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1778, 04, vol. 1-2
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MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES:
AVRIL, 1778.
PREMIER VOLUME.
Mobilitate viget. VIRGILE.
WEATS
OYAL
CHATEAL
D'EU
A PARIS ,
10TH
Chez LACOMBE , Libraire , rue de Tournon,
près le Luxembourg.
Avec Approbation & Privilége du Roi,
ASTOR
RARY
NEW
-YORK
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finguliers , remarques fur les
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A ij
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12 16
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Dict, des mots latins de la Géographie ancienne , in-8 ° .
broché
Les trois Théâtres de Paris , in-8°. br.
L'Égyptienne , poëme épique , br.
Hymne au Soleil , nouv. édit . augmentée ,
31.
2 l. 10 f.
1 1. 10 f.
1. If
MERCURE
DE FRANCE.
AVRIL ,
1778.
PIÈCES FUGITIVES.
EN VERS ET EN PROSE.
LES DÉLICES DU SENTIMENT.
OSENTIMENT délicieux !
Que ta joie eft paifible & pure,
Lorfque , guidé par la nature,
Tuviens triompher en ces lieux !
D'un rocher , d'un défert aride
A iij
MERCURE DE FRANCE .
Tu fais faire un endroit charmant ;
Tu fais même au ruftique Amant
Donner un air tendre & timide ,
Changer fon difcordant pipeau
En une flûte enchantereſſe ,
Et faire dans un feul agneau ,
Dans un ruban , fimple cadeau ,
Donné par fa pauvre Maîtreffe ,
Confifter bonheur & richeffe.
C'eft toi qui , de ce doux zéphir,
Rend l'haleine fi carreffante ;
Quand mon Églé fait un foupir ,`
C'est toi qui la rend fi touchante ;
Sans toi ces bois & ces vallons ,
Ces prés , ces retraites tranquilles
Deviendroient de triftes afyles ,
Ravagés par les aquilons ;
Mais ta puiffance fecourable
-Vient leur prêter des ornemens ,
Tu rends tous ces déferts charmans ,
Et leur filence délectable .
Je te dois tout : fans tes douceurs ,
Ma vie ennuyeufe , importune ,
S'écouleroit dans les langueurs
D'une jouiffance commune.
Hélas ! que fait dans l'Univers
La malheureuſe Indifférence !
AVRIL. 1778. 7
Son repos
Dans les fpectacles fi divers
Que la nature me préſente ,
Elle voit tout fans qu'elle fente.
Le beau lilas , le doux jaſmin
Ne peuvent émouvoir ſon ame ;
Dénué de ta vive flamme ,
eft l'inexistence :
Son organe eft foible, incertain.
Infenfible & trifte Ignorance ,
Que vous perdez de doux plaiûrs !
Le Sentiment , dans les foupirs ,
Trouve même une jouiffance .
Un foible infecte , un frêle ormeau ,
Le gazon , un petit ruiffeau ,
Sont des biens pour l'homme fenfible ,
Dans une retraite pailible ,
Sous l'ombre d'un jeune arbriffeau ,
Qu'il eft doux de pouvoir s'étendre ,
De s'occuper de toi , d'entendre
L'amoureux chant du tourtereau ,
Et le bêlement d'un agneau
Qui vient bondir fur l'herbe tendre !
Qu'il eft doux d'y lire les vers
Du divin Auteur de Zaïre ,
Ou d'apprendre les faits divers.
Que fa plume fait reproduire.
Quand les aquilons rigoureux
A iv
MERCURE DE FRANCE.
Vont glacer un autre hémisphère ,
Et que le printems fur la terre
Ramène les ris & les jeux ,
Dans ma folitude profonde
Voltaire , & ton divin fecours ,
Me faites paffer ces beaux jours
Sans les faux plaiſirs de ce monde.
Avec vous je vais favourer
Les pures douceurs de la terre ,
Ces douceurs qui ne plaifent guères
Qu'à l'homme qui peut admirer
Et qui fait être folitaire .
Pour moi je goûte un vrai plaiſir ,
Lorfqu'en un jour caniculaire
Je peux aller me rafraîchir
Sur la mouffe ou fur la fougère.
J'ouvre mon fein au doux zéphir ,
Ily jouc & me fait fentir
Une volupté ſalutaire
Qui me procure le dormir.
Là j'admire l'ombre légère ,
Dont l'existence paffagère
Peint les plaifirs des vains mortels ,
Ce vafte écher où les nuages
Nous tracent différens vifuges,
Qui femblent être naturels.
Enfeveli dans le filence ,
AVRIL 1778.
Je m'occupe de tout, je penfe
Aux erreurs despauvres humains ,
Malheureux par leur propre caufe ,
Puifqu'ils peuvent en fouverains
Jouir des biens que tu propofe.
Ah ! fi , dans ta fécurité ,
Ils euffent borné leur envie ,
Quelle délicieufe vie
En tout tems ils auroient goûté!
Combien de peines & d'alarmes ,
De fatigues , de foins , de larmes
Se feroient- ils tous épargnés ?
Pourtant mille leçons enfeignent
Tes biens à ces infortunés ,
Horace & Virgile les peignent
Comme ceux des Prédestinés ;
Et cet Anacréon fi tendre ,
Ne leur a- t-il pas fait comprendre
Que tu donnes le doux repos ?
N'ont-ils pas vu dans fes travaux
L'hiftoire d'une heureuſe vie ?
Si des biens doivent faire envie ,
Cefont ceux qu'on peut acquérir
Sans qu'il en coûte ennuis, ni peines,
Qui favent fixer le plaiſir
Sans lui donner aucunes chaînes.
Citoyens ! de vos erreurs ,
A v
Jo MERCURE DE FRANCE.
Arrachez le bandeau fanefte ,
Chaffez vos defirs de vos coeurs ,
Defirs que le bonheur dérefte !
On ne peut jamais être heureux
En s'éloignant de la nature ;
C'est elle feule qui procure
Des plaiſirs vrais & fructueux.
Abandonnez -vous à l'ivreſſe
Qu'elle met dans le fentiment ,
Et vous n'aurez point de moment
Qui ne foit marqué d'allégreffe .
Voyez quel est tout fon pouvoir;
En tout elle eft univerfelle "
Dans tout on la prend pour modèle
C'eſt- elle qui nous fit valoir
Le pinceau du célèbre Apelles ,
De Raphaël & de Pouffin ,
Qui mit ces grâces immortelles
Dans le Corrége & Berretin * ;
C'eft cette nature indulgente ,
Qui mit ce qu'elle a de plus beau ,
Dans les chef- d'oeuvres de Boileau ,
Et l'Héloïfe féduifante
e ;
* Berretin , Peintre Italien du dix-ſeptième ſiècle
appelé communément Pierre de Cortone ; fes Tableaux.
font pleins de grâces & d'imagination...
AVRIL 1778.
Du mâle & fublime Rouffeau ;
C'est encore elle qui , docile
A ceux qui veulent s'abſtenir
Des faux biens d'un monde fragile ,
Les rend heureux , les fait jouir
Au Village comme à la Ville ;
Qui , feule dans un pauvre aſyle ,
Fait encor goûter le plaifir :
Voyez la , même , en la misère ,
Rendre content un pauvre père
Des feuls baifers de fes enfans ,´
Et lui donner dans fa chaumière ,
Cette gaieté particulière
Qui ne craint point les contre- tems,
Laiffez-vous donc guider par elle ;
Toujours belle & toujours nouvelle ,
En tout tems elle a fes douceurs ;
Tous les dégoûts de l'inconftance ,
Et tous les defirs
corrupteurs
Se diffipent à la préſence :
Mes amis , croyez-en mon coeur ,
Qui , long- tems bercé de chimères ,
Couroit à ces biens éphémères ,
Ces biens vuides & fans faveur ;
Il connut bientôt fon erreur
Et laiffa-là cette impofture :
El fentit que le vrai bonheur ,
A vi
I 2 MERCURE DE FRANCE.
Exempt de remords , de langueur ,
N'eftdû qu'à la fimple Nature.
Je le goûte depuis ce tems';
J'ai la gaieté par excellence ,
Le fommeil , la douce efpérance
Et ce repos pur & conftant
Qu'on acquiert dans la tempérance.
Euterpe à mes amuſemens
Suffit , & tous les jours préfide ;
Quelquefois Erato me guide
Et m'offre fes myrthes charmans ,
Quand l'Amour me conduit à Gnide.
Ainfi tous mes jours font heureux ,
Et prefque toujours fans nuages;
S'il en furvient de nébuleux ,
Ma raiſon calme ces orages :
Je n'ai point d'ame pour languir
Dans les ennais de cette vie;
Je n'en ai que pour le plaifir ,
Quand l'innocence eft fon amis.
Et c'eft-là ma philofophie.
O fentiment ! fouffle divin !
Jufqu'à la fin de ma carrière ,
Que ta douce & vive lumière
Eclaire toujours mon deftin ,
Eclaire auffi toutes ces ames
Qui ne reffentent point tes flammes ,
AVRIL. 13 1778 .
Ces plaifirs vrais & lumineux !
Jefuis content ; mais à ma joie ,
Il manque enfin que je les voie
Partager ces momens heureux .
Par Chauvaffaignes.
ÉPITRE A JULIE.
LA fille d'Auguſte , dit-on
Célèbre autrefois fous ton nom ,
Brûla pour le galant Ovide ;
Et celui-ci , trop peu fecret ,
Suivant la vanité pour guide ,
Banni par Lettre de Cachet ,
Au fond des déferts de Scythic ,
Alla finir fa trifte vie ,
Four n'avoir pas été diſcret.
Moi , dans l'ardeur qui me domine ,
Près de ta friponne de mine ,
Je n'ai point ce rifque à courir ;
Nous pouvons tous deux nous chérir ,
Et fans craindre qu'on le remarque ,
Donner à nos feux libre cours :
Empereur , Prince , ni Monarque ,
N'ont rien à voir dans nos amours. -
14 MERCURE DE FRANCE.
Auffi veux- tu que je t'adreſſe
Quelque fleurette dans mes Vers :
Mais je n'ai point , je le confeffe ,
Cet orgueil d'afficher mes fers.
C'est toujours par délicateſſe
Quej'ai peu chanté ma Maîtreffe ;
Et c'eft offenfer, felon moi ,.
Celle à qui l'on donna ſa foi ,
Que de divulguer fa tendreffe :
Le Myrthe eft ennemi du vent ;
Arbre d'amour & du myſtère ,
Il cherche préférablement
Les abris d'un clos folitaire ,
Et mourroit bientôt en plein champ..
On doit féliciter Catule ,
Properce , Gallus & Tibulle ,
De n'avoir chanté que leurs feux ;
Leur indifcrétion charmante ,
Nous a valu ces vers heureux ,
Qui , femés de tendres aveux ,
Ainfi qu'une fource abondante .
Du fond de leur coeur amoureux ,
Couloient fous leur plume élégante..
J'aime bien mieux en vérité ,
Même cette publicité ,
Qu'ils donnoient jadis à leurs flammes,
En ornant du nom de leurs Daines
AVRIL. 15 1778.
Leurs Hymnes , chauds de volupté ,
Que cette réferve traîtreſſe
Des vains rimeurs de notre tems ,
Dont les hommages tranſparens
Laiffent deviner leur Lucrèce ;
Qui de fang froid parlent d'ivreffe ,
De feux & de tranſports brûlans :
Auteurs & galans par manie ,
Encore enfans par le génie ,
Mais Amans déjà vétérans .
Tous ces Narciffes demi-chauves ,
Qui n'ont vécu qu'en des alcôves ,
Si l'on en croit à leurs écrits ,
Et dont les frivoles efprits
Font fi fouvent gémir les preffes
En l'honneur de leurs billets doux ,
Eeroient mieux pour eux & pour
De n'ennuyer que leurs Maîtreffes.
nons
Par M. le Mierre.
16 MERCURE DE FRANCE .
DESCRIPTION de Bouillac , Village
fitué en Rouergue , fur les bords du
Loth.
Quzj UE j'aime à contempler ce charmant payſage,
Où , belle feulement de fes propres beautés ,
La nature aime mieux paroître un peu ſauvage ,
Que de devoir à l'art des attraits empruntés !
Les côteaux d'alentour étalent fes richeffes ;
Les uns du Dieu du vin prodiguent les largeffes ,
D'autres portant aux cieux des fommets verdoyans
Semblent dans ce féjour captiver le printems 3
Et tous , offrant un bel amphithéâtre ,
Forment un horifon dont l'oeil eft idolâtre.
Là fe félicitant qu'on fufpende fon cours
Le Loth promène une onde fatisfaite ,
Et beniffant la digue qui l'arrête ,
Il voudroit dans ces lieux fe fixer pour toujours .
Par M. de Labrouffe.
AVRIL. 1778 . 17
LETTRES
DE MÉLANIE ET DE SAINT -CLAIR.
LETTRE PREMIÈRE
De Saint- Clair à Durofay.
MES defirs font remplis , ô mon cher
Durofay ! j'ai revu ma terre natale ;
j'habite la maifon où j'ai reçu le jour ,
& mon coeur long- tems agité s'eft ouvert
à la joie la plus douce . Je ne fuis cependant
point encore au comble de mes
voeux : il manque à mon bonheur d'avoir
embraffé le meilleur & le plus tendre
des pères. Il eft à la Campagne , où l'état
de fa fanté l'oblige de paffer une partie de
l'année. Je compte aller le furprendre demain
Avec quellefatisfaction , avec quels
tranfports je le prefferai contre mon fein ,
après une abfence de plus de dix années !
Que je m'eftime heureux de pouvoir lui
procurer dans fa vieilleffe une aifance
18 MERCURE DE FRANCE.
qui prolongera fes jours & mon bonheur!
Que j'aime à me repréfenter le moment
où je tomberai dans fes bras , où je le
baignerai de ces larmes précieufes qui
n'appartiennent qu'au fentiment , & qui
font fi douces à répandre ! Heureux ,
mille fois heureux , celui qui connoît le
prix de la Nature , & pour qui la vertu
n'eft point un être idéal & fantastique !
L'abondance & la paix vont habiter
auffi ta retraite fortunée . Oui , cher ami ,
Paffurance de ton bonheur ne peut qu'ajouter
au mien. Compagnon de mon
fort & de ma fortune , tu rapportes ainfi
que moi, du Nouveau- Monde, des tréfors
précieux , fruits de nos travaux & d'une
heureufe induftrie , tréfors dont nous
n'avons point à rougir , & dont nous
pourrons employer une partie au foulagement
des malheureux. Tu jouis dans
les bras d'une Époufe adorée de ce
calme enchanteur que goûtent les coeurs
fenfibles : tu favoures les delices des ames
honnêtes & pures , qui peuvent exercer
à leur gré la plus douce des vertus , la
Bienfaifance , & verfer un baume confolateur
fur les plaifirs de l'infortuné
qui gémit en filence dans un repaire
obfcur. Les tendres careffes de l'aimable
2
}
AVRIL. 1778. 19
objet de tes feux , plongent tes fens encore
étonnés dans une extafe d'autant plus
délicieufe, qu'elle ne doit rien à l'art.Ah!
mon cher ami , que l'homme eft infenfé
d'acheter à grands frais des plaifirs facrices
, tandis qu'il peut goûter , fans
trouble & fans remords , la félicité la
plus pure ! J'ai couru comme un autre
après le plaifir ; mais je n'ai jamais conna
l'amour. Revenu déformais des travers
d'une jeuneffe impétueufe & bouillante ,
je veux confacrer au bonheur & à la
vertu des jours qui leur appartiennent à
tant de titres.
Adieu , mon cher Durofay , donnemoi
fouvent de tes nouvelles : nous
fommes nés pour nous aimer ; que rien
ne puiffe altérer jamais nos fentimens ,
que notre amitié ne s'éteigne qu'avec le
Hambeau de nos jours.
&
LETTRE II.
Du même à Durofay.
AH ! mon ami ! qu'un inſtant a jeté
de trouble dans mon ame ! J'étois libre ,
20 MERCURE DE FRANCE .
& mon coeur eft en proie à toutes les
agitations de l'amour. Raffure-toi , Du
rofay ; la beauté qui m'enflamme eft
digne de l'hommage des mortels les plus
vertueux .
J'allois partir pour Meaux ; la Campagne
que mon père habite n'eſt pas
éloignée de cette ville . Je donnois ordre
à mon Laquais de m'aller chercher des
chevaux , lorfque je vis entrer Mérinval ,
un de mes Camarades de Collége , dont
je t'ai fouvent entretenu . Nous avons été
-liés dès notre plus tendre jeuneffe , &
l'abfence n'a point altéré notre amitié . Je
lui propofai de m'accompagner ; mais
loin d'y confentir , il m'engagea lui-même
à différer mon départ d'un jour , pour
jouir du fpectacle le plus intéreſſant
dont je puiffe jamais être le temoin . Le
digne héritier du Tône de Louis le
bien-aimé & fon augufte Epoufe devoient
faire leur entrée . C'étoit un jour
de fête pour les François , & je ne pus
me défendre de partager l'ivreffe de mes
Concitoyens. Le patriotifme l'emporta
dans ce moment fur la Nature , & je
m'abandonnai fans réfiftance à l'impulfion
que je reffentis.
Je n'entreprenderai point de te retracer
AVRIL. 1778. 21
la fcène attendriffante qui s'eft paffée
fous mes yeux je ne te décrirai point
la joie de la Nation & l'allégreffe de tous
les ordres de l'État. Je ne te parlerai
point de l'affabilité du jeune Prince , ni
des grâces touchantes de fon incomparable
Epoufe le fang des Bourbons &
celui de Marie- Thérèſe qui coule dans
leurs veines , eft le garant le plus certain
de leurs vertus . Je ne t'entretiendrai point
non plus de la fenfibilité du Peuple François
, ni des applaudiffemens réitérés
d'une foule enivrée d'amour & de joie.
Ce tableau feroit trop au - deffus de mes
forces . Mais cette époque fera d'autant
plus mémorable pour moi , qu'elle a décidé
du bonheur ou du malheur de ma
vie. Je parcourois avec Mérinval ce
jardin fuperbe où tout Paris s'étoit raffemblé
nous rencontrons des Dames
de fa connoiffance ; elles lui font figne
de s'approcher , & nous les abordons.
Je ne faurois t'exprimer ce qui fe paffa en
moi , ni te rendre compte de la fenfation
que j'éprouvai à la vue de la plus jeune .
Je reftai comme en extafe : immobile &
l'oeil fixe , je ne proférai pas quatre paroles
de fuite je n'ai pas du donner à la
Compagnie une haute idée de ma per22
MERCURE DE FRANCE.
fonne. Tout entier à l'objet qui capti .
voit mon attention, je ne m'occupai plus
d'autre choſe . Environ après une heure
de promenade , nous nous féparâmes . Je
n'ai pas befoin de te dire que je ne tardai
pas à prendre toutes les informations
dont je pouvois avoir befoin . Mérinval
m'apprit que la jeune beauté qui m'avoit
frappé , s'appeloit Mélanie , qu'elle étoit
fille d'un des plus riches Banquiers de
cette Ville , & qu'elle arrivoit du Couvent
où elle avoit été élevée . Je le
quittai pea de tems après , & je rentrai
chez moi plein de l'idée de Mélanie, qui
eft toujours préfente à mes yeux . O mon
cher Durofay ! j'aime , & j'ignore , hélas !
quel fera le fuccès de mon amour . Je ne
te cacherai rien de la fituation de mon
coeur ; j'ai le plus grand befoin de tes
confeils ; mais fonges fur - tout que jaime
Mélanie & que je ne cefferai jamais de
l'aimer , quand il ne me refteroit pas
même le plus léger efpoir. Adieu , mon
cher ami ; l'agitation où je fuis ne me
permet pas de t'entretenir plus longtems...
écris- moi fouvent , je t'embraffe.
AVRIL. 1778. 23
LETTRE III.
De Durofay à Saint-Clair.
'AI recu ta lettre , & je m'empreffe de
t'annoncer mon bonheur. Je l'ai revu ,
cet unique & cher objet de ma tendreffe
cette femme refpectable qui a fait tant
de facrifices pour moi , & dont tout mon
fang verfé ne pourroit pas acquitter le
prix ! Ah ! mon ami , que ces plaifirs
tumultueux dont on fe hâte de jouir dans
le fein du crime , & que le ferpent du
remords empoisonne fans ceffe , ont peu
de valeur aux yeux de l'être fortuné qui
connoît les délices de la Nature , & favoure
en paix fes bienfaits précieux .
Chéri de l'époufe la plus tendre , environné
d'enfans dont je fuis le meilleur
ami , vivant dans une aifance honnête
il ne me refte plus qu'à remercier le Ciel'
de fes faveurs , & à lui demander pour
dernière grâce de m'en laiffer jouir fans
trouble & fans orage. Exifte til fur la
terte un mortel plus heureux que moi !
Je puis faire le bonheur de tout ce qui
24 MERCURE DE FRANCE.
m'environne , je puis fatisfaire la
plus douce & la plus impérieufe des
paflions , celle de faire du bien. Adieu ,
mon bon ami riche , aimable & dans
l'âge de plaire , il ne te manque plus
qu'une Compagne fidelle & tendre , dont
les careffes touchantes & les foins prévenans
embelliffent le cours de ta vie ; je
te connois trop fage pour ne pas faire
un bon choix , & je ne ferai véritablement
heureux que lorfque j'apprendrai
ton bonheur .
LETTRE IV.
De Saint- Clair à Durofay.
JE ne puis , mon cher Duroſay , je ne
puis qu'intéreffer ta fenfibilité par le
récit de celle de mon refpectable père .
Tu fais que , dans ledeffein de lui ménager
une furpriſe agréable , j'avois eu
foin de lui cacher mon arrivée ; tout a
reuffi au gré de mes defirs. J'arrive à ſa
Campagne ; je quitte ma voiture à quelques
pas de fa maifon : j'entre , il étoit
dans fon jardin , où , la ferpette en main,
il
AVRIL. 1778 . 25
il émondoit fes efpaliers. Je ne faurois
t'exprimer combien je fus pénétré d'attendriffement
& de refpect , à la vue de
ce digne vieillard . Il entend du bruit , il
fe retourne & vient au-devant de moi .
Il s'arrête en me fixant , fon inftrument
échappe de fa main , je le vois qui chancelle
, je jette un cri , je vole àfon fecours
& je le reçois dans mes bras. Il ne peut
prononcer que ces mots : Grand Dieu ! ..
c'eft mon fils » ! & il perd connoiffance .
Je le rappelle au jour ; nous nous tenons
étroitement embraffés & nous confondons
nos larmes. Nous paffons ainfi la
journée la plus délicieufe. Je lui ai fait
le récit de ines voyages , le détail de ma
fortune ; je l'ai confulté fur le plan de vie
que je me propofe de fuivre & de partager
avec lui. Content de me revoir & de
n'être plus dans le cas de fe féparer de
moi , il a tout approuvé, Je dois retourner
à Paris dans quelques jours pour chercher
une maifon commode , & la mettre en
état de recevoir le plus digne & le plus
aimé des pères. Tout entier au foin
d'embellir fes derniers jours , je veux
que tout lui annonce un fils refpectueux ,
tendre & foigneux de lui plaire . Que ne
dépend-il de moi de prolonger fa vie
même aux dépens de la mienne !
I. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
Tu penfes bien , mon cher ami , que
Mélanie ne fera point oubliée dans mon
voyage . Cette aimable fille ne me fort
pas de l'idée ; fon image me fuit par-tout.
J'aime & je fuis deftiné, peut-être , à ne revoir
jamais l'objet de mon amour ; mais je
trouve dans le tourment même que j'endure
une forte de volupté qui me fait
paffer les momens les plus agréables. Je
me repais de chimères fans doute , mais
j'appelle en vain la raifon à mon
fecours , l'amour eft le plus fort ..
LETTRE V.
De Durofay à Saint- Clair.
JE n'ai reçu qu'hier ta lettre : prens bien
garde , mon cher ami , de te laiffer abuſer
par le preftige des fens méfie-toi de ta
fenfibilité & ne t'abandonne point fans
réflexion à l'effervefcence de tes penchans
& à l'impétuofité de ta jeuneffe.... Mais
j'oublie que tu es amoureux , & que
ce n'eft pas là le moment de te parler
raifon . Je compte trop cependant fur la
nobleffe de tes fentimens , par craindre
AVRIL 1778 . 27
que tu puiffes faire un choix indigne de
toi. L'éclat de la beauté féduit d'abord ;
mais les charmes de la décence & de la
vertu laiffent une impreffion qui ne s'efface
jamais..
Que j'aurois defiré pouvoir jouir à tes
côtés du fpectacle enchanteur dont_tur
m'as efquiffé la peinture ! Quel fort for--
tuné ne préfage point à la nation l'heureufe
union de l'aigle & des lys ! Il faut
laiffer à des mains plus dignes que les
nôtres de ce brillant tableau , le foin
touchant de tracer le portrait de ces augaftes
Epoux.
Je fouhaite , mon cher ami , que la
beauté qui te captive, réalife bientôt le
bonheur dont je voudrois te voir jouir.
J'ai plus d'âge & d'expérience que toi :
je me ferai , non pas un plaifir , mais un
devoir d'éclairer ta jeuneffe. Que ne
depend-il de moi d'affurer ton repos !
Bij
25 MERCURE DE FRANCE .
JE
LETTRE V I.
De Mélanie à Conftance.
E ne fais , ma chère Conſtance , ce qui
fe paffe en moi ; je ne fuis plus la même;
un trouble inconnu s'eft emparé de mon
ame , & renverfe toutes mes idées ; j'ai
beau defcendre en mon coeur , il eft
fermé même pour moi . Je ne me connois
plus.... Je crois que j'aime ....Oui , j'aime.
Je ne fuis plus maîtreffe de le diffimuler ...
J'aime , & qui aimé- je ? Un inconnu
qu'à peine ai-je apperçu deux fois , qui
n'a peut-être jamais fongé , qui ne fonge
peut-être plus à inoi , & que je ne reverrai
fans doute jamais. C'eft en vain
que je cherche à combattre le penchant
qui commence à ine fubjuguer : la réputation
, le mérite & le bien qu'on dit
par-tout du jeune Saint- Clair , alimentent
encore le feu qui fe gliffe dans mes
veines. Que faire ? quelle digue oppofer
à ce torrent impétueux ? O ma chere
Conftance ! que vais-je devenir ?
Nous fommes , depuis deux jours , à
AVRIL. 1778. 29
:
"
la Campagne , où nous refterons trois
femaines. Que ce tems va me paroître
long ! Le fejour de Lagny retraite
charmante dont je faifois autrefois mes
délices , ne me femble plus qu'une folirude
affreufe. L'ennui m'affiège à chaque
pas. Si je me mets à mon clavecin , je
ne puis toucher deux notes de fuite ,
& je ne m'apperçois pas même que je
ne fais ce que je joue . Ma mère , étonnée
de mon abfence , m'en demande la raifon
je rougis , je balbutie & je me rejette
heureuſement fur un mouvement
d'impatience ou de légèreté. Ah ! ma
bonne amie , quel état ! Il faut abfolument
que je prenne fur moi de dompter
mon amour. J'implore ton affiftance :
combats ma paffion ; guéris la plaie de
mon coeur , & retiens- moi fur le bord
du précipice , où je crains de tomber :
mais fur- tout garde moi le fecret le plus
inviolable : que penferoit -on de Mélanie ,
fi on la foupçonnoit capable d'une pa
reille foibleffe ?
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE VII.
De Saint-Clair à Durofay.
JAI revu Mélanie , mon cher Durofay;
je l'ai revue & je la perds ! Je revenois
de Meaux ; j'apperçois une voiture à
quelques lieues de Paris. Tout indique
qu'elle conduit à la campagne, pour quelque
tems, une famille entière que je crois
reconnoître. J'arrive à la pofte précifément
comme elle en partoit . J'entrevois
une figure céleſte ; je reconnois Mélanie ;
je me précipite à travers la portière de
ma chaife ; mais la voiture étoit déjà
bien loin je ne crois pas même avoir
été
apperçu. Mon premier foin en arrivant
à Paris fut d'aller voir Mérinval ; il
étoit lui- même à Verfailles pour deux
jours. Juges de ce que j'ai fouffert pendant
fon abfence ; peins- toi l'incertitude
affreufe qui ne ceffoit de me tourmenter.
Je le rejoins enfin ; il m'apprend que
Mélanie eft à la Campagne avec fa famille
pour trois femaines ou un mois.
Un mois ! C'eft un fiècle à languir .......
AVRIL. 1778. 31
Que dis- je ? ....Eh ! m'eft- il feulement
permis d'entrevoir , même dans l'avenir
le plus éloigné , l'inftant où je pourrai ,
je ne dis pas lui découvrir mes fentimens
, mais même trouver l'occafion de
jui être préfenté ? Ah ! quel feroit mon
bonheur .... Il faut que je demande à
Mérinval.... Je veux lui découvrir .. Lui
découvrir ! .... S'il alloit être mon rival !...
Malheureux ! il ne me manque plus
que d'éprouver le tourment de la jaloufie.
LETTRE VIII.
De Conftance à Mélanie.
JE plains ta fituation , ma chère Mélanie
, & je t'exhorte à mettre tout en
oeuvre pour vaincre ton amour. Les fuites
ne pourroient qu'en être cruelles , file
choix de ta famille étoit contraire à res
voeux. Je ne dois cependant pas te cacher
ce que j'ai entendu dire à l'avantage de
ton amant. Tu feras étonné peut-être de
me favoir mieux inftruite que toi ; mais
ta furprife ceffera quand je t'aurai dit
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
que j'ai vu hier Mérinval chez mon
père , où j'ai paffé la journée . Aux anecdotes
touchantes qu'il nous a rapportées ,
aux circonstances que j'ai rapprochées ,
aux queftions que j'ai faites , aux réponſes
enfin de Mérinval , j'ai jugé qu'il
s'agiffoit de ton amant. C'eft un jeune
homme d'une famille très honnête , mais
peu favorifée de la fortune. Il fe nomme
Durand de Saint- Clair . Son père , vieillard
refpectable , a rempli avec diftinction
, pendant plus de trente ans , les
fonctions d'Avocat - Confultant ; mais
fon défintéreffement & fa probité n'ont
point augmenté fa fortune . Saint- Clair
arrive du Nouveau- Monde , où fa bonne
conduite & fon travail lui ont acquis des
biens confidérables. Il vient les partager
avec fon père, dont il eft l'unique confolation
, & qu'il aime avec une tendreſſe
peu commune. Ses moeurs font pures ,
fon ame honnête , & toute fa perfonne
enfin refpire la candeur & la vertu .
J'aurois du fans doute ne point m'étendre
fur ces détails , qui ne peuvent que
nourrir ta paffion je te le répète encore ,
il faut la vaincre ; mais en te donnant
ce confeil , je ne puis te cacher que je
defire ton bonheur ; & fi les vues de
AVRIL. 1778. 33
tes parens pouvoient être d'accord avec
ton amour & les voeux de Saint- Clair ,
tu ne pourrois que devenir la plus heureufe
de toutes les femmes .
J'ai lieu d'efpérer , ma chère amie ,
que je ne tarderai point à l'être . Tous les
obftacles qui s'oppofoient à mon mariage
font enfin levés , & je compte être avant
un mois unie au fort de Mérinval. On
paffe le Contrat la femaine prochaine ,
& je quitte famedi le Couvent. Je m'en
félicite parce que je ferai plus à portée
de te voir , & peut- être de te rendre fervice.
Je ne manquerai pas de t'informer
exactement de tout ce qui pourra concerner
le jeune Saint- Clair : je me propofe
même de faire à fon égard les
recherches les plus fcrupuleufes , & tu
peux être fûre de ne rien ignorer de tout
ce qu'on pourra m'apprendre je t'embraffe
.
LETTRE I X.
De Saint- Clair à Durofay.
JE ne puis arrêter le feu qui me dévore ;
je ne puis vivre loin de Mélanie....
Bv
34
MERCURE
DE FRANCE
.
Malheureux que je fuis ... Et fi fon
coeur prévenu en faveur de quelque
autre...... Cette idée m'accable .... Non ,
s'il ne m'eft pas permis de prétendre à
fa main , fi je perds tout efpoir... Sais- je
ce que je dis ?.... Heureufement que
mon ami n'eft point mon rival ; il eft
préoccupé d'une autre paffion ; il époufe
inceffamment une amie de Mélanie , qu'il
aime depuis plufieurs années , & que ies
parens viennent enfin d'accorder à fes
voeux. Je n'ai point cru devoir lui cacher
mon amour ; il m'a promis de le feconder
de tout fon pouvoir , & je compté enièrement
furlui .... O mon cher Durofay!
s'il m'étoit permis de voir Mélanie ,
d'exprimer à fes genoux ... Qu'osé- je dire ?
& jufqu'où porté-je mes voeux indifcrets
?.... Ah ! que je puiffe la voir feulement
, & mes defirs feront comblés !
LETTRE X.
Du même à Durofay.
MERINVAL ÉRINVAL fort de chez toi ; il vient
de m'apprendre que Mélanic doit revenir
AVRIL. 1778. 35
de la Campagne à la fin de la femaine
prochaine ; il a mes intérêts à coeur , &
me propofe de me préfenter àfa famille ....
Juges fi fon offre a été rejetée .... Que ne
ne fuis - je à cet heureux inftant ! Voir
Mélanie ! ... pouvoir lui parler ! ... fuffiraije
à mon bonheur !
Nous habiterons , fous peu de jours ,
la maiſon que j'ai fait préparer pour
recevoir mon père. Ce bon vieillard y
trouvera tous les agrémens & toutes les
commodités de la vie. Il femble rajeunir
de jour en jour. Je ne trouve de foulagement
& de plaifir que dans fa compagnie
. Nous ne nous quittons point. Ah !
qu'il me feroit doux de partager mes
inftants entre l'objet de ma tendreffe &
celui de mon refpect.... Vains fouhaits !
inutiles defirs ! je ne fuis pas encore près
d'être heureux.... Mon père , qui rentre ,
demande à me voir , & je vole auprès
de lui.
La Suite au Mercure prochain.
B vj
56 MERCURE DE FRANCE.
ÉPIGRAMME.
CERTAIN Gafcon fur fa mule affourche ;
D'une ruelle occupoit le paffage ;
Les Paffans , las d'attendre un débouché ,
Se démenoient , grondoient & faifoient rage.
Si qu'un d'entre eux lui cria : Compagnon ,.
Donne du fouet , fais reculer ta mule ::
Sandis , mon cher , l'ànimal eſt Gaſcon
Né croyez pas qué jamais il récule.
Par M. Pons de Verdun.
ADIEUX A ROSETTE..
MA douce
Amie ,
!de ma vie
Toi la moitié
La plus chérie !
Toi , qu'amitié,
Sang & naiſſance
Durent m'unir ,
M'ont fait chérir
Dès mon enfance ;
AVRIL 1778. 37.
Toi qu'àfon tour
Bientôt Amour
Me rendit chère ,
Et qui du foin
D'aimer & plaire
As fu me faire
Un doux befoin :
Oma Rofette !
Toique ma voix
Et ma mufette ,
Toujours difcrette ,
Chanta cent fois ;
Adieu ! reçais ,
Oma Roferte !
Mon trifte adien
C'étoit donc peu
Que je vous fuie ,
O ma patrie !
Bofquets , prairie ,
Doux ruiffelet ,
Rive fleurie
Où m'égaroit
La rêverie :
C'eft peu... Mais , quoi
Ma douce Amie ,
Vivre fans toi !...
Toi de ma vie
33 MERCURE DE FRANCE .
Moitié chérie!...
Ciel !... & c'eft moi
Qui t'abandonne !...
C'est moi qui fuis !
Hélas ! pardonne ;
Le ciel ordonne
Et j'obéis...
RÉFLEXIONS MÉLANCOLIQUES .
Non le bonheur n'eft qu'un fantôme ;
En vain les aveugles mortels
Encenfent par-tour-fes autels :
Il n'exifta jamais pour l'homme.
Les plaifirs font légers & faux ,
Les douleurs fenfibles , profondes ,
Auffi frivoles que les ondes .
On ne voit les premiers qu'à travers deux ban
deaux ;
Mais fous un joug de fer l'infortune nous traîne ,
L'imagination, mère de mille erreurs ,
Fait fouvent d'un beau fort une fource de peine ,
Et porte le chagrin dans le fond de nos coeurs.
Si d'un illuſtre ſang nous tenons la naiſſance ,
Dans l'éclat d'un haut rang , auſeinde l'opulence,
AVRIL. 1778. 39.
Bientôt l'affreux ennui, ce monftre plein d'horreur,
Qu'enfante l'habitude & nourrit la grandeur ,
Par fon poifon fatal vient nous rendre importune ,
La conftante bonté de l'aveugle fortune :
Souvent facrifiant nos plus tendres defirs ,
Nos plus doux fentimens à de vaines chimères ,
Nous envions le fort du dernier de nos frères ,
Qui , pouffant à fon tour d'ambitieux foupirs ,
Souhaite nos tourmens , qu'il prend pour des
plaifirs.
Dans une deſtinée obſcure ,
Moins trifte quelquefois & bien fouvent plus
dure ,
En proie à des chagrins , à des tourmens affreux ,
Un homme fans fortune eft rarement heureux.
Si loin , hélas! d'avoir une épouse charmante ,
Il gémit dans les fers d'une femme méchante ;
Si le foir , excédé des fatigues du jour ,
Croyant fe délaffer dans les bras de l'amour ,
Il ne trouve chez lui que l'enfer & la haine ,
Le corps eft affaiffé , l'efprit l'eft encor plus ;
D'un coup-d'oeil il embraffe & voit toute fa
peine :
Quoi ! dit-il , mes travaux , mes foins font fuperflus
;
En vain , dès le matin & devançant l'aurore ,
Je cultive les champs le front plein de fucur ;
40 MERCURE DE FRANCE.
Celle qui recueillit les fruits de mon labeur
Eft une ingrate, hélas ! qui me hait, qui m'abhorre,
Et moi je la chéris , que dis - je ! je l'adore !
Et bien ! fuivons notre mauvais deftin ;
Quittons , abandonnons l'ouvrage :
Périr de fatigue ou de faim ,
Qu'importe puifque enfin fouffrir eft mon
partage.
C'eft dans ces pénibles inftans
Qu'un affreux défefpoir de fon ame's'empare ,
Il meurt en maudiſſant une épouſe barbare
Et périt de douleur à la fleur de fes ans.
Voilà donc les douceurs où nous devons prétendre
,
Soit dans le plus haut rang , foit dans la pauvreté.
Mais, me dira quelqu'un déjà las de m'entendre ,
It en eft quelquefois , la médiocrité...
Je le fais , c'eſt l'état le plus heureux fans doute ,
Il eft exempt des foins qu'entraîne la grandeur ,
De la néceffité que tout mortel redoute
Et ce n'eft pas encor l'afyle du bonheur.
Je m'en vais le prouver. L'homme vrai , charitable
,
Car l'homme corrompu toujours eft miférable ,
Souvent l'oeil confterné , pleure , non pas fur lur,
Non pas fur fes chagrins , mais für les maux
d'autrui.
AVRIL. 1778. 41
Pour les infortunés il a l'ame d'un père ,
Son coeur eft déchiré par leurs gémillemens ,
Mais il ne peut offrir que des voeux impuiffans ,
Et fon peu de fortune alors le défeffèie.
Il n'eft donc pas
tous ;
heureux Hélas ! nous fouffrons
Dès le berceau , dès notre premier âge ,
Le malheur eft notre partage ;
Il naît , il croît , il augmente avec nous :
Il nous pourfuit dans la jeuneffe ,
Malgré notre fageffe il eft toujours plus fort ,
Il décourage & flétrit la vieille ffe :
Il vient pourtant un jour, un inftant , où le fort
Nous accorde la fin d'une telle détreffe ,
Quel eft ce tems ? C'eft 1 heure de la mort.
RÉPONSE A MOI-MÊME.
DILUX!
IEUX! j'ai pu prononcer , il n'eſt point de
bonheur !
Affurément j'ai tort , & j'étois dans l'erreur.
Quoi ! la tendreffe paternelle ,
Le feu charmant de deux époux ,
L'humanité , cette vertu fi belle ,
Et l'amitié, ce fentiment & doux ,
42 MERCURE DE FRANCE .
Tant d'agrémens enfin ne pourroient nous fuffire ?
Me préferve le ciel d'un fentiment fi faux :
Les plaifirs compenfent les maux ,
Un bienfait fur nous les attire :
Ah ! quand on vient de faire une bonne action ,
Dieux ! quelle volupté , quelle fenfation ,
Qu'un grand Seigneur joüit , s'il joint à l'apulence
1
Le louable defir de faire des heureux !
Il en a le pouvoir ; qu'il dife je le veux,,
Il tire vingt mortels du fein de l'indigence :
Au milieu de fa terre , entouré de Vaſſaux ,
Qu'il daigne encourager dans leurs rudes travaux ,
Qu'il traite comme ami , qu'il chérit comme un
père ,
Qu'ilprend foin d'arracher à l'affreuſe misère ,
Dont il le voit béni , dont il a tous les coeurs ,
Il goûte le plus vrai , le plus grand des bonheurs.
Aimer , fe voir aimé , quel charme pour la vie
De tout mortel fenfible & généreux !
Dans un modique fort un homme vertueux ,
De qui la bienfaifance en tous tems fut chérie ,
Souffre , il eft vrai , de voir des malheureux;
Mais , pour les foulager au gré de fon envie,
Avec joie il fubit mille privations ,
Il leur tend des mains fecourables :
Alors rempli de fatisfactions ,
AVRIL. 1778.
43
1 ,
10
154
Il trouve des douceurs pures & véritables
A foulager les maux de fes femblables.
S'il a de la famille , eh bien ! tous fes enfans
Répondent à fes voeux , dans la vertu s'élèvent :
L'étude , le travail commencent leurs inftans ,
D'innocens loifirs les achèvent.
Par fes foins , les plaifirs d'autrui
Comblent leur efprit d'allégreffe ,
Et fur l'aile de la tendreffe ,
Les leurs font portés jufqu'à lui.
Au moment que la nuit éclipfe la lumière ,
Voyez ce Labourenr entrer dans fa chaumière ;
Sa femme court au-devant de fes pas
(Lorſqu'un amour mutuel les enchaîne )
Sitôt qu'il l'apperçoit il vole dans fes bras ,
Et ne penfe plus à fa peine.
Dans un repas frugal , qu'affaiſonnent l'amour ,
L'appétit , la folie aimable ,
Il fait goûter & favoure à fon tour ,
De la félicité l'attrait inexprimable .
LE PRIMP TEM 3.
Quzzs parfums : quels accords ! quelle vive
*lumière
44 MERCURE DE FRANCE.
Diffipe l'infidèle eſſain
Des fonges trompeurs du matin ,
Qui voltigeoient fur ma paupière !
Une celefte joie a pénétré mon coeur.
S'exhalant par degrés , une fraîche vapeur
Dans l'air au loin vient fe répandre ;
J'entends les accens du bonheur.....
Printems , heureux Printems , c'eſt toi qui va
defcendre.
De Myrthe & de Roſes paré ,
De ta jeune Cour entouré ,
9
Tu vas paroître , & tu vas rendre
Aux Bois rians leurs doux concerts ,
A nos Prés leurs couleurs nouvelles ,
Aux Zéphirs leurs brillantes aîles ,
Les jours fereins à l'Univers.
De rompre le bouton qui la tient prifonnière,
Chaque fleur femble fe hâter ;
Chacune veut fe difputer
L'honneur de fleurir la première ,
Pour t'envoyer fon pur encens ,
Et , la première , offrir ſon hommage au printems.
Les Zéphirs , dans leurs jeux folâtres ,
Ont devant toi chaffé les Aquilons ;
Ces Dieux légers ont pour théâtres
AVRIL. 45. 1778.
Les Côteaux, les Champs , les vallons.
Ils s'égarent fur nos rivages ,
Se difperfent dans les Forêts ,
Et fous la voûte des feuillages ,
Deviennent confidens des amoureux fecrets.
L'un d'eux à plaifir fe rappelle
L'afyle , ou, vers le foir , fon regard indifcret
Surprit , dans le fond d'un Bofquet ,
Une Beauté tendre & rébelle ,
Qui , fous la verdure nouvelle ,
Et fe croyant feule , écoutoit
L'air qu'un Berger chantoit pour elle.
L'autre , avec un fouris malin ,
Contemple ce lit de fougère ,
Où , dans fon vol plus libertin ,
Soulevant la gaze légère ,
Il fit rougir une Bergère
Par l'audace de fon Larcin.
Et de ton règne & de tesFêtes ,
Printems , j'attendois le retour :
L'Enfant aîlé , le Dieu d'Amour ,
Te doit l'honneur de fes conquêtes.
Il te laiffe régner pour régner à ſon tour,
Et parcourant des yeux les tranquilles Bocages,
46 MERCURE DE FRANCE.
Te preffe d'épaiffir leurs fortunés ombrages ,
Quiferviront fa gloire avant la fin du jour.
Par M. le Marquis de Pezai.
SUITE DES PENSÉES DIVERSES.
Voyez Mercure de Février 1778 , p. 58 .
XXXIII.
COMMENT , avec un efprit fi orné , un
goût li fin & une fi grande habitude de
tout ce qu'on appelle jolies chofes ,
Cléanthe a-t- il pu conferver cette phyfionomie
platte & niaife , qui fait de--
mander à tous ceux dont il n'eft pas
connu : Qui eft cet imbécille ?
X X XI V.
Une Nation , & en général un Corps
quelconque, tient encore à fes préjugés ,
long- tems après que chacun des individus
qui le compofent y a renoncé.
Voilà pourquoi la Philofophie , qui s'introduit
déjà fi difficilement dans l'efprit
AVRIL. 1778. 47 .
des Particuliers , influe encore avec plus
de lenteur fur les opinions publiques .
X X X V.
Polyfonte , ce Juge intègre , s'eft telle
ment convaincu des fuites affreufes que
peut avoir la partialité dans le pofte qu'il
occupe , ainfi que de la facilité de s'y livrer
par des motifs d'amitié , de parenté ou
de recommandation , qu'il fuffit de lui
tenir par quelqu'un de ces endroits ,
pour être fûr , quelque bonne caufe que
d'ailleurs on ait , de fe le voir contraire.
De forte qu'à force de délicateffe
Polyfonte fe rend tous les jours coupable
de prefque autant d'injuftices qu'un autre
en commet par corruption . Etrange in
confiftance de l'efprit humain ! Il n'y a
pas jufqu'à la défiance où nous fommes
de nous- mêmes , dont nous ne devions
nous défier.
X X X V I.
Quand aime-t-on le moins ? Près de
rompre , au moment de la rupture , ou
après avoir rompu ?
1?
48 MERCURE DE FRANCE,
X X X V Í I.
à en
Quand le malheur eft parvenu à un
certain point , nous commençons
devenir en quelque forte jaloux , & nous
trouvons mauvais que quelqu'un prétende
être plus malheureux que nous .
X X XIII.
Que de gens ont vécu inutiles & font
morts dans l'obfcurité , à qui il n'a manqué
, pour être de grands hommes , que
cette parole de la bouche du Monarque :
Soyez de grands hommes ? C'étoit une
vérité cachée fous une flatterie , que ce
vers d'Ovide à Auguſte :
Ingenium vultu ftatque caditque tuo.
Faft . I. lib . I.
X X XIX.
On voit fouvent des fots parler des
chofes qu'ils ignorent , avec une affurance
qui déconcerte ceux même qui en
font parfaitement inftruits , & les faic
prefque douter de ce dont ils fe croyoient
le plus certains.
XL .
AVRIL. 1778. 49
X L.
Les Royaumes appartiennent de droit
à ceux qui peuvent les conquérir à la
pointe de l'épée , difoit un Prince qu'on
a furnommé le Bon. ( Brantôme , vie
de Montluc ) .
X L I.
Nous ne demandons pas mieux que
d'avoir bon marché du mérite d'autrui .
Ainfi lorfqu'un homme , par fa timidité
ou par fa négligence à faire valoir fes
avantages , fe met lui même au-deffous
de fon prix , il doit être bien sûr que
nous le prendrons au mot.
XLII.
Je vous écris , Lifidor. , & j'oublie de
vous donner le titre que l'ufage & la
Aatterie ont confacré pour vous & vos
femblables. Vous vous appercevez de la
faute , & la relevez . Vraiment , Lifidor ,
vous m'y faites fonger. Je vous avois trop
accordé; je vous dois bien l'honneur de
vous appeller Excellence ; mais je ne
I, Vol. C
so MERCURE DE FRANCE.
vous dois point celui de vous croire affez
grand pour négliger ces niaiferies .
XLIII.
Quel eft l'homme qui , à fa manière
ne fe foit pas plus d'une fois donné le
plaifir d'être tyran ?
XLIV.
L'amour , prétendu philofophique ,
de la folitude n'eft qu'un orgueil dégaifé.
On ne fe paroît jamais fi grand à foimême
que quand on eft feul . Demandez
aux Poëtes ?
X L V.
Erafte & Bélife s'entretiennent depuis
une heure , avec toutes les apparences
du détachement & de l'indifférence .
Le froid , le chaud , les nouvelles & les
autres lieux communs leur fourniffent
tout ce qu'ils fe difent ; en un mot ils
n'oublient rien pour fe faire réciproquement
croire qu'ils ne penfent point l'un
à l'autre , & en font cependant uniquement
occupés. Durant toute la converAVRIL
1778
fation , Erafte a penfé à la beauté de
Bélife , & Bélife à ce qu'Erafte en penfoit.
XL V I.
Ces penfées n'auront de mérite
qu'autant que le Lecteur y reconnoîtra
les fiennes ; & le plus grand éloge qu'il
puiffe en faire , c'eſt de dire que je les lui
ai dérobées.
on y
XLVII.
Claudien n'eft qu'un Poëte médiocre ;
rencontre cependant quelques
vers très beaux . Chacun connoît la fuperbe
tirade fur la profpérité des méchans.
Voici encore du même Auteur un diftique
qui préfente l'image la plus vive :
Et Luxus populator opum , cui femper adharens
Infelix humili greffu comitatur Egeftas.
Lib . I. in Ruf.
XLVII I.
On admire & l'on exalte les vertus
extrêmes , parce que leur grandeur même
eft un prétexte pour fe difpenfer tacite-
Cij
52 MERCURE
DE FRANCE .
ment de les imiter. On ne dit rien des
vertus ordinaires ; ce feroit trop rifquer
: il n'y autoit plus d'excufe.
XLIX.
Qui fe fépare de Dieu , s'ifole de
toute la nature,
L.
Le Philofophe & le Sorfe rencontrent
plus fouvent qu'on ne penfe . Il ne leur
manque que de fe reconnoître.
Par M. P ***.
VERS
Pour être mis au bas du Portrait de
M, LE KAIN,
IL fut des paffions la vivante peinture ;
Par un jeu mâle & fier il fubjugua le coeur ,
Fit régner la pitié , le trouble , la terreur ,
Et chez lui l'art fublime illuftra la nature;
AVRIL. 53 1778.
1
Pour Voltaire , en un mot , le Ciel l'avoit formé ,
Et du même génie il fembloit animé.
Par M. Courtial.
A
A Madame ***
ux pieds de l'aimable Délie ,
Je n'éprouve que des rigueurs .
Si je fuis , elle eft attendrie ,
Ses beaux yeux répandent des pleurs :
Eft-ce une tendreffe inquiéte ,
Ou regret de ne plus me voir ,
Qui la mettent au déſeſpoir ?
Non , non ; la cruelle regrette
De ne plus goûter à loifir
Le plaifir... de me voirfouffrir,
ParM. Houllier de Saint -Remy.
LE JEUNE ENFANT ET SON PÈRE.
Fable.
Au milieu d'un riant parterre ,
Un Enfant ne fachant
que
faire ,
C iij
54 MERCURE
DE FRANCE
.
(
Avec fon ombre folâtroit ,
Et tout en jouant s'étonnoit
De la voir avec complaisance
Le fuivre au gré de ſes defirs :
Dans les beaux jours de l'innocence ,
Un rien fuffit à nos plaifirs .
Tout-à- coup un léger nuage
Vient lui dérober fon image....
Il ne conçoit rien à cela ,
Il s'agite , tout hors d'haleine ;
Il cherche envain : -- Venez , Papa ,
Voir cet étrange phénomène.
Cette ombre , dit l'autre , ô mon fils ,
Eft le vrai portrait des amis ;
Dans l'aifance ils nous envi onnent ,
Fidèles à fuivre nos pas ;
Mais au moindre nuage , hélas !
Les perfides nous abandonnent
.
Par le même.
EPIGRAMME.
ESCLAVE SCLAVE de fa chevelure ,
Florimont dit que tous les mois
Il donne à fon Baigneur quatre livres tournois ;
AVRIL. 1778. 55 .
Je proteſte , fi cela dure ,
Qu'elle lui coûtera bientôt
Quatre fois beaucoup plus que la tête ne vaut.
Par le même.
L'ENFANT ET SA MÈRE .
Ou va le volume d'eau
Que roule ainfi ce Ruiſſeau ?
Dit un Enfant à ſa Mère ;
Sur cette rive fi chère
D'où nous la voyons partir ,
La verrons - nous revenir ?
Non , mon fils , loin de fa fource ,
Ce Ruiffeau fuit pour toujours ;
Et cette Onde dans fa courſe
Eft l'image de nos Jours.
Par le même.
CONT E.
AFFECT FFECTANT un air de trifteffe ,
Un Prédicateur fe plaignoit
Civ
56 MERCURE
DE FRANCE
.
D'entendre autour de lui fans ceffe
Un 'babil qui l'importunoit.
Tout-à-coup une jeune femme ,
Dont ce reproche perce l'ame ,
Pour venger une fois la réputation
D'un fexe que l'on fait fujet à caution ,
Selève , l'interrompt au milieu de fa phraſe :
Ce n'eft point , dit- elle tout haut ,
De notre côté que l'on jafe :
Tant mieux , dit l'Orateur , à Dieu rendons ch
grâce ,
Cela finira bien plutôt.
Parle même.
Explication des Enigmes & Logogryphes
du Volume de Mars 1778.
Le mot de la première Enigme eft
l'Oignon ; celui de la feconde eft le
Bois Flotté ; celui de la troisième eft
la Chaife ; & celui de la quatrième
eft le Marbre. Le mot du premier
Logogryphe eft le Mail , inftrument
avec lequel on affomme les boeufs ; mail,
jeu , & dans lequel on trouve Mai ,
Avri
AIR .
1778.
O Muses secondes ma
voix,quand
au hazard sur ma
Lure d'y voire saisi d'un
dour transportje laisse er:
-rer mes doigts, une desfil-les
de memoire à mes sons vient u
-nir sa voix a mes sons vient u
nir sa voix, Quand à la belle
melani....re,par des
vers a:
-moureuxje veux faire ma cour,
Erato , c'est toi qui m'inspi.... re
lesmuses, Bacchus et l'amour de mon
coeur partagent l'empi.... re.
AVRIL. 1778. 57
mois , ail , plante ; celui du fecond eft
Chalumeau , où l'on trouve chameau ,
hameau , chaume ; & celui du troisième
eft le Foie , où le trouvent oie , foi , fi.
ENIGM E.
Pour le bien , pour le mal , je fers également ;
De vice & de vertu je fuis donc Tinftrument ;
La gloire fuit mes coups comme l'ignominie ,
Si je rends immortel , je fais perdre la vie.
Je parcours la campagne ainfi que les forêts ;
Joffre de toute part de funèbres objets ;
Aimé du Militaire , accueilli par les Grâces ,
Quoique très - redoutable , on me voit fur leurs
traces ;
Je vole tous les jours deffus celles dès Rois ;
Placé près de l'oreille , il m'eft très - ordinaire:
De faire oüir mon étonnante voix ,
Qui , certes , n'a point de quoi plaire .
Vous découvrez en moi du mauvais & du bon ,›
Il ne s'agit donc plus que de trouver mon nom.
Par M. Bouvet , à Giſors
C v
58 MERCURE
DE
FRANCE
.
QUELS
AUTR E.
UELS QUE SOIT les objets qu'on préſente à
mes yeux ,
J'en fais voir à l'inftant la plus parfaite image ;
Par les Dames fur-tout je fuis mis en uſage ,
Sans en être jamais pour cela plus heureux.
De mon fort , cher Lecteur , je te vois envieux.
Je conviens avec toi , qu'à la fleur de ton âge ,
Aimable , beau , bienfait , tu plairais davantage ;
Mais tôt ou tard , hélas ! qu'on nous trouve ennuyeux
!
J'en fuis , tu m'en peux croire , un exemple
fameux,
Si l'on m'aime , bientôt l'on me hait davantage ,
L'on ne peut m'écouter , dire vrai c'eſt
Il eſt un tems enfin où je ſuis odieux.
outrage :
L'on ne veut plus alors voit le vrai dans mes yeux ,
Je ſuis faux , infidèle , affreux , de noir préfage ...
Mais je leur fuis , hélas ! d'indiſpenſable uſage :
La raiſon parle , enfin nous nous accordons mieux.
ParM, Labrouche , fils , de Dax
AVRIL 1778. 59
AUTR E.
LECTEUR , c'eſt dans mon fein que prend toujours
naiffance
Un Etre bienfaifant , digne de ton amour 3
Sans lui , fans moi , jamais tu n'euffe vu le jour ;
Mais que nous revient il de ta reconnoiſſance ?
Par le même.
LOGO GRYPH E.
DE tout tems , cher Lecteur , mon utile exiftence
Dépendir de deux élémens ;
L'un infpire la méfiance ,
La terreur , l'effroi , la prudence ,
Et l'autre eft aux plus clairvoyans
Invifible ; mais fa préſence
Peut affecter deux de tes fens ,
Et , par fa finiftre influence ,
T'affiéger de maux différens.
Si de l'un ou l'autre on me prive ,
Je defcends vers la noite rive ,
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
Et, dès-lors feulement , je fens
Ce qu'en variant ma ſtructure
Je deviens ; car , par ma double nature ,
Je fuis en même-tems
Un oifeau de l'arrière-tems ;
Or je veux dire de l'automne ,
Noir en plumage , & de bec jaune ,
Quoique petit , ma viande eft bonne :
Maintenant , difons , j'y conſens ,
Quels font les divers changemens
Qu'on peut faire de ma perfonne ;
Car auffi-bien , fi je m'entends ;
C'eſt là , Lecteur , que tu m'attends.
Chez moi , je dirai donc qu'on peut trouver fans
peine
Ce qui fertilife les champs ;
Le père des genres vivans ;,
Une Ville au pays du Maine ;
Un meuble auffi fort ancien ,
Qui toujours repofe ou voyage ,.
Qui peut être d'un grand ufage ,
Et qui fouvent ne fert à rien.
Si tu veux , du Péloponnèfe
J'habite un canton montagneux ,
Je fuis bien moins en d'autres lieux ,.
Quoique par- tout ( ne t'en déplaife ,.
Car ce fait n'eft point fabuleux ),
AVRIL. 1778.
6x
L'on trouve ma fotte mâchoire ,
Par-tout je fuis la Bête-noire.
Je peux encore être un oiſeau
Bien meilleur que je ne fuis beau ,
Préférant une humide plage ,
De jambe haut , hoir en plumage ,.
Toujours fautant ,
Courant , volant
De rivage en rivage ,
Pour moi , buiffons & prés
Furent faits tout exprès.
Je laiffe voir , pour peu qu'on m'étudie
Ce qui , dans le cours de fa vie ,
Ne voit la lune , fans mentir ,.
Que douze fois fe rajeunir.
Je pourrais encor davantage
Varier fort mon petit perfonnage ;
Mais c'eft affez de verbiage :
Four qu'on me devine plutôt ,
Je me tais & ne dis plus mot.
Auffi - bien , cher Lecteur , ton Cuifinier t'appelle...
Je crains fort qu'il ne me décèle !
Je l'entends qui répète : il eft cuit , il eft cuit ......
Oh! ma foi , pour le coup je fens que je fuis frit ,
Afon Maître je me doute
Qu'il m'aura vendu
ג י
62 MERCURE DE FRANCE .
Peut-être , un écu
De plus que je ne lui coûte.
Par le même.
AMBIGU
AUTR E.
MBIGU dans ma forme , être à plufieurs
viſages ,
Je joue & fais jouer maints & maints perfonnages;
Je fais rire , pleurer , je brille en un feftin ;
Par effence j'exifte avec tout Capucin ;
Je circule , je cours & den eure immobile ;
On me coupe en morceaux , j'exifte mieux encor ;
Tour-à-tour animal, meuble , eſpace, argent , or ,
Le fabuleux Prothée étoit moins verſatile.
Petite , l'on me porte aifément à la main ,
Et je pèfe à la cave autant qu'un muid de vin.
Plein de vent un Auteur m'a fans ceffe à la bouche,
Et l'homme intéreffé fourit dès qu'il me touche.
On me fiffle , on m'admire , on me toiſe , on
m'étend ;
J'imprime un caractère à l'éloquence, au chant.
Ami Lecteur , veux-tu mieux me connoître?
Pour un moment décompofe mon être ;
Quoiqu'il ne foit nullement étendu ,
AVRIL. 1778 . 63
Tu trouveras dans mon individu
Ce qui charme fur- tout l'habitant des campagnes;
Des Papes ; le fommet des plus hautes montagnes ;
Un arbufte fécond ; un outil ; un oiseau ;
Enfin , pour dire tout , un terme de barreau .
AUTRE.
DE leurs prochains malheurs , certains dès
ma naiffance ,
Chez les triftes humains la terreur me devance .
Ennemi du repos ; quand , libre de mes fers ,
D'un vol impétueux je traverſe les airs :
Haut-montéfur fept pieds , du féjour du tonnerre,
Je menace le ciel , & défole la terre.
Sous mes coups gémiffant , au fort de ma fureur ,
L'Univers n'offre au yeux qu'un féjour plein
d'horreur.
Mais des cieux je ne puis troubler la paix profonde .
Mon pouvoir ne s'étend que fur la terre & l'onde.
Ici-bas , feulement , dans mes fougueux tranfports
,
Qui ne peut réfifter , tombe fous mes efforts.
Chacun refpecte en moi la volonté divine ......
Mais venons vîte au fait ; & , pour que l'on devine
64 MERCURE DE FRANCE.
Promptement , fervons- nous de la combinaiſon;
Difons en peu de mots ce que contient mon nom :
Unroyaume, d'abord , que l'Ebre en deux partage;
Puis unbois dont l'écorce eft cauftique & d'uſage :
Dans mes deux pieds derniers on voit ce qu'un
enfant ,
Boit fille , foit garçon , n'a jamais en naiſſant ;
Et , dans mes trois premiers (on peut être crédule)
On doit trouver fans peine une conjonction ;
Plus aisément encore une interjection ;
Un adverbe de lieu ; puis une particule ;
Ce qui lève d'Agnès le faible & vain fcrupule ,
Décide des faveurs de la cruelle Iris ,
Attendrit les rigueurs de l'infenfible Itis ',
Et qui , mis dans les mains de Life trop ſévère ,
Peut , en amour tout pur , transformer fa colère ,
Diffiper fa migraine & fes rouges vapeurs ;
Avec ce Roi chéri peut-on manquer les coeurs ?
Ce n'eft pas tout encor : ma tête , fans cervelle ,
Qui, feule, en aucun tems , n'a de valeur réelle ,
Chez le Financier , ayant un conducteur ,
Acquiert au même inftant , plus ou moins de
valeur;
Auffi chez le Banquier à divers prix eft mife.
Mais jai beaucoup trop dit ; trop tard je m'en
avife.
Bar M. Labrouche fils , de Paris
AVRIL 1778. 65
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Génie de M. de Buffon , par M... A Paris ,
'chez Panckoucke , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins .
UN Recueil , où les penſées & les traits
éloquens d'un Auteur feroient pris au
hazard placés fans fuite ; un recueil où
tout feroit comme haché & dans une
efpèce de confufion , ne fauroit être bien
accueilli par des Lecteurs judicieux . Ce
feroit dégrader en quelque forte un
homme de génie , que de repréfenter
ainfi par lambeaux le fyftême de fes
penfées en coupant le fil & les rapports
qui les uniffent , en faifant ainfi difparoître
la jufteffe , l'accord , la beauté que
leur enfemble offre par- tout. L'Auteur
du Génie de M. de Buffon a fu éviter cet
écueil , en faisant un choix exquis de
tableaux que
l'on peut
confidérer féparément
, & en liant auffi la plupart des
idées qu'il a puifées dans l'Ouvrage immortel
de M. de Buffon. Ce Compilateur
judicieux les a placées , autant qu'il
66 MERCURE DE FRANCE.
a pu , dans un ordre qui les rend moins
indépendantes , & moins étrangères les
unes à l'égard des autres.
Il eft agréable , fans doute , de voir
réuni dans un eſpace borné , & comme
dans une miniature , les penfées & les
féntimens de ces hommes de génie qui
ont fu réunir , dans un degré fupérieur ,
les talens d'inftruire & de plaire. Tel eft
l'Hiftorien Philofophe dont on a tant de
fois célébré les louanges . « Ecrire d'une
manière fublime fur des matières graves
& élevées , parler avec éloquence des
plus belles productions de la Nature ,
peindre avec des traits de flamme les
cieux , les aftres , les météores , faire
paffer dans les images cette chaleur vivifiante
qui répand la fécondité dans tout
ce qui nous environne , c'eft le chefd'oeuvre
du génie ; mais tracer avec la
même fublimité les êtres les plus abjects
en apparence , annoblir ce qu'on a
cherché dans tous les tems à avilir ,
donner pour ainfi dire des grâces aux
objets qui en paroiffent le moins fufceptibles
, c'eft ce qu'on regardera toujours
comme le plus bel effort de l'efprit humain
, & c'est ce qui n'a prefque rien
coûté à l'Auteur de l'Hiftoire Naturelle ,
AVRIL. 1778 . 67
comme on l'a répété tant de fois. Rival
de Lucrèce & de Platon , M. de Buffon ,
dit l'Auteur du difcours préliminaire , eſt
autant fupérieur à Ariftote & à Pline ,
que la faine Philofophie de nos jours
l'emporte fur les erreurs de l'ancienne
Phyfique . Il eft par tout égal à fon fujet,
éloge le plus grand que l'on puiffe faire
de l'Hiftorien des merveilles de l'Univers ;
il eft fimple , varié , majestueux comme
la Nature qu'il peint d'une manière fi
vraie & fi énergique : comme elle il
defcend dans les plus petits détails , pour
ne point laiffer de lacune dans un ſujet
où tout eft intéreffant. L'Hiftoire Naturelle
de M. de Buffon, la plus utile & la plus
belle production de cefiècle , oft
ment d'éloquence & de génie , au quel
l'Antiquité n'a rien à oppofer , & qui fera
l'admiration des âges futurs. En la lifant ,
qui n'accordera à fon illuftre Auteur
ces deux qualités qu'il exige lui-même
dans un Naturalifte , & qui paroiffent fi
oppofées les grandes vues d'un Génie
ardent qui embraffe tout d'un coupd'oeil
, & les petites attentions d'un
inftinct laborieux qui ne s'attache
qu'à un feul point ? Qui ne lui appliquera
ce qu'il dit de Pline , que non-feulement
>
68 MERCURE DE FRANCE .
il fait tout ce qu'on peut favoir , mais
qu'il a encore cette facilité de penfer
en grand , qui multiplie la fcience ? On
n'admire pas moins la profondeur &
l'étendue de fes recherches , la force &
la folidité de fes raifonnemens , que la
nobleffe & la pureté de fon ftyle , l'harmonie
& la clarté de fon expreffion . Ce
que la Philofophie a de plus fublime ,
la Phyfique de plus curieux , l'Éloquence
de plus noble , la Poëfie de plus brillant ,
fe trouve raffemblé dans l'Hiftoire Naturelle
. Par-tout on voit à la fois un Philoſphe
, un Orateur , un Poëte inſpiré
par l'amour de la vérité , qui peint avec
grâce , qui intéreffe le coeur , qui élève
Vefprits par-tout il sème des feurs :
defcriptions agréables , images riantes ,
fentimens nobles & tonchans , réflexions
profondes , idées fublimes , tout est réuni
dans fon Ouvrage il peut fournir les
exemples de tous les genres de beautés ».
D'après ce portrait , qui n'a rien d'exagéré
, on a droit d'augurer que tout ce
qu'on extraira des Ouvrages de ce Philofophe
Orateur fera bien accueilli
du Public ; & l'on fera enchanté de
trouver l'occafion de relire l'Hiftorien de
la Nature qui a fu peindre , en Orateur &
و
AVRIL. 1778. 69
en Poëte, toutes les merveilles de l'Univers
foutenir , & l'attention des Lecteurs
peu familiarifés avec les objets fublimes,
Afpect Philofophique , par Mlle de Ch ...
A Paris , chez Pierres , Imprimeur ,
rue Saint- Jacques.
Cet Ouvrage , qui n'eft autre choſe
qu'un Recueil de penfées choifies , eft
le fruit des réflexions d'une Demoiſelle
qui ne cherche qu'à faire un faint ufage
de la retraite , & qui voudroit pouvoir ,
par fes leçons , faire rougir les hommes
de leurs foibleffes , de leurs écarts &
de leurs injuftices ; en un mot, les rendre
meilleurs & plus aimables , par la cenfure
ingénieufe de leurs vices & de leurs
ridicules. Peut- on faire un plus bel emploi
de fon loifir & de fes talens ? « Si je ne
puis agir , difoit une Dame célèbre
par plufieurs bons Ouvrages , & que
» je puiffe penfer , le fruit de mes mé-
» ditations eft une récolte qui appartient
„ à la Société. Il m'a toujours paru injufte
, quelque place qu'on y tienne
» d'avoir part à fes avantages , d'en pro-
" fiter nonchalemment , & de ne lui-
› rien rendre en échange échange ». L'Auteur de
""
و
70 MERCURE DE FRANCE.
l'Aſpect Philofophique eft animé du
même efprit , & fon zèle eft digne
d'éloges . Mais est- il fi aifé de marcher
fur les traces des Labruyère , des la
Rochefoucault & des Pafcal ; de faire ,
comme eux , des réflexions neuves , ingénieufes
& toujours utiles , & de les
écrire avec cette jufteffe & cette préciſion
fi propres à les graver dans la memoire ?
Les exemples prouvent que rien n'eft
plus difficile & plus rare . En effet ,
combien de chofes communes , quant
à la penfée & au tour , ne trouve-t-on
pas dans plufieurs de ceux qui ont voulu
les imiter ? On doit cependant avouer
qu'on peut compofer un Ouvrage intéreffant
dans ce genre , fans pofféder les
rares qualités de ces Écrivains célèbres .
Il est toujours louable d'approcher même
de loin de la perfection , & fur-tout de
tourner fes réflexions du côté de la
morale & des vérités fublimes de la
Religion , comme le fait l'Auteur de
l'Afpect Philofophique. « L'Hiftorien
facré , dit-il , par la noble fimplicité de
» fon ftyle , prouve toute la dignité du
fujet qu'il traite. La fouveraine gran-
» deur tire tout fon éclat d'elle-même
tandis que les difcours & les actions
"
AVRIL. 1778. 71
33» des hommes ont befoin des reffources
» de l'art , pour les rendre plus agréables
» & plus intéreffantes
Cette réflexion n'en eft pas moins
excellente pour avoir déjà été faite par
la plupart des défenfeurs des livres faints.
Ils ont remarqué que s'il étoit une conviction
qui naît de la force des raifonnemens
, de l'enchaînement des preuves ,
dont le concours réuni forme une démonftration
régulière , il eft aufli une
autre eſpèce de conviction qui tient
plus de la perfuafion intime , & qui naît
de l'impreffion fecrette , mais puiffante ,
que fait fur un efprit fenfé & un coeur
droit, le naïf de la narration , la candeur
& la fimplicité de l'Hiftorien ; un air ,
un goût de vérité qu'on fent mieux qu'on
ne peut l'exprimer. S'il eft permis de
donner un exemple au - deffus de toute
comparaifon , on demande à ceux qui
fe font le plus remplis des belles apologies
que les Anciens & les Modernes
ont faites de notre fainte Religion , fi la
lecture attentive des Hiftoriens facrés , &
fur tout des Évangéliftes , leur ftyle
éloigné de toute affectation , leur méthode
inimitable de raconter les faits , la fimple
mature des chofes qu'ils racontent & des
72 MERCURE DE FRANCE.
circonftances dont ils les accompagnent,
n'ajoute pas à la plus pleine conviction ,
un degré de perfuafion qui rend la
vérité plus intéreſſante.
Voici comme notre Philofophe s'explique
fur l'ancienneté des Chinois
qu'on n'a fi fort reculée , que pour
infinuer qué le monde n'eft pas auffi
nouveau que le fait Moyfe ; & l'on
femble oublier qu'un des plus grands
Monarques de la Chine , ennemi par
intérêt des Traditions anciennes , fit
brûler tous les Livres qui ne traitoient
ni d'Agriculture , ni de Médecine , ni
de Devination , & qu'il détruifit par ce
moyen tout ce qui pouvoit rappeler la
connoiffance des tems antérieurs à fon
règne. Depuis cet événement , doit- on
être furpris que les Savans de la Chine
foient les premiers à fe moquer de cette .
antiquité fabuleufe qu'on prête à leur
Nation , & que l'on ne faffe aucun fonds
fur la certitude de la Chronologie Chinoife
?
99
Ceux qui prétendent faire remonter
» l'Hiftoire des Chinois au- deffus de la
Chronologie de Moyfe , dit l'Auteur
» des Penfées , n'ont fans doute que
des oui-dire pour Mémoires , puifque
»
» MM .
AVRIL. 1778. 73
39
מ
» MM. Freret & Fourmont , qui ont fait
de cette Hiftoire une étude férieufe
» affurent que tout y eft incertain jufqu'au
règne du Roi Yao , qu'ils font com-
» mencer dix ans après la vocation
d'Abraham ; & que quand on remon-
» teroit jufqu'à Fohi , qu'on croit fabuleux
, ajoutent- ils , ce Fohi ne fe ren-
> contreroit qu'au tems de Phaleg , c'eft-
» à-dire , cent ans après le déluge » . Ces
Académiciens , cependant , ne paffoient
pas pour être difpofés à favorifer l'Hif
toire de Moyfe aux dépens de la vérité.
»
Au milieu d'une foule de maximes
conformes à la févérité évangélique
on en a gliffé de difparates , qui , certainement,
n'appartiennent pas au refpectable
Auteur du Recaeil que nous annonçons.
« Lorſqu'on apperçoit dans une
» voiture un homme & une femme gardant
un morne filence , il y a prefque
» toujours à parier que c'est un couple
conjugal . Que le libertinage ridiculife
le mariage , qu'il en exagère les peines &
les amertumes , qu'il repréfente ce joug
honorable comme une fervitude accablante
& infupportable , on eft indigné
de fon audace , mais on n'en eft pas furpris
; mais prétendre qu'un Auteur qui
"
I. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
defend la caufe de la Religion & des
moeurs , adopte & répète ces déclamationsfatyriques
; que , par des invectives ,
il attaqué une alliance fi refpectable dans
l'ordre de la fociété , que la Religion a confacrée
, qui chez toutes les Nations eft en
honneur à proportion que les moeurs y
font plus pures , & qui tombe dans
l'aviliffement en raifon des progrès que
fait la dépravation ; la fuppofition eft
abfurde , & la contrariété avec les autres
penfées de l'Auteur , eft fenfible.
En effet , peut-on dire , fans bleffer la
vérité , que l'ennui , le dégoût mutuel ,
la méfintelligence foient tellement l'apanage
du mariage , qu'on doive , à ces
funeftes fymptômes , reconnoître prefque
toujours un couple conjugal ? Il eſt
encore grand nombre d'alliances dont
les fuites ont été , pour les deux époux ,
auffi douces & auffi heureufes que les
motifs en avoient été purs. « Je ne fuis
point étonné , quoiqu'on connoiffe les
funeftes effets de l'amour , qu'on y livre
cependant fon coeur . Son effence eſt
» d'aimer. Mais qu'il y ait des gens qui
» confacrent leurs veilles pour en étaler -
» les charmes & les plaifirs , c'eft un crime
» de haute trahifon contre la Société »,
"
*
ود
و د
Entreprendre de juftifier les charmes
AVRIL 1778. 75
& les plaifirs de l'amour , c'eft un attentat
puniffable ; mais fe livrer fimplement
à cette paffion , eft une foibleffe
ordinaire qui ne doit étonner perfonne.
Elle eft excufable , parce que l'effence
du coeur de l'homme eft d'aimer. Une
telle morale peut- elle être imputée à
l'Auteur de tant d'autres maximes évangéliques
répandues dans fon Ouvrage ?
Il eft fans doute effentiel à l'homme
d'aimer ; mais la Loi naturelle lui prefcrit
de n'aimer que des objets légitimes.
Suivre cette impreffion aveugle
& fans règle qui nous pouffe vers les
plaifirs fenfuels , fe livrer aux folles
paffions d'un amour défordonné , ce n'eſt
ni l'effence du coeur , ni fa nature , mais
fa dépravation.
Nous ne nous aviferons pas de donner
le commentaire de la penfée qui fuir
crainte de l'interpréter tout à rebours . « Si.
» les femmes qui vendent leurs cheveux ,
» & les Marchands de crin connoiffoient
» toute la vertu de leur marchandiſe ,
>> ils en tireroient , je crois , beaucoup
plus de profit. Ils ignorent sûrement
qu'employée en perruque , elle eft le
» talifman le plus heureux pour attirer
» la confiance : & c'eft fans doute pour
» cette raifon , qu'un Corps de Docteurs
מ
Dij
76 MERCURE
DE FRANCE
.
a fait de l'ufage de la perruque , pour
chacun de fes Membres , un de fes
principaux Statuts » .
Quant aux réflexions , fans doute
ajoutées à celles de l'Auteur anonyme ,
fur des difputes auffi étrangères aux occupations
douces & aux études agréables
des Dames , nous nous bornerons à y
joindre l'avis fage de Saint- Chryfoftôme :
» Les femmes , principalement , dit- il ,
» doivent s'étudier fi fort au filence , qu'il
» ne faut pas feulement qu'elles s'abftiennent
de parler des chofes du monde
dans l'Eglife , mais même des fpirituelles
». Heureufe condition ! de trouver
dans fon état & dans fon devoir , l'ineftimable
avantage de ne point fe mêler
de toutes les queftions contentieufes qui
fouvent troublent la paix fans rien éclaircir
, & qui ne fympathifent guères avec
l'éloquence douce & parfuafive d'un fexe
ennemi , par état , de tout ce qui peut altèrer
l'union des coeurs & l'heureufe
harmonie des Sociétés .
L'Origine des Grâces , par Mlle de ***.
A Paris , chez Cellot , Imprimeur ,
rue Dauphine ; avec Eftampes , def
finées par M. Cochin le fils , & gravées
Par M. de Saint - Val .
>
AVRIL 1778. 77
les
plus
les
C'eft un principe avoué par
grands Maîtres du bon goût , qu'un
Ouvrage d'efprit ne peut plaire fans
les Grâces. Héfiode , difent ils
donne pour Compagnes à toutes les
Mufes. Théocrite les invoque pour lui
dicter fes vers. Ciceron veut que fon
Orateur en orne fon éloquence. Les
Poëtes doivent les regarder comme effentielles
à leur Art. Ce n'eft pas affez , pour
plaire , de remplir un Poëme de beautés ;
il faut que ces beautés foient touchantes
& gracieufes. C'eft , dit Horace , une
loi indifpenfable dans la poëfie.
,
Rien n'eft plus propre à nous faire
connoître en quoi confiftent les Grâces
de l'efprit que l'explication des
noms fymboliques que la mythologie
a donnée aux Grâces perfonnifiées. Il y
en a trois , dont les noms fignifient
brillant , douceur , vivacité , qui fe tiennent
toutes par la main , toujours riantes ,
jeunes & vierges , décemment vêtues ,
fimplement , mais avec élégance ; en
robe traînante , légère & d'une étoffe un
pen diaphane. Pourquoi trois Grâces?
Pour nous apprendre , dit l'Auteur de
l'effai fur le beau , que dans un difcours
un feul agrément ne fuffit pas pour fou-
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
tenir long-tems notre attention . Le brillant
tout feul fatigue : la douceur toute
feule affadit ; la vivacité toute feulo
étourdit. Les trois Grâces doivent donc
fe tenir par la main dans une compofition ;
' c'est-à- dire , que le brillant doit être
doux , la douceur vive , & la vivacité.
douce & lumineufe. Elles ne demandent
pas beaucoup d'apprêt. La propriété des
termes avec un peu d'élégance , en doit
faire toute la parure. Par la même raifon ,
elles marchent en robe traînante , parce
qu'un peu de négligence ne fied pas mal
aux Grâces , dont le principal foin doit
être d'imiter la nature. On ajoute enfin
que leur robe eft légère & d'un étoffe un
peu diaphane . Pouvoit-on nous mieux apprendre
les deux grandes règles de l'art oratoire
. La première , que fiun difcours doit
avoir des ornemens , il ne fautpas qu'il en
foit trop chargé. La feconde , que s'il
peut fouffrir quelques obfcurités , il faut
que la penſée de l'Auteur fe découvre
fans peine au travers.
L'Auteur de l'Ouvrage que nous annonçons,
a joint à fa compofition tous
les agrémens convenables à fon fujet. Ce
font les Grâces elles-mêmes qui lui ont
fourni le plan , & qui lui ont fouvent
AVRIL. 1778. 79
conduit la plume. Tous les Arts fe font
réunis pour embellir cette production ,
où refpire le charme de la volupté.
»
H
""
"
,
Grâces , je veux chanter votre origine
. Infpirez -moi , daignez répandre
» fur mes chants votre douce influence .
Tendre Euphrofine , aimable Thalie
» accordez ma lyre , & vous , timide
Aglaë , jetez un voile fur mes yeux ;
» mais qu'au travers de la gaze divine
je puiffe percer le mystère amoureux
" qui vous donna le jour. Sans votre
» fecours ô Grâces ! qui pourroit
peindre les charmes de la belle Vénus ,
» le jour qu'elle s'offrit aux regards en-
» chantés de l'heureufe Charite ? Ce fut
pendant les fètes de Cythère. La
Déeffe , après avoir joui trois aurores
» des hommages qu'on lui rend dans fon
temple retournoit dans les cieux
» affife fur un char de nacre de perle ,
» traîné par deux cygnes d'une blancheur
éclatante ; un ruban azuré qui entou-
» roit leurs cols flexibles , l'aidoit à diriger
leur courfe . Tout-à-coup une
rêverie profonde s'empare de Vénus ».
Nous voudrions pouvoir mettre fous
les yeux des Lecteurs plufieurs morceaux
de ce Poëme , où la chaleur du fenti-
""
ود
""
39
>
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
ment fe trouve jointe avec les agrémens
d'une imagination riante & féconde .
L'aimable & jeune Auteur de cer Ou
vrage a tout le tems néceffaire pour ſe perfectionner
par la lecture des Anciens &
des Modernes , & nous fournir de nouvelles
productions qui nous reconcilieront
avec ce genre de Poéfie trop négligé
parmi nous. On trouve à la fuite de ce
Poëme de l'origine des Grâces , plufieurs
autres piéces que Gefier ne défavoueroit
point, & que Montefquieu n'auroit pas
dédaigné de joindre au Temple de
Gnide . On y remarque fur-tout l'allégorie
de Mars préfentée à Monfeigneur
le Comte d'Artois à fon mariage , & le
Conte moral , intitulé le Bienfait rendu.
Les Paffions dujeune Werther , Ouvrage.
traduit de l'Allemand de M. Goethe
par M. Aubry. A Paris , chez Piffot ,
rue de Hurepoix .
L'Ouvrage dont nous annonçons la
Traduction , n'eft rien moins qu'un Ro
man. Werther repréfente le fils de l'Abbé
Jérufalem , célèbre Théologien à Brunfwick
, à qui une paffion pour une Dame de
Wetzlar caufa une fin fi tragique . Goethe,
AVRIL. 1778 81
1
Auteur de cet Ouvrage , s'eft fair un
devoir de ne choisir pour les Romans
& pour le Théâtre , que des fujets
véritables & intéreffans . Il feroit à defirer
que cet exemple fûr imité par nos jeunes
Romanciers , qui , pour fe livrer fans
mefure aux faillies de leur imagination
adoptent le plus fouvent les fictions les
moins vraisemblables . Quel eft le pays
dont l'hiftoire ne leur fourniffe des
fujets dignes d'être préfentés aux yeux
des Sectateurs , & de paffer à la Poſtérité
, foit pour inftruire avec agrément ,
ou pour effrayer d'une manière utile.
La Traduction eft pleine de chaleur ,
d'intérêt & d'une forte de défordre qui
marque dans fon Auteur une façon de
fentir & d'exprimer ce que l'on fent ,
qualités qui fe rencontrent rarement. Le
Héros du Roman hiftorique eft un fou
bien à plaindre. L'ivreffe de fa paſſion
le fait déraifonner d'une manière étonnante
, mais qui n'eſt point hors de vraifemblance
, & qui , par les excès où il l'a
portée , eft bien capable d'infpirer l'horreur
de ces excès , & de mettre en garde
contre les fuites d'une paffion fi violente ,
quand on s'y livre tout entier , & qu'elle
affecte une tête naturellement aufli vive
que celle du jeune Werther.
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
Quant au danger de ces fortes de
peintures , M. Goethe a cru qu'il éviteroit
cet écueil en n'offrant aux yeux des
Lecteurs , que les plus funeftes effets des
paffions , également contraires à la raifon
& au bonheur de l'homme. Un jeune
homme fougueux , comme l'obferve l'ami
du Traducteur , & qui dans l'égarement
de fa raifon & dans l'excès du défefpoir
où il s'eft plongé volontairement , déteſte
la vie , s'imagine qu'on peut la quitter
quand on veut , & pouffe la déraifon
jufqu'à mettre des fophifmes fans fuite
en oppofition avec les loix de l'humanité &
de la Religion , ne peut que faire horreur
ou pitié, & montre, d'une manière énergique,
les dangers qui accompagnent les paffions
violentes. Avant d'arriver au terme
fatal qui le précipite dans le tombeau , ce
jeune homme , tout abforbé qu'il eft par
la paffion qui le confume , repréfente ,
fous les couleurs les plus vives , les objets
qui l'environnent ; les objets les plus
fimples deviennent intéreffans fous fa
plume . Son éloquence eft fublime quand
il peint les grands effets de la Nature ,
ou qu'il développe les vérités qui tiennent
à la morale. Mais fouvent l'excès de
fon délire lui fait tenir un langage
AVRIL. 1778. 83
diametralement oppofé aux principes
d'une faine philofophie ; & les maximes
qu'il débite alors deviennent dangereufes
pour de jeunes perfonnes , fouvent
peu inftruites , & toujours prêtes à
fe laiffer éblouir par les fophifmes & les
paradoxes.
Ce Roman , qui a fait fenfation en
Allemagne , a été loué & blâmé avec
excès. Les Critiques de ce pays ont foutenu
que cet Ouvrage manquoit d'action .
Ils n'ont pú comprendre comment Werther
avoit pu perdre la tête pour
une perfonne auffi peu feduifante
que Charlotte. Le ftyle de Werther , où
l'on trouve des images trop fouvent
accumulées , des penfées gigantefques ,
& un ton de phrénéfie , fe reffent du défordre
de la paffion du Héros du Roman ,
qui eft trop fouvent en délire . Ces obfervations
n'empêchent pas d'avouer
que ce
Roman étincelle de plufieurs traits fublimes
, & que l'Auteur manie fouvent
avec art les refforts du coeur humain.
Plufieurs de fes lettres peuvent être regardées
comme des chef- d'oeuvres qui
juftifient les éloges qu'il a reçus , &
qui ont confervé toute leur beauté dans la
Traduction que nous annonçons.
D vj
84 MERCURE
DE FRANCE
.
Adylles & autres Poëfies , par M. Brunel
A Londres ; & fe vend à Paris , chez
les Marchands de nouveautés, in- 12 .
Prix 20 fols broché. 1777 .
Ces Idylles , du même Auteur que les
Fenfées Philofophiques , font imitées en
partie des Poëtes Allemands . Il y a du
naturel , mais l'expreffion en eft fouvent
foible & négligée.
Idylle à Glicère.
Viens , ma Glycère , en ce berceau champêtre ,
Où les jeux , les plaifirs ont fixé leur féjour,
Les oifeaux par leurs chants , & leur aimable
Maître ,
Du fils de Cythérée annoncent le retour.
Comme la rofe eft embaumée !
Les parfums qu'elle envoie , ont averti Zéphir ;
Il vient en jeune amant qu'anime le plaifir ,
Et voici fon amante en Nymphe transformée.
Vois , ô Glycère , ils font heureux.
Que ne le fommes - nous de même !
O! fil'amour t'embrafoit de fes feux !
Si tu m'aimois comme je t'aime !"
AVRIL. 1778. 85
Cruelle , Amour te punira.
De nos hameaux il te fit la plus belle ;
Et chaque jour encor d'une grâce nouvelle
Il orne tes attraits . Il te demandera
Quel eft l'emploi que tu fais d'elle ,
Et, Glycère , il te l'ôtera.
Il y a plus de correction , de, talent
& de grâce dans le commencement de
l'Idylle intitulée le Printemps .
Ma foeur , que la nature eft belle !
Vois comme l'aimable printemps
Autour de nous fe renouvelle .
Le jeune Zéphir , dans les champs ,
D'un air folâtre nous appelle .
Il fuit à travers le boſquet,
Ah! fans doute que l'indifcret ,
Epris d'une rofe nouvelle ,
Va lui jurer d'être fidèle !
Mais arrêtons ! Quel autre objet ..... ?
Un joli ruiffeau qui murmure :
Ses bords , couronnés de verdure ,
Invitent à fe repoſer :
Il m'en fouvient , à ma Glycère ,
C'est ici que , fur la fougère ,
Ma bouche ravit un baifer,
86 MERCURE DE FRANCE.
Que , depuis trois jours , la févère
S'obſtinoit à me refuſer.
Envain fe met- elle en colère :
On ne trompé pas fon Berger;
Mais on trompe bien fa Bergère.
>
Ces Idylles font fuivies d'un petit
Drame en deux fcènes ou dialogues
intitulé la Mère confidente , & imité de
Marivaux ; & de quelques pièces diverfes
, dont la plus confidérable eſt une
Epitre fur l'existence de Dieu .
Progrès ultérieurs de la Chirurgie , ou
Remarques & Obfervations nouvelles
de M. Theden , un des Chirurgiens-
Généraux de Sa Majefté le Roi de
Pruffe ; Ouvrage traduit de l'Allemand
, par M. Chayrou , Chirurgien-
Major du Régiment de Neuftrie
Infanterie. A Bouillon , de l'Imprimerie
de la Société Typographique ;
& à Paris , chez Didot le jeune , Lib.
quai des Auguftins.
L'Allemagne ne paroiffoit pas un
champ propre à faire fructifier la Chirurgie
; négligée dans ces climats , abanAVRIL.
1778. 87
donnée aux Baigneurs & aux Barbiers ,
avilie & même aviliffante , elle languiffoit
dans l'ignorance ; il ne falloit rien
moins qu'un Souverain tel que Frédéric ,
pour la tirer de la léthargie où elle étoit
enfevelie ; elle s'eft régénérée en Pruffe ,
& s'eft bientôt montrée digne de la
main qui la protégeoit on y a vu
paroître , fous la protection de ce
grand Roi , des Chirurgiens diftingués
dont la plupart font encore aujourd'hui
l'ornement de Berlin , la Capitale de
fes États : les Theden font de ce nombre
; c'est l'Ouvrage de ce fameux Chiturgien
, dont nous annonçons actuellement
la traduction : on y trouve même
les vues les plus neuves , les détails les
plus riches & la pratique la plus fûre :
nous n'avons guères d'Ouvrage dans notre
langue auffi précieux & qui renferme
autant de fubftance . If eft partagé en
vingt-fept chapitres ou fections . Dans
le premier , l'Auteur expofe la manière
de faire fon bandage des extrémités , &
il rapporte les cas dans lefquels il eft
utile . Dans le fecond , il donne la composition
d'une eau d'arquebufade particulière
, dont il a toujours tiré les plus
grands avantages , il en indique les pro-
·
88 MERCURE DE FRANCE.

