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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES;
JUIN, 1777-
Mobilitate viget. VIRGILE.
Revynci
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , rue de Tournon ,
près le Luxembourge
Avec Approbation & Privilége du Roi
AVERTISSEMENT.
C'ESTAUSieur LACOMBE libraire , à Paris , rue de
Tournon , que l'on prie d'adrefler , francs de port,
les paquets & lettres , ainfi que les livres , les ef
tampes , les piéces de vers ou de profe , la mufique
, les annonces , avis , obſervations , anecdo
tes , événemens finguliers , remarques fur les
fciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inftruire ou amufer le
Lecteur. On prie auffi de marquer le prix des livres
, eftampes & pièces de mufique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourir à fa perfection
; on recevia avec reconnoiffance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
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que l'on paiera d'avance pour feize volumes rendus
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L'abonnement pour la province eft de 32 livres
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On s'abonne en tout temps.
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On fupplie Meffieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la pofte , ou autrement , au Sieur LACOMBE,
libraire , à Paris , rue de Tournon.
KIF IOTHECA
BEGLA
MOVALENSIS.
Ontrouve auffi chez le même Libraire les Journaux
fuivans , port franc par la Pofte.
JOURNAL DES SAVANS , in-4°. ou in- 12 , 14 vol . à
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321
2416
321.
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JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Dinouart,
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JOURNAL DES CAUSES CÉLÈBRES, 12 volin-12 par an,
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18 1.
241.
JOURNAL HISTORIQUE ET POLITIQUE DE GENÉVE , 36
cahiers par an , à Paris & en Province , 18 la
LA NATURE CONSIDÉRÉE , 52 feuilles par an , pour
Paris & pour la Province , 12 I,
JOURNAL ANGLOIS , 24 cahiers par an ; à Paris & en
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LE COURIER D'AVIGNON; prix ,
24 L
301.
181.
A ij
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Euvres complettes de Démosthène & d'Eſchine ,
en françois , 5 vol . gr . in- 8° . rel .
Les Incas , 2 vol . avec fig. in-8 ° . br.
Dictionnaire Dramatique , 3 vol. gr. in - 8 ° . rel .
Di&t . de l'Induſtrie , 3 gros vol. in- 8 ° . rel .
traduites
25 1:
181.
15 1.
181.
Hiftoire des progrès de l'eſprit humain dans les ſciences
naturelles, in-8 °. 1el .
Autre dans les fciences exactes , in- 8 " . rel.
Autre dans les fciences intellectuelles , in- 8 ° . rel.
Médecine moderne , in- 8 ° . br.
s liv.
S 1.
5 1.
21. 10 f.
Traité économique & phyfique des Oifeaux de baffe
cour , in-12 br.
Dict. Diplomatique , in- 8 ° . 2 vol . avec fig. br.
2 1.
12 1.
Revolutions de Ruffie , in- 8 ° . rel. 2 1. 10 f,
Spectacle des Beaux - Arts , rel. 2 1. 10 f
Dict . des Beaux-Arts , in-8 ?. rel . 41. cf.
Théâtre de M. de Sivry , vol . in - 8º . br.
2 1.
Poëme fur l'Inoculation , vol . in-8 ° . br. 3 1.
in-fol. avec planches br. en carton ,
ture , in-4°. avec fig. br. en carton ,
241 .
12 1.
Monumens érigés en France à la gloire de Louis XV , & c .
Mémoires fur les objets les plus importans de l'Architec-
L'Esprit de Molière , 2 vol . in-12 br.
41.
Tableau politique & littér. de l'Europe , an. 1775 , br. 2 1.
Dict . des motslatins de la Géographie ancienne , in- 8 °.
broché
•
Les trois Théâtres de Paris , in-8 ° . br.
L'Égyptienne , poëme épique , br.
Hymne au Soleil , br.
3 l.
2 1. 10 f.
11. 10 f.
11 46.
Spath.
MERCURE
DE FRANCE .
JU IN , 1777.
PIECES FUGITIVES.
EN VERS ET EN PROSE.
Suite de L'AUTOMNE , Chant troisième
du Poëme des Saifons ; imitation libre
de Thompson.
NUIT DE L'AUTOMNE.
TRANSPORTONS - 1 RANSPORTONS - NOUS , Mufe , fur ecs
côteaux ,
Volons enſemble au fond de ces vallées ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
.
Et parcourons ces champêtres allées
Où les noyers fe courbent en berceaux.
Dans les forêts errons à l'aventure ;
Ranimons-nous aux raïons du matin ,
Et contemplons l'éclat de la Nature
Qui s'affoiblit & touche à fon déclin.
L'aftre brillant , au bout de fa carrière ,
Ne donne plus que des jours raccourcis
Les foirs glacés répandent fur la terre
De noirs frimats , & les cieux obfcurcis
Ne jettent plus qu'une foible lumière.
Du fein des lacs & du fond des étangs ,
D'épais brouillards embraffent l'atmosphère ,
Et ,dans leur marche , obfcurciffent les champs
Perçant alors à travers un nuage,
L'aftre des nuits fe lève à l'Orient :
Il fe déploie , & fon brillant vifage
Découvre à l'oeil un ſpectacle impofant..
Un doux éclat embellit fa carrière ,
Son char léger plane fur l'Univers :
Son difque roule , & la pâle lumière
Semble flotter dans le vague des airs .
Elle fe coule au - deffus des montagnes
Et jufqu'au fein des champêtres vallons :
Les prés , les eaux , les bois & les campagnes
Brillent au loin du feu de fes raïons.: 107
JUI N. 1777.
Tuu w Worw "" ་་ EwRWu K
Sous le reflet de fa maſſe argentée ,
Tout l'horizon s'éclaire & fe blanchit :
Par le zéphir mollement agitée ,
L'onde , en fuyant , fritlonne & réfléchit ,
Comme un miroir , fa lumière empruntée.
Mais quandfon difque , entièrement éteint,
Sur l'horizon fe montre à peine encore ,
Au Nord glacé , le brillant météore
Parcourt les cieux & difparoît foudain.
L'éclat qu'il jette étonne l'hémisphère ;
Et , traver fant les vaftes champs de l'air ,
D'un vol pareil à celui de l'éclair ,
Laiffe après lui des fillons de lumière.
L'horreur ſe peint dans les regards glacés :
La multitude , interdite , éperdue ,
L'air confterné , les cheveux hérifiés ,
Au firmament n'ofe porter la vue.
Vaines terreurs ! tantôt c'eſt une armée
Qu'elle apperçoit dans les plaines des cieux §
Tantôt ce font des fignes monftrueux ;
Une autrefois , fa foiblefle alarmée ,
Voit des dragons & des fpectres hideux.
Mais , dédaignant le préjugé vulgaire ,
Le Sage obferve avec un oeil ferein
Ces feux folets , dont l'éclat éphémère
Fuit à l'afpect des raïons du matin.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
I
Enfin la nuit ténébreufe & profonde
Couvre les airs de fes voiles épais :
Les monts , les bois , les champs , le ciel & l'onde
Sont confondus ; le fommeil & la paix
Sur les mortels épanchent leurs bienfaits .
L'oeil , qui fe perd dans une maſſe énorme ,
* De l'Univers regrette la beauté :
Tout eft muet , & la variété
N'offre aux regards qu'une fcène uniforme.
Du Voyageur , dans fa route égaré ,
Que le deftin eft affreux & terrible !
Errant fans guide , à lui - même livré ,
La mort paroît fous un afpect horrible ,
Et le tourment dont il eft déchiré ,
Ajoute aux maux de fon ame fenfible.
Peut-être il voit courir dans les vailons ,
Pour fon malheur , ce feu philofophique
Qui fe répand , en s'échappant des joncs-
Cette lueur , qui parcourt les gazons ,
Laiffe un éclat , dont le jour fantaſtique
Le précipite en des gouffres profonds :
Et cependant fon épouſe attendrie
Et fes enfans , attendent fon retour ,
Dans la douleur paſſent leur trifte vie ,
Forment des voeux & pleurent nuit & jour.
Mais quelquefois une douce lumière ,
Bienfait des Dieux qui veillent fur fon fort,
JUIN. 1777 .
De fon courfier entoure la crinière ,
Lui fert de phare & le conduit au port.
Par M. Willemain d'Abancourt.
VERS
Mis au bas d'un Portrait du Chancelier
DE L'HOPITAL.
DEFENSEUR
ÉFENSEUR de Thémis , fon bras , de la couronne
,
Dans un fiécle orageux fut le meilleur foutien ';
Il réunit en fa perfonne
L'homme d'État , le Sage & le bon Citoyen,
Par le même.
ÉLÉGIE DE TIBULLE.
Qui primus coram juveni .
CELUI qui put ravir à l'Amante éplorée
Le jeune objet de ſon amour,
Ou qui priva l'Amant d'une Belle adorée ,
Fut un monftre indigne du jour.
Av
1.0 MERCURE DE FRANCE..
Bériffe l'homme dur , infenfible & farouche ,
Quivit , fans mourir de douleur ,
Par une main barbare arracher de fa.couche
Et fa compagne & fon bonheur ..
Je n'ai pas , je n'ai pas cette force inhumaine ,,
Et je l'avoue avec candeur.
L'Amour à mes plaifirs a mêlé trop de peines ;
Le fentiment brife. mon coeur..
Quand je ne ferai plus qu'une ombre & dè là
cendre ,
Viens , Doris , & ta mère en plëurs ;
Viens , les cheveux épars , fur celui qui fut tendre ,,
Verfer des larmes & des fleurs.
Invoquez , appelez l'ame qui vous fut chère !!
Arrofez de lait & de vin
Les restes d'un époux , d'un fils , d'un coeur fincère..
Qu'un tombeau les reçoive enfin ..
Q'on y grave ces vers : à là race future:
Qu'ils difent mon funefte fort..
Un déplorable amour , une belle parjures ,
A Lyfis ont donné la mort » .
Par M. Marteaus
JUIN 1777.
•
LA PHILOSOPHIE DES OISEAUX.
GALANS ALANS Moineaux,,
Tendres Fauvettes ,
Et vous, gentilles Alouettes,
En voltigeant fur de foibles rameaux ,
Vous vous plaifez à chanter en rondeaux
De vos amours les plaifirs , non les peines :
Vous ignorez les misères humaines.
Votre inftinct eft plus für que ne l'eft la raiſon::
Ce n'eft point par comparaiſon:
Des maux de vos pareils , que vous aimez la vie ;;
Le grain que vous auriez , qu'un autre n'auroit pas ,,
Ne rendroit ni meilleurs, ni moinsbons vos repasi
Du bien de tous votre eſpèce eft ravie ..
Sobres dans vos banquets comme dans vos ébats ,,
La paffion jamais ne vous fait faire
Rien au-delà du néceffaire ;
Vous ne craignez Hercule ni Jafon ,
N'ayant empires ni toiſon ..
La liberté de votre espèce ,
Le néceffaire tous les jours ,
.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Le choix libre dans vous amours ,
Font régner parmi vous le plaifir , l'alégreffe .
Les biens les plus réels ne vous font précieux ,
Que quand le fentiment les rend tel à vos yeux :
Jamais l'opinion , qui féduit la fageffe ,
N'a pu de votte inftinet féduire la juſteſſe.
Vous ignorez que le bonheur
Eft d'être fouftrait au malheur ,
Et de jouir en imbéciles
De plaifirs l'on ne fent pas ,
que
Que l'habitude a rendu fans appas :
Des maux de moins & des biens inutiles ,
Vous paroîtroient également futiles ,
Et vous n'en feriez aucun cas.
Plus humains que ne font les hommes ,
Vous ne livrez jamais entre vous de combats ;
Et plus fages que nous ne fommes ,
Vous partagez vos biens fans procès, fans débats
Multipliez , croiffez & fervez , d'âge en âges ,
De modèles pour être heureux :
Si q. elque jour nous fommes fages ,
Que ne vous devront point nos arrières- neveux
Par Madame
JUI N. 1777 . 13
ROMA N.C E.
Air: L'Amour m'a fait la peinture , &c.
O Vous, dont l'ame fenfible
Se plaît aux récits touchans !
Sous cet ombrage paiſible ,
Sans gémir , s'il eft poffible ,
Écoutez mes triftes chants.
Seul dans les forêts prochaines ,
Sans deffein j'errois un jour :
De mes amoureufes chaînes ,
De mes plaifirs , de mes peines ,
Je rendois grace à l'Amour.
Dieux ! quel objet déplorable
S'offre à mes regards diftraits :
La Nymphe la plus aimable ;
Mais la douleur qui l'accable
Frappe plus que les attraits-
Du fort contemple l'ouvrage ,
Dit elle en m'appercevant ;
Si d'une effrayante image
14
MERCURE DE FRANCE.
Tune crains pas le préſage ,
Regarde ce monument.
Vois , fous la mouffe jaunâtre ,
Vois l'objet de mon tourment :
Le méchant gît fous l'albâtre ,
Et cette pierre grifâtre
Te cache un parfait Amant.
De l'efpoir abandonnée ,
J'attends ici même fort ;
A la douleur condamnée ,
En victime infortunée
L'Amour me livre à la mort.
J'ai pour compagnes fidelles
Les colombes de ces bois ,
Les plaintives tourterelles ::
Echo , fenfible comme ellès ,,
Imite ma trifte voix..
Berger , ton ame attendrie
M'aſſure au moins quelques pleurst
Quand j'aurai perdu la vie ,.
Redis par- tout de Sylvie
Les amours & les malheurs..
A ces mots ; pâle & mourante ,
Je vis fes yeux fe fermer ;
JUIN. 1777.
Mais quand la bouche expirante
Prononça le mot d'Acante ,
Je la vis fe ranimer..
Tallois rendre à cette Belle
Le plus lugubre devoir .
Mais , ô furpriſe nouvelle !
La fleur qu'on nomme immortelle,
A fa place fe fait voir..
Ne foupire plus , dit- elle ,
Berger , mes maux font finis:
Pour récompenfer ton zèle,,
Reçois d'une ombre fidelle
Un fage & dernier avis..
