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On trouve auffi chez le même Libraire les Journaux
fuivans, portfranc par la Pofte.
JOURNAL DES SAVANS , in-49 . ou in- 12 , 14 vol . à
Paris ,
Franc de port en Province ,
OV
16 liv.
201.4 f.
JOURNAL DES BEAUX-ARTS ET DES SCIENCES , 24 cahiers
par an , à Paris ,
En Province ,
BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE DES ROMANS , Ouvrage
60
périodique , 16 vol. in -12 . à Paris ,
En Province,
ANNÉE LITTÉRAIRE ,246 cah . par an , à Paris ,
ཆ་Et pour la Province ,
-24 1.
30 1.
24 1.
32 1.
241
32 1.
GAZETTE UNIVERSELLE DE LITTÉRATURE , à Paris ,
port franc par la pofte ," 181.
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Dinouart ,
14vole par an , à Paris , 91. 16 f.
14 1.
Et pour la Province , port ftancpar la poſtę ,
JOURNAL DES CAUSES CÉLÈBRES , 12 volin - 12 par an ,
à Paris
10
Et pour la Province ,
181.
24 1.
JOURNAL HISTORIQUE ET POLITIQUE DE GENÉVE , 30
cahiers par an , à Paris & en Province , 181
LA NATURE CONSIDÉRÉE , 52 feuilles par an, pour
Paris & pour la Province , 12 1.
JOURNAL ANGLOIS , 24 cahiers par an ; à Paris & en
Province ,
TABLE GÉNÉRALE DES JOURNAUX anciens & modernes ,
12 vol . in- 12 . à Paris , 24 l. en Province ,
LE COURIER D'AVIGNONG prix ,
24 1.
30 1.
181.
A ij
*
Nouveautés quife trouvent chez le même Libraire .
Quinti Horatii Flacci carmina cum annotationibus , 2 gr.
in-8 °. br.
Les Incas , 2 vol. avec fig. in- 8°. br.
Dictionnaire Dramatique , 3 vol, gr. in- 8 ° . rel .
• Di &. de l'Induſtrie , 3 gros vol, in-8° . rel.
10 l.,
181.
151 .
181.
kliftoire des progrès de l'efprit humain dans les fciences
naturelles, in- 8 ° . lei.
Autre dans les ſciences exactes , ip-8 " , rel.
Autre dans les fciences intellectuelles , in-8°. rel……….
Médecine moderne , in- 8 ° . br.
sliv.
fi!.

21 10f.
Traité économique & phyfique des Oiseaux de baſſecour
, in-12 br.
Di&t . Diplomatique , in- 8 ° . 2 vol.avec fig, br.
21.
12 1.
Revolutions de Ruffie , in - 8 ° . rel . 21.10f,
Spectacle des Beaux- Arts , rel , 21. 10 f
Dict . des Beaux-Arts , in- 8 " . rel. 41. 10f.
Théâtre de M. de Sivry , vol . in- 8°. br. 21.
Poëme fur l'Inoculation , vol. in- 8º . br.
31.
Monumens érigés en France à la gloire de Louis XV, & c
in-fol. avec planchies br. en carton, 241.
ture , in-4° . avec fig, br. en carton, 12 L.
Mémoires fur les objets les plus importans de l'Architec-
L'Esprit de Molière , 2 vol. in- 12 br. 41.
Tableau politique & littér. de l'Europe , an. 1775, br. 2.1 .
Dict. des mots latins de la Géographie ancienne , in- 8°.
broché
Les trois Théâtres de Paris , in-8 ° . br.
L'Égyptienne , poëme épique , br.
Hymne au Soleil , nouv. édit, augmentée ,
3 k.
2 1. 10 f.
1 l. 10 f.
11 106.
1777
MERCURE
DE FRANCE.
MARS ,
1778 .
PIECES FUGITIVES.
EN VERS ET EN PROSE.
FRAGMENS du Difcours en Vers fur
l'Hiftoire , lu à la Séance publique de
l'Académie Françoife , du 19 Janvier
dernier , par M. DE MARMONtel.
SUR Sur le Nil autrefois quand la main de la Parque ,
Du faîte des grandeurs renverfoit un Monarque ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Au milieu de fon Peuple , à la face des Cieux ,
Les Sages de Memphis , les organes des Dieux ,
Interrogeoient la vie , & marquoient la mémoire,
Ou du fceau de la honte , ou du fceau de la gloire.
O combien la natare a perdu de fes droits !
Mais le Ciel a permis , pour l'exemple des Rois ,
Quepoureux fur la terre il fût encore un Juge.
Ni la mort , ni l'oubli ne leur fert de refuge.
La vérité pénètre au - delà du tombeau ,
´Et dans la nuit des tems fait briller fon flambeau.
C'eft alors que , páreils à des oifeaux funèbres ,
Les crimes révélés invoquent les ténèbres ;
Mais produits au grand jour de la poſtérité ,
Un vengeur les condamne à l'immortalité.
Ce vengeur eft l'Hiftoire , &c.
Le Poëte déplore le trifte devoir de
l'Hiftorien obligé de retracer des malheurs
& des crimes ; il paffe enfuite à la fonction
confolante de peindre les vertus .
Enfin , quelque rayon de bonheur & de gloire ,
Éclairant des vertus les monumens épars ,
Vient , après un long deuil , confoler nos regards ..
Un bon règne eft pour nous comme une Ifle enchantée
,
MAR S. 1778. 7
furie ,
Qui s'élève au milieu d'une mer agitée :
Le Voyageur y trouve un Port délicieux ;
Sur de fertiles bords il repofe fes yeux ;
Et le bruit menaçant de la vague en
Lui rend plus douce encor fa retraite chérie.
Ainfi lorfqu'un Héros , tout brillant de vertus ,
Un Solon dans Athène , ou dans Rome un Titus,
Vient faire aux Nations adorer fon Empire ,
Sous les heureufes loix l'Hiftorien refpire ;
Comme un Dieu bienfaifant il le montre aux Humains
:
Il croit fur un Autel le placer de fes mains ;
En fongeil voit du moins renaître un fi bel âge ;
Dupoids de vingt Tyrans un bon Roi le foulage ,
Que dis-je ! eft- il au monde un fibeau caractère
Que d'un mélange impur quelque vice n'altère ?
Par-tout la grandeur d'ame approche de l'orgueil ;
Par-tout de la bonté la foibleffe eft l'écueil ;
Lafranchiſe eft crédule , ou tient de la rudeſſe ;
Dans fon aimable excès l'indulgence eft molleffe ;
La juftice inflexible exagère fes droits ;
L'abus de la clémence avilit les bons Rois ;
Le noir foupçon voltige autour de la prudence ;
La fière liberté touche à l'indépendance ;
Le courage eft bientôt fatigué d'obéir ;
A iv
8 MERCURE DE FRANCE ,

Le coeur qui fait aimer fait encor mieux haïr :
Et d'une ame fenfible à la reconnoiſſance ,
La vengeance implacable a reçu la naiſſance .
En un mot , l'intérêt , ce mobile fi doux ,
Ce lien mutuel qui nous raffemble tous
De nos divifions eft la fource féconde :
L'amour de la Patrie eft la haine du monde ;
Et former un Héros , c'eft dreffer avec ſoin
Un tigre apprivoifé qu'on déchaîne au befoin , &c.
L'Auteur fait connoître les dangers de
' Hiftorien qui ne veut point trahir la
vérité ni l'affoiblir ; mais s'il doit craindre
fes Contemporains , il peut parler
avec force à la postérité.
Hélas ! s'il fut un tems où le vrai fut permis ,
Ce tems n'eft plus. Il faut qu'en Efclave craintive,
D'âge en âge , à pas lents , la vérité nous fuive .
Il faut que du paffé refpectueux témoin ,
Pour ne jamais l'atteindre , elle en foit affez loin ;
Et des fiécles paffés tardive meffagère ,
Qu'à celui qui l'entend elle foit étrangère.
Vérité ! cache encore un moment ton flambeau ,
Attends . Lejour approche où du fonds d'un tombeau
,
Celui qui te confacre un zèle ſecourable,
MAR S. 1778 .
Paroîtra comme un Dieu terrible , invulnérable ,
Retranché dans la tombe & gardé par la mort.
C'eft de- là qu'infultant à l'homme injufte & fort,
Il entendra frémir autour d'une ombre vaine
L'arrogance & l'orgueil , la vengeance & la haine.
Tyrans ! contre lui raſſemblez vos fuppôts ;
Vous troublerez fa cendre & non pas fon repos ,
&c.
Il ne faut point pallier les crimes, ni les
tracer avec indifférence. Le Poëte propofe
Tacite pour
modèle.
Il gémit comme un Sage , il s'afflige en Romain ;
Mais au burin vengeur qu'appefantit fa main ,
On reconnoît une ame indignée & fouffrante..
Tel , fuivant au tombeau la liberté mourante ,
Le front pâle & couvert d'un deuil majestueux ,
Caton , fans fe répandre en regrets faftueux ,
Caton , fur les débris de Pharſale & d'Utique ,
Promenoit un regard douloureux , mais ftoïque ;
Et l'on voyoit écrit dans les yeux abattus ,
Ce que Rome & Caton attendoient de Brutus.
L'Auteur rejète cette idée qu'il faut à
l'Hiftorien de grands malheurs à peindre.
Un Hiftorien Philoſophe ſe plaît au con-
A v
ΙΟ MERCURE
DE FRANCE
.
A
4
traire à tracer le tableau des vertus & du
bonheur.
Qu'il eft loin d'éprouver cette douleur profonde ,
L'Ecrivain qui ne voit dans les faftes du monde
Qu'un tableau qu'embellit le crime & le malheur !
La prospérité calme eft pour lui fans couleur.
L'innocence & la paix n'ont plus rien d'énergique ;
Il lui faut pour briller quelque revers tragique ;
Quelque grand criminel pour le peindre à grands
traits.
Un règne heureux échappe à fes regards diftraits.
Que feroient fes pinceaux d'une mer fans orages ?
Il lui faut des écueils , il lui faut des naufrages .
L'Univers gémira de l'autore au couchant :
Qu'importe le fpectacle en fera plus touchant.
Oui, triomphe , barbare ! au ſignal des batailles !
Peinds les du genre humain ces grandes funétailles
;
Va comme les vautours t'en repaître à loiſir.
Je ne t'envirai point cet horrible plaifir.
Tranquillement affis fous l'olive facrée ,
Je di ai le retour de Thémis & d'Aftrée ;
Je peindrai fous le chaume un Roi confolateur,
Ranimant d'un regard l'humble Cultivateur ,
Et des champs à la Cour revenant plus fenfible ;
Je le peindrai modefte , indulgent , acceffible
Simple & bon , retraçant à fon peuple chéri „
MAR S. 1778. 11
L'image de fon père ou celle de Henri ;
Ennemi de l'orgueil , ennemi du menfonge ,
Des erreurs de fon âge écartant le vain ſonge ,
Souriant aux plaifirs , fans jamais un inftant
Se dérober pour eux au devoir qui l'attend.
On verra la bonté conſultant la ſageſſe ,
La vigilance active éclairant la jeuneſſe ,
Aux abus réprimés l'ordre oppoſant ſes loix ,
L'économie enfin , ce grand bienfait des Rois ,
De l'intrigue vénale écartant les amorces
Et rendant à l'État fa plendeur & fes forces.
Ah ! qu'il foit en défenfe , & qu'il foit en repos ,
La paix aura fa gloire , elle aura fon Héros , & c.
y
Telle est la belle péroraifon qui termine
ce Difcours.
O flatteurs ! ô méchans ! ô féducteurs funeftes !
Refpectez le plus cher de tous les dons céleftes ,
Et tremblez de corrompre un coeur comme le fien ,
Un coeur qui ne refpire & ne veut que le bien.
Vous épiez , cruels , un moment de foibleffe ,
Pour l'attirer au fein d'une indigne molleffe ;
Et lui perfuader qu'au gré de fes defirs ,
Tout ce qui l'environne eft fair pour fes plaifirs ;
Que l'Empire eft à lui , qu'il n'eſt point à l'Empire,
Et que , pour un feul homme , un Peuple enties"
refpire ,
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
S'il ne veut qu'être jufte & par- tout révéré ,
Si par de fages loix fon règne eft tempéré
S'il fe réfoudre à fermer fur fes traces
pu
a
Le gouffre dévorant des faveurs & des graces ;
Mefuré dans fes dons , éclairé dans fes choix ,
Il n'eft plus à vos yeux au nombre des grands Rois.
Je fais que la faveur eft votre heureuſe étoile ,
Que le vent du crédit enfle ſeul votre voile ,
Que l'épargne fur- tout vous afflige & vous nuit :
Ce n'eft qu'aux malheureux qu'en revient tout le
fruit :
Et vous fur qui le faſte aura plus d'influence ,
Vous en faites aux Rois un devoir de décence :
Les abus font vos droits , & vous les défendez . "
Malheur au Souverain que vous perfuadez .
C'est donc vous que j'obferve avec inquiétude :
D'éclairer vos noirceurs je ferai mon étude.
Pour miner lentement des deffeins vertueux ,
Je vous verrai creufer VOS fentiers tortueux ;
Je faurai démêler vos complots & vos trâmes ;
Je porterai le jour jufqu'au fond de vos âmes ;
Et ne préfumez pas qu'à des tems reculés
Je confie en mourant vos crimes révélés ;
C'eft votre âge & le mien que vous aurez pour
juge.
Je vois de près la tombe où fera mon refuge :
MAR S. 1778. 13
Dix luftres font déjà retranchés de mes jours ;
Mais ma haine vous refte ; elle vivra toujours.
Oui , c'eft pour vous punir que je veux me furvivre.
Mes yeux fermés , mon ombre eft prête à vous
pourſuivre.
Dans peu , demain peut- être , on verra mes écrits
Produire au jour vos noms déshonorés, profcrits;
Vos enfans les liront , vous les lirez vous-mêmes
Ces reproches fanglans , ces cruels anathêmes ;
Et le Peuple en montrant l'homme injufte & ſans
foi ,
Dira : voilà le traître , il a trompé fon Roi.
VERS
EN réponse à ceux de M✶✶✶.
JAM AMAIS je n'ai pu meiffonner
Ces fleurs pour tes pareils écloſes ;
Si je veux cueillir quelques rofes ,
Ce n'eſt
que pour te couronner,
Que de ta mufe enchantereffe
J'aime le ton & l'agrément !
#4
MERCURE
DE
FRANCE
.
C'eft par la voix de la pareffe
Que s'exprime le ſentiment.
Ainfi Tibulle , Ovide , Horace ,
Des Jeux, des Amours entourés ,
Leur dictoient ces Hymnes facrés
Qu'on répète encore au Parnaíle.
Ainfi , le front orné de fleurs ,
L'Anacréon de notre France
Soupiróit ces vers enchanteurs
Embellis de leur négligence.
Il pourra bien fur l'Hélicon,
Difputer le rang de Poëte :
Mais Paphos retiendra le nom
Du Peintre aimable de Lifette *.
D'un ruiffeau qui coule fans bruit
Je préfère l'onde amoureufe
A cette cafcade écumeufe ,
Dont la chûte au loin retentit ..
Imitons la fimple Nature.
Dans nos vers comme dans nos moeurs ;
C'est un des morceaux les plus agréables de Chaulieu
; il paffe d'une douce mélancolie aux graces de
l'amour & de la volupté.
M AR S. 1778.
La Fontaine eft fans impoſture ,
Nous aimons jufqu'à fes erreurs.
Auffi-tôt que que l'Amant de Flore ,
De fon aîle aura careffé
L'humble gazon qui craint d'éclore
Des frimats encor menacé ;
Quand la première violette
Montrant fes appas ingénus ,
Annoncera dans ta retraite
Le retour du char de Vénus ;,
Alors transfuge de la Ville ,
Y laiffant des voeux indifcrets ,
J'irai dans ton champêtre afyle
Retrouver l'étude & la paix ;
J'irai d'un charmant badinage ,
Goûter l'agréable leçon ,
Et recueillir quelque avantage
Des fruits tardifs de ma raiſon .
Par M. d'Arnaud,
16 MERCURE DE FRANCE.
ZAMI ET XICA ,
O U
"
"
LA ME TEMPS Y COSE.
Qu
Conte Indien.
UE l'orgueil humain eft digne de
compaffion ! Que ces Êtres bourfoufflés
d'arrogance , font petits aux yeux du
» Dieu Vifnou ! Combien de Géans
» Nains ! Pauvres mortels , fi vous faviez
quelle eft votre origine , & ce que vous
» deviendrez ! » .
»
1
Ces mots étoient échappés à la mauvaife
humeur d'un vénérable Bramine ,
qu'irritoit la préfence d'un impudent
Omhrah : celui-ci du haut de fon éléphant,
fembloit voir le monde à fes pieds , &
vouloir qu'on en baisât humblement la
pouffière. L'infolence & le froid dédain
étoient écrits fur fon front en gros caractères
on y lifoit fur- tout cette dureté
inflexible, dont la fauffe grandeur paroît
s'applaudir , & qui eft un outrage , une
MARS. 1778. 17
bleffure mortelle pour l'humanité. Un
Bramine plus jeune accompagnoit Zami,
c'eft le nom du fage Indien. Le Difciple,
en rougiffant , ofa demander à fon Maitre
ce qu'il entendoit par ces dernières
paroles : « Si vous faviez quelle eft votre
origine , & ce que vous deviendrez! »
Zami , d'un air grave , fit figne à fon
Élève de le fuivre ; ils allèrent s'affeoir
fous un platane aux bords du Gange , ce
Fleuve mystérieux qui procure la confolation
& l'efpérance aux mourans . Le
Vieillard , après avoir puifé de fes eaux
facrées , & fait deux ou trois religieufes
ablutions , parla ainſi :
J'ai acquis , mon cher Xica , quelque
connoiffance dans l'étude de nos Livres
Saints ; je poſsède l'efprit des immenfes
Commentaires du Védam , & je fais ce
que les hommes ont été mille ans avant
que d'exifter fous la forme humaine , &
ce qu'ils feront mille autres années après
leur mort.
L'étonnement & la curiofité fe peignent
fur le vifage de Xica ; quoiqu'attaché
au culte du Dieu Brama , & pénétré
des vérités de la Métempfycofe , il
étoit encore dans la claffe de ces efprits
fimples & complaifans , qui croient avec
18 MERCURE DE FRANCE.
Λ
ferveur , parce qu'on leur a dit de croire ,
& qui font toujours prêts à facrifier leur
raifon à ce qu'ils favent & n'entendent
pas. Du moins l'ignorance de Xica n'étoit
point orgueilleufe . Zami pourfuit :
Oui , la Métempfycofe , ce grand principe
de notre croyance , & la baſe de
notre augufte Religion , aufli vieille que
le tems , n'a rien de caché à mes regards :
des preuves vont t'en convaincre . Ta
vois ce Mortel fi infolent, fi fier de fa prétendue
grandeur , fi vain d'une opulence
qu'il tient de fes aïeux , & qui n'eft point
le fruit & le falaire de fon mérite perfonnel
, cet Efclave de Cour , plus méprifable
cent fois que le vil troupeau d'Efclaves
qui l'entoure & qui fe profterne devant
lui eh bien apprends d'où il fort , &
quels feront fes glorieux deftins ! Il a d'abord
été un malheureux pécheur de cette
Secte profcrite, refte de ces Parfis * fugitifs
, aveugles adorateurs du feu ; il
mourut de faim , devint un limaçon
écrafé bientôt fous les pieds d'un Banian ,
fe releva fous la forme d'un humble ro-
:

Les Guêtres font en horreur aux Indiens
qui font attachés au culte de Brama.
MAR S. 1778. 19
feau , le jouer de la moindre haleine des
vents , fe perdit dans un amas de fange ,
reprit enfin la figure humaine. De crime.
en crime , de baſſeſſe en baſſeſſe , confervant
quelque fenfation d'une de fes premières
métamorphofes , à force de ramper
, il eft parvenu à ce que le vulgaire
imbécille , qui ne lie point la penſée au
mot , appelle le faîte des honneurs. Il
fubit déjà une jufte punition : ce grand
f envié , ne peut fe dérober le fpectacle
de fa petiteffe réelle ; fa confcience
inexorable l'avertit à chaque inftant de
fon peu de valeur . C'eft en vain qu'il
promène fon fafte & fa vanité , qu'il
s'enorgueillit du nombre d'éléphans que
lui ont acquis fes
pre,
concuffionsexorbitantes ,
un fecret ennui , fous cet or & cette pour
lui ronge le coeur. Mais le Ciel n'en
reftera point à ce châtiment : la faveur
qui n'a point d'yeux , & qui ne raiſonne
pas , l'a créé. Abandonné de cette fortune
capricieufe qui infulte à fes victimes
avec la même vivacité qu'elle élève
fes favoris , il fera étranglé par les ordres
de fon Maître. De l'état de Courtifan
, il paffera à la miférable exiſtence
d'un infecte qui fera dévoré par un
autre infecte , & fe reproduira en herbe
20 MERCURE DE FRANCE .
empoifonnée : je le vois reparoître parmi
nous dans la condition d'Efclave , courbé
fous la fatigue & l'humiliation , & après
avoir éprouvé les plus horribles traitemens
, expirer de misère & de douleur
pour être jeté fur un fumier infect .
Xica lève les yeux & les mains au
Ciel , & admire la profondeur des décrets
de Vifnou . Comment , dit- il à
Zami , Maître , votre fageffe me découvriroit
les diverfes configurations de ce
Savant renommé , qui remplit les Indes
de fa réputation éclatante ? Affurément ,
répond le Bramine : Mirzam , dans fon
origine , fur fucceffivement un roiteler ,
une pie , un ver luifant. Homme, il a
confervé des traits de ces différentes
créations : il confond le faux éclat avec
la véritable fplendeur : il écrit fans ceffe ,
& ne fait que répéter ce que les autres
ont dit beaucoup mieux que lui ; il prend
pour des monumens de génie , d'informes
compilations ; il médit des richeffes
, & fe plonge dans les excès d'une
opulence infultante ; il affecte un air
dévot & mortifié , & il eſt le jouet des
Courtifanes les Grands le révèrent ,
parce qu'il ne s'habille pas comme nous.
Il a eu l'audace facrilège de nier l'effiMAR
S. 1778. 21.
cacité des eaux facrées du Gange * , &
il s'y baigne des journées entières ; il
n'y a point de Santons , de Faquirs dont
il ne faffe l'éloge , perfuadé que leur reconnoiffance
lui bâtira un Temple . Mirzam
cependant eft d'une Secte ennemie
de toutes les autres. On ne fait pourquoi
il a fondé un Hôpital de Singes **, tan-.
dis qu'il laiffe fes femblables périr de
befoin . Jamais ballon ne fut plus gonflé
de vent que Mirzam eft gros d'orgueil ;
auffi c'est par les mortifications de
l'amour - propre que Vifnou le punira ;
il fe reffouviendra après fa mort de ce
qu'il a été , & il verra fa mémoire
s'anéantir ; fes enfans mêmes l'oublieront;
il tombera avec fes Ouvrages , dans un
éternel oubli ; il deviendra une écorce
d'arbre où la postérité lira gravés , les diftiques
d'Azem , que Mirzam accable
aujourd'hui de mépris & d'injures.
* Ce Fleuve occupe un article confidérable
dans les Cérémonies Religieufes du culte de
Brama.
** Qu'on parcoure les Indes , on y trouve
une infinité d'Hôpitaux de cette eſpèce : il y ca
a même d'établis pour les Puces , &c.
22 MERCURE DE FRANCE .
Le jeune homme ne ceffoit de fe récrier
fur l'étendue prodigieufe des connoiffances
du Bramine , & fur les foibleffes
& les misères de l'efpèce humaine;
il avoit regardé jufqu'alors Mirzam
comme un de ces êtres dont s'honore
notre nature , & il avoit de la peine
à fe dépouiller de fon erreur. Le plus
grand des facrifices peut- être, eft d'être
forcé d'abjurer fes opinions . Et Farmé,
demande , avec une forte de mauvaiſe
humeur , Xica , cette beauté fi arrogante
, qui met en ufage tous les fecrets
de la coquetterie , qu'a- t-elle été , & que
fera-t-elle? Je ferois curieux d'être éclairé
fur fes métamorphofes. -Farmé , comme
jolie perruche , a joué un rôle parmi les
animaux de fon efpèce ; elle eut une
nouvelle vie fous la figure d'un léger
moucheron , depuis papilion charmant
bigarré de cent couleurs , elle voltigea
dans l'air. La voilà aujourd'hui une de
nos élégantes à la mode, environnée d'un
Peuple d'adorateurs , n'ayant pas le fens
commun , & prononçant fans appel juſques
fur nos Savans ; tourmentée de la
manie de protéger & de faire parler
d'elle ; enfin , immolant tout à fes charmes
, elle renaîtra fous l'extérieur le plus
MAR S. 1778. 23
difforme & le plus rebutant , & traînera
long- tems la forme hideufe d'une vieille,
l'objet de l'averſion publique . Pour dernier
changement , elle confervera le
fentiment de fon exiſtence , en devenant
un miroir où nos plus jolies femmes.
jouiront du fpectacle de leurs attraits .
Voilà , interrompt Xica , une étrange
punition ! Vifnou met une certaine recherche
dans fes moindres vengeances ;
& dans celle- ci , il y a une forte de malice
amufante .
Zami s'arme de févérité ; il reproche
à fon Élève ſa plaifanterie, qui bleſſe la
dignité de leur état. Des gens tels que
nous , ajoute- t-il , ne doivent point fe
permettre la plus innocente faillie ; la
gaieté eft faite pour les Profanes. Continue
plutôt à te remplit de mes fages
inftructions ; apprends que ces dignités
fi impofantes , tous ces fentimens d'orgueil
, tous ces fonges groffiers dont la
terre eft abufée , difparoiffent comme
les vapeurs légères du matin , devant
l'éternelle grandeur de l'Être des Êtres ;
c'eft lui feul qui eft la vérité , il eft partout
, fous toutes les formes , & il eft
toujours le même. Ne fondons point
fes oeuvres ; contentons - nous de les ad24
MERCURE DE FRANCÉ .
Wh
1
mirer ; n'allons point l'interroger pourquoi
il fe plaît à élever , du fein de la
baffeffe , des créatures qu'il y fait rentrer
; les torrens à fa voix jailliffent des
abyfmes profonds , & ils vont fe perdre
dans le vafte gouffre des mers ; il tire
d'un foible gland , jeté au hafard , un
chêne qui menace le Ciel de fa tête
fourcilleufe , & il l'anéantit fous un coup
de tonnerre. Devons - nous douter que
tôt ou tard fa foudre n'éclatte fur l'ambitieux
Zobel, qui n'a connu rien de
facié pour fe frayer le chemin de la fortune
? Seroit -il lent à frapper Séged , ce
Miniftre hypocrite des Autels , qui , fous
l'apparence de la Religion , ne fert que
fes intérêts , & rit tout bas de la crédulité
du Peuple , qui joint l'infâme avarice
à la foif des grandeurs , qui prêche
dans fes écrits la douceur & la bienfaifance
, & qui nourrit dans fon amë une
inhumanité révoltante ? Que fon châtiiment
m'effraie ! Renard qui dérobe
adroitement fa proie , loup carnaffier qui
dévore les troupeaux , ferpent tortueux
toujours prêt à s'élancer : telles ont été
jufqu'ici les deftinées fucceffives de Séged.
Quand la mefure de fes crimes fera remplie
, il perdra l'enveloppe humaine , &
fe
MAR S. 1778.
25
fe reproduira en ver de terre , en corbeau
, en vautour , en infecte venimeux
qu'on finira par écrafer ..
J'imagine , dit Xica , que Naffir , ce
vorace Ufurier qui boit les larmes & le
fang des malheureux , ne fubira pas des
changemens moins aviliffans? Sans
contredit,jeune-homme : la jufticeDivine
exige des expiations. Naffir a d'abord été
un de ces animaux qu'on fuit avec horreur
hyène toujours affamée de chair
humaine , il a creufé les tombeaux ; je le
vois devenir un poifon mortel , un gibet,
un rocher fracaffé par la foudre . Ce Juge,
fon parent, l'inique Abieffen , l'effroi de
l'innocence , & l'organe impie du menfonge
, ne remplit pas une place plus
diftinguée dans les variétés de la Métemplycofe
: épervier , cyprès , renard
tigre , homme enfin , il s'eft affis avec
l'injuftice & la vénalité fur le Tribunal
des Loix. Au refte , les formes qui lui
reftent à prendre , feront analogues à fon
caractère ; il fervira d'enclume pour forger
des chaînes , de banc dans une prifon
, de poteau pour empâler.
Le jeune Bramine répétoit fans ceffe :
ah ! Vifnou , Vifnou ! que tes jugemens
font à la fois terribles & confolans !
B
26 MERCURE DE FRANCE.
1
Qu'est - ce que l'homme ? Quoi , mon
père , pourfuit - il , ce Conquérant qui
fait trembler les Indes , devant lequel
fe profternent en filence les Peuples de
l'Aurore & du Couchant , auroit été
foumis aux mêmes transfigurations ?
-Giaffar ? Il fut d'abord connu par
le vol. & par les affaffinats , & périt du
dernier fupplice ; enfuite il reprit naiffance
fous la figure d'un taureau fougueux
, & porta la terreur dans les Campagnes
, déchira en morceaux tout ce
qui s'expofoit fur fon paffage , & alla
fe brifer la tête contre un rocher. Il a
été le corpufcule le plus homicide de
cette pefte , dont l'Inde fe rappelle encore
l'effrayante image , & qui moiffonna
les trois quarts de fes Habitans ;
il retournera dans cette måſſe de corruption
, caufera encore la perte d'une
infinité de Créatures , & ira fe confondre
avec la matière enflammée des volcans.
Mais , reprend le Difciple, toujours
plus avide de favoir , fage Zami , n'eſt- il
point des Mortels dont l'existence fe
perpétue fous des formes fatisfaifantes
& agréables ? Vifnou puniroit- il toujours,
& ne récompenferoit- il jamais ? Tu es
MAR S. 1778. 27
trop fenfible & trop inftruit , répond le
Vieillard , pour ne pas croire que la
Divinité a une main pour frapper , &
une autre main pour répandre des bienfaits
; & c'eft celle - là qui eft la plus
prompte , qui a pris plaifir à créer le
Monde , à l'éclairer de l'aftre du jour ,
à le confoler de fon abfence par l'aftre
de la nuit , à revêtir de verdure la terre
arrondie fous la voûte azurée du Ciel ;
à l'enrichir de tous fes dons : fans doute
il est des Êtres vertueux qui font l'objet
des complaifances da Suprême Bienfaiteur.
Ménès à fait du bien aux hommes,
& a rendu hommage à ce Dieu qui eft
la fource de toutes les vertus : il fur ',
dans fon origine , un palmier agréable
& utile , enfuite un vafe de porphyre ;
il formera une fontaine abondante , où
le Voyageur & le Pauvre iront fe défaltérer.
Mais rien n'approche des changemens
enchanteurs qu'a éprouvés Azulem:
fa première exiſtence fut celle d'un cèdre
élevé , qui protégeoit de fon ombrage
étendu , des plans d'oliviers , des vignes
émaillées de poupre , des champs couverts
de fleurs & de fruits ; rofée bienfaifante
, il pénétra les entrailles de la
terre , & la fertilifa ; gerbe de bled , il
Bij
28. MERCURE DE FRANCE.
nourrit des malheureux qui alloient expirer
de faim ; il deviendra une lampe
facrée qui brûlera inceffamment en
l'honneur de Brama. Vifnou attache
encore des regards de bonté fur des
Miniftres qui préfèrent l'intérêt du Prince.
& de la Patrie , à leur intérêt propre ;
fur des Philofophes fans vanité qui
joignent l'exemple à l'inftruction , &
dont les talens étendent & fortifient la
perfection des moeurs ; fur des époufes
fidelles ; fur des mères tendres occupées
de leurs devoirs ; il fe plaît fur -tout à
veiller fur ces Souverains qui font le
bonheur de leurs Sujets. Tu as pu dans
tes voyages admirer de près ce jeune
Monarque qui vient à peine de monter
au Trône objet des prédilections de
Vifnou , il étendra fon exiftence humaine
au- delà des bornes d'un fiècle ; le plus
grand des Rois , parce qu'il en fera le
meilleur , il aimera fon Peuple , & en
fera adoré; il connoîtra la véritable gloire,
qui ne confifte point à fe baigner dans
les pleurs & dans le fang des hommes
mais à effuyer plutôt leurs larmes , á
leur faire fupporter le fardeau de la vie ,
à contribuer autant qu'il eft poffible ,
à la félicité univerfelle ; fon ame eft uu
:
MARS. 1778. 29
S
des plus purs rayons de celle de Brama.
C'est d'un femblable Prince qu'on peut
dire fans flatterie , que le Ciel en fit
préfent à la terre. Il vécut d'abord fous
la forme d'un de ces enfans de lumière
qui tiennent le milieu entre la Divinité
& l'homme . Il defira tant de faire le
bien , que Vifnou l'envoya fur ce globe
pour y répandre les vertus & les bontés .
Après qu'il aura quitté la dépouille mortelle
, il montera à la plus haute fphère ,
& préfidera aux efprits bienfaiteurs qui
difpenfent les faveurs du Ciel . Zémine
fa charmante époufe , eft digne de lui
être affociée ; fa première vie fut celle
d'une des plus belles rofes qu'ait produites
le Guliftan : fon éclat attira tous les
yeux , & de fon bouton vermeil s'ex
halèrent les plus doux parfums. Enfuite
Colombe, dont la blancheur effaçoit la
neige du Caucafe , elle voltiga dans les
airs , & fe nourrit du fuc des fleurs ;
elle devint une jeune beauté qui ne doit
rien à l'art , & que la nature s'eft plu à
combler de fes dons ; fon front embellit
le diadême , la grace refpire ſur ſa bouche
; fa démarche eft celle d'une Déeffe
qui fe cache fous la modeftie d'une Bergère
aimable ; lorfqu'elle fourit , les nua-
B iij
30 MERCURE DE FRANCE .
ges fuyent , le jour brille dans toute fa
férénité , & la terre s'émaille de jafmins
& de violettes : c'est la fille même du
Printems ; elle partagera les brillantes
deftinées de fon augufte époux , & fa
mémoire lui furvivra comme une douce
exhalaifon naît de l'encens confumé fur
les Autels . Quel avenir flatteur lui eft
réfervé ! Comme le Souverain qui lui eft
cher, fera un jour le Génie fuprême de
la bienfaifance , Zémine fera le Génie
des graces & de la beauté . Divinité
tutélaire de fon fexe , c'eft elle qui produira
les agrémens , qui répandra les
attraits qui prolongera la fraîcheur de la
jeuneffe , qui verfera les fleurs fur nos
Campagnes , les diamans dans nos mines
de Golconde , & tous les enchantemens
fur cette terre, où des lys éblouiffans cou-
Konneront éternellement fes images .
Zami ceffa de parler , & Xica redit
en le quittant : ô puiffant Vifnou , qu'estce
que la Métempſycofe !
Par M. d'Arnaud,
Some
MAR S. 1778. 3 *
Q
LE VALLON.
A MADAME DE B ***.
UE j'aime ces Rochers & leur afpect auftère !
Ces Bois qui , jufqu'aux Cieux , tâchent à parvenit
!...
On femble ici bouder le refte de la terre ;
Ils en ôtent la vue , & vous le fouvenir.
Par M. P ...
JUGEMENT LITTERAIRE.
EPIGRAM ME.
AVEC fracas Jean publie un Ouvrage
Propre, dit-il , à faire un Citoyen ;
107
Jà , deux in -douze ont franchi le paffage ,
Le tiers attend pour voir s'ils prendront bien :
Avis divers : veut -on favoir le mien ?
Charmant Auteur , je t'invite à poursuivre;
Dans ce Traité , tu mets fi peu du tien ,
Que par ma foi c'eft un aſſez bon livre.
Far le même.
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
+
LE GER MAIN.
Conte.
UN fourd Germain que deſſert ſa lourdiſe ,
De la quitter fit le projet un jour ;
Quoiqu'un peu tard , il prétend à ſon tour
Etre gentil ; c'eft un point fans remife-
Et dans huit jours , s'il fait bien calculer ,
Français légers auront à qui parler.
Un matin donc fon Hôte eft en alerte
D'entendre en haut un fracas meurtrier.
Murs de mugir & poutres de crier ,
Prefte il y court ; par la porte entr'ouverte
Paffant fa tête , il voit l'homme perché
Sur une armoire , & , tout effarouche ,
Sauter delà , remonter au plus vite ,
Sauter encor pour remonter enſuite ,
Et reffauter. « O Sabbat deftructif!
»Y penfez-vous? Tout s'écroule en ce gîte !-
» Ah ! ce n'eft rien , c'eſt moi qui me fais vif».
Par le même.
MAR S. 1778. 33
É
PIGRAMM E.
ENTRE Mondor & fon Fermier qu'il lèfe ,
Débat furvint : fur quoi , me direz- vous ?
Je n'en faisrien ; mais fais bien que Dom Blaife ,
De ne céder , fe montrait fort jaloux .
Mondor furpris , écumait de courroux :
" Ah ! vermiffeau , vouloir me tenir tête ! ».
Lors le Manant : « Morgué , dit-il , tout doux, ce
Chacun ne peut être une groffe bête ». ››
Par le même.
SUR LA MORT DE M. LE KAIN.
Il n'eft plus ce Héros de la ſcène tragique ,
Du Théâtre Français le foutien & l'honneur
Dont le gefte expreſſif & la voix pathétique ,
Infpiroient à fon gré la crainte ou la fureur.
Melpomène éperdue & couverte de larmes ,
Redemande un Sujet qu'elle même forma ,
Qu'elle chérit toujours , qui toujours lui donna ,
Pour prix de fes faveurs , plus de force & de char
mes.
I
Bv
34 MERCURE DE FRANCE .
Hélas ! c'eft aujourd'hui que l'on rend à fa cendre
Les triftes & derniers honneurs.
Livrons - nous fans réſerve aux pleurs ,
On en doit à celui qui nous en fit répandre ..
Par M ***
VERS
A M. le Chevalier DE BOISGRUEL, qui
alloit partir pourfon Régiment.
AIMABLE Chevalier , dans la fleur du bel âge ,
Conçois-tu bien l'excès de ton bonheur ?
Tu vas aller dans les champs de l'honneur ,.
Eſſayer ton jeune courage :
De tous les coeurs bien nés , c'eft le plus beau par
tage.
Quand le Dieu des combats déploira fes dra
peaux ,
Je crois déjà te voir förtir de la Neuftrie ,.
Que tes Aieux , ces illuftres Héros ,
Ont toes abandonné pour fervir la Patrie.
Cher Chevalier , quel exemple pour toi !
Vaillans Guerriers , que Mars & la Victoire
Qnt couronnés aux champs de Fontenoi ,