priétés , il en rapporte les effets &
détermine les momens de s'en fervir.
Dans le troisième chapitre , l'Auteur
raconte comme il eft fucceffivement
parvenu à arrêter , fans ligature , l'hémorrhagie
dans toutes les opérations
quelconques , long tems avant l'ufage
de l'agaric. Dans le quatrième , il fait
l'hiftoire d'une maladie inconnue , quoiqu'elle
ait vraisemblablement toujours
exifté ; c'eft une efpèce d'hémorroïde que
M. Theden appelle faccata. Dans le
fixième , il traite de l'inflammation des
articulations , à la fuite de la meurtriffure
de leurs cartilages. Il feroit trop
long de rapporter tout ce dont ce fameux
Chirurgien traite dans tous les autres
chapitres , nous obferverons feulement
que dans l'onzième chapitre il fait part
au Public d'une obfervation , devenue
célèbre dans la Chirurgie Allemande
par la fingularité : une balle avoit tra
verfé les deux condyles du fémur &
fait éclater une grande pièce de cet os ,
laquelle tendoit à fe féparer de fon
tout ; par le moyen d'une preffe imitée
de celle d'un Relieur , ou de celles dont
on fe fert en certains pays pour unic
le linge , M. Theden eft parvenu à la
AVRIL. 1778 . 89
réunir à fa bafe , fans que cet incident
nuifit au refte du traitement . C'eft dans
l'Ouvrage même qu'il faut lire les dé--
tails de cette grave maladie , & les
circonftances épineufes qui l'ont accompagnée
; on y verra la conduite fage de
l'Auteur & l'étendue de fes recherches .
>
B. Flacci Albini feu Alcuini Abbatis ,
Caroli- Magni Regis ac Imperatoris
Magiftri, opera , poft primam editionem
à viro clariffimo D. Andrea Quercelano
Curatam , de novo collecta
multis locis emendata , & opufculis primùm
repertis plurimùm aufta , variif
que modis illuftrata , curâ ac ftudio
Frobenii , S. R. I. Principis & Abbatis
ad S. Emmeramum Ratisbona ; Literis
Joannis - Michaelis Englerth , Aulico-
Epifcopalis & Monafterii S. Emmerami
Typographi , 1777 , II. Tomes
en 3 vol. in- fol . Se vend à Paris .
chez Nyon le jeune , Lib. au Pavillon
des Quatre -Nations.
Avec quel empreffement la Républi
que des Lettres ne recevra t -elle pas
certe nouvelle édition des OEuvres du
célèbre Alcuin , le Précepteur de Char90
MERCURE DE FRANCE .
former
lemagne , & le Reftaurateur des Lettres
& des Arts en France ? Ce qui rend
cette édition plus précieufe encore &
plus digne de la confiance du Public ,
c'eft qu'eile eft donnée par un favant
Bénédictin , Prince du Saint - Empire ,
Abbé de Saint Emmeran , Reftaurateur
lui -même des études dans fon Abbaye ,
qui , pour y faire fleurir notamment
celle des langues favantes & y
fa jeuneffe , demanda , il y a fept ou
huit ans , un Religieux de la Congrégation
de Saint Maur . Ce Religieux ,
choifi dans l'Abbaye Saint Germaindes
Prés , paffa plufieurs années à Saint
Emmeran de Ratisbonne , où il eut la
gloire de former de bons Élèves , & de
remplir entièrement les vues de l'illuftre
Abbé Frobenius . Cette entreprife ne
pouvoit avoir que le plus heureux fuccès.
En effet , quel puiffant motif d'émulation
pour
les Bénédictins de Saint Emmeran
, que l'exemple d'un Abbé qui
n'épargne rien pour infpirer à fes confrères
le goût de l'étude, & qui en fait luimême
fa principale occupation ? Il avoit
entrepris déjà , depuis plufieurs années
l'édition des Euvres d'Alcuin , qu'il
vient de terminer à la fatisfaction de
tous les Gens de Lettres .
AVRIL. 1778 . 9.1
Hérold , dans fon Ouvrage intitulé :
Harefeologiafeu collectio Theologorum ad
confutationem harefeon , in fol. Bafie ,
1556 , & Canifius dans fes Antique
Lectiones , publièrent , les premiers , plufieurs
écrits du Maître de Charlemagne .
Après eux , on découvrit encore d'autres
pièces ; André du Chefne enfin recueillit
tout ce que l'on reconnoiffoit être de ce
favant Abbé , & en forma un volume
in-fol. qui fortit , en 1617 , des preffes
de Sébastien Cramoify , Imprimeur à
Paris. Mais , depuis l'édition de du
Chefne , on a recouvré encore beaucoup
de lettres & d'autres écrits , qui ont été
publiés en différens tems par Baluze
le P. Chifflet , le P. Sirmond , Bafnage ,
Dom d'Achery , D. Bernard Per , D. ,
Mabillon , D. Martène , Ufferius , Lambecius
, Fabricius , l'Abbé le Boeuf ,
MM. Cave & Dupin , &c. Dom Rivet ,
Hift. Litt. de la France , Tome IV , fouhaitoit
en conféquence que quelqu'un
s'occupât d'une nouvelle édition qui pût
réunir tous ces écrits épars dans différentes
collections , en corriger le texte
& en remplir les lacunes. C'eft ce que
vient d'exécuter avec le plus heureux
fuccès le docte Abbé de Saint Emmeran :
92 MERCURE DE FRANCE .
>
il a fait plus , il y a joint plufieurs écrits
qu'il a déterrés & que Dom Rivet
croyoir perdus. De ce nombre font 71
Lettres , découvertes à Londres , & extraites
de la Bibliothèque Harléienne par
M. de Bréquigny , de l'Académie Françoife
& de celle des Infcriptions & Belles-
Lettres. Ce Savant fit un voyage à Londres
en 1767 par ordre du feu Roi , pour
Y faire des recherches littéraires , & en
rapporta , entre autres richeffes . les 71 let
tres dont on vient de parler , qui n'avoient
pas encore vu le jour : il les communiqua
avec ce zèle & cette affabilité que
tout le monde lui connoît , & qui caractérisent
le véritable homme de lettres.
L'Abbé Frobénius les a fait imprimer
dans la première partie du premier tome,
comme par forme de fupplément à la
fuite des autres lettres d'Alcuin . Il y a
Joint auffi la lettre ad Georgium Patriar
cham urbis Hierofolyma , qui n'avoit pas encore
été imprimée , & que Dom Lieble ,
Bibliothécaire de l'Abbaye de Saint- Germain-
des- Prés , a tirée d'un manufcrit de
la Bibliothèque du Roi.
La feconde partie du premier tome
offre , entre les pièces nouvellement recouvrées
, un traité fur les trois Epitres de
AVRIL. 1778. 93
Saint-Paul à Tite , à Philémon & aux
Hébreux. Dom Rivet comptoit encore
parmi les écrits perdus , un traité fur
l'Épitre aux Éphéfiens ; mais il n'eſt
pas certain qu'Alcuin eût commenté cette
Epitre.
Outre les fept livres contre Félix ,
Évêque d'Urgel , Alcuin , felon Dom
Rivet , avoit compofé un autre ouvrage
contre le même Prelat : notre Savant
Éditeur le donne dans la troisième partie
de fon premier tome , d'après un
manufcrit de la Bibliothèque du Vatican
.
>
Le traité de l'Orthographe avoit
échappé jufqu'à préfent aux recherches
des Savans & on le comptoit parmi
les écrits perdus d'Alcuin. Mais notre
Savant Éditeur l'a trouvé dans un manuferit
de l'illuftre Chapitre de Saltzbourg;
& Dom Lieble, cité plus haut ,
l'a également découvert dans un manuf
crit de la Bibliothèque du Roi. C'eft
d'après ces deux manufcrits , d'une égale
antiquité à peu-près , que l'Abbé Frobénius
le publie dans la quatrième partie
du fecond tome de fon édition .
1. On trouve encore dans le tome fecond,
un traité du célèbre Alcuin fur le
94 MERCURE DE FRANCE.
cours de la Lune & fur l'année biffextile ,
que notre Editeur donne pour la première
fois fur deux manufcrits de la Bibliothè
que du Vatican.
>
Enfin , outre beaucoup d'autres pièces
nouvelles que renferme cette édition ,
elle eft enrichie de variantes , de notes
d'avertiffemens , de préfaces , de ſommaires
& de differtations , qui annoncent
l'érudition & le difcernement de
l'illuftre Éditeur. Le premier volume
notamment , eft terminé par deux differtations
affez étendues fur l'héréfie de Félix
& d'Élipand ; l'une eft de l'Editeur
l'autre de Dom Enhueber , Prieur de la
même Abbaye de Saint- Emmeran ; ce
qui prouve combien l'exemple du Chef
influe fur les membres , & avec quel
zèle les Religieux de cette célèbre
Abbaye s'empreffent de marcher fur les
traces de leur favant & refpectable
Abbé.
>
Il est inutile d'infifter davantage fur
le prix inestimable de cette édition , fupérieure
en tous points à celle d'André
du Chefne. Dom Rivet , tom . IV de fon
hift . litt. de la France , defiroit qu'un
habile homme donnât une nouvelle édition
des écrits d'Alcuin , affurant que ce
AVRIL. 1778. 25
feroit rendre un fervice non moins utile
au Public , qu'agréable à tous les Gens
de Lettres . On doit favoir gré à l'illuſtre
Abbé Frobénius d'avoir rempli à tous
égards les voeux de Dom Rivet.
Mémoires fecrets , tirés des Archives des
Souverains de l'Europe , contenant le
règne de Louis XIII. A Paris , chez
Nyon l'aîné , rue Saint-Jean - de - Beauvais,
tomes 29 & 30. in- 12.
On connoît l'objet de cette collection;
les volumes qui en ont déjà paru fucceffivement
, ont fait voir la manière dont il
eft rempli . On trouve dans les pièces
originales , les lettres des Perfonnages
en place , leurs inftructions , les détails
de leur conduite , les refforts cachés qui
faifcient mouvoir la politique , dans
tems que l'on fait repaffer fous nos yeux .
Ces tableaux ne peuvent qu'être piquans
pour tous ceux qui cherchent dans l'Hiftoire
, les caufes des événemens qu'elle
met fous nos yeux ; on en remarque
fouvent de bien petites) : le chagrin ,
l'humeur , le mécontentement , un caprice
, ont occafionné des mouvemens
qu'on n'auroit pas ofé leur imputer ,
>
96 MERCURE DE FRANCE .
les papiers de ceux qui étoient dans le
fecret , avoient pu être dérobés toujours
à notre vue .
Ces deux volumes contiennent des
détails fur la fucceffion des Concini
réclamée par la France & par le Pape.
La première le prévaloit de l'Arrêt qui
en ordonnoit la confifcation au profit
du Roi ; le Saint-Siege prétendoit faire
valoir auffi cet Arrêt en fa faveur. L'Ambaffadeur
de France trouva de grands
obftacles dans cette négociation ; il propofa
trois expédiens au Roi : le premier
de réclamer ces biens avec hauteur , &
de la foutenir , le fecond d'envoyer des
preuves authentiques , d'après lefquelles
on ne pût douter que tout ce qu'on
réclamoit avoit été volé au Roi ; & le
dernier de s'arranger avec le, Pape &
de partager ce fut ce dernier qui fut
fuivi.
Parmi les traits intéreffans de ces deux
volumes , on en trouvera plufieurs qui
développent les caractères de plufieurs
Perfonnages célèbres , dont l'Histoire n'a
fait qu'efquiffer les portraits , & fur lef
quels ils répandent un plus grand jour ,
tel eft le Ducd'Offone, qui avoit toute la
hauteur qu'on reproche à fa Nation
une
AVRIL. 1778. 97
ane fermeté peu ordinaire qui la foutenoit
, & qui alloit jufqu'à la hardielſe ;
le Gouverneur du Milanez , D. Pédro ,
qui avoit peut-être autant de hauteur ,
mais dont le caractère dominant étoit
Padreffe. Peu d'hommes furent plus artificieux
; & il doit à fa politique prefque
autant de fuccès que le Duc

d'Offone en dut à fa fermeté.
Une obfervation qui fe préfente naturellement
à la lecture de ce recueil ,
c'est que les intérêts politiques ont bien
changé depuis ce tems ; la balance n'eft.
plus qu'entre un certain nombre de
mains puiffantes : une multitude d'Etats
qui font actuellement dans la dépendance
de celles- ci & qui ne comptent plus ,
étoient alors comptés ; & les petits ,
Princes que leur foibleffe lie à préfent
aux Grands qui peuvent les protéger , &
qui les payent , fe réunifoient alors
contre eux , & fouvent s'expofoient à leur
faire la
guerre .
Métamorphofes d'Ovide , traduction nouvelle
, avec le latin à côté. Nouvelle
édition , retouchée avec foin . A Paris ,
chez Jean Barbou , Imprimeur - Li-
I. Vol. E
98
MERCURE
DE
FRANCE
. braire , rue & vis-à- vis la grille des
Mathurins . 2 vol. in- 12.
Ce Poëme, précieux par la richeffe de
Fimagination , la variété des objets , les
grâces & l'élégance du ftyle , eft , comme
on fait , un Cours complet de Mytho
logie. Il a été traduit plufieurs fois ,
mais avec des fuccès bien différens. La
verfion que nous annonçons , a paru
la première fois , il y a quelques années ;
le Traducteur annonce qu'il a travaillé
pour les jeunes gens ; il a en conféquence
omis tout ce qu'il n'eût pas été
prudent de leur préfenter , en fuivant
l'édition donnée , de cet Auteur , par
le P. Jouvenci , pour l'ufage des Colléges.
Son unique but étant de leur
faciliter l'intelligence de ce Poëme , il
s'eft attaché au fens littéral , autant que
le génie de notre langue l'a permis ; &
lorfqu'il a fallu avoir recours à des équivalens
, il a placé la traduction littérale
dans des notes . Ce but a été rempli avec
fuccès ; le Traducteur rend toujours le
véritable fens de l'original , & on. lui
trouve fouvent de l'élégance. Parmi les
endroits dont l'Auteur n'a pas jugé la
traduction poffible , & qu'il rend par des
AVRIL. 1778. 99
équivalens , nous nous arrêterons à ces
trois vers qui terminent la defcription dư
chaos :
Obftabatque aliis aliud : quia corpore in uno
Frigidapugnabant calidis , humentia ficcis ,
Mollia cum duris , fine pondère habentia pondus.
"
Il fe contente de mettre : « Un prin-
» cipe faifoit obftacle à l'autre ; c'étoit
» un choc perpétuel entre ces élémensoppofés
& contraires ». Il ajoute en note
cette verfion littérale « parce que dans le
» même corps le froid combattoit contre le
» chaud , ce qui étoit humide contre ce
qui étoit fec, les corps durs contre ceux
qui ne l'étoient pas , la pefanteur contre
» la légèreté. Je crois , ajoute-t il , que
» notre langue n'a pas d'expreffion pour
n
35
"
rendre cette image avec grâce . Nous
penfons en effet qu'il eft difficile del
lui en donner autant qu'elle en a dans le
latin ; mais nous croyons qu'il eft poffible
de la rendre d'une manière fuppor
table. Les élémens étoient confondus ;
» l'un étoit fans ceffe oppofé à l'autre .
» Dans le même corps , le froid combatstoit
la chaleur ; les principes humides
étoient en guerre avec les fecs , les
Eij
App MERCURE DE FRANCE.
matières molles avec les dures , les
pefantes avec celles qui ne l'étoient
♪ pas ".
Harangues choifies des Hiftoriens Latins
Salufte , Tite-Live , Tacite & Quinte-
Carle , traduction nouvelle , plus
ample que les précédentes. A Paris ,
chez Barbou , Imprimeur - Libraire ,
rue & vis-à-vis la grille des Mathurins.
2 vol. in- 12.
Ce Recueil , fait avec beaucoup de
goût , & imprimé avec beaucoup de foin ,
eft deftiné aux jeunes gens ; la verfion
françoife n'eft jointe au texte latin que
pour en faciliter l'intelligence. Le Tra
ducteur a employé les verſions déjà faites
par des Écrivains célèbres , M. Beauzée ,
M. l'Abbé Millot , &c. & n'a fait que
fuppléer à leur travail lorfque cela a été
néceffaire. L'approbation que l'Univer
fité a donnée à cette collection , l'uſage
qu'elle en fait dans le cours des études ,
en fait l'éloge , & nous difpenfe d'entrer
dans des détails . La partie typographique
en est très-foignée ; quant à la beauté ,
il fuffit de dire qu'elle fort des preſſes de
M. Barbou ; elle eft peut-être trop belle
St
AVRIL. 1778. ΤΟΥ
pour des Ouvrages de ce genre ; on
fait ce que deviennent les livres entre
les mains des écoliers.
3
Effais Hiftoriques fur Orléans , ou Defcription
Topographique & Critique de
cette Capitale & de fes Environs ; augmentés
d'un Tableau chronologique
& raiſonné de fes Evêques , Rois ,
Ducs , Comtes , Vicomtes , Gouvetneurs
& Lieutenans - Généraux au Gotvernement
; Chanceliers des Comtés
& Ducs , Intendans , Baillis , Magiftrats
& Grands - Maîtres des Eaux
& Forêts Bureau des Finances ;
Maires d'Orléans , & des Perfonnages
illuftres , Savans , Artiftes , & Femmes
célèbres de l'Orléanois , depáis le
quatrième fiècle jufqu'à nos jours',
avec plan & fig. Dédiés à Mgr le
Duc d'Orléans . A Orléans chez
Couret de Villeneuve , Imprimeur du
Roi & Directeur des Annonces , rue
Royale, 1778. in - 8 ° . Prix 3 livres
broché.
Y
3
De la profondeur dans les recherches ,
du difcernement dans les faits , de la
fageffe & de Pélégance dans le tyle ,
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
caractérisent ces Effais hiftoriques , où
font traités les points les plus intéreffans
de l'Hiftoire d'Orléans. Cet Ouvrage
eftimable , qui parut pour la première
fois en 1736 , et le fruit des travaux
de M. Polluche , favant laborieux &
patriote , né à Orléans en 1689 , &
mort dans la même ville en 1768 , qui
avoit fait fon but principal de l'histoire
du lieu de fa naiffance , & y avoit en
quelque forte confacré fa vie . M. Beauvais
de Préau , qui publie aujourd'hui
la nouvelle Edition de ce monument
hiftorique , s'eft attaché à raffembler les
faits échappés aux recherches de l'Auteur,
& à détailler les changemens furvenus
dans la forme de la Capitale de l'Orléanois
, & les nouveaux embelliſſemens
qu'elle a reçus depuis environ 40 ans
M. Polluche fait remonter l'antiquité
de la ville d'Orléans jufqu'aux tems les
plus reculés de l'hiftoire des Gaules . II
penfe , d'après Adrien de Valois & plufieurs
autres Savans , qu'elle eft défignée
dans les Commentaires de Céfat , fous
le nom de Genabum. Elle étoit ruinée
au troisième fiècle , & fut rétablie par
l'Empereur Aurélien , qui lui donna le
AVRIL. 1778. 103
nom d'Aurelianum , dont on a fait Aurelians
, Orlians , & enfin Orléans.
Nous rapporterons , comme une particularité
remarquable & fingulière , ce
que dit M. Polluche de la rivière du
Loiret & de fa fource. « Le Loiret eft
» une petite Riviète qui naît à une lieue
» au fud- eft d'Orléans .... Sa fource eft
» très digne d'exciter la curiofité des
» Voyageurs , & on la regarde avec
jaftice comme une des merveilles de
» la France. On la diftingue en grande
» & en petite. Ces deux fources font à
» 70 toifes de diftance l'une de l'autre .
*
3
La petite fort de - deffous terre par une
» bouche de cinq à fix pieds de circon-
» férence ; l'eau s'en élève avec plus ou
» moins de force ou d'abondance , felon
» que les eaux de la Loire font plus
» hautes ou plus baffés , ce qui prouve
» qu'elle n'est qu'un épanchement des
» eaux de cette rivière dont elle tire fon
origine ; elle s'étend enfuite dans un
baffin circulaire , d'où elle s'échappe
» pour former un beau canal.... La grande
fource , qui eft au- deffous de la petite ,
par une ouverture de huit à neuf
pieds de circonférence , d'un abyfme
» dont on n'a pu trouver le fond. On en
ود
ود
ود
»
fort
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
fonda la profondeur en 1583 ; mais
on y employa trois cens braffes de
» corde inutilement. Mylord Bolinbrocke
» a renouvellé cette expérience fans aucun
fuccès . Ces deux fources , par leurs,
» crues inopinées , & fur tout par l'impétuofité
du bouillon de la petite ,
annoncent ordinairement les déborde-
» mens de la Loire , vingt- quatre heures
avant qu'on apperçoive à Orléans au-
» cune augmentation dans cette rivière .
» Ces crues , qui prouvent la communi-
» cation dont nous avons parlé , indi-
» quent que la Loire eft déjà débordée à
» quelques journées au- deffus d'Orléans .
La rivière que cette fource produit ,
n'a que deux lieues d'étendue , & fe
jette dans la Loire un peu au-deffous
» de Saint-Mefmin ..... Le Loiret a ceci
» de remarquable , qu'il ne gèle prefque
jamais dans les hivers même les plus
» rudes : propriété qu'ont la plupart des
eaux fouterraines ; en forte que les
moulins de la Loire devenant inutiles ,
ceux du Loiret ne ceffent pas de tra-
» vailler , ce qui eft d'une extrême commodité
pour la Ville. Il eft clair &
» froid en été ; mais en hiver , plus le
froid eft cuifant , plus fes eaux fument
"
"J
AVRIL. 1778. τός
"
» de chaleur , & cette fumée engraille
» les terres voisines , & les empêche de
geler. Au refte , cette rivière eft allez
large & profonde
"}
La defcription de la ville & des environs
d'Orléans ne contient que trentedeux
pages. Le reste du volume confifte:
dans des Remarques hiftoriques & critiques
, où l'Auteur & l'Editeur ont principalement
déployé toute leur érudition..
Penfees Philofophiques , par M. Brunel.
A Londres , & fe vend à Paris , chez
les Marchands de nouveautés, in- 12..
Prix , 20 fols broché. 1777.
La plus grande partie de cette Brochure
confifte dans une efpèce de Traité
de morale affez fuivi , où l'Auteur traite ,,
fous différens titres des principales
vertus & des principaux vices qui entrent:
dans le caractère de l'homme . Il s'attache
en particulier à définir le caractère de
l'homme eftimable. Unité , fimplicité ,
vérité , nobleffe , raifon , juftice , piété .
vertu voilà les traits fous lefquels ill
s'offre à fes yeux . Il caractériſe chacune
de ces qualités , en commençant par
Lunité de caractère oppofée à la duplicite
E-v
106 MERCURE DE FRANCE.
»
& à la multiplicité , & définir ainfi ce
dernier défaut : Avoir un caractère
multiple , c'eft être gai , trifte , férieux ,
folâtre , caufeur éternel , & taciturne
obftiné ; c'eft aimer ou fuir , non pas
» tour - à-tour , mais prefque en même-
» tems , le monde & folitude , les
plaifirs & la vertu , la vie active & le

و د
30
מ
و د
repos ; c'eft déclamer contre les moeurs ,
» & les fuivre ; faire l'éloge du Théâtre ,
" & n'y aller jamais ; ou bien c'eft en
» faire la fatyre , & ne manquer aucune
repréſentation . Ce n'eft pas toujours
» être inconféquent ; mais c'eft reunir
» en foi plufieurs efprits , plufieurs ames ,
» être tantôt l'une , tantôt l'autre , & ,
quand il fe peut , toutes enfemble ......
L'homme multiple n'eft pas propre.
» ment l'homme inconftant , celui ci
» forme des réfolutions , & les change
» ou les oublie . Celui- là fait prefque
toujours ce qu'il s'eft propofé ; mais
fe propofe toujours des chofes différentes
, ou agit fans ceffe fans avoir
pris aucun deifein , & comme emporté
» par une nature fantafque. Voilà pourquoi
l'homme multiple redevient fouvent
ce qu'il a été , pour ne l'être plus ,
» & pour l'être encore ; qu'il garde ,
"
AVRIL. 1778. 107.
» même au milieu de fes changemens
» une forte de conftance; mais l'inconf-
» tant ne retourne jamais d'abord à fon
premier état : tout ce qu'il eft eff fucceffif.....
L'homme multiple femble
» être à la fois tous les contraires. Un
» rel caractère n'eft pas odieux , mais
il eft méprifable
و د
» 19.
Des vertus & des vices , le Moraliſte
paffe à divers autres objets , comme
l'exiſtence de Dieu , le Poëme dramatique
, la Métaphyfique , & les Mathématiques.
Il cherche à établir une échelle
dramatique & à corriger celle que
Fontenelle a donnée dans la préface générale
de fon Théâtre . Il voudroit auffi
rendre les Mathématiques raiſonnables ,
& ne pas difpenfer les Mathématiciens
d'avoir de la logique. L'Ouvrage eft terminé
par des penfées diverfes : nous en
citerons quelques unes.
" Malheur à qui écrit de Dieu fans
» y croire , & de la vertu fans être
vertueux .
+
» Si c'eſt un malheur que de vivre ,
» ceux qui s'ôtent la vie ou qui l'ôtent
» aux autres , font bien . Si c'eſt un malheur
que de vivre , le premier devoir
des pères & des Rois eft de faire mourir
39
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
» leurs enfans ; le fecond , de les empê-
» cher de naître. Quelle abominable.
» doctrine que celle qui place au rang:
» des Dieux bienfaiteurs , Sylla , Néron
» Cromwel , tous les monftres !
ן ג
» C'est une impoliteffe que d'interroger ..
» Vous concluez que c'en eft une de faire
» des queftions. Mais on prend la liberté.
» de faire des queftions à fon maître ,
& L'on interroge fon valet.
» Les belles actions produites par des
" motifs bas , font toujours belles devant
les hommes , qui ne pénètrent point
» les motifs : ces actions ne prennent un
» caractère de laideur ou de baffeffe que
» pour celui qui les a faites.
On n'eft guères tenté de méprifer
les hommes , que lorfqu'on s'en voit
méprifé. Forcé de fe paffer de leur.
→ eftime , on veut au moins en rabaiffer.
→ le prix
و د
و ي
10.
Alinanach Littéraire ou Étrennes d'Apol
lon , contenant des anecdotes intéreffantes
; les faillies de MM: de:
Montefquieu , Duclos , Roi , Poëte.
lyrique , Rouffeau de Genève , Saint-
Foix , &c. diverfes poëfies nouvelles ;
plufieurs jolies chanfons ; un frag
AVRIL. 1778. 1091
ment de la Fontaine , trouvé depuis
peu ; un morceau d'Homère , traduit
en vers françois par M. de Voltaire ;
quelques lettres de ce grand Poëte à
M. Helvétius ; un difcours d'Adam à
Éve , tiré d'une nouvelle traduction
de Milton , qui paroîtra bientôt ; une
notice des principaux Ouvrages mis
au jour en 1777 ; des diverfités curieufes
; une fable de M. Feutry , &
autres pièces amufantes. Vol . in- 12
petit format. Prix 1 liv . 4 fols . A
Paris , chez la veuve Duchefne , rue
Saint- Jacques ; Valleyce l'aîné , rue
vieille Bouclerie ; Prault , fils aîné ,:
quai des Auguftins ; Berton , rue
Saint-Victor ; Bastien , rue du Petit-
Lion ; Ruault , rue de la Harpe ;
Efprit , au Palais Royal.
Cet Almanach Littéraire ' fait fuite à
celui du même format , publié l'année
dernière . Le Public a très bien accueilli
ce premier volume , ce qui a engagé
l'Editeur à faire de nouvelles recherches
pour rendre le fecond encore plus inté
reffant ; & fes foins n'ont point été infructueux.
Nous pouvons même ajouter
que le nouvel Almanach Littéraire préMERCURE
DE FRANCE.
rompues ,
fente plus de variété que celui de l'année
dernière ; ce qui doit être agréable à
ceux qui veulent faire des lectures inter-
& qu'ils puiffent quitter
ou reprendre fans fatigue . Ils liront avec
plaifir dans ce recueil , plufieurs marceaux
de Poéfie & de Littérature , & ils
aimeront à fe rappeler différentes anecdotes
plus ou moins connues .
Dans une Société où l'on frondoit cette
foule de remèdes qui guériffent par
hazard , & qui le plus fouvent occafionnent
des maladies ou les rendent plus
rébelles , un homme connu die en plaifantant
Le Médecin le plus digne
» d'être confulté , eft celui qui croit le
» moins à la Médecine » .
Un Chef de Cabale fe déchaîne au
café contre un jeune Poëte dont on alloit
jouer la Pièce. L'un de ceux qui l'écoutoient
, lui demanda s'il connoiffoit cet
Auteur ? Affurément , dit- il , je le
» connois , & je m'intérefferois à lui ;
» mais fa préfomption opiniâtre me l'a
» fait abandonner. La Pièce qu'il donne
aujourd'hui il me l'a lue , je lui en ai
montré les défauts ; mais il eft fi plein-
» de lui - même , qu'il n'a rien voulu
>> corriger. J'ai tort , lui répondit le
و ر
"
AVRIL. : 778.
jeune homme ; mais , Monfieur , ce
» n'eft pas affez de connoître les gens ,
il faut les reconnoître ». 24
Rigaud faifoit le , portrait d'une jolie,
femme; il s'apperçut que, dès qu'il travailloir
à la bouche , la Dame s'efforçoit de
la rendre plus petite , & mettoit fes.
lèvres dans la plus violente contraction .
L'Artifte impatienté de ce manège lui.
dit « Mais ne vous génez pas , Ma-
» dame , ceffez de tant fermer la bouche ;
» pour peu que vous le defiriez , je n'en
» mettrai pas du tout »
- Un Particulier demandoit à M. Chardin
un tableau ; il vouloit fur- tour que
les couleurs en fuffent très -vives & trèsbrillantes.
Eh ! qui vous a dit , s'écria
» l'Artifte avec vivacité , qu'on fait des
» Tableaux avec des couleurs ? »>
و د
Un Journaliste de Trévoux ayant occafion
de voir M. de Fontenelle , lui dit
qu'il avoit compofé quelques obſervations
critiques fur un de fes Ouvrages ,
mais qu'il ne les imprimeroit pas fans fon
confentement. « J'y confens de grand
coeur , reprit M. de Fontenelle , cela
» fera toujours fon effet » . Cette collec- {
tion préfente fur M. de Fontenelle plufieurs
autres anecdotes que Pon pourra
30