Aimer eft un doux prestige ,
Un fonge , un bien paſſager ;:
L'amour heureux , un prodige
Envain notre coeur l'exige ,,
Rien n'eft sûr que le danger..
Bar Madame de Montanclos .
16 MERCURE DE FRANCE.
CYDALISE & SERGY,
Ou le Pouvoir de la Béauté.
y
NEE de parens vertueux , & qui jouiffoient
à jufte titre de l'eftime publique ,
Cydalife avoit vu , dès fa tendre jeunelle ,
paffer prefque toute leur fortune dans
des mains étrangères , avec le gain d'un
procès injufte. Un coup auffi inefpéré ne
lui avoit fait envifager la vie , dès fon
aurore , que comme une fource inépuifable
de chagrins . Toujours préfènte à
fa penſée , cette trifte époque la lui
rendoit d'autant moins fupportable
qu'elle la forçoit d'être témoin de revers
mille fois plus affligeans que l'appareil
du trépas. Semblable à une rofe qu'on
voit fe flétrir fur fa tige , & fe deffécher
prefque en un inftant , lorfque trop expofée
aux ardeurs du foleil , elle en reçoit
des impreffions trop vives & trop multipliées
, on avoit craint qu'une fièvre
meurtrière ne s'allumât dans fon fang ,
& ne la conduifit bientôt aux portes de
la mort. Par-là fes infortunés parens auJUI
N. 1777. 17
roient vu mettre le comble à leur affliction
, & la perte d'une fille auffi chère
les eût immanquablement entraînés après
elle dans la nuit du tombeau .
Mais la raiſon chez Cydalife avoit
devancé les années : le ciel , qui ne ceffe
jamais de protéger l'innocence , lors
même qu'il paroît être témoin ſenſible
à fes malheurs , avoit foutenu la patience
de Cydalife ; il avoit veillé lui-même fur
les jours de cet aimable enfant : une
éducation foignée , foutenue & aidée par
l'amour des vertus , dont elle avoit tous
les jours devant les yeux des exemples
vivans dans la perfonne de fes père &
mère que fais-je encore ? une connoiffance
exacte de ce qu'elle leur devoit ,
jointe à l'idée confolante de pouvoir leur
être utile ; toutes ces confidérations , &
de plus puiffantes encore , étoient venues
à fon fecours , & l'avoient confolée
bien plus efficacement que ne l'euffent
pu faire , dans un âge plus avancé , la
prétendue philofophie , & le ftoicifme
non moins prétendu des efprits forts.
Elle avoit été tout à la fois l'objet & le
témoin de tous ces revers , fans en être
accablée : il y a plus , elle s'étoit conſtamment
montrée fupérieure à fa mau18
MERCURE DE FRANCE .
vaife fortune , & on l'entendoit fouvent
répéter que le fort pourroit bien la perfécuter
quelquefois , mais que jamais il
ne fauroit l'abattre.
Réduite à fubfifter du travail de fes
mains , Cydalife partageoit avec les chers
auteurs de fes jours, un pain qu'elle arrofoit
de fes fueurs : elle leur rendoit en
quelque forte au centuple le bienfait de
F'existence qu'elle en avoit reçu ; elle étoit
en même tems l'unique foutien , la confolation
la plus douce de leur vieilleffe ;
ils aimoient à revivre en elle , à lui
prodiguer
leurs embraffemens & leurs careffes
; & Cydalife , à fon tour , fembloit
puifer une nouvelle vie dans leur fein ,
pour fe les conferver & pour les aimer .
Combien elle étoit belle ! combien elle
étoit aimable ! combien elle étoit vertueufe
& honnête ! jamais , non , jamais
la Georgie & la Circaffie ne produifirent
une beauté fi accomplie & fi parfaitement
régulière . Sa taille étoit grande &
majestueufe ; elle avoit un maintien doux
& honnête , le port noble & gracieux , &
l'on voyoit dans fa phyfionomie les grâces
les plus tendres s'allier , fans rien perdre ,
à l'air le plus impofant & le plus modefte
. Elle étoit jeune ; mais on ne remat
JUIN. 1777. 19
quoit pas en elle cette étourderie fi commune
aux perfonnes de fon ſexe & de
fon âge , qui n'ont que des agrémens
imparfaits , & qui peuvent bien amuſer
les yeux , mais qui ne fauroient aller jufqu'au
coeur. Cydalife étoit dans cet
âge vraiment aimable , qui met la beauté
dans tout fon jour , les graces dans toute
leur force ; en un mot , elle étoit comme
un compofé de graces & de majefté , &
une extrême douceur , en même tems.
qu'elle modéroit l'éclat de l'une , faifoit
aimer davantage les autres & leur donnoit
plus de prix ; auffi tant d'attraits
& de perfection rendoient - ils Cydalife
Pexemple & l'amie de fes compagnes :
le moyen qu'elle ne fît pas en même-tems
l'amour & les délices des perfonnes refpectables
à qui elle étoit redevable de
tout , & de qui elle aimoit tant à dépendre
?
Perfonne au monde n'étoit moins
répandu ni plus difficile à fe communiquer
que les parens de Cydalife : elle
atteignoit à peine fa vingt- unième année
,lorfqu'une maladie épidémique, qui
régnoit à Vérone , lui enleva fa mère :
elle fut inconfolable de cette perte , &
Clidaman , fon père , u'en fut pas moins
20 MERCURE
DE FRANCE
.
vivement affecté . Cependant , après avoir
rendu les derniers devoirs à fon épouſe ,
il s'étoit retiré à la campagne , & avoit
fixé fon féjour dans un hameau fitué à
quelques milles de Vérone. Il y menoit
une vie très- retirée , & tout-à-fait conforme
à l'antipathie qu'il avoit toujours
eue pour le fracas & le tumulte des
villes ; quelques livres de morale & de
philofophie , qu'il avoit fauvés des débris
de fa fortune , faifoient prefque fon unique
compagnie ; ils diffipoient fa mélancolie
, le rendoient moins fombre , &
adouciffoient à Cydalife les ennuis de fa
folitude : partagé entre fa chère fille &
fes livres , on eût dit que Chidaman voùloit
être étranger à l'Univers.
Clidaman avoit quelques amis , & il
étoit bien digne d'en avoir : de ce nombre
étoient M. & Madame de Saint- J ** .
Ils avoient été anciennement attachés à
des maifons illuftres , & quelques- uns
de leurs proches parens exerçoient encore
, dans une Cour étrangère , des
emplois non moins honorables que lucratifs.
Quant à leur fortune , elle confiftoit
prefque toute dans une honnête
médiocrité , bien préférable aux richeſſes.
Ils jouiffoient en quelque forte , chez
JUIN. 1777.
21.
leur nouvel Ami , des priviléges de l'égalité,
& cette égalité elle - même ferroit
plus fortement les beaux noeuds qui les.
uniffoient : elle augmentoit, aux yeux des
uns & des autres , le prix & les charmes
de leur commune amitié , & leur y faifoit
trouver tous les jours de nouvelles
douceurs .
Quelle union que celle qu'on voyoit
régner entre des perfonnes aufli dignes
& auffi jaloufes de l'eftime publique !
Quel exemple que celui qu'ils fe donnoient
mutuellement de l'amour des
vertus & du devoir ! Ils s'applaudiffoient
de fe connoître , ils fe trouvoient heu-.
reux de s'aimer.
Cependant on ne parloit plus dans
tout le voifinage que de Cydalife , & fa
beauté faifoit encore moins de bruit que
fa fageffe & fes vertus . La jeune Nobleffe
, impatiente de la voir , venoit en
foule des environs , pour s'allurer fi l'on
n'exagéroit pas les charmes de Cydalife ;
mais on ne la rencontroit nulle part : elle
étoit toujours auprès de fon père , & ne
le quittoit pas un feul inftant on fe
récrioit contre l'apathie de Clidaman ;
on l'accufoit de recéler injuftement un
tréfor dont le ciel ne l'avoit fait que le
dépofitaire.
22 MERCURE
DE FRANCE,
Un jeune Marquis témoignoit plus
d'enjouement encore que les autres ; on
l'appeloit Sergy ; & , fur le fimple expofé
lui avoit fait des charmes de Cyqu'on
en étoit devenu éperdument
:
il
amoureux ; ce devoit être un grand préjugé
en faveur de cette belle , que la
vivacité de fon amour ; car jufques - là
Sergy n'avoit été capable d'aucun attachement
folide & conftant le nombre
de fes infidélités étoit égal à celui de fes
Maîtreffes. Au refte , fes habits étoient
magnifiques , fes diamans de la plus belle
eau , fes bijoux élégans & des mieux
choiſis ; il avoit de petites maifons , donnoit
de petits foupers , médifoit des femmes
, perfiffloit les hommes , & jouoit la
comédie à ravir. Perfonne n'avoit de
meilleurs chiens , de plus beaux fufils & de
plus beaux chevaux : il en contoit à toutes
les femmes , n'en rencontroit jamais de
cruelles , faifoit ce qu'on appelle du bruit
à la Cour : il étoit fêté , chéri , recherché
dans tous les cercles ; en un mot ,
c'étoit le plus parfait étourdi , le plus
accompli petit-maître qu'on connûr , il
n'étoit bruit que de fon fafte & de fa
dépenfe , & fon luxe égaloit celui des
plus riches Traitans .
JUIN. 1777. 2$
Sergy connoiffoit tous fes ridicules ; il
prévoyoit bien que ce feroient autant
d'obstacles à fon amour , autant de motifs
pour Clidaman de ne lui pas permettre
l'entrée de fa maifon ; tout cela le défefpéroit
mais l'amour a- t - il jamais
manqué de reffources ? Sergy prit le parti
de feindre & de diffimuler ; d'abord fon
goût pour les plaifirs bruyans parut fe
rallentir ; fa paffion pour le jeu devint
moins vive & moins décidée ; il devint
lui-même plus rare de jour en jour ; il
évitoit avec foin de fe trouver avec fes
meilleurs amis ; & , quand il étoit contraint
de les voir , c'étoit toujours avec un
air inquiet & embarraffé , avec un efprit
diftrait , qui découvroit affez ce qui fe
paffoit au fond de fon coeur ; Cydalife &
tous fes charmes fe retraçoient à chaque
inftant à fon fouvenir : toujours occupé
d'elle , même au milieu des jeux & des
feftins , Sergy fe croyoit feul dans l'Univers.
Cette paffion naiffante étoit trop vive
pour échapper entièrement aux regards
pénétrans de fes amis ; ils ne tardèrent
pas à s'appercevoir du changement fubit
qui s'étoit fait dans fon caractère ; on ne
lui trouvoit plus cette aimable gaieté ,
24 MERCURE DE FRANCE.
cette folie exquife & délicieufe , qui
faifoit l'ame de fes converfations ; il
n'avoit plus le même enjouement , la
même vivacité d'efprit : un air fombre
& mélancolique avoit fuccédé à cette
naïveté dont il fe pavanoit à fi jufte titre :
on ne douta plus que ce ne fût à quelque
Belle qu'il falloit imputer une auffi
étrange métamorphofe : l'amour
l'amour lui feul pouvoit opérer de fi
grands prodiges.
&
Sergy, dès que fa conduite lui parut
moins extravagante & plus régulière ,
ne fongea plus qu'à mettre à profit les
inftans , & à chercher tous les moyens
imaginables de lier connoiffance avec
Clidaman. Ce dernier , inftruit du changement
furvenu dans la manière de vivre
du Marquis , perfuadé d'ailleurs que ce
changement étoit fincère , & gagné par
M. de St-J**, que Sergy avoit fu mettre
dans fes intérêts , le reçut avec une forte
d'empreffement : il eut pour lui tous les
égards que lui méritoient fon rang & ſa
fa
qualité de Marquis .
Enfin , & c'étoit-là ce qui le flattoit
uniquement , il lui permit de voir Cydalife
avec cette honnête liberté , que ne
fauroit défapprouver la vertu même la
plus auftère & la plus rigoureufe.
D'un
JUI N. 1727 . 25
D'un côté , l'amour de la liberté inf
piroit à Sergy une répugnance invincible
pour l'hymen ; c'étoit un joug onéreux
& infupportable qui l'effrayoit , & il
étoit bien réfolu de ne former de fa vie
d'union durable & permanente : de l'au
tre , il adoroit Cydalife ; il n'y avoit de
bonheur , de vrai bonheur pour lui que
dans la poffeffion de cet objet charmant ;
& s'il ne parvenoit à lui faire partager
fes tendres fentimens , la vie lui devenoit
odieufe : il appeloit la mort à fon
fecours. L'alternative étoit terrible , &
fes appréhenfions redoubloient à propor
tion des grands obftacles qu'il rencontroit
dans l'exécution de fon deffein.
Sergy d'ailleurs étoit bien perfuadé
que fon amour pour Cydalife ne pouvoit
avoir aucun fuccès , fi l'honnêteté ne
juftifioit , du moins pour un tems , fes
vues & fes démarches ; c'étoit des commencemens
que tout devoit dépendre ,
& c'étoit pour lui une néceffité indifpenfable
de mettre Clidaman lui - même
dans fes intérêts , en flattant fon amourpropre.
