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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
JANVIER, 1778 .
PREMIER VOLUME .
Mobilitate viget. VIRGILE.
Peugnet
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire, rue de Tournon,
près le Luxembourg.
AvecApprobation & Privilége du Roi.
1.2
%
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C'ESTAD Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue de
Tournon , que l'on prie d'adreſler , francs de port,
les paquets & lettres , ainſi que les livres , les eftampes
, les pièces de veis ou de proſe , la muſique
, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
toutce qu'on veut faire connoître au
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Ce Journal devant être principalement l'ouvragedes
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on recevia avec reconnoillance ce qu'ils
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Compl.sets
Rifleoff 7610
24009
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JOURNAL DES CAUSES CÉLÈBRES, 12 vol in- 12 par an,
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cahiers par an , à Paris && en Province , 181.
LA NATURE CONSIDÉRÉE 12 feuilles par an, pour
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181.
A ij
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Tableau politique & littér . de l'Europe , an. 1775, br . 21 .
Dist. des mots latins de la Géographie ancienne , in - 89 .
broch 3 1 .
Les trois Théâtres de Paris , in-8 ° . br. 21. 10 f.
L'Égyptienne , poëme épique , br. 11. 10f.
Hymne au Soleil , br. 11 4f.
Papillua
MERCURE
DE FRANCE .
JANVIER , 1778 .
PIÈCES FUGITIVES.
EN VERS ET EN PROSE.
LA MÉDIOCRITÉ.
M
ODE .
USES , daignerez -vousapplaudir à des rimes
Qui , ſous un nom pompeux , offrent peu de
beauté:
Votre lyre ne rend que des accords fublimes ,
A iij
66 MERCURE DE FRANCE.
Et mes vers vont chanter la médiocrité.
Vous à qui la Fortune, & l'Art & la Nature
Prodiguent à l'envi leurs faveurs fans mefure,
Dieux Terrestres , craignez cet excès dangereuz.
Et toi de qui les yeux préſident à l'Histoire ,
Viens , divine Clio , tracer à ma mémoire
Les plus illuftres malheureux.
Quelle ſera la fin de ta courſe célèbre ,
Alexandre , quel fruit de tes exploits guerriers ?
Le triomphe fini , vient la pompe funèbre :
De funeſtes cyprès ſuccèdent aux lauriers .
Sous un dais éclatant , qu'au faîte de la gloire
Suſpendoient dans les airs , les mains de la victoire
د
MillePeuples captifs encenſoient ton orgueil ;
Ochangementfatal ! ô rapide contraſte !
Le même Autel qui fut le ſiége de ton faſte ,
Devient le lit de ton cercueil .
A la fatalité de ce revers infigne ,
Où la plus fombre nuit ſuit le jour le plus beau ,
Ne reconnoît- on pas la fortune maligne ?
Sous le char du Vainqueur elle ouvre le tombeau.
Elle orne la victime avant qu'elle s'immole.
Tandis que d'une main elle élève l'Idole ,
Elle creuſe de l'autre un précipice affreux .
JANVIER. 1778 . 7
L'éclair brille, il eſt vrai , dans la voûte azurée;
Mais un léger inftant meſure ſadurée ,
Et la foudre part de ſes feux.
L'Univers partagé, ne fauroit-il ſuffire
Auxvoeux audacieux de deux fameux rivaux?
Leurjalouſe valeur en diſpute l'Empire ,
Comme l'unique prix digne deleurs travaux.
Aflisau premier rang, dont la pompe le flatte ,
Le fier Triomphateur des fils de Mithridate ,
Tâche d'en éloigner le Vainqueur des Gaulois .
Mais leur ambition ſera bien- tôt trompée.
Uncoup précipité joint Céfar à Pompée ,
Sous les inévitables lois .
Quels ſont ces vaſtes murs où , d'une main ſervile,
L'Univers tributaire apporte ſes tréſors ?
Le Soleil dans ſon cours luit-il ſur quelque Ville ,
Qui , du Tybre orgueilleux, oſe égaler les bords ?
Là , ſous le vol hardi des Aigles invincibles ,
Al'aspect des faiſceaux & des haches terribles ,
Les Rois humiliés tendent les mains aux fers .
Tu rampes à ton tour , République hautaine ,
Toi qui des Nations maîtreſſe ſouveraine ,
Planois fur le trêne des airs !
:
Où courent ces Romains avec tant de furie ,
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
Subitement armés de marteaux , de leviers ?
Vont-ils enfinbriſer les fers de la Patrie ,
D'un injuſte Tyran , louables meurtriers ?
Suivons leurs pas . O Ciel ! Quelles ſont ces Statues,
Par de coups redoublés à leurs pieds abattues ?
C'en eſt fait ; je ne vois que d'informes débris .
C'étoient-là de Séjan les ſuperbes images.
Ainſi donc en unjour les plus humbles hommages
Sont ſuivis des plus fiers mépris !
Ocomble de malheur ! ô ſpectacle effroyable !
Ce puiffant favori fubit le même fort .
Tel qu'untigre en fureur ,le Peuple impitoyable
Se plaît à lui porter la plus cruelle mort.
Ses membres difperfés , privés de ſépulture ,
D'avides animaux devenant la pâture ,
N'offrent plus à nos yeux que de vils oſſemens ;
Et le vieux Nautonnier de la fatale rive ,
Eloignant ſans pitié ſa barque fugitive ,
C Repouſſe ſes mânes errans .
De ces hideux objets détournons notre vue ,
Et fixons nos regards ſur ces gazons fleuris .
Une ſource y jaillit ſous une ombre touffue ,
Et Zéphir y retient les Grâces & les Ris .
Mollement étendu ſur ſon charmant rivage ,
JANVIER. 1778 . 9
Cupidon , dans les eaux , contemple ſon image.
De ſes divins appas il devient amoureux .
Quelle étoit mon erreur ! C'eſt vous, jeune Narciffe!
Faut-il que tant d'éclat par lui- même périſſe !
Moins beau , vous ſeriez plus heureux.
Oùſe ſontécoulés ces ruiſſeaux d'opulence ,
Dont le riche Pactole inondoit ton Palais ?
Ton ennemi vainqueur les tient ſous ſa puiſſance:
Une chaîne de fer l'en ſépare à jamais .
Un bûcher ! juſte Ciel ! Eſt-ce donc là le Trône
Où le fameux Créſus , ſans Sceptre , ſans Couronne
,
Doit , au milieu des feux , voir ſon dernier inſtant!
Fortune ! voilàdonc quelles font tes careſſes ,
Aimables au dehors , mais en effet traîtreſſes ,
Tu ne nous perds qu'en nous flattant.
Ornement curieux des rives de Provence ,
Merveilleux Oranger , toujours verd , toujours
beau ,
Sous un climatvoiſin des lieux de ma naiſſance ,
Net'énorgueillis point de ton riche fardeau .
Jaloux de ta beauté , l'impétueux Borée
Attaque de tès biens l'abondance dorée ;
Tu flottes , tu gémis , tu tombes avec bruit :
Le tronc eſt abattu ſous les branches brifées ,
V
10 MERCURE DE FRANCE.
Je vois avec les fleurs les feuilles diſperſées ,
Et l'arbre mort avec le fruit.
D'un grand bonheur tomber dans un malheur
extrême ,
Est- ce donc le deſtin des pompes d'ici -bas ?
Oui , la force périt par la puiſſance même ,
si la ſaine zaifon ne la tempère pas.
L'Empire de Louis eft donc inébranlable?
Les Dieux qui l'ont aſſis ſur unTrône immuable ,
Savent l'y foutenir dans la même ſplendeur.
Juſte , des meilleurs Rois il devient le modèle :
L'amour& le reſpect de ſon Peuple fidèle ,
Sont lesbafes de ſa grandeur.
Par M. Garcin , Instituteur , à Valence
en Dauphiné.
Afon Alieffe Royale le Duc CHARLES
DE LORRAINE & DE BAR , &c. &c.
LEE
Bouquet du Héros eſt le récit fidèle
De ſes vertus , de ſes exploits heureux ! ...
Charles , ton nom infcrit au rang des demi-Dieux,
Eſt le garantdeta gloire immortelle :
Jouis un fiécle encor du tribut de nos voeux ;
JANVIER. 1778. fr
Qu'ils peignent , grand Prince , à tes yeux ,
Notre jufte reconnoiſſance ! ...
Unjour, ainſi que nous , nos arrières neveux
Admireront ta rare bienfaiſance,
T
Et fur le marbre ils traceront ces vers :
"Charles, le plus digne des Princes ,
>> Fit le bonheur de nos Provinces ,
>> Et mérita l'amour de l'Univers » .
ParM. l'Abbé Clary.
VERS
POUR mettre au bas du Portrait de
Mademoiselle B.... G...
Β... fur toutes nos Beautés,
t
Ayant remporté l'avantage,
Voulut ſur le vélin voir ſes traits répétés ,
Pour triompher encor de ſon image.
Par M. d'A.... de Lyon.
Avi
12 MERCURE DE FRANCE.
A MONSIEUR ,
FRÈRE DU ROI , pendant ſon ſéjour à
Bordeaux.
PRINCE
7
RINCE Auguſte & chéri , votre ſeule préfence
Rend heureux le Peuple Aquitain :
Les Vertus de Titus , bien plus que ſa puiſſance ,
Firent le bonheur du Romain.
De votre Bifaïeul la tendre Bienfaiſance
Sera toujours chère au Lorrain ,
Renaiſſant Stanislas , adoré de la France ,
Vous le ferez du genre Humain.
Par M. le Vicomte de Brons.
1
JANVIER. 1778. 13
LA FAUSSE AVENTURIÈRE * ,
PROVERBE DRAMATIQUE ,
En un Acte & en Profe.
PERSONNAGES.
ALPHONSE , Roi de Lombardie.
ALAMIR , fils d'Alphonse ,
ZÉLOÏDE , Princeſſe de Golconde.
FATIME , Confidente de Zéloïde.
UBALDE , Confident d'Alamir.
Un Courtiſan .
- Suite d'Alphonfe.
La Scène est à Ravenne , dans le Palais
des Rois de Lombardie.
* Le ſujet de ce Proverbe eſt tiré du neuvième
Conte de la quatrième Journée du Pentamérone
Napolitain , du Signor Abbatutis.
14 MERCURE DE FRANCE.
SCÈNE PREMIÈRE.
ALAMIR , UBALDE.
ALAMIR. Laiffe - moi , cher Ubalde ,
à la douleur qui m'accable .
UBALDE. Eh! quel eſt donc le ſujet de
vos larmes ? L'heureux Alamir a- t-il encore
des fouhaits à former ? Ah ! Seigneur
, pourquoi vous abandonner à la
uiſteſſe qui s'empare de votre ame ?
ALAMIR. Hélas !
UBALDE. Heureuſement écliappé des
fers d'une Nation barbare , orné de
toutes les graces de la jeuneſſe , le front
ceint des lauriers de Bellonne , heureux
enfin par la poffeffion d'une aimable
Princeſſe que le Roi votre père vous
deſtine , que vous manque-t-il pour être
le plus fortuné des hommes ?.
ALAMIR. Tout.
UBALDE. Vous m'étonnez , Seigneur !
ALAMIR. Que ne ſuis je encore dans
lesfers!
JANVIER. و . 1778
UBALDE. Pourquoi me dérober le
chagrin qui vous devore ? N'ai - je donc
plus de droits à votre confiance ?
ALAMIR. Tu me connois mal , cher
Ubalde , je n'ai jamais ceſſé d'être ton
ami .
UBALDE. Et vous craignez de dépoſer
dans mon fein le tourment de votre
ame ? -
ALAMIR. J'aurais trop à rougir.
UBALDE. Si vous avez à tougir , ce
n'eſt que de votre injuſte réſerve.
ALAMIR. Eh bien , je vais rompre le
filence. Ecoute , cher Ubalde , & vois
s'il eſt poſſible d'être plus malheureux .
☑UBALDE . Vous connoiſſez mes ſentimens
, Prince : vous pouvez tout exiger
de moi.
ALAMIR. Je ne doute point de ton
zèle. Bleſſé dangereuſement dans le dernier
combat que nous livrâmes aux
Sarrazins , je reftai pour mort fur le
champ de bataille ; mais comme je donnai
quelque ſigne de vie, on m'enleva
pour me panfer ; je fus fait Priſonnier de
guerre ,& je devins le partage du Roi de
16 MERCURE DE FRANCE .
Golconde , leur allié. Je n'eus pas à me
plaindre de ma captivité , pendant laquelle
j'eſſuyai toutes fortes de bons traitemens
: mais le ſouvenir de ma Patrie fe
repréſentait fans ceſſe à mon idée , & me
plongeait dans la triſteſſe la plus amère.
J'avais la liberté de me promener dans
les jardins du Palais ; j'y remarquai plufieurs
fois une petite Jardinière , dont les
attraits firent ſur mon ame l'impreffion
la plus vive. Je fus quelque tems ſans la
revoir , & l'inquiétude commençait à
s'emparer de moi , lorſque je fus abordé
par une femme qui m'apprit que cette
Jardinière était la Princeſſe de Golconde
elle-même , qui , frappée de la nobleſſe
de mes traits , demandoit à m'entretenir
dans un boſquet écarté , où nous n'aurions
aucun riſque à courir. Nous nous
donnâmes ainſi pluſieurs rendez- vous ,
& il ne tarda point à s'établir entre nous
le commerce le plus agréable. Comme
nous avions à craindre d'être tôt ou tard
découverts , & rigoureuſement punis ,
je la déterminai à fuir. Nous prîmes le
jour & l'heure , & nous eûmes le bonheur
de tromper la vigilance de nos
Gardes. Nous gagnâmes le rivage , où
nous trouvâmes une barque qui nous
JANVIER. 1778. 17
attendait . Tout cela fut heureuſement &
ponctuellement exécuté. Nous nous embarquâmes
avec une caffette qui renfermait
beaucoup d'or & de diamans d'un
prix inestimable. Notre navigation fut
heureuſe....
UBALDE . Suſpendez votre récit ,
Prince ; on ouvre , & le Roi , votre
Auguſte père , va paraître en ces lieux.
ALAMIR. Contraignons-nous .
SCÈNE II.
ALPHONSE , ALAMIR , UBALDE , Suite.
ALPHONSE. La paix eſt aſſurée , mon
fils , je viens d'en recevoir la nouvelle ,
&j'ai donné fur le champ les ordres néceffaires
pour hâter l'arrivée de votre
épouſe. Le Prince , votre frère , ira la
recevoir à la frontière ; & je veux que
les fêtes que j'ai ordonnées , furpaffent
en magnificence tout ce qu'on peut.
imaginer de plus beau.
ALAMIR , s'inclinant. Seigneur....
ALPHONSE . L'heure m'appelle au Con18
MERCURE DE FRANCE.
feil , & je m'occuperai encore , à mon
retour , des moyens d'accélérer l'inſtant
de votre hymen. Adieu.
SCÈNE ΙΙΙ.
ALAMIR , UBALDE.
ALAMIR. Suis-je affez malheureux ?
UBALDE. Eh ! quel eſpoir nourriſſezvous....
ALAMIR. Quel eſpoir! .... Pourſuivons
mon récit , & tu jugeras combien je ſuis
àplaindre. -
Nous débarquâmes à Rimigny , ne
voulant point paraître à la Cour de mon
père , avant d'avoir fondé ſes intentions.
Comme la Princeſſe érait un peu fatiguée
de la traverſée , je lui propoſai de
s'y repofer pendant que j'irais embraſſer
mon père. Je lui promis que trois jours
ne s'écouleraient pas ſans que je vinſſe la
chercher avec un nombreux cortége, pour
la conduire à la Cour. Zéloïde me laiſſa
partir , quoiqu'à regret. Je trouvai le
Roi dans des diſpoſitions ſi peu favora
JANVIER. 1778 . 19
bles , que je n'oſai point lui découvrir
mon amour. Il ne m'a pas été poſſible ,
depuis mon arrivée , de donner de mes
nouvelles à Zéloïde. Je l'adore toujours;
elle me croit ſans doute un parjure : je
ne me diffimule point mes torts ; je fais
combienje fuis coupable , & c'eſt ce qui
me déſeſpère.
UBALDE. Je partage vos chagrins
Seigneur , & je fuis prêt à tout entreprendre
, pour vous prouver combien je
vous ſuis dévoué. Ordonnez , je n'ai rien
àvous refufer .
ALAMIR. Juges de mon tourment &
de mes remords , s'il faut conſommer le
ſacrifice cruel qu'on exige de moi... Non,
jen'y confentirai jamais.
UBALDE. Zéloïde ...
ALAMIR. Me croit infidèle , & c'eſt
cequi metue.
UBALDE. Je vole à Rimigny ; je cours
auprès d'elle ; je lui peindrai vos ſentimens
, votre réſolution ...
ALAMIR. J'ai prévenu ton deſſein;
j'ai dépêché le fidèle Renaud à Rimignys
&, fans lui découvrir le ſecret de mon
20 MERCURE DE FRANCE.
coeur , je l'ai chargé de porter une lettre
à Zéloïde ... Il devrait être de retour ;
peut-être craint-il de commettre , en paraiſſant
ici , quelque indiſcrétion. Vas ,
cher ami , vas t'informer s'il eſt revenu ,
& tâche de rendre le calme à mon coeur
agité.
UBALDE. J'y cours ; heureux ſi je puis
vous prouver par mon zèle , le deſir que
j'ai de travailler à votre bonheur ! ( Il
Sort) .
SCÈNE I V.
ALAMIR feul.
Triſte grandeur ! funeſte rang , qu'exigez-
vous de moi ? Quelle est la condition
des Princes ! Infortunés ! Il ne
leur eſt donc pas permis de goûter le
bonheur! ... Je fuccombe à mes chagrins...
O ma chère Zéloïde ! Toi qui te Hattais
de régner à jamais ſur mon coeur... Que
dis-je ? Je ne puis , je ne dois aimer que
toi ; & fi le fort s'obſtine à me perſécuter,
une autre aura ma main ; mais mon coeur
fera toujours à toi.
JANVIER. 1778. 21
SCÈNE. V.
ALAMIR , UBALDE.
ALAMIR. Eh bien , cher Ubalde ,
m'apportes-tu des nouvelles confolantes
?.... Quel eſt ce billet que je vois en
tes mains ?
UBALDE . C'eſt le vôtre , Seigneur ;
Zéloïde eſt diſparue depuis quelques
jours , & l'on ignore ce qu'elle peut être
devenue.
ALAMIR. Voilà tout ce que j'ai craint !
Zéloïde n'aura écouté que ſon déſefpoir
, & m'aura cru parjure..... Ah !
malheureux ! ....
UBALDE. Raffurez-vous , Seigneur , je
vais mettre tout en oeuvre pour découvrir
le lieu de ſa retraite. Il faut de votre
côté faire naître des obſtacles qui puiſſent
retarder d'abord , & , par la fuite , rompre
votre mariage. Mais ſi vous confultiez
cette femme extraordinaire , dont la
renommée publie tant de merveilles ?
ALAMIR. Cette jeune Etrangère ....
22 MERCURE DE FRANCE.
UBALDE. Que le Roi votre père a fait
mander , & qui doit , au fortir du Confeil
, faire en ſa préſence l'eſſai de ſes
talens .
ALAMIR. Et tu me crois allez dépourvu
de bon fens pour ajouter foi aux
rêveries d'une Aventurière que le haſard
peut- être a fervi quelquefois?
UBALDE. Ces fortes de gens ont fouvent
des relations incroyables...
ALAMIR. Et tu préſumes.....
UBALDE. Je ne préſume rien ; mais
vous favez , Seigneur , que les plus petites
cauſes ont produit quelquefois de grands
effets.
ALAMIR. Eh bien ? ... Je m'abandonne
àtes conſeils.
UBALDE. Je vais l'attendre , &... mais
on entre... c'eſt elle que votre étoile vous
envoie.
JANVIER. 1778 . 23
SCÈNE VI.
ZÉLOIDE , FATIME , ALAMIR , UBALDE.
( Zéloïde & Fatime ſont vêtues magnifiquement
, & portent un faux nez qui les
déguise . Un Esclave noir place dans le
fond du Théâtre , une petite table chargée
d'une caffette , & d'un petit panier
couvert ).
ZÉLOÏDE; à l'Esclave noir. Retirez
vous. ( Bas à Fatime ) . Enfin , je touche
aumoment... Juſte Ciel ! ... Que vois-je ? ...
C'eſt le Prince !
FATIME , de même. Contraignez-vous,
Madame , & conſervez tout le fangfroid
dont vous pouvez être capable.
ZÉLOÏDE, de même. Je tremble . ( Haut
Pardonnez , Meſſieurs , li j'interromps
votre folitude ; mais l'ordre exprès du
Roi....
ALAMIR. Vous n'êtes point faite ,
Madame , pour embarraſſer perſonne , &
fur-tout des Officiers de Sa Majesté,
( 24 MERCURE DE FRANCE.
ZÉLOIDE , bas à Fatime. Il ſe cache .
(Haut ) . Je vais me retirer...
ALAMIR. Je ne le ſouffrirai point , &
je ne vous cacherai pas que je fuis
charmé de trouver l'occaſion de pouvoir
vous entretenir en particulier. ( Bas à
Ubalde ) . Je veux , pour l'éprouver , lui
cacher mon rang ; qu'il ne t'échappe rien
qui puiſſe me trahir.
UBALDE. Comptez ſur ma difcrétion.
ZÉLOÏDE , bas à Fatime. Je vais profiter
de cet heureux moment pour fonder
fes intentions. 3
FATIME . Puiffiez-vous réuſſir !
ZÉLOÏDE , à Alamir. Si vous voulez ,
Seigneur , me confier votre main , je
pourrai vous dire des choſes qui vous
cauſeront peut- être une ſurpriſe.....
ALAMIR. La voilà.
ZÉLOÏDE , après l'avoir examinée. Cette
ligne marque une longue vie ; cette autre
une ſuite de proſpérités non interrompues
..... Mais..... grands Dieux ! ..... Que
vois-je ? Excuſez , Prince , ſi , ne vous
connoiffant point , j'ai manqué peutêtre
JANVIER. 1778. 25
être au reſpect que je dois à votre Auguſte
rang.
ALAMIR. Vous m'étonnez .
ZÉLOÏDE. Vous avez paru douter de
mon ſavoir , & je vous prépare de plus
grandes ſurpriſes.... Pourſuivons.... Quel
enchaînement de gloire & de bonheur! ...
Dieux ! .... Mais je crains d'être indifcrette....
ALAMIR. Ah! parlez , fans crainte ;
parlez , & fatisfaites ma juſte impatience.
ZÉLOÏDE. Vous avez aimé , Prince :
mon art ne va pas juſqu'à pouvoir connaître
ſi vous aimez encore ; mais j'en
ſais affez pour découvrir que vous faites
le malheur d'une femme tendre & fidelle ,
que votre indifférence , pour ne pas dire
votre ingratitude , a réduite au déſefpoir.
ALAMIR troublé. Dieux ! qu'ai-je fait ?
A quoi me fuis-je expoſé ? Je n'y peux
plus tenir.... Fuyons.... Ubalde , fuyons.
Allons cacher à tous les yeux ma honte
& ma douleur.
I. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
SCÈNE VII.
ZÉLOÏDE , FATIME.
ZÉLOÏDE. Il eſt touché.... des pleurs
s'échappent de ſes yeux... Ah ! Fatime ,
j'en conçois un favorable augure.
FATIME. Quel eſt votre deſſein ,
Madame , & qu'eſpérez-vous ?
ZÉLOÏDE. Toucher ſon coeur , rentrer
dans mes droits ; ou , ſi j'ai le malheur
de ne pouvoir réuffir , je ne veux que
lamort.
FATIME . Mais ne craignez-vous point
que le mariage du Prince ne mette obftacle
à vos projets ?
ZÉLOÏDE . C'eſt ce ſeul motif qui m'a
engagée à vouloir connaître mon fort.
En proie à l'inquiétude la plus cruelle ,
j'attendois le retour d'Alamir , eſpérant
toujours que l'amour le ramènerait auprès
de moi . Le bruit de fon hymen m'a
tirée de l'eſpèce deléthargie dans laquelle
j'étais abſorbée,&je ne m'occupai plus que
des moyens de réuffir . Je m'ajuſtai d'une
4
JANVIER. 1778 . 27
façon fingulière, & même un peu bizarre :
le merveilleux en impoſe toujours. J'ai
choiſi dans les parures que j'avais apportées
de Golconde , celles qui peuvent
étonner & plaire davantage. Je plaçai
dans mes cheveux un grand nombre de
pierreries; peut- être croit- on qu'elles
font fauffes ; car , à la façon dont je ſuis
équipée , il n'y a perſonne qui ne me
prenne pour une Opératrice de Campagne.
L'accent étranger dont je ne puis
me défaire , aide encore à le perfuader.
J'ai fait publier par-tout que la Signora
Taratantara , arrivait tout exprès des
grandes Indes , pour faire voir aux Seigneurs
de la Cour , & aux bons Bourgeois
de la Ville de Ravenne , mille
curioſités fingulières , mille tours de
cartes & de paſſepaſſe tout- à-fait neufs ,
&c. C'eſt ainſi que je me fuis établie
dans un des Fauxbourgs de cette Ville .
L'homme eſt avide de nouveautés , &
rien n'eſt plus facile que d'en impofer
aux curieux. Ma réputation s'eft telle
ment accrue , que le Roi ma fait donner
ordre de l'attendre aujourd'hui dans ces
lieux. C'eſt tout ce que j'ambitionnais.
Je ne ſais ; mais j'ai un ſecret preſſenti
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
ment que mes malheurs touchent à leur
fin.
FATIME. Que ne donnerais - je point
pour vous voir heureuſe ! .... Mais on
ouvre ....
ZÉLOÏDE . C'eſt ſans doute le Roi ; je
vais ſavoir mon fort .
SCÈNE VIII.
ALPHONSE , ZÉLOÏDE , FATIME ,
Courtisans , Suite.
د ZÉLOÏDE. Je me ſuis rendue , Sire
aux ordres de Votre Majesté , & j'attends....
ALPHONSE. Je ſuis enchanté de vous
voir ; & fi vos talens , comme je n'en
doute point , répondent à votre réputation
, je me fais une peinture agréable
du plaiſir que j'aurai d'en admirer
les effets .... Mais le Prince n'eſt point
ici ; qu'on l'avertiſſe. ( Un Courtiſan ſe
détache &fort ) .
J
JANVIER. 1778 . 29
SCÈNE ΙΧ.
ALPHONSE , ZÉLOÏDE , FATIME ,
Courtisans , Suite .
ZÉLOÏDE . Je vous prie d'excufer ,
Sire , fi , dans l'ignorance où je ſuis des
uſages de votre Cour , je manque au
reſpect que je dois à Votre Majeſté. Je
ſuis prête à exécuter fes ordres...
ALPHONSE. Le Prince va paraître......
Le voici.
SCÈNE X & dernière .
ALPHONSE, ZÉLOÏDE, ALAMIR, FATIME,
UBALDE , Courtisans , Suite.
L
ALPHONSE , au Prince qui paraît.
Approchez , Prince , on n'attend plus
que vous.
ALAMIR. Seigneur....
ALPHONSE , à Zéloïde. Rien ne peut
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
retarder maintenant le plaiſir que nous
promettent vos talens .
ZÉLOÏDE . Puiffé- je ne point démentir
l'idée que vous en avez conçue !
ALAMIR , bas à Ubalde. Que vais-je
devenir ?
ZÉLOÏDE , à Fatime. Approchez cette
rable ; ouvrez cette petite caffette......
bon. ( Elle en tire pluſieurs effets ) . Regardez
, Meſſeigneurs , ce petit foulier
couleur de roſe ; il a chauffé le pied de
la belle Hélène , avant le Siége de Troyes.
Je le tiens de la fille du Roi de Tonquin
, qui m'en a fait préfent en reconnoiſſance
des ſoins que j'avais pris de ſa
Péruche, qui avoit manqué mourir d'une
indigeſtion de biſcuit. Cette pantoufle a
appartenu au célèbre Confucius . Ceci eſt
une des moustaches du grand Lama ; je
la lui coupai fort adroitement , en prenant
du chocolat avec lui. Cet anneau
eſt le même dont ſe ſervit autrefois
Gygès ; mais il a perdu ſa vertu. J'ai là
d'autres curioſités encore plus merveilleuſes
; mais je les réſerve pour la bonne
bouche , & je vais vous montrer un
échantillon de mon adreſſe. ( On retire
JANVIER. 1778 . 31
le coffre & le petit panier qui couvraient la
table. Zéloïde tire trois gobelets de la
caffette , & une petite baguette ; elle arrange
le tout fur la table , & fait divers
tours ). Vous voyez , Meſſeigneurs , ces
trois muſcades; avec la vertu de ce petit.
bâton de Jacob , crac , la voilà diſparue .
( Elle fait voir le deſſous des gobelets ) .
Vous êtes bien certains qu'elles n'y font
pas ; ſoufflez deſſus , Sire. ( Elle baifſſe un
des Gobelets ) . Les voilà revenues. Vous
Ies voyez bien. ( Elle les touche de fa baguette
) . Crac ; où font-elles ? ( Elle montre
le deſſous des gobelets) . Vous êtes bien
perfuadés qu'elles n'y font point. Soufflez
-deſſus , Prince : regardez vous -même ;
elles y font toutes trois. Je vais vous
montrer maintenant ( elle tire un jeu de
cartes ) un tour qui m'a valu la protection
du Cubo ; vous allez voir. ( Elle
mêle les cartes ). Rien n'eſt plus étonnant.
( Elle les montre à l'Assemblée ).
Daignez , Sire , en retenir une.... Cela
eft fait.... Bon ! Prenez les cartes , & les
mêlez autant & fi long tems que vous le
jugerez à propos. ( Le Roi & le Prince les
mêlent alternativement ). Cela m'eſt égal ;
vous en avez affez ? ( Elle retourne le jeu
fur la table , & touchant une carte avec ſa
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
baguette ). Voilà la carte que vous avez
choiſie : cela eſt-il vrai ? Je vais vous
montrer actuellement un tour d'une au
tre eſpèce , & qui ne vous ſurprendra pas
moins. ( Elle poſe ſur la table un petit
panier couvert quiſemble s'agiter ) . Mais
avant de le commencer , il faut que
Votre Majesté me permette de lui raconter
une Hiſtoire ....
ALPHONSE. Je ne demande pas mieux.
ZÉLOÏDE. Une Princeſſe de mes amies
( que cela ne vous étonne point! ) Une
Princeſſe de mes amies a rendu les fervices
les plus ſignalés à un jeune Prince
qui lui a promis fa main : je ne craindrai
point de vous aſſurer qu'elle a expoſé ſa
vie pour ſauver ſes jours , & que fa
naiſſance n'eſt point inférieure à la
fienne.
ALAMIR , à part. Ciel ! qu'entends-je?
ZÉLOÏDE. Cependant, au mépris de ſes
fermens , le parjure ne veut point tenir
ſa promeſſe , & je viens vous demander
vengeance de ſa perfidie. ( Otant fon
faux nez ) . Cette Princeſſe , fille du Roi
de Golconde , c'eſt moi,
JANVIER. 1778 . 33
ALAMIR , à part. C'eſt elle-même ! ....
Ah ! grands Dieux !
ZÉLOÏDE . Le perfide dont je me plains,
eſt au milieu de votre Cour ; je ne veux
pas le nommer ; mais le petit animal que
renferme ce panier , ſaura bien le démêler.
Je tombe à vos genoux , Sire , &
j'implore votre pitié...
ALPHONSE. Vous pouvez compter que
je vous en ferai juſtice .
ALAMIR. Le coupable ſe jette à vos
pieds , Seigneur ; je dois la vie & la liberté
à Zéloïde ; je n'ai jamais ceſſé de
l'aimer , & je n'ai gardé le filence que
dans la crainte de vous offenſer ...
ZÉLOÏDE. J'aime votre fils , Seigneur,
& je vais en donner à Votre Majefté la
preuve la plus authentique. Si l'intérêt de
l'État exige que le Prince faſſe le mariage
que vous avez arrêté , je lui rends ſa promeſſe
, & je cours m'enfermer dans une
retraite....
ALPHONSE . Je ne le ſouffrirai point ;
vous êtes digne , belle Zéloïde , du premier
fceptre du monde , & mon fils
By
34 MERCURE DE FRANCE.
n'aura point d'autre épouſe que vous :
fon frère acquittera ma parole
ALAMIR. Ah ! mon père ,
ZÉLOÏDE. Je ſuis à vos pieds pour
jamais.
, ALPHONSE . Vous ferez unis demain
mes enfans ; foyez heureux. ( Se tournant
du côté d'Alamir ). La politique
avoit tiſſu vos noeuds , l'amour va les
rompre.
ALAMIR. Ma chère Zéloïde ....
ZÉLOÏDE. Me pardonnerez-vous ,
Prince....
ALAMIR. Le reproche eſt cruel.
ZÉLOÏDE . Ce n'eſt pas mon intention.
ALPHONSE. Oubliez vos malheurs ,
mes enfans , & jouiſſez en paix du bonheur
qui vous eſt promis. Vous avez eu
un grand Maître , l'expérience ; & votre
hiſtoire eſt une nouvelle preuve qu'à
quelque chose malheur eft bon.
ParM. Willemain d'Abancourt.
H
JANVIER. 1778. 35
ODE fur le fage Gouvernement de Sa
Majesté Impériale CATHERINE II,
Impératrice de toutes les Ruſſies.
A
INSI donc une femme, illustrant ſon génie ,
Dans l'art de bien régner , eſt l'exemple des Rois ;
Tout le Nord , en filence , à ſes pieds s'humilie
Pour recevoir ſes Lois .
Aftréeavec ſa ſoeur àſes conſeils préſide ,
Vénus lui prodigua ſes dons les plus flatteurs;:
Pallas mit dans ſes mains ſa formidable Égide ,
Mars ſes foudres vainqueurs .
Apollon , Dieu des vers , quoi! ra vertu ſuprême
Comme un trait de la foudre embraſe tous mes
fens!
Tu teperdsdans mon être,&juſques au cielmême,
Tu portes mes accens !
Fils du vaſte Océan , habitant de laTerre ,
Rapide & fier Irtis *, entends la voix des Dieux ,
* L'Irtis perd ſon nom en ſe mêlant avec l'Oby.
J'ai pourtant mis le nom du premier , parce qu'il ſoutient
mieux le vers.
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
Des hivers en courroux qui te faiſoient la guerre ,
Tu fors victorieux .
Reparois triomphant ſur les brillantes ondes ;
Que l'Aſtre qui t'éclaire excite les tranſports.
Accours , élance- toi de tes grottes profondes ,
Viens , règnes ſur tes bords.
Viens, admire avec moi ces charmans payſages ,
Ces hardis monumens , ces immenfes Cités ,
Cent Peuples autrefois féroces & ſauvages ,
Par la raiſon domptés.
It toi fameux Héros que tout célèbre & vante ,
Reparois à ma voix au ſéjour des vivans.
Quel ſpectacle enchanteur à tes yeux ſe préſente ?
Tes Peuples floriſſans .
On te vit d'une main formidable & ſavante ,
D'un Empire éternel jeter les fondemens.
Tulaiffas toutefois ſa ſplendeur menaçante
Afes commencemens.
Quelques ombres voiloient tes immortels ouvrages
;
* Pierre- le-Grand
JANVIER. 1778 . 37
Enfin , de leur éclat tous les yeux ſont frappés :
Ton égale paroît , & ces ſombres nuages
Soudain ſont difſſipés.
Son aſpect a banni juſqu'aux moindres ténèbres ;
Par elle -même inſtruits , couverts de ſes rayons ,
Tes Peuples vont ſervir , glorieux & célèbres ,
D'exemple aux Nations.
Elle penſe , elle agit , elle règne en grandHomme.
Pardes efforts divers , elle amène à grands pas
Les jours les plus brillans de la Grèce & de Rome ,
Dans ſes nombreux États .
Ton grand nom en reçoit encore un nouveau
luftre.
Elle imprime le ſceau de l'immortalité
Atout ce que tu fis jadis de plus illuſtre
Dans ta proſpérité.
Les Muſes auprès d'elle ont recouvréleurgloire;
Dans ſa Cour eſt le Trône & le Temple des Arts.
Quels ſpectacles pompeux &quels chants de victoire
Frappent de toutes parts !
Son génie & le tien prévalent ſur la Terre ;
38 MERCURE DE FRANCE.
Elle joint ſes exploits à tes faits éclatans :
Voici des grands ſuccès qu'elle obtient dans la
guerre ,
D'immortels monumens.
Vois le Croiſſant pâlir & trembler d'épouvante ;
Les remparts de Biſance à ſon nom ébranlés :
De tes vaſtes États , par ſa main foudroyante ,
Les Confins reculés .
Elle vient de frapper dans un Dédale immenſe ,
L'Hydre qui juſqu'ici, confondant tous les droits,
S'abreuvoit à longs traits du ſang de l'innocence ,
Au nom même des Lois .
ParM. Courtial,
QUATRAIN SUR L'AMITIÉ.
Près de R l'Amourj'appercevois
"
ſa Soeur ,
Cette amitié , tendre aliment du coeur ,
Que la Vertu voit comme ſon ouvrage ,
Et qui guérit les maux qu'elle partage.
A
Par le même.
!
JANVIER. 1778 . 39
VERS
Adreſſés à MM.le Comte & Marquis de
V***, par leur fils âgé de quinze ans ,
après la repréſentation de Zaïre , dans
laquelle iljouoit le Rôle de Néreſtan.
NÉ du ſang de ces Rois qui tenoient dela France
Et leur courage& leur puiſſance ,
Libre ſurmaparole , Eſclave par honneur ,
Néreſtan s'eſt montré plus grand que ſon Vainqueur.
Sous le poids de mes fers , de Zaïre incertaine ,
Contre unAmant aimé , j'ai ſoutenu la foi:
Malheureux Lufignan , qu'une mort inhumaine
Amoiſſonné trop tôt , je ſuis digne de toi.
Vous , brave Châtillon , vous ferez le modèle
Que je ſuivrai dans les combats :
A ma Religion , à mon Prince fidèle ,
Au ſervice des deux je conſacre mon bras...
Mais pourquoi des Héros que le Jourdain révère ,
Emprunter ici le ſecours ?
Pour la Religion & pour l'Art de la guerre ,
40 MERCURE DE FRANCE.
N'ai-je pas ſous les yeux les Auteurs de mesjours?
Ciel, qui me les donna , prolonge leur carrière!
Je ne demande rien de plus :
Et puiſqu'il faut qu'un jour je ferme leur paupière,
Que ce ne ſoit qu'après que j'aurai leurs vertus.
Par un Anonyme , à Dourdan.
PIGRAMME.
Qu'un grand Génie à l'Étude s'adonne,
Elle l'étend , lui fournit de l'emploi ..
Au fot encor , je la crois affez bonne ,
Par elle il eſt des plus contens de ſoi.
Mais pour nous, gens de médiocre aloi,
1
Que gagnons-nous à courre la Science ?
Nous apprenons tout juſtement de quoi
: Vous mieux ſentir , tourmens de l'impuiſſance !
Par M. P....
JANVIER. 1778 .
BOUQUET.
RELCEECEVVEEZZ ,, belle Iris, cetteRoſe nouvelle,
Foible tribut d'un coeur où regnent vos attraits ,
L'emblême en eût été moins frais ,
Vous n'auriez eu qu'une immortelle.
Par le même.
EPIGRAMME.
Sur de lui- même, un vraiGrand s'humanife ,
Et du reſpect vous allége le faix.
Tout au rebours , Dorimon le ſolenniſe ,
Le porte haut , ne vous parle jamais.
Grave Milord , tes calculs ſont mauvais ,
Si par - là tu croyois que l'on ſe déifie :
Qui craint fi fort de tempérer les traits
De ſa grandeur , nous dit qu'il s'en défic.
Parlemême.
42 MERCURE DE FRANCE.
IL
AUTRE.
L faut prier pour ceux qu'on hait,
Diſoit un Prêtre avec emphaſe ,
Au gros Pierrot qu'il ſtupéfait :
Soudain le Manant en extafe ,
<<Dieu donne donc proſpérité
> A Tiſiphon ma belle-mère ,
>> Au Juge de la Prévôté ,
:
>>A Jean notre voiſin , & puis à vous, monpère! ».
Parlemême.
L'ÉPREUVE ou AMÉIDE ,
Conte Oriental.
AMAÏDE régnoit fur une de ces
parties de l'Inde , qui ſe ſont moins
reſſenties des ſecouſſes dont cette multitude
d'Etats a été ſi ſouvent agitée.
Ce Prince avoit apporté au monde
ce don de la nature , peut-être le plus
précieux & le plus rare, la ſenſibilité,
JANVIER. 1778 . 43
d'où émanent preſque toutes les vertus.
Les Flatteurs , & les Valets de Cours,
qui s'emparent en quelque forte des
premiers momens de l'exiſtence des
Grands , n'étoient point parvenus à
corrompre les penchans heureux d'Améïde.
Fils d'un père qui s'étoit montré
lui-même un prodige de bonté , il
cherchoit encore à le ſurpaffer par la
bienfaiſance & l'amour de la juſtice :
car ces deux qualités doivent néceſſairement
s'allier dans un Souverain
jaloux de remplir ſes devoirs. Ce
Prince ne ſe cachoit pas combien le
ſceptre eſt peſant dans de jeunes mains ;
il ſentoit toute l'importance de l'art
de régner : rejetant tous les genres
d'éclat , & aimant à s'envelopper de
la modeſtie , il ne vouloit de parure
ni dans ſes actions, ni dans ſes habits.
Améïde ne s'occupoit que d'aſſurer la
félicité dont jouiffſoit ſon Peuple , auffi
n'accabloit- il point de largeſſes d'infatiables
Favoris. Les revenus de l'Etat ,
diſoit-il , ne m'appartiennent point ; je
ne ſuis que l'Econome de mes Sujets ,
&je leurs dois compte , ainſi qu'à moimême
, des dépenſes qu'exige l'Admi
niſtration. Un Père éclairé dans ſa ten
44 MERCURE DE FRANCE.
dreſſe , doit , par une juſte diſtribution ,
partager ſon bien entre ſes enfans , &
ne pas admettre ces odieuſes préférences
, qui ne peuvent faire un heureux
qu'aux dépens du bonheur de l'autre.
Si je ſavois que dans mon Royaume
il y eut un ſeul homme expoſé à reffentir
le beſoin de la faim , je ne pourrois
me réfoudre à prendre la moindre
nourriture : l'exiſtence de tant d'Humains
eſt la mienne , & je ſuis le
premier coeur que leurs fouffrances
déchireroient. De tels ſentimens méritoient
des éloges ; auffi les Courtiſans
vouloient- ils épuiſer les louanges pour
Améïde , mais ils y mettoient en vain
une adreſſe infinie. Le Monarque ,
au moindre mot qui le flattoit , témoignoit
une humeur repouffante ,
c'étoit courir les riſques d'une diſgrâce ,
que d'entreprendre de le louer. Les
Beaux - Eſprits cependant s'obſtinoient
à lui prodiguer un nombre de Panégyriques
& de Vers , qu'il ſe gardoit
bien de lire ; ils avoient déjà répandu
des lambeaux de l'Hiſtoire d'Améïde ,
que ce Prince fit ſagement fupprimer ,
comme des monumens de la plus
ſervile adulation , & du menfonge le
&
JANVIER. 1778 .
45
,
plus groffier & le plus criminel. Il ne
pouvoit faire un pas qu'il ne trouvât des
Statues , des Obéliſques , des Arcs de
Triomphe érigés en ſon honneur , &
il ordonnoit qu'on les abattit avec
la même activité qu'on les relevoit ;
des Prêtres même avoient eu la bafſeſſe
ſacrilége de comparer ce Souverain
à Dieu & de lui élever
des Autels. Améïde indigné renverſa
de ſes propres mains ces édifices de la
plus honteuſe Idolâtrie ,& de la plus arrogante
Impiété , punit ſévèrement les
Auteurs de cette flatterie dégoûtante ,
& défendit , ſous peine de mort , qu'on
profanât le nom de la Divinité , en y
mêlant le ſien. Il étoit prêt à épouſer
une jeune Princeſſe dont il ſe croyoit
aimé , & qui devoit à cet hymen futur ,
la poffeffion aſſurée d'une Souveraineté
conſidérable , que lui avoit laiſſée ſon
Père .
Améïde étoit dans l'uſage de ſe dérober
à la foule importune des Courtiſans , &
de faire ſeul d'aſſez longues promenades ;
il prétendoit que la ſolitude nourriſſoit
l'ame , & qu'on ne pouvoit guères ſe
fortifier dans la pratique des vertus ,
ſans ſe rendre un compte fidèle à foi46
MERCURE DE FRANCE.
même des diverſes impreſſions qu'on
éprouvoir. Il s'étoit égaré un jour
ſous l'ombrage épais d'un petit bois de
cocotiers ; pluſieurs ruiſſeaux rafraîchiffoient
cette retraite délicieuſe . Améide
s'y livroit à une douce rêverie ; il rencontre
un Vieillard auquel l'âge prêtoit
un air de majeſté impoſant ; la méditation
même ſembloit être gravée ſur
fon front ; un feu céleste animoit ſes
regards ; toute ſa perſonne annonçoit un
Sage formé par le tems & par l'expérience
: il paroiſſoit être venu en ce
lieu , comme Améïde , pour s'étudier
& réfléchir. Le Souverain l'aborde : -
Mon Père , commettrois-je une indifcrétion
? Me ſeroit - il permis de céder
au deſir de converfer avec vous ? Vous
connoiffez , felon les apparences , tout
le prix de la retraite , & je ne doute
pas , en recherchant votre entretien ,
que je n'éclaire mon eſprit , & que
je n'échauffe mon coeur ? Seigneur ,
répond le Vieillard.... Améïde ne le
laiſſe pas achever.- Comment! je vous
ferois connu ! - Oui , je fais que j'ai
l'honneur de parler à un Roi , au
puiſſant Améïde , d'autant plus digne
de mes hommages , qu'il cherche à s'y
JANVIER. 1778. 47
dérober : - Oublions , mon Père , je
vous prie , le Monarque de l'Inde , &
daignez n'enviſager qu'Améïde ; tour
me promet de votre part des leçons
falutaires; & les Rois , peut- être plus que
les autres Hommes , ont beſoin de lumières
& d'inſtruction .
Le Souverain & le Vieillard ont
de ces entretiens qui agrandiffent la
ſphère des idées , & dont le réſultat
eſt d'apprendre à devenir meilleur , &
plus éclairé ſur ſes obligations & fes
devoirs. Vous êtes donc bien aſſuré ,
dit le Vieillard , à la fin d'une converfarion
approfondie , que vous aimez la
vertu pour elle- même , fans aucune
vue d'intérêt ; que vous faites le bien
uniquement pour le plaifir de le faire ?
Afſurément , replique d'un ton ferme
Améïde ; le beſoin de compter mes
jours mes momens par de bonnes
actions , est néceſſaire à mon ame. Je
devrois n'être point aimé , & me voir
défiguré par l'ingratitude & la calomnie ,
que je ne changerois pas de façon de penſer
&d'agir : c'eſt envain qu'on fe montreroit
injuſte à mon égard ; le bonheur
des autres ſera toujours le mien.
Vous êtes- vous bien interrogé , Sei-
,
-
48 MERCURE DE FRANCE.
-
gneur , & donneriez-vous votre parole ,
que rien ne feroit capable d'altérer en
vous des ſentimens ſi nobles & fi
défintéreſſés ?
Je m'engagerois par
les ſermens les plus folennels .... Que
ne pouvez-vous lire dans mon coeur! Vous
verriez que je vous ai dit la vérité.-
Je vous crois , Seigneur : eh bien ! je
vais vous foumettre à une épreuve
terrible. Le Vieillard met la main dans
ſon ſein , & en tire un petit miroir
qu'il préſente au Prince .-Certe glace ,
qui ne trompe jamais , vous offrira les
hommes tels qu'ils font ; d'un coupd'oeil
vous ſaiſirez le fort qui vous
attend , après que vous aurez quitté
la vie. Regardez examinez bien ,
& ofez encore être vertueux & bienfaiſant.
د
• Toute l'ame du Monarque étoit en
quelque forte attachée ſur le miroir :
il voit d'abord ſes Courtiſans , contre
leſquels il falloit qu'il armât ſon autorité
pour repouſſer leurs louanges adroites ,
il les voit infulter ſecrètement à ſes images
, les percer de coups; le Souverain
ne peut s'empêcher de dire : ils font
bien faux ! ces Beaux - Eſprits qui
trafiquoient de leur vile adulation >
barbouilloient
JANVIER. 1778 . 49
barbouilloient des épigrammes injurieuſes
, & des libelles clandeſtins contre
le Prince! Quel ſpectacle le frappe ,
lorſqu'il fera defcendu au tombeau ! le
peu de ſtarues qui feront échappées
à ſes recherches , tomberont brifées
ſous les outrages d'une populace effrénée
; l'Histoire le peindra ſous les
couleurs les plus menfongères & les
plus abominables ; ces Miniſtres facriléges
des autels qui , malgré ſes défenſes
, s'obſtinoient à vouloir l'adorer
comme Dieu même , le maudiront.
Mais ce qui affecte davantage Améïde,
c'eſt l'infidélité & la perfidie de la
Princeſſe qu'il brûloit d'époufer ; il la
voit dans cette glace ſacrifiant ſes letun
Amant favorisé : alors
le miroir échappe des mains du Monarque
. Je vous l'avouerai , mon
Père , j'ai de la peine à réſiſter à ce
coup ! Si vous ſaviez combien je l'adore !
Je lui aſſurois en moi un défenſeur
de ſes Etats. Et voilà donc quelle eſt
la récompenſe de la vertu ! - Seigneur ,
elle n'en a point d'autre. Après de
telles connoiſſances , perſiſtez-vous dans
le plan de vie que vous vous êtes tracé ?
Rien ne me fera changer , mon Père ,
tres à
-
I. Vol. C
50 MERCURE DE FRANCE.
& cette vertu fi mal payée , n'en ſera pas
moins chère à mon coeur.
Le Souverain vouloit encore parler
au Vieillard ; il ne fait comment il a pu
ſe dérober à ſes yeux : il le cherche
vainement dans ce bois. Améïde revient
dans ſon Palais , bien déterminé
à ſuivre la route qu'il s'étoit ouverte ;
mais la ſérénité avoit fui de ſon ame ;
ſouvent il s'écrioit : O Dieu ſuprême !
c'eſt donc là le prix que tu réſerves à
ceux qui s'efforcent de te repréſenter
ſur la terre. Mais quand tu confondrois
le ſage & le juſte , ce qui est impoflible
à la Divinité , quand tu n'exiſterois
pas , ferois-je moins obligé à faire le
bien , & goûterois je moins de plaifir
à m'acquitter de mes devoirs & à
rendre mon Peuple heureux ? L'effort
qui coûta davantage au Monarque ,
fur de ne point donner ſa main à
l'objet de ſon amour , & de lui épargner
juſqu'au moindre reproche. Il fe
confola de ce ſacrifice , en maintenant
la Princeſſe dans la poſſeſſion de fon
Royaume , avec le même zèle que s'il
eût été ſon Epoux ; il affigna des penhons
aux Savans , encouragea les Arts ,
défendit les privilèges des Prêtres
JANVIER. 1778 . St
étendit enfin ſa bienfaiſance ſur tout
fon Empire. Il est vrai qu'un jour fon
fecret , en quelque forte , lui échappa .
Un Courtiſan ouvre la bouche pour
le louer : Arrêtez , dit Améïde , je vous
connois. Vous ne m'abuferez point ; je
fais que le menſonge eſt ſur vos lèvres ,
que leshommes ſont des bêtes farouches
que rien n'eſt capable d'apprivoifer :
oui , vous êtes tous des ingrats , des
perfides ; mais j'ai plus de plaiſir à m'occuper
de votre bonheur , que vous n'en
goûtez à méconnoître mes bienfaits.
Je l'éprouve , je le ſens : c'eſt envain
que tout s'unit pour lui refuſer le falaire
qui lui eſt dû ; la vertu porte avec ſoi
ſa recompenfe , & je n'en demande
point d'autre au Ciel .
Il arrive qu'au bout d'un an , Améïde
fe retrouve dans cette folitude où il
avoit fait la rencontre du Vieillard.
Au moment que ce Prince ſe rappeloit
fon aventure , le même Vieillard s'offre
à ſa vue , & courant dans ſes bras :-
Prince , permettez que je vous témoigne
ma joie ; rien ne m'eſt caché : je fais
de quelle façon vous vous êtes conduit
que, malgré l'affreuſe vérité que je vous
ai fait connoître , vous ne vous êtes
Cij
52. MERCURE DE FRANCE.
point démenti dans votre bienfaiſance ,
que votre peuple n'a perdu aucun de
ſes droits fur votre coeur , que le bonheur
d'autrui a fait le vôtre , qu'enfin
vous aimez la vertu pour elle-même.
L'avenir vous a dévoilé des images défagréables
; reprenez le miroir , & rendez
justice à l'être des êtres. Améïde , pour
la ſeconde fois , fixe les yeux fur cette
glace trop fidelle : il étend la vue fur
un eſpace immenfe; il eſt , pour ainſi
dire , tranſporté dans les Cieux . Que
de merveilles le frappent ! Quel torrent
de délices s'épanche dans ſon ſein !
comme les mortels , les ſoins qui les
agitent , comme la terre s'eſt perdue à
ſes regards ! Il entend une voix :
Améïde , c'eſtici le ſejour de l'éternelle
félicité , c'eſt ici que la vertu remonte
à fa ſource , ſe repaît à jamais de la
contemplation de fon Auteur. Ta place
t'eſt affignée parmi les Génies bienfai-
-fans , & tu iras de monde en monde
diſtribuer les faveurs de cette Providence
dont tu as pu accuſer la ſageſſe.
Améïde , dans l'extaſe , veut rendre le
miroir au Vieillard , & ſe trouve environné
d'une lumière céleste d'où
fort un jeune homme reſplendiſſant de
-
JANVIER. 1778 . 53
-
toute beauté , & déployant des ailes
d'une blancheur éblouiſſante : Ne
cherche plus ton Vieillard : c'eſt moi ,
Améïde , qui avois pris ces traits pour
jouirdansun entretien familierdu ſpectacle
de ton ame ; elle eſt digne de la Divinité
: tu vois qu'elle ne demeure pas
ſans récompenfe , & que le Ciel peut
la conſoler des injuſtices de la terre.
Je ſuis le Génie qui veille ſur toi ;
après ta mort , tu partageras mes honneurs
, &tu inſpireras tes ſentimens.
Ah ! s'écrie Améide je ferai donc
toujours du bien !
د
Par M. d'Arnaud.
LE
A Monfieur de S ......
E fort a de mes voeux exaucé la moitié ;
Du gain d'un Terne on m'apprend la nouvelle :
Je le deſtine à l'amitié ;
Eft-il emploi plus digne d'elle ?
Ami , tu perdis tout. Dansce déſordre extrême
Par ma fidélité je me crus honoré ;
Avec tranſport je me dis à moi-même , ...
Seul , je vais fecourir le mérite ignoré.
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
Mépriſe cette race impure
D'indifférens fur ton malheur ;
Et ſouviens toi toujours que leur lâche tiédeur,
Leur faufferé , leur infolente injure ,
L'abus conſtant de ta douceur ,
Ont millefois , de ta bleſſure ,
Renouvelé la trop juſte douleur.
Ala nature , à la tendreſſe ,
Affez& trop long-tems tu payas le tribut ;
Sèche tes pleurs , renais , accorde encor ton luth ,
Et que taMuſe enchantereſſe ,
Reprenne ſes anciens atours.
Tatouche facile & légère
Sait ſi bien peindre les amours
De l'innocente &timide Bergère,
Le Roffignol,le Printems & les Bois !
Dans un poétique délire ,
Fais nous entendre encor le charme de ta voix;
Tu n'as que la peine d'écrire ,
Le ſentiment s'échappe de tes doigts ,
Et dans tes vers Anacréon reſpire.
Daigne , ami , recevoir le fruit de mon bonheur ,
Dans l'excès de ton infortune.
Si tu comptois à la rigueur ,
JANVIER. 1778 . 55
Le troc eſt tout en ma faveur ;
Tu jouiras de ma fortune ,
Et moi de ton génie & de ton tendre coeur.
Cr
ÉPITHАРНЕ.
Y gît un Roturier d'une illuſtre naiſſance ,
Un vrai Céſar, quoique poltron;
Un habile Docteur bourſoufflé d'ignorance ;
Un inconnu de grand renom ;
Un bourru d'une humeur charmante ;
Unhommequi ſut tout&pourtant ne fut rien.
Eſt-ce impoſſible ? Non , voici le noeud gordien ,
Le défunt poſſédoit cent mille écus de rente.
SUITE DES PENSÉES DIVERSES *.
RIEN n'égale l'adreſſe d'un Flatteur d
inventer chaque jour de nouveaux tours
à donner à ſes louanges , ſi ce n'eſt
* Voyez Mercure d'Octobre 1777 , ſecond
Volume, pag. 440
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
l'habileté de celui qui en eſt l'objet ,
à découvrir chaque jour de nouvelles
raiſons de s'en juger digne.
Dans les affaires , on rencontre fouvent
des gens dont le premier mouvement
eſt toujours d'être fiers & roides .
L'inſtant d'après, vous les voyez décliner
& devenir ſucceſſivement traitables
accommodans, dociles, foumis : ils finifſent
par la baffſeſſe & s'y tiennent.
Pour s'appercevoir de la médiocrité
de certaines perſonnes , il ne manque
ſouvent à ceux qui les admirent , que
d'ofer la ſoupçonner.
Entre toutes les ſenſations qu'un
homme raiſonnable éprouve dans le
monde , l'ennui eſt celle qui domine.
Démocrite rit , Héraclite pleure ; le
vrai Philofophe ſe place entre deux ,
&baille.
Cléon eſt ſier , dites-vous ; c'eſt une
erreur ; Cléon eſt timide : mais il
ſe donne l'air fier , afin de n'avoir pas
l'air timide ; ſon ſilence eſt celui de
la crainte ; il tâche à le faire prendre
JANVIER. 1778. 57
pour celui du dédain ; il veut qu'on dife
de lui qu'il n'a pas la bonne volonté de
parler ; mais moi je dis qu'il n'en a
pas la hardieſſe.
L'Obſervateur Naturaliſte ne ſe contente
pas d'ouvrir les yeux & de regarder.
Il commence par s'aſſurer de
l'Inſecte volage qu'il veut contempler ,
puis , d'une main légère , lui fait prendre
fucceſſivement les ſituations les plus
favorables aux différentes recherches
qu'il ſe propoſe. De même , l'Art de
bien obſerver les Hommes , tient à
celui de les manier.
Vous me faites , Céphiſe , une énumération
des préſens champêtres que
vous ont envoyés vos amis de la campagne.
Ce difcours vous conduit inſenfiblement
à me demander des nouvelles
de ma métairie . Mes vergers proſpèrentils
? Mes pêchers donnent - ils cette
année ? Les longues pluies ne m'ontelles
pas caufé bien du dommage ?
Céphiſe , vous ne parlez point à un
homme fourd vous aurez de mes
pêches.
د
...
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
1
« Dites-moi le nom de cet Homme ?
>> C'eſt Mondor. Son état ? C'eſt Mon-
>> dor. Son mérite ? C'eſt Mondor.
>> J'entends ; Mondor eſt un de ces
> hommes dont il n'y a rien à dire?
>> Vous y êtes » .
Souvent on loue pour faire voir qu'on
eſt en état de louer. C'eſt alors le defir
de paroître capable d'apprécier le mérite,
qui fait paſſer ſur le chagrin qu'on a
de le reconnoître .
Je fais par coeur mon Theobalde.
Sa fineſſe , ſes détours , ſes ruſes , tout
m'eſt connu : en un beſoin , je pourrois
faire le dénombrement de ceux qu'il
a trompés , & dire même comment il
les a trompés. Une affaire ſurvient
entre nous. Auſſi-tôt je prends mes
meſures & mes précautions. Chaque
piége , chaque embuſcade eſt prévue
& parée. Pour cette fois Théobalde
manquera fon coup. Nous nous abouchons
, & il me dupe.
Les louanges que nous donnons à
nos rivaux , ne font quelquefois qu'une
JANVIER. 1778 . 59
ſpéculation de notre jalousie. Nous
avons entendu dire qu'il y avoit de la
grandeur d'ame à reconnoître le mérite
par - tout où il ſe trouve ; & nous
voulons , en uſant de cette candeur ,
tâcher de nous tirer d'une égalité ,
d'où nous n'aurions peut - être pas
l'eſpérance de fortir par nos feules
qualités.
Par M. P....
Explication des Enigmes & Logogryphes
du volume de Décembre.
Le mot de la première Enigme eft
l'Année; celui de la ſeconde eſt Grenade;
&celui de la troiſième eſt Sac. Le mot
du premier Logogryphe eſt Ripaille , où
l'on trouve ri- de- veau , paille , aile &
ail; celui du ſecond eſt Croquignolle ,
où ſe trouvent Léon , Luc , Enoc , Noé,
grille , orge , cire , Joel , coq , ronce
Corogne , quille , coquille , Rugen , Uri ,
Lion , Roi , Rollon , Rouen , rôle , rouge ,
Ino , Clio , ligne; & celui du troiſième
eſt Ciel , où l'on trouve lice , lie, île, le,
ce, ci , Eli , cil.
,
:
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
ÉNIGME.
LECTEUR, dès que l'hiver en tous lieux ſe fait
craindre ,
Je n'ai qu'à m'en louer , quand tu n'as qu'à t'en
plaindre .
D'autant plus doux pour moi , qu'il eſt plus irrité ,
S'il captive les flots , je ſuis en liberté.
Alors tu vois par-tout une jeuneſſe agile ,
Prouver , par ſon adreſſe , à quoi je ſuis utile.
Variant ſes plaiſirs , en variant ſes jeux ,
Malgré le froid cuiſant , j'arrête tous les yeux.
Mais garde- toi de moi comme de la fortune ,
Lecteur , dans mon chemin la chûte eſt trop commune;
Pour s'y bien foutenir , il faut de la hardieſſe ,
Etc'eſt le périlſeulqui fait quej'intéreſſe.
ParM. le Méteyer.
J
AUTRE.
E viens au monde avec ma femme ;
Je tiens tout d'elle, honneur , nobleſſe , dignité ,
Janvier
1778 .
AIR
Musique deM. Tissier .
Majeur.
Inspirepar son humeur
noireunPhilosophe 0:rv=gv=
-nal, vouloitun jour mefaire ac-
+
- croirequedans le monde tout est
mal,j'e: tois che-ri demon Is =
mene,mon coeur ne desi-roit plus
rien; notre sa: vant per:dit sa
peine,je sou- tins que tout
e:toit
bien,je sou:tins que tout etoit bien .
:
Mineur.
+
Un autrejour que ma ber =ge=
re refusa de baiser mon
chien, unPhilosophe moins se=
ve:re vint me dire que tout est
bien :je trou: vai ce nouveau sis:
tême d'un ridicule sans e
gal,je craignois un refusmoi
même ,je sou-tins que tout etoit
W
mal,jesoutins que tout estoit mal
JANVIER. 1778 . 61
C'eſt elle qui m'en a doté.
Maisde fes biens la bonne Dame
Souvent ne trouve en moi qu'un ſot diſſipateur ,
Et de la paix un vrai perturbateur.
Elle a le droit de me ſurvivre ,
Etfon bon ou mauvais deſtin
Dépend de ſuivre ou ne pas ſuivre
Le mal auquelje ſuis enclin.
Pour que notre ménage ait une heureuſe fin ,
Il faut qu'elle ait le ſouverain domaine ,
Qu'en tout elle commande en Reine ,
Et que moi , docile à ſa voix ,
Je ſuive exactement ſes loix.
Mais ſi , par un effet contraire,
(Qui par malheur eſt le plus ordinaire )
Je prends ſur elle le haut ton ,
Et la veux conduire au bâton ,
Notre ménagedéplorable
S'en va directement au Diable.
Arrivant entre nous la ſéparation
Des lieux & d'habitation ,
Je vais me tapir chez ma mère ,
Tandis que la pauvrette , en grande componction.
Va paroître devant ſon père ,
Qui lui fait un accueil gracieux ou ſévère ,
Suivant que la communauté
Abien ou malentre nous profité.
62 MERCURE DE FRANCE.
Au premier cas , d'un air affable ,
Il lui fait part de ſa ſucceſſion :
Au ſecond , en Juge implacable,
Il prononce contre elle exhérédation .
Tandis qu'elle eſt dans cette criſe ,
Je me tiens dans mon coin à part :
Mais j'ai beau faire le couard ,
Il y faudra revenir ſans remiſe.
Je reprendrai ma femme au moment arrêté ;
Et, par un ordre auquel il faut que tout réponde,
La première communauté
Décidera du ſort de la ſeconde.
Par M. D. B. de B.
J
AUTRE.
Ene fus pas toujours d'uſage ;
Je n'exiſtois point atu vieil âge.
Mais par- tout aujourd'hui , cher Lecteur , tu me
vois ,
Sous le toît du Berger , dans les Palais des Rois.
Quelquefois je ſuis frêle , & quelquefois ſolide ;
Pour moi , comme il lui plaît , un chacun ſe décide.
J'offre ſouvent pour la ſanté ,
JANVIER. 1778 . 63
Un remède aſſez ſalutaire ;
Alors je deviens néceſſaire.
Je flatte auſſi d'un fat la fotte vanité.
Dans la forme & dans la matière ,
Commedans la couleur , bien ſouvent je diffère.
Simple chez le Bourgeois , la main de l'Artiſan
M'enrichit pour le Partiſan.
Je fais encor en honneur chez la Belle ,
Où la mode ſouvent m'appelle.
Jedonne auſſi certain maintien
Aquiconque n'a rien à dire ;
Dans un cercle où chacun m'admire ,
Je ſuis marière d'entretien ;
Et fi quelqu'un par hafard y ſommeille ,
Par mon fecours on le réveille.
Enfin , dans la Société ,
Je ne ſuis point une inutilité.
Je ne dis plus qu'un mot : j'accompagne ſans ceffe,
Ou mon Maître, ou bien ma Maîtreſſe.
Lecteur , peut- être tu me tiens ,
En réfléchiſſant ſur ces riens .
Par une Dile de Nogent-le-Roi,
64 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
DÉSOEUVRÉ dans
chaffe ,
mon poſte , actif ſi l'on m'en
Quand je ſuis employé , je ne ſuis plus en place .
LOGOGRYPΗ Ε.
AMUSE MUSER , enchanter & plaire ,
Eſt ma fonction ordinaire.
Mon origine vient des Dieux :
Fut- il deſtin plus glorieux ?
Je maîtriſe & fubjugue l'ame ;
Je la tranſporte & je l'enflamme.
Dans le Prophane & le Sacré ,
Je ſers chacun ſelon ſon gré .
On m'aime chez les Grands ; j'embellis une Fête ;
J'aide l'Amour à faire une conquête .
Il eſt pourtant certaine loi
Qui me captive & qui m'enchaîne.
Si je ne la ſuis pas , tout eſt en déſarroi.
Bien-tôt je déplais , je fais peine.
JANVIER. 1778 . 65-
Pour me connoître mieux , par la combinaiſon
On pourra découvrir mon nom.
Je marche ſur ſept pieds ; & fans plus long colloque
,
Je t'offre , ami Lecteur , ce qu'un Poëte invoque;
Un mot familier à l'enfant ,
En uſage auſſi chez l'Amant ;
Une matière combustible
د
Qui ſouventà ton toît peut devenir nuiſible ;
En Normandie une Cité
Peu digne de piquer ta curiofité ;
Ce qui ſur un Journal indique ta dépenſe ,
Que tu dois meſurer ſelon ton opulence ;
Une Particule ; un Pronom ;
Pour la volaille une prifon.
En remontant au premier âge ,
Je t'offre encor un fils du pieux Ouvrier ,
Qui, par ſes ſoins, mit le premier
Le jus de la treille en uſage ;
Deux notes dans le chant ; un changement annal
Qui s'opère dans l'animal ;
Un aliment enfin commode à la vieilleſſe .
Mais , Lecteur , j'en dis trop ; finiſſons , je te laiſſe.
Par une Dlle de Nogent-le-Roi.
66 MERCURE DE FRANCE.
JE
AUTRE.
Evais , mon cher Lecteur , parler en Souveraine;
L'Univers m'eſt ſoumis , c'eſt mon vaſtedomaine;
Chacun chérit mesloix , mon Trône eſt à Paris,
Et l'on voit à ma Cour les Amours & les Ris.
Je plais à la Ducheſſe , au Prince , au Petit-Maître,
Quiconque veut briller , avec moi doit paroître ;
Je change très- ſouvent de ton& de fignal ,
Qui cherche à m'admirer vole au Palais- Royal.
De tous mes Partiſans j'ai le charmant fuffrage ,
Sans peine j'obtiens d'eux le plus flatteur hommage.
Mais retranches mon chef, alors j'offre àtes yeux
Cequ'on fait enl'honneur des Héros & des Dieux;
ARome, ungrand Auteur dans ſa vive tendreſſe ,
Jadis a ſu par moi célébrer fa Maîtreffe :
Et j'ai fait couronner au Temple d'Apollon ,
De myrte & de laurier , le tendre Anacreon.
Faut-il pourme nommer de plus fidèles guides ?
Mon fublime anagramme exiſte aux Invalides.
:
Par M. L. Bailleux , C. à T.
JANVIER. 1778 . 67
AUTRE.
JEfuisleDéputéd'unSouverainduMonde ,
Qui n'a pas ſon pareil ſurla machine ronde.
De mes membres divers qu'on fépare le tronc ,
Je ſuis par-tout pays un jour de grande Fête .
En ſon lieu maintenant ſubſtituez ma tête ,
Et je ne pèſe pas un demi-quarteron.
En cet état , il eſt bon de vous dire
Qu'il me reſte encor quatre pieds.
Ainoins que d'être aveugle ou deneſavoir lire ,
On doit voir dans les trois premiers
Un vieil adverbe exilé du beau ſtyle ,
Aqui Phébus n'a laiſſe d'autre aſyle
Qué de naif& facile jargon
OùMarot excelloir , & qui porte ſon nom.
Mais pour terminer cettegloſe ,
Des quatre pieds , que le Lecteur tranſpoſe
Un feul ; & fans aller au fidèle Berger ,
Où le fucre avecart , pour mieux vous engager ,
Prend mainte agréable tournure ,
Chez l'Epicier voiſin vous verrez ma figure.
Par M. Del***** D. F. D. B.
68 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Mémoires Philofophiques du Baron de ***
Chambellan de Sa Majesté l'Impératrice-
Reine . A Paris, chez Berton , Libraire
, rue Saint-Victor , vis-à-vis le
Séminaire Saint- Nicolas .
LA République des Lettres eſt un Etat
extrêmement libre , s'il faut en croire un
célèbre Critique. Onn'y reconnoît, dit-il,
que l'empire de la vérité & de la raifon
, & , fous leurs aufpices , on fait la
guerre innocemment à qui que ce foit,
même à fes amis & à ſes proches . On
a vu les Scaliger , les Voffius , les Dacier
& les Bernoulli nous en donner
l'exemple. Ainfi dans l'Empire Littéraire ,
les amis doivent ſe tenir en garde contre
leurs amis , les pères contre leurs enfans,
les beaux- pères contre leurs gendres .
Non hofpes ab hofpite tutus , non focer
a genero. Chacun y est tout enſemble
Souverain & juſticiable de chacun Les
loix de la ſociété n'ont point détruit
JANVIER. 1778 . 69
cette noble indépendance de l'état de
nature , par rapport à l'erreur & à l'ignorance.
Tous les particuliers ont à cet
égard le droit du glaive , & peuvent
l'exercer ; bien entendu , devoit ajouter
le Critique , qu'on ſe ſoumettra aux
réglemens de Police propres à chaque
Gouvernement.
Mais , n'eſt - on pas obligé d'avouer
auſſi que cette liberté a des bornes , &
qu'elle ne doit pas être confondue avec
la fatyre audacieuſe , qui ne reſpecte
pas plus les droits de la vérité que ceux
de l'humanité ?
Si l'on apprécie les Mémoires de M.
le Chambellan , d'après ces réflexions ,
pourra- t-on demander à celui qui en eſt
l'Auteur , les preuves de fa miffion ,
& lui faire un crime de s'être arrogé le
droit d'employer les armes de l'ironie
contre les Inventeurs des nouveaux fyftêmes
? Il nous ſemble que les réflexions
que nous avons rapportées , fourniſſent
une réponſe ſatisfaiſante à cette première
queſtion. Dira-t- on que les erreurs
contre leſquelles l'Auteur des Mémoires
a fait éclater fon zèle , ne peuvent nuire
ni au bon ordre de la Société , ni au
bonheur de chaque Citoyen ? Mais
70 MERCURE DE FRANCE.
peut-on foutenir qu'il n'y a nul danger
à répandre une doctrine qui tend à ôter
aux puiſſans & aux riches le ſeul frein
de leurs paſſions , aux affligés la dernière
confolation de leurs misères , aux
méchans le remords du crime , aux
ames vertueuſes les récompenfes de
l'autre vie ?
On répondra peut- être que cet Auteur
s'eſt plû à forger des monſtres pour avoir
le plaifir de les combattre , & à réaliſer
des chimères pour avoir l'occaſion de
faire briller fon eſprit , & d'amuſer ſes
Lecteurs . Qu'on parcoure les feules
aſſertions extraites des Ouvrages de la
Mettrie & du ſyſtême de la Nature , &
l'on ſera forcé d'avouer que le puits de
l'abyſme a été ouvert , & qu'il en eſt
forti des prodiges d'erreur qui n'en ſont
pas moins réels pour être incroyables .
On a cherché dans ce malheureux fiècle
à ébranler les vérités qu'une douce perfuafion
, une confcience preſque générale
, un fentiment intime & difficile à
vaincre , ont établies , & qu'il eſt ſi cruel
de vouloir nous enlever. Mais en convenant
de l'importance & de la certitude
de ces vérités , ne pourra-t- on pas reprocher
à l'Auteur des Mémoires l'ironie
1
JANVIER. 1778. 71
infultante & les armes du ridicule pour
attaquer ces Ecrivains téméraires , tandis
qu'il ne falloit que les éclairer , &
les ramener au vrai par les voies de la
douceur & de la modération ?
Nous ne diſcuterons pas ici les avantages
& les inconvéniens de cette nouvelle
méthode de réfutation , qui entraîne
le danger d'adopter des bruits
populaires , ſouvent faux & très-difficiles
à vérifier Quant à l'ironie , la vérité
, dans tous les ſiècles , a toujours été
en poffeffion d'en faire uſage , pour
couvrir le menfonge d'une confufion
falutaire. C'eſt ainſi qu'un Prophète ,
tout brûlant de zèle pour la gloire du
vrai Dieu , ſe moquoit de Baal & de
ſes aveugles Adorateurs. Dieu lui-même
n'a pas dédaigné d'employer la raillerie
à l'égard du premier homme , pour avoir
eu la téméraire curioſité de connoître le
bien & le mal . Mais il n'en eſt pas
moins vrai , & ces exemples impoſans
le prouvent , que ce ſeroit fortir des
bornes de l'ironie permiſe , que de fabriquer
à plaiſir des aventures , ou de
répéter cellès que la ſeule malignité &
le déſoeuvrement avoient inventées : & 、
nous croyons même que dans un objet
72 MERCURE DE FRANCE.
3
auffi grave , la certitude perſonnelle ne
fuffit pas pourjuſtifier ce genre d'attaque.
C'eſt ici qu'il faut la notoriété la plus
générale & la moins ſuſpecte , & qu'il
n'eſt permis à perſonne de débiter
comme une vérité conſtante ce qui
n'étoit , dans ſon origine , qu'une conjecture
ſouvent fauffe & toujours téméraire.
Ne peut-on pas encore attaquer
cette nouvelle méthode , parce qu'elle
ſuppoſe , comme une vérité certaine
que les hommes agiſſent toujours d'après
leurs opinions , tandis qu'ils font effentiellement
inconféquens par leur nature ,
& qu'il y a un intervalle immenſe entre
l'eſprit & le coeur. On a eu raiſon de
dire qu'il y avoit ſouvent bien loin de
l'homme agiſfant à l'homme penfant.
On agit par le mouvement de la volonté
, par l'impulſion des intérêts , des
paffions & des circonstances. On penſe ,
& l'on écrit ſouvent pour exercer fon
eſprit ; & l'eſprit , qui n'eſt que l'organe
ou l'interprète de nos pensées , prend
toutes les formes qu'il lui plaît. Il n'eſt
pas toujours vrai qu'un Auteur ſe
peigne dans ſes écrits. Que d'Ecrivains
dans tous les ſiècles , qui nous ont parlé.
à merveille de la bienfaiſance & de
l'amitié
2
JANVIER. 1778 . 73
l'amitié , & qui n'étoient rien moins
que bienfaiſans & vrais amis ! Combien
d'autres auffi qui ont déſavoué de toute
leur force , les conféquences affreuſes
qui réfultoient de leurs ſyſtèmes , &
qui étoient bien éloignés de commettre
les noirceurs où leurs Ouvrages auroient
du les conduire , s'ils avoient été conféquens
!
Les réflexions que nous foumettons
` à l'examen de l'Auteur des Mémoires , ne
nous empêcheront pas de louer ſon zèle
ni ſes intentions , & d'avouer que fon
Ouvrage a été lu avec plaifir & avec
intérêt , par des perſonnes de goût &
très - impartiales. Nous reſtons toujours
perfuadé que la critique n'eſt utile , que
lorſqu'elle eſt équitable & modérée , &
qu'on ne doit recourir au ridicule , que
lorſqu'on a épuiſé les autres moyens qui
peuvent ramener ceux qui s'égarent.
Confidence Philofophique , ſeconde édition
revue & augmentée. A Paris ,
chez Moutard , Imprimeur- Libraire ,
rue des Mathurins , Hôtel de Clugny.
Cette nouvelle manière de réfuter les
nouveaux ſyſtêmes , ne pourroit- elle pas
I. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
,
devenir dangereuſe , & donner lieu à
de fauſſes imputations , ſi l'on peignoit
dans ces fortes d'Ouvrages , avec trop
d'énergie, les écarts que peuvent produire
les mauvaiſes maximes ; & fi les aventures
que l'on met ſous les yeux du
Lecteur, avoient pour baſe unique , que
les hommes agiſſent toujours d'après
leurs opinions ou qu'ils adoptent fans
réſerve tous les ſentimens de ceux avec
leſquels ils ſe trouvent liés ? Nous laiffons
aux Moraliſtes rigides le ſoin de
difcuter cette Queſtion , & de faire connoître
toute l'étendue de deux devoirs
principaux qui nous font également prefcrits
, l'amour de la vérité & l'amour
des hommes : fi l'un nous oblige de ne
pas conniver à des erreurs dangereuſes ,
& même de les repouffer avec zèle ,
nous ne ſommes pas moins obligés ,
par le ſecond devoir , d'employer de
préférence les voies de douceur & de
perfuafion , pour ramener au vrai ceux
qui s'égarent , & fur-tout de ne pas
exagérer leurs torts, enleur imputant également
, foit des conféquences qu'ils
déſavouent , ſoit des erreurs qu'ils n'ont
jamais foutenues. Il faut le confeffer à
notre confufion , nous ajoutons toujours
JANVIER. 1778 . 75
quelque choſe du nôtre aux vices que
nous cenfurons : comme l'obſerve fi
bien un Orateur célèbre , nous ne les
donnons jamais pour ce qu'ils font ,
nous mêlons au récit que nous en faiſons
, la malignité de nos conjectures ;
nous les mettons en un certain point de
vue qui les tire de leur état naturel. Nous
en:belliſſons notre hiſtoire ; &, pour faire
un héros ridicule qui plaiſe , nous le
faiſons tel qu'on le ſouhaite , & non
pas tel qu'il eſt en effer. Mais faut- il ,
pour éviter cet écueil , garder le filence
lorſque les vérités eſſentielles de la
morale font attaquées ſans ménagement?
Faut-il abandonner avec indolence les
intérêts de la Religion que nous avons
le bonheur de profeffer , parce qu'en
combattant l'erreur , il pourroit ſe gliſſer
dans notre coeur des vues trop humaines ,
& ſe mêler un peu trop de vivacité au
zèle qui nous anime ? Si cela étoit , on
verroit bientôt groffir & ſe déborder
le torrent des erreurs les plus dangereuſes
, & la Société civile & chrétienne
en devenir le jouer , & fe trouver en
peu de tems bouleversée ; & les maux
deviendroient irremediables , ſi les amis
de la vérité n'employoient d'autres
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
1
armes contre le menſonge , que la modération
& le filence , & qu'ils oubliaſſent
que l'eſprit de douceur & de charité
a ſon eguillon & ne bleſſe que pour
guérir. Nous ne poufferons pas plus
Join nos réflexions ſur cet objet; il
nous ſuffira , pour juſtifier le zèle & l'intention
de l'Auteur de la Confidence
philofophique, de citer les paroles du
plus éloquent de tous les Ecrivains :
« Les mauvaiſes maximes , dit J. J. Rouf-
>> ſeau , font pires que les mauvaiſes
>>actions. Les paſſionsdéréglées inſpirent
>> les mauvaiſes actions ; mais les mau-
>>vaiſes maximes corrompent la raiſon
» même , & ne laiſſent plus de reffource
>> pour revenir au bien » . Or , peut- il y
avoir de maximes plus dangereuſes que
celles qui tendent à nous enlever des
vérités précieuſes qui font ici-bas , indépendamment
de leur certitude , notre
confolation ou notre eſpérance.
Nous ne ſuivrons pas ici le fil desaventures
du principal Héros qu'on introduit
fur la ſcène dans l'Ouvrage que nous
annonçons , & nous ne remettrons pas
ſous les yeux du Lecteur , les excès en
tout genre dont on fait le récit , &
JANVIER. 1778. 77
que l'on préſente comme le fruit de la
nouvelle morale. Nous remarquerons
ſeulement qu'on trouve dans cet Ouvrage
une differtation courte & lumineuſe
ſur la preuve des miracles , &
fur la force du témoignage des Apôtres.
Cette diſſertation eſt d'autant plus précieuſe
, qu'elle diſſipe tous les nuages
qu'une fauſſe érudition a répandus fur
la preuve fondamentale de la vérité de
notre Religion . M. Vernes y démontre
d'une manière victorieuſe , contre plufieurs
Ecrivains célèbres : 1 ° . que cette
preuve eſt la plus propre à attirer
l'attention des hommes ; 2°. qu'elle eſt
la plus courte & la plus abrégée ; 3 ° .
qu'elle eſt d'une influence univerſelle ,
étant à la portée de tous les hommes ;
4°. qu'elle eſt pleinement fatisfaiſante ,
lorſqu'il eſt queſtion de ſavoir fi un
homme parle de la part de Dieu. En
effet , rien n'eſt plus propre que les
miracles à faire une prompte & vive
impreſſion ſur les ſens parce que
l'homme aime naturellement le merveilleux
, & que c'eſt un ſentiment gravé
dans le coeur , qu'un prodige eſt la
voix d'un être ſupérieur qui nous parle
Avant toute réflexion le premier
,
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
mouvement eſt de s'y rendre attentif &
de demander ce qu'il fignifie. Cette
preuve eſt auſſi la plus courte & la plus
à la portée de tous les hommes , puifque
le ſeul ſens common fuffit pour
juger des faits , & des fairs furnaturels
comme les autres ; & que la voix de la
diſcuſſion exige au contraire beaucoup
de pénétration&de lumières, pour faifir
les rapports des idées entre elles , pour
ſuivre le fil des raiſonnemens , & pour
en fentir toute la force . Auffi a-t- on toujours
appelé les miracles , l'argument des
fimples . Ceux- ci ont en effet le bonheur
de ne pas ſavoir employer leur raiſon à
faire taire leur confcience. Heureux qui
eſt peuple en ce point , & qui ne cultive
pas fon eſprit aux dépens des fentimens
de religion qui nous font reſtés!
Cettepreuve enfin eſt pleinement fatisfaiſante,
parce qu'étant impoſſible de déterminer
juſqu'où peut aller la raiſon humaine,
en fait de doctrine &de morale, on ne
peut affurer que Dieu a parlé , que
lorſque ſon ſceau eſt viſiblement appofé
à une doctrine par des oeuvres qu'il a ,
ſeul , le pouvoir de faire , & qu'il ne
s'eſt réſervé qu'à lui. L'Auteur de la
JANVIER. 1778. 79
Confidence a joint à ſa diſſertation fur
les miracles , les raiſonnemens les plus
convaincans fur la force du témoignage
rendu par les Apôtres aux miracles de
Jefus-Chriſt . Il prouve d'une manière
victorieuſe qu'on ne peut pas les foupçonner
d'enthouſiaſme : " Le fanatiſme ,
>>dit-il , eſt une eſpèce de feu qui brûle
>> le coeur , mais ne le purifie pas ; qui
>> ſouvent fait fermenter les paſſions ,
>> mais ne les modère pas. Auſſi a-t-on
>> remarqué qu'une vertu douce , fim-
>> ple , toujours égale , ne ſe trouve pas
>> chez ceux qui font atteints de cette
>>maladie Mais chez les Apôtres , quels
>> ſentimens ! quelles moeurs ! quelle
>> ſageſſe dans toutes leurs démarches !
>> la calomnie n'oſa jamais les atraquer du
» côté de la ſimplicité & de la droiture
» du coeur.
>>Le Fanatique , frappé de quelque
>> objet , ne ceſſe d'en faire des éloges
>>>outrés ,des deſcriptions hyperboliques.
- Or , je l'ai déjà remarqué , les Apôtres
>> racontent tout simplement , froide-
>» ment même , les miracles de Jéfus .
>> Loin de paroître Enthouſiaſtes , on
>> diroit qu'ils ne prennent aucun inté-
» rêt à ce qu'ils rapportent. Vous ne
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
>> trouverez pas dans les quatre Evan-
>> giles un ſeul éloge de leur Maître.
>>Le Fanatique peint ſon délire dans
>> fes diſcours ; il parle ſouvent hors de
propos : vous trouverez chez lui de la
» vivacité , mais rarement de la juſteſſe .
>> Suivez les Apôtres devant les Juifs
» & les Payens ; vous appercevrez tou-
> jours cet efprit ſage & prudent , qui
- s'accommode au tems , au lieu , au
> caractère , au genre de ceux à qui ils
>>parlent.
» Le Fanatique , qui croit avoir quel-
>>que privilége , en parle fans ceſſe , il
>>l>'élève au-deſſus de toutes les autres
>>prérogatives : reconnoît-on à ce trait
>>les Apôtres ? Parlent - ils avec orgueil ,
>>>avec oftentation de leurs miracles ?
>>J'ai toujours été frappé de cette décla-
>> ration de Saint Paul : Quand j'aurois
le don des Langues , & celui des Pro-
>> phéties ; quand j'aurois la ſcience de
>> toutes choses , fi je n'ai pas la Charité,
je ne fuis rien. N'est- ce pas le langage
>>d'un vrai Philofophe , & non point
>> celui d'un homme en délire ?
Enfin l'Enthouſiaſte viole , pour
>> l'ordinaire , toutes les régles de la
>> prudence ; uniquement occupé de ſes
JANVIER. 1778 . 81
:
» vifions , il néglige le ſoin de ſa per-
>> fonne , il va au-devant des fupplices ,
» il les affronte . Les Apôtres ſuivent le
>>ſage conſeil de leur Maître ; ils
>>joignent la prudence des ferpens à la
>>fimplicité des colombes ; perfécutés
>>dans une ville , ils vont dans une autre;
>> ils fe confervent pour défendre la
>> vérité , mais ils ne l'abandonnent
>>jamais par une lâche apoſtaſie ».
Nous aurions voulu pouvoir remettre,
en entier , ſous les yeux des Lecteurs
cette differtation qui , malgré fa
briéveté , ne laiſſe rien à defirer . Pourquoi
l'Auteur n'a-t-il pas multiplié ,
dans fon Ouvrage , des analyſes ſi propres
à ſervir d'antidote au poiſon que
les aventures offrent à chaque page?
L'hiſtoire du Héros de la pièce en auroit
été bien plus inſtructive . On auroit
gliſſé fur les fictions , & les eſprits
ſolides ſe ſeroient arrêtés ſur les
preuves & les raiſonnemens dont la
matière étoit fufceptible.
Eloge de Michel de l'Hôpital , Chancelier
de France , avec cette épigraphe :
Vitam impindere vero. Juvenal , Sat.
IV . A Londres , & ſe trouve à Paris ,
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
rue Saint - Jacques , en face de la rue
du Plâtre ; & rue de la Bouclerie .
1777. in - 8 ° .
Le nouvel Orateur expoſe dans fon
exorde , le point de vue ſous lequel .
il a conſidéré l'Hôpital. « L'Académie ,
>> dit- il , en demandant fon éloge , a
>> demandé celui d'un homme qui a eu
>> ſes erreurs , même ſes défauts , avec
>> un plus grand nombre de vertus :
>> ſeule manière d'être parfait parmi les
>> hommes.
,
» L'Art de louer ne doit être que
» l'Art de bien expoſer la vie de
l'homme eſtimé louable par la poſté-
>> rité. L'Orateur , par de pompeuſes
>> divifions , par des qualifications anti-
>> cipées & ſouvent menfongères
> ſemble vouloir tromper le jugement
>> auquel le ſien va ſe ſoumettre . II
>> affoiblit ainſi l'Eloge qu'il publie ,
>> tandis que c'eſt du fond d'une vie
>>entière que doit fortir cette louange
>> pure que lui-même porte en tribut ,
>>après l'avoir reçue des actions , c'eſt-
>>à-dire , des mains même du Héros
." qu'il couronne . C'eſt ainſi , Meſſieurs ,
>> que je vais entreprendre de vous
JANVIER. 1778 . 83
ود
> peindre l'Hôpital , en le conſidérant
>> avec les yeux de la raiſon , avant ,
>> pendant & après ſon élévation ; non
>>pas précisément pour le louer , mais
>>pour le caractériſer à tous les yeux ,
» & pour mettre en état de le juger.
Par- là l'humanité trouvera dans ſes
>>vertus toute la gloire qui lui appar-
>> tient , & dans ſes fautes toute l'utilité
>> que peut offrir cette manière de
>> louer » . En effet , c'eſt plutôt un jugement
impartial qu'un Eloge outré que
l'on doit demander & attendre ſur
un homme célèbre dont il eſt également
utile de connoître les défauts & les vertus
, les grandes actions & les foibleſſes .
د
L'Auteur de ce diſcours , en faiſant
quelques reproches à la mémoire de
l'Hôpital a principalement en vue
l'Edit des Sémeſtres , qu'il paroît déſapprouver.
" Des motifs d'une ſage ré-
>> forme , dit-il , & , puiſque nous
>>devons tout à la vérité , d'autres peut-
» être qu'il plut à la Cour d'y aſſocier ,
>> donnèrentlieu à l'Edit appelé l'Edit des
» Sémeſtres , rendu en 1554 ; Edit dans
>>lequel le Gouvernement eut moins ,
» à ce qu'il ſemble , le juſte projet de
>> réformer l'abus des épices , en les
Dvj
$4 MERCURE DE FRANCE.
* fupprimant & augmentant les gages ,
> que celui , par le partage du ſervice
> du Parlement en deux tems égaux
* & deux portions différentes , de
>> rompre fon unité , & d'affoiblir fa
> force toujours importune aux régnes
>> de diffipation : tout annonce que ce
> fut-là fon objet. On ne fait fĩ PHô-
• pital fut le principal Artiſan de cet
>>Edit , comme quelques perſonnes le
>> pensèrent ; mais il en fut certaine-
>> ment le confident fecret & le partifan
>>déclaré. Pourquoi le diſſimulerions-
>> nous ? car enfin l'Hôpital fut homme.
>> Il n'eſt que trop apparent que le ref-
>> ſentiment de quelques déplaiſirs qu'il
* avoit éprouvés autrefois dans le Par-
>>>lement , & dont il fut toute ſa vie trop
» mémoratif, entra pour beaucoup dans
>>l'eſprit de cette réforme , qui cachoit
>> en elle un plan d'abaiſſement , peut-
>> être pernicieux ; auffi cette démarche
>>>lui attira-t-elle les reproches de fon
>> ancien Corps : il crut devoir s'en
>>plaindre encore à Olivier qui , pour
>> cette fois , ſe tut, ſe contentant d'an-
>> noncer par fon filence , qu'il n'approu-
>> voit pas qu'un Membre de la Magif-
> trature eût travaillé à changer un
JANVIER. 1778. 85
> pouvoir qu'il avoit , & partagé &
>> défendu , fans doute , comme falutaire
>> dans d'autres tems » .
د
L'Orateur caractériſe avec force
dans le morceau ſuivant , les grandes
qualités du Chancelier de l'Hôpital.
" Il ſuffit de dire que ce ſavant Hoinme
>> d'Etat paroît , dans l'ordre des con-
>> noiſſances , avoir atteint par la force
> ſeule de ſon génie , & pofé par des
>> loix réelles , tous les grands principes
>> qui doivent ſervir de régle aux diffé-
>> rentes parties de l'Adminiſtration , &
>> que le tems a conſacrés preſqu'en
>> tout point , en les marquant du ſceau
>>de l'expérience. Nulle erreur de fon
>>ſiècle ne lui a été perſonnelle ; nulle
>> découverte , à peu de choſe près , des
>> fiècles ſuivans , ne lui a été étrangère ;
» & de fi étonnantes lumières ſe ſont
>> trouvées encore réunies à la force de
>> ces caractères antiques que nous admi
> rons le plus ; de forte que le miracle
>> de tant de grands dons néceſſaires à
> l'Homme d'Etat , ſe trouve avoir été
>> accompli , par la création de cet
> Homme extraordinaire , ſeul de fon
>> ordre dans la claſſe des Hommes
L
86 MERCURE DE FRANCE .
>> Publics . Il a fallu deux ſiècles pour
>> nous le faire connoître & lui marquer
> ſa place , parce que ce n'a pu être
>> que la marche progreſſive de l'eſprit
>>humain qui nous ait révélé la juſteſſe
>> de ſes principes & l'étendue de ſes
>>lumières. Voilà ce qu'a été ce Chan-
>> celier , l'Homme peut-être le plus
>> digne de remplir une ſi haute place ,
>>le plus capable que la nature pût for-
» mer , parce que nul homme n'a été
>>pénétré plus que lui de l'idée qu'on
>> doit avoir de la toute - puiſſance des
>> Loix. Nul n'a été plus propre par
>> fon génie à en produire d'utiles pour
>> les hommes ; nul enfin ne leur a
>> prêté plus de force par ſa ſimple &
>> grave éloquence , par ſa révérence
>> envers elles , par fon maintien , par
> ſon ſoin à les faire obſerver , & plus
>> de crédit par ſon exemple comme
>>par ſon penchant à les ſuivre ».
On ne peut trop louer dans ce difcours
, où l'Orateur paroît s'être plus
occupé du fond des choses que des
agrémens du ſtyle , la ſage circonſpection
avec laquelle il préſente les affaires
générales de l'Europe & celles du RoJANVIER.
1778. 87
1
د
yaume : les intrigues de la Cour , les
caractères de Médicis , & des Princes
Lorrains , la conduite des Parlemens ,
du Clergé , de Rome , des Orthodoxes
& des Sectateurs des nouvelles opinions.
Les différentes Loix que les circonstances
firent naître fourniffent une ample
matière aux réflexions de l'Orateur , qui
ne s'écarte jamais de la ſage difcrétion
d'un Citoyen auſſi attaché aux Loix
de ſa Patrie qu'à l'Autorité dont elles
emanent. On ne trouvera point dans
cet Ouvrage aucune de ces réflexions
hardies & cauftiques qui , loin de remédier
au mal , ne ſervent qu'à l'aigrir.
La ſeconde partie de cet Eloge , qui
préſente le tableau des événemens les
plus intéreſſans , nous a paru ſupérieure
à la première.
:
Nouvelle Histoire d'Angletrre , depuis
la fondation de la Monarchie , jufqu'à
la paix conclue en 1763 ; avec
des obſervations particulières ſur les
principaux événemens de chaque ſiècle
, & une table particulière des
grands Hommes qui ſe ſont diftingués
dans la guerre , le commerce , dans
88 MERCURE DE FRANCE.
les ſciences & les arts . Par M. P.
Defchavanettes . En fix Vol. in- 12 .
Chez Froulé , Libraire , Pont Notre-
Dame.
On convient qu'entre toutes les Hiftoires
modernes , il n'y en a point qui
renferme de tableaux aufli frappans que
celle d'Angleterre. Cette longue ſuite
de révolutions ſanglantes que cette
nation a éprouvées , ne l'a pas empêché
de conferver à-peu-près le même caractère
. Les Scènes fameuſes ont eu beau
ſe multiplier en différentes époques ,
elle a toujours conſervé ſon caractère
belliqueux , fon amour extrême pour
l'indépendance , & une forte de ferocité
que le progrès des Sciences n'a pas
entièrement détruite. Parmi les Ecrivains
qui nous ont le mieux fait connoître
cette Nation , on remarque
Rapin Thoiras & M. Hume. Le premier,
qui a eu l'avantage de puiſer dans la
collection des actes de Rymer , a mérité
d'être regardé comme le Tite-Live
d'Angleterre. Hiſtorien judicieux , exact
& méthodique il donné à ſon
fujer toute l'étendue dont il étoit fuf-
د
a
JANVIER. 1778 . 39
ceptible ; mais on lui reproche de s'être
trop appeſanti ſur les petits détails , &
de fatiguer par cette prolixité le Lecteur ,
dont la mémoire ſe trouve ſurchargée.
On eſt auſſi obligé , en lifant ſon Ouvrage
, de ſe tenir en garde contre tout
ce qu'il dit en matière de controverſe ,
à cauſe de ſa prédilection pour la ſecte
des Puritains qui , ſous prétexte de
ſimplifier le culte extérieur , l'avoit
preſqu'anéanti. M. Hume , malgré ſa
qualité de Proteftant , qui lui fait rejeter
pluſieurs des dogmes de la Religion
Catholique , n'en eſt pas moins attentif
à peindre avec impartialité les délires
de ſa propre ſecte. Attaché aux Loix
de ſa Patrie , il n'en blâme pas moins
les excès que le fanatiſme de la liberté
a produit dans les différentes époques.
Sans négliger les détails qui ſervent à
faire connoître les exploits mémorables
des Héros , il cherche plus à développer
le jeu des paſſions , & à donner des
notions exactes des Moeurs & des Loix
de ſa Nation. On le regarde comme un
des Hiſtoriens qui peint le mieux d'après
Nature , & qui a ſu réunir la préciſion
à la clarté , la profondeur à l'élégance.
. MERCURE DE FRANCE.
Ces deux Auteurs , M. Rapin- Thoiras
& M. Hume , doivent être confultés
par tous ceux qui écrivent l'Histoire
d'Angleterré. L'Auteur de l'Ouvrage
que nous annonçons s'eſt fait un devoir
de les confulter preſque tous : mais
c'eſt M. le Préſident Hénault qu'il a
pris pour fon modèle. Celui- ci avoit
rangé , dans un ordre merveilleux , les
grands Hommes dont l'Hiſtoire particulière
rompoit le fil de la Nation. M.
Deſchavanettes les a auſſi diſpoſés par
colonne , à la fin de chaque Régne ,
autant pour aider la mémoire
pour éviter la confufion. Les Anglois
y partagent leurs places , avec ceux qui
ont eu quelque part dans leurs guerres ,
dans leurs alliances , &dans leurs traités
de commerce. Ainſi , d'un coup- d'oeil ,
on trouvera l'Homme que l'on cherche ,
ſans recourir à des tables chronologiques
& hiſtoriques toujours ennuyeuſes. La
qualité de ces grands Hommes eft miſe
en abrégé après leurs noms. Indépendamment
des avantages de la méthode
que l'Hiſtorien a adoptée il s'eſt
appliqué , d'une manière particulière , à
ce qui regarde l'article de la Religion .
د que
JANVIER. 1778 . 91
Le changement extraordinaire qui s'eſt
fait fur cet objet capital dans cette
Nation , ſemble n'avoir pas été affez
développé par les autres Hiſtoriens . On
ne conçoit pas , au premier coup-d'oeil ,
comment une Egliſe autrefois auſſi florifſante,
a pu , tout-à- coup , renoncer à fa
croyance , & ſe ſéparer avec tant d'éclat
de celle qui lui avoit donné la foi.
L'Auteur de l'Ouvrage que nous annonçons
, éclaircit cette difficulté, fuivant
pas-a-pas deux Ecrivains célèbres ,
MM. Boffuet & Fleury, également dignes
de l'admiration & de la confiance publique
, par leurs talens & par leur
impartialité. On ne peut les foupçonner
l'un & Pautre d'avoir voulu favorifer
les Proteftans , & d'avoir cherché à
pallier tour ce que leurs déclamations
contre l'Egliſe ont d'odieux & d'injufte.
M. Deſchavanettes ne pouvoit pas choiſir
de meilleurs modèles , & n'a point
perdu de vue , à leur exemple , que
'Hiſtoire n'eſt ni un panégyrique , ni
une fatyre , & que la ſimplicité des
faits doit faire celle des couleurs que
l'on y emploie.
92 MERCURE DE FRANCE.
Instructions familières ſur l'Oraiſon Mentale.
A Paris , chez Lottin l'aîné ,
Imprimeur du Roi , rue S. Jacques.
Sentimens de Piété pour chaque jour
du mois , à Paris , chez le même .
Sentimens affectueux de l'Ame envers
Dieu. Par M. le Chevalier de * *.
A Paris , chez Nyon l'aîné , rue
Saint Jean-de-Beauvais.
La Prière eſt le principal exercice de
la Foi ; elle en eſt l'aine & la vie :
elle nous applique aux choſes que
nous croyons elle les rapproche de
nous , elle les met ſous les yeux , elle
les fait goûter , elle leur donne du
corps & de la réalité ; enfin elle fait
diſparoître les choſes ſenſibles , & elle
rend préſentes celles qui font éternelles,
quoiqu'elles foient encore inviſibles.
Tels font les heureux effets de l'Oraiſon ,
qui élève l'Ame juſques dans le ſein de
la Divinité , & qui lui donne une
nouvelle exiſtence , en la ſéparant de
tous les objets ſenſibles. C'eſt elle qui
nous fournit les forces qui nous font
:
JANVIER. 1778 . 93
nous
vertu ,
un
néceſſaires pour conferver & fortifier la
Piété , qui malheureuſement eſt étrangère
au coeur de l'homme , & qui ne
trouve ici - bas que des ennemis. L'expérience
journalière & le ſentiment
intime ſuffiſent preſque pour
perfuader que nous n'avons de nousmêmes
qu'une furieuſe pente au mal ,
une oppoſition générale à la
une dureté de coeur que les promeſſes
& les menaces ne peuvent amollir ,
une ingratitude que les plus ſignalés
bienfaits ne font qu'augmenter ,
orgueil qui eſt encore plus grand que
notre misère & notre pauvreté , un
amour de nous-mêmes ſi violent & fi
injuſte , qu'il rapporte tout à foi ,
un attachement fi fort pour des fonges
& des chimères qu'il faut , ſelon l'Ecriture
, qu'il y ait de l'enchantement dans
notre ſtupidité. Rien n'eſt plus propre à
nous faire connoître toutes ces misères ,
&fur-tout à nous en faire gémir utilement
, que les trois Ouvrages que nous
annonçons. On trouvera fur-tout dans
les deux derniers , une pureté & une élégance
de ſtyle qu'on néglige quelquefois
trop dans ces fortes d'Ouvrages.
94 MERCURE DE FRANCE.
Idée de l'Education du Coeur, ou Manuel
de la Jeuneſſe. Par un Père de Famille.
A Paris , chez Cailleau , Imprimeur
- Libraire , rue Saint - Severin ;
Mérigot jeune , Quai des Auguſtins ;
Eſprit , au Palais Royal ; veuve Duchefne
, rue Saint-Jacques,
L'Auteur de ce Manuel s'eſt propoſé
d'inſtruire & d'amuſer , en même- tems ,
un âge qui redoute un travail défagréable
, & fur - tout le ton aride &
impérieux d'un Inſtituteur froid & févère.
Il a raſſemblé pluſieurs petits Ouvrages
qui doivent certainement être
préférés à la Bibliothèque Bleue , aux
contes de Peau-d'Ane , & à toutes ces
extravagances de Féerie qui ſont ſi propres
à gâter l'imagination des enfans , également
avidesde merveilles , & diſpoſés à
réaliſer les chimères les plus ridicules.
Souvenez- vous , a dit un Philoſophe ,
que l'eſprit d'une bonne inſtitution n'eſt
pas d'enſeigner à un enfant beaucoup
de choſes , mais de ne laiſſer entrer dans
fon cerveau que des idées juſtes &
claires. Qu'on les enjolive tant qu'on
voudra , qu'on les lui rende ſenſibles ,
JANVIER. 1778 . 95
mais qu'on foit ſur-tout attentif &
même ſcrupuleux à ne leur offrir que
ce qui est vrai , décent & aſſorti à la
foibleſſe de l'âge. Voilà le but que s'eſt
propoſé l'Auteur du Recueil , qui mérite
d'êtrebien accueilli. Les Gouvernantes&
les Inſtituteurs ne manqueront pas de
l'employer utilement dans l'exercice de
leurs fonctions.
Histoire de la Ville de Sancerre ; par M.
Poupard , Curé de la même Ville. A
Paris , chez Berton , Libraire , rue
Saint-Victor .
Un Pasteur ſemble avoir de nouveaux
droits à l'eſtime & à la confiance publiques
, lorſqu'il conſacre les moindres
inftans de ſon loiſir à l'utilité de ſes
Quailles . Après la ſcience du ſalut , qui
doit toujours avoir la prééminence ,
rien de plus important que de connoître
fon pays & les actions mémorables de
ſes Ancêtres. Or perſonne n'eſt plus
propre qu'un Paſteur à acquérir cette
connoiffance , lorſque ſes auguſtes fonctions
lui en laiſſent le tems. Il peut plus
aifément qu'un autre , recueillir les traditions
& les anecdotes intéreſſantes qui
-
96 MERCURE DE FRANCE.
échappent ſi ſouvent aux Hiſtoriens.
L'Auteur de l'Hiſtoire de Sancerre a nonfeulement
interrogé ceux de ſes Paroif.
fiens qui pouvoient l'inſtruire à cet égard,
mais il a encore confulté tous les Mémoires
relatifs à ſon objet; il s'eſt fait
aufli un devoir de lire & de discuter avec
impartialité tout ce que les Ecrivains
Proteftans ont écrit fur cette Ville , fi
famenſe par ſes guerres de Religion,
&fur tout par le ſiège que les Proteſtans
y foutinrent en 1573. Cet' Auteur eft
impartial , & ne s'écarte jamais de la
vérité , en expoſant la manière dont le
Calviniſme s'eſt établi à Sancerre , les
injuſtices criantes que les Sancerrois y
ont commis , & les écarts violens de
leurs Miniſtres durant le ſiége & la
famine. Il avoue , avec plaifir , que les
Proteftans font aujourd'hui bien plus
modérés , & que les enfans font bien
éloignés de reſſembler à leurs pères. Cette
justice, qu'il ſe fait un devoir de leur
rendre , prouve évidemment que ce
Paſteur est lui-même très-modéré , &
qu'il défapprouve hautement tout ce qui
reſſemble à la perfécution .
Son Hiſtoire eſt diviſée en quatre
livres : le premier comprend l'origine
&
JANVIER. 1778 . 97
:
&la fondation de Sancerre avec la ſucceffion
de ſes Comtes ; le ſecond , les
deux ſiéges de Sancerre , ſous Charles
IX , les exploits des Sancerrois , au tems
de la Ligue , & leur révolte ſous Louis
XIII ; le troiſième , la partie Eccléſiaftique
, c'est - à - dire , l'introduction du
Calviniſme , & le rétabliſſement de
la Religion Catholique dans Sancerre
; le quatrième enfin , comprend
la partie qui tient à l'Hiſtoire Naturelle
& Politique , c'eſt-à-dire , les productions
, le commerce & les curiofités du
Pays . Le premier & dernier ne peuvent
donner d'ombrage à perſonne. L'eſprit
de parti ne peut heureuſement y trouver
place. Quant au ſecond & au troiſième ,
M. le Curé a cherché à mériter le
titre d'Ecrivain moderne & impartial.
On doit defirer que l'exemple qu'il vient
de donner du bon emploi du tems ,
trouve parmi ſes Confrères beaucoup
d'imitateurs.
Rêveries Philofophiques ; par M. Imbert.
A Paris ; chez Delalain le jeune ,
rue de la Comédie Françoiſe , Hôrel
de la Fautrière. in-8°. Prix 1 livre 16
fols.
I. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
Ce font des Contes Philofophiques
que l'on nous préſente ſous ce titre
ſimple ; ils font deſtinés aux grands
enfans , qui ſauront gré à l'Auteur
d'avoir rêvé avec autant d'eſprit & d'a- '
grément. Il s'eſt écarté de la route
bat tue par nos Conteurs modernes qui
ne ſavent faire des foibleſſes , des travers
, des folies & des vices de l'humanité
, que des tableaux triſtes qui ne
corrigent point. Si ceux de M. Imbert
ne corrigent pas davantage , ils réjouiront
du moins ; & ce n'eſt pas un petit mérite
dans un ſiécle où l'on diroit que
les François ont perdu leur gaîté naturelle
, & ont remplacé les ris par les
pleurs ; où le coeur , devenu inſenſible
aux émotions douces , ne ſemble plus
pouvoir être remué que par ce qui
l'auroit froiffé dans un autre tems ; où
tous les genres ont ſubi une révolution ;
où la romance langoureuſe a fuccédé au
vaudeville ; où Melpomène va chercher
ſes ſujets dans les greffes criminels , &
ne ſe montre plus que ſur des tombeaux
ou des échafauds ; où Thalie elle-même
n'eſt bien reçue qu'avec un mouchoir
trempé de ſes larmes ou lorſqu'elle
vient débiter un jargon inintelligible
JANVIER. 1778. 99
aux trois quarts des Spectateurs , & que
l'autre quart appelle la langue du bon
ton & de la bonne compagnie. Les François
qui n'ont pas encore perdu leur
ancien caractère , applaudiront aux efforts
que l'on fait pour y ramener la
Nation. Quelques Ouvrages bien gais
peuvent y contribuer ; & tous ceux de
ce genre que l'on publiera , mériteront
d'être accueillis .
Cescontes font au nombre de quatre ;
le premier a pour titre : la Montagne ,
l'Enigme & le Roi. Ces trois articles
font fameux dans l'Hiſtoire d'Edipe ;
on fait ce qui lui revint d'avoir précipité
le Monſtre de la montagne , d'avoir
deviné ſon énigme , & d'être monté
fur le Trône. Il fit des enfans à ſa mère
& ſe creva les yeux. Cette Hiſtoire eſt
auſſi véritable , plus ancienne & moins
ſanglante. Le Roi des Scythes dont il
eſt queſtion , vivoit avant le déluge ;
ſon métier étoit celui de Conquérant ;
lorſqu'il avoit conquit , c'est- à- dire
ravagé un pays , il ne le gardoit pas ;
content d'y entrer en triomphe & de
lui donner un Maître , il s'en retournoit.
On fent que s'il avoit conſervé tout ce
qu'il prenoit , il auroit eu tout entre les
و
Eij ,
100 MERCURE DE FRANCE.
mains , & fe feroit vu en conféquence
privé du plaifir de trouver encore à
prendre. Dans une de ſes promenades
guerrières , il s'empara de la Chine.
Fidèle à fon uſage , après avoir détrôné
'le vieux Souverain , il voulut qu'un des
fils de ce Prince lui fuccédât. Il en avoit
deux : la Couronne fut deſtinée au plus
digne , & le plus digne devoit être le
plus vaillant & le plus ſpirituel. Pour le
connoître, il plaça ſur une montagne efcarpée,
des Scythes qui devoient la défendre;
les deux Princes l'un après l'autre devoient
tenter de s'en emparer ; le plus
vaillant feroit fans contredit celui qui
arriveroit au ſommet : là il devoit trouver
une énigme , & s'il en devinoit le
mot , il n'y avoit plus de doute ſur ſon
eſprit.
Les deux Princes avoient chacun une
Maîtreſſe ; ils allèrent en prendre congé
avantde tenter l'épreuve; le premier reçut
de la ſienne l'ordre précis de revenir vainqueur,
& ne négligea rien pour lui obeir :
il ne parvint pas même au milieu de la
montagne , quoiqu'il eût fait tout ce
qu'il falloit pour arriver au fommet. La
Maîtreffe du ſecond trouvant qu'il n'y
avoit rien de plus commun parmi les
JANVIER. 1778. IOI
,
Guerriers que de vaincre , parce qu'ils
aiment lui prefcrivit de ſe laiſſer
battre ; cela étoit bien plus neuf. Le
Prince qui l'adoroit jura d'obéir.
Avant de la quitter , il lui obſerva que
comme la défenſe exigeoit qu'il eût au
moins l'air de vouloir réuffir, il feroit à
propos de dire quelque choſe de
l'énigme. Eh bien , lui dit-elle , le premier
mot qui vous viendra à la tête
fera l'affaire. Pantoufle , par exemple ;
Pantoufle foit , reprend le Prince , & il
part. Il prend pour être vaincu autant
de précautions que fon frère en avoit pris
pour vaincre. Il y avoit un chemin inacceſſibledans
lequel il place la moitié de fon
monde, afin de l'affoiblir d'autant lorſqu'il
marchera à l'attaque par la ſeule route
ouverte. Au moment où il ſe flattoit
d'être repouffé , la troupe avoit gravi le
ſentier qu'on jugeoit impraticable , &
crioit victoire ſur la montagne où elle
étoit arrivée. Les Scythes enlèvent auffitôt
le Vainqueur malgré lui , & le porte
vers l'énigme. Sans la regarder , tant il
étoit déſeſpéré de ſon ſuccès, il crie
Pantoufle : c'étoit le véritable mot. On
exalte ſes talens guerriers , la pénétra-
E iij
:
:
102 MERCURE DE FRANCE.
tion de ſon eſprit , & voilà comme on
arrive à la gloire.
L'Aventure merveilleuse ou l'Heureux
Epoux. Dorville étoit Secrétaire du Roi ,
ce qui annonce qu'il étoit riche ; car
c'eſt par-là qu'on paſſe ordinairement
pour arriver à la Nobleffe , & on n'y
fonge guere que lorſqu'on a rempli
fes coffres. Il ſe maria; pendant fix jours
il adora ſa femme : au bout de ce tems ,
fon ménage fut comme tous les autres.
Eſculape déguisé , étoit alors à Paris ,
d'Orville lui raconta qu'il avoit rêvé la
nuit précédente , qu'il étoit Abbé &
fort amoureux de ſa femme : il regrettoit
de n'avoir pas fini fon rêve. Le Dieu
complaiſant lui offrit de le lui faire ache
ver , & pour cet effet , il rua le Secrétaire
du Roi & le reffufcita en Abbé,
C'étoit le plus joli Abbé du monde ;
Madame d'Orville le jugea tel , & le
rendit parfaitement heureux . Ce bonheur
l'inquière d'abord; mais s'il avoit
été accordé à l'Abbé , c'étoit le Mari qui
en avoit joui , & il ſe perfuade facilement
que le dernier avoit été reconnu.
Pour s'en affurer , il recourut au Dieu ,
qui tua l'Abbé pour le reſſuſciter en
Militaire. Cette ſeconde épreuve finic
JANVIER. 1778. 103
comme la première . L'Officier fut traité
précisément de même , & le Mari ſe
crut encore reconnu. Il voulut voir s'il
le feroit dans une troiſième métamorphoſe
: il devint un jeune & galant
Magiftrat , qui n'eut pas à ſe plaindre
des rigueurs de Madame d'Orville , &
il penſa toujours que l'amour de cette
femme étoit forcier & le devinoit fans
ceſſe. Ayant repris ſa première forme , il
ne put s'empêcher de lui raconter fes
trois métamorphoſes. La bonne Dame
rougit d'abord , les traita de fables , &
finit par y croire. Un jour ſon Mari la
furprit avec un amant qui n'étoit pas
lui , & elle lui cria toute honteuſe : ah !
d'Orville , qu'ai- je fait ? Je croyois que
c'étoit vous encore .
Nos Jugemens. Jupiter étourdi des
vaines clameurs des Hommes , dont les
paffions répondent toutes les fois qu'on
interrogent leur raiſon , ceſſa de les
écouter. Sachant le crédit qu'ont les
Femmes dans tous les Conſeils , ils re
coururent à Junon ; elle daigna les protéger
: fon Mari ne voulant pas la refuſer
ſéchement , prétendit la mettre
en état de juger des Etres pour leſquels
elle s'intéreſſoit. Il créa quatre Hommes
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
auxquels il joignit une Femme , & les
envoya à Babylonne par quatre chemins
différens. Dans la route , laDame
devint laide ; l'un des Hommes aveugle ;
le ſecond né foible & valétudinaire , recouvra
la ſanté ; le troiſième qui étoit
né fain , ſe trouva malade , & le dernier
fourd. A leur retour , leurs rapports
de Babylonne ſe reſſentirent de l'état où
ils étoient lorſqu'ils arrivèrent; l'un ſe
plaignit de l'obſcurité qui y régnoit , le
fecond de l'infalubrité de l'air , dont le
troiſième vantoit l'excellence , tandis que
le dernier prétendoit que tout le monde
y étoit attaqué d'une extinction de voix.
Quant à la Dame , elle ne connoiffoit
point de Peuple plus impoli ni moins
galant. Junon vit où ſon Mari vouloit
en venir , & fe hâta de lui dire que
rous les Hommes ne font pas eftropiés :
non , répondit Jupiter , mais leurs ames
le font. La Déeſſe ſe rendit , & éconduifit
ſes Protégés , avec cette réponſe
d'un ſi grand uſage & que nous connoiffons
tous : J'en ſuis faché; cela ne ſe
peut pas.
Zamaleski ( c'eſt le titre & le nom
du Héros du quatrième conte ) étoit le
plus bel homme du monde & le plus
:
JANVIER. 1778 . IOS
heureux ; il faifoit les délices de la
petite ville Tactac qu'il habitoit. Il s'y
ennuya , & la quitta pour aller à la
Cour du Grand Khan , homme trèspetit
de taille , & d'eſprit plus petit
encore. Il étoit trop beau pour ne pas
attirer l'attention des femmes : elles le
produifirent au Khan , auquel il ne
plut pas moins par ſon eſprit ; car
ayant dit à ce Prince , qui lui demandoit
quels étoient ſes projets , qu'il
n'avoit que celui de lui être agréable ,
cette réponſe paſſa pour la choſe la plus
fine & la plus ingénieuſe qu'on eût
dite à la Cour depuis fix mois. Le
Grand Khan fortoit d'une maladie , qui
ne lui avoit coûté que ſa barbe & fes
cheveux. S'entretenant un jour avec
Zamaleski , la nature , lui dit-il , vous a
fait un aſſez bel homme ; mais cette large
barbe noire , ces cheveux longs & épais
vous défigurent;le nouveau Courtiſan s'en
retourna chez lui fort chagrin , s'écriant
en ſoupirant : cruelle barbe! fatale chevelure
, il m'eſt impoſſible de réuffir
auprès d'un Prince qui me trouve de ſi
grands défauts ! Son Valet-de-chambre
vint le conſoler en lui offrant de l'en
débarraſſer. L'opération fut douloureuſe;
Ev
106 MERCURE DE FRANCE .
mais Zamaleski eut la fatisfaction de
reparoître à la Cour , chauve & imberbe
, fûr de plaire au Grand Khan ,
& lui plut. Il fic une fortune rapide ; il
en jouitoit encore s'il n'avoit eu l'imprudence
de marcher ſur la patte de la petite
chienne de la Favorite , qui en eut des
vapeurs , & qui exigea le renvoi du malà-
droit , qui courut chercher une retraite.
au Japon . L'Empereur qui occupoit le
Trône avoit quelques vices , mais de
grandes qualités; il étoit fur-tout d'une
politeſſe rare : envoyoit-il le Cordon à
quelqu'un de ſes anciens Favoris , il le
prioit de vouloir bien fouffrir qu'on le
lui paffat au col . Ce Prince étoitborgne ;
Zamaleski qui étoit fait pour les grandes
choſes , qui avoit fait le ſacrifice de ſa
barbe & de ſes cheveux pour plaire au
Grand Khan , n'étoit pas homme à
héſiter fur celui d'un oeil à la faveur
du Deſpote du Japon ; il en fut magnifiquement
récompenfé. Dans le cours
de ſa proſpérité , il rendit les plus
grands ſervices ; il vainquit & difperfa
les ennemis de l'Etat. L'uſage de la
Cour étoit de ſe proſterner lorſque le
Souverain éternuoit; Zamaleski , en lui
rendant compte de ſa victoire ne
JANVIER. 1778 . 107
s'apperçut pas que S. M. interrompit
ſa relation par un éternument , & reçut
l'ordre poli d'aller apprendre la politeſſe
hors de l'Empire , à moins qu'il n'aitnât
mieux être décapité. Il tourna ſes pas
vers l'Indoſtan , toujours empreffé de
vivre dans les Cours , avec tant de raifon
d'en être dégoûté. Le Grand Mogol
étoit boſſu , & ne recevoit perſonne qui
ne le fûr . Quel malheur pour Zamaleski
d'être aufli bien pris dans ſa taille ! II
n'étoit pas aufli aiſé de la gârer , qu'il
l'avoit été de ſe peler la tête & le manton,&
de ſe priver d'un oeil. Il ne défefpéra
pas cependanr. Il avoit de l'argent ;
il promit des ſommes iminentes à trois
Médecins , s'ils pouvoient le rendre
boffu. L'effet de leurs remèdes fut de le
débarraffer d'une tumeur qu'il avoit fur
la poitrine. Il avoit une verrue fur
l'épaule gauche ; il fit venir trois autres
Médecins pour la guérir , & qui opérèrent
fi bien , que cette verrue , qui
n'étoit que de la groſſeur d'un pois ,
devint une boſſe raisonnable. Avec cer
ornement , cet uniforme de la Cour ,
il parut devant le Grand Mogol , qui
le traita auffi bien que le Grand Khan ,
& l'Emperens du Japon. Zamaleski
Evj
108 MERCURE DE FRANCE .
avoit un chat Angora qu'il aimoit beaucoup
; ce chat malheureuſement dévora
un ſerein qui s'étoit échappé de la
volière du Prince . Celui- ci en fut inſtruit
par des Courtiſans jaloux du nouveau
Favori ; & après avoir confulté ſon Confeil
pour ſavoir s'il devoit ſe fâcher ou
non , il condamna Zamaleski à une
amende- honorable; l'infortuné ne l'évita
qu'en fuyant à Ispahan. Tout s'arrangea
en Perſe de manière à lui faire croire
qu'il y feroit plus heureux ; il avoit partout
follicité l'honneur d'être admis à
la Cour : ici le Sophi, qui avoit entendu
parler de fes aventures , le prévint. Ce
Prince étoit paffionné de la muſique , &
Zamaleski étoit bon Muſicien ; il fut
bientôt dans la plus grande faveur. Il
aſpira à la place de premier Miniſtre qui
vint à vaquer : il n'avoit qu'un Concurrent
, mais très- dangereux. Un nouvel
Inſtrument qu'il venoit d'inventer , lui
aſſuroit la préférence , fans une invention
inouie de Zamaleski. Le Sophi lui avoit
paru s'intéreſſer à l'éloge qu'on lui
avoit fait de ces voix amphibies , que
l'Italie inventa aux dépens de l'humanité.
Zamaleski jugea que s'il donnoit
cette qualité à la fienne , cet effort le
JANVIER. 1778 . 109
feroit préférer à ſon Rival. Il n'hésita
pas; il étoit encore ſouffrant du mal
qu'il s'étoit fait pour ſe donner une voix
argentine , lorſqu'il ſe préſenta devant
le Sophi . Malheureuſement ce Prince
avoit rêvé qu'il voyoit Zamaleski entre
les bras de ſa Favorite : il regardoit
ſes rêves comme une image réelle ou
qui ſe réaliſeroit bientôt; il bannit
de ſa préſence le pauvre Zamaleski ,
à qui , comme l'on fait , rien n'étoit
plus aiſé que de diſſiper les craintes du
Sophi ; mais on ne voulut pas l'écouter.
Il partit défolé , s'embarqua fur un
vaiſſeau ſans s'informer où il alloit , &
fit dire à l'équipage : voilà un homme
qui eſt fou ; on auroit mieux dit ainſi :
voilà un fou qui n'eſt pas homme. Le
vaiſſeau le débarqua en Ethiopie.Dégoûté
des Cours , où il étoit devenu ſucceſſivement
tondu , borgne , boſſu & quelque
choſe de pis , il ſe cacha dans un défert,
refolu d'y finir ſes jours , en déteſtant
l'ambition & les Princes qu'on recherche
pourla fatisfaire.Des Ethiopiens
le découvrirent dans ſa retraite. Un
homme blanc (ils n'en avoient jamais vu)
leur parut une rareté digne de la curioſité
du Neghus ; ils le conduiſirent dans
110 MERCURE DE FRANCE.
fa Cour. Zamaleski , qu'on n'y avoit
conduit que par force , ne s'y trouva
pas plutôt qu'il deſira de n'en plás
fortir. Mais le Prince regardoit un
homme blanc , comme un être imparfait
& odieux , propre à exciter un
inſtant ſa curioſité , mais dont on détourne
bientôt les yeux avec un ſentiment
d'horreur & de pitié , pour une
créature ſi laide & fi miférable . Que ne
fuis-je né noir , s'écrioit Zamaleski !
mais il pouvoit le devenir ; il fir faire
une bonne teinture , dans laquelle il
fe plongea lorſqu'elle fut bien chaude ,
afin qu'elle tint mieux ; elle réuffit ,
& il fortit de ſon bain auſſi noir que
le plus noir Ethiopien ; il dit au Néghus
que c'étoit ſa couleur naturelle , qu'une
maladie lui avoit fait perdre, & que fes
regards venoient de lui rendre. Cet
effet neuf de ſes regards , intéreſſa le
Prince en faveur de celui auquel ils
avoient été ſi favorables. Zamaleski
obtint tout ce qui pouvoir flatter fon
ambition , qui ne fit qu'augmenter , &
qui lui donna l'idée de ſe mettre fur le
Trône du Néghus. Pendant qu'il digéroit
fon projet , le Néghus ent la malice de
mourir ſubitement , & fon. fils , qui
JANVIER. 1778 .
n'eût point embarraſfé Zamaleski s'il
avoit eu le tems de prendre fes meſures ,
hui ſuccéda ſans oppoſition. Déconcerté
par cet événement , accablé d'infirmités,
Zamaleski devenu chauve en Tartarie ,
borgne au Japon , boſſu dans l'Inde
eunuque en Perſe & nègre en Ethiopie ,
retourna dans ſa Patrie , bien différent
de ce qu'il étoit lorſqu'il la quitta. Il
y mourur , & on grava cette épitaphe
fur fon tombeau :
Dans l'état qui m'avoir vu naître,
J'étois affez bien , Dieu merci ;
Mais pour avoir voulu mieux être ,
Jeſuis ici.
Ces quatre Contes, deſtinés à ſonder
le goût du Public , doivent être fuivis
de pluſieurs autres , dont l'impreffion
ne peut qu'être bien reçue , s'ils font
autli agréables que ceux que nous
venons de voir,
Coutumes générales du Pays & Comté
de Blois , enſemble les Coutumes
locales des Baronnies & Châtellenies
fujettes du reffort de fon Bailliage ,
avec des notes particulièrement éten
112 MERCURE DE FRANCE.
dues ſur les articles qui différent de la
Coutume de Paris & du Droit commun
. Par M. Fourré , Avocat du
Roi au Préſidial de Blois. A Blois ,
chez J. P. J. Maſſon , Imprimeur-
Libraire ; & à Paris , chez Delalain
le jeune , rue de la Comédie Françoiſe.
2 vol. in-4º . 21 liv. brochés .
La Coutume de Blois , rédigée en
1523 , n'avoit jamais été commentée
qu'en partie. Le célèbre Denis du
Pont , qui avoit été appelé à la lecture
folennelle qui en fut faite , la même
année , en préſence des Commiſſaires
du Roi & des trois Etats de la Province
, avoit entrepris ce commentaire.
Il raſſembla des matériaux immenfes
qu'il n'eut pas le tems de mettre en
ordre ; il en confia le ſoin à ſon fils ,
qui en publia le premier volume. Le
manufcrit du ſecond fut perdu , & ne
ſe retrouva que 120 ans après , dans
la Bibliothèque de M. le Chancelier
Séguier. Il fut imprimé en 1677 , avec
pluſieurs lacunes ,à cauſe du mauvais
état du manufcrit. Dupont n'avoit rien
écrit ſur les locales, qui font au nombre
de dix ſept , y compris deux ſous
JANVIER. 1778. 113
locales; & la ſeule locale de Dunois
contient cent Articles. Quelques Ecrivains
ont tenté d'y ſuppléer ; mais la
réunion de leurs travaux laiſſoit toujours
l'Ouvrage imparfait ; M. Fourré en en
profitant , & en y joignant les lumières
que lui donnent quarante ans d'expériences
, tant de Barreau que de Magiſtrature
, publie aujourd'hui un commentaire
général & complet , qui ne
peut manquer d'être accueilli. Il a rafſemblé
avec ſoin les maximes les plus
fûres & les plus propres à décider les
difficultés ou les queſtions qui ſe préſentent
ordinairement. Les Jurifconfultes ,
qui peuvent feuls apprécier ſon travail ,
lui donnent les plus grands éloges ; ils
lui ſavent gré fur-tour de s'être étendu
dans des notes , ſur les Articles qui différent
de la Coutume de Paris & du
Droit commun , & qui offrent par
conféquent des embarras dont il eſt
difficile de ſe tirer ſans une étude
particulière , qui ſuppoſe néceſſairement
un grand travail , que tout le monde
n'eſt point en état , ou n'a pas le tems
de faire. Les Matières ſont diviſées
pat Chapitres , Articles & Paragraphes ,
ſelon l'ordre & la diſpoſition du texte
114 MERCURE DE FRANCE.
des Coutumes générales de Blois. On
y a joint une Table des Matières trèsétendue
& très -bien faite. Les Ouvrages
de la nature de celui- ci ne peuvent
s'en paffer : on ſait de quel fecours
elles font pour ceux qui ont beſoin de
les confulter.
Principes de Morale , de Politique &
de Droit Public , puiſés dans l'Hiftoire
de notre Monarchie , ou difcours
fur l'Hiſtoire de France ; dédiés
au Roi : par M. Moreau , Hiſtoriographe
de France. Tom. 2, 3 , 40
AParis , chez Moutard , Imprimeur-
Libraire , Quai des Auguſtins.
Le ſeul titre de cet Ouvrage doit
intéreſſer tous les bons François & piquer
leur curiofité. Il réunit le double avantage
de nous mettre à portée de connoître
les principes de notre Gouverne.
ment, & de nous fervir, en même- tems ,
de guide dans l'étude de l'Hiſtoire de
France , en rapportant à la Morale , au
Droit Public & à la Politique , tout
ce qui eſt arrivé de plus mémorable à
la Monarchie Françoiſe dans ſes différentes
époques. L'Auteur s'eſt occupé
JANVIER. 1778. 115
fur-tout à faire connoître , d'après les
faits & les monumens , la nature du
Gouvernement François , fi propre à
refferrer les liens mutuels entre le Souverain
& les Sujets : Gouvernement
qu'il n'eſt pas en notre pouvoir de
changer ou de modifier , parce que ce
font des faits & non des ſyſtêmes variables
qui l'ont établis. C'étoit pour
la plus précieure de toutes les éducations
, que furent réunis tous les différens
matériaux relatifs à ces trois
objets. Aufſi l'Auteur n'a-t-il rien négligé
pour remplir dignement une ſi noble
deſtination ; il s'eſt livré tout entier à
l'examen approfondi des queſtions difficiles
& délicates ſur le pouvoir légiflatif,
& fur tout ce qui en dépend ,
pour parvenir à la découverte de la vérité
, que tant de ſyſtèmes ont obfcurcie.
Il ne s'eſt pas borné à raiſembler les
monumens de notre Droit Public ; mais
il les a encore expliqué , en rétabliſſant
pluſieurs textes , & en remettant dans
leur état naturel tous les matériaux
que l'on avoit diſperſés dans la chaleur
des querelles , & qui , répandus çà &
là , ſouvent même dénaturés , ne laiffoient
plus appercevoir ni leur place
116 MERCURE DE FRANCE.
véritable , ni leur deſtination primitive.
avec
On trouve dans ſon Ouvrage nonſeulement
les inductions qu'on a droit
de tirer des différens monumens , mais
encore l'Hiſtoire des monumens euxmêmes.
Or c'eſt l'Hiſtoire même & la
chronologie qui fixent les rapports que
ces titres peuvent avoir les événemens
contemporains , avec les loix ,
avec les uſages , avec les moeurs. Ce
ne font point des portions d'Histoires ,
ou des textes iſolés qu'on met ſous
les yeux du Public ; c'eſt la ſuite des
fiécles qu'on prétend parcourir. Ce n'eſt
point la faute de l'Hiſtorien , ſi les
événemens que préſente l'Hiſtoire de
la première race , font arides & fouvent
ennuyeux , & fi les diſcuſſions
qui ſervent à les développer , n'ont rien
d'attrayant ; l'Auteur eſt obligé d'avouer
qu'il ſe traîne parmi des ruines &
qu'il ne marche qu'à travers des ronces.
Après des travaux ſi pénibles , il
ſeroit triſte de n'avoir pas même
éclairci tout ce qui peut nous faire
connoître , malgré les variations de la
Monarchie Françoiſe , le vrai ſyſteme
de notre Droit Public , fur lequel la
diverſité, des intérêts , des opinions &
,
JANVIER. 1778. 117
même des événemens , a répandu tant de
nuages . L'Auteur a eu l'attention de ne
pas ſéparer les deux principales ſources .
d'où il croit devoir faire fortir le Droit
Public. Perfuadé que ce n'eſt pas toujours
dans ce que fuit le genre humain ,
qu'il faut chercher la baſe immuable
des droits & des devoirs de l'humanité ,
il a joint aux faits que nous offrent les
différentes époques de l'Hiſtoire , les
principes immuables d'ordre & de juſtice
ſans leſquels il ne peut y avoir ni
morale ni fociété. Où en ſerions- nous ,
ſi les violences & les atrocités qu'on
remarque dans l'Hiſtorien de la première
race , pouvoient ſervir de baſe au Droit
Public , qui doit toujours avoir pour
but le bonheur de la Société ? Ainſi tout
ce qui n'eſt pas établi fur le fondement
immortel de l'ordre , ne ſauroit entrer
dans la ſtructure d'un gouvernement
quel qu'il ſoit. Comme rien ne feroit
plus contraire à la beauté de l'Ordre
Morale , qu'un deſpotiſme qui fait plier
les volontés & les actions des hommes ,
non à des régles ſages & permanentes ,
mais à des caprices injuftes & toujours
aveugles , l'Auteur qui ne ceſſe d'inculquer
par-toutla néceſſitéde ſe ſoumettre
118 MERCURE DE FRANCE.
à la justice immuable , étoit obligé ,
par la conféquence de ſes principes ,
de mettre une différence réelle entre
le deſpotiſme & la Monarchie. Il l'a
>> trouvée : 1. dans un corps de loix ,
» qui, toujours ſubſiſtant , garantit à la
>> Nation la conſervation des avantages
que le Gouvernement eſt deſtiné à
>> protéger ; 2 ° . dans un corps de Ma-
> giſtrature obligé de veiller , fous les
» yeux du Prince , au maintien & à
>> l'exécution conſtante & uniforme de
>> ces loix ; ce qu'il ne peut faire qu'en
avertiſſant le Prince , & des défauts
» de la régle même , & des inconvé-
> niens de fon application. Cette Ma-
>giftrature , ajoute l'Auteur , je l'ai
>>> trouvée dans les Gaules, lors de la
>>conquête de Clovis ; & j'ai prouvé
»qu'il la conferva : je n'ai point vu
- alors de Champs de Mars Législatifs ;
»mais j'ai vu des plaids compoſés des
>> Evêques , des Officiers du Prince
>> des Magiſtrats auxquels il donnoit des
>>proviſions , & qui lui prêtoient fer-
» ment. Ce plaids Royal , je l'ai ſuivi
>> ſous les régnes de la première Race ,
» & j'ai trouvé qu'il devint d'autant plus
>> néceſſaire , que les Rois furent moins
,
JANVIER. 1778. 119
juſtes , d'autant plus nombreux que
>> leur injustice les avoit rendu plus
> foibles ; je l'ai retrouvé , partageant
>> ſous Charlemagne , & fous ſes fuccef-
>> ſeurs , non le pouvoir législatif, mais
>> la légiflation ; je ferai voir qu'il ne
>> fut point détruit ſous la troiſième
>> Race , & qu'il s'appela Parlement
>>dans le treizième ſiécle ; mais que
>>long-tems avant cette époque , les
>>Membres qui le compoſoient s'étant
> rendus redoutables au Peuple par leur
>> tyrannie , & quelquefois redoutables
> au Roi par leur licence , le Souverain
>>ne créa point un nouveau Corps de
>>Magiſtrats ; qu'il fit au contraire entrer
>> dans cet ancien & indéfectible Parle-
>> ment , de nouveaux Officiers qui y
>>rappelèrent , y conſervèrent les anciens
> principes de la Monarchie , main-
>>tintent le pouvoir abſolu du Prince
> par les loix qui en furent la régle , &
>> défarmèrent peu-à-peu toute cette
>> ancienne Magiſtrature à laquelle ils
>>furent incorporés » . Voila comment
l'Auteur ſe propoſe d'expliquer l'origine
duParlement qui, dans le ſyſtème même
de la continuationdes Chainps de Mars ,
tient également tout du Monarque ,
120 MERCURE DE FRANCE.
parce que le Monarque en France réunit
en ſa perſonne toute la puiſſance légiflative
& coactive , & qu'il eſt éminemment
le principe & la ſource de toute
la justice & de toute l'autorité qui
font dans le Royaume.
Les bornes qui nous font preſcrites ,
ne nous permettent pas de ſuivre l'Auteur
dans la diſcuſſion des monumens ,
& le développement des faits hiſtoriques
qui y ont rapport. Nous remarquerons
ſeulement , d'après ſon Ouvrage , qu'il
n'eſt pas aufli aiſé qu'on ſe l'imagine ,
d'entendre le vrai ſens des diplômes
anciens , & que même la clarté des
expreſſions iſolées égare ſouvent
Lecteur ſuperficiel , qui perd de vue
ce qui les précéde & ce qui les fuit ,
& qui ne fait nulle attention , foit à
l'eſprit de la loi & aux motifs qui ont
dirigé le Légiflateur; ſoit aux circonftances
des tems , des lieux& des perfonnes.
Le paſſage fameux , & ſi ſouvent
cité de l'Edit de Piſtes *, en fournit
une preuve frappante.
un
* Lexconfenfu populifit & conftitutioneprin-
-
cipis.
Pluſieurs
JANVIER. 1778. 121
Pluſieurs François ayant perdu , par les
Tavages des Normands , & leurs terres &
leurs châteaux , s'étoient livrés à une vie
errante, & ne ſuivoient d'autre profeſſion
quele brigandage: ils n'avoient plus ni feu
ni lieu , & paffoient rapidement d'une
Province dans une autre. Comment
les ajourner ? Ils n'avoient point de
demeure fixe. Il falloit remédier à cet
inconvénient. Le Capitulaire portequ'on
ſe tranſportera ſur les lieux dans lefquels
l'accuſé aura eu autrefois des
maiſons , & qu'il y ſera ajourné par proclamation.
Et comme toute inſtruction
> ſe fait& parles témoignagesde l'affem-
>> blée , & en vertu des ordres donnés
>> au nom du Roi , les François appelés
>> en dépoſition , doivent jurer que ledit
>> Accuſé a été , en vertu des ordres &
>> de l'autorité du Roi , légalement
>> ajourné & cité ».
au
La ſeule lecture duCapitulaire ſemble
fuffire pour prouver que la nouvelle
traduction eſt la plus conforme
texte , aux circonſtances rélatives à l'objet
du Capitulaire , & qu'elle préſente le
ſeul ſens raiſonnable. En effet , comment
imaginer qu'à l'occaſion d'un procès contre
des bandits, comme l'obſerve ſi bien
IVol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
le Traducteur , l'Aſſemblée confultée par
le Roi ſur une difficulté de procédure ,
ira mettre en avant une maxime étrangère
, & aux délits que l'on veut punir ,
& aux formes que l'on veut établir ?
Pluſieurs Auteurs ont voulu prouver
dans leurs Ouvrages que , ſous la première
Race , les Rois ne formoient
leurs loix que dans le Champ de Mars
ou Parlement général , avec l'avis & la
délibération des Francs , & que cette
même loi ſubſiſtoit ſous la ſeconde
Race , puiſque le Champ de Mars y
fut toujours célèbre fous les noms différens
de Champ de Mai & de Placite
général , & que les loix continuèrent
de n'être formées par les Rois , que
dans ces Aſſemblées générales. Ces différens
Auteurs , pour étayer leur fyftême
, n'ont jamais manqué de citer
le paſſage en queſtion. Voici à-peu-près
comme ils ont raiſonné. Il étoit néceffaire
, ſuivant la loi , d'ajourner les perfonnes
à domicile . Comment obſerver
cette forme à l'égard de perſonnes
errantes ? Les aſſigner à leur ancien
domicile ou le faire en parlant à
leur perſonne , ce n'étoit pas exécuter
la loi dans ſon entier. Que fait l'Edit
د
A
JANVIER. 1778 . 123
د
de Piſtes ? Il preſcrit que l'ajournement
par proclamation fuffira fans qu'il
ſoit beſoin de le faire en parlant à la
perfonne. Mais alors les Certificateurs
pourront-ils affirmer par ferment que
l'ajournement eſt fait ſuivant la loi ?
& ce ferment ſera-t-il conforme à la
vérité ? L'Edit de Piſtes décide que le
ferment ſera conforme à la vérité ,
parce qu'en effet l'ajournement ſera
conforme à la diſpoſition de cet Edit ,
qui eſt une loi. Et pourquoi eſt-il une
loi ? C'eſt parce qu'il eſt fait par le
concours des fuffrages de l'Aſſemblée
du Peuple , & par le décret conftitutif
du Prince ; attendu , par l'Edit de Piſtes ,
que la loi se forme du réfultat des fuffrages
du Peuple ( compoſé du Clergé ,
de la Nobleffe ) & du Décret conftitutif
du Prince , ou autrement , que la loi
est un décret du Prince fait avec la
délibération & conformément à l'avis de
toute l'Afſsemblée .
Telle a été la manière de raiſonner
& de traduire de ces Auteurs. Et l'on
doit avouer que l'expreffion , priſe à ta
lettre , les a conduit à cette interprétation
qui paroît contraite à l'eſprit
du texte , à l'intention du Légiflateur ,
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
& qui rend la phrase inintelligible &
abfurde. D'après la diſcuſſion lumineuſe
de l'Auteur des diſcours , nous voudrions
pouvoir extraire ici toutes les
inductions qu'il tire des loix Saliques ,
des monumens les plus anciens , & des
différens ſens que les anciennes loix
donnent au mot lex. Les Défenſeurs
de l'ancienne traduction ne doivent
avoir nulle peine à renoncer à l'avantage
qu'ils tiroient d'un paſſage aufli mal
interprété , & qui regardant toute autre
choſe que la puiſſance légiflatrice , ne
prouve rien ni pour , ni contre ; mais
feront-ils auſſi dociles àl'égardde l'endroit
de la traduction du paſſage de confilio &
confenfu fidelium qu'on trouve dans le
même Capitulaire ? Ils doivent auſſi
avouer , avec l'Hiſtoriographe de France ,
que la régle du pouvoir exiſte avant le
pouvoir même ; qu'il eſt une juſtice antérieure
à l'établiſſement de toute ſociété ;
que cette juſtice eſt l'ordre immuable que
Dieu donna à la ſociété , & qu'elle
forme cette loi ſouveraine à laquelle
tous les hommes , ſans en excepter le
Monarque , doivent être ſoumis. Mais
ils n'en ſoutiendront pas moins qu'il y
adans pluſieursGouvernemens des loix
JANVIER . 1778 . 129
fondamentales , qui , ſans tenir directe ,
ment à cet ordre immuable & éternel ,
ne doivent pas moins être maintenues.
Au reſte , toutes les queſtions que les
Savans ont agitées ſur les différens
Gouvernemens des Etats , n'ont jamais
empêché les variations dont la longue
durée les rend tous ſuſceptibles. Il fera
toujours vrai , malgré la diverſité des
ſyſtêmes , que chacun de ces Etats eſt
ce qu'il eſt, ſans qu'aucun d'eux foit
obligé de justifier pourquoi il eſt ainſi .
Que chaque forme de Gouvernement
eſt la meilleure en certains cas , & entraîne
beaucoup d'inconvéniens en d'autres;
& que tout Ciroyen doit reſpecter
la forme du Gouvernement ſous lequel
la Providence l'a fait naître .
La Boucle de cheveux enlevée , Poëme
Héroï-comique de Pope , traduction
nouvelle & plus que libre ; par M.
Mercier. A Paris , chez les Libraires
qui vendent les Nouveautés.
Cebadinage ingénieux de Pope , qu'on
met à côté du Lutrin de Boileau , quoiqu'on
y trouve peut-être plus d'imagination
, de feu &de verve , eſt bien connu
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
en France. On en a déjà pluſieurs traductions
en proſe & en vers ; la plupart
étoient peu exactes : on l'auroit pardonné
à leurs Auteurs , ſi, en rendant
moins le mot , ils avoient du moins
rendu le génie & les grâces . C'eſt ce
qu'a entrepris M. Mercier , & ce qu'il a
fait avec fuccès . Il annonce lui-même
que ſa verſion eſt plus que libre : il auroit
été ſans doute difficile d'en faire une
ſupportable avec moins de liberté ; le
génie de la Langue Angloife admet bien
des images que celui de la Françoiſe exclut
: on ne pouvoit pas , en eſſayant de
les rendre, ſe borner à en exprimer l'idée ;
il falloit chercher à la revêtir d'images
nouvelles qui puſſent rappeler & équivaloir
à celles de l'original. Nous ne
doutons point que cette traduction ne
foit accueillie , & nous nous bornerons
à l'annoncer ſans entrer dans des détails.
Elle eſt ſuivie de trois autres imitations
en vers de différens Poëtes Anglois.
La première eſt l'Epître d'Héloïſe à
Abailard , d'après Pope. Cette Héroïde
a déjà été publiée ſéparément pluſieurs
fois ; elle eſt en conféquence entre les
mains du Public qui l'a appréciée : la
JANVIER. 1778. 127
multiplicité des Editions annonce le fuccès
qu'elle a eu & qui ſe ſoutient. La
ſeconde Piéce eſt une Idylle imitée de
l'Anglois. C'eſt une jeune Bergère qui
falue le Soleil levant , qui doit ramener
auprès d'elle fon Amant que l'humanité
& la bienfaiſance ont retenu loin d'elle ;
des images agréables & vives , une profonde
ſenſibilité reſpirent dans cette
Idylle , où l'on fuit & l'on développe les
mouvemens d'un coeur pur & honnête ,
épris d'une paſſion vive , agité , tantôt
par la confiance , & tantôt par la crainte.
La troiſième eſt une imitation du commencement
du troiſième Chant du Paradis
perdu , où Milton, en ſaluant la lumière
, regrette d'en être privé.
OMuſes , guidez- moidans ces bois toujoursverds,
Où repoſe le Chantre aimé de l'Univers .
Aveugle comme moi , dans une nuit obſcure
L'eſprit reproduiſit les traits de la Nature ...
Après l'affreux Hiver renaît le doux Printems ;
Mais ce n'eſt plus pour moi qu'il renaît tous les
ans ;
Mon oeil ne jouit plus de la douce verdure ,
De nos prés émaillés ſéduiſante parure ,
Ces nuages d'argent qui flottent dans les airs ,
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
1
Ce coloris brillant dont ſe peint l'Univers ;
Etces fleurs ſous mes pas nouvellement écloſes ,
Ne m'offrent plus d'attraits , ne charment plus
mes yeux ..
Nature , oeuvre de Dieu , qui prouve la grandeur,
Testréſors variés font pour moi ſans couleur.
Mortels , vous me fuyez! Privé de la lumière ,
Je reſſemble à ces morts que couvre la pouſſière.
Sous un nuage épais , l'Univers éclipse ,
Eſt un tableau brillant pour moi ſeul effacé.
Oh! comment enfanter de fublimes images ?
L'Éternel Artiſanme voile ſes Ouvrages.
Quand mes yeux ſont plongés dans cette obfcu
rité ,
Daigne verſer en moi l'immortelle clarté :
Océleste lumière! ô pure& fainte flamme !
Éclaire mes eſprits , illumine mon ame ;
Et foutenant mon vol au ſéjour éternel ,
Dis-moi ce que jamais ne vit l'oeil d'un Mortel.
Ces trois Imitations de l'Anglois , font
fuivies d'une de l'Italien. M. Mercier a
choiſi le morceau fameux de l'Enfer du
Dante , où le Comte Ugolin juſtifie la
vengeance qu'il prend de l'Archevêque
Roger , en en racontant les motifs . Ce
morceau terrible a déjà été traduit plu
JANVIER. 1778 . 129
ſieurs fois . L'Imitation de M. Mercier
eſt libre , mais pleine d'énergie. C'eſt
ainſi que s'exprime le malheureux père ,
après la ſeconde nuit de ſa priſon , au
milieu de fes enfans dévorés par la faim ,
&n'ofant lui demander des alimens qu'il
ne peut leur donner.
Les ſoupirs étouffés de mes malheureux fils ,
D'une oreille attentive étoient tous recueillis .
Chacun d'eux combattant ſa douleur , la misère ,
S'occupoit des tourmens que reſſentoit ſon frère ;
Etdans lesmomens même & d'horreur & d'effroi,
Tous les quatre àl'envi s'attendriſſoient fur moi.
ODieu ! quand je les vis au lever de l'Aurore ,
L'oeil cave & prefque éteint... Ah ! que devins -je
encore ?
Je voulus les tromper& conſoler leurs maux ;
Maispour toute réponſe , à travers les barreaux ,
Ils me montroient au loin des Campagnes fertiler,
Des arbres qui plioient ſous leurs fruits inutiles ;
Un clair ruiſſeau baignoit le pied de cette tour ,
Où la brûlante ſo.f hâtoit leurdernier jour.
Pâles , exténués , ſur leurs lèvres éteintes ,
Lamortmarquoit déjà les livides empreintes .
Ils mouroient par degrés.... Tout- à-coup un long
cri
S'échappe , avec fureur , de mon ſein attendri;
Fv
130 MERCURE DE FRANCE .
Il va ſe prolonger ſous cette voûte obſcure ;
Mais , hélas ! tout fut fourd dans l'immenſe Nature.
Le filence revint dans le cachot de mort.
人
Mémoires pour ſervir à l'Histoire de
Cayenne & de la Guyane Françoise ,
dans lesquels on fait connoître la nature
du climat de cette Contrée , les
maladies qui attaquent les Européens
nouvellement arrivés , & celles qui
règnent ſur les Blancs & les Noirs ;
des Obſervations ſur l'Hiſtoire Naturelle
du Pays , & fur la culture des
terres , avec des Planches ; par M.
Bajon , ancien Chirurgien - Major de
l'ifle de Cayenne & dépendances ,
Correſpondant de l'Académie Royale
des Sciences de Paris & de celle de
Chirurgie , tom . I , in-8 °. Prix, 6 liv .
broché . A Paris , chez Grangé , Imprimeur-
Libraire , rue de la Parcheminerié
; la veuve Duchefne , Libraire ,
rue S. Jacques , au Temple du Goût ;
& Efprit , Libraire , au Palais - Royal ,
ſous le Veſtibule du grand Escalier.
1777 .
M. Bajon fait part au Public , dans
JANVIER. 1778 . 131
ces Mémoires , des connoiſſances que
douze ans de ſéjour dans l'Iſle de Cayenne
& dans la Guyane , lui ont fait acquérir
für la nature du climat de ces Contrées ,
fur les maladies qui y règnent , & la
manière de les traiter ; ſur un grand
nombre de faits d'Hiſtoire Naturelle peu
connus; enfin , ſur le ſol de cette Colonie
, & le genre de culture qui lui eſt le
plus propre . Une partie de ces objets
font traités dans ce premier Volume ,
qui renferme ſeize Mémoires . Les dix
premiers font relatifs à l'hiſtoire des
maladies de Cayenne , ſoit de celles qui
attaquen: les Européens , ou qui règnent
d'ordinaire parmi les Habitans du Pays ,
ſoit des maladies épidémiques & des
maladies chroniques , foit de celles auxquelles
ſont ſujettes les femmes à
Cayenne , & de celles qui attaquent les
petits enfans , parmi leſquelles M. Bajon
s'étend particulièrement fur le tetanos ,
ou mal de mâchoire ; ſoit enfin de celles
qui font propres & particulières aux
Nègres , telles que le mal rouge ou la
lépre , les pians & le dragonneau. Le
onzième Mémoire parle de la morſure
&de la piqûure des animaux venimeux ,
& des remèdes qu'on a coutume d'em
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
ployer pour leur guériſon. Dans les douzième
, treizième & quatorzième Mémoires
, M. Bajon décrit le Parraqua ,
le Maraye & l'Yacou , trois Oiſeaux de
la Guyane : ces Deſcriptions très- curieufes
, font accompagnées de Planches.
Enfin , les deux derniers Mémoires
roulent ſur le Manioc , ſa culture , les
différentes préparations qu'on en fait ;
l'eau qu'on extrait de la racine de cette
plante , ſes qualités vénéneuſes , & les
moyens propres à en arrêter les effets.
Ce Volume intéreſſant doit faire atrendre
le ſecond avec impatience. Il a
été examiné par ordre de l'Académie des
Sciences , & approuvé par MM. Daubenton
& de Juffieu.
Mémoires historiques & critiques pour
l'Histoire de Troyes , ornés de plufieurs
Planches gravées. Tom . I , in-80%
A Paris , chez la veuve Ducheſne ,
Libraire , rue S. Jacques , au - deſſous
de la Fontaine S. Benoît, au Temple
du Goût.
Ces Mémoires , Ouvrage d'un Savant
éclairé & d'un bon Citoyen , font diſtribués
en fix Claſſes , ycompris ce qui doit
ソ
JANVIER. 1778. 135
ſuivre ce premier volume , qui ne comprend
encore que deux de ces Claſſes ou
Sections : ſavoir , 1º. État Phyſique de
Troyes &de fon territoire : 2°.Etat politique
& civil de la même Ville. Les
quatre diviſions poſtérieures à ce volume,
feront , 3 °. État moral fous lequel ſe
sangent le Clergé , les Loix , les Établifſemens
de charité : 4°. Monumens des
Arts dans les Édifices publics & particuliers
, combinés avec les faits & les documens
qui y ont rapport : 5º . Annales
Troyennes extraites des Journaux contemporains
, depuis le milieu du quinzième
ſiècle juſqu'à l'année 1740 : 6°.
Pièces , Titres & documens relatifs à
Troyes.
Ce feroit à tort que des gens ſuperficiels
jugeroient d'après le titre , que cet
Ouvrage ne peut intéreſſer , par fa nature
, que la Ville de Troyes. Les recherches
curieufes & les excellentes Obſervations
dont il eſt rempli , doivent le
faire lire avec intérêt & avec fruit , de
tous ceux qui cherchent à s'inſtruire.
L'Auteur ( M. Grosley ) indépendemment
des détails qu'il donne fur l'érat
phyſique de Troyes & de fon territoire ,
fur l'Agriculture , la Population , le Com
134 MERCURE DE FRANCE. -
merce & les Manufactures , s'étend particulièrement
ſur l'état civil & politique
de cette Ville très-ancienne , & fur les
rapports qui lient ſon Hiſtoire à l'Hiſtoire
générale. On diſtinguera dans cette partie
du volume , les recherches qui fixent
en Champagne , à 4 lieues de Troyes ,
dans la Plaine de Méry , le lieu de la
grande défaite d'Attila par Aétius , en
451 ; & celles qui concernent Hafting ,
l'un des Chefs les plus célèbres de ces
Pirates Normands , qui ravagèrent la
France dans le neuvième ſiècle. Quelques
Écrivains du douzième ſiécle & des
tems voiſins , que cite M. Grosley , le
font naître dans un Village du Diocèſe
de Troyes ; tradition peut-être auſſi bien
fondée , de l'aveu de M. Grosley luimême
, que le bruit qui faifoit naître
Thamas-Kouli-Kan à Auxerre , & celui
qui plaçoit aux environs de Châlons-fur-
Marne , le lieu de la naiſſance du grand
Viſir Kuprogly , fi fameux ſous le règne
de Mahomet IV .
Le détail de la reddition de Troyes à
Henri IV, en 1594 ; celui du Procès du
Chevalier de Jars , inſtruit à Troyes en
1633 , par une Commillion nommée par
le Cardinal de Richelieu , & quelques
JANVIER. 1778. 135
autres articles du même genre , font autant
de Piéces intéreſſantes pour ſervir à
l'Hiſtoire de France . Ce Volume ſe termine
par un Vocabulaire du patois de
Troyes.
Éloge de Baluze , prononcé avant la
diſtribution des Prix du Collége
Royal de Limoges , le 22 Août 1777;
par M. l'Abbé Vitrac , Profeſſeur
d'Humanités . A Limoges , chez Martial
Barbou , Imprimeur du Roi. 1777 .
in- 82 .
1
Cet Éloge , écrit avec élégance & pureté
, eſt auſſi intéreſſant que la nature
du ſujet pouvoit le permettre. Il confifte
principalement dans l'énumération
des nombreux Ouvrages du Savant laborieux
qui y eſt célébré. Etienne Baluze ,
né à Tulle , en 1630 , doué de l'érudition
la plus vaſte & la plus précoce ,
& particulièrement adonné à l'étude de
PHiftoire Eccléſiaſtique , & à la connoiſſance
du Droit Canonique , ancien
& moderne , donna , en 1652 , à peine
âgé de 22 ans , des remarques critiques
fur l'Hiſtoire des Cardinaux François ,
connue ſous le nom de Gallia Purpu
136 MERCURE DE FRANCE.
ruta , publiée quelques années auparavant
par Pierre Friſon , Docteur de Sorbonne.
Depuis cette époque juſqu'en
1718 , où il mourut à l'âge de 83 ans ,
Baluze ſe livra fans relâche , pendant
foixante- fix années , à une multitude de
travaux importans , dont une grande
partie eut pour objet l'Hiſtoire Eccléfiafrique
; les autres furent preſque tous
hiſtoriques ou généalogiques. Le plus
confidérable de ces derniers , fut fon
Hiſtoire généalogique de la Maiſon
d'Auvergne , qui parut en 1708 , en 2
vol. in-folio . Enveloppé dans la diſgrace
du Cardinal de Bouillon , il fut exilé à
cauſe de cet Ouvrage , à l'âge de 80 ans ,
& ne fut rappelé qu'après la Paix d'Utrecht.
Tel eſt le modèle que M. l'Abbé
Vitrac , Compatriote & Panegyriſte de
Baluze , propoſe avec raiſon à fes Elèves
& à ſes Concitoyens. « O mes Conci-
>> toyens ! leur dit- il à la fin de fon
» Éloge , la célébrité de Baluze vous
• flatte ſans doute , puiſqu'elle honore
>>la Contrée qui vous vit naître ! L'énumération
des travaux nombreux de
> notre Savant Compatriote , le tableau
>> de ſes brillans ſuccès, fait naître dans
JANVIER. 1778 . 137
•
>> vos ames cette ſaillie vive , ces mouve-
>> mens ſenſibles , cette effervefcence
>> que produit le deſir de la gloire.
>> Vous concevez combien il eſt flatteur
>> pour un Ecrivain utile , d'être expofé
» ſur la ſcène littéraire , aux yeux d'un
>> million de Spectateurs qui lui préfen-
> tent des couronnes , & combien il eſt
» doux pour lui de jouir par avance des
» hommages que la poſtérité , toujours
• équitable , lui décernera. Puſſiez -vous
>> de plus en plus ambitionner les diſtinc-
»tions que procure l'amour des Sciences
»& des Arts » !
Cet Ouvrage , très-bien imprimé , eſt.
enrichi du Portrait de Baluze.
Idéede la Chine , ou Etrennes Chinoiſes,
&coup-d'oeil curieux ſur la Religion ,
les Sciences , les Arts , les Uſages &
les Moeurs des Peuples de la Chine.
Vol. in- 16. A Paris , chez Leſclapart
fils , Libraire , au milieu du quai de
Gêvres , à la Sainte Famille.
Les Hiſtoires & les Mémoires relatifs
à la Chine , publiés depuis peu , ont fait
✔éclore ces Errennes. On pourra obſerver
en les lifant que l'Editeur a favoriſé le
138 MERCURE DE FRANCE.
,
préjugé de ceux qui regardent les Nations
éloignées de nous de trois mille
ans , ou de trois mille lieux , comme
des Nations privilégiées , & auxquelles
nous ne pouvons nous comparer . « Les
>> Chinois , nous dit-il , excellent dans
>> la ſcience des moeurs ; auſſi c'eſt
> la Nation la plus ſage & la plus
> vertueuſe de l'Univers quoique
>> Payenne. Tous ſes Empereurs , ſans
>>preſque en excepter un ſeul , ont été
> de vrais Sages , des Hommes d'une
>> vertu fublime : on peut les regarder
> comme autant de Numa , de Solon &
>>de Licurgue. Les deux Antonins peu-
>>vent à peine leur être comparés ».
Ceux qui liront l'Hiſtoire générale de
la Chine , dont il y a déjà quatre volumes
in-4°. de publiés , trouveront un
peu à rabattre de ces éloges. Au furplus
, les Etrennes que nous venons
d'annoncer , méritent d'être accueillies.
Elles font curienfes , inſtructives , &
très - propres à donner aux jeunes perfonnes
du goût pour la lecture.
Droit Public de l'Europe , extrait du
Corps Diplomatique , des Actes de
Rymer , & tous autres Recueils &
2
JANVIER. 1778. 139
Manufcrits. 10 vol. in-4°. avec approbation
& privilége du Roi.
L'Ouvrage qu'on donne au Public ne
peut être mis au rang des Ouvrages
ordinaires : il eſt eſſentiel à ceux qui
étudient les intérêts des Princes , pour
être employés dans les affaires de ce
genre ; aux Négociateurs envoyés dans
les différentes Cours de l'Europe ; aux
Miniſtres mêmes des Potentats , &
très - utile à qui deſire être inſtruit
des Traités de paix & d'alliances , faits
entre les différentes Couronnes de cette
partie du monde , depuis l'Empereur
Charlemagne juſqu'à nos jours ; & des
motifs qui ont occaſionné ces Traités
divers.
Avant l'entrepriſe qu'on vient de
faire , il étoit aſſez difficile de connoître
tous ces traités , écrits en toutes
les Langues de l'Europe , & répandus
çà & là. Quand on pourroit ſe procurer
à frais immenfes , les volumes ,
les manufcrits qui contiennent ces Traités
, & les originaux de pluſieurs ; la
plus grande partie de la Nation Francoiſe
, ignorant les Langues des pays
de l'Europe , ne fatisferoit pas fon
140 MERCURE DE FRANCE.
goût ou ſa curiofité. Ce ne feroit point
encore affez de recueillir ces Traités , &
même de les entendre ; il faudroit avoir
ſous les yeux toutes les Hiſtoires Européennes
; y chercher , à travers un déluge
de faits , les cauſes de ces Traités ,
&joindre à ces embarras , une profonde
connoiſſance des intérêts des Princes ,
pour démêler les motifs fecrets qui les
ont fait agir. Il ſeroit néceſſaire encore
de ne pas ſe tromper ſur le choix des
Hiſtoriens , & diftinguer ceux qui font
exacts , d'avec les fautifs. Combien ces
derniers n'induiſent- ils pas en erreur
ceux qui les confultent ! que de dates
mal placées & de lourdes fautes! On
ne s'en eſt que trop apperçu ; on a été
obligé de relever les bévues par des
notes ; mais on n'a jamais employé de
critique amère , encore moins injurieuſe
(comme il n'eſt malheureuſement que
trop commun de nos jours. ) On a
cru qu'il n'étoit permis d'employer la
critique que pour éclairer , & non pour
avilir : & dans un pareil Ouvrage , on
a dû conſerver la dignité & la nobleffe
des ſentimens , qui doivent toujours
diftinguer les Gens de Lettres d'un
certain ordre.
JANVIER. 1778. 141
:
1
On a été bien éloigné auſſi d'oſer ſe
permettre la plus légère offenfe , ou
raillerie , contre aucune Puiſſance. Nulles
réflexions indécentes , injuſtes , ou déplacées.
Les Rois , les Etats , les Miniſtres
, quels qu'ils foient , doivent
toujours être reſpectés ; & rien ne
doit engager un Auteur à leur manquer
dans ſes écrits. On a cependant
rejeté de cet Ouvrage toute fade adulation
, plus faite pour être mépriſée
que pour plaire , & l'on n'a point
caché la vérité .
On a réuni dans cet Ouvrage tour
ce que peuvent comporter les négociations
faites en Europe , depuis l'époque
dont on eſt parti , juſqu'à préſent.
La partie hiſtorique précède toujours
les Traités , ou autres pièces relatives
aux alliances faites entre les Couronnes.
Les Garans font cités en marge , ainſi
que la Langue en laquelle les originaux
desTraités font écrits , afin qu'on puiſſe
les confulter en cas de beſoin. On peut
aſſurer l'exactitude de la chronologie ,
à la différence de pluſieurs Hiſtoriens ,
trompés fans doute par les Mémoires
ſur leſquels ils ont travaillé .
Le célèbre Préſident de Montesquieu
1
142 MERCURE DE FRANCE.
donna un avis à ceux qui liroient fon
Ouvrage , intitulé l'Esprit des Loix.
Ne jugez point ( diſoit-il ) par la lecture
d'un moment , d'un Ouvrage de vingt
années. On peut , à fon exemple , dire
avec aſſurance de celui qu'on offre au
Public : Ne jugez pas par un fimple
Prospectus , d'un Ouvrage plein de recherches
immenfes , fruit d'un travail
âpre & difficile. C'est la lecture de cet
Ouvrage qui peut feule en faire connoître
l'utilité , & combien il a fallu de
peines & de foins pour le mettre à portée
d'être lu par tout le monde.
Comme on va s'occuper inceſſamment
de l'impreſſion de l'Ouvrage ci-deſſus ,
fans pouvoir déterminer au juſte le
nombre des Volumes qu'il contiendra ,
on veut pouvoir fixer le nombre du
tirage.
L'Ouvrage ne contiendra cependant
pas moins de dix Volumes in-4°. &
pas plus de douze .
Chaque vol. ne contiendra pas moins
de foixante & dix feuilles d'impreſſion ,
ni plus de quatre-vingt , c'est- à-dire
de cinq cens ſoixante , à fix cens pages .
Le prix de chaque Volume ſera de
1
JANVIER. 1778 . 143
douze livres en feuilles , pour ceux
qui feront leur foumiffion.
Ceux qui ne ſe feront point engagés
par écrit à retirer les Volumes à meſure
qu'ils paroîtront , les payeront quinze
livres en feuilles , & cela avec d'autant
moins d'eſpérance de diminution , qu'on
tirera qu'un très-petit nombre
d'exemplaires au-deſſus de ceux déjà
ne
retenus.
Le Tome premier dudit Ouvrage paroîtra
ſans faute le 1 Mars prochain
1778 ; & les Vol. ſuivans ne fe feront
jamais attendre.
Recueil de tous les Costumes des Ordres
Religieux & Militaires , avec un Abrégé
Historique & Chronologique , enrichi
de Notes & de Planches coloriées ;
par M. Bar , Auteur de cet Ouvrage :
in-folio , papier d'Hollande , propofé
par ſouſcription.
Cet Ouvrage , qui ſera très-conſidérable
, mérite fans doute d'être encouragé.
Il ſera curieux pour la plupart des Lecteurs
, & le travail prodigieux qu'a fait
l'Auteur , le rendra utile. Des Figures
gravées à l'eau-forte & coloriées exac
144 MERCURE DE FRANCE.
tement , donneront une idée plus juſte
du Coſtume de chaque Ordre , que
toutes les deſcriptions ; la meilleure
manière de faire connoître un objet ,
eſt de le mettre ſous les yeux. Chaque
Figure fera accompagnée d'un Abrégé
Hiſtorique & Chronologique de l'Ordre
auquel il appartient.
Les perſonnes qui aurontquelque choſe
de'relatif à cet Ouvrage, & qui voudront
en faire part à l'Auteur , font priées de
le lui adreſſer franc de port ; il recevra
leurs fecours avec reconnoiſſance .
,
L'Ouvrage paroîtra par Cahiers ;
comme la variété peut être agréable
au plus grand nombre des Lecteurs
on ne s'aſtreindra à aucun autre ordre ,
qu'à celui de mettre enſemble les parties
qui ne doivent point être ſéparées : le
Lecteur pourra , lorſqu'il aura reçu
tous les Cahiers , placer chaque Ordre
dans le rang que lui aſſigne la date
de ſa fondation , ou celui qui ſera plus
conforme à fon goût , ou au beſoin
qu'il aura de les confulter.
Le premier Cahier de douze Figures ,
y compris l'Hiſtorique , ſera délivré
aux Souſcripteurs , franc de port , dans
le courant de Février 1778 ; le ſecond
dans
JANVIER. 1778. 145
dans le courant d'Avril , & les autres
dans le courant de chaque mois , c'eſtà-
dire douze par an.
Le prix de chaque Cahier ſera de
15 livres pour les Souſcripteurs , à
qui on ne demande que leur engagement
par écrit , de prendre & de payer
les Cahiers en les recevant à meſure
qu'ils paroîtront.
moitié
( Ceux qui ne retireront pas leur Cahier
à chaque époque , ne jouiront pas
des avantages accordés aux Soufcripteurs;
qui font , 1 ° . d'avoir tous les dixième
Cahiers gratis , ou une remiſe de mo
fur tous les cinquièmes Cahiers ; 2 ° .
ceux qui ſoufcriront pour pluſieurs
Exemplaires , auront une remiſe de
2 liv. par Cahier , en outre du dixième ,
ou de la remiſe ſur les cinquièmes .
Les Perſonnes de Province qui n'auront
pas de commodité pour faire pafſerdepetites
ſommes , jouiront de leurs
Cahiers en donnant ſeulement des affurances
pour un certain nombre à
leur volonté ; & on les leur fera paffer
francs de port , à l'adreſſe qu'elles
indiqueront & par la voie qui leur
plaira.
I. Vol. G
1
146 MERCURE DE FRANCE.
On foufcrit à Paris , chez l'Auteur ,
rue du Roi-doré , la première porte
cochère à gauche en entrant par la rue
S. Louis au Marais ; & chez Quillau ,
Imprimeur , rue du Fouarre .
On affranchira les lettres & l'argent.
Ceux qui n'auront pas ſouſcrit
payeront chaque Cahier 24 liv.
2日ANNONCES LITTÉRAIRES.
-
,
Dic-
ABRÉGÉ Chronologique de l'Histoire du
Nord. Abrégé Chronologique de l'Hiftoire
d'Espagne & de Portugal. —
tionnaire Historique & Géographique portatif
de l'Italie. Dictionnaire Eccléfiaftique
& Canonique portatif, ou Abrégé
méthodique de toutes les connoiſſances
néceſſaires aux Miniſtres de l'Églife , &
utiles aux Fidèles ; chez Humblot , Libraire
, rue Saint - Jacques , près Saint-
Yves ; Nyon l'aîné , rue S Jean-de-Beauvais
; Laporte , rue des Noyers.
Selecta latini Sermonis exemplaria è
Scriptoribus probatiſſimis ad Chriſtianeju
JANVIER. 1778 . 147
ventutis ufum collecta, & la traduction du
même Ouvrage , chez Nyon , Libraire ,
rue Saint-Jean- de-Beauvais.
-
Les Inſtitutions Mathématiques, ſervant
d'Introduction à un Cours de Philofophie
à l'uſage des Univerſités de la
France , par M. l'Abbé Sauri . Précis
des Mathématiques , du même. Précis
de l'Astronomie & Cours complet de Philofophie
, du même Auteur ; chez Froullé,
Libraire , Pont Notre-Dame.
-
Dictionnaire Iconologique , ou Introduction
à la Connoiſſance des Peintures ,
Sculptures , Médailles , &c. chez Nyon
l'aîné , Libraire , rue Saint - Jean - de-
Beauvais ; & Barrois l'aîné , Libraire ,
Quai des Auguſtins.
Les grands Objets de la Foi , ou les
Mystères , Odes chantantes ; par M.
Fleury . A Paris , chez la veuve Deſaint,
rue du Foin.
Mémoires Hiſtoriques & Critiques pour
1'Histoire de Troyes , ornés de pluſieurs
Planches gravées. Tom. I. A Paris ,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE .
chez la veuve Duchesney Libraire , rue
S. Jacques .
Recherches Historiques &Géographiques
fur le nouveau Monde , par Jean-Benoît
Scherer , Penſionnaire du Roi , Membre
de pluſieurs Académies. A Paris , chez
Brunet , Libraire , rue des Écrivains .
Hymne au Soleil , par M. l'Abbé de
Reyrac , Cenſeur Royal , Aſſocié Correſpondant
de l'Académie Royale des
Infcriptions & Belles- Lettres de Paris ,
des Académies de Toulouſe , de Bordeaux
, de Caën , &c. ſeconde édition ,
corrigée & augmentée , avec des Poéſies
fugitives , petit in- 12 . Prix , I liv. 10 f.
chez Lacombe , Libraire , rue de Tournon
, près le Luxembourg.
Almanach Littéraire , ou Étrennes
d'Apollon , contenant des Anecdotes
intéreſſantes , des ſaillies , des Poéſies ,
des Lettres , des Notices, des Difcours ,
&c . &c. Prix , 1 liv . 4 f. br. chez la veuve
Duchefne ; Valeyre l'aîné ; Prault fils
aîné , Berton , Bastien , Ruault , Eſprit ,
Libraires . 1778 .
3
JANVIER. 1778 149
La Nature conſidérée ſous ſes différens
aspects , ou Journal des trois règnes de
la Nature , contenant tout ce qui a
rapport à la ſcience Phyſique de
l'homme , à l'Art Vétérinaire , à l'hiftoire
des différens Animaux, au Règne
Végétal , à la connoiſſance des Plantes
, à l'Agriculture , au Jardinage ,
aux Arts , au Règne Minéral , à l'exploitation
des Mines, aux fingularités,
& à l'uſage des différens foſſiles , 52
feuilles par an , 12 liv . franc de port à
Paris & en Province; chez Lacombe,
rue de Tournon .
3
Cet Ouvrage eſt un des plus intéreffans&
des plus étendus fur les Sciences
Phyfiques , Médicinales , Naturelles &
Économiques ; il eſt tout- à-la-fois & Périodique
, & Ouvrage de Bibliothèque.
C'eſt un excellent Répertoire pour ceux
qui veulent travailler fur ces fortes de
Sciences. On y trouve raſſemblé tout ce
qu'il y a de plus intéreſſant ſur la Médecine
, l'Art Vétérinaire , le Jardinage ,
l'Agriculture , la Minéralogie , les Eaux
minérales , l'Économie champêtre , &
les différens Arts & Métiers. On y
Gaij
152 MERCURE DE FRANCE.
ACADÉMIES.
I.
Académie Royale des Infcriptions &
Belles- Lettres de Paris. Vingt-fixième
Mémoirefur la Légion , par M. le
Beau .
La ſévérité des punitions Militaires ,
fut , ſelon Végèce , une des cauſes qui
donnèrent aux Romains la ſupériorité
fur les autres Nations . Ils furent mettre
en ufage , pour le maintien de la difcipline
, les deux plus puiſſans refforts des
actions humaines , l'eſpérance & la'
crainte. La valeur étoit affurée de la
récompenfe , la lâcheté ne pouvoit
échapper à la punition. M. le Beau , qui
s'eſt propofé de développer tout ce qui
concerne la Légion Romaine dans une
ſuite de Mémoires , a lu dans l'Affemblée
publique de l'Académie des Belles-
Lettres à la Saint- Martin , un abrégé
de ſon vingt- ſixième Mémoire , où il
JANVIER. 1778 . 153
و
traite des délits & des peines militaires .
Loin que la profeſſion des armes mit
à couvert des peines impoſées par les
loix , les crimes même qui rampent
dans les ténèbres & qui échappent à
l'oeil des Magiſtrats , n'étoient pas
épargnés dans les armées. Une faute
contre la difcipline , ſi elle ne méritoit
pas la mort , étoit punie par le retranchement
de la paie , par une augmentation
de travaux , par la honte de deſcendre
à un ſervice inférieur , par l'ignominie
quelquefois même par la
perte de la liberté , punition plus ſenfible
à des ames Romaines , que la
perte de la vie. Les Généraux furent
ingénieux à imaginer des peines qui
vengeoient la diſcipline , ſans leur faire
perdre de braves gens pour y avoir
manqué une fois. Une brigade de fix
cens chevaux , diftinguée juſqu'alors par
ſon courage , ayant pris la fuite à la
bataille de Strasbourg , Julien les fit
promener dans le camp en habits de
femmes. Cette honte fit renaître leur
valeur ; ils montrèrent dans un combat
qui ſuivit peu-à- près , qu'ils étoient
des hommes. Tous les crimes qui
alloient à la deſtruction de la diſcipline ,
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
éroient punis de mort. La déſobéiſance,
la mutinerie , la déſertion , quitter fon
rang , perdre fon poſte , abandonner la
fenrinelle ou fon Général , vendre ſes
armes , les jeter pour fuir dans une
bataille , étoient autant de crimes dignes
de mort. Lorſque des Corps entiers
étoient coupables , on les décimoit ; le
fupplice étoit d'avoir la tête tranchée ,
ou de périr ſous le bâton. La porence
étoit réſervée aux eſclaves : tels étoient
les fupplices conformes aux Loix & aux
uſages . L'inhumanité de quelques Empereurs
en inventa d'horribles. Mais
ces recherches de cruauté n'étoient que
les effets du caractère perſonnel de ces
Princes , plus oppoſé encore aux moeurs
Romaines , que les crimes qu'ils puniffoient.
Mémoire fur les Édits des Édiles , par
M. Bouchaud.
Cette differtation eſt la fuite des dif
férentes recherches que cet Académicien
a faites fur les Edits des Magiftrats
Romains , & qui lui ont fourni
JANVIER. 1778. 15
la matière de quatre Mémoires qu'il a
lus à l'Académie. Dans celui- ci , l'Auteur
, après avoir parlé des Ediles en!
général , paſſe aux Ediles Curules , confidère
quelles étoient leurs fonctions
ordinaires & extraordinaires , & finit par
prouver que les Ediles ont eu droit de
publier des Edits ; mais la partie où
il differte fur cet objet n'a pas été lue
à la Séance publique. Nous ne ſuivrons
pas l'Anteur dans les diverſes preuves
qu'il apporte pour faire voir qu'il y
avoit des Ediles chez pluſieurs Peuples
de la Grèce , ſous les titres d'Agoranomes
& d'Aftynomes. Les premiers avoient
l'inſpection ſur les chofes qu'on mettoir
en vente dans la place publique , &
les ſeconds étoient chargés de faire
entretenir la propreté dans la Ville. M.
B. penſe que les Ediles Romains tirent
leur origine des Agoranomes & des
Astynomes d'Athènes; ils avoient en
effet les mêmes fonctions. 心
Il faut diftinguer chez les Romains
deux fortes d'Ediles , les Plébéiens &
les Curules. Les premiers ſont de l'an
de Rome 260 , & les ſeconds de l'an
387. Les Ediles Plébéïens n'avoient
point entrée dans le Sénat , ne portoient
Gvj
16 MERCURE DE FRANCE.
&
point la robe Prétexte , & n'avoient
point la Chaire Curule. 1º. Ils avoient
ſoin de l'extérieur de la Ville
étoient chargés de veiller fur les Edi--
fices publics. 2º. Ils ſervoient en
quelque manière de Coadjuteurs aux
Tribuns du Peuple , & jugeoient les
cauſes que ceux-ci & les autres Magiſtrats
Romains leur renvoyoient. Ils
confervèrent toujours cette fonction ;
mais ils perdirent la première , qui fut
attribuée dans la ſuite aux Ediles Curules
. Ceux-ci furent d'abord tirés de
Famille Patricienne , mais les Plébéïens
y furent admis dès la ſeconde année de
la création de ces nouveaux Magiſtrats.
Les deux Ediles Curules que Jules-Céfar
ajouta aux anciens l'an de Rome 709 ;
devoient toujours être Patriciens. Ils
étoient chargés de l'inſpection ſur les
bleds , & des diſtributions qu'on en
faifoit au Peuple. On les nommoit ,
à cauſe de cela , Céréales.
L'Edilité Curule étoit le premier
degré pour monter à la Préture & aux
plus hautes dignités de la République.
Les Ediles portoient la Robe Prétexte ,
avoient la Chaire Curule , le droit
d'images , & celui d'opiner dans le
JANVIER. 1778. 157
Sénat ; mais ils n'avoient ni faifceaux
ni Licteurs . Les fonctions ordinaires
de ces Magiſtrats étoient , 1. l'Intendance
des Jeux folennels ; 2°. l'Infpection
des Edifices publics ; 3 °. la
Police de toute la Ville
Les Ediles ſe faisoient un devoir de
faire célébrer les Jeux ſolennels avec
la plus grande magnificence poſſible.
Pluſieurs d'entre eux ſe ſont même
ruinés en ces occaſions . Le but de ces
magnificences étoit d'obtenir plus facilement
les fuffrages du Peuple pour
leConfulat.
Les différentes fonctions de la Police
dansla ville, conſiſtoient à examiner toutes
les denrées qu'on expoſoit en vente ,
a y mettre le prix , à rejeter celles qui
étoient de mauvaiſe qualité , à vérifier
les poids & les meſures , à punir par
des amendes les ufures illicites ; en un
mot , ils avoient l'inſpection ſur toutes
eſpèces de vente , & veilloient pour que
l'acheteur ne fût point trompé. La propreté
des rues étoit encore de leur département.
Suétone rapporte que Caligula
ayant trouvé un grand amas de
boue dans une rue , ordonna à fes
Gardes de remplir de boue le pan de
138 MERCURE DE FRANCE.
la robe de Vefpafien qui étoit alors
Edile , & qui fut depuis Empereur.
Leur Police s'étendoit encore fur les
bains publics , les cabarets , les lieux
de débauche , ſur la conduite des femmes
, &c . Entre les différentes preuves
que M. B. rapporte fur ce dernier article
, nous citerons celle-ci. " Clodia ,
>> fille d'Appius Clodius , furnommé
>>>l'Aveugle , & foeur de P. Clodius ,
>> dont la flotte avoit été entièrement
>>défaite par les Carthaginois , près de
>> Lilybée , fortant un jour d'un ſpec-
>> tacle , & ſe trouvant incommodée
>> par la foule , s'écria : Quel bonheur que
» Clodius , mon frère , ait été battu dans
» le combat naval où tant de Citoyens
>> ont péri ! Que ferois-je devenue s'ils
» avoient encore groſſi la foule ? Certainement
j'aurois été écrasée. Dieux im-
» mortels , rendez la vie à ce frère ; qu'il
» conduiſe une feconde flotte en Sicile ,
» & qu'il plonge au fond des abysmes
>> cette Populace brutale qui m'a pref-
» qu'étouffée! Les Ediles citèrent à leur
>>Tribunal cette indigne Citoyenne ,
» & une amende de 2500 livres d'airain
>>brut, fut la juſte punition d'un dif
JANVIER. 1778. 159
>> cours plein d'inſolence & d'inhumahité
"..
Les fonctions extraordinaires des
Ediles, étoient de prendre garde qu'il ne
s'établît point à Rome de culte étranger;
d'empêcher qu'aucun livre dangereux
ne parût dans le Public; de chaſſer les
Aftrologues & les Devins ; de faire
acquifition de bleds dans les tems de
diſette; de veiller aux incendies , &c.
Tels étoient, en général, les fonctions
ordinaires & extraordinaires des Ediles
Curules , dont l'Auteur donne les dérails
dans fon Mémoire , mais que les bornes
de ce Journal ne nous ont pas
permisde ſuivre *.
II.
Prix proposés par l'Académie des Sciences
, Belles- Lettres & Arts de Besançon.
L'Académie des Sciences , Belles-
Lettres & Arts de Besançon , diſtribuera
* On rendra comptedans leMerccuurree prochain
des deux autres Mémoires.
160 MERCURE DE FRANCE.
le 24 Août 1778 , trois Prix différens.
Le premier , fondé par M. le Duc
de Tallard , pour l'éloquence , confifte
en une médaille d'or de la valeur de
350 liv.
Le fujet du diſcours ſera , Comment
l'éducation des femmes pourroit contribuer
à rendre les hommes meilleurs ?
Les Ouvrages préſentés au concours
de 1777 fur ce ſujet , n'ayant point
approché de la perfection dont il étoit
ſuſceptible , l'Académie a cru devoir
le propoſer encore ; & comme elle aura
deux médailles , de 350 liv. chacune ,
à diſtribuer en 1778 pour l'éloquence ,
elle ſe déterminera , par le mérite des
difcours , à réunir ou à diviſer les prix .
L'étendue des Ouvrages doit être
d'environ une demi-heure de lecture.
Le ſecond prix , également fondé par
M. le Duc de Tallard , eſt deſtiné à
une differtation littéraire. Il conſiſte en
une médaille d'or de la valeur de 250
livres.
L'Académie a déja propoſé de déterminer
: Quelle est l'origine des droits
de main-morte dans les Provinces qui ont
composé le premier Royaume de Bour--
gogne ?
JANVIER. 1778. 161
La differtation ſera d'environ trois
quarts d'heure de lecture , ſans y comprendre
les preuves .
Le troiſièine prix , fondé par la ville.
de Besançon , conſiſte en une médaille
d'or de la valeur de 200 liv. , deſtinée
à un Mémoire fur les Arts .
Il ſera donné au meilleur Mémoire
Sur la Minéralogie de l'un des Bailliages
de la Franche-Comté , au choix des Auteurs.
Ils font invités d'indiquer exactement
les lieux dans leſquels ſe trouvent
les ſubſtances minérales ou foſſiles dont
ils parleront ; d'aviſer aux moyens d'en
tirer le parti le plus avantageux , & de
joindre à leurs Ouvrages des échantillons
bien étiquetés de ce qui pourra mériter
une attention particulière .
Ils ne mettront point leurs noms à
leurs Ouvrages , mais ſeulement une
deviſe ou fentence , à leur choix ; ils
la répéteront dans un billet cacheté
qui contiendra leur nom & leur adreſſe :
ceux qui ſe feront connoître , feront
exclus du concours .
Les Ouvrages feront adreſſés , francs
de port , à M. Droz , Conſeiller au
Parlement Secrétaire perpétuel de
1
(
162 MERCURE DE FRANCE .
l'Académie , avant le premier Mai 1778 .
Pour faciliter les recherches & les
expériences des Perſonnes qui ſe livrent
à la partie Hiſtorique & aux Arts ,
l'Académie continuera d'annoncer les
ſujets d'avance .
On propoſe pour ſujet du prix d'Hiftoire
en 1779 , de déterminer l'ordre
chronologique des Évêques de Besançon ,
depuis l'établissement du Chriftianisme
dans la Province Séquanoise , jusqu'au
huitème siècle..
Le prix des Arts de la même année
1779 , fera donné à la meilleure defcription
des plantes de l'un des Bailliages
de la Province : les Auteurs indiqueront
la nature du fol & les lieux où elles
croiffent.
১
:
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
ILy a eu Concert Spirituel , au Château
desTuileries , le Lundi 8 Décembre, jour
de la Fête de la Conception , ainſi que le
24 , veille de Noël , & le 25 , Fête de
2
JANVIER. 1778 . 163
Noël. Ces trois Concerts ont été parfaitement
remplis par le foin que M.
lé Gros , Directeur , a de raſſembler les
meilleurs morceaux de Muſique , & par
le choix qu'il fait des plus belles voix ,
&des inftrumens les plus parfaits .
On a entendu avec beaucoup de ſatisfaction
, dans ces Concerts , d'excellentes
ſymphonies , de bons motets de
différens Maîtres célèbres ; le Te Deum
de M. Floquet; un Oratorio de M.
Goffec; des airs Italiens chantés par M.
Savoy , par Mlle Balconi; des concerto
de hautbois , par M. Bezozzi ; des concerro
de violon, par MM. Chartrain ,
Bertheaume ; un concerto de Aûte par M.
Sallantin ; un concerto de baſſon par M.
Ritter; des récits de motets parfaitement
chantés par MM. le Gros , Platel , Dorfonville
,& par Mlles Plantin & Gavaudan
, &c.
7.
OPERA. :
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE
continue les repréſentations d'Armide
les Mardis & Vendredis. Elle donne les
Dimanches & Jeudis , les Fragmens
)
164 MERCURE DE FRANCE.
compofés des Actes de Pigmalion , du
Devin du Village , ſubſtitué à l'Acte
d'Hilas & Zélis , & Myrtil & Lycoris,
Paſtorale nouvelle.
Pigmalion , Muſique de Rameau , a
fait un nouveau plaiſir par le charme
de ſa brillante mélodie , des beaux effers .
d'harmonie , & des airs de ſymphonie
& de danſe dont cet Acte eſt enrichi .
M. le Gros a joué & chanté avec applaudiſſement
, le rôle de Pigmalion .
Mlle Cécile , jeune Danfeuſe , a rempli
le rôle du chant & de la danſe de la
Statue animée , avec beaucoup de grace ,
d'intelligence &de talent.
L'Acte d'Hilas & Zélis n'a point eu
le même ſuccès que dans ſa nouveauté ,
quoiqu'on y reconnoiffe une Muſique
bien faite , & d'un ſtyle noble & impofant.
Mais le ſujet a paru ingrat , & le
chant n'en eſt ni affez varié ni affez piquant.
On connoît l'Acte charmant du Devin
du Village , dont les paroles & la Mufique
font la naïve expreſſion du ſenti.
ment.
2 .
JANVIER. 1778. 165
La Paftorale de Myrtil & Lycoris , a
éré repréſentée pour la première fois , le
Mardi 2 Décembre 1777. Les paroles
font de MM. Boſquet & Boutellier , la
Muſique eſt de M. Déformery .
LeThéâtre représente aufond une Campagne
agréable ; d'un côté , un Bocage &
un Hameau ; de l'autre côté, des rochers
formant plusieurs détours ; au pied de l'un
de ces rochers , une fource d'eau quiforme
une Fontaine.
Lycoris , jeune Nymphe , ſe plaint de
l'indifférence du beau Myrtil , & veut
s'en venger. Elle fort lorſqu'un choeur
de Bergers & Bergères vient engager
Myrtil de céder à l'Amour. Il répond :
Je fuis lesloixduDieu de la tendreſſe ,
Pourquoi chercher à m'engager ?
L'Amour n'a rien qui m'intéreſſe;
Des traits dont il bleſſe ,
J'ignore la douceur , mais je crains ledanger.
Myrtil étant feul , ſe rappelle l'image
d'une Nymphe que le haſard lui offrit
une fois ; il avoue qu'elle auroit fon
166 MERCURE DE FRANCE.
hommage , ſi jamais l'Amour lui prefcrivoit
un choix. Il ſe place au bord de
la Fontaine . Alors Lycoris monte ſur le
rocher au pied duquel le Berger eſt aſſis
& lorſqu'il chante ,
Que le pur cryſtal de cette onde ,
A l'abri de Borée & des chaleurs du jour ,
Retrace bien la paix profonde
D'un coeur qui fuit l'Amour!
Lycoris répète par écho ,
Quifuit l'Amour.
La Nymphe répète de même les derniers
mots que chante le Berger ; elle
l'inquiette; elle ſe cache lorſqu'il vient à
ſa voix. Cette alternative de chants &
d'écho , de courſe & de fuite , intéreſfent
& attachent l'attention. Enfin
Myrtil voit l'image de Lycoris qui réfléchit
dans l'onde , du haut du rocher
où elle eſt'; il s'écrie :
5
OCiel ! ... Voilà l'objet de mon hommage !
Moment délicieux !
LYCORIS interdite.
Qu'ai-je fait ?
,
JANVIER. 1778. 167
:
MYRTIL , avec transport.
Mon bonheur.
Je le ſens aux tranſports de mon âme ,
L'Amourvient d'y lancer tous les traits de ſa fâme;
L'inſtant qui vous offre à mes yeux ,
Remplit mon coeur de mille feux.
On célèbre par des divertiſſemens , la
conquête de l'Amour & le bonheur de
ces Amans .
Cette Paſtorale eſt ingénieuſe & amuſante.
La Muſique en eſt agréable ; elle
* eft elle- même l'écho d'airs ou de chants
bien choiſis. Si elle n'a pas le caractère
de l'invention , elle a celui du goût.
C'eſt réuffir que de plaire & d'intéreſſer.
Cette Pastorale eſt ornée de divertiſſemens
pittoreſques , dans lesquels M.
d'Auberval a reparu aux acclamations
du Spectateur enchanté . Mlles Heynel ,
Guimard , Allard , Peſlin , & MM.
Veſtris & Gardel , y font le plus grand
plaifir.
DÉBUT.
M. Gardel vient encore de donner
des preuves de fon talent à former de
grands Sujets pour la danſe , en faiſant
débuter le Sr Nivelon , âgé de 16 ans ,
1
168 MERCURE DE FRANCE.
:
J
dans Hylas & Zélis & dans le Devin du
Village. Beaucoup de légèreté , de précifion&
de grâces , avec une belle figure
&une taille bien priſe, lui ont obtenu
les fuffrages du Public.
:
L'Opéra va changer de Direction au
mois d'Avril prochain. M. de Viſme ,
qui ſe charge de l'entrepriſe de ce grand
Spectacle , a déjà fait connoître quelques
uns des changemens heureux qui
doivent le tendre intéreſſant , agréable
& varié. Il y aura , dit- on , un jour
deſtiné à un Opéra nouveau ; un autre
jour à un Opéra ancien ; un jour pour
les Intermèdes bouffons Italiens ; enfin ,
un jour deſtiné principalement à la Mufique
de Concert , & à la danſe pantomime.
C'eſt le moyen de concilier tous
les goûts , & de faire briller tous les
talens.
Nous avons vu dans une Lettre imprimée
, que M. de Viſme propoſe une
penfion de 200 liv. ſur la caiſſe de
l'Opéra , à toute perfonne qui pourra
procurer à ce Spectacle , un Sujet affez
Muſicien pour débuter à fon arrivée ,
&
JANVIER. 1778 . 169
& mériter pendant trois mois, les applaudiſſemens
du Public , dans un cu
différens rôles principaux.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François ont donné ,
le Lundi 15 Décembre dernier , la pre
mière repréſentation de Mustapha &
Zéangir, Tragédie de M. de Champfort.
L'Auteur, déjà célèbre par autant de
ſuccès qu'il a publié d'Ouvrages , a
ajouté de nouveaux lauriers à ſa couronne
, par cette Tragédie qui a été accueillie
à Paris avec le même enthouſiaſme
qu'elle avoit été applaudie cette
année & la précédente , fur le Théâtre
de la Cour , à Fontainebleau.
Le ſujet de cette Tragédie eſt tiré de
l'Hiſtoire Ottomane. Il a cette belle fimplicité
& cet intérêt puiſſant qui caractériſent
en ce genre les oeuvres du génie.
L'amitié fublime de deux frères rivaux
en amour , en gloire , en puiſſance
fait l'ame & le reſſort de cette Tragédie.
Nous ne pouvons tracer qu'une foible
eſquiſſe du plan. Soliman II , comblé
I. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
f
d'honneurs & d'années , a deux fils ?
Mustapha & Zéangir. L'aîné , fils d'une
Circaffienne , a commandé avec gloiré
les armées Ottomanes , & a étendu la
gloire du Croiffant. Ce Prince n'a pu
ſe défendre de l'amour de la fille du
Roi de Perſe , captive à la Cour Ottomane.
Le ſecond fils est né de Roxelane,
Sultane favorite & ambitieuſe. Cette
mère emploie tous les moyens pour
perdre l'Héritier du Trône , & y élever
fon fils. Mais Zéangir apporte les plus
grands obstacles aux projets ambitieux
de Roxelane. Il aime auffi avec paffion
Azémire , Princeſſe de Perſe , ignorant
qu'elle s'étoit déjà engagée à fon frère.
La Sultane veut envain exciter les fureurs
de la jalouſie dans ſon coeur , &
l'armer contre ſon rival. Il facrifie tout
à fon amitié ; il eſt près de lui facrifier
encore ſa gloire & fon fang. Roxelane
accuſe Mustapha devant le Sultan , &
ſemble le confondre par une lettre furpriſe
, qu'il avoit adreſſée au Roi de
Perſe , l'ennemi de l'Empire , & dont
il n'oſe donner l'interprétation. Mais
Zéangir ſe déclare coupable avec fon
frère , ſi leur amour pour la fille du Roi
de Perſe eſt un crime ; & ils demandent
:
JANVIER. 1778. 171
tous deux la mort s'il faut que l'un des
deux périſſe . La Sultane profite encore
du zèle& de l'inquiétude que témoignent
les Officiers de l'Armée , pour leur Général
qu'un ordre du Sultan a rappelé ,
pour accuſer Mustapha de rebelle auprès
de ſon père. Les deux fils paroifſent
devant le Sultan , & parviennent
à l'attendrir par le combat généreux de,
leur tendreſſe filiale & de leur amitié
fraternelle ; mais la Sultane fait agir
le Viſir , qui vient annoncer , avec effroi,
que les ſéditieux veulent forcer le Sérail
, & qu'ils redemandent leur Chef.
Soliman , d'autant plus furieux qu'il ſe
croit plus trompé , fait enfermer Muftapha
dans un lieu écarté du Sérail ,
ſous la garde des Muets ; & donne
l'ordre ſecret, pour qu'au moindre ſignal
de violence afin de le délivrer , on
le faſſe périr. Zéangir ayant vu l'Armée
ſe ſoumettre devant le Sultan , &
le Sultan lui-même déſabuſé , vient en
annoncer la nouvelle à ſon frère ; fon
excès d'amitié fait fon malheur. L'Offcier
trop fidèle à l'ordre du Sultan
craignant une révolte , poignarde Muſtapha.
Zéangir ne peut lui ſurvivre ,
&ſe tue. Le Sultan frémit à la vue
د
J
4
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
de ſes deux fils expirans. Il accable
d'imprécations la Sultane qui l'a rendu
ſi injuſte & fi cruel , & la livre aux
tourmens de ſon ambition avilie & de
ſes remords. Cette Tragédie préſente
des ſituations d'un grand intérêt. L'amitié
héroïque des deux frères , qui fait
un moyen d'un nouveau genre dans
cette Tragédie , y eſt traitée avec la
plus grande énergie. On y remarque
de beaux vers qui fortent du fond du
ſujer; & quel François n'applaudit avec
tranſport à l'application naturelle des
exemples auguſtes de cette amitié fraternelle
& heureuſe qui ſont ſous nos
yeux , & à la comparaiſon d'un Gouvernement
réglé par l'amour réciproque
du Souverain & des Sujets , avec celui
dont la crainte ſeule fait tout le reffort!
M. Molé repréſente Zéangir , M.
Larrive , Mustapha ; M. Briſart , le Sultan
; Madame Veſtris joue le rôle de la
Sultane ; Mlle Sainval cadette , le rôle
Azémir.
JANVIER. 1778 . 173
COMÉDIE ITALIENNE.
1
LE Mercredi 17 Décembre dernier , on
a donné fur le Théâtre de la Comédie
Italienne , la première repréſentation de
l'Opéra de Province , nouvelle Parodie
d'Armide, endeux Actes , en vers . C'eſt un
Étudiant en Droit qui, n'ayant pu ſe faire
recevoir Licencié en Droit à Rheims ,
prendlepartide ſe jeter dans une Troupe
deComédiens. Il fait beaucoup de tapage
comme Renaud , toute la Troupe eſt
étonnée d'avoir été obligée de céder à ſa
valeur. Cependant ſa vue déíarme l'Entrepreneuſe
du Spectacle ; & le plaifir &
fon amour pour elle , le retiennent daris
ce nouvel état. Son oncle & fon Agrégé
en Droit , viennent le chercher; ils font
eux-mêmes captivés par les charmes des
Actrices ; ce n'eſt qu'avec beaucoup de
peine qu'ils échappent aux piéges de ces
Enchantereſſes , & qu'ils en retirent le
jeune Étudiant. Cette Piéce eſt fort gaie ,
il y a beaucoup de ſaillies ingénieuſes&
de traits plaifans. On a pourtant obſervé
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
*
que c'eſt moins une Parodie d' Armide ,
que de l'Opéra en général. Mais les critiques
en font gaies & amuſantes. On a
beaucoup ri de celle-ci , du bâton de
meſure employé à l'Opéra .
Faut- il donc , pour garder le ton ,
Que ce ſoit à coups de bâton
Qu'une Déeſſe chante juſte ?
!:
Cette nouveauté eſt un Ouvrage de
Société des mêmes Auteurs du Phénix
ou la Bonne-Femme , éxcellente Parodie
d'Alceste .
MadameTrial ſe distingue dans l'Opéra
de Province , par le charme de ſa voix &
par le goût de ſon chant. Mlle Adeline
Colombe y fait valoir le rôle de Julie.
Les autres rôles font remplis , avec ſuccès,
par MM. Trial , Laruette , Nainville ,
Suin , &c .
1
JANVIER. 1778. 175
ARTS.
GRAVURES.
I.
Collection d'Estampes des trois Écoles.
LE Catalogue de cette Collection, dont
la vente eſt annoncée pour le 3 Février
prochain, a été dreſſé par le Sieur Bafan,
chez lequel il ſe diſtribue , à Paris , rue
& Hôtel Serpente. C'eſt une Brochure
in-8º . de 75 pages. Nous y avons furtout
remarqué un OEuvre de Rembrant,
très- recommandable par le choix & la
beauté des épreuves.Pluſieurs de ces épreuves
ſe trouvent ici répétées avec des différences
qui les rendent très-friandes , pour
les Amateurs jaloux de poſſéder des morceaux
rares & peu connus . Cette collection
offre auſſi les Eſtampes capitales ,
gravées par les plus célèbres Graveurs
Italiens , Flamands & François , & quelques
deſſins .
Η iv
175 MERCURE DE FRANCE.
I 1 . 3
Le Chemin de la Fortune ; c'eſt le titre
d'une Eſtampe d'environ 17 pouces
de haut fur 14de large , qui ſe trouve
à la même adreſſe ci-deſſus. Prix , 61 .
On y voit une jeune perſonne que
ſa mère préſente à un Maître de Ballers .
Ce Perſonnage paroît extaſié à la vue de
la jambe de la jeune Danſeuſe; & on ne
doute point qu'elle ne ſoit agréée. Un
Muſicien qui eſt devant fon Clavecin ,
ſemble auſſi applaudir aux charmes de
l'Élève deTherpſicore.Cette ſcène comique
& galante , a été rendue avec intelligence
par le Sieur Voyez - major , d'après
le Tableau original peint à gouazze,
par Baudoüin .
:
III.
Le Sieur Bafan vient auſſi de publier
la ſeconde ſuire des Eſtampes que fait
graver le Sieur le Brun , d'après les meilleurs
Tableaux des différens Maîtres des
Écoles Flamande & Hollandoiſe . Cette
ſeconde ſuite qui est compoſée, comme
JANVIER. 1778. 177
la première , de 12 Estampes , confirmera
les fuffrages que les Amateurs ont
déjà donnés à cette Collection. Prix ,
18 liv. les 12 Estampes.