MAR S. 1778. 3'5
Quel triomphe pour vous , & quel comble de
gloire
D'avoir fervi 1 État & lauvé votre Roi * !
Que leurs faits glorieux reftent dans ta mémoire ::
Rappelles- toi les faftes de l'Hiftoire ;
Examines fouvent tes illuftres Aïeux ,
Et crois que leurs portraits ne font devant tes
yeux ,
Ou bien que tu ne les contemples
Que pour mieux t'exciter à fuivre leurs exemples..
Mais en vain je prétends enflammer ta valeur ,..
Dans ta Famille elle eft héréditaire :
Sois foumis aux confeils de ton augufte père ,
Ils te garantiront des dangers de l'erreur.
Que de jeunes Guerriers , trop fiers de leur nailfance
,
* Cinq frères de cette Maiſon, trop peu connue ,,
ont fervi avec diflinction dans les Gardes-du- Corps du
feu Roi. On admiroit autant leur bravoure que leur
taille extraordinaire. Louis XV, après la Bataille de
Fontenoi , dit avec cette vive inquiétude qui caracté--
rife l'amitié : Ou fone mes cinq frères ? Il ne les appe ~~
loit jamais autrement.
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
4
Et follement épris d'un téméraire orgueil ,
Sefont venus brifer contre l'affreux écueil
D'un trépas imprévu , fruit de leur imprudence.
Que le faux point d'honneur ne t'affecte jamais ;
Des plus nobles Maiſons il a terni le luftre :
Que la feule vertu couronne tes fuccès ,
Et tu feras l'espoir d'une Famille illuftre :
Nous te verrons bientôt décoré de la Croix
Où brille le Portrait du plus Saint de nos Rois.
Fais auffi le bonheur d'une Époufe chérie ,
Les Grâces répandront des roſes fur ta vie :
Attends , d'un air ferein , l'automne de tes jours.
Et tu verras encor fourire les Amours .
Après avoir rempli de telles deftinées ,
Qu'il eft doux d'expirer plein de gloire & d'années!
Mais , que dis-je ? un Héros eft vainqueur du
trépas 3
Ses lauriers & fon nom ne fe flétriffent pas.
Par M. B de S.
·
M AR S. 1778. 37
VERS pour mettre au bas du Portrait de
M. DE JUIGNÉ , Évêque , Comte de
Châlons , Pair de France.
SUR fes lèvres fourit l'aimable bienfaifance ,
Son front peint les vertus que recèle fon coeur ;
D'une main il abat le monſtre de l'erreur ,
L'autre sèche les pleurs de la pâle indigence,
Par M. Prévoteau , Chanoine de Châlons.
VERS pour mettre au bas du Portrait gravé
de M. le Comte DE BUFFON.
LA Natu
A Nature pour lui n'a point eu de fecrets ;
De tout ce qui refpire il connut l'origine.
69
Le tems , peut-être un jour , effacera ces traits ...
Mais du Rival vainqueur d'Ariftote & de Pline ,
Le Livre triomphant ne périra jamais.
#8 MERCURE DE FRANCE.
SECONDE EGLOGUE DE POPE.
L'ÉTÉ .
AU DOCTEUR GAARHT *
UNN Berger, ( à ce titre il borne fa nobleſſe ,
Alexis eft fon nom ; des Brebis , fa richeffe)
Aux bords de la Tamife , & loin de fon Hameau ,
Conduifoit à pas lents fon pailible Troupeau.
Du Soleil vacillant l'image tremblotante ,
Se peignoit à fes yeux dans l'onde transparente 5
Et fous un verd lambris , des peupliers épais
L'invitoient à jouir de leurs ombrages frais.
Là , tandis qu'il pleuroit , affis fur la verdure ,
Le fleuve de fes eaux fufpendit le murmure :
9700
>>
Ses Agneaux a tendris , mornes autour de lui ,
Parurent compâtir à fon mortel ennui ,
Et la tête baiffée , imitant tous leur guide ,
Oublier l'herbe offerte à leur dent moins avide.
Les Sylvains foupiroient , les Naïades en pleurs ,
* Samuel Gaarht , mort en 1718 ,, fameux Mé--
decin , ami de Pope.
1
MAR S. 1778.
39
Sous d'humides rofeaux , partageoient fes douleurs
;
Et le Ciel obfcurci , fenfible à fes alarmes ,
D'une foudaine pluie accompagna fes larmes.
Accepte, ô Gaarht ! mes chants ; dans fes effais
premiers
Ma Mufe ofe ajouter ce lierre à tes lauriers.
Ah! plains ces jeunes coeurs , coeurs novices encore
,
Qu'un premier feu furprend , flatte & bientôt
dévore :
Vois quels maux , quels tourmens l'Amour leur
fait fouffrir:
L'Amour ! oui , ce feul mal que tu ne peux guérir..
Ormeaux , hêtres touffus , & vous fources tranquiles
,
Frais ruiffeaux qui prêtez tant de fecours utiles ,
Capables d'amortir les traits brûlans du jour ,
Mais toujours impuitfans contre ceux de l'Amours.
Soyez les Confidens de mes peines internes.
Êtres inanimés , vous rochers , vous cavernes
Qu'on dit indifférens , qu'on croit fourds à nos
cris ,
Les miens vous frapperont , vous ferez attendris;
Au récit de mes maux, vos entrailles émues ,
40 MERCURE DE FRANCE.
"
Yont fe fendre , & fentir des douleurs inconnues.
Parle , Amant malheureux , les bois te répondront,
Et leurs échos plaintifs avec toi gémiront.
Quand tout dans la Nature à mes pleurs eft ſenfible
,
Refteras- tu , Daphné , feule dure , inflexible ?
L'étincelant Lion vomit du haut des Cieux ,
Sur mes Troupeaux mourans , un déluge de feux.
Il brûle la prairie & defsèche la plaine.
Toi feule , froide Amante , en ton ame inhu→
maine ,
D'un hiver éternel conferves l'âpreté.
Mufes , dans quels buiffons , dans quel antre
écarté ,
Loin de votre Alexis , vous tenez-vous cachées?
Vous le laiffez en proie à les triſtes penſées ,
Tandis que, fans eſpoir, fous le joug des Amours,
Il languit , invoquant en vain votre fecours.
Vous trouverai-je aux bords où l'Ifis prend fa
fource ,
Ou vers les lieux que Cam arrofe dans fa courfe ?
Autrefois glorieux de plaire à ma Daphné ,
Aux bords des clairs ruiffeaux , par l'orgueil entraîné
,
Dans ce miroir fidèle , épris de mon image ,
J'admirois fur mon teint les couleurs du bel âge.
MARS. 1778. 41
Depuis qu'elle dédaigne & mes feux & mes traits ,
Fontaines & ruiffeaux n'ont plus pour moi d'attraits.
Jadis , de ces cantons , je connoiffois les plantes ,
Je favois employer leurs vertus bienfaifantes.
Que t'a fervi ton art , Berger , dans ton malheur ?
Afoigner tes Brebis , mais fans guérir ton coeur.
Que de Troupeaux nombreux, d'autres plus riches
Maîtres
Profperent mieux que moi dans les travaux champêtres
,
Qu'ils doivent à Cérès d'abondantes moiſſons ,
Qu'ils obtiennent de Pan les plus riches toiſons ,
Que me font leurs fuccès ? Pourvu qu'en ces Campagnes
Je puiffe de mes chants réjouir les montagnes ;
Et, le front couronné de myrthe & de lauriers ,
Auprès de mon Amante , affis fous ces palmiers ,
Mourir entre fes bras , & cent fois y renaître.
Je le poſsède encor ce chalumeau champêtre
Qu'enfloit le beau Colin d'un fouffle harmonieux.
Nom que le fameux Spencer a pris dans fes
Églogues.
42 MERCURE DE FRANCE .
« Tiens , Berger, me dit- il , prêt à fermer les yeux ,
Prends ce hautbois , il fut l'inftrument de ma
»gloire ,
30
» Et doit éternifer , après moi , ta mémoire.
» Il enfeigna long-tems aux échos d'alentour ,
» Le nom de Rofalinde , objet de mon amour ;
Qu'il leur apprenne encore , & cent fois leur
» redife ,
"
Le beau nom de Daphné dont ton ame eft
ور
éprife
35.
Que me fert-il , hélas ! ce hautbois fi vanté !
Tu ne l'écoutes plus , inſenſible Daphné ,
Tu méprifes les fons , il ne doit plus en rendre.
C'en eft fait , j'y renonce , & je vais le fufpendre ,
Oifif & languiffant , aux branches d'un ormeau.
O doux fort du Captif! que ne fuis-je l'oifeau
Qui charme ton oreille , & que ta main careffe!
Qu'une Fée en fa cage & me porte & me laiffe ;
Plus attentive alors aux accens de ma voix ,
Tu vas de tes baifers me tranfimettre les droits .
Cependant aux Hameaux on aime mes cadences ,
Le Faune & la Dryade en choeurs forment des
Danfes :
Mon Maître , par lui- même , applaudit à mes airs.
Les Nymphes à l'envi délaiffant leurs déferts ,
1
1
MAR S. 1778. 43

р
M'apportent leurs beaux fruits , leurs blanches
tourterelles ,
Tous gages ingénus de leurs ardeurs fidelles....
Que dis-je ? Ah ! je m'abuſe , ils ne font pas pour
moi ,
Daphné , ces dons flatteurs , ils s'adreſſent à toi.
Ces fleurs que nos Bergers aſſemblent en guirlandes
,
Sont faites pour toi feule , accepte leurs offrandes:
Elles furent toujours le prix de la beauté ,
Leurs coeurs t'en font l'hommage , & tu l'as mérité..
Vois l'effain des plaifirs qui dans les champs voltige.
C'est ici que les Dieux , par un nouveau prodige ,
Ont, avec leur Empire , établi le bonheur ;
Viens avec Alexis en goûter la douceur.
Vénus dans les forêts , loin de tout oeil profane ,
Erre avec Adonis ; & la chafte Diane
Suit , à l'ombre des bois , fon cher Endymion.
A cette heure, tranquille auprès de l'horifon ,
Le Soleil ne luit plus fur les baffes vallées ,
Quand, par chaque Berger, des Brebis raffemblées.
Défertent la Prairie & rentrent au bercail,
Et que les Moiffonneurs , fufpendant leur travail ,
Vont, couronnés d'épis , auprès de leurs Compagnes,
44 MERCURE DE FRANCE.
"
grace à Cérès des fruits de leurs Campagnes
:
Rendre
Viens , accours , Nymphe aimable , en ces heureux
momens ,
Daphné , viens foulager l'excès de mes tourmens.
Ne crains aucun danger ; cet innocent aſyle
Ne cache ni ferpent , ni venimeux reptile.
Le vrai ferpent , l'amour , habite dans mon fein.
L'Abeile induftrieufe , au fortir de l'effain ,
Aime à fucer des fleurs les mielleux calices .
Daphné feule eft pour moi la fource des délices.
Ah ! daigne , daigne enfin , par un heureux tetour,
Ramener l'allégreffe en ce trifte féjour ;
Viens revoir ces gazons , ces vergers , ces fontaines
,
Dont la fimple Nature a décoré nos plaines .
Les zéphirs de leur aîle effleurant tes appas ,
Rafraîchiront les lieux où pafferont tes pas.
Les arbres nés foudain fous leurs charmans feuillages
,
Par-tout te prêteront d'agréables ombrages ;
Les roses , fur ta trace , enverront leurs odeurs ,
Et tout , jufqu'aux buiffons , fe couvrira de fleurs.
Heureux fi je pouvois , au gré de mon envie ,
Couler auprès de toi tous les jours de ma vie ,
Des Mufes, fous tes yeux , implorer les faveurs,
MAR S. 1778 , 45
Et célébrer fans fin tes attraits enchanteurs !
Les oifeaux t'admirant au fond de nos boccages ,
Rediront comme moi , dans leurs jolis ramages ,.
O charmante Daphné ! Puis les vents dans les airs ,
Porteront aux échos nos ruftiques concerts.
Toi- même , fi tu fais , telle qu'un autre Orphée ,
Retentir tes accens dans ma grotre étonnée ,
Les rochers attendris vont ébranler leur maffe ,
Les fapins , en danſant , accourir fur ta trace ,
Et les ruiffeaux refter dans un calme profond.
Mais déjà le Soleil darde fes feux à - plomb.
L'étincelant Midi déjà ramène l'heure
Où chaque Berger fuit & va dans fa demeure.
Avec de fimples mets prendre un léger repos.
Les taureaux mugiffans , au travail peu diſpos ,
Se traînent en fueur vers les claires fontaines ,
Et les tendres Agneaux gagnent l'ombre des chênes.
Tout change , tout finit ; c'eft l'ordre du deftin.
Dieux ! l'Amour feul eft-il fans relâche & fans fin?
Prêt à fe replonger dans le fein d'Amphitrite ,
Le Soleil amortit fes feux quand il nous quitte ;
Et moi fans ceffe en proie aux flammes de l'Amour,
Je brûle également & la nuit & le jour.
Par M. L *** de Limoges.
46 MERCURE DE FRANCE .
C
STANCES SUR LE LUXE.
CENSEURS inconféquens des moeurs de vos Ancêtres,
Qui critiquez leurs goûts & leur fimplicité ,
En blâmant leurs plaifirs innocens & champêtres,
Vous louez leur félicité.
Croyez- vous que le Luxe , ami de la Molleffe ,
Établiſſe aujourd'hui le bonheur des Mortels ?
Son éclat éblouit l'imprudente jeuneſſe :
Le Sage abhorre fes Autels.
Si nous voulons ouvrir les faſtes de mémoire ,
Nous y découvrirons l'horreur de les forfaits ;
Nos yeux contemporains , fans confulter l'Hiftoire
,
Conftatent fes triftes effets .
Le Luxe a triomphé des plus puiffans Empires ,
Il a proftitué les talens & les moeurs ;
Cet efprit infernal, comparable aux Vanpires,
Suce la vertu de nos coeurs.
N'a-t-on pas vu pâlir à l'afpect de la guerre ,
MAR S. 47 1778.
Ces Rois efféminés dans la pompe endormis ?
Les Perfes , les Romains , ces Maîtres de la Terre,
Par le Luxe ont été foumis.
Ces boucliers dorés & ces armes brillantes ,
N'ont jamais garanti le fuccès des combats ;
L'intrépide vigueur de ces ames bouillantes ,
A fait la gloire des États.
C'eft la frugalité , c'eft un dur exercice ,
C'eft la valeur enfin qui fait les vrais Guerriers ;
Le Luxe décourage , il ne voit qu'un fupplice
Dans les plus faciles lauriers.
Il énerve les corps , il rétrécit les ames ,
Ses apprêts dangereux
altèrent la fanté ;
Notre efprit voltigeant
fur fes impures flammes ,
Se brûle dans la volupté.
Un travail affidu le gêne & le révolte ;
Si jufqu'en nos Hameaux il vient à pénétrer ,
Cérès abandonnée auprès de fa récolte ,
Sur nos malheurs ira pleurer.
Qui pourra résister à l'éclat de ſes charmes ,
Si , du Froc à la Mitre , & du Berger au Roi ,
48 MERCURE DE FRANCE .
Le Luxe fait fentir la force de fes armes ?
L'Homme : l'exemple eſt- il la loi ?
Pour calmer nos defirs , voyons ce que nous fommes
,
Des oifeaux paffagers qu'amène le Printems ;
Leur féjour n'eft-il pas, comme celui des hommes ,
Fixé pour un nombre d'inftans ?
La lueur de nos jours s'éteint en peu d'années ;
Pourquoi donc d'un vain Luxe allumer le fambeau
?
Les fleurs que nous cueillons demain ſeront fanées
;
Un jour nous conduit au tombeau .
Là s'anéantiront ces fuperbes Puiffances ,
Ce fafte , ce crédit , ces titres , ces grandeurs :
La Terre engloutira ces hautes Excellences
Comme ces humbles Laboureurs.
Que deviendront alors ces Châteaux magnifiques,
Ces Terres , ces tréfors , ces meubles précieux ?
Ils feront diffipés par ces coeurs faméliques
Fiers d'un Luxe pernicieux.
Les vrais Grands, peu jaloux de ce vain étalage
Qui
+
1
Air de l'Olympiade .
Sans lenteur,
Mars
1778.
Avecpeine un
un coeur se de:
gage
avec peine il brise ses
fers ; mais s'il quitte son es -cla
- vage et s'il forme des noeuds.
plus chers , il ressemble à l'oi:
-seau vo :
gequi s'e:
:chape dans les airs gra
s'e :
+
chappe dans les airs..
FIN. Andantino,
C'est en vain qu'on le rap:
-pel-le rien n'arret te un in :fi:
- delle ni les plaintes, ni les pleurs
danssa chaine la plus now:velle
il ne trouve que des douceurs,
que des douceurs, que des dou::
ceurs.
Avec peine &c.
MAR S. 1778. 49
Qui ne brille qu'aux yeux fans échauffer les coeurs,
Préfèrent les plaifirs que favoure le Sage
A l'éclat de ces biens trompeurs.
La raifon n'admet point cette pompe frivole
Qui pénètre déjà jufqu'au fond de nos bois
On ne devroit fouffrir cette impofante Idole
Que chez les Princes & les Rois.
Quand Plutus nous conduit au Temple des Richefſes
,
Il y reçoit l'encens du Luxe & de l'Orgueil ;
On y voit triompher le vice & fes foibleffes ,
L'indigence y paroît en deuil.
Dans nos heureux climats où la belle Nature
Étend fur nos befoins fa généreufe main
Le pauvre n'eft- il pas, fans ceffe à la torture
Victime d'un Luxe inhumain ?
Si ces riches Seigneurs , efclaves dans les Villes ,
Touchés des vrais plaifirs , habitoient nos Hameaux
,
Nos Campagnes feroient heureufes & fertiles ,
Ils adouciroient nos travaux.
Nos champs font le théâtre où brille leur fageffe .
Spectacle attendiiflant où leurs coeurs fatisfaics
C
fo MERCURE DE FRANCE,
1
D'avoir fait fuccéder la joie à la triſteſſe ,
S'applaudiffent de leurs bienfaits.
Un bonheur fi fécond n'eft- il pas préférable
Aux ftériles plaifirs que le Luxe produit ?
Il eft pur & ferein comme un jour favorable ,
Après une orageufe nuit,
J'en attefte en mes vers cet être né ſenſible ,
Cet efprit bienfaifant , cet homme vertueux :
Oui , ce coeur innocent vit content & paisible
Loin d'un fafte tumultueux.
Ce Philofophe humain fe borne au néceffaire ,
A l'utile , an commode , exempt de vains defirs ;
Confoler les voifins , foulager leur misère ,
Voilà fon Luxe & fes plaifirs,
Répétons , en fuivant cette philofophie
Qui conduit les Mortels à la félicité :
Heureux qui fuit le Luxe ou qui le facrifia
Aux foupirs de l'humanité !
Par M. l'Abbé de Forges,

MARS. 1778. SI
ÉPITRE préfentée à Monfeigneur le
Comte D'ARTOIS , à fon paffage à
Rochefort , par M. François - Marie
Bourguignon de Saintes.
Vous qui partagez vos jours
Entre les Arts & la tendreffe ,
Prince charmant , dont la jeuneffe
Unit aux fruits de la ſageſſfe
Les brillantes fleurs des Amours ;
Souffrez qu'une Mufe timide ,
Idolâtre de la vertu ,
Du pur fentiment qui la guide
Vous offre l'hommage ingénu.
Du fafte qui vous environne,
Dépouillez l'éclat impoſant ,
Laiſſez - moi voir aux pieds du Trône,
Un jeune Héros bienfaiſant ,
Recevoir la double couronne
Et de la gloire & du talent .
Quand c'eft la vertu qui la donne,
Une palme eft un beau préſent !
Suivez la route glorieufe
Que vous ouvre l'humanité,
Cij
52 MERCURE
DE FRANCE.
Et que votre ame généreuſe
Cherche le mérite ignoré.
Dans le Temple de la Victoire .
Les chaftes Filles de mémoire
Gravent les noms de vos Aïeux ;
Auffi grand qu'eux par la naiffance ,
Vous ferez par la bienfaiſance ,
L'amour de nos derniers Neveux.
Volez , diffipez les nuages
De l'infortune & du malheur ,
Et que l'époque du bonheur
Signale à jamais vos voyages.
Jadis en ces heureux climats ,
Où vous amenez fur vos pas
Le goût des Arts , de la fageffe ,
Et les plaifirs & l'allégreſſe ,
Les lâches Tyrans des Romains
Parcouroient leurs triftes Provinces ,
Et ne portoient les noms de Princes
Que pour le malheur des Humains ;
Mais changeant ces fcènes cruelles
En des jours plus purs , plus fereins,
Les Trajans & les Marc-Aurèles ,
~ A- l'amour des vertus fidelles ,
Du monde fixoient les deftins :
Ces hommes , Dieux par la clémence
Brifoient l'Autel de la vengeance ,
Et s'en préparoient par leurs mains.
MARS. 1778.
. Ah ! c'eft dans ces ames fublimes
Que vous puisâtes les maximes
Qui vous font aimer des François ;
Sage fans foins & fans étude ,
Votre coeur acquit l'habitude
De perpétuer les bienfaits.
Voyez cette foule empreffée ,
Par l'élan de l'amour pouffée ,
Se précipiter fur vos pas ;
De ce zèle patriotique ,
L'impulfion trop énergique
Se fent , & ne s'exprime pas.
Que des Conquérans homicides ,
Auprès des cadavres livides ,
Arrachent un laurier fanglant ;
De cet avantage éphémère ,
L'illufion eft paffagère ,
Et ne vaut pas un fentiment.
Plus heureux & moins fanguinaire ,
Fuyez ce théâtre d'horreurs ,
Laiffez au Héros mercenaire
L'exercice de ces fureurs.
Que vous importe une Couronne
Et la pompe qui l'environne ?
Votre Empire eft dans notre coeur.-
Tendre la main à l'innocence ,
Exifter par la bienfaisance ,
Etre aimé , c'eft-là le bonheur.
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
Explication des Enigmes & Logogryphes
du Volume de Février 1778..
Le mot de la première Enigme eft
.6
>
Chapeau ; ceux de la feconde font les
cinq Supports qui enveloppent le bouton
de Rofe ; & celui de la troisième
eft la Pouffière. Le mot du premier
Logogryphe eft Pélerin , où fe trouvent
Nil Fleuve d'Afrique ) lin
pelé , lêpre , pin , perle , pire , ripe , peine
père & Pène ( Dieu de la Fable ) ; celui
du fecond eft Ardoife , où l'on trouve
ofier, ire , Io , ride , ris , Roi , raie , os,
ris ( plante ) , foie , air , fi , ré, rofe , or,
oie , Oyfe ; & celui du troisième eft Cháteau
, où fe trouvent eau , chat , chatte
( animaux domestiques ) , ache , ut , chac
( inftrument d'Artillerie ) , tâche ( forte
d'ouvrage ) , chut ( mot dont on fe fert
pour impofer filence ) , tache (fouillure)..
1
MARS. 1778.
A
ENIGM E.
MA gloire jadis on dreffoit des Autels ;
Les Rois & leurs Sujets imploroient ma juſtice.
Quel contrafte odieux ! Les plus vils des mortels ,
Pour affouvir leur faim , me mènent au fupplice :
Le Carême fur- tout , eſt un moyen nouveau
Pour venir dans mon coeur enfoncer le couteau.
Plus d'un Dévot fur moi commet un déicide ;
Son appétit , fon goût, meuvent fon bras perfide .
Je tombe en frémiffant fous fes coups redoublés ,
De moncorps chancelant les morceaux font comp
tés ;
J
Mais le cruel auffi , témoin de ma fouffrance ,
Annonce , par fes pleurs , fon crime & ma puk
fance.
Par M. Pafqueau d'Auxerre.
AUTRE.
La Terre eft mon berceau ;
En l'air on voit ma tête altière :
L'Onde eft ma bière ,
Et le feu mon tombeau.
Civ
$6 MERCURE
DE
FRANCE
.
AUTRE
TOUJOURS OUJOURS prête , toujours foumife ,
Je te fers , cher Lecteur , en mille endroits divers
A table , à la maiſon , même encor à l'Églife.
Il eft peu de
pays
dans ce vafte Univers
Où je ne fois fort recherchée :
Ón me voit tous les jours , je né fuis pas cachée,
Dans les Palais des Princes & des Rois.
Ami Lecteur j'ai fouvent une place
Chez nos Seigneurs comme chez nos Bourgeois,
Chez nos plus pauvres Villageois ,
Loin de fatiguer je délaffe.
Mais de ceci ne fois pas furpris .
Il eſt dans un coin de l'Europe ,
Un Peuple que l'on croit cruel & mifantrope ,
Qui m'a toujours traitée avec mépris.
Pour moi qui , cher Lecteur , te fustoujours fidelle,
Tu peux venir quand tu voudras ,
Toujours tu me retrouveras. -
Prête , foumile & point rebelle.
Mais peut-être à préfent , Lecteur , je fuis à toi,
C'en eft affez , Lecteur , vite devine moi .
Par M. Cadrés fils , Etudiant en Phyfique
au Collège Royal de Villefranche de
Rouergue
M AR S.. 17780 57
AU TR E.
Jefuis tantôt noir , tantôt blanc ;
E
J'ai des veines & point de fang.
Par le même.
LOGOGRYPH E.
D'un nombre d'animaux qu'on ne peut conce
UN
voir,
Combien de fois , Lecteur , par ton fatal pouvoir ,,
Ai-je été, malgré moi, l'inftrument hommicide,.
Moi qui, pris dans un fens tout- à- fait oppoſe ,
T'ai peut-être , Lecteur perfide ,
Agréablement amufé ?
Sipar toi cependant ma queue eft retranchée
Tu verras un mois gracieux ,
Où la terre, de fleurs nouvellement jonchée,
Forme un aspect déliJ cieux ;
Mais coupes-moi la tête , & d'abord à tes yeur
J'offre une choſe , hélas ! bien différente ;
Au lieu d'un mois riant , ce n'eft plus qu'une
plante.
C'en eſt affez , Lecteur , devine fi tu peux.
Parle même
Gy
58 MERCURE DE FRANCE.
Izfixe
AUTRE.
fixe mon féjour au milieu des Vergers ;
Dans leurs fimples réduits j'amufe les Bergers ;;
Avec moi Lycidas fait fa cour à Glycère ;
Souvent de mes accens j'attendris la Bergère ;
De Philis , aux échos , j'annonce la rigueur ;
De Lycas triomphant , je chante le bonheurs
Dans nos bois mon filence annonce la triſteſſe ,.
Et mes fons font renaître une vive allégreffe..
Retirez de mon corps deux membres ſeulement ,
Et vous aurez par ce prompt changement ,
Un animal monftrueux , mai docile ;
Du fimple Payfan la demeure tranquille ;.
Et ce qui couvre enfin le fauvage féjour
Que la vertu choiſit en défertant la Cour.
AUTTRE..
SANS tête , ami Lecteur , je fuis un amphibie ; -
On trouve en mon entier un principe de vie ;
Un pied de moins je conduis au falut ;
Un autre encor , & je fuis au rebut.
Par M. Pafqueau d'Auxerre,
MAR S.. 1778. 59
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Dictionnaire Univerfel des Sciences Mo
rale , Economique , Politique & Diplomatique
ou Bibliohèque de l'Homme
d'Etat & du Citoyen . Tome II. A
Londres ; & à Paris , chez Pankoucke ,
Libraire , rue des Poitevins .
Nous avons rendu compte du premier
volume ; le fecond commence au mot
aimer, & finit au mot alliage , d'où l'on
peut conjecturer que les matières y font
traitées avec beaucoup d'étendue. Mais
iles queftions intéreffantes & utiles , furtout
en politique , ne fauroient être difcutées
avec trop de foin & de détail. Le
détail eft la pierre de touche des opérations
du Gouvernement. Nous avons vu
les plus belles fpéculations
politiques :
échouer à l'exécution qui en décéloit:
le défaut .
AIMER. On ne traite pas feulement
dans cet article , de l'amour du prochain !
qui doit unir tous les membres de la
Cvj ,
60 MERCURE DE FRANCE.
f
fociété ; on y infifte particulièrement fur
l'amour des peuples pour ceux qui les
gouvernent , & de l'amour de ceux - ci
pour les peuples : on y fait voir de quelle
manière les Rois , les Miniftres & les
Magiftrats doivent aimer le peuple
combien il eft de leur intérêt d'aimer le
peuple & de s'en faire aimer,
AIR. Les Négociations , l'Hiftoire , la
Légiflation , les Finances ne font pas les
feuls objets dont s'occupent les Auteurs.
de ce Dictionnaire. La Médecine , la
Phyfique , les hautes Sciences ont un
jour politique , fous lequel on peut les
envifager. C'est ce jour politique fous:
lequel toutes les matières font préfentées
, qui diftingue cet Ouvrage , & lui
donne un mérite précieux aux yeux de
l'homme d'État & du citoyen. L'Auteur
de l'article Air , propofe les moyens
de le purifier, ou du moins d'en diminuer
la corruption dans les grandes villes &
fur-tour dans Paris. Il fe récrie avec
raifon contre l'élévation exceffive des
maifon parallèles qui interceptent les
rayons du foleil , "de forte que les
citoyens qui habitent le rez -
22 de-
» chauffée font encore dans une eſpèce
MARS. 1778.
» d'obfcurité lorfque le foleil eft au
» plus haut point de l'horizon..... Le
» terrein eft précieux , j'en conviens . La
» fanté des hommes l'eſt- elle moins ? Si
» l'on ne peut pas reculer les maifons
Pas
pour élargir les rues ,
on peut du
» moins défendre d'élever davantage les.
anciennes , & fixer l'élévation de celles.
» que l'on rebâtit à neuf , fuivant la
largeur des rues , la fituation du terrein,
» & l'accès qu'il laiffe à l'air libre ».
»
30
»
Rien ne feroit plus fage qu'une pareille
loi , & celui qui l'a propofée a des
droits fur la reconnoiffance des Parifiens..
Mais, quels font ceux qui peuvent la faireadopter
& veiller à fon exécution ? Des.
hommes riches & dès lors impatiens de
le devenir davantage , qui facrifient à
l'accroiffement de leurs revenus la fanté
du peuple , celle de leurs locataires , la
leur même ; qui confondent dans un
même féjour la richeffe & l'indigence ,
& font voir l'opulence logée au premier
étage , infultant par fon indécente joie ,
aux gémillemens de la misère reléguée
au fixiéme fous le même toit , Il eft beau.
d'avoir donné ce confeil infructueux. Ik
eft beau d'avoir prédit aux Parifiens le
malheur inévitable dont ils font menacéss
62 MERCURE DE FRANCE .
dans leurs maifons fufpendues fur les
eaux ; mais l'Auteur aurà le fort de la
Propheteffe Caffandre , les Troyens ne
l'écouteront pas . Mettons cependant fous
yeux du Lecteur , ces réflexions d'un
ami de l'humanité.
les
""
C₁
Que font ces
maifons élevées à grands frais fur plu-
» fieurs
ponts de Paris ? elles intercep-
"
و د
» tent le cours de l'air ; . elles concen-
» trent les vapeurs de la rivière , & les
rendent plus infalubres ; elles forment
» des habitations dangereufes pour la
» fûreté & pour la fanté de ceux qui y
logent. Abattez les ; auffi - tôt un cou-
»-rant d'air fans ceffe renouvellé traverfera
" cette grande ville d'un bout à l'autre ,
& emportera avec les vapeurs de la
feine tout l'air corrompu des rues qui
» aboutiffent aux quais.
"
33
339
Mais elles -
appartiennent à la Ville , qui en tire
» tous les ans un revenu confidérable
pour la location.... Abattez -les : là
» vraie richelle d'une ville confifte dans .
la population , dans l'induftrie de fes
» habitans . Sans la force & la fanté , que
» deviennent l'induftrie & la population ?
» Parifiens imprudens , qui failiffez tous
93
les moyens d'altérer de plus en plusl'air
que vous refpirez , le tems vousMAR
S. 1778. 64