Un foir done qu'il étoit venu lui rendre
une vifite , & que Cydalife étoit
abfente , Sergy , après les premiers com
B
25 MERCURE DE FRANCE .
plimens , fit tomber adroitement la converfation
fur elle : N'êtes - vous pas , lui
dit-il , le plus heureux & le plus fortuné
des pères ? L'on eft enchanté des attraits ,
des talens , de l'efprit de Cydalife : il n'y
a qu'une voix pour elle ; & c'eft , de
l'aveu de tout le monde , la plus belle
perfonne qu'on ait jamais connue dans
toute la Province : convenez- en , vous
avez une fille charmante ; & s'il m'étoit
pemis d'afpirer au bonheur de devenir
fon époux , je me regarderois moi- même
comme le plus heureux & le plus fortuné
des hommes. Mais , reprenoit Clidaman
, foit que cet aveu de la part de
Sergy l'eût un peu déconcerté ,
déconcerté , foit que
l'idée encore récente de fes diffipations
ne lui permît pas de prendre le change ,
Cydalife n'a rien , non , abfolument rien ;
on lui a enlevé , ainſi qu'à moi , toute
fa fortune ; elle eft fans efpérance de la
recouvrer , & j'ai la douleur de ne pouvoir
rien faire dans ce moment pour
un enfant qui m'eſt fi cher. Ah ! Clidaman
, reprit alors Sergy en lui ferrant la
main , pouvez-vous bien defcendre avec
moi dans de pareils détails ? lls font
humilians pour quelqu'un qui afpire à
l'honneur de s'allier à une famille comme
JUIN. 1777. 27
la vôtre la beauté , les talens , les vertus
de Cydalife , font-ce donc là des chofes
indifférentes en elles - mêmes , & des
qualités qu'on puiffe avoir ou n'avoir
pas , fans en être plus ou moins eftimable
? Ne font-ce pas plutôt des richeſſes
effectives , des tréfors réels ? Eft-il au
monde une fatisfaction plus grande que
celle de partager une fortune immenfe
avec une perſonne qu'on adore ? Clidaman
, vous connoiffez la mienne ; je la
mets toute entière à vos pieds : trop
heureux de pouvoir à ce prix mériter
votre eſtime , & échanger tout ce que je
poſsède contre la main de Cydalife !
Le retour de Cydalife ne permit pas
à Sergy d'en dire davantage : elle avoit
toujours vu le Marquis avec une forte
d'indifférence , à laquelle il n'étoit pas
accoutumé ; il n'en étoit néanmoins que
plus appliqué à lui plaire & plus jaloux
d'y réuffir ; le langage des yeux & tous
ces petits foins , à qui l'amour lui feul
peut donner du prix , étoient fon unique
reffource : elle commençoit à lui paroître
infuffifantes mais foit que fon heure
d'aimer fut enfin venue , foit que l'empreffement
du Marquis la rendit moins
rebelleaux douces impreffions de l'amour,
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
Cydalife l'avertit elle- même de l'heureux
afcendant qu'il avoit fu prendre fur fon
coeur ; & Sergy , plus amoureux & plus
paffionné que jamais , lut dans les yeux
de fon Amante, le ſignal de fon bonheur
& de fon triomphe.
Ce fut alors que Sergy fit l'impoffible
pour obtenir les faveurs de Cydalife s
prières , lettres , cadeaux , tendres reproches
, fermens enfin , rien ne fut épargné.
Tout abufe un Amant crédule : il
fe perfuade aifément ce qu'il defire ;
Sergy efpéroit déjà de voir combler tous
fes voeux : mais à tant d'artifices , Cydalife
oppola toujours une fermeté inébranla
ble ; rien ne l'a put féduire, & fa fageffe
ne fut pas moins conftante, que les affauts
du Marquis étoient fréquens & multipliés.
Sergy, qui n'étoit rien moins que flatté
d'un hymenée fi difparat en apparence ,
& fi difproportionné ; & qui voyoit
d'ailleurs que c'étoit en pure perte qu'il
avoit compté , de la part de Cydalife , fur
unefoibleffe, dont elle étoit moins capable
qu'aucune autre, prétexta des affaires de famille,
qui l'appeloient indifpenfablement
à Paris , & fit tous les préparatifs néceffaires
pour fon voyage . Mais , avant de
JUI N. 1777.
partir , il voulut voir Cydalife ; il lui fic
les adieux les plus tendres , protefta qu'il
ne l'oublieroit de fa vie , & qu'il lui
rapporteroit inceffamment un coeur
dont il lui faifoit le plus fincère hommage
: il demandoit fur- tout la grace
d'obtenir fon portrait , afin , difoitil
, que l'image de ce qu'il avoit au
monde de plus précieux & de plus cher ,
lui tint , en quelque forte , lieu de la
téalité ; & que ce bijou , toujours préfent
à fes yeux , rendit plus fupportables
à fon coeur les tourmens de l'abfence .
Cydalife & Clidaman fon père , ne crurent
pas devoir lui refufer cette légère
fatisfaction ; celui- ci permit à fa fille de
donner au Marquis cette nouvelle preuve
de fon amour ; elle détacha donc fon
bracelet, & Sergy l'ayant baifé avec tranfport
, le ferra foigneufement dans fon
porte-feuille , qui fe trouvoit fous fa
main : il partit en fe recommandant à
leur fouvenir.
On a dit des fermens qui fe font en
amour , qu'autant en emporte le vent ;
cette maxime n'eft malheureuſement que
trop vraie. Sergy , loin des yeux de Cydalife
, ne tarda pas à reprendre fon train
de vie ordinaire. Les Courtiſanes >
Biij
MERCURE DE FRANCE.
éblouies de fon luxe , fe le difputoient
les unes aux autres : c'étoit à qui le retiendroit
plus long-tems dans fes lacs .
Une fur tout , célèbre par fa beauté , &
qui joignoit à tous les dons heureux de
la nature des talens enchanteurs qui
deviennent , chez une jolie femme , un
nouveau moyen de captiver les hommes ,
fur l'emporter fur fes rivales ; elle lui
infpira la plus violente paffion : Sergy fe
livra fans ménagement & fans réferve à
cette femme dangereafe ; il oublia dans
les bras de la volupté fa chère Cydalife ,
& avec elle tous les fermens qu'il lui
avoit fait à fon départ.
Sergy s'étoit lié d'amitié avec un jeune
Officier nommé Doriniere , qu'il avoit
trouvé à Paris , & qui demeuroit avec
lui dans le même Hôtel : c'étoit le fils de
M. de Saint- J ** , ce bon ami de Clidaman.
On juge aifément qu'il avoit eu
occafion de voir Cydalife ; il l'avoit
aimé long- tems avant que Sergy lui
fit fa cour ; & le regret de ne pouvoir
infpirer du retour , lui avoit fait prendre
le parti des armes il étoit pour
lors en quartier d'hiver à Paris : Doriniere
, en fa qualité d'ami , entroit
à chaque heure du jour , fans fe faire
JUI N. 1777 .
:
annoncer , dans l'appartement du Marquis
il furprit un jour entre fes mains
le portrait de Cydalife : il n'eut pas
de peine à la reconnoître ; mais il crut
devoir diffimuler , & réfolut , dès le
même inftant , de l'avoir à quelque prix
que ce fût.
Sergy le mit bientôt à même , & lui
préfenta , fans y penfer , le moyen de
faire l'acquifition de ce bijou. Il avoit
perda vingt- cinq louis far fa parole , &
devoit les remettre fous vingt - quatre
heures . Sergy ne manqua pas d'avoir
recours à la bourfe de fon Ami : Marquis
, lui dit Doriniere , qui l'attendoit
au trébuchet , il n'eft qu'un moyen de
voir combler vos defirs , & je vous en
laiffe le maître c'eft , ajouta- t- il , en
montrant du bout du doigt le bracelet
de Cydalife , de m'abandonner le portrait
que voilà ; remettez- le moi , & les
vingt-cinq louis font à vous. Sergy trouva
d'abord la propofition des plus fingu
lières , & il refufa . Mais Doriniere , qui
jufqu'alors avoit fait myſtère au Marquis,
de fon pays & de fa naiffance , au lieu
de fe rebuter , le perfuada par ce raifon
nement : Ouce portrait , lui dit-il , vous
Biv
3.2 MERCURE DE FRANCE.
vient d'une perfonne qui vous eft chère ,
ou feulement d'une perfonne qui vous
eft
indifférente : dans les deux cas , que
rifquez-vous ? Si la Beauté dont il eft
l'image , vous eft chère , vous pourrez
facilement , & fous le plus léger prétexte
, vous en procurer un autre ; fi au
contraire votre coeur ne vous dit rien
pour l'original , rien n'empêche , je crois,
que vous m'abandonniez cette copie . Eh
bien ! Marquis , fongez- vous ? ... Sergy
avoit befoin d'argent ; il avoit donné fa
parole d'honneur ; le terme alloit expirer :
il fe rendit avec d'autant moins de peine
aux inftances de Doriniere , qu'il avoit
toujours ignoré & qu'il ignoroit encore
que celui- ci connût fi particulièrement
Cydalife : il fe laiffa perfuader ; & , par
une inconféquence & une étourderie qui
n'avoient point d'exemple , il remit luimême
le portrait de få Maîtreffe entre
les mains de fon rival .
Heureux contre toute efpérance , Doriniere
, fans rien communiqer au Marquis
de fon deffein , prit auffi tôt la
pofte , & revint fe prévaloir auprès de
Cydalife, de l'inconftance & de la légèreté
de fon Amant. Elle en fut d'abord inconfolable
; Doriniere la preffoit d'ouJUIN.
1777. 33
blier le Marquis , qui lui faifoit mille
infidélités. Déjà Cydalife agréoit fes
foins ; fon dépit alloit tourner à fon
avantage ; il alloit être heureux ; mais
Sergy , qui avoit fenti fe rallumer dans
fon coeur tout l'amour qu'il avoit eu
pour Cydalife , & que l'évasion fubite
de fon Ami n'avoit que trop inquiété ,
avoit couru fur fes pas , & arriva peu
de jours après lui : fon premier mouvement
fut de voler chez Cydalife ; il la
trouva feule , fon père étoit abfent & ne
devoit revenir que le foir.
...
Cydalife connoiffoit tout le prix de
fes charmes ; elle favoit l'impreffion que
devoit faire fa beauté fur l'efprit & fur
le coeur de fon Amant : elle voulut jouir
de fon embarras : Pourquoi , lui dit -elle ,
m'avez-vous fi cruellement abandonnée ?
Ingrat !. vous ne deviez m'oublier de
votre vie ; pourquoi , pendant une auffi
longue abfence , m'avez- vous laiffée dans
la plus cruelle incertitude fur ce qui
yous regardoit ? Pourquoi , dites- le moi
ne m'avez-vous donné aucune de vos
nouvelles? Ah! Cydalife , reprit le Marquis
en l'interrompant , épargnez à ma
fenfibilité un récit trop humiliant ; épar
gnez à mon amour le tableau de mes
B
34 MERCURE DE FRANCE .
›
égaremens & de mes foibleffes : mon
coeur avoit prefque oublié fa chère Cydalife
; l'ingratitude ... j'en frémis : ah !
encore une fois , belle Cydalife , oubliez
les torts de votre Amant ; foyez touchée
de fon repentir ; foyez fenfible à fon
amour ce fentiment auffi vif qu'il eſt
légitime ne lui a point permis de
différer plus long- tems à vous en donner
les marques les plus certaines ; c'eft lui
qui me ramène à vos pieds , qui vous fait
triompher enfin de mon inconftance &
de ma légéreté ; oui , Cydalife , j'ai réfolu
de venir vous réitérer les offres de
mon coeur , & de m'unir à vous par tout
ce qu'il y a de plus refpectable & de plus
facré.
Sergy ne put en dire davantage : un
torrent de larmes fut la preuve la moins
fufpecte de fon repentir ; celles de Cydalife
fe confondirent bientôt avec les
fiennes , & fcellèrent fon pardon.
Clidaman furvint ; le filence du Marquis
l'avoit un peu indifpofé contre lui ;
fon oubli apparent avoit refroidi fon
ancienne amitié ; mais il avoit ignoré
tons fes écarts : on avoit eu le plus grand
foin de les lui cacher ; & la conduite du
Marquis à fon égard , ne lui paroiffojt
JUIN. 1777 . 35.
blâmable , qu'en ce qu'il avoit trop négligé
de lui donner de fes nouvelles .
Sergy fe juftifia comme il put , ou plutôt
il s'excufa de fon mieux . Clidaman étoit
bon , il aimoit fa fille : Doriniere luimême
follicitoit le pardon du Marquis
avec tant de détintéreffement & de générofité
, que Clidaman fe laiffa aifément
perfuader ; ilexigea feulement que le mariage
fût différé de quelques mois , & il
fut inexorable fur ce chapitre: fans doute
il vouloit éprouver de nouveau le Marquis
, & fe venger en quelque forte ,
par un délai fi fâcheux à fon amour , de
la négligence qu'il avoit eue de ne lui
point écrire pendant tout fon voyage.
Sergy fe foumit à tout ; il promit tout ,
& fon coeur ratifioit en même-tems fes
promeffes. Amoureux comme il étoit ,
Sergy eût tenté l'impoffible , pourvu que
Cydalife eût été le prix & la récompenſe
de fes fuccès.
Sergy avoit perdu , encore en bas-âge,
fon père & fa mère : il ne lui reftoit
qu'un Oncle , qui déféroit à toutes fes
volontés avec une complaifance aveugle ;
c'étoit cette complaifance exceffive qui
avoit influé en grande partie fur le plan
de conduite que s'étoit formé le Mar-
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
quis ; c'étoit elle qui lui avoit donné
tant de ridicule dans le monde : Sergy
devoit obtenir fon agrément pour fon
mariage avec Cydalife , & il l'obtint fans
peine; fon oncle approuva fon choix , il
catifia lui- même tout ce qu'avoit dit &
tout ce qu'avoit fait le Marquis , & fur
charmé de trouver l'occafion de connoître
Clidaman & de devenir fon ami.
On ne fongevit plus qu'à faire les préparatifs
néceffaires pour le mariage , &
le jour étoit déjà fixé pour la cérémonie .
Un Courier apporte une lettre à la fufcription
de Clidaman : quelle fut la joie
de ce refpectable Vieillard , quand , après
l'avoir ouverte , il lut ces mots : « Je
vais paroître devant l'Être - Suprême, &
» lui rendre compte de ma vie : je profite
» du peu de momens que me laiffe encore
fa divine bonté , pour réparer ,
» autant qu'il eft en moi , tous les torts
» que je vous ai faits , à vous & à votre
famille . Soyez mon feul & unique béritier
; ce font mes dernières inten-
» tions : vous favez que celles d'un mou-
» rant font , en quelque forte , facrées
» pour ceux qui les reçoivent.