FI2 MERCURE DE FRANCE.
joindre à celles inférées dans le volume de
' année dernière .
Cet Almanach littéraire eft terminé ,
comme le premier , par une notice des
principaux Ouvrages publiés pendant
l'année ; & cette notice n'eft pas la partie
la moins intéreffante du recueil ; parce
que l'Éditeur s'eft principalement appliqué
à préfenter à fon Lecteur quelques
traits faillants de l'écrit qu'il lui rappelle
à la mémoire.
Mémoire Artificiel des principes relatifs.
à la fidelle repréfentation des Animaux
, tant en peinture qu'en fculp
ture. Première partie , concernant le
Cheval , par feu M. Goiffon , attaché
à l'École Royale Vétérinaire de Paris ,
& par M. Vincent , l'un des Élèves de
cette École , & fon Adjoint , petit infolio
, avec Figures..
L'établiffement des Écoles Royales
Vétérinaires préfente une fource abondante
d'inftructions utiles. La Médecine
des Animaux en aété & en fera toujours le
principal objet ; mais dans le nombre des.
points divers à développer aux Elèves à
mefure qu'ils avancent dans la carrière
AVRIL 1778. 117
qu'ils ont à parcourir , il en eft une infinité
dont l'étude & la connoiffance font
plus ou moins effentiellement applicables
à d'autres arts , & qui intéreffent fingu
lièrement les jeunes gens qui fe deftinent
à la peinture & à la fculpture. Certè
confidération n'a pu échapper aux regards
d'un Miniftre auquel non-feule
ment la France , mais plufieurs Nations
étrangères font aujourd'hui redevables
d'une inftitution dont il a prévu le premier
la néceffité & les avantages : it a
voulu que tous les principes qui peuvent
tendre à la perfection des arts d'imitation
ne fuffent point négligés : le foin
de les recueillir a été confié aux Auteurs
de cet Ouvrage , le public jugera s'ils
ont eu le bonheur de remplir fes vues.
Ce qui peut raffurer M. Vincent à cet
égard , c'eft qu'ils n'ont opéré l'un &'
l'autre que fous les yeux de M. Bourgelar,
Directeur Général des Ecoles ; ils fe font:
toujours fidellement conformés à fes avis ;
leur zèle prenoit fans ceffe une nouvelle
force dans des confeils dictés par tout ce
que l'expérience la plus approfondie peut
donner de lumières , & par tout ce que
l'amitié peut infpirer d'intérêt ; & c'est
ainsi qu'ils ont terminé leur travail rela14
MERCURE DE FRANCE.
tivement au Cheval. Les Artiftes en
Peinture y trouveront un crayon fidèle
des proportions générales & particulières
de cet animal , des mefures préciſes de
chaque partie , relativement au tout ,
dans chaque cheval le plus voifin de la
perfection poffible , des indications fixes
& certaines du lieu qu'occupe chaque
reffort dans la machine , de la diſpoſition
particulière de chacun d'eux dans ces
mêmes lieux , de leurs jeux , de l'effet de
ces même jeux , de la forme de ces
mêmes refforts , foit dans l'action en
général , foit dans le repos ou l'inaction ,
foit enfin dans tel ou telinftant de telle ou
telle action ; en un mottoutes les particula
rités intérieures & extérieures que le Peintre
comme le Sculpteur doivent indifpen
fablement faifir pour rendre parfaitement
la nature . On doit penfer qu'une pareille
étude n'a pu qu'entraîner les Auteurs
malgré eux dans une immenfité de recherches
, de détails & de calculs toujours
très-épineux , & qui le deviennent encore
davantage quand on fe propofe d'en faciliter
l'intelligence aux autres.
15
L'introduction eft le développement
des moyens qu'ils ont mis en ufage pour
parvenir à leur but. Elle renferme des
AVRIL 1778. 313
maximes fur le deffin géométral , fur
les loix de ce deffin , fur les échelles de
proportion en général , fur celle qu'il
convient d'employer relativement aux
animaux , fur l'atilité du petit & du
grand compas à verge dans la pratique
da deffin dont on vient de parler & dans
l'action de mefurer la tête du Cheval ,
&c.; on y voit de plus la defcription de
Phippomètre , fes ufages , fa table , une
divifion de l'échelle propre à chaque
Cheval , & un exemple de mefurage
qui donne une idée de fes principales
règles.
Dans la Table raifonnée qui fuit cette
Introduction , on envifage l'Hypoſtéologie
dans fon enfemble & dans fes dérails
, on examine les directions & les
bornes des mouvemens que chaque arti
culation permet aux parties de l'animal ;
on démontre les attaches , le trajet &
l'action des mufcles ; on fuit enfin les
vaiffeaux apparens au dehors & l'on en
marque les directions & les defférens
contours.
D'après ces premières notions , on fe
livre à l'examen des centres de mouve
mens des os ; on en apprécie la longueur
mefurée entre ces centrés ; on défigne les
116 MERCURE DE FRANCE.
conditions de la jufteffe de l'à - plomb des
membres ; on confidère l'attitude de
l'animal en ftation , on recherche comment
elle doit être pour être régulière
eu égard à la flection de la colonne dorfale,
& eu égard aux principaux contours
des parties extérieures ; on fpécifie les
dimenfions propres de celles- ci, & leurs
proportions réciproques & relatives au
tout qu'elles forment ; on donne les
moyens d'adapter ces proportions à la
néceffité & à l'effet pittorefques, on
ne craint point de fixer celles des fers
dont les pieds des Chevaux font armés ,
& Pon indique jufques aux caractères
diftinctifs & fenfibles de la Jument &
du Cheval , & même jufques au diverfes
proportions du Poulain dans fes différens
âges. mod
Les allures naturelles , telles que le
pas , l'amble , le trot & le galop font la
matière de la troifième partie , & cet
objet fe trouve rempli par l'explication
& la démonftration du tems , de l'efpace
& de la durée du pas dans chacune.
de ces allures , la direction droite ou
oblique du centre de gravité de l'animal ,
du plus ou moins d'élévation des membres
fur le fol , de leur inclinaifon , foit
AVRIL. 1778. 117
en avant , foit en arrière , de leur appui ,
de leur foutien , de leur pofée , de leur
levée , de la pilte de chaque pied ,
&c. , &c.
Enfin l'Ouvrage eft terminé par des
difcuffions effentielles fur les muſcles
dans le repos , dans l'action & dans le
relâchement .
Il fuffit fans doute de ce léger apperçu
pour comprendre combien il a coûté de
veilles & de foins , & pour prévoir l'uti
lité dont il peut être. On n'a garde néanmoins
de penfer que les lumières qui
en réfulteront pour les Elèves en Peinture
, les difpenferont des études férieufes
qu'ils auront encore à faire fur pluſieurs
modèles vivans ; mais elles leur ferviront
à voir ce qui eft à voir , la nature dérobant
fouvent à des yeux peu exercés des
points qui n'échappent jamais à des
efprits prévenus de tout ce qu'ils ont à
contempler & à rechercher pour l'imiter
fidellement.
On ne parle point ici de l'avantage
que pourront en retirer ceux que le torrent
n'entraîne point , & qui font toujours
attachés à la fcience trop négligée
de l'équation. Elle fuppofe dans celui
qui la cultive & qui s'y livre , une´infi118
MERCURE DE FRANCE.
nité de connoillances répandues dans cet
écrit , car ces connoiffances ont été la
bafe des principes fur lefquels M. Bourgelat
en a étayé autrefois la théorie & la
pratique .
CONDITIONS DE LA SOUSCRIPTION .
Cette Soufcription fera ouverte le
premier Avril 1778. Le prix total de
POuvrage , enrichi de 21 planches ,
fera pour les Soufcripteurs d'une fomme
de 24 liv . pour chaque Exemplaire , &
de 30 liv. pour ceux qui n'auront pas
fouferit.
On payera 12 liv. en foufcrivant , &
12 liv. en recevant l'Exemplaire en
feuilles.
Quoique l'Ecole Royale Vétérinaire
foit dans l'intention de céder le profit de
cet Ouvrage , qui lui
teftablement , a appartient incon-
M. Vincent , les Soufcripteurs
adrefferont à M. Chabert
Directeur de l'Ecole de Paris , au Châreau
d'Ulfort , & à M. Beaupré , Régif
feur de l'Ecole de Lyon , leurs foumiffions,
franches de port ; ils font autorifés à
leur en donner une reconnoiffance , ainfi
que la quittance de la fomme de 12 liv.
AVRIL. 1778 . 119
qui leur fera payée , & les Ecoles veilleront
à ce que les Exemplaires foient délivrés
ainfi que les planches ou figures ,
fuivant la date & le numéro de la reconnoiffance
.
>
Effai fur les Maladies des Artiſans
traduit du Latin de Ramazzini , avec
des notes & des additions. Par M.
de Fourcroy , Étudiant en Médeci
ne , vol. in - 12 . A Paris , chez
Moutard , Imprimeur - Libraire de la
Reine & c. rue des Mathurins , 1777.
Avec Approbation & Privilége du
Roi,
Pour rendre compte de cet Ouvrage ,
nous ne pouvons mieux faire que de
donner ici le rapport qui en a été fait à
la Société Royale de Médecine. C'eft un
examen abrégé de ce qu'il renferme .
Cet Ouvrage , dit - on dans ce rapport ,
contient trois Parties , un Difcours préliminaire
, la traduction du texte Latin ,
& des notes placées à la fin.
Le Difcours préliminaire préfente une
notice raifonnée des Auteurs qui , avant
& depuis Ramazzini , ont traité le même
fujet. Les premiers n'ont parlé des maMERCURE
DE FRANCE.
ladies des Artifans que fuccinctement ,
par occafion , & dans des Ouvrages faits
fur d'autres matières. Les feconds n'ont
fait que copier Ramazzini , fe répéter les
uns les autres , & ont fort peu ajouté au
travail du Médecin de Padoue ; c'eft ce
que M. de Fourcroy prouve en comparant
les différens textes . I examine
enfuite le rapport que les Arts ont avec
les Maladies , & confidère fucceffivement
, foit les Maladies produites par
les Arts , foit celles dont les Arts préfervent.
Ce Difcours eft terminé par
l'expofition d'un plan nouveau que le
Traducteur propofe fur les Maladies des
Artifans. Il le divife en deux claffes :
dans la première feroient compriſes les
maladies caufées les vapeurs qui
s'élèvent , ou les molécules qui ſe détachent
des différens corps. La feconde
contiendroit l'hiftoire des maux qu'entraîne
l'exercice trop violent , ou l'inaction
& la gêne continuée de certaines
parties du corps.
par
M. de Fourcroy nous a paru , dans la
traduction , s'être particulièrement attaché
à rendre fidèlement le fens de Ramazzini
. Il ajoute à la fin de la plupart
des chapitres , un fupplément relatif aux
objets
AVRIL. 1778. 121
objets qui y font traités ; tantôt le fupplément
contient des Obfervations faites
par M. de Fourcroy , ou qui lui ont été
communiquées ; tantôt on trouve la
comparaifon de quelques paffages des
Auteurs modernes avec le texte de
Ramazzini.
Les notes qui terminent ce travail
fervent , les unes à expliquer le texte ,
les autres y ajoutent . Elles offrent quelquefois
des doutes fages fur le fentiment
de Ramazzini même . On peut les
regarder comme les matériaux propres à
être employés dans l'Ouvrage , dont
M. de Fourcroy a expofé le plan à la fin
de fon Introduction.
Nous avons lu , difent les Commiffaires
, ( Meffieurs Mauduit & de Juffieu )
l'Ouvrage entier avec fatisfaction ; nous
le regardons comme une production de
la plus heureufe efpérance , &
croyons qu'il mérite l'approbation de la
Société.
nous
Hiftoire Naturelle du Globe , où Géographie
Phyfique , Ouvrage dans le
quel on a renfermé ce qu'on fait de
plus intérellant fur la fymmétrie & la
pofition des continens , la falure de la
1 Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
mer , &c. Les différentes efpèces de
terre , de fels , de pierres & pierreries ,
des minéraux & des végétaux , &c.
Par M. l'Abbé Saury , Docteur en
Médecine , & Correfpondant de
l'Académie Royale des Sciences de
Montpellier. A Paris , chez l'Auteur,
Hôtel des Tréforiers , place Sorbonne
; & chez Lacombe , Libraire
rue de Tournon . 12 vol. 1778. in- 12 .
broché. 4 1. 10 f.
Il a paru en différens tems quelques
Ouvrages fous le titre de Géographie
Phyfique , qui ne reffemblent en au
cune manière à celui que nous annonçons.
On trouve dans celui-ci différentes
remarques curieufes fur la pofition & la
fymmétrie des Continens , la profóndeur
de la Mer , la quantité d'eau
qu'elle contient , le paffage fameux
qu'on prétend exifter par les mers du
Nord , pour aller de l'Europe à la Chine ,,
la couleur & la falure des eaux marines ,
la propriété qu'elles ont d'étinceler pendant
la nuit dans certains parages ,
méthode propofée par plufieurs Savans
de calmer les flots par le moyen d'un
peu d'huile , l'Auteur y a joint une foule
la
>
AVRIL. 1778. 123
d'obfervations fur les phénomènes les
plus finguliers qu'on rencontre dans
différentes parties de notre Planète. En
voici quelques exemples. On trouve ,
dit-il , à Goa l'Arbre trifte . Quand le
foleil fe couche , on n'y apperçoit aucune
fleur ; mais une demie- heure après
il en est tout couvert. Lorfque le foleil
commence à donner fur l'arbre , les unes
tombent , les autres fe referment. On
voit dans l'Ile de Ceylan une fleur fingulière,
qu'on appelle Sindrimale ; elle
s'ouvre fur les quatre heures du foir ,
demeure épanouie toute la nuit , & fe
referme le matin. La Fleur du Soleil
( qui croît aux Maldives ) ne s'ouvre
qu'au lever de l'aftre du jour , & ne
fe ferme qu'à fon coucher . On rencontre
dans les mêmes îles une Plante
qu'on appelle Mélancolique ; elle ne s'épanouit
qu'au foleil couchant , & fes
feuilles ne fe referment que lorsqu'il
fe lève . A l'île de Soloyo , l'une des
Moluques , il croît , à ce que l'on prétend
, un arbre dont l'ombre , du côté
de l'occident , eft mortelle pour ceux qui
fe couchent deffous ; mais fi la perfonne
qui fe trouve mal , paffe du côté de
l'orient , elle ne tarde pas à y trouver
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
fa guérifon ainfi d'un côté l'ombre
de l'arbre eft empoifonnée , & de l'autre
côté elle eft un antidote contre le venin
de la première. Les Moluques nourriffent
un autre arbre dont le bois eft
rouge , & qui brûle dans le feu fans
paroître fe confumer ; mais en le frottant
enfuite entre les mains , on le réduit en
poudre ».
» L'Irlande , comme l'Ifle de Crète ,
ne fouffre , dit- on , aucune bête venimeufe
, & l'on prétend que le bois qui y
croît n'eft pas fujet à la vermoulure .
Tavernier parle d'une montagne de Perfe
, au pied de laquelle coulent quelques
fources qui ont la vertu de guérir
ceux qui ont été mordus par un ferpent ;
fi l'or porte quelques ferpens fur cette
montagne , ils y meurent auffitôt . Ce
même Voyageur affure que tous les Habi,
tans du village qu'on appelle Chambé
dans le même Royaume , tant hommes
femmes , entrent en folie dès l'âge
de dix-huit ans ; mais cette efpèce de
folie n'eft pas méchante. Ceux du pays
croyent que c'est un châtiment du ciel ;
leurs ancêtres ayant perfécuté S. Barthélemy
& S. Matthieu ».
que
>>La montagne de Cor- Head en Ecoffe ,
AVRIL 1778. 125
a la fingularité d'être un des méridiens
les plus élevés de l'Univers ; fa hauteur
perpendiculaire a , dit- on , plus de quatte
cent toifes. Cette montagne eft fendue
& entrouverte jufqu'à la cîme , par une
crevaffe qui fait face au foleil de midi ;
& les deux fommets forment une efpèce
de cadran qui indique l'heure qu'il
eft par l'ombre qu'il donne fur des rochers
oppofés. "
M. l'Abbé Saury traite enfuite des
différentes efpèces de terre qu'on trouve
à la furface de notre planète ; & c'eft
à l'occafion de la pierre calcaire qu'il
indique le procédé que les anciens Ro
mains mettoient en ufage pour faire ce
mortier , dont le feeret a été perdu pendant
fi long-tems , parce que l'on avoit
mal interprété Pline & Vitruve . Le
même Auteur parle fort au long de la
formation des pierres de différentes efpèces
, des cailloux , du cryſtal de roche ,
du diamant , du rubis , & des autres pierreries
, tant orientales qu'occidentales ;
de différentes efpèces de fels , des bitumes
, des charbons de terre , du foufre ,
du pétrole , des métaux , des pyrites &
des marcaffites ; des procédés qu'on fuit
pour retirer le vitriol & le foufre des
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
*
pyrites , les métaux de leurs mines
de la méthode par laquelle on les raffine ,
de différens moyens pour fe procurer
un alliage métallique qui fonde à la
chaleur de l'eau bouillante . Cet Ouvrage
contient encore différentes remarques
fur quelques remèdes propres à remédier
aux mauvais effets produits par les vins
frelatés avec la litharge ou autres prépa
rations de plomb par l'arfenic , &c.
L'Auteur difcute dans le fecond vo
lume , les opinions des plus célèbres
Philofophes fur la formation du globe ,
principalement celles de MM. le Comte
de Buffon & Beaumé ; pallant enfuite
aux végétaux , il développe leur organifation
, la manière dont ils croiffent & fe
nourriffent ; les vertus médicinales d'un
grand nombre de plantes : il donne la
compofition de differens remèdes qui
ont réuffi dans des maladies que l'on
regarde ordinairement comme défefpérées
, telles que le cancer , par exemple,
la pefte, &c. Il parle encore des différens
moyens qu'on peut employer pour guérir
les maladies des arbres , & leur faire
rapporter d'excellens fruits ; pour fe
procurer des efpaliers magnifiques ,
&c. Pour rétablir les forêts , qui comAVRIL.
1778. 127
,
fe
mencent à manquer en France ,
procurer des pièces courbes & autres
propres à la conftruction des vaiffeaux ,
il fouhaiteroit qu'on écorcât les bois
de fervice & qu'on les laiffât fécher
fur pied ainfi le recommanque
de M. le Comte de Buffon , d'après lequel
M. Saury rapporte une table propre
à faire connoître la force d'une pièce
de bois , ayant égard à fa longueur & à
fa groffeur : il termine enfin fon ouvrage
par l'hiftoire naturelle de quelques arbres
finguliers qu'on trouve dans différentes
contrées de l'Univers .
Cet Ouvrage mérite d'être bien accueilli
par tous ceux qui ont du goût pour
l'étude de l'hiftoire naturelle. Il contient
des recherches curieufes fur une infinité
d'objets d'histoire naturelle; & quoique
l'Auteur l'ait deſtiné à fervir de fup
plément à fon cours de Phyfique , les
matières y font traitées de manière
quelles peuvent être facilement entendues
par ceux qui n'ont aucune notion
de cette fcience , pour laquelle on a
aujourd'hui tant de prédilection .
Hiftoire de LadyJulie Harley , par Mdme
Griffith ; traduit de l'Anglois. 2 Par-
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
ties in- 2. A Paris , chez la veuve
Duchefne , Libraire , rue Saint- Jacques
; & fe trouve à Amfterdam ,
chez D. J. Changuion . 1777. ·
Ce Roman eft dans la forme épiftolaire.
L'intrigue principale n'y occupe
que peu de place : la partie effentielle de
l'Hoire de Lady Julie Harley , qui en
eft l'Héroïne , n'y eft même racontée
que par incident . Lady Julie a été forcée ,
par un père injufte, d'époufer un homme
qu'elle déteftoit , & de renoncer à un
amant aimé . Henri Evelyn , qui eft cet
amant infortuné s'introduit par une
porte de derrière dans le jardin du Château
de fa Maîtreffe , qu'il a la trifte confo-
Jation de voir pour la dernière fois . Au
fortir du Jardin , il eft rencontré &
attaqué par le mari de Julie , homme
jaloux & emporté , contre lequel il eft
obligé de fe défendre , & qu'il tue d'un
coup de piftolet . Il meurt lui -même
quelques jours après , d'une fièvre allumée
par le remords que lui caufe le
chagrin qu'il croit qu'un tel événement
doit répandre fur les jours de fon
amante .
Lady Harley , veuve depuis deux ans ,
AVRIL. 1778. 129
fe trouve à la Campagne chez Lady
Defmond , fon amie , foeur de fon
amant défunt. Charles Evelyn , frère de
Henri l'y voit , & s'enflamme auffi- tôt
pour elle , mais Julie garde une tendrelle
trop fidelle aux mânes de fon cher Henri,
pour pouvoir être fenfible à l'amour
d'un autre. Afin de ne pas nourrir , par
fa préfence , une paffion qui feroit le
malheur d'un homme eftimable , & dont
toute la famille lui eft chère , elle prend
le parti de le fuir , & va fe cacher dans
une de fes terres . Evelyn la cherche
quelque tems fans fuccès la trouve
enfin , & a avec elle une entrevue qui
lui fait perdre toute efpérance. Lady
Julie paffe bientôt après en France , &
s'y fait Religieufe .
Cet amour , auffi court qu'infructueux ,
de Charles Evelyn pour Julie , eſt la
feule partie des incidens que nous venons
de rapporter, qui entre dans l'action
dence Roman. On fent qu'il ne peut
réfulter un intérêt bien vif, ni de l'inutile
paffion du perfonnage principal pour
une femme qu'il connoiffoit à peine , &
qu'il perd prefque auffi -tôt de vue , ni
de l'amour romanefque de cette femme
pour un amant mort depuis quelques
Fv .
130 MERCURE DE FRANCE.
années , & qu'elle n'a jamais poffédé.
Ce caractère chimérique de Lady Julie
n'eft pas tracé avec des couleurs affez.
fortes pour produire beaucoup d'impreffion
. Quant à Charles Evelyn , quoiqu'en
dife l'Auteur du Roman , il fupporte
affez philofophiquement la perte
de Julie , & s'occupe les trois quarts du
tems de toute autre chofe.
Le refte de l'Ouvrage eft rempli par
des intrigues épifodiques , & par beau
coup de ces détails attachans qui abondent
dans tous les Romans Anglois , &
qui font que les plus médiocres même ne
fe lifent pas fans plaifir. On y voir une
Miff Lucie Evelyn , foeur de Charles ,
caractère enjoué , mille & unième copie
de celui de la célèbre Miff Howe , dans
le Roman de Clarice. Lady Defmond ,
autre foeur d'Evelyn dont nous avons
déjà parlé , & dont le mari , Sir James
Defmond , eft livré à la funefte paffion
du jeu , & fe laiffe ruiner à plufieurs
reprifes par des joueurs efcrocs, Charles
Evelyn , dont le caractère eft celui d'una
homine honnête & bienfaifant , & qui
eft fort riche , fignale , la bonté de fon
coeur par les fecours qu'il prodigue à fon
beau-frère & à fa foeur dans le dérangement
de leurs affaires .
AVRIL. 1778. 131
f
>
On trouve encore dans ce Roman
F'épiſode du Capitaine William , libertin
fcélérat, qui a abufé par un faux mariage
une, jeune perfonne nommée Nancy
Wefton , & qui meurt enfuite repentant ;
celui de Miff Harley , belle - foeur de
Lady Julie fille furannée , laide &
riche , qui ef rompée , volée & abandonnée
par un aventurier Irlandois qu'elle
a époufe , & qui s'eft fait paffer pour un
homme de qualité ; enfin celui de Miff
Morton , qui devient enfuite Madame
Dupont , Coquette méprifable , qui fait
tout le mal qu'elle peut , trompe & abandonne
fon mari pour former une intrigue
avec Sir Defmond , abandonne ce dernier
lorfque fes créanciers le font arrêter , &
finit par fe livrer au libertinage.
ww
Hiftoire générale de Hongrie , depuis la
première invafion des Huns jufqu'à
nos jours. Par M. de Sacy , Cenfeur
Royal , Membre de l'Inftitut Royal
d'Hiftoire de Gottingen , des Académies
de Caën , d'Arras , & c. 2 vol .
in 12 .
Une Hiftoire de Hongrie manquoit à
la Littérature Françoife . Nous n'avions
F vj
132 MERCURE DE FRANCE .
fur ce Royaume que des Mémoires
épars , infuffifans , & qui laiffoient entre
eux des lacunes immenfes. Quelque
éloignée que foit cette Contrée, fes anna
les peuvent intéreffer des François . Depuis
un fiècle les chaînes d la politique ont
tellement enveloppé l'Europe , qu'elles
l'ont pour ainfi dire refferrée & que
·
>
les extrémités fémblent fe toucher. C'eſt
Je plein de Defcartes , où un atôme ne
peut pas s'agiter dans le lieu qu'il occupe
fans communiquer une partie de fon
mouvement à tous les autres.
Dailleurs , dit l'Hiftorien dans fon
Difcours préliminaire : « Si le Citoyen
» ne promène pas fes regards au- delà
» des frontières du pays qu'il habite , il
» n'aura qu'une connoiffance imparfaite:
» des hommes ; & les appréciant tous
» par ceux qu'il a vus , il commettra
» autant d'erreurs , qu'il portera de ju-
» gemens fur les Nations étrangères . Les
» voyages font devenus une partie de
» l'éducation ; l'Hiftoire des Peuples
éloignés n'eft pas moins néceffaire :
» elle peut même fuppléer à ces courfes.
difpendieufes , où l'on porte plus
» de curiofité que de Philofophie , où
l'on eft quelquefois plus jaloux de ſe
99.
AVRIL. 1778. 333
montrer foi - même , que d'obferver les
» autres. Tel auroit vu des hommes dans
>> l'Histoire , qui n'a remarqué dans fes
longs voyages , que des ftatues & des
» tableaux . Un coup- d'oeil ne fuffit pas
" pour approfondir le caractère & les
moeurs d'un Peuple poli . Les Sauvages.
>> montrent leur ame nue ainfi que leurs.
" corps ; mais l'extérieur apprêté des
" Nations civilifées , eft une enveloppe.
que les regards de l'obfervateur ne
" percent pas fans peine . Chaque Peuple.
" de l'Europe a fon Carnaval perpétuel
» comme les Vénitiens ; il ne paroît
»
point fans un mafque qu'il faut lever.
» pour voir fa phyfionomie : le lui ôter
» eft le travail de l'Hiftorien 39
Dans la fuite du difcours préliminaire ,
l'Auteur expofe fes vues politiques fur
la Hongrie , les abus. & les remèdes qu'on
peut y apporter. Quant à la légiflation ,
que la Maifon d'Autriche a réformée.
par degrés , elle fut abfurde & informe.
pendant plufieurs fiècles. L'ancien
" Code de Hongrie , dit M. de Sacy ,-
» femble n'avoir été fait que pour ou
trager la raifon , & légitimer le defpo
tifme des Nobles. Les Loix font toutes.
en leur faveur , & ne paroiffent s'ap-
و د
134 MERCURE DE FRANCE.
"
percevoir de l'existence du Peuple
» que pour le frapper lorfqu'il eft coupable.
Dans les Loix pénales , nulle proportion
entre le crime & le chaciment ,
» nulle diftinction entre les fautes légères
» & les grands attentats . L'infracteur de
la loi du jeûne & de l'abftinence étoit
puni avec la dernière févérité ; tandis
que le meurtrier en étoit quitte pour
quelques boeufs : les beftiaux étoient ,
» pour ainfi dire , la monnoie des affaf-
» finats. Si le coupable ne pouvoit les
" payer , il étoit condamné à perdre la
39
39
»
»
ود
\
vie ou la liberté , de forte qu'on ne pu
" niffoit pas fon crime , mais fon indi-
» gence. La plupart de ces loix ont été
dictées par des Princes plus pieux
qu'éclairés , qu'on ne peut mettre au
» rang des grands Législateurs. Plus faits
» pour gouverner un Diocèfe qu'un
Royaume,plus occupés du falut des ames
que de celui de l'état, n'ambitionnant, &
» pour eux- mêmes & pour leurs fujets,
» que les biens d'une autre vie , ils
dédaignoient de fonger aux biens de
» celle ci. ' La difcipline religieufe étoit
prefque l'unique objet de leur attention
& pourvu que les temples
fuffent remplis d'adorateurs , peu leur
97
AVRIL. 1778. 139
importoit que les villes & les cam-
» pagnes fuflent défertes que la pro-
» priété fût mal affurée , que le com
merce languit , ou plutôt qu'il n'y en
"
~
eût
pas.
Lintroduction
eft confacrée
à dévoiler
l'origine
des
Hongrois
, à fuivre
la marche
des
hordes
de
Barbares
, qui
inondèrent
l'Europe
, & qui
après
s'être
ellesmêmes
long
-tems
heurtées
, repouffées
,
confondues
, fe fixèrent
chacune
dans
un
pays
analogue
à leurs
befoins
, à leurs
moeurs
, & aux
circonftances
. C'eft
-là
qu'on
voit
figurer
cet
Attila
, qui
prie
le furnom
de
Fléau
de
Dieu
; comme
depuis
un
Roi
du
Nord
, Eric
IX
, fe
fit appeler
l'Ami
de Dieu
, & l'Ennemi
des
Hommes
. " Attila
, dit
M. de
Sacy
,
» avoient
le
teint
bafanné
, le
regard
farouche
, les
traits
durs
la poitrine
large
, la taille
petite
, la tête
groffe
,
de
barbe
il étoit
beau
aux
yeux
"
ود
❤ peu
?? des Huns ».
و
C'est au règne d'Étienne I que commence
le corps de l'Hiftoire. Nous ne
fuivrons point le cours des événemens ;
l'Auteur a eu l'attention de ne citer que
ceux qui peuvent intéreffer ou inftruire ;
& l'analyfe de fon Ouvrage pafferoit des
136 MERCURE DE FRANCE.
bornes que nous nous fommes preſcrites.
Ainfi nous ne nous arrêterons qu'à quel
ques faits particuliers.
Sous le règne de Bela IV les Tartares
vinrent fondre fur la Hongrie. Le tableau
de leurs ravages eft d'une touche lugubre
& convenable au fujet. « Ce Tableau ,
» tracé par l'un des habitans de Varadin ,
qui s'étoient enfuis après la deftruction
59
»
de cette ville , excite à la fois l'hor
reur & la pitié . Forcés d'enterrer les
cadavres pour prévenir la corruption
de l'air , leurs mains défaillantes creu-
» foient des tombeaux pour les morts
» & des foffes pour eux- mêmes. Ils ne
» trouvoient d'afyle que dans le fein de
la terre ; & tandis qu'ils croyoient
» fauver leurs jours dans ces affreufes
» retraites , les chevaux des Tartares les
» écrafoient fous leurs pieds . Des fruits
fauvages étoient leur feul aliment.
» Dans les champs , dans les villes , les
pères ne rachetoient leur vie qu'en
livrant leurs plus belles filles à ces Bar-
» bares. Au fac de Strigonie trois cens:
Dames , dans la fleur de l'âge , routes
parées de leurs plus riches atours,
» crurent que le pouvoir de leurs yeux ,
» embellis par leurs larmes toucheroit
AVRIL. 1778. 137
22
"
» ces hommes féroces . On les conduit
vers le Chef. Mais ce monftre , auffi
» inſenſible aux traits de l'amour , que
» fourd au cri de l'humanité , leur fit
» trancher la tête en fa préfence . Enfin
» la famine chaffa les Tartares . Les Hongrois
fortirent de leurs forêts pour contempler
un fpectacle déplorable. Leurs
» yeux cherchoient envain à diſtinguer
» les chemins & les champs ; tout étoit
» couvert de buiffons . Dans ce vafte
» défert à peine trouvoit-on quelques .
traces de l'habitation des hommes.
» Dans l'enceinte des villes on ne ren-
» controir
que les débris des temples &
» des maifons : l'herbe croiffoit dans les
» rues & couvroit les os & les crânes des
morts , dont le tems & les oifeaux de
proie avoient dévoré la chair . Bela
» reparut enfin , lorfqu'il n'y eut plus
» d'ennemis à combattre ».
n
Le fiége d'Agria , en 1442 , offre une
anecdote intéreffante ; en général , cette
Hiſtoire eft pleine de ces traits finguliers ;
& nous penfons qu'après, l'avoir lue , on
fera étonné que , jufqu'à ce jour , aucun
Écrivain n'eût encore fongé à préfenter
aux ames fenfibles, les annales de Hongrie..
Malgré leurs revers , les Hongrois
2
138
MERCURE
DE
FRANCE
.

>>
vivoient dans une fécurité profonde ;
tandis qu'on s'égorgeoit dans les cam-
" pagnes, les villes offroient le fpectacle de
l'allégreffe publique. Dans Agtia on
» fe livroit à toutes les extravagances des
>> anciennes bacchanales : ce n'étoient
» que feftins , où régnoit cette gaieté
» crapuleufe , qui commence où la
» raifon finit. Les Soldats couroient
» les rues en fredonnant des chansons
» bachiques. Les Sentinelles endormies à
leurs poftes , oublioient leurs armes &
» leur devoir. Les Autrichiens attentifs à
» ce qui fe paffoit dans la ville , efcaladerent
les murs à la faveur des ténèbres.
» Un jeune homme d'une fortune
» médiocre , mais d'une figure intéreffante
, adoroit une fille jeune & belle
comme lui ; il avoit fu lui plaire. Les
» parens de fa Maîtreffe infenfibles aux
prières des deux Amans , augmentoient
leurs plaifirs par les obftacles même
qu'ils leur oppofoient. L'Amour fut
tromper leur vigilance. Le jeune
» homme fut introduit dans la chambre
» de fa Maîtreffe vers le milieu de la
nuit : il eft réveillé par un bruit confas ;
il croit d'abord que c'eft un refte des
» folies de la veille , & prend les cris
"
39
AVRIL. 1773. 139
99
qui frappent fon oreille pour un concert
de gens ivres . Mais bientôt le
» bruit redouble : il diftingue les cris
» des mourans , le cliquetis des armes ,
» le bruiffement des flammes . Les deux
» Amans ne doutent plus que les
» ennemis ne foient entrés dans la ville .
» Le jeune homme aime mieux expofer
» fa vie que l'honneur de fon Amante.
Il s'élance par la fenêtre armé d'une
épée , & fe laiffe tomber dans le vefti-
» bule de la maifon. Son Amante def-
» cend pour lui ouvrir la porte. Il fort ,
» il eft enveloppé : l'honneur de combattre
fous les yeux de fa Maîtreffe
و د
33.
23 redouble fes forces & fon courage ;
» deux Autrichiens tombent fans vie à
» fes pieds ; plufieurs font bleffés : enfin
» le nombre l'accable , fes forces l'aban-
» donnent , il nage dans fon fang , il
expire . A cette vue la jeune fille , fu-
» rieufe , égarée , faifit l'épée du mort ,
» perce un des Autrichiens , bleffe les
» autres , les met en fuite , revient fur fes
» pas , tourne l'épée contre fa poitrine ,
» tombe , & meurt fur le corps de fon
» Amant. Les Autrichiens frappés de
» terreur & d'admiration , reftent muets,
» & contemplent de loin ce fpectacle à
140 MERCURE DE FRANCE.
» la lueur des flammes . Leur étonnement
» les rendoit immobiles ; ils n'osèrent
piller la maifon de cette fille géné-
»
» reufe ».
Les malheurs d'Ifabelle forment un
tableau d'autant plus touchant qu'elle
ne les mérita point. C'étoit , felon notre
Hiſtorien , une Princeffe accomplie.
" Sa beauté , qui lui attiroit tant de
jaloufie dans fon fexe , tant d'adora-
» teurs dans le nôtre , étoit le moindre
» de fes charmes . Elle avoit fu , même
» au fein des profpérités , préparer fon
courage aux plus grands revers . La
« fcience du gouvernement n'étoit point
» une étude pour elle , mais un de fes
plaifirs. Ses penchans étoient auffi
» invariables que la raifon qui les lui
infpiroit. Les détails de la misère du
Peuple , loin de bleffer fes yeux , inté-
» reffoient fon coeur. Sa bouche étoit
l'organe des plaintes des pauvres ; fa
» main étoit le canal des bienfaits de fon
père , elle méritoit un époux plus heu-
>> reux & plus grand que Jean de
Zapola ..... Ce Prince n'étoit point né
pour le Trône où il s'étoit laiffé conduire.
Des Seigneurs puiffans , qui
vouloient gouverner fous fon nom ,
ןכ
"
"
ود
AVRIL. 1778. 141
"
"
39
>
» l'avoient couronné prefque fans fon
» aveu ; ils l'avoient marié de même.
Il choifit pour protecteur fon plus
grand ennemi , ( Soliman ) opprima des
Peuples qu'il aimoit fit le mal fans
» être méchant . Son indifférence léthargique
le fit paroître modefte dans la
profpérité , toique dans l'infortune .
» Il étoit fans vertus & fans vices. Il
époufa Ifabelle fans la connoître ; il
» l'adora dès qu'il la connut ; &
» l'amour dont le feu s'alluma trop tard
» dans fon coeur , parut lui donner un
» nouvel - être ; mais il ceffa de vivre
lorfqu'il commençoit à régner ».
ود
و د
Ce Prince avoit donné toute fa confiance
àGeorges Martinufi.C'étoit un fimple
Gentilhomme , qui de Moine étoit
devenu Evêque , Cardinal , & premier
Miniftre ou plutôt Roi. « Son crédit
l'emporta fur celui des Courtifans qui
» avoient gouverné Jean tour-à-tour ,
» & ce Prince efclave n'eut plus qu'un
» maître au lieu de cent tyrans. Du
refte , Georges avoit l'ame élevée , il
bravoit le péril & ne le cherchoit pas.
» Il avoit vu des batailles & pouvoit en
» gagner lui-même . Les fautes des géné→
» raux qu'il avoit remarquées ,
و ر
ne
142 MERCURE DE FRANCE.
و د
l'avoient pas moins inftruit que leurs
» fuccès. Peu efclave de fa parole , il
» la donnoit & la violoit avec la même
» facilité. Il favoit furprendre le fecret
» de fon ennemi & cacher le fien.
" Georges avoit en un mot tous les
» talens qui font l'homme célèbre , &
» nulle des vertus qui font l'homme de
bien.. fe rendit néceffaire aux
» Grands , fut d'abord leur efclave , puis
égal , enfin leur Maître. Il n'eut point
» d'amis , parce qu'il étoit incapable de
» l'être. La Politique & la Religion fer-
» virent également fes projets. Jamais
» homme ne fut avec tant d'art fafciner
" les yeux , & captiver les efprits de la
» multitude. Avare avec induſtrie , il
» s'enrichit par la guerre , qui ruine les
autres Souverains »..
"
Jean de Zapola , après avoir été longtems
la créature de Soliman , s'étoit vu
contraint d'accepter l'appui plus dangereux
encore de la Maifon d'Autriche ,
& de léguer après fa mort à Ferdinand
une couronne dont il ne pouvoit difpofer
, puifqu'elle étoit élective . Ferdinand
fe hâta de la réclamer ; Georges &
Soliman , tous deux tuteurs du jeune
fils de Jean , fe déclarèrent fes protecAVRIL.
1778 . 143
reurs , le premier pour régner fous fon
nom , le fecond pour le dépouiller. La
Reine qui ne croyoit pas que la néceffité
qui dicte les Traités , fût un prétexte
pour les violer , vouloit abandonner le
Trône & élever fon fils dans la retraite..
C'est à cette époque que commence une
efpèce de Drame hiftorique , qui réunic
le double avantage de l'intérêt & de la.
vérité ; où l'on voit Ferdinand toujours.
actif, ambitieux ; Soliman fourbe & fanguinaire
; Matinufi adroit & fouple ,
trompant à la fois les deux Cours de
Vienne & de Conftantinople , & mou
rant d'un coup de poignard : Caftalde
meilleur foldat que politique , conqué .
rant pour fes Maîtres fans approfondir.
leurs droits , & fouillant par un affaffinat
qu'il ordonna , la gloire qu'il avoit acquife
à leur fervice ; enfin Iſabelle toujours
honnête & toujours malheureuſe ,
fouvent trompée par fes ennemis , par
fes amis même , jamais abattue par la
fortune & de tous les biens qu'elle
avoit poffédés , ne craignant de perdre
que fon fils. Ferdinand l'exila à Caſſovie.
Elle fortit de Colofwar prefque fans
» fuite , dans un appareil conforme à
» fa fortune.... Elle étoit portée fur un
144 MERCURE DE FRANCE.
"
fimple chariot , & tenoit dans fes bras
» fon fils prefque mourant , à qui fa
maladie n'ôtoit pas le fentiment de fon
malheur .... Sa marche fut plus lugubre
encore que dans fon premier exil
» ordonné par Soliman ; car le fort de
» cette Princeffe étoit d'être dépouillée
"
"
"
& bannie tour-à-tour par fes deux
» protecteurs . Elle arriva enfin au pied
» d'une haute montagne , qui fépare la
Hongrie de la Tranfilvanie : là elle
mit pied à terre , gravit long-tems le
long des précipices pendant un orage
» affreux. Excédée de fatigues , elle s'affit
» au pied d'un arbre , & promena fes
» triftes regards fur les Etats qu'elle ve-
»noit de perdre ; puis prenant un
poignard dont elle fe feroit percé le
fein , fi fa tendreffe pour fon fils ne
» l'eût attachée à la vie , elle grava ces
» mots fur l'écorce de l'arbre dont le
feuillage la couvroit :
99
»
Sicfata volunt..... Ifabella Regina.
Ainfi l'ordonne le deftin..... Ifabelle , Reine.
» Elle laiffa fur cette montagne ce
» monument de fa douleur , & continua
» fa route par des chemins écartés &
"
prefque inacceffibles, Ce fut dans cet
» état qu'elle arriva à Caffovie . Le Peuple
la
AVRIL. 1778. 145
» la reçut avec cette compaffion orgueil-
» leufe , dont les careffes font fouvent
» moins fupportables que les infultes de
» la haine ».
J
C'eſt à cette époque que commence
les prétentions de la Maifon d'Autriche
fur le Royaume de Hongrie ; des révoltes
, des complots , des négociations
entamées , rompues , renouées avec les
Turcs des guerres allumées mal
éteintes , rallumées de nouveau entre
l'Autriche & la Porte , des diettes où
les regrets de la liberté expirante s'expriment
d'une manière forte , mais infrucsueufe
, les malheurs du Peuple , les
difcordes de la Nobleffe , les mouvemens
des Chefs , les menées fecrettes , les
combats les aventures des Tekeli ,
des Ragotski , plufieurs confpirations
générales contre la Maifon d'Autriche ,
la fin tragique de leurs Auteurs , les
cruautés des Généraux Autrichiens , les
querelles de Religion , la foumiffion
entière de la Hongrie , la couronne devenue
héréditaire , le defpotifime du Roi
reconnu par la Nation , enfin l'Europe
liguée contre Marie- Thérèfe , les malheurs
de cette augufte Princeffe , la fidélité
des Hongrois que fes Ayeux avoient fu
I. Vol.
G
146 MERCURE DE FRANCE .
dompter
mais dont elle feule a fu
fe faire adorer , tels font les tableaux
qu'offre le fecond volume de cette Hiſtoire.
M. de Sacy y a répandu tous les traits,
qui peuvent faire fortir le caractère
ferme & altier , le courage un peu féroce
de cette Nation . Le fexe que nous appelons
le plus foible , ne mérite point ,
en Hongrie , cette humiliante épithète :
entre mille preuves de fa force & de fa
valeur , que rapporte l'Hiftorien , nous
choifirons celle- ci . Le Vifir Méhémet
vint affiéger Agria en 1552 : « A la vue
» de l'armée ennemie , toute la ville retentit
dé cris de joie. Hommes ,
» femmes , foldats , tous d'une voix una-
» nime , jurèrent d'obferver ces condi-
» tions dictées par le fanatifme patrioti-
» que. Le mot de Capitulation fera profcrit
; fi quelqu'un ofe le prononcer , ilfera
puni de mort. Si l'ennemi envoie faire des
propofitions de paix , on y répondra par
des décharges d'Artillerie. Quand les
vivres feront épuifés , nous nous mangerons
les uns les autres , & les victimes feront
tirées au fort. Les femmes feront occupées
à réparer les murailles , elles pourront
fuivre leurs époux fur la brêche & dans
lesforties. Pour prévenir la confpiration ,
AVRIL. 1778. 147
on ne pourra s'affembler plus de trois ou
quatre dans l'intérieur de la Ville.
» Méhémet n'ignora pas cette réfolution
héroïque ; mais il fe flatta qu'en
» oppofant la barbarie au courage , il
pourroit triompher.
»
"
""
ود
>
» Avant d'en venir à ces extrémités , il
» voulut cependant jouer la clémence .
Un Trompète demande à être introduit
dans la Ville ; on ne daigne
» pas lui répondre il s'avance jufqu'au
pied des murailles , & s'écrie que ,
» fi l'on veut remettre la place entre les
» mains de Méhémet , les habitans fe-
» ront traités comme les fujets les plus
» chéris du Sultan. Tandis qu'il parle
» les habitans , dans un morne filence ,
plantent quatre piques fur le rempart ,
» & élèvent deffus un cercueil couvert
» d'un drap noir > pour annoncer à
Méhémet que leur Patrie fera leur
» tombeau. Le Trompète ne rapporta
» à fon Général que cette réponfe élo-
» quente & terrible . L'Artillerie des Af
» fiégans joua avec tant de fureur , que
» le château fut démentelé & les toits
» abattus. Ce ſpectacle anima les Turcs ,
» ils livrèrent un affaut ; huit mille de
» leurs plus braves foldats y périrent :
»
Gij
143 MERCURE DE FRANCE .
ود
و د
30
"
ر »Méhémerirritéordonnequatre
affauts au même inftant. Les habitans
reçoivent les Turcs avec la plus grande
intrépidité. Les femmes accourent &
» fe confondent parmi les foldats ; on
» ne les diftingue qu'à leur bravoure,
L'époufe anime fon époux , la mère
fon fils , la fille fon amant . On voit
les unes fe précipiter au milieu des
» ennemis , les autres rouler fur eux des
pierres énormes , ou les inonder d'un
» déluge d'huile bouillante. Un Hongrois
eft tué à côté de fa femme : elle
» étoit jeune , belle & fenfible ; la mère
de cette citoyenne lui ordonne de
» prendre entre fes bras le corps de fon
» époux , de l'arracher de la mêlée , & de.
» l'enterrer dans la ville . Eft- il tems de fou-
» ger à des obsèques ? répond l'Héroine,
» Je rendrai les derniers honneurs à mon
» mari quandſa mort fera vengée , & elle le
» fera bientôt. Elle s'arme à l'inftant de
» l'épée du mort , fe couvre de fon bou-
» clier , defcend parmi les Turcs , en
égorge trois . Revenue de fa première
» fureur , elle prend entre fes bras les
» reftes fanglans de fon époux , court au
"
33
temple , les y dépofe , & revient com-
» battre. Une de fes compagnes prend
une pierre dans les débris de la muAVRIL.
1778. 149
"
:
» raille , la foulève avec effort , & veut
» écraser les Turcs qui montent à la
» brêche dans cet inftant un boulet lui
» emporte la tête. Sa fille qui combat
» à fes côtés , ne verfe pas une larmne ;
» mais faififfant cette pierre toute fu-
» mante encore du fang de fa mère , &
» couverte de fa cervelle , la jette au
» milieu des Turcs , en écrafe deux , en
» bleffe plufieurs , s'avance , appelle les
"
ןכ
Hongrois , les anime. Son exemple
» eft fuivi , & les Affiégés deviennent
aggreffeurs. On vit d'autres femmes
» qui , pour enflammer le courage des
Hongrois , ramaffoient d'une main les
membres de leurs compagnes coupés ,
brifés par les balles , les montroient
» aux Hongrois , & de l'autre combat-
» toient avec les armes des morts » .
A côté de ce tableau , nous placerons
celui du règne de Marie-Thérèfe , qui
termine cette Hiftoire ,
199
99.
» Telle fut la fin de cette guerre ( de
» 1741 ) que tant de Puiffances avoient
entreprife pour accabler Marie- Thérèfe
, & partager les dépouilles de la
» Maifon d'Autriche , comme les Na-
» tions fe partagèrent autrefois les débris
de l'Empire Romain ..... Cette Prin--
Güj
150 MERCURE DE FRANCE.
و د
הככ
» ceffe força fes ennemis mêmes à l'ad-
» mirer. Jamais on ne vit tant de cou-
» rage pour supporter les revers , tant
» de prudence pour les prévenir , tant de
» reffources pour les réparer ..... Sa naif-
» fance lui avoit donné la couronne de
Hongrie ; l'amour de la Nation la lui
donna , pour ainfi dire , une feconde
fois ; & le Peuple en voyant fur le
» Trône une Princeffe qu'il eût élue
» dans le tems où le Royaume étoit
électif, crut en effet avoir recouvré le
droit de choifir fes Maîtres. Ses États
jouirent d'un calme profond ; elle
feule ne goûtoit pas le repos qu'elle
» leur avoit procuré. Occupée à réparer
les défaftres de la guerre , à fupprimer
les impôts..... Sa vie étoit auffi labo-
» rieufe au fein de la paix , que celle de
fes Généraux l'avoit été pendant la
» guerre. Elle rappela des déferreurs , &
» leur permit de retourner à la charrue ,
perfuadée qu'il vaut mieux avoir de
bons laboureurs dans fes campagnes ,
» que de mauvais foldars dans fes villes
» Marie-Thérèſe fut adorée dans fes
États , comme Henri IV l'avoit été en
» France ; comme lui , elle fut forcée de
» conquérir fon patrimoine
»
»
و د
patrimoine elle fit
AVRIL. 1778. 750
» comme lui le bonheur de fes conquêtes
..... On finit par lui donner le
» furnom de Mère de la Patrie : elle
» avoit commencé par le mériter .
On trouve à la fin du Tome fecond ,
des notes hiftoriques qui renferment
des anecdotes affez curieufes , plufieurs
traits comiques que la gravité de l'Hiftoire
ne pouvoit admettre dans le cours
de l'Ouvrage , des recherches fur les
antiquités des villes , enfin les Décrets
finguliers qui formoient l'ancienne légiflation
Hongroife .
Cet extrait fuffit pour faire connoître
le mérite de cette Hiftoire , & la manière
noble & fage de l'Historien : fon ſtyle
eft majestueux & ordinairement élégant ,
fes réflexions , lorfqu'il s'en permet ,
font judicieufes & femblent fortir naturellement
du fujet. M. de Sacy étoit
déjà avantageufement connu par quelques
autres Ouvrages.
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
LES Sermons du Père Surian , petit
Carême ; in- 12 . rel. 2 liv . 10 f. A Paris ,
chez Nyon aîné , Lib. rue St Jean - de-
Beauvais.
Les vies des Hommes illuftres de Plu
tarque , traduites en françois , avec des
remarques hiftoriques & critiques ; par
M. Dacier , de l'Académie Royale des
Infcriptions & Belles-Lettres , &c . nouvelle
édition , revue & corrigée : 12 vol.
in 12. rel. prix 36 liv . A Paris , chez les
Veuves Savoye & Defaint , Hochereau ,
Brocas , Samfon , Humblot , Robin ,
Delalain , Nyon l'aîné , Bleuet , Barois
Paîné , Bailly , Durand Sugères , Nyon
jeune , Barois jeune , Libraires.
Contes & Nouvelles , par M. Willemain
d'Abancourt ; in-8 ° . prix 2 l. chez Cellot,
Imp.-Lib. rue Dauphine.
Daminville , première anecdote du
AVRIL. 1778. 153
Tome V. des Epreuves du Sentiment
par M. d'Arnaud , prix 3 liv . br . avec
fig. A Paris , chez Delalain , Lib. rue
de la Comédie Françoife.
Cette anecdote eft plus étendue que
les précédentes du même recueil , ce qui
a obligé d'en augmenter le prix , ainfi
que de celles qui dorénavant formeront
la fuite des Epreuves du Sentiment . Nous
rendrons compte dans le volume proshain
de cet Ouvrage intéreffant .
I
Le Temple de l'Amour & de l'Hymen ,
accompagné de morceaux de littérature ,
traduits de l'Anglois & de l'italien , par
M. le Prévôt d'Eximes. Prix 1 1. 4. f. br.
A Genève ; & à Paris , chez la veuve
Duchefne , rue St Jacques , & Mérigor
jeune , quai des Auguftins.
Tarif général des toifés des bois & de
la marque, avec une inftruction fur le
bordage , & des obfervations pour favoir
en quel tems & en quelle faifon il faut
abattre les bois , &c. prix 2 1. 10 f. br.-
A Paris , chez Baftien , Lib . rue du Petit-
Lion , F. S. G.
Journal de la navigation d'une Efcadre
3
154 MERCURE DE FRANCE.
Françoife , partie du Port de Dunkerque
aux ordres du Capitaine Thurot , le is
Octobre 1759 , avec plufieurs Détachemens
de Gardes-Françoifes & Suiffes ,
& de différens autres Corps. A Bruxelles;
& à Paris , chez Vente , Libraire , au
bas de la Montagne Sainte Geneviève .
ACADÉMIES.
I.
Programme de l'Académie Royale des
Belles-Lettres , Sciences & Arts de
Bordeaux , du 25 Août 1777.
L'ACADÉMIE de Bordeaux avoit , cette
année , deux Prix à diftribuer : un
( fimple ) pour lequel elle avoit demandé
qu'on établit fur des preuves folides ,
comment la ville de Bordeaux tomba au
pouvoir des Romains ; & quelsfurentfous
leur domination , l'état , les loix & les
maurs de fes Habitans ,
Et un ( double ) qu'elle avoit deftiné
à cette question , s'il neferoit pas poffible
AVRIL. 1778. 155
de procurer à la ville de Bordeaux une
plus grande abondance de bonnes Eaux ,
& quels feroient les moyens de les y conduire
& de les y diftribuer , les plusfolides ,
les moins fujets à inconvéniens , & en
même- tems les moins difpendieux.
pre-
N'ayant reçu aucune Pièce fur le
mier de ces deux fujets , elle le repropofe
pour l'année 1780 .
Quant au fecond , n'ayant trouvé dans
ce qu'elle a reçu , qu'une fimple indication
de quelques fources qui pourroient
procurer à Bordeaux les fecours que cette
Compagnie a eus pour objet , & des
lieux où ces fecours pourroient être diftribués
, avec quelques états fuperficiels
des frais qu'il en coûteroit ; fans analyſe
des Eaux qui en conftate la bonne qualité
, fans difcuffion du meilleur choix
à faire pour les tuyaux de leur conduite ,
fans détails d'opérations qui en établiſſent
les pentes & contrepentes : & ne trouvant
ainfi fes vues & les conditions de fon
Programme , que très - imparfaitement
remplies , elle a auffi jugé à propos de
redonner ce même fujet , & elle le repropoſe
pour 1779 , en invitant ceux
qui voudront s'en occuper , à ne pas
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE .
tant négliger , en le traitant , les points:
principaux de la queſtion .
Cette Compagnie aura donc deux Prix
doubles à diftribuer en 1779 ; celui
qu'elle réferve ici , pour cette année : &
celui qu'elle deſtina , l'année dernière
pour la même époque , à l'Auteur qui
indiquera le mieux quelles font les principales
caufes qui font que les Cheminées
fument , & quels feroient les moyens d'ob
vier & de remédier , par principes , à cet
inconvénient.
A l'égard de ce fujet , elle efpère
qu'on aura fuffifamment compris que
fon intention n'a pas été de fe contenter
qu'on lui indiquât des moyens d'empêcher
les Cheminées de fumer , qui ne
feroient que l'effet du tâtonnement ou
du hazard , & qu'elle n'admettra que
ceux qui feront déduits des vrais prin
cipes de la Phyfique , combinés & réunis
avec ceux de l'Architecture , dans la
conftruction des Cheminées .
Pour l'année prochaine , elle rappelle
qu'elle aura auffi deux Prix à donner : un ,
double , deftiné à cette queftion : indiquer
Les propriétés médicinales de règne animal ,
celles fur tout des Vipères , des Ecreviffes
des Tortues , des Cloportes , & du blanc
AVRIL. 1778. 157
de Baleine ; en donner l'analyſe chimique ,
& l'appuyer d'obfervations faites avecfoin
dans les maladies.
Et
un , extraordinaire , pour fujer
duquel elle a demandé que l'on indiquât
Les différentes efpèces de Plantes qui nuifent
le plus aux Prairies ; & quels feroient
les moyens les plus efficaces , les mieux
conflatés par l'expérience , & les moins
coûteux , pour les détruire radicalement ;
particulièrement celle que les Botanifes
défignent parle nom d'Equiferum paluftre ,,
brevioribus fetis , connue en Francefous
le nom de Prêle , ou Queue de cheval
& en terme vulgaire dans la Guienne ,.
fous celui de Rouganet.
י
و
Les Prix fimples que cette Compagnie
diftribue , fondés par M. le Duc de la
Force , font une Médaille d'or , de la
valeur de trois cens livres : les doubles
font compofés d'une pareille Médaille ,
& d'une fomme de trois cens livres en
argent.
Elle prévient les Auteurs qui voudront
concourir pour ces Prix , que , paffé le
premier Avril des années pour lefquelles
ils font affignés , elle ne recevra point
leurs Ouvrages . Elle les avertit auffi
qu'elle rejette les Pièces qui font écrites
158 MERCURE DE FRANCE .
en d'autres langues qu'en François ou en
Latin ; & qu'elle n'admet point non
plus au concours , celles qui fe trouvent
fignées par leurs Auteurs. Elle les prie
d'avoir l'attention de ne point fe faire
connoître. Ils mettront feulement une
Sentence au bas de leurs Ouvrages , &
y joindront un billet cacheté , fur lequef
la même Sentence fera répétée , & qui
contiendra leurs noms , leurs qualités
& leurs adreffes.
Les Paquets feront affranchis de port ,
& adreffés à M. de Lamontaigné , Confeiller
au Parlement , & Secrétaire-perpétuel
de l'Académie.
I I.
LYON.
La Société Royale d'Agriculture de
Lyon , avoit fait annoncer , l'année dernière
, le fujet du Prix qu'elle devoit diftribuer
en la préfente année. Elle renouvelle
aujourd'hui cet avis , & fait favoir
que n'ayant pas été pleinement fatisfaite
des Ouvrages qui ont été envoyés au
Concours , elle propofe le même fujet
pour l'année 1778 , & donnera un Prix
1
AVRIL. 1778. 159
double à l'Auteur qui aura le mieux
traité le fujet fuivant:
ود
"P
Quels font les avantages qui réful-
» teroient de la confection ou réparation
» des Chemins de traverfe , autres que
» les grandes routes entretenues aux frais ,
» de Sa Majeſté , & quels font les moyens
les plus fimples & les moins difpendieux
de pourvoir à cet objet ? »
Parmi les différens Mémoires qui
ont été envoyés au Concours , au nombre
de 17
la Société a diftingué :
1 °. Le Mémoire No. 5 , avec la devife :
Omne tulit punctum qui miſcuit utile dulci.
2 °. Le Mémoire No. 8 , ayant pour
devife Hercule veut qu'on fe remue ,
puis il aide les Gens .
3°. Le Mémoire N°. 14 , avec la devife
Primo demus neceffaria , deinde
utilia , deinde jucunda , utique manfura:
4°. LeMémoire No. 15 , ayant pour
devife : fi verè , utiliterque bene.
La Société , en donnant de juftes
éloges à la rédaction de ces Mémoires
& aux recherches qu'ils renferment , n'a
pu s'empêcher d'obferver que les Auteurs
n'ont pas affez travaillé la feconde partie
du programme. On auroit defiré qu'ils
euffent propofé des moyens plus doux ,
160 MERCURE DE FRANCE.
que celui d'une impofition. Ils ont prefque
tous adopté ce fyftême , dans la
crainte fans doute que les Communautés
ne fuffent trop fatiguées de faire par
elles-mêmes les réparations des Chemins
de leur arrondiffement ; mais ne
peut-on pas démontrer que les avantagesréfultans
de ce travail , l'emporteroient
de beaucoup fur les frais ; & que , dans
ce cas , l'Agriculture ne feroit qu'une
avance des plus fructueufes ? Si l'on parvenoit
à prouver cette propofition , il
feroit aifé de difliper l'effroi qu'infpire le
projet de la réparation des Chemins par
les Communautés : alors on abandonneroit
la reffource d'un impôt pour cet
objet. Le Programme devenoit en effet
inutile avec cette reffource .
L'idée d'un impôt eft malheureufe
ment la première qui fe préfente dans
toutes fortes de projets ; mais c'eft celle:
que la Société d'Agriculture croit devoir
adopter la dernière.
En continuant le même fujet à l'année
prochaine , la Société d'Agriculture confervera
les Mémoires admis au Concours
dans la préfente année , parl'ef
pérance qu'elle a que les Auteurs les
rendront de plus en plus dignes d'une
AVRIL. 1778 . 161
matière auffi importante pour l'Agriculture
& le Commerce : le Prix fera double ,
& d'une Médaille d'or de 600 liv .
Les Mémoires ne feront admis que
jufqu'au premier Février 1778. Ils feront
adreffés à M. de Fleffelles , Intendant
de Lyon , ou à M. Dejais , Secrétaireperpétuel
de la Société Royale d'Agriculture
, en obfervant d'en affranchir le
port. Les autres conditions comme celles:
du Programme de l'année dernière.
II I.
Sujet de Prix propofé pour l'année 1779
par l'Académie des Sciences , Belles-
Lettres & Arts de Lyon.
L'Académie avoit demandé pour le
Prix de Phyfique , fondé par M. Chriftin ,
qu'elle a diftribué l'année dernière , cette
quetion : L'Électricité de l'Athmosphère
a- t-elle quelque influence fur le corps humain?
Quels font les effets de cette influence
? Elle propoſe , afin de perfectionner
cet objet , la queftion fuivante
pour le prix qu'elle diftribuera en 1779 :
Quelles font les Maladies qui procèdent
de la plus ou moins grande quantité du
162 MERCURE DE FRANCE.
fluide électrique du corps humain ? Et
quels font les moyens de remédier aux
unes & aux autres ?
Le Prix proposé eſt une Médaille d'or ,
de la valeur de 300 livres.
CONDITIONS .
Toutes Perfonnes pourront concourir
pour ce Prix , excepté les Académiciens
titulaires & les vétérans ; les Affociés y
feront admis. Les Mémoires feront écrits
en françois ou en latin. Les Auteurs ne
fe feront connoître ni directement , ni
indirectement ; ils mettront une devife
à la tête de l'Ouvrage , & y joindront
un billet cacheté qui contiendra la même
devife , leurs noms & le lieu de leur
réfidence. Les Paquets feront adreffés
francs de port à Lyon , à M. de la Tourette
, ancien Confeiller à la Cour des
Monnoies , Secrétaire- Perpétuel pour la
claffe des Sciences , rue Boiffac ; ou d
M. de Bory , Commandant de Pierre-
Scize , Secrétaire- Perpétuel pour la claffe
des Belles-Lettres , ou chez Aimé de la
Roche Imprimeur - Libraire de l'Académie
, aux Halles de la Grenette .
Aucun Ouvrage ne fera reçu au conAVRIL.
1778. 163
cours paffé le premier Avril 1779 ; le
terme eft de rigueur. L'Académie décernera
le Prix dans l'Affemblée publique
qu'elle tiendra après la Fête de Saint-
Louis.
La Médaille ſera remiſe à l'Auteur
couronné , ou à fon Fondé de procuration.
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
LE mercredi 25 Mars , jour de l'Annonciation
, on a donné au Château des
Tuileries un fuperbe Concert fous la
direction de M. le Gros . On a d'abord
applaudi une belle fymphonie del Signor
Hayden. La Signora Ravizza a chanté ,
pour la première fois , une ariette italienne
del Signor Anfoffi , avec un accompagnement
de violon , exécuté par
del Signor Chamberani . M. Ranun , premier
hautbois de S. A. S. M. l'Electeur
Palatin , a exécuté , pour la première
fois , un concerto de fa compofition.
164 MERCURE DE FRANCE .
Mademoiſelle Duchâteau & M. le Gros
ont chanté un nouveau motet del Signor
Anfoffi . M. Zummuntowski , âgé de 7
ans , a exécuté , pour la première fois ,
avec beaucoup d'applaudiffemens , une
fonate de violoncelle . On a enfuite
entendu une fymphonie concertante de
M. Davaux , exécutée par MM. Guérin
& Piettin. Mademoifelle Duchâteau a
chanté un air italien del Signor Piccini .
M. Barrier a exécuté , pour la première
fois , un concerto de violon de fa compofition.
La Signora Ravizza a chanté
un air italien del Signor Sacchini. Le
Concert a fini par la Sortie de l'Egypte ,
oratoire françois de M. Rigel , dans lequel
Mademoiselle Plantin , MM. Guichard
& le Gros ont chanté les principaux
morceaux. On ne pouvoit defirer
un concours plus admirable de talens , &
de Virtuofes plus admirables.
OPÉRA.
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE
a donné alternativement l'Opéra de
Roland , celui d' Armide, & les Fragmens,
AVRIL. 1778. 165
compofés de Myrtil & Lycoris & du
Devin du Village , fuivis de la Chercheufe
d'Efprit , Ballet pantomime nouveau
, de la compofition de M. Gardel
l'aîné , Maître des Balets du Roi en
furvivance .
Le fujet de ce charmant Ballet eft
tiré de la Chercheufe d'Efprit , Opéra-
Comique de M. Favart. M. Gardel a
confervé, autant qu'il a été poffible , les
airs de l'Opéra Comique ; il a donné à
fa patomime les développemens , les
figures , le caractère & l'expreffion les
plus convenables pour parler aux yeux
& remplacer la parole par la danfe. Il
feroit inutile de donner ici l'analyse de
ce Ballet , qui diffère très - peu , pour
l'action & pour la coupe des fcènes , de
l'Opéra - Comique , fi connu de tous
ceux qui aiment le Spectacle.
C'eft un très-grand avantage pour la
Pantomime de ne repréfenter que des
fujets déjà bien fus des Spectateurs , &
de leur laiffer le plaifir de faire euxmêmes
l'interprétation des airs , des
geftes & des danfes. Ajoutons que le
danfeur pantomime doit toujours régler
fes geftes & fes pas fur la mufique , &
s'il s'abandonne quelquefois à une mar166
MERCURE DE FRANCE.
che libre & non mefurée ; il trahit alors
fon art , il devient un Pantomime de
Comédie ; fon jeu , défiguré par cette
négligence , n'a plus le même intérêt ni
le même agrément. C'eft un défaut que
nous relevons ici , parce que nous l'avons
remarqué dans plufieurs Ballets Pantomimes
, où ce mêlange de Pantomime
libre avec la Pantomime meſurée , faifoit
longueur , & un difparate fenfible.
>