وو
rendra fages , mais à vos dépens ! La
feine vous en avertit tous les ans , par
» les glaçons que les flots pouffent avec
» violence contre les pieds des arches ..
» Vous verrez crouler ces maifons que
و و
vous vous obtinez à conferver , &
» elles enfeveliront fous leurs ruines vos
» habitans & leurs richeffes. Leurs dé
» combres entaffés combleront dans cet
» endroit le lit de la rivière , dont les
eaux reflueront & inonderont une
partie de votre ville , avant que vous
» ayez le tems de leur rendre leur cours
" naturel »,
AIX-LA-CHAPELLF. Cet article eft fort
étendu on y trouve l'hiftoire du Traité
de paix conclu entre la France & l'Ef.
pagne en 1668 ; l'hiftoire de la paix
générale de 1748 , ainfi que du Congrès :
& des négociations qui la précédèrent ;
les articles préliminaires avec le Traité
général définitif; les Actes d'acceffion &
les proteftations des diverfes Puiffances ;
& enfin des obfervations intéreffantes
fur leurs prétentions. Cet article eſt de
main de maître ..
ALBERONI. Le tableau du miniſtère
64 MERCURE DE FRANCE.
de cet homme ambitieux qui préféra la
gloire affreufe de troubler les Nations ,
à la gloire tranquille de rendre un peuple
heureux , offre de grandes leçons aux
Miniftres qui feroient tentés de fuivre
fes traces. On n'y difcute pas feulement
le mal qu'il fit , mais le bien qu'il auroit
pu & dû faire . Il eft vrai qu'Alberoni fut
comparé aux plus grands hommes
d'Etat tant qu'il régna . Dès qu'il fut
difgracié , on ne le regarda plus que
comme un brouillon qui avoit plus d'au--
dace que de courage , plus de bonheur
que de talens , & qui même n'avoit
jamais bien connu les grands refforts de
la machine politique de l'Europe.
Nous ne ferons qu'énoncer les articles-
Albigeois , efpèce d'Hérétiques & de Sectaires
contre lefquels il y eut une croifade ;
Albon , Maréchal de Saint- André , favori
de François II ; Albornoz , Écrivain politique
Albreda , village affez peuplé
fur la côte d'Afrique , où la France pofsède
un comptoir confidérable , fufceptible
d'extenfion , & qui pourroit devenir
un des principaux canaux du com--
merce François dans ces parages ; Jeanne
d'Albret , Reine de Navarre , mère de
Henri IV ; Albuquerque ; Alcoran ; Alep ;;
MARS. 1778. 65
Alès , Moralifte Anglois , qui préfentent
des détails intéreffans & inftructifs.
ALEXANDRE.On n'a placé dans cet Ou
vrage l'hiftoire de ce Prince , que pour
montrer l'influence qu'eurent fes conquêtes
fur le fort des peuples dans les
âges fuivans . Cet article eft terminé par
un parallèle entre ce Monarque & un
Brigand.
" N'eft- il pas étrange , dit l'Anglois ;
» Auteur de cet article , qu'un homme
» foit honoré comme un Dieu , & qu'un
autre foit puni comme un Brigand ,
» pour des actions qui avoient le même
» motif , & qui ne diffétoient que par
les circonstances ? Cependant il eft
» encore plus étrange que cette feule
» différence de circonftances ait tou-
» jours donné tant de force à des préjugés
abfurdes & infenfés , & qu'une
» action qui expofe un homme à l'in-
» famie & à la mort , n'ait befoin que
» d'être agravée par quelques degrés de
crime de plus , pour faire de ce même
» homme l'objet de la vénération publique
» .
وو
Cette réflexion eft développée dans la
+
66 MERCURE DE FRANCE.
t
comparaifon d'Alexandre & de Bagshot,
le Cartouche de l'Angleterre
»
« Cette manie d'Alexandre me rappelle
une Carte hiftorique , où j'ai vu
repréfentés, par des couleurs différentes,
» la naiffance , les progrès , le déclin &
» la durée des Empires . L'Empire des
Grecs y eft diftingué par une couleur
» d'un rouge foncé , & il n'occupe qu'un
efpace long & étroit ; cependant Ale-
» xandre avoit marqué tout l'efpace qui
»
"
35
eft entre la Macédoine & l'Egypte ,
» d'une feule couleur , comme formant
» une feule poffeffion ; mais tous les Royaumes
qu'Alexandre avoit réunis pendant
fa vie , reprirent naiffance après fa
mort , & voulurent être marqués de
la couleur qui leur appartenoir . Quand
il s'élève une conteftation entre les
Rois pour quelque contrée particulière
, ceux qui hafardent leur vie pour
favoir à qui elle fera affignée , ne com
» battent , au fond , que pour favoir lí
cette contrée fera marquée de rouge ou
de bleu. Il est étonnant que les hommes
fouffrent que de pareilles conteftations
foient décidées par une voie auffi
» terrible que celle des armes . >>
"
"
"
Suivent les articles Alexandre-Sévère,
MARS. 1778. 67
Empereur Romain, qui , comme dit Lampride
, fut donné au genre humain pour
le remettre de l'état miférable où l'avoient
réduit les Empereurs précédens ; Alexandre
VI, Pape indigne de la Tiare ;
Alexandrie , Alexawna , Impératrice de
Ruffie .
2
ALFRED , Roi d'Angleterre. Ce Prince
fut le premier Législateur d'Angleterre
qui , en compofant un Code , daigna fe
fouvenir de l'exiftence du peuple , & ne
pas faire toutes fes Loix en faveur des
grands. Dans un fiècle d'ignorance &
d'erreur , il entrevit la vérité . Dans un
fiècle de barbarie & d'oppreffion , il fut
jufte , & força les hommes à l'être . Si
l'on fonge à tous les obftacles qu'il lui .
fallut furmonter , à tous les préjugés
qu'il lui fallut détruire , on trouvera que
fes Loix, quoique imparfaites, exigeoient
plus de génie que le Code le plus parfait
dans un fiècle éclairé . Malgré ces
lumières dont nous nous glorifions , des
Loix abfurdes , oppreffives , partiales fub.
fiftent encore, & l'autorité n'ofe les attaquer
de front.
Puiffe l'Ouvrage que nous analyfons
& qui préfente des vues utiles aux Lé68
MERCURE DE FRANCE.
7
giflateurs , en leur faifant voir les mo
numens de barbarie dont nous fommes
encore entourés , les. porter à nous en
délivrer !
ALGER. Un tableau raccourci du gouvernement
& du commerce d'Alger ,
avec quelques Traités conclus entre cette
Puiffance , la Hollande , l'Empereur
& la France , compofe cet article.
" Aliéner Aliénation. On traite de
l'aliénation des biens des particuliers , de
celle des biens publics de l'Etat , de
l'aliénation des Etats même , & de la
Souverainete : on finit par l'examen de
certe queftion importante du Droit
public François : « Seroit-il convenable
» en France d'aliéner le Domaine de la
» Couronne , dans le cas où le befoin
pourroit le requérir ? »
Ali-Ibn- Abbas , favori du Calife Ma
moun , & Lieutenant de Police fous ce
Prince ; d'Allais , Auteur du Roman
politique , intitulé les Sévarambes ; Allégeance.
On lira ces articles avec plaiſir ;
mais les bornes d'un extrait ne nous per
mettent pas de nous y arrêter. Nous ne
dirons même qu'un mot de l'article AlMAR
S. 1778. 69
lemagne, qui occupe plus de trois cens
pages. Il eft divifé en plufieurs fections.
La première contient une defcription
géographique & politique de cette vafte
contrée : fituation , étendue , divifion ,
température du climat , productions naturelles
, commerce intérieur & extérieur,
population , &c. La feconde fection
traite du Droit public , des Loix ,
des . Conftitutions , du Gouvernement
civil & des Intérêts politiques de l'Allemagne.
La troifième offre l'état actuel
des monnoies des différens États de
l'Empire Germanique. Suit un Abrégé
de l'hiftoire d'Allemagne , qui nous a
paru réunir le mérite de l'exactitude à
celui de la précision. Les Auteurs avoient
un bon guide à fuivre dans l'excellent
abrégé chronologique de l'hiftoire &
du Droit public d'Allemagne de M.
Pfeffel , & nous avons cru remarquer
qu'ils en avoient fouvent profité.
ALLIAGE. Eft le dernier article de ce
Volume. L'adminiſtration des monnoies
eft un objet fi important , qu'on ne fauroit
trop inviter ceux qui en font chargés,
à fe donner toutes les connoiffances relatives
à cette partie des finances , & qu'ils
70 MERCURE DE FRANCE .
négligent trop fouvent , dédaignant , par
une vaine délicateffe , des détails qu'ils
renvoient aux Manouvriers. Il eft de
fait que les opérations du monnoyage
ont une connexion effentielle avec les
foix & les réglemens qui concernent les
monnoies , ou plutôt celles- là fervent
de baſe à ceux-ci : elles en indiquent
l'efprit & les motifs . Leur connoiſſance
eft donc néceffaire aux Directeurs , pour
prévenir ou corriger les abus qui s'y gliffent
fréquemment , ainfi qu'aux Juges , pour
connoître & juger fainement des crimes
qui s'y commettent. Voilà ce qui autotife
les détails dans lefquels on entre ici
fur l'alliage dans les monnoies & dans
les ouvrages d'or & d'argent. Nous renvoyons
le Lecteur au Livre même. Nous
rendrons compte du Tome III , qui
paroît.
Journal des Caufes célèbres , & c. pour
lequel on foufcrit chez Lacombe
Libraire , rue de Tournon ; 12 vol
par an. Prix , 18 liv . pour Paris , &
24 liv. pour la Province , franc de
port.
Depuis la Table des quatre premières
MAR S. 1778. 71
années de cet Ouvrage périodique , que
nous avons annoncée au mois de Novembre
dernier , il a paru quatre volu
mes qui renferment des Caufes trèscurieufes
, & qui méritoient d'entrer
dans ce Recueil , qui devient chaque jour
plus intérellant.
Le premier de ces volumes contient s
Caufes . La première eft une Queſtion
d'État , fur une jeune Demoiſelle qui
reclamoit des alimens .
La feconde eft la demande d'un Nègre
& d'une Négreffe qui reclamoient leur
liberté contre un Juif
La troisième eft une fauffe accufation
de prévarication faite contre un Juge.
La quatrième est l'affaire de Poinfinet,
pour une montre .
Et la cinquième eft une demande en
réparation formée par un Eccléfiaftique,
contre les Auteurs de propos calomnieux
répandus contre fes moeurs,
Le fecond Volume contient la fameufe
Affaire de la Dame d'Oppy , dont tous
les Papiers publics ont parlé dans le tems.
Les détails en font aufli bizarres qu'inté
reffans.
Le troisième Volume eft compofé de
deux Affaires. La première eft celle des
72 MERCURE DE FRANCE .

Habitans de l'lfle de Noirmoutier , dont
l'exiſtence préfente un phénomène étonmant;
& la feconde eft celle d'un Libraire
accufé d'avoir vendu des Livres défendus.
Le quatrième Volume contient trois
Caufes. La première eft l'Hiftoire du
Procès fameux du Lord Comte Fevrers,
condamné par la Chambre des Pairs
d'Angleterre , à être pendu : la feconde
eft un Rapt de féduction ; & la troisième .
eft l'Affaire des Habitans du Montjura ,
au fort defquels M. de Voltaire a pris
tant d'intérêt .
On peut juger par la variété qui règne
dans ce Journal , qu'il fe continue avec
fuccès , & qu'il formera , dans la fuite
une des Collections de Jurifprudence les
plus curieufes & les plus piquantes .
On délivre tous les Volumes qui ont
paru , au prix de la Soufcription ; mais
on n'en vend aucun féparé.
On foufcrit chez Lacombe , & chez
M. Défeffarts , Avocat , rue de Verneuil
près la rue de Poitiers .
Le prix de la Table annoncée , eſt ·
de 3 liv.
Hiftoire
M AR S. 1778. 73
Hiftoire Naturelle , générale & particulière
, fervant de fuite à l'Hiftoire des
Animaux Quadrupèdes. Par M. le
Comte de Buffon , Intendant du Jardin
& du Cabinet du Roi , de l'Académie
Françoiſe & de celle des
Siences , & c. Supplément ; Tomes
cinquième & fixième. in- 1 2. A Paris ,
de l'Imprimerie Royale. 1778. Chez
Pankoucke , rue des Poitevins.
Ces deux nouveaux volumes renferment
des additions effentielles à pluſieurs
articles importans de l'hiftoire des Quadrupèdes.
Le Tome cinquième commence
par un article affez étendu fur
les animaux mulets ou d'efpèce mixte ,
en général ; particulièrement fur ceux
à qui cette dénomination appartient en
propre , & qui proviennent de l'union de
l'efpèce du cheval & de celle de l'âne .
M. de Buffon diftingue , comme on va
le voir , cette eſpèce mêlangée en deux
claffes : « En confervant le nom de Mu-
» let , dit- il , à l'animal qui provient de
» l'âne & de la jument, nous appellerons
» Bardeau celui qui a le cheval pour
père & l'âneffe pour mère. Perfonne
» n'a, jufqu'à préfent, obfervé les diffé-
D
74 MERCURE DE FRANCE.
» rences qui fe trouvent entre ces deux
» animaux d'espèces mêlangées. C'eſt
» néanmoins l'un des plus sûrs moyens
و د
99
que nous ayons pour reconnoître &
diftinguer les rapports de l'influence du
» mâle & de la femelle dans le produit
» de la génération .
33
و د
و د
....
» Le bardeau est beaucoup plus petit
so que le mulet ; il paroît donc tenir de
» fa mère l'âneffe , les dimenſions du
corps; & le muler beaucoup plus grand
» & plus gros que le bardeau , les tient
également de la jument fa mère : la
grandeur & la groffeur du corps paroiffent
donc dépendre plus de la mère
» que du père dans les espèces mêlangées.
» Maintenant , fi nous confidérons la
» forme du corps , ces deux animaux ,
vus enſemble , paroiffent être d'une
figure différente ; le bardeau a l'enco-
» lure plus mince , le dos plus tranchant
, en forme de dos de carpe , La
croupe plus pointue & avalée ; an lien
que le mulet a l'avant - main mieux
» fait , l'encolure plus l'encolure plus belle & plus
» fournie , les côtes plus arrondies , la
» croupe plus pleine & la hanche plus
» unie. Tous deux tiennent donc plus
» de la mère que du père , non -feule-
و د
N
»
MAR S. 1778.
75
ود
ود
و د
» ment pour la grandeur , mais auffi pour
la forme du corps . Néanmoins il n'en
» eſt pas de même de la tête , des mem-
» bres & des autres extrémités du corps.
» La tête du bardeau eft plus longue &
» n'eft pas fi groffe à proportion que
celle de l'âne , & celle du mulet eft
plus courte & plus groffe que celle du
cheval.lls tiennent donc , pour la forme
» & les dimentions de la tête , plus du
père que de la mère. La queue du
bardeau eft garnie de crin à peu- près
» comme celle du cheval ; la queue du
" mulet eft prefque nue comme celle de
» l'âne ; ils reffemblent donc encore à
leur père par cette extrémité du corps;
» les oreilles du mulet font plus longues
» que celles du cheval , & les oreilles du
" bardeau font plus courtes que cell s de
» l'âne ces autres extremités du corps
» appartiennent donc auffi plus au père
» qu'à la mère . Il en eft de même de
» la forme des jambes , le mulet les
a sèches comine l'âne , & le bardeau
les a plus fournies : tous deux reffem-
» blent donc par la tête , par les membres-
» & par les autres extrémités du corps ,
beaucoup plus à leur père qu'à leur
"
35
"3
"
» mère » .
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
1

M. de Buffon annonce qu'on eft parvenu
, dans ces dernières années à
s'affurer de la poffibilité d'unir la louve
& le chien ; union qu'il avoit lui- mêmet
tentée précédemment fans fuccès , &
qu'en conféquence il avoit cru devoir
regarder comme très- difficile à produire ,
du moins dans ces climus. Cet accouplement
a cependant eu lieu en 1773 à
Namur , par les foins de M. le Marquis
de Sprontin - Beaufort , qui én a Îuimême
donné le détail au Pline François ,
par une lettre du 14 Juillet de la même
année . La louve a mis bas quatre petits ,
trois mâles & une femelle ; ce qui
donne occafion à M. de Buffon de remarquer
que le nombre des mâles eft
fort fupérieur à celui des femelles dans
tous les animaux mulets. « Le nombre
» des mâles , dit-il , dans ceux que
j'ai obtenus du bouc & de la brebis
, eft comme fept font à deux ; dans
» ceux du chien & de la louve , ce
» nombre eft comme trois font à un , &
» dans ceux du chardonneret & de la fe-
» rine , comme feize font à trois . Il
paroît donc prefque certain que le
» nombre des mâles , qui eft déjà plus
grand que celui des femelles dans les
و د
»
»
MARS. 1778. 17.
efpèces pures , eft encore bien plus
grand dans les espèces mixtes . Le
» mâle influe donc , en général , plus
que la femelle , fur la production ,
» puifqu'il donne fon fexe au plus grand
» nombre , & que ce nombre des mâles
» devient d'autant plus grand , que les
>>
و د
33
ود
efpèces font moins voilines . Il doit en
» être de même des races différentes ;
» on aura en les croifant , c'eft- à - dire
» en prenant celles qui font les plus
éloignées , on aura , dis - je , nonfeulement
de plus belles productions ,
» mais des mâles en plus grand nombre.
» J'ai fouvent tâché de deviner pourquoi ,
» dans aucune Religion , dans aucun
» Gouvernement , le mariage du frère &
» de la foeur n'a jamais été autorifé . Les
» hommes auroient - ils reconnu > par
» une très ancienne expérience , que
» cette union du frère & de la foeur étoit
» moins féconde que les autres , ou pro-
» duifoit elle moins de mâles & des
» enfans plus foibles & plus mal faits ?
Ce qu'il y a de sûr , c'eft que l'inverfe
» du fait eft vrai ; car on fait , par des
expériences mille fois répétées , qu'en
» croifant les races au lieu de les réunir ,
foit dans les animaux foit dans
,
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
l'homme , on ennoblit l'efpèce , &
» que ce moyen feul peut la maintenir
» belle , & même la perfectionner ».
Dans le même article , M. de Buffon
cite l'exemple d'une mule qui a mis bas
un muleton dans l'Ifle de Saint - Domingue
en 1769 , & en conclut que l'efpèce
des mulets n'eft pas abfolument inféconde
; mais que ces animaux , ainfi que
tous ceux d'efpèces mêlangées , tenant de
deux natures , font en général moins féconds
, parce qu'ils ont moins de convenances
entr'eux qu'il n'y en a dans les
efpèces pures ; & que cette infécondité
eft d'autant plus grande , que la fécondité
naturelle des parens eft moindre . » Dès
» lors , ajoute - t-il , fi les deux eſpèces
» du cheval & de l'âne , peu fécondes
» par elles-mêmes , viennent à fe mêler ,
» l'infécondité primitive , loin de dimi-
» nuer dans l'animal métis , ne pourra
qu'augmenter; le mulet fera non- feule-
» ment plus infécond que fon père & fa
» mère , mais peut -être le plus infécond
» de tous les animaux métis , parce que
» toutes les autres espèces mêlangées
dont on a pu tirer du produit , telles
» que celles du bouc & de la brebis , du
» chien & de la louve , du chardonneret
MAR S. 1778. 79
» & de la ferine , &c. font beaucoup
» plus fécondes que les efpèces de l'âne
» & du cheval ».
Ces obfervations conduifent M. de
Buffon à donner une table des rapports
de la fécondité des différentes espèces
d'animaux ; il remarque que cette fécondité
femble être à- peu - près en raiſon
inverfe de la grandeur des efpèces. Il
n'y a guère que le cochon qui faffe une
exception bien marquée à cette règle .
L'addition à l'article du cheval renferme
des particularités intéreffantes . En
Ukraine , & chez les Cofaques du Don',
les chevaux vivent errans dans les campagnes.
« On a fait , dit M. de Buffon ,
furces troupes de chevaux abandonnés ,
» pour ainfi dire à eux-mêmes , quelques
» obfervations qui femblent prouver que
» les hommes ne font pas les feuls qui
» vivent en fociété , & qui obéiffent de
33
199
concert au commandement de quel-
» qu'un d'entr'eux . Chacune de ces trou-
» pes de chevaux a un cheval - chef qui
la commande , qui la guide , qui la
» tourne & range quand il faut marcher
» ou s'arrêter ; ce chef commande aufli
l'ordre & les mouvernens néceffaires
» lorfque la troupe eft attaquée par les
Div
Sc MERCURE DE FRANCE .
"
"
» voleurs ou par les loups. Ce chef eft
très-vigilant & toujours alerte ; il fair
» fouvent le tour de fa troupe ; & li
quelqu'un de fes chevaux fort du rang
» ou refte en arrière , il court à lui , le
frappe d'un coup d'épaule & lui fait
prendre fa place. Ces animaux , fans
» être montés ni conduits par les hom
» mes , marchent en ordre à peu- près
» comme notre cavalerie. Quoiqu'ils
22
"
33
"
foient en pleine liberté , ils paillent en
» files & par.brigades , & forment différentes
compagnies fans fe féparer ni
fe mêler. Au refte , le cheval- chef
» occupe ce pofte, encore plus fatiguant
qu'important, pendant quatre ou einq
» ans ; & lorfqu'il commence à devenir
» moins fort & moins actif , un autre
» cheval , ambitieux de commander , &
» qui s'en fent la force , fort de la troupe ,
» attaque le vieux chef, qui garde fon
» commandement s'il n'eft pas vaincu
mais qui rentre avec honte dans le gros
de la troupe s'il a été battu , & le
» cheval victorieux fe met à la tête de
» tous les autres , & s'en fait obéir ».
و د
On lira avec plaifir les détails fuivans
fur le Carcajou d'Amérique , que M.
de Buffon croit être le même animal que
MAR S 1778. 81
le Glouton d'Europe. Cet animal « fe
» couche & dort dès qu'il voit le jour ,
» & s'éveille à l'approche de la nuit ;
» alors il eft d'une vivacité extraordinaire.
Il grimpe avec une grande faci-
>>
و د
lité , & furete par- tout. Il arrache
" tout ce qu'il trouve , foit en jouant
» foit en cherchant des infectes , fans
» cela on pourroit le laiffer en liberté;
» & même , avant d'être en France , on
» ne l'attachoit pas du tout ; il fortoit &
» alloit où il vouloit pendant la nuit , &
» le lendemain matin on le retrouvoit
» toujours couché à la même place. On
vient à bout de l'éveiller en l'excitant
pendant le jour ; inais il femble que
» le foleil ou fa réverbération l'effraye'
ou le fuffoque . Il eft affez careffant ,
» fans cependant être docile ; il fait feu-
" lement diftinguer fon maître & le
» fuivre. Il boit de tout , de l'eau, du
» café , du lait , du vin & même de
l'eau-de-vie , fur- tout s'il y a du fucre ,
» & il¸en boit jufqu'à s'enivrer , ce qui
» le rend malade pendant plufieurs jours .
II mange auffi de tout indiftinctement ,
» du pain , de la viande , des légumes ,
des racines , principalement des fruits .
On lui a donné long- tems pour nour
33
»
D V
82 MERCURE DE FRANCE .
» riture ordinaire du pain trempé de lait ,
» des légumes & des fruits. Il aime paf-
» fionnément les odeurs , & eft trèsfriand
de fucre & de confitures . "
"
"
و د
و د
ود