»
MONTROSE.
JUIN. 4777. 37
Dieu foit béni , s'écria Clidaman ,
dès qu'il fut un peu revenu de fa première
furprife ; le ciel me rend aujourd'hui
le plus fortuné de tous les pères :
Montrofe... Cydalife. Eh bien ! mon
père. Montrofe , ma chère fille , ce
ravifleur injufte de nos biens & de notre
fortune... Eh bien ! il vient de mourir ,
& nous remet en poffeffion de tout
ce qu'il nous avoit enlevé. Ma fille ,
le ciel a eu pitié de ma vieilleſſe ; mais ,
que dis-je ? ah ! ce font bien plutôt tes
vertus qui l'ont touché . Un difcours auffi
pathétique , une éloquence auffi vive &
auffi perfuafive , avoient fait couler quelques
larmes des beaux yeux de Cydalife ;
elles avoient ému & attendri le coeur de
Sergy; & l'on ne fauroit dire quel plaifir
l'affectoit plus délicieuſement , ou celui
d'effuyer les pleurs de Cydalife , ou celui
de les lui voir répandre : il étoit aux
genoux de fon Amante. Clidaman l'apperçoit,
& fe tournant vers eux : Allez ,
leur dit il , en les embraffant avec une
égale tendreffe , allez , mes chers enfans ,
au pied des autels vous jurer un amour
éternel , & une fidélité inviolable .
Cydalife & Sergy furent unis dès le
lendemain Clidaman vécut encore
38 MERCURE DE FRANCE.
1
•
plufieurs années , eut la confolation
d'embraffer les enfans de fes enfans , &
de les ferrer contre fon fein : les jeunes
Époux vécurent heureux ; ils laifsèrent
après eux une poftérité nombreuſe ; &
on les propofe encore dans toute la
contrée , comme les modèles de l'amour
le plus conftant & le plus vertueux .
Par M. Aviffe.
EPIGRAMM E.
APRÉCHER par - tout la vertu ,
Damon s'effouffle & s'enroue;
De quoi chacun d'être éperdu :
Pour moi je dis , c'eft un tour qu'il lui joue .
Par M. P ***.
.
EPIGRAMME.
CHAQUE Efculape a quelque mal
Qu'il guérit avec péritic ;
De Jean le genre principal ,
C'eſt de guérir de cette vie.
Par le même.
JUIN. 1777. 39
A UN MIROIR.
PETIT MIROIR , écoute -moi.
Si Chloé fe préfente à toi
Avec cet air froid & févère
Qui rend tout tremblans les Amours,
Fais-le lui voir d'une manière
A l'en corriger pour toujours.
Par le même.
LE SOURIRE.
CHEZ beaucoup de gens le fourire
Supplée à l'efprit qu'ils n'ont pas ,
Et les tire de l'embarras
De ne favoir que dire.
Un fourire mystérieux ,
Suppofant de fines penſées
Avec épargne dépenſées ,
En fait accroire à tous les yeux.
C'eft par un pareil artifice
Qu'un gueux , templi de vanité ,
40 MERCURE
DE FRANCE
.
Voulant cacher la pauvreté ,
Lui donne un faux air d'avarice.
Dès que Dorimène fourit ,
Chacun crie à la fine mouche ;
Et , fans avoir ouvert la bouche ,
La voilà prodige d'efprit.
Moi ,qui n'ai pas tant d'indulgence ,
J'en réclame comme d'abus :
сс Meffieurs , ces tours me font connus ;
>> C'eft un fourire d'impuiffance ».
Par le même.
DISCOURS fur les malheurs de la vie ,
& les avantages de là mort.
J'ai vengé l'Univers autant que je l'ai pu.
RACINE , Mith. A&te V , Sc. dern .
Déja l'aftre du jour s'éclipfant à nos yeux ,
Au fein du nouveau monde alloit veffer fes feux ,
Et fur cet Univers les ombres diſperſées ,
Inſpiroient aux humains de lugubres penſées .
Dans ces triftes momens , attendri fur mon fort ,
JUIN. 1777. 45
J'ofois dans fon abyfme interroger la mort :
Réponds - moi , lui difois-je , ô mort impitoyable ,
De quels crimes , hélas ! l'homme eft - il donc coupable
?
Ne peut - il par
Pourquoi , dès la naiffance au malheur condamné ,
Sans efpoir de jouir , eft-il donc moiffonné ?
fes maux fufpendre ta colère ?
A peine , avec douleur , une mourante mère
A-t-elle mis au jour le nouveau Citoyen .
Qu'elle a pendant neuf mois recélé dans fon fein ,
Que l'avide douleur , qui l'attend au paffage ,
Épuifant contre lui tous les traits de fa rage ,
Imprime fur fon front , de fon fouffle infecté ,
Les fignes effrayans de la caducité.
Ses muſcles détendus reftent fans énergie.
Il ne peut fupporter le fardeau de la vie:
Il chancèle ; & tandis qu'un vieillard vigoureux
Chemine lentement , & d'un bâton noueux ,
Étayant de fon corps le tremblant édifice ,
Pour aider la nature appelle l'artifice ;
L'enfant ne peut , hélas ! de fa débile main
Empoigner fon hochet , qu'il rejette foudain.
Sous le poids de fon corps fa foibleffe ſuccombe :
Il rampe, & fes regards femblent chercher la
tombe ,
Cet effroyable gouffre , où vont s'enfevelir
Aïeux, contemporains & peuples à venir.
42 MERCURE DE FRANCE .
Mais déjà , par degré , la robufte jeuneſſe
Lui donne , avec les ans , la force & la foupleffe :
Déjà d'un feu plus vif elle anime fes yeux ;
Ses bras foibles jadis , font charnus & nerveux.
D'un pied agile & ferme il foule la pouffière ;
Sous fa haute ftature il fait gémir la terre ;
Et fon ame ſuivant les progi ès de fon corps ,
Fait jouer tour - à-tour fes plus fecrets refforts.
Pour la première fois l'homme penfe & s'étonne;.
Il defire , il prévoit , il redoute , il foupçonne ;
Et toujours agité de divers fentimens ,
Il augmente fes maux , redouble fes tourmens .
Il foupire , il gémit , & la peine inflexible
Le frappe nuit & jour de fon fceptre terrible :
S'il ofe quelquefois fe livrer au fommeil ,
Le travail importun vient hâter fon réveil.
Il compte les momens de fa longue journée :
La Faim , au regard morne , à la main décharnée ,
Le fombre Défefpoir, l'homicide Fureur ,
Se fuccèdent fans ceffe & déchirent fon coeur.
Mais ce n'eft pas affez de fouffrir pour lui-même :
Il faut qu'il faffe part de fon malheur extrême ,
Qu'il donne à fes enfans , compagnons de fon fort ,
Le germe de fes maux , le germe de la mort.
Qui croiroit que ce fût un malheur d'être père ?
C'en eft un cependant qui comble fa misère.
Un funefte poifon , que le chagrin nourrit ,
Se gliffe dans fon coeur , l'infecte , le flétrit ;
JUIN. 1777.
43
Et la froide vieilleffe à la marche tremblante ,
Confume par degré la Nature expirante.
Sa raison s'affoiblit : l'on voit fon front pâlir ,
Sa langue fe glacer , fes membres fe roidir ,
Et la cruelle mort pour jamais s'en empare .
Iltombe fous fes coups . Hélas ! fi, moins barbare ,
Tu refpeAois , ô mort ! ces auteurs citoyens ,
Qui , contens d'éclairer les aveugles humains ,
Savent dans leurs écrits , avoués du génie ,
Refpecter Dieu , les moeurs , les loix & leur patrie;
Et ces fages obfcurs , ces mortels généreux ,
Qui , tout prêts d'effuyer les pleurs des malheureux
,
Volent dans ces réduits qu'affiége l'indigence ,
Prodiguer leurs tréfors , répandre l'abondance ,
Ces Princes bienfaifaus , dignes par leurs vertus
De fe voir comparés aux Trajans , aux Titus.
Mais ils tombent auffi : leurs ombies magnanimes
Vont groffir le troupeau de tes pâles victimes .
Déplorables jouets du perfide deftin ,
Ils fortent de la nuit pour y rentrer foudain .
Ainfi de l'Océan les ondes épurées ,
Dans des conduits fecrets goutte à goutte filtrées ,
Donnent bientôt naiſſance à de foibles ruiffeaux ,
Qui , faillant de la terre & groffiffant leurs eaux
Vont fe précipiter , d'une rapide courſe,
Au fein des vaftes mers dont ils tirent leur fource.
Le Dieu qui nous créa pourroit- il nous hair ?
44 MERCURE DE FRANCE.
Connoîtroit-il , hélas ! ce barbare plaifir ?
Pourquoi ?... Mais le fommeil , par un charme
ſuprême ,
Fit foudain dans ma bouche expirer le blafphême ;
Et répandant fur moi fes paifibles pavots ,
Me plongea tout entier dans un profond repos.
J'en goûtois les douceurs , quand un lugubre fonge
Vint offrir à mon ame un utile menfonge.
Je me crus tout-à - coup tranſporté dans des lieux
Pleins de membres fanglans & d'offemens poudreux.
La terreur y régnoit. Les éclats du tonnerre
Jufqu'en fes fondemens faifoient trembler la terres
Et des fombres éclairs la lugubre lueur ,
Me montroient de ces lieux la trifteffe & l'horreur,
Je frémis , quand du fond d'une tombe fatale ,
Retentit fourdement une voix fépulchrale :
ес
Approche , me dit elle, & reconnoîs la mort.
"Eh ! pourquoi, fans fujet , te plaindre de ton
»fort ?
Ne te fouvient-il plus de ta noble origine ?
>> Du Dieu qui t'anima d'une flamme divine ?
>> N'es- tu pas de la terre & l'arbitre & le Roi?
» Ne fais-tu pas braver , réduire fous ta loi ,
» Cet énorme éléphant , dont la maſſe peſante
» Semble être au fond des bois une tour anibu-
> lante ?
Ce fuperbe courfier , que ta force a dompté ,
» Aux pieds de fon vainqueur dépoſe ſa fierté :
JUIN. 1777.
45
soIl reconnoît fa voix , & , docile à la bride ,
Yole rapidement où fon maître le guide.
Le ftupide animal , fans efprit , fans raifon ,
» Se hâte d'affouvir fon appétit glouton ;
» Il n'a qu'un foible inftinct . L'homme , plein de
≫ génie ,
Soumet tout l'Univers à ſa vaſte induſtrie :
» Des pins , dont la coignée émonda les rameaux ,
Ses mains favent former d'innombrables vaif-
»feaux.
Pour repouffer l'injure , éloigner les alarmes ,
Des métaux raffinés il fe forge des armes ;
Il fait fculpter le marbre , élever à grands frais
»Des Temples faftueux , de fuperbes Palais ;
Lui feul peut compofer ces fublimesSouvrages,
Qui bravent tous les jours le tems & les ou-
»trages.
"
»Peut- être , diras-tu , qu'importe qu'après lui
L'homme laiſſe un grand nom , s'il expire ag-
» jourd'hui....
"
Quoi ! tu murmure encor , quand il exiſte un être
>> Quifuccombe le foir du jour qui l'a vunaître !
» Tu voudrois que ma faulx épargnât les bons
» Rois ...
» Puis-je changer de Dieu les immuables loix ,
Et de tes voeux hardis devenant la complice ,
»Pour frapper les humains confulter ton caprice?
»Teverrai -je toujours , le coeur aigri de fiel ,
46 MERCURE
DE FRANCE
.
Par tes fophifmes vains attaquer l'Éternel .
»Je fuis , plus qu'on ne croit , aux mortels nécef-
»faire.
Songe , fonge aux Tyrans dont j'ai purgé la terre.
Déja teintes de fang , leurs homicides mains
Auroient facrifié les reftes des humains :
Par leurs fombres fureurs la terre dépeuplée ,
N'auroit été bientôt qu'un vaſte mauſolée.
»Des champs Siciliens l'horreur & le fléau ,
Phalaris empliroit les flancs de fon taureau.
Sur le haut d'une tour , d'une vue affurée ,
»Néron contempleroit Rome aux flammes livrée.
» Près de la Mer Baltique , en ces affreux climats ,
>>Où la neige en monceau fe durcit fous les pas ,
»Le fougueux Chriftierne , avide de carnage ,
Au milieu de Stockolm porteroit le ravage ,
» Et du fang des humains ce barbare trempé ,
» Seroit encore affis fur un trône ufurpé.
Au fond du Vatican le profâne Alexandre ,
Aux biens des Cardinaux pourroit encore pré-
» tendre .
J'ai frappé les Tyrans ; s'il falloit , malheureux ,
» Te foumettre à leur rage , immortelle comme
» eux ,
>>Que dirois- tu pour lors ? Accablé de misère ,
soTu maudirois un don que Dieu dans fa colère
T'eût fait pour te punir de ta témérité .
»Va , la mort eſt un pas vers l'immortalité.
JUIN. 1777 . 47
» Sans la hâter jamais , il fuffit de l'attendre .
» Voilà tout ce que Dieu me permet de t'appren-
» die ».
Elle dit : A ces maux je fentis dans mon coeur
Renaître , par degré , l'èfpoir confolateur .
Sur une table d'or , d'une vaſte étendue ,
Le livre des deftins vint s'offrir à ma vue ;
Et j'allois y jeter un regard curieux ,
Une inviſible main le dérobe à mes yeux ;
Déjà le foleil brille , & fa vive lumière
Pénètre dans mon lit & frappe ma paupière ;
Et troublé par les feux , le paiſible ſommeil
S'enfuit rapidement & fait place au réveil.
Par M. A... Etud. en Droit.
RÉPONSE à la Lettre d'Holakou -Kan ,
compofée par un Secrétaire du Kalife
Moftaafem.
AU NOM DE DIEU CLÉMENT ET
MISERICORDIEUX .