On ne peut trop admirer ni trop
exalter le talent de Mademoiſelle Guimard
dans le rôle de Nicette ; il faut
la voir & convenir que jamais on n'a
rendu une Niaife , en même tems
fimple & maligne avec plus de
grâces , avec plus de vérité & plus de
nature que cette charmante Actrice-
Danfeufe , qui , par fon art , eft toujours
tout ce qu'elle veut être. Elle eft parfaitement
fecondé dans cette action pantomime
par M. Gardel l'aîné , jouant
Alain avec toute la naïveté que ce rôle
demande . Les autres Perfonnages font
rendus avec une perfection qui ne laiffe
rien à defirer ; c'eſt un concours de talens
uniques , que le Théâtre de Paris peur
feul raffembler ; il fuffit fans doute de
nommer Mlle Allard , fi gaie & fi brillante
, Miles Peflin , Dorival , Cécile ,
AVRIL. 1778. 167
Affelin ; M. Dauberval , fi fupérieur dans
la danfe & la pantomime , MM. Gardel
le jeune , Defpréaux , &c. pour faire
juger de la belle exécution de ce Ballet.
La compofition en eft très-ingénieuſe ,
très bien conduite , & fait le plus grand
honneur à M. Gardel , déjà bien diftingué
par des compofitions de genres différens
& oppofés. Ce Ballet fe termine
par une contredanfe , dont les figures
font variées avec un art infini .
On a donné pour la capitation des
Acteurs Alcefte & Iphigénie en Aulide ,
deux Opéra de M. le Chevalier Gluck .
2.7
La nouvelle Direction de l'Opéra ,
qui commence au premier du mois
d'Avril , fera l'ouverture de fon Spectacle
, après Pâques , par une repréfentation
extraordinaire le Lundi
Avril . On commence un prologue dans
lequel les Auteurs des trois époques de
la Mufique Françoife, viennent euxmêmes
caractérifer le genre de leur compofition.
La Mufique de ce prologue eft
de M. Grétry , dont on attend auffi une
168 MERCURE DE FRANCE.
Tragédie lyrique , qui eft compofée &
prête à être repréſentée .
Les repréſentations extraordinaires que
a nouvelle adminiſtration de l'Opéra doit
donner , ont engagé M. Devifme de demander
à MM. les Locataires des Loges à
l'année , un nouvel arrangement & une
augmentation, s'ils defirent profiter de ces
jours qui ne feront pas ceux confacrés
par l'ancien ufage à l'Opéra : il leur offre
la préférence s'ils veulent retenir leur
Loge pour ces fpectacles nouveaux , en
avertiffant la furveille ; enfin , il confent
de continuer le même abonnement que
par le paffé , pour les jours accoutumés.
Le Bureau de la nouvelle direction eft
place des Victoires.
COMÉDIE FRANÇOISE.
cence ,
L'ARRIVÉE de M. de Voltaire dans
cette Capitale , après une longue abfa
excité l'enthouſiaſme de fes
amis & de fes admirateurs ; ils font en
grand nombre , & autant qu'il y a
d'ames fenfibles aux bienfaits & à la
gloire
AVRIL. 1778. 169
le
gloire d'un génie fupérieur à tous ceux
que l'Antiquité & les plus beaux tems
de la Monarchie puiffent offrir.
L'Académie Françoife lui a fait une
députation . Une Société formée par
goût des talens & de la littérature , s'eft
empreffée pareillement de lui payer le
tribut de fon admiration . La Comédie
Françoiſe , fi riche des fruits de fon travail
, lui a rendu fes hommages . Son
bufte en marbre , ouvrage de M. le
Moine , & préfent de M. Caffieri , cé
lèbres Sculpteurs , a été mis dans le foyer
de la Comédie
M. de Voltaire étant venu au Specracle
le Lundi 30 Mars , il fut fêté avec ,
ivreffe par une foule immenfe d'admirateurs
qui fe précipitoient fur fon paffage ,
& qui firent retentir la falle d'applaudiffemens
infinis . Il fut couronné de lauriers
dans le Spectacle , & les Comédiens en
Corps rendirent les honneurs de l'inau
guration à fa Statue qui fut apportée.
fur le Théâtre & ornée de guirlandes &
de couronnes. Madame Veftris lui récita
les vers fuivans , que la préfence de ce
grand homme avoit infpirés à M. le
Marquis de Saint- Marc :
Aux yeux de Paris enchanté ,
1. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
1
Reçois en ce jour un hommage ,
Que confirmera d'âge en âge
La Sévère Poftérité,
Non , tun'as pas beſoin d'attendre au noir rivage
Four jouir de l'honneur de l'immortalité .
Voltaire , reçois la couronne
Que l'on vient de te préfer
Il cft beau de la mériter.
Quand c'eft la France qui la donne.
J'amais homme n'a joui d'un triomphe
fi glorieux & fi bien mérité par foixante
ans de gloire & de travaux. On joua Irène
& Nanine ; ainfi tout ce beau jour lui fur
entièrement confacré.
On lui a adreffé une foule de vers ;
& ce qu'il y a de plus étonnant , c'eft
qu'à quatre vingt- quatre ans il ait luimême
fait jouer au Théâtre une Tragédie
nouvelle
foixante ans après
Edipe , la première Tragédie qui lui
zit ouvert la carrière brillante où il a tant
de fois remporté la palme des fuccès.
>
La première repréfentation d'Irène a
éré donnée le lundi 16 Mars.
Nicéphor , ufurpateur du Trône de
Conftantinople , a forcé Irène de lu
donner la main , & de légitimer en
AVRIL
1778. 171
Alexis
quelque forte fon ufurpation. Irène ne
voit qu'avec horreur cette alliance , qui
la prive pour toujours de l'efpérance
d'être unie à Alexis Comnène , jeune
Héros , que fon rang & fes vertus rendent
plus digne de la couronne & de fon
choix .
anène vient demander le
prix de fon courage & de fa gloire ;
c'eſt avec horreur qu'il voit qu'irène lui
a été enlevée par Nicéphor. Cette Princeffe
ne peut contenir fes regrets & fore
amour. Alexis ofe encore former des
voeux. Envain le Tyran veut-il écarter de
La Cour un rival dont il craint l'afcendant
fur fes Peuples . Alexis réſiſte aux
ordres de Nicéphor ; il en appelle à la
Nation , qui faura le défendre contre une
injufte profcription. Le Capitaine des
Gardes de l'Empereur , fon ennemi
fecret , & le partifan zélé des droits &
& des vertus d'Alexis , lui offre le fecours
de fes foldats & de fes amis , pour forcer
l'ufurpateur à lui céder le Trône.
Alexis plus excité encore par l'amour
que par l'ambition , accepte fes fervices
; il concerte avec cet Officier les
moyens de le venger du Tyran , &z
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
de s'élever fur le Trône de fes Ancêtres
avec Irène. Cette Princeffe combattue
par le devoir qui l'attache à fon époux ,
& par la paffion qui l'entraîne vers fon
amant , a pourtant la force de comman
der à fon coeur , & de repouffer avec
indignation le cruel facrifice qui lai eft .
offert , Alexis pourfuit fa vengeance ; il
attaque Nicéphor jufques dans fon Pa
lais , il le tue , il eft proclamé Empereur.
Son premier devoir eft de venir offrir
fa couronne & fa main à Irène. Cette
Princeffe frémit à l'afpect du meurtrier
de fon époux. Qu'Alexis falle oublier
fon forfait par l'éclat d'un règne heureux
, elle ne veut point partager fon
triomphe ; & , veuve de l'Empereur , elle
doit s'enfevelir dans l'obfcurité d'un
Cloître , fuivant l'ufage prefcrit aux
femmes de fon rang. Alexis ne peut
vaincre fa réfolution . Léonce, père d'Irène
qui a confacré fa vieilleffe au culte des
Autels , fort de fon temple pour avertir
fa fille de fon devoir. Tant de réſiſtancene
fait qu'allumer la paffion impétueufe
d'Alexis. Il commande , il menace , il
veut forcer le vieillard de détruire un'
ufage cruel ; & le trouvant toujours inflexible
& tranquille, cet Amant furieux
AVRIL 1778. 171
fait arrêter. Les imprécations de la fille
obtiennent bientôt la délivrance du père.
Alexis vient lui -même aux pieds d'Irène
expier fon emportement, & ramène le
vieillard qu'il appelle fon père. Mais
l'Impératrice ne pouvant foutenir l'excès
de fa douleur , s'étoit plongé le poignard
dans le fein. L'amant fe reproche fa rigueur
, dont la violence de fa paffion eft
la caufe & l'excufe ; le père reconnoît
que fa vertu a été trop inflexible ; Irène
meurt victime de fon amour & de fon
devoir. Telle eft la foible efquiffe que
la première repréſentation tumultueufe
de cette Tragédie nous a tracée dans
la mémoire , mais dont il ne faut juger
que d'après la lecture. Un plan nette
ment expofé , un intérêt bien ménagé ,
des caractères habilement annoncés &
heureufement foutenus , une foule de
beaux vers , qui appartiennent à une imagination
encore vive & brillante ; des
fentimens exprimés avec force & avec chaleur
, des expreffions d'une fimplicité fublime
, de beaux mouvemens dans la
paffion , un goût sûr , un ftyle pur &
naturel , toutes ces beautés atteftent la
fupériorité de cet homme immortel .
Nous avouons que cette pièce nous a
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
paru être une de celles que M. de Voltaire
a écrite avec le plus de foin & d'élé
gance.
DÉBUT.'
M. Fleuri qui avoit déjà débuté fur
ce Théâtre , y a reparu le vendredi 20
Mars , & a rempli le rôle de Sainville
dans la Gouvernante , & celui de Dormilly
dans les Fauffes infidélités . Il a joué
enfuite Saint - Albin dans le Père de Famille,
& Lindor dans la pièce d'Heuseufement.
Cer Acteur a montré du talent , de
Fame , de l'intelligence , de l'efprit , de
la vivacité ; mais il a des défauts de prononciation
très - fenfibles , & qu'il a le
plus grand intérêt de corriger.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE's Comédiens Italiens ont donné le
mercredi Mars 1778 , la première
repréfentation de la reprife de la Fauffe
Peur , Comédie en un acte , en profe ,
mêlée d'ariettes. Par M. M*** . Mufique
de M. Darcis. Gerte Pièce , repréfentée
AVRIL 1778. 175
au mois de Juillet 1774 , a été revue
avec plaifir , parce qu'il y a de la gaieté
& du comique. Mais deux à trois fituations
plaifantes n'ont pu compenfer les
défauts d'une Mufique tropvague , qui nuit
fouventà l'action en l'interrompant quand
la mufiquen'ajoute pas à l'intérêt , elle ne
peut que lui être très - préjudiciable .
La Fauffe Peur auroit fans doute été plus
goûtée comme Comédie , que comme
Pièce à ariettes . Nous avons rendu
compte au mois d'Août 1774 , de cette
Comédie qui eft imprimée , & fe vend
à Paris , chez Valade , Libraire , rue
Saint-Jacques.
La Rage de l'Amour, parodie de Roland,
en un acte & en vers , mêlée de vaudevilles
& ariettes , par M. Dorvigny
repréſentée pour la première fois par
les Comédiens Italiens , le Jeudi 19 Mars
1778.
Cette parodie eft calquée fur l'Opéra .
Au lieu de Roland , c'eft Rouland , Grenadier
recruteur; Lolotte , Opératrice,
au lieu d'Angélique ; Lindor , Coeffeur
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
de femmes à la place de Médor , &c,
Il y a de la gaieté dans cette pièce : les
airs de Vaudevilles font bien choifis &
bien variés . On peut reprocher à l'Auteur
des expreffions trop baffes , & des images
trop communes. L'art feroit au contraire
d'annoblir des perfonnages vulgaires , &
de leur donner des fentimens & un
langage plus relevés que dans la fociété.
Il y a dans cette parodie des chants trèsagréables
, & une danfe Chinoife qui
ont fait plaifir.
DEBUT.
13
Mlle Gontier. a débuté le mercredi
18 Mars , par le rôle de Simone dans
le Sorcier , le lundi fuivant par le rôle
de la Mère Bobi dans Rofe & Colas . ; &
le famedi d'après , par le rôle de Duegne
dans les trois Fermiers. Cette Actrice
joue avec beaucoup d'intelligence , de
feu & de vérité ; fa voix eft un peu
foible , mais la netteté de fa prononciation
fupplée à ce défaut. Elle eft d'une
figure agréable & théâtrale. Nous croyons
qu'elle peut fe rendre très- utile dans
l'emploi qu'elle a chọiſi .
AVRIL. 1778 . 177
M. Carlin a reparu fur le Théâtre le
lundi 16 Mars , après une maladie dangereufe
, dans Arlequin cru mort . Il
faut connoître combien le jeu de cet Acteur
eft aimable , & combien il eft
varié , pour fe figurer l'accueil qu'il a
reçu du Public. Il a fait fes remerciemens
aux Spectateurs en les amufant par des
lazzis qui avoient rapport à fa maladie ';
& en redoublant de zèle , de talent , de
grâces & de naturel dans le rôle qu'il
jouoit.
M. Guérin de Frémicourt lui a fait les
couplets fuivans fur fa rentrée au
Théâtre :

Air : Sous le nom de l'amitié,
C'eſt un charme de revoir
Ce cher Carlin qu'on aime ;
Ce cher Carlin qu'on aime
C'eft un charme de le voir "
Tonjours , toujours le même ,
Et nouveau chaque foir.
C'eft un cha.. c'eſt un cha .. c'eſt un charme de le
voir.
C'eft un charmant Arlequin
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
Paitri de gentilleffe ,
Paitri de gentilleffe :
C'eſt un charmant Arlequin ,
Il fait dire fans ceffe
Vive à jamais Carlin ;
C'eſt un cha , c'eft un cha.. c'eft un charmant
Arlequin. F
On a donné , le même jour 16 Mars
ane repréſentation de l'Olympiade , dont
nous ne faifons mention que pour dire
avec quelle fupériorité Madame Trial
a chanté la belle ariette de bravoure
dans ce Bocage , &c . On'a point l'idée
d'un organe plus brillant , plus flexible ,
plus agréable ; ni des tranfports du Public
, enivré de plaifir & d'admiration.
Cette charmante Actrice a obtenu des
bienfaits de la Reine une nouvelle penfion
, qui attefte le bonheur qu'elle a de
lui plaire.
M. Guérin de Frémicourt a adreffe
à cette occafion , le couplet fuivant à
Madame Trial.
AIR : Monfeigneur vous ne voyez rien.
Ah ! Trial qu'il t'eft glorieux
De plaire à notre augufte Reine !
AVRIL 1778. 172
Par ton accent mélodieux
D'amufer notre Sonveraine :
Exemple, des coeurs bienfaisans ,
Elle couronne les talens.
Qu'ils doivent chérir
L'Aftre heureux qui les fait fleurit !
On a remis à ce Théâtre les Sultanes ,
Comédie en trois Actes en vers avec les
agrémens ; par M. Favart , fuivie du
Couronnement de Roxelane : la Mufique
eft de M. Gibert.
Ce beau fpectacle eft toujours revu
avec un nouveau plaifir & très - fuivi. Les
caractères contraftés des trois Sultanes y
font exprimés avec beaucoup d'efprit &
de vérité. Celui de Roxelane , qui triom
phe de la fierté Ottomane de fes
rivales par fon enjouement & fon in
génuité , forme un tableau qui plaît
la raifon , & qui intéreffe le coeur. Les
Sultanes font parfaitement jouées par
Meldames Colombe , Billioni & Beaupré.
Le Sultan eft rendu avec dignité
par M. Clairval. M. Narbonne , repréfentant
le Muphti dans la cérémonie de
couronnement , chante une invocation
qui eft fort applaudie.
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
ART S.
GRAVURES.
I.
Le Billet doux , Eftampe d'environ 16
pouces de haut fur 12 de large , gravée
par N. Delaunay , de l'Académie
Royale de Peinture & de Sculpture
d'après le Tableau peint à la gouache
par N. Lavereince , Peintre du Roi de
Suède . A Paris , chez Delaunay
Graveur du Roi , rue de la Bucherie
la porte- cochère près la rue des Rats
Prix 6 liv.
CETTI Eftampe eft de la grandeur
de celle , intitulee le Coucher de la
Mariée , gravée par le même Artiſte
d'après M. Beaudouin , & eft deftinée
à lui faire pendant. On y voit un jeune
homme qui , pour donner , fans être apperçu
, un Billet doux à une Dlle , occupe
fa bonne mère avec un papier de MußAVRIL.
1778. 181
que . Cette Scène fe paffe dans un Sallon
décoré
, & le mérite de la gravure
ajoute à l'agrément de la compofition.
I I.
K
Apollon & Marfias , eftampe nouvelle
de 18 pouces de hauteur & 19 de largeur ,
gravée d'après le tableau de Carle Van-
Too , par Simon-Charles Miger , pour fa
réception à l'Académie en 1778. A Paris
, à l'Académie Royale de Peinture &
de Sculpture , au Louvre.
Cette eftampe eft d'un burin vigoureux
& pittorefque.
III.
Portrait en médaillon de Monfeig.
François -Joachim Pierre de Bernis , Cardinal
& Archevêque d'Alby , gravé
d'après le tableau de Callet , par P.
Savart. C'est un portrait qui ornera la
belle fuite des hommes de génie , gravé
par MM. Fiquet & Savart ; prix 3 liv .
chez M. Savart , quai St Bernard , Hôtel
Chamouzet ; & aux adreffes ordinaires
de gravure .
182 MERCURE DE FRANCE.
I.V.
Table raifonnée des principes de l'économie
politique.
Gette Table préfente fous un même
point de vue , tous les intérêts divers
qui concourent à l'avantage commun
de la fociété. Cette analyſe a
été imaginée par S. A. S. Mgr. le Margrave
régnant de Bade , & rédigée par
M. Dupont , Chevalier de l'Ordre Royal
de Vafa.
Cette Carte eft très-bien exécutée fur
papier grand aigle , & gravée en tailledouce
par J. Capitaine , Ingénieur- Géographe
du Roi , rue St Jacques , vis- à vis
les Jacobins. Prix 6 liv.
V.
On publie la première livraiſon du
Voyage pittorefque de l'Italie , pour don
ner à MM . les Soufcripteurs une idée
de la manière dont l'Ouvrage fera exécuré
avec une explication fommaire
des différens fujets dont cette fuite eft
compofée. On livrera bientôt une autre
AVRIL. 1778. 183
faite du Voyage de l'Italie ; & dans
l'intervalle on continue de donner les
eftampes concernant la Suiffe , qui
font du même Auteur , & propofées
par la même foufcription. Quant à ce
qui concerne l'Italie , il faut s'adreffer à
M. de Lafoffe , Graveur , rue du Carroufel
, vis-à- vis la porte des Écuries du
Roi , c'eft chez lui que fe fera la diftribution
de ce Voyage.
Tout répond à la magnificence de ce
monument , le plus confidérable qui ait
éré connu & exécuté en gravure. Les
deffins font faits par les plus célèbres
Artiftes ; l'exécution en eft fupérieure &
faite par les plus habiles Graveurs.-
V I.
Seconde fuite d'Eftampes , pour fervir
à l'Hiftoire des modes & du coftume en
France dans le 18. fiécle : année 1776.
Prix 6 liv. le cahier de 12 Eftampes. A
Paris , chez M. Moreau , Graveur da
Cabinet du Roi , Cour du Mai au Palais ,
Hôtel de la Treforerie.
Une compofition ingénieufe & une
exécution agréable , doivent faire rechercher
ces Tableaux de nos moeurs &
de nos ufages.
184 MERCURE DE FRANCE.
MUSIQUE.
I.
Methode de Guittare , pour apprendre
feul à jouer de cet inftrument , fur les
principes de M. Patouart , fils , par M.
Corbelin , fon Élève . Prix 12 liv. Recueil
d'Ariettes choifies d'Opéra- Comi
ques & autres. Prix 6 liv. Deuxième
Recueil d'Ariettes choifies des trois Fermiers
& autres. Prix 4 liv. 4 fols. Troifième
Recueil , contenant les airs d'Armide
, une ariette del Signor Colla , une
de Laurette & autres. Prix 4 liv. 4 fols.
Quatrième Recueil d'Ariettes de Myrtil
& Lycoris , de l'Olympiade , de Félix &
autres. Prix 6 liv .
Tous lefdits Recueils avec accompagnement
de Guittare , &
pour fervir
de fuite à la méthode ci- deffus . A Paris ,
chez l'Auteur , Place Saint - Michel
maifon du Chandelier , & au Cabinet
Littéraire , Pont Notre-Dame , près la
Pompe.
I I.
Nouveau Recueil de Romances , de
Chansons & de Vaudevilles avec accom
AVRIL. 1778. 185
pagnement de Harpe , de Clavecin & de-
Guittare .
Il paroît tous les quinze jours une
feuille in-8 ° . de 16 pages , imprimée
avec un caractère tout neuf. Il y a dans
chaque feuille une Chanfon ou Romance
nouvelle , & deux airs nouveaux , &
chaque air a fon accompagnement de
Harpe , de Clavecin & de Guitarre ,
gravés à part fur une demi - feuille
in-8 °.
"
On pourra foufcrire de quatre manières
différentes.
1°. Pour les paroles imprimées avec
l'air fimple , & alors la foufcription ne
fera que de 12 liv. pour Paris , de 15 1.
pour la Province ( port-franc ) .
29. Pour les paroles & les accompa
gnemens de Harpe , de MM . Petrini &
Meyer , gravés à part , mais du même
format que les paroles , & la foufcription
fera de 24 liv. pour Paris , & de
27 liv . pour la Province ( port franc ) .
3 °. Pour les paroles arrangées pour le
clavecin ou le forté-piano , avec accom
pagnement de deux violons & la balle
chiffrée , par M. Benaut , gravés auffi à
part , mais du même format , & la foufcription
fera également de 24 liv. pour
186 MERCURE DE FRANCE.
Paris & de 27 liv . pour la Province (port
franc).
4°. Pour les paroles & des accompagnemens
de Guitarre , par M. Tiffier
de l'Académie Royale de Mufique , gravés
auffi à part , mais du même format ,
la foufcription fera de 24 liv . pour Paris
& de 27 liv. pour la Province ( portfranc
).
Le prix de la foufcription , pour chacun
de ces trois divers Recueils d'accompagnemens
en particulier , eft de iz
livres.
12
f
On
pourra
foufcrire
en tout tems , en
prenant
tous les Numéros
antérieurs
.
La foufcription
fera double
pour les
Exemplaires
en papier
d'Hollande
, grand
format
, tirés à petit nombre
.
Il faut avoirfoin d'affranchir les lettres
post de l'argent.
Le
III.
Six Sonates pour le Clavecin ou Fortépiano
, avec accompagnement d'un Vio
Jon , compofées par M. Neven. Prix 7 l.1.
4 fols. A Bruxelles , chez les freurs Gram
& Couleman ; M Grétry à Gand ; Défoer
à Liége, & à Paris , aux adreffes
ordinaires de Mufique.
AVRIL 1778. 187
I V.
Deux Sonates pour le Clavecin avec
accompagnemens , premier, fecond violon
& baffe , compofées par M. Brodsky.
Prix ; liv. 4 fols. aux mêmes adreffes de
Mufique.
V.
Premier quatuor pour le clavecin principal
, avec accompagnement de deux violons
& baffe obligée , compofé par Ifaac
Lefébure , OEuvre 11. Prix 4 liv. 4 fols.
A Paris , chez l'Auteur , rue Culture-
Sainte- Catherine , maifon de M. Barreau
, Correcteur des Comptes , chez
Madame Caftagnéry , rue des Prouvai
res ; & Madame Lemenu rue du
Roule.
V I.
Six Sonates pour le Clavecin avec accompagnement
de violon , dédiées à
Madamede Bourdie, ci- devant Marquife
d'Antremont , par M. Arnaud de Nifme.
Euvre 1. Prix 9 liv. A Nifme , chez
l'Auteur , & chez M. Bouleron ; à Paris ,
chez M. la Chevardière , Marchand de
188 MERCURE DE FRANCE.
Mufique , rue du Roule . ; à Lyon , chez
M. Caftaud ; à Marfeille , chez M.
Genoyer , Organiſte ; à Toulouſe , chez
M. la Barthe , Facteur de Clavecin.
VII.
Deuxième Livre de Sonates en duo
pour une flûte & , un violon , ou pour
deux flûtes ou deux violons , de différens
Auteurs , Abel , Bach , Dôthel , &c.
Prix fix liv. ; à Paris , chez M. Taillart
l'aîné , rue de la Monnoie , la première
porte- cochère à gauche en defcendant
du Pont-Neuf, & aux adreffes ordinaires
de Mufique.
BIENFAISANCE.
I.
UN Maître d'École , mort il y a quelque
tems à Courville , village de Cham
pagne , Diocèfe de Rheims , avoit laiffé
en mourant fa femme chargée de feps
enfans. La maifon où il demeuroit ,
appartenant à la Communauté , l'infor
AVRIL. 1778. 189
1
tunée veuve fe vit obligée de la quitter
pour faire place au fucceffeur de fon
mari . Tous les effets devant être vendus
au profit de deux enfans mineurs que ce
mari avoit eus d'un premier, mariage ,
elle ne put emporter que fes hardes &
fes meubles. La Communauté , touchée
de fon fort , s'affembla au Presbytère .
pour délibérer fur les moyens de la foulager.
Une veuve charitable fe chargea de
la loger gratuitement avec fes enfans
pendant dix années ; & les habitans lui :
affignèrent , pour le même efpace - de .
teins , 120 liv. de penfion fur les revenus
d'une fabrique établie dans l'endroit 5
ils fe cotisèrent enfuite , les uns en bled ,
les autres en argent , ce qui produifit
cette femme la valeur d'un muid de
bled , dont une partie doit lui être
fournie pendant plufieurs années.
M. Rouillé d'Orfeuil , Intendant de
Champagne , informé de ces actes de
charité , en a témoigné fa fatisfaction à
la Paroiffe , en lui expédiant une ordon
nance de diminution de 400 livres fur
la taille qu'elle devroit payer,
*
190 MERCURE DE FRANCE.
I I.
ар
M. Secret , Procureur au Bailliage de
Péronne , ayant fait affigner un Payfan
en payement d'une fomme fur laquelle
le Créancier n'avoit d'autre titre que la
bonne-foi du Débiteur , & fachant que
celui-ci alloit faire ufage de la voie appelée
fin de non-recevoir , éloigna adroitement
l'Audience , & écrivit au Débiteur
pour le prier de paffer chez lui. Il lui
parla d'un ton fi honnête & fi perfuafif,
qu'il le força à convenis de fa dette , &
du motif qui l'avoit déterminé à la nier ;
l'impuiffance d'y faire honneur. « Eh
» bien lui dit M. Secret , vous n'aurez-
" eu que l'intention d'être fauffaires
voici la quittance de ce que vous devez.
» Allez dire à votre Créancier que vous
» m'avez remis la fomme , & qu'il
» vienne la toucher ». Le Payfan furpris
mais pénétré de reconnoiffance , offre au
généreux Procureur de lui faire fon billet
Non , repond-t-il , vous me rembour-
» ferez fi vous pouvez , & quand vous
le pourrez , mais ne contractez jamais
d'obligations que vous ne foyez certain
de pouvoir les remplir. Je fuis affez
AVRIL 1778. 191
» récompenfé de vous avoir empêché de
» commettre un parjure
Variétés , inventions utiles , établiffemens
nouveaux , &c.
I.
LE fieur Bellepaume le Febvre , Marchand
de fer à Paris , & Artificier du
Roi, a imaginé une eſpèce particulière de
Poëles mobiles , qui ne font point expofés
aux inconvéniens que les perfonnes
délicates leur reprochent communément ;
ces Póëles garnis de leurs tuyaux
bronzés , fe pofent en moins de cinq
minutes , & échauffent une pièce , quelque
grande quelle foit , en moins de dix.
On les tranfporte facilement d'un appar
tement dans un autre , fans fumée &
fans danger du feu , dans des endroits
même garnis de tapis.
I I.
Le fieur Lemay , Mécanicien , fait
192 MERCURE DE FRANCE.
voir à Nantes une Voiture unique en fon
genre ; elle va , fans le fecours d'aucun
cheval , par le moyen d'un balancier ,
& peut contenir deux perfonnes placées
à côté l'une de l'autre , ainfi qu'une
troisième pour mettre en mouvement
le balancier , & gouverner la roue du
devant : fa grandeur eft celle d'une Voiture
ordinaire .
III.
>
F. Clavecin , véritable ruchers à Méchanique
& à grand ravalement , d'un gente
unique & qui n'a point encore paru ,
fabriqué par un Flamand nouvellement
arrivé à Paris . Ce Clavecin fait à merveille
le crefcendo enfle & diminue
les fons à volonté , & produit différens
jeux charmans ; le tout par le moyen.
d'un feul bouton que le genou fait agir
avec la plus grande facilité fans gêner .
ni troubler en rien l'Exécuteur ni l'exécution.
L'on ne doute point que les
connoiffeurs & les amateurs en cette
partie , ne foient charmés d'entendre
cet inftrument , & d'accorder leurs fuffrages
à celui qui en eft l'inventeur ,
&
qui eft auffi intéreffant à connoître
fon mérite que pour fon talent.
pour
Ce
AVRIL. 1778. 193
Ce Clavecin fe voit chez le fieur
Goermans , Profeffeur de Musique &
Maître de Clavecin & de Harpe , rue
de Limoges au Marais , la première
porte - cochère à gauche en entrant par
la rue de Bretagne , au deuxième étage.
I V.
Le fieur Regnier , Arquebufier Mécanicien
à Sémur en Auxois , a inventé &
exécuté une Serrure de combinaifon ,'
qui lui a valu la plus grande partie du
prix d'encouragement propofé par la
Société libre d'émulation de Paris . Cette
Serrure réunit plufieurs avantages à la
fois , comme d'être incrochetable , de
confolider les portes , de les décorer ,
de donner au propriétaire le moyen de
changer les combinaiſons ( & cela en un
inftant ) fans rien démonter , & fans le
fecours d'aucuns inftrumens , ni clefs ,
tant pour ouvrir que pour fermer. L'inventeur
en fournira à 72 liv. & de plus
chères , felon la propreté qu'on defirera.
On obfervera de lui défigner la grandeur
& l'épaiffeur des traverfes auxquelles on
voudra les adapter , & d'affranchir les
ports de lettres.
I. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE .
V.
Le Sieur Darbois , Maître Fabricant
d'étoffes de foie à Lyon , vient d'imaginer
un nouveau mécanisme , au moyen
duquel tout Ouvrier eft en état de fabriquer
la plupart des étoffes de la petite
Tire , telles que les Florentines , les
Mexicaines , les Perfiennes , les Droguets
& autres femblables , fans avoir
befoin du fecours de perfonne pour tirer
les ficelles du fimblot , qui fervent à faire.
la figure ou le broche ; les Hambourgeoifes
, les Saxonnes , les Satins piqués,
&c, qui , jufqu'à préfent , ne pouvoient
fe travailler qu'avec un grand nombre
de marches * très-embarraffantes , s'exécutent
fur les nouveaux métiers de cet
ingénieux Fabricant, avec deux marches
feulement , & fans tireur.
** On appelle marches , en terme de Fabrique
des tringles de bois qui font ajuſtées à la partie
inférieure du métier , de manière que l'Ouvrier ,
en pofant les pieds deflus ou en les ôtant , fait
hauffer ou baiffer à volonté les fils de la chaîne
A travers lefquels ceux de la trame doivent pafAVRIL
1778 . 195
V I.
M. Reynard , Membre de l'Académie
des Sciences de Clermont-Ferrand , &
Mécanicien ordinaire du Roi , a inventé
un Fufil destiné pour le fervice des
troupes , où il y a douze pièces de moins
que dans les Fufils ordinaires , ce qui ne
nuit point à la folidité de l'arme , & la
rend moins coûteufe . Cette invention
été honorée de l'approbation de l'Académie
Royale des Sciences de Paris.
t
ANECDOTES.
I.
L'ARMÉE Commandée par le Duo
d'Albe , envoyée en Flandre pour en
appaifer les troubles , s'établit enfuite
près de Gropingue à deffein de chaffer
de la Frife le Comte Louis de Naffau.
C'eft dans ce canton qu'elle eut une
alarme affez plaifante. Strada la raconte
ainfi Les partis détachés ayant en-
Lij
196 MERCURE DE FRANCE.
tendu deloin des tambours , & diftingué
quatre drapeaux qui venoient à eux ,
retournèrent annoncer que l'ennemi arri
Voit. C'étoit au lieu d'ennemis une
nouvelle Mariée que des Payfans conduifoient
avec l'appareil d'une fête ruftique.
Les quatre Drapeaux qu'ils avoient vus ,
étoient attachés à des chariots couverts
d'une efpèce de courtine & de branches
d'arbres qui faifoient partie de la pompe
nuptiale. Strada affure que le Duc trompé
par fes Coureurs , fit prendre lui - même
les armes à fon Armée , qui ne les quitta
point fans avoir fait une décharge gené
rate pour faluer la Noce qu'elle vit défiler.
Cette Hiftoriette a paffé en proverbe
parmi les troupes Wallonnes . Les
Soldats ne manquent jamais de demander
à ceux qui arrivent fort à la hâte de
la découverte , & en témoignant de la
frayeur , s'ils ont vu la Mariée ?
I I.
Perfonne n'ignore quelle jufte célé
brité Mlle Damefnil s'eft acquife dans le
rôle de Mérope. Lorfqu'on répéta cette
Pièce pour la première fois , M. de Vol.
taire reprochoit à cette célèbre Actice
AVRIL 1778. 197
de ne pas employer affez de force & de
chaleur en invectivant Polifonte. « Mais
» il faudroit avoir le Diable au corps ,
» dit Mlle Dumefnil , pour arriver au
» ton que vous voulez me faire pren-
» dre. Eh ! vraiement oui , Mademoi-
» felle , c'eſt le Diable au corps qu'il
» faut avoir pour exceller dans tous les
» Arts . Oui , oui , fans le Diable au
» corps , on ne peut être ni bon Poëte ,
» ni bon Comédien » .
-
III.
Un homme très- malheureux , après
avoir rendu compte à fon ami intime des
revers terribles qu'il venoit d'effuyer :
" Eh bien , qu'auriez- vous fait à ma
place dans de telles extrémités ?
-
Qui ?
moi ! répondit vivement cet ami , je me
ferois donné la mort..- J'ai plus fait ,
répartit l'infortuné : j'ai vécu
I V.
On n'avoit pas vu depuis long- tems ,
u Théâtre François , de cabale plus
orte que celle qui s'éleva à la première
repréſentation d'Orefte , en 1750. Cei
iij
198 MERCURE DE FRANCE.
pendant la partie faine & impartiale du
Public témoignoit fon contentement par
des acclamations. Dans un de ces momens
de tranfport & d'ivreffe , M. de
V. , hors de lui , s'élance à demi - corps
hors de fa loge , & s'écrie de toutes fes
forces : Applaudiffez , braves Athéniens !
c'eft du Sophocle tout pur.
V.
Un Officier général de l'armée françoife
, étant vena fur le champ de bataille
après la journée de Lens , demanda
à un Efpagnol couvert de bleffures &
mourant : Mon ami , combien y avoit- il
d'Espagnols à la bataille ? Ce Soldat
lui répondit fièrement , Monfieur , vous
pouvezles compter , car ils font tous ici.
AVIS.
DEPUIS long -tems les Arts n'ont ceffé de contribuer
au luxe & à la magnificence dans tous les
genres.
Après la découverte de la compofition de ces
Pierres dont on fait tant d'ufage en Bijouterie
AVRIL. 1778. 199
c'eſt à l'Artiſte & à fon induftrie qu'on et redevable
de leur brillant , de leur mise en oeuvre &
de leur emploi dans tant d'efpèces d'ouvrages
différens.
11 ne paroiffoit guères poffible d'ajouter à leur
éclar , lorfqu'à force de recherches & de travaux
, on eft parvenu à l'augmenter d'une richelle
fingulière en y amalgamant pour ainfi dire l'or
& l'émail.
D'abord on a émaillé des ouvrages de poche ,
comme Bonbonières , Souvenirs , Boëtes à mou
ches & autres ; mais on s'eft appliqué depuis pea
à employer ces nouveaux ornemens fur les boucles
de fouliers d'homme & de femme , & on l'a
fait non -feulement avec une délicateffe & un art
infini , mais encore avec toute la folidité requift .
Leur beauté complette & achevée , foit dans la
travail , foit dans la forme & le goût le plus
moderne , donne donc lieu d'efpérer qu'elles fe ;
font recherchées avec plaifir & empiellement.
On trouvera ces nouvelles garnitures de Boucles
émaillées en or , à Paris , chez le ficur
Granchez , Bijoutier de la Reine , au Petit-Dunkerque
, quai de Conti , vis - à- vis le Pont - Neuf.
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Conftantinople , le 24 Janvier 1778.
ON croit favoir pofitivement que le Général
Romanfow a pris le commandement d'une nouvelle
Armée , compofée de vingt - cinq mille
hommes , & à -peu-près d'autant de Colaques
venant de l'Ukraine pour le porter fur la Crimée
de Il n'eft prefque plus queftion de la guerre
Perfe , qui paroît comme affoupie depuis quel
que tems ; on croit même Baffora évacué .
On annonce de nouveaux faits d'armes de la
part des Tartares en Crimée , & l'on dit que
Selim-Gueray y a pénétré & fe trouve à la tête
des mécontens , qui ont envoyé ici de nouveaux
Députés pour preffer l'affiftance de la Porte.
De Varfovie , le 22 Février 1778 .
Malgré les bruits qui fe répandent d'un accom
modement entre les Turcs & les Ruffes , les
Jettres des frontières du Dniefter portent que les
Ruffes ont encore renforcé de quelques milliers
d'hommes les Troupes déjà raflemblées vers la
Moldavie , & qui fe montent aujourd'hui à cinquante
mille hommes , fans compter les Cofaques.
Elles s'occupent à pourvoir leurs magafins
2
de tout ce qui pourra leur être néceſſaire.
AVRIL 1778.
201
De Vienne , le 4 Mars 1778.
On écrit de la Baffe - Hongrie , que le 3 du
mois dernier , en fouillant dans les mafures
d'Alt-Offen ou de l'ancienne Bude , on a décou
vert un monument des Romains qu'on croit avoir
été un bâtiment pour les bains . L'intérieur , dont
le plafond eft foutenu par beaucoup de piliers ,
a fix toifes de longueur fur cinq de largeur. On
y trouve les caractères fuivans gravés : L. S.
II. H.
De Rome , le 6 Février 1778.
Le Souverain Pontife étant informé que les
charges de l'État n'étoient pas diftribuées avec
égalité , & fachant que l'injuftice de la réparti
tion portoit particulièrement fur ceux de fes
Sujets qui ont le plus de droit à fa bienfaisance
paternelle , a ordonné , par un Édit du 15 Dé
cembre dernier , que tous les fix mois il feroit
dreffé un nouveau Cadaftre des revenus territoriaux
dans les cinq Provinces de l'État Eccléfiaftique
, l'intention de Sa Sainteté étant que les Im
pôts ne foient plus déformais arbitraires , &
qu'au contraire ils foient toujours en proportion
avec les facultés des contribuables .
Le Saint Père , qui enrichit chaque jour la belle
collection d'antiques établie au Vatican par le feu
Pape Clément XIV , vient d'y faire placer , entre
autres Statues , celles du Dieu Pan & d'un Faune :
l'une & l'autre , de marbre de Paros & de la plus
grande beauté , ont été trouvées dans les fouilles
261 MERCURE DE FRANCE.
qui fe font pour le compte de la Chambre Apof
tolique.
De Civita- Vecchia , le 1 Février 1778. I
Le Pape vient d'accorder une petite traite de
trois mille cinq cens Rubbi de bled ( forte de mefure
à Rome ) aux Fermiers de la Province du
Patrimoine de Saint -Pierre & de la Minière des
Alunse On fe flatte d'une plus confidérable extraction
dans les mois de Mars & d'Avril prochain.
La plus grande partie de ce bled doit paffer à.
Maifeille , & l'on a déjà freté pluſieurs Bâtimens
pour en faire le tranſport .
De Florence , les Février 1778 .
x
En exécution des ordres du Grand Duc , com-
Auniqués aux Archevêques & Évêques de fes
Etats , l'Archevêque de cette Capitale a déjà envoyé
à tous les Recteurs des paroiffes de fon
reffort une lettre circulaire par laquelle il leur
enjoint de l'informer exactement & dans le
cours du mois de Mars prochain au plus tard
du nombre des perfonnes qui compofent le
Clergé féculier & régulier , de celui des Bénéfices
, de toutes les obligations de Meffes qui y
font attachées , & enfin de ce qui regarde les
Monaftères & Couvens de l'un & de l'autre fexe .
Tous les autres Prélats du Grand Duché fe difpofent
à concourir également aux vues bienfai
fantes de notre Souverain.
Les négociations entre cette Cour & le SaintAVRIL.
203 1778.
Siège , relativement aux limites des Pays voifios,
de la rivière de Chiana ou Clanis , viennent
enfin d'être terminés . Il en avoit été queſtion dès'
le tems du Pontificat d'Eugène IV , vers le milieu
du quinzième fiècle. Côme de Médicis cut à
Rome , dans le feizième ſiècle , des Conférences
férieufes avec Pie IV , au fujet de cette affaire ,
dont la pourfuite fut interrompue par la mort
de ce Pontife : elle fut reprife depuis par Ferdinand
II , & ce Prince avoit réfolu de charger le
célèbre Galilée de fa négociation , lorfque la
guerre furvenue entre Edouard Farnèfe , Duc de
Parme , & les Barberins , neveux d'Urbain VIII ,
fufpendit encore cette difcuffion , qui depuis
étoit restée indécife . Sou Alteffe Royale , qui ne
néglige rien de tous les objets de l'adminiftration
La plus éclairée , eft venue à bout de faire finir
cette difficulté , qui duroit depuis plus de tro.s
cens ans.
De Gênes , le 23 Février 1778.
L'Ambaffadeur de Maroc qui eft à la Cour de
Florence , a envoyé une lettre de fon Maître ,
adreffée à cette République on affure qu'elle
contient deux articles effentiels le premier
concernant un Traité de paix entre ces deux
Etats , & le fecond , un Traité de Commerce .
Le Gouvernement n'a point encore donné de
réponſe pofitive ; enforte qu'on eft dans l'attente
des fuites de cette négociation.
De Londres , le 20 Février 1778.
On affure qu'il a été décidé dans le Confeil
1
L vj
204 MERCURE DE FRANCE .
que les frères Howe feroient rappelés , & que la
permiffion de s'abfenter leur a été envoyée dès le
29 du mois dernier ; c'étoit à quoi il falloit s'at
tendre dès qu'on devoit leur ôter la qualité de
Commiffaires du Roi & d'envoyer à leur place
cinq autres , parmi lesquels , fans doute , il y en
aura de défignés pour prendre leur commandement.
Quelques perfonnes penfent que ces Commiſſaires
font déjà en mer.
Des lettres d'Hanovre annoncent que fix mille
hommes de cet Electorat font prêts à s'embarquer
pour l'Amérique ; mais on n'ajoute point
fi de nouvelles recrues des Princes nos Alliés
groffiront ce fecours, fi néceffaire , dans le cas
poffible où le Congrès Américain auroit pris les
mefures convenables pour empêcher l'effet des
négociations des cinq Commiffaires , dont les
noms font encore ignorés .
La Cour a reçu quelques dépêches du Général
Howe , qui contiennent que les difpofitions font
faites pour la fûteté des quartiers d'hyver à
Philadelphie ; que l'Armée ennemie eft cantonnée
à quinze milles de diftance ; que le Congrès a
ordonné la levée d'un grand nombre de recrues
pour l'augmentation de fes Armées , & qu'il
étoit furvenu des obftacles à l'embarquement des
Troupes de Burgoyne pour repaffer en Europe :
mais on ne parle pas de la nature de ces obftacles ,
& encore moins de la fituation actuelle de New
Yorck.
Les Américains inftruits de tous nos efforts
pour une Campagne vigoureufe , fi leur refus
la rend néceffaire , ont fait de leur côté des
AVRIL. 1778. 205
.
levées confidérables d'hommes , & l'Armée de
Washington attend de nombreux renforts dé
plufieurs endroits . A l'égard de l'état actuel des
chofes , on ne fait rien de pofitif; chaque jour
voit naître un bruit qui fe diffipe prefque auffitôt
, parce qu'il n'a pour fondement que la
manie de prévoir & d'anticipes fur ce que l'intérêt
particulier fait defirer.
Le Roi fe rendra demain en Parlement pour
figner les trois Bills réconciliatoires qui , à ce que
préfument quelques perfonnes , ne font qu'une
montre pour l'Europe , attendu que les Comif
faires , quels qu'ils foient , ne feront pas bornés
à ne traiter que dans le feul cas de la renonciation
à l'indépendance On n'a aucune nouvelle inté
reffante de l'Amérique , mais on parle d'une
dangereufe émeute qui vient d'éclater dans la
Ville de Norwick , à l'occafion des enrôlemens.
Les Commiffaires défignés pour traiter de la
réconciliation , font , le Comte de Carle - Ifle ,
les deux Commandans en chef par mer & par
terre en Amérique , le fieur Eden , fous - Secrétaire
d'Etat du Comte de Suffolck , & le fieur
Jackſon , du département du Commerce & des
Plantations. En attendant leurs inftructions , ils
font toutes les difpofitions que demande un
prompt départ. Leurs honoraires font fixés à 10
livres fterlings par jour , avec la table.
L'émeute de Norwick , à l'occafion des enrôle
mens qu'on vouloit empêcher , eft calmée , à
T'aide de quelques Détachemens de Dragons qui
ont rétabli l'ordre dans cette Ville.
206 MERCURE DE FRANCE.
Le fieur Went- Worth , un de nos Généraux,
en Penfylvanie , eft arrivé ici de Philadelphie le
14 de ce mois , avec des dépêches du Général
& du Lord Howe . Il a été en conférence avec le
Roi & fes Miniftres , & voici les nouvelles qu'on
prétend qu'il a apportées : 1 °. Que l'Armée du
Roi étoit toujours maîtreffe de Philadelphie ;
que les Américains s'étoient remis en poffeffion ,
par furprife , de Red- Bank & de Mud- Ifland ,
mais qu'ils en avoient été délogés , & que le Détachement
qui s'en étoit emparé avoit été tué ou
fait prifonnier : 2 ° . Que les Colonies faifoient
de nombreufes levées pour renforcer leurs Armées
& que la colonie de la Nouvelle- Ecoffe
paroifloit difpofée à fe révolter contre la Mère-
Patrie.
D'Amfterdam , le 23 Février 1778.
Des Lettres authentiques de Méquinez , du 2z
Décembre dernier , rapportent que le 20 du même
mois , le Roi de Maroc a fait expédier aux
Confuls & Négocians qui réfident dans le
port de Tanger , de Salé & de Mogador ,
des lettres circulaires par lefquelles ce Prince
leur fait favoir que tout Bâtiment Ruffe , Napoli
tain , Maltois , Allemand , Prufien , Tojcan ,
Génois , Hongrois , Sarde & Américain pourra
déformais entrer librement dans tous les Ports de
fes États , & qu'en conféquence il a été expédié
des Lettres à fes Corfaires pour qu'ils aient à laiffer
paffer ces Navires fans les inquiéter , afin qu'ils
puiffent s'y fournir de provifions & y jouir des
mêmes privilèges que les autres Nations avec
Lefquelles ce Souverain eft en paix ; au moyen
AVRIL. 1778. 207

de quoi il n'aura plus de guerre avec les Européens
& le commerce avec fes Etats fera
permis à toutes les Nations. Cette révolution fi
importante à l'humanité demanderoit , pour que
fes avantages s'étendiffent au - delà des jours du
Prince qui l'a fait naître , qu'il s'efforçât encore
de tourner les vues de fes Peuples du côté de
l'Agriculture & des Arts utiles & paifibles qui
confolideroient ce triomphe de l'équité & de la
raifon univerfelles .
De Paris , le 7 Mars 1778.
L'Académie Royale d'Architecture de Paris ,
ayant reconnu les talens de M. André Taglia
féchy , Architecte de la République de Gênes ,
vient de le nommer unanimement fon Affocié-
Correfpondant.
"
NOMINATIONS.
-L'Abbé de Narbonne - Lara s'étant démis de la
place d'Aumônier du Roi , Sa Majesté a nommé
pour le remplacer , l'Abbé de Mauléon
Grand- Vicaire d'Évreux , qui eût , le 22 du
mois de Février , l'honneur d'être préfenté au Roi
par le Prince Louis de Rohan , Grand - Aumônier
de France , & de faire en cette qualité
fes remerçîmens à fa Majefté .
Le Roi ayant accordé à la Demoiſelle de Larnage
un brevet de Dame , elle a pris le titre
de Comtelle de Larnage.
208 MERCURE DE FRANCE.
Le Roi a nommé à l'Abbaye de Bonnefontaine
, Ordre de Cîteaux , Diocèſe de Rheims
"Abbé de Hercé , Vicaire -Général de Nantes.
Le Roi ayant accordé à Demoiſelle d'Efterhazy
le brevet de Dame , elle a pris le titre,
de Dame d'Efterhazy.
Le Roi a accordé , le 28 du mois de Février ,
le Régiment de la Marine , vacant par la
démiffion du Vicomte de Jaucourt , au Vicomte
de Boiffe , Colonel en fecond du Régimenè
de Picardie.
Le Roi a nommé à l'Abbaye de Flavigny ,
Ordre de Saint Benoît , Diocèle d'Autun
I'Abbe Fremont , Vicaire- Général du même
Diocèfe ; à celle d'Ebreuil , même Ordre
Diocefe de Clermont , l'Abbé de Montault
Aumônier de Monfeigneur le Comte d'Artois ,
fur la nomination & la préfentation de ce
Prince , en vertu de fon Apanage.
PRESENTATIONS.
Le 11 de Mars , le fieur Sabatier de Cabre ,'
Miniftre Plénipotentiaire du Roi , près le Prince
Evêque de Liége , qui eft de retour en cette
Cour par conge , a eu , à fon arrivée , l'honneur
d'être préfenté au Roi par le Comte de
Vergennes , Miniftre & Secrétaire d'Etat au
département des affaires étrangères.
Les du même mois , la Marquife d'Efparbès
AVRIL. 1778. 209
a eu l'honneur d'être préfentée , fous le nom de
la Comteffe de Luffan , à leurs Majeftés & à¨
la Famille Royale par la marquile d'Aubterre .
Le même jour , le Vicomte de Vibraye , Mi-.
niftre Plénipotentiaire du Roi près le Duc de
Wirtemberg , & fon Miniftre près le cercle de
Souabe , de retour en cette Cour par congé , a
eu l'honneur , à fon arrivée ici , d'être préfenté
au Roi par le Comte de Vergennes , Miniftre &
Secrétaire d'Etat au département des Affaires
Etrangères.
Les fieurs Benjamin Franklin , Silas Déane
& Arthur Lée , Députés des Etats - Unis de l'Amérique
feptentrionale , out eu l'honneur d'être
préfentés au Roi , le 20 du même mois , par le
Comte de Vergennes , Miniftre & Secrétaire
d'Etat au département des Affaires Etrangères.
Ils ont eu auffi l'honneur le même jour ,
d'être préfentés à la Reine & à la Famille Royale.
Le 18 , le Duc de la Vauguyon , Ambaſſadeur
du Roi auprès des Etats Généraux des Provinces-
Unies , qui étoit de retour en cette Cour par
congé, a eu l'honneur d'être préfenté au Roi par
le Comte de Vergennes , Miniftre & Secrétaire
d'Etat ayant le département des Affaires Etrangères
, & de prendre congé de Sa Majeſté pour
retourner à fon Ambaffade.
Le 24 , le Baron de Schoenfeld , Miniftre Plénipotentiaire
de l'Electeur de Saxe eut une
audience particulière du Roi , dans laquelle il
préfenta fes Lettres de créance à Sa Majesté . II
fut conduit à cette audience , ainfi qu'à celle de
210 MERCURE DE FRANCE.´
la Reine & de la Famille Royale , par le fieur
Lalive de la Briche , Introducteur des Ambaffadeurs
, & précédé par le fieur de Séqueville ,
Secrétaire ordinaire du Roi pour la conduite des
Ambaffadeurs.
Le 25 , le Marquis de Noailles , Ambaffadeur
du Roi près Sa Majefté Britannique , de retour
en cette Cour , a eu l'honneur d'être préſenté ,
à fon arivée , à Sa Majesté par le Comte de
Vergennes , Miniftre & Secrétaire d'État au dé
partement des Affaires Etrangères.
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES.
Les fieurs Née & Mafquelier , Graveurs , que
Leurs Majeftés & la Famille Royale ont honoré
de leurs Soufcriptions pour un Ouvrage intitulé :
Tableaux pittorefques , phyfiques , moraux , hif
toriques , politiques & littéraires de là Suiffe &
de l'Italie , ont eu l'honneur de remettre , le 9
Mars à Leurs Majeftés & à la Famille Royale , la
premièrelivraison du Voyagepittorefque d'Italie ,
qui s'eft faire fans interrompre la continuation
des Vues de la Suifle ; & le zi du même mois ,
quatorzième livraiſon de cet Ouvrage .
la
L'Abbé du Houx , Aumônier du Régiment ,
d'Infanterie de Monfieur , a eu l'honneur de préfenter
à ce Prince , le Vendredi 6 , & à Madame
le Dimanche 8 Mars un Ouvrage de fa
compofition , intitulé : Hiftoire du Régiment
d'Infanterie de Monfieur, créé fous le nom de
Provence en 1674 , un volume in - 89. A
>
AVRIL 211
1778.
Bouillon, de l'Imprimerie de la Société Typographique
L'abbé de Villiers a eu l'honneur de préfenter
au Roi , le 17 du même mois , un Ouvrage ayant
pour titre Dignité de la Nature humaine confidérée
en vrat Philofophe & en Chrétien.
L'Abbé Batteux , de l'Académie Françoife , a
eu , le 25 Mars , l'honneur de préfenter au Roi le
Cours d'Etudes à l'ufage des Elèves de l'Ecole
Royale Militaire, rédigé & imprimé par ordre
de Sa Majefté.
MARIAGES.
Le 25 Mars , Leurs Majeftés & la Famille
Royale ont figné le Contrat de mariage du Marquis
de la Tour- du - Pin , Colonel en fecond du
Régiment de Condé , Infanterie , avec Demoifelle
de Bethune - Pologne ; & celui du Comte de
Nugent , Officier au Régiment de Walsh , Irlandois
, avec demoiſelle Mallon de Maifon- Rouge,
MORT S.
Le fieur Charles François de Vendomo le
Saint- Aubin , ancien Vicaire- Général de Rennes ,
& Abbé Commendataire de Saint - Etienne de
212 MERCURE DE FRANCE .
Fémy, Diocèle de Cambray , eft mort en tette
Ville le 14 de Mars.
Le Marquis de Martigny , Meftre - de- Camp
de Cavalerie , Maréchal des - Logis de la première
Compagnie des Moufquetaires , eft mort le 23
de Février , après cinquante-cinq années de fervice
, & dans la quatre - vingt - neuvième année de
fon âge.
Abraham de la Pelouze , Maréchal des Camps
& Armées du Roi , Inſpecteur - Général de l'Artillerie
au département de Bretagne , eft mort en
cette Ville le r de Mars , dans la foixante- dixfeptième
année de fon âge.
Charles Philbert Tardieu , Comte de Maleiffye
, ancien Capitaine au Régiment des Gardes
Françoifes , eft mort en cette ville le 15-
Février.
Marie Geneviève- Henriette-Gertrude de Bourbonne-
Maleuze , veuve du Comte de Poitiers
eft mort en cette Ville dans la quatre- vingt- hui
tième année de fon âge.
Nicolas -Charles le Sefne , Chevalier, Marquis
de Menilles , ancien Capitaine de Dragons , eft
mort en fon Château de Menilles , en Normandie
, le 7 de Mars , âgé de 5 ans .
Louife-Charlotte Alexandre eft morte en cette
Ville , fur la Paroiffe de Saint- Sulpice , le 28 Fés
vrier dernier , âgée de 117 ans.
Le fieur Lebeau , ancien Profeffeur d'Eloquence
en l'Univerfité de Paris , Profeffeur au Collége
Royal , Secrétaire- ordinaire du Duc d'Orléans ,
ancien Secrétaire - Perpétuel de l'Académie des
Infcriptions & Belles- Lettres , & Penfionnaire de
la même Académie , eft mort à Paris le 13 de Mars.
Pierre le Sciure Desbrières , Docteur de la MaiAVRIL
1778. 214
fon & Société de Navarre , ancien Chapelain du
Roi , Abbé Commendataire de l'Abbaye de Notre-
Dame de Lorroux , Ordre de Cîteaux , Diocèle
d'Angers , eft mort à Paris le 14 de Mars , dans la
foixante -huitième année de fon âge.
N... Taurin , ancien Vicaire - Général & Official
de Lombès , Abbé Commendataire de l'Abbaye
Royale de Notre- Dame de Puyferrand , Ordre de
Saint Auguftin , Diocèfe de Bourges , eft mort à
Paris le 16 Mars .
N... de Piolenc, Abbé Commendataire de Saint-
Pierre de Flavigny , Ordre de Saint- Benoît , Diofcèfe
d'Autun , eft mort à Paris le même jour , dans
a foixante-cinquième année de fon âge.
Le nommé François Chimler , Laboureur au
village des Chazes , Paroiffe de Thiezac en Auvergne
, Election d'Aurillac , eft mort le 25 Janvier
dernier , dans la cent - treizième année de fon
âge. Il a joui d'une vieilleffe vigoureufe & faine .
Un de fes fils eft père de onze enfans mâles , tous
vivans.
Tirage de la Loterie Royale de France ,
du 2 Mars 1778.
Les numéros fortis de la roue de fortune font :
37 , 64 , 75 , 59 , 61.
Du 16 Mars.
Les numéros fortis de la roue de fortune feat :
85,88 , 28 , 20 , 5.
Dux Avril.
Les numéros fortis de la roue de fortune font :
52, 22 , 5, 67, 2 . 2225 672.
214 MERCURE DE FRANCE .
PLACES
TABLE.
IÈCES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE , P. S
Les Délices du fentiment. ibid.
Épitre à Julie. 13
Defcription de Bouillac. 16
Lettres de Mélanie & de Saint - Clair. 17
Épigramme ,
0 36
Adieux à Rofette. ibid.
Réflexions Mélancoliques. 38
Réponse à Moi même, 4
Le Printems .
43
Suites des Penfées diverfes ,
46
Vers pour mettre au bas du Portrait de M. le
Kain ,
A Madame ***
Le jeune Enfant & fon Père ,
Epigramme,
L'Enfant & Sa Mère ,
Conte ,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Afpect Philofophique ,
L'Origine des Grâces ,
Les Paffions du jeune Werther ,
Idylles & autres Poëfies ,
44
I
52
53
ibid.
54.
55
ibid.
56
$7
59
65.
68
76
१०
84
AVRIL. 1778 . 215
Progrès ultérieurs de la Chirurgie , 86
B. Flacci Albini ,
89
Mémoires fecrets , tirés des Archives des Souve-
Harangues choifies des Hiftoriens Latins,
rains de l'Europe ,
Métamorphofes d'Ovide ,
Effais hiftoriques fur Orléans ,
Penfées Philofophiques ,
Almanach Littéraire ,
95
97
100
101
105
108
Mémoire Artificiel , 112
Effai fur les maladies des Artifans ,
119
Hiftoire Naturelle do Globe , 121
Hiftoire de Lady Julie Harley , 127
Hiftoire Général de Hongrie , 131
Annonces littéraires ,
ACADÉMIES ,
152
154
Bordeaux ,
ibid.
- Lyon , 958
SPECTACLES . 163
Concert Spirituel ,
ibid.
Opéra , 164
Comédie Françoiſe , 168
Comédie Italienne , 174
ARTS , 180
Gravures ,
ibid.
Mufique ,
184
Bienfaifance , 188
Variétés , inventions , & c. 191
Anécdotes ,
195
Avis ,
198
Nouvelles politiques ;
Nominations ,
200
107
216 MERCURE DE FRANCE.
Préfentations ,
d'Ouvrages ,
Mariages ,
Morts >
Loterie ,
208
210
211
ibid.
213.
APPROBATION
.
J'ai lu , par ordre de Monfeigneur le Garde des
Sceaux , le premier volume du Mercure deFrance ,
pour le mois d'Avril , & je n'y ai rien trouvé qui
m'ait paru devoir en empêcher l'impreflion.
A Paris , ce 2 Avril 1778 .
DE SANCY ,
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe;
près Saint Côme
MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES;
AVRIL, 1778 .
SECOND VOLUME.
Mobilitate vigét. VIRGILE.
01 2000 meugnet
A. PARIS,
Chez LACOMBE , Libraire , rue de Tournon,
près le Luxembourg.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'esTauSicu uSieur Lacombe libraire , à Paris , rue de
Tournon , que l'on prie d'adreffer , francs de port
les paquets & lettres , ainfi que les livres , les eltampes
, les pièces de vers ou de proſe , la mufique
, les annonces , avis , oblervations , anecdores
, événemens finguliers , remarques fur les
fciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inftruire ou amufer le
Lecteur. On prie auffi de marquer le prix des livres
, eftampes & pièces de mufique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs dés lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourir à la perfection
; on recevia avec reconnoiffance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenfes fur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eft de 24 liv.
l'on parera d'avance pour feize volumes rendus
francs de port.
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L'abonnement pour laprovince eft de 32 livres
pareillement pour feize volumes rendus francs de
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On s'abonne en tout temps.
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Hymne au Soleil , nouv . édit. augmentée ,
12 1.
41.
br. 2 l.
in -8 ° .
31.
2 1. 10 f.
1. 10 f.
1773.
MERCURE
DE FRANCE.
AVRIL , 1778 .
PIECES FUGITIVES.
EN VERS ET EN PROSE.
LETTRE écrite à M. de SAINT-MARC ,
par M. DE VOLTAIRE , le lendemain
du couronnement de fon Bufte fur le
Théâtre de la Comédie Françoife.
MONONSIEUR , EUR ,
J'AI appris que c'eft vous qui daignâres , hier ,
Vous amufer à me donner l'immortalité dans les
plus jolis vers du monde. Ils ont appailé les
fouffrances que la fuite de ma maladie me fait
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
éprouver. Si je ne fuis pas encore en état de vous
répondre dans le langage charmant dont vous
faites un fi bel ufage , je vous fupplie du moins
d'agréer ma vive reconnoiffance , & le respect
avec lequel j'ai l'honneur , & c.
VERS envoyés quelques jours après à M.
DE SAINT MARC , par M. DE
VOLTAIRE.
·
Vous daignez couronner aux jeux de Melpomène
,
D'un Vieillard affaibli , les efforts impuiffans.
Ces Lauriers dont vos mains couvroient mes cheveux
blancs ,
Étaient nés dans votre Domaine.
On fait que de fon bien tout Mortel eſt jaloux.
Chacun garde pour foi ce que le Ciel lui donne.
Le Parnaffe n'a vu que vous
Qui sût partager fa Couronne .
VERS de M. l'Abbé DE LATAIGNANT
à M. DE VOLTAIRE.
J'ALV AI Vu le célèbre Voltaire ,
Hcompofe à fon ordinaire ;
AVRIL. 1778.
Et quoique plus qu'octogénaire ,
Il fait charmer comme à trente ans;
C'est toujours le même art de plaire ,
Et fon hiver eft fon printems.
Ce Favori de Melpomène ,
Ce digne Héros de la Scène ,
Revient fur le bords de la Seine
Enchanter encor tout Paris ;
Par les nouveaux fruits de fa veine ,
Il étonne nos beaux efprits.
Difciple charmant d'Épicure ,
Il femble qu'en lúi la Nature
Se perfectionne & s'épure ,
Quand en nous elle fe détruit ;
Et qu'une lumière plus pure
L'éclaire, quand elle nous fuit.
Grand , dès fa plus tendre jeuneffe,
Refpectable dans fa vieilleffe ,
Et ménageant avec adreffe ,
Et l'erreur & la vérité ,
Du Chantre immortel de la Grèce ,
Il aura la célébrité.
Du tems que fa belle Émilie ,'
Auffi favante que jolie ,
Et digne d'être fon amie ,
A iv
MERCURE DE FRANCE.
Paffoit avec lui fes beaux jours
Au ſein de la Philoſophie ,
Il charmoit & plaira toujours.
En tout genre c'eft un grand Maître ,
Les Dieux fembloient l'avoir fait naître
Pour nous apprendre à les connaître
Comme pour l'immortalité.
Quel dommage de ne plus être
Lorfque l'on a fi bien été !
Déjà ce fublime Génie
A reçu de l'Académie ,.
Ainfi que de la Comédie ,
Les complimens , les tendres voeux.
Honoré par leur Compagnie ,
Il s'honore d'être avec eux.
Modèle de la bienfaiſance ,
Sans efpoir de reconnoiffance ,
Avec tendreffe & complaifance ,
Sen coeur fenfible & libéral
Tire du fein de l'indigence
La famille de fon rival.
Que ce Mortel s'acquit de gloire !
Sa tête eft un vrai répertoire
Des hauts faits tirés de l'Hiftoire ;
De rares exploits & de traies
AVRIL. 1778. 9
Qu'il a gravés dans fa mémoire
Pour ne les oublier jamais.
Qu'il eft étonnant qu'à fon âge
Il faffe encor plus d'un Ouvrage
Où l'efprit brille à chaque page ,
Auffi bien en profe qu'en vers !
De Paris le jufte fuffrage
Eft celui de tout l'Univers .
Le voilà donc dans fa Patrie ,
Malgré la critique & l'envie ;
Son Monarque le juftific
Lorfqu'il approuve fon retour ;
Et tout , jufqu'à l'Académie ,
S'empreffe à lui faire la cour.
RÉPONSE de M. DE VOLTAIRE
aux Couplets de M. l'Abbé DE
LATAIGNANT.
LATAIGNANT
ATAIGNANT chanta les Belles ,
Il trouva peu de cruelles ,
Car il fut plaire comme elles ;
Aujourd'hui plus généreux ,
Il fait des Chanfons nouvelles
Pour un Vieillard malheureux ,
AV
10 MERCURE DE FRANCE.
Je fupporte avec conftance
Ma longue & trifte fouffrance ,
Sans l'erreur de l'espérance ;
Mais vos Vers m'ont confolé,
C'est la feule jouiffance
De mon efprit accablé.
Je ne peux aller plus loin , Monfieur ; M. Tronchin
, témoin du triſte état où je fuis , trouverait
trop étrange que je répondiffe en mauvais Vers à
vos charmans Couplets ; l'efprit d'ailleurs fe
reffent trop des tourmens du corps ; mais le coeur
du vieux Voltaire eft plein de vos bontés.
'VERS SUR LE SUCCÈS D'IRÈNE.
L'AN mil fept cent dix - huit , Voltaire fur la
Scène ,
Pour la première fois combattant & vainqueur ,
Fur couronné par Melpomène.
Du Théâtre Français le foutien & l'honneur ,
Que de lauriers couvrent la tête !
A fes nombreux exploits, ce grand homme, aujourd'hui
,
Ajoute encore une conquête.
Favori d'Apollon , toujours digne de lui ,
Juftement il peut dire après cette victoire :
Mon Dieu , j'ai combattu foixante ans pour ta
gloire..
AVRIL. 1778.
VERS à M. DE VOLTAIRE , lorfqu'ilfe
rendit dans la Loge Franc- Maçonne
des Neuf- Soeurs.
U'AU feul nom de l'illuftre Frère ,
Tour Maçon triomphe aujourd'hui ,
S'il reçoit de nous la lumière ,
Le monde la reçoit de lui .
Par M. de la Dixmerie.
VERS de M. DE VOLTAIRE à Madame
HEBERT , qui lui avoit envoyé deux
remèdes , l'un contre l'hémorrhagie , &
l'autre contre une fluxionfur les yeux.
JEE perdois tout mon fang, vous l'avez confervés
Mes yeux étoient éteints , & je vous dois la vue.
Si vous m'avez deux fois fauvé ,
Grace ne vous foit point ren lue :
Vous en faites autant pour la foule inconnue
De cent Mortels infortunés.
Vos foins font votre récompenfe .
Doit-on de la reconnoiffance
Pour les plaifirs que vous prenez?
A vj
12 MERCURE DE FRANCE .
SUITE DES LETTRES
DE MÉLANIE ET DE SAINT -CLAIR
J
LETTRE X I.
De Durofay à Saint- Clair.
E ne puis , mon cher ami , faire un
meilleur ufage de la lettre que je viens
de recevoir , que de te l'envoyer. Je ne
me permettrai aucune réflexion : ton
coeur eft le meilleur guide que tu puiffes.
fuivre. Tu dis que ton père eft ton meil
leur ami , il faut lui en donner des
preuves.
LETTRE XII.
De M. Durand à Durofay.
Vous trouverez peut -être bien extraor
dinaire , pour ne rien dire de plus ,
AVRIL. 1778. T3
Monfieur , la réfolution que je prends .
Ma démarche en effet eft bien fingulière ,
puifque je n'ai pas l'honneur d'être
connu de vous ; mais vous êtes l'ami de
mon fils , & ce titre fuffit pour me
juftifier .
Je ne puis dépofer que dans votre
fein , Monfieur , l'inquiétude dont je
fuis dévoré depuis le retour de Saint-
Clair. Je ne doute pas que vous n'ayez
toute fa confiance ; je fuis intimement
perfuadé que vous en êtes digne à tous
égards , & j'implore votre pitié pour
m'arracher de la fituation la plus cruelle
où je puiffe jamais me trouver.
Je n'ai qu'à me louer de la conduite
de mon fils ; il n'y a point d'attentions,
de prévenances qu'il ne mette en uſage
pour me faire couler la vieilleffe la plus
heureufe ; mais il eft tourmenté d'um
ennui fecret qu'il s'efforce en vain de me
déguifer ; l'oeil d'un père tendre eft pénétrant
mon fils eft malheureux , je
n'en puis douter ; & le peu de confiance
qu'il me témoigne en
fion , alarme ma fenfibilité . Daignez ,
Monfieur au nom de l'amitié que
vous portez à Saint- Clair , daignez éclai
ter ma tendreffe inquiette , & me mettre