» Il fe jette fur les volailles , & c'eſt
toujours fous l'aile qu'il les faifit ; il
paroît en boire le fang , & il les laiſſe
» fans les déchirer ; quand il a le choix ,
il préfère un canard à une poule , &
cependant il craint l'eau . Il à différens
» cris ; quand il eft feul pendant la nuit ,
» on l'entend très - fouvent jeter des fons
qui reffemblent affez en petit , à
» laboiement d'un chien , & il com-
» mence toujours par éternuer . Quand
» il joue , & qu'on lui fait du mal , il
fe plaint par un petit cri pareil à celui
» d'un jeune pigeon . Quand il menace ,
» il fiffle à peu-près comme une oie ;
quand il eft en colère , ce font des
cris confus & éclatans . Il ne fe met'
guère en colère que quand il a faim ;
il tire une langue d'une longueur dé-
» mefurée lorsqu'il baille » .
"
Nous terminerons cet extrait par
une defcription de la giraffe que M.
de Buffon rapporte d'après un Anonyme
Hollandois . « La giraffe eft l'animal le
"
plus beau & le plus curieux que l'AfMAR
S. 1778. 83
"
frique produife ; il a vingt- cinq pieds
de longueur , du bout de la tête à la
» queue . On lui a donné le nom de Chameau-
Léopard , parce qu'il a quelque
reffemblance au chameau par la forme
de fa tête , par la longueur de fon cou ,
» &c. & que fa robe reffemble à celle
» des léopards par les taches difperfées
» auffi régulièrement. On en trouve à
"
quatre- vingt lieues du Cap de Bonne-
» Efpérance , & encore plus communé
» ment à une profondeur plus grande?
» Cet animal a les dents comme les cerfs;
fes deux cornes font longues d'en
pied elles font droites & grofes
comme le bras , garnies de poil &
» comme coupées à leurs extrémités Le
cou fait au moins la moitié de la lon-
» geur du corps , qui , pour la forme ,
reffemble affez à celui du cheval. La
» queue feroit auffi affez femblable ,
» mais elle eſt moins garnie de poil que
celle du cheval. Les jambes reflemblent
» affez à celles d'un cerf , les pieds font
garnis de fabots très -noirs , obtus &
écartés . Quand l'animal faute , il lève
» enſemble les deux pieds de devant , &
>> enfuite les deux de derrière , comme
» un cheval qui auroit les deux jambes
13
"
.92
و د
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
» de devant attachées ; il court mal &
» de mauvaiſe grâce : on peut très -aiſé-
» ment l'attraper à la courfe. Il porte
ود
toujours la tête très-haute & ne fe
» nourrit que des feuilles des arbres , ne
» pouvant paître l'herbe à terre , à caufe
de fa trop grande hauteur. Il eft même
» forcé de fe mettre à genoux pour boire..
» Les femelles font en général d'un fauve
"
plus claire , & les mâles d'un fauve
» brun. Il yen a auffi de prefque blancs ,
» les taches font brunes ou noires ».
Les figures de ces deux volumes font
en grand nombre & très- variées . On
verra avec plaisir , vers la fin du fixième
volume , celles de l'hippopotame & de
la giraffe , les deux animaux peut -être
les plus grands de l'Afrique , puifque la
giraffe , fuivant la defcription qu'on vient
de lire , a vingt- cinq pieds de longueur ;
& que M. le Chevalier de Bruce , célèbre
voyageur Anglois , affure avoir vu dans
F'intérieur de l'Afrique des hippopotames
qui avoient au moins vingt pieds de long:
on peut juger par - là de l'énorme volume
de cet animal , qui eft à proportion trèsgros
& très maſſif.
Recherches Hiftoriques & Géographiques
MARS. 1778. 85
fur le Nouveau-Monde ; par M. Scherer
, Penfionnaire du Roi , employé
aux affaires étrangères , Membre de
plufieurs Académies , &c . in- 8 ° . A
Paris , chez Brunet , Libraire
des Écrivains .
rue
"
Depuis long-tems on cherche à de
viner quelle a été l'origine des habitans
du Nouveau Monde , & l'on a divers
Ouvrages fur cet objet. M. Scherer s'eft
mis fur les rangs ; fon fyftême eft appuyé
de preuves fi neuves & fi frappantes.
qu'il fera fans doute favorablement accueilli
. Il examine d'abord divers paffages
de l'Antiquité , par lefquels il paroît que
les Phéniciens & les Carthaginois avoient
découvert l'Amérique , par le même
hafard , peut- être , qui y avoit conduit
l'Espagnol Sanchez de Huelva , qui
laiffa à Colomble Journal de fes voyages ,
& ces Iflandois qui découvrirent , au
dixième fiècle , une des côtes feptentrionales
de l'Amérique.
L'Auteur des recherches ne fait nul
ufage de la
preuve que l'on peut tirer du
rapport des langues d'Amérique avec
celles de l'ancien Continent ; il s'attache
à faire voir , par nombre d'autres. rap86
MERCURE DE FRANCE .
ports , que l'Amérique doit fa population
à des Colonies venues de l'ancien
Continent.
Tels font ceux que lui fourniffent les
dogmes , les moeurs & les coutumes qui
font en ufage dans toutes ces contrées :
1". La doctrine d'un bon & d'un mau
vais principe : 2 ° . L'ordre de fucceffion
particulier à certains Etats : 3 ° . Les cou
tumes obfervées dans les obsèques : 4°.
L'épreuve du fer chaud 5. L'ufage
de fe faire couper ou rafer les cheveux
en figne de deuil : 6°. La deftruction des
cabanes après la mort de leurs maîtres :
7. Les maris allités à caufe de l'accouchement
de leurs femmes : 8 °. Les flèches
fervant à défigner une guerre ou quelque
révolte : 9°. Les figures coufues au vifage
& fur le corps : 10° . Le dépouillement
du crâne des ennemis tués dans le combat
: 19. Les vieillards & les malades
mis à mort : 12 ° . Le mépris de la virginité
: 13. Les épreuves de convenance
avant le mariage : 14. L'adoration du
feu facré & du foleil : 15. Les Magiciens
refpectés.
Paffant à des ufages plus particuliers ,
notre Auteur montre enfuite les rapports
qu'offrent les coutumes des Péruviens ,
MARS. 1778. 87
& celles des Chinois , & celles des Américains
orientaux & des Africains occidentaux
.
Il en trouve les caufes dans l'habileté
des Phéniciens & des Carthaginois relativement
à la navigation , & il préfume que
lorfque les Romains eurent détruit la République
de Carthage , une partie de
ceux qui la compofoient , fe réfugièrent
avec ce qu'ils purent emporter , dans
ces contrées dont ils s'étoient réfervés
la connoiffance comme d'un afyle affuré
dans des événemens aufli malheureux .
Après avoir fait ufage des découvertes
que lesRuffes ont faites en allant du Kamt
fchatkaen Amérique , l'Auteur rapporte
des obfervations infiniment curieufes , qui
démontrent que l'Amérique feptentrionale
a été unie au Continent de l'Afie
feptentrionale , & que les ifles multipliées
qui font actuellement entre ces
deux Contrées , & dont le nombre diminue
fenfiblement , font les débris
d'un ancien pays qui fervit de paffage
aux Tartares & aux autres Peuples du
nord de l'Afre , pour fe tranfporter dans
F'Amérique. On y voit en même - tems
les rapports entre les habitans de l'Amérique
feptentrionale & ceux de l'Afie
$$ MERCURE DE FRANCÈ.
feptentrionale ; & l'on obferve que ces
premiers poſsèdent diverfes chofes qu'ils
n'ont pu fe procurer que par l'Afie feptentrionale
, ce qui rend cet article
auffi neuf que piquant.
Quant à l'objection tirée de la différence
de couleur entre tous les habitans
du globe , notre Auteur démontre fort
bien que cette différence eft l'effet de
plufieurs circonftances extérieures qui
produifent néceffairement , à la longue ,
ces variétés , & qui influent jufques fur
la figure .
Il traite avec autant d'habileté la queftion
relative à l'origine des animaux de
l'Amérique , & paffe enfuite à la réfutation
de diverfes erreurs qui fe font
gliffées dans les derniers tems fur ces
mêmes, objets. C'est là qu'on voit un
paffage très-curieux de Confucius fur
l'état des premiers Peuples , & fur la promeffe
d'un Sauveur .
Cet Ouvrage fe termine par une table
polyglotte de mots Scytes , Tatares
Tangutains , Chinois , Kalmaks , Mongoles,
Thand - Zhures & Lamutes , & qui
prouve que les Chinois ne font point
Tatares d'origine , ni d'aucune Contrée
de l'Afie feptentrionale
.
MAR S. 1778. 89
Ces recherches font fuivies du fameux
paffage de Platon fur l'Ile Atlantique ,
& de remarques fur la véritable longitude
du Kamtfchatka , & fur la Carte qui
contient la route de Jakuzk au Port
d'Ochozk , & dont cet Ouvrage eft enrichi
, de même que du portrait de Confucius
d'après une petite ftatue Chinoiſe ,
où ce Légiflateur eft repréfenté dans une
efpèce de gondole , & de quelques Médailles
Chinoifes très remarquables.
On trouve à la fin des recherches ,
un effai fur les rapports des mots entre
les langues du Nouveau-Monde & celles
de l'ancien , par l'Auteur du Monde primitif.
Cet effai fut fait à la follicitation
de M. Scherer , Auteur des recherches
fur le Nouveau- Monde, & qui foupçonnoit
qu'on devoit trouver quelques rapports
entre les languesdu nouveau-monde
& celles de l'ancien , files Nations qui
ont peuplé ces divers continens avoient
en effet une origine commune. L'Auteur
du Monde primitif ne put fe refufer aux
vues de fon ami , fur un objet d'ailleurs
fi conforme à fes principes : il en a réfulté
une affez longue differtation , qui
contient des rapports auffi nombreux que
remarquables entre diverfes langues de
90 MERCURE DE FRANCE.
l'Amérique & celles de l'ancien monde.
Les langues Américaines qui paffent ici en
revue, font celles , 1 ° . des Efquimaux &
des Groënlandois , 2 ° . des divers Peuples.
du Canada , 3 ° . des Caraïbes & des
Galibis , 4 ° . des Abenaquis , s . des
Virginiens , 6 ° . des Penfylvaniens , 7º.
des Méxicains , 89. des Péruviens , &
9. des Ifles de la mer du Sud. On voit
dans ce dernier article le récit hiftorique
d'une épreuve unique à laquelle M.
Banks mit l'Auteur , à fon retour de
l'Ile de Taïti ou d'Otahitée .
Entre les réſultats particuliers auxquels
conduifent les rapports nombreux que
contient cet effai , tels , qu'on a fouvent
élevé des fyftêmes intéreffansfur des rapports
moins nombreux & moins fenfibles
, on voit entre ces réſultats , dit- il ,
que les Efquimaux & les Groenlandois
ont une même origine ; que toutes les
langues du Canada , & en quelque forte
toutes celles de l'Amérique feptentrionale
, defcendent d'une même , de celle
des Algonquins ; & que les Galibis & les
Caraïbes font des branches d'une même
Nation , venue de l'intérieur de l'Amé
rique feptentrionale . La langue du Mexique
offre des rapports non moins frapMAR
S. 1778. 91
pans avec les autres , fur- tout relativement
aux pronoms , qui y font les mêmes
que ceux des Virginiens & des Algonquins
, & des langues Orientales ; en forte
qu'il eft à préfumer que les Mexicains
eutent une origine commune avec les
peuples de l'Amérique feptentrionale .
Quant aux Ifles de la mer du Sud ,
leurs rapports nombreux avec la langue
Malaye , démontrent qu'elles ont été
peuplées par l'Afie méridionale , tandis
que le Chili & le Brefil doivent avoir été
peuplés par l'Afrique occidentale , les
langues de ces deux contrées ayant un
caractère abfolument différent des autres
langues de l'Amérique , & très-conforme
à celui des langues de l'Afrique occidentale.
C
Cette maffe de rapports augmente
celle des lumières , puifqu'on n'avoit
aucune idée de rien de pareif ; & l'on doit
deffrer d'autant plus que le favant Au
teur du Monde primitif puiffe achever
fon Ouvrage.
L'Eneide , Opéra François , pour être
repréfenté quand il fera en étar ; fuivi
d'Armide à fon Tailleur , Héroïde .
A Londres , & fe trouve à Paris chez
92 MERCURE DE 聃
FRANCE.
J. F. Baftien , Libraire , rue du Petit-,
Lion , Fauxbourg Saint- Germain , &
chez les Marchands de nouveautés.
1778 .
Cet Ouvrage eft une plaifanterie fur
notre Opéra moderne . L'Auteur s'y eft
amufé à refferrer en cinq actes toute
l'action de l'Éncide. Cette efpèce d'Opéra ,
moitié férieux , moitié burlefque , eft
écrit , d'un bout à l'autre , en petits vers
négligés , de forte que ce n'eft prefque ,
comme le dit très bien l'Auteur luimême
, qu'une Ariette perpétuelle. Mais
il offre , comme on peut bien le penfer,
une multiplicité fort variée d'incidens ,
de coups de théâtre , de danfes & de
divertiffemens. Le tout eft précédé d'un
Difcours fur l'Opéra François , où ,
fur un ton léger & cauftique , on perfiffle
à la fois l'Opéra , la Mufique
moderne & le Public . « Malgré tous les
obftacles , dit l'Auteur , qui devroient
» dégoûter un homme fenfé d'entreprendre
un Opéra , je me fuis permis
» d'en efquiffer un , & j'ai bien voulu
y confacrer une femaine entière de
» mon loifir, en n'y mettant aucun genre
» de prétention , & cherchant feulement
و ر
»
-H
MARS. 1778. 93
و د
93
à le faire comme les autres . J'en ai
compofé la plus grande partie en me
promenant dans les rues à pied ou en
» voiture , & fans Dictionnaire de rimes ...
» Je me fuis imaginé qu'un Public inconftant,
qui ne court qu'après l'amu-
» fement , aime les tableaux mouvans
» & les événemens rapides. J'ai donc dû
croire qu'ils fe trouveroient plus fou-
» vent dans un Poëme Épique , qu'ailleurs
; c'eft une marche que j'ai efpéré
» tracer à ceux de nos Orphées qui
» voudront fe diftinguer dans la carrière
lyrique. L'Iliade , l'Odyffée , la Hen-
» riade fourniront des fujets du plus
grand effet .... L'on pourroit même ,
s'il étoit permis , choifir des fujets refpectables
, tels que Jephté , fi bien
» traité par l'Abbé Pellegrin , & nombre
d'autres. Le Public , dans des jours de
» recueillement , verroit avec plaiſir repréfenter
la délivrance des Hébreux
» le Jugement dernier , l'Apocalypfe ,
» & d'autres Drames impofans qu'on ne
'"> voit que fur des images muettes. Je
» m'applaudirai de bon coeur , fi ce genre
» de compofition devient capable de ra-
» nimer notre Opéra débile , énervé , &
prefque paralytique de la ceinture en
» haut,
"
"
"
30
94 MERCURE DE FRANCE.
رد
" J'ai été forcé d'employer plus de
paroles que je n'en voulois ; mais elles
étoient abfolument néceffaires pour
préparer & expliquer les événemens
ou les fituations : le Spectateur , quoiqu'intelligent
, ne peut pas tout deviner
, & il faut un peu l'aider. Un
Opéra par fignes rifque d'être obſcur ...
Quant à la forme des vers , j'ai choiſi
» la plus courte : moins on emploie de
paroles , moins il y en a de mauvaiſes ,
» & moins on fournit de matière à critiquer.
Par rapport aux rimes , je me
" fuis vu obligé de me fervir de celles
qui font confacrées à la Poélie lyri-
» que ce font les enfans de la maifon
auxquels on doit des égards. Quinault
» les a épuifées dès fon premier Opera ,
» & fes fucceffeurs n'ont fait depuis que
les retourner , les reffaffer , & c.
י ו ל
و د

و د
و د
J'invite quelque Muficien défoeuvré
& bien intentionné , à réchauffer des
charmes de fon art mon Drame arabulatoire
; il trouvera l'occafion de faire
» briller la diverfité de fes talens en tout
» genre. 11 eft difficile de rafflembler plus
de morceaux fublimes & difparates.
En effet , quel autre Poëme peut
fournir , fans contrainte , des jeux ſceniMAR
S. $778. 95
"
»
10
»
"
99
39
» ques de différentes efpèces , des fêtes
galantes , une chaffe , un orage , une
bergerie , un fommeil , des fonges
» trifles & gracieux , des furies , un fa-
» crifice , des conjurations , un embrâfement
, une tempête , des expiations ,
» un incendie , la pluie, la grêle , le ton-
» nerre , des ombres , des incantations ,
les Enfers , les Euménides, Caron , Cer-
» bère , Alecton , une entrée d'Ambaffadeurs
, des Bacchantes , Vénus & les
» Grâces , les Nymphes de la mer , une
intrigue d'amour , une bataille , un
duel , un triomphe , un mariage , une
apothéofe , des danfes & des ariettes
perpétuelles ? Voilà affurément matière
» à diverfifier fes tableaux , & à les ren-
» dre aulli frappans que pittorefques . J'ai
» lieu d'efpérer que l'émulation de quel-
» que habile Compofiteur fera excitée.
» & que fa propre gloire l'invitera à
revêtir ma Mufe d'un habit fonore &
» brillant : je lui abandonne ma part des
» honoraires ; fur- tout que ce nouvel
Amphion n'épargne pas le bruit ; je
» l'invite à doubler les contre - baffes , les
timballes , les trompettes & les cors-
» de - chaffe. L'on affourdit les Soldats
qu'on veut mener au combat ; il faut
n
و د
»
96 MERCURE DE FRANCE .
1
» donc infpirer un enthouſiaſme harmonique
, qui , en fouettant le fang ,
tranfporte le Spectateur hors de lui-
» même , au point de ne plus rien en-
» tendre : voilà le comble & la magie de
» l'art ».
L'Héroïde d'Armide à fon Tailleur ,
qui termine la Brochure , eft une fatyrė
affez vive contre la nouvelle Mufique
d'Armide. On va voir , dans les vers
fuivans , comme l'Auteur définit cette
Mufique. C'eft Armidé qui parle :
Pendant près de cent ans , j'ai joui de ma gloire.
Vêtue à la Françoife , on m'admettoit par-tout ;
L'on croyoit voir en moi le modèle du goût.
Faut- il donc qu'un habit Italico -Tudefque ,
Vienne rendre aujourd'hui ma figure grotesque ,
Et qu'on ofe changer mes fons affectueux ,
En un chaos de chants aigus , laborieux ?
Mes fens font révoltés de votre pfalmodie ;
Vous chantez , vous criez avec monotonie ;
Et fi l'expreffion s'en mêle quelquefois ,
Yous la déshonorez par l'âcreté des voix.
Si les Dindons glou fans font entr'eux gloux,gloux,
gloux,
Le tendre Roffignol a des accens plus doux , & c.
Eulalie ,
MARS. 1778. 97
Eulalie , ou les préférences amoureuſes ,
Drame en cinq Actes , préſenté aux
Comédiens François ordinaires du
Roi , & par eux refufé. A la Haye
& fe trouve à Paris , chez Couturier
fils , Libraire , quai des Auguftins .
1777. in- 8 ° . Prix 1 liv. 10 fols .

pour
Le Colonel de Saint- Hilaire , Officier
de fortune eft amoureux d'Eulalie ,
l'une des quatre filles du Baron & de la
Baronne d'Ivremont. La Baronne eſt une
vieille folle qui tombe dans des vapeurs
effroyables chaque fois qu'il fait du vent ,
& qui s'est entêtée d'un certain Comte
de Rufauzair , qu'elle préféreroit
fon gendre , parce qu'il vient la défennuyer
en faifant fa partie de Wift. Ce
Comte de Rufauzair eft un jeune fat hypocrite
qui ne s'introduit dans les
familles que pour y femer le trouble , &
dont le faux mérite eft parvenu déjà à
gagner le coeur d'Eulalie. Eulalie eft une
petite coquette , qui au fond a plus de
goût pour Rufauzair que pour Saint-
Hilaire , mais qui fait croire à ce dernier
qu'elle l'aime , parce qu'elle le deftine
pour fon époufeur. Saint - Hilaire ,
,
E
98 MERCURE DE FRANCE.
qui entrevoit tout ce manége , mais qui
ne peut s'empêcher d'aimer Eulalie , eft
vivement jaloux de Rufauzair . Il eft indigné
de plufieurs préférences amoureufes
que ce dernier reçoit ; mais fur- tout de
ce qu'Eulalie , après avoir donné à ſentir
à fon rival un bouquet qu'elle tenoit à la
main , lui a refufé la même faveur. Il
exige envain de fon infidelle que le
Comte foit congédié ; ce jeune Petit-
Maître eft trop néceffaire pour charmer
les vapeurs de la vieille Baronne . Enfin ,
tranfporté de jaloufie , il l'attend à la
fortie de la maifon du Baron d'Ivremont ,
& lui fait mettre l'épée à la main . Rufauzair
recoir une légère égratignure , &
rentre dans la maifon , où la Baronne ,
fes filles , une Préfidente leur coufine ,
toutes les femmes enfin s'empreffent
autour de lui pour le panfer , en vomiffant
des injures contre Saint- Hilaire . Le
Baron même , homme franc & honnête ,
& le feul appui du Colonel dans cette
famille , n'ofe prendre fon parti pour
avoir la paix. Cet amant malheureux fe
hafarde d'écrire au Baron , fa lettre lui
eft renvoyée fans avoir été ouverte . Il
tire fon épée & veut s'en percer : un
Officier de fes amis , qui eſt en ce mo̟-
MAR S. 1778. 99
ment avec lui , l'en empêche. Il fe retire
défefpéré.
Ce Drame eft précédé d'une longue
préface fous le titre de Mémoire , où
l'Auteur fe plaint, avec affez de diffufion ,
des Comédiens , qui ont refufé fa pièce .
rapporte leurs raifons , au nombre de
fix : 1 ° . La pièce n'eſt pas paffable ; 2 ° .
On lui confeille de fe livrer à un autre
genre de travail ; 3 ° . L'Ouvrage eft
foible à tous égards ; 4° . Il n'eft pas en
état d'être lu ; 5. Il n'eft pas fufceptible
de correction ; 6 ° . Les motifs ( qu'il
demandoit apparemment qu'on lui détaillât
) lui feroient déplaifans. L'Auteur ,
après une longue apologie bien détaillée
de fon Ouvrage , conclut au contraire ,
1°.. que fa pièce eft très- paffable ; 2 .
qu'il eft d'avis de s'appliquer un peu à ce
genre de travail ; 3 ° . qu'à tous égards
l'Ouvrage n'eft pas foible ; 4 ° . qu'il
eft très en état d'être lu ; 5 ° . qu'il n'y a
aucune correction à y faire ; 6° . que les
motifs d'approbation font auffi agréables
qu'intéreffans.
L'Auteur , après avoir quitté les Co.
médiens , s'efcrime non moins vigoureuſement
contre certains Beaux - Efprits
à longues oreilles , qui lui ont confeillé
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
de brûler fa pièce. Il eft difficile de dé
mêler fi ce Mémoire eft écrit férieufement
, ou fi c'eſt une plaifanterie. Dans
le premier cas , il y règne un épanchement
bien naïf d'amour paternel ; l'Auteur
protefte qu'il adore fa fille , c'eſtà-
dire fon Drame , & qu'il la défendra à
la vie & à la mort.
Les Principes de la Religion Naturelle &
de la Religion Chrétienne , expliqués en
forme de Catéchifme. A Paris , chez
Berton , rue Saint-Victor ; Crapart ,
rue d'Enfer ; Onfroy , quai des Auguſtins.
Si l'incrédulité prend aujourd'hui toute
forte de formes pour éblouir les efprits
fuperficiels & avides de nouveautés , le
zèle qu'infpire la vraie Religion , n'en
eft aufli que plus actif & plus occupé à
inftruire les fidèles , & à les prémunir
contre la féduction. On voit ce zèle fi
louable , fe fervir tantôt des armes de la
dialectique & de l'érudition , tantôt de
la méthode fimple & claire du catéchifme.
L'Auteur de l'Ouvrage que
nous annonçons a préféré celle des interlocutions
, qui n'eft pas tout-à-fait fi
MARS. 1778 . 101
uniforme , & qui eft d'un autre côté moins
variée que le ton ordinaire du dialogue.
Il a cru devoir prendre ce jufte milieu ,
afin d'éviter l'ennui de la monotonie , &
de mettre par ce moyen dans la marche
du difcours , le plus de fimplicité qu'il
eft poffible. Il a voulu fe proportionner
aux perfonnes les moins inftruites , en
employant le ftyle familier , & fouvent
même populaire.
Comme on rencontre dans les états
même les plus obfcurs , des hommes
préparés à la féduction par leur ignorance
groffière , c'eft pour les Apologiftes
de la Religion Chrétienne un devoir
important de fe faire tout à tous ,
& de choisir de préférence le de
genre
preuves qui convient le mieux aux efprits
les moins pénétrans. Tel eft le but que
s'eft propofé l'Auteur des principes de la
Religion Naturelle , & de la foi chrétienne.
Il a fu rendre fenfibles & familières
, les preuves les plus fortes de
l'existence de Dieu , de la diftinction du
bien & du mal moral , & de la certitude
des vérités renfermées dans les livres de
l'ancien & du nouveau Teftament, Rien
n'eft plus convaincant que ce que cet
Auteur dit , par exemple , fur l'excellence
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
des vertus que le Chriftianiſme a produit
dans les fociétés politiques , & fur la
preuve fondamentale des miracles , &
F'obligation de croire à ceux que l'Inftituteur
adorable de la Religion Chrétienne
, & fes difciples , ont opéré , &
qui ont été atteftés par une multitude de
témoins , fans lefquels on n'auroit jamais
admis , comme authentique , l'Hiftoire.
qui repréfente ces miracles comme des
faits publics. Un Néophite , qui aura
faifi les raifonnemens fimples , claits &
même populaires du nouveau Catéchifte
fur ces deux objets principaux , excellence
de la morale chrétienne force
victorieufe de la preuve des miracles
, un tel Néophite ne fauroit être
ébranlé par les fophifmes de plufieurs
Écrivains modernes. Les lumières qu'il
aura puifées dans l'Ouvrage que nous
annonçons , doivent fuffire pour le prémunir
encore contre les raifonnemens
fpécieux de l'Auteur anonyme qui traite
du fort des Empires dans les différentes
époques . Cet Écrivain, également verfé
dans l'étude de l'Hiftoire , de la Philofophie
, de la Politique , examine , dans
fon Traité rempli d'excellentes vues patriotiques,
fi les hommes font plus heureux
de nos jours , qu'ils ne l'ont été
MARS. 1778. 103
S
dans les fiècles paffés , & indique en
même- tems les moyens d'améliorer le
fort des Empires . Il a cru que la difcuffion
de cette matière fi intéreffante
l'obligeoit à examiner auffi tout ce qui
a rapport à l'établiffement du Chriftianifme
, à fes effets , à fon influence fur
le bonheur des Peuples . Nous ne croyons
pas , comme cet Auteur le fait entendre
, que cette Religion fi admirable
par fa morale & par les vertus fociales.
qu'elle infpire , confidérée même du côté
politique , ait fouvent été contraire, par
plufieurs de fes inftitutions, à la profpérité
des Empires . Nous croyons au contraire
que rien n'eft plus propre à cimenter
, dans un Etat , la félicité publique
, que le Chriftianifme confidéré
dans fa pureté. Que faut-il en effet pour
améliorer les Gouvernemens , & rendre
également heureux les Souverains & les
Sujets ? Il faut que l'autorité foit refpectée
, que l'on obéiffe aux Loix , &
que cette heureufe harmonie foit partout
obfervée , non par la crainte des
homines , qui n'eft qu'une toile d'arraignée
, fuivant l'expreffion d'un Sage
de l'Antiquité ; mais par amour pour le
Législateur fuprême , &- par obéiffance
à fa Loi. Le Chriftianifme élève au
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
)
rang des premiers devoirs de la confcience
, la néceffité de maintenir l'ordre
public par de fages Loix ; la foumiffion
parfaite à ces mêmes Loix ; donne à l'autorité
fouveraine , un caractère facré &
inviolable , réprime les horreurs du defpotifme
, érige en Loix un grand nombre
de vertus fociales , infpire un attachement
tendre & zélé pour les intérêts du
Corps dont nous faifons partie , unit.
les efprits & les coeurs , rapproche
toutes les Nations par la feule Loi de
la charité , & nous délivre des erreurs
fuperftitieufes , & de toutes celles qui
font contraires à la profpérité des Empires
; en un mot , elle nous fait refpecter
les droits de l'humanité , & nous
apprend qu'on ne peut attenter à la liberté
que les hommes tiennent de la
Nature & des Loix , qu'en outrageant
le divin Législateur , qui eft leur bienfaiteur
& leur père. C'est ainsi que cette
Religion, dont le joug eft doux , & le
fardeau léger , formant le caractère national
, fait fentir fon aimable influence
dans toutes les parties de l'adminiſtra
tion d'un Etat pour en tempérer la rigeur
, & pour en affermir la conſtitution.
« Chofe admirable , s'écrie MonMAR
S. 1778. 105
tefquieu : la Religion Chrétienne qui
» ne femble avoir d'objet que la félicité
» de l'autre vie , fait encore notre bon-
» heur dans celle - ci.... Nous devons au
» Chriftianifme , ajoute-t il , un certain
droit politique , & dans la guerre un
» certain droit des gens , que la nature
» humaine ne fauroit affez reconnoître ...
» C'est la Religion Chrétienne qui ,
ود
malgré la grandeur de l'Empire & le
» vice du climat , a empêché le defpo-
» tifme de s'établir en Ethiopie , & a
ود
porté au milieu de l'Afrique , les
» Moeurs de l'Europe & fes Loix.... Nos
» Gouvernemens modernes , dit M.
Rouffeau dans fon Emile , doivent
incontestablement au Chriftianifme
» leur plus folide autorité , & leurs ré-
» volutions moins fréquentes ; il les a
» rendus eux- mêmes moins fanguinaires :
» cela fe prouve par le fait , en les comparant
aux Gouvernemens anciens » .
Il feroit très-aifé de prouver , fans
employer la profonde érudition & les
charmes du ftyle de l'Auteur anonyme ,
que le Chriftianifme , quand on en fépare
les abus que les hommes mêlent
aux chofes les plus excellentes , ne peut
produire dans les Sociétés que d'heureux
E
106 MERCURE DE FRANCE .
J
effets , puifque fa première loi à laquelle
toutes les autres font fubordonnées , eft la
loi de charité. Et qu'eft-ce , en effet
qu'une Société gouvernée par ce fentiment
? C'est une famille de frères &
d'amis , fous l'autorité d'un père commun
, qui aime & qui veut être aimé..
C'est ce même fentiment qui doit unir
auffi les Nations entre elles ; car, ce qu'eft
un homme à l'égard d'un autre homme ,
un Peuple l'eft à l'égard d'un autre Peuple.
» Il en doit être de la Religion , dit le
» célèbre Bacon , comme de la Nature :
» tous les refforts doivent tendre par
"
ود
ود
ود
préférence au bien commun : or il ne
» s'eft trouvé dans aucun fiècle , ni
fyftême de Philofophie , ni fecte de
Religion , ni corps de Jurifprudence ,
ni corps Politique qui ait , autant que
» la Religion Chrétienne , exalté le bien
» de tous , & réduit à fes juftes bornes
» le bien particulier, d'où réfulte évidem-
» ment que c'eft un feul & même Dieu
qui eft P'Auteur des loix de la Nature
» & du Chriftianifme »,
99
Combien d'autres témoignages auffi
favorables pourrions- nous citer les Bolinbroke
, les Maupertuis , les d'Alembert
, qui ont fait les mêmes aveus
MARS. 1778. 107
1
que Montefquieu , Rouffeau & Bacon ,
àl'égard de l'heureufe influence de la ReligionChrétienne
fur les Sociétés politiques.
Ces autorités doivent être impofantes
pour l'Auteur anonyme . Voyons comme
il s'explique fur la preuve victorieufe des
miracles , qui ont fervi à l'établiſſement
du Chriftianifme . « Si la Providence
» avoit voulu, dit- il, (tom I. p . 248) établir
» fon culte fur les miracles , il lui auroit
fuffi d'opérer à Rome une petite partie-
» de ceux dont les Juifs furent les feuls
» témoins ; ou même de donner à ceux-
» là une telle authenticité , qu'il eût été
impoffible de les révoquer en doute ,
» ou de les paffer fous filence , comme
» l'ont fait les deux plus favans Hommes,
Jofeph & Philon » . A cette affertion ,
où l'on cherche à détruire , ou du moins
à affoiblir la preuve fondamentale des
miracles , eft jointe une note fur les
prétendus aveus d'Origène fur les prodiges
, les vertus & la doctrine des Thaumaturges
pour apprécier leurs miracles .
93
"
On établit dans le Catéchifme dont nous
parlons , & on l'a démontré dans une
infinité d'autres , que les miracles qui
ont opéré la converfion du monde en
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
4
tier , avoient eu toute l'authenticité qu'un
efprit jufte , & un coeur droit pouvoient
defirer . Les Apologiftes de la Religion
Chrétienne , ont remarqué que la crédulité
des Peuples & l'illufion ne pouvoient
avoir eu aucune part à la foi qu'on
a ajoutée à ces miracles : les Auteurs qui
les rapportent étoient contemporains , &
plufieurs en parlent comme témoins oculaires
; ils ont été publics , multipliés &
très- bien circonftanciés : de la Judée , où
on les a crus malgré les préventions , le
bruit s'en eft répandu par toute la terre ,
où après avoir paffé par la plus févère
critique , on les a reçus comme indubitables
; la foi qu'on y a donnée s'eft
toujours foutenue fans altération , &
l'on ne peut affigner aucun tems où on
ne les a pas crus véritables .
Seroit-il poffible que la fauffeté eût
été univerfellement adoptée par les Savans
comme par les ignorans ? Auroientils
voulu , les uns & les autres , foumettre
leurs efprits à tant de mystères
impénétrables , & embraffer une Religion
qui prefcrit l'abnégation de foi-
-même , & la mortification des fens , fi
elle n'offroit pas par- tour des preuves
fenfibles de fa divinité ? Si les miracles
MARS. 1778. 109
de Jésus- Chrift euffent été faux , pourquoi
les Juifs ont- ils cherché des explications
pour en éluder la force , les uns
en difant que c'étoit l'opération du Démon
, les autres en recourant à d'autres
Commentaires auffi abfurdes ? Pourquoi
tant de détours , & ne pas tout d'un
coup en montrer la fauffeté ? Si on avoit
pu conteſter les miracles de Jéfus-Chrift,
Celfe & Julien auroient - ils fait tant
pour
-
d'efforts énerver la preuve que les
Chrétiens en tirèrent? Il falloit donc
que les prodiges de Jéfus Chrift fuffent
bien avérés , pour forcer un homme
comme Julien , à faire un aveu dont on
peut tirer des conféquences fi avantageufes
pour la Religion. N'étoit-il pas
plus fimple de les nier , & de défabufer
l'Univers en démafquant l'impoſture ?
Ils ne l'ont pas fait , au contraire , ils en
ont avoué plufieurs ; ainfi l'aveu & la
conduite des ennemis de la Religion
Chrétienne , démontrent évidemment
que l'hiftoire des miracles de Jéfus- Chrift
rapportée par les Évangéliftes , eft conforme
à la vérité.
Le Philofophe Hiftorien qui voudroit
que les miracles , en faveur du Chrif
tianifme , euffent eu plus d'authenticité ,
MERCURE DE FRANCE.
n'a befoin que de lire quelques - uns des
Ouvrages où cette matière eft difcutée ,
pour être perfuadé que les miracles ont
eu toute l'authenticité que l'on pouvoit
exiger ; il verra en lifant l'Histoire ,
que le dernier des fidèles impofoit filence
aux Oracles des Démons , & les forçoit
de déclarer qu'ils étoient des Démons .
Tous les jours les Payens imploroient le
fecours des Chrétiens pour guérir les
poffédés. Il n'étoit point extraordinaire ,
comme le remarque Saint Irenée , de
voir des Églifes fe mettre en prières , &
obtenir la réfurrection d'un Mott. Plufieurs
fe convertiffoient ; mais on doit
l'avouer , le grand nombre n'y faifoit
aucune attention . On auroit cru fe donner
un travers , de prendre la peine d'approfondir
& de faire des informations.
juridiques de tout ce que l'on difoit
en ce genre. Il y avoit dans la Judée ,
comme par - tout ailleurs , des hommes
qui avoient trop d'intérêt d'être
incrédules , pour croire à la preuve des
miracles. En effet , comment s'y prendre
pour convaincre du furnaturel , des gens
bien déterminés , tantôt à donner à la
Nature des forces arbitraires qu'ils étendent
felon le befoin , & à adopter les
J
MARS. 1778. I rr
fyftêmes les plus bizarres pourvu qu'ils
fe débarraffent du miracle , tantôt à
chicanet fans fin fur la certitude des
, &
faits , & le caractère
des
témoins
? Comment
trouver
les
moyens
de
perfuader
ces
efprits
fubtils
, féconds
en
difficultés
contre
les
chofes
les
mieux
établies
, &
ces
Savans
préfomptueux
, qui
, à force
d'examiner
les
chofes
, font
fi bien
que
les
plus
évidentes
leur
deviennent
incroyables
? Eft
-il fi aiſé
de
convaincre
ces
Efprits
foibles
ou
trop
préoccupés
pour
contempler
en
même
-tems
faifir
, tout
à la
fois
par
la
penfée
, les
différentes
circonftances
, les
différens
motifs
qui
, par
leur
concours
, donnent
à un
fait
ou
à une
queftion
, toute
la
certitude
dont
la
matière
eft
fufceptible
?
Comment
, en
effet
, ces
fortes
d'Efprits
trouveront
-ils
une
preuve
complette
qu'ils
femblent
chercher
, lorfqu'ils
ne
la cherchent
pas

elle
fe
trouve
, c'eftà-
dire
, dans
le
fecours
mutuel
que
fe
donnent
les
motifs
de
crédibilité
réunis
enfemble
? Peut
- on
aifément
ramener
au
vrai
des
hommes
qui
mefurent
la
certi
tude
des
faits
, non
fur
le
nombre
, la
gravité
, la
fidélité
des
témoins
, mais
fur
la
poffibilité
ou
l'impoffibilité
appa
112 MERCURE DE FRANCE.
+
rente de la chofe , & qui au lieu de dire ,
le fait eft poffible puifque il eft conftaté ,
décident qu'il n'eft point arrivé , parce
qu'ils le jugent impoffible ? C'eft donc
en vain que Jésus- Chrift & les Apôtres
auroient opéré les miracles à Rome?
Cette authenticité de plus , n'auroit pas
fait une plus forte fenfation : l'efprit
humain n'en autoit pas moins été fertile
en prétextes pour les déprifer , &
n'en tirer aucune induction. Les miracles
font certainement la voix de Dieu même,
qui parle aux fens , qui les jette dans la
furprife , & qui leur dit avec une éloquence
inimitable , que celui qui a le
pouvoir de fufpendre , d'interrompre &
de changer à fou gré les loix de la Nature
, mérite d'être écouté . Ils donnent
à celui qui les fait , une fupériorité en
genre de témoignage , qui devroit les
faire triompher de tout. Ils font les fondemens
de la révélation , & ne peuvent
pas par conféquent être joints à l'erreur ,
parce que le propre caractère d'un fondement
de la vérité , eft d'être auffi
immobile , auffi ferme & aufli inva
riable qu'elle. Quant à ceux qu'on trouve
joints à la fauffeté , on les a toujours
regardés comme des prèftiges qui ne peuMARS.
1778. 113
à
vent jamais entret en parallèle avec la
grandeur & la majefté des miracles divins.
Cependant , malgré toutes ces raifons
victorieufes , l'incrédulité fi naturelle
à l'homme corrompu , & fon oppofition
à tout ce qui peut le conduire
à une Religion qui déclare la guerre
fes paffions favorites , ne lui fuggère
que trop de fophifmes pour l'anéantir
s'il pouvoit , ou du moins éluder ce
genre de preuves. L'Evangile nous explique
la caufe de cette contradiction que
les miracles éprouvèrent dans tous les
tems. Voici les paroles terribles qui
furent adreffées aux Juifs incrédules , &
qui doivent être également appliquées à
tous ceux qui , dans tous les fiècles &
dans tous les pays , ont imité & imiteront
leurs funeftes difpofitions : Après tant de
» miracles que Jéfus-Chrift avoit fait à
» leurs yeux ( Saint-Jean , ch . 12 ) ils ne
» croyoient point eenn lluuii ,, afin que ce
» qu'a dit le Prophète Ifaïe s'accomplit.
Qui eft-ce , Seigneur , qui a ajouté foi
» à notre parole ? Et à qui le bras du
Seigneur s'eft il fait connoître ? Auffi
ne pouvoient-ils pas croire , fuivant ce
qu'a dit encore Ifaïe : Il a aveuglé
leurs yeux , & il a endurci leur coeur
>
"9
~
114 MERCURE DE FRANCE.
و د
» de forte qu'ils ne voient point des yeux ,
qu'ils ne comprennent point du coeur ,
» qu'ils ne fe convertiffent point , & que
» je ne les guéris point » . Cette prédiction
, qui ne fe vérifie que trop fouvent
, n'empêche pas que les miracles
ne foient la voix éloquente du Tout-
Puiffant , qui doit éclairer notre foi ,
affermir notre espérance enflammer
notre charité; & que , d'un autre côté ,
l'incrédulité ne foit l'effet propre de
la cupidité de l'homme , & d'un aveuglement
volontaire , fuivant cette parole
du Sage , fap 2. « Leur malice les a aveu
glés ».
و د