I V.
Portrait de Louis- François de Bourbon ,
Prince de Conti , Grand- Prieur de
France , né à Paris , le 13 Août 1717,
mort le 2 Août 1776 .
Ce Portrait, le feul juſqu'à préſent
qui nous rappelle les traits de feu Mgr
le Prince de Conti , eſt vu des trois
quarts , & renfermé dans un ovale.
L'Eſtampe a environ 12 pouces de haut
fur 8 de large. Elle a été gravée d'un
burin pur & net , par A. Romanet ,d'après
le Tableau de M. le Tellier. On la
trouve à Paris , chez Iſabey , Marchand
d'Estampes , rue de Gevres. Prixیک liv.
V.
Honni foit qui maly voit , Eſtampe d'environ
15 pouces de haut fur de
large , gravée par le Sieur Hubert ,
d'après le Tableau de M. Carême ,
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
Peintre du Roi. Elle ſe diſtribue à
Paris , à la même adreſſe ci- deſſus ; &
chez le Graveur , rue neuve S. Etienne ,
vis-à-vis les Prêtres de la Doctrine .
Prix , 3 liv .
Cette Eſtampe, gravée avec ſoin, repréfente
un jeune-homme aſſis , qui a fur
fur ſes genoux un panier de ceriſes qu'il
femble offrir.
VI.
Centurie de Planches enluminées & non
enluminées , repréſentant au naturel
ce qui ſe trouve de plus intéreſſant &
de plus curieux parmi les animaux ,
les végétaux , & les minéraux ; pour
ſervir d'intelligence à l'Hiſtoire générale&
économique des trois Régnes;
Centurie II. Décade I.
Cette entrepriſe , quoique des plus
diſpendieuſes , commence à intéreſſer
beaucoup les Savans , les Curieux &
les Amateurs d'Hiſtoire Naturelle ; le
meilleur de tous les moyens , dit un
Auteur célèbre , de ſe procurer des
connoiſſances juſtes & préciſes dans cette
ſcience , auſſi importante qu'elle eſt
JANVIER. 1778. 179
د
étendue , c'eſt certainement d'étudier
par foi-même toutes les productions de
la nature en les conſidérant & les
comparant telles qu'elles fortent de
fes mains ; mais les moyens que nous
avons pour cela , font bien foibles &
bien bornés , ſi on les compare à l'étendue
de l'objet ; les figures gravées &
enluminées ſont les ſeules chofes qui
puiffent les fuppléer , fur-tout celles
qui repréſentent la nature avec une
auſſi grande vérité que celle que nous
annonçons. La première Centurie comprend
10 cahiers, compofés chacun de
IQ planches doubles , l'une deſquelles
eſt en ſimple gravure , & l'autre eſt
la même gravure enluminée des couleurs
naturelles ; le titre & l'explication
de chaque cahier font pareillement
gravés. Les premier , quatrième , ſeptième
& dixième cahiers repréſentent
différentes eſpèces d'animaux , plus
rares les uns que les autres , & dont
la plupart n'ont pas été gravés. Les deuxième
, cinquième & huitième comprennent
les plantes médicinales de la
Chine , qui n'ont jamais paru. Les troiſième
, fixième & neuvième contiennent
différens foſſiles , fluors & cryſtaux , la
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
plupart très-rares. Le premier cahier
de la feconde Centurie paroît actuelle.
ment ; il eſt encore mieux exécuté , &
renferme des animaux qui font encore
plus rares que ceux de la première
Centurie : on y repréſente tout ce qui
ſe trouve de plus curieux dans les cabinets
d'Histoire Naturelle. Les Amateurs
font priés de continuer toujours d'enrichir
cette précieuſe collection. Chaque
cahier coûte 30 liv. : on peut ſe les
procurer à Paris , chez M. Buc'hoz ,
Médecin de Son A. R. MONSIEUR ,
rue de la Harpe , preſque vis-à- vis la
rue de Richelieu- Sorbonne ; chez Lacombe
, Libraire , rue de Tournon ; &
à Amſterdam , chez M. Michel Rey.
VII.
Collection enluminée & précieuse des fleurs
les plus rares & les plus curieuses , qui
Se cultivent dans les jardins de la
Chine & dans ceux de l'Europe , Ouvrage
utile aux Amateurs , aux Flenriftes
, aux Peintres , aux Deſſinateurs ,
aux Directeurs de Manufactures en
Fayence , Porcelaine Tapiſſerie ,
Etoffes en foie , en laine , &c. Ca
hier dixième .
د
JANVIER. 1778. 181
Cet Ouvrage s'eſt publié juſqu'à préſent
par cahier ; le dixième paroît actuellement
, & forme le premier volume
de cette Collection , qui comprend
les fleurs de laChine. Le premier cahier
du deuxième volume , qui repréſente les
jolis arbrifſeaux qu'on peut culriver
dans un Jardin , paroîtra inceſſamment
& ne fera pas moins intéreſſfant que
le premiervolume , qui a mérité, à juſte
titre, l'approbation des Curieux & des
Amateurs. Le prix de chaque cahier
eſt de 28 liv. On peut fe les procurer
aux adreſſes ci-deſſus.
VIII .
,
Le troiſième cahier du ſupplément de
la Botanique de Madame Regnault
a paru au commencement du mois de
Novembre dernier ; il eſt compoſé de
vingt planches comme les précédens ,
& ſe paye 24 liv. chez l'Auteur , rué
Croix-des-petits-Champs ; Panckoucke ,
Libraire , rue des Poitevins; & chez
les Libraires de Paris & de Province
qui ont fourni l'Ouvrage. On trouve
chez les deux premiers , les quadrupèdes
coloriés pour l'OEuvre de M. de Buffon
182 MERCURE DE FRANCE.
in- 4º , les Ecarts de la Nature in folio ,
& quelques exemplaires de la Botanique
miſe à la portée de tout le monde.
Madame Regnault ſe propoſe de donner
dans le cahier qui doit ſuccéder à celuici
, la Coraline de Corſe , plante nouvellement
découverte , & que l'on commence
à regarder comme le plus puifſant
vermifuge que nous ayons reçu
des mains de la Nature . On trouvera
dans le même cahier & dans les ſuivans,
pluſieurs plantes rares , telles que
le gingembre , le thé , le coton , &c.
MUSIQUE.
I.
ON trouve chez Mademoiselle de
Silly, rue de Montmorenci , la première
porte-cochère à gauche en entrant par
celle du Temple , & la dernière à droite
par la rue Saint-Martin ,
Un OEuvre de fix quatuors pour deux
violons , alto & baſſe , de variatori. Prix
و liv.
JANVIER. 1778. 183
Une Symphonie d'Hayden pour deux
violons , deux hautbois , deux cors ,
deux baſſons , alto & baſſe. Prix 3 liv.
12 fols.
Partition du Rondo del Signor Guiſeppe
Colla , parodié en françois avec
les parties gravées ſéparément : le tout
4liv. 4 fols.
Un Recueil de points d'orgues en tous
les tons pour le violen. Prix I liv. 10
fols.
I I.
: 1
د
Ouverture d'Alceste , par M. Gluck ,
arrangée pour la Harpe , avec accompagnement
de Violon par M. ***
miſe au jour par M. Naderman , Luthier
ordinaire de la Reine. Prix 3
liv. chez l'Editeur , rue d'Argenteuil ,
Bute Saint-Roch ; & aux adreſſes ordinaires.
III.
La Liberte , Ariette à grande ſymphonie
, dédiée à M. Philidor , par M.
184 MERCURE DE FRANCE .
1
Dufeuille . Prix 2 liv. 8 fols. A Paris ,
chez M. Naderman , Luthier , rue d'Argenteuil
; Madame Dufeuille , rue S,
Martin , vis - à - vis le cul-de- fac de
Clairevaux; & aux adreſſes ordinaires
de Muſique.
I V.
Mademoiselle Blondel , Maîtreffe de
Clavecin , &fi connue par les petits
concerts qu'elle donne depuis très - longtems
toutes les ſemaines , avertit le
Public , qu'elle prend chez elle des
Penſionnaires pour la Muſique & le
Clavecin , depuis l'âge de cinq ans.
Son adreſſe eſt rue aux Fers , à la
Tête Noire , quartier des Saints- Innocens
, à Paris. Les Perſonnes qui lui
feront l'honneur de lui écrire , font
priées d'affranchir le port des lettres.
LEST DE PRÉVILLE , Ingénieur-Géographe
, continue de faire des plans
en relief, d'après nature & d'après les
projets , foit bâtimens , jardins , jardins
Anglois , & tout ce qui concerne la
JANVIER. 1778. 185
Tactique. Sa demeure eſt rue des Foffés
Saint-Jacques , maiſon de M. de Devillemont.
Moyen d'imiter les Aurores Boréales * ,
imaginé par feu M. Samuel de Triewald,
Conſeiller d'Etat de Sa Majesté
Suédoiſe ; extrait par M. Pingeron
d'un Journal latin , imprimé àVeniſe
ſous le titre d'Analecta Transalpina ,
chez Pezzana . Tome premier , anno
1744 , pag . 293.
FAAIITTEESS entrer dans une chambre
obſcure un rayon ſolaire par un trou du
diamètre d'un pois; recevez-le fur un
* L'Aurore boréale eſt une lumière très - vive
& très-éclatante que l'on apperçoit quelquefois
du côté du Nord , ſous la forme d'un ſegment de
cercle , d'où fortent des jets & des rayons , deux
ou trois heures après le coucher du Soleil. On
remarque , en général , dans ce phénomène , un
mouvement univerſel , & une eſpèce de trouble
cauſé peut-être par des éclairs réitérés qui ſe ſuccèdent
preſque tous, ſans interruption,les uns aux
autres.
186 MERCURE DE FRANCE.
priſme de cryſtal placé horisontalement ,
de manière qu'il puiſſe raſer les côtés
d'un verre à pied de forme conique
renverſée . Celui- ci doit avoir été précédemment
rempli d'eau-de-vie commune ,
& placé à environ un pied & demi du
prifme. Faites enforte que le rayon coloré
qui eſt parallèle à la furface de l'eaude-
vie & qui la touche même , ſoit
reçu ſur un tableau extrêmement blanc
qui ait environ cinq pieds quarrés; vous
jouirez alors du ſpectacle le plus exact
d'une aurore boréale fur cette toile. Vous
Les Philoſophes ſont partagés ſur la cauſe des
Aurores boréales ; & M. de Mairan a donné un
excellent Traité ſur cette matière , auquel nous
renvoyons ceux de nos Lecteurs qui voudroient
approfondir ce ſujet, Les colonnes de feu , les
épées flamboyantes , & ces combats donnés dans
les nues , que le vulgaire regarde ſotrement
comme le préſage de quelques événemens funeltes,
ne font aurre choſe que des Aurores boréales
embellies par la ſuperſtition. Elles font communes
dans le Nord , fur-tout pendant les grands
froids, ainſi que je l'ai remarqué à Varſovie. Ces
phénomènes ſe montrent également dans l'hémiſphère
auſtral , ainſi que l'atteſtent Don Antoine
de Ulloa , Capitaine de Vaiſſeaux du Roi d'Efpagne
, & M. Frézier , Ingénieur François , dans
leurs Voyages.
JANVIER. 1778. 187
appercevrez les mêmes mouvemens &
le même trouble que dans les rayons de
lumière qui ſe remarquent dans les aurores
boréales qui paroiſſent au ciel . Des
rayons lumineux lancés comme autant
d'éclairs , & fe diſſipant enſuite de mille
manières dans les nuages de diverſes
couleurs , frapperont auſſi vos yeux , се
qui eſt l'effet des vapeurs qui s'élèvent
de l'eau-de-vie qui eſt échauffée , peu-àpeu
, par les rayons ſolaires .
د
La cauſe de l'apparition & des variations
de ces traits de lumière , dans
ce fimulacre du phénomène dont on
parle , doit être attribuée à la chaleur
plus ou moins grande du rayon folaire
qui produit une évaporation plus ou
moins foible des parties les plus fubtiles
de l'eau-de-vie , de même qu'au mouvement
irrégulier des rayons que le
foleil nous envoie. On doit donc conclure
que ce ſpectacle peut durer pendant
pluſieurs heures , en ſe variant à
chaque minute , & qu'il ne fauroit
jamais ennuyer. On peut avancer
même-tems , que cette expérience eſt
une des plus agréables que l'on puiſſe faire
dans la chambre obfcure ; il faut avouer
également , qu'elle ne contribue pas à
en
188 MERCURE DE FRANCE .
faciliter les moyens d'expliquer la nature
de la véritable aurore boréale .
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
I.
UN Artiſte Anglois vient de perfectionner
les cloches en ufage pour plonger
dans l'eau. Au moyen de la nouvelle
invention , la Perſonne qui ſe met dans
la cloche en deſcend juſqu'au fond de
l'eau & en revient fans avoir beſoin
d'aide. Il n'est pas à craindre que cette
machine foit renversée par les pointes
des rochers. L'homme qui s'y place peut
aller à une certaine diſtance du point
d'où il part. La Société de Londres
pour l'encouragement des Arts , a cru
devoir accorder une gratification à cer
Artiſte.
1.1.
Le Fils d'un Particulier de Whithy ,
en Angleterre , dans le Comté d'Yorck ,
en revenant de l'Amérique Méridionale ,
JANVIER. 1978. 18191
s'étoit muni de quelque graine de la
plante connue ſous le nom de l'arbrechoux.
A fon retour en Angleterre il
la ſema dans de la terre priſe ſur les
lieux , & qu'il avoit conſervée avec
grand ſoin dans une eſpèce d'urne ;
lorſque les choux furent levés , il les
tranſplanta dans le jardin de ſon père.
Cette plante exotique eſt extrêmement
curieuſe ; celles dont il s'agit n'ont pas
plus de dix ans : cependant leur hauteur
eſt de 67 pieds 9 pouces , & leur circonférence
de cinq pieds & quelques
pouces. Les branches ſont chargées de
choux dont le moindre pèſe plus de feize
livres.
III.
M. Lavocat , Mécanicien de la Cour
de Bruxelles , demeurant à Champigneul
, près Nancy , vient d'inventer
une ſcie portative , qu'on peut placer
par-tout , qui coupe des deux côtés ,
en montant comme en deſcendant ,
avec beaucoup de vîteſſe & de facilité;
les pièces de bois s'approchent d'ellesmêmes
, des deux côtés de cet inſtrument
, ſans embarras & fans frottement,
quelles que foient leur longueur &
190 MERCURE DE FRANCE.
leur épaiſſeur reſpectives , elles font refendues
dans le même tems. Cette
machine, auſſi ſimple qu'utile, peut être
miſe en jeu par quatre moteurs différens
; ſavoir , l'air , l'eau , un cheval
& un homme ; dans ce dernier cas ,
un enfant de ſept à huit ans ſuffit pour
refendre des pièces de bois épaiſſes de
10 lignes. Cette nouvelle ſcie coûte ,
en croquis , 192 liv. , & l'Ouvrier le
moins habile peut aiſément l'exécuter.
:
I V.
On a mis , depuis peu , en vente au
Bureau des Annonces de Léipſig , plufieurs
nouveaux modèles d'inſtrumens
& de machines utiles ; tels font , 1º .
un fourneau imaginé d'après ceux de
M. Franklin : il eſt orné comme une
cheminée fixée , il échauffe très-bien les
appartemens , & l'on peut en modérer
la chaleur à volonté ; 2°. une petite
machine pour faire tenir droit les
enfans, & empêcher que leurs membres
ne prennent une mauvaiſe forme ;
3°. une autre machine pour donner
de l'air aux greniers ; 4" . des ſeaux
pour les incendies , inventés par un
JANVIER. 1778. 191
1
Aveugle qui demeure près de Zeitz :
ils font faits de paille & d'ofier étroitement
entrelacés , & ne laiſſent point
échapper l'eau ; 5º . une table à écrire
plus commode que celles qu'on connoît,
V.
M. Porcher , Maître en Chirurgie à
Bacqueville , en Caux , près de Dieppe ,
compoſe une eau dont la ſeule afperfion
préſerve le grain des infectes qui
le rongent dans le ſein de la terre , le
fortifie pendant l'hiver , & le rend
beaucoup plus grenu. Si la femence eft
belle & nette , il ne faut que deux
pots de cette liqueur pour une meſure
de 300 liv. Le prix de chaque pot eſt
de 40 ſols.
VI.
Un Horloger de Serginnes , Bourg
ſitué entre Sens & Bray-fur-Seine , a
conſtruit un moulin à moudre le bled,
abfolument unique en fon genre ; un
cheval , & un enfant de 12 à 14 ans,
ſuffiſent pour toutes les opérations : on
y moud par heure 4 bichets de bled,
A
192 MERCURE DE FRANCE.
meſure de Sens , & la farine eſt trèsbien
faite. Ce moulin eſt d'autant plus
folide , que ſes divers rouages ſont en
fer.
BIENFAISANCE.
1.
IL s'eſt formé en Bretagne des établiſſemens
de bienfaiſance dignes des regards
du Public. L'Abbé de Kergu ,
Fondateur en partie de l'Hôtel des Gentilshommes
à Rennes , vient , avec le
ſecours de quelques perſonnes qui connoiſſent
le plus noble emploi de l'argent,
de former , à peu-près ſur le même,
plan que cette Ecole , une inſtitution
pour un certain nombre de jeunes &
très-pauvres Demoiselles , dont l'éducation
ſera modelée ſur celle qu'on a
donnée à l'Enfant Jésus.
Pluſieurs Seigneurs & Particuliers
Eccléſiaſtiques ou Laïques , pluſieurs
Corps & Communautés, pluſieurs Villes
&Cantons , ſe ſont occupés des moyens
de foulager l'indigence , d'exciter le
>
travail
JANVIER. 1778. 193
travail & de réprimer la mendicité.
Des cotiſations libres & volontaires
d'habitans moins mal aiſés ont adouci la
détreſſe d'un grand nombre. A Joffelin,
entr'autres endroits , ſous les aufpices
& par les bienfaits de M. le Duc & de
Madame la Ducheſſe de Rohan , ainſi
que par les foins de la Comteſſe Douairière
de Chaſſanville & du Sieur Alain ,
Recteur , il s'eſt formé une Maiſon de
Charité , dans laquelle une trentaine
d'adolefcens des deux ſexes , pris dans
les plus néceſſiteuſes familles de la Ville
&Banlieue , trouvent un refuge contre
la fainéantiſe & la misère : ils y recoivent
l'éducation de leur état, & font
exercés à de gros ouvrages en laine ,
dont le produit contribue , en partie ,
à leur habillement & fubſiſtance. M. le
Duc & Madame la Ducheſſe de Rohan
leur accordent un logement dans le
Châteaujuſqu'à nouvel ordre. C'eſt peutêtre
le germe naiſſant d'une Manufacture
, d'une nouvelle branche de commerce
& d'induſtrie pour la Capitale
du Comté de Portoet , dont la poſition
fur la rivière ſeroit très favorable i
les projets de canaux propoſés aux Etats
de Bretagne avoient quelque exécution.
1. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
I I.
Ou vient d'établir dans la Paroiſſe de
S. Sulpice à Paris, un ordre d'adminiſtration
pour le foulagement des pauvres ,
ordre dont on ne fauroit trop s'empreſſer
de donner connoiſſance au Public , puifqu'il
peut engager les ames bienfaiſantes
àimiter cet exemple , qu'il feroit à defirer
qu'on fuivit par-tour. Cet établiſſement
a pour objet de répandre les
aumônes avec difcernement , & de détruire
l'oiſiveté. Le but particulier qu'on
ſe propoſe , eſt de fecourir les vrais
pauvres , de faire ſubſiſter les vieillards
&les infirmes dans une honnête aiſance ,
de pourvoir aux beſoins des malades ,
&de procurer à tant de mères déſolées ,
qui trempent leur pain dans les larmes ,
les moyens de nourrir leurs enfans.
Pour parvenir à faciliter la diftribution
des aumônes , on a diviſé la Paroiſſe
de Saint-Sulpice en quatre cantons,
dans chacun deſquels on a formé une
adminiſtration particulière , compoſée
de quatre Prêtres de la Communauté ,
& de quatre Dames Bourgeoiſes qui
auront àleur tête deuxDames de qualité.
JANVIER. 1778. 195
Le Curé de la Paroiſſe , le Vicaire &
les deux Prêtres , chargés des régiſtres ,
feront de toutes les adminiſtrations ,
ainſi que la ſoeur Supérieure des filles
de la Charité pour les malades .
Les quatre Dames de Charité feront
les informations néceſſaires pour conftater
la demeure , les beſoins , les moeurs
des pauvres , &c. Elles s'aſſembleront
une fois par mois chez l'une ou l'autre
des Dames de qualité qui préſideront à
ces aſſemblées ; & , après avoir fait
part de leurs obſervations fur chacun
de leurs pauvres reſpectifs , elles délibéreront
ſur les moyens qu'on jugera les
plus convenables pour fournir des fecours
efficaces à ces indigens.
Ces ſecours conſiſteront , 18. à fournir
de l'ouvrage aux pauvres en état de
travailler. On donnera aux femmes à
filer & à coudre , pour elles & pour leurs
filles , qu'elles feront tenues de faire
travailler dès l'âge de ſept ans , pour
leur faire contracter l'habitude précieuſe
de s'occuperl
2º. On ivrera le pain à fix liards
la livre à ceux dont la pauvreté ſera bien
conftatée.
3°. On fera paſſer à ceux qui ont
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
éprouvé des malheurs , des fonds pour
relever leur commerce.
4°. On s'occupera du ſoin des malades
, & on veillera à ce que rien ne
leur manque.
5º. On fournira le lait & la farine
pour les petits enfans qui feront nourris
par leurs mères , qu'on avertit d'avance,
qu'à moins de raiſons très fortes , on
ne les aidera pas à payer les mois de
nourrice , parce que le premier devoin
de toute mère , quand il ne ſe rencontre
point d'obstacles inſurmontables ou nuiibles
, eſt de nourrir ſes enfans.
6° . On délivrera les prifonniers pour
dettes en prenant les précautions
convenables .
,
7°. On aura ſoin de mettre en apprentiſſage
les enfans dont les parens
n'auront pas la faculté de le faire.
8 °. On formera une caiſſe particulière
, deſtinée à faire de modiques penſions
aux vieillards & aux infirmes ,
pour les mettre en état de payer leur
pain à fix liards la livre , & pour le
reſte de leur entretien. Enfin , on fournira
des layettes , des lits , des habits ,
des outils pour le travail , & généralement
tout ce qui eſt abſolument néceſſaire.
1
JANVIER. 1778. 197
•
Voici de quelle manière on pourra
ſe procurer de l'ouvrage. Il y aura trois
dépôts de filaſſe , où l'on en fournira
à toutes les femmes qui voudront filer ;
on prêtera des rouets aux fileuſes qui
n'auront pas le moyen d'en acheter ; les
filles & les femmes qui n'ont point de
ménage , iront filer dans la maiſon de
l'Enfant Jéſus. On établira un bureau
où on indiquera aux hommes qui manqueront
d'ouvrage , les endroits où ils
en pourront trouver. Quant aux femmes
qui ne peuvent être appliquées qu'à la
couture , il y aura cinq ou fix Maîtreſſes
Couturières , chez leſquelles elles iront
travailler à la journée , qui leur fera
payée exactement.
On délivrera le pain ſur des cartes
frappées au coin de Saint-Sulpice , &
ſignées à la main , portant chacune un
pain de quatre livres à fix fols.
Comme il n'eſt pas moins néceſſaire
de prévenir l'indigence que de la ſecourir
, les Paroiſſiens , dont la probité
fera reconnue , & qui auront beſoin
d'argent , dépoſeront un gage d'un tiers
de valeur en ſus de la ſomme prêtée ,
& ſe ſoumettront par écrit, à ſa vente,
fi ladite ſomme n'eſt pas remiſe dans
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
l'eſpace d'un an révolu, L'argent fera
avancé fans aucun intérêt ; & fi la vente
du gage a lieu , elle ſera faite en préſence
d'un homme public , qui aura
foin de remettre au Propriétaire le furplus
de la ſomme prêtée. La Paroiffe
fera tous les frais de cet établiſſement ;
qu'on peut regarder peut-être comme
la partie la plus utile de ſes aumônes.
On ne peut trop célébrer la ſageſſe
& l'humanité de M. le Curé de Saint-
Sulpice , qui , par cet établiſſement
qu'il
conçu & formé lui-même , devient
dans ce moment le vrai père des
pauvres , dont la reconnoiſſance éterniſera
ſa mémoire.
a
ANECDOTES.
I.
UN Recruteur de la Marine Angloiſe
paſſant avec ſa ſuite dans une petite ville ,
entra dans un cabaret pour s'y rafraîchir .
Il y apperçut , en buvant , un homme
fort& robuſte , & qui ſembloit ſe cacher.
Le Recruteur jugea que ce ſeroit un bon
?
JANVIER. 1778. 199
Γ
Matelot ; il s'approcha de lui , & lui fit
diverſes queſtions. L'inconnu répondit
qu'il avoit ſervi dix ans ſur un vaiſſeau
de guerre , & qu'il avoit fon congé.
L'Officier , diſant qu'un brave tel que
lui ne devoit pas renoncer ſitôt à ce
métier honorable , lui propoſa de le
ſuivre. « Je le veux bien , répartit l'in-
>> connu , je ſuis las de mon oiſiveté ;
» & , fi vous êtes fatisfait , notre mar-
» ché ſera bientôt conclu. J'ai dîné ici ;
>> payez mon repas , & faites-moi donner
• à boire à difcrétion » . L'Officier , lui
prenant la main, fit appeler l'hôte , demanda
du vin , & paya l'écot du nouvel
enrôlé ; il ne montoit qu'à trois ſchellings.
Lorſque les bouteilles furent vuidées
, & qu'il fallut partir , l'inconnu ſe
joignit à la recrue ; mais on n'eut pas
fait quelques pas dans la rue , qu'on
s'apperçut qu'il n'avoit qu'une jambe .
« Comment , coquin , lui cria l'Offi-
» cier , tu m'as trompé ? Point du
>> tout , répondit l'inconnu , je vous ai
>> promis de vous fuivre , & vous ver-
>> rez avec quelle adreſſe je me fers
>> de ma jambe de bois ; je ne ſerai ja-
>> mais le dernier. Et que veux-tu -
-
» que je faſſe de toi ? reprit le Recuteur
I iv
200 MERCURE DE FRANCE .
- avec impatience. Il valoit bien la
> peine de me mettre en dépenſe pour
> ce drôle-là. Mettez mon écot fur -
→ le compte du Roi , répliqua l'autre ;
>> quand j'avois deux jambes il me
>> nourriffoit ; j'en ai perdu une à fon
>> ſervice , & il m'a renvoyé. Un mifé-
>> rable dîner ne m'indemniſe point de
* ma perte ; j'ai mis plus gros au jeu
» que lui , & il eſt en reſte avec moi » .
L'Officier fe mit à rire , & le laiſſa aller
où il voulut.
11.
Un Soldat en uniforme ſe préſenta un
jour chez un Fripier de Londres ; il
avoit un tableau ſur lequel il le pria de
lui prêter quatre florins , en lui recommandant
d'avoir le plus grand ſoin de
cette peinture , qui étoit , diſoit-il , une
pièce très-rare , & d'un des plus grands
Maîtres. Le Soldat ne vouloit les quatre
florins que pour quatre ou cinq jours ;
au bout de ce tems , il devoit revenir
prendre ſon tableau. Le Fripier fit le prêt,
&mit le gage, qui faifoit ſa ſûreté, dans
un coin de ſa boutique. Le lendemain ,
une manièrede Seigneur richement vêru,
&dans une voiture qui ne paroiſſoit pas
JANVIER. 1778 . 201
fans élégance , paſſa par hafard devant la
boutique du Frippier; ſes yeux tombent
fur le tableau ; il fait arrêter , deſcend ,
s'approche de la peinture , l'examine de
près , &avec des tranſports d'admiration.
Sur le champ il appelle le Frippier , dit
qu'il veut avoir cette pièce qui manque
à ſa Collection ; offre 150 guinées ,
& tire ſa bourſe. Le Frippier ouvre de
grands yeux , & répond avec douleur
qu'il eſt au déſeſpoir de ne pouvoir ſatiffaire
Mylord , mais que ce tableau ne
lui appartient pas , & qu'il ne l'a qu'en
dépôt. Le Seigneur ne manque pas d'être
déſeſpéré; enfin il propoſe au Marchand
de tâcher d'engager le Propriétaire du
tableau à le vendre ; il ne doute pas qu'il
n'y réuſſiſſe ; il lui remet cinq guinées
d'arrhes , & lui dit de le lui apporter
dans tel Hôtel qu'il indique , & qu'il
lui donnera les 145 autres guinées , après
cela il part. Le Soldat revient le cinquième
jour , &, en rendant les quatre
florins , il redemande ſon tableau. Le
Frippier lui propoſe de le lui vendre , &
le Soldat ne manque pas de répondre
qu'il ne cherche qu'un Curieux , parce
qu'il attend ſa fortune de ce morceau
IvV
202 MERCURE DE FRANCE.
1
rare. On lui offre 10 guinées , & on va
ſucceſſivement juſqu'à 20 , 30 , 40,50 ,
60. Le Soldat eſt inébranlable , enfin il
ſe rend , mais avec peine , à 100 guinées.
Le Frippier qui fe croit fûr d'un
gain de so de la main à la main , le paye
promptement , & lui ſouhaite bon voyage.
Il prend auſſi-tôt le tableau pour
aller toucher la ſomme , mais il ne trouve
ni l'Acheteur , ni même l'Hôtel qui
lui avoit été indiqué. Le tableau porté
chez un Peintre , fut eſtimé fix shelings.
Les rieurs ne furent pas du côté du Frippier
, grand connoiffeur ſans doute en
vieux habits , mais très-peu en vieux
tableaux.
III
Bontems , premier Valet-de-chambre
de Louis XIV , demandoit une grace
pour un de ſes amis. Quand ceſſerezyous,
lui dit le Roi , de demander? Bontems
, étourdi du reproche , ne ſavoit
que répondre , lorſque le Roi ajouta
avec bonté : de demander pour les autress
&jamais rien pour vous ? Je vous accorde
pour votre fils, la grace que vous me
demandez.
JANVIER. 1778. 203
I V.
Lorſqu'on amena François I priſonnier
à Madrid , un Grenadier Eſpagnol ,
ſe faiſant jour à travers la foule , lui
préſenta une balle d'or : « Sire , dit- il ,
>>j'avois fait fondre cette balle pour
>> vous tuer , une ſi belle vie ne devant
>> pas finir fans nne diſtinction parti-
>> culière : je n'ai point trouvé l'occaſion
>> de m'en ſervir , & j'oſe prendre la
» liberté de vous la préſenter » . Le
Monarque priſonnier reçut avec bonté
le fingulier préſent de ce Soldat , &
lui fitdonner une récompenfe.
V.
Louis XI , Roi de France , vouloit
un jour obliger le Poſſeſſeur d'une riche
Abbaye à en donner ſa démiſſion. Sire ,
répondit l'Abbé , j'ai employé quarante
ans à apprendre les deux premières lettres
de l'alphabet , A, B : j'ofe Supplier
Votre Majesté de m'en accorder encore
quarante pour apprendre les deux fuivantes
C , D. Ce jeu de mot lui valut
la confervation de ſon bénéfice .
۱
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
AVIS.
1.
Suite des Nouveautés du Sieur Granchez ,
au petit Dunkerque.
CORDONS Ns de canne à chaînons d'or maſſif ,
avec frange en filagramme , imitant l'or trait.
Cordonsde montre en cheveux , dont les plaques
ſont formées par deux ou pluſieurs chatons de
diamans montés àjour. Autres à noeuds. Idem ,
en brillans jaunes & autres pierres fines de couleurs.
Ces chatons ne craignant point d'être endommagés
par le frottement , ne perdront point
leur valeur, lorſqu'on voudra s'en défaire ou les
employer à un autre uſage , comme les cordons
qu'on a faits juſqu'à préſent , montés en petites
roſes. Idem , en cheveux de couleurs , avec ornemens
en émail arboriſé. Les mêmes en pierres de
Cayenne très-belles .
Éventails des Indes , dont les figures habillées
en étoffes de foie. Idem , nommés Divinatoires.
Fouets , canues , badines , montés en or. Une
partie conſidérable de jets des Indes , en badines
très-minces.
Néceſſaires de poche en rouſſette , garnis d'or,
contenant boëte à mouches , &une lunette diagonale;
petite lorgnette de Spectacle , en or émaillé
JANVIER. 1778. 205
१
de diverſes couleurs; & un aſſortiment d'autres
petits bijoux nouveaux , émaillés , pour étrennes.
Cordons &glands en pierres & or de couleurs
pour attacher les robes à la Polonoiſe, Boucles à
deux rangs de pierres , avec milieu en or émaillé.
Broderies de ſouliers , en pierres de Cayenne ,
avec les venezy voir. Chaînes de montres d'or
en filagramme de la plus grande délicateſſe , entremêlé
d'or poli , & parſemé de perles fines.
Petits Almanachs nouveaux, couverts d'or émaillé.
Idem , reliés en étoffe , bordés en or. Boutons
d'or à cadran méchanique , pour compter le gibier
que l'on a tué à la chaſſe.
Outre ſa ſuperbe collection de pendules , il
vient de lui en rentrer une nouvelle à deux figures
pleines d'expreſſions , repréſentant l'art d'aimer.
Pierres àpapier en marbre , portant divers
animaux en bronze verd antique ou doré au
mat,
Déjeûners , cafetières , urnes , baſſins à crême,
fontaines à thé , écritoires en vaſes , en obélif
ques , & un nombre conſidérable d'autres articlesde
table entôle , amalgamée d'argent , ſur
des formes nouvelles & variées. Dez de Londres
pour le trictrac , marqués à roſettes d'or. Idem ,
ordinaires de diverſes groſſeurs. Véroux de sûreté.
Très-beaux boutons d'acier pour les habits de
ratine. Luftres & girandoles en ſtras , fur des formes
Françoiſes ; article qui lui maaquoit, & qu'on
lui demandoitdepuis long- tems.
Verrières , ſceaux de table. Idem , à laver les
pieds. Garnitures de cheminées , écritoires en
tôle vernie , de ſa Fabrique de Cliguancourt ,
206 MERCURE DE FRANCE.
très-perfectionnées pour les peintures , tant à
ſujets qu'à fruits & fleurs , imitant les plus belles
porcelaines , & garnies de bronze doré en or
moulu.
Bombonnières d'écaille , & autres d'ivoire ,
garnies d'or , couvertes de cryſtal incruſté d'or de
rapport , qui fait corps avec le verre. Ce genre
d'ouvrage eſt une nouvelle découverte dont il
fera faire plufieurs bijoux très - agréables .
Boucles d'étoffe brodée en or & argent , &
paillettes de couleurs , pour les Dames, Bonbonnières
brodées dans le même genre , & pluſieurs
autres objets que ſes Ouvriers ont encore entre
les mains.
Boëtes à briquet plattes , en émail arborife.
Nouvelles épées damaſquinées , imitant l'or
maſſif.
Néceſſaires en argent pour la chaſſe. Superbes
dragonnes à glands de perles d'acier. Cordons
de canne pareils.
II
Vinaigres de différentes qualités.
Nouveau Vinaigre de rouge , compoſé par le
Sieur Maille , Vinaigrier ordinaire du Roi & de
Leurs Majestés Impériales. Ce Vinaigre a nonfeulement
l'avantage d'imiter les couleurs naturelles
, mais de conſerver à la peau toute fa fraîcheur
, ainſi que pour les lèvres qu'il empêche de
gercerdans l'hiver. Ce Vinaigre ſe diviſe en trois
JANVIER. 1778. 207
nuances; ſavoir , première , ſeconde & troiſième
nuance. En outre , l'on trouve dans ce Magaſin ,
différens Vinaigres pour les toilettes , tels que
ceux de ſtorax , qui blanchit la peau & empêche
les rides ; le parfait Vinaigre Romain , qui blanchit
les dents , arrête le progrès de la carie , &
les raffermit dans leurs alvéoles; guérit les petits
chancres & ulcères qui peuvent ſurvenir dans la
bouche. Le Vinaigre defleurs de citron , pour les
boutons ; le Vinaigre de racines , pour les taches
de rouſſeur ; le Vinaigre d'écailles , pour les dartres;
le Vinaigre de Vénus , pour les vapeurs ; le
Vinaigre de Turbie , qui guérit radicalement le
mal de dents; le Vinaigre admirable & fans pareil
, pour les perſonnes qui ſortent d'avoir la petite
vérole ; le vrai Vinaigre des quatre Voleurs,
préſervatifcontre tout air contagieux ; le Vinaigre
Scillitique , pour la voix ; Vinaigre fondant , qui
guérit radicalement les corps des pieds ; le Vinaigre
rafraîchiffant à l'uſage de la garderobe ,
pour les perſonnes ſujettes aux hémorroïdes ;
le Vinaigre digestif; le Vinaigre Royal , pour
lapiquûre des cousins ; & le Syrop de Vinaigre' ;
Vinaigre pour ôter le feu du raſoir , & empêcher
la peau du viſage de fariner , & toutes fortes de
Vinaigres de table , au nombre de 200 fortes.
Différentes Moutardes aux câpres & enchois
aux truffes , au jus de citron , aux fines herbes ,
à l'eſtragon , à la ravigotte , & autres , qui toutes
ont la qualité de pouvoir ſe tranſporter fur
mer , ſans craindre qu'elles ne ſe corrompent,
ayant l'avantagede ſe conſerver 18 mois avec la
même bonté;& toutes fortesde fruits au Vinaigre.
La moindre bouteille de tous les Vinaigres qu'on
!
208 MERCURE DE FRANCE.
vient de détailler, eſt du prix de 3 liv ; mais celle
de Vinaigre de rouge , ſeconde nuance , eſt de
4 liv. ; celle de troiſième nuance , des livres ; &
celle du vinaigre admirable & ſans pareil pour la
petite vérole , eſt de 4 liv. 10 ſols. Les perſonnes
de Provinces ou des Royaumes étrangers qui
defireront le procurer ces différens Vinaigres ,
en écrivant une lettre d'avis par la poſte , & remettant
l'argent , le tout franc de port , les recevront
exactement , avec la façon d'en faire uſage.
La demeure du ſieur Maille eſt rue St André - des-
Arcs, la porte-cochère vis- à - vis la rue Hautefeuille.
Le Bureau pour la diſtribution gratis de la
Moutarde pour les Engelures , a ouvert le premier
Dimanche de Novembre dernier. MM. les
Curés de toutes les Provinces du Royaume de
France , jouiront de l'avantage de ſoulager leurs
Paroiffiens , ayant à Paris un Correſpondant qui
-ſe charge de venir au Bureau avec un pot & un
Certificat du nombre des Pauvres; on leur en
donnera ſuffiſamment. Ledit Bureau fermera le
dernier Dimanche d'Avril .
III.
Effence de Beauté.
L'Eflence de beauté conſerve le teint frais , le
préſerve de boutons,& entretient les mains dans
la plus grande blancheur : cette Effence eſt approuvée
par MM. de la Commiſſion Royale de
Médecine , & les Prevôt& Syndics des Communautés
des Baigneurs & Perruquiers des Villes de
f
JANVIER. 1778. 209
1
Paris , de Lyon , de Marseille , de Rouen ; l'on
s'en ſert encore dans les bains de propreté. Le ſieur
DUBOST lui donne telle odeur que l'on deſire :
elle eſt eſtimée au-deſſus de toutes eſpèces de favonnettes
, & donne un tranchant doux aux raſoirs
; enfin elle eſt d'un excellent uſage , lorſqu'on
la mêle dans la pommade , & l'on peut
être aſſuré qu'elle eſt eflicace pour faire croître
les cheveux & les conſerver , &c. La manière de
s'en ſervir eſt ſur les bouteilles .
Prix des bouteilles , 6 liv. 3 liv. & 36 fols.
On fournira des pinceaux gratis , à toutes lesbouteilles.
Il y a pour les voyageurs , desbouteilles
doublées de fer-blanc.
On trouvera cette Effence , à Paris , au domiciledu
ſieur Duboſt, enclosdu Temple , au bâriment
neuf. Et pour la facilité du Public , il a établi
un Dépôt chez le ſieur le Brun, Épicier , rue
Dauphine , F. S. G. Les perſonnes de la Province
pourront s'adreifer , à Lyon , chez M. Vieillard,
rue du Bât d'argent; & chez M. Balanche , à la
Grenette : à Bordeaux , chez M. Brandon , rue
desBons-Enfans : à Marseille , chez M. Artaud,
au Mouton couronné , ſur le Cours : à Rouen,
chez M. Gallier , Marchand Mercier , rue S. Lo :
& à Verſailles , ſur le grand Escalier de S. M.
chez M. Confcience , Suiſſe du Château , & non
ailleurs .
On trouve chez le Sieur Duboſt les articles
ſuivans , & pour lesquels il n'a pas établi des
Bureaux ; ſavoir :
210 MERCURE DE FRANCE.
Pommade de Ninon , connue en Turquie ſous le
nom de Pommade Circaffienne , à l'usage des
Sultanes .
Cette Pommade enlève les rides , empêche le
hâle& la gerçure , blanchit le teint , entretient la
peau& conferve les couleurs. Le ſieur Duboſt eſt
fi certain du ſuccès , qu'il en offre des eſſais : elle
eſt ſans odeur ; on y donnera celle du goût des
Amateurs. Prix , 3 liv. les deux onces , 6 liv.
les pots de quatre onces. Elle eſt dans des pots
d'étain pour la tenir fraîche.
Le Rouge de Paris , tiré de la teinture des
végétaux , prix , 3 & 6 liv. le pot ; en coquilles ,
30fols&3 liv.
Les Cuirs à rafoirs , faits ſuivant une nouvelle
méthode. Ils exemptent de ſe ſervir de la pierre ,
ils donnent un fil doux aux raſoirs : la manière
de s'en ſervir eſt deſſus ces Cuirs . Prix , 3 liv.
Il vend la véritable propreté de la bouche;
cet Elixir a la vertu de guérir le ſcorbut , blanchir
les dents , fortifier les gencives , & empê
cher la carie des dents. Prix , 3 liv. & 6 liv.
Opiat pour les dents. Prix , 3 liv. en pots
d'étain.
EauGéorgiennepour blanchir la peau & effacer
les taches de rouffeur. On peut en avoir la preuve
fur le champ.
/
JANVIER. 1778. 211
I V.
Pommade pour les hémorrhoïdes.
Cette pommade guérit les hémorrhoïdes internes
& externes , en peu de jours , fans qu'il y ait
rien à craindre du retour de cette maladie, ni aceidens
pour la vie, en les guériſſant ; prouvée par
nombre de certificats authentiques que l'Auteur a
entre ſes mains , & par un nombre infini de perſonnesdignes
de foi , de tout âge &de tour ſexe,
guéries depuis pluſieurs années , &c . par l'uſage
qu'elles ont fait de cette pommade , inventée &
compolée par le ſicur C. Levallois , ancien Herboriſte
, pour la propre guériſon à lui même ,
au mois de Mai 1763 .
Cette pommade fait fon opération avec une
douceur & une diligence ſurprenantes , en ôrant
d'abord les douleurs des ſes premières applications.
Elle eſt diviſée en deux ſortes , pour agir
enſemble de concert : l'une eſt préparée en ſuppofitoires,
pour être inſinuée & amollir les hémorrhoïdes
internes par une douce tranſpiration ;
l'autre eſt applicative ſur les externes , pour fondre
& diſſoudre avec la même douceur , les
groſſeurs externes , & recevoir au dehors la
tranſpiration qui ſe fait intérieurement.
L'on diftribue cette pommade avec approbation
& permiffion , chez l'Auteur , Vieille rue
duTemple, maiſon de M. Barnoult , en face
de la rue Sainte Croix de la Bretonnerie ; & à fes
dépôts , rue de Richelieu , au galant Ruſſe ; chez
212 MERCURE DE FRANCE.
M. Deloche , Marchand Limonadier , au coin de
la rue de la Perle , à Paris .
Pour les hémorroïdes nouvelles , lesdeuxdemiboîtes
, avec trois ſuppoſitoires , ſont de ; liv.
joints à un imprimé qui indique la manière de
s'en ſervir.
Le prix des doubles boîtes , avec fix ſuppoſitoires
, pour les hémorrhoïdes anciennes , eſt de
6 li.v : quant aux invétéréesde 10 , 20à30ans ,
-il faut redoubler l'uſage de la pommade , & il
s'enfuit toujours le bien- être deſiré.
Les perſonnes de Province qui defireront ſe
procurer de cette pommade , ſont priées d'affranchir
leurs lettres , & d'indiquer leurs meſſagerics.
V.
Le Sieur Chaumont , Perruquier , privilégié
du Roi , approuvé de l'Académic Royale des
Sciences , dans ſa nouvelle méthode de placer les
cheveux fur le bord du front des perruques à
bourſes & autres , de manière qu'étant d'une bordure
très - fine , elles imitent parfaitement la nature,
a trouvé depuis le moyen de faire de
nouveaux toupets poſtiches .
Ces toupets, fort commodes pour les perſonnes
qui n'ont point de cheveux ſur la tête, mais
qui en ont affez aux faces pour pouvoir être
accomodés , ſont faits ſans tiſfu ; il en ſont bien
plus fins fur la peau ; & pour imiter le naturel,
JANVIER. 1778. 213
une eſpèce de cheveux très-fins y font arrangés
avec art , & fi librement ſur le front , qu'ils y
effacent toute apparence de bordure.
Pommade attractive du Sieur Chaumont ,
néceſſaire pour ces nouveaux Toupets.
Cette Pommade, dont l'odeur eſt agréable , &
qui ne ſe fond point, a la propriété de faire tenir
ces toupets ſur la tête , ſans aucun inconvénient,
&de manière à faire alluſion à la chevelure la
mieux plantée. On peut auſſi s'en ſervir pour les
perruques ſujettes à reculer & à ſe déranger. Elle
ſe vend 30 ſols l'once. Les bâtons ſont de deux
onces chacun. Il demeure rue des Poulies , en entrant
à droite par la rue S. Honoré , à Paris.
VII.
Le SieurCompigné , Tabletier , breveté du Roi,
rueGrenetat , au Roi David , tient ſon Magafin &
ſa Manufacture , qu'il a conſidérablement aumentés
en boëtes nouvelles , garnies de toutes
façons , & qui n'ont point encore paru. Il a auffi
du nouveau en bonbonsières , étuits , tableaux
gravés ſur le tour , &dans ſes petites tables , chiffonnières
& autres .
Le Sieur Compigné invite les Amateurs à venir
voir ſon Magaſin , où l'on trouvera ſes différens
ouvrages , l'on s'attachera à vendre au plus juſte
prix.
214 MERCURE DE FRANCE.
Les voitures peuvent entrer dans la cour.
L'on ira chez les perſonnes qui defireront que
l'on porte des marchandiſes chez eux.
NOUVELLES POLITIQUES .
De Maroc , le 20 Août 1777.
LEL
e Roi ayant réſolu d'envoyer un Ambaſſadeur
au Roi de France , a chargé de cette miſſion Sidi
Tahar Fenis , Général de l'Artillerie.
De Tanger, le 29 Août 1777.
Le Vaiſſeau la Louiſe , de Nantes , commandé
par le Capitaine Dupuy , ayant fait naufrage , le
27 Décembre 1775 , ſur la Côte d'Afrique , près
le Cap Bojador , les gens de l'équipage ſe ſauvèrent
à terre , à l'exception d'un ſeul homme qui
futnoyé. La plage ne leur offrit qu'une vaſte plaine
ſablonneuſe ſans habitations : ils ſe nourrirent de
quelques proviſions qu'ils avoient ſauvées de leur
Vaiſſeau ; mais , peu de jours après , un Habitant
du Pays les ayant découverts , ils furent bientôt
enveloppés d'une multitude d'Arabes armés , qui
les réduiſirent en eſclavage , après avoir pillé le
Bâtiment échoué , & y avoir mis le feu.
Ces Arabes , qui mènent une vie errante , &
qui font indépendans de toute autorité , conduifiJANVIER.
1778. 215
rent le Capitaine Dupuy & ſon équipage dans
l'intérieur des terres , où ils les vendirent , après
leur avoir fait eſſuyer les plus mauvais traitemens.
Leurs nouveaux Maîtres s'étant approchés ſucceſfivement
des Provinces méridionales de ce Royaume
, le Roi fut informé du fort des François qu'ils
avoient avec eux , & il expédia aufli-tôt pluſieurs
de ſes Officiers , avec l'ordre de les racheter. Cette
Commiſſion ayant été remplie avec ſuccès , ils ſe
rendirent à Maroc , où notre Souverain les a retenus
auprès de lui pendant quelque temps : il attendoit
le départ de Sidi Tahar Fenis qu'il avoit
déſigné fon Ambaſſadeur auprès du Roi de France,
pour les renvoyer à ce Monarque. Ils font arrivés
aujourd'hui dans cette Ville au nombre de vingt ;
& l'Officier , chargé de les y accompagner , les a
conſignés à cet Ambaſſadeur , qui n'attend plus
que l'arrivée d'un Bâtiment qu'il a fait freter à
Čadix , pour ſe rendre à Marseille. Il a avec lui
pluſieurs chevaux que le Roi deſtine à Sa Majeſté
Très-Chrétienne.
De la Côte de Syrie , le 15 Août 1777.
On apprend que Gedzar , Pacha de Seyde , s'eſt
porté dans les montagnes habitées par les Druſes
& les Mutualis , pour les détruire , ou les obliger
à payer leur Miri. On dit auſſi que des Corſaires
Maltois ont paru vis-à-vis de l'Attaquie avec deux
Bateaux Turcs qu'ils ont enlevés à la vue de Gibele
, Châteauuà quatre lieues de diſtance de cet
endroit.
216 MERCURE DE FRANCE.
D'Alep , le 10 Septembre 1777 .
Une Caravane , arrivée de Bagdad depuis vingtcinq
jours , rapporte que cette Ville eſt délivrée des
Troupes Perfanes aux environs de quinze licues
à la ronde ; que Baſſora , gardée encore par trois
mille hommes de cette Nation , éprouve de leur
part moins de vexation qu'auparavant , quoique
les Habitans qui y reſtent ſoient encore loin d'y
jouir de leur ancienne tranquillité.
De Varsovie , le 8 Novembre 1777 .
Le fort funeſte du Hoſpodar de Moldavie & la
fuite précipitée de celui de Valachie, donnent encore
plus de conſiſtance aux bruits répandus d'une
guerre inévitable entre la Ruffie & la Porte; ils
tiennent ici les eſprits en ſuſpens fur les ſuites que
la rupture de ces deux Cours pourroit entraîner.
On répare les fortifications de Kaminiek. Six
cents hommes font occupés à travailler dans l'intérieur
& aux environs de cette Place . On a renforcé
la garniſon , qui ſera portée juſqu'à quatre
mille hommes , au lieu de deux mille environ
dont elle a été compoſée juſqu'à préſent.
La République fait fabriquer à Liège vingtmille
fufils , qui doivent être rendus ici au printemps
prochain.
De Copenhague , le 15 Novembre 1777 .
Les Comtés d'Oldenbourg & de Delmenhorst
ayant
JANVIER. 1778. 217
ayant été érigés en Duchés , il a plu au Roi de
faire un changement àſon Titre Royal , qui ſera
déſormais tel qu'on va le voir. N .... Roi de
Danemarck & de Norwege , des Vandales & des
Goths , Duc de Schleſvic , de Holſtein , de Stormarie
, de Dithmarſel & d'Oldenbourg.
On apprend avec inquiétude que la maladie des
beftiaux, qui règne dans le Holſtein depuis afſez
long-temps , commence à paroître à Haderſleben
&menace le Jutland.
De Francfort , les Décembre 1777 .
On écrit de Hamelen que le 19 Novembre ,
vingt-neuf Bateaux de différentes grandeurs , portant
quatre cents foixante hommes de recrues pour
les Régimens Heſſois en. Amérique , commandés
par le Major de Harfeld , avec huit Bas- Officiers
&une grande quantité de bagage , de provifion
de bouche , &c. y ont paſſé pour aller à Bremen ,
où ils doivent s'embarquer de nouveau pour Cork
en Irlande , & ſe rendre enſuite à leur deſtination.
Les recrues du Margrave d'Anſpach ont été arrêtées
, non pas à Embden , comme on l'a dit malà-
propos , puiſqu'elles n'ont pas pris cette route ,
mais à Veſel. On affure qu'un corps de troupes
d'Anhalt-Zerbſt , également destiné pour l'Amérique
, vient auſſi de recevoir des ordres qui fuf
pendent ſa marche. T
-Les Bateaux de tranſport des recrues Heſſoiſes
né devant plus paffer à Preuſſiſch-Minden, feront
I. Vol. K
218 MERCURE DE FRANCE.
évacués auparavant , & les troupes iront par terre
ſous la conduite d'un Régiment de Dragons Hanovriens.
Il eſt défendu , dit-on , ſous de fortes peines ,
dans les pays d'Hanovre & de Brunswick , d'enfoler
les étrangers malgré eux , ni les gens du
pays , quand ceux-ci le voudroient. Dans le cas
d'une des infractions à ces ordres , les Commiffatres
rendront les recrues.
De Naples, le 1 Novembre 1777 .
On écrit de Florence que laGrande Ducheſſe
fit , la nuit du 26 au 27 du mois dernier , une
fauſſe couche dans le ſecond mois de ſa groſſeſſe ,
mais que cette Princeſſe ſe trouve auffi-bien que
ſon état peut le permettre.
De Venise , le 1 Novembre 1777.
La rivière Muſone , qui traverſe la Ville de
Treviſe , ayant été fort groſſie par des pluies prefque
continuelles pendant le cours du mois dernier ,
rompit fes digues en différens endroits. Tout le
territoire de Treviſe à Mestre , ſur une étendue
de douze milles , a été couvert d'eau. Cette inondation
, qui a duré quelques jours , a entraîné plufieurs
maiſons , deux moulins , & a caufé d'autres
dégâts très -conſidérables.
Le Comte Durazzo , Ambaſſadeur de Leurs
Majeſtés Impériales & Royales près de cette République
, venant de la campagne , a été abordé
JANVIER. 1778. 219
fur le Lagunde par une barque montée de fix
Sbires qui ont tenté inutilement de viſiter ſa Gondole.
Cet Ambaſſadeur en ayant porté plainte ,
les Sbires ont été condamnés aux Galères par ordre
du Sénat.
De Parme , le 9 Novembre 17776
L'Infant de Parme , touché du malheur que
ſes Sujets ont éprouvé par le débordement de la
Parma , qui a fait des ravages conſidérables dans
cette Ville& dans les campagnes des environs , a
ordonné des travaux , dont l'objet eſt de barrer
cette rivière dans l'endroit où elle s'eſt détournée de
fon lit , &de creuſer un canal pour faciliter l'écoulement
des grandes eaux. Le Régiment des Gardes
, celui de Parme , & douze cents Payſans font
employés à ces travaux. Outre la nourriture & le
paiement qu'on leur donne , l'Infante les encourage
encore par des gratifications particulières
que Son Alteſſe Royale leur fait diftribuer fré
quemment.
De Lisbonne , le 18 Novembre 1777.
Sa Majeſté vient de faire adreſſer à tous les Sit
périeurs des Communautés Religieuſes , une lettre
circulaire , dans laquelle elle reconnoît que la liberté
qui s'eſt introduite parmi les Religieux , de
s'abſenter de leurs Couvens , & d'habiter , pen
dant des années entières , dans des maiſons laiques
, ne peut qu'occaſionner un très-grand rela-
'chement dans la diſcipline , & nuire à l'ordre public
; en conféquence elle ordonne aux Supérieure
de rappeler dans leurs cloîtres reſpectifs les Moi
Kij
220 MERCURE DE FRANCE.
nes épars , & leur défend d'accorder dorénavant
la permiffion d'en fortir , fi ce n'eſt à ceux qui ,
déjà recommandables par leurs vertus , auront des
motifs légitimes de s'abſenter : Eile leur défend
encore de recevoir des Novices juſqu'à ce que les
différens individus ſoient rentrés dans leurs Monaſtères.
Le même Réglement doit aufli avoir lieu
pour les Religieuſes.
De Rome , le 12 Novembre 1777 .
: Samedi dernier , la Comteſſe de Teſſé , Grande
d'Eſpagne de la première Claſſe , fut préſentée
par la Marquiſe de Puymontbrun , nièce du Cardinal
de Bernis, au Pape , qui lui fit l'accueil le
plus diftingué , & lui donna un très-beau chapelet.
:
Hier , le Comte de Teſſé , Chevalier des Ordres
de Sa Majesté Très-Chrétienne , & premier
Ecuyer de la Reine de France , & le Comte de
Meunc , furent préſentés par le Cardinal de Bernis
au Souverain Pontife , qui les a reçus de la manière
la plus flatteuſe .
La mort du Cardinal de la Roche-Aymon ,
Grand-Aumônier de France , fait vaquer dans le
Sacré Collège le douzième Chapeau , ſans compter
les fix que le Pape s'eſt réſervés in petto dans
le Conſiſtoire du 23 Juin dernier.
On a trouvé , ces jours paſſés , trois Faunes de
la plusgrande beauté dans la fouille qui ſe fait aux
environs des Thermes de Dioclétien.
Le Saint Père vientd'honorer la Ville de Céfena ,
ſa patrie , d'un Bref par lequel Sa Sainteté lui proJANVIER.
1778. 221
met de lui léguer ſa Bibliothèque , voulant toutefois
qu'au moyen des fonds qu'elle lui fera toucher
, cette même Bibliothèque ſoit publique comme
l'eſt celle de l'Inſtitut de Bologne. Le Pape
accorde en outre à cette Ville le droit de nommer
deux de ſes jeunes Gentilshommes pour être élevés
gratuitement à Rome, dans l'Académie Eccléſiaſ
tique.
De Londres , le 9 Décembre 1777 .
Ce qui ſe paſſa de plus particulier dans l'Aſſemblée
des Pairs , dus de ce mois , eſt que le Lord
Chatam , dont l'influence n'a pu que s'accroître
conſidérablement d'après les événemens , propoſa
que le Roi ſeroit fupplié , par une humble Adreſſe ,
de faire remettre à la Chambre copie de tous les
ordres & de toutes les inſtructions qu'a reçus le
Général Burgoyne , relativement aux opérations de
cette partie des troupes de Sa Majefté dans l'Amérique
ſeptentrionale ſous ſes ordres , & que , quoiqu'appuyé
fortement par les Membres de l'Oppoſition,
cet avis fut rejeté à une pluralité de voix des
deux tiers. Le Duc de Richmond fut plus heureux
pour la motion qu'il fit , tendante à ce que Sa Majeſte
fût ſuppliée de faire mettre ſous les yeux de
la Chambre les délibérations de tous les Conſeils
de guerre tenus depuis 1774 , tant en Amérique
que dans la Grande-Bretagne & en Irlande , les
noms des perſonnes jugées & leurs délits . L'Adreſſe
fut ordonnée , & le 6 , les Chambres ayant entendu
la lecture du Bill de la Taille , celui de la
dreche & celui pour autorifer le Roi à détenir les
perſonnes ſuſpectes , s'ajourna à Lundi .
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
Le , les Pairs en Comité approuvèrent & paf.
sèrent le Bill de la taxe des terres , celui de la dreche
, & même celui qui continue d'autorifer le Roi
àdétenir les perſonnes ſoupçonnées de trahiſon en
Amérique , ou de piraterie ſur mer , quoique ce
dernier Bill eût été l'objet de beaucoup de réclamations.
En conféquence , Sa Majesté ſe rendit à
la Chambre Haute le 10 , & y ayant mandé les
Communes , donna ſon conſentement Royal à ces
troisBils.
La Cour a reçu hier , dit-on , une confirmation
de la capitulation du Général Burgoyne , annonçée
dans une dépêche du Major-Général Gates au
Conſeil de la Colonie de Maſſachuſet-Bay , datée
d'Albany , le 19 Octobre dernier. Le nombre des
troupes qui ont mis bas les armes eſt différentde celui
qu'on avoit lu juſqu'ici. Voici celui de la dépêche
deGates,
:
..
..
Troupes Britanniques .
Brunfwickoiſes
Canadiens volontaires
De l'Etat-Major ... ..
• 2442
2198
1100
12
Malades , bleſſés .
:
Morts , bleffés , priſonniers , déſerteurs
de d'armée de Burgoyne , du 6 Juillet au 16
Octobre ..
5752
528
2933
TOTAL ... .. 9213
D'après la triſte nouvelle de la défaite duGénéral
Burgoynė , arrivée à l'Amirauté , par la voie
JANVIER. 1778 . 223
deQuébec , le 2 de ce mois , les Effets ont baiſſe
le lendemain de deux & demi pour cent.
Ce que l'on dit des obſtacles nouveaux & imprévus
que trouvent nos recrues d'Allemagne à
traverſer ce pays , augmenteroit encore les difficultés
de notre ſituation, puiſqu'il ſeroit queſtion
actuellement de former une armée entière.
entre au-
On parle ici d'une lettre d'un des Secrétaires du
Général Howe , dans laquelle on a lu ,
tres chofes , le paſſage ſuivant : Nous avons offert
la paix aux Américains , qui auſſi- tôt , ſe
font mis en bataille , & nous ont offert le combat .
De Paris, le 15 Décembre 1777-
Le Sieur Guyot fils , Étudiant en Pharmacie ,
paſſant ſur le Quai de l'Horloge , apperçut , il y
a quelques jours , une femine tombée en forbieſſe,
&dont l'afphixie réſiſtoit aux ſecours ordinaires
qu'on s'empreſſoit à lui donner. Il s'arrêta , &
ayant heureuſement dans la poche un flacon
d'alkali volatil fluor , il lui en fit avaler quelqueş
gouttes dans de l'eau , ſelon le procédé du Sieur
Sage. Quelques minutes après , la femme fut parfaitement
rétablie ,en préſence d'un nombre infini
de perſonnes que ſon accident avoit raſſemblées
autour d'elle.
Le 4du même mois , l'Académie Françoiſe a
élu , avec l'agrément du Roi , l'Abbé Millot , pour
remplir la place vacante par la mort du Sieur
Greffet.
L'accouchement de la femme Souchot , par
l'opération de la ſymphiſe , obtient enfin le plus
Kiv
224 MERCURE DE FRANCE.
grand ſuccès. On avoit annoncé publiquement
que la mère paieroit de ſa vie l'eſſai auquel elle
s'étoit prêtée , ou du moins qu'elle feroit condamnée
à ne pouvoir plus marcher ; cependant
cette femme s'eſt préſentée , le 3 du même mois,
à la Faculté , accompagnée de ſon mari & du
fils qu'elle doit à l'opération du Sieur Sigaud :
elle a monté ſeule les marches qui conduiſent à
la Salle d'Aſſemblée , où elle a fait tous les mouvemens
qu'on a defiré d'elle , & fatisfait aux
queſtions qu'une curiofité éclairée avoit à lui
faire.
Le Sicur Sigaud lut enſuite ſon rapport , dans
lequel il expoſa les raiſons qui l'ont déterminé à
faire l'opération de la ſymphiſe ſur la femme Souchot
, ſes procédés pour l'opération , & fon réſultat.
Les Sieurs Grandclas & Deſcemet , nommés
Commiſſaires par la Faculté , firent enſuite le leur
abſolument en faveur de l'opération . La récompenſe
que réclama le Sieur Sigaud , fut d'obtenir
de la Faculté , & des ames généreuſes & fenfibles,
des ſecours pour la mère & pour un enfant dont la
naiſſance devenoit précieuſe à l'art de la ſanté,
Comme la Faculté n'étoit pas alors en Aſſemblée
de Corps , on crut devoir en convoquer une ou
l'on entendroit de nouveau les rapports du Sieur
Sigaud & des Commiſſaires. C'eſt le 6 du méme
mois que la Faculté réunie s'eſt vraiement aſſociée
à labienfaiſance du Sieur Sigaud, en arrêtant qu'il
ſeroit rendu undécret dans les ternes les plus honorables
pour l'Inventeur , & par lequel il ſeroit
ſtatué qu'on frapperoit une Médaille, fur l'exergue
de laquelle on liroit la date de la découverte
du Sieur Sigaud, du 1 Décembre 1768 , & celle de
JANVIER. 1778. 225
l'opération du 1 Octobre 1777 ; qu'il lui feroit remiscent
de ces Médailles , &cinquante au Sieur
Alphonfe Leroi , pour ſes ſoins& ſa coopération
au ſuccès de ſon Confrère ; que la Faculté feroit à
lafemmeSouchot , une penfion de 360 liv.juſqu'à
ce qu'il plaiſe au Gouvernement de lui en faire
une en faveur d'un dévouement de ſa part à l'eſſai
d'une opération qui intéreſfe fi fort Phumanité ;
que le rapportdu Sieur Sigaud & celui des Sieurs
Grandclas&Deſcemet , feront inceſſamment imprimés
& préſentés à Sa Majesté & à la Famille
Royale , par le Doyen & le Sieur Sigaud ; que le
Mémoire en ſera enſuite répandu avec la plus
grande profuſion , aux dépens de la Faculté , dans
toutes les Villes de France , &à toutes les Sociétés
Médecinales & Chirurgicales de l'Europe ; &
qu'enfin une notice en ſeroit communiquée à tous
les Papiers publics.
Le Samedi 6 du même mois , l'Académie des
Sciences a élu Penfionnaire vétéran leComte d'Angiviller
, Directeur & Ordonnateur-Général des
Bâtimens du Roi , Aſſocié ſurnuméraire de la
même Académie. Le même jour , elle a élu pour
remplir la place de Penſionnaire Chimiſte , vacante
par la mort du Sieur Bourdelin , le SrCader,
ancien Apothicaire - Major des Camps & Armées
du Roi , & Affocié dans la même Clafle .
:
१
PRESENTATIONS .
La Marquiſe deGraville &laComteſſe d'Arcy,
ont eu l'honneur d'être préſentées au Roi , à la
226 MERCURE DE FRANCE.
Reine & à la Famille Royale ; la première , par
la Ducheffe de Charoft ; & la ſeconde , par la
Marquise de Monteclair.
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES.
Le 13 Décembre , l'Abbé du Contant de laMolette
, Vicaire-Général de Vienne , a eu l'honneur
de préſenter au Roi un exemplaire d'un de ſes
Ouvrages , ayant pourtitre: La Geneſe expliquée
d'après les Textes primitifs , avec des réponses
aux difficultés des Incrédules , dont S. M. avoit
bien voulu agréer la Dédicace.
Le 14 du même mois , le Sieur Jeaurat , de
l'Académie des Sciences , ancien Profeſſeur de
Mathématiques , & Penſionnaire de l'Ecole
Royale Militaire , chargé par l'Académie , de calculer
chaque année l'état du Ciel ou la connoiffance
des tems pour l'uſage des Aftronomes &
des Navigateurs , a eu l'honneur de préſenter à
Sa Majesté le volume de l'année 1780 : c'eſt le
cent deuxième volume que l'Académie publie depuis
1,679 .
Les Sieurs Née & Maſquelier , Graveurs , que
Leurs Majestés & la Famille Royale ont honorés
de leurs Soufcriptions pour un Ouvrage intitulé :
Tableaux pittoresques , physiques , historiques ,
moraux , politiques & littéraires de la Suiffe & de
l'Italie , ont eu l'honneur de remettre à Leurs
Majeftés & à la Famille Royale , la dixième livraifon
de leur Ouvrage.Get Ouvrage eſt un des plus
JANVIER. 1778. 227
beaux & des plus importans monumens que l'on
ait encore entrepris pour faire connoître des pays
célèbres par la riche nature & par les Arts qui
les embelliffent. Les deſſins qui font des plus habiles
Maîtres , la gravure agréable & pittoreſque,
&l'exécutionde cette Collection , ne laiſſent rien
àdefirer,
Le Sieur Carteaux a eu , le 17 du même mois,
l'honneur de préſenter au Roi le Portrait de Sa
Majesté , repréſ ntée à cheval & armée , exécuté
fur une plaque en émail de 19 pouces de hauteur
ſur 15 de largeur.
Le 20 du même mois , le Prince de Montbarey,
Secrétaire d'Etat au Département de la Guerre, a
remis au Roi , à Monfieur & à Mgr le Comte
d'Artois , l'Etat Militaire de la France , rédigé
par le Sieur de Rouſſel, pour l'année 1778 .
MARIAGES.
Le 14 Décembre , Leurs Majestés & la Famille
Royale ont figné le Contrat de mariage du
Comte de Bercheny , Meſtre - de- Camp de Cavalerie
, avec Dlle de Santo-Domingue.
MORTS.
Le Comte deBermondet , Lieutenant- Colonel
deDragons , Chevalier de l'Ordre Royal & Mili
228 MERCURE DE FRANCE.
taire de S. Louis , eſt mort le 28 Octobre dernier,
âgé d'environ 45 ans.
Céfar Tachereau , Chevalier des Pictières , Maréchal
des Camps & Armées du Roi , ancien Infpecteur
du Corps Royal d'Artillerie , & Chevalier
de l'Ordre Royal & Militaire de Saint-Louis , eft
mort à Tours , ſa patrie , le 13 Novembre dernier
, âgé de quatre- vingt ans , ayant ſervi foixante-
ſept ans.
Alexandre-Roſe , Comte de Roſtange , Maréchal
des Camps & Armées du Roi , eſt mort le 28
Novembre dernier , dans une de ſes Terres , en
Périgord.
Jacques-Jean-Hugues Dumeſnil de Saint-Didier
, Prêtre , ancien Vicaire-Général du Diocèſe
de Reims , Abbé Commendataire des Abbayes
Royales de Notre-Dame de Landève , Ordre de
Prémontré , Diocèſe de Reims , & de Saint-Nicolas-
des-Bois , Ordre de Saint Benoît , Diocèſe de
Laon , eſt mort en cette Ville le 8 Décembre , dans
la foixante-douzième année de ſon âge.
Le fieur Jean-Baptiste le Rebours , Préſident de
la troiſième Chambre des Enquêtes du Parlement
de Paris , eſt mort le 20 Novembre , dans ſon Château
, de Saint-Mard- fur-le-Mont , en Champagne.
:
Dame Henriette- Eliſabeth de Granges de Surgères
de Puyguion , veuve d'Alphonſe , Marquis
de Leſcure , eft morte le 9 Décembre , en ſon Château
de Puyguion en Poitou , âgée de quatre-vingtſept
ans & deux mois.
Françoiſe-Julienne Talon , Comteſſe de Boüer
de Blemur , veuve de Jean-Baptifte , Comte de
JANVIER. 1778. 229
Boüet de Blemur , eſt morte à Domone , près Montmorency,
le 25 Décembre , dans la quatre-vingt .
dix-neuvième année de ſon âge.
Jacques-Achille de Picot , Chevalier, Marquis,
Seigneur de Combreux , Sury-aux-Bois , Sèche-
Brière & Blair , Chevalier de l'Ordre Royal &
Militaire de S. Louis , ancien Lieutenant au Régiment
des Gardess -- Françoiſes ,&ci-devant Page
du Roi Louis XV,, eſt mort à Paris le 4 Novembre
, âgé de 59 ans & 2 mois .
Le Marquis de Combreux étoit le dernier mâle
héréditaire deſa branche, n'ayant laiſſé qu'une fille
qui eſt Madame la Comteſſe de Dampierre- Picot,
mariée au Comte de Dampierre de la branche
aînée. La Maiſon de Picot confifte aujourd'hui
dans la branche de MM. de Picot , Marquis de
Dampierre ; & dans celle de MM. de Picot ,
Comtes de Moras , ſeconde branche de cette
Maiſon.
Tirage de la Loterie Royale de France ,
du 16 Décembre 1777.
Les numéros ſortis de la roue de fortune font :
46, 19 , 4, 54,37.
230 MERCURE DE FRANCE.
TABLE.
IÈCES FUGITIVES EN VERS ET ENPROSE , PIÈCES P.S
La Médiocriré , Ode. ibid.
Au Duc Charles de Lorraine & de Bar , &c. 10
Vers pour mettre au bas du Portrait de Mile
B.. C... II
AMonfieur , Frère du Roi , 12
La Fauſſe Aventurière , Proverbe Dramatique , 13
Ode fur le Gouvernement de Catherine II , 35
Quatrain ſur l'Amitié , 38
Vers à MM. le Comte &Marquis de V***, par
leur fils , 39
Epigramme , 40
Bouquet, 41
Épigramme, ibid.
Autre , 42
L'Épreuve ou Améide , Conte Oriental , ibid.
AM de S ... 53
Épithaphe , 55
Site des Penſées diverſes , ibid.
Explication des Enigmes & Logogryphes , 59
ENIGMES , 60
LOGOGRYPHES , 64
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 68
Mémoires Philofophiques du Baron de ***, ibid.
Confidence Philofophique , 73
Eloge de Michel de l'Hôpital , 81
Nouvelle Hiftoire d'Angleterre , 87
Inftructions familières fur l'Oraiſon mentale , 92
JANVIER. 1778. 23I
Sentimens de Piété , 92
affectueux de l'ame envers Dieu , ibid.
Idée de l'éducation du coeur , 94
Hiſtoire de la Ville de Sancerre , ور t
Rêveries Philoſophiques , 97
Coutumes générales du pays & Comtéde Blois, 111
Principes de morale , de politique , &c. 114
La Boucle de cheveux enlevée , 125
Mémoires pour ſervir a l'Hiſtoire de Cayenne
&de laGuyane Françoife , 130
Mémoires hiſtoriques & critiques pour l'Hiftoite
de Troyes , 132
Eloge de Baluze , 135
Idée de la Chine , 137
Droit public de l'Europe , 138
Recueil de tous les Coſtumes des Ordres Religieux
& Militaires , 143
Annonces littéraires , 146
ACADEMIES , 152
Paris , ibid.
Besançon , 159
SPECTACLES. 162
Concert Spirituel , ibid.
Opéra , 163
Comédie Françoiſe , 169
Comédie Italienne , 173
ARTS.
175
Gravures ,
tbid.
Muſique , 182
Moyen d'imiter les Aurores boréales , 185
Variétés , inventions , & c. 188
Bienfaiſance , 192
Anecdotes , 198
1
AVIS , 204
232 MERCURE DE FRANCE.
Mouvelles politiques ,
Préſentations ,
d'Ouvrages,
Mariages ,
Morts ,
Loterie,
214
225
226
227
ibid.
229.
AI
APPROBATIO Ν.
J lu , par ordre de Monſeigneur le Garde des
Sceaux, le premier volume du Mercure de France,
pour le mois de Janvier , & je n'y ai rien trouvé
qui m'ait paru devoir en empêcher l'impreſſion.
A Paris, ce 1 Janvier 1778 .
DE SANCY.
:
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe,
près Saint Côme, 21.
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
JANVIER, 1778 .
SECOND VOLUME.
Mobilitate viget. VIRGILE.
Peugra
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire, rue de Tournon,
près le Luxembourg.
AvecApprobation& Privilége du Roi.
+
AVERTISSEMENT.
C'ESTAUSieur LACOMBE libraire , à Paris, rue de
Tournon , que l'on prie d'adreſler , francs deport,
les paquets& lettres , ainſi que les livres , les eftampes
, les piéces de vers ou de proſe , la muſique
, les annonces , avis , obſervations , anecdores
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , &généralement
toutce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des livres,
eítampes&pièces de muſique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres& de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourir à ſa perfection;
on recevia avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire , on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titrede
préférence pour obtenir des récompenfes ſur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eft de 24 liv.
que l'on paiera d'avance pour ſeize volumes rendus
francs de port.
L'abonnement pour la province eſt de 32 livres
pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
port par la poſte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eſt de 36 fols pour
ceux qui n'ontpas louicrir,au lieu de 30 fols pour
ecux qui font abonnés .
On fupplic Meſſieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
parla pofte, ou autrement , au Sieur LACOMBE,
libraire,à Paris, rue de Tournon.
Ontrouve auſſi chez le même Libraire les Journaux
ſuivans , portfranc par la Poste.
JOURNAL DES SAVANS , in-49. ou in- 12
Paris,
, 14 vol. à
16 liv.
Francdeport en Province , 201.4 f.
JOURNALDES BEAUX-ARTS ET DES SCIENCES,24 cahiers
par an , à Paris , 121.
En Province , 151
BIBLIOTHEQUE UNIVERSELLE DES ROMANS , Ouvrage
périodique , 16 vol. in- 12 . à Paris , 24 1.
En Province , 321.
ANNÉE LITTÉRAIRE , 40 cah. par an, à Paris ,
Et pour la Province ,
241
321.
GAZETTE UNIVERSELLE DE LITTÉRATURE, à Paris ,
port franc par la poſte , ... 18 1
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Dinouart ,
14vol . par an , à Paris , 91. 161,
Et pourla Province , port ftancpar la poſte , 141.
JOURNAL DES CAUSES CÉLÈBRES, 12 vol in- 12 par an ,
àParis , 181.
Et pour la Province , 241.
JOURNAL HISTORIQUE ET POLITIQUE DE GENEVE , 30 1
cahiers par an , à Paris & en Province , 181.
LA NATURE CONSIDÉRÉE , 52 feuilles par an, pour
Paris & pour laProvince, 121.
JOURNAL ANGLOIS , 24 cahiers par an ; à Paris & en
Province , 24 1.
TABLE GÉNÉRALE DES Journaux anciens& modernes ,
12 vol. in 12. à Paris , 24 1. en Province ,
LECOURIERD'AVIGNON ; prix ,
301.
181.
A ij
Nouveautés quise trouvent chez le même Libraire.
Quinti Horatii Flacci carmina cum annotationibus , 2gr
in-8". br. 101.
Les Incas , 2 vol. avec fig. in-80. br. 181.
Dictionnaire Dramatique , 3 vol. gr. in-8°. rel .
Dia. de l'Induſtrie , 3 gros vol. in-8º . rel.
151 .
181.
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naturelles, in- 8º. Lei. sliv.
Autre dans les ſciences exactes, in-8 *. rel.
Autre dans les ſciences intellectuelles , in-8°. rel. 51
Médecine moderne , in-8 °. br. 21.10 .
Traité économique & phyſique des Oiseaux de baffecoar
, in-12br. 24
Dict. Diplomatique , in-8°. 2 vol. avec fig. br. 121.
Revolutions de Ruſſie , in-8°. rel. 21. 10f,
Spectacle des Beaux -Arts , rel, 21. sofa
Dict. des Beaux-Arts , in- 8". rel. 41.10f.
Théâtre de M. de Sivry , vol . in-89 . br. 1.
Poëme ſur l'Inoculation , vol. in-8 ° . br. 31.
Monumens érigés en France à la gloire de Louis XV , &c .
in-fol . avec planches br. en carton , 2416
Mémoires fur les objets les plus importans de l'Architec
ture , in-4º , avec fig. br. en carton , 121.
L'Eſprit de Molière , 2 vol. in-12 br. 41.
Tableau politique & littér. de l'Europe , an. 1775 , br. 2 1.
Dict. des mots latins de la Géographie ancienne , in-89.
broché 3 1.
Les trois Théâtres de Paris , in-8 ° . br. 21. 10f.
L'Égyptienne , poëme épique , br. 11. 10 f.
Hymne au Soleil, nouy, édit, augmentée, : 11 10
A
Pepille 1773
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER , 1778 .
PIÈCES FUGITIVES.
EN VERS ET EN PROSE.
L'IVRESSE.
ODE.
Eux ſacrés dont la vive flamme
M'embraſe d'une ſainte ardeur ,
Parrez , j'abandonne mon ame
Aux élansde votre fureur.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Ainſi la foudre qui fermente
Au ſeinde la nue effrayante ,
S'anime par le choc des vents ;
Combattue , elle ſe dilate ,
Fend l'air , perce la nue , éclate ,
Et porte au loin ſes feux brûlans.
Du nuage épais du vulgaire ,
Je veux percer l'obſcurité ,
Etdu feu naiſſant qui m'éclaire ,
Suivre l'ardente activité.
Le précipice m'environne...
Un eſprit foible s'en étonne ,
Il préfère un joug odieux.
Animé d'un noble courage ,
Je mépriſe un vil eſclavage,
Et vais planer au haut des Cieux.
Mortel infenfible & ftupide ,
Que jamais rien ne peut charmer ,
Sors de ta langueur infipide ,
Viens d'un noble feu d'animer :
Ouvre les yeux , vois la Nature
Admire des Cieux la ſtructure ,
Etleor concert harmonieux ;
Connois les tranſports de l'ivreſſe.
T
T
:
:
JANVIER. 1778. 7
Les miracles de la ſageſſe
Frapperoient-ils envain tes yeux ?
Du haut d'une voûte éclatante ,
L'Aſtre brillant de l'Univers ,
Répand ſa flamme étincelante
Sur l'amas des êtres divers .
Par ſon influence féconde ,
Il éclaire , anime le Monde ,
Et fait germer l'or des moiſſons ;
Et ſa lumière bienfaiſante
Variant ſa chaleur puiſſante ,
Produit les diverſes ſaiſons.
Du zéphir les douces haleines
Tempèrent la chaleur des jours ,
Au milieu des ſuperbes plaines ,
Les Fleuves promènent leur cours ;
Les moutons ſur les prés boudiſſent ,
Les forêts au loin retentiffent
Du concert charmant des oiſeaux.
Ah! que ce ſpectacle m'enchante !
Ton portrait , Nature brillante ,
Eſt au-deſſus de mes pinceaux.
Je vois , je contemple , j'admire
La nobleſſe de tes accords ,
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
Leur aſpect m'enflamme & m'inſpire
Les plus ineffables tranſports.
Le tréfaillement de l'ivreſſe ,
La vive ardeur de l'allégreſſe ,
Ébranle , agite tous mes ſens :
Malheur à l'ame languiſſante ,
Qui , voyant ta beauté charmante ,
N'a pas ces accès raviſfans.
Ovous , dont le puiſſant génie
Étonna les foibles Humains,
Dieux des Arts & de l'harmonie,
Quels furent vos reſſorts divins ?
Qui fit échapper de votre ame
Ces fougues d'une ardente flamme
Que n'éteint point le tems jaloux ?
La Nature offre ſa richeſſe ,
Auſſi- tôt le feu de l'ivreſſe
S'allume , éclate & parle en vous.
Oui , c'eſt-là l'heureuſe origine
De nos Arts les plus enchanteurs;
C'eſtdans cette ſource divine
1
Qu'ont puiſé tous leurs Créateurs..
Dieux ! que leur naiſſance eft brillante !
Homère! quelle ardeur puiſſante
T'élève à la cîme des airs ?
Cieux , Terre , Abyſme , Aſtres , Lumière,
JANVIER. 1778 .
Peuples , Rois , Moeurs , Nature entière,
TaMuſe me peint l'Univers.
:
Decette ivreſſe magnanime ,
Les traits magiques & vainqueurs ,
Répendant leur vertu fublime ,
En pénétrèrent lesgrands coeurs.
Rome, au Chantre du fier Achille,
Doit le Chef-d'oeuvre de Virgile .
L'enthouſiaſme en fut l'Auteur ;
Et cette rivale d'Athène ,
Au feudivin de Démosthène ,
Adû ſon plus grand Orateur.
Je vois voler , fublime Horace,
Ton char éclatant dans les Cieux ;
Ne puis-je atteindre à ton audace ?
L'effort ſeul en eſt glorieux :
Voltaire , que ton feu m'étonne !
Mon ſang dans mes veines bouillonne ,
Quand j'écoute tes fiers accens ,
Et je ſaiſis d'abord la lyre ,
Quand de Rouſſeau l'ardent délire
Allume , embraſe tous mes ſens .
Ages fameux que la mémoire
Rendpréſens aux yeux éblouis ,
4
10 MERCURE DE FRANCE..
Siècles de ſplendeur & de gloire ,
Des Auguſtes & des Louis ,
Ce fut à cette heureuſe envie
D'une ame enivrée & ravie
Que vous dûres votre grandeur ;
L'enchantement des grands modèles.
Sema par- tout les étincelles
D'une vive & commune ardeur..
C'eſt ainſi que dans tous les âges :
Les grands Hommes ſe ſont formés,
Les Héros parfaits , les vrais Sages
Ettous les Chantres renommés A
Puiſſe ma lyre enchantereffe
Ne réſonner que quand l'ivreffe
Allume ainſi tous mes tranſports ;
Oui , c'eſt par elle que la gloire ,
Au fameux Temple de Mémoire
Immortaliſe les accords.
シン
Auhautd'une brillante nue ,
D'où le feu fort de toutes parts ,
Il eſt unTemple dont la vue
Charme , éblouit tous les regards
C'eſt la demeure du génie ::
Là , l'éloquence &Pharmonie:
Tiennent leur ſéjour éternel ;,
J
:
JANVIER. 1778 . 11
Les grands Peintres de tous les âges
Puisèrent- là ces beaux Ouvrages
Qui rendent leur nom immortel.
I
Si l'on veut avoir une place
Parmi ces Aſtres lumineux ,
Il faut , par une noble audace ,
Voler à ce Temple fameux.
L'entrepriſe en eſt périlleuſe ;
Envain une troupe orgueilleuſe
Ofe hardiment la tenter ;
Elle perd ſon tems & ſa peine:
Bien- tôt tremblante , hors d'haleine ,
On la voit ſe précipiter.
L'Analyſe , la ſymmétrie ,
L'ennuyeuſe combinaiſon ,
L'infipide pédanterie
Viennent eſcortant la raiſon ;
Elle a dans ſes mains incertaines
Le froid compas ,des règles vaines ,
Avec un fil qui vous conduit :
L'ivreſſe vient , offre ſes aîles;
Laiffez les règles infidelles :
Partez,l'ivreſſe vous ſuffir..
ParM. Hollier.
Avi
12 MERCURE DE FRANCE.
VERS SUR LE RIDICULE .
CHEZ
Hez nous le vice eſt peu de choſe :
Le ridicule eſt un poiſon
Que l'envie en ſecret compoſe:
Aquoi ſert lameilleure cauſe ?
Qui fait rire a toujours raiſon .
Plaignez-vous , gardez le ſilence ;
Ayez des vertus , de l'eſprit ,
Juſtifiez - vous par écrit ;
Faites valoir votre naiſſance ;
Menacez de votre crédit
Et des verges de la vengeance :
La calomnie & l'inſolence
Feront encore plus de bruit;
Le mal croît , la haine s'aigrit :
Vous ne gagnerez rien en France,
Vous êtes perdu ſi l'on rit.
Par M. l'AbbéReyrac.
MORALITÉ.
COMBIEN
OMBIEN d'hommes chez qui l'enfance
Se prolonge en toute ſaiſon ,
JANVIER. 1778. 15
Et pour qui la ſage raiſon
Gardejuſqu'à la mort un éternel filence !
Entêtement , frivolité ,
Jaloufie , orgueil , inconſtance ,
Honneur , dégoût , légèreté ,
L'hommea toutdel'enfance, exceptél'innocence..
Par le même.
LE PHILOSOPHE BIENFAISANT.
STANCES qui ont remporté le Prix au
Palinod de Caën, le 8 Décembre 1777.
A M. le Bourguignon DUPERRÉ DE
LISLE , Avocat du Roi au Bailliage &
Siége Préfidial de Caën , & Membre de
l'Académie Royale des Belles - Lettres
de la même Ville..
DEflotsde pourpre&d'or l'Orientſe colore:
Les parfums du inatincirculentdans les airs ;
Et lechar éclatant de la vermeilleAurore ,
Embellit l'Univers.
L'Aſtre dujourparoît; l'Abeille vigilante
14 MERCURE DE FRANCE.
Bourdonne , & va pomper le doux nectar des
fleurs ;
Et l'aîle du zéphir de la roſe naiſſante
Anime les couleurs.
L'horiſon s'agrandit: des faiſceaux de lumière ,
Du ſommet des côteaux , deſcendent en torrens;
Et le Dieu des Saiſons épanche ſur la Terre
Les beaux jours du Printems.
Dansun paiſible aſyle où règne l'innocence ,
Palémon s'eſt ſouſtrait aux orages des Cours :
--LaNature eſt à lui... L'inquiète opulence
N'agite point ſes jours.
:
'Iroit-il échanger pour des ſoins politiques ,
Sadouce anſouciance& l'éclat de ſes moeurs ,
Oubien ſe perdtoit-il ſous ces vaſtes portiques
Qu'érigent les grandeurs? 1
Non... il fait préférer, aſſis au pied d'un hêtre,
Le bonheur que l'ongoûte àdeſcendre en ſon coeur:.
Il chante les vertus ſur un pipeau champêtre,
Et non pas la faveur..
1
Il cultive cetArt quiſoutient la Patrie ,
Etqui, danstous lestems, méritades AutelsJANVIER.
1778. 15
Sous ſes fécondes mains Cérès ſe multiplic
Pour nournir les Mortels ..
Sacabane eſt ſon Louvre... Un tapis de verdure
Eſt le Trône où ſans ceſſe on le voit méditer :
Roi du Monde&de lui ... ſenſible à la Nature,
Il aime à l'écouter.
Sousdes ombrages frais, dans une orgie aimable ,
On ne le verra point lutter pour s'abrutir ;
Il déteſte l'ivreſſe & tout excès coupable
Que ſuit le repentir.
T
Onl'entendtous lesjoursgémir fur ces victimes
Qu'un luxe deſtructeur immole à chaque inſtant :
Peut-il trop répéter que l'or, de tous les crimes
Eft le ſeul instrument ?
Foulant aux pieds les rangs & la fière opulence,
Amontrerqu'il eſt homme il borne fa grandeurs
Et s'il fait des ingrats , il a pourrécompenſe
Ses vertus& fon coeur..
ン
こ
Allufion à la Sainte Vierge..
Épouſe du Très-Haut, cethommeeſt dapeintures
Rien ne peut deſesjours agiter le bonheur
I MERCURE DE FRANCE.
Et Satan fouillant tout de ſon haleine impure ,
Reſpecta la candeur.
Remercíment à MM. le Président de
Janville & le Bourguignon Duperré de
Lifle , Juges Honoraires.
Dans le Temple brillant des Filles de mémoire ,
Protecteursdes talens , appuis des malheureux ,
En couronnant mon frontdes rayons de la gloire ,
Yous illuſtrez mon nom & vous comblez mes
voeux.
ParM. Daubert , de Caën.
VERS à EGLÉ pour le jour deſa Fête.
V
7
ER s les antres du Nord, l'Hiver fuiten courroux,
Etdéjà le Soleil lance un rayon plus doux.
Sur ſon humble buiſſon la Roſe renaiſſante
Développe l'éclat de ſa pourpre brillante;
Et le Dieu du Printems, aux portes du matin,
Vient ſourire à la terre&parfumer ſon ſein.
Églé,dans ſesbeaux jours que la Nature estbelle
1
JANVIER. 1778. 17
Vous lui prêtez encore une grace nouvelle.
Vous ajoutez un charme à de ſi doux inſtans ,
Le jour de votre Fête eſt un jour de Printems.
Eh! qu'importe en effer, lorſque rien ne nous lie,
Que la Nature expire ou renaiſſe embellie ?
Il faut qu'un intérêt plus vivement ſenti ,
Ouvre ſur ſes beautés notre oeil appeſanti ;
Ilfautque l'amitié, peut-être l'amour même...
Quefais-je Rien n'eſt beau qu'autantque le coeur
aime.
Nos paſſions , nos goûts ſont l'ame de nos ſens ,
Et la nature échappe aux yeux indifférens .
Elleme plaît par vous , & m'en plaît davantage.
Églé, j'aime les fleurs dont je vous rends hommage;
Sans le tendre intérêt d'en parer votre ſein ,
Leur fraîcheur , leur émail n'eût point tenté ma
main:
Elles ont plus d'éclat quand l'amour les moiffonne
;
Heureuxqui les reçoit , plus heureuxquiles donne;
Mais plaignez le mortelqui, ſeul dans ſon ennui,
Va cueillir une fleur & la garde pour lui.
ParfeuM. Colardeau.
18 MERCURE DE FRANCE.
SYBILLE,
LE TRIOMPHE DE L'AMOUR CONJUGAL.
ANECDOTE.
ROBERT , fils de Guillaume , furnommé
le Conquérant , poursuivi , en quelque
forte , par la haine paternelle , avoit
couru dans la Palestine , ſe mêler à tous
ces Héros qu'enfanta la première Croiſade.
Bientôt des exploits fans nombre le
mirent à la tête des plus braves Chevaliers.
Son noble orgueil n'en reſta point
à ce genre de gloire , qui cependant a
tant d'éclat. Ce Prince eut la générofité
de refuſer l'Empire de Conftantinople ,
pour le laiſſer à fon ami Baudoüin , & fe
contenta d'emporter des éloges & des
regrets . Sa brillante renommée l'avoit
précédé en Italie. Sybille , fille d'un de
ces Souverains qui régnoient fur l'Apulie,
contrée appelée aujourd'hui la Pouille ,
ſe faifoit raconter avec une forte d'inté
JANVIER. 1778. 19
rêt , toutes les belles actions de Robert :
le courage a des droits victorieux fur un
ſexe que les grandes images enflamment ;
&peut-être lui eſt-il permis de s'énorgueillir
de cette eſpèce de paſſion pour
Phéroïſme : le fublime n'eſt guères ſéparé
de la vertu , & il y a des amours qui font
les plus nobles tranſports de l'ame.
C'étoit celui-là même qui ſe faiſoit déjà
ſentir au coeur de Sybille , en faveur du
fils du Roi d'Angletetre : elle le plaignoit
d'avoir été l'objet de l'averſion de l'Aureur
de fes jours ; elle l'admiroit dans ſa
conſtante opiniâtreté à chercher les combats
& les dangers ; elle éprouvoit des
alarmes quand on lui peignoit le Héros
faiſant mordre la pouſſière à une foule de
Sarrafins qui fe difputoient l'honneur de
Timmoler : en un mot , ſi la Princeſſe
devoit donner ſon coeur & fa main , un
ſemblable Amant paroiſfoit ſeul digne de
ce don. Sybille joignoit à la beauté la
plus touchante , un caractère élevé ; tout
reſpiroit en elle cette fierté impofante
dont le vulgaire eſt quelquefois bleſſé ,
& qu'un oeil plus judicieux regarde
comme le ſceau d'une ame fupérieure &
de la grandeur véritable. La Princeffe
avoit juſqu'alors rejeté les hommages
20 MERCURE DE FRANCE .
d'une infinité d'adorateurs , foit qu'ils
n'euſſent pas ſu vaincre fon indifférence ,
ouſoitque ſavanité n'eût point été flattée;
cardans le coeur d'une femme la vanité
tient de bien près à l'amour.
Robert arrive à la Cour du père de
Sybille; il devient éperduement amoureux
de la Princeſſe, & lui inſpire les
mêmes ſentimens : il déclare ſa paflion ,
obtient en mariage l'objet de ſa tendreſſe
: l'époux ſe montre encore plus
épris que l'amant ; & Sybille , de fon
côté , ne fait pas voir une ardeur moins
vive. Ils n'exiſtoient que l'un pour l'autre.
Le Prince avoit oublié l'odieuſe préférence
que Guillaume donnoit à ſon ſecond
fils : il ne ſe reſſouvenoit plus d'un
ſceptre brillant qu'on lui avoit offert ; il
n'enviſageoit plus l'héritage d'un Royaume
qui lui étoit dû , & qui , ſelon les
apparences , alloit lui échapper. Il ne
voyoit, n'aimoit, n'adoroit que ſafemme.
L'amour est donc la première & la plus
enchantereſſe des paſſions ! La gloire ,
l'ambition , la grandeur , ne font rien
auprès du plaifir d'aimer & d'être aimé.
Robert , pour un regard de Sybille , eût
ſacrifié tous les lauriers des Conquérans,
toutes les couronnes de la terre . Les deux
t
JANVIER. 1778. 21
époux vivoient dans cette délicieuſe
ivreſſe , qui ne permet pas même de
croire que le bonheur le plus aſſuré a fon
terme. Leur félicité leur paroiſſoit devoir
être éternelle.
Le Prince reprenoit avec ſa femme le
cheminde ſa patrie. Malgré ſon extrême
amour , ſa valeur ne fuyoit point les
occaſions d'éclater : il affiége dans fon
Château un de ſes Vaſſaux révoltés,
Sybille éprouve alors que la tendreſſe
eſt aiſée à s'alarmer : elle craint , elle
tremble pour ſon époux ; il y a des momens
où elle déteſte la gloire & le
courage , quoiqu'ils ayent été les
premiers noeuds qui l'ont attachée à
Robert. Elle vouloit l'accompagner fur
la brêche ; ſon inari ordonne qu'on
la retienne ; il vole à l'aſſaut. Quelle
eſt la ſituation de la Princeſſe ! A chaque
ſoldat qui ſe préſentoit à ſa vue : - Eh
bien ! eft-il en danger ? Seroit - il
bleffé ? ... Aurois-je à pleurer ſa mort ?
Des cris tumultueux annoncent la priſe
de la place ; la Princeſſe s'élance au-deyant
d'un Chevalier qui venoit vers elle ;
rous ſes regards s'attachent ſur le front
du guerrier : elle cherche à y lire , elle
croit y découvrir un fombre préſage :
22 MERCURE DE FRANCE.
Je ne vois point le Prince ! s'écrie-t- elle .
Où est-il ? Où est- il ? ... Vous ne me répondez
pas ? ... Il n'eſt plus ! Et auffi-tor
elle tombe dans les bras de ſes femmes.
Nous n'avons point , Madame , dit le
Chevalier , à regretter notre Chef : il
s'eſt couvert de gloire ; mais....- Par
lez , parlez ....- il a reçu une bleſſure !
-Une bleſſure ! Ah ! je l'ai perdu !-
Je le redis , Madame , il n'y a point
craindre pour les jours du Prince , la
bleſſure eſt légère ; une flèche ....
Sybille n'en écoute point davantage ;
elle s'arrache à tout ce qui l'environne ,
& court vers l'endroit où elle croit
trouver fon époux : elle l'apperçoit porté
par des foldats ſur un bouclier , elle ſe
précepite fur lui : - Vous êtes bleſſé ,
cher époux ! ... le coup eſt mortel ! Robert
la raffure , & lui rache la douleur
qu'il reſſentoit. Sa femme ne le quittoit
point , elle-même lui adminiftroit les
remèdes qu'on employoit à ſa guériſon :
la foudre même a écrasé la Princeſſe,
les Médecins ont découvert que la
flèche étoit empoifonnée à cette nouvelle
, Sybille s'eſt jetée ſans connoif
fance dans le ſein de fon mari . Elle fort
de fon évanouiffement , frémit & reJANVIER.
1778 . 23
tombe, en pouffant un cri déchirant ,
dans les bras de Robert. Il reproche
aux Médecins de lui avoir annoncé la
mort en préſence de fon épouſe. Vous
devez croire , leur dit-il , que j'ai
appris à mourir ; mais il falloit ménager
la ſenſibilité d'une femme que j'adore ,
& qui me fait quitter , peut- être avec
regret , une vie que je lui conſacrois.
Je ne le cache point : jai de la peine à
ne pas redouter l'inſtant affreux qui nous
deſunira. Hélas ! n'auriez - vous jamais
connu l'amour ? J'ai beſoin de rappeler
toute ma fermeté pour ſoutenir cette
épreuve horrible.... Mes amis , ajoute
le Prince , s'adreſſant aux Chevaliers qui
l'entouroient , vous m'avez vu dans les
combats ; c'eſt aujourd'hui que vous
allez me connoître .
Robert s'efforce , par des paroles touchantes
, de rendre à Sybille l'uſage de
fes ſens. Elle rouvre les yeux , ne peut
s'exprimer , fond en larmes. Son époux
lui prenant les mains , la conjure de
modérer ſa douleur : Mes jours font
comptés par le ciel; il eſt le maître de
nos deſtinées : il peut.... Arrêtez , interrompt
ſon épouſe au milieu des fanglots
: il eſt inutile de m'abuſer par un
-
24 MERCURE DE FRANCE.
-
fol eſpoir. Vous m'êtes enlevé ! ... Je
vous vois dans le cercueil ; je ne puis
affez tôt m'y précipiter....O mon Dieu,
fais que j'expire avant lui! Vivez ,
mon adorable Sybille , pour me pleurer ,
pour chérir ma mémoire : jamais , jamais
on n'a plus aimé.... C'eſt à toi
de me fortifier dans cet affaut terrible
.... Conſerve-moi ta tendreſſe ,
une idée conſolante me ſuivra dans la
tombe.... O femme adorée ! il faut
donc te dire un éternel adieu ! ...
Qu'on l'écarte , qu'on l'écarte de ce
ſéjour.... Son aſpect.... Elle me fait
ſentir tout ce que je perds ! ... Ciel ! fi
vous m'aviez frappé dans les plaines
de l'Afie , aurois -je montré cette foibleſſe
?
La Princeſſe va ſe jeter aux pieds
des Médecins : -Quoi ! votre art feroit
fans reſſources ? Sa mort eſt elle décidée?
Un des Ecuyers prétend connoître un
moyen de rendre la vie au Prince. Sybille
ne lui laiſſe pas le tems de pourfuivre
: -Ah ! dites.... dites ce moyen...
Demandez mes jours... L'Ecuyer répond
qu'il ne peut s'expliquer avant que
d'avoir entretenu Robert ſans témoins.
Toutle monde s'éloigne , & la Princeſſe
même
JANVIER. 1778 . 25-
même eſt invitée par fon mari à ſe retirer.
A peine eſt- il ſeul, que l'Ecuyer prend
la parole : Seigneur , vous ne blâmerez
point une difcrétion dont , peut- être ,
la Princeſſe s'eſt offenſée : je connois la
nobleffe de votre ame , votre amour
pour la Religion & pour l'humanité.
Ce que j'ai à vous propofer, bleſſe l'une
& l'autre ; je ne ſaurois vous le diffimuler
: il eſt vrai que nous conſervons ,
par ce moyen , un Héros , dont l'exiftance
est néceſſaire à cette même humanité.
Voici ce dont il s'agit : Que quelqu'un
ſuce votre plaie , & vous revivez :
mais la perſonne qui vous aura prêté
ce ſecours, eſt aſſurée de mourir , victime
du poifon . Robert l'arrête : je vous
rends graces de m'avoir ſi bien connu ;
vous deviez donc vous attendre à ma
réponſe. Sans doute j'adore Sybille ,
j'éprouve combien il eſt cruel d'en être
ſéparé ; mais je ſuis homme & chrétien :
c'eſt vous dire que je repouſſe ce ſecret
odieux : gardez-vous bien d'en parler ,
& fur-tout que ma femme n'en ſache
rien.... Je mourrai.
...
1
Sybille rentre avec précipitation : I
Ehbien! que faut- il eſpérer ? La mort ,
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
répond Robert , d'un ton ferme ; tous
les remèdes font impuiſſans : n'allons
point lutter contre les volontés du Ciel :
Sybille , c'en est fait ! il faut t'accoutumer
à la perte de ton époux : je
voulois te dérober ce ſpectacle.....
J'expirerai dans tes bras .
Les Médecins ont prononcé ſur le ſort
du Prince , il devoit vivre encore quelques
jours. Sa femme étoit ſans ceſſe à
ſes côtés ; cependant , fuccombant de
fatigue , on l'emporte pour quelques
heures dans ſon appartement.
Le Prince fort d'un profond ſommeil ;
il ne conçoit pas par quel enchantement
fon état eft changé : il ſe ſent pour
ainſi dire ranimé . On examine ſa plaie ,
on en trouve les chairs ſaines & vermeilles
: d'où naît ce prodige ? Les
Médecins furpris ne doutent point que
ce ne ſoit un miracle. La Princeſſe
accourt ; & lorſqu'elle a entendu qu'il
n'y avoir plus à craindre pour la vie
de ſon époux , elle ſe livre à tous les
tranſports de joie ; cependant le trouble
& l'abattement ſe faifoient voir à
travers cette joie ſi vive. Je renais
donc, lui dit fon mari , pour vous
aimer encore plus ! O ma chère Sy
JANVIER. 1778 . 27
-
bille, je prends plaiſir à vous l'avouer :
vous me faifiez regretter l'exiftence ;
ma fermeté cédoit a mon amour. Nous
vivrons tous deux.... Sa femme l'interrompit
: Vous vivrez , oui , vous vivrez,
cher époux ... Je ſuis trop heureuſe ...
Elle ne peut achever , & laiſſe échapper
des larmes.-Tu pleures Sybille , quand
tu dois goûter l'ivreſſe d'un bonheur
mutuel ! Mes jours ne ſont-ils pas les
tiens ? Ils font , fans doute , tout
pour moi , la mort ne les menace plus...
Je ne jouirai pas long-temps... Elle
s'arrête à cette parole , & elle s'exhale
en ſanglots. Le Prince veut l'embraſſer ,
elle le repouſſe & fe contente de lui
preſſer la main , en jetant un gémifſement
lugubre : - Sybille ! c'eſt
toi qui te refuſes à mes embraſſemens !
Je te le demande au nom de notre
amour : pourquoi cette douleur ſecrète
qui te trahit ? Dieu même a renoué
les liens qui nous uniſſoient. Hélas !
s'écrie Sybille , comme emportée par un
mouvement involontaire, ces noeuds...
ils feront bientôt rompus !
• Elle ne ceſſoit d'être auprès de ſon
mari , dont la ſanté ſe rétabliſſoit .
Quelquefois il arrivoit à Sybille de vou
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
loir ſe précipiter dans ſes bras , &
tout-à-coup elle ſe retenoit. Le Prince
ne ſavoit à quelle cauſe attribuer ce
qui lui paroiſſoit l'effet d'un caprice inconcevable;
il étoit auſſi peu éclairé fur
la ſource des larmes continuelles qu'elle
verſoit.
Robert étonné , un jour, de ne point
voir ſon épouſe , demande la raifon
de cette abſence : il apprend enfin que
Sybille eſt attaquée d'une maladie imprévue
& qu'on ne fauroit connoître.
Il traîne auflitôt ſes pas encore chancelants
chez la Princeſſe. De quels
coups il eſt frappé ! il la voit pâle ,
abattue , prête à expirer : il court vers
elle , & , accablé d'un chagrin égal à ſa
ſurpriſe , il la voir rejetter toujours fes
embraſſemens , Cruelle ! s'écrie le Prince
, vous vous obſtinez à me repouffer
de votre ſein! Vous mourez d'un mal
que vous me cachez ! Quel ſeroit mon
crime à vos yeux ? Douteriez-vous de
ma tendreſſe ? Non ,je n'en doute point ,
répliqua Sybille , & c'eſt ce qui redouble
l'horreur de ma ſituation ! Vous
m'aimez , cher époux ; mais.... croyez
que je ne ſais pas moins aimer.. , vous
JANVIER. 1778 . 29
apprendrez ... N'oubliez pas combien
vous me fûtes cher.
Le danger où ſe trouvoit la Princeſſe
augmente : les Médecins réuniſſent les
conjectures de leur art pour pénétrer
la cauſe de cette maladie , qui trompe
leurs recherches. Il eſt reconnu à la
fin que Sybille mouroit empoisonnée.
Robert , ſaiſi de terreur , veut développer
une énigme ſi funeſte , tandis qu'on
avoit recours à différens remèdes. Ils
feront fans effet, dit Sybille expirante :
Vous cherchez à ſavoir ( s'adreſſant à
ſon mari ) d'où vient ce poiſon qui
porte la mortdans mes veines ? Prince ,
l'amour ne vous éclaire-t-il pas ſur ce que
j'ai fait , fur ce que j'ai dû faire ? Hélas !
ne vous aimé - je pas plus que moimême
? Votre Ecuyer a confié à une
de mes Femmes .... Je vous en dis
aſſez : O ciel , ciel ! s'écrie Robert : pendant
mon ſommeil.... Quoi! ... Sybille
auroit fucé ma plaie ?-Eh ! quelle autre
auroit pu ſe déterminer à mourir
pour vous conferver la vie ? Ce facrifice
ne m'a point coûté , quoiqu'il
m'interdiſe la douceur d'expirer dans
vos bras : voilà pour quel motif je me
ſuis refuſée à vos embraſſemens ; j'ai
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
traint que le poifon ... Il n'empêchera
pas du moins que vous attachiez votre
main fur mon coeur , fur ce coeur plus
que jamais rempli de fon amour. Vous
vivez, cher époux .... aimez- moi toujours ;
rappelez-vous inceſſamment la plus tendre
, la plus malheureuſe des femmes ,
des amantes... Je vous adore... & je
meurs .
On ne tentera point d'exprimer le
déſeſpoir où s'abandonna Robert; c'eſt au
ſentiment à ſe pénétrer de cette douloureuſe
image : il pleura le reſte de ſa vie
une épouſe ſi digne de ſa tendreſſe & de
fes regrets , & la poſtérité doit conſerver
àjamais la mémoire de cette nouvelle
Alceſte.
1
-
Par M. d'Arnaud.
30
:
JANVIER. 1778 . 31
ÉPITRE de feu M. DESMAHIS à M.
JE
DE VOLTAIRE * .
En'adreſſe plus mes Épîtres
Aces amis impérieux ,
Quí, pour talens, n'ont que des titres,
Et pour vertus que des Aïeux.
Vous qui poſſédez au contraire
Tout ce qui peut donner des droits
Au Pinde , au Portique , à Gythère ;
Vous qui ſavez inſtruire & plaire ,
Solide& brillant à la fois ,
Daignez m'ouvrir le Sanctuaire
Où vous encenſez, tour-a-tour ,
Apollon , Minerve & l'Amour ;
Daignez être dépositaire
De mes regrets & de mes voeux.
J'abjure mes erreurs pallées ,
Je prends de nouvelles penſées ,
Je touche au moment d'être heureux.
Des bords de l'Erèbe & du Vuide ** ,
Je reviens comme un foible oiſeau
2
}
i
:
* Il en étoit l'Élève .
** L'Auteur venoit d'avoir une maladie dangereuſe.
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
Qui , ſauvé d'un piége perfide ,
Vole au plus prochain arbriſſeau ;
Ou , comme à la fin d'un orage ,
Un paſſager, près du rivage,
Paroît ſur le pont d'un vaiſſeau
De mes jours je comptois le nombre ,
Leur fil étoit ſous le ciſeau ,
Et prêt à n'être plus qu'une ombre ,
J'avois un pied dans le tombeau.
Alors exempt de tout ſcrupule ,
Mais glacé par ce noir chagtin
Que le faux ſage diſſimule ,
Je voyois mon aſtre malin ,
Qui , ſans midi , dès ſon matin ,
Deſcendoit à ſon crépuscule :
Il précipitoit ſon déclin ,
Si le Dieu qui conduit Tronchin ,
Bravant le vulgaire incrédule ,
Ne m'eût fait un nouveau deſtin ,
Ainſi qu'on monte une pendule ,
Dont le reffort touche à ſa fin ..
On a vu , dit- on , plus d'un Sage ,
Ordonner d'un riant viſage ,
Les apprêts de ſon propre deuil ,
Et ſur les effets & les cauſes ,
Diſcourant encor fans orgueil ,
Regarder preſque d'un même oeil ,
Les Grâces ſur un lit de roſes ,
JANVIER. 1778 . 33
:
Ou les Parques près d'un cercueil.
Ainſi l'Auteur de la Matrone,
Rompant ſa chaîne ſans effort ,
Ami du Prince , près du Trône ,
Deſcendit ſur le ſombre bord.
mort,
Ainſi , du ſein de la ſouffrance
Vers les profondeurs de la
Libre de crainte & d'eſpérance ,
J'avançois avec aſſurance ,
Comme un Pilote vers le Port .
Mais de cette brillante image ,
La tendre amitié toute en pleurs ,
Venoit effacer les couleurs ;
Je perdois non triſte courage ,
Et je n'ai pu ſemer de fleurs
Les ſentiers du ſombre rivage.
Enfin , je reſpire aujourd'hui ,
Mon ame prend un nouvel être.
Vérité qui m'as fait renaître ,
Et qui jamais ne m'avois lui ,
Il m'a fallu pour te connoître ,
Dix ans de folie & d'ennui,
Je ſors avec plus de lumière ,
De cette nuit avant - courrière
De l'affreuſe nuit du trépas ;
Dans une nouvelle carrière
La raiſon va guider mes pas.
:
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
Par de longs & fréquens orages,
J'ai vu mon printems agité.
Tout prêt d'entrer dans mon été ,
Je vais ſous unCiel ſans nuages ,
Chercher dans le jardin des ſages ,
Le repos & la liberté.
VAUDEVILLE.
Au lieu d'eſprit, du perfifilage ,
Peu de fond , beaucoup d'étalage ;
Des intrigues au lieu d'amour;
Au lieu de pudeur & de graces ,
Des avances& des grimaces ,
C'eſt le goût du jour.
Joindre aux éclairs de la folie ,
La nuit de la mélancolie 5 .
Avingt freluquets , tour-à-tour ,
Se livrer au lieu de ſe rendre ,
Et les quitter pour les reprendre ,
1
C'eſt le tondu jour.
Impertinent avec aiſance;
Ignorant avec ſuffisance ;
Fat à Paris , fier à la Cour ;
Toujours occupé ſans affaire;
JANVIER. 1778 . 35.
Indiſcret , mais avec myſtère ,
C'eſt l'homme du jour.
N'avoir de l'Amour que les ailes ;
Duper , en courant , mille belles,
En être la dupe à ſon tour ,
Etmourir d'ennui tête-à-tête ,
Pour faire chanter ſa conquête ,
C'eſt l'Amant du jour.
Brillant dans la tracaſſerie ,
Forcé dans la plaiſanterie ,
Obſcurci par un nouveau tour ,
Outré par-delà l'hyperbole ,
Etfublime dans le frivole,
C'eſt l'eſprit du jour.
Parlemême.
VERS SUR L'AVENIR.
L'AVENIR , toujours féduifant ,
Ainſi qu'un Charlatan habile
Qui trompe le Peuple facile,
Nous eſcamote le préfent.
Parlemême.
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
VERS SUR NINON L'ENCLOS .
FOIBLE OIBLE& friponne tour-à-tour ,
Ninon eut trop d'Amans pour connoître l'Amour.
Par le même.
STANCES
A MADAME
LA PRINCESSE DE MONTBAREY,
POUR la ſupplier de présenter les Vers
fuivans, en forme d'Étrennes , à M.
le Prince DE MONTBAREY , pour un
Officier qui ayant perdu au Service une
jambe, il y a plus de trente ans , a
obtenu , depuis l'entrée de ce Miniftre
en place une augmentation presque
du double de ſes appointemens.
PRINCESSE RINCESSE , d'unillustre époux,
Qui , ſecondant la bienfaiſance ,
Devez de ma reconnoiffance
Partager le tribut bien doux,
:
JANVIER. 1778 . 37
:
D'un Placet d'eſpèce nouvelle ,
Daignez vous charger aujourd'hui ;
La fonction n'eſt pas ſi belle :
Je ne ſouffre plus grace à lui.
Mais tant d'autres ſouffrent encore !
Je vais ranimer leurs ſouhaits.
Je puis ainſi vous faire éclore -
Mille occaſions de bienfaits.
Sous un aſpect ſi favorable,
AMontbarey donnez l'envoi :
Choifiſſez le moment pour moi,
Sa modeſtie eſt redoutable .
Qu'il me pardonne ces écarts
De inon coeur plus que de ma verve ;
Ils feront heureux ſi Minerve
Les veut faire agréer deMars..
;
L
Vers en forme d'Étrennes , à M. le Prince
DE MONTBAREY , Ministre de la
Guerre.
AUPRIS du Trône , ô vous ! mon Protecteur
zèlé ,
Quipar votre douce influence
38 MERCURE DE FRANCE.
Avez d'un Guerrier mutilé
Ranimé la triſte exiſtence ,
Dans ce jour ſolennel de l'an renouvelé,
En menſonges fecond , en fadeurs ſignalé ,
Souffrez que ma reconnoiſſance ,
Sortant d'un timide filence ,
Faſſe éclater de vrais tranſports ;
Qu'à mes pareils j'atteſte , en ces ſimples accords,
Du Miniſtre nouveau que vient d'avoir la France ,
Et l'accueil confolant & les tendres efforts ,
Sur-tout l'active bienfaiſance.
Pour eux , plus que pour vous , je forme içi des
voeux :
Sans ceſſe rempliſſant vos hautes deſtinées ,
Puiffiez - vous vivre autant d'années
Que votre coeur fera d'heureux !
M
L'ABSENCE ,
EPITRE A MES AMIS .
Es chers & vrais Amis , c'eſt à vous que
j'adreſſe
Ces vers fombres, plaintifs , enfansde ladouleur;
Reconnoiſſez en eux un gage de tendreſſe .
JANVIER. 1778. 39
Qui n'appartient qu'à vous puiſqu'il part demon
coeur.
Hélas! que loin de vous ce coeur eſt en ſouffrance!
Ilaperdu les biens qu'il chériſſoit le plus...
Momens ſi fortunés , qu'êtes-vous devenus ?
Eſt - il maux plus cruels que les maux de l'abfence !
Obarbare deſtin ! qui m'arrachas des lieux
Où la douce amitié fat fixer ſon aſyle ,
Où je vivois content , libre , heureux &tranquilles
Quel plaifir as-tu pris à faire un malheureux !
Pourquoi faut- il , Amis ,qu'une étrange manie,
D'abſurdes préjugés , une aveugle folie,
Subjuguentnoseſprits, &,s'en rendantvainqueurs,
Abuſent de leurs droits pour tourmenter nos
coeurs ?
PauvresHumains ! quelle erreur est la nôtre !
Chaque jour agités par un eſpoir trompeur ,
Nous formonsun projet en courant vers un autre,
Et pour de faux brillans nous fuyons le bonheur.
T
Scrons-nous toujours ſourds à la voix qui nous
crie:
Eh ! laiſſez- là l'éclat , la fortune , les rangs ,
→ Et tous ces vains honneurs qui ſont hochets
>>d'enfans;
40 MERCURE DE FRANCE.
» Leurs plus chers favoris qu'on croit dignesd'en-
» vie ,
→De la ſaine raiſon excitent la pitić :
>> La liberté, la paix , & fur-tout l'amitié ,
>>Voilà les ſeuls vrais biens , le charme de la
»vie ».
i
Pourmoi , mes bons Amis , je cherche vainement
▲ſouſtrairemon coeur aufombre qui le mine ;
C'eſt , malgré mes efforts , toujours lui qui domine
,
Et les diſtractions ne durent qu'un moment.
Envain j'ai parcouru ces riantes contrées
Que la belle Nature a richement parées ;
Mon goût a dirigé mes pas dans tous les lieux
Où brillent les travaux de l'art & du génie :
Tous ces objets n'ont fait de plaiſir qu'à mes yeux.
Iſolé , ſans Amis , mon ame appeſantie
Ne fait jouir de rien & perd ſon énergie :
Telle on voit ſe flétrir , ſécher en un inſtant
Une fleur par les vents de ſa tige arrachée;
Telle , éloigné des miens , cette âme deſſéchée
Se ferme à tout plaiſir , reſte ſans mouvement.
Odivine amitié! des bons coeurs ſouveraine ,
Sans tes biens l'homme eſt ſeul & ne vit qu'àdemis
Pour agrandir ſon être , il lui faut un Ami ,
JANVIER. 1778. 41
Et fans toi de tourmens la vie eſt une chaîne.
Du vrai Sage toujours tu fus la paffion ;
Je te ſoumers mon coeur , mon eſprit , ma raiſon:
Nevivre que pour toi , c'eſt lebut où j'aſpire ,
Et, fidèle ſujetde ton aimable empire ,
De céder à mon goût s'il m'eſt enfin permis ,
Deplaifir tranſporté, je vole , ô mes Amis !
Former par vosconſeils mon âme à la ſageſſe ,
Et ſuivreauprès de vous les loix de la tendreſſe.
ParM. le Chancelier de Chancel,Commiſſaire
des Guerres.
i
VERS
A M. DE VOLTAIRE , à l'occaſion
du Mariage de M. le Marquis DE
VILLETTE , & de Mademoiselle DE
VARICOUR , célébré au Château de
Ferney.
TOur reſpire ici lebonheur,
Et ce bonheur est votre ouvrage.
Ovous du monde entier l'heureux conſolateur !
Vous qui chantez l'amour ſous lesglaces de l'âge ,
Onvouscélèbre au loin. Mais qu'il eſt plus flatteur
42 MERCURE DE FRANCE.
1
De ne devoir qu'à votre coeur ,
Devos nombreuxamis , le volontaire hommage !
On redoute les Rois ; les Grands ſont reſpectés :
Qui fait ſe faire aimer jouit ſeul de la vie.
Que dans ce beau moment mon ame eſt attendaie
!
Le grand homme ſourit : je vois à ſes côtés
Tibulle aux genoux de Délie ,
D'un feu tranquille & pur goûtant les voluptés.
:
DeTibulle on connaît la Muſe ,
Sa fineſſe , ſon coloris :
Il peint fon coeur dans ſes écrits :
Plusce coeur eſt ſenſible,& plus il nous abuſe.
Au milieu des plaiſirs que la jeuneſſe excuſe ,
Il s'oublia long tems d'un vain délire épris.
Mais enfin la raiſon l'éclaire ;
L'aimable ſéducteur eſt un fidèle Amant ;
Et la ſageſſe de Voltaire ,
Et les yeux de Délie , ont fait ce changement.
Délie , à la beauté touchante ,
Unit un eſprit fin qu'on ne ſoupçonne pas :
On la voit , elle plaît ; on l'entend , elle enchante,
Sa douce modeſtie égale ſes appas :
De la candeur , de l'innocence ,
Elle a le langage ingénu ;
JANVIER. 1778. 43
Élève de Minerve *, elle en a la vertu ,
La douceur & la bienfaiſance.
Mais déjà de l'Hymen j'apperçois les flambeaux
S'allumer au feu du génie;
Et tandis que de mes pipeaux
Je veux tirer des ſons pour Tibulle & Délie ,
Du Chantre de Henri , le luth harmonieux
Me force à l'admirer , & je ſuis dans l'ivreffe.
Quels traits ! Quelle fraîcheur ! Que de délicateſſe!
:
La parque , en écoutant ſes airs mélodieux ,
Croit ne filer que ſa jeuneſſe.
Que nos époux charmans l'adorent rour- à-tour,
Ils tiennent leur bonheur de ſa main careſſante ;
Et le tendre Tibulle & la fincère Amante ,
Doivent à l'amitié les plaiſirs de l'Amour ;
Et dans ce fortuné ſéjour ,
LeDieu qui les unit eſt le Dieu qui les chante.
* Madame Denis.
ParM.Vaſſelier , Contrôleur des
1 Postes, à Lyon.
T
MERCURE DE FRANCE.
LES TALENS.
:
IMPROMPTU , par Mile PECH.... de
Bordeaux.
0
4
:
ur , lesTalens font les DieuxdeCythère:
Belles , prêtez l'oreille à ces Maîtres flatteurs.
L'objetde leurs leçons eſt l'art charmant deplaire,
Ou plutôt de fixer les coeurs.
De deux beaux yeux le pouvoir eſt à craindre;
Mais la beauté s'efface,& ſon règne eſt trop court;
La beauté fait naître l'amour ,
Mais les Talens l'empêchent de s'éteindre .
L'ÉCRA Ν.
A MADAME DE . ...
Po
OURÉtrennes ,Chloé , je vous offre un Écran;
Vous devez l'accepter , le cadeau n'eſt pas grand.
Dans mille occaſions il peut vous être utile .
A votre volonté , toujours prompt & docile ,
Quand Corine , chez vous , montrant ſes gros
appas,
>
JANVIER. 1778 . 45
Vous feradegrands mots un galimatias ;
Quandpar fois cette antique & vaſte Douairière
Voudra , fans agrément , faire la minaudière ;
Partageant à plaiſir votre juſte mépris ,
Adroit, il couvrira votre malin ſouris.
Sanshonte& fanspudeur , lorſque l'effronterie,
Lorſque la fauſſeté , l'avide flatterie
Au coeur double & pervers , aux yeux louches ,
hagards ,
Révolteront vos ſens , bleſſeront vos regards;
Lorſqu'enfin votre front rougira pour les autres ,
Quedesyeux impudens voudront fixer les vôtres,
De tous vos ſentimens , ſuivant l'impreſſion ,
Cet Écranvoilera votre indignation,
De ſes propriétés vous voyez l'avantage;
Et, pour le rappeler à ſon premier uſage ,
D'un braſier trop ardent ſi vous craignez les feux,
Pourvous engarantir, vous le verrez s'étendre ;
Mais nous , belle Chloé , qui pourra nous défendre
..
Contre les traits vainqueurs qui partent des vos
yeux ?
: ParM, D.
i
46 MERCURE DE FRANCE.
ADIEUX A L'AMOUR .
ENFANT auffi vieux que leMonde ,
2
En qui tant de malice abonde ,
Qui parmi les ris& les pleurs
Formes, d'épines &de fleurs,
Etdes couronnes &des chaînes ;
Tyran cruel , aimable Dieu ,
Qui vas répandant en tout lieu
De courts plaiſirs , de longues peines ,
Reçois mon éternel adieu.
Je crois te voir , je crois t'entendre,
Avec un dédaigneux fouris
Me répondre : eſt - ce là le prix
Que l'Amour est en droit d'attendre
D'un intérêt vif & tendre
Qu'à ta perſonne & tes écrits ,
Dans ton printems ildaigna prendre ?
Faut-il t'en tracer le tableau ? :
"
Je fus préſent à ta naiſſance ;
Caché derrière ton berceau ,
J'agitois ſur toi mon flambeau;
Le ſentiment fut ton eſſence .
Tu connus le beſoin d'aimer
Auſſi-tôt que le plaifir d'être ;
JANVIER. 1778 , 47
Tu pus à peine le connoître
Que tu ſus déjà l'exprimer...
Amour , il faut quitter Cythère
Dès qu'on entre dans fon été.
Abeaucoup plus d'une Beauté
Ce conſeil ſeroit ſalutaire .
Ondoit quitter le miniſtère
Sitôt qu'on n'eſt plus écouté.
Comme toi , le tems a des aîles ,
Et la raiſon porte un flambeau ;
De ces deux ennemis des Belles ,
Je fubis l'aſcendant nouveau .
Je vais , docile à la nature ,
Sans voeux, fans regrets ſuperflus ,
Laiſſer les myrtes d'Épicure
Pour les palmiers d'Academus.
Je vais dans le ſein des neuf Scoeurs ,
Libre de toute inquiétude ,
Goûter à la fois les douceurs
Et du repos & de l'étude.
Par leurs leçons fortifié ,
Je ne connoîtrai plus d'alarmes
Et ne verſerai plus de larmes
Dans ce Temple de l'Amitié.
:
ParfeuM. Desmahis.
48 MERCURE DE FRANCE.
VERS
Mis au bas d'un Bouquet donné par
ec
Mademoiselle D....
RIVALE IVALE du fameux Apèle ,
>>Toi ſeule tu ſus l'égaler ;
>> Sous tes doigts le pinceau fidèle
> Eſt plus touchant & plus léger ».
Aux fleurs que ta main fait éclore ,
Tu donnes l'immortalité ;
Et jamais une froide aurore
Ne peut en ternir la beauté.
De tes leçons daigne m'inſtruire ,
Viens guider mon foible pinceau ,
Et ton Élève pourra dire
S'il fait quelque joli morceau :
Vénus me prêta ſa palette,
Pallas me combla de faveurs ,
Et l'Amour, pour plaire à Jeannette ,
Lui-même broya les couleurs.
ParM. S. D. B.
AMadame
JANVIER. 1778. 49
A Madame de R *** , pour le jour de
Sa Fête , en lui préſentant un OEillet .
DEJA ÉJA Cypris , à vos charmes vainqueurs ,
Non ſans quelque dépit , arrachant ſa ceinture ,
Avait remis le droit de régner ſur nos coeurs :
Flore aujourd'hui , pour vous , dépouille ſa parure.
Et tandis que le goût s'empreſſe de choiſir
Ceque,dans la ſaiſon , ſa robe peut offrir
De plus brillant & de plus rare ,
Qu'à la roſe aux boutons dontſa tête ſe pare ,
Adaptant les lys de ſon ſein ,
Chacun travaille à former ſa guirlande ;
Moins délicat ſur le choix du larcin
* Plus empreſſé de porter mon offrande ,
J'ai faiſi cet oeillet qu'elle avait à la main.
,
Je n'ai pas craint qu'un apparent dédain
Affoiblît à vos yeux le prix de mon hommage ;
Cet indigne ſouci , s'il eût pu m'occuper ,
D'un tribut eût fait un outrage.
Rarement de vos ſens vous croyez le langage :
Confultant votre coeur,qui ne peutvous tromper,
Vous n'avez point égard à la vaine apparence ;
II. Vol. C
SO MERCURE DE FRANCE.
Et ſans meſurer la diſtance
De l'humble Violette à l'Oranger altier ,
Il vous ſuffit d'apprécier
: Le ſentiment qui les devance.
ParM. Del *****D. F. D. B.
Explication des Enigmes & Logogryphes
du premier volume de. Janvier 1778 .
LE mot de la première Enigme eſt
Patin ; ceux de la ſeconde , font le Corps
& l'Ame : c'eſt le Corps qui parle dans
l'énigme ; celui de la troiſième eſt Tabatière;&
celui de la quatrièmeeſt Fiacre.
Le mot du premier Logogryphe eſt Mufique
, où l'on trouve Muse , mie , (ma)
fuie , eu , miſe, ſi ( particule ) , que , mue ,
( pour la volaille ) , Sem , mi , ſi , mue ,
( des animaux ) , mie ( de pain ) ; celui du
ſecond eſt la Mode , où se trouve Ode ,
&dont l'anagramme eſt Dome'; & celui
du troiſième eſt Nonce , où l'on trouve
noce , once , onc , & cône,
JANVIER. 1778. SΣ
Ο
ÉNIGME.
N me trouve par-tout , aux champs comme à
laVille,
Rarement toutefois ſous leslambris dorés ;
Et quoique meuble utile ,
Ces fiers Créſus de leur or enivrés ,
Me regardant comme un être furile ,
Dédaignent mon utilité.
A
A
T
Seulement chez leurs gens on me voit uſité :
De l'Artiſan , compagne plus fidèle ,
Il a recours très-ſouvent à mon zèle :
Aumoment où tu lis toutes mes qualités ,
Qui ne te feront pas récrier au miracle ,
Tu fixes , cher Lecteur , ma place à tes côtés.
Un mot, & je finis : autrefois au ſpectacle
J'étois très-fort en vogue ; & par un cas plaiſant ,
Le Miniſtre important
Chargé de me conduire ,
Tout fier de ſon talent,
Sans témoigner un ſeul fourire,
Et très-content de ſoi ,
Toujours très-gravementrempliſſoit ſon emploi...
Un coſtume plus yrai banniſſant cet uſage .
M'a ravi tout mon éralage,
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
Et pour jamais aux yeux du Spectateur ,
Acaché prudemment mon grave Conducteur...
Je n'en dirai pas plus ; car pour peu qu'on t'éclaire,
Tu pourrois deviner... Ce n'eſt pas une affaire ,
Et peut- être ce foir...
Au Diable le babil... Adieu , juſqu'au revoir.
Par M. Mulot de la Ménardière.
JE
AUTRE.
E fuis , quoique petit , un fléau desHumains,
Aqui je fais une cruelle guerre.
Je ſaiſis au collet enfans, gueux, Souverains ,
Ils craignent tous mon ame ſanguinaire .
Un trait perçant feconde ma fureur :
Je me plais au carnage. Après tout , il faut vivre.
Mal jambé pour m'enfuir , ſuis-je pris par malheur
,
Impitoyablement à la mort on me livre ,
Sans formalité de procès ,
Pour me punir de mes cruels excès.
Ah ! Lecteur , quelle deſtinée !
Mais n'es-tu pas quelquefois mon bourreau ;
:
Car tu porte toute l'année
L'inſtrument de ma mort avec mon échafaud.
ParM. Bouvet , àGifors.
JANVIER. 1778 . 53
1UTRE.
2
Par mes foupirs AR , qui le croiroit ,
Que je ne ſens rien dans mon ame ?
Cependant , malgré mon air froid ,
;
Le nombre eftgrandde tous ceux quej'enflamme.
:
Par le même.
A
LOGOGRYPΗΕ. 4
VEC le Jardinier je ſuis toujours en guerre;
Aſes plantations ſi je fais quelque tort ,
Il s'en venge : j'ai beau m'enfoncer dans la terre ,
Le barbare m'en tire , & me donne la mort.
* Je ſuis pourtant utile à l'homme ;
Si tu ne fais comme on me nomme ,
Lecteur , tu peux me mettre en deux :
D'abord tu trouveras , dans la moitié première ,
Un animal avantageux
Enſuite tu verras , dans la moitié dernière ,
Certain petit outil dont tu te ſers ſouvent ,
Et qui cauſe par fois le mal le plus cuiſant.
{
Ala Croix-Rousseau , près Châteaudun.
ン
C iij
14 MERCURE DE FRANCE.
D
UTRE.
Uſeinde laprudence onvoit fortir mon être:
Je préviens les dangers,j'aſſure les ſuccès ;
Et fi pour toi , Lecteur , ce n'eſt pas dire aſſez ,
Combine mesdix pieds , & tu vas me connoître.
Je t'offreun petit fils du malheureux Cadmus ;
Un Romain reſpecté connu par ſa ſageſſe;
Cequi refted'un corps où la tête n'eſt plus ;
Cequ'on commet plutôt que perdre ſa Maîtreſſe ;
Le fiége faſtueux d'un mortel couronné ;
De tout être vivant l'utile couverture;
L'épineux arbriſſeau qui grandit ſans culture ;
Le nomd'un certain coup avec la main donné ;
Un fupplice cruel , le ſalaire du crime ;
Cequ'un mauvaispayeur cherche ſouvent envain
Un métal dont l'avare eſt la triſte victime ;
L'Inventeur de la flûte , & le Père du vin ;
Unpoiſſon très-commun; ce qui couvre la table ;
Ce que doit bien à fond ſavoir un Voyageur ;
Des Habitans des Cieux la boiſſon délectable ;
Deux fruits , deux élémens , une ſombre couleur
Ce que dit un Curé le Dimanche à l'Égliſe ;
De la Muſe tragique un favori fameux ;
Un petit animal incommode & fâcheux ;
JANVIER. 1778. 55
Dans les meilleurs repas une pièce de miſe ;
Cequ'on ne mange point ſi l'on manque de dents ;
LeNautonnier des morts; enfin , deux Parlemens.
Je pourrois de cent mots, ſuivant la litanie ,
Te retenir encore en priantd'excuſer ;
Mais ce feroit , Lecteur , de moi-même abuſer.
Tout dire eſt, à mongré, la plus ſotte manie.
ParMadame de L... à la Chaffſagne
en Lyonnois.
Q
AUTRE.
UI voudroit me braver ,je ledis ſans mentir ,
Pourroit bientôt s'en repentir.
De mes deux moitiés , la première
Eft ce qu'alors on perdroit sûrement ;
Amoinsqu'envers moi-même , & fans perdreun
moment ,
On ne pût pratiquer ce que dit la dernière.
Par M. B. L. de Tours.
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Hiſtoire générale de la Chine , ou annales
de cet Empire ; traduites du Tong-
Kien- Kang - Mou , par le feu Père
Jofeph-Anne- Marie de Moiriac de
Mailla , Jéfuite François , Miffionnaire
à Pékin : publiées par M.
l'Abbé Grofier , & dirigées par M.
le Roux Deshautefrayes , Conſeiller-
Lecteur du Roi , Profeſſeur d'Arabe
au Collége Royal de France , Interprète
de Sa Majesté pour les Langues
Orientales . Ouvrage enrichi de
figures & de nouvelles cartes géographiques
de la Chine ancienne &
moderne , levées par ordre du feu
Empereur Kang Hi , & gravées pour
la première fois. Tomes troiſième &
quatrième in-4°. A Paris , chez Ph .
D. Pierres & Cloufier , Imprimeurs-
Libraires , rue Saint-Jacques.
८
Nous avons donne dans le volume du
Mercure du mois de Mai dernier , un
extrait détaillé du Prospectus , & des
JANVIER. 1778. 57
"
deux premiers tomes de cette Hiſtoire
générale de la Chine. Les Volumes qui
viennent d'être publiés comprennent la
fin de l'Hiſtoire de la cinquième Dynaſtie
, & l'Histoire entière de la fixième
& de la ſeptième Dynastie. Leur
commencement eſt toujours Horiſfant
parce que le Fondateur de la nouvelle
Dynastie ne pouvoit ignoter que la vigilance
, l'activité & les autres vertus qui
lui avoient procuré le Trône en étoient
auſſi les plus fûres gardiennes. « Lorf-
» qu'un Prince vertueux eſt aſfis ſur le
>>Trône , difoit un Sage Chinois à l'Em-
>> pereur Han-Ou- Ti , ſon exemple ſe
> communique à ſes Officiers , & des
>> Officiers il paſſe au Peuple. Perſonne
>> alors n'oſe s'écarter de ſon devoir. La
>> vertu d'un Monarque eſt comme une
>> chaîne qui embraſſe ſes Etats , dontles
>>chaînons ſeprêtentune force muruelle» .
CetEmpereur qui régnoit en Chine , l'an
140 avant notre Ere chrétienne , defiroit
de rendre ſon Peuple heureux , & rien ne
le prouve mieux que l'accueil qu'il fit au
mémoire d'un Lettré qui oſa lui mettre
devant les yeux le tableau des déſordres
qui affligeoient l'Empire , défordres que
les progrès du luxe ont répandus chez
Cv
53 MERCURE DE FRANCE.
toutes les Nations. « Maintenant, lui
>>diſoit le véridique Lettré , on ne
>> trouve nulle droiture , nulle franchiſe ;
> rien n'eſt plus dans l'ordre : le peuple
>>>aime le faſte & affecte des airs de
>>grandeur. La cupidité d'amaſſer des
>>richeſſes , pour foutenir un luxe au-
>>deffus de ſes forces & de ſon état ,
>> fait qu'il n'a plus de frein , & qu'il
>> s'abandonne à tous les vices. Les rangs
>>>& les conditions ſont confondus. Cha-
>> cun cherche à briller par la magnifi-
>>cence des bâtimens, la ſomptuoſité des
meubles , la profufion & la délicateſſe
>>de ſa table , & la richeſſe de ſes chars;
» n'est-ce pas intervertir l'ordre , & pré-
>>férer des objets qui ne devroient oc--
>> cuper qu'après en avoir rempli de plus
* néceſſaires & de plus importans? Les
Officiers qui devroient donner l'exem-
>>ple , font les premiers à étaler un luxe
> que le Peuple ne copie qu'aux dépens
» de fes moeurs & de ſa fortune ; com-
> ment le contiendroient-ils dans les
bornes de ſon état ? Le foldat , accoutume
au fang & au pillage , ne ſe
plaît que dans le trouble & le déſordre.
» Que Votre Majeſté air ajouté de nou-
>>velles conquêtes à l'Empire , c'eſt avoir
JANVIER. 1778. 52
>> augmenté ſa puiſſance , ſans avoir rien
>> fait pour le bonheur du Peuple. Les
>>Grands ſeuls y ont trouvé leur avan-
33 tage par de nouveaux emplois que ces
>> conquêtes leur ont procurés. Mais
" c'eſt la vertu , & non le plus ou le
>>moins d'étendue de terrein , qui rend
>> le Peuple heureux. C'eſt donc à la
>> faire pratiquer , & à déraciner les
>>abus , que Votre Majesté doit donner
>> toute fon application. Les Peuples
>> nouvellement soumis , les Tartares
>> Hiong-nou repouſſés au loin dans leurs
>> pays , font des époques glorieuſes de
>>ſon règne; mais c'eſt en ramenant ſes
>> Sujets à leur devoir qu'elle les rendra
>>>heureux , & qu'elle mettra le comble
» à ſa gloire » .
Cet Empereur , que l'Hiſtoire nous
repréſente comme un Prince juſte ,
éclairé & doué de beaucoup d'eſprit ,
montra néanmoins le foible de l'homme
qui redoute toujours la mort , & faiſit
avidement tous les moyens quơn lui
préſente de l'éviter. Han-Ou-Ti prêta
l'oreille aux diſcours d'un Adorateur
des Eſprits aëriens , forte d'Empyrique
qui ſe vantoit d'avoir le ſecret d'un
breuvage qui donnoit l'immortalité.
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
L'Empereur , impatient d'éprouver l'effi
cacité de la recette , pratiqua exactement
les cérémonies que ce Charlatan
lui avoit preſcrites , pour donner plus
de poids à fon impoſture. Le Prince fit
même élever un temple magnifique au
Tai- Y, ou la Grande unité , le plus conſidérable
& le premier de tous les Ef
prits céleſtes , & lui offrit des ſacrifices
avec la pompe & les cérémonies
pratiquées par les Anciens dans leurs
facrifices au Souverain Étre. Cependant
les Sectateurs zélés de la docttrine de
Confucius , gémiſſoient de voir leur
Prince donner aufli facilement dans les
fuperftitions des Magiciens , & le follicitoient
vivement d'exterminer ces Impoſteurs
, qui corrompoient le coeur du
Peuple. Mais le deſir de ſe rendre immortel
aveugloit fi fort l'Empereur , que
le zèle de ſes fidèles Sujets & leurs ſages
remontrances ne faifoient aucune impreſſion
ſur ſon eſprit. Un des Grands
de ſa Cour pénétré de douleur de
voir leur peu de ſuccès , ſe trouvant
chez l'Empereur au moment qu'on lui
apportoit le breuvage mystérieux , ſe
faiſit de la coupe & le but. Le Prince
irrité de ſa hardieſſe le fit arrêter , &
1
JANVIER. 1778. 61
donna ordre de le faire mourir. Cet
>> ordre eſt inutile , répondit - il avec
>> tranquillité ; il n'eſt pas en votre puif-
>> ſance de me faire mourir , puiſque
>> je viens de me rendre immortel. Ce-
>> pendant , fi la mort a encore priſe
>> fur moi , Votre Majesté me doit une
>> récompenſe , puiſqu'elle ſera con-
>> vaincue que cette liqueur n'a pas la
>> vertu qu'on lui attribue , & que ces
>> Impoſteurs la trompent » . Cette réponſe
lui ſauva la vie , mais elle ne fit
-point revenir l'Empereur de ſon aveuglement.
Ce Prince étoit toujours perſuadé
qu'il étoit poſſible à l'homme
d'écarter , du moins , les atteintes de la
vieilleſſe. Il ne rompit le charme où le
retenoient les Adorateurs des Eſprits
aëriens que quelques années après .
L'aveu public qu'il fit de ſarcrédúlité ,
dévoile, toute la bonté de fon coeur , &
doit effacer la tache que ſes erreurs
auroient pu répandre ſur ſa réputation.
Depuis que je ſuis ſur le Trône , dit-
>> il aux Grands aſſemblés , ma crédu
-» lité & ma foibleſſe ont ſans doute été
->> funeſtes à l'Etat. Séduit par des Impof-
>> teurs, mon aveuglement pour eux m'a
>> fait commettre des injuſtices.Mes yeux
62 MERCURE DE FRANCE.
1
>> font déſillés ; l'aveu de mes torts ne
>> répare point le mal que j'ai fait. Ce-
>> pendant le bien n'eſt jamais perdu, en
» quelque- tems qu'on le faſſe , & il eſt
>> toujours grand d'y revenir après avoir
>> erré. Je veux qu'on ceſſe tous les tra-
>> vaux que ma ſuperftition a ordonnés ,
»& j'abolis les impôts deſtinés à un
>>uſage que je condamne , & que je
>>>rougis d'avoir autoriſé ».
Kouang-Ou-Ti, Empereur de la même
Dynastie , & qui régnoit l'an 38 de
notre Ere chrétienne , ſe rendit recommandable
par ſon amour pour l'ordre.
Ce Prince , pour ſe délaſſer des ſoins du
gouvernement , alloit quelquefois à la
chaffe. Il fut unjour ſurpris par la nuit ,
& n'arriva que quand toutes les portes
de la Ville furent fermées. Il étoit forri
par la porte de l'eſt , & ſe préſenta à
fon retour à celle de l'ouest , en or
donnant de lui ouvrir. La Sentinelle
avertit le Commandant Tchi-Yun qui
avoit les clefs. Ce Commandant monta
fur les remparts pour examiner ceux qui
vouloient entrer; mais comme l'obſcarité
l'empêchoit de difcerner les Perſonnes
qui lui parloient , il ne voulut
jamais ouvrir , quoique les Gens de la
JANVIER. 1778. 63
ſuite du Prince lui criaſſent que c'étoit
l'Empereur. Ce Prince fut obligé d'aller
à une autre porte. L'Officier de garde ,
moins ſurveillant , ouvrit auffitôt qu'on
lui dit que c'étoit l'Empereur. Tchi-
Yun, loin de craindre d'être repris pour
avoir refufé la porte à ſon Maître , lui
préſenta le lendemain un placer pour
l'engager à ſe modérer fur ces parties :
il lui diſoit que Ouen-Ouang alloit
rarement à la chaſſe , de peur de fouler
ſes Peuples & de perdre ſon tems à des
occupations capables de le diſtraire des
foins du gouvernement. Il repréſentoit
à l'Empereur que s'il y paſſoit le jour
& la nuit , les affaires en devoient néceffairement
fouffrir , & qu'aucun de ſes
Officiers ne pouvoit s'imaginer qu'après
le foleil couché , il dût être encore hors
de fon Palais. Loin de lui ſavoir mauvais
gré de ſon zèle , l'Empereur lui fic
préſent de cent pièces de toile , afin de
lui faire connoître l'eſtime qu'il faifoit
de ceux qui s'acquittoient bien de leur
devoir ; il caffa l'Officier qui lui avoit ouvert
les portesde la Ville,& lui donnaun
emploi moins honorable que celui qu'il
lui ôtoir.
Sous le règne de ce Prince , pluſieurs
64 MERCURE DE FRANCE.
bandes de Voleurs s'attroupèrent dans
les Provinces pour piller & défoler les
Campagnes. Les Mandarins des Villes
envoyoient bien contre eux des troupes
qui les diſperſoient ; mais dès qu'elles
étoient retirées , ils recommençoientleur
brigandage. Pour y mettre fin , l'Empereur
s'aviſa d'un expédient qui lui réuffit:
il fit publier que celui de ces Voleurs qui
apporteroit la tête de ſon camarade ,
ſeroit récompenſé généreuſement , &
qu'on lui feroit grace du paſſé. Cet
ordre leur donna tant de méfiance les
-uns des autres , qu'ils fe diſſipèrent
d'eux-mêmes & n'ofèrent plus reparoître.
i
:
Cette Hiſtoire générale de la Chine
fait mention de pluſieurs Femmes , que
l'on peut placer au rang des plus grands
Hommes. La célèbre Tching-Tré qui
entreprit , l'an 40 avant notre Ere chrétienne
, de délivrer le pays de Kiao-
Tchi ( le Tong-King ) fa Patrie, du joug
des Chinois , avoit toutes les vertus qui
-forment les Héros. L'Hiftoire nous la
repréſente douée d'un eſprit ſupérieur
& de beaucoup de jugement. Elle portoit
le courage juſqu'à l'intrépidité :
capable d'affronter les plus grands dan
JANVIER . 1778. 65
gers , pour rendre la liberté à ſon pays
qu'elle aimoit , elle ſouffroit impatiemment
d'en voir les Peuples victimes de
la tyrannie. En effet, leGouverneur Chinois
, envoyé pour les maintenir dans la
foumiffion , les traitoit avec beaucoup
de dureré. Il ne cherchoit qu'à s'enrichir
par toutes fortes de moyens ; & lorſqu'on
ne fatisfaifoit point ſa cupidité , il exercoit
les plus grandes cruautés & les injuſtices
les plus criantes. Tching-Tſé ,
après avoir cherché inutilement les
moyens de tirer ſes Compatriotes de
l'oppreffion , ſe détermina à l'entreprendre
elle-même , puiſqu'il ne ſe trouvoit
aucun Homme affez courageux
pour l'ofer. Mais pour le faire avec prudence
& en aſſurer le ſuccès , elle commença
, ſans ſe faire connoître , par
mettre dans ſon parti les Royaumes voifins,
également intéreſſés à recouvrer leur
liberté. Elle leva des troupes , & affigna
à fes Alliés un rendez-vous où ſe fit
leur jonction. Comme ilsavoient ignoré
quel devoit être leur Général , ils furent
étrangement ſurpris de voir une Femme
ſe préſenter pour les commander. Mais
cette Femme leur parla avec tant de
ſageſſe , leur montra tant de courage
66 MERCURE DE FRANCE.
qu'elle les détermina aiféinent à lui confirmer
le titre de Général qu'elle s'étoit
donnée. Cette Héroïne fut à leur tête
chercher les Impériaux, qui s'étoient rafſemblés
au premier bruit de ces mouvemens.
Elle gagna contre eux une bataille
, & leur enleva ſoixante - cinq
Villes . Tching - Tſe ſe fit proclamer
Reine de fon pays , & l'Empereur de la
Chine auroit été obligé de la reconnoître
en cette qualité , s'il n'eût réuni
à mettre la diviſion dans les troupes
auxiliaires de l'Héroïne du Tong King.
Certe Hiftoire générale fait une mention
non moins honorable du courage
avec lequel une jeune veuve vengea
la mort de fon mari. Siu-Chi , c'eſt le
nom de cette veuve , avoit été mariée
avec Sun-Y , Gouverneur de Tan-Yang.
C'étoit une femme belle , bien faite &
de beaucoup d'eſprit. Koué- Lan , un des
principaux Officiers de Tan-Yang , en
étoit devenu paſſionnément amoureux.
Cet Officier jugeant qu'il ne pouvoit la
poſſéder du vivant de Sun-Y , le fit
affalfiner ; &, les premiers jours du
deuil finis , il ne manqua pas de faire
à cette veuve la propoſition de l'épouſer,
Elle le ſavoit auteur de la mort de fon
1
JANVIER. 1778. 67
mari; mais feignant de l'ignorer , elle
parut confentir à l'alliance qu'il vouloir
contracter avec elle , & demanda ſeulement
qu'il lui permît de rendreles derniers
devoirs à Sun Y au trentième jour
de fa mort. Ce delai lui donna le tems
de faire avertir Sun-Kao & Fo-u Yng
anciens Officiers de Sun-Y , du deſſein
qu'elle avoit de venger fon mari , en faifant
périr ſon aſſaſfin. Le trentième jour
venu, Siu-Chi , revêtue d'habits de deuil,
entre toute éplorée dans la ſalle où ſe
devoient faire les cérémonies ; & après
s'être acquittée de celles qu'elle devoit à
la mémoire de ſon mari , elle quitte
fon deuil , ſe pare de ſes robes les plus
magnifiques , & ne fait plus paroître
que de la gaieté ſur ſon viſage , pour ôter
tout foupçon à Koué- Lan , qu'elle favoit
être temoin de ce qui ſe paſſoit.
Rentrée enfuite chez elle , elle fit cacher
Sun- Kao , Fou-Yng & leurs amis,
& envoya chercher Koué-Lan , qu'elle
fit entrer dans l'intérieur de ſa maiſon ,
où , à certains fignes , Sun-Kao & Fou-
Yng , fondant ſur Koué- Lan le ſabre
à la main, le renversèrent ſur le carreau;
& de- là paſſant au logis de Tai-Yun ,
fonCapitaine des Gardes, dont il s'étoit
68 MERCURE DE FRANCE .
ſervi pour ſe défaire de Sun - Y , ils
le traitèrent de la même manière , &
lui coupèrent la tête, qu'ils portèrent à
Siu-Chi. Cette veuve reprenant alors
ſes habits de deuil , porta les têtes
de Koué - Lan & de Tai-Yun fur le
tombeaude fon mari , pour être expoſées
à la vue de tous les paſſans : action .
qui lui attira les louanges & l'admiration
de tous ſes Contemporains.
Les deux derniers volumes de ces annales
ont confervé la mémoire de pluſieurs
autres femmes célèbres par leurs
vertus. Mais celle ſans doutequi ale plus
de droit à notre admiration par fon
courage rare & magnanime , eſt l'illuſtre
épouſe de Lieou-Tſong , Roi de Han ,
& élevé fur le Trône Impériale par ſes
conquêtes. Lieon-Tfong avoit épousé
une Princeſſe de ſa propre famille qu'il
avoitfait reconnoître Impératrice ,& pour
laquelle il confervoit une violente paffion ,
qu'elleméritoit plus encore par fes vertus,
que par les agrémensdont elle étoit pourvue.
CePrince ordonna qu'on lui bâtît un
vaſte Palais. Tchin-Yuen-Ta , un des
premiers Officiers de ſa Cour , jugeant
cette dépenſe onéreuſe dans les circonftances
, lui préſenta un placet où il
JANVIER. 1778 . 69
diſoit : « Le Tien qui a fait les Peuples
>> leur a donné un Maître à qui il a remis
>> fon autorité , afin qu'il les gouverne
>>> avec justice , & leur procure les choſes
>> néceſſaires à la vie ; & non pour que
>>les Peuples conſacrent leurs travaux &
>> leur vie au ſervice d'un ſeul homme.
>>Nos Hiſtoriens nous apprennent que
» les Empereurs les plus ſages qui ont
>> gouverné la Chine , ſe ſont contentés
>> de porter de ſimples habits de toile
> ſans ornemens ; que les Impératrices
>& les Reines étoient vêtues modeſte-
>ment ſans broderie, fans fleurs , &
>> fans d'autre parure que celle qu'elles
>> avoient reçue de la nature . Depuis
>> que Votre Majesté eſt ſur le Trône
>> elle a fait élever plus de quarante bâ-
>> timens , à la conſtruction deſquels un
>>très-grand nombre de ſes Sujets ont
>> perdu la vie. Les guerres qui n'ont
>>ceſſé de ſe ſuccéder les unes aux
>> autres , & dont les maladies & la
>> misère ſont une ſuite néceſſaire , en
>> ont encore enlevé beaucoup. Un Sou-
>> verain qui gouverne ainſi ſes Peuples
» & ne tient pas compte de leur vie ,
>>peut-il ſe nommer leur Père » ?
L'Empereur , dont le caractère étoit trèst
ر
70 MERCURE DE FRANCE.
violent , n'eut pas plutôt lu ce placet ,
qu'il fe livra à ſon humeur eníportée.
Il ordonna qu'on fit mourir Tchin-Yuen-
Ta , ſa femme , ſes enfans & toute ſa
famille . L'Impératrice , qui vit cette
famille fur le point d'être exterminée
à fon occafion , envoya ordre de ſufpendre
l'exécution de l'arrêt , & écrivit
à l'Empereur cette lettre mémorable :
» Le Palais de Votre Majesté eſt fini ,
>> il eſt inutile d'y retoucher ; tout l'Em-
> pire ne vous étant point encore foumis,
» vous ne fauriez trop ménager la vie
>> de vos Peuples; c'eſt un grand avan-
>>tage pour votre famille , d'avoir un
hommede la droiture de Tchin-Yuen-
»Ta : il mérite d'être libéralement
>> récompenfé ; & au lieu de cela , j'ap
> prends que vous voulez le faire mou-
>> rir : ah! que diroit tout l'Empire ?
• Des Sujets auſſi intégres font bien
>> voir qu'ils n'ont réellement à coeur que
>> votre gloire & le bien de vos Etats ;
»& un Souverain qui les ſouffre à ſes
>> côtés & qui les écoute avec plaifir ,
>> prouve qu'il fait , quand il le faut ,
>>> facrifier ſes intérêts à ceux de fon
» Peuple. Votre Majesté veut me faire
→bâtir un magnifique Palais ; un Grand
JANVIER . 1778.
7E
ود >>l'exhorteànepaslefaire,&,pour
> cette raifon elle veut le faire mourir.
- Mais ſi cet acte de rigueur éloigne de
>> Votre Majeſté ſes plus fidèles Sujets,
» & les empêche de vous parler avec
>> franchiſe , n'en ſerois-je pas la caufe ?
>> Si on s'en plaint à la Cour & dans les
>>Provinces , & qu'il en réſulte du tort
• à votre réputation , n'en ferois-je pas
>>encore la cauſe? Si les fages, apprenant
■ la mort d'un homme qui vous fert
» aux dépens de ſa propre vie , aban-
> donnent vos intérêts pour ſe donner
>> à vos ennemis , ne dois-je pas auſſi
>> me le reprocher ? Tous les maux dont
>>l'Empire peut être affligé à cette occa-
>> fion , retomberont fur moi ; comment
>> pourrois -je en foutenir les reproches ?
» J'ai remarqué avec chagrin dans notre
>>Hiſtoire , que , depuis l'antiquité la
>> plus reculée juſqu'à nous , les plus
>> grands maux qu'a éprouvés l'Empire
>> ont preſque toujours été occaſionnés
» par des femmes. J'avoue que cette
>> conſidération m'a frappée , & je me
→ ſens pénétrée de crainte fur ma con-
>> duite. Dans cette diſpoſition d'eſprit,
& lorſque j'avois moins lieu de m'y
- attendre , je me vois ſur le point d'être
72 MERCURE DE FRANCE .
>> citée dans nos annales , au nombre
-> de ces femmes dont je viens de parler.
>> J'oſe demander à Votre Majesté ,
>> qu'elle me faſſe mourir dans le Palais
» où je ſuis , plutôt que de m'en faire
• conſtruire un autre ». L'Empereur lut
ce placet deux fois , & changea de couleur.
Il le donna à lire aux Grands qui
étoient auprès de lui. « Si mes Officiers
» du dehors , leur dit-il , étoient ſem-
» blables , à vous , & fi vous - mêmes
» étiez auſſi zèlés & auffi éclairés que
>> l'Impératrice , qu'aurois-je à crain-
>> dre ? Tchin-Yuen-Ta, qu'il avoit envoyé
chercher , étant arrivé , il lui remit
l'écrit de la Princeſſe , & lui dit : " Vous
» êtes mon Sujet & je ſuis votre
>> Prince. Suivant l'ordre , c'eſt vous qui
>>deviez me craindre; mais par votre
>> zèle & votre droiture, vous avez trouvé
>> le fecret de vous faire craindre de
votre Maître
2
دد
1
Le quatrième volume de ces annales ,
nous conduit juſqu'à l'an 420 de notre
Ere chrétienne , que finit la Dynastie
des Tein , ou la ſeptième Dynaſtie ,
dont le dernier Empereur fut.Ycin
Kong-Ti , mis ſur le Trône par un
Sujet rébèle , qui le détrôna enfuite ,
le
JANVIER. 1778 . 73
le fit maſſacrer , & fonda la Dynastie
des Song ou la ſeptième Dynastie. Cette
Dynastie des Tcin occupa le Trône cent
cinquante ans , & fut , durant cet efpace
de tems , dans des guerres & des
agitations preſque continuelles. On ne
doit point en être ſurpris. Des Miniſtres
deſpores & jaloux de conſerver leur
autorité, diſpoſoient ſouvent du Trône
en faveur de Princes imbéciles ou enfans.
Une ſimple accuſation de trahison , étoit
le moyen dont ils ſe ſervoient ordinairement
pour écarter des Sujets fidèles ,
& ſe délivrer de ceux qui leur réſiftoient
: moyen qui réuffira toujours
auprès d'un Prince foible , pufillanime
& qui ſent ſon incapacité de régner.
Yu- Leang , oncle & Miniſtre du jeune
Empereur Tcin Tching-Ti , avoit employé
un pareil moyen pour faire mourir
Slé-Ma- Trong , qui lui donnoit de l'ombrage.
Comme l'Empereur aimoit Sfé-
Ma-Tſong , qu'il appeloit ſon père , &
qu'il ne le voyoit plus paroître , il demanda
un jour à Yu-Leang : Où eſt
>> donc mon père à cheveux blancs , &
>>pourquoi ne le vois-je plus » ? Yu-
Leang lui répondit qu'on l'avoit fait
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
mourir , parce qu'il vouloit ſe révolter
contre Sa Majeſté. L'Empereur furpris
ſe mit à pleurer , & dit à Yu-Leang :
>>Mon oncle , 6, fur une ſimple accuſation
de révolte , vous faites mourir
> les gens , que dois-je faire ſi quelqu'un
>>vous en accuſe » ? Yu-Leang, ajoute
l'Hiſtorien , changea de couleur & fut
ſaiſi de crainte. Mais vraiſemblablement
il en fut quitte pour mieux cacher les
refforts de fon defpotifme.
L'Avocat , ou Réflexions fur l'exercicedu
Barreau; Difcours prononcé dans une
des conférences de MM. les Avocats
au Parlement de Paris , vol. in- 8 °. de
454 pages. Prix , 3 liv. br. A Paris
chez L. Cellot , Imprimeur- Libraire,
grande Salle du Palais, & rue Dauphine
; & Couturier fils , Libraire ,
Quai des Auguſtins .
L'Orateur, après avoir tracé une Hiſtoire
abrégée du Barreau de Rome , s'efforce
de détruire la ſupériorité donnée à ce
Barreau fur le nôtre. Il nous entretient
enfuite des divers talens & des vertus
néceſſaires à un Avocat , & finit par in-
"
JANVIER. 1778 . 75
diquer la route que doit tenir le Jurifconfulte
jaloux de mériter l'eſtime de ſes
Contemporains , & les louanges de la
poſtérité. Tout ceci eſt accompagné de
recherches hiſtoriques , de citations, de
notes , de réflexions qui diſtraient quelquefois
le Lecteur , mais qui l'occupent
toujours agréablement. Cette exondance
qui fe trouve dans les notes , ſe rencontre
auſſi dans le Diſcours ; & fi l'on peut
reprocher en général à l'Auteur de n'avoir
pas toujours confulté les régles de
la précifion , on ne pourra s'empêcher
d'applaudir aux fentimens généreux &
reconnoiſſans que fon coeur exalté a répandus
dans ce Diſcours.
Catechismus ad ordinandos juxtà Doctri
nam Catechismi concilii Tridentini. A
Paris , chez Delalain le jeune , rue de
la Comédie Françoiſe , Hôtel de la
Fautrière , in- 12. Prix, 3 liv. relić.
CeCatéchiſme eſt néceſſaire à tous les
Eccléſiaſtiques quiſe deſtinent aux Ordres
Sacrés. On y a ſuivi le même ordre que
daus celui du Concile de Trente , en di
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
vifant ſimplement les matières en trois
parties , qui traitent ſucceſſivement du
Symbole , des Sacremens & du Décalogue.
C'est une nouvelle Édition plus
correcte que les précédentes , augmentée
de pluſieurs inſtructions , & en particu
lier de celles qui font néceſſaires aux
Confeffeurs. En parcourant cet article ,
nous avons trouvé que le port des armes
dans les pays des Infidèles , eſt un cas réſervé
au Souverain Pontife. Cela eſt d'autant
plus remarquable , que ce cas paroît
affez commun de nos jours. La plupart
des préſens que l'on fait aux Puillances
Barbareſques , pour la protection du
Commerce des Européens dans ces Contrées
, conſiſtent principalement en armes
& en munitions de guerre..
Dictionnaire univerſel des Sciences Morale
, Economique , Politique & Diplomatique
, ou Bibliothèque de l'Homme
d'Etat & du Citoyen. A Londres , chez
les Libraires Aſſociés. Tom, I & II ,
*
* Voyez l'Annonce que nous avons faite de
oct Ouvrage , avec le Profpectus & les conditions
de la Souſcription,
1
JANVIER. 1778. 7.7
En lifant ces deux premiers volumes
, on doit revenir des impreffions
défavorables qu'on avoit reçues en général
contre tous les Dictionnaires . On
n'y trouve preſque pas un article qui
n'ait à la fois , & la clarté qui fatisfirit
l'eſprit , & la précision qui le foulage.
Quoique diverſes mains aient concouru
à ce grand Ouvrage , quoique les ſtyles
foient différens , le but y eſt par-tout le
même ; c'eſt le bien public : la méthode
y eſt une ; c'eſt de prouver les principes
pardes faits,&depoufferles conféquences
juſqu'où elles peuvent aller , ſans ſe jeter
dans le vaguedes conjectures. Le titre de
Dictionnaire qu'on lui a donné n'eſt peutêtre
point convenable à cette collec
tion de traités de Politique , d'Histoire ,
d'Économie rangés tous par ordre alphabétique
, mais dont chacun forme , pour
ainſi dire , un livre à part. Les meilleurs
Écrits Politiques y font analyſés de
manière à diſpenſer les Lecteurs de ſe
perdre dans les ſources originales .
Le Sujetdudiſcours préliminaire eſt un
des plus intéreſfans qu'on aitjamais traités.
C'eſt l'influence de la Philosophie fur les
moeurs & la législation. Ce diſcours eſt ,
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
pour ainſi dire , une Hiſtoire abrégée du
Monde entier , puiſque ce ſont les Loix
& les moeurs qui diverſifient les hommes.
C'est un vaſte tableau où l'oeil peur,
en un inſtant, voir toutes les Nations ,
tous leurs Législateurs , les comparer &
les juger. Ce font , ſi l'on veur , les Annales
de la Philoſophie , mais écrites
par un Philoſophe autant que par un
Hiſtorien . Quelque impoſant que ſoit
ce frontiſpice , nous nous y arrêterons
peu , afin d'introduire plutôt le Lecteur
dans l'intérieur de l'édifice .
11 feroit impoſſible d'analyſer tous les
articles contenus dans ce volume , ni
même les principaux. Chacun de ces articles
eſtuntraité plus ou moins étendu ,
ſuivant l'importance des matières. Les
flambeaux de la Philofophie & de l'Hiftoire
jettent , fur la plupart , le jour le
plus lumineux.
Au mot abdication , après avoir rap.
porté celles des Souverains les plus célèbres
qui font deſcendus du Trône ;
après avoir diftingué dans cette démarche
leurs motifs véritables , des motifs
apparens qui leur ſervoient de maſque,
on examine ſi l'abdication volontaire
JANVIER. 1778 . 79
:
eft légitime. Nous citerons avec plaifir
les maximes ſuivantes qui , fi elles avoient
dans tous les tems ferenti a l'oreille
des Rois , auroient épargné aux Etats
des révolutions toujours dangereuſes air
Peuple ; la douleur de perdre un grand
Prince , & à ce Prince lui - même un
repentir.
८८
« Il ne faut pas s'imaginer qu'aucuns
liens n'attachent le Souverain à l'Etat ,
on qu'il foir en droit de les brifer au
>>gré de ſon caprice. Le Souverain eſt à
fes Peuples comme ils font à lui. Que
le pacte qui engage un certain Peuple
>> d une certaine Famille , & réciproque-
>> ment une certaine Famille à un cer-
>>tain Peuple , foit racite ou exprès , il
>> eſt également réel & obligatoire dans
>> l'un & l'autre cas , & pour les deux
>> parties. La Loi de ſucceſſion étant
>>une fois établie & reconnue , le mort
faifit le vif , celui- ci devient Souve-
>> rain par une Loi fondamentale de
>> l'Etat , fans qu'il ait beſoin de deman-
>> der le confentement des Peuples , qui
» lui eſt notifié d'avance par cette Loi.
Cette même Loi le déclare aufli
chargé des soins de In Royauté , lans
Div
3. MERCURE DE FRANCE.
ود
>> que ſes Peuples aient beſoin d'attendre
>> fon confentement pour le proclamer
>>leur Souverain. L'obligation d'obéir
» d'une part, eſt tellement liée à l'obli-
- gation de régner de l'autre , que les
> Peuples ne feroient pas nés pour être
>> fes Sujets , s'il n'étoit pas né pour être
>> leur Roi » .
L'article abfolu ( pouvoir abfolu ) eſt
écrit avec une fage liberté , également
éloignée de l'audace républicaine , &
d'une crainte fervile. Le Politique , après
avoir distingué le pouvoir abſolu du
pouvoir arbitraire , que l'on confond enſemble
trop ſouvent, montre les dangers
del'un&del'autre , combien ils font funeftes
aux Peuples , funeſtes aux Roi euxmêmes;
combien ilimporte de les limiter
par des Loix ; & qu'un Prince qui aſpire
audeſpotiſme, entend aufſi mal l'intérêt
de ſa félicité , que celui de ſa grandeur .
Nous ne pouvons paſſer ſous filence la
peinture éloquente de la triſte ſituation
de Tibère , qui n'étoit pas même
adoucie par le triſte plaiſir d'être plaint.
>>Quel plaifir procuroit donc à Ti-
>> bère ſon énorme puiſſance , qui pût
>> le dédommager de la perte de ſa
JANVIER. 1778 . 81.
> tranquillité? Rien n'étant capable de
>> calmer fon inquiétude , il étoit la
>>première & la plus malheureuſe vic-
>> time de la terreur qu'il inſpiroit. Ses
» armées nombreuſes ne le mettoient
* point à couvert de cet ennemi domef-
>>tique. ... Figurons-nous ce Prince , ce
>>Souverain de Rome , craignant d'heure
en heure le fer des Affaflins , attendant
avec inquiétude la nouvelle de la
>> révolte de ſes armées , la création d'un
>> nouvel Empereur ,& fa propre dépo-
> ſition. Imaginons- nous le voir fur la
>> cîme d'un roc en ſentinelle , ( dans
i'lfle de Caprée ) le coeur rongé par les
>>mauvais préſages , l'oeil ouvert & at-
>>tentif ſur les fignaux du continent ,
>> pour apprendre s'il devoit s'enfuir ou
>>demeurer, pour ſauver ſa vie. Voyons-
>> le à chaque moment prêt à s'aban-
>> donner à la fureur des flots , pour
>>aller chercher un aſyle. Enfin Ti-
» bère craignant tout , excepté de faire
mal , ſeule cauſe de ſes craintes » .
...
On fait voir enſuite par quels degrés
le pouvoir abſolu corrompt l'ame honnêre
qui a reçu ce préſent funefte ;
Dv
32 MERCURE DE FRANCE.
quels motifs ont inſpiré aux ambitieux
le deſir de s'élever au-deſſus des Loix ,
&que le plus ordinaire eſt celui de les
violer.
L'article Abus eſt un des plus éten
dus; il n'auroit point eu de bornes ,
fi on avoit voulu deſcendre dans les
détails de tous les abus en tout genre.
Mais on s'eſt attaché aux principaux
objets que préſentoit une matière ſi intéreffante.
On a traité des abus qui ſe
gliffent dans l'adminiſtration ; de l'abus
du pouvoir , de ſes cauſes , de ſes
effets, de ſes remèdes ; de l'abus de la
confiance & del a faveur des Rois ; de
l'abus de la Religion , de l'abus de la
liberté dans les Gouvernemens Démocratiques
, dans les Aristocratiques , &
dans les Monarchies modérées ; de l'abus
de l'eſclavage , enfin de l'abus des
fciences .
Cet article eſt ſans doute un des plus
importans, Telle eſt la condition des
hommes , que celui qui veut leur être
utile , eſt toujours plus occupé à détruire
le mal qu'à faire le bien. De
toutes les chofes dont on peut abufer ,
selle dont l'abus eſt le plus dangereux ,
JANVIER. 1778. 83
:
par cela même qu'elle eſt plus reſpect
table, c'eſt la Religion .
L'article Administration nous a parů
un des mieux faits; ce font des prin
cipes ſolides , énoncés avec préciſion
applicables à tous les régimes politiques ,
& propres à les perfectionner. Nous
invitons les perſonnes qui prennent
quelque intérêt à la choſe publique , (&
à qui pourroit - elle être indifférente )
à lire les articles Abattement d'esprit ,
Abrutiſſement , Abolition , Abrogation ,
Académicien , Académie politique , Acte
Age, &c. elles y trouveront des vues
profondes , quelquefois nouvelles , toujours
utiles : elles verront que des mots
fouventpeuimportans enapparence, con
tiennent de grandes leçons , parce que
tout eſt intéreſſant lorſqu'il eſt rapporté
à la vie civile , à l'adminiſtration , à la
politique.
Nous ne parlerons point des articles ,
Affaires politiques , Affaires étrangères ,
Agriculture ; il faut les lire dans l'Ouvrage
même pour en prendre une idée
les abréger ce ſeroit les affoiblir.
A l'article Ajao , on trouve l'analyſe
d'unRoman politique, moins connu qu'il
Dovj
84 MERCURE DE FRANCE.
ne méritoit de l'être , & qui approche
des Troglodites de Monteſquieu. Cet
Ouvrage étoit compoſé il y a plus d'un
fiècle; mais il n'a vu le jour que de
puis quelques années , ſous le titre
de République des Philoſophes , ou Hiftoire
des Ajoiens.
C'eſt un plan de gouvernement qui
ne ſera jamais exécuté , non qu'il foit
phyſiquement impoſſible ; mais il a du
moins une impoſſibilité morale , qui
vient de la corruption des hommes. Au
reſte il eſt toujours bon de leur préſenter
de belles chimères , quand its fe refufent
à la réalité. A force de contempler
le portrait , l'original leur devient moins
odieux. Cet Ouvrage eſt le rêve d'un
homme de bien : mais l'homme de bien
eft plus utile lorſqu'it rêve , que le méchant
lorſqu'il veille. "
Le premier volume contient encore
de grands articles de Diplomatique ,
Abo, Paix d'Abo , Admission du Ministre
public; des articles hiſtoriques , Adalbert
, Adiflon , Adorno , Adrien , Aerfem
, Agatoclée , Agueffeau , (d') &c.
des articles de Géographie politique
JANVIER. 1778. 85
Abyſfinie , Acadie , Acapulco , Açores ,
Afrique , &c.
L'Hiſtoire des Ministres d'Etat & des
Ambaſſadeurs n'offre pas de ſimples
anecdotes , qui ne nourriſſent que la curioſité
; mais l'influence de leurs opérations
fur le bonheur des Etats au-dedans
, & de leur ſplendeur au-dehors.
Lifez l'article Alberoni dans le tome ſecond;
mais nous réſervons ce tome
pour un ſecond extrait. Nous finirons
celui-ci en difant pour l'honneur de la
vérité politique qui gagne à chaque
génération , & pour l'encouragement
de l'Editeur & des Savans qui coopèrent
à ce grand Ouvrage , que , ſi les
volumes fuivans ſont compoſés avec
autant de ſoins que les deux qui paroiffent
, ce fera la plus riche collection
que l'on puiffe avoir ſur les matières de
Jurisprudence , d'adminiſtration ,
mie politique &de Diplomatique. L'impartialité,
notre premier devoir , ne nous
permet pas de donner les mêmes éloges
à tous les articles ; mais en général il
y en a fi peu de foibles , que ces taches
légères difparoîtront dans la ſuire , les
mots ſuivans amenant des diſcuſſions
qui développeront & éclairciront des
d'econo86
MERCURE DE FRANCE.
$
queſtions qui n'ont pas été allez appro
fondies ailleurs.
Publii Terentii Afri Comedia fex , ad
optimorum exemplarium fidem re
cenfitæ . Acceſſerunt variæ lectiones e
Libris Mss. & Eruditorum commentariis
depromptæ . Lutetiæ Pariſiorum ,
apudMerigor, ad crepidinem Augufti
nianorum. 2 vol. petit in-12 .
Ciceron & Quintilien , qu'on a droit
de regarder comme les meilleurs Juges
de l'antiquité en fait de goût , nous ont
repréſenté Térence comme l'Auteur le
plus pur & le plus élégant. Tout ce que
la langue latine a de délicateſſe , eſt
renfermé dans les ſix Comédies qui ont
paru fous fon nom. Les objets qu'elles
nous offrent font choiſis avec goût , &
peints avec des graces naives. Les exprefſions
dont il ſe ſert vont au coeur ;
tout ce qui fort de la plume de cet Ecrivain
, découle de la belle nature , qu'il
peint toujours admirablement. Il cherche
plus à dire des choſes raiſonnables &
utiles , qu'à faire rire ſes Auditeurs. Ce
Poëte n'auroit pas manqué d'avoir ceue
force comique qu'on admire dans Plaute
JANVIER. 1778.87
&dans Molière , s'il n'avoit pas trop
eraintdebleſſer les Perſonnes d'un goût.
févère. Mais fon élocurion eſt parfaite ,
qu'on ſera toujours obligé de le confulter
comme le meilleur modèle d'une
latinité pure & élégante.
L'Edition que nous annonçons ne
laiſſe rien à defirer pour la beauté du
papier , la netteté des caractères , &
les excellentes gravures. Tous les or
nemens Typographiques y font prodigués
avec profuſion. Mais ce qui relève
encore plus cette Edition , c'eſt la pureté
du texte , à laquelle on s'eft appliqué
d'une manière particulière.
}
Cet Ouvrage, qui fait ſuite des Poëtes
Latins de Coutelier, mérite , par l'élégance
de l'exécution, de devenir le manuel
de tous ceux qui aiment encore les
fources de la belle & bonne littérature .
1
Vuesfur la Justice Criminelle , par M. le
Troſne , Avocat du Roi au Préſidial
d'Orléans , de diverſes Académies ,
AParis , chez les Frères de Bure
Libraires , Quai des Auguſtins,
La Juſtice Criminelle eſt la partie la
38 MERCURE DE FRANCE.
plus effentielle& la plus importante d'un
fage gouvernement , puiſqu'elle a pour
but de réprimer & de punir les attentats
qu'on peut porter à l'ordre public ,
P'honneur, à la vie , & aux biens des
Citoyens. Tout ce qui a rapport à cet
objet capital , doit exciter le zèle de
tout homme qui , par ſa place & fes
lumières , peut concourir à perfectionner
cette portionde la légiflation d'où dépend
la tranquillité publique. Ainfi perfonne
n'étoit plus propre à traiter avec ſageſſe
cette matière , qu'un Magiſtrat qui , par
fon expérience & fur-tout par ſes méditations
profondes , pouvoit le mieux
apprécier les bons ou les mauvais effets
de nos Loix pénales. On entend dire de
toute part que la Jurisprudence Criminelle
devroit être perfectionnée , &
qu'il faudroit établir une juſte proportion
entre les crimes & les peines , &
n'employer que les formes qui ſervent
également à mettre en sûreté l'innocence
, & à découvrir les coupables..
Pluſieurs Jurifconfultes ont foutenu
qu'il feroit avantageux de fupprimer
quelques-unes des peines qui font ou
inutiles ou dangereuſes , & qu'il ſeroit
aiſé d'en ſubſtituer d'autres , que les
JANVIER. 1778. 89
méchans redouteroient davantage;& rien
*ne ſeroitplus utile que de raſſembler les
réflexions qu'on afaites, de toute part, fur
cet objet , & d'indiquer, en motivant , ce
qui pourroit être ſuſceptible de réforme.
Les réſultats de cette diſcuſſion ſeroient
très-utiles à ceux qui feroient chargés
de travailler à un plan de réforme plus
analogue à nos moeurs & à l'état actuel
de la fociété. L'Ouvrage que nous annonçons
remplit en partie cet objet d'une
manière fatisfaiſante. Rien n'eſt plus
exact & judicieux que les réflexions de
l'Auteur fur la Juſtice & fur les Loix ;
fur l'infuffifance de l'une pour la fûreté
publique , pour le bien commun &
particulier ſans le ſecours des autres ;
fur l'impoffibilité de maintenir l'ordre
ſocial contre tant de paſſions armées
pour ſa ruine , contre tant d'intérêts
qui ſe croiſent , autrement qu'en le
foumettant à l'ordre civil ; « qui ne dé-
>> farme les Citoyens que pour leur pro-
>curerune protection ſupérieure à toute
>> réſiſtance ; qui ſait en même - tems
» contenir & employer au maintien de
>>la Société cette même force qui , dans
→ l'état d'indépendance &d'anarchie, la
१० MERCURE DE FRANCE.
> rempliroit de trouble &de diſcorde .
On trouve dans la première partie de
l'Ouvrage , un développement de l'efprit
de la Légiflation Criminelle , qui
forme un tiſſu de principes peu fufceptibles
d'analyſe. L'Auteur montre dans
la ſeconde l'avantage des formes établies
par la Loi , & qui en font en mêmetems
la fauve garde : " elles garantilſſent
» la maturité du jugement contre la
>> légèreré de l'eſprit humain :elles fixent
>>l'attention du Juge fur chacune de ſes
>> opérations;elles lui font ſentir à chaque
>> pas l'empire de la Loi ſous les ordres
>>de laquelle il agit , & dont il doit
>>fuivre toutes les impreſſions. Par ces
>>précautions multipliées , la Loi s'affure
que les jugemens ne font pas
>> tumultuaires & précipités ; elle an-
>> nonce combien l'honneur , la liberté
&& la vie des Citoyens lui font pré-
>> cieuſes ; elle ſe justifie elle-même aux
>>>yeux de l'accuſé , & le force d'avouer
que , s'il eſt condamné , il ne l'eſt
>>> qu'avec la plus grande maturité .
Ce Magiftrat , à qui la multitude des
procès criminels n'a point ôté la ſenſibilité,
faitdes réflexions judicieuſes ſur l'hor
reurdenos priſons,& fur les inconvéniens
JANVIER. و . 1778
de l'inſtruction fecrette. Rien n'est fr
éloquent & ſi ſage que ce qu'il dit fur
la queſtion & le ferment exigé des ac
cuſés. On lit avec intérêt le morceau
de cet Ouvrage où il eſt queſtion des
qualités de l'eſprit& du coeur que doit
avoir le Magiſtrat qui eſt chargé de l'inf
truction. Il faut les poſſéder dans un degré
éminent pourles décrire avec tant d'énergie.
Quant aux peines que ce Magistrat
gradue furle plus oulemoinsdedommage
que les crimes font à la Société , il fait
voir que cette partie importante de la
Législation a été négligée ,& qu'il feroic
néceſſaire de la refondre entièrement.
OEuvres complettes de M. de Saint-Foix
Hiſtoriographe des Ordres du Roi
6 volumes in-8°. , avec figures . A
Paris , chez la veuve Ducheſne , Li
braire , rue Saint Jacques , au Temple
du Goût. 1778 .
८
Feu M. de Saint-Foix avoit préparé
lui-même cette dernière Edition de fes
Ouvrages , qu'il n'a pas eu le tems de
publier. Les deuxpremiers volumes font
remplis par fon Théâtre , par les Lettres
Turques, & par celles de Nedim Coggia.
Les Effais fur Paris forment les trois
92 MERCURE DE FRANCE.
Tomes ſuivans. Cet Ouvrage eſt augimenté
de prèsd'un tiers par les additions
que l'Auteur y avoit faites , & qu'on a
placées dans les différens endroits auxquels
elles ont rapport. Enfin l'Histoire
de l'Ordre du Saint-Esprit , dernier Ouvrage
de M. de Saint- Foix , compofe le
fixième volume .
L'Editeur paye le juſte tribut dû à la
mémoire de M. de Saint- Foix , dans un
Eloge hiſtorique qui précède le premier
volume. Nous allons en extraire les traits
les plus propres à caractériſer la Perfonne
& les travaux littéraires d'an
Ecrivain qui a emporté au tombeau des
droits bien fondés à la célébrité , mais
dont le caractère contraſtoit fingulièrement
avec celui de ſes Ouvrages.
>>Son caractère inquiet , emporté ,
>>contrariant , ne l'empêcha pas d'arriver
>> aux places & aux penſions deſtinées
» aux Gens de Lettres. Ses Ouvrages lui
>> firent des Protecteurs ; mais fon in-
>> flexibilité lui fufcita des affaires , dont
>>quelques - unes ſe terminèrent avec
» l'épée. Dans l'hiſtoire de ſes querelles ,
> la plus célèbre eſt celle qu'on lui attri-
>>bue avec un Garde du Roi , au ſujet
>> d'une taſſe de café , mais dont il s'eſt
>>toujours fort défendu n.
1
JANVIER. 1778 . 93
>>Malgré l'âcreté &la violence de fon
>>>humeur , M. de Saint-Foix s'eſt fait
» une réputation brillante , qu'il a conf.
tamment foutenue , & comme Au-
>> teur Dramatique , & comme Hitorien.
Son Théâtre , ſes Eſſais historiques
>>fur Paris , ſes Lettres Turques , celles
>> de Nédim-Coggia , & fon Histoire.
de l'Ordre du Saint-Esprit , ſont les
>> quatre genres d'Ouvrages , fur lesquels
eſt établie cette réputation litté
» raire qui le place au rang de nos
>> bons Ecrivains.
»Des peintures de moeurs naïves ,
> les expreſſions les plus naturelles &
>>les plus délicates , caractériſent ſon
>>Théâtre. C'est la nature même , c'eſt
» le coeur qui parle & qui ſe développe
>>c'eſt le ſentiment qui emprunte la voix
>> de l'ingénuité , & qui ſe peint ſous les
plus aimables couleurs. M. de Saint-
>>Foix joint à une diction pure , cor
>> recte & toujours élégante , la façon
» de dialoguer la plus vive , & en
» même - tems la plus décente . Dans
» vingt Comédies que nous avons de
» lui , on ne trouve pas une plaifanterie
>>hafardée & qui ne ſoit du bon ton.
» Son badinage eſt d'autant plus agréable,
94 MERCURE DE FRANCE.
➤ qu'il a toujours l'air naturel, même
» en offrant les traits les plus ingénieux ...
Il a le mérite d'avoir créé les ſujets de
la plupart de ſes pièces ; & c'eſt un
genre neuf qu'il a mis au Théâtre .
» Les talens de M. de Saint-Foix ne
* ſe bomoient pas au Théâtre : il commença
en 1753 fes Effais historiques
>>fur Paris. C'eſt un aſſemblage de
>> faits finguliers , qui forment un ta-
-bleau des Moeurs de la Nation dans
les différens ſiècles , depuis la fondation
de la Monarchie juſqu'à nous.
»C'eſt en même tems une ſuite de
réflexions neuves , aifées , agréables ,
>> écrites avec toutes les grâces , la force ,
lenaturel & la précision du ſtyle de
>> l'Auteur. C'eſt une critique fûre ,
>>éclairée; une ironie fine && légère;
sune érudition qui étonne d'autant
>>plus , qu'elle n'eſt jamais recherchée,
> avec l'expreſſion la plus fimple , la
>>plus nette & la plus claire. Cet Ouvrage
eſt un de ceux qui intéreſſent
>> par le ſtyle , & par le fonddes choſes.
>> La manière dont elles y font placées ,
> fait ſouvent épigramme ; de même que
chaque anecdote , chaque trait , vaut
une réflexion philoſophique & y fupJANVIER.
177.8 . 25
plée. Paris ſemble devenir un ſéjour
>>encore plus iméreſſant , depuis qu'à
chaque pas on peut s'y rappeler quel-
»que événement mémorable ou fingulier.
>> On donneroit une idée bien imparfaite
des Lettres Turques & de
>> celles de Nédim- Coggia , li on ne les
repréſentoit que comme un Ouvrage
>>purement agréable. C'eſt un cadre
»élégant , où cet ingénieux Ecrivain a
>> fu enchaffer une fatyre fine de nos
moeurs , des réflexions tantôt hadines ,
tantôt ſolides ; des peintures de
→ l'amour , variées ſelon le génie des
Peuples & des conditions différentes .
On y ſaiſit avec autant de juſteſſe que
de vivacité l'impertinence de nos pe-
>> tits-Maîtres , la bizarrerie de nos façons
de penſer , les contradictions de
> nos jugemens & de nos uſages , la ra-
>>pide ſucceſſion de nos modes; en un
mot , le caractère général des François,
•& les moeurs particulières de certaines
•profeſſions.
M. de Saint-Foix ne s'eſt pas pro-
→poſé de s'étendre en longs détails fur
→tous ceux que nos Rois ont admis dans
L'Ordre du Saint-Esprit; mais en rap
" MERCURE DE FRANCE.
>> pelant leurs noms , il rapporte quel-
>>>ques traits , quelques anecdotes; &
>>ces différens traits de fermeté , d'intré-
>>pidité , d'humanité , de bienfaiſance ,
> de déſintéreſſement & d'amour pour la
>>Patrie , préſententune ſuite d'exemples
>>honorables à la Nation , &dignes d'un
>> Ordre fi illustre.
>> Les Lettres ont perdu en M. de
Saint-Foix un Hiſtorien Philoſophe ,
* qui n'abuſa point de ſa raiſon pour
>>faire adopter des paradoxes ; qui ja-
>> mais ne tranfmit à la mémoire un fait
>>qui n'intéreſſät le coeur , ou ne fût une
>>leçon pour les moeurs. Elles ont perdu
>> un Ecrivain agréable , ſous la plume
>>duquel les faits fe convertiſfoient en
>>vérités philoſophiques..... Elles ont
>>perdu un Auteur ingénieux & fage ,
>>qui conſerva la pureté du goût , dans
>> un fiècle où enfreindre ſes Loix palle
>>pour l'effor du génie.
» On peut mettre M. de Saint- Foix
>>au nombre des bons Ecrivains que
>>l'Académie. Françoiſe a rejetés , ou
» qu'elle a négligé de s'aſſocier. Il mé-
>>ritoit certainement , par ſes écrits ;
>>d'être admis dans ceCorps refpectable ,
>> mais, il faut en convenir , fon carac
» tère
JANVIER. 1778. 97
>> tère n'avoit rien de ce liant indiſpenfable
dans une Compagnie , où l'union ,
>> la douceur , les égards doivent régner
>>antant que l'eſprit & le goût. Ce n'eſt
>>pas qu'on ait pu lui reprocher cet
>>orgueil altier , ce dédain excluſif pour
>> tout ce qui n'étoit ni lui ni de lui . A
>>cet égard il avoit la modeſtie du vrai
talent , & la ſimplicité de l'homme
>>de génie. Il eut même quelques amis
>>parmi les Gens de Lettres; & il les
recevoit dans la retraite qu'il s'étoit
>>choiſie à l'une des extrémités deParis ;
>>>mais ils ſe prêtoient à fon caractère ,
>>cédoient à ſes emportemens , ne le
>>>contrarioient jamais , & fouffroient
>>fon humeur en faveur de fon eſprit
>*>&de ſes bonnes qualités , qui balan-
>> çoient quelquefois ſes défauts ».
On trouve dans le cinquième volume
de certe Edition , pluſieurs pièces relatives
aux Effais fur Paris , & un recueil
de tout ce qu'on a écrit ſur le fameux
Prifonnier maſqué , que M. de Saint- Foix
croit avoir été le Duc de Montmouth ,
fils naturel de Charles II , Roi d'Angleterre,
ce qu'il appuie de raiſons affez
plauſibles.
11. Vol.
A
E
1
98 MERCURE DE FRANCE.
:
De la Littérature & des Littérateurs ,
ſuivi d'un nouvel examen de la Tragédie
Françoife, A Yverdon ; & à
Paris , chez les Libraires qui vendent
des nouveautés, in- 8 ° .
On trouvera peut- être de l'enthouſiaſme
dans cette Brochure; mais nous n'en
connoiffons point de plus reſpectable .
L'Auteur, connu par une manière ferme ,
une ame forte , a publié déjà pluſieurs
Ouvrages qui ont eu le plus grandſuccès.
S'il n'a point mis ſon nom à la tête de
celui-ci , il y a mis du moins font cachet,
Il eſt difficile de le méconnoître . La
Littératute, telle qu'il l'enviſage, eſt la carrière
la plus noble ; l'inſtruction du genre
humain , la peinture de la vertu qu'elle
doit préſenter fi belle , qu'on ne puiſſe
appercevoir le moindre de ſes traits fans
en devenir amoureux , ſont ſon objet
principal ; le Littérateur qui le remplit
eſt ſeul digne de ce nom , & ce titre
doit l'élever à fes yeux & à ceux de tout
le monde. Mais parmi ceux qui ufur
pent & auxquels on prodigue ce nom
y en a-t-il beaucoup qui le méritent ? Le
tableau que preſente l'Auteur du Litté
:
JANVIER. وو . 1778
rateur , ne paroîtra qu'idéal à ceux qui
font témoins des petites querelles qui
occupent pluſieurs Gens de Lettres, & qui
en rendent quelques-uns le mépris de la
Société , dont ils devroient faire l'ornement.
Nous leur mettrons ſous les yeux
les devoirs qui leur font preſcrits ſelon
l'Auteur de cette Brochure . " Fontenelle
>> a dit de lui-même , qu'il ne lui étoit
>>jamais arrivé de jeter le moindre ridi-
>> cule ſur la plus petite vertu. Cela eft
>> vraiment reſpectable ; mais il n'avoit
>> encore rempli que la moitié de la
» tâche d'un Homme de Lettres . Il lui
» eſt de plus enjointde renforcer ſa voix
>>contre tout ce qui bleſſe & avilit
>> l'humanité , de flétrir le deſpotiſme ,
>> d'attaquer fans relâche la tyrannie ,
>>de ſe dévouer pour la cauſe commune ,
>>de poſſéder le ſentiment profond qui
>> ſe répand à grands flots , de voir le
» dernier Citoyen , & de devenir fon
>>Avocat devant l'orgueil de la puiſſance.
>>Eh ! qui défendra la multitude des
» maux qu'on lui inflige , fi ce n'eſt la
>> voix éloquente de l'homme juſte &
>> ſenſible ? Qu'il environne le deſpo-
>>>riſme aveugle & violent de tous les
>> reproches , de tous les cris , de tous
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
>>les gémiſſemens ; qu'il rende l'accent
>>aigu & plaintif de l'opprimé ; qu'il
>>falle gronder ſur la tête de l'oppref-
>>ſeur , le bruit lointain & formidable
»du tonnerre de la Poſtérité ; & qu'il
>> ſache , malgré l'audace qu'ont affecté
>> quelques malheureux Politiques , qu'il
> eſt peu d'hommes publics qui ne
> craignent le jugement du Public ».
Pour remplir ces devoirs , les talens
ne fuffiſent pas ; il y faut joindre un
courage qui ne les accompagne pas
toujours. Mais quand on ſe conſacre ,
dit l'Auteur, aux pénibles devoirs d'Ecrivains
, il faut avoir fondé d'avance la
force de fon ame , & s'affurer de
foutenir avec fermeté les aſſauts des
événemens.
,
Le nouvel examen de la Tragédie
Françoiſe diviſé en deux parties ,
forme un Ouvrage ſéparé , dans lequel
on retrouvera les idées que l'Auteur a
déjà développées dans ſon Effai fur
l'Art Dramatique , & dans quelques
autres Ouvrages , & qui lui ont fufcité
bien des querelles. Il donne la préférence
au Drame , à ce genre nouveau
qui , prenant ſes ſujets dans la ſociété
ordinaire , peint les hommes tels qu'ils
JANVIER. 1778. IGI
font , & rapproche davantage de nous
les actions & les Perſonnages qu'il
met ſous nos yeux. Ce genre , envilagé
de cette manière eſt d'un intérêt
qu'on ne peut conteſter : il n'eſt condamnable
que lorſqu'il eſt manqué ; &,
ce qui n'arrive que trop ſouvent , lorfqu'on
ne fait que dialoguer des Romaus
fans vraiſemblance , & exprimer
des ſentimens ſans vérité. Mais en convenant
que les bons Drames méritent
des éloges , que nous devons ſavoir gré
aux Ecrivains qui nous procurent un
nouveau genre de plaiſir , nous ne
devons pas renoncer à ceux auxquels
nous ſommes accoutumés , & profcrire
la Tragédie & la Comédie telles qu'elles
font. N'excluons rien , profitons de tour:
voilà quelle fera notre maxime ; nous
n'aurons point une querelle avec l'Auteur
fur la préféance des gentes; nous
lui laiſſerons fon opinion ; nous garderons
la nôtre : il fant fur une pareille
matière une tolérance réciproque , &
nous en donnerons l'exemple. Si ceux
qui ont entrepris de répondre à l'Auteur
en avoient eu , peut-être en auroit-il
eu lui-même davantage pour les chefd'oeuvres
de Corneille & de Racine :
)
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
dans toutes ces controverſes , il eſt difficile
aux Poëtes oppoſés de garder un
juſte milieu ; ils s'échauffent mutuellement
, & vont fouvent plus loin qu'ils ne
l'auroientdû , &qu'ils ne l'auroient peutêtre
voulu . Le plus modéré demande en
commençant qu'on lui accorde une petite
choſe ; on la lui refuſe , & il finit
par tout refuſer à ſon tour. Au reſte ,
l'intolérance Dramatique n'eſt pas dangereuſe
; elle ne peut qu'être plaiſante ,
& amufer les Spectateurs qui , fans
prendre part aux combats , vont avec
un plaiſir égal entendre & admirer les
chef-d'oeuvres de la Scène Françoiſe ,
& s'attendrir à la repréſentation d'un
Drame touchant .
La Rupture , Comédie en un acte , en
vers , repréſentée par les Comédiens
François ordinaires du Roi , le 23
Novembre 1776 ; ( par Madame de
l'Horme ) . A Paris , chez la veuve
Duchefne , Libraire , rue Saint-Jacques
, au Temple du Goût ; & chez les
Marchands de nouveautés , 1777. in-
8°. Prix : liv. 4 fols.
Jamais coup d'eſſai , dit l'Auteur ,
JANVIER. 1778. 103
n'a été traité avec moins d'indulgence ,
fur-tout de la part des Comédiens.
Mondor accorde en mariage ſes denx
filles , Iſabelle & Lucile , à Valère &
à Damon , neveux d'Oronte , ſon ami.
Valère & Damon aiment les filles de
Mondor , & en font aimés ; le choix
de Damon tombe ſur Lucile , & celui
de Lucile ſur Damon ; il en eſt de même
de Valère & d'Iſabelle : mais , par une
bizarrerie inconcevable , chacun des deux
jeunes gens ignore à laquelle des deux
il a fu plaire ; & Iſabelle & Lucile , de
leur côté , ſont dans une ignorance ſemblable.
Valère&Damon conviennent entr'euxde
ne ſe déclarer qu'après avoir appris
lesſentimens de leurs Maîtreſſes. Ifabelle
& Lucile prennent à leur égard
la même réſolution. Ce double incident
produit une Scène entre les quatre amans ,
dans laquelle on perſiſte avec une égale
opiniâtreté des deux côtés à garder le
filence. Damon , plus impatient & plus
tendre , veut découvrir ſon choix , il
en eſt empêché par Valère. Lucile , du
même caractère que Damon , & qui
montre les mêmes diſpoſitions , eſt également
retenue par Iſabelle. Ils font dans
cet état d'indéciſion , lorſque Mondor
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
& Oronte arrivent, & font fort ſurpris
de ne pouvoir tirer un mot des quatre
jeunes gens. Oronte , vieillard très- pétulent
, prend la main de Valère , & l'unit
bruſquement à Lucile , il unit de même
Damon & Iſabelle. Les Amans font
Aupéfaits . Mondor fort avec Orente ,
& emmène ſes gendres futurs pour lear
compter la dot. Iſabelle & Lucile ,
reftées ſur la Scène , & voyant qu'on
va combiner leurs mariages d'une mamière
contraire à leur choix , prennent
leparti de faire ſavoir, chacune par un
billet , à ceux qu'on leur destine , que
Peftime ne pouvant tenir lieu d'amour ,
elles ne fauroient ſe réſoudre à les
époufer. Elles chargent de ces billets
Liferte , leur Suivante. La maligne Soubrette
, qui veut punir les jeunes gens
d'avoir fait myſtère de leur inclination ,
donne à Valère la miſſive deſtinée pour
Damon , & à Damon celle qui eſt pour
Valère; de forte que chacun d'eux croit
n'être pas aimé de celle qu'il aime.Confternés
de cette découverte , ils déclarent
à Mondor qu'ils ceſſent de prétendre à
fon alliance , & que ſes filles refuſent
couronner leur amour . Mondor
étonné de ce diſcours en demande
de
JANVIER. 1778. 105
l'explication à ſes filles qui ſurviennent ,
ce qui produit un éclairciſſement qui
débrouille tout ; les Amans conviennent
réciproquementde leur inclination ,
&ſe pardonnent leur ſtratagême. Oronte
arrive avec les contrats qu'il avoit fait
faire pour marier Iſabelle à Damon ,
&Valère à Lucile ; on lui annonce
qu'on n'a plus beſoin de ces contrats ;
il s'emporte beaucoup , & croit que
tout est rompu. On lui fait entendre
enfin non fans peine , qu'il ne s'agit
que de transpoſer les noms des futurs
époux.
,
Cette Comédie eſt verſifiée avec
facilité ; l'Auteur , dont elle eſt le premier
Ouvrage en ce genre , le corrigera
ſans doute de l'uſage de quelques invertions
qui n'appartiennent qu'au genre
héroïque , & ne peuvent convenir au
ſtyle familier de la Comédie , qui doit
avoir , en vers , la conſtruction naturelle
& la facilité de la proſe.
3
Les vrais principes du Gouvernement
François, démontrés par la raison &
par les faits ; par un François. AParis ,
chez les Libraires du Palais Royal
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
Un des beaux Génies du ſiécle de
Louis XIV a ſagement obſervé que
l'art de bouleverſer les Etats, eſt de fonder
dans leur ſource pour y faire remarquer
le défaut de justice & d'autorité.
Recourir aux Loix fondamentales &
conſtitutions de l'Etat , c'eſt un jeu ,
dit il , pour tout perdre. Mais doit-on
appliquer cette réflexion aux Ecrivains
qui ne difcutent les monumens que
pour faire reſpecter davantage l'autorité
légitime , en établiſſant d'une
manière ſolide ſa vraie origine , &
qui n'attaquent que les fauſſes inductions
des faiſeurs de ſyſtêmes , toujours
occupés à faire plier & les événemens
hiſtoriques, &les diplômes à leurs fantaiſies?
L'Auteur du nouvel Ouvrage fur
leGouvernement François,ſoutientqu'on
a ſouvent perdu de vue les principes
conſtitutifs de l'autorité , & qu'on a
oublié que le meilleur titre des Empires
ne pouvoit être que la poſſeſſion ancienne.
D'après cette première idée , il
développe d'abord dans ſon Ouvrage les
Loix eſſentielles & fondamentales de
toute Monarchie , qui diſtinguent ce
gouvernement du Deſpotiſme de conftitution.
Après avoir prouvé que l'hom
JANVIER. 1778. 107
me eſt né pour la ſociété , & qu'aucune
ſociété ne peut ſubſiſter ſans Gouvernement
ſans Loix , fans Souverain ;
l'Auteur recherche la nature des différents-
Gouvernemens , en difcutant leurs
avantages & leurs inconvéniens ; il fait
enviſager l'autorité paternelle comme
le modèle de la Monarchie , & prétend
établir que la puiſſance du Chef d'une
Monarchie eſt eſſentiellement pleine ,
abfolue & indépendante. Il réduit les
Gouvernemens en deux claſſes , le Monarchique
& le Républicain ; tandis que
les Politiques en ont diftingué de trois
fortes dans tous les tems , en y joignant
encore le Démocratique. Nous laiſſons
aux Publiciſtes le ſoin d'examiner fi
l'Auteur ne confond pas l'Aristocratique
avec le Gouvernement Oligarchique qui
en eſt la dépravation , de même que le
Deſpotiſme eſt la corruption du Gouvernement
Monarchique , & l'indépendance
des Loix celle de la Démocratie.
Si le Gouvernement Républicain
comine le ſoutient l'Auteur des principes
, n'a d'autre origine que l'abus du
pouvoir duMonarque , on ne pourra donc
pas dire que le Gouvernement Républicain
vienne de Dieu comme la Monare
,
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
chie , quoique ce ſoit une vérité éta
blie par les Livres Saints & par une
faine philofophie, que toute puiſſance
vient de Dieu .
On fuppofe dans cet Ouvrage que
les François s'emparèrent des Gaules &
partagèrent les terres comme une partie
du butin , mais qu'ils n'en chaſsèrent
pas les Habitans ; que le Peuple
déjà Serfſous lesNoblesGaulois , le devint
ſous les Francs , & que les Prêtres
Chrétiens prirent la place des Druïdes depuis
la converfion de Clovis. Mais l'établiſſement
de la Religion dans les.
Gaules ne date-t- il que du régne de
Clovis ? Et peut- on dire que les Druïdes
ont exiſté juſqu'à ce moment ?
Les Hiſtoriens font mention de S.
Remi & de la Métropole de Reims
avant la nailfance de Clovis. Ils rapportent
que la feconde Belgique , après
avoir récouvré ſa liberté en chaffant
les Romains avec le ſecours de Clovis,
& après avoir joui de fon indépendance
pendant plus de deux ans , s'affembla
atin de choiſir Clovis pour Roi , & que
les Evêques étoient de cette aſſemblée.