Our , grand Dieu ! Roi des Rois , tu
donnes & tu reprends les diadêmes à ton
gré ; tu élèves & tu abaiffes les hommes
48 MERCURE
DE FRANCE
.
comme il te plaît : la fource des biens
eft en ta main , & ton pouvoir s'étend
fur toutes les chofes.
Nous avons lu un écrit envoyé par la
majeſté d'Ilkhan * , de la puiffante &
magnifique Porte Impériale. Voici vos
propres paroles : « Vous êtes , dites-
» vous , créés dans la colère du ciel ; '
vainqueurs de ceux que pourfuit fon
indignation , inacceffibles à la pitié ;
» infenfibles aux larmes : Dieu a ôté la
» miféricorde de vos coeurs ».
"
39
C'est donc de votre propre bouche
que fort l'aveu de votre impiété & de
votre opprobre , aveu bien digne de vous
attirer de fanglans reproches , lorfqu'il
fera poffible de vous en faire.
O' impies ! je n'adore point ce que
vous adorez ! Dans tous vos écrits , dans
votre affreux libelle même , vous vous
vantez d'être infidèles : mais la malédiction
de Dieu n'eft- elle point fur les impies
? Semblables aux racines , vous ne
différez point des branches . Pour nous ,
nous fommes les vrais fidèles : nous
fuyons l'opprobre & le fcandale : nous
ne doutons point que le Koran ne foit
* Surnom des Empereurs Tartares.
defcendu
JUI N. 1777 . 49
ر
défcendu pour nous ; il eft plein de mi- !
féricorde envers nous & ne cellera
jamais de l'être. Son interprétation nous
comble tous également de bénédictions .
Ses défenfes , fes permiflions nous font
particulièrement adreffées.
Eft- ce pour vous que le feu a été créé ?
Eft-ce pour vous qu'il a été allumé quand
les cieux fe font entr'ouverts?
C'eft une chofe fingulière que de vou
loir faire peur aux léopards avec des
chiens , aux lions avec des hyènes , aux
héros avec des poltrons . Nous avons des
chevaux arabes & des combattans courageux
, dont les lances donnent de fi
grands coups , que leur renommée vole
du couchant à l'aurore.
Si nous vainquons , notre fort fera
heureux ; fi nous fuccombons , nous ferons
tranfportés en un moment dans les
vergers du Paradis. Ceux qui périffent
en combattant pour là loi de Dieu , ne
meurent point ; ils vivent heureux dans
le fein de leur Maître .
Vous ajoutez : « Notre courage eft
» auffi inébranlable qu'une montagne ;'
» nous fommes aufli nombreux que les
» grains de fable » .
Mais le nombre des moutons n'effraye
C
So
MERCURE DE FRANCE .
point le Boucher qui les égorge ; une
légère étincelle fuffit pour réduire en
cendres un vafte bûcher ; & l'on a vu
plus d'une fois une poignée de gens ,
par le fecours du Très- Haut , tailler en
pièces de nombreuſes armées. Dieu luimême
combat pour ceux qui préfèrent
la mort à une vie infortunée. La mort
eft l'objet de nos voeux . Si nous vivons ,
nous vivrons heureux ; fi nous mourons ,
nous expirerons martyrs.
A moins que le parti de Dieu ne foit
celui des vainqueurs , que l'Empereur
des Croyans & le Lieutenant du Dieu
des armées éloigne de nous cette penſée !
Vous nous demandez l'obéiffance ;
nous n'entendons point ce langage , &
nous n'obéirons point. Vous ofez exiger
que nous vous déclarions nos deffeins !
Le fil de ce difcours eft bien léger , &
le pefon de votre fufeau bien fragile !
Découvrirons-nous la brique d'un édifice
avant les fondemens ? Ferons- nous fuc-,
céder l'irréligion à la piété ? Venez- vous
nous annoncer un Dieu nouveau ? Pourquoi
ne le faifiez - vous pas lorfque le
nôtre a prefque fendu la voûte du ciel ,.
entr'ouvert la terre , & renversé les mon
tagnes à grand bruit ?
}
JUI N. 1777
Dis au Secrétaire qui a compofé
cette Lettre & tracé ce difcours : Nous
avons jeté les yeux fur un libelle , qui
nous a fait auffi peu de fenfation que le
bruit d'une porte ou le bourdonnement
d'une abeille . Nous lui répondronscomme
il nous parlera ; nous agirons avec lui felon
la loi du talion ; & il n'y aura rien
chez nous , pour vous , que le tranchant
de nos épées,avec le fecours du Très-Haut .
Traduit de l'Arabe par M. Abbé
Pigeon deS. Paterne.
LE TRAVAIL.
Épître.
LOIN de moi , ftérile Déeſſe ;
Qui , d'un narcotique repos ,
Préférez les triftes pavots,
Aux doux attraits de la Sageffe .
Fuis ces lieux , honteufe Pareffe ,
Porte ailleurs ton air empeſté :
* Naffireddin .
Cij
52 MERCURE
DE FRANCE
.
~
C'eft au Travail que je m'adreffe ;
Il eft ma feule Déité.
L'homme , que plaça fur la terre
Le fouffle heureux du Créateur ,
Doit , pour remplir l'objet de fon Auteur ,
Aux paffions livrer la guerre.
Dans fon oifiveté , quel fera ſon ſecours ?
Tout s'armera pour le détruire ;
Et s'il veut ſe ſouftraire à ce honteux délire ,
Le Travail fera fon recours.
Dans le jardin d'Eden , à notre premier Père ,
Que manquoit-il pour fon bonheur ?
Tous les objets étoient faits pour lui plaire ;
La terre , cette tendre mère ,
Ouvroit fon fein en fa faveur :
Le Travail de fes mains fut fon unique affaire ,
Et le remède falutaire
Qui devoit empêcher ſachûte & fon malheur.
C'eſt envain que l'orgueil nous trace des maximes
Dont l'aveugle féduction
Entretient notre paſſion.
Des préjugés , loin d'être les victimes ,
Ufons de notre liberté ;
A nos deftins rendons les Dieux propices ,
Et fongeons que l'oifiveté
Ouvie la porte à tous les vices.
JUIN. 1777.
53
Travail ! tu remplis mes defirs:
Si de l'ennui je fens l'atteinte ,
Changeant mes peines en plaifirs ,..)
De tes bienfaits la falutaire empreinte ,
Sème de fleurs tous mes loifirs.
Variant à mon gré l'objet de mon ouvrage ,
Tantôt avec Newton , fcrutateur ſtudieux ,
d'un ceil curieux
Je parcours
Des mondes fufpendus l'admirable affemblage.
Loix de la gravitation !
De mes yeux offufqués vous ôtez le
Qui caufoit mon illuſion.
Entre Montagne & la Bruyère ,
J'apprends à penfer , à jouir;
nuage
Aux traits brillans de leur lumière . L
Je fens mon coeur s'épanouir.
xả
Tantôt , avec l'Auteur de Cinna , des Horaces ,
Mon ame éprouve des tranfports :
Racine , tes charmans accords
Semblent montés fur la lyre des Grâces.
1A
Mais cet univerfel Auteurslev a nebul
Qui de fes chants remplit l'Europe entière ,
Rival de Virgile & d'Homère, ɔV
Feroit à lui feul mon bonheur.
De l'art des vers , ce nouveau Prométhée
A dérobé le feu qui peut tour enflammer;
Philofophie , hiftoire; qui , ce charmant Protée
A
Ciij
34 MERCURE DE FRANCE.
Dans les écrits a fu tout enchaîner ;
Et ne laiffe à l'ame étonnée akad
Que le plaifir de l'admirer.
Par une étude réfléchie ,
ノ
27 a
Des différens Auteurs comparant les béautés ,
Mon ame s'ouvre aux vérités
Qui font le charme de la vie.
Plaifir délicieux qu'on ne peut définir !
Aux feux dont l'Orient ſe dore
J'entrevois la brillante aurore
Du beau jour dont je vais jouir.
Du plaifir du travail , mon ame impatiente
Se livre au goût qui la conduit :
Comme l'abeille diligente ,
Je pourrai recueillir le fruit
D'une application conftante .
Des fleurs qui naiffent fur mes pas
Je fatisfait mes yeux avides ,
Et du jardin des Heſpérides
Les beautés auroient moins d'appas.
Ainfi dans un vallon , où l'art & la nature
Ont réuni leurs agrémens ,"
Le Voyageur compte peu les inftans ;
A fes regards , errans à l'aventure ,
S'offrent mille objets féduiſans ,
Qui ne laiffent point de murmure
A des defirs impatiens.
JUI N. 1777 . 55
Du bien réel la douce amorce
Change toujours l'épine en fleur :
Leplaifir du travail , par fon charme flatteur
En fait difparoître l'écorce :
Le fentiment remplit le coeur.
Momens délicieux pour un être qui penſe!
L'ame jouit de ſes poffeffions.
Laiffez au feu des paffions ,
Le vain Peuple qui les encenfe.
Dans le tourbillon des defirs
Envain, par de nouveaux plaifirs ,
Croit-on remplir le vuide de fon ame .
Le feu pétillant qui nous luit ,
Eft un phoſphore dont la flamme
Pour quelques inftans nous féduit.
De cette lueur paffagère
Le Travail brave la douceur:
Une jouiffance éphémère
Ne fit jamais le vrai bonheur.
Sachons vaincre notre foibleffe ,
Fuyons cet appas féducteur;
Et craignons le moment d'ivreffe ,
Dont le délire affreux feroit notre malheur.
A Limoux, enLanguedoc ,par un Abonné auMercure.
Civ
MERCURE DE FRANCE.
DESCRIPTION DE LA SICILE ,
Traduite de Claudien.
AVANT que par les flots fes rochers ébranlés ,
Dans l'abyfme des mers fe fuffent écroulés ,
Au rivage voifin cette Iſle réunie ,
N'avoit point de barrière entr'elle & l'Aufonie .
Aujourd'hui , féparés de ces antiques bords ;
Ses flancs des vaftes mers repouffent les efforts ;
Là , des vents d'Ionie affrontant la tempête,
Pachin lève fur l'onde une fuperbe tête ;
Là , des rives de Thrace un torrent bondiffant ,
Sur Lylibée envain s'élance en mi giffant ;
Ici la merde Tyr veut brifer les limites
Que l'immenfe Pélore à fa rage a prefcrites.
Au milieu de l'Etna font les rochers affreux ,
De l'orgueil des Titans monumens fourcilleux .
Encelade en vomit , de fa bouche enflammée ,
Des tourbillons de foufre & des flots de fumée ;
Et quand , las de gémir fous la maile des monts ,"
Il s'ébranle & fe roule en ces noires priſons ,
Tout frémit : l'Ifle tremble ;; & les cités voisines ,
De leurs murs chancelans attendent les ruines.
Sur la cîme d'Etna nul jamais n'eft monté ,
KOMJU IN. 11777 SOM 17
L'oeil même , à fon afpect , le tourne épouvanté
Des bois, dans fes vallons , verfent le frais &
El'ombre , ITI AI
Et le faîte paroît fauvage , aride & fombre.
Lebitume en torrens fort de fes flancs ouverts ,
Ou des rocs à grandbruit font lancés dans les airs .
Jufqués dans les débris la fanime fe ranime ;
Et quoiqu'un vafte feu bouillonne fur la cîme,
On y voit en tout tems des neiges , des frimats ,
Que la vapeur brûlante effleure & ne fond pas ;
Et par un froid fecret les flammes repouffées ,
Endurciffent encor les glaces entaffées.
Quelle force inconnue élance ces torrens ,
Ces rochers embráfés & ces feux 82 dévorans,
Où l'air , cet élément que l'efclavage irrite ,
Dans les flancs de l'Etna gronde , fe précipite ,
S'enflamme & roule autour de ces monts caver
neux
Dont le roc amolli vole en éclats poudreux ;
Où la mer en courroux , bouilloncant dans
gouffres
Vomit ces rocs ardens , ces noirs amas de foufre.
Par M. Roufin.
с
C v
58 MERCURE
DE FRANCE
.
1
LA VIEILLE SIS E.
Ode.
CHARMES trompeurs de la jeuneſſe
***
asb 0
Le Dieu des vers vous a chantés !
Moi , je voudrois de la Vieilleffe
Venger les droits peu refpectés.
Qu'un autre à l'Amour rende hommage ;
Qu'il offre à la beauté volage
De mich abay)
De fa mufe les vains accens.
Objet d'une injufte ſatire ,
2; dox:
Toi , qu'on redoute & qu'on defire ,
Vieilleffe , je t'offre mes chants.
Tes jours nombreux , ton exiftence ,
De tes vertus font l'heureux fruit;
Compagne de l'expérience ,ou cool ca
C'eſt la raifon qui te conduit
Des coups du fort fauver fa tête,
al # 0
Voilà du Sage la conquête , timo ?
Tes cheveux blancs font des lauriers.
Ton Héros , immortel Homère ,
M'étonne ; mais je lui préfère
Le plus vieux de tous tes Guerriers.
Comme un torrent qui m'épouvante ,
JUIN. 1777 . 59
:
2
Je crains ton courroux deftructeur :
Achille , ta valeur brûlante
Porte l'alarme dans mon coeur.
Neftor paroît , & je reſpire ;
Les Grâces , de leur doux fourire ,
Ont adouci fa gravité.
Il règne par fon éloquence :
D'un Dieu fa voix a la puiffance }
Son front en a la majefté.
Quel eft ce Vieillard reſpectable *
Pâle , abattu , faifi d'effroi ?
Aux pieds d'un Vainqueur implacable,
Père fenfible , il n'eft plus Roi.
O douleur! fes lèvres tremblantes
Preffent des mains encor fumantes
Du fang de fon malheureux fils !
Barbare !... Mais tu le défarmes ,
Il t'écoute , il verfe des larmes ; h
Priam ! tes voeux font remplis.
Tels font les droits de la Nature ;
Toujours nous rentrons dans fon fein.
Troublez , le foir , une onde pute,
Son crystal brille le matin.
* Priam demande à Achille le corps de fon fils
Hector.
3
C vj
MERCURE DE FRANCÈ.