L'expérience de tous les fiècles , & la
connoiffance du coeur humain fuffifent
pour prouver que , ni les miracles les
plus frappans , ni les plus éclatantes merveilles
de la nature ne peuvent , feules 2
nous fixer invariablement dans le bien.
On trouve dans tous les tems où Dieu
s'eft manifefté d'une manière éclatante ,
une foule d'hommes de tout caractère
& de toute condition , qui , « aimant
» mieux leurs ténèbres que la lumière ,
» parce que leurs oeuvres font mauvaiſes ,
qui , n'ayant point en eux l'amour de
» Dieu ne peuvent croire , parce qu'ils
วง
› `
MARS . 1778. 115
» recherchent la gloire qu'ils fe donnent
» les uns aux autres , & ne recherchent
و د
point la gloire qui vient de Dieu
» feul. ». On peut donc avoir vu les prodiges
les plus étonnans , & n'en être pas
moins difpofé à les oublier & à les nier
même , lorfque l'intérêt des paflions
l'exige : tout dépend des difpofitions de
'ceux qui en font fpectateurs.
Quant au filence de Philon & de
Jofeph , on doit obferver d'abord , par rapport
au premier , qu'il a toujours vécu
hors de la Judée , & qu'il n'a pu compofer
fes Ouvrages que du tems d'Augufte
& de Tibère , étant déjà avancé
en âge quand il fut député par les Juifs
d'Alexandrie vers l'Empereur Caïus - Caligula
. Son filence fur Jéfus- Chrift &
fur les Chrétiens , n'a rien d'étonnant ,
puifque la plupart de fes Ouvrages font
d'une date antérieure . D'ailleurs on a
reproché à Philon d'avoir donné des
preuves de mauvaiſe foi , en cherchant
a affoiblir la certitude des prodiges opérés
par Moïfe. A l'égard de Jofeph , s'il
n'avoit pas ajouté foi aux miracles de
Jésus- Chrift & de fes Apôtres , il n'auroit
eu garde de fetaire dans cette fup116
MERCURE DE FRANCE.
>
pofition, parce que tout le portoit à parler:
l'intérêt de la vérité , le zèle pour
fa Religion , l'amour de fa Nation , le
defir fi naturel de plaire aux Juifs & aux
payens , ennemis déclarés de Jéfus-
Chrift & de fes Difciples . En dévoilant
les impoftures des Apôtres , Jofeph couvroit
les Chrétiens de confufion ; il s'attiroit
les applaudiffemens des Céfars
mêmes qui déteftoient cette Religion
& auroit eu la gloire de détromper les
Chrétiens que les premiers Difciples de
Jéfus avoient féduits . Au refte , perfonne
n'ignore que Jofeph pouffa la flatterie
jufqu'à vouloir faire regarder Vefpafien
comme le Roi que les Prophètes avoient
prédit , & qu'il fe mit par- là dans la néceffité
de rejeter tous les faits qui pou
voient être favorables à la divinité de
Jésus- Chriſt , & à la vérité de fes miracles.
La raifon de fon filence eft connue
, & cette raifon fuppofe la vérité de
tous les faits qu'il fupprime.
Quand l'incrédulité viendroit à ébranler
la force victorieufe de la preuve des miracles
, fuppofition qui certainement ne
fe réalifera jamais , la vérité de l'Évangile
n'en fouffriroit pas la plus légère atteinte .
Car , comme l'obferve Saint-Auguftin ,
M AR S. 1778. 117
fi le monde a cru à l'Evangile fans miracles
, le fait , ' s'il étoit vrai , feroit luimême
un grand miracle . Car il n'eſt pas
dans la nature , ni dans l'ordre de nos
moeurs , qu'une Religion qui humilie
notre efprit par l'incompréhenfibilité de
fes mystères , qui mortifie la cupidité par
l'austérité de la morale , attaquée d'ailleurs
par les préjugés des Nations fur le culte
religieux annoncée enfin
gens groffiers & ignorans , ait été reçue
avec tant de facilité , à moins que Dien
n'eut opéré extraordinairement fur les
efprits & les volontés des hommes. Cer
événement , difent les Apologiftes du
Chriftianifme , s'il avoit eu lieu , auroit
donc été lui-même le plus grand des
prodiges.
>
*
par
des
Quant à la note que l'Auteur joint
,
* cc Origène , dans fa défenfe contre Celle ,
tom. I , p. 248 accorde à la Philofophie
Payenne , que plufieurs miracles ont pu être
opérés par magie ; & la feule règle qu'il donne
pour diftinguer ceux qui viennent du Ciel ,
c'eſt la morale , la doctrine & les moeurs de
ceux qui les opèrent. Perfonne n'ignore les
prodiges enfantés par les Magiciens de Pharaon;
" & l'on fait auffi que , lorfque les Payens vous
118 MERCURE DE FRANCE.

à cet endroit de fon Livre où il affoiblit
l'authenticité des miracles de Jéfus Chrift ,
les fuppofitions qu'elle renferme ne nous
paroiffent pas exactes . Nous ne voyons
dans aucun Ouvrage ancien & moderne ,
qu'Origène , ou aucun autre Apologiſte
de la Religion , ait jamais accordé aux
Philofophes Payens , que des miracles
proprement dits , peuvent être opérés
par la magie . Tous ceux qui ont défendu
le Chriftianifme contre les accufations
ou les infultes des Payens , ont conftamment
enfeigné , ce qui eft d'ailleurs évident,
que Dieu feul étant le Souverain
Maître de la nature , lui feul auffi peut
en renverfer ou en fufpendre les Loix ;
& qu'ainfi un vrai miracle ne peut être
que l'effet de fa toute- puiffance , fans que
ni le Démon , ni aucun Être créé puiffe
opérer de femblabes merveilles . Les
ɔɔ
» lurent oppofer les miracles d'Apollonius de
Tyane à ceux de Jefus - Chrift , les Chrétiens,
»pour répondre à cette objection , fe contentè-
» rent de faire la critique de la vie & du caractère
de ce Philofophe ; parce qu'il importoit peu ,
felon eux , quels miracles il pouvoit opérer , s'il
» étoit certain que fa doctrine & fa conduite ac
méritoient ni reſpect ni confiance » .
20
MARS. 1778. 119
fauffes Divinités des Nations , ou les
Démons invoqués dans les opérations de
la magie , peuvent étonner des hommes
ignorans ou peu attentifs, par des preſtiges
& des oeuvres extraordinaires ; mais ils
ne fauroient changer les loix de la nature.
Ce pouvoir a été regardé par Origène
& par les autres Défenfeurs de la Religion
, comme un caractère incommunicable
du vrai Dieu , & le fondement principal de
la révélation . C'eft un principe que l'on
puife également dans la faine Philofophie
& dans la tradition , que les
Efprits créés ne peuvent opérer un miracle
proprement dit , c'eſt- à dire
و
un
effet fupérieur à l'ordre de toute nature.
créée ; que la matière ne leur est pas
tellement foumife, qu'ils puiffent à leur
gré la changer d'une forme en une autre ,
que les Démons ne peuvent agir qu'en
mettant en oeuvre les femences les
germes , les principes cachés que Dieu
a mis dans le monde en le créeant pour
produire certains effets. C'eft fans aucun
fondement que l'Anonyme foutient que
les Chrétiens n'ont eu à oppoſer aux
prétendus miracles d'Appollonius , que
les vices de fa conduite ou la fauffeté
de fa doctrine, Ce qu'on a fur- tout ré120
MERCURE DE FRANCE.
+
pondu à ceux qui oppofoient au Chriftianifme
les faits de cet étrange Thaumaturge
, c'eft que le premier qui en
ait parlé , eft Philoftrate , ce méprifable
Écrivain qui n'a compofé fon Roman
que plus de cent ans après la mort d'Appollonius
; & qu'au contraire les Auteurs
contemporains , tels qu'Euphrate , ce Philofophe
fi célébré par Pline le jeune , ne
difent mot de ces prétendues merveilles
& nous reprefentent Appollonius comme
un Aventurier & un Impofteur . Il eſt
bien fingulier que ceux qui font fi féconds
en difficultés quand il s'agit de croire les
faits fi bien atteftés , qui fervent d'appui
à la Religion , reçoivent avec une fi
aveugle crédulité , le témoignage d'un
Auteur tel que Philoftrate & faffent
femblant de croire à une hiftoire remplie
de menfonges groffiers & de fables ridicules.
Le favant Huet compare l'Hiſtoire
d'Appollonius aux Contes des Fées . On
ne prouvera jamais que les Chrétiens
n'ayent fait aucun cas des miracles , &
qu'ils ne fe foient attachés qu'à l'examen
de la doctrine . Ils n'ont cru dans aucun
tems que la doctrine véritable , & des
miracles proprement dits , puffent être
en contradiction ; qu'il y eût jamais des
>
cas
MAR S. 1778. 121
cas où l'on fut obligé d'opter , & de
rejeter de vrais miracles , pour conferver
la pureté de la doctrine. L'indifférence
que l'Auteur de la note leur attribue
pour les miracles , eft une pure fuppofition
, & un outrage fait aux Apologiftes
de la Religion.
Perfonne affurément n'ignore les prodiges
enfantés par les Magiciens de Pharaon.
Mais qu'ont de commun ces preftiges de
l'Efprit impur avec les miracles opérés
en faveur de la Religion ? Ces Magiciens
eux-mêmes s'avouent vaincus. Ils confeffent
malgré eux , & leur impuiffance
& le fouverain pouvoir du vrai Dieu ,
dont Moyfe eft dépofitaire. Eft-ce que la
fcience & l'érudition ne produiroient aujourd'hui
d'autre effet que de nous rendre
féconds en difficultés , & plus ingénieux
que les Impofteurs de l'Égypte , à trouver
des prétextes pour méconnoître le doigt
de Dieu dans les merveilles qui ont opéré
la converfion du monde ?
Nos pères ont fouvent péché par une crédulité
fuperftitieufe , & par un amour déréglé
du merveilleux . Pour éviter cet excès ,
nous fommes tombés dans l'excès contraire.
A une critique judicieuſe qui n'admet
dans ce genre extraordinaire , que ce
F
122 MERCURE
DE FRANCE.
qui eft bien prouvé , a fuccédé une critique
hardie & fère de fes lumières , qui
rejette tout ce qu'elle n'entend pas , par
cela feul qu'elle ne peut le comprendre.
Sous prétexte de faire valoir les droits de
la raifon , on en a oublié le légitime
ufage & l'on s'eft livré à un pyrronifme
hiſtorique , qui mefure la certitude
des faits , non fur le nombre , la
gravité , la fidélité des Témoins , mais
fur la poffibilité ou l'impoffibilité apparente
de la chofe.
Étrennes du Parnaſſe , choix de Poéfies.
A Paris , chez Fétil , Libraire , rue des
Cordeliers , près celle de Condé , au
Parnaffe Italien , in - 12 . 1778. Prix ,
1 liv. 4 f.
Ce Recueil paroît cette année fur un
nouveau plan. Il eft partagé en deux
Parties , dont la première eft toujours
compofée de Pièces fugitives Françoiſes ;
& la feconde confifte en des traductions
en vers de Poéfies Italiennes. On y a
joint le texte de chaque Pièce.
La première Partie renferme , entr'autres
, quelques Pièces de M. de Voltaire.
Nous allons en rapporter deux , dont la
MAR S. 1778.
123
première eft peu connue , quoiqu'ancienne
; & la feconde eft nouvelle .
A Madame la Marquife de C *** , en
lui envoyant le Temple du Goût.
Je vous envoyai l'autre jour
Le récit d'un pélerinage.
Que je fis devers un séjour
Où fouvent vous faites voyage
Ainfi qu'au Temple de l'Amour.
Pour celui-là n'y veux paroître ;
J'y fuis , hélas ! trop oublié ;
Mais pour celui de l'Amitié ,
C'eft avec vous que j'y veux être.
Vers à M. Guis.
Le bon Vieillard très-inutile ,
Que vous nommez Anacréon ,
Mais qui n'eut jamais de Bathylle ,
Et qui ne fit point de Chanfon ,
Loin de Marſeille & d'Hélicon ,
Achève fa pénible vie ,
Auprès d'un poële & d'un glaçon ,
Sur les montagnes d'Helvétie.
Il ne connoiffoit que le nom
De notre Grèce fi polic.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE,
La bigotte inquifition
S'oppofoit à ſa paffion
De faire un tour en Italie .
Il difoit aux treize Cantons :

« Hélas ! il faut donc que je meure
→ Sans avoir pu voir la demeure
Des Virgiles & des Platons » !
Enfin , il fe croit au rivage
Confacré par ces demi- Dieux ;
Il les reconnoît beaucoup mieux
Que s'il avoit fait le voyage ;
Car il lesa vus par vos yeux.
Nous allons extraire encore la Fable
fuivante , que quelques perfonnes , dit
l'Editeur , croient être de la Fontaine.
Un bruit s'épandit en tous lieux ,
Qu'aux Oifeaux qui chantoient le mieux ,
On donneroit du grain pour toute leur année,
J'en aurai , dit le Roffignol,
Si la chofe eft bien ordonnée.
Tout auffi-tôt il prend fon vol
Pour s'en aller à la donnée.
Là , vinrent des Oifeaux de toutes les façons i
Force Tarins , force Pinçons ,
Force Merles , force Allouettes ,
MARS. 125 1778.
De Linottes très-peu , moins encor de Fauvettes,
Quoiqu'on eftime affez leurs petités Chanfons.
Tout content de fon aventure ,
Le Roffignol auroit gagé
Qu'il feroit le mieux partagé;
Mais il eût perdu la gageure.
Honteux , déchu de tous fes droits ,
Il fe reria dans les bois ,
• Ses plus agréables refuges ,
Où depuis il a dit cent fois :
O Nature ! ôtes - moi la voix ,
Ou donne moi de meilleurs Juges.
Parmi les Traductions des pièces
Italiennes , nous nous bornerons à citer
celle d'un morceau de Pétrarque , par
M. de Voltaire , & nous y joindrons
l'Original , afin qu'on puiffe mieux juger
combien il eft embelli par fon heureux
imitateur.
Alla Fonte di Vauclufa..
Chiare , frefche e dolci acque ,
Ove le belle membra ,
Poſe colei che fola à me par donna,
Gentil ramo , ove piaque
( Con fofpir mi rimembra )
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
A lci di fare al bel fianco colonna :
Erba e fior , che la gonna
Leggiardra ricoverfe
Con l'angelico feno ;
Aer facro fereno ,
Ov' amorco' begli occhi il cor m'aperſe ,
Date udienza infieme
Alle dolenti mie parole eftreme.
A la Fontaine de Vauclufe.
2
Claire Fontaine , onde aimable , onde pure ,
Où la Beauté qui confume mon coeur,
Seule beauté qui ſoit dans la Nature
Des feux du jour évitoit la chaleur :
Arbre heureux , dont le feuillage ,
Agité par les Zéphirs ,
La couvrit de fon ombrage ,
Qui rappelle mes foupirs
En rappellant fon image :
Ornemens de ces bords , & filles du matin ,
Vous , dont je fuis jaloux ; vous , moins brillantes
qu'elle ,
Fleurs qu'elle embellifſoit quand vous touchiez
fon fein :
Roffignols dont la voix eft moins douce , & moins
belle :
MAR S. 1778 . 127
Air devenu plus pur , adorable féjour ,
Immortalifé par les charmes ;
Lieux dangereux & chers , où , de les tendres
armes ,
L'Amour a bleffé tous mes fens :
Écoutez mes derniers accens ,
Recevez mes dernières larmes.
Difcours prononcés dans l'Académie
Françoife , le Lundi 19 Janvier 1778
à la réception de M. l'Abbé Millot ; à
à Paris chez de Monville, Imprimeur-
Libraire de l'Académie Françoife , rue
Saint- Severin , aux armes de Dombes.
1778.
M. l'Abbé Millot , après avoir parlé
de lui-même , & du choix de l'Académie
avec la modeſtie du vrai talent ,
paffe rapidement à l'éloge de M. Greffet ,
qui fait l'objet principal de fon Difcours.
&C
Au fond d'un Collége , dit- il , au mllieu
de la gêne , des ennuis , des triftes
études , & de mille objets propres à
glacer le génie ou à l'affervir , un jeune
homme devient tout-à-coup célèbre par
un chef- d'oeuvre , non de cette latinité
moderne dont il exifte à peine quelques
Fiv
118 MERCURE DE FRANCE.
juges compétens , mais de cette aménité
& de cette gaieté Françoife dont chacun.
fe prétend juge.... Ververt paroît au
grand jour. Le naïf Lafontaine femble
revivre avec toutes fes grâces , moins
fimples dans leur parure , toujours modeftes
, jamais recherchées dans leur élégance.
Le Chantre du Lutrin .... femble
trouver un Émule dont l'imagination
plus originale & plus féconde , produit
un genre de beautés plus neuves , fi
naturelles , que tout y charme , & rien
n'y reffent le travail .
ر
M. l'Abbé Millor caractériſe ainfi
fucceffivement tous les charmans Ouvrages
de fon illuftre Prédéceſſeur . Il
le montre enfin dans la carrière du
Theâtre , paffe légèrement fur Edouard ,
& même fur Sidnei , Sidnei , dit-il , qui
feroit la réputation d'un autre Poëte.
Mais il s'arrête avec raifon fur le Méchant
, chef- d'oeuvre dramatique de M.
Greffet ; il y contemple " cette vérité
de caractères , ces heureux contraſtes ,
ces admirables fcènes où le fel de Plauteaffaifonne
l'urbanité de Térence ; cette
morale exquife , répandue par-tout avec
des agrémens toujours nouveaux ; ces
vers dont l'élégance facile flatte l'oreille ,
MARS. 1778 . 129
& dont l'énergie s'imprime fortement
dans la mémoire , cet art , fi peu commun ,
d'intéreffer l'efprit attentif du Lecteur ,
encore plus que celui du Spectateur enchanté
par les preftiges du Théâtre » .
Nous nous hâtons de paffer à la réponſe
de M. d'Alembert , où l'on retrouve
l'empreinte de cette touche en mêmetems
fine & profonde , qui caractériſe
tout ce qui fort de la plume de cet Écrivain
Philofophe . Il commence par rappeler
les Ouvrages qui ont juftement
mérité au Récipiendaire l'entrée
de l'Académie . « Il me fuffira , lui
dit-il , pour juftifier notre choix , de
répéter avec confiance le jugement unanime
que tous vos Lecteurs ont porté
de ces excellens Abrégés hiftoriques
qui ne prétendant pas , fous ce titre modefte
, à l'honneur d'avoir des Savans
pour Lecteurs , ont mérité celui d'avoir
des Lecteurs Philofophes ; parce que
vous avez fu joindre à un ſtyle élégant
pur & facile , une raifon éclairée , conrageufe
& fage , qui voit & juge tour
fans rien outrer ni rien affoiblir , & qui
atteint toujours fon but fans le paffer
jamais..... Bien différent de ces Compilateurs
de faits & de dates , dont les
12
Fv
130 MERCURE DE FRANCE .
favantes recherches ne nous laiffent rien
ignorer , excepté ce qu'il nous importe
de favoir , vous avez vu & montré dans
l'Hiftoire ce que doit y chercher l'oeil
du Sage , & ce que doit tracer fa plume ,
le tableau fi intéreffant des maladies,
morales , qui dans tous les fiècles , &
chez tous les Peuples , ont affligé la
malheureuſe eſpèce humaine .... Voilà ,
Monfieur , ce qui rend vos Ouvrages
dignes d'entrer dans l'éducation nationale
; voilà ce qui les fait rechercher
avec empreffement par tant de pères de
famille , à qui ils offrent l'heureux moyen
de faire éclore & de cultiver dans l'ame
de leurs enfans , le précieux germe de
la raifon & de la vertu » ....
3

» Le fentiment que doit infpirer pour
vous un fi touchant intérêt , fentiment
qui fait taire & difparoître tous les
autres , me fera paffer légèrement fur ces
traductions eftimables où vous avez
effayé de faire revivre les Démosthènes
& les Tacites , autant que vous l'ont
permis les entraves & la timidité d'une
langue fi inférieure à celle de ces
grands Hommes .... Je ne m'étendrai
plus long- tems fur cette Hiftoire des
Troubadours , où le foin de montrer en
pas
MARS. 1778 . 131
détail , aux Gens de Lettres , le fpectacle
intérellant pour eux , de notre Poéfie
foible & naiffante , vous a donné le cou
rage de dévorer la monotonie du fujet ,
fi difficile à fauver dans les portraits trop
femblables entr'eux de ces Poëtes fimples
& naïfs , qui ne favoient chanter que
leurs fentimens , & peindre que leur
ame ; chez qui la nature ne parle qu'un
langage , devenu trop uniforme & trop
languiffant pour nous , que l'art a trop
éloignés de la nature ; enfin à qui les
Horaces , les Ovides & les Tibulles n'ont
fourni ni modèles ni fecours , mais que
d'illuftres Poëtes modernes n'ont pas
dédaigné de dépouiller quelquefois
comme on voit fouvent les riches s'emparer
du bien des pauvres » .
4
>
» Nous venons , Monfieur , ajoute M.
d'Alembert , de remplir la double tâche
que la circonstance nous impofoit , à moi
de vous faire effuver des louanges en
face , à vous de les entendre & de les
foaffrir. Nous nous fommes acquittés
l'un & l'autre du perfonnage , prefqu'également
pénible à tous deux , que
nous étions condamnés à foutenir devant
des Auditeurs dégoûtés & févères , qui
ne reprochent que trop à nos Hatangues
+
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
l'abus des éloges , & que la profufion
de notre encens fatigueroit quand même
il feroit pour eux »..
>
L'illuftre Académicien paye enfuite
à la cendre de fon Confrère défunt
le tribut que réclamoient fes vertus
& fes Ouvrages : « L'Académicien que
nous avons perdu , dit- il , eft un des
Écrivains diftingués qu'a formés, pour
la Littérature , cette Société ( dirai- je célèbre
ou fameufe ? ) dont la fortune fut
long- tems fi brillante , dont la chûte a
été fi rapide , & dont l'agonie a paru
fi longue à fes ennemis. M. Greffet ,
qu'elle démêla bientôt dans la foule de
fes Elèves , ne tarda pas à devenir un de
fes Membres. Entraîné vers elle par le
principe honnête & louable , qui autrefois
fit entrer dans fon fein les Petau, les
Sirmond , les Bourdaloue tous ces:
hommes enfin dont elle a tiré fa véritable
gloire , & la feule qui reſte à ſes:
mânes , l'amour de la retraite & de
F'étude fut l'attrait qu'elle offrit au jeune
Profélyte , inacceffible à toute autre féduction
, mais cédant comme malgré lai
à cette vocation modefte . Uniquement
lié avec ceux de fes Confrères qui „
comme lui, fans ambition & fans intrigue ,
و
MARS. 1778. 133
"
partagoient avec lui le goût paifible de la
folitude & du travail , il ne vit dans la
Compagnie à laquelle il s'étoit attaché
que ce qu'elle offroit à une ame pure
d'intéreffant & d'eftimable ; auffi conferva-
t- il toujours pour elle même
après l'avoir quittée, même lorfqu'il la vit
périr & difparoître , cet attachement inviolable
qu'elle a fu infpirer à tous ceux qui
lui ont appartenu ; attachement auquel
-
>
on les reconnoît comme à un air de famille
, & qui aux yeux du Philofophe,
peut faire en même tems l'éloge & la
cenfure d'un Corps , dont le défaſtre a
laiffé les même regrets aux plus vertueux
& aux plus ambitieux de fes Membres
> " Notre Académicien avant de
quitter la Compagnie qui fut fon berceau
littéraire , y avoit donné des preuves:
éclatantes , non-feulement de fon rare
talent pour la Poéfie , mais , ce qui étoit:
plus difficile à fon état & à fon âge , de
cette fineffe de goût , qui femble exiger
la connoiffance du monde & l'ufage
réfléchi de la Société. Il fut , dans le
Poëme de Ver-Vert , faire un Ouvrage
très-agréable de ce qui n'eût été entre les
mains d'un autre , qu'une plaifanterie
infipide & monotone , deftinée à mourie
,
134 MERCURE DE FRANCE .
dans l'enceinte du Cloître qui l'avoir
enfantée. Il eut l'art de deviner au fond
de fa retraite , la jufte meſure de badinage
qui pouvoit rendre piquant pour les
gens du monde , un Ouvrage fi futile
pour eux par le fujet ; il y répandit avec
intelligence & avec fageffe , ces grâces
délicates & légères , qui , dans les détails
dont il a égaye fes tableaux , empêchent
la gaieté d'être ignoble & faftidieuſe .
Bientôt après il montra par fa Chartreufe
un talent plus intéreffant encore pour
cette claffe de Lecteurs qui veulent ,
avec Horace , que la Poéfie ne fe borne
pas à des bagatelles fonores , talent qui
s'annonça dans cette pièce de la manière
la plus diftinguée , & que M. Greffet
laiffa voir encore depuis par quelques
autres fruits de fa Mufe . On trouva dans
tous ces Ouvrages , & l'on admira furtout
dans celui dont nous parlons , une
Philofophie fans oftentation & fans effort,
libre mais décente , qui apprécie tout
fans rien braver ; une facilité de coloris
qui prodigue & enchaîne les images ;
une richeffe d'expreffions qui en fait
pardonner l'abondance ; une molleffe
de ftyle & d'harmonie dont le charme
femble entraîner doucement l'oreille ; enMARS.
1778. 735
fin une forte d'abandon , qui , fans avoir
les défauts de la négligence , en a le
naturel & les grâces ».
1
ང་
M.d'Alembert parle enfuite d'Edouard
& de Sidnei , deux pièces de Théâtre
dont le peu de fuccès fembloit d'abord
avoir rebuté M. Greffet. Ses amis ranimèrent
fa confiance . Plus d'une fois ils
lui avoient vu , dans la Société , cet efprit
obfervateur & critique , fait pour démêler
les prétentions , pour faifir les
travers , pour peindre les ridicules , &
cette caufticité douce , qui , fans bleffer
la vanité des autres , fait la faire rire ellemême
de les écarts ; ils l'avertirent donc
que la Comédie étoit le véritable genre
auquel la nature l'avoit appelé , & l'encouragèrent
à faire en ce genre un
nouvel effai de fes forces. Heureux confeil
, qui nous a valu le chef- d'oeuvre
de M. Greffet , cette charmante pièce
du Méchant , l'une de celles qui , dans fa
nouveauté , a le plus attiré de Spectateurs .
& la dernière dont puiffe fe glorifier dans
fon déclin notre Théâtre comique , où
depuis trente années nous attendons des
Ouvrages qui lui fuccèdent. Si l'Auteur
n'a pas eu l'inutile prétention d'être un
Peintre tel qu'un Molière , à la fuite
136 MERCURE DE FRANCE.
}
duquel tant d'autres fe font traînés en
vain ; s'il n'eft pas aufli plaifant & auffi
gai que Regnard , auffi original & auffi
piquant que Dufrefny , on peut dire au
moins que le Méchant forme , avec l'e
Glorieux & la Métromanie , les trois
époques les plus diftinguées de la Comédie
moderne ; le Glorieux , par le contrafte
& le jeu des caractères & des
fituations ; la Métromanie , par la verve
qui en a imaginé les fcènes & fouvent
dicté les vers ; le Méchant , par une fineffe
de détails , une grâce & une légèreté de
pinceau , qui , faite pour des Spectateurs
choifis , femble attacher cette Comédie ,
plus qu'aucune autre , au Théâtre de la
Capitale ; par une nobleffe de ton , qui
peut faire appeler cet Ouvrage la Pièce
de la bonne compagnie ; par une élégance
de ftyle & une pureté de goût ,
dont la fcène françoife n'offre peut- être
pas un plus parfait modèle ; enfin , par
un fi grand nombre de vers heureux ,
qu'à l'exception de Molière ( qu'il faut
toujours mettre à part , & ne comparer
à perfonne ) M. Greffet eft peut- être
le Poëte comique dont on fait le plus de
vers , quoiqu'il n'ait fait qu'une feule
Comédie ».
MARS. 1778. 117
>
» Plus modefte & plus fage que tant
d'Auteurs médiocres , qui , avides de
gloire comme s'ils en étoient dignes ,
afpirent avec confiance aux honneurs
littéraires , & s'étonnent de ne les pas
obtenir ou laiffent le public étonné
de ce qu'ils les obtiennent; M. Greffet ,
que des talens bien reconnus appeloient
depuis long-tems à l'Académie , ne s'y
préfenta néanmoins qu'après le fuccès
bien décidé de fon dernier Ouvrage .
Sa Comédie du Méchant à la main , il
vint , pour la première fois , frapper à la
porte de ce temple des Mufes ; auffi la
porte s'ouvrit-elle fans délai , aux acclamations
du public & des gens de lettres ,
fans qu'aucun concurrent criât à l'injuftice
, fans qu'aucun protecteur lui prêtât
l'inutile appui de fes importunes follicitations
, fans qu'aucune femme eût befoin
de parler pour lui ».
Ce difcours de M. d'Alembert eft , છે
tous égards , un des plus piquans qui
ayent été prononcés depuis long tems à
l'Académie Françoife.
138 MERCURE DE FRANCE.
Les Mois , Poëme , en douze Chants 5
par M. Roucher.
Per duodena regit mundum Sol aureus aftrà .
VIRG.
Ouvrage proposé par Soufcription.
Malgré les éloges qu'on a bien voulu
donner à cet Ouvrage dans les différentes
Sociétés de la Capitale , qui ,
pendant trois ans , en ont entendu des
lectures réitérées , l'Auteur ne le propofe
qu'avec la plus grande défiance . Il fait
combien eft à redouter , dans le filence
du cabinet , un Lecteur à qui n'en impofent
plus ni la voix , ni le gefte d'un
Poëte récitant fes vers , & leur prêtant
quelquefois , par fon action , la chaleur
& la vie que n'a pu leur donner
la compofition. Il n'ignore point que
les lectures particulières doivent pref
que
toutes leurs fuccès à l'indulgence ,
dont la Société paye la complaifance
d'un Auteur.
Difons plus, il arrive fouvent que le
Public , en jugeant des Ouvrages loués
& attendus , les rabaiffe au- deffous de
MARS. 1778. 139
leur valeur ; on diroit que, par un jugement
contraire à celui des Sociétés , il
cherche à fe venger de l'efpèce de violence
qu'on a voulu lui faire par des
éloges anticipés il faut qu'il fe croie
libre fi l'on veut qu'il foit jufte.
Avouons enfin qu'il eft bien difficile
à un Auteur d'être févère à lui-même ,
lorfque tout ce qu'il écrit eft fûr de trouver
à l'inftant des admirateurs . La louanindifcrètement
prodiguée a étouffé
plus d'un talent , & lors même qu'elle
n'eft qu'un encouragement , l'amour -propre
la reçoit comme une récompenfe .
ge
L'Auteur du Poëme des Mois , bien
convaincu des dangers qui accompagnent
les lectures particulières , a fuivi du
moins le confeil de Despréaux.
Cent fois fur le métier remettez votre Ouvrage.
C'eſt après dix années de travail qu'il
ofe livrer le fien à l'impreffion . S'il eft
quelques génies heureux , qui , comme
l'Auteur de Zaïre , arrivent du premier
pas à la perfection , le plus grand nombre
a befoin de temps pour y parvenir.
Le temps agrandit le cercle de nos
140 MERCURE DE FRANCE.
idées , fortifie le talent , développe la
fenfibilité , & peut feul apprendre aux
Poëtes François à maîtrifer une Langue
dédaigneufe quoiqu'indigente , & trop
timide pour fe prêter , fans de longs efforts
, à la liberté de la haute Poétie.
L'Auteur de ce Poëme a voulu peindre
tous les grands phénomènes de la Nature ,
la marche annuelle des Cieux , les travaux
de la Campagne , & la plupart des
Fêtes qui , dans l'antiquité , repréfentoient
, fous le voile brillant de l'allégorie
, les révolutions périodiques du Soleil
, & fes diverfes influences fur la
terre. Peut-être qu'au premier coup d'oeil
on ne voit pas entre certains mois de
l'année , une différence bien fenfible ;
mais qu'on les obferve plus attentivement
, & l'on reconnoîtra leur caractère
diftinctif. La feule variété des noms donnés
depuis un tems immémorial aux
douze conftellations qui forment le zodiaque
, doit nous prouver que les pre-