Ce qui formoit la Nation étoit donc
réputé Catholique. Les Evêques & las
JANVIER. 1778. 109
Nobles ne devinrent point Serfs ; mais
ils laiſsèrent ſeulement dans la ſervitude
ceux qui y étoient. On ne peut
pas dire que la plus grande partie du
Peuple fût dans la fervitude , & qu'il
n'y eût que quelques Gaulois qui eufſent
conſervé leur liberté , puiſque tous
les Gens d'Églife étoient libres,&que les
Evêques étoient preſque tous Nobles.
C'étoit affez ſouvent parmi les Gaulois
que l'on éliſoit les Evêques; &la néceſſité
y obligeoit ,parce que les Francs étoient
Néophites, & par conféquentincapables,
en cette qualité , d'être élus , & que
l'ignorance d'ailleurs devoit les exclure
de cette dignité .
Nous n'avons pas bien faiſi le fyftême
de l'Auteur ſur la propriété &
la réunion des Familles , quine doivent
leur origine , s'il faut l'en croire , qu'aux
inventeurs des Arts; la propriété ne
prendroit-elle pas plutôt ſon origine
dans le précepte de Dieu même :
Poffédez la terre & Soumettez- vous-la..
Et n'eſt-il pas plus ſimple & plus exact
de foutenir que c'eſt Dien même qui
adonné la propriété de la Terre aux
Enfans des Hommes , en leur indiquant
la manière dont chacun pouvoit deve
110 MERCURE DE FRANCE.
nir Propriétaire par la cultivation? Diett
ayant deſtiné les biens de la Terre aux
beſoins & aux commodités des Hommes
, tous les Hommes , en vertu de
cette deſtination du Créateur , ont eu
naturellement le droit de ſe ſervir de
ces biens de la manière qu'ils le jugeoient
à propos , en ſuivant les régles de la
prudence & de la ſociabilité. La priſe
de poſſeſſion a pu être envisagée comme
une acceptation de la deftination
que Dieu avoit faite des biens de la
terre pour la conſervation des Hommes.
Et l'on peut dire que cette priſede poffeffion
ou occupation , étoit un acte de
diligence & de prévoyance qui devoit
mériter un droit de préférence fur la
choſe. Voilà comme pluſieurs Publiciftes
nous ont expliqué l'origine de la
propriété , ſans recourir aux inventeurs
des Arts : la réunion des familles étoit
également une ſuite des Loix de la Nature
, établies de Dieu même au moyen
de l'autorité maritale & de l'autorité
paternelle.
Les objets qui font renfermés dans la
ſeconde partie de l'Ouvrage , ſont en
grand nombre. On y fait connoître
quelle a été la forme du Gouvernement
JANVIER. 1778. fff
François ſous les deux premières Races
de nos Rois. L'origine & les principes
- du Gouvernement Féodal , la forme
ancienne des jugemens , des appels , de
l'affranchiſſement des Serfs ; l'établiſſement
de la Pairie , l'inſtitution du Parlement
, du Grand- Conſeil , des Cours
des Aides ; la nature & l'objet des afſemblées
connues ſous le nom d'Etats
Généraux , l'origine des droits des Gabelles
, &c. Toutes ces diſcuſſions doivent
intéreſſer tout bon François qui
veut approfondir l'hiſtoire de ſon Pays.
Il faut ſavoir gré à ceux qui ſe li-
-vrent à un travail auſſi épineux , où
l'on trouve tant de ſyſtèmes différens ,
& où chacun interprète les Monumens
à ſa guiſe. L'Auteur des principes combat,
par des raiſons qui nous ont paru victorieuſes
, l'opinion de Monteſquieu
ſur le droit de juger que les Rois
doivent s'interdire. Ce qu'il dit contre
l'Auteur des Obfervations ſur l'Hiftoire
de France , à l'égard de la forme
primitive du Gouvernement François ,
ſemble exiger une nouvelle diſcuſſion
qui trouvera ſa place dans le troiſième
volume des Obſervations qu'on attend
depuis long - tems avec impatience.
112 MERCURE DE FRANCE.
:
Differtation fur cette Question : Quelles
font les causes principales de la mort
d'un auſſi grand nombre d'Enfans ,
& quels font les préſervatifs les plus
efficaces & les plusfimples pour leur
conferver la vie ; par M. Jacques Ballexferd
, Citoyen de Genève , couronnée
par l'Académie Royale des
Sciences de Mantoue. A Paris , chez
Mérigot le jeune , Libraire , ſur le
Quai des Auguſtins.
L'Auteur de cette Differtation nous
en a déjà donné une excellente ſur l'Education
phyſique des Enfans , & l'on
pouvoit aisément augurer que M. Ballexferd
remporteroit le prix fur une
Matière qui avoit tant d'analogie avec
la première. Cet habile Phyfiologiſte
ailigne quatre cauſes à la mortalité des
Eufans, fi contraire à l'ordre de la
Nature. La première eſt la débilité héréditaire
acquiſe des Pères & Mères.
La ſeconde caufe eſt l'uſage ſi dangereux
des Nourrices empruntées. La troifième
& quatrième ſont la pratique
du Maillor & la précipitation de ſevrer
les Enfans. Les perſonnes inftrui
JANVIER. 1778. 113
'tes de la matière , liront avec fatis
fation cet Ouvrage, également ſolide &
lumineux . Les Académies ne ſauroient
trop ſouvent propoſer, pour leur prix,
ces fortes de ſujets ſi utiles & fi intéreſſans
à l'humanité. Les Gouvernemens
doivent encourager à cet égard ,
&les Académies& les Aſpirans aux Prix
Académiques.
:
Nouvel Abrégé Chronologique de l'Hiftoire
& du droit public d'Allemagnė ;
par M. Pfeffel , Jurifconfulte du Roi
au Département des Affaires Etrangères.
A Paris , chez Delalain , rue
de la Comédie Françoiſe , Hôtel de
la Fautrière. 2 vol. in-4°. & 2 vol .
in-8°.
-
1
La ſcience du Droit Public & celle
de l'Hiſtoire , faites pour s'éclairer mutuellement
& marcher de concert , ne
devroient jamais être ſéparées . C'eſt
fur tout dans l'Histoire d'Allemagne
, que l'importance & la néceflité
de leur union ſe font le mieux
fentir. L'Empire offre un régime particulier
, né de l'ancienne féodalité , &
que l'on chercheroit en vain dans le
114 MERCURE DE FRANCE.
reſte de l'Europe. Il nous préſente une
multitude d'Etats différents , Ecclefiaftiques
& Séculiers , Héréditaires ou
Electifs , indépendans les uns des antres
, & dont les Souverains s'intitulent :
par la grace de Dieu. Ils sont confédérés
& liés par l'intérêt commun ſous
un même Chef, & ſouvent contre ce
même Chef , dont l'ambition foutenue
par une puiſſance réelle , indépendante
de l'Empire , où il a moins de pouvoir
que d'honneurs , les a fréquemment
alarmés . L'Hiſtoire ſeule , en nous
apprenant l'origine de cette multitude
d'Etats, leur accroiſſement ou leur affoibliſſement
, les changemens qu'ils ont
éprouvés par les guerres , & les ſucceſſions
enligne directe ou collatérale ,
peut nous éclairer ſur leurs intérêts particuliers
, qui ſe varient & s'étendent à
l'infini , felon leurs poſitions , l'inégalité
de leurs forces & de leurs richefſes
, & pluſieurs autres circonstances ;
elle peut ſeule nous faire connoître
auſſi l'intérêt commun à tous , qui eſt
quelquefois croifé par les premiers , que
les Empereurs ont ſouvent éveillés pour
rompre l'union qui fait la force du Corps
Germanique&favoriſer leurs entrepriſes .
JANVIER. 1778. τις
L'Ouvrage de M. Pfeffel , quoique
très-précis , ne laiſſe rien à deſirer fur
tousces objets importans . Cette partie de
l'hiſtoire de l'Europe eſt la plus difficile
, & elle n'a jamais été traitée avec
autant de ſupériorité qu'elle l'eſt ici.
Les nombreuſes éditions qu'on en a faites
, nous diſpenſent d'entrer dans des
détails ſur la nouvelle que nous annonçons
, & qui eſt bien ſupérieure aux
précédentes , par le travail qu'y a fait
l'Auteur. Ce ne font point des Annales
des Empereurs qu'il a voulu écrire ;
ce font les Faſtes de l'Empire ; ils préfentent
le tableau de ſes moeurs ,
fon gouvernement , de ſa politique jufqu'à
préſent. On y voit ce qu'il a été
depuis fon origine , les variations qu'il
a éprouvées , les progrès lents & fucceflifs
qu'il a faits , ſes révolutions , fon
état actuel , les intérêts préſens des
membres de ce vaſte corps. Cette dernière
partie de l'Ouvrage ne ſauroit être
plus intéreſſante, fur- tout dans un moment
où il ſe prépare des événemens
qui ne font peut-être pas ſi éloignés ,
& qui fixent d'avance les yeux de
l'Europe ſur l'Empire. Parmi les Souverains
qui régnent actuellement ,
de
116 MERCURE DE FRANCE.
,
il y en a qui n'ont point de poſtérité
, & dont les branches menacent
de s'éteindre ; ils ſe font empreſſés d'appeler
des Collatéraux à leur fucceffion
& de faire des pactes de famille auxquels
ils ont donné toute la ſanction
des Loix particulières & du Droit Pablic,
& qu'ils ont fortifié encore de la
garantie de pluſieurs Puiſſances en état
de les faire reſpecter lorſque le tems de
leur exécution ſera arrivé. Mais depuis
ce teins , d'autres Etats paroiffent avoir
découvert des droits qu'ils voudront peutêtre
faire valoir , & on prévoit des
difficultés qui feront fans doute dubruit,
&qui , après avoir été difcutées par des
manifeſtes , pourroient ſe décider enfin
par les armes. C'eſt de cette manière
que ſe rerminent ordinairement toutes
les affaires de ce genre. Les Loix de
l'Empire ont cependant eſſayé d'y pourvoir
; mais leur force a toujours été
infuffiſante devant les Puiſſances armées.
C'eſt aina qu'elles ont fixé les droits
reſpectifs du Chef & des Membres du
Corps Germanique.
>> Droit de l'Empereur. Le droit de
>> conférer des dignités & des titres
>> d'honneur , excepté la qualité d'Etat
JANVIER. 1778. 117
> de l'Empire ; de première prière dans
>> les Chapitres & dans les Maiſons Re-
→ ligieuſes ; de donner des diſpenſes
>>d'âge & d'accorder le privilége de bat-
>> tre Monnoie ; de convoquer les Diè-
>> tes & d'y préſider; de diſpoſer des
>>petits Fiefs , &de donner des expecta-
» tives ».
»Droits des Electeurs. Le droit d'élire
>> les Empereurs , de les dépoſer , & de
>> déterminer la néceſſité d'élire un Roi.
>> des Romains ; de participer à toutes
>>>les affaires du Gouvernement ; de
>>>concourir à la collation des Electorats
» & des grands Fiefs vacans ; de rati-
>>fier les conceffions du droit de Péage ,
»&les aliénations du Domaine Impé-
>> rial ; de confirmer toutes fortes de
>>priviléges accordés par les Empereurs,
même ceux de ſimples dignités ».
>>> Droits des Etats aſſemblés comitia-
→ lement. Le droit de faire la guerre ,
» la paix, des alliances au nom de l'Em-
>> pire ; d'établir des Tribunaux de Juf-
>>rice pour toute l'Allemagne , de faire
> des loix & des réglemens univerſel-
>> lement obligatoires ,de juger toutes
>>les cauſes de leurs Pairs; de concourir
>>à la collation des grands Fiefs, & de
t
148 MERCURE DE FRANCE.
>>la qualité d'Etat de l'Empire , de haute
>> police » .
» Droits particuliers de tous les Etats
» dans leurs Terres. La complétion de
>> tous les Régaliens , foit utiles , foit
>>>honorifiques ».
Traité du Baptême par Saint Augustin ,
ou Traduction de ſes VII livres du
Baptêine ; par M. G. Dujat , Chapelain
de l'Egliſe Royale & Collégiale
de Notre-Dame d'Etampes . A
Paris , chez Froullé , Libraire , Pont
Notre-Dame.
Saint Augustin , qui fut , à ſi juſte
titre , l'étonnement de ſon ſiècle , avoit
reçu du ciel le talent de preffer les
Hérétiques de la manière la plus claire
& la plus invincible , enforte qu'on ne
peut rien ajouter ni à la ſolidité de ſes
preuves , ni à la force dont il les combat.
Il s'occupa , ſur-tout dans ſes ouvrages
, à expliquer, avec une merveilleuſe
netteté , les vérités Chrétiennes ,
à les mettre dans l'ordre le plus méthodique
, & à les débarraſfer de toutes
les chicanes & de toutes les fubtilités
fi propres à les obſcurcir. Nul Docteur
JANVIER. 1778. 119
na marqué , avec autant de précifion
& de clarté que lui , ce qu'on doit
croire de chaque Myſtère , ce qu'on doit
répondre aux objections que l'on y oppofe,
& comment on doit tirer des écritures
les argumens qui appuient chaque
dogme & chaque vérité. Quelque abf
traites que foient les matières qu'il traite
, il fait les rendre intelligibles aux:
eſprits les moins pénétrans ; & l'on admire
ſouvent, en lifant ſes ouvrages ,
ce goût de piété qu'il inſpire à ſes Lec
teurs : >> Je n'ai jamais trouvé qu'en lui
>> ſeul une choſe que je vais vous dire ,
>> diſoit M. de Fénélon , c'eſt qu'il eſt
>> touchant lors même qu'il fait des
>> pointes. Il corrige les jeux d'eſprit
par la naïveté de ſes mouvemens &
>>de ſes affections. Tous ſes ouvrages>
>>>portent le caractère de l'amour de Dieu:
>> non -feulement il le ſentoit , mais il
>> ſavoit merveilleuſement exprimer les
>>ſentimens qu'il en avoit. Voilà la tendreſſe
qui fait partie de l'éloquence » . On
elt done affuré de trouver des Lecteurs
lorſqu'on mettra entre leurs mains des
Ouvrages auffi lumineux & aufliéloquens
que ceux de Saint Auguftin.
Toute la Morale & tout le Dogme eft
120 MERCURE DE FRANCE.
renfermé dans les Traités qu'il nous a
laiffés. On ne peut pas choiſir un plus
habile Maître pour apprendre à traiter
dignement la Religion. Le principal
objet que ſe propoſe S. Auguſtin ,
dans l'Ouvrage dont nous annonçons la
traduction , eſt de prouver que le Baptême
peut être conféré hors de la communion
Catholique par les Hérétiques ,
ou les Schifmatiques; & de réfuter Saint
Cyprien , même en l'excuſant , parce
que la matière dont il étoit queſtion n'avoit
point encore été éclaircie , & que
les eſprits pouvoient ſe diviſer en attendant
la déciſion du Concile univerſel . S.
Auguſtin fait admirer , dans ce Traité ,
la charité & l'humilité de S. Cyprien ,
qui , quoique d'un ſentiment différent
de pluſieurs de ſes collégues , ne ſe ſépara
jamais de leur Communion ; &
la raifon qu'il donne pour justifier cet
éloge , eſt digne de remarque : C'est
>>que ſouvent Dieu cache certaines vé-
>> rités à des Savans , pour faire éclater.
»l'humble & patiente charité dont il
>>les a doués, & pour faire admirer, ſoit
>>leur amour pour l'unité à l'égard de
>>ceux qui , dans des queſtions obfcu-
>> res , ne penſent pas comme eux ,
> foit
JANVIER. 1778. 121
» ſoit leur amour pour la vérité qu'ils
• ignorent , maisqu'ils embraſſent aufli-
>>tôt qu'elle leur eſt déclarée telle . Car
>> enfin, ajoute ce Père, (& c'eſt ce qu'on
> ne devroit jamais perdre de vue dans
>> lesdiſputes ) nous ſommes hommes ,
>& l'effet de la foibleſſe humaine eſt
>>de ſe tromper quelquefois . Mais ai-
• mer ſes propres penſéesjuſqu'à rompre
> l'unité , juſqu'à faire ſchiſme
>> ceux qui ne penſent pas comme nous ,
> c'eſt une préſomption diabolique » .
Cette réflexion , ſi digne de la tendre
compaffion de l'Egliſe pour la foibleſſe
de ſes enfans , fournit une excellente
régle de conduite qu'on ne devroit
jamais perdre de vue dans les temps
de diſpute.
avec
Panégyrique de Saint Louis , Roi de
France , prononcé en préſence de
MM. de l'Académie de Châlons , le
25 Août 1777 , par M. de Gery ,
Chanoine Régulier , Viſiteur de la
Congrégation de France , & Prieur
de l'Abbaye de Touſſains. A Châlons
, chez Seneuze , Imprimeur du
Roi & de l'Académie ; & à Paris ,
II. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
S
i
i
chez Delalain le jeune , rue de la
Comédie Françoiſe , Hôtel de la
Fautrière. in-4°. 1 liv. 4f.
LePanégyrique de S. Louis revient tous
les ans à Paris , & dans la plupart des
villes du Royaume où il y a des Académies
établies . Ce ſujet , à force d'être
traité, paroît épuiſé. Les Orateurs ontdit
ſucceſſivement tout ce qu'ily avoità dire ;
& depuis long-tems , ils ne font que
répéter ce que l'on a dit. Ces fortes d'ouvrages
deviennent à préſent aufli diffici
les à faire que des Diſcours Académiques.
On n'imprime pas ceux qui ſe
prononcent partout dans la même circonſtance
; il n'y a guère que ceux qui
le font à Paris , qui ſoient régulièrement
publiés tous les ans , & à peine
en compte-t-on trois ou quatre qui ayent
mérité d'être recueillis & de ſortir de
la foule qui paroît condamnée à l'oubli .
Celui-ci , prononcé en Province , paroîtra
bien ſupérieur à pluſieurs qui l'ont
été ſur un plus grand Théâtre , & on
ne le lira pas ſans intérêt. L'Orateur
s'eſt attaché à préſenter dans ce Difcours
la piété & la grandeur , ſe prê
JANVIER. 1778 . 123
tant un éclat&un ſecours réciproques.La
piété de Louis convenoit à un grand
Roi ; elle convenoit parfaitement à un
Chrétien : telle eſt la diviſion de ce
Diſcours , dans lequel l'Orateur , en
parlant de ce grand Roi , dont le zèle
pour la Religion eſt conſacré , adreſſe
l'exhortation ſuivante aux Académiciens
qui l'écoutent : Que jamais vos fuf-
>> frages n'introduiſent dans ce ſanctuai-
> re des Lettres & des Sciences , ces
> hommes audacieux qui abuſent de
>> leurs talens pour accréditer l'incrédu-
» lité & l'erreur ; que jamais l'ennemi
>> de la Religion ne prenne place dans
>> vos doctes aſſemblées à côté du Pon-
» tife vénérable qui la défend , des
>> Miniſtres zélés qui la ſervent , des
>> Citoyens vertueux qui en admettentles
>> dogmes ſacrés avec une foi d'autant
>> plus inébranlable , qu'elle eſt plus
»éclairée».
Les oeuvres de M. Desmahis , première
Edition complette , publiée d'après ſes
Manufcrits, avec ſon Éloge hiſtorique;
par M. de Treſſéol. A Paris , chez
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
i
Humblot , Libraire , rue S. Jacques ,
près S. Yves 2 vol . in- 12 .
,
Nous devons à M. de Trefféol cette
nouvelle édition des OEuvres de feu M.
Deſmahis . Corriger , refondre , remplir
des lacunes , jeter ſes propres idées dans
le moule de l'Auteur , iimmiitteerr ſonefprit
prendre ſes tournures , ſon ton , ſa manière
; tel a été le travail de M. de
Trefféol , qui mérite de partager la
gloire de ſon Auteur. L'Éloge hiftorique
qu'il en a fait , eſt écrit avec
ſenſibilité . C'eſt ſous les deux points de
vues d'Écrivain & d'Homme . qu'il l'enviſage.
Il trace , en premier lieu , le caractère
de ſes Pièces fugitives , & de fes
Drames. Quant aux premières , il dit :
" L'eſprit philofophique paroît être une
>>des principales parties qui conſtituent
>>le Poëte. Loin qu'il deſsèche la vérve
>> poëtique , elle coule avec plus de force
» & d'abondance. Il produit la penſée
>> pour la livrer à l'imagination ; & il
>>obſerve l'imagination , enflammée par
>> la beauté & l'utilité de la penſée , pour
redreſſer ſa marche. Toutes les Pièces
>> fugitives de M. Deſmahis font mar-
>> quées au même coin ; l'imitation de la
JANVIER. 1778. 125
>>belle Nature , des images riantes , une
>> verfification harmonieuſe , l'expreſſion
>>élégante , l'art de cacher l'art , une ten-
> dre philofophie les caractériſent : une
>> douce chaleur anime tout l'ouvrage, &
» la penſée d'un coeur bon & honnête le
» relève » . La penſée d'un coeur bon &
honnête ! Cette idée nous rappelle la réflexion
de M. de Vauvenargues : les
grandes idées viennent du coeur.
: " Notre Poëte , continue M. de Tref-
• féol , étoit appelé par ſes forces , ainſi
>> que par ſes ſuccès , à un genre plus
» élevé. Il aimoit les hommes , & la dou-
>> ceur étoit ſon caractère. L'Art dramati-
>> que, qui corrige les moeurs en riant ,
>> devoit donc avoir pour lui de puiſſans
> attraits. Avec un bon eſprit & un
>> coeur droit , il étoit trop répandu dans
>>la Société pour n'être pas affecté des
>>ridicules & des vices que la foule y
>> porte. Les ridicules nous frappent
>>d'abord plutôt que les vices , parce
» qu'il eſt un tems où nous cherchons ,
» dans la Société , l'amusement plutôt
> que la connoiſſance du coeur humain;
» & parce que les ridicules ſe montrent
» à découvert , tandis que les vices ſe
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
>> cachent. M. Deſmahis ſaiſit d'abord
>>>les ridicules . Avant de tenter la for
>>>tune du Théâtre , il étudia long-tems
>>les bons modèles , tant anciens que
>> modernes , fans en adopter aucun.
>>Le goût forme notre modèle , & notre
>>>talent détermine notre manière. Sans
>> avoir la force comique de Molière ,
>>ni l'ingénieuſe gaieté de Regnard , ni
> ces grands caractères de la préémi-
» nence , on ne fauroit diſconvenir que
>> M. Deſnahis ne connût les profon-
>> deurs de l'Art qu'il embraſſoit , &
>> qu'il n'eût en lui toutes les reſſources
>>néceſſaires pour fournir avec éclat cette
>> carrière. Sa manière eſt marquée par la
fineſſe des portraits , la délicateffe des
>> penſées , la vivacité du coloris , la ra-
» pidité du dialogue , & toutes les graces
du ſtyle ». Les analyſes que M. de
Trefféol fait des Pièces de Théâtre , font
une preuve de fon goût.
Il parle enfuite des bonnes qualités de
M. Defmahis . Nous n'entrerons pas dans
ce détail. Nous nous contenterons de citer
au hafard un morceau qui fera ſans
doute plaifir à nos Lecteurs, " Heureux par
>> la manière de jouir de ſa fortune aiſée ,
JANVIER. 1778. 127
»M. Deſmahis ne chercha, ne demanda,
> ne deſira jamais des graces , des récom-
» penfes , des Protecteurs. Il répétoit
>> ſouvent :
>> A peu de frais , en vérité ,
>> Les Dieux peuvent me fatisfaire ;
>> Qu'ils me laiſſent le néceſſaire ,
>> Qu'ils m'accordent de la ſanté ,
» Je fais du reſte mon affaire.
>>J'ai dit que M. Deſmahis ne cher-
>>cha pas des Protecteurs. Eh ! que font-
>> ils à un homme qui , par lui- même ,
>> n'a beſoin d'aucune illuſtration em-
» pruntée; à un homme qui , content
>> de fon fort , n'a pas même l'ambition
> de la gloire ; à un homme à qui la
>> nobleſſe des ſentimens donne la vraie
>>meſure des hommes ; enfin , à un
>>Homme de Lettres qui ſent toute la
>>dignité,de fon état ? Deſmahis regar-
>>doit cet état comme très-honorable ,
» & il le rendoit tel par ſes vertus &
>>par l'uſage de ſes talens. Il n'avoit
>>aucun des défauts qu'on reproché avec
>>plus ou moins de juſtice aux Gens de
>>>Lettres , & dont l'effet eſt de détruire
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
>> ou d'affoiblir les avantages , l'afcen-
>>dant , l'eſpèce d'empire que promet
>> la ſupériorité de raiſon & de lu-
» mières » .
Le premier Volume des nouvelles
OEuvres de M. Defmahis , renferme ſes
Pièces fugitives. Nous ſouſcrivons volontiers
au jugement qu'en a porté l'Éditeur.
On y trouve de la légèreté , du
brillant , de la nobleſſe. Preſque partout
ce ſont des images riantes ; c'eſt
une peinture animée d'une douce cha-
Ieur; c'eſt la raiſon parée de fleurs par
l'imagination. L'Auteur a fu rajeunir
des ſujets ufés par les richeſſes qu'il y
a répandues , quelquefois avec trop de
profuſion. Ses yers font doux , faciles ,
cadencés , & l'harmonie variée , Nous
avons rapporté au commencement de ce
Volume , quelques Pièces fugitives qui
peuvent faire defirer de connoître les
autres de ce Recueil,
On trouve dans le ſecond , les Pièces
de Théâtre. La Veuve Coquette , Comédie
en cinq Actes & en Vers , qui
n'a point été imprimée. M. de Treffeol
y a ſuppléé pluſieurs vers , & en a re
tranche le ſtyle, qui n'étoit pas toujours
digne de fon Auteur. Cette Pièce eſt
:
JANVIER. 1778. 1.29
remplie de détails ingénieux , de portraits
délicats , de ſituations intéreſſantes.
Scènes , incidens , coups de Théâtre ,
tout eſt lié avec art. Le ſujet auroit été
plus ufé,que M. Deſmahis l'auroit rendu
nouveau par fa manière piquante d'écrire.
L'Impertinent eſt le ſecond Drame
du ſecond Volume. Cette Pièce , en
un Acte & en Vers , eſt connue , &
le Public la voit reparoître ſur la
Scène avec plaifir. C'eſt une galerie
de tableaux qui repréſentent le monde
tel qu'il eſt. Les faux airs , les prétentions
, l'intrigue , la diffimulation y
ſont ſaiſis & développés avec une intelligence
& une délicateſſe ſingulières .
Le Triomphe du Sentiment , Comédie
en un Acte & en Vers , eſt le troiſième
Drame du ſecond Volume. Cette Pièce,
dont M. de Treſſéol a été obligé de reroucher
le ſtyle , eſt écrite du même ton
que les autres. Beaucoup de facilité dans
la verſification , du brillant dans le coloris
, de délicateſſe dans les portraits , de
détails agréables , quelquefois de la bonne
plaifanterie. T
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
Les Fragmens de l'honnête-Homme ,
terminent ce Volume. On y trouve des
tableaux excellens que l'Éditeur a eu l'art
de lier , en adoptant la proſe dans toutes
les lacunes qui ſe trouvoient à cette Pièce.
Il faut bien fentir les douces influences
de l'amitié fur nous , pour la peindre de
la manière qui ſuit :
Otez l'amitié de la vie ,
Ce qui reſte de biens eſt peu digne d'envie :
On n'enjouit qu'autant qu'on peut lespartager.
L'amour, ce ſentiment aveugle & paſſager ,
Eſt ſouvent un tourment, & toujours un délire :
Loin de remplir le coeur , ſans ceſſe il ledéchire.
L'amitié lui fournit tout ce qu'il a de bon ;
Pour fe faire écouter , il emprunte ſon nom.
Laperte des amis eſt la ſeule réelle ;
Leur mémoire eſt pour nous une dette éternelle ;
Et, ne croyons jamais que, pour un noeud fi beau,
Il n'eſt plus de devoirs au-delà du tombeau.
Defir de tous les coeurs , plaifir de tous les âges ,
Tréfor des malheureux , divinité des ſages ,
L'amitié vint du Ciel habiter ici -bas ;
Elle embellit la vie & ſurvit au trépas.
Les nouvelles OEuvres de M. Defmahis
, que nous annonçons , font
JANVIER. 1778 . 131
ン
augmentées de deux tiers de Pièces qui
n'ont jamais été imprimées : les autres
paroiſſent avec quelques changemens.
,
Hymne au Soleil , par M. l'Abbé de
Reyrac, Cenfeur Royal , Aſſocié Correſpondant
de l'Académie Royale des
Inſcriptions&Belles-Lettres de Paris ,
des Académies de Toulouſe de
Bordeaux , de Caën , &c. feconde
Edition corrigée & augmentée. A
Paris , chez Lacombe , Libraire , rue
de Tournon , près du Luxembourg.
1778. pet. in- 12. Prix 30 fols br.
On ſe rappelle avec quel applaudiffement
général le morceau intéreſſant
de Littérature dont nous annonçons
une nouvelle Edition , fut reçu l'année
dernière , lorſqu'il parut pour la première
fois . Cette Hymne étoit annoncée
alors comme la traduction d'un manufcrit
grec , fiction à laquelle perſonne
n'ajouta foi , & que M. l'Abbé de Reyrac
prend aujourd'hui le parti de déſavouer.
On ne peut lui reprocher que
d'avoir différé d'offrir en fon propre
nom , & fans emprunter le maſque
d'un Grec anonyme , un Ouvrage qui
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
,
lui fait autant d'honneur. Il cherche à
prévenir d'avance ce reproche avec une
modeſtie bien remarquable. « Quand
>>je publiai ce Poëme l'année dernière ,
>dit- il j'aurois dû ſans doute le
>> donner , non comme un Ouvrage
>>>traduit du Grec , mais comme une
>>bagatelle compoſée dans ma première
>>jeuneſſe ..... C'eſt un tort que j'avoue ,
>> en proteſtant , néanmoins , que ſi j'ai
>>eu recours à une fiction employée
>>> depuis trop long- tems dans la Litté-
>>>rature pour en impofer , ce n'eſt pas
>>que j'aie voulu tromper perfonne ,
>>j'avois ſeulement en vue la juſte dé-
7
fiance de mes forces... Il ne fera donc
>>plus queſtion à l'avenir du prétendu
>>manufcrit grec. On ne dira plus qu'il
» a été trouvé dans une des Ifles de
>> l'Archipel , quelques mois avant la
>> découverte du tombeau d'Homère ;
>> que ſi l'Auteur n'eſt pas né dans la
>>la ville d'Athènes , il y a du moins
>>vécu long-tems .... On a retranché
>>enfin de cette édition tout ce qu'il y
>>avoit de ſuppoſé dans la première
» & l'on ne donne aujourd'hui l'Hymne
> au Soleil , que comme un fruit de la
>> plus vive admiration pour tous les
→ bons Ecrivains de l'antiquité » .
JANVIER. 1778. 133
: Ce qui a tant plu dans ce petit Poëme,
& ce qui le fera lire long-tems , c'eſt ,
comme on l'a déjà obſervé , ce ton de la
belle nature & de l'antique Poësie , qui
pénètre l'ame d'une émotion délicieuse ,
parce qu'il lui rappelle les beaux jours du
génie ; c'est cette admirable variété d'images
& defentimens , toujours vrais , toujours
intéreſſans ; cet accord parfait du
coloris avec l'objet préſenté ; cestyle pur ,
élégant , harmonieux , rempli tantôt de
magnificence & de fublimité , tantôt de
graces & de douceur ; c'eſt cette foule de
richeſſes poétiques , & de beautés en tout
genre , que la brillante imagination de
l'Auteur a répandu par- tout avec profufion;
c'est enfin cette ſenſibilité fi rare ,
fiprécieuse, fi touchante, qui ne peutpartir
que du fond d'une belle ame , & qui fait
Souhaiter à ceux qui lisent l'Hymne au
Soleil , de vivre avec l'Auteur, & de l'avoir
pour ami.
Cette ſeconde Edition diffère confidérablement
de la première. En retouchant
avec foin l'Ouvrage entier , l'Auteur
y a fait pluſieurs additions , dont
la plus conſidérable eſt un nouvel épiſode
qui termine le troiſième chant. Nous ne
pouvons nous refuſer au plaifir de
134 MERCURE DE FRANCE .
tranſcrire en entier ce morceau agréable
&touchant.
>> Ceſt ainſi que dans mes chants , infpirés
par la nature , je célébrois à la
fois la munificence du grand Aſtre de
l'Univers , & le bonheur de la vie champêtre.
Je commençois à peine mon
neuvième luſtre , quand tout-à-coup la
mort , s'élançant de l'abyſme de l'Erèbe,
m'apparut pâle , hideuſe , terrible , &
levant fur moi fa faulx homicide ».
» Hélas ! au ſein des douleurs , à la
vue de la tombe affreuſe , inacceſſible à
la douce eſpérance , & preſqu'au moment
de fermer pour toujours mes yeux
à la lumière , ce n'étoit point vous qui
faifiez couler mes larmes , chimères de
la fortune , fantômes de gloire & d'orgueil
, auſſi vains que les foibles mortels
qui courent après vous , grandeurs décevantes
& plus paſſagères que l'ombre :
ah ! ce n'étoit ni votre amour , ni l'eſpoir
de vous poſſéder un jour , qui caufoient
mes foupirs ».
→ Soleil, qui éclaire le monde de feux
fi brillans & fi purs; ſpectacle touchant
de la campagne , qui m'avez toujours
ravi ; feuillage naiſſant que j'ai tant
aimé; rochers fourcilleux , qui bravez
JANVIER. 1778. 135
les tempêtes & les mers mugiſſantes ;
montagnes caverneuſes , aſyles antiques
des filles de la nuit ; ſombres forêts qui
rempliſſez mon ame mélancolique d'une
horreur religieuſe ; vaſtes allées où repoſe
le Dieu du ſilence ; berceau de jafmin
& de roſiers , où j'allois m'aſſeoir
un livre à la main ; fertiles vallons que
je parcoure avec une volupté toujours
nouvelle , & qui empruntez de l'aſtre
que je chante votre éclat le plus doux ;
objets de mes tendres regrets , hélas !
en mourant , mes yeux ne ſe tournoient
que vers vous ».
>> Je diſois au Père de la lumière : O
toi que je n'ai jamais contemplé qu'avec
un ſaiſiſſement profond , flambeau de
l'Univers , aſtre créateur , bientôt je ne
te verrai plus : côteau charmant que
baigne le Loiret paiſible Olivet !
féjour digne des Dieux mêmes, fi , mieux
connu de nos Rois , ils euſſent embelli
tes beautés naturelles de quelques - uns
de ces grands miracles de l'art , pro
digués dans leur Palais de Verſailles , ô
le plus beau lieu de la terre , dans peuje
ne te verrai plus ! Solitude aimable , où
le Philoſophe goûte en paix les fruits de
la ſageſſe , & les plaiſirs de la raifon ;
136 MERCURE DE FRANCE.
retraites délicieuſes où ſi ſouvent
,
l'amitié conſola mon coeur , recevez mes
adieux » .
>>Et toi , Loire magnifique , qui roule
majestueuſement tes ondes bienfaiſantes
ſous un ciel toujours ferein , je n'irai
plus fur tes bords enchantés , oubliant les
malheureux humains & les ſoins de cette
vie , admirer ces riches tableaux , ces
payſages gracieux que le miroir de tes
eaux reproduit, & perpétue le long de
ton cours. Pour la dernière fois , hélas !
j'ai vu ces rives fécondes embaumées au
Printemps par les fleurs , & bordées de
vignobles heureux , qui rendent au loin
l'horifon plus riant & plus doux ».
* Je le difois , les yeux baignés de
pleurs & refpirant à peine , lorſqu'un
Eſprit confolateur , ( c'étoit un Dien
fans doute ) deſcendant des céleſtes régions
, s'approcha de ma couche funèbre
, & me fit entendre ces paroles ,
qui feront toujours préſentes à ma mémoire.
" Amant de la nature , me dit-il ,
>> fors des ombres du trépas , lève-toi ,
>> marche , vole auprès de cette fource
» merveilleuſe , qu'un jour Neptune ,
>> d'un coup de ſon trident , fit jaillir à
>>gros bouillons des entrailles de la terre ,
JANVIER. 1778. 137
» & dont l'onde pure & azurée forma
> foudain ce canal ſuperbe qui coule
>> entre deux tapis de gazon le long de
> de côteau fortuné : là , monte de
>> nouveau ta lyre , invoque le Génie
>> protecteur de ces rives fleuries , &
chante encore le Soleil & la vertu » .
On a imprimé à la ſuite de cette
hymne quelques poéſies fugitives du
même Auteur. De la délicateſſe , de la
facilité , une philofophie aimable , caractériſent
toutes ces pièces ,
on peut juger par la ſuivante , qui a
pour titre le nouvel usage de la vie.
Dieux ! ſi je n'avois que quinze ans ,
comme
Quej'uſeroisbien mieuxdu préſent de la vie !
Pourcoulerdans la paix des jours dignes d'envie,
Etn'en pas perdre envain les rapides inſtans ,
J'embellirois de fruits la riante jeuneſſe;
De la sève de la ſageſſe ,
Je nourrirois les fleurs de mon printems..
Queje mépriſerois , dans la ſaiſon ſuivante ,
Et nos vaines grandeurs , & cette foif brûlante
Qu'allume en nous l'aveugle ambition!
Le Sage vit de peu , peude bien le contente ;
Les maux d'autrui rendroient mon ame bienfaifante:
138 MERCURE DE FRANCE.
Aux paiſibles vertus j'ouvrirois ma maiſon.
On me verroit encore , adorant le génie ,
Moduler ces beaux vers , enfans de l'harmonie ,
Qui charment à l'envi l'oreille & la raiſon .
Quand un torrent de maux, vers la fin de ma
courſe ,
Des ruiſſeaux de la vie empoiſonnant la ſource,
Creuſeroit le tombeau ſous mes pas affoiblis ,
J'aurois encor le coeur de mes amis .
Oui, la tendre amitié ſoigneroit ma vieilleſſe ,
Et m'offiroit fon bras pour ſoutenir le mien;
Toujours d'un vieux ami le ſort nous intéreſſe;
On ne fuit un vieillard que lorſqu'il n'aime rien.
L'exécution typographique de ce petit
volume eſt élégante & foignée .
Journal Historique & Politique des principaux
événemens des différentes Cours
de l'Europe , année 1778..
Ce Journal Hiſtorique & Politique ,
dit de Genève , eſt composé de 36 cahiers
par an , qui font publiés exactement
le 10 , le 20 & le 30 de chaque
mois. On peut ſouſcrire en tout tems
chez Lacombe , Libraire , à Paris rue de
:
JANVIER. 1778. 139
Tournon , & chez les Directeurs des
Poſtes & les principaux Libraires en
Province . Le prix de la ſouſcription eſt
de 18 livres pour les 36 cahiers
dus francs de tout port.
>
ren-
Ce Journal eſt regardé comme l'Hiftoire
la plus fidelle & la plus complette
des principaux événemens que la nature,
la politique & les paſſions produifent
journellement. Il eſt toujours intéreſſant
& curieux par l'art du Rédacteur
à recueillir , à reproduire & à
préſenter les faits les plus importans
qui peuvent exciter l'attention. Nous
allons donner une légère eſquiſſe du Difcours
dont le premier cahier de Janvier
eſt enrichi. Celui de cette année
a pour objet la Législation politique ;
ſujet de la plus grande importance , puifqu'il
régle la fortune des Empires , & le
fort des Sujets.
« Au milieu des ravagesque la guerre
exerce depuis trois ans fur le continent
Américain, les Colonies Confédérées préſentent
aux deux mondes le ſpectacle
d'un Peuple fier & calme , qui , d'une
main , combat pour ſe ſouſtraire à l'autorité
de la Métropole , & , de l'autre
, poſe avec une lenteur réfléchie ,
140 MERCURE DE FRANCE.
les fondemens de la législation qu'il
aſpire à faire régner ſur lui-même ".
« Nous avons aſſez parléde la querelle
qui enſanglante aujourd'hui l'Amérique ;
nous en avons expoſé l'origine , développé
les motifs & ſuivi lesprogrès : le moment
n'eſt pas encore venu d'ofer en
prévoir le terme. Le cours des événemensa
, comme l'Océan , ſes flux &
reflux , dont il eſt impoſſible de ſuſpendre
ou d'empêcher le retour. De nouveaux
efforts de la part de l'Angleterre
peuvent réparer ſes pertes récentes. Elle
peut,pardes reſſources inattendues, laſſer
enfin la réſiſtance des Colonies . Gardons-
nous donc de nous livrer à des
conjectures ſtériles ſur un avenir obfcur
& incertain » .
« Un objet plus grand, plus digne des
regards de la raiſon , vient s'offrir de luimême
à nos recherches. C'eſt la légiflation
politique. N'eſt-il pas étonnant
qu'après tant de fiécles , les opinions
flottent encore fur les premiers élémens
d'une ſcience fi intéreſſante pour l'hu
manité ? Les Colonies Américaines ont
dû ſe demander quelle étoit la forme du
Gouvernement la plus avantageuſe. Ontelles
choiſi la meilleure , ou du moins
JANVIER. 1778. 141
la plus analogue à leur ſituation ? Ofons
foumettre cette grande queſtion au creufet
de l'expérience. En conſidérant la
légiflation politique ſous toutes ſes formes
; en analyſant les avantages & les
inconvéniens de chacune d'elles ; en oppoſant
avec courage l'autorité irréfragable
des faits à l'aſcendant aveugle des
préjugés ; & fur-tout en écartant de ce
Difcours toutes les illuſions d'une théoriebrillante
& menfongère , nous aurons
du moins la gloire d'avoir marqué la
route qu'on doit ſuivre pour arriver à la
ſolution des problêmes fondamentaux
de cette ſcience ».
L'éloquent Orateur poſe les principes
qui peuvent conduire à la découverte de
la meilleure forme de gouvernement , il
enviſage enſuitela ſouveraineté dans l'ancienne
Grèce , & d'après l'examende ſes
révolutions , il conclud : « Qu'une expérience
éternelle atteſte que le partage
de l'autorité fut par-tout , &dans tous
les tems , une ſource intariſſable de
troubles & de déſaſtres. Ce fut ce qui
perdit la Rivale de Rome. Tandis qu'An+
nibal franchiſſoit les Alpes pour anéantir
le nom Romain , une faction puifſante
, pouſſée par une jalouſie orgueil
142 MERCURE DE FRANCE.
leuſe , travailloit dans le Sénat de Carthage
à rendre ſes efforts inutiles. L'épée
des Scipions fut moins funeſte aux Carthaginois
, que la rivalité des familles
de Barca & d'Hannon . Cette rivalité ſauva
Rome ; & Carthage périt , parce
qu'Hannon aima mieux voir ſa Patrie
anéantie par les Romains , que de la
voir ſauvée par la valeur d'Annibal
« Quels éloges n'a-t-on pas prodigués
â la République Romaine ? Quand on
ſe rappelle la profonde politique du Sé
nat , la fierté du Peuple , l'audace de ſes
Légions , ſes victoires innombrables ,
l'étendue de ſes conquêtes , la durée de
ſon Empire , toute la terre réduite devant
elle à un filence de reſpect & d'admiration
ou de terreur : peut-on , ſur la
foi de tant degrandeur & de ſuccès , douter
ſeulement que ſon Gouvernement
n'ait été le chefd'oeuvre de la Légiflation
politique ? Le moindre Citoyen Romain
ſe croyoit au-deſſus des Rois : qui oferoit
foutenir qu'il ne fûtpas libre & heureux ?
Voilà le langage del'opinion ; mais écoutons
ce que dit l'hiſtoire : Elle prononce
contre un Gouvernement où les biens
&la vie de chaque Citoyen ſont ſans
ceſſe à la merci de l'ambition & de
JANVIER. 1778 . 143
la haine , échauffées par la rivalité du
pouvoir » .
LeGouvernement Aristocratique a plus
de nerf que leGouvernement populaire.
Il marche dans ſes deſſeins avec plus d'activité
, de meſure & de poids . Mais , outre
qu'il eſt bien loin de réunir ces avantages
au même degré que le Gouvernement
Monarchique , l'expérience démontre
qu'en concentrant toute l'autorité
dans un petit nombre de mains , il entraîne
la ſervitude de tout le reſte . C'eſt là
que , ſous une poignée de deſpotes , on
voit tout un peuple ramper en tremblant
devant le ſimulacre de la liberté ; de forte
qu'onpeutdiredece ſyſtême, qu'en multipliant
les Souverains , il ne fait que multiplier
les yeux & les bras de la tyrannie » .
Tous les Etats , nés des débris de
l'Empire de Charlemagne , languirent
long-tems ſous la forme Aristocratique.
Sous ce régime bizarre , une ſervitude
ignominieuſe & la plus extrême abjection
furent l'apanage du peuple , tandis
qu'une tyrannie féroce & héréditaire
élevoit la Nobleſſe à une diſtance immenſe
du corps de la Nation , diſparue
dans le gouffre de la féodalité. Enfin ,
la Royauté fortit peu-à-peude l'engour
144 MERCURE DE FRANCE.
diſſement où l'avoit plongée la diffolution
de ſes principes , & commença à
miner fans bruit les digues qui l'enchaînoient.
Avec le tems , les Rois , en
ſa reſſaiſiſſant du pouvoir législatif ,
abolirent l'eſclavage , & leurs conftans
efforts parvinrent enfin à rétablir le
peuple dans lesdroits de l'humanité trop
tard connus » .
L'Auteur balance les avantages & les
vices de tous les Gouvernemens , & leur
oppoſe les avantages de la Monarchie.
Il confidère enfin le fort qui attend les
Colonies confédérées , ſi elles parviennent
à former l'établiſſement qu'elles
ſemblent projeter.
« Les Colonies confédérées n'apperçoivent
encore autour d'elles aucun établiſſement
qui , de long-tems , puiſſe
menacer leur indépendance politique.
Mais lorſque les vaſtes contrées qui
les environnent au Nord , à l'Occident
& au Midi , auront changé de face ;
lorſque la maindes hommesaura échauffé
cette terre , qui n'attend que les ſoins
d'une culture laborieuſe, pour développer
les germes de fa fécondité ; lorſque ces
forêts profondes & folitaires , où la nature
fommeille encore , auront diſparu
pour
JANVIER. 1778. 145
pour faire place à de riches productions ;
que ces immenfes déſerts auront reçuune
population proportionnée à leur étendue;
que l'induſtrie humaine les aura aſſervis
à fon empire , & que les Arts les ombrageront
de leurs rameaux bienfaiſans :
peut- on douter qu'avec le tems il ne s'y
élève de puiſſans Etats ? Alors , que deviendra
, au milieu d'eux , une Républi
que fédérative , à qui ſa conſtitution politique
ne promet qu'une vigueur momentanée
? Tant que durera la guerre ,
qui dévore anjourd'hui le continent ,
P'intérêt & le péril, communs à chacune
des Colonies, ne fauroient manquer d'en
cimenter l'union : mais que ce péril
ceffe,& bientôt on verra combien eft
foible le lien conſtitutif qui les rapproche
, plutôt qu'il ne les unit ».
C'eſt dans ce beau Difcours , dont
nous ne pouvons donner ici qu'une foible
idée , qu'il faut ſuivre le développement
des principes & des exemples
qui donment la ſolution de cette propoſition
, une des plus importantes qu'on
ait difcutées , ſavoir quelle eſt la meilleure
forme de Gouvernement politique.
>> Concluons : l'expérience démontre
que le Gouvernement républicain eſt ,
II. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
de fa nature , um Gouvernement foible ,
orageux , & toujours expoſé à des abus
qui le corrompent, ou à des ſecouſſes
qui le bouleverſent : elle démontre que
l'Aristocratie , ſi elle veut être ferme
& inaltérable , devient féroce & tyrannique
: elle démontre enfin que la Monarchie
abfolue, étant le ſeul Gouvernement
où l'on trouve l'unité de pouvoir,
l'unité de volonté , & l'unité d'intérêt , il
eſt le ſeul auſſi qui puiffe , à la plus grande
force , joindrela plus grande modération.
De l'unité de pouvoir & de volonté
naiffent la gloire de l'État , ſa ſureté
au- dehors , & fa tranquillité, audedans.
Enfin , de l'unité d'intérêt , qui
identifie le Peuple & le Monarque , naît
une confiance réciproque , gage éternel
de leur commune félicité . Voilà la
grande & utile leçon que l'hiſtoire donne
au Législateur politique qui veut ſe faire
une loi de ne marcher qu'à la lueur de
fon flambeau.
JANTER. 1778. 147
1
ANNONCES LITTÉRAIRES.
Le bon Jardinier , Almanach pour l'année
1778 , contenant une idée générale
des quatre fortes de Jardins , & les régles
de la culture des plantes , arbres , arbrifſeaux
d'utilité & d'ornement , nouvelle
édition . Prix , 1 liv. 16 ſols rel. chez
Onfroy , Libraire , Quai des Auguſtins ,
1778 .
:
Almanach contenant un Recueil des
coëffures des Dames , dans les goûts les
plus modernes ; par Davault , quatrième
Partie . A Paris , chez l'Auteur , rue de la
Comédie Françoiſe , maiſon de M. Bourget,
Epicier.
: Almanach historique de la Ville de
Reims, corrigé& augmenté, pour l'année
1778. A Reims , chez Jeunehomme ,
Imprimeur du Roi.
\!
1
Notice de l'Almanach fous verre, des
Aſſociés , rue S. Jacques , pour l'année
1778 , contenant les decouvertes , inven-
Gij
KANCE.
48
プ
MERCURE, nouvellement faites
tions, ou exnices , les Arts , les Métiers ,
dawultrie , & c.
On trouve à la même adreſſe , une
petite Brochure oblongue , qui renferme
un Recueil des Notices depuis dix
années.
Almanach Musical , qui indique la
demeure des Artiſtes , & qui donne la
notice des Ouvrages de Muſique. A
Paris , chez Delalain , Libraire , rue de
la Comédie Françoiſe ; & au Bureau
du Journal de Muſique , rue Montmartre
, vis -à - vis celle des Vieux-Auguſtins.
:
Le Babillard , Ouvrage périodique ,
dont l'objet eſt ſucceſſivement moral ,
politique , littéraire , critique , &c . Nous
en rendrons compte inceſſamment. Il en
paroît une feuille in- 8°. tous les cinq
jours , année 1778. Le prix de l'abonnement
eſt de 24 liv à Paris , & de 30 liv.
en Province , rendu franc de port.
On fouforit en tout tems, à Paris ,
chez Lacombe, Libraire, rue de Tournon;
& en Province, chez les Directeurs des
JANVIER. 1778 . 149
Poſtes , & les principaux Libraires du
Royaume.
La Clef du Tréfor , ou avis aux Ата-
teurs de la Loterie Royale de France .
Prix , 1 liv. 16 f. broché. A Paris , chez
Deſventes de la Douée , Libraire , Quai
de Gèvres , à la Renominée.
Etrennes de la Nobleſſe, ou État actuel
des Familles Nobles de France , & dés
Maiſons & Princes Souverains de l'Europe
, pour l'année 1778. A Paris , chez
le même Libraire .
e
Almanach de Paris , contenant la deimeure
, les noms & qualités des per
fonnes de condition , & autres vivant
noblement , pour l'année 1778 , br.
1 liv. 16 f. rel. 2liv. 4f. eennmaroquin ,
3 liv. A Paris , chez Quillau , Imprimeur-
Libraire , rue du Fouarre'; & la
veuve Mangeot , Hôtel Touloufe, ſous
le Périſtile .
Cet Almanach eſt de la plus grande
utilité ; pour le rendre plus portatif, on
s'eſt ſervi des numéros des lanternes, qui
ſervent à indiquer les adreſſes ; & on l'a
réduit par des abréviations connues.
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
ACADÉMIES.
I.
ACADÉMIE ROYALE DES INSCRIPTIONS
ET BELLES- LETTRES DE PARIS.
Mémoire fur les Causes de la haine perfonnelle
qu'on a cru remarquer entre Louisle-
Gros, Roi de France , & Henri I
Roi d'Angleterre , par M. Gaillard.
LES Guerres entre Louis-le- Gros , Roi
de France , & Henri premier , Roi d'Angleterre
, comparées aux précédentes ,
ont paru plus animées , plus opiniâtres ;
on a cru qu'elles avoient eu pour principe
une animoſité perſonnelle , qui
n'avoit pas éclaté de même entre leurs
Prédéceſſeurs .
Quelques Auteurs modernes ont attribué
cette haine perſonnelle des deuxPrinces
, à une querelle qu'ils avoient eue
dans leur enfance à Conflans-fur-Oyfe ,
en jouant aux échecs ; querelle qu'ils
2
JANVIER. 1778. 151
1
repréſentent comme ſi vive , & dans laquelle
les deux jeunes Princes s'étoient
outragés fi cruellement , qu'elle avoit
donné lieu à la dernière guerre qui
s'étoit élevée entre Philippe 1 , père de
Louis , & Guillaume le Conquérant ,
père de Henri.
M. Gaillard fait voir que l'hiſtoire de
cette prétendue querelle de Louis &
de Henri aux échecs , eſt ſans aucun
fondement : 1º. elle n'eſt rapportée que
par quelques Ecrivains modernes fans
autorité. Aucun Auteur contemporain ,
&, pendant cinq fiècles , aucun Hiftorien
n'en a parlé ; on n'en trouve point
de traces avant le ſeizième ſiècle : elle a
été abandonnée & rejetée par tous les
Ecrivains qui ont eu lamoindre critique;
elle n'eſt qu'une répétition d'une autre
fable tirée du vieux Roman des quatre
fils Aimon , où l'on voit au ſecond cha.
pitre une pareille querelle entre Berthelot,
neveu de Charlemagne , & Regnaut ,
l'aîné des quatre fils du Duc Aimon;
querelle qui fait renaître la guerre entre
Aimon & Charlemagne , autrefois ennemis.
2º. Cette Hiſtoire ſe détruit encore
par fon invtaiſemblance ,&par l'impof
Giv
152 MERCURE DE FRANCE .
fibilité de la concilier avec des époques
connues & certaines. Louis auroit été
trop enfant , & il y avoit une trop grande
diſproportion d'âge entre les deux
Princes.
un
3 ° . Une dernière preuve que cette
querelle eſt une fable , ſe tire de divers
événemens arrivés entre l'époque de
cette prétendue querelle , & celle du
commencement des guerres entre Louisle-
Gros & Henri I. Ce fut en Angleterre
que Louis alla chercher
aſyle contre les perfécutions de Bertrade ,
ſa marâtre , & c'étoit Henri qui régnoit
alors en Angleterre : il paroît donc , ou
que la querelle prétendue n'avoit pas eu
lieu, on que Louis n'en avoit conſervé
de ſa part aucun reffentiment , & n'en
craignoit aucun de la part de Henri.
Celui- ci répondit à la confiance & à l'eftime
qu'on lui témoignoit ; il fut l'appui
de Louis contre Bertrade ; il l'avertit de
l'acharnement avec lequel cette femme
le pourſuivoit juſqu'en Angleterre , &
juſques dans ſa Cour. Ainſi les torts
que Henti I pouvoit avoir eus dans la
querelle de Conflans , en la ſuppoſant
réelle , avoient été bien expiés par fa
conduite envers Louis, pendant le féjour
JANVIER. 1778. 153
de ce Prince en Angleterre , & dans
le cours de ſes démêlés avec Bertrade.
Henri s'étoit montré alors le defenfeur
&bienfaiteur de Louis , qui , de fon
côté , avoit paru très - reconnoiſſant des
ſervices qu'il avoit reçus de ce Prince,
Il paroît donc impoſſible d'attribuer au
reſſentiment de la prétendue querelle de
Conflans , les guerres qui s'élevèrent
dans la ſuite entre ces deux Princes ,
& la haine dont ils parurent animés.
,
C'eſt dans les ſeuls intérêts politiques
qu'il faut chercher la ſource de ces
guerres , & de la haine qui en fut la
ſuite. Depuis la conquête que Guillaume.
le Bâtard avoit faite de l'Angleterre , il
n'avoit preſque pas ceſſé d'être en guerre
avec Philippe I, parce que la jonction
de l'Angleterre avec les Provinces
qu'il poſſédoit en France le rendoit
un Vaſſal trop indocile & trop puiſſant.
Lorſque dans les partages de ſes fils ,
l'Angleterre ſe trouvoit ſéparée des Provinces
Françoiſes , la guerre ceſſoit
elle ſe rallumoit auſſi-tôt que la réunion
ſe faiſoit , ou qu'elle étoit ſeulement
tentée. Cependant, Henri ayant vaincu
& fait prifonnier Robert ſon frère à la
bataille de Tinchebray, en 1106 , par-
Gv
J154 MERCURE DE FRANCE.
vint à réunir les Provinces Françoifes
avec l'Angleterre. La France auroit du
S'oppofer à ces ſuccès de Henri ; mais
dans ces dernières années du règne
de Philippe , la France étoit trop agitée
de troubles intérieurs ; la molleſſe de
Philippe , la méfintelligence de Bertrade
& de Louis , les révoltes continuelles
de Vaffaux trop puiſſans , la réduiſirent
à être ſimple ſpectatrice des conquêtes
de Henri & de l'oppreffion de Robert.
Louis- le-Gros , au commencement de
fon règne , tourna d'abord fes armes
contre cette foule de rébelles & d'ennemis
domeſtiques , qui renverfoient à la
fois le trône & la liberté publique . Pour
avoir le loiſir de les réduire , il ſe vit
forcé d'obſerver la neutralité la plus
exacte ſur les affaires de la Normandie ,
&d'entretenir la paix avec l'Angleterre.
Il ne s'empreſſa point d'entrer en guerre
avec Heuri I, comme il l'eût fait , s'il
eût été guidé par cette haine aveugle ,
& par cet eſprit de vengeance qu'on lui
a fuppofés, Sa conduite, au contraire, fue
très fyſtématique & très-meſurée ; la
France étoit turbulente & agitée , il
commnença par la foumettre , & par
réduiré lès rébelles.
JANVIER. 1778. 1.55
Libre enfuite de ſes premiers foins ,
moins refferré dans ſon domaine , moins
gêné dans ſes mouvemens , plus maître
desſes ſujets , il fongea enfin à borner
cette puiſſance Angloiſe, dont il avoit été
contraint de fouffrir l'agrandiflement &
les ufurpations. Ce futlalors que com-
-mencèrent ces guerres , qui ont paru plus
animées que les précédentes , parce que
Louis& Henri étoient des rivaux dignes
l'un de l'autre , dont les talens égaloient
l'activité, qui,dans toutes les expéditions,
-paroiffoientà la tête de leurs armées , &
s'expoſoient en foldats ; & qui , joignant
la politique aux armes , faifoient entrer
les Puiſſances étrangères dans leur querelle
, ce qu'on n'avoit guères va jufqu'alors.
Tant que les Rois d'Angleterre feroient
Vaffaux de la France , c'est-à-dire ,
tant qu'ils poffederoient des Provinces
dans ce Royaume , la guerre étoit inévitable
entre les deux Puiſſances . Voilà
la grande caufe qui , depuis Philippe I
juſqu'a Henri M , Roi de France , depuis
Guillaume le Conquérant juſqu'
la Reine Marie d'Angleterre , a rendu
ces deux Puitfances rivales & ennemies.
Tant que Henti I parnt wop redou
Gvj
16 MERCURE DE FRANCE.
table , la guerre , ou ne ceſſa point , ou
ne fat que ſuſpendue pour peu de tems.
Mais dans la ſuite la famille de Henti ,
fubmergée à la vue du Port de Barfleur ,
l'incertitude que la perte de ſon fils unique
apportoit dans la ſucceſſion au Trône
d'Angleterre , l'eſpérance affez plausible
que le fucceffeur , quel qu'il fût , trouveroit
beaucoup de difficultés à réunir les
Provinces Françoiſes à l'Angleterre ,
firent ceſſer abſolument les hoftilités , &
procurèrent une paix folide entre Louis
& Henri ; preuve certaine que la véritable
cauſe des guerres entre ces deux
Princes , doit être cherchée dans les
intérêts politiques des deux Rois &
desdeux Nations , non dans la prétendue
querelle de Conflans , fable viſiblement
-copiéeduRoman des quatre fils Aimon ,
pour faire naître quatre ſiècles de guerre
entre deux grandes Puiſſances rivales ,
d'une cauſe auſſi petite & auſſi frivole
qu'une querelle au jeu entre deux enfans.
On a quelquefois reproché aux
Hiſtoriens d'avoir trop donné aux
cauſes politiques , & de n'avoir pas
affez reconnu l'influence des petites
cauſes ſur les plus grands événemens ;
JANVIER 1778 157
ne pourroit- on pas auſſi juſtément faire
à quelques-uns d'entre-eux le reproche
contraire ? Cette idée des grands événemens
produits par de petites cauſes ,
ne les a-t-elle pas trop éblouis ? N'a-telle
pas eu pour eux l'attrait d'un pa-
'radoxe ? Souvent , en évaluant bien
P'influence des petites cauſes ſur les
grands événemens , on verroit qu'elles
n'ont été que l'occaſion qui a fait éclater
des difpofitions formées depuis longtems
par des cauſes plus générales &
plus puiffantes; & parmi ces cauſes , il
n'en n'eſt point de plus active ni de
plus efficace que les intérêts politiques.
Mémoire fur la Philofophie de Marc-
Aurèle, par M. de Rochefort.
Dans ce Mémoirefur la Philofophie
de Marc-Aurèle , M. de Rochefort
pourſuit l'objet dont il s'eſt occupé
-dans pluſieurs Mémoires précédens , où
il a examiné : quels étoient les fentimens
des anciens touchant le Bonheur. La ſecte
des Stoïciens étant celle qui a laiſſé fur
-cette matière le ſyſtème le plus élevé ,
158 MERCURE DE FRANCE.
&en même-tems le plus méthodique ,
il étoit important de voir ce que Marc-
Aurèle, l'honneur de cette illuſtre ſecte ,
pouvoit nous apprendre ſur cet objet fi
important. M. de R. s'eſt attaché à faire
voir combien le ſyſtême du bonheur
chez ce Philofophe Empereur tenoit en
quelque forte au ſyſtême du monde ; &
comment l'homme, qui regardela nature
des êtres comme un vaſte tout dont il
fait partie , trouve dans cette contemplation
raifonnée une fource de courage ,
de bienveillance&de réfignation. Avec
cesvertus, l'homme ne fauroit manquer
d'être heureux . La réſignation le prépare
à tout , le courage lui fait ſupporter tout,
&la bienveillance lui fait aimer tous les
êtres qui , comme lui , font partie de
cette vaſte République qu'on nomme
le monde. M. de R. ne s'eſt pas borné
à ces obſervations , qu'il faut voir développées
dans fon Mémoire ; il s'eft
attaché à montrer , comme il l'avoit
déjà fait dans les Mémoires précédens ,
les variations que le Stoïciſme a éprouvées
,& comment Marc-Aurèle , éloigné
de toutes les fauſſes fubtilités des Stoïciensqui
l'avoient précédé , fut ramener
la Philofophie àdes principes plus fim
JANVIER. 1778. 15
ples & plus conformesà ceux de Socrate.
Ce Philoſophe , qui fut le père de la
Philofophie , n'eur , pendant long- tems,
que des enfans dégénérés. « Si la pureté
>> du Stoïciſme , comme dit M. de R. ,
>>ſe maintint quelque tems à Rome ,
>> cet avantage étoit dû à la ſageſſe des
- Scipions , des deux Catons , & de
>> tous ces vieux Romains , qui , plus oc-
>> cupés d'agir pour la République que de
>> differter pour la Philofophie , ju-
>>geoient de la beauté de leur ſecte , par
la grandeur de leur ame , plus que par
>>les démonſtrations qui leur avoient
>>été tranfmifes. Mais ce qui étoit ar-
> rivé en Grèce , arriva de même à
>> Rome . Bientôt le Stoïcifme altéré ,
>> demandoit & des circonstances heu-
>> reuſes , & une ame fingulièrement
» élevée , pour reparoître dans ſa ſimpli-
>>>cité première » . C'étoit à Marc-Aurèle
qu'un tel prodige devoit appartenir.
M. de R. fait , avec raiſon , un grand
éloge des principes de cet illuſtre Philofophe
, & de l'utilité qu'on en pourroit
retirer. " Si jamais , dit-il , les Lé-
>>giflateurs tournent leur attention du
côté de la morale; fi les Inſtituteurs
*peuvent unjour changer la routine
7. }
I160 MERCURE DE FRANCE.
>> de leurs études , & faire de la morale
l'objet fondamental de leurs leçons;
>>s'ils veulent s'occuper de principes qui
> puiffent donner à leurs diſciples de la
>> magnanimité , de la bienveillance &
> de la réſignation , ils n'auront point de
>> plus parfaits élémens à ſuivre que ceux
>> de Marc-Aurèle. Heureux le moment
>> où cet Ouvrage deviendra un livre
>>claſſique pour le Peuple , pour les
>> riches & pour les enfans des Rois »!
Si le règne de Marc-Aurèle fut l'époque
la plus brillante du Stoiciſme , ce
fut aufſi le dernier terme de ſa gloire.
C'eſt l'obſervation qui termine le Mémoire
de M. de R. La ſecte ſtoïque
>> ceſſa bientôt d'exiſter , ou plutôt elle
>> ſe confondit toute entière dans le
Chriſtianiſme , devant qui toutes les
>> ſectes des Philoſophes diſparurent ,
>> comme on dit que les Oracles ſe turent
> devant le Meffie » .
I I.
AMIEN S.
L'Académie des Sciences , Belles-Lettres
&Arts d'Amiens , célébra , le 25
JANVIER. 1778. 164
Août 1777 , le fête de Saint-Louis ,
dont le panégyrique fut prononcé par
M. l'Abbé de Richerg , l'un des Académiciens
, avec une éloquence égale
ment religieuſe & académique .
M. Boiſtel de Belloi , Ecuyer , Avocat ,
élu à la place de feu M. Peryſt , fit dans
la féance publique de l'Académie , fon
diſcours de remercîment , dont le ſujet
principal étoir , la néceſſité d'être utile ;
&cediſcours ſeul eût fuffi pour prouver
que le nouvel Académicien ſeroit , pat
fon talent , utile à l'Académie & à la
Patrie . M. fon Père , faiſant les fonctions
de Directeur , lui répondit avec cette
manière éloquente & forte qu'il eut
toujours à l'Académie , comme au Bareau;
avec ce ton touchant d'un pèré
qui parle à fon fils ; avec ce ton noble
d'un homme qui parle à la tête d'une
Compagnie de Gens de Lettres. Son
difcours finit par le tribut que l'Académie
devoit à la mémoire de M.
Greffet , l'un des plus heureux génies &
leplus bel-eſprit qui ait peut-être jamais
exiſté , qui , célèbre & recommandable
par ſes talens , étoit encore plus reſpectable
par ſes vertus , & fur-tout par
celles de la religion.
r
162 MERCURE DE FRANCE.
M. l'Abbé Villin lut un Mémoire
fur la Mendicité , & fur les moyens d'y
remédier; & ce ſujet fat traité avec tout
l'intérêt dont il étoit ſuſceptible .
M. Elie de Beaumont fit un très-beau
discours ſur l'influence réciproque des
Sciences , des Lettres , des Arts , du
Patriotisme & de l'Humanité.
M. Vallier , Colonel d'Infanterie , lut
des vers ſur le Canal de Picardie ; ſujet
rendu plus intéreſſant par l'Eloge de
M. le Comte d'Agay , Intendant de la
Province , dont le génie donne à cet
objet l'attention éclairée qu'il porte fur
tous les autres objets de ſa ſurveillance ;
& par l'hommage rendu à la mémoire
de M. Laurent , un des hommes les
plus extraordinaires qu'ait eu la Mécani
que , à qui l'on doit le Canalfouterrain ,
entrepriſe la plus hardie & la plus
admirable peut- être de l'induſtrie humaine.
1
M. d'Agoty , Peintre célèbre , qui
avoit fait expoſer , dans la Salle d'Af
femblée, une copie du portrait de feu
M. Greffet , offrit ce préſent à l'Académie
en termes vraiment académiques.
On fit lecture de la pièce de poëfie
JANVIER. 1778. 163
qui avoit remporté le prix , dont le
fujet , laiffé libre aux Auteurs , étoit ,
Plutus , Epitre à un Sage , & l'Auteur ,
M. l'Abbé Talbert , Chanoine de Beſançon
, Grand-Vicaire de Leſcars ,
couronné pour la troiſième fois par
l'Académie , & pluſieurs fois par d'autres
Compagnies littéraires.
M. de la Vigne , étudiant en Philoſophie
, a eu le prix de l'École de Botanique.
L'Académie avoit propoſé pour ſujet
d'un prix d'Eloquence , l'Eloge du Maréchal
de Créqui; & pour ſujet d'un
prix de Poéſie , l'hommage rendu par
Edouard , Roi d'Angleterre , à Philippe
de Valois dans l'Eglise d'Amiens.
Les Ouvrages envoyés au concours n'ont
pas été jugés dignes des prix.
L'Académie propoſe pour ſujets des
prix qu'elle doit donner en 1778 :
Pour l'Eloquence : l'Eloge de J. B.
Rousseau.
Pour la Poëfie : un morceau traduit où
imité de l'Enéïde , de 2 ou 300 vers.
Pour les Sciences & les Arts : les
moyens les plus fûrs , & les plus économiques
de deffécher le Marquenterre.
164 MERCURE DE FRANCE.
Chacun de ces prix eſt une Médaille
d'or ; & à celle pour les Sciences & les
Arts , fera jointe une ſomme de 400 liv.
donnée par un Citoyen qui s'intéreſſe au
bien de la Province , & dont la modeſtie
égale la bienfaiſance.
:
Les Ouvrages feront envoyés , francs
de port , avant le 1 Juillet , à M. Baron ,
Secrétaire de l'Académie , à Amiens.
T
SPECTACLES.
OPÉRA.
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE
continue les repréſentations d'Armide ,
deux fois par ſemaine ; & les autres jours
celles des Fragmens compoſés de Pigmalion
, du Devin du Village , & de Myrtil
&Lycoris. On répète l'Opéra de Roland,
de Quinault , avec des changemens &
des augmentations , par M. Marmontel;
remis en Muſique par M. Piccini , célè
bre Compoſiteur Italien.
JANVIER. 1778. 165
:
DÉBUT.
Mile THÉODORE , Élève de M. Lany,
ancien Maître de Ballets , a débuté , le
26 Décembre dernier , avec un applaudiſſement
général. Cette jeune Danfeuſe
a. de la grace , un maintien noble & aifé,
une danſe brillante , de la force & de la
préciſion , & un talent comparable au
genre de Mlle Lany , qui a fait longtems
les délices de ce Théâtre.
AVIS.
L'Académie Royale de Muſique , a l'honneur
d'informer MM. les Locataires des Loges à l'année
, que le Spectacle de l'Opéra ſera régi dorénavant
au compte de M. de Viſmes , à qui le Roi
en a accordé l'entrepriſe pendant douze ans ,
commencer du 1 Avril 1778 .
à
En conséquence, MM. les Locataires ſont priés
de vouloir bien faire connoître , avant le 1 Mars
1778 , au Bureau de la nouvelle Adminiſtration,
leurs intentions , relativement aux Loges qu'ils
occupent à l'Opéra : paſſé cette époque , l'Académie
diſpofera des Loges en faveur des Perſonnes
qui en demandent dans ce moment- ci , & de
celles qui ſe préſenteront pour en avoir.
166 MERCURE DE FRANCE .
Pour éclaircir les doutes que l'on pourroit
avoir ſur l'angmentation du prix des Loges à l'année
, M. de Vismes s'empreffe d'annoncer , qu'à
l'exception de quelques Loges dont le prix n'eſt
pas proportionné au nombre des places qu'elles
contiennent, cette augmentation ne ſera que relative
aux Spectacles qui auront lieu pendant les
Jeudis de l'Été .
Mais il eſt à propos d'obſerver , qu'en ſuppofant
qu'on donne des Spectacles les Lundis , Mercredis
ou Samedis , MM. les Propriétaires ne
jodiront pas ces jours- là de leurs Loges , à moins
qu'ils ne les louent extraordinairement le même
prix qu'elles feroient louées au Publiç , & dont ils
auront la préférence , en avertiſſant la veille.
Les Perſonnes qui voudront paſſer des Baux ,
font priées de s'adreſſer à M. Deherain , Notaire,
rue Coquillière.
Nota. Le Bureau de la nouvelle Adminiſtration
ſera établi à l'Hôtel de l'Académie Royale
de Muſique , rue de la Feuillade ; & il ne ſera
ouvert que le premier du mois de Février.
イ
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François continuent ,
avec ſuccès , les repréſentations de Mufzapha
& Zéangir , Tragédie nouvelle de
M. de Champfort.. 1
JANVIER. 1778. 167
On ſe diſpoſe de donner inceſſamment
à ce Théâtre , l'Homme perſonnel ,
ou l'Egoiste , Comédie nouvelle en cinq
Actes & en Vers , de M. Barthe .
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont repris
P'Olympiade , compoſé de morceaux de
chants tirés des différens Opéra de M.
Sacchini . C'eſt un beau Concert dans
lequel la Muſique n'eſt pas toujours bien
adaptée aux paroles & à la Scène ; mais
le chant en eft varié & agréable , & fait
plaifir. :
On a donné fur ce Théâtre , quelques
repréſentations de la Fauſſe Magie , dont
la Muſique de M. Grérry a été entendue
& ſentie avec ivreſſe. Il n'y en a point
en effet qui ait plus de magie , plus de
chant , plus d'eſprit, plus de vérité , &
fur-tout plus de cette analogie intime
qui s'identifie avec les paroles
ſentimens , & les ſituations des Perfonnages.
Nous devons obſerver que
les rôles ont été parfaitement joués &
,
les
1
168 MERCURE DE FRANCE.
chantés par Meſdames Trial & Billioni ,
qui n'ont point d'occaſions plus favorables
pour développer l'excellence de
leur goût & la beauté de leur organe.
Madame du Gazon a fait valoir le petit
rôle de la Magicienne. M. Clairval
ſemble s'être furpaſſé par la fineſſe de
fon jeu , & furtout de fon chant.
MM. Trial & Nainville , ont pareillement
fait le plus grand plaiſir.
1I1l y a déjà eu quelques répétitions de
Matroco , Drame burleſque en quatre
Actes & en Vers , mêlé d'Ariettes & de
Vaudevilles , dont la Muſique eſt de M.
Grétry.
DÉBUT.
Mile SAULIN a débuté , le 4 Janvier ,
par les rôles d'Agathe , dans l'Ami de la
Maiſon ; & par celui de Perrette , dans
les Deux Chaffeurs. Elle a continué fon
début par le rôle de Marine , dans la
Colonie; &de Fanchette , dans le Tonnelier.
Une figure agréable , une voix
douce & fenfible; de l'ingénuité & de
l'intelligence lui ont mérité des applaudiſſemens
, & font eſpérer qu'elle pourra
fortifier fes talens &ſe rendre utile à ce
Théâtre,
ARTS.
JANVIER. 1778. 169
;
:
ARTS.
GRAVURES.
I.
Le Paſſage du Rhin , Eſtampe nouvelle ,
gravée par J. J. Avril , d'après le
Tableau original de N. Berghen , tiré
du Cabinet de M. le B. d'H .
En l'année 1672 , Louis XIV commandant
à la tête de fes armées ; & fous
Jui , Meſſieurs de Turenne , le Grand
Condé & de Luxembourg , ayant fait la
conquête de pluſieurs Places de la Hollande,&
l'intention du Roi étant de faire
paffer le Fleuve du Rhin à fon Armée ,
Tur un pont de bateaux de cuivre inventés
par Martinet ; des Gens du Pays in
formèrent le Prince de Condé , que la
ſéchereſſe de la ſaiſon avoit formé un
gué ſur un bras du Rhin , auprès d'une
vieille tourelle qui ſervoit de bureau de
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
péage , & que l'on nommoit Toll-Huys .
Le Roi fit fonder ce gué par le Comte
de Guiche . Il n'y avoit qu'environ vingt
pas à nager au milieude ce bras du Fleuve
; de l'autre côté étoient cinq cens
Cavaliers & deux Régimens d'Infanterie
Hollandoiſe , pour s'oppoſer au paſſage ;
mais la Maiſon du Roi & les meilleures
Troupes de Cavalerie paſſerent au nombre
d'environ quinze mille hommes ; à
peine quelques Cavaliers Hollandois entrerent
dans la rivière pour combattre ;
ils s'enfuirent l'inſtant d'après devant la
multitude qui venoit à eux , & leur Infanterie
mit bas les armes .
Tel fut ce Paſſage du Rhin , action
éclatante& unique , célébrée alors comme
un desgrands événemens qui duſſent
occuper la mémoire des Hommes.
C'eſt le ſujetque N. Berghem , Peintre
célèbre , né en 1642 , mort en 1683 , a
repréſentédans un Tableau d'autantplus
rare , qu'il n'a peint que deux ou trois
ſujets de Bataille en ſa vie . Cet Artiſte ,
qui avoit une grande facilité , feroit
croire , en voyant ſon Tableau , qu'il ne
s'eſt occupé qu'à peindre des Batailles.
Cette Eſtampe eſt d'un bon effet de
gravure , &dans la manière des Audran,
JANVIER. 1778. 171
qui ont ſi bien rendu les Tableaux des
Batailles de Lebrun .
Elle ſe vend à Paris chez Avril , rue
de la Huchette , la porte Cochère vis-àvis
la rue Zacharie. Prix 12 liv.
! I I.
Le Bonheur du Ménage , Estampe d'en
viron 12 pouces de large ſur 10 de
haut , gravée par M. de Launay , de
l'Académie Royale de Peinture & de
Sculpture , d'après le Tableau de M. le
Prince , de la même Académie.
Cette Eſtampe nous repréſente une
jeune femme qui s'acquitte de ſonpremier
devoir , celui de nourrir ſon enfant.
Son mari la regarde avec complaiſance.
Une bonne-mère, coëffée dans le coſtume
Ruſſe , leur fait une lecture. Différens
acceſſoirs ornent cette ſcène, très - bien
entenduede compoſition &d'effet. Cette
nouvelle Eſtampe , digne du porte-feuille
des Amateurs , fait pendant à celle que
nous avons annoncée précédemment fous
le titre de l'Heureuſe Fécondité , & gra
vée d'après le Tableau de M. Fragonard,
par le même Artifte. On les trouve tou
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
tes deux chez lui , à Paris , rue de la
Bucherie , la porte-cochère près la rue
des Rats. Prix , 3 liv. chaque Eſtampe .
III .
M. Savart , digne émulede M. Fiquet ,
vient de publier deux Portraits, intéreffans
& gravés avec beaucoup de délicateffe,
de foin & de talent , pour faire
ſuite à la collection des Perſonnages
célèbres que les Amateurs s'empreffent
de raſſembler.
L'une eſt le Portrait d'Antoinette de
la Garde des Houlières , connue par fes
Poéſies champêtres & légères.
L'autre eſt le Portrait de Torquato
Taffo, Poëte Epique Italien .
Chacun de ces Portraits eſt du prix
de 3 liv. A Paris , chez l'Auteur , Hotel
de Chamouzet , Quai S. Bernard.
IV.
Amusement des Francs-Maçons , Brochure
in- 4 ° . curieuſe par les caractères
finguliers quiy font employés.ASaumur,
chez Degouy , Imprimeur; & à Paris ,
chez F. G. Deſchamps , Libraire'; rue S.
Jacques , aux Afſociés. Prix , 24 f.
JANVIER. 1778. 17.3
MUSIQUE.
I.
RECUEILS des Contre- Danfes , Allemandes
, Angloiſes , Menuets , &c. qui
ſe danſent chez la Reine ; arrangées
pour le clavecin ou le forte-piano; dédiés
à Madame Louiſe Elifabeth Boccony
de Leoube , par M. Benaut , Maître de
Clavecin. Prix , 2 liv. 8 fol . chacun .
II.
; i
Ouverture d'Armide , pareillement
arrangée pour le clavecin , par le même.
Prix 3 liv . A Paris , chez l'Auteur , rue
Dauphine , près la rue Chriſtine.
III.
Ouvertured' Armide de M. le Chevalier
Gluck , ariettes & airs de danſe du
même Opéra , arrangés pour le clavecin ,
forte-piano ou harpe avec accompagnement
de violon & flûte ; dédiée à Ma-
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
dame la Comteſſe de Stroganoff, par
Camille Monteze ; prix 9 liv. A Paris ,
chez l'Auteur , rue Sainte-Anne , vis-àvis
celle de Vildot , maiſon de M. de
la Balme , Secrétaire du Roi , & aux
Adreſſes ordinaires de Muſique.
I V.
1
On trouve au Bureau du Journal de
Muſique , rue Montmartre & aux Adrefſes
ordinaires de Muſique , & à Lyon ,
chez Guera , Editeur & Marchand de
Muſique , Place des Terreaux , Diverti
mento per duo violini , duo oboi , duo
cornie , viola , fagito è baſſo doppio
compoſte del Signor C. Lochon. Nº .
IV. Prix , 2 liv. 8 fols.
Sei fonate , per il violino ſolo , è
baſſo ,del Signor Laurenzo Wagenhoeffer.
Opera I. Prix , 7 liv. 4 fols.
Quatuor pour deux violons , alto &
violoncelle ; par M. Guillon, Amateur ,
OEuvre II . Prix , 2 liv .
Simphonia concertata per due violini ,
JANVIER. 1778. 175
due flauti traverſi , due corni obligati
è baſſo , del Signor Profpero Cacierillo .
Nº . I. Prix , 3 liv.
Du même , Sei trii concertanti per
due violino è violoncello. Opera IV.Prix,
9 liv.
Duo pour deux harpes ou clavecins.
OEuvre I, de Simon Hartmann, Prix , z
liv. 8 fols.
A
Simphonia per due violini , due oboi ,
due corni ,due clarini , tympano , lauto
traverſo obligato, viola con bailo doppio.
compoſta del Signor Francifco Heffmeifter.
N° . II . Prix , 3 liv.
Du même , Simphonia per due violini
, oboi , corni , viola , baſſo . Nº III .
Prix , 3 liv .
Sei quartetti per flauto traverſo , violino
, viola è violoncello . Opera II . Prix ,
, livres.
Ηiv
176 MERCURE DE FRANCE.
GÉOGRAPHIE .
une
NOUVELLE CARTE de la Province de
Québec , felon l'Édit du Roi d'Angle.
terre , par le Capitaine Carver ;
feuille , avec un plan de Québec ; une
petite Carte détaillée de l'Iſle Montréal ,
& un Plan de Ville-Marie , traduire de
l'Anglois . Prix , 1 liv . 10 fols , chez
le Rouge , Ingénieur - Géographe du
Roi, rue des Grands Auguſtins.
Cette Carte fait ſupplément de fon
Atlas Américain , de 40 feuilles , dont
le prix eſt de 40 livres. Nous avons annoncé
les Cartes qui compoſentcet Atlas,
à meſure qu'elles ont paru .
On trouve chez le même une Eſtampe
de 18 pouces de haut fur un pied de
large , repréſentant le Traité que G.
Penn fit avec les Chefs des Indiens de la
Penſilvanie en 1681. Prix , 3 liv .
Cette Eſtampe, qui repréſente le costume
de ces Contrées, peut fervir de Frontifpice
à l'Atlas Américain du Sieur.
le Rouge.
JANVIER. 1778. 177
Le même a reçu de Dublin quelques
Exemplaires d'une Carte nobiliaire d'Irlande
, dreffée par C. ô Conor Dun de
Belanagar , au Comté de Rofcomon ,
Écuyer, &c.
On trouve dans cette Carte l'État de
la Nobleſle d'Irlande de 1600. Prix
lavée , 12 livres .
Avis des Editeurs pourla Bibliothèque des
Romans.
Dans le mois de Mars , en formant un
Bureau particulier pour la diſtribution de
cet Ouvrage , nousannonçâmes qu'il nous
reſtoir peu d'Exemplaires de la première
Édition , & qu'on alloit en faire une
nouvelle , qui feroit finie dans le terme
d'une année. Le deſir de répondre à la
Hatteuſe impatience du Public , nous à
fait preſſer ce travail , & nous en annonçons
la fin . Le nombre des volumes qui
ont paru juſqu'à ce jour , eſt de 40 ,
pour lesquels on paye 60 livres ; & l'on
peut , en même-temps , ſouſcrire pour
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
l'année courante , avec la certitude d'être
très- exactement ſervi .
Il eſt naturel que le fuffrage toujours
renaiſſant du Public , ait animé , chaque
jour , notre zèle. Nous avons imaginé
fucceffivement pluſieurs moyens pour intéreffer
, & nous en avons toujours prévenu
nos Lecteurs , par des Avis placés
à la tête de chaque volume ; enfin
nous venons de donner à la diſtribution
de nos Matériaux , une forme , pour
ainſidire, nouvelle. Déformais nous n'obſerverons
plus l'ordre des huis Claſſes.
que nous avions établi. Excepté pour
ce qui concerne les Romans de Chevalerie
& les Romans Hiſtoriques , qui
forment une ſuite qui ne doit pas être
fi-tôr épuifée , nous n'aurons plus que
deux Claſſes , dont chacune occupera
alternativement un volume. La première
fera celle des Romans François de tout
genre, ou traduits en François. La ſeconde
, celle des Romans étrangers de
toute nation , qui n'auront jamais été
traduits en langue Françoiſe. Dans la
première , nous fuivrons abſolument
l'ordre alphabétique , en obſervant de ne
donner que de ſimples Notices , ou des
Notes très-courtes fur les Ouvrages qui
JANVIER. 1778. 179
ne mériteront pas d'être connus par des
Extraits . Par ce moyen , on aura véritablement
une Bibliothèque univerſelle
des Romans ; & on l'aura avec des Anecdotes
qui pourront intéreſſer , même
quand il ne s'agira que de mauvais Ouwages.
A l'égard des Romans étrangers
(traduits exprès pour faire partie de
cette Collection ) l'on ſentira aifément
que c'eſt une nouvelle branche de Littérature
que notre zèle fait éclore pour
la France , & de quel prix doivent être
les fruits qu'elle produira. Ce projet &
nos motifs font plus circonstanciés dans
un Avis qu'on lit dans le volume du
mois de Novembre dernier ( pag . 5 , 6 ,
7 & 8 ) & dans le volume de Janvier
(pages 71 , 72 & 73 ) .
Le Bureau eſt rue du Four S. Honoré ,
près S. Eustache. C'eſt au ſieur Anceaume
que l'on s'y adreſſe; c'eſt lui qui délivre
les Soufcriptions pour Paris. A l'égard
de la Province , on peut s'adreſſer également
audit Bureau , ou chez Lacombe ,
Libraire, rue de Tournon, près le Luxembourg
, en affranchiſſant les lettres &
L'argent.
La Bibliothèque univerſelle des Romans
eft compofée de 16volumes in- 12 par
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
année , dont le prix , rendus francs de
port par la poſte , eſt , à Paris , de 24 liv.
&' en Province de 32 liv.
Cet Ouvrage a commencé au premier
Juillet 1775 .
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
Les expériences de l'Électricité médicale
, favoriſées par Sa Majeſté, qui a
bien voulu fournir aux dépenſes qu'elles
requéroient , établiſſent chaque jour ,
avec plus de fuccès , cette nouvelle méthode
curative par le miniſtère de M.
Mauduyt de la Varenne , de la Société
Royale de Médecine. Un enfant imbécille
, & paralytique de la moitié du
corps , vient d'être complettement guéri
en moins de quatre - vingt jours. Un
homme dans la force de l'âge , qu'une
ſciatique opiniâtre empêchoit de travailler
, a été guéri de même en trois mois .
Une fille de dix-huit ans, ayant une fuppreſſion
de règles depuis dix-huit mois,
avu pendant trois jours , au bout de
quatre ſéances d'électricité. Une femme
JANVIER. 1778. 181
de quarante-huit ans , paralytique de la
moitié du corps , depuis treize mois , ſe
rend aujourd'hui à pied de chez elle , au
lieu où on l'électriſe depuis trois mois.
Un Officier Invalide , d'une ſurdité prefque
entière , électriſé depuis deux mois ,
eſt en état de converſer aujourd'hui avec
ſes camarades. La fille de dix-huit ans a
éré électriſée par bain , c'est -à dire
qu'elle étoit aſſiſe ſur l'iſoloir pendant
qu'on l'électrifoit. On a employé pour
les autres trois heures de bain , & une
demi-heure d'étincelles par ſéance. Il
faut obſerver qu'on n'emploie la commotion
que très- rarement , & dans des
cas particuliers ſeulement.
:
,
LETTRE DE M. PATTE , Architecte de
S. A. S. Monseigneur le Duc Régnant
de Deux- Ponts , fur les découvertes de
M. LORIOT.
Vous avez inféré , Monfieur , dans le Mercure
du mois de Décembre dernier , & pl ſieurs autres
Journaux l'ont répété , l'annonce d'une nouvelle
Machine Hydraulique , que l'on a tribue à M.
Morand , Architecte de Lyon , dont la propriété
eſt d'élever l'eau à teile hauteur que l'on defire ,
182 MERCURE DE FRANCE.
fans autre moteur que le poids de l'eau , & en
donnant ſeulement une pente de trois pieds pour
la mettre dans un mouvement perpétuel. On a
ajouté que cetre Machine , compoſée depuis deux
ans , étoit en dépôt à Paris ; & que ce n'est qu'après
des expériences réitérées , que l'Auteur s'eſt
détermine à la préſenter au Public. Je vous
avonerai , Monfieur , avoir fait des perquifitions
pour me procurer la vue de cette Machine , &
pour m'affurer de la certitude des expériences
qu'on allégue avoir été faites , fans avoir pu y
parvenir. Tout ce que j'ai appris , c'eſt que M..
Lotion , Mécanicien du Roi , a préſenté par deux
fois , l'une en 1760 , & l'autre en 1763 , le modèle
d'une ſemblable Machine à l'Académie
Royale des Sciences , & qu'il l'a fait exécuter en
grand en 1771 , dans le Parc du Château de
Menards , Terre appartenante à M. le Marquis
de Matigny , où elle opère depuis ce tems des
effers furprenans , ſans s'être juſqu'ici démentie.
Le modèle de cette Machine eft d'ailleurs exiftant
chez M. Lotiot , aux Galleries du Louvre ,
dont le Cabinet eft une des principales curiofités
de Paris , par la multitude de choſes nouvelles &
d'inventions rares de mécanique qu'il renferme.
Auffi y'a- t- il peu d'Etrangers qui ne s'empreffent
à voir ce. Cabinet , pendant leur ſéjour en cette
Capitałe. J'étois préſent lorſque M. Morand vint
le voir , il y a ſept a hoit mois : il examina furtout
, avec beaucoup d'attention , le modèle de
laMachine dont il s'agit ; il fit même, à ce fujer,
nombre de queſtions à M. Loriot ; mais en même
rems il fe garda bien de faire aucune mention
d'en avoir inventé une ſemblable , & cela dans>
JANVIER. 1778. 183
une circonſtance où tout paroiſſoit cependant le
convier à rompre le filence , ne fufle que pour
prendre date de s'être rencontré aufli heureuſement
avec ce Mécanicien. Ainfi, dans le cas le
plus favorable à M. Morand , tour démontre
que M. Loriot doit avoir l'honneur de la primauté
de l'invention de cette Machine , qui , en
'effet , doit mériter la plus grande attentionde la
part du Public , four élever à peu de frais des
eaux à telle hauteur qu'on peut le defirer.
X
Permettez- moi, Monfieur , de ſaiſir cette occafion
d'expofer une énumération des principales
découvertes en Mécanique , qui ont été faites
fucceffivement par M. Loriot , & dont on voit
des modèles de la plupart , dans fon Cabinet.
J'espère qu'elle fera plaifir au Public , & qu'on
fera furpris qu'un Particulier ifolé , fans aucun
bur de fortune , & feulement pour ſe rendre
utile , ait entrepris à les dépens d'aufli grandes
chofes..
On fait que nous tirons d'Allemagne tout le
fer-blanc , & que c'eſt un objet de conſommation
conſidérable pour la France , M. Lotior, dans
L'intention de l'affranchir de cette eſpèce de tribut
qu'elle paie à l'Étranger, & de nous approprier
cette branchede Commerce, s'appliqua, en 1742,
au moyen de convertir des feuilles de fer battu
en fer-blanc. Il étoit alors à Pontarlier en Fran
che Comté; ce fut- là où il en fit les eſſais , en
préſence des principaux Magiftrats de cette Ville,
'& de l'Intendant de cette Province : il y fabriqua
18000 feuilles de fer-blanc , avec un tel ſuccès,
que des Experts nommés pour vérifier la qualité
184 MERCURE DE FRANCE.
de ce fer-blanc , certifièrent qu'il étoit de beaucoup
ſupérieur à celui d'Allemagne. Ce Mécanicien
étoit ſur le point d'en former une Manufacture
, lorſqu'une Compagnie établie à Paris , qui
avoit obtenu anciennement un Privilége exclufif
pour cette fabrication , & qui s'étoit ruinée ſans
avoir pu réuffir à faire une feuille de fer-blanc ,
y mit obſtacle ; de forte que ſa découverte ,
toute utile qu'elle pouvoit être à l'Etat, faute de
protection , n'aboutit à rien ; & l'on a continue
depuis à tirer le fer-blanc de l'Étranger.
Il imagina , vers ce même tems , deux tours
d'une nouvelle invention ; l'un qui forme le
quarré parfait , & toutes fortes de polygones , &
avec lequel on peut auſſi percer un canon de
fonte , en vuider le noyau , le tourner à l'extérieur
; enfin , y former des armoiries & des deviſes
à volonté : l'autre, qui ſe plie comme un livre
pour le rendre portatif, & qui tourne toutes fortes
de figures en Mosaïque fur des plaques de
nacre de perle montées en cage.
Onpeut ſe rappeler qu'en 1745 , les cailloux
d'Egypte & autres , à l'uſage des Tabatières ,
étoient fort en vogue , ce qui avoit rendu ces
fortes de bijoux d'un prix exhorbicant; cela fic
naître l'idée , à cet Artiſte , de les contrefaire au
naturel avec leurs vernis , leurs accidens , leur
poli; & il y réuflir , de façon que ces cailloux artificiels
coutorent dix fois moins que les réels ,
fans aucunement perdre de leur éclat & de l'agrement
du coup-l'oeil. Il imita de même les émaux,
lorſqu'ils devinrent auſſi , quelques années après ,
à la mode. Il trouva également le moyen de
JANVIER. 1778. 185
contrefaire toutes les couleurs dont on émailloit
les bijoux , leſquelles jouoient , à s'y méprendre
, leurs émaux tranſparens , formoient des
feuillages , des compartimens en Moſaïque , &
imitoient l'or le mieux poli ſous la glace , de mamière
à s'y voir comme dans un miroir. Quoiqu'on
ſe ſoit approprié depuis , toutes ces inventions
, il eſt bon de ſe rappeler qu'il en a été le
premier Auteur, & qu'on lui doit d'avoir mis
la voie pour y réuſſir.
En 1748 , il imagina un nouveau Métier à
faire des rubans & des galons. Sa compoſition
éroit telle qu'un ſeul Métier,manoeuvré par deux
Ouvriers , fabriquoit trente pièces de rubans ou
galons à la fois , & juſqu'à cinq cens aunes par
jour. Cette invention,qui avoitpleinementréuffi,
ayant attiré l'attention de la Communauté des
Maîtres Rubaniers &Galoniers , ſur les plaintes
réitérées qu'ils rendirent du tort qu'elle faiſoit à
leur Manufacture , il fut défendu à une Com
pagnie qui avoit déjà obtenu un Privilége exclufif
pour cette nouvelle fabrication , d'en faire
aucunuſage.
En 1753 , il inventa une Machine qui mérita
l'approbation de l'Académie des Sciences , & qui
étoit capable d'enlever & de tranſporter à volonté
les plus grands fardeaux , au moyen de la tranfpoſitionde
contre - poids qui formoient,pour cette
Machine, une puiſſance illimitée. Il en fit l'application
pour placer une Statue équestre par l'action
d'un ſeul homme , en prenant le tems né
ceffaire , fans expoſer cette figure, ſuſpendue en
l'air, au moindre danger , en paſſant de la ligne
186 MERCURE DE FRANCE .
verticale aux différentes inclinaiſons des lignes
obliques qu'elle devoit décrire pour arriver fur
ſonpiédeſtal.
Il fit cette même année une Grue , qui fut encore
approuvée par l'Académie des Sciences , &
qui eft propre , non - ſeulement à élever des fardeaux
quelconques , mais qui a encore l'avantage
de tenir en équilibre tous ceux qu'on auroit voulu
deſcendre au moyen de la réſiſtance d'un frottement
proportionné au poid ſpécifique de chaque
fardeau,
Ce fut vers cetems que ce Mécanicien trouva
le ſecret admirable de fixer le Paſtel , de manière
àdonner à ce genre de Peinture la même ſolidité
que celle à l'huile , ſans altérer & endommager
aucunement les couleurs , ſuivant le Certificat
authentique qui lui fut donné alors par l'Académie
Royale de Peinture. La plupart des admirables
Tableaux en paſtel du célèbre la Tour , devront
particulièrement à cette découverte leur
perpétuité.
Perſonne n'ignore que, lorſque le cable d'une
grue vient à rompre , ou bien le poids à s'en détacher
, les Ouvriers courent d'ordinaire riſque
de la viepar la rétrogradation de la roue : pour
éviter ces accidens , M. Loriot travailla à perfectionner
cette Machine , en y ajoutant une Romaine,
qui occafionne une preſſion ſur la furface
de la roue , & l'empêche de rétrocéder.
En 1754 , il inventa diverſes piéces de mécanique
pour la Marine : la première est une Machine
propre à tirer parti du fux & reflux de la
mer , pour mater un vaiſſeau : la ſeconde ſert à
JANVIER. 1778. 187
Elever les poids les plus confidérables à pluſieurs
pieds au-deffus de la haute mer : une troiſième ,
où il emploie la même puiſſance, pour repêcher
les navires échoués ou fubmergés : la quatrième
eſtunebafcule propre à charger & décharger un
vaiſſeau , laquelle réunit l'avantage de peſer en
même-tems les marchandiſes ou balots quiy entrent
ou qui en ſortent : la cinquième eſt un
chariot pour charger & décharger avec la plus
grande célérité , ſoit des bariques , ſoit des balots,
foit des blocs de pierre d'un graud poids ,
ſoit des orangers , ſans fatiguer l'arbre.
- En 1755 ,il fit une table pliante pour l'armée;
&une litière d'une compoſition telle qu'elle peut
ſe déployer de façon à pouvoir s'y loger en arrivantdans
un camp , & former un logement toutà-
fait commode.
Feu M. le Comte de Caylus ayant ſollicité ce
Mécanicien de perfectionner les glaces , il paſſa
un tems conſidérable à faire des expériences à ce
ſujet. Il eſt à obſerver que ſi les glaces ont la
propriété de renvoyer les objets , elles ontl'inconvénient
de les brunir , ainſi que d'abſorber la lumière
au lieu de la réfléchir; tellement qu'une
chambre , quoiqu'entourée de glaces , n'en est pas
pour cela plus éclairée, M. Loriot , dans la vue
de rectifier ces déſavantages , entreprit de les
étamer autrement qu'on ne fait , en ſubſtituant
aux feuilles d'étain& au vif argent , des feuilles
d'argent bien battues , appliquées directement ſur
les glaces , à l'aide d'un mordant , qui auroit à la
fois la propriété de polir ce nouveau tain , tout
naturellement, enſéchant. Il n'est pas douteux
188 MERCURE DE FRANCE.
que, par ce moyen, les glaces réfléchiroient la lu
mière dans les appartemens , & les embelliroient
enles rendantplus clairs , ſans compter que les
objets réfléchis deviendroient plus blancs , plus
agréables. Un autre avantage qui réſulteroit de
ces fortes de glaces , c'eſt qu'il ſeroit poſſible de
réparer les parties de tain endommagées , fans
détruire , comme de coutume , les autres qui font
faines ; & que leur tain n'étant point ſujet à couler
au moindre degré de chaleur , il feroit permis
alors , fans aucun riſque , d'envoyer des glaces
toutes étamées dans les Colonies , & en Amérique
, ce qui étendroit cette branche de Commerce.
Ce Mécanicien avoit pouflé ſes eſſais trèsavant
, & avoit déjà réuſſi à étamer pluſieurs pe
tits morceaux de glace que l'on voit dans fon
Cabinet , qui promettoient en grand les plus
heureux ſuccès , lorſqu'il fut détourné de la ſuite
de ces expériences diſpendieuſes , par M. Paris
Duvernay , qui le ſollicita de ſe tranſporter en
Bretagne, pour employer ſes talens à l'exploita
tion des Mines d'argent &de plomb de Pompean,
près de Rennes.
Les diverſes Machines qu'il fit exécuter pour
fimplifier la main-d'oeuvre de ces Mines , & pour
diminuer la confommation du charbon que l'an
emploieà la fonte des minéraux , font nombreuſes.
La première eft capable d'extraire le minéral
à telle profondeur que ce ſoit , ſans furcharger
en aucun cas la puissance, du poids des
cables ou chaînes , & fans rien perdre ſur le tems.
La ſeconde lave & diviſe les matières métalli
ques, ſuivant leurs furfaces & poids ſpécifiques :
elle a encore la propriété ,non -ſeu'ement de
JANVIER. 1778. 189
ſéparer toutes les matières étrangères au métal ,
pour être miſes au rebut , mais encore de diviſer
en deux lots celles qui contiennent plus ou moins
de métal. La troiſième ſert à caffer celui des lots
qui contient le plus de métal. La quatrième eſt
propre à réduire en poudre l'autre lot qui contient
le moins de métal. La cinquième ſert à
titer le parti le plus avantageux des parties volatiles
du minéral , entraînées & confondues avec
les vaſes des Manoeuvres du lavage. La fixième
eſt une Machine propre au lavage des ſcories
provenantesdes fourneaux à réverbère. Enfin, la
ſeptième eſt deſtinée à ſuppléer à celle avec
laquelle on lave le minéral , ſoit quand les eaux
viennent à manquer , ſoit pour ne point interrompre
l'ouvrage pendant les réparations à faire
à l'une ou l'autre deſdites Machines. On peut se
rappeler d'avoir vu les modèles de toutes ces Machines
, expolés publiquement dans la cour des
Princes du Château des Tuileries , leſquels
méritèrent alors les plus grands applaudiſſemens
de l'Académie des Sciences , & furent jugés infi
niment ſupérieurs pour la ſimplicité , la cé érité,
l'économie & la facilité du ſervice, à tout ce qui
avoit été fait en ce genre pour l'exploitation des
Mines.
A-peu-près vers ce tems , M. Loriot préſenta à
M. le Marquisde Marigny , une Machine , au
moyen de laquelle il prétendoit élever plus d'eau
àMarly avec deux eſpèces de bateaux ou coffres,
qu'avec toutes les roues , chaînes & repriſes
d'eau qui ſe font de diſtance en diftance fur le
penchant de la montagne. i
La Suite au Volume prochain.
!
190 MERCURE DE FRANCE.
E 31
Trait d'humantié& de courage.
LE
31 Août dernier , à neuf heures du
foir , le ſieur Bouzard , Pilote , appercevant
un Navire qui échouoit à trente
toiſes de la jetée de Dieppe , & ayant
tenté de redreſſer la mauvaiſe manoeuvre
du Maîtredu Vaiſſeau pardes ſignaux &
par le porte-voix,que l'obſcurité& le bruit
des flots empêchoient de voir & d'entendre
, témoigna le defir d'aller au fecours
des malheureux qui alloient périr.
Sa femme & ſes enfans , qui l'environnoient
, veulent inutilement le retenir
; il s'arrache de leurs bras , ſe
fait ceindre d'un cordage , & ſe précipite
dans les flots de la mer agitée : il
eſt repouſſé vingt fois par les vagues ,
& vingt fois il expoſe fa vie ; & , fans
perdre courage , il parvient enfin jufqu'au
Navire. Il diſparoît deſſous ſes
débris ; on le croît englouti par les
eaux , mais il reparoît bientôt tenant
un Matelot qui étoit ſans mouvement ,
&le ramène à terre. Il retourne avec
une activité incroyable au Navire ; il
JANVIER. 1778. 191
y jette le cordage , à l'aide duquel pluſieurs
perſonnes de l'équipage ſe ſauvent.
Če Héros de l'humanité revient
épuisé defatigue & lecorps tout meurtri.
Iltombede foibleſſe & preſque ſans connoiſſance
, ſur la plage : dans cet état , il
entend encore des cris de malheureux
qui périſſoient. Le zèle de l'humanité le
ranime , il ſe rejette à la mer , &
enlève à la mort des Paſlagers qui
n'avoient pu profiter des ſecours du cordage
qu'il avoit porté avec tant de rifques
: il fauve ainſi huit Citoyens dont
les femmes & les enfans ſe lamentoient
fur le rivage. Cette action de courage
fi heureuſe , ſi extraordinaire , faifoit fa
récompenfe , il n'en defiroit point d'autre
; mais M. de Croſne , Intendant de
la Province , ayant été informé de ces
faits étonnans , en fit un récit détaillé
à M. Necker , Directeur-Général des
Finances. Le Miniſtre en rendit compte
auflitôt au Roi; & ayant pris les ordres
de Sa Majesté , il écrivit , de ſa
main , au Pilote de Dieppe , la Lettre
ſuivante , bien digne d'être conſervée
192 MERCURE DE FRANCE.
> BRAVE HOMME ,
>> Je n'ai ſu qu'avanthier , par M. l'In-
>> tendant , l'action généreuſe que vous
>> avez faite le 31 Août, & hier j'en
>>>ai rendu compte au Roi , qui m'a ordonné
de vous en témoigner ſa ſaris-
>> faction ,&de vous annoncer de ſa part
>> une gratification annuelle de trois
cents livres. J'écris en conféquence
>> à M. l'Intendant. Continuez à ſecou-
>> rir les autres quand vous le pourrez ,
& faites des voeux pour votre bon
Roi , qui aime les braves gens & les
>> récompenfe.
Le Brave Bouzard fut excité par le
voeu général de tous ſes compatriotes ,
à venir ſe préſenter à Sa Majefté pour
lui témoigner ſa reconnoiſſance , ainfi
qu'aux perſonnes en place qui avoient
contribué à fon bonheur. Il ſe rendit ,
en effet, le 3 de Janvier , à Paris , où
M. Lemoyne , Maire de Dieppe , le
reçut , & fe chargea d'être ſon guide.
Il eſt difficile d'exprimer avec quelles
marques de distinction & de ſenſibilité
il
JANVIER. 1778. 193
,
il a été accueilli par M. & Madame
Necker , par M. le Comte de Maurepas
, par M. de Sartine , Miniſtre de
la Marine , qui fit doubler ſes appoin
temens , avec la mention honorable
dans ſon brevet , de ſes ſervices, & notamment
de fon courage & de fon intrépidité.
M. Bertin , Miniſtre & Secrétaire
d'État , qui a dans fon département
la Province de Normandie , a
chargé le Maire de Dieppe de chercher
un terrein libre dans ſa ville , ſur lequel
on pût bâtir une maiſon pour le
brave Bouzard & fa famille , & il s'eſt
engagé d'en faciliter les moyens. Ce
ſera fûrement un des monumens les
plus mémorables de la ville de Dieppe.
M. le Garde des Sceaux a pareillement
honoré ce brave Homme des témoignages
de ſa ſatisfaction. Les Princes &
Princeſſes du Sang , M. le Duc de Penthièvre
, Grand-Amiral , M. le Maréchal
Duc d'Harcourt , Gouverneur de
la Province , les perſonnes les plus diftinguées
de l'État ſe ſont toutes emprefſées
à l'accueillir & à le féliciter. Mais,
ce qu'il n'oubliera jamais , ce ſont les
regards pleins de bonté de la Reine ,
II. Vol.
ي ف
I
194: MERCURE DE FRANCE.
& les paroles du Roi , qui , en le voyant
für fon paffage , dit , en fixant le fieur
Bouzard : Voilà un brave homme , & vé
ritablement un brave homme .
1
ANECDOTES.
د
k
UN jeune Soldat Autrichien reçut ,
au camp , une lettre de ſa mère , qui
lui apprenoit qu'elle étoitdevenue veuve,
&qu'elle defiroit ardemment de revoir
fon fils comme le ſeuli appui de ſa
vieilleſſe . Certe lettre paſſa de mains en
mains juſqu'à celles de l'Empereur. Ce
Prince bienfaiſant fit venir le jeune Soldat,&
lui dir : Veux- tu: retourner dans
ta famille ? Ma mère , répondivil,a bes
Soin de mon fecours pour vivre , & ft
Votre Majesté le permet, j'ivaisauprès
d'elle. Etton ſervice ? Je lepréférerois
Sij'étois maître de mon choix. Eh bien ,
>> reprit l'Empereur , demeure , je te
fais Bas-Officier ; écrisă ta mère
» qu'elle recevra toutes les ſemaines
JANVIER. 1778. 195
>> un ducat ; & quant à toi tu feras
>> ton chemin , c'eſt moi qui te le
> prédis ». 1
I I.
:
Après la repréſentationd'Atrée , Tragédie
pleine d'horreurs , on demandoit
Crébillon pourquoi il avoit adopté
ce genre terrible : Je n'avois point à choifir
, répondit-il , Corneille avoit pris le
Ciel , Racine la Terre ; il ne me reſtoit.
plus que l'Enfer , je m'y suis jeté à
corpsperdu.
Moncrif , Auteur d'un ouvrage fur
les Chats , où il décrit leurs amours ,
donna occafion au Poëte Roy de faire
pluſieurs épigrammes contre lui. Moncrif
attendit le Satyrique & s'en vengea
en lui donnant quelques coups de plat
d'épé. Le Poëte Roy Jui crioit , fous
les coups, Minet , patte de velours.
I V.
Une Bourgeoiſe avoit un Procès dans
un Préfidial : la cauſe étoit ſommaire ,
८
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
& fon Avocat adverſe la chargeoit de
bien des moyens inutiles. Cette femme
perdant patience , l'interrompit : » Mef-
>> ſieurs , dit-elle , voici le fait en peude
>> mots : je me ſuis engagée à donner
>> au Tapiffier , qui eſt ma Partie , telle
>> ſomme pour une tapiſſerie de Flan-
>>dres à perſonnages bien deſſinés, beaux
>> comme M. le Préſident'; & il veut
>> m'en livrer une où il y a des perſon-
>>nages croqués , mal bâtis comme fon
>>Avocat: ne fuis-je pas diſpenſée d'exé-
>>cuter ma convention » ? La comparaiſon
fit rire , l'Avocat reſta interdit ,
& la Bourgeoiſe gagna ſon Procès.
V.
A
M. Duclos étoit lié avec une perſonne
en place , qui aimoit ſa ſociété , & qui
le traîtoit comme ſon égal & fon ami.
Duclos répondit à quelqu'un qui l'en
félicitoit : -Ce Seigneur veut trop fe familiarifer
avec moi ,mais je le repouffe
avec le respect.
21
९
JANVIER. 1778. 197
L
NOUVELLES POLITIQUES.
De Constantinople , le 18 Novembre 1777.
ES nouvelles de Crimée annoncent,, de la part
des Troupes Tartares , un ſoulèvement dont les
fuites peuvent devenir ſérieuſes , & qui a éclaté
àl'occaſion des changemens divers qu'on a voulu
introduire dans leur exercice militaire , en le rapprochant
des uſages Ruffes , ainſi qu'au ſujet
d'une réforme d'habillemens , & de quelques autres
nouveautés. Les premiers effets de mécontentement
de cette foldateſque , ſe ſont portés
furla Garde Ruſſe du Kan , dont une partie a été
fort maltraitée. On aſſure que Shain-Gueray eſt
bleſſé ,& qu'il a été obligé de ſe ſauver; que tous
les Shirins ſont en mouvement pour ſe réunir
dans le deſſein de faire une nouvelle élection ;
que Kaſy-Gueray , neveu de Dewlet-Gueray ,
forti du Couban avec quelques milliers d'hommes
, s'eſt montré dans ces entrefaites , & s'eſt
mis à la tête des mécontens.
La Porte eſt enfin parvenue à expulſer , ſans
une grande effuſion de ſang , les Albanois de la
Morée , où l'on eſpère qu'il va régner déſormais
plusde tranquillité.
De Varsovie , le 20 Décembre 1777.
Quinze nouveaux Régimens Ruſſes ſont entrés
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
dans le pays; mais ils ont paffe le Borysthène audeffus
de Kiow , & fuivent la rive gauche de ce
Fleuve. On eft informé qu'une partie des Troupes
Ruffes qui campoient fur le Dnieſter , défilent
vers la Crimée; c'eſt , ſelon les uns , pour renforcer
le Prince Prozorowki ; & , ſelon d'autres,
pour fe porter plus près d'Oczakow , dans la Beffarabie
, dont le fiége ſera le début des opérations
Ruffes , en cas de rupture.
:
DeFrancfort , le 19 Décembre 1777 .
Les Recrues Heſſoiſes qui s'étoient embarquées
ſur le Mein , le 12 Novembre dernier ,&
qui avoient été obligées de s'arrêter avant d'arriver
à Vefel, ont paffé ici le 16 du même mois.
Celles d'Anſpach, qui avoient éprouvé le même
fort , ont pallé auſſi ce matin aunombre d'environ
350 Fantaſffins ou Chaffeurs. Les unes & les
autres ont pris la route d'Hanau. Dès le 2 , on
avoit reconduit dans la Citadelle de Vefel , les
canons qui avoient été placés ſur le Rhin, pour
empêcher le paſſagede ſes différentes Recrues.
Les nouvelles relations envoyées au Landgrave
de Heffe-Caffel , par le Général - Lieutenant de
Knyphaufen , confirment en partie ce qu'on a dit
de la perte éprouvée en Amérique par lesTroupesHeffoifes,
dans la malheureuſe attaque du 22
Octobre dernier ; mais cette perte n'a pas été , à
beaucoup près , auffi confidérable qu'on l'avoic
publiée.
وا
JANVIER. لوو . 1778
De Munich, le 3 Janvier 1778 . 1
Ilya trois ſemaines que l'Electeur de Bavière ,
Maximilien- Joſeph , fut attaqué d'une indiſpoſi-
*tion , àla ſuite de laquelle la petite vérole ,mêlée
de pourpre , ſe manifefſta. Après plusieurs criſes ,
on le crut tellement hors de danger, qu'on préparoitdes
fêtes poouurr ſa convalefcence. LeCorps
Municipal avoit fait frapper une médaille d'or
pour ſon Médecin,&les Villes frontières avoient
faitchanter le Te Deum au bruit du canon; mais
dans la nuit du 28 au 29, les ſymptômes devinrent
très-inquiétans. Les Médecins voyant que
lamort de ce Prince étoit peu éloignée, l'en prévinrent.
Il-demanda à être adminiſtré , & il mourut
le 30 Décembre , à une heure & demie de
Paprès-midi. Il étoit dans fa si année. La mort
de ce bon Prince met la Bavière en deuil : mais
Jes fages meſures qu'il avoit prifes pour aſſurer
après la mort la tranquillité de fes Etats , doivent
Cremplir les Bavarois d'efpérance & de confolaxion,&
leur rendre à jamais fa mémoire préciente.
En conféquence de ces mefores, le Confuil
de Conférence , affemblé immédiatement
après la mort , fit lecture d'an Acte en vertu duquel
la co-poffeffion de tous les Erats poffédés
par le feu Electeur , avoit été par lui cédée à fon
plus proche agnat Charles- Théodore , Electeur
Palatin. En vertu de cette ceſſion , ce Prince fut
proclamé dans Munich , le même jour às heures
du foit , &dans tour le reste de la Bavière , le
jour ſuivant. C'eſt ainſi qu'une branche collarérale
, ſéparée depuisprès de cing ſiècles de celle
1 ιν
100 MERCURE DE FRANCE.
de Bavière , eſt rentrée en poſſeſſion du patrimoine
commun de la Maiſon de Wittelsbach ,
régnante en Bavière depuis 198 ans , & peut-être
depuis des tems plus anciens encore.
L'Electeur Charles -Théodore , notre nouveau
Souverain , eſt arrivé hier en cette réſidence : il
a mis pied à terre au PalaisDucal , où loge Son
Alteſſe la Ducheſſe Douairière de Bavière ſa bellefoeur.
Il gardera l'incognito juſqu'à ce que les funérailles
& les obſéques du dernier Electeur ,
foient finies . Il a donné &donne encore les regrets
les plus vifs à la mort de ce Prince , ſon ami
&fon parent.
De Madrid , le 7 Novembre 1777 .
Les dernières lettres de la Côte de Barbarie ,
rapportent que le Roi de Maroc eft arrivé à Méquinez
, de retour de ſon expédition contre les
Habitans ſoulevés des montagnes , dans le voiſinage
de Fez. Ce qui prouve avec quel ſuccès il a
combattu ces Rebelles , c'eſt qu'ils lui ont offert,
dit- on , de lui payer 160 quintaux d'argent, pour
obtenir de lui la permiffion de retourner à leurs
demeures , & que le voulu de plus
ſon ſervice une Armée de
trente- fix mille hommes , ce qui étoit le nombre
des combattans qu'ils lui avoient oppoſés dans
leur révolte.
1
De Lisbonne , le 9 Décembre 1777-
11 vient d'arriver ici un aviſo de Rio-Janeiro ,
qui annonce que les ordres envoyés pour la ceſſa
JANVIER. 1778 . 201
tion des hoſtilités , y ſont arrivés le 10 Août dernier
, & qu'on s'y eſt conformé.
De Rome , le s Décembre 1777 .
L'Académie des Arcades a envoyé à la Dile
-Matné de Morville , de Paris , une Patente , par
laquelle elle l'admet au nombre de ſes Membres;
&parune ſeconde Patente , elle la reçoit & la
déclare participante aux droits & priviléges dont
jouit cette Académie , ſous le nom de Filidaura
ortigia. L'Académie de Forti , de la même Ville ,
lui a auſſi envoyé une Patente , par laquelle elle
la reçoit au nombre de ſes Membres , & lui
donne le nom de Livia Porcia . Cette Académie
a même dérogé à l'année de probation en faveur
des talens de la Dile de Morville , qui poſsède
neuf Langues de l'Europe , & qui a déjà fait pluſieurs
traductions d'Ouvrages étrangers.
:
De Londres , le 22 Décembre 1777-
La Ville de Mancheſter a établi une ſouſcription
pour lever un bataillon de mille hommes au
ſervice du Roi ; Liverpool a ſuivi cet exemple ,
qu'on eſpère voir imité par d'autres Villes , qui ,
dans la conjoncture préſente , ſaifiront l'occaſion
de marquer leur dévouement à leur Souverain &
•à leur Patrie.
- C'eſt par une Gazette de New- Yorck , qu'il
s'eſtrépandu que la communication de l'Armée du
Général Howe , avec ſa Flotte , s'étoit effectuée
par la priſe de Mud- Iſland; mais ce fait a d'autant
plus beſoinde confirmation , qu'il nous eft venu
IvV
202 MERCURE DE FRANCE.
par cette voie beaucoup de nouvelles que le tems
adétruites. Ce qui ſe paſſe depuis plus de fix ſemaines
dans le Maryland& dans la Penſylvanie ,
eſt entièrement inconnu juſqu'à préſent.
Les Ducs d'Athol & d'Hamilton , offrirent dernièrement
, au lever du Roi , de fournir chacun
un Régiment fur le même pied que celui deMancheſter
, pour ſervir Sa Majesté , ſoiten Angleterre
, ſoit en Amérique , ſuivant les beſoins
qu'Elle en aura. Les Colonels Gordon& d'Altymple
, ſont auffi au nombre de ceux qui ont voté
pour les ſecours que les Citoyens ailés doivent à
l'Etat dans ſes beſoins.
Les principaux Marchands & Négocians de
Norfolk , ont follicité le Lord Thownshend , de
venir dans leur Ville recevoir de leur part la ſouſcription
d'un nouveau Régiment qui fera appelé
le Royal- Norfolk ; & ce Lord eſt parti auſſi- tôt
pour cet objet.
Le 23 du même mois, il s'eſt tenu une Affemblée,
d'après convocation , à la Taverne des armes
du Roi , en Cornhill , pour prendre en conſidération
l'état déplorable où ſont réduits lesPrifonniers
Américains dans les différentes priſons
•de l'Angleterre & d'Irlande , depuis la ſuſpenſion
de la Loi habeas corpus. Le Sieur Robert Mackei
fut l'Orateur de cette Aſſemblée , qui ſe forma en
Comité , & qui reçut auſſi- tôt 800 livres ſterlings
de ſouſcription pour le foulagement de ces infortunés
.
)
Ona reçu avis des Indes orientales, qu'Hyder-
Ali, à la tête de douze mille hommes, paroît vou-
1
JANVIER. 1778. 203
loir inquiéter nos poſſeſſions ſur laCôte deCoromandel.
La Cour a reçu des dépêches de ſes Ambafſfadeurs
enAllemagne & à la Haye , relatives à la
marche des Troupes Auxiliaires engagées à la
folde Britannique. :
On débite aujourd'hui que les Américains ont
actuellement repris la Ville de New-Yorck ; que
leGénéralGates étant arrivé à portée de feconder
les opérations de Washington , celui- ci l'avoit
forcé d'attaquer les retranchemens de Kingſbridge
ou Pont- du-Roi , défendu par le Général
Clinton,dont on fait monter les forces àfixmille
hommes , tandis que le Général Gates en a vingt
mille ſous ſes ordres ; mais on ne fait d'où cebruit
part , & fur quelle autorité il eſt appuyé.
Un papier de New-Yorck , du 10 Novembre,
rapporte que le Général Parfon eft à Horfeneak
avec un Corps conſidérable ; que Putnam eft
Torry-Town , &ile Sieur Dickenſon à Elifabeth-
Town , dans le nouveau Jerſey.
La Cour vient encore d'expédier de nouvelles
inſtructions au Général & Lord Howe. Ces inftructions
, relatives aux grands efforts que la Cour
emploiera pour foumettre ſes Colonies , ſi elles
s'obſtinent à ne point ſe prêter à des conditions
équitables d'accommodement , n'ont pas moins
de rapportà des voies de conciliation auxquelles
la Cour paroît diſpoſée. Outre celles dont on a
déjà parié , on aſſure que l'Adminiſtration déclare,
qu'en révoquant les Actes du Parlement dont les
Américains ſeplaignent , elle eſt prête àconfentir
àun Acte d'union des Colonies avec la Grande
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
Bretagne , par lequel on leur accorderoit un droit
de repréſentation par Députés au Parlement Britannique
, ſi elles préfèrent ce dernier parti à celui
d'accorder leur part des ſubſides annuels par voie
de réquifition. On dit que ces conditions , qui ſeront
offertes par les Commiſſaires , aux Infurgens
, renferment tout ce qui avoit d'abord été
L'objet de leurs demandes , & tout ce que le Parti
de l'oppoſition a propoſé au Parlement , à l'
ception de la retraite des forces du Roi , & de
quelques autres points qui bleſſeroient la dignité &
Phonneur de la Couronne de la Grande- Bretagne
, ſans avancer le grand objet de la réconciliation.
1
3. Des lettres parvenues à de riches Négocians
de cette Ville , annoncent ce qu'on avoit de plus
fâcheux à redouter dans la Penſylvanie & dans la
Nouvelle- Yorck. Ces lettres qui, à la vérité, n'ont
rien moins qu'un caractère d'authenticité , mais
d'après leſquelles il s'eſt fait ici de gros paris ,
rapportent que l'Armée du Général Howe a été
attaquée avec tant de fureur&de ſuccès ,qu'elle a
été contrainte de ſe retirer avec une perte confi
dérable; que le Général Howe a été bleſſé dans
cette action , & que les Américains ont repris
Yorck & les Ifles Rhode & Staten; enforte qu'il
nereſteroit preſque plus d'autre aſyle à nos Troupes
enAmérique , que leurs vaiſſeaux & la rade
d'Hallifax . La Cour n'a reçu aucun avis certain de
ces nouveaux déſaſtres .
On dit que le Lord Mansfield eſt allé ſecrètement
à Paris pour des affaires de la plus grande
importance , & que le Duc de Grafton , & deux
JANVIER. 1778. 205
autres Lords du Parti de l'oppoſition , ont été
auſſi dans la même Ville pendant les vacances du
Parlement.
NOMINATIONS.
b
Le Lundi 1 Décembre , Sa Majesté a confirmé
l'élection du Préſident de Cotte , pour remplacer
le feu Sieur Trudaine , en qualité d'Honoraire
Aſſocié libre à fon Académie Royale d'Architecture.
Sa Majesté a nommé le ſieur Belliard pour remplacer
le feu fieur Contant ; dans la première
Claſſe; & le fieur Peyre lejeune , pour remplir la
place du ſieur Belliard , dans la ſeconde Claſſe.
Le Comte Okelly , que le Roi avoit précédemment
nommé ſon Miniſtre Plénipotentiaire près
le Duc des Deux-Ponts , a eu l'honneur d'être
préſenté au Roi par le Comte de Vergennes , Miniſtre
& Secrétaire d'Etat au Département des
Affaires Etrangères , & de prendre congé de Sa
Majeſté pour ſe rendre à ſa deſtination.
Le fieur Depont , ci - devant Intendant à Moulins
, & nommé par le Roi à l'Intendance de
Rouen , a eu l'honneur d'être préſenté à Sa Majeſté
par le ſieur Necker , Directeur-Général des
Finances , & de faire , en cette qualité , ſes re
mercîmens au Roi.
- Le Chevalier de la Billarderie , qui a été pourvu
,dans le courant de cette année , de la furvi
206 MERCURE DE FRANCE.
vance de Capitaine des Suiſſes de Mgr le Comte
d'Artois , dont le Chevalier de Monteil eſt Titulaire
, vient d'obtenir l'agrément de ſe démettre
delappllaaccee de premier Chambellan de ce Prince ,
en faveur du Comte de Saint- Sauveur , qui a eu
Thonneur d'être préſenté au Roi , en cette qualité,
le 22 Décembre, par Monseigneur le Comte
d'Artois.
Le même jour , le Chevalier d'Eſcars , l'undes
Gentilshommes d'Honneur de Monſeigneur le
Comte d'Attois , a prêté ſerment entre les mains
de ce Prince , en qualité de Capitaine de ſes Gardes
, en ſurvivance , & fur la demande du Chevalierde
Erufſol.
Le Cordon rouge qu'avoit feu le Marquis de
Calvière , a éré donné au Baron du Goufet ,
Maréchal-de- Camp , ci -devant Lieutenant-Colonel
du Régiment de Chartres ; en conféquence,
il a fait ſes remercimens au Roi & à la Famille
Royale.
Le Roi ayant nommépour remplacer leComte
de Montmorin , ci -devant fon Miniftre Plénipotentiaire
près l'Electeur de Trèves , le Comte de
Mouſtier, ce dernier cut l'honneurd'être préſenté,
le 28 Décemb. dernier, a Sa Majesté, par leComte
de Vergennes, Miniſtre & Secrétaire d'Etat ayant
le Département des Affaires Etrangères , & de
faire en cerre qualité , ſes remercimens au Roi...
Le 28 Décembre dernier , le Comte de Moreton-
Chabrillant , Capitaine de Cavalerie au Régiment
Royal-Rouffillon , a prêté ferment entre
les mains de Monfieur , pour la place de Capitaine
des Cardes-du-Corps dece Prince , en fur
JANVIER. 1778. 207
vivance du Comte de Chabrillant ſon père ; & ,
le même jour , il a eu l'honneur d'être préſenté à
Leurs Majeftés par Monfieur.
Le Roi ayant nommé le Marquis d'Oſſun , cidevant
ſonAmbaſſadeur Extraordinaire & Plénipotentiaire
près Sa Majefté Catholique , ſon Miniſtre
d'Etat , il prit place , en cette qualité , au
Confeil d'Etat , le 4 Janvier.
Le 6 du même mois , l'Abbé Grellet , Maître
des Requêtes de Monfieur , a eu l'honneur d'être
préſenté au Roi en qualité de Chapelain de Sa
Majesté , par le Prince Louis de Rohan , Grand-
Aumônier de France.
PRÉSENTATIONS .
{
LaMarquiſe de Simianne a eu l'honneur d'être
préſentéeàLeurs Majestés & à la Famille Royale,
par laMarquiſe de Caſtellane, Dame pour accompagner
Madame Victoire de France .
Le Duc de Bragance fut préſenté, le 23 Décembre
, à Leurs Majeſtés & à la Famille Royale ,
par le Comte de Souza , Ambaſſadeur de Portugal
, qui fut conduit par le ſieur Tolozan , Introducteur
des Ambaſſadeurs , & précédé par le ſieur
de Séqueville , Secrétaire ordinaire du Roi pour
la conduite des Ambaſſadeurs. L
Le 24du même mois, la Marquiſe de Simianne
a eu l'honneur d'être préſentée au Roi par Madame
, en qualité de Dame pour accompagner
cette Princeffe .
208 MERCURE DE FRANCE.
Le 28 du même mois , la Comteſſe de Kercado
a eu l'honneur d'être préſentée à Leurs Majestés
& à la Famille Royale , par la Marquiſe de Vintimille.
Le Marquis d'Oſſun , Grand d'Eſpagne , cidevant
Ambaſſadeur du Roi à la Courde Madrid,
de retour par congé , a eu l'honneur d'être préſenté
à Sa Majesté par le Comte de Vergennes ,
Miniftre & Secrétaire d'Etat ayant le Département
des Affaires Etrangères.
Le Duc de la Vauguyon , Ambaſſadeur du Roi
auprès des Etats-Généraux des Provinces-Unies ,
de retour en cette Cour par congé , a eu l'honneur
d'être préſenté au Roi par le Comte de Vergennes
, Miniſtre & Secrétaire d'Etat ayant le
Département des Affaires Etrangères.
La Marquiſe de Choiſeul-d'Aillecourt , a auſſi
eu l'honneur d'être préſentée à Leurs Majestés &
àla FamilleRoyale, par la Marquiſe de Choiſeul-
la-Beaume.
Le 10 Janvier , le Marquis de Juigné , Miniftre
Plénipotentiaire du Roi près l'Impératrice de
Ruffie, de retour en cetteCour par congé , a cu
T'honneur , à ſon arrivée ici , d'être préſenté au
Roi par le Comte de Vergennes , Miniftre &
Secrétaire d'Etat ayant le Département des Affaires
Etrangères.
Le 13 du même mois , le Bailli de Breteuil ,
Ambaſſadeur de la Religion de Malte , eut une
Audience particulière du Roi , dans laquelle il
remit ſa Lettre de créance à Sa Majesté : il fut
conduit à cette Audience , ainſi qu'à celle de la
Reine & de la Famille Royale , par le Sieur Lalive
JANVIER. 1778. 209
de la Briche , Introducteur des Ambaſſadeurs , &
précédé par le Sieur de Séqueville , Secrétaire ordinaire
du Roi pour la conduite des Ambaſſadeurs.
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES.
Le 22 Décembre dernier , le Doyen & les Députés
de la Faculté de Médecine de Paris , ont eu
I'honneur de préſenter à Sa Majesté , 1º . le récit de
ce qui s'eſt paſſé dans les Aſſemblées de la Faculté,
au ſujet de la ſection de la ſymphiſe des
os pubis , pratiquée ſur la femme Souchot , par
le Sieur Sigault , accompagné du Sieur Alphonſe
Leroi : 2° . Le Mémoire du premier de ces Docteurs
fur les motifs qui l'ont déterminé à cette
opération , & fur ſes effets : 3 °. Le rapport des
Commiſſaires qui ont ſuivi le traitement jour par
jour, & qui ontconſtaté la guériſon. Sa Majesté,
fenſible aux avantages que ſes Sujets & l'humanité
entière doivent attendre de cette découverte,
en a témoigné ſa ſatisfaction aux Députés,
&nommément au Sicur Sigault.
: Le 28 du même mois , le St Blaizot , Libraire-
Géographe de la Reine , a eu l'honneur de préſenter
à Leurs Majestés & à la Famille Royale ,
l'Almanach de Versailles pour l'année 1778 .
Le 31 du même mois , le ſieur le Breton ,
premier Imprimeur ordinaire du Roi , eut l'honneur
de remettre à Leurs Majestés & à la Famille
Royale l'Almanach Royal.
210 MERCURE DE FRANCE.
Le même jour , le fieur Ventes , Libraire des
Menus-Plaiſirs du Roi , eut auſſi l'honneur de
remettre à Leurs Majestés & a la Famille Royale
l'Etat actuel de la Muſique du Roi & des trois
Spectacles de Paris.
Les fieursNée &Mafquelier , Graveurs , que
Leurs Majestés & la Famille Royale ont honorés
de leurs fouferiptions pour un Ouvrage intitulé :
Tableaux pittoresques , physiques , historiques ,
moraux , politiques & littéraires de la Suiffe & de
l'Italie , ont eu l'honneur de remettre à Leurs
Majestés & à la Famille Royale la onzième livraiſonde
leurOuvrage.
Le 8 Janvier , le ſieur Elie de Beaumont ,
Avocat-général honoraire de Monfieur , Intendant
des Finances de Monſeigneur le Comre
d'Artois , & ancien Avocat au Parlement , a cu
Thonneur de préſenter à Leurs Majestés & à la
Famille Royale les Médailles frappées à l'occafion
de ſa Fête morale & patriotique , ſous le
titre de Fête des bonnes Gens. Leurs Majestés &
la Famille Royale ont reçu avec bonté cet hommage
du zèle du ſieur Elie de Beaumont. Dirſept
établiſſemens ſemblables ont été formés
dans le Royaume depuis celui-ci , & ont produitdes
effets ſi marqués pour de rétabliſſement
des moeurs , qu'on doit defirer de les voir s'af
fermar & ſe multiplier encore.
1
JANVIER. 1778. 211
MARIAGES.
Leurs Majestés & la Famille Royale ont ſigné ,
le 28Décembre,le contrat de mariage du Marquis
de la Tour-Maubourg , Capitaine au Régiment
Dragons de Noailles , avec Demoiselle Pinault
deTenelles.
Leurs Majestés & la Famille Royale ont ſigné
le Contrat de mariage du Marquis de Pleurs .
Lieutenant - Colonel des Carabiniers , avec Demoiſelle
de Bramont.
NAISSANCES.
On mande de Fontenay - le - Comte , en Bas-
Poitou , que dans la Paroiſſe de Saint Médarddes-
Près , la nommée Jeanne Damand , femme
Giraud , Sergettier , âgée de quarante- cinq ans ,
après avoir eu dix enfans de ſuite , & avoir
paflé cinq ans & deux mois fans en avoir , eſt
accouchée , la nuit du 6 au 7 Janvier dernier ,
de quatre filles ayant chacune dix-neuf à vingt
pouces de haut : elles on reçu toutes quatre le
baptême , & ont vécu , l'une trois jours & les
autres deux. On obſerve que cette femme , qui
ſe porte très-bien , eft accouchée par accident
avant terme, & qu'il y a grande apparence
que fans cela les quatre filles auroient vécu :
212 MERCURE DE FRANCE.
on obſerve auſſi qu'elles font mortes dans le
même ordre qu'elles font venues au monde , &
dans le même eſpace de temps des unes aux
autres.
Le 29 de Décembre dernier , le fils ainé du
Marquis de Montbel , Gentilhomme d'honneur
de Monfieur , a été tenu ſur les fonds de Baptême
, dans la Chapelle du Château , par Monfieur
& Madame , qui lui ont donné les noms
de Louis-Joſeph.
MORTS.
La Comteſſe d'Affry, Baronne d'Alt , Epouſe
du Comte d'Affry, Lieutenant-Général des Armées
du Roi , & Colonel des Gardes Suiſſes de Sa
Majesté , eſt morte à Fribourg en Suiffe , le 19
du mois de Janvier.
On écrit du Bas- Poitou , près de Bergerac , que
Jeanne Rigalande , Payſanne de la Paroiffe de
Giniſtet , y eſt morte cette année à cent onze ans ,
&que parmi le grand nombre de perſonnes trèsâgées
qui font en ce pays , il y a fur-tout une
femme qui , à quatre- vingt-dix- huit ans , fait
encore le métier d'Accoucheuſe , & une autre
pauvre Payſanne qui jouit de la meilleure ſanté
àcent deux ans .
François , des Comtes de Baſchi , Comte de
Baſchi- Saint-Estêve , Chevalier des Ordres du
Roi , eſt mort au Château de Doſeaves
près Montpellier , le 19 Décembre 1777 , dans
la ſoixante- dix- ſeptième année de fon âge.
JANVIER. 1778. 213
Jeanne-Françoiſe Gardien , Veuve de François
Elie de Chaſtenay , Chevalier , Marquisde
Lanty , Meſtre-de-Camp , eſt morte à Paris le
2 de Janvier , au Couvent des Dames Récollettes .
,
L'illuſtre Haller , Membre du Grand- Conſeil
Souverain de la République , Préſident de l'Académie
Royale des Sciences de Goettingue & de
la Société Economique de Berne , Membre de
l'Académie Royale des Sciences de Paris , des
Académies & Sociétés de Londres , Berlin
Harlem , Edimbourg , Bologne , Stockholm ,
Upſal , des Arcades , de Munich & de Crainx
Chevalier de l'Ordre Polaire , &c. eſt mort à
Berne dans la nuit du 12 au 13 Décembre , &
dans la 70º année de ſon âge. Il a laiſſé
lamémoire la plus honorable de ſon imagination,
de ſon eſprit , de ſon coeur , de ſes vaſtes connoiſſances
& de ſes moeurs , dans des écrits toujours
utiles qui en font un monument durable,
Tirage de la Loterie Royale de France ,
du 2 Janvier 1778 .
Les numéros ſortis de la roue de fortune ſout :
7,34 , 65 , 73 , 26.
Du 16 Janvier.
Les numéros ſortis de la roue de fortune font:
23 24,55, 36 , 50 , 150
214 MERCURE DE FRANCE.
TABLE.
P
IÈCES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE , P. S 5.
L'Ivreſſe , Ode. ibid.
Vers ſur le ridicule, 12
Moralité , ibid.
Le Philoſophe Bienfaifant, 13
Vers àÉgle, 16
Sybille , Anecdote, 18
Epitre à M.de Voltaire , : 31
Vaudeville, 341
Vers ſur l'Avenir , 35
Vers fur Ninon l'Enclos , 361
Stances àMadame laPrinceſſe de Montbarcy, ibid.
Vers à M. le Prince de Montbarcy , 37
L'abſence, 38
Vers à M. de Voltaire , 41
LesTalens , 44
L'Écran ibid.
?
Adieux à l'Amour, 46
Vers mis au basd'un Bouquet, 48
AMadame de R *** 49
ExplicationdesEnigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Hiftoire générale de la Chine,
L'Avocat,
so
SI
53
56
ibid
74
Cathechismus , &c 75
JANVIER. 1778. 215
Dictionnaire univerſel des Sciences Morale ,
Économique , Politique & Diplomatique , 76
Publii Terentii Afri Comoediæ ſex ,
Vues ſur la Juſtice Criminelle ,
OEuvres complettes de M. de Saint - Foix ,
De la Littérature & des Littérateurs ,
La Rupture ,
86
87
وا
98
102
Les vrais principesdu Gouvernement François, 105
Differtationqui a remporté le Prix de l'Académie
de Mantoue ,
Nouvel Abrégé Chronologique de l'Hiſtoire
&du Droit public d'Allemagne , 113
Traité du Baptême par S. Auguſtin , 118
Panégyrique de S. Louis , 121
Les OEuvres de M. Deſinahis , 123
Hymne au Soleil , 131
T
Journal Hiſtorique & Politique deGenève, 138
Annonces littéraires , 147
" Γ
!
ACADÉMIES, 150
Paris ,
ibid.
Amiens,
1601
SPECTACLES. 164
Opéra ,
ibid.
Comédie Françoiſe ,
166
Comédie Italienne , 167
ARTS. 169
Gravures , ibid.
Muſique , 173
Géographie , 176-
Avisdes Editeurs pour la Bibliothèque des
Romans.
177-
Variétés , inventions , &c. 189
Lettre de M. Patte, ſur les découvertes de M.
Loriot , 181
216 MERCURE DE FRANCE.
Trait d'humanité & de courage , 190
Anecdotes , 194
Nouvelles politiques ,
196.
Nominations , 205
Préſentations ,
:
207
d'Ouvrages , 209
Mariages ,
211
Naiſſances ,
ibid.
Morts ,
Loterie,
212
213 .
A
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre deMonſeigneur leGardedes
Sceaux , le ſecond volume du Mercure de France,
pour le mois de Janvier , & je n'y ai rien trouvé
qui n'ait parudevoir en empêcher l'impreffion.
A Paris, ce 22 Janvier 1778.
2
DE SANCY
1
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe,
près Saint Cônie.
1
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
FÉVRIER, 1778 .
Mobilitate viget. VIRGILE .
Beugnet
À PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire, rue de Tournon,
près le Luxembourg.
AvecApprobation & Privilége du Roi.
২
AVERTISSEMENT.
C'ESTAUSicur LACOMBE libraire , àParis, rur de
Tournon , que l'on prie d'adreſler , francs de port,
les paquets&lettres, ainſi que les livres , leseftampes
, les pièces de vers ou de profe , la mufique
, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & mechaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des livres
, eltampes&pièces de muſique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourirà ſa perfection;
on recevia avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire ,on les nommera quand
ils voudront bien le perinettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront meine un titrede
préférence pour obtenir des récompenfes fur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv.
qae l'on paierad'avance pour ſeize volumes rendus
francsdeport.
L'abonnement pour la province eſt de32 livres
pareillement pour ſeizevolumes rendus francs de
port par la poſte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eſt de 36 fols pour
ceuxqui n'ontpas ſouſcrit,au lieu de 30 fols pour
Ceux qui fontabonnés.
On ſupplie Meſſieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la poſte , ou autrement , au Sicar LACOMBE,
libraire,àParis,ruedeTournon.
Ontrouve auſſi chez le même Libraire les Journaux
fuivans , portfranc par la Pofte.
JOURNAL DES SAVANS , in-49. ou in-12 , 14 vol.
Patis, 16 liv.
Francde port en Province , 201.4 £.
JOURNALDES BEAUX-ARTS ET DES SCIENCES,24 cahiers
par an , à Paris , 241.
Én Province , 301.
BIBLIOTHEQUE UNIVERSELLE DES ROMANS, Ouvrage
périodique, 16 vol, in-12 . àParis, 241.
En Province, 321.
ANNÉE LITTÉRAIRE , 40 cah, par an , à Paris , 241
Et pour la Province, 32 1.
GAZETTE UNIVERSELLE DE LITTÉRATURE , à Paris ,
port franc par la poſte , 181.
JOURNAL ÉCCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Dinouart ,
14vol. par an , à Paris , 9 1.16f.
Etpour la Province , port frane par la poſte , 141.
JOURNAL DÉS CAUSES CÉLÈBRES, 12 volin- 12 par an ,
àParis , 181.
Etpour la Province , 241.
JOURNAL HISTORIQUÉ ET POLITIQUE DE GENEVE , 36
cahiers par an , à Paris& en Province , 181.
LA. NATURE CONSIDÉRÉE , 52 feuilles par an, pour
Paris & pour laProvince , 121.
JOURNAL ANGLOIS , 24 cahiers par an ; à Paris & en
Province , 24 L.
TABLE GÉNÉRALEDES JOURNAUX anciens & modernes ,
12 vol . in- 12 . à Paris , 24 1. en Province ,
LE COURIER D'AVIGNON ; prix ,
301.
181.
A ij
Nouveautés quise trouvent chez le même Libraire.
Quinti Horatii Flacci carmina cum annotationibus , 2 gt.
in-8°. br. 101.
Les Incas , 2 vol . avec fig . in-8 ° . br. 181.
Dictionnaire Dramatique , 3 vol . gr . in - 8° . rel. 151.
Dict . de l'Induſtrie , 3 gros vol , in-8° . rel. 181.
Hiſtoire des progrès de l'eſprit humain dans les Sciences
naturelles, in -8º. tel. 5liv.
Autre dans lesſciences exactes , in-89. rel. 51.
Autre dans les ſciences intellectuelles , in-8° . rel. 51
Médecine moderne , in-8 ° . br . 21.10f.
Traité économique & phyſique des Oiseaux de baffecoar
, in- 12br.
Dit. Diplomatique , in-8°. 2vol.avec fig. br.
Revolutions de Ruſſie , in-8 °. rel.
Spectacle des Beaux-Arts , rel.
Dict. des Beaux-Arts , in-82 . rel.
Théâtre de M. de Sivry , vol. in -8º. br.
21.
121.
21. 10f,
21. 10fa
41.10f.
21.
31.
Monumens érigés en France à la gloire de Louis XV, &c .
Poëme ſur l'Inoculation , vol. in-8 °. br.
in- fol. avec planches br . en carton ,
Mémoires ſur les objets les plus importans de l'Architecture
, in-4° . avec fig. br. en carton ,
L'Eſprit de Molière , 2 vol. in- t2 br.
241.
121.
41.
Tableau politique & littér. de l'Europe , an. 1775 , br. 2 1.
Dit. des mots latins de la Géographie ancienne , in-89.
broch
Les trois Théâtres de Paris , in-8° . br.
31.
21. 10 f.
11. 10f.
Hymne au Soleil, nouv. édit. augmentée, 11. 10f,
L'Egyptienne , poëme épique , br.
MERCURE
DE FRANCE .
FÉVRIER , 1778 .
PIÈCES FUGITIVES.
EN VERS ET EN PROSE,
DAVID VAINQUEUR DE GOLIATH.
Роёте.
Près des murs d'Azéca , le Philiſtin cruel ,
Des fers ou de la mort menaçoit Iſraël.
L'énorme Goliath , fier du poids de ſes armes ,
Dans le camp de Saiil répandoit les alarmes .
А üj
6 MERCURE DE FRANCE.
Déjà , depuis long-rems, l'épouvante& l'horreur,
Du Chef& des Soldats, avoient glacé le coeur.
LeGéant écumoit de fureur& de rage :
Qu'unGuerrier , parmis vous, fignale fon courage,
Dit-il , & contre moi , de ſon bras vigoureux ,
Qu'il meſure ſa force & confonde nos Dieux.
Laches! pourquoi couririe danger des batailles ,
Etgémir ſur nos champs couverts de funéraillesi
Qu'unduel , à vosyeux, fixe notre deſtin.
Ainfi ,dans ſon tranſport , parloit le Philiftin.'
Iſraël accablé d'une douleur amère ,
Juſques au ſein de Dieu , fait monter ſa prière.
Vois ton Peuple , dit- il , ô vengeur des Hébreux !
Souviens-toi d'Abraham, ſoit propice à nos voeux.
Le Seigneur les entend , & labonté Suprême
Prépare un Défenſeur au ſeul peuple qu'il aime.
David eft ce Guerrier. Jeune & fimple Pasteur ,
D'Iſraël gémiſſant , il ſera le vengeur.
Il dirige ſes pas au centre de l'Armée ;
Des diſcours duGéant, la prompte renommée,
Vient frapper ſon oreille & toucher ſon eſprit.
Aux blafphemes honteux que le monſtre vomit
De David indigné le courage s'enflamme.
Quor! dit-il , ô Saül de ce Coloſſe infâme ,
Et vous & vos Guerriers timides & tremblans ,
Souffrirez-vous encor les outrages ſanglans ?
2
:
FÉVRIER. 1778. 7
:
Verrai-je de mon Dicu mépriſer la clémence ?
Verrai-je impunément blafphemer ſa puitlance?
Ce Dieu dont l'Univers admire la grandeur ,
Rejette, pour ſa gloire , une lâche froideur.
Du Père des Croyans il protège la race ;
Mais il demande en elle une invincible audace..
Armez-vous , o Sion ! ne craignez point les fers;
Bravez du Philiſtin les reproches amets :
Il ſuit le mouvement d'une fureur barbare ;
Il s'aveugle lui- même , & ſon eſprit s'égare..
Je ſuis jeune , il est vrai ; qu'importe? Du Géant
Qui nous vante ſes Dieux d'or , de cuivre ou d'argent
,
Jeprétendsrepouffer l'injure &le blafpheme ;
Je crains peu ſa fureur : ah! qu'il tremble luimême
!
Soutenu du Très-Haut , animé par la Foi ,
Mon bras ſaura venger ma Patrie & mon Roi.
Vous , vaincre Goliath! dans l'ardeur qui vous
preſſe ,
Omon fils ! dit Sail , votre foible jeuneffe ...
Aces mots le Pasteur , qu'enflamme un doux
eſpoir ,
ASaül alarmé découvre ſon pouvoir.
Raffurez -vous,grand Prince, & diſſipez la crainte
1
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
1
C'eſt envain qu'aujourd'hui votre ame en eſt
atteinte :
Ma main va vous défendre & terminer vos maux ;
Cette main qui dompta les plus fiers animaux :
De leurs dents mille fois j'arrachai la victime.
Je ſuis le même encor , & le Dieu qui m'anime
Contre le Philiſtin , me répond du ſuccès.
Je le vaincrai , Seigneur , & vous aurez la paix.
Cediſcours , en Saül, fait naître l'eſpérance;
Au pouvoir de David il met ſa confiance.
Soudain il eſt armé d'un glaive menaçant ,
D'une large cuiraffe & d'un caſque éclatant.
Mais , accablé d'un poids au-deſſus de ſon âge,
De ſes membres David perd la force & l'uſage.
Il quitte l'appareil de ces vains ornemens ;
Et, pour combattre , alors il a pour inftrumens ,
D'un Pasteur de troupeaux , la houlette & la
fronde.
Sur le Dieu des combats tout ſon eſpoir ſefonde:
Untorrent ferpentoit au pied de deux côteaux ,
Et , diviſant la plaine , y promenoit ſes eaux.
Là , le Héros s'avance, &, bouillant de courage,
It choiſit des cailloux qu'il voit für le rivage.
Ge font-là les ſeuls traits dont il va ſe ſervir 5
C'eſt par eux qu'il doit vaincre , &Goliath périr.
L'intrépide Pasteur , plein d'une ardeur Divine ,
FÉVRIER. 1778 . 9.
S'approche du Géant , l'obſerve , l'examine ,
Et , ſans crainte , avec lui ſe préſente au combat.
Quoi! dit le Philiſtin , voilà donc le Soldat
Qu'Iſraël a choiſi pour vaincre mon courage ?
Sur un chien furieux prétends-tu l'avantage ?
Téméraire Mortel ! un bâton à la main ,
Tu viens pour me combattre & me percer le ſein?
Deton Dieu, contre moi, la force eſt impuiſſante ;
Mon coeur , de ſon pouvoir , ne prend point
l'épouvante.
Vivent les Dieux de Geth , qui ſoutiennent mon
bras!
Va! je veux en ce jour t'immoler au trépas ,
Vil appui d'Iſraël ! Ton corps , ſans ſépulture ,
Des corbeaux affamés deviendra la pâture.
Reçois le châtiment de ta témérité ,
Ta honte va paſſer à la poſtérité.
Je crains peu , ditDavid , tes diſcours & tes armes:
Crois-tu donc en mon coeur imprimer les alarmes ?
Au nom de ce grand Dieu que ta bouche maudit,
Monſtre ! je vais punir l'orgueil qui te ſéduit,
Ce Dieu va te livrer aux efforts de mon zèle ;
Vainement la fureur en tes yeux étincelle ,
De ton ſang répandu je veux teindre ces lieux ;
Que ton Peuple gémiſſe& réclame ſes Dieux ,
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
Moi ſeul je lui prépare un honteux eſclavage:
Des chiens & des vautours il ſera le partage.
Alors on connoîtra le Dieu qui me défend :
Lui ſeul eſt le vrai Dieu, lui ſeul eſt tout puiffant.
Aces mots , vers David , le Coloſſe s'avance ;
Tranſporté de fureur , il fait briller ſa lance :
Il eſt près de frapper ; mais le jeune Berger
Echappe à ſes efforts ,&, fans trop s'engager ,
Il ſaiſit un caillou dont il arme ſa fronde .
Invoquant de ſonDieu la ſageſſe profonde ,
Il obſerve , avec ſoin , le Géant furieux ;
Et , pour le mieux frapper , le meſure des yeux
Il entend contre lui la dernière menace.
David fuit de ſoncoeur la généreuſe audace,
Et , vengeant d'Iſraël le douloureux affront ,
Il atteint Goliath ,& lui perce le front.
Le Géant lutte envain , la bleſfure eſt mortelle ,
Le ſang coule àgrands flots , leColoffe chancelle
Sa force l'abandonne , il tombe évanoui :
Il meurt. Les Philiftins, dont il étoit l'appui ,
Confus, épouvantés , cherchent par-tout la fuite.
LeHéros que foudain Iſraël félicite ,
Du Coloſſe abattu s'approche avec fierté ,
Voit ſon glaive tranchant, l'arrache à ſon côté,
Le lève , le balance , & , d'une main nerveuse,
Sépare de ſon corps la tête monstrueufe.
FÉVRIER. 1778.
Lajoie éclate au loin dans le camp des Hébreux
AuDieu qui les ſoutient ils adreſſent leurs voeux.
Quels tranſports ! on entend mille chants de victoire
,
Et ce jour, du vainqueur , éterniſe lagloire.
ParM. Courtalon-Delaiſtre, C. D. S. S. L. T.
LE TEMPLE DE LA FRIVOLITÉ.
PRRès du Parnaſſe eſt un côteau charmant
Où règne un éternel Printems ,
Séjour qui réunit à l'Art induſtrieur
Les plus riches tréſors de la belle Nature.
D'un ruiffeau l'onde vive & pure ,
L'arroſe en ferpentant avec un doux murmure ,
Et répand ſur ces bords un frais délicieux .
Dans le riant vallon ſans ceſſe on voit éclore
Les dons de Pomone & de Flore ,
Etlesyeux font charmés par les vives couleurs
Qu'offre l'émail de ces naiſſantes fleurs.
Sur cette agréable colline
Un ſuperbe Temple domine ,
D'unPeuple heureux, aſyle révéré
CeTemple eſt le ſéjour de la Frivolité.
Detoutes parts on vient lui rendre honumage :
}
:
Avj
I12 MERCURE DE FRANCE.
LaDéeſſe en ces lieux , ſur un Trône éclatant ,
Exerce un pouvoir fans partage ;
Demille Adorateurs elle reçoit l'encens:
Stances , Quatrains , Rondeaux & Vaudevilles ,
Épigrammes ſans ſel , Madrigaux ſans eſprit ,
Sont les productions de leurs veines ſtériles ,
Sont les ſeuls vers qui remportent le prix.
Là , l'élégant Damon, au retour de l'année,
Vient cueillir un bouquet pour fon aimable Iris ,
Et rimer quelques vers que ſon ame charmée
Croit inſpirés par le Dieu de Cypris,
On y voit Dorilas qui , ſe croyant Poëte,
Ala Déeſſe offre ſes voeux ,
Etprend à la pipée un couplet qu'il répète
A l'objet de ſes tendres feux .
Un propos fade , un doucereux langage,
Un vain & léger perfiflage ,
Un ſtérile & froid compliment,
D'un faux brillant le pompeux étalage ,
Sont à ſes yeux le plus rare talent:
Jamais il ne connut la voix du ſentiment.
Dans ces lieux embellis par l'Art & la Nature ,
Un jour je me crus tranſporté :
De ce Palais l'élégante ſtructure ,
Frappa mon regard enchanté ;
Mais de ce faux éclat bien-tôtdéſabuſé ,
FÉVRIER. 1778 . 13
Je quittai ce côteau pour monter au Parnaſſe.
Je ne pus échapper aux regards d'Apollon ;
CeDieu, furprisde mon audace ,
Medit : que prétends-tu ſur le ſacré vallon ?
Objet de mon culte ſincère ,
Je viens , lui dis-je, implorer tes bienfaits ,
Pour offrir en cejour , ſi cher à mes ſouhaits ,
Des vers à Palemon , dignes d'un ſi bon père.
Tes efforts feroient ſuperflus ,
Me dit le Dieu de ce charmant ſéjour :
De Palémon je connois les vertus ;
Mais crois-tu par tes vers mériter ſon amour ?
Quede ton coeur ta voix ſoit l'interprète :
Sois de ton père & la joie & l'appui ;
Et, ſans briguer le titre de Poëte,
Tu ſeras plus digne de lui.
Par M. P.
VERS
AMademoiselle AURE P * D'H * DE
Ch** fur M*.
BELLE
DELLE Aure , les mortels, dans leur cultevolage,
N'ont point encor bâti deTemple à laDouceur
14 MERCURE DE FRANCE.
Moi qui veux à jamais lui rendre mon hommage ,
Pour fon Autel facré , j'ai fait choix de ton coeur.
ParM. Ch** du Buis *.
QUATRAIN
:
i
DE M. le Comte DE COUTURELLE ,
à M. DE LA BOISSIÈRE , fon Procureur
au Parlement de Paris ,fur la
bleſſure que sa chûte vient de lui occafionner
à la tête.
D
1
Es Procureurs , ô vous le plus aimable !
Le plus habile & le moins Procureur ,
Vouscraigneztrople coup qui vous accable
Lecontre-coup retombe ſur mon coeur.
FÉVRIER. 1778. 15
LE
FONG ET KIANG,
:
ου
RIOMPHE DE L'AMITIÉ.
Anecdote Chinoise.
Sous le célèbre Empereur Yao * , dont
la Chine a conſacré la mémoire , vivoient
deux Négocians , Fong & Kiang ,
* L'Empereur Yao. Voici ce qu'on lit dans
Hiſtoire de la Chine , Tome I : L'Empereur
>>Yao n'avoit de tranquillité ſur le Trône
>que lorſqu'il ſavoit que ſon Peuple étoit content
, & s'appliquoit à remplir ſes devoirs.
Cet amour pour ſes Sujets le rendoit extrê-
>>mement vigilant fur tous leurs beſoins; fou-
>>> vent il alloit lui-même viiter les Provinces ,
** & s'informoit avec ſoin des pauvres , des
>> veuves & des orphelins , qu'il ſecouroit effica-
>>cement dans leur misère. Le Peuple a-t -il
froid, diſoit- il ? c'est moi qui en fuis cause.
A-t-il faim ? c'est ma faute. Tombe-t- ildans
>> quelque crime?je dois m'en regarder l'Auteur .
Pourquoi l'Univers n'eſt-il pas rempli de la mémoire
de tels Souverains! On a ignoré long-tems
l'existence d'Yao , tandis que ,dès notre enfance,
les noms de Tibère,de Neton , retentiſſent ànos
orcilles.
16 MERCURE DE FRANCE.
que l'on cite encore aujourd'hui , dans
ces climats, comme les plus parfaits modèles
de l'Amitié. La fortune du premier
étoit très-bornée , tandis que l'autre
poſſédoit d'immenſes richeſſes. Cette
difproportion dans les biens n'avoit pu
repouſſer & affoiblir cette heureuſe ſympathie
qui approche les coeurs , les lie
& les rend , pour ainſi dire , dépendans
l'un de l'autre . On auroit eu de
la peine à ſavoir qui des deux de Fong
oudeKiang s'aimoient davantage. Celuici
entre , un jour , chez ſon ami , à la
faveur des ombres de la nuit ; il le
trouve ſeul. Kiang étoit pâle , égaré ,
livré au déſordre le plus affreux ; il
regardoit derrière lui avec frayeur , comme
s'il craignoit d'être pourſuivi : Eh !
qu'avez-vous , lui dit Fong , ſurpris de
fon état ? Mon ami , d'où vient ce tremblement
dans tous vos membres , cette
épouvante? .... Si je ne vous connoiffois
, j'imaginerois que vous venez de
vous fouiller d'un crime. En pouvezvous
douter , répond Kiang , en jetant
un profond gémiſſement ; ces alarmes ,
cette terreur n'appartiennent point à la
vertu! Oui , Fong , je ſuis le plus coupable
des hommes. Vois-tu ces mains ?
FÉVRIER. 1778. 17
....
Elles font rouges du ſang de l'honnête
Outing:-Que dites - vous ? O ciel !
Outing.....- Je lui ai plongé un poignard
dans le coeur; je me ſuis cru offenſé
pour un mot , pour un ſeul mot
qu'il m'a juré , en mourant , n'avoir
point laiſſé échapper. Enfin il eſt mort,
&moi je vis.... Je ne ſais quel mouvement
me fait ſouſtraire au ſupplice
que j'ai trop mérité. Fong,
c'eſtdans le ſein de l'amitié que je me
réfugie :-Je ne ſerai point indigne de
ta confiance. Kiang , je ne vois plus ton
crime , je ne vois que ton malheur : il
eſt affreux d'avoir commis un homicide;
tu es bien plus à plaindre qu'Outing ! il
eſt mort avec toute ſa vertu , & toi tu
es la proie des remords qui te déchirent.
Jamais l'image de cet infortuné
ne fortira de ta mémoire; tu le reverras
toujours ſe traîner ſur tes pas , te
-montrer ſa bleſſure. Mais je ne veux
point redoubler ta peine : tu as eu raiſon
de compter ſur ton ami . Voici
un endroit de ma maiſon où tu ſeras
-en ſûreté ; aucun de mes domeſtiques
n'en approche ; je t'apporterai moi ſeul
ta nourriture : jette-toi dans le ſeinde
cet Être Suprême, du Tien , qui a les
18 MERCURE DE FRANCE .
(
yeux attachés ſur toi : implore ſa clémence....
pour moi , je ne t'abandonnerai
point. Adieu, je ſuis fâché de te
laiffer à toi-même ; mais les foins de
ma famille partagent mon tems , & il
feroit à craindre que mon abſence ne
donnât lieu à des foupçons qu'il faut
écarter.
Les deux amis s'embraſſent en pleurant;
& Fong retourne auprès de ſes
enfans & de ſa femme , qui étoient
inſtruits du meurtre d'Outing. Il eſt.
vrai qu'ils ignoroient , avec tout le
monde , quel en étoit l'auteur. Kiang ,
un jour avant l'affaffinar, avoit répandu
le bruit , parmi les connoiliances , quil
partoit pour une Province du midi ; fa
famille même le croyoit.
Fong ne manquoit pas de porter à
boire&àmangerà ſon Priſonnier ; chaque
fois qu'il en approchoit, il lui donnoit
des confolations & des larmes :
l'un& l'autre eſpéroient qu'avec le tems
cette affaire s'affoupiroit. Oui , difoit
Kiang à fon ami, je pourrai me dérober
peut-être aux coups de la juftice
; mais , qui me défendra de mon
propre coeur ? C'eſt-là que je trouverai
FÉVRIER. 1778. 19
d'éternels bourreaux , un éternel ſupplice
: tu as bien eu raiſon de me faire
appréhender ce que j'éprouve. Le ſang
d'Outing crie ſans ceſſe à mes oreilles.
Fong, pourquoi faut-il que j'aye une
épouſe , un fils , une famille ? Hélas !
c'eſt pour eux feuls que je cherche à
foutenir encore le fardeau d'une trop
miférable vie ; un criminel n'a d'autre
parti à prendre qu'à ſe procurer la plus
prompte mort. Je te le dis , ce n'eſt
plus pour moi que j'exiſte , c'eſt pour
d'autres qui me font plus chers que moimeme:
on n'eſt poim époux &père impunément.
Ces ſentimens , mon ami ,
ne te 1ont pas étrangers. Kiang, caft
mon ame même que tu développes ; après
le Tien , ce que j'aime le plus font
ma. femme & mes enfans. Bien moins
heureux que toi , je ſuis obligé d'employer
toutes les reſſources d'une hon
nêre induſtrie pour remplir les devoirs
de père de famille. S'ils venoient , en
ce moment, à me perdre!..Quelle image
! ..... Eh , interrompt Kiang , tu
oublies,donc que tu as un ami ? Tu
fais , reprend Fong , quelle eſt ma façon
de penſer & de me conduire. On
ne doit recevoir des bienfaits de qui
que ce ſoit , que lorſqu'on a épuisé
-
20 MERCURE DE FRANCE .
tous les moyens de s'en paſſer : rappelle
-toi que nous avons eu des diſputes
à ce ſujet. Jamais l'intérêt ne préſidera
à notre amitié ; mais fi ma
femme & mes enfans étoient dans
le beſoin , je ne rougirois pas d'avoir
recours à toi : tu es leur ſecond père ;
alors l'ami a des obligations à remplir ,
& malheur à celui qui attache de l'humiliation
à en être l'objet ! c'eſt l'ingratitude
qui ſe ſauve de la bienfaiſance.
La reconnoiſſance eſt , ſans doute , le
plus doux des plaiſirs .
Fong étoit attentif à tout ce qui ſe
débitoit ſur le meurtre d'Outing ; il
recueilloit juſqu'aux plus foibles propos .
Il apprend que des ſoupçons recherchent
l'auteur de l'aſſaſſinat , qu'ils ſe fortifient
, qu'enfin tout ſe réunit pour accabler
un innocent , que Ming étoit dans
les fers. C'étoit peut - être l'homme
le plus vertueux de la Chine : on l'avoit
vu avec Outing quelques momens
avant que Kiang eût oté la vie à ce
dernier. Des ennemis de Ming ( car la
vertu en a plus que le vice) avoient
produit de faux témoins , & il alloit
fuccomber. Aucun de ces dérails
n'échappe à Fong. A quels déchiremens
il eſt en proie ! Il fait la vérité , il re
FÉVRIER. 1778 . 21
cèle dans ſa maiſon le coupable , mais
ce coupable eſt ſon ami ; Kiang a imploré
l'hoſpitalité , il s'eſt réfugié dans ſon
fein comme dans un ſanctuaire. Cependant
Ming gémit dans une Prifon , il
va périr , &périr dans l'ignominie. Fong
eſt agité de cette horrible ſituation.
On litoit fur ſon front le déſordre extrême
de ſon ame. Quand il ſe rendoit
furtivement dans la retraite deKiang,
& qu'il jetoit des regards ſur lui , des
larmes couloient de ſes yeux. Kiang n'a
pas de peine à ſaiſir ſon trouble , quoique
ſon ami s'efforce de le diffimuler.-
Fong , depuis quelques jours
vous êtes dévoré d'un chagrin qui femble
augmenter à ma vue ? N'hésitez pas
à me l'apprendre : y a-t-il a craindre
pour moi ? .... Mon ami , ... je ſaurai
mourir. J'ai mérité ma malheureuſe deftinée
:- Votre destinée ! .... elle eſt en
effet une eſpèce de ſigne de réprobation
dont le Tien paroît vous avoir marqué...
Oui , Kiang , votre ſort eſt digne de
toute ma compaſſion. On est bien à
plaindre quand on cauſe la perte de
l'innocence. Pardon , .... le troublę
me pourſuit ! hélas ! ce n'eſt pas à
moi à irriter vos maux.
....
21 MERCURE DE FRANCE.
Fong ne ceffoit de gémir & de laif
fer échapper des larmes. Kiang l'interrogeoit
, le preſſoit envain de s'expliquer
: il gardoit un morne filence , levoit
les yeux au ciel , embraſſoit avec
tranſport ſon ami , & s'en éloignoit
avec une forte de terreur. Enfin il le
quitte ſans fatisfaire ſa curiofité. Il fort
de ſa maiſon ; il eſt frappé d'un cri
univerſel : Ming va fubir le châtiment
dû au crime. Fong pénètre juſqu'à la
Place publique ; il voit s'élever le monument
du ſupplice; il entend une foule
de Citoyens ſe dire : comment ſe peutil
que Ming ait commis un affaffinat ,
lui que nous regardions comme la vertu
même ? Après un tel exemple , faut-il
ſe repoſer ſur la bonne réputation ? Les
hommes font bien trompeurs ! Fong
ſe diſoit au fondde ſon aime , c'eſt donc
ainſi que l'on calomnie l'innocence ! Ce
n'eſt pas aſſez que Ming perdre la vie ,
un opprobre éternel le ſuivra dans le
tombeau ; ſa mémoire ſera condamnée
à une ignominie qui ne s'effacera jamais
! Et moi , moi qui connois la vérité
, je laifferai la Juſtice prononcer un
Arrêt inique ! ô Dieu , ſeroit-ce à moi
d'éclairer ? .... Je le dois.... je ne puist..
FÉVRIER . 1778 . 23
La rumeur augmente ; Ming eſt tiré
de la Prifon , & finira dans peu d'inftans
ſes jours ſous la main de l'exécuteur.
Fong l'entrevoit : il eſt ſaiſi de
pitié , de douleur , de déſeſpoir ; fon
ame eſt ſoulevée à l'aſpect d'un Vieillard
de foixante-dix ans , qui ſe contentoit
de prendre le ciel à témoin de
fon innocence , fans accuſer ſes perfécuteurs.
Sa famille le ſuivoit, les yeux
baignés de larmes , & en pouffant des
cris lamentables. Fong court à fon logis
, prévient ſon épouſe qu'il a un ſecret
à lui communiquer : il lui révèle
précipitamment l'aventure de Kiang ,
lui demande un ferment comme le
garant de fon filence ; il ajoute enfuite
qu'il lui laiſſe le ſoin de veiller
au fort de fon ami : il vole vers ce
dernier:-Kiang , je ſuis obligé de vous
quitter..... ma femme fait tout ; repofez
vous ſur ſa difcrétion & fur fon zèle;
je ne puis vous dire qu'un ſeul mot....
vous faurez combien je vous aime....
je vous recommande mon épouse &
mes enfans ; l'inſtant est arrivé où je
follicite vos bienfaits.... Mon ami, embraſſez
- moi , & fouvenez- vous.
Fong n'a point la force d'achever , tant
fon ame étoit bouleversée. Kiang veut
24 MERCURE DE FRANCE.
lui faire des queſtions , il s'étoit échappé
de ſon ſein; il retourne à ſa femme &
à ſes enfans , les preſſe contre ſa poitrine
avec tranſport, & s'en arrache , en
quelque forte , comme s'il eût voulu
leur cacher la criſe terrible qu'il éprouvoit.
Cet homme fublime , qui mérite d'être
nommé dans le petit nombre des
héros véritables , précipite ſes pas , &
s'empreſſe de ſe rendre à la Place où
l'on traînoit Ming au-devant du ſupplice
qui l'attendoit. Apeine Fong l'a-t-il apperçu
, que , fendant la preſſe , il va ſe
jeter dans les bras du Vieillard,& s'adrefſant
enfuite au Peuple : Citoyens , ſauvez
l'innocent , & puniſſez le coupable : vous
le voyez. Où est-il : lui demande une foule
de ſpectateurs ? Où eſt-il ?-Je vous dis
qu'il eſt devant vos yeux ; c'eſt moi
qui ſuis le Criminel , c'eſt moi qui ai
trempé mes mains dans le ſang d'Outing
, & qui dois mourir. Mille cris
s'élancent vers le ciel ; on admire l'effet
de la juſtice du Tien , qui veille ſur
l'innocent ; on briſe les fers de Ming ;
on le reconduit à ſa demeure avec des
acclamations . Cependant on ne fauroit
refuſer ſa compaſſion , & même ſon eſti
me,
FÉVRIER. 1778 .
25
me , à Fong , qui a eu la grandeur d'ame
de s'avouer coupable pour fauver l'infortuné
Ming. Le premier eſt chargé
de chaînes , effuie pluſieurs interrogations
, eſt convaincu du meurtre d'Outing
; on alloit enfin lui faire fubir la
peine deſtinée aux Meurtriers : le Bourreau
avoit déchiré ſes vêtemens ; le fer
étinceloit. Arrêtez, arrêtez , crie une voix
qui s'élève du milieu de la foule ; on apperçoit
un homme hors d'haleine , accourant
à grands pas :- Un moment ,
ſuſpendez l'exécution. Fong croit reconnoître
les fons quiont frappéfon oreille;
il fort de fon accablement , relève la
tête..... C'eſt vous Kiang ! c'eſt vous !
que venez vous faire ici ?- Mondevoir ,
arracher l'innocentà la punition qui m'eſt
due: Peuple , connoiffez ce mortel refpectable
, le modèle des amis. Kiang
raconte en peu de mots ſa déplorable
hiſtoire : il s'étend ſur la générofité de
Fong; il apprend que ſa femme , inftruite
par la voix publique , étoit venue
lui confier le fort qui menaçoit ſon malheureux
époux ; à cette nouvelle , Kiang
n'avoit pas balancé à s'acquitter de ce
que la nature & l'équité lui ordona
B
26 MERCURE DE FRANCE.
noient; enſuite il embraſſe , au milieu
des ſanglots , fon ami , qui ſoutient que
c'eſt une impoſture dictée par l'amitié, que
lui ſeul eſt le vrai criminel. C'eſt à moi ,
redit-il , à recevoir la mort. La foule
avide entouroit ces deux hommes extraordinaires
, & étoit ſaiſie d'étonnement ,
d'adaniration , de pitié , de douleur : on
n'entendoit que des gémiſſemens ; on ſe
récrioit fur la noblefſe d'ame de deux
amis qui ſe diſputoient la gloire de mourir
l'un pour l'autre. Les Juges , incertains ,
craignentde prononcer ;on ſe contentede
chargerde fers Fong & Kiang , & de les
metre en prifon,La cauſe eſt portée auTribunal
fuprême de l'Empereur , qui ordonne
qu'on les amène en ſa préfence:
l'un & l'autre continuent de donner
l'exemple du débat le plus héroïque.
Le ſage Yao , après avoir peſé mûrement
toute les raiſons , pénètre enfin
la vérité ; digne homme , dit-il à Fong ,
voici ce que la Juſtice commande : placetoi
aux pieds de mon trône : des ſujets
tels que toi ne fauroient trop approcher
leur maître ; & toi , Kiang , en t'admirant
, en te plaignant , je t'envoie à la
mort. Fong veut élever la voix en fa
FÉVRIER1778 27
veur defon ami : il mérite ces ſentimens,
dit l'Empereur. Heureux mortel , il t'eſt
libre d'écouter l'amitié ; & moi , Fong, je
ne puis qu'être juſte : c'eſt le malheur atta
ché à la fouveraineté ; l'Empereur,doit
combattre Thomme , & l'emporter. J'ai
décidé du fort de Kiang , & je lui
demanderai à lui-même s'il croit que
j'aie manqué à l'équité.
Kiang ſe proſterne reſpectueuſement
devant ſon Maître; il avoue que c'eſt
le ciel même qui a parlé par la bouche
duMonarque , il n'implore qu'une feule
faveur , d'embraſſer ſon ami , qui perd
connoiffance quand il voit Kiang arráché
de ſes bras pour être conduit au
fupplice.
Fong a rouvert les yeux : quelle furpriſe
, quel enchantement l'a frappé !
il doute fi c'eſt un fonge : il apperçoit
Kiang affis, à ſes côtés, fur les marches
du Trone : Tu vois, lui dit Yao , un
ſecond monument de la Juſtice. Je l'ai
fatisfaite , en foumettant Kiang à toutes
les horreurs de ſa fin : il s'eſt vû
prêt à mourir. J'ai pensé que ce châ
timent ſuffiſoit pour expier ſon crime ;
-ma clémence a dû agir à ſon tour, &
le récompenfer d'une action généreuſe ;
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
c'eſt le Tien même qui ma dicté ce jugement:
puiffé-je l'imiter dans ſa bonté
! Il m'eſt permis , à préſent , de céder
au doux empire de la nature . Soyez
les ornemens de ma Cour , & que la
Chine vous doive à tous deux les les
çons de l'amitié.
Par M. d'Arnaud.
;
Du danger des mots Homonymes.
1 .
ENVAINP'Anglois,le Rufle & l'Allemand ,
Se plaignent tous également ,
Que notre Langue , inſuffiſante
Dans plus d'un cas , ſans time ni raiſon ,
Sous un unique & même ſon ,
Deux ou trois choſes repréſente .
On ſe ritde leur plainte &de leur embarras;
Mais ſouvent n'arrive-t-il pas
Qu'à ce piége amphibologique ,
Le François eſt le premier pris ?
1
Par fois ce n'est qu'unjeu ; mais d'autres fois c'eſt
pis.
J'en vais citer pour preuve un fait prefque tragique.
1
FÉVRIER. 1778. 29
Il eſt un Peuplede Vuicains ,
Qui fait d'un dur travail fon unique eſpérance ,
Et prend pour objet de ſes gains,
De fournir à toute la France ,
Pour quelques miférables ſous ,
Boucles, couteaux, ciſeaux ,&fenblablesbijoux.
Chez ce Peuple enfumé , certain Miffionnaire ,
Au geſte impérieux , à l'oeil étincelant ,
Poumons d'acier , voix de tonnerre ,
Exerça quinze jours fon robuſte talent.
Il parle , chacun tremble , en hâte ons'examine ,
En foule on ſe préſente à la Confeſtion ,
On pardonne, on s'embraſſe , & le tout ſe termine
i Par l'appareil pompeux d'une Proceffion.
Làparurent enblanc trois àquatre cens filles,
Tant laides , s'entend , que gentilles; )
Deux à deux , cierge en main , le voile ſur le nez ,
D'un fintiſſude fleurs leurs chefs ſontcouronnés ,
Etleurs voix frappent l'air d'un larmoyantCantique
,
Un Ouvrier penché ſur ſa boutique ,
Devant laquelle elles alloient paſſer ,
Tâcha de ſi bien ſe placer ,
Qu'il pût les compterà fon aife.
Pour mieux s'affurer de fa theſe ,
Ilpritun chapelet en main ,
!
A
T
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Dont , à chaque douzaine, il abattoit un grain .
( Mais pourquoi compter par douzaine ? ...
Si l'on veut réfléchir qu'un Ouvrier en gros
Calcule ainſi toujours le fruir de ſes travaux,
A trouver ce pourquoi , l'on aura peu de peine ) .
Dès qu'il ent , en comptant, douze grains accompli
,
En voilà , dit-il , une groffe....
Celle quiparhafard ce nombre avoit rempli ,
Sur la pointe du piedincontinent ſehauffe ,
Vous lui plante un ſoufflet , mais des mieux ſouf--
fletans ,
Qui lui fait voir trente chandelles ,
Et fauter au moins quatre dents.
Acet éclat , parmi nos Péronnelles ,
Voilà tout en combustion ;
Chacune accourt , fait mainte queſtion .
Au patient , à l'outragée ;
La Proceſſion dérangée ,
N'eſt plus qu'un braillard chamaillis .
Aforce néanmoins d'injures &de cris ,
(Il étoitbien tems) on s'explique ,
Lafrappante ſeplaint ,&le frappé replique ;
J'omets leurs Plaidoyers , dont la péroraiſon
Fut que tous deux avoient raiſon.
Avoir raiſon tous deux ! c'eft pourtant choſe sûre,
Qu'il eſt unDélinquant dans toute Procédure...
FÉVRIER. 1778. 38
Oui , mais de ſon côté notre Langue avoit tort ;
Entre le double ſens de groſſe , quel rapport ?
Quoiqu'il en ſoit de ces frivoles rimes ,
Méfiez-vous , Lecteur , des termes Homonymes.
Par M. P. D. L. à Sens.
Pour la Fête des Bonnes-Gens de Canon
en Normandie.
VAUDEVILLE.
Air :A Paris tout est à la grecque.
QUEUz la bonhomie a de charmes !
Que les Bonnes-Gens font heureux
Leurs jours s'écoulent ſans alarmes ,
Leurs vertus ſont ſimples comme eux.
Qu'un autre embouche la trompette ...
Pour chanter les Rois & lesGrands ,
Au fondemadouce Muſette ,
Moi je chante les Bonnes-Gens.
Diſcuter un objet futile
Que préſente l'Antiquité ,
C'eſt le ſavoir vain & ſtérile
:
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
:
:
Dont l'érudit eſt entêté :
Savoir bien labourer la terre ,
Soigner ſes troupeaux , ſes enfans ,
Et traiter l'indigent en frère ,
C'eſt le ſavoir des Bonnes-Gens.
Attaquer un camp ,le ſurprendre,
Battre l'ennemi ſans quartier ,
Mettre une Citadelle en cendre ,
Ce font les faits d'un grand Guerrier ;
Éteindre vîre un incendie ,
Ranimer des Humains mourans ,
Oublier une perfidie ,
Ce font les fairs des Bonnes-Gens.
perfonne , Aapporter tout àla
Affecter des dehors trompeurs ,
Sapper & l'Autel & le Trône ,
Des eſprits forts ce font les moeurs :
Aimer , ſervir l'Etre- Supreme,
Dénir fes loix & ſes préfens,
Chérir le Roi plus que ſoi-même ,
Ce font les moeurs des Bonnes -Gens .
Des bijoux brillans & frivoles,
C'eſt le tréſor d'un fanfaron :
Force ducats,force piftoles ,
T
ر
1
FÉVRIER. 1778. 33
C'eſt le tréſor d'un Harpagon :
Des bras nerveux qui , fans relâche,
Cultivent les vergers , les champs ,
Un coeur droit , un honneur fans tache ,
C'eſt le tréfor des Bonnes-Gens.
Les Joueurs toujours en délire ,
Encenfent l'aveugle Plutus ;
LesBuveurs qui n'ainment qu'à rire ,
Idolâtrent le gros Bacchus.
Avec tranſport ici l'on aime ,
La bonté, les procédés francs ,
Le Papa * dujeune Angoulême ,
Eſt l'idole des Bonnes-Gens .
(
Admirer for un vain Théâtre
Les chants ou le jeu des Acteurs ,
Pourun mot chercher à fe batare,
C'eſt le plaifir des grands Seigneurs.
Voir décerner une couronne
Aſes amis , à ſes parens ,
Et ferrer la main qui la donne ,
C'eſt le plaifir des Bonnes-Gens.
:
مل
3
ParMademoiselle Coffon dela Crefſonniere.
* La Fête des Bonnes-Gens eſt établie ſous les auf
pices de Mgr le Comte d'Artois.
By
34 MERCURE DE FRANCE.
LE CHEVALIER ERRANT ,
PROVERBE DRAMATIQUE ,
En un Acte & en Profe..
PERSONNAGES.
1
GAUTIER ,
GARGUILLE , femme de Gautier.
:
ROZETTE , fille de Gautier & de
Garguille.
COLIN , Amant de Rozette..
)
La Scène est dans un Bois voisin du
Château de Gautier.
i
FÉVRIER. 1778 . 35
SCÈNE PREMIÈRE.
COLIN feul.
Rozette m'a donné rendez - vous ici ;
j'ai beau l'attendre & parcourir tout le
bois , je ne l'apperçois point... L'auroiton
empêché de fortir ? Voyons encore...
La voici
1.2
SCÈNE II.
ROZETTE , COLIN..
COLIN. Eh bien ? ma chère Rozette ,
ai-je perdu tout eſpoir ? Serai je affez
malheureux pour te voir paffer dans les
bras d'un rival , tandis...
ROZETTE . Conſole-toi , Colin ; ma
mère eſt dans nos intérêts , & j'ai lieu de
croire qu'elle l'emportera. Tu ſais qu'elle
eſt un peu maîtreſſe au logis , & j'ai idée
que nous réuffirons.
COLIN. Ah ! Rozette , tu me rends lat
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
vie ; mais je ne puis te cacher que je
crains tonpère.
ROZETTE. Que tu es enfant??
COLIN. Je ne ſerai tranquille que lorfque
nous ferons unis ton père est un
bon-homme ; mais il eſt ſi ſingulier ,
qu'on ne peut compter fur rien avec lui.
Depuis qu'il eſt devenu, je ne fais com
ment , Seigneur Châtelain , il s'eft fi bien
enmouraché de la Chevalerie errante ,
qu'il ne reſpire que combats & qu'aventures;
il ne veut même pour gendre
qu'un Chevalier errant.
ROZETTE. J'en conviens ; mais il a
de bons momens , & ma mère ſaura les
faifir.
COLIN. Qu'il en coûteroit à
s'il falloit renoncer à toi !
mon coeur
ROZETTF. Je ne t'aime pas moins;
mais je ſuis plus raisonnable.
COLIN. Oh! cela est bien aifé à dire.
ROZETTE. Mais pourquoi t'affliger
d'avance?
COLIN lui baisant la main. Ah! ma
chère Rozette...
FÉVRIERO 1778 37
SCÈNE III
GARGUILLE , ROZETTE , COLING
GARGUILLE armée de toutes pièces, la
lance en arrêt, le casque en tête , & là
viſière baiffée. Jeuneſſe! jeuneſſe! doucement
, doucement.
2010
ROZETTE . Miséricorde !.... C'eſt mon
père! ...
COLIN. Sauvons-nous...Maiston père
eſt plus grand ; ce n'est pas lui. 17
GARGUILLE , à part. Ils ne me reconnaiſſent
point! j'en tire un bon augure,
( Haut). Que faifiez vous -là ,
fans ?
mes en-
T
COLIN. Seigneur Chevalier , nous...
parlions d'affaires.
GARGUILLE. D'affaires , mes enfans !
Et quelles affaires pouvez vous donc
avon ? P
17
ROZETTE. Monfieur.... vous êtes bien
curieux.
)
38 MERCURE DE FRANCE.
GARGUILLE. Raſſurez-vous, mes amis;
je ne vous veux point de mal ; je fais
quel eſt l'objet de vos voeux , & je viens
à votre ſecours. Je vous réponds que
vous ferez unis ce foir ; mais il faut
que vous m'obéiſſiez exactement , &
que vous obſerviez à la lettre ccee que je
vous preſcrirai . Comptez ſur moi : point
de curioſité fur-tout , car vous feriez
perdus. Me promettez-vous d'être dociles?
n.th
COLIN . Oui , Seigneur.
GARGUILLE. Et vous , ma belle enfant,
vous aurez ſoin de vous taire ?
ROZETTE . Pour obtenir Colin , que
ne feraisje-pas ?
GARGUILLE. Il ſuffit; foyez tranquilles.
Vous, Rozette , allez attendre mes ofdres
dans le boſquet qui touche aux avenues
du Château : partez , & ne vous
retournez pas.
32 33 234
ROZETTE . Ah ! Monfieur , que nous
vous aurons d'obligations....
GARGUILLE. Nous en parlerons une
autre fois..
J
FÉVRIER. 1778. 39
:
:
ROZETTE . Adieu , Colin .
GARGUILLE. Marchez , marchez .
SCÈNE IV.
GARGUILLE , COLIN.
GARGUILLE. Pour vous , Monfieur
Colin , vous aurez la bonté de m'attendre
à vingt pas d'ici dans le Carrefour
qui conduit au grand chemin ; & quelque
chofe que vous puiffiez voir ou entendre
, de ne point quitter votre poſte..
Vous n'y manquerez pas?
COLIN. Je vous le promets.
GARGUILLE. Allez ..
AJ
SCÈNE. V.
GARGUILLESeule
:
,
Les pauvres enfans! ils ne favent point
à qui ils ont affaire ; ils me croient un
fameux perſonnage , & je ne ſuis qu'une
40 MERCURE DE FRANCE.
femme! Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! cela
eſt trop plaifant. Je vous attends , M.
Gautier , je vous attends : vous voulez
trancher du maître ; vous voulez courir
les aventures , nous débiter menfonges
fur menfonges , & par- deſſus tout cela
n'en agir qu'à votre tête ; & vous croyez
que je le ſouffrirai ? Non , mon bon ami,
non ; vous pouvez rayer cela de vos papiers:
je ne ſuis qu'une femme ; mais j'ai
plus de courage & de ſens commun que
yous ... Je crois l'appercevoir... C'eſt luimême...
Retirons- nous ; obfervons-le ,
&nous paraîtrons quand il ſera tems .
SCÈNE VI.
GAUTIERfeul.
Cet endroit eſt aſſez ombragé , & paraît
très propre à mon deſſein ; il eſt peu
fréquenté , & je ne riſquerai point d'être
découvert.... Allons , mon ami Gautier ,
il s'agit de la gloire, & il ne faut rien
négliger pour foutenir ta réputation.....
Tu ne dois qu'à ta langue toute ta renommée;
jamais perſonne n'a été témoin
FÉVRIER. 1778. 45
de tes exploits , & le Chevalier le plus
redoutable n'inſpite pas plus de terreur
que moi... C'eſt un bel inſtrument que
la langue ! Je paſſe pour un valeureux
champion , & il ne m'en a coûté que la
peine de le dire; tout le monde m'en a
cru ſur ma parole. Je fais trembler les
plus hardis au récit de mes exploits imaginaires.
Tantôt c'eſt un Chevalier que
j'ai déſarçonné, tantôt c'eſt unGéant que
j'ai pourfendu ſans miféricorde. Il eſt
vrai que je ne ramène jamais de Prifonniers
, queje ne rapporte aucune dépouil.
le; mais comme je ſuis généreux , je
fais toujours grace aux vaincus. Pour
appuyer ce que j'avance , je montre des
piéces de mon armure auxquelles il eſt
arrivé quelque accident. Aujourd'hui le
bois de ma lance eſt haché; demain le
fer en eft fauffé; une autre fois mon écu
fetrouve brifé ou boffué ; enfin , je fais
fi bien mon compte , que je réuffis toujours
au gré de mes defirs... Je veux aujourd'hui
mettre le ſceau à ma réputa
tion... Voyons un peu ce que nous avons
à faire. ( Il frappe defa lance contre un
gros arbre ). Elle eft caffée , tant mieux ;
cela fera plus d'effer. ( Il met ſon écu à
terre & le bat avecſon épée ). A merveille!
42 MERCURE DE FRANCE.
ce font autant de lauriers que j'amaſſe
fur mon front. ( Il ôte fon cafque & le
frappe avec violence ). Courage , Gautier,
courage.
:
SCÈNE VIL
GAUTIER GARGUILLE.
:
GARGUILLE , la viſière baiſſée & la
lance en arrêt. Chevalier , eh ! contre qui
combattez - vous donc ? contre les chênes
& les mouches. Ce ne ſont point des
ennemis dignes de vous.
GAUTIER , àpart. Miféricorde ! je ſuis
mort.
GARGUILLE. Je viens , en ma perfonne
, vous en offrir un qui peut mieux
vous tenir tête.
GAUTIER, à part. Comment me tirer
de ce pas ?
GARGUILLE. Vous faites battre vos
armes les unes contre les autres; croyezmoi
: ménagez- les ; vous allez en avoir
beſoin pour vous défendre.
FÉVRIER. 1778. 45
GAUTIER. Mais , Chevalier , ce procédé!
...
GARGUILLE. N'a rien d'extraordinaire.
Si cependant vous n'êtes pas d'humeur à
vous battre , vous n'avez qu'à convenir
que votre Dame le cède en tout à la
mienne , & tout ſe paſſera ſans bruit.
GAUTIER. S'il ne tient qu'd cela , j'y
confens de bon coeur.
GARGUILLE. Mais réfléchiſſez - vous
que cette action eſt celle d'un lâche.
GAUTIER. Que vous importe?
7
GARGUILLE. Ah ! vous faites le rodomont
: en garde , en garde.
GAUTIER. Mais point du tour.
GARGUILLE. En garde , où vous êtes
4
)
mort.
GAUTIER. Par pitié ... 1 1 "
GARGUILLE. Poltron que vous êtes !
point de miféricorde.
GAUTIER , se jetant à genoux. Je me
rends à diſcrétion; ſauvez-moi la vie.
GARGUILLE. Je vous l'accorde , & je
conſens même à vous renvoyer chez
44 MERCURE DE FRANCE.
vous ; mais à condition que vous vous
foumettrez aux loix qu'il me plaira vous
preſcrire.
GAUTIER , se relevant. De tout mon
coeur.
GARGUILLE.Reſtez à genoux...Baiſez
le fer de ma lance, & la lame de mon
épée.... Bon ! Apprenez maintenant que
je m'appelle le Chevalier Bérangier aux
groffes hanches , me piquant , comme
tous ceux de ma noble profeſſion , de réparer
les torts , & de corriger les manvaiſes
coutumes. J'ai appris que vous
aviez celle de quitter tous les matins
votre femme pour aller courir la pretentaine
,& puis que vous veniez conter
hautement de prétendus exploits dont
votre lâcheté vous rendait indigne. Je
vous ordonne d'abandonner un aufli ridicule
uſage , de ne vous lever déſormais
qu'à heure raiſonnable , &, bornant le
cours de vos chimériques exploits , de
vous réduire au ſoin de rendre hommage
aux charmes &au mérite de vorre
femme.
GAUTIER , se relevant . Je vous le
premets.
FÉVRIER. 1778 . 45
-GARGUILLE. A genoux; ce n'eſt pas
tout encore : vous avez une fille ; je fais
qu'elle aime un jeune Fermier , qui lui
convient en tout , & que vous refuſez de
les unir. Je vous ordonné de les marier
dès ce foir. Telles ſont mes volontés ;
vous promettez de les exécuter ?
GAUTIER. Mais , Seigneur...
GARGUILLE. Point de replique ; je le
veux , ou fi non...
GAUTIER. Ehbien ? puiſqu'il le faut ,
j'yconfens.
GARGUILLE. A la bonne - heure ......
Relevez-vous.
GAUTIER. Je reſpire.
GARGUILLE. Adieu... conformez-vous
exactement à mes intentions; car je vous
ravertis que je pourrai bien , dans quelque
tems, vous rendre viſite , pour ſavoir
comment vous vous comportez ; adieu .
46 MERCURE DE FRANCE.
SCÈNE VIII.
GAUTIERfeul.
;
Me voilà joli garçon ! j'ai bien réuſſi ;
je n'ai qu'à raconter ma funeſte aventure,
&voilàma réputation à tous les diables...
Mais ſi j'avais fait bonne contenance ,
peut-être aurait-il eu peur.... Le mal eft
fait... mais... je n'ai pas de témoins... je
n'en ferai que ce qui me plaira ..... Perfonne
ne l'ira dire à ce beau Chevalier de
neige , qui ne reparaîtra plus..... Au furplus
, dans le tems.comme dans le tems ...
Nous verrons... Mais, que dirai-je en
rentrant au Château ? Concertons-nous ...
Bon! ... je leur dirai que l'aventure d'aujourd'hui
a été affez rude , que j'ai eu
affaire à ſept Chevaliers , les uns après
les autres ; mais que je m'en ſuis fortbien
tiré,que mes armes ont un peu ſouffert
des coups qu'ils m'ont portés....
FÉVRIER. 1778. 47
SCÈNE Ι.Χ.
GAUTIER , COLIN.
COLIN. Pardon , Seigneur Gautier , fi
je vous interromps encore ; mais je ne
puis plus y tenir : vous ferez de moi ce
que vous voudrez ; vous me battrez ,
vous me tuerez ; mais je ne peux pas
vivre ſans Rozette ;& fi vous perſſiſtez à
me la refuſer , je....
GAUTIER. Retirez-vous , inſolent , &
ne provoquez point mon courroux : il
vous convient bien de prétendre à la fille
d'un noble Chevalier comme moi. :
COLIN. Je fais que l'état de Rozette
eſt infiniment au-deſſus du mien ; mais
je ſuis riche , & nous nous aimons .
CAUTIER. Une fois pour toutes , vous
ne l'aurez point . Laiſſez - moi en repos ,
&ne m'échauffez pas davantage les oreilles
, vous pourriez vous en repentir.
COLIN. Monſeigneur , je vous prie....
GAUTIER , durement. Retire - toi ,
48 MERCURE DE FRANCE.
C
maraut, ouje te ferai ſentir la peſanteur
de mon bras.
COLIN. Eh bien ? je vous l'ai déjà dir ;
tuez- moi ; mais donnez-moi Rozette.
GAUTIER. Ah ! tu t'obſtines à me perfécuter;
tu vas voir , tu vas voir. ( Ilfe
met en devoir de lefrapper).
SCÈNE X.
GARGUILLE , GAUTIER , COLIN.
GARGUILLE , toujours armée. C'eſt
donc ainfi , Chevalier , que vous tenez
votre parole?
GAUTIER , à part. Me voilà bien !
Maudite rencontre !
GARGUILLE. Vous murmurez,je crois;
pallons , allons en garde .......
GAUTIER. Mais point du tout , je ....
GARGUILLE, Paix. Rozette , approchez.
SCÈNE XI .
FÉVRIER. 1778 . 49
SCÈNE ΧΙ.
GARGUILLE , GAUTIER , ROZETTE
COLIN..
GARGUILLE. Venez par ici , Rozette ...
Bon ! Vous , Colin , paſſez-là : donnezmoi
votre main . ( A Rozette ) . Donnezmoi
la vôtre : je vous unis. Je veux ,
j'entends & je prétends que vous ſoyez
mariés ce foir ; & fi quelqu'un eſt aſſez
hardi pour s'y oppofer, il aura affaire
àmoi.
(Bas à Gautier ) .
Je viendrai ſavoir demain de vos nou
velles : vous m'entendez . Adieu.
(A part , en s'en allant ) .
Retournons au Château , & tâchons
que rien ne tranſpire .
C
So MERCURE DE FRANCE.
1
SCÈNE XII & dernière.
GAUTIER , ROZETTE , COLIN.
GAUTIER , à part. Il n'y a pas de
milieu ; il faut en paffer par-là. (Haut ) .
Allons , mes enfans, je veux bien conſentir
à votre mariage. ( Apart ). Aufſi
bien je ne peux pas faire autrement.
(Haut ) . Mais que tout ce qui vient de
ſe paſſer demeure entre nous trois , &
qu'il n'en ſoit jamais queſtion. Allez ,
mes enfans ; retournez au Château
je vais vous y rejoindre..... Point de
remercîmens ; partez .
( Seul ) .
Mon ami Gautier , voilà une bonne
leçon ! cela vous apprendra à être plus
modeſte , & vous vous ſouviendrez une
autre fois , que qui trop embraffe mal
etreint.
Par M. Willemain d'Abancourt.
FÉVRIER. 1778 . 51
STROPHES héroïques & lyriques fur
l'Amour.
Un Amour immortel , ſourcede tous les Étres,
Enfanta la Nature & les mondes divers :
Son Maître ſouverain , ſeul n'avoit point de
Maître :
Il régnait ſur lui-même en créant l'Univers.
Le Créateur de tout, par ſa divine eſſence ,
Agardé pour lui ſeul cet amour pur ſans fin;
Il en fit un pour nous ,& la Toute-puiſſance
Prit nos coeurs pour tribut de ſon bienfait divin
Croiſſez , multipliez , ô vous ! mes Créatures,
Aimez - vous , nous dit Dieu ; mais aimez - vous
pour moi :
Je ſuis l'Etre infini dont vous êtes figures ;
Pour fortir du néant , m'aimer eſt votre loi.
L'Etre qui vous anime eſt une vive flamme ,
Unrayondemoi-même, & l'ame de vos jours;
Ce principe divin , eſſence devotre ame ,
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
En s'échappant du corps , monte au Ciel pour
toujours.
Ce feu pur & céleſte eſt couvé dans l'enfance;
Par degrés il échauffe & fait mouvoir nos ſens ;
Souvent il nous confume en notre adolefcence ,
Abrège l'âge mûr & fuit avec les ans.
Source de nos vertus , ainſi que de nos vices ,
Bien ou mal dirigé , l'amour eſt, dans les coeurs,
La cauſe des plaiſirs ou celle des ſupplices ;
Maistoujours quelque épine accompagne ſes fleurs.
Il fut un âge d'or où ce mot je vous aime ,
Étoit la récompenſe & la règle des moeurs ;
Mais ce tems fut bien court , & l'amour de ſoimême
Dégradant l'art de plaire , a fait tous nos malheurs.
:
Depuis ce tems heureux , ah ! pour nous quel
dommage!
L'on connut fur la terre & le tien & le mien ,
Du bonheur de s'aimer nous perdîmes l'uſage ,
Et des vertus l'orgueil rompit le doux lien.
L'orgueil fit l'intérêt , l'intérêt la diſcorde ,
FÉVRIER. 1778 . 53
D'elle naquit le crime , &du crime la mort;
Cette mort trop crueile , à nul morteln'accorde
Deprolonger ſes jours , ni de changer ſon fort.
Alors que l'intérêt eut banni l'harmonie ,
L'or fut un Dieu pour l'homme , il n'eſtima que
lui ;
De tout ce faux éclat dont l'ame eſt éblouie ,
Que nous en revient-il ? la molleffe & l'ennui,
Après la foif de l'or , l'ambition , la gloire,
Des rangs , des dignités , rendent l'homme amoureux:
Ah! que ne fait-il point pour vivre dans l'hiftoire
!
Combien peu d'entre nous auront des noms fameux
! ...
Sommes-nous plus heureux par cette jouiſſance
De l'eſprit ou des ſens ? Hélas ! je n'en crois rien :
Salomon s'ennuya dans ſa magnificence ,
En diſant que l'amour n'étoit pas un vrai bien.
Toutefois pour lui- même , un Monarque ſi ſage
Auroit dû , ce me ſemble, uſer moins de l'amour;
Entouré de beautés il perdit l'avantage
C iij
14 MERCURE DE FRANCE.
D'en aimer une aimable , & d'être heureux un
jour.
C'eſt là le ſeul bonheur de l'homme ſur la terre ;
Mais pour le bien goûter , tout dépend d'un bon
choix ;
Je n'oſais y penſer avant de voir Glicère ;
L'amour unit nos coeurs, & maintenantj'y crois.
Quanddeux coeurs bien unis doublent leur exif
tence,
En ſuivant de l'amour l'incommutable loi ,
Aleurdouceunion , ſa bénigne influence
Donne des fruits chéris pourgage de leur foi.
La nature & l'amour, alors d'intelligence,
Produiſent à l'envi les plus doux ſentimens.
L'amour, de la nature augmente la puiſſance,
Del'amour , la nature embellit les momens.
Par M. L. M. D L. T.
f
FÉVRIER. 1778. 55
SUITE DES PENSÉES DIVERSES *.
ΧΧΙ.
C'est un étrange embarras que celui
d'une femme qui ne veut pas faire
ſemblant de s'appercevoir de l'impreſſion
que fait ſa beauté.
XXII.
Il y a mille choſes médiocres qu'un
homme d'efprit ne dit point , parce qu'il
ne s'imagine ſeulement pas qu'elles puif.
ſent réuffir. Le Sor qui eſt à côté de lui,
moins délicat , les dit , & en a le mérite.
XXIII.
Jurez moins ,Cléon; tempêtez moins,
démenez- vous moins. Vous aurez beau
faire le furieux , nous ſavons que vous
êtes trop faible , pour avoir même de la
colère .
* Voyez Mercure de Janvier 1778 , premier
Volume , pag. 58 .
1
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
XXIV:
Pourquoi n'écrit - on jamais à quelqu'un
précisément de la même manière
qu'on lui parleroit ?
x x v.
Si ceux qui vivent auprès des Grands
veulent être ſincères , ils avoueront qu'à
force de traiter ces idoles de leur flatterie
comme fi elles étoient d'une nature fupérieure
au reſte des hommes , ils finifſent
par le croire eux- mêmes un peu .
XXVI.
Il eſt bien plus aifé de réprimer un
mouvement de colère tout près d'éclater ,
que de fupprimer un bon mot qu'on a
fur les lèvres. Tel eſt aſſez fort pour
dompter les foulèvemens de ſon ame ,
qui ne fauroit contenir les ſaillies de
fon eſprit.
XXVII.
Le sûrmoyenden'avoir point d'eſprit,
c'eſt d'en trop ſuppoſer aux autres.
FÉVRIER. 1778 . 57
XXVIII.
Quel tourment que celui d'un homme
qui , toutes les fois qu'il ouvre la bouche
, ou qu'il prend la plume , ſe ſent
entraîner par ſon propre eſprit à dire
autre choſe que ce qu'il fent , ou a le
dire autrement qu'il ne le ſent ! Voilà
pourtant ce qui arrive à tous ceux chez
qui l'eſprit n'a pas la même tournure que
le coeur.
ΧΧΙΧ.
Vous propoſez un Wisk à Orphiſe.
Vous ignorez-donc qu'elle ne joue qu'au
Brelan , & au Brelan le plus cher ? Il eſt
vrai qu'elle dit tous les jours en s'y
mettant , que ce jeu la maltraite cruellement
, qu'elle y perd l'impoffible ; & qu'en
vérité ſi cela continue , il faudra qu'elle
y renonce. La pauvre femme!