cette occa14
MERCURE DE FRANCE.
à portée d'alléger le poids de fes peines.
Je vous prie de croire , Monfieur , que
la curiofité n'entre pour rien dans les
motifs qui me conduifent : l'état de mon
fils me pénètre , & je ne puis être heureux
que lorfqu'il le fera lui-même.
LETTRE XIII.
De Saint -Clair à Durofay.
J'ai connu mes torts , mon cher Durofay;
je les ai connus , & je les ai réparés.
Heft donc vrai que j'ai affligé le meilleur
des pères? Oh ! que je me reprocherai
long - tems ma cruelle réferve ! Il m'a
pardonné , mon cher ami , il m'a généreufement
pardonné ! Je fuis tombé à ſes
genoux; je les ai mouillés de mes larmes ,
je lui ai tout avoué ; il m'a relevé , m'a
ferré dans fes bras , & nous avons confondu
nos pleurs. Quelle fituation plus.
touchante Loin de condamner mon
amour , mon généreux père doit mettre
tout en oeuvre pour parvenir à combler
mes voeux. Il a été lié dans fa jeuneffe
avec le père de Mélanie qu'il a connu ai
AVRIL. 19 1778 .
Collége : d'ailleurs il voit fouvent un de
fes intimes amis , & il m'a promis de
concerter avec lui les moyens de me
rendre heureux . O mon ami ! quelle paix
profonde fuccède à l'agitation de mon
coeur ! Il m'eft donc permis d'efpérer ......
Efpérer ! .... Dois- je donc me flatter fi
promptement ?... Le dois-je ? ... S'il fe
pouvoit.... J'entends Mérinval ... Je vais
favoir.... Je quitte la plume un inſtant ;
je ne tarderai point à la reprendre.
Je ferai préfenté fous peu de jours aut
père de Mélanie. Mérinval a témoigné à
cette famille refpectable , le defir que
j'avois de cultiver fa connoiffance , &
j'aurai tout lieu d'être fatisfait de l'accueil
qu'on me fera. Ah ! Durofay ! Je
verrai Mélanie !... Je pourrai lui parler !..
Conçois-tu mon bonheur ?.... L'heure de
la poſte ne me permet pas de t'entretenis
plus long-tems . Adieu .
1G MERCURE DE FRANCE.
LETTRE XIV.
Du même à Durofay.
Je ne puis commander à l'excès de ma
joie ; je ne puis fuffire aux tranfports qui
m'animent. Mérinval m'a conduit hier
chez M. d'Héricourt ; on ne peut pas
être mieux reçu que je ne l'ai été. La
mère de Mélanie m'a fort engagé à perdre
avec elle , ce font fes expreffions , les
momens dont je pourrois difpofer. J'ai
vu Mélanie ; je lui ai adreffé la parole ,
elle a rougi , je me fuis déconcerté ; &,
fans la préfence d'efprit de Mérinval
qui m'a tiré d'embarras , je ne fais comment
j'aurois pu contenir l'ivreffe où
j'étois plongé. Heureufement que perfonne
ne s'eft apperçu de mon trouble
& qu'une vifite furvenue fort à propos ,
m'a donné le tems de me remettre . Enfin,
après une heure au moins de converfation
, j'ai demandé , en me retirant , la
permiffion de venir faire ma cour , ce qui
m'a été accordé de la meilleure grace du
monde. Tu dois être perfuadé, mon cher
AVRIL. 1778. 17
ami, que je ne tarderai point à en profiter.
Mélanie .... plus je la vois , & plus elle
me paroît digne des hommages de toute
la terre ; c'eſt la candeur , c'eft la vertu
perfonnifiées. Que ne facrifierbis- je pas
pour obtenir un feul de fes regards!
Il femble que mon père rajeuniffe de
jour en jour , la fanté brille fur fon vifage
, & fon front annonce la férénité de
fon ame. Nous nous entretenons fouvent
de Mélanie ; il prend à mon amour
l'intérêt le plus tendre , & ne négligera
rien pour affurer mon bonhear . Il compte
entièrement fur le crédit d'un ami commun
, dont je crois t'avoir déjà parlé .
Cet honnête homme s'appelle M. de la
Noue il a été long- tems employé dans
différentes Cours , où il s'eft acquis l'eftime
& l'amitié de tout le monde. Il a
de puiffantes protections qui pourront
m'être de la plus grande utilité ; mais ce
qui me flatte le plus , c'eſt qu'il eft intime
ami du père de Mélanie , & qu'il peut
tout s'il veut s'employer pour moi.
Quelles obligations ne lui aurai-je pas
s'il peut m'obtenir la main de cette charmante
perfonne !
Je t'entretiens toujours de mes extravagances
, & je t'ennuie fans doute ;
MERCURE DE FRANCE.
mais pardonne ce bavardage à l'excès de
mon amour.
LETTRE X V.
De Mélanie à Conftance.
E ne fais , ma chère amie , par où
commencer ma lettre ; je fuis dans un
trouble , dans une agitation ... Je ne puis
te peindre l'état de mon coeur... Je viens
de voir Saint - Clair... de lui parler... II
m'a fait l'aveu.... Refpirons un moment....
J'étois occupée à répondre à deux lettres
que ma mère m'avoit remifes avanç
d'aller faire quelques vifites , où je ne
m'étois pas fouciée de l'accompagner :
ma coufine d'Orgeval vint paffer l'aprèsdiné
avec moi ; & , peu de tems après fon
arrivée , on annonça Mérinval & Saint-
Clair. Tu ne faurois imaginer le trouble
qui s'empara de moi : je rougis , je pâlis ;
la joie , la crainte , mille mouvemens
divers fe fuccédèrent dans mon ame
avec tant de rapidité , que j'eus bien de
la peine à prononcer quelques paroles.
AVRIL. 1778. 19
Saint - Clair remarqua mon trouble , &.
fes yeux s'animèrent de l'éclat le plus vif.
La converfation devint générale pendant.
quelques minutes ; ma coufine fe mit au
clavecin , je ne fais à quel propos :
Mérinval prit un violon & l'accompagna .
Je reftai feule avec Saint- Clair. Nous
nous regardâmes quelques momens fans
patler. Il rompit enfin le filence ; mais
la converfation expira bientôt. Je pris
mon tambour , & je me mis à broder ;
Saint-Clair s'approcha comme pour examiner
mon ouvrage juges de la fituation
où je me trouvai ! je refpirois avec
difficulté , & mon coeur battoit de toutes
fes forces. Saint- Clair rougit & pâlit
tour à-tour ; il s'enhardit enfin , &, d'une
voix entrecoupée , il me fit l'aveu de fa
rendreffe ; je voulus lui impofer filence ,
& je ne pus que balbutier . Il vit mon
embarras , & me demanda pardon d'un
air fi touchant & fi expreffif , ` que je
n'eus pas la force de me plaindre . Encouragé
par mon filence , il devint plus
preffant , & follicita même, avec tant
d'inftances & de refpect , la permiffion
de me confacrer tous les momens de fa
vie , qu'il ne m'a pas été poffible de le
refufer. C'est en vain que j'ai voulu
20 MERCURE
DE FRANCE.
m'armer de févérité . Eh! comment auroisje
pu rejeter les voeux de Saint - Clair
dans le moment même où l'aveu de fa
tendreffe mettoit le comble à mes defirs!
,
Cependant , foit que Mérinval favorisât
fon ami , foit que le hafard feul eût
fecondé fes projets , nous étions d'accord
lorfque ma coufine s'eft rapprochée
de nous : elle étoit loin de fonpçonner la
fcène tendre qui venoit de fe paffer auprès
d'elle . Heureufement pour moi que
la converfation ne fut pas longue ; je
n'étois point en état de la foutenir. It
arriva des vifites ; Mérinval & fon ami
fe retirèrent. Saint-Clair faifit le moment
de me jeter à la dérobée le regard le plus
tendre , & nous nous féparâmes fort fatisfaits.
Quelle révolution s'eft faite en
moi ! Suis -je encore la inême , & puis- je
me reconnoître ? .... Saint- Clair.... pourquoi
n'ai-je pas rejeté ... pouvois- je commander
au trouble de mes fens ? .... On
m'appelle , il faut que je defcende .
Adieu , ma chère Conftance ; l'inftant
de ton bonheur approche , & nous ne
tarderons pas à être réunies.
AVRIL. 1778. 21
JE
LETTRE XVI.
De la même à Conftance.
E n'ai point fermé l'oeil de la nuit ;
toute entière à mon amour , j'ai voulu
réfléchir fur ma conduite avec Saint-
Clair , & je n'ai point eu le courage
de me blâmer. Je crains tes reproches,
je l'avoue , & je redoute le moment
de te voir. Comment pourrai - je foutenir
tes regards ? Ta candeur cependant
& ton amitié me raffurent ; tu
ne décourageras point ta malheureufe
amie , & tu la traiteras avec autant
d'indulgence que j'ai eu de foibleffe . Je
ne me diflimule point que j'ai fans
doute agi trop légèrement ; mais dans
le trouble où j'étois , pouvois-je conferver
aflez d'empire far moi-même pour
impofer filence à Saint- Clair ? Que le
fort d'une fille eft à plaindre ! Quelle
fituation plus cruelle ! ... Il ne m'eft pas
pollible de t'entretenir plus long -tems ;
il faut que j'aille avec ma mère à Saint-
Quen , paffer la journée chez Madame
22 MERCURE DE FRANCE .
de Blangy , que je n'aime point. Que
ne donnerois-je pas pour qu'il me foit
permis de refter feule , & de m'abandonner
à l'impreffion charmante que j'ai
reçue !
LETTRE X VII.
De la même à Confiance.
Je fuis rentrée fort tard, excédée de fatigue
& d'ennui ; le fommeil s'eft emparé
de mes fens ; mais je me fuis éveillée de
bonne-heure , & ... dois - je te l'avouer ?
je ne me fuis occupée que de Saint- Clair.
Plus je rapproche tous les traits qui le
caractériſent, & moins je me trouve coupable....
Je l'apperçois qui monte chez
ma mère ; il ne pourra pas venir me
voir.... la bienféance ! ... Si j'allois chez
ma mère... je fors de chez elle ; je n'ai
point de prétexte pour y rentrer ..... je
fuis au fupplice .... Je vais defcendre au
jardin , peut- être le rencontrerai- je ! ...
Je n'ai point vu Saint - Clair ; il étoit
déjà forti ; mais on l'a retenu à dîner ;
AVRIL 23 1778 .
ma mère qui m'a apperçue , vient de me
l'apprendre.... J'entends fonner midi....
Je cours me mettre à ma toilette .
LETTRE XVIII.
De la même à Conftance .
COMMENT
pas
OMMENT te découvrir , ma chère
amie , la nouvelle fituation de mon
coeur? Il eft en proie à l'agitation la plus
violente . Saint Clair a épié le moment
de me remettre un billet qu'il ne m'a
été poble de refufer fans m'expofer
aux regards de ma mère ; elle auroit
voulu favoir le fujet de notre différend ,
& je me ferois expofée à fes juftes reproches.
Je t'envoie fa lettre ; tu m'objecteras
fans doute , qu'ayant été forcée
de la recevoir , je n'aurois pas dû l'ouvrir;
mais prends ma place pour un inftant ,
qu'aurois- tu fair ? Je ne lui ai point répondu
, & je ne lui répondrai point....
Non , je ne lui répondrai point ; c'est un
parti pris , tu peux en être affurée.
J'attends de tes nouvelles avec la plus
grande impatience ; ne me fais pas lan-
11
24 MERCURE DE FRANCE .
guir plus long-tems. Nous allons à la
Comédie Françoife voir Tancrède . Je
me fuis dérobée un moment à la Compagnie
pour t'écrire , & je me hâte de
rentrer pour ne pas donner matière au
plus léger foupçon.
LETTRE XIX.
De Saint-Clair à Mélanie.
JE ne fais , Mademoiſelle , ce que vous
penferez de ma témérité ; je ne cherche
point à diffimuler combien elle eft grande ;
je ne prétends point m'aveugler fur mes
torts ; mais la pureté de mon coeur me
raffure & m'infpire une confiance peutêtre
criminelle . Daignez , Mademoiselle ,
daignez regarder ma démarche avec indulgence
, & pardonnez à l'excès des
mon audace. J'ai ofé vous dire que je
vous aimois ; permettez - moi de vous
renouveler le ferment que je fais de
vous confacrer tous les momens de ma
vie . Mon coeur eft pour jamais à vous,
& ma conftance eft à l'épreuve de tous
les événeméns . Ce n'eft hi l'ambition ,
ni
7
AVRIL. 1778 .
25
ni l'intérêt qui conduifent mon coeurs
c'eft la flamme la plus pure qui l'anime.
Depuis l'heureux jour où j'ai eu le
bonheur de vous voir pour la première
fois , à votre afpect frappé comme d'un
trait , je n'ai pu réfifter au pouvoir de
vos charmes. J'ai formé fur le champ
le projet de mériter votre eftime , & la
candeur de mes démarches eft une
preuve authentique de la pureté de mes
fentimens. Puis - je efpérer , charmante
Mélanie , que vous ajouterez à la grace
de recevoir ce billet , celle d'y répondre...
Je m'arrête à ce mot, dont je fens
toute la témérité... Eh ! quel titre ai- je
pour mériter une pareille faveur ? ....
Pardon , Mademoifelle , pardon ; je
fens que je m'égare. Je remets mon
fort entre vos mains... Ah ! pardonnez
à la violence de mon amour , une tentative
peut-être inconfidérée : trop heureux
fi je puis obtenir un jour votre
eftime , & vous convaincre de ma tendreffe....
Ah ! Mademoifelle , ayez pitié
de l'état où je fuis ; ne m'accablez pas
de votre courroux ; & permettez moi
d'efpérer.
493
Je fuis avec le refpect le plus tendre ,
Mademoiſelle, votre , &c . SAINT- CLAIR.
II. Vol.
B
26 MERCURE
DE
FRANCE
.
Je
LETTRE X X.
De Saint- Clair à Duroſay.
E fuis le plus heureux des hommes ,
mon cher Durofay ! J'ai fait à Mélanie
l'aveu de ma tendreffe . Elle n'y eſt point
infenfible , mon ami , elle n'y eft point
infenfible ! Le trouble que j'ai remarqué
dans fes yeux , une certaine joie
qui tranfpiroit malgré le foin qu'elle
prenoit de la cacher ; la permiffion enfin ,
la permiffion que j'ai obtenue de cultiver
fon amitié , tout m'annonce que
je ne lui fuis point indifférent. Conçois-
tu tout mon bonheur ? J'ai l'eſpoir
d'être aimé de Mélanie ! Je ne puis
fuffire à l'ivreffe qui me tranfporte. J'y
fuis retourné hier au matin . Je n'ai
trouvé que fa mère , qui m'a retenu à
dîner. Dîner avec Mélanie ! Juges de
ma joie ! Rien n'eft indifférent pour un
coeur auffi tendre que le mien . J'ai
couru fur le champ prévenir mon père
de mon bonheur ; ce digne vieillard
qui ne veut , qui ne defire que ma faAVRIL
1778 . 27.

tisfaction , en a verfé des larmes de joie .
Placé à table entre Mélanie & fa mère,
je n'aurois pas cédé le rang que j'occupois
pour le premier Trône du monde.
Le dîner fini , nous defcendîmes au
jardin ; je me trouvai pendant quelques
minutes feul avec Mélanie , & j'en profitai
pour lui remettre un billet que
j'avois préparé à tout événement. Melanie
laiffa tomber un petit Almanach
que je m'empreffai de ramaffer. J'y
gliffai affez adroitement , mais cependant
de manière qu'elle s'en apperçut , la
lettre que j'avois deffein de lui donner,
& je lui remis le tout en fouriant. Je
ne doutai pas qu'elle n'eût remarqué
mon ftratagême, car elle rougit & baiffa
les yeux. Je l'obfervois avec attention
& j'épiois fes moindres démarches. Elle.
ne refufa cependant point ma lettre
& j'en tire l'augure le plus favorable .
J'allois lui parler de mon amour ; mais
la Compagnie fe rapprocha , & il ne
me fut plus poffible de me retrouver
feul avec elle . Je me retirai fur les
fept heures , & je rentrai chez mon
père à qui je contai tout. Il m'a blâmé
d'avoir donné ma lettre , & je conviens
que j'ai peut-être agi trop légèrement :
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
mais ce n'eſt point à l'amour qu'il faut
demander de la raifon ; & fi le fuccès
peut juftifier ma témérité , je ferai plus
heureux que fage.
Tu me négliges beaucoup , mon cher
Durofay ; j'ai cependant plus befoin
que jamais de tes confeils. Crois - tu
que Mélanie me réponde ? Je n'ofe
m'en flatter , & cependant je l'efpère.
Pourquoi ne me répondroit - elle pas ?
Si elle m'aime , comme j'ai lieu de le
croire ; fi mes voeux .... Je ne fais à quel
parti m'arrêter.... Mon père me défole ,
en me répétant fans ceffe que Mélanie
ne peut ni ne doit me répondre.... Je
vais prendre patience pendant quelques
jours ; mais qu'un jour paroît long quand
on aime !
La fuite au Mercure prochain.
*
AVRIL. 1778. 29
LA RECH UT È.
C₂n eft fait , j'ai brifé mes chaînes , EN
Amis , je reviens dans vos bras ;
Les Belles ne vous valent pas ,
Leurs faveurs coûtent trop de peines ;
Je leur dis adieu pour toujours.
Bouteille , long- tems négligée ,
Remplace chez moi les amours
Et diftraits mon ame` affligée.
Buvons , ô mes amis ! buvons ,
C'eft le feul plaifir fans mélange :
Il eft de toutes les faifons ;
Lui feul nous confole & nous venge
Des Maîtreffes que nous perdons.
Que dis-je , malheureux ! Ah ! qu'il eft difficile
De feindre la gaieté dans le fein des douleurs !
La bouche fourit mal quand les
pleurs.
yeux
font en
Repouffons loin de nous ce necar inutile.
Et toi , tendre amitié , plaifir pur & divin ,
Non , tu ne fuffis plus à mon ame égarée ,
Au cri des paffions qui couvent dans mon fein.
En vain tu voeux mêler ta voix douce & facrée,
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Tu gémis de mes maux qu'il falloit prévenir.
Tu m'offres ton appui lorſque la chûte eft faite ,
Et tu fondes ma plaie au lieu de la guérir.
Va , ne m'apporte plus ta prudence inquiète ,
Laiffe-moi m'étourdir fur la réalité ;
Laiffe-moi m'enfoncer dans le fein des chimères,
Tout courbé fous les fers , chanter la liberté,
Saifir avec tranſport des ombres paſſagères ,
Et parler de félicité ·
En verfant des larmes amères.
Ils viendront ces paisibles jours ,
Ces momens du réveil , où la raifon févère ,
Dans la nuit des erreurs , fait-briller fa lumière ,
Et diffipe à nos yeux le ſonge des amours .
Le tems qui , d'une aîle légère ,
Emporte , en fe jouant , nos goûts & nos penchans
,
Mettra bientôt le terme à mes égaremens.
O mes amis ! alors échappé de ſes chaînes ,
Mon coeur dans votre ſein dépoſera fes peines ;
Ce coeur qui vous trahit revolera vers vous.
Sur votre expérience appuyant ma foibleffe ,
Peut-être je pourrai , d'une folle tendreffe ,
Prévenir les retours jaloux.
Sur les plaifirs de mon aurore ,
Vous me verrez tourner des yeux mouillés de
pleurs ,
AVRIL. 1778. 3 I
Soupirer malgré moi , rougir de mes erreurs ,
Et même en rougiffant , les regretter encore .
Par M. le Chevalier de Parny.
AUX INFIDELLES.
A vous qui favez être belles ,
Favorites du Dieu d'Amour ,
A vous Maîtreffes infidelles
Qu'on cherche & qu'on fait tour-à - tour ,
Salut , tendre hommage , heureux jour ,
Et fur-tout voluptés nouvelles !
Écoutez : chacun à l'envi
Vous craint , vous adore & vous gronde ;
Pour moi je vous dis grand merci.
Vous feules de ce trifte monde ,
Avez l'art d'égayer l'ennui ;
Vous feules variez la fcène
De nos goûts & de nos erreurs ;
Vous piquez au jeu les Acteurs ;
Vous agacez les Spectateurs
Que la nouveauté vous amène.
Le tourbillon qui vous entraîne ,
Vous prête des appas plus doux ;
Le lendemain d'un rendez -vous
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
L'Amant yous connoît à peine ;
Tous les yeux font fixés fur vous ,
Et n'apperçoivent que vos grâces &
Vous ne donnez pas aux dégoûts
Le tems de naître fur vos traces.
On est heureux par vos rigueurs ,
Plus heureux par la jouiffance,
Chacun pourfuit votre inconftance ;
Et s'il n'obtient pas vos faveurs ,
Il en a du moins l'efpérance.
Parle même.
A UN HOMME BIENFAISANT.
CESSE de chercher fur la terre
Le bien
Des coeurs fenfibles aux bienfaits ;
L'homme ne pardonne jamais
que l'on ofe lui faire.
N'importe , ne te laffe pas ,
Ne fuis la vertu que pour elle ;
L'humanité feroit moins belle
Si l'on ne trouvoit point d'ingrats.
Par le ménie
AVRIL. 1778. FF
A UN MYRTE.
BEL Arbre , je viens effacer
Ces noms gravés fur ton écorce ,
Qui ,, par un amoureux divorce ,
Se reprennent pour le laiffer.
Ne parle plus d'Éléonore ,
Rejette ces chiffres menteurs ,
Le tems a défuni les coeurs
Que ton écorce unit encore.
Par le même
MÉLANGOLIE AMOUREUSE.
IMITÉ DU SONNET DE PÉTRARQUE,
Solo e penfofo i più deferti campi.
SOLITAIRE & penfif , d'un pas lent je me trafue
Au fond des bois les plus cachés.
Si des pas imprimés fur la mobile arène ,
S'offrant à mes regards Tur la terre attachés ,
Des Humains importuns me retracent l'image ,
By
34 MERCURE DE FRANCE.
Je m'enfonce encor plus fous cet épais feuillage ,
Et c'eft pour dérober aux Mortels curieux ,
Mes fecrets fentimens qui trahiffent mes yeux.
Je voudrois échapper aux traits de la lumière ;
Je voudrois me cacher à la Nature entière : *
Mais j'ai pour confidens les échos d'alentour ,
La rivière & fes bords , la forêt & fon ombre .
Non , il n'eft point dans ce féjour ,
De rocher escarpé , ni de caverne fombre,
Où ne m'accompagne l'Amour,
Par M. L. R.
SUR LE PORTRAIT DE LAURE ,
Fait par Simon de Sienne.
IMITÉ DU SONNET DE PÉTRARQUE.
Quando giunse à Simon l'alto conceito,
Du rival de Zeuxis , le pinceau créateur ,
Dont l'art , fur une toile , à mes yeux fit éclore
L'air , la grace , les traits & les beaux yeux de
Laure ,
Fût charmé mes ennuis & ma vive douleur.
Mais aux attraits viyans , à l'aimable douceur ,
AVRIL. 1778.
33
Au foutis gracieux de l'objet que j'adore ,
Par un nouveau preftige il devoit joindre encore
Les accens de fa voix , fon efprit & fon coeur.
Trompé par mes defirs , féduit par la peinture ,
Je crois être écouté ; je preffe , je conjure :
Elle ne répond point aux voeux de mon amour.
Heureux Pigmalion , Mortel digne d'envie !
Ah!
que ne puis-je entendre une fois en ma vie ,
L'aveu que l'on te fit mille fois en un jour.
Par le même.
VERS.
PAPHOS ,
APHOS , Amathonte , Cythère ,
Vous êtes de triftes pays ,
Depuis qu'à la Cour de Louis
Une aimable & jeune Bergère ,
Sous la tige heureufe des lys ,
Fixe les plaifirs & les ris ,
Et la troupe vive & légère
Des joyeux enfans de Cypris.
Le fceptre lui fert de houlette :
D'une main que Vénus regrette ,
Il reçoit un éclat nouveau ;
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
Et tout brillant qu'eſt le bandeau
Qui pare fon Augufte tête ,
Celui que la grace lui prête
Eft plus attrayant & plus beau .
La France entière eft le Hameau
Dont elle embellit chaque fête ;
Ses Habitans font fes troupeaux ,
de tendres ormeaux , Et leurs coeurs ,
Où le nom chéri d'Antoinette ,
Bravera l'horreur des tombeaux ,
Et les injures de la faulx'
Qui n'épargna pas ma Lifette .
Par M. de la Croix...
RÉPONSE de Mademoifelle de C **
aujourd'hui Madame de la P ** , à
M. G... Profeffeur.
Non , non , vous vous trompez , beau Sire,
Cet enfant dangereux que vous peignez fi bien ,
N'eft point celui qui me guide & m'infpire .
Il est un autre Dieu , grave dans fon maintien ,
Auffi tendre que lui , mais cent fois plus fidèle ,
Qui m'affure en fecret d'une ardeur éternelle ,
Et fixe , je l'avoue , un coeur tel que le mién
AVRIL. 1778. 37
Defon frère à mes yeux il efface les charmes ,
Et s'il n'a pas fes perfides attraits ,
Il nenous bleffe point de ces funeftes traits
Qui déchirent un coeur , font couler tant de
larmes ,
Et dont on ne guérit qu'après mille regrets.
On m'affure , & j'aime à le croire ,
Que l'Hymen , c'eſt le Dieu dont je vous entretiens
,
Malgré ce qu'on en dit , a fouvent eu la gloire
D'attacher cet enfant par d'éternels liens.
En trouverois- je ailleurs une preuve plus sûre ?
"Hortenfe & Licidas , dans leurs flammes conftans,
Modèles fortunés de l'ardeur la plus pure ,
Sont, après trente hivers, époux encor amans..
Souvent même dans leur ménage ,
L'amitié de l'Amour emprunte le langage ,
Ranime de les feux les premières ardeurs ,
.Et fe couronne de fes fleurs.
Le concert de ces Dieux fair le bonheur du Sage ;
Et mon coeur , qui fe plaît à les unir entre eux ,
Se fait de cet accord heureux
1
Uue douce & brillante image.
Mais cependant l'Amour , fans le Dieu qui m'engage
,
N'eût ofé paroître à mes yeux
Dès qu'il ſe montre dans ces lieux ,
38 MERCURE
DE FRANCE
.
C'eft pour rendre à fon frère un éclatanthommage;
Ainfije peux voler au Temple de l'Hymen ,
Sans que le raifon en ſoupire ,
Et malgré tout ce qu'en peut dire
Votre Apollon par fois malin.
Par des liens facrés, peut- être qu'enchaînée ,
Sous le voile & fous le bandeau ,
J'aurois à quarante ans vécu plus fortunée ,
L'Hymen m'offre à vingt ans une autre deſtinée ,
Et je vais prendre fon flambeau.
A Angers , par M. L *.
LA GRANDEUR DES ROIS.
Raviru de la pourpre , orné du Diadême , EVÊTU
Et portant avec majeſté ,
Sur un Trône de paix , un ſeeptre d'équité ,
Sous les yeux du Juge fuprême ;
Ami de la Juſtice & de l'humanité ,
Un Monarque puiſſant & ſage ,
Du Très-Haut la plus vive image ,
Augufte imitateur de fa vafte bonté ,
Avec le Roi des Cieux partage
L'Empire de la Terre & fon plus pur hommage.
Par M. Drobecq.
AVRIL. 1778. 39
FLORIVAL ,
O U
LE PRÉJUGÉ SUR MON TÉ .
Conte, moral.
FLORIVAL' avoit à peine fini ſes études
quand il perdit fon père & fa mère
dans trois mois de tems , malgré les foins
extrêmes d'un Médecin de leurs amis .
Il avoit reçu de la nature un coeur bon
& fenfible on avoit eu foin de le former
de bonne heure à la vertu ; mais
la jeuneffe doit un tribut à la folie ; il
lui faut des plaifirs & non des principes.
Florival n'avoit retenu de fon éducation
que la haute idée de fa naiffance , qu'on
lui avoit malheureufement un peu trop
infpirée.
Il fe trouvoit fils unique & héritier
de fes parens ; il n'avoit pas vingt ans ;
il étoit d'une très-jolie figure , & en
voilà certainement plus qu'il n'en faut
pour être fouvent bien fat. Il fut la
·40 MERCURE DE FRANCE .
dupe de fa propre fituation : plein d'efime
pour lui- même & de mépris pour
les autres , ardent dans fes volontés ,
peu fair à des réflexions férieuſes , fans
ceffe entraîné par l'attrait du vain plaifir
, entêté dans fes idées , conſtant dans
fes préjugés , il eftimoit fincèrement la
vertu , fans fe mettre fort en peine de
la pratiquer ; il fentoit vivement fes
fautes , mais il étoit rare qu'il en profitât :
il fe difpenfoit librement de fes devoirs ,
quand ils ne lui plaifoient point ; on
eût dit qu'il avoit des priviléges en
fait de morale . Des bijoux , des habits
recherchés , un brillant équipage , un
grand train ; en un mot , la vanité , la
frivolité lui tenoient lieu de mérite .
On comprend aifément qu'avec toutes
ces qualités , on n'eft pas trop à couvert
des furpriſes & de la violence des paffions
; il l'éprouva bientôt par lui-même.
Sa maiſon étoit voifine de celle de M.
Sulmon , c'étoit un honnête Bourgeois
de la Ville , & l'ami intime de fon
père : Florival lui avoit des obligations
effentielles ; il avoit rendu à fa famille
les fervices les plus fignalés , & fans lui
c'en étoit fait de fa fortune , que des
parens avides & injuftes avoient voulu
AVRIL. 1778. 41
lui ravir. Ce qu'il y avoit de plus grand
& de plus noble dans M. Sulmon , c'eſt
qu'il n'avoit jamais voulu d'autre récompenfe
de fes fervices , que la fatisfaction
d'avoir pu les rendre. Il n'avoit
qu'une fille nommée Lucinde , qu'il avoit
jufqu'alors tenue au Couvent ; il fut
bien aife de l'avoir chez lui , en attendant
l'occafion de l'établir.
Lucinde étoit dans cet âge heureux
où l'on aime à folâtrer & à rire , fans
en trop prévoir les conféquences fes
traits n'étoient point encore dans toute
leur perfection ; mais fes charmes naiffans
n'en étoient ni moins vifs , ni moins
enchanteurs. Florival ne l'eut pas plutôt
vue qu'il en devint éperduement amoureux
fous le nom d'ami de fon père
& de voifin , il ne lui étoit pas difficile
de la voir fouvent ; il rentroit chez lui
toujours plus épris de fes charmes . Quelque
amour cependant qu'il eut pour la
fille, quelque attachement, quelque eftime
qu'il eut pour le père , il regardoit
Lucinde comme bien au-deſſous de lui ,
& il étoit bien éloigné de penfer à en
faire fa femme. Comment accorder pourtant
, fans être coupable , la force de
fon penchant & de fon préjugé , avec
42 MERCURE DE FRANCE.
l'amitié & la reconnoiffance qu'il devoit
à M. Sulmon ? Cette idée lui fit d'abord
quelque peine ; mais il n'étoit pas accoutumé
à réfléchir long- tems fur fes devoirs
, & à vaincre fes defirs par `délicateffe
de fentiment ; il avaloit à longs
traits le poifon de l'amour ; il n'écoutoit
que le langage de la paffion .
Que je ferois heureux , penfoit-il en
lui-même , fi je pouvois pofféder l'aimable
Lucinde , fi je pouvois lui donner les
premières leçons de l'amour! Quel plaifir
de faire éclore le defir dans un jeune
coeur , de furprendre la nature dans
toute fa fimplicité ; la timidité de la
réfiftance , l'embarras de la pudeur ,
tout , jufqu'à la douleur & aux larmes
tout plaît dans une belle innocente !
Florival raifonnoit ainfi , & il agiffoit
en conféquence : hélas ! il n'étoit que
trop fait pour réuffir ! Il avoit tous les
talens pour féduire ; il féduifit en effet ;
il abufa de l'ingénuité de Lucinde , il
triompha de fa foibleffe .
Quand le coeur eft neuf, l'impreffion
du plaifir eft bien profonde. Cette jeune
fille l'aima , mais l'aima avec tout le défordre
de la paffion . Sa maifon , fes pafes
compagnes , tout étoit trifte
rens ,
AVRIL. 1778. 43
+
pour elle. Tout ce qui n'étoit pas Florival
l'ennuyoit. Son image l'occupoit fans
ceffe. Durant le fommeil , fi quelque
bruit voifin l'éveilloit , elle croyoit voir
fon amant ; elle avoit perdu fa gaieté
naturelle ; elle ne fe mêloit plus que
d'aimer. Toutes les facultés de fon ame
avoient pris l'empreinte de ce fentiment.
M. Sulmon ne favoit pas trop à quoi
attribuer ce changement. Il penfoit que
c'étoit un effet de l'inconftance naturelle
au fexe. Il étoit bien éloigné de foupçonner
la vérité.
Florival étoit heureux , s'il eft poſſible
de l'être aux dépens de l'innocence . En
outrageant l'amitié , l'ivreffe des fens
s'évanouit bientôt pour faire place à la
vérité. Il fut étonné , confondu de fentir
naître un trouble impérieux dans fon
ame. Il lui oppofa les maximes légères
de fon fiècle ; mais il ne put pas tenir
long- temps contre lui-même. Le coeur
dans lui étoit meilleur que l'efprit ; les
premières ivreffes de fa paffion s'étoient
diffipées ; l'amour s'indignoit contre fes
propres fautes ; les plaifirs avoient déchiré
fon bandeau , & toute la fatuité
de Florival venoit échouer contre fa raifon.
Quoi , difoit-il en lui- même , j'ai
44 MERCURE DE FRANCE.
neur ,
pu trahir mon bienfaiteur , l'ami de mon
père ! J'enlève une fille aimable à l'honà
la vertu. On s'apperçoit déjà de
fa conduite. Je lui prépare l'indignation
d'un père fenfible & vertueux ; je lui
ravis peut-être à jamais un établiffement
honnête. C'eût été une bonne mère de
famille , & ce n'eft plus que le vil inftrument
de ma débauche ; c'eſt une victime
que j'immole à la brutalité , au défoeuvrement
, que fais - je , au plaifir de publier
mes folies. Encore fi j'étois dans le
deffein de réparer mes injuftices ; mais
Lucinde ne m'affortit point ; elle n'a ni
affez de naiffance , ni affez de biens : elle
eft belle ; elle m'aime ; je l'aime auffi ;
mais enfin voilà tout. Hé bien donc , tu
veux continuer à la féduire & à la tromper.
Ah! qu'il eft terrible pour une ame
noble d'avoir conduit l'innocence dans le
crime !
Frappé de ces réflexions , il n'étoit plus
le même ; il étoit rêveur , & fa rêvérie
étoit mêlée de trifteffe . Son ame , enfevelie
dans elle-même , plongée dans la
féchereffe , fe trouvoit pour ainfi dire
voifine du néant. Son attitude répondoit
à fafituation intérieure . Il avoit le coude
appuyé contre une fenêtre ; fa tête repoAVRIL
1778 45
foit négligemment fur fon bras ; fes
yeux étoient fixés contre terre.
Il étoit dans cet état , quand M. l'Abbé
de C ** , frère de fon père , entra dans
fon appartement. M. l'Abbé de C** étoit
né pour le bonheur de fes femblables :
il connoiffoit les hommes ; il les excufoit ;
il les aimoit ; il jugeoit le vice & la vertu
indépendamment des préjugés . Son coeur
noble aimoit le bien pour le bien même ,
& jamais pour les apparences . Ce bon
oncle ne l'avoit pas perdu de vue : il
gémiffoit fur les égaremens ; il mettoit
toujours dans fes avis cette douceur &
cette bonté qui ménagent l'amour-propre ,
qui difpofent l'ame à la raifon. Florival
convenoit de tout , & ne profitoit de rien :
c'étoit toujours beaucoup de ne pas perdre
fa confiance . Qu'avez-vous , lui dit-il
en entrant , mon neveu , vous êtes trifte ?
Oui mon oncle , & rien ne reffemble
à l'état où je me trouve. Mais encore
qu'avez- vous ? Ce que jj''aaii ;; ah ! lifez
dans mon coeur ; arrachez - moi , s'il eſt
poffible , à moi-même ; fauvez - moi de la
haine , du dégoût de la vie : je vois avec
horreur jufqu'à mes plaifirs. L'image
d'une jeune perfonne me trouble , m'inquiète
; j'ai égaré la jeuneſſe vous en
-+
-
--
46 MERCURE DE FRANCE.
-

- -
favez affez pour m'entendre. -
Ah ! que
trop ; épargnez-vous un récit que je fais
mieux que vous- même : ma tendreffe eft
encore plus vigilante que vous ne pouvez
croire. Hé bien , fi vous favez tout ,
vous favez que je fuis indigne de vivre ;
que j'ai violé les droits de la reconnoiffance
, les droits de l'amitié , le refpect
dû à l'innocence. - Hé , pourquoi vous
troubler ? Comment ? Il faut vous
acquitter de la reconnoiffance ; il faut
réparer votre faute ; il faut époufer Lucinde.
Moi l'époufer ! Une fille fans
naillance , prefque fans biens ! Sans
biens ! N'est-ce pas à fon père que vous
devez l'état de votre fortune ? Sans naiffance
! & voilà l'orgueil de tous les hommes
tous les états font les mêmes ; ils
font tous vils à leurs yeux dès qu'ils font audeffous
de leur rang. -Quoi vous voulez
que je fois la fable du monde ! Parce que
je dois beaucoup au père , fuis- je obligé
d'époufer la fille ? -Non , la reconnoiffance
feule ne vous y force pas ; mais la
reconnoiffance , jointe à votre perfidie ,
à votre ingratitude , vous y oblige. C'eſt
un devoir facré. Vous craignez le monde,
& vous ne craignez pas le crime ; allez ,
il n'est jamais déshonorant d'être jufte.
AVRIL. 1778 . 47
--
Mais enfin j'aurai foin de fa fortune :
elle n'aura rien à me reprocher. - Quel
langage ! Et vous croyez que la fortune
peut confoler de la perte de l'innocence ;
qu'on peut mettre l'honneur à prix ; que
les larmes de la vertu fe féchent avec de
l'or? Non, je ne puis m'y réfoudre ;
je veux plutôt faire diverfion à mon inquiétude
; je vais voir les parens de má
mère ; je pars pour Lyon ; j'y pafferai un
an , deux ans s'il le faut. - Et Lucinde ?
Lucinde m'oubliera fans doute , comme
je tâcherai de l'oublier. Son oncle
eut beau dire & repréfenter , il ne put
rien obtenir. Hé bien , lui dit- il , je vois
que vous n'avez pas befoin de moi , ni
de mes confeils ; je vous laiffe , avec vos
faux préjugés , rendre inutiles vos fentimens
les plus vertueux . En achevant ces
mots il fe retira .
-
Florival ne perdit pas fon deffein de
vue. Le lendemain , fans voir Lucinde
ni perfonne , il partit pour Lyon. Ses
parens l'y virent avec plaifir. Il parut
dans les affemblées de cette ville avec
tout le fafte & la magnificence poffible :
il jouoit gros jeu ; il avoit table ouverte
pour les amis ; il ne lui manquoit qu'une
intrigue pour s'étourdir entièrement fur
48 MERCURE
DE FRANCE.
le paffé . Madame de B ** , jeune veuve
de vingt- cinq ans , lui en fournit bientôt
l'occafion : c'étoit une de ces femmes
folles , qui n'ont rien de fixe qu'un grand
orgueil de leur beauté , dont tout le mérite
confifte à des galanteries que l'occa
fion fait naître , & que l'oifiveté entretient
, toujours gouvernées par le préfent,
toujours emportées par la nouveauté ,
fans aucun caractère qui lui fûr propre :
peut -être , de fa vie , elle n'avoit réfléchi
fur elle -même ; elle confondoit fes penfées
& fes fentimens ; elle prenoit la va→
nité pour de l'amour. Floricourt , jeune ,
brillant , fêté dans le monde , ne pouvoit
pas manquer de lui plaire. A peine
l'eut- elle vu , que fes regards , fes geftes ,
fes paroles , tout dans elle travailloit à
s'en faire un amant . Florival , qui cher
choit à fe diftraire , attiré , prévenu par une
jolie femme , ne tarda pas à lui faire fes
premières déclarations . Elle les reçut avec
bonté , & lui tenoit compte des moindres
fervices , des plus petites attentions.
Souffrir des affiduités , c'eft avouer fa
foibleffe . Le Roman ne fut pas long. Cè
fut dans un jardin , un beau foir fur la
fin de Mai , qu'elle combla les veux de
fon amant. La nuit , la campagne & le
printems
AVRIL. 1778. 49
printemps favorisèrent leur amour,
Ils n'étoient point affez habiles dans
l'art d'aimer , ou plutôt ce qu'ils fentoient
l'un pour l'autre n'étoit pointl'amour : ils
fe connurent trop ; ils avoient befoin de
fe quitter , & ils ne s'en doutoient pas.
Florival apprenoit de jour en jour à ne
pas faire cas de fa conquête : les égards
même , les bienféances commençoient
à lui pefer ; il foupiroit dans les bras de
la jeune veuve , le plus fouvent , d'ennui
& de dégoût. Le public rioit , il rioit
avec lui ; il ne prenoit pas la peine de le
défabufer : enfin il étoit indifcret & point
aflidu. D'un autre côté , Madame de
B ** croyoit s'être acquis le droit de
devenir tous les jours plus exigeante : il
fallut en venir à des éclairciffemens , à
des querelles on finit : on finit par fe brouiller.
2
Florival fe fut bon gré de s'en être
débarraffé fi facilement ; il effayoit déjà
le plaifir de l'inconftance ; il afpiroit
même à multiplier fes conquêtes ; il
croyoit fe fatisfaire en voltigeant d'un
objet à l'autre ; il fongeoit à étouffer de
plus en plus l'idée de Lucinde féduite &
abandonnée . En fréquentant les femmes ,
il apprit à les connoître : il en trouva de
II. Vol. C
MERCURE DE FRANCE.
capricieufes qui l'impatientèrent , de prudes
qui le trahirent , de coquettes qui le
défeípérèrent ; encore falloit-il acheter
ces défagrémens au prix de fa liberté
c'étoit des foins & des égards fans fin ;
la gêne ne lui plaifoit point, Infenfiblement
il prit fon parti ; il vécut avec tout
ce qu'il yavoit de plus renommé en beautés
mercenaires. Le théâtre & la ville lui
en fourniffoient bon nombre . Il est vrai
que fes bijoux & fon argent fondoient à
vue d'oeil ; en revanche il difoit & faifoit
tout ce que lui infpiroit fa folle imagination
: mais au milieu de fes défordres
il ne pouvoit pas fe cacher les vérités les
plus humiliantes ; il remarquoit dans ces
beautés une difpofition déclarée pour tous
les vices ; il les voyoit dans le fond avec
un fouverain mépris,
Des goûts fi vils & fi difpendieux tout
enfemble, ne durent guère, fur- tout quand
on en reconnoît les abus. Florival avoit
trop de difcernement pour ne pas s'en
laffer plutôt qu'un autre. Deux ans s'étoient
écoulés dans une diffipation continuelle,
Ennuyé , dégoûté de tout , il
éprouvoit un vuide affreux : il fe rappela ,
les larmes aux yeux , la tendre & naïve
Lucinde. Il en eſt des perfonnes comme
AVRIL. 1778. SI
"
>>
"
50
C+
des chofes : on n'enjuge bien que par comparaifon
, & l'on ne connoît qu'avec le
temps leur véritable prix . O Lucinde ,
» s'écria -t il , Lucinde ! j'ai eu la cruauté
» de t'abandonner ; je connois la ſenſibi-
» lité de ton ame : que je t'aurai coûté
» de pleurs ! Ils coulent peut-être en ce
» moment. Arrête , je ne les mérite plus ;
» je t'ai trompé ; je t'ai fui ; je t'ai donné
d'indignes rivales ; j'aurois craint de
» prononcer ton nom ; je recherchois tout
» excepté toi-même. Ah! j'en fuis bien
puni : un feul gefte , un feul de tes
regards , vaut mieux que les faveurs de
» toutes ces femmes qui profanent l'a
» mour , qui ne le fentent point , qui
peut-être ne l'ont jamais connu . Oui ,
je fens plus que jamais que je t'aime
» que je t'adore . Voudras - tu pardonner
» mon ingratitude ? Hélas ! j'avois un
» moyen sûr & facile pour te pofféder
» fans crime & fans remords : je n'ai
» écouté ni ton amour , ni les fervices
» de ton père ; je me fuis oppofé moi-
» même à moi -même. Le préjugé de la
» naiffance & des richeffes m'a ébloui,
» Devoit-il l'emporter fur le plaifir du
» coeur , fur la fympathie des inclinations
, fur l'affurance d'être aimé , &
"
"
Cij
52 MERCURE
DE FRANCE
.
4
» rendre heureux qui nous aime ? Ah !
» Lucinde , fi tu étois toujours la même ,
toujours tendre , toujours fidelle , que
» j'irois bientôt arrofer tes mains de mes
» larmes , que je te facrifierois volontiers
» un préjugé qui m'a rendu malheureux !
» Peut-être je parle en vain ; tu m'es
» ravie pour toujours : peut - être as - tu
» paffé dans les bras d'un amant fidèle ,
conftant , plus chéri que moi , plus
digne de l'être .
»
O Dieux ! ferai-je toujours réfervé à
» ne recueillir de mes fautes que l'hor-
» reur de les reconnoître ? Lucinde , c'en
» eft fait ; je pars ; je vais te revoir : j'ap
prendrai , je trouverai , en te voyant ,
» le bonheur ou le défeſpoir
>>
Florival étoit prompt dans fes réfolutions
; il part de Lyon auffi brufquement
qu'il y étoit venu ; il arrive : fon premier
foin eft de s'informer de ce que fait Lucinde
; on l'eut bientôt fatisfait là -deffus .
Lucinde l'aimoit fincèrement ; ſon indifférence
& fa perfidie l'avoient fenfiblement
touchée. Deux ans de temps n'avoient
pu cependant effacer un tendre
fouvenir tous les hommes lui étoient
devenus odieux . Elle avoit refufé conftamment
de s'établir , malgré les prefAVRIL.
1778. 33
fantes follicitations de fes parens : elle
vivoit dans la plus grande retraite , & ne
s'occupoit que du foin de foulager un
père infirme & d'un âge avancé. Florival
attendri , tranfporté de joie , court chez
elle ; il la trouve feule . La vue de fes
charmes parvenus à leur perfection , &
les reproches fecrets qu'il avoit à fe faire ,
lui ôtent au premier abord l'ufage de la
parole . A la fin , il lui demande en tremblant
fi fon père étoit dans la maiſon.
Lucinde troublée , hors d'elle - même , lui
répond qu'il eft forti pour affaire avec
fon oncle M. l'Abbé de C **. Florival la
regarde fixement ; il foupire ; des larmes
lui échappent. Ah ! Mademoifelle , dit-il ,
ce n'eft pas lui feul que je cherche : ne le
comprenez- vous pas au trouble , à la confufion
où je fuis? Je viens vous demander
ma grace ; je vous rapporte un coeur
qui feroit digne de vous s'il avoit toujours
été tel que je vous l'offre dans ce
moment. Vous ne répondez pas ; vous détournez
les yeux : fongez que ce n'eft plus
un vil féducteur qui vous parle ; c'eſt un
amant , c'eft un mari , prononcez ; un feul
mot peut faire mon bonheur. Ah ! Florival,
lui dit-elle , n'abufez pas de l'état où je
fuis ; qu'il me feroit doux de vous croire !
C iij
$4 MERCURE DE FRANCE .
Retirez vous ; vous avez pu être l'auteur
de mes maux , mais il n'eft pas jufte que
vous veniez ici jouir de ma douleur.
Arrêtez , s'écria Florival , vous déchirez
mon coeur : il eft vrai , je vous ai donné
le droit de foupçonner ma fincérité ;
mais , Lucinde , croyez-moi , je fuis foible
fans être méchant. Pardonnez- moi
vous me voyez à vos pieds avec l'expreffion
de l'amour & du raviffement.
2
Il n'avoit pas fini de parler , quand
M. Sulmon & M. l'Abbé de C ** entrèrent.
Il courut ay- devant d'eux ; il
prit , tout égaré , M. Sulmon par la main
lui raconta d'une voix entrecoupée fon
amour , fes fautes , fes égaremens , le
deffein où il étoit d'époufer fa fille. Le
bon oncle pleuroit de joie . M. Sulmon
étonné , doutoit fi tour ce qu'il voyoit
n'étoit pas un fonge : il étoit trop intéreffé
à ce mariage pour ne pas y donner
fonconfentement. L'impatience des deux
amans ne fut pas retardée ; ils furent unis
pour toujours , & Florival fe félicita de
plus en plus d'avoir furmonté un préjugé
qui , peut-être , a fait plus de mal qu'il
n'a fait de bien dans le monde.
Par M. Porre de Montméyan..
AVRIL. 1778. 59
A L'EMPEREUR.
ODEDE tant de Céfars le plus digne héritier !
Tous les Dieux ne font pas au féjour du tonnerre :
Ta feule humanité fuffit au monde entier ,
Pour lui prouver qu'il en eft fur la terre.
Par M. le Comte de Couturelle , Chambellan
actuel de l'Electeur Palatin , & Chevalier
de Saint Louis.
LA BEAUTÉ.
BEAUTÉ , charme des yeux , tourment d'un coeur
fenfible ,
Un feul de tes regards fuffit pour l'enflaminer ,
Un feul de tes regards pourroit le confumer :
Pourquoi déchires- tu, Vainqueur doux & terribie,
Un coeur tendre qui craint d'aimer ?
Ce bonheur, à la fois délicat & folide ,
Ces plaifirs toujours purs qu'on ne goûte jamais ,
Eft- ce toi qui nous les promets ?
Tu brilles , éblouis de ton éclat perfide ,
On te pourfuit , tu difparois ;
On t'aime , & tu n'es plus. Vains defirs , vains regrets.
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Souveraine des coeurs , ton empire homicide ,
Finit , paffe avec tés attraits ,
Comme l'éclair vif & rapide
Fuit les yeux bleffés de fes traits.
Par M. Drobecq.
MORCEAU du Temple de Gnide
traduit en Vers..
VENUS fe plaît à Gnide , & chérit ſes boſquets ;
Amathonte & Paphos pour elle ont moins d'attraits
.
Quitte- t- elle l'Olympe ? Elle defcend à Gnide;
Toujours vers ces beaux lieux fon doux penchant
la guide.
Son Peuple aime à la voir , & ce fréquent aſpect
Enhardit fes regards , fans nuire à fon refpect :
Aux rayons journaliers de fa gloire admirée ,
S'éteint le fentiment de cette horreur facrée
Qu'infpire à tous Mortels la préfence des Dieux,
Parfois dans un nuage elle fe cache aux yeux,
Mais fous ce voile en vain fon éclat fe dérobe.
Une odeur d'ambroific échappe de fa robe';
Et les divins parfums qu'exhalent fes cheveux ,
Annoncent fon approche aux Gnidiens heureux.
Afon culte immortel la Ville confacrée ,
S'élève avec fplendeur au fein d'une contrée
AVRIL. 1778. ST
Qu'à pleines mains les Dieux comblent de leurs
préfens.
Là règnent les douceurs d'un éternel Printems ;
Et la Terre, en tréfors heureufement féconde,
Sans ceffe offre aux defirs les biens dont elle
abonde.
D'innombrables troupeaux paiffent dans les vallons
;
Les vents y fervent Flore, &, chargés de fes dons ,
Vont embaumer les airs des plus douces effences.
Les Bois harmonieux répondent aux cadences
Dont les fait retentir le chant de mille oifeaux.
Sur des gazons fleuris murmurent les ruiffeaux :
Une douce chaleur anime la Nature ;
On reſpire avec l'air une volupté pure.
Aux abords de la Ville , & non loin des remparts,
Le Palais de Vénus attire les regards.
Vulcain même pour elle en bâtit l'édifice ,
Voulant , par fon travail , réparer fa malice ,
Et faire à l'infidelle oublier un affront
Dont , à l'aspect des Dieux , il fit rougir fon front.
En vain voudrois -je ici , d'un crayon mal habile ,
Efquiffer les beautés d'un fi charmant afyle.
Grâces , peignez vous - mêmes , il n'eft que vos
traits fins
Pour tracer à nos yeux l'ouvrage de vos mains.
Les plus rares tréfors ici fe réuniffent.
Cv
$858 MERCURE
DE FRANCE.
Or , azur , diamans & rubis éblouiffent....
Que fais-je ? J'en dépeins les riches ornemens,.
Sans pouvoir au tableau joindre les agrémens..
Quels jardins ! qu'ils font beaux ! Aurore par
larmes ,
Les
Zéphir par fon haleine , yverfent mille charmes.
Par Flore ils font ornés , par Pomonne enrichis.
Leurs Nymphes prennent foin de ces Vergers:
chéris ,
Et fous l'adroit cifeau tombe l'oifive feuille ;
Le fruit foudain renaît fous la main qui le cueille ::
On voit , fans intervalle , en ce riant féjour,
Et les fleurs & les fruits fe fuivre tour-à-tour.
Quand, parmi les beautés de fa Cour Guidienne,
La Déeffe y defcend & gaiement s'y promène,
Ondiroit , à les voir tout froiffer dans leurs jeux,
·
Que leur folâtre ardeur va détruire ces lieux ;
Maisun pouvoir fecret de la troupe volage ,
Répare en un clin- d'oeil le pétulant outrage .
Par M. L **** de Limoges
AVRIL. 1778. 59
A TORQUAT US.
TRADUCTION DE L'ODE D'HORACE.
Diffugere nives.
L'HIVER & fes frimats , tyrans de la Nature ,
Ont fait place au Printems ;
La Campagne renaît ; tout rit , & la verdure
Pare , embellit nos champs.
Nos Bois offrent déjà ces ombrages utiles ,
A l'Amante , à l'Amant :
Dans leurs lits refferrés , les Fleuves plus tran-
'quilles ,
Coulent plus lentement.
Sur le gazon naiffant , les Grâces demi - nues
Danfent d'un pied léger ;
Et , de folâtres jeux , les Nymphes ingénues
Ofent les partager.
L'heure , les jours , les mois , les faifons & l'année,
Paffent rapidement ,
Et nous difent : Mortels, votre courſe eft bornée,
Vous n'êtes qu'un moment.
Zéphir chaffe l'Autan , Cérès la jeune Flore ,
Pomonne fuit Cérès :
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
Bientôt l'Aquilon fouffle , & l'Autan vient encore
Inonder nos guérêts .
Mais le Printems revient , & de l'Été fépare
Le rigoureux Hiver ;
Dans fon rapide cours , Phébé toujours répare
L'inclémence de l'air..
Pournous lorfque laparque a,d'un cifeau barbare,
Tranché nos heureux jours ,
Vile cendre , ombre vaine , entraînés au Tenaře ,
Nous mourons pour toujours.
L'héritier de tes biens en eſpoir les dévore :
A fon avide main
Dérobe-les , jouis : eh ! qui fait fi l'Aurore
Pour toi luira demain ?
Lorfque Minos aura prononcé la Sentence
Qui t'attend au trépas ,
Torquatus , la vertu , le rang , ni l'éloquence
Ne t'en fauveront pas.
Diane ne fauroit fléchir pour Hypolite
Le Tyran des Enfers ;
De fon ami , Théfée en paffant le Cocyte ,
N'a pu brifer les fers.
Par M. Maimi,
AVRIL 1778.
L'ESCLAVE
QUI VIENT REDEMANDER DES FERS..
Imitation d'un Apologue Oriental .
Ami de la Juftice & de l'Humanité,
MI
Usbek , en montant fur le Trône ,
Voulut fe fignaler. Bienfaifant, il ordonne-
Que tous les Prifonniers foient mis en liberté::
Les cachots font ouverts , les grilles difparoiffent....
Tandis que, fatisfaits , le vifage ferein ,
Tous ces nouveaux Sujets s'empreffent
De porter leur hommage aux pieds du Souverains
Un Vieillard à genoux implore fa clémence ,
Accablé fous le poids de quatre-vingt Hivers ::
Prince , quoiqu'innocent , dès ma plus tendre
» enfance
40
» Je fus , dit - il , chargé de fers ;;
» Dans la priſon la plus obfcure,
» Comme un vil criminel , je me vis entraîné.
90 Oublié , méconnu de toute la Nature ,
» Des horreurs de la mort fans ceſſe environné ,.
Je déteftai d'abord ma trifte folitude.
• Hélas ! depuis ce tems oubliant mes malheurs,
62 MERCURE DE FRANCE.
30
Je m'étois fait une habitude
» De mes ennuis & de mes pleurs ,
» Lorfqu'au tombean prêt à defcendre ;
Je me fuis vutiré de cet affreux séjours
Ebloui de l'éclat du jour
33
Auquel vous venez de me rendre ,
J'errois , enchanté de revoir
»Mes parens , mes amis : ô trop flatteur efpoir !
» Aucun d'eux ici ne refpire ;
Les uns, pour éviter un injufte courroux,
» Out fui dans des climats plus doux ;
» Du fort qui foumet tout à ſon funefte empire ,
» Les autres ont fubi la loi ;
ל כ
Tout eft anéanti pour mois
Je vois d'un oeil furpris tout ce qui m'environne:
30
Étranger dans cet Univers,
→ Où je ne reconnois perfonne ,
30 Je vous redemande des fers :
» Permettez que dans cet afyle,
Où Captif j'ai paffé ma jeuneſſe inutile ,
J'aille traîner , abandonné ,.
» De mes jours prefqu'éteints le refte infortuné.
50 Je préfère aux Palais , à leur magnificence ,
Les murs du noir cachot , berceau de mon en--
» fance »
Mortels, nous penfons tous de la même façon
AVRIL. 1778.
La terre eft notre folitude ;
Nous déteftons notre priſon ;
Nous y tenons par habitude .
ParM. Houllier de Saint-Remy,
à Sézanne.
Explication des Enigmes & Logogryphes
du premier Volume d'Avril 1778 .
Le mot de la première Enigme elk
Fufil ; celui de la feconde eft Miroir ;
& celui de la troifième eft l'Orient , où
fe lève le Soleil. Le mot du premier
Logogryphe eſt Merlan , poiffon , Merlan,
oifeau , & où fe trouvent reland , odeur
corrompue ; Marne , mâle , celui qui
contribue à la génération , malle , coffre,
le Man , ane , râle , oifeau , an pour
année ; celui du fecond eft Pièce , où
l'on trouve épi, Pie ( Pape ) pic , cep
Pie ( oifeau ) épice ; & celui du troisième
eft Ouragan , où fe trouvent Aragon
Royaume d'Efpagne , Garou , ou Saint-
Bois , qui fert à cautérifer , an , pour
année , or , conjonction , o , interjection
, où , adverbe de lieu , ou , particule,
or, métal , o , zéro dans l'Arithmétique..
64
MERCURE
DE FRANCE
.
DANS la
ENIGM E.
ANS la nuit du paffé je perds mon origine 3
En Europe , en Afie , & jufques à la Chine ,
Que dis-je là , dans tout le monde entier ,
Où l'homme s'exerça dans l'Art du Menuifier ,
Je devins un objet d'un effentiel ufage-
Chez le Grand, le petit, le fot, le fou , le fage ,
Par l'ordre & le talent plus ou moins combiné ,
Suivant le goût duquel on m'a vu deſtiné .
A me multiplier tous les jours on travaille,
Et l'on travaillera ; mais , à la vérité ,
Chez quelques-uns, jaloux de ma profpérité,
Le luxe m'a livré bataille ,
Pour me confiner dans l'endroit
Où moins fréquemment on me voit.
Si cet abus m'arrache la victoire ,
Je fuis vengé par le vrai de l'Hiftoire..
Le luxe fuborneur à peine s'introduit ,
Qu'il enflamme , répand , bouleverfe , détruit..
Mais dans mon fein , fidèle ſecrétaire ,
Je reçois , je conferve , & fuis dépofitaire
De ce qu'on a d'utile & précieux
Qu'on veut cacher à l'oeil de l'envieux,
AVRIL. 65 1778.
Or , argent , les bijoux , effets , hardes , regîtres ,
Certaines raretés , des livres & des titres ....
On a déshonoré , Célèbres de Paris ,
D'Yverdun , de Genève , & de tous les pays ,
Mon nom fort bien reçu , même à l'Académie !
Pourquoi l'a-t-on banni de l'Encyclopédie ?...
Lecteur , peut-être ai- je trop dit ,
Soit pour mon mot ou mon crédit.
Par M. de Maleville de Condat
à Montauban.
AUTRE.
L'HIVER je fais te
plaire ,
Tu cherches mon fecours ;
Et prefque tous les jours
Je te fuis néceffaire.
Je trouble , quand tu veux ,
Deux Élémens rapides ;
Et c'eft quand tu me vuides
Que je triomphe d'eux,
66 MERCURE DE FRANCE.
LE Croiri
AUTRE.
E croiriez -vous , que , n'ayant fol ni maille,
Je porte habit de foie , & fais ſouvent ripaile ?
Je vais toujours nuds- pieds. Le croiriez -vous
encor ,
Qu'on me déchauffe après la mort ?
Par M. Bouvet , à Giſors
AUTRE.
RIEN de plus vil , rien de plus Saint que moi ,
Lecteur, cherche quel eft & quel fut mon emploi.
Par M. de Bouffanelle , Brigadier
des Armées du Roi.
A
LOGOGRY PHE.
LA Nature , à l'Art , je dois mon exiſtence ;
L'un eft pour la façon , l'autre fait mon effence ,
Dont les espèces à la fois
AVRIL. 67 1778.
Croiffent aux champs , aux rives , dans les bois.
Suivant la qualité , plus ou moins on m'eſtime ;
Je dépends de la main d'un Artifte fublime.
Mes meilleurs attributs font la commodité ,
Mon fidèle fervice & ma folidité.
En tout tems & chez tous , mou uſage eft commun
;
On dépofe en mon fein les effets de chacun.
Si cela ne fuffit , Lecteur , pour mieux paroître ,
Sur fept pieds étalé je me ferai connoître.
Combine , tu verras un des quatre Élémens ;
L'endroit où les moiffons occupent bien des gens;
Une antique Cité , Capitale du Monde ;
Ce qui contient l'immenfité de l'onde ;
Un inftrument offenfif & défenfif ;
Un métal excitant le defir le plus vif;
Le contraire de doux ; la faculté dans l'homme
Qu'on ne peut définir , & qui brave le fomme ;
Un favori de coeur ; un titre conjugal ;
Celui d'un Souverain ; d'un Chef municipal ;
Un Capitaine Turc ; un oifeau domeftique ;
Un arbre renommé ; deux notes de mufique ;
De Califes un nom ; la richeffe des vers ;
Le Nègre trafiqué jufqu'au delà des Mers ;
Un poiffon de bon goût ; une étoffe de foie ;
L'outil d'un Vigneron ; le beau nom qu'en cre
plote
68 MERCURE DE FRANCE.
Pour rendre hommage à la Reine des Cieux :
Sur quoi , Lecteur , je te fais mes adieux .
Par M. de Maleville de Condat,
à Montauban.
JE
AUTRE.
E me préfente à toi , Lecteur , fans artifice ;
Mon but eft de flétrir les erreurs & le vice ,
Et d'imprimer le fceau de l'immortalité
Aux talens , aux vertus , à la gloire , au courage ,
D'avilir le méchant , d'honorer le vrai ſage ,
Et d'être le flambeau de la poftérité .
> Si ce n'eft pas affez pour me faire connoître ,
Décompofe , combine , & tu verras paroître
L'arc qui pare le Ciel des plus belles couleurs ;
De la fière Junon la brillante courrière ;
Ce qui forme desjeux le cortège ordinaire
Le titre de ton Maître , & la Reine des fleurs.
J'offre encor ce qui fert à vêtir l'opulence ,
Le nom que Louis IX obtint par la conſtance ,
Quand d'un vainqueur barbare il étoit dans les
fers ;
Un nombre fimple impair ; deux notes de mufique
;
A.VRIL. 69 1778 .
Un métal précieux , & l'oiſeau domeſtique
Dont la plume eft utile à tout faifeur de vers :
De plus , une Cité qu'une Reine infidelle
Entraîna dans les maux d'une guerre cruelle .
En un mot , j'ai huit pieds , & tu dois me tenir ;
Si tu m'as bien compris , il eft tems de finir.
Par M. Rafini.
J'érois
AUTR E.
ÉTOIS compté jadis , par mes brillans exploits ,
Entre les Favoris de Mars & de Bellone ;
Dans l'Empire François
Je fus pendant long- tems le défenfeur du Trône.
En me décompofant tu trouveras d'abord
L'inftrument homicide
Qui porte au loin la frayeur & la mort ;
Cet élément perfide
Dont le courroux tranfit les pâles Matelots ;
Celui dont l'action amoncèle les flots ;
Un être intelligent privé de la parole ;
L'Art qui paroît au fourd inutile & frivole.
Tu fais pour me trouver des efforts fuperflus';
Plains mon fort , cher Lecteur , hélas ! je ne fuis
plus.
Par M. Chonrai,
70 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
N. B. Cet Article intéreſſant nous a été communiqué
par un Homme de Qualité , Académicien , très-recommandable
par fon goût & fes connoiffances. Ii eft fans doute
beaucoup trop étendu comme extrait ; mais il peut plaire
comme un excellent morceau de belle littérature & de bonne
critique. C'est la Comédie de l'HOMME PERSONNEL
qui en fait l'objet & le fujet. Cette nouvelle Comédie, en
sing Actes & en Vers , par M. Barthe , eft imprimée ,
& fe vend à Paris , chez Gueffier , Imprimeur-Libraire,
rue de la Harpe.
LA LITTÉRATURE , dans l'époque où nous
fommes , peut être confidérée comme un vafte
Domaine que des Propriétaires induſtrieux fe
font efforcés de mettre en valeur. D'abord leur
attention s'eft portée fur les terreins qui promettoient
une récolte plus facile & plus lucrative.
Mais bientôt à force d'être remué & travaillé , le
fol s'eft épuifé ; les plus riches productions font
devenues, par le laps de tems, & plus difpendieufes
& plus difficiles à obtenir. Alors on s'eft rejeté
fur les terres moins fécondes , content d'y
faire naître à peu de frais des denrées de moindre
valeur. Sans examiner les différentes branches de
la Littérature auxquelles cette comparaiſon peut
AVRIL. 1778. 75*
convenir , bornons nos confidérations aux Ouvrages
dramatiques , & particulièrement à la
Comédie. Molière , dont le nom feul infpire uno
tendre & refpectueufe reconnoiffance à ceux qui
jouiffent de fes Ouvrages , & par malheur une
admiration mêlée de découragement à ceux
qui veulent les imiter ; Molière avoit à peine
effayé fes talens dans les Pièces d'intrigues dont
les Anciens lui avoient fourni le modèle , que
jugeant mieux de fes propres forces , & guidé
par une noble ambition , il crut devoir s'élever
jufqu'aux Pièces de caractère. Ses fuccès répondirent
à fon attente ; & comme fon fiècle s'étoit
perfectionné avec lui , il eut le bonheur d'être apprécié.
Qu'on fe figure ce grand Homme au
moment où il a conçu toutes les beautés de l'Art
qu'il vient de créer , regardant autour de lui , &
choififfant parini tous les caractères qui fe préfentent
en foule à fes regards , & qui femblent à
T'envi folliciter la préférence, Peut - on le foupçonner
de s'être trompé dans fon choix ? Et ne
fuffit- il pas que Molière ait traité certains caractères
pour faire juger , fans examen , qu'ils
étoient les plus propres à être expofés fur la Scène?
Peu importe cependant que nous devions ces
chef-d'oeuvres admirables a la magie de l'Artifte,
ou au bonheur de fes choix . Les limites de l'Art'
font pofées . Une Comédie de caractère en cinq
Actes & en Vers , eft le nec plus ultrà de tout
Auteur qui s'exerce dans ce genre. C'est l'arc de
Nemrod que Molière laiffe après lui . Nui Poëte
déformais ne pourra prétendre à la palme da
Théâtre comique , fans parvenir à tendre cet arc
terrible. Ses premiers effais , fes fuccès mêmes ,
72 MERCURE DE FRANCE .
ne font à fes yeux , à ceux du Public , que des
degrés par lefquels il faut monter à ce faîte de
gloire ; & c'eft prefqu'un arrêt prononcé , que
quiconque fait faire un Acte , en compofera cinq,
& que ces cinq Actes formeront une Piéce de
caractère. En vain réclâme- t- on , en vain peut- on
alléguer que tous les caractères font épuifés ; il
vaudroit encore mieux en inventer que de n'en
pas traiter , autrement on eft rejeté dans la claffe
fubalterne de ces Cultivateurs dont nous avons
parlé , qui , s'appropriant les landes du Théâtre,
y font croître à moins de frais les arides productions
du Drame & de la Comédie romanefque....
Di meliora piis... Moins de fuccès & plus d'eftime
, c'eft la devife des véritables Auteurs dramatiques.
Parmi ceux - ci , nul n'eft entré dans la
carrière fous de meilleurs aufpices que M. Barthe,
Auteur de l'Homme perfonnel , dont nous allons
donner un Extrait. Né dans un état & avec une
aifance qui ne lui laiffoit de beſoins que celui de
la gloire , il n'a pas moins prouvé ſon reſpect
que fon goût pour les Lettres , par la manière
dont il les a cultivées. Plufieurs Piéces de Vers
agréables avoient déjà annoncé fon talent pour
la Poéfie , talent abfolument néceffaire à celui
qui veut travailler pour le Théâtre ; car le plan
une fois conçu & arrêté , s'il faut s'occuper des
Vers , lorfqu'il s'agit de dialoguer , & calculer
péniblement les mots qui doivent provoquer le
rire & la gaieté , tout eft perdu ; l'Ouvrage fent
la palette , & le tableau n'eft plus qu'une toile
barbouillée de couleurs. Le fuccès de ces opufcules
l'autorifoit donc à travailler pour le Théâtre.
Mais la première tentative annonçoit encore
fa
AVRIL. 1778. 73
fa modeftie ; & le premier hommage qu'il offrit à
Thalie , ne fut qu'une fleur. L'Amateur , petite
Piéce en un Acte , parut agréablement verlifiée ,
& fut accueillie . Bientôt un fuccès éclatant changea
les encouragemens en applaudiffemens. La
célébrité de l'Auteur fut établie , & l'envie , éveillée
trop tard pour s'y oppofer , attendit en filence
une occafion plus favorable. Un jeune - homine
plus préfomptueux que M. Barthe , ou plutôt qui
auroit étudié fon Art avec moins d'attention &
de févérité , fe feroit trouvé exposé à deux
grands dangers ; celui de franchir tout - à - coup
L'intervalle d'une petite à une grande compofition
, ou cet autre plus attrayant & moins funette
, celui de fe conformer au goût du fiècle ,
foit en attachant au hafard à un ſujet mal conçu,
une fuffifante quantité de Madrigaux & de perfifflages
rimés , foit en s'affublant des pleureufes
qu'on arrache de nos jours aux vêtemens de
Melpomene , pour exciter cette trifteffe infipide
qui reffemble fi fort à l'ennui. M. Barthe , après
avoir préfenté dans les Fauffes Infidélités , des
caractères piquans & agréables , crut , avec raifon
, pouvoir , dans une nouvelle production ;
fufpendre l'intérêt de fon Ouvrage à un caractère
principal. Le choix fut- il heureux ? La Mère
jaloufe n'offroit - elle pas un caractère aſſez rare ,
affez peu dans l'ordre de la nature , pour qu'il
fût plus utile de le laiffer dans l'obfcurité que de
le produire au grand jour ? C'eft ce que nous
n'entreprendrons pas d'examiner ; nous dirons
feulement qu'il faut bien fuppofer quelque vice
caché qui ait empêché cet excellent Ouvrage
d'avoir , far le Théâtre de Paris , tout le fuccès
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
qu'il a obtenu à la lecture , & fur tous les Théâtres
, foit de Province , foit de Société où il a
été joué. Des fituations neuves & vraiment comiques
, un Dialogue très- animé , une verfification
très- pure , allurent à cette production une
réputation durable ; & l'Auteur ne s'eft pas
trompé fur le jugement des Gens de Lettres , s'il
a regardé ce nouveau pas dans la carrière ,
comme un progrès marqué , comme un encouragement
à tenter de plus grandes choſes . L'embarras
étoit de choisir un fujet , de trouver un
caractère à traiter, Maintenant , pour peu qu'on
veuille réfléchir , on verra , d'un côté , que tous
les grands caractères ont été traités bien ou mal ,
& qu'il n'eft guères moins humilant de réuffir
comme imitateur , que de tomber comme inventeur
; & de l'autre , que dans une Société
auffi polie que la nôtre , Société qui s'eſt toujours
perfectionnée depuis Molière , tous les
caractères faillans fe font peu- à- peu effacés &
fondus , pour ainsi dire , dans la couleur géné
rale ; qu'au milieu de la furveillance , de la
cenfure que des moeurs, toujours publiques , éprou
vent de la part du Public , les paffions ou les
vices fe font peu- à- peu retirés au fein des individus
, & que la Comédie enfin , condamnée
à la même fineffe & aux mêmes développemens
qu'on emploie dans les Romans , a perdu toute
fa force & toute fon énergie.
Si l'on confidère encore que la morale ayant
véritablement fait des progrès , du moins dans
l'opinion , tout vice groffier eft jugé en première
inftance , fans appel au Théâtre ; & qu'une
forte de délicateffe , ou factice ou naturelle ,
AVRIL 1778. 75
nous porte àrepouffer des images dont l'aſpect
nous bleffe , & dont la moralité nous paroît
inutile , on fentira que le Poëte comique eft
plus que ce qu'il étoit autrefois ; que d'Obfervateur
il a été changé en Inquifiteur ; & que de
Peintre , il eft devenu Anatomiſte. Voilà , nous
ofons le dire , les réflexions qu'il faudroit faire
avant de venir juger fi févèrement un Auteur
qui , après un travail affidu & de laborieufes
combinaiſons , toujours attaché au bon goût ,
aux vrais modèles , offre au Public le fruit de
Les veilles. Suppofons que le Lecteur ait fait ces
réflexions , car il eft plus aifé de compter avec
lui qu'avec le Spectateur , & examinons fi
1'Homme perfonnel étoit un caractère à traiter ou
à rejeter.
1°. Qu'est- ce qu'un Homme perfonnel ? Ce
n'eft pas celui qui rapporte tout à lui ; car tous
les hommes , en dernière analyfe , rapportent
tout à eux-mêmes. L'Amant le Guerrier , le
Magiftrat , le Dévot même , n'afpirent qu'à des
fatisfactions , à des jouiffances. L'Homme perfonnel
eft celui qui n'aime que lui - même. En
effet , l'amour , l'amitié , l'ambition attachent
notre bonheur à certains objets ; de forte que
c'eft près de ces objets feulement que nous
pouvons le trouver ; ce font des fentimens tou
jours actifs , toujours dépendans , au lieu que
la perfonnalité eft une forte de défenfive dans
laquelle l'individu concentre toutes les forces.
L'Homme perfonnel craint plus la peine qu'ilne
cherche le plaifir ; entouré des paffions d'autrui,
anxquelles il ne peut prendre part , il femble
que, dans cette foule incommode , il craigne
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
d'être heurté , pouffé malgré lui. Il fe retire, fe
fépare le plus qu'il peut. Auffi ce caractère eft- il
ordinairement accompagné de pareffe , de timidité
, & même de pufillanimité ; mais il agit peu
ou n'agit que fourdement. Il peut donc difficilement
donner à une Piéce le mouvement qu'il n'a
pas lui- même. C'eſt un écueil , eft- ce un obſtacle
infurmontable ?
2º . Dans la Société, telle qu'elle exifte de nos
jours , & fur- tout dans la Capitale , ce caractère
ne doit-il pas fe rencontrer fouvent ? N'eft-il pas
d'autant plus important de le reconnoître , de le
démafquer , que , peu actif par lui- même , il lui
eft plus aifé de fe cacher , & même de ſe couvrir
fous des dehors aimables ? Car la trop grande
fenfibilité incommode fouvent ceux qui n'en
font pas l'objet ; & nous permettons volontiers
qu'on foit indifférent pour tout autre que pour
nous. Or , fi ce caractère peut être diftingué ,
défini ; fi la tournure que la Société prend de nos
jours , le rend & plus commun & plus dangen'eft-
il pas utile de le mettre en évidence,
& ne peut-il pas devenir le fujet d'une Comédie ?
reux ,
Ce caractère une fois admis , de grandes diffi
cultés s'élèvent de l'autre part. Ici l'Auteur eft
moins occupé de ce qu'il doit produire , que de
ce qu'il doit exclure. Si le perfonnage qu'il met
fur la Scène , eft vivement amoureux , s'il facrifie
le deyoir à fa paffion , c'eft le danger des
paffions qu'on expofe à nos regards , ce n'eft
plus la perfonnalité. Si c'eft la foif des richelles
qui le dévore, c'est l'avare ou l'ambitieux , &c . & c,
Au milieu de tant d'écueils , gêné par de fi cruelles
AVRIL. 77 1778.
entraves , M. Barthe a - t- il pu encourir le reproche
de n'avoir pas fait un caractère affez fort ,
& ne doit-on pas plutôt l'applaudir de lui avoir
donné tous les traits , toute la phyfionomie dont
il étoit fufceptible ?
M. de Soligny a un oncle très riche , dont il
eft fort aimé. ( M. de Gercour ) . Il veut profiter
de fa tendreſſe & de fes bienfaits ; mais fon oncle
lui eft très - indifférent.
Il a une foeur , il veut l'empêcher de s'établir ,
& la faire renvoyer en Province auprès de fa
mère , afin que les biens qu'elle pourroit avoir de
l'oncle, lui reviennent.
Il a un ami qui a l'enthouſiaſme de l'amitié , &
qui lui facrifie tout jufqu'à fon amour : il fait
fervir cet ami d'inftrument à fes deffeins , & le
facrifie lui-même.
Il aime ou croit aimer une jeune veuve : elle
a un procès; il avoit promis d'en être le folliciteur
; il a depuis imaginé de charger fon ami des
foins , des détails , de tout l'embarras de ce procès
, & il ne fait pas encore fervir fa maîtreffe.
Il a un Valet - de-chambre qui l'a élevé. Ce Domestique
lui eft extrêmement attaché . Le Maître
facrifie pour les plus petites chofes les peines &
la fanté de ce bon Domestique.
Son oncle , bon Citoyen , bon Magiftrat , bon
ami , bon parent , aime beaucoup fa nièce & fon
neveu , prend un intérêt chaud tous les événemens
publics de paix , de guerre : pour lui , il eft
d'une profonde indifférence fur tout cela, Il n'eft
.
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
pas plus Citoyen que neveu , que frère , qu'ami ,
qu'amant. Il fe moque de la bonhomie de fon
oncle , qu'il regarde comme une dupe.
En un mot , il veut que tout ce qui l'entoure
ne ferve qu'à lui , ne s'occupe que de lui , ne fe
rapporte qu'à lui ; & lui-même ne fe foucie de
perfonne , le fait le centre de tout , & voudroit
arranger l'univers pour lui feul , refufant aux
autres ce qu'il exige d'eux.
Tels font les traits principaux qui caractériſent
l'homme perfonnel. Donnons maintenant une
idée de la marche & de la conduire de cette
Pièce.
Limeuil , jeune homme qui n'a pas 25 ans ,
& dépend encote de la mère , ouvre la ſcène
avec Julie ,foeur de Soligny. Hlen eft amoureux ;
mais il ignore encore s'il eft aimé . Celle ci Iti
reproche avec douceur d'avoir des préventions
contre fon frère . La petite difpute qui s'élève
entre les amans à ce fujet , fait connoître le carac
tère de Soligny d'une manière qui nous paroit
fine & adroite. Ce que la faur dit pour juftifier
fon frère , annonce que celui - ci fait couvrir fa
perfonnalité fous des dehors aimables. Les réflexions
de l'amant fervent à la démaſquer ; mais le
plus grand grief de Limeuil contre Soligny , c'eft
qu'il n'aime pas affez Julie, Madame de Limeuil
furvient. Julie fort. Madame de Limeuil qui arrive
de fa terre , qui fait que , pendant fon abfence
, Soligny a plu à la fille , & que celle - ci eft
difpofée à l'époufer , veut prendre des connciffances
plus exactes fur le caractère de cet homme,
qu'elle foupçonne de perfonnalité, Vict me penAVRIL.
1778. 79
dant 30 ans d'un mari très - égoïſte , elle a acquis
une espèce d'inflinct qui lui fait deviner ce carac
tère qu'elle abhorre. Eile queftionne fon fils.
Celui- ci , de peur de déplaire à Julie , ne veut
pas s'expliquer. Saint- Géran interrompt ce Dialogue.
C'est l'ami de Soligny , ami tendre & délicat
, qui facrifie la paffion fecrète qu'il a conçue
pour Madame de Melfon , aux fentimens anterieurs
que fon ami a pour elle. Madame de Limeuil
n'attend pas de lui qu'il fe faffe l'accufateur
de fon ami. Elle fort. Limeuil , qui a pénétré
la paffion de Saint - Géran , la force à ne plus diffimuler.
Il avoue qu'il s'immole au bonheur
d'un ami.
D'un amit (répond Limeuil) ce langage honoreroit
tout autre ;
Il ne m'étonne pas d'un coeur tel que le vôtre:
Combien à votre place …………
SAINT - GÉRAN.
« Oui , je connois nos moeurs s
» On s'effarouche peu de ce mot de noirceur :
» Et fur- tout en amour on trahit avec grace ;'
» On fupplante en riant , l'ami que l'on embraffe.
» Le public peu févère à peine en dit un mot :
Le trompeur eft adroit , le trompé n'eft qu'un fot.
» Pour moi , quand je devrois être fort ridicule ,
∞ J'ofe avec un ami me piquer de fcrupule .
Obtenir votre four par une trahison
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
30
» Révolte également mon coeur & ma raifon ;
Et le plus doux lien à mes yeux eft un crime ,
S'il faut , pour le former , perdre ma propre
» eftime ».
Arrive Dupré , vieux Valet-de- chambre de Soligny.
Il voudroit parler à M. Saint- Géran en particulier.
Limeuil fort . La fcène foivante fait connoître
parfaitement le caractère de Soligny . Dupré,
pouffé àbout , le plaint à Saint- Géran de la dureté ,
de la perfonnalité de fon Maître. Il eft interrompu
par M. de Gercour , Préfident , plus que fexagé
naire , bon Magiftrat , bon Citoyen , homme trèsferviable
, qui tient fortement à fes parens , à fes
amis , & fur-tout à fon neven. Par les premiers
mots qu'il dit , il caractériſe ſon neveu fans s'en
appercevoir. Soligny avoit pris fon appartement ,
parce qu'il le trouvoit plus commode. Il eft valétudinaire
; il arrive des eaux. Il ordonne qu'on
déménage , puis il annonce à Saint- Géran qu'il
va marier fon neveù à Madame de Melfon , &
l'invite à concourir avec lui pour la décider.
Soligny ne paroît qu'au fecond Acte. Il défend
à fon Portier de laiffer entrer quelques perfonnes
qui l'ennuient , ou qui le follicitent d'employer
pour eux fon crédit.
28
"Jufte Ciel ! ( dit- il ) je frémis
Aufeul nom de ces gens dont le monde fourmille,
Qui , parce qu'on les voit , qu'on connoît leur
», famille ,
Que l'on loupe avec eux gaîment ou triftement ,
AVRIL. 1778 .