miers Inftituteurs du Calendrier avoient
remarqué une différence caractéristique
entre chacune des douze portions de
l'année. L'Auteur fe flatte qu'on en fera
convaincu après la lecture de fon
Poëme.
MARS . 1778. 141
Cet Ouvrage formera deux Volumes
in quarto ornés de gravures d'après
les deffins de nos meilleurs Artiftes .
-
Il paroîtra dans le courant du mois
de Février de l'année 1779.
Chaque Chant fera fuivi de notes
fur l'Hiftoire Naturelle .
Le prix de l'Ouvrage fera de 36 livrés .
Il fuffira de donner 24 livres en foufcrivant
, & le furplus en retirant l'Ouvrage.
La foufcription fera ouverte depuis
le quinze de Janvier 1778 , jufqu'au
dernier de Juin de la même année , chez
l'Auteur , rue du Four S. Honoré ,
maifon du Journal de Paris , & chez
Quillau , Imprimeur - Libraire , rue du
Fouarre.
Ceux qui n'auront pas foufcrit payeront
l'Ouvrage 48 livres.
On avertit qu'on ne tirera qu'un trèspetit
nombre d'exemplaires au - delà des
foufcriptions.
Les perfonnes de province auront
foin d'affranchir le port de l'argent &
des lettres.
On imprimera à la fin du fecond volume
le nom de MM, les Soufcripteurs,
142 MERCURE DE FRANCE .
Phyfique du Corps humain, ou Phyfiologie
moderne , avec des Remarques fur la
fanté , la nature , la caufe & le traitement
des maladies ; à l'ufage des Étudiants
en Chirurgie & en Médecine ,
formant la troisième partie de fes
Opufcules ; par M. l'Abbé Sauri ,
Docteur en Médecine , & Correfpondant
de l'Académie Royale des Sciences
de Montpellier . 2 Vol . in- douze.
A Paris , chez Lacombe, Libraire , rue
de Tournon ; & chez l'Auteur , Hôtel
des Tréforiers , place Sorbonne. 1778 .
Malgré la multitude de livres fur la
Phyfiologie, il y a lieu de penfer que celui
ci fera favorablement accueilli du public
, tant par la manière claire dont
les matières font préfentées , que par les
vues nouvelles & les découvertes les plus
récentes qu'il renferme. En effet , on y
trouve en abrégé tout ce qui a été découvert
dans ces derniers tems , fur la nature
des fibres animales , les ufages de l'organe
cellulaire , les loix & les caufes de la circulation
du fang , la nature de ce fluide ,
le méchanifme des fécrétions & de la
nutrition , fur lequel M. Sauri propoſe
MAR S. 1778. 143
un fyftême qu'on ne trouve dans aucun
Phyfiologifte ; fur les caufes de la refpiration
, de la voix , de la parole , du
mouvement mufculaire ; fur les fonctions
du cerveau , des fens internes &
externes , le goût , l'odorat , l'ouie , la
vue ; fur le fommeil , la faim , la foif,
l'action de l'eftomac fur les alimens ; les
fonctions de l'épiploon , de la rate , du
foie , du pancréas , des inteftins , des
vaiffeaux du chyle , des reins & de la
veffie.
La manière dont l'Auteur développe
la génération des animaux , mérite l'attention
des Médecins & des Phyficiens ;
il prétend que l'embryon eft produit par
le concours de molécules organiques du
mâle & de la femelle, auxquelles l'action
des forces attractives & répulfives donne
un arrangement propre à former un corps
organifé femblable à celui du père ou de
la mère ; mais l'explication que M. Sauri
donne de ce phénomène , eft bien différente
de celle du Pline François , avec
lequel néanmoins il paroît s'accorder
pour le fond du fyftême . On trouve dans
ce même article ( de la génération ) différentes
remarques fur les accouchemens ,
fur les enfans foibles , ou qui viennent
144 MERCURE DE FRANCE.
au monde fans aucun figne de vie ; fur
les moyens de s'aflurer fi un enfant a refpiré
ou non ; fur la circulation du fang
dans le fétus. L'Auteur paroît penfer
avec M. Wolff , qu'il y a deux ouvertures
par lefquelles le fang paffe de la
veine-cave dans les deux finus du coeur
fans fe rendre de l'un à l'autre par le trou
ovale , comme le penfe le commun des
Anatomiftes & des Phyfiologiftes.
Tel eft le premier Volume de la Phyfiologie
moderne , qui renferme , comme
on le voit , toute la théorie de cette
Science .
le
Le fecond , beaucoup plus court que
premier , traite de la fanté & des maladies
: l'Auteur recherche les cauſes générales
de différentes maladies , indique
les fignes auxquels on reconnoît leur
préfence , auffi bien que celle de la criſe ;
il parle de différens pouls qui annoncent
les crifes , foit parfaites , foit imparfaites;
des caufes de la coction de la matière
morbifique : il n'oublie pas de parler des
cas dans lefquels on doit faire ufage des
purgatifs , de ceux dans lefquels on doit
s'en abftenir , des circonftances dans lefquelles
la Médecine expectante eft préférable
à l'agiffante au réciproquement.
Cet
4.
MARS. 1778. 145
Cet Ouvrage ne peut donc qu'être de
la plus grande utilité aux jeunes Médecins
, aux Étudians en Chirurgie , & à
tous ceux qui ont du goût pour cette
portion de la Phyfique qui nous touche
& qui nous intéreffe le plus.
L'Auteur a eu l'attentionde figner tous
les Exemplaires , afin d'empêcher que les
Acheteurs ne foient trompés par des
éditions contrefaites , prefque toujours
remplies de fautes d'impreflion , & fouvent
d'erreurs dangereufes pour ceux qui
peuvent faire ufage des remèdes dont les
dofes font mal indiquées.
Profpectus du Plutarque François , pour
la feconde Soufcription .
On fe propofe , dans cet Ouvrage , de
perpétuer les traits des Bienfaiteurs de la
Nation . C'eft offrir des modèles à ceux
que leurs hautes deftinées appellent aux
fonctions publiques. Ce monument ,
élevé à la mémoire des Héros guerriers
& pacifiques , invite leurs defcendans à
concourir au fuccès de cette entreprife.
Il y a peu de Familles illuftres qui ne ſe
glorifient d'avoir prodait quelques-uns
de ces génies privilégiés , de ces intelli-
G
"
J
146 MERCURE DE FRANCE.
gences bienfaifantes , dont je me propofe
de ranimer les cendres. C'eft donc à la
fleur de la Nation que je confacre mon
hommage; c'eft elle que j'ai droit d'invoquer
pour me foutenir dans ma marche :
quiconque lit fans intérêt les actions héroïques
, fe déclare incapable d'exécuter
rien de grand.
Chaque vie contiendra une notice
hiftorique de la Famille du Héros. C'eſt
rappeler à fes neveux leurs engagemens
à la gloire ; mais je ne m'affujétirai point
à montrer l'arbre généalogique avec tous
fes rameaux ; il me fuffira d'en cueillir les
fleurs & les fruits.
Je m'étois flatté que MM. des États-
Majors me fourniroient les traits d'héroïsme
qui ont illuftré leur Régiment ;
j'en aurois fait un ufage qui auroit pu
exciter l'émulation , & entretenir la valeur
nationale. Mes voeux n'ont point été
exaucés ,
Ma lenteur à remplir mes engagemens
, mérite quelque indulgence ; &
ce n'eft qu'après les avoir remplis , que
j'entreprends mon apologie. Des obftacles
imprévus m'ont arrêté dans ma
marche j'avois des correfpondances à
établir , des Artiftes à fatisfaire ; des dé
M AR S. 1778 . 147
penfes préliminaires me mettoient dans
une impuiffance dont il eft trifte de faire
l'aveu. Ces difficultés font applanies ;
la Claffe des Militaires m'a fourni des
refſources abondantes ; la Magiftrature a
montré jufqu'ici moins d'empreffement ;
mais quand elle aura vu ma Collection
ennoblie par tous les Héros de la probité
fortis de fon fein , elle la regardera
comme les Archives où font dépofés fes
plus beaux titres de gloire.
On m'a reproché d'être prodigue d'éloges
& avare de cenfure : je refpecte
cette critique ; mais j'y réponds , en obfervant
qu'ayant à peindre l'élite de la
Nation , j'avois peu de traits difformes à
offrir. Je fais que tout homme eft un
mélange de grandeur & de foibleffe , &
que l'hiftoire doit montrer les vertus fans
déguifer les vices ; mais quand on vit
parmi les enfans des Héros , la bienséance
n'exige- t- elle pas de cacher des taches
plus propres à exciter le fcandale que
l'émulation ; l'hiftoire qui médit fans
motif, fe dégrade & s'avilit. J'écris pour
la jeune Nobleffe , qui a plus befoin de
vertueux modèles que d'exemples de
diffolution.
Nous croyons faire plaifir à nos Souf-
Gij
148 MERCURE DE FRANCE..
cripteurs , de leur remettre fous les yeux
les Eloges hiftoriques qui forment la
première Soufcription ; le Maréchal de
Saxe , le Chancelier d'Agueffeau , le Maréchal
de Belle - Ifle , d'Argenfon , du
Gaytrouin , le Maréchal de Villars
Chevert , le Maréchal de Bervick , Turgot
, la Bourdonnais , Ligniville , le
Maréchal du Bourg , avec un dernier
cahier qui contient les Artiftes & les-
Hommes célèbres en tout genre.
La deuxième Soufcription eft ouverte :
on a diftribué les deux premiers cahiers
dans le mois de Novembre 1777. Le
troisième & le quatrième , le mois fuivant
,, & les autres de mois en mois,
Parmi les douze cahiers qui formeront
la Collection , il y en aura deux de
fragmens , qui contiendront la vie de
plufieurs grands Hommes , qui , n'ayant
eu que des commandemens fubordonnés ,
ont été fouvent éclipfés par des Chefs
fans mérite , dont ils ont préparé les
fuccès. La Marine nous offre fur tout
un grand nombre de ces braves Héros
qu'il eft jufte de préferver de l'oubli
tels font les Caffart , les d'Amfreville
les Roquefeuille , & c. J'invite leurs
braves Succeffeurs à me fournir des Mé-
1
MAAR S. 1778. 14
moires pour me mettre en état d'appaifer
les mânes de ces Hommes illuftres,
qui revivent en eux.
Ces deux cahiers de fragmens ne feront
point ornés d'eftampes , à moins que ceux
qui s'intéreffent à la mémoire de ces
illuftres Morts , ne concourent à la dépenfe.
Ces cahiers , plus volumineux que
les autres , offriront un dédommagement
aux Abonnés .
S
Je ne m'aftreindrai plus à fuivre l'ors
dre chronologique , & je donnerai dans
cette même année , Condé , Briffac
Turenne , Daguefclin , Sulli , Colbert.
Ce fera aux Soufcripteurs à faire relier ,
les cahiers dans Fordre qui leur conviendra.
Cette licence , que je me permets ,
répandra plus de variété ; & n'ayant plus
les mêmes objets , les mêmes moeurs ,
les mêmes ufages à peindre , j'éviterai la
trifteffe de l'uniformité. Je fuis encore
dirigé par un autre motif, la difficulté de
me procurer les Portraits , met néceffatrement
de la lenteur dans l'exécution de
mes promeffes. J'en ai fait l'expérience
par la recherche inutile des Portraits de
Î'illuftre Bart , de Feuquière , de Forbin,
& c.
Giij
15 MERCURE DE FRANCE.
Le prix de chaque cahier eft de 3 liv.
Celui de la Soufcription eft de 30 liv.
pour treize cahiers , francs de port.
Le Bureau de la Correfpondance eft à
Paris , chez le Sieur Turot , où l'on foufcrit
, rue du Roi- de- Sicile , première
porte-cochère à gauche en entrant par Ta
vieille rue du Temple. L'Auteur ne fe
rend garant que des Soufcriptions prifes
à fondit Bureau .
On foufcrit encore , à Paris , chez
Lacombe , rue de Tournon ; à Versailles,
chez Blaifot , rue Satori ; à Amfterdam ,
chez Changuion & Vanharrvelt , Librai
res ; & chez les principaux Libraires de
l'Europe.
N. B. Les Abonnés qui n'ont point
reçu les treize cahiers de la première
Soufcription , peuvent s'adreffer au Bureau
de Correfpondance : on réparera cet
oubli.
MARS. 1778. 150
ANNONCES LITTÉRAIRES .
LE Deſpotiſme , confidéré dans les trois
Etats où il paffe pour être le plus
abfolu ; la Turquie , la Perfe & l'Indouftan
Ouvrage dans lequel on
prouve ,
1°. Que la manière dont juſqu'ici on
a repréfenté le Gouvernement defpo-"
tique , ne peut qu'en donner une idée
abfolument fauffe.
2. Que dans les trois États qui
viennent d'être annoncés , il y a un Code
de Loix écrites , qui obligent le Prince
ainfi que les Sujets.
3. Que dans ces trois États , les
Particuliers ont des propriétés en biensmeubles
& immeubles , dont ils jouiffent
librement ; par M. Anquetil Duperron
, de l'Académie Royale des Infcriptions
& Belles - Lettres .
Cet Ouvrage s'imprime actuellement
à Amfterdam.
Giv
152 MERCURE DE FRANCE .
Tableau de Rouen , contenant· les:
Eglifes & Monaftères , les noms & demeures
de tous les Eccléfiaftiques , ceux
des perfonnes qui occupent des charges ,
des Nobles ou vivant noblement , des:
Artities , Négociants , Marchands , Manufacturiers
, Métiers , leur genre de
commerce & fabrique , les Jurifdictions,
Élections , Hautes -Juftices , des tarifs
d'aunage , des poids , mefares , & c .
augmenté d'an Calendrier hiftorique ,
relatif à Rouen & à la Normandie ; &
de nombres d'autres articles très- utiles.
Année 1778. A Rouen , chez V. Machuel
; à Paris , chez Saugrin , Libraire ,
rue des Lombards ..
Le Supplément de la nouvelle édition
du Dictionnaire Hiftorique de l'Advocat,
promis pour Janvier 1778 , fe diftribue
gratis , chez le Clerc , Libraire , quai
des Auguftins , à ceux qui ont acheté
l'Exemplaire , en rapportant l'engagement
de le fournir , ligné le Clerc , qui
eft fous le titre du tome troifième.
01:
INST
MAR S. 1778. 1531
ACADÉMIES.
I.
SÉANCE publique de l'Académie des
Sciences , Arts & Belles - Lettres de
Dijon , du 17 Août 1777.
M. MARET , Secrétaire - Perpétuel , a
fait l'ouverture de la Séance qui étoit
publique , en difant :
MESSIEURS ,
des,
La Chimie a fait de nos jours les plus
grands progrès , l'obfervation & l'expérience
lui ont découvert la nature & les
propriétés d'une infinité de fubftances
des trois règnes de la Nature ; & , par
analyfes favantes , par des combinaifons
ingénieufes , elle a perfectionné la théorie
des Arts , & rendu leur pratique plus
facile & plus avantageufe.
.
Mais malgré le nombre des découvertes
dont cette Science peut s'enor
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
gueillir , il lui en refte encore à faire. Il
eft des phénomènes qui fe reproduifent
journellement fous fes yeux , fans qu'elle
ait acquis fur le méchanifme de leur production
, des lumières fatisfaifantes . Il eft
des fubftances dont les qualités connues
font defirer que l'on parvienne à imiter
leur combinaiſon.
Du nombre de celles - ci , font les acides
& les huiles. La Nature nous offre dans
les trois règnes , des mixtes portés à
l'état favonneux acide par la combinaiſon
de ces fubftances ; mais l'art n'a point
encore pu l'imiter , ni fe rendre raifon
du méchanifme de cette combinaiſon.
Et tandis que, par l'union des huiles avec
les alkalis , la Chimie eft parvenue à
multiplier , à perfectionner les favons
alkalins, elle n'a pas pu , jufqu'à préfent,
réuflir à faire des favons acides.
Quiconque réfléchit aux grands avantages
que les Arts , & la Médecine
même , retirent des favons du premier
genre , aux efpérances que les qualités
connues des acides & des huiles , doivent
faire concevoir de l'utilité de leur combinaifon
, doit regretter que le Chimiſte
n'ait point encore mis entre les mains des
MAR S. 1778. ISS
Artiftes & des Médecins , des compofés
favonneux acides.
C'eſt par cette
par cette confidération que l'Académie
avoit propofé pour fujet des Prix
qu'elle étoit difpofée à diftribuer aujourd'hui
,
" De déterminer l'action des acides.
fur les huiles , le méchanifme de leur
combinaiſon , & la nature des diffé-
»rens compofés favonneux qui en réful-
» tent.
7
و د
Qu'elle avoit invité les Chimiftes à
indiquer , dans les trois Règnes , les
» productions naturelles les plus fimples
»qui participent del'état favonneux acide ;
» à effayer en ce genre de nouvelles
compofitions , à expofer leurs proprié-
» tés générales , & à défigner leurs caraetères
particuliers » ,
Pour remplir les vues de l'Académie ,
il falloit donc confidérer ce qui fe paffe
lors du mélange des acides & des huiles ,
& s'attacher à rendre raifon des phénomènes
qui accompagnent ce mélange ; il
falloit encore multiplier , varier les procédés
au point de former des favons acides
, déterminer les propriétés de ces fa
vons , défigner dans les trois Règnes les
fubftances favonneufes de ce genre , en
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE .
caractériser les efpèces , en indiquer les
ufages.
Le premier Concours ouvert en1771 ,
à l'occafion de ces objets intereffans , loin
de répondre à l'attente de l'Académie' ,
n'offrit à cette Compagnie que des Ou
vrages dont les Auteurs paroiffoient à
peine avoir conçu l'objet de fon Programme.
Il fut décidé qu'on propoferoit le
même fujer pour le Prix de 1774 , qui
devoit être double. L'Académie n'eut
pas encore la fatisfaction d'obtenir la folution
qu'elle defiroit. Cependant, parmi
les Mémoires qui lui furent envoyés ,
elle en trouva un qui annonçoit dans fon
Auteur , des vues & des connoiffances
capables de le conduire au but. Elle en
conçut l'efpérance d'être plus heureufe
dans un troifième Concours , & l'impor
tance du fujct la décida à le propofer une
troifième fois , en triplant le Prix.
Cette Compagnie crut en même-tems.
devoir annoncer que , fi l'imperfection
des Ouvrages ne lui permettoit pas dedécerner
les couronnes promifes , elle
abandonneroir ce fujet , & emploieroit
les Médailles à diriger l'émulation fur
d'autres objets.
MAR S. 1778. 157
Le peu de fuccès du nouveau Concours
, la met dans le cas de prendre ce
- dernier parti.
Aucun des Auteurs qui ont tenté de
réfoudre les queftions propofées , n'a
rempli les vues de l'Académie. Les uns
fe font contentés de faire quelques mélanges
de différens acides avec différens
genres d'huiles , & d'en expofer les réfultats.
Les autres fe font livrés à un travail
infructueux pour décompofer les
acides ; tous ont négligé de varier , de
multiplier les procédés de manière à parvenir
à la formation des favons defirés
ou , tout au moins , à prouver l'impoffibilité
physique d'en produire , & tous
n'ont qu'effieuré ce qui concerne les favons
acides naturels.
L'Académie devroit donc , conformément
à fa Délibération , renoncer à l'efpérance
de recevoir une folution fatiffaifante
de fon problème , & propofer
les Médailles du Prix de cette année , à
ceux qui rempliront fes vues fue d'autres
objets. Mais elle croit pouvoir , fans
s'écarter de l'efprit de la loi qui lui eſt
impofée , réferver une de ces Médailles
pour celui qui , dans un tems défigné
158 MERCURE DE FRANCE.
lui enverra un bon Mémoire fur le même
fujet.
Les motifs qui la décident à modifier
ainfi fa Délibération , font que , dans le
nombre des Pièces qu'elle a reçues cette
année , celle qui porte pour deviſe
( toutes les parties de la matière agiſſent
dans la nature chacune felon fa manière )
lui a paru l'ouvrage d'un Chimifte éclairé
& ingénieux , qu'un travail plein de fagacité
a mis fur la voie convenable pour
arriver à la folution du problème propoſć ,
ou du moins de l'une de fes parties.
Que d'ailleurs elle eft informée que
plufieurs Savans ont fait , à l'occafion de
fa demande , des expériences dont la
multiplicité a retardé la rédaction de leurs
Mémoires , au point qu'ils n'ont pu entrer
en lice cette année.
L'Académie efpérant donc encore voir
la queftion des favons acides , développée
d'une manière avantageufe aux Arts &
aux Sciences , donnera une Médaille d'or
de la valeur de 300 liv . à celui qui aura
rendu ce fervice au Public.
Les Mémoires feront envoyés , avec
les formalités d'ufage , au Secrétaire- Perpétuel
de l'Académie , avant le premier
MAR S. 1778. 159
Janvier 1779. Et le Prix fera adjugé dans
la première Séance du Cours de Chimie
de la même année.
Quant aux deux autres Médailles
l'Académie s'expliquera , dans la Séance
publique du mois de Décembre prochain,
fur les Sujets qu'elle aura choifis pour
objets de ces Prix.
I I.
Séance Publique de l'Académie des Belles-
Lettres de Montauban , tenue le 25
Août 1777.
.Le 25 Août 1777 , l'Académie a célébré
, felon fon ufage , la fête de Saint-
Louis , Roi de France. Le matin , elle
a affifté dans l'Églife paroiffiale de Saint-
Jacques , à la Meffe , qui a été fuivie de
l'Exaudiat , pour le Roi , qui a été
chanté par la Mufique du Chapitre Cathédral
, & du panégyrique de Saint
Louis, qui a été prononcé par M. l'Abbé
Savy , Prébendé de l'Eglife de Montauban.
L'après- midi , l'Académie s'eft rendue
en Corps , dans la principale Salle de
160 MERCURE DE FRANCE.
l'Hôtel- de-Ville , où elle a tenu la
Séance publique pour la diftribution du
Prix .
M. Lade , Avocat au Parlement , Directeur
de quartier , a ouvert la Séance
par une femonce , dans laquelle il a
établi que la culture des Lettres contribuoit
effentiellement au bonheur des
peuples , & que c'étoit à elle que l'on
étoit redevable de ce fyftême univerfel
de paix, & de cette tendance générale au
bien & à la félicité des peuples , qui
caractérifent les Gouvernemens de l'Europe.
M. l'Abbé Prévot , Chanoine Sacrifte
de l'Eglife de Montauban , & Curé de
la Paroiffe Saint- Jacques de la même
ville , Académicien élu à la place de M.
Carrere > a prononcé fon difcours de
remerciement , dans lequel il s'eft attaché
à démontrer que les études qui
dépendent du jugement & de la réflexion ,
doivent avoir la préférence fur celles
qui font du reffort de l'imagination .
M. le Directeur a répondu au difcours
de M. l'Abbé Prévot . M. de Carabonne
de la Jonquière , Avocat- Général de la
Cour des Aides Académicien élu à
la place de M. l'Abbé de Villars Lugein ,
"
MAR S. 1778. IGI
a auffi prononcé fon difcours de remerciement
dans lequel , après avoir obfervé
que l'établiffement des Corps litté
raires eft le fruit d'une politique éclairée ,
il a tracé le portrait d'un Miniftre également
chéri du Prince & de la Nation ,
& que la circonftance toute récente de la
nomination de leur protecteur , rend
encore bien plus cher à l'Académie.
M. le Directeur a répondu au difcours
de M. de Carabonne.
M. l'Abbé de Verthamon , Grand-
Archidiacre de l'Eglife de Montauban ,
& Vicaire- Général , a lu un difcours fur
les défauts de l'efprit.
M. de Broca , Confeiller à la Cour des
Aides , a lu un effai fur le caractère de
l'ambition .
M. l'Abbé de la Tour , Doyen de
l'Églife de Montauban , & Secrétaire-
Perpétuel , a lu des ftances en vers fur
les vacances de l'Académie.
M. le Secrétaire- Perpétuel a annoncé
que l'Académie avoit réfervé le prix de
Poëfie , & qu'elle avoit décerné celui
d'Eloquence au difcours qui avoit pour
fentence : Cor mundum crea in me Deus ,
& Spiritum rectum innova in vifceribus
162 MERCURE DE FRANCE.
meis , & dont M. de Coyon d'Arzac ,
ancien Confeiller au Parlement de Bordeaux
, s'étoit déclaré l'Auteur.
M. de Puligneux , premier Préfident
de la Cour des Aides , a fait la lecture de
l'Ouvrage couronné.
La Séance a été terminée par la lecture
que M. le Secrétaire-Perpétuel a faite du
programme pour l'année 1778 .
- L'Académie des Belles Lettres de
Montauban diftribuera , le 25 Août prochain
, fête de Saint Louis , un prix
d'Eloquence, fondé par M. de la Tour,
Doyen de l'Eglife de Montauban , l'un
des trente de l'Académie , qu'elle a def
riné à un difcours dont le fujet fera
pour l'année 1778 ..
La vertu ennoblit les plus petites chofes ,
& le vice dégrade les plus grandes.
Conformément à ces paroles de l'Écriture
: Quifidelis eft in minimo , in majori
fidelis erit. Luc. 16. 10 .
Un fecond prix , deſtiné à la Poëſie ,
fera donné à une Ode ou Poëme de cent
à cent cinquante vers , au choix des Auteurs
, dont le fujet fera : Le zèle de Louis
XVI pour la Religion & les bonnes
moeurs...
MAR S. 1778.
161
Ce fujet de Poële avoit été propofé
pour l'année 1777. L'Académie , n'ayant
couronné aucun des Ouvrages qui lui
ont été préfentés , a jugé convenable de
le propofer de nouveau , en avertiſſant
les Auteurs de fe conformer avec la plus
grande exactitude , aux règles de la verfification
françoife.
Ces prix confiftent chacun en cent
jetons d'argent , de la valeur de deux
ceus cinquante livres , portant d'un côté
les armes de l'Académie , avec ces paroles
dans l'exergue : Académia Montalbanenfis
fundata aufpice Ludovico XV.
P. P. P. A. Imperii anno XXIX; &
fur les revers , ces mots , renfermés
dans une couronne de laurier : Ex munificentia
viri Academici D. Bertrandi de la
Tour , Decani Ecclef. Montalb. M.
DCC.LXXIII.
Les Auteurs font avertis de s'attacher
à bien prendre le fens du fujet qui leur
eft propofé , d'éviter le ton de déclamateur
, de ne point s'écarter de leur plan ,
& d'en remplir toutes les parties avec
jufteffe & avec préciſion .
Les difcours ne ferone , tout au plus ,
que de demie heure de lecture , & fini164
MERCURE DE FRANCE.
ront par une courte prière à Jéfus - Chrift .
On n'en admettra aucun à l'examen ,
qui n'ait une approbation fignée de deux
Docteurs en théologie .
Les Auteurs ne mettront point leur
nom à leurs Ouvrages ; mais feulement
une marque ou paraphe , avec un paffage
de l'Écriture fainte , ou d'un Père de
l'Eglife , qu'on écrira auffi fur le regiſtre .
du Secrétaire de l'Académie.
Ils feront remettre leurs Ouvrages
par-tout le mois de Mai prochain , à
M. l'Abbé de la Tour , Secrétaire - Perpétuel
de l'Académie , en fa maiſon près
la Cathédrale .
Le prix ne fera délivré à aucun qu'il
ne fe nomme , & qu'il ne fe préfente en
performe ou par procureur , pour le recevoir
& figner l'Ouvrage.
Les Auteurs font priés d'adreffer à M.
le Secrétaire , trois copies bien lifibles de
leurs Ouvrages , d'affranchir les paquets
qui feront envoyés par la poſte.
MARS. 1778. 165
SPECTACLES.
OPÉRA.
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE
continue , avec fuccès , deux fois par
femaine , les repréfentations de Roland,
Tragédie lyrique , paroles de Quinault ,
réduite en trois Actes , avec des changemens
& des additions , & remife en
Mufique par M. Piccini .
Ce célèbre Compofiteur Italien , at
tranfporté dans l'Opéra François , l'élé
gance & la douceur de fon ftyle ; fa
Mafique toujours pure & agéable , fon
chant aimable & bien modulé , fes accompagnemens
variés avec art , & heureufement
contraftés , font le plus grand
plaifir aux Amateurs .
Il ne faut pointchercherdans cet Opéra,
cette Mufique dite Dramatique , prefque
toute en récitatif , fortifié par des accompagnemens
bruyans & par des accords
recherchés. M. Piccini n'a point
voulu furprendre ni en impofer ; il s'eft
166 MERCURE DE FRANCE.
contenté de plaire en adaptant aux paroles
le chant le plus analogue & le plus
agréable. Ses duo , fes airs , fes morceaux
d'expreffion & d'enfemble , fes
beaux monologues , fur- tour celui de
Roland , dans le troiſième Acte , atteſtent
le goût de cet habile Maître .
Son récitatif eft fimple , convenable
à notre Langue , & bien accentué.
Cependant il faut avouer que ce Compoliteur
n'a pas également réuffi dans les
choeurs & dans les airs de danfe . Mais
quand on fait créer des chants , on peut
facilement en répandre auffi dans ces
parties effentielles de l'Opéra François.
Mlle de la Guerre a remplacé Mlle
Levaffeur dans le rôle d'Angélique ,
qu'elle joue avec intelligence , & qu'ellechante
avec beaucoup d'ame & de fenfibilité
. Son organe tendre & moëlleux ,
eft naturellement propre à exprimer les
doux accens de l'amour.
L'Académie de Mufique donne les
Jeudis & Dimanches , les Fragmens
compofés des Actes de Pigmalion , du
Devin du Village & de Myrtil & Lycoris.
MARS 1778. 167
Mlle Gavaudan joue le rôle de Colette
dans le Devin du Village , & M. le Gros
celui de Colin. La réunion de leurs talens
& de leurs organes , les plus brillans &
les plus flatteurs que l'on puiffe entendre ,
ne laiffent rien à defirer dans l'exécution
de cette charmante Paftorale . M. le Gros
chante en fon entier l'Ariette , avec
l'objet de mes amours , ce qui lui a mérité
des applaudiffemens infinis.
On doit jouer alternativement , pour
la Capitation des Acteurs , Alcefte &
Iphigénie.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LESES Comédiens François ont repréfenté
pour la première fois , le Samedi 21 Février
l'Homme Perfonnel , Comédie
nouvelle en cinq Actes & en vers , de M.
Barthe .