Ville belliqueufe & folâtre * ,
Confus , etrant fur ton théâtre,
Un Vieillard peut te réjouir ;
Si le Spartiate l'honore ,
Tu connois la Nature encore ,
Athênes, tu fais applaudir.
Les anciens dépofitaires
De la balance de Thémis ,
1
Obtinrent le beau nom de Pères ,
De leur fageffe illuftre prix,
Quels tems plus fortunés , plus juftes
Que ceux où des Vieillards auguftes,
Etoient les organes des loix ?
A leurs vertus , à leur prudence ,
Rome libre dût fa puiffance ,
Et fon bonheur & fes exploits.
Et toi ** , fa fameufe rivale ,
Fille de Tyr , Reine des mers ,
* Athênes. Un Vieillard ¿étant venu au Spectacle
de cette Ville , pe put trouver de place parmi fes Concitoyens.
Après avoir erré quelque tems , il s'approcha
des fiéges occupés par des Ambaffadeurs de Lacédémone
, qui ſe levèrent reſpectueuſement & le reçurent
au milieu d'eux. Tout le Peuple fe mit à battre des
mains .
***
Carthage,
JUI N. 1777.
Par quelle imprudence fatale
Te vois - je tomber dans les fers !
D'une jeuneffe impétueufe
L'ambition présomptueufe
T'infpire une noble fierté.
Malgré fes pompeuſes promeſſes ,
Tu tombes , tu perds tes richeſſes ,
Tes conquêtes , ta liberté .
O Rois ! fi l'amour de la terre
A des charmes pour votre coeur,
Que la Vieilleffe vous éclaire ,
Et vous ferez notre bonheur.
Inftruit & confeillé par elle ,
Envain la difcorde cruelle
Agitera fon noir flambeau.:
Envain le Courtifan fervile ,
Au pied du Trône , notre aſyle ,
Voudra nous creufer un tombeau...
Quel efprit t'éclaire & t'enflamme ,
Fils d'Ulyffe , dans ton printems ?
Quel Dieu fit naître dans ton ame
Ce feu , ces nobles fentimens?
Quoi ! fous les traits de la Vieilleffe
Une Divinité s'empreffe
De guider tes pas incertains !
C'est vous , bienfaifante Minerve
62 MERCURE DE FRANCE.
C'est votre main qui le conferve ;
Vous préfidez à fes deftins.
Jeune homme , reſpecte cet âge
Par les Dieux mêmes confacré.
Des Dieux un Vieillard eſt l'image ,
Ils veulent qu'il foit honoré.
Jadis nos ancêtres barbares *
Osèrent profaner les lares
De Rome en proie à leurs fureurs ;
Et , deftructeurs impitoyables ,
Ils trempèrent leurs mains coupables
Dans le fang de fes Sénateurs.
Au deftin de Rome expirante ,
Ce crime intéreffa les Dieux.
Jupiter , de fa main puiffante ,
Foudroya ces audacieux.
Lui- même arma de fon tonnerre
Le Héros qui couvrit la terre
De ces monftrès exterminés ; -
Lui-même, parmi fes décombres ,
* La prife de Rome par les Gaulois. Ils maſſacrèrent
fans pitié les vieux Sénateurs , qui les avoient
attendus devant leurs maifons avec les marques de leur
Magiftrature. Ils furent taillés en pièces pár Camille .
Les Romains regardoient Jupiter comme le protecteur
de leur Ville.
JUIN. 1777.
63
Sauva Rome , vengea les ombres
De cent Vieillards infortunés.
Que fais-tu? quels tableaux horribles ?
Pourquoi de fi triftes accens?.
Mufe ! tu dois aux coeurs fenfibles
Des objets plus intéreffans.
Au fein d'une famille heureuſe
Contemple l'ame vertueufe
Du plus fortuné des humains.
Dans les vieux ans les Jeux l'entourent ;
En foule à fes côtés accourent
Les Grâces & les Ris badins.
4
D'Amis une troupe fidelle
Partage fa félicité.
Comme un oracle il nous révèle
La fageffe & la vérité.
Un effaim d'enfans l'environne
Leurs vertus forment la couronne
Qu'attendoient les foins paternels.
Heureux époux & tendre père ,
Il eft l'exemple de la terre .
Ciel ! que fes jours foient éternels !
Si les deftins , à mon aurore ,
M'ont réſervé des jours nombreux ,
Puiffai-je retarder encore
64 MERCURE
DE FRANCE
.
Du tems le vol impétueux !
Puiffai - je , au fein de la pareffe ,... ´Í
Jouir de la douce vieilleffe
Du Chantre aimable de Théos !
Dieux ! à mes voeux daignez ſouſcrire.
Puiffai-je chanter fur falyre, Adult
Et mes plaifirs & mon reposado 20Ɑ
Mais , quoi ! la trame la plus belle
Eft foumife au fatal cifeau !
O Mort ! Divinité cruelle !….
Hélas ! tu creuſes mon tombeau .
Quand je ferai fous ta puiffance,
Je veux que ma longue exiſtence
Triomphe de la faulx du Tems ,
Et que fur ma cendre vulgaire ,
Pour tout éloge , une main chère
Grave le nombre de mes ans.
Par M. L. Rolland , de Gap.
·
I
29.157 62991
anice dichas
M
JUI N. 1777. 65
COUPLETS à Madame D... à fon retour
d'un voyage en Champagne , où elle
avoit chanté des ariettes de fa compofition.
Air : Tous les pas d'un difcret Amant.
C'EST affez , pour plaire au hameau ,
D'unir les vertus & les graces :
M...n'eut pas d'inftant plus beau
Que lorsqu'il les vit fur vos traces ;
Mais quand , dans des couplets charmans ,
Du coeur vous parliez le langage ,
Paris lui-même à vos talens
Auroit rendu fon hommage.
On entendoit dans vos concerts
Une ame douce , une voix pure ,
Exprimer par d'aimables airs
Les fentimens de la Nature :
C'étoient tour- à- tour les accens
De l'amitié, de la tendresle ;
Da Dieu du Goût , du Dieu des Chants,
C'étoit la délicateffe .
Où font , hélas ! ces jours heureux
66 MERCURE DE FRANCE.
Pour vos Amis de la Champagne !
Vous repandez en d'autres lieux
Le bonheur qui vous accompagne ;
Charmez donc Paris trois faifons ;
Mais voulez -vous qu'on le pardonne ?
Gardez vos plus tendres chanfons
Pour M ... & pour l'automne.
Par M. J... de Troyes.
A Mademoiſelle ***.
Si l'amoureu l'amoureufe & délicate Mufe
Qui célébra la Nymphe de Vaucluſe ,
A mes accens donnoit ce ton flatteur ,
Ce doux accord qui captive le coeur ,
De ***, du couchant à l'aurore ,
Je chanterois la beauté , la candeur ;
Et du pinceau qui peignit ſi bien Laure ,
Je tracerois fon portrait enchanteur.
Par M. du Baguet , Officier au Régim.
de Bourbonnois.
JUI N. 1777• 67
Épitaphe de Colardeau.
Du tendre Colardeau la cendre ici repofe ;
U
Des heureux Cnidiens il chanta lesbeaux jours ;
Apeine à fon printems , comme une jeune roſe ,
La Parque le ravit : pleurez , pleurez Amours.
ParM. Verchere de Reffye.
Epitaphe de Bernard.
Des loix du tendre Amour interprète charmant, ES
Ci gît gentil Bernard : fa Muſe enchantereffe ,
A la légéreté joignant le fentiment ,
Des Plaifirs & des Jeux chanta l'aimable ivreffe .
Par le même.
Explication des Enigmes & Logogryphes
du volume de Mai.
LE mot de la première Enigme eft
Cheveux ; celui de la feconde eft Mouchoir;
celui de la troifième ' eft Eau. Le
68 MERCURE. DE FRANCE.
peau ;
celui
mot du premier Logogryphe eft Troupeau
, où fe trouvent trou &
du fecond eft Livre , dans lequel fe trouve
ivre & ver ; celui du troifième eft
Oreille , où le trouvent Eole , or, lire,
Elie , lière , rôle , Roi , ail , le jeu de
l'oie , l'Oire , Lile .
JE
ENIGM E.
E reffemble à l'Amour, non pas lorſqu'à fa fuite
Il mène les Ris & les Jeux :
On ne me verta point folâtrer avec eux
Mon air grave , impofant , leur fait prendre la
fuite.
De Amour je n'ai point le fourire enchanteur ,
Je n'ai point fon air doux ,quelquefois fi trompeur,
Son regard féduifant , fes graces enfantines.
Non moins enfant que lui , Lecteur , fi tu badines
Avec ce petit Dieu , s'il badine avec toi
Tout- à - fait amufant , ce tendre badinage.
T'amufe beaucoup , je le croi :
Point de badinage avec moi. "
D'une dame Honefta , ce fâcheux perfonnage
J'ai toute la févérité.
}
Il eft des Beautés nonchalantes ,
JUIN. 1777. 69
Sans peines , fans plaifirs , de triftes indolentes ,
Dont l'apatique coeur de rien n'eft affecté :
Comme elle je te glace l'ame ;"
Mais l'Amour , au contraire , & t'anime & t'enflamme.
En nous voyant enſemble , en détaillant nos traits ,
Peut- être encor tu trouverois
Entre nous quelque différence.
A cette différence près ,
Tu feras étonné de notre reffemblance.
Telle que ce cruel vainqueur,
Plus fûre de mes coups , j'attaque & bleffe un
coeur.
Oui , femblable à l'Amour , fur tout ce qui refpire ,
J'exerce un tyrannique empire ;
J'ai , comme lui , caufé bien des malheurs ,
J'ai fait couler bien du fang & des pleurs.
Cher Lecteur , à ces traits tu me connois fans
doute :
Pour me connoître mieux , jufqu'à la fin écoute :
Lorfqu'à ce Dieu charmant je prétends m'égaler ,
Ne crois pas que je fois très-belle ou très -jolie ?
En laid, je puis lui reffembler.
Une laidron peut être aimée à la folie ,
Plus d'une camufon auffi
Fera tourner la tête ; & très-fouvent, pour plaire,
Il fuffira d'avoir taille fine & légère
Dans le portrait que je crayonne ici ,
70 MERCURE DE FRANCE.
De ma figure on peut voir une efquiffe ;
Mais je fais me rendre juſtice ,
Peu d'hommes , me voyant de près ,
Seront féduits par mes attraits :
Je ne fuis en effet rien moins que féduifante ;
Mais le galant François , lorfque je me préfente,
Vole au- devant de moi ; mon extrême laideur
Qui , je l'avoue, eft repouſſante ,
Ne refroidit point ſon ardeur.
De myrte & de laurier méritant la couronne ,
Sous les drapeaux du tendre Amour ,
Sous ceux de la fière Bellone ,
Leur donnant fon coeur tour-à-tour ,
Il ne recule point ; c'eſt un mot qu'il ignore .
Par mes caprices inhumains ,
A l'Amour je reffemble encore :
De mon trop de rigueur , Lecteur , quand tu te
plains ,
Ce n'eft pas fans raiſon ; mais fi je fuis cruelle ,
Une coquette n'aimant qu'elle ,
Pour toi l'eft beaucoup plus : oui , lorſque dans
Les fers ,
Accablé du poids de ta chaîne ,
Ne pouvant la brifer , auprès d'elle tu perds
Ton tems à foupirer. Qu'elle rit de ta peine !
Lorfque dans des tourmens affreux ,
Des Amans le plus malheureux ,
Toujours tu trouveras des épines fans roles ,
JUI N. 1777 . 71 *
Pour abréger tes maux as- tu recours à moi ?
Sous différens afpects je viens m'offrir à toi.
Devine fi tu peux , & choifis fi tu l'ofes .
Par M. du L**.
AUTRE.
Nous fommes plufieurs fils , unis , bruns & jumeaux
,
Dans le ventre d'une blondine ,
Que la Nature a faite & piquante & mutine ,
Pour nous garder des animaux.
Elle leur fait mauvaiſe mine ,
De mille traits aigus elle les affaffine ,
Et la main qui la touche en reffent mille maux.
Auffi l'homme en colère ,
Pour réuffir dans fon deſſein ,
Avec les pieds écrafe & les traits & le fein
De celle qui nous fert de mère.
Que fait cet homme ? Hélas ! dans fon ardent
De
courroux ,
peur que nous difions notre cruelle peine ,
Quand dans le feu il nous promène ,
Il nous perce de mille coups ;
72 MERCURE DE FRANCE .
Il nous fait prendre un teint de More ,
Il nous brûle ou nous glace , & puis il nous dévore.
Par M. Donnavi , Ga...de...
AUTR E.
ON mevoit tous les jours aux champs comme à
la ville ;
A tous deux cependant je fuis fort inutile.
Mon règne eft én des lieux éloignés des palais :
Le luxe féducteur ne me connut jamais .
La peine fut toujours ma compagne fidelle :
Loin de me rebuter , je la prends avec zèle ;
Mon afpect eft horrible , & pourtant dans mon
fein
Je vois des gens heureux fe moquer du deftin .
Je fus de tous les tems voifine des fouffrances :
Tel me doit au hafard , tel à fes imprudences .
Le Lecteur vertueux m'aide dans le befoin .
Si tu veux me trouver , ne me cherches pas loin.
LOGOGRYPHE.
SANS te mettre
beaucoup l'eſprit à la torture ,
Pour deviner mon nom , ami Lecteur ,
EA
ROMANCE
du S. Valantin Roeser,
les Paroles de M. H. D. L.
Gracioso.
Sous les loix de la jeune Hor:
-tense, mon coeur voudrait vivre.
et mourir ; mais la eru: elle s'of:
fen:se des qu'il m'echape un seul“ dc:
sir Souvent de ma flame ti::
la vois rire a: vec Lu: mi: deje la vois
bin, et ce Couple heureux etperfide;
se rejou : it de mon des - tin . Ô toi,
le Dieu de mon âme 'amour, prend
soin de me venger,pour moi qu'Hor:
tense s'enflame, ou queje cesse del'ai
華
•mer...Cesser d'aimer lajeune Hortense!
amour, ah !' ne l'en : tres -prend pas ;
je
l'aimerai ouiije l'aimerai
je l'aimerai jusqu'au tré:pas,
je l'aimerai, ouije l'ai:merai,
je l'aimerai rus : qu' :qu'au tré:pas.