X X X.
Quand je vois comme les Sots font
accueillis , fêtés , prônés , j'admire la
fimplicité de Damis , qui ſe donne la
peine d'avoir de l'eſprit &du mérite.
Cv
S MERCURE DE FRANCE.
XXXI.
Il y a peu de maximes de Gouvernement
qu'on ne puiſſe changer en maximes
d'Education , & réciproquement , tant il
eſt vrai que les homines ſont de grands
enfans , & les enfans de petits hommes !
ΧΧΧΙΙ.
« Il ne fait pas bon ſe fier à ces fous ,
qui quelquefois font des traits de Sages,
>> dit Brantôme ». Vie de Charles VIM.
Par M. P...
CHANSON.
Air : Chanson , Chanson.
APOLLON, POLLON , laffé du Parnaſſe و
Eſt venu , dit-on , prendre place
Chez un Marchand
Pour débiter maintes (ornettes ,
Deviſes , Couplets , Chanfonnettes.
Du jour de l'an.
FÉVRIER. 1778 . 59
Les Mures , Filles de Boutiques ,
Font fucer , pour avoir pratique ,
Le Diablotin.
Leur air engageant & traitable ,
Fait trouver doux , même agréable ,
LeChicotin.
Dans la papillotté arrangée ,
Elles joignent à la dragée
Une Chanfon .
Mais vendant l'eſprit pour du fucre ,
Pour le Confifeur c'eſt tout lucre ,
Papier , bonbon.
Carces jolis riens qu'on délivre
Multipliés , font une livre
D'inanité.
Et de l'eſprit la corpulence
Fait ainſi pencher la balance
De ſon côté.
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
Explication des Enigmes & Logogryphes
duſecond volume de Janvier 1778 .
Le mot de la première Enigme ſont
les Mouchettes; celui de la ſeconde eſt
Pou ( vermine ) ; & celui de la troiſième
eſt le Soufflet , inſtrument pour fouffler
le feu . Le mot du premier Logogryphe
eſt Chiendent , où se trouvent chien &
dent'; celui du ſecond eſt Précaution , où
l'on trouve Action , Caton , tronc , rapt,
Trône , peau , ronce , tape , roue , caution,
or , paon , Noé , carpe , nape , carte ,
mectar , prune , poire , air , eau , noir ,
Prône , racine , puce , pâté , croûte , Caron,
Pau & Rouen ; & celui du troiſième eſt
Sanglier , où se trouventfang, lier.
ÉNIGME.
LECTEUR, écoute , &tu me vas connoître :
Quelquefois je ſuis blanc & preſque toujours
noir ;
AuRuftaud comme au Petit-Maître ,
:
FÉVRIER. 1778 . 61
Je ſuis utile; on me peut voir
Servir d'atour à la Coquette .
Que je fuis fingulier , Lecteur , le croirois - tu ?
J'ai des cornes ſans être une animal cornu;
Même ſouvent je porte aigrette ;
Je porte plume , & ne ſuis point oiſeau .
Je garantis par fois d'un rhume de cerveau ;
Je fuis certaine choſe utile à la toilette ,
Et j'en ſuis cependant le plus ſouvent voiſin .
Quelqu'un entre... Je ſuis peut- être dans ta main .
Q
AUTRE.
UAND le Printems , ſoumisà l'EmpiredeFlore,
Secondé par Zéphir , à l'envi fait éclore ,
De l'émail parfumé , les riantes couleurs ;
En faiſant un beau choix , vous devez , chers Leeteurs
,
De cinq frères égaux admirer l'aſſemblage :
Étroitement unis , tous les cinq du même âge ,
Deux barbus , deux fans barbe , & l'autre plus
curieux ,
Qui , barbu d'un côté ,tient ainſi le milieu.
Par M. de Châteauneuf, Chevalier
de Saint Louis.
62 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
Dis Élémens fur moi connoiffez l'influence ;
En m'uniffant à l'un, je prends un autre nom
Qui ne m'apporte pas plus d'illuftration ,
Ne changeant rien au fondde mon effence;
Jacquière ſeulement certaine confiftance
Que je perds infenfiblement
En recouvrant mon nom & ma forme première ,
Dès qu'au ſecond l'on m'expofe un moment.
J'émane du troiſième , & n'en ſuis pas plus fière ;
Car foit reſpect ou cauſe involontaire ,
Toujours, mon cher Lecteur , on me voit à vos
pieds.
Le quatrième enfin me porte volontiers,
Quand, par fois, prenant ma volée,
eprécede des vents la cohorte eſſouflée.
Mais c'eft fur- tout dans un combat
Qu'il faut me voir, à l'envi du Soldat ,
Voler au fort de la mêlée ,
Sans intérêt, ſans prétendre au butin
Admirez les effets du bizarre deſtin !
D'un favori de Mars j'arteſte ici la gloire ;
Et là,d'un pauvreAuteur, j'abſorbe la mémoire.
ParM. D. D. F.
FÉVRIER. 1778. 63
LOGOGRYPΗ Ε.
BAATTOONN ,, barbe & biſſac , voilà mon armement.
Modeſte eſt mon pourpoint , fept pieds font ma
Aructure .
Pour conquérir les lieux , je chemine humblement
;
Je demande mon pain , je couche ſur ladure,
En me décompoſant , Lecteur , j'offre à tes yeux ,,
D'abord un très grand Fleuve; une herbe qui ſe
pile;
Un oignon prêt à frire ; un mal contagieux ;
Un arbre toujours verd , dont le tout eft fragile;
Encor , bijoux de prix que te fournit la mer ;
Ce que doit éviter tout être raisonnable ;
Un outil de Maçon ; ce qu'on ſouffle en Enfer
Un Chef chargé d'enfans ; plus un Dieu de la
Fable.
Bon foir , c'est trop parler , tire-toi d'embarras :
Oui , ſi tu peux , devine.
Je ne ſens pas la roſe , & jamais on n'eſt gras
Mangeant de ma cuiſine.
C
1
Par le Père Ducoutau , Minime...
64 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
Dis que je fors de terre, où
fance ,
jeprends manaif-
On me maltraite à toute outrance ;
On me perce , on m'attache en haut ſur les maifons,
Pour te mettre à l'abri des rigueurs des Saiſons ...
De mes ſeptpiés , Lecteur , ſi tu dérange l'ordre ,
D'abord tu trouveras ce qui tient au cerceau ;
Une aveugle paſſion qui met tout en déſordre ;
La Nymphe qui fut plaire à Jupin en taureau ;
Ce qui, ſur le viſage, annonce la vieilleſſe ;
Ce qui dénote l'allégreffe ;
Notre cher Souverain ; de la mer un poiſſon ;
Ce qu'à table tu donne à Pyram ou Dragon ;
Une Plante de l'Inde en graines très- fertile ;
L'ouvrage d'un infecte ; un Élément fubtile;
Deux notes de Muſique; une très-belle fleur,
Admirable par ſon odeur :
Tu trouveras de plus , métal , oiſeau , rivière.
Si tu nemetienspas, grimpe ſur la gouttière...
Par M. Bouchet.
א
La Beauté naive).
Fevrier,
Quelle est douce, tou
M
3
:chante et vi:ve la beau
:té qui m'a sû char -mer
mais he-las elle est si na:
: : : vequeje crains de la
+
trop ai:mer. ah! commemon
ame est crainti - ve maishé:
-las elleest si nai; ve
la beautéquim'a sû char =
:mer queje crains dela trop
aimer dela trop tai -mer .
و ا
FÉVRIER. 1778. 65
AUTRES
S
EPT pieds toujours forment mon être ;
Mais plus ou moins grand je peux être.
Je fus fait jadis pour les Rois
Et les Seigneurs du premier ordre ;
Mais depuis que chez les François
Tous les états ſont en défordre ,
Je les vois , ſans diftinction ,
Jaloux de ma poffeffion .
Toutle confond. Quel Démon les tranſporte!
Bref, j'appartiens à gens de toute forte.
Je renferme en mon ſein un Élément entier ;
D'animaux caſaniers un couple familier ;
Une plante anti - ſcorbutique;
Unenote auſſi de Muſique ;
D'Artillerie un inſtrument ;
Ce qu'on donne à faire , en payant ,
A tout Artiſte & Fabricant ;
Un adverbe impoſant filence; ...
Et ce qui des couleurs altère la nuance.
Par M. Labrouche fils , de Dax.
66 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
OEuvresde M.le Chancelier d'Agueſſeau ,
contenant : 1º. ſuite des Lettres fur
les matières civiles & criminelles ; 2 ° .
conſidérations ſur les monnoies ; 3 ° .
Mémoires fur les actions de la Compagnie
des Indes , &c. Tom. Χ. Α
Paris , chez Saillant , rue Saint Jeande
Beauvais ; la veuve Savoye , rue
Saint- Jacques ; Ceilot , au Palais ; la
veuve Defaint, rue du Foin Saint-
Jacques ; Delalain , rue & à côté de
la Comédie - Francoife.
i
LES Lettres qui font à la tête du
dixième volumedes OEuvres de ce grand
Magiftrat, dont on entend, avec plaiſir ,
ſi ſouvent répéter les juſtes éloges , ne
peuvent qu'être bien accueillies , non-
Yeulement par les Magiftrats & les Jurifconfultes
, mais encore par les Perſonnes
reſpectables qui font à la tête de l'admi.
niftration . On y trouve pluſieurs matières
importantes , difcutées avec profondeur ,
FÉVRIER . 1778 . 67
&des déciſions toujours ſages , malgré la
rapidité avec laquelle ces lettres ont été
écrites. Mais ce qui intéreſſera davantage
les Lecteurs , ce ſont deux Ouvrages
ſur les monnoies & fur le com
merce des actions de la Compagnie des
Indes , i propres à faire admirer l'univerſalité
des connoiſſances & la ſagacité
de l'illustre Auteur.
Un favant & vertueux Académicien ,
verſé dans la connoiſſance de la matière
des monnoies , a lu avec une extrême
ſurpriſe ce premier Ouvrage , & n'a pu
comprendre comment un Magiftrat ,
livré à tant d'autres études , a fi bien approfondi
des queſtions également difficiles
& compliquées. On verra, en lifant
la lettre de cet Académicien , trop ami de
la vérité pour employer le ton de l'adulation
, que cet Ouvrage ne peut manquer
d'exciter l'admiration de tous les
Savans qui feront en état de l'apprécier,
Cet Auteur , vraiement patriote , n'y
perd jamais de vue les droits ſacrés
de l'humanité , qu'il regarde comme
inséparables du bien de l'État ,
prouve parfaitement cette vérité précieuſe
, que les intérêts du Monarque
font toujours liés d'une manière indiſſo-
&
68 MERCURE DE FRANCE.
luble avec ceux du Citoyen. Le précis
qu'on trouve à la tête de cette differtation
fi curieuſe & fi intéreſſante , nous
diſpenſe d'en donner ici l'analyſe ; &
nous infifterons davantage ſur le Mémoire
qui traite du commerce des
actions de la Compagnie des Indes.
UnEtranger, fortement préoccupé de
l'infaillibilité des conféquences qu'il tiroit
de quelques principes de pure ſpéculation
, parvint à faire adopter un plan de
finances , que l'éclat & l'immenſité de
ſes promeſſes ne rendoient que trop ſéduiſant.
L'enthousiasme de la multitude ne
déroba rien du danger de ce ſyſtême à
un homme auſſi pénétrant que M.
d'Agueſſeau. Law écouté , appuyé , crut
pouvoir former l'entrepriſe la plus vaſte
& la plus oppofée à l'eſprit national. La
catastrophe terrible du renverſement de
toutes les fortunes & du ſyſtême qui les
avoit anéanties , fut prévue & annoncée
avant le tems , par M. d'Agueſſeau. Tandis
que les hommes les plus diftingués
flottoient entre des conjectures plus ou
moins triftes , les événemens futurs ſe
réaliſoient à ſes yeux , & devenoient pour
lui des faits réels& palpables. Cette fa
FÉVRIER. هو . 1778
gacité que la vertu ſembloit augmenter,
ne lui permettoit pas de ſe prêter à des
projets dont il voyoit que les ſuites ſeroient
néceſſairement funeſtes. Il fut
exilé à ſa terre de Freſnes.
C'eſt-là que , rendu tout entier à luiinême
, il ccoonnfacra ſon loiſir à réfoudre
le célèbre problême de la juftice
ou de l'injuſtice du commerce des
actions de la Compagnie des Indes . Son
deſſein , comme il le déclare , étoit de
laiſſer aux Théologiens & aux Cafuistes
l'examen de la partie de ce problême qui
intéreſſe les devoirs de l'homme par rapport
à la Religion ; aux Sages dufiècle &
aux Politiques , l'examen de ce qui
appartient à la prudence dans l'acquiſition
& le commerce de ce nouveau
genre de bien , ſe bornant à examiner
en Jurifconfulte & en Magiftrat , quelles
peuvent être les régles de la justice fur
une matièrefifingulière & fi peu connue.
Mais , entraîné par la liaiſon des objets
-& par l'heureuſe habitude d'embraſſer
-toutes les parties des matières qu'il ſe
-propoſoit de traiter , il difcute , avec au-
-tant de ſagacité que de profondeur , le
problême de la juſtice ou de l'injustice du
commercedes actions , ſous tous les rap
70 MERCURE DE FRANCE.
ports des principaux devoirs de l'homme
, la religion , la prudence & la justice.
Ceux qui voudront ſavoir ce qui
a pu porter M. d'Agueſſeau àtraiter cette
matière avec tantd'étendue , feront étonnés
fans doutede la réponſe que cet homme,
ſi vertueux, aconſignéed'avance dans
fon propre Ouvrage. Il déclare qu'il n'a
-jamais été tenté de chercher à réparer
les ruines de fa fortune par une telle
voie. Mais « je veux , diſoit il , quefije
» venois jamais à me laiſſer affoiblirfur
>> ce point , mon écrit s'élève contre moi ,
» & foit le premier Juge qui me con-
>>>damne ». Que d'amour pour la vertu !
que de dignité & de force dans l'aveu
de cette noble défiance de ſoi-même !
C'est à cette défiance ſi inſtructive &
ſi impoſante dans un homme tel que M.
le Chancelier d'Agueſſeau , que nous
devons un excellent Mémoire , ou plutôt
un excellent Traité de morale publique
& particulière. Ce Traité ſuffiroit
ſeul pour éclairer les Souverains, fur
ce qu'on doit attendre des violentes &
ſubites innovations dans le régime des
Empires , & fur les règles que doivent
ſuivre les Sujets , lorſqu'en obéiffant ,
:
FÉVRIER. 1778. 71
ils veulent ſe garantir des illuſions qui
les pouferoient hors des limites de la
justice.
On verra dans le Mémoire de M.
d'Agueſſeau , les Loix fondamentales da
commerce , naître à la fois du droit
naturel , du droit des gens , & du droit
civil. On y verra pourquoi l'avidité
trouve toujours au terme de ſa courſe ,
un abyſme qui l'engloutit , & où diſparoiffent
ces ainas ſcandaleux de richeſſes
fi propres à maintenir la force & la
proſpérité du Royaume , lorſqu'elles
ſont diſtribuées avec justice & avec une
forte d'égalité. Enfin on y verra M. le
Chancelier d'Agueſſeau tirer de la
folidité de ſes principes cette conféquence
effrayante : « L'événement fera
» voir , dans quelques années , que des
ود
fortunes fi monstrueufes auront fait
>>beaucoup de pauvres , & n'auront pas
>>fait beaucoup de riches ». Il ne ſe
trompa que fur la durée du preſtige ,
dont il développoit l'injuſtice & l'abfurdité.
L'illuſion étoit générale & portée
au plushaut degré lurſqu'il compoſoit fon
Ouvrage. Le coup qui décida la ruine du
ſyſtème fut frappé trois mois après.
Il manqueroit quelque choſe à la
72 MERCURE DE FRANCE.
gloire de ce grand homme , s'il ſe fût
borné à démontrer le vice eſſentiel &
les conféquences inévitables du plan
qu'il attaquoit , démonstration dont la
difficulté pourroit n'être que foiblement
ſentie aujourd'hui , qu'on eſt éclairé
par l'événement. Mais en attaquant ce
qu'on faifoit , il a établi ce qu'on auroit
dû faire. Il a tracé , quoiqu'en peu de
mots , les principes immuables de la
bonne adminiſtration d'un grand Empire.
« Se hâter lentement , dit- il , di-
>> minuer les dettes du Roi , rétablir
» inſenſiblement ſes forces ſur mer ,
>> favorifer l'agriculture , exciter le tra-
»vail & l'induſtrie , ranimer tous les
» atts , protéger le commerce ; c'eſt- là
>> le véritable chemin pour parvenir à
>> une grandeur ſolide , qui augmente
>> ſes forces ſans irriter l'envie , & qui
>> ne commence à ſe faire craindre que
>> lorſqu'elle n'a plus rien à craindre elle-`
ود
» même » .
Jamais les lumières de M. d'Agueſſeau
ne furent plus néceſſaires qu'au moment
où l'effroi fuccéda à la féduction & aux
délires du ſyſtême. Après qu'on eut inutilement
eſſayé des appuis de toute eſpèce,
pour étayer les reſtes d'un édifice qui
crouloit
FÉVRIER. 1778 . 73
crouloit de toutes parts , il fut rappelé.
Sa probité & fon expérience étoient connues
de tout le monde *. Son rappel fit
luire un rayon de confolation & d'eſpérance
fur ceux mêmes dans qui le renvèrſement
de leur fortune ſembloit
avoir étouffé tout eſprit patriotique.
Ceux qui connoiffent l'hiſtoire de
cette époque , admirent le zèle actif &
éclairé que ce digne Magiſtrat fit
éclater pendant la durée d'une criſe ſi
violente. Le ' peril étoit extrême , le
choix des remèdes difficile , & le ſuccès
douteux. Tout ſembloit exiger des réſolutions
promptes , & cependant la précipitation
pouvoit augmenter le danger
&le rendre irremediable. On manque
de Mémoires fur cette époque importante
d'une ſi belle vie . On n'a trouvé
dans ſes papiers qu'un petit nombre de
notes courtesqu'on ne peut regarder que
comme des indicationsde ce qu'il ſe propoſoit
de développer dans le Conſeil . Ce
ne font proprement que les veſtiges de la
route qu'il s'étoit tracée pour délibérer
* Mémoires de la Régence, tom. 4 , p. 132 ,
édit, de 1749.
D
1
74 MERCURE DE FRANCE.
fur des maux & des remèdes qui intéreſ
Loient, preſque au même degré , & le
Souverain , & l'univerſalité de ſes Sujets.
Mais , quoique courtes &peu noinbreuſes
, on reconnoît dans ces notes
ſon eſprit d'ordre & de diſcuſſion , fa
logique circonſpecte , cette habitude de
Se hater lentement ; en un mot, on y
trouve ſon génie , ſon coeur , & fes
lumières.
S'agit-il de s'expliquer ſur un plan de
recherches deſtiné à démêler les légitimes
Créanciers de l'Etat , de ceux qui
avoient abuſé des facilités que l'Agiotage
donnoit à leur inique & infatiable
avidité ? M. le Chancelier d'Agueſſeau
commence par avouer la juſtice & l'importance
de faire cette diſtinction; mais
il remonte à des principes éminens de
juſtice qui l'empêchent d'adopter indif
tinctement les mesures qui pouvoient
conduire à ſecourir les Créanciers de
bonne- foi, & à démaſquer les Créanciers
frauduleux. Il y a une juſtice
>> diſtributive , dit-il dans une de ſes
» notes , qui eſt due aux Particuliers.
>>Mais il y a auſſi une juſtice d'un ordre
> ſupérieur , qui conſiſte principalement
Ȉ conferver les premiers principes de
FÉVRIER. 1778. 75
» la justice civile, en maintenant cette fu-
» reté desengagemens ,&cette confiance
>> réciproque qui en eſt le fondement .
» C'eſt une juſtice que le Souverain doit,
» pour ainſi dire , à l'Etat entier. Non-
>>>ſeulement il la doit à cette grande
→ ſociété qui renferme fes Sujets ; il la
>> doit même au genre humain , puiſque
„ les Etrangers contractent avec ſes Su-
>>jets ſur la foi de ces règles générales ,
qui font reçues de toutes les Nations
>> policées. On peut dire que cette juftice
>> fait partie du droit des gens , & qu'on
>> ne peut y manquer fans rompre les
liens qui uniffent les Sujets d'un
» même Empire , non-feulement entre
eux , mais avec tous les autres hom-
» mes. Heſt aiſé de juger , par ce feul
>> principe , de la justice , oude l'injuſtice
>> de l'opération propoſée ».
On trouve , dans une note de ce
grand Magiftrat , la preuve la moins
équivoque de la ſévérité de ſa façon de
penfer fur cegrand principede la justice ,
qu'il ne fautſe permettre aucune acсер-
" rion: de Perſonnes dans l'examen & le
>>jugement des affaires».Les dettes étoient
immenſes ; les Créanciers innombrables ;
il ſe joignoit à l'impoſſibilité de tout
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
د
payer , à l'injustice de faire marcher fur
la même ligne des Créanciers dignes
d'être ſecourus , & de prétendus Créan .
ciers qu'il eût été important de démêler
& de punir la difficulté preſqu'infurmontable
, de déterminer quel étoit
le Débiteur. Pour vaincre cette difficulté ,
on voit M. le Chancelier d'Agueſſeau
poſer les règles ſages qui doivent fucceſſivement
le diriger & le conduire
au but qu'il ſe propoſe d'atteindre ;
examiner d'abord la queſtion par rapport
au Roi , conſidéré ſéparément ; l'envifager
enſuite par rapport à la Compagnie,
priſe auſſi ſéparément ; comparer enfuite
les avantages des deux parties , les uns
avec les autres , & voir de quel côté la
balance doit incliner. Voilà la tâche qu'il
s'impoſe .
Quel fut le réſultat de cette diſcuſſion
particulière : une nouvelle complication
dans la difficulté que M. d'Agueſſeau
cherchoit à réfoudre , difficulté qu'il a
expoſée lui-même en ces termes : « Tous
>> deux Mineurs , ou réputés tels :
>> Tous deux fans aucune volonté de
>> s'engager :
>> Tous deux fans aucune utilité qui
FÉVRIER. 1778. 77
>>puiſſe ſervir de fondement à leur
>>obligation :
:
>> Tous deux également trompés par
>> un ſeul homme, qui a également abufé
>> de leur confiance.
» Tel eſt le véritable point de vue
>> ſous lequel cette affaire doit être envi-
» fagée ».
Il n'étoit pas à craindre que , dans cet
examen , le Public , partie ſi conſidérable
& alors ſi malheureuſe , pût être oublié.
On jugera à quel point M. le Chancelier
en étoit occupé , par le développement
qui fuit immédiatement les quatre réflexions
qu'on vient de rapporter .
» La juſtice exacte , en cet état, ſeroit
<>> que la perte tombât ſur le Créancier ,
> auquel aucun de ſes Débiteurs n'eſt
• valablement obligé. Il faut conſidérer
>>la Compagnie & le Roi,comme deux
>> Mineurs , qui ſe rrouveroient avoir
» été également lézés , également trahis
> par un Tuteur infidèle . On les reſtitue-
>>roit auſſi également contre leur obli-
» gation , & la perte tomberoit unique-
➤mentſur le CCrrééaancier.
» Mais ce Créancier eſt lui-même une
❤ autre eſpèce de Mineur , ou du moins
>> c'eſt unPeuple entier qui a cédé , qui a
Diij
)
78 MERCURE DE FRANCE.
>> obéi à des Arrêts revêtus de l'autorité
» du Roi , qui n'a point contracté volon-
>> tairement , ou avec Sa Majeſté , ou
>> avec la Compagnie ; à qui , par confé-
>> quent , on ne peut imputer de n'avoir
>>pas pris les précautions néceſſaires pour
>> les engager valablement ; & qui a été
>> forcé par des Arrêts , qu'on regardoit
>> alors comme des Loix , à recevoir
> comme monnoie , ces mêmes billets
>> qui forment aujourd'hui la dette du
>> Roi & de la Compagnie.
>>Ainſi, pour donner une juſte idée
>> de la ſituation de tous ceux qui font
> intéreſſés dans cette affaire , on peut
» dire que ce qui la rend difficile , eft
>> que perſonne n'a tort. La Compagnie
>>ne mérite aucun reproche. Le Roi en
>>mérite encore moins. Et le Public eft
→ le plus à plaindre de tous» .
>> C'eſt donc le Public qui eſt ici la
>> partie la plus favorable. La foi du gou-
>> vernementeſt engagée à ſon égard.Une
>>force majeure , à laquelle il ne pouvoit
>> réſiſter , l'a entraîné dans le précipice.
>> Il eſtdonc juſte de lui tendre la main ,
» & de le regarder comme Créancier ,
puiſqu'il n'a pu s'empêcher de le
> devenir » .
FÉVRIER. 1778 . 79
Il eſt aiſe de juger , par ces raiſonnemens
, qui lui ont pour ainfi dire ,
échappés , de la lumière qu'il répandoit
dans les Confeils , lorſqu'il difcutoit les
affaires foumiſes à fon examen. On admiroit,
en l'entendant & en liſant tout ce
qui ſortoit de ſa plume , cette réunion fi
étonnante de tous les talens, de toutes les
connoiffances : droit public & particulier
, politique , finances , commerce intérieur
& extérieur ; & l'on peut appliquer
juſtement à ce Magiſtrat ce qu'un
Philofophe ingénieux a fi bien dit du
ſavant Leibnitz . « Une lecture uni-
>> verfelle & très - affidue , jointe à
>>>un grand génie naturel , le fit deve-
» nir tout ce qu'il avoit lu..
:
» Ainfi je ſuis obligé de le partager ici ,
>>&, pour parler philofophiquement , de
>>le décompoſer. De pluſieurs Hercules ,
»l'Antiquité n'en a fait qu'un » ; & du
feulChancelierd'Agueſſeau , on peut dire
également qu'on en feroit pluſieurs Savans,
pluſieurs Grands Hommes.
Confidérations fur l'origine & les révolutions
du Gouvernement des Romains.
Deux volumes in- 12 . A Paris , chez
les Frères de Bure , quai des Augal
Div
30 MERCURE DE FRANCE.
tins , près la rue Pavée. 1778. Avec
approbation & privilége du Roi .
,
Cet eſprit philofophique qui s'étend à
tout, qui lie les événemens les uns aux
autres qui détruit les fables & en
découvre les fondemens; cette ſage critique
, fondée ſur la contemplation de
l'ordre eſſentiel des ſociétés , manquoit
aux anciens Hiſtoriens , & prefque toujours
les modernes les ont copies aveuglément.
L'Auteur de l'Ouvrage que
nous annonçons a été frappé des contradictions
effentielles que préſente ,
ſans ceſſe , la partie la plus importante
de l'Hiſtoire Romaine; &, convaincu que
Denys - d'Halicarnaffe & Tite - Live ,
n'ont eu qu'une connoiffance ſuperficielle
& fauffe de la conſtitution primitive
de la fameuſe République , ſur
laquelle ils ont écrit tant de volumes
il a entrepris d'éclairer du double flambeaude
laPhilofophie &de la critique, ces
antiquités ténébreuſes où ils ſe ſont
égarés.
,
Nous ne trouvons pas que M. *** ,
ait toujours raſſemblé aſſez de faits pour
établir ſes opinions d'une manière inconteſtable
; mais il nous a paru , d'un
FÉVRIER. 1778 . 81
<
autre côté , que les points fondamentaux
de ſon ſyſtême , font tellement
enchaînés les uns aux autres , que ſes
conjectures acquièrent ſouvent de cet
enſemble un caractère de vérité , prefqu'auſſi
propre à fubjuguer l'opinion, que
les preuves iſolées les plus fortes.
Il y a environ cinquante ans que Jean-
Baptifte Vico , Profeſſeur d'Eloquence à
Naples, répandit, dans ſesprincipes d'une
Science nouvelle , Ouvrage preſque inintelligible
, où il tâche de détruire tout
ce qu'on a dit & penſé avant lui , quelques
idées propres à éclaircir l'Hiftoire
Romaine. Elles furent étouffées dans ce
chaos de paradoxes & d'abfurdités.
il établit pour baſe de ſes principes ,
qu'après le déluge les hommes ſe perdirent
fur la terre , devenue une forêt
immenſe ; que , dans cet état de barbarie
vraiment ſauvage , les mères abandonnoient
leurs enfans auſſi tôt qu'elles
les avoient alaités ; que toute l'eſpèce
humaine erroit à l'aventure , vivoit
folitaire , & multiplioit au hafard; que
toutes les ſociétés ont commencé par
une Ariftocratie héréditaire des plus
rigoureuſes ; qu'ainſi à Rome , les Rois
ne pouvoient être que des Doges; que
Dv
82 MERCURE DE FRANCE .
les Plébéïens ſe ſont révoltés pluſieurs
fois pour obtenir l'éligibilité à des Magiſtratures
dont la nomination appartenoit
excluſivement aux Patriciens ; que
les Comices- Centuries , cominuns aux
deux Ordres , ne remontent pas plus haut
que la Dictature de Philon , l'an 415
de Rome , quoique déjà un grand nombre
de Plébéïens fuſſent parvenus aux
premières dignités. Qu'à la fin du cinquième
ſiècle , les Tarentins , Colonie
Grecque fort policée , n'avoient pas encore
entendu parler des Romains , quoique
ceux-ci euſſent déjà étendu leurs
conquêtes preſque juſqu'aux portes de
Tarente. Un Auteur qui , fur tous les
points , raifonne à peu-près de cette
manière , qui fait profeſſion de ne voir
dans l'antiquité que ce qu'il lui plaît
d'imaginer , dont chaque phraſe eſt une
énigme : un tel Ecrivain , diſons-nous
ne pouvoit pas ſe flatter d'avoir beaucoup
de Lecteurs . Envain M. Duni
dans un Ouvrage intitulé : du Citoyen
Romain & du gouvernement civil de
Rome , a déployé toutes les reſſources
du talent pour établir les idées de fon
Compatriote fur les Romains; Vico &
ſon ſyſtème ſont encore ignorés de la
plupart des Gens -de- Lettres.
د
PÉVRIER. 1778. 84
1
Il faut doncun peu rabattre des éle ges
que donne à Vico , l'Auteur de l'important
Ouvrage que nous annonçons .
L'Ecrivain Napolitain a foutenu que la
Plebe avoit été nulle dans le gouvernement
primitif de Rome ; il eſt naturel
que M. *** , qui a adopté cette idée ,
ſe ſoit prévenu en faveur de celui qui
l'a conçue le premier.
Nous nous propoſions d'abord de
diviſer cet extrait en deux parties , &
de rendre compte dans la ſeconde de
pluſieurs chapitres , qui , quoique liés
au ſujet principal , contiennent , ou des
diſcuſſions philofophiques qu'on peut
conſidérer iſolément , ou des obſervations
ſur les Magiſtratures de Rome ,
& cette partie de ſes révolutions fur
laquelleon ne peut formet aucun doute :
mais comme l'Auteur a fort reſſerré ſes
idées , & que ſouvent il ne fait que
les indiquer , cette analyſe nous méneroit
trop loin , & nous nous bornons à
expoſer ſon ſyſtème ſur les Romains .
" Quoiqu'un voile impénétrable , dit
» M. *** au commencement du chapitre
*" premier , couvre toujours le berceau
>> des Nations , Rome , fondée par des
>> Peuples déjà ſortis des premières ré
Dvj
$ 4 MERCURE DE FRANCE .
>> nèbres de la barbarie , ſemble offrir
> des commencemens moins incertains.
» Il n'eſt cependant pas difficile de s'ap-
>>percevoir , même en les parcourant ,
>>qu'il faut bien peu compter ſur la plu
>> part des détails. La Chronologie , cette
>> pierre de touche de la fidélité des an-
>>>ciens Hiſtoriens , en eſt manifeſtement
>>>controuvée. On faitrégner les ſept Rois
>> de Rome 244 ans ; c'eſt beaucoup
>> trop. Les annales d'aucun Empire ne
>> préſentent un tel prodige. On ne
>> connoît point de Souverain qui ait
» occupé le Trône auſſi long-tems que
• Louis XIV ; & l'on compte à peine
>> deux à trois règnes auſſi longs que
>>>celui de Louis XV. Néanmoins nos
• huit derniers Monarques ne donnent
->> qu'une période de 227 ans. Lors done
>> que, parmi les ſept Rois de Rome , nous
>> en voyons un détrône & trois d'aſſaf-
دو finés, nous devons un peu nous dé-
- fier de la fidélité des Mémoires qui
> ont dirigé le travail de Tite - Live &
de Denys d'Halicarnafle , & peut-être
>> nous tenir en garde contre la crédu-
>>lité& la négligence de ces deux Hif-
>> toriens , dignes, à beaucoup de titres ,
fur-tout le premier , de leur grande
FÉVRIER. 1778. 85
>> réputation , mais copié trop ſervile-
» ment » .
Tite-Live lui-même ne peut s'empêcher
de convenir que , dans l'embarras
où le jettent les contradictions de fes
prédéceſſeurs , il ne fait ſouvent comment
démêler la vérité , continuer le
fil de l'Hiſtoire , & donner la fuite des
événemens. Plus on remonte , plus on
ſe ſent de cette difette de Mémoires , &
fur-tout de Mémoires fidèles. Soit ,
comme il nous l'atteſte , que l'uſage
de l'écriture ait été fort rare juſqu'à
Camille , & que la plupart des commentaires
des Pontifes &des autres monumens
aient péri dans l'incendie de la
Ville par les Gaulois; foit , ce qui n'eſt pas
moins vraiſemblable , que les premiers
Rédacteurs ne ſe ſoient pas fait ſcrupule
d'altérer la partie des Annales échappée
aux ravages des temps & des flammes ,
& d'y ſuppléer arbitrairement pendant
les quatre premiers ſiècles. On marche
preſque toujours à tâtons , & l'on jouit
bien rarement de voir les Ecrivains
d'accord non- ſeulement entre-eux ;
mais avec les faits mêmes qu'ils rapporzent
avec le plus de confiance.
د
L'Auteur donne un abrégé raiſonné
$6 MERCURE DE FRANCE.
de ce que rapportent de Romulus & des
commencemens de Rome , les anciens
Hiſtoriens; & il expoſe les contradictions
les plus frappantes qui ſe préſentent ,
relativement à la conſtitution primitive
de Rome , dans Tite Live & Deny's
d'Halicarnaffe. Avant de diſcuter en
détail les points principaux du gouvernement
primitifde Rome , & d'examiner
les anciennes traditions recueillies par
Denys d'Halicarnaſſe , M. *** fait voir
que la vérité de ſon ſyſtême eſt indépendante
du degré de croyance dû à l'Hif
toire des premiers fiècles de cette République.
i
Nous ne ſuivrons pas l'Auteur dans la
diſcuſſion qu'il fait du ſyſtême de Denys .
Il prouve que les droits que cet Hiftorien
attribue à la Plèbe , & qui conſiſtent
à nommer les Magiftrats , à
donner la ſanction aux Loix , &, avec
l'agrément du Roi , à déclarer la guerre ,
ne peuvent regarder que l'Ordre des
Patriciens.
M. *** établit les quatre points fuivans
, comme la baſe de l'Hiſtoire Romaine
: 1º. La Commune , autrement
la Plèbe , fut nulle dans la conftitution
primitive de Rome. Les Plébéïens
FÉVRIER. 1778. 87
étoient des eſpèces d'Ilotes plus avilis
encore qu'en Pologne.
2º. Un Souverain Pontife , premier
Magiſtrat perpétuel, réuniſſoit ſur ſa tête
les différens pouvoirs diſtribués depuis
entre les Confuls , les Cenfeurs , les
Préteurs & les Ediles.
3º . Le Sénat , Compagnie à la nomination
de ce Chef , étoit deſtiné à lui
ſervir de confeil , & à contre-balancer la
puiſſance de l'Aſſemblée générale .
4°. L'Ordre des Praticiens formoir
lesComices-Curies , autrement le Grand
Conſeil de la République ; de même
que , dans toutes les Aristocraties modernes
, ſoit mixtes , ſoit pures , le
Corps des Citoyens ou , ſi l'on veut ,
des Nobles , participe eſſentiellement
à la Souveraineté.
Sur ces trois derniers points , M. ***
réfute Vico & fon Commentateur :
>>> Je crois , dit-il , avoir fait fentir l'il-
>luſion de ſa théorie » .
Quant à ce qui regarde le Sénat ,
l'Auteur prouve, contre Vico , quicroit
que les Patriciens y avoient tous voix
délibérative , que le nombre des membres
de cetre Compagnie fut toujours déterminé
;& contre M. Duni , qui , ne you
88 MERCURE DE FRANCE.
lant ni abandonnerVico , ni foutenir une
hypothèſe oppoſée à toute l'Hiſtoire ,
fait réſider excluſivement dans le Sénat
la puiſſance législative , que les Patriciens
formoient un Ordre très - nombreux
; qu'on ne peut les enviſager
comme les fimples exécuteurs des ordres
du Roi , à plus forte raiſon de ceux du
Sénat ; & que c'étoit dans leur Affemblée
générale , que , fubordonnément
à la négative du Prince & à celle du
Sénat , réſidoit le pouvoir ſouverain.
>>Cette forme de gouvernement , qui
» paroît , au premier coup d'oeil , ordonſageffe,
ditM. * * * n'avoit رم née avec
>> aucune ſtabilité ».
د
- Les bornes d'un extrait ne nous permettent
pas de ſuivre l'Auteur dans les
réflexions qu'il fait fur l'aviliſſement
auquel les Plébéïens , bâtards & eſclaves
dans l'origine , ſe trouvoient condamnés
par le malheur de leur naiſſance.
M. *** expoſe comment les Auſpices
étoient à Rome la ſource de tous les
droits civils; & il prouve , contre Vico
& M. Duni , que la Plèbe demeura
exclue de toute eſpèce d'Auſpices jufqu'à
l'an 387 , qu'elle commença d'y
participer en obtenant le Confulat.
FÉVRIER. 1778 . 89
Après des diſcuſſions préliminaires ,
Μ. *** développe la conſtitution des
Comices-Curies & des Comices-Centuries.
De l'aveu de tous les Hiſtoriens ,
les Comices - Curies font les premiers
qu'on ait connus à Rome. L'Auteur fait
ſentir combien il eſt ridicule de ſuppoſer .
que les Patriciens & les Plébéïens y
votoient pêle mêle ; il prouve que ces
Comices étoient l'Aſſemblée générale
des Patriciens , & que c'étoit dans cette
Aſſemblée que réſidoit , par indivis avec
le Roi & le Sénat , la puiſſance légiflative.
Quant aux Comices-Centuries , rien ,
dans leur inſtitution par Servius -Tullius
, n'annonce un Corps politique. On
y voit les Romains diſtribués en différentes
Compagnies Militaires fuivant
leurs facultés ; les biens y décident du
ſervice auquel on eſt tenu ; & , fuivant
que le cens eſt plus ou moins conſidérable
, les bandes ſont plus ou moins
armées ; de forte que la claſſe des plus
riches fournit la Cavalerie & le Corps
de bataille armé complettement , tandis
qu'une fronde & des pierres ſont
tout ce qu'on exige des trentes dernières
Centuries. Les détails dans lesquels
وه MERCURE DE FRANCE.
entre l'Auteur, prouvent que Servius
fut forcé à cet établiſſement par les innovations
eſſentielles qu'il avoit introduites
dans la République , en donnant
aux Plébéïens des propriétés , en leur
diſtribuant , pour ſe les attacher , les
terres du fifc & celles qu'il conquit :
que ce Prince , en partageant ſes ſujets
en fix claſſes , n'avoit eu d'autre objet
que l'etabliſſement d'une armée & la
formation d'un cadastre , d'après lequel
il pût aſſeoir les impoſitions proportionnément
à l'aiſance de chacun.
L'Auteur développe enſuite comment
les Comices -Centuries devinrent
inſenſiblement un Corps politique. Il
prouve , contre Vico & M. Duni ,
qu'immédiatement après l'abolition de
la Royauté , les Patriciens , pour attacher
les Plébéïens au nouveau gouvernement
, les convoquèrent fuivant la
divifion militaire & les firent voter
par Centuries à l'élection des Confuls .
M. *** appuie ce qu'il dit des Comices-
Curies & des Comices -Centuries
fur l'autorité de Cicéron , dont il prend
à la lettre un fameux paſſage , juſqu'ici
regardé comme ſi difficile , que la plupart
des Commentateurs ſe ſont accordes
feulement à l'altérer.
د
FÉVRIER. 1778. 91
Nous ne ſommes pas fortis du premier
volume , dans lequel l'Auteur
ſuit l'Hiſtoire civile de Rome juſqu'au
commencement du règne de Tarquin.
Dans le ſecond volume , il achève de
développer les révolutions de cette fameuſe
République. Cette partie de fon
Ouvrage eſt peu ſuſceptible d'extrait.
Tous ceux qui ont ecrit ſur les Romains
, ont ſuppoſé que les Comices-
Tribus avoient obtenula puiſſance légiflative
, pour le plus tard, au commencement
du cinquième ſiècle , par la loi
Publilia ; & les principaux Ecrivains politiques
ont regardé , avec raiſon
comme un vice eſſentiel dans la coní
titution de Rome , qu'une Affemblée ,
de laquelle les Patriciens & les Sénateurs
étoient exclus , ait exercé le pouvoir
législatif concurremment avec les
Comices-Centuries , les vrais Erats-gé
néraux de la République. M. *** prouve
en différens endroits que les prérogatives
des Comices-Tribus ſe réduifoient
à diſpoſer de certaines Magiftratures
inférieures , à nommer aux commiffions
extraordinaires , à juger les Magiſtrats
prévaricateurs ; & , par l'examen qu'il
fait de la loi Publilia, portée l'an 415, il
92 MERCURE DE FRANCE .
détruit entièrement cette prétendue Souveraineté
attribuée à la Plèbe .
Dans le dernier chapitre l'Auteur
expoſe , en très-peu de pages , les principales
cauſes de la deſtruction de l'Empire
Romain ; & ce chapitre , comme
la plupart des autres , eſt plein de vues
également neuves & profondes. L'Auteur
conjecture , d'après des raiſons très-ingénieuſes
, que le régime féodal a été
calqué ſur la hiérarchie Eccléſiaſtique,
Nous ne pouvons nous refuſer au
plaiſir de tranfcrire les réflexions par
leſquelles M. * * * a terminé ſon travail.
Elles ont pour objet le gouvernement
actueldeRome. Toutle mondeenparle ,
chacun croit le connoître. Rien n'eſt
plus propre que ce morceau à mettre nos
Lecteurs en état de juger du mérite &
du ſtyle de l'Ouvrage, dont nous venons
de les entretenir .
"Chez les Anciens, la puiſſance temporelle
& la puiſſance ſpirituelle , aujourd'hui
preſque par-tout ſéparées , furent le
plus ſouvent réunies. Mais , ce qu'il eſt
important de remarquer, l'encenſoir étoit
entre les mains du Monarque , & non
pas le ſceptre en celles du Pontife. L'Hiftoire
ancienne & moderne ne nous préFÉVRIER.
93 1778.
ン
ſente que le Dalai-Lama , qui , comme
le Pape, tiré d'un Ordre uniquement
conſacré au culte des Autels , ait caché
le Diadême ſous la mitre ».
En conféquence àRome, leSouverain
ne paroît que revêtu d'une étole , & partout
la croix le précède. Les Cardinaux
font les Pairs de l'Empire ; des Prélats
rendent la justice. Le Sénat a le titre de
Sacré-College ; les Conſeils portent le
nom de Congrégations ; le Directoire
des Finances s'appelle Chambre-Apoftolique
, fon Préſident Camerlingue de
l'Egliſe : un Edit , c'eſt une bulle , & les
Loix ont une double ſanction : le glaive
&l'anathême en menacent également les
infracteurs ; l'obéiſſance eſt religion » . '
« Ce gouvernement fingulier , mais
fimple , fans contre-poids , ſans échafaudage
, auſſi vigoureux , aufli calme que
celui d'une Monarchie , où une longue
ſucceſſion de Princes de même ſang
fait regarder l'Etat comme le patrimoine
d'une famille , jouit auprès de la
Nation de la faveur Républicaine. H
flatte l'inconſtance & l'imagination par
le changement de ſcène qu'amène chaque
vacance du Trône Pontifical , &
par le grand nombre des chances de
94 MERCURE DE FRANCE.
fortune qu'il promet à l'eſpérance. Une
carrière immenſe eſt ouverte aux talens
& à l'intrigue , quoique le rameau d'or
ne puiffe être cueilli que par une main
conſacrée de l'onction ſainte. En aucun
pays l'ambition n'échauffe plus de coeurs ,
& n'offre des chimères plus ſéduiſantes.
Celui dont les voeux , par-tout ailleurs ,
ne s'étendroient pas au-delà de ſa fubſiſtance
en devenant Père , lève les
yeux au ciel , & croit y lire que l'enfant
auquel il vient de donner le jour , fera
compté parmi les ſucceſſeurs de Grégoire
VII , Adrien IV , Urbain IV , Benoît
XII , Alexandre V , Sixte IV , Sixte
Quint&de tant d'autres, parvenus d'une
chaumière obfcure , juſqu'à la triple
Couronne » .
>>Sous un Prince également abſolu &
révéré , les rigueurs du deſpotiſme infpirent
rarement des alarmes. Tout porte
à l'indulgence un Souverain vieilli , le
plus ſouvent , dans les fonctions d'une
religion de miféricorde. Ses proches , en
ſe hâtant de profiter d'un règne d'un
moment , fentent combien il leur importe
de ne pas irriter l'envie ; & des
Miniftres environnés d'égaux qui peuvent
chaque jour être affis fur le Trône,
FÉVRIER. 1778 .
93
V
auroient plutôt beſoin d'être exhortés
à la fermeté , que rappelés à la modération.
Auffi à Rome les Grands en place
paroiſſent- ils avoir pour maxime de n'offenfer
perſonne , & de laiſſer rire Pafquin
» .
« Puiſqu'une conſtitution où tel ſeroit
l'empire des Loix , qu'il n'y eût qu'elles
à craindre , & qu'elles fuſſent également
à craindre pour tous , eſt un des plus
pares bienfaits du ciel , heureux le Peuple
qui, du moins, jouit d'un gouvernement
doux » !
Angélique de Limeuil , Nouvelle Françoiſe.
Par M. d'Uffieux. A Paris ,
chez Brunet , Libraire , rue des Ecrivains
, Cloître Saint- Jacques -de -la-
Boucherie. 1776. in- 8 ° . avec figures .
La Scène de cette nouvelle hiſtorique
eſt placée à la Cour de France , fous le
règne de Henri II. Parmi les Dames de la
ſuite de Marie Stuard , Reine d'Ecoſſe ,
épouſe du Dauphin , Angélique de Li
meuil , & Julie de Longueval ſe diſtinguoient
par leur beauté , & par l'avantage
de partager la faveur de la Reine. Ce par.
rage fut le principe de leur méſintelli
96 MERCURE DE FRANCE.
gence, qui éclata bien davantage lorſque
le Marquis d'Alvin parut à la Cour. Ce
jeune Cavalier , fait pour plaire , leur infpirade
l'amour à toutes deux ; mais Angélique
ſeule l'enflamma , & cet amour
mutuel ne tarda pas à exciter , dans
le coeur de Julie , tous les poiſons de la
jaloufie.
Le hafard procure bientôt à d'Alvin ,
dans une circonftance périlleuſe le
bonheur de ſauver la vie à ſa Maîtreſſe.
Il faifit certe_occaſion pour ſe déclarer ,
& obtenir d'Angélique la permiſſion de
demander ſa main au Baron de Limeuil
fon père. Le Baron lui permet d'abord
d'y prétendre ; mais il change enfuite
d'avis par l'infinuation de Julie , qu'il
avoit fecourue dans la même occafion ,
&dont il eſt devenu amoureux. Julie
lui promet ſa main, mais à condition
qu'il defendra à ſa fille de parler au
Marquis d'Alvin , & la donnera au
Vicomte de Longueval , ſon frère. Le
Baron , trop paſſionné pour refufer ,
ſe conforme aux deſirs de ſon impérieuſe
maîtreffe.
Les deux Amans ne peuvent plus ſe
patler , mais il leur reſte la confolation
de s'écrire. Toute la Courétoit aſſemblée
pour
FÉVRIER. 1778 . 97
د
,
pour jouir du ſpectacle d'un tournois.
Victorine Confidente d'Angélique ,
s'approche d'Alvin à travers la foule
& lui remet furtivement unbillet de la
part de fa Maîtreſſe , que le Marquis met
dans ſa poche , en attendant qu'il puiffe
le lire . Lę Vicomte fon rival , qui avoit
toutobſervé , s'approche de lui , le preffe
& tire fubtilement le billet de ſa poche.
D'Alvin ſe retire à l'écart , voulant lire la
lettre qu'il croyoit encore avoir , & eſt
bien étonné de ne plus la trouver ; mais
il rencontre , preſque au même inſtant ,
le Vicomte de Longueval , occupé àla
lire ; il reconnoît l'écriture d'Angélique ,
& arrache le papier des mains de fon
rival. Le Vicomte met l'épée à la main
& en porte un coup à d'Alvin , qui tire
auſſi la ſienne , & perce le bras droit de
ſon aggreffeur. Pluſieurs perſonnes accourent
, & mettent fin à ce combar .
Le Vicomte de Longueval, qui renonce
dès ce moment à Angélique , prend le,
parti de la fuite. D'Alvin eſt exilé , rappelé
bientôt après par le crédit d'un
Prince du Sang fon protecteur
envoyé à la Cour d'Eſpagne pour une
négociation. Mais il apprend , bientôt
après , que le Baron de Limeuil , toujours
E
&
98 MERCURE DE FRANCE.
preſſé par Julie de Longueval , va forcer
fa fille à donner la main à un autre
époux. N'écoutant que ſon amour , il
abandonne les devoirs de ſon ministère ,
& accourten France , fans réfléchir fur
le danger auquel il s'expoſe. On le fait
arrêter , un Confeil eſt nommé pour lui
faire ſon procès ; le Baron de Limeuil
en eſt le chef; le Comte de Latour ,
auquel Angélique eſt deſtinée par fon
père , y tient le ſecond rang. D'Alvin
eſt près d'être condamné à mort ou à
une prifon perpétuelle ; le Baron annonce
à fa fille qu'elle peut fauver ſon
amant du ſupplice en donnant la main
au Comte ; elle s'y réfout , & le Marquis
n'eſt condamné qu'à la priſon perpétuelle.
Il obtient bientôt ſa grace entière
par l'entremiſe de ſon protecteur ,
mais Angélique , devenue Comteſſe de
Latour , ne pent plus être à lui , elle
l'engage même à tâcher d'oublier un
amour que la vertu n'approuve plus , &
à contracter un autre engagement. Au
moment où d'Alvin , pour obéir à celle
qu'il aime , eſt près d'aller à l'Autel ,
former un mariage auquel ſon inclinarion
n'a aucune part , il apprend que la
Comteſſe eſt veuve , revole dans ſes
FÉVRIER. 1778 . 99
bras , rompt fur le champ les noeuds
qu'il alloit former , & épouſe enfin
Angélique.
L
L'intrigue de cette Nouvelle , trèscompliquée
, & dont nous avons
paſſe ſous filence pluſieurs incidens ,
n'eſt ni aufli neuve , ni aufli ingénieuſe
que celle des deux Sophies , autre nouvelle
de M. d'Uffieux ; mais on y trouve
de l'imagination & de l'intérêt.
Les deux Sophies , nouvelle Françoiſe ;
par M. d'Uffieux. A Paris , chez Brunet
, Libraire , rue des Ecrivains .
Cloître Saint-Jacquesde la Boucherie.
1776 , in - 8 ° . avec figures .
L'intriguede cette nouvelle a quelque
chofe de neuf& de théâtral. Dorimont ,
riche & honnête négociant de Paris , eſt
éloigné depuis douze ans de ſa femme ,
qui réſide avec ſa fille dans les poffeffions
de fon mari à Saint - Domingue.
Nelcour , fils de Dorimont , a fait depuis
peu un voyage dans cette Ifle ; il
y eſt devenu pendant ſon ſéjour ,
amoureux de Sophie , fille de M. Riverr,
ancien ami de ſa famille , & lui a infpiré
les mêmes ſentimens , au point
,
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
d'engager , à fon départ , cette jeune
perſonne à fuir ſon père , & à paffer
ſecrètement en Europe avec lui. Revenu
à Paris , il l'a préſentée à ſon père , en
la faiſant paſſer pour ſa propre fille , qui
ſe nomme aufli Sophie. Elle demeure
en cette qualité chez Dorimont , qui eſt
enchanté des grâces de fa fille , & de la
tendre amitié que ſes deux enfans ſe
témoignent mutuellement ſous ſes yeux.
Il lui tarde , pour combler ſa ſatisfaction ,
de voir toute ſa famille réunie par le
retour de ſa feinme , qui ne reſte encore
à Saint-Domingue que pour chercher à
ſe défaire de ſes plantations. Il eſt fort
alarmé de n'avoir reçu , depuis fix mois ,
aucune nouvelle de cette épouſe chérie ,
&va faire repartir Nelcour pour l'Amé .
rique , afin de terminer ſon inquiétude.
Nelcour , qui ne peut ſe réfoudre à
quitter Sophie , prend le parti d'écrire ,
en contrefaiſant l'écriture de ſa mère ,
une lettre ſuppoſée , par laquelle Madame
Dorimont mande à fon mari qu'il
ſe préſente un Acquéreur , & qu'elle
compte partir ſous peu de jours. Un
vieux Domeſtique de confiance , nommé
André , ſéduit par les inſtances & les
miſons ſpécieuſes de Nelcour , qui lui
:
FÉVRIER. 1778. 101
a tout avoué , entre dans le complot , &
préſente la fauſſe lettre au bon Négociant..
Dorimont , joyeux , communique à ſes
enfans les bonnes nouvelles qu'elle
contient , & contremande le départ de
fon fils. Preſque immédiatement après
cet entretien , André apporte à Nelcour
une véritable lettre de ſa mère que la
poſte vient d'apporter. Le jeune homme
ouvre la lettre en tremblant , & voit
avec autant d'effroi que de ſurpriſe
qu'elle eſt datée de Nantes , que Madame
Dorimont étoit ſur le point de
partir de cette ville , & qu'elle marque
même que , peut - être , elle arrivera à
Paris avant ſa lettre. Il eſt déſeſpéré ,
court comme un fou dans toute la maifon
, & rencontre enfin , endefcendant
l'eſcalier , ſa mère & ſa ſoeur qui arrivent
au même inſtant , accompagnées
de M. Rivert , l'ancien ami de Dorimont
, qui , déſeſpéré dela perte d'une
fille chérie , vient paſſer le reſte de ſes
jours auprès de ſon ami. Nelcour tombe
évanoui. Pendant qu'on le rappelle à
lui- même , Dorimont arrive fort furpris
, mais fort charmé de l'arrivée imprévue
de ſon épouſe , à qui il prodigue
les plus tendres careſſes , ainſi qu'à fon
Eiij
102 MERCURE DE FRANCE.
ami Rivert. Il embraſſe ſa fille , qu'il
croit être celle de ſon ami , ce qui produit
un imbroglio qui s'éclaircit bientôt,
&découvre tout le myſtère. Dorimont ,
fa femme & Rivert , font partagés
entre la joie d'avoir raſſemblé leurs familles
, & l'indignation & la douleur
de trouver deux de leurs enfans coupables.
Cependant Sophie Rivert ayant
apperçu ſon père , au moment de fon
arrivée , à travers une fenêtre , avoit
pris ſur le champ la fuite , & s'étoit
retirée chez une vieille femme , mère de
la nourrice de Nelcour. La bonne femme
trouve bientôt l'occaſion d'aller en avertir
Dorimont à l'inſu de Sophie. Nelcour ,
entendant prononcer le nom de famaîtreſſe
, vole auſſi tôt dans ſa retraite ,
où il eſt bientôt ſuivi de toute la maifon .
Rivert & Dorimont pardonnent à Sophie
& à Nelcour , & les marient fur
le champ.
Nous avons fupprimé , dans le compte
que nous venons de rendre de cette
nouvelle intéreſſante , le détail d'une
ſcène de jalousie , de reproches & de
raccommodement entre Nelcour & Sophie
; ainſi que l'épiſode inutile d'un
homme de robe , nommé Durval , que
FÉVRIER. 1778 . 104
Dorimont préſente à ſa prétendue fille
comme devant être ſon époux.
Histoire Naturelle de Pline , traduite en
François , avec le Texte Latin rétabli
d'après les meilleurs leçons manufcrites;
accompagnée de Notes critiques
pour l'éclairciſſement du Texte
& d'Obfervations ſur les connoif
fances des Anciens , comparées avec
les découvertes des Modernes. Tome
X. A Paris , chez la veuve Defaint ,
Libraire , près la rue Saint Jacques.
1
Dans le neuvième Tome de l'Histoire
Naturelle , dont nous avons différé de
parlerjuſqu'à la publication du dixième ,
Pline a continué de traiter des diverſes
propriétés des Simples , au moins dans
le vingt-ſeptième livre , que l'Editeur a
accompagné de précieuſes recherches
de M. Guettard , ſur la Botanique , &
de doctes critiques de Leonicenus -Vincentinus
fur les erreurs de Pline en cette
partie. Al'égard du vingt huitième Livre
qui termine le neuvième Tome , l'Aureur
y traite des recettes tirées de
l'homme même & des animaux , & de
la vertu de la Magie en Médecine .
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
L'inutilité preſque abſolue de ce Traite
fur la Magie , eſt réparée par cet intérêt
ſecret qui nous attache aus merveilleux.
Ce neuvième Tome , quoique
borné à deux livres , eſt donc l'un des
plus curieux & des plus recommandables
de cette importante Edition.
Mais c'eſt ſur-tout dans le dixième
Tome , publié depuis quelques ſemaines,
que règne l'intérêt le plus réel &le plus varié.
Ce volume, qui eſt de 668 pages, contient
cinq Livres de l'Hiſtoire Naturelle ,
à ſavoir le vingt-neuvième , le trentième ,
le trente-unième , le trente-deuxième
&le trente-troiſième. Le vingt- neuvième
livre comprend une ſuite des remèdes
tirés des Animaux terreſtres ,
auſſi le trentième. Mais celui- ci comprend
de plus l'Hiſtoire abrégée de l'Iatro-
Magie , ou Magie Médicale.
comme
L'Editeur a enrichi ſon Commentaire
fur cet objet , des recherches critiques
du Continuateur d'Agricola fur cette
étonnante partie de l'Ouvrage de Pline.
Le trente-unième Livre & le trentedeuxième
, traitent des propriétés médicales
des Animaux aquatiques , & en
général des propriétés merveilleuſes, de
FÉVRIER. 1778. 105
l'eau. Enfin le trente - troiſième Livre
traite des travaux des Mines , de la nature
& de l'exploitation des Métaux
& de leurs uſages ſans nombre dans la
Médecine & dans les Arts .
On trouve dans ce dixième Tome ,
une Lettre curieufe , adreſſée autrefois
au Pere Hardouin , par le Docteur Venette
, ſur un paſſage du 32. Livre ,
concernant les Huîtres ; lettre communiquée
par M. Arcère, Prêtre de l'Oratoire
, à M. Poinfinet de Sivry , qui ,
à cette occafion , réfute les interprétations
haſardées ſur ce paſſage difficile
tant par Venette , que par le Père Har
donin , & répand le jour le plus fatiffaifant
fur la queſtion que ces deux
Savans , & une infinité d'autres, avoient
vainement tenté de réfoudre.
>
Nous nous empreffons d'annoncer
que tout le reſte de l'Édition & Traduction
de Pline par M. Poinfinet de
Sivry , eſt livré à l'impreſſion , & que
même le onzième Tome eſt ſur le point
de paroître ; enforte que le Public , avant
la fin de la préſente année 1778 , jouira de
la totalité de cette Edition. Entrepriſe immenfe
& digne de tous les éloges
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
conçue & exécutée dans le court eſpace
de huit ans par un ſeul Honume de Lettres
, fans autre encouragement qu'une
paflion fans bornes pour elles , & fans
que lesplus rudes traverſes qu'un Citoyen
puiffe éprouver , aient fait la moindre
diverſion à ce grand travail. Nous
avons rendu compte, au mois de Décembre
dernier , de la nouvelle Edition
d'Horace , avec un Commentaire François
, par le même Savant.
Le Babillard , Ouvrage périodique d'un
genre nouveau
En propoſant une nouvelle ſouſcriprion
au Public, on a prévu le déſavantage
avec lequel un Ouvrage périodique
nouveau paroîtroit aujourd'hui. Fa
tigués & raffafiés de critiques aigres &
partiales , les Lecteurs détournent faftidieuſement
les yeux de ces recueils où le
fiel ſe fait fentir par-tout; ils ſe dégoûrent
de n'y recueillir que des preuves
triſtes & révoltantes de l'obſtination ,
avec laquelle nos Modernes Beaux-
Eſprits paſſent à s'invectiver , un tems
qu'il vaudroit mieux employer utileFÉVRIER.
1778 . 107
{
ment , pour ceux que leurs vaines &
éternelles difputes n'intéreſſent guères .
L'Auteur du Babillard arrêtera les regards.
de fes Lecteurs ſur d'autres objets .
Il préfère mille fois la fatisfaction de
rendre un de ſes ſemblables meilleur ,
à la gloire puérile & barbare d'avoir pulvérisé
un pauvre Ecrivain , qui aura fait
de fon mieux. O Eplucheurs de mots
& de fyllables ! que vos triomphes font
petits! il n'entrera point en concurrence
avec vous . Votre plaiſir barbare eft , les
trois quarts du tems , celui de l'envie;.
il ne pourroit le goûter .
L'on offre aux Souſcripteurs une condition
affez capable de les décider ; c'eſt
la liberté de révoquer leur engagement ,
du moment où ils verroient la trace de
la baſſe paſſion dont on vient de parler
dans les feuilles qu'on annonce.
Le premier. N. de l'Ouvrage avoit
étédeſtiné à ſervirde profpectus : quelques
perſonnes ne l'ont point trouvé allez détaillé
dans l'annonce des ſujets & des
matières ; mais un Babillard peut- il dé--
terminer d'avance ce qu'il dira ?
Le Babillard , qu'on annonce , ne feras
ni le Babillard ni le Spectateur Anglois :
eefera lui en face du Public , lui diſant
Evj
108 MERCURE DE FRANCE .
:
fes vérités gaiement , ſans perſonnalités
& fans offenſe . Ces vérités là portent
fur les habitudes , les caractères , les.
occupations , les plaiſirs , fur les caprices
& les préjugés. Comment détailler cela
dans un profpectus ? C'eſt tout ce qu'il
fera poſſible de faire dans un long Ouvrage.
Le Babillard s'efforcera de ſaiſir
tous ces points. Pour jouir d'un peu
plus de liberté dans ſes moralités , dans
ſes ſorties politiques , dans ſes ſaillies
littéraires , car il en touchera bien quelque
choſe aufli , il prévient qu'il les
hasardera toujours fans conféquence &
fans prétention
Il oſe répondre à ſes Lecteurs que, dans
quelque condition de la vie qu'ils foient, à
quelque diſtance qu'ils ſe trouventplacés
de lui , il en ſera peu à qui une feuille
ou l'autre de cet Ouvrage , ne pourra
être de quelque utilité.
Le Chevalier Rutlidge , ſeul& unique
Auteur du Babillard juſqu'à ce jour ,
ſe propoſe d'y travailler avec affiduité :
il eſpère que l'on aura pour lui l'indulgence
que doit lui attirer la difficulté
de la tâche qu'il s'impoſe : il a pour but
Pamuſement , mais encore bien plus
P'utilité. Il croiroit fon tems perdu &
FÉVRIER. 1778. 109
1
ſes pages mal employées , s'il en livroit
le plus petit coin aux diſputes des
Auteurs.
Adiffon & fes Aſſociés n'eurent pas
beſoin de cette reſſource . L'Auteur
ſent que , pour peindre les mêmes objets
, il faut , en France , une autre
manière que la leur; it mettra toute
ſon application à s'en faire une.
On foufcrit à Paris & pour la Province
, chez M. Lacombe , Libraire ,
rue de Tournon .
L'abonnement eſt de 24 liv. , franc de
port pour Paris ; & de 30 liv. , franc de
port , pour les Provinces.
Il paroîtra une feuille de cinq jours
en cinq jours , ce qui rendra foixante
& douze feuilles par an.
Les Perſonnes qui voudroient faire
quelque remarque , ou faire quelque
envoi à l'Auteur , lui adreſſeront les
paquets francs de port , chez le ſieur
Lacombe.
Voltarii Henriados libri decem , latinis
verfibus & Gallicis ; ad pofito duplici
poemate, quod accurate femper ad verfum
refpondet ; par M. de Caux de
FIO MERCURE DE FRANCE.
Cappeval , au Service de la Cour
Palatine . A Paris , rue S. Jacques , au
grand Corneille , in- 12 .
Voici la troiſième édition de cette
Traduction de la Hentiade , publiée depuis
1772. La première fut faite aux
Deux-Ponts : la ſeconde à Manheim ,
celle que nous annonçons paroît l'avoir
été à Paris. Nous avons eu déjà occaſion
de parler de cette verſion dans ce
Journal. L'entrepriſe de faire paſſer les
beautés du Poëme François dans la Langue
de Virgile , a dû paroître ſingulière
dans un tems où cette Langue,ſi riche &
ſi variée , paroît malheureuſement un
peu négligée ; mais elle ne pouvoit que
faire honneur à celui qui s'en eſt chargé.
Un Cardinal, célèbre par fon goût & par
fes connoiſſances , en avoit donné la première
idée , en rendant une partie dela
Henriade en très-beaux vers latins ; it
n'avoit cherché qu'à amuſer ſon loiſir;
&il rendit réellement un hommage au
génie du Poëte François qui faifoit ſes
délices . Celui que lui rend M. de Caux
de Cappeval , eſt plus complet, puiſqu'il
a traduit tout ce Poëme, & avec une élégance
foutenue qui n'a pas dû déplaire
FÉVRIER. 1778. 111
à M. de Voltaire. Le Traducteur , fixé
depuis long- tems dans une Cour d'Allemagne
, expoſe ainſi quel a été fon but.
• Il ſuffit de ſe connoître en Poésie ,
>> pour fentir d'abord que la Henriade eſt
> de nature à paroître toujours avec
>> avantage,dans quelque Langue &quel-
>>que pays qu'on la tranſporte: ſes beau-
>> tés font celles de tous les climats , de
>> tous les temps , de tous les Peuples.
>>Mais le plus sûr moyen de la produire
>>aux gens du monde entier , ne ſeroit-
>>il pas de l'habiller à la Romaine ? ........
>> Avec ce ſecours , les Étrangers au-
>> roient l'intelligence d'un chef-d'oeuvre
>>que le génie de fon Auteur a rempli de
>> tableaux admirables , dont on trouve
>>ailleurs peu d'exemples , & qui peut-
>>être n'auront point d'imitateurs. La
>>>haute idée qu'il donneroit de notre
>>Poéfie , quoiqu'on n'en apperçût les
>>beautés qu'à travers les nuages d'une
>> traduction , ſeroit toujours glorieuſe
>> pour la France , & nous vengeroit en
>>quelque forte du reproche fait à la
• Nation , de n'avoir pas la tête épique ..
>>Doit- on craindre d'ailleurs de trop ré-
> pandre un Ouvrage où les Rois & les
>>Sujets trouvent de quoi s'inſtruire 20
1.
112 MERCURE DE FRANCE.
• Ouvrage qui ne reſpire que l'amour de
>>la vertu , de la Patrie , & fur - tout de
» l'humanité ? Quelle école pour les
>> François! Quelles leçons pour tous les
>>Peuples ! Quels modèles pour tous les
» Poëtes! ".
Depuis la première Édition de cette
Traduction , M. de Caux eſt revenu fur
fon Ouvrage , & l'a corrigé avec beaucoup
de foin ; de forte qu'il paroît aujourd'hui
avec de nouveaux avantages .
Nous nous bornerons à citer un morceau
qui mettra nos Lecteurs en état d'en
juger. Nous nous arrêterons au voyage de
la Diſcorde à Rome ..
2
Untourbillon la porte à ces rives fécondes
Que l'Éridan rapide arroſe de ſes ondes.
Kome enfin ſe découvre à ſes regards cruels;
Komejadis fon Temple & l'effroi des Mortels ,
Rome dont le deſtin dans la paix , dans la guerre,
Eſt d'être en tous les tems maîtreſſe de la Terre.
Par le fort des combats on la vit autrefois
Sur leurs Trônes ſanglans enchaîner tous les Rois;
L'Univers fléchiffſoit ſous ſon aigle terrible .
Elle exerce en nos jours un pouvoir plus paiſible.
On la voit ſous ſon joug aſſervir ſes vainqueurs,
Gouverner les eſprits & commander aux coeurs .
FÉVRIER. 1778. 113
Ses avis ſontdesloix , ſes décretsſont ſes armes.
Prèsde ceCapitole où régnoient tant d'alarmes ,
Sur les pompeux débris de Bellone & de Mars ,
Un Pontife eſt aſſis au Trône desCéfars ;
Des Prêtres fortunés foulent d'un piedtranquille ,
Les tombeaux des Catons & la cendre d'Émile ;
Le Trône eſt ſur l'Autel , & l'abſolu pouvoir
Mer dans les mêmes mains le ſceptre & l'encenfoir
, &c..
Illaprocellofofugiens defertur ad oras
Turbine , quas viridis lapſufacundat aquarum
Eridanus ; tandemque aperitur Roma volanti ,
Romafuum quondam templum terrorque paventis
Mundi; nempè manetfatis per tempora belli
Pacisque , aternum Romanus ut imperet orbi.
Sava olim potuit, Martiſque experta labores
Roma catenatosfolio oppugnare tyrannos ;
Ultrices aquilas pallebat mundus adorans.
At nunc pacatum componit legibus orbem ;
Romafuos etiam victores fubdere novit ,
Mentesque imperiis & flectere corda regendo.
Illa monendojubet , decretaque vertit in arma.
Ad Capitoli arces , loca tot regnata procellis,
Disjeftas inter Martis ludibria , pompas...
2
114 MERCURE DE FRANCE.
Cafareo affurgit folio vir , Pontificu-m Rex ;
Turba Sacerdotum pede fortunata quieto
Emilii calcas , cineres tumuloſque Catonum.
Incubat altari Thronus ; &fupremapotestas
Thuribulum fceptrumque manu fuftentat câdem,
&c.
Problêmes résolus , ſervant de Supplément
au Cours de Mathématiques
par M. l'Abbé Sauri , Docteur en
Médecine, & Correſpondant de l'Académie
Royale des Sciences de Montpellier.
AParis , chez Ruault , Libraire,
rue de la Harpe. 1778. Avec Approbation
& Privilége du Roi.
L'Auteur paroît n'avoir fait ce petit
Livre que pour donner une idée de l'utilité
des Mathématiques aux jeunes Géomètres
qui n'ont pas encore approfondi
cette Science , pour les mettre dans le
cas d'exercer leurs forces , & donner
en même-tems un moyen facile aux Profeſſeurs
pour juger, des progrès &de la
capacité de leurs Élèves. On trouve la
ſolution de chaque Problême à la ſuite
de ſon énoncé , avec le Livre & le numéro
deſquels on a tiré cette ſolution.
FÉVRIER. 1778. 115
Ces Problêmes font au nombre de plus
de 170 ; les uns dépendent de l'Algèbre ,
les autres de la Géométrie , les autres
enfin du calcul différentiel & du calcul
intégral. Nous allons donner l'énoncé
de quelques-uns, ſans ajouter la folution.
Trouver la formule généraledufameux
Binome de Newton.
On veut mêler enſemble du vin às 1.
du vin à 3 liv. & du vin à 2 liv. la bouteille
, combien faudra-t-il prendre de
bouteilles de chacunde ces vins pour 30
bouteilles d'un mélange à 2 liv. 10 fols
labouteille?
Suppoſant qu'on ait des pièces de sl.
de 3 liv. & de 2 liv. on demande de
combien de manières on pourra faire 75
livres avec 30 de ces pièces ?
D'un tonneau qui contient 100 bouteilles
de vin , j'en tire une & je remets
une bouteille d'eau ; je tire de même une
feconde bouteille , & je remets autant
d'eau , & ainſi de ſuite ; on demande
combien il reſtera de vin dans le tonneau
quand on aura tiré de cette manière un
certain nombre de bouteilles ?
On demande deux nombre tels que
-
116 MERCURE DE FRANCE.
leur fomme, leur produit , & la ſomme
de leurs quarrés ſoient égaux entr'eux.
Connoiffant les trois côtés d'un triangle
, connoître ſa ſurface.
Trouver les termes généraux & les
termes ſommatoires d'une infinité de
féries .
ん
Trouver la courbe de la plus vîte defcente.
Trouver la hauteur de l'athmosphère.
Conférences Religieuſes pour l'inſtruction
desjeunes Profeſſes de tous les Ordres ;
par le Père Miet de Vefoul. A Paris ,
Chez Deſprez , Imprimeur ordinaire
du Roi & du Clergé de France , rue
Saint-Jacques.
Cetouvrage , deſtiné auxjeunes Profeſſes
de tous les Ordres , fait connoître
les dangers du monde , les avantages
des obſervances régulières , & de
tout ce qui eſt propre à augmenter la
piété. Pour donner une juſte idée de
la vie que l'on mène dans le monde
& du bonheur de ceux qui s'en font
féparés , nous n'emploierons que les paroles
des perſonnes qui ont vécu dans
,
FÉVRIER. 1778. 117
les ſociétés brillantes , & qui , par leur
expérience , font plus en état de les bien
apprécier. Que le grand Monde , diſentelles,
que cette fociété brillante appelée
la bonne Compagnie , donnent peu de
fatisfaction à ceux qui l'examinent de
près. Ce n'eſt ni le goût , ni le coeur ,
pas même l'eſpérance du plaiſir qui rafſemblent
cesêtres bizarres, nés pour pofſéder
beaucoup , defirer davantage &
ne jouir de rien. Ils ſe cherchent fans
s'aimer , ſe voient fans ſe plaire , & fe
perdent dans la foule ſans ſe regretter.
Qu'est-ce donc qui les unit ? L'égalité
du rang , de la fortune , l'ennui d'euxmêmes
, ce beſoin de s'étourdir qu'ils
fentent continuellement , &qui ſemble
attaché à la grandeur , aux richeſſes , à
l'éclat , enfin à tous les biens que le
Ciel n'a pas également départis à toutes
ſes Créatures.
" Que ne puis-je vous donner mon
>> expérience, écrivoitune Dame quiavoit
>>joui de tous les avantages qu'on peut
>> ambitionner à la Cour! que ne puis-
>> je vous faire voir l'ennui qui dévore
>> les Grands & la peine qu'ils ont à rem-
>> plir leurs journées! Ne voyez-vous pas
>>que je meurs de triſteſſe dans une for
#18 MERCURE DE FRANCE.
> tune qu'on auroit eu peine à imaginer.
» J'ai été jeune & jolie , j'ai goûté des
• plaiſirs , j'ai été aimée par tout; dans
> un âge plus avancé , je fuis venue à
» la faveur , & je vousproteſte que tous
» les états laiſſent un vuide affreux ».
D'après cette idée du Monde , même
le plus brillant , n'eſt- on pas en droit
d'envier le bonheur de ceux que Dieu
conduit dans la retraite. C'eſt-là , dit
une Femme Philoſophe , où la vérité
donne ſes leçons , où les préjugés s'évanouiffent
, où la prévention s'affoiblit,
où l'opinion qui gouverne tout commence
àperdre ſes droits , où nous apprenons
à rabattre du prix des choſes que notre
imagination fait nous furfaire : enfin ,
il ſemble que dans la folitude , nous
n'avons que les beſoins de la Nature
qui , après tout , font bornés,& que dans
le tourbillondu Monde nous avons ceux
de l'opinion , qui font immenfes. Tels
font les avantages de la vie Religieufe
&de la retraite qui nous ſépare de tant
d'objets ſéducteurs , fi propres à nous
maîtriſer. On doit cependant avouer
qu'on peut ſe faire une folitude au miheu
du monde le plus bruyant. Abraham
au milieu de ſes enfans &de la
FÉVRIER. 1778. 119
diffipation qu'entraîne le mariage , ne
mérita pas moins d'être le père des
Croyans , en ſanctifiant les périls de cet
état. Judith , au milieu de Béthulie
malgréſa jeuneſſe , ſa beauté , ſes grands
biens , & le rang qu'elle tenoit parmi
fon peuple , n'en vivoitpas moins comme
une fille d'Abraham , dans le ſecret
de ſa maiſon ; & Saint Louis , à la tête
des armées , & au milieu des foins &
des dangers de la Royauté , devint un
Prince ſelon le coeur de Dieu. L'on peut
doncdans tous les états méditer les vérités
ſaintes delaReligion , ſe faire une retraite
& participer, en quelque forte , aux
avantages de la vie Religieuſe.D'ailleurs,
l'accompliſſement des devoirs de l'état
que l'ona embraſſé a toujours été lemeilleur
moyen de ſanctification , & nous
rapproche le plusde notre divin Modèle,
dont toutes les actions ont eu pour unique
but la gloire de ſon père , & le
bonheur des hommes dans le ciel &
fur la terre.
Précis ſur l'Hiſtoire , les Effets & l'Usage
de la Saignée. Prix , 1 liv. 4 f. A Paris ,
chez Eſprit , Libraire de Mgr le Duc
de Chartres , au Palais Royal.
120 MERCURE DE FRANCE.
On trouve dans cet Ouvrage des conſidérations
auſſi importantes que lumineuſes
ſur l'uſage de la Saignée. Pour
en donner une idée plus claire , nous
rapporterons ici l'avertiſſement de l'Édi .
teur.
« L'Humanité , dit-il , eſt redevable
>> des progrès que l'Art de guérir a fait,
➡ dans ce ſiècle , au mérite éminent des
>>hommes qui l'ont cultivé. On peut ſe
>>convaincre de cette vérité par la lectu-
>> re de l'article Saignée , ( Médecine
Thérapeutique ) du Dictionnaire En-
>>cyclopédique. Cet article feroit perdu
>>pour le grand nombre d'hommes qui
» n'ont pas ce dépôt des connoiſſances
> humaines . On croit que c'eſt con-
> tribuer au bonheur général , de mettre
» un article auſſi intereſſant à portée
>> d'être lu de ceux à qui il eſt imporant
>>d'acquérir les connoiſſances qu'il ren-
» ferme. Cet Ouvrage démontre que
>> plus les hommes font inſtruits , plus ils
> fentent la néceſſité de fixer les vérita--
> bles principes fur un objet qui a été la
fource de tant d'erreurs & de contef-
>> tations parmi les Médecins les plus
»diftingués.
»La
FÉVRIER . 1778 . 121
► La Nature fait un préſent bien rare
» au genre humain , continue l'Éditeur ,
• lorſqu'elle fait naître des hommes
>>doués d'un eſprit propre aux recher-
>>ches de la vérité, dans les ſciences qui
>> exigent une bonne Dialectique . C'eſt
« ce que l'on obſerve en lifant l'hiſtoire
» de la Saignée. Les mépriſes fatales de
>> l'ignorance & de l'ineptie ſur les effets
> & l'uſage de ce remède , n'ont été
>> que trop long-tems funeſtes à l'huma-
>> nité: elle pourroit être préſervée de
» ces écueils par la propagation des lu-
>>mières,dont on a éclairé l'un des points
> les plus importans de la Science qui a
>> pour objet la vie & la ſanté des hom-
» mes » .
De tels Ouvrages ne peuvent être
affez connus . C'eſt ſans doute contribuer
au bonheur de l'humanité, de les rendre
acceſſibles aux hommes à qui il est im
portant d'acquérir les connaiſſances
qu'ils renferment. Les Médecins inftruits
& judicieux pourront en apprécier le
mérite.
Eloge de Très-Haut , Très- Puiſſant &
Très-Excellent Seigneur Monseigneur
Louis-Nicolas- Victor de Félix , Cheva-
F
122: MERCURE DE FRANCE .
lier Comtedu Muy , Maréchalde France,
Chevalier des Ordres du Roi , Miniftre
& Secrétaire d'Etat au Dépar
tement de la Guerre , ci-devant Menin
du Dauphin , & Administrateur de l'Hô
tel Royal des Invalides ; par M. de
Tenne Gui-Tiger , Dragon du Roi
de la première Compagnie. A Paris ,
chez Moureau , Libraire , au milieu
du Quai de Gêvres,
C'eſt d'après l'Oraiſon Funèbre prononcée
par Monſeigneur l'Evêque de
Senez , que M. de Tenne Gui-Tiger a
compofé l'Eloge de M. le Maréchal du
Muy , & qu'il a recueilli les principaux
traits de ſa vie qui le rendent ſidigne
de notre vénération &de nos regrets,
Nous n'adopterons pas l'opinion du Panégyrifte
, qui s'imagine que le feul titre
de Dragon puiſſe décréditer un Ouvrage.
Perſonne n'ofera foutenir , tout haut ,
qu'un Dragon qui poffède le talent d'é-
✔crire, doive l'enſevelir dans une honteuſe
oiſiveté : une opinion auſſi abſurde ne
prévaudra jamais. Les ouvrages littérairesou
politiques d'un Soldat auteur , ne
peuvent que réveiller davantage la cur
rioſité , & mériter d'être mieux ac
FÉVRIER. 1778. 123
cueillis , lors même qu'ils ne feroient
que médiocres : le ſeul bon emploi du
tems qui mérite des éloges , eſt capable
d'exciter une noble émulation , &
produire les plus heureux effets dans
un Corps où les vices font toujours le
fruit du déſoeuvrement. On doit donc
defirer que les exemples qu'ont donnés
à leurs Camarades , les Auteurs de la
Prééminence du Service François , des
Loiſirs , de l'Eloge du Maréchal , Comte
duMuy, & de pluſieurs autres Ouvrages,
inſpirent le goût de l'étude &
donnentde l'effor à ceux qui font doués
de quelques talens. Nous nous bornerons
à mettre ſous les yeux du Lecteur
quelques-uns des traits de l'Eloge de M.
leMaréchal du Muy , qui prouveront
qu'on peut être Dragon & louer dignement
un Maréchal de France .
• Lorſque la mort ravit à la France
» le Miniſtre vertueux qu'elle regrette ,
→ la douleur vive dont la Nation fur
>> pénétrée , prouva clairement que
» l'Humanitéperdoit un grand Homme,
» la Gloire un Héros , la Nobleſſe un
» appui , le Soldat un Père , la Patrie un
>>Citoyen ..... Quel étoit le Chevalier
» du Muy? Dans ces jours , pour ainfi
(
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
>> dire ténébreux , où la jeuneſſe eſtmiſe
» au nom des Etres non exiſtans , dans
» ces momens obſcurs où l'amour du .
> plaiſir eſt le ſeul ſentiment dont l'en-
• fance ſoit ſuſceptible , quel étoit-il ?
► Tout ce que peut être un mortel pri-
» vilégié, à qui la raiſon apprend que
>> la futilité ne peut remplir ſon coeur.
» La réflexion, audéfautde l'expérience,
» lui montra le néant & le danger des
>> amuſemens frivoles. Dans un âge
>> tendre où l'on ne penſe point à con-
>>noître les autres , le Chevalier du
>> Muy entrepřit l'étude de lui-même ;
>>occupé d'avance des devoirs qu'il au-
>> roit un jour à remplir, il fit divorce
» avec tous les amuſemens de ſon âge ;
>> enforte qu'on peut dire avec vérité
»qu'aucune de ſes actions ne tint de l'en-
" fance. ( Tob. cap. 1. ) .
66
• ... Amitié divine ! dont les
२
>> noeuds ſacrés ont uni fi long-tems la
>> gloire & la vertu ; vous qui de deux
>> êtres, en apparence différens , n'avez
» fait qu'une ame & qu'une façon de
» penſer on avoit cru juſqu'alors
>> que les Têtes couronnées ne devoient
> plus vous connoître ; on avoit penſé
» qu'il n'étoit plus ni David , ni Du
"
FÉVRIER. 1778. 12歳
chatel , ni Sully ; mais un Prince qui
>> avoit les vertus de Jonathas,deCharles,
>> de Henri , méritoit d'avoir , comme
>> eux , un ami tendre , fidèle & déſin-
> téreſſé. Voilà donc le palais des Rois
>> devenu le ſanctuaire de l'amitié.......
» Si le Dauphin a oublié fon rang ,
>>le Chevalier du Muy n'oublie point
» ſes devoirs ; le Dauphin eſt ſon ami :
>>le Dauphin lui a donné des droits fur
>> fon coeur , il peut en diſpoſer à fon
» gré ; mais ce coeur eſt celui du meil-
>>>leur des Princes , ce ſeroit un crime
>> de le tromper. Ce Prince eſt le fils
>> de fon Roi , deſtiné lui-même à l'être
>> un jour ; c'eſt une raiſon de plus pour
>> ne faire jamais dégénérer l'amitié en
familiarité abuſive , ſource ordinaire
>> de malverſations. Aufſi , quel reſpect ,
> quelle prudence , quelle retenue !
" ...... C'eſt dans le ſein de l'a-
>> mitié que le Chevalier du Muy vient
>> ſe conſoler de la perte de la victoire ;
>> l'infortune n'a pu lui aliéner l'ame
» d'un Prince éclairé ; & le Dauphin ,
>> bien loin d'avoir le plus léger ſoup-
>> çon ſur la conduite de ſon ami , lui
» prouve , au contraire par la con- د
Fij
126 MERCURE DE FRANCE.
>> fiance dont il l'honore , que tout hom-
>me qui fait bien ſon devoir , n'eſt pas
>>comptable des événemens.
ود .... Queferoit-ce , en effer, que
>> l'état Militaire , ſi l'on pouvoit en-
>> freindre les loix , & violer impune-
>>>ment les droits les plus facrés ? Que
>> ſeroit-ce qu'un corps de Guerriers ,
» s'il pouvoit à ſon gré ſe livrer aux
>>fureurs de l'anarchie ? Que devien-
>>droient les Chefs, fi leur autorité ref-
>> pectable les mettoit à la merci de leurs
>> fubalternes ? Cette liberté prétendue
>> ne ſeroit que le droit réciproque
>> de ſe nuire ; le métier des Turenne
» & des Condé deviendroit l'école du
>> crime ; & au lieu de Héros , nous
>> n'aurions plus que de vils mortels ,
>> fouillés des plus lâches forfaits. Oui ,
>>j'oſe le dire ici ſans politique & fans
→ partialité , c'eſt la ſubordination quilie
>> tous les hommes ; la fubordination
>> feule eſt le plus ferme appui du
>> trône , le fondement le plus folide
»de la féliciré des peuples : l'anarchie
>> ſeule a détruit les Empires les plas
> floritfans ; Rome & Carthage ont
>>> péri victimes de leurs diviſions ; tant
>> que l'Angleterre fut en proie aux
FÉVRIER. 1778. 127
>> factions , quelle fut fon infortune ?
>> Puiffe- t- elle ne voir jamais renaître
>> ces momens de trouble , ces inſtans
>> orageux où le peuple,dans l'ardeur qui
>>l'entraîne , ne connoît plus de frein!
>>Puiſſe- t-elle n'offrir jamais à l'Univers ,
>> ces exemples de rébellion malheureu-
>> ſement , juſqu'ici , trop fréquens chez
»elle mais qui , graces au deſtin ,
>> font ignorés dans notre France !
ود
د
-
.... O Soldats , ô mes Cama-
>> rades ! Eſt- ce donc un mérite que de
>> ſe faire craindre pour être voués au
- ſervice de l'Etat ? en ſommes - nous
❤moins des hoinmes , dont les moeurs
>>>doivent être irréprochables ? en
» fommes nous moins des Citoyens
» qui , loin d'accabler ceux qu'une in-
> clination différente deſtina à d'autres
>> emplois , devons les aimer comme
>> nos frères , & les fecourir quand
>> nous pouvons ? la férocité doit-elle
> être le ſeul luſtre des défenſeurs de
>>>l'Etat ? Loix de la décence& de l'hon-
>>nêteté , juſqu'à quand ferez-vous vio-
>> lées par ceux qui devroient tenir à
>> honneur de vous maintenir dans tout
> votre luftre ! juſqu'à quand le Soldat,
»fi jaloux de marcher fur les traces de
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
> fes Chefs & de ſeconder leur valeur ,
verra-t-il avec indifférence les exemples
de vertus qu'ils lui donnent !
>>Que font devenus ces temps heu-
» reux , où l'on trouvoit réunis dans le
>> même perſonnage , l'hommede guerre
» & l'homme de paix; la valeur in-
> trépide & la pacifique modération ;
>>l'amour de ſon état, fans mépris pour
>>les autres , & où le Soldat tenoit à la
→ſociété par les vertus civiles? Ils ne font
* plus ces jours fortunés ; mais c'étoit
> eux que le Maréchal du Muy vou-
>>loit faire renaître » ! ....
Nous croyons qu'on relira avec intérêt
l'Epitaphe qu'un Poëte a faite pour
être gravée ſur la tombe que M. le
Maréchal du Muy avoit démandée à M.
le Dauphin , mourant, & qui devoit
être placée aux pieds de cet illuſtre
Prince.
Sincère dans les Cours , auſtère dans lesCamps ,
Stoïque fans humeur ,généreux ſans foibleſſe ;
Le mérite à ſes yeux fut la ſeule Nobleſſe.
Sous le joug du devoir il fit fléchir lesGrands;
Mépriſant leur crédit, mais payant leurs bleſſures,
Al obtint leur eſtime en bravant leurs murmures;
FÉVRIER. 1778 . 129
Juſte dans ſes refus , juſte dans ſes bienfaits ,
Il n'eut point de flatteurs & ne voulut pas l'être :
Il fut & le Cenſeur & l'Ami de ſon Maître.
Placé près d'un Héros , objetde nos regrets ,
Leursmânes,dansceTemple,habitent confondus ;
L'État leur doit un double hommage.
L'un fut le Caton de notre âge ,
L'autre en eût été le Titus.
Éloge Historique de M. Venel , Profeffeur
en Médecine dans l'Univerſité
de Montpellier , Membre de la Société
Royale des Sciences , Inſpecteur-
Général des Eaux Minérales de
France; par M. J. J.M.Docteur en l'Univerſité
de Médecine de Montpellier.
A Paris , chez Nyon , Libraire ,
rue Saint-Jean-de-Beauvais .
L'Éloge des morts n'a été bien fouvent
, & fur- tout dans ce ſiècle , qu'une
critique déguiſée des vivans. Le tableau
de la vertu des uns , comme l'obſerve
ſi bien le Panégyriſte de M. Venel ,
a été propoſé avec le deſſein exprès de
faire mieux reſſortir les vices des autres
. Ce moyen de correction , qui réunit
aux agrémens de l'apologue , les
Fv
130
MERCURE DE FRANCE.
avantages de la vérité , eſt ſans doute
utile. Mais n'auroit-on pas droit d'ajouter
qu'on a ſouvent abuſé de ce moyen ,
& qu'on n'a entrepris certains Éloges ,
que pour ſe livrer aux emportemens de
la fatyre , & fatisfaire la malignité de
ceux qui cherchent plus à fronder qu'à
éclairer leurs contemporains par des
Ouvrages vraiment utiles ?
L'Auteur de l'Éloge que nous annonçons
, a ſemblé n'avoir eu pour but que
de préſenter à ſes Lecteurs des réflexions
judicieuſes & utiles au progrès de la
Médecine & des autres ſciences qui en
font inféparables. Nous ne nous arrêterons
pas fur celles où l'Anatomie &
la Botanique font dépriſées avec affectation.
La Chimie eſt la ſcience qui
eſt le plus exaltée dans cet Éloge , fans
doute parce que M. Venel l'avoit cultivée
d'une manière particulière.
Le Panégyriſte obſerve d'abord que
c'eſt dans le ſein de la Médecine que
M. Venel prit naiſſance , & que fes
Aïeux, comme ceux d'Hippocrate, avoient
exercé cette profeſſion , que l'Orateur
Romain appelle noble par excellence ,
& dont l'exercice rapproche les hommes
de la condition des Dieux. Il fir bientô
FÉVRIER. 1778. 131
connoître ſon penchant pour la Médecine
& fes heureuſes diſpoſitions pour
ces ſciences. Sa plus tendre jeuneſſe préſagea
ſes ſuccès , & annonça ſes talens.
Cefut à Montpellier , la Métropole de la
Médecine , qu'il commença les études
de ſa profeffion. On lira avec plaifir
la deſcription que l'Auteur fait de cette
Ville , & des avantages de cette Univerfité
, que Louis XIV nomma la Mère
des autres , & la plus ancienne de toutes
celles de l'Europe. Les grands Hommes
qui s'y font diftingués , font loués avec
impartialité dans l'Ouvrage que nous
annonçons. Après que M. Venel eut
quitté les Écoles , il alla s'inftruire
fous d'autres Maîtres. Ce fut le
>>lit des Malades dans les Hôpitaux ,
>> ce fut le grand livre de la Nature qui
>> artirèrent déſormais tous ſes foins &
>> toute fon attention. Mais quel fut
>> ſon étonnement, quand,cherchant dans
>> les Malades l'application de ce qu'il
>>avoit appris , il ne trouvoit prefque
>>rien de ce qu'on lui avoit enſeigné ,
> & rencontroit beaucoup de chofes fur
>>leſquelles il n'étoit pas prévenu ! Rien
> de fr ſimple , riende ſi bien ordonné ,
>>de mieux correſpondant que les dif-
او
vj
132 MERCURE DE FRANCE.
férentes parties de l'hiſtoire d'une Ma-
>> ladie , dans un cahier ou dans un li-
* vre : les ſymptômes qui les caractériſent
ſont bien distincts , les cauſes
» évidentes , palpables , les fignes tout-
» à fait décififs, & les moyens de fou-
> lagement appropriés à chaque acci-
>>dent , ou de guériſon , conſacrés au
» fond de la maladie , certains & im-
>> manquables. Mais dans le fait , dans
> la nature , point d'affection ſimple ,
>> point de maladie qui ſoit exactement
>> une : des accidens de toute eſpèce ,
>> dépendans de l'âge , du ſexe , du tem-
>> pérament , des incommodités pré-
» cédentes , de la ſaiſon & de mille
>>autres circonstances , l'altèrent & la
>> compliquent ; les ſymptômes les plus
>> affidus varient dans les différens pé-
>> riodes ; la valeur des ſignes change , &
>> plus encore l'effet des remèdes ».
D'après cette réflexion , que l'expérience
journalière ne juſtifie que trop ,
il n'eſt point furprenant que M. Venel
préférât à la théorie l'obſervation affidue
& la combinaiſon judicieuſe de
pluſieurs fignes réunis ,& regardât les
Hôpitaux comme la meilleure Chaire
de Médecine - pratique. » Il étoit furFÉVRIER.
1778. 133
>> tout frappé , dit l'Auteur de l'Eloge ,
» & cette première impreffion ne l'a
>> jamais abandonné , de l'aſſemblage
>> informe des remèdes qui empêchoit
>> de conſtater la vertu de chacun en
>> particulier , & de l'union plus monf-
>> trueuſe encore des drogues dont la
> vertu étoit différente & ſouvent op-
>> poſée , & qu'on deſtinoit à remplir ,
» en même tems , les indicationsles plus
contradictoires. Toujours affecté de
>> cet abus , il n'a ceſſé de le profcrire ,
» & a plaiſamment comparé les Mé-
>> decins entichés de cette poly- Phar-
>> macie , à Arlequin , ordonnant une
> charretée de foin à un Malade , dans
>> l'eſpérance que, ſur la grande quan-
>> tité d'herbes qui la compoſent , il
» s'en trouvera quelqu'une appropriée à
>> la maladie » .
>>
>>Montagne dit à ce ſujet ,que le Mé-
> decin ſemble alors ordonner à une
>> drogue d'aller échauffer l'eſtomac , à
> l'autre de rafraîchir le foie , à celle- ci
> de fortifier la tête , à celle là de vuider
» & affoiblir les reins , &de conſerver à
>> travers des chemins longs &pleins de
>> détours , leurs vertus propres &
>> particulières ». Bernard Paliſſi a fait
134 MERCURE DE FRANCE.
la même obſervation en parlant du
Mithridate , tant il eſt vrai que le génie
ſeul prévient & remplace fouvent les
lumières de l'étude & de l'expérience.
M. Venel ne ſe borna pas , comme
tant d'autres Étudians , à ne rendre
hommage à Hippocrate & à ſes ouvra
ges , que par une admiration muette.
Il en fit fa principale étude. C'eſt dans
les livres de cet homme divin qu'exiſte
la ſaine & la folide Médecine : » En
>>lifant ſes épidémies , en ſaiſiſſant les
>> traits par leſquels il peint les Mala-
>>dies , vous croyez être au lit des Ma-
>> lades. Ses Ouvrages Aphoriſtiques
>>paroiſſent être l'extrait & le réſultat
>> d'une immenſité d'obſervations . Ce
>> font des faits concentrés , rapportés ,
>>quinteſcenciés, ſi je puis parler ainfi ,
»& le petit nombre d'autres ouvrages
>>qui ſont ſes légitimes productions ,
offrent l'application & le développe-
>> ment des connoiſſances du même,
>> genre ».
La Chimie fut le principal objet des
études de M. Venel. Il choifit , pour
ſon maître , M. Rouelle , à qui lon
doit l'introduction , le goût , la perfec-
১
FÉVRIER. 1778. 135
tion de la vraie Chimie en France.
Cer Inſtituteur célèbre en a le premier
répandu l'enſeignement dans ſes Cours
publics ; il en a fimplifié les opérations
en les rectifiant , étendu l'application ,
augmenté les découvertes & éclairé la
théorie. Ce fut de lui que M. Venel
apprit à confulter Becher & Stahl ,
les Kepler & les Newton de la Chimie.
« Avant eux , dit l'Auteur de l'É-
» loge , & même après qu'ils eurent
>>paru ſans avoir été connus , lus &
>> médités , la Chimie étoit enſevelie
>>dans les écrits énigmatiques des Al-
>> chimiſtes , ou noyée dans les difcuf-
>>ſions ſyſtématiques des Phyſiciens ;
> les faits qui en formoient le fonde-
>> ment étoient répandus dans un grand
nombre d'Ouvrages fans fuite , ſans
>>rapport , fans cette liaiſon qui ſeule
>> peut donner de la vie & du corps à
> une doctrine ; ce n'étoit que des pro-
> cédésifolés , des expériences ſans prin-
• cipes , des épreuves ſans but; mais c'é-
>> toit des faits , matériaux précieux aux
>> yeux & entre les mains d'un Archi-
>> tecte habile. Becher en connut l'im-
>> portance , en entrevit les rapports , ен
>>commença la réunion ; Stahl marchant
-
136 MERCURE DE FRANCE.
>> ſur ſes traces , completta l'ouvrage &
> dégroſſir les traits trop rudes & trop
> enveloppés du génie. La Chimie de-
>vint par lui une ſcience fondée en
>>principes , riche en faits , liée dans
>> toutes ſes parties , variée dans ſes
>> uſages , lumineuſe dans ſon applica-
>> tion , aſſurée dans ſa marche , fuf-
>> ceptible de méthode , & féconde en
» conféquences. Elle étendit les con-
>> noiſſances du Phyſicien , bornées au-
» paravant , ſuivant l'expreſſion peu
> polie de Becher , à la ſurface de la
>> terre quam boves & afini dignofcunt.
>> Elle éclaira le Naturaliſte ſur la nature
>> des corps qu'il ne faiſoit que deſſiner
» & claffer; elle ſervit au Phyſiologif-
>> te à porter un coup-d'oeil plus jufte
>> fur la partie liquide du corps humain,
>> à découvrir le principe & le méca-
> niſme des changemens dont elle eſt
>>le théâtre ou le ſujet ; elle aida an
>> Praticien à reconnoître la fource &
> la nature des dérangemens qui y fur-
>> viennent, à apprécier la vertu & l'ef-
>> fet des rémèdes qui ſont deſtinés à les
• réparer. Elle lui manifeſta la poſſibi-
, l'utilité & les réſultats des com-
>> binaiſons , & le vice des compoſi-
ود lité
FÉVRIER. 1778 . 137
» tions ſurchargées de corps néceffités
>> à ſe contrarier , s'entre- détruire réci-
>> proquement , & réduifit à un juſte
>> milieu ſes prétentions & ſes eſpéran-
>> ces ſur l'efficacité des Remèdes ».
ン
Les Leçons de ces grands Hommes
hâtèrent les progrès de M. Venel , à qui
M. le Duc d'Orléans confia le foin&
la direction de ſon Laboratoire. Le
Gouvernement l'engagea , dans la fuite
, à travailler à l'analyſe générale des
Eaux Minérales du Royaume. Rien ne
peut donner une plus juſte idée de ſes
talens, que les réſultats de ſes travaux
relatifs à cet objet ; & l'Eloge que -
nous annonçons ne peut qu'augmenter
le deſir de poſſéder le recueil des ouvrages
d'un Obfervateur auſſi profond
& d'un Praticien auſſi habile .
Les Bienfaisances Royales , par ordre
chronologique , tirées de l'Hiſtoire .
A Paris , chez Ruault , Libraire , rue
de la Harpe , 1778. in- 12 broché.
Prix , I liv. 10 fols.
Cette brochure eſt encore un nouveau
fruit de l'heureuſe fécondité de
M. le Chevalier du Coudray. C'eſt ,
138 MERCURE DE FRANCE.
comme il l'annonce lui- même , un répertoire
des bonnes actions de nos Rois.
Nous allons donner quelques exemples
de l'intelligence & du goût avec
leſquels M. du Coudray choiſit fes
Anecdotes , ainſi que de ſa manière de
les préſenter , & de ſon ſtyle vraiment
original.
- > L'aventure d'Imma & d'Eginhard ,
caractériſe la bonté & la bienfaiſance de
Charlemagne . Voici le fait : Eginhard ,
Secrétaire de ce Prince , devint amoureux
d'Imma , fille naturelle de Charlemagne ;
elle répondit à ſa paffion d'une manière
point équivoque ; & l'Empereur la lui
donna en mariage pour récompenſe de
ſes ſervices : la dot fut proportionnée à
la qualité de l'épouſe; & Eginhard ſe
reſſentit grandement de la bienfaisance &
de la généroſiré de Charlemagne ...
« Ce Prince , ( Louis XI ) enrichit
fon cabinet d'un grand nombre de rares
manufcrits , qu'il paya fort cher :
il dreſſa lui - même les Statuts pour
l'Ordre des Chevaliers de Saint-Michel;
il y inféra un article , qui porte qu'il
y aura toujours une place affectée pour
celui qui travaillera à l'Hiſtoire de cet
FÉVRIER. 1778. 139
Ordre , avec gages & appointemens.
Voilàj'imagine des traits de bienfaisance .
" Un Officier de ce Prince ayant apperçu
un poux fur fon habit, le prit
comme en cachette , & le jeta par terre.
Que faites- vous ? lui dit le Roi naturellement
inquiet. L'Officier rougit , &
trembla à dire la vérité ; mais il fallut
avouer le fait. « Eh bien , quel mal à
>> cela ? dit le Roi : ne ſuis-je pas hom-
>> me ? C'en est une marque ». La bienfaisance
de ce Prince lui fit donner , à la
perſonne qui lui avoit retiré cet inſecte
honteux , quarante écus d'or ».
« Je ne parlerai point de l'entrevue
de ce Prince , ( François 1 ) en 1520 ,
avec Henri VIII , Roi d'Angleterre , que
l'on appela le camp du drap d'or , à
cauſe que la tente que l'on y dreſſa , étoit
couverte en dehors de drap d'or , &
tapiſſée en dedans de velours bleu ; ce
qu'il fit tient plus de la magnificence
que de la bienfaisance » .
3
« François I fit bâtir pluſieurs maifons
dans Paris; la richeſſe des meubles
répondoit à la magnificence de ces Hôtels
: il acheta vingt-deux mille écus
une tapiſſerie en foie & en or , qui repréſentoit
le triomphe de Scipion , &
140 MERCURE DE FRANCE.
dix mille écus , une autre tapiſſerie qui
repréſentoit la vie de Saint-Paul » .
" S'il m'étoit permis de faire une réflexion
, j'ajouterois qu'il n'y a point de
penfions qui faſſent plus de bruit que
celles qui ſe payent aux Gens de lettres.
Un Poëte honoré d'une penſion de fon
Souverain , le publie , l'écrit & le fait
imprimer; ſon amour- propre y est intéreffé
: il voudroit que tout l'Univers fût
ladiſtinction dont il jouit " .
• François II avoit eu , comme ſes
frères , le ſavant Amiot pour Précepteur
: il avoit fi bien profité des leçons
de ſon Maître , qu'il tut le Poëme latin
, fur fon Sacre , par Michel de l'Hôpital
, & qu'il apprit par coeur les morceaux
qui lui plaifoient le plus » .
« Les récompenſes que donnoit Charles
IX aux Poëtes , n'étoit pas exceffives
, mais elles étoient fréquentes , dit
ſon Hiſtorien; & ce Prince tenoit quelquefois
, en badinant, ce propos : » Les
» Poëtes reſſemblent aux chevaux , ils
>> deviennent laches , & perdent leur
>> vivacitédans la trop grande abondance :
>> il faut les nourrir; mais il ne faut pas
>> les engraiffer » .
FÉVRIER. 1778. 141
A la fin du volume , M. le Chevalier
du Coudray a fait imprimer, avec
une bonne-foi bien remarquable , une
lettre de M. Dareau , Avocat en Parlement
, à qui il avoit communiqué les
premières feuilles de fon Ouvrage .
Monfieur le Chevalier , lui répond
>> ce ſincère ami , j'ai parcouru , & en
>> fort peu de tems , les bienfaisances di-
>> tes Royales , dont vous allez inſtruire
- le public.... Quant auſtyle , on trou
» vera beaucoup à reprendre , mais
>> chacun a le ſien ...... D'ailleurs .
vous avez déclaré votre ſentiment à
>> cet égard : vous voulez donner de
>>bonnes choſes au Public , mais vous
>> feriez fâché de les débiter comme
» les Charlatans , par de belles paroles.
>> Al'égard des réflexions qui vous font
د
,
propres ..... on en trouvera peut-être
>> bien quelques unes amenées d'une
>> manière fort plaisante , mais on n'a
>> rien à vous dire là-deſſus ,, parce que
>> vous prévenez très-ſagement le Lec-
>> teur , que ſi ces réflexions ne lui con-
>> viennent pas , il peut faire les ſien-
»nes& vous laiſſer les vôtres......
...
Pour ce qui eſt des Anecdotes , je
» crains qu'on ne vous reproche den'a442
MERCURE DE FRANCE.
>> voir pas toujours puiſé dans de bon-
>>>nes ſources . Au reſte , vous avez
ramaffé ce que vous avez trouvé dans
>> votre chemin , tant pis pour ceux qui
» y ont ſemé des cailloux pour des
> pierres fines ; vous donnez les choſes
• pour ce qu'elles valent..... Il nous
>> reſte un règne auquel , heureuſe-
>> ment , vous n'avez pas touché. Dieu
>> veuille que vous n'y mettiez pas la
» main ».
: Il paroît que ce ſouhait de M. Dareau
ne fera pas accompli , car M. le
Chevalier du Coudray annonce , dans fa
conclufion , un ſecond ouvrage qui fervira
de ſuite à celui- ci , & dans lequel
il recueillera les actes de bienfaiſance
de Louis XVI.
:
τ
OEuvres complettes de M. Buirette de
Belloy , de l'Académie Françoiſe ,
•Secrétaire ordinaire de Monſeigneur
le Duc d'Orléans , Citoyen de Calais
, en 6 volumes in- 8°. avecFigures ;
propoſées par ſouſcription .
Le nom de M. de Belloy tiendra lieu
ici de ces Éloges intéreſfés & dès-lors
ſuſpects , que tous les Profpectus proFÉVRIER.
1778. 143
diguent aux Ouvrages qu'ils annoncent ;
ce nom fe recommande de lui-même auprès
de tous ceux qui aiment les Lertres
& la Patrie.
Nous donnons à M. de Belloy ce titre,
de Citoyen de Calais , dont il aimoit à ſe
parer , & qui rappelle le ſouvenir d'un,
des plus prodigieux ſuccès qu'on ait vus
auThéâtre; parmi tous les titres quipeuvent
diftinguer les hommes , ceux qu'on
doit , non à la nature ni à la fortune ,
mais à fes travaux & à ſes ſuccès , ne
font pas les moins précieux : les titres
de gloire valent bien les titres de grandeur.
La Tragédie de Gaston & Bayard,
montre , comme le Siége de Calais ,
combien , dans les Monarchies , l'honneur
peut faire aimer la Patrie , & combien
les grands Hommes , fur-tout en
France , l'ont toujours aimée ; le ſuccès
de cette Piéce , comme celui du Siége
de Calais ,tient au mérite de l'ouvrage ,
combiné avec le zèle patriotique , &doit
par- là être doublement cher aux François
; mais Zelmire , ſujet Grec, ou plutôt
fujet de fiction , dont le ſuccès a été
plus grand encore que celui de Gaston &
Bayard ; Gabrielle de Vergy , ſujet Frany
*44 MERCURE DE FRANCE.
çois , mais terrible , où l'eſprit de Chevalerie
& l'amour de la Patrie ne ſont
qu'un acceſſoire très-foible ; ces deux
Pièces, fi différentes l'une de l'autre , ſi
différentes des deux premières , prouvent
combien le talent tragique de M.
de Belloy avoit d'étendue & de variété.
€ Nous ne parlons pas de Titus , dont
- le cinquième Acte , fur-tout , offre des
beautés d'un genre plus touchant qu'aucune
autre des Tragédies de M. de
Belloy.
Nousdonnerons toutes ces Pièces avec
les corrections que l'Auteur , inſtruit
par le ſuccès & par l'expérience , avoir
cru devoir faire .
Nous yjoindrons Pierre le Cruel, Tragédie
qui eſt peut-être encore àjuger.
Des repréſentations brillantes& heureuſes
, données ſur divers Théâtres , l'ont
vengée d'une repréſentation tumultueuſe
, la ſeule qui ait été donnée à Paris ,
& où , malgré les efforts des Acteurs
la Pièce n'a pu être entendue de ceux
même qui la connoiſſoient. Celui qui ,
dans le Siége de Calais , avoit ſi bien
peint les moeurs des deux Nations rivales
,&fait contraſter ſi heureuſement la
générositéd'Eustache de Saint-Pierre avec
la
FÉVRIER . 1778. 145
la violence d'Edouard III ; celui qui ,
dans Gafton & Bayard , avoit déployé
tout ce que la Chevalerie a d'héroïque
& de fublime , ſembloit né pour peindre
le Prince Noir & du Gueſclin , il devoit
naturellement exciter l'attention
il méritoit au moins qu'on daignât l'écouter
; mais l'oſtraciſme eſt commun
au Théâtre , & n'y permet guères la continuité
des ſuccès.
د
Pierre le Cruel n'a pas encore été imprimé
, ou dumoins il n'a pas dû l'être . *
Nous joindrons aux Tragédies , les Préfaces
, les Notes hiſtoriques , les Mémoires
, en un mot toutes les pièces relatives
à chacune de ces Tragédies .
:
On fait que M. de Belloy joignoit à
l'art du Théâtre , une grande connoiſfance
de notre Hiſtoire , un talent rare pour
la difcuffion & cette logique fûre & favante
, qui n'eſt pas le moindre mérite
même de ſes compoſitions Dramatiques .
Il avoit fur-tout ſignalé ces talens dans
* On dit qu'il s'en eſt fait en Province uneÉdition
furtive , & très-défectueuſe , ſur un Manufcrit,
confié pour la repréſentation ſeulement.
G
146 MERCURE DE FRANCE.
trois grands Mémoires Hiſtoriques , imprimés
enſemble , quoiqu'ils ſe rapportent
à des pièces & à des objets différens.
Dans le premier de ces Mémoires , rela
tifà la Tragédie de Gabrielle de Vergy ,
l'Auteur rend à la Patrie la Maiſon de
Coucy , qu on croyoit éteinte ; il rend
àcette Maiſondes rejetons dignes d'elle ;
il rend enfin à unilluſtre infortuné ( Jacques
de Coucy - Vervins , gendre du
Maréchal du Biés ) l'honneur que la rage
de ſes envieux étoit parvenue à lui enlever
avec la vie .
Le ſecondMémoire concerne la Dame
de Faïel & le Châtelain de Coucy.
Le troiſième , Eustache de Saint-
Pierre.
Ces Mémoires ayant été publiés en
1770 , dans un tems où le Public n'étoit
plus occupé du Siége de Calais
&ne l'étoit pas encore de Gabrielle de
Vergy , étant par conséquent iſolés &
ne tenant à rien , n'avoient pas attiré
toute l'attention qu'ils méritent; ils
étoient plus eſtimés des Gens de Let
tres que connus du Public; nous croyons
faire mieux fentir le prix de ces Ouvrages
, en les féparant les uns des autres ,
pour les rapprocherdes pièces auxquelles
FEVRIER. 1778. 147
:
ils ſe rapportent & dont ils augmenteront
l'intérêt , en s'y affociant & en le
partageant; c'eſt en effer la ſeule diftribution
raifonnable , & l'Auteur l'auroit
faite , s'il avoit été à portée de la
faire.
L'Editeur , que l'amitié uniſſoit depuis
vingt-ſept ans avec M. de Belloy ,
& qui a été choisi par M. de Belloy ,
lui-même , pour remplir cette fonction ,
n'oubliera pas qu'un ami mourant s'eſt
repofé ſur lui du ſoin de ſa gloire ; il
s'acquittera de ce devoir avec tout le
zèle de l'amitié , avec tout le reſpect
dû à la volonté des morts .
On avoit voulu d'abord foumettre à
un examen rigoureux tous les Ouvrages,
tant imprimés que manufcrits , qui doivent
entrer dans cette édition , afin de
n'y rien laiſſer qui ne fût digne de l'Auteur.
La réflexion a fait changer d'avis .
Le goût , parmi quelques principes fûrs ,
a tant de régles arbitraires & incertaines
dans l'application , qu'il eût été trop
aiſe de ſe tromper dans le choix des
changemens à faire ; l'amitié même
s'eſt défiée à cet égard de ſa propre
ſévérité ; d'ailleurs ce font les Ouvrages
de M. de Belloy que le Public aime &
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
1
:
,
qu'il veut voir ; ce ſont ces Ouvrages
qu'on lui promet : il faut donc les
lui préſenter dans l'état où M. de Belloy
a cru pouvoir les laiſſer. En conféquence
on ne s'eſt permis d'autre retranchement
que celui de quelques plaintes
de quelques récriminations de l'Auteur
contre ſes Détracteurs les plus
acharnés , & dans le cas feulement où
les perſonnes , foit nommées , ſoit feu--
lement déſignées , font vivantes. Il faut
que M. de Belloy ſoit auffi aimé , auffi
reſpecté qu'il mérite de l'être , il ne
faut pas qu'il y ait un ſeul homme qui
puiſſe avoir un prétexte d'être injuſte
envers ſa mémoire; il ne le fut jamais
envers perſonne , & ces traits , d'ailleurs
ſi rares ( car nous devons à M. de Belloy
le témoignage que ſon caractère
doux & honnête nous a laiſſé peu de
pareils retranchemens à faire ) ces traits
que le mécontentement lui avoit arrachés
, ne contenoient rien d'injuſte ni
de perſonnel , mais il étoit plus digne
de M. de Belloy de ne pas répondre
aux critiques , & les critiques ſont ſi
rarement dignes qu'on y réponde !
L'Éditeur ſe propoſe de placer à la
tête de cette Édition un Eloge HifFÉVRIER.
1778 . 149
torique de M. de Belloy , dont la vie
a plus d'événemens que n'en a pour
l'ordinaire celle des Gens de Lettres , &
dont le caractère mérite particulièrement
d'être peint; il placera auſſi à la
fuite de chaque Pièce , des Obfervations
, où , en relevant les beautés qui
justifient & foutiennent l'enthoufiafme
du Public , il ne perdra point de vue le
jugement plus ſévère que quelques Gens
de Lettresont porté fur ces mêmes Pièces
; il prendra ſoin de rapprocher , de
comparer , de concilier les divers ſenrimens
, fûr que le réſultat de cet examen
ne peut qu'être favorable à M. de
Belloy.
Le reſte de l'édition ſera rempli par
des Ouvrages moins étendus , tant en
Proſe qu'en Vers , trouvés dans les papiers
de M. de Belloy, & qui n'ont point
été imprimés .
on Parmi les Ouvrages de Profe ,
trouvera un Traitéfur la Langue & la
Poësie Françoise ; nous n'en ferons point
ici l'éloge , nous le laiſſerons faire aux
Lecteurs .
Un autre Ouvrage , non moins important
, s'il avoit été achevé , eſt un Effai
fur'l'Art Dramatique ; nous ne pouvons
en offrir qu'un fragment.
ےک
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
Les Ouvrages en Vers , font des Épí
tres , des Contes , des Fables , &c. Nous
eſpérons qu'on trouvera dans la plupart
le mérite propre de chaque genre.
CONDITIONS DE LA SOUSCRIPTION .
Ellea été ouverte le onze Août و 1777
& durera jusqu'au premier Mars 1778 .
L'Ouvrage paroîtra dans le courant
de Juillet de cette année.
On payera pour les 6 volumes 30 liv.
dont 18 livres en ſouſcrivant , & 12 liv .
en recevant tout l'Ouvrage en feuilles.
Ceux qui n'auront point ſouſcrit payeront
les 6 volumes 42 liv.
Il y aura un petit nombre d'Exemplaires
en papier de Hollande.
Il y aura fix Gravures , une à la tête
de chacune des fix Tragédies , & le Portrait
de l'Auteur à la têtre de ſa vie .
Les Gravures feront faites d'après des
deſſins de M. Cochin ; deſſins , qui auroient
pu fuffire ſeuls pour illuſtrer cet
excellent Artiſte .
On foufcrit à Paris , chez Sorin , Libraire
, rue Saint Jacques ; & à Verfailles
, chez Sévère Dacier , Libraire
de MM. les Gardes-du- Corps du Roi ,
rue du Vieux Verſailles.
FÉVRIER. 1778. 15
Méthode pour exercer l'oreille à la Mefure,
dans l'Art de la Danſe ; par M.
Bacquoy-Guedon , ci-devant Danfeur
du Théâtre François , brochure in- 8 °.
Prix , 36 f. br. A Paris , chez Valade ,
Libraire , rue S. Jacques ; & Mile
Caſtagnery , rue des Prouvaires.
CetOuvrage eſt en même- tems utile
aux Maîtres & aux Élèves ; il contient ,
fur l'Art de la Danſe , de bonnes obfervations
, fruits d'une longue pratique &
d'une excellente théorie. L'Auteur enfeigne
les moyens d'exercer l'oreille à la
préciſion de la meſure , & parle des différens
genres de danſes , principalement
du menuet , forte de danſe comparable à
celles que les Lacédémoniens appeloient
danſes de l'innocence , ou que les Romains
nommoient danſes de l'hymen.
Le menuet François a pareillement l'avantage
de peindre l'Amour modéré &
embelli par une aimable dignité. Rien .
n'eſt plus propre à donner aux jeunesgens
cette affurance qui ſied fi bien quand
elle n'approche point de la licence. La
compoſitionmuſicale du menuet doit être
Giy
152 MERCURE DE FRANCE .
de quatre , huit , douze , ſeize meſures ,
c'eſt à dire, qu'il doit être phrafé de quatre
en quatre meſures ; & cette diviſion doit
ſe faire fentir par des chûtes bien marquées
, pour aider l'oreille du Danfeur
&le contenir en cadence . C'eſt la forme
que les meilleurs Maîtres ont ſuivie ; &
il faut rejeter de la Danſe tous les airs de
menuet qui n'ont pas cette progreſſion
bien ſenſible. L'Auteur propoſe auffi un
nouveau pas dans le menuer pour le rendre
plus régulier , & pour renfermer plus
parfaitement la Danfe & la Muſique dans
leurs rapports . Il s'élève contre les Contredanſes
, Allemandes &Angloiſes, qui
offrent des figures trop lafcives & trop
outrées , qui font prendre au corps de
mauvaiſes habitudes , & qui peuvent être
dangereuſes pour les moeurs des jeunes
perſonnes. Il feroit à deſirer qu'on les
remplaçât par des Contredanſes Françoifes
, dont les expreſſions font moins
fortes , & les mouvemens mieux réglés ..
La ſeconde Partie de cette Méthode ,
contient un bon choix d'airs de différens
mouvemens pour exercer l'oreille à la
meſure dans le Menuet & la Contredanfe.
FÉVRIER. 1778 .
153
ANNONCES LITTÉRAIRES.
:
Le Quadrille des Enfans , ou ſyſteme
nouveau de lecture , avec lequel tout
enfant de quatre à cinq ans peut , par
le moyende quatre-vingt-huit figures ,
être mis en état de lire ſans faute , à
l'ouverture de toutes fortes de livres ,
en trois ou quatre mois , & mêmé
beaucoup plutôt , ſelon les diſpoſitions
de l'enfant. Quatrième édition , revue,
abrégée & perfectionnée , à
l'uſage des jeunes Élèves de la Penſion
Académique du Fauxbourg Saint-Honoré.
N°. 42. A Paris , chez l'Auteur ,
à la Penſion Académique , grande rue
du Fauxbourg Saint-Honoré.
C'EST
EST une méthode très - ingénieuſe ,
dont l'utilité eſt atteſtée par le plus
grand fuccès , au moyen de laquelle un
enfant apprend , en s'amusant , & en peu
de tems , l'art & difficile & fi abſtrait
de la lecture.
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
1
Cetteméthode conſiſte à figurer en quel.
queforte, ou à rendre ſenſible pardes figures
, tous les fons de la langue qui répondent
aux lettres& aux ſyllabes. Ces fons ,
beaucoup moins nombreux qu'on ne ſe
l'imagine d'abord , ont celade commode ,
qu'ils font la clefde toute lalecture , telle
bizarrerie que l'on eſſayât de mettre dans
la compoſition des mots. Quatre-vingthuit
images d'objets connus & familiers
fuffiſent , & répondent à tous les ſons.
Les enfans apprennent , même par ce
moyen , l'orthographe ; parce que les
fons & les lettres qui les expriment , ſe
gravent , en même-tems & tout naturellement
, dans leur mémoire.
Il faut joindre à cette méthode l'uſage
des fiches de différentes couleurs , fur
leſquelles font collées d'un côté la figure ,
&de l'autre le mot qui y a rapport. Ces
fiches deviennent , entre les mains de
l'enfant des joujoux inſtructifs qui
l'attachent plus que des images fixées
dans un livre.
,
L'Olympiade on le Triomphe de
l'Amitié , Drame héroïque en trois
actes & en vers , imité de l'Italien &
د
د
FÉVRIER. 1778. 155
parodié ſur la muſique del Signor Sacchini,
avec les changemens. A Paris, chez
la veuve Ducheſne , Libraire , rue Saint-
Jacques.
Almanach historique & géographique
de Picardie , pour l'année 1778 , contenant
l'Etat Eccléſiaſtique , Militaire ,
Civil & Littéraire de cette Province ;
une table des dixièmes & vingtièmes ,
un tarifdes vingtièmes , pluſieurs particularités
intéreſſantes ſur les villes de la
Province. Prix 24 ſolsbroché. AAmiens,
chez Caron fils ; à Paris , chez Barcis le
jeune , Quai des Auguſtins ; la veuve
Ducheſne , rue Saint-Jacques , & Eſprit,
au Palais Royal .
Etat actuel de la Muſique du Roi , & des
trois Spectaclesde Paris. AParis , chez
Vente , Libraire des Menus-Plaiſirs
du Roi , au bas de la Montagne-
Sainte -Geneviève . 1778 . 1
Cet Almanach contient tout ce qui eſt
relatif aux ſpectacles , aux perſonnes qui
y font attachées , aux pièces qui font
jouées ou reſtées au Théâtre , avec une
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
3
notice des nouveautés de l'année. On y
a joint cette année une notice abrégée
des ſpectacles des Provinces de France ,
& des ſpectacles françois dans les Cours
Etrangères.
La Science du Bon- homme Richard, par
M. Franklin , fuivie des Commandemens
de l'honnête-homme , par M. Feutry ;
à l'uſage des jeunes perſonnes, Prix 4
fols br. A Paris , chez Ruault , Libraire ,
rue de la Harpe .
: Le. Livrefans Titre , à l'uſage de ceux
qui font éveillés & de ceux qui font
endormis ; par M. Coutan. Prix 36 fols
broché. A Paris, chez Durand , Libraire,
rue Galande ; Baſtien , Libraire , rue du
Petit- Lion ; & au Bureau de l'abonnement
Littéraire , Hôtel de la Fautrière ,
que & à côté de l'ancienne Comédie
Françoife. 1778.
f
*
FÉVRIER. 1778. 157
ACADÉMIES.
ACADÉMIE FRANÇOISE.
L'ACADÉMIE FRANÇOISE tint une Afſemblée
publique , le Lundi 19 Janvier
1778 , dans laquelle M. l'Abbé Millot
vint prendre ſéance , & prononça fon
Diſcours de réception .
M. d'Alembert , Secrétaire Perpétuel
de l'Académie , ſuppléant à l'abfence
de M. le Comte de Buffon , Directeur ,
& à celle de M. le Prince Louis de
Rohan , Chancelier de l'Académie , fit
la réponſe au Diſcours de M. l'Abbé
Millot.
CesDiſcours étant imprimés, nous en
rendrons compte dans le prochain Mercure
, avec quelques détails intéreſſans.
M. de Marmontel lut un difcours en
vers fur l'Histoire ; il traça les devoirs de
'Hiſtorien ; il fit connoître les écueils
& les avantages de l'Hiſtoire ; il peignit
I15 MERCURE DE FRANCE.
& fit contraſter avec beaucoup d'énergie,
les tableaux des bons & des mauvais
Princes , des Bienfaiteurs de l'humanité
, & de ſes cruels Tyrans; beaucoup
de vers heureux ont été généralement
applaudis , tel que celui-ci :
Du poids de vingtTyransunbon Roile foulage *.
M. d'Alembert finit la ſéance par la
lecture de l'Eloge hiſtorique de Fléchier ,
célèbreOrateur, dont l'éloquence harmonieuſe
& pleine d'idées , brilla principale.
ment dans les panégyriques. M. d'Alembert
donna des réflexions profondes ſur le
génie de l'éloquence , & fur celui en
particulier du Panegyriſte dont il traça
la vie, les vertus & les talens. Ce Difcours
fut entendu avec le plus grand
plaiſir : on y admira , comme dans tous
lesautres Ouvrages de cet Académicien ,
cette philofophie agréable , ce goût dé
licat , cette recherche intéreſſante , qu'il
répand ſur tous les ſujets qu'il traite.
:
* Nous ferons connoître dans le Mercure prochain,
pluſieurs parties de ce Diſcours.
FÉVRIER. 1778. 15g
II. :
SEANCE publique de l'Académie des
Sciences , Belles Lettres & Arts de
Rouen , du 6Août 1777 .
M. HAILLET DE COURONNE , Secréraire-
Perpétuel pour les Belles-Lettres
&les Artsagréables , ouvrit cette Séance
par un Diſcours qui exprimoit avec
quelle fatisfaction l'Académie offroit
chaque année au Public le tribut volontaire
de ſes travaux , & fa reconnoiſſance
des marques de bienveillance & d'eſtime
dont les Citoyens récompenfoient fon
zèle. Il lut les Eloges hiſtoriques de
-M. le Préſident de Rouville , Titulaire ,
de M. de Saint Foix , Aſſocié , & du
Père Giraut , Adjoint , que la Compagnie
a perdus cette année. Les Elèves
de l'Ecole gratuite de Deſſin & d'Ar-
-chitecture reçurent, des mains de M. le
Directeur , les Prix fondés par le Corps
Municipal.
M. de Couronne annonça les Ouvrages
préſentés dans le Département
des Belles-Lettres & Arts agréables ,
ſavoir....
160 MERCURE DE FRANCE.
-
-
>
Le quatrième Tome in-4°. du Monde
primitif , &c . Par M. Court de Gebelin ,
Affocié.
L'OEuvre de M. Cochin, Aſſocié- Libre
, en 7 vol . in-8º .
Divers Extraits d'anciens Romans de
Chevalerie , par M. le Comte de Treſſan ,
Affocié .
La Traduction des OEuvres complettes
de Démosthène & d'Eſchine , ens vol.
in-8° .; par M. l'Abbé Auger.
Divers fragmens d'un Poëme ſur la
Nature; par M. de Fontanes , Adjoint.
Le Difcours préliminaire d'une Hiftoire
de la Grèce , en vol. in-12 ;
par M. Coufin Defpréaux , Adjoint....
5 Un Ouvrage imprimé ſous le titre de
Confidérations Philofophiques ſur l'action
de Porateur ; par Dom Gourdin ,
Religieux - Bénédictin , Affocié .
Plageurs Fables en vers françois imités
d'Auteurs Allemands , par le même ; &
beaucoup d'articles de fon Hiſtoire critique
& littéraire des Hommes Savans
& Illuftres , nés en Picardie.
Un Précis hiſtorique , par M. l'Abbé
Froment , Affocié , de la Vie & des
Ouvrages du Père le Couraïer , Chanoine-
Régulier ancien Bibliothécaire
১
FÉVRIER. 1778. 161
de Sainte - Geneviève , à Paris , né à
Rouen le 17 Octobre 1681 , & mort
à Londres le 16 Octobre 1776 .
Les deux premiers volumes in-4° .
des Coutumes Anglo-Normandes , par
M. Hoüard , Avocat à Dieppe , Affocié-
Libre.
Un Mémoire de M. Romans de
Copier , de l'Oratoire , Adjoint , intitulé
Projet pour enrichir les Pauvres
fans appauvrir les Riches.
Un projet d'établiſſement d'un Mont de
Piété en France ; par le même. L'intitulé
eſt ..... Le Crédit François , ou améliorations
des Monts de Piété.
Entre divers Ouvrages imprimés de
M. Touſtain de Richebourg , Adjoint ,
celui intitulé pro Aris & Focis , ainſi
qu'un projet pour la fuppreffion de la
mendicité.
Un exemplaire de l'Eloge hiſtorique
du Parlement de Normandie , depuis
Louis XII juſqu'à nos jours ; par M.
-Letort, Seigneur d'Anneville , Confeiller
au même Parlement. L'Auteur de ce
Mémoire , couronné l'année dernière
par l'Académie , s'étant fait enfin connoître
, elle a ſubſtitué au prix ordinaire ,
un Médaillon en or , qui fixe & cons
162 MERCURE DE FRANCE.
ſacre à la Poſtérité , l'heureuſe Epoque
du rétabliſſement de cette Cour par
Louis XVI .
L'eſquiſſe d'un Bas- Relief repréſentant
l'Exaltation de la Croix , que M.
Jadouille , Titulaire , exécute au deſſus
du portail de l'Egliſe de Sainte-Croix-
Saint-Ouen , à Rouen.
Une Thèſe foutenue en 1776 , en
PUniverſité de Caën , par M. Gueroult ,
Procureur du Roi en l'Amirauté de
Cherbourg , Afſocié.
L'examen des principes généraux du
Droit maritime de l'Europe , eſt l'objet
de cette difcutlion littéraire , qui a mérité
à l'Auteur une gratification de la
part du Gouvernement , & la correfpondance
avec l'Académie de Marine.
Un Manufcrit du même intitulé
Recueil précis & Conférence des Loix
& des Ouvrages de législation fur la
Marine , depuis les Grecs juſqu'à nous ,
chez les différentes Puiſſances de l'Europe
, le tout rangé ſelon l'ordre des
tems & des lieux.
Dix Volumes in-8°. intitulés , Vies
des Pères , des Martyrs & des autres
principaux Saints ; traduction de l'An
FÉVRIER. 1778. 163
glois , préſentés par M. l'Abbé Go
deſcard, Aſſocié .
Deux Pièces de Vers François , l'une
fur la mort d'un Magiſtrat vertueux ;
l'autre intitulée , Epître à un Grand ,
partant pour Verſailles ; par M. Beffin ,
Curé de Plainville , Aſſocié .
Enfuite M. Cochin , Secrétaire-Perpétuel
de l'Académie Royale de Pein
ture & de Sculpture à Paris , Affocié- Libre
de celle de Rouen , lut un Mémoire
fur l'utilité & l'étude des Arts relatifs au
Deſſin . Il y indique des moyens de perfectionner
l'inſtitution des Ecoles gratuites
, même en Province , & d'accélérer
le progrès des Elèves , quant &
l'expreſſion , le coloris & la perſpective.
On lut pour M. Hoüard , Avocat à
Dieppe , ſa differtation , par laquelle
il combat l'erreur accréditée , de l'enlevement
prétendudes archives de la Couronne
de France , en 1174 , par Richard
I , Roi d'Angleterre .
M Ballieze , qui , avec M. l'Abbé
Tériffe , avoit été nommé Commiſſaire
pour l'examen d'un Manuscrit de M.
l'Abbé Froment , intitulé , Fondement
de l'Art de parler , donna lecture d'un
6
164 MERCURE DE FRANCE.
A
rapport fait de cet Ouvrage, qui ſera inceflamment
imprimé .
M. l'Abbé Tériſſe , Titulaire , lut
fon Mémoire fur les colonnes de marbre
Cipolin , qu'on a employées à la décoration
de l'entrée du Choeur dela Cathédrale
de Rouen. Ce Mémoire a depuis
été imprimé.
On a encore lu deux Fables en vers
françois , par M. de Machy , Chymifte
à Paris , Aſſocié : l'une eſt intitulée , la
Fourmi ailée & l'Araignée ; l'autre la
Poupée.
Enfin M. de Couronne déclara que
l'Académie continuoit à propoſer pour
le prix de 1778 , une Médaille d'or de 300
liv. , pour une Pièce de deux cent vers
françois au plus , dont le genre & le ſujet
reftent au choix des Auteurs.
àla
Et pour 1779 , elle deſtine un prix
double à notice critique & raifonnée
des Hiſtoriens anciens & modernes de
la Neuſtrie & Normandie , depuis l'origine
connue juſqu'en ce ſiècle.
LesOuvrages feront adreſſés francs de
port , & dans la forme ordinaire , avant
le I Juillet de chaque année , à M.
Haillet de Couronne , Secrétaire - Perpétuel
2
:
FÉVRIER . 1773 165
Un Auteur qui n'appartient point à
l'Académie , lui a fait parvenir, ſans ſe
nommer un exemplaire de fon Ouvrage
imprimé fous le titre d'Entrevues
du Pape Ganganelli .
,
Enfuite M. Dambourney annonça les
Ouvrages préſentés à la Compagnie ,
relativement aux Sciences & aux Arts
utiles , ſavoir ;
EN MÉDECINE ,
Le Diſcours prononcé à l'ouverture
du Cours d'Anatomie à Lyon , par M.
de Champeaux.
t
Un Mémoire de M. le Comte de
Treffan fur les bons effets qu'il a
éprouvés du Remède Caraïbe contre la
Goutte. Le Secrétaire y a joint le détail
des foulagemens qu'il avoit obtenus
du même remède.
Le diſcours préliminaire d'un Cours
de matière médicale , que M. Gofſeaume
, Adjoint à Profeſſeur de Botanique
, à Rouen , ſe propoſe de dé
montrer .
L'introduction au ſecond volume d'obſervations
ſur les maladies épidémiques
66 MERCURE DE FRANCE.
de la Normandie , par M. le Pecq de la
Cloture , Adjoint.
EN MECANIQUE.
Une nouvelle Montre à quantièmes ,
dont le méchaniſme eſt d'accord avec la
diviſion irrégulière des mois & des
années, de forte que, ſans qu'on y ſupplée
, elle indique toujours le quantième
exact. Par M.Duval , Horloger à Rouen,
Adjoint.
Les Modèles de quatre Machines ,
inventées ou perfectionnées par M. de
Ceffart ,'Ingénieur en chef des Ponts
& Chauffées à Rouen , Adjoint ,
Tavoir :
,
1º. Pour faire agir deux Aéaux à battre
les gerbes , & mettre ce travail à la portée
d'un vieillard ou d'un enfant de dix ans .
2º. Une nouvelle Écluſe d'un grand
Baffin maritime , laquelle peut s'ouvrir
ou fermer à l'aide de deux hommes.
3º. De l'ouverture du Pont debateaux
de Rouen , avec des changemens qui
faciliteroient beaucoup cette opération.
4º. De la Scie dont on s'eſt ſervi pour
recéper fous l'eau les Pilotis du Pont
de Saumur,
FÉVRIER. 1778 . 167
... Le Modèle d'un Manège , dans lequel
un cheval fera mouvoir alternativement
douze fléaux fur des gerbes de grains,
L'Auteur eſt M. Scanegarty , Titulaire ,
qui a auſſi demandé des Commiſſaires
pour l'examen d'une machine qu'il prépare
pour filer de la laine.
Le rapport des Commiſſaires ſur le
moyen que M. Paulet a trouvé pour
ſuppléer les Tireurs de cordes dans la
Fabrication des étoffes brochées .
Un Imprimé intitulé , nouveau Réglement
pour la filature des foies , envoyé
par M. Duperron , Aſſocié.
EN CHIMIE ,
Un Mémoire de M. Goſſeaume fur
l'application de la Chimie à la Botaranique
, pour reconnoître les principes
des végétaux.
Une pierre tranſparente , couleur de
rubis & faiſant feu avec l'acier , laquelle
M. de la Folie , Titulaire , a compofée
avec du cryſtal de roche , du minium ,
de la potaffe & des cryſtaux de Vénus ,
Ainſi dans cette combinaiſon le cuivre
-acquiert la propriété de colorer les
pierres précieuſes en rougo.
১
168 MERCURE DE FRANCE.
Le ſupplément des expériences & obſervations
du même , ſur la fabrique de
l'huile de vitriol. Ce Mémoire eſt imprimé
dans le Journal de M. l'Abbé
Rofier.
L'utile Traité de M. Parmentier ,
Aſſocié , intitulé Avis aux bonnes Ménagères
, fur la meilleure manière de
faire le pain .
moins
Le rapport des Commiſſaires , Tédu
ſuccès de M. Scanégatty ,
qui a beaucoup accéléré la fabrication
de l'huile de vitriol , en adaptant au
vaſe , un Eolipile chargé d'eau qu'il a
fait bouillir , pour la réduire en vapeurs ;
cette expérience confirme la théorie de
M. de la Folie .
La defcription & les deſſins d'un
nouveau four à chaux , inventé par M.
Dambourney. On n'y brûle que de la
bruyère , & l'on obtient de la chaux
en moins de tems & beaucoup plus
économiquement , que par les fours ordinaires.
EN PHYSIQUE.
Un Mémoire de M. de Mongéz , Adjoint
, ſur une nouvelle cheminée économique
,
1
FÉVRIER. 1778. 169
nomique , imprimé depuis dans le
Journal de M. l'Abbé Rolier .
Une differtation du même Auteur ,
tendante à démontrer l'élaſticité & la
compreſſibilité de l'eau.
Un Mémoire ſur la ſcintillation
des étoiles fixes , par Dom Gourdin
Religieux Bénédictin , Aſſocié.
A. EN GÉOMÉTRIE,
,
Un Mémoire de M. Ourſſel , Aſſocié ,
intitulé Méthode Géométrique pour la
triſſection de tout Angle quelconque...
Le rapport des Commiſſaires qui ont
examiné un Mémoire ſous le titre d'obſervations
fur les fuites des nombres
figurés.
EN HISTOIRE NATURELLE,
:
M. Dambourney a annoncé que le
Thouyou femelle , dont il avoit donné
la deſcription , étoit mort à la fin du
mois de Septembre 1776 , des ſuites
d'un coup qui lui avoit caffé une cuiffe.
Cet accident eſt d'autant plus fâcheux
que M. Valmont de Bomare lui a demandé
, le mois dernier , des éclaircif-
H
170 MERCURE DE FRANCE.
ſement ſur quelques faits , qui auroient
exigé la préſence de l'oiſeau vivant.
Le troiſième Mémoire de M. l'Abbé
Dicquemare , fur les anémones de mer,
traduit en Anglois par les ordres de la
Société Royale de Londres,
Le Catalogue imprimé des Plantes ,
Arbres & Arbuſtes qui exiſtent dans le
jardin de l'Académie , par M. Pinard ,
Profeſſeur de Botanique.
Une Differtation fur la conſervation
& le meilleur emploi des bois de fervice
, par M. Forfait fils , Aſſocié , Sous-
Ingénieur- Conſtructeur à Breſt.
PONTS ET CHAUSSÉES ,
Un exemplaire relié du ſavant Mémoire
de M. Perronnet , Aſſocié , fur
le cintrement & le décintrement des
Ponts , & les mouvemens des Voûtes
pendant leur conſtruction.
Le Traité de M. de la Faye , fur la
chaux & le mortier des Romains , envoyé
par Monfeig. le Duc d'Harcourt ,
Gouverneur de la Province.
FÉVRIER. 1778. 171
EN HYDROGRAPHIE ,
Une Carte de la Manche , en trois
feuilles ; par M. de Gaule , Aſſocié.
Un Mémoire du même ſur la conftruction
& l'uſage d'un nouveau compas
de variation à réflexion , avec lequel
un homme ſeul peur obſerver en mer ,
à toute heure du jour ou de la nuit.
Les Ouvrages de divers Savans &
Artiſtes qui n'appartiennent point à
l'Académie , mais qui ont bien voula
les lui faire préſenter. Savoir :
L'examen analytique des Eaux minérales
des environs de la ville de l'Aigle ,
par M. Terrède , Médecin ordinaire de
la même Ville.
Un Mémoire de M. Poullain , Maître
en Chirurgie à Rouen , ſur les effets de
l'opium , & fes propriétés en Chirurgie.
Un Mémoire de M. Thillay père ,
Pompier privilégié du Roi à Rouen ,
intitulé , Analyſes des Pompes à incendies.
L'Auteur a demandé des Commiſſaires
pour examiner des Boyaux de Conduite
qu'ila imaginéde faire en toile préparée ,
& qui coûteroient moitié moins que
ceux de cuir.
/
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
Un Mémoire de M. le Marquis de
Limézy, fur l'Hiſtoire Naturelle des
Paons .
Une Differtation de M. Sellier , de
l'Académie d'Amiens , ſur les Eaux & les
deſsèchemens des Vallées du Royaume .
Le Profpectus imprimé d'un Traité
des Pêches maritimes de France , par
M. le Moyne , Maire de la ville de
Dieppe.
Les Prix fondés par le Corps municipal
, pour l'Anatomie , la Chirurgie ,
la Botanique , les Mathématiques , l'Hydrographie
, & l'Art des Accouchemens
furent diſtribués par M. le Directeur, aux
Elèves qui les avoient mérités.
Enfuite M. Dambourney annonça
que l'Académie propofoit , pour 1778 ,
une Médaille d'or de 300 liv. pour un
Mémoire qui indiquera le moyen le
moins diſpendieux de percer la terre
juſqu'à une ſource ſuppoſée à trois
cens pieds de profondeur , & d'élever
l'eau de cette ſource juſqu'à la ſurface du
terrein.
Les Ouvrages , liſiblement écrits en
François ou en Latin , feront adreſſés ,
francs de port , & dans la forme ordi-
)
FÉVRIER. 1778 . 173
naire , avant le premier Juillet 1778 ,
à M. L. A. Dambourney, Secrétaire-Perpétuel
.
SPECTACLES.
OPÉRA.
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE
a donné , le Mardi 27 Janvier , la première
repréſentation de Roland , Tragédie
lyrique de Quinault, miſe en trois
Actes , avec quelques changemens. La
Muſique a été refaite entièrement par M.
Piccini .
Les changemens ont eu pour objet
de reſſerrer l'action du Poëme , d'en
rendre la marche plus rapide , & l'intérêt
plus vif; de faire une coupe ou diftribution
des morceaux de chant plus favorables
à la Muſique , & de donner au
nouveau Compoſiteur, des airs & des
morceaux de ſituation dans lesquels il
pût déployer avec avantage les reſſources
de fon Art & de fon génie .
M. Piccini a parfaitement répondu ,
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
dans cette nouvelle compoſition , à l'idée
que la réputation , ſes talens & ſes fuccès
avoient fait concevoir * .
Le rôle d'Angélique a été parfaitement
joué & chanté par Mile Levaſſeur , qui
fait varier ſes talens & les modifier fuivant
les rôles & la Muſique,dont elle tire
le plus grand avantage. M. le Gros rend
avec ſupériorité le rôle de Médor , &le
chante avec un goût qui fait reſſortir les
grâces de la Muſique de M. Piccini. M.
Larrivée ſe montre auſſi excellent Acteur
- que bon Muſicien , dans le rôle de
Roland. On ne peut mieux jouer la
ſcène, ni exprimer avec plus de vérité &
d'énergie , les différentes ſituations de
Roland,
Les Divertiſſemens compoſés par M.
Noverre , exécutés par les plus grands talens
, ont fait généralement plaifir. Ils
ſont très- agréablement variés. Son Ballet
Chinois a rappelé celui que ce Maître
avoit donné autrefois ſur le petit Théâtre
de l'Opéra Comique. On l'a cru déplacé
dans ce Spectacle , ce qui a engagé M.
Noverre de lui en ſubſtituer un autre
* Le tems ne nous permet de dire qu'un mot de
ce Spectacle,dont nouseſpéronsdonner un compte
détaillédans le mois prochain.
FÉVRIER. 1778. 175
moins pantomime & plus convenable à
ce Théâtre.
Ce Spectacle a été remis avec beaucoup
de foins & de dépenses , & fair
honneur au zèle & à l'intelligence de
l'Adminiſtration. Tout concourt à lui
affurer le ſuccès de cet Opéra ..
Après les juſtes applaudiſſemens
donnés aux premiers Sujers, les Amateurs
ont encouragé , par leurs fuffrages,
M. Gardel le jeune,qu'une maladie avoit
tenuquelque tems abſent du Théâtre , &
qui vient d'y reparoître avec un genre de
danſe plus fini , plus moelleux & plus
aimable.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François ont donné , le
Samedi 31 Janvier , la première repréſentation
de l'Aveugle par Crédulité ,
Comédie nouvelle en un Acte, en proſe ,
dontl'Auteureſt M. de Fournelle , homme
de Lettres eſtimable , mort il y a environ
trois mois.
Cette Comédie n'eſt guères qu'un de
ces Proverbes qui ſe jouent en Société ,
& qui ne fourniffent qu'une ou deux
1
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
Scènes , dont les Acteurs tirent parti ,
ſuivant leurs talens pour la pantomime
& la plaifanterie. Orgon, tuteur âgé ,
eſt amoureux de ſa Pupile; mais celle- ci
aime Valère , & en eſt aimée . Valère
vient dans le moment que le vieillard
fait ſa méridienne. Les Amans ont peur
d'être ſurpris ; un Valet intrigant leur
conſeille de fermer les volets de la chambre
, quoiqu'il faſſe grand jour. Orgon
ſe réveille , & croit qu'il a dormi jufqu'à
la nuit. On profite de ſon erreur , on
lui fait accroire qu'apparemment il a
perdu la vue. Ce vieillard ſe déſole.
Arrive une lettre de la Poſte , que le
Valet a ordre de lire. Il en forge une
de mémoire , & fait des balourdiſes qui
font rire. Cependant l'inquiétude du
vieillard augmente ; fon Valet lui parle
d'un fameuxMédecin,Empirique Italien,
qui eſt merveilleux pour les yeux , & qui
guérit avec un ſachet ſympathique. Ce
Valet fait lui-même le Charlatan , & met
dans ce rôle beaucoup de gaieré. Cette
Scène plaiſante a été vraiſemblablement
ajoutée par M. Dugazon , qui la joue
ſouvent dans un Proverbe en Société.
Au reſte , la fourberie eſt découverte , &
leTuteur avoue qu'on lui a ôté ſon aveu
FÉVRIER. 1778 . 177
glement fur fon fol amour pour ſa jeune
Pupile. Il conſent au mariage des Amans,
& leur donne le bandeau dont on avoit
couvert ſes yeux , pour s'en fervir euxmêmes,
s'ils en avoient beſoin, pour s'aveugler
ſur leurs défauts. Cette Comédie
eſt ſans intrigue , ſans caractères ,
ſans vraiſemblance ; mais il y a quelques
ſituations plaiſantes , & de la
gaieté. C'eſt un ſuccès que d'avoir trouvé
les moyens d'amufer & de faire rire . Les
rôles font bien remplis par Mlle Contat
&Madame Bellecourt ; par MM. Monvel
, Dugazon & Défeffart .
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens continuent,
avec ſuccès , les repréſentations de
l'Olympiade , & celles de l'Opéra de
Province. Ils ſe diſpoſent à donner inceflamment
Matroco , Drame burleſque
en quatre Actes& en vers , mêlé d'Ariettes
& de Vaudevilles.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
ARTS.
GRAVURES.
I.
PIGMALION amoureux de fa Statue ,
dédié à Madame la Ducheſſe de Liancourt.
Eſtampe nouvelle, de 18 pouces
euviron de hauteur, &de 13 en largeur ,
gravée par F. Dannel , d'après le tableau
de M. L. Lagrenée , Peintre du Roi.
La compofition en eſt ingénieuſe ,
agréable & galante. Pigmalion eſt repréſentédans
le raviſſement , aux piedsde
la Statue , au momentqueVénus, portée
fur un nuage , la touche & lui donne
le fentiment. Les figures ſont dans une
belle proportion & d'un beau choix.
La gravure de ce morceau fait honneur
aux talens de l'Artiſte . Elle est d'un
burin pur & brillant; elle fert de pendant
au Triomphe de la Peinture. Elle ſe trouve
à Paris , chez l'Auteur rue du Petit-
Bourbon , près la Foire Saint-Germain.
د
FÉVRIER. 1778. 179
I I.
On trouve chez M. le Bas , Graveur
du Cabinet du Roi , & Conſeiller en fon
Académie , rue de la Harpe : 1 °. Une
grande Eſtampe repréſentant la Vue de
Saint - Pétersbourg , & gravée par cet
habile Artiſte , d'après le tableau de M.
le Prince , Peintre du Roi. Elle est dédiée
à l'Impératrice Catherine II , Souveraine
de toutes les Ruffies .
Cette Eſtampe a 28 pouces environ
de largeur & 20 de hauteur. La compofition
en eſt agréable , variée & trèsornée
; elle eſt parfaitement rendue par
le Graveur , qui a ſu caractériſer tous
les objets en particulier , & donner
à cette Vue beaucoup de brillant ,
d'effet de couleur & de perſpective.
Prix 12 liv.
2º. Deux charmans Payſages , gravés
par M. le Bas , l'un la Matinée du Printems
, l'autre la Soirée d'Été , d'après les
tableaux de Vauverman , tirés du Cabinet
de M. le Comte de Baudoüin.
Ces Payſages, qui ſont pendans, out dans
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
la gravure 11 pouces environ de hauteur
& 12 de largeur.
3º. Les Mangeurs d'Huîtres , & le
Marchanddepoiſſons de Dieppe ; eſtampes
en pendants , d'environ 9 pouces de
largeur & 8 en hauteur , gravées avec
beaucoup de délicateſſe & d'eſprit ,
par Teiffier & Garand , fous la direction
de M. le Bas , d'après les tableaux
de Benard , qui font dans le Cabinet de
M. le Comte de Baudoüin. Le prix eſt
de i liv. 10 fols chaque Eſtampe .
III.
On trouve le Portrait en pied de Jean
Bouffard , Haleur du Port de Dieppe ,
furnommé le Brave-Homme ; chez M.
de la Foſſe , Graveur, au Carouſel.
I V.
Vénus défarmant l'Amour , nouvelle
-Eſtampe d'environ 12 pouces de hauteur
&14 de largeur , gravée avec beaucoup
de ſoin & de talent , par B. L. Henriquez
, Graveur de S. M. I. de toutes les
Ruffies , de l'Académie Impériale des
FÉVRIER. 1778. 181
Beaux - Arts de Saint - Pétersbourg ,
d'après le tableau de Charles Vanloo. A
Paris , chez l'Auteur , rue Saint-Jacques ,
vis- à- vis le Collège du Pleſſis .
B.
MUSIQUE. :
I.
,
SONATES pour le Clavecin avec un
violon obligé & baſſe ad libitum, dédiées à
Madame la Comteſſe d'Albert , Dame de
Remiremont , par M. Tapray , Maître
de Clavecin & Organiſte de l'École
Royale Militaire ; OEuvre VII . Prix 7
liv. 4 fols . A Paris , chez l'Auteur , rue
des Deux - Portes - Saint - Sauveur , la
ſeconde maiſon à gauche par la rue Thévenot;
& aux adreſſes ordinaires de Muſique.
On trouve à la même adreſſe , & du
même Auteur:
Symphonie concertante pour le Clavecin
& le Piano , avec Orcheſtre , deux
Violons , alto , baffe & cors; dédiée
182 MERCURE DE FRANCE.
1
à Mademoiſelle de Monteſquiou ; Euvre
VIII . Prix 4 liv. 4 fols .
II.
VingtAriettes nouvelles , & une Cantatille
pour une voix , avec accompagnement
de Flûte ou Violon & Clavecin
ou Violoncelle ; par M. Taillart l'aîné.
Prix 7 l . 4 f. chez l'Auteur , Maître de
flûte , rue de la Monnoie , la première
- porte- cochère à gauche en deſcendant
du Pont- Neuf; & aux adreſſes ordinaires
de Muſique.
L'agrément& la variétéde ces ariettes,
dont les accompagnemens font brillans
&faciles , les font rechercher des Amateurs
, & fur-tout de ceux qui aiment
la Flûte ,& qui en jouent.
111 .
Six Sonates pour le Clavecin ou Forté-
Piano ; par Madame Raviſſa de Turin,
Maîtreſſe de Clavecin & de Chant Italien
; OEuvre 1. Prix 6 liv . A Paris ,
auBureau du Journal de Muſique , rue
Montmartre , vis-à- vis celle des vieux
FÉVRIER. 1778. 183
Auguftins ; & chez l'Auteur , rue Saint
André-des-Arts , vis-à-vis la rue Gîtle
Coeur , Maiſon de M Nilon.
I V.
Six Quatuor concertans & dialogués ,
pour deux violons , alto & violoncel La
première partie peut ſe jouer ſur la flûte .
Dédiés à M. Marquet Deſgrèves , Receveur-
Général des Finances , compofés
par J. B. Breval. OEuvre V. Prix , 9 liv. A
Paris , chez l'Auteur , rue des Mauvais-
Garçons-Saint-Jean, au coin de celle de la
Tixeranderie , & aux adreſſes ordinaires.
V.
L'Olympiade , partition complette ,
relle qu'ellea été repréſentée la première
fois. Prix 24 liv. A Paris , chez M.
d'Enouville , Receveur de Loteries , rue
de Vannes , près celle du Four Saint-
Honoré , où ſe trouve auſſi la partition
de la Colonie.
Les Airs détachés de cette même
Pièce , écrits fur la clef de ſol , & avec
la baſſe. Prix 3 liv; chez M. d'Enouville ;
& aux adreſſes ordinaires.
184 MERCURE DE FRANCE.
VI.
Six Sonates pour le Clavecin ou Forté-
Piano , dédiées à Mademoiselle Mélanie
de Rochechouart , compoſées par
Camille Monteze , OEuvre I. Prix 9 liv.
chez l'Auteur , rue Sainte-Anne , Butte
Saint-Roch , vis-à-vis celle de Vildot ;
& aux adreſſes ordinaires de Muſique.
ARCHITECTURE.
ESTAMPE repréſentant une partie de
Bains publics , compoſés d'un Ordre de
colonnes Ioniques, formant une perſpective
du plus grand effet ; elle eſt ornée
de caſcades & de chûtes d'eau qui ſe
terminent en baffin , où ſe baignent pluſieurs
femmes & enfans. La Statue de
Neptune , & nombre de figuresde Naïades
ornent cette décoration , & le tout
enſemble eſt d'une compoſition très-heureufe
; par M. Perlin , Architecte
&gravée par le ſieur Sellier , Graveur ,
connu par un grand nombre de belles
planches d'Architecture. Elle est dédiée
>
FÉVRIER. 1778. 185
à M. le Comte de la Billarderie d'Angivillier
, Directeur & Ordonnateur Général
des Bâtimens du Roi , &c .
Cette planche porte 20 pouces de
haut , fur 15 de large ; elle ſe trouve
chez l'Auteur , rue Saint-Jacques , visà-
vis les Jacobins, proche l'Eglise Saint-
Etienne-des-Grès ; & chez M. Chéreau ,
rue des Mathurins , aux deux Piliers
d'or. Prix 3 liv.
LETTRE de M. DE VOLTAIRE à M.
DE TRESSÉOL , Éditeur des nouvelles
OEuvres de M. DESMAHIS .
J'ai reçu , Monfieur , les deux Voulumes que
vous avez eu la bonté de m'envoyer. Ma folitude
, mon âge & mes maladies m'ont laiſſé un
coeur toujours plein de la mémoire de M. Defmahis.
Je ſuis très-ſenſible au ſoin que vous
prenez de faire connoître au Public le mérite d'un
homme ſi aimable. Il fut trop tôt enlevé aux
Gens de goût & de bonne compagnie. Le juſte
éloge que vous faites de ſes Ouvrages & de fa
perfonne, fait également aimer l'Auteur & l'Édi
186 MERCURE DE FRANCE.
teur. Vous augmentez des regrets par le préſent
que vous voulez bien me faire , & votre ſtyle me
conſole de ſa perte.
J'ai l'honneur d'être , avec tous les ſentimens
queje vousdois ,
Monfieur ,
Votre très-humble & très-obéiffant
ſerviteur , VOLTAIRE.
Variétés, inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
On voit , à Pétersbourg , une Demoiſelle
artificielle très-bien exécutée : elle
eſt repréſentée en cheveux , aſſiſe devant
un petit clavecin , ſur lequel elle joue
fupérieurement trois menuets , quatré
trio , deux polonoiſes & une marche:
elle touche ce clavecin avec autant de rapidité
que de juſteſſe; &, chaque fois
qu'elle commence & finit , elle fait une
inclination à tous les aſſiſtans , & les
falue avec beaucoup de grace: il faur
s'approcher aſſez près de cet automate ,
pour s'affurer que ce n'eſt pas une perfonne
en vie.
FÉVRIER. 1778. 187
SUITE de la Lettre de M. PATTE , fur
EN
les Inventions de M. LORIOT.
N 1760, ce Mécanicien imagina unCabestan,
dont le cable s'enveloppe & ſe développe continuellement
ſans ſedépartir du point où il a été
fixé; de forte que, par-là , on gagne le tems
perdu à chaque fois qu'il faut relâcher les cordages
pour pouvoir les faire retomber ſur la bafe
du Cabeſtan , ce qui facilite par conféquentde
travail des Ouvriers, en leur évitant la peine
d'enjamber , comme de coutume , les cables , à
meſuredes révolutions qui ſe font entre chaque
repriſe depuis unchoc juſqu'à l'autre.
L'année ſuivante , il compoſa une Machine
propre à battre les grains, qui imite au naturel
le mouvement des bras de treize hommes ,
munis chacun d'un fléau , & que l'Académie
Royale des Sciences a jugé digne d'être inférée
dans ſes Mémoires.
En 1762 , il propoſa un modèle de Pompe ,
dont la propriété eſt de ne point laiffer échapper
une goutte d'eau , tant dans fon jeu d'aſpiration
que de refoulement , quelque lente que foit même
la force motrice ,& qui peut ſe tranſporter à volonté
ſur le bord d'une rivière , pour faciliter l'arroſement
des prairies voiſines qui en auroient
beſoin. Il inventa, à-peu-près vers ce même-tems,
une autre Machine hydraulique qui aſpire &
188 MERCURE DE FRANCE.
foule huit fois à chaque révolution , au moyen
de trois cylindres ou meules , proportionnés de
façon à contre-balancer , par leur poids , la colonne
d'eau à élever.
En 1763 , il fit diverſes autres Machines , 1º.
pourbrifer la glace de la rivière de Seine , qui fut
priſe par deux fois durant l'hiver de cette année
, non- feulement avec peu de dépenſe , mais
encore de manière à conſerver lavie des hommes
employés à la faire agir : 2°. pour battre les pilotis
, qui fut jugée bien ſupérieure aux autres
Machines employées juſqu'ici à cet uſage : 3 °.
pour faire marcher les foufflets des Forges &
Fourneaux, fans furcharger la puiſſance, ( comme
il arrive à la repriſe alternative de ces fortes de
ſoufflers) tellement que , par ſon moyen , jamais
l'air qui en fort ne fauroit être interrompu : 4°.
pour tirer parti du courant d'une rivière, en élevant
ſes eaux avec des ſeaux d'un ou pluſieurs
muids , à lahauteur que l'on defire, par le moyen
de deux eſpèces de radeaux qui defcendent & remontent
alternativement ladite rivière , ſur un
eſpace égale à la hauteur où l'on veut élever
l'eau.
En 1764 , il compoſa une Machine capable
dehacher une quantité conſidérable de paille par
jour , pour nourrir les chevaux , laquelle ſcie la
paille avec la plus grande facilité , & de façon à
la couper par petits tronçons , ſans angles aigus,
qui ſeroient capables d'occaſionner des tranchées
aux animaux.
Il fit la même année , par ordre , une Machine
qui râpoit 1800 bouts de tabac à la fois en 12
FÉVRIER. 1778. 189
heures de tems , & qui étoit telle que le tabac ne
pouvoit courir aucun riſque de s'échauffer pendant
cette opération .
Il inventa une table de vingt-quatre couverts,
qui ſe déploie par gradation , depuis huit couverts
, en augmentant ſucceſſivement de quatre
en quatre.
Il découvrit un moyen propre à tirer parti des
eaux d'une fource , quoiqu'elle ſe trouvât au milieu
d'un étang qu'elle avoit formé , & capable
de la conduire à peu de frais à un Château , ſans
qu'il puiſſe ſe faire aucun mélange des eaux
ſtagnantes qui la couvroient.
Une desMachines qui a fait le plus d'honneur
à ce Mécanicien , eſt celle qu'il propoſa à feuM.
Trudaine , pour élever, à ſon Château de Montigny
, les eaux de deux puits de 200 pieds de
profondeur. La grande difficulté confiftoit à détruire
le poids d'un cable d'une longueur auffi
conſidérable , de manière ſur-tout à contre -balancer
le poids de l'eau qu'on en retireroit au moment
de l'émerſion de l'un ou l'autre des ſeaux.
M. Loriot vint à bout , par ſon procédé , de rendre
nul le poids du cable , & rendit ſa méthode
applicable juſqu'à des puits qui auroients à 600
pieds de profondeur , comme on en voit dans
la Citadelle de Besançon , & ailleurs .
Il s'occupa , en 1765 , à la ſollicitation de M.
le Comtede Langeron , à la recherche des moyens
employés par les Anciens , pour faire produire
aux Catapultes & aux Baliſtes , les effets extraordinaires
qui font rapportés par les Hiſtoriens de
ces tems-là; & il fit à cette occaſion divers mo
1I90 MERCURE DE FRANCE.
dèles en ce genre , à l'aide deſquels on pouvoit
lancer des pierres d'un certain poids, très-loin , &
qui étoient ſuſceptibles d'étre tranſportées fur des
chariots.
Ce Mécanicien s'appliqua , en 1766 , à trouver
quelque moyen propre à ſéparer les paillettes d'or
contenues dans les ſables ou vaſes de plaficurs
rivières & ruiſſeaux du Royaume. On avoit fait
déjà beaucoup de tentatives pour opérer cette féparation
; mais on y avoit , en quelque forte , enoncé
, parce que les frais des procédes qu'on
employoit , équivaloient à peine au profit qu'on
en retiroit. Il compoſa à cette occafion plufieuts
Machines qui opéroient sûrement cette ſéparation
à peu de frais , & de la manière la plus fimple,
leſquelles furent examinées par ordre du
Miniſtère , à l'Académie des Sciences , qui en
rendit un témoignage ſi avantageux , qu'on accorda
à l'Auteur un Privilège pour toute l'étendue
du Royaume, pendant l'eſpace de 15 ans ;
Privilège dont il négligea cependant de faire
uſage, parce qu'il fut chargé alors des modèles
des tables mécaniques deſtinées pour le petit
Trianon , à Verſailles.
On fait que cette table , dont le modèle eſt un
des principaux ornemens du Cabinet de M.
Loriot , eſt ſingulièrement remarquable par ſes
mouvemens. Son ſervice ſe fait comme par enchantement
, & fans qu'il foit beſoin d'aucun
Domestique pendant le repas. Au moindre fignal
le parquet s'ouvre ; la table, toute dreſſée & fervie
, s'élève en fortant de terre , accompagnéede
quatre ſervantes ou poſtillons également garnis.
FÉVRIER. 1778. 194
Achaque ſervice, le milieu de la table diſparoît,
il ne reſte que le pourtour , où font les affiettes :
ce qu'il y a de fingulièrement remarquable , c'eſt
qu'au moment où le milieu de la table eft defcendu
d'une hauteur proportionnée à celle du
fur-tour , pour aller chercher un autre ſervice ,,
une roſe en métal, ménagée dans l'épaiſſeur de la
tablette circulaire qui porte les afliettes , étend
fes feuilles , & ferme l'ouverture que le milieu de
la table vient de laiffer. Dans l'inſtant ou le nouveau
ſervice eft prêt à paroître , cette roſe de
métal rerire ſes feuilles tout-à-coup pour lui
livter paſſage. Le repas fini , la table & tout le
ſervice redeſcendent , les feuilles du parquet reprennent
leur place avec une ſi grande juſteſſe ,
qu'il ne refte aucun indice , & qu'il faut les
avoir vu s'ouvrir pour juger qu'elles font mo
biles.
Pendant la compoſition de la mécanique de
cette table merveilleuſe , qui exigea un tems
conſidérable par rapport aux eſſais & aux expériences
néceſſaires pour y parvenir , M. Loriot
imagina deux compas , dont l'un décrit , non-feulementdes
cercles parfaitement déguliers , ſans
avoir beſoin de point central , mais encore une
infinité de courbes , tant régulières qu'irrégulières
, & dont l'autre décrit autli toutes fortes
d'ellipſes plus ou moins allongées ou raccourcies
àvolonté, ſaus avoir aucunement recours à ſes
foyers.
En 1771 , il inventa une Machine hydraulique
pour tirer le parti le plus avantageux du courant
d'une rivière, ſans nuire à la navigation , dont
192 MERCURE DE FRANCE.
le jeu ſe fait par le moyen d'une eſpèce de rame
fixée à chaque extrémité d'une pièce de bois ſufpendue
par ſon centre àun point d'appui élevé
d'environ deux pieds au-deſſus de la (urface d'une
eſpèce de radeau, qui a une entière liberté de
s'élever &de ſe baiſſer,ſuivant les différens degrés
de crue d'eau, ſans néanmoins exiger aucun changement
à ladite Machine.
:
Ce fut pendant cette même année qu'il fir exécuter
dans le Parc de Ménards , pour M. le Marquis
de Marigny , une Machine hydraulique, qui
fournit 150 muids d'eau en 24 heures , & l'élève
à 90 pieds de hauteur , laquelle eau provient
d'une fource dont le peu de produit l'avoit fait
regarder juſqu'alors comme inutile. Au moyen
de ladite Machine , toutes les eaux ſe ramaſſent
& s'élèvent à leur deſtination avec une célérité
furprenante. C'eſt cette Machine dont il a été
queſtion au commencement de cette Lettre , &
dont M. Morand s'eſt dit l'inventeur.
Sans m'arrêter davantage à vous entretenir de
toutes les autres Machines, plus au moins utiles,
de l'invention de M. Loriot , dont on voit chez
lui des modèles ; telles ſont celles pour le tranfport
du Maufolée du Maréchal de Saxe , à Strafbourg;
pour des voitures capables d'obvier à
tous les inconvéniens ou accidens journaliers
auxquels elles ſont ſujettes , &c . &c. je me bornerai
à vous parler encore du nouveau Mortier
qu'il a découvert , & qui lui fera sûrement , dans
tous les tems , beaucoup d'honneur. On connoît
les travaux nombreux qu'il a opéré avec le plus
grand ſuccès , à l'Orangerie du Château de Verfailles
FÉVRIER. 1778. 193
failles , aux Corp- sde-Gardes des Suiffes , au petit
Trianon , au Château de Vincennes , au Chateau
de Ménards , & tout récemment pour réparer le
bâtiment de l'Obſervatoire de Paris , dont les
voûtes & la terraſſe étoient menacées d'une ruine
prochaine. Toutes les expériences conſtatent authentiquement
que ce Mortier a la propriété précieuſe
de n'avoir aucun retrait , & de ne laiſſer
ni vuides , ni fentes , ni gerſures dans ſon intérieur
, comme le mortier ordinaire ; qu'il ne
poufle p. s comme le plâtre lors de ſon emploi ,
bienqu'il fatſepreſque auffi promptement ſa priſe ;
qu'il eſt également aiſé d'en faire fur le champ des
pierres factices très-dures , capables de s'identifier
parfaitement avec d'anciennes pierres, dans quelque
poſition qu'elles ſe trouvent ; d'où il réſulte
qu'il eſt poſſible d'opérer avec ce Mortier , des
enduits impénétrables àl'eau pour les baffins , &
dans tous les fouterrains ou les lieux humides ,
qu'ileſt ſuſceptiblede remplaceren toutes occafio: s
avantageuſement les dalies de pierre , fur - tout
pour l'exécution des terraſſes ; & qu'en un mot ,
il eft facile , par ſon moyen, d'affurer , à trèspeu
de frais , la durée des Monumens , de rétablir
les parties mutilées de leurs corniches , de
leurs entablemens , de leurs voûtes , de leurs
boſſages , toutes les pierres manquantes ou altérées
, de quelque manière que ce ſoit , par les
injures de l'air , de façon à les rajeunir àfaire
diſparoître leurs rides, s'il eſt permis de s'exprimer
ainfi *.
&à
* On aconſigné , l'année dernière , dans la Ga₁etre,
de France, des épreuves capables de convaincre les plus
I
(
194 MERCURE DE FRANCE.
Combien , Monfieur , la publication de tous
les détails des inventions mécaniques & des découvertes
de M. Loriot , ne ſeroit elle pas agréable
au Public ? il y auroit certainement peu de
Collection auſſi digne de ſon empreſſement.
J'ai l'honneur d'être , &c.
incrédules,de l'efficacitéde ce nouveauMortier,leſquelles
ont été atteſtées par trois des principaux Architectes du
Roi. On y lit qu'il a été fait exprès publiquement , ſur
laTerraſſe de l'Orangerie du Château de Versailles ,
trois différens baſſins avec ce mortier , qu'on a empli
d'cau pendant plus de fix ſemaines , ſans qu'on ſe ſoit
apperçu qu'il en ait aucunement pénétré. Peu d'Archi
tectes , d'ailleurs, ſont auſſi en état que moi de rendre
justice à la bonté de ce mortier , parce que j'en fais
uſage dans mes travaux. Si l'on veut connoître la ma
nière de l'employer avec ſuccès , on peut confulter ma
Continuation du Cours d'Architecture de M. Blondel ,
où je n'ai rien laiſſé à defirer à cet égard. Cet Ouvrage
ſe vend à Paris , chez la veuve Deſaint , rue du Foin.
Acte d'humanție & de courage,
1
LE 27 Décembre dernier , à 4 heures
du ſoir , trois enfans , appartenans à un
Particulier de Lyon , patinoient ſur la
glace qui couvroit le bras oriental du
FÉVRIER. 1778. 195
Rhône , près du Pont de pierre. La
glace ſe brifa , & ils diſparurent dans
un creux de la profondeur d'environ dix
pieds , où ils reſtèrent près d'une demie
heure , ſans que perſonne osât braver le
péril qu'il y avoit à les ſecourir. Cet
accident étant venu à la connoiſſance du
nommé Vincent Bernin , natif de la
Guillotière , Fauxbourg de Lyon , Caporal
au Régiment d'Anjou , il courut
au lieu qui lui fut indiqué , & ſe précipita
ſous la glace. Le ſuccès ne ſeconda
pas entièrement ſon courage & fon humanité
; mais il eut le bonheur de ramener
deux de ces infortunés , & de les
rendre à leurs Parens.
,
M. de Fleſſelles , Intendant de Lyon ,
inftruit de cette action généreuſe , l'a
récompenfée par le don d'une épée d'argent
, fur la garde de laquelle eſt gravé
l'abrégé d'un fait ſi digne d'être confervé.
Madame de Fleſſelles a voulu yjoindre
une récompenſe pécuniaire.
MM. du Confulat ſe ſont égalenient
empreſſés de reconnoître par une gratification
, le zèle de ce brave Citoyen .
)
1 ij
196 MERCURE DE FRANCE.
ANECDOTES.
I.
UN Vieillard Anglois avoit douze
fils au ſervice. Ils obtinrent un jour
un congé , & vinrent voir leur Père ,
qu'ils trouvèrent accablé d'infirmités &
dans l'indigence. Point de pain , dit l'un
deux , & avoir donné douze Défenseurs
à la Patrie! Nous n'avons que notre
folde , & nous ne pouvons l'aſſiſter.
Mais n'y a-t- il pas un Lombard ici ? dit
le plus jeune :- Oui , mais qu'y porter ?
Onn'y prête de l'argent que fur gages...
Et nous n'avons rien : -- Quoi , rien ?
Et , n'avons - nous pas l'honneur de ce
Vieillard & le nôtre ? Il eſt connu ;
perſonne ne peut le conteſter.... Mettons
cet honneur en gage .-On nous
confiera bien so livres ſterling fur ce
dépôt..... Cette idée fut approuvée. Les
douze fils ſignèrent un billet en ces
termes : Douze Anglois , fils d'un Tailleur
réduit à la plus grande indigence ,
à l'âge de près de cent ans , ſervant
-
FÉVRIER. 1778 . 197
tous douze le Roi & la Patrie , demandent
à la Direction du Lombard la
ſomme de so liv. afin de foulager ieur
père infortuné. Pour sûreté , ils engagent
leur honneur , & promettent le
remboursement dans le terme d'une
année. Ce gage fut reçu à la Direction
du Lombard; on leur donna so livres ,
on déchira le billet , & on promit de
fournir aux beſoins du Vieillard pendant
ſa vie. La fingularité de ce fait
attira pluſieurs perſonnes bienfaiſantes
chezle Vieillard , qui lui firent des préfens,
&lemirenten état de récompenfer
la piété filiale de fon honnête Famille.
II.
Pierre Hein , Hollandois , fut d'abord
Mouffe , & monta , par degrés , au
grade d'Amiral. Il fut tué à la tête de la
Flotte qu'il commandoit , au moment
même d'une victoire qu'il venoit de remporter
ſur les Eſpagnols. Les Etats
firent une députation àſa mère à Delft ,
pourla complimenter ſur la mort de fon
fils. Cette bonne femme n'étoit pas fortie
de ſa première condition. Elle répondit
aux Députés: Je l'avois bien prévu que
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Pierre périroit comme un misérable
qu'il étoit ; il aimoit trop à courir , iln'a
que ce qu'il mérite.
III.
Un Empereur Turc voulut voir fur
une carteGéographique la Flandre , quui
étoit le fujet & le théâtre de tant de
guerres entre les Princes Chrétiens ; &
voyant un très-petit terrein , il en fut
étonné : quoi ! ce n'est que cela , dit- il avec
mépris fi c'étoit mon affaire , la querelle
feroit bientôt terminée , j'enverrois
un bon nombre de Pionniers , & je ferois
jeter ce petit Pays dans le mer.
IV.
L'Abbé de Saint-Pierre , Cadet de
Normandie , n'avoit que 1800 liv. de
rente ; il avoit pour ami un jeune Mathématicien
, que le défaut abſolu de
fortune & de reſſources , alloit exiler de
Paris. L'Abbé força fon ami de l'accompagner
chez un Notaire , où il lui conftitua
une rente de 2001. Le Géomètre
ainſi doté , ſe crut opulent , & paſſa plufieurs
années dans la Capitale ſans con
noître d'autres beſoins que l'étude.
FÉVRIER. 1778. 199
NOUVELLES POLITIQUES.
De Berlin , le 3 Janvier 1778 .
UNE Eſtafette arrivée hier au ſoir, a apporté
ici la nouvelle que la grande Ducheffe de Ruſſie
eſt heureuſement accouchée d'un Prince , auquel
on adonné le nom d'Alexandre.
De Rome , le 17 Décembre 1777 .
Lundi dernier , le Pape tint un Confiſtoire,dans
lequel Sa Sainteté déclara Cardinaux de l'Egliſe
Romaine , Dom André Gioanetti , Religieux Camaldule
, ci -devant Adminiſtrateur de l'Archevêché
de Bologne , Siége qui lui a été conféré
depuis peu ; & Dom Sigifmond-Hyacinthe Gerdil
, Religieux Barnabite , Evêque de Dybonne in
partibus , nommé depuis peu au Vicariat Apofto-
Jiquedans les Indes orientales , ſur la peninfule
au-delà du Gange , vacant par la mort de l'Evêque
de Percoti , auſſi Barnabite. Le nouveau Cardinal
Dom Sigifmond-Hyacinthe Gerdil , également
célèbre , tant en Italie que dans les pays
ultramontains , par pluſieurs Ouvrages très-eſtimés
, publiés , partie en Italien , partie en Latin
&en François , avoit été honoré , dans ſa Patrie ,
de la place d'Inſtituteur de Son Alteſſe Royale le
Prince de Piémont. L'Ordre de Barnabites , dont
cetteEminence eſt Membre , a donné , à l'occa200
MERCURE DE FRANCE .
fon de cette dernière Dignité , les marques de la
joie la plus vive dans le Collège de S. Charles.
Ces deux nouveaux Cardinaux ſont du nombre
des fix que le S. Père créa & ſe réſerva , in petto,
dans le Confiftoire du 23 Juin dernier ; enſorte
qu'il y a toujours douze Chapeaux vacans. Le
Pape conféra, dans le même Confiftoire, la Légation
de Bologne au Cardinal Buon Compagni.
On a trouvé dernièrement , en fouillantdans
une Terre du Cardinal Cazali , un très-grand
carré de moſaïque , dont le milieu repréſente
l'enlèvement d'Europe ; & les autres parties , dif
férentes Divinités de la mer, entourées de petites
figures & de méandres foignés & de bon goût.
De Cadix, le 16 Décembre 1777 .
On reçut hier des lettres du Pérou qu'on attendoit
depuis long- tems , & qui annoncent la prochaine
arrivée d'une quantité d'or de cette partie
de l'Amérique. Les mêmes nouvelles nous apprennent
que le Vaiſſeau de guerre Eſpagnol le
Saint -Pierre-d'Alcantara , parti d'ici l'année
dernière pour Lima , y étoit arrivé après une
longue traverſée , pendant laquelle il a été obligé
dejeter à la mer cinquante hommes : il avoit encore
à bord , à fon arrivée , plus de 300 ſcorbutiques
, dont la guériſon est très- incertaine. Le
Galion l'Achille, parti d'ici pour la même Ville ,
y eſt heureuſement arrivé , n'ayant perdu qu'un
feulhomme.
Les lettres de Buenos-Ayres , reçues hier , portont
que lapaix entre les Eſpagnols & les Portu
1
FÉVRIER. 1778. 201
gais, avoit été publiée le7 Septembre dernier; &
que leGénéral Cévallos n'étoit éloigné de l'Armée
Portugaife, fur le Rio-Grande , que de 4 lieues
lorſqu'il reçut l'Exprès qui lui annonçoit la fufpentiond'armes.
De Londres ,le 16 Janvier 1778 .
La Cour reçut , le 14 , de ſes Ambaſſadeurs
auprès des Puiſſances voiſines , des Dépêches qui
ſemblent écarter l'idée de rupture qui a fait barffer
nos fonds publics , & qui les empêche de ſe relever
dela chûte qu'ils ont éprouvée par cesbruits,
ainſi que par d'autres cauſes également capables
de les affecter. Elle reçut ,le même jour , des dépêches
de la Régence d'Hanovre , qu'on dit être
relatives& à l'embarquementprochain desTroupes
Auxiliaires engagées à la ſolde Britannique ,
pour ſervir dans nos Colonies , & a d'autres objets
importans. Toutes ces dépêches furent l'objet
d'un Conſeil tenu cejour-là en préſence du Roi.
Sa Majeſté a été occupée depuis à examiner &
àapprouver la nomination des Officiers qui commanderont
les nouveaux Corps , dont les levées
ſe font par ſouſcriptiondans les trois Royaumes .
Ces ſouſcriptions nationales s'augmentent chaque
jour , & fe rempliffent avec autantde ſuccès que
d'activité , fur-tout en Ecoffe.
Le nouveau Lord- Maire alla , le 15 de ce mois,
préſenterau Roi un plan , de la part des Citoyens,,
pour onwrit une ſouſcription aux fins de leverdes
Soldars & des Matelots deſtinés au ſervice public,,
&d'affigner des récompenfes à ceux qui s'enrôle-
{
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
nont , foir pour le ſervice de terre , foit pour celzi
de mer. Sa Majeſté reçut , avec reconnoiſſance , ce
voeu patriotique des Habitans de Londres. Ondit
même que les Juifs , quiyfonten grand nombre ,
ont le projet d'offrir un Régiment au Roi.
Dans la ſuppoſition où les Américains ſe refuferoient
aux conditions qui doivent leur être propoſées
, on dit que la Flotte qui s'équipe actuellement,
doit être employéeà la réduction de Boſton,
&que l'Amiral Keppel doit la commander. Le CapitaineTouw,
arrivé ces jours derniers de Rhode-
Mand , qu'il a quitté le 28 de Novembre , après.
avoir été quelque tems prifonnier àBoſton , dit
que cette dernière Place eft extrêmement fortifiée
de tous les côtés ,& que l'eſprit militairey éclate
juſques dans le peuple même ; enſorte qu'on peut
s'attendre à une vigoureuſe défenſe..
Quelques perſonnes diſent aujourd'hui que le
Lord Murray, qui commande à Minorque , ſera
chargé du Généralat de l'Armée en Amérique ; &
que le Lord Amherst , qu'on avoit d'abord déſigné
pour cette place , n'y remplira que les fonctions.
deCommiſſaire en chefdu Roi pour les négociationsde
paix..
Les nouveaux Corps levés en Ecoſſe , doivent
être prêts , à ce que l'on dit , le 24 de Mars , &
après une revue d'officier Général , ils s'embarqueront
àGlaſgow pour l'Amérique.
Les bagages du Général Bourgoyne viennent
d'arriver , & on attend inceſſament ce Général
lui-même.
FÉVRIER. 1778. 203
:
De Versailles , le 24 Janvier 1778 .
Le 22 de ce mois , Sidi Tahar Fenis , Ambafſadeur
du Roi de Maroc , a eu une audience de
Sa Majesté. En entrant dans la Chambre du
Roi , il a fait trois profondes inclinations , & a
demandé à Sa Majesté la permiſſion de lui préſenter
ſa Lettre de créance : le Roi la reçut &
la remit au ſieur de Sartine , Miniſtre & Secrétaire
d'Etat ayant le département de la Marine.
Sidi Tahar Fenis a prononcé enſuite , devant
Sa Majesté , le Discours dont voici la traduction.
SIRE,
-Chargé des ordres ſuprêmes de l'Empereur
>>mon Maître , j'ai l'honneur de préſenter en fon
>> nom à Votre Majesté Impérialeles voeux les plus
>> ardens pour la proſpérité de votre Empire , les
> complimens de félicitation les plus ſincères fur
>>votre avénement au Trône de vos Angêtres ,
» & l'aſſurance formelle du defir que mon Maître
>>>aura toujours de maintenir avec fidélité ic
>>Traité conclu ſous le règne de l'Auguſte Em-
>> pereur de France Louis XV de glorieuſe mé-
>> moire».
.
>> L'amitié qui réunit, depuis cette henreuſe
» époque, les Empires de Maroc& de France
>>lui fait regarder les François comme ſes propres
Sujeis : le Capitaine Dupuy & les gens de fon
» équipage en ont éprouvé l'heureux effer. L'Em-
>pereur mon Maître abriſé leurs fers , & après
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
>> les avoir fait racheter chez les Peuples qui habitent
le Sahra , il m'a ordonné de les ramener à
>> Votre Majesté Impériale: le Commandant de
>> la Marine à Marseille les a reçus par vos
>>>ordres & je n'ai retenu avec moi que leur
>>> Capitaine pour le conduire aux pieds de Votre
>>Majesté Impériale. Je ne pouvois être chargé
>> d'une commiſſion plus agréable auprès d'un
>>jeune Monarque appelé à juſte titre le Père de
ſes Sujets : ce moment eft le plus beau de ma
ود
vie.
>> La Lettre de l'Empereur mon Maître , que je
» viens de remettre a Votre Majesté Impériale ,
> contient encore quelques autres objets qui in-
>> téreſſent l'avantage reſpectif des deux Empires .
>>Je ſupplie Votre Majefté Impériale de les pren-
>> dre en conſidération , & de me faire connoître.
enfuite ſes intentions .
>> Jai rempli celles de mon Maître en vous
>>>exprimant les ſentimens de l'amitié & de la
20 haute eſtime que vos vertus lui ont inſpirés.
>> Permettez- moi , Sire , de vous offrir l'hom-
>> mage de mes reſpects & de ma vénération pro-
>>fonde : il ne me reſtera plus rien à defirer , ſi
>> Votre Majesté Impériale daigne jeter ſur moi
un regard favorable » .
Sa Majesté lui a repondu en ees rermes :
>>>Je ſuis très- ſenſible au procédé généreux de
>>>l'Empereur de Maroc. Ce Prince ne pouvoit
>>me donner une plus grande marque d'amitié :
il doit être bien aſſuré de la mienne , & du
>>defir que j'at de lui en donner des preuves.
FÉVRIER. 1778, 205
>> S'examinerai avec ſoin les objets que votre
Maître me propoſe. Le choix qu'il a fait de
vous , Monfieur l'Ambaſſadeur , m'eſt très-
>> agréable , & je vous vois avec plaifir ſur les
>> terres de ma domination».
Après l'audience de Sa Majefté , cet Ambaſſadeur
s'eft rendu dans laGalerie , où il a eu l'honneur
de faire ſes révérences à la Reine , & il a été
conduit enſuite à l'Audience de Monfieur , & à
celle de Monſeigneur le Comte d'Artois.
De Paris,le 26 Janvier 1778 .
و
Le ſieur Delatour , Conſeiller de l'Académic
Royale de Peinture , connu par des chef-doeuvres
en paſtel qui le mettent au rang des plus grands
Peintres de portraits , vient d'acquérir , dans la
Villede Saint-Quentin ſa Patrie , une gloire plus
belle encore que celle que diſpenſe la perfection
même des Arts. Ce Citoyen conſidérant que les
Menuifiers , les Serruriers , les Charpentiers , les
Mâçons , &c. de la plupart des Villes , n'ont
communément aucune connoiſſance du deſſin
&que cependant on rencontre parmi eux des
Sujets qui deviendroient très -utiles & bien plus
célèbres, s'ils avoient la main exercée à deſſiner ,
vient d'envoyer aux Officiers Municipaux de la
Viile de Saint-Quentin une ſomme de 6000 liv.
dont la rente perpétuelle ſera appliquée, ſousleur
adminiſtration , à l'établiſſement d'une Ecole gra--
tuite de Deffin en faveur des Artiſans de la même
Ville. Tournant enfuice les yeux fur la partie:
indigente & fouffrante: de ſes Compatriotes , &
206 MERCURE DE FRANCE.
1
ſachant que les pauvres femmes en couche ne
pouvoient être reçues dans l'Hôpital de Saint-
Quentin, le fieur Delatour adonné une autre
ſomme de 6000 livres , dont la rente ſera pareillement
adminiſtrée & appliquée au foulagement
de ces femmes & de leurs enfans. Enfin
affligé de ſavoir que de vieux Artiſans infirmes &
indigens ſouffroient beaucoup dans la ſaiſon la
plus dure de l'année , il a encore donné une
fommede 6000 , dont la rente doit être diſtribuée
par petites parties , pendant chaque hiver , à
douze de ces vieux Artiſans infirmes & de bonnes
moeurs nommés par les Officiers Municipaux .
On apprend que le ſieur Necker , Directeur-
Général des Finances , a écrit , le 17 de ce mois ,
à la femme Souchot , qui , en ſe dévouant à la
fameuſe opération de la ſymphiſe , a rendu à
l'humanité le ſervice le plus important , que Sa
Majesté lui avoit accordé une penſion de 300 liv.
Le freur Sigault , Docteur-Régent de la Faculté
deParis , au génie duquel on doit cette heureuſe
nouveauté , avoit déjà reçu , de la part d'une
perſonne qui ne s'eſt pas fait connoître , l'avis
qu'on avoit conſtitué 100 livres de penſion fur
la tête de cette même femme; & comme le ſieur
Sigault en avoit témoigné ſa reconnoiſſance dans
quelques papiers publics au généreux Anonyme ,
il en a reçu un ſecond avis que la penſion étoit
portéeà 40 écus , laquelle étoit réverſible ſur la
tête de l'enfant , omiffion dont le bienfaiteur s'accuſecomme
d'un tort qu'il avoit cu ,&qu'il s'eſt
hâtéderéparer.
FÉVRIER. 1778. 207
NOMINATIONS.
Le Roi ayant accordé le Brevet de Dame à
Mademoiſelle de Civrac , elle a pris le nom de
Comteffe Amelie de Durfort.
Le 13 Janvier , l'Evêque de Nebbio en Corſe
prêta ferment de fidélité , pendant la meſſe ,
entre les mains du Roi.
Le Roi vient d'accorder au Marquis de Ma
rigny, Conſeiller d'Etat d'Epée , Commandeur
de ſes Ordres , &c. la permiſſion de porter à
l'avenir le nom de Marquis de Menars.
Le Roi ayant jugé à propos d'accorder au ſieur
Gerad & au fieur Gerard de Reynneval , premiers
Commis des affaires Etrangères , le titre
de Secrétaire de fon Confeil d'Etat , ils ont eu
P'honneur d'être préſentés , le 25 du même mois ,
en cette qualité , à Sa Majesté , par le Comte de
Vergennes , Miniſtre & Secrétaire d'Etat au département
des affaires Etrangères , & de faire
leurs remercimens au Roi .
1.
Le Roi a nommé à l'Abbaye de Saint-Juſt,Ordre
de Prémontrés , Diocèſe de Beauvais , l'Evêque
de Perigueux ; à celle de la Rivour , Ordre de
Citeaux , Diocèſe de Troyes , l'Abbé Duranty-
Lironcourt , nommé à l'Evêché de Bethléem ; à
celle de Saint-Bafle , Ordre de Saint-Benoît ,
Diocèſe de Rheims , l'Abbé d'Aigreville , Vicaire-
Général de Soiſſons ; à celle d'Elan , Ordre de
208 MERCURE DE FRANCE.
Citeaux , Diocèſe de Rheims , l'Abbé de Chabot,
Vicaire-Général de Rouen; à celle de Theu.
lay , meme Ordre , Dioceſe de Dijon , l'Abbé
de Jouffroy d'Uxelles , Doyen des Comtes de
Lyon ; à celle de Saint-Rigaud , Ordre de Saint-
Benoît , Diocèſe de Mâcon , l'Abbé de Velle-de-
Villete , Vicaire-Général d'Autun ; à celle de
Lieucroiffant , même Ordre , Diocèſe de Befançon
, l'Abbé de Beaumont , Aumônier du Roi;
à celle de Châteaudun , Ordre de Saint-Auguftin
, Diocèſe de Chartres, l'Abbé de Vezen ,
Vicaire-Général de Senlis , Aumônier du Roi ; à
celle de Notre-Dame de Landeve , même Ordre ,
Diocèſe de Rheims , l'Abbé de Cagueray, Vicaire-
Général de Verdun , Aumônier de Madame Victoire
; & à celle de Neufbourg , Ordre de Saint-
Benoît , diocèſe d'Evreux , la Dame d'Angoſſe ,
Religieuſe Profeſſe à Pau en Bearn.
PRÉSENTATIONS .
Le 3 Janvier , la Comteſſe de Broc a eu l'honneur
d'être préſentée à Leurs Majestés & à la
Famille Royale par la Princeffe de Lamballe , en
qualité deDarne pour l'accompagner.
Le 25 du même moi , la Marquiſe de Bombelles
a eu l'honneur d'être préſentée à Leurs
Majestés & à la Familie Royale par la Marquiſe
de Beauffet..
32 Le 27 du même mois le Comte d'Aranda ,
Anbafladeur d'E pagne , conduit par le ſieur
FÉVRIER. 1778. 209.
Lalive de la Briche , Introducteur des Ambaſfadeurs
, & précédé par le ſieur de Séqueville ,
Secrétaire ordinaire du Roi pour la conduite des
Ambaſſadeurs , préſenta à Leurs Majeftés & à la
Famille Royale le Prince de Salm , en qualité
de Grand d'Eſpagne.
Le même jour , le Bailli de Breteuil , Ambaffadeur
de Malte , préſenta à ſa Majesté le Chevalier
de Galard-Terraube , Lieutenant-Colonel
du Régiment de Picardie Infanterie , qui offrit
au Roi les Faucons de Malte. Ce préſent , que le
Grand-Maître eſt dans l'uſage de faire tous les
ans à Sa Majeſtré , fut reçu par le Marquis
d'Entragues, Grand Fauconnier de France en furvivancedu
Duc de la Vallfère , & par le Marquis
de Forget , Capitaine du Vol du Cabinet.
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES.
Le 18 Janvier , le Vicomte de la Maillardiére,
Lieutenant-Général pour le Roi en Picardie , Capitaine
de Cavalerie , de pluſieurs Académies de
Belles-Lettres & Sociétés d'Agriculture , a eu
l'honneur de préſenter au Roi , à Monfieur &
àMonſeigneur le Comte d'Artois , l'Abrégédes
Traités entre les Puiſſances de l'Europe depuis
le commencement du XIVfièclejusqu'à présent,
ſeconde partie de Bibliothèque politique à l'uſage
des Sujets deſtinés aux négociations dédié à
Monfieur.
Le ſieur Michel , Elève de l'Académie de Pein
210 MERCURE DE FRANCE .
ture de Paris , a eu l'honneurde préſenteràMonfieur
fix Tableaux peints à la gouache , de trois
pieds & demi de large ſur deux de haut , repréſentant
les différentes Fêtes données à ce Prince ,
tant fur mer que ſur terre , à Toulon , lors du
voyage qu'il y fit en 1777. Ce Prince a honoré
ces Tableauxde ſon ſuffrage , & en a temoigné
La fatisfaction au ſieur Michel.
MARIAGES.
Le 18 Janvier , leurs Majestés & la Famille
Royale ont ſigné le Contrat de mariage du Marquis
de Bombelles , Meſtre-de- Camp de Cava-
Verie , Miniftre du Roi près la Dière générale de
l'Empire , avec Demoiselle de Mackau ; celui
du Marquis de Lordat , Baron des Etats de Languedoc
, avec demoiselle de Thilly ; celui du
fieur Bordenave avec Demoiſelle de la Garde ,
& celui du Marquis de Quemadeu , Meſtre-de-
Camp deCavalerie , avec Demoiſelle deCharlet.
NAISSANCES.
Le 24 Janvier , à onze heures & un quart du
matin, Madame la Comteſſe d'Artois eft heureuſement
accouchée d'un Prince que le Roi a
nommé Duc de Berry. Ce Prince a été ondoyé
par l'Evêque de Bayeux , premier Aumônier de
FÉVRIER. 1778. 211
Madame la Comteſſe d'Artois , aſſiſté du ſieur
de Broqueville , Curé de la Paroiſſe.
On écrit de Dijon que , le 2 du même mois,
Marie Orgeret , femme de Claude Mazuir ,
Meunier à Châtillon-lès-Dombes , en Breffe ,
eſt accouchée , en moins de quatre heures , de
quatre enfans , qui ont vécu deux jours&demi.
La mère , quoique très-fatiguée par une grofſeſſe
embarraſſante & par une couche laborieuſe , ſe
rétablit de jour en jour. Cette fécondité extraordinaire
a répandu l'allégreffe parmi les Artiſans
de cette ville , qui ont fermé leurs boutiques ,
&qui ont célébré une eſpèce de fête publique.
MORTS.
Le Comte de Saint-Germain , Miniſtre & ancien
Secrétaire d'Etat au département de la
guerre , Lieutenant-Général des Armées du Roi ,
Feld-Maréchal des Armées du Roi de Danemarck
, & Chevaljer- Commandeur de l'Ordre
de l'Eléphant , eſt mort en cette Ville le 15
Janvier.
Marie- Madeleine-Eliſabeth Charette de Montebert
, veuve en premières noces de Louis de
Serens , Marquis de Kerſiles , en ſecondes noces
de Henri de Bretaigne , Comte de Vertus , &
Epouſe d'Anne- Leon de Montmorency , premier
Baron Chrétien , premier Baron de France .
Chefdes noms & armes de ſa Maiſon , Lieutenant
Général des Armées du Roi , Chevalier de
212 MERCURE DE FRANCE.
ſes ordres , Chevalier d'honneur de Madame
Adélaïde , Gouverneur des Ville & Château de
Salins , commandant en chef dans les Provinces
d'Aunis, Saintonge , haut& bas Poitou , & Ifles
adjacentes , eſt morte le 8 du même mois , dans
ia foixante-douzième année de ſon âge.
Paul Bertrand d'Arambure , Prêtre du Diocèfe
de Tours , Licencié de la Faculté de Théologie
de Paris , Abbé Commandataire de l'Abbaye de
Saint- Juft, ancien Aumônier de Mesdames Henriette
&Adélaïde de France, eſt mort en cette
Ville les du même mois , dans la cinquanteſeptième
année de fon âge.
Louis-François-Paul Marquis de Soudeilles ,
Lieutenantde Roi de la Province du Limousin ,
eſt mort le premier du même mois , dans une
de ſes Terres , en Nivernois , âgé de ſoixanteonze
ans.
Jacques Bertrand de Scepeaux , Marquis de
Beaupreau , Lieutenant-Général des Armées du
Roi & des Provinces d'Anjou , Saumur & Saumurois
, eſt mort en cette Ville le 10 du même
mois.
Le ſieur de Saint- Aftier , Chevalier de l'Ordre
Royal & Militaire de Saint Louis , ancien Lieutenant-
Colonel au Régiment de Bourbon , Cavalerie
, Brigadier des Armées du Roi, eſt mort à
Pontoiſe le 7 du même mois , dans la foixante-
onzième année de fon âge.
Pafchal-Antoinette-Emilie Petit de Marivel ,
veuve du Marquis de Chacellier - Dumeful ,
LieutenantGénéral des Armées du Roi , Infpec
FÉVRIER. 1778. 213
teur Général de la Cavalerie & des Dragons ,
Lieutenant & Commandant pour le Roi dans le
Dauphiné , eſt morte àBesançon le 16 du même
mois , âgée de ſoixante- quatre ans .
Elie Guillaume Gallutti de l'Hôpital , Comte
de l'Hôpital , eſt mort à ſa Terre en Normandie
, au commencement du même mois ,
âgée de cinquante - quatre ans.
Joſephe-Roſalie des Lyons de Fontenelles ,
veuve de Louis - François - Ignace Marquis de
Liot , Brigadier des Armées d'Eſpagne , Capitaine
& Commandant d'un des Bataillons du
Régiment des Gardes - Wallones , eſt morte à
Saint-Omer le 6 du même mois , dans la foixante-
ſeptième année de ſon âge.
1
Tirage de la Loterie Royale de France ,
du 31 Janvier 1778 .
Les numéros ſortis de la roue de fortune font :
76, 21,71 , 59,30.
214 MERCURE DE FRANCE.
TABLE.
PIECES FUGITIVES ENVERS ET ENPROSE , P. 5
David Vainqueur de Goliath , Poëme , ibid.
Le Temple de la Frivolité , II
Vers à Mile Aure P * d'H * de Ch** ſurM*. 13
Quatrain ,
Fong & Kiang , Anecdote Chinoiſe,
Du danger des mots Homonymes ,
Pour la Fête des Bonnes-Gens de Canon en
Normandie , Vaudeville ,
14
IS
28
31
Le Chevalier Errant , Proverbe Dramatique , 34
Strophes héroïques & lyriques ſur l'Amour ,
Suite des Penſée diverſes ,
Chanſon ,
Explication desEnigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
si
SS
58
60
ibid.
63
66
OEuvres deM. le Chancelier d'Agueſſeau , ibid.
Conſidérations ſur l'origine & les révolutions
duGouvernement des Romains ,
Angélique de Limeuil ,
Les deux Sophies ,
Hiſtoire Naturelle de Pline ,
Le Babillard ,
VoltariiHenriados libridecem, latinis verfibus
&Gallicis , &c.
79
95
99
103
106
109
FÉVRIER. 1778 . 215
114
116
Problêmes réfolus ,
Conférences Religieuſes pour l'inſtruction des
jeunes Profeſſes de tous les Ordres ,
Précis ſur l'Hiſtoire , les Effets & l'Ufage de
la Saignée ,
Eloge de Monſeigneur Louis-Nicolas-Victor
de Félix , Chevalier Comte de Muy , Ma-
ElogeHiſtorique de M. Venel ,
réchal de France , &c . 121
129
LesBienfaifances Royales , 137
OEuvres complettes de M. Buirette de Belloy ,
142
Méthode pour exercer l'oreille à la meſure ,
ISI
Annonces littéraires , 153
ACADÉMIES , 157
Paris , ibid.
-
Rouen , 159
SPECTACLES . 173
Opéra , ibid.
Comédie Françoiſe , 175
Comédie Italienne , 177
ARTS. 178
Gravures ,
ibid.
Muſique, 181
Architecture , 184
Lettre de M. de Voltaire à M. de Treffeol , 185
Variétés , inventions , &c . 186
Suite de la Lettre de M. Patte , ſur les inventions
de M. Loriot ,
187
Acte d'humanité & de courage ,. 194
Anecdotes , 196
216 MERCURE DE FRANCE.
Nouvelles politiques , 199
Nominations , 207
Préſentations , 208
d'Ouvrages, 209
Mariages, 210
Naiſſances, ibid.
Morts , 211
Loterie, 213.
1
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Monſeigneur le Garde des
Sceaux , le volume du Mercure de France, pour le
mois de Février , & je n'y ai rien trouvé qui m'ait
parudevoir en empêcher l'impreſſion.
A Paris, ce 6 Février 1778 .
DE SANICY.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe,
près Saint Côme,
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
JANVIER, 1778 .
PREMIER VOLUME .
Mobilitate viget. VIRGILE.
Peugnet
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire, rue de Tournon,
près le Luxembourg.
AvecApprobation & Privilége du Roi.
1.2
%
AVERTISSEMENT.
C'ESTAD Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue de
Tournon , que l'on prie d'adreſler , francs de port,
les paquets & lettres , ainſi que les livres , les eftampes
, les pièces de veis ou de proſe , la muſique
, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
toutce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auffi de marquer le prix des livres
, eftampes & pièces de muſique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvragedes
amateurs des lettres& de ceux qui les
cultivent , ils ſont invités à concourirà ſa perfection;
on recevia avec reconnoillance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenſes ſur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv.
que l'on paisra d'avance pour ſeize volumes rendus
francsde port.
L'abonnement pour la province eſt de 32 livres
pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
portpar lapoſte.
Ons'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eſt de 36 fols pour
ceuxquin'ontpas louſcrit,au lieu de 30 fols pour
ceux qui fontabonnés.
On ſupplie Meſſieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la poſte , ou autrement , au Sieur LACOMBE,
libraire, àParis , rue de Tournon.
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Paris, 16 liv.
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par an, à Paris , 121.
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périodique , 16 vol. in- 12. à Paris , 241.
En Province , 322.
ANNÉE LITTÉRAIRE , 40 cah. par an , à Paris , 241 .
Et pour la Province , 321.