L'Homme Perfonnel offre le même
fujet que l'Egoïsme , Comédie pareillement
en cinq Actes en vers , jouée il y a
quelque tems fur le même Théâtre. Il y
168 MERCURE DE FRANCE.
a des rapports fenfibles entre ces deux
Pièces. Dans l'Egoifme , c'est un Précepteur
qui demande à tout propos fa penfion
, Dans l'Homme Perfonnel , c'est un
vieux Domestique qui ne ceffe de folliciter
un Bureau de Tabac. Dans la première
& dans la feconde de ces Comédies
, c'eft un oncle fort riche , dont -le .
neven cherche à envahir la fortune . Le
neveu , dans chacune des deux Pièces ,
tend également à fe débarraffer d'un mariage
& d'une charge dont ils n'attendent
point d'affez grands avantages , & qui
leur impoferoient trop de gêne & de foin.
Les deux Egoiftes fe laiffent attribuer
avec la même audacé , des actions géné
reufes qu'ils n'ont pas faites. L'Égoïfme
de ces perfonnages eft également découvert
par l'oncle , à - peu- près par les mêmes
moyens , & puni également par la
privation du bien qu'ils vouloient s'appro
prier. Le frère de l'Egoïfte , & la feur
de l'Homme Perfonnel , profitent aufli
des bienfaits de l'oncle , & fe montrent
aufli généreux envers leur ennemi.
Mais fi ces refforts qui appartiennent au
fujet , mettent quelques reffemblances
générales dans les deux Pièces , on peut
dire qu'il ne peut y avoir plus de différence
MARS. 1778. 169
C
rence dans les détails. L'Auteur de
' Egoifme a voulu peindre ce vice dans
toutes les nuances , en rejettant tout ce
qu'il a d'odieux fur un feul perfonnage ;
au lieu que
l'Auteur de l'Homme Perfonnel
a concentré l'égoïfme dans fon
rôle principal.
L'Homme Perfonnel eſt
T'héritier , avec fa foeur, d'un Préfident qui
eft leur oncle , & fort riche. Ce Préfident
veut établir le frère & la foeur , & jouir
de leur bonheur dans fa vieilleffe . Il def
tine fa charge à fon neveu , & lui propofe
un mariage avantageux avec une
partie de fa fortune. Il veut aufli établir
fa nièce ; mais l'Homme Perfonnel en
impofe à fon oncle , & fait le faire confentir
à renvoyer fa foeur en Province ,
avec une petite penfion , auprès de fa
mère. D'un autre côté , il engage Saint-
Géran à fe faire aimer de celle qu'on lui
deftine . Il engage un autre ami , quoiqu'il
eût pris le parti des armes , à folliciter
pour lui la Charge du Préfident.
L'oncle croit que ces deux amis trahiſſent
fon neveu , & conjurent fa perte; il les
lui
dénoncent comme des perfides qui
veulent lui enlever , l'un fa Maîtrelle ,
l'autre fon bien. Il est étonné de le trouver
fi froid , ignorant qu'il eft l'agent
H
170 MERCURE DE FRANCE.
fecret de ces intrigues. Il s'échauffe au
point qu'il tombe en fyncope , & qu'il
fait craindre pour fes jours. Le neveu ne
perd point la tête ; & tandis qu'on envoie
chercher un Médecin , il fait courir
chez le Notaire. Le Médecin arrive , &
eft beaucoup interrogé par l'Homme Perfonnel.
Celui-ci paroît défefpéré d'apprendre
que fon oncle a recouvré la ſanté,
& qu'il n'y a rien à craindre. Le Notaire
arrive auffi , fort étonné de ne point
trouver de malade pour faire un teftament.
L'oncle commence alors à foup-
Conner l'égoïfme de fon neveu . Il y a
encore dans cette Comédie , une veuve
qui fait ,, ppaarr fa propre expérience avec
fon mari défunt , démafquer l'Egoifte .
& le détefter. Elle parvient à convaincre
l'Homme Perfonnel de fon vice odieux .
Elle découvre que le Jugement d'un
cès qu'elle a gagné , eft dû à la preffante
follicitation de Saint- Géran , quoique
l'Homme Perfonnel s'en attribue tout
l'honneur. Elle apprend que Saint- Géran
eft l'Amant aimé de fa fille , & que c'eſt
l'Homme Perfonnel qui l'a forcé de fe
déclarer elle inftruit l'oncle que c'eft
à la follicitation de fon neveu , qu'un
autre a demandé fa Charge , dans la
:
proMARS.
1778. 171
vue d'obtenir la main de fa nièce :
enfin , que l'Homme Perfonnel ne s'occupoit
que du foin de rapporter tout à
lui , en écartant tout ce qui lui faifoit
obftacle , croyant abufer également fon
oncle , fa maîtreffe , fa foeur & fes amis.
Le Préfident ne peut alors contenir fa
jufte indignation ; il s'élève avec force
contre le vice le plus affreux & le plus
deſtructif de la Société. Il profite de la
préſence du Notaire pour dépouiller fon
neveu de toutes les efpérances de fa fucceffion
qu'il vouloit envahir , & pour
affurer fa fortune à fa nièce , & fa Charge
à l'Amant digne d'obtenir fa main.
Cette foeur & fon ami généreux , offrent
en vain à l'Homme Perfonnel un partage
qu'il rejette. Il les quitte furieux
de n'avoir pu tout leur ravir.
On a trouvé à la première repréſentation
, des longueurs & quelques changemens
à faire , qui ont été heureuſement
corrigés. Cette Comédie a été
fort applaudie à la feconde repréfentation
, & promet du fuccès. Elle eft en
général écrite avec beaucoup d'efprit &
de facilité. Sans doute que le fujer ou
le plan n'a pu produire plus de comique
ni plus d'intérêt.
Hij
72 MERCURE
DE FRANCE.
L'Homme Perfonnel eft parfaitement
joné par M. Molé , qui faifit avec tant
de chaleur & d'intelligence les caractères
différens des rôles qui lui font
confiés. Les autres rôles ont été trèsbien
rendus par MM. Larive , Monvel,
Auger , Défeffart , & par Mme Drouin
& Mlle Doligny,
COMÉDIE ITALIENNE,
LE Lundi 23 Février , les Comédiens
Italiens ont donné la première repréfentation
de Matroço , Drame burlesque,
en quatre Actes en vers , mêlés d'Arriettes
& de Vaudevilles. Les paroles
font de M. Laujeon , la Mulique eft de
M. Grétry.
L'Auteur de ce Drame burlefque , n'a
eu , dit-il , d'autre but que de traveftir
les Héros & les Héroïnes des Poëmes
& Romans de Chevalerie . Dans les
tableaux variés que préfentent les Ouvrages
de ce genre , il a choifi les incidens
qui prêtent le plus à la plaifanterie ,
MARS. 1778. 173
>
pour la faire reffortir de la pompe
même du Spectacle . Les cérémonies &
facrifices magiques , les métamorphofes ,
les défenchantemens , les délivrances de
Chevaliers leurs combats avec les
Géans & Nains , les attaques & brifemens
de Tours , font les principaux objets
que l'on a réunis dans un même
fujet , pour les préfenter fous le masque
de la Parodie . En voyant des Géans
fanfarons & brutaux , des Héros langoureux
qui ne perdent point l'occafion
de haranguer quand il faut agir ; des
Héroïnes prudes , précieufes , toujours
preffées de conter leur hiftoire ; un Enchanteur
poltron , que le moindre fonge
effarouche , & que l'étendue de fa puiffance
ne peut jamais raffurer ; en rettouvant
, dans ces caractères romanefques
des fentimens exaltés , des rodomontades
, l'affectation même des jeux de
mots , l'on jugera fans peine que l'on s'eft
occupé de donner un Spectacle de plaifanteries
& non pas d'intérêt. Aufſi
a-t - on affecté dans cette folie dramatique ,
de mêler aux différens morceaux de Mufique
, les refreins d'airs & de vaudevilles
qui leur fervent de contraſte
fouvent même de parodies.
› &
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
C'est d'après ce plan que ce Drame
burlefque doit être jugé. Peut-être trouvera-
t- on que c'étoit trop entreprendre ,
& qu'une action théâtrale doit avoir
une marche plus fimple , pour que le Spectateur
puifle la fuivre & s'en amufer . Au
refte , il y a dans ce Drame des Scènes
fort plaifantes , & qui ont fait beaucoup
de plaifir.
Matroco , Enchanteur malfaifant , eft
effrayé d'un fonge ; il appelle à fon
fecours des Magiciens qui viennent , à
fa voix , des quatre parties du monde ;
il les renvoie , & confulte Furion , chef
des Géans , qui augmente fa frayeur en
lui racontant le même fonge, Ils affemblent
le Confeil des Géans & Nains.
Pour abréger , Matroco , par fon pouvoir
magique , les fait lire dans fon
coeur ; ils reculent d'épouvante . Plufieurs
font chargés d'aller préparer un facrifice ,
il fort avec eux , en apprenant qu'un.
Hérault d'Emphafis vient propofer un
cartel. Furion l'accepte. Des Nains font
juges du combat. Le Hérault eft affommé,
Matroce revient triomphant . On facrifie
un dindon à la Lune . L'Enchanteur n'eft
pas encore raffuré ; il va feul confulter
MARS. 1778. 171
les Enfers. Cependant il permet aux Princeffes
, fes prifonnières , d'aller dans fes
jardins. Gloriane & Vaporofine ont le
bonheur de fauver les jours de la Fée
Urgande , en lui donnant de l'eau d'une
fontaine enchantée . La Fée les récompenfe
en animant , pour quelques
inftants , les Mafcarons des Statues qui
cachent des amans infortunés. Les Chevaliers
de ces Princeffes viennent attaquer
l'Enchanteur qui les retient cap
tives. Il y a un combat dans lequel Furion
fait encore triompher Matroco. Il
veut jouir de fa victoire en inftruifant les
Princeffes de la défaite de leurs amans.
Il fait venir l'appartement de ces Princeffes
qui font endormies fur un fopha , & il fe
rend invifible avec ceux qui l'accompagnent.
Un Nain , en Facteur de la
petite pofte , apporte la Gazette , que ces
Princeffes lifent avec empreffement ; elles
gémiffent après l'avoir lue ; alors Matroco
paroît à leurs yeux , infulte à leur dou
leur , & les précipite dans un cachor . Les
Guerriers vaincus font une nouvelle tentative
; ils implorent la Fée Urgande, & font
l'efcalade de la Tour où Matroco s'eſt
refugié. Le pouvoir de la Fée détruit la
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
Tour , elle pétrifie Matroco au moment
qu'il a les mains levées pour poignarder
les deux Princeffes. La Fée , les Princeffes ,
leurs Chevaliers & l'Armée célèbrent
par des jeux leur victoire . Le comique
de ce Drame eft principalement dans
F'emploi de refreins de Vaudevilles , arrangés
avec un art infini , & adaptés à une
mufique nouvelle & délicieufe . M.
Grétry a prouvé que fon génie fait fe
plier à tous les genres , & qu'il excelle
dans tout ce qu'il entreprend.
Les rôles de ce Drame burlefque ont
été parfaitement joués & chantés par
les principaux Acteurs & Actrices de ce
Théâtre. M. Clerval a repréfenté Maroco
avec une dignité comique. Mefdames
Trial & Billioni chantent des duo
& des airs charmans qui ont été fort
applaudis.
Quelques retranchemens indiqués par
le public dans ce Drame , en ont affuré
le fuccès , & la feconde repréfentation a
été généralement applaudie .
La Reine , Madame , & Monfeigneur
le Comte d'Artois ont honoré ce Spectacle
de leur préfence à la première
repréfentation , & en ont paru fatisfaits.
MAR S. 1778. 177
DEBUT.
Mlie Lonjeau , qui chantoit dans les
choeurs de l'Opéra , a débuté à la Comédie
Italienne dans les premiers rôles
de Lucile , de Sylvain, de Zémir & Azor,
de la Colonie , du Déferteur , & c. Elle
joue avec intelligence & chante avec
fenfibilité. Les agrémens de fa perfonne
, & la beauté de fon organe
peuvent la rendre très - utile à ce Spectacle
fi elle parvient à maîtrifer fa
voix & à lui donner plus d'articulation.
>
ART S.
GRAVURES.
I.
Iconologie deffinée & gravée par Ph. L.
Parizeau . Prix , 2 liv . 8 f. chaque fuitez
compofée de fix feuilles . A Paris , che
l'Auteur, rue des Foffés de M. le Prince .
Maifon du riche Laboureur.
Il ne paroît encore que les deux premiers
cahiers de cette Iconologie. Chaque ca-
Hv
178
MERCURE
DE FRANCE
.
hier eft compofé de fix feuilles , & chaque
feuille contient quatre planches , ou
quatre fujets emblématiques. L'Artiſte ,
M. Parizeau , les a gravées au fimple
trait , avec le goût & la précifion que
demandent ces fortes de fujets . Une explication
courte & facile , placée au bas
de chaque planche , contribue à rendre
cette fuite plus utile & plus intéreſſante ,
non- feulement pour les Peintres , Sculp
teurs, Architectes , mais encore pour tous
ceux qui cultivent les Arts par devoir ou
par goût. L'Auteur fe propofe de completter
cette Iconologie , & d'en donner
un cahier tous les mois.
I I.
Le Soldat en fémeftre , & le Négociant
ambulant , deux Eftampes en pendant,
d'environ 1 pouces de large fur 10
de haut , gravées par le Sieur Ingouf
junior , d'après les deffins originaux
de M. Freudeberg. A Paris , chez
Buldet , rue de Gèvres , maifon du
Notaire , au premier. Prix , 3 liv.
chaque Eſtampe.
M.Freudeberg , Deffinateur , eft connu
MAR S. 1778. 179
des Amateurs par différentes fcènes domeftiques
qui ont été gravées d'après fes
deffins. Il nous repréfente dans celles qui
viennent de paroître , un Soldat qui , de
retour dans la famille , lui fait le récit
de fes exploits ou de ceux dont il a été
témoin. Le Négociant ambulant eſt un
Colporteur d'Estampes qui montre à une
Bonne-mère & à fes enfans , les images
qui peuvent les intéreffer. Les fonds de
fes compofitions font riches , & offrent
plufieurs détails qui rendent ces Eftampes
très-amufantes. M. Ingouf junior , qui
les a gravées , annonce par ces nouvelles
productions de fon burin , qu'il aime
fon talent , & s'applique à le perfectionner.
III.
Portrait en médaillon de Henri IV, Roi
de France & de Navarre , gravé d'après
le Tableau original de François
Porbus le fils , appartenant à S. A. S.
Mgr le Duc d'Orléans ; par Aug. de
Saint-Aubin , Graveur du Roi & de
fa Bibliothèque , rue des Mathurins ,
petit Hôtel de Cluny.
Ce Portrait du Héros de la France ;
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
eft très recommandable par le mérite de la
reffemblance , par l'agrément de la compofition
, & par le travail d'un burin en
même- tems très-fini & très-vigoureux .
MUSIQUE.
I.
SEPTIEME Livre d'Ariettes choifies ,
avec accompagnement de Harpe , fuivies
d'une Sonate pour la Harpe , avec accompagnement
de violon , dédiées à Mlle
Deshaulles, par J. G. Burckhoffer, OEuvre
XV. Prix , 6 liv. A Paris , chez l'Auteur,
rue S. Honoré , à l'Hôtel du Saint- Esprit,
vis-à-vis les Écuries du Roi ; Nadermann ,
Luthier ordinaire de la Reine , rue d'Argenteuil
Saint-Honoré , & aux adreffes
ordinaires de Mufique.
I I.
Deux Sonates pour le Clavecin , ou le
forté-piano , avec accompagnement de
violon , dédiées à M. Tourtille Sangrain,
Intéreffé dans les Affaires du Roi , comMAR
S. 1778. 181
pofées par Ifaac le Fébure , Maître dé
Mufique & de Clavecin , OEuvre I. Prix,
6 liv. A Paris , chez l'Auteur , rue Culture-
Sainte -Catherine , maifon de M.
Barreau , Correcteur des Comptes ; &
aux adreffes ordinaires de Mufique.
III.
Concerto pour le Clavecin avec accompagnement
de deux Violons , deux Cors ,
Alto & Baffe , dédié à Madame de Collange
, compofé par Mlle Rofe de la
Roche mis
> au jour par Benaut
Maître de Clavecin . Euvre II. Prix : 4
liv . 4 fols.
J
>
Amuſemens des Dames , III Recueil
des Contredanfes , Allemandes , Angloifes
Menuets qui fe danfent chez
la Reine , arrangés pour le Clavecin
ou le Forté- piano , dédiés à Mlle L. E.
Benoni Leoube par Benaut . Prix 2 liv .
8 fols.
V. Recueil des Vaudevilles des Opéra
Comiques , arrangés pour le Clavecinou le
Forté piano , dédiés à Mme la Comteſſe
182 MERCURE DE FRANCE.
d'Herouville , par Benaut. Prix 1 div.
16 fols.
Sonates de Clavecin , dédiées à Mme de
Sartine , compofées par Mlle Rofalie Roſe
de la Roche. Prix 2 Hv . 8 fols. A Paris ,
chez Benaut , Maître de Clavecin , Editeur
rue Dauphine , porte cochère
près le Pont Neuf , & aux adreſſes ordinaires
de Mufique.