JUIN. 1777. 73
En moi cherches un meuble utile au Voyageur;
Je le défends de la froidure ,
Je le mets à l'abri des injures de l'air :
Ma foi , c'eft te parler trop clair ;
Tu me tiens. Pås encor : décomposes mon être ;
En mes trois premiers pieds d'abord tu vois pa
roître
Un animal auffi petit qu'hideux ;
Joins-y le quatrième , & foudain à tes yeux
Une prépofition va s'offrir d'elle-même ;
Puis mes cinq derniers pieds te feront voir l'extrême
De toute ligne. Eh bien ! me voilà divifé :
• Comment, tu ne m'as pas trouvé ?
Il faut qu'à ta pourſuite enfin je me dérobe ,
Quand tu me chercheras , vas dans ta garderobe.
Par M. P*** , Etud. à Versailles.
Ex
AUTR E.
EN neuf pieds eft mon nom , qu'on chérit autrefois
:
Que les tems font changes ! Profcrite par les Loix ,
Je fuis avec les miens en tous lieux diſperſée :
On me fuit , on me hait : telle eſt ma deſtinée.
D
74 MERCURE DE FRANCE.
En me décompofant tu trouveras d'abord
Un tems qu'avec raiſon nous regrettons ſi fort ;
Un habitant des cieux ; une bête de fomme ;
Pour jouir du vrai bien , ce que doit être un
homme.
Je préfente à tes yeux un animal hideux ;
Un oiſeau d'un plumage affez miraculeux.
En moi tu vois enfin le nom d'une rivière ;
D'un grain qui fert à faire une huile falutaire .
AUTR E.
SÉPARÉ de mon corps , je ſuis plus que tondu .
Lecteur , qui me veut bon , fondant & plein de fuc ,
Bien court doit me choifir , vermeil , tendre &
dodu ;
Ma queue & tête & pied fur cuivre, marbre ou ftuc ,
Font voir que le reclus
De ce monde n'eft Flus ;
Je porte dans mon fein un pronom perfonnel ;
Et d'un Roi la Catin adorée fur l'autel.
་ ༧
JUI N. 1777. 75
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Lettres fur l'origine des Sciences & fur
celles des Peuples de l'Afie , adreflées
à M. de Voltaire , par M. Bailly ; &
précédées de quelques Lettres de M.
de Voltaire à l'Auteur . A Paris , chez
les Frères Debure , Libr . quai de
Auguftins.
L'AUTEUR de ces Lettres curieufes &
intéreffantes avoit donné , dans fon Hiftoire
de l'Aftronomie ancienne , publiée
l'année dernière , des preuves de l'exiftence
d'un Peuple plus ancien que les
Egyptiens , les Indiens & les Chinois ,
qui a autrefois habité à la hauteur du
50 degré de latitude , près de Selingins
koy, & qui a été maître de l'Univers
dans l'aftronomie & dans les fciences.
Ce Peuple a tellement été détruit &
oublié , qu'il n'en reftoit plus le moindre
fouvenir. M. Bailly a foutenu en conféquence
que la lumière des fciences & la
philofophie femblent avoir été defcendues
du Nord de l'Aſie , avant de s'éten
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
dre dans l'Inde & dans la Chaldée . Ces
idées expofées dans l'Hiftoire de l'Aftronomie
, n'étoient qu'un acceffoire à un
objet principal. L'Auteur a cru devoir
les développer féparément , d'une manière
qui répondit d'avance aux difficultés
& aux objections. Comme M.
de Voltaire en a propofé quelques - unes ,
c'eft à lui que M. Bailly a adreffé les
éclairciffemens qui font la matière de
l'Ouvrage annoncé . Les Lettres de M.
de Voltaire , que l'on a placéés à la têre
de l'Ouvrage , ne peuvent qu'exciter la
curiofité des Lecteurs , & rendre intéreffante
cette difcuffion. Cet illuftre Ecrivain
croit que les Bracmanes pourroient
bien être cette Nation primitive , de
laquelle nous tenons l'aſtronomie , la métempfycofe
& plufieurs autres connoiffânces.
Tous les témoignages avantageux
que l'antiquité fournit en leur faveur ,
& les voyages entrepris pour aller ş’inſtruire
chez eux , ont infpiré à M. de
Voltaire ce refpect & cette prédilection
qu'il a toujours confervé pour ce Peuple.
L'Auteur des Lettres n'a pas une idée
auffi avantageufe des Chinois ; il les regarde
plutôt comme un Peuple nonchaJUI
N. 1777. 77
lant , qui , loin d'avoir l'activité du
génie , refte toujours l'efclave de l'habitude.
Les exemples qu'il donne de l'indolence
& de la fuperftition de ce Peuple,
viennent à l'appui de fon opinion , &
lui font penfer que ce Peuple n'a guère
pu
s'élever à la hauteur des connoiffances
qu'on lui a attribuées .
M. Bailly nous apprend encore des
détails intéreffans fur les Perfes , les
Chaldéens & les Indiens , & nous fait
connoître la philofophie des Brames.
Ceux-ci foutiennent , felon cet Auteur ,
le fyftême de l'ame univerfelle , & enfeignent
que tout ce que nous voyons
n'eft point réel , & que Dieu ne fait
qu'une feule & même chofe , avec tout
ce qui fe manifefte à nos yeux . L'Auteur
des Lettres ne regarde pas les Brames
comme originaires de l'Inde , & fuppofe
au contraire qu'ils y ont porté une langue
& des lumières étrangères. Quoique
doués de plufieurs connoiffances , qui
les ont rendus fupérieurs à toutes les
Nations du monde , ils n'étoient pas plus
inventeurs que les Chinois ne l'ont été.
C'est donc à ce Peuple perdu que l'Auteur
prétend qu'on doit recourir pour
expliquer l'origine des connoiffances ha-
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
maines. Il puife dans les traditions , les
ufages , la philofophie & la religion ,
tout ce qui fert à établir la conformité
entre les Chinois , les Chaldéens , les
Indiens & les anciens Peuples ; & cette
difcullion devient intéreffante pour ceuxmême
qui n'adoptent pas le fyftême de
l'Auteur.
و د
Voici comme M. de Voltaire s'en
explique dans une Lettre adreffée à M.
Bailly. « Vous n'êtes pas content de
" m'avoir appris des vérités long- tems
» cachées , vous voulez toujours que je
» croye à votre ancien Peuple perdu ; je
» vous avoue que je fuis fort ébranlé ,
» & prefque converti . D'abord votre
conjecture très ingénieufe & très - plaufible
, que l'aftronomie avoit dû naître
» dans les climats où le plus long jour
» eft de feize heures , & le plus court de
» huit , m'avoit vivement frappé. Il n'y
" a que ma foibleffe pour les anciens
» Bracmanes , pour les maîtres de Pytha-
» gore , qui m'avoit un peu retenu .
» J'avois lu Bernier il y a long-teins . Il
» n'a ni votre ſcience , ni votre fagacité ,
ni votre ftyle. Il me paroît qu'il parloit
» de la philofophie antique de l'Inde ,
» comme un Indien parleroit de la nôtre ,
ม
JUIN. 1777. 79
29
و د
19
s'il n'avoit entretenu que nos Bache-
» liers Européens , au lieu de s'inftruire
» avec vous . Bernier fit un petit voyage
» à Bénarès , d'accord ; mais avoit - i
» converfé avec le petit nombre de Bra-
» mes qui entendent la langue du Shaftab ?
» Deux Directeurs du comptoir Anglois
» de Calcuta , peu éloigné de Bénarès ,
» m'affurèrent , il y a quelques années ,
13 que les véritables Savans Brames ne
» fe communiquoient prefque jamais aux
Etrangers . ... Cependant , Monfieur
, il me paroiffoit très -furprenant
qu'un Peuple , qui certainement avoit
cultivé les mathématiques depuis 5000,
» ans , fut tombé dans l'abrutiffement
» que Bernier & d'autres Voyageurs lui
» attribuent. Comment , dans la même
» Ville , a-t-on pu inventer la géométrie ,
» l'aftronomie , & croire que la lune eft
cinquante mille lieues au- delà du fo-
» leil? Ce contrafte me faifoit de la
peine ; mais l'aventure de Galilée &
» de fes Juges m'en faifoit davantage ,
» & je me difois comme Arlequin : Tutto
» il mondo e fatto come la noftra famiglia .
» Enfuite je me figurois qu'une Nation
pouvoit avoir été autrefois très- inſ-
» truite , très-induftrieufe , très- reſpec-
"
Div
30 MERCURE DE FRANCE .
»
•
" table , & être aujourd'hui très - igno-
» rante à beaucoup d'égards , & peut-
» être affez méprifable , quoiqu'elle eut
beaucoup plus d'Ecoles qu'autrefois.
» Si vous alliez aujourd'hui , Monfieur
» commander une quinquirême au facré
» Collége , je doute que vous fuffiez
» fervi. Il faut vous faire ma
» confeffion entière. Je me fouvenois
qu'autrefois nos Nations de la zone
tempérée, n'imaginoient pas que la terre
» fut habitée au- delà du soe degré de
latitude boréale ; & je faifois encore
» honneur à mes Bracmanes d'avoir de-
» viné que le plus long jour d'été étoit
» double du plus court jour d'hiver . Je
pardonnois aux Grecs d'avoir placé ces
» ténèbres cymmériennes , précisément
» vers le so degré.
ود
39
Enfin , Monfieur , pardonnez- moi
» fur-rout fi la foibleffe de mes organes
ne m'avoit pas permis de croire que
» l'aftronomie eût pu naître chez les
» Usbecks & chez les Kalcas . J'habite
depuis plus de vingt- quatre ans un
» climat couvert de neige & de frimats
» affreux comme le leur . Pendant fix
» mois de l'année au moins nos étés
» nous donnent rarement de beaux jours
»
JUI N. 1777 .
81
ད
و د
»
» & jamais de belles nuits . J'ai eu long-
» tems chez moi un Tartare fort aima-
» ble , envoyé par l'Impératrice de Ruffie
; il m'a dit que le Mont Caucaſe
n'eft pas plus agréable que le Mont
Jura ; & je me fuis imaginé qu'on
» n'était guère tenté d'obferver affidu-
» ment les étoiles fous un ciel fi triſte ,
» fur-tout lorfqu'on manquoit de tous
» les fecours néceffaires . L'Abbé Chappe
» a obfervé le paffage de Vénus fur le
» Soleil à Tobolsk , vers le 58e degré ,
fur le terrein le plus froid & fous le
» ciel le plus nébuleux ; mais il étoit
» muni de toute la fcience de l'Europe ,
» des meilleurs inftrumens , de la fanté
» la plus robufte ; encore mourut- il bien-
» tôt après de telles fatigues.
"
ود »J'étoisdonctoujoursperfuadéque
» le pays des belles nuits étoit le feul où
» l'aftronomie avoit pu naître . L'idée
» que notre pauvre globe avoit été autrefois
plus chaud qu'il n'eft , & qu'il
» s'étoit refroidi par degrés , me faifoit
» peu d'impreffion. Je n'ai jamais lu le
» feu central de M. de Mairan ; &
depuis qu'on ne croit plus au Tartare ,
il me fembloit que le feu central
» n'avoit pas grand crédit.
ود
3)
Dv
82 MERCURE DE FRANCE .
» Le Phénix ne me paroiffoit pas
» inventé par les Habitans du Caucafe :
mais enfin , Monfieur , tout ce que
» vous avancez me paroît d'une fi vafte
érudition , & appuyé de fi grandes
probabilités , que je facrifie fans peine
» tous mes doutes à votre torrent de
» lumières .
ود
ود
» Votre Livre eft non-feulement un
» chef-d'oeuvre de fcience & de génie ;
» mais un des fyftêmes les plus proba
» bles . Il vous fera un honneur infini .
» Je vous remercie encore une fois de
» la bonté que vous avez eue de m'en
» gratifier.
12
Je vous demande bien pardon de
» mes petits fcrupules : vous les chaffez
» de mon efprit , & vous n'y laiffez que
la tendre eftime & la refpectueufe re-
» connoiffance avec laquelle j'ai l'honneur
d'être , &c . » .
C'est aux Savans verfés dans l'antiquité
à apprécier les probabilités dont M. de
Voltaire paroît fi frappé . L'Auteur prétend
avoir démontré que l'Empire des
Perfes , la fondation de Perfépolis remonte
à l'an 3209 avant Jéfus- Chrift ,
tems où l'on connoiffoit , dit- il , l'année
de 365 jours & 6 heures. Cette thèſe
JUI N. 1777. 83
bien prouvée , changeroit fingulièrement
l'état de la chronologie & la manière de
voir l'antiquité , parce qu'une époque de
cette nature tient à une foule d'autres.
On convient que ce n'eft qu'en comparant
les connoiffances de chaque Peuple ,
qu'on pourra parvenir à celle de l'antiquité
primitive.