2 כ
"3
Se faififfent de vous impitoyablement ,
Exigent que fans cefle on court , on s'évertue ,
Qu'on parle , qu'on reparle , en un mot qu'on
» fe tue
Pour eux & pour les leurs ; qui mettent à profit
Votrenom , vos entours , vos pas , votre crédit ,
Jufqu'à votre maîtreffe ! Oh ! parblou, j'y mets
» ordre ,
Et fur moi déformais bien fin qui pourra mordre !
» C'est être trop long-temps fatigué , tracaffé.
E
( Se tournant vers le fond du théâtre).
30 De vous , à dire vrai , je fuis un peu laffé
Meffieurs : or , il eft temps qu'à mes goûts je
ɔɔ me livre
Et , ne m'oubliant pas , que je commence
» vivre ».
Son vieux Valet , qui s'eft plaint à Saint - Géran
de ce que fon Maître , qu'il a fervi 30 ans , ne
faifoit rien pour lui , voudroit bien lui parler d'un
perit'emploi qu'il defire d'obtenir ; mais ne voyant
pas le moment favorable , il dit à part :
« Pour en être écouté , parlons de ſes affaires » :
Alors il lui dit que fon Fermier eft venu ; qu'il
eft arrivé plufieurs défaftres dans la terre . Tu
m'alarmes , dit Soligny : mes grains ? Vos grains
font très-abondans , reprend Dupré , mais ceux
Ju Fermier, ont été giêlés. Soligny parle de fes
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
prés , dé fes vignes . On lui fait la même réponſe:.
Tout a été ruiné, excepré ce qui lui appartient. Ça ,
dit Soligny , puifque tout va bien , parlons d'autres
chofes . Alors il expofe fes projets ; il compte que
fon oncle mourra bientôt ; qu'il lui laiffera tout
fon bien, Dapré obferve que Julie , fa foeur , doit
partager cette fucceffion . Tu crois , dit Soligny.
Dupré répond
.....D'honneur, Monfieur , j'en ferois pen
» fup.is :
"
» Sans doute à fon neveu votre oncle s'intéreffe ;
20.Mais c'eft qu'il prend auffi votre four pour fa
∞ nièce .
Dans toute cette fcène , Soligny développe fon
caractère , & annonce fes vues . Sa four doit re--
tourner près de fa mère qui eft malade en Province
, & ne point fonger à fe marier : lui , il
reftera près de fon oncle , jufqu'à ce qu'il en hérite
. Il aime Madame de Melfon , mais il craint
le mariage , & c .
Arrive Saint - Géran . Madame de Melfon a un
procès qui doit être jugé le lendemain. Elle avoit .
prié Soligny de le folliciter. Celui - ci , que les
affaires fatiguent , s'en eft repofé fur Saint-
Géran , qui vient lui rendre compre de fes démarches.
Madame de Melfon paroit . Elle croit
avoir quelque fujet de fe plaindre de Soligny.
Depuis qu'elle lui a avoué fon penchant pour lui ,
elle le trouve plus exigeant , moins empreflé
Par exemple , ce procès qu'il devoit folliciter ,
AVRIL. 1778. $3
A ce mot , Soligny prend confiance. De quoi vous
plaignez- vous , dit-il , tout va bien : votre Rapporteur
entend bien l'affaire ; l'Avocat eft prêt ;
un Juge prévenu a été défubufé , &c. Et ce qu'il y
a de piquant , c'eft qu'il répète mot pour mot ce
que Saint- Géran vient de lui dire . Madame de
Melfon s'appaife , en vient même à s'excufer , &
dit en fouriant que , pour expier les torts , elle
fera obligée de l'époufer. On ne peut nier que
cette fituation ne foit très bien trouvée . L'homme
perfonnel fe prévaut des démarches de fon ami ;
& celui-ci , qui vient d'accélérer ainfi le bonheur
de fon rival , obferve religieufement le filence
qu'il s'eft impofé. Lorfque les contraftes font
préparés avec cette délicateffe , ils doivent trouver
grace devant ceux mêmes qui ont cru devoir les
preferire.
Nous pafferons ce qui fuit cette fcène , pour
arriver à celle où Madame de Limeuil fe trouve
en tiers avec Gercour & Soligny. Le premier a le
deffein d'expliquer fes intentions , relativement à
fon neveu , dont il croit le mariage décidé. Il ne
s'agit donc plus que de traiter les affaires d'intérêt.
Ceft- là que Madame de Limeuil attend Soligny ,
bien fûre que fon caractère ne peut manquer
de
fe démafquer dans ce moment critique. Nous
voudrions tranfcrire cette fcène toute entière ,
parce qu'elle nous paroît à la fois très - bien imaginée
& très- bien exécutée . Soligny , qui n'expofe
fes vues intéreffées qu'avec beaucoup d'art & de
précaution , eft toujours aidé par Madame de
Limeuil , qui paroît les approuver , & cela avec
d'autant plus de vraisemblance , qu'elle doit regarder
la fortune de fon gendre futur comme:
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
selle de fa fille . Gercour , après s'être affis , adrefle
la parole à fon neveu. Ton oncle , dit - il , fe
réfoud à te donner ....Je fais que vous me donnez
tout , interrompt Soligny , c'eft le bruit de Paris.
Mais , ajoute-t-il , j'ai une foeur , Gercour affure
qu'elle ne fera pas oubliée . Soligny continue :
C'eft qu'avant tout , mon oncle aura penſé ,
» peut-être
Trop penfé fûrement que fon neveu... doit être
» Héritier de fon nom , & que ce nom , connu
» Par un certain éclat , veut être foutenu.
GERCOUR riant. .
» Il fe fait de mon nom une idée un peu grande .
SOLIGNY.
» Le bonheur de ma femme eft ce que je demande :
30
Que ne leur faut- il pas , confultez les époux ,
» En parure , chevaux , ameublemens , bijoux ,
Soupers , petite loge , & même fantaiſie ! 39
» Avouerai-je mon foible ? Un goût , une folie ,
Qu'il me faudroit combattre , en difant je
50
» ne puis ,
:
Me flétriroient le coeur ; voilà comme je fuis ».
Gercour eft la dupe de cet artifice . Madame de
Limeuil paroît l'être , jufqu'à ce que Soligny
conduit infenfiblement à dire que fa foeur a plus
AVRIL. 1778. 15
'de goût pour le couvent que pour le mariage , à
éluder la propofition qu'on lui fait d'une charge
honorable , &c. laille enfin échapper ce mot : on
ne fe doit qu à fon propre bonheur. Soudain Madame
de Limeuil fe lève , & après avoir jeté un
regard terrible fur Soligny , elle fort brufquement.
Pourquoi cette fcène , où l'homme perfonnel
ne laiffe entrevoir fes principes que d'une manière
fi adroite & fi fpécieufe, qu'échappant aux
regards d'un oncle bonhomme , ils ne font apperçus
que par une femme déjà prévenue & inftruite
par fa propre expérience ? Pourquoi cette
fituation , théâtrale par elle -même , & fecondée
par un Dialogue du meilleur goût & d'un trèsbon
ſtyle , n'a-t- elle pas d'abord fait fur le public
l'effet qu'on devoit en attendre ? N'eft- ce pas
qu'une nuance d'originalité répandue fur le caractère
de Madame de Limeuil , que le choix qu'on
a fait de Madame Drouin pour le remplir , enfia
les habitudes du théâtre , qui nous rappellent toujours
à certains modèles , ont laiffé le public dans
le doute s'il devoit regarder Madame de Limeuil
comme une mère ridicule , ou comme une femme
avifée & pénétrante. C'est dommage que les
pièces de théâtre doivent toujours effuyer une
première repréfentation ; car le public , preffé
d'entendre & de juger , doit ne pas toujours fe
donner le temps de réfléchir . Continuons : M. de
Gercour , furpris du départ de Madame de Limeuil
, cominence à s'appercevoir que fon neveu
a montré trop de perfonnalité . 11 eft fur - tout
choqué de l'averfion que celui - ci témoigne pour
Boute forte de travail; il quitte Soligny , qui , defon
côté , fe plaint , dans un court monologue , de la
86 MERCURE DE FRANCE.
tyrannie qu'on veut exercer fur lui. C'eſt la
fin du fecond Acte.
Le troisième s'ouvre par une fcène dans laquelle
Madame de Limeuil cherche à effrayer
fes enfans , & particulièrement Madame de
Melfon , fur le caractère de Soligny . Alors elle
leur rappelle tout ce qu'elle eut à fouffrir de
fon mari. L'objet de cette fcène , qui entre
naturellement dans la marche de la pièce , eft
de représenter les inconvéniens de la perfon-
´nalité dans le mariage. Cet article étoit une
partie trop intéreſſante de la moralité de la
pièce , pour la négliger. Le portrait d'un mari
perfonnel y eft tracé à grands traits. Pour ne
pas fuivre dans un trop grand détail l'ouvrage.
que nous analyfons , nous nous contenterons
de dire que dans ce troifième Acte on a appris
que Géran , à l'inftigation de fon neveu , a
réfolu d'envoyer Julie à fa mère ; que , dans
cette crife douloureufe , Julie n'a pu diffimuler
plus long- temps les fentimens pour Limevil ;
que celui- ci eft réfolu de tout tenter pour prévenir
ce départ , &c. Soligny le trouve ſeul. I
s'avance , & dit à part :
« Enfin ma mère écrit comme je le defire .
» Le départ de Julie eft à- peu- près fixé ,
» De loin pour fon hymen on fera moins prefe
LIMIUI L , à part.
» Pourrai - je réuſſir à ramener ma mère a
AVRIL 1778.
87
SOLIGNY , à part.
» Le mien, il faut le rompre, & bientôt ; &j'eſpère,
Sans brufquer le cher oncle.
30%
LIMEUIL, à part.
Il ne m'apperçoit point..
SOLIGNY
Cette maudite Charge eft bien un autre point..
( Il apperçoit Limeuil , & tout-à-coup d'un air
rêveur & gai.)..
I
» Il faut que ce Limeuil me ferve à quelque
» chofe...
» En faire un Préſident ? Cela feroit bon. ( Haut ) . .
»Jofe
»Vous diftraire , Monfieur. Je médite un projet
29
Très-important pour vous..
LIMEUIL ..
Pour moi !
SOLIG NY.
I ** J'ai pour objęt
Votre bonheur, Caufons .
88 MERCURE DE FRANCE .
LIMEUIL, étonné.
Mon bonheur !
SOLIGNY.
Oui le vôtre.
» Je ne me pique pas de valoir mieux qu'un autre;
» Mais d'une idée heureuſe il faut vous prévenir :
» A mon oncle lui-même elle peut convenir.
" Il a pour vous , Limeuil , une éftime infinie ;
»Et de plus , fa famille à la vôtre eſt unie .
LIMEUIL , avec transport.
»Je ferois trop heureux de ferrer ces liens.
ל כ
20
SOLIGNY.
}
L'expreffion me flatte , & vos voeux font les
» miens.
LIME VIL à
, part.
Julie a deviné, Haut. Vous efpèrez ?...
SOLIG NY.
3 4 1
J'espère
Qu'on pourroit décider mon oncle à cette affaire,
peu , bien entendu , qu'on eût foin d'ap-
» Pour

» puyer.
LIMEUIL , àpart.
» Ceci n'eſt point obfcur ; il veut nous mariet .
AVRIL. 1778 . 89
SOLIG NY.
» Je vois pourtant…...
LIMEU I L.
Quoi donc , que võyez-vous ?
SOLIGNY.
LIME I L.
Peut - être...
Une difficulté : Faites- la moi connoître.
SOLIG NY.
»Mais un nouvel état... Des devoirs férieux ...
LIMEUIL.
» Ils me feroient facrés.
SOLIGNY , à part.
Il accepte
LIME U IL , à part , avec joie.
Grands Dieux !
( Portant la main fur le coeur de Soligny ).
» Ce coeur n'eſt pas connu. Je lui rendrai juſtice:
» J'inftruirai tout Paris d'un fi rare ſervice.
» Vous faites mon bonheur.
90 MERCURE DE FRANCE .
SOLIGNY.
Vraiment !
LIMEUI L.
» Permettez Soligny...
Vous m'enchantez.
SOLIGNY.
Cher Limeuil , permettez ! ...
LIMEU I L.
" Je ferai déformais votre ami le plus tendre.
"
SOLIGNY.
Oh çà , puifque fi bien nous favons nous en
כ כ
tendre ,
»Dès ce jour à mon oncle il faut vous adreffer,
30 D'un cercle de parens l'inveftir , le preffer.
35 -
Que difoient ils donc tous de votre ardeur
» guerrière ,
ככ
» De ce noble engoument pour l'état Militaire ? ap Ce que c'eft que les bruits !
LIME UI L.
On ne fe trompe pas.
SOLIG NY.
On ne fe trompe point ?
AVRIL. 1778 . : 91
LIMEU I L.
» Voyez-vous ?...
Quel obftacle en ce cas ,
SOLIGNY, riant.
Quel obftacle !
LIMEU I L
Oui .
SOLIG NY.
La demande eft bonne !
» Vous ne voulez pas être , au moins je le foup-
» çonne ,
» Colonel à la fois & Préfident ? »
Ce projet de Soligny , ce mal- entendu entre
Limeuil & lui , toute cette Scène enfin a eu le
fuccès qu'elle méritoit . Limeuil , d'abordéronné,
voit bientôt de quoi il eft queftion . Accepter la
Charge de Gercour , lui paroît un moyen d'obtenir
Julie ; il fort fans dire fon véritable motif,
mais en laillant des efpérances à Soligny. Voilà
dont l'Homme perfonnel débarraffé de la Charge
de fon oncle. Mais comment le débarraſſer de
Madame de Melfon qu'il trouve à fon gré , qu'il
aimeroit même fi le mariage , fi toute espèce de
chaîne & de devoir n'effrayoit un homme de fon
caractère? Il voudroit bien n'y pas renoncer tour
à-fait , & il ne trouve d'autre expédient que de
la marier à fon ami . C'eft ici un pas gliffant pour
92 MERCURE DE FRANCE .

M. Barthe . Il a fenti tout ce qu'il avoit à craindre
de cette extrême délicateffe de nos jours
délicatefle bien moins favorable aux bonnes
moeurs qu'elle n'eft contraire à la bonne Comédie.
Mais quoi ! un homme dont la perfonnalité
ne fe borneroit qu'a defirer d'être plus
riche que fa foeur , qu'à préférer le repos à la
charge & aux projets de fon oncle , feroit - il
donc un caractère affez tranchant , aſſez odieux
pour le dévouer à la haine publique ? D'ailleurs ,
comment expofer le vice à la cenſure , comment
le faire détefter fi on ne le montre pas ?
C'eſt un crime de l'excufer , de le rendre aimable
; mais c'eſt un devoir de le faire comparoître
, afin qu'il fubiffe fa condamnation.
C'eft dans les formes , dans les expreffions
qu'il faut ménager cette délicateffe fi redoutable;
& ceux qui liront la Scène de Soligny &
de Saint- Géran, & celle de Soligny avec Madame
de Melfon , où il laiffe pénétrer ſes vues éloignées
, loin de condamner M. Barthe comme
Auteur comique , le loueront comme homme
de bonne compagnie , de ce qu'il a ménagé ſes
expreffions de façon à ne faire rougir ni le
Spectateur , ni Madame de Melfon elle -même ,
ni toute autre femme qui fe trouveroit en pareille
fituation . Quiconque admettra cette juftification,
qui auroit certainement paru bien inutile
il y a trente ans , ne manquera pas de
goûter les traits vraiement comiques femés dans
ces deux Scènes. Par exemple , Soligny pour engager
Saint-Géran à fe propofer , lui dit :
Elle fera flattée encor plus que furpriſe.
AVRIL. 1778. 93
·
Parle-lui , fi tu veux, d'un amour très- difcret ,
» D'un feu mal étouffé , depuis long- tems fecret.
Jure que tu ne peux vaincre fa violence ,
Et que las , en un mot , de fouffrir en filence ;
» L'impérieux amour dont tu fubis la loi ,
3
En triomphe à fes pieds t'amène malgré toi ;
Un de ces vieux Romans faits à toutes les Belles ,
» Et qui , comme l'on fait , font toujours neufs
» pour elles ».
On voit que c'eft fa propre hiftoire qu'il lui
fait fans s'en douter. Enfin , Saint - Géran cède ;
mais Soligny peut à fon tour lui rendre un fervice.
11 demande un Régiment. Soligny a des
amis puiffans , il peut parler ou écrire. Ici la
phyfionomie de l'Homme perfonnel change ; il
promet froidement d'écrire , & fe plaint après le
départ de Saint-Géran , qu'il n'eft entouré que
de gens intérelés , & que dans ce monde chacun
ne penfe qu'à foi. Enfin , il fort fans écrire , de
crainte , dit- il , d'afer fon crédit pour les autres.
Le commencement du quatrième Acte eft rempli
par une Scène où Gercour refuſe de donner
fa Charge à Limeuil , parce qu'il l'a promife à
fon neveu. Il refufe encore de lui donner Julie,
qu'il deftine à Saint - Géran , parce qu'il eft ami
de Soligny enfin cet oncle prévenu ne ceffe de
s'occuper de fon neveu, qu'il croit attaqué par
tout ce qui l'environne , & qui devient l'objet de
fa compallion. Pénétré de ces idées , qui le pourfuivent
& l'oppreffent , il trouve fon neveu ,
l'aborde avec attendriffement , & croit devoir le
94 MERCURE DE FRANCE.
préparer aux cruelles nouvelles qu'il eft obligé de
lui apprendre. Quels affreux complots on trame
contre lui ! Il ne s'agit pas moins que de lui enlever
la Charge qu'on lui deftine , & la femme
dont la main lui eft promife. Le fang-froid de
Soligny, qui ne voit dans tout cela que l'effet de
fes propres manoeuvres , étonne le bon Gercour.
Soligny , loin de fe déchaîner contre Saint-
Géran , cherche à l'excufer. D'abord cette grandeur
d'âme excite l'admiration de fon oncle ; mais
enfin elle laffe fa patience. Il en résulte une difpute
très - vive fur l'égoïfme que Gercour attaque,
& que Soligny excufe toujours dans la perfonne
de Saint-Géran . Cette Scène , l'une des mieux
faites qu'il y ait au Théâtre , a été écoutée , à
toutes les repréfentations , avec la plus grande
attention & le plus grand plaifir . Sans doute la
force & l'énergie du Dialogue , plufieurs tirades
très- belles & très- animées , ont fait impreffion
fur les Spectateurs ; mais ont-ils tous fenti avec
quel art elle étoit amenée ?
Le fujet fembloit exiger une de ces fcènes de
raifonnement , un de ces plaidoyers qui réuffiffent
prefque toujours : or , il fuffit communément
, pour amener de pareilles fcènes , que
deux perfonnages animés de paffions contraires ,
fe trouvent en oppofition de fentimens ou d'opinions
, ou même qu'un homme raisonnable ſoit
dans le cas de haranguer un homme prévenu &
paffionné. Alors chacun foutient fon avis & fes
principes . C'eft ainſi que le frère du malade imaginaire
lui fait feutir tout le ridicule de fes
craintes pufillanimes ; que celui du dévor
Orgon , lui remet devant les yeux
les véritables
AVRIL. 1778. 91
principes de la morale & de l'équité : enfin , c'eſt
ainfr que , dans le méchant , un honnête homme
eft mis en contrafte avec un homme corrompu.
Dans tous ces cas cependant chacun peut défendre
fon opinion ; mais comment avouer fon propre
égoïfine , & en faire l'apologie ? .... Il falloit
donc que Soligny , pour étaler fes principes ,
parût prendre la défenſe d'un autre, N'eſt- il pas
piquant & théâtral que l'homme perfonnel , en
chargeant de fes propres défauts l'ami le plus
vrai , fe pare d'une fauffe générofité , & écouté
patiemment la plus forte fortie contre l'égoïſme
qui , s'adreffant a un autre , retombe directement
fur lui? On fent qu'il eft difficile de féparer quelques
morceaux d'une fcène dont le dialogue eft
toujours vif & preffé : nous rapporterons feulement
ce couplet de Gercour. Son neveu dit qu'après
tout Saint - Géran n'eft que ce que font tous les
autres hommes , un homme qui s'aime par- deffus
tout . Ce qu'ils font tous ! s'écrie Gercour , des
méchans comme lui.
A d'auffi fots propos faut-il que je réponde !
Qu'imagine-tu donc de plus coupable au monde
Que ces gens , que ce monftre autrefois peu connu,
Dont la vie eft peut- être un forfait continu ,
Qu'un être perfonnel ? ... Tu fouffres de m'enrendre
,
Tu ne fais ce que c'eft : je m'en vais te l'apprendre.
L'amitié , l'amitié n'eft pour eux qu'un trafic ;
Je les ai vu fourire au mot de bien public ;
Je les ai vu s'armer d'une lâche induſtrie ,
96 MERCURE DE FRANCE .
Pour perdre le grand homme utile à leur Patrie.
D'ailleurs , pour s'enrichir , prêts à tout dévorer ,
» Pour s'illuftrer eux - mêmes , à tout déshonorer.
Des dignités , des biens leur efpérance avide .
Fait des jours paternels un calcul homicide.
» Point de loi que la loi qui peut les protéger ;
» Point de devoirs que ceux qu'ils ont droit
» d'exiger :
ל
53
Et ne crois pas qu'ici mon humeur exagère .
Qu'on paie exactement leur rente viagère ;
Que les Acteurs , le foir , foient toujours les
» meilleurs ;
Que le fouper foit gai : qu'importe , fi d'ailleurs
» On meurt de faim près d'eux , fi l'on trouble

» la terre ,
Si tel Roi veut la paix , tel Miniftre la guerre ?
Ils diroient à l'aſpect d'une calamité :
» Périflez , j'y confens , je fuis en fûreté ».
Nous citerons encore un trait de fenfibilité
qui a été très-applaudi . Pour fe lier , dit Sɔligny ,
a-t on befoin de s'aimer ? Getcour répond en
foupirant : Je l'ai vu foixante ans . Ce bon vieillard
eft fi pénétré de ce qu'il dit , fi couroucé
contre l'égoïfme , qu'il combat avec toute la
chaleur d'une ame vertueufe & active , qu'après
s'être toujours échauffé de plus en plus , il ſe
fent épuifé & prêt à fe trouver mal. On appelle
Dupré , qui le reconduit dans fa chambre. Julie ,
qui l'a rencontré , entre toute épouvantée. Elle
elt
AVRIL. 1778. 97
eft bientôt fuivie de Dupré , qui annonce à Soligay
que fon oncle eft très - mal . Un Médecin ,
s'écrie Julie; un Notaire , dit froidement Soligny.
C'eft ainfi que finit cet Acte , dans lequel la
marche d'une pièce pareille à celle - ci , dont
l'intérêt & le pathétique n'eft pas l'objet princi
pal , fait tout le progrès qu'on doit attendre , &
Le trouve embellie par des détails heureux & bien
amenés.
Chaque fcène du cinquième Acte dénoue quelque
partie de l'intrigue. Madame de Limeuil& Madame
de Melfon , en follicitant elles - mêmes leurs
Juges , ont appris que Soligny n'avoit pas fait.
une feule démarche , & que Saint - Géran s'étoit
montré le folliciteur le plus actif & le plus éclairé.
Soligny entend , non fans regret , de la bouche du
Médecin de fon oncle , que celui- ci est beaucoup
mieux , & qu'il n'y a rien à craindre pour lui.
L'oncle paroît ; il a confervé encore toutes les
préventions ; il voit Saint -Géran , & lui reproche
La prétendue perfidie envers fon ami . Il eft temps
que Saint-Géran s'explique : fon honneureft bleffe ;
il doit fe juftifier ; mais il interpelle encore Soligny,
& le preffe de parler. Soligny tergiverſe.
Saint-Géran ne peut plus diffimuler : toutes les
manoeuvres de l'homme perfonnel font découvertes.
L'hiſtoire de la charge , l'offre de la main
de Madame de Melfon faite à Saint- Géran , le
rout eft mis au jour , & l'oncle refte interdit.
Cependant il doute encore ; mais le Notaire
arrive. Qui peut l'avoir mandé ? Soligny n'a plus
de reffource ; fon embarras le trahit , & Gercour
ne fonge plus qu'à le punir. Tu l'avois demandé,
dit il pour faire un teftament. Eh bien ! je vais
11. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
en dicter un, Il fait affeoir le Notaire , & lui
dite différens articles par lefquels il avantage fa
nièce. Tandis que le Notaire écrit , Gercour ,
irrité , découvre à chaque inftant quelques nouveaux
traits du caractère de fon neveu. Auffi - tôt
il dicte un artic.eencore plas favorable à ſa nièce;
de forte que le Notaire dit en écrivant :
« Chaque faute du frère eft un legs pour la foeur » ,
Ce qui annonce d'une manière plus préciſe , &
le dénouement & la moralité de la pièce , puifque
Thomme perfonnel , pris dans fes propres filets ,
fait la fortune de fa foeur qu'il vouloit dépouiller.
Ce n'eft pas la peine de dire que Madame de Melfou
épouse Saint- Géran , & que Julie eft accordée
à Limeuil, Tous les Acteurs fortent , excepté
l'homme perfonnel , qui paroît plus indigné
qu'humilié. Saint-Géran & Julie reviennent fur
leurs pas. Mon ami , mon frère , difent- ils , nous
vous reftons tous deux . Soligny , fans dérider fon
front , leur répond avec amertume :
A celui qui n'a rien , il ne refte perfonne ».
Nous avouons qu'après avoir lu attentivement
cette pièce , nous y avons trouvé , non-n -feulement
plufieurs caractères bien delfinés , tels , par exemple,
que celui de Soligny & celui de Gercour ; nonfeulement
un ftyle pur & une excellente verfification
, mais encore une marche ſimple , une
intrigue fage & régulière , & dans chaque Acte
des feènes théâtrales & comiques , où l'homme
perfonnel eft mis en fituation , & fon caractère
A V R I L. , 1778 . 99
fortement développé. il nous femble que l'expreffion
de ce caractère feul doit faire vivre l'ou
vrage. Nous croyons donc pouvoir affurer qu'elle
aura plus de fuccès à la lecture qu'à la repréfentation
. Cependant nous ne pouvons nous diffimuler
que lorfqu'une Comédie manque fon premier
effet , il faut en chercher d'autres raifons
que la difpofition du public , les cabales , le jeu
des Acteurs , & tout ce que les Auteurs ont coutume
de prendre à partie en pareil cas . Nous
fera- t-il permis de hafarder quelques réflexions ?
Le public , du moins celui du théâtre , nous
paroît partagé en deux claffes trop diftinctes &
trop éloignées l'une de l'autre . Le Parterre qui
eft , avec railon , avide d'amufemens ou d'émotion
, & qui veut qu'on le faffe toujours rire ou
pleurer , & les Loges remplies par les gens du
monde , qui , devenus délicats & dédaigneux
n'ont d'autre intérêt que la curiofité , & viennent
s'affeoir au Spectacle plutôt comme des
Juges que comme des Spectateurs . Pour cer
Areopage nombreux , plus difficile encore à contenter
qu'à amufer , tout ce qui n'eſt pas fin ,
fpirituel & délicat , paroît trivial & commun.
Ce n'est même qu'en confidération de fon ancienneté
, que le comique de Molière & de
Regnard trouve grace devant eux. Je n'en veux
pour preuve que le Théâtre de Société , où la
morale & les maximes font toujours applaudies
avec tranfport , & d'où le comique paroît s'éloigner
tous les jours. Or , c'eft à ces Spectateurs
qu'on veut plaire de préférence ; c'eft pour eux
qu'un Auteur travaille en dépit de lui - même >
Eij
roo MERCURE DE FRANCE.
& qu'il fait une Pièce plus ingénieufe que comique
, plus fpirituelle qu'anrufante , & il réuffiroit
peut - être s'il n'avoit à faire qu'à eux. Mais
Je Parterre les entraîne ; s'il refte froid , fi le rire
& les applaudiffemens ne s'élèvent pas de cette
région inférieure , les Loges fe refroidiffent à
feur tour , & tout languit faute de cetre imprefhion
communicative qui s'augmente toujours en
Le propageant. Peut- être , au refte , manque- t- il à
fa Comédie de M. Barthe , une expofition , un
début affez animé pour engager , pour fixer
l'attention du Public ; peut être la marche de
fa Pièce n'eft-elle pas allez fenfible & allez rapide;
peut-être les différentes parties qui entrent
dans la compofition du Drame , quoiqu'ingénicafes
& bien foignées chacune en détail , fontelles
en trop grand nombre & trop fines , pour
que le tout faffe un trop grand effet . Mais ces
imperfections , quelles qu'elles foient , font trèscompatibles
avec l'efprit & même le talent. C'eſt
à force d'effais qu'on parvient à la perfection ;
& le Public doit toût attendre d'un Homme
de Lettres eftimable qui continue de travailler
fans cet empreffement , fans cette abondance
ridicule qui fatigue la renommée , & ne l'obtient
pas ; d'un Auteur qui , faiſant du Théâtre
fon unique étude , n'a pas encore à fe reprocher
, ni un Drame larmoyant , ni une Comé-
'die écrite dans ce genre moderne , dont le jargon
métaphyfique , le perfifflage & les madri
gaux font à-peu -près tout le mérite.
AVRIL 1778. -
Effai fur l'éloquence de la Chaire , feconde
édition , avec le Difcours de la Cène ,
prononcé devant le Roi en 1777 , &
un Panégyrique de S. Bernard , dédié
à Monfieur ; par M. l'Abbé de Befplas
, Vicaire général du Diocèfe de
Befançon , Prédicateur du Roi &
Aumônier de Monfieur. A Paris ,
chez les frères Debure , quai des Auguftins
.
L'Hiftoire Eccléfiaftique nous apprend
que, dans les premiers fiécles , la plupart
des Evêques , fans avoir étudié ni Dialectique
ni Rhétorique , confacroient
toute leur vie à prêcher la parole de Dieu ,
& avoient la confolation de voir fe convertir
en foule , non- feulement des
hommes livrés à leurs déréglemens , mais
des Payens même plongés dans les ténèbres
de l'Idolâtrie. Quant aux miracles
auxquels on a fouvent voulu attribuer
exclufivement cette multitude de converfions
, l'Histoire nous apprend que
ces Paſteurs , pleins d'un zèle apoſtolique ,
ne jouiffoient pas tous de ces dons furnaturels
, & que d'ailleurs leur miniſtère
n'en fut pas moins efficace lorfque les
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
miracles devinrent plus rares. On eſt
obligé d'avouer que les vertus fublimes
de ces Prédicateurs étoient un miracle
continuel, & que leur vie & leurs exemples
étoient bien propres à infpirer aux
Fidèles l'amour des vérités Evangéliques.
Mais d'où vient que , depuis plufieurs
fiécles , le ministère des Prédicateurs n'a
pas eu la même fécondité , malgré les
progrès de l'art Oratoire , &la réunion
des talens & des vertus de plufieurs Pafteurs
de l'Evangile ? Nous laiffons aux
Interprêtes des livres Saints & aux Moraliftes
, le foin de difcuter cette question
importante. Nous nous bornerons à
remarquer , à l'égard de ceux qui ofent
imputer à la Prédication même cette
ftérilité fi affligeante , que tant que les
hommes n'apporteront aucune préparation
à une action fi fainte & fi digne
de refpect , on ne doit point être étonné
qu'elle produife fi peu de fruit : on auroit
toujours droit de dire aux Contempteurs
de cette divine parole , que la
marque la plus füre d'un efprit frivole
& léger , d'une raifon médiocre & bornée
, & d'un coeur incapable d'élévation
, c'eft de ne rien trouver qui frappe,
qui étonne , qui fatisfaffe , qui intéreffe
AVRIL 1778. 103
dans les vérités fi fublimes & fi confolantes
que les Prédicateurs nous annoncent.
Le dégoût que l'on a pour cette parole
divine , les mauvaifes difpofitions
de la plupart de ceux qui viennent l'entendre
, la ſtérilité qui en eft la fuite déplorable
, & la réunion de plufieurs autres
cauſes , ne doivent fervir qu'à ranimer
davantage le zèle de ceux qui font
deftinés par état à remplir cette augufte
fonction .
C'est à ceux qui réuniffent les talens
de la Chaire , comme M. l'Abbé de
Befplas , à nous communiquer les réflexions
judicieufes qu'ils ont faites fur
ce genre d'éloquence fi néceffaire aux
hommes les leçons de ceux qui ont
fourni des modèles , font toujours les
meilleures .Tout ce que cet Auteur nousdit
dans l'Ouvrage que nous annonçons, fur
le choix des fujets , la méthode , le plan ,
la compofition , le ftyle , la mémoire
l'action publique , ne peut qu'être trèsutile
aux jeunes Eccléfiaftiques qui fe
deftinent à la Chaire . Ses réflexions fur
la gêne de beaucoup de Prédicateurs pour
affortir l'exorde au texte , la fymétrie
affectée des divifions & des fubdivifions ,
les applications de l'Ecriture & les cita-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
"
יכ
tions des Pères , le danger des longues
differtations en chaire , nous ont paru
judicieufes & intéreffantes . Cet Auteur
regarde , avec raiſon , le fentiment commė
la partie principale de l'Orateur . Le
» difcours fait pardonner bien des dé-
» fauts s'il eft touchant ; le fentiment
» en eft l'ame . Un Prédicateur fans onction
eft un airain fonnant : la fenfi-
» bilité est même l'indice le plus fûr du
génie ; l'une eft la mefure infaillible
» de l'autre le génie attend du coeur
» fes élans. Démosthène , qui favoit
» peu exprimer le fentiment , avoit une
compofition févère & dure , & peignoit
mal les moeurs . Si l'ame ne ren-
» ferme rien de plus précieux que le fen-
" timent , fuivant la nature des chofes
parfaites , il doit être foigneufement
ménagé. Ici la profufion s'oppofe au
» but de l'Orateur , dont elle affadit ex-
» trêmement le langage. La raifon en eſt
» fenfible ; comme le fentiment touche
» la partie la plus délicate de l'ame , il la
» fatigue alors qu'il l'agite trop. On fupporteroit
plus volontiers l'abondance
d'imagination & d'efprit . L'admiration
eft un fentiment contemplatif qui peine
» moins ; mais la douleur ou la joie eft
C
>>
"
"
و ر
"
ود
AVRIL. 1778. 105
» un fentiment d'action : par celui -ci on
» s'identifie avec l'Orateur , & tout ce
qu'il fent de trop , on l'éprouve foimême....
Rien ne féche plus prompte-
» ment que les larmes , dit Quintilien ;
» il faut une fcience parfaite pour les
» faire couler ; c'eft le mobile infaillible -
» qui produit les plus grands effets .....
» Les ames fenfibles pofsèdent feules la
clef des grandes vérités de la Nature ;
» les plus rares efprits ne les trouveront
point avant elles ; & même après elles ,
» ils les pateront fans les vivifier : leur
» fecret ne paffe jamais à ceux qui ne
fentent pas ».
""
2
La manière dont M. l'Abbé de Befplas
juge des célèbres Prédicateurs , eſt également
judicieufe & impartiale. Leurs
talens fupérieurs ne l'aveuglent pas fur
les défauts qui s'y trouvent mêlés. Après
avoir éclairci tout ce qui a rapport à la
compofition , & avoir prouvé que les
idées , qui en font les premiers matériaux
, doivent être juftes , claires, conféquentes,
précifes , il apprécie avec goût les
qualités du célèbre Bourd loue. « La fageffe
, dit-il , eft un autre caractère précieux
des idées : rien n'attache tant l'au-
» diteur. C'est ce qui fera vivre éternel-
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
"
و د
"
"
» lement Bourdaloue . On ne le voit ja-
» mais dire ni plus ni moins que ce
qu'il faut rien d'exagéré , de forcé.
» Le milieu jufte & précis , dans le-
» quel fe rencontre la vérité , eſt le point
qu'il faifit & qu'il montre toujours à
fon auditoire. La fageffe des idées
» confifte dans leur rapport : leur éco-
» nomie générale produit une certaine
unité de vérité , qui embraffe toute
» une matière & produit l'intérêt . Ce
» mérite est bien rare dans les ora-
» teurs ; & celui que nous venons de
citer , eft peut- être le feul qui l'ait
pofsédé. Boffuet étoit trop impé-
» tucux pour être fi jufte ; Fénelon trop
fenfible pour s'arrêter toujours à
» propos :: Maffillon trop abondant
pour fe borner à l'exacte mefure
» du fens des idées . Cette qualité
donne tant d'avantage à Bourdaloue
, qu'elle lui fait acquérir par
l'impreffion un nouveau prix. On ne
fe laffe pas de le lire , parce qu'il
n'y a pas de bornes à l'empire de la
raifon. Le goût pour les images s'ef-
» face , le fentiment s'émouffe par les
glaces des années ; mais la raiſon.
plaît dans tous les temps. »
»
و و
AVRIL. 1778. 107
Depuis le P. Bourdaloue , a dit un
Académicien à qui on a trop reproché
de compiler , il n'eft venu aucun
Prédicateur que le public lui ait préféré
s'il y avoit quelqu'un à lui égaler
, ce feroit Maffillon ... Preuvé remarquable
du pouvoir du bon fens & des
droits de la raifon fur les hommes. On
avoue que l'éloquence de la chaire avoit
été prefque barbare jufqu'au P. Bontdalone
, & qu'il fut un des premiers
qui firent parler la raifon. Ses Sermons
furent autant de leçons qui firent dif
paroître le mauvais goût. L'éloquence '
de la chaire commença à recouvrer fon
ancienne beauté , fa première fplendeur
tout rentra dans l'ordre . Les
applications
profanes , fauffes , froides
ou puériles difparurent
: on cita à propos
, par néceffité feulement
, c'est-àdire
, pour prouver. On apprit dès-lors
à chercher & à trouver dans chaque
chofe le vrai & le folide ; à ne connoître
de beau que le naturel ; à établir
des principes , à tirer des conféquences
juftes , à faire un choix judicieux
de fes preuves , à ne les pas entaffer
les unes fur les autres , à les accumuler
avec difcernement
, à ne les
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.