GAZETTE UNIVERSELLE DE LITTÉRATURE , à Paris ,
port franc par la poſte , 181.
JOURNAL ÉCCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Dinouart ,
14 vol. par an , à Paris , 91.161a
Etpour la Province , port francpar la pofte , 141.
JOURNAL DES CAUSES CÉLÈBRES, 12 vol in- 12 par an,
àParis, 181.
Et pourla Province , 241.
JOURNALHISTORIQUE ET POLITIQUE DE GENÉVE , 36
cahiers par an , à Paris && en Province , 181.
LA NATURE CONSIDÉRÉE 12 feuilles par an, pour
,
Paris & pour la Province , 121,
JOURNAL ANGLOIS , 24 cahiers par an ; à Paris & en
Province , 24
TABLE GÉNÉRALE DES JOURNAUX anciens & modernes ,
12 vol. in 12. à Paris , 24 1. en Province ,
IS COURIER D'AVIGNON ; prix ,
301.
181.
A ij
Nouveautés quise trouvent chez le même Libraire.
Quinti Horatii Flacci carmina cum annotationibus , 2 gr
in- 8 . br. 101.
Les Incas , 2 vol . avec fig . in- 89. br. 181.
Dictionnaire Dramatique , 3 vol . gr . in-8 ° . rel. 151.
Dict . de l'Induſtrie , 3 gros vol . in- 8º. rel. 181.
Hiftoire des progrès de l'eſprit humain dans les ſciences
naturelles, in 8º. 1ei .
Autre dans les ſciences exactes , in-8º . rel.
5 liv.
51.
Autre dans les ſciences intellectuelles , in-8 ° . rel . 51
Médecine moderne , in-8°. br. 21.10f.
Traité économique & phyſique des Oiseaux de balecoar
, in- 12 br. 21.
Dict. Diplomatique , in-8º . 2 vol. avec fig . br . 121.
Revolutions de Ruſſie , in-8 ° . rel . 21. 10 f,
Spectacle des Beaux Arts , rel . 21.10 . 1
Dict. des Beaux-Arts , in-82 . rel . 41. 10f.
Théâtre de M. de Sivry , vol. in-8 °. br. 21.
Poëme fur l'Inoculation , vol. in-8 ° . br. 31.
Monumens érigés en France à la gloire de Louis XV , & c .
in- fol . avec planches br. en carton , 241.
Mémoires fur les objets les plus importans de l'Architecture
, in -4° . avec fig. br. en carton , 121.
L'Eſprit de Molière, 2 vol. in 12 br. 41.
Tableau politique & littér . de l'Europe , an. 1775, br . 21 .
Dist. des mots latins de la Géographie ancienne , in - 89 .
broch 3 1 .
Les trois Théâtres de Paris , in-8 ° . br. 21. 10 f.
L'Égyptienne , poëme épique , br. 11. 10f.
Hymne au Soleil , br. 11 4f.
Papillua
MERCURE
DE FRANCE .
JANVIER , 1778 .
PIÈCES FUGITIVES.
EN VERS ET EN PROSE.
LA MÉDIOCRITÉ.
M
ODE .
USES , daignerez -vousapplaudir à des rimes
Qui , ſous un nom pompeux , offrent peu de
beauté:
Votre lyre ne rend que des accords fublimes ,
A iij
66 MERCURE DE FRANCE.
Et mes vers vont chanter la médiocrité.
Vous à qui la Fortune, & l'Art & la Nature
Prodiguent à l'envi leurs faveurs fans mefure,
Dieux Terrestres , craignez cet excès dangereuz.
Et toi de qui les yeux préſident à l'Histoire ,
Viens , divine Clio , tracer à ma mémoire
Les plus illuftres malheureux.
Quelle ſera la fin de ta courſe célèbre ,
Alexandre , quel fruit de tes exploits guerriers ?
Le triomphe fini , vient la pompe funèbre :
De funeſtes cyprès ſuccèdent aux lauriers .
Sous un dais éclatant , qu'au faîte de la gloire
Suſpendoient dans les airs , les mains de la victoire
د
MillePeuples captifs encenſoient ton orgueil ;
Ochangementfatal ! ô rapide contraſte !
Le même Autel qui fut le ſiége de ton faſte ,
Devient le lit de ton cercueil .
A la fatalité de ce revers infigne ,
Où la plus fombre nuit ſuit le jour le plus beau ,
Ne reconnoît- on pas la fortune maligne ?
Sous le char du Vainqueur elle ouvre le tombeau.
Elle orne la victime avant qu'elle s'immole.
Tandis que d'une main elle élève l'Idole ,
Elle creuſe de l'autre un précipice affreux .
JANVIER. 1778 . 7
L'éclair brille, il eſt vrai , dans la voûte azurée;
Mais un léger inftant meſure ſadurée ,
Et la foudre part de ſes feux.
L'Univers partagé, ne fauroit-il ſuffire
Auxvoeux audacieux de deux fameux rivaux?
Leurjalouſe valeur en diſpute l'Empire ,
Comme l'unique prix digne deleurs travaux.
Aflisau premier rang, dont la pompe le flatte ,
Le fier Triomphateur des fils de Mithridate ,
Tâche d'en éloigner le Vainqueur des Gaulois .
Mais leur ambition ſera bien- tôt trompée.
Uncoup précipité joint Céfar à Pompée ,
Sous les inévitables lois .
Quels ſont ces vaſtes murs où , d'une main ſervile,
L'Univers tributaire apporte ſes tréſors ?
Le Soleil dans ſon cours luit-il ſur quelque Ville ,
Qui , du Tybre orgueilleux, oſe égaler les bords ?
Là , ſous le vol hardi des Aigles invincibles ,
Al'aspect des faiſceaux & des haches terribles ,
Les Rois humiliés tendent les mains aux fers .
Tu rampes à ton tour , République hautaine ,
Toi qui des Nations maîtreſſe ſouveraine ,
Planois fur le trêne des airs !
:
Où courent ces Romains avec tant de furie ,
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
Subitement armés de marteaux , de leviers ?
Vont-ils enfinbriſer les fers de la Patrie ,
D'un injuſte Tyran , louables meurtriers ?
Suivons leurs pas . O Ciel ! Quelles ſont ces Statues,
Par de coups redoublés à leurs pieds abattues ?
C'en eſt fait ; je ne vois que d'informes débris .
C'étoient-là de Séjan les ſuperbes images.
Ainſi donc en unjour les plus humbles hommages
Sont ſuivis des plus fiers mépris !
Ocomble de malheur ! ô ſpectacle effroyable !
Ce puiffant favori fubit le même fort .
Tel qu'untigre en fureur ,le Peuple impitoyable
Se plaît à lui porter la plus cruelle mort.
Ses membres difperfés , privés de ſépulture ,
D'avides animaux devenant la pâture ,
N'offrent plus à nos yeux que de vils oſſemens ;
Et le vieux Nautonnier de la fatale rive ,
Eloignant ſans pitié ſa barque fugitive ,
C Repouſſe ſes mânes errans .
De ces hideux objets détournons notre vue ,
Et fixons nos regards ſur ces gazons fleuris .
Une ſource y jaillit ſous une ombre touffue ,
Et Zéphir y retient les Grâces & les Ris .
Mollement étendu ſur ſon charmant rivage ,
JANVIER. 1778 . 9
Cupidon , dans les eaux , contemple ſon image.
De ſes divins appas il devient amoureux .
Quelle étoit mon erreur ! C'eſt vous, jeune Narciffe!
Faut-il que tant d'éclat par lui- même périſſe !
Moins beau , vous ſeriez plus heureux.
Oùſe ſontécoulés ces ruiſſeaux d'opulence ,
Dont le riche Pactole inondoit ton Palais ?
Ton ennemi vainqueur les tient ſous ſa puiſſance:
Une chaîne de fer l'en ſépare à jamais .
Un bûcher ! juſte Ciel ! Eſt-ce donc là le Trône
Où le fameux Créſus , ſans Sceptre , ſans Couronne
,
Doit , au milieu des feux , voir ſon dernier inſtant!
Fortune ! voilàdonc quelles font tes careſſes ,
Aimables au dehors , mais en effet traîtreſſes ,
Tu ne nous perds qu'en nous flattant.
Ornement curieux des rives de Provence ,
Merveilleux Oranger , toujours verd , toujours
beau ,
Sous un climatvoiſin des lieux de ma naiſſance ,
Net'énorgueillis point de ton riche fardeau .
Jaloux de ta beauté , l'impétueux Borée
Attaque de tès biens l'abondance dorée ;
Tu flottes , tu gémis , tu tombes avec bruit :
Le tronc eſt abattu ſous les branches brifées ,
V
10 MERCURE DE FRANCE.
Je vois avec les fleurs les feuilles diſperſées ,
Et l'arbre mort avec le fruit.
D'un grand bonheur tomber dans un malheur
extrême ,
Est- ce donc le deſtin des pompes d'ici -bas ?
Oui , la force périt par la puiſſance même ,
si la ſaine zaifon ne la tempère pas.
L'Empire de Louis eft donc inébranlable?
Les Dieux qui l'ont aſſis ſur unTrône immuable ,
Savent l'y foutenir dans la même ſplendeur.
Juſte , des meilleurs Rois il devient le modèle :
L'amour& le reſpect de ſon Peuple fidèle ,
Sont lesbafes de ſa grandeur.
Par M. Garcin , Instituteur , à Valence
en Dauphiné.
Afon Alieffe Royale le Duc CHARLES
DE LORRAINE & DE BAR , &c. &c.
LEE
Bouquet du Héros eſt le récit fidèle
De ſes vertus , de ſes exploits heureux ! ...
Charles , ton nom infcrit au rang des demi-Dieux,
Eſt le garantdeta gloire immortelle :
Jouis un fiécle encor du tribut de nos voeux ;
JANVIER. 1778. fr
Qu'ils peignent , grand Prince , à tes yeux ,
Notre jufte reconnoiſſance ! ...
Unjour, ainſi que nous , nos arrières neveux
Admireront ta rare bienfaiſance,
T
Et fur le marbre ils traceront ces vers :
"Charles, le plus digne des Princes ,
>> Fit le bonheur de nos Provinces ,
>> Et mérita l'amour de l'Univers » .
ParM. l'Abbé Clary.
VERS
POUR mettre au bas du Portrait de
Mademoiselle B.... G...
Β... fur toutes nos Beautés,
t
Ayant remporté l'avantage,
Voulut ſur le vélin voir ſes traits répétés ,
Pour triompher encor de ſon image.
Par M. d'A.... de Lyon.
Avi
12 MERCURE DE FRANCE.
A MONSIEUR ,
FRÈRE DU ROI , pendant ſon ſéjour à
Bordeaux.
PRINCE
7
RINCE Auguſte & chéri , votre ſeule préfence
Rend heureux le Peuple Aquitain :
Les Vertus de Titus , bien plus que ſa puiſſance ,
Firent le bonheur du Romain.
De votre Bifaïeul la tendre Bienfaiſance
Sera toujours chère au Lorrain ,
Renaiſſant Stanislas , adoré de la France ,
Vous le ferez du genre Humain.
Par M. le Vicomte de Brons.
1
JANVIER. 1778. 13
LA FAUSSE AVENTURIÈRE * ,
PROVERBE DRAMATIQUE ,
En un Acte & en Profe.
PERSONNAGES.
ALPHONSE , Roi de Lombardie.
ALAMIR , fils d'Alphonse ,
ZÉLOÏDE , Princeſſe de Golconde.
FATIME , Confidente de Zéloïde.
UBALDE , Confident d'Alamir.
Un Courtiſan .
- Suite d'Alphonfe.
La Scène est à Ravenne , dans le Palais
des Rois de Lombardie.
* Le ſujet de ce Proverbe eſt tiré du neuvième
Conte de la quatrième Journée du Pentamérone
Napolitain , du Signor Abbatutis.
14 MERCURE DE FRANCE.
SCÈNE PREMIÈRE.
ALAMIR , UBALDE.
ALAMIR. Laiffe - moi , cher Ubalde ,
à la douleur qui m'accable .
UBALDE. Eh! quel eſt donc le ſujet de
vos larmes ? L'heureux Alamir a- t-il encore
des fouhaits à former ? Ah ! Seigneur
, pourquoi vous abandonner à la
uiſteſſe qui s'empare de votre ame ?
ALAMIR. Hélas !
UBALDE. Heureuſement écliappé des
fers d'une Nation barbare , orné de
toutes les graces de la jeuneſſe , le front
ceint des lauriers de Bellonne , heureux
enfin par la poffeffion d'une aimable
Princeſſe que le Roi votre père vous
deſtine , que vous manque-t-il pour être
le plus fortuné des hommes ?.
ALAMIR. Tout.
UBALDE. Vous m'étonnez , Seigneur !
ALAMIR. Que ne ſuis je encore dans
lesfers!
JANVIER. و . 1778
UBALDE. Pourquoi me dérober le
chagrin qui vous devore ? N'ai - je donc
plus de droits à votre confiance ?
ALAMIR. Tu me connois mal , cher
Ubalde , je n'ai jamais ceſſé d'être ton
ami .
UBALDE. Et vous craignez de dépoſer
dans mon fein le tourment de votre
ame ? -
ALAMIR. J'aurais trop à rougir.
UBALDE. Si vous avez à tougir , ce
n'eſt que de votre injuſte réſerve.
ALAMIR. Eh bien , je vais rompre le
filence. Ecoute , cher Ubalde , & vois
s'il eſt poſſible d'être plus malheureux .
☑UBALDE . Vous connoiſſez mes ſentimens
, Prince : vous pouvez tout exiger
de moi.
ALAMIR. Je ne doute point de ton
zèle. Bleſſé dangereuſement dans le dernier
combat que nous livrâmes aux
Sarrazins , je reftai pour mort fur le
champ de bataille ; mais comme je donnai
quelque ſigne de vie, on m'enleva
pour me panfer ; je fus fait Priſonnier de
guerre ,& je devins le partage du Roi de
16 MERCURE DE FRANCE .
Golconde , leur allié. Je n'eus pas à me
plaindre de ma captivité , pendant laquelle
j'eſſuyai toutes fortes de bons traitemens
: mais le ſouvenir de ma Patrie fe
repréſentait fans ceſſe à mon idée , & me
plongeait dans la triſteſſe la plus amère.
J'avais la liberté de me promener dans
les jardins du Palais ; j'y remarquai plufieurs
fois une petite Jardinière , dont les
attraits firent ſur mon ame l'impreffion
la plus vive. Je fus quelque tems ſans la
revoir , & l'inquiétude commençait à
s'emparer de moi , lorſque je fus abordé
par une femme qui m'apprit que cette
Jardinière était la Princeſſe de Golconde
elle-même , qui , frappée de la nobleſſe
de mes traits , demandoit à m'entretenir
dans un boſquet écarté , où nous n'aurions
aucun riſque à courir. Nous nous
donnâmes ainſi pluſieurs rendez- vous ,
& il ne tarda point à s'établir entre nous
le commerce le plus agréable. Comme
nous avions à craindre d'être tôt ou tard
découverts , & rigoureuſement punis ,
je la déterminai à fuir. Nous prîmes le
jour & l'heure , & nous eûmes le bonheur
de tromper la vigilance de nos
Gardes. Nous gagnâmes le rivage , où
nous trouvâmes une barque qui nous
JANVIER. 1778. 17
attendait . Tout cela fut heureuſement &
ponctuellement exécuté. Nous nous embarquâmes
avec une caffette qui renfermait
beaucoup d'or & de diamans d'un
prix inestimable. Notre navigation fut
heureuſe....
UBALDE . Suſpendez votre récit ,
Prince ; on ouvre , & le Roi , votre
Auguſte père , va paraître en ces lieux.
ALAMIR. Contraignons-nous .
SCÈNE II.
ALPHONSE , ALAMIR , UBALDE , Suite.
ALPHONSE. La paix eſt aſſurée , mon
fils , je viens d'en recevoir la nouvelle ,
&j'ai donné fur le champ les ordres néceffaires
pour hâter l'arrivée de votre
épouſe. Le Prince , votre frère , ira la
recevoir à la frontière ; & je veux que
les fêtes que j'ai ordonnées , furpaffent
en magnificence tout ce qu'on peut.
imaginer de plus beau.
ALAMIR , s'inclinant. Seigneur....
ALPHONSE . L'heure m'appelle au Con18
MERCURE DE FRANCE.
feil , & je m'occuperai encore , à mon
retour , des moyens d'accélérer l'inſtant
de votre hymen. Adieu.
SCÈNE ΙΙΙ.
ALAMIR , UBALDE.
ALAMIR. Suis-je affez malheureux ?
UBALDE. Eh ! quel eſpoir nourriſſezvous....
ALAMIR. Quel eſpoir! .... Pourſuivons
mon récit , & tu jugeras combien je ſuis
àplaindre. -
Nous débarquâmes à Rimigny , ne
voulant point paraître à la Cour de mon
père , avant d'avoir fondé ſes intentions.
Comme la Princeſſe érait un peu fatiguée
de la traverſée , je lui propoſai de
s'y repofer pendant que j'irais embraſſer
mon père. Je lui promis que trois jours
ne s'écouleraient pas ſans que je vinſſe la
chercher avec un nombreux cortége, pour
la conduire à la Cour. Zéloïde me laiſſa
partir , quoiqu'à regret. Je trouvai le
Roi dans des diſpoſitions ſi peu favora
JANVIER. 1778 . 19
bles , que je n'oſai point lui découvrir
mon amour. Il ne m'a pas été poſſible ,
depuis mon arrivée , de donner de mes
nouvelles à Zéloïde. Je l'adore toujours;
elle me croit ſans doute un parjure : je
ne me diffimule point mes torts ; je fais
combienje fuis coupable , & c'eſt ce qui
me déſeſpère.
UBALDE. Je partage vos chagrins
Seigneur , & je fuis prêt à tout entreprendre
, pour vous prouver combien je
vous ſuis dévoué. Ordonnez , je n'ai rien
àvous refufer .
ALAMIR. Juges de mon tourment &
de mes remords , s'il faut conſommer le
ſacrifice cruel qu'on exige de moi... Non,
jen'y confentirai jamais.
UBALDE. Zéloïde ...
ALAMIR. Me croit infidèle , & c'eſt
cequi metue.
UBALDE. Je vole à Rimigny ; je cours
auprès d'elle ; je lui peindrai vos ſentimens
, votre réſolution ...
ALAMIR. J'ai prévenu ton deſſein;
j'ai dépêché le fidèle Renaud à Rimignys
&, fans lui découvrir le ſecret de mon
20 MERCURE DE FRANCE.
coeur , je l'ai chargé de porter une lettre
à Zéloïde ... Il devrait être de retour ;
peut-être craint-il de commettre , en paraiſſant
ici , quelque indiſcrétion. Vas ,
cher ami , vas t'informer s'il eſt revenu ,
& tâche de rendre le calme à mon coeur
agité.
UBALDE. J'y cours ; heureux ſi je puis
vous prouver par mon zèle , le deſir que
j'ai de travailler à votre bonheur ! ( Il
Sort) .
SCÈNE I V.
ALAMIR feul.
Triſte grandeur ! funeſte rang , qu'exigez-
vous de moi ? Quelle est la condition
des Princes ! Infortunés ! Il ne
leur eſt donc pas permis de goûter le
bonheur! ... Je fuccombe à mes chagrins...
O ma chère Zéloïde ! Toi qui te Hattais
de régner à jamais ſur mon coeur... Que
dis-je ? Je ne puis , je ne dois aimer que
toi ; & fi le fort s'obſtine à me perſécuter,
une autre aura ma main ; mais mon coeur
fera toujours à toi.
JANVIER. 1778. 21
SCÈNE. V.
ALAMIR , UBALDE.
ALAMIR. Eh bien , cher Ubalde ,
m'apportes-tu des nouvelles confolantes
?.... Quel eſt ce billet que je vois en
tes mains ?
UBALDE . C'eſt le vôtre , Seigneur ;
Zéloïde eſt diſparue depuis quelques
jours , & l'on ignore ce qu'elle peut être
devenue.
ALAMIR. Voilà tout ce que j'ai craint !
Zéloïde n'aura écouté que ſon déſefpoir
, & m'aura cru parjure..... Ah !
malheureux ! ....
UBALDE. Raffurez-vous , Seigneur , je
vais mettre tout en oeuvre pour découvrir
le lieu de ſa retraite. Il faut de votre
côté faire naître des obſtacles qui puiſſent
retarder d'abord , & , par la fuite , rompre
votre mariage. Mais ſi vous confultiez
cette femme extraordinaire , dont la
renommée publie tant de merveilles ?
ALAMIR. Cette jeune Etrangère ....
22 MERCURE DE FRANCE.
UBALDE. Que le Roi votre père a fait
mander , & qui doit , au fortir du Confeil
, faire en ſa préſence l'eſſai de ſes
talens .
ALAMIR. Et tu me crois allez dépourvu
de bon fens pour ajouter foi aux
rêveries d'une Aventurière que le haſard
peut- être a fervi quelquefois?
UBALDE. Ces fortes de gens ont fouvent
des relations incroyables...
ALAMIR. Et tu préſumes.....
UBALDE. Je ne préſume rien ; mais
vous favez , Seigneur , que les plus petites
cauſes ont produit quelquefois de grands
effets.
ALAMIR. Eh bien ? ... Je m'abandonne
àtes conſeils.
UBALDE. Je vais l'attendre , &... mais
on entre... c'eſt elle que votre étoile vous
envoie.
JANVIER. 1778 . 23
SCÈNE VI.
ZÉLOIDE , FATIME , ALAMIR , UBALDE.
( Zéloïde & Fatime ſont vêtues magnifiquement
, & portent un faux nez qui les
déguise . Un Esclave noir place dans le
fond du Théâtre , une petite table chargée
d'une caffette , & d'un petit panier
couvert ).
ZÉLOÏDE; à l'Esclave noir. Retirez
vous. ( Bas à Fatime ) . Enfin , je touche
aumoment... Juſte Ciel ! ... Que vois-je ? ...
C'eſt le Prince !
FATIME , de même. Contraignez-vous,
Madame , & conſervez tout le fangfroid
dont vous pouvez être capable.
ZÉLOÏDE, de même. Je tremble . ( Haut
Pardonnez , Meſſieurs , li j'interromps
votre folitude ; mais l'ordre exprès du
Roi....
ALAMIR. Vous n'êtes point faite ,
Madame , pour embarraſſer perſonne , &
fur-tout des Officiers de Sa Majesté,
( 24 MERCURE DE FRANCE.
ZÉLOIDE , bas à Fatime. Il ſe cache .
(Haut ) . Je vais me retirer...
ALAMIR. Je ne le ſouffrirai point , &
je ne vous cacherai pas que je fuis
charmé de trouver l'occaſion de pouvoir
vous entretenir en particulier. ( Bas à
Ubalde ) . Je veux , pour l'éprouver , lui
cacher mon rang ; qu'il ne t'échappe rien
qui puiſſe me trahir.
UBALDE. Comptez ſur ma difcrétion.
ZÉLOÏDE , bas à Fatime. Je vais profiter
de cet heureux moment pour fonder
fes intentions. 3
FATIME . Puiffiez-vous réuſſir !
ZÉLOÏDE , à Alamir. Si vous voulez ,
Seigneur , me confier votre main , je
pourrai vous dire des choſes qui vous
cauſeront peut- être une ſurpriſe.....
ALAMIR. La voilà.
ZÉLOÏDE , après l'avoir examinée. Cette
ligne marque une longue vie ; cette autre
une ſuite de proſpérités non interrompues
..... Mais..... grands Dieux ! ..... Que
vois-je ? Excuſez , Prince , ſi , ne vous
connoiffant point , j'ai manqué peutêtre
JANVIER. 1778. 25
être au reſpect que je dois à votre Auguſte
rang.
ALAMIR. Vous m'étonnez .
ZÉLOÏDE. Vous avez paru douter de
mon ſavoir , & je vous prépare de plus
grandes ſurpriſes.... Pourſuivons.... Quel
enchaînement de gloire & de bonheur! ...
Dieux ! .... Mais je crains d'être indifcrette....
ALAMIR. Ah! parlez , fans crainte ;
parlez , & fatisfaites ma juſte impatience.
ZÉLOÏDE. Vous avez aimé , Prince :
mon art ne va pas juſqu'à pouvoir connaître
ſi vous aimez encore ; mais j'en
ſais affez pour découvrir que vous faites
le malheur d'une femme tendre & fidelle ,
que votre indifférence , pour ne pas dire
votre ingratitude , a réduite au déſefpoir.
ALAMIR troublé. Dieux ! qu'ai-je fait ?
A quoi me fuis-je expoſé ? Je n'y peux
plus tenir.... Fuyons.... Ubalde , fuyons.
Allons cacher à tous les yeux ma honte
& ma douleur.
I. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
SCÈNE VII.
ZÉLOÏDE , FATIME.
ZÉLOÏDE. Il eſt touché.... des pleurs
s'échappent de ſes yeux... Ah ! Fatime ,
j'en conçois un favorable augure.
FATIME. Quel eſt votre deſſein ,
Madame , & qu'eſpérez-vous ?
ZÉLOÏDE. Toucher ſon coeur , rentrer
dans mes droits ; ou , ſi j'ai le malheur
de ne pouvoir réuffir , je ne veux que
lamort.
FATIME . Mais ne craignez-vous point
que le mariage du Prince ne mette obftacle
à vos projets ?
ZÉLOÏDE . C'eſt ce ſeul motif qui m'a
engagée à vouloir connaître mon fort.
En proie à l'inquiétude la plus cruelle ,
j'attendois le retour d'Alamir , eſpérant
toujours que l'amour le ramènerait auprès
de moi . Le bruit de fon hymen m'a
tirée de l'eſpèce deléthargie dans laquelle
j'étais abſorbée,&je ne m'occupai plus que
des moyens de réuffir . Je m'ajuſtai d'une
4
JANVIER. 1778 . 27
façon fingulière, & même un peu bizarre :
le merveilleux en impoſe toujours. J'ai
choiſi dans les parures que j'avais apportées
de Golconde , celles qui peuvent
étonner & plaire davantage. Je plaçai
dans mes cheveux un grand nombre de
pierreries; peut- être croit- on qu'elles
font fauffes ; car , à la façon dont je ſuis
équipée , il n'y a perſonne qui ne me
prenne pour une Opératrice de Campagne.
L'accent étranger dont je ne puis
me défaire , aide encore à le perfuader.
J'ai fait publier par-tout que la Signora
Taratantara , arrivait tout exprès des
grandes Indes , pour faire voir aux Seigneurs
de la Cour , & aux bons Bourgeois
de la Ville de Ravenne , mille
curioſités fingulières , mille tours de
cartes & de paſſepaſſe tout- à-fait neufs ,
&c. C'eſt ainſi que je me fuis établie
dans un des Fauxbourgs de cette Ville .
L'homme eſt avide de nouveautés , &
rien n'eſt plus facile que d'en impofer
aux curieux. Ma réputation s'eft telle
ment accrue , que le Roi ma fait donner
ordre de l'attendre aujourd'hui dans ces
lieux. C'eſt tout ce que j'ambitionnais.
Je ne ſais ; mais j'ai un ſecret preſſenti
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
ment que mes malheurs touchent à leur
fin.
FATIME. Que ne donnerais - je point
pour vous voir heureuſe ! .... Mais on
ouvre ....
ZÉLOÏDE . C'eſt ſans doute le Roi ; je
vais ſavoir mon fort .
SCÈNE VIII.
ALPHONSE , ZÉLOÏDE , FATIME ,
Courtisans , Suite.
د ZÉLOÏDE. Je me ſuis rendue , Sire
aux ordres de Votre Majesté , & j'attends....
ALPHONSE. Je ſuis enchanté de vous
voir ; & fi vos talens , comme je n'en
doute point , répondent à votre réputation
, je me fais une peinture agréable
du plaiſir que j'aurai d'en admirer
les effets .... Mais le Prince n'eſt point
ici ; qu'on l'avertiſſe. ( Un Courtiſan ſe
détache &fort ) .
J
JANVIER. 1778 . 29
SCÈNE ΙΧ.
ALPHONSE , ZÉLOÏDE , FATIME ,
Courtisans , Suite .
ZÉLOÏDE . Je vous prie d'excufer ,
Sire , fi , dans l'ignorance où je ſuis des
uſages de votre Cour , je manque au
reſpect que je dois à Votre Majeſté. Je
ſuis prête à exécuter fes ordres...
ALPHONSE. Le Prince va paraître......
Le voici.
SCÈNE X & dernière .
ALPHONSE, ZÉLOÏDE, ALAMIR, FATIME,
UBALDE , Courtisans , Suite.
L
ALPHONSE , au Prince qui paraît.
Approchez , Prince , on n'attend plus
que vous.
ALAMIR. Seigneur....
ALPHONSE , à Zéloïde. Rien ne peut
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
retarder maintenant le plaiſir que nous
promettent vos talens .
ZÉLOÏDE . Puiffé- je ne point démentir
l'idée que vous en avez conçue !
ALAMIR , bas à Ubalde. Que vais-je
devenir ?
ZÉLOÏDE , à Fatime. Approchez cette
rable ; ouvrez cette petite caffette......
bon. ( Elle en tire pluſieurs effets ) . Regardez
, Meſſeigneurs , ce petit foulier
couleur de roſe ; il a chauffé le pied de
la belle Hélène , avant le Siége de Troyes.
Je le tiens de la fille du Roi de Tonquin
, qui m'en a fait préfent en reconnoiſſance
des ſoins que j'avais pris de ſa
Péruche, qui avoit manqué mourir d'une
indigeſtion de biſcuit. Cette pantoufle a
appartenu au célèbre Confucius . Ceci eſt
une des moustaches du grand Lama ; je
la lui coupai fort adroitement , en prenant
du chocolat avec lui. Cet anneau
eſt le même dont ſe ſervit autrefois
Gygès ; mais il a perdu ſa vertu. J'ai là
d'autres curioſités encore plus merveilleuſes
; mais je les réſerve pour la bonne
bouche , & je vais vous montrer un
échantillon de mon adreſſe. ( On retire
JANVIER. 1778 . 31
le coffre & le petit panier qui couvraient la
table. Zéloïde tire trois gobelets de la
caffette , & une petite baguette ; elle arrange
le tout fur la table , & fait divers
tours ). Vous voyez , Meſſeigneurs , ces
trois muſcades; avec la vertu de ce petit.
bâton de Jacob , crac , la voilà diſparue .
( Elle fait voir le deſſous des gobelets ) .
Vous êtes bien certains qu'elles n'y font
pas ; ſoufflez deſſus , Sire. ( Elle baifſſe un
des Gobelets ) . Les voilà revenues. Vous
Ies voyez bien. ( Elle les touche de fa baguette
) . Crac ; où font-elles ? ( Elle montre
le deſſous des gobelets) . Vous êtes bien
perfuadés qu'elles n'y font point. Soufflez
-deſſus , Prince : regardez vous -même ;
elles y font toutes trois. Je vais vous
montrer maintenant ( elle tire un jeu de
cartes ) un tour qui m'a valu la protection
du Cubo ; vous allez voir. ( Elle
mêle les cartes ). Rien n'eſt plus étonnant.
( Elle les montre à l'Assemblée ).
Daignez , Sire , en retenir une.... Cela
eft fait.... Bon ! Prenez les cartes , & les
mêlez autant & fi long tems que vous le
jugerez à propos. ( Le Roi & le Prince les
mêlent alternativement ). Cela m'eſt égal ;
vous en avez affez ? ( Elle retourne le jeu
fur la table , & touchant une carte avec ſa
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
baguette ). Voilà la carte que vous avez
choiſie : cela eſt-il vrai ? Je vais vous
montrer actuellement un tour d'une au
tre eſpèce , & qui ne vous ſurprendra pas
moins. ( Elle poſe ſur la table un petit
panier couvert quiſemble s'agiter ) . Mais
avant de le commencer , il faut que
Votre Majesté me permette de lui raconter
une Hiſtoire ....
ALPHONSE. Je ne demande pas mieux.
ZÉLOÏDE. Une Princeſſe de mes amies
( que cela ne vous étonne point! ) Une
Princeſſe de mes amies a rendu les fervices
les plus ſignalés à un jeune Prince
qui lui a promis fa main : je ne craindrai
point de vous aſſurer qu'elle a expoſé ſa
vie pour ſauver ſes jours , & que fa
naiſſance n'eſt point inférieure à la
fienne.
ALAMIR , à part. Ciel ! qu'entends-je?
ZÉLOÏDE. Cependant, au mépris de ſes
fermens , le parjure ne veut point tenir
ſa promeſſe , & je viens vous demander
vengeance de ſa perfidie. ( Otant fon
faux nez ) . Cette Princeſſe , fille du Roi
de Golconde , c'eſt moi,
JANVIER. 1778 . 33
ALAMIR , à part. C'eſt elle-même ! ....
Ah ! grands Dieux !
ZÉLOÏDE . Le perfide dont je me plains,
eſt au milieu de votre Cour ; je ne veux
pas le nommer ; mais le petit animal que
renferme ce panier , ſaura bien le démêler.
Je tombe à vos genoux , Sire , &
j'implore votre pitié...
ALPHONSE. Vous pouvez compter que
je vous en ferai juſtice .
ALAMIR. Le coupable ſe jette à vos
pieds , Seigneur ; je dois la vie & la liberté
à Zéloïde ; je n'ai jamais ceſſé de
l'aimer , & je n'ai gardé le filence que
dans la crainte de vous offenſer ...
ZÉLOÏDE. J'aime votre fils , Seigneur,
& je vais en donner à Votre Majefté la
preuve la plus authentique. Si l'intérêt de
l'État exige que le Prince faſſe le mariage
que vous avez arrêté , je lui rends ſa promeſſe
, & je cours m'enfermer dans une
retraite....
ALPHONSE . Je ne le ſouffrirai point ;
vous êtes digne , belle Zéloïde , du premier
fceptre du monde , & mon fils
By
34 MERCURE DE FRANCE.
n'aura point d'autre épouſe que vous :
fon frère acquittera ma parole
ALAMIR. Ah ! mon père ,
ZÉLOÏDE. Je ſuis à vos pieds pour
jamais.
, ALPHONSE . Vous ferez unis demain
mes enfans ; foyez heureux. ( Se tournant
du côté d'Alamir ). La politique
avoit tiſſu vos noeuds , l'amour va les
rompre.
ALAMIR. Ma chère Zéloïde ....
ZÉLOÏDE. Me pardonnerez-vous ,
Prince....
ALAMIR. Le reproche eſt cruel.
ZÉLOÏDE . Ce n'eſt pas mon intention.
ALPHONSE. Oubliez vos malheurs ,
mes enfans , & jouiſſez en paix du bonheur
qui vous eſt promis. Vous avez eu
un grand Maître , l'expérience ; & votre
hiſtoire eſt une nouvelle preuve qu'à
quelque chose malheur eft bon.
ParM. Willemain d'Abancourt.
H
JANVIER. 1778. 35
ODE fur le fage Gouvernement de Sa
Majesté Impériale CATHERINE II,
Impératrice de toutes les Ruſſies.
A
INSI donc une femme, illustrant ſon génie ,
Dans l'art de bien régner , eſt l'exemple des Rois ;
Tout le Nord , en filence , à ſes pieds s'humilie
Pour recevoir ſes Lois .
Aftréeavec ſa ſoeur àſes conſeils préſide ,
Vénus lui prodigua ſes dons les plus flatteurs;:
Pallas mit dans ſes mains ſa formidable Égide ,
Mars ſes foudres vainqueurs .
Apollon , Dieu des vers , quoi! ra vertu ſuprême
Comme un trait de la foudre embraſe tous mes
fens!
Tu teperdsdans mon être,&juſques au cielmême,
Tu portes mes accens !
Fils du vaſte Océan , habitant de laTerre ,
Rapide & fier Irtis *, entends la voix des Dieux ,
* L'Irtis perd ſon nom en ſe mêlant avec l'Oby.
J'ai pourtant mis le nom du premier , parce qu'il ſoutient
mieux le vers.
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
Des hivers en courroux qui te faiſoient la guerre ,
Tu fors victorieux .
Reparois triomphant ſur les brillantes ondes ;
Que l'Aſtre qui t'éclaire excite les tranſports.
Accours , élance- toi de tes grottes profondes ,
Viens , règnes ſur tes bords.
Viens, admire avec moi ces charmans payſages ,
Ces hardis monumens , ces immenfes Cités ,
Cent Peuples autrefois féroces & ſauvages ,
Par la raiſon domptés.
It toi fameux Héros que tout célèbre & vante ,
Reparois à ma voix au ſéjour des vivans.
Quel ſpectacle enchanteur à tes yeux ſe préſente ?
Tes Peuples floriſſans .
On te vit d'une main formidable & ſavante ,
D'un Empire éternel jeter les fondemens.
Tulaiffas toutefois ſa ſplendeur menaçante
Afes commencemens.
Quelques ombres voiloient tes immortels ouvrages
;
* Pierre- le-Grand
JANVIER. 1778 . 37
Enfin , de leur éclat tous les yeux ſont frappés :
Ton égale paroît , & ces ſombres nuages
Soudain ſont difſſipés.
Son aſpect a banni juſqu'aux moindres ténèbres ;
Par elle -même inſtruits , couverts de ſes rayons ,
Tes Peuples vont ſervir , glorieux & célèbres ,
D'exemple aux Nations.
Elle penſe , elle agit , elle règne en grandHomme.
Pardes efforts divers , elle amène à grands pas
Les jours les plus brillans de la Grèce & de Rome ,
Dans ſes nombreux États .
Ton grand nom en reçoit encore un nouveau
luftre.
Elle imprime le ſceau de l'immortalité
Atout ce que tu fis jadis de plus illuſtre
Dans ta proſpérité.
Les Muſes auprès d'elle ont recouvréleurgloire;
Dans ſa Cour eſt le Trône & le Temple des Arts.
Quels ſpectacles pompeux &quels chants de victoire
Frappent de toutes parts !
Son génie & le tien prévalent ſur la Terre ;
38 MERCURE DE FRANCE.
Elle joint ſes exploits à tes faits éclatans :
Voici des grands ſuccès qu'elle obtient dans la
guerre ,
D'immortels monumens.
Vois le Croiſſant pâlir & trembler d'épouvante ;
Les remparts de Biſance à ſon nom ébranlés :
De tes vaſtes États , par ſa main foudroyante ,
Les Confins reculés .
Elle vient de frapper dans un Dédale immenſe ,
L'Hydre qui juſqu'ici, confondant tous les droits,
S'abreuvoit à longs traits du ſang de l'innocence ,
Au nom même des Lois .
ParM. Courtial,
QUATRAIN SUR L'AMITIÉ.
Près de R l'Amourj'appercevois
"
ſa Soeur ,
Cette amitié , tendre aliment du coeur ,
Que la Vertu voit comme ſon ouvrage ,
Et qui guérit les maux qu'elle partage.
A
Par le même.
!
JANVIER. 1778 . 39
VERS
Adreſſés à MM.le Comte & Marquis de
V***, par leur fils âgé de quinze ans ,
après la repréſentation de Zaïre , dans
laquelle iljouoit le Rôle de Néreſtan.
NÉ du ſang de ces Rois qui tenoient dela France
Et leur courage& leur puiſſance ,
Libre ſurmaparole , Eſclave par honneur ,
Néreſtan s'eſt montré plus grand que ſon Vainqueur.
Sous le poids de mes fers , de Zaïre incertaine ,
Contre unAmant aimé , j'ai ſoutenu la foi:
Malheureux Lufignan , qu'une mort inhumaine
Amoiſſonné trop tôt , je ſuis digne de toi.
Vous , brave Châtillon , vous ferez le modèle
Que je ſuivrai dans les combats :
A ma Religion , à mon Prince fidèle ,
Au ſervice des deux je conſacre mon bras...
Mais pourquoi des Héros que le Jourdain révère ,
Emprunter ici le ſecours ?
Pour la Religion & pour l'Art de la guerre ,
40 MERCURE DE FRANCE.
N'ai-je pas ſous les yeux les Auteurs de mesjours?
Ciel, qui me les donna , prolonge leur carrière!
Je ne demande rien de plus :
Et puiſqu'il faut qu'un jour je ferme leur paupière,
Que ce ne ſoit qu'après que j'aurai leurs vertus.
Par un Anonyme , à Dourdan.
PIGRAMME.
Qu'un grand Génie à l'Étude s'adonne,
Elle l'étend , lui fournit de l'emploi ..
Au fot encor , je la crois affez bonne ,
Par elle il eſt des plus contens de ſoi.
Mais pour nous, gens de médiocre aloi,
1
Que gagnons-nous à courre la Science ?
Nous apprenons tout juſtement de quoi
: Vous mieux ſentir , tourmens de l'impuiſſance !
Par M. P....
JANVIER. 1778 .
BOUQUET.
RELCEECEVVEEZZ ,, belle Iris, cetteRoſe nouvelle,
Foible tribut d'un coeur où regnent vos attraits ,
L'emblême en eût été moins frais ,
Vous n'auriez eu qu'une immortelle.
Par le même.
EPIGRAMME.
Sur de lui- même, un vraiGrand s'humanife ,
Et du reſpect vous allége le faix.
Tout au rebours , Dorimon le ſolenniſe ,
Le porte haut , ne vous parle jamais.
Grave Milord , tes calculs ſont mauvais ,
Si par - là tu croyois que l'on ſe déifie :
Qui craint fi fort de tempérer les traits
De ſa grandeur , nous dit qu'il s'en défic.
Parlemême.
42 MERCURE DE FRANCE.
IL
AUTRE.
L faut prier pour ceux qu'on hait,
Diſoit un Prêtre avec emphaſe ,
Au gros Pierrot qu'il ſtupéfait :
Soudain le Manant en extafe ,
<<Dieu donne donc proſpérité
> A Tiſiphon ma belle-mère ,
>> Au Juge de la Prévôté ,
:
>>A Jean notre voiſin , & puis à vous, monpère! ».
Parlemême.
L'ÉPREUVE ou AMÉIDE ,
Conte Oriental.
AMAÏDE régnoit fur une de ces
parties de l'Inde , qui ſe ſont moins
reſſenties des ſecouſſes dont cette multitude
d'Etats a été ſi ſouvent agitée.
Ce Prince avoit apporté au monde
ce don de la nature , peut-être le plus
précieux & le plus rare, la ſenſibilité,
JANVIER. 1778 . 43
d'où émanent preſque toutes les vertus.
Les Flatteurs , & les Valets de Cours,
qui s'emparent en quelque forte des
premiers momens de l'exiſtence des
Grands , n'étoient point parvenus à
corrompre les penchans heureux d'Améïde.
Fils d'un père qui s'étoit montré
lui-même un prodige de bonté , il
cherchoit encore à le ſurpaffer par la
bienfaiſance & l'amour de la juſtice :
car ces deux qualités doivent néceſſairement
s'allier dans un Souverain
jaloux de remplir ſes devoirs. Ce
Prince ne ſe cachoit pas combien le
ſceptre eſt peſant dans de jeunes mains ;
il ſentoit toute l'importance de l'art
de régner : rejetant tous les genres
d'éclat , & aimant à s'envelopper de
la modeſtie , il ne vouloit de parure
ni dans ſes actions, ni dans ſes habits.
Améïde ne s'occupoit que d'aſſurer la
félicité dont jouiffſoit ſon Peuple , auffi
n'accabloit- il point de largeſſes d'infatiables
Favoris. Les revenus de l'Etat ,
diſoit-il , ne m'appartiennent point ; je
ne ſuis que l'Econome de mes Sujets ,
&je leurs dois compte , ainſi qu'à moimême
, des dépenſes qu'exige l'Admi
niſtration. Un Père éclairé dans ſa ten
44 MERCURE DE FRANCE.
dreſſe , doit , par une juſte diſtribution ,
partager ſon bien entre ſes enfans , &
ne pas admettre ces odieuſes préférences
, qui ne peuvent faire un heureux
qu'aux dépens du bonheur de l'autre.
Si je ſavois que dans mon Royaume
il y eut un ſeul homme expoſé à reffentir
le beſoin de la faim , je ne pourrois
me réfoudre à prendre la moindre
nourriture : l'exiſtence de tant d'Humains
eſt la mienne , & je ſuis le
premier coeur que leurs fouffrances
déchireroient. De tels ſentimens méritoient
des éloges ; auffi les Courtiſans
vouloient- ils épuiſer les louanges pour
Améïde , mais ils y mettoient en vain
une adreſſe infinie. Le Monarque ,
au moindre mot qui le flattoit , témoignoit
une humeur repouffante ,
c'étoit courir les riſques d'une diſgrâce ,
que d'entreprendre de le louer. Les
Beaux - Eſprits cependant s'obſtinoient
à lui prodiguer un nombre de Panégyriques
& de Vers , qu'il ſe gardoit
bien de lire ; ils avoient déjà répandu
des lambeaux de l'Hiſtoire d'Améïde ,
que ce Prince fit ſagement fupprimer ,
comme des monumens de la plus
ſervile adulation , & du menfonge le
&
JANVIER. 1778 .
45
,
plus groffier & le plus criminel. Il ne
pouvoit faire un pas qu'il ne trouvât des
Statues , des Obéliſques , des Arcs de
Triomphe érigés en ſon honneur , &
il ordonnoit qu'on les abattit avec
la même activité qu'on les relevoit ;
des Prêtres même avoient eu la bafſeſſe
ſacrilége de comparer ce Souverain
à Dieu & de lui élever
des Autels. Améïde indigné renverſa
de ſes propres mains ces édifices de la
plus honteuſe Idolâtrie ,& de la plus arrogante
Impiété , punit ſévèrement les
Auteurs de cette flatterie dégoûtante ,
& défendit , ſous peine de mort , qu'on
profanât le nom de la Divinité , en y
mêlant le ſien. Il étoit prêt à épouſer
une jeune Princeſſe dont il ſe croyoit
aimé , & qui devoit à cet hymen futur ,
la poffeffion aſſurée d'une Souveraineté
conſidérable , que lui avoit laiſſée ſon
Père .
Améïde étoit dans l'uſage de ſe dérober
à la foule importune des Courtiſans , &
de faire ſeul d'aſſez longues promenades ;
il prétendoit que la ſolitude nourriſſoit
l'ame , & qu'on ne pouvoit guères ſe
fortifier dans la pratique des vertus ,
ſans ſe rendre un compte fidèle à foi46
MERCURE DE FRANCE.
même des diverſes impreſſions qu'on
éprouvoir. Il s'étoit égaré un jour
ſous l'ombrage épais d'un petit bois de
cocotiers ; pluſieurs ruiſſeaux rafraîchiffoient
cette retraite délicieuſe . Améide
s'y livroit à une douce rêverie ; il rencontre
un Vieillard auquel l'âge prêtoit
un air de majeſté impoſant ; la méditation
même ſembloit être gravée ſur
fon front ; un feu céleste animoit ſes
regards ; toute ſa perſonne annonçoit un
Sage formé par le tems & par l'expérience
: il paroiſſoit être venu en ce
lieu , comme Améïde , pour s'étudier
& réfléchir. Le Souverain l'aborde : -
Mon Père , commettrois-je une indifcrétion
? Me ſeroit - il permis de céder
au deſir de converfer avec vous ? Vous
connoiffez , felon les apparences , tout
le prix de la retraite , & je ne doute
pas , en recherchant votre entretien ,
que je n'éclaire mon eſprit , & que
je n'échauffe mon coeur ? Seigneur ,
répond le Vieillard.... Améïde ne le
laiſſe pas achever.- Comment! je vous
ferois connu ! - Oui , je fais que j'ai
l'honneur de parler à un Roi , au
puiſſant Améïde , d'autant plus digne
de mes hommages , qu'il cherche à s'y
JANVIER. 1778. 47
dérober : - Oublions , mon Père , je
vous prie , le Monarque de l'Inde , &
daignez n'enviſager qu'Améïde ; tour
me promet de votre part des leçons
falutaires; & les Rois , peut- être plus que
les autres Hommes , ont beſoin de lumières
& d'inſtruction .
Le Souverain & le Vieillard ont
de ces entretiens qui agrandiffent la
ſphère des idées , & dont le réſultat
eſt d'apprendre à devenir meilleur , &
plus éclairé ſur ſes obligations & fes
devoirs. Vous êtes donc bien aſſuré ,
dit le Vieillard , à la fin d'une converfarion
approfondie , que vous aimez la
vertu pour elle- même , fans aucune
vue d'intérêt ; que vous faites le bien
uniquement pour le plaifir de le faire ?
Afſurément , replique d'un ton ferme
Améïde ; le beſoin de compter mes
jours mes momens par de bonnes
actions , est néceſſaire à mon ame. Je
devrois n'être point aimé , & me voir
défiguré par l'ingratitude & la calomnie ,
que je ne changerois pas de façon de penſer
&d'agir : c'eſt envain qu'on fe montreroit
injuſte à mon égard ; le bonheur
des autres ſera toujours le mien.
Vous êtes- vous bien interrogé , Sei-
,
-
48 MERCURE DE FRANCE.
-
gneur , & donneriez-vous votre parole ,
que rien ne feroit capable d'altérer en
vous des ſentimens ſi nobles & fi
défintéreſſés ?
Je m'engagerois par
les ſermens les plus folennels .... Que
ne pouvez-vous lire dans mon coeur! Vous
verriez que je vous ai dit la vérité.-
Je vous crois , Seigneur : eh bien ! je
vais vous foumettre à une épreuve
terrible. Le Vieillard met la main dans
ſon ſein , & en tire un petit miroir
qu'il préſente au Prince .-Certe glace ,
qui ne trompe jamais , vous offrira les
hommes tels qu'ils font ; d'un coupd'oeil
vous ſaiſirez le fort qui vous
attend , après que vous aurez quitté
la vie. Regardez examinez bien ,
& ofez encore être vertueux & bienfaiſant.
د
• Toute l'ame du Monarque étoit en
quelque forte attachée ſur le miroir :
il voit d'abord ſes Courtiſans , contre
leſquels il falloit qu'il armât ſon autorité
pour repouſſer leurs louanges adroites ,
il les voit infulter ſecrètement à ſes images
, les percer de coups; le Souverain
ne peut s'empêcher de dire : ils font
bien faux ! ces Beaux - Eſprits qui
trafiquoient de leur vile adulation >
barbouilloient
JANVIER. 1778 . 49
barbouilloient des épigrammes injurieuſes
, & des libelles clandeſtins contre
le Prince! Quel ſpectacle le frappe ,
lorſqu'il fera defcendu au tombeau ! le
peu de ſtarues qui feront échappées
à ſes recherches , tomberont brifées
ſous les outrages d'une populace effrénée
; l'Histoire le peindra ſous les
couleurs les plus menfongères & les
plus abominables ; ces Miniſtres facriléges
des autels qui , malgré ſes défenſes
, s'obſtinoient à vouloir l'adorer
comme Dieu même , le maudiront.
Mais ce qui affecte davantage Améïde,
c'eſt l'infidélité & la perfidie de la
Princeſſe qu'il brûloit d'époufer ; il la
voit dans cette glace ſacrifiant ſes letun
Amant favorisé : alors
le miroir échappe des mains du Monarque
. Je vous l'avouerai , mon
Père , j'ai de la peine à réſiſter à ce
coup ! Si vous ſaviez combien je l'adore !
Je lui aſſurois en moi un défenſeur
de ſes Etats. Et voilà donc quelle eſt
la récompenſe de la vertu ! - Seigneur ,
elle n'en a point d'autre. Après de
telles connoiſſances , perſiſtez-vous dans
le plan de vie que vous vous êtes tracé ?
Rien ne me fera changer , mon Père ,
tres à
-
I. Vol. C
50 MERCURE DE FRANCE.
& cette vertu fi mal payée , n'en ſera pas
moins chère à mon coeur.
Le Souverain vouloit encore parler
au Vieillard ; il ne fait comment il a pu
ſe dérober à ſes yeux : il le cherche
vainement dans ce bois. Améïde revient
dans ſon Palais , bien déterminé
à ſuivre la route qu'il s'étoit ouverte ;
mais la ſérénité avoit fui de ſon ame ;
ſouvent il s'écrioit : O Dieu ſuprême !
c'eſt donc là le prix que tu réſerves à
ceux qui s'efforcent de te repréſenter
ſur la terre. Mais quand tu confondrois
le ſage & le juſte , ce qui est impoflible
à la Divinité , quand tu n'exiſterois
pas , ferois-je moins obligé à faire le
bien , & goûterois je moins de plaifir
à m'acquitter de mes devoirs & à
rendre mon Peuple heureux ? L'effort
qui coûta davantage au Monarque ,
fur de ne point donner ſa main à
l'objet de ſon amour , & de lui épargner
juſqu'au moindre reproche. Il fe
confola de ce ſacrifice , en maintenant
la Princeſſe dans la poſſeſſion de fon
Royaume , avec le même zèle que s'il
eût été ſon Epoux ; il affigna des penhons
aux Savans , encouragea les Arts ,
défendit les privilèges des Prêtres
JANVIER. 1778 . St
étendit enfin ſa bienfaiſance ſur tout
fon Empire. Il est vrai qu'un jour fon
fecret , en quelque forte , lui échappa .
Un Courtiſan ouvre la bouche pour
le louer : Arrêtez , dit Améïde , je vous
connois. Vous ne m'abuferez point ; je
fais que le menſonge eſt ſur vos lèvres ,
que leshommes ſont des bêtes farouches
que rien n'eſt capable d'apprivoifer :
oui , vous êtes tous des ingrats , des
perfides ; mais j'ai plus de plaiſir à m'occuper
de votre bonheur , que vous n'en
goûtez à méconnoître mes bienfaits.
Je l'éprouve , je le ſens : c'eſt envain
que tout s'unit pour lui refuſer le falaire
qui lui eſt dû ; la vertu porte avec ſoi
ſa recompenfe , & je n'en demande
point d'autre au Ciel .
Il arrive qu'au bout d'un an , Améïde
fe retrouve dans cette folitude où il
avoit fait la rencontre du Vieillard.
Au moment que ce Prince ſe rappeloit
fon aventure , le même Vieillard s'offre
à ſa vue , & courant dans ſes bras :-
Prince , permettez que je vous témoigne
ma joie ; rien ne m'eſt caché : je fais
de quelle façon vous vous êtes conduit
que, malgré l'affreuſe vérité que je vous
ai fait connoître , vous ne vous êtes
Cij
52. MERCURE DE FRANCE.
point démenti dans votre bienfaiſance ,
que votre peuple n'a perdu aucun de
ſes droits fur votre coeur , que le bonheur
d'autrui a fait le vôtre , qu'enfin
vous aimez la vertu pour elle-même.
L'avenir vous a dévoilé des images défagréables
; reprenez le miroir , & rendez
justice à l'être des êtres. Améïde , pour
la ſeconde fois , fixe les yeux fur cette
glace trop fidelle : il étend la vue fur
un eſpace immenfe; il eſt , pour ainſi
dire , tranſporté dans les Cieux . Que
de merveilles le frappent ! Quel torrent
de délices s'épanche dans ſon ſein !
comme les mortels , les ſoins qui les
agitent , comme la terre s'eſt perdue à
ſes regards ! Il entend une voix :
Améïde , c'eſtici le ſejour de l'éternelle
félicité , c'eſt ici que la vertu remonte
à fa ſource , ſe repaît à jamais de la
contemplation de fon Auteur. Ta place
t'eſt affignée parmi les Génies bienfai-
-fans , & tu iras de monde en monde
diſtribuer les faveurs de cette Providence
dont tu as pu accuſer la ſageſſe.
Améïde , dans l'extaſe , veut rendre le
miroir au Vieillard , & ſe trouve environné
d'une lumière céleste d'où
fort un jeune homme reſplendiſſant de
-
JANVIER. 1778 . 53
-
toute beauté , & déployant des ailes
d'une blancheur éblouiſſante : Ne
cherche plus ton Vieillard : c'eſt moi ,
Améïde , qui avois pris ces traits pour
jouirdansun entretien familierdu ſpectacle
de ton ame ; elle eſt digne de la Divinité
: tu vois qu'elle ne demeure pas
ſans récompenfe , & que le Ciel peut
la conſoler des injuſtices de la terre.
Je ſuis le Génie qui veille ſur toi ;
après ta mort , tu partageras mes honneurs
, &tu inſpireras tes ſentimens.
Ah ! s'écrie Améide je ferai donc
toujours du bien !
د
Par M. d'Arnaud.
LE
A Monfieur de S ......
E fort a de mes voeux exaucé la moitié ;
Du gain d'un Terne on m'apprend la nouvelle :
Je le deſtine à l'amitié ;
Eft-il emploi plus digne d'elle ?
Ami , tu perdis tout. Dansce déſordre extrême
Par ma fidélité je me crus honoré ;
Avec tranſport je me dis à moi-même , ...
Seul , je vais fecourir le mérite ignoré.
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
Mépriſe cette race impure
D'indifférens fur ton malheur ;
Et ſouviens toi toujours que leur lâche tiédeur,
Leur faufferé , leur infolente injure ,
L'abus conſtant de ta douceur ,
Ont millefois , de ta bleſſure ,
Renouvelé la trop juſte douleur.
Ala nature , à la tendreſſe ,
Affez& trop long-tems tu payas le tribut ;
Sèche tes pleurs , renais , accorde encor ton luth ,
Et que taMuſe enchantereſſe ,
Reprenne ſes anciens atours.
Tatouche facile & légère
Sait ſi bien peindre les amours
De l'innocente &timide Bergère,
Le Roffignol,le Printems & les Bois !
Dans un poétique délire ,
Fais nous entendre encor le charme de ta voix;
Tu n'as que la peine d'écrire ,
Le ſentiment s'échappe de tes doigts ,
Et dans tes vers Anacréon reſpire.
Daigne , ami , recevoir le fruit de mon bonheur ,
Dans l'excès de ton infortune.
Si tu comptois à la rigueur ,
JANVIER. 1778 . 55
Le troc eſt tout en ma faveur ;
Tu jouiras de ma fortune ,
Et moi de ton génie & de ton tendre coeur.
Cr
ÉPITHАРНЕ.
Y gît un Roturier d'une illuſtre naiſſance ,
Un vrai Céſar, quoique poltron;
Un habile Docteur bourſoufflé d'ignorance ;
Un inconnu de grand renom ;
Un bourru d'une humeur charmante ;
Unhommequi ſut tout&pourtant ne fut rien.
Eſt-ce impoſſible ? Non , voici le noeud gordien ,
Le défunt poſſédoit cent mille écus de rente.
SUITE DES PENSÉES DIVERSES *.
RIEN n'égale l'adreſſe d'un Flatteur d
inventer chaque jour de nouveaux tours
à donner à ſes louanges , ſi ce n'eſt
* Voyez Mercure d'Octobre 1777 , ſecond
Volume, pag. 440
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
l'habileté de celui qui en eſt l'objet ,
à découvrir chaque jour de nouvelles
raiſons de s'en juger digne.
Dans les affaires , on rencontre fouvent
des gens dont le premier mouvement
eſt toujours d'être fiers & roides .
L'inſtant d'après, vous les voyez décliner
& devenir ſucceſſivement traitables
accommodans, dociles, foumis : ils finifſent
par la baffſeſſe & s'y tiennent.
Pour s'appercevoir de la médiocrité
de certaines perſonnes , il ne manque
ſouvent à ceux qui les admirent , que
d'ofer la ſoupçonner.
Entre toutes les ſenſations qu'un
homme raiſonnable éprouve dans le
monde , l'ennui eſt celle qui domine.
Démocrite rit , Héraclite pleure ; le
vrai Philofophe ſe place entre deux ,
&baille.
Cléon eſt ſier , dites-vous ; c'eſt une
erreur ; Cléon eſt timide : mais il
ſe donne l'air fier , afin de n'avoir pas
l'air timide ; ſon ſilence eſt celui de
la crainte ; il tâche à le faire prendre
JANVIER. 1778. 57
pour celui du dédain ; il veut qu'on dife
de lui qu'il n'a pas la bonne volonté de
parler ; mais moi je dis qu'il n'en a
pas la hardieſſe.
L'Obſervateur Naturaliſte ne ſe contente
pas d'ouvrir les yeux & de regarder.
Il commence par s'aſſurer de
l'Inſecte volage qu'il veut contempler ,
puis , d'une main légère , lui fait prendre
fucceſſivement les ſituations les plus
favorables aux différentes recherches
qu'il ſe propoſe. De même , l'Art de
bien obſerver les Hommes , tient à
celui de les manier.
Vous me faites , Céphiſe , une énumération
des préſens champêtres que
vous ont envoyés vos amis de la campagne.
Ce difcours vous conduit inſenfiblement
à me demander des nouvelles
de ma métairie . Mes vergers proſpèrentils
? Mes pêchers donnent - ils cette
année ? Les longues pluies ne m'ontelles
pas caufé bien du dommage ?
Céphiſe , vous ne parlez point à un
homme fourd vous aurez de mes
pêches.
د
...
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
1
« Dites-moi le nom de cet Homme ?
>> C'eſt Mondor. Son état ? C'eſt Mon-
>> dor. Son mérite ? C'eſt Mondor.
>> J'entends ; Mondor eſt un de ces
> hommes dont il n'y a rien à dire?
>> Vous y êtes » .
Souvent on loue pour faire voir qu'on
eſt en état de louer. C'eſt alors le defir
de paroître capable d'apprécier le mérite,
qui fait paſſer ſur le chagrin qu'on a
de le reconnoître .
Je fais par coeur mon Theobalde.
Sa fineſſe , ſes détours , ſes ruſes , tout
m'eſt connu : en un beſoin , je pourrois
faire le dénombrement de ceux qu'il
a trompés , & dire même comment il
les a trompés. Une affaire ſurvient
entre nous. Auſſi-tôt je prends mes
meſures & mes précautions. Chaque
piége , chaque embuſcade eſt prévue
& parée. Pour cette fois Théobalde
manquera fon coup. Nous nous abouchons
, & il me dupe.
Les louanges que nous donnons à
nos rivaux , ne font quelquefois qu'une
JANVIER. 1778 . 59
ſpéculation de notre jalousie. Nous
avons entendu dire qu'il y avoit de la
grandeur d'ame à reconnoître le mérite
par - tout où il ſe trouve ; & nous
voulons , en uſant de cette candeur ,
tâcher de nous tirer d'une égalité ,
d'où nous n'aurions peut - être pas
l'eſpérance de fortir par nos feules
qualités.
Par M. P....
Explication des Enigmes & Logogryphes
du volume de Décembre.
Le mot de la première Enigme eft
l'Année; celui de la ſeconde eſt Grenade;
&celui de la troiſième eſt Sac. Le mot
du premier Logogryphe eſt Ripaille , où
l'on trouve ri- de- veau , paille , aile &
ail; celui du ſecond eſt Croquignolle ,
où ſe trouvent Léon , Luc , Enoc , Noé,
grille , orge , cire , Joel , coq , ronce
Corogne , quille , coquille , Rugen , Uri ,
Lion , Roi , Rollon , Rouen , rôle , rouge ,
Ino , Clio , ligne; & celui du troiſième
eſt Ciel , où l'on trouve lice , lie, île, le,
ce, ci , Eli , cil.
,
:
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
ÉNIGME.
LECTEUR, dès que l'hiver en tous lieux ſe fait
craindre ,
Je n'ai qu'à m'en louer , quand tu n'as qu'à t'en
plaindre .
D'autant plus doux pour moi , qu'il eſt plus irrité ,
S'il captive les flots , je ſuis en liberté.
Alors tu vois par-tout une jeuneſſe agile ,
Prouver , par ſon adreſſe , à quoi je ſuis utile.
Variant ſes plaiſirs , en variant ſes jeux ,
Malgré le froid cuiſant , j'arrête tous les yeux.
Mais garde- toi de moi comme de la fortune ,
Lecteur , dans mon chemin la chûte eſt trop commune;
Pour s'y bien foutenir , il faut de la hardieſſe ,
Etc'eſt le périlſeulqui fait quej'intéreſſe.
ParM. le Méteyer.
J
AUTRE.
E viens au monde avec ma femme ;
Je tiens tout d'elle, honneur , nobleſſe , dignité ,
Janvier
1778 .
AIR
Musique deM. Tissier .
Majeur.
Inspirepar son humeur
noireunPhilosophe 0:rv=gv=
-nal, vouloitun jour mefaire ac-
+
- croirequedans le monde tout est
mal,j'e: tois che-ri demon Is =
mene,mon coeur ne desi-roit plus
rien; notre sa: vant per:dit sa
peine,je sou- tins que tout
e:toit
bien,je sou:tins que tout etoit bien .
:
Mineur.
+
Un autrejour que ma ber =ge=
re refusa de baiser mon
chien, unPhilosophe moins se=
ve:re vint me dire que tout est
bien :je trou: vai ce nouveau sis:
tême d'un ridicule sans e
gal,je craignois un refusmoi
même ,je sou-tins que tout etoit
W
mal,jesoutins que tout estoit mal
JANVIER. 1778 . 61
C'eſt elle qui m'en a doté.
Maisde fes biens la bonne Dame
Souvent ne trouve en moi qu'un ſot diſſipateur ,
Et de la paix un vrai perturbateur.
Elle a le droit de me ſurvivre ,
Etfon bon ou mauvais deſtin
Dépend de ſuivre ou ne pas ſuivre
Le mal auquelje ſuis enclin.
Pour que notre ménage ait une heureuſe fin ,
Il faut qu'elle ait le ſouverain domaine ,
Qu'en tout elle commande en Reine ,
Et que moi , docile à ſa voix ,
Je ſuive exactement ſes loix.
Mais ſi , par un effet contraire,
(Qui par malheur eſt le plus ordinaire )
Je prends ſur elle le haut ton ,
Et la veux conduire au bâton ,
Notre ménagedéplorable
S'en va directement au Diable.
Arrivant entre nous la ſéparation
Des lieux & d'habitation ,
Je vais me tapir chez ma mère ,
Tandis que la pauvrette , en grande componction.
Va paroître devant ſon père ,
Qui lui fait un accueil gracieux ou ſévère ,
Suivant que la communauté
Abien ou malentre nous profité.
62 MERCURE DE FRANCE.
Au premier cas , d'un air affable ,
Il lui fait part de ſa ſucceſſion :
Au ſecond , en Juge implacable,
Il prononce contre elle exhérédation .
Tandis qu'elle eſt dans cette criſe ,
Je me tiens dans mon coin à part :
Mais j'ai beau faire le couard ,
Il y faudra revenir ſans remiſe.
Je reprendrai ma femme au moment arrêté ;
Et, par un ordre auquel il faut que tout réponde,
La première communauté
Décidera du ſort de la ſeconde.
Par M. D. B. de B.
J
AUTRE.
Ene fus pas toujours d'uſage ;
Je n'exiſtois point atu vieil âge.
Mais par- tout aujourd'hui , cher Lecteur , tu me
vois ,
Sous le toît du Berger , dans les Palais des Rois.
Quelquefois je ſuis frêle , & quelquefois ſolide ;
Pour moi , comme il lui plaît , un chacun ſe décide.
J'offre ſouvent pour la ſanté ,
JANVIER. 1778 . 63
Un remède aſſez ſalutaire ;
Alors je deviens néceſſaire.
Je flatte auſſi d'un fat la fotte vanité.
Dans la forme & dans la matière ,
Commedans la couleur , bien ſouvent je diffère.
Simple chez le Bourgeois , la main de l'Artiſan
M'enrichit pour le Partiſan.
Je fais encor en honneur chez la Belle ,
Où la mode ſouvent m'appelle.
Jedonne auſſi certain maintien
Aquiconque n'a rien à dire ;
Dans un cercle où chacun m'admire ,
Je ſuis marière d'entretien ;
Et fi quelqu'un par hafard y ſommeille ,
Par mon fecours on le réveille.
Enfin , dans la Société ,
Je ne ſuis point une inutilité.
Je ne dis plus qu'un mot : j'accompagne ſans ceffe,
Ou mon Maître, ou bien ma Maîtreſſe.
Lecteur , peut- être tu me tiens ,
En réfléchiſſant ſur ces riens .
Par une Dile de Nogent-le-Roi,
64 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
DÉSOEUVRÉ dans
chaffe ,
mon poſte , actif ſi l'on m'en
Quand je ſuis employé , je ne ſuis plus en place .
LOGOGRYPΗ Ε.
AMUSE MUSER , enchanter & plaire ,
Eſt ma fonction ordinaire.
Mon origine vient des Dieux :
Fut- il deſtin plus glorieux ?
Je maîtriſe & fubjugue l'ame ;
Je la tranſporte & je l'enflamme.
Dans le Prophane & le Sacré ,
Je ſers chacun ſelon ſon gré .
On m'aime chez les Grands ; j'embellis une Fête ;
J'aide l'Amour à faire une conquête .
Il eſt pourtant certaine loi
Qui me captive & qui m'enchaîne.
Si je ne la ſuis pas , tout eſt en déſarroi.
Bien-tôt je déplais , je fais peine.
JANVIER. 1778 . 65-
Pour me connoître mieux , par la combinaiſon
On pourra découvrir mon nom.
Je marche ſur ſept pieds ; & fans plus long colloque
,
Je t'offre , ami Lecteur , ce qu'un Poëte invoque;
Un mot familier à l'enfant ,
En uſage auſſi chez l'Amant ;
Une matière combustible
د
Qui ſouventà ton toît peut devenir nuiſible ;
En Normandie une Cité
Peu digne de piquer ta curiofité ;
Ce qui ſur un Journal indique ta dépenſe ,
Que tu dois meſurer ſelon ton opulence ;
Une Particule ; un Pronom ;
Pour la volaille une prifon.
En remontant au premier âge ,
Je t'offre encor un fils du pieux Ouvrier ,
Qui, par ſes ſoins, mit le premier
Le jus de la treille en uſage ;
Deux notes dans le chant ; un changement annal
Qui s'opère dans l'animal ;
Un aliment enfin commode à la vieilleſſe .
Mais , Lecteur , j'en dis trop ; finiſſons , je te laiſſe.
Par une Dlle de Nogent-le-Roi.
66 MERCURE DE FRANCE.
JE
AUTRE.
Evais , mon cher Lecteur , parler en Souveraine;
L'Univers m'eſt ſoumis , c'eſt mon vaſtedomaine;
Chacun chérit mesloix , mon Trône eſt à Paris,
Et l'on voit à ma Cour les Amours & les Ris.
Je plais à la Ducheſſe , au Prince , au Petit-Maître,
Quiconque veut briller , avec moi doit paroître ;
Je change très- ſouvent de ton& de fignal ,
Qui cherche à m'admirer vole au Palais- Royal.
De tous mes Partiſans j'ai le charmant fuffrage ,
Sans peine j'obtiens d'eux le plus flatteur hommage.
Mais retranches mon chef, alors j'offre àtes yeux
Cequ'on fait enl'honneur des Héros & des Dieux;
ARome, ungrand Auteur dans ſa vive tendreſſe ,
Jadis a ſu par moi célébrer fa Maîtreffe :
Et j'ai fait couronner au Temple d'Apollon ,
De myrte & de laurier , le tendre Anacreon.
Faut-il pourme nommer de plus fidèles guides ?
Mon fublime anagramme exiſte aux Invalides.
:
Par M. L. Bailleux , C. à T.
JANVIER. 1778 . 67
AUTRE.
JEfuisleDéputéd'unSouverainduMonde ,
Qui n'a pas ſon pareil ſurla machine ronde.
De mes membres divers qu'on fépare le tronc ,
Je ſuis par-tout pays un jour de grande Fête .
En ſon lieu maintenant ſubſtituez ma tête ,
Et je ne pèſe pas un demi-quarteron.
En cet état , il eſt bon de vous dire
Qu'il me reſte encor quatre pieds.
Ainoins que d'être aveugle ou deneſavoir lire ,
On doit voir dans les trois premiers
Un vieil adverbe exilé du beau ſtyle ,
Aqui Phébus n'a laiſſe d'autre aſyle
Qué de naif& facile jargon
OùMarot excelloir , & qui porte ſon nom.
Mais pour terminer cettegloſe ,
Des quatre pieds , que le Lecteur tranſpoſe
Un feul ; & fans aller au fidèle Berger ,
Où le fucre avecart , pour mieux vous engager ,
Prend mainte agréable tournure ,
Chez l'Epicier voiſin vous verrez ma figure.
Par M. Del***** D. F. D. B.
68 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Mémoires Philofophiques du Baron de ***
Chambellan de Sa Majesté l'Impératrice-
Reine . A Paris, chez Berton , Libraire
, rue Saint-Victor , vis-à-vis le
Séminaire Saint- Nicolas .
LA République des Lettres eſt un Etat
extrêmement libre , s'il faut en croire un
célèbre Critique. Onn'y reconnoît, dit-il,
que l'empire de la vérité & de la raifon
, & , fous leurs aufpices , on fait la
guerre innocemment à qui que ce foit,
même à fes amis & à ſes proches . On
a vu les Scaliger , les Voffius , les Dacier
& les Bernoulli nous en donner
l'exemple. Ainfi dans l'Empire Littéraire ,
les amis doivent ſe tenir en garde contre
leurs amis , les pères contre leurs enfans,
les beaux- pères contre leurs gendres .
Non hofpes ab hofpite tutus , non focer
a genero. Chacun y est tout enſemble
Souverain & juſticiable de chacun Les
loix de la ſociété n'ont point détruit
JANVIER. 1778 . 69
cette noble indépendance de l'état de
nature , par rapport à l'erreur & à l'ignorance.
Tous les particuliers ont à cet
égard le droit du glaive , & peuvent
l'exercer ; bien entendu , devoit ajouter
le Critique , qu'on ſe ſoumettra aux
réglemens de Police propres à chaque
Gouvernement.
Mais , n'eſt - on pas obligé d'avouer
auſſi que cette liberté a des bornes , &
qu'elle ne doit pas être confondue avec
la fatyre audacieuſe , qui ne reſpecte
pas plus les droits de la vérité que ceux
de l'humanité ?
Si l'on apprécie les Mémoires de M.
le Chambellan , d'après ces réflexions ,
pourra- t-on demander à celui qui en eſt
l'Auteur , les preuves de fa miffion ,
& lui faire un crime de s'être arrogé le
droit d'employer les armes de l'ironie
contre les Inventeurs des nouveaux fyftêmes
? Il nous ſemble que les réflexions
que nous avons rapportées , fourniſſent
une réponſe ſatisfaiſante à cette première
queſtion. Dira-t- on que les erreurs
contre leſquelles l'Auteur des Mémoires
a fait éclater fon zèle , ne peuvent nuire
ni au bon ordre de la Société , ni au
bonheur de chaque Citoyen ? Mais
70 MERCURE DE FRANCE.
peut-on foutenir qu'il n'y a nul danger
à répandre une doctrine qui tend à ôter
aux puiſſans & aux riches le ſeul frein
de leurs paſſions , aux affligés la dernière
confolation de leurs misères , aux
méchans le remords du crime , aux
ames vertueuſes les récompenfes de
l'autre vie ?
On répondra peut- être que cet Auteur
s'eſt plû à forger des monſtres pour avoir
le plaifir de les combattre , & à réaliſer
des chimères pour avoir l'occaſion de
faire briller fon eſprit , & d'amuſer ſes
Lecteurs . Qu'on parcoure les feules
aſſertions extraites des Ouvrages de la
Mettrie & du ſyſtême de la Nature , &
l'on ſera forcé d'avouer que le puits de
l'abyſme a été ouvert , & qu'il en eſt
forti des prodiges d'erreur qui n'en ſont
pas moins réels pour être incroyables .
On a cherché dans ce malheureux fiècle
à ébranler les vérités qu'une douce perfuafion
, une confcience preſque générale
, un fentiment intime & difficile à
vaincre , ont établies , & qu'il eſt ſi cruel
de vouloir nous enlever. Mais en convenant
de l'importance & de la certitude
de ces vérités , ne pourra-t- on pas reprocher
à l'Auteur des Mémoires l'ironie
1
JANVIER. 1778. 71
infultante & les armes du ridicule pour
attaquer ces Ecrivains téméraires , tandis
qu'il ne falloit que les éclairer , &
les ramener au vrai par les voies de la
douceur & de la modération ?
Nous ne diſcuterons pas ici les avantages
& les inconvéniens de cette nouvelle
méthode de réfutation , qui entraîne
le danger d'adopter des bruits
populaires , ſouvent faux & très-difficiles
à vérifier Quant à l'ironie , la vérité
, dans tous les ſiècles , a toujours été
en poffeffion d'en faire uſage , pour
couvrir le menfonge d'une confufion
falutaire. C'eſt ainſi qu'un Prophète ,
tout brûlant de zèle pour la gloire du
vrai Dieu , ſe moquoit de Baal & de
ſes aveugles Adorateurs. Dieu lui-même
n'a pas dédaigné d'employer la raillerie
à l'égard du premier homme , pour avoir
eu la téméraire curioſité de connoître le
bien & le mal . Mais il n'en eſt pas
moins vrai , & ces exemples impoſans
le prouvent , que ce ſeroit fortir des
bornes de l'ironie permiſe , que de fabriquer
à plaiſir des aventures , ou de
répéter cellès que la ſeule malignité &
le déſoeuvrement avoient inventées : & 、
nous croyons même que dans un objet
72 MERCURE DE FRANCE.
3
auffi grave , la certitude perſonnelle ne
fuffit pas pourjuſtifier ce genre d'attaque.
C'eſt ici qu'il faut la notoriété la plus
générale & la moins ſuſpecte , & qu'il
n'eſt permis à perſonne de débiter
comme une vérité conſtante ce qui
n'étoit , dans ſon origine , qu'une conjecture
ſouvent fauffe & toujours téméraire.
Ne peut-on pas encore attaquer
cette nouvelle méthode , parce qu'elle
ſuppoſe , comme une vérité certaine
que les hommes agiſſent toujours d'après
leurs opinions , tandis qu'ils font effentiellement
inconféquens par leur nature ,
& qu'il y a un intervalle immenſe entre
l'eſprit & le coeur. On a eu raiſon de
dire qu'il y avoit ſouvent bien loin de
l'homme agiſfant à l'homme penfant.
On agit par le mouvement de la volonté
, par l'impulſion des intérêts , des
paffions & des circonstances. On penſe ,
& l'on écrit ſouvent pour exercer fon
eſprit ; & l'eſprit , qui n'eſt que l'organe
ou l'interprète de nos pensées , prend
toutes les formes qu'il lui plaît. Il n'eſt
pas toujours vrai qu'un Auteur ſe
peigne dans ſes écrits. Que d'Ecrivains
dans tous les ſiècles , qui nous ont parlé.
à merveille de la bienfaiſance & de
l'amitié
2
JANVIER. 1778 . 73
l'amitié , & qui n'étoient rien moins
que bienfaiſans & vrais amis ! Combien
d'autres auffi qui ont déſavoué de toute
leur force , les conféquences affreuſes
qui réfultoient de leurs ſyſtèmes , &
qui étoient bien éloignés de commettre
les noirceurs où leurs Ouvrages auroient
du les conduire , s'ils avoient été conféquens
!
Les réflexions que nous foumettons
` à l'examen de l'Auteur des Mémoires , ne
nous empêcheront pas de louer ſon zèle
ni ſes intentions , & d'avouer que fon
Ouvrage a été lu avec plaifir & avec
intérêt , par des perſonnes de goût &
très - impartiales. Nous reſtons toujours
perfuadé que la critique n'eſt utile , que
lorſqu'elle eſt équitable & modérée , &
qu'on ne doit recourir au ridicule , que
lorſqu'on a épuiſé les autres moyens qui
peuvent ramener ceux qui s'égarent.
Confidence Philofophique , ſeconde édition
revue & augmentée. A Paris ,
chez Moutard , Imprimeur- Libraire ,
rue des Mathurins , Hôtel de Clugny.
Cette nouvelle manière de réfuter les
nouveaux ſyſtêmes , ne pourroit- elle pas
I. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
,
devenir dangereuſe , & donner lieu à
de fauſſes imputations , ſi l'on peignoit
dans ces fortes d'Ouvrages , avec trop
d'énergie, les écarts que peuvent produire
les mauvaiſes maximes ; & fi les aventures
que l'on met ſous les yeux du
Lecteur, avoient pour baſe unique , que
les hommes agiſſent toujours d'après
leurs opinions ou qu'ils adoptent fans
réſerve tous les ſentimens de ceux avec
leſquels ils ſe trouvent liés ? Nous laiffons
aux Moraliſtes rigides le ſoin de
difcuter cette Queſtion , & de faire connoître
toute l'étendue de deux devoirs
principaux qui nous font également prefcrits
, l'amour de la vérité & l'amour
des hommes : fi l'un nous oblige de ne
pas conniver à des erreurs dangereuſes ,
& même de les repouffer avec zèle ,
nous ne ſommes pas moins obligés ,
par le ſecond devoir , d'employer de
préférence les voies de douceur & de
perfuafion , pour ramener au vrai ceux
qui s'égarent , & fur-tout de ne pas
exagérer leurs torts, enleur imputant également
, foit des conféquences qu'ils
déſavouent , ſoit des erreurs qu'ils n'ont
jamais foutenues. Il faut le confeffer à
notre confufion , nous ajoutons toujours
JANVIER. 1778 . 75
quelque choſe du nôtre aux vices que
nous cenfurons : comme l'obſerve fi
bien un Orateur célèbre , nous ne les
donnons jamais pour ce qu'ils font ,
nous mêlons au récit que nous en faiſons
, la malignité de nos conjectures ;
nous les mettons en un certain point de
vue qui les tire de leur état naturel. Nous
en:belliſſons notre hiſtoire ; &, pour faire
un héros ridicule qui plaiſe , nous le
faiſons tel qu'on le ſouhaite , & non
pas tel qu'il eſt en effer. Mais faut- il ,
pour éviter cet écueil , garder le filence
lorſque les vérités eſſentielles de la
morale font attaquées ſans ménagement?
Faut-il abandonner avec indolence les
intérêts de la Religion que nous avons
le bonheur de profeffer , parce qu'en
combattant l'erreur , il pourroit ſe gliſſer
dans notre coeur des vues trop humaines ,
& ſe mêler un peu trop de vivacité au
zèle qui nous anime ? Si cela étoit , on
verroit bientôt groffir & ſe déborder
le torrent des erreurs les plus dangereuſes
, & la Société civile & chrétienne
en devenir le jouer , & fe trouver en
peu de tems bouleversée ; & les maux
deviendroient irremediables , ſi les amis
de la vérité n'employoient d'autres
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
1
armes contre le menſonge , que la modération
& le filence , & qu'ils oubliaſſent
que l'eſprit de douceur & de charité
a ſon eguillon & ne bleſſe que pour
guérir. Nous ne poufferons pas plus
Join nos réflexions ſur cet objet; il
nous ſuffira , pour juſtifier le zèle & l'intention
de l'Auteur de la Confidence
philofophique, de citer les paroles du
plus éloquent de tous les Ecrivains :
« Les mauvaiſes maximes , dit J. J. Rouf-
>> ſeau , font pires que les mauvaiſes
>>actions. Les paſſionsdéréglées inſpirent
>> les mauvaiſes actions ; mais les mau-
>>vaiſes maximes corrompent la raiſon
» même , & ne laiſſent plus de reffource
>> pour revenir au bien » . Or , peut- il y
avoir de maximes plus dangereuſes que
celles qui tendent à nous enlever des
vérités précieuſes qui font ici-bas , indépendamment
de leur certitude , notre
confolation ou notre eſpérance.
Nous ne ſuivrons pas ici le fil desaventures
du principal Héros qu'on introduit
fur la ſcène dans l'Ouvrage que nous
annonçons , & nous ne remettrons pas
ſous les yeux du Lecteur , les excès en
tout genre dont on fait le récit , &
JANVIER. 1778. 77
que l'on préſente comme le fruit de la
nouvelle morale. Nous remarquerons
ſeulement qu'on trouve dans cet Ouvrage
une differtation courte & lumineuſe
ſur la preuve des miracles , &
fur la force du témoignage des Apôtres.
Cette diſſertation eſt d'autant plus précieuſe
, qu'elle diſſipe tous les nuages
qu'une fauſſe érudition a répandus fur
la preuve fondamentale de la vérité de
notre Religion . M. Vernes y démontre
d'une manière victorieuſe , contre plufieurs
Ecrivains célèbres : 1 ° . que cette
preuve eſt la plus propre à attirer
l'attention des hommes ; 2°. qu'elle eſt
la plus courte & la plus abrégée ; 3 ° .
qu'elle eſt d'une influence univerſelle ,
étant à la portée de tous les hommes ;
4°. qu'elle eſt pleinement fatisfaiſante ,
lorſqu'il eſt queſtion de ſavoir fi un
homme parle de la part de Dieu. En
effet , rien n'eſt plus propre que les
miracles à faire une prompte & vive
impreſſion ſur les ſens parce que
l'homme aime naturellement le merveilleux
, & que c'eſt un ſentiment gravé
dans le coeur , qu'un prodige eſt la
voix d'un être ſupérieur qui nous parle
Avant toute réflexion le premier
,
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
mouvement eſt de s'y rendre attentif &
de demander ce qu'il fignifie. Cette
preuve eſt auſſi la plus courte & la plus
à la portée de tous les hommes , puifque
le ſeul ſens common fuffit pour
juger des faits , & des fairs furnaturels
comme les autres ; & que la voix de la
diſcuſſion exige au contraire beaucoup
de pénétration&de lumières, pour faifir
les rapports des idées entre elles , pour
ſuivre le fil des raiſonnemens , & pour
en fentir toute la force . Auffi a-t- on toujours
appelé les miracles , l'argument des
fimples . Ceux- ci ont en effet le bonheur
de ne pas ſavoir employer leur raiſon à
faire taire leur confcience. Heureux qui
eſt peuple en ce point , & qui ne cultive
pas fon eſprit aux dépens des fentimens
de religion qui nous font reſtés!
Cettepreuve enfin eſt pleinement fatisfaiſante,
parce qu'étant impoſſible de déterminer
juſqu'où peut aller la raiſon humaine,
en fait de doctrine &de morale, on ne
peut affurer que Dieu a parlé , que
lorſque ſon ſceau eſt viſiblement appofé
à une doctrine par des oeuvres qu'il a ,
ſeul , le pouvoir de faire , & qu'il ne
s'eſt réſervé qu'à lui. L'Auteur de la
JANVIER. 1778. 79
Confidence a joint à ſa diſſertation fur
les miracles , les raiſonnemens les plus
convaincans fur la force du témoignage
rendu par les Apôtres aux miracles de
Jefus-Chriſt . Il prouve d'une manière
victorieuſe qu'on ne peut pas les foupçonner
d'enthouſiaſme : " Le fanatiſme ,
>>dit-il , eſt une eſpèce de feu qui brûle
>> le coeur , mais ne le purifie pas ; qui
>> ſouvent fait fermenter les paſſions ,
>> mais ne les modère pas. Auſſi a-t-on
>> remarqué qu'une vertu douce , fim-
>> ple , toujours égale , ne ſe trouve pas
>> chez ceux qui font atteints de cette
>>maladie Mais chez les Apôtres , quels
>> ſentimens ! quelles moeurs ! quelle
>> ſageſſe dans toutes leurs démarches !
>> la calomnie n'oſa jamais les atraquer du
» côté de la ſimplicité & de la droiture
» du coeur.
>>Le Fanatique , frappé de quelque
>> objet , ne ceſſe d'en faire des éloges
>>>outrés ,des deſcriptions hyperboliques.
- Or , je l'ai déjà remarqué , les Apôtres
>> racontent tout simplement , froide-
>» ment même , les miracles de Jéfus .
>> Loin de paroître Enthouſiaſtes , on
>> diroit qu'ils ne prennent aucun inté-
» rêt à ce qu'ils rapportent. Vous ne
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
>> trouverez pas dans les quatre Evan-
>> giles un ſeul éloge de leur Maître.
>>Le Fanatique peint ſon délire dans
>> fes diſcours ; il parle ſouvent hors de
propos : vous trouverez chez lui de la
» vivacité , mais rarement de la juſteſſe .
>> Suivez les Apôtres devant les Juifs
» & les Payens ; vous appercevrez tou-
> jours cet efprit ſage & prudent , qui
- s'accommode au tems , au lieu , au
> caractère , au genre de ceux à qui ils
>>parlent.
» Le Fanatique , qui croit avoir quel-
>>que privilége , en parle fans ceſſe , il
>>l>'élève au-deſſus de toutes les autres
>>prérogatives : reconnoît-on à ce trait
>>les Apôtres ? Parlent - ils avec orgueil ,
>>>avec oftentation de leurs miracles ?
>>J'ai toujours été frappé de cette décla-
>> ration de Saint Paul : Quand j'aurois
le don des Langues , & celui des Pro-
>> phéties ; quand j'aurois la ſcience de
>> toutes choses , fi je n'ai pas la Charité,
je ne fuis rien. N'est- ce pas le langage
>>d'un vrai Philofophe , & non point
>> celui d'un homme en délire ?
Enfin l'Enthouſiaſte viole , pour
>> l'ordinaire , toutes les régles de la
>> prudence ; uniquement occupé de ſes
JANVIER. 1778 . 81
:
» vifions , il néglige le ſoin de ſa per-
>> fonne , il va au-devant des fupplices ,
» il les affronte . Les Apôtres ſuivent le
>>ſage conſeil de leur Maître ; ils
>>joignent la prudence des ferpens à la
>>fimplicité des colombes ; perfécutés
>>dans une ville , ils vont dans une autre;
>> ils fe confervent pour défendre la
>> vérité , mais ils ne l'abandonnent
>>jamais par une lâche apoſtaſie ».
Nous aurions voulu pouvoir remettre,
en entier , ſous les yeux des Lecteurs
cette differtation qui , malgré fa
briéveté , ne laiſſe rien à defirer . Pourquoi
l'Auteur n'a-t-il pas multiplié ,
dans fon Ouvrage , des analyſes ſi propres
à ſervir d'antidote au poiſon que
les aventures offrent à chaque page?
L'hiſtoire du Héros de la pièce en auroit
été bien plus inſtructive . On auroit
gliſſé fur les fictions , & les eſprits
ſolides ſe ſeroient arrêtés ſur les
preuves & les raiſonnemens dont la
matière étoit fufceptible.
Eloge de Michel de l'Hôpital , Chancelier
de France , avec cette épigraphe :
Vitam impindere vero. Juvenal , Sat.
IV . A Londres , & ſe trouve à Paris ,
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
rue Saint - Jacques , en face de la rue
du Plâtre ; & rue de la Bouclerie .
1777. in - 8 ° .
Le nouvel Orateur expoſe dans fon
exorde , le point de vue ſous lequel .
il a conſidéré l'Hôpital. « L'Académie ,
>> dit- il , en demandant fon éloge , a
>> demandé celui d'un homme qui a eu
>> ſes erreurs , même ſes défauts , avec
>> un plus grand nombre de vertus :
>> ſeule manière d'être parfait parmi les
>> hommes.
,
» L'Art de louer ne doit être que
» l'Art de bien expoſer la vie de
l'homme eſtimé louable par la poſté-
>> rité. L'Orateur , par de pompeuſes
>> divifions , par des qualifications anti-
>> cipées & ſouvent menfongères
> ſemble vouloir tromper le jugement
>> auquel le ſien va ſe ſoumettre . II
>> affoiblit ainſi l'Eloge qu'il publie ,
>> tandis que c'eſt du fond d'une vie
>>entière que doit fortir cette louange
>> pure que lui-même porte en tribut ,
>>après l'avoir reçue des actions , c'eſt-
>>à-dire , des mains même du Héros
." qu'il couronne . C'eſt ainſi , Meſſieurs ,
>> que je vais entreprendre de vous
JANVIER. 1778 . 83
ود
> peindre l'Hôpital , en le conſidérant
>> avec les yeux de la raiſon , avant ,
>> pendant & après ſon élévation ; non
>>pas précisément pour le louer , mais
>>pour le caractériſer à tous les yeux ,
» & pour mettre en état de le juger.
Par- là l'humanité trouvera dans ſes
>>vertus toute la gloire qui lui appar-
>> tient , & dans ſes fautes toute l'utilité
>> que peut offrir cette manière de
>> louer » . En effet , c'eſt plutôt un jugement
impartial qu'un Eloge outré que
l'on doit demander & attendre ſur
un homme célèbre dont il eſt également
utile de connoître les défauts & les vertus
, les grandes actions & les foibleſſes .
د
L'Auteur de ce diſcours , en faiſant
quelques reproches à la mémoire de
l'Hôpital a principalement en vue
l'Edit des Sémeſtres , qu'il paroît déſapprouver.
" Des motifs d'une ſage ré-
>> forme , dit-il , & , puiſque nous
>>devons tout à la vérité , d'autres peut-
» être qu'il plut à la Cour d'y aſſocier ,
>> donnèrentlieu à l'Edit appelé l'Edit des
» Sémeſtres , rendu en 1554 ; Edit dans
>>lequel le Gouvernement eut moins ,
» à ce qu'il ſemble , le juſte projet de
>> réformer l'abus des épices , en les
Dvj
$4 MERCURE DE FRANCE.
* fupprimant & augmentant les gages ,
> que celui , par le partage du ſervice
> du Parlement en deux tems égaux
* & deux portions différentes , de
>> rompre fon unité , & d'affoiblir fa
> force toujours importune aux régnes
>> de diffipation : tout annonce que ce
> fut-là fon objet. On ne fait fĩ PHô-
• pital fut le principal Artiſan de cet
>>Edit , comme quelques perſonnes le
>> pensèrent ; mais il en fut certaine-
>> ment le confident fecret & le partifan
>>déclaré. Pourquoi le diſſimulerions-
>> nous ? car enfin l'Hôpital fut homme.
>> Il n'eſt que trop apparent que le ref-
>> ſentiment de quelques déplaiſirs qu'il
* avoit éprouvés autrefois dans le Par-
>>>lement , & dont il fut toute ſa vie trop
» mémoratif, entra pour beaucoup dans
>>l'eſprit de cette réforme , qui cachoit
>> en elle un plan d'abaiſſement , peut-
>> être pernicieux ; auffi cette démarche
>>>lui attira-t-elle les reproches de fon
>> ancien Corps : il crut devoir s'en
>>plaindre encore à Olivier qui , pour
>> cette fois , ſe tut, ſe contentant d'an-
>> noncer par fon filence , qu'il n'approu-
>> voit pas qu'un Membre de la Magif-
> trature eût travaillé à changer un
JANVIER. 1778. 85
> pouvoir qu'il avoit , & partagé &
>> défendu , fans doute , comme falutaire
>> dans d'autres tems » .
د
L'Orateur caractériſe avec force
dans le morceau ſuivant , les grandes
qualités du Chancelier de l'Hôpital.
" Il ſuffit de dire que ce ſavant Hoinme
>> d'Etat paroît , dans l'ordre des con-
>> noiſſances , avoir atteint par la force
> ſeule de ſon génie , & pofé par des
>> loix réelles , tous les grands principes
>> qui doivent ſervir de régle aux diffé-
>> rentes parties de l'Adminiſtration , &
>> que le tems a conſacrés preſqu'en
>> tout point , en les marquant du ſceau
>>de l'expérience. Nulle erreur de fon
>>ſiècle ne lui a été perſonnelle ; nulle
>> découverte , à peu de choſe près , des
>> fiècles ſuivans , ne lui a été étrangère ;
» & de fi étonnantes lumières ſe ſont
>> trouvées encore réunies à la force de
>> ces caractères antiques que nous admi
> rons le plus ; de forte que le miracle
>> de tant de grands dons néceſſaires à
> l'Homme d'Etat , ſe trouve avoir été
>> accompli , par la création de cet
> Homme extraordinaire , ſeul de fon
>> ordre dans la claſſe des Hommes
L
86 MERCURE DE FRANCE .
>> Publics . Il a fallu deux ſiècles pour
>> nous le faire connoître & lui marquer
> ſa place , parce que ce n'a pu être
>> que la marche progreſſive de l'eſprit
>>humain qui nous ait révélé la juſteſſe
>> de ſes principes & l'étendue de ſes
>>lumières. Voilà ce qu'a été ce Chan-
>> celier , l'Homme peut-être le plus
>> digne de remplir une ſi haute place ,
>>le plus capable que la nature pût for-
» mer , parce que nul homme n'a été
>>pénétré plus que lui de l'idée qu'on
>> doit avoir de la toute - puiſſance des
>> Loix. Nul n'a été plus propre par
>> fon génie à en produire d'utiles pour
>> les hommes ; nul enfin ne leur a
>> prêté plus de force par ſa ſimple &
>> grave éloquence , par ſa révérence
>> envers elles , par fon maintien , par
> ſon ſoin à les faire obſerver , & plus
>> de crédit par ſon exemple comme
>>par ſon penchant à les ſuivre ».
On ne peut trop louer dans ce difcours
, où l'Orateur paroît s'être plus
occupé du fond des choses que des
agrémens du ſtyle , la ſage circonſpection
avec laquelle il préſente les affaires
générales de l'Europe & celles du RoJANVIER.
1778. 87
1
د
yaume : les intrigues de la Cour , les
caractères de Médicis , & des Princes
Lorrains , la conduite des Parlemens ,
du Clergé , de Rome , des Orthodoxes
& des Sectateurs des nouvelles opinions.
Les différentes Loix que les circonstances
firent naître fourniffent une ample
matière aux réflexions de l'Orateur , qui
ne s'écarte jamais de la ſage difcrétion
d'un Citoyen auſſi attaché aux Loix
de ſa Patrie qu'à l'Autorité dont elles
emanent. On ne trouvera point dans
cet Ouvrage aucune de ces réflexions
hardies & cauftiques qui , loin de remédier
au mal , ne ſervent qu'à l'aigrir.
La ſeconde partie de cet Eloge , qui
préſente le tableau des événemens les
plus intéreſſans , nous a paru ſupérieure
à la première.
:
Nouvelle Histoire d'Angletrre , depuis
la fondation de la Monarchie , jufqu'à
la paix conclue en 1763 ; avec
des obſervations particulières ſur les
principaux événemens de chaque ſiècle
, & une table particulière des
grands Hommes qui ſe ſont diftingués
dans la guerre , le commerce , dans
88 MERCURE DE FRANCE.
les ſciences & les arts . Par M. P.
Defchavanettes . En fix Vol. in- 12 .
Chez Froulé , Libraire , Pont Notre-
Dame.
On convient qu'entre toutes les Hiftoires
modernes , il n'y en a point qui
renferme de tableaux aufli frappans que
celle d'Angleterre. Cette longue ſuite
de révolutions ſanglantes que cette
nation a éprouvées , ne l'a pas empêché
de conferver à-peu-près le même caractère
. Les Scènes fameuſes ont eu beau
ſe multiplier en différentes époques ,
elle a toujours conſervé ſon caractère
belliqueux , fon amour extrême pour
l'indépendance , & une forte de ferocité
que le progrès des Sciences n'a pas
entièrement détruite. Parmi les Ecrivains
qui nous ont le mieux fait connoître
cette Nation , on remarque
Rapin Thoiras & M. Hume. Le premier,
qui a eu l'avantage de puiſer dans la
collection des actes de Rymer , a mérité
d'être regardé comme le Tite-Live
d'Angleterre. Hiſtorien judicieux , exact
& méthodique il donné à ſon
fujer toute l'étendue dont il étoit fuf-
د
a
JANVIER. 1778 . 39
ceptible ; mais on lui reproche de s'être
trop appeſanti ſur les petits détails , &
de fatiguer par cette prolixité le Lecteur ,
dont la mémoire ſe trouve ſurchargée.
On eſt auſſi obligé , en lifant ſon Ouvrage
, de ſe tenir en garde contre tout
ce qu'il dit en matière de controverſe ,
à cauſe de ſa prédilection pour la ſecte
des Puritains qui , ſous prétexte de
ſimplifier le culte extérieur , l'avoit
preſqu'anéanti. M. Hume , malgré ſa
qualité de Proteftant , qui lui fait rejeter
pluſieurs des dogmes de la Religion
Catholique , n'en eſt pas moins attentif
à peindre avec impartialité les délires
de ſa propre ſecte. Attaché aux Loix
de ſa Patrie , il n'en blâme pas moins
les excès que le fanatiſme de la liberté
a produit dans les différentes époques.
Sans négliger les détails qui ſervent à
faire connoître les exploits mémorables
des Héros , il cherche plus à développer
le jeu des paſſions , & à donner des
notions exactes des Moeurs & des Loix
de ſa Nation. On le regarde comme un
des Hiſtoriens qui peint le mieux d'après
Nature , & qui a ſu réunir la préciſion
à la clarté , la profondeur à l'élégance.
. MERCURE DE FRANCE.
Ces deux Auteurs , M. Rapin- Thoiras
& M. Hume , doivent être confultés
par tous ceux qui écrivent l'Histoire
d'Angleterré. L'Auteur de l'Ouvrage
que nous annonçons s'eſt fait un devoir
de les confulter preſque tous : mais
c'eſt M. le Préſident Hénault qu'il a
pris pour fon modèle. Celui- ci avoit
rangé , dans un ordre merveilleux , les
grands Hommes dont l'Hiſtoire particulière
rompoit le fil de la Nation. M.
Deſchavanettes les a auſſi diſpoſés par
colonne , à la fin de chaque Régne ,
autant pour aider la mémoire
pour éviter la confufion. Les Anglois
y partagent leurs places , avec ceux qui
ont eu quelque part dans leurs guerres ,
dans leurs alliances , &dans leurs traités
de commerce. Ainſi , d'un coup- d'oeil ,
on trouvera l'Homme que l'on cherche ,
ſans recourir à des tables chronologiques
& hiſtoriques toujours ennuyeuſes. La
qualité de ces grands Hommes eft miſe
en abrégé après leurs noms. Indépendamment
des avantages de la méthode
que l'Hiſtorien a adoptée il s'eſt
appliqué , d'une manière particulière , à
ce qui regarde l'article de la Religion .
د que
JANVIER. 1778 . 91
Le changement extraordinaire qui s'eſt
fait fur cet objet capital dans cette
Nation , ſemble n'avoir pas été affez
développé par les autres Hiſtoriens . On
ne conçoit pas , au premier coup-d'oeil ,
comment une Egliſe autrefois auſſi florifſante,
a pu , tout-à- coup , renoncer à fa
croyance , & ſe ſéparer avec tant d'éclat
de celle qui lui avoit donné la foi.
L'Auteur de l'Ouvrage que nous annonçons
, éclaircit cette difficulté, fuivant
pas-a-pas deux Ecrivains célèbres ,
MM. Boffuet & Fleury, également dignes
de l'admiration & de la confiance publique
, par leurs talens & par leur
impartialité. On ne peut les foupçonner
l'un & Pautre d'avoir voulu favorifer
les Proteftans , & d'avoir cherché à
pallier tour ce que leurs déclamations
contre l'Egliſe ont d'odieux & d'injufte.
M. Deſchavanettes ne pouvoit pas choiſir
de meilleurs modèles , & n'a point
perdu de vue , à leur exemple , que
'Hiſtoire n'eſt ni un panégyrique , ni
une fatyre , & que la ſimplicité des
faits doit faire celle des couleurs que
l'on y emploie.
92 MERCURE DE FRANCE.
Instructions familières ſur l'Oraiſon Mentale.
A Paris , chez Lottin l'aîné ,
Imprimeur du Roi , rue S. Jacques.
Sentimens de Piété pour chaque jour
du mois , à Paris , chez le même .
Sentimens affectueux de l'Ame envers
Dieu. Par M. le Chevalier de * *.
A Paris , chez Nyon l'aîné , rue
Saint Jean-de-Beauvais.
La Prière eſt le principal exercice de
la Foi ; elle en eſt l'aine & la vie :
elle nous applique aux choſes que
nous croyons elle les rapproche de
nous , elle les met ſous les yeux , elle
les fait goûter , elle leur donne du
corps & de la réalité ; enfin elle fait
diſparoître les choſes ſenſibles , & elle
rend préſentes celles qui font éternelles,
quoiqu'elles foient encore inviſibles.
Tels font les heureux effets de l'Oraiſon ,
qui élève l'Ame juſques dans le ſein de
la Divinité , & qui lui donne une
nouvelle exiſtence , en la ſéparant de
tous les objets ſenſibles. C'eſt elle qui
nous fournit les forces qui nous font
:
JANVIER. 1778 . 93
nous
vertu ,
un
néceſſaires pour conferver & fortifier la
Piété , qui malheureuſement eſt étrangère
au coeur de l'homme , & qui ne
trouve ici - bas que des ennemis. L'expérience
journalière & le ſentiment
intime ſuffiſent preſque pour
perfuader que nous n'avons de nousmêmes
qu'une furieuſe pente au mal ,
une oppoſition générale à la
une dureté de coeur que les promeſſes
& les menaces ne peuvent amollir ,
une ingratitude que les plus ſignalés
bienfaits ne font qu'augmenter ,
orgueil qui eſt encore plus grand que
notre misère & notre pauvreté , un
amour de nous-mêmes ſi violent & fi
injuſte , qu'il rapporte tout à foi ,
un attachement fi fort pour des fonges
& des chimères qu'il faut , ſelon l'Ecriture
, qu'il y ait de l'enchantement dans
notre ſtupidité. Rien n'eſt plus propre à
nous faire connoître toutes ces misères ,
&fur-tout à nous en faire gémir utilement
, que les trois Ouvrages que nous
annonçons. On trouvera fur-tout dans
les deux derniers , une pureté & une élégance
de ſtyle qu'on néglige quelquefois
trop dans ces fortes d'Ouvrages.
94 MERCURE DE FRANCE.
Idée de l'Education du Coeur, ou Manuel
de la Jeuneſſe. Par un Père de Famille.
A Paris , chez Cailleau , Imprimeur
- Libraire , rue Saint - Severin ;
Mérigot jeune , Quai des Auguſtins ;
Eſprit , au Palais Royal ; veuve Duchefne
, rue Saint-Jacques,
L'Auteur de ce Manuel s'eſt propoſé
d'inſtruire & d'amuſer , en même- tems ,
un âge qui redoute un travail défagréable
, & fur - tout le ton aride &
impérieux d'un Inſtituteur froid & févère.
Il a raſſemblé pluſieurs petits Ouvrages
qui doivent certainement être
préférés à la Bibliothèque Bleue , aux
contes de Peau-d'Ane , & à toutes ces
extravagances de Féerie qui ſont ſi propres
à gâter l'imagination des enfans , également
avidesde merveilles , & diſpoſés à
réaliſer les chimères les plus ridicules.
Souvenez- vous , a dit un Philoſophe ,
que l'eſprit d'une bonne inſtitution n'eſt
pas d'enſeigner à un enfant beaucoup
de choſes , mais de ne laiſſer entrer dans
fon cerveau que des idées juſtes &
claires. Qu'on les enjolive tant qu'on
voudra , qu'on les lui rende ſenſibles ,
JANVIER. 1778 . 95
mais qu'on foit ſur-tout attentif &
même ſcrupuleux à ne leur offrir que
ce qui est vrai , décent & aſſorti à la
foibleſſe de l'âge. Voilà le but que s'eſt
propoſé l'Auteur du Recueil , qui mérite
d'êtrebien accueilli. Les Gouvernantes&
les Inſtituteurs ne manqueront pas de
l'employer utilement dans l'exercice de
leurs fonctions.
Histoire de la Ville de Sancerre ; par M.
Poupard , Curé de la même Ville. A
Paris , chez Berton , Libraire , rue
Saint-Victor .
Un Pasteur ſemble avoir de nouveaux
droits à l'eſtime & à la confiance publiques
, lorſqu'il conſacre les moindres
inftans de ſon loiſir à l'utilité de ſes
Quailles . Après la ſcience du ſalut , qui
doit toujours avoir la prééminence ,
rien de plus important que de connoître
fon pays & les actions mémorables de
ſes Ancêtres. Or perſonne n'eſt plus
propre qu'un Paſteur à acquérir cette
connoiffance , lorſque ſes auguſtes fonctions
lui en laiſſent le tems. Il peut plus
aifément qu'un autre , recueillir les traditions
& les anecdotes intéreſſantes qui
-
96 MERCURE DE FRANCE.
échappent ſi ſouvent aux Hiſtoriens.
L'Auteur de l'Hiſtoire de Sancerre a nonfeulement
interrogé ceux de ſes Paroif.
fiens qui pouvoient l'inſtruire à cet égard,
mais il a encore confulté tous les Mémoires
relatifs à ſon objet; il s'eſt fait
aufli un devoir de lire & de discuter avec
impartialité tout ce que les Ecrivains
Proteftans ont écrit fur cette Ville , fi
famenſe par ſes guerres de Religion,
&fur tout par le ſiège que les Proteſtans
y foutinrent en 1573. Cet' Auteur eft
impartial , & ne s'écarte jamais de la
vérité , en expoſant la manière dont le
Calviniſme s'eſt établi à Sancerre , les
injuſtices criantes que les Sancerrois y
ont commis , & les écarts violens de
leurs Miniſtres durant le ſiége & la
famine. Il avoue , avec plaifir , que les
Proteftans font aujourd'hui bien plus
modérés , & que les enfans font bien
éloignés de reſſembler à leurs pères. Cette
justice, qu'il ſe fait un devoir de leur
rendre , prouve évidemment que ce
Paſteur est lui-même très-modéré , &
qu'il défapprouve hautement tout ce qui
reſſemble à la perfécution .
Son Hiſtoire eſt diviſée en quatre
livres : le premier comprend l'origine
&
JANVIER. 1778 . 97
:
&la fondation de Sancerre avec la ſucceffion
de ſes Comtes ; le ſecond , les
deux ſiéges de Sancerre , ſous Charles
IX , les exploits des Sancerrois , au tems
de la Ligue , & leur révolte ſous Louis
XIII ; le troiſième , la partie Eccléſiaftique
, c'est - à - dire , l'introduction du
Calviniſme , & le rétabliſſement de
la Religion Catholique dans Sancerre
; le quatrième enfin , comprend
la partie qui tient à l'Hiſtoire Naturelle
& Politique , c'eſt-à-dire , les productions
, le commerce & les curiofités du
Pays . Le premier & dernier ne peuvent
donner d'ombrage à perſonne. L'eſprit
de parti ne peut heureuſement y trouver
place. Quant au ſecond & au troiſième ,
M. le Curé a cherché à mériter le
titre d'Ecrivain moderne & impartial.
On doit defirer que l'exemple qu'il vient
de donner du bon emploi du tems ,
trouve parmi ſes Confrères beaucoup
d'imitateurs.
Rêveries Philofophiques ; par M. Imbert.
A Paris ; chez Delalain le jeune ,
rue de la Comédie Françoiſe , Hôrel
de la Fautrière. in-8°. Prix 1 livre 16
fols.
I. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
Ce font des Contes Philofophiques
que l'on nous préſente ſous ce titre
ſimple ; ils font deſtinés aux grands
enfans , qui ſauront gré à l'Auteur
d'avoir rêvé avec autant d'eſprit & d'a- '
grément. Il s'eſt écarté de la route
bat tue par nos Conteurs modernes qui
ne ſavent faire des foibleſſes , des travers
, des folies & des vices de l'humanité
, que des tableaux triſtes qui ne
corrigent point. Si ceux de M. Imbert
ne corrigent pas davantage , ils réjouiront
du moins ; & ce n'eſt pas un petit mérite
dans un ſiécle où l'on diroit que
les François ont perdu leur gaîté naturelle
, & ont remplacé les ris par les
pleurs ; où le coeur , devenu inſenſible
aux émotions douces , ne ſemble plus
pouvoir être remué que par ce qui
l'auroit froiffé dans un autre tems ; où
tous les genres ont ſubi une révolution ;
où la romance langoureuſe a fuccédé au
vaudeville ; où Melpomène va chercher
ſes ſujets dans les greffes criminels , &
ne ſe montre plus que ſur des tombeaux
ou des échafauds ; où Thalie elle-même
n'eſt bien reçue qu'avec un mouchoir
trempé de ſes larmes ou lorſqu'elle
vient débiter un jargon inintelligible
JANVIER. 1778. 99
aux trois quarts des Spectateurs , & que
l'autre quart appelle la langue du bon
ton & de la bonne compagnie. Les François
qui n'ont pas encore perdu leur
ancien caractère , applaudiront aux efforts
que l'on fait pour y ramener la
Nation. Quelques Ouvrages bien gais
peuvent y contribuer ; & tous ceux de
ce genre que l'on publiera , mériteront
d'être accueillis .
Cescontes font au nombre de quatre ;
le premier a pour titre : la Montagne ,
l'Enigme & le Roi. Ces trois articles
font fameux dans l'Hiſtoire d'Edipe ;
on fait ce qui lui revint d'avoir précipité
le Monſtre de la montagne , d'avoir
deviné ſon énigme , & d'être monté
fur le Trône. Il fit des enfans à ſa mère
& ſe creva les yeux. Cette Hiſtoire eſt
auſſi véritable , plus ancienne & moins
ſanglante. Le Roi des Scythes dont il
eſt queſtion , vivoit avant le déluge ;
ſon métier étoit celui de Conquérant ;
lorſqu'il avoit conquit , c'est- à- dire
ravagé un pays , il ne le gardoit pas ;
content d'y entrer en triomphe & de
lui donner un Maître , il s'en retournoit.
On fent que s'il avoit conſervé tout ce
qu'il prenoit , il auroit eu tout entre les
و
Eij ,
100 MERCURE DE FRANCE.
mains , & fe feroit vu en conféquence
privé du plaifir de trouver encore à
prendre. Dans une de ſes promenades
guerrières , il s'empara de la Chine.
Fidèle à fon uſage , après avoir détrôné
'le vieux Souverain , il voulut qu'un des
fils de ce Prince lui fuccédât. Il en avoit
deux : la Couronne fut deſtinée au plus
digne , & le plus digne devoit être le
plus vaillant & le plus ſpirituel. Pour le
connoître, il plaça ſur une montagne efcarpée,
des Scythes qui devoient la défendre;
les deux Princes l'un après l'autre devoient
tenter de s'en emparer ; le plus
vaillant feroit fans contredit celui qui
arriveroit au ſommet : là il devoit trouver
une énigme , & s'il en devinoit le
mot , il n'y avoit plus de doute ſur ſon
eſprit.
Les deux Princes avoient chacun une
Maîtreſſe ; ils allèrent en prendre congé
avantde tenter l'épreuve; le premier reçut
de la ſienne l'ordre précis de revenir vainqueur,
& ne négligea rien pour lui obeir :
il ne parvint pas même au milieu de la
montagne , quoiqu'il eût fait tout ce
qu'il falloit pour arriver au fommet. La
Maîtreffe du ſecond trouvant qu'il n'y
avoit rien de plus commun parmi les
JANVIER. 1778. IOI
,
Guerriers que de vaincre , parce qu'ils
aiment lui prefcrivit de ſe laiſſer
battre ; cela étoit bien plus neuf. Le
Prince qui l'adoroit jura d'obéir.
Avant de la quitter , il lui obſerva que
comme la défenſe exigeoit qu'il eût au
moins l'air de vouloir réuffir, il feroit à
propos de dire quelque choſe de
l'énigme. Eh bien , lui dit-elle , le premier
mot qui vous viendra à la tête
fera l'affaire. Pantoufle , par exemple ;
Pantoufle foit , reprend le Prince , & il
part. Il prend pour être vaincu autant
de précautions que fon frère en avoit pris
pour vaincre. Il y avoit un chemin inacceſſibledans
lequel il place la moitié de fon
monde, afin de l'affoiblir d'autant lorſqu'il
marchera à l'attaque par la ſeule route
ouverte. Au moment où il ſe flattoit
d'être repouffé , la troupe avoit gravi le
ſentier qu'on jugeoit impraticable , &
crioit victoire ſur la montagne où elle
étoit arrivée. Les Scythes enlèvent auffitôt
le Vainqueur malgré lui , & le porte
vers l'énigme. Sans la regarder , tant il
étoit déſeſpéré de ſon ſuccès, il crie
Pantoufle : c'étoit le véritable mot. On
exalte ſes talens guerriers , la pénétra-
E iij
:
:
102 MERCURE DE FRANCE.
tion de ſon eſprit , & voilà comme on
arrive à la gloire.
L'Aventure merveilleuse ou l'Heureux
Epoux. Dorville étoit Secrétaire du Roi ,
ce qui annonce qu'il étoit riche ; car
c'eſt par-là qu'on paſſe ordinairement
pour arriver à la Nobleffe , & on n'y
fonge guere que lorſqu'on a rempli
fes coffres. Il ſe maria; pendant fix jours
il adora ſa femme : au bout de ce tems ,
fon ménage fut comme tous les autres.
Eſculape déguisé , étoit alors à Paris ,
d'Orville lui raconta qu'il avoit rêvé la
nuit précédente , qu'il étoit Abbé &
fort amoureux de ſa femme : il regrettoit
de n'avoir pas fini fon rêve. Le Dieu
complaiſant lui offrit de le lui faire ache
ver , & pour cet effet , il rua le Secrétaire
du Roi & le reffufcita en Abbé,
C'étoit le plus joli Abbé du monde ;
Madame d'Orville le jugea tel , & le
rendit parfaitement heureux . Ce bonheur
l'inquière d'abord; mais s'il avoit
été accordé à l'Abbé , c'étoit le Mari qui
en avoit joui , & il ſe perfuade facilement
que le dernier avoit été reconnu.
Pour s'en affurer , il recourut au Dieu ,
qui tua l'Abbé pour le reſſuſciter en
Militaire. Cette ſeconde épreuve finic
JANVIER. 1778. 103
comme la première . L'Officier fut traité
précisément de même , & le Mari ſe
crut encore reconnu. Il voulut voir s'il
le feroit dans une troiſième métamorphoſe
: il devint un jeune & galant
Magiftrat , qui n'eut pas à ſe plaindre
des rigueurs de Madame d'Orville , &
il penſa toujours que l'amour de cette
femme étoit forcier & le devinoit fans
ceſſe. Ayant repris ſa première forme , il
ne put s'empêcher de lui raconter fes
trois métamorphoſes. La bonne Dame
rougit d'abord , les traita de fables , &
finit par y croire. Un jour ſon Mari la
furprit avec un amant qui n'étoit pas
lui , & elle lui cria toute honteuſe : ah !
d'Orville , qu'ai- je fait ? Je croyois que
c'étoit vous encore .
Nos Jugemens. Jupiter étourdi des
vaines clameurs des Hommes , dont les
paffions répondent toutes les fois qu'on
interrogent leur raiſon , ceſſa de les
écouter. Sachant le crédit qu'ont les
Femmes dans tous les Conſeils , ils re
coururent à Junon ; elle daigna les protéger
: fon Mari ne voulant pas la refuſer
ſéchement , prétendit la mettre
en état de juger des Etres pour leſquels
elle s'intéreſſoit. Il créa quatre Hommes
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
auxquels il joignit une Femme , & les
envoya à Babylonne par quatre chemins
différens. Dans la route , laDame
devint laide ; l'un des Hommes aveugle ;
le ſecond né foible & valétudinaire , recouvra
la ſanté ; le troiſième qui étoit
né fain , ſe trouva malade , & le dernier
fourd. A leur retour , leurs rapports
de Babylonne ſe reſſentirent de l'état où
ils étoient lorſqu'ils arrivèrent; l'un ſe
plaignit de l'obſcurité qui y régnoit , le
fecond de l'infalubrité de l'air , dont le
troiſième vantoit l'excellence , tandis que
le dernier prétendoit que tout le monde
y étoit attaqué d'une extinction de voix.
Quant à la Dame , elle ne connoiffoit
point de Peuple plus impoli ni moins
galant. Junon vit où ſon Mari vouloit
en venir , & fe hâta de lui dire que
rous les Hommes ne font pas eftropiés :
non , répondit Jupiter , mais leurs ames
le font. La Déeſſe ſe rendit , & éconduifit
ſes Protégés , avec cette réponſe
d'un ſi grand uſage & que nous connoiffons
tous : J'en ſuis faché; cela ne ſe
peut pas.
Zamaleski ( c'eſt le titre & le nom
du Héros du quatrième conte ) étoit le
plus bel homme du monde & le plus
:
JANVIER. 1778 . IOS
heureux ; il faifoit les délices de la
petite ville Tactac qu'il habitoit. Il s'y
ennuya , & la quitta pour aller à la
Cour du Grand Khan , homme trèspetit
de taille , & d'eſprit plus petit
encore. Il étoit trop beau pour ne pas
attirer l'attention des femmes : elles le
produifirent au Khan , auquel il ne
plut pas moins par ſon eſprit ; car
ayant dit à ce Prince , qui lui demandoit
quels étoient ſes projets , qu'il
n'avoit que celui de lui être agréable ,
cette réponſe paſſa pour la choſe la plus
fine & la plus ingénieuſe qu'on eût
dite à la Cour depuis fix mois. Le
Grand Khan fortoit d'une maladie , qui
ne lui avoit coûté que ſa barbe & fes
cheveux. S'entretenant un jour avec
Zamaleski , la nature , lui dit-il , vous a
fait un aſſez bel homme ; mais cette large
barbe noire , ces cheveux longs & épais
vous défigurent;le nouveau Courtiſan s'en
retourna chez lui fort chagrin , s'écriant
en ſoupirant : cruelle barbe! fatale chevelure
, il m'eſt impoſſible de réuffir
auprès d'un Prince qui me trouve de ſi
grands défauts ! Son Valet-de-chambre
vint le conſoler en lui offrant de l'en
débarraſſer. L'opération fut douloureuſe;
Ev
106 MERCURE DE FRANCE .
mais Zamaleski eut la fatisfaction de
reparoître à la Cour , chauve & imberbe
, fûr de plaire au Grand Khan ,
& lui plut. Il fic une fortune rapide ; il
en jouitoit encore s'il n'avoit eu l'imprudence
de marcher ſur la patte de la petite
chienne de la Favorite , qui en eut des
vapeurs , & qui exigea le renvoi du malà-
droit , qui courut chercher une retraite.
au Japon . L'Empereur qui occupoit le
Trône avoit quelques vices , mais de
grandes qualités; il étoit fur-tout d'une
politeſſe rare : envoyoit-il le Cordon à
quelqu'un de ſes anciens Favoris , il le
prioit de vouloir bien fouffrir qu'on le
lui paffat au col . Ce Prince étoitborgne ;
Zamaleski qui étoit fait pour les grandes
choſes , qui avoit fait le ſacrifice de ſa
barbe & de ſes cheveux pour plaire au
Grand Khan , n'étoit pas homme à
héſiter fur celui d'un oeil à la faveur
du Deſpote du Japon ; il en fut magnifiquement
récompenfé. Dans le cours
de ſa proſpérité , il rendit les plus
grands ſervices ; il vainquit & difperfa
les ennemis de l'Etat. L'uſage de la
Cour étoit de ſe proſterner lorſque le
Souverain éternuoit; Zamaleski , en lui
rendant compte de ſa victoire ne
JANVIER. 1778 . 107
s'apperçut pas que S. M. interrompit
ſa relation par un éternument , & reçut
l'ordre poli d'aller apprendre la politeſſe
hors de l'Empire , à moins qu'il n'aitnât
mieux être décapité. Il tourna ſes pas
vers l'Indoſtan , toujours empreffé de
vivre dans les Cours , avec tant de raifon
d'en être dégoûté. Le Grand Mogol
étoit boſſu , & ne recevoit perſonne qui
ne le fûr . Quel malheur pour Zamaleski
d'être aufli bien pris dans ſa taille ! II
n'étoit pas aufli aiſé de la gârer , qu'il
l'avoit été de ſe peler la tête & le manton,&
de ſe priver d'un oeil. Il ne défefpéra
pas cependanr. Il avoit de l'argent ;
il promit des ſommes iminentes à trois
Médecins , s'ils pouvoient le rendre
boffu. L'effet de leurs remèdes fut de le
débarraffer d'une tumeur qu'il avoit fur
la poitrine. Il avoit une verrue fur
l'épaule gauche ; il fit venir trois autres
Médecins pour la guérir , & qui opérèrent
fi bien , que cette verrue , qui
n'étoit que de la groſſeur d'un pois ,
devint une boſſe raisonnable. Avec cer
ornement , cet uniforme de la Cour ,
il parut devant le Grand Mogol , qui
le traita auffi bien que le Grand Khan ,
& l'Emperens du Japon. Zamaleski
Evj
108 MERCURE DE FRANCE .
avoit un chat Angora qu'il aimoit beaucoup
; ce chat malheureuſement dévora
un ſerein qui s'étoit échappé de la
volière du Prince . Celui- ci en fut inſtruit
par des Courtiſans jaloux du nouveau
Favori ; & après avoir confulté ſon Confeil
pour ſavoir s'il devoit ſe fâcher ou
non , il condamna Zamaleski à une
amende- honorable; l'infortuné ne l'évita
qu'en fuyant à Ispahan. Tout s'arrangea
en Perſe de manière à lui faire croire
qu'il y feroit plus heureux ; il avoit partout
follicité l'honneur d'être admis à
la Cour : ici le Sophi, qui avoit entendu
parler de fes aventures , le prévint. Ce
Prince étoit paffionné de la muſique , &
Zamaleski étoit bon Muſicien ; il fut
bientôt dans la plus grande faveur. Il
aſpira à la place de premier Miniſtre qui
vint à vaquer : il n'avoit qu'un Concurrent
, mais très- dangereux. Un nouvel
Inſtrument qu'il venoit d'inventer , lui
aſſuroit la préférence , fans une invention
inouie de Zamaleski. Le Sophi lui avoit
paru s'intéreſſer à l'éloge qu'on lui
avoit fait de ces voix amphibies , que
l'Italie inventa aux dépens de l'humanité.
Zamaleski jugea que s'il donnoit
cette qualité à la fienne , cet effort le
JANVIER. 1778 . 109
feroit préférer à ſon Rival. Il n'hésita
pas; il étoit encore ſouffrant du mal
qu'il s'étoit fait pour ſe donner une voix
argentine , lorſqu'il ſe préſenta devant
le Sophi . Malheureuſement ce Prince
avoit rêvé qu'il voyoit Zamaleski entre
les bras de ſa Favorite : il regardoit
ſes rêves comme une image réelle ou
qui ſe réaliſeroit bientôt; il bannit
de ſa préſence le pauvre Zamaleski ,
à qui , comme l'on fait , rien n'étoit
plus aiſé que de diſſiper les craintes du
Sophi ; mais on ne voulut pas l'écouter.
Il partit défolé , s'embarqua fur un
vaiſſeau ſans s'informer où il alloit , &
fit dire à l'équipage : voilà un homme
qui eſt fou ; on auroit mieux dit ainſi :
voilà un fou qui n'eſt pas homme. Le
vaiſſeau le débarqua en Ethiopie.Dégoûté
des Cours , où il étoit devenu ſucceſſivement
tondu , borgne , boſſu & quelque
choſe de pis , il ſe cacha dans un défert,
refolu d'y finir ſes jours , en déteſtant
l'ambition & les Princes qu'on recherche
pourla fatisfaire.Des Ethiopiens
le découvrirent dans ſa retraite. Un
homme blanc (ils n'en avoient jamais vu)
leur parut une rareté digne de la curioſité
du Neghus ; ils le conduiſirent dans
110 MERCURE DE FRANCE.
fa Cour. Zamaleski , qu'on n'y avoit
conduit que par force , ne s'y trouva
pas plutôt qu'il deſira de n'en plás
fortir. Mais le Prince regardoit un
homme blanc , comme un être imparfait
& odieux , propre à exciter un
inſtant ſa curioſité , mais dont on détourne
bientôt les yeux avec un ſentiment
d'horreur & de pitié , pour une
créature ſi laide & fi miférable . Que ne
fuis-je né noir , s'écrioit Zamaleski !
mais il pouvoit le devenir ; il fir faire
une bonne teinture , dans laquelle il
fe plongea lorſqu'elle fut bien chaude ,
afin qu'elle tint mieux ; elle réuffit ,
& il fortit de ſon bain auſſi noir que
le plus noir Ethiopien ; il dit au Néghus
que c'étoit ſa couleur naturelle , qu'une
maladie lui avoit fait perdre, & que fes
regards venoient de lui rendre. Cet
effet neuf de ſes regards , intéreſſa le
Prince en faveur de celui auquel ils
avoient été ſi favorables. Zamaleski
obtint tout ce qui pouvoir flatter fon
ambition , qui ne fit qu'augmenter , &
qui lui donna l'idée de ſe mettre fur le
Trône du Néghus. Pendant qu'il digéroit
fon projet , le Néghus ent la malice de
mourir ſubitement , & fon. fils , qui
JANVIER. 1778 .
n'eût point embarraſfé Zamaleski s'il
avoit eu le tems de prendre fes meſures ,
hui ſuccéda ſans oppoſition. Déconcerté
par cet événement , accablé d'infirmités,
Zamaleski devenu chauve en Tartarie ,
borgne au Japon , boſſu dans l'Inde
eunuque en Perſe & nègre en Ethiopie ,
retourna dans ſa Patrie , bien différent
de ce qu'il étoit lorſqu'il la quitta. Il
y mourur , & on grava cette épitaphe
fur fon tombeau :
Dans l'état qui m'avoir vu naître,
J'étois affez bien , Dieu merci ;
Mais pour avoir voulu mieux être ,
Jeſuis ici.
Ces quatre Contes, deſtinés à ſonder
le goût du Public , doivent être fuivis
de pluſieurs autres , dont l'impreffion
ne peut qu'être bien reçue , s'ils font
autli agréables que ceux que nous
venons de voir,
Coutumes générales du Pays & Comté
de Blois , enſemble les Coutumes
locales des Baronnies & Châtellenies
fujettes du reffort de fon Bailliage ,
avec des notes particulièrement éten
112 MERCURE DE FRANCE.
dues ſur les articles qui différent de la
Coutume de Paris & du Droit commun
. Par M. Fourré , Avocat du
Roi au Préſidial de Blois. A Blois ,
chez J. P. J. Maſſon , Imprimeur-
Libraire ; & à Paris , chez Delalain
le jeune , rue de la Comédie Françoiſe.
2 vol. in-4º . 21 liv. brochés .
La Coutume de Blois , rédigée en
1523 , n'avoit jamais été commentée
qu'en partie. Le célèbre Denis du
Pont , qui avoit été appelé à la lecture
folennelle qui en fut faite , la même
année , en préſence des Commiſſaires
du Roi & des trois Etats de la Province
, avoit entrepris ce commentaire.
Il raſſembla des matériaux immenfes
qu'il n'eut pas le tems de mettre en
ordre ; il en confia le ſoin à ſon fils ,
qui en publia le premier volume. Le
manufcrit du ſecond fut perdu , & ne
ſe retrouva que 120 ans après , dans
la Bibliothèque de M. le Chancelier
Séguier. Il fut imprimé en 1677 , avec
pluſieurs lacunes ,à cauſe du mauvais
état du manufcrit. Dupont n'avoit rien
écrit ſur les locales, qui font au nombre
de dix ſept , y compris deux ſous
JANVIER. 1778. 113
locales; & la ſeule locale de Dunois
contient cent Articles. Quelques Ecrivains
ont tenté d'y ſuppléer ; mais la
réunion de leurs travaux laiſſoit toujours
l'Ouvrage imparfait ; M. Fourré en en
profitant , & en y joignant les lumières
que lui donnent quarante ans d'expériences
, tant de Barreau que de Magiſtrature
, publie aujourd'hui un commentaire
général & complet , qui ne
peut manquer d'être accueilli. Il a rafſemblé
avec ſoin les maximes les plus
fûres & les plus propres à décider les
difficultés ou les queſtions qui ſe préſentent
ordinairement. Les Jurifconfultes ,
qui peuvent feuls apprécier ſon travail ,
lui donnent les plus grands éloges ; ils
lui ſavent gré fur-tour de s'être étendu
dans des notes , ſur les Articles qui différent
de la Coutume de Paris & du
Droit commun , & qui offrent par
conféquent des embarras dont il eſt
difficile de ſe tirer ſans une étude
particulière , qui ſuppoſe néceſſairement
un grand travail , que tout le monde
n'eſt point en état , ou n'a pas le tems
de faire. Les Matières ſont diviſées
pat Chapitres , Articles & Paragraphes ,
ſelon l'ordre & la diſpoſition du texte
114 MERCURE DE FRANCE.
des Coutumes générales de Blois. On
y a joint une Table des Matières trèsétendue
& très -bien faite. Les Ouvrages
de la nature de celui- ci ne peuvent
s'en paffer : on ſait de quel fecours
elles font pour ceux qui ont beſoin de
les confulter.
Principes de Morale , de Politique &
de Droit Public , puiſés dans l'Hiftoire
de notre Monarchie , ou difcours
fur l'Hiſtoire de France ; dédiés
au Roi : par M. Moreau , Hiſtoriographe
de France. Tom. 2, 3 , 40
AParis , chez Moutard , Imprimeur-
Libraire , Quai des Auguſtins.
Le ſeul titre de cet Ouvrage doit
intéreſſer tous les bons François & piquer
leur curiofité. Il réunit le double avantage
de nous mettre à portée de connoître
les principes de notre Gouverne.
ment, & de nous fervir, en même- tems ,
de guide dans l'étude de l'Hiſtoire de
France , en rapportant à la Morale , au
Droit Public & à la Politique , tout
ce qui eſt arrivé de plus mémorable à
la Monarchie Françoiſe dans ſes différentes
époques. L'Auteur s'eſt occupé
JANVIER. 1778. 115
fur-tout à faire connoître , d'après les
faits & les monumens , la nature du
Gouvernement François , fi propre à
refferrer les liens mutuels entre le Souverain
& les Sujets : Gouvernement
qu'il n'eſt pas en notre pouvoir de
changer ou de modifier , parce que ce
font des faits & non des ſyſtêmes variables
qui l'ont établis. C'étoit pour
la plus précieure de toutes les éducations
, que furent réunis tous les différens
matériaux relatifs à ces trois
objets. Aufſi l'Auteur n'a-t-il rien négligé
pour remplir dignement une ſi noble
deſtination ; il s'eſt livré tout entier à
l'examen approfondi des queſtions difficiles
& délicates ſur le pouvoir légiflatif,
& fur tout ce qui en dépend ,
pour parvenir à la découverte de la vérité
, que tant de ſyſtèmes ont obfcurcie.
Il ne s'eſt pas borné à raiſembler les
monumens de notre Droit Public ; mais
il les a encore expliqué , en rétabliſſant
pluſieurs textes , & en remettant dans
leur état naturel tous les matériaux
que l'on avoit diſperſés dans la chaleur
des querelles , & qui , répandus çà &
là , ſouvent même dénaturés , ne laiffoient
plus appercevoir ni leur place
116 MERCURE DE FRANCE.
véritable , ni leur deſtination primitive.
avec
On trouve dans ſon Ouvrage nonſeulement
les inductions qu'on a droit
de tirer des différens monumens , mais
encore l'Hiſtoire des monumens euxmêmes.
Or c'eſt l'Hiſtoire même & la
chronologie qui fixent les rapports que
ces titres peuvent avoir les événemens
contemporains , avec les loix ,
avec les uſages , avec les moeurs. Ce
ne font point des portions d'Histoires ,
ou des textes iſolés qu'on met ſous
les yeux du Public ; c'eſt la ſuite des
fiécles qu'on prétend parcourir. Ce n'eſt
point la faute de l'Hiſtorien , ſi les
événemens que préſente l'Hiſtoire de
la première race , font arides & fouvent
ennuyeux , & fi les diſcuſſions
qui ſervent à les développer , n'ont rien
d'attrayant ; l'Auteur eſt obligé d'avouer
qu'il ſe traîne parmi des ruines &
qu'il ne marche qu'à travers des ronces.
Après des travaux ſi pénibles , il
ſeroit triſte de n'avoir pas même
éclairci tout ce qui peut nous faire
connoître , malgré les variations de la
Monarchie Françoiſe , le vrai ſyſteme
de notre Droit Public , fur lequel la
diverſité, des intérêts , des opinions &
,
JANVIER. 1778. 117
même des événemens , a répandu tant de
nuages . L'Auteur a eu l'attention de ne
pas ſéparer les deux principales ſources .
d'où il croit devoir faire fortir le Droit
Public. Perfuadé que ce n'eſt pas toujours
dans ce que fuit le genre humain ,
qu'il faut chercher la baſe immuable
des droits & des devoirs de l'humanité ,
il a joint aux faits que nous offrent les
différentes époques de l'Hiſtoire , les
principes immuables d'ordre & de juſtice
ſans leſquels il ne peut y avoir ni
morale ni fociété. Où en ſerions- nous ,
ſi les violences & les atrocités qu'on
remarque dans l'Hiſtorien de la première
race , pouvoient ſervir de baſe au Droit
Public , qui doit toujours avoir pour
but le bonheur de la Société ? Ainſi tout
ce qui n'eſt pas établi fur le fondement
immortel de l'ordre , ne ſauroit entrer
dans la ſtructure d'un gouvernement
quel qu'il ſoit. Comme rien ne feroit
plus contraire à la beauté de l'Ordre
Morale , qu'un deſpotiſme qui fait plier
les volontés & les actions des hommes ,
non à des régles ſages & permanentes ,
mais à des caprices injuftes & toujours
aveugles , l'Auteur qui ne ceſſe d'inculquer
par-toutla néceſſitéde ſe ſoumettre
118 MERCURE DE FRANCE.
à la justice immuable , étoit obligé ,
par la conféquence de ſes principes ,
de mettre une différence réelle entre
le deſpotiſme & la Monarchie. Il l'a
>> trouvée : 1. dans un corps de loix ,
» qui, toujours ſubſiſtant , garantit à la
>> Nation la conſervation des avantages
que le Gouvernement eſt deſtiné à
>> protéger ; 2 ° . dans un corps de Ma-
> giſtrature obligé de veiller , fous les
» yeux du Prince , au maintien & à
>> l'exécution conſtante & uniforme de
>> ces loix ; ce qu'il ne peut faire qu'en
avertiſſant le Prince , & des défauts
» de la régle même , & des inconvé-
> niens de fon application. Cette Ma-
>giftrature , ajoute l'Auteur , je l'ai
>>> trouvée dans les Gaules, lors de la
>>conquête de Clovis ; & j'ai prouvé
»qu'il la conferva : je n'ai point vu
- alors de Champs de Mars Législatifs ;
»mais j'ai vu des plaids compoſés des
>> Evêques , des Officiers du Prince
>> des Magiſtrats auxquels il donnoit des
>>proviſions , & qui lui prêtoient fer-
» ment. Ce plaids Royal , je l'ai ſuivi
>> ſous les régnes de la première Race ,
» & j'ai trouvé qu'il devint d'autant plus
>> néceſſaire , que les Rois furent moins
,
JANVIER. 1778. 119
juſtes , d'autant plus nombreux que
>> leur injustice les avoit rendu plus
> foibles ; je l'ai retrouvé , partageant
>> ſous Charlemagne , & fous ſes fuccef-
>> ſeurs , non le pouvoir législatif, mais
>> la légiflation ; je ferai voir qu'il ne
>> fut point détruit ſous la troiſième
>> Race , & qu'il s'appela Parlement
>>dans le treizième ſiécle ; mais que
>>long-tems avant cette époque , les
>>Membres qui le compoſoient s'étant
> rendus redoutables au Peuple par leur
>> tyrannie , & quelquefois redoutables
> au Roi par leur licence , le Souverain
>>ne créa point un nouveau Corps de
>>Magiſtrats ; qu'il fit au contraire entrer
>> dans cet ancien & indéfectible Parle-
>> ment , de nouveaux Officiers qui y
>>rappelèrent , y conſervèrent les anciens
> principes de la Monarchie , main-
>>tintent le pouvoir abſolu du Prince
> par les loix qui en furent la régle , &
>> défarmèrent peu-à-peu toute cette
>> ancienne Magiſtrature à laquelle ils
>>furent incorporés » . Voila comment
l'Auteur ſe propoſe d'expliquer l'origine
duParlement qui, dans le ſyſtème même
de la continuationdes Chainps de Mars ,
tient également tout du Monarque ,
120 MERCURE DE FRANCE.
parce que le Monarque en France réunit
en ſa perſonne toute la puiſſance légiflative
& coactive , & qu'il eſt éminemment
le principe & la ſource de toute
la justice & de toute l'autorité qui
font dans le Royaume.
Les bornes qui nous font preſcrites ,
ne nous permettent pas de ſuivre l'Auteur
dans la diſcuſſion des monumens ,
& le développement des faits hiſtoriques
qui y ont rapport. Nous remarquerons
ſeulement , d'après ſon Ouvrage , qu'il
n'eſt pas aufli aiſé qu'on ſe l'imagine ,
d'entendre le vrai ſens des diplômes
anciens , & que même la clarté des
expreſſions iſolées égare ſouvent
Lecteur ſuperficiel , qui perd de vue
ce qui les précéde & ce qui les fuit ,
& qui ne fait nulle attention , foit à
l'eſprit de la loi & aux motifs qui ont
dirigé le Légiflateur; ſoit aux circonftances
des tems , des lieux& des perfonnes.
Le paſſage fameux , & ſi ſouvent
cité de l'Edit de Piſtes *, en fournit
une preuve frappante.
un
* Lexconfenfu populifit & conftitutioneprin-
-
cipis.
Pluſieurs
JANVIER. 1778. 121
Pluſieurs François ayant perdu , par les
Tavages des Normands , & leurs terres &
leurs châteaux , s'étoient livrés à une vie
errante, & ne ſuivoient d'autre profeſſion
quele brigandage: ils n'avoient plus ni feu
ni lieu , & paffoient rapidement d'une
Province dans une autre. Comment
les ajourner ? Ils n'avoient point de
demeure fixe. Il falloit remédier à cet
inconvénient. Le Capitulaire portequ'on
ſe tranſportera ſur les lieux dans lefquels
l'accuſé aura eu autrefois des
maiſons , & qu'il y ſera ajourné par proclamation.
Et comme toute inſtruction
> ſe fait& parles témoignagesde l'affem-
>> blée , & en vertu des ordres donnés
>> au nom du Roi , les François appelés
>> en dépoſition , doivent jurer que ledit
>> Accuſé a été , en vertu des ordres &
>> de l'autorité du Roi , légalement
>> ajourné & cité ».
au
La ſeule lecture duCapitulaire ſemble
fuffire pour prouver que la nouvelle
traduction eſt la plus conforme
texte , aux circonſtances rélatives à l'objet
du Capitulaire , & qu'elle préſente le
ſeul ſens raiſonnable. En effet , comment
imaginer qu'à l'occaſion d'un procès contre
des bandits, comme l'obſerve ſi bien
IVol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
le Traducteur , l'Aſſemblée confultée par
le Roi ſur une difficulté de procédure ,
ira mettre en avant une maxime étrangère
, & aux délits que l'on veut punir ,
& aux formes que l'on veut établir ?
Pluſieurs Auteurs ont voulu prouver
dans leurs Ouvrages que , ſous la première
Race , les Rois ne formoient
leurs loix que dans le Champ de Mars
ou Parlement général , avec l'avis & la
délibération des Francs , & que cette
même loi ſubſiſtoit ſous la ſeconde
Race , puiſque le Champ de Mars y
fut toujours célèbre fous les noms différens
de Champ de Mai & de Placite
général , & que les loix continuèrent
de n'être formées par les Rois , que
dans ces Aſſemblées générales. Ces différens
Auteurs , pour étayer leur fyftême
, n'ont jamais manqué de citer
le paſſage en queſtion. Voici à-peu-près
comme ils ont raiſonné. Il étoit néceffaire
, ſuivant la loi , d'ajourner les perfonnes
à domicile . Comment obſerver
cette forme à l'égard de perſonnes
errantes ? Les aſſigner à leur ancien
domicile ou le faire en parlant à
leur perſonne , ce n'étoit pas exécuter
la loi dans ſon entier. Que fait l'Edit
د
A
JANVIER. 1778 . 123
د
de Piſtes ? Il preſcrit que l'ajournement
par proclamation fuffira fans qu'il
ſoit beſoin de le faire en parlant à la
perfonne. Mais alors les Certificateurs
pourront-ils affirmer par ferment que
l'ajournement eſt fait ſuivant la loi ?
& ce ferment ſera-t-il conforme à la
vérité ? L'Edit de Piſtes décide que le
ferment ſera conforme à la vérité ,
parce qu'en effet l'ajournement ſera
conforme à la diſpoſition de cet Edit ,
qui eſt une loi. Et pourquoi eſt-il une
loi ? C'eſt parce qu'il eſt fait par le
concours des fuffrages de l'Aſſemblée
du Peuple , & par le décret conftitutif
du Prince ; attendu , par l'Edit de Piſtes ,
que la loi se forme du réfultat des fuffrages
du Peuple ( compoſé du Clergé ,
de la Nobleffe ) & du Décret conftitutif
du Prince , ou autrement , que la loi
est un décret du Prince fait avec la
délibération & conformément à l'avis de
toute l'Afſsemblée .
Telle a été la manière de raiſonner
& de traduire de ces Auteurs. Et l'on
doit avouer que l'expreffion , priſe à ta
lettre , les a conduit à cette interprétation
qui paroît contraite à l'eſprit
du texte , à l'intention du Légiflateur ,
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
& qui rend la phrase inintelligible &
abfurde. D'après la diſcuſſion lumineuſe
de l'Auteur des diſcours , nous voudrions
pouvoir extraire ici toutes les
inductions qu'il tire des loix Saliques ,
des monumens les plus anciens , & des
différens ſens que les anciennes loix
donnent au mot lex. Les Défenſeurs
de l'ancienne traduction ne doivent
avoir nulle peine à renoncer à l'avantage
qu'ils tiroient d'un paſſage aufli mal
interprété , & qui regardant toute autre
choſe que la puiſſance légiflatrice , ne
prouve rien ni pour , ni contre ; mais
feront-ils auſſi dociles àl'égardde l'endroit
de la traduction du paſſage de confilio &
confenfu fidelium qu'on trouve dans le
même Capitulaire ? Ils doivent auſſi
avouer , avec l'Hiſtoriographe de France ,
que la régle du pouvoir exiſte avant le
pouvoir même ; qu'il eſt une juſtice antérieure
à l'établiſſement de toute ſociété ;
que cette juſtice eſt l'ordre immuable que
Dieu donna à la ſociété , & qu'elle
forme cette loi ſouveraine à laquelle
tous les hommes , ſans en excepter le
Monarque , doivent être ſoumis. Mais
ils n'en ſoutiendront pas moins qu'il y
adans pluſieursGouvernemens des loix
JANVIER . 1778 . 129
fondamentales , qui , ſans tenir directe ,
ment à cet ordre immuable & éternel ,
ne doivent pas moins être maintenues.
Au reſte , toutes les queſtions que les
Savans ont agitées ſur les différens
Gouvernemens des Etats , n'ont jamais
empêché les variations dont la longue
durée les rend tous ſuſceptibles. Il fera
toujours vrai , malgré la diverſité des
ſyſtêmes , que chacun de ces Etats eſt
ce qu'il eſt, ſans qu'aucun d'eux foit
obligé de justifier pourquoi il eſt ainſi .
Que chaque forme de Gouvernement
eſt la meilleure en certains cas , & entraîne
beaucoup d'inconvéniens en d'autres;
& que tout Ciroyen doit reſpecter
la forme du Gouvernement ſous lequel
la Providence l'a fait naître .
La Boucle de cheveux enlevée , Poëme
Héroï-comique de Pope , traduction
nouvelle & plus que libre ; par M.
Mercier. A Paris , chez les Libraires
qui vendent les Nouveautés.
Cebadinage ingénieux de Pope , qu'on
met à côté du Lutrin de Boileau , quoiqu'on
y trouve peut-être plus d'imagination
, de feu &de verve , eſt bien connu
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
en France. On en a déjà pluſieurs traductions
en proſe & en vers ; la plupart
étoient peu exactes : on l'auroit pardonné
à leurs Auteurs , ſi, en rendant
moins le mot , ils avoient du moins
rendu le génie & les grâces . C'eſt ce
qu'a entrepris M. Mercier , & ce qu'il a
fait avec fuccès . Il annonce lui-même
que ſa verſion eſt plus que libre : il auroit
été ſans doute difficile d'en faire une
ſupportable avec moins de liberté ; le
génie de la Langue Angloife admet bien
des images que celui de la Françoiſe exclut
: on ne pouvoit pas , en eſſayant de
les rendre, ſe borner à en exprimer l'idée ;
il falloit chercher à la revêtir d'images
nouvelles qui puſſent rappeler & équivaloir
à celles de l'original. Nous ne
doutons point que cette traduction ne
foit accueillie , & nous nous bornerons
à l'annoncer ſans entrer dans des détails.
Elle eſt ſuivie de trois autres imitations
en vers de différens Poëtes Anglois.
La première eſt l'Epître d'Héloïſe à
Abailard , d'après Pope. Cette Héroïde
a déjà été publiée ſéparément pluſieurs
fois ; elle eſt en conféquence entre les
mains du Public qui l'a appréciée : la
JANVIER. 1778. 127
multiplicité des Editions annonce le fuccès
qu'elle a eu & qui ſe ſoutient. La
ſeconde Piéce eſt une Idylle imitée de
l'Anglois. C'eſt une jeune Bergère qui
falue le Soleil levant , qui doit ramener
auprès d'elle fon Amant que l'humanité
& la bienfaiſance ont retenu loin d'elle ;
des images agréables & vives , une profonde
ſenſibilité reſpirent dans cette
Idylle , où l'on fuit & l'on développe les
mouvemens d'un coeur pur & honnête ,
épris d'une paſſion vive , agité , tantôt
par la confiance , & tantôt par la crainte.
La troiſième eſt une imitation du commencement
du troiſième Chant du Paradis
perdu , où Milton, en ſaluant la lumière
, regrette d'en être privé.
OMuſes , guidez- moidans ces bois toujoursverds,
Où repoſe le Chantre aimé de l'Univers .
Aveugle comme moi , dans une nuit obſcure
L'eſprit reproduiſit les traits de la Nature ...
Après l'affreux Hiver renaît le doux Printems ;
Mais ce n'eſt plus pour moi qu'il renaît tous les
ans ;
Mon oeil ne jouit plus de la douce verdure ,
De nos prés émaillés ſéduiſante parure ,
Ces nuages d'argent qui flottent dans les airs ,
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
1
Ce coloris brillant dont ſe peint l'Univers ;
Etces fleurs ſous mes pas nouvellement écloſes ,
Ne m'offrent plus d'attraits , ne charment plus
mes yeux ..
Nature , oeuvre de Dieu , qui prouve la grandeur,
Testréſors variés font pour moi ſans couleur.
Mortels , vous me fuyez! Privé de la lumière ,
Je reſſemble à ces morts que couvre la pouſſière.
Sous un nuage épais , l'Univers éclipse ,
Eſt un tableau brillant pour moi ſeul effacé.
Oh! comment enfanter de fublimes images ?
L'Éternel Artiſanme voile ſes Ouvrages.
Quand mes yeux ſont plongés dans cette obfcu
rité ,
Daigne verſer en moi l'immortelle clarté :
Océleste lumière! ô pure& fainte flamme !
Éclaire mes eſprits , illumine mon ame ;
Et foutenant mon vol au ſéjour éternel ,
Dis-moi ce que jamais ne vit l'oeil d'un Mortel.
Ces trois Imitations de l'Anglois , font
fuivies d'une de l'Italien. M. Mercier a
choiſi le morceau fameux de l'Enfer du
Dante , où le Comte Ugolin juſtifie la
vengeance qu'il prend de l'Archevêque
Roger , en en racontant les motifs . Ce
morceau terrible a déjà été traduit plu
JANVIER. 1778 . 129
ſieurs fois . L'Imitation de M. Mercier
eſt libre , mais pleine d'énergie. C'eſt
ainſi que s'exprime le malheureux père ,
après la ſeconde nuit de ſa priſon , au
milieu de fes enfans dévorés par la faim ,
&n'ofant lui demander des alimens qu'il
ne peut leur donner.
Les ſoupirs étouffés de mes malheureux fils ,
D'une oreille attentive étoient tous recueillis .
Chacun d'eux combattant ſa douleur , la misère ,
S'occupoit des tourmens que reſſentoit ſon frère ;
Etdans lesmomens même & d'horreur & d'effroi,
Tous les quatre àl'envi s'attendriſſoient fur moi.
ODieu ! quand je les vis au lever de l'Aurore ,
L'oeil cave & prefque éteint... Ah ! que devins -je
encore ?
Je voulus les tromper& conſoler leurs maux ;
Maispour toute réponſe , à travers les barreaux ,
Ils me montroient au loin des Campagnes fertiler,
Des arbres qui plioient ſous leurs fruits inutiles ;
Un clair ruiſſeau baignoit le pied de cette tour ,
Où la brûlante ſo.f hâtoit leurdernier jour.
Pâles , exténués , ſur leurs lèvres éteintes ,
Lamortmarquoit déjà les livides empreintes .
Ils mouroient par degrés.... Tout- à-coup un long
cri
S'échappe , avec fureur , de mon ſein attendri;
Fv
130 MERCURE DE FRANCE .
Il va ſe prolonger ſous cette voûte obſcure ;
Mais , hélas ! tout fut fourd dans l'immenſe Nature.
Le filence revint dans le cachot de mort.
人
Mémoires pour ſervir à l'Histoire de
Cayenne & de la Guyane Françoise ,
dans lesquels on fait connoître la nature
du climat de cette Contrée , les
maladies qui attaquent les Européens
nouvellement arrivés , & celles qui
règnent ſur les Blancs & les Noirs ;
des Obſervations ſur l'Hiſtoire Naturelle
du Pays , & fur la culture des
terres , avec des Planches ; par M.
Bajon , ancien Chirurgien - Major de
l'ifle de Cayenne & dépendances ,
Correſpondant de l'Académie Royale
des Sciences de Paris & de celle de
Chirurgie , tom . I , in-8 °. Prix, 6 liv .
broché . A Paris , chez Grangé , Imprimeur-
Libraire , rue de la Parcheminerié
; la veuve Duchefne , Libraire ,
rue S. Jacques , au Temple du Goût ;
& Efprit , Libraire , au Palais - Royal ,
ſous le Veſtibule du grand Escalier.
1777 .
M. Bajon fait part au Public , dans
JANVIER. 1778 . 131
ces Mémoires , des connoiſſances que
douze ans de ſéjour dans l'Iſle de Cayenne
& dans la Guyane , lui ont fait acquérir
für la nature du climat de ces Contrées ,
fur les maladies qui y règnent , & la
manière de les traiter ; ſur un grand
nombre de faits d'Hiſtoire Naturelle peu
connus; enfin , ſur le ſol de cette Colonie
, & le genre de culture qui lui eſt le
plus propre . Une partie de ces objets
font traités dans ce premier Volume ,
qui renferme ſeize Mémoires . Les dix
premiers font relatifs à l'hiſtoire des
maladies de Cayenne , ſoit de celles qui
attaquen: les Européens , ou qui règnent
d'ordinaire parmi les Habitans du Pays ,
ſoit des maladies épidémiques & des
maladies chroniques , foit de celles auxquelles
ſont ſujettes les femmes à
Cayenne , & de celles qui attaquent les
petits enfans , parmi leſquelles M. Bajon
s'étend particulièrement fur le tetanos ,
ou mal de mâchoire ; ſoit enfin de celles
qui font propres & particulières aux
Nègres , telles que le mal rouge ou la
lépre , les pians & le dragonneau. Le
onzième Mémoire parle de la morſure
&de la piqûure des animaux venimeux ,
& des remèdes qu'on a coutume d'em
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
ployer pour leur guériſon. Dans les douzième
, treizième & quatorzième Mémoires
, M. Bajon décrit le Parraqua ,
le Maraye & l'Yacou , trois Oiſeaux de
la Guyane : ces Deſcriptions très- curieufes
, font accompagnées de Planches.
Enfin , les deux derniers Mémoires
roulent ſur le Manioc , ſa culture , les
différentes préparations qu'on en fait ;
l'eau qu'on extrait de la racine de cette
plante , ſes qualités vénéneuſes , & les
moyens propres à en arrêter les effets.
Ce Volume intéreſſant doit faire atrendre
le ſecond avec impatience. Il a
été examiné par ordre de l'Académie des
Sciences , & approuvé par MM. Daubenton
& de Juffieu.
Mémoires historiques & critiques pour
l'Histoire de Troyes , ornés de plufieurs
Planches gravées. Tom . I , in-80%
A Paris , chez la veuve Ducheſne ,
Libraire , rue S. Jacques , au - deſſous
de la Fontaine S. Benoît, au Temple
du Goût.
Ces Mémoires , Ouvrage d'un Savant
éclairé & d'un bon Citoyen , font diſtribués
en fix Claſſes , ycompris ce qui doit
ソ
JANVIER. 1778. 135
ſuivre ce premier volume , qui ne comprend
encore que deux de ces Claſſes ou
Sections : ſavoir , 1º. État Phyſique de
Troyes &de fon territoire : 2°.Etat politique
& civil de la même Ville. Les
quatre diviſions poſtérieures à ce volume,
feront , 3 °. État moral fous lequel ſe
sangent le Clergé , les Loix , les Établifſemens
de charité : 4°. Monumens des
Arts dans les Édifices publics & particuliers
, combinés avec les faits & les documens
qui y ont rapport : 5º . Annales
Troyennes extraites des Journaux contemporains
, depuis le milieu du quinzième
ſiècle juſqu'à l'année 1740 : 6°.
Pièces , Titres & documens relatifs à
Troyes.
Ce feroit à tort que des gens ſuperficiels
jugeroient d'après le titre , que cet
Ouvrage ne peut intéreſſer , par fa nature
, que la Ville de Troyes. Les recherches
curieufes & les excellentes Obſervations
dont il eſt rempli , doivent le
faire lire avec intérêt & avec fruit , de
tous ceux qui cherchent à s'inſtruire.
L'Auteur ( M. Grosley ) indépendemment
des détails qu'il donne fur l'érat
phyſique de Troyes & de fon territoire ,
fur l'Agriculture , la Population , le Com
134 MERCURE DE FRANCE. -
merce & les Manufactures , s'étend particulièrement
ſur l'état civil & politique
de cette Ville très-ancienne , & fur les
rapports qui lient ſon Hiſtoire à l'Hiſtoire
générale. On diſtinguera dans cette partie
du volume , les recherches qui fixent
en Champagne , à 4 lieues de Troyes ,
dans la Plaine de Méry , le lieu de la
grande défaite d'Attila par Aétius , en
451 ; & celles qui concernent Hafting ,
l'un des Chefs les plus célèbres de ces
Pirates Normands , qui ravagèrent la
France dans le neuvième ſiècle. Quelques
Écrivains du douzième ſiécle & des
tems voiſins , que cite M. Grosley , le
font naître dans un Village du Diocèſe
de Troyes ; tradition peut-être auſſi bien
fondée , de l'aveu de M. Grosley luimême
, que le bruit qui faifoit naître
Thamas-Kouli-Kan à Auxerre , & celui
qui plaçoit aux environs de Châlons-fur-
Marne , le lieu de la naiſſance du grand
Viſir Kuprogly , fi fameux ſous le règne
de Mahomet IV .
Le détail de la reddition de Troyes à
Henri IV, en 1594 ; celui du Procès du
Chevalier de Jars , inſtruit à Troyes en
1633 , par une Commillion nommée par
le Cardinal de Richelieu , & quelques
JANVIER. 1778. 135
autres articles du même genre , font autant
de Piéces intéreſſantes pour ſervir à
l'Hiſtoire de France . Ce Volume ſe termine
par un Vocabulaire du patois de
Troyes.
Éloge de Baluze , prononcé avant la
diſtribution des Prix du Collége
Royal de Limoges , le 22 Août 1777;
par M. l'Abbé Vitrac , Profeſſeur
d'Humanités . A Limoges , chez Martial
Barbou , Imprimeur du Roi. 1777 .
in- 82 .
1
Cet Éloge , écrit avec élégance & pureté
, eſt auſſi intéreſſant que la nature
du ſujet pouvoit le permettre. Il confifte
principalement dans l'énumération
des nombreux Ouvrages du Savant laborieux
qui y eſt célébré. Etienne Baluze ,
né à Tulle , en 1630 , doué de l'érudition
la plus vaſte & la plus précoce ,
& particulièrement adonné à l'étude de
PHiftoire Eccléſiaſtique , & à la connoiſſance
du Droit Canonique , ancien
& moderne , donna , en 1652 , à peine
âgé de 22 ans , des remarques critiques
fur l'Hiſtoire des Cardinaux François ,
connue ſous le nom de Gallia Purpu
136 MERCURE DE FRANCE.
ruta , publiée quelques années auparavant
par Pierre Friſon , Docteur de Sorbonne.
Depuis cette époque juſqu'en
1718 , où il mourut à l'âge de 83 ans ,
Baluze ſe livra fans relâche , pendant
foixante- fix années , à une multitude de
travaux importans , dont une grande
partie eut pour objet l'Hiſtoire Eccléfiafrique
; les autres furent preſque tous
hiſtoriques ou généalogiques. Le plus
confidérable de ces derniers , fut fon
Hiſtoire généalogique de la Maiſon
d'Auvergne , qui parut en 1708 , en 2
vol. in-folio . Enveloppé dans la diſgrace
du Cardinal de Bouillon , il fut exilé à
cauſe de cet Ouvrage , à l'âge de 80 ans ,
& ne fut rappelé qu'après la Paix d'Utrecht.
Tel eſt le modèle que M. l'Abbé
Vitrac , Compatriote & Panegyriſte de
Baluze , propoſe avec raiſon à fes Elèves
& à ſes Concitoyens. « O mes Conci-
>> toyens ! leur dit- il à la fin de fon
» Éloge , la célébrité de Baluze vous
• flatte ſans doute , puiſqu'elle honore
>>la Contrée qui vous vit naître ! L'énumération
des travaux nombreux de
> notre Savant Compatriote , le tableau
>> de ſes brillans ſuccès, fait naître dans
JANVIER. 1778 . 137
•
>> vos ames cette ſaillie vive , ces mouve-
>> mens ſenſibles , cette effervefcence
>> que produit le deſir de la gloire.
>> Vous concevez combien il eſt flatteur
>> pour un Ecrivain utile , d'être expofé
» ſur la ſcène littéraire , aux yeux d'un
>> million de Spectateurs qui lui préfen-
> tent des couronnes , & combien il eſt
» doux pour lui de jouir par avance des
» hommages que la poſtérité , toujours
• équitable , lui décernera. Puſſiez -vous
>> de plus en plus ambitionner les diſtinc-
»tions que procure l'amour des Sciences
»& des Arts » !
Cet Ouvrage , très-bien imprimé , eſt.
enrichi du Portrait de Baluze.
Idéede la Chine , ou Etrennes Chinoiſes,
&coup-d'oeil curieux ſur la Religion ,
les Sciences , les Arts , les Uſages &
les Moeurs des Peuples de la Chine.
Vol. in- 16. A Paris , chez Leſclapart
fils , Libraire , au milieu du quai de
Gêvres , à la Sainte Famille.
Les Hiſtoires & les Mémoires relatifs
à la Chine , publiés depuis peu , ont fait
✔éclore ces Errennes. On pourra obſerver
en les lifant que l'Editeur a favoriſé le
138 MERCURE DE FRANCE.
,
préjugé de ceux qui regardent les Nations
éloignées de nous de trois mille
ans , ou de trois mille lieux , comme
des Nations privilégiées , & auxquelles
nous ne pouvons nous comparer . « Les
>> Chinois , nous dit-il , excellent dans
>> la ſcience des moeurs ; auſſi c'eſt
> la Nation la plus ſage & la plus
> vertueuſe de l'Univers quoique
>> Payenne. Tous ſes Empereurs , ſans
>>preſque en excepter un ſeul , ont été
> de vrais Sages , des Hommes d'une
>> vertu fublime : on peut les regarder
> comme autant de Numa , de Solon &
>>de Licurgue. Les deux Antonins peu-
>>vent à peine leur être comparés ».
Ceux qui liront l'Hiſtoire générale de
la Chine , dont il y a déjà quatre volumes
in-4°. de publiés , trouveront un
peu à rabattre de ces éloges. Au furplus
, les Etrennes que nous venons
d'annoncer , méritent d'être accueillies.
Elles font curienfes , inſtructives , &
très - propres à donner aux jeunes perfonnes
du goût pour la lecture.
Droit Public de l'Europe , extrait du
Corps Diplomatique , des Actes de
Rymer , & tous autres Recueils &
2
JANVIER. 1778. 139
Manufcrits. 10 vol. in-4°. avec approbation
& privilége du Roi.
L'Ouvrage qu'on donne au Public ne
peut être mis au rang des Ouvrages
ordinaires : il eſt eſſentiel à ceux qui
étudient les intérêts des Princes , pour
être employés dans les affaires de ce
genre ; aux Négociateurs envoyés dans
les différentes Cours de l'Europe ; aux
Miniſtres mêmes des Potentats , &
très - utile à qui deſire être inſtruit
des Traités de paix & d'alliances , faits
entre les différentes Couronnes de cette
partie du monde , depuis l'Empereur
Charlemagne juſqu'à nos jours ; & des
motifs qui ont occaſionné ces Traités
divers.
Avant l'entrepriſe qu'on vient de
faire , il étoit aſſez difficile de connoître
tous ces traités , écrits en toutes
les Langues de l'Europe , & répandus
çà & là. Quand on pourroit ſe procurer
à frais immenfes , les volumes ,
les manufcrits qui contiennent ces Traités
, & les originaux de pluſieurs ; la
plus grande partie de la Nation Francoiſe
, ignorant les Langues des pays
de l'Europe , ne fatisferoit pas fon
140 MERCURE DE FRANCE.
goût ou ſa curiofité. Ce ne feroit point
encore affez de recueillir ces Traités , &
même de les entendre ; il faudroit avoir
ſous les yeux toutes les Hiſtoires Européennes
; y chercher , à travers un déluge
de faits , les cauſes de ces Traités ,
&joindre à ces embarras , une profonde
connoiſſance des intérêts des Princes ,
pour démêler les motifs fecrets qui les
ont fait agir. Il ſeroit néceſſaire encore
de ne pas ſe tromper ſur le choix des
Hiſtoriens , & diftinguer ceux qui font
exacts , d'avec les fautifs. Combien ces
derniers n'induiſent- ils pas en erreur
ceux qui les confultent ! que de dates
mal placées & de lourdes fautes! On
ne s'en eſt que trop apperçu ; on a été
obligé de relever les bévues par des
notes ; mais on n'a jamais employé de
critique amère , encore moins injurieuſe
(comme il n'eſt malheureuſement que
trop commun de nos jours. ) On a
cru qu'il n'étoit permis d'employer la
critique que pour éclairer , & non pour
avilir : & dans un pareil Ouvrage , on
a dû conſerver la dignité & la nobleffe
des ſentimens , qui doivent toujours
diftinguer les Gens de Lettres d'un
certain ordre.
JANVIER. 1778. 141
:
1
On a été bien éloigné auſſi d'oſer ſe
permettre la plus légère offenfe , ou
raillerie , contre aucune Puiſſance. Nulles
réflexions indécentes , injuſtes , ou déplacées.
Les Rois , les Etats , les Miniſtres
, quels qu'ils foient , doivent
toujours être reſpectés ; & rien ne
doit engager un Auteur à leur manquer
dans ſes écrits. On a cependant
rejeté de cet Ouvrage toute fade adulation
, plus faite pour être mépriſée
que pour plaire , & l'on n'a point
caché la vérité .
On a réuni dans cet Ouvrage tour
ce que peuvent comporter les négociations
faites en Europe , depuis l'époque
dont on eſt parti , juſqu'à préſent.
La partie hiſtorique précède toujours
les Traités , ou autres pièces relatives
aux alliances faites entre les Couronnes.
Les Garans font cités en marge , ainſi
que la Langue en laquelle les originaux
desTraités font écrits , afin qu'on puiſſe
les confulter en cas de beſoin. On peut
aſſurer l'exactitude de la chronologie ,
à la différence de pluſieurs Hiſtoriens ,
trompés fans doute par les Mémoires
ſur leſquels ils ont travaillé .
Le célèbre Préſident de Montesquieu
1
142 MERCURE DE FRANCE.
donna un avis à ceux qui liroient fon
Ouvrage , intitulé l'Esprit des Loix.
Ne jugez point ( diſoit-il ) par la lecture
d'un moment , d'un Ouvrage de vingt
années. On peut , à fon exemple , dire
avec aſſurance de celui qu'on offre au
Public : Ne jugez pas par un fimple
Prospectus , d'un Ouvrage plein de recherches
immenfes , fruit d'un travail
âpre & difficile. C'est la lecture de cet
Ouvrage qui peut feule en faire connoître
l'utilité , & combien il a fallu de
peines & de foins pour le mettre à portée
d'être lu par tout le monde.
Comme on va s'occuper inceſſamment
de l'impreſſion de l'Ouvrage ci-deſſus ,
fans pouvoir déterminer au juſte le
nombre des Volumes qu'il contiendra ,
on veut pouvoir fixer le nombre du
tirage.
L'Ouvrage ne contiendra cependant
pas moins de dix Volumes in-4°. &
pas plus de douze .
Chaque vol. ne contiendra pas moins
de foixante & dix feuilles d'impreſſion ,
ni plus de quatre-vingt , c'est- à-dire
de cinq cens ſoixante , à fix cens pages .
Le prix de chaque Volume ſera de
1
JANVIER. 1778 . 143
douze livres en feuilles , pour ceux
qui feront leur foumiffion.
Ceux qui ne ſe feront point engagés
par écrit à retirer les Volumes à meſure
qu'ils paroîtront , les payeront quinze
livres en feuilles , & cela avec d'autant
moins d'eſpérance de diminution , qu'on
tirera qu'un très-petit nombre
d'exemplaires au-deſſus de ceux déjà
ne
retenus.
Le Tome premier dudit Ouvrage paroîtra
ſans faute le 1 Mars prochain
1778 ; & les Vol. ſuivans ne fe feront
jamais attendre.
Recueil de tous les Costumes des Ordres
Religieux & Militaires , avec un Abrégé
Historique & Chronologique , enrichi
de Notes & de Planches coloriées ;
par M. Bar , Auteur de cet Ouvrage :
in-folio , papier d'Hollande , propofé
par ſouſcription.
Cet Ouvrage , qui ſera très-conſidérable
, mérite fans doute d'être encouragé.
Il ſera curieux pour la plupart des Lecteurs
, & le travail prodigieux qu'a fait
l'Auteur , le rendra utile. Des Figures
gravées à l'eau-forte & coloriées exac
144 MERCURE DE FRANCE.
tement , donneront une idée plus juſte
du Coſtume de chaque Ordre , que
toutes les deſcriptions ; la meilleure
manière de faire connoître un objet ,
eſt de le mettre ſous les yeux. Chaque
Figure fera accompagnée d'un Abrégé
Hiſtorique & Chronologique de l'Ordre
auquel il appartient.
Les perſonnes qui aurontquelque choſe
de'relatif à cet Ouvrage, & qui voudront
en faire part à l'Auteur , font priées de
le lui adreſſer franc de port ; il recevra
leurs fecours avec reconnoiſſance .
,
L'Ouvrage paroîtra par Cahiers ;
comme la variété peut être agréable
au plus grand nombre des Lecteurs
on ne s'aſtreindra à aucun autre ordre ,
qu'à celui de mettre enſemble les parties
qui ne doivent point être ſéparées : le
Lecteur pourra , lorſqu'il aura reçu
tous les Cahiers , placer chaque Ordre
dans le rang que lui aſſigne la date
de ſa fondation , ou celui qui ſera plus
conforme à fon goût , ou au beſoin
qu'il aura de les confulter.
Le premier Cahier de douze Figures ,
y compris l'Hiſtorique , ſera délivré
aux Souſcripteurs , franc de port , dans
le courant de Février 1778 ; le ſecond
dans
JANVIER. 1778. 145
dans le courant d'Avril , & les autres
dans le courant de chaque mois , c'eſtà-
dire douze par an.
Le prix de chaque Cahier ſera de
15 livres pour les Souſcripteurs , à
qui on ne demande que leur engagement
par écrit , de prendre & de payer
les Cahiers en les recevant à meſure
qu'ils paroîtront.
moitié
( Ceux qui ne retireront pas leur Cahier
à chaque époque , ne jouiront pas
des avantages accordés aux Soufcripteurs;
qui font , 1 ° . d'avoir tous les dixième
Cahiers gratis , ou une remiſe de mo
fur tous les cinquièmes Cahiers ; 2 ° .
ceux qui ſoufcriront pour pluſieurs
Exemplaires , auront une remiſe de
2 liv. par Cahier , en outre du dixième ,
ou de la remiſe ſur les cinquièmes .
Les Perſonnes de Province qui n'auront
pas de commodité pour faire pafſerdepetites
ſommes , jouiront de leurs
Cahiers en donnant ſeulement des affurances
pour un certain nombre à
leur volonté ; & on les leur fera paffer
francs de port , à l'adreſſe qu'elles
indiqueront & par la voie qui leur
plaira.
I. Vol. G
1
146 MERCURE DE FRANCE.
On foufcrit à Paris , chez l'Auteur ,
rue du Roi-doré , la première porte
cochère à gauche en entrant par la rue
S. Louis au Marais ; & chez Quillau ,
Imprimeur , rue du Fouarre .
On affranchira les lettres & l'argent.
Ceux qui n'auront pas ſouſcrit
payeront chaque Cahier 24 liv.
2日ANNONCES LITTÉRAIRES.
-
,
Dic-
ABRÉGÉ Chronologique de l'Histoire du
Nord. Abrégé Chronologique de l'Hiftoire
d'Espagne & de Portugal. —
tionnaire Historique & Géographique portatif
de l'Italie. Dictionnaire Eccléfiaftique
& Canonique portatif, ou Abrégé
méthodique de toutes les connoiſſances
néceſſaires aux Miniſtres de l'Églife , &
utiles aux Fidèles ; chez Humblot , Libraire
, rue Saint - Jacques , près Saint-
Yves ; Nyon l'aîné , rue S Jean-de-Beauvais
; Laporte , rue des Noyers.
Selecta latini Sermonis exemplaria è
Scriptoribus probatiſſimis ad Chriſtianeju
JANVIER. 1778 . 147
ventutis ufum collecta, & la traduction du
même Ouvrage , chez Nyon , Libraire ,
rue Saint-Jean- de-Beauvais.
-
Les Inſtitutions Mathématiques, ſervant
d'Introduction à un Cours de Philofophie
à l'uſage des Univerſités de la
France , par M. l'Abbé Sauri . Précis
des Mathématiques , du même. Précis
de l'Astronomie & Cours complet de Philofophie
, du même Auteur ; chez Froullé,
Libraire , Pont Notre-Dame.
-
Dictionnaire Iconologique , ou Introduction
à la Connoiſſance des Peintures ,
Sculptures , Médailles , &c. chez Nyon
l'aîné , Libraire , rue Saint - Jean - de-
Beauvais ; & Barrois l'aîné , Libraire ,
Quai des Auguſtins.
Les grands Objets de la Foi , ou les
Mystères , Odes chantantes ; par M.
Fleury . A Paris , chez la veuve Deſaint,
rue du Foin.
Mémoires Hiſtoriques & Critiques pour
1'Histoire de Troyes , ornés de pluſieurs
Planches gravées. Tom. I. A Paris ,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE .
chez la veuve Duchesney Libraire , rue
S. Jacques .
Recherches Historiques &Géographiques
fur le nouveau Monde , par Jean-Benoît
Scherer , Penſionnaire du Roi , Membre
de pluſieurs Académies. A Paris , chez
Brunet , Libraire , rue des Écrivains .
Hymne au Soleil , par M. l'Abbé de
Reyrac , Cenſeur Royal , Aſſocié Correſpondant
de l'Académie Royale des
Infcriptions & Belles- Lettres de Paris ,
des Académies de Toulouſe , de Bordeaux
, de Caën , &c. ſeconde édition ,
corrigée & augmentée , avec des Poéſies
fugitives , petit in- 12 . Prix , I liv. 10 f.
chez Lacombe , Libraire , rue de Tournon
, près le Luxembourg.
Almanach Littéraire , ou Étrennes
d'Apollon , contenant des Anecdotes
intéreſſantes , des ſaillies , des Poéſies ,
des Lettres , des Notices, des Difcours ,
&c . &c. Prix , 1 liv . 4 f. br. chez la veuve
Duchefne ; Valeyre l'aîné ; Prault fils
aîné , Berton , Bastien , Ruault , Eſprit ,
Libraires . 1778 .
3
JANVIER. 1778 149
La Nature conſidérée ſous ſes différens
aspects , ou Journal des trois règnes de
la Nature , contenant tout ce qui a
rapport à la ſcience Phyſique de
l'homme , à l'Art Vétérinaire , à l'hiftoire
des différens Animaux, au Règne
Végétal , à la connoiſſance des Plantes
, à l'Agriculture , au Jardinage ,
aux Arts , au Règne Minéral , à l'exploitation
des Mines, aux fingularités,
& à l'uſage des différens foſſiles , 52
feuilles par an , 12 liv . franc de port à
Paris & en Province; chez Lacombe,
rue de Tournon .
3
Cet Ouvrage eſt un des plus intéreffans&
des plus étendus fur les Sciences
Phyfiques , Médicinales , Naturelles &
Économiques ; il eſt tout- à-la-fois & Périodique
, & Ouvrage de Bibliothèque.
C'eſt un excellent Répertoire pour ceux
qui veulent travailler fur ces fortes de
Sciences. On y trouve raſſemblé tout ce
qu'il y a de plus intéreſſant ſur la Médecine
, l'Art Vétérinaire , le Jardinage ,
l'Agriculture , la Minéralogie , les Eaux
minérales , l'Économie champêtre , &
les différens Arts & Métiers. On y
Gaij
152 MERCURE DE FRANCE.
ACADÉMIES.
I.
Académie Royale des Infcriptions &
Belles- Lettres de Paris. Vingt-fixième
Mémoirefur la Légion , par M. le
Beau .
La ſévérité des punitions Militaires ,
fut , ſelon Végèce , une des cauſes qui
donnèrent aux Romains la ſupériorité
fur les autres Nations . Ils furent mettre
en ufage , pour le maintien de la difcipline
, les deux plus puiſſans refforts des
actions humaines , l'eſpérance & la'
crainte. La valeur étoit affurée de la
récompenfe , la lâcheté ne pouvoit
échapper à la punition. M. le Beau , qui
s'eſt propofé de développer tout ce qui
concerne la Légion Romaine dans une
ſuite de Mémoires , a lu dans l'Affemblée
publique de l'Académie des Belles-
Lettres à la Saint- Martin , un abrégé
de ſon vingt- ſixième Mémoire , où il
JANVIER. 1778 . 153
و
traite des délits & des peines militaires .
Loin que la profeſſion des armes mit
à couvert des peines impoſées par les
loix , les crimes même qui rampent
dans les ténèbres & qui échappent à
l'oeil des Magiſtrats , n'étoient pas
épargnés dans les armées. Une faute
contre la difcipline , ſi elle ne méritoit
pas la mort , étoit punie par le retranchement
de la paie , par une augmentation
de travaux , par la honte de deſcendre
à un ſervice inférieur , par l'ignominie
quelquefois même par la
perte de la liberté , punition plus ſenfible
à des ames Romaines , que la
perte de la vie. Les Généraux furent
ingénieux à imaginer des peines qui
vengeoient la diſcipline , ſans leur faire
perdre de braves gens pour y avoir
manqué une fois. Une brigade de fix
cens chevaux , diftinguée juſqu'alors par
ſon courage , ayant pris la fuite à la
bataille de Strasbourg , Julien les fit
promener dans le camp en habits de
femmes. Cette honte fit renaître leur
valeur ; ils montrèrent dans un combat
qui ſuivit peu-à- près , qu'ils étoient
des hommes. Tous les crimes qui
alloient à la deſtruction de la diſcipline ,
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
éroient punis de mort. La déſobéiſance,
la mutinerie , la déſertion , quitter fon
rang , perdre fon poſte , abandonner la
fenrinelle ou fon Général , vendre ſes
armes , les jeter pour fuir dans une
bataille , étoient autant de crimes dignes
de mort. Lorſque des Corps entiers
étoient coupables , on les décimoit ; le
fupplice étoit d'avoir la tête tranchée ,
ou de périr ſous le bâton. La porence
étoit réſervée aux eſclaves : tels étoient
les fupplices conformes aux Loix & aux
uſages . L'inhumanité de quelques Empereurs
en inventa d'horribles. Mais
ces recherches de cruauté n'étoient que
les effets du caractère perſonnel de ces
Princes , plus oppoſé encore aux moeurs
Romaines , que les crimes qu'ils puniffoient.
Mémoire fur les Édits des Édiles , par
M. Bouchaud.
Cette differtation eſt la fuite des dif
férentes recherches que cet Académicien
a faites fur les Edits des Magiftrats
Romains , & qui lui ont fourni
JANVIER. 1778. 15
la matière de quatre Mémoires qu'il a
lus à l'Académie. Dans celui- ci , l'Auteur
, après avoir parlé des Ediles en!
général , paſſe aux Ediles Curules , confidère
quelles étoient leurs fonctions
ordinaires & extraordinaires , & finit par
prouver que les Ediles ont eu droit de
publier des Edits ; mais la partie où
il differte fur cet objet n'a pas été lue
à la Séance publique. Nous ne ſuivrons
pas l'Anteur dans les diverſes preuves
qu'il apporte pour faire voir qu'il y
avoit des Ediles chez pluſieurs Peuples
de la Grèce , ſous les titres d'Agoranomes
& d'Aftynomes. Les premiers avoient
l'inſpection ſur les chofes qu'on mettoir
en vente dans la place publique , &
les ſeconds étoient chargés de faire
entretenir la propreté dans la Ville. M.
B. penſe que les Ediles Romains tirent
leur origine des Agoranomes & des
Astynomes d'Athènes; ils avoient en
effet les mêmes fonctions. 心
Il faut diftinguer chez les Romains
deux fortes d'Ediles , les Plébéiens &
les Curules. Les premiers ſont de l'an
de Rome 260 , & les ſeconds de l'an
387. Les Ediles Plébéïens n'avoient
point entrée dans le Sénat , ne portoient
Gvj
16 MERCURE DE FRANCE.
&
point la robe Prétexte , & n'avoient
point la Chaire Curule. 1º. Ils avoient
ſoin de l'extérieur de la Ville
étoient chargés de veiller fur les Edi--
fices publics. 2º. Ils ſervoient en
quelque manière de Coadjuteurs aux
Tribuns du Peuple , & jugeoient les
cauſes que ceux-ci & les autres Magiſtrats
Romains leur renvoyoient. Ils
confervèrent toujours cette fonction ;
mais ils perdirent la première , qui fut
attribuée dans la ſuite aux Ediles Curules
. Ceux-ci furent d'abord tirés de
Famille Patricienne , mais les Plébéïens
y furent admis dès la ſeconde année de
la création de ces nouveaux Magiſtrats.
Les deux Ediles Curules que Jules-Céfar
ajouta aux anciens l'an de Rome 709 ;
devoient toujours être Patriciens. Ils
étoient chargés de l'inſpection ſur les
bleds , & des diſtributions qu'on en
faifoit au Peuple. On les nommoit ,
à cauſe de cela , Céréales.
L'Edilité Curule étoit le premier
degré pour monter à la Préture & aux
plus hautes dignités de la République.
Les Ediles portoient la Robe Prétexte ,
avoient la Chaire Curule , le droit
d'images , & celui d'opiner dans le
JANVIER. 1778. 157
Sénat ; mais ils n'avoient ni faifceaux
ni Licteurs . Les fonctions ordinaires
de ces Magiſtrats étoient , 1. l'Intendance
des Jeux folennels ; 2°. l'Infpection
des Edifices publics ; 3 °. la
Police de toute la Ville
Les Ediles ſe faisoient un devoir de
faire célébrer les Jeux ſolennels avec
la plus grande magnificence poſſible.
Pluſieurs d'entre eux ſe ſont même
ruinés en ces occaſions . Le but de ces
magnificences étoit d'obtenir plus facilement
les fuffrages du Peuple pour
leConfulat.
Les différentes fonctions de la Police
dansla ville, conſiſtoient à examiner toutes
les denrées qu'on expoſoit en vente ,
a y mettre le prix , à rejeter celles qui
étoient de mauvaiſe qualité , à vérifier
les poids & les meſures , à punir par
des amendes les ufures illicites ; en un
mot , ils avoient l'inſpection ſur toutes
eſpèces de vente , & veilloient pour que
l'acheteur ne fût point trompé. La propreté
des rues étoit encore de leur département.
Suétone rapporte que Caligula
ayant trouvé un grand amas de
boue dans une rue , ordonna à fes
Gardes de remplir de boue le pan de
138 MERCURE DE FRANCE.
la robe de Vefpafien qui étoit alors
Edile , & qui fut depuis Empereur.
Leur Police s'étendoit encore fur les
bains publics , les cabarets , les lieux
de débauche , ſur la conduite des femmes
, &c . Entre les différentes preuves
que M. B. rapporte fur ce dernier article
, nous citerons celle-ci. " Clodia ,
>> fille d'Appius Clodius , furnommé
>>>l'Aveugle , & foeur de P. Clodius ,
>> dont la flotte avoit été entièrement
>>défaite par les Carthaginois , près de
>> Lilybée , fortant un jour d'un ſpec-
>> tacle , & ſe trouvant incommodée
>> par la foule , s'écria : Quel bonheur que
» Clodius , mon frère , ait été battu dans
» le combat naval où tant de Citoyens
>> ont péri ! Que ferois-je devenue s'ils
» avoient encore groſſi la foule ? Certainement
j'aurois été écrasée. Dieux im-
» mortels , rendez la vie à ce frère ; qu'il
» conduiſe une feconde flotte en Sicile ,
» & qu'il plonge au fond des abysmes
>> cette Populace brutale qui m'a pref-
» qu'étouffée! Les Ediles citèrent à leur
>>Tribunal cette indigne Citoyenne ,
» & une amende de 2500 livres d'airain
>>brut, fut la juſte punition d'un dif
JANVIER. 1778. 159
>> cours plein d'inſolence & d'inhumahité
"..
Les fonctions extraordinaires des
Ediles, étoient de prendre garde qu'il ne
s'établît point à Rome de culte étranger;
d'empêcher qu'aucun livre dangereux
ne parût dans le Public; de chaſſer les
Aftrologues & les Devins ; de faire
acquifition de bleds dans les tems de
diſette; de veiller aux incendies , &c.
Tels étoient, en général, les fonctions
ordinaires & extraordinaires des Ediles
Curules , dont l'Auteur donne les dérails
dans fon Mémoire , mais que les bornes
de ce Journal ne nous ont pas
permisde ſuivre *.
II.
Prix proposés par l'Académie des Sciences
, Belles- Lettres & Arts de Besançon.
L'Académie des Sciences , Belles-
Lettres & Arts de Besançon , diſtribuera
* On rendra comptedans leMerccuurree prochain
des deux autres Mémoires.
160 MERCURE DE FRANCE.
le 24 Août 1778 , trois Prix différens.
Le premier , fondé par M. le Duc
de Tallard , pour l'éloquence , confifte
en une médaille d'or de la valeur de
350 liv.
Le fujet du diſcours ſera , Comment
l'éducation des femmes pourroit contribuer
à rendre les hommes meilleurs ?
Les Ouvrages préſentés au concours
de 1777 fur ce ſujet , n'ayant point
approché de la perfection dont il étoit
ſuſceptible , l'Académie a cru devoir
le propoſer encore ; & comme elle aura
deux médailles , de 350 liv. chacune ,
à diſtribuer en 1778 pour l'éloquence ,
elle ſe déterminera , par le mérite des
difcours , à réunir ou à diviſer les prix .
L'étendue des Ouvrages doit être
d'environ une demi-heure de lecture.
Le ſecond prix , également fondé par
M. le Duc de Tallard , eſt deſtiné à
une differtation littéraire. Il conſiſte en
une médaille d'or de la valeur de 250
livres.
L'Académie a déja propoſé de déterminer
: Quelle est l'origine des droits
de main-morte dans les Provinces qui ont
composé le premier Royaume de Bour--
gogne ?
JANVIER. 1778. 161
La differtation ſera d'environ trois
quarts d'heure de lecture , ſans y comprendre
les preuves .
Le troiſièine prix , fondé par la ville.
de Besançon , conſiſte en une médaille
d'or de la valeur de 200 liv. , deſtinée
à un Mémoire fur les Arts .
Il ſera donné au meilleur Mémoire
Sur la Minéralogie de l'un des Bailliages
de la Franche-Comté , au choix des Auteurs.
Ils font invités d'indiquer exactement
les lieux dans leſquels ſe trouvent
les ſubſtances minérales ou foſſiles dont
ils parleront ; d'aviſer aux moyens d'en
tirer le parti le plus avantageux , & de
joindre à leurs Ouvrages des échantillons
bien étiquetés de ce qui pourra mériter
une attention particulière .
Ils ne mettront point leurs noms à
leurs Ouvrages , mais ſeulement une
deviſe ou fentence , à leur choix ; ils
la répéteront dans un billet cacheté
qui contiendra leur nom & leur adreſſe :
ceux qui ſe feront connoître , feront
exclus du concours .
Les Ouvrages feront adreſſés , francs
de port , à M. Droz , Conſeiller au
Parlement Secrétaire perpétuel de
1
(
162 MERCURE DE FRANCE .
l'Académie , avant le premier Mai 1778 .
Pour faciliter les recherches & les
expériences des Perſonnes qui ſe livrent
à la partie Hiſtorique & aux Arts ,
l'Académie continuera d'annoncer les
ſujets d'avance .
On propoſe pour ſujet du prix d'Hiftoire
en 1779 , de déterminer l'ordre
chronologique des Évêques de Besançon ,
depuis l'établissement du Chriftianisme
dans la Province Séquanoise , jusqu'au
huitème siècle..
Le prix des Arts de la même année
1779 , fera donné à la meilleure defcription
des plantes de l'un des Bailliages
de la Province : les Auteurs indiqueront
la nature du fol & les lieux où elles
croiffent.
১
:
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
ILy a eu Concert Spirituel , au Château
desTuileries , le Lundi 8 Décembre, jour
de la Fête de la Conception , ainſi que le
24 , veille de Noël , & le 25 , Fête de
2
JANVIER. 1778 . 163
Noël. Ces trois Concerts ont été parfaitement
remplis par le foin que M.
lé Gros , Directeur , a de raſſembler les
meilleurs morceaux de Muſique , & par
le choix qu'il fait des plus belles voix ,
&des inftrumens les plus parfaits .
On a entendu avec beaucoup de ſatisfaction
, dans ces Concerts , d'excellentes
ſymphonies , de bons motets de
différens Maîtres célèbres ; le Te Deum
de M. Floquet; un Oratorio de M.
Goffec; des airs Italiens chantés par M.
Savoy , par Mlle Balconi; des concerto
de hautbois , par M. Bezozzi ; des concerro
de violon, par MM. Chartrain ,
Bertheaume ; un concerto de Aûte par M.
Sallantin ; un concerto de baſſon par M.
Ritter; des récits de motets parfaitement
chantés par MM. le Gros , Platel , Dorfonville
,& par Mlles Plantin & Gavaudan
, &c.
7.
OPERA. :
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE
continue les repréſentations d'Armide
les Mardis & Vendredis. Elle donne les
Dimanches & Jeudis , les Fragmens
)
164 MERCURE DE FRANCE.
compofés des Actes de Pigmalion , du
Devin du Village , ſubſtitué à l'Acte
d'Hilas & Zélis , & Myrtil & Lycoris,
Paſtorale nouvelle.
Pigmalion , Muſique de Rameau , a
fait un nouveau plaiſir par le charme
de ſa brillante mélodie , des beaux effers .
d'harmonie , & des airs de ſymphonie
& de danſe dont cet Acte eſt enrichi .
M. le Gros a joué & chanté avec applaudiſſement
, le rôle de Pigmalion .
Mlle Cécile , jeune Danfeuſe , a rempli
le rôle du chant & de la danſe de la
Statue animée , avec beaucoup de grace ,
d'intelligence &de talent.
L'Acte d'Hilas & Zélis n'a point eu
le même ſuccès que dans ſa nouveauté ,
quoiqu'on y reconnoiffe une Muſique
bien faite , & d'un ſtyle noble & impofant.
Mais le ſujet a paru ingrat , & le
chant n'en eſt ni affez varié ni affez piquant.
On connoît l'Acte charmant du Devin
du Village , dont les paroles & la Mufique
font la naïve expreſſion du ſenti.
ment.
2 .
JANVIER. 1778. 165
La Paftorale de Myrtil & Lycoris , a
éré repréſentée pour la première fois , le
Mardi 2 Décembre 1777. Les paroles
font de MM. Boſquet & Boutellier , la
Muſique eſt de M. Déformery .
LeThéâtre représente aufond une Campagne
agréable ; d'un côté , un Bocage &
un Hameau ; de l'autre côté, des rochers
formant plusieurs détours ; au pied de l'un
de ces rochers , une fource d'eau quiforme
une Fontaine.
Lycoris , jeune Nymphe , ſe plaint de
l'indifférence du beau Myrtil , & veut
s'en venger. Elle fort lorſqu'un choeur
de Bergers & Bergères vient engager
Myrtil de céder à l'Amour. Il répond :
Je fuis lesloixduDieu de la tendreſſe ,
Pourquoi chercher à m'engager ?
L'Amour n'a rien qui m'intéreſſe;
Des traits dont il bleſſe ,
J'ignore la douceur , mais je crains ledanger.
Myrtil étant feul , ſe rappelle l'image
d'une Nymphe que le haſard lui offrit
une fois ; il avoue qu'elle auroit fon
166 MERCURE DE FRANCE.
hommage , ſi jamais l'Amour lui prefcrivoit
un choix. Il ſe place au bord de
la Fontaine . Alors Lycoris monte ſur le
rocher au pied duquel le Berger eſt aſſis
& lorſqu'il chante ,
Que le pur cryſtal de cette onde ,
A l'abri de Borée & des chaleurs du jour ,
Retrace bien la paix profonde
D'un coeur qui fuit l'Amour!
Lycoris répète par écho ,
Quifuit l'Amour.
La Nymphe répète de même les derniers
mots que chante le Berger ; elle
l'inquiette; elle ſe cache lorſqu'il vient à
ſa voix. Cette alternative de chants &
d'écho , de courſe & de fuite , intéreſfent
& attachent l'attention. Enfin
Myrtil voit l'image de Lycoris qui réfléchit
dans l'onde , du haut du rocher
où elle eſt'; il s'écrie :
5
OCiel ! ... Voilà l'objet de mon hommage !
Moment délicieux !
LYCORIS interdite.
Qu'ai-je fait ?
,
JANVIER. 1778. 167
:
MYRTIL , avec transport.
Mon bonheur.
Je le ſens aux tranſports de mon âme ,
L'Amourvient d'y lancer tous les traits de ſa fâme;
L'inſtant qui vous offre à mes yeux ,
Remplit mon coeur de mille feux.
On célèbre par des divertiſſemens , la
conquête de l'Amour & le bonheur de
ces Amans .
Cette Paſtorale eſt ingénieuſe & amuſante.
La Muſique en eſt agréable ; elle
* eft elle- même l'écho d'airs ou de chants
bien choiſis. Si elle n'a pas le caractère
de l'invention , elle a celui du goût.
C'eſt réuffir que de plaire & d'intéreſſer.
Cette Pastorale eſt ornée de divertiſſemens
pittoreſques , dans lesquels M.
d'Auberval a reparu aux acclamations
du Spectateur enchanté . Mlles Heynel ,
Guimard , Allard , Peſlin , & MM.
Veſtris & Gardel , y font le plus grand
plaifir.
DÉBUT.
M. Gardel vient encore de donner
des preuves de fon talent à former de
grands Sujets pour la danſe , en faiſant
débuter le Sr Nivelon , âgé de 16 ans ,
1
168 MERCURE DE FRANCE.
:
J
dans Hylas & Zélis & dans le Devin du
Village. Beaucoup de légèreté , de précifion&
de grâces , avec une belle figure
&une taille bien priſe, lui ont obtenu
les fuffrages du Public.
:
L'Opéra va changer de Direction au
mois d'Avril prochain. M. de Viſme ,
qui ſe charge de l'entrepriſe de ce grand
Spectacle , a déjà fait connoître quelques
uns des changemens heureux qui
doivent le tendre intéreſſant , agréable
& varié. Il y aura , dit- on , un jour
deſtiné à un Opéra nouveau ; un autre
jour à un Opéra ancien ; un jour pour
les Intermèdes bouffons Italiens ; enfin ,
un jour deſtiné principalement à la Mufique
de Concert , & à la danſe pantomime.
C'eſt le moyen de concilier tous
les goûts , & de faire briller tous les
talens.
Nous avons vu dans une Lettre imprimée
, que M. de Viſme propoſe une
penfion de 200 liv. ſur la caiſſe de
l'Opéra , à toute perfonne qui pourra
procurer à ce Spectacle , un Sujet affez
Muſicien pour débuter à fon arrivée ,
&
JANVIER. 1778 . 169
& mériter pendant trois mois, les applaudiſſemens
du Public , dans un cu
différens rôles principaux.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François ont donné ,
le Lundi 15 Décembre dernier , la pre
mière repréſentation de Mustapha &
Zéangir, Tragédie de M. de Champfort.
L'Auteur, déjà célèbre par autant de
ſuccès qu'il a publié d'Ouvrages , a
ajouté de nouveaux lauriers à ſa couronne
, par cette Tragédie qui a été accueillie
à Paris avec le même enthouſiaſme
qu'elle avoit été applaudie cette
année & la précédente , fur le Théâtre
de la Cour , à Fontainebleau.
Le ſujet de cette Tragédie eſt tiré de
l'Hiſtoire Ottomane. Il a cette belle fimplicité
& cet intérêt puiſſant qui caractériſent
en ce genre les oeuvres du génie.
L'amitié fublime de deux frères rivaux
en amour , en gloire , en puiſſance
fait l'ame & le reſſort de cette Tragédie.
Nous ne pouvons tracer qu'une foible
eſquiſſe du plan. Soliman II , comblé
I. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
f
d'honneurs & d'années , a deux fils ?
Mustapha & Zéangir. L'aîné , fils d'une
Circaffienne , a commandé avec gloiré
les armées Ottomanes , & a étendu la
gloire du Croiffant. Ce Prince n'a pu
ſe défendre de l'amour de la fille du
Roi de Perſe , captive à la Cour Ottomane.
Le ſecond fils est né de Roxelane,
Sultane favorite & ambitieuſe. Cette
mère emploie tous les moyens pour
perdre l'Héritier du Trône , & y élever
fon fils. Mais Zéangir apporte les plus
grands obstacles aux projets ambitieux
de Roxelane. Il aime auffi avec paffion
Azémire , Princeſſe de Perſe , ignorant
qu'elle s'étoit déjà engagée à fon frère.
La Sultane veut envain exciter les fureurs
de la jalouſie dans ſon coeur , &
l'armer contre ſon rival. Il facrifie tout
à fon amitié ; il eſt près de lui facrifier
encore ſa gloire & fon fang. Roxelane
accuſe Mustapha devant le Sultan , &
ſemble le confondre par une lettre furpriſe
, qu'il avoit adreſſée au Roi de
Perſe , l'ennemi de l'Empire , & dont
il n'oſe donner l'interprétation. Mais
Zéangir ſe déclare coupable avec fon
frère , ſi leur amour pour la fille du Roi
de Perſe eſt un crime ; & ils demandent
:
JANVIER. 1778. 171
tous deux la mort s'il faut que l'un des
deux périſſe . La Sultane profite encore
du zèle& de l'inquiétude que témoignent
les Officiers de l'Armée , pour leur Général
qu'un ordre du Sultan a rappelé ,
pour accuſer Mustapha de rebelle auprès
de ſon père. Les deux fils paroifſent
devant le Sultan , & parviennent
à l'attendrir par le combat généreux de,
leur tendreſſe filiale & de leur amitié
fraternelle ; mais la Sultane fait agir
le Viſir , qui vient annoncer , avec effroi,
que les ſéditieux veulent forcer le Sérail
, & qu'ils redemandent leur Chef.
Soliman , d'autant plus furieux qu'il ſe
croit plus trompé , fait enfermer Muftapha
dans un lieu écarté du Sérail ,
ſous la garde des Muets ; & donne
l'ordre ſecret, pour qu'au moindre ſignal
de violence afin de le délivrer , on
le faſſe périr. Zéangir ayant vu l'Armée
ſe ſoumettre devant le Sultan , &
le Sultan lui-même déſabuſé , vient en
annoncer la nouvelle à ſon frère ; fon
excès d'amitié fait fon malheur. L'Offcier
trop fidèle à l'ordre du Sultan
craignant une révolte , poignarde Muſtapha.
Zéangir ne peut lui ſurvivre ,
&ſe tue. Le Sultan frémit à la vue
د
J
4
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
de ſes deux fils expirans. Il accable
d'imprécations la Sultane qui l'a rendu
ſi injuſte & fi cruel , & la livre aux
tourmens de ſon ambition avilie & de
ſes remords. Cette Tragédie préſente
des ſituations d'un grand intérêt. L'amitié
héroïque des deux frères , qui fait
un moyen d'un nouveau genre dans
cette Tragédie , y eſt traitée avec la
plus grande énergie. On y remarque
de beaux vers qui fortent du fond du
ſujer; & quel François n'applaudit avec
tranſport à l'application naturelle des
exemples auguſtes de cette amitié fraternelle
& heureuſe qui ſont ſous nos
yeux , & à la comparaiſon d'un Gouvernement
réglé par l'amour réciproque
du Souverain & des Sujets , avec celui
dont la crainte ſeule fait tout le reffort!
M. Molé repréſente Zéangir , M.
Larrive , Mustapha ; M. Briſart , le Sultan
; Madame Veſtris joue le rôle de la
Sultane ; Mlle Sainval cadette , le rôle
Azémir.
JANVIER. 1778 . 173
COMÉDIE ITALIENNE.
1
LE Mercredi 17 Décembre dernier , on
a donné fur le Théâtre de la Comédie
Italienne , la première repréſentation de
l'Opéra de Province , nouvelle Parodie
d'Armide, endeux Actes , en vers . C'eſt un
Étudiant en Droit qui, n'ayant pu ſe faire
recevoir Licencié en Droit à Rheims ,
prendlepartide ſe jeter dans une Troupe
deComédiens. Il fait beaucoup de tapage
comme Renaud , toute la Troupe eſt
étonnée d'avoir été obligée de céder à ſa
valeur. Cependant ſa vue déíarme l'Entrepreneuſe
du Spectacle ; & le plaifir &
fon amour pour elle , le retiennent daris
ce nouvel état. Son oncle & fon Agrégé
en Droit , viennent le chercher; ils font
eux-mêmes captivés par les charmes des
Actrices ; ce n'eſt qu'avec beaucoup de
peine qu'ils échappent aux piéges de ces
Enchantereſſes , & qu'ils en retirent le
jeune Étudiant. Cette Piéce eſt fort gaie ,
il y a beaucoup de ſaillies ingénieuſes&
de traits plaifans. On a pourtant obſervé
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
*
que c'eſt moins une Parodie d' Armide ,
que de l'Opéra en général. Mais les critiques
en font gaies & amuſantes. On a
beaucoup ri de celle-ci , du bâton de
meſure employé à l'Opéra .
Faut- il donc , pour garder le ton ,
Que ce ſoit à coups de bâton
Qu'une Déeſſe chante juſte ?
!:
Cette nouveauté eſt un Ouvrage de
Société des mêmes Auteurs du Phénix
ou la Bonne-Femme , éxcellente Parodie
d'Alceste .
MadameTrial ſe distingue dans l'Opéra
de Province , par le charme de ſa voix &
par le goût de ſon chant. Mlle Adeline
Colombe y fait valoir le rôle de Julie.
Les autres rôles font remplis , avec ſuccès,
par MM. Trial , Laruette , Nainville ,
Suin , &c .
1
JANVIER. 1778. 175
ARTS.
GRAVURES.
I.
Collection d'Estampes des trois Écoles.
LE Catalogue de cette Collection, dont
la vente eſt annoncée pour le 3 Février
prochain, a été dreſſé par le Sieur Bafan,
chez lequel il ſe diſtribue , à Paris , rue
& Hôtel Serpente. C'eſt une Brochure
in-8º . de 75 pages. Nous y avons furtout
remarqué un OEuvre de Rembrant,
très- recommandable par le choix & la
beauté des épreuves.Pluſieurs de ces épreuves
ſe trouvent ici répétées avec des différences
qui les rendent très-friandes , pour
les Amateurs jaloux de poſſéder des morceaux
rares & peu connus . Cette collection
offre auſſi les Eſtampes capitales ,
gravées par les plus célèbres Graveurs
Italiens , Flamands & François , & quelques
deſſins .