·
VERS
A M. DE VOLTAIRE , fur fon retour
à Paris.
TOUJOUR
OUJOURS aux Dieux nous devons quelque
offrande ;
Mais dans le Temple du Seigneur
Je fuis un fimple Enfant - de- Choeur ,
Et j'attache à l'Autel ma chétive guirlande.
En vain j'eſſayai quelquefois
De joindre ma débile voix
A celles qui pour vous entonnaient des Cantiques:
Dans ce nombreux concours, dans ce bruyant concert
,
MARS. 1778. 183
Mon faible fauffet fut couvert
Par des accens plus énergiques.
Ne fait-on pas auffi que du docte Pigal',
Pour vous le cifeau s'évertue ?
Que déjà fur fon piédeſtal
On couronne votre Statue ?
Mais d'un cifeau divin les efforts triomphans
Le font bien moins que vos Ouvrages !
Vous êtes l'Émule du Tems ,
Vous furvivrez à vos Images.
Vous faites mieux encor , vous revoyez ces lieux,
De vous avoir vu naître à jamais orgueilleux ;
Ces lieux qu'ont illuftrés vos chants & votre
gloire;:
Ces lieux qui font pour vous le champ de la victoire.
Vous revoyez ce Peuple affable & médifant ,
Si perfide, fi carreffant ,
Qui , fans raifon , prodigue & reprend fon fuf
frage ;
Mais à qui , toutefois , vos fublimes talens
Raviffent depuis foixante ans ,
Le doux plaifir d'être volage.
O Voltaire ! venez recueillir ſon encens !
184 MERCURE DE FRANCE.
C'eft à vos pieds qu'il doit fumer fans ceffe.
Vous nous donnez pour de froids complimens ,
Pour de vains applaudiſſemens ,
Efprit , goût , génie & fageffe.
Vous foutenez encor les frêles fondemens
De notre Parnaffe débile .
Ah ! vivez pour nous être utile !
Nous n'exiftons qu'à vos dépens.
Paris , le 19 Février 1778.
Par M. de la Dixmerie.
RÉPONSE DE M. DE VOLTAIRE .
19 Février 1778.
SI on pouvoit rajeunir , le Vieillard que M. de
la Dixmerie honore d'une Epitre fi flatteufe ,
rajeunirait à cette lecture. Il eft arrivé extrêmement
malade. M. Tronchin lui défend d'écrire ;
mais il ne lui défend pas de fentir avec la plus
extrême reconnaiſſance , les bontés que M, de la
Dixmerie lui témoigne avec tant d'efprit.
MAR S. 1778. 185
VERS
POUR mettre au bas du Portrait de M.
DE VOLTAIRE.
Il fe moqua des Sors , if chanta les Guerriers ,
Il régna fur la Scène , il charma dans l'Hiftoire ;
Fameux dans chaque genre, il eut tous les lauriers,
Un feul aurait fuffi pour affurer fa gloire.
Par M. Cardonne , premier Commis de la
Maifon de Madame.
EPITAPHE DE LE KAIN.
It n'eftdone plus de Cothurne aujourd'hui !
Cy gît le Kain , Melpomene avec lui.
Par M. P. de Sivry
186 MERCURE DE FRANCE.
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux, &c.
I.
M. Claude Brun , Bourgeois de Mirebeau
en Poitou , a imaginé & exécuté
il y a quelques mois , une horloge dont
il fait mouvoir la fonnerie par le moyen
de l'eau. Le cadran tourne autour de l'aiguille
, & marque ainfi les heures trèsrégulièrement.
Il n'y a que deux roues &
un renvoi.
II.
Un Chirurgien a fait récemment
dans un Village près de Liverpool , en
Angleterre , une opération fingulière &
qui a réuffi. Il a enlevé du front d'une
femme âgée de foixante trois ans , une
corne abfolument reffemblante à celle
d'un bélier , & qui avoit commencé à
poindre dans fa quarante-feptième année;
depuis elle avoit crû infenfiblement en
fe courbant de la pointe à la racine : le
cercle qu'elle décrivoit étoit de fept pouces
& demi. La femme n'a été alitée que
trois jours après cette opération.
MAR S. 1778 . 187
III.
Mémoire fur un Rouet àfiler des deux
mains à la fois , inventé par M. de Bernieres
, Ecuyer , l'un des quatre Contrôleurs
Généraux des Ponts & Chauffées de
France , &c.
Ce Rouet met une fileufe en état de
faire dans fa journée prefque autant de
fil qu'elle en feroit , en deux jours , avec
un Rouet ordinaire , fans que pour cela
elle éprouvé plus de fatigue & de peine.
On trouve dans ce Mémoire , imprimé
in-4°. avec figures , des moyens généraux
d'établir des Fileries en grand , dans les
Campagnes & dans les Hôpitaux , où
ce genre de travail paroît , plus que tout
autre , propre à occuper utilement les
perfonnes des deux fexes & de tout âge
que ces maifons de charité renferment ,
& à les rendre moins onéreuſes à l'Adminiſtration
.
Ce Mémoire finit par une digreffion
fur la faculté de fe fervir des deux mains
également , & contre l'ufage que nous
fait contracter notre éducation , de n'em
188 MERCURE DE FRANCE.
ployer prefque toujours que la droite ,
& c. & c.
C'eſt le même Auteur qui a inventé
les Bateaux & les Chaloupes infubmer
gibles , dont on paroît généralement
defirer un emploi plus multiplié , pour
pouvoir parer aux malheurs qui ne font
que trop fréquens.
On trouve ce Mémoire chez l'Auteur
, en fa demeure , au vieux Louvre;
chez de Rieu , au même vieux Louvre
fous la porte de la Colonnade , & chez
Efprit , Libraire de S. A. S. Mgr le Duc
de Chartres , au Palais Royal.
I V.
M. de Sonnenfels vient d'inventer
à Vienne en Autriche , une lampe qui
réunit le triple avantage de ne confumer
que pour environ deux liards d'huile en
douze heures , de ne répandre aucune
vapeur , & d'éclairer auffi bien que trois
chandelles ordinaires.
M AR S. 1778 , 189
ANECDOTES.
I.
UN Garde - du - Corps du Roi d'Efpagne
, retournant chez lui en fémeſtre ,
arriva de nuit dans un village de la
Manche , & fut loger chez une pauvre
veuve de 70 ans . Dès qu'ils furent feuls :
Ah! Monfieur , lui dit la veuve à genoux ,
je n'ai qu'un lit , fi vous m'en privez , vous
m'expofez à mourir defroid. Eh ! bien ,
gardez votre lit ; mais dites-moi où j'en
pourrai trouver un autre . - Chez le Curé.-
Allons-y donc, Le Curé étoit un homme
poli , qui reçut très-bien le Garde , lui
donna un bon fouper , & enfuite un bon
lit. Celui-ci fatigué , s'endort bientôt ;
mais peu de tems après il eft réveillé
par une Servante éplorée , qui crioit :
Ah ! Monfieur , víte , accourez.... Mon
Maître... On l'affaffine ... Deux Voleurs...
Le Garde faute auffi-tôt hors du lit ,
prend fon frac , fes piftolets , fon épée ,
& court à la chambre du Curé , qu'il
trouve aux prifes avec les Voleurs, Un
;
190 MERCURE DE FRANCE.
d'eux quitte alors le Curé , & fe jette , le
poignard à la main , fur le Garde , qui
lui brûle la cervelle ; l'autre vient au
fecours , le Garde le tue encore. Auffi-tôt
on appelle la fervante , qui , arrivant
toute tremblante , voit deux hommes
morts. Vite , dit le Curé , chez l'Alcade
& chez le Greffier. On y court : ni l'un
ni l'autre n'étoient chez eux , ils faifoient
la ronde pour le bon ordre......
Voilà pourtant deux hommes morts ; que
ferons- nous ? Voyons s'ils ont encore.
quelque refte de vie . On s'approche , ils
avoient le vifage voilé d'un crêpe : on
lève le voile ; c'étoient l'Alcade & le
Greffier.
-
I 1.
Fridlef , fils de Frothon III , Roi de
Danemarck , avoit été envoyé en Ruffie
par fon père. Depuis fon départ , le bruit
de fa mort s'étoit répandu ; & Frothon
lui-même ayant péri malheureufement ,
la nation propofa la couronne à celui qui
célèbreroit le mieux les vertus de Frothon.
Un tel prix étoit bien capable
d'échauffer la verve des Poëtes : Hiarn
l'emporta fur fes Concurrens , & fut
couronné ; mais bientôt après Fridlef
MARS. 1778 . 191
reparut , & vainquit , dans trois combats
, fon Concurrent , qui ne trouva pas
autant de facilité à gagner des batailles
qu'à faire des vers. Le Vaincu fe déguifa ,
& vint à la Cour de Fridlef , réfolu de
l'affaffiner. Il fut découvert. Quel étoit
ton deffein ? lui dit Fridlef : De te
faire périr , répondit Hiarn . Et de quelle
mort ? répliqua le Roi Par le duel ,
répartit le Poëte . Eh bien , c'eft de cette
mort que tu périras toi -même , ajouta
Fridlef. Ils s'armèrent auffi - tôt , & entrèrent
en lice . Hiarn tomba fous les
coups de fon ennemi , qui régna dèslors
paifiblement fur les Danois.
I I I.
Un Cordonnier de Leyde alloir toujours
à l'Univerfité lorsqu'on y foutenoit
quelque Thèfe . Quelqu'un lui demanda
s'il favoit le latin . Non , répondit
l'Artifan , -Eh! que venez-vous doncfaire
ici ? Ah ! dit-il , je m'amuſe à voir
qui eft- ce qui a tort ou raifon dans la
difpute . Et comment cela ? Rien de
plus facile.... Je le connois à la mine des
Difputans ; car celui qui n'a rien de bon
à répliquer , fe fâche & fait la grimace.
― -
192 MERCURE DE FRANCE.
AVIS.
I.
Maifon d'Education , tenue par le Sieur
VIARD.
LE Sieur Viard , fils d'un Maître de Penfion ,
qui a joui jufqu'à la mort d'une réputation jufte
ment méritée par fes talens & par fa probité ,
occupé lui-même , depuis quinze ans , à donner
en ville des leçons de Langue Françoife & d'Orthographe,
d'Hiftoire , de Géographie & de
Mathématiques , fe confacre , depuis un an
l'éducation d'un petit nombre d'Enfans qu'il prend
chez lui.
!
Les Enfans apprennent chez lui à lire & à écrire;
le François , le Latin & l'Allemand ; l'Hiftoire , la
Géographie & les Mathématiques ; le Deffin & la
Mufique.
La femme du Sieur Viard eft née , comme lui ,
dans une Maifon d'Education : ils croient , l'un
& l'autre, pouvoir remplir , avec honneur , les
devoirs d'un état auquel ils ſemblent deſtinés dès
l'enfance , & qu'ils embraffent par inclination,
Le Sieur Viard demeure rue S. Maur , à la
troisième Barrière du Temple , dans une grande
Maifon fituée dans le meilleur air.
II
MARS . 1778. 19
Il y aun Jardin très-vafte & crès - agréable , où
fes Élèves pallent tous leurs momens de récréa
tion.
I I.
Le Tréfor de la Bouche.
Le fieur P. Bocquillon , Marchand Gantier-
Parfumeur à Paris , à la Providence , rue St Antoine,
entre l'Eglife de St Louis de MM . de Sainte
Catherine & la rue Percée , vis à-vis celle des
Ballets , annonce au Public qu'il a été reçu & ap
prouvé à la Commiffion Royale de Médecine , le
11 Oct. 1773 , pour une liqueur nommée le véritable
tréfor de la bouche , dont il eſt le feul compofiteur.
Ses rares vertus la font préférer , en
lui établillant une très grande réputation . La propriété
de fa liqueur eft de guérir tous les maux de
dents quelque violens qu'ils puiffentêtre,de purger
de tout venin , chancre , abfcès & ulcères , enfin de
préferver la bouche de tout ce qui peut contribuer
à gâter les dents ; elle les conferve même quoique
gâtées. Cette liqueur a un goût très-agréable,
L'Auteur a des bouteilles à rol. 51. 3 1. & 1 1 4 fai
Il donne la manière de s'en fervir , fignée & paraphée
de fa main ; il met fon nom de baptême & de
famille fur l'étiquette des bouteilles , ainfi que.
fur le bouchon , marqué de fon cachet , & un tableau
au deffus de la porte , pour ne pas fe tromper
de Boutique.
Le Sieur Bocquillon donne avis au Public, qu'il
vend auffi une Crême à la Sultane , qui eft fouveraine
pour la peau , a la vertu de blanchir , adou-
I
194 MERCURE DE FRANCE.
cir, rafraîchir la peau; ôte les taches de rouffeur,
& même celles qui restent après la petite vérole;
fait diffiper les boutons du vifage , les marques,
dartres farineufes , engelûres , gerfures , & les
petites pluches qui produifent une peau farineuſe .
Il fe vend auffi de cette Crême à la Sultane , chez
la Dame Colfon , rue de la Tixéranderie , aux
trois Couronnes. Le prix des boëtes eſt de liv.
6 liv . & 3 liv. L'Auteur prie de lui affranchir le port
des lettres.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Cothembourg , le 31 Décembre 1777 .
ANNE THALENE GATHE , née le 27 Décembre
1694 , en Sud - Holland , eft morte ici dans le
courant de ce même mois , laiffant la poſtérité la
plus nombreuſe . De fon premier mariage , contracté
en 1711 avec Anders Thorfon , Capitaine-
Lieutenant dans la Marine , elle n'eut qu'une
fille qui vit encore , & qui a foixante- fix ans. En
1718 , elle fe remaria avec Jean Buſck , Négociant
& Commiffaire de convoi : cinq fils & huit
filles , dont la plus jeune a quarante -un ans , ont
été le fruit de cette feconde union . On a vu aŭ
convoi de cette heureuſe mère , dix de fes petitsfils
, & deux de fes arrières-petits-fils , porter fon
cercueil. Elle avoit marié deux de fes fils & fes
buit filles , qui ont donné le jour à quarante- deux
MARS. 1778. 195
fils & à trente-cinq filles. Deux de fes petits - fils ,
& peuf de fes petites- filles mariées , avoient
donné la naiffance à trente - cinq fils & à vingtcinq
filles ; enforte que la défunte étoit la fouche
de cent cinquante- une perfonnes , dont cent fix
vivent encore. Ce qui mettoit le comble à lá félicité
de cette mère , c'eft qu'elle avoit vu fa famille
honorée de places diftinguées dans tout le
Royaume.
De Varfovie , le 31 Janvier 1778.
Outre le Traité de Commerce projeté entre les
Cours de Pologne & de Vienne , dont on s'occupe
avec activité , cette dernière fe propoſe d'établir
dans ce pays , à l'imitation du Roi de Pruffe,
des magafins de tout ce dont la Pologne a befoin,
& d'y fonder une Compagnie de Commerce .
Les Troupes Ruffes entrées en Pologne , à l'occafion
des différends actuels avec la Porte , continuent
, à ce qu'on mande de l'Ukraine , à y former
de gros magafins. Cependant les bruits de guerre
diminuent, & l'on commence à eſpérer que tout
fe terminera à l'amiable.
La Cour de Vienne , d'après quelques avis , va
faire rouvrir à Olkus , dans les montagnes de
Cracovie, les mines d'or & d'argent que la Pologne
avoit négligées fous les deux derniers règnes :
elles étoient riches, & leur exploitation a étéavan
tageuſe à ce pays , tant qu'il s'en eft occupé.
1 ij
196 MERCURE DE FRANCE.
De Copenhague , le 24 Janvier 1778.
L'année dernière , il eft paffé par le Sund, neuf
mille trente- fept Vaiffeaux ; favoir , deux mille
cinq cens cinquante- quatre Anglois , deux mille
trois cens quatre- vingt - deux Hollandois , dix-fept
cens foixante- cinq Suédois , onze cens quatorze
Danois , vingt-un François , douze Portugais, dix
Efpagnols, onze cens quatre-vingt- neufde Pruffe,
d'Embden , de Ruffie , de Hambourg , de Brême,
de Dantzick , d'Oftende , de Courlande , & c .
Le 19 de ce mois , le Miniftre Plénipotentiaire
de Ruffie , a eu du Roi & de la Famille Royale ,
une Audience , dans laquelle il a notifié que la
Grande Ducheffe étoit heureufement accouchée
d'un Prince. A cette occafion , Sa Majesté fit pré-
<fent au Miniftre d'une boîte d'or , avec fon Pors
trait entouré de brillans ,
De Rome, le 14 Janvier 1778.
Sa Sainteté a reçu des environs d'Otricoli , où
l'on fait une fouille par fes ordres , une urne
qu'on y a trouvée , & qui renferme neuf cens dix
médailles d'argent , portant différentes empreintes
d'anciennes Familles confulaires. On a trouvé
auffi ces jours paffés , dans un jardin de Rome ,
un farcophage de marbre bien confervé, mais trèsfimple
, & fans aucune infcription , renfermant
le cadavre d'une femme qui tenoit entre les dents
une petite monnoie que le Paganifme regardoit
comme le droit du Nautonnier des Enfers . C'est
aux vêtemens , ainfi qu'à la chevelure en treffes
MARS. 1778. 197
arrondies & retenues par une groffe aiguille d'argent
, qu'on a jugé que le corps étoit celui d'une
femme , tout étant tombé en pouffière à l'ouverture
du farcophage , à l'exception de la chevelure
qui a réfifté à l'action de l'air.
De Madrid , le 2 Décembre 1777.
On fait dans cette Capitale, ainfi que dans tout
le Royaume , avec beaucoup d'activité , des Recrues
, tant pour le fervice de terre que pour celui
de mer , & on a envoyé à Cadix les ordres les plus
pofitifs à l'Efcadre de quinze Vaiffeaux qui y font
encore à l'ancre , de ne laiffer fortir de leur bord
aucun Officier . On affure que notre armement
reviendra de l'Amérique au mois de Février ou de
Mars de l'année prochaine , & que Don Cevallos
fera nommé Miniftre au Département de la
Guerre.
Plufieurs perfonnes du Clergé , de la Nobleffe
& du Tiers- Etat de la Ville de Soria , dans la
vieille Caftille , animées d'un zèle vraiment patriotique
, & le réfervant de folliciter les bontés
du Roi , pour qu'il leur fût permis d'établir dans
leur Capitale , une Société des Amis du Pays ,
dont l'occupation feroit d'améliorer & d'encourager
l'induftrie relativement à l'Agriculture &
aux Manufactures , s'étoient affemblées plufieurs
fois dans la maifon du Comte de Fuerteventura y
Villarca , qu'elles avoient choifi pour leur Directeur.
Cette Société ayant formé les Statuts d'après
lefquels elle devoit le gouverner , les a fait remettre
au Confeil de Sa Majefté , qui leur a donné
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
fon approbation , & qui a pris ce nouvel établifle
ment fous fa protection Royale.
De Londres , le 3 Février 1778.
Les dernières nouvelles qu'on ait du Général
Howe portent uniquement que fon Armée étoit
cantonnée à Philadelphie , où les vivres devenoient
d'une exceffive cherté ; que ce Général
avoit été contraint d'en- éloigner les bouches.
inutiles , & de mettre le feu à Briftol & à German-
Town pour n'y laiffer aucun aſyle aux ennemis
, dont les mouvemens exigeoient de fa
part les plus grandes précautions.
Il court auffi un bruit , que le Général Clinton ,
qui commandoit à New-Yorck, ayant obtenu la
pe miffion du Général Howe de repaffer en Europe,
doit arriver ici dan's peu , & que le Général
Howe lui- même , croyant avoir à fe plaindre d'un
des Chefs de l'Adminiftration , demandera à
revenir en Angleterre fi on laiffe en place la perfonne
par laquelle il fe croit offenfé . Le Général
Clinton fera sûrement en état de donner au Ministère
des inftructions bien imporantes fur l'état.
de nos affaires en Amérique ; mais fi elles reſtent
auffi fecrettes que celles qu'on a pu tirer du Lord
Cornwallis , il fera trop évident , malgré tout
ce mystère , qu'il ne nous arrive de ce pays aucune
nouvelle confolante , ni aucun motif de
fonder quelque efpoir pour l'avenir.
Le 31 Janvier dernier , les Miniftres s'affemblerent
extraordinairement , vers le foir , chez le
MAR S. 1778. 195
Lord North , avec leurs amis les plus intimes
cette Affemblée dura jufqu'à onze heures.
Leurs Majeftés ne quittèrent leur Appartement ,
le 1 Février , qu'à cinq heures après-midi , après
quoi il y eut un Confeil de Cabinet , auquel le
Lord Président & les Lords Suffolk & Sandwich
affiftèrent.
On continue d'affurer que le Lord Chatam entrera
au premier jour dans le Ministère , & qu'ik
fera chargé uniquement des Affaires de la Guerre ,
dont il aura la direction abfolue . Le Lord North
& les autres Miniftres d'Etat , garderont leurs
Places.
Le Thétis , arrivé nouvellement de l'Amérique ,
a donné , à ce qu'on dit , les nouvelles fuivantes.
Il règne la plus grande unanimité dans le Congrès .
Les Américains ont fur les chantiers plufieurs vail
feaux d'une force confidérable ; & beaucoup d'au
tres ont été lancés à la mer. Il feroit très- poffible
que Philadelphie fùr évacuée , la difette & la
cherté des provifions étant telles , qu'il y auroit
peut-être de l'imprudence à vouloir y laifer plus
long-tems l'Armée . Comme l'intérêt engage quel
ques Payfans du pays à rifquer de porter des vivres
au Camp des Anglois , Washington s'eft vu obligé
d'ufer contre eux des moyens de févérité qu'autorife
la guerre en pareil cas ; & plufieurs ayant été
pris à feur retour , ont été pendus.
On mande que le Général Bourgoyne eft
affez dangereufement malade pour faire appré
hender qu'il ne reparoiffe pas dans la Patrie . Ces
lettres ajoutent que le retour de l'Armée en Angleterre
eftfufpendu , parce que le cartel demandé
200 MERCURE DE FRANCE.
par le Congrès pour l'échange des prifonniers a
étérefufé , & qu'en conféquence il s'eft élevé quelques
difficultés qui empêchent l'exécution du
Traité entre le Général Burgoyne & le Major-
Général Gates. Quelque crédit que ces nouvelles
puiffent tirer de ce que ni le Général Burgoyne
ni les prifonniers , qu'on difoit être embarqués
depuis long- tems , ne font point encore arrivés
en Europe , elles ont befoin d'une plus grande
authenticité ; il réfulteroit de ce fait , luppolé
vrai , un grand dérangement , puifque les troupes.
Angloifes qui , par la capitulation , ne doivent
point fervir contre les Américains , devoient ,
dit- on , aborder à Gibraltar , & y prendre la place
de la garnifon , qu'on auroit fait paffer dans les
Colonies avec les nouvelles troupes de tranf
port.
a
Il ne peut être que très - intéreffant d'apprendre
au plutôt des nouvelles de l'expédition des dix
mille hommes du Général Howe . Si, comme on
le dit , Washington a ceffé de veiller à fes redoutables
retranchemens,pour faciliter une entreprife;
d'un autre côté , le Général Howe trouvant plus
de facilité pour s'en emparer , pourra aufli fe
rendre maître de fes magafins , &&ffee procurer les
fubfiftances qui lui manquent.
Des nouvelles arrivées des Indes à la Compagnie
, & qu'on ne détaille point encore , ont
fait bailler tout- à - coup les Actions.
De Paris , le 9 Février 1778 .
Une cérémonie publique , & auffi intéreſſante
MAR S. 1778 . 201
que rare , a eu lieu le 21 du mois dernier dans la
Chambre du Confeil & des Comptes de la ville de
Bar. Dans cette Cour , d'une très-haute antiquiré
, & qui eft compofée de dix - fept Membres
feulement , il s'en eft trouvé trois qui , à la même
époque , ont atteint leur cinquantième année de
fervice à la fin de Décembre dernier . Le Premier
Préfident a fait célébrer cette Fête jubilaire avec
beaucoup d'appareil : il a commencé l'ouverture
de la Séance par un Difcours analogue à la circonftance
, après lequel il a préſenté des Cou-
Tonnes civiques à ces anciens Magiſtrats , qui
à leur tour , ont parlé & ont renouvellé leur
promeffe de fidélité au Roi & d'attachement à la
Compagnie. Le Procureur Général du Roi a auffi
fair une Harangue publique , & l'Ordre des Avocats
les a complimentés en cette occafion en préfence
de la plus nombreufe Aflemblée que la rareté
du fait avoit réunie.
On donne avis au Public que le Mont-de-
Piété établi par Lettres Patentes du Roi du 9
Decembre 1777 , enregistrées en Parlement le 12
du même mois , & dont le bénéfice eſt affecté au
foulagement des Pauvres & à l'amélioration des
Maifons de Charité fous l'inſpection du Lieute
mant- Général de Police en chef & de quatre
Adminiftrateurs gratuits de l'Hôpital - Général ,
tiendra fon Bureau dans une maifon fife rue
des Blancs -Manteaux , & qu'à compter du Lundi
9 Février 1778 , il fera ouvert tous les jours , a
l'exception des Dimanches & Fêtes , depuis neuf
heures du matin jufqu'a une heure après- midi ,
& depuis trois heures de relevée juſqu'à ſept
Iv
202 MERCURE DE FRANCE .
>
heures du foir. Les mots de Mont- de- Piété
feront au-deffus de la porte.
Nota. On ne recevra les diamans & pierreries
qu'au jour.
Le fieur Framboifier de Beaunay , Confeiller
Procureurdu Roi honoraire au Bailliage de Lyon ,
ancien Subdélégué de l'intendance de Rouen , eft
Directeur Général de cet établiſſement , & demeure
dans la même maifon..
On écrit de Caen que le fieur de Thoury ,
Prêtre de l'Oratoire en cette Ville , a guéri , par
le moyen de l'Electricité , plufieurs Particuliers
fur lefquels les remèdes d'ufage n'opéroient
point , & entre autres , un jeune homme paralyfé
de la ceinture en bas , ayant les fphincters
de l'anus & de la veffie fans reffort , l'épine dorfale
fans confiftance , enforte qu'on étoit obligé
de le foutenir au moyen d'un corps de baleine ;
il étoit dans un état de maigreur effrayant , &.
n'avoit de bon que le vifage & l'appétit . Ce fuc
le 8 Juin de l'année dernière que le jeune homme
fut confié au fieur de Thoury. Dès les premiers
huit jours , une tumeur qu'il avoit fous l'oreille
droite , & qui , de la groffeur d'un poids de
demi- livre , occupoit tout le côté de la gorge ,
diminua, fenfiblement & difparut enfin le
vingtième jour , les fphincters furent rétablis ,
l'épine du dos devint plus ferme , l'embonpoint
des cuiffes & des jambes revint ; enfin , vers la
mi- Août, le jeune Paralytique marcha fans appui;
& au bout de trois mois il a été parfaitement
rétabli , Le fiaur de Thoury, obferve qu'il a'élecrifé
ce jeune homme fans ifoler , par de pétites
MARS . 201 1778.
commotions tirées fur les parties affectées ; qu'un
de fes malades qu'il avoit ifolé a été fix mois à
guérir ; mais il n'affure point que cette différence
de tems dans les deux cures foit plutôt l'effet de
la manière d'électrifer que de la difpofition du
fujer.
NOMINATIONS.
י
L'Évêque de Sarlat , & celui de Nancy qui a
été facré premier Évêque de ce Siége , prêtèrent ,
le 27 Janvier , pendant la Melle , ferment de fidélité
entre les mains du Roi.
Le Roi a accordé , le 30 du même mois , la
place de Grand Croix , vacante dans l'Ordre de
S. Louis , par la mort du Maréchal de Bercheny,
au Marquis de Pontecoulant , Maréchal - de-
Camp , Major des Gardes- du- Corps du Roi ; la
place de Commandeur , vacante par la promotion
du Marquis de Pontecoulant , à celle de
Grand'Croix , au Comte de Vogué , Lieutenant-
Général , & ci - devant Lieutenant des Gardes- du-
Corps du Roi , en la Compagnie de Luxembourg..
Sa Majefté a auffi accordé la Crand'Croix de
l'Ordre de S. Louis , par extraordinaire , & quoiqu'il
n'y en ait pas de vacante , au Marquis du:
Sauzay , Maréchal - de- Camp , Major du Régi
ment des Gardes - Françoiles.
Le 2 Février , Fête de la Purification de la
Vierge , les Chevaliers , Commandeurs & Offciers
de l'Ordre du S. Efprit , s'étant affembléss
L vj,
204 MERCURE DE FRANCE.
dans le Cabinet du Roi , vers les onze heures du
matin , Sa Majefté tint un Chapitre , dans lequel
elle nomma Chevaliers de fes Ordres , le Marquis
de Vogué , Lieutenant- Général des Aimées du
Roi , Commandant en Chef en Provence ; le
Prince de Montbarrey , Maréchal - de - Camp ,
Secrétaire d'État au Département de la Guerre ;
& le Comte de Boifgelin , Brigadier des Armées
du Roi , & Maître de fa Garde - Robe.
Le Roi a nommé à l'Abbaye de S. Sernin , Ordre
de S. Auguftin, Diocèfe & Ville de Toulouſe ,
l'Abbé de Narbonne- Lara , Aumônier du Roi ; à
celle de Notre - Dame de Roye , Ordre de Saine
Benoît , Diocèse & Ville de Soiffons , la Dame de
la Rochefoucault - Momont , Abbeffe du Paraclet,
Diocèfe de Troyes ; & à celle de la Sainte -Trinité
du Paraclet, la Dame de Roucy , Prieure de
Beauran , Diocèfe de Senlis.
PRESENTATIONS.
Le 13 Février , le Baron de Zuckmantel , cidevant
Ambaſſadeur du Roi près la République
de Venife , que Sa Majefté a précédemment
nommé fon Ambaffadeur près Leurs Majeſtés
Très - Fidèles , de retour de Veniſe en cette Cour,
a eu l'honneur , à ſon arrivée içi , d'être préfenté
au Roi par le Comte de Vergennes , Miniftre &
Secrétaire d'Etat au Département des Affaires
Etrangères .
Le 1s du même mois, la Marquife de Bombelles
MARS. 1778. 209
a eu l'honneur d'être préfentée à Leurs Majeftés ,
par Madame Elifabeth de France , en qualité de
pour accompagner cette Princeffe. Dame
Le même jour , le Marquis de Bombelles , Miniftre
du Roi près la Diète générale de l'Empire,
qui étoit de retour en cette Cour par congé , a cu
l'honneur d'être préfenté au Roi par le Comte de
Vergennes , Miniftre & Secrétaire d'Etat au Département
des Affaires Etrangères , & de prendre
congé de S. M. pour retourner près cette Dière .
Le Marquis de la Mouffaye , Officier au Régi .
ment des Gardes - Françoifes , qui avoit précé
demment eu l'honneur d'être préfenté au Roi ,
vient d'obtenir de Sa Majefté , la permiflion de
monter dans fes Carroffes , & de chaffer avec
Elle.
Le Marquis de Rouault , Capitaine au Régiment
de Royal-Piémont , a eu l'honneur d'être
préfenté au Roi & à la Famille Royale , le 22 dů
même mois , comme Grand- d'Espagne de la première
Claffe , dignité à laquelle il a fuccédé par
la mort du Marquis de Gamaches-Rouault fon
père , Maréchal- des- Camps & Armées du Roi.
La Marquise de la Tour- Maubourg , la Vicomteffe
de Rochechouart -Pontville , & la Dame de
Douchin , à laquelle le Roi a accordé le brevet de
Dame , ont eu , le même jour , l'honneur d'être
préfentées à Leurs Majeftés & à la Famille Royale;
la première , par la Princeffe de Montbarey ; la ſeconde,
par la Comteſſe de Péruze ; & la troifième,
par la Princeffe de Tingry.
106 MERCURE
DE FRANCE .
Le Sieur Prévoſt de la Croix , Intendant de la
Marine , à Toulon , arrivé dernièrement ici , a été
préfenté , le même jour , au Roi , par le Sieur de
Sartine , Miniftre & Secrétaire d'Erat au Département
de la Marine.
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES.
L'Académie Royale des Infcriptions & Belles-
Lettres , préfidée par le Sieur Amelot , Secrétaire
d'Etat , eur , le 22 Février , l'honneur de préfen
ter à Leurs Majeftés , ainfi qu'à Monfieur , à Ma--
dame , à Mgr le Comte d'Artois , à Madame la
Comteffe d'Artois , à Madame Adelaide , & à
Mesdames , les Tomes XXXVIII & XXXIX ' de
fes Mémoires , qui répondent aux années 1770
1771 & 1772. Le Sieur Amelot préfenta enfuite
au Roi le Sieur Joly de Maizeroy , Chevalier de
l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis , reçu Académicien
depuis , la préfentation des Tomes-
XXXVI & XXXVII . En même- tems , le Sieur
Dupuy , Secrétaire -Perpétuel de la même Académie
, eut l'honneur de préfenter à Leurs Majeſtés
& à toute la Famille Royale , un Ouvrage dont il
eft Éditeur , & qui a pour titre : Fragment d'un
Ouvrage Grec d'Anthemius ,fur les paradoxes de
méchanique , revu & corrigé fur quatre manufcrits
, avec une Traduction Françoiſe , & des .
notes , in- 4 ° . de l'Imprimerie du Louvre.
Les fieurs Née & Mafquelier , Graveurs , que
Leurs Majeftés & la Famille Royale ont honorés
MARS. 1778. 207
de leurs fouferiptions pour un Ouvrage intitulé :
Tableaux pittorefques , phyfiques , hiftoriques
moraux, politiques & littéraires de la Suiffe &
de l'Italie , onteu l'honneur de remettre à Leurs
Majeftés & à la Famille Royale , la 13 livraiſon
de cet Ouvrage.
MARIAGES.
Le Février , Leurs Majeftés & la Famille:
Royale ont figné le Contrat de mariage du Sieur
de la Porte , Intendant de la Marine , à Breft ,,
avec Dlfe de Cotte.
Le 15 du même mois , Leurs Majeftés & la
Famille Royale ont figné le Contrat de mariage.
du Comte de Baffin court , Marechal- de- Camp, &
Gouverneur en furvivance du Port- Louis ou Bla
vet , avec Demoifelle de Bernard Champigny-
Montgon ; & celui du Comte de Toulongeon ,.
Capitaine au Régiment de la Rochefoucault ,
Dragons , avec Demoiſelle de Dufort.
Le 22 du même mois , Leurs Majeſtés & la Fag
mille Royale ont figné le Contrat de mariage du
Marquis de Montfermeil , Capitaine au Régiment:
de Berry , Cavalerie, avec Demoiſelle Eugène
de Beaumanoir.
208 MERCURE DE FRANCE.
MORT S.
Marie-Catherine du Châtelet , Dame de la Croix
Étoilée , ci-devant Dame d'Atour de l'Impératrice-
Reine, épouse du Marquis de Marmier , eft morte
le 22 Janvier dernier, dans la cinquante- deuxième
année de fon âge .
La Marquife d'Agoult - Montmour , veuve du
Marquis de Torignan , & belle - mère du Duc de
Montpefat , eft morte dans fa Terre de Vinfobre ,
en Dauphiné, âgée de 82 ans.
C
Elifabeth-Catherine de Roye de la Rochefou
cault, Abbeffe de l'Abbaye Royale de Notre-Dame
de Soiffons , eft morte les Février, dans la 8-16 année
de fon âge.
: Charles de Combault , Comte d'Aureuil , Che⇒
valier de l'Ordre Royal & Militaire de St Louis ,
Maréchal des Camps & Armées du Roi, eft mort
à Paris , le 28 Janvier dernier , Fauxbourg Saint-
Honoré , dans la quatre-vingtième année de fon
âge.
François Cornet de la Bretonnière , le plus ancien
Capitaine de Dragons , ayant eu la Commiffion
de Capitaine en 1710 , eft mort à Caen ,
âgé de 88 ans.
René-François- André Comte de la Tour-du-
Pin de la Charce , Brigadier des Armées du Roi ,
ci-devant Colonel du Régiment de Bourbon , Infanterie
, eft mort à Paris , le 12 Février , âgé de
62 ans.
Eléonore de Chauvigny de Blot , Comteffe de

MAR S. 1778. 209
Montban , Douairière , eft morte en Haute- Matche,
dans la quatre - vingt - dix - huitième année
de fon âge , fans avoir ea , dans le cours de fa
vie , aucune infirmité , & ayant toujours confervé
La tête.
Il eft mort dernièrement à Dalbye , Evêché de
Fifnie , une femme âgée de cent cinq ans . Dans
fa cinquantième année , elle avoit encore été
mère ; & à l'âge de quatre - vingt- cinq ans , elle
fe maria en troifièmes noces à un jeune--khomme.
Elle a joui jufqu'à fa mort , d'une fanté & d'une
vigueur extraordinaires.
Le Comte de Vallier , Colonel d'Infanterie , des
Académies d'Amiens & de Nancy , eft mort fubi
teinent à Paris , le 6 Janvier dernier.
: Charles-François de Vendomois de St -Aubin ,
ancien Vicaire- Général de Rennes , Abbé Commendataire
de l'Abbaye Royale de Feny , Ordre
de Saint Benoît , eft mort à Paris , le 17 Février,
dans la 53 année de fon âge.
Jofeph- Marie Terray , Miniftre d'Erat , ancien
Contrôleur- Général des Finances , Chevalier , Secrétaire
, Cominandeur honoraire des Ordres du
Roi , Abbé Commendataire des Abbayes Royales
de Notre- Dame de Mo'efme , Ordre de S. Benoît,
Diocèle de Langres, & de S Martin de Troarn ,
même Ordre , Diocèle de Bayeux , eft mort à Paris,
le 22 Février , dans la 63 * année de fon âge .
Eloge de le Kain .
Henri Louis le Kain , né à Paris en 1729 ,
de parens employés dans l'orfèvrerie , fut luimême
deftiné à cet état , après , une éducation
1 110 MERCURE DE FRANCE.
foignée. Il excelloit dès fa plus tendre jeuneſſe
dans la fabrique d'inftrumens propres à la Chirurgie
; & il étoit déjà connu dans ce genre d'induftrie
, lorfque fon goût pour le Théâtre , &
l'impérieux inftinct du talent lui firent négliger
fa profeffion pour déclamer des rôles de Tragédie.
Il cherchoit l'occafion de jouer en fociété
, il eut le bonheur d'être conduit chez
M. de Voltaire, qui avoit alors , rue Traverfière ,
un petit Théâtre , où ce grand homme aimoit
à ellayer les Pièces qu'il venoit de compofer.
Le célèbre Poëte tragique reconnut bientôt
dans le Kain , l'Acteur qui devoit fentir & rendre
les beautés fublimes de fes Tragédies . Il lui donna
des leçons affidues ; & pour être plus à portée de
l'exercer , il le fit renoncer à tout autre travail que
celui du Théâtre , & le logea dans fa maiſon . Le
Kain joua fucceffivement les rôles de Seide & de
Mchomet. 11 étonna & ravit fouvent fon Maître
par la force de fon jeu . Ille tranſportaen prononçant
ces mots fublimes , dans le cinquième Acte de
Mahomet : I eft donc des remords ! M. de Voltaire
ne put contenir fon admiration , & l'Auteur
avoue qu'il n'a jamais eu un fentiment plus
vif & plus profond. Enfin il débuta en 1751 ,
fur le Théâtre François , par le rôle de Titus ,
daus & Tragédie de Brutus , enfuite par celui de
Scide dans Mahomet. La Nature avoir donné à
le Kain une phylionomie défavantageufe ›
,
une
voix fombre & dure , une taille épaiffe &
fembloit lui oppofer les plus grands obſtacles ;
mais l'art développant les fentimens concentrés
dans fon coeur , animant route fa perfonne , lui
confeillant les pofitions les plus fuperbes,fortifiant
MAR S. 1778. 21
·
fa voix , imprimant dans tons fes mouvemens le
grand caractère de la paffion ; l'art fat tel que,
par fon enchantement , cet Acteur entendit les
beautés mêmes s'écrier malgré elles : Comme il
eft beau ! En effet, dans les rôles d'Orofmane, de
Tancrède , de Mahomet , de Gengiskan , de Ni-
´nias , de Bayard , de Guſtave , &c. il paroiffoit plus
grand que nature , & tout s'éclipfoit autour de
lui ; il réunifoit les regards & l'intérêt des Spectateurs.
Cependant le Kain n'eut pas feulement à
vaincre la nature , mais encore les efforts de
l'envie , les intrigues du foyer , du grand monde ,
les jugemens précipités des gens frivoles ; il
n'avoit pour lui que le Parterre , conftant à l'admirer
& à l'applaudir . Son début dura dix fept
mois; & tout lui annonçoit une difgrace , lorfqu'il
alla jouer à la Cour le rôle d'Orofmane. On avoit
même prévenu Louis XV ; mais ce Roi qui avoit
beaucoup de connoiffances , un efprit très jufte ,
& un goût naturel que rien ne pouvoit altérer ,
parut étonné que l'on eût fi mal jugé l'Acteur
qu'il venoit de voir , & dit ; il m'a fait pleurer ,
moi qui ne pleure guère. Ce mot foffit. Il fallut
bien le recevoir. Le Théâtre François poffédoit
alors, dans le tragique , les Dumefnil , les Gauffin ,
les Clairon , les Sarazins , les Lanoue , &c. &
ce concours de talens éminens donnoit à la
fcène un degré de perfection & d'éclat , que l'on
ne peut guère efpérer de revoir : il fervit à
former le jeu de le Kain, à réunir dans cet Acteur
toutes les perfections théâtrales dont il étoit
témoin , & dont il devint enfuite le confervateur
& le modèle. On fait que le Kain & Mlle Clairon
quittèrent les ridicules vêtemens des anciens
Acteurs, pour le revêtir des habits de coftume, &
212 MERCURE DE FRANCE .
qu'ils furent les premiers qui l'établirent fur le
Théâtre François . Le Kain deffinoit lui - même les
habits convenables à fes rôles ; il n'épargnoit rien
pour les rendre auffi brillans qu'il le jugeoit
néceffaire , dans un tems où fes appointemens
étoient très-médiocres . Il veilloit aufli avec un
égal foin à toutes les parties du Spectacle ;
ilfe rendoit maître de la fcène , & d'un coup d'oeil
il commandoit à tout ce qui l'environnoit. Il
étoit fort inftruit de l'Hiftoire , des Lettres , & de
Toutes les connoiffances relatives à fon arr. Il
aimoit la Poëfie avec paffion , & perfonne ne fut
mieux réciter les vers. Jamais il ne fe permit de
les mutiler , ni de négliger les détails ponr faire
valoir davantage une fituation forte de fon rôle.
Le Kain apportoit dans la fociété beaucoup de
fimplicité , des connoiffances même étrangères à
fon art , un fens droit , de l'efprit , & quelquefois
de la gaieté , quoique fon caractère fut en
général porté à la mélancolie , par l'habitude de
s'occuper de grandes paffions & de les peindre.
Il feroit inutile de vouloir analyſer ſon talent ; il
faut l'avoir vu jouer pour s'en faire une idée.
Il n'étoit pas Acteur, il étoit le perfonnage même
qu'il repréfentoit . Il a fini fa carrière théâtrale par
le rôle de Vendôme dans Adélaïde du Guefclin ,
huit jours avant fa mort. Cet Acteur , en arri
vant dans la couliffe , dit qu'il reffentoit une
ardeur qu'il n'avoit jamais eue , & qu'il efpéroic
bien remplir fon rôle . En effet il fembla fe furpaffer
: il étonna , il ravit tous les Spectateurs ,
& il ne put fe refufer lui - mêine à un mouvement
de fatisfaction . Il vint faire l'annonce du
Spectacle, ce qui ne lui arrivoit prefque jamais ;
MARS. 1778. 213
& recueillit le concert d'applaudiffemens qui
furent encore prolongés lorſqu'il n'étoit plus à
portée de les entendre . Cet Acteur avoit beaucoup
de préfence d'efprit ; nous n'en citerons
que deux exemples . Un Officier du Roi lui dit
un jour avec un air de mépris & d'indignation ,
qu'il étoit affreux que des Comédiens euffent une
fortune , des penfions , des récompenfes , tandis
qu'un Militaire ne pouvoit efpérer qu'une chétive
retraite après de longs fervices & fon fang prodiqué
pourl'État . L'Acteur lui répondit : Eh comp
tez-vous pour rien , Monfieur , le droit que vous
croyez avoirde me dire en face ce que je viens d'entendre?
Une angufte Princeffe lui demanda à la
fortie d'une pièce qui avoit tombé ,
comment
on avoit pu recevoir un tel Ouvrage : Madame,
répondit humblement le Kain , c'est le fecret de
la Comédie.
Ce grand Acteur fit , dit - on , quelques im
prudences contraires à fa fanté , & fur faili
d'une fièvre inflammatoire qui le mit en quatre
jours au tombeau . Il vit la mort s'approcher
fans effroi , & fe livra avec confiance aux confeils
des perfonnes fages qui l'environnoient. Il mourut
le 8 Février 1778. Il laiffe une fortune confidérable
, & deux fils qui doivent la partager.
Tirage de la Loterie Royale de France ,
du 16 Février 1778 .
Les numéros fortis de la roue de fortune font :
63 , 21 , 49 , 74 , 89.
214 MERCURE DE FRANCE.
TABLE.
PIÈCES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE , p. 5
Fragment du Difcours en vers fur l'Hiftoire ,
par M. de Marmontel ,
Vers en réponse à ceux de M *** ,
Zami & Xica , ou la Métempſycofe , Conte
Indien ,
Jugement littéraire ,

Le Vallon ,
Le Germain , Conte ,
Épigramme ,
ibid.
13
16 .
31
ibid.
32
33
ibid.
34
37
ibid.
38
46
SI
54
55
57
59
Sur la mort de M. le Kain ,
A M. le Chevalier de Boisgruel ,
Vers pour mettre au bas du Portrait de M. de
Juigné ,
Vers pour mettre au bas du Portrait de M. le
Comte de Buffon ,
Seconde Églogue de Pope ,
Stances fur le Luxe ,
Épitre préfentée à Mgr le Comte d'Artois ,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Dictionnaire Univerfel des Sciences Morale ,
Economique , Politique & Diplomatique , ibid.
Journal des Cauſes célèbres , 70
Hiftoire Naturelle , générale & particulière , 73
MAR S. 1778. 215
Recherches Hiftoriques & Géographiques fur
le nouveau Monde ,
L'Énéide ,
Eulalie ,
Les Principes de la Religion Naturelle & de la
Religion Chrétienne ,
Étrennes du Parnaffe ,
Difcours prononcés dans l'Académie Françoife, 127
Les Mois , Poëme ,
Phyfique du Corps humain ,
Profpectus du Plutarque François ,
ACADÉMIES ,
Annonces littéraires ,
Dijon ,
Montauban ,
SPECTACLES.
Opéra ,
84
91
97
100
122
138
142
145
151
153
ibid.
159
165
ibida
Comédie Françoile ,
Comédie Italienne
ARTS.
Gravures ,
167
172
177
ibid.
Mufique , 18.0
Vers à M. de Voltaire , 182
Réponse de M. de Voltaire ,
184
Vers pour mettre au bas du Portrait de M. de
Voltaire ,
185
Épitaphe de le Kain ,
ibid.
Variétés , inventions , &c. 186
Anecdotes ,
189
Avis ,
192
Nouvelles politiques ; 194
Nominations , 203
216 MERCURE DE FRANCE.
Préfentations ,
d'Ouvrages ,
Mariages ,
Morts
Elage de le Kain ,
Loterie ,
204
206
207
208
209
213.
APPROBATION.
J'Alu , par ordre de Monfeigneur le Garde des
Sceaux , le volume du Mercure de France , pour le
mois de Mars, & je n'y ai rien trouvé qui m'ait
paru devoir en empêcher l'impreſſion.
A Paris , ce 2 Mars 1778 .
DE SANCY.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe,
près Saint Côme,
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le