pas jeter au hafard ; à les rédiger mé
thodiquement , les difpofer avec économie
, à les préfenter fous le jour
le plus favorable ; à ne plus épuifer fon
art en quelques endroits , pour lefquels
on a eu de la prédilection ; à lier tout ,
à affortir tour , à fe foutenir toujours ;
à traiter une penſée commune d'une manière
peu commune , à fe la rendre propre
par un tour nouveau . On apprit à
préférer des divifions naturelles à des
divifions nouvelles , les raifonnemens
fuivis aux propofitions hardies , les réflexions
judicieufes aux traits faillans ,
la gravité de la théologie à la fubtilité
à l'obfcurité de la métaphyfique . On
fubftitua les vérités évangéliques aux
écarts peu judicieux d'un enthouſiaſme
déréglé , l'inftruction morale aux tranfports
forcenés d'une déclamation exceffive
, les leçons utiles au fafte favant
d'une imagination fyftématique. On apprit
enfin à fe renfermer dans fon fujet
, à ne pas perdre de vue fa propofition
, à la fuivre à la prouver ; à
préparer des réponfes fans réplique aux
objections oppofées ou fuppofées ; à
ne pas rendre inintelligibles les matières
les plus claires , à donner au contraire
>
AVRIL. 1778. 109
aux points les plus obfcurs les éclaircif
femens convenables , à les mettre à la
portée de l'intelligence la plus foible ;
à ne prendre de l'afcendant fur les efprits
que pour convertir les coeurs ; à
convaincre l'auditeur par fes propres fentimens
, à le forcer de fe rendre à Dieu .
M. l'Abbé de Befplas a réuni à fon
Ouvrage fur l'Éloquence de la Chaire ,
rempli de réflexions judicieufes d'un bout
à l'autre , fon Panégyrique de S. Bernard
& fon Difcours de la Cène , prononcé
devant le Roi en 1777. Voici comme
il s'explique fur un objet qui intéreffe
de près l'humanité. « Oui , Sire ,
» l'état des cachots de votre Royaume
arracheroit des larmes aux plus infenfibles
qui les vifiteroient.. Un lieu
de fûreté ne peut , fans une énorme
» injuſtice , devenir un féjour de défefpoir.
Vos Magiftrats s'efforcent d'y
» adoucir l'état des malheureux ; mais ,
»
و د
privés des fecours néceffaires pour
» la réparation de ces antres infects ,
» ils n'ont qu'un morne filence à oppo-
» fer aux plaintes des infortunés. Oui ,
» j'en ai vu , Sire & mon zèle me
» force ici , comme Paul , à hono-
» rer mon miniſtère : oui , j'en ai vu
110 MERCURE DE FRANCE.
»
qui , couverts d'une lèpre univerfelle
» par l'infection de ces repaires hideux ,
» béniffoient mille fois dans nos bras le
moment fortuné où ils alloient en-
» fin fubir le fupplice . Grand Dieu !
» fous un bon Prince , des fujets qui en-
» vient l'échafaud ! »
"
Nous ne croyons pas pouvoir mieux
terminer cet article , qu'en mettant fous
les yeux du lecteur un modèle de la
manière dont , M. l'Abbé de Befplas
développe les vérités morales. « C'eſt
» dans une ame froiffée par la dou-
» leur , que naiffent les grandes penfées.
» Les hommes , qui ne connoiffent que
la profpérité & les plaifirs , ne font
pas plus capables de hautes idées que
» de fentimens élevés. De la contra-
» diction naît l'énergie de l'ame : elle
a des forces en réferve pour le malheur.
Le génie , fans l'aide des peines
, eft un Roi fans fujets : le même
» feu qui le confume , le fait briller.
L'ame , entraînée hors d'elle - même ,
eft efclave des amufemens dont elle
jouit . Le ciel , avare de fes dons , a
» réfervé la force pour ceux qui com-
» battent de quelle utilité feroit- elle
à ceux qui vivent affervis ? L'adver-
"
AVRIL. 1778. III
"
"
i
30
fité concentre l'ame au milieu de fes
» facultés , rallie fes puiffances , & à
chaque inftant augmente leur reffort.
» Les génies qui ont fait le plus
» de bruit dans le monde , ont mar-
» ché au milieu des contradictions. Ho-
» mère vécut malheureux . Lucrèce mit
au jour fes penfées entre les accès
» les plus violens de fes maux. Dé-
» mofthène lança des foudres, parce qu'il
» en entendit gronder autour de lui.
L'éloquence de Cicéron s'alluma au
» flambeau de la difcorde . Tacite fen-
» tit réveiller fon génie au bruit des
» chaînes dans lefquelles l'univers gé-
» miffoit , depuis que Rome connut
» les Tyrans. Celui du Taffe s'éguifa
» dans les chagrins. Milton , engagé
» dans les factions , tranfporta au haut
» des cieux les combats qui défoloient
fa paurie : le citoyen factieux enfaata
» le Poëte fublime. La Religion offre un
plus beau fpectacle . Saint Chryfoftô-
» me revient de fes exils avec de nou-
» velles armes pour l'éloquence . Boffuet ,
» excité par la contradiction , communique
l'agitation de fon génie à fes
écrits : il prend la foudre dans les
-mains du Très-Haut , renverſe à fes
»
و د
112 MERCURE DE FRANCE.
"
19
"
"
pieds les Monarques & les Empires.
Young , accablé fous le poids de la
» douleur , forme de tout l'univers un
» monceau de ruines , & fait éclipfer
l'augufte lumière de la nature devant
» le fombre flambeau de la mort. Les
Philofophes inftruifent la terre du mi-
» lieu des adverfités . C'eft dans la per-
» fécution que Defcartes brife l'ancienne
» machine du monde , & qu'il en re-
» conftruit une nouvelle . Galilée pèſe les
» élémens du fond des cachots ; & la
» nature étonnée reçoit fes loix . Le
génie feul eft libre au milieu des
» fers . La paix corrompt les peuples &
» les précipite dans le fommeil L'agita-
» tion renouvelle la jeuneffe des Empi-
"
res , & les ramène vers leur gran-
» deur . La majefté de la verta appa-
» roît alors aux yeux des peuples. Ref
pectons le malheur : il possède la
plus belle domination , la feule qui
» dure autant que l'univers. »
"
Remarques Aftronomiques fur le Livre
de Daniel. Mémoires fur les Satellites.
Loi & propriété de l'équilibre. Probabilités
fur la durée de la vie humaine.
Table des Equinoxes du foleil & de
AVRIL. 1778. 113
la lune. Par M. de Chefeaux. A Paris
, chez Lamy , Quai des Auguftins
.
On a vu dans tous les fiécles des
hommes , diftingués par la vafte étendué
de leurs connoiffances , fe faire
une gloire d'avoir pour l'Écriture Sainte
une vénération fingulière , & d'y puifer
les lumières qu'ils auroient cherchées
vainement ailleurs . Selden , un des plus
favans hommes & des plus habiles antiquaires
du fiécle paffé , proteftoit au
célèbre Archevêque Ulferius , que de
tous les Livres & de tous les Manufcrits
dont il étoit le poffeffeur , il n'y en avoit
pas un auquel fon coeur fe délectât comme
à la lecture de l'Écriture Sainte. Pic
de la Mirandole , fi profond dans la
connoiffance des langues & des Belles-
Lettres , difoit de même , qu'après tant
de livres qu'il avoit feuilletés , il en revenoit
à la Bible , convaincu que c'étoit
le feul livre où se trouve la vraie fageffe
avec la véritable éloquence. Grotius
Bayle , le grand Newton , Loke , ont
ten le même langage , & n'ont point
fait difficulté de dire que les divines
Écritures étoient le flambeau de notre
/
,
114 MERCURE DE FRANCE.
érudition fur l'hiftoire , & que nous n'avions
point de lumière plus fûre pour
fixer les lieux , les dates , les coutumes
& les faits. L'on conferve avec foin
l'exemplaire de la Bible qui appartenoit
à Newton , & qui eft remplie de
fes remarques manufcrites : la préférence
que ce Philofophe donnoit à la Chronologie
des Livres Saints , & la vénération
profonde avec laquelle il parloit
de cet Ouvrage divin , devroient fermer
la bouche à tant d'efprits frivoles &
fuperficiels , qui blafphèment ce qu'ils
ignorent.
M. de Chefeaux , Auteur de l'Ouvrage
que nous annonçons , pénétré du
même refpect pour la révélation , ne
favoit étudier que les Livres Saints &
les Cieux , qui nous peignent avec tant
d'éclat les perfections de l'Auteur de la
nature. Il a compofé un ouvrage curieux
fur les Prophéties qui restent à accomplir
, & qui tiennent au grand événement
du rappel des Juifs : matière importante
, qui vient d'être approfondie
par M. Rondet , dans une Differtation
favante , imprimée chez M. Lottin
Paîné. Ces difcuffions font précieufes
pour tous ceux qui refpectent la ReliAVRIL
1778. 115
gion on ne fauroit trop conftater les
promeffes & les menaces qui font confignées
dans les Livres Saints , & qui
doivent aujourd'hui être étudiées avec
d'autant plus de foin , que la multitude
les méprife & s'en moque . On doit
cependant avouer qu'on ne fauroit être
trop circonfpect , par rapport à la fixation
des tems , à l'ordre dans lequel fe
doivent accomplir les événemens prédits
, & aux circonftances fingulières &
imprévues qui doivent les précéder ou
les accompagner . L'avenir , dit le
grand Boffuet , fe tourne prefque
» toujours bien autrement que nous ne
penfons ; & les chofes mêmes que
» Dieu en a révélées, arrivent en des ma-
30
و ر
nières que nous n'aurions jamais pré-
» vues. Qu'on ne me demande rien de
» cet avenir ... J'ofe avancer une chofe
fur ces Prophéties , que , loin qu'il
» foit du deffein de Dieu qu'elles foient
» toujours parfaitement entendues dans
» le tems qu'elles s'accompliffent, au con-
» traire il eft quelquefois de fon deffein
qu'elles ne le foient pas alors ... Les per-
» fonnes mêmes , en qui s'accompliffent
» les Prophéties ; bien plus , celles qui
en font l'accompliffement & l'exécu
"
116 MERCURE DE FRANCE.
"
» tion , n'en entendent pas toujours le
" myftère ni l'oeuvre de Dieu en elles
» & fervent , fans y penfer , à fes def-
»feins ... Il faut , pour ainfi parler ,
» être tout- à- fait hors des événemens
( prédits ) pour en bien remarquer
" toute la faite. La plupart des inter
prêtes des Livres Saints conviennent
qu'il y a dans les grandes oeuvres que
Dieu opère , un fecret particulier , qui
n'eft autre chofe , pour fe fervir des expreffions
de M. Mézengui , que ce jeu
mystérieux de la fageffe divine , par
lequel il éprouve la patience & la foi
des Saints , & fe cache également aux
Savans préfomptueux & aux méchans ,
qui méritent d'être aveuglés. Or , on
peut avoir pâli fur les Livres Saints &
les Pères de l'Eglife , & avoir déve
loppé avec force & avec lumière des
vérités importantes , fans avoir reçua
l'intelligence de ce fecret. Il peut leur
arriver de ne pas faire affez d'attention
aux Prophéties & fouvent même
de n'en pas faire une jufte applica
tion .
>
On doit avouer que c'eft fous des
images capables de montrer & de voiler
la vérité , que le Saint Efprit a cowAVRIL.
1778. 117
>
vert prefque par - tout les plus grands
Myftères. Il a gouverné avec une fageffe
infinie les actions & les paroles
des Prophètes , afin qu'elles fignifiaffent
beaucoup & qu'elles découvriffent
moins. Ces voiles font la jufte peine
de l'orgueil & de l'injustice de l'homme.
S'il favoit purifier fon coeur , tout lui
feroit ouvert. Ainfi c'eft une chofe bien
différente d'avoir les Écritures roulées
& cachetées , ou d'en avoir reçu l'intelligence.
On lit dans Ifaie ces terri
bles paroles , ch. 8 , v. 16 : « Tenez
» fecret cet avertiffement " mettez le
fceau fur ce que je vous ordonne
» & conſervez le entre mes Diſciples.
( Et au chap. 24 ) . Mais j'ai dit mon
fecret n'eft que pour moi ; & en
» cela je m'eftime malheureux . Mais
» ils ont violé la loi ; ils l'ont tranf
greffée en toute manière . »
une vérité , également atteftée par les
Livres Saints & par les faits , que la
conduite ordinaire de Dieu eft de fe
manifefter en fe cachant. On doit donc
être plein de reconnoiffance pour les
Savans qui effayent de percer au- delà
des voiles , fans s'écarter en rien de
l'analogie de la foi & des règles d'une
"
C'eſt
418 MERCURE DE FRANCE.
circonfpection religieufe . Mais fouvent .
les difficultés qu'ils éprouvent , les nuages
que le progrès de l'erreur femble
avoir augmenté , & la parfaite gratuité
avec laquelle la Sageffe divine communique
fon fecret à qui elle veur , les
obligent d'avouer que le travail de
l'homme eft inutile ; & que s'il y a
des Prophéties claires , même avant l'événement
, il en eft plufieurs que l'événement
feul peut expliquer. Rien n'eft plus
clairement révélé , par exemple , que
le renouvellement de l'Eglife par la
converfion du Peuple Juif: toutes les
Ecritures retentiffent de cet événement.
Mais fait- on quand & comment s'opérera
cette merveille , & par quels fecrets
refforts le Très- Haut exécutera fes deffeins
? C'eft à l'égard des circonstances
qui précéderont & qui accompagneront
cet événement & de l'ordre
dans lequel les vérités prédites s'exécuteront
, que les Savans vraiement
humbles , fe font un devoir d'être
circonfpects , de peur de nous donner
au lieu du véritable fens des
Écritures , le vain fyftême de leur imagination
. M. de Chefeaux , quoique
rempli de refpect pour les Livres Saints,
>
AVRIL. 1778. IIS
n'a pas toujours apperçu ces bornes
facrées , & s'eft laiffé emporter par
l'efprit de fyftême , dans une étude où
il faut favoir s'arrêter , & dire comme
le grand Boffuet : Je tremble en mettant
les mains fur l'avenir,
Quant à l'Ouvrage que nous annonçons
, cet Auteur n'a pas été fi gêné
par la matière qu'il traitoit , & n'a point
été dans le cas de foutenir les opinions
de la fociété dans laquelle il a été élevé.
Il fe fert dans cet Ouvrage du Cycle de
Daniel, & de l'arrivée des Équinoxes & du
Solstice au Méridien de Jérufalem , pour
expliquer le calcul des mouvemens du foleil
& de la lune . MM. Mairan & de Caffini
trouvèrent les réfultats de M. de
Chefeaux parfaitement démontrés &
conformes à l'Aftronomie la plus exacte .
Ces Diflertations furent lues dans une
Affemblée académique ; & , après les
avoir examinées avec la plus grande attention
, on écrivit à l'Auteur : qu'il n'y
avoit pas moyen de difconvenir des vérités
& des découvertes qui y étoient prouvées
, mais qu'on ne pouvoit comprendre
comment & pourquoi elles étoient auffi
réellement renfermées dans l'Ecriture
Sainte.
120 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt également de l'Écriture Sainte
que cet Auteur tire fes Élémens numériques
dans le Mémoire où il traite de
la grandeur & de la figure de la terre.
Il devoit prouver en détail comment ce
même Livre facré , où il avoit trouvé
les élémens de la théorie du foleil , lui
fourniffoit ceux qui étoient néceffaires
pour la détermination de la figure & de
la grandeur de la terre . Il étoit occupé
de ce travail , lorfqu'il tomba malade.
Sa mort prématurée nous a privé de
plufieurs bons Ouvrages qu'il fe propofoit
de donner au public.
Epitre à M. de Voltaire. A Genève ,
1778 , in - 8 ° . de 7 pages , avec cette
Épigraphe :
Fortunate Senex , tuafemper fcripta manebunt.
VIRG.
Cette Pièce eft un nouveau tribut
d'admiration payé à ce Génie heureux &
extraordinaire , à ce Vieillard illuftre qui
revient enfin , chargé d'ans & de lauriers
, recevoir les hommages de fa Patrie
, après avoir reçu ceux de l'Univers.
Tu reviens , lui dit l'Auteur :
Tu
AVRIL. 1778. IZI
Tu reviens , après trente Hivers ,
D'un nouveau Drame enrichir ta Patrie ,
Et de Melpomène engourdie ,
Diffiper l'indolence , & rompre enfin les fers.
Telle flambeau du jour , des portes de l'Aurore
Chaffe les ombres de la nuit ;
Tel le Printems , dans l'Empire de Flore ,
- Ramène l'éclat qui le fuit.
Il décrit le jufte empreffement avec
lequel M. de Voltaire eft accueilli de fes
Concitoyens .
A l'empreffement des Français ,
A l'ivreffe qui les anime ,
Je reconnais ce Peuple magnanime ,
Dont ta plume a tracé de fi brillans portraits :
S'il eft léger , s'il eft frivole ,
Il fait honorer les talens.
Que fon hommage te confole
Des injuftes clameurs d'un ramas de Pédans.
« Il y a long-tems , dit l'Auteur en
note , qu'on a mis à leur place les en-
» nemis de M. de Voltaire , ils n'en ont
» pas moins clabaudé, Peut-on empêcher
les grenouilles de croaffer ? ». Nous
ajouterons à cette obfervation , que M.
F II. Vol.
322 MERCURE DE FRANCE.
de Voltaire eft enfin parvenu , grace à la
longueur de fa carrière , à jouir, de fon
vivant , de toute fa gloire. L'envie eſt
maintenant prefque réduite à fe taire
ou du moins fa rage s'eft affoiblie à force
de s'exhaler inutilement , & l'on n'entend
plus fes clameurs impuiffantes . L'Auteur
de la Henriade & de Mahomet peut
' déformais s'écrier avec Horace :
Et jam dente minùs mordeor invido.
Le Temple de l'Amour & de l'Hymen ,
accompagné de morceaux de littérature
, traduits de l'Anglois & de l'Italien
; par M. le Prévôt d'Exmes . A
Genève , 1778 , in- 1 2. Prix , 1 liv. 4 f.
Cet Ouvrage peut être regardé comme
un Roman allégorique . Le fond en eft
agréable & ingénieux. L'Auteur place
dans le fameux vallon de Tempé , un
Temple confacré à l'Amour & à l'Hymen
, où il fuppofe que tous les nouveaux
époux de la Grèce fe croyoient obligés
d'aller en pélerinage , avant que la
première année de leur mariage fût expirée.
Mais la pureté des moeurs s'étant
altérée , Autéros , ou le faux Amour
AVRIL 1778. 123
de
avoit élevé un nouveau Temple à peu
diftance de l'ancien , & étoit parvenu,
depuis un grand nombre d'années , à y
attirer tous les jeunes époux , qu'il féduifoit
par l'appât des faux plaifirs , & qui
ne rapportoient de fon Temple que des
difpofitions à la coquetterie, à la diffipation
& à l'infidélité. Philinte & Ifmène,
jeunes Amans ingénus & vertueux ,
mutuellement épris l'un de l'autre , &
dont l'amour s'étoit confervé dans toute
fa force & fa pureté , après un an de mariage
, arrivent à Tempé , & pénètrent
dans le Temple du véritable Amour ,
qui étoit abandonné , & où perfonne ne
s'étoit plus préfenté depuis un fiécle . Le
Grand - Prêtre du Teinple connoiffant
que le coeur de ces jeunes époux eft tel
que les Dieux le defirent , leur fait un
accueil favorable ; mais il leur déclare
qu'ils ont trois épreuves à fubir dans
l'efpace d'une journée , avant d'être couronnés
; & que pour les foutenir , ils
doivent s'aller mêler dans la foule d'un
Peuple corrompu & féducteur , qui ſe
raffemble à Tempé , où tous les plaifirs
de la Grèce fe trouvent réunis . On fent
que l'Auteur défigne fous le nom de
Tempé , la Capitale de la France , dont
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
il décrit les moeurs & les amuſemens. Le
Colifée , les promenades , les Spectacles,
figurent tour-à-tour fous des noms empruntés
; les difputes , les nouvelles du
jour paffent en revue fous le même déguilement
dans plufieurs converfations :
on y parle beaucoup , entr'autres , d'une
guerre entre les Habitans de l'Ile de
Crète & leurs Colonies d'Heſpérie.
Dans une autre occafion , Philinte &
Ifmène lifant les affiches des Spectacles ,
& voulant aller au grand Concert , en
font détournés par un homme qui leur
apprend qu'un Compoliteur Phrygien
s'eft emparé exclufivement de ce Spectacle
, où il remet en mufique les Pièces
d'Euripide , & qu'il fait retentir fans
ceffe de fon chant lugubre , ne fachant
exprimer que la douleur; encore, ajoute
l'Habitant de Tempé , comment l'exprime-
t-il ? en faifant crier fes perfonnages
fi haut qu'ils en perdent la voix.
Le jeune couple fort victorieux des
trois épreuves. Ifmène échappe fucceffivement
aux féductions d'un Financier
d'un grand Seigneur , & d'un jeune Officier
; & Philinte fe tire heureuſement
des filets de la femme d'un Sénateur ,
d'une Princeffe & d'une -Actrice . Ils font
AVRIL. 1778. 125
couronnés tous deux par le Pontife de
l'Amour & de l'Hymen .
Ce petit Roman , plein d'images gra
cieuſes , & où on voit avec plaifir l'hon
nêteté & la vertu triompher du libertinage
, eft écrit d'un ftyle coulant & facile.
M. le Prévôt d'Exmes y a joint un morceau
traduit de l'Anglois , tiré d'un Roman
politique de M. Johnſton , qui fait
allufion à l'Angleterre & aux Colonies
d'Amérique ; & un fragment tiré d'un
Ouvrage Italien fur les Écoles publiques
.
Hiftoire Générale & Economique des trois
règnes de la nature , contenant : 1º .
la defcription anatomique & phyfique
de l'homme , fes maladies , les remèdes
qu'on peut y apporter ; les alimens
qui lui conviennent en état de
fanté , & l'utilité qu'on peut tirer des
différentes parties de fon corps , tant
pendant la vie , qu'après fa mort ; 2 ° .
l'Anatomie comparée des animaux ,
conjointement avec leurs defcriptions ,
leurs moeurs , leur caractère ; la manière
de les élever & de les gouverner ;
les alimens qui leur font propres , les
maladies auxquelles ils font fujets ,
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
l'art de les traiter, fi ces animaux font
de la claffe des domeftiques ; & s'ils
font de la claffe des fauvages , la manière
de les fubjuguer à l'empire de
l'homme par les rufes , la chaffe , la
pêche , & c. Les avantages qu'on peut
tirer de ces différens animaux , tant
pour la Médecine & la nourriture
.

de l'homme que pour les différens
ufages de la Société civile ; 3 ° .
les noms botaniques & triviaux des
plantes dans toutes les langues ;
leurs defcriptions , leurs claffes
leurs familles , leurs genres & leurs
efpèces , les endroits où on les trouve
le plus communément ; leurs cultures
, les animaux auxquels elles peuvent
fervir de nourriture , leur analyſe
chimique ; la façon de les employer
pour nos alimens , tant folides que
fiquides , & leurs différens ufages
économiques ; 4° . la defcription des
mines , foffiles , fluors , cryftaux , terres
, fables & cailloux qu'on rencontre
fur la furface du globe & dans
les entrailles de la terre ; l'art d'exploiter
les mines ; la fonte & la purification
des métaux , leurs différentes
préparations chimiques , & la manière
AVRIL 1778. 127
de les employer dans la Médecine ;
l'art vétérinaire, les arts & métiers ,
& c. . Hiftoire Naturelle de toutes
les fontaines minérales connues , leur
analyfe chimique , une notice des
maladies pour lefquelles elles peuvent
convenir , & la manière d'en faire
ufage , le tout rangé fuivant le fyftême
de Linnæus; par M. Buc'hoz , Médecin
Botaniste & de quartier de MONSIEUR ,
&c . Ouvrage propofé par foufcription ;
à Paris chez Didot le jeune , Libraire ,
Quai des Auguftins ; Debure aîné ,
Libraire auffi Quai des Auguf
tins ; Durand neveu , Libraire , rue
Galande ; Lacombe , Libraire , rue de
Tournon ; & à Amfterdam , chez
Marc Michel Rey , Libraires. 1778 . &
Avec approbation & privilège du Roi.
>
Rien n'eft plus intéreſſant à l'homme
que de connoître les productions de la
nature ; mais à quoi peut lui fervir cette
connoiffance , s'il ignore les avantages
qu'il en peut tirer pour fes befoins ? Les
Naturaliftes , les Botanifes nous donnent
journellement des nomenclatures , des
defcriptions , des fyftêmes ; & il ne
s'en trouve prefqu'aucun qui traite des
différens êtres qui nous environnent
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.

Connoître un minéral , ` une plante , un
animal , ne fuffit pas , il faut encore approfondir
fes propriétés ; c'eft ce qui a
engagé l'Auteur à traiter dans cet Ouvrage
, l'Hiftoire Naturelle d'une façon
économique ; il a tâché par - là de fe
rendre utile à fes femblables , comme il
n'a ceffé de le faire jufqu'à préfent, par les
différens autres Ouvrages qu'il a publiés.
Cette Hiftoire Naturelle eftdivifée en trois
parties , qui répondent au règne animal ,
au végétal & au minéral. La première
partie eft fubdivifée en deux traités ; le
premier eft deftiné à l'homme on l'y
confidère dans l'état de fanté & dans
celui de maladie : on y donne fuccinctement
fa defcription anatomique ; on y
explique l'ufage phyfique de fes fonctions
, le méchanifme des différentes
parties qui le conftituent lorfqu'il eft en
fanté ; on paffe delà au dérangement de
cet individu fi admirable ; on traite en
conféquence de toutes les différentes
maladies humaines ; on en donne les
caufes , les fymptômes , les diagnoſprognoftics
& le traitement ; tics
"

on joint à chaque maladie plufieurs obfervations
de pratique ; on termine
enfin le premier traité par l'indication
AV RI- L..1778. 129
·
des alimens qui font les plus favorables
à l'homme.
Le fecond traité comprend les animaux
& renferme fix chapitres. Le premier
traite des quadrupèdes le fecond
des oifeaux , le troisième des
amphibies , le quatrième des poiffons ,
le cinquième des infectes , & le fixième
des vermiffeaux . Ceft-là précisément le
fyftême de M. le Chevalier de Linné.
Dans chaque article , on commence par
donner une defcription générique & anatomique
de chaque animal ; on en décrit
enfuite les espèces , on en rapporte les
différens noms , tant triviaux que fcientifiques
; on indique les alimens qui leur
conviennent ; on fait connoître leurs
moeurs , leur caractères , la manière de
les élever & celle de les traiter dans
leurs maladies , quand ils font de la
nature des animaux domestiques ; &
lorfqu'ils font fauvages , les différentes
façons de les fubjuguer. On fait auffi
mention des animaux qui leur font
ennemis , & de la manière dont ils fe
défendent les uns contre les autres ,
on expofe en outre les avantages
que chacun d'eux peut nous procurer ,
foit pour les alimens , les médicamens ,
Fv
130 MERCURE DE FRANCE:
"
foit pour les arts & l'économie champêtre
enfin on y fait mention des dif
férentes chaffes & pêches pratiquées
chez les divers Peuples de la terre.
La feconde partie concerne les végétaux
; elle fervira fimplement de fupplé
ment à l'Hiftoire Univerfelle des Plantes ,
que l'Auteur publie fucceffivement depuis
1772 jufqu'à préfent , afin de ne
rien laiffer à defirer fur cet objet.
La troisième partie a pour objet les
minéraux ; elle eft fubdivifée , de même
que la preinière , en deux traités , dont
le premier comprend uniquement les
minéraux; on y donne la defcription de
chaque mine , foffile , fluor , cryftallifation
, fable , terre , caillou ; on en rapporte
l'analyſe chimique ; on y expoſe
la manière d'exploiter les mines, la pratique
la plus accréditée de la fonte des
minéraux ; on rapporte & on explique.
leur ufage dans la matière médicale
dans les arts & pour la fociété civile ;
on indique en outre les différens endroits
de la terre où on les trouve.
Le fecond traité eft deftiné à l'hydrologie
, ou à la recherche des fontaines
minérales ; on en examine la nature , les
endroits où elles fe trouvent , leurs prin
AVRIL 1778. 131
*
cipes chimiques , leurs propriétés dans
la médecine , la manière d'en faire ufage
comme médicamens : l'Auteur érend fes
recherches à toutes les fources connues
de l'Univers .
Par cet expofé , on peut fe convaincre
que cette Hiftoire générale & économique
des trois Règnes fera la plus complette
& la plus étendue qui ait jamais parue .
On y trouvera raffemblé , par ordre &
par choix , tout ce qui fe trouve épars
dans les différens Ouvrages de l'Auteur ,
avec des additions infinies . Les différentes
planches que M. Buc'hoz publie depuis
très- long-tems , pourront concourir
à l'ornement & à l'intelligence de cet
Ouvrage , fans pourtant en être une
dépendance néceffaire.
Lapremière fuite qu'il a commencé de
publier , a pourtitre : Collection deplanches
enluminées & non enluminées , reprefentant
au naturel tout ce qui fe trouve de plus inté
reffant & deplus curieux parmi les animaux,
les végétaux & les minéraux ; elle a paru
an mois de Janvier 1775 , par cahier ,
& elle continue de paroître , depuis ce
tems , de trois mois en trois mois ; elle
en renferme actuellement treize ; les dix
premiers forment la première Centurie
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
on efpère en donner trois . Ce Recueil
peut bien le qualifier de Glanures d'Hif
toire Naturelle. Le premier cahier de
chaque Centurie commence par les animaux
; le fecond repréfente les plantes
médicinales de la Chine ; & le troisième
les minéraux , ainfi de fuite dans le
même ordre.
que
La feconde fuite eft défignée fous
le titre de Collection précieufe & enluminée
des fleurs les plus belles & les
plus curieufes , qui fe cultivent tant
dans les jardins de la Chine dans
ceux de l'Europe. Cette Collection , une
des plus précieufes qui paroiffent en ce
fiècle , réunit en même-tems le mérite
de la nouveauté. La plupart des Aeurs
de la Chine , dont on a publié les deffins
peints , étoient fuppofées ; celles -ci ont
l'avantage d'être peintes d'après nature
& font entièrement conformes à celles
qu'on cultive dans les jardins de Pékin .
La première partie de ce recueil paroît
actuellement ; elle eft compofée de dix
cahiers le premier cahier de la feconde
eft auffi actuellement au jour.
:
<
La troisième fuite repréfente les productions
naturelles de la France ; le premier
cahier paroîtra inceffamment , &
AVRIL. 1778. 135
repréfentera les quadrupèdes , dont plufieurs
ont été delfinés par M. de Seve :
au bas de chaque planche fe trouve
gravée la defcription de l'animal. Les
animaux qui forment cette fuite , font
rangés fuivant le plus ou le moins de
rapports qu'ils ont avec l'homme .
La quatrième & dernière fuite eft
deftinée à toutes les productions étrangères
à la France , tirées des trois règnes.
Le premier cahier , qui eft fur le point
d'être mis au jour , repréfente , en cinq
planches , les Coftumes des principaux
Peuples qui habitent les quatre parties
de la Terre , & qui ont été deffinés par
M. de Favane père , dont les talens pour
les deffins font reconnus . Les autres planches
de cette fuite repréfentent les différens
genres d'animaux , & principalement
les finges. M de Bellanger , de
l'Académie Royale de Peinture , diftingué
par fes deffins en hiftoire naturelle ,
s'eft bien voulu charger de cette partie.
CONDITIONS.
On ne peut déterminer le nombre des
volumes que renfermera cet Ouvrage :
on le diftribuera , à la manière Angloife
134 MERCURE DE FRANCE.
par cahier de vingt feuilles chacun , foit
in fol. foit in- 8 , à la volonté des Soufcripteurs
il faudra 200 feuilles pour
former le premier volume in fol. &
pareille quantité pour les cinq premiers
volumes in-8° . Le prix pour la
foufcription du premier volume in- fol.
ou des cinq volumes in- 8 ° . fera de 48
liv. francs de port à Paris & par toute
la France , qu'on payera en recevant le
premier cahier , qui paroît actuellement ,
& qui eft précisément l'introduction générale
à l'Ouvrage entier : le dernier vol .
in-fol. ne fe payera que 24 liv. ainfi &
de inême que les cinq derniers volumes
in- 8°. auffi francs de port. On ne délivrera
de ces cahiers qu'aux feuls Souf
cripteurs ; ceux qui n'auront pas foufcrit
ne pourront acquérir l'Ouvrage qu'après
qu'il fera fini , & à un plus haut prix.
L'Auteur n'avouera que les quittances
qui font fignées de lui : on pourra lui
faire tenir le montant de la foufcription
par la pofte , même fans en payer le
port , pourvu qu'on ne l'adreffe pas à
d'autres. Son adreſſe eſt au haut de la rue
de la Harpe.
Le prix des Cahiers enluminés & non
enluminés d'Hiftoire Naturelle eſt de 30
AVRIL. 1778. 135
fiv. celui de la Collection enluminée des
fleurs de la Chine de 24 liv. & ceux des
deux autres Collections non-enluminées ,
de 10 liv. chaque cahier.
Notice des Hommes les plus célèbres de la
Faculté de Médecine en l'Univerfité
de Paris , depuis 11 10 jufqu'en 1750
inclufivement ; extraite en plus grande
partie du manufcrit de feu M. Thomas-
Bernard Bertrand , communiquée
par M. fon Fils ; rédigée par M. Jacques-
Albert Hazon , Docteur- Régent
de la même Faculté pour fervir de
fuite & de complément à l'Hiftoire
abrégée de la Faculté ( fous le titre
d'Éloge hiftorique , avec des remarques
étendues ; imprimée en 1773 ,
chez Butard ) . A Paris , chez Benoît
Morip , Imp. Lib. rue St Jacques ,
à la Vérité , 1778. Avec app. & priv.
du Roi.
M. Lorry , connu avantageufement
par plufieurs Ouvrages qu'il a publiés , a
donné l'édition de l'Hiftoire de la Faculté
de Médecine de Montpellier , & des
Hommes célèbres qui l'ont composée ;
celle de la Faculté de Paris ne méritoit
1
136 MERCURE DE FRANCE.
pas moins d'être publiée ; M. Hazon ,
Médecin zélé pour fa Compagnie , a
bien voulu fe charger de cette entreprife
il s'étoit déjà acquis une réputation
par l'Eloge hiftorique qu'il avoit
publié de la Faculté ; il ne lui reftoit
plus qu'à faire connoître les Membres
illuftres qui la compofoient ; c'eſt ce
qu'il fait dans l'Ouvrage que nous annonçons
aujourd'hui , & qu'il a rédigé
en partie d'après le manuferit de feu M.
Thomas Bernard Bertrand , à lui communiqué
par M. fon Fils . Il partage cette
Notice en trois tems ou époques ; favoir
, depuis le milieu du douzième
fiècle jufqu'au milieu du quinzième ;
2. depuis le milieu du quinzième jufqu'à
la fin du feizième ; 3 ° . enfin depuis
le commencement du dix-feptième juf
qu'au milieu du dix - huitième , avec un
difcours ou tableau de la Faculté à la
tête de chaque époque. Dans cette Notice,
quatre efpèces d'hommes paroiffent
fur la fcène , les Savans qui ont écrit
les hommes d'une vertu rare , & ceux
qui , par leur zèle , ont rendu des fervices
importans à la Faculté , & , par
elle , au Public. L'Auteur a fuivi l'ordre
chronologique on ne peut lui avoir
AVRIL. 1778. 137
46
affez d'obligation pour nous avoir rappelé
à la mémoire tant d'hommes illuftres
que la Médecine a fait naître , nonfeulement
dans cette Capitale , mais
dans les différentes Facultés & Colleges
du Royaume , & même chez l'Étranger.
La Médecine pratique de Londres ; Ouvrage
dans lequel on a expofé la définition
& les fymptômes des maladies
, avec la méthode actuelle de les
guérir ; traduit fur la feconde édition ,
revu , publié & enrichi de notes ;
par M. J. F. de Villiers , ancien Médecin
des Armées du Roi de France
en Allemagne , Docteur Régent de
la Faculté de Médecine de Paris ; 1
vol. in- 8 °. prix 4 liv. 4 f. broché. A
Paris , chez Segaud , Lib. rue des
Cordeliers , vis - à - vis celle Haute-
Feuille , 1778. Avec app. & priv. du
Roi.
4
Cet Ouvrage eft précédé d'un Avant-
Propos très-étendu de l'Éditeur, fur la
trop grande multiplication des Livres de
Médecine , & fur la méthode de les
réduire un peu à leur jufte valeur , pour
138 MERCURE DE FRANCE.
ne pas être obligé à employer un terms
fi court de la vie à lire des chofes inutiles
& fouvent minutieufes . Il paroît
que la Médecine pratique de Londres
que nous annonçons , a été rédigée felon
ces vues , puifque dans un livre portatif
comme celui - ci , un Médecin Clinique
peut trouver fur le champ des reffources ,
dont il peut avoir beſoin pour exercer
fon art ; mais un pareil Ouvrage ne peut
être celui d'un feul homme ; un Médecin
ne peut pas avoir tout vu ; cependant
comme il y a des maladies fi rares ,
que chaque fiècle en offre à peine un
exemple, & qu'il faut pourtant faire connoître,
on a eu foin de les décrire dans l'Ou
vrage que nous annonçons , en citant les
garans. Si dans chaque Royaume , dans
chaque Contrée les Médecins s'occu
poient à former un Code de Médecine
pareil à celui de Londres , que nous
annonçons , on parviendroit à avoir la
Médecine de tous les climats , & on
auroit , par ce moyen , les vrais principes
de la fcience médicale , quoique
variés pour chaque pays . M. de Villiers ,
Traducteur de cet Ouvrage , qui a fenti
l'importance de ce raifonnement
AVRIL. 139 1778 .
ajouté à cette traduction des notes
,
qu'il a cru néceffaires pour faire diftinguer
la pratique de Paris de celle de
Londres .
Journal ( dit de Genève ) hiftorique &
politique des principaux événemens des
différentes Cours de l'Europe , compoſé
de 36 cahiers par an , chacun de 60
à 72 pages , qui paroiffent exactement
trois fois par mois , publiés les 10 ,
20 & 30.
pour un an ,
On foufcrit en tout tems. Le prix,
de ce Journal , rendu
franc de port par la poſte , eft de 18
liv . A Paris , chez Lacombe , Lib .
rue de Tournon , près le Luxembourg.
MM. les Soufcripteurs font priés
de donner leur nom , lifiblement
écrit , dans une lettre d'avis , & de le
faire mettre fur la feuille d'envoi par
la pofte .
S'il eft un tems où ce Journal doive
être plus intéreffant & plus curieux , c'eſt
celui fans doute où les principales Puiffances
de l'Europe ont de hautes pré140
MERCURE DE FRANCE.
tentions à faire valoir & de grands intérêts
à défendre. Eh! qui ne prend
point part à ces fameufes querelles politiques
, qui offrent un fpectacle impofant
, & qui excitent une curiofité fuivie .
On aime à étudier la marche & les
refforts des intrigues fameufes , où les
Rois & les Nations jouent les rôles principaux.
Mais ce qu'il y a de plus remarquable
dans ces actions & dans ces négociations
des Gouvernemens , c'eſt de voir
l'efprit Républicain aux prifes avec l'État
Monarchique , & la fierté des Sujets
oppofée à la grandeur du Souverain. Les
pallions , toujours indifcrettes , font
l'aveu public de leurs projets , de leurs
craintes , de leurs efpérances , de leur
foibleffe , de leurs forces ; & le fimple
Citoyen eft admis dans le fecret des
cabinets des Rois & des Hommes d'État.
Le Journal que nous annonçons eft rédigé
par un homme très- éclairé & trèsinftruit
, qui fait penfer fes Lecteurs ,
& les rend bons politiques , par l'art
avec lequel il fait préfenter les événemens
, les rapprocher , les contrafter ,
& les mettre dans un jour où les torts
& les raifons , les fautes & les refforts
de la politique ne peuvent échapper à
AVRIL. 1778. 141
l'oeil le plus diftrait . Au refte le Journal
que nous annonçons contient principalement
les mémoires du tems préfent ;
c'eft l'hiftoire la plus fuivie , la plus
détaillée , la plus véridique , & celle qui
mérite le plus d'être confervée & d'être
confultée .
.
Recueil de tous les Coftumes des Ordres
Religieux & Militaires , avec un abrégé
hiftorique & chronologique , enrichi
de notes & de planches coloriées :
in-fol. par M. Bar. A Paris , chez
l'Auteur , rue du Roi doré , au coin
de la rue Saint- Louis , au Marais.
Nous avons annoncé le Profpectus de
cet Ouvrage intéreffant & curieux . Le
premier cahier , qui vient de paroître ,
met le Public en état de juger que l'Auteur
tient tout ce qu'il a promis ; il eft
compofé de 12 figures , gravées à l'eau
fortes , parfaitement coloriées. Elles offrent
à l'oeil la forme des vêtemens , le
coftume de plufieurs Ordres Religieux ,
dont on fait connoître l'origine , l'exiftence
& l'hiftoire . Les détails ne fauroient
être plus précis ; mais ils font
très -bien faits , puifés dans les meilleures
142 MERCURE DE FRANCE .
fources , & éclaircis par une critique
févère & judicieufe , qui fert à M. Bar
à relever & à corriger les fautes échappées
aux Ecrivains qui ont marché les
premiers dans la carrière qu'il parcourt
aujourd'hui. Quelques uns ont créé des
Ordres qui n'ont jamais exifté , & perdu
à les décrire un tems qu'ils auroient pu
employer à en chercher de réels , qui
leur font échappés . Nous devons remarquer
que le nouvel Hiftorien eſt en
même- tems le deffinateur , le graveur
& le peintre des eftampes coloriées qui
compofent ce Recueil. Certe réunion
de talens , portés à ce degré de fupériorité
, eft affurément rare. Ses eftampes
feront plaifir aux gens de goût ; & toutes
les Bibliothèques s'emprefferont de fe
procurer fon Ouvrage. Il paroîtra par
cahiers, dont le fecond fera publié à la
fin de ce mois. Le prix de la foufcription
eft de 15 liv. par cahiers , & elle
fera irrévocablement fermée pour Paris
le 30 Avril ; le terme n'en eft prolongé
qu'en faveur des Étrangers .
Le Babillard , Ouvrage Périodique , compofé
d'une feuille in- 8° . tous les cinq
AVRIL. 1778 . 143
jours. A Paris , chez Lacombe , Libraire
, rue de Tournon , 1778 .
Le genre de cet Ouvrage périodique
& moral a beaucoup de rapport avec
celui du Spectateur Anglois. Le Philofophe
qui s'annonce fous le titre , fans
prétention , de Babillard , s'eft impofé
pour tâche de difcourir indifféremment
fur tous les fujets qui peuvent être vraiment
intéreffans ; mais fur- tout d'obferver
les moeurs & les ridicules , de ré
pandre dans fes écrits une critique lél
gère & fage , & de corriger en riant.
Il fait auffi des excurfions fréquentes fur
la politique , la mufique , les autres arts ,
& généraleinent fur tout ce qui eft de
nature à exciter la curiofité & produire
l'amufement. La littérature eft le feul
article qu'il s'eft à- peu -près interdit , tant
à caufe de la multiplicité des ouvrages
qui traitent déjà cette matière , que pour
éviter les plaintes des Auteurs périodiques
avec lefquels il annonce qu'il veut
vivre en paix. Ses difcours , comme il
l'a promis lui - même dès fon premier
cahier , font tour-à- tour moraux & comiques
, férieux & plaifans , politiques ,
philofophiques & bouffons , fouvent ils
144 MERCURE DE FRANCE .
font tout cela à-la - fois . Mais, quelque
puiffe être leur caractère , il a pris le fage
engagement de dire toujours quelque
chofe d'utile , & d'éviter avec foin tout
ce qui pourroit être offenfant .
Un talent effentiel dans un écrivain
de ce genre , c'eft celui de peindre &
d'offrir des tableaux originaux & grotefques.
Ce talent eft celui de Rabelais ,
de Scarron , de Sterne , & des Auteurs
du Spectateur Anglois. Le morceau fuivant
fera voir que l'Auteur du Babillard
le possède à un certain point. On y trouvera
de plus l'empreinte d'un ftyle facile
& rapide , & d'une volubilité agréable
& caractéristique , répandue d'ailleurs
dans tout l'Ouvrage , mais employée
fur- tout bien à propos dans cet endroit .
' où c'eft un Babillard qui eft cenfé en
peindre un autre . « Le hafard me fit
"
entrer dans un Café ; j'apperçus dans
» un coin une douzaine de badauds ,
qui , fe preffant les uns contre les au-
» tres , formoient un grouppe ferré &
» attentif Un bourdonnement fourd &
» peu diftinct , qui parvenoit juſqu'à
mes oreilles , me fit juger que quelque
humain , plus fortuné que moi
péroroit à l'aife au centre de ce grouppe :
» j'enviai
his
AVRIL. 1778. 145
» j'enviai fa félicité ; je m'approchai ;
» & , pendant deux heures , j'eus la
» conftance de groflir le nombre de ceux
qui écoutoient fes difcours. C'eſt le
plus long intervalle de ma vie qui fe
» foit paffe fans defferrer les lèvres , ex-
» cepté peut-être le temps du fommeil
» dont toutefois je n'oferois répondre ,
puifqu'on m'a dit que je parlois en
» rêvant. Celui qui jouiffoit alors du
» privilége d'être écouté avec une auffi
99
Hatteufe attention , étoit un petit vieil-
» lard , dont le teint bazané & l'accent
» annonçoient un Gafcon un rubam
» rouge pendu à fa boutonnière , indi-
» quoit la noble profeffion qu'il avoit
» fuivie . Auffi étonnoit- il les douze Pa-
» rifiens , qui l'entouroient la bouche
ود béante , du récit de fes combats , de
» la multitude de fes aventures guer-
» rières & galantes , & de la fingularité
» de fes proueffes. Une hiftoriette d'a-
» mour , paffe-temps frivole d'un quar-
» tier d'hiver , amenoit la defcription
d'une bataille livrée pendant la cam
pagne ; & les circonftances d'une efcar-
» mouche le conduifoient à la topographie
d'une Province où il avoit fait le
» Partifan . C'étoit une fource intarilla-
11. Vol.
2.9
G
146 MERCURE DE FRANCE.
99
» ble d'anecdotes ; c'étoit un recueil vi-
» vant de traits plaifans & de bons mots
grivois : il falloit l'entendre fronder les
» théories modernes fur l'art de la guerre ,
» & développer enfuite les immenfes ref-
» forts de la politique : il avoit vu , il favoit
»par coeur tout le paffé ; il pénétroit , il
développoit tout le préfent , & détermi-
» noit fans héfiter tous les événemens de
» l'avenir. Ses bénévoles Auditeurs , étour-
» dis de fa volubilité , effrayés du panache
qui ombrageóit fon feutre , pleins de
refpect pour fes cicatrices , ne pensèrent
» pas une feule fois à l'interrompre » .
"
"
39
"
Si le Babillard s'interdit une critique .
ouverte , cette retenue apparente ne fert
qu'à la rendre plus piquante , lorfqu'il fe
la permet fous le voile de l'allégorie.
Les réflexions fages & judicieufes d'un
Politique , au fujet de la guerre entre
l'Angleterre & l'Amérique , & les réponfes
du Babillard , qui paroît ne faire des
objections à fon Correfpondant vrai ou
fuppofé , que pour en amener la folide &
intéreffante réfutation , contribuent à répandre
dans ces feuilles , depuis quelques
ordinaires , un intérêt plus férieux & plus
foutenu .
Il paroît êxactement une feuille de cet
AVRIL. 1778. 147
Ouvrage tous les cinq jours. Le prix de
l'abonnement eft de 24 livres pour Paris ,
& de 30 livres pour la Province , franc
de port. On foufcrit à Paris , chez Lacombe
, Libraire , rue de Tournon , près
le Luxembourg.

L'Innocence du premier âge en France ,
ou Hiftoire amoureufe de Pierre- le-
Long & de Blanche- Bazu ; ſuivie de la
Rofe ou de la Fête de Salency , nouvelle
édition confidérablement augmentée
, vol. in- 8 ° . de 276 pages ,
avec des gravures. Prix 3 liv. 12 fols.
A Paris , chez Ruault , Libraire , rue
de la Harpe.
Ces productions agréables , bien connues
par les éditions précédentes , ont
obtenu les fuffrages des Lecteurs honnêtes
& fenfibles . Ils ont pris plaifir à
retrouver dans ces écrits cette peinture
naïve de moeurs antiques , dont la fimplicité
forme un contrafte fi piquant avec
les tours étudiés & les fentimens factices
du bel efprit du jour. Le vieux langage
dont l'Auteur a fait ufage , ajoute à la
vérité du tableau , & fait paffer bien des
détails qui auroient pu choquer notre
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
fauffe délicateffe . Cette hiftoire amoureufe
de Pierre le-Long , eft fuivie d'un
autre écrit intitulé la Rofe ou la Fête de
Salency. L'Auteur y a inféré l'Anecdote
de Louis XII & d'Anne de Bretagne
Anecdote qui a donné lieu à l'inftitution
de l'Ordre de la Cordelière.
Le volume eft terminé par des notes
relatives à la fête de la Rofe , Tout ceci
eft précédé d'un effai fur les progrès de
la langue Françoife , écrit plein de goût.
Rien n'eft beau que le vrai ; mais
ajoute l'eftimable Ecrivain , rien n'a l'air
vrai que ce qui eft bien fenti. Homme
de lettres , foyons fürs que les moeurs
entretiennent la fenfibilité , & ajou-
» tent aux talens. Metton -snous en garde
» contre notre fiècle ; n'allons point cher-
» cher la nature dans le coeur des gens
» du monde , & la réputation dans les
» cercles. Laiffons à des hommes blafés
» leurs expreffions forcées & précieuſes ,
» qui reffemblent à de l'efprit , & qui
leur tiennent lieu de chaleur & de
» fentiment. Voyons au-delà du moment ,
Raifonnons au lieu de perfifler ; && ,
recueillis en nous- mêmes , retournons
» de bonne- foi à la manière fimple , à
la candeur , au bon fens de nos pères » ,
#
39
AVRIL. 1778. 149
ANNONCES LITTÉRAIRES.
Louis XIV , ou la Guerre de 1701
Poëme en 15 Chants , par M. dạ
Vixouze , Lieutenant-Particulier au
Préfidial d'Aurillac. In - 8 ° , broch
liv. A Paris , chez la veuve Duchefne
, rue S. Jacques ; Cellot , rue
Dauphine; Mérigot le jeune , Quai
des Auguffins.
L'Expédition de Cyrus , ou la Retraite
des Dix Mille. Ouvrage traduit du
grec de Xénophon , par M. L. C.
D. L. L. Maréchal des Camps &
Armées du Roi . Nouvelle Édition.
Chez Cellot & Jombert , rue Dauphine.
2 vol . 6 liv.
Contés & Nouvelles , par M. Wilmain
d'Abancourt ; in- 80 . prix 2 liv. A
Paris , chez Cellot , Imprimeur-Libraire
, rue Dauphine.
Traité du Sacrifice de Jefus- Chrift, &
vol. in- 12.
G iij
15 MERCURE DE FRANCE.
1
Explication des Prières & Cérémonies
du Saint Sacrifice de la Meffe . 1 vol .
in-12 , faifant le troifième du Traité
du Sacrifice. Chez la veuve Defaint ,
rue du Foin Saint Jacques.
Dignité de la nature humaine , confidérée
en vrai Philofophe & en Chrétien ;
par M. l'Abbé de Villiers , Prêtre
& Avocat en Parlement : in- 12. A
Paris , chez d'Houry , Impr.- Libr .
rue de la vieille Bouclerie.
&
De la Religion , par un homme du monde,
où l'on examine les différens fyftèmes
des Sages de notre fiécle
l'on démontre la liaifon des princi
pes du Chriftianifme avec les maximes
fondamentales de la tranquillité
des États . Première Partie , contenant
l'examen des fources & des
bornes de nos connoiffances , les
preaves de notre liberté , & la réfutation
du fyftême du Fatalifme : in-
8 ° . Chez Moutard Imprimeur-
Libraire , rue des Mathurins , à l'Hôtel
de Cluny.
AVRIL. 1778 .
Géographie Naturelle , Hiftorique , Politique
& Raifonnée ; fuivie d'un Trai
té de la Sphère , avec l'expofition des
différens Systêmes Aftronomiques du
Monde. 3 vol. in- 12 . Par M. Robert,
Profeffeur Émérite de Philofophie.
A Paris , chez Defnos , Libraire
rue S. Jacques .
Le Traité de la Sphère fe vend féparément
; & l'on trouve chez le même
Libraire un Atlas adapté à cette Géographie.
"
Eloge de Madame la Marquife de
Sévigné , qui a remporté le Prix à
l'Académie de Marfeille en l'année
1777 : in- 12 de 60 pages. A Paris ,
chez la veuve Méquignon & fils , rue
de la Juiverie , près de la Madeleine
en la Cité ,
Mémoire fur la Pefte , par M. Paris ,
Docteur en Médecine au Ludovicé
de Montpellier , du Collège de Médecine
de la ville d'Arles , Affocié
à l'Académie Royale de Nifmes ;
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
couronné par la Faculté de Médecine
de Paris en 1775.
Le jugement qu'en a porté la Faculté
de Médecine de Paris , l'emporte fur
tous les éloges que nous en pourrions
faire .
Tractatus de anteponenda Sectione
Cafaria , &c. c'eft-à- dire , Traité de la
Section Céfarienne , à laquelle on doit
donner la préférence fur la Section de
la Symphife des os du Pubis. Par M.
Boyer , Docteur- Médecin de Leyde.
A Genève , & fe trouve à Paris chez
Debure l'aîné , Quai des Auguſtins.
1778.
ACADÉMIES.
CHALONS - SUR- MARNE.
L'ACADÉMIE des
Sciences , Arts &
Belles Lettres de Châlons- fur - Marne
tint le jour de la Saint- Louis fa première
Séance publique depuis fon érection
AVRIL 1778. 153
par Lettres patentes. Le matin , après une
Meffe balfe , pendant laquelle il fut
exécuté un Motet en Mufique , le panégyrique
de Saint- Louis fut prononcé par
M. de Géry , Chanoine Régulier , Viſiteur
de la Congrégation de France. Cer
Orateur, déjà connu par fon talent pour la
-Chaire , prononça un difcours auquel
tout l'Auditoire parut applaudir. L'aprèsmidi,
l'Académie tint fa Séance publique,
à laquelle préfida M. l'Evêque Comte:
de Châlons , Pair de France. M. l'Abbé
Malvaux , Chanoine honoraire de la
Cathédrale, Vicaire- Général du Diocèfe ,
& Directeur de l'Académie , ouvrit la
Séance par un Difcours analogue aux cir--
conftances ; après quoi il annonça que
l'Académie , qui avoit propofé pour fujet
du prix de cette année : Les moyens de
détruire la Mendicité en rendant les Mendians
utiles à l'Etat , fans les rendre
malheureux , avoit eu la fatisfaction der
voir un grand nombre de Concurrens
fe difputer la palme de l'humanité ; qu'il
lui étoit arrivé une quantité de Mémoires
, tant de la Capirale , que des
Provinces & des Pays Etrangers
Que parmi ces Mémoires , au nombre ,
de cent feize , il en étoit pes qui ne ren
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
fermaflent quelques vues utiles. Que
l'Académie fe propofoit de réunir ces
idées éparfes en un corps d'Ouvrage , où
elle fe feroit un devoir de payer à chaque
Auteur le tribut de louanges qu'il méri
toit , & qu'elle mettroit cet Ouvrage fous
les yeux du Gouvernement & du Public.
Celui d'entre tous ces Ecrits qui a
paru à l'Académie mériter la couronne ,
tant par la profondeur de fon érudition ,
que par la fimplicité des moyens qu'il
propofe , eft le N° . 114-
·
L'Auteur eft M. Clouet , Ecuyer ,
Confeiller Médecin ordinaire du Roi ,
Médecin de l'Hôpital Militaire & des
Hôpitaux de Charité de Verdun -fur-
Menfe .
Le premier Acceffit a été accordé au
No. 66 , dont l'Auteur eft M. l'Abbé de
Montlinot , à l'Ifle en Flandre .
Le N° . 23 a obtenu le fecond Acceffit.
L'Auteur est M. l'Abbé Blanchard , à
Tourteron , près de Réthel en Champagne
. L'Académie a cru devoir encore
de juftes applaudiffemens à pluſieurs
autres Mémoires.
Le Nº. 31 , fans deviſe & fans nom
d'Auteur , qui commence par ces mots :
L'Auteur de cet Ouvrage eft un Prêtre
AVRIL. 1778. ISS
'Artéften , & finit par ceux - ci : J'aurai
auffi fecouru les malheureux , mérite que
l'on en faffe une mention diftinguée.
L'Auteur forme un voeu que tous les
coeurs françois répéteront avec acclamation.
En traçant le plan d'une affociation
générale de charité en faveur des Pauvres ,
dans toutes les Villes , & même dans
toutes les Campagnes du Royaume , fe-
« roit- ce faire , dit-il , un voeu témé-
» raire que de fouhaiter que la Reine
» formât , avec les perfonnes les plus
"
a
vertueufes de la Cour , une pareille
» affociation pour recevoir les Placets
s de toutes les affociations des Dames
» de Charité du Royaume , & leur ac
» corder fecours & protection ? Ne feroie-
» ce pas au contraire lui propofer un
» moyen de rendre fon nom immortel ,
» de le rendre pour les fiècles à venir
» cher à la Religion & à l'humanité ? Ne
» feroit- ce peut-être pas le feul moyen
» de faire paffer plus facilement toutes les
innovations que l'on projéteroit dans
"

وو
l'adminiftration des biens des Pauvres ,
Le No. 113 , qui a pour devife : Non
jam prima peto.... Neque vincere certo,
quanquam O , a paru à l'Académie rempli
& le plus fécond en moyens. de vues
Gvj 、
156 MERCURE DE FRANCE.
L'Auteur eft M. Romans de Coppier,
Oratorien , de l'Académie des Sciences ,
Arts & Belles Lettres de Rouen ,
'Oratoire , à Rouen .
-
Le No. 85 , qui a pour devife : De la
bienfaifance & du génie naít le bien public ,
préfente de nouvelles branches . de Commerce
, fruits refpectables d'effais longtems
infructueux , de vingt années de
foins , & de plus de cent mille livres de
dépenfe. L'Académie l'a jugé digne de
toute la protection du Gouvernement.
L'Auteur eft M. du Perron , des Acade
mies de Caën & de Rouen ..
Le N° . 11 préfente les détails les plus
intére fans par rapport aux différens travaux
auxquels on pourroit appliquer les
Mendians. Il n'y a pas jufqu'aux imbécilles
, dont on ne puiffe , felon ce Mémoire
tirer parti , & il en indique les moyens.
L'Auteur eft M. Grignon , Chevalier dè
l'Ordre du Roi , Affocié de l'Académie ..
Le No. 112 eft digne auffi d'une attention
particulière , par les vues fages qu'il
propofe. L'Auteur eft M..de Saint- Félix ,
à Paris .
Voici quelques autres Mémoires
auxquels l'Académie a accordé des éloges.
Celui du Nº..38 , dont l'Auteur eft M.
AVRIL 1778. 157
C. Van Berghem , Principal du Collége
de Courtrai ... Le No. 40 , dont l'Auteur
eft M. Noël de Paris ..... Le N ° . 48 , dont
l'Auteur est M. l'Abbé Criquillon , au
Collège de Saint- Paul , à Tournai en
Flandre.... N° . 5o , dont l'Auteur eft
M. Guéniot , Docteur en Médecine ,
Avocat à la Cour , Affeffeur de la Maréchauffée
, Affocié de l'Académie d'Auxerre....
No. 57 , dont l'Auteur eft M. le
Tonnelier , Prêtre , Curé de la Paroiffe
d'Autréches en Picardie , Diocèse de
Soiffon.... No. 67 , dont l'Auteur eſt M.
Danfcifon , Juge & Gouverneur de la
Vicomté de Befançon .... No. 70 , dont
l'Auteur eft M. Poitevin de Maiwemy .
Confeiller à la Cour des Aides , à Paris ....
N°. 91 , dont l'Auteur eft M. le Chevalier
de Moineville , ancien Capitaine de
Cavalerie , Chevalier de Saint- Louis .....
N° . 115 , dont l'Auteur eft M. le Vis
caire de Dofne , Diocèfe de Nevers
proche Moulins en Bourbonnois .
Dans la même Séance , il fut fait lecture
de quelques Ouvrages . M. Befchefer .
Chanoine de la Cathédrale , lut un Mémoire
fur le pays Châlonnois .... M.
Rouffel , ancien Curé , un Difcours fur
Famour patriotique.... M. Léfurié , Pro-,
153 MERCURE DE FRANCE.
feffeur, des fragmens d'une traduction ent
vers françois du premier Livre des
Métamorphofes d'Ovide.... M. Paté ,
Profeffeur de Mathématiques , un Mémoire
fur de nouvelles expériences , avec
deux Electrophores , & ces expériences
forent réitérées en préfence de l'Af
femblée . Le tems ne permit point à M.
Sabbatier , Secrétaire- perpétuel de l'Académie
, de lire une notice des Ouvrages
qui avoient été lus depuis dix - huit mois
dans les différentes Séances de l'Académie
.
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
LE Concert Spirituel ſoutient la célé-,
brité qu'il a obtenue fous la direction
de M. le Gros. On y a applaudi , pendant
la vacance des Spectacles , le choix
admirable d'excellens morceaux de mufique
, & le concours des Virtuoſes
François & Etrangers qui fe font fait
entendre. Il nous fuffit de rappeler à
AVRIL. 1778. 159
l'admiration des Amateurs les belles
fymphonies de MM . Sterkel , Goffec
Guénin , Chartrain , Cambini , Navoigille
, Canabich , &c. MM. Savoy &
Nihoul ont chanté le Stabat Mater
mufique fublime de Pergolèfe , avec une
perfection qui ne laiffe rien à defirer .
On a exécuté plufieurs beaux motets
parmi lefquels il faut diftinguer la
Deftruction de Jéricho , nouvel Ŏratorio
de M. Rigel. On a entendu avec ravif
fement les airs exécutés avec tant de
fupériorité par Mefdames Hifzelberg ,
Neufchâtel , Duchâteau , Plantin , Gavaudan
; par MM. Raaf, Savoy , Guichard
, le Gros , Dorfonville , & c. Les
Virtuofes , les grands talens ont été
applaudis, principalement M. Punto pour
le cor-de-chaffe , M. Windeling pour
la flûte , M. Raam pour le hautbois
M. Ritter pour le baffon , M. Duport
pour le violoncelle , MM . Chartrain ,
Bariere , Schick , Lefevre pour le violon.
Il ne faut pas oublier les talens précoces
de MM . Peronard frères , dont l'aîné
eft âgé de 15 ans , qui ont rendu avec
beaucoup d'intelligence une fymphonie
concertante de M. Navoigille , dans laquelle
le premier jouoit du violon , le
160 MERCURE DE FRANCE.
fecond du forté- piano , le troifième de
la harpe. Un autre prodige de talent eft
M. Zygmuntowfchi , âgé de 7 ans , quit
a exécuté , avec des applaudiffemens
mérités , plufieurs airs fur le violoncelle.
OPÉRA .
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE
a terminé fes Spectacles par la Tragédie
lyrique d'Iphigénie..
M. de Vifme doit commencer une
nouvelle Adminiftration après Pâques ;
& comme il fait qu'un des plus grands
charmes du Théâtre eft la variété , il ſe
propofe d'établir différens genres , &
même d'augmenter les jours des repréfentations
.
L'Ouverture de ce Spectacle fera faite
le Lundi 27 Avril , par un Prologue
dramatique , dans lequel on rappelle les
trois grandes époques de notre Mufique ,
en introduifant les Chiefs qui ont occafionné
fes révolutions. La mufique de
ce Prologue eft de M.. Grétry,.
AVRIL. 1778. 161
On prépare auffi la Fête de Flore en
un Acte , dont la mufique eft de feu M.
Trial ; & une Tragédie lyrique , dont la
mafique eft de M. Grétry.
COMÉDIE FRANÇOISE.
Les Comédiens François ont fait la
clôture de leur Spectacle par la Tragédie
d'Irène , dont le fuccès a toujours été
en augmentant.
M. de Voltaire a affifté en Loge grillée
à cette dernière repréſentation.
On doit ne donner que dans quelques
mois , Agathocle , nouvelle Tragédie de
cet Homme célèbre ;; & le Droit du Seigneur
, Comédie qu'il a réduite en trois
Actes.
M. Molé s'eft chargé cette année du
Compliment, que nous allons rapporter
comme un morceau d'éloquence diftingué
, & qui fait époque dans l'Hiftoire
du Théâtre.
162 MERCURE DE FRANCE.
Difcours fait & prononcé par M. MOLÉ.
MISSIEURS ,
L'ufage de vous adreffer un Difcours à la clôture
du Théâtre , fut fans doute établi par le feutiment
de la plus refpectueufe reconnoiffance ; il
n'eft aucune de nos repréſentations où , après un
travail difficile & réfléchi , fi nous avons atteint
l'unique but de nos études , le bonheur de vous
plaire, nous n'en recevions la récompenfe la plus
Batteufe. Celui qui , à la fin d'une année , ofa le
premier venir vous entretenir de vos bontés pour
lui , pour fes Camarades , & vous en rendre grâ
ces au nom de tous , nous a tracé une route que
nous aurions ouverte à nos Succeffeurs ; & l'inf
tant de plus que vous voulez bien donner à recevoir
l'hommage que nous vous en devons , eft
encore une faveur qui nous rend plus préfente la
bonté qui vous caractériſe.
Pour moins abufer de vos momens , Meffieurs ,
on a enfuite cherché à rendre ces témoignages'
refpectueux de notre fenfibilité plus intéreffans
pour vous , en y joignant quelques réflexions fur
les Ouvrages nouveaux donnés dans le courant
de l'année. Vous entretenir du réfultar de vos
jugemens fur les nouveautés , c'étoit , pour ainf
dire , pénétrer indifcrètement dans le fecret de
vos opinions particulières ; il eft fi rare qu'un
Ouvrage dramatique réuniffe tous les fuffrages ,
que même en répétant le cri le plus général,
AVRIL. 163 1778.
c'étoit ouvrir le champ à des récriminations fâ .
cheufes ; & , de plus , dans l'énumération des
Pièces nouvelles jouées d'une clôture à l'autre ,
nommer ou paffer fous filence celles qui n'avoient
pas eu le bonheur d'être adoptées ; c'étoit réveil ,
ler dans leur Auteur , le fouvenir d'un inftant.
pénible , & nuire aux progrès d'un Art dans
lequel les chûtes même doivent être un objet
d'inſtruction & non de découragement.
Nous ne courons point cette année de hafard
de voir fe partager les opinions fur les trois événemens
que je vais vous rappeler. Mais lorsque
J'ai à vous entretenir du grand Corneille & do
grand Homme qui vous raffembic aujourd'hui ,
lorfqu'en vous articulant ces noms fameux , je
retrace à votre mémoire les tableaux fublimes
qu'ils ont confiés à nos talens , je me fens intimidé
à qui en vais- je parler ? A vous , Meffieurs ,
qui nous inftruifez à en rendre les expreffions
plus vraies & les couleurs plus vives ; vous , en
qui le célèbre le Kain en a fi profondément im
primé les caractères ; vous , Meffieurs , qui , à
tous les titres , regrettez en lui ce moteur entraînant
de vos tranfports fifouvent & fi rapidement
exprimés. Il n'eft plus , Meffieurs , rien n'en
refte ; & ce Tragédien profond , terrible & véhé»›
ment , dont la cendre fume encore , eft , dès-à-t
préfent , pour tout Spectateur nouveau , perdu
dans l'idée vague du talent que vous - mêmes
Meffieurs , vous vous faites de Rofcius & de
Baron. Dans tous les genres autres que celui du
Théâtre , les découvertes heureuſes d'un homme
de génie , font autant de pas vers la plus grande
164 MERCURE DE FRANCE.
perfection de l'Art qu'il enrichit , & la toile , le
marbre , ou tel autre dépofitaire de fes productions
, lui répond du moins pour l'avenir de l'efpèce
de gloire que le Public appréciateur difpenfe
toujours avec juftice & proportion , aux hommes
nés pour s'attirer quelques diftinctions parmi leurs
femblables. Ici , Meffieurs , tout n'eft qu'un éclair.
Les préparations font longues ; & fi les premières
maffes d'un rôle ont été bien pofées, fi l'Acteur,
chargé de lui donner la vie théâtrale , a bien
faifi l'efprit créateur qui l'a placé dans fon enfemble
, fi fa difpofition du moment eft heureuſe ,
le fuccès eft rapide , mais n'affure point pour le
lendemain les beautés de la veille ; l'heure nous
commande , & tout autre Artiſte la choifit ; les
inftans de fa foibleffe font cachés dans l'ombre
du myftère , & le Public n'eſt dans aucun Art
comme dans celui du Théâtre , le confident des
impuiffances momentanées qui peuvent produire
le ridicule à la place du fublime auquel on
doit afpirer. Cet éclair de fuccès qui jeta fur nous
un jour favorable , difparoît à chaque repréfentation
; & ce n'eft qu'en renouvelant nos efforts,
pour en rétablir la lumière , que nous pouvons
perpétuer vos fuffrages. Que ceux qui feront
voués à ce talent ingrat & hafardeux , fe hâtent
de les mériter, qu'ils en jouiffent , & profitent des
momens : le Kain joue Vendôme , le Kain meurt,
tout s'anéantit avec lui , & fes longs travaux ,
fes réflexions , fes talens , font autant ravis à vos
plaifirs & perdus pour la mémoire , que dérobés
à l'inftruction des jeunes Élèves , affez malheureux
pour fe laiffer éblouir par l'éclat apparent
d'un Art dégradé chez cette Nation ſeule ou le
AVRIL. 1778. 165
:
Théâtre est tout à la fois l'École du génie , du
goût , de l'honneur & de la vertu . Qu'ils foient
au moins juftifiés par le fuccès , & connoiffent à
quels titres cet Acteur inimitable , dont long-tems
on répétera le nom , a mérité fa célébrité. Je ne
compterai point au nombre de fes qualités acquifes
, cette heureufe proportion dans tous les mouvemens
, qui , au fein même du défordre des paffions
les plus effrénées , offioit en lui l'extérieur
le plus impofant & l'enfemble le plus correct à
l'oeil du connoiffeur délicat , qui , non content de
la force de l'expreffion , exige encore la richeſſe
& la régularité des formes. Qu'ils fachent par
quels moyens plus difficiles , le Kain eft devenu
fublime dans l'Art pénible d'exprimer les paffions
tragiques c'eft par l'accompliffement de ce devoir
indifpenfable , qui feul attefte le vrai talent,
de ce devoir que vous prefcrivez fans ceffe ,
Meffieurs , auquel feul vous accordez un vrai
mérite , & qu'il poffédoit au fuprême degré , la
peinture des caractères , fi effentielle , d'ailleurs ,
au fuccès théâtral de l'Auteur qui les a tracés. Il
vous cft encore préfent , Meffieurs , avec quelle
fidélité il peignoit l'amour fauvage du Tartare
Gengis Kan , étonné de fa propre foibleffe ; partout
, fon expreffion fe reffentoit de cette âpreté
caractériſtique répandue fur tout ce perfonnage,
Combien de fois vous avez vu le Kain oppofant ,
d'une repréſentation à l'autre , au ron prophétique
& faftueux de l'impofteur Mahomet , la
franchiſe noble & paflionnée de l'impétueux
Vendômes & les emportemens de la jaloufie terrible
d'Orofmane , au ton févère & profondément
pénétré de Manlius trahi par l'amitié. C'eſt ainfi ,
166 MERCURE DE FRANCE.
Meffieurs , & par bien d'autres exemples , que le
Kaina mérité ce qui feul refte d'un talent théâtral :
un nom & des regrets ; c'eft cette application
fuivie à diftinguer chaque rôle par fon caractère ,
à en conferver la nuance depuis le premier moe
jufqu'au dernier , quelle qu'en devienne la fitua
tion , c'eſt le foin attentif de tout foumettre à ce
premier devoir , & de donner aux différens perfonnages
, s'il m'eft permis de m'exprimer ainfi ,
leur véritable phifionomie , qui lui a mérité la
gloire de devenir fupérieur à lui- même , & dé
vous le paroître. Heureux qui , comme lui , aura
reçu de la nature , avec une ame ardente , cette
male organiſation , cette harmonie intime entre
la profondeur de ſa ſenſibilité & ſon énergie phy.
fique , qui , par un accord auffi avantageux que
rare , l'ont fait nommer , à jufte titre , l'Acteur
tragique de nos jours. Mais il me reſte à fixer
votre penfée fur d'autres objets ; permettez ,
-Meffieurs , que je la détourne un inftant de cette
perte irréparable , & que j'oſe vous entretenir de
yous à vous-même : fouffrez que je rappelle au
Public affemblé , combien il a le droit de s'énorgueillir
du jufte fentiment qui l'enflamme au ſeul
Louvenir d'un grand homme . Avec quelle affluence
Paris eft accouru à une repréſentation donnée au
fang du grand Corneille , de ce créateur du
Théâtre François , qui , du néant dont il l'a tiré ,
l'éleva du vol de fon feul génie , au plus haut degré
de gloire ; en fit l'objet de l'étonnement & de
l'admiration de toute l'Europe , & rendit tellement
inébranlables les premiers fondemens qu'il
en jeta , qu'ils ne fléchiffent point fous le poids de
la gloire des hommes immortels qui ont , après
4
AVRIL. 1778. 167
lui , fendu ce monument un des plus célèbres de
ceux dont la France s'honore. Ce concours de
monde à la repréſentation de Cinna , cet hommage
rendu à la mémoire de Corneille , ces
exemples de l'enthouſiaſme François , font les
aiguillons de l'homme de génie , jaloux de s'attirer
la même attention , d'un Public né admirateur
du vrai beau , & digne enfin de prononcer
pour l'avenir l'immortalité dont il est dépofitaire.
C'eft ce que vous faites aujourd'hui , Meſfieurs
, du vivant même du digne fucceffeur de
Corneille & de Racine ; du vivant de cet homme
univerfel que fes concitoyens réclamoient , qu'ils
ont retrouvé avec un tranfport digne d'eux & de
fui , & qui , après avoir accumulé fuccès fur
fuccès , lauriers fur lauriers , après avoir vu depuis
long- temps fes propres ouvrages fe difputer
entr'eux la palme que l'univers lui- même , dans
fon incertitude , décerne à leur Auteur ; après
avoir raffemblé le Public il y a foixante ans ,
pour une nouveauté Théâtrale , digne alors de
fes Maîtres , vient foixante années après , vous
ralfembler pour une Nouveauté encore digne de
lui. Que vous dirai je , Meffieurs ? Après la gloire
d'avoir été couronné par vous , quel plus digne
hommage lui rendre que dé vous inviter à réunir
dans vos penfées , s'il vous l'étoit poffible dans
un inftant , toutes les productions de ce Génie
fublime & inépuifable depuis dipc jufqu'à
Irène. Quelle image ,Meffieurs ! quel autre champ
auffi vafte & auffi fertile en objets dignes de votre
admiration ? quelle fuite de tableaux ajoutés aux
merveilles du fiècle qui l'a vu naître ! Il femble
168 MERCURE DE FRANCE.
qu'elle embraffe plus encore que l'efprit humain
ne peut comprendre. Mais laiffons à la postérité
tranquille le foin de prononcer fon éloge ; il refpire
, on l'a retrouvé l'inftant de la jouiflance
eft-il celui de la paiſible admiration ? Il refpire ,
on l'a retrouvé ce Grand- homme , ce vieillard
vénérable , l'honneur & l'orgueil de la nature.
Semble-t-elle attefter fon plus fublime effort par
le foin qu'elle prend de le conferver ? Ah ! qu'il
vive ! que les lauriers dont le Public l'a couvert
lui fervent d'Egide contre les attaques du temps,
& que revenu au fein de fes concitoyens heureux
d'exifter avec lui , Paris s'énorgueilliffe aux yeux
de l'avenir jaloux , du pouvoir d'embellir le couchant
de fa vie: c'eft le droit d'un Public jufte ,
fenfible & digne d'honorer le Génie ; vous en
ufez , Meffieurs . Laiffez , de grace , au milieu des
acclamations de joie que fon retour vous inſpire ,
laiffez percer nos voix , & que notre reconnoilfance,
proportionnée aux dons accumulés de fon
génie , vous paroiffe un fentiment légitime , en
contemplant les titres immortels qu'il nous a
donnés au bonheur de vous plaire .
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont donné
pour Compliment de clôture , les Adieux
de Thalie , petite Pièce à Scènes épifodiques.
II
AVRIL. 1778. 169
Il eft de la nature du Compliment
d'être court ; celui-ci, trop étendu , fe
perdoit en Scènes épifodiques ; & le
Public déjà fatigué par un long Spectacle
, a entendu avec quelque impatience
une nouvelle Pièce au lieu d'un Compliment.
Il a pourtant applaudi', comme
malgré lui , plufieurs Scènes comiques
& très - bien rendues , entr'autres , un
Opéra impromptu en trois Actes , paroles
, mufique , choeur & danfes. On
reverroit avec plaifir ces Adieux comme
perite Pièce, dont on autoit retranché
les longueurs. Il y a fur-tout plufieurs
morceaux de mufique très bien faits &
très agréables que l'on voudroit pouvoir
encore entendre.
Les Comédiens fe difpofent à donner
une nouvelle Comédie , la Nature &
Art , dont la musique eft de M.
Defaides.
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
ARTS.
GRAVURES.
I.
Figures de l'Hiftoire de France , repréfentant
, règne par règne , les principaux
faits & les traits les plus intéreffans
de cette Hiftoire , depuis l'établiffement
de la Monarchie jufques
& compris le dernier règne ; avec
l'explication fommaire des fujets au
bas de chaque eftampe. Ouvrage
propofé par foufcription , par Jacques-
Philippe Lebas , Graveur du Cabinet
du Roi , Penfionnaire de Sa Majeſté ,
Confeiller de l'Académie Royale de
Peinture & de Sculpture.
LEURS MAJESTÉS ont honoré de leurs
foufcriptions cet Ouvrage , qui fera
compofé de deux à trois cents eftampes.
On en délivrera dix - huit par chaque
livraiſon , dont le prix fera de 18 liv,
AVRIL 1778. 171
pour les Soufcripteurs, & de 24 liv . pour
ceux qui n'auront pas fouferit. On payera
chaque livraifon à mesure qu'on la prendra
chez le fieur Lebas , rue de la Harpe ,
porte cochère vis- à-vis la rue Percée. La
première livraiſon fe diftribue actuellement
avec un Prospectus de formar
in 4. & de la grandeur des planches.
L'Auteur expofe , dans ce Profpectus
les avantages de faire concourir le deffin
ou le langage typique , avec le difcours
ou le langage articulé , pour rendre l'inf
truction plus courte & plus facile. Les
planches qui compofent cette première
fuite des figures de l'Hiftoire de France ,
ont été gravées par différens Graveurs ,
& fous la direction de M. Lebas ,
d'après les deffins de MM. Monet &
Lépicié, de l'Académie Royale de Peinture.