Η iv
175 MERCURE DE FRANCE.
I 1 . 3
Le Chemin de la Fortune ; c'eſt le titre
d'une Eſtampe d'environ 17 pouces
de haut fur 14de large , qui ſe trouve
à la même adreſſe ci-deſſus. Prix , 61 .
On y voit une jeune perſonne que
ſa mère préſente à un Maître de Ballers .
Ce Perſonnage paroît extaſié à la vue de
la jambe de la jeune Danſeuſe; & on ne
doute point qu'elle ne ſoit agréée. Un
Muſicien qui eſt devant fon Clavecin ,
ſemble auſſi applaudir aux charmes de
l'Élève deTherpſicore.Cette ſcène comique
& galante , a été rendue avec intelligence
par le Sieur Voyez - major , d'après
le Tableau original peint à gouazze,
par Baudoüin .
:
III.
Le Sieur Bafan vient auſſi de publier
la ſeconde ſuire des Eſtampes que fait
graver le Sieur le Brun , d'après les meilleurs
Tableaux des différens Maîtres des
Écoles Flamande & Hollandoiſe . Cette
ſeconde ſuite qui est compoſée, comme
JANVIER. 1778. 177
la première , de 12 Estampes , confirmera
les fuffrages que les Amateurs ont
déjà donnés à cette Collection. Prix ,
18 liv. les 12 Estampes.
I V.
Portrait de Louis- François de Bourbon ,
Prince de Conti , Grand- Prieur de
France , né à Paris , le 13 Août 1717,
mort le 2 Août 1776 .
Ce Portrait, le feul juſqu'à préſent
qui nous rappelle les traits de feu Mgr
le Prince de Conti , eſt vu des trois
quarts , & renfermé dans un ovale.
L'Eſtampe a environ 12 pouces de haut
fur 8 de large. Elle a été gravée d'un
burin pur & net , par A. Romanet ,d'après
le Tableau de M. le Tellier. On la
trouve à Paris , chez Iſabey , Marchand
d'Estampes , rue de Gevres. Prixیک liv.
V.
Honni foit qui maly voit , Eſtampe d'environ
15 pouces de haut fur de
large , gravée par le Sieur Hubert ,
d'après le Tableau de M. Carême ,
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
Peintre du Roi. Elle ſe diſtribue à
Paris , à la même adreſſe ci- deſſus ; &
chez le Graveur , rue neuve S. Etienne ,
vis-à-vis les Prêtres de la Doctrine .
Prix , 3 liv .
Cette Eſtampe, gravée avec ſoin, repréfente
un jeune-homme aſſis , qui a fur
fur ſes genoux un panier de ceriſes qu'il
femble offrir.
VI.
Centurie de Planches enluminées & non
enluminées , repréſentant au naturel
ce qui ſe trouve de plus intéreſſant &
de plus curieux parmi les animaux ,
les végétaux , & les minéraux ; pour
ſervir d'intelligence à l'Hiſtoire générale&
économique des trois Régnes;
Centurie II. Décade I.
Cette entrepriſe , quoique des plus
diſpendieuſes , commence à intéreſſer
beaucoup les Savans , les Curieux &
les Amateurs d'Hiſtoire Naturelle ; le
meilleur de tous les moyens , dit un
Auteur célèbre , de ſe procurer des
connoiſſances juſtes & préciſes dans cette
ſcience , auſſi importante qu'elle eſt
JANVIER. 1778. 179
د
étendue , c'eſt certainement d'étudier
par foi-même toutes les productions de
la nature en les conſidérant & les
comparant telles qu'elles fortent de
fes mains ; mais les moyens que nous
avons pour cela , font bien foibles &
bien bornés , ſi on les compare à l'étendue
de l'objet ; les figures gravées &
enluminées ſont les ſeules chofes qui
puiffent les fuppléer , fur-tout celles
qui repréſentent la nature avec une
auſſi grande vérité que celle que nous
annonçons. La première Centurie comprend
10 cahiers, compofés chacun de
IQ planches doubles , l'une deſquelles
eſt en ſimple gravure , & l'autre eſt
la même gravure enluminée des couleurs
naturelles ; le titre & l'explication
de chaque cahier font pareillement
gravés. Les premier , quatrième , ſeptième
& dixième cahiers repréſentent
différentes eſpèces d'animaux , plus
rares les uns que les autres , & dont
la plupart n'ont pas été gravés. Les deuxième
, cinquième & huitième comprennent
les plantes médicinales de la
Chine , qui n'ont jamais paru. Les troiſième
, fixième & neuvième contiennent
différens foſſiles , fluors & cryſtaux , la
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
plupart très-rares. Le premier cahier
de la feconde Centurie paroît actuelle.
ment ; il eſt encore mieux exécuté , &
renferme des animaux qui font encore
plus rares que ceux de la première
Centurie : on y repréſente tout ce qui
ſe trouve de plus curieux dans les cabinets
d'Histoire Naturelle. Les Amateurs
font priés de continuer toujours d'enrichir
cette précieuſe collection. Chaque
cahier coûte 30 liv. : on peut ſe les
procurer à Paris , chez M. Buc'hoz ,
Médecin de Son A. R. MONSIEUR ,
rue de la Harpe , preſque vis-à- vis la
rue de Richelieu- Sorbonne ; chez Lacombe
, Libraire , rue de Tournon ; &
à Amſterdam , chez M. Michel Rey.
VII.
Collection enluminée & précieuse des fleurs
les plus rares & les plus curieuses , qui
Se cultivent dans les jardins de la
Chine & dans ceux de l'Europe , Ouvrage
utile aux Amateurs , aux Flenriftes
, aux Peintres , aux Deſſinateurs ,
aux Directeurs de Manufactures en
Fayence , Porcelaine Tapiſſerie ,
Etoffes en foie , en laine , &c. Ca
hier dixième .
د
JANVIER. 1778. 181
Cet Ouvrage s'eſt publié juſqu'à préſent
par cahier ; le dixième paroît actuellement
, & forme le premier volume
de cette Collection , qui comprend
les fleurs de laChine. Le premier cahier
du deuxième volume , qui repréſente les
jolis arbrifſeaux qu'on peut culriver
dans un Jardin , paroîtra inceſſamment
& ne fera pas moins intéreſſfant que
le premiervolume , qui a mérité, à juſte
titre, l'approbation des Curieux & des
Amateurs. Le prix de chaque cahier
eſt de 28 liv. On peut fe les procurer
aux adreſſes ci-deſſus.
VIII .
,
Le troiſième cahier du ſupplément de
la Botanique de Madame Regnault
a paru au commencement du mois de
Novembre dernier ; il eſt compoſé de
vingt planches comme les précédens ,
& ſe paye 24 liv. chez l'Auteur , rué
Croix-des-petits-Champs ; Panckoucke ,
Libraire , rue des Poitevins; & chez
les Libraires de Paris & de Province
qui ont fourni l'Ouvrage. On trouve
chez les deux premiers , les quadrupèdes
coloriés pour l'OEuvre de M. de Buffon
182 MERCURE DE FRANCE.
in- 4º , les Ecarts de la Nature in folio ,
& quelques exemplaires de la Botanique
miſe à la portée de tout le monde.
Madame Regnault ſe propoſe de donner
dans le cahier qui doit ſuccéder à celuici
, la Coraline de Corſe , plante nouvellement
découverte , & que l'on commence
à regarder comme le plus puifſant
vermifuge que nous ayons reçu
des mains de la Nature . On trouvera
dans le même cahier & dans les ſuivans,
pluſieurs plantes rares , telles que
le gingembre , le thé , le coton , &c.
MUSIQUE.
I.
ON trouve chez Mademoiselle de
Silly, rue de Montmorenci , la première
porte-cochère à gauche en entrant par
celle du Temple , & la dernière à droite
par la rue Saint-Martin ,
Un OEuvre de fix quatuors pour deux
violons , alto & baſſe , de variatori. Prix
و liv.
JANVIER. 1778. 183
Une Symphonie d'Hayden pour deux
violons , deux hautbois , deux cors ,
deux baſſons , alto & baſſe. Prix 3 liv.
12 fols.
Partition du Rondo del Signor Guiſeppe
Colla , parodié en françois avec
les parties gravées ſéparément : le tout
4liv. 4 fols.
Un Recueil de points d'orgues en tous
les tons pour le violen. Prix I liv. 10
fols.
I I.
: 1
د
Ouverture d'Alceste , par M. Gluck ,
arrangée pour la Harpe , avec accompagnement
de Violon par M. ***
miſe au jour par M. Naderman , Luthier
ordinaire de la Reine. Prix 3
liv. chez l'Editeur , rue d'Argenteuil ,
Bute Saint-Roch ; & aux adreſſes ordinaires.
III.
La Liberte , Ariette à grande ſymphonie
, dédiée à M. Philidor , par M.
184 MERCURE DE FRANCE .
1
Dufeuille . Prix 2 liv. 8 fols. A Paris ,
chez M. Naderman , Luthier , rue d'Argenteuil
; Madame Dufeuille , rue S,
Martin , vis - à - vis le cul-de- fac de
Clairevaux; & aux adreſſes ordinaires
de Muſique.
I V.
Mademoiselle Blondel , Maîtreffe de
Clavecin , &fi connue par les petits
concerts qu'elle donne depuis très - longtems
toutes les ſemaines , avertit le
Public , qu'elle prend chez elle des
Penſionnaires pour la Muſique & le
Clavecin , depuis l'âge de cinq ans.
Son adreſſe eſt rue aux Fers , à la
Tête Noire , quartier des Saints- Innocens
, à Paris. Les Perſonnes qui lui
feront l'honneur de lui écrire , font
priées d'affranchir le port des lettres.
LEST DE PRÉVILLE , Ingénieur-Géographe
, continue de faire des plans
en relief, d'après nature & d'après les
projets , foit bâtimens , jardins , jardins
Anglois , & tout ce qui concerne la
JANVIER. 1778. 185
Tactique. Sa demeure eſt rue des Foffés
Saint-Jacques , maiſon de M. de Devillemont.
Moyen d'imiter les Aurores Boréales * ,
imaginé par feu M. Samuel de Triewald,
Conſeiller d'Etat de Sa Majesté
Suédoiſe ; extrait par M. Pingeron
d'un Journal latin , imprimé àVeniſe
ſous le titre d'Analecta Transalpina ,
chez Pezzana . Tome premier , anno
1744 , pag . 293.
FAAIITTEESS entrer dans une chambre
obſcure un rayon ſolaire par un trou du
diamètre d'un pois; recevez-le fur un
* L'Aurore boréale eſt une lumière très - vive
& très-éclatante que l'on apperçoit quelquefois
du côté du Nord , ſous la forme d'un ſegment de
cercle , d'où fortent des jets & des rayons , deux
ou trois heures après le coucher du Soleil. On
remarque , en général , dans ce phénomène , un
mouvement univerſel , & une eſpèce de trouble
cauſé peut-être par des éclairs réitérés qui ſe ſuccèdent
preſque tous, ſans interruption,les uns aux
autres.
186 MERCURE DE FRANCE.
priſme de cryſtal placé horisontalement ,
de manière qu'il puiſſe raſer les côtés
d'un verre à pied de forme conique
renverſée . Celui- ci doit avoir été précédemment
rempli d'eau-de-vie commune ,
& placé à environ un pied & demi du
prifme. Faites enforte que le rayon coloré
qui eſt parallèle à la furface de l'eaude-
vie & qui la touche même , ſoit
reçu ſur un tableau extrêmement blanc
qui ait environ cinq pieds quarrés; vous
jouirez alors du ſpectacle le plus exact
d'une aurore boréale fur cette toile. Vous
Les Philoſophes ſont partagés ſur la cauſe des
Aurores boréales ; & M. de Mairan a donné un
excellent Traité ſur cette matière , auquel nous
renvoyons ceux de nos Lecteurs qui voudroient
approfondir ce ſujet, Les colonnes de feu , les
épées flamboyantes , & ces combats donnés dans
les nues , que le vulgaire regarde ſotrement
comme le préſage de quelques événemens funeltes,
ne font aurre choſe que des Aurores boréales
embellies par la ſuperſtition. Elles font communes
dans le Nord , fur-tout pendant les grands
froids, ainſi que je l'ai remarqué à Varſovie. Ces
phénomènes ſe montrent également dans l'hémiſphère
auſtral , ainſi que l'atteſtent Don Antoine
de Ulloa , Capitaine de Vaiſſeaux du Roi d'Efpagne
, & M. Frézier , Ingénieur François , dans
leurs Voyages.
JANVIER. 1778. 187
appercevrez les mêmes mouvemens &
le même trouble que dans les rayons de
lumière qui ſe remarquent dans les aurores
boréales qui paroiſſent au ciel . Des
rayons lumineux lancés comme autant
d'éclairs , & fe diſſipant enſuite de mille
manières dans les nuages de diverſes
couleurs , frapperont auſſi vos yeux , се
qui eſt l'effet des vapeurs qui s'élèvent
de l'eau-de-vie qui eſt échauffée , peu-àpeu
, par les rayons ſolaires .
د
La cauſe de l'apparition & des variations
de ces traits de lumière , dans
ce fimulacre du phénomène dont on
parle , doit être attribuée à la chaleur
plus ou moins grande du rayon folaire
qui produit une évaporation plus ou
moins foible des parties les plus fubtiles
de l'eau-de-vie , de même qu'au mouvement
irrégulier des rayons que le
foleil nous envoie. On doit donc conclure
que ce ſpectacle peut durer pendant
pluſieurs heures , en ſe variant à
chaque minute , & qu'il ne fauroit
jamais ennuyer. On peut avancer
même-tems , que cette expérience eſt
une des plus agréables que l'on puiſſe faire
dans la chambre obfcure ; il faut avouer
également , qu'elle ne contribue pas à
en
188 MERCURE DE FRANCE .
faciliter les moyens d'expliquer la nature
de la véritable aurore boréale .
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
I.
UN Artiſte Anglois vient de perfectionner
les cloches en ufage pour plonger
dans l'eau. Au moyen de la nouvelle
invention , la Perſonne qui ſe met dans
la cloche en deſcend juſqu'au fond de
l'eau & en revient fans avoir beſoin
d'aide. Il n'est pas à craindre que cette
machine foit renversée par les pointes
des rochers. L'homme qui s'y place peut
aller à une certaine diſtance du point
d'où il part. La Société de Londres
pour l'encouragement des Arts , a cru
devoir accorder une gratification à cer
Artiſte.
1.1.
Le Fils d'un Particulier de Whithy ,
en Angleterre , dans le Comté d'Yorck ,
en revenant de l'Amérique Méridionale ,
JANVIER. 1978. 18191
s'étoit muni de quelque graine de la
plante connue ſous le nom de l'arbrechoux.
A fon retour en Angleterre il
la ſema dans de la terre priſe ſur les
lieux , & qu'il avoit conſervée avec
grand ſoin dans une eſpèce d'urne ;
lorſque les choux furent levés , il les
tranſplanta dans le jardin de ſon père.
Cette plante exotique eſt extrêmement
curieuſe ; celles dont il s'agit n'ont pas
plus de dix ans : cependant leur hauteur
eſt de 67 pieds 9 pouces , & leur circonférence
de cinq pieds & quelques
pouces. Les branches ſont chargées de
choux dont le moindre pèſe plus de feize
livres.
III.
M. Lavocat , Mécanicien de la Cour
de Bruxelles , demeurant à Champigneul
, près Nancy , vient d'inventer
une ſcie portative , qu'on peut placer
par-tout , qui coupe des deux côtés ,
en montant comme en deſcendant ,
avec beaucoup de vîteſſe & de facilité;
les pièces de bois s'approchent d'ellesmêmes
, des deux côtés de cet inſtrument
, ſans embarras & fans frottement,
quelles que foient leur longueur &
190 MERCURE DE FRANCE.
leur épaiſſeur reſpectives , elles font refendues
dans le même tems. Cette
machine, auſſi ſimple qu'utile, peut être
miſe en jeu par quatre moteurs différens
; ſavoir , l'air , l'eau , un cheval
& un homme ; dans ce dernier cas ,
un enfant de ſept à huit ans ſuffit pour
refendre des pièces de bois épaiſſes de
10 lignes. Cette nouvelle ſcie coûte ,
en croquis , 192 liv. , & l'Ouvrier le
moins habile peut aiſément l'exécuter.
:
I V.
On a mis , depuis peu , en vente au
Bureau des Annonces de Léipſig , plufieurs
nouveaux modèles d'inſtrumens
& de machines utiles ; tels font , 1º .
un fourneau imaginé d'après ceux de
M. Franklin : il eſt orné comme une
cheminée fixée , il échauffe très-bien les
appartemens , & l'on peut en modérer
la chaleur à volonté ; 2°. une petite
machine pour faire tenir droit les
enfans, & empêcher que leurs membres
ne prennent une mauvaiſe forme ;
3°. une autre machine pour donner
de l'air aux greniers ; 4" . des ſeaux
pour les incendies , inventés par un
JANVIER. 1778. 191
1
Aveugle qui demeure près de Zeitz :
ils font faits de paille & d'ofier étroitement
entrelacés , & ne laiſſent point
échapper l'eau ; 5º . une table à écrire
plus commode que celles qu'on connoît,
V.
M. Porcher , Maître en Chirurgie à
Bacqueville , en Caux , près de Dieppe ,
compoſe une eau dont la ſeule afperfion
préſerve le grain des infectes qui
le rongent dans le ſein de la terre , le
fortifie pendant l'hiver , & le rend
beaucoup plus grenu. Si la femence eft
belle & nette , il ne faut que deux
pots de cette liqueur pour une meſure
de 300 liv. Le prix de chaque pot eſt
de 40 ſols.
VI.
Un Horloger de Serginnes , Bourg
ſitué entre Sens & Bray-fur-Seine , a
conſtruit un moulin à moudre le bled,
abfolument unique en fon genre ; un
cheval , & un enfant de 12 à 14 ans,
ſuffiſent pour toutes les opérations : on
y moud par heure 4 bichets de bled,
A
192 MERCURE DE FRANCE.
meſure de Sens , & la farine eſt trèsbien
faite. Ce moulin eſt d'autant plus
folide , que ſes divers rouages ſont en
fer.
BIENFAISANCE.
1.
IL s'eſt formé en Bretagne des établiſſemens
de bienfaiſance dignes des regards
du Public. L'Abbé de Kergu ,
Fondateur en partie de l'Hôtel des Gentilshommes
à Rennes , vient , avec le
ſecours de quelques perſonnes qui connoiſſent
le plus noble emploi de l'argent,
de former , à peu-près ſur le même,
plan que cette Ecole , une inſtitution
pour un certain nombre de jeunes &
très-pauvres Demoiselles , dont l'éducation
ſera modelée ſur celle qu'on a
donnée à l'Enfant Jésus.
Pluſieurs Seigneurs & Particuliers
Eccléſiaſtiques ou Laïques , pluſieurs
Corps & Communautés, pluſieurs Villes
&Cantons , ſe ſont occupés des moyens
de foulager l'indigence , d'exciter le
>
travail
JANVIER. 1778. 193
travail & de réprimer la mendicité.
Des cotiſations libres & volontaires
d'habitans moins mal aiſés ont adouci la
détreſſe d'un grand nombre. A Joffelin,
entr'autres endroits , ſous les aufpices
& par les bienfaits de M. le Duc & de
Madame la Ducheſſe de Rohan , ainſi
que par les foins de la Comteſſe Douairière
de Chaſſanville & du Sieur Alain ,
Recteur , il s'eſt formé une Maiſon de
Charité , dans laquelle une trentaine
d'adolefcens des deux ſexes , pris dans
les plus néceſſiteuſes familles de la Ville
&Banlieue , trouvent un refuge contre
la fainéantiſe & la misère : ils y recoivent
l'éducation de leur état, & font
exercés à de gros ouvrages en laine ,
dont le produit contribue , en partie ,
à leur habillement & fubſiſtance. M. le
Duc & Madame la Ducheſſe de Rohan
leur accordent un logement dans le
Châteaujuſqu'à nouvel ordre. C'eſt peutêtre
le germe naiſſant d'une Manufacture
, d'une nouvelle branche de commerce
& d'induſtrie pour la Capitale
du Comté de Portoet , dont la poſition
fur la rivière ſeroit très favorable i
les projets de canaux propoſés aux Etats
de Bretagne avoient quelque exécution.
1. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
I I.
Ou vient d'établir dans la Paroiſſe de
S. Sulpice à Paris, un ordre d'adminiſtration
pour le foulagement des pauvres ,
ordre dont on ne fauroit trop s'empreſſer
de donner connoiſſance au Public , puifqu'il
peut engager les ames bienfaiſantes
àimiter cet exemple , qu'il feroit à defirer
qu'on fuivit par-tour. Cet établiſſement
a pour objet de répandre les
aumônes avec difcernement , & de détruire
l'oiſiveté. Le but particulier qu'on
ſe propoſe , eſt de fecourir les vrais
pauvres , de faire ſubſiſter les vieillards
&les infirmes dans une honnête aiſance ,
de pourvoir aux beſoins des malades ,
&de procurer à tant de mères déſolées ,
qui trempent leur pain dans les larmes ,
les moyens de nourrir leurs enfans.
Pour parvenir à faciliter la diftribution
des aumônes , on a diviſé la Paroiſſe
de Saint-Sulpice en quatre cantons,
dans chacun deſquels on a formé une
adminiſtration particulière , compoſée
de quatre Prêtres de la Communauté ,
& de quatre Dames Bourgeoiſes qui
auront àleur tête deuxDames de qualité.
JANVIER. 1778. 195
Le Curé de la Paroiſſe , le Vicaire &
les deux Prêtres , chargés des régiſtres ,
feront de toutes les adminiſtrations ,
ainſi que la ſoeur Supérieure des filles
de la Charité pour les malades .
Les quatre Dames de Charité feront
les informations néceſſaires pour conftater
la demeure , les beſoins , les moeurs
des pauvres , &c. Elles s'aſſembleront
une fois par mois chez l'une ou l'autre
des Dames de qualité qui préſideront à
ces aſſemblées ; & , après avoir fait
part de leurs obſervations fur chacun
de leurs pauvres reſpectifs , elles délibéreront
ſur les moyens qu'on jugera les
plus convenables pour fournir des fecours
efficaces à ces indigens.
Ces ſecours conſiſteront , 18. à fournir
de l'ouvrage aux pauvres en état de
travailler. On donnera aux femmes à
filer & à coudre , pour elles & pour leurs
filles , qu'elles feront tenues de faire
travailler dès l'âge de ſept ans , pour
leur faire contracter l'habitude précieuſe
de s'occuperl
2º. On ivrera le pain à fix liards
la livre à ceux dont la pauvreté ſera bien
conftatée.
3°. On fera paſſer à ceux qui ont
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
éprouvé des malheurs , des fonds pour
relever leur commerce.
4°. On s'occupera du ſoin des malades
, & on veillera à ce que rien ne
leur manque.
5º. On fournira le lait & la farine
pour les petits enfans qui feront nourris
par leurs mères , qu'on avertit d'avance,
qu'à moins de raiſons très fortes , on
ne les aidera pas à payer les mois de
nourrice , parce que le premier devoin
de toute mère , quand il ne ſe rencontre
point d'obstacles inſurmontables ou nuiibles
, eſt de nourrir ſes enfans.
6° . On délivrera les prifonniers pour
dettes en prenant les précautions
convenables .
,
7°. On aura ſoin de mettre en apprentiſſage
les enfans dont les parens
n'auront pas la faculté de le faire.
8 °. On formera une caiſſe particulière
, deſtinée à faire de modiques penſions
aux vieillards & aux infirmes ,
pour les mettre en état de payer leur
pain à fix liards la livre , & pour le
reſte de leur entretien. Enfin , on fournira
des layettes , des lits , des habits ,
des outils pour le travail , & généralement
tout ce qui eſt abſolument néceſſaire.
1
JANVIER. 1778. 197
•
Voici de quelle manière on pourra
ſe procurer de l'ouvrage. Il y aura trois
dépôts de filaſſe , où l'on en fournira
à toutes les femmes qui voudront filer ;
on prêtera des rouets aux fileuſes qui
n'auront pas le moyen d'en acheter ; les
filles & les femmes qui n'ont point de
ménage , iront filer dans la maiſon de
l'Enfant Jéſus. On établira un bureau
où on indiquera aux hommes qui manqueront
d'ouvrage , les endroits où ils
en pourront trouver. Quant aux femmes
qui ne peuvent être appliquées qu'à la
couture , il y aura cinq ou fix Maîtreſſes
Couturières , chez leſquelles elles iront
travailler à la journée , qui leur fera
payée exactement.
On délivrera le pain ſur des cartes
frappées au coin de Saint-Sulpice , &
ſignées à la main , portant chacune un
pain de quatre livres à fix fols.
Comme il n'eſt pas moins néceſſaire
de prévenir l'indigence que de la ſecourir
, les Paroiſſiens , dont la probité
fera reconnue , & qui auront beſoin
d'argent , dépoſeront un gage d'un tiers
de valeur en ſus de la ſomme prêtée ,
& ſe ſoumettront par écrit, à ſa vente,
fi ladite ſomme n'eſt pas remiſe dans
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
l'eſpace d'un an révolu, L'argent fera
avancé fans aucun intérêt ; & fi la vente
du gage a lieu , elle ſera faite en préſence
d'un homme public , qui aura
foin de remettre au Propriétaire le furplus
de la ſomme prêtée. La Paroiffe
fera tous les frais de cet établiſſement ;
qu'on peut regarder peut-être comme
la partie la plus utile de ſes aumônes.
On ne peut trop célébrer la ſageſſe
& l'humanité de M. le Curé de Saint-
Sulpice , qui , par cet établiſſement
qu'il
conçu & formé lui-même , devient
dans ce moment le vrai père des
pauvres , dont la reconnoiſſance éterniſera
ſa mémoire.
a
ANECDOTES.
I.
UN Recruteur de la Marine Angloiſe
paſſant avec ſa ſuite dans une petite ville ,
entra dans un cabaret pour s'y rafraîchir .
Il y apperçut , en buvant , un homme
fort& robuſte , & qui ſembloit ſe cacher.
Le Recruteur jugea que ce ſeroit un bon
?
JANVIER. 1778. 199
Γ
Matelot ; il s'approcha de lui , & lui fit
diverſes queſtions. L'inconnu répondit
qu'il avoit ſervi dix ans ſur un vaiſſeau
de guerre , & qu'il avoit fon congé.
L'Officier , diſant qu'un brave tel que
lui ne devoit pas renoncer ſitôt à ce
métier honorable , lui propoſa de le
ſuivre. « Je le veux bien , répartit l'in-
>> connu , je ſuis las de mon oiſiveté ;
» & , fi vous êtes fatisfait , notre mar-
» ché ſera bientôt conclu. J'ai dîné ici ;
>> payez mon repas , & faites-moi donner
• à boire à difcrétion » . L'Officier , lui
prenant la main, fit appeler l'hôte , demanda
du vin , & paya l'écot du nouvel
enrôlé ; il ne montoit qu'à trois ſchellings.
Lorſque les bouteilles furent vuidées
, & qu'il fallut partir , l'inconnu ſe
joignit à la recrue ; mais on n'eut pas
fait quelques pas dans la rue , qu'on
s'apperçut qu'il n'avoit qu'une jambe .
« Comment , coquin , lui cria l'Offi-
» cier , tu m'as trompé ? Point du
>> tout , répondit l'inconnu , je vous ai
>> promis de vous fuivre , & vous ver-
>> rez avec quelle adreſſe je me fers
>> de ma jambe de bois ; je ne ſerai ja-
>> mais le dernier. Et que veux-tu -
-
» que je faſſe de toi ? reprit le Recuteur
I iv
200 MERCURE DE FRANCE .
- avec impatience. Il valoit bien la
> peine de me mettre en dépenſe pour
> ce drôle-là. Mettez mon écot fur -
→ le compte du Roi , répliqua l'autre ;
>> quand j'avois deux jambes il me
>> nourriffoit ; j'en ai perdu une à fon
>> ſervice , & il m'a renvoyé. Un mifé-
>> rable dîner ne m'indemniſe point de
* ma perte ; j'ai mis plus gros au jeu
» que lui , & il eſt en reſte avec moi » .
L'Officier fe mit à rire , & le laiſſa aller
où il voulut.
11.
Un Soldat en uniforme ſe préſenta un
jour chez un Fripier de Londres ; il
avoit un tableau ſur lequel il le pria de
lui prêter quatre florins , en lui recommandant
d'avoir le plus grand ſoin de
cette peinture , qui étoit , diſoit-il , une
pièce très-rare , & d'un des plus grands
Maîtres. Le Soldat ne vouloit les quatre
florins que pour quatre ou cinq jours ;
au bout de ce tems , il devoit revenir
prendre ſon tableau. Le Fripier fit le prêt,
&mit le gage, qui faifoit ſa ſûreté, dans
un coin de ſa boutique. Le lendemain ,
une manièrede Seigneur richement vêru,
&dans une voiture qui ne paroiſſoit pas
JANVIER. 1778 . 201
fans élégance , paſſa par hafard devant la
boutique du Frippier; ſes yeux tombent
fur le tableau ; il fait arrêter , deſcend ,
s'approche de la peinture , l'examine de
près , &avec des tranſports d'admiration.
Sur le champ il appelle le Frippier , dit
qu'il veut avoir cette pièce qui manque
à ſa Collection ; offre 150 guinées ,
& tire ſa bourſe. Le Frippier ouvre de
grands yeux , & répond avec douleur
qu'il eſt au déſeſpoir de ne pouvoir ſatiffaire
Mylord , mais que ce tableau ne
lui appartient pas , & qu'il ne l'a qu'en
dépôt. Le Seigneur ne manque pas d'être
déſeſpéré; enfin il propoſe au Marchand
de tâcher d'engager le Propriétaire du
tableau à le vendre ; il ne doute pas qu'il
n'y réuſſiſſe ; il lui remet cinq guinées
d'arrhes , & lui dit de le lui apporter
dans tel Hôtel qu'il indique , & qu'il
lui donnera les 145 autres guinées , après
cela il part. Le Soldat revient le cinquième
jour , &, en rendant les quatre
florins , il redemande ſon tableau. Le
Frippier lui propoſe de le lui vendre , &
le Soldat ne manque pas de répondre
qu'il ne cherche qu'un Curieux , parce
qu'il attend ſa fortune de ce morceau
IvV
202 MERCURE DE FRANCE.
1
rare. On lui offre 10 guinées , & on va
ſucceſſivement juſqu'à 20 , 30 , 40,50 ,
60. Le Soldat eſt inébranlable , enfin il
ſe rend , mais avec peine , à 100 guinées.
Le Frippier qui fe croit fûr d'un
gain de so de la main à la main , le paye
promptement , & lui ſouhaite bon voyage.
Il prend auſſi-tôt le tableau pour
aller toucher la ſomme , mais il ne trouve
ni l'Acheteur , ni même l'Hôtel qui
lui avoit été indiqué. Le tableau porté
chez un Peintre , fut eſtimé fix shelings.
Les rieurs ne furent pas du côté du Frippier
, grand connoiffeur ſans doute en
vieux habits , mais très-peu en vieux
tableaux.
III
Bontems , premier Valet-de-chambre
de Louis XIV , demandoit une grace
pour un de ſes amis. Quand ceſſerezyous,
lui dit le Roi , de demander? Bontems
, étourdi du reproche , ne ſavoit
que répondre , lorſque le Roi ajouta
avec bonté : de demander pour les autress
&jamais rien pour vous ? Je vous accorde
pour votre fils, la grace que vous me
demandez.
JANVIER. 1778. 203
I V.
Lorſqu'on amena François I priſonnier
à Madrid , un Grenadier Eſpagnol ,
ſe faiſant jour à travers la foule , lui
préſenta une balle d'or : « Sire , dit- il ,
>>j'avois fait fondre cette balle pour
>> vous tuer , une ſi belle vie ne devant
>> pas finir fans nne diſtinction parti-
>> culière : je n'ai point trouvé l'occaſion
>> de m'en ſervir , & j'oſe prendre la
» liberté de vous la préſenter » . Le
Monarque priſonnier reçut avec bonté
le fingulier préſent de ce Soldat , &
lui fitdonner une récompenfe.
V.
Louis XI , Roi de France , vouloit
un jour obliger le Poſſeſſeur d'une riche
Abbaye à en donner ſa démiſſion. Sire ,
répondit l'Abbé , j'ai employé quarante
ans à apprendre les deux premières lettres
de l'alphabet , A, B : j'ofe Supplier
Votre Majesté de m'en accorder encore
quarante pour apprendre les deux fuivantes
C , D. Ce jeu de mot lui valut
la confervation de ſon bénéfice .
۱
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
AVIS.
1.
Suite des Nouveautés du Sieur Granchez ,
au petit Dunkerque.
CORDONS Ns de canne à chaînons d'or maſſif ,
avec frange en filagramme , imitant l'or trait.
Cordonsde montre en cheveux , dont les plaques
ſont formées par deux ou pluſieurs chatons de
diamans montés àjour. Autres à noeuds. Idem ,
en brillans jaunes & autres pierres fines de couleurs.
Ces chatons ne craignant point d'être endommagés
par le frottement , ne perdront point
leur valeur, lorſqu'on voudra s'en défaire ou les
employer à un autre uſage , comme les cordons
qu'on a faits juſqu'à préſent , montés en petites
roſes. Idem , en cheveux de couleurs , avec ornemens
en émail arboriſé. Les mêmes en pierres de
Cayenne très-belles .
Éventails des Indes , dont les figures habillées
en étoffes de foie. Idem , nommés Divinatoires.
Fouets , canues , badines , montés en or. Une
partie conſidérable de jets des Indes , en badines
très-minces.
Néceſſaires de poche en rouſſette , garnis d'or,
contenant boëte à mouches , &une lunette diagonale;
petite lorgnette de Spectacle , en or émaillé
JANVIER. 1778. 205
१
de diverſes couleurs; & un aſſortiment d'autres
petits bijoux nouveaux , émaillés , pour étrennes.
Cordons &glands en pierres & or de couleurs
pour attacher les robes à la Polonoiſe, Boucles à
deux rangs de pierres , avec milieu en or émaillé.
Broderies de ſouliers , en pierres de Cayenne ,
avec les venezy voir. Chaînes de montres d'or
en filagramme de la plus grande délicateſſe , entremêlé
d'or poli , & parſemé de perles fines.
Petits Almanachs nouveaux, couverts d'or émaillé.
Idem , reliés en étoffe , bordés en or. Boutons
d'or à cadran méchanique , pour compter le gibier
que l'on a tué à la chaſſe.
Outre ſa ſuperbe collection de pendules , il
vient de lui en rentrer une nouvelle à deux figures
pleines d'expreſſions , repréſentant l'art d'aimer.
Pierres àpapier en marbre , portant divers
animaux en bronze verd antique ou doré au
mat,
Déjeûners , cafetières , urnes , baſſins à crême,
fontaines à thé , écritoires en vaſes , en obélif
ques , & un nombre conſidérable d'autres articlesde
table entôle , amalgamée d'argent , ſur
des formes nouvelles & variées. Dez de Londres
pour le trictrac , marqués à roſettes d'or. Idem ,
ordinaires de diverſes groſſeurs. Véroux de sûreté.
Très-beaux boutons d'acier pour les habits de
ratine. Luftres & girandoles en ſtras , fur des formes
Françoiſes ; article qui lui maaquoit, & qu'on
lui demandoitdepuis long- tems.
Verrières , ſceaux de table. Idem , à laver les
pieds. Garnitures de cheminées , écritoires en
tôle vernie , de ſa Fabrique de Cliguancourt ,
206 MERCURE DE FRANCE.
très-perfectionnées pour les peintures , tant à
ſujets qu'à fruits & fleurs , imitant les plus belles
porcelaines , & garnies de bronze doré en or
moulu.
Bombonnières d'écaille , & autres d'ivoire ,
garnies d'or , couvertes de cryſtal incruſté d'or de
rapport , qui fait corps avec le verre. Ce genre
d'ouvrage eſt une nouvelle découverte dont il
fera faire plufieurs bijoux très - agréables .
Boucles d'étoffe brodée en or & argent , &
paillettes de couleurs , pour les Dames, Bonbonnières
brodées dans le même genre , & pluſieurs
autres objets que ſes Ouvriers ont encore entre
les mains.
Boëtes à briquet plattes , en émail arborife.
Nouvelles épées damaſquinées , imitant l'or
maſſif.
Néceſſaires en argent pour la chaſſe. Superbes
dragonnes à glands de perles d'acier. Cordons
de canne pareils.
II
Vinaigres de différentes qualités.
Nouveau Vinaigre de rouge , compoſé par le
Sieur Maille , Vinaigrier ordinaire du Roi & de
Leurs Majestés Impériales. Ce Vinaigre a nonfeulement
l'avantage d'imiter les couleurs naturelles
, mais de conſerver à la peau toute fa fraîcheur
, ainſi que pour les lèvres qu'il empêche de
gercerdans l'hiver. Ce Vinaigre ſe diviſe en trois
JANVIER. 1778. 207
nuances; ſavoir , première , ſeconde & troiſième
nuance. En outre , l'on trouve dans ce Magaſin ,
différens Vinaigres pour les toilettes , tels que
ceux de ſtorax , qui blanchit la peau & empêche
les rides ; le parfait Vinaigre Romain , qui blanchit
les dents , arrête le progrès de la carie , &
les raffermit dans leurs alvéoles; guérit les petits
chancres & ulcères qui peuvent ſurvenir dans la
bouche. Le Vinaigre defleurs de citron , pour les
boutons ; le Vinaigre de racines , pour les taches
de rouſſeur ; le Vinaigre d'écailles , pour les dartres;
le Vinaigre de Vénus , pour les vapeurs ; le
Vinaigre de Turbie , qui guérit radicalement le
mal de dents; le Vinaigre admirable & fans pareil
, pour les perſonnes qui ſortent d'avoir la petite
vérole ; le vrai Vinaigre des quatre Voleurs,
préſervatifcontre tout air contagieux ; le Vinaigre
Scillitique , pour la voix ; Vinaigre fondant , qui
guérit radicalement les corps des pieds ; le Vinaigre
rafraîchiffant à l'uſage de la garderobe ,
pour les perſonnes ſujettes aux hémorroïdes ;
le Vinaigre digestif; le Vinaigre Royal , pour
lapiquûre des cousins ; & le Syrop de Vinaigre' ;
Vinaigre pour ôter le feu du raſoir , & empêcher
la peau du viſage de fariner , & toutes fortes de
Vinaigres de table , au nombre de 200 fortes.
Différentes Moutardes aux câpres & enchois
aux truffes , au jus de citron , aux fines herbes ,
à l'eſtragon , à la ravigotte , & autres , qui toutes
ont la qualité de pouvoir ſe tranſporter fur
mer , ſans craindre qu'elles ne ſe corrompent,
ayant l'avantagede ſe conſerver 18 mois avec la
même bonté;& toutes fortesde fruits au Vinaigre.
La moindre bouteille de tous les Vinaigres qu'on
!
208 MERCURE DE FRANCE.
vient de détailler, eſt du prix de 3 liv ; mais celle
de Vinaigre de rouge , ſeconde nuance , eſt de
4 liv. ; celle de troiſième nuance , des livres ; &
celle du vinaigre admirable & ſans pareil pour la
petite vérole , eſt de 4 liv. 10 ſols. Les perſonnes
de Provinces ou des Royaumes étrangers qui
defireront le procurer ces différens Vinaigres ,
en écrivant une lettre d'avis par la poſte , & remettant
l'argent , le tout franc de port , les recevront
exactement , avec la façon d'en faire uſage.
La demeure du ſieur Maille eſt rue St André - des-
Arcs, la porte-cochère vis- à - vis la rue Hautefeuille.
Le Bureau pour la diſtribution gratis de la
Moutarde pour les Engelures , a ouvert le premier
Dimanche de Novembre dernier. MM. les
Curés de toutes les Provinces du Royaume de
France , jouiront de l'avantage de ſoulager leurs
Paroiffiens , ayant à Paris un Correſpondant qui
-ſe charge de venir au Bureau avec un pot & un
Certificat du nombre des Pauvres; on leur en
donnera ſuffiſamment. Ledit Bureau fermera le
dernier Dimanche d'Avril .
III.
Effence de Beauté.
L'Eflence de beauté conſerve le teint frais , le
préſerve de boutons,& entretient les mains dans
la plus grande blancheur : cette Effence eſt approuvée
par MM. de la Commiſſion Royale de
Médecine , & les Prevôt& Syndics des Communautés
des Baigneurs & Perruquiers des Villes de
f
JANVIER. 1778. 209
1
Paris , de Lyon , de Marseille , de Rouen ; l'on
s'en ſert encore dans les bains de propreté. Le ſieur
DUBOST lui donne telle odeur que l'on deſire :
elle eſt eſtimée au-deſſus de toutes eſpèces de favonnettes
, & donne un tranchant doux aux raſoirs
; enfin elle eſt d'un excellent uſage , lorſqu'on
la mêle dans la pommade , & l'on peut
être aſſuré qu'elle eſt eflicace pour faire croître
les cheveux & les conſerver , &c. La manière de
s'en ſervir eſt ſur les bouteilles .
Prix des bouteilles , 6 liv. 3 liv. & 36 fols.
On fournira des pinceaux gratis , à toutes lesbouteilles.
Il y a pour les voyageurs , desbouteilles
doublées de fer-blanc.
On trouvera cette Effence , à Paris , au domiciledu
ſieur Duboſt, enclosdu Temple , au bâriment
neuf. Et pour la facilité du Public , il a établi
un Dépôt chez le ſieur le Brun, Épicier , rue
Dauphine , F. S. G. Les perſonnes de la Province
pourront s'adreifer , à Lyon , chez M. Vieillard,
rue du Bât d'argent; & chez M. Balanche , à la
Grenette : à Bordeaux , chez M. Brandon , rue
desBons-Enfans : à Marseille , chez M. Artaud,
au Mouton couronné , ſur le Cours : à Rouen,
chez M. Gallier , Marchand Mercier , rue S. Lo :
& à Verſailles , ſur le grand Escalier de S. M.
chez M. Confcience , Suiſſe du Château , & non
ailleurs .
On trouve chez le Sieur Duboſt les articles
ſuivans , & pour lesquels il n'a pas établi des
Bureaux ; ſavoir :
210 MERCURE DE FRANCE.
Pommade de Ninon , connue en Turquie ſous le
nom de Pommade Circaffienne , à l'usage des
Sultanes .
Cette Pommade enlève les rides , empêche le
hâle& la gerçure , blanchit le teint , entretient la
peau& conferve les couleurs. Le ſieur Duboſt eſt
fi certain du ſuccès , qu'il en offre des eſſais : elle
eſt ſans odeur ; on y donnera celle du goût des
Amateurs. Prix , 3 liv. les deux onces , 6 liv.
les pots de quatre onces. Elle eſt dans des pots
d'étain pour la tenir fraîche.
Le Rouge de Paris , tiré de la teinture des
végétaux , prix , 3 & 6 liv. le pot ; en coquilles ,
30fols&3 liv.
Les Cuirs à rafoirs , faits ſuivant une nouvelle
méthode. Ils exemptent de ſe ſervir de la pierre ,
ils donnent un fil doux aux raſoirs : la manière
de s'en ſervir eſt deſſus ces Cuirs . Prix , 3 liv.
Il vend la véritable propreté de la bouche;
cet Elixir a la vertu de guérir le ſcorbut , blanchir
les dents , fortifier les gencives , & empê
cher la carie des dents. Prix , 3 liv. & 6 liv.
Opiat pour les dents. Prix , 3 liv. en pots
d'étain.
EauGéorgiennepour blanchir la peau & effacer
les taches de rouffeur. On peut en avoir la preuve
fur le champ.
/
JANVIER. 1778. 211
I V.
Pommade pour les hémorrhoïdes.
Cette pommade guérit les hémorrhoïdes internes
& externes , en peu de jours , fans qu'il y ait
rien à craindre du retour de cette maladie, ni aceidens
pour la vie, en les guériſſant ; prouvée par
nombre de certificats authentiques que l'Auteur a
entre ſes mains , & par un nombre infini de perſonnesdignes
de foi , de tout âge &de tour ſexe,
guéries depuis pluſieurs années , &c . par l'uſage
qu'elles ont fait de cette pommade , inventée &
compolée par le ſicur C. Levallois , ancien Herboriſte
, pour la propre guériſon à lui même ,
au mois de Mai 1763 .
Cette pommade fait fon opération avec une
douceur & une diligence ſurprenantes , en ôrant
d'abord les douleurs des ſes premières applications.
Elle eſt diviſée en deux ſortes , pour agir
enſemble de concert : l'une eſt préparée en ſuppofitoires,
pour être inſinuée & amollir les hémorrhoïdes
internes par une douce tranſpiration ;
l'autre eſt applicative ſur les externes , pour fondre
& diſſoudre avec la même douceur , les
groſſeurs externes , & recevoir au dehors la
tranſpiration qui ſe fait intérieurement.
L'on diftribue cette pommade avec approbation
& permiffion , chez l'Auteur , Vieille rue
duTemple, maiſon de M. Barnoult , en face
de la rue Sainte Croix de la Bretonnerie ; & à fes
dépôts , rue de Richelieu , au galant Ruſſe ; chez
212 MERCURE DE FRANCE.
M. Deloche , Marchand Limonadier , au coin de
la rue de la Perle , à Paris .
Pour les hémorroïdes nouvelles , lesdeuxdemiboîtes
, avec trois ſuppoſitoires , ſont de ; liv.
joints à un imprimé qui indique la manière de
s'en ſervir.
Le prix des doubles boîtes , avec fix ſuppoſitoires
, pour les hémorrhoïdes anciennes , eſt de
6 li.v : quant aux invétéréesde 10 , 20à30ans ,
-il faut redoubler l'uſage de la pommade , & il
s'enfuit toujours le bien- être deſiré.
Les perſonnes de Province qui defireront ſe
procurer de cette pommade , ſont priées d'affranchir
leurs lettres , & d'indiquer leurs meſſagerics.
V.
Le Sieur Chaumont , Perruquier , privilégié
du Roi , approuvé de l'Académic Royale des
Sciences , dans ſa nouvelle méthode de placer les
cheveux fur le bord du front des perruques à
bourſes & autres , de manière qu'étant d'une bordure
très - fine , elles imitent parfaitement la nature,
a trouvé depuis le moyen de faire de
nouveaux toupets poſtiches .
Ces toupets, fort commodes pour les perſonnes
qui n'ont point de cheveux ſur la tête, mais
qui en ont affez aux faces pour pouvoir être
accomodés , ſont faits ſans tiſfu ; il en ſont bien
plus fins fur la peau ; & pour imiter le naturel,
JANVIER. 1778. 213
une eſpèce de cheveux très-fins y font arrangés
avec art , & fi librement ſur le front , qu'ils y
effacent toute apparence de bordure.
Pommade attractive du Sieur Chaumont ,
néceſſaire pour ces nouveaux Toupets.
Cette Pommade, dont l'odeur eſt agréable , &
qui ne ſe fond point, a la propriété de faire tenir
ces toupets ſur la tête , ſans aucun inconvénient,
&de manière à faire alluſion à la chevelure la
mieux plantée. On peut auſſi s'en ſervir pour les
perruques ſujettes à reculer & à ſe déranger. Elle
ſe vend 30 ſols l'once. Les bâtons ſont de deux
onces chacun. Il demeure rue des Poulies , en entrant
à droite par la rue S. Honoré , à Paris.
VII.
Le SieurCompigné , Tabletier , breveté du Roi,
rueGrenetat , au Roi David , tient ſon Magafin &
ſa Manufacture , qu'il a conſidérablement aumentés
en boëtes nouvelles , garnies de toutes
façons , & qui n'ont point encore paru. Il a auffi
du nouveau en bonbonsières , étuits , tableaux
gravés ſur le tour , &dans ſes petites tables , chiffonnières
& autres .
Le Sieur Compigné invite les Amateurs à venir
voir ſon Magaſin , où l'on trouvera ſes différens
ouvrages , l'on s'attachera à vendre au plus juſte
prix.
214 MERCURE DE FRANCE.
Les voitures peuvent entrer dans la cour.
L'on ira chez les perſonnes qui defireront que
l'on porte des marchandiſes chez eux.
NOUVELLES POLITIQUES .
De Maroc , le 20 Août 1777.
LEL
e Roi ayant réſolu d'envoyer un Ambaſſadeur
au Roi de France , a chargé de cette miſſion Sidi
Tahar Fenis , Général de l'Artillerie.
De Tanger, le 29 Août 1777.
Le Vaiſſeau la Louiſe , de Nantes , commandé
par le Capitaine Dupuy , ayant fait naufrage , le
27 Décembre 1775 , ſur la Côte d'Afrique , près
le Cap Bojador , les gens de l'équipage ſe ſauvèrent
à terre , à l'exception d'un ſeul homme qui
futnoyé. La plage ne leur offrit qu'une vaſte plaine
ſablonneuſe ſans habitations : ils ſe nourrirent de
quelques proviſions qu'ils avoient ſauvées de leur
Vaiſſeau ; mais , peu de jours après , un Habitant
du Pays les ayant découverts , ils furent bientôt
enveloppés d'une multitude d'Arabes armés , qui
les réduiſirent en eſclavage , après avoir pillé le
Bâtiment échoué , & y avoir mis le feu.
Ces Arabes , qui mènent une vie errante , &
qui font indépendans de toute autorité , conduifiJANVIER.
1778. 215
rent le Capitaine Dupuy & ſon équipage dans
l'intérieur des terres , où ils les vendirent , après
leur avoir fait eſſuyer les plus mauvais traitemens.
Leurs nouveaux Maîtres s'étant approchés ſucceſfivement
des Provinces méridionales de ce Royaume
, le Roi fut informé du fort des François qu'ils
avoient avec eux , & il expédia aufli-tôt pluſieurs
de ſes Officiers , avec l'ordre de les racheter. Cette
Commiſſion ayant été remplie avec ſuccès , ils ſe
rendirent à Maroc , où notre Souverain les a retenus
auprès de lui pendant quelque temps : il attendoit
le départ de Sidi Tahar Fenis qu'il avoit
déſigné fon Ambaſſadeur auprès du Roi de France,
pour les renvoyer à ce Monarque. Ils font arrivés
aujourd'hui dans cette Ville au nombre de vingt ;
& l'Officier , chargé de les y accompagner , les a
conſignés à cet Ambaſſadeur , qui n'attend plus
que l'arrivée d'un Bâtiment qu'il a fait freter à
Čadix , pour ſe rendre à Marseille. Il a avec lui
pluſieurs chevaux que le Roi deſtine à Sa Majeſté
Très-Chrétienne.
De la Côte de Syrie , le 15 Août 1777.
On apprend que Gedzar , Pacha de Seyde , s'eſt
porté dans les montagnes habitées par les Druſes
& les Mutualis , pour les détruire , ou les obliger
à payer leur Miri. On dit auſſi que des Corſaires
Maltois ont paru vis-à-vis de l'Attaquie avec deux
Bateaux Turcs qu'ils ont enlevés à la vue de Gibele
, Châteauuà quatre lieues de diſtance de cet
endroit.
216 MERCURE DE FRANCE.
D'Alep , le 10 Septembre 1777 .
Une Caravane , arrivée de Bagdad depuis vingtcinq
jours , rapporte que cette Ville eſt délivrée des
Troupes Perfanes aux environs de quinze licues
à la ronde ; que Baſſora , gardée encore par trois
mille hommes de cette Nation , éprouve de leur
part moins de vexation qu'auparavant , quoique
les Habitans qui y reſtent ſoient encore loin d'y
jouir de leur ancienne tranquillité.
De Varsovie , le 8 Novembre 1777 .
Le fort funeſte du Hoſpodar de Moldavie & la
fuite précipitée de celui de Valachie, donnent encore
plus de conſiſtance aux bruits répandus d'une
guerre inévitable entre la Ruffie & la Porte; ils
tiennent ici les eſprits en ſuſpens fur les ſuites que
la rupture de ces deux Cours pourroit entraîner.
On répare les fortifications de Kaminiek. Six
cents hommes font occupés à travailler dans l'intérieur
& aux environs de cette Place . On a renforcé
la garniſon , qui ſera portée juſqu'à quatre
mille hommes , au lieu de deux mille environ
dont elle a été compoſée juſqu'à préſent.
La République fait fabriquer à Liège vingtmille
fufils , qui doivent être rendus ici au printemps
prochain.
De Copenhague , le 15 Novembre 1777 .
Les Comtés d'Oldenbourg & de Delmenhorst
ayant
JANVIER. 1778. 217
ayant été érigés en Duchés , il a plu au Roi de
faire un changement àſon Titre Royal , qui ſera
déſormais tel qu'on va le voir. N .... Roi de
Danemarck & de Norwege , des Vandales & des
Goths , Duc de Schleſvic , de Holſtein , de Stormarie
, de Dithmarſel & d'Oldenbourg.
On apprend avec inquiétude que la maladie des
beftiaux, qui règne dans le Holſtein depuis afſez
long-temps , commence à paroître à Haderſleben
&menace le Jutland.
De Francfort , les Décembre 1777 .
On écrit de Hamelen que le 19 Novembre ,
vingt-neuf Bateaux de différentes grandeurs , portant
quatre cents foixante hommes de recrues pour
les Régimens Heſſois en. Amérique , commandés
par le Major de Harfeld , avec huit Bas- Officiers
&une grande quantité de bagage , de provifion
de bouche , &c. y ont paſſé pour aller à Bremen ,
où ils doivent s'embarquer de nouveau pour Cork
en Irlande , & ſe rendre enſuite à leur deſtination.
Les recrues du Margrave d'Anſpach ont été arrêtées
, non pas à Embden , comme on l'a dit malà-
propos , puiſqu'elles n'ont pas pris cette route ,
mais à Veſel. On affure qu'un corps de troupes
d'Anhalt-Zerbſt , également destiné pour l'Amérique
, vient auſſi de recevoir des ordres qui fuf
pendent ſa marche. T
-Les Bateaux de tranſport des recrues Heſſoiſes
né devant plus paffer à Preuſſiſch-Minden, feront
I. Vol. K
218 MERCURE DE FRANCE.
évacués auparavant , & les troupes iront par terre
ſous la conduite d'un Régiment de Dragons Hanovriens.
Il eſt défendu , dit-on , ſous de fortes peines ,
dans les pays d'Hanovre & de Brunswick , d'enfoler
les étrangers malgré eux , ni les gens du
pays , quand ceux-ci le voudroient. Dans le cas
d'une des infractions à ces ordres , les Commiffatres
rendront les recrues.
De Naples, le 1 Novembre 1777 .
On écrit de Florence que laGrande Ducheſſe
fit , la nuit du 26 au 27 du mois dernier , une
fauſſe couche dans le ſecond mois de ſa groſſeſſe ,
mais que cette Princeſſe ſe trouve auffi-bien que
ſon état peut le permettre.
De Venise , le 1 Novembre 1777.
La rivière Muſone , qui traverſe la Ville de
Treviſe , ayant été fort groſſie par des pluies prefque
continuelles pendant le cours du mois dernier ,
rompit fes digues en différens endroits. Tout le
territoire de Treviſe à Mestre , ſur une étendue
de douze milles , a été couvert d'eau. Cette inondation
, qui a duré quelques jours , a entraîné plufieurs
maiſons , deux moulins , & a caufé d'autres
dégâts très -conſidérables.
Le Comte Durazzo , Ambaſſadeur de Leurs
Majeſtés Impériales & Royales près de cette République
, venant de la campagne , a été abordé
JANVIER. 1778. 219
fur le Lagunde par une barque montée de fix
Sbires qui ont tenté inutilement de viſiter ſa Gondole.
Cet Ambaſſadeur en ayant porté plainte ,
les Sbires ont été condamnés aux Galères par ordre
du Sénat.
De Parme , le 9 Novembre 17776
L'Infant de Parme , touché du malheur que
ſes Sujets ont éprouvé par le débordement de la
Parma , qui a fait des ravages conſidérables dans
cette Ville& dans les campagnes des environs , a
ordonné des travaux , dont l'objet eſt de barrer
cette rivière dans l'endroit où elle s'eſt détournée de
fon lit , &de creuſer un canal pour faciliter l'écoulement
des grandes eaux. Le Régiment des Gardes
, celui de Parme , & douze cents Payſans font
employés à ces travaux. Outre la nourriture & le
paiement qu'on leur donne , l'Infante les encourage
encore par des gratifications particulières
que Son Alteſſe Royale leur fait diftribuer fré
quemment.
De Lisbonne , le 18 Novembre 1777.
Sa Majeſté vient de faire adreſſer à tous les Sit
périeurs des Communautés Religieuſes , une lettre
circulaire , dans laquelle elle reconnoît que la liberté
qui s'eſt introduite parmi les Religieux , de
s'abſenter de leurs Couvens , & d'habiter , pen
dant des années entières , dans des maiſons laiques
, ne peut qu'occaſionner un très-grand rela-
'chement dans la diſcipline , & nuire à l'ordre public
; en conféquence elle ordonne aux Supérieure
de rappeler dans leurs cloîtres reſpectifs les Moi
Kij
220 MERCURE DE FRANCE.
nes épars , & leur défend d'accorder dorénavant
la permiffion d'en fortir , fi ce n'eſt à ceux qui ,
déjà recommandables par leurs vertus , auront des
motifs légitimes de s'abſenter : Eile leur défend
encore de recevoir des Novices juſqu'à ce que les
différens individus ſoient rentrés dans leurs Monaſtères.
Le même Réglement doit aufli avoir lieu
pour les Religieuſes.
De Rome , le 12 Novembre 1777 .
: Samedi dernier , la Comteſſe de Teſſé , Grande
d'Eſpagne de la première Claſſe , fut préſentée
par la Marquiſe de Puymontbrun , nièce du Cardinal
de Bernis, au Pape , qui lui fit l'accueil le
plus diftingué , & lui donna un très-beau chapelet.
:
Hier , le Comte de Teſſé , Chevalier des Ordres
de Sa Majesté Très-Chrétienne , & premier
Ecuyer de la Reine de France , & le Comte de
Meunc , furent préſentés par le Cardinal de Bernis
au Souverain Pontife , qui les a reçus de la manière
la plus flatteuſe .
La mort du Cardinal de la Roche-Aymon ,
Grand-Aumônier de France , fait vaquer dans le
Sacré Collège le douzième Chapeau , ſans compter
les fix que le Pape s'eſt réſervés in petto dans
le Conſiſtoire du 23 Juin dernier.
On a trouvé , ces jours paſſés , trois Faunes de
la plusgrande beauté dans la fouille qui ſe fait aux
environs des Thermes de Dioclétien.
Le Saint Père vientd'honorer la Ville de Céfena ,
ſa patrie , d'un Bref par lequel Sa Sainteté lui proJANVIER.
1778. 221
met de lui léguer ſa Bibliothèque , voulant toutefois
qu'au moyen des fonds qu'elle lui fera toucher
, cette même Bibliothèque ſoit publique comme
l'eſt celle de l'Inſtitut de Bologne. Le Pape
accorde en outre à cette Ville le droit de nommer
deux de ſes jeunes Gentilshommes pour être élevés
gratuitement à Rome, dans l'Académie Eccléſiaſ
tique.
De Londres , le 9 Décembre 1777 .
Ce qui ſe paſſa de plus particulier dans l'Aſſemblée
des Pairs , dus de ce mois , eſt que le Lord
Chatam , dont l'influence n'a pu que s'accroître
conſidérablement d'après les événemens , propoſa
que le Roi ſeroit fupplié , par une humble Adreſſe ,
de faire remettre à la Chambre copie de tous les
ordres & de toutes les inſtructions qu'a reçus le
Général Burgoyne , relativement aux opérations de
cette partie des troupes de Sa Majefté dans l'Amérique
ſeptentrionale ſous ſes ordres , & que , quoiqu'appuyé
fortement par les Membres de l'Oppoſition,
cet avis fut rejeté à une pluralité de voix des
deux tiers. Le Duc de Richmond fut plus heureux
pour la motion qu'il fit , tendante à ce que Sa Majeſte
fût ſuppliée de faire mettre ſous les yeux de
la Chambre les délibérations de tous les Conſeils
de guerre tenus depuis 1774 , tant en Amérique
que dans la Grande-Bretagne & en Irlande , les
noms des perſonnes jugées & leurs délits . L'Adreſſe
fut ordonnée , & le 6 , les Chambres ayant entendu
la lecture du Bill de la Taille , celui de la
dreche & celui pour autorifer le Roi à détenir les
perſonnes ſuſpectes , s'ajourna à Lundi .
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
Le , les Pairs en Comité approuvèrent & paf.
sèrent le Bill de la taxe des terres , celui de la dreche
, & même celui qui continue d'autorifer le Roi
àdétenir les perſonnes ſoupçonnées de trahiſon en
Amérique , ou de piraterie ſur mer , quoique ce
dernier Bill eût été l'objet de beaucoup de réclamations.
En conféquence , Sa Majesté ſe rendit à
la Chambre Haute le 10 , & y ayant mandé les
Communes , donna ſon conſentement Royal à ces
troisBils.
La Cour a reçu hier , dit-on , une confirmation
de la capitulation du Général Burgoyne , annonçée
dans une dépêche du Major-Général Gates au
Conſeil de la Colonie de Maſſachuſet-Bay , datée
d'Albany , le 19 Octobre dernier. Le nombre des
troupes qui ont mis bas les armes eſt différentde celui
qu'on avoit lu juſqu'ici. Voici celui de la dépêche
deGates,
:
..
..
Troupes Britanniques .
Brunfwickoiſes
Canadiens volontaires
De l'Etat-Major ... ..
• 2442
2198
1100
12
Malades , bleſſés .
:
Morts , bleffés , priſonniers , déſerteurs
de d'armée de Burgoyne , du 6 Juillet au 16
Octobre ..
5752
528
2933
TOTAL ... .. 9213
D'après la triſte nouvelle de la défaite duGénéral
Burgoynė , arrivée à l'Amirauté , par la voie
JANVIER. 1778 . 223
deQuébec , le 2 de ce mois , les Effets ont baiſſe
le lendemain de deux & demi pour cent.
Ce que l'on dit des obſtacles nouveaux & imprévus
que trouvent nos recrues d'Allemagne à
traverſer ce pays , augmenteroit encore les difficultés
de notre ſituation, puiſqu'il ſeroit queſtion
actuellement de former une armée entière.
entre au-
On parle ici d'une lettre d'un des Secrétaires du
Général Howe , dans laquelle on a lu ,
tres chofes , le paſſage ſuivant : Nous avons offert
la paix aux Américains , qui auſſi- tôt , ſe
font mis en bataille , & nous ont offert le combat .
De Paris, le 15 Décembre 1777-
Le Sieur Guyot fils , Étudiant en Pharmacie ,
paſſant ſur le Quai de l'Horloge , apperçut , il y
a quelques jours , une femine tombée en forbieſſe,
&dont l'afphixie réſiſtoit aux ſecours ordinaires
qu'on s'empreſſoit à lui donner. Il s'arrêta , &
ayant heureuſement dans la poche un flacon
d'alkali volatil fluor , il lui en fit avaler quelqueş
gouttes dans de l'eau , ſelon le procédé du Sieur
Sage. Quelques minutes après , la femme fut parfaitement
rétablie ,en préſence d'un nombre infini
de perſonnes que ſon accident avoit raſſemblées
autour d'elle.
Le 4du même mois , l'Académie Françoiſe a
élu , avec l'agrément du Roi , l'Abbé Millot , pour
remplir la place vacante par la mort du Sieur
Greffet.
L'accouchement de la femme Souchot , par
l'opération de la ſymphiſe , obtient enfin le plus
Kiv
224 MERCURE DE FRANCE.
grand ſuccès. On avoit annoncé publiquement
que la mère paieroit de ſa vie l'eſſai auquel elle
s'étoit prêtée , ou du moins qu'elle feroit condamnée
à ne pouvoir plus marcher ; cependant
cette femme s'eſt préſentée , le 3 du même mois,
à la Faculté , accompagnée de ſon mari & du
fils qu'elle doit à l'opération du Sieur Sigaud :
elle a monté ſeule les marches qui conduiſent à
la Salle d'Aſſemblée , où elle a fait tous les mouvemens
qu'on a defiré d'elle , & fatisfait aux
queſtions qu'une curiofité éclairée avoit à lui
faire.
Le Sicur Sigaud lut enſuite ſon rapport , dans
lequel il expoſa les raiſons qui l'ont déterminé à
faire l'opération de la ſymphiſe ſur la femme Souchot
, ſes procédés pour l'opération , & fon réſultat.
Les Sieurs Grandclas & Deſcemet , nommés
Commiſſaires par la Faculté , firent enſuite le leur
abſolument en faveur de l'opération . La récompenſe
que réclama le Sieur Sigaud , fut d'obtenir
de la Faculté , & des ames généreuſes & fenfibles,
des ſecours pour la mère & pour un enfant dont la
naiſſance devenoit précieuſe à l'art de la ſanté,
Comme la Faculté n'étoit pas alors en Aſſemblée
de Corps , on crut devoir en convoquer une ou
l'on entendroit de nouveau les rapports du Sieur
Sigaud & des Commiſſaires. C'eſt le 6 du méme
mois que la Faculté réunie s'eſt vraiement aſſociée
à labienfaiſance du Sieur Sigaud, en arrêtant qu'il
ſeroit rendu undécret dans les ternes les plus honorables
pour l'Inventeur , & par lequel il ſeroit
ſtatué qu'on frapperoit une Médaille, fur l'exergue
de laquelle on liroit la date de la découverte
du Sieur Sigaud, du 1 Décembre 1768 , & celle de
JANVIER. 1778. 225
l'opération du 1 Octobre 1777 ; qu'il lui feroit remiscent
de ces Médailles , &cinquante au Sieur
Alphonfe Leroi , pour ſes ſoins& ſa coopération
au ſuccès de ſon Confrère ; que la Faculté feroit à
lafemmeSouchot , une penfion de 360 liv.juſqu'à
ce qu'il plaiſe au Gouvernement de lui en faire
une en faveur d'un dévouement de ſa part à l'eſſai
d'une opération qui intéreſfe fi fort Phumanité ;
que le rapportdu Sieur Sigaud & celui des Sieurs
Grandclas&Deſcemet , feront inceſſamment imprimés
& préſentés à Sa Majesté & à la Famille
Royale , par le Doyen & le Sieur Sigaud ; que le
Mémoire en ſera enſuite répandu avec la plus
grande profuſion , aux dépens de la Faculté , dans
toutes les Villes de France , &à toutes les Sociétés
Médecinales & Chirurgicales de l'Europe ; &
qu'enfin une notice en ſeroit communiquée à tous
les Papiers publics.
Le Samedi 6 du même mois , l'Académie des
Sciences a élu Penfionnaire vétéran leComte d'Angiviller
, Directeur & Ordonnateur-Général des
Bâtimens du Roi , Aſſocié ſurnuméraire de la
même Académie. Le même jour , elle a élu pour
remplir la place de Penſionnaire Chimiſte , vacante
par la mort du Sieur Bourdelin , le SrCader,
ancien Apothicaire - Major des Camps & Armées
du Roi , & Affocié dans la même Clafle .
:
१
PRESENTATIONS .
La Marquiſe deGraville &laComteſſe d'Arcy,
ont eu l'honneur d'être préſentées au Roi , à la
226 MERCURE DE FRANCE.
Reine & à la Famille Royale ; la première , par
la Ducheffe de Charoft ; & la ſeconde , par la
Marquise de Monteclair.
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES.
Le 13 Décembre , l'Abbé du Contant de laMolette
, Vicaire-Général de Vienne , a eu l'honneur
de préſenter au Roi un exemplaire d'un de ſes
Ouvrages , ayant pourtitre: La Geneſe expliquée
d'après les Textes primitifs , avec des réponses
aux difficultés des Incrédules , dont S. M. avoit
bien voulu agréer la Dédicace.
Le 14 du même mois , le Sieur Jeaurat , de
l'Académie des Sciences , ancien Profeſſeur de
Mathématiques , & Penſionnaire de l'Ecole
Royale Militaire , chargé par l'Académie , de calculer
chaque année l'état du Ciel ou la connoiffance
des tems pour l'uſage des Aftronomes &
des Navigateurs , a eu l'honneur de préſenter à
Sa Majesté le volume de l'année 1780 : c'eſt le
cent deuxième volume que l'Académie publie depuis
1,679 .
Les Sieurs Née & Maſquelier , Graveurs , que
Leurs Majestés & la Famille Royale ont honorés
de leurs Soufcriptions pour un Ouvrage intitulé :
Tableaux pittoresques , physiques , historiques ,
moraux , politiques & littéraires de la Suiffe & de
l'Italie , ont eu l'honneur de remettre à Leurs
Majeftés & à la Famille Royale , la dixième livraifon
de leur Ouvrage.Get Ouvrage eſt un des plus
JANVIER. 1778. 227
beaux & des plus importans monumens que l'on
ait encore entrepris pour faire connoître des pays
célèbres par la riche nature & par les Arts qui
les embelliffent. Les deſſins qui font des plus habiles
Maîtres , la gravure agréable & pittoreſque,
&l'exécutionde cette Collection , ne laiſſent rien
àdefirer,
Le Sieur Carteaux a eu , le 17 du même mois,
l'honneur de préſenter au Roi le Portrait de Sa
Majesté , repréſ ntée à cheval & armée , exécuté
fur une plaque en émail de 19 pouces de hauteur
ſur 15 de largeur.
Le 20 du même mois , le Prince de Montbarey,
Secrétaire d'Etat au Département de la Guerre, a
remis au Roi , à Monfieur & à Mgr le Comte
d'Artois , l'Etat Militaire de la France , rédigé
par le Sieur de Rouſſel, pour l'année 1778 .
MARIAGES.
Le 14 Décembre , Leurs Majestés & la Famille
Royale ont figné le Contrat de mariage du
Comte de Bercheny , Meſtre - de- Camp de Cavalerie
, avec Dlle de Santo-Domingue.
MORTS.
Le Comte deBermondet , Lieutenant- Colonel
deDragons , Chevalier de l'Ordre Royal & Mili
228 MERCURE DE FRANCE.
taire de S. Louis , eſt mort le 28 Octobre dernier,
âgé d'environ 45 ans.
Céfar Tachereau , Chevalier des Pictières , Maréchal
des Camps & Armées du Roi , ancien Infpecteur
du Corps Royal d'Artillerie , & Chevalier
de l'Ordre Royal & Militaire de Saint-Louis , eft
mort à Tours , ſa patrie , le 13 Novembre dernier
, âgé de quatre- vingt ans , ayant ſervi foixante-
ſept ans.
Alexandre-Roſe , Comte de Roſtange , Maréchal
des Camps & Armées du Roi , eſt mort le 28
Novembre dernier , dans une de ſes Terres , en
Périgord.
Jacques-Jean-Hugues Dumeſnil de Saint-Didier
, Prêtre , ancien Vicaire-Général du Diocèſe
de Reims , Abbé Commendataire des Abbayes
Royales de Notre-Dame de Landève , Ordre de
Prémontré , Diocèſe de Reims , & de Saint-Nicolas-
des-Bois , Ordre de Saint Benoît , Diocèſe de
Laon , eſt mort en cette Ville le 8 Décembre , dans
la foixante-douzième année de ſon âge.
Le fieur Jean-Baptiste le Rebours , Préſident de
la troiſième Chambre des Enquêtes du Parlement
de Paris , eſt mort le 20 Novembre , dans ſon Château
, de Saint-Mard- fur-le-Mont , en Champagne.
:
Dame Henriette- Eliſabeth de Granges de Surgères
de Puyguion , veuve d'Alphonſe , Marquis
de Leſcure , eft morte le 9 Décembre , en ſon Château
de Puyguion en Poitou , âgée de quatre-vingtſept
ans & deux mois.
Françoiſe-Julienne Talon , Comteſſe de Boüer
de Blemur , veuve de Jean-Baptifte , Comte de
JANVIER. 1778. 229
Boüet de Blemur , eſt morte à Domone , près Montmorency,
le 25 Décembre , dans la quatre-vingt .
dix-neuvième année de ſon âge.
Jacques-Achille de Picot , Chevalier, Marquis,
Seigneur de Combreux , Sury-aux-Bois , Sèche-
Brière & Blair , Chevalier de l'Ordre Royal &
Militaire de S. Louis , ancien Lieutenant au Régiment
des Gardess -- Françoiſes ,&ci-devant Page
du Roi Louis XV,, eſt mort à Paris le 4 Novembre
, âgé de 59 ans & 2 mois .
Le Marquis de Combreux étoit le dernier mâle
héréditaire deſa branche, n'ayant laiſſé qu'une fille
qui eſt Madame la Comteſſe de Dampierre- Picot,
mariée au Comte de Dampierre de la branche
aînée. La Maiſon de Picot confifte aujourd'hui
dans la branche de MM. de Picot , Marquis de
Dampierre ; & dans celle de MM. de Picot ,
Comtes de Moras , ſeconde branche de cette
Maiſon.
Tirage de la Loterie Royale de France ,
du 16 Décembre 1777.
Les numéros ſortis de la roue de fortune font :
46, 19 , 4, 54,37.
230 MERCURE DE FRANCE.
TABLE.
IÈCES FUGITIVES EN VERS ET ENPROSE , PIÈCES P.S
La Médiocriré , Ode. ibid.
Au Duc Charles de Lorraine & de Bar , &c. 10
Vers pour mettre au bas du Portrait de Mile
B.. C... II
AMonfieur , Frère du Roi , 12
La Fauſſe Aventurière , Proverbe Dramatique , 13
Ode fur le Gouvernement de Catherine II , 35
Quatrain ſur l'Amitié , 38
Vers à MM. le Comte &Marquis de V***, par
leur fils , 39
Epigramme , 40
Bouquet, 41
Épigramme, ibid.
Autre , 42
L'Épreuve ou Améide , Conte Oriental , ibid.
AM de S ... 53
Épithaphe , 55
Site des Penſées diverſes , ibid.
Explication des Enigmes & Logogryphes , 59
ENIGMES , 60
LOGOGRYPHES , 64
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 68
Mémoires Philofophiques du Baron de ***, ibid.
Confidence Philofophique , 73
Eloge de Michel de l'Hôpital , 81
Nouvelle Hiftoire d'Angleterre , 87
Inftructions familières fur l'Oraiſon mentale , 92
JANVIER. 1778. 23I
Sentimens de Piété , 92
affectueux de l'ame envers Dieu , ibid.
Idée de l'éducation du coeur , 94
Hiſtoire de la Ville de Sancerre , ور t
Rêveries Philoſophiques , 97
Coutumes générales du pays & Comtéde Blois, 111
Principes de morale , de politique , &c. 114
La Boucle de cheveux enlevée , 125
Mémoires pour ſervir a l'Hiſtoire de Cayenne
&de laGuyane Françoife , 130
Mémoires hiſtoriques & critiques pour l'Hiftoite
de Troyes , 132
Eloge de Baluze , 135
Idée de la Chine , 137
Droit public de l'Europe , 138
Recueil de tous les Coſtumes des Ordres Religieux
& Militaires , 143
Annonces littéraires , 146
ACADEMIES , 152
Paris , ibid.
Besançon , 159
SPECTACLES. 162
Concert Spirituel , ibid.
Opéra , 163
Comédie Françoiſe , 169
Comédie Italienne , 173
ARTS.
175
Gravures ,
tbid.
Muſique , 182
Moyen d'imiter les Aurores boréales , 185
Variétés , inventions , & c. 188
Bienfaiſance , 192
Anecdotes , 198
1
AVIS , 204
232 MERCURE DE FRANCE.
Mouvelles politiques ,
Préſentations ,
d'Ouvrages,
Mariages ,
Morts ,
Loterie,
214
225
226
227
ibid.
229.
AI
APPROBATIO Ν.
J lu , par ordre de Monſeigneur le Garde des
Sceaux, le premier volume du Mercure de France,
pour le mois de Janvier , & je n'y ai rien trouvé
qui m'ait paru devoir en empêcher l'impreſſion.
A Paris, ce 1 Janvier 1778 .
DE SANCY.
:
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe,
près Saint Côme, 21.
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
JANVIER, 1778 .
SECOND VOLUME.
Mobilitate viget. VIRGILE.
Peugra
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire, rue de Tournon,
près le Luxembourg.
AvecApprobation& Privilége du Roi.
+
AVERTISSEMENT.
C'ESTAUSieur LACOMBE libraire , à Paris, rue de
Tournon , que l'on prie d'adreſler , francs deport,
les paquets& lettres , ainſi que les livres , les eftampes
, les piéces de vers ou de proſe , la muſique
, les annonces , avis , obſervations , anecdores
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , &généralement
toutce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des livres,
eítampes&pièces de muſique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres& de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourir à ſa perfection;
on recevia avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire , on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titrede
préférence pour obtenir des récompenfes ſur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eft de 24 liv.
que l'on paiera d'avance pour ſeize volumes rendus
francs de port.
L'abonnement pour la province eſt de 32 livres
pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
port par la poſte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eſt de 36 fols pour
ceux qui n'ontpas louicrir,au lieu de 30 fols pour
ecux qui font abonnés .
On fupplic Meſſieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
parla pofte, ou autrement , au Sieur LACOMBE,
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JOURNAL DES SAVANS , in-49. ou in- 12
Paris,
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16 liv.
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JOURNALDES BEAUX-ARTS ET DES SCIENCES,24 cahiers
par an , à Paris , 121.
En Province , 151
BIBLIOTHEQUE UNIVERSELLE DES ROMANS , Ouvrage
périodique , 16 vol. in- 12 . à Paris , 24 1.
En Province , 321.
ANNÉE LITTÉRAIRE , 40 cah. par an, à Paris ,
Et pour la Province ,
241
321.
GAZETTE UNIVERSELLE DE LITTÉRATURE, à Paris ,
port franc par la poſte , ... 18 1
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Dinouart ,
14vol . par an , à Paris , 91. 161,
Et pourla Province , port ftancpar la poſte , 141.
JOURNAL DES CAUSES CÉLÈBRES, 12 vol in- 12 par an ,
àParis , 181.
Et pour la Province , 241.
JOURNAL HISTORIQUE ET POLITIQUE DE GENEVE , 30 1
cahiers par an , à Paris & en Province , 181.
LA NATURE CONSIDÉRÉE , 52 feuilles par an, pour
Paris & pour laProvince, 121.
JOURNAL ANGLOIS , 24 cahiers par an ; à Paris & en
Province , 24 1.
TABLE GÉNÉRALE DES Journaux anciens& modernes ,
12 vol. in 12. à Paris , 24 1. en Province ,
LECOURIERD'AVIGNON ; prix ,
301.
181.
A ij
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Quinti Horatii Flacci carmina cum annotationibus , 2gr
in-8". br. 101.
Les Incas , 2 vol. avec fig. in-80. br. 181.
Dictionnaire Dramatique , 3 vol. gr. in-8°. rel .
Dia. de l'Induſtrie , 3 gros vol. in-8º . rel.
151 .
181.
Hiſtoire des progrès de l'eſprit humain dans les fciences
naturelles, in- 8º. Lei. sliv.
Autre dans les ſciences exactes, in-8 *. rel.
Autre dans les ſciences intellectuelles , in-8°. rel. 51
Médecine moderne , in-8 °. br. 21.10 .
Traité économique & phyſique des Oiseaux de baffecoar
, in-12br. 24
Dict. Diplomatique , in-8°. 2 vol. avec fig. br. 121.
Revolutions de Ruſſie , in-8°. rel. 21. 10f,
Spectacle des Beaux -Arts , rel, 21. sofa
Dict. des Beaux-Arts , in- 8". rel. 41.10f.
Théâtre de M. de Sivry , vol . in-89 . br. 1.
Poëme ſur l'Inoculation , vol. in-8 ° . br. 31.
Monumens érigés en France à la gloire de Louis XV , &c .
in-fol . avec planches br. en carton , 2416
Mémoires fur les objets les plus importans de l'Architec
ture , in-4º , avec fig. br. en carton , 121.
L'Eſprit de Molière , 2 vol. in-12 br. 41.
Tableau politique & littér. de l'Europe , an. 1775 , br. 2 1.
Dict. des mots latins de la Géographie ancienne , in-89.
broché 3 1.
Les trois Théâtres de Paris , in-8 ° . br. 21. 10f.
L'Égyptienne , poëme épique , br. 11. 10 f.
Hymne au Soleil, nouy, édit, augmentée, : 11 10
A
Pepille 1773
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER , 1778 .
PIÈCES FUGITIVES.
EN VERS ET EN PROSE.
L'IVRESSE.
ODE.
Eux ſacrés dont la vive flamme
M'embraſe d'une ſainte ardeur ,
Parrez , j'abandonne mon ame
Aux élansde votre fureur.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Ainſi la foudre qui fermente
Au ſeinde la nue effrayante ,
S'anime par le choc des vents ;
Combattue , elle ſe dilate ,
Fend l'air , perce la nue , éclate ,
Et porte au loin ſes feux brûlans.
Du nuage épais du vulgaire ,
Je veux percer l'obſcurité ,
Etdu feu naiſſant qui m'éclaire ,
Suivre l'ardente activité.
Le précipice m'environne...
Un eſprit foible s'en étonne ,
Il préfère un joug odieux.
Animé d'un noble courage ,
Je mépriſe un vil eſclavage,
Et vais planer au haut des Cieux.
Mortel infenfible & ftupide ,
Que jamais rien ne peut charmer ,
Sors de ta langueur infipide ,
Viens d'un noble feu d'animer :
Ouvre les yeux , vois la Nature
Admire des Cieux la ſtructure ,
Etleor concert harmonieux ;
Connois les tranſports de l'ivreſſe.
T
T
:
:
JANVIER. 1778. 7
Les miracles de la ſageſſe
Frapperoient-ils envain tes yeux ?
Du haut d'une voûte éclatante ,
L'Aſtre brillant de l'Univers ,
Répand ſa flamme étincelante
Sur l'amas des êtres divers .
Par ſon influence féconde ,
Il éclaire , anime le Monde ,
Et fait germer l'or des moiſſons ;
Et ſa lumière bienfaiſante
Variant ſa chaleur puiſſante ,
Produit les diverſes ſaiſons.
Du zéphir les douces haleines
Tempèrent la chaleur des jours ,
Au milieu des ſuperbes plaines ,
Les Fleuves promènent leur cours ;
Les moutons ſur les prés boudiſſent ,
Les forêts au loin retentiffent
Du concert charmant des oiſeaux.
Ah! que ce ſpectacle m'enchante !
Ton portrait , Nature brillante ,
Eſt au-deſſus de mes pinceaux.
Je vois , je contemple , j'admire
La nobleſſe de tes accords ,
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
Leur aſpect m'enflamme & m'inſpire
Les plus ineffables tranſports.
Le tréfaillement de l'ivreſſe ,
La vive ardeur de l'allégreſſe ,
Ébranle , agite tous mes ſens :
Malheur à l'ame languiſſante ,
Qui , voyant ta beauté charmante ,
N'a pas ces accès raviſfans.
Ovous , dont le puiſſant génie
Étonna les foibles Humains,
Dieux des Arts & de l'harmonie,
Quels furent vos reſſorts divins ?
Qui fit échapper de votre ame
Ces fougues d'une ardente flamme
Que n'éteint point le tems jaloux ?
La Nature offre ſa richeſſe ,
Auſſi- tôt le feu de l'ivreſſe
S'allume , éclate & parle en vous.
Oui , c'eſt-là l'heureuſe origine
De nos Arts les plus enchanteurs;
C'eſtdans cette ſource divine
1
Qu'ont puiſé tous leurs Créateurs..
Dieux ! que leur naiſſance eft brillante !
Homère! quelle ardeur puiſſante
T'élève à la cîme des airs ?
Cieux , Terre , Abyſme , Aſtres , Lumière,
JANVIER. 1778 .
Peuples , Rois , Moeurs , Nature entière,
TaMuſe me peint l'Univers.
:
Decette ivreſſe magnanime ,
Les traits magiques & vainqueurs ,
Répendant leur vertu fublime ,
En pénétrèrent lesgrands coeurs.
Rome, au Chantre du fier Achille,
Doit le Chef-d'oeuvre de Virgile .
L'enthouſiaſme en fut l'Auteur ;
Et cette rivale d'Athène ,
Au feudivin de Démosthène ,
Adû ſon plus grand Orateur.
Je vois voler , fublime Horace,
Ton char éclatant dans les Cieux ;
Ne puis-je atteindre à ton audace ?
L'effort ſeul en eſt glorieux :
Voltaire , que ton feu m'étonne !
Mon ſang dans mes veines bouillonne ,
Quand j'écoute tes fiers accens ,
Et je ſaiſis d'abord la lyre ,
Quand de Rouſſeau l'ardent délire
Allume , embraſe tous mes ſens .
Ages fameux que la mémoire
Rendpréſens aux yeux éblouis ,
4
10 MERCURE DE FRANCE..
Siècles de ſplendeur & de gloire ,
Des Auguſtes & des Louis ,
Ce fut à cette heureuſe envie
D'une ame enivrée & ravie
Que vous dûres votre grandeur ;
L'enchantement des grands modèles.
Sema par- tout les étincelles
D'une vive & commune ardeur..
C'eſt ainſi que dans tous les âges :
Les grands Hommes ſe ſont formés,
Les Héros parfaits , les vrais Sages
Ettous les Chantres renommés A
Puiſſe ma lyre enchantereffe
Ne réſonner que quand l'ivreffe
Allume ainſi tous mes tranſports ;
Oui , c'eſt par elle que la gloire ,
Au fameux Temple de Mémoire
Immortaliſe les accords.
シン
Auhautd'une brillante nue ,
D'où le feu fort de toutes parts ,
Il eſt unTemple dont la vue
Charme , éblouit tous les regards
C'eſt la demeure du génie ::
Là , l'éloquence &Pharmonie:
Tiennent leur ſéjour éternel ;,
J
:
JANVIER. 1778 . 11
Les grands Peintres de tous les âges
Puisèrent- là ces beaux Ouvrages
Qui rendent leur nom immortel.
I
Si l'on veut avoir une place
Parmi ces Aſtres lumineux ,
Il faut , par une noble audace ,
Voler à ce Temple fameux.
L'entrepriſe en eſt périlleuſe ;
Envain une troupe orgueilleuſe
Ofe hardiment la tenter ;
Elle perd ſon tems & ſa peine:
Bien- tôt tremblante , hors d'haleine ,
On la voit ſe précipiter.
L'Analyſe , la ſymmétrie ,
L'ennuyeuſe combinaiſon ,
L'infipide pédanterie
Viennent eſcortant la raiſon ;
Elle a dans ſes mains incertaines
Le froid compas ,des règles vaines ,
Avec un fil qui vous conduit :
L'ivreſſe vient , offre ſes aîles;
Laiffez les règles infidelles :
Partez,l'ivreſſe vous ſuffir..
ParM. Hollier.
Avi
12 MERCURE DE FRANCE.
VERS SUR LE RIDICULE .
CHEZ
Hez nous le vice eſt peu de choſe :
Le ridicule eſt un poiſon
Que l'envie en ſecret compoſe:
Aquoi ſert lameilleure cauſe ?
Qui fait rire a toujours raiſon .
Plaignez-vous , gardez le ſilence ;
Ayez des vertus , de l'eſprit ,
Juſtifiez - vous par écrit ;
Faites valoir votre naiſſance ;
Menacez de votre crédit
Et des verges de la vengeance :
La calomnie & l'inſolence
Feront encore plus de bruit;
Le mal croît , la haine s'aigrit :
Vous ne gagnerez rien en France,
Vous êtes perdu ſi l'on rit.
Par M. l'AbbéReyrac.
MORALITÉ.
COMBIEN
OMBIEN d'hommes chez qui l'enfance
Se prolonge en toute ſaiſon ,
JANVIER. 1778. 15
Et pour qui la ſage raiſon
Gardejuſqu'à la mort un éternel filence !
Entêtement , frivolité ,
Jaloufie , orgueil , inconſtance ,
Honneur , dégoût , légèreté ,
L'hommea toutdel'enfance, exceptél'innocence..
Par le même.
LE PHILOSOPHE BIENFAISANT.
STANCES qui ont remporté le Prix au
Palinod de Caën, le 8 Décembre 1777.
A M. le Bourguignon DUPERRÉ DE
LISLE , Avocat du Roi au Bailliage &
Siége Préfidial de Caën , & Membre de
l'Académie Royale des Belles - Lettres
de la même Ville..
DEflotsde pourpre&d'or l'Orientſe colore:
Les parfums du inatincirculentdans les airs ;
Et lechar éclatant de la vermeilleAurore ,
Embellit l'Univers.
L'Aſtre dujourparoît; l'Abeille vigilante
14 MERCURE DE FRANCE.
Bourdonne , & va pomper le doux nectar des
fleurs ;
Et l'aîle du zéphir de la roſe naiſſante
Anime les couleurs.
L'horiſon s'agrandit: des faiſceaux de lumière ,
Du ſommet des côteaux , deſcendent en torrens;
Et le Dieu des Saiſons épanche ſur la Terre
Les beaux jours du Printems.
Dansun paiſible aſyle où règne l'innocence ,
Palémon s'eſt ſouſtrait aux orages des Cours :
--LaNature eſt à lui... L'inquiète opulence
N'agite point ſes jours.
:
'Iroit-il échanger pour des ſoins politiques ,
Sadouce anſouciance& l'éclat de ſes moeurs ,
Oubien ſe perdtoit-il ſous ces vaſtes portiques
Qu'érigent les grandeurs? 1
Non... il fait préférer, aſſis au pied d'un hêtre,
Le bonheur que l'ongoûte àdeſcendre en ſon coeur:.
Il chante les vertus ſur un pipeau champêtre,
Et non pas la faveur..
1
Il cultive cetArt quiſoutient la Patrie ,
Etqui, danstous lestems, méritades AutelsJANVIER.
1778. 15
Sous ſes fécondes mains Cérès ſe multiplic
Pour nournir les Mortels ..
Sacabane eſt ſon Louvre... Un tapis de verdure
Eſt le Trône où ſans ceſſe on le voit méditer :
Roi du Monde&de lui ... ſenſible à la Nature,
Il aime à l'écouter.
Sousdes ombrages frais, dans une orgie aimable ,
On ne le verra point lutter pour s'abrutir ;
Il déteſte l'ivreſſe & tout excès coupable
Que ſuit le repentir.
T
Onl'entendtous lesjoursgémir fur ces victimes
Qu'un luxe deſtructeur immole à chaque inſtant :
Peut-il trop répéter que l'or, de tous les crimes
Eft le ſeul instrument ?
Foulant aux pieds les rangs & la fière opulence,
Amontrerqu'il eſt homme il borne fa grandeurs
Et s'il fait des ingrats , il a pourrécompenſe
Ses vertus& fon coeur..
ン
こ
Allufion à la Sainte Vierge..
Épouſe du Très-Haut, cethommeeſt dapeintures
Rien ne peut deſesjours agiter le bonheur
I MERCURE DE FRANCE.
Et Satan fouillant tout de ſon haleine impure ,
Reſpecta la candeur.
Remercíment à MM. le Président de
Janville & le Bourguignon Duperré de
Lifle , Juges Honoraires.
Dans le Temple brillant des Filles de mémoire ,
Protecteursdes talens , appuis des malheureux ,
En couronnant mon frontdes rayons de la gloire ,
Yous illuſtrez mon nom & vous comblez mes
voeux.
ParM. Daubert , de Caën.
VERS à EGLÉ pour le jour deſa Fête.
V
7
ER s les antres du Nord, l'Hiver fuiten courroux,
Etdéjà le Soleil lance un rayon plus doux.
Sur ſon humble buiſſon la Roſe renaiſſante
Développe l'éclat de ſa pourpre brillante;
Et le Dieu du Printems, aux portes du matin,
Vient ſourire à la terre&parfumer ſon ſein.
Églé,dans ſesbeaux jours que la Nature estbelle
1
JANVIER. 1778. 17
Vous lui prêtez encore une grace nouvelle.
Vous ajoutez un charme à de ſi doux inſtans ,
Le jour de votre Fête eſt un jour de Printems.
Eh! qu'importe en effer, lorſque rien ne nous lie,
Que la Nature expire ou renaiſſe embellie ?
Il faut qu'un intérêt plus vivement ſenti ,
Ouvre ſur ſes beautés notre oeil appeſanti ;
Ilfautque l'amitié, peut-être l'amour même...
Quefais-je Rien n'eſt beau qu'autantque le coeur
aime.
Nos paſſions , nos goûts ſont l'ame de nos ſens ,
Et la nature échappe aux yeux indifférens .
Elleme plaît par vous , & m'en plaît davantage.
Églé, j'aime les fleurs dont je vous rends hommage;
Sans le tendre intérêt d'en parer votre ſein ,
Leur fraîcheur , leur émail n'eût point tenté ma
main:
Elles ont plus d'éclat quand l'amour les moiffonne
;
Heureuxqui les reçoit , plus heureuxquiles donne;
Mais plaignez le mortelqui, ſeul dans ſon ennui,
Va cueillir une fleur & la garde pour lui.
ParfeuM. Colardeau.
18 MERCURE DE FRANCE.
SYBILLE,
LE TRIOMPHE DE L'AMOUR CONJUGAL.
ANECDOTE.
ROBERT , fils de Guillaume , furnommé
le Conquérant , poursuivi , en quelque
forte , par la haine paternelle , avoit
couru dans la Palestine , ſe mêler à tous
ces Héros qu'enfanta la première Croiſade.
Bientôt des exploits fans nombre le
mirent à la tête des plus braves Chevaliers.
Son noble orgueil n'en reſta point
à ce genre de gloire , qui cependant a
tant d'éclat. Ce Prince eut la générofité
de refuſer l'Empire de Conftantinople ,
pour le laiſſer à fon ami Baudoüin , & fe
contenta d'emporter des éloges & des
regrets . Sa brillante renommée l'avoit
précédé en Italie. Sybille , fille d'un de
ces Souverains qui régnoient fur l'Apulie,
contrée appelée aujourd'hui la Pouille ,
ſe faifoit raconter avec une forte d'inté
JANVIER. 1778. 19
rêt , toutes les belles actions de Robert :
le courage a des droits victorieux fur un
ſexe que les grandes images enflamment ;
&peut-être lui eſt-il permis de s'énorgueillir
de cette eſpèce de paſſion pour
Phéroïſme : le fublime n'eſt guères ſéparé
de la vertu , & il y a des amours qui font
les plus nobles tranſports de l'ame.
C'étoit celui-là même qui ſe faiſoit déjà
ſentir au coeur de Sybille , en faveur du
fils du Roi d'Angletetre : elle le plaignoit
d'avoir été l'objet de l'averſion de l'Aureur
de fes jours ; elle l'admiroit dans ſa
conſtante opiniâtreté à chercher les combats
& les dangers ; elle éprouvoit des
alarmes quand on lui peignoit le Héros
faiſant mordre la pouſſière à une foule de
Sarrafins qui fe difputoient l'honneur de
Timmoler : en un mot , ſi la Princeſſe
devoit donner ſon coeur & fa main , un
ſemblable Amant paroiſfoit ſeul digne de
ce don. Sybille joignoit à la beauté la
plus touchante , un caractère élevé ; tout
reſpiroit en elle cette fierté impofante
dont le vulgaire eſt quelquefois bleſſé ,
& qu'un oeil plus judicieux regarde
comme le ſceau d'une ame fupérieure &
de la grandeur véritable. La Princeffe
avoit juſqu'alors rejeté les hommages
20 MERCURE DE FRANCE .
d'une infinité d'adorateurs , foit qu'ils
n'euſſent pas ſu vaincre fon indifférence ,
ouſoitque ſavanité n'eût point été flattée;
cardans le coeur d'une femme la vanité
tient de bien près à l'amour.
Robert arrive à la Cour du père de
Sybille; il devient éperduement amoureux
de la Princeſſe, & lui inſpire les
mêmes ſentimens : il déclare ſa paflion ,
obtient en mariage l'objet de ſa tendreſſe
: l'époux ſe montre encore plus
épris que l'amant ; & Sybille , de fon
côté , ne fait pas voir une ardeur moins
vive. Ils n'exiſtoient que l'un pour l'autre.
Le Prince avoit oublié l'odieuſe préférence
que Guillaume donnoit à ſon ſecond
fils : il ne ſe reſſouvenoit plus d'un
ſceptre brillant qu'on lui avoit offert ; il
n'enviſageoit plus l'héritage d'un Royaume
qui lui étoit dû , & qui , ſelon les
apparences , alloit lui échapper. Il ne
voyoit, n'aimoit, n'adoroit que ſafemme.
L'amour est donc la première & la plus
enchantereſſe des paſſions ! La gloire ,
l'ambition , la grandeur , ne font rien
auprès du plaifir d'aimer & d'être aimé.
Robert , pour un regard de Sybille , eût
ſacrifié tous les lauriers des Conquérans,
toutes les couronnes de la terre . Les deux
t
JANVIER. 1778. 21
époux vivoient dans cette délicieuſe
ivreſſe , qui ne permet pas même de
croire que le bonheur le plus aſſuré a fon
terme. Leur félicité leur paroiſſoit devoir
être éternelle.
Le Prince reprenoit avec ſa femme le
cheminde ſa patrie. Malgré ſon extrême
amour , ſa valeur ne fuyoit point les
occaſions d'éclater : il affiége dans fon
Château un de ſes Vaſſaux révoltés,
Sybille éprouve alors que la tendreſſe
eſt aiſée à s'alarmer : elle craint , elle
tremble pour ſon époux ; il y a des momens
où elle déteſte la gloire & le
courage , quoiqu'ils ayent été les
premiers noeuds qui l'ont attachée à
Robert. Elle vouloit l'accompagner fur
la brêche ; ſon inari ordonne qu'on
la retienne ; il vole à l'aſſaut. Quelle
eſt la ſituation de la Princeſſe ! A chaque
ſoldat qui ſe préſentoit à ſa vue : - Eh
bien ! eft-il en danger ? Seroit - il
bleffé ? ... Aurois-je à pleurer ſa mort ?
Des cris tumultueux annoncent la priſe
de la place ; la Princeſſe s'élance au-deyant
d'un Chevalier qui venoit vers elle ;
rous ſes regards s'attachent ſur le front
du guerrier : elle cherche à y lire , elle
croit y découvrir un fombre préſage :
22 MERCURE DE FRANCE.
Je ne vois point le Prince ! s'écrie-t- elle .
Où est-il ? Où est- il ? ... Vous ne me répondez
pas ? ... Il n'eſt plus ! Et auffi-tor
elle tombe dans les bras de ſes femmes.
Nous n'avons point , Madame , dit le
Chevalier , à regretter notre Chef : il
s'eſt couvert de gloire ; mais....- Par
lez , parlez ....- il a reçu une bleſſure !
-Une bleſſure ! Ah ! je l'ai perdu !-
Je le redis , Madame , il n'y a point
craindre pour les jours du Prince , la
bleſſure eſt légère ; une flèche ....
Sybille n'en écoute point davantage ;
elle s'arrache à tout ce qui l'environne ,
& court vers l'endroit où elle croit
trouver fon époux : elle l'apperçoit porté
par des foldats ſur un bouclier , elle ſe
précepite fur lui : - Vous êtes bleſſé ,
cher époux ! ... le coup eſt mortel ! Robert
la raffure , & lui rache la douleur
qu'il reſſentoit. Sa femme ne le quittoit
point , elle-même lui adminiftroit les
remèdes qu'on employoit à ſa guériſon :
la foudre même a écrasé la Princeſſe,
les Médecins ont découvert que la
flèche étoit empoifonnée à cette nouvelle
, Sybille s'eſt jetée ſans connoif
fance dans le ſein de fon mari . Elle fort
de fon évanouiffement , frémit & reJANVIER.
1778 . 23
tombe, en pouffant un cri déchirant ,
dans les bras de Robert. Il reproche
aux Médecins de lui avoir annoncé la
mort en préſence de fon épouſe. Vous
devez croire , leur dit-il , que j'ai
appris à mourir ; mais il falloit ménager
la ſenſibilité d'une femme que j'adore ,
& qui me fait quitter , peut- être avec
regret , une vie que je lui conſacrois.
Je ne le cache point : jai de la peine à
ne pas redouter l'inſtant affreux qui nous
deſunira. Hélas ! n'auriez - vous jamais
connu l'amour ? J'ai beſoin de rappeler
toute ma fermeté pour ſoutenir cette
épreuve horrible.... Mes amis , ajoute
le Prince , s'adreſſant aux Chevaliers qui
l'entouroient , vous m'avez vu dans les
combats ; c'eſt aujourd'hui que vous
allez me connoître .
Robert s'efforce , par des paroles touchantes
, de rendre à Sybille l'uſage de
fes ſens. Elle rouvre les yeux , ne peut
s'exprimer , fond en larmes. Son époux
lui prenant les mains , la conjure de
modérer ſa douleur : Mes jours font
comptés par le ciel; il eſt le maître de
nos deſtinées : il peut.... Arrêtez , interrompt
ſon épouſe au milieu des fanglots
: il eſt inutile de m'abuſer par un
-
24 MERCURE DE FRANCE.
-
fol eſpoir. Vous m'êtes enlevé ! ... Je
vous vois dans le cercueil ; je ne puis
affez tôt m'y précipiter....O mon Dieu,
fais que j'expire avant lui! Vivez ,
mon adorable Sybille , pour me pleurer ,
pour chérir ma mémoire : jamais , jamais
on n'a plus aimé.... C'eſt à toi
de me fortifier dans cet affaut terrible
.... Conſerve-moi ta tendreſſe ,
une idée conſolante me ſuivra dans la
tombe.... O femme adorée ! il faut
donc te dire un éternel adieu ! ...
Qu'on l'écarte , qu'on l'écarte de ce
ſéjour.... Son aſpect.... Elle me fait
ſentir tout ce que je perds ! ... Ciel ! fi
vous m'aviez frappé dans les plaines
de l'Afie , aurois -je montré cette foibleſſe
?
La Princeſſe va ſe jeter aux pieds
des Médecins : -Quoi ! votre art feroit
fans reſſources ? Sa mort eſt elle décidée?
Un des Ecuyers prétend connoître un
moyen de rendre la vie au Prince. Sybille
ne lui laiſſe pas le tems de pourfuivre
: -Ah ! dites.... dites ce moyen...
Demandez mes jours... L'Ecuyer répond
qu'il ne peut s'expliquer avant que
d'avoir entretenu Robert ſans témoins.
Toutle monde s'éloigne , & la Princeſſe
même
JANVIER. 1778 . 25-
même eſt invitée par fon mari à ſe retirer.
A peine eſt- il ſeul, que l'Ecuyer prend
la parole : Seigneur , vous ne blâmerez
point une difcrétion dont , peut- être ,
la Princeſſe s'eſt offenſée : je connois la
nobleffe de votre ame , votre amour
pour la Religion & pour l'humanité.
Ce que j'ai à vous propofer, bleſſe l'une
& l'autre ; je ne ſaurois vous le diffimuler
: il eſt vrai que nous conſervons ,
par ce moyen , un Héros , dont l'exiftance
est néceſſaire à cette même humanité.
Voici ce dont il s'agit : Que quelqu'un
ſuce votre plaie , & vous revivez :
mais la perſonne qui vous aura prêté
ce ſecours, eſt aſſurée de mourir , victime
du poifon . Robert l'arrête : je vous
rends graces de m'avoir ſi bien connu ;
vous deviez donc vous attendre à ma
réponſe. Sans doute j'adore Sybille ,
j'éprouve combien il eſt cruel d'en être
ſéparé ; mais je ſuis homme & chrétien :
c'eſt vous dire que je repouſſe ce ſecret
odieux : gardez-vous bien d'en parler ,
& fur-tout que ma femme n'en ſache
rien.... Je mourrai.
...
1
Sybille rentre avec précipitation : I
Ehbien! que faut- il eſpérer ? La mort ,
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
répond Robert , d'un ton ferme ; tous
les remèdes font impuiſſans : n'allons
point lutter contre les volontés du Ciel :
Sybille , c'en est fait ! il faut t'accoutumer
à la perte de ton époux : je
voulois te dérober ce ſpectacle.....
J'expirerai dans tes bras .
Les Médecins ont prononcé ſur le ſort
du Prince , il devoit vivre encore quelques
jours. Sa femme étoit ſans ceſſe à
ſes côtés ; cependant , fuccombant de
fatigue , on l'emporte pour quelques
heures dans ſon appartement.
Le Prince fort d'un profond ſommeil ;
il ne conçoit pas par quel enchantement
fon état eft changé : il ſe ſent pour
ainſi dire ranimé . On examine ſa plaie ,
on en trouve les chairs ſaines & vermeilles
: d'où naît ce prodige ? Les
Médecins furpris ne doutent point que
ce ne ſoit un miracle. La Princeſſe
accourt ; & lorſqu'elle a entendu qu'il
n'y avoir plus à craindre pour la vie
de ſon époux , elle ſe livre à tous les
tranſports de joie ; cependant le trouble
& l'abattement ſe faifoient voir à
travers cette joie ſi vive. Je renais
donc, lui dit fon mari , pour vous
aimer encore plus ! O ma chère Sy
JANVIER. 1778 . 27
-
bille, je prends plaiſir à vous l'avouer :
vous me faifiez regretter l'exiftence ;
ma fermeté cédoit a mon amour. Nous
vivrons tous deux.... Sa femme l'interrompit
: Vous vivrez , oui , vous vivrez,
cher époux ... Je ſuis trop heureuſe ...
Elle ne peut achever , & laiſſe échapper
des larmes.-Tu pleures Sybille , quand
tu dois goûter l'ivreſſe d'un bonheur
mutuel ! Mes jours ne ſont-ils pas les
tiens ? Ils font , fans doute , tout
pour moi , la mort ne les menace plus...
Je ne jouirai pas long-temps... Elle
s'arrête à cette parole , & elle s'exhale
en ſanglots. Le Prince veut l'embraſſer ,
elle le repouſſe & fe contente de lui
preſſer la main , en jetant un gémifſement
lugubre : - Sybille ! c'eſt
toi qui te refuſes à mes embraſſemens !
Je te le demande au nom de notre
amour : pourquoi cette douleur ſecrète
qui te trahit ? Dieu même a renoué
les liens qui nous uniſſoient. Hélas !
s'écrie Sybille , comme emportée par un
mouvement involontaire, ces noeuds...
ils feront bientôt rompus !
• Elle ne ceſſoit d'être auprès de ſon
mari , dont la ſanté ſe rétabliſſoit .
Quelquefois il arrivoit à Sybille de vou
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
loir ſe précipiter dans ſes bras , &
tout-à-coup elle ſe retenoit. Le Prince
ne ſavoit à quelle cauſe attribuer ce
qui lui paroiſſoit l'effet d'un caprice inconcevable;
il étoit auſſi peu éclairé fur
la ſource des larmes continuelles qu'elle
verſoit.
Robert étonné , un jour, de ne point
voir ſon épouſe , demande la raifon
de cette abſence : il apprend enfin que
Sybille eſt attaquée d'une maladie imprévue
& qu'on ne fauroit connoître.
Il traîne auflitôt ſes pas encore chancelants
chez la Princeſſe. De quels
coups il eſt frappé ! il la voit pâle ,
abattue , prête à expirer : il court vers
elle , & , accablé d'un chagrin égal à ſa
ſurpriſe , il la voir rejetter toujours fes
embraſſemens , Cruelle ! s'écrie le Prince
, vous vous obſtinez à me repouffer
de votre ſein! Vous mourez d'un mal
que vous me cachez ! Quel ſeroit mon
crime à vos yeux ? Douteriez-vous de
ma tendreſſe ? Non ,je n'en doute point ,
répliqua Sybille , & c'eſt ce qui redouble
l'horreur de ma ſituation ! Vous
m'aimez , cher époux ; mais.... croyez
que je ne ſais pas moins aimer.. , vous
JANVIER. 1778 . 29
apprendrez ... N'oubliez pas combien
vous me fûtes cher.
Le danger où ſe trouvoit la Princeſſe
augmente : les Médecins réuniſſent les
conjectures de leur art pour pénétrer
la cauſe de cette maladie , qui trompe
leurs recherches. Il eſt reconnu à la
fin que Sybille mouroit empoisonnée.
Robert , ſaiſi de terreur , veut développer
une énigme ſi funeſte , tandis qu'on
avoit recours à différens remèdes. Ils
feront fans effet, dit Sybille expirante :
Vous cherchez à ſavoir ( s'adreſſant à
ſon mari ) d'où vient ce poiſon qui
porte la mortdans mes veines ? Prince ,
l'amour ne vous éclaire-t-il pas ſur ce que
j'ai fait , fur ce que j'ai dû faire ? Hélas !
ne vous aimé - je pas plus que moimême
? Votre Ecuyer a confié à une
de mes Femmes .... Je vous en dis
aſſez : O ciel , ciel ! s'écrie Robert : pendant
mon ſommeil.... Quoi! ... Sybille
auroit fucé ma plaie ?-Eh ! quelle autre
auroit pu ſe déterminer à mourir
pour vous conferver la vie ? Ce facrifice
ne m'a point coûté , quoiqu'il
m'interdiſe la douceur d'expirer dans
vos bras : voilà pour quel motif je me
ſuis refuſée à vos embraſſemens ; j'ai
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
traint que le poifon ... Il n'empêchera
pas du moins que vous attachiez votre
main fur mon coeur , fur ce coeur plus
que jamais rempli de fon amour. Vous
vivez, cher époux .... aimez- moi toujours ;
rappelez-vous inceſſamment la plus tendre
, la plus malheureuſe des femmes ,
des amantes... Je vous adore... & je
meurs .
On ne tentera point d'exprimer le
déſeſpoir où s'abandonna Robert; c'eſt au
ſentiment à ſe pénétrer de cette douloureuſe
image : il pleura le reſte de ſa vie
une épouſe ſi digne de ſa tendreſſe & de
fes regrets , & la poſtérité doit conſerver
àjamais la mémoire de cette nouvelle
Alceſte.
1
-
Par M. d'Arnaud.
30
:
JANVIER. 1778 . 31
ÉPITRE de feu M. DESMAHIS à M.
JE
DE VOLTAIRE * .
En'adreſſe plus mes Épîtres
Aces amis impérieux ,
Quí, pour talens, n'ont que des titres,
Et pour vertus que des Aïeux.
Vous qui poſſédez au contraire
Tout ce qui peut donner des droits
Au Pinde , au Portique , à Gythère ;
Vous qui ſavez inſtruire & plaire ,
Solide& brillant à la fois ,
Daignez m'ouvrir le Sanctuaire
Où vous encenſez, tour-a-tour ,
Apollon , Minerve & l'Amour ;
Daignez être dépositaire
De mes regrets & de mes voeux.
J'abjure mes erreurs pallées ,
Je prends de nouvelles penſées ,
Je touche au moment d'être heureux.
Des bords de l'Erèbe & du Vuide ** ,
Je reviens comme un foible oiſeau
2
}
i
:
* Il en étoit l'Élève .
** L'Auteur venoit d'avoir une maladie dangereuſe.
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
Qui , ſauvé d'un piége perfide ,
Vole au plus prochain arbriſſeau ;
Ou , comme à la fin d'un orage ,
Un paſſager, près du rivage,
Paroît ſur le pont d'un vaiſſeau
De mes jours je comptois le nombre ,
Leur fil étoit ſous le ciſeau ,
Et prêt à n'être plus qu'une ombre ,
J'avois un pied dans le tombeau.
Alors exempt de tout ſcrupule ,
Mais glacé par ce noir chagtin
Que le faux ſage diſſimule ,
Je voyois mon aſtre malin ,
Qui , ſans midi , dès ſon matin ,
Deſcendoit à ſon crépuscule :
Il précipitoit ſon déclin ,
Si le Dieu qui conduit Tronchin ,
Bravant le vulgaire incrédule ,
Ne m'eût fait un nouveau deſtin ,
Ainſi qu'on monte une pendule ,
Dont le reffort touche à ſa fin ..
On a vu , dit- on , plus d'un Sage ,
Ordonner d'un riant viſage ,
Les apprêts de ſon propre deuil ,
Et ſur les effets & les cauſes ,
Diſcourant encor fans orgueil ,
Regarder preſque d'un même oeil ,
Les Grâces ſur un lit de roſes ,
JANVIER. 1778 . 33
:
Ou les Parques près d'un cercueil.
Ainſi l'Auteur de la Matrone,
Rompant ſa chaîne ſans effort ,
Ami du Prince , près du Trône ,
Deſcendit ſur le ſombre bord.
mort,
Ainſi , du ſein de la ſouffrance
Vers les profondeurs de la
Libre de crainte & d'eſpérance ,
J'avançois avec aſſurance ,
Comme un Pilote vers le Port .
Mais de cette brillante image ,
La tendre amitié toute en pleurs ,
Venoit effacer les couleurs ;
Je perdois non triſte courage ,
Et je n'ai pu ſemer de fleurs
Les ſentiers du ſombre rivage.
Enfin , je reſpire aujourd'hui ,
Mon ame prend un nouvel être.
Vérité qui m'as fait renaître ,
Et qui jamais ne m'avois lui ,
Il m'a fallu pour te connoître ,
Dix ans de folie & d'ennui,
Je ſors avec plus de lumière ,
De cette nuit avant - courrière
De l'affreuſe nuit du trépas ;
Dans une nouvelle carrière
La raiſon va guider mes pas.
:
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
Par de longs & fréquens orages,
J'ai vu mon printems agité.
Tout prêt d'entrer dans mon été ,
Je vais ſous unCiel ſans nuages ,
Chercher dans le jardin des ſages ,
Le repos & la liberté.
VAUDEVILLE.
Au lieu d'eſprit, du perfifilage ,
Peu de fond , beaucoup d'étalage ;
Des intrigues au lieu d'amour;
Au lieu de pudeur & de graces ,
Des avances& des grimaces ,
C'eſt le goût du jour.
Joindre aux éclairs de la folie ,
La nuit de la mélancolie 5 .
Avingt freluquets , tour-à-tour ,
Se livrer au lieu de ſe rendre ,
Et les quitter pour les reprendre ,
1
C'eſt le tondu jour.
Impertinent avec aiſance;
Ignorant avec ſuffisance ;
Fat à Paris , fier à la Cour ;
Toujours occupé ſans affaire;
JANVIER. 1778 . 35.
Indiſcret , mais avec myſtère ,
C'eſt l'homme du jour.
N'avoir de l'Amour que les ailes ;
Duper , en courant , mille belles,
En être la dupe à ſon tour ,
Etmourir d'ennui tête-à-tête ,
Pour faire chanter ſa conquête ,
C'eſt l'Amant du jour.
Brillant dans la tracaſſerie ,
Forcé dans la plaiſanterie ,
Obſcurci par un nouveau tour ,
Outré par-delà l'hyperbole ,
Etfublime dans le frivole,
C'eſt l'eſprit du jour.
Parlemême.
VERS SUR L'AVENIR.
L'AVENIR , toujours féduifant ,
Ainſi qu'un Charlatan habile
Qui trompe le Peuple facile,
Nous eſcamote le préfent.
Parlemême.
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
VERS SUR NINON L'ENCLOS .
FOIBLE OIBLE& friponne tour-à-tour ,
Ninon eut trop d'Amans pour connoître l'Amour.
Par le même.
STANCES
A MADAME
LA PRINCESSE DE MONTBAREY,
POUR la ſupplier de présenter les Vers
fuivans, en forme d'Étrennes , à M.
le Prince DE MONTBAREY , pour un
Officier qui ayant perdu au Service une
jambe, il y a plus de trente ans , a
obtenu , depuis l'entrée de ce Miniftre
en place une augmentation presque
du double de ſes appointemens.
PRINCESSE RINCESSE , d'unillustre époux,
Qui , ſecondant la bienfaiſance ,
Devez de ma reconnoiffance
Partager le tribut bien doux,
:
JANVIER. 1778 . 37
:
D'un Placet d'eſpèce nouvelle ,
Daignez vous charger aujourd'hui ;
La fonction n'eſt pas ſi belle :
Je ne ſouffre plus grace à lui.
Mais tant d'autres ſouffrent encore !
Je vais ranimer leurs ſouhaits.
Je puis ainſi vous faire éclore -
Mille occaſions de bienfaits.
Sous un aſpect ſi favorable,
AMontbarey donnez l'envoi :
Choifiſſez le moment pour moi,
Sa modeſtie eſt redoutable .
Qu'il me pardonne ces écarts
De inon coeur plus que de ma verve ;
Ils feront heureux ſi Minerve
Les veut faire agréer deMars..
;
L
Vers en forme d'Étrennes , à M. le Prince
DE MONTBAREY , Ministre de la
Guerre.
AUPRIS du Trône , ô vous ! mon Protecteur
zèlé ,
Quipar votre douce influence
38 MERCURE DE FRANCE.
Avez d'un Guerrier mutilé
Ranimé la triſte exiſtence ,
Dans ce jour ſolennel de l'an renouvelé,
En menſonges fecond , en fadeurs ſignalé ,
Souffrez que ma reconnoiſſance ,
Sortant d'un timide filence ,
Faſſe éclater de vrais tranſports ;
Qu'à mes pareils j'atteſte , en ces ſimples accords,
Du Miniſtre nouveau que vient d'avoir la France ,
Et l'accueil confolant & les tendres efforts ,
Sur-tout l'active bienfaiſance.
Pour eux , plus que pour vous , je forme içi des
voeux :
Sans ceſſe rempliſſant vos hautes deſtinées ,
Puiffiez - vous vivre autant d'années
Que votre coeur fera d'heureux !
M
L'ABSENCE ,
EPITRE A MES AMIS .
Es chers & vrais Amis , c'eſt à vous que
j'adreſſe
Ces vers fombres, plaintifs , enfansde ladouleur;
Reconnoiſſez en eux un gage de tendreſſe .
JANVIER. 1778. 39
Qui n'appartient qu'à vous puiſqu'il part demon
coeur.
Hélas! que loin de vous ce coeur eſt en ſouffrance!
Ilaperdu les biens qu'il chériſſoit le plus...
Momens ſi fortunés , qu'êtes-vous devenus ?
Eſt - il maux plus cruels que les maux de l'abfence !
Obarbare deſtin ! qui m'arrachas des lieux
Où la douce amitié fat fixer ſon aſyle ,
Où je vivois content , libre , heureux &tranquilles
Quel plaifir as-tu pris à faire un malheureux !
Pourquoi faut- il , Amis ,qu'une étrange manie,
D'abſurdes préjugés , une aveugle folie,
Subjuguentnoseſprits, &,s'en rendantvainqueurs,
Abuſent de leurs droits pour tourmenter nos
coeurs ?
PauvresHumains ! quelle erreur est la nôtre !
Chaque jour agités par un eſpoir trompeur ,
Nous formonsun projet en courant vers un autre,
Et pour de faux brillans nous fuyons le bonheur.
T
Scrons-nous toujours ſourds à la voix qui nous
crie:
Eh ! laiſſez- là l'éclat , la fortune , les rangs ,
→ Et tous ces vains honneurs qui ſont hochets
>>d'enfans;
40 MERCURE DE FRANCE.
» Leurs plus chers favoris qu'on croit dignesd'en-
» vie ,
→De la ſaine raiſon excitent la pitić :
>> La liberté, la paix , & fur-tout l'amitié ,
>>Voilà les ſeuls vrais biens , le charme de la
»vie ».
i
Pourmoi , mes bons Amis , je cherche vainement
▲ſouſtrairemon coeur aufombre qui le mine ;
C'eſt , malgré mes efforts , toujours lui qui domine
,
Et les diſtractions ne durent qu'un moment.
Envain j'ai parcouru ces riantes contrées
Que la belle Nature a richement parées ;
Mon goût a dirigé mes pas dans tous les lieux
Où brillent les travaux de l'art & du génie :
Tous ces objets n'ont fait de plaiſir qu'à mes yeux.
Iſolé , ſans Amis , mon ame appeſantie
Ne fait jouir de rien & perd ſon énergie :
Telle on voit ſe flétrir , ſécher en un inſtant
Une fleur par les vents de ſa tige arrachée;
Telle , éloigné des miens , cette âme deſſéchée
Se ferme à tout plaiſir , reſte ſans mouvement.
Odivine amitié! des bons coeurs ſouveraine ,
Sans tes biens l'homme eſt ſeul & ne vit qu'àdemis
Pour agrandir ſon être , il lui faut un Ami ,
JANVIER. 1778. 41
Et fans toi de tourmens la vie eſt une chaîne.
Du vrai Sage toujours tu fus la paffion ;
Je te ſoumers mon coeur , mon eſprit , ma raiſon:
Nevivre que pour toi , c'eſt lebut où j'aſpire ,
Et, fidèle ſujetde ton aimable empire ,
De céder à mon goût s'il m'eſt enfin permis ,
Deplaifir tranſporté, je vole , ô mes Amis !
Former par vosconſeils mon âme à la ſageſſe ,
Et ſuivreauprès de vous les loix de la tendreſſe.
ParM. le Chancelier de Chancel,Commiſſaire
des Guerres.
i
VERS
A M. DE VOLTAIRE , à l'occaſion
du Mariage de M. le Marquis DE
VILLETTE , & de Mademoiselle DE
VARICOUR , célébré au Château de
Ferney.
TOur reſpire ici lebonheur,
Et ce bonheur est votre ouvrage.
Ovous du monde entier l'heureux conſolateur !
Vous qui chantez l'amour ſous lesglaces de l'âge ,
Onvouscélèbre au loin. Mais qu'il eſt plus flatteur
42 MERCURE DE FRANCE.
1
De ne devoir qu'à votre coeur ,
Devos nombreuxamis , le volontaire hommage !
On redoute les Rois ; les Grands ſont reſpectés :
Qui fait ſe faire aimer jouit ſeul de la vie.
Que dans ce beau moment mon ame eſt attendaie
!
Le grand homme ſourit : je vois à ſes côtés
Tibulle aux genoux de Délie ,
D'un feu tranquille & pur goûtant les voluptés.
:
DeTibulle on connaît la Muſe ,
Sa fineſſe , ſon coloris :
Il peint fon coeur dans ſes écrits :
Plusce coeur eſt ſenſible,& plus il nous abuſe.
Au milieu des plaiſirs que la jeuneſſe excuſe ,
Il s'oublia long tems d'un vain délire épris.
Mais enfin la raiſon l'éclaire ;
L'aimable ſéducteur eſt un fidèle Amant ;
Et la ſageſſe de Voltaire ,
Et les yeux de Délie , ont fait ce changement.
Délie , à la beauté touchante ,
Unit un eſprit fin qu'on ne ſoupçonne pas :
On la voit , elle plaît ; on l'entend , elle enchante,
Sa douce modeſtie égale ſes appas :
De la candeur , de l'innocence ,
Elle a le langage ingénu ;
JANVIER. 1778. 43
Élève de Minerve *, elle en a la vertu ,
La douceur & la bienfaiſance.
Mais déjà de l'Hymen j'apperçois les flambeaux
S'allumer au feu du génie;
Et tandis que de mes pipeaux
Je veux tirer des ſons pour Tibulle & Délie ,
Du Chantre de Henri , le luth harmonieux
Me force à l'admirer , & je ſuis dans l'ivreffe.
Quels traits ! Quelle fraîcheur ! Que de délicateſſe!
:
La parque , en écoutant ſes airs mélodieux ,
Croit ne filer que ſa jeuneſſe.
Que nos époux charmans l'adorent rour- à-tour,
Ils tiennent leur bonheur de ſa main careſſante ;
Et le tendre Tibulle & la fincère Amante ,
Doivent à l'amitié les plaiſirs de l'Amour ;
Et dans ce fortuné ſéjour ,
LeDieu qui les unit eſt le Dieu qui les chante.
* Madame Denis.
ParM.Vaſſelier , Contrôleur des
1 Postes, à Lyon.
T
MERCURE DE FRANCE.
LES TALENS.
:
IMPROMPTU , par Mile PECH.... de
Bordeaux.
0
4
:
ur , lesTalens font les DieuxdeCythère:
Belles , prêtez l'oreille à ces Maîtres flatteurs.
L'objetde leurs leçons eſt l'art charmant deplaire,
Ou plutôt de fixer les coeurs.
De deux beaux yeux le pouvoir eſt à craindre;
Mais la beauté s'efface,& ſon règne eſt trop court;
La beauté fait naître l'amour ,
Mais les Talens l'empêchent de s'éteindre .
L'ÉCRA Ν.
A MADAME DE . ...
Po
OURÉtrennes ,Chloé , je vous offre un Écran;
Vous devez l'accepter , le cadeau n'eſt pas grand.
Dans mille occaſions il peut vous être utile .
A votre volonté , toujours prompt & docile ,
Quand Corine , chez vous , montrant ſes gros
appas,
>
JANVIER. 1778 . 45
Vous feradegrands mots un galimatias ;
Quandpar fois cette antique & vaſte Douairière
Voudra , fans agrément , faire la minaudière ;
Partageant à plaiſir votre juſte mépris ,
Adroit, il couvrira votre malin ſouris.
Sanshonte& fanspudeur , lorſque l'effronterie,
Lorſque la fauſſeté , l'avide flatterie
Au coeur double & pervers , aux yeux louches ,
hagards ,
Révolteront vos ſens , bleſſeront vos regards;
Lorſqu'enfin votre front rougira pour les autres ,
Quedesyeux impudens voudront fixer les vôtres,
De tous vos ſentimens , ſuivant l'impreſſion ,
Cet Écranvoilera votre indignation,
De ſes propriétés vous voyez l'avantage;
Et, pour le rappeler à ſon premier uſage ,
D'un braſier trop ardent ſi vous craignez les feux,
Pourvous engarantir, vous le verrez s'étendre ;
Mais nous , belle Chloé , qui pourra nous défendre
..
Contre les traits vainqueurs qui partent des vos
yeux ?
: ParM, D.
i
46 MERCURE DE FRANCE.
ADIEUX A L'AMOUR .
ENFANT auffi vieux que leMonde ,
2
En qui tant de malice abonde ,
Qui parmi les ris& les pleurs
Formes, d'épines &de fleurs,
Etdes couronnes &des chaînes ;
Tyran cruel , aimable Dieu ,
Qui vas répandant en tout lieu
De courts plaiſirs , de longues peines ,
Reçois mon éternel adieu.
Je crois te voir , je crois t'entendre,
Avec un dédaigneux fouris
Me répondre : eſt - ce là le prix
Que l'Amour est en droit d'attendre
D'un intérêt vif & tendre
Qu'à ta perſonne & tes écrits ,
Dans ton printems ildaigna prendre ?
Faut-il t'en tracer le tableau ? :
"
Je fus préſent à ta naiſſance ;
Caché derrière ton berceau ,
J'agitois ſur toi mon flambeau;
Le ſentiment fut ton eſſence .
Tu connus le beſoin d'aimer
Auſſi-tôt que le plaifir d'être ;
JANVIER. 1778 , 47
Tu pus à peine le connoître
Que tu ſus déjà l'exprimer...
Amour , il faut quitter Cythère
Dès qu'on entre dans fon été.
Abeaucoup plus d'une Beauté
Ce conſeil ſeroit ſalutaire .
Ondoit quitter le miniſtère
Sitôt qu'on n'eſt plus écouté.
Comme toi , le tems a des aîles ,
Et la raiſon porte un flambeau ;
De ces deux ennemis des Belles ,
Je fubis l'aſcendant nouveau .
Je vais , docile à la nature ,
Sans voeux, fans regrets ſuperflus ,
Laiſſer les myrtes d'Épicure
Pour les palmiers d'Academus.
Je vais dans le ſein des neuf Scoeurs ,
Libre de toute inquiétude ,
Goûter à la fois les douceurs
Et du repos & de l'étude.
Par leurs leçons fortifié ,
Je ne connoîtrai plus d'alarmes
Et ne verſerai plus de larmes
Dans ce Temple de l'Amitié.
:
ParfeuM. Desmahis.
48 MERCURE DE FRANCE.
VERS
Mis au bas d'un Bouquet donné par
ec
Mademoiselle D....
RIVALE IVALE du fameux Apèle ,
>>Toi ſeule tu ſus l'égaler ;
>> Sous tes doigts le pinceau fidèle
> Eſt plus touchant & plus léger ».
Aux fleurs que ta main fait éclore ,
Tu donnes l'immortalité ;
Et jamais une froide aurore
Ne peut en ternir la beauté.
De tes leçons daigne m'inſtruire ,
Viens guider mon foible pinceau ,
Et ton Élève pourra dire
S'il fait quelque joli morceau :
Vénus me prêta ſa palette,
Pallas me combla de faveurs ,
Et l'Amour, pour plaire à Jeannette ,
Lui-même broya les couleurs.
ParM. S. D. B.
AMadame
JANVIER. 1778. 49
A Madame de R *** , pour le jour de
Sa Fête , en lui préſentant un OEillet .
DEJA ÉJA Cypris , à vos charmes vainqueurs ,
Non ſans quelque dépit , arrachant ſa ceinture ,
Avait remis le droit de régner ſur nos coeurs :
Flore aujourd'hui , pour vous , dépouille ſa parure.
Et tandis que le goût s'empreſſe de choiſir
Ceque,dans la ſaiſon , ſa robe peut offrir
De plus brillant & de plus rare ,
Qu'à la roſe aux boutons dontſa tête ſe pare ,
Adaptant les lys de ſon ſein ,
Chacun travaille à former ſa guirlande ;
Moins délicat ſur le choix du larcin
* Plus empreſſé de porter mon offrande ,
J'ai faiſi cet oeillet qu'elle avait à la main.
,
Je n'ai pas craint qu'un apparent dédain
Affoiblît à vos yeux le prix de mon hommage ;
Cet indigne ſouci , s'il eût pu m'occuper ,
D'un tribut eût fait un outrage.
Rarement de vos ſens vous croyez le langage :
Confultant votre coeur,qui ne peutvous tromper,
Vous n'avez point égard à la vaine apparence ;
II. Vol. C
SO MERCURE DE FRANCE.
Et ſans meſurer la diſtance
De l'humble Violette à l'Oranger altier ,
Il vous ſuffit d'apprécier
: Le ſentiment qui les devance.
ParM. Del *****D. F. D. B.
Explication des Enigmes & Logogryphes
du premier volume de. Janvier 1778 .
LE mot de la première Enigme eſt
Patin ; ceux de la ſeconde , font le Corps
& l'Ame : c'eſt le Corps qui parle dans
l'énigme ; celui de la troiſième eſt Tabatière;&
celui de la quatrièmeeſt Fiacre.
Le mot du premier Logogryphe eſt Mufique
, où l'on trouve Muse , mie , (ma)
fuie , eu , miſe, ſi ( particule ) , que , mue ,
( pour la volaille ) , Sem , mi , ſi , mue ,
( des animaux ) , mie ( de pain ) ; celui du
ſecond eſt la Mode , où se trouve Ode ,
&dont l'anagramme eſt Dome'; & celui
du troiſième eſt Nonce , où l'on trouve
noce , once , onc , & cône,
JANVIER. 1778. SΣ
Ο
ÉNIGME.
N me trouve par-tout , aux champs comme à
laVille,
Rarement toutefois ſous leslambris dorés ;
Et quoique meuble utile ,
Ces fiers Créſus de leur or enivrés ,
Me regardant comme un être furile ,
Dédaignent mon utilité.
A
A
T
Seulement chez leurs gens on me voit uſité :
De l'Artiſan , compagne plus fidèle ,
Il a recours très-ſouvent à mon zèle :
Aumoment où tu lis toutes mes qualités ,
Qui ne te feront pas récrier au miracle ,
Tu fixes , cher Lecteur , ma place à tes côtés.
Un mot, & je finis : autrefois au ſpectacle
J'étois très-fort en vogue ; & par un cas plaiſant ,
Le Miniſtre important
Chargé de me conduire ,
Tout fier de ſon talent,
Sans témoigner un ſeul fourire,
Et très-content de ſoi ,
Toujours très-gravementrempliſſoit ſon emploi...
Un coſtume plus yrai banniſſant cet uſage .
M'a ravi tout mon éralage,
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
Et pour jamais aux yeux du Spectateur ,
Acaché prudemment mon grave Conducteur...
Je n'en dirai pas plus ; car pour peu qu'on t'éclaire,
Tu pourrois deviner... Ce n'eſt pas une affaire ,
Et peut- être ce foir...
Au Diable le babil... Adieu , juſqu'au revoir.
Par M. Mulot de la Ménardière.
JE
AUTRE.
E fuis , quoique petit , un fléau desHumains,
Aqui je fais une cruelle guerre.
Je ſaiſis au collet enfans, gueux, Souverains ,
Ils craignent tous mon ame ſanguinaire .
Un trait perçant feconde ma fureur :
Je me plais au carnage. Après tout , il faut vivre.
Mal jambé pour m'enfuir , ſuis-je pris par malheur
,
Impitoyablement à la mort on me livre ,
Sans formalité de procès ,
Pour me punir de mes cruels excès.
Ah ! Lecteur , quelle deſtinée !
Mais n'es-tu pas quelquefois mon bourreau ;
:
Car tu porte toute l'année
L'inſtrument de ma mort avec mon échafaud.
ParM. Bouvet , àGifors.
JANVIER. 1778 . 53
1UTRE.
2
Par mes foupirs AR , qui le croiroit ,
Que je ne ſens rien dans mon ame ?
Cependant , malgré mon air froid ,
;
Le nombre eftgrandde tous ceux quej'enflamme.
:
Par le même.
A
LOGOGRYPΗΕ. 4
VEC le Jardinier je ſuis toujours en guerre;
Aſes plantations ſi je fais quelque tort ,
Il s'en venge : j'ai beau m'enfoncer dans la terre ,
Le barbare m'en tire , & me donne la mort.
* Je ſuis pourtant utile à l'homme ;
Si tu ne fais comme on me nomme ,
Lecteur , tu peux me mettre en deux :
D'abord tu trouveras , dans la moitié première ,
Un animal avantageux
Enſuite tu verras , dans la moitié dernière ,
Certain petit outil dont tu te ſers ſouvent ,
Et qui cauſe par fois le mal le plus cuiſant.
{
Ala Croix-Rousseau , près Châteaudun.
ン
C iij
14 MERCURE DE FRANCE.
D
UTRE.
Uſeinde laprudence onvoit fortir mon être:
Je préviens les dangers,j'aſſure les ſuccès ;
Et fi pour toi , Lecteur , ce n'eſt pas dire aſſez ,
Combine mesdix pieds , & tu vas me connoître.
Je t'offreun petit fils du malheureux Cadmus ;
Un Romain reſpecté connu par ſa ſageſſe;
Cequi refted'un corps où la tête n'eſt plus ;
Cequ'on commet plutôt que perdre ſa Maîtreſſe ;
Le fiége faſtueux d'un mortel couronné ;
De tout être vivant l'utile couverture;
L'épineux arbriſſeau qui grandit ſans culture ;
Le nomd'un certain coup avec la main donné ;
Un fupplice cruel , le ſalaire du crime ;
Cequ'un mauvaispayeur cherche ſouvent envain
Un métal dont l'avare eſt la triſte victime ;
L'Inventeur de la flûte , & le Père du vin ;
Unpoiſſon très-commun; ce qui couvre la table ;
Ce que doit bien à fond ſavoir un Voyageur ;
Des Habitans des Cieux la boiſſon délectable ;
Deux fruits , deux élémens , une ſombre couleur
Ce que dit un Curé le Dimanche à l'Égliſe ;
De la Muſe tragique un favori fameux ;
Un petit animal incommode & fâcheux ;
JANVIER. 1778. 55
Dans les meilleurs repas une pièce de miſe ;
Cequ'on ne mange point ſi l'on manque de dents ;
LeNautonnier des morts; enfin , deux Parlemens.
Je pourrois de cent mots, ſuivant la litanie ,
Te retenir encore en priantd'excuſer ;
Mais ce feroit , Lecteur , de moi-même abuſer.
Tout dire eſt, à mongré, la plus ſotte manie.
ParMadame de L... à la Chaffſagne
en Lyonnois.
Q
AUTRE.
UI voudroit me braver ,je ledis ſans mentir ,
Pourroit bientôt s'en repentir.
De mes deux moitiés , la première
Eft ce qu'alors on perdroit sûrement ;
Amoinsqu'envers moi-même , & fans perdreun
moment ,
On ne pût pratiquer ce que dit la dernière.
Par M. B. L. de Tours.
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Hiſtoire générale de la Chine , ou annales
de cet Empire ; traduites du Tong-
Kien- Kang - Mou , par le feu Père
Jofeph-Anne- Marie de Moiriac de
Mailla , Jéfuite François , Miffionnaire
à Pékin : publiées par M.
l'Abbé Grofier , & dirigées par M.
le Roux Deshautefrayes , Conſeiller-
Lecteur du Roi , Profeſſeur d'Arabe
au Collége Royal de France , Interprète
de Sa Majesté pour les Langues
Orientales . Ouvrage enrichi de
figures & de nouvelles cartes géographiques
de la Chine ancienne &
moderne , levées par ordre du feu
Empereur Kang Hi , & gravées pour
la première fois. Tomes troiſième &
quatrième in-4°. A Paris , chez Ph .
D. Pierres & Cloufier , Imprimeurs-
Libraires , rue Saint-Jacques.
८
Nous avons donne dans le volume du
Mercure du mois de Mai dernier , un
extrait détaillé du Prospectus , & des
JANVIER. 1778. 57
"
deux premiers tomes de cette Hiſtoire
générale de la Chine. Les Volumes qui
viennent d'être publiés comprennent la
fin de l'Hiſtoire de la cinquième Dynaſtie
, & l'Histoire entière de la fixième
& de la ſeptième Dynastie. Leur
commencement eſt toujours Horiſfant
parce que le Fondateur de la nouvelle
Dynastie ne pouvoit ignoter que la vigilance
, l'activité & les autres vertus qui
lui avoient procuré le Trône en étoient
auſſi les plus fûres gardiennes. « Lorf-
» qu'un Prince vertueux eſt aſfis ſur le
>>Trône , difoit un Sage Chinois à l'Em-
>> pereur Han-Ou- Ti , ſon exemple ſe
> communique à ſes Officiers , & des
>> Officiers il paſſe au Peuple. Perſonne
>> alors n'oſe s'écarter de ſon devoir. La
>> vertu d'un Monarque eſt comme une
>> chaîne qui embraſſe ſes Etats , dontles
>>chaînons ſeprêtentune force muruelle» .
CetEmpereur qui régnoit en Chine , l'an
140 avant notre Ere chrétienne , defiroit
de rendre ſon Peuple heureux , & rien ne
le prouve mieux que l'accueil qu'il fit au
mémoire d'un Lettré qui oſa lui mettre
devant les yeux le tableau des déſordres
qui affligeoient l'Empire , défordres que
les progrès du luxe ont répandus chez
Cv
53 MERCURE DE FRANCE.
toutes les Nations. « Maintenant, lui
>>diſoit le véridique Lettré , on ne
>> trouve nulle droiture , nulle franchiſe ;
> rien n'eſt plus dans l'ordre : le peuple
>>>aime le faſte & affecte des airs de
>>grandeur. La cupidité d'amaſſer des
>>richeſſes , pour foutenir un luxe au-
>>deffus de ſes forces & de ſon état ,
>> fait qu'il n'a plus de frein , & qu'il
>> s'abandonne à tous les vices. Les rangs
>>>& les conditions ſont confondus. Cha-
>> cun cherche à briller par la magnifi-
>>cence des bâtimens, la ſomptuoſité des
meubles , la profufion & la délicateſſe
>>de ſa table , & la richeſſe de ſes chars;
» n'est-ce pas intervertir l'ordre , & pré-
>>férer des objets qui ne devroient oc--
>> cuper qu'après en avoir rempli de plus
* néceſſaires & de plus importans? Les
Officiers qui devroient donner l'exem-
>>ple , font les premiers à étaler un luxe
> que le Peuple ne copie qu'aux dépens
» de fes moeurs & de ſa fortune ; com-
> ment le contiendroient-ils dans les
bornes de ſon état ? Le foldat , accoutume
au fang & au pillage , ne ſe
plaît que dans le trouble & le déſordre.
» Que Votre Majeſté air ajouté de nou-
>>velles conquêtes à l'Empire , c'eſt avoir
JANVIER. 1778. 52
>> augmenté ſa puiſſance , ſans avoir rien
>> fait pour le bonheur du Peuple. Les
>>Grands ſeuls y ont trouvé leur avan-
33 tage par de nouveaux emplois que ces
>> conquêtes leur ont procurés. Mais
" c'eſt la vertu , & non le plus ou le
>>moins d'étendue de terrein , qui rend
>> le Peuple heureux. C'eſt donc à la
>> faire pratiquer , & à déraciner les
>>abus , que Votre Majesté doit donner
>> toute fon application. Les Peuples
>> nouvellement soumis , les Tartares
>> Hiong-nou repouſſés au loin dans leurs
>> pays , font des époques glorieuſes de
>>ſon règne; mais c'eſt en ramenant ſes
>> Sujets à leur devoir qu'elle les rendra
>>>heureux , & qu'elle mettra le comble
» à ſa gloire » .
Cet Empereur , que l'Hiſtoire nous
repréſente comme un Prince juſte ,
éclairé & doué de beaucoup d'eſprit ,
montra néanmoins le foible de l'homme
qui redoute toujours la mort , & faiſit
avidement tous les moyens quơn lui
préſente de l'éviter. Han-Ou-Ti prêta
l'oreille aux diſcours d'un Adorateur
des Eſprits aëriens , forte d'Empyrique
qui ſe vantoit d'avoir le ſecret d'un
breuvage qui donnoit l'immortalité.
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
L'Empereur , impatient d'éprouver l'effi
cacité de la recette , pratiqua exactement
les cérémonies que ce Charlatan
lui avoit preſcrites , pour donner plus
de poids à fon impoſture. Le Prince fit
même élever un temple magnifique au
Tai- Y, ou la Grande unité , le plus conſidérable
& le premier de tous les Ef
prits céleſtes , & lui offrit des ſacrifices
avec la pompe & les cérémonies
pratiquées par les Anciens dans leurs
facrifices au Souverain Étre. Cependant
les Sectateurs zélés de la docttrine de
Confucius , gémiſſoient de voir leur
Prince donner aufli facilement dans les
fuperftitions des Magiciens , & le follicitoient
vivement d'exterminer ces Impoſteurs
, qui corrompoient le coeur du
Peuple. Mais le deſir de ſe rendre immortel
aveugloit fi fort l'Empereur , que
le zèle de ſes fidèles Sujets & leurs ſages
remontrances ne faifoient aucune impreſſion
ſur ſon eſprit. Un des Grands
de ſa Cour pénétré de douleur de
voir leur peu de ſuccès , ſe trouvant
chez l'Empereur au moment qu'on lui
apportoit le breuvage mystérieux , ſe
faiſit de la coupe & le but. Le Prince
irrité de ſa hardieſſe le fit arrêter , &
1
JANVIER. 1778. 61
donna ordre de le faire mourir. Cet
>> ordre eſt inutile , répondit - il avec
>> tranquillité ; il n'eſt pas en votre puif-
>> ſance de me faire mourir , puiſque
>> je viens de me rendre immortel. Ce-
>> pendant , fi la mort a encore priſe
>> fur moi , Votre Majesté me doit une
>> récompenſe , puiſqu'elle ſera con-
>> vaincue que cette liqueur n'a pas la
>> vertu qu'on lui attribue , & que ces
>> Impoſteurs la trompent » . Cette réponſe
lui ſauva la vie , mais elle ne fit
-point revenir l'Empereur de ſon aveuglement.
Ce Prince étoit toujours perſuadé
qu'il étoit poſſible à l'homme
d'écarter , du moins , les atteintes de la
vieilleſſe. Il ne rompit le charme où le
retenoient les Adorateurs des Eſprits
aëriens que quelques années après .
L'aveu public qu'il fit de ſarcrédúlité ,
dévoile, toute la bonté de fon coeur , &
doit effacer la tache que ſes erreurs
auroient pu répandre ſur ſa réputation.
Depuis que je ſuis ſur le Trône , dit-
>> il aux Grands aſſemblés , ma crédu
-» lité & ma foibleſſe ont ſans doute été
->> funeſtes à l'Etat. Séduit par des Impof-
>> teurs, mon aveuglement pour eux m'a
>> fait commettre des injuſtices.Mes yeux
62 MERCURE DE FRANCE.
1
>> font déſillés ; l'aveu de mes torts ne
>> répare point le mal que j'ai fait. Ce-
>> pendant le bien n'eſt jamais perdu, en
» quelque- tems qu'on le faſſe , & il eſt
>> toujours grand d'y revenir après avoir
>> erré. Je veux qu'on ceſſe tous les tra-
>> vaux que ma ſuperftition a ordonnés ,
»& j'abolis les impôts deſtinés à un
>>uſage que je condamne , & que je
>>>rougis d'avoir autoriſé ».
Kouang-Ou-Ti, Empereur de la même
Dynastie , & qui régnoit l'an 38 de
notre Ere chrétienne , ſe rendit recommandable
par ſon amour pour l'ordre.
Ce Prince , pour ſe délaſſer des ſoins du
gouvernement , alloit quelquefois à la
chaffe. Il fut unjour ſurpris par la nuit ,
& n'arriva que quand toutes les portes
de la Ville furent fermées. Il étoit forri
par la porte de l'eſt , & ſe préſenta à
fon retour à celle de l'ouest , en or
donnant de lui ouvrir. La Sentinelle
avertit le Commandant Tchi-Yun qui
avoit les clefs. Ce Commandant monta
fur les remparts pour examiner ceux qui
vouloient entrer; mais comme l'obſcarité
l'empêchoit de difcerner les Perſonnes
qui lui parloient , il ne voulut
jamais ouvrir , quoique les Gens de la
JANVIER. 1778. 63
ſuite du Prince lui criaſſent que c'étoit
l'Empereur. Ce Prince fut obligé d'aller
à une autre porte. L'Officier de garde ,
moins ſurveillant , ouvrit auffitôt qu'on
lui dit que c'étoit l'Empereur. Tchi-
Yun, loin de craindre d'être repris pour
avoir refufé la porte à ſon Maître , lui
préſenta le lendemain un placer pour
l'engager à ſe modérer fur ces parties :
il lui diſoit que Ouen-Ouang alloit
rarement à la chaſſe , de peur de fouler
ſes Peuples & de perdre ſon tems à des
occupations capables de le diſtraire des
foins du gouvernement. Il repréſentoit
à l'Empereur que s'il y paſſoit le jour
& la nuit , les affaires en devoient néceffairement
fouffrir , & qu'aucun de ſes
Officiers ne pouvoit s'imaginer qu'après
le foleil couché , il dût être encore hors
de fon Palais. Loin de lui ſavoir mauvais
gré de ſon zèle , l'Empereur lui fic
préſent de cent pièces de toile , afin de
lui faire connoître l'eſtime qu'il faifoit
de ceux qui s'acquittoient bien de leur
devoir ; il caffa l'Officier qui lui avoit ouvert
les portesde la Ville,& lui donnaun
emploi moins honorable que celui qu'il
lui ôtoir.
Sous le règne de ce Prince , pluſieurs
64 MERCURE DE FRANCE.
bandes de Voleurs s'attroupèrent dans
les Provinces pour piller & défoler les
Campagnes. Les Mandarins des Villes
envoyoient bien contre eux des troupes
qui les diſperſoient ; mais dès qu'elles
étoient retirées , ils recommençoientleur
brigandage. Pour y mettre fin , l'Empereur
s'aviſa d'un expédient qui lui réuffit:
il fit publier que celui de ces Voleurs qui
apporteroit la tête de ſon camarade ,
ſeroit récompenſé généreuſement , &
qu'on lui feroit grace du paſſé. Cet
ordre leur donna tant de méfiance les
-uns des autres , qu'ils fe diſſipèrent
d'eux-mêmes & n'ofèrent plus reparoître.
i
:
Cette Hiſtoire générale de la Chine
fait mention de pluſieurs Femmes , que
l'on peut placer au rang des plus grands
Hommes. La célèbre Tching-Tré qui
entreprit , l'an 40 avant notre Ere chrétienne
, de délivrer le pays de Kiao-
Tchi ( le Tong-King ) fa Patrie, du joug
des Chinois , avoit toutes les vertus qui
-forment les Héros. L'Hiftoire nous la
repréſente douée d'un eſprit ſupérieur
& de beaucoup de jugement. Elle portoit
le courage juſqu'à l'intrépidité :
capable d'affronter les plus grands dan
JANVIER . 1778. 65
gers , pour rendre la liberté à ſon pays
qu'elle aimoit , elle ſouffroit impatiemment
d'en voir les Peuples victimes de
la tyrannie. En effet, leGouverneur Chinois
, envoyé pour les maintenir dans la
foumiffion , les traitoit avec beaucoup
de dureré. Il ne cherchoit qu'à s'enrichir
par toutes fortes de moyens ; & lorſqu'on
ne fatisfaifoit point ſa cupidité , il exercoit
les plus grandes cruautés & les injuſtices
les plus criantes. Tching-Tſé ,
après avoir cherché inutilement les
moyens de tirer ſes Compatriotes de
l'oppreffion , ſe détermina à l'entreprendre
elle-même , puiſqu'il ne ſe trouvoit
aucun Homme affez courageux
pour l'ofer. Mais pour le faire avec prudence
& en aſſurer le ſuccès , elle commença
, ſans ſe faire connoître , par
mettre dans ſon parti les Royaumes voifins,
également intéreſſés à recouvrer leur
liberté. Elle leva des troupes , & affigna
à fes Alliés un rendez-vous où ſe fit
leur jonction. Comme ilsavoient ignoré
quel devoit être leur Général , ils furent
étrangement ſurpris de voir une Femme
ſe préſenter pour les commander. Mais
cette Femme leur parla avec tant de
ſageſſe , leur montra tant de courage
66 MERCURE DE FRANCE.
qu'elle les détermina aiféinent à lui confirmer
le titre de Général qu'elle s'étoit
donnée. Cette Héroïne fut à leur tête
chercher les Impériaux, qui s'étoient rafſemblés
au premier bruit de ces mouvemens.
Elle gagna contre eux une bataille
, & leur enleva ſoixante - cinq
Villes . Tching - Tſe ſe fit proclamer
Reine de fon pays , & l'Empereur de la
Chine auroit été obligé de la reconnoître
en cette qualité , s'il n'eût réuni
à mettre la diviſion dans les troupes
auxiliaires de l'Héroïne du Tong King.
Certe Hiftoire générale fait une mention
non moins honorable du courage
avec lequel une jeune veuve vengea
la mort de fon mari. Siu-Chi , c'eſt le
nom de cette veuve , avoit été mariée
avec Sun-Y , Gouverneur de Tan-Yang.
C'étoit une femme belle , bien faite &
de beaucoup d'eſprit. Koué- Lan , un des
principaux Officiers de Tan-Yang , en
étoit devenu paſſionnément amoureux.
Cet Officier jugeant qu'il ne pouvoit la
poſſéder du vivant de Sun-Y , le fit
affalfiner ; &, les premiers jours du
deuil finis , il ne manqua pas de faire
à cette veuve la propoſition de l'épouſer,
Elle le ſavoit auteur de la mort de fon
1
JANVIER. 1778. 67
mari; mais feignant de l'ignorer , elle
parut confentir à l'alliance qu'il vouloir
contracter avec elle , & demanda ſeulement
qu'il lui permît de rendreles derniers
devoirs à Sun Y au trentième jour
de fa mort. Ce delai lui donna le tems
de faire avertir Sun-Kao & Fo-u Yng
anciens Officiers de Sun-Y , du deſſein
qu'elle avoit de venger fon mari , en faifant
périr ſon aſſaſfin. Le trentième jour
venu, Siu-Chi , revêtue d'habits de deuil,
entre toute éplorée dans la ſalle où ſe
devoient faire les cérémonies ; & après
s'être acquittée de celles qu'elle devoit à
la mémoire de ſon mari , elle quitte
fon deuil , ſe pare de ſes robes les plus
magnifiques , & ne fait plus paroître
que de la gaieté ſur ſon viſage , pour ôter
tout foupçon à Koué- Lan , qu'elle favoit
être temoin de ce qui ſe paſſoit.
Rentrée enfuite chez elle , elle fit cacher
Sun- Kao , Fou-Yng & leurs amis,
& envoya chercher Koué-Lan , qu'elle
fit entrer dans l'intérieur de ſa maiſon ,
où , à certains fignes , Sun-Kao & Fou-
Yng , fondant ſur Koué- Lan le ſabre
à la main, le renversèrent ſur le carreau;
& de- là paſſant au logis de Tai-Yun ,
fonCapitaine des Gardes, dont il s'étoit
68 MERCURE DE FRANCE .
ſervi pour ſe défaire de Sun - Y , ils
le traitèrent de la même manière , &
lui coupèrent la tête, qu'ils portèrent à
Siu-Chi. Cette veuve reprenant alors
ſes habits de deuil , porta les têtes
de Koué - Lan & de Tai-Yun fur le
tombeaude fon mari , pour être expoſées
à la vue de tous les paſſans : action .
qui lui attira les louanges & l'admiration
de tous ſes Contemporains.
Les deux derniers volumes de ces annales
ont confervé la mémoire de pluſieurs
autres femmes célèbres par leurs
vertus. Mais celle ſans doutequi ale plus
de droit à notre admiration par fon
courage rare & magnanime , eſt l'illuſtre
épouſe de Lieou-Tſong , Roi de Han ,
& élevé fur le Trône Impériale par ſes
conquêtes. Lieon-Tfong avoit épousé
une Princeſſe de ſa propre famille qu'il
avoitfait reconnoître Impératrice ,& pour
laquelle il confervoit une violente paffion ,
qu'elleméritoit plus encore par fes vertus,
que par les agrémensdont elle étoit pourvue.
CePrince ordonna qu'on lui bâtît un
vaſte Palais. Tchin-Yuen-Ta , un des
premiers Officiers de ſa Cour , jugeant
cette dépenſe onéreuſe dans les circonftances
, lui préſenta un placet où il
JANVIER. 1778 . 69
diſoit : « Le Tien qui a fait les Peuples
>> leur a donné un Maître à qui il a remis
>> fon autorité , afin qu'il les gouverne
>>> avec justice , & leur procure les choſes
>> néceſſaires à la vie ; & non pour que
>>les Peuples conſacrent leurs travaux &
>> leur vie au ſervice d'un ſeul homme.
>>Nos Hiſtoriens nous apprennent que
» les Empereurs les plus ſages qui ont
>> gouverné la Chine , ſe ſont contentés
>> de porter de ſimples habits de toile
> ſans ornemens ; que les Impératrices
>& les Reines étoient vêtues modeſte-
>ment ſans broderie, fans fleurs , &
>> fans d'autre parure que celle qu'elles
>> avoient reçue de la nature . Depuis
>> que Votre Majesté eſt ſur le Trône
>> elle a fait élever plus de quarante bâ-
>> timens , à la conſtruction deſquels un
>>très-grand nombre de ſes Sujets ont
>> perdu la vie. Les guerres qui n'ont
>>ceſſé de ſe ſuccéder les unes aux
>> autres , & dont les maladies & la
>> misère ſont une ſuite néceſſaire , en
>> ont encore enlevé beaucoup. Un Sou-
>> verain qui gouverne ainſi ſes Peuples
» & ne tient pas compte de leur vie ,
>>peut-il ſe nommer leur Père » ?
L'Empereur , dont le caractère étoit trèst
ر
70 MERCURE DE FRANCE.
violent , n'eut pas plutôt lu ce placet ,
qu'il fe livra à ſon humeur eníportée.
Il ordonna qu'on fit mourir Tchin-Yuen-
Ta , ſa femme , ſes enfans & toute ſa
famille . L'Impératrice , qui vit cette
famille fur le point d'être exterminée
à fon occafion , envoya ordre de ſufpendre
l'exécution de l'arrêt , & écrivit
à l'Empereur cette lettre mémorable :
» Le Palais de Votre Majesté eſt fini ,
>> il eſt inutile d'y retoucher ; tout l'Em-
> pire ne vous étant point encore foumis,
» vous ne fauriez trop ménager la vie
>> de vos Peuples; c'eſt un grand avan-
>>tage pour votre famille , d'avoir un
hommede la droiture de Tchin-Yuen-
»Ta : il mérite d'être libéralement
>> récompenfé ; & au lieu de cela , j'ap
> prends que vous voulez le faire mou-
>> rir : ah! que diroit tout l'Empire ?
• Des Sujets auſſi intégres font bien
>> voir qu'ils n'ont réellement à coeur que
>> votre gloire & le bien de vos Etats ;
»& un Souverain qui les ſouffre à ſes
>> côtés & qui les écoute avec plaifir ,
>> prouve qu'il fait , quand il le faut ,
>>> facrifier ſes intérêts à ceux de fon
» Peuple. Votre Majesté veut me faire
→bâtir un magnifique Palais ; un Grand
JANVIER . 1778.
7E
ود >>l'exhorteànepaslefaire,&,pour
> cette raifon elle veut le faire mourir.
- Mais ſi cet acte de rigueur éloigne de
>> Votre Majeſté ſes plus fidèles Sujets,
» & les empêche de vous parler avec
>> franchiſe , n'en ſerois-je pas la caufe ?
>> Si on s'en plaint à la Cour & dans les
>>Provinces , & qu'il en réſulte du tort
• à votre réputation , n'en ferois-je pas
>>encore la cauſe? Si les fages, apprenant
■ la mort d'un homme qui vous fert
» aux dépens de ſa propre vie , aban-
> donnent vos intérêts pour ſe donner
>> à vos ennemis , ne dois-je pas auſſi
>> me le reprocher ? Tous les maux dont
>>l'Empire peut être affligé à cette occa-
>> fion , retomberont fur moi ; comment
>> pourrois -je en foutenir les reproches ?
» J'ai remarqué avec chagrin dans notre
>>Hiſtoire , que , depuis l'antiquité la
>> plus reculée juſqu'à nous , les plus
>> grands maux qu'a éprouvés l'Empire
>> ont preſque toujours été occaſionnés
» par des femmes. J'avoue que cette
>> conſidération m'a frappée , & je me
→ ſens pénétrée de crainte fur ma con-
>> duite. Dans cette diſpoſition d'eſprit,
& lorſque j'avois moins lieu de m'y
- attendre , je me vois ſur le point d'être
72 MERCURE DE FRANCE .
>> citée dans nos annales , au nombre
-> de ces femmes dont je viens de parler.
>> J'oſe demander à Votre Majesté ,
>> qu'elle me faſſe mourir dans le Palais
» où je ſuis , plutôt que de m'en faire
• conſtruire un autre ». L'Empereur lut
ce placet deux fois , & changea de couleur.
Il le donna à lire aux Grands qui
étoient auprès de lui. « Si mes Officiers
» du dehors , leur dit-il , étoient ſem-
» blables , à vous , & fi vous - mêmes
» étiez auſſi zèlés & auffi éclairés que
>> l'Impératrice , qu'aurois-je à crain-
>> dre ? Tchin-Yuen-Ta, qu'il avoit envoyé
chercher , étant arrivé , il lui remit
l'écrit de la Princeſſe , & lui dit : " Vous
» êtes mon Sujet & je ſuis votre
>> Prince. Suivant l'ordre , c'eſt vous qui
>>deviez me craindre; mais par votre
>> zèle & votre droiture, vous avez trouvé
>> le fecret de vous faire craindre de
votre Maître
2
دد
1
Le quatrième volume de ces annales ,
nous conduit juſqu'à l'an 420 de notre
Ere chrétienne , que finit la Dynastie
des Tein , ou la ſeptième Dynaſtie ,
dont le dernier Empereur fut.Ycin
Kong-Ti , mis ſur le Trône par un
Sujet rébèle , qui le détrôna enfuite ,
le
JANVIER. 1778 . 73
le fit maſſacrer , & fonda la Dynastie
des Song ou la ſeptième Dynastie. Cette
Dynastie des Tcin occupa le Trône cent
cinquante ans , & fut , durant cet efpace
de tems , dans des guerres & des
agitations preſque continuelles. On ne
doit point en être ſurpris. Des Miniſtres
deſpores & jaloux de conſerver leur
autorité, diſpoſoient ſouvent du Trône
en faveur de Princes imbéciles ou enfans.
Une ſimple accuſation de trahison , étoit
le moyen dont ils ſe ſervoient ordinairement
pour écarter des Sujets fidèles ,
& ſe délivrer de ceux qui leur réſiftoient
: moyen qui réuffira toujours
auprès d'un Prince foible , pufillanime
& qui ſent ſon incapacité de régner.
Yu- Leang , oncle & Miniſtre du jeune
Empereur Tcin Tching-Ti , avoit employé
un pareil moyen pour faire mourir
Slé-Ma- Trong , qui lui donnoit de l'ombrage.
Comme l'Empereur aimoit Sfé-
Ma-Tſong , qu'il appeloit ſon père , &
qu'il ne le voyoit plus paroître , il demanda
un jour à Yu-Leang : Où eſt
>> donc mon père à cheveux blancs , &
>>pourquoi ne le vois-je plus » ? Yu-
Leang lui répondit qu'on l'avoit fait
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
mourir , parce qu'il vouloit ſe révolter
contre Sa Majeſté. L'Empereur furpris
ſe mit à pleurer , & dit à Yu-Leang :
>>Mon oncle , 6, fur une ſimple accuſation
de révolte , vous faites mourir
> les gens , que dois-je faire ſi quelqu'un
>>vous en accuſe » ? Yu-Leang, ajoute
l'Hiſtorien , changea de couleur & fut
ſaiſi de crainte. Mais vraiſemblablement
il en fut quitte pour mieux cacher les
refforts de fon defpotifme.
L'Avocat , ou Réflexions fur l'exercicedu
Barreau; Difcours prononcé dans une
des conférences de MM. les Avocats
au Parlement de Paris , vol. in- 8 °. de
454 pages. Prix , 3 liv. br. A Paris
chez L. Cellot , Imprimeur- Libraire,
grande Salle du Palais, & rue Dauphine
; & Couturier fils , Libraire ,
Quai des Auguſtins .
L'Orateur, après avoir tracé une Hiſtoire
abrégée du Barreau de Rome , s'efforce
de détruire la ſupériorité donnée à ce
Barreau fur le nôtre. Il nous entretient
enfuite des divers talens & des vertus
néceſſaires à un Avocat , & finit par in-
"
JANVIER. 1778 . 75
diquer la route que doit tenir le Jurifconfulte
jaloux de mériter l'eſtime de ſes
Contemporains , & les louanges de la
poſtérité. Tout ceci eſt accompagné de
recherches hiſtoriques , de citations, de
notes , de réflexions qui diſtraient quelquefois
le Lecteur , mais qui l'occupent
toujours agréablement. Cette exondance
qui fe trouve dans les notes , ſe rencontre
auſſi dans le Diſcours ; & fi l'on peut
reprocher en général à l'Auteur de n'avoir
pas toujours confulté les régles de
la précifion , on ne pourra s'empêcher
d'applaudir aux fentimens généreux &
reconnoiſſans que fon coeur exalté a répandus
dans ce Diſcours.
Catechismus ad ordinandos juxtà Doctri
nam Catechismi concilii Tridentini. A
Paris , chez Delalain le jeune , rue de
la Comédie Françoiſe , Hôtel de la
Fautrière , in- 12. Prix, 3 liv. relić.
CeCatéchiſme eſt néceſſaire à tous les
Eccléſiaſtiques quiſe deſtinent aux Ordres
Sacrés. On y a ſuivi le même ordre que
daus celui du Concile de Trente , en di
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
vifant ſimplement les matières en trois
parties , qui traitent ſucceſſivement du
Symbole , des Sacremens & du Décalogue.
C'est une nouvelle Édition plus
correcte que les précédentes , augmentée
de pluſieurs inſtructions , & en particu
lier de celles qui font néceſſaires aux
Confeffeurs. En parcourant cet article ,
nous avons trouvé que le port des armes
dans les pays des Infidèles , eſt un cas réſervé
au Souverain Pontife. Cela eſt d'autant
plus remarquable , que ce cas paroît
affez commun de nos jours. La plupart
des préſens que l'on fait aux Puillances
Barbareſques , pour la protection du
Commerce des Européens dans ces Contrées
, conſiſtent principalement en armes
& en munitions de guerre..
Dictionnaire univerſel des Sciences Morale
, Economique , Politique & Diplomatique
, ou Bibliothèque de l'Homme
d'Etat & du Citoyen. A Londres , chez
les Libraires Aſſociés. Tom, I & II ,
*
* Voyez l'Annonce que nous avons faite de
oct Ouvrage , avec le Profpectus & les conditions
de la Souſcription,
1
JANVIER. 1778. 7.7
En lifant ces deux premiers volumes
, on doit revenir des impreffions
défavorables qu'on avoit reçues en général
contre tous les Dictionnaires . On
n'y trouve preſque pas un article qui
n'ait à la fois , & la clarté qui fatisfirit
l'eſprit , & la précision qui le foulage.
Quoique diverſes mains aient concouru
à ce grand Ouvrage , quoique les ſtyles
foient différens , le but y eſt par-tout le
même ; c'eſt le bien public : la méthode
y eſt une ; c'eſt de prouver les principes
pardes faits,&depoufferles conféquences
juſqu'où elles peuvent aller , ſans ſe jeter
dans le vaguedes conjectures. Le titre de
Dictionnaire qu'on lui a donné n'eſt peutêtre
point convenable à cette collec
tion de traités de Politique , d'Histoire ,
d'Économie rangés tous par ordre alphabétique
, mais dont chacun forme , pour
ainſi dire , un livre à part. Les meilleurs
Écrits Politiques y font analyſés de
manière à diſpenſer les Lecteurs de ſe
perdre dans les ſources originales .
Le Sujetdudiſcours préliminaire eſt un
des plus intéreſfans qu'on aitjamais traités.
C'eſt l'influence de la Philosophie fur les
moeurs & la législation. Ce diſcours eſt ,
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
pour ainſi dire , une Hiſtoire abrégée du
Monde entier , puiſque ce ſont les Loix
& les moeurs qui diverſifient les hommes.
C'est un vaſte tableau où l'oeil peur,
en un inſtant, voir toutes les Nations ,
tous leurs Législateurs , les comparer &
les juger. Ce font , ſi l'on veur , les Annales
de la Philoſophie , mais écrites
par un Philoſophe autant que par un
Hiſtorien . Quelque impoſant que ſoit
ce frontiſpice , nous nous y arrêterons
peu , afin d'introduire plutôt le Lecteur
dans l'intérieur de l'édifice .
11 feroit impoſſible d'analyſer tous les
articles contenus dans ce volume , ni
même les principaux. Chacun de ces articles
eſtuntraité plus ou moins étendu ,
ſuivant l'importance des matières. Les
flambeaux de la Philofophie & de l'Hiftoire
jettent , fur la plupart , le jour le
plus lumineux.
Au mot abdication , après avoir rap.
porté celles des Souverains les plus célèbres
qui font deſcendus du Trône ;
après avoir diftingué dans cette démarche
leurs motifs véritables , des motifs
apparens qui leur ſervoient de maſque,
on examine ſi l'abdication volontaire
JANVIER. 1778 . 79
:
eft légitime. Nous citerons avec plaifir
les maximes ſuivantes qui , fi elles avoient
dans tous les tems ferenti a l'oreille
des Rois , auroient épargné aux Etats
des révolutions toujours dangereuſes air
Peuple ; la douleur de perdre un grand
Prince , & à ce Prince lui - même un
repentir.
८८
« Il ne faut pas s'imaginer qu'aucuns
liens n'attachent le Souverain à l'Etat ,
on qu'il foir en droit de les brifer au
>>gré de ſon caprice. Le Souverain eſt à
fes Peuples comme ils font à lui. Que
le pacte qui engage un certain Peuple
>> d une certaine Famille , & réciproque-
>> ment une certaine Famille à un cer-
>>tain Peuple , foit racite ou exprès , il
>> eſt également réel & obligatoire dans
>> l'un & l'autre cas , & pour les deux
>> parties. La Loi de ſucceſſion étant
>>une fois établie & reconnue , le mort
faifit le vif , celui- ci devient Souve-
>> rain par une Loi fondamentale de
>> l'Etat , fans qu'il ait beſoin de deman-
>> der le confentement des Peuples , qui
» lui eſt notifié d'avance par cette Loi.
Cette même Loi le déclare aufli
chargé des soins de In Royauté , lans
Div
3. MERCURE DE FRANCE.
ود
>> que ſes Peuples aient beſoin d'attendre
>> fon confentement pour le proclamer
>>leur Souverain. L'obligation d'obéir
» d'une part, eſt tellement liée à l'obli-
- gation de régner de l'autre , que les
> Peuples ne feroient pas nés pour être
>> fes Sujets , s'il n'étoit pas né pour être
>> leur Roi » .
L'article abfolu ( pouvoir abfolu ) eſt
écrit avec une fage liberté , également
éloignée de l'audace républicaine , &
d'une crainte fervile. Le Politique , après
avoir distingué le pouvoir abſolu du
pouvoir arbitraire , que l'on confond enſemble
trop ſouvent, montre les dangers
del'un&del'autre , combien ils font funeftes
aux Peuples , funeſtes aux Roi euxmêmes;
combien ilimporte de les limiter
par des Loix ; & qu'un Prince qui aſpire
audeſpotiſme, entend aufſi mal l'intérêt
de ſa félicité , que celui de ſa grandeur .
Nous ne pouvons paſſer ſous filence la
peinture éloquente de la triſte ſituation
de Tibère , qui n'étoit pas même
adoucie par le triſte plaiſir d'être plaint.
>>Quel plaifir procuroit donc à Ti-
>> bère ſon énorme puiſſance , qui pût
>> le dédommager de la perte de ſa
JANVIER. 1778 . 81.
> tranquillité? Rien n'étant capable de
>> calmer fon inquiétude , il étoit la
>>première & la plus malheureuſe vic-
>> time de la terreur qu'il inſpiroit. Ses
» armées nombreuſes ne le mettoient
* point à couvert de cet ennemi domef-
>>tique. ... Figurons-nous ce Prince , ce
>>Souverain de Rome , craignant d'heure
en heure le fer des Affaflins , attendant
avec inquiétude la nouvelle de la
>> révolte de ſes armées , la création d'un
>> nouvel Empereur ,& fa propre dépo-
> ſition. Imaginons- nous le voir fur la
>> cîme d'un roc en ſentinelle , ( dans
i'lfle de Caprée ) le coeur rongé par les
>>mauvais préſages , l'oeil ouvert & at-
>>tentif ſur les fignaux du continent ,
>> pour apprendre s'il devoit s'enfuir ou
>>demeurer, pour ſauver ſa vie. Voyons-
>> le à chaque moment prêt à s'aban-
>> donner à la fureur des flots , pour
>>aller chercher un aſyle. Enfin Ti-
» bère craignant tout , excepté de faire
mal , ſeule cauſe de ſes craintes » .
...
On fait voir enſuite par quels degrés
le pouvoir abſolu corrompt l'ame honnêre
qui a reçu ce préſent funefte ;
Dv
32 MERCURE DE FRANCE.
quels motifs ont inſpiré aux ambitieux
le deſir de s'élever au-deſſus des Loix ,
&que le plus ordinaire eſt celui de les
violer.
L'article Abus eſt un des plus éten
dus; il n'auroit point eu de bornes ,
fi on avoit voulu deſcendre dans les
détails de tous les abus en tout genre.
Mais on s'eſt attaché aux principaux
objets que préſentoit une matière ſi intéreffante.
On a traité des abus qui ſe
gliffent dans l'adminiſtration ; de l'abus
du pouvoir , de ſes cauſes , de ſes
effets, de ſes remèdes ; de l'abus de la
confiance & del a faveur des Rois ; de
l'abus de la Religion , de l'abus de la
liberté dans les Gouvernemens Démocratiques
, dans les Aristocratiques , &
dans les Monarchies modérées ; de l'abus
de l'eſclavage , enfin de l'abus des
fciences .
Cet article eſt ſans doute un des plus
importans, Telle eſt la condition des
hommes , que celui qui veut leur être
utile , eſt toujours plus occupé à détruire
le mal qu'à faire le bien. De
toutes les chofes dont on peut abufer ,
selle dont l'abus eſt le plus dangereux ,
JANVIER. 1778. 83
:
par cela même qu'elle eſt plus reſpect
table, c'eſt la Religion .
L'article Administration nous a parů
un des mieux faits; ce font des prin
cipes ſolides , énoncés avec préciſion
applicables à tous les régimes politiques ,
& propres à les perfectionner. Nous
invitons les perſonnes qui prennent
quelque intérêt à la choſe publique , (&
à qui pourroit - elle être indifférente )
à lire les articles Abattement d'esprit ,
Abrutiſſement , Abolition , Abrogation ,
Académicien , Académie politique , Acte
Age, &c. elles y trouveront des vues
profondes , quelquefois nouvelles , toujours
utiles : elles verront que des mots
fouventpeuimportans enapparence, con
tiennent de grandes leçons , parce que
tout eſt intéreſſant lorſqu'il eſt rapporté
à la vie civile , à l'adminiſtration , à la
politique.
Nous ne parlerons point des articles ,
Affaires politiques , Affaires étrangères ,
Agriculture ; il faut les lire dans l'Ouvrage
même pour en prendre une idée
les abréger ce ſeroit les affoiblir.
A l'article Ajao , on trouve l'analyſe
d'unRoman politique, moins connu qu'il
Dovj
84 MERCURE DE FRANCE.
ne méritoit de l'être , & qui approche
des Troglodites de Monteſquieu. Cet
Ouvrage étoit compoſé il y a plus d'un
fiècle; mais il n'a vu le jour que de
puis quelques années , ſous le titre
de République des Philoſophes , ou Hiftoire
des Ajoiens.
C'eſt un plan de gouvernement qui
ne ſera jamais exécuté , non qu'il foit
phyſiquement impoſſible ; mais il a du
moins une impoſſibilité morale , qui
vient de la corruption des hommes. Au
reſte il eſt toujours bon de leur préſenter
de belles chimères , quand its fe refufent
à la réalité. A force de contempler
le portrait , l'original leur devient moins
odieux. Cet Ouvrage eſt le rêve d'un
homme de bien : mais l'homme de bien
eft plus utile lorſqu'it rêve , que le méchant
lorſqu'il veille. "
Le premier volume contient encore
de grands articles de Diplomatique ,
Abo, Paix d'Abo , Admission du Ministre
public; des articles hiſtoriques , Adalbert
, Adiflon , Adorno , Adrien , Aerfem
, Agatoclée , Agueffeau , (d') &c.
des articles de Géographie politique
JANVIER. 1778. 85
Abyſfinie , Acadie , Acapulco , Açores ,
Afrique , &c.
L'Hiſtoire des Ministres d'Etat & des
Ambaſſadeurs n'offre pas de ſimples
anecdotes , qui ne nourriſſent que la curioſité
; mais l'influence de leurs opérations
fur le bonheur des Etats au-dedans
, & de leur ſplendeur au-dehors.
Lifez l'article Alberoni dans le tome ſecond;
mais nous réſervons ce tome
pour un ſecond extrait. Nous finirons
celui-ci en difant pour l'honneur de la
vérité politique qui gagne à chaque
génération , & pour l'encouragement
de l'Editeur & des Savans qui coopèrent
à ce grand Ouvrage , que , ſi les
volumes fuivans ſont compoſés avec
autant de ſoins que les deux qui paroiffent
, ce fera la plus riche collection
que l'on puiffe avoir ſur les matières de
Jurisprudence , d'adminiſtration ,
mie politique &de Diplomatique. L'impartialité,
notre premier devoir , ne nous
permet pas de donner les mêmes éloges
à tous les articles ; mais en général il
y en a fi peu de foibles , que ces taches
légères difparoîtront dans la ſuire , les
mots ſuivans amenant des diſcuſſions
qui développeront & éclairciront des
d'econo86
MERCURE DE FRANCE.
$
queſtions qui n'ont pas été allez appro
fondies ailleurs.
Publii Terentii Afri Comedia fex , ad
optimorum exemplarium fidem re
cenfitæ . Acceſſerunt variæ lectiones e
Libris Mss. & Eruditorum commentariis
depromptæ . Lutetiæ Pariſiorum ,
apudMerigor, ad crepidinem Augufti
nianorum. 2 vol. petit in-12 .
Ciceron & Quintilien , qu'on a droit
de regarder comme les meilleurs Juges
de l'antiquité en fait de goût , nous ont
repréſenté Térence comme l'Auteur le
plus pur & le plus élégant. Tout ce que
la langue latine a de délicateſſe , eſt
renfermé dans les ſix Comédies qui ont
paru fous fon nom. Les objets qu'elles
nous offrent font choiſis avec goût , &
peints avec des graces naives. Les exprefſions
dont il ſe ſert vont au coeur ;
tout ce qui fort de la plume de cet Ecrivain
, découle de la belle nature , qu'il
peint toujours admirablement. Il cherche
plus à dire des choſes raiſonnables &
utiles , qu'à faire rire ſes Auditeurs. Ce
Poëte n'auroit pas manqué d'avoir ceue
force comique qu'on admire dans Plaute
JANVIER. 1778.87
&dans Molière , s'il n'avoit pas trop
eraintdebleſſer les Perſonnes d'un goût.
févère. Mais fon élocurion eſt parfaite ,
qu'on ſera toujours obligé de le confulter
comme le meilleur modèle d'une
latinité pure & élégante.
L'Edition que nous annonçons ne
laiſſe rien à defirer pour la beauté du
papier , la netteté des caractères , &
les excellentes gravures. Tous les or
nemens Typographiques y font prodigués
avec profuſion. Mais ce qui relève
encore plus cette Edition , c'eſt la pureté
du texte , à laquelle on s'eft appliqué
d'une manière particulière.
}
Cet Ouvrage, qui fait ſuite des Poëtes
Latins de Coutelier, mérite , par l'élégance
de l'exécution, de devenir le manuel
de tous ceux qui aiment encore les
fources de la belle & bonne littérature .
1
Vuesfur la Justice Criminelle , par M. le
Troſne , Avocat du Roi au Préſidial
d'Orléans , de diverſes Académies ,
AParis , chez les Frères de Bure
Libraires , Quai des Auguſtins,
La Juſtice Criminelle eſt la partie la
38 MERCURE DE FRANCE.
plus effentielle& la plus importante d'un
fage gouvernement , puiſqu'elle a pour
but de réprimer & de punir les attentats
qu'on peut porter à l'ordre public ,
P'honneur, à la vie , & aux biens des
Citoyens. Tout ce qui a rapport à cet
objet capital , doit exciter le zèle de
tout homme qui , par ſa place & fes
lumières , peut concourir à perfectionner
cette portionde la légiflation d'où dépend
la tranquillité publique. Ainfi perfonne
n'étoit plus propre à traiter avec ſageſſe
cette matière , qu'un Magiſtrat qui , par
fon expérience & fur-tout par ſes méditations
profondes , pouvoit le mieux
apprécier les bons ou les mauvais effets
de nos Loix pénales. On entend dire de
toute part que la Jurisprudence Criminelle
devroit être perfectionnée , &
qu'il faudroit établir une juſte proportion
entre les crimes & les peines , &
n'employer que les formes qui ſervent
également à mettre en sûreté l'innocence
, & à découvrir les coupables..
Pluſieurs Jurifconfultes ont foutenu
qu'il feroit avantageux de fupprimer
quelques-unes des peines qui font ou
inutiles ou dangereuſes , & qu'il ſeroit
aiſé d'en ſubſtituer d'autres , que les
JANVIER. 1778. 89
méchans redouteroient davantage;& rien
*ne ſeroitplus utile que de raſſembler les
réflexions qu'on afaites, de toute part, fur
cet objet , & d'indiquer, en motivant , ce
qui pourroit être ſuſceptible de réforme.
Les réſultats de cette diſcuſſion ſeroient
très-utiles à ceux qui feroient chargés
de travailler à un plan de réforme plus
analogue à nos moeurs & à l'état actuel
de la fociété. L'Ouvrage que nous annonçons
remplit en partie cet objet d'une
manière fatisfaiſante. Rien n'eſt plus
exact & judicieux que les réflexions de
l'Auteur fur la Juſtice & fur les Loix ;
fur l'infuffifance de l'une pour la fûreté
publique , pour le bien commun &
particulier ſans le ſecours des autres ;
fur l'impoffibilité de maintenir l'ordre
ſocial contre tant de paſſions armées
pour ſa ruine , contre tant d'intérêts
qui ſe croiſent , autrement qu'en le
foumettant à l'ordre civil ; « qui ne dé-
>> farme les Citoyens que pour leur pro-
>curerune protection ſupérieure à toute
>> réſiſtance ; qui ſait en même - tems
» contenir & employer au maintien de
>>la Société cette même force qui , dans
→ l'état d'indépendance &d'anarchie, la
१० MERCURE DE FRANCE.
> rempliroit de trouble &de diſcorde .
On trouve dans la première partie de
l'Ouvrage , un développement de l'efprit
de la Légiflation Criminelle , qui
forme un tiſſu de principes peu fufceptibles
d'analyſe. L'Auteur montre dans
la ſeconde l'avantage des formes établies
par la Loi , & qui en font en mêmetems
la fauve garde : " elles garantilſſent
» la maturité du jugement contre la
>> légèreré de l'eſprit humain :elles fixent
>>l'attention du Juge fur chacune de ſes
>> opérations;elles lui font ſentir à chaque
>> pas l'empire de la Loi ſous les ordres
>>de laquelle il agit , & dont il doit
>>fuivre toutes les impreſſions. Par ces
>>précautions multipliées , la Loi s'affure
que les jugemens ne font pas
>> tumultuaires & précipités ; elle an-
>> nonce combien l'honneur , la liberté
&& la vie des Citoyens lui font pré-
>> cieuſes ; elle ſe justifie elle-même aux
>>>yeux de l'accuſé , & le force d'avouer
que , s'il eſt condamné , il ne l'eſt
>>> qu'avec la plus grande maturité .
Ce Magiftrat , à qui la multitude des
procès criminels n'a point ôté la ſenſibilité,
faitdes réflexions judicieuſes ſur l'hor
reurdenos priſons,& fur les inconvéniens
JANVIER. و . 1778
de l'inſtruction fecrette. Rien n'est fr
éloquent & ſi ſage que ce qu'il dit fur
la queſtion & le ferment exigé des ac
cuſés. On lit avec intérêt le morceau
de cet Ouvrage où il eſt queſtion des
qualités de l'eſprit& du coeur que doit
avoir le Magiſtrat qui eſt chargé de l'inf
truction. Il faut les poſſéder dans un degré
éminent pourles décrire avec tant d'énergie.
Quant aux peines que ce Magistrat
gradue furle plus oulemoinsdedommage
que les crimes font à la Société , il fait
voir que cette partie importante de la
Législation a été négligée ,& qu'il feroic
néceſſaire de la refondre entièrement.
OEuvres complettes de M. de Saint-Foix
Hiſtoriographe des Ordres du Roi
6 volumes in-8°. , avec figures . A
Paris , chez la veuve Ducheſne , Li
braire , rue Saint Jacques , au Temple
du Goût. 1778 .
८
Feu M. de Saint-Foix avoit préparé
lui-même cette dernière Edition de fes
Ouvrages , qu'il n'a pas eu le tems de
publier. Les deuxpremiers volumes font
remplis par fon Théâtre , par les Lettres
Turques, & par celles de Nedim Coggia.
Les Effais fur Paris forment les trois
92 MERCURE DE FRANCE.
Tomes ſuivans. Cet Ouvrage eſt augimenté
de prèsd'un tiers par les additions
que l'Auteur y avoit faites , & qu'on a
placées dans les différens endroits auxquels
elles ont rapport. Enfin l'Histoire
de l'Ordre du Saint-Esprit , dernier Ouvrage
de M. de Saint- Foix , compofe le
fixième volume .
L'Editeur paye le juſte tribut dû à la
mémoire de M. de Saint- Foix , dans un
Eloge hiſtorique qui précède le premier
volume. Nous allons en extraire les traits
les plus propres à caractériſer la Perfonne
& les travaux littéraires d'an
Ecrivain qui a emporté au tombeau des
droits bien fondés à la célébrité , mais
dont le caractère contraſtoit fingulièrement
avec celui de ſes Ouvrages.
>>Son caractère inquiet , emporté ,
>>contrariant , ne l'empêcha pas d'arriver
>> aux places & aux penſions deſtinées
» aux Gens de Lettres. Ses Ouvrages lui
>> firent des Protecteurs ; mais fon in-
>> flexibilité lui fufcita des affaires , dont
>>quelques - unes ſe terminèrent avec
» l'épée. Dans l'hiſtoire de ſes querelles ,
> la plus célèbre eſt celle qu'on lui attri-
>>bue avec un Garde du Roi , au ſujet
>> d'une taſſe de café , mais dont il s'eſt
>>toujours fort défendu n.
1
JANVIER. 1778 . 93
>>Malgré l'âcreté &la violence de fon
>>>humeur , M. de Saint-Foix s'eſt fait
» une réputation brillante , qu'il a conf.
tamment foutenue , & comme Au-
>> teur Dramatique , & comme Hitorien.
Son Théâtre , ſes Eſſais historiques
>>fur Paris , ſes Lettres Turques , celles
>> de Nédim-Coggia , & fon Histoire.
de l'Ordre du Saint-Esprit , ſont les
>> quatre genres d'Ouvrages , fur lesquels
eſt établie cette réputation litté
» raire qui le place au rang de nos
>> bons Ecrivains.
»Des peintures de moeurs naïves ,
> les expreſſions les plus naturelles &
>>les plus délicates , caractériſent ſon
>>Théâtre. C'est la nature même , c'eſt
» le coeur qui parle & qui ſe développe
>>c'eſt le ſentiment qui emprunte la voix
>> de l'ingénuité , & qui ſe peint ſous les
plus aimables couleurs. M. de Saint-
>>Foix joint à une diction pure , cor
>> recte & toujours élégante , la façon
» de dialoguer la plus vive , & en
» même - tems la plus décente . Dans
» vingt Comédies que nous avons de
» lui , on ne trouve pas une plaifanterie
>>hafardée & qui ne ſoit du bon ton.
» Son badinage eſt d'autant plus agréable,
94 MERCURE DE FRANCE.
➤ qu'il a toujours l'air naturel, même
» en offrant les traits les plus ingénieux ...
Il a le mérite d'avoir créé les ſujets de
la plupart de ſes pièces ; & c'eſt un
genre neuf qu'il a mis au Théâtre .
» Les talens de M. de Saint-Foix ne
* ſe bomoient pas au Théâtre : il commença
en 1753 fes Effais historiques
>>fur Paris. C'eſt un aſſemblage de
>> faits finguliers , qui forment un ta-
-bleau des Moeurs de la Nation dans
les différens ſiècles , depuis la fondation
de la Monarchie juſqu'à nous.
»C'eſt en même tems une ſuite de
réflexions neuves , aifées , agréables ,
>> écrites avec toutes les grâces , la force ,
lenaturel & la précision du ſtyle de
>> l'Auteur. C'eſt une critique fûre ,
>>éclairée; une ironie fine && légère;
sune érudition qui étonne d'autant
>>plus , qu'elle n'eſt jamais recherchée,
> avec l'expreſſion la plus fimple , la
>>plus nette & la plus claire. Cet Ouvrage
eſt un de ceux qui intéreſſent
>> par le ſtyle , & par le fonddes choſes.
>> La manière dont elles y font placées ,
> fait ſouvent épigramme ; de même que
chaque anecdote , chaque trait , vaut
une réflexion philoſophique & y fupJANVIER.
177.8 . 25
plée. Paris ſemble devenir un ſéjour
>>encore plus iméreſſant , depuis qu'à
chaque pas on peut s'y rappeler quel-
»que événement mémorable ou fingulier.
>> On donneroit une idée bien imparfaite
des Lettres Turques & de
>> celles de Nédim- Coggia , li on ne les
repréſentoit que comme un Ouvrage
>>purement agréable. C'eſt un cadre
»élégant , où cet ingénieux Ecrivain a
>> fu enchaffer une fatyre fine de nos
moeurs , des réflexions tantôt hadines ,
tantôt ſolides ; des peintures de
→ l'amour , variées ſelon le génie des
Peuples & des conditions différentes .
On y ſaiſit avec autant de juſteſſe que
de vivacité l'impertinence de nos pe-
>> tits-Maîtres , la bizarrerie de nos façons
de penſer , les contradictions de
> nos jugemens & de nos uſages , la ra-
>>pide ſucceſſion de nos modes; en un
mot , le caractère général des François,
•& les moeurs particulières de certaines
•profeſſions.
M. de Saint-Foix ne s'eſt pas pro-
→poſé de s'étendre en longs détails fur
→tous ceux que nos Rois ont admis dans
L'Ordre du Saint-Esprit; mais en rap
" MERCURE DE FRANCE.
>> pelant leurs noms , il rapporte quel-
>>>ques traits , quelques anecdotes; &
>>ces différens traits de fermeté , d'intré-
>>pidité , d'humanité , de bienfaiſance ,
> de déſintéreſſement & d'amour pour la
>>Patrie , préſententune ſuite d'exemples
>>honorables à la Nation , &dignes d'un
>> Ordre fi illustre.
>> Les Lettres ont perdu en M. de
Saint-Foix un Hiſtorien Philoſophe ,
* qui n'abuſa point de ſa raiſon pour
>>faire adopter des paradoxes ; qui ja-
>> mais ne tranfmit à la mémoire un fait
>>qui n'intéreſſät le coeur , ou ne fût une
>>leçon pour les moeurs. Elles ont perdu
>> un Ecrivain agréable , ſous la plume
>>duquel les faits fe convertiſfoient en
>>vérités philoſophiques..... Elles ont
>>perdu un Auteur ingénieux & fage ,
>>qui conſerva la pureté du goût , dans
>> un fiècle où enfreindre ſes Loix palle
>>pour l'effor du génie.
» On peut mettre M. de Saint- Foix
>>au nombre des bons Ecrivains que
>>l'Académie. Françoiſe a rejetés , ou
» qu'elle a négligé de s'aſſocier. Il mé-
>>ritoit certainement , par ſes écrits ;
>>d'être admis dans ceCorps refpectable ,
>> mais, il faut en convenir , fon carac
» tère
JANVIER. 1778. 97
>> tère n'avoit rien de ce liant indiſpenfable
dans une Compagnie , où l'union ,
>> la douceur , les égards doivent régner
>>antant que l'eſprit & le goût. Ce n'eſt
>>pas qu'on ait pu lui reprocher cet
>>orgueil altier , ce dédain excluſif pour
>> tout ce qui n'étoit ni lui ni de lui . A
>>cet égard il avoit la modeſtie du vrai
talent , & la ſimplicité de l'homme
>>de génie. Il eut même quelques amis
>>parmi les Gens de Lettres; & il les
recevoit dans la retraite qu'il s'étoit
>>choiſie à l'une des extrémités deParis ;
>>>mais ils ſe prêtoient à fon caractère ,
>>cédoient à ſes emportemens , ne le
>>>contrarioient jamais , & fouffroient
>>fon humeur en faveur de fon eſprit
>*>&de ſes bonnes qualités , qui balan-
>> çoient quelquefois ſes défauts ».
On trouve dans le cinquième volume
de certe Edition , pluſieurs pièces relatives
aux Effais fur Paris , & un recueil
de tout ce qu'on a écrit ſur le fameux
Prifonnier maſqué , que M. de Saint- Foix
croit avoir été le Duc de Montmouth ,
fils naturel de Charles II , Roi d'Angleterre,
ce qu'il appuie de raiſons affez
plauſibles.
11. Vol.
A
E
1
98 MERCURE DE FRANCE.
:
De la Littérature & des Littérateurs ,
ſuivi d'un nouvel examen de la Tragédie
Françoife, A Yverdon ; & à
Paris , chez les Libraires qui vendent
des nouveautés, in- 8 ° .
On trouvera peut- être de l'enthouſiaſme
dans cette Brochure; mais nous n'en
connoiffons point de plus reſpectable .
L'Auteur, connu par une manière ferme ,
une ame forte , a publié déjà pluſieurs
Ouvrages qui ont eu le plus grandſuccès.
S'il n'a point mis ſon nom à la tête de
celui-ci , il y a mis du moins font cachet,
Il eſt difficile de le méconnoître . La
Littératute, telle qu'il l'enviſage, eſt la carrière
la plus noble ; l'inſtruction du genre
humain , la peinture de la vertu qu'elle
doit préſenter fi belle , qu'on ne puiſſe
appercevoir le moindre de ſes traits fans
en devenir amoureux , ſont ſon objet
principal ; le Littérateur qui le remplit
eſt ſeul digne de ce nom , & ce titre
doit l'élever à fes yeux & à ceux de tout
le monde. Mais parmi ceux qui ufur
pent & auxquels on prodigue ce nom
y en a-t-il beaucoup qui le méritent ? Le
tableau que preſente l'Auteur du Litté
:
JANVIER. وو . 1778
rateur , ne paroîtra qu'idéal à ceux qui
font témoins des petites querelles qui
occupent pluſieurs Gens de Lettres, & qui
en rendent quelques-uns le mépris de la
Société , dont ils devroient faire l'ornement.
Nous leur mettrons ſous les yeux
les devoirs qui leur font preſcrits ſelon
l'Auteur de cette Brochure . " Fontenelle
>> a dit de lui-même , qu'il ne lui étoit
>>jamais arrivé de jeter le moindre ridi-
>> cule ſur la plus petite vertu. Cela eft
>> vraiment reſpectable ; mais il n'avoit
>> encore rempli que la moitié de la
» tâche d'un Homme de Lettres . Il lui
» eſt de plus enjointde renforcer ſa voix
>>contre tout ce qui bleſſe & avilit
>> l'humanité , de flétrir le deſpotiſme ,
>> d'attaquer fans relâche la tyrannie ,
>>de ſe dévouer pour la cauſe commune ,
>>de poſſéder le ſentiment profond qui
>> ſe répand à grands flots , de voir le
» dernier Citoyen , & de devenir fon
>>Avocat devant l'orgueil de la puiſſance.
>>Eh ! qui défendra la multitude des
» maux qu'on lui inflige , fi ce n'eſt la
>> voix éloquente de l'homme juſte &
>> ſenſible ? Qu'il environne le deſpo-
>>>riſme aveugle & violent de tous les
>> reproches , de tous les cris , de tous
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
>>les gémiſſemens ; qu'il rende l'accent
>>aigu & plaintif de l'opprimé ; qu'il
>>falle gronder ſur la tête de l'oppref-
>>ſeur , le bruit lointain & formidable
»du tonnerre de la Poſtérité ; & qu'il
>> ſache , malgré l'audace qu'ont affecté
>> quelques malheureux Politiques , qu'il
> eſt peu d'hommes publics qui ne
> craignent le jugement du Public ».
Pour remplir ces devoirs , les talens
ne fuffiſent pas ; il y faut joindre un
courage qui ne les accompagne pas
toujours. Mais quand on ſe conſacre ,
dit l'Auteur, aux pénibles devoirs d'Ecrivains
, il faut avoir fondé d'avance la
force de fon ame , & s'affurer de
foutenir avec fermeté les aſſauts des
événemens.
,
Le nouvel examen de la Tragédie
Françoiſe diviſé en deux parties ,
forme un Ouvrage ſéparé , dans lequel
on retrouvera les idées que l'Auteur a
déjà développées dans ſon Effai fur
l'Art Dramatique , & dans quelques
autres Ouvrages , & qui lui ont fufcité
bien des querelles. Il donne la préférence
au Drame , à ce genre nouveau
qui , prenant ſes ſujets dans la ſociété
ordinaire , peint les hommes tels qu'ils
JANVIER. 1778. IGI
font , & rapproche davantage de nous
les actions & les Perſonnages qu'il
met ſous nos yeux. Ce genre , envilagé
de cette manière eſt d'un intérêt
qu'on ne peut conteſter : il n'eſt condamnable
que lorſqu'il eſt manqué ; &,
ce qui n'arrive que trop ſouvent , lorfqu'on
ne fait que dialoguer des Romaus
fans vraiſemblance , & exprimer
des ſentimens ſans vérité. Mais en convenant
que les bons Drames méritent
des éloges , que nous devons ſavoir gré
aux Ecrivains qui nous procurent un
nouveau genre de plaiſir , nous ne
devons pas renoncer à ceux auxquels
nous ſommes accoutumés , & profcrire
la Tragédie & la Comédie telles qu'elles
font. N'excluons rien , profitons de tour:
voilà quelle fera notre maxime ; nous
n'aurons point une querelle avec l'Auteur
fur la préféance des gentes; nous
lui laiſſerons fon opinion ; nous garderons
la nôtre : il fant fur une pareille
matière une tolérance réciproque , &
nous en donnerons l'exemple. Si ceux
qui ont entrepris de répondre à l'Auteur
en avoient eu , peut-être en auroit-il
eu lui-même davantage pour les chefd'oeuvres
de Corneille & de Racine :
)
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
dans toutes ces controverſes , il eſt difficile
aux Poëtes oppoſés de garder un
juſte milieu ; ils s'échauffent mutuellement
, & vont fouvent plus loin qu'ils ne
l'auroientdû , &qu'ils ne l'auroient peutêtre
voulu . Le plus modéré demande en
commençant qu'on lui accorde une petite
choſe ; on la lui refuſe , & il finit
par tout refuſer à ſon tour. Au reſte ,
l'intolérance Dramatique n'eſt pas dangereuſe
; elle ne peut qu'être plaiſante ,
& amufer les Spectateurs qui , fans
prendre part aux combats , vont avec
un plaiſir égal entendre & admirer les
chef-d'oeuvres de la Scène Françoiſe ,
& s'attendrir à la repréſentation d'un
Drame touchant .
La Rupture , Comédie en un acte , en
vers , repréſentée par les Comédiens
François ordinaires du Roi , le 23
Novembre 1776 ; ( par Madame de
l'Horme ) . A Paris , chez la veuve
Duchefne , Libraire , rue Saint-Jacques
, au Temple du Goût ; & chez les
Marchands de nouveautés , 1777. in-
8°. Prix : liv. 4 fols.
Jamais coup d'eſſai , dit l'Auteur ,
JANVIER. 1778. 103
n'a été traité avec moins d'indulgence ,
fur-tout de la part des Comédiens.
Mondor accorde en mariage ſes denx
filles , Iſabelle & Lucile , à Valère &
à Damon , neveux d'Oronte , ſon ami.
Valère & Damon aiment les filles de
Mondor , & en font aimés ; le choix
de Damon tombe ſur Lucile , & celui
de Lucile ſur Damon ; il en eſt de même
de Valère & d'Iſabelle : mais , par une
bizarrerie inconcevable , chacun des deux
jeunes gens ignore à laquelle des deux
il a fu plaire ; & Iſabelle & Lucile , de
leur côté , ſont dans une ignorance ſemblable.
Valère&Damon conviennent entr'euxde
ne ſe déclarer qu'après avoir appris
lesſentimens de leurs Maîtreſſes. Ifabelle
& Lucile prennent à leur égard
la même réſolution. Ce double incident
produit une Scène entre les quatre amans ,
dans laquelle on perſiſte avec une égale
opiniâtreté des deux côtés à garder le
filence. Damon , plus impatient & plus
tendre , veut découvrir ſon choix , il
en eſt empêché par Valère. Lucile , du
même caractère que Damon , & qui
montre les mêmes diſpoſitions , eſt également
retenue par Iſabelle. Ils font dans
cet état d'indéciſion , lorſque Mondor
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
& Oronte arrivent, & font fort ſurpris
de ne pouvoir tirer un mot des quatre
jeunes gens. Oronte , vieillard très- pétulent
, prend la main de Valère , & l'unit
bruſquement à Lucile , il unit de même
Damon & Iſabelle. Les Amans font
Aupéfaits . Mondor fort avec Orente ,
& emmène ſes gendres futurs pour lear
compter la dot. Iſabelle & Lucile ,
reftées ſur la Scène , & voyant qu'on
va combiner leurs mariages d'une mamière
contraire à leur choix , prennent
leparti de faire ſavoir, chacune par un
billet , à ceux qu'on leur destine , que
Peftime ne pouvant tenir lieu d'amour ,
elles ne fauroient ſe réſoudre à les
époufer. Elles chargent de ces billets
Liferte , leur Suivante. La maligne Soubrette
, qui veut punir les jeunes gens
d'avoir fait myſtère de leur inclination ,
donne à Valère la miſſive deſtinée pour
Damon , & à Damon celle qui eſt pour
Valère; de forte que chacun d'eux croit
n'être pas aimé de celle qu'il aime.Confternés
de cette découverte , ils déclarent
à Mondor qu'ils ceſſent de prétendre à
fon alliance , & que ſes filles refuſent
couronner leur amour . Mondor
étonné de ce diſcours en demande
de
JANVIER. 1778. 105
l'explication à ſes filles qui ſurviennent ,
ce qui produit un éclairciſſement qui
débrouille tout ; les Amans conviennent
réciproquementde leur inclination ,
&ſe pardonnent leur ſtratagême. Oronte
arrive avec les contrats qu'il avoit fait
faire pour marier Iſabelle à Damon ,
&Valère à Lucile ; on lui annonce
qu'on n'a plus beſoin de ces contrats ;
il s'emporte beaucoup , & croit que
tout est rompu. On lui fait entendre
enfin non fans peine , qu'il ne s'agit
que de transpoſer les noms des futurs
époux.
,
Cette Comédie eſt verſifiée avec
facilité ; l'Auteur , dont elle eſt le premier
Ouvrage en ce genre , le corrigera
ſans doute de l'uſage de quelques invertions
qui n'appartiennent qu'au genre
héroïque , & ne peuvent convenir au
ſtyle familier de la Comédie , qui doit
avoir , en vers , la conſtruction naturelle
& la facilité de la proſe.
3
Les vrais principes du Gouvernement
François, démontrés par la raison &
par les faits ; par un François. AParis ,
chez les Libraires du Palais Royal
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
Un des beaux Génies du ſiécle de
Louis XIV a ſagement obſervé que
l'art de bouleverſer les Etats, eſt de fonder
dans leur ſource pour y faire remarquer
le défaut de justice & d'autorité.
Recourir aux Loix fondamentales &
conſtitutions de l'Etat , c'eſt un jeu ,
dit il , pour tout perdre. Mais doit-on
appliquer cette réflexion aux Ecrivains
qui ne difcutent les monumens que
pour faire reſpecter davantage l'autorité
légitime , en établiſſant d'une
manière ſolide ſa vraie origine , &
qui n'attaquent que les fauſſes inductions
des faiſeurs de ſyſtêmes , toujours
occupés à faire plier & les événemens
hiſtoriques, &les diplômes à leurs fantaiſies?
L'Auteur du nouvel Ouvrage fur
leGouvernement François,ſoutientqu'on
a ſouvent perdu de vue les principes
conſtitutifs de l'autorité , & qu'on a
oublié que le meilleur titre des Empires
ne pouvoit être que la poſſeſſion ancienne.
D'après cette première idée , il
développe d'abord dans ſon Ouvrage les
Loix eſſentielles & fondamentales de
toute Monarchie , qui diſtinguent ce
gouvernement du Deſpotiſme de conftitution.
Après avoir prouvé que l'hom
JANVIER. 1778. 107
me eſt né pour la ſociété , & qu'aucune
ſociété ne peut ſubſiſter ſans Gouvernement
ſans Loix , fans Souverain ;
l'Auteur recherche la nature des différents-
Gouvernemens , en difcutant leurs
avantages & leurs inconvéniens ; il fait
enviſager l'autorité paternelle comme
le modèle de la Monarchie , & prétend
établir que la puiſſance du Chef d'une
Monarchie eſt eſſentiellement pleine ,
abfolue & indépendante. Il réduit les
Gouvernemens en deux claſſes , le Monarchique
& le Républicain ; tandis que
les Politiques en ont diftingué de trois
fortes dans tous les tems , en y joignant
encore le Démocratique. Nous laiſſons
aux Publiciſtes le ſoin d'examiner fi
l'Auteur ne confond pas l'Aristocratique
avec le Gouvernement Oligarchique qui
en eſt la dépravation , de même que le
Deſpotiſme eſt la corruption du Gouvernement
Monarchique , & l'indépendance
des Loix celle de la Démocratie.
Si le Gouvernement Républicain
comine le ſoutient l'Auteur des principes
, n'a d'autre origine que l'abus du
pouvoir duMonarque , on ne pourra donc
pas dire que le Gouvernement Républicain
vienne de Dieu comme la Monare
,
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
chie , quoique ce ſoit une vérité éta
blie par les Livres Saints & par une
faine philofophie, que toute puiſſance
vient de Dieu .
On fuppofe dans cet Ouvrage que
les François s'emparèrent des Gaules &
partagèrent les terres comme une partie
du butin , mais qu'ils n'en chaſsèrent
pas les Habitans ; que le Peuple
déjà Serfſous lesNoblesGaulois , le devint
ſous les Francs , & que les Prêtres
Chrétiens prirent la place des Druïdes depuis
la converfion de Clovis. Mais l'établiſſement
de la Religion dans les.
Gaules ne date-t- il que du régne de
Clovis ? Et peut- on dire que les Druïdes
ont exiſté juſqu'à ce moment ?
Les Hiſtoriens font mention de S.
Remi & de la Métropole de Reims
avant la nailfance de Clovis. Ils rapportent
que la feconde Belgique , après
avoir récouvré ſa liberté en chaffant
les Romains avec le ſecours de Clovis,
& après avoir joui de fon indépendance
pendant plus de deux ans , s'affembla
atin de choiſir Clovis pour Roi , & que
les Evêques étoient de cette aſſemblée.
Ce qui formoit la Nation étoit donc
réputé Catholique. Les Evêques & las
JANVIER. 1778. 109
Nobles ne devinrent point Serfs ; mais
ils laiſsèrent ſeulement dans la ſervitude
ceux qui y étoient. On ne peut
pas dire que la plus grande partie du
Peuple fût dans la fervitude , & qu'il
n'y eût que quelques Gaulois qui eufſent
conſervé leur liberté , puiſque tous
les Gens d'Églife étoient libres,&que les
Evêques étoient preſque tous Nobles.
C'étoit affez ſouvent parmi les Gaulois
que l'on éliſoit les Evêques; &la néceſſité
y obligeoit ,parce que les Francs étoient
Néophites, & par conféquentincapables,
en cette qualité , d'être élus , & que
l'ignorance d'ailleurs devoit les exclure
de cette dignité .
Nous n'avons pas bien faiſi le fyftême
de l'Auteur ſur la propriété &
la réunion des Familles , quine doivent
leur origine , s'il faut l'en croire , qu'aux
inventeurs des Arts; la propriété ne
prendroit-elle pas plutôt ſon origine
dans le précepte de Dieu même :
Poffédez la terre & Soumettez- vous-la..
Et n'eſt-il pas plus ſimple & plus exact
de foutenir que c'eſt Dien même qui
adonné la propriété de la Terre aux
Enfans des Hommes , en leur indiquant
la manière dont chacun pouvoit deve
110 MERCURE DE FRANCE.
nir Propriétaire par la cultivation? Diett
ayant deſtiné les biens de la Terre aux
beſoins & aux commodités des Hommes
, tous les Hommes , en vertu de
cette deſtination du Créateur , ont eu
naturellement le droit de ſe ſervir de
ces biens de la manière qu'ils le jugeoient
à propos , en ſuivant les régles de la
prudence & de la ſociabilité. La priſe
de poſſeſſion a pu être envisagée comme
une acceptation de la deftination
que Dieu avoit faite des biens de la
terre pour la conſervation des Hommes.
Et l'on peut dire que cette priſede poffeffion
ou occupation , étoit un acte de
diligence & de prévoyance qui devoit
mériter un droit de préférence fur la
choſe. Voilà comme pluſieurs Publiciftes
nous ont expliqué l'origine de la
propriété , ſans recourir aux inventeurs
des Arts : la réunion des familles étoit
également une ſuite des Loix de la Nature
, établies de Dieu même au moyen
de l'autorité maritale & de l'autorité
paternelle.
Les objets qui font renfermés dans la
ſeconde partie de l'Ouvrage , ſont en
grand nombre. On y fait connoître
quelle a été la forme du Gouvernement
JANVIER. 1778. fff
François ſous les deux premières Races
de nos Rois. L'origine & les principes
- du Gouvernement Féodal , la forme
ancienne des jugemens , des appels , de
l'affranchiſſement des Serfs ; l'établiſſement
de la Pairie , l'inſtitution du Parlement
, du Grand- Conſeil , des Cours
des Aides ; la nature & l'objet des afſemblées
connues ſous le nom d'Etats
Généraux , l'origine des droits des Gabelles
, &c. Toutes ces diſcuſſions doivent
intéreſſer tout bon François qui
veut approfondir l'hiſtoire de ſon Pays.
Il faut ſavoir gré à ceux qui ſe li-
-vrent à un travail auſſi épineux , où
l'on trouve tant de ſyſtèmes différens ,
& où chacun interprète les Monumens
à ſa guiſe. L'Auteur des principes combat,
par des raiſons qui nous ont paru victorieuſes
, l'opinion de Monteſquieu
ſur le droit de juger que les Rois
doivent s'interdire. Ce qu'il dit contre
l'Auteur des Obfervations ſur l'Hiftoire
de France , à l'égard de la forme
primitive du Gouvernement François ,
ſemble exiger une nouvelle diſcuſſion
qui trouvera ſa place dans le troiſième
volume des Obſervations qu'on attend
depuis long - tems avec impatience.
112 MERCURE DE FRANCE.
:
Differtation fur cette Question : Quelles
font les causes principales de la mort
d'un auſſi grand nombre d'Enfans ,
& quels font les préſervatifs les plus
efficaces & les plusfimples pour leur
conferver la vie ; par M. Jacques Ballexferd
, Citoyen de Genève , couronnée
par l'Académie Royale des
Sciences de Mantoue. A Paris , chez
Mérigot le jeune , Libraire , ſur le
Quai des Auguſtins.
L'Auteur de cette Differtation nous
en a déjà donné une excellente ſur l'Education
phyſique des Enfans , & l'on
pouvoit aisément augurer que M. Ballexferd
remporteroit le prix fur une
Matière qui avoit tant d'analogie avec
la première. Cet habile Phyfiologiſte
ailigne quatre cauſes à la mortalité des
Eufans, fi contraire à l'ordre de la
Nature. La première eſt la débilité héréditaire
acquiſe des Pères & Mères.
La ſeconde caufe eſt l'uſage ſi dangereux
des Nourrices empruntées. La troifième
& quatrième ſont la pratique
du Maillor & la précipitation de ſevrer
les Enfans. Les perſonnes inftrui
JANVIER. 1778. 113
'tes de la matière , liront avec fatis
fation cet Ouvrage, également ſolide &
lumineux . Les Académies ne ſauroient
trop ſouvent propoſer, pour leur prix,
ces fortes de ſujets ſi utiles & fi intéreſſans
à l'humanité. Les Gouvernemens
doivent encourager à cet égard ,
&les Académies& les Aſpirans aux Prix
Académiques.
:
Nouvel Abrégé Chronologique de l'Hiftoire
& du droit public d'Allemagnė ;
par M. Pfeffel , Jurifconfulte du Roi
au Département des Affaires Etrangères.
A Paris , chez Delalain , rue
de la Comédie Françoiſe , Hôtel de
la Fautrière. 2 vol. in-4°. & 2 vol .
in-8°.
-
1
La ſcience du Droit Public & celle
de l'Hiſtoire , faites pour s'éclairer mutuellement
& marcher de concert , ne
devroient jamais être ſéparées . C'eſt
fur tout dans l'Histoire d'Allemagne
, que l'importance & la néceflité
de leur union ſe font le mieux
fentir. L'Empire offre un régime particulier
, né de l'ancienne féodalité , &
que l'on chercheroit en vain dans le
114 MERCURE DE FRANCE.
reſte de l'Europe. Il nous préſente une
multitude d'Etats différents , Ecclefiaftiques
& Séculiers , Héréditaires ou
Electifs , indépendans les uns des antres
, & dont les Souverains s'intitulent :
par la grace de Dieu. Ils sont confédérés
& liés par l'intérêt commun ſous
un même Chef, & ſouvent contre ce
même Chef , dont l'ambition foutenue
par une puiſſance réelle , indépendante
de l'Empire , où il a moins de pouvoir
que d'honneurs , les a fréquemment
alarmés . L'Hiſtoire ſeule , en nous
apprenant l'origine de cette multitude
d'Etats, leur accroiſſement ou leur affoibliſſement
, les changemens qu'ils ont
éprouvés par les guerres , & les ſucceſſions
enligne directe ou collatérale ,
peut nous éclairer ſur leurs intérêts particuliers
, qui ſe varient & s'étendent à
l'infini , felon leurs poſitions , l'inégalité
de leurs forces & de leurs richefſes
, & pluſieurs autres circonstances ;
elle peut ſeule nous faire connoître
auſſi l'intérêt commun à tous , qui eſt
quelquefois croifé par les premiers , que
les Empereurs ont ſouvent éveillés pour
rompre l'union qui fait la force du Corps
Germanique&favoriſer leurs entrepriſes .
JANVIER. 1778. τις
L'Ouvrage de M. Pfeffel , quoique
très-précis , ne laiſſe rien à deſirer fur
tousces objets importans . Cette partie de
l'hiſtoire de l'Europe eſt la plus difficile
, & elle n'a jamais été traitée avec
autant de ſupériorité qu'elle l'eſt ici.
Les nombreuſes éditions qu'on en a faites
, nous diſpenſent d'entrer dans des
détails ſur la nouvelle que nous annonçons
, & qui eſt bien ſupérieure aux
précédentes , par le travail qu'y a fait
l'Auteur. Ce ne font point des Annales
des Empereurs qu'il a voulu écrire ;
ce font les Faſtes de l'Empire ; ils préfentent
le tableau de ſes moeurs ,
fon gouvernement , de ſa politique jufqu'à
préſent. On y voit ce qu'il a été
depuis fon origine , les variations qu'il
a éprouvées , les progrès lents & fucceflifs
qu'il a faits , ſes révolutions , fon
état actuel , les intérêts préſens des
membres de ce vaſte corps. Cette dernière
partie de l'Ouvrage ne ſauroit être
plus intéreſſante, fur- tout dans un moment
où il ſe prépare des événemens
qui ne font peut-être pas ſi éloignés ,
& qui fixent d'avance les yeux de
l'Europe ſur l'Empire. Parmi les Souverains
qui régnent actuellement ,
de
116 MERCURE DE FRANCE.
,
il y en a qui n'ont point de poſtérité
, & dont les branches menacent
de s'éteindre ; ils ſe font empreſſés d'appeler
des Collatéraux à leur fucceffion
& de faire des pactes de famille auxquels
ils ont donné toute la ſanction
des Loix particulières & du Droit Pablic,
& qu'ils ont fortifié encore de la
garantie de pluſieurs Puiſſances en état
de les faire reſpecter lorſque le tems de
leur exécution ſera arrivé. Mais depuis
ce teins , d'autres Etats paroiffent avoir
découvert des droits qu'ils voudront peutêtre
faire valoir , & on prévoit des
difficultés qui feront fans doute dubruit,
&qui , après avoir été difcutées par des
manifeſtes , pourroient ſe décider enfin
par les armes. C'eſt de cette manière
que ſe rerminent ordinairement toutes
les affaires de ce genre. Les Loix de
l'Empire ont cependant eſſayé d'y pourvoir
; mais leur force a toujours été
infuffiſante devant les Puiſſances armées.
C'eſt aina qu'elles ont fixé les droits
reſpectifs du Chef & des Membres du
Corps Germanique.
>> Droit de l'Empereur. Le droit de
>> conférer des dignités & des titres
>> d'honneur , excepté la qualité d'Etat
JANVIER. 1778. 117
> de l'Empire ; de première prière dans
>> les Chapitres & dans les Maiſons Re-
→ ligieuſes ; de donner des diſpenſes
>>d'âge & d'accorder le privilége de bat-
>> tre Monnoie ; de convoquer les Diè-
>> tes & d'y préſider; de diſpoſer des
>>petits Fiefs , &de donner des expecta-
» tives ».
»Droits des Electeurs. Le droit d'élire
>> les Empereurs , de les dépoſer , & de
>> déterminer la néceſſité d'élire un Roi.
>> des Romains ; de participer à toutes
>>>les affaires du Gouvernement ; de
>>>concourir à la collation des Electorats
» & des grands Fiefs vacans ; de rati-
>>fier les conceffions du droit de Péage ,
»&les aliénations du Domaine Impé-
>> rial ; de confirmer toutes fortes de
>>priviléges accordés par les Empereurs,
même ceux de ſimples dignités ».
>>> Droits des Etats aſſemblés comitia-
→ lement. Le droit de faire la guerre ,
» la paix, des alliances au nom de l'Em-
>> pire ; d'établir des Tribunaux de Juf-
>>rice pour toute l'Allemagne , de faire
> des loix & des réglemens univerſel-
>> lement obligatoires ,de juger toutes
>>les cauſes de leurs Pairs; de concourir
>>à la collation des grands Fiefs, & de
t
148 MERCURE DE FRANCE.
>>la qualité d'Etat de l'Empire , de haute
>> police » .
» Droits particuliers de tous les Etats
» dans leurs Terres. La complétion de
>> tous les Régaliens , foit utiles , foit
>>>honorifiques ».
Traité du Baptême par Saint Augustin ,
ou Traduction de ſes VII livres du
Baptêine ; par M. G. Dujat , Chapelain
de l'Egliſe Royale & Collégiale
de Notre-Dame d'Etampes . A
Paris , chez Froullé , Libraire , Pont
Notre-Dame.
Saint Augustin , qui fut , à ſi juſte
titre , l'étonnement de ſon ſiècle , avoit
reçu du ciel le talent de preffer les
Hérétiques de la manière la plus claire
& la plus invincible , enforte qu'on ne
peut rien ajouter ni à la ſolidité de ſes
preuves , ni à la force dont il les combat.
Il s'occupa , ſur-tout dans ſes ouvrages
, à expliquer, avec une merveilleuſe
netteté , les vérités Chrétiennes ,
à les mettre dans l'ordre le plus méthodique
, & à les débarraſfer de toutes
les chicanes & de toutes les fubtilités
fi propres à les obſcurcir. Nul Docteur
JANVIER. 1778. 119
na marqué , avec autant de précifion
& de clarté que lui , ce qu'on doit
croire de chaque Myſtère , ce qu'on doit
répondre aux objections que l'on y oppofe,
& comment on doit tirer des écritures
les argumens qui appuient chaque
dogme & chaque vérité. Quelque abf
traites que foient les matières qu'il traite
, il fait les rendre intelligibles aux:
eſprits les moins pénétrans ; & l'on admire
ſouvent, en lifant ſes ouvrages ,
ce goût de piété qu'il inſpire à ſes Lec
teurs : >> Je n'ai jamais trouvé qu'en lui
>> ſeul une choſe que je vais vous dire ,
>> diſoit M. de Fénélon , c'eſt qu'il eſt
>> touchant lors même qu'il fait des
>> pointes. Il corrige les jeux d'eſprit
par la naïveté de ſes mouvemens &
>>de ſes affections. Tous ſes ouvrages>
>>>portent le caractère de l'amour de Dieu:
>> non -feulement il le ſentoit , mais il
>> ſavoit merveilleuſement exprimer les
>>ſentimens qu'il en avoit. Voilà la tendreſſe
qui fait partie de l'éloquence » . On
elt done affuré de trouver des Lecteurs
lorſqu'on mettra entre leurs mains des
Ouvrages auffi lumineux & aufliéloquens
que ceux de Saint Auguftin.
Toute la Morale & tout le Dogme eft
120 MERCURE DE FRANCE.
renfermé dans les Traités qu'il nous a
laiffés. On ne peut pas choiſir un plus
habile Maître pour apprendre à traiter
dignement la Religion. Le principal
objet que ſe propoſe S. Auguſtin ,
dans l'Ouvrage dont nous annonçons la
traduction , eſt de prouver que le Baptême
peut être conféré hors de la communion
Catholique par les Hérétiques ,
ou les Schifmatiques; & de réfuter Saint
Cyprien , même en l'excuſant , parce
que la matière dont il étoit queſtion n'avoit
point encore été éclaircie , & que
les eſprits pouvoient ſe diviſer en attendant
la déciſion du Concile univerſel . S.
Auguſtin fait admirer , dans ce Traité ,
la charité & l'humilité de S. Cyprien ,
qui , quoique d'un ſentiment différent
de pluſieurs de ſes collégues , ne ſe ſépara
jamais de leur Communion ; &
la raifon qu'il donne pour justifier cet
éloge , eſt digne de remarque : C'est
>>que ſouvent Dieu cache certaines vé-
>> rités à des Savans , pour faire éclater.
»l'humble & patiente charité dont il
>>les a doués, & pour faire admirer, ſoit
>>leur amour pour l'unité à l'égard de
>>ceux qui , dans des queſtions obfcu-
>> res , ne penſent pas comme eux ,
> foit
JANVIER. 1778. 121
» ſoit leur amour pour la vérité qu'ils
• ignorent , maisqu'ils embraſſent aufli-
>>tôt qu'elle leur eſt déclarée telle . Car
>> enfin, ajoute ce Père, (& c'eſt ce qu'on
> ne devroit jamais perdre de vue dans
>> lesdiſputes ) nous ſommes hommes ,
>& l'effet de la foibleſſe humaine eſt
>>de ſe tromper quelquefois . Mais ai-
• mer ſes propres penſéesjuſqu'à rompre
> l'unité , juſqu'à faire ſchiſme
>> ceux qui ne penſent pas comme nous ,
> c'eſt une préſomption diabolique » .
Cette réflexion , ſi digne de la tendre
compaffion de l'Egliſe pour la foibleſſe
de ſes enfans , fournit une excellente
régle de conduite qu'on ne devroit
jamais perdre de vue dans les temps
de diſpute.
avec
Panégyrique de Saint Louis , Roi de
France , prononcé en préſence de
MM. de l'Académie de Châlons , le
25 Août 1777 , par M. de Gery ,
Chanoine Régulier , Viſiteur de la
Congrégation de France , & Prieur
de l'Abbaye de Touſſains. A Châlons
, chez Seneuze , Imprimeur du
Roi & de l'Académie ; & à Paris ,
II. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
S
i
i
chez Delalain le jeune , rue de la
Comédie Françoiſe , Hôtel de la
Fautrière. in-4°. 1 liv. 4f.
LePanégyrique de S. Louis revient tous
les ans à Paris , & dans la plupart des
villes du Royaume où il y a des Académies
établies . Ce ſujet , à force d'être
traité, paroît épuiſé. Les Orateurs ontdit
ſucceſſivement tout ce qu'ily avoità dire ;
& depuis long-tems , ils ne font que
répéter ce que l'on a dit. Ces fortes d'ouvrages
deviennent à préſent aufli diffici
les à faire que des Diſcours Académiques.
On n'imprime pas ceux qui ſe
prononcent partout dans la même circonſtance
; il n'y a guère que ceux qui
le font à Paris , qui ſoient régulièrement
publiés tous les ans , & à peine
en compte-t-on trois ou quatre qui ayent
mérité d'être recueillis & de ſortir de
la foule qui paroît condamnée à l'oubli .
Celui-ci , prononcé en Province , paroîtra
bien ſupérieur à pluſieurs qui l'ont
été ſur un plus grand Théâtre , & on
ne le lira pas ſans intérêt. L'Orateur
s'eſt attaché à préſenter dans ce Difcours
la piété & la grandeur , ſe prê
JANVIER. 1778 . 123
tant un éclat&un ſecours réciproques.La
piété de Louis convenoit à un grand
Roi ; elle convenoit parfaitement à un
Chrétien : telle eſt la diviſion de ce
Diſcours , dans lequel l'Orateur , en
parlant de ce grand Roi , dont le zèle
pour la Religion eſt conſacré , adreſſe
l'exhortation ſuivante aux Académiciens
qui l'écoutent : Que jamais vos fuf-
>> frages n'introduiſent dans ce ſanctuai-
> re des Lettres & des Sciences , ces
> hommes audacieux qui abuſent de
>> leurs talens pour accréditer l'incrédu-
» lité & l'erreur ; que jamais l'ennemi
>> de la Religion ne prenne place dans
>> vos doctes aſſemblées à côté du Pon-
» tife vénérable qui la défend , des
>> Miniſtres zélés qui la ſervent , des
>> Citoyens vertueux qui en admettentles
>> dogmes ſacrés avec une foi d'autant
>> plus inébranlable , qu'elle eſt plus
»éclairée».
Les oeuvres de M. Desmahis , première
Edition complette , publiée d'après ſes
Manufcrits, avec ſon Éloge hiſtorique;
par M. de Treſſéol. A Paris , chez
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
i
Humblot , Libraire , rue S. Jacques ,
près S. Yves 2 vol . in- 12 .
,
Nous devons à M. de Trefféol cette
nouvelle édition des OEuvres de feu M.
Deſmahis . Corriger , refondre , remplir
des lacunes , jeter ſes propres idées dans
le moule de l'Auteur , iimmiitteerr ſonefprit
prendre ſes tournures , ſon ton , ſa manière
; tel a été le travail de M. de
Trefféol , qui mérite de partager la
gloire de ſon Auteur. L'Éloge hiftorique
qu'il en a fait , eſt écrit avec
ſenſibilité . C'eſt ſous les deux points de
vues d'Écrivain & d'Homme . qu'il l'enviſage.
Il trace , en premier lieu , le caractère
de ſes Pièces fugitives , & de fes
Drames. Quant aux premières , il dit :
" L'eſprit philofophique paroît être une
>>des principales parties qui conſtituent
>>le Poëte. Loin qu'il deſsèche la vérve
>> poëtique , elle coule avec plus de force
» & d'abondance. Il produit la penſée
>> pour la livrer à l'imagination ; & il
>>obſerve l'imagination , enflammée par
>> la beauté & l'utilité de la penſée , pour
redreſſer ſa marche. Toutes les Pièces
>> fugitives de M. Deſmahis font mar-
>> quées au même coin ; l'imitation de la
JANVIER. 1778. 125
>>belle Nature , des images riantes , une
>> verfification harmonieuſe , l'expreſſion
>>élégante , l'art de cacher l'art , une ten-
> dre philofophie les caractériſent : une
>> douce chaleur anime tout l'ouvrage, &
» la penſée d'un coeur bon & honnête le
» relève » . La penſée d'un coeur bon &
honnête ! Cette idée nous rappelle la réflexion
de M. de Vauvenargues : les
grandes idées viennent du coeur.
: " Notre Poëte , continue M. de Tref-
• féol , étoit appelé par ſes forces , ainſi
>> que par ſes ſuccès , à un genre plus
» élevé. Il aimoit les hommes , & la dou-
>> ceur étoit ſon caractère. L'Art dramati-
>> que, qui corrige les moeurs en riant ,
>> devoit donc avoir pour lui de puiſſans
> attraits. Avec un bon eſprit & un
>> coeur droit , il étoit trop répandu dans
>>la Société pour n'être pas affecté des
>>ridicules & des vices que la foule y
>> porte. Les ridicules nous frappent
>>d'abord plutôt que les vices , parce
» qu'il eſt un tems où nous cherchons ,
» dans la Société , l'amusement plutôt
> que la connoiſſance du coeur humain;
» & parce que les ridicules ſe montrent
» à découvert , tandis que les vices ſe
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
>> cachent. M. Deſmahis ſaiſit d'abord
>>>les ridicules . Avant de tenter la for
>>>tune du Théâtre , il étudia long-tems
>>les bons modèles , tant anciens que
>> modernes , fans en adopter aucun.
>>Le goût forme notre modèle , & notre
>>>talent détermine notre manière. Sans
>> avoir la force comique de Molière ,
>>ni l'ingénieuſe gaieté de Regnard , ni
> ces grands caractères de la préémi-
» nence , on ne fauroit diſconvenir que
>> M. Deſnahis ne connût les profon-
>> deurs de l'Art qu'il embraſſoit , &
>> qu'il n'eût en lui toutes les reſſources
>>néceſſaires pour fournir avec éclat cette
>> carrière. Sa manière eſt marquée par la
fineſſe des portraits , la délicateffe des
>> penſées , la vivacité du coloris , la ra-
» pidité du dialogue , & toutes les graces
du ſtyle ». Les analyſes que M. de
Trefféol fait des Pièces de Théâtre , font
une preuve de fon goût.
Il parle enfuite des bonnes qualités de
M. Defmahis . Nous n'entrerons pas dans
ce détail. Nous nous contenterons de citer
au hafard un morceau qui fera ſans
doute plaifir à nos Lecteurs, " Heureux par
>> la manière de jouir de ſa fortune aiſée ,
JANVIER. 1778. 127
»M. Deſmahis ne chercha, ne demanda,
> ne deſira jamais des graces , des récom-
» penfes , des Protecteurs. Il répétoit
>> ſouvent :
>> A peu de frais , en vérité ,
>> Les Dieux peuvent me fatisfaire ;
>> Qu'ils me laiſſent le néceſſaire ,
>> Qu'ils m'accordent de la ſanté ,
» Je fais du reſte mon affaire.
>>J'ai dit que M. Deſmahis ne cher-
>>cha pas des Protecteurs. Eh ! que font-
>> ils à un homme qui , par lui- même ,
>> n'a beſoin d'aucune illuſtration em-
» pruntée; à un homme qui , content
>> de fon fort , n'a pas même l'ambition
> de la gloire ; à un homme à qui la
>> nobleſſe des ſentimens donne la vraie
>>meſure des hommes ; enfin , à un
>>Homme de Lettres qui ſent toute la
>>dignité,de fon état ? Deſmahis regar-
>>doit cet état comme très-honorable ,
» & il le rendoit tel par ſes vertus &
>>par l'uſage de ſes talens. Il n'avoit
>>aucun des défauts qu'on reproché avec
>>plus ou moins de juſtice aux Gens de
>>>Lettres , & dont l'effet eſt de détruire
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
>> ou d'affoiblir les avantages , l'afcen-
>>dant , l'eſpèce d'empire que promet
>> la ſupériorité de raiſon & de lu-
» mières » .
Le premier Volume des nouvelles
OEuvres de M. Defmahis , renferme ſes
Pièces fugitives. Nous ſouſcrivons volontiers
au jugement qu'en a porté l'Éditeur.
On y trouve de la légèreté , du
brillant , de la nobleſſe. Preſque partout
ce ſont des images riantes ; c'eſt
une peinture animée d'une douce cha-
Ieur; c'eſt la raiſon parée de fleurs par
l'imagination. L'Auteur a fu rajeunir
des ſujets ufés par les richeſſes qu'il y
a répandues , quelquefois avec trop de
profuſion. Ses yers font doux , faciles ,
cadencés , & l'harmonie variée , Nous
avons rapporté au commencement de ce
Volume , quelques Pièces fugitives qui
peuvent faire defirer de connoître les
autres de ce Recueil,
On trouve dans le ſecond , les Pièces
de Théâtre. La Veuve Coquette , Comédie
en cinq Actes & en Vers , qui
n'a point été imprimée. M. de Treffeol
y a ſuppléé pluſieurs vers , & en a re
tranche le ſtyle, qui n'étoit pas toujours
digne de fon Auteur. Cette Pièce eſt
:
JANVIER. 1778. 1.29
remplie de détails ingénieux , de portraits
délicats , de ſituations intéreſſantes.
Scènes , incidens , coups de Théâtre ,
tout eſt lié avec art. Le ſujet auroit été
plus ufé,que M. Deſmahis l'auroit rendu
nouveau par fa manière piquante d'écrire.
L'Impertinent eſt le ſecond Drame
du ſecond Volume. Cette Pièce , en
un Acte & en Vers , eſt connue , &
le Public la voit reparoître ſur la
Scène avec plaifir. C'eſt une galerie
de tableaux qui repréſentent le monde
tel qu'il eſt. Les faux airs , les prétentions
, l'intrigue , la diffimulation y
ſont ſaiſis & développés avec une intelligence
& une délicateſſe ſingulières .
Le Triomphe du Sentiment , Comédie
en un Acte & en Vers , eſt le troiſième
Drame du ſecond Volume. Cette Pièce,
dont M. de Treſſéol a été obligé de reroucher
le ſtyle , eſt écrite du même ton
que les autres. Beaucoup de facilité dans
la verſification , du brillant dans le coloris
, de délicateſſe dans les portraits , de
détails agréables , quelquefois de la bonne
plaifanterie. T
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
Les Fragmens de l'honnête-Homme ,
terminent ce Volume. On y trouve des
tableaux excellens que l'Éditeur a eu l'art
de lier , en adoptant la proſe dans toutes
les lacunes qui ſe trouvoient à cette Pièce.
Il faut bien fentir les douces influences
de l'amitié fur nous , pour la peindre de
la manière qui ſuit :
Otez l'amitié de la vie ,
Ce qui reſte de biens eſt peu digne d'envie :
On n'enjouit qu'autant qu'on peut lespartager.
L'amour, ce ſentiment aveugle & paſſager ,
Eſt ſouvent un tourment, & toujours un délire :
Loin de remplir le coeur , ſans ceſſe il ledéchire.
L'amitié lui fournit tout ce qu'il a de bon ;
Pour fe faire écouter , il emprunte ſon nom.
Laperte des amis eſt la ſeule réelle ;
Leur mémoire eſt pour nous une dette éternelle ;
Et, ne croyons jamais que, pour un noeud fi beau,
Il n'eſt plus de devoirs au-delà du tombeau.
Defir de tous les coeurs , plaifir de tous les âges ,
Tréfor des malheureux , divinité des ſages ,
L'amitié vint du Ciel habiter ici -bas ;
Elle embellit la vie & ſurvit au trépas.
Les nouvelles OEuvres de M. Defmahis
, que nous annonçons , font
JANVIER. 1778 . 131
ン
augmentées de deux tiers de Pièces qui
n'ont jamais été imprimées : les autres
paroiſſent avec quelques changemens.
,
Hymne au Soleil , par M. l'Abbé de
Reyrac, Cenfeur Royal , Aſſocié Correſpondant
de l'Académie Royale des
Inſcriptions&Belles-Lettres de Paris ,
des Académies de Toulouſe de
Bordeaux , de Caën , &c. feconde
Edition corrigée & augmentée. A
Paris , chez Lacombe , Libraire , rue
de Tournon , près du Luxembourg.
1778. pet. in- 12. Prix 30 fols br.
On ſe rappelle avec quel applaudiffement
général le morceau intéreſſant
de Littérature dont nous annonçons
une nouvelle Edition , fut reçu l'année
dernière , lorſqu'il parut pour la première
fois . Cette Hymne étoit annoncée
alors comme la traduction d'un manufcrit
grec , fiction à laquelle perſonne
n'ajouta foi , & que M. l'Abbé de Reyrac
prend aujourd'hui le parti de déſavouer.
On ne peut lui reprocher que
d'avoir différé d'offrir en fon propre
nom , & fans emprunter le maſque
d'un Grec anonyme , un Ouvrage qui
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
,
lui fait autant d'honneur. Il cherche à
prévenir d'avance ce reproche avec une
modeſtie bien remarquable. « Quand
>>je publiai ce Poëme l'année dernière ,
>dit- il j'aurois dû ſans doute le
>> donner , non comme un Ouvrage
>>>traduit du Grec , mais comme une
>>bagatelle compoſée dans ma première
>>jeuneſſe ..... C'eſt un tort que j'avoue ,
>> en proteſtant , néanmoins , que ſi j'ai
>>eu recours à une fiction employée
>>> depuis trop long- tems dans la Litté-
>>>rature pour en impofer , ce n'eſt pas
>>que j'aie voulu tromper perfonne ,
>>j'avois ſeulement en vue la juſte dé-
7
fiance de mes forces... Il ne fera donc
>>plus queſtion à l'avenir du prétendu
>>manufcrit grec. On ne dira plus qu'il
» a été trouvé dans une des Ifles de
>> l'Archipel , quelques mois avant la
>> découverte du tombeau d'Homère ;
>> que ſi l'Auteur n'eſt pas né dans la
>>la ville d'Athènes , il y a du moins
>>vécu long-tems .... On a retranché
>>enfin de cette édition tout ce qu'il y
>>avoit de ſuppoſé dans la première
» & l'on ne donne aujourd'hui l'Hymne
> au Soleil , que comme un fruit de la
>> plus vive admiration pour tous les
→ bons Ecrivains de l'antiquité » .
JANVIER. 1778. 133
: Ce qui a tant plu dans ce petit Poëme,
& ce qui le fera lire long-tems , c'eſt ,
comme on l'a déjà obſervé , ce ton de la
belle nature & de l'antique Poësie , qui
pénètre l'ame d'une émotion délicieuse ,
parce qu'il lui rappelle les beaux jours du
génie ; c'est cette admirable variété d'images
& defentimens , toujours vrais , toujours
intéreſſans ; cet accord parfait du
coloris avec l'objet préſenté ; cestyle pur ,
élégant , harmonieux , rempli tantôt de
magnificence & de fublimité , tantôt de
graces & de douceur ; c'eſt cette foule de
richeſſes poétiques , & de beautés en tout
genre , que la brillante imagination de
l'Auteur a répandu par- tout avec profufion;
c'est enfin cette ſenſibilité fi rare ,
fiprécieuse, fi touchante, qui ne peutpartir
que du fond d'une belle ame , & qui fait
Souhaiter à ceux qui lisent l'Hymne au
Soleil , de vivre avec l'Auteur, & de l'avoir
pour ami.
Cette ſeconde Edition diffère confidérablement
de la première. En retouchant
avec foin l'Ouvrage entier , l'Auteur
y a fait pluſieurs additions , dont
la plus conſidérable eſt un nouvel épiſode
qui termine le troiſième chant. Nous ne
pouvons nous refuſer au plaifir de
134 MERCURE DE FRANCE .
tranſcrire en entier ce morceau agréable
&touchant.
>> Ceſt ainſi que dans mes chants , infpirés
par la nature , je célébrois à la
fois la munificence du grand Aſtre de
l'Univers , & le bonheur de la vie champêtre.
Je commençois à peine mon
neuvième luſtre , quand tout-à-coup la
mort , s'élançant de l'abyſme de l'Erèbe,
m'apparut pâle , hideuſe , terrible , &
levant fur moi fa faulx homicide ».
» Hélas ! au ſein des douleurs , à la
vue de la tombe affreuſe , inacceſſible à
la douce eſpérance , & preſqu'au moment
de fermer pour toujours mes yeux
à la lumière , ce n'étoit point vous qui
faifiez couler mes larmes , chimères de
la fortune , fantômes de gloire & d'orgueil
, auſſi vains que les foibles mortels
qui courent après vous , grandeurs décevantes
& plus paſſagères que l'ombre :
ah ! ce n'étoit ni votre amour , ni l'eſpoir
de vous poſſéder un jour , qui caufoient
mes foupirs ».
→ Soleil, qui éclaire le monde de feux
fi brillans & fi purs; ſpectacle touchant
de la campagne , qui m'avez toujours
ravi ; feuillage naiſſant que j'ai tant
aimé; rochers fourcilleux , qui bravez
JANVIER. 1778. 135
les tempêtes & les mers mugiſſantes ;
montagnes caverneuſes , aſyles antiques
des filles de la nuit ; ſombres forêts qui
rempliſſez mon ame mélancolique d'une
horreur religieuſe ; vaſtes allées où repoſe
le Dieu du ſilence ; berceau de jafmin
& de roſiers , où j'allois m'aſſeoir
un livre à la main ; fertiles vallons que
je parcoure avec une volupté toujours
nouvelle , & qui empruntez de l'aſtre
que je chante votre éclat le plus doux ;
objets de mes tendres regrets , hélas !
en mourant , mes yeux ne ſe tournoient
que vers vous ».
>> Je diſois au Père de la lumière : O
toi que je n'ai jamais contemplé qu'avec
un ſaiſiſſement profond , flambeau de
l'Univers , aſtre créateur , bientôt je ne
te verrai plus : côteau charmant que
baigne le Loiret paiſible Olivet !
féjour digne des Dieux mêmes, fi , mieux
connu de nos Rois , ils euſſent embelli
tes beautés naturelles de quelques - uns
de ces grands miracles de l'art , pro
digués dans leur Palais de Verſailles , ô
le plus beau lieu de la terre , dans peuje
ne te verrai plus ! Solitude aimable , où
le Philoſophe goûte en paix les fruits de
la ſageſſe , & les plaiſirs de la raifon ;
136 MERCURE DE FRANCE.
retraites délicieuſes où ſi ſouvent
,
l'amitié conſola mon coeur , recevez mes
adieux » .
>>Et toi , Loire magnifique , qui roule
majestueuſement tes ondes bienfaiſantes
ſous un ciel toujours ferein , je n'irai
plus fur tes bords enchantés , oubliant les
malheureux humains & les ſoins de cette
vie , admirer ces riches tableaux , ces
payſages gracieux que le miroir de tes
eaux reproduit, & perpétue le long de
ton cours. Pour la dernière fois , hélas !
j'ai vu ces rives fécondes embaumées au
Printemps par les fleurs , & bordées de
vignobles heureux , qui rendent au loin
l'horifon plus riant & plus doux ».
* Je le difois , les yeux baignés de
pleurs & refpirant à peine , lorſqu'un
Eſprit confolateur , ( c'étoit un Dien
fans doute ) deſcendant des céleſtes régions
, s'approcha de ma couche funèbre
, & me fit entendre ces paroles ,
qui feront toujours préſentes à ma mémoire.
" Amant de la nature , me dit-il ,
>> fors des ombres du trépas , lève-toi ,
>> marche , vole auprès de cette fource
» merveilleuſe , qu'un jour Neptune ,
>> d'un coup de ſon trident , fit jaillir à
>>gros bouillons des entrailles de la terre ,
JANVIER. 1778. 137
» & dont l'onde pure & azurée forma
> foudain ce canal ſuperbe qui coule
>> entre deux tapis de gazon le long de
> de côteau fortuné : là , monte de
>> nouveau ta lyre , invoque le Génie
>> protecteur de ces rives fleuries , &
chante encore le Soleil & la vertu » .
On a imprimé à la ſuite de cette
hymne quelques poéſies fugitives du
même Auteur. De la délicateſſe , de la
facilité , une philofophie aimable , caractériſent
toutes ces pièces ,
on peut juger par la ſuivante , qui a
pour titre le nouvel usage de la vie.
Dieux ! ſi je n'avois que quinze ans ,
comme
Quej'uſeroisbien mieuxdu préſent de la vie !
Pourcoulerdans la paix des jours dignes d'envie,
Etn'en pas perdre envain les rapides inſtans ,
J'embellirois de fruits la riante jeuneſſe;
De la sève de la ſageſſe ,
Je nourrirois les fleurs de mon printems..
Queje mépriſerois , dans la ſaiſon ſuivante ,
Et nos vaines grandeurs , & cette foif brûlante
Qu'allume en nous l'aveugle ambition!
Le Sage vit de peu , peude bien le contente ;
Les maux d'autrui rendroient mon ame bienfaifante:
138 MERCURE DE FRANCE.
Aux paiſibles vertus j'ouvrirois ma maiſon.
On me verroit encore , adorant le génie ,
Moduler ces beaux vers , enfans de l'harmonie ,
Qui charment à l'envi l'oreille & la raiſon .
Quand un torrent de maux, vers la fin de ma
courſe ,
Des ruiſſeaux de la vie empoiſonnant la ſource,
Creuſeroit le tombeau ſous mes pas affoiblis ,
J'aurois encor le coeur de mes amis .
Oui, la tendre amitié ſoigneroit ma vieilleſſe ,
Et m'offiroit fon bras pour ſoutenir le mien;
Toujours d'un vieux ami le ſort nous intéreſſe;
On ne fuit un vieillard que lorſqu'il n'aime rien.
L'exécution typographique de ce petit
volume eſt élégante & foignée .
Journal Historique & Politique des principaux
événemens des différentes Cours
de l'Europe , année 1778..
Ce Journal Hiſtorique & Politique ,
dit de Genève , eſt composé de 36 cahiers
par an , qui font publiés exactement
le 10 , le 20 & le 30 de chaque
mois. On peut ſouſcrire en tout tems
chez Lacombe , Libraire , à Paris rue de
:
JANVIER. 1778. 139
Tournon , & chez les Directeurs des
Poſtes & les principaux Libraires en
Province . Le prix de la ſouſcription eſt
de 18 livres pour les 36 cahiers
dus francs de tout port.
>
ren-
Ce Journal eſt regardé comme l'Hiftoire
la plus fidelle & la plus complette
des principaux événemens que la nature,
la politique & les paſſions produifent
journellement. Il eſt toujours intéreſſant
& curieux par l'art du Rédacteur
à recueillir , à reproduire & à
préſenter les faits les plus importans
qui peuvent exciter l'attention. Nous
allons donner une légère eſquiſſe du Difcours
dont le premier cahier de Janvier
eſt enrichi. Celui de cette année
a pour objet la Législation politique ;
ſujet de la plus grande importance , puifqu'il
régle la fortune des Empires , & le
fort des Sujets.
« Au milieu des ravagesque la guerre
exerce depuis trois ans fur le continent
Américain, les Colonies Confédérées préſentent
aux deux mondes le ſpectacle
d'un Peuple fier & calme , qui , d'une
main , combat pour ſe ſouſtraire à l'autorité
de la Métropole , & , de l'autre
, poſe avec une lenteur réfléchie ,
140 MERCURE DE FRANCE.
les fondemens de la législation qu'il
aſpire à faire régner ſur lui-même ".
« Nous avons aſſez parléde la querelle
qui enſanglante aujourd'hui l'Amérique ;
nous en avons expoſé l'origine , développé
les motifs & ſuivi lesprogrès : le moment
n'eſt pas encore venu d'ofer en
prévoir le terme. Le cours des événemensa
, comme l'Océan , ſes flux &
reflux , dont il eſt impoſſible de ſuſpendre
ou d'empêcher le retour. De nouveaux
efforts de la part de l'Angleterre
peuvent réparer ſes pertes récentes. Elle
peut,pardes reſſources inattendues, laſſer
enfin la réſiſtance des Colonies . Gardons-
nous donc de nous livrer à des
conjectures ſtériles ſur un avenir obfcur
& incertain » .
« Un objet plus grand, plus digne des
regards de la raiſon , vient s'offrir de luimême
à nos recherches. C'eſt la légiflation
politique. N'eſt-il pas étonnant
qu'après tant de fiécles , les opinions
flottent encore fur les premiers élémens
d'une ſcience fi intéreſſante pour l'hu
manité ? Les Colonies Américaines ont
dû ſe demander quelle étoit la forme du
Gouvernement la plus avantageuſe. Ontelles
choiſi la meilleure , ou du moins
JANVIER. 1778. 141
la plus analogue à leur ſituation ? Ofons
foumettre cette grande queſtion au creufet
de l'expérience. En conſidérant la
légiflation politique ſous toutes ſes formes
; en analyſant les avantages & les
inconvéniens de chacune d'elles ; en oppoſant
avec courage l'autorité irréfragable
des faits à l'aſcendant aveugle des
préjugés ; & fur-tout en écartant de ce
Difcours toutes les illuſions d'une théoriebrillante
& menfongère , nous aurons
du moins la gloire d'avoir marqué la
route qu'on doit ſuivre pour arriver à la
ſolution des problêmes fondamentaux
de cette ſcience ».
L'éloquent Orateur poſe les principes
qui peuvent conduire à la découverte de
la meilleure forme de gouvernement , il
enviſage enſuitela ſouveraineté dans l'ancienne
Grèce , & d'après l'examende ſes
révolutions , il conclud : « Qu'une expérience
éternelle atteſte que le partage
de l'autorité fut par-tout , &dans tous
les tems , une ſource intariſſable de
troubles & de déſaſtres. Ce fut ce qui
perdit la Rivale de Rome. Tandis qu'An+
nibal franchiſſoit les Alpes pour anéantir
le nom Romain , une faction puifſante
, pouſſée par une jalouſie orgueil
142 MERCURE DE FRANCE.
leuſe , travailloit dans le Sénat de Carthage
à rendre ſes efforts inutiles. L'épée
des Scipions fut moins funeſte aux Carthaginois
, que la rivalité des familles
de Barca & d'Hannon . Cette rivalité ſauva
Rome ; & Carthage périt , parce
qu'Hannon aima mieux voir ſa Patrie
anéantie par les Romains , que de la
voir ſauvée par la valeur d'Annibal
« Quels éloges n'a-t-on pas prodigués
â la République Romaine ? Quand on
ſe rappelle la profonde politique du Sé
nat , la fierté du Peuple , l'audace de ſes
Légions , ſes victoires innombrables ,
l'étendue de ſes conquêtes , la durée de
ſon Empire , toute la terre réduite devant
elle à un filence de reſpect & d'admiration
ou de terreur : peut-on , ſur la
foi de tant degrandeur & de ſuccès , douter
ſeulement que ſon Gouvernement
n'ait été le chefd'oeuvre de la Légiflation
politique ? Le moindre Citoyen Romain
ſe croyoit au-deſſus des Rois : qui oferoit
foutenir qu'il ne fûtpas libre & heureux ?
Voilà le langage del'opinion ; mais écoutons
ce que dit l'hiſtoire : Elle prononce
contre un Gouvernement où les biens
&la vie de chaque Citoyen ſont ſans
ceſſe à la merci de l'ambition & de
JANVIER. 1778 . 143
la haine , échauffées par la rivalité du
pouvoir » .
LeGouvernement Aristocratique a plus
de nerf que leGouvernement populaire.
Il marche dans ſes deſſeins avec plus d'activité
, de meſure & de poids . Mais , outre
qu'il eſt bien loin de réunir ces avantages
au même degré que le Gouvernement
Monarchique , l'expérience démontre
qu'en concentrant toute l'autorité
dans un petit nombre de mains , il entraîne
la ſervitude de tout le reſte . C'eſt là
que , ſous une poignée de deſpotes , on
voit tout un peuple ramper en tremblant
devant le ſimulacre de la liberté ; de forte
qu'onpeutdiredece ſyſtême, qu'en multipliant
les Souverains , il ne fait que multiplier
les yeux & les bras de la tyrannie » .
Tous les Etats , nés des débris de
l'Empire de Charlemagne , languirent
long-tems ſous la forme Aristocratique.
Sous ce régime bizarre , une ſervitude
ignominieuſe & la plus extrême abjection
furent l'apanage du peuple , tandis
qu'une tyrannie féroce & héréditaire
élevoit la Nobleſſe à une diſtance immenſe
du corps de la Nation , diſparue
dans le gouffre de la féodalité. Enfin ,
la Royauté fortit peu-à-peude l'engour
144 MERCURE DE FRANCE.
diſſement où l'avoit plongée la diffolution
de ſes principes , & commença à
miner fans bruit les digues qui l'enchaînoient.
Avec le tems , les Rois , en
ſa reſſaiſiſſant du pouvoir législatif ,
abolirent l'eſclavage , & leurs conftans
efforts parvinrent enfin à rétablir le
peuple dans lesdroits de l'humanité trop
tard connus » .
L'Auteur balance les avantages & les
vices de tous les Gouvernemens , & leur
oppoſe les avantages de la Monarchie.
Il confidère enfin le fort qui attend les
Colonies confédérées , ſi elles parviennent
à former l'établiſſement qu'elles
ſemblent projeter.
« Les Colonies confédérées n'apperçoivent
encore autour d'elles aucun établiſſement
qui , de long-tems , puiſſe
menacer leur indépendance politique.
Mais lorſque les vaſtes contrées qui
les environnent au Nord , à l'Occident
& au Midi , auront changé de face ;
lorſque la maindes hommesaura échauffé
cette terre , qui n'attend que les ſoins
d'une culture laborieuſe, pour développer
les germes de fa fécondité ; lorſque ces
forêts profondes & folitaires , où la nature
fommeille encore , auront diſparu
pour
JANVIER. 1778. 145
pour faire place à de riches productions ;
que ces immenfes déſerts auront reçuune
population proportionnée à leur étendue;
que l'induſtrie humaine les aura aſſervis
à fon empire , & que les Arts les ombrageront
de leurs rameaux bienfaiſans :
peut- on douter qu'avec le tems il ne s'y
élève de puiſſans Etats ? Alors , que deviendra
, au milieu d'eux , une Républi
que fédérative , à qui ſa conſtitution politique
ne promet qu'une vigueur momentanée
? Tant que durera la guerre ,
qui dévore anjourd'hui le continent ,
P'intérêt & le péril, communs à chacune
des Colonies, ne fauroient manquer d'en
cimenter l'union : mais que ce péril
ceffe,& bientôt on verra combien eft
foible le lien conſtitutif qui les rapproche
, plutôt qu'il ne les unit ».
C'eſt dans ce beau Difcours , dont
nous ne pouvons donner ici qu'une foible
idée , qu'il faut ſuivre le développement
des principes & des exemples
qui donment la ſolution de cette propoſition
, une des plus importantes qu'on
ait difcutées , ſavoir quelle eſt la meilleure
forme de Gouvernement politique.
>> Concluons : l'expérience démontre
que le Gouvernement républicain eſt ,
II. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
de fa nature , um Gouvernement foible ,
orageux , & toujours expoſé à des abus
qui le corrompent, ou à des ſecouſſes
qui le bouleverſent : elle démontre que
l'Aristocratie , ſi elle veut être ferme
& inaltérable , devient féroce & tyrannique
: elle démontre enfin que la Monarchie
abfolue, étant le ſeul Gouvernement
où l'on trouve l'unité de pouvoir,
l'unité de volonté , & l'unité d'intérêt , il
eſt le ſeul auſſi qui puiffe , à la plus grande
force , joindrela plus grande modération.
De l'unité de pouvoir & de volonté
naiffent la gloire de l'État , ſa ſureté
au- dehors , & fa tranquillité, audedans.
Enfin , de l'unité d'intérêt , qui
identifie le Peuple & le Monarque , naît
une confiance réciproque , gage éternel
de leur commune félicité . Voilà la
grande & utile leçon que l'hiſtoire donne
au Législateur politique qui veut ſe faire
une loi de ne marcher qu'à la lueur de
fon flambeau.
JANTER. 1778. 147
1
ANNONCES LITTÉRAIRES.
Le bon Jardinier , Almanach pour l'année
1778 , contenant une idée générale
des quatre fortes de Jardins , & les régles
de la culture des plantes , arbres , arbrifſeaux
d'utilité & d'ornement , nouvelle
édition . Prix , 1 liv. 16 ſols rel. chez
Onfroy , Libraire , Quai des Auguſtins ,
1778 .
:
Almanach contenant un Recueil des
coëffures des Dames , dans les goûts les
plus modernes ; par Davault , quatrième
Partie . A Paris , chez l'Auteur , rue de la
Comédie Françoiſe , maiſon de M. Bourget,
Epicier.
: Almanach historique de la Ville de
Reims, corrigé& augmenté, pour l'année
1778. A Reims , chez Jeunehomme ,
Imprimeur du Roi.
\!
1
Notice de l'Almanach fous verre, des
Aſſociés , rue S. Jacques , pour l'année
1778 , contenant les decouvertes , inven-
Gij
KANCE.
48
プ
MERCURE, nouvellement faites
tions, ou exnices , les Arts , les Métiers ,
dawultrie , & c.
On trouve à la même adreſſe , une
petite Brochure oblongue , qui renferme
un Recueil des Notices depuis dix
années.
Almanach Musical , qui indique la
demeure des Artiſtes , & qui donne la
notice des Ouvrages de Muſique. A
Paris , chez Delalain , Libraire , rue de
la Comédie Françoiſe ; & au Bureau
du Journal de Muſique , rue Montmartre
, vis -à - vis celle des Vieux-Auguſtins.
:
Le Babillard , Ouvrage périodique ,
dont l'objet eſt ſucceſſivement moral ,
politique , littéraire , critique , &c . Nous
en rendrons compte inceſſamment. Il en
paroît une feuille in- 8°. tous les cinq
jours , année 1778. Le prix de l'abonnement
eſt de 24 liv à Paris , & de 30 liv.
en Province , rendu franc de port.
On fouforit en tout tems, à Paris ,
chez Lacombe, Libraire, rue de Tournon;
& en Province, chez les Directeurs des
JANVIER. 1778 . 149
Poſtes , & les principaux Libraires du
Royaume.
La Clef du Tréfor , ou avis aux Ата-
teurs de la Loterie Royale de France .
Prix , 1 liv. 16 f. broché. A Paris , chez
Deſventes de la Douée , Libraire , Quai
de Gèvres , à la Renominée.
Etrennes de la Nobleſſe, ou État actuel
des Familles Nobles de France , & dés
Maiſons & Princes Souverains de l'Europe
, pour l'année 1778. A Paris , chez
le même Libraire .
e
Almanach de Paris , contenant la deimeure
, les noms & qualités des per
fonnes de condition , & autres vivant
noblement , pour l'année 1778 , br.
1 liv. 16 f. rel. 2liv. 4f. eennmaroquin ,
3 liv. A Paris , chez Quillau , Imprimeur-
Libraire , rue du Fouarre'; & la
veuve Mangeot , Hôtel Touloufe, ſous
le Périſtile .
Cet Almanach eſt de la plus grande
utilité ; pour le rendre plus portatif, on
s'eſt ſervi des numéros des lanternes, qui
ſervent à indiquer les adreſſes ; & on l'a
réduit par des abréviations connues.
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
ACADÉMIES.
I.
ACADÉMIE ROYALE DES INSCRIPTIONS
ET BELLES- LETTRES DE PARIS.
Mémoire fur les Causes de la haine perfonnelle
qu'on a cru remarquer entre Louisle-
Gros, Roi de France , & Henri I
Roi d'Angleterre , par M. Gaillard.
LES Guerres entre Louis-le- Gros , Roi
de France , & Henri premier , Roi d'Angleterre
, comparées aux précédentes ,
ont paru plus animées , plus opiniâtres ;
on a cru qu'elles avoient eu pour principe
une animoſité perſonnelle , qui
n'avoit pas éclaté de même entre leurs
Prédéceſſeurs .
Quelques Auteurs modernes ont attribué
cette haine perſonnelle des deuxPrinces
, à une querelle qu'ils avoient eue
dans leur enfance à Conflans-fur-Oyfe ,
en jouant aux échecs ; querelle qu'ils
2
JANVIER. 1778. 151
1
repréſentent comme ſi vive , & dans laquelle
les deux jeunes Princes s'étoient
outragés fi cruellement , qu'elle avoit
donné lieu à la dernière guerre qui
s'étoit élevée entre Philippe 1 , père de
Louis , & Guillaume le Conquérant ,
père de Henri.
M. Gaillard fait voir que l'hiſtoire de
cette prétendue querelle de Louis &
de Henri aux échecs , eſt ſans aucun
fondement : 1º. elle n'eſt rapportée que
par quelques Ecrivains modernes fans
autorité. Aucun Auteur contemporain ,
&, pendant cinq fiècles , aucun Hiftorien
n'en a parlé ; on n'en trouve point
de traces avant le ſeizième ſiècle : elle a
été abandonnée & rejetée par tous les
Ecrivains qui ont eu lamoindre critique;
elle n'eſt qu'une répétition d'une autre
fable tirée du vieux Roman des quatre
fils Aimon , où l'on voit au ſecond cha.
pitre une pareille querelle entre Berthelot,
neveu de Charlemagne , & Regnaut ,
l'aîné des quatre fils du Duc Aimon;
querelle qui fait renaître la guerre entre
Aimon & Charlemagne , autrefois ennemis.
2º. Cette Hiſtoire ſe détruit encore
par fon invtaiſemblance ,&par l'impof
Giv
152 MERCURE DE FRANCE .
fibilité de la concilier avec des époques
connues & certaines. Louis auroit été
trop enfant , & il y avoit une trop grande
diſproportion d'âge entre les deux
Princes.
un
3 ° . Une dernière preuve que cette
querelle eſt une fable , ſe tire de divers
événemens arrivés entre l'époque de
cette prétendue querelle , & celle du
commencement des guerres entre Louisle-
Gros & Henri I. Ce fut en Angleterre
que Louis alla chercher
aſyle contre les perfécutions de Bertrade ,
ſa marâtre , & c'étoit Henri qui régnoit
alors en Angleterre : il paroît donc , ou
que la querelle prétendue n'avoit pas eu
lieu, on que Louis n'en avoit conſervé
de ſa part aucun reffentiment , & n'en
craignoit aucun de la part de Henri.
Celui- ci répondit à la confiance & à l'eftime
qu'on lui témoignoit ; il fut l'appui
de Louis contre Bertrade ; il l'avertit de
l'acharnement avec lequel cette femme
le pourſuivoit juſqu'en Angleterre , &
juſques dans ſa Cour. Ainſi les torts
que Henti I pouvoit avoir eus dans la
querelle de Conflans , en la ſuppoſant
réelle , avoient été bien expiés par fa
conduite envers Louis, pendant le féjour
JANVIER. 1778. 153
de ce Prince en Angleterre , & dans
le cours de ſes démêlés avec Bertrade.
Henri s'étoit montré alors le defenfeur
&bienfaiteur de Louis , qui , de fon
côté , avoit paru très - reconnoiſſant des
ſervices qu'il avoit reçus de ce Prince,
Il paroît donc impoſſible d'attribuer au
reſſentiment de la prétendue querelle de
Conflans , les guerres qui s'élevèrent
dans la ſuite entre ces deux Princes ,
& la haine dont ils parurent animés.
,
C'eſt dans les ſeuls intérêts politiques
qu'il faut chercher la ſource de ces
guerres , & de la haine qui en fut la
ſuite. Depuis la conquête que Guillaume.
le Bâtard avoit faite de l'Angleterre , il
n'avoit preſque pas ceſſé d'être en guerre
avec Philippe I, parce que la jonction
de l'Angleterre avec les Provinces
qu'il poſſédoit en France le rendoit
un Vaſſal trop indocile & trop puiſſant.
Lorſque dans les partages de ſes fils ,
l'Angleterre ſe trouvoit ſéparée des Provinces
Françoiſes , la guerre ceſſoit
elle ſe rallumoit auſſi-tôt que la réunion
ſe faiſoit , ou qu'elle étoit ſeulement
tentée. Cependant, Henri ayant vaincu
& fait prifonnier Robert ſon frère à la
bataille de Tinchebray, en 1106 , par-
Gv
J154 MERCURE DE FRANCE.
vint à réunir les Provinces Françoifes
avec l'Angleterre. La France auroit du
S'oppofer à ces ſuccès de Henri ; mais
dans ces dernières années du règne
de Philippe , la France étoit trop agitée
de troubles intérieurs ; la molleſſe de
Philippe , la méfintelligence de Bertrade
& de Louis , les révoltes continuelles
de Vaffaux trop puiſſans , la réduiſirent
à être ſimple ſpectatrice des conquêtes
de Henri & de l'oppreffion de Robert.
Louis- le-Gros , au commencement de
fon règne , tourna d'abord fes armes
contre cette foule de rébelles & d'ennemis
domeſtiques , qui renverfoient à la
fois le trône & la liberté publique . Pour
avoir le loiſir de les réduire , il ſe vit
forcé d'obſerver la neutralité la plus
exacte ſur les affaires de la Normandie ,
&d'entretenir la paix avec l'Angleterre.
Il ne s'empreſſa point d'entrer en guerre
avec Heuri I, comme il l'eût fait , s'il
eût été guidé par cette haine aveugle ,
& par cet eſprit de vengeance qu'on lui
a fuppofés, Sa conduite, au contraire, fue
très fyſtématique & très-meſurée ; la
France étoit turbulente & agitée , il
commnença par la foumettre , & par
réduiré lès rébelles.
JANVIER. 1778. 1.55
Libre enfuite de ſes premiers foins ,
moins refferré dans ſon domaine , moins
gêné dans ſes mouvemens , plus maître
desſes ſujets , il fongea enfin à borner
cette puiſſance Angloiſe, dont il avoit été
contraint de fouffrir l'agrandiflement &
les ufurpations. Ce futlalors que com-
-mencèrent ces guerres , qui ont paru plus
animées que les précédentes , parce que
Louis& Henri étoient des rivaux dignes
l'un de l'autre , dont les talens égaloient
l'activité, qui,dans toutes les expéditions,
-paroiffoientà la tête de leurs armées , &
s'expoſoient en foldats ; & qui , joignant
la politique aux armes , faifoient entrer
les Puiſſances étrangères dans leur querelle
, ce qu'on n'avoit guères va jufqu'alors.
Tant que les Rois d'Angleterre feroient
Vaffaux de la France , c'est-à-dire ,
tant qu'ils poffederoient des Provinces
dans ce Royaume , la guerre étoit inévitable
entre les deux Puiſſances . Voilà
la grande caufe qui , depuis Philippe I
juſqu'a Henri M , Roi de France , depuis
Guillaume le Conquérant juſqu'
la Reine Marie d'Angleterre , a rendu
ces deux Puitfances rivales & ennemies.
Tant que Henti I parnt wop redou
Gvj
16 MERCURE DE FRANCE.
table , la guerre , ou ne ceſſa point , ou
ne fat que ſuſpendue pour peu de tems.
Mais dans la ſuite la famille de Henti ,
fubmergée à la vue du Port de Barfleur ,
l'incertitude que la perte de ſon fils unique
apportoit dans la ſucceſſion au Trône
d'Angleterre , l'eſpérance affez plausible
que le fucceffeur , quel qu'il fût , trouveroit
beaucoup de difficultés à réunir les
Provinces Françoiſes à l'Angleterre ,
firent ceſſer abſolument les hoftilités , &
procurèrent une paix folide entre Louis
& Henri ; preuve certaine que la véritable
cauſe des guerres entre ces deux
Princes , doit être cherchée dans les
intérêts politiques des deux Rois &
desdeux Nations , non dans la prétendue
querelle de Conflans , fable viſiblement
-copiéeduRoman des quatre fils Aimon ,
pour faire naître quatre ſiècles de guerre
entre deux grandes Puiſſances rivales ,
d'une cauſe auſſi petite & auſſi frivole
qu'une querelle au jeu entre deux enfans.
On a quelquefois reproché aux
Hiſtoriens d'avoir trop donné aux
cauſes politiques , & de n'avoir pas
affez reconnu l'influence des petites
cauſes ſur les plus grands événemens ;
JANVIER 1778 157
ne pourroit- on pas auſſi juſtément faire
à quelques-uns d'entre-eux le reproche
contraire ? Cette idée des grands événemens
produits par de petites cauſes ,
ne les a-t-elle pas trop éblouis ? N'a-telle
pas eu pour eux l'attrait d'un pa-
'radoxe ? Souvent , en évaluant bien
P'influence des petites cauſes ſur les
grands événemens , on verroit qu'elles
n'ont été que l'occaſion qui a fait éclater
des difpofitions formées depuis longtems
par des cauſes plus générales &
plus puiffantes; & parmi ces cauſes , il
n'en n'eſt point de plus active ni de
plus efficace que les intérêts politiques.
Mémoire fur la Philofophie de Marc-
Aurèle, par M. de Rochefort.
Dans ce Mémoirefur la Philofophie
de Marc-Aurèle , M. de Rochefort
pourſuit l'objet dont il s'eſt occupé
-dans pluſieurs Mémoires précédens , où
il a examiné : quels étoient les fentimens
des anciens touchant le Bonheur. La ſecte
des Stoïciens étant celle qui a laiſſé fur
-cette matière le ſyſtème le plus élevé ,
158 MERCURE DE FRANCE.
&en même-tems le plus méthodique ,
il étoit important de voir ce que Marc-
Aurèle, l'honneur de cette illuſtre ſecte ,
pouvoit nous apprendre ſur cet objet fi
important. M. de R. s'eſt attaché à faire
voir combien le ſyſtême du bonheur
chez ce Philofophe Empereur tenoit en
quelque forte au ſyſtême du monde ; &
comment l'homme, qui regardela nature
des êtres comme un vaſte tout dont il
fait partie , trouve dans cette contemplation
raifonnée une fource de courage ,
de bienveillance&de réfignation. Avec
cesvertus, l'homme ne fauroit manquer
d'être heureux . La réſignation le prépare
à tout , le courage lui fait ſupporter tout,
&la bienveillance lui fait aimer tous les
êtres qui , comme lui , font partie de
cette vaſte République qu'on nomme
le monde. M. de R. ne s'eſt pas borné
à ces obſervations , qu'il faut voir développées
dans fon Mémoire ; il s'eft
attaché à montrer , comme il l'avoit
déjà fait dans les Mémoires précédens ,
les variations que le Stoïciſme a éprouvées
,& comment Marc-Aurèle , éloigné
de toutes les fauſſes fubtilités des Stoïciensqui
l'avoient précédé , fut ramener
la Philofophie àdes principes plus fim
JANVIER. 1778. 15
ples & plus conformesà ceux de Socrate.
Ce Philoſophe , qui fut le père de la
Philofophie , n'eur , pendant long- tems,
que des enfans dégénérés. « Si la pureté
>> du Stoïciſme , comme dit M. de R. ,
>>ſe maintint quelque tems à Rome ,
>> cet avantage étoit dû à la ſageſſe des
- Scipions , des deux Catons , & de
>> tous ces vieux Romains , qui , plus oc-
>> cupés d'agir pour la République que de
>> differter pour la Philofophie , ju-
>>geoient de la beauté de leur ſecte , par
la grandeur de leur ame , plus que par
>>les démonſtrations qui leur avoient
>>été tranfmifes. Mais ce qui étoit ar-
> rivé en Grèce , arriva de même à
>> Rome . Bientôt le Stoïcifme altéré ,
>> demandoit & des circonstances heu-
>> reuſes , & une ame fingulièrement
» élevée , pour reparoître dans ſa ſimpli-
>>>cité première » . C'étoit à Marc-Aurèle
qu'un tel prodige devoit appartenir.
M. de R. fait , avec raiſon , un grand
éloge des principes de cet illuſtre Philofophe
, & de l'utilité qu'on en pourroit
retirer. " Si jamais , dit-il , les Lé-
>>giflateurs tournent leur attention du
côté de la morale; fi les Inſtituteurs
*peuvent unjour changer la routine
7. }
I160 MERCURE DE FRANCE.
>> de leurs études , & faire de la morale
l'objet fondamental de leurs leçons;
>>s'ils veulent s'occuper de principes qui
> puiffent donner à leurs diſciples de la
>> magnanimité , de la bienveillance &
> de la réſignation , ils n'auront point de
>> plus parfaits élémens à ſuivre que ceux
>> de Marc-Aurèle. Heureux le moment
>> où cet Ouvrage deviendra un livre
>>claſſique pour le Peuple , pour les
>> riches & pour les enfans des Rois »!
Si le règne de Marc-Aurèle fut l'époque
la plus brillante du Stoiciſme , ce
fut aufſi le dernier terme de ſa gloire.
C'eſt l'obſervation qui termine le Mémoire
de M. de R. La ſecte ſtoïque
>> ceſſa bientôt d'exiſter , ou plutôt elle
>> ſe confondit toute entière dans le
Chriſtianiſme , devant qui toutes les
>> ſectes des Philoſophes diſparurent ,
>> comme on dit que les Oracles ſe turent
> devant le Meffie » .
I I.
AMIEN S.
L'Académie des Sciences , Belles-Lettres
&Arts d'Amiens , célébra , le 25
JANVIER. 1778. 164
Août 1777 , le fête de Saint-Louis ,
dont le panégyrique fut prononcé par
M. l'Abbé de Richerg , l'un des Académiciens
, avec une éloquence égale
ment religieuſe & académique .
M. Boiſtel de Belloi , Ecuyer , Avocat ,
élu à la place de feu M. Peryſt , fit dans
la féance publique de l'Académie , fon
diſcours de remercîment , dont le ſujet
principal étoir , la néceſſité d'être utile ;
&cediſcours ſeul eût fuffi pour prouver
que le nouvel Académicien ſeroit , pat
fon talent , utile à l'Académie & à la
Patrie . M. fon Père , faiſant les fonctions
de Directeur , lui répondit avec cette
manière éloquente & forte qu'il eut
toujours à l'Académie , comme au Bareau;
avec ce ton touchant d'un pèré
qui parle à fon fils ; avec ce ton noble
d'un homme qui parle à la tête d'une
Compagnie de Gens de Lettres. Son
difcours finit par le tribut que l'Académie
devoit à la mémoire de M.
Greffet , l'un des plus heureux génies &
leplus bel-eſprit qui ait peut-être jamais
exiſté , qui , célèbre & recommandable
par ſes talens , étoit encore plus reſpectable
par ſes vertus , & fur-tout par
celles de la religion.
r
162 MERCURE DE FRANCE.
M. l'Abbé Villin lut un Mémoire
fur la Mendicité , & fur les moyens d'y
remédier; & ce ſujet fat traité avec tout
l'intérêt dont il étoit ſuſceptible .
M. Elie de Beaumont fit un très-beau
discours ſur l'influence réciproque des
Sciences , des Lettres , des Arts , du
Patriotisme & de l'Humanité.
M. Vallier , Colonel d'Infanterie , lut
des vers ſur le Canal de Picardie ; ſujet
rendu plus intéreſſant par l'Eloge de
M. le Comte d'Agay , Intendant de la
Province , dont le génie donne à cet
objet l'attention éclairée qu'il porte fur
tous les autres objets de ſa ſurveillance ;
& par l'hommage rendu à la mémoire
de M. Laurent , un des hommes les
plus extraordinaires qu'ait eu la Mécani
que , à qui l'on doit le Canalfouterrain ,
entrepriſe la plus hardie & la plus
admirable peut- être de l'induſtrie humaine.
1
M. d'Agoty , Peintre célèbre , qui
avoit fait expoſer , dans la Salle d'Af
femblée, une copie du portrait de feu
M. Greffet , offrit ce préſent à l'Académie
en termes vraiment académiques.
On fit lecture de la pièce de poëfie
JANVIER. 1778. 163
qui avoit remporté le prix , dont le
fujet , laiffé libre aux Auteurs , étoit ,
Plutus , Epitre à un Sage , & l'Auteur ,
M. l'Abbé Talbert , Chanoine de Beſançon
, Grand-Vicaire de Leſcars ,
couronné pour la troiſième fois par
l'Académie , & pluſieurs fois par d'autres
Compagnies littéraires.
M. de la Vigne , étudiant en Philoſophie
, a eu le prix de l'École de Botanique.
L'Académie avoit propoſé pour ſujet
d'un prix d'Eloquence , l'Eloge du Maréchal
de Créqui; & pour ſujet d'un
prix de Poéſie , l'hommage rendu par
Edouard , Roi d'Angleterre , à Philippe
de Valois dans l'Eglise d'Amiens.
Les Ouvrages envoyés au concours n'ont
pas été jugés dignes des prix.
L'Académie propoſe pour ſujets des
prix qu'elle doit donner en 1778 :
Pour l'Eloquence : l'Eloge de J. B.
Rousseau.
Pour la Poëfie : un morceau traduit où
imité de l'Enéïde , de 2 ou 300 vers.
Pour les Sciences & les Arts : les
moyens les plus fûrs , & les plus économiques
de deffécher le Marquenterre.
164 MERCURE DE FRANCE.
Chacun de ces prix eſt une Médaille
d'or ; & à celle pour les Sciences & les
Arts , fera jointe une ſomme de 400 liv.
donnée par un Citoyen qui s'intéreſſe au
bien de la Province , & dont la modeſtie
égale la bienfaiſance.
:
Les Ouvrages feront envoyés , francs
de port , avant le 1 Juillet , à M. Baron ,
Secrétaire de l'Académie , à Amiens.
T
SPECTACLES.
OPÉRA.
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE
continue les repréſentations d'Armide ,
deux fois par ſemaine ; & les autres jours
celles des Fragmens compoſés de Pigmalion
, du Devin du Village , & de Myrtil
&Lycoris. On répète l'Opéra de Roland,
de Quinault , avec des changemens &
des augmentations , par M. Marmontel;
remis en Muſique par M. Piccini , célè
bre Compoſiteur Italien.
JANVIER. 1778. 165
:
DÉBUT.
Mile THÉODORE , Élève de M. Lany,
ancien Maître de Ballets , a débuté , le
26 Décembre dernier , avec un applaudiſſement
général. Cette jeune Danfeuſe
a. de la grace , un maintien noble & aifé,
une danſe brillante , de la force & de la
préciſion , & un talent comparable au
genre de Mlle Lany , qui a fait longtems
les délices de ce Théâtre.
AVIS.
L'Académie Royale de Muſique , a l'honneur
d'informer MM. les Locataires des Loges à l'année
, que le Spectacle de l'Opéra ſera régi dorénavant
au compte de M. de Viſmes , à qui le Roi
en a accordé l'entrepriſe pendant douze ans ,
commencer du 1 Avril 1778 .
à
En conséquence, MM. les Locataires ſont priés
de vouloir bien faire connoître , avant le 1 Mars
1778 , au Bureau de la nouvelle Adminiſtration,
leurs intentions , relativement aux Loges qu'ils
occupent à l'Opéra : paſſé cette époque , l'Académie
diſpofera des Loges en faveur des Perſonnes
qui en demandent dans ce moment- ci , & de
celles qui ſe préſenteront pour en avoir.
166 MERCURE DE FRANCE .
Pour éclaircir les doutes que l'on pourroit
avoir ſur l'angmentation du prix des Loges à l'année
, M. de Vismes s'empreffe d'annoncer , qu'à
l'exception de quelques Loges dont le prix n'eſt
pas proportionné au nombre des places qu'elles
contiennent, cette augmentation ne ſera que relative
aux Spectacles qui auront lieu pendant les
Jeudis de l'Été .
Mais il eſt à propos d'obſerver , qu'en ſuppofant
qu'on donne des Spectacles les Lundis , Mercredis
ou Samedis , MM. les Propriétaires ne
jodiront pas ces jours- là de leurs Loges , à moins
qu'ils ne les louent extraordinairement le même
prix qu'elles feroient louées au Publiç , & dont ils
auront la préférence , en avertiſſant la veille.
Les Perſonnes qui voudront paſſer des Baux ,
font priées de s'adreſſer à M. Deherain , Notaire,
rue Coquillière.
Nota. Le Bureau de la nouvelle Adminiſtration
ſera établi à l'Hôtel de l'Académie Royale
de Muſique , rue de la Feuillade ; & il ne ſera
ouvert que le premier du mois de Février.
イ
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François continuent ,
avec ſuccès , les repréſentations de Mufzapha
& Zéangir , Tragédie nouvelle de
M. de Champfort.. 1
JANVIER. 1778. 167
On ſe diſpoſe de donner inceſſamment
à ce Théâtre , l'Homme perſonnel ,
ou l'Egoiste , Comédie nouvelle en cinq
Actes & en Vers , de M. Barthe .
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont repris
P'Olympiade , compoſé de morceaux de
chants tirés des différens Opéra de M.
Sacchini . C'eſt un beau Concert dans
lequel la Muſique n'eſt pas toujours bien
adaptée aux paroles & à la Scène ; mais
le chant en eft varié & agréable , & fait
plaifir. :
On a donné fur ce Théâtre , quelques
repréſentations de la Fauſſe Magie , dont
la Muſique de M. Grérry a été entendue
& ſentie avec ivreſſe. Il n'y en a point
en effet qui ait plus de magie , plus de
chant , plus d'eſprit, plus de vérité , &
fur-tout plus de cette analogie intime
qui s'identifie avec les paroles
ſentimens , & les ſituations des Perfonnages.
Nous devons obſerver que
les rôles ont été parfaitement joués &
,
les
1
168 MERCURE DE FRANCE.
chantés par Meſdames Trial & Billioni ,
qui n'ont point d'occaſions plus favorables
pour développer l'excellence de
leur goût & la beauté de leur organe.
Madame du Gazon a fait valoir le petit
rôle de la Magicienne. M. Clairval
ſemble s'être furpaſſé par la fineſſe de
fon jeu , & furtout de fon chant.
MM. Trial & Nainville , ont pareillement
fait le plus grand plaiſir.
1I1l y a déjà eu quelques répétitions de
Matroco , Drame burleſque en quatre
Actes & en Vers , mêlé d'Ariettes & de
Vaudevilles , dont la Muſique eſt de M.
Grétry.
DÉBUT.
Mile SAULIN a débuté , le 4 Janvier ,
par les rôles d'Agathe , dans l'Ami de la
Maiſon ; & par celui de Perrette , dans
les Deux Chaffeurs. Elle a continué fon
début par le rôle de Marine , dans la
Colonie; &de Fanchette , dans le Tonnelier.
Une figure agréable , une voix
douce & fenfible; de l'ingénuité & de
l'intelligence lui ont mérité des applaudiſſemens
, & font eſpérer qu'elle pourra
fortifier fes talens &ſe rendre utile à ce
Théâtre,
ARTS.
JANVIER. 1778. 169
;
:
ARTS.
GRAVURES.
I.
Le Paſſage du Rhin , Eſtampe nouvelle ,
gravée par J. J. Avril , d'après le
Tableau original de N. Berghen , tiré
du Cabinet de M. le B. d'H .
En l'année 1672 , Louis XIV commandant
à la tête de fes armées ; & fous
Jui , Meſſieurs de Turenne , le Grand
Condé & de Luxembourg , ayant fait la
conquête de pluſieurs Places de la Hollande,&
l'intention du Roi étant de faire
paffer le Fleuve du Rhin à fon Armée ,
Tur un pont de bateaux de cuivre inventés
par Martinet ; des Gens du Pays in
formèrent le Prince de Condé , que la
ſéchereſſe de la ſaiſon avoit formé un
gué ſur un bras du Rhin , auprès d'une
vieille tourelle qui ſervoit de bureau de
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
péage , & que l'on nommoit Toll-Huys .
Le Roi fit fonder ce gué par le Comte
de Guiche . Il n'y avoit qu'environ vingt
pas à nager au milieude ce bras du Fleuve
; de l'autre côté étoient cinq cens
Cavaliers & deux Régimens d'Infanterie
Hollandoiſe , pour s'oppoſer au paſſage ;
mais la Maiſon du Roi & les meilleures
Troupes de Cavalerie paſſerent au nombre
d'environ quinze mille hommes ; à
peine quelques Cavaliers Hollandois entrerent
dans la rivière pour combattre ;
ils s'enfuirent l'inſtant d'après devant la
multitude qui venoit à eux , & leur Infanterie
mit bas les armes .
Tel fut ce Paſſage du Rhin , action
éclatante& unique , célébrée alors comme
un desgrands événemens qui duſſent
occuper la mémoire des Hommes.
C'eſt le ſujetque N. Berghem , Peintre
célèbre , né en 1642 , mort en 1683 , a
repréſentédans un Tableau d'autantplus
rare , qu'il n'a peint que deux ou trois
ſujets de Bataille en ſa vie . Cet Artiſte ,
qui avoit une grande facilité , feroit
croire , en voyant ſon Tableau , qu'il ne
s'eſt occupé qu'à peindre des Batailles.
Cette Eſtampe eſt d'un bon effet de
gravure , &dans la manière des Audran,
JANVIER. 1778. 171
qui ont ſi bien rendu les Tableaux des
Batailles de Lebrun .
Elle ſe vend à Paris chez Avril , rue
de la Huchette , la porte Cochère vis-àvis
la rue Zacharie. Prix 12 liv.
! I I.
Le Bonheur du Ménage , Estampe d'en
viron 12 pouces de large ſur 10 de
haut , gravée par M. de Launay , de
l'Académie Royale de Peinture & de
Sculpture , d'après le Tableau de M. le
Prince , de la même Académie.
Cette Eſtampe nous repréſente une
jeune femme qui s'acquitte de ſonpremier
devoir , celui de nourrir ſon enfant.
Son mari la regarde avec complaiſance.
Une bonne-mère, coëffée dans le coſtume
Ruſſe , leur fait une lecture. Différens
acceſſoirs ornent cette ſcène, très - bien
entenduede compoſition &d'effet. Cette
nouvelle Eſtampe , digne du porte-feuille
des Amateurs , fait pendant à celle que
nous avons annoncée précédemment fous
le titre de l'Heureuſe Fécondité , & gra
vée d'après le Tableau de M. Fragonard,
par le même Artifte. On les trouve tou
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
tes deux chez lui , à Paris , rue de la
Bucherie , la porte-cochère près la rue
des Rats. Prix , 3 liv. chaque Eſtampe .
III .
M. Savart , digne émulede M. Fiquet ,
vient de publier deux Portraits, intéreffans
& gravés avec beaucoup de délicateffe,
de foin & de talent , pour faire
ſuite à la collection des Perſonnages
célèbres que les Amateurs s'empreffent
de raſſembler.
L'une eſt le Portrait d'Antoinette de
la Garde des Houlières , connue par fes
Poéſies champêtres & légères.
L'autre eſt le Portrait de Torquato
Taffo, Poëte Epique Italien .
Chacun de ces Portraits eſt du prix
de 3 liv. A Paris , chez l'Auteur , Hotel
de Chamouzet , Quai S. Bernard.
IV.
Amusement des Francs-Maçons , Brochure
in- 4 ° . curieuſe par les caractères
finguliers quiy font employés.ASaumur,
chez Degouy , Imprimeur; & à Paris ,
chez F. G. Deſchamps , Libraire'; rue S.
Jacques , aux Afſociés. Prix , 24 f.
JANVIER. 1778. 17.3
MUSIQUE.
I.
RECUEILS des Contre- Danfes , Allemandes
, Angloiſes , Menuets , &c. qui
ſe danſent chez la Reine ; arrangées
pour le clavecin ou le forte-piano; dédiés
à Madame Louiſe Elifabeth Boccony
de Leoube , par M. Benaut , Maître de
Clavecin. Prix , 2 liv. 8 fol . chacun .
II.
; i
Ouverture d'Armide , pareillement
arrangée pour le clavecin , par le même.
Prix 3 liv . A Paris , chez l'Auteur , rue
Dauphine , près la rue Chriſtine.
III.
Ouvertured' Armide de M. le Chevalier
Gluck , ariettes & airs de danſe du
même Opéra , arrangés pour le clavecin ,
forte-piano ou harpe avec accompagnement
de violon & flûte ; dédiée à Ma-
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
dame la Comteſſe de Stroganoff, par
Camille Monteze ; prix 9 liv. A Paris ,
chez l'Auteur , rue Sainte-Anne , vis-àvis
celle de Vildot , maiſon de M. de
la Balme , Secrétaire du Roi , & aux
Adreſſes ordinaires de Muſique.
I V.
1
On trouve au Bureau du Journal de
Muſique , rue Montmartre & aux Adrefſes
ordinaires de Muſique , & à Lyon ,
chez Guera , Editeur & Marchand de
Muſique , Place des Terreaux , Diverti
mento per duo violini , duo oboi , duo
cornie , viola , fagito è baſſo doppio
compoſte del Signor C. Lochon. Nº .
IV. Prix , 2 liv. 8 fols.
Sei fonate , per il violino ſolo , è
baſſo ,del Signor Laurenzo Wagenhoeffer.
Opera I. Prix , 7 liv. 4 fols.
Quatuor pour deux violons , alto &
violoncelle ; par M. Guillon, Amateur ,
OEuvre II . Prix , 2 liv .
Simphonia concertata per due violini ,
JANVIER. 1778. 175
due flauti traverſi , due corni obligati
è baſſo , del Signor Profpero Cacierillo .
Nº . I. Prix , 3 liv.
Du même , Sei trii concertanti per
due violino è violoncello. Opera IV.Prix,
9 liv.
Duo pour deux harpes ou clavecins.
OEuvre I, de Simon Hartmann, Prix , z
liv. 8 fols.
A
Simphonia per due violini , due oboi ,
due corni ,due clarini , tympano , lauto
traverſo obligato, viola con bailo doppio.
compoſta del Signor Francifco Heffmeifter.
N° . II . Prix , 3 liv.
Du même , Simphonia per due violini
, oboi , corni , viola , baſſo . Nº III .
Prix , 3 liv .
Sei quartetti per flauto traverſo , violino
, viola è violoncello . Opera II . Prix ,
, livres.
Ηiv
176 MERCURE DE FRANCE.
GÉOGRAPHIE .
une
NOUVELLE CARTE de la Province de
Québec , felon l'Édit du Roi d'Angle.
terre , par le Capitaine Carver ;
feuille , avec un plan de Québec ; une
petite Carte détaillée de l'Iſle Montréal ,
& un Plan de Ville-Marie , traduire de
l'Anglois . Prix , 1 liv . 10 fols , chez
le Rouge , Ingénieur - Géographe du
Roi, rue des Grands Auguſtins.
Cette Carte fait ſupplément de fon
Atlas Américain , de 40 feuilles , dont
le prix eſt de 40 livres. Nous avons annoncé
les Cartes qui compoſentcet Atlas,
à meſure qu'elles ont paru .
On trouve chez le même une Eſtampe
de 18 pouces de haut fur un pied de
large , repréſentant le Traité que G.
Penn fit avec les Chefs des Indiens de la
Penſilvanie en 1681. Prix , 3 liv .
Cette Eſtampe, qui repréſente le costume
de ces Contrées, peut fervir de Frontifpice
à l'Atlas Américain du Sieur.
le Rouge.
JANVIER. 1778. 177
Le même a reçu de Dublin quelques
Exemplaires d'une Carte nobiliaire d'Irlande
, dreffée par C. ô Conor Dun de
Belanagar , au Comté de Rofcomon ,
Écuyer, &c.
On trouve dans cette Carte l'État de
la Nobleſle d'Irlande de 1600. Prix
lavée , 12 livres .
Avis des Editeurs pourla Bibliothèque des
Romans.
Dans le mois de Mars , en formant un
Bureau particulier pour la diſtribution de
cet Ouvrage , nousannonçâmes qu'il nous
reſtoir peu d'Exemplaires de la première
Édition , & qu'on alloit en faire une
nouvelle , qui feroit finie dans le terme
d'une année. Le deſir de répondre à la
Hatteuſe impatience du Public , nous à
fait preſſer ce travail , & nous en annonçons
la fin . Le nombre des volumes qui
ont paru juſqu'à ce jour , eſt de 40 ,
pour lesquels on paye 60 livres ; & l'on
peut , en même-temps , ſouſcrire pour
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
l'année courante , avec la certitude d'être
très- exactement ſervi .
Il eſt naturel que le fuffrage toujours
renaiſſant du Public , ait animé , chaque
jour , notre zèle. Nous avons imaginé
fucceffivement pluſieurs moyens pour intéreffer
, & nous en avons toujours prévenu
nos Lecteurs , par des Avis placés
à la tête de chaque volume ; enfin
nous venons de donner à la diſtribution
de nos Matériaux , une forme , pour
ainſidire, nouvelle. Déformais nous n'obſerverons
plus l'ordre des huis Claſſes.
que nous avions établi. Excepté pour
ce qui concerne les Romans de Chevalerie
& les Romans Hiſtoriques , qui
forment une ſuite qui ne doit pas être
fi-tôr épuifée , nous n'aurons plus que
deux Claſſes , dont chacune occupera
alternativement un volume. La première
fera celle des Romans François de tout
genre, ou traduits en François. La ſeconde
, celle des Romans étrangers de
toute nation , qui n'auront jamais été
traduits en langue Françoiſe. Dans la
première , nous fuivrons abſolument
l'ordre alphabétique , en obſervant de ne
donner que de ſimples Notices , ou des
Notes très-courtes fur les Ouvrages qui
JANVIER. 1778. 179
ne mériteront pas d'être connus par des
Extraits . Par ce moyen , on aura véritablement
une Bibliothèque univerſelle
des Romans ; & on l'aura avec des Anecdotes
qui pourront intéreſſer , même
quand il ne s'agira que de mauvais Ouwages.
A l'égard des Romans étrangers
(traduits exprès pour faire partie de
cette Collection ) l'on ſentira aifément
que c'eſt une nouvelle branche de Littérature
que notre zèle fait éclore pour
la France , & de quel prix doivent être
les fruits qu'elle produira. Ce projet &
nos motifs font plus circonstanciés dans
un Avis qu'on lit dans le volume du
mois de Novembre dernier ( pag . 5 , 6 ,
7 & 8 ) & dans le volume de Janvier
(pages 71 , 72 & 73 ) .
Le Bureau eſt rue du Four S. Honoré ,
près S. Eustache. C'eſt au ſieur Anceaume
que l'on s'y adreſſe; c'eſt lui qui délivre
les Soufcriptions pour Paris. A l'égard
de la Province , on peut s'adreſſer également
audit Bureau , ou chez Lacombe ,
Libraire, rue de Tournon, près le Luxembourg
, en affranchiſſant les lettres &
L'argent.
La Bibliothèque univerſelle des Romans
eft compofée de 16volumes in- 12 par
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
année , dont le prix , rendus francs de
port par la poſte , eſt , à Paris , de 24 liv.
&' en Province de 32 liv.
Cet Ouvrage a commencé au premier
Juillet 1775 .
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
Les expériences de l'Électricité médicale
, favoriſées par Sa Majeſté, qui a
bien voulu fournir aux dépenſes qu'elles
requéroient , établiſſent chaque jour ,
avec plus de fuccès , cette nouvelle méthode
curative par le miniſtère de M.
Mauduyt de la Varenne , de la Société
Royale de Médecine. Un enfant imbécille
, & paralytique de la moitié du
corps , vient d'être complettement guéri
en moins de quatre - vingt jours. Un
homme dans la force de l'âge , qu'une
ſciatique opiniâtre empêchoit de travailler
, a été guéri de même en trois mois .
Une fille de dix-huit ans, ayant une fuppreſſion
de règles depuis dix-huit mois,
avu pendant trois jours , au bout de
quatre ſéances d'électricité. Une femme
JANVIER. 1778. 181
de quarante-huit ans , paralytique de la
moitié du corps , depuis treize mois , ſe
rend aujourd'hui à pied de chez elle , au
lieu où on l'électriſe depuis trois mois.
Un Officier Invalide , d'une ſurdité prefque
entière , électriſé depuis deux mois ,
eſt en état de converſer aujourd'hui avec
ſes camarades. La fille de dix-huit ans a
éré électriſée par bain , c'est -à dire
qu'elle étoit aſſiſe ſur l'iſoloir pendant
qu'on l'électrifoit. On a employé pour
les autres trois heures de bain , & une
demi-heure d'étincelles par ſéance. Il
faut obſerver qu'on n'emploie la commotion
que très- rarement , & dans des
cas particuliers ſeulement.
:
,
LETTRE DE M. PATTE , Architecte de
S. A. S. Monseigneur le Duc Régnant
de Deux- Ponts , fur les découvertes de
M. LORIOT.
Vous avez inféré , Monfieur , dans le Mercure
du mois de Décembre dernier , & pl ſieurs autres
Journaux l'ont répété , l'annonce d'une nouvelle
Machine Hydraulique , que l'on a tribue à M.
Morand , Architecte de Lyon , dont la propriété
eſt d'élever l'eau à teile hauteur que l'on defire ,
182 MERCURE DE FRANCE.
fans autre moteur que le poids de l'eau , & en
donnant ſeulement une pente de trois pieds pour
la mettre dans un mouvement perpétuel. On a
ajouté que cetre Machine , compoſée depuis deux
ans , étoit en dépôt à Paris ; & que ce n'est qu'après
des expériences réitérées , que l'Auteur s'eſt
détermine à la préſenter au Public. Je vous
avonerai , Monfieur , avoir fait des perquifitions
pour me procurer la vue de cette Machine , &
pour m'affurer de la certitude des expériences
qu'on allégue avoir été faites , fans avoir pu y
parvenir. Tout ce que j'ai appris , c'eſt que M..
Lotion , Mécanicien du Roi , a préſenté par deux
fois , l'une en 1760 , & l'autre en 1763 , le modèle
d'une ſemblable Machine à l'Académie
Royale des Sciences , & qu'il l'a fait exécuter en
grand en 1771 , dans le Parc du Château de
Menards , Terre appartenante à M. le Marquis
de Matigny , où elle opère depuis ce tems des
effers furprenans , ſans s'être juſqu'ici démentie.
Le modèle de cette Machine eft d'ailleurs exiftant
chez M. Lotiot , aux Galleries du Louvre ,
dont le Cabinet eft une des principales curiofités
de Paris , par la multitude de choſes nouvelles &
d'inventions rares de mécanique qu'il renferme.
Auffi y'a- t- il peu d'Etrangers qui ne s'empreffent
à voir ce. Cabinet , pendant leur ſéjour en cette
Capitałe. J'étois préſent lorſque M. Morand vint
le voir , il y a ſept a hoit mois : il examina furtout
, avec beaucoup d'attention , le modèle de
laMachine dont il s'agit ; il fit même, à ce fujer,
nombre de queſtions à M. Loriot ; mais en même
rems il fe garda bien de faire aucune mention
d'en avoir inventé une ſemblable , & cela dans>
JANVIER. 1778. 183
une circonſtance où tout paroiſſoit cependant le
convier à rompre le filence , ne fufle que pour
prendre date de s'être rencontré aufli heureuſement
avec ce Mécanicien. Ainfi, dans le cas le
plus favorable à M. Morand , tour démontre
que M. Loriot doit avoir l'honneur de la primauté
de l'invention de cette Machine , qui , en
'effet , doit mériter la plus grande attentionde la
part du Public , four élever à peu de frais des
eaux à telle hauteur qu'on peut le defirer.
X
Permettez- moi, Monfieur , de ſaiſir cette occafion
d'expofer une énumération des principales
découvertes en Mécanique , qui ont été faites
fucceffivement par M. Loriot , & dont on voit
des modèles de la plupart , dans fon Cabinet.
J'espère qu'elle fera plaifir au Public , & qu'on
fera furpris qu'un Particulier ifolé , fans aucun
bur de fortune , & feulement pour ſe rendre
utile , ait entrepris à les dépens d'aufli grandes
chofes..
On fait que nous tirons d'Allemagne tout le
fer-blanc , & que c'eſt un objet de conſommation
conſidérable pour la France , M. Lotior, dans
L'intention de l'affranchir de cette eſpèce de tribut
qu'elle paie à l'Étranger, & de nous approprier
cette branchede Commerce, s'appliqua, en 1742,
au moyen de convertir des feuilles de fer battu
en fer-blanc. Il étoit alors à Pontarlier en Fran
che Comté; ce fut- là où il en fit les eſſais , en
préſence des principaux Magiftrats de cette Ville,
'& de l'Intendant de cette Province : il y fabriqua
18000 feuilles de fer-blanc , avec un tel ſuccès,
que des Experts nommés pour vérifier la qualité
184 MERCURE DE FRANCE.
de ce fer-blanc , certifièrent qu'il étoit de beaucoup
ſupérieur à celui d'Allemagne. Ce Mécanicien
étoit ſur le point d'en former une Manufacture
, lorſqu'une Compagnie établie à Paris , qui
avoit obtenu anciennement un Privilége exclufif
pour cette fabrication , & qui s'étoit ruinée ſans
avoir pu réuffir à faire une feuille de fer-blanc ,
y mit obſtacle ; de forte que ſa découverte ,
toute utile qu'elle pouvoit être à l'Etat, faute de
protection , n'aboutit à rien ; & l'on a continue
depuis à tirer le fer-blanc de l'Étranger.
Il imagina , vers ce même tems , deux tours
d'une nouvelle invention ; l'un qui forme le
quarré parfait , & toutes fortes de polygones , &
avec lequel on peut auſſi percer un canon de
fonte , en vuider le noyau , le tourner à l'extérieur
; enfin , y former des armoiries & des deviſes
à volonté : l'autre, qui ſe plie comme un livre
pour le rendre portatif, & qui tourne toutes fortes
de figures en Mosaïque fur des plaques de
nacre de perle montées en cage.
Onpeut ſe rappeler qu'en 1745 , les cailloux
d'Egypte & autres , à l'uſage des Tabatières ,
étoient fort en vogue , ce qui avoit rendu ces
fortes de bijoux d'un prix exhorbicant; cela fic
naître l'idée , à cet Artiſte , de les contrefaire au
naturel avec leurs vernis , leurs accidens , leur
poli; & il y réuflir , de façon que ces cailloux artificiels
coutorent dix fois moins que les réels ,
fans aucunement perdre de leur éclat & de l'agrement
du coup-l'oeil. Il imita de même les émaux,
lorſqu'ils devinrent auſſi , quelques années après ,
à la mode. Il trouva également le moyen de
JANVIER. 1778. 185
contrefaire toutes les couleurs dont on émailloit
les bijoux , leſquelles jouoient , à s'y méprendre
, leurs émaux tranſparens , formoient des
feuillages , des compartimens en Moſaïque , &
imitoient l'or le mieux poli ſous la glace , de mamière
à s'y voir comme dans un miroir. Quoiqu'on
ſe ſoit approprié depuis , toutes ces inventions
, il eſt bon de ſe rappeler qu'il en a été le
premier Auteur, & qu'on lui doit d'avoir mis
la voie pour y réuſſir.
En 1748 , il imagina un nouveau Métier à
faire des rubans & des galons. Sa compoſition
éroit telle qu'un ſeul Métier,manoeuvré par deux
Ouvriers , fabriquoit trente pièces de rubans ou
galons à la fois , & juſqu'à cinq cens aunes par
jour. Cette invention,qui avoitpleinementréuffi,
ayant attiré l'attention de la Communauté des
Maîtres Rubaniers &Galoniers , ſur les plaintes
réitérées qu'ils rendirent du tort qu'elle faiſoit à
leur Manufacture , il fut défendu à une Com
pagnie qui avoit déjà obtenu un Privilége exclufif
pour cette nouvelle fabrication , d'en faire
aucunuſage.
En 1753 , il inventa une Machine qui mérita
l'approbation de l'Académie des Sciences , & qui
étoit capable d'enlever & de tranſporter à volonté
les plus grands fardeaux , au moyen de la tranfpoſitionde
contre - poids qui formoient,pour cette
Machine, une puiſſance illimitée. Il en fit l'application
pour placer une Statue équestre par l'action
d'un ſeul homme , en prenant le tems né
ceffaire , fans expoſer cette figure, ſuſpendue en
l'air, au moindre danger , en paſſant de la ligne
186 MERCURE DE FRANCE .
verticale aux différentes inclinaiſons des lignes
obliques qu'elle devoit décrire pour arriver fur
ſonpiédeſtal.
Il fit cette même année une Grue , qui fut encore
approuvée par l'Académie des Sciences , &
qui eft propre , non - ſeulement à élever des fardeaux
quelconques , mais qui a encore l'avantage
de tenir en équilibre tous ceux qu'on auroit voulu
deſcendre au moyen de la réſiſtance d'un frottement
proportionné au poid ſpécifique de chaque
fardeau,
Ce fut vers cetems que ce Mécanicien trouva
le ſecret admirable de fixer le Paſtel , de manière
àdonner à ce genre de Peinture la même ſolidité
que celle à l'huile , ſans altérer & endommager
aucunement les couleurs , ſuivant le Certificat
authentique qui lui fut donné alors par l'Académie
Royale de Peinture. La plupart des admirables
Tableaux en paſtel du célèbre la Tour , devront
particulièrement à cette découverte leur
perpétuité.
Perſonne n'ignore que, lorſque le cable d'une
grue vient à rompre , ou bien le poids à s'en détacher
, les Ouvriers courent d'ordinaire riſque
de la viepar la rétrogradation de la roue : pour
éviter ces accidens , M. Loriot travailla à perfectionner
cette Machine , en y ajoutant une Romaine,
qui occafionne une preſſion ſur la furface
de la roue , & l'empêche de rétrocéder.
En 1754 , il inventa diverſes piéces de mécanique
pour la Marine : la première est une Machine
propre à tirer parti du fux & reflux de la
mer , pour mater un vaiſſeau : la ſeconde ſert à
JANVIER. 1778. 187
Elever les poids les plus confidérables à pluſieurs
pieds au-deffus de la haute mer : une troiſième ,
où il emploie la même puiſſance, pour repêcher
les navires échoués ou fubmergés : la quatrième
eſtunebafcule propre à charger & décharger un
vaiſſeau , laquelle réunit l'avantage de peſer en
même-tems les marchandiſes ou balots quiy entrent
ou qui en ſortent : la cinquième eſt un
chariot pour charger & décharger avec la plus
grande célérité , ſoit des bariques , ſoit des balots,
foit des blocs de pierre d'un graud poids ,
ſoit des orangers , ſans fatiguer l'arbre.
- En 1755 ,il fit une table pliante pour l'armée;
&une litière d'une compoſition telle qu'elle peut
ſe déployer de façon à pouvoir s'y loger en arrivantdans
un camp , & former un logement toutà-
fait commode.
Feu M. le Comte de Caylus ayant ſollicité ce
Mécanicien de perfectionner les glaces , il paſſa
un tems conſidérable à faire des expériences à ce
ſujet. Il eſt à obſerver que ſi les glaces ont la
propriété de renvoyer les objets , elles ontl'inconvénient
de les brunir , ainſi que d'abſorber la lumière
au lieu de la réfléchir; tellement qu'une
chambre , quoiqu'entourée de glaces , n'en est pas
pour cela plus éclairée, M. Loriot , dans la vue
de rectifier ces déſavantages , entreprit de les
étamer autrement qu'on ne fait , en ſubſtituant
aux feuilles d'étain& au vif argent , des feuilles
d'argent bien battues , appliquées directement ſur
les glaces , à l'aide d'un mordant , qui auroit à la
fois la propriété de polir ce nouveau tain , tout
naturellement, enſéchant. Il n'est pas douteux
188 MERCURE DE FRANCE.
que, par ce moyen, les glaces réfléchiroient la lu
mière dans les appartemens , & les embelliroient
enles rendantplus clairs , ſans compter que les
objets réfléchis deviendroient plus blancs , plus
agréables. Un autre avantage qui réſulteroit de
ces fortes de glaces , c'eſt qu'il ſeroit poſſible de
réparer les parties de tain endommagées , fans
détruire , comme de coutume , les autres qui font
faines ; & que leur tain n'étant point ſujet à couler
au moindre degré de chaleur , il feroit permis
alors , fans aucun riſque , d'envoyer des glaces
toutes étamées dans les Colonies , & en Amérique
, ce qui étendroit cette branche de Commerce.
Ce Mécanicien avoit pouflé ſes eſſais trèsavant
, & avoit déjà réuſſi à étamer pluſieurs pe
tits morceaux de glace que l'on voit dans fon
Cabinet , qui promettoient en grand les plus
heureux ſuccès , lorſqu'il fut détourné de la ſuite
de ces expériences diſpendieuſes , par M. Paris
Duvernay , qui le ſollicita de ſe tranſporter en
Bretagne, pour employer ſes talens à l'exploita
tion des Mines d'argent &de plomb de Pompean,
près de Rennes.
Les diverſes Machines qu'il fit exécuter pour
fimplifier la main-d'oeuvre de ces Mines , & pour
diminuer la confommation du charbon que l'an
emploieà la fonte des minéraux , font nombreuſes.
La première eft capable d'extraire le minéral
à telle profondeur que ce ſoit , ſans furcharger
en aucun cas la puissance, du poids des
cables ou chaînes , & fans rien perdre ſur le tems.
La ſeconde lave & diviſe les matières métalli
ques, ſuivant leurs furfaces & poids ſpécifiques :
elle a encore la propriété ,non -ſeu'ement de
JANVIER. 1778. 189
ſéparer toutes les matières étrangères au métal ,
pour être miſes au rebut , mais encore de diviſer
en deux lots celles qui contiennent plus ou moins
de métal. La troiſième ſert à caffer celui des lots
qui contient le plus de métal. La quatrième eſt
propre à réduire en poudre l'autre lot qui contient
le moins de métal. La cinquième ſert à
titer le parti le plus avantageux des parties volatiles
du minéral , entraînées & confondues avec
les vaſes des Manoeuvres du lavage. La fixième
eſt une Machine propre au lavage des ſcories
provenantesdes fourneaux à réverbère. Enfin, la
ſeptième eſt deſtinée à ſuppléer à celle avec
laquelle on lave le minéral , ſoit quand les eaux
viennent à manquer , ſoit pour ne point interrompre
l'ouvrage pendant les réparations à faire
à l'une ou l'autre deſdites Machines. On peut se
rappeler d'avoir vu les modèles de toutes ces Machines
, expolés publiquement dans la cour des
Princes du Château des Tuileries , leſquels
méritèrent alors les plus grands applaudiſſemens
de l'Académie des Sciences , & furent jugés infi
niment ſupérieurs pour la ſimplicité , la cé érité,
l'économie & la facilité du ſervice, à tout ce qui
avoit été fait en ce genre pour l'exploitation des
Mines.
A-peu-près vers ce tems , M. Loriot préſenta à
M. le Marquisde Marigny , une Machine , au
moyen de laquelle il prétendoit élever plus d'eau
àMarly avec deux eſpèces de bateaux ou coffres,
qu'avec toutes les roues , chaînes & repriſes
d'eau qui ſe font de diſtance en diftance fur le
penchant de la montagne. i
La Suite au Volume prochain.
!
190 MERCURE DE FRANCE.
E 31
Trait d'humantié& de courage.
LE
31 Août dernier , à neuf heures du
foir , le ſieur Bouzard , Pilote , appercevant
un Navire qui échouoit à trente
toiſes de la jetée de Dieppe , & ayant
tenté de redreſſer la mauvaiſe manoeuvre
du Maîtredu Vaiſſeau pardes ſignaux &
par le porte-voix,que l'obſcurité& le bruit
des flots empêchoient de voir & d'entendre
, témoigna le defir d'aller au fecours
des malheureux qui alloient périr.
Sa femme & ſes enfans , qui l'environnoient
, veulent inutilement le retenir
; il s'arrache de leurs bras , ſe
fait ceindre d'un cordage , & ſe précipite
dans les flots de la mer agitée : il
eſt repouſſé vingt fois par les vagues ,
& vingt fois il expoſe fa vie ; & , fans
perdre courage , il parvient enfin jufqu'au
Navire. Il diſparoît deſſous ſes
débris ; on le croît englouti par les
eaux , mais il reparoît bientôt tenant
un Matelot qui étoit ſans mouvement ,
&le ramène à terre. Il retourne avec
une activité incroyable au Navire ; il
JANVIER. 1778. 191
y jette le cordage , à l'aide duquel pluſieurs
perſonnes de l'équipage ſe ſauvent.
Če Héros de l'humanité revient
épuisé defatigue & lecorps tout meurtri.
Iltombede foibleſſe & preſque ſans connoiſſance
, ſur la plage : dans cet état , il
entend encore des cris de malheureux
qui périſſoient. Le zèle de l'humanité le
ranime , il ſe rejette à la mer , &
enlève à la mort des Paſlagers qui
n'avoient pu profiter des ſecours du cordage
qu'il avoit porté avec tant de rifques
: il fauve ainſi huit Citoyens dont
les femmes & les enfans ſe lamentoient
fur le rivage. Cette action de courage
fi heureuſe , ſi extraordinaire , faifoit fa
récompenfe , il n'en defiroit point d'autre
; mais M. de Croſne , Intendant de
la Province , ayant été informé de ces
faits étonnans , en fit un récit détaillé
à M. Necker , Directeur-Général des
Finances. Le Miniſtre en rendit compte
auflitôt au Roi; & ayant pris les ordres
de Sa Majesté , il écrivit , de ſa
main , au Pilote de Dieppe , la Lettre
ſuivante , bien digne d'être conſervée
192 MERCURE DE FRANCE.
> BRAVE HOMME ,
>> Je n'ai ſu qu'avanthier , par M. l'In-
>> tendant , l'action généreuſe que vous
>> avez faite le 31 Août, & hier j'en
>>>ai rendu compte au Roi , qui m'a ordonné
de vous en témoigner ſa ſaris-
>> faction ,&de vous annoncer de ſa part
>> une gratification annuelle de trois
cents livres. J'écris en conféquence
>> à M. l'Intendant. Continuez à ſecou-
>> rir les autres quand vous le pourrez ,
& faites des voeux pour votre bon
Roi , qui aime les braves gens & les
>> récompenfe.
Le Brave Bouzard fut excité par le
voeu général de tous ſes compatriotes ,
à venir ſe préſenter à Sa Majefté pour
lui témoigner ſa reconnoiſſance , ainfi
qu'aux perſonnes en place qui avoient
contribué à fon bonheur. Il ſe rendit ,
en effet, le 3 de Janvier , à Paris , où
M. Lemoyne , Maire de Dieppe , le
reçut , & fe chargea d'être ſon guide.
Il eſt difficile d'exprimer avec quelles
marques de distinction & de ſenſibilité
il
JANVIER. 1778. 193
,
il a été accueilli par M. & Madame
Necker , par M. le Comte de Maurepas
, par M. de Sartine , Miniſtre de
la Marine , qui fit doubler ſes appoin
temens , avec la mention honorable
dans ſon brevet , de ſes ſervices, & notamment
de fon courage & de fon intrépidité.
M. Bertin , Miniſtre & Secrétaire
d'État , qui a dans fon département
la Province de Normandie , a
chargé le Maire de Dieppe de chercher
un terrein libre dans ſa ville , ſur lequel
on pût bâtir une maiſon pour le
brave Bouzard & fa famille , & il s'eſt
engagé d'en faciliter les moyens. Ce
ſera fûrement un des monumens les
plus mémorables de la ville de Dieppe.
M. le Garde des Sceaux a pareillement
honoré ce brave Homme des témoignages
de ſa ſatisfaction. Les Princes &
Princeſſes du Sang , M. le Duc de Penthièvre
, Grand-Amiral , M. le Maréchal
Duc d'Harcourt , Gouverneur de
la Province , les perſonnes les plus diftinguées
de l'État ſe ſont toutes emprefſées
à l'accueillir & à le féliciter. Mais,
ce qu'il n'oubliera jamais , ce ſont les
regards pleins de bonté de la Reine ,
II. Vol.
ي ف
I
194: MERCURE DE FRANCE.
& les paroles du Roi , qui , en le voyant
für fon paffage , dit , en fixant le fieur
Bouzard : Voilà un brave homme , & vé
ritablement un brave homme .
1
ANECDOTES.
د
k
UN jeune Soldat Autrichien reçut ,
au camp , une lettre de ſa mère , qui
lui apprenoit qu'elle étoitdevenue veuve,
&qu'elle defiroit ardemment de revoir
fon fils comme le ſeuli appui de ſa
vieilleſſe . Certe lettre paſſa de mains en
mains juſqu'à celles de l'Empereur. Ce
Prince bienfaiſant fit venir le jeune Soldat,&
lui dir : Veux- tu: retourner dans
ta famille ? Ma mère , répondivil,a bes
Soin de mon fecours pour vivre , & ft
Votre Majesté le permet, j'ivaisauprès
d'elle. Etton ſervice ? Je lepréférerois
Sij'étois maître de mon choix. Eh bien ,
>> reprit l'Empereur , demeure , je te
fais Bas-Officier ; écrisă ta mère
» qu'elle recevra toutes les ſemaines
JANVIER. 1778. 195
>> un ducat ; & quant à toi tu feras
>> ton chemin , c'eſt moi qui te le
> prédis ». 1
I I.
:
Après la repréſentationd'Atrée , Tragédie
pleine d'horreurs , on demandoit
Crébillon pourquoi il avoit adopté
ce genre terrible : Je n'avois point à choifir
, répondit-il , Corneille avoit pris le
Ciel , Racine la Terre ; il ne me reſtoit.
plus que l'Enfer , je m'y suis jeté à
corpsperdu.
Moncrif , Auteur d'un ouvrage fur
les Chats , où il décrit leurs amours ,
donna occafion au Poëte Roy de faire
pluſieurs épigrammes contre lui. Moncrif
attendit le Satyrique & s'en vengea
en lui donnant quelques coups de plat
d'épé. Le Poëte Roy Jui crioit , fous
les coups, Minet , patte de velours.
I V.
Une Bourgeoiſe avoit un Procès dans
un Préfidial : la cauſe étoit ſommaire ,
८
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
& fon Avocat adverſe la chargeoit de
bien des moyens inutiles. Cette femme
perdant patience , l'interrompit : » Mef-
>> ſieurs , dit-elle , voici le fait en peude
>> mots : je me ſuis engagée à donner
>> au Tapiffier , qui eſt ma Partie , telle
>> ſomme pour une tapiſſerie de Flan-
>>dres à perſonnages bien deſſinés, beaux
>> comme M. le Préſident'; & il veut
>> m'en livrer une où il y a des perſon-
>>nages croqués , mal bâtis comme fon
>>Avocat: ne fuis-je pas diſpenſée d'exé-
>>cuter ma convention » ? La comparaiſon
fit rire , l'Avocat reſta interdit ,
& la Bourgeoiſe gagna ſon Procès.
V.
A
M. Duclos étoit lié avec une perſonne
en place , qui aimoit ſa ſociété , & qui
le traîtoit comme ſon égal & fon ami.
Duclos répondit à quelqu'un qui l'en
félicitoit : -Ce Seigneur veut trop fe familiarifer
avec moi ,mais je le repouffe
avec le respect.
21
९
JANVIER. 1778. 197
L
NOUVELLES POLITIQUES.
De Constantinople , le 18 Novembre 1777.
ES nouvelles de Crimée annoncent,, de la part
des Troupes Tartares , un ſoulèvement dont les
fuites peuvent devenir ſérieuſes , & qui a éclaté
àl'occaſion des changemens divers qu'on a voulu
introduire dans leur exercice militaire , en le rapprochant
des uſages Ruffes , ainſi qu'au ſujet
d'une réforme d'habillemens , & de quelques autres
nouveautés. Les premiers effets de mécontentement
de cette foldateſque , ſe ſont portés
furla Garde Ruſſe du Kan , dont une partie a été
fort maltraitée. On aſſure que Shain-Gueray eſt
bleſſé ,& qu'il a été obligé de ſe ſauver; que tous
les Shirins ſont en mouvement pour ſe réunir
dans le deſſein de faire une nouvelle élection ;
que Kaſy-Gueray , neveu de Dewlet-Gueray ,
forti du Couban avec quelques milliers d'hommes
, s'eſt montré dans ces entrefaites , & s'eſt
mis à la tête des mécontens.
La Porte eſt enfin parvenue à expulſer , ſans
une grande effuſion de ſang , les Albanois de la
Morée , où l'on eſpère qu'il va régner déſormais
plusde tranquillité.
De Varsovie , le 20 Décembre 1777.
Quinze nouveaux Régimens Ruſſes ſont entrés
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
dans le pays; mais ils ont paffe le Borysthène audeffus
de Kiow , & fuivent la rive gauche de ce
Fleuve. On eft informé qu'une partie des Troupes
Ruffes qui campoient fur le Dnieſter , défilent
vers la Crimée; c'eſt , ſelon les uns , pour renforcer
le Prince Prozorowki ; & , ſelon d'autres,
pour fe porter plus près d'Oczakow , dans la Beffarabie
, dont le fiége ſera le début des opérations
Ruffes , en cas de rupture.
:
DeFrancfort , le 19 Décembre 1777 .
Les Recrues Heſſoiſes qui s'étoient embarquées
ſur le Mein , le 12 Novembre dernier ,&
qui avoient été obligées de s'arrêter avant d'arriver
à Vefel, ont paffé ici le 16 du même mois.
Celles d'Anſpach, qui avoient éprouvé le même
fort , ont pallé auſſi ce matin aunombre d'environ
350 Fantaſffins ou Chaffeurs. Les unes & les
autres ont pris la route d'Hanau. Dès le 2 , on
avoit reconduit dans la Citadelle de Vefel , les
canons qui avoient été placés ſur le Rhin, pour
empêcher le paſſagede ſes différentes Recrues.
Les nouvelles relations envoyées au Landgrave
de Heffe-Caffel , par le Général - Lieutenant de
Knyphaufen , confirment en partie ce qu'on a dit
de la perte éprouvée en Amérique par lesTroupesHeffoifes,
dans la malheureuſe attaque du 22
Octobre dernier ; mais cette perte n'a pas été , à
beaucoup près , auffi confidérable qu'on l'avoic
publiée.
وا
JANVIER. لوو . 1778
De Munich, le 3 Janvier 1778 . 1
Ilya trois ſemaines que l'Electeur de Bavière ,
Maximilien- Joſeph , fut attaqué d'une indiſpoſi-
*tion , àla ſuite de laquelle la petite vérole ,mêlée
de pourpre , ſe manifefſta. Après plusieurs criſes ,
on le crut tellement hors de danger, qu'on préparoitdes
fêtes poouurr ſa convalefcence. LeCorps
Municipal avoit fait frapper une médaille d'or
pour ſon Médecin,&les Villes frontières avoient
faitchanter le Te Deum au bruit du canon; mais
dans la nuit du 28 au 29, les ſymptômes devinrent
très-inquiétans. Les Médecins voyant que
lamort de ce Prince étoit peu éloignée, l'en prévinrent.
Il-demanda à être adminiſtré , & il mourut
le 30 Décembre , à une heure & demie de
Paprès-midi. Il étoit dans fa si année. La mort
de ce bon Prince met la Bavière en deuil : mais
Jes fages meſures qu'il avoit prifes pour aſſurer
après la mort la tranquillité de fes Etats , doivent
Cremplir les Bavarois d'efpérance & de confolaxion,&
leur rendre à jamais fa mémoire préciente.
En conféquence de ces mefores, le Confuil
de Conférence , affemblé immédiatement
après la mort , fit lecture d'an Acte en vertu duquel
la co-poffeffion de tous les Erats poffédés
par le feu Electeur , avoit été par lui cédée à fon
plus proche agnat Charles- Théodore , Electeur
Palatin. En vertu de cette ceſſion , ce Prince fut
proclamé dans Munich , le même jour às heures
du foit , &dans tour le reste de la Bavière , le
jour ſuivant. C'eſt ainſi qu'une branche collarérale
, ſéparée depuisprès de cing ſiècles de celle
1 ιν
100 MERCURE DE FRANCE.
de Bavière , eſt rentrée en poſſeſſion du patrimoine
commun de la Maiſon de Wittelsbach ,
régnante en Bavière depuis 198 ans , & peut-être
depuis des tems plus anciens encore.
L'Electeur Charles -Théodore , notre nouveau
Souverain , eſt arrivé hier en cette réſidence : il
a mis pied à terre au PalaisDucal , où loge Son
Alteſſe la Ducheſſe Douairière de Bavière ſa bellefoeur.
Il gardera l'incognito juſqu'à ce que les funérailles
& les obſéques du dernier Electeur ,
foient finies . Il a donné &donne encore les regrets
les plus vifs à la mort de ce Prince , ſon ami
&fon parent.
De Madrid , le 7 Novembre 1777 .
Les dernières lettres de la Côte de Barbarie ,
rapportent que le Roi de Maroc eft arrivé à Méquinez
, de retour de ſon expédition contre les
Habitans ſoulevés des montagnes , dans le voiſinage
de Fez. Ce qui prouve avec quel ſuccès il a
combattu ces Rebelles , c'eſt qu'ils lui ont offert,
dit- on , de lui payer 160 quintaux d'argent, pour
obtenir de lui la permiffion de retourner à leurs
demeures , & que le voulu de plus
ſon ſervice une Armée de
trente- fix mille hommes , ce qui étoit le nombre
des combattans qu'ils lui avoient oppoſés dans
leur révolte.
1
De Lisbonne , le 9 Décembre 1777-
11 vient d'arriver ici un aviſo de Rio-Janeiro ,
qui annonce que les ordres envoyés pour la ceſſa
JANVIER. 1778 . 201
tion des hoſtilités , y ſont arrivés le 10 Août dernier
, & qu'on s'y eſt conformé.
De Rome , le s Décembre 1777 .
L'Académie des Arcades a envoyé à la Dile
-Matné de Morville , de Paris , une Patente , par
laquelle elle l'admet au nombre de ſes Membres;
&parune ſeconde Patente , elle la reçoit & la
déclare participante aux droits & priviléges dont
jouit cette Académie , ſous le nom de Filidaura
ortigia. L'Académie de Forti , de la même Ville ,
lui a auſſi envoyé une Patente , par laquelle elle
la reçoit au nombre de ſes Membres , & lui
donne le nom de Livia Porcia . Cette Académie
a même dérogé à l'année de probation en faveur
des talens de la Dile de Morville , qui poſsède
neuf Langues de l'Europe , & qui a déjà fait pluſieurs
traductions d'Ouvrages étrangers.
:
De Londres , le 22 Décembre 1777-
La Ville de Mancheſter a établi une ſouſcription
pour lever un bataillon de mille hommes au
ſervice du Roi ; Liverpool a ſuivi cet exemple ,
qu'on eſpère voir imité par d'autres Villes , qui ,
dans la conjoncture préſente , ſaifiront l'occaſion
de marquer leur dévouement à leur Souverain &
•à leur Patrie.
- C'eſt par une Gazette de New- Yorck , qu'il
s'eſtrépandu que la communication de l'Armée du
Général Howe , avec ſa Flotte , s'étoit effectuée
par la priſe de Mud- Iſland; mais ce fait a d'autant
plus beſoinde confirmation , qu'il nous eft venu
IvV
202 MERCURE DE FRANCE.
par cette voie beaucoup de nouvelles que le tems
adétruites. Ce qui ſe paſſe depuis plus de fix ſemaines
dans le Maryland& dans la Penſylvanie ,
eſt entièrement inconnu juſqu'à préſent.
Les Ducs d'Athol & d'Hamilton , offrirent dernièrement
, au lever du Roi , de fournir chacun
un Régiment fur le même pied que celui deMancheſter
, pour ſervir Sa Majesté , ſoiten Angleterre
, ſoit en Amérique , ſuivant les beſoins
qu'Elle en aura. Les Colonels Gordon& d'Altymple
, ſont auffi au nombre de ceux qui ont voté
pour les ſecours que les Citoyens ailés doivent à
l'Etat dans ſes beſoins.
Les principaux Marchands & Négocians de
Norfolk , ont follicité le Lord Thownshend , de
venir dans leur Ville recevoir de leur part la ſouſcription
d'un nouveau Régiment qui fera appelé
le Royal- Norfolk ; & ce Lord eſt parti auſſi- tôt
pour cet objet.
Le 23 du même mois, il s'eſt tenu une Affemblée,
d'après convocation , à la Taverne des armes
du Roi , en Cornhill , pour prendre en conſidération
l'état déplorable où ſont réduits lesPrifonniers
Américains dans les différentes priſons
•de l'Angleterre & d'Irlande , depuis la ſuſpenſion
de la Loi habeas corpus. Le Sieur Robert Mackei
fut l'Orateur de cette Aſſemblée , qui ſe forma en
Comité , & qui reçut auſſi- tôt 800 livres ſterlings
de ſouſcription pour le foulagement de ces infortunés
.
)
Ona reçu avis des Indes orientales, qu'Hyder-
Ali, à la tête de douze mille hommes, paroît vou-
1
JANVIER. 1778. 203
loir inquiéter nos poſſeſſions ſur laCôte deCoromandel.
La Cour a reçu des dépêches de ſes Ambafſfadeurs
enAllemagne & à la Haye , relatives à la
marche des Troupes Auxiliaires engagées à la
folde Britannique. :
On débite aujourd'hui que les Américains ont
actuellement repris la Ville de New-Yorck ; que
leGénéralGates étant arrivé à portée de feconder
les opérations de Washington , celui- ci l'avoit
forcé d'attaquer les retranchemens de Kingſbridge
ou Pont- du-Roi , défendu par le Général
Clinton,dont on fait monter les forces àfixmille
hommes , tandis que le Général Gates en a vingt
mille ſous ſes ordres ; mais on ne fait d'où cebruit
part , & fur quelle autorité il eſt appuyé.
Un papier de New-Yorck , du 10 Novembre,
rapporte que le Général Parfon eft à Horfeneak
avec un Corps conſidérable ; que Putnam eft
Torry-Town , &ile Sieur Dickenſon à Elifabeth-
Town , dans le nouveau Jerſey.
La Cour vient encore d'expédier de nouvelles
inſtructions au Général & Lord Howe. Ces inftructions
, relatives aux grands efforts que la Cour
emploiera pour foumettre ſes Colonies , ſi elles
s'obſtinent à ne point ſe prêter à des conditions
équitables d'accommodement , n'ont pas moins
de rapportà des voies de conciliation auxquelles
la Cour paroît diſpoſée. Outre celles dont on a
déjà parié , on aſſure que l'Adminiſtration déclare,
qu'en révoquant les Actes du Parlement dont les
Américains ſeplaignent , elle eſt prête àconfentir
àun Acte d'union des Colonies avec la Grande
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
Bretagne , par lequel on leur accorderoit un droit
de repréſentation par Députés au Parlement Britannique
, ſi elles préfèrent ce dernier parti à celui
d'accorder leur part des ſubſides annuels par voie
de réquifition. On dit que ces conditions , qui ſeront
offertes par les Commiſſaires , aux Infurgens
, renferment tout ce qui avoit d'abord été
L'objet de leurs demandes , & tout ce que le Parti
de l'oppoſition a propoſé au Parlement , à l'
ception de la retraite des forces du Roi , & de
quelques autres points qui bleſſeroient la dignité &
Phonneur de la Couronne de la Grande- Bretagne
, ſans avancer le grand objet de la réconciliation.
1
3. Des lettres parvenues à de riches Négocians
de cette Ville , annoncent ce qu'on avoit de plus
fâcheux à redouter dans la Penſylvanie & dans la
Nouvelle- Yorck. Ces lettres qui, à la vérité, n'ont
rien moins qu'un caractère d'authenticité , mais
d'après leſquelles il s'eſt fait ici de gros paris ,
rapportent que l'Armée du Général Howe a été
attaquée avec tant de fureur&de ſuccès ,qu'elle a
été contrainte de ſe retirer avec une perte confi
dérable; que le Général Howe a été bleſſé dans
cette action , & que les Américains ont repris
Yorck & les Ifles Rhode & Staten; enforte qu'il
nereſteroit preſque plus d'autre aſyle à nos Troupes
enAmérique , que leurs vaiſſeaux & la rade
d'Hallifax . La Cour n'a reçu aucun avis certain de
ces nouveaux déſaſtres .
On dit que le Lord Mansfield eſt allé ſecrètement
à Paris pour des affaires de la plus grande
importance , & que le Duc de Grafton , & deux
JANVIER. 1778. 205
autres Lords du Parti de l'oppoſition , ont été
auſſi dans la même Ville pendant les vacances du
Parlement.
NOMINATIONS.
b
Le Lundi 1 Décembre , Sa Majesté a confirmé
l'élection du Préſident de Cotte , pour remplacer
le feu Sieur Trudaine , en qualité d'Honoraire
Aſſocié libre à fon Académie Royale d'Architecture.
Sa Majesté a nommé le ſieur Belliard pour remplacer
le feu fieur Contant ; dans la première
Claſſe; & le fieur Peyre lejeune , pour remplir la
place du ſieur Belliard , dans la ſeconde Claſſe.
Le Comte Okelly , que le Roi avoit précédemment
nommé ſon Miniſtre Plénipotentiaire près
le Duc des Deux-Ponts , a eu l'honneur d'être
préſenté au Roi par le Comte de Vergennes , Miniſtre
& Secrétaire d'Etat au Département des
Affaires Etrangères , & de prendre congé de Sa
Majeſté pour ſe rendre à ſa deſtination.
Le fieur Depont , ci - devant Intendant à Moulins
, & nommé par le Roi à l'Intendance de
Rouen , a eu l'honneur d'être préſenté à Sa Majeſté
par le ſieur Necker , Directeur-Général des
Finances , & de faire , en cette qualité , ſes re
mercîmens au Roi.
- Le Chevalier de la Billarderie , qui a été pourvu
,dans le courant de cette année , de la furvi
206 MERCURE DE FRANCE.
vance de Capitaine des Suiſſes de Mgr le Comte
d'Artois , dont le Chevalier de Monteil eſt Titulaire
, vient d'obtenir l'agrément de ſe démettre
delappllaaccee de premier Chambellan de ce Prince ,
en faveur du Comte de Saint- Sauveur , qui a eu
Thonneur d'être préſenté au Roi , en cette qualité,
le 22 Décembre, par Monseigneur le Comte
d'Artois.
Le même jour , le Chevalier d'Eſcars , l'undes
Gentilshommes d'Honneur de Monſeigneur le
Comte d'Attois , a prêté ſerment entre les mains
de ce Prince , en qualité de Capitaine de ſes Gardes
, en ſurvivance , & fur la demande du Chevalierde
Erufſol.
Le Cordon rouge qu'avoit feu le Marquis de
Calvière , a éré donné au Baron du Goufet ,
Maréchal-de- Camp , ci -devant Lieutenant-Colonel
du Régiment de Chartres ; en conféquence,
il a fait ſes remercimens au Roi & à la Famille
Royale.
Le Roi ayant nommépour remplacer leComte
de Montmorin , ci -devant fon Miniftre Plénipotentiaire
près l'Electeur de Trèves , le Comte de
Mouſtier, ce dernier cut l'honneurd'être préſenté,
le 28 Décemb. dernier, a Sa Majesté, par leComte
de Vergennes, Miniſtre & Secrétaire d'Etat ayant
le Département des Affaires Etrangères , & de
faire en cerre qualité , ſes remercimens au Roi...
Le 28 Décembre dernier , le Comte de Moreton-
Chabrillant , Capitaine de Cavalerie au Régiment
Royal-Rouffillon , a prêté ferment entre
les mains de Monfieur , pour la place de Capitaine
des Cardes-du-Corps dece Prince , en fur
JANVIER. 1778. 207
vivance du Comte de Chabrillant ſon père ; & ,
le même jour , il a eu l'honneur d'être préſenté à
Leurs Majeftés par Monfieur.
Le Roi ayant nommé le Marquis d'Oſſun , cidevant
ſonAmbaſſadeur Extraordinaire & Plénipotentiaire
près Sa Majefté Catholique , ſon Miniſtre
d'Etat , il prit place , en cette qualité , au
Confeil d'Etat , le 4 Janvier.
Le 6 du même mois , l'Abbé Grellet , Maître
des Requêtes de Monfieur , a eu l'honneur d'être
préſenté au Roi en qualité de Chapelain de Sa
Majesté , par le Prince Louis de Rohan , Grand-
Aumônier de France.
PRÉSENTATIONS .
{
LaMarquiſe de Simianne a eu l'honneur d'être
préſentéeàLeurs Majestés & à la Famille Royale,
par laMarquiſe de Caſtellane, Dame pour accompagner
Madame Victoire de France .
Le Duc de Bragance fut préſenté, le 23 Décembre
, à Leurs Majeſtés & à la Famille Royale ,
par le Comte de Souza , Ambaſſadeur de Portugal
, qui fut conduit par le ſieur Tolozan , Introducteur
des Ambaſſadeurs , & précédé par le ſieur
de Séqueville , Secrétaire ordinaire du Roi pour
la conduite des Ambaſſadeurs. L
Le 24du même mois, la Marquiſe de Simianne
a eu l'honneur d'être préſentée au Roi par Madame
, en qualité de Dame pour accompagner
cette Princeffe .
208 MERCURE DE FRANCE.
Le 28 du même mois , la Comteſſe de Kercado
a eu l'honneur d'être préſentée à Leurs Majestés
& à la Famille Royale , par la Marquiſe de Vintimille.
Le Marquis d'Oſſun , Grand d'Eſpagne , cidevant
Ambaſſadeur du Roi à la Courde Madrid,
de retour par congé , a eu l'honneur d'être préſenté
à Sa Majesté par le Comte de Vergennes ,
Miniftre & Secrétaire d'Etat ayant le Département
des Affaires Etrangères.
Le Duc de la Vauguyon , Ambaſſadeur du Roi
auprès des Etats-Généraux des Provinces-Unies ,
de retour en cette Cour par congé , a eu l'honneur
d'être préſenté au Roi par le Comte de Vergennes
, Miniſtre & Secrétaire d'Etat ayant le
Département des Affaires Etrangères.
La Marquiſe de Choiſeul-d'Aillecourt , a auſſi
eu l'honneur d'être préſentée à Leurs Majestés &
àla FamilleRoyale, par la Marquiſe de Choiſeul-
la-Beaume.
Le 10 Janvier , le Marquis de Juigné , Miniftre
Plénipotentiaire du Roi près l'Impératrice de
Ruffie, de retour en cetteCour par congé , a cu
T'honneur , à ſon arrivée ici , d'être préſenté au
Roi par le Comte de Vergennes , Miniftre &
Secrétaire d'Etat ayant le Département des Affaires
Etrangères.
Le 13 du même mois , le Bailli de Breteuil ,
Ambaſſadeur de la Religion de Malte , eut une
Audience particulière du Roi , dans laquelle il
remit ſa Lettre de créance à Sa Majesté : il fut
conduit à cette Audience , ainſi qu'à celle de la
Reine & de la Famille Royale , par le Sieur Lalive
JANVIER. 1778. 209
de la Briche , Introducteur des Ambaſſadeurs , &
précédé par le Sieur de Séqueville , Secrétaire ordinaire
du Roi pour la conduite des Ambaſſadeurs.
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES.
Le 22 Décembre dernier , le Doyen & les Députés
de la Faculté de Médecine de Paris , ont eu
I'honneur de préſenter à Sa Majesté , 1º . le récit de
ce qui s'eſt paſſé dans les Aſſemblées de la Faculté,
au ſujet de la ſection de la ſymphiſe des
os pubis , pratiquée ſur la femme Souchot , par
le Sieur Sigault , accompagné du Sieur Alphonſe
Leroi : 2° . Le Mémoire du premier de ces Docteurs
fur les motifs qui l'ont déterminé à cette
opération , & fur ſes effets : 3 °. Le rapport des
Commiſſaires qui ont ſuivi le traitement jour par
jour, & qui ontconſtaté la guériſon. Sa Majesté,
fenſible aux avantages que ſes Sujets & l'humanité
entière doivent attendre de cette découverte,
en a témoigné ſa ſatisfaction aux Députés,
&nommément au Sicur Sigault.
: Le 28 du même mois , le St Blaizot , Libraire-
Géographe de la Reine , a eu l'honneur de préſenter
à Leurs Majestés & à la Famille Royale ,
l'Almanach de Versailles pour l'année 1778 .
Le 31 du même mois , le ſieur le Breton ,
premier Imprimeur ordinaire du Roi , eut l'honneur
de remettre à Leurs Majestés & à la Famille
Royale l'Almanach Royal.
210 MERCURE DE FRANCE.
Le même jour , le fieur Ventes , Libraire des
Menus-Plaiſirs du Roi , eut auſſi l'honneur de
remettre à Leurs Majestés & a la Famille Royale
l'Etat actuel de la Muſique du Roi & des trois
Spectacles de Paris.
Les fieursNée &Mafquelier , Graveurs , que
Leurs Majestés & la Famille Royale ont honorés
de leurs fouferiptions pour un Ouvrage intitulé :
Tableaux pittoresques , physiques , historiques ,
moraux , politiques & littéraires de la Suiffe & de
l'Italie , ont eu l'honneur de remettre à Leurs
Majestés & à la Famille Royale la onzième livraiſonde
leurOuvrage.
Le 8 Janvier , le ſieur Elie de Beaumont ,
Avocat-général honoraire de Monfieur , Intendant
des Finances de Monſeigneur le Comre
d'Artois , & ancien Avocat au Parlement , a cu
Thonneur de préſenter à Leurs Majestés & à la
Famille Royale les Médailles frappées à l'occafion
de ſa Fête morale & patriotique , ſous le
titre de Fête des bonnes Gens. Leurs Majestés &
la Famille Royale ont reçu avec bonté cet hommage
du zèle du ſieur Elie de Beaumont. Dirſept
établiſſemens ſemblables ont été formés
dans le Royaume depuis celui-ci , & ont produitdes
effets ſi marqués pour de rétabliſſement
des moeurs , qu'on doit defirer de les voir s'af
fermar & ſe multiplier encore.
1
JANVIER. 1778. 211
MARIAGES.
Leurs Majestés & la Famille Royale ont ſigné ,
le 28Décembre,le contrat de mariage du Marquis
de la Tour-Maubourg , Capitaine au Régiment
Dragons de Noailles , avec Demoiselle Pinault
deTenelles.
Leurs Majestés & la Famille Royale ont ſigné
le Contrat de mariage du Marquis de Pleurs .
Lieutenant - Colonel des Carabiniers , avec Demoiſelle
de Bramont.
NAISSANCES.
On mande de Fontenay - le - Comte , en Bas-
Poitou , que dans la Paroiſſe de Saint Médarddes-
Près , la nommée Jeanne Damand , femme
Giraud , Sergettier , âgée de quarante- cinq ans ,
après avoir eu dix enfans de ſuite , & avoir
paflé cinq ans & deux mois fans en avoir , eſt
accouchée , la nuit du 6 au 7 Janvier dernier ,
de quatre filles ayant chacune dix-neuf à vingt
pouces de haut : elles on reçu toutes quatre le
baptême , & ont vécu , l'une trois jours & les
autres deux. On obſerve que cette femme , qui
ſe porte très-bien , eft accouchée par accident
avant terme, & qu'il y a grande apparence
que fans cela les quatre filles auroient vécu :
212 MERCURE DE FRANCE.
on obſerve auſſi qu'elles font mortes dans le
même ordre qu'elles font venues au monde , &
dans le même eſpace de temps des unes aux
autres.
Le 29 de Décembre dernier , le fils ainé du
Marquis de Montbel , Gentilhomme d'honneur
de Monfieur , a été tenu ſur les fonds de Baptême
, dans la Chapelle du Château , par Monfieur
& Madame , qui lui ont donné les noms
de Louis-Joſeph.
MORTS.
La Comteſſe d'Affry, Baronne d'Alt , Epouſe
du Comte d'Affry, Lieutenant-Général des Armées
du Roi , & Colonel des Gardes Suiſſes de Sa
Majesté , eſt morte à Fribourg en Suiffe , le 19
du mois de Janvier.
On écrit du Bas- Poitou , près de Bergerac , que
Jeanne Rigalande , Payſanne de la Paroiffe de
Giniſtet , y eſt morte cette année à cent onze ans ,
&que parmi le grand nombre de perſonnes trèsâgées
qui font en ce pays , il y a fur-tout une
femme qui , à quatre- vingt-dix- huit ans , fait
encore le métier d'Accoucheuſe , & une autre
pauvre Payſanne qui jouit de la meilleure ſanté
àcent deux ans .
François , des Comtes de Baſchi , Comte de
Baſchi- Saint-Estêve , Chevalier des Ordres du
Roi , eſt mort au Château de Doſeaves
près Montpellier , le 19 Décembre 1777 , dans
la ſoixante- dix- ſeptième année de fon âge.
JANVIER. 1778. 213
Jeanne-Françoiſe Gardien , Veuve de François
Elie de Chaſtenay , Chevalier , Marquisde
Lanty , Meſtre-de-Camp , eſt morte à Paris le
2 de Janvier , au Couvent des Dames Récollettes .
,
L'illuſtre Haller , Membre du Grand- Conſeil
Souverain de la République , Préſident de l'Académie
Royale des Sciences de Goettingue & de
la Société Economique de Berne , Membre de
l'Académie Royale des Sciences de Paris , des
Académies & Sociétés de Londres , Berlin
Harlem , Edimbourg , Bologne , Stockholm ,
Upſal , des Arcades , de Munich & de Crainx
Chevalier de l'Ordre Polaire , &c. eſt mort à
Berne dans la nuit du 12 au 13 Décembre , &
dans la 70º année de ſon âge. Il a laiſſé
lamémoire la plus honorable de ſon imagination,
de ſon eſprit , de ſon coeur , de ſes vaſtes connoiſſances
& de ſes moeurs , dans des écrits toujours
utiles qui en font un monument durable,
Tirage de la Loterie Royale de France ,
du 2 Janvier 1778 .
Les numéros ſortis de la roue de fortune ſout :
7,34 , 65 , 73 , 26.
Du 16 Janvier.
Les numéros ſortis de la roue de fortune font:
23 24,55, 36 , 50 , 150
214 MERCURE DE FRANCE.
TABLE.
P
IÈCES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE , P. S 5.
L'Ivreſſe , Ode. ibid.
Vers ſur le ridicule, 12
Moralité , ibid.
Le Philoſophe Bienfaifant, 13
Vers àÉgle, 16
Sybille , Anecdote, 18
Epitre à M.de Voltaire , : 31
Vaudeville, 341
Vers ſur l'Avenir , 35
Vers fur Ninon l'Enclos , 361
Stances àMadame laPrinceſſe de Montbarcy, ibid.
Vers à M. le Prince de Montbarcy , 37
L'abſence, 38
Vers à M. de Voltaire , 41
LesTalens , 44
L'Écran ibid.
?
Adieux à l'Amour, 46
Vers mis au basd'un Bouquet, 48
AMadame de R *** 49
ExplicationdesEnigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Hiftoire générale de la Chine,
L'Avocat,
so
SI
53
56
ibid
74
Cathechismus , &c 75
JANVIER. 1778. 215
Dictionnaire univerſel des Sciences Morale ,
Économique , Politique & Diplomatique , 76
Publii Terentii Afri Comoediæ ſex ,
Vues ſur la Juſtice Criminelle ,
OEuvres complettes de M. de Saint - Foix ,
De la Littérature & des Littérateurs ,
La Rupture ,
86
87
وا
98
102
Les vrais principesdu Gouvernement François, 105
Differtationqui a remporté le Prix de l'Académie
de Mantoue ,
Nouvel Abrégé Chronologique de l'Hiſtoire
&du Droit public d'Allemagne , 113
Traité du Baptême par S. Auguſtin , 118
Panégyrique de S. Louis , 121
Les OEuvres de M. Deſinahis , 123
Hymne au Soleil , 131
T
Journal Hiſtorique & Politique deGenève, 138
Annonces littéraires , 147
" Γ
!
ACADÉMIES, 150
Paris ,
ibid.
Amiens,
1601
SPECTACLES. 164
Opéra ,
ibid.
Comédie Françoiſe ,
166
Comédie Italienne , 167
ARTS. 169
Gravures , ibid.
Muſique , 173
Géographie , 176-
Avisdes Editeurs pour la Bibliothèque des
Romans.
177-
Variétés , inventions , &c. 189
Lettre de M. Patte, ſur les découvertes de M.
Loriot , 181
216 MERCURE DE FRANCE.
Trait d'humanité & de courage , 190
Anecdotes , 194
Nouvelles politiques ,
196.
Nominations , 205
Préſentations ,
:
207
d'Ouvrages , 209
Mariages ,
211
Naiſſances ,
ibid.
Morts ,
Loterie,
212
213 .
A
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre deMonſeigneur leGardedes
Sceaux , le ſecond volume du Mercure de France,
pour le mois de Janvier , & je n'y ai rien trouvé
qui n'ait parudevoir en empêcher l'impreffion.
A Paris, ce 22 Janvier 1778.
2
DE SANCY
1
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe,
près Saint Cônie.
1
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
FÉVRIER, 1778 .
Mobilitate viget. VIRGILE .
Beugnet
À PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire, rue de Tournon,
près le Luxembourg.
AvecApprobation & Privilége du Roi.
২
AVERTISSEMENT.
C'ESTAUSicur LACOMBE libraire , àParis, rur de
Tournon , que l'on prie d'adreſler , francs de port,
les paquets&lettres, ainſi que les livres , leseftampes
, les pièces de vers ou de profe , la mufique
, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & mechaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des livres
, eltampes&pièces de muſique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourirà ſa perfection;
on recevia avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire ,on les nommera quand
ils voudront bien le perinettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront meine un titrede
préférence pour obtenir des récompenfes fur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv.
qae l'on paierad'avance pour ſeize volumes rendus
francsdeport.
L'abonnement pour la province eſt de32 livres
pareillement pour ſeizevolumes rendus francs de
port par la poſte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eſt de 36 fols pour
ceuxqui n'ontpas ſouſcrit,au lieu de 30 fols pour
Ceux qui fontabonnés.
On ſupplie Meſſieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la poſte , ou autrement , au Sicar LACOMBE,
libraire,àParis,ruedeTournon.
Ontrouve auſſi chez le même Libraire les Journaux
fuivans , portfranc par la Pofte.
JOURNAL DES SAVANS , in-49. ou in-12 , 14 vol.
Patis, 16 liv.
Francde port en Province , 201.4 £.
JOURNALDES BEAUX-ARTS ET DES SCIENCES,24 cahiers
par an , à Paris , 241.
Én Province , 301.
BIBLIOTHEQUE UNIVERSELLE DES ROMANS, Ouvrage
périodique, 16 vol, in-12 . àParis, 241.
En Province, 321.
ANNÉE LITTÉRAIRE , 40 cah, par an , à Paris , 241
Et pour la Province, 32 1.
GAZETTE UNIVERSELLE DE LITTÉRATURE , à Paris ,
port franc par la poſte , 181.
JOURNAL ÉCCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Dinouart ,
14vol. par an , à Paris , 9 1.16f.
Etpour la Province , port frane par la poſte , 141.
JOURNAL DÉS CAUSES CÉLÈBRES, 12 volin- 12 par an ,
àParis , 181.
Etpour la Province , 241.
JOURNAL HISTORIQUÉ ET POLITIQUE DE GENEVE , 36
cahiers par an , à Paris& en Province , 181.
LA. NATURE CONSIDÉRÉE , 52 feuilles par an, pour
Paris & pour laProvince , 121.
JOURNAL ANGLOIS , 24 cahiers par an ; à Paris & en
Province , 24 L.
TABLE GÉNÉRALEDES JOURNAUX anciens & modernes ,
12 vol . in- 12 . à Paris , 24 1. en Province ,
LE COURIER D'AVIGNON ; prix ,
301.
181.
A ij
Nouveautés quise trouvent chez le même Libraire.
Quinti Horatii Flacci carmina cum annotationibus , 2 gt.
in-8°. br. 101.
Les Incas , 2 vol . avec fig . in-8 ° . br. 181.
Dictionnaire Dramatique , 3 vol . gr . in - 8° . rel. 151.
Dict . de l'Induſtrie , 3 gros vol , in-8° . rel. 181.
Hiſtoire des progrès de l'eſprit humain dans les Sciences
naturelles, in -8º. tel. 5liv.
Autre dans lesſciences exactes , in-89. rel. 51.
Autre dans les ſciences intellectuelles , in-8° . rel. 51
Médecine moderne , in-8 ° . br . 21.10f.
Traité économique & phyſique des Oiseaux de baffecoar
, in- 12br.
Dit. Diplomatique , in-8°. 2vol.avec fig. br.
Revolutions de Ruſſie , in-8 °. rel.
Spectacle des Beaux-Arts , rel.
Dict. des Beaux-Arts , in-82 . rel.
Théâtre de M. de Sivry , vol. in -8º. br.
21.
121.
21. 10f,
21. 10fa
41.10f.
21.
31.
Monumens érigés en France à la gloire de Louis XV, &c .
Poëme ſur l'Inoculation , vol. in-8 °. br.
in- fol. avec planches br . en carton ,
Mémoires ſur les objets les plus importans de l'Architecture
, in-4° . avec fig. br. en carton ,
L'Eſprit de Molière , 2 vol. in- t2 br.
241.
121.
41.
Tableau politique & littér. de l'Europe , an. 1775 , br. 2 1.
Dit. des mots latins de la Géographie ancienne , in-89.
broch
Les trois Théâtres de Paris , in-8° . br.
31.
21. 10 f.
11. 10f.
Hymne au Soleil, nouv. édit. augmentée, 11. 10f,
L'Egyptienne , poëme épique , br.
MERCURE
DE FRANCE .
FÉVRIER , 1778 .
PIÈCES FUGITIVES.
EN VERS ET EN PROSE,
DAVID VAINQUEUR DE GOLIATH.
Роёте.
Près des murs d'Azéca , le Philiſtin cruel ,
Des fers ou de la mort menaçoit Iſraël.
L'énorme Goliath , fier du poids de ſes armes ,
Dans le camp de Saiil répandoit les alarmes .
А üj
6 MERCURE DE FRANCE.
Déjà , depuis long-rems, l'épouvante& l'horreur,
Du Chef& des Soldats, avoient glacé le coeur.
LeGéant écumoit de fureur& de rage :
Qu'unGuerrier , parmis vous, fignale fon courage,
Dit-il , & contre moi , de ſon bras vigoureux ,
Qu'il meſure ſa force & confonde nos Dieux.
Laches! pourquoi couririe danger des batailles ,
Etgémir ſur nos champs couverts de funéraillesi
Qu'unduel , à vosyeux, fixe notre deſtin.
Ainfi ,dans ſon tranſport , parloit le Philiftin.'
Iſraël accablé d'une douleur amère ,
Juſques au ſein de Dieu , fait monter ſa prière.
Vois ton Peuple , dit- il , ô vengeur des Hébreux !
Souviens-toi d'Abraham, ſoit propice à nos voeux.
Le Seigneur les entend , & labonté Suprême
Prépare un Défenſeur au ſeul peuple qu'il aime.
David eft ce Guerrier. Jeune & fimple Pasteur ,
D'Iſraël gémiſſant , il ſera le vengeur.
Il dirige ſes pas au centre de l'Armée ;
Des diſcours duGéant, la prompte renommée,
Vient frapper ſon oreille & toucher ſon eſprit.
Aux blafphemes honteux que le monſtre vomit
De David indigné le courage s'enflamme.
Quor! dit-il , ô Saül de ce Coloſſe infâme ,
Et vous & vos Guerriers timides & tremblans ,
Souffrirez-vous encor les outrages ſanglans ?
2
:
FÉVRIER. 1778. 7
:
Verrai-je de mon Dicu mépriſer la clémence ?
Verrai-je impunément blafphemer ſa puitlance?
Ce Dieu dont l'Univers admire la grandeur ,
Rejette, pour ſa gloire , une lâche froideur.
Du Père des Croyans il protège la race ;
Mais il demande en elle une invincible audace..
Armez-vous , o Sion ! ne craignez point les fers;
Bravez du Philiſtin les reproches amets :
Il ſuit le mouvement d'une fureur barbare ;
Il s'aveugle lui- même , & ſon eſprit s'égare..
Je ſuis jeune , il est vrai ; qu'importe? Du Géant
Qui nous vante ſes Dieux d'or , de cuivre ou d'argent
,
Jeprétendsrepouffer l'injure &le blafpheme ;
Je crains peu ſa fureur : ah! qu'il tremble luimême
!
Soutenu du Très-Haut , animé par la Foi ,
Mon bras ſaura venger ma Patrie & mon Roi.
Vous , vaincre Goliath! dans l'ardeur qui vous
preſſe ,
Omon fils ! dit Sail , votre foible jeuneffe ...
Aces mots le Pasteur , qu'enflamme un doux
eſpoir ,
ASaül alarmé découvre ſon pouvoir.
Raffurez -vous,grand Prince, & diſſipez la crainte
1
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
1
C'eſt envain qu'aujourd'hui votre ame en eſt
atteinte :
Ma main va vous défendre & terminer vos maux ;
Cette main qui dompta les plus fiers animaux :
De leurs dents mille fois j'arrachai la victime.
Je ſuis le même encor , & le Dieu qui m'anime
Contre le Philiſtin , me répond du ſuccès.
Je le vaincrai , Seigneur , & vous aurez la paix.
Cediſcours , en Saül, fait naître l'eſpérance;
Au pouvoir de David il met ſa confiance.
Soudain il eſt armé d'un glaive menaçant ,
D'une large cuiraffe & d'un caſque éclatant.
Mais , accablé d'un poids au-deſſus de ſon âge,
De ſes membres David perd la force & l'uſage.
Il quitte l'appareil de ces vains ornemens ;
Et, pour combattre , alors il a pour inftrumens ,
D'un Pasteur de troupeaux , la houlette & la
fronde.
Sur le Dieu des combats tout ſon eſpoir ſefonde:
Untorrent ferpentoit au pied de deux côteaux ,
Et , diviſant la plaine , y promenoit ſes eaux.
Là , le Héros s'avance, &, bouillant de courage,
It choiſit des cailloux qu'il voit für le rivage.
Ge font-là les ſeuls traits dont il va ſe ſervir 5
C'eſt par eux qu'il doit vaincre , &Goliath périr.
L'intrépide Pasteur , plein d'une ardeur Divine ,
FÉVRIER. 1778 . 9.
S'approche du Géant , l'obſerve , l'examine ,
Et , ſans crainte , avec lui ſe préſente au combat.
Quoi! dit le Philiſtin , voilà donc le Soldat
Qu'Iſraël a choiſi pour vaincre mon courage ?
Sur un chien furieux prétends-tu l'avantage ?
Téméraire Mortel ! un bâton à la main ,
Tu viens pour me combattre & me percer le ſein?
Deton Dieu, contre moi, la force eſt impuiſſante ;
Mon coeur , de ſon pouvoir , ne prend point
l'épouvante.
Vivent les Dieux de Geth , qui ſoutiennent mon
bras!
Va! je veux en ce jour t'immoler au trépas ,
Vil appui d'Iſraël ! Ton corps , ſans ſépulture ,
Des corbeaux affamés deviendra la pâture.
Reçois le châtiment de ta témérité ,
Ta honte va paſſer à la poſtérité.
Je crains peu , ditDavid , tes diſcours & tes armes:
Crois-tu donc en mon coeur imprimer les alarmes ?
Au nom de ce grand Dieu que ta bouche maudit,
Monſtre ! je vais punir l'orgueil qui te ſéduit,
Ce Dieu va te livrer aux efforts de mon zèle ;
Vainement la fureur en tes yeux étincelle ,
De ton ſang répandu je veux teindre ces lieux ;
Que ton Peuple gémiſſe& réclame ſes Dieux ,
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
Moi ſeul je lui prépare un honteux eſclavage:
Des chiens & des vautours il ſera le partage.
Alors on connoîtra le Dieu qui me défend :
Lui ſeul eſt le vrai Dieu, lui ſeul eſt tout puiffant.
Aces mots , vers David , le Coloſſe s'avance ;
Tranſporté de fureur , il fait briller ſa lance :
Il eſt près de frapper ; mais le jeune Berger
Echappe à ſes efforts ,&, fans trop s'engager ,
Il ſaiſit un caillou dont il arme ſa fronde .
Invoquant de ſonDieu la ſageſſe profonde ,
Il obſerve , avec ſoin , le Géant furieux ;
Et , pour le mieux frapper , le meſure des yeux
Il entend contre lui la dernière menace.
David fuit de ſoncoeur la généreuſe audace,
Et , vengeant d'Iſraël le douloureux affront ,
Il atteint Goliath ,& lui perce le front.
Le Géant lutte envain , la bleſfure eſt mortelle ,
Le ſang coule àgrands flots , leColoffe chancelle
Sa force l'abandonne , il tombe évanoui :
Il meurt. Les Philiftins, dont il étoit l'appui ,
Confus, épouvantés , cherchent par-tout la fuite.
LeHéros que foudain Iſraël félicite ,
Du Coloſſe abattu s'approche avec fierté ,
Voit ſon glaive tranchant, l'arrache à ſon côté,
Le lève , le balance , & , d'une main nerveuse,
Sépare de ſon corps la tête monstrueufe.
FÉVRIER. 1778.
Lajoie éclate au loin dans le camp des Hébreux
AuDieu qui les ſoutient ils adreſſent leurs voeux.
Quels tranſports ! on entend mille chants de victoire
,
Et ce jour, du vainqueur , éterniſe lagloire.
ParM. Courtalon-Delaiſtre, C. D. S. S. L. T.
LE TEMPLE DE LA FRIVOLITÉ.
PRRès du Parnaſſe eſt un côteau charmant
Où règne un éternel Printems ,
Séjour qui réunit à l'Art induſtrieur
Les plus riches tréſors de la belle Nature.
D'un ruiffeau l'onde vive & pure ,
L'arroſe en ferpentant avec un doux murmure ,
Et répand ſur ces bords un frais délicieux .
Dans le riant vallon ſans ceſſe on voit éclore
Les dons de Pomone & de Flore ,
Etlesyeux font charmés par les vives couleurs
Qu'offre l'émail de ces naiſſantes fleurs.
Sur cette agréable colline
Un ſuperbe Temple domine ,
D'unPeuple heureux, aſyle révéré
CeTemple eſt le ſéjour de la Frivolité.
Detoutes parts on vient lui rendre honumage :
}
:
Avj
I12 MERCURE DE FRANCE.
LaDéeſſe en ces lieux , ſur un Trône éclatant ,
Exerce un pouvoir fans partage ;
Demille Adorateurs elle reçoit l'encens:
Stances , Quatrains , Rondeaux & Vaudevilles ,
Épigrammes ſans ſel , Madrigaux ſans eſprit ,
Sont les productions de leurs veines ſtériles ,
Sont les ſeuls vers qui remportent le prix.
Là , l'élégant Damon, au retour de l'année,
Vient cueillir un bouquet pour fon aimable Iris ,
Et rimer quelques vers que ſon ame charmée
Croit inſpirés par le Dieu de Cypris,
On y voit Dorilas qui , ſe croyant Poëte,
Ala Déeſſe offre ſes voeux ,
Etprend à la pipée un couplet qu'il répète
A l'objet de ſes tendres feux .
Un propos fade , un doucereux langage,
Un vain & léger perfiflage ,
Un ſtérile & froid compliment,
D'un faux brillant le pompeux étalage ,
Sont à ſes yeux le plus rare talent:
Jamais il ne connut la voix du ſentiment.
Dans ces lieux embellis par l'Art & la Nature ,
Un jour je me crus tranſporté :
De ce Palais l'élégante ſtructure ,
Frappa mon regard enchanté ;
Mais de ce faux éclat bien-tôtdéſabuſé ,
FÉVRIER. 1778 . 13
Je quittai ce côteau pour monter au Parnaſſe.
Je ne pus échapper aux regards d'Apollon ;
CeDieu, furprisde mon audace ,
Medit : que prétends-tu ſur le ſacré vallon ?
Objet de mon culte ſincère ,
Je viens , lui dis-je, implorer tes bienfaits ,
Pour offrir en cejour , ſi cher à mes ſouhaits ,
Des vers à Palemon , dignes d'un ſi bon père.
Tes efforts feroient ſuperflus ,
Me dit le Dieu de ce charmant ſéjour :
De Palémon je connois les vertus ;
Mais crois-tu par tes vers mériter ſon amour ?
Quede ton coeur ta voix ſoit l'interprète :
Sois de ton père & la joie & l'appui ;
Et, ſans briguer le titre de Poëte,
Tu ſeras plus digne de lui.
Par M. P.
VERS
AMademoiselle AURE P * D'H * DE
Ch** fur M*.
BELLE
DELLE Aure , les mortels, dans leur cultevolage,
N'ont point encor bâti deTemple à laDouceur
14 MERCURE DE FRANCE.
Moi qui veux à jamais lui rendre mon hommage ,
Pour fon Autel facré , j'ai fait choix de ton coeur.
ParM. Ch** du Buis *.
QUATRAIN
:
i
DE M. le Comte DE COUTURELLE ,
à M. DE LA BOISSIÈRE , fon Procureur
au Parlement de Paris ,fur la
bleſſure que sa chûte vient de lui occafionner
à la tête.
D
1
Es Procureurs , ô vous le plus aimable !
Le plus habile & le moins Procureur ,
Vouscraigneztrople coup qui vous accable
Lecontre-coup retombe ſur mon coeur.
FÉVRIER. 1778. 15
LE
FONG ET KIANG,
:
ου
RIOMPHE DE L'AMITIÉ.
Anecdote Chinoise.
Sous le célèbre Empereur Yao * , dont
la Chine a conſacré la mémoire , vivoient
deux Négocians , Fong & Kiang ,
* L'Empereur Yao. Voici ce qu'on lit dans
Hiſtoire de la Chine , Tome I : L'Empereur
>>Yao n'avoit de tranquillité ſur le Trône
>que lorſqu'il ſavoit que ſon Peuple étoit content
, & s'appliquoit à remplir ſes devoirs.
Cet amour pour ſes Sujets le rendoit extrê-
>>mement vigilant fur tous leurs beſoins; fou-
>>> vent il alloit lui-même viiter les Provinces ,
** & s'informoit avec ſoin des pauvres , des
>> veuves & des orphelins , qu'il ſecouroit effica-
>>cement dans leur misère. Le Peuple a-t -il
froid, diſoit- il ? c'est moi qui en fuis cause.
A-t-il faim ? c'est ma faute. Tombe-t- ildans
>> quelque crime?je dois m'en regarder l'Auteur .
Pourquoi l'Univers n'eſt-il pas rempli de la mémoire
de tels Souverains! On a ignoré long-tems
l'existence d'Yao , tandis que ,dès notre enfance,
les noms de Tibère,de Neton , retentiſſent ànos
orcilles.
16 MERCURE DE FRANCE.
que l'on cite encore aujourd'hui , dans
ces climats, comme les plus parfaits modèles
de l'Amitié. La fortune du premier
étoit très-bornée , tandis que l'autre
poſſédoit d'immenſes richeſſes. Cette
difproportion dans les biens n'avoit pu
repouſſer & affoiblir cette heureuſe ſympathie
qui approche les coeurs , les lie
& les rend , pour ainſi dire , dépendans
l'un de l'autre . On auroit eu de
la peine à ſavoir qui des deux de Fong
oudeKiang s'aimoient davantage. Celuici
entre , un jour , chez ſon ami , à la
faveur des ombres de la nuit ; il le
trouve ſeul. Kiang étoit pâle , égaré ,
livré au déſordre le plus affreux ; il
regardoit derrière lui avec frayeur , comme
s'il craignoit d'être pourſuivi : Eh !
qu'avez-vous , lui dit Fong , ſurpris de
fon état ? Mon ami , d'où vient ce tremblement
dans tous vos membres , cette
épouvante? .... Si je ne vous connoiffois
, j'imaginerois que vous venez de
vous fouiller d'un crime. En pouvezvous
douter , répond Kiang , en jetant
un profond gémiſſement ; ces alarmes ,
cette terreur n'appartiennent point à la
vertu! Oui , Fong , je ſuis le plus coupable
des hommes. Vois-tu ces mains ?
FÉVRIER. 1778. 17
....
Elles font rouges du ſang de l'honnête
Outing:-Que dites - vous ? O ciel !
Outing.....- Je lui ai plongé un poignard
dans le coeur; je me ſuis cru offenſé
pour un mot , pour un ſeul mot
qu'il m'a juré , en mourant , n'avoir
point laiſſé échapper. Enfin il eſt mort,
&moi je vis.... Je ne ſais quel mouvement
me fait ſouſtraire au ſupplice
que j'ai trop mérité. Fong,
c'eſtdans le ſein de l'amitié que je me
réfugie :-Je ne ſerai point indigne de
ta confiance. Kiang , je ne vois plus ton
crime , je ne vois que ton malheur : il
eſt affreux d'avoir commis un homicide;
tu es bien plus à plaindre qu'Outing ! il
eſt mort avec toute ſa vertu , & toi tu
es la proie des remords qui te déchirent.
Jamais l'image de cet infortuné
ne fortira de ta mémoire; tu le reverras
toujours ſe traîner ſur tes pas , te
-montrer ſa bleſſure. Mais je ne veux
point redoubler ta peine : tu as eu raiſon
de compter ſur ton ami . Voici
un endroit de ma maiſon où tu ſeras
-en ſûreté ; aucun de mes domeſtiques
n'en approche ; je t'apporterai moi ſeul
ta nourriture : jette-toi dans le ſeinde
cet Être Suprême, du Tien , qui a les
18 MERCURE DE FRANCE .
(
yeux attachés ſur toi : implore ſa clémence....
pour moi , je ne t'abandonnerai
point. Adieu, je ſuis fâché de te
laiffer à toi-même ; mais les foins de
ma famille partagent mon tems , & il
feroit à craindre que mon abſence ne
donnât lieu à des foupçons qu'il faut
écarter.
Les deux amis s'embraſſent en pleurant;
& Fong retourne auprès de ſes
enfans & de ſa femme , qui étoient
inſtruits du meurtre d'Outing. Il eſt.
vrai qu'ils ignoroient , avec tout le
monde , quel en étoit l'auteur. Kiang ,
un jour avant l'affaffinar, avoit répandu
le bruit , parmi les connoiliances , quil
partoit pour une Province du midi ; fa
famille même le croyoit.
Fong ne manquoit pas de porter à
boire&àmangerà ſon Priſonnier ; chaque
fois qu'il en approchoit, il lui donnoit
des confolations & des larmes :
l'un& l'autre eſpéroient qu'avec le tems
cette affaire s'affoupiroit. Oui , difoit
Kiang à fon ami, je pourrai me dérober
peut-être aux coups de la juftice
; mais , qui me défendra de mon
propre coeur ? C'eſt-là que je trouverai
FÉVRIER. 1778. 19
d'éternels bourreaux , un éternel ſupplice
: tu as bien eu raiſon de me faire
appréhender ce que j'éprouve. Le ſang
d'Outing crie ſans ceſſe à mes oreilles.
Fong, pourquoi faut-il que j'aye une
épouſe , un fils , une famille ? Hélas !
c'eſt pour eux feuls que je cherche à
foutenir encore le fardeau d'une trop
miférable vie ; un criminel n'a d'autre
parti à prendre qu'à ſe procurer la plus
prompte mort. Je te le dis , ce n'eſt
plus pour moi que j'exiſte , c'eſt pour
d'autres qui me font plus chers que moimeme:
on n'eſt poim époux &père impunément.
Ces ſentimens , mon ami ,
ne te 1ont pas étrangers. Kiang, caft
mon ame même que tu développes ; après
le Tien , ce que j'aime le plus font
ma. femme & mes enfans. Bien moins
heureux que toi , je ſuis obligé d'employer
toutes les reſſources d'une hon
nêre induſtrie pour remplir les devoirs
de père de famille. S'ils venoient , en
ce moment, à me perdre!..Quelle image
! ..... Eh , interrompt Kiang , tu
oublies,donc que tu as un ami ? Tu
fais , reprend Fong , quelle eſt ma façon
de penſer & de me conduire. On
ne doit recevoir des bienfaits de qui
que ce ſoit , que lorſqu'on a épuisé
-
20 MERCURE DE FRANCE .
tous les moyens de s'en paſſer : rappelle
-toi que nous avons eu des diſputes
à ce ſujet. Jamais l'intérêt ne préſidera
à notre amitié ; mais fi ma
femme & mes enfans étoient dans
le beſoin , je ne rougirois pas d'avoir
recours à toi : tu es leur ſecond père ;
alors l'ami a des obligations à remplir ,
& malheur à celui qui attache de l'humiliation
à en être l'objet ! c'eſt l'ingratitude
qui ſe ſauve de la bienfaiſance.
La reconnoiſſance eſt , ſans doute , le
plus doux des plaiſirs .
Fong étoit attentif à tout ce qui ſe
débitoit ſur le meurtre d'Outing ; il
recueilloit juſqu'aux plus foibles propos .
Il apprend que des ſoupçons recherchent
l'auteur de l'aſſaſſinat , qu'ils ſe fortifient
, qu'enfin tout ſe réunit pour accabler
un innocent , que Ming étoit dans
les fers. C'étoit peut - être l'homme
le plus vertueux de la Chine : on l'avoit
vu avec Outing quelques momens
avant que Kiang eût oté la vie à ce
dernier. Des ennemis de Ming ( car la
vertu en a plus que le vice) avoient
produit de faux témoins , & il alloit
fuccomber. Aucun de ces dérails
n'échappe à Fong. A quels déchiremens
il eſt en proie ! Il fait la vérité , il re
FÉVRIER. 1778 . 21
cèle dans ſa maiſon le coupable , mais
ce coupable eſt ſon ami ; Kiang a imploré
l'hoſpitalité , il s'eſt réfugié dans ſon
fein comme dans un ſanctuaire. Cependant
Ming gémit dans une Prifon , il
va périr , &périr dans l'ignominie. Fong
eſt agité de cette horrible ſituation.
On litoit fur ſon front le déſordre extrême
de ſon ame. Quand il ſe rendoit
furtivement dans la retraite deKiang,
& qu'il jetoit des regards ſur lui , des
larmes couloient de ſes yeux. Kiang n'a
pas de peine à ſaiſir ſon trouble , quoique
ſon ami s'efforce de le diffimuler.-
Fong , depuis quelques jours
vous êtes dévoré d'un chagrin qui femble
augmenter à ma vue ? N'hésitez pas
à me l'apprendre : y a-t-il a craindre
pour moi ? .... Mon ami , ... je ſaurai
mourir. J'ai mérité ma malheureuſe deftinée
:- Votre destinée ! .... elle eſt en
effet une eſpèce de ſigne de réprobation
dont le Tien paroît vous avoir marqué...
Oui , Kiang , votre ſort eſt digne de
toute ma compaſſion. On est bien à
plaindre quand on cauſe la perte de
l'innocence. Pardon , .... le troublę
me pourſuit ! hélas ! ce n'eſt pas à
moi à irriter vos maux.
....
21 MERCURE DE FRANCE.
Fong ne ceffoit de gémir & de laif
fer échapper des larmes. Kiang l'interrogeoit
, le preſſoit envain de s'expliquer
: il gardoit un morne filence , levoit
les yeux au ciel , embraſſoit avec
tranſport ſon ami , & s'en éloignoit
avec une forte de terreur. Enfin il le
quitte ſans fatisfaire ſa curiofité. Il fort
de ſa maiſon ; il eſt frappé d'un cri
univerſel : Ming va fubir le châtiment
dû au crime. Fong pénètre juſqu'à la
Place publique ; il voit s'élever le monument
du ſupplice; il entend une foule
de Citoyens ſe dire : comment ſe peutil
que Ming ait commis un affaffinat ,
lui que nous regardions comme la vertu
même ? Après un tel exemple , faut-il
ſe repoſer ſur la bonne réputation ? Les
hommes font bien trompeurs ! Fong
ſe diſoit au fondde ſon aime , c'eſt donc
ainſi que l'on calomnie l'innocence ! Ce
n'eſt pas aſſez que Ming perdre la vie ,
un opprobre éternel le ſuivra dans le
tombeau ; ſa mémoire ſera condamnée
à une ignominie qui ne s'effacera jamais
! Et moi , moi qui connois la vérité
, je laifferai la Juſtice prononcer un
Arrêt inique ! ô Dieu , ſeroit-ce à moi
d'éclairer ? .... Je le dois.... je ne puist..
FÉVRIER . 1778 . 23
La rumeur augmente ; Ming eſt tiré
de la Prifon , & finira dans peu d'inftans
ſes jours ſous la main de l'exécuteur.
Fong l'entrevoit : il eſt ſaiſi de
pitié , de douleur , de déſeſpoir ; fon
ame eſt ſoulevée à l'aſpect d'un Vieillard
de foixante-dix ans , qui ſe contentoit
de prendre le ciel à témoin de
fon innocence , fans accuſer ſes perfécuteurs.
Sa famille le ſuivoit, les yeux
baignés de larmes , & en pouffant des
cris lamentables. Fong court à fon logis
, prévient ſon épouſe qu'il a un ſecret
à lui communiquer : il lui révèle
précipitamment l'aventure de Kiang ,
lui demande un ferment comme le
garant de fon filence ; il ajoute enfuite
qu'il lui laiſſe le ſoin de veiller
au fort de fon ami : il vole vers ce
dernier:-Kiang , je ſuis obligé de vous
quitter..... ma femme fait tout ; repofez
vous ſur ſa difcrétion & fur fon zèle;
je ne puis vous dire qu'un ſeul mot....
vous faurez combien je vous aime....
je vous recommande mon épouse &
mes enfans ; l'inſtant est arrivé où je
follicite vos bienfaits.... Mon ami, embraſſez
- moi , & fouvenez- vous.
Fong n'a point la force d'achever , tant
fon ame étoit bouleversée. Kiang veut
24 MERCURE DE FRANCE.
lui faire des queſtions , il s'étoit échappé
de ſon ſein; il retourne à ſa femme &
à ſes enfans , les preſſe contre ſa poitrine
avec tranſport, & s'en arrache , en
quelque forte , comme s'il eût voulu
leur cacher la criſe terrible qu'il éprouvoit.
Cet homme fublime , qui mérite d'être
nommé dans le petit nombre des
héros véritables , précipite ſes pas , &
s'empreſſe de ſe rendre à la Place où
l'on traînoit Ming au-devant du ſupplice
qui l'attendoit. Apeine Fong l'a-t-il apperçu
, que , fendant la preſſe , il va ſe
jeter dans les bras du Vieillard,& s'adrefſant
enfuite au Peuple : Citoyens , ſauvez
l'innocent , & puniſſez le coupable : vous
le voyez. Où est-il : lui demande une foule
de ſpectateurs ? Où eſt-il ?-Je vous dis
qu'il eſt devant vos yeux ; c'eſt moi
qui ſuis le Criminel , c'eſt moi qui ai
trempé mes mains dans le ſang d'Outing
, & qui dois mourir. Mille cris
s'élancent vers le ciel ; on admire l'effet
de la juſtice du Tien , qui veille ſur
l'innocent ; on briſe les fers de Ming ;
on le reconduit à ſa demeure avec des
acclamations . Cependant on ne fauroit
refuſer ſa compaſſion , & même ſon eſti
me,
FÉVRIER. 1778 .
25
me , à Fong , qui a eu la grandeur d'ame
de s'avouer coupable pour fauver l'infortuné
Ming. Le premier eſt chargé
de chaînes , effuie pluſieurs interrogations
, eſt convaincu du meurtre d'Outing
; on alloit enfin lui faire fubir la
peine deſtinée aux Meurtriers : le Bourreau
avoit déchiré ſes vêtemens ; le fer
étinceloit. Arrêtez, arrêtez , crie une voix
qui s'élève du milieu de la foule ; on apperçoit
un homme hors d'haleine , accourant
à grands pas :- Un moment ,
ſuſpendez l'exécution. Fong croit reconnoître
les fons quiont frappéfon oreille;
il fort de fon accablement , relève la
tête..... C'eſt vous Kiang ! c'eſt vous !
que venez vous faire ici ?- Mondevoir ,
arracher l'innocentà la punition qui m'eſt
due: Peuple , connoiffez ce mortel refpectable
, le modèle des amis. Kiang
raconte en peu de mots ſa déplorable
hiſtoire : il s'étend ſur la générofité de
Fong; il apprend que ſa femme , inftruite
par la voix publique , étoit venue
lui confier le fort qui menaçoit ſon malheureux
époux ; à cette nouvelle , Kiang
n'avoit pas balancé à s'acquitter de ce
que la nature & l'équité lui ordona
B
26 MERCURE DE FRANCE.
noient; enſuite il embraſſe , au milieu
des ſanglots , fon ami , qui ſoutient que
c'eſt une impoſture dictée par l'amitié, que
lui ſeul eſt le vrai criminel. C'eſt à moi ,
redit-il , à recevoir la mort. La foule
avide entouroit ces deux hommes extraordinaires
, & étoit ſaiſie d'étonnement ,
d'adaniration , de pitié , de douleur : on
n'entendoit que des gémiſſemens ; on ſe
récrioit fur la noblefſe d'ame de deux
amis qui ſe diſputoient la gloire de mourir
l'un pour l'autre. Les Juges , incertains ,
craignentde prononcer ;on ſe contentede
chargerde fers Fong & Kiang , & de les
metre en prifon,La cauſe eſt portée auTribunal
fuprême de l'Empereur , qui ordonne
qu'on les amène en ſa préfence:
l'un & l'autre continuent de donner
l'exemple du débat le plus héroïque.
Le ſage Yao , après avoir peſé mûrement
toute les raiſons , pénètre enfin
la vérité ; digne homme , dit-il à Fong ,
voici ce que la Juſtice commande : placetoi
aux pieds de mon trône : des ſujets
tels que toi ne fauroient trop approcher
leur maître ; & toi , Kiang , en t'admirant
, en te plaignant , je t'envoie à la
mort. Fong veut élever la voix en fa
FÉVRIER1778 27
veur defon ami : il mérite ces ſentimens,
dit l'Empereur. Heureux mortel , il t'eſt
libre d'écouter l'amitié ; & moi , Fong, je
ne puis qu'être juſte : c'eſt le malheur atta
ché à la fouveraineté ; l'Empereur,doit
combattre Thomme , & l'emporter. J'ai
décidé du fort de Kiang , & je lui
demanderai à lui-même s'il croit que
j'aie manqué à l'équité.
Kiang ſe proſterne reſpectueuſement
devant ſon Maître; il avoue que c'eſt
le ciel même qui a parlé par la bouche
duMonarque , il n'implore qu'une feule
faveur , d'embraſſer ſon ami , qui perd
connoiffance quand il voit Kiang arráché
de ſes bras pour être conduit au
fupplice.
Fong a rouvert les yeux : quelle furpriſe
, quel enchantement l'a frappé !
il doute fi c'eſt un fonge : il apperçoit
Kiang affis, à ſes côtés, fur les marches
du Trone : Tu vois, lui dit Yao , un
ſecond monument de la Juſtice. Je l'ai
fatisfaite , en foumettant Kiang à toutes
les horreurs de ſa fin : il s'eſt vû
prêt à mourir. J'ai pensé que ce châ
timent ſuffiſoit pour expier ſon crime ;
-ma clémence a dû agir à ſon tour, &
le récompenfer d'une action généreuſe ;
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
c'eſt le Tien même qui ma dicté ce jugement:
puiffé-je l'imiter dans ſa bonté
! Il m'eſt permis , à préſent , de céder
au doux empire de la nature . Soyez
les ornemens de ma Cour , & que la
Chine vous doive à tous deux les les
çons de l'amitié.
Par M. d'Arnaud.
;
Du danger des mots Homonymes.
1 .
ENVAINP'Anglois,le Rufle & l'Allemand ,
Se plaignent tous également ,
Que notre Langue , inſuffiſante
Dans plus d'un cas , ſans time ni raiſon ,
Sous un unique & même ſon ,
Deux ou trois choſes repréſente .
On ſe ritde leur plainte &de leur embarras;
Mais ſouvent n'arrive-t-il pas
Qu'à ce piége amphibologique ,
Le François eſt le premier pris ?
1
Par fois ce n'est qu'unjeu ; mais d'autres fois c'eſt
pis.
J'en vais citer pour preuve un fait prefque tragique.
1
FÉVRIER. 1778. 29
Il eſt un Peuplede Vuicains ,
Qui fait d'un dur travail fon unique eſpérance ,
Et prend pour objet de ſes gains,
De fournir à toute la France ,
Pour quelques miférables ſous ,
Boucles, couteaux, ciſeaux ,&fenblablesbijoux.
Chez ce Peuple enfumé , certain Miffionnaire ,
Au geſte impérieux , à l'oeil étincelant ,
Poumons d'acier , voix de tonnerre ,
Exerça quinze jours fon robuſte talent.
Il parle , chacun tremble , en hâte ons'examine ,
En foule on ſe préſente à la Confeſtion ,
On pardonne, on s'embraſſe , & le tout ſe termine
i Par l'appareil pompeux d'une Proceffion.
Làparurent enblanc trois àquatre cens filles,
Tant laides , s'entend , que gentilles; )
Deux à deux , cierge en main , le voile ſur le nez ,
D'un fintiſſude fleurs leurs chefs ſontcouronnés ,
Etleurs voix frappent l'air d'un larmoyantCantique
,
Un Ouvrier penché ſur ſa boutique ,
Devant laquelle elles alloient paſſer ,
Tâcha de ſi bien ſe placer ,
Qu'il pût les compterà fon aife.
Pour mieux s'affurer de fa theſe ,
Ilpritun chapelet en main ,
!
A
T
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Dont , à chaque douzaine, il abattoit un grain .
( Mais pourquoi compter par douzaine ? ...
Si l'on veut réfléchir qu'un Ouvrier en gros
Calcule ainſi toujours le fruir de ſes travaux,
A trouver ce pourquoi , l'on aura peu de peine ) .
Dès qu'il ent , en comptant, douze grains accompli
,
En voilà , dit-il , une groffe....
Celle quiparhafard ce nombre avoit rempli ,
Sur la pointe du piedincontinent ſehauffe ,
Vous lui plante un ſoufflet , mais des mieux ſouf--
fletans ,
Qui lui fait voir trente chandelles ,
Et fauter au moins quatre dents.
Acet éclat , parmi nos Péronnelles ,
Voilà tout en combustion ;
Chacune accourt , fait mainte queſtion .
Au patient , à l'outragée ;
La Proceſſion dérangée ,
N'eſt plus qu'un braillard chamaillis .
Aforce néanmoins d'injures &de cris ,
(Il étoitbien tems) on s'explique ,
Lafrappante ſeplaint ,&le frappé replique ;
J'omets leurs Plaidoyers , dont la péroraiſon
Fut que tous deux avoient raiſon.
Avoir raiſon tous deux ! c'eft pourtant choſe sûre,
Qu'il eſt unDélinquant dans toute Procédure...
FÉVRIER. 1778. 38
Oui , mais de ſon côté notre Langue avoit tort ;
Entre le double ſens de groſſe , quel rapport ?
Quoiqu'il en ſoit de ces frivoles rimes ,
Méfiez-vous , Lecteur , des termes Homonymes.
Par M. P. D. L. à Sens.
Pour la Fête des Bonnes-Gens de Canon
en Normandie.
VAUDEVILLE.
Air :A Paris tout est à la grecque.
QUEUz la bonhomie a de charmes !
Que les Bonnes-Gens font heureux
Leurs jours s'écoulent ſans alarmes ,
Leurs vertus ſont ſimples comme eux.
Qu'un autre embouche la trompette ...
Pour chanter les Rois & lesGrands ,
Au fondemadouce Muſette ,
Moi je chante les Bonnes-Gens.
Diſcuter un objet futile
Que préſente l'Antiquité ,
C'eſt le ſavoir vain & ſtérile
:
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
:
:
Dont l'érudit eſt entêté :
Savoir bien labourer la terre ,
Soigner ſes troupeaux , ſes enfans ,
Et traiter l'indigent en frère ,
C'eſt le ſavoir des Bonnes-Gens.
Attaquer un camp ,le ſurprendre,
Battre l'ennemi ſans quartier ,
Mettre une Citadelle en cendre ,
Ce font les faits d'un grand Guerrier ;
Éteindre vîre un incendie ,
Ranimer des Humains mourans ,
Oublier une perfidie ,
Ce font les fairs des Bonnes-Gens.
perfonne , Aapporter tout àla
Affecter des dehors trompeurs ,
Sapper & l'Autel & le Trône ,
Des eſprits forts ce font les moeurs :
Aimer , ſervir l'Etre- Supreme,
Dénir fes loix & ſes préfens,
Chérir le Roi plus que ſoi-même ,
Ce font les moeurs des Bonnes -Gens .
Des bijoux brillans & frivoles,
C'eſt le tréſor d'un fanfaron :
Force ducats,force piftoles ,
T
ر
1
FÉVRIER. 1778. 33
C'eſt le tréſor d'un Harpagon :
Des bras nerveux qui , fans relâche,
Cultivent les vergers , les champs ,
Un coeur droit , un honneur fans tache ,
C'eſt le tréfor des Bonnes-Gens.
Les Joueurs toujours en délire ,
Encenfent l'aveugle Plutus ;
LesBuveurs qui n'ainment qu'à rire ,
Idolâtrent le gros Bacchus.
Avec tranſport ici l'on aime ,
La bonté, les procédés francs ,
Le Papa * dujeune Angoulême ,
Eſt l'idole des Bonnes-Gens .
(
Admirer for un vain Théâtre
Les chants ou le jeu des Acteurs ,
Pourun mot chercher à fe batare,
C'eſt le plaifir des grands Seigneurs.
Voir décerner une couronne
Aſes amis , à ſes parens ,
Et ferrer la main qui la donne ,
C'eſt le plaifir des Bonnes-Gens.
:
مل
3
ParMademoiselle Coffon dela Crefſonniere.
* La Fête des Bonnes-Gens eſt établie ſous les auf
pices de Mgr le Comte d'Artois.
By
34 MERCURE DE FRANCE.
LE CHEVALIER ERRANT ,
PROVERBE DRAMATIQUE ,
En un Acte & en Profe..
PERSONNAGES.
1
GAUTIER ,
GARGUILLE , femme de Gautier.
:
ROZETTE , fille de Gautier & de
Garguille.
COLIN , Amant de Rozette..
)
La Scène est dans un Bois voisin du
Château de Gautier.
i
FÉVRIER. 1778 . 35
SCÈNE PREMIÈRE.
COLIN feul.
Rozette m'a donné rendez - vous ici ;
j'ai beau l'attendre & parcourir tout le
bois , je ne l'apperçois point... L'auroiton
empêché de fortir ? Voyons encore...
La voici
1.2
SCÈNE II.
ROZETTE , COLIN..
COLIN. Eh bien ? ma chère Rozette ,
ai-je perdu tout eſpoir ? Serai je affez
malheureux pour te voir paffer dans les
bras d'un rival , tandis...
ROZETTE . Conſole-toi , Colin ; ma
mère eſt dans nos intérêts , & j'ai lieu de
croire qu'elle l'emportera. Tu ſais qu'elle
eſt un peu maîtreſſe au logis , & j'ai idée
que nous réuffirons.
COLIN. Ah ! Rozette , tu me rends lat
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
vie ; mais je ne puis te cacher que je
crains tonpère.
ROZETTE. Que tu es enfant??
COLIN. Je ne ſerai tranquille que lorfque
nous ferons unis ton père est un
bon-homme ; mais il eſt ſi ſingulier ,
qu'on ne peut compter fur rien avec lui.
Depuis qu'il eſt devenu, je ne fais com
ment , Seigneur Châtelain , il s'eft fi bien
enmouraché de la Chevalerie errante ,
qu'il ne reſpire que combats & qu'aventures;
il ne veut même pour gendre
qu'un Chevalier errant.
ROZETTE. J'en conviens ; mais il a
de bons momens , & ma mère ſaura les
faifir.
COLIN. Qu'il en coûteroit à
s'il falloit renoncer à toi !
mon coeur
ROZETTF. Je ne t'aime pas moins;
mais je ſuis plus raisonnable.
COLIN. Oh! cela est bien aifé à dire.
ROZETTE. Mais pourquoi t'affliger
d'avance?
COLIN lui baisant la main. Ah! ma
chère Rozette...
FÉVRIERO 1778 37
SCÈNE III
GARGUILLE , ROZETTE , COLING
GARGUILLE armée de toutes pièces, la
lance en arrêt, le casque en tête , & là
viſière baiffée. Jeuneſſe! jeuneſſe! doucement
, doucement.
2010
ROZETTE . Miséricorde !.... C'eſt mon
père! ...
COLIN. Sauvons-nous...Maiston père
eſt plus grand ; ce n'est pas lui. 17
GARGUILLE , à part. Ils ne me reconnaiſſent
point! j'en tire un bon augure,
( Haut). Que faifiez vous -là ,
fans ?
mes en-
T
COLIN. Seigneur Chevalier , nous...
parlions d'affaires.
GARGUILLE. D'affaires , mes enfans !
Et quelles affaires pouvez vous donc
avon ? P
17
ROZETTE. Monfieur.... vous êtes bien
curieux.
)
38 MERCURE DE FRANCE.
GARGUILLE. Raſſurez-vous, mes amis;
je ne vous veux point de mal ; je fais
quel eſt l'objet de vos voeux , & je viens
à votre ſecours. Je vous réponds que
vous ferez unis ce foir ; mais il faut
que vous m'obéiſſiez exactement , &
que vous obſerviez à la lettre ccee que je
vous preſcrirai . Comptez ſur moi : point
de curioſité fur-tout , car vous feriez
perdus. Me promettez-vous d'être dociles?
n.th
COLIN . Oui , Seigneur.
GARGUILLE. Et vous , ma belle enfant,
vous aurez ſoin de vous taire ?
ROZETTE . Pour obtenir Colin , que
ne feraisje-pas ?
GARGUILLE. Il ſuffit; foyez tranquilles.
Vous, Rozette , allez attendre mes ofdres
dans le boſquet qui touche aux avenues
du Château : partez , & ne vous
retournez pas.
32 33 234
ROZETTE . Ah ! Monfieur , que nous
vous aurons d'obligations....
GARGUILLE. Nous en parlerons une
autre fois..
J
FÉVRIER. 1778. 39
:
:
ROZETTE . Adieu , Colin .
GARGUILLE. Marchez , marchez .
SCÈNE IV.
GARGUILLE , COLIN.
GARGUILLE. Pour vous , Monfieur
Colin , vous aurez la bonté de m'attendre
à vingt pas d'ici dans le Carrefour
qui conduit au grand chemin ; & quelque
chofe que vous puiffiez voir ou entendre
, de ne point quitter votre poſte..
Vous n'y manquerez pas?
COLIN. Je vous le promets.
GARGUILLE. Allez ..
AJ
SCÈNE. V.
GARGUILLESeule
:
,
Les pauvres enfans! ils ne favent point
à qui ils ont affaire ; ils me croient un
fameux perſonnage , & je ne ſuis qu'une
40 MERCURE DE FRANCE.
femme! Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! cela
eſt trop plaifant. Je vous attends , M.
Gautier , je vous attends : vous voulez
trancher du maître ; vous voulez courir
les aventures , nous débiter menfonges
fur menfonges , & par- deſſus tout cela
n'en agir qu'à votre tête ; & vous croyez
que je le ſouffrirai ? Non , mon bon ami,
non ; vous pouvez rayer cela de vos papiers:
je ne ſuis qu'une femme ; mais j'ai
plus de courage & de ſens commun que
yous ... Je crois l'appercevoir... C'eſt luimême...
Retirons- nous ; obfervons-le ,
&nous paraîtrons quand il ſera tems .
SCÈNE VI.
GAUTIERfeul.
Cet endroit eſt aſſez ombragé , & paraît
très propre à mon deſſein ; il eſt peu
fréquenté , & je ne riſquerai point d'être
découvert.... Allons , mon ami Gautier ,
il s'agit de la gloire, & il ne faut rien
négliger pour foutenir ta réputation.....
Tu ne dois qu'à ta langue toute ta renommée;
jamais perſonne n'a été témoin
FÉVRIER. 1778. 45
de tes exploits , & le Chevalier le plus
redoutable n'inſpite pas plus de terreur
que moi... C'eſt un bel inſtrument que
la langue ! Je paſſe pour un valeureux
champion , & il ne m'en a coûté que la
peine de le dire; tout le monde m'en a
cru ſur ma parole. Je fais trembler les
plus hardis au récit de mes exploits imaginaires.
Tantôt c'eſt un Chevalier que
j'ai déſarçonné, tantôt c'eſt unGéant que
j'ai pourfendu ſans miféricorde. Il eſt
vrai que je ne ramène jamais de Prifonniers
, queje ne rapporte aucune dépouil.
le; mais comme je ſuis généreux , je
fais toujours grace aux vaincus. Pour
appuyer ce que j'avance , je montre des
piéces de mon armure auxquelles il eſt
arrivé quelque accident. Aujourd'hui le
bois de ma lance eſt haché; demain le
fer en eft fauffé; une autre fois mon écu
fetrouve brifé ou boffué ; enfin , je fais
fi bien mon compte , que je réuffis toujours
au gré de mes defirs... Je veux aujourd'hui
mettre le ſceau à ma réputa
tion... Voyons un peu ce que nous avons
à faire. ( Il frappe defa lance contre un
gros arbre ). Elle eft caffée , tant mieux ;
cela fera plus d'effer. ( Il met ſon écu à
terre & le bat avecſon épée ). A merveille!
42 MERCURE DE FRANCE.
ce font autant de lauriers que j'amaſſe
fur mon front. ( Il ôte fon cafque & le
frappe avec violence ). Courage , Gautier,
courage.
:
SCÈNE VIL
GAUTIER GARGUILLE.
:
GARGUILLE , la viſière baiſſée & la
lance en arrêt. Chevalier , eh ! contre qui
combattez - vous donc ? contre les chênes
& les mouches. Ce ne ſont point des
ennemis dignes de vous.
GAUTIER , àpart. Miféricorde ! je ſuis
mort.
GARGUILLE. Je viens , en ma perfonne
, vous en offrir un qui peut mieux
vous tenir tête.
GAUTIER, à part. Comment me tirer
de ce pas ?
GARGUILLE. Vous faites battre vos
armes les unes contre les autres; croyezmoi
: ménagez- les ; vous allez en avoir
beſoin pour vous défendre.
FÉVRIER. 1778. 45
GAUTIER. Mais , Chevalier , ce procédé!
...
GARGUILLE. N'a rien d'extraordinaire.
Si cependant vous n'êtes pas d'humeur à
vous battre , vous n'avez qu'à convenir
que votre Dame le cède en tout à la
mienne , & tout ſe paſſera ſans bruit.
GAUTIER. S'il ne tient qu'd cela , j'y
confens de bon coeur.
GARGUILLE. Mais réfléchiſſez - vous
que cette action eſt celle d'un lâche.
GAUTIER. Que vous importe?
7
GARGUILLE. Ah ! vous faites le rodomont
: en garde , en garde.
GAUTIER. Mais point du tour.
GARGUILLE. En garde , où vous êtes
4
)
mort.
GAUTIER. Par pitié ... 1 1 "
GARGUILLE. Poltron que vous êtes !
point de miféricorde.
GAUTIER , se jetant à genoux. Je me
rends à diſcrétion; ſauvez-moi la vie.
GARGUILLE. Je vous l'accorde , & je
conſens même à vous renvoyer chez
44 MERCURE DE FRANCE.
vous ; mais à condition que vous vous
foumettrez aux loix qu'il me plaira vous
preſcrire.
GAUTIER , se relevant. De tout mon
coeur.
GARGUILLE.Reſtez à genoux...Baiſez
le fer de ma lance, & la lame de mon
épée.... Bon ! Apprenez maintenant que
je m'appelle le Chevalier Bérangier aux
groffes hanches , me piquant , comme
tous ceux de ma noble profeſſion , de réparer
les torts , & de corriger les manvaiſes
coutumes. J'ai appris que vous
aviez celle de quitter tous les matins
votre femme pour aller courir la pretentaine
,& puis que vous veniez conter
hautement de prétendus exploits dont
votre lâcheté vous rendait indigne. Je
vous ordonne d'abandonner un aufli ridicule
uſage , de ne vous lever déſormais
qu'à heure raiſonnable , &, bornant le
cours de vos chimériques exploits , de
vous réduire au ſoin de rendre hommage
aux charmes &au mérite de vorre
femme.
GAUTIER , se relevant . Je vous le
premets.
FÉVRIER. 1778 . 45
-GARGUILLE. A genoux; ce n'eſt pas
tout encore : vous avez une fille ; je fais
qu'elle aime un jeune Fermier , qui lui
convient en tout , & que vous refuſez de
les unir. Je vous ordonné de les marier
dès ce foir. Telles ſont mes volontés ;
vous promettez de les exécuter ?
GAUTIER. Mais , Seigneur...
GARGUILLE. Point de replique ; je le
veux , ou fi non...
GAUTIER. Ehbien ? puiſqu'il le faut ,
j'yconfens.
GARGUILLE. A la bonne - heure ......
Relevez-vous.
GAUTIER. Je reſpire.
GARGUILLE. Adieu... conformez-vous
exactement à mes intentions; car je vous
ravertis que je pourrai bien , dans quelque
tems, vous rendre viſite , pour ſavoir
comment vous vous comportez ; adieu .
46 MERCURE DE FRANCE.
SCÈNE VIII.
GAUTIERfeul.
;
Me voilà joli garçon ! j'ai bien réuſſi ;
je n'ai qu'à raconter ma funeſte aventure,
&voilàma réputation à tous les diables...
Mais ſi j'avais fait bonne contenance ,
peut-être aurait-il eu peur.... Le mal eft
fait... mais... je n'ai pas de témoins... je
n'en ferai que ce qui me plaira ..... Perfonne
ne l'ira dire à ce beau Chevalier de
neige , qui ne reparaîtra plus..... Au furplus
, dans le tems.comme dans le tems ...
Nous verrons... Mais, que dirai-je en
rentrant au Château ? Concertons-nous ...
Bon! ... je leur dirai que l'aventure d'aujourd'hui
a été affez rude , que j'ai eu
affaire à ſept Chevaliers , les uns après
les autres ; mais que je m'en ſuis fortbien
tiré,que mes armes ont un peu ſouffert
des coups qu'ils m'ont portés....
FÉVRIER. 1778. 47
SCÈNE Ι.Χ.
GAUTIER , COLIN.
COLIN. Pardon , Seigneur Gautier , fi
je vous interromps encore ; mais je ne
puis plus y tenir : vous ferez de moi ce
que vous voudrez ; vous me battrez ,
vous me tuerez ; mais je ne peux pas
vivre ſans Rozette ;& fi vous perſſiſtez à
me la refuſer , je....
GAUTIER. Retirez-vous , inſolent , &
ne provoquez point mon courroux : il
vous convient bien de prétendre à la fille
d'un noble Chevalier comme moi. :
COLIN. Je fais que l'état de Rozette
eſt infiniment au-deſſus du mien ; mais
je ſuis riche , & nous nous aimons .
CAUTIER. Une fois pour toutes , vous
ne l'aurez point . Laiſſez - moi en repos ,
&ne m'échauffez pas davantage les oreilles
, vous pourriez vous en repentir.
COLIN. Monſeigneur , je vous prie....
GAUTIER , durement. Retire - toi ,
48 MERCURE DE FRANCE.
C
maraut, ouje te ferai ſentir la peſanteur
de mon bras.
COLIN. Eh bien ? je vous l'ai déjà dir ;
tuez- moi ; mais donnez-moi Rozette.
GAUTIER. Ah ! tu t'obſtines à me perfécuter;
tu vas voir , tu vas voir. ( Ilfe
met en devoir de lefrapper).
SCÈNE X.
GARGUILLE , GAUTIER , COLIN.
GARGUILLE , toujours armée. C'eſt
donc ainfi , Chevalier , que vous tenez
votre parole?
GAUTIER , à part. Me voilà bien !
Maudite rencontre !
GARGUILLE. Vous murmurez,je crois;
pallons , allons en garde .......
GAUTIER. Mais point du tout , je ....
GARGUILLE, Paix. Rozette , approchez.
SCÈNE XI .
FÉVRIER. 1778 . 49
SCÈNE ΧΙ.
GARGUILLE , GAUTIER , ROZETTE
COLIN..
GARGUILLE. Venez par ici , Rozette ...
Bon ! Vous , Colin , paſſez-là : donnezmoi
votre main . ( A Rozette ) . Donnezmoi
la vôtre : je vous unis. Je veux ,
j'entends & je prétends que vous ſoyez
mariés ce foir ; & fi quelqu'un eſt aſſez
hardi pour s'y oppofer, il aura affaire
àmoi.
(Bas à Gautier ) .
Je viendrai ſavoir demain de vos nou
velles : vous m'entendez . Adieu.
(A part , en s'en allant ) .
Retournons au Château , & tâchons
que rien ne tranſpire .
C
So MERCURE DE FRANCE.
1
SCÈNE XII & dernière.
GAUTIER , ROZETTE , COLIN.
GAUTIER , à part. Il n'y a pas de
milieu ; il faut en paffer par-là. (Haut ) .
Allons , mes enfans, je veux bien conſentir
à votre mariage. ( Apart ). Aufſi
bien je ne peux pas faire autrement.
(Haut ) . Mais que tout ce qui vient de
ſe paſſer demeure entre nous trois , &
qu'il n'en ſoit jamais queſtion. Allez ,
mes enfans ; retournez au Château
je vais vous y rejoindre..... Point de
remercîmens ; partez .
( Seul ) .
Mon ami Gautier , voilà une bonne
leçon ! cela vous apprendra à être plus
modeſte , & vous vous ſouviendrez une
autre fois , que qui trop embraffe mal
etreint.
Par M. Willemain d'Abancourt.
FÉVRIER. 1778 . 51
STROPHES héroïques & lyriques fur
l'Amour.
Un Amour immortel , ſourcede tous les Étres,
Enfanta la Nature & les mondes divers :
Son Maître ſouverain , ſeul n'avoit point de
Maître :
Il régnait ſur lui-même en créant l'Univers.
Le Créateur de tout, par ſa divine eſſence ,
Agardé pour lui ſeul cet amour pur ſans fin;
Il en fit un pour nous ,& la Toute-puiſſance
Prit nos coeurs pour tribut de ſon bienfait divin
Croiſſez , multipliez , ô vous ! mes Créatures,
Aimez - vous , nous dit Dieu ; mais aimez - vous
pour moi :
Je ſuis l'Etre infini dont vous êtes figures ;
Pour fortir du néant , m'aimer eſt votre loi.
L'Etre qui vous anime eſt une vive flamme ,
Unrayondemoi-même, & l'ame de vos jours;
Ce principe divin , eſſence devotre ame ,
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
En s'échappant du corps , monte au Ciel pour
toujours.
Ce feu pur & céleſte eſt couvé dans l'enfance;
Par degrés il échauffe & fait mouvoir nos ſens ;
Souvent il nous confume en notre adolefcence ,
Abrège l'âge mûr & fuit avec les ans.
Source de nos vertus , ainſi que de nos vices ,
Bien ou mal dirigé , l'amour eſt, dans les coeurs,
La cauſe des plaiſirs ou celle des ſupplices ;
Maistoujours quelque épine accompagne ſes fleurs.
Il fut un âge d'or où ce mot je vous aime ,
Étoit la récompenſe & la règle des moeurs ;
Mais ce tems fut bien court , & l'amour de ſoimême
Dégradant l'art de plaire , a fait tous nos malheurs.
:
Depuis ce tems heureux , ah ! pour nous quel
dommage!
L'on connut fur la terre & le tien & le mien ,
Du bonheur de s'aimer nous perdîmes l'uſage ,
Et des vertus l'orgueil rompit le doux lien.
L'orgueil fit l'intérêt , l'intérêt la diſcorde ,
FÉVRIER. 1778 . 53
D'elle naquit le crime , &du crime la mort;
Cette mort trop crueile , à nul morteln'accorde
Deprolonger ſes jours , ni de changer ſon fort.
Alors que l'intérêt eut banni l'harmonie ,
L'or fut un Dieu pour l'homme , il n'eſtima que
lui ;
De tout ce faux éclat dont l'ame eſt éblouie ,
Que nous en revient-il ? la molleffe & l'ennui,
Après la foif de l'or , l'ambition , la gloire,
Des rangs , des dignités , rendent l'homme amoureux:
Ah! que ne fait-il point pour vivre dans l'hiftoire
!
Combien peu d'entre nous auront des noms fameux
! ...
Sommes-nous plus heureux par cette jouiſſance
De l'eſprit ou des ſens ? Hélas ! je n'en crois rien :
Salomon s'ennuya dans ſa magnificence ,
En diſant que l'amour n'étoit pas un vrai bien.
Toutefois pour lui- même , un Monarque ſi ſage
Auroit dû , ce me ſemble, uſer moins de l'amour;
Entouré de beautés il perdit l'avantage
C iij
14 MERCURE DE FRANCE.
D'en aimer une aimable , & d'être heureux un
jour.
C'eſt là le ſeul bonheur de l'homme ſur la terre ;
Mais pour le bien goûter , tout dépend d'un bon
choix ;
Je n'oſais y penſer avant de voir Glicère ;
L'amour unit nos coeurs, & maintenantj'y crois.
Quanddeux coeurs bien unis doublent leur exif
tence,
En ſuivant de l'amour l'incommutable loi ,
Aleurdouceunion , ſa bénigne influence
Donne des fruits chéris pourgage de leur foi.
La nature & l'amour, alors d'intelligence,
Produiſent à l'envi les plus doux ſentimens.
L'amour, de la nature augmente la puiſſance,
Del'amour , la nature embellit les momens.
Par M. L. M. D L. T.
f
FÉVRIER. 1778. 55
SUITE DES PENSÉES DIVERSES *.
ΧΧΙ.
C'est un étrange embarras que celui
d'une femme qui ne veut pas faire
ſemblant de s'appercevoir de l'impreſſion
que fait ſa beauté.
XXII.
Il y a mille choſes médiocres qu'un
homme d'efprit ne dit point , parce qu'il
ne s'imagine ſeulement pas qu'elles puif.
ſent réuffir. Le Sor qui eſt à côté de lui,
moins délicat , les dit , & en a le mérite.
XXIII.
Jurez moins ,Cléon; tempêtez moins,
démenez- vous moins. Vous aurez beau
faire le furieux , nous ſavons que vous
êtes trop faible , pour avoir même de la
colère .
* Voyez Mercure de Janvier 1778 , premier
Volume , pag. 58 .
1
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
XXIV:
Pourquoi n'écrit - on jamais à quelqu'un
précisément de la même manière
qu'on lui parleroit ?
x x v.
Si ceux qui vivent auprès des Grands
veulent être ſincères , ils avoueront qu'à
force de traiter ces idoles de leur flatterie
comme fi elles étoient d'une nature fupérieure
au reſte des hommes , ils finifſent
par le croire eux- mêmes un peu .