}
- Portrait de M. l'Abbé J. de Lille ;
l'un des Quarante de l'Académie Fran
çoife , Lecteur Royal , &c, &c. &c. né
à Clermont en Auvergne , deffiné d'après
nature par M. Pujos , Peintre en migna÷
ture , & gravé par M. Vangelifty. Ce
Hij
171 MERCURE DE FRANCE.
Portrait eft entouré d'une bordure de
très-bon goût , deflinée par M. Marillier ;
elle reprefente différens áttributs de l'Agriculture.
Au deffous du Portrait eft
un bas-relief , où Ariftéé fe plaint à fa
mère de la mort de fes abeilles , fujet
tiré des Georgiques de Virgile. Tout le
'monde connoît l'élégante traduction qu'a
faite de ce Poëme M. l'Abbé de Lille .
Ce Portrait fe vend chez M. Pujos ,
quai Peletier , maifon de M. Lequin ,
Örfévre , près la Grêve.
*
La Marchande d'Amour's , Eftampe
nouvelle de quinze pouces & demi de
hauteur , & de dix - huit de largeur
gravée par M. Beauvarlet , d'après le
tableau de M. Vien , dédiée à M. le
Duc de Coffé , Maréchal des Camps
& Armées du Roi , Chevalier de fes
Ordres , Gouverneur de la Ville , Prévôté
& Vicomté de Paris.
Cette compofition , traitée dans le Coftume
Grec , eft en même temps fage ,
riche & très- agréable . Elle eft parfaitement
rendue par le burin , aufli piccorefque
que précieux , de M. Beauvarlet ,
AVRIL 173 CI 1778.

dont les Ouvrages nombreux font les
délices des Amateurs . Elle fe vend 12
liv. chez l'Auteur , Graveur du Roi ,
rue du Petit - Bourbon , près la Foire
Saint - Germain .
I V.
i
Première & feconde fuites des Coftumes
François pour les coeffures, depuis 17763
gravees avec beaucoup de foin & de,
talent.Chaque fuite contientvingt quatIO:
Portraits en fix feuilles du prix de 30 val
A Paris , chez Efnauts & Rapilly , rue
Saint Jacques , à la Ville de Coutances.
Vie lub mashwoD ) I
Vue de Spoleto , vue du Porto-Ercoles
deux Eftampes nouvelles en pendant , de
treize pouces de largeur & onze de hauteur
, gravées par M. Martini , d'après les
tableaux de M. Vernet, Peintre du Roi.
Ces deux Estampes préfentent deux fêtes
agréables & variées , l'une d'un paysage
& l'autre d'une marine.
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
MUSIQUE.
I.
AIRS choifis de M. Sacchini , avec pa
roles italiennes & françoifes en partition
& parties féparées . A Paris , chez M.
d'Enonville , Receveur des Loteries
rue de Vannes , près celle du Four , à
la Nouvelle Halle.
On trouve à la même adreſſe :
Lé Rondeau del Signor Traetta , la partition
de la Colonie , celle de l'Olympiade
, & les airs détachés de ces Opéra.
II.
Journal d'airs choifis , avec accompagnement
de Harpe , par les meilleurs
Maîtres, Le prix des douze cahiers de ce
Journal eft de 15 livrpour Paris & pour
la Province franc de port. Chaque
cahier fe vend féparément 1 liv. 16 fols.
A Paris , au Bureau du Journal de Mu-
,
AVRIL. 1778. 175
fique , rue Montmartre
, vis-à- vis celle
des Vieux-Auguftins.
III.
XII Divertiffemens pour la harpe , clavecin
ou forté-piano , par M. Luigy ***
mis au jour par M. Naderman , Luthier
ordinaire de la Reine . Prix 4 liv. 16 fols.
Chez l'Editeur , rue d'Argenteuil , Butte
Saint- Roch ; Mademoiſelle Caſtagnery
rue des Prouvaires , & aux adreffes ordinaires.
I V.
Six Sonates pour le clavecin , fortépiano
ou harpe , avec accompagnement
de violon obligé , tirées des OEuvres de
Luigy Bocherini . Prix 7 liv. 4 fols ; aux
mêmes adreſſes.
L V.
> Concerto pour la harpe à deux violons
alto , baffe , deux hautbois ou flûtes &
deux trombes , par M ** . Prix 4 livres
4 fols ; aux mêmes adreffes.
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
V L.
Deux fymphonies concertantes pour le
clavecin ou le forté-piano & harpe obligée
, avec un accompagnement de violon
ad libitum , dédiées à Madame Coupard ,
par M. Adam , Elève de M. Edelmann-
Euvre 1. Prix 7 liv. 4 fols A Paris ,
chez l'Auteur , rue du Temple , au coin
de celle de Paftourelle ; chez M. Edelmann
, Madame le Marchand , rue Fromenteau
, & à l'Opéra ; & aux adreifes
ordinaires de Mufique.
VII
Trois Sonates pour le Clavecin , avec
accompagnement d'un violon ad libitum ,
dédiées à Madame de la Guillaummye ,
par M. Edelmann , OEuvre VI. Prix
6 livres. A Paris , aux mêmes adreffes.
que ci-deffus.
AVRIL 1778.
177
Uج ر
PROGRAMME.
NE Société qui s'intéreffe aux progrès.
de l'Eloquence , & qui defire vivement
de voir régner la Religion & les moeurs ,
propofe l'Eloge de Monfeigneur le DAUPHIN
, Père de Louis XVI , notre Au
gufte Monarque ; & un Prix de 1200 liv .
au Difcours qui aura le mieux rempli fes
vues à cet égard. Un Sujet auffi grand
doit exciter le zèle de tous les Citoyens
& ranimer le vrai talent par-tout où il
exiſte .
: Cette Société defire que Monfeigneur
le DAUPHIN foit préfenté dans cet
Eloge comme un Prince dont la Religion
a confacré toutes es vertus , & dont la
première a éré de fe dérober à l'admiration
de fon fiècle. Tout ce qui pourroit
porter l'empreinte des opinions nouvelles
, fera abfolument banni de ce Difcours .
Les qualités rares de Monfeigneur le
DAUPHIN , fes grandes vertus mifes dans
tous leur jour , voilà la feule tâche que
l'on impofe. C
On exhorte les jeunes Auteurs qui
Hy
178 MERCURE DE FRANCE.
voudront concourir , à s'y préparer par
la lecture des grands Modèles que le
dernier fiècle a fournis à la véritable
Eloquence .
Les Difcours feront adreffés , francs
de port , avant le premier Mars 1779 ,
à M. Jorry , Imprimeur- Libraire , rue de
la Huchette.
Le Prix fera délivré dans les premiers
jours de Mai 1779.
Les Difcours feront d'une heure &
demie de lecture au plus ; ils feront écrits.
d'une manière très- lifible : le nom de
l'Auteur avec fon adreffe feront cachetés,
& l'on ne compra le cachet que dans le
cas où le Difcours fera couronné .
Les 1200 livres font dépofées entre
les mains de Me MORIN , Notaire , rue
& vis-à-vis S. Paul , à Paris .
Antidote contre la Goutte.
PLUSIEURS effais heureux & plufieurs
malades guéris ou très-foulagés que l'on
pourroit citer & que l'on fera connoître
s'il eft néceffaire , atteftent qu'il y a un
Antidote pour prévenir , pour appaifer ,
& même pour détruire le mal de la
AVRIL. 1778. 179
8
Goutte , regardé jufqu'à ce jour comme.
incurable , & auquel la Médecine croyoit
ne pouvoir oppofer que des remèdes
adouciffans .
Le nouvel Antidote de la Goutte fe
prend intérieurement dans une boiffon
quelconque , mais plus ordinairement
dans du bouillon gras .
Son premier effet eft de calmer la
douleur ; ce qui arrive ordinairement
quelques heures après.
Le ſecond eft de produire fur les fibres!
un mouvement propre à cuire & digérer
l'humeur goutteufe , à changer fon carac
tère & à en expulfer une partie , tandis
que l'autre doit être évacuée par des purgatifs
analogues au tempérament & à la
conftitution , & c .
Les gouttes héréditaires , celles qui
font les plus opiniâtres , celles qui fe
trouvent accompagnées de noeuds plus
ou moins anciens , n'y ont pas encore
réfifté.
Dans les cas les plus défefpérés
comme lorfque l'humeur goutteufe fe
porte à la tête , à la poitrine , & c.;
qu'elle exerce fes ravages fur des vifcères
effentiels à la vie ; que les jours dir
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
malade font en dangèr , la première priſe
la déplace , la porte aux extrémités , rend
fa préſence moins dangereufe , & furtout
plus aifé à fupporter. Alors le calme
fuccede à l'orage , le fommeil fe rétablit
, ainfi que l'exercice de toutes les
fonctions. Il n'entre rien dans la compofition
de ce remède qui puiffe porter
la plus légère atteinte au tempérament ,
même le plus délicat.
Ceux qui voudront avoir de plus am
ples informations s'adrefferont à M. Moutier
, Auteur de ce nouvel Antidote , rue
de la Truanderie , maiſon du Commiffaire
.
Clavicule du Cheval , ou Tableau des Connoiffances
relatives àcet animal ,feconde
édition , par M. la Foffe.
CET Ouvrage , qui contient le précis de
tous ceux qu'a fait l'Auteur , eft repréfenté
fous la forme de deux grands Ta-
` bleaux de finances , gravés proprement
& imprimés fur papier grand aigle.
Le premier explique la Structure ex-
1
AVRIL. 1778. 181
terne & interne du cheval , auquel on a
joint un Tableau de la Connoiffance des
différens âges du Cheval depuis fa naiffance
jufqu'à trente ans.
Le fecond contient les détails de toutes
les Maladies du Cheval , & eft divifé en ,
cinq colonnes. La première donne le
nom de la maladie ; la feconde explique
fes caufes ; la troifième le diagnoftic ; la
quatrième le pronoftic , & la cinquième
la curation .
L'Auteur s'eft d'autant plus déterminé
à prendre cet ordre méthodique , que,
ces Tableaux peuvent convenir non-feu-,
lement à des Ecuyers , Maréchaux , Mar
chands de chevaux , mais même à tous
ceux qui n'ont aucune connoiffance du
cheval , & qu'on peut les mettre entre
les mains d'un Cocher ou Palfrenier qui
fouvent régit une écurie , & qui par là
peut facilement le paffer d'un Maréchal ,
& éviter fouvent une maladie qui devien
droit grave , étant dans le cas d'en reconnoître
les fymptômes , & d'y apporter les
remèdes convenables. Prix 4 liv. 10 fols.
Se vend à Paris , chez Dezauche , Gra
veur , rue Saint- Severin , la porte cochère
faifant facé à la rue de la Harpe.
182 MERCURE DE FRANCE.
Avis concernant le Journal de Lecture.
ON
N vient de publier le premier Numéro
de la feconde année du Journal de
Lecture , ou Choix périodique de Littérature
& de Morale .
On raffemble dans cet Ouvrage périodique
de petites pièces choifies dans tous
les genres de Littérature , des morceaux
de Philofophie , d'Histoire , de Critique ,
des pièces de Poésie , de petits Romans ,
des Anecdotes , des Projets utiles , & c,
On y donne des Extraits & des Analyſes
des bons Auteurs anciens & modernes ,
nationaux & étrangers , & fur- tout des
meilleurs Ouvrages qui viennent de paroître.
On publiera dorénavant , avec l'exactitude
la plus fcrupuleufe , deux Numéros
de cette Collection par mois , & trois
Numéros dans les mois d'Octobre , Novembre
& Décembre , pour compléter
les 24 Numéros de l'année.
Le prix de l'abonnement pour 24
Parties qui paroiffent dans l'efpace d'une
AVRIL 1778. !
183
année , rendues franches de port par la
Pofte , eft de 30 livres.
On foufcrit à Paris chez l'Editeur du
Journal de Lecture , maifon de M. Dan +
diran , Banquier , rue Michel- le-Comte ;
chez Lacombe , Libraire , rue de Tournon
; & chez Efprit , Libraire , au Palais-
Royal. M. Dandiran fignera toutes les
quittances au nom de l'Editeur ; & fi ,
par quelque événement imprévu , le Jour
nal étoit fufpendu , il rendra aux Soufcripteurs
le prix des volumes qui n'au
ront pas été fournis....
Extrait d'une Lettre à l'Editeur du Journal
de Lecture , inférée dans le Numéro XIX.
RIEN n'eft plus digne de l'attention de
ceux qui s'intéreffent au progrès des
lettres , que l'objet de votre Journal.
En vous attachant à extraire des meilleurs
Ouvrages , dans tous les genres , ce
qu'il y a de vraiment utile & de vraiment
beau,vous ne procurerez pas moins qu'une
Bibliothèque choifie , où l'on trouvera fans
peine ce que bien fouvent on ne peut
184 MERCURE DE FRANCE.
-
obtenir par les lectures les plus pénibles
& les plus faftidieuſes . Ce fera l'Esprit
des différens Auteurs anciens & modernes
, dégagé des matières hétérogènes où
de peu de prix , dans lefquelles il fe trouve
quelquefois enfeveli & confondu . Il épargnera
aux Lecteurs pareffeux les frais
d'une digeftion laborienfe , & aux perfonnes
actives & inftruites , la perte d'un
temps précieux pour devoir être prodigué
fans néceffité En traduifant les
morceaux choifis des Auteurs anciens &
étrangers , vous vous conformez au principe
d'un des plus grands Littérateurs &
des plus grands Philofophes de ce fiècle * ,
qui veut qu'on ne faffe paffer de ces Auteurs
dans notre langue , que ce qui peut
enrichit & non furcharger notre Littéra
ture. L'idée d'arracher auffi à l'oubli des
morceaux. qui fe trouvent noyés dans des
compilations énormes , que le Lecteur
le plus intrépide, ne regarde qu'avec
effroi , vous affure les droits les plus in
conteftables à la reconnoiffance du Public.
Enfin , le foin que vous prenez
I
* M. d'Alembert , Melang de Lite. &c. Tom.
III , pag. 2.1.
AVRIL 1778.14 185 .
les
de découvrir & de vous procurer
productions inconnuesi, que la négligence
ou la modeftie de leurs Auteurs deftinoit
à mourir dans leur porre feuille ,
doit donner le plus grand prix à votre
Journal : il devient par-là une efpèce de
dépôt de richeffes qu'on rifquoit de per
dre , & un fupplément néceffaire à la
Littérature.
Variétés , inventions utiles , établiffemens
nouveaux , &c.
I.
in the ch
O
N trouve dans le Calendrier intéreſſant
de cette année , la recette fuivante d'un
orgeat économique. « Prenez trois pots
» d'eau , & faites-y bouillir fix feuilles!
» de laurier- amande . Diffolvez - y une
livre de fucre , puis retirez le tout des
» deffus le feu. Quand cette liqueur fera
» froide , ajoutez y un pot de lait ; faites
» un mêlange bien exact en furvuidant
plufieurs fois ; mettez- y enfuite deux
» ou trois cuillerées d'eau de fleurs d'o-
* range double , & la liqueur fera faite
"
186 MERCURE DE FRANCE.
I I.
Planétaire , ou Planifphère nouveau ,
inventé par M. FLÉCHEUX , M. FLÉCHEUX , approuvé
de l'Académie Royale des Sciences , &
propofe parfoufcription .
Ce Planétaire eft un tableau de l'Hémifphère
boréal célefte , repréſentant les
figures des Conſtellations , avec les Etoiles
des quatre premières grandeurs qui les
compofent.
Sur cet Hémisphère fe meuvent plufieurs
figures , ou petits Planifphères ,
qui repréfentent le tourbillon de la Terre ,
dont le méchanifme fimple & facile mettra
dans peu de jours les perfonnes qui
ignorent la fcience de l'Aftronomie , dans
le cas de concevoir le rapport du Ciel avec
la Terre.
Ce Planétaire démontre la révolution
annuelle de la Terre dans fon orbite autour
du Soleil , le mouvement diurne de
la Terre fur fon axe toutes les 24 heures ;.
& par ces deux mouvemens combinés
il préfente la caufe de la révolution apparente
des Etoiles toutes les 24 heures >:
ainfi que celle de leur révolution annuelle.
AVRIL. 1778. 187
Il offre encore la manière dont la Lune
fait fes révolutions , journalière, fynodique
& fidérale , autour de notre Globe :
il indique le lieu du Soleil , fa déclinaiſon
& fon équation journalière ; l'heure à
laquelle le Soleil , la Lune & les Etoiles
de la première , feconde , troifième &
quatrième grandeur , doivent paffer par le
méridien d'un lieu donné , dans un jour
déterminé ; & fur quel méridien font
ees aftres auffi dans un temps donné .
L'Ouvrage que nous annonçons peur
encore être utile aux Navigateurs , réuniffant
l'avantage de déterminer la longitude
fans le fecours d'aucun calcul , &
par une méthode très-fimple & à la portée
des perfonnes les plus bornées.
On vend enfemble un Livre , qui en
donne l'intelligence avec beaucoup de
clarté , & qui contient un petit Traité de
la Mappemonde , dont la figure fe trouve
au bas du même Planétaire , qui donnera
des connoiffances de Géographie fuffifantes
pour concevoir parfaitement l'efprit
de ce Planétaire & fon ufage.
Ce Tableau , de 24 pouces de largeur ,
fur 25 pouces de hauteur , eft un ornement
curieux & utile , & peut fe tranf
porter par- tout.
188 MERCURE DE FRANCE.
Le prix de la foufcription eft de 24 liv.
tout monté & garni d'un cadre doré. On
fouferira jufqu'au premier de Mai 1778 ,
pallé lequel temps on paiera ce même
Planétaire o liv. : }
On foufcrit à Paris chez M. le Beuf
de le Bret , Notaire , rue des Prouvaires,
au coin de celle des deux Ecus ; & chez?
Madaine la Veuve Thibouft , Imprimeur
du Roi , Place de Cambray , chez lef
quels on peut voir cet Ouvrage , qui³
vient d'être fini.
On le délivrera aux Soufcripteurs au
premier de Mars 1778 , chez l'Auteur
rue du Sentier , à l'Hôtel de M. le Préfi
dent de Meflav. On en trouvera auffi de
tout montés chez M. Roziey , Peintre,
rue des Lavandières Sainte Opportune
vis-à- vis la rue des Mauvaiſes Paroles
& chez M. Tiger , Relieur du Roi à
côté du Collège Royal , Place de Cambray
, à Paris .
On fouferira pour la Province jufqu'au
premier Juillet prochain.
.30AM AVRIL 1778.1 89
ANECDOTES.
293
PARM
{
1.
ARMI quelques Traits remarquables
, confignés dans de vieux Papiers
découverts en Bretagne , on dif
tingue celui - ci . Les Fermiers & les
Vallaux de M. de Kergrondez , en Baſſe
Bretagne , ayant appris qu'il vouloit
aliener fa Terre , s'affemblèrent & députèrent
les principaux d'entr'eux , pour
le prier de ne pas la vendre à des
-Particuliers , & pour favoir fi quelque
mécontentement l'engageoit à prendre
ce parti. Mes amis , dit le Seigneur
attendri , j'y fuis forcé par le dérangement
de mes affaires : je ne puis plus
foutenir mon état , & il faut que je
vende , pour conferver à mes enfans les
débris de ma fortune. Vos enfans ne
fauroient être en de meilleures mains que
les nôtres : nous favons cependant qu'ils
ne font pas faits pour nous devoir leur
fubfiftance. Il s'agit feulement d'établir
leur maifon , daignez nous confier vos
190 MERCURE DE FRANCE.
affaires. A combien montent vos dettes ?
Ce font les nôtres. Votre bonne volonté
me perce le coeur , mais je dois
cent mille écus : mes enfans ', il faut que
je vous perde. A ces mots ,
les dépu
tés étonnés , mais encore plus attendris
, lui demandèrent quelques jours
de réflexion , & le prièrent de vouloir
bien attendre leur répónfe. Ils revinrent
en effet peu de temps après ce fut
pour lui remettre les trois cent mille
fivres dont il avoit befoin , & figner
avec lui un Acte , par lequel ils
laifsèrent au Seigneur la moitié du revenu
de fa Terre , pour vivre felon fa
'condition ; & convinrent de fe rem
bourfer de leur capital ‹ en retenant
une partie de leurs redevances pendant
l'efpace de 4c ans . Enfuite ils
prièrent M. de Kergrondez d'accepter
huit beaux chevaux d'attelage , afin ,
eft- il dit dans l'Acte , quefa Dame pût
venir à la Paroiffe d'une manière convenable.
* La minute de cet Acte fubfifte encore.
AVRIL. 1778. 191
"9
I 1.
Un Gentilhomme de Nancy , connu
par fa bienfaiſance , alla trouver , it
y a quelque tems , le Curé de fa Paroiffe
, & lui dit ; ~ Je donne tous les
» ans un repas qui me coûte environ
» cent écus ; connoiffant le difcerne-
» ment avec lequel vous placez vos
» charités , & celles dont on vous fait
dépofitaire , je viens vous remettre
» cette fomme dont je veux cette
» année faire un meilleur ufage , » Le
Curé , qui avoit déjà eu plufieurs fois
recours à la générosité de ce Seigneur
pour les befoins de fes Pauvres , le pria
de le fuivre dans les Prifons de la
Chambre des Comptes , où il le fit
defcendre dans un Cachot , qu'occupoit
un Contrebandier condamné aux Galères.
Il y voit ce malheureux , couché
fur la paille , entouré de fa femme
& de cinq enfans , qui arrofoient de
leurs larmes un mari , un père que la
Juftice alloit leur arracher. L'homme
bienfaifant n'eut pas plutôt enviſagé ce
fpectacle , fi trifte pour une ame fenfible ,
qu'il alla traiter de la liberté de cer
12 MERCURE DE FRANCE.
infortuné , paya ce qu'il falloit , & le
rendit à fa famille.

1.
1.
III.
Topa-che- y- kien , Souverain d'une
Dynaftie Chinoife , étoit un Prince
humain & généreux . Hia-kien , un de
fes Mandarins , lui ayant volé deux
pièces de foie , quelques autres Grands
le dénoncèrent. Comme c'étoit un crime
digne de mort , fuivant la Loi ,
Je Prince leur dit : « Ce que vous m'ap.
prenez me fâche , & j'en ai honte
239 pour Hiu - kien ; mais n'en ouvrez
point la bouche , je lui en parlerai
» moi- même ; & la confufion qu'il en
aura feta une punition fuffifante :
toutes les richelles du monde valentelles
la vie d'un homme ! »
IV. V
Tein-ou-ti , Empereur de la Chine ,
fe laiffa entièrement captiver par fés
Maîtreffes , qui lui firent confumer fon
règne en amuſemens frivoles & indignes
- d'un Prince. Elles firent faire ,
autres chofes , un Char magnifique &
entre
léger ,
AVRIL. 1778. 193
V.
léger , qu'elles faifoient traîner dans un
grand Parc par des moutons dreffés à
ce manège. Elles faifoient monter l'Em
pereur dans ce Char , & lui tenoient
alternativement compagnie. Ces femmes.
voluptueufes faifoient préparer dans le
Parc , d'efpace en efpace , de magnifiques
collations ; & l'Empereur , conduit
par les moutons , qu'on laiffoit
aller à leur gré , ne defcendoit qu'aux
endroits où ces animaux s'arrêtoient.
Chaque femme, ayant préparé en particulier
chacune de ces collations , étoit
intéreffée à avoir la préférence: en conféquence
, afin d'engager les
moutons
à tourner de leur côté , elles cherchoient
lés herbes qu'ils mangeoient le plus volontiers
, les arrofcient d'eau falée , &
en parfemoient le chemin qui conduifoit
à l'endroit où elles vouloient les
attirens sidud ol econi
Comab slit vI Á
about AVI S.
.1..
LA Manufacture de Porcelaine de MONSIEUR ,
établie à Clignancourt a toujours fon dépôt
II. Vol. 1
194 MERCURE DE FRANCE.
principal à Paris , rue Neuve des Petits-Champs,
au coin de celle de Chabannois ; & deux autres
dépôts , l'un chez M. Granchez , au petic Dunkerque
, au bas du Pont - Neuf ; l'autre chez M.
Delafrefnaye , au Palais , où on y trouve des
objets curieux dans tous les genres , tant pour la
beauté des peintures & dorures , que pour l'élégance
des formes . On avertit le Public que le
chiffre de MONSIEUR eft empreint fur chaque
objet de Porcelaine ; & que , par cette marque, il
pourra éviter d'être furpris par la contrefaction
des Porcelaines étrangères. On prévient aufli le
Public qu'on reçoit au principal dépôt tous les
ordres & demandes de Paris & des Provinces pour
les fervices dans tous les genres , même dans
celui de Saxe ,
II.
La Veuve Mercier , Fabriquante de rouge à
l'ufage des Dames , connue depuis trente ans ,
a trouvé le fecret d'un nouveau rouge compofé
de fimples , qui a la vertu de conferver la peau
dans for naturel , vu & approuvé : elle en fait
des envois dans les Provinces . Le Public en trouvera
à 12 liv. , à 6 liv . & à 3 liv. Elle demeure
rue de la Comédie Françoife , fauxbourg Saint-
Germain , chez M. Roux , Marchand Bijoutier ,
fucceffeur du fieur Leroy , à l'enfeigne du Château
de Versailles.
III.
La Demoiselle Granier , connue pour pofféder
Le véritable fecret de peindre les diamans , taug
AVRIL. 1778 . 195
en fin qu'en faux , fait auffi la feuille d'argent &
la colore , felon la teinte du diamant fous lequel
elle doit être placée . Elle fait la feuille guillochée
pour mettre fous les chiffres , dans les bracelets
fur les boëtes & fur toutes fortes d'ouvrages . Elle
fabrique la poudre d'or , tant jaune que rouge &
verd, & peint des feuilles pour les boutons d'habits
, ainfi que pour ces riches broderies qui peuvent
le difputer au brillant émail du Burgau.
La Demoiſelle Granier fait des envois en Province
de feuilles blanches & de feuilles de couleur.
Sa demeure eft à Paris , Cour neuve du
Palais , dans l'efcalier à gauche , en entrant par
la place Dauphine. On la trouve chez elle tous
les jours , excepté les Dimanches & fêtes.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Varfovie , le 6 Mars 1778 .
L'Avis qu'on a eu de quelques mouvemens
vers Kaminieck d'un Corps de fix mille Pruffiens ,
ainsi que d'un autre de huit mille Ruffes , a paru
fixer toute l'attention du Roi & de fon Confeil ,
& a donné lieu à l'envoi de quelques ordres
adreffés au Commandant de cette Place.
On ajoute que les Troupes Ottomanes fe
renforcent journellement en Moldavie ; qu'elles
augmentent fans ceffe fous Choczin & fous Ben
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
-
, der & que leurs poftes avancés , ainsi que ceux
des Ruffes , font par-tout en préfence & à trèspeu
de diftance l'un de l'autre .
Le bruit s'eft répandu ici , d'après plusieurs
lettres du Dniefter , que les Tartares our chaffé
ie Kan protégé par les Ruffes , & que ceux- ci ont
été obligés de s'éloigner de la Crinée .
L'Ambaſſadeur de Ruffie à cette Cour vient de
recevoir un Exprès du Général Romanzow , avec
la nouvelle que les Tartares ennemis du Kan
Ruffe avoient attaqué avec quelque avantage le
Parti oppofé ; mais que bientôt le Prince Prozorowski
, après les avoir totalement défaits , les a
pouflés jufqu'à Kaffa , dont il s'eft emparé , & où
ila brûlé dans le Port plufieurs Galères Turques.
Ce Général ajoute que la confternation a été fi
grande dans la prefqu'lfle après cette expédition ,
que toute la Nation s'eft déterminée à reconnoître
le Kan protégé par la Ruffie.
L'augmentation des magafins Ruffes en Ukraine
& fur le Dniefter fait croire que la Cour de Pétersbourg
ſe propoſe d'augmenter encore les forces
qu'elle a dans ces cantons.
C
De Damiette , le 21 Janvier 1778.
Les Beys fugitifs dans la Haute Egypte reparoiffent
à la tête d'une Armée , ou plutôt d'une
Troupe confidérable que leur ont procurée les
alliances qu'ils ont faites avec des Cheiks puiffans
, dont ils ont époufé les filles ou les foeurs,
Le Cheik qui avoit le plus contribué à leur défaire ,
AVRIL. 1778. 197
& qui avoit promis de les pourfuivre , a été un
des premiers à traiter avec eux. La nouvelle de ,
leur approche a jeté l'alarme dans le Caire , & le
départ de l'Armée a été retardé du premier au
10 Décembre. Elle étoit conduite par fix Beys , &
les obftacles qu'ont apportés les mauvais temps à
fa marche , ont retardé jufqu'à la fin du mois la
nouvelle du peu de fuccès des fix Beys. Plufieurs
d'entre eux ont été tués , & les autres ont paffé
fous le drapeau des vainqueurs . Ifmael- Bey a fait
auffi -tôt de nouveaux préparatifs : il a raffemblé
le plus de Troupes qu'il a pu , & il est allé fe
camper hors du Caire , fur la rive gauche du
Nil , du côté des Pyramides. Le Pacha a réuni
de fon côté des Janiffaires à d'autres Turcs , & a
campé à latête de vingt mille hommes , fur la rive
droite du Nil , du côté du vieux Caire .
De Lisbonne , le 20 Février 1778 .
Sur un des Vaiffeaux arrivés des Indes vers la
fin du mois dernier , on a découvert
pour 190,000
cruzades de diamans que le Propriétaire avoit
confiés fecrettement à un des Mariniers , avec
promeffe de 300 fequins s'il les remettoit dans un
licu de fûreté qui lui avoit été défigné. Celui ci ,
pour fe faire aider à fouftraire les diamans à la
vigilance des Commis , avoit été obligé de confier '
fon fecret à un autre Matelot , auquel il avoit'
promis le quart de la récompenfe qu'il devoir
recevoir ; mais comme la loi donne au délateur
la moitié de la chofe dénoncée , le fecond Marinier
, qui devoit beaucoup plus. gagner à trahir
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
fon camarade , découvrit la fraude aux Officiers
de la Douane , qui s'emparèrent des diamans.
Le même Vaiffeau a tranſporté ici dix-neuf
cailles d'argenterie & beaucoup de pierres précieufes
qu'on prétend avoir été enlevées du tréfor
de l'Eglife de Saint François - Xavier à Goa. La
Cour n'avoit aucun avis de cet envoi , & les
cailles étoient adreffées à un Ex-Miniftre , contre
lequel cette deftination a fait renaître des murmures
publics que le temps fembloit avoir calmés.
De l'ifle de Corfe , le 8 Mars 1778 .
On écrit de cette Ifle qu'un nombreux concours
de Peuple s'étant raffemblé le 4 de ce mois , pour
la cérémonie des Cendres , dans l'Eglife de Morro ,
au District de Balagna , éloigné de fept milles de
l'Ile Rouge , la voûte de cette Eglife , fortant
à peine des mains des Conftructeurs , s'eft écroulée
au moment où le Prêtre qui officioit commençoit
fon Difcours. L'ufage étant dans ce pays
que les femmes foient féparées des hommes , ce
font elles qui ont été les victimes de ce funefte
accident , parce que l'écroulement a commencé à
l'endroit de l'Eglife qu'elles occupoient. Soixantefix
ont péri fous les ruines , & l'on en a retiré
trente -fix bleffées . Il n'y a eu parmi les hommes ,
qui avoient eu le temps de fuir , qu'un vieillard
& un jeune homme bleffés.
AVRIL 1778. 199
De Copenhague , le 24 Mars 1778.
Onze Vaiſſeaux deftinés pour le Détroit de
Davis font partis le 22 Février de la Rade de
cette Ville. Arrivés à Helfingor , un vent contraire
les a obligés d'y relâcher.
De Munich , le 29 Mars 1778.
Il a été publié en Bohême une Patente en date
du 6 de ce mois , portant en ſubſtance ce qui
Tuit. Sa Majefté Impériale a jugé à propos , dans
les circonftances actuelles , d'ordonner que les
magafins de fourrages & de grains , ainfi que le
bétail , qui fe trouveroient dans les cercles limitrophes
de la Siléfie , & qui ne font pas indifpenfablement
néceffaires à la culture , foient conduits
à Kaniggratz , & dans d'autres lieux de
fûreté & fortereffes , où l'on en donnera la valeur
fixée par les Ordonnances Impériales.
La preftation de l'hommage par les Vaffaux da
pays de Straubing a eu lieu il y a deux jours ,
avec toute la folemnité que requierent ces actes
de fouveraineté. Le Commiffaire Impérial , la tête
couverte , affis fous un dais , a reçu les fermens
des Bavarois , qui fe font préfentés nue têre dans
la Salle préparée pour cette cérémonie , laquelle
a été précédée d'une Grand'Mefle & de prières
dans l'Eglife principale , & fuivie d'un Te Deum
en mufique & de la Bénédiction .
Le Miniftre de Saxe à la Diète a fait , le 6 de
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
ce mois , une déclaration portant que l'Electeur
de Saxe étant l'unique héritier allodial de la ligne
Ludovicienne de Bavière , il ne peat , en veitu
de fes droits de poffeffion & de rétention , reconnoîte
aucune autre poffeflion , & que Son Alteffe
Electorale efpère de la juftice des Parties intéreffées
que tout fera mis en telle fituation , que
l'affaire puiffe être arrangée par la voie des négociations
, & qu'elle prie inftamment les co - Etats
d'interpofer leurs offices pour parvenir à ce but.
Le Miniftre Palatin a répondu à cette déclaration ,
le 23 fuivant , que l'Electeur Palatin avoit appas
avec une grande fatisfaction que la Cour de Saze
defiroit d'employer les voies de la négociation
pour faire valoir fes prétentions ; qu'il étoit dans
les mêmes difpofitions , & que l'inventaire come
mencé pour parvenir à conftater l'état de la fucceflion
étoit fondé fur ce principe ; qu'il réfervoit
au furplus fes droits contre ceux de poffeffion
& de rétention allégués par le Miniftre Saxon ,
au préjudice du poffeffoire conftitué du 19 Juin
1774 , & des droits acquis par la prife de poffeffion
complettement légitime, qui a fuivi la mort
de l'Electeur de Bavière .
De Bologne , le 28 Février 1778 .
La célèbre Laure Baffi , époufe da Docteur Jofeph
Verati , eft morte en cette Ville le 20 de ce
mois , âgée de 65 ans. Ses talens diftingués &
fon érudition , lui avoient mérité le Bonnet de
Docteur qu'elle prit le 12 Mai 1732 , en préfence
de plufieurs Cardinaux , parmi lesquels fe trouAVRIL.
1778. 201
vèrent Lambertini ( depuis Benoît XIV ) & le
Cardinal de Polignac , deux témoins illuftres &
irréprochables de fa gloire. La réputation de
cette femme s'eft encore augmentée par les leçons
de Phyfique expérimentale qu'elle a données depuis
45 ans , & par fes vaftes connoiſſances dans
la littérature Grecque , Latine , Françoife & Italienne
, qui lui avoient fait des amis de tous les
Savans de l'Europe , tandis que fes moeurs ne la
faifoient pas moins honorer dans fa Patrie , og
elle pratiqua fur-tout cette vertu qui eft la fource
des autres , la charité envers les Pauvres & les
Orphelins .
De Rome, le 25 Mars 1778.
En creufant des fondemens dans le quartier
de Campo -Marzo , on a découvert une colonne
de marbre grisacre toute entière , d'une grandeur
extraordinaire: le Saint- Père veut qu'elle foit retirée
inceffamment du fouterrain , & transportée
au Vatican.
De Londres , le 19 Mars 1778.
L'armée ennemie , à l'exception de douze cens
hommes , eft baraquée dans les bois près de la
Forge du Valley , fur la Schuylkill , à vingt- fix
milles de Philadelphie : le Chevalier Howe ajoute
qu'elle eft dans une pofition très-forte .
On affure que par la diftribution qui fera faite
de l'Armée na vale aux ordres du Lord Howe ,
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
elle confiftera en trois Efcadres , dont une feta
commandée par cet Amiral en perfonne ( ou fon
fucceffeur ) , & les deux autres par des Commodores
; que ces trois Efcadres fe déploreront fur
la Côte entière de l'Amérique , pour empêcher,
autant qu'il fera poffible , que les EtatsUnis ne
faffent le commerce avec la France , & n'en reçoivent
aucune espèce de fecours.
Suivant quelques lettres de Boſton , les Américains
paroiffent déterminés à retenir le Général
Burgoyne , & ce qui lui refte de fes troupes , que,
la défertion a fort diminuées . Ils difent, pour leur
juftification , que ce Général a contrevenu aux
conditions de la Capitulation avec le Général
Gates , & qu'ils ont découvert un grand nombre
de drapeaux qui ne leur avoient pas été remis , au
mépris des conventions formelles du Traité.
On dit que le Lord Chatam fe relâche aſſez de
fes premières demandes , pour qu'il s'en faille peu
de chofe qu'on ne le voie rentrer dans le Minifrère
, ce qui prononceroit la retraite de quelquesuns
des Miniftres actuels .
On parle de l'arrivée d'un Officier de l'Armée
du Général Burgoyne ; & , d'après fon rapport ,
on attend inceffamment ce Général avec ce qui
Jui refte de Troupes.
MylordGermain a , dit-on ,annoncé la réfolution
de réfigner fa place , & l'on dit qu'il ſera élevé à la
dignité de Pair , & que , vers les Fêtes prochaines
de Pâques , fa retraite fera fuivie de celle de plufieurs
autres Miniftres qui feront remplacés par
des Membres de l'Oppofition. Comme les Fonds
AVRIL. 1778. 202
publics fe font un peu ranimés , on attribue ce
mouvement au bruit de ces mutations.
Le Navire le Stanley, Capitaine Holt, qui vient
d'arriver de l'Amérique , apporte , dit- on , de fâcheufes
nouvelles de la Penfylvanie , où l'on dit
que l'Armée du Roi eft comme bloquée à Philadelphie
, & manquant des chofes les plus néceffaires
pour fa fubfiftance ; on ajoute même que
les Bâtimens de tranfport , tant à Philadelphic
qu'à New-Yorck , n'avoient pas , le 15 Février ,
pour un mois de vivres. On prétend aufli avoir
appris par le Bâtiment le Général- Howe , Capitaine
French , arrivé de New - Yorck , que 14 Bâtimens
expédiés de cette Ville pour Rhode Iſland,
ont péri près de l'Ifle - Longue , dans une tempête
affreufe.
Des lettres de Corkc , du 13 & du 14 , font
mention d'une émeute caufée dans cette Ville , par
la cherté des vivres . La maiſon d'un des Négocians
chargés des fournitures pour l'Armée , a été
détruite.
Le Duc de Richmont , dans un Difcours qu'il
prononça , le 23 de ce mois , à la Chambre Haute ,
s'eft ouvertement déclaré pour le maintien de la
paix avec les Puiffances voisines . Détacher , s'il
fe pouvoit , l'Amérique de la nouvelle alliance
qu'elle a contractée ; l'engager feulement à être
neutre ; évacuer les treize Etats - Unis ; rappeler
à l'inftant nos Flottes & nos Armées ; ne pas
perdre un moment à mettre les trois Royaumes
dans un état refpectable de défenſe ; fe fouvenir
des mefures qui furent prifes du temps d'Elifabeth
, lorfque la fameufe Armada d'Espagne nous
1 vj
204 MERCURE DE FRANCE.
menaça d'une invafion ; fe rappeler qu'on envoya
des Ingénieurs pour fortifier les endroits les plus
foibles de nos Côtes ; qu'on éleva des balifes à
l'effet de donner aux Troupes réparties en différens
endroits , le fignal de la réunion à tel point ;
ordonner , comme on le fit alors , de dévaſter ,
en cas de defcente de l'ennemi , une grande éten
due de territoire pour retarder fa marche , & le
forcer de tirer les vivres de fes Vaiffeaux ; déployer
la plus grande énergie pour forcer le Pro
priétaire Anglois à laiffer détruite ce qui lui appartient
: tels furent les principaux confeils qu'il
donna . En convenant que l'Angleterre avoit
beaucoup de Vaiffeaux , il parut perfuadé que le
nombre des Matelots n'exiftoit pas en proportion
du befoin , attendu que nos Flottes en Amérique
en occupoient beaucoup. Ce qui lui prouvoit
qu'on manquoit de bras , c'eft que la femaine
dernière , la preffe avoit été exceffive , & qu'à
peine on avoit raffemblé cinq cens Matelots ,
dont il avoit fallu rendre une partie , & c. & c.
La femaine dernière , le Duc de Northumberland
& le Lord Digby fe font rendu chez le Lord
Chatam pour favoir à quelles conditions i confent
à rentrer dans le Miniſtère ; mais il a répondu
qu'il n'en faifoit aucunes. Si le Roi , a- t - il ajouté ,
a befoin de mes avis , j'irai les lui donner : mais
je ne veux avoir à faire à aucune autre perfonne
qu'à Sa Majesté.
L'embarquement du foixante - dixième Régiment
, & de cinq cens hommes de chacun des
nouveaux Corps des Montagnards Ecoffois actuellement
à Edimbourg , qui devoit avoir lieu
AVRIL 1778, 205

le 2 Avril , a été différé jufqu'au 16 , par ordre
du Bureau de la Guerre.
Beaucoup de Particuliers affurent que l'Amé
rique ne traitera point avec l'Angleterre , quand
même celle- ci reconnoîtroit fon indépendance ,
à moins qu'il ne foit préalablement ftipulé qu'il
fera permis au Canada & à la Nouvelle- Ecoffe
d'accéder à la confédération , fi ces Provinces y
font difpofées , & l'on ajoute que le Canada eſt
fur le point de fe foulever.
Le 25 de ce mois , la Chambre des Communes
étant en grand Comité pour délibérer fur
le fubfide , le Lord Barrington , Secrétaire de la
Guerre , demanda qu'il fût octroyé une fomme
de 1,400,000
livres
sterlings
( 31,500,000
livres
tournois
) pour
les
dépenfes
extraordinaires
de
l'Armée
, à compter
du
31
Janvier
1777
au
31
Janvier
1778.
Les
difcuffions
auxquelles
cette
demande
donna
lieu
furent
très
-vives
; on y accufa
l'Adminiftration
d'une
coupable
prodigalité
de l'argent
de la Nation
; on s'éleva
contre
divers
marchés
paffés
par
le Gouvernement
, & contre
des
profits
exhorbitans
accordés
aux
Entrepreneurs
.
Le
Lord
Newham
calcula
qu'un
demi
pour
cent
aux
Banquiers
qui
font
paffer
l'or
d'Eſpagne
&
de
Portugal
en
Amérique
, devoit
leur
fuffire
pour
payer
les
Troupes
, & que
deux
& demi
' pour
cent
étoit
un droit
exceffif
de commiſſion
.
Les promotions dans la Marine ont prefque
égalé le nombre des Amiraux à celui de nos Vaiffeaux
. Il y a aujourd'hui fur la lifte cinquante
Amiraux , & environ foixante Vaiffeaux de ligne .
en commiflion ; il fe trouve même un conflit
206 MERCURE DE FRANCE.
entre l'Amiral de l'Efcadre blanche , Commandant
en chef du Port , & l'Amiral de l'Eſcadre
bleue , Commandant en chef du Bureau de
l'Amirauté. On annonce que l'Amiral Keppel
doit fuccéder à l'Amiral Rodney dans la place
de Contre-Amiral de la Grande- Bretagne ; qu'il
aura le Cordon Rouge & une commiffion pour
commander dans les mers Britanniques toutes
nos Flottes ,qui cependant ne pourront guères être
en état d'appareiller d'ici à trois femaines . Cet
armement caufe de grands mouvemens dans la
Ville , qui fourmille d'Officiers de toute efpèce ,
excepté de fubalternes .
On écrit de Plymouth , en date du 22 Mars ,
qu'on y a reçu ordre d'envoyer , par le premier
bon vent , les Vaiffeaux de guerre fuivans à
Portſmouth : l'Océan, de quatre- vingt- dix canons ,
la Queen , de quatre- vingt-dix , le Foudroyant ,
de quatre-vingt , le Prince de Galles , de foixantequatorze
, le Shrewsbury , de foixante quatorze,
& le Conqueror , de foixante-quatorze ; les trois
derniers ont appareillé le 23. Dans quinze jours ,
l'Amiral Keppel aura fous fes ordres 20 Vaiſſeaux
les mieux armés & les plus complettement équipés
qui foient jamais fortis des Ports de ce
Royaume.
Le 30 de ce mois , le Roi a fait publier deux
Proclamations ; la première , pour défendre aux
Matelots Anglois de s'embarquer fur des Vailfeaux
étrangers , & pour rappeler ceux qui font
au fervice des différentes Puillances de l'Europe :
on y menace ceux qui n'obéirent pas de ne pou
AVRIL. 1778. 207
voir être réclamés comme Sujets Britanniques s'ils
font pris par les Barbareſques ou autres.
La feconde a pour objet d'accorder le pardon
à tous Contrebandiers qui voudront s'enrôler
dans la Marine Royale ou dans le fervice de
terre jufqu'au 11 Mai prochain .
De Paris , le 13 Avril 1778.
L'Académie Royale des Infcriptions & Belles-
Lettres , dans fon Affemblée du 31 Mars dernier ,
élut Académicien- Penfionnaire le fieur Dupuy ,
Secrétaire-Perpétuel , à la place vacante par le
décès du fieur Lebeau.
NOMINATIONS.
L'Abbé le Coufturier , Chanoine de S. Quentin
, a eu l'honneur d'être préfenté , le s Avril
à Monfeigneur le Comte d'Artois , en qualité de
Maître des Requêtes de ce Prince.
Le Baron de Grofchlag , que le Roi avoit précédemment
nommé fon Miniftre Plénipotentiaire
près le Cercle du Haut - Rhin , a eu l'honneur
d'être préfenté , le même jour , en cette qualité
à Sa Majefté, par le Comte de Vergennes , Minif
tre & Secrétaire d'État au Département des Affai
res Etrangères .
Le 6 du même mois , le Marquis d'Offun , cidevant
Ambafladeur extraordinaire du Roi ca
208 MERCURE DE FRANCE.
Efpagne , Miniftre d'Etat , ayant donné la démillion
de la place de Confeiller d'État d'Épée ,
dont il étoit pourvu , Sa Majefté en a diſpoſé en
faveur du Comte de Vergennes , Miniftre & Secrétaire
d'État des Affaires Étrangères.
PRESENTATIONS.
Les Avril , la Comteffe de Toulongeon , la
Comtelle de Crécy , la Marquife de Bercheny &
la Vicomteſſe de Saint - Hermine , ont eu l'honneur
d'être préſentées à Leurs Majeſtés & à la Famille
Royale ; la première , par la Marquife de
la Vaupalière ; la feconde , par la Comteffe de
Saurant ; la troiſième , par la Comteffe de Bercheny
& la quatrième , par la Marquiſe de Saint-
Hermine.
Le 12 du même mois , la Marquiſe de Broc & la
Marquife de Lordat , eurent l'honneur d'être préfentées
à Leurs Majeftés & à la Famille Royale ,
la première par la Comteffe de Broc, & la feconde
par la Comtelle de Lordat.
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES.
Le Sieur Cardonne , Secrétaire - Interprète du
Roi , & Profeffeur au Collège Royal pour les
Langues Orientales , a eu l'honneur de préfenter,
le 15 du mois dernier , au Roi , à la Reine & à
AVRIL. 1778.1 209
la Famille Royale , un Ouvrage qu'il a traduit
du Turc , intitulé : Contes & Fables Indiennes de
Pidpaï & de Lokman.
Le Sieur Lebas , Graveur du Cabinet du Roi ,
Penfionnaire de Sa Majefté , Confeiller de l'Académie
Royale de Peinture & Sculpture , que le
Roi & la Reine ont honoré de leurs Soufcriptions
pour un Ouvrage intitulé : Figures de l'Hiftoire
de France, repréfentant , règne par règne , les principaux
faits & les traits les plus intéreffans de
cette Hiftoire , depuis l'établiffement de la Monar
chie , jufques & compris le dernier règnè , avec
l'explication fommaire des fujets au bas de chaque
Eftampe , a eu l'honneur de remettre , le I
Avril , à Leurs Majeftés , la première livraiſon
de cet Ouvrage , composée de 18 Estampes.
Le même jour , le Sieur de Lefpinaffe a eu
l'honneur de remettre au Roi le Deflin original
du Plan perfpectif de l'École Royale Militaire ,
dont Sa Majesté avoit bien voulu agréer la Dé
dicace .
Les fieurs Née & Mafquelier , Graveurs , que
Leurs Majeftés & la Famille Royale out honorés
de leurs Soufcriptions pour un Ouvrage intitulé :
Tableauxpittorefques , phyfiques , moraux , hifto
riques , politiques & littéraires de la Suiffe &
de l'Italie, ont eu l'honneur de remettre , le
16 du même mois , à Leurs Majeftés & à la Famille
Royale , la quinzième livraison de cet Ouvrage.
216 MERCURE DE FRANCE.
MARIAGES.
Le 29 Mars , Leurs Majeftés & la Famille
Royale ont figné le Contrat de mariage du Marquis
de Broc , Capitaine de Cavalerie , avec Demoifelle
de Bongard.
Les Avril, Leurs Majeftés & la Famille Royale
ont figné le Contrat de mariage du Comte de
Montforeau , Colonel en fecond du Régiment
des Cravates , avec Demoiſelle de Nantouillet.
NAISSANCES.
Le 15 Avril , Monfeigneur le Comte d'Artois
& Madame la Comteffe d'Artois , ont tenu fur
les Fonts de Baptême , dans la Chapelle du Château
, la fille da Vicomte de la Tour - du-Pin de
la Charce , Gentilhomme de la Chambre de ce
Prince. L'enfant a été nommé Charlotte-Thérèſe
Philis .
La nommée AnneVallas , femme de Guy Pion,
Sabotier , dans la Généralité de Lyon , Election
de Roanne , eft accouchée dans le commencement
de cette année , à fix mois de groffeffe , de
quatre garçons qui ont reçu le Baptême : deux
font morts une heure après , & les deux autres
n'ont vécu que 24 heures . Cette même femme
accoucha l'année dernière de deux gemeaux, qui
AVRIL. 271 1778.
font vivans ; de forte que , dans l'efpace de dix
à onze mois , elle a été mère de fix enfans . On
la préfume enceinte de nouveau .
MORT S.
La nommée Jeanne Defpax , dite Beffone , Fileufe
à la Manufacture du tabac , eft morte à
Toulouſe , dans la Paroiffe Saint - Etienne , rue
du Cheval blanc . Son frère , autrefois Coureur à
Paris , ou les ayans- caufe , font avertis que le
fcellé a été mis fur les effets , & qu'ils peuvent
recueillir fa fucceffion . Ils pourront s'adreffer au
Sieur Daubert-Nie , qui a appofé le ſcellé .
Louis Félicien de Boffin , Marquis de Pufignieu ,
Seigneur de Creys , Malleville, Argenfon & autres
Places , Lieutenant- Général des Armées du Roi ,
Commandeur de l'Ordre Royal & Militaire de S.
Louis , Commandant de la Province de Dauphiné,
en l'abfcence du Comte de Tonnerre , & en chef
de la divifion du Dauphiné & de Provence , eſt
mort à Grenoble , le 23 de ce mois , âgé de 61
ans.
· ·
Armand - François de Philippes d'Abenſe ,
Meftre de Camp , Colonel - Commandant du
Régiment de Meftre - de- Camp , Cavalerie , Chevalier
de l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis , eft
mort à Paris , le 23 Mars , dans la 54º année de
fon âge.
Jean- Louis de Rollet , Ecuyer , Seigneur de
212 MERCURE DE FRANCE.
Marfay , Brigadier des Armées du Roi , eft mort
à Moulins en Bourbonnois , le 28 du mois dernier
, dans la centième année de fon âge , ayant
fervi le Roi pendant foixante-fept années , &
s'étant retiré en 1756.
Geneviève Finé de Brianville , Dame & Baronne
de Villars , veuve de Meffire Pierre de
Giéy de Villars , ancien Capitaine au Régiment
de Cambrefis , Chevalier de l'Ordre Royal &
Militaire de S. Louis , eft morte dans fa Terre ,
en Champagne , âgée de 85 ans.
Dom Charles Clémencet , Religieux Bénédictin
de la Congrégation de S. Maur , connu par plufieurs
Ouvrages très - eftimés , entre autres l'Art
de vérifier les dates , eft mort à Paris , le Avril,
au Monaltère des Blancs-Manteaux , âgé de 75
ans.
Le nommé Vital , natif de Benac , Diocèfe de
Tarbes, eft mort le 30 du mois dernier, à Bayonne,
dans la cent troiſième année de fon âge , étant né
le 10 Août 1675. Il étoit Tailleur de profeffion .
Il s'établit à Bayonne en 1715 , & s'y maria en
fecondes noces. Il a eu de fa femme , qui vit encore
, âgée de quatre - vingt- fept ans , quatre
garçons & deux filles. Il s'eft toujours diftingué
par la régularité de fa conduite. Sa vie a été frugale
& laborieufe : il ne buvoit
très -peu
vin. Sa mort a été précédée d'une maladie de 15
jours feulement.
que
de
Le Sieur Louis Bertrana de Vieuville , Brigadier
des Armées du Roi , Chevalier de l'Ordre
Royal & Militaire de S. Louis , eft mort à Paris .
AVRIL. 1778. 213
Anne-Catherine - Gabrielle de Harcourt , Ducheffe
de Mortemare , eft morte à Paris le 11
Avril.
Charlotte -Renée- Félicité de Frémont d'Anneuil
, époufe de Chriftophe- Louis de Frémont ,
Marquis de Rolay , eft morte à Paris le 2 Avril,
dans la 42 année de fon âge.
N. Tannegui du Chatel , ancien Aumônier du
Roi , Abbé- Commendataire des Abbayes de Samer-
aux- Bois , Ordre de S. Benoît , Congrégation
de S. Maur , Diocèfe de Boulogne , & de
Belval , Ordre de Prémontré , Diocèfe de Rheims,
eft mort à Paris le 16 Avril , dans la 63 ° année,
de fon âge.
Tirage de la Loterie Royale de France ,
du 16 Avril 1778 .
Les numéros fortis de la roue de fortune font
69 , 49 , 29 , 78 , 71 .
214 MERCURE DE FRANCE .
TABLE.
PIÈCES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSÉ , p.5
Lettre écrite à M. de Saint - Marc , par M. de
ibid. Voltaire ,
Vers à M. de Saint- Marc , par M. de Voltaire , 6
Yers de M. l'Abbé de Lataignant à M. de
Voltaire ,
Réponse de M. de Voltaire à M. l'Abbé de
Lataignant,
Vers fur le fuccès d'Irène,
Vers à M. de Voltaire ,
ibid.
10
II
Vers de M. de Voltaire à Madame Hebert , ibid.
Suite des Lettres de Mélanie & de Saint- Clair , 12
La Rechûte ,
Aux Infidelles ,
A un Homme bienfaisant ,
A un Myrte ,
Mélancolie amoureuſe ,
Sur le Portrait de Laure ,
"Vers }
Réponse de Mlle de C ** ,
La grandeur des Rois ,
Florival , Conte moral ,
A l'Empereur ,
La Beauté ,
Morceau du Temple de Gnide ;
A Torquatus ,
L'Efclave qui vient redemander des fers ,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
29
31
32
33
ibid.
34
35
36
38
39
55
ibid.
56
59
61
AVRIL 1778..
215
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
64
66
70 NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Extrait de l'Homme perfonnel , Comédie , ibid.
Ellaifur l'éloquence de la Chaire ,
Remarques Aftronomiques fur le Livre de
Daniel , &c.
Épître à M. de Voltaire ,
IOL
112
120
Le Temple de l'Amour & de l'Hymen , 122
Hiftoire Générale & Economique des trois
règnes de la Nature ,
Norice des Hommes les plus célèbres de la
Faculté de Médecine en l'Univerfité de
Paris ,
La Médecine pratique de Londres ,
125
135
137
Journal de Genève ,
139
Recueil de tous les Coftumes des Ordres
Religieux & Militaires , 141
Le Babillard , 142
L'Innocence du premier âge en France,
147
Annonces littéraires , 149
ACADÉMIES , 154
Châlons-fur-Marne , ibid.
SPECTACLES.
158
Concert
Spirituel , ibid.
Opéra ,
160
Comédie
Françoife , 161
Difcours fait & prononcé par M. Molé ,
162
Comédie Italienne
168
ARTS. 170
Gravures ;
Muligue
ibid
י
174
216 MERCURE DE FRANCE.
Programme ,
Antidote contre la Goutte ,
177
178
Clavicule du Cheval ,
Avis concernant le Journal de Lecture ,
Extrait d'une Lettre à l'Éditeur du Journal de
Lecture ,
Variétés , inventions , &c.
180
182
1837
185
Nominations ,
Préſentations ,
Mariages,
Nailfances ,
Anecdotes ,
Avis ,
Nouvelles politiques ,
d'Ouvrages ,
1891
1931
1951
207
208
ibid.
210
ibid.
<
Morts ,
2117
Loterie, ab eft ? 213.
APPROBATION....
J'ai lu , par ordre de Monſeigneur le Garde des A
Sceaux , le fecond volume du Mercure de France ,
12
pour le mois d'Avril , & je n'y ai rien trouvé qui
m'ait paru devoir en empêcher Pimpreffion.
A Paris , ce 25 Avril 1778., lige il sild
DE SANCY.
De Pimp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe,
près Saint Côme,
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le