XXVI.
Il eſt bien plus aifé de réprimer un
mouvement de colère tout près d'éclater ,
que de fupprimer un bon mot qu'on a
fur les lèvres. Tel eſt aſſez fort pour
dompter les foulèvemens de ſon ame ,
qui ne fauroit contenir les ſaillies de
fon eſprit.
XXVII.
Le sûrmoyenden'avoir point d'eſprit,
c'eſt d'en trop ſuppoſer aux autres.
FÉVRIER. 1778 . 57
XXVIII.
Quel tourment que celui d'un homme
qui , toutes les fois qu'il ouvre la bouche
, ou qu'il prend la plume , ſe ſent
entraîner par ſon propre eſprit à dire
autre choſe que ce qu'il fent , ou a le
dire autrement qu'il ne le ſent ! Voilà
pourtant ce qui arrive à tous ceux chez
qui l'eſprit n'a pas la même tournure que
le coeur.
ΧΧΙΧ.
Vous propoſez un Wisk à Orphiſe.
Vous ignorez-donc qu'elle ne joue qu'au
Brelan , & au Brelan le plus cher ? Il eſt
vrai qu'elle dit tous les jours en s'y
mettant , que ce jeu la maltraite cruellement
, qu'elle y perd l'impoffible ; & qu'en
vérité ſi cela continue , il faudra qu'elle
y renonce. La pauvre femme!
X X X.
Quand je vois comme les Sots font
accueillis , fêtés , prônés , j'admire la
fimplicité de Damis , qui ſe donne la
peine d'avoir de l'eſprit &du mérite.
Cv
S MERCURE DE FRANCE.
XXXI.
Il y a peu de maximes de Gouvernement
qu'on ne puiſſe changer en maximes
d'Education , & réciproquement , tant il
eſt vrai que les homines ſont de grands
enfans , & les enfans de petits hommes !
ΧΧΧΙΙ.
« Il ne fait pas bon ſe fier à ces fous ,
qui quelquefois font des traits de Sages,
>> dit Brantôme ». Vie de Charles VIM.
Par M. P...
CHANSON.
Air : Chanson , Chanson.
APOLLON, POLLON , laffé du Parnaſſe و
Eſt venu , dit-on , prendre place
Chez un Marchand
Pour débiter maintes (ornettes ,
Deviſes , Couplets , Chanfonnettes.
Du jour de l'an.
FÉVRIER. 1778 . 59
Les Mures , Filles de Boutiques ,
Font fucer , pour avoir pratique ,
Le Diablotin.
Leur air engageant & traitable ,
Fait trouver doux , même agréable ,
LeChicotin.
Dans la papillotté arrangée ,
Elles joignent à la dragée
Une Chanfon .
Mais vendant l'eſprit pour du fucre ,
Pour le Confifeur c'eſt tout lucre ,
Papier , bonbon.
Carces jolis riens qu'on délivre
Multipliés , font une livre
D'inanité.
Et de l'eſprit la corpulence
Fait ainſi pencher la balance
De ſon côté.
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
Explication des Enigmes & Logogryphes
duſecond volume de Janvier 1778 .
Le mot de la première Enigme ſont
les Mouchettes; celui de la ſeconde eſt
Pou ( vermine ) ; & celui de la troiſième
eſt le Soufflet , inſtrument pour fouffler
le feu . Le mot du premier Logogryphe
eſt Chiendent , où se trouvent chien &
dent'; celui du ſecond eſt Précaution , où
l'on trouve Action , Caton , tronc , rapt,
Trône , peau , ronce , tape , roue , caution,
or , paon , Noé , carpe , nape , carte ,
mectar , prune , poire , air , eau , noir ,
Prône , racine , puce , pâté , croûte , Caron,
Pau & Rouen ; & celui du troiſième eſt
Sanglier , où se trouventfang, lier.
ÉNIGME.
LECTEUR, écoute , &tu me vas connoître :
Quelquefois je ſuis blanc & preſque toujours
noir ;
AuRuftaud comme au Petit-Maître ,
:
FÉVRIER. 1778 . 61
Je ſuis utile; on me peut voir
Servir d'atour à la Coquette .
Que je fuis fingulier , Lecteur , le croirois - tu ?
J'ai des cornes ſans être une animal cornu;
Même ſouvent je porte aigrette ;
Je porte plume , & ne ſuis point oiſeau .
Je garantis par fois d'un rhume de cerveau ;
Je fuis certaine choſe utile à la toilette ,
Et j'en ſuis cependant le plus ſouvent voiſin .
Quelqu'un entre... Je ſuis peut- être dans ta main .
Q
AUTRE.
UAND le Printems , ſoumisà l'EmpiredeFlore,
Secondé par Zéphir , à l'envi fait éclore ,
De l'émail parfumé , les riantes couleurs ;
En faiſant un beau choix , vous devez , chers Leeteurs
,
De cinq frères égaux admirer l'aſſemblage :
Étroitement unis , tous les cinq du même âge ,
Deux barbus , deux fans barbe , & l'autre plus
curieux ,
Qui , barbu d'un côté ,tient ainſi le milieu.
Par M. de Châteauneuf, Chevalier
de Saint Louis.
62 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
Dis Élémens fur moi connoiffez l'influence ;
En m'uniffant à l'un, je prends un autre nom
Qui ne m'apporte pas plus d'illuftration ,
Ne changeant rien au fondde mon effence;
Jacquière ſeulement certaine confiftance
Que je perds infenfiblement
En recouvrant mon nom & ma forme première ,
Dès qu'au ſecond l'on m'expofe un moment.
J'émane du troiſième , & n'en ſuis pas plus fière ;
Car foit reſpect ou cauſe involontaire ,
Toujours, mon cher Lecteur , on me voit à vos
pieds.
Le quatrième enfin me porte volontiers,
Quand, par fois, prenant ma volée,
eprécede des vents la cohorte eſſouflée.
Mais c'eft fur- tout dans un combat
Qu'il faut me voir, à l'envi du Soldat ,
Voler au fort de la mêlée ,
Sans intérêt, ſans prétendre au butin
Admirez les effets du bizarre deſtin !
D'un favori de Mars j'arteſte ici la gloire ;
Et là,d'un pauvreAuteur, j'abſorbe la mémoire.
ParM. D. D. F.
FÉVRIER. 1778. 63
LOGOGRYPΗ Ε.
BAATTOONN ,, barbe & biſſac , voilà mon armement.
Modeſte eſt mon pourpoint , fept pieds font ma
Aructure .
Pour conquérir les lieux , je chemine humblement
;
Je demande mon pain , je couche ſur ladure,
En me décompoſant , Lecteur , j'offre à tes yeux ,,
D'abord un très grand Fleuve; une herbe qui ſe
pile;
Un oignon prêt à frire ; un mal contagieux ;
Un arbre toujours verd , dont le tout eft fragile;
Encor , bijoux de prix que te fournit la mer ;
Ce que doit éviter tout être raisonnable ;
Un outil de Maçon ; ce qu'on ſouffle en Enfer
Un Chef chargé d'enfans ; plus un Dieu de la
Fable.
Bon foir , c'est trop parler , tire-toi d'embarras :
Oui , ſi tu peux , devine.
Je ne ſens pas la roſe , & jamais on n'eſt gras
Mangeant de ma cuiſine.
C
1
Par le Père Ducoutau , Minime...
64 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
Dis que je fors de terre, où
fance ,
jeprends manaif-
On me maltraite à toute outrance ;
On me perce , on m'attache en haut ſur les maifons,
Pour te mettre à l'abri des rigueurs des Saiſons ...
De mes ſeptpiés , Lecteur , ſi tu dérange l'ordre ,
D'abord tu trouveras ce qui tient au cerceau ;
Une aveugle paſſion qui met tout en déſordre ;
La Nymphe qui fut plaire à Jupin en taureau ;
Ce qui, ſur le viſage, annonce la vieilleſſe ;
Ce qui dénote l'allégreffe ;
Notre cher Souverain ; de la mer un poiſſon ;
Ce qu'à table tu donne à Pyram ou Dragon ;
Une Plante de l'Inde en graines très- fertile ;
L'ouvrage d'un infecte ; un Élément fubtile;
Deux notes de Muſique; une très-belle fleur,
Admirable par ſon odeur :
Tu trouveras de plus , métal , oiſeau , rivière.
Si tu nemetienspas, grimpe ſur la gouttière...
Par M. Bouchet.
א
La Beauté naive).
Fevrier,
Quelle est douce, tou
M
3
:chante et vi:ve la beau
:té qui m'a sû char -mer
mais he-las elle est si na:
: : : vequeje crains de la
+
trop ai:mer. ah! commemon
ame est crainti - ve maishé:
-las elleest si nai; ve
la beautéquim'a sû char =
:mer queje crains dela trop
aimer dela trop tai -mer .
و ا
FÉVRIER. 1778. 65
AUTRES
S
EPT pieds toujours forment mon être ;
Mais plus ou moins grand je peux être.
Je fus fait jadis pour les Rois
Et les Seigneurs du premier ordre ;
Mais depuis que chez les François
Tous les états ſont en défordre ,
Je les vois , ſans diftinction ,
Jaloux de ma poffeffion .
Toutle confond. Quel Démon les tranſporte!
Bref, j'appartiens à gens de toute forte.
Je renferme en mon ſein un Élément entier ;
D'animaux caſaniers un couple familier ;
Une plante anti - ſcorbutique;
Unenote auſſi de Muſique ;
D'Artillerie un inſtrument ;
Ce qu'on donne à faire , en payant ,
A tout Artiſte & Fabricant ;
Un adverbe impoſant filence; ...
Et ce qui des couleurs altère la nuance.
Par M. Labrouche fils , de Dax.
66 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
OEuvresde M.le Chancelier d'Agueſſeau ,
contenant : 1º. ſuite des Lettres fur
les matières civiles & criminelles ; 2 ° .
conſidérations ſur les monnoies ; 3 ° .
Mémoires fur les actions de la Compagnie
des Indes , &c. Tom. Χ. Α
Paris , chez Saillant , rue Saint Jeande
Beauvais ; la veuve Savoye , rue
Saint- Jacques ; Ceilot , au Palais ; la
veuve Defaint, rue du Foin Saint-
Jacques ; Delalain , rue & à côté de
la Comédie - Francoife.
i
LES Lettres qui font à la tête du
dixième volumedes OEuvres de ce grand
Magiftrat, dont on entend, avec plaiſir ,
ſi ſouvent répéter les juſtes éloges , ne
peuvent qu'être bien accueillies , non-
Yeulement par les Magiftrats & les Jurifconfultes
, mais encore par les Perſonnes
reſpectables qui font à la tête de l'admi.
niftration . On y trouve pluſieurs matières
importantes , difcutées avec profondeur ,
FÉVRIER . 1778 . 67
&des déciſions toujours ſages , malgré la
rapidité avec laquelle ces lettres ont été
écrites. Mais ce qui intéreſſera davantage
les Lecteurs , ce ſont deux Ouvrages
ſur les monnoies & fur le com
merce des actions de la Compagnie des
Indes , i propres à faire admirer l'univerſalité
des connoiſſances & la ſagacité
de l'illustre Auteur.
Un favant & vertueux Académicien ,
verſé dans la connoiſſance de la matière
des monnoies , a lu avec une extrême
ſurpriſe ce premier Ouvrage , & n'a pu
comprendre comment un Magiftrat ,
livré à tant d'autres études , a fi bien approfondi
des queſtions également difficiles
& compliquées. On verra, en lifant
la lettre de cet Académicien , trop ami de
la vérité pour employer le ton de l'adulation
, que cet Ouvrage ne peut manquer
d'exciter l'admiration de tous les
Savans qui feront en état de l'apprécier,
Cet Auteur , vraiement patriote , n'y
perd jamais de vue les droits ſacrés
de l'humanité , qu'il regarde comme
inséparables du bien de l'État ,
prouve parfaitement cette vérité précieuſe
, que les intérêts du Monarque
font toujours liés d'une manière indiſſo-
&
68 MERCURE DE FRANCE.
luble avec ceux du Citoyen. Le précis
qu'on trouve à la tête de cette differtation
fi curieuſe & fi intéreſſante , nous
diſpenſe d'en donner ici l'analyſe ; &
nous infifterons davantage ſur le Mémoire
qui traite du commerce des
actions de la Compagnie des Indes.
UnEtranger, fortement préoccupé de
l'infaillibilité des conféquences qu'il tiroit
de quelques principes de pure ſpéculation
, parvint à faire adopter un plan de
finances , que l'éclat & l'immenſité de
ſes promeſſes ne rendoient que trop ſéduiſant.
L'enthousiasme de la multitude ne
déroba rien du danger de ce ſyſtême à
un homme auſſi pénétrant que M.
d'Agueſſeau. Law écouté , appuyé , crut
pouvoir former l'entrepriſe la plus vaſte
& la plus oppofée à l'eſprit national. La
catastrophe terrible du renverſement de
toutes les fortunes & du ſyſtême qui les
avoit anéanties , fut prévue & annoncée
avant le tems , par M. d'Agueſſeau. Tandis
que les hommes les plus diftingués
flottoient entre des conjectures plus ou
moins triftes , les événemens futurs ſe
réaliſoient à ſes yeux , & devenoient pour
lui des faits réels& palpables. Cette fa
FÉVRIER. هو . 1778
gacité que la vertu ſembloit augmenter,
ne lui permettoit pas de ſe prêter à des
projets dont il voyoit que les ſuites ſeroient
néceſſairement funeſtes. Il fut
exilé à ſa terre de Freſnes.
C'eſt-là que , rendu tout entier à luiinême
, il ccoonnfacra ſon loiſir à réfoudre
le célèbre problême de la juftice
ou de l'injuſtice du commerce des
actions de la Compagnie des Indes . Son
deſſein , comme il le déclare , étoit de
laiſſer aux Théologiens & aux Cafuistes
l'examen de la partie de ce problême qui
intéreſſe les devoirs de l'homme par rapport
à la Religion ; aux Sages dufiècle &
aux Politiques , l'examen de ce qui
appartient à la prudence dans l'acquiſition
& le commerce de ce nouveau
genre de bien , ſe bornant à examiner
en Jurifconfulte & en Magiftrat , quelles
peuvent être les régles de la justice fur
une matièrefifingulière & fi peu connue.
Mais , entraîné par la liaiſon des objets
-& par l'heureuſe habitude d'embraſſer
-toutes les parties des matières qu'il ſe
-propoſoit de traiter , il difcute , avec au-
-tant de ſagacité que de profondeur , le
problême de la juſtice ou de l'injustice du
commercedes actions , ſous tous les rap
70 MERCURE DE FRANCE.
ports des principaux devoirs de l'homme
, la religion , la prudence & la justice.
Ceux qui voudront ſavoir ce qui
a pu porter M. d'Agueſſeau àtraiter cette
matière avec tantd'étendue , feront étonnés
fans doutede la réponſe que cet homme,
ſi vertueux, aconſignéed'avance dans
fon propre Ouvrage. Il déclare qu'il n'a
-jamais été tenté de chercher à réparer
les ruines de fa fortune par une telle
voie. Mais « je veux , diſoit il , quefije
» venois jamais à me laiſſer affoiblirfur
>> ce point , mon écrit s'élève contre moi ,
» & foit le premier Juge qui me con-
>>>damne ». Que d'amour pour la vertu !
que de dignité & de force dans l'aveu
de cette noble défiance de ſoi-même !
C'est à cette défiance ſi inſtructive &
ſi impoſante dans un homme tel que M.
le Chancelier d'Agueſſeau , que nous
devons un excellent Mémoire , ou plutôt
un excellent Traité de morale publique
& particulière. Ce Traité ſuffiroit
ſeul pour éclairer les Souverains, fur
ce qu'on doit attendre des violentes &
ſubites innovations dans le régime des
Empires , & fur les règles que doivent
ſuivre les Sujets , lorſqu'en obéiffant ,
:
FÉVRIER. 1778. 71
ils veulent ſe garantir des illuſions qui
les pouferoient hors des limites de la
justice.
On verra dans le Mémoire de M.
d'Agueſſeau , les Loix fondamentales da
commerce , naître à la fois du droit
naturel , du droit des gens , & du droit
civil. On y verra pourquoi l'avidité
trouve toujours au terme de ſa courſe ,
un abyſme qui l'engloutit , & où diſparoiffent
ces ainas ſcandaleux de richeſſes
fi propres à maintenir la force & la
proſpérité du Royaume , lorſqu'elles
ſont diſtribuées avec justice & avec une
forte d'égalité. Enfin on y verra M. le
Chancelier d'Agueſſeau tirer de la
folidité de ſes principes cette conféquence
effrayante : « L'événement fera
» voir , dans quelques années , que des
ود
fortunes fi monstrueufes auront fait
>>beaucoup de pauvres , & n'auront pas
>>fait beaucoup de riches ». Il ne ſe
trompa que fur la durée du preſtige ,
dont il développoit l'injuſtice & l'abfurdité.
L'illuſion étoit générale & portée
au plushaut degré lurſqu'il compoſoit fon
Ouvrage. Le coup qui décida la ruine du
ſyſtème fut frappé trois mois après.
Il manqueroit quelque choſe à la
72 MERCURE DE FRANCE.
gloire de ce grand homme , s'il ſe fût
borné à démontrer le vice eſſentiel &
les conféquences inévitables du plan
qu'il attaquoit , démonstration dont la
difficulté pourroit n'être que foiblement
ſentie aujourd'hui , qu'on eſt éclairé
par l'événement. Mais en attaquant ce
qu'on faifoit , il a établi ce qu'on auroit
dû faire. Il a tracé , quoiqu'en peu de
mots , les principes immuables de la
bonne adminiſtration d'un grand Empire.
« Se hâter lentement , dit- il , di-
>> minuer les dettes du Roi , rétablir
» inſenſiblement ſes forces ſur mer ,
>> favorifer l'agriculture , exciter le tra-
»vail & l'induſtrie , ranimer tous les
» atts , protéger le commerce ; c'eſt- là
>> le véritable chemin pour parvenir à
>> une grandeur ſolide , qui augmente
>> ſes forces ſans irriter l'envie , & qui
>> ne commence à ſe faire craindre que
>> lorſqu'elle n'a plus rien à craindre elle-`
ود
» même » .
Jamais les lumières de M. d'Agueſſeau
ne furent plus néceſſaires qu'au moment
où l'effroi fuccéda à la féduction & aux
délires du ſyſtême. Après qu'on eut inutilement
eſſayé des appuis de toute eſpèce,
pour étayer les reſtes d'un édifice qui
crouloit
FÉVRIER. 1778 . 73
crouloit de toutes parts , il fut rappelé.
Sa probité & fon expérience étoient connues
de tout le monde *. Son rappel fit
luire un rayon de confolation & d'eſpérance
fur ceux mêmes dans qui le renvèrſement
de leur fortune ſembloit
avoir étouffé tout eſprit patriotique.
Ceux qui connoiffent l'hiſtoire de
cette époque , admirent le zèle actif &
éclairé que ce digne Magiſtrat fit
éclater pendant la durée d'une criſe ſi
violente. Le ' peril étoit extrême , le
choix des remèdes difficile , & le ſuccès
douteux. Tout ſembloit exiger des réſolutions
promptes , & cependant la précipitation
pouvoit augmenter le danger
&le rendre irremediable. On manque
de Mémoires fur cette époque importante
d'une ſi belle vie . On n'a trouvé
dans ſes papiers qu'un petit nombre de
notes courtesqu'on ne peut regarder que
comme des indicationsde ce qu'il ſe propoſoit
de développer dans le Conſeil . Ce
ne font proprement que les veſtiges de la
route qu'il s'étoit tracée pour délibérer
* Mémoires de la Régence, tom. 4 , p. 132 ,
édit, de 1749.
D
1
74 MERCURE DE FRANCE.
fur des maux & des remèdes qui intéreſ
Loient, preſque au même degré , & le
Souverain , & l'univerſalité de ſes Sujets.
Mais , quoique courtes &peu noinbreuſes
, on reconnoît dans ces notes
ſon eſprit d'ordre & de diſcuſſion , fa
logique circonſpecte , cette habitude de
Se hater lentement ; en un mot, on y
trouve ſon génie , ſon coeur , & fes
lumières.
S'agit-il de s'expliquer ſur un plan de
recherches deſtiné à démêler les légitimes
Créanciers de l'Etat , de ceux qui
avoient abuſé des facilités que l'Agiotage
donnoit à leur inique & infatiable
avidité ? M. le Chancelier d'Agueſſeau
commence par avouer la juſtice & l'importance
de faire cette diſtinction; mais
il remonte à des principes éminens de
juſtice qui l'empêchent d'adopter indif
tinctement les mesures qui pouvoient
conduire à ſecourir les Créanciers de
bonne- foi, & à démaſquer les Créanciers
frauduleux. Il y a une juſtice
>> diſtributive , dit-il dans une de ſes
» notes , qui eſt due aux Particuliers.
>>Mais il y a auſſi une juſtice d'un ordre
> ſupérieur , qui conſiſte principalement
Ȉ conferver les premiers principes de
FÉVRIER. 1778. 75
» la justice civile, en maintenant cette fu-
» reté desengagemens ,&cette confiance
>> réciproque qui en eſt le fondement .
» C'eſt une juſtice que le Souverain doit,
» pour ainſi dire , à l'Etat entier. Non-
>>>ſeulement il la doit à cette grande
→ ſociété qui renferme fes Sujets ; il la
>> doit même au genre humain , puiſque
„ les Etrangers contractent avec ſes Su-
>>jets ſur la foi de ces règles générales ,
qui font reçues de toutes les Nations
>> policées. On peut dire que cette juftice
>> fait partie du droit des gens , & qu'on
>> ne peut y manquer fans rompre les
liens qui uniffent les Sujets d'un
» même Empire , non-feulement entre
eux , mais avec tous les autres hom-
» mes. Heſt aiſé de juger , par ce feul
>> principe , de la justice , oude l'injuſtice
>> de l'opération propoſée ».
On trouve , dans une note de ce
grand Magiftrat , la preuve la moins
équivoque de la ſévérité de ſa façon de
penfer fur cegrand principede la justice ,
qu'il ne fautſe permettre aucune acсер-
" rion: de Perſonnes dans l'examen & le
>>jugement des affaires».Les dettes étoient
immenſes ; les Créanciers innombrables ;
il ſe joignoit à l'impoſſibilité de tout
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
د
payer , à l'injustice de faire marcher fur
la même ligne des Créanciers dignes
d'être ſecourus , & de prétendus Créan .
ciers qu'il eût été important de démêler
& de punir la difficulté preſqu'infurmontable
, de déterminer quel étoit
le Débiteur. Pour vaincre cette difficulté ,
on voit M. le Chancelier d'Agueſſeau
poſer les règles ſages qui doivent fucceſſivement
le diriger & le conduire
au but qu'il ſe propoſe d'atteindre ;
examiner d'abord la queſtion par rapport
au Roi , conſidéré ſéparément ; l'envifager
enſuite par rapport à la Compagnie,
priſe auſſi ſéparément ; comparer enfuite
les avantages des deux parties , les uns
avec les autres , & voir de quel côté la
balance doit incliner. Voilà la tâche qu'il
s'impoſe .
Quel fut le réſultat de cette diſcuſſion
particulière : une nouvelle complication
dans la difficulté que M. d'Agueſſeau
cherchoit à réfoudre , difficulté qu'il a
expoſée lui-même en ces termes : « Tous
>> deux Mineurs , ou réputés tels :
>> Tous deux fans aucune volonté de
>> s'engager :
>> Tous deux fans aucune utilité qui
FÉVRIER. 1778. 77
>>puiſſe ſervir de fondement à leur
>>obligation :
:
>> Tous deux également trompés par
>> un ſeul homme, qui a également abufé
>> de leur confiance.
» Tel eſt le véritable point de vue
>> ſous lequel cette affaire doit être envi-
» fagée ».
Il n'étoit pas à craindre que , dans cet
examen , le Public , partie ſi conſidérable
& alors ſi malheureuſe , pût être oublié.
On jugera à quel point M. le Chancelier
en étoit occupé , par le développement
qui fuit immédiatement les quatre réflexions
qu'on vient de rapporter .
» La juſtice exacte , en cet état, ſeroit
<>> que la perte tombât ſur le Créancier ,
> auquel aucun de ſes Débiteurs n'eſt
• valablement obligé. Il faut conſidérer
>>la Compagnie & le Roi,comme deux
>> Mineurs , qui ſe rrouveroient avoir
» été également lézés , également trahis
> par un Tuteur infidèle . On les reſtitue-
>>roit auſſi également contre leur obli-
» gation , & la perte tomberoit unique-
➤mentſur le CCrrééaancier.
» Mais ce Créancier eſt lui-même une
❤ autre eſpèce de Mineur , ou du moins
>> c'eſt unPeuple entier qui a cédé , qui a
Diij
)
78 MERCURE DE FRANCE.
>> obéi à des Arrêts revêtus de l'autorité
» du Roi , qui n'a point contracté volon-
>> tairement , ou avec Sa Majeſté , ou
>> avec la Compagnie ; à qui , par confé-
>> quent , on ne peut imputer de n'avoir
>>pas pris les précautions néceſſaires pour
>> les engager valablement ; & qui a été
>> forcé par des Arrêts , qu'on regardoit
>> alors comme des Loix , à recevoir
> comme monnoie , ces mêmes billets
>> qui forment aujourd'hui la dette du
>> Roi & de la Compagnie.
>>Ainſi, pour donner une juſte idée
>> de la ſituation de tous ceux qui font
> intéreſſés dans cette affaire , on peut
» dire que ce qui la rend difficile , eft
>> que perſonne n'a tort. La Compagnie
>>ne mérite aucun reproche. Le Roi en
>>mérite encore moins. Et le Public eft
→ le plus à plaindre de tous» .
>> C'eſt donc le Public qui eſt ici la
>> partie la plus favorable. La foi du gou-
>> vernementeſt engagée à ſon égard.Une
>>force majeure , à laquelle il ne pouvoit
>> réſiſter , l'a entraîné dans le précipice.
>> Il eſtdonc juſte de lui tendre la main ,
» & de le regarder comme Créancier ,
puiſqu'il n'a pu s'empêcher de le
> devenir » .
FÉVRIER. 1778 . 79
Il eſt aiſe de juger , par ces raiſonnemens
, qui lui ont pour ainfi dire ,
échappés , de la lumière qu'il répandoit
dans les Confeils , lorſqu'il difcutoit les
affaires foumiſes à fon examen. On admiroit,
en l'entendant & en liſant tout ce
qui ſortoit de ſa plume , cette réunion fi
étonnante de tous les talens, de toutes les
connoiffances : droit public & particulier
, politique , finances , commerce intérieur
& extérieur ; & l'on peut appliquer
juſtement à ce Magiſtrat ce qu'un
Philofophe ingénieux a fi bien dit du
ſavant Leibnitz . « Une lecture uni-
>> verfelle & très - affidue , jointe à
>>>un grand génie naturel , le fit deve-
» nir tout ce qu'il avoit lu..
:
» Ainfi je ſuis obligé de le partager ici ,
>>&, pour parler philofophiquement , de
>>le décompoſer. De pluſieurs Hercules ,
»l'Antiquité n'en a fait qu'un » ; & du
feulChancelierd'Agueſſeau , on peut dire
également qu'on en feroit pluſieurs Savans,
pluſieurs Grands Hommes.
Confidérations fur l'origine & les révolutions
du Gouvernement des Romains.
Deux volumes in- 12 . A Paris , chez
les Frères de Bure , quai des Augal
Div
30 MERCURE DE FRANCE.
tins , près la rue Pavée. 1778. Avec
approbation & privilége du Roi .
,
Cet eſprit philofophique qui s'étend à
tout, qui lie les événemens les uns aux
autres qui détruit les fables & en
découvre les fondemens; cette ſage critique
, fondée ſur la contemplation de
l'ordre eſſentiel des ſociétés , manquoit
aux anciens Hiſtoriens , & prefque toujours
les modernes les ont copies aveuglément.
L'Auteur de l'Ouvrage que
nous annonçons a été frappé des contradictions
effentielles que préſente ,
ſans ceſſe , la partie la plus importante
de l'Hiſtoire Romaine; &, convaincu que
Denys - d'Halicarnaffe & Tite - Live ,
n'ont eu qu'une connoiffance ſuperficielle
& fauffe de la conſtitution primitive
de la fameuſe République , ſur
laquelle ils ont écrit tant de volumes
il a entrepris d'éclairer du double flambeaude
laPhilofophie &de la critique, ces
antiquités ténébreuſes où ils ſe ſont
égarés.
,
Nous ne trouvons pas que M. *** ,
ait toujours raſſemblé aſſez de faits pour
établir ſes opinions d'une manière inconteſtable
; mais il nous a paru , d'un
FÉVRIER. 1778 . 81
<
autre côté , que les points fondamentaux
de ſon ſyſtême , font tellement
enchaînés les uns aux autres , que ſes
conjectures acquièrent ſouvent de cet
enſemble un caractère de vérité , prefqu'auſſi
propre à fubjuguer l'opinion, que
les preuves iſolées les plus fortes.
Il y a environ cinquante ans que Jean-
Baptifte Vico , Profeſſeur d'Eloquence à
Naples, répandit, dans ſesprincipes d'une
Science nouvelle , Ouvrage preſque inintelligible
, où il tâche de détruire tout
ce qu'on a dit & penſé avant lui , quelques
idées propres à éclaircir l'Hiftoire
Romaine. Elles furent étouffées dans ce
chaos de paradoxes & d'abfurdités.
il établit pour baſe de ſes principes ,
qu'après le déluge les hommes ſe perdirent
fur la terre , devenue une forêt
immenſe ; que , dans cet état de barbarie
vraiment ſauvage , les mères abandonnoient
leurs enfans auſſi tôt qu'elles
les avoient alaités ; que toute l'eſpèce
humaine erroit à l'aventure , vivoit
folitaire , & multiplioit au hafard; que
toutes les ſociétés ont commencé par
une Ariftocratie héréditaire des plus
rigoureuſes ; qu'ainſi à Rome , les Rois
ne pouvoient être que des Doges; que
Dv
82 MERCURE DE FRANCE .
les Plébéïens ſe ſont révoltés pluſieurs
fois pour obtenir l'éligibilité à des Magiſtratures
dont la nomination appartenoit
excluſivement aux Patriciens ; que
les Comices- Centuries , cominuns aux
deux Ordres , ne remontent pas plus haut
que la Dictature de Philon , l'an 415
de Rome , quoique déjà un grand nombre
de Plébéïens fuſſent parvenus aux
premières dignités. Qu'à la fin du cinquième
ſiècle , les Tarentins , Colonie
Grecque fort policée , n'avoient pas encore
entendu parler des Romains , quoique
ceux-ci euſſent déjà étendu leurs
conquêtes preſque juſqu'aux portes de
Tarente. Un Auteur qui , fur tous les
points , raifonne à peu-près de cette
manière , qui fait profeſſion de ne voir
dans l'antiquité que ce qu'il lui plaît
d'imaginer , dont chaque phraſe eſt une
énigme : un tel Ecrivain , diſons-nous
ne pouvoit pas ſe flatter d'avoir beaucoup
de Lecteurs . Envain M. Duni
dans un Ouvrage intitulé : du Citoyen
Romain & du gouvernement civil de
Rome , a déployé toutes les reſſources
du talent pour établir les idées de fon
Compatriote fur les Romains; Vico &
ſon ſyſtème ſont encore ignorés de la
plupart des Gens -de- Lettres.
د
PÉVRIER. 1778. 84
1
Il faut doncun peu rabattre des éle ges
que donne à Vico , l'Auteur de l'important
Ouvrage que nous annonçons .
L'Ecrivain Napolitain a foutenu que la
Plebe avoit été nulle dans le gouvernement
primitif de Rome ; il eſt naturel
que M. *** , qui a adopté cette idée ,
ſe ſoit prévenu en faveur de celui qui
l'a conçue le premier.
Nous nous propoſions d'abord de
diviſer cet extrait en deux parties , &
de rendre compte dans la ſeconde de
pluſieurs chapitres , qui , quoique liés
au ſujet principal , contiennent , ou des
diſcuſſions philofophiques qu'on peut
conſidérer iſolément , ou des obſervations
ſur les Magiſtratures de Rome ,
& cette partie de ſes révolutions fur
laquelleon ne peut formet aucun doute :
mais comme l'Auteur a fort reſſerré ſes
idées , & que ſouvent il ne fait que
les indiquer , cette analyſe nous méneroit
trop loin , & nous nous bornons à
expoſer ſon ſyſtème ſur les Romains .
" Quoiqu'un voile impénétrable , dit
» M. *** au commencement du chapitre
*" premier , couvre toujours le berceau
>> des Nations , Rome , fondée par des
>> Peuples déjà ſortis des premières ré
Dvj
$ 4 MERCURE DE FRANCE .
>> nèbres de la barbarie , ſemble offrir
> des commencemens moins incertains.
» Il n'eſt cependant pas difficile de s'ap-
>>percevoir , même en les parcourant ,
>>qu'il faut bien peu compter ſur la plu
>> part des détails. La Chronologie , cette
>> pierre de touche de la fidélité des an-
>>>ciens Hiſtoriens , en eſt manifeſtement
>>>controuvée. On faitrégner les ſept Rois
>> de Rome 244 ans ; c'eſt beaucoup
>> trop. Les annales d'aucun Empire ne
>> préſentent un tel prodige. On ne
>> connoît point de Souverain qui ait
» occupé le Trône auſſi long-tems que
• Louis XIV ; & l'on compte à peine
>> deux à trois règnes auſſi longs que
>>>celui de Louis XV. Néanmoins nos
• huit derniers Monarques ne donnent
->> qu'une période de 227 ans. Lors done
>> que, parmi les ſept Rois de Rome , nous
>> en voyons un détrône & trois d'aſſaf-
دو finés, nous devons un peu nous dé-
- fier de la fidélité des Mémoires qui
> ont dirigé le travail de Tite - Live &
de Denys d'Halicarnafle , & peut-être
>> nous tenir en garde contre la crédu-
>>lité& la négligence de ces deux Hif-
>> toriens , dignes, à beaucoup de titres ,
fur-tout le premier , de leur grande
FÉVRIER. 1778. 85
>> réputation , mais copié trop ſervile-
» ment » .
Tite-Live lui-même ne peut s'empêcher
de convenir que , dans l'embarras
où le jettent les contradictions de fes
prédéceſſeurs , il ne fait ſouvent comment
démêler la vérité , continuer le
fil de l'Hiſtoire , & donner la fuite des
événemens. Plus on remonte , plus on
ſe ſent de cette difette de Mémoires , &
fur-tout de Mémoires fidèles. Soit ,
comme il nous l'atteſte , que l'uſage
de l'écriture ait été fort rare juſqu'à
Camille , & que la plupart des commentaires
des Pontifes &des autres monumens
aient péri dans l'incendie de la
Ville par les Gaulois; foit , ce qui n'eſt pas
moins vraiſemblable , que les premiers
Rédacteurs ne ſe ſoient pas fait ſcrupule
d'altérer la partie des Annales échappée
aux ravages des temps & des flammes ,
& d'y ſuppléer arbitrairement pendant
les quatre premiers ſiècles. On marche
preſque toujours à tâtons , & l'on jouit
bien rarement de voir les Ecrivains
d'accord non- ſeulement entre-eux ;
mais avec les faits mêmes qu'ils rapporzent
avec le plus de confiance.
د
L'Auteur donne un abrégé raiſonné
$6 MERCURE DE FRANCE.
de ce que rapportent de Romulus & des
commencemens de Rome , les anciens
Hiſtoriens; & il expoſe les contradictions
les plus frappantes qui ſe préſentent ,
relativement à la conſtitution primitive
de Rome , dans Tite Live & Deny's
d'Halicarnaffe. Avant de diſcuter en
détail les points principaux du gouvernement
primitifde Rome , & d'examiner
les anciennes traditions recueillies par
Denys d'Halicarnaſſe , M. *** fait voir
que la vérité de ſon ſyſtême eſt indépendante
du degré de croyance dû à l'Hif
toire des premiers fiècles de cette République.
i
Nous ne ſuivrons pas l'Auteur dans la
diſcuſſion qu'il fait du ſyſtême de Denys .
Il prouve que les droits que cet Hiftorien
attribue à la Plèbe , & qui conſiſtent
à nommer les Magiftrats , à
donner la ſanction aux Loix , &, avec
l'agrément du Roi , à déclarer la guerre ,
ne peuvent regarder que l'Ordre des
Patriciens.
M. *** établit les quatre points fuivans
, comme la baſe de l'Hiſtoire Romaine
: 1º. La Commune , autrement
la Plèbe , fut nulle dans la conftitution
primitive de Rome. Les Plébéïens
FÉVRIER. 1778. 87
étoient des eſpèces d'Ilotes plus avilis
encore qu'en Pologne.
2º. Un Souverain Pontife , premier
Magiſtrat perpétuel, réuniſſoit ſur ſa tête
les différens pouvoirs diſtribués depuis
entre les Confuls , les Cenfeurs , les
Préteurs & les Ediles.
3º . Le Sénat , Compagnie à la nomination
de ce Chef , étoit deſtiné à lui
ſervir de confeil , & à contre-balancer la
puiſſance de l'Aſſemblée générale .
4°. L'Ordre des Praticiens formoir
lesComices-Curies , autrement le Grand
Conſeil de la République ; de même
que , dans toutes les Aristocraties modernes
, ſoit mixtes , ſoit pures , le
Corps des Citoyens ou , ſi l'on veut ,
des Nobles , participe eſſentiellement
à la Souveraineté.
Sur ces trois derniers points , M. ***
réfute Vico & fon Commentateur :
>>> Je crois , dit-il , avoir fait fentir l'il-
>luſion de ſa théorie » .
Quant à ce qui regarde le Sénat ,
l'Auteur prouve, contre Vico , quicroit
que les Patriciens y avoient tous voix
délibérative , que le nombre des membres
de cetre Compagnie fut toujours déterminé
;& contre M. Duni , qui , ne you
88 MERCURE DE FRANCE.
lant ni abandonnerVico , ni foutenir une
hypothèſe oppoſée à toute l'Hiſtoire ,
fait réſider excluſivement dans le Sénat
la puiſſance législative , que les Patriciens
formoient un Ordre très - nombreux
; qu'on ne peut les enviſager
comme les fimples exécuteurs des ordres
du Roi , à plus forte raiſon de ceux du
Sénat ; & que c'étoit dans leur Affemblée
générale , que , fubordonnément
à la négative du Prince & à celle du
Sénat , réſidoit le pouvoir ſouverain.
>>Cette forme de gouvernement , qui
» paroît , au premier coup d'oeil , ordonſageffe,
ditM. * * * n'avoit رم née avec
>> aucune ſtabilité ».
د
- Les bornes d'un extrait ne nous permettent
pas de ſuivre l'Auteur dans les
réflexions qu'il fait fur l'aviliſſement
auquel les Plébéïens , bâtards & eſclaves
dans l'origine , ſe trouvoient condamnés
par le malheur de leur naiſſance.
M. *** expoſe comment les Auſpices
étoient à Rome la ſource de tous les
droits civils; & il prouve , contre Vico
& M. Duni , que la Plèbe demeura
exclue de toute eſpèce d'Auſpices jufqu'à
l'an 387 , qu'elle commença d'y
participer en obtenant le Confulat.
FÉVRIER. 1778 . 89
Après des diſcuſſions préliminaires ,
Μ. *** développe la conſtitution des
Comices-Curies & des Comices-Centuries.
De l'aveu de tous les Hiſtoriens ,
les Comices - Curies font les premiers
qu'on ait connus à Rome. L'Auteur fait
ſentir combien il eſt ridicule de ſuppoſer .
que les Patriciens & les Plébéïens y
votoient pêle mêle ; il prouve que ces
Comices étoient l'Aſſemblée générale
des Patriciens , & que c'étoit dans cette
Aſſemblée que réſidoit , par indivis avec
le Roi & le Sénat , la puiſſance légiflative.
Quant aux Comices-Centuries , rien ,
dans leur inſtitution par Servius -Tullius
, n'annonce un Corps politique. On
y voit les Romains diſtribués en différentes
Compagnies Militaires fuivant
leurs facultés ; les biens y décident du
ſervice auquel on eſt tenu ; & , fuivant
que le cens eſt plus ou moins conſidérable
, les bandes ſont plus ou moins
armées ; de forte que la claſſe des plus
riches fournit la Cavalerie & le Corps
de bataille armé complettement , tandis
qu'une fronde & des pierres ſont
tout ce qu'on exige des trentes dernières
Centuries. Les détails dans lesquels
وه MERCURE DE FRANCE.
entre l'Auteur, prouvent que Servius
fut forcé à cet établiſſement par les innovations
eſſentielles qu'il avoit introduites
dans la République , en donnant
aux Plébéïens des propriétés , en leur
diſtribuant , pour ſe les attacher , les
terres du fifc & celles qu'il conquit :
que ce Prince , en partageant ſes ſujets
en fix claſſes , n'avoit eu d'autre objet
que l'etabliſſement d'une armée & la
formation d'un cadastre , d'après lequel
il pût aſſeoir les impoſitions proportionnément
à l'aiſance de chacun.
L'Auteur développe enſuite comment
les Comices -Centuries devinrent
inſenſiblement un Corps politique. Il
prouve , contre Vico & M. Duni ,
qu'immédiatement après l'abolition de
la Royauté , les Patriciens , pour attacher
les Plébéïens au nouveau gouvernement
, les convoquèrent fuivant la
divifion militaire & les firent voter
par Centuries à l'élection des Confuls .
M. *** appuie ce qu'il dit des Comices-
Curies & des Comices -Centuries
fur l'autorité de Cicéron , dont il prend
à la lettre un fameux paſſage , juſqu'ici
regardé comme ſi difficile , que la plupart
des Commentateurs ſe ſont accordes
feulement à l'altérer.
د
FÉVRIER. 1778. 91
Nous ne ſommes pas fortis du premier
volume , dans lequel l'Auteur
ſuit l'Hiſtoire civile de Rome juſqu'au
commencement du règne de Tarquin.
Dans le ſecond volume , il achève de
développer les révolutions de cette fameuſe
République. Cette partie de fon
Ouvrage eſt peu ſuſceptible d'extrait.
Tous ceux qui ont ecrit ſur les Romains
, ont ſuppoſé que les Comices-
Tribus avoient obtenula puiſſance légiflative
, pour le plus tard, au commencement
du cinquième ſiècle , par la loi
Publilia ; & les principaux Ecrivains politiques
ont regardé , avec raiſon
comme un vice eſſentiel dans la coní
titution de Rome , qu'une Affemblée ,
de laquelle les Patriciens & les Sénateurs
étoient exclus , ait exercé le pouvoir
législatif concurremment avec les
Comices-Centuries , les vrais Erats-gé
néraux de la République. M. *** prouve
en différens endroits que les prérogatives
des Comices-Tribus ſe réduifoient
à diſpoſer de certaines Magiftratures
inférieures , à nommer aux commiffions
extraordinaires , à juger les Magiſtrats
prévaricateurs ; & , par l'examen qu'il
fait de la loi Publilia, portée l'an 415, il
92 MERCURE DE FRANCE .
détruit entièrement cette prétendue Souveraineté
attribuée à la Plèbe .
Dans le dernier chapitre l'Auteur
expoſe , en très-peu de pages , les principales
cauſes de la deſtruction de l'Empire
Romain ; & ce chapitre , comme
la plupart des autres , eſt plein de vues
également neuves & profondes. L'Auteur
conjecture , d'après des raiſons très-ingénieuſes
, que le régime féodal a été
calqué ſur la hiérarchie Eccléſiaſtique,
Nous ne pouvons nous refuſer au
plaiſir de tranfcrire les réflexions par
leſquelles M. * * * a terminé ſon travail.
Elles ont pour objet le gouvernement
actueldeRome. Toutle mondeenparle ,
chacun croit le connoître. Rien n'eſt
plus propre que ce morceau à mettre nos
Lecteurs en état de juger du mérite &
du ſtyle de l'Ouvrage, dont nous venons
de les entretenir .
"Chez les Anciens, la puiſſance temporelle
& la puiſſance ſpirituelle , aujourd'hui
preſque par-tout ſéparées , furent le
plus ſouvent réunies. Mais , ce qu'il eſt
important de remarquer, l'encenſoir étoit
entre les mains du Monarque , & non
pas le ſceptre en celles du Pontife. L'Hiftoire
ancienne & moderne ne nous préFÉVRIER.
93 1778.
ン
ſente que le Dalai-Lama , qui , comme
le Pape, tiré d'un Ordre uniquement
conſacré au culte des Autels , ait caché
le Diadême ſous la mitre ».
En conféquence àRome, leSouverain
ne paroît que revêtu d'une étole , & partout
la croix le précède. Les Cardinaux
font les Pairs de l'Empire ; des Prélats
rendent la justice. Le Sénat a le titre de
Sacré-College ; les Conſeils portent le
nom de Congrégations ; le Directoire
des Finances s'appelle Chambre-Apoftolique
, fon Préſident Camerlingue de
l'Egliſe : un Edit , c'eſt une bulle , & les
Loix ont une double ſanction : le glaive
&l'anathême en menacent également les
infracteurs ; l'obéiſſance eſt religion » . '
« Ce gouvernement fingulier , mais
fimple , fans contre-poids , ſans échafaudage
, auſſi vigoureux , aufli calme que
celui d'une Monarchie , où une longue
ſucceſſion de Princes de même ſang
fait regarder l'Etat comme le patrimoine
d'une famille , jouit auprès de la
Nation de la faveur Républicaine. H
flatte l'inconſtance & l'imagination par
le changement de ſcène qu'amène chaque
vacance du Trône Pontifical , &
par le grand nombre des chances de
94 MERCURE DE FRANCE.
fortune qu'il promet à l'eſpérance. Une
carrière immenſe eſt ouverte aux talens
& à l'intrigue , quoique le rameau d'or
ne puiffe être cueilli que par une main
conſacrée de l'onction ſainte. En aucun
pays l'ambition n'échauffe plus de coeurs ,
& n'offre des chimères plus ſéduiſantes.
Celui dont les voeux , par-tout ailleurs ,
ne s'étendroient pas au-delà de ſa fubſiſtance
en devenant Père , lève les
yeux au ciel , & croit y lire que l'enfant
auquel il vient de donner le jour , fera
compté parmi les ſucceſſeurs de Grégoire
VII , Adrien IV , Urbain IV , Benoît
XII , Alexandre V , Sixte IV , Sixte
Quint&de tant d'autres, parvenus d'une
chaumière obfcure , juſqu'à la triple
Couronne » .
>>Sous un Prince également abſolu &
révéré , les rigueurs du deſpotiſme infpirent
rarement des alarmes. Tout porte
à l'indulgence un Souverain vieilli , le
plus ſouvent , dans les fonctions d'une
religion de miféricorde. Ses proches , en
ſe hâtant de profiter d'un règne d'un
moment , fentent combien il leur importe
de ne pas irriter l'envie ; & des
Miniftres environnés d'égaux qui peuvent
chaque jour être affis fur le Trône,
FÉVRIER. 1778 .
93
V
auroient plutôt beſoin d'être exhortés
à la fermeté , que rappelés à la modération.
Auffi à Rome les Grands en place
paroiſſent- ils avoir pour maxime de n'offenfer
perſonne , & de laiſſer rire Pafquin
» .
« Puiſqu'une conſtitution où tel ſeroit
l'empire des Loix , qu'il n'y eût qu'elles
à craindre , & qu'elles fuſſent également
à craindre pour tous , eſt un des plus
pares bienfaits du ciel , heureux le Peuple
qui, du moins, jouit d'un gouvernement
doux » !
Angélique de Limeuil , Nouvelle Françoiſe.
Par M. d'Uffieux. A Paris ,
chez Brunet , Libraire , rue des Ecrivains
, Cloître Saint- Jacques -de -la-
Boucherie. 1776. in- 8 ° . avec figures .
La Scène de cette nouvelle hiſtorique
eſt placée à la Cour de France , fous le
règne de Henri II. Parmi les Dames de la
ſuite de Marie Stuard , Reine d'Ecoſſe ,
épouſe du Dauphin , Angélique de Li
meuil , & Julie de Longueval ſe diſtinguoient
par leur beauté , & par l'avantage
de partager la faveur de la Reine. Ce par.
rage fut le principe de leur méſintelli
96 MERCURE DE FRANCE.
gence, qui éclata bien davantage lorſque
le Marquis d'Alvin parut à la Cour. Ce
jeune Cavalier , fait pour plaire , leur infpirade
l'amour à toutes deux ; mais Angélique
ſeule l'enflamma , & cet amour
mutuel ne tarda pas à exciter , dans
le coeur de Julie , tous les poiſons de la
jaloufie.
Le hafard procure bientôt à d'Alvin ,
dans une circonftance périlleuſe le
bonheur de ſauver la vie à ſa Maîtreſſe.
Il faifit certe_occaſion pour ſe déclarer ,
& obtenir d'Angélique la permiſſion de
demander ſa main au Baron de Limeuil
fon père. Le Baron lui permet d'abord
d'y prétendre ; mais il change enfuite
d'avis par l'infinuation de Julie , qu'il
avoit fecourue dans la même occafion ,
&dont il eſt devenu amoureux. Julie
lui promet ſa main, mais à condition
qu'il defendra à ſa fille de parler au
Marquis d'Alvin , & la donnera au
Vicomte de Longueval , ſon frère. Le
Baron , trop paſſionné pour refufer ,
ſe conforme aux deſirs de ſon impérieuſe
maîtreffe.
Les deux Amans ne peuvent plus ſe
patler , mais il leur reſte la confolation
de s'écrire. Toute la Courétoit aſſemblée
pour
FÉVRIER. 1778 . 97
د
,
pour jouir du ſpectacle d'un tournois.
Victorine Confidente d'Angélique ,
s'approche d'Alvin à travers la foule
& lui remet furtivement unbillet de la
part de fa Maîtreſſe , que le Marquis met
dans ſa poche , en attendant qu'il puiffe
le lire . Lę Vicomte fon rival , qui avoit
toutobſervé , s'approche de lui , le preffe
& tire fubtilement le billet de ſa poche.
D'Alvin ſe retire à l'écart , voulant lire la
lettre qu'il croyoit encore avoir , & eſt
bien étonné de ne plus la trouver ; mais
il rencontre , preſque au même inſtant ,
le Vicomte de Longueval , occupé àla
lire ; il reconnoît l'écriture d'Angélique ,
& arrache le papier des mains de fon
rival. Le Vicomte met l'épée à la main
& en porte un coup à d'Alvin , qui tire
auſſi la ſienne , & perce le bras droit de
ſon aggreffeur. Pluſieurs perſonnes accourent
, & mettent fin à ce combar .
Le Vicomte de Longueval, qui renonce
dès ce moment à Angélique , prend le,
parti de la fuite. D'Alvin eſt exilé , rappelé
bientôt après par le crédit d'un
Prince du Sang fon protecteur
envoyé à la Cour d'Eſpagne pour une
négociation. Mais il apprend , bientôt
après , que le Baron de Limeuil , toujours
E
&
98 MERCURE DE FRANCE.
preſſé par Julie de Longueval , va forcer
fa fille à donner la main à un autre
époux. N'écoutant que ſon amour , il
abandonne les devoirs de ſon ministère ,
& accourten France , fans réfléchir fur
le danger auquel il s'expoſe. On le fait
arrêter , un Confeil eſt nommé pour lui
faire ſon procès ; le Baron de Limeuil
en eſt le chef; le Comte de Latour ,
auquel Angélique eſt deſtinée par fon
père , y tient le ſecond rang. D'Alvin
eſt près d'être condamné à mort ou à
une prifon perpétuelle ; le Baron annonce
à fa fille qu'elle peut fauver ſon
amant du ſupplice en donnant la main
au Comte ; elle s'y réfout , & le Marquis
n'eſt condamné qu'à la priſon perpétuelle.
Il obtient bientôt ſa grace entière
par l'entremiſe de ſon protecteur ,
mais Angélique , devenue Comteſſe de
Latour , ne pent plus être à lui , elle
l'engage même à tâcher d'oublier un
amour que la vertu n'approuve plus , &
à contracter un autre engagement. Au
moment où d'Alvin , pour obéir à celle
qu'il aime , eſt près d'aller à l'Autel ,
former un mariage auquel ſon inclinarion
n'a aucune part , il apprend que la
Comteſſe eſt veuve , revole dans ſes
FÉVRIER. 1778 . 99
bras , rompt fur le champ les noeuds
qu'il alloit former , & épouſe enfin
Angélique.
L
L'intrigue de cette Nouvelle , trèscompliquée
, & dont nous avons
paſſe ſous filence pluſieurs incidens ,
n'eſt ni aufli neuve , ni aufli ingénieuſe
que celle des deux Sophies , autre nouvelle
de M. d'Uffieux ; mais on y trouve
de l'imagination & de l'intérêt.
Les deux Sophies , nouvelle Françoiſe ;
par M. d'Uffieux. A Paris , chez Brunet
, Libraire , rue des Ecrivains .
Cloître Saint-Jacquesde la Boucherie.
1776 , in - 8 ° . avec figures .
L'intriguede cette nouvelle a quelque
chofe de neuf& de théâtral. Dorimont ,
riche & honnête négociant de Paris , eſt
éloigné depuis douze ans de ſa femme ,
qui réſide avec ſa fille dans les poffeffions
de fon mari à Saint - Domingue.
Nelcour , fils de Dorimont , a fait depuis
peu un voyage dans cette Ifle ; il
y eſt devenu pendant ſon ſéjour ,
amoureux de Sophie , fille de M. Riverr,
ancien ami de ſa famille , & lui a infpiré
les mêmes ſentimens , au point
,
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
d'engager , à fon départ , cette jeune
perſonne à fuir ſon père , & à paffer
ſecrètement en Europe avec lui. Revenu
à Paris , il l'a préſentée à ſon père , en
la faiſant paſſer pour ſa propre fille , qui
ſe nomme aufli Sophie. Elle demeure
en cette qualité chez Dorimont , qui eſt
enchanté des grâces de fa fille , & de la
tendre amitié que ſes deux enfans ſe
témoignent mutuellement ſous ſes yeux.
Il lui tarde , pour combler ſa ſatisfaction ,
de voir toute ſa famille réunie par le
retour de ſa feinme , qui ne reſte encore
à Saint-Domingue que pour chercher à
ſe défaire de ſes plantations. Il eſt fort
alarmé de n'avoir reçu , depuis fix mois ,
aucune nouvelle de cette épouſe chérie ,
&va faire repartir Nelcour pour l'Amé .
rique , afin de terminer ſon inquiétude.
Nelcour , qui ne peut ſe réfoudre à
quitter Sophie , prend le parti d'écrire ,
en contrefaiſant l'écriture de ſa mère ,
une lettre ſuppoſée , par laquelle Madame
Dorimont mande à fon mari qu'il
ſe préſente un Acquéreur , & qu'elle
compte partir ſous peu de jours. Un
vieux Domeſtique de confiance , nommé
André , ſéduit par les inſtances & les
miſons ſpécieuſes de Nelcour , qui lui
:
FÉVRIER. 1778. 101
a tout avoué , entre dans le complot , &
préſente la fauſſe lettre au bon Négociant..
Dorimont , joyeux , communique à ſes
enfans les bonnes nouvelles qu'elle
contient , & contremande le départ de
fon fils. Preſque immédiatement après
cet entretien , André apporte à Nelcour
une véritable lettre de ſa mère que la
poſte vient d'apporter. Le jeune homme
ouvre la lettre en tremblant , & voit
avec autant d'effroi que de ſurpriſe
qu'elle eſt datée de Nantes , que Madame
Dorimont étoit ſur le point de
partir de cette ville , & qu'elle marque
même que , peut - être , elle arrivera à
Paris avant ſa lettre. Il eſt déſeſpéré ,
court comme un fou dans toute la maifon
, & rencontre enfin , endefcendant
l'eſcalier , ſa mère & ſa ſoeur qui arrivent
au même inſtant , accompagnées
de M. Rivert , l'ancien ami de Dorimont
, qui , déſeſpéré dela perte d'une
fille chérie , vient paſſer le reſte de ſes
jours auprès de ſon ami. Nelcour tombe
évanoui. Pendant qu'on le rappelle à
lui- même , Dorimont arrive fort furpris
, mais fort charmé de l'arrivée imprévue
de ſon épouſe , à qui il prodigue
les plus tendres careſſes , ainſi qu'à fon
Eiij
102 MERCURE DE FRANCE.
ami Rivert. Il embraſſe ſa fille , qu'il
croit être celle de ſon ami , ce qui produit
un imbroglio qui s'éclaircit bientôt,
&découvre tout le myſtère. Dorimont ,
fa femme & Rivert , font partagés
entre la joie d'avoir raſſemblé leurs familles
, & l'indignation & la douleur
de trouver deux de leurs enfans coupables.
Cependant Sophie Rivert ayant
apperçu ſon père , au moment de fon
arrivée , à travers une fenêtre , avoit
pris ſur le champ la fuite , & s'étoit
retirée chez une vieille femme , mère de
la nourrice de Nelcour. La bonne femme
trouve bientôt l'occaſion d'aller en avertir
Dorimont à l'inſu de Sophie. Nelcour ,
entendant prononcer le nom de famaîtreſſe
, vole auſſi tôt dans ſa retraite ,
où il eſt bientôt ſuivi de toute la maifon .
Rivert & Dorimont pardonnent à Sophie
& à Nelcour , & les marient fur
le champ.
Nous avons fupprimé , dans le compte
que nous venons de rendre de cette
nouvelle intéreſſante , le détail d'une
ſcène de jalousie , de reproches & de
raccommodement entre Nelcour & Sophie
; ainſi que l'épiſode inutile d'un
homme de robe , nommé Durval , que
FÉVRIER. 1778 . 104
Dorimont préſente à ſa prétendue fille
comme devant être ſon époux.
Histoire Naturelle de Pline , traduite en
François , avec le Texte Latin rétabli
d'après les meilleurs leçons manufcrites;
accompagnée de Notes critiques
pour l'éclairciſſement du Texte
& d'Obfervations ſur les connoif
fances des Anciens , comparées avec
les découvertes des Modernes. Tome
X. A Paris , chez la veuve Defaint ,
Libraire , près la rue Saint Jacques.
1
Dans le neuvième Tome de l'Histoire
Naturelle , dont nous avons différé de
parlerjuſqu'à la publication du dixième ,
Pline a continué de traiter des diverſes
propriétés des Simples , au moins dans
le vingt-ſeptième livre , que l'Editeur a
accompagné de précieuſes recherches
de M. Guettard , ſur la Botanique , &
de doctes critiques de Leonicenus -Vincentinus
fur les erreurs de Pline en cette
partie. Al'égard du vingt huitième Livre
qui termine le neuvième Tome , l'Aureur
y traite des recettes tirées de
l'homme même & des animaux , & de
la vertu de la Magie en Médecine .
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
L'inutilité preſque abſolue de ce Traite
fur la Magie , eſt réparée par cet intérêt
ſecret qui nous attache aus merveilleux.
Ce neuvième Tome , quoique
borné à deux livres , eſt donc l'un des
plus curieux & des plus recommandables
de cette importante Edition.
Mais c'eſt ſur-tout dans le dixième
Tome , publié depuis quelques ſemaines,
que règne l'intérêt le plus réel &le plus varié.
Ce volume, qui eſt de 668 pages, contient
cinq Livres de l'Hiſtoire Naturelle ,
à ſavoir le vingt-neuvième , le trentième ,
le trente-unième , le trente-deuxième
&le trente-troiſième. Le vingt- neuvième
livre comprend une ſuite des remèdes
tirés des Animaux terreſtres ,
auſſi le trentième. Mais celui- ci comprend
de plus l'Hiſtoire abrégée de l'Iatro-
Magie , ou Magie Médicale.
comme
L'Editeur a enrichi ſon Commentaire
fur cet objet , des recherches critiques
du Continuateur d'Agricola fur cette
étonnante partie de l'Ouvrage de Pline.
Le trente-unième Livre & le trentedeuxième
, traitent des propriétés médicales
des Animaux aquatiques , & en
général des propriétés merveilleuſes, de
FÉVRIER. 1778. 105
l'eau. Enfin le trente - troiſième Livre
traite des travaux des Mines , de la nature
& de l'exploitation des Métaux
& de leurs uſages ſans nombre dans la
Médecine & dans les Arts .
On trouve dans ce dixième Tome ,
une Lettre curieufe , adreſſée autrefois
au Pere Hardouin , par le Docteur Venette
, ſur un paſſage du 32. Livre ,
concernant les Huîtres ; lettre communiquée
par M. Arcère, Prêtre de l'Oratoire
, à M. Poinfinet de Sivry , qui ,
à cette occafion , réfute les interprétations
haſardées ſur ce paſſage difficile
tant par Venette , que par le Père Har
donin , & répand le jour le plus fatiffaifant
fur la queſtion que ces deux
Savans , & une infinité d'autres, avoient
vainement tenté de réfoudre.
>
Nous nous empreffons d'annoncer
que tout le reſte de l'Édition & Traduction
de Pline par M. Poinfinet de
Sivry , eſt livré à l'impreſſion , & que
même le onzième Tome eſt ſur le point
de paroître ; enforte que le Public , avant
la fin de la préſente année 1778 , jouira de
la totalité de cette Edition. Entrepriſe immenfe
& digne de tous les éloges
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
conçue & exécutée dans le court eſpace
de huit ans par un ſeul Honume de Lettres
, fans autre encouragement qu'une
paflion fans bornes pour elles , & fans
que lesplus rudes traverſes qu'un Citoyen
puiffe éprouver , aient fait la moindre
diverſion à ce grand travail. Nous
avons rendu compte, au mois de Décembre
dernier , de la nouvelle Edition
d'Horace , avec un Commentaire François
, par le même Savant.
Le Babillard , Ouvrage périodique d'un
genre nouveau
En propoſant une nouvelle ſouſcriprion
au Public, on a prévu le déſavantage
avec lequel un Ouvrage périodique
nouveau paroîtroit aujourd'hui. Fa
tigués & raffafiés de critiques aigres &
partiales , les Lecteurs détournent faftidieuſement
les yeux de ces recueils où le
fiel ſe fait fentir par-tout; ils ſe dégoûrent
de n'y recueillir que des preuves
triſtes & révoltantes de l'obſtination ,
avec laquelle nos Modernes Beaux-
Eſprits paſſent à s'invectiver , un tems
qu'il vaudroit mieux employer utileFÉVRIER.
1778 . 107
{
ment , pour ceux que leurs vaines &
éternelles difputes n'intéreſſent guères .
L'Auteur du Babillard arrêtera les regards.
de fes Lecteurs ſur d'autres objets .
Il préfère mille fois la fatisfaction de
rendre un de ſes ſemblables meilleur ,
à la gloire puérile & barbare d'avoir pulvérisé
un pauvre Ecrivain , qui aura fait
de fon mieux. O Eplucheurs de mots
& de fyllables ! que vos triomphes font
petits! il n'entrera point en concurrence
avec vous . Votre plaiſir barbare eft , les
trois quarts du tems , celui de l'envie;.
il ne pourroit le goûter .
L'on offre aux Souſcripteurs une condition
affez capable de les décider ; c'eſt
la liberté de révoquer leur engagement ,
du moment où ils verroient la trace de
la baſſe paſſion dont on vient de parler
dans les feuilles qu'on annonce.
Le premier. N. de l'Ouvrage avoit
étédeſtiné à ſervirde profpectus : quelques
perſonnes ne l'ont point trouvé allez détaillé
dans l'annonce des ſujets & des
matières ; mais un Babillard peut- il dé--
terminer d'avance ce qu'il dira ?
Le Babillard , qu'on annonce , ne feras
ni le Babillard ni le Spectateur Anglois :
eefera lui en face du Public , lui diſant
Evj
108 MERCURE DE FRANCE .
:
fes vérités gaiement , ſans perſonnalités
& fans offenſe . Ces vérités là portent
fur les habitudes , les caractères , les.
occupations , les plaiſirs , fur les caprices
& les préjugés. Comment détailler cela
dans un profpectus ? C'eſt tout ce qu'il
fera poſſible de faire dans un long Ouvrage.
Le Babillard s'efforcera de ſaiſir
tous ces points. Pour jouir d'un peu
plus de liberté dans ſes moralités , dans
ſes ſorties politiques , dans ſes ſaillies
littéraires , car il en touchera bien quelque
choſe aufli , il prévient qu'il les
hasardera toujours fans conféquence &
fans prétention
Il oſe répondre à ſes Lecteurs que, dans
quelque condition de la vie qu'ils foient, à
quelque diſtance qu'ils ſe trouventplacés
de lui , il en ſera peu à qui une feuille
ou l'autre de cet Ouvrage , ne pourra
être de quelque utilité.
Le Chevalier Rutlidge , ſeul& unique
Auteur du Babillard juſqu'à ce jour ,
ſe propoſe d'y travailler avec affiduité :
il eſpère que l'on aura pour lui l'indulgence
que doit lui attirer la difficulté
de la tâche qu'il s'impoſe : il a pour but
Pamuſement , mais encore bien plus
P'utilité. Il croiroit fon tems perdu &
FÉVRIER. 1778. 109
1
ſes pages mal employées , s'il en livroit
le plus petit coin aux diſputes des
Auteurs.
Adiffon & fes Aſſociés n'eurent pas
beſoin de cette reſſource . L'Auteur
ſent que , pour peindre les mêmes objets
, il faut , en France , une autre
manière que la leur; it mettra toute
ſon application à s'en faire une.
On foufcrit à Paris & pour la Province
, chez M. Lacombe , Libraire ,
rue de Tournon .
L'abonnement eſt de 24 liv. , franc de
port pour Paris ; & de 30 liv. , franc de
port , pour les Provinces.
Il paroîtra une feuille de cinq jours
en cinq jours , ce qui rendra foixante
& douze feuilles par an.
Les Perſonnes qui voudroient faire
quelque remarque , ou faire quelque
envoi à l'Auteur , lui adreſſeront les
paquets francs de port , chez le ſieur
Lacombe.
Voltarii Henriados libri decem , latinis
verfibus & Gallicis ; ad pofito duplici
poemate, quod accurate femper ad verfum
refpondet ; par M. de Caux de
FIO MERCURE DE FRANCE.
Cappeval , au Service de la Cour
Palatine . A Paris , rue S. Jacques , au
grand Corneille , in- 12 .
Voici la troiſième édition de cette
Traduction de la Hentiade , publiée depuis
1772. La première fut faite aux
Deux-Ponts : la ſeconde à Manheim ,
celle que nous annonçons paroît l'avoir
été à Paris. Nous avons eu déjà occaſion
de parler de cette verſion dans ce
Journal. L'entrepriſe de faire paſſer les
beautés du Poëme François dans la Langue
de Virgile , a dû paroître ſingulière
dans un tems où cette Langue,ſi riche &
ſi variée , paroît malheureuſement un
peu négligée ; mais elle ne pouvoit que
faire honneur à celui qui s'en eſt chargé.
Un Cardinal, célèbre par fon goût & par
fes connoiſſances , en avoit donné la première
idée , en rendant une partie dela
Henriade en très-beaux vers latins ; it
n'avoit cherché qu'à amuſer ſon loiſir;
&il rendit réellement un hommage au
génie du Poëte François qui faifoit ſes
délices . Celui que lui rend M. de Caux
de Cappeval , eſt plus complet, puiſqu'il
a traduit tout ce Poëme, & avec une élégance
foutenue qui n'a pas dû déplaire
FÉVRIER. 1778. 111
à M. de Voltaire. Le Traducteur , fixé
depuis long- tems dans une Cour d'Allemagne
, expoſe ainſi quel a été fon but.
• Il ſuffit de ſe connoître en Poésie ,
>> pour fentir d'abord que la Henriade eſt
> de nature à paroître toujours avec
>> avantage,dans quelque Langue &quel-
>>que pays qu'on la tranſporte: ſes beau-
>> tés font celles de tous les climats , de
>> tous les temps , de tous les Peuples.
>>Mais le plus sûr moyen de la produire
>>aux gens du monde entier , ne ſeroit-
>>il pas de l'habiller à la Romaine ? ........
>> Avec ce ſecours , les Étrangers au-
>> roient l'intelligence d'un chef-d'oeuvre
>>que le génie de fon Auteur a rempli de
>> tableaux admirables , dont on trouve
>>ailleurs peu d'exemples , & qui peut-
>>être n'auront point d'imitateurs. La
>>>haute idée qu'il donneroit de notre
>>Poéfie , quoiqu'on n'en apperçût les
>>beautés qu'à travers les nuages d'une
>> traduction , ſeroit toujours glorieuſe
>> pour la France , & nous vengeroit en
>>quelque forte du reproche fait à la
• Nation , de n'avoir pas la tête épique ..
>>Doit- on craindre d'ailleurs de trop ré-
> pandre un Ouvrage où les Rois & les
>>Sujets trouvent de quoi s'inſtruire 20
1.
112 MERCURE DE FRANCE.
• Ouvrage qui ne reſpire que l'amour de
>>la vertu , de la Patrie , & fur - tout de
» l'humanité ? Quelle école pour les
>> François! Quelles leçons pour tous les
>>Peuples ! Quels modèles pour tous les
» Poëtes! ".
Depuis la première Édition de cette
Traduction , M. de Caux eſt revenu fur
fon Ouvrage , & l'a corrigé avec beaucoup
de foin ; de forte qu'il paroît aujourd'hui
avec de nouveaux avantages .
Nous nous bornerons à citer un morceau
qui mettra nos Lecteurs en état d'en
juger. Nous nous arrêterons au voyage de
la Diſcorde à Rome ..
2
Untourbillon la porte à ces rives fécondes
Que l'Éridan rapide arroſe de ſes ondes.
Kome enfin ſe découvre à ſes regards cruels;
Komejadis fon Temple & l'effroi des Mortels ,
Rome dont le deſtin dans la paix , dans la guerre,
Eſt d'être en tous les tems maîtreſſe de la Terre.
Par le fort des combats on la vit autrefois
Sur leurs Trônes ſanglans enchaîner tous les Rois;
L'Univers fléchiffſoit ſous ſon aigle terrible .
Elle exerce en nos jours un pouvoir plus paiſible.
On la voit ſous ſon joug aſſervir ſes vainqueurs,
Gouverner les eſprits & commander aux coeurs .
FÉVRIER. 1778. 113
Ses avis ſontdesloix , ſes décretsſont ſes armes.
Prèsde ceCapitole où régnoient tant d'alarmes ,
Sur les pompeux débris de Bellone & de Mars ,
Un Pontife eſt aſſis au Trône desCéfars ;
Des Prêtres fortunés foulent d'un piedtranquille ,
Les tombeaux des Catons & la cendre d'Émile ;
Le Trône eſt ſur l'Autel , & l'abſolu pouvoir
Mer dans les mêmes mains le ſceptre & l'encenfoir
, &c..
Illaprocellofofugiens defertur ad oras
Turbine , quas viridis lapſufacundat aquarum
Eridanus ; tandemque aperitur Roma volanti ,
Romafuum quondam templum terrorque paventis
Mundi; nempè manetfatis per tempora belli
Pacisque , aternum Romanus ut imperet orbi.
Sava olim potuit, Martiſque experta labores
Roma catenatosfolio oppugnare tyrannos ;
Ultrices aquilas pallebat mundus adorans.
At nunc pacatum componit legibus orbem ;
Romafuos etiam victores fubdere novit ,
Mentesque imperiis & flectere corda regendo.
Illa monendojubet , decretaque vertit in arma.
Ad Capitoli arces , loca tot regnata procellis,
Disjeftas inter Martis ludibria , pompas...
2
114 MERCURE DE FRANCE.
Cafareo affurgit folio vir , Pontificu-m Rex ;
Turba Sacerdotum pede fortunata quieto
Emilii calcas , cineres tumuloſque Catonum.
Incubat altari Thronus ; &fupremapotestas
Thuribulum fceptrumque manu fuftentat câdem,
&c.
Problêmes résolus , ſervant de Supplément
au Cours de Mathématiques
par M. l'Abbé Sauri , Docteur en
Médecine, & Correſpondant de l'Académie
Royale des Sciences de Montpellier.
AParis , chez Ruault , Libraire,
rue de la Harpe. 1778. Avec Approbation
& Privilége du Roi.
L'Auteur paroît n'avoir fait ce petit
Livre que pour donner une idée de l'utilité
des Mathématiques aux jeunes Géomètres
qui n'ont pas encore approfondi
cette Science , pour les mettre dans le
cas d'exercer leurs forces , & donner
en même-tems un moyen facile aux Profeſſeurs
pour juger, des progrès &de la
capacité de leurs Élèves. On trouve la
ſolution de chaque Problême à la ſuite
de ſon énoncé , avec le Livre & le numéro
deſquels on a tiré cette ſolution.
FÉVRIER. 1778. 115
Ces Problêmes font au nombre de plus
de 170 ; les uns dépendent de l'Algèbre ,
les autres de la Géométrie , les autres
enfin du calcul différentiel & du calcul
intégral. Nous allons donner l'énoncé
de quelques-uns, ſans ajouter la folution.
Trouver la formule généraledufameux
Binome de Newton.
On veut mêler enſemble du vin às 1.
du vin à 3 liv. & du vin à 2 liv. la bouteille
, combien faudra-t-il prendre de
bouteilles de chacunde ces vins pour 30
bouteilles d'un mélange à 2 liv. 10 fols
labouteille?
Suppoſant qu'on ait des pièces de sl.
de 3 liv. & de 2 liv. on demande de
combien de manières on pourra faire 75
livres avec 30 de ces pièces ?
D'un tonneau qui contient 100 bouteilles
de vin , j'en tire une & je remets
une bouteille d'eau ; je tire de même une
feconde bouteille , & je remets autant
d'eau , & ainſi de ſuite ; on demande
combien il reſtera de vin dans le tonneau
quand on aura tiré de cette manière un
certain nombre de bouteilles ?
On demande deux nombre tels que
-
116 MERCURE DE FRANCE.
leur fomme, leur produit , & la ſomme
de leurs quarrés ſoient égaux entr'eux.
Connoiffant les trois côtés d'un triangle
, connoître ſa ſurface.
Trouver les termes généraux & les
termes ſommatoires d'une infinité de
féries .
ん
Trouver la courbe de la plus vîte defcente.
Trouver la hauteur de l'athmosphère.
Conférences Religieuſes pour l'inſtruction
desjeunes Profeſſes de tous les Ordres ;
par le Père Miet de Vefoul. A Paris ,
Chez Deſprez , Imprimeur ordinaire
du Roi & du Clergé de France , rue
Saint-Jacques.
Cetouvrage , deſtiné auxjeunes Profeſſes
de tous les Ordres , fait connoître
les dangers du monde , les avantages
des obſervances régulières , & de
tout ce qui eſt propre à augmenter la
piété. Pour donner une juſte idée de
la vie que l'on mène dans le monde
& du bonheur de ceux qui s'en font
féparés , nous n'emploierons que les paroles
des perſonnes qui ont vécu dans
,
FÉVRIER. 1778. 117
les ſociétés brillantes , & qui , par leur
expérience , font plus en état de les bien
apprécier. Que le grand Monde , diſentelles,
que cette fociété brillante appelée
la bonne Compagnie , donnent peu de
fatisfaction à ceux qui l'examinent de
près. Ce n'eſt ni le goût , ni le coeur ,
pas même l'eſpérance du plaiſir qui rafſemblent
cesêtres bizarres, nés pour pofſéder
beaucoup , defirer davantage &
ne jouir de rien. Ils ſe cherchent fans
s'aimer , ſe voient fans ſe plaire , & fe
perdent dans la foule ſans ſe regretter.
Qu'est-ce donc qui les unit ? L'égalité
du rang , de la fortune , l'ennui d'euxmêmes
, ce beſoin de s'étourdir qu'ils
fentent continuellement , &qui ſemble
attaché à la grandeur , aux richeſſes , à
l'éclat , enfin à tous les biens que le
Ciel n'a pas également départis à toutes
ſes Créatures.
" Que ne puis-je vous donner mon
>> expérience, écrivoitune Dame quiavoit
>>joui de tous les avantages qu'on peut
>> ambitionner à la Cour! que ne puis-
>> je vous faire voir l'ennui qui dévore
>> les Grands & la peine qu'ils ont à rem-
>> plir leurs journées! Ne voyez-vous pas
>>que je meurs de triſteſſe dans une for
#18 MERCURE DE FRANCE.
> tune qu'on auroit eu peine à imaginer.
» J'ai été jeune & jolie , j'ai goûté des
• plaiſirs , j'ai été aimée par tout; dans
> un âge plus avancé , je fuis venue à
» la faveur , & je vousproteſte que tous
» les états laiſſent un vuide affreux ».
D'après cette idée du Monde , même
le plus brillant , n'eſt- on pas en droit
d'envier le bonheur de ceux que Dieu
conduit dans la retraite. C'eſt-là , dit
une Femme Philoſophe , où la vérité
donne ſes leçons , où les préjugés s'évanouiffent
, où la prévention s'affoiblit,
où l'opinion qui gouverne tout commence
àperdre ſes droits , où nous apprenons
à rabattre du prix des choſes que notre
imagination fait nous furfaire : enfin ,
il ſemble que dans la folitude , nous
n'avons que les beſoins de la Nature
qui , après tout , font bornés,& que dans
le tourbillondu Monde nous avons ceux
de l'opinion , qui font immenfes. Tels
font les avantages de la vie Religieufe
&de la retraite qui nous ſépare de tant
d'objets ſéducteurs , fi propres à nous
maîtriſer. On doit cependant avouer
qu'on peut ſe faire une folitude au miheu
du monde le plus bruyant. Abraham
au milieu de ſes enfans &de la
FÉVRIER. 1778. 119
diffipation qu'entraîne le mariage , ne
mérita pas moins d'être le père des
Croyans , en ſanctifiant les périls de cet
état. Judith , au milieu de Béthulie
malgréſa jeuneſſe , ſa beauté , ſes grands
biens , & le rang qu'elle tenoit parmi
fon peuple , n'en vivoitpas moins comme
une fille d'Abraham , dans le ſecret
de ſa maiſon ; & Saint Louis , à la tête
des armées , & au milieu des foins &
des dangers de la Royauté , devint un
Prince ſelon le coeur de Dieu. L'on peut
doncdans tous les états méditer les vérités
ſaintes delaReligion , ſe faire une retraite
& participer, en quelque forte , aux
avantages de la vie Religieuſe.D'ailleurs,
l'accompliſſement des devoirs de l'état
que l'ona embraſſé a toujours été lemeilleur
moyen de ſanctification , & nous
rapproche le plusde notre divin Modèle,
dont toutes les actions ont eu pour unique
but la gloire de ſon père , & le
bonheur des hommes dans le ciel &
fur la terre.
Précis ſur l'Hiſtoire , les Effets & l'Usage
de la Saignée. Prix , 1 liv. 4 f. A Paris ,
chez Eſprit , Libraire de Mgr le Duc
de Chartres , au Palais Royal.
120 MERCURE DE FRANCE.
On trouve dans cet Ouvrage des conſidérations
auſſi importantes que lumineuſes
ſur l'uſage de la Saignée. Pour
en donner une idée plus claire , nous
rapporterons ici l'avertiſſement de l'Édi .
teur.
« L'Humanité , dit-il , eſt redevable
>> des progrès que l'Art de guérir a fait,
➡ dans ce ſiècle , au mérite éminent des
>>hommes qui l'ont cultivé. On peut ſe
>>convaincre de cette vérité par la lectu-
>> re de l'article Saignée , ( Médecine
Thérapeutique ) du Dictionnaire En-
>>cyclopédique. Cet article feroit perdu
>>pour le grand nombre d'hommes qui
» n'ont pas ce dépôt des connoiſſances
> humaines . On croit que c'eſt con-
> tribuer au bonheur général , de mettre
» un article auſſi intereſſant à portée
>> d'être lu de ceux à qui il eſt imporant
>>d'acquérir les connoiſſances qu'il ren-
» ferme. Cet Ouvrage démontre que
>> plus les hommes font inſtruits , plus ils
> fentent la néceſſité de fixer les vérita--
> bles principes fur un objet qui a été la
fource de tant d'erreurs & de contef-
>> tations parmi les Médecins les plus
»diftingués.
»La
FÉVRIER . 1778 . 121
► La Nature fait un préſent bien rare
» au genre humain , continue l'Éditeur ,
• lorſqu'elle fait naître des hommes
>>doués d'un eſprit propre aux recher-
>>ches de la vérité, dans les ſciences qui
>> exigent une bonne Dialectique . C'eſt
« ce que l'on obſerve en lifant l'hiſtoire
» de la Saignée. Les mépriſes fatales de
>> l'ignorance & de l'ineptie ſur les effets
> & l'uſage de ce remède , n'ont été
>> que trop long-tems funeſtes à l'huma-
>> nité: elle pourroit être préſervée de
» ces écueils par la propagation des lu-
>>mières,dont on a éclairé l'un des points
> les plus importans de la Science qui a
>> pour objet la vie & la ſanté des hom-
» mes » .
De tels Ouvrages ne peuvent être
affez connus . C'eſt ſans doute contribuer
au bonheur de l'humanité, de les rendre
acceſſibles aux hommes à qui il est im
portant d'acquérir les connaiſſances
qu'ils renferment. Les Médecins inftruits
& judicieux pourront en apprécier le
mérite.
Eloge de Très-Haut , Très- Puiſſant &
Très-Excellent Seigneur Monseigneur
Louis-Nicolas- Victor de Félix , Cheva-
F
122: MERCURE DE FRANCE .
lier Comtedu Muy , Maréchalde France,
Chevalier des Ordres du Roi , Miniftre
& Secrétaire d'Etat au Dépar
tement de la Guerre , ci-devant Menin
du Dauphin , & Administrateur de l'Hô
tel Royal des Invalides ; par M. de
Tenne Gui-Tiger , Dragon du Roi
de la première Compagnie. A Paris ,
chez Moureau , Libraire , au milieu
du Quai de Gêvres,
C'eſt d'après l'Oraiſon Funèbre prononcée
par Monſeigneur l'Evêque de
Senez , que M. de Tenne Gui-Tiger a
compofé l'Eloge de M. le Maréchal du
Muy , & qu'il a recueilli les principaux
traits de ſa vie qui le rendent ſidigne
de notre vénération &de nos regrets,
Nous n'adopterons pas l'opinion du Panégyrifte
, qui s'imagine que le feul titre
de Dragon puiſſe décréditer un Ouvrage.
Perſonne n'ofera foutenir , tout haut ,
qu'un Dragon qui poffède le talent d'é-
✔crire, doive l'enſevelir dans une honteuſe
oiſiveté : une opinion auſſi abſurde ne
prévaudra jamais. Les ouvrages littérairesou
politiques d'un Soldat auteur , ne
peuvent que réveiller davantage la cur
rioſité , & mériter d'être mieux ac
FÉVRIER. 1778. 123
cueillis , lors même qu'ils ne feroient
que médiocres : le ſeul bon emploi du
tems qui mérite des éloges , eſt capable
d'exciter une noble émulation , &
produire les plus heureux effets dans
un Corps où les vices font toujours le
fruit du déſoeuvrement. On doit donc
defirer que les exemples qu'ont donnés
à leurs Camarades , les Auteurs de la
Prééminence du Service François , des
Loiſirs , de l'Eloge du Maréchal , Comte
duMuy, & de pluſieurs autres Ouvrages,
inſpirent le goût de l'étude &
donnentde l'effor à ceux qui font doués
de quelques talens. Nous nous bornerons
à mettre ſous les yeux du Lecteur
quelques-uns des traits de l'Eloge de M.
leMaréchal du Muy , qui prouveront
qu'on peut être Dragon & louer dignement
un Maréchal de France .
• Lorſque la mort ravit à la France
» le Miniſtre vertueux qu'elle regrette ,
→ la douleur vive dont la Nation fur
>> pénétrée , prouva clairement que
» l'Humanitéperdoit un grand Homme,
» la Gloire un Héros , la Nobleſſe un
» appui , le Soldat un Père , la Patrie un
>>Citoyen ..... Quel étoit le Chevalier
» du Muy? Dans ces jours , pour ainfi
(
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
>> dire ténébreux , où la jeuneſſe eſtmiſe
» au nom des Etres non exiſtans , dans
» ces momens obſcurs où l'amour du .
> plaiſir eſt le ſeul ſentiment dont l'en-
• fance ſoit ſuſceptible , quel étoit-il ?
► Tout ce que peut être un mortel pri-
» vilégié, à qui la raiſon apprend que
>> la futilité ne peut remplir ſon coeur.
» La réflexion, audéfautde l'expérience,
» lui montra le néant & le danger des
>> amuſemens frivoles. Dans un âge
>> tendre où l'on ne penſe point à con-
>>noître les autres , le Chevalier du
>> Muy entrepřit l'étude de lui-même ;
>>occupé d'avance des devoirs qu'il au-
>> roit un jour à remplir, il fit divorce
» avec tous les amuſemens de ſon âge ;
>> enforte qu'on peut dire avec vérité
»qu'aucune de ſes actions ne tint de l'en-
" fance. ( Tob. cap. 1. ) .
66
• ... Amitié divine ! dont les
२
>> noeuds ſacrés ont uni fi long-tems la
>> gloire & la vertu ; vous qui de deux
>> êtres, en apparence différens , n'avez
» fait qu'une ame & qu'une façon de
» penſer on avoit cru juſqu'alors
>> que les Têtes couronnées ne devoient
> plus vous connoître ; on avoit penſé
» qu'il n'étoit plus ni David , ni Du
"
FÉVRIER. 1778. 12歳
chatel , ni Sully ; mais un Prince qui
>> avoit les vertus de Jonathas,deCharles,
>> de Henri , méritoit d'avoir , comme
>> eux , un ami tendre , fidèle & déſin-
> téreſſé. Voilà donc le palais des Rois
>> devenu le ſanctuaire de l'amitié.......
» Si le Dauphin a oublié fon rang ,
>>le Chevalier du Muy n'oublie point
» ſes devoirs ; le Dauphin eſt ſon ami :
>>le Dauphin lui a donné des droits fur
>> fon coeur , il peut en diſpoſer à fon
» gré ; mais ce coeur eſt celui du meil-
>>>leur des Princes , ce ſeroit un crime
>> de le tromper. Ce Prince eſt le fils
>> de fon Roi , deſtiné lui-même à l'être
>> un jour ; c'eſt une raiſon de plus pour
>> ne faire jamais dégénérer l'amitié en
familiarité abuſive , ſource ordinaire
>> de malverſations. Aufſi , quel reſpect ,
> quelle prudence , quelle retenue !
" ...... C'eſt dans le ſein de l'a-
>> mitié que le Chevalier du Muy vient
>> ſe conſoler de la perte de la victoire ;
>> l'infortune n'a pu lui aliéner l'ame
» d'un Prince éclairé ; & le Dauphin ,
>> bien loin d'avoir le plus léger ſoup-
>> çon ſur la conduite de ſon ami , lui
» prouve , au contraire par la con- د
Fij
126 MERCURE DE FRANCE.
>> fiance dont il l'honore , que tout hom-
>me qui fait bien ſon devoir , n'eſt pas
>>comptable des événemens.
ود .... Queferoit-ce , en effer, que
>> l'état Militaire , ſi l'on pouvoit en-
>> freindre les loix , & violer impune-
>>>ment les droits les plus facrés ? Que
>> ſeroit-ce qu'un corps de Guerriers ,
» s'il pouvoit à ſon gré ſe livrer aux
>>fureurs de l'anarchie ? Que devien-
>>droient les Chefs, fi leur autorité ref-
>> pectable les mettoit à la merci de leurs
>> fubalternes ? Cette liberté prétendue
>> ne ſeroit que le droit réciproque
>> de ſe nuire ; le métier des Turenne
» & des Condé deviendroit l'école du
>> crime ; & au lieu de Héros , nous
>> n'aurions plus que de vils mortels ,
>> fouillés des plus lâches forfaits. Oui ,
>>j'oſe le dire ici ſans politique & fans
→ partialité , c'eſt la ſubordination quilie
>> tous les hommes ; la fubordination
>> feule eſt le plus ferme appui du
>> trône , le fondement le plus folide
»de la féliciré des peuples : l'anarchie
>> ſeule a détruit les Empires les plas
> floritfans ; Rome & Carthage ont
>>> péri victimes de leurs diviſions ; tant
>> que l'Angleterre fut en proie aux
FÉVRIER. 1778. 127
>> factions , quelle fut fon infortune ?
>> Puiffe- t- elle ne voir jamais renaître
>> ces momens de trouble , ces inſtans
>> orageux où le peuple,dans l'ardeur qui
>>l'entraîne , ne connoît plus de frein!
>>Puiſſe- t-elle n'offrir jamais à l'Univers ,
>> ces exemples de rébellion malheureu-
>> ſement , juſqu'ici , trop fréquens chez
»elle mais qui , graces au deſtin ,
>> font ignorés dans notre France !
ود
د
-
.... O Soldats , ô mes Cama-
>> rades ! Eſt- ce donc un mérite que de
>> ſe faire craindre pour être voués au
- ſervice de l'Etat ? en ſommes - nous
❤moins des hoinmes , dont les moeurs
>>>doivent être irréprochables ? en
» fommes nous moins des Citoyens
» qui , loin d'accabler ceux qu'une in-
> clination différente deſtina à d'autres
>> emplois , devons les aimer comme
>> nos frères , & les fecourir quand
>> nous pouvons ? la férocité doit-elle
> être le ſeul luſtre des défenſeurs de
>>>l'Etat ? Loix de la décence& de l'hon-
>>nêteté , juſqu'à quand ferez-vous vio-
>> lées par ceux qui devroient tenir à
>> honneur de vous maintenir dans tout
> votre luftre ! juſqu'à quand le Soldat,
»fi jaloux de marcher fur les traces de
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
> fes Chefs & de ſeconder leur valeur ,
verra-t-il avec indifférence les exemples
de vertus qu'ils lui donnent !
>>Que font devenus ces temps heu-
» reux , où l'on trouvoit réunis dans le
>> même perſonnage , l'hommede guerre
» & l'homme de paix; la valeur in-
> trépide & la pacifique modération ;
>>l'amour de ſon état, fans mépris pour
>>les autres , & où le Soldat tenoit à la
→ſociété par les vertus civiles? Ils ne font
* plus ces jours fortunés ; mais c'étoit
> eux que le Maréchal du Muy vou-
>>loit faire renaître » ! ....
Nous croyons qu'on relira avec intérêt
l'Epitaphe qu'un Poëte a faite pour
être gravée ſur la tombe que M. le
Maréchal du Muy avoit démandée à M.
le Dauphin , mourant, & qui devoit
être placée aux pieds de cet illuſtre
Prince.
Sincère dans les Cours , auſtère dans lesCamps ,
Stoïque fans humeur ,généreux ſans foibleſſe ;
Le mérite à ſes yeux fut la ſeule Nobleſſe.
Sous le joug du devoir il fit fléchir lesGrands;
Mépriſant leur crédit, mais payant leurs bleſſures,
Al obtint leur eſtime en bravant leurs murmures;
FÉVRIER. 1778 . 129
Juſte dans ſes refus , juſte dans ſes bienfaits ,
Il n'eut point de flatteurs & ne voulut pas l'être :
Il fut & le Cenſeur & l'Ami de ſon Maître.
Placé près d'un Héros , objetde nos regrets ,
Leursmânes,dansceTemple,habitent confondus ;
L'État leur doit un double hommage.
L'un fut le Caton de notre âge ,
L'autre en eût été le Titus.
Éloge Historique de M. Venel , Profeffeur
en Médecine dans l'Univerſité
de Montpellier , Membre de la Société
Royale des Sciences , Inſpecteur-
Général des Eaux Minérales de
France; par M. J. J.M.Docteur en l'Univerſité
de Médecine de Montpellier.
A Paris , chez Nyon , Libraire ,
rue Saint-Jean-de-Beauvais .
L'Éloge des morts n'a été bien fouvent
, & fur- tout dans ce ſiècle , qu'une
critique déguiſée des vivans. Le tableau
de la vertu des uns , comme l'obſerve
ſi bien le Panégyriſte de M. Venel ,
a été propoſé avec le deſſein exprès de
faire mieux reſſortir les vices des autres
. Ce moyen de correction , qui réunit
aux agrémens de l'apologue , les
Fv
130
MERCURE DE FRANCE.
avantages de la vérité , eſt ſans doute
utile. Mais n'auroit-on pas droit d'ajouter
qu'on a ſouvent abuſé de ce moyen ,
& qu'on n'a entrepris certains Éloges ,
que pour ſe livrer aux emportemens de
la fatyre , & fatisfaire la malignité de
ceux qui cherchent plus à fronder qu'à
éclairer leurs contemporains par des
Ouvrages vraiment utiles ?
L'Auteur de l'Éloge que nous annonçons
, a ſemblé n'avoir eu pour but que
de préſenter à ſes Lecteurs des réflexions
judicieuſes & utiles au progrès de la
Médecine & des autres ſciences qui en
font inféparables. Nous ne nous arrêterons
pas fur celles où l'Anatomie &
la Botanique font dépriſées avec affectation.
La Chimie eſt la ſcience qui
eſt le plus exaltée dans cet Éloge , fans
doute parce que M. Venel l'avoit cultivée
d'une manière particulière.
Le Panégyriſte obſerve d'abord que
c'eſt dans le ſein de la Médecine que
M. Venel prit naiſſance , & que fes
Aïeux, comme ceux d'Hippocrate, avoient
exercé cette profeſſion , que l'Orateur
Romain appelle noble par excellence ,
& dont l'exercice rapproche les hommes
de la condition des Dieux. Il fir bientô
FÉVRIER. 1778. 131
connoître ſon penchant pour la Médecine
& fes heureuſes diſpoſitions pour
ces ſciences. Sa plus tendre jeuneſſe préſagea
ſes ſuccès , & annonça ſes talens.
Cefut à Montpellier , la Métropole de la
Médecine , qu'il commença les études
de ſa profeffion. On lira avec plaifir
la deſcription que l'Auteur fait de cette
Ville , & des avantages de cette Univerfité
, que Louis XIV nomma la Mère
des autres , & la plus ancienne de toutes
celles de l'Europe. Les grands Hommes
qui s'y font diftingués , font loués avec
impartialité dans l'Ouvrage que nous
annonçons. Après que M. Venel eut
quitté les Écoles , il alla s'inftruire
fous d'autres Maîtres. Ce fut le
>>lit des Malades dans les Hôpitaux ,
>> ce fut le grand livre de la Nature qui
>> artirèrent déſormais tous ſes foins &
>> toute fon attention. Mais quel fut
>> ſon étonnement, quand,cherchant dans
>> les Malades l'application de ce qu'il
>>avoit appris , il ne trouvoit prefque
>>rien de ce qu'on lui avoit enſeigné ,
> & rencontroit beaucoup de chofes fur
>>leſquelles il n'étoit pas prévenu ! Rien
> de fr ſimple , riende ſi bien ordonné ,
>>de mieux correſpondant que les dif-
او
vj
132 MERCURE DE FRANCE.
férentes parties de l'hiſtoire d'une Ma-
>> ladie , dans un cahier ou dans un li-
* vre : les ſymptômes qui les caractériſent
ſont bien distincts , les cauſes
» évidentes , palpables , les fignes tout-
» à fait décififs, & les moyens de fou-
> lagement appropriés à chaque acci-
>>dent , ou de guériſon , conſacrés au
» fond de la maladie , certains & im-
>> manquables. Mais dans le fait , dans
> la nature , point d'affection ſimple ,
>> point de maladie qui ſoit exactement
>> une : des accidens de toute eſpèce ,
>> dépendans de l'âge , du ſexe , du tem-
>> pérament , des incommodités pré-
» cédentes , de la ſaiſon & de mille
>>autres circonstances , l'altèrent & la
>> compliquent ; les ſymptômes les plus
>> affidus varient dans les différens pé-
>> riodes ; la valeur des ſignes change , &
>> plus encore l'effet des remèdes ».
D'après cette réflexion , que l'expérience
journalière ne juſtifie que trop ,
il n'eſt point furprenant que M. Venel
préférât à la théorie l'obſervation affidue
& la combinaiſon judicieuſe de
pluſieurs fignes réunis ,& regardât les
Hôpitaux comme la meilleure Chaire
de Médecine - pratique. » Il étoit furFÉVRIER.
1778. 133
>> tout frappé , dit l'Auteur de l'Eloge ,
» & cette première impreffion ne l'a
>> jamais abandonné , de l'aſſemblage
>> informe des remèdes qui empêchoit
>> de conſtater la vertu de chacun en
>> particulier , & de l'union plus monf-
>> trueuſe encore des drogues dont la
> vertu étoit différente & ſouvent op-
>> poſée , & qu'on deſtinoit à remplir ,
» en même tems , les indicationsles plus
contradictoires. Toujours affecté de
>> cet abus , il n'a ceſſé de le profcrire ,
» & a plaiſamment comparé les Mé-
>> decins entichés de cette poly- Phar-
>> macie , à Arlequin , ordonnant une
> charretée de foin à un Malade , dans
>> l'eſpérance que, ſur la grande quan-
>> tité d'herbes qui la compoſent , il
» s'en trouvera quelqu'une appropriée à
>> la maladie » .
>>
>>Montagne dit à ce ſujet ,que le Mé-
> decin ſemble alors ordonner à une
>> drogue d'aller échauffer l'eſtomac , à
> l'autre de rafraîchir le foie , à celle- ci
> de fortifier la tête , à celle là de vuider
» & affoiblir les reins , &de conſerver à
>> travers des chemins longs &pleins de
>> détours , leurs vertus propres &
>> particulières ». Bernard Paliſſi a fait
134 MERCURE DE FRANCE.
la même obſervation en parlant du
Mithridate , tant il eſt vrai que le génie
ſeul prévient & remplace fouvent les
lumières de l'étude & de l'expérience.
M. Venel ne ſe borna pas , comme
tant d'autres Étudians , à ne rendre
hommage à Hippocrate & à ſes ouvra
ges , que par une admiration muette.
Il en fit fa principale étude. C'eſt dans
les livres de cet homme divin qu'exiſte
la ſaine & la folide Médecine : » En
>>lifant ſes épidémies , en ſaiſiſſant les
>> traits par leſquels il peint les Mala-
>>dies , vous croyez être au lit des Ma-
>> lades. Ses Ouvrages Aphoriſtiques
>>paroiſſent être l'extrait & le réſultat
>> d'une immenſité d'obſervations . Ce
>> font des faits concentrés , rapportés ,
>>quinteſcenciés, ſi je puis parler ainfi ,
»& le petit nombre d'autres ouvrages
>>qui ſont ſes légitimes productions ,
offrent l'application & le développe-
>> ment des connoiſſances du même,
>> genre ».
La Chimie fut le principal objet des
études de M. Venel. Il choifit , pour
ſon maître , M. Rouelle , à qui lon
doit l'introduction , le goût , la perfec-
১
FÉVRIER. 1778. 135
tion de la vraie Chimie en France.
Cer Inſtituteur célèbre en a le premier
répandu l'enſeignement dans ſes Cours
publics ; il en a fimplifié les opérations
en les rectifiant , étendu l'application ,
augmenté les découvertes & éclairé la
théorie. Ce fut de lui que M. Venel
apprit à confulter Becher & Stahl ,
les Kepler & les Newton de la Chimie.
« Avant eux , dit l'Auteur de l'É-
» loge , & même après qu'ils eurent
>>paru ſans avoir été connus , lus &
>> médités , la Chimie étoit enſevelie
>>dans les écrits énigmatiques des Al-
>> chimiſtes , ou noyée dans les difcuf-
>>ſions ſyſtématiques des Phyſiciens ;
> les faits qui en formoient le fonde-
>> ment étoient répandus dans un grand
nombre d'Ouvrages fans fuite , ſans
>>rapport , fans cette liaiſon qui ſeule
>> peut donner de la vie & du corps à
> une doctrine ; ce n'étoit que des pro-
> cédésifolés , des expériences ſans prin-
• cipes , des épreuves ſans but; mais c'é-
>> toit des faits , matériaux précieux aux
>> yeux & entre les mains d'un Archi-
>> tecte habile. Becher en connut l'im-
>> portance , en entrevit les rapports , ен
>>commença la réunion ; Stahl marchant
-
136 MERCURE DE FRANCE.
>> ſur ſes traces , completta l'ouvrage &
> dégroſſir les traits trop rudes & trop
> enveloppés du génie. La Chimie de-
>vint par lui une ſcience fondée en
>>principes , riche en faits , liée dans
>> toutes ſes parties , variée dans ſes
>> uſages , lumineuſe dans ſon applica-
>> tion , aſſurée dans ſa marche , fuf-
>> ceptible de méthode , & féconde en
» conféquences. Elle étendit les con-
>> noiſſances du Phyſicien , bornées au-
» paravant , ſuivant l'expreſſion peu
> polie de Becher , à la ſurface de la
>> terre quam boves & afini dignofcunt.
>> Elle éclaira le Naturaliſte ſur la nature
>> des corps qu'il ne faiſoit que deſſiner
» & claffer; elle ſervit au Phyſiologif-
>> te à porter un coup-d'oeil plus jufte
>> fur la partie liquide du corps humain,
>> à découvrir le principe & le méca-
> niſme des changemens dont elle eſt
>>le théâtre ou le ſujet ; elle aida an
>> Praticien à reconnoître la fource &
> la nature des dérangemens qui y fur-
>> viennent, à apprécier la vertu & l'ef-
>> fet des rémèdes qui ſont deſtinés à les
• réparer. Elle lui manifeſta la poſſibi-
, l'utilité & les réſultats des com-
>> binaiſons , & le vice des compoſi-
ود lité
FÉVRIER. 1778 . 137
» tions ſurchargées de corps néceffités
>> à ſe contrarier , s'entre- détruire réci-
>> proquement , & réduifit à un juſte
>> milieu ſes prétentions & ſes eſpéran-
>> ces ſur l'efficacité des Remèdes ».
ン
Les Leçons de ces grands Hommes
hâtèrent les progrès de M. Venel , à qui
M. le Duc d'Orléans confia le foin&
la direction de ſon Laboratoire. Le
Gouvernement l'engagea , dans la fuite
, à travailler à l'analyſe générale des
Eaux Minérales du Royaume. Rien ne
peut donner une plus juſte idée de ſes
talens, que les réſultats de ſes travaux
relatifs à cet objet ; & l'Eloge que -
nous annonçons ne peut qu'augmenter
le deſir de poſſéder le recueil des ouvrages
d'un Obfervateur auſſi profond
& d'un Praticien auſſi habile .
Les Bienfaisances Royales , par ordre
chronologique , tirées de l'Hiſtoire .
A Paris , chez Ruault , Libraire , rue
de la Harpe , 1778. in- 12 broché.
Prix , I liv. 10 fols.
Cette brochure eſt encore un nouveau
fruit de l'heureuſe fécondité de
M. le Chevalier du Coudray. C'eſt ,
138 MERCURE DE FRANCE.
comme il l'annonce lui- même , un répertoire
des bonnes actions de nos Rois.
Nous allons donner quelques exemples
de l'intelligence & du goût avec
leſquels M. du Coudray choiſit fes
Anecdotes , ainſi que de ſa manière de
les préſenter , & de ſon ſtyle vraiment
original.
- > L'aventure d'Imma & d'Eginhard ,
caractériſe la bonté & la bienfaiſance de
Charlemagne . Voici le fait : Eginhard ,
Secrétaire de ce Prince , devint amoureux
d'Imma , fille naturelle de Charlemagne ;
elle répondit à ſa paffion d'une manière
point équivoque ; & l'Empereur la lui
donna en mariage pour récompenſe de
ſes ſervices : la dot fut proportionnée à
la qualité de l'épouſe; & Eginhard ſe
reſſentit grandement de la bienfaisance &
de la généroſiré de Charlemagne ...
« Ce Prince , ( Louis XI ) enrichit
fon cabinet d'un grand nombre de rares
manufcrits , qu'il paya fort cher :
il dreſſa lui - même les Statuts pour
l'Ordre des Chevaliers de Saint-Michel;
il y inféra un article , qui porte qu'il
y aura toujours une place affectée pour
celui qui travaillera à l'Hiſtoire de cet
FÉVRIER. 1778. 139
Ordre , avec gages & appointemens.
Voilàj'imagine des traits de bienfaisance .
" Un Officier de ce Prince ayant apperçu
un poux fur fon habit, le prit
comme en cachette , & le jeta par terre.
Que faites- vous ? lui dit le Roi naturellement
inquiet. L'Officier rougit , &
trembla à dire la vérité ; mais il fallut
avouer le fait. « Eh bien , quel mal à
>> cela ? dit le Roi : ne ſuis-je pas hom-
>> me ? C'en est une marque ». La bienfaisance
de ce Prince lui fit donner , à la
perſonne qui lui avoit retiré cet inſecte
honteux , quarante écus d'or ».
« Je ne parlerai point de l'entrevue
de ce Prince , ( François 1 ) en 1520 ,
avec Henri VIII , Roi d'Angleterre , que
l'on appela le camp du drap d'or , à
cauſe que la tente que l'on y dreſſa , étoit
couverte en dehors de drap d'or , &
tapiſſée en dedans de velours bleu ; ce
qu'il fit tient plus de la magnificence
que de la bienfaisance » .
3
« François I fit bâtir pluſieurs maifons
dans Paris; la richeſſe des meubles
répondoit à la magnificence de ces Hôtels
: il acheta vingt-deux mille écus
une tapiſſerie en foie & en or , qui repréſentoit
le triomphe de Scipion , &
140 MERCURE DE FRANCE.
dix mille écus , une autre tapiſſerie qui
repréſentoit la vie de Saint-Paul » .
" S'il m'étoit permis de faire une réflexion
, j'ajouterois qu'il n'y a point de
penfions qui faſſent plus de bruit que
celles qui ſe payent aux Gens de lettres.
Un Poëte honoré d'une penſion de fon
Souverain , le publie , l'écrit & le fait
imprimer; ſon amour- propre y est intéreffé
: il voudroit que tout l'Univers fût
ladiſtinction dont il jouit " .
• François II avoit eu , comme ſes
frères , le ſavant Amiot pour Précepteur
: il avoit fi bien profité des leçons
de ſon Maître , qu'il tut le Poëme latin
, fur fon Sacre , par Michel de l'Hôpital
, & qu'il apprit par coeur les morceaux
qui lui plaifoient le plus » .
« Les récompenſes que donnoit Charles
IX aux Poëtes , n'étoit pas exceffives
, mais elles étoient fréquentes , dit
ſon Hiſtorien; & ce Prince tenoit quelquefois
, en badinant, ce propos : » Les
» Poëtes reſſemblent aux chevaux , ils
>> deviennent laches , & perdent leur
>> vivacitédans la trop grande abondance :
>> il faut les nourrir; mais il ne faut pas
>> les engraiffer » .
FÉVRIER. 1778. 141
A la fin du volume , M. le Chevalier
du Coudray a fait imprimer, avec
une bonne-foi bien remarquable , une
lettre de M. Dareau , Avocat en Parlement
, à qui il avoit communiqué les
premières feuilles de fon Ouvrage .
Monfieur le Chevalier , lui répond
>> ce ſincère ami , j'ai parcouru , & en
>> fort peu de tems , les bienfaisances di-
>> tes Royales , dont vous allez inſtruire
- le public.... Quant auſtyle , on trou
» vera beaucoup à reprendre , mais
>> chacun a le ſien ...... D'ailleurs .
vous avez déclaré votre ſentiment à
>> cet égard : vous voulez donner de
>>bonnes choſes au Public , mais vous
>> feriez fâché de les débiter comme
» les Charlatans , par de belles paroles.
>> Al'égard des réflexions qui vous font
د
,
propres ..... on en trouvera peut-être
>> bien quelques unes amenées d'une
>> manière fort plaisante , mais on n'a
>> rien à vous dire là-deſſus ,, parce que
>> vous prévenez très-ſagement le Lec-
>> teur , que ſi ces réflexions ne lui con-
>> viennent pas , il peut faire les ſien-
»nes& vous laiſſer les vôtres......
...
Pour ce qui eſt des Anecdotes , je
» crains qu'on ne vous reproche den'a442
MERCURE DE FRANCE.
>> voir pas toujours puiſé dans de bon-
>>>nes ſources . Au reſte , vous avez
ramaffé ce que vous avez trouvé dans
>> votre chemin , tant pis pour ceux qui
» y ont ſemé des cailloux pour des
> pierres fines ; vous donnez les choſes
• pour ce qu'elles valent..... Il nous
>> reſte un règne auquel , heureuſe-
>> ment , vous n'avez pas touché. Dieu
>> veuille que vous n'y mettiez pas la
» main ».
: Il paroît que ce ſouhait de M. Dareau
ne fera pas accompli , car M. le
Chevalier du Coudray annonce , dans fa
conclufion , un ſecond ouvrage qui fervira
de ſuite à celui- ci , & dans lequel
il recueillera les actes de bienfaiſance
de Louis XVI.
:
τ
OEuvres complettes de M. Buirette de
Belloy , de l'Académie Françoiſe ,
•Secrétaire ordinaire de Monſeigneur
le Duc d'Orléans , Citoyen de Calais
, en 6 volumes in- 8°. avecFigures ;
propoſées par ſouſcription .
Le nom de M. de Belloy tiendra lieu
ici de ces Éloges intéreſfés & dès-lors
ſuſpects , que tous les Profpectus proFÉVRIER.
1778. 143
diguent aux Ouvrages qu'ils annoncent ;
ce nom fe recommande de lui-même auprès
de tous ceux qui aiment les Lertres
& la Patrie.
Nous donnons à M. de Belloy ce titre,
de Citoyen de Calais , dont il aimoit à ſe
parer , & qui rappelle le ſouvenir d'un,
des plus prodigieux ſuccès qu'on ait vus
auThéâtre; parmi tous les titres quipeuvent
diftinguer les hommes , ceux qu'on
doit , non à la nature ni à la fortune ,
mais à fes travaux & à ſes ſuccès , ne
font pas les moins précieux : les titres
de gloire valent bien les titres de grandeur.
La Tragédie de Gaston & Bayard,
montre , comme le Siége de Calais ,
combien , dans les Monarchies , l'honneur
peut faire aimer la Patrie , & combien
les grands Hommes , fur-tout en
France , l'ont toujours aimée ; le ſuccès
de cette Piéce , comme celui du Siége
de Calais ,tient au mérite de l'ouvrage ,
combiné avec le zèle patriotique , &doit
par- là être doublement cher aux François
; mais Zelmire , ſujet Grec, ou plutôt
fujet de fiction , dont le ſuccès a été
plus grand encore que celui de Gaston &
Bayard ; Gabrielle de Vergy , ſujet Frany
*44 MERCURE DE FRANCE.
çois , mais terrible , où l'eſprit de Chevalerie
& l'amour de la Patrie ne ſont
qu'un acceſſoire très-foible ; ces deux
Pièces, fi différentes l'une de l'autre , ſi
différentes des deux premières , prouvent
combien le talent tragique de M.
de Belloy avoit d'étendue & de variété.
€ Nous ne parlons pas de Titus , dont
- le cinquième Acte , fur-tout , offre des
beautés d'un genre plus touchant qu'aucune
autre des Tragédies de M. de
Belloy.
Nousdonnerons toutes ces Pièces avec
les corrections que l'Auteur , inſtruit
par le ſuccès & par l'expérience , avoir
cru devoir faire .
Nous yjoindrons Pierre le Cruel, Tragédie
qui eſt peut-être encore àjuger.
Des repréſentations brillantes& heureuſes
, données ſur divers Théâtres , l'ont
vengée d'une repréſentation tumultueuſe
, la ſeule qui ait été donnée à Paris ,
& où , malgré les efforts des Acteurs
la Pièce n'a pu être entendue de ceux
même qui la connoiſſoient. Celui qui ,
dans le Siége de Calais , avoit ſi bien
peint les moeurs des deux Nations rivales
,&fait contraſter ſi heureuſement la
générositéd'Eustache de Saint-Pierre avec
la
FÉVRIER . 1778. 145
la violence d'Edouard III ; celui qui ,
dans Gafton & Bayard , avoit déployé
tout ce que la Chevalerie a d'héroïque
& de fublime , ſembloit né pour peindre
le Prince Noir & du Gueſclin , il devoit
naturellement exciter l'attention
il méritoit au moins qu'on daignât l'écouter
; mais l'oſtraciſme eſt commun
au Théâtre , & n'y permet guères la continuité
des ſuccès.
د
Pierre le Cruel n'a pas encore été imprimé
, ou dumoins il n'a pas dû l'être . *
Nous joindrons aux Tragédies , les Préfaces
, les Notes hiſtoriques , les Mémoires
, en un mot toutes les pièces relatives
à chacune de ces Tragédies .
:
On fait que M. de Belloy joignoit à
l'art du Théâtre , une grande connoiſfance
de notre Hiſtoire , un talent rare pour
la difcuffion & cette logique fûre & favante
, qui n'eſt pas le moindre mérite
même de ſes compoſitions Dramatiques .
Il avoit fur-tout ſignalé ces talens dans
* On dit qu'il s'en eſt fait en Province uneÉdition
furtive , & très-défectueuſe , ſur un Manufcrit,
confié pour la repréſentation ſeulement.
G
146 MERCURE DE FRANCE.
trois grands Mémoires Hiſtoriques , imprimés
enſemble , quoiqu'ils ſe rapportent
à des pièces & à des objets différens.
Dans le premier de ces Mémoires , rela
tifà la Tragédie de Gabrielle de Vergy ,
l'Auteur rend à la Patrie la Maiſon de
Coucy , qu on croyoit éteinte ; il rend
àcette Maiſondes rejetons dignes d'elle ;
il rend enfin à unilluſtre infortuné ( Jacques
de Coucy - Vervins , gendre du
Maréchal du Biés ) l'honneur que la rage
de ſes envieux étoit parvenue à lui enlever
avec la vie .
Le ſecondMémoire concerne la Dame
de Faïel & le Châtelain de Coucy.
Le troiſième , Eustache de Saint-
Pierre.
Ces Mémoires ayant été publiés en
1770 , dans un tems où le Public n'étoit
plus occupé du Siége de Calais
&ne l'étoit pas encore de Gabrielle de
Vergy , étant par conséquent iſolés &
ne tenant à rien , n'avoient pas attiré
toute l'attention qu'ils méritent; ils
étoient plus eſtimés des Gens de Let
tres que connus du Public; nous croyons
faire mieux fentir le prix de ces Ouvrages
, en les féparant les uns des autres ,
pour les rapprocherdes pièces auxquelles
FEVRIER. 1778. 147
:
ils ſe rapportent & dont ils augmenteront
l'intérêt , en s'y affociant & en le
partageant; c'eſt en effer la ſeule diftribution
raifonnable , & l'Auteur l'auroit
faite , s'il avoit été à portée de la
faire.
L'Editeur , que l'amitié uniſſoit depuis
vingt-ſept ans avec M. de Belloy ,
& qui a été choisi par M. de Belloy ,
lui-même , pour remplir cette fonction ,
n'oubliera pas qu'un ami mourant s'eſt
repofé ſur lui du ſoin de ſa gloire ; il
s'acquittera de ce devoir avec tout le
zèle de l'amitié , avec tout le reſpect
dû à la volonté des morts .
On avoit voulu d'abord foumettre à
un examen rigoureux tous les Ouvrages,
tant imprimés que manufcrits , qui doivent
entrer dans cette édition , afin de
n'y rien laiſſer qui ne fût digne de l'Auteur.
La réflexion a fait changer d'avis .
Le goût , parmi quelques principes fûrs ,
a tant de régles arbitraires & incertaines
dans l'application , qu'il eût été trop
aiſe de ſe tromper dans le choix des
changemens à faire ; l'amitié même
s'eſt défiée à cet égard de ſa propre
ſévérité ; d'ailleurs ce font les Ouvrages
de M. de Belloy que le Public aime &
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
1
:
,
qu'il veut voir ; ce ſont ces Ouvrages
qu'on lui promet : il faut donc les
lui préſenter dans l'état où M. de Belloy
a cru pouvoir les laiſſer. En conféquence
on ne s'eſt permis d'autre retranchement
que celui de quelques plaintes
de quelques récriminations de l'Auteur
contre ſes Détracteurs les plus
acharnés , & dans le cas feulement où
les perſonnes , foit nommées , ſoit feu--
lement déſignées , font vivantes. Il faut
que M. de Belloy ſoit auffi aimé , auffi
reſpecté qu'il mérite de l'être , il ne
faut pas qu'il y ait un ſeul homme qui
puiſſe avoir un prétexte d'être injuſte
envers ſa mémoire; il ne le fut jamais
envers perſonne , & ces traits , d'ailleurs
ſi rares ( car nous devons à M. de Belloy
le témoignage que ſon caractère
doux & honnête nous a laiſſé peu de
pareils retranchemens à faire ) ces traits
que le mécontentement lui avoit arrachés
, ne contenoient rien d'injuſte ni
de perſonnel , mais il étoit plus digne
de M. de Belloy de ne pas répondre
aux critiques , & les critiques ſont ſi
rarement dignes qu'on y réponde !
L'Éditeur ſe propoſe de placer à la
tête de cette Édition un Eloge HifFÉVRIER.
1778 . 149
torique de M. de Belloy , dont la vie
a plus d'événemens que n'en a pour
l'ordinaire celle des Gens de Lettres , &
dont le caractère mérite particulièrement
d'être peint; il placera auſſi à la
fuite de chaque Pièce , des Obfervations
, où , en relevant les beautés qui
justifient & foutiennent l'enthoufiafme
du Public , il ne perdra point de vue le
jugement plus ſévère que quelques Gens
de Lettresont porté fur ces mêmes Pièces
; il prendra ſoin de rapprocher , de
comparer , de concilier les divers ſenrimens
, fûr que le réſultat de cet examen
ne peut qu'être favorable à M. de
Belloy.
Le reſte de l'édition ſera rempli par
des Ouvrages moins étendus , tant en
Proſe qu'en Vers , trouvés dans les papiers
de M. de Belloy, & qui n'ont point
été imprimés .
on Parmi les Ouvrages de Profe ,
trouvera un Traitéfur la Langue & la
Poësie Françoise ; nous n'en ferons point
ici l'éloge , nous le laiſſerons faire aux
Lecteurs .
Un autre Ouvrage , non moins important
, s'il avoit été achevé , eſt un Effai
fur'l'Art Dramatique ; nous ne pouvons
en offrir qu'un fragment.
ےک
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
Les Ouvrages en Vers , font des Épí
tres , des Contes , des Fables , &c. Nous
eſpérons qu'on trouvera dans la plupart
le mérite propre de chaque genre.
CONDITIONS DE LA SOUSCRIPTION .
Ellea été ouverte le onze Août و 1777
& durera jusqu'au premier Mars 1778 .
L'Ouvrage paroîtra dans le courant
de Juillet de cette année.
On payera pour les 6 volumes 30 liv.
dont 18 livres en ſouſcrivant , & 12 liv .
en recevant tout l'Ouvrage en feuilles.
Ceux qui n'auront point ſouſcrit payeront
les 6 volumes 42 liv.
Il y aura un petit nombre d'Exemplaires
en papier de Hollande.
Il y aura fix Gravures , une à la tête
de chacune des fix Tragédies , & le Portrait
de l'Auteur à la têtre de ſa vie .
Les Gravures feront faites d'après des
deſſins de M. Cochin ; deſſins , qui auroient
pu fuffire ſeuls pour illuſtrer cet
excellent Artiſte .
On foufcrit à Paris , chez Sorin , Libraire
, rue Saint Jacques ; & à Verfailles
, chez Sévère Dacier , Libraire
de MM. les Gardes-du- Corps du Roi ,
rue du Vieux Verſailles.
FÉVRIER. 1778. 15
Méthode pour exercer l'oreille à la Mefure,
dans l'Art de la Danſe ; par M.
Bacquoy-Guedon , ci-devant Danfeur
du Théâtre François , brochure in- 8 °.
Prix , 36 f. br. A Paris , chez Valade ,
Libraire , rue S. Jacques ; & Mile
Caſtagnery , rue des Prouvaires.
CetOuvrage eſt en même- tems utile
aux Maîtres & aux Élèves ; il contient ,
fur l'Art de la Danſe , de bonnes obfervations
, fruits d'une longue pratique &
d'une excellente théorie. L'Auteur enfeigne
les moyens d'exercer l'oreille à la
préciſion de la meſure , & parle des différens
genres de danſes , principalement
du menuet , forte de danſe comparable à
celles que les Lacédémoniens appeloient
danſes de l'innocence , ou que les Romains
nommoient danſes de l'hymen.
Le menuet François a pareillement l'avantage
de peindre l'Amour modéré &
embelli par une aimable dignité. Rien .
n'eſt plus propre à donner aux jeunesgens
cette affurance qui ſied fi bien quand
elle n'approche point de la licence. La
compoſitionmuſicale du menuet doit être
Giy
152 MERCURE DE FRANCE .
de quatre , huit , douze , ſeize meſures ,
c'eſt à dire, qu'il doit être phrafé de quatre
en quatre meſures ; & cette diviſion doit
ſe faire fentir par des chûtes bien marquées
, pour aider l'oreille du Danfeur
&le contenir en cadence . C'eſt la forme
que les meilleurs Maîtres ont ſuivie ; &
il faut rejeter de la Danſe tous les airs de
menuet qui n'ont pas cette progreſſion
bien ſenſible. L'Auteur propoſe auffi un
nouveau pas dans le menuer pour le rendre
plus régulier , & pour renfermer plus
parfaitement la Danfe & la Muſique dans
leurs rapports . Il s'élève contre les Contredanſes
, Allemandes &Angloiſes, qui
offrent des figures trop lafcives & trop
outrées , qui font prendre au corps de
mauvaiſes habitudes , & qui peuvent être
dangereuſes pour les moeurs des jeunes
perſonnes. Il feroit à deſirer qu'on les
remplaçât par des Contredanſes Françoifes
, dont les expreſſions font moins
fortes , & les mouvemens mieux réglés ..
La ſeconde Partie de cette Méthode ,
contient un bon choix d'airs de différens
mouvemens pour exercer l'oreille à la
meſure dans le Menuet & la Contredanfe.
FÉVRIER. 1778 .
153
ANNONCES LITTÉRAIRES.
:
Le Quadrille des Enfans , ou ſyſteme
nouveau de lecture , avec lequel tout
enfant de quatre à cinq ans peut , par
le moyende quatre-vingt-huit figures ,
être mis en état de lire ſans faute , à
l'ouverture de toutes fortes de livres ,
en trois ou quatre mois , & mêmé
beaucoup plutôt , ſelon les diſpoſitions
de l'enfant. Quatrième édition , revue,
abrégée & perfectionnée , à
l'uſage des jeunes Élèves de la Penſion
Académique du Fauxbourg Saint-Honoré.
N°. 42. A Paris , chez l'Auteur ,
à la Penſion Académique , grande rue
du Fauxbourg Saint-Honoré.
C'EST
EST une méthode très - ingénieuſe ,
dont l'utilité eſt atteſtée par le plus
grand fuccès , au moyen de laquelle un
enfant apprend , en s'amusant , & en peu
de tems , l'art & difficile & fi abſtrait
de la lecture.
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
1
Cetteméthode conſiſte à figurer en quel.
queforte, ou à rendre ſenſible pardes figures
, tous les fons de la langue qui répondent
aux lettres& aux ſyllabes. Ces fons ,
beaucoup moins nombreux qu'on ne ſe
l'imagine d'abord , ont celade commode ,
qu'ils font la clefde toute lalecture , telle
bizarrerie que l'on eſſayât de mettre dans
la compoſition des mots. Quatre-vingthuit
images d'objets connus & familiers
fuffiſent , & répondent à tous les ſons.
Les enfans apprennent , même par ce
moyen , l'orthographe ; parce que les
fons & les lettres qui les expriment , ſe
gravent , en même-tems & tout naturellement
, dans leur mémoire.
Il faut joindre à cette méthode l'uſage
des fiches de différentes couleurs , fur
leſquelles font collées d'un côté la figure ,
&de l'autre le mot qui y a rapport. Ces
fiches deviennent , entre les mains de
l'enfant des joujoux inſtructifs qui
l'attachent plus que des images fixées
dans un livre.
,
L'Olympiade on le Triomphe de
l'Amitié , Drame héroïque en trois
actes & en vers , imité de l'Italien &
د
د
FÉVRIER. 1778. 155
parodié ſur la muſique del Signor Sacchini,
avec les changemens. A Paris, chez
la veuve Ducheſne , Libraire , rue Saint-
Jacques.
Almanach historique & géographique
de Picardie , pour l'année 1778 , contenant
l'Etat Eccléſiaſtique , Militaire ,
Civil & Littéraire de cette Province ;
une table des dixièmes & vingtièmes ,
un tarifdes vingtièmes , pluſieurs particularités
intéreſſantes ſur les villes de la
Province. Prix 24 ſolsbroché. AAmiens,
chez Caron fils ; à Paris , chez Barcis le
jeune , Quai des Auguſtins ; la veuve
Ducheſne , rue Saint-Jacques , & Eſprit,
au Palais Royal .
Etat actuel de la Muſique du Roi , & des
trois Spectaclesde Paris. AParis , chez
Vente , Libraire des Menus-Plaiſirs
du Roi , au bas de la Montagne-
Sainte -Geneviève . 1778 . 1
Cet Almanach contient tout ce qui eſt
relatif aux ſpectacles , aux perſonnes qui
y font attachées , aux pièces qui font
jouées ou reſtées au Théâtre , avec une
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
3
notice des nouveautés de l'année. On y
a joint cette année une notice abrégée
des ſpectacles des Provinces de France ,
& des ſpectacles françois dans les Cours
Etrangères.
La Science du Bon- homme Richard, par
M. Franklin , fuivie des Commandemens
de l'honnête-homme , par M. Feutry ;
à l'uſage des jeunes perſonnes, Prix 4
fols br. A Paris , chez Ruault , Libraire ,
rue de la Harpe .
: Le. Livrefans Titre , à l'uſage de ceux
qui font éveillés & de ceux qui font
endormis ; par M. Coutan. Prix 36 fols
broché. A Paris, chez Durand , Libraire,
rue Galande ; Baſtien , Libraire , rue du
Petit- Lion ; & au Bureau de l'abonnement
Littéraire , Hôtel de la Fautrière ,
que & à côté de l'ancienne Comédie
Françoife. 1778.
f
*
FÉVRIER. 1778. 157
ACADÉMIES.
ACADÉMIE FRANÇOISE.
L'ACADÉMIE FRANÇOISE tint une Afſemblée
publique , le Lundi 19 Janvier
1778 , dans laquelle M. l'Abbé Millot
vint prendre ſéance , & prononça fon
Diſcours de réception .
M. d'Alembert , Secrétaire Perpétuel
de l'Académie , ſuppléant à l'abfence
de M. le Comte de Buffon , Directeur ,
& à celle de M. le Prince Louis de
Rohan , Chancelier de l'Académie , fit
la réponſe au Diſcours de M. l'Abbé
Millot.
CesDiſcours étant imprimés, nous en
rendrons compte dans le prochain Mercure
, avec quelques détails intéreſſans.
M. de Marmontel lut un difcours en
vers fur l'Histoire ; il traça les devoirs de
'Hiſtorien ; il fit connoître les écueils
& les avantages de l'Hiſtoire ; il peignit
I15 MERCURE DE FRANCE.
& fit contraſter avec beaucoup d'énergie,
les tableaux des bons & des mauvais
Princes , des Bienfaiteurs de l'humanité
, & de ſes cruels Tyrans; beaucoup
de vers heureux ont été généralement
applaudis , tel que celui-ci :
Du poids de vingtTyransunbon Roile foulage *.
M. d'Alembert finit la ſéance par la
lecture de l'Eloge hiſtorique de Fléchier ,
célèbreOrateur, dont l'éloquence harmonieuſe
& pleine d'idées , brilla principale.
ment dans les panégyriques. M. d'Alembert
donna des réflexions profondes ſur le
génie de l'éloquence , & fur celui en
particulier du Panegyriſte dont il traça
la vie, les vertus & les talens. Ce Difcours
fut entendu avec le plus grand
plaiſir : on y admira , comme dans tous
lesautres Ouvrages de cet Académicien ,
cette philofophie agréable , ce goût dé
licat , cette recherche intéreſſante , qu'il
répand ſur tous les ſujets qu'il traite.
:
* Nous ferons connoître dans le Mercure prochain,
pluſieurs parties de ce Diſcours.
FÉVRIER. 1778. 15g
II. :
SEANCE publique de l'Académie des
Sciences , Belles Lettres & Arts de
Rouen , du 6Août 1777 .
M. HAILLET DE COURONNE , Secréraire-
Perpétuel pour les Belles-Lettres
&les Artsagréables , ouvrit cette Séance
par un Diſcours qui exprimoit avec
quelle fatisfaction l'Académie offroit
chaque année au Public le tribut volontaire
de ſes travaux , & fa reconnoiſſance
des marques de bienveillance & d'eſtime
dont les Citoyens récompenfoient fon
zèle. Il lut les Eloges hiſtoriques de
-M. le Préſident de Rouville , Titulaire ,
de M. de Saint Foix , Aſſocié , & du
Père Giraut , Adjoint , que la Compagnie
a perdus cette année. Les Elèves
de l'Ecole gratuite de Deſſin & d'Ar-
-chitecture reçurent, des mains de M. le
Directeur , les Prix fondés par le Corps
Municipal.
M. de Couronne annonça les Ouvrages
préſentés dans le Département
des Belles-Lettres & Arts agréables ,
ſavoir....
160 MERCURE DE FRANCE.
-
-
>
Le quatrième Tome in-4°. du Monde
primitif , &c . Par M. Court de Gebelin ,
Affocié.
L'OEuvre de M. Cochin, Aſſocié- Libre
, en 7 vol . in-8º .
Divers Extraits d'anciens Romans de
Chevalerie , par M. le Comte de Treſſan ,
Affocié .
La Traduction des OEuvres complettes
de Démosthène & d'Eſchine , ens vol.
in-8° .; par M. l'Abbé Auger.
Divers fragmens d'un Poëme ſur la
Nature; par M. de Fontanes , Adjoint.
Le Difcours préliminaire d'une Hiftoire
de la Grèce , en vol. in-12 ;
par M. Coufin Defpréaux , Adjoint....
5 Un Ouvrage imprimé ſous le titre de
Confidérations Philofophiques ſur l'action
de Porateur ; par Dom Gourdin ,
Religieux - Bénédictin , Affocié .
Plageurs Fables en vers françois imités
d'Auteurs Allemands , par le même ; &
beaucoup d'articles de fon Hiſtoire critique
& littéraire des Hommes Savans
& Illuftres , nés en Picardie.
Un Précis hiſtorique , par M. l'Abbé
Froment , Affocié , de la Vie & des
Ouvrages du Père le Couraïer , Chanoine-
Régulier ancien Bibliothécaire
১
FÉVRIER. 1778. 161
de Sainte - Geneviève , à Paris , né à
Rouen le 17 Octobre 1681 , & mort
à Londres le 16 Octobre 1776 .
Les deux premiers volumes in-4° .
des Coutumes Anglo-Normandes , par
M. Hoüard , Avocat à Dieppe , Affocié-
Libre.
Un Mémoire de M. Romans de
Copier , de l'Oratoire , Adjoint , intitulé
Projet pour enrichir les Pauvres
fans appauvrir les Riches.
Un projet d'établiſſement d'un Mont de
Piété en France ; par le même. L'intitulé
eſt ..... Le Crédit François , ou améliorations
des Monts de Piété.
Entre divers Ouvrages imprimés de
M. Touſtain de Richebourg , Adjoint ,
celui intitulé pro Aris & Focis , ainſi
qu'un projet pour la fuppreffion de la
mendicité.
Un exemplaire de l'Eloge hiſtorique
du Parlement de Normandie , depuis
Louis XII juſqu'à nos jours ; par M.
-Letort, Seigneur d'Anneville , Confeiller
au même Parlement. L'Auteur de ce
Mémoire , couronné l'année dernière
par l'Académie , s'étant fait enfin connoître
, elle a ſubſtitué au prix ordinaire ,
un Médaillon en or , qui fixe & cons
162 MERCURE DE FRANCE.
ſacre à la Poſtérité , l'heureuſe Epoque
du rétabliſſement de cette Cour par
Louis XVI .
L'eſquiſſe d'un Bas- Relief repréſentant
l'Exaltation de la Croix , que M.
Jadouille , Titulaire , exécute au deſſus
du portail de l'Egliſe de Sainte-Croix-
Saint-Ouen , à Rouen.
Une Thèſe foutenue en 1776 , en
PUniverſité de Caën , par M. Gueroult ,
Procureur du Roi en l'Amirauté de
Cherbourg , Afſocié.
L'examen des principes généraux du
Droit maritime de l'Europe , eſt l'objet
de cette difcutlion littéraire , qui a mérité
à l'Auteur une gratification de la
part du Gouvernement , & la correfpondance
avec l'Académie de Marine.
Un Manufcrit du même intitulé
Recueil précis & Conférence des Loix
& des Ouvrages de législation fur la
Marine , depuis les Grecs juſqu'à nous ,
chez les différentes Puiſſances de l'Europe
, le tout rangé ſelon l'ordre des
tems & des lieux.
Dix Volumes in-8°. intitulés , Vies
des Pères , des Martyrs & des autres
principaux Saints ; traduction de l'An
FÉVRIER. 1778. 163
glois , préſentés par M. l'Abbé Go
deſcard, Aſſocié .
Deux Pièces de Vers François , l'une
fur la mort d'un Magiſtrat vertueux ;
l'autre intitulée , Epître à un Grand ,
partant pour Verſailles ; par M. Beffin ,
Curé de Plainville , Aſſocié .
Enfuite M. Cochin , Secrétaire-Perpétuel
de l'Académie Royale de Pein
ture & de Sculpture à Paris , Affocié- Libre
de celle de Rouen , lut un Mémoire
fur l'utilité & l'étude des Arts relatifs au
Deſſin . Il y indique des moyens de perfectionner
l'inſtitution des Ecoles gratuites
, même en Province , & d'accélérer
le progrès des Elèves , quant &
l'expreſſion , le coloris & la perſpective.
On lut pour M. Hoüard , Avocat à
Dieppe , ſa differtation , par laquelle
il combat l'erreur accréditée , de l'enlevement
prétendudes archives de la Couronne
de France , en 1174 , par Richard
I , Roi d'Angleterre .
M Ballieze , qui , avec M. l'Abbé
Tériffe , avoit été nommé Commiſſaire
pour l'examen d'un Manuscrit de M.
l'Abbé Froment , intitulé , Fondement
de l'Art de parler , donna lecture d'un
6
164 MERCURE DE FRANCE.
A
rapport fait de cet Ouvrage, qui ſera inceflamment
imprimé .
M. l'Abbé Tériſſe , Titulaire , lut
fon Mémoire fur les colonnes de marbre
Cipolin , qu'on a employées à la décoration
de l'entrée du Choeur dela Cathédrale
de Rouen. Ce Mémoire a depuis
été imprimé.
On a encore lu deux Fables en vers
françois , par M. de Machy , Chymifte
à Paris , Aſſocié : l'une eſt intitulée , la
Fourmi ailée & l'Araignée ; l'autre la
Poupée.
Enfin M. de Couronne déclara que
l'Académie continuoit à propoſer pour
le prix de 1778 , une Médaille d'or de 300
liv. , pour une Pièce de deux cent vers
françois au plus , dont le genre & le ſujet
reftent au choix des Auteurs.
àla
Et pour 1779 , elle deſtine un prix
double à notice critique & raifonnée
des Hiſtoriens anciens & modernes de
la Neuſtrie & Normandie , depuis l'origine
connue juſqu'en ce ſiècle.
LesOuvrages feront adreſſés francs de
port , & dans la forme ordinaire , avant
le I Juillet de chaque année , à M.
Haillet de Couronne , Secrétaire - Perpétuel
2
:
FÉVRIER . 1773 165
Un Auteur qui n'appartient point à
l'Académie , lui a fait parvenir, ſans ſe
nommer un exemplaire de fon Ouvrage
imprimé fous le titre d'Entrevues
du Pape Ganganelli .
,
Enfuite M. Dambourney annonça les
Ouvrages préſentés à la Compagnie ,
relativement aux Sciences & aux Arts
utiles , ſavoir ;
EN MÉDECINE ,
Le Diſcours prononcé à l'ouverture
du Cours d'Anatomie à Lyon , par M.
de Champeaux.
t
Un Mémoire de M. le Comte de
Treffan fur les bons effets qu'il a
éprouvés du Remède Caraïbe contre la
Goutte. Le Secrétaire y a joint le détail
des foulagemens qu'il avoit obtenus
du même remède.
Le diſcours préliminaire d'un Cours
de matière médicale , que M. Gofſeaume
, Adjoint à Profeſſeur de Botanique
, à Rouen , ſe propoſe de dé
montrer .
L'introduction au ſecond volume d'obſervations
ſur les maladies épidémiques
66 MERCURE DE FRANCE.
de la Normandie , par M. le Pecq de la
Cloture , Adjoint.
EN MECANIQUE.
Une nouvelle Montre à quantièmes ,
dont le méchaniſme eſt d'accord avec la
diviſion irrégulière des mois & des
années, de forte que, ſans qu'on y ſupplée
, elle indique toujours le quantième
exact. Par M.Duval , Horloger à Rouen,
Adjoint.
Les Modèles de quatre Machines ,
inventées ou perfectionnées par M. de
Ceffart ,'Ingénieur en chef des Ponts
& Chauffées à Rouen , Adjoint ,
Tavoir :
,
1º. Pour faire agir deux Aéaux à battre
les gerbes , & mettre ce travail à la portée
d'un vieillard ou d'un enfant de dix ans .
2º. Une nouvelle Écluſe d'un grand
Baffin maritime , laquelle peut s'ouvrir
ou fermer à l'aide de deux hommes.
3º. De l'ouverture du Pont debateaux
de Rouen , avec des changemens qui
faciliteroient beaucoup cette opération.
4º. De la Scie dont on s'eſt ſervi pour
recéper fous l'eau les Pilotis du Pont
de Saumur,
FÉVRIER. 1778 . 167
... Le Modèle d'un Manège , dans lequel
un cheval fera mouvoir alternativement
douze fléaux fur des gerbes de grains,
L'Auteur eſt M. Scanegarty , Titulaire ,
qui a auſſi demandé des Commiſſaires
pour l'examen d'une machine qu'il prépare
pour filer de la laine.
Le rapport des Commiſſaires ſur le
moyen que M. Paulet a trouvé pour
ſuppléer les Tireurs de cordes dans la
Fabrication des étoffes brochées .
Un Imprimé intitulé , nouveau Réglement
pour la filature des foies , envoyé
par M. Duperron , Aſſocié.
EN CHIMIE ,
Un Mémoire de M. Goſſeaume fur
l'application de la Chimie à la Botaranique
, pour reconnoître les principes
des végétaux.
Une pierre tranſparente , couleur de
rubis & faiſant feu avec l'acier , laquelle
M. de la Folie , Titulaire , a compofée
avec du cryſtal de roche , du minium ,
de la potaffe & des cryſtaux de Vénus ,
Ainſi dans cette combinaiſon le cuivre
-acquiert la propriété de colorer les
pierres précieuſes en rougo.
১
168 MERCURE DE FRANCE.
Le ſupplément des expériences & obſervations
du même , ſur la fabrique de
l'huile de vitriol. Ce Mémoire eſt imprimé
dans le Journal de M. l'Abbé
Rofier.
L'utile Traité de M. Parmentier ,
Aſſocié , intitulé Avis aux bonnes Ménagères
, fur la meilleure manière de
faire le pain .
moins
Le rapport des Commiſſaires , Tédu
ſuccès de M. Scanégatty ,
qui a beaucoup accéléré la fabrication
de l'huile de vitriol , en adaptant au
vaſe , un Eolipile chargé d'eau qu'il a
fait bouillir , pour la réduire en vapeurs ;
cette expérience confirme la théorie de
M. de la Folie .
La defcription & les deſſins d'un
nouveau four à chaux , inventé par M.
Dambourney. On n'y brûle que de la
bruyère , & l'on obtient de la chaux
en moins de tems & beaucoup plus
économiquement , que par les fours ordinaires.
EN PHYSIQUE.
Un Mémoire de M. de Mongéz , Adjoint
, ſur une nouvelle cheminée économique
,
1
FÉVRIER. 1778. 169
nomique , imprimé depuis dans le
Journal de M. l'Abbé Rolier .
Une differtation du même Auteur ,
tendante à démontrer l'élaſticité & la
compreſſibilité de l'eau.
Un Mémoire ſur la ſcintillation
des étoiles fixes , par Dom Gourdin
Religieux Bénédictin , Aſſocié.
A. EN GÉOMÉTRIE,
,
Un Mémoire de M. Ourſſel , Aſſocié ,
intitulé Méthode Géométrique pour la
triſſection de tout Angle quelconque...
Le rapport des Commiſſaires qui ont
examiné un Mémoire ſous le titre d'obſervations
fur les fuites des nombres
figurés.
EN HISTOIRE NATURELLE,
:
M. Dambourney a annoncé que le
Thouyou femelle , dont il avoit donné
la deſcription , étoit mort à la fin du
mois de Septembre 1776 , des ſuites
d'un coup qui lui avoit caffé une cuiffe.
Cet accident eſt d'autant plus fâcheux
que M. Valmont de Bomare lui a demandé
, le mois dernier , des éclaircif-
H
170 MERCURE DE FRANCE.
ſement ſur quelques faits , qui auroient
exigé la préſence de l'oiſeau vivant.
Le troiſième Mémoire de M. l'Abbé
Dicquemare , fur les anémones de mer,
traduit en Anglois par les ordres de la
Société Royale de Londres,
Le Catalogue imprimé des Plantes ,
Arbres & Arbuſtes qui exiſtent dans le
jardin de l'Académie , par M. Pinard ,
Profeſſeur de Botanique.
Une Differtation fur la conſervation
& le meilleur emploi des bois de fervice
, par M. Forfait fils , Aſſocié , Sous-
Ingénieur- Conſtructeur à Breſt.
PONTS ET CHAUSSÉES ,
Un exemplaire relié du ſavant Mémoire
de M. Perronnet , Aſſocié , fur
le cintrement & le décintrement des
Ponts , & les mouvemens des Voûtes
pendant leur conſtruction.
Le Traité de M. de la Faye , fur la
chaux & le mortier des Romains , envoyé
par Monfeig. le Duc d'Harcourt ,
Gouverneur de la Province.
FÉVRIER. 1778. 171
EN HYDROGRAPHIE ,
Une Carte de la Manche , en trois
feuilles ; par M. de Gaule , Aſſocié.
Un Mémoire du même ſur la conftruction
& l'uſage d'un nouveau compas
de variation à réflexion , avec lequel
un homme ſeul peur obſerver en mer ,
à toute heure du jour ou de la nuit.
Les Ouvrages de divers Savans &
Artiſtes qui n'appartiennent point à
l'Académie , mais qui ont bien voula
les lui faire préſenter. Savoir :
L'examen analytique des Eaux minérales
des environs de la ville de l'Aigle ,
par M. Terrède , Médecin ordinaire de
la même Ville.
Un Mémoire de M. Poullain , Maître
en Chirurgie à Rouen , ſur les effets de
l'opium , & fes propriétés en Chirurgie.
Un Mémoire de M. Thillay père ,
Pompier privilégié du Roi à Rouen ,
intitulé , Analyſes des Pompes à incendies.
L'Auteur a demandé des Commiſſaires
pour examiner des Boyaux de Conduite
qu'ila imaginéde faire en toile préparée ,
& qui coûteroient moitié moins que
ceux de cuir.
/
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
Un Mémoire de M. le Marquis de
Limézy, fur l'Hiſtoire Naturelle des
Paons .
Une Differtation de M. Sellier , de
l'Académie d'Amiens , ſur les Eaux & les
deſsèchemens des Vallées du Royaume .
Le Profpectus imprimé d'un Traité
des Pêches maritimes de France , par
M. le Moyne , Maire de la ville de
Dieppe.
Les Prix fondés par le Corps municipal
, pour l'Anatomie , la Chirurgie ,
la Botanique , les Mathématiques , l'Hydrographie
, & l'Art des Accouchemens
furent diſtribués par M. le Directeur, aux
Elèves qui les avoient mérités.
Enfuite M. Dambourney annonça
que l'Académie propofoit , pour 1778 ,
une Médaille d'or de 300 liv. pour un
Mémoire qui indiquera le moyen le
moins diſpendieux de percer la terre
juſqu'à une ſource ſuppoſée à trois
cens pieds de profondeur , & d'élever
l'eau de cette ſource juſqu'à la ſurface du
terrein.
Les Ouvrages , liſiblement écrits en
François ou en Latin , feront adreſſés ,
francs de port , & dans la forme ordi-
)
FÉVRIER. 1778 . 173
naire , avant le premier Juillet 1778 ,
à M. L. A. Dambourney, Secrétaire-Perpétuel
.
SPECTACLES.
OPÉRA.
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE
a donné , le Mardi 27 Janvier , la première
repréſentation de Roland , Tragédie
lyrique de Quinault, miſe en trois
Actes , avec quelques changemens. La
Muſique a été refaite entièrement par M.
Piccini .
Les changemens ont eu pour objet
de reſſerrer l'action du Poëme , d'en
rendre la marche plus rapide , & l'intérêt
plus vif; de faire une coupe ou diftribution
des morceaux de chant plus favorables
à la Muſique , & de donner au
nouveau Compoſiteur, des airs & des
morceaux de ſituation dans lesquels il
pût déployer avec avantage les reſſources
de fon Art & de fon génie .
M. Piccini a parfaitement répondu ,
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
dans cette nouvelle compoſition , à l'idée
que la réputation , ſes talens & ſes fuccès
avoient fait concevoir * .
Le rôle d'Angélique a été parfaitement
joué & chanté par Mile Levaſſeur , qui
fait varier ſes talens & les modifier fuivant
les rôles & la Muſique,dont elle tire
le plus grand avantage. M. le Gros rend
avec ſupériorité le rôle de Médor , &le
chante avec un goût qui fait reſſortir les
grâces de la Muſique de M. Piccini. M.
Larrivée ſe montre auſſi excellent Acteur
- que bon Muſicien , dans le rôle de
Roland. On ne peut mieux jouer la
ſcène, ni exprimer avec plus de vérité &
d'énergie , les différentes ſituations de
Roland,
Les Divertiſſemens compoſés par M.
Noverre , exécutés par les plus grands talens
, ont fait généralement plaifir. Ils
ſont très- agréablement variés. Son Ballet
Chinois a rappelé celui que ce Maître
avoit donné autrefois ſur le petit Théâtre
de l'Opéra Comique. On l'a cru déplacé
dans ce Spectacle , ce qui a engagé M.
Noverre de lui en ſubſtituer un autre
* Le tems ne nous permet de dire qu'un mot de
ce Spectacle,dont nouseſpéronsdonner un compte
détaillédans le mois prochain.
FÉVRIER. 1778. 175
moins pantomime & plus convenable à
ce Théâtre.
Ce Spectacle a été remis avec beaucoup
de foins & de dépenses , & fair
honneur au zèle & à l'intelligence de
l'Adminiſtration. Tout concourt à lui
affurer le ſuccès de cet Opéra ..
Après les juſtes applaudiſſemens
donnés aux premiers Sujers, les Amateurs
ont encouragé , par leurs fuffrages,
M. Gardel le jeune,qu'une maladie avoit
tenuquelque tems abſent du Théâtre , &
qui vient d'y reparoître avec un genre de
danſe plus fini , plus moelleux & plus
aimable.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François ont donné , le
Samedi 31 Janvier , la première repréſentation
de l'Aveugle par Crédulité ,
Comédie nouvelle en un Acte, en proſe ,
dontl'Auteureſt M. de Fournelle , homme
de Lettres eſtimable , mort il y a environ
trois mois.
Cette Comédie n'eſt guères qu'un de
ces Proverbes qui ſe jouent en Société ,
& qui ne fourniffent qu'une ou deux
1
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
Scènes , dont les Acteurs tirent parti ,
ſuivant leurs talens pour la pantomime
& la plaifanterie. Orgon, tuteur âgé ,
eſt amoureux de ſa Pupile; mais celle- ci
aime Valère , & en eſt aimée . Valère
vient dans le moment que le vieillard
fait ſa méridienne. Les Amans ont peur
d'être ſurpris ; un Valet intrigant leur
conſeille de fermer les volets de la chambre
, quoiqu'il faſſe grand jour. Orgon
ſe réveille , & croit qu'il a dormi jufqu'à
la nuit. On profite de ſon erreur , on
lui fait accroire qu'apparemment il a
perdu la vue. Ce vieillard ſe déſole.
Arrive une lettre de la Poſte , que le
Valet a ordre de lire. Il en forge une
de mémoire , & fait des balourdiſes qui
font rire. Cependant l'inquiétude du
vieillard augmente ; fon Valet lui parle
d'un fameuxMédecin,Empirique Italien,
qui eſt merveilleux pour les yeux , & qui
guérit avec un ſachet ſympathique. Ce
Valet fait lui-même le Charlatan , & met
dans ce rôle beaucoup de gaieré. Cette
Scène plaiſante a été vraiſemblablement
ajoutée par M. Dugazon , qui la joue
ſouvent dans un Proverbe en Société.
Au reſte , la fourberie eſt découverte , &
leTuteur avoue qu'on lui a ôté ſon aveu
FÉVRIER. 1778 . 177
glement fur fon fol amour pour ſa jeune
Pupile. Il conſent au mariage des Amans,
& leur donne le bandeau dont on avoit
couvert ſes yeux , pour s'en fervir euxmêmes,
s'ils en avoient beſoin, pour s'aveugler
ſur leurs défauts. Cette Comédie
eſt ſans intrigue , ſans caractères ,
ſans vraiſemblance ; mais il y a quelques
ſituations plaiſantes , & de la
gaieté. C'eſt un ſuccès que d'avoir trouvé
les moyens d'amufer & de faire rire . Les
rôles font bien remplis par Mlle Contat
&Madame Bellecourt ; par MM. Monvel
, Dugazon & Défeffart .
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens continuent,
avec ſuccès , les repréſentations de
l'Olympiade , & celles de l'Opéra de
Province. Ils ſe diſpoſent à donner inceflamment
Matroco , Drame burleſque
en quatre Actes& en vers , mêlé d'Ariettes
& de Vaudevilles.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
ARTS.
GRAVURES.
I.
PIGMALION amoureux de fa Statue ,
dédié à Madame la Ducheſſe de Liancourt.
Eſtampe nouvelle, de 18 pouces
euviron de hauteur, &de 13 en largeur ,
gravée par F. Dannel , d'après le tableau
de M. L. Lagrenée , Peintre du Roi.
La compofition en eſt ingénieuſe ,
agréable & galante. Pigmalion eſt repréſentédans
le raviſſement , aux piedsde
la Statue , au momentqueVénus, portée
fur un nuage , la touche & lui donne
le fentiment. Les figures ſont dans une
belle proportion & d'un beau choix.
La gravure de ce morceau fait honneur
aux talens de l'Artiſte . Elle est d'un
burin pur & brillant; elle fert de pendant
au Triomphe de la Peinture. Elle ſe trouve
à Paris , chez l'Auteur rue du Petit-
Bourbon , près la Foire Saint-Germain.
د
FÉVRIER. 1778. 179
I I.
On trouve chez M. le Bas , Graveur
du Cabinet du Roi , & Conſeiller en fon
Académie , rue de la Harpe : 1 °. Une
grande Eſtampe repréſentant la Vue de
Saint - Pétersbourg , & gravée par cet
habile Artiſte , d'après le tableau de M.
le Prince , Peintre du Roi. Elle est dédiée
à l'Impératrice Catherine II , Souveraine
de toutes les Ruffies .
Cette Eſtampe a 28 pouces environ
de largeur & 20 de hauteur. La compofition
en eſt agréable , variée & trèsornée
; elle eſt parfaitement rendue par
le Graveur , qui a ſu caractériſer tous
les objets en particulier , & donner
à cette Vue beaucoup de brillant ,
d'effet de couleur & de perſpective.
Prix 12 liv.
2º. Deux charmans Payſages , gravés
par M. le Bas , l'un la Matinée du Printems
, l'autre la Soirée d'Été , d'après les
tableaux de Vauverman , tirés du Cabinet
de M. le Comte de Baudoüin.
Ces Payſages, qui ſont pendans, out dans
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
la gravure 11 pouces environ de hauteur
& 12 de largeur.
3º. Les Mangeurs d'Huîtres , & le
Marchanddepoiſſons de Dieppe ; eſtampes
en pendants , d'environ 9 pouces de
largeur & 8 en hauteur , gravées avec
beaucoup de délicateſſe & d'eſprit ,
par Teiffier & Garand , fous la direction
de M. le Bas , d'après les tableaux
de Benard , qui font dans le Cabinet de
M. le Comte de Baudoüin. Le prix eſt
de i liv. 10 fols chaque Eſtampe .
III.
On trouve le Portrait en pied de Jean
Bouffard , Haleur du Port de Dieppe ,
furnommé le Brave-Homme ; chez M.
de la Foſſe , Graveur, au Carouſel.
I V.
Vénus défarmant l'Amour , nouvelle
-Eſtampe d'environ 12 pouces de hauteur
&14 de largeur , gravée avec beaucoup
de ſoin & de talent , par B. L. Henriquez
, Graveur de S. M. I. de toutes les
Ruffies , de l'Académie Impériale des
FÉVRIER. 1778. 181
Beaux - Arts de Saint - Pétersbourg ,
d'après le tableau de Charles Vanloo. A
Paris , chez l'Auteur , rue Saint-Jacques ,
vis- à- vis le Collège du Pleſſis .
B.
MUSIQUE. :
I.
,
SONATES pour le Clavecin avec un
violon obligé & baſſe ad libitum, dédiées à
Madame la Comteſſe d'Albert , Dame de
Remiremont , par M. Tapray , Maître
de Clavecin & Organiſte de l'École
Royale Militaire ; OEuvre VII . Prix 7
liv. 4 fols . A Paris , chez l'Auteur , rue
des Deux - Portes - Saint - Sauveur , la
ſeconde maiſon à gauche par la rue Thévenot;
& aux adreſſes ordinaires de Muſique.
On trouve à la même adreſſe , & du
même Auteur:
Symphonie concertante pour le Clavecin
& le Piano , avec Orcheſtre , deux
Violons , alto , baffe & cors; dédiée
182 MERCURE DE FRANCE.
1
à Mademoiſelle de Monteſquiou ; Euvre
VIII . Prix 4 liv. 4 fols .
II.
VingtAriettes nouvelles , & une Cantatille
pour une voix , avec accompagnement
de Flûte ou Violon & Clavecin
ou Violoncelle ; par M. Taillart l'aîné.
Prix 7 l . 4 f. chez l'Auteur , Maître de
flûte , rue de la Monnoie , la première
- porte- cochère à gauche en deſcendant
du Pont- Neuf; & aux adreſſes ordinaires
de Muſique.
L'agrément& la variétéde ces ariettes,
dont les accompagnemens font brillans
&faciles , les font rechercher des Amateurs
, & fur-tout de ceux qui aiment
la Flûte ,& qui en jouent.
111 .
Six Sonates pour le Clavecin ou Forté-
Piano ; par Madame Raviſſa de Turin,
Maîtreſſe de Clavecin & de Chant Italien
; OEuvre 1. Prix 6 liv . A Paris ,
auBureau du Journal de Muſique , rue
Montmartre , vis-à- vis celle des vieux
FÉVRIER. 1778. 183
Auguftins ; & chez l'Auteur , rue Saint
André-des-Arts , vis-à-vis la rue Gîtle
Coeur , Maiſon de M Nilon.
I V.
Six Quatuor concertans & dialogués ,
pour deux violons , alto & violoncel La
première partie peut ſe jouer ſur la flûte .
Dédiés à M. Marquet Deſgrèves , Receveur-
Général des Finances , compofés
par J. B. Breval. OEuvre V. Prix , 9 liv. A
Paris , chez l'Auteur , rue des Mauvais-
Garçons-Saint-Jean, au coin de celle de la
Tixeranderie , & aux adreſſes ordinaires.
V.
L'Olympiade , partition complette ,
relle qu'ellea été repréſentée la première
fois. Prix 24 liv. A Paris , chez M.
d'Enouville , Receveur de Loteries , rue
de Vannes , près celle du Four Saint-
Honoré , où ſe trouve auſſi la partition
de la Colonie.
Les Airs détachés de cette même
Pièce , écrits fur la clef de ſol , & avec
la baſſe. Prix 3 liv; chez M. d'Enouville ;
& aux adreſſes ordinaires.
184 MERCURE DE FRANCE.
VI.
Six Sonates pour le Clavecin ou Forté-
Piano , dédiées à Mademoiselle Mélanie
de Rochechouart , compoſées par
Camille Monteze , OEuvre I. Prix 9 liv.
chez l'Auteur , rue Sainte-Anne , Butte
Saint-Roch , vis-à-vis celle de Vildot ;
& aux adreſſes ordinaires de Muſique.
ARCHITECTURE.
ESTAMPE repréſentant une partie de
Bains publics , compoſés d'un Ordre de
colonnes Ioniques, formant une perſpective
du plus grand effet ; elle eſt ornée
de caſcades & de chûtes d'eau qui ſe
terminent en baffin , où ſe baignent pluſieurs
femmes & enfans. La Statue de
Neptune , & nombre de figuresde Naïades
ornent cette décoration , & le tout
enſemble eſt d'une compoſition très-heureufe
; par M. Perlin , Architecte
&gravée par le ſieur Sellier , Graveur ,
connu par un grand nombre de belles
planches d'Architecture. Elle est dédiée
>
FÉVRIER. 1778. 185
à M. le Comte de la Billarderie d'Angivillier
, Directeur & Ordonnateur Général
des Bâtimens du Roi , &c .
Cette planche porte 20 pouces de
haut , fur 15 de large ; elle ſe trouve
chez l'Auteur , rue Saint-Jacques , visà-
vis les Jacobins, proche l'Eglise Saint-
Etienne-des-Grès ; & chez M. Chéreau ,
rue des Mathurins , aux deux Piliers
d'or. Prix 3 liv.
LETTRE de M. DE VOLTAIRE à M.
DE TRESSÉOL , Éditeur des nouvelles
OEuvres de M. DESMAHIS .
J'ai reçu , Monfieur , les deux Voulumes que
vous avez eu la bonté de m'envoyer. Ma folitude
, mon âge & mes maladies m'ont laiſſé un
coeur toujours plein de la mémoire de M. Defmahis.
Je ſuis très-ſenſible au ſoin que vous
prenez de faire connoître au Public le mérite d'un
homme ſi aimable. Il fut trop tôt enlevé aux
Gens de goût & de bonne compagnie. Le juſte
éloge que vous faites de ſes Ouvrages & de fa
perfonne, fait également aimer l'Auteur & l'Édi
186 MERCURE DE FRANCE.
teur. Vous augmentez des regrets par le préſent
que vous voulez bien me faire , & votre ſtyle me
conſole de ſa perte.
J'ai l'honneur d'être , avec tous les ſentimens
queje vousdois ,
Monfieur ,
Votre très-humble & très-obéiffant
ſerviteur , VOLTAIRE.
Variétés, inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
On voit , à Pétersbourg , une Demoiſelle
artificielle très-bien exécutée : elle
eſt repréſentée en cheveux , aſſiſe devant
un petit clavecin , ſur lequel elle joue
fupérieurement trois menuets , quatré
trio , deux polonoiſes & une marche:
elle touche ce clavecin avec autant de rapidité
que de juſteſſe; &, chaque fois
qu'elle commence & finit , elle fait une
inclination à tous les aſſiſtans , & les
falue avec beaucoup de grace: il faur
s'approcher aſſez près de cet automate ,
pour s'affurer que ce n'eſt pas une perfonne
en vie.
FÉVRIER. 1778. 187
SUITE de la Lettre de M. PATTE , fur
EN
les Inventions de M. LORIOT.
N 1760, ce Mécanicien imagina unCabestan,
dont le cable s'enveloppe & ſe développe continuellement
ſans ſedépartir du point où il a été
fixé; de forte que, par-là , on gagne le tems
perdu à chaque fois qu'il faut relâcher les cordages
pour pouvoir les faire retomber ſur la bafe
du Cabeſtan , ce qui facilite par conféquentde
travail des Ouvriers, en leur évitant la peine
d'enjamber , comme de coutume , les cables , à
meſuredes révolutions qui ſe font entre chaque
repriſe depuis unchoc juſqu'à l'autre.
L'année ſuivante , il compoſa une Machine
propre à battre les grains, qui imite au naturel
le mouvement des bras de treize hommes ,
munis chacun d'un fléau , & que l'Académie
Royale des Sciences a jugé digne d'être inférée
dans ſes Mémoires.
En 1762 , il propoſa un modèle de Pompe ,
dont la propriété eſt de ne point laiffer échapper
une goutte d'eau , tant dans fon jeu d'aſpiration
que de refoulement , quelque lente que foit même
la force motrice ,& qui peut ſe tranſporter à volonté
ſur le bord d'une rivière , pour faciliter l'arroſement
des prairies voiſines qui en auroient
beſoin. Il inventa, à-peu-près vers ce même-tems,
une autre Machine hydraulique qui aſpire &
188 MERCURE DE FRANCE.
foule huit fois à chaque révolution , au moyen
de trois cylindres ou meules , proportionnés de
façon à contre-balancer , par leur poids , la colonne
d'eau à élever.
En 1763 , il fit diverſes autres Machines , 1º.
pourbrifer la glace de la rivière de Seine , qui fut
priſe par deux fois durant l'hiver de cette année
, non- feulement avec peu de dépenſe , mais
encore de manière à conſerver lavie des hommes
employés à la faire agir : 2°. pour battre les pilotis
, qui fut jugée bien ſupérieure aux autres
Machines employées juſqu'ici à cet uſage : 3 °.
pour faire marcher les foufflets des Forges &
Fourneaux, fans furcharger la puiſſance, ( comme
il arrive à la repriſe alternative de ces fortes de
ſoufflers) tellement que , par ſon moyen , jamais
l'air qui en fort ne fauroit être interrompu : 4°.
pour tirer parti du courant d'une rivière, en élevant
ſes eaux avec des ſeaux d'un ou pluſieurs
muids , à lahauteur que l'on defire, par le moyen
de deux eſpèces de radeaux qui defcendent & remontent
alternativement ladite rivière , ſur un
eſpace égale à la hauteur où l'on veut élever
l'eau.
En 1764 , il compoſa une Machine capable
dehacher une quantité conſidérable de paille par
jour , pour nourrir les chevaux , laquelle ſcie la
paille avec la plus grande facilité , & de façon à
la couper par petits tronçons , ſans angles aigus,
qui ſeroient capables d'occaſionner des tranchées
aux animaux.
Il fit la même année , par ordre , une Machine
qui râpoit 1800 bouts de tabac à la fois en 12
FÉVRIER. 1778. 189
heures de tems , & qui étoit telle que le tabac ne
pouvoit courir aucun riſque de s'échauffer pendant
cette opération .
Il inventa une table de vingt-quatre couverts,
qui ſe déploie par gradation , depuis huit couverts
, en augmentant ſucceſſivement de quatre
en quatre.
Il découvrit un moyen propre à tirer parti des
eaux d'une fource , quoiqu'elle ſe trouvât au milieu
d'un étang qu'elle avoit formé , & capable
de la conduire à peu de frais à un Château , ſans
qu'il puiſſe ſe faire aucun mélange des eaux
ſtagnantes qui la couvroient.
Une desMachines qui a fait le plus d'honneur
à ce Mécanicien , eſt celle qu'il propoſa à feuM.
Trudaine , pour élever, à ſon Château de Montigny
, les eaux de deux puits de 200 pieds de
profondeur. La grande difficulté confiftoit à détruire
le poids d'un cable d'une longueur auffi
conſidérable , de manière ſur-tout à contre -balancer
le poids de l'eau qu'on en retireroit au moment
de l'émerſion de l'un ou l'autre des ſeaux.
M. Loriot vint à bout , par ſon procédé , de rendre
nul le poids du cable , & rendit ſa méthode
applicable juſqu'à des puits qui auroients à 600
pieds de profondeur , comme on en voit dans
la Citadelle de Besançon , & ailleurs .
Il s'occupa , en 1765 , à la ſollicitation de M.
le Comtede Langeron , à la recherche des moyens
employés par les Anciens , pour faire produire
aux Catapultes & aux Baliſtes , les effets extraordinaires
qui font rapportés par les Hiſtoriens de
ces tems-là; & il fit à cette occaſion divers mo
1I90 MERCURE DE FRANCE.
dèles en ce genre , à l'aide deſquels on pouvoit
lancer des pierres d'un certain poids, très-loin , &
qui étoient ſuſceptibles d'étre tranſportées fur des
chariots.
Ce Mécanicien s'appliqua , en 1766 , à trouver
quelque moyen propre à ſéparer les paillettes d'or
contenues dans les ſables ou vaſes de plaficurs
rivières & ruiſſeaux du Royaume. On avoit fait
déjà beaucoup de tentatives pour opérer cette féparation
; mais on y avoit , en quelque forte , enoncé
, parce que les frais des procédes qu'on
employoit , équivaloient à peine au profit qu'on
en retiroit. Il compoſa à cette occafion plufieuts
Machines qui opéroient sûrement cette ſéparation
à peu de frais , & de la manière la plus fimple,
leſquelles furent examinées par ordre du
Miniſtère , à l'Académie des Sciences , qui en
rendit un témoignage ſi avantageux , qu'on accorda
à l'Auteur un Privilège pour toute l'étendue
du Royaume, pendant l'eſpace de 15 ans ;
Privilège dont il négligea cependant de faire
uſage, parce qu'il fut chargé alors des modèles
des tables mécaniques deſtinées pour le petit
Trianon , à Verſailles.
On fait que cette table , dont le modèle eſt un
des principaux ornemens du Cabinet de M.
Loriot , eſt ſingulièrement remarquable par ſes
mouvemens. Son ſervice ſe fait comme par enchantement
, & fans qu'il foit beſoin d'aucun
Domestique pendant le repas. Au moindre fignal
le parquet s'ouvre ; la table, toute dreſſée & fervie
, s'élève en fortant de terre , accompagnéede
quatre ſervantes ou poſtillons également garnis.
FÉVRIER. 1778. 194
Achaque ſervice, le milieu de la table diſparoît,
il ne reſte que le pourtour , où font les affiettes :
ce qu'il y a de fingulièrement remarquable , c'eſt
qu'au moment où le milieu de la table eft defcendu
d'une hauteur proportionnée à celle du
fur-tour , pour aller chercher un autre ſervice ,,
une roſe en métal, ménagée dans l'épaiſſeur de la
tablette circulaire qui porte les afliettes , étend
fes feuilles , & ferme l'ouverture que le milieu de
la table vient de laiffer. Dans l'inſtant ou le nouveau
ſervice eft prêt à paroître , cette roſe de
métal rerire ſes feuilles tout-à-coup pour lui
livter paſſage. Le repas fini , la table & tout le
ſervice redeſcendent , les feuilles du parquet reprennent
leur place avec une ſi grande juſteſſe ,
qu'il ne refte aucun indice , & qu'il faut les
avoir vu s'ouvrir pour juger qu'elles font mo
biles.
Pendant la compoſition de la mécanique de
cette table merveilleuſe , qui exigea un tems
conſidérable par rapport aux eſſais & aux expériences
néceſſaires pour y parvenir , M. Loriot
imagina deux compas , dont l'un décrit , non-feulementdes
cercles parfaitement déguliers , ſans
avoir beſoin de point central , mais encore une
infinité de courbes , tant régulières qu'irrégulières
, & dont l'autre décrit autli toutes fortes
d'ellipſes plus ou moins allongées ou raccourcies
àvolonté, ſaus avoir aucunement recours à ſes
foyers.
En 1771 , il inventa une Machine hydraulique
pour tirer le parti le plus avantageux du courant
d'une rivière, ſans nuire à la navigation , dont
192 MERCURE DE FRANCE.
le jeu ſe fait par le moyen d'une eſpèce de rame
fixée à chaque extrémité d'une pièce de bois ſufpendue
par ſon centre àun point d'appui élevé
d'environ deux pieds au-deſſus de la (urface d'une
eſpèce de radeau, qui a une entière liberté de
s'élever &de ſe baiſſer,ſuivant les différens degrés
de crue d'eau, ſans néanmoins exiger aucun changement
à ladite Machine.
:
Ce fut pendant cette même année qu'il fir exécuter
dans le Parc de Ménards , pour M. le Marquis
de Marigny , une Machine hydraulique, qui
fournit 150 muids d'eau en 24 heures , & l'élève
à 90 pieds de hauteur , laquelle eau provient
d'une fource dont le peu de produit l'avoit fait
regarder juſqu'alors comme inutile. Au moyen
de ladite Machine , toutes les eaux ſe ramaſſent
& s'élèvent à leur deſtination avec une célérité
furprenante. C'eſt cette Machine dont il a été
queſtion au commencement de cette Lettre , &
dont M. Morand s'eſt dit l'inventeur.
Sans m'arrêter davantage à vous entretenir de
toutes les autres Machines, plus au moins utiles,
de l'invention de M. Loriot , dont on voit chez
lui des modèles ; telles ſont celles pour le tranfport
du Maufolée du Maréchal de Saxe , à Strafbourg;
pour des voitures capables d'obvier à
tous les inconvéniens ou accidens journaliers
auxquels elles ſont ſujettes , &c . &c. je me bornerai
à vous parler encore du nouveau Mortier
qu'il a découvert , & qui lui fera sûrement , dans
tous les tems , beaucoup d'honneur. On connoît
les travaux nombreux qu'il a opéré avec le plus
grand ſuccès , à l'Orangerie du Château de Verfailles
FÉVRIER. 1778. 193
failles , aux Corp- sde-Gardes des Suiffes , au petit
Trianon , au Château de Vincennes , au Chateau
de Ménards , & tout récemment pour réparer le
bâtiment de l'Obſervatoire de Paris , dont les
voûtes & la terraſſe étoient menacées d'une ruine
prochaine. Toutes les expériences conſtatent authentiquement
que ce Mortier a la propriété précieuſe
de n'avoir aucun retrait , & de ne laiſſer
ni vuides , ni fentes , ni gerſures dans ſon intérieur
, comme le mortier ordinaire ; qu'il ne
poufle p. s comme le plâtre lors de ſon emploi ,
bienqu'il fatſepreſque auffi promptement ſa priſe ;
qu'il eſt également aiſé d'en faire fur le champ des
pierres factices très-dures , capables de s'identifier
parfaitement avec d'anciennes pierres, dans quelque
poſition qu'elles ſe trouvent ; d'où il réſulte
qu'il eſt poſſible d'opérer avec ce Mortier , des
enduits impénétrables àl'eau pour les baffins , &
dans tous les fouterrains ou les lieux humides ,
qu'ileſt ſuſceptiblede remplaceren toutes occafio: s
avantageuſement les dalies de pierre , fur - tout
pour l'exécution des terraſſes ; & qu'en un mot ,
il eft facile , par ſon moyen, d'affurer , à trèspeu
de frais , la durée des Monumens , de rétablir
les parties mutilées de leurs corniches , de
leurs entablemens , de leurs voûtes , de leurs
boſſages , toutes les pierres manquantes ou altérées
, de quelque manière que ce ſoit , par les
injures de l'air , de façon à les rajeunir àfaire
diſparoître leurs rides, s'il eſt permis de s'exprimer
ainfi *.
&à
* On aconſigné , l'année dernière , dans la Ga₁etre,
de France, des épreuves capables de convaincre les plus
I
(
194 MERCURE DE FRANCE.
Combien , Monfieur , la publication de tous
les détails des inventions mécaniques & des découvertes
de M. Loriot , ne ſeroit elle pas agréable
au Public ? il y auroit certainement peu de
Collection auſſi digne de ſon empreſſement.
J'ai l'honneur d'être , &c.
incrédules,de l'efficacitéde ce nouveauMortier,leſquelles
ont été atteſtées par trois des principaux Architectes du
Roi. On y lit qu'il a été fait exprès publiquement , ſur
laTerraſſe de l'Orangerie du Château de Versailles ,
trois différens baſſins avec ce mortier , qu'on a empli
d'cau pendant plus de fix ſemaines , ſans qu'on ſe ſoit
apperçu qu'il en ait aucunement pénétré. Peu d'Archi
tectes , d'ailleurs, ſont auſſi en état que moi de rendre
justice à la bonté de ce mortier , parce que j'en fais
uſage dans mes travaux. Si l'on veut connoître la ma
nière de l'employer avec ſuccès , on peut confulter ma
Continuation du Cours d'Architecture de M. Blondel ,
où je n'ai rien laiſſé à defirer à cet égard. Cet Ouvrage
ſe vend à Paris , chez la veuve Deſaint , rue du Foin.
Acte d'humanție & de courage,
1
LE 27 Décembre dernier , à 4 heures
du ſoir , trois enfans , appartenans à un
Particulier de Lyon , patinoient ſur la
glace qui couvroit le bras oriental du
FÉVRIER. 1778. 195
Rhône , près du Pont de pierre. La
glace ſe brifa , & ils diſparurent dans
un creux de la profondeur d'environ dix
pieds , où ils reſtèrent près d'une demie
heure , ſans que perſonne osât braver le
péril qu'il y avoit à les ſecourir. Cet
accident étant venu à la connoiſſance du
nommé Vincent Bernin , natif de la
Guillotière , Fauxbourg de Lyon , Caporal
au Régiment d'Anjou , il courut
au lieu qui lui fut indiqué , & ſe précipita
ſous la glace. Le ſuccès ne ſeconda
pas entièrement ſon courage & fon humanité
; mais il eut le bonheur de ramener
deux de ces infortunés , & de les
rendre à leurs Parens.
,
M. de Fleſſelles , Intendant de Lyon ,
inftruit de cette action généreuſe , l'a
récompenfée par le don d'une épée d'argent
, fur la garde de laquelle eſt gravé
l'abrégé d'un fait ſi digne d'être confervé.
Madame de Fleſſelles a voulu yjoindre
une récompenſe pécuniaire.
MM. du Confulat ſe ſont égalenient
empreſſés de reconnoître par une gratification
, le zèle de ce brave Citoyen .
)
1 ij
196 MERCURE DE FRANCE.
ANECDOTES.
I.
UN Vieillard Anglois avoit douze
fils au ſervice. Ils obtinrent un jour
un congé , & vinrent voir leur Père ,
qu'ils trouvèrent accablé d'infirmités &
dans l'indigence. Point de pain , dit l'un
deux , & avoir donné douze Défenseurs
à la Patrie! Nous n'avons que notre
folde , & nous ne pouvons l'aſſiſter.
Mais n'y a-t- il pas un Lombard ici ? dit
le plus jeune :- Oui , mais qu'y porter ?
Onn'y prête de l'argent que fur gages...
Et nous n'avons rien : -- Quoi , rien ?
Et , n'avons - nous pas l'honneur de ce
Vieillard & le nôtre ? Il eſt connu ;
perſonne ne peut le conteſter.... Mettons
cet honneur en gage .-On nous
confiera bien so livres ſterling fur ce
dépôt..... Cette idée fut approuvée. Les
douze fils ſignèrent un billet en ces
termes : Douze Anglois , fils d'un Tailleur
réduit à la plus grande indigence ,
à l'âge de près de cent ans , ſervant
-
FÉVRIER. 1778 . 197
tous douze le Roi & la Patrie , demandent
à la Direction du Lombard la
ſomme de so liv. afin de foulager ieur
père infortuné. Pour sûreté , ils engagent
leur honneur , & promettent le
remboursement dans le terme d'une
année. Ce gage fut reçu à la Direction
du Lombard; on leur donna so livres ,
on déchira le billet , & on promit de
fournir aux beſoins du Vieillard pendant
ſa vie. La fingularité de ce fait
attira pluſieurs perſonnes bienfaiſantes
chezle Vieillard , qui lui firent des préfens,
&lemirenten état de récompenfer
la piété filiale de fon honnête Famille.
II.
Pierre Hein , Hollandois , fut d'abord
Mouffe , & monta , par degrés , au
grade d'Amiral. Il fut tué à la tête de la
Flotte qu'il commandoit , au moment
même d'une victoire qu'il venoit de remporter
ſur les Eſpagnols. Les Etats
firent une députation àſa mère à Delft ,
pourla complimenter ſur la mort de fon
fils. Cette bonne femme n'étoit pas fortie
de ſa première condition. Elle répondit
aux Députés: Je l'avois bien prévu que
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Pierre périroit comme un misérable
qu'il étoit ; il aimoit trop à courir , iln'a
que ce qu'il mérite.
III.
Un Empereur Turc voulut voir fur
une carteGéographique la Flandre , quui
étoit le fujet & le théâtre de tant de
guerres entre les Princes Chrétiens ; &
voyant un très-petit terrein , il en fut
étonné : quoi ! ce n'est que cela , dit- il avec
mépris fi c'étoit mon affaire , la querelle
feroit bientôt terminée , j'enverrois
un bon nombre de Pionniers , & je ferois
jeter ce petit Pays dans le mer.
IV.
L'Abbé de Saint-Pierre , Cadet de
Normandie , n'avoit que 1800 liv. de
rente ; il avoit pour ami un jeune Mathématicien
, que le défaut abſolu de
fortune & de reſſources , alloit exiler de
Paris. L'Abbé força fon ami de l'accompagner
chez un Notaire , où il lui conftitua
une rente de 2001. Le Géomètre
ainſi doté , ſe crut opulent , & paſſa plufieurs
années dans la Capitale ſans con
noître d'autres beſoins que l'étude.
FÉVRIER. 1778. 199
NOUVELLES POLITIQUES.
De Berlin , le 3 Janvier 1778 .
UNE Eſtafette arrivée hier au ſoir, a apporté
ici la nouvelle que la grande Ducheffe de Ruſſie
eſt heureuſement accouchée d'un Prince , auquel
on adonné le nom d'Alexandre.
De Rome , le 17 Décembre 1777 .
Lundi dernier , le Pape tint un Confiſtoire,dans
lequel Sa Sainteté déclara Cardinaux de l'Egliſe
Romaine , Dom André Gioanetti , Religieux Camaldule
, ci -devant Adminiſtrateur de l'Archevêché
de Bologne , Siége qui lui a été conféré
depuis peu ; & Dom Sigifmond-Hyacinthe Gerdil
, Religieux Barnabite , Evêque de Dybonne in
partibus , nommé depuis peu au Vicariat Apofto-
Jiquedans les Indes orientales , ſur la peninfule
au-delà du Gange , vacant par la mort de l'Evêque
de Percoti , auſſi Barnabite. Le nouveau Cardinal
Dom Sigifmond-Hyacinthe Gerdil , également
célèbre , tant en Italie que dans les pays
ultramontains , par pluſieurs Ouvrages très-eſtimés
, publiés , partie en Italien , partie en Latin
&en François , avoit été honoré , dans ſa Patrie ,
de la place d'Inſtituteur de Son Alteſſe Royale le
Prince de Piémont. L'Ordre de Barnabites , dont
cetteEminence eſt Membre , a donné , à l'occa200
MERCURE DE FRANCE .
fon de cette dernière Dignité , les marques de la
joie la plus vive dans le Collège de S. Charles.
Ces deux nouveaux Cardinaux ſont du nombre
des fix que le S. Père créa & ſe réſerva , in petto,
dans le Confiftoire du 23 Juin dernier ; enſorte
qu'il y a toujours douze Chapeaux vacans. Le
Pape conféra, dans le même Confiftoire, la Légation
de Bologne au Cardinal Buon Compagni.
On a trouvé dernièrement , en fouillantdans
une Terre du Cardinal Cazali , un très-grand
carré de moſaïque , dont le milieu repréſente
l'enlèvement d'Europe ; & les autres parties , dif
férentes Divinités de la mer, entourées de petites
figures & de méandres foignés & de bon goût.
De Cadix, le 16 Décembre 1777 .
On reçut hier des lettres du Pérou qu'on attendoit
depuis long- tems , & qui annoncent la prochaine
arrivée d'une quantité d'or de cette partie
de l'Amérique. Les mêmes nouvelles nous apprennent
que le Vaiſſeau de guerre Eſpagnol le
Saint -Pierre-d'Alcantara , parti d'ici l'année
dernière pour Lima , y étoit arrivé après une
longue traverſée , pendant laquelle il a été obligé
dejeter à la mer cinquante hommes : il avoit encore
à bord , à fon arrivée , plus de 300 ſcorbutiques
, dont la guériſon est très- incertaine. Le
Galion l'Achille, parti d'ici pour la même Ville ,
y eſt heureuſement arrivé , n'ayant perdu qu'un
feulhomme.
Les lettres de Buenos-Ayres , reçues hier , portont
que lapaix entre les Eſpagnols & les Portu
1
FÉVRIER. 1778. 201
gais, avoit été publiée le7 Septembre dernier; &
que leGénéral Cévallos n'étoit éloigné de l'Armée
Portugaife, fur le Rio-Grande , que de 4 lieues
lorſqu'il reçut l'Exprès qui lui annonçoit la fufpentiond'armes.
De Londres ,le 16 Janvier 1778 .
La Cour reçut , le 14 , de ſes Ambaſſadeurs
auprès des Puiſſances voiſines , des Dépêches qui
ſemblent écarter l'idée de rupture qui a fait barffer
nos fonds publics , & qui les empêche de ſe relever
dela chûte qu'ils ont éprouvée par cesbruits,
ainſi que par d'autres cauſes également capables
de les affecter. Elle reçut ,le même jour , des dépêches
de la Régence d'Hanovre , qu'on dit être
relatives& à l'embarquementprochain desTroupes
Auxiliaires engagées à la ſolde Britannique ,
pour ſervir dans nos Colonies , & a d'autres objets
importans. Toutes ces dépêches furent l'objet
d'un Conſeil tenu cejour-là en préſence du Roi.
Sa Majeſté a été occupée depuis à examiner &
àapprouver la nomination des Officiers qui commanderont
les nouveaux Corps , dont les levées
ſe font par ſouſcriptiondans les trois Royaumes .
Ces ſouſcriptions nationales s'augmentent chaque
jour , & fe rempliffent avec autantde ſuccès que
d'activité , fur-tout en Ecoffe.
Le nouveau Lord- Maire alla , le 15 de ce mois,
préſenterau Roi un plan , de la part des Citoyens,,
pour onwrit une ſouſcription aux fins de leverdes
Soldars & des Matelots deſtinés au ſervice public,,
&d'affigner des récompenfes à ceux qui s'enrôle-
{
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
nont , foir pour le ſervice de terre , foit pour celzi
de mer. Sa Majeſté reçut , avec reconnoiſſance , ce
voeu patriotique des Habitans de Londres. Ondit
même que les Juifs , quiyfonten grand nombre ,
ont le projet d'offrir un Régiment au Roi.
Dans la ſuppoſition où les Américains ſe refuferoient
aux conditions qui doivent leur être propoſées
, on dit que la Flotte qui s'équipe actuellement,
doit être employéeà la réduction de Boſton,
&que l'Amiral Keppel doit la commander. Le CapitaineTouw,
arrivé ces jours derniers de Rhode-
Mand , qu'il a quitté le 28 de Novembre , après.
avoir été quelque tems prifonnier àBoſton , dit
que cette dernière Place eft extrêmement fortifiée
de tous les côtés ,& que l'eſprit militairey éclate
juſques dans le peuple même ; enſorte qu'on peut
s'attendre à une vigoureuſe défenſe..
Quelques perſonnes diſent aujourd'hui que le
Lord Murray, qui commande à Minorque , ſera
chargé du Généralat de l'Armée en Amérique ; &
que le Lord Amherst , qu'on avoit d'abord déſigné
pour cette place , n'y remplira que les fonctions.
deCommiſſaire en chefdu Roi pour les négociationsde
paix..
Les nouveaux Corps levés en Ecoſſe , doivent
être prêts , à ce que l'on dit , le 24 de Mars , &
après une revue d'officier Général , ils s'embarqueront
àGlaſgow pour l'Amérique.
Les bagages du Général Bourgoyne viennent
d'arriver , & on attend inceſſament ce Général
lui-même.
FÉVRIER. 1778. 203
:
De Versailles , le 24 Janvier 1778 .
Le 22 de ce mois , Sidi Tahar Fenis , Ambafſadeur
du Roi de Maroc , a eu une audience de
Sa Majesté. En entrant dans la Chambre du
Roi , il a fait trois profondes inclinations , & a
demandé à Sa Majesté la permiſſion de lui préſenter
ſa Lettre de créance : le Roi la reçut &
la remit au ſieur de Sartine , Miniſtre & Secrétaire
d'Etat ayant le département de la Marine.
Sidi Tahar Fenis a prononcé enſuite , devant
Sa Majesté , le Discours dont voici la traduction.
SIRE,
-Chargé des ordres ſuprêmes de l'Empereur
>>mon Maître , j'ai l'honneur de préſenter en fon
>> nom à Votre Majesté Impérialeles voeux les plus
>> ardens pour la proſpérité de votre Empire , les
> complimens de félicitation les plus ſincères fur
>>votre avénement au Trône de vos Angêtres ,
» & l'aſſurance formelle du defir que mon Maître
>>>aura toujours de maintenir avec fidélité ic
>>Traité conclu ſous le règne de l'Auguſte Em-
>> pereur de France Louis XV de glorieuſe mé-
>> moire».
.
>> L'amitié qui réunit, depuis cette henreuſe
» époque, les Empires de Maroc& de France
>>lui fait regarder les François comme ſes propres
Sujeis : le Capitaine Dupuy & les gens de fon
» équipage en ont éprouvé l'heureux effer. L'Em-
>pereur mon Maître abriſé leurs fers , & après
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
>> les avoir fait racheter chez les Peuples qui habitent
le Sahra , il m'a ordonné de les ramener à
>> Votre Majesté Impériale: le Commandant de
>> la Marine à Marseille les a reçus par vos
>>>ordres & je n'ai retenu avec moi que leur
>>> Capitaine pour le conduire aux pieds de Votre
>>Majesté Impériale. Je ne pouvois être chargé
>> d'une commiſſion plus agréable auprès d'un
>>jeune Monarque appelé à juſte titre le Père de
ſes Sujets : ce moment eft le plus beau de ma
ود
vie.
>> La Lettre de l'Empereur mon Maître , que je
» viens de remettre a Votre Majesté Impériale ,
> contient encore quelques autres objets qui in-
>> téreſſent l'avantage reſpectif des deux Empires .
>>Je ſupplie Votre Majefté Impériale de les pren-
>> dre en conſidération , & de me faire connoître.
enfuite ſes intentions .
>> Jai rempli celles de mon Maître en vous
>>>exprimant les ſentimens de l'amitié & de la
20 haute eſtime que vos vertus lui ont inſpirés.
>> Permettez- moi , Sire , de vous offrir l'hom-
>> mage de mes reſpects & de ma vénération pro-
>>fonde : il ne me reſtera plus rien à defirer , ſi
>> Votre Majesté Impériale daigne jeter ſur moi
un regard favorable » .
Sa Majesté lui a repondu en ees rermes :
>>>Je ſuis très- ſenſible au procédé généreux de
>>>l'Empereur de Maroc. Ce Prince ne pouvoit
>>me donner une plus grande marque d'amitié :
il doit être bien aſſuré de la mienne , & du
>>defir que j'at de lui en donner des preuves.
FÉVRIER. 1778, 205
>> S'examinerai avec ſoin les objets que votre
Maître me propoſe. Le choix qu'il a fait de
vous , Monfieur l'Ambaſſadeur , m'eſt très-
>> agréable , & je vous vois avec plaifir ſur les
>> terres de ma domination».
Après l'audience de Sa Majefté , cet Ambaſſadeur
s'eft rendu dans laGalerie , où il a eu l'honneur
de faire ſes révérences à la Reine , & il a été
conduit enſuite à l'Audience de Monfieur , & à
celle de Monſeigneur le Comte d'Artois.
De Paris,le 26 Janvier 1778 .
و
Le ſieur Delatour , Conſeiller de l'Académic
Royale de Peinture , connu par des chef-doeuvres
en paſtel qui le mettent au rang des plus grands
Peintres de portraits , vient d'acquérir , dans la
Villede Saint-Quentin ſa Patrie , une gloire plus
belle encore que celle que diſpenſe la perfection
même des Arts. Ce Citoyen conſidérant que les
Menuifiers , les Serruriers , les Charpentiers , les
Mâçons , &c. de la plupart des Villes , n'ont
communément aucune connoiſſance du deſſin
&que cependant on rencontre parmi eux des
Sujets qui deviendroient très -utiles & bien plus
célèbres, s'ils avoient la main exercée à deſſiner ,
vient d'envoyer aux Officiers Municipaux de la
Viile de Saint-Quentin une ſomme de 6000 liv.
dont la rente perpétuelle ſera appliquée, ſousleur
adminiſtration , à l'établiſſement d'une Ecole gra--
tuite de Deffin en faveur des Artiſans de la même
Ville. Tournant enfuice les yeux fur la partie:
indigente & fouffrante: de ſes Compatriotes , &
206 MERCURE DE FRANCE.
1
ſachant que les pauvres femmes en couche ne
pouvoient être reçues dans l'Hôpital de Saint-
Quentin, le fieur Delatour adonné une autre
ſomme de 6000 livres , dont la rente ſera pareillement
adminiſtrée & appliquée au foulagement
de ces femmes & de leurs enfans. Enfin
affligé de ſavoir que de vieux Artiſans infirmes &
indigens ſouffroient beaucoup dans la ſaiſon la
plus dure de l'année , il a encore donné une
fommede 6000 , dont la rente doit être diſtribuée
par petites parties , pendant chaque hiver , à
douze de ces vieux Artiſans infirmes & de bonnes
moeurs nommés par les Officiers Municipaux .
On apprend que le ſieur Necker , Directeur-
Général des Finances , a écrit , le 17 de ce mois ,
à la femme Souchot , qui , en ſe dévouant à la
fameuſe opération de la ſymphiſe , a rendu à
l'humanité le ſervice le plus important , que Sa
Majesté lui avoit accordé une penſion de 300 liv.
Le freur Sigault , Docteur-Régent de la Faculté
deParis , au génie duquel on doit cette heureuſe
nouveauté , avoit déjà reçu , de la part d'une
perſonne qui ne s'eſt pas fait connoître , l'avis
qu'on avoit conſtitué 100 livres de penſion fur
la tête de cette même femme; & comme le ſieur
Sigault en avoit témoigné ſa reconnoiſſance dans
quelques papiers publics au généreux Anonyme ,
il en a reçu un ſecond avis que la penſion étoit
portéeà 40 écus , laquelle étoit réverſible ſur la
tête de l'enfant , omiffion dont le bienfaiteur s'accuſecomme
d'un tort qu'il avoit cu ,&qu'il s'eſt
hâtéderéparer.
FÉVRIER. 1778. 207
NOMINATIONS.
Le Roi ayant accordé le Brevet de Dame à
Mademoiſelle de Civrac , elle a pris le nom de
Comteffe Amelie de Durfort.
Le 13 Janvier , l'Evêque de Nebbio en Corſe
prêta ferment de fidélité , pendant la meſſe ,
entre les mains du Roi.
Le Roi vient d'accorder au Marquis de Ma
rigny, Conſeiller d'Etat d'Epée , Commandeur
de ſes Ordres , &c. la permiſſion de porter à
l'avenir le nom de Marquis de Menars.
Le Roi ayant jugé à propos d'accorder au ſieur
Gerad & au fieur Gerard de Reynneval , premiers
Commis des affaires Etrangères , le titre
de Secrétaire de fon Confeil d'Etat , ils ont eu
P'honneur d'être préſentés , le 25 du même mois ,
en cette qualité , à Sa Majesté , par le Comte de
Vergennes , Miniſtre & Secrétaire d'Etat au département
des affaires Etrangères , & de faire
leurs remercimens au Roi .
1.
Le Roi a nommé à l'Abbaye de Saint-Juſt,Ordre
de Prémontrés , Diocèſe de Beauvais , l'Evêque
de Perigueux ; à celle de la Rivour , Ordre de
Citeaux , Diocèſe de Troyes , l'Abbé Duranty-
Lironcourt , nommé à l'Evêché de Bethléem ; à
celle de Saint-Bafle , Ordre de Saint-Benoît ,
Diocèſe de Rheims , l'Abbé d'Aigreville , Vicaire-
Général de Soiſſons ; à celle d'Elan , Ordre de
208 MERCURE DE FRANCE.
Citeaux , Diocèſe de Rheims , l'Abbé de Chabot,
Vicaire-Général de Rouen; à celle de Theu.
lay , meme Ordre , Dioceſe de Dijon , l'Abbé
de Jouffroy d'Uxelles , Doyen des Comtes de
Lyon ; à celle de Saint-Rigaud , Ordre de Saint-
Benoît , Diocèſe de Mâcon , l'Abbé de Velle-de-
Villete , Vicaire-Général d'Autun ; à celle de
Lieucroiffant , même Ordre , Diocèſe de Befançon
, l'Abbé de Beaumont , Aumônier du Roi;
à celle de Châteaudun , Ordre de Saint-Auguftin
, Diocèſe de Chartres, l'Abbé de Vezen ,
Vicaire-Général de Senlis , Aumônier du Roi ; à
celle de Notre-Dame de Landeve , même Ordre ,
Diocèſe de Rheims , l'Abbé de Cagueray, Vicaire-
Général de Verdun , Aumônier de Madame Victoire
; & à celle de Neufbourg , Ordre de Saint-
Benoît , diocèſe d'Evreux , la Dame d'Angoſſe ,
Religieuſe Profeſſe à Pau en Bearn.
PRÉSENTATIONS .
Le 3 Janvier , la Comteſſe de Broc a eu l'honneur
d'être préſentée à Leurs Majestés & à la
Famille Royale par la Princeffe de Lamballe , en
qualité deDarne pour l'accompagner.
Le 25 du même moi , la Marquiſe de Bombelles
a eu l'honneur d'être préſentée à Leurs
Majestés & à la Familie Royale par la Marquiſe
de Beauffet..
32 Le 27 du même mois le Comte d'Aranda ,
Anbafladeur d'E pagne , conduit par le ſieur
FÉVRIER. 1778. 209.
Lalive de la Briche , Introducteur des Ambaſfadeurs
, & précédé par le ſieur de Séqueville ,
Secrétaire ordinaire du Roi pour la conduite des
Ambaſſadeurs , préſenta à Leurs Majeftés & à la
Famille Royale le Prince de Salm , en qualité
de Grand d'Eſpagne.
Le même jour , le Bailli de Breteuil , Ambaffadeur
de Malte , préſenta à ſa Majesté le Chevalier
de Galard-Terraube , Lieutenant-Colonel
du Régiment de Picardie Infanterie , qui offrit
au Roi les Faucons de Malte. Ce préſent , que le
Grand-Maître eſt dans l'uſage de faire tous les
ans à Sa Majeſtré , fut reçu par le Marquis
d'Entragues, Grand Fauconnier de France en furvivancedu
Duc de la Vallfère , & par le Marquis
de Forget , Capitaine du Vol du Cabinet.
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES.
Le 18 Janvier , le Vicomte de la Maillardiére,
Lieutenant-Général pour le Roi en Picardie , Capitaine
de Cavalerie , de pluſieurs Académies de
Belles-Lettres & Sociétés d'Agriculture , a eu
l'honneur de préſenter au Roi , à Monfieur &
àMonſeigneur le Comte d'Artois , l'Abrégédes
Traités entre les Puiſſances de l'Europe depuis
le commencement du XIVfièclejusqu'à présent,
ſeconde partie de Bibliothèque politique à l'uſage
des Sujets deſtinés aux négociations dédié à
Monfieur.
Le ſieur Michel , Elève de l'Académie de Pein
210 MERCURE DE FRANCE .
ture de Paris , a eu l'honneurde préſenteràMonfieur
fix Tableaux peints à la gouache , de trois
pieds & demi de large ſur deux de haut , repréſentant
les différentes Fêtes données à ce Prince ,
tant fur mer que ſur terre , à Toulon , lors du
voyage qu'il y fit en 1777. Ce Prince a honoré
ces Tableauxde ſon ſuffrage , & en a temoigné
La fatisfaction au ſieur Michel.
MARIAGES.
Le 18 Janvier , leurs Majestés & la Famille
Royale ont ſigné le Contrat de mariage du Marquis
de Bombelles , Meſtre-de- Camp de Cava-
Verie , Miniftre du Roi près la Dière générale de
l'Empire , avec Demoiselle de Mackau ; celui
du Marquis de Lordat , Baron des Etats de Languedoc
, avec demoiselle de Thilly ; celui du
fieur Bordenave avec Demoiſelle de la Garde ,
& celui du Marquis de Quemadeu , Meſtre-de-
Camp deCavalerie , avec Demoiſelle deCharlet.
NAISSANCES.
Le 24 Janvier , à onze heures & un quart du
matin, Madame la Comteſſe d'Artois eft heureuſement
accouchée d'un Prince que le Roi a
nommé Duc de Berry. Ce Prince a été ondoyé
par l'Evêque de Bayeux , premier Aumônier de
FÉVRIER. 1778. 211
Madame la Comteſſe d'Artois , aſſiſté du ſieur
de Broqueville , Curé de la Paroiſſe.
On écrit de Dijon que , le 2 du même mois,
Marie Orgeret , femme de Claude Mazuir ,
Meunier à Châtillon-lès-Dombes , en Breffe ,
eſt accouchée , en moins de quatre heures , de
quatre enfans , qui ont vécu deux jours&demi.
La mère , quoique très-fatiguée par une grofſeſſe
embarraſſante & par une couche laborieuſe , ſe
rétablit de jour en jour. Cette fécondité extraordinaire
a répandu l'allégreffe parmi les Artiſans
de cette ville , qui ont fermé leurs boutiques ,
&qui ont célébré une eſpèce de fête publique.
MORTS.
Le Comte de Saint-Germain , Miniſtre & ancien
Secrétaire d'Etat au département de la
guerre , Lieutenant-Général des Armées du Roi ,
Feld-Maréchal des Armées du Roi de Danemarck
, & Chevaljer- Commandeur de l'Ordre
de l'Eléphant , eſt mort en cette Ville le 15
Janvier.
Marie- Madeleine-Eliſabeth Charette de Montebert
, veuve en premières noces de Louis de
Serens , Marquis de Kerſiles , en ſecondes noces
de Henri de Bretaigne , Comte de Vertus , &
Epouſe d'Anne- Leon de Montmorency , premier
Baron Chrétien , premier Baron de France .
Chefdes noms & armes de ſa Maiſon , Lieutenant
Général des Armées du Roi , Chevalier de
212 MERCURE DE FRANCE.
ſes ordres , Chevalier d'honneur de Madame
Adélaïde , Gouverneur des Ville & Château de
Salins , commandant en chef dans les Provinces
d'Aunis, Saintonge , haut& bas Poitou , & Ifles
adjacentes , eſt morte le 8 du même mois , dans
ia foixante-douzième année de ſon âge.
Paul Bertrand d'Arambure , Prêtre du Diocèfe
de Tours , Licencié de la Faculté de Théologie
de Paris , Abbé Commandataire de l'Abbaye de
Saint- Juft, ancien Aumônier de Mesdames Henriette
&Adélaïde de France, eſt mort en cette
Ville les du même mois , dans la cinquanteſeptième
année de fon âge.
Louis-François-Paul Marquis de Soudeilles ,
Lieutenantde Roi de la Province du Limousin ,
eſt mort le premier du même mois , dans une
de ſes Terres , en Nivernois , âgé de ſoixanteonze
ans.
Jacques Bertrand de Scepeaux , Marquis de
Beaupreau , Lieutenant-Général des Armées du
Roi & des Provinces d'Anjou , Saumur & Saumurois
, eſt mort en cette Ville le 10 du même
mois.
Le ſieur de Saint- Aftier , Chevalier de l'Ordre
Royal & Militaire de Saint Louis , ancien Lieutenant-
Colonel au Régiment de Bourbon , Cavalerie
, Brigadier des Armées du Roi, eſt mort à
Pontoiſe le 7 du même mois , dans la foixante-
onzième année de fon âge.
Pafchal-Antoinette-Emilie Petit de Marivel ,
veuve du Marquis de Chacellier - Dumeful ,
LieutenantGénéral des Armées du Roi , Infpec
FÉVRIER. 1778. 213
teur Général de la Cavalerie & des Dragons ,
Lieutenant & Commandant pour le Roi dans le
Dauphiné , eſt morte àBesançon le 16 du même
mois , âgée de ſoixante- quatre ans .
Elie Guillaume Gallutti de l'Hôpital , Comte
de l'Hôpital , eſt mort à ſa Terre en Normandie
, au commencement du même mois ,
âgée de cinquante - quatre ans.
Joſephe-Roſalie des Lyons de Fontenelles ,
veuve de Louis - François - Ignace Marquis de
Liot , Brigadier des Armées d'Eſpagne , Capitaine
& Commandant d'un des Bataillons du
Régiment des Gardes - Wallones , eſt morte à
Saint-Omer le 6 du même mois , dans la foixante-
ſeptième année de ſon âge.
1
Tirage de la Loterie Royale de France ,
du 31 Janvier 1778 .
Les numéros ſortis de la roue de fortune font :
76, 21,71 , 59,30.
214 MERCURE DE FRANCE.
TABLE.
PIECES FUGITIVES ENVERS ET ENPROSE , P. 5
David Vainqueur de Goliath , Poëme , ibid.
Le Temple de la Frivolité , II
Vers à Mile Aure P * d'H * de Ch** ſurM*. 13
Quatrain ,
Fong & Kiang , Anecdote Chinoiſe,
Du danger des mots Homonymes ,
Pour la Fête des Bonnes-Gens de Canon en
Normandie , Vaudeville ,
14
IS
28
31
Le Chevalier Errant , Proverbe Dramatique , 34
Strophes héroïques & lyriques ſur l'Amour ,
Suite des Penſée diverſes ,
Chanſon ,
Explication desEnigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
si
SS
58
60
ibid.
63
66
OEuvres deM. le Chancelier d'Agueſſeau , ibid.
Conſidérations ſur l'origine & les révolutions
duGouvernement des Romains ,
Angélique de Limeuil ,
Les deux Sophies ,
Hiſtoire Naturelle de Pline ,
Le Babillard ,
VoltariiHenriados libridecem, latinis verfibus
&Gallicis , &c.
79
95
99
103
106
109
FÉVRIER. 1778 . 215
114
116
Problêmes réfolus ,
Conférences Religieuſes pour l'inſtruction des
jeunes Profeſſes de tous les Ordres ,
Précis ſur l'Hiſtoire , les Effets & l'Ufage de
la Saignée ,
Eloge de Monſeigneur Louis-Nicolas-Victor
de Félix , Chevalier Comte de Muy , Ma-
ElogeHiſtorique de M. Venel ,
réchal de France , &c . 121
129
LesBienfaifances Royales , 137
OEuvres complettes de M. Buirette de Belloy ,
142
Méthode pour exercer l'oreille à la meſure ,
ISI
Annonces littéraires , 153
ACADÉMIES , 157
Paris , ibid.
-
Rouen , 159
SPECTACLES . 173
Opéra , ibid.
Comédie Françoiſe , 175
Comédie Italienne , 177
ARTS. 178
Gravures ,
ibid.
Muſique, 181
Architecture , 184
Lettre de M. de Voltaire à M. de Treffeol , 185
Variétés , inventions , &c . 186
Suite de la Lettre de M. Patte , ſur les inventions
de M. Loriot ,
187
Acte d'humanité & de courage ,. 194
Anecdotes , 196
216 MERCURE DE FRANCE.
Nouvelles politiques , 199
Nominations , 207
Préſentations , 208
d'Ouvrages, 209
Mariages, 210
Naiſſances, ibid.
Morts , 211
Loterie, 213.
1
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Monſeigneur le Garde des
Sceaux , le volume du Mercure de France, pour le
mois de Février , & je n'y ai rien trouvé qui m'ait
parudevoir en empêcher l'impreſſion.
A Paris, ce 6 Février 1778 .
DE SANICY.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe,
près Saint Côme,
Qualité de la reconnaissance optique de caractères