L'Auteur , en parlant du déluge , croit
devoir ne pas citer l'Ecriture , parce
qu'elle ordonne , dit- il , de croire , &
qu'il s'agit ici de démontrer , ou du
moins de perfuader . On obfervera que
ce Livre , en mettant même à part tous
les motifs puifés dans la foi , qui nous
oblige de la refpecter , renferme beaucoup
de lumières propres à diriger les
Savans qui étudient l'antiquité ; & c'est
fe priver d'un fecours unique , même
à titre de Savant & de Littérateur , que
de la mettre à l'écart. En effet , qu'on
life l'ancien Teftament dans tout ce qu'il
contient d'hiftorique , & fingulierement:
dans tout ce qui eft forti de la plume de
Moïfe en ce genre , on n'y trouvera rien
de ce qui défigure les plus anciennes chroniques
des Peuples de la terre ; on n'y
trouvera ni récits romanefques , ni calculs
exceffifs , ni chronologie incroyable ,
D vj
84
MERCURE
DE
FRANCE
.
genreni
fucceffions de Dieux , de demi- Dieux
& de Monarques , portées de génération
en génération jufqu'à des tems infinis
. Moïfe , antérieur de plus de 1000
ans au plus ancien Hiftorien connu parmi
les Auteurs profanes , fixe la création du
monde environ à 2433 ans avant la date
de fa propre naiffance . Rien de fi curieux
& de plus vraisemblable que ce qu'il
nous apprend fur la formation du
humain , fur fa propagation , fur fes
premiers établiſſemens , fur les premières
traces d'un gouvernement civil , fur l'origine
de l'agriculture , de la vie paftorale ,
&c. & fur diverfes particularités qui
intéreffent les fciences & les beaux-arts ,
comme la mufique , l'hiftoire , la géographie
, la médecine , l'anatomie &
toutes les parties de la philofophie : à
tous ces égards , les écrits de Moïfe &
ceux des Prophètes font un tréfor d'érudition
, une fource inépuifable de faits.
& de détails inftructifs pour les Savans
de tout ordre. Par exemple , les meſures
dépofées dans le fanctuaire par Moïfe ,
qui font regardées comme un précieux
monument , auroient , ce femble , pu
être employées par l'Auteur des Lettres ,
& lui fervir de preuves fur cet objet .
JUIN. 1777. 85
Quant à cette idée que l'Europe fera
peut-être inconnue dans l'avenir , nous
ne croyons pas qu'elle foit généralement
adoptée : nous ferions plutôt portés à
croire que lors même que la moitié de
l'hémisphère feroit engloutie , les connoiffances
feroient confervées par celle
qui fubfifteroit , grace à l'Imprimerie ;
auffi ne peut-on regarder que comme
hafardée l'opinion , que peut-être un jour
l'Europe fera entièrement inconnue.
Nous ne détaillons pas les preuves qui
établiffent que tous les anciens Empires
, tels que la Chine , l'Égypte , la
Grèce , &c. ont commencé par les montagnes;
& nous nous bornerons à obferver
que la divifion du Zodiaque
en 12 fignes , remontant à l'an 4600
avant Jésus - Chrift , correfpond par conféquent
au tems d'Adam , à peu-près ,
en comptant 3000 ans de Jésus- Chrift
au Déluge , & 1600 ans entre Adam &
le Déluge. Quant à notre arithmétique ,
elle s'arrête à dix , parce que nous
n'avons que dix doigts, & que tous les
Peuples ont compté. par leurs doigts. Les
chiffres des Romains s'arrêtoient à cinq,
parce qu'ils ne comptoient que les doigts
86 MERCURE DE FRANCE.
d'une main . Nous ne poufferons pas plus
loin ces obfervations , & nous aimerions
mieux extraire plufieurs réflexions ingénieufes
de l'Auteur des Lettres , fi nous
pouvions nous livrer au plaifir qu'il y
a d'infifter fur un Ouvrage qui intéreffe
par des idées neuves , par une érudition
variée , & par les agrémens d'un ſtyle
où l'on ne trouve ni la fécherelle didactique
, ni la profufion des ornemens .
Hiftoire de la dernière guerre entre les
Ruffes & les Turcs ; par M. de Keralio
, Major d'Infanterie , Chevalier de
l'Ordre Royal & Militaire de Saint-
Louis , Membre de l'Académie Royale
des Sciences de Stokolm ; 2 volumes.
A Paris , chez la Veuve Defaint , Lib.
rue du Foin Saint-Jacques.
Auroit on jamais pu foupçonner
qu'une Nation qui n'avoit point encore
d'exiftence politique au commencement
de ce fiécle , feroit des progrès fi étonnans
avec tant de rapidité ? Cachée fousles
glaces du Nord , & enfevelie dans les
JUIN. 1777 . 87
vaftes deferts qui terminent l'hémisphère
boréal en Afie , fans moeurs , fans induftrie
, fans difcipline , on étoit bien loin
de la redouter , quand Pierre-le- Grand
conçut le projet de la faire connoître .
Ce Prince , à force de conftance & de
rigueurs , réuffit à créer ce nouvel Empire
, dont la puiffance étonne aujourd'hui
l'Europe , & prouve que rien ne
réfifte au génie actif des Souverains qui
aiment la gloire. D'ailleurs la fituation
de cet Empire , qui communique par les
mers à toutes les parties du monde , leur
a toujours facilité les moyens de s'étendre
& de s'agrandir .
La puiffance Ottomane , qui pofsède
des contrées immenfes , & qui peut raffembler
fans peine des armées nombreufes
, dont l'entretien ne lui eft guère
coûteux , n'eft pas tellement déchue du
degré de fa fplendeur , qu'on puiffe l'attaquer
fans rencontrer beaucoup d'obftacles
& fans courir des rifques. Cette
Puiffance , à qui il manque fouvent les
reffources de la politique & les avantages
d'une bonne difcipline , a , d'un
autre côté , la facilité de réparer fes défaites
en prolongeant la guerre , & en
obligeant fouvent les: Vainqueurs à lui
88 MERCURE DE FRANCE.
demander la paix. L'Hiftoire que nous
annonçons mettra les Lecteurs en état
d'apprécier les avantages refpectifs de
ces deux Empires. La dernière guerre
entre les Ruffes & les Turcs , dont M.
de Keralio , bon critique & ami de la
vérité , nous fait connoître tous les détails
intéreffans , a été entrepriſe & dirigée
par de grandes & profondes vues ,
& a été également fertile en événemens
remarquables par leurs effets comme par
leurs cauſes. Cet Ecrivain , qui a toujours
confacré fes travaux & fa plume à l'utilité
publique , & qui voudroit voir tous
les hommes heureux , ne blâme & ne
loue , dans fon Hiftoire , que ce qui eſt
véritablement digne d'éloge ou de blâme ,
& ne peint avec des couleurs vives les
crimes & les animofités injuftes , que
pour infpirer aux hommes , s'il étoit
poffible , des moeurs plus humaines , &
leur perfuader que le bonheur eft inféparable
de la vertu & de la vérité. Voilà
le feul but digne de l'Hiftoire , dont M.
de K. ne s'écarte jamais. Tous les faits
qu'il rapporte , & même les expreffions
qui pourront paroître dures , font renfermés
dans les Mémoires qu'on lui a
remis , & qu'il a fait imprimer tels qu'il
JUIN. 1777. 89
les a reçus . Quant au Journal des opérations
de l'Armée Ruffe , qui eft celui
du Général même , d'après lequel il a
travaillé , l'Auteur defire qu'on lui fourniffe
les moyens de rendre les détails
qu'il a été obligé d'y puifer , encore plus
exacts , s'il eft poffible , & de corriger les
erreurs qui auront pu lui échapper . Il
veut être équitable & impartial avant
tout ; & l'on trouvera dans fon Ouvrage
& les volumes qui fuivront , des preuves
de fon impartialité & de fon amour pour
le vrai . Nous annonçons par avance que
le troisième volume eft fous preffe , &
que le Public jouira bientôt des fruits
du travail entier de M. de Keralio , à
qui on a remis les matériaux des campagnes
qui ont fuivi celle de 1769 , laquelle
fait l'objet des deux premiers
volumes que l'on publie aujourd'hui .
Cet Hiftorien defire avec ardeur qu'on
lui fourniffe les moyens de réparer les
plus légères inexactitudes , & recevra
avec reconnoiffance tous les Mémoires
qui pourront l'éclairer fur les détails .
Quant aux fuccès de cette guerre , ils
font connus . « Si elle a été , dit cet
Ecrivain patriote , plus nuifible qu'avan
tageufe au Vainqueur , c'eft l'effet de
و د
"
90 MERCURE DE FRANCE .
35
رد
»
"
» toutes les guerres Du moins la paix
» qui l'a fuivie a été glorieufe à l'Impératrice
, & lui a donné l'occafion d'acquérir
une autre gloire plus folide . Dès
que la guerre a ceffé , les impôts établis
pour y fubvenir n'ont plus fub-
» fifté ; quelques uns plus anciens , oné-
» reux aux Peuples , ont été abolis de
» même. Les Loix obfcures , incohéren-
» tes , faites pour des tems & des hom
mes qui n'existent plus , ont été remplacées
par un Corps de Loix propres
» à la génération préfente. De nouvelles
» Villes ont été fondées , des Provinces
» cultivées , peuplées avec des vues fages
» & profondes. L'affemblage de ces traits.
» nous préfente une Souveraine mettant.
ود
ן כ
fa gloire & fon bonheur dans ceux de
» fon Peuple , & n'y employant que de
» grands moyens. L'Hiftoire de fes tems
» de paix offrira des modèles aux politiques
; & celle de fes tems de guerre ,
» des inftructions aux Militaires . Ceux-
» ci pourront voir avec intérêt dans les
faits
que je leur préfente , l'état mili-.
» taire des deux Nations , leur conduite ,
» leur caractère , leur manière d'opérer ,
» le progrès qu'elles ont fait dans l'art
» de la guerre , & la nature du Pays où
» elles ont agi »,
22
JUIN. 1777. 97
M. de Keralio a mis à la tête de fon
Hiftoire , une defcription géographique
& hiftorique du théâtre de la guerre ,
qui peut très-bien fuppléer à la carte du
pays qu'il s'étoit propofé de donner. Le
Public ne peut que bien accueillir cette
Hiftoire , dont on va donner le troisième
volume.
L'Esprit de Molière , ou choix des maximes
, penfées , caractères , portraits
& réflexions tirés de fes Ouvrages :
avec un abrégé de fa vie , un catalogue
de fes Pièces , le tems de leurs
premières repréfentations , & des anecdotes
relatives à ces Pièces. A Paris
chez Lacombe , Libraire, rue de Tournon
, près le Luxembourg ; 2 volumes
in- 1 2 .
On a fait l'efprit de prefque tous les
grands hommes ; celui de Molière , qui
n'étoit pas fans doute le plus facile
manquoit encore ; il ne pouvoit être entrepris
& exécuté avec fuccès , que par
un homme qui fût en état de le fentir.
L'Auteur qui nous le donne , a bien lu
l'Écrivain dont il a recueilli les morceaux
qu'il met fous nos yeux . « Admirateur
92 MERCURE DE FRANCE.
99
"
» des chef- d'oeuvres de ce génie fubli
» me , j'ai cru , dit- il , que ce recueil
pourroit contribuer aux amuſemens
» du Public , en lui mettant fous les
» yeux les penfées , maximes , portraits
» & réflexions , auffi utiles qu'agréables,
qui décorent & embelliffent fes Ou-
" vrages , & font dignes d'être tranſmis
» à la postérité la plus reculée ; mais dont
» un certain nombre femble refter dans
» l'oubli , fe trouvant dans des Pièces que
» l'on ne joue plus. J'ai donc raffemblé ,
» avec le plus de foin qu'il a été poffible ,
" tout ce qui m'a paru devoir mériter
l'attention du Public , & ce que cet
Auteur a écrit fur différens fujets de
» morale , de philofophie & autres . J'ai
» réuni fous un même article & fous
» un même point de vue , tout ce qui
" traite de la même matière ; chaque
» article a été placé par ordre alphabétique
, ufage adopté jufqu'à préfent
» dans les productions de ce genre....
» J'ai indiqué auffi le nom de la Pièce ,
» l'acte & la fcène d'où chaque article
» a été tiré , afin de donner aux Lecteurs
» la facilité de le trouver, s'ils en avoient
befoin ».
"
33
ود
ود
Tel eft le plan de ce recueil ; fes
JUIN. 1777. 93
avantages ſont ſenſibles ; l'Auteur paroît
l'avoir rempli avec autant d'inteiligence
que de foin. Le choix des articles .
leur diftribution , l'ordre qu'il a ſuivi ,
méritent des éloges : fon livre peut être
un livre claffique , & ce burle diftingue
de toutes les compilations de ce genre ,
où l'on s'eft trop fouvent borné à
donner des extraits d'excellens Écrivains
, comme l'efprit de ces mêmes
Ecrivains . Ce n'eft point à ce travail
facile & décrié par la négligence avec
laquelle plufieurs s'en font acquittés ,
que s'eft borné l'Auteur de l'Esprit de
Molière. Il a lu beaucoup , & a mis de
l'ordre dans fes lectures ; le goût , la philofophie
, la morale , voilà ce qu'il a
cherché dans Molière , & ce dont il préfente
d'excellens modèles , également
propres à former la jeuneffe , à l'inftruire
& à l'éclairer. L'ordre alphabétique qu'il
a fuivi , eft une commodité pour les
Lecteurs, & fur-tout pour les Inftituteurs,
à qui il donnera la facilité de choisir les
morceaux qu'ils voudront faire apprendre
à leurs Élèves , & les exemples qu'ils
auront à mettre fous leurs yeux.
La vie de Molière eft très - courte ;
elle raffemble cependant tous les détails
1
94 MERCURE DE FRANCE .
qui peuvent intéreffer ; elle eft fuivie
d'un catalogue de fes Pièces , & on a
joint à chacune les petites anecdotes qui
y font relatives. Quelques unes ne font
pas généralement connues ; les autres fe
trouvent ailleurs ; mais on eft bien aiſe
de les trouver ici : on prétend`, par
exemple , que le Comte de Grammont
avoit fourni à Molière le fujet du Mariage
forcé. Ce Seigneur , qni fut un
affemblage fingulier des qualités les plus
oppofées , rempli d'agrémens , de vertus
& de vices , fans ceffe dominé par le
moment , avoit aimé à Londres Mademoifelle
Hamilton ; leurs amours avoient
fait du bruit : il revenoit en France fans
avoir conclu avec elle , lorfque les deux
frères de la Demoifelle , qui le fuivoient ,.
le joignirent à Douvres , & lui crièrent
du plus loin qu'il l'apperçurent : « Comte
de Grammont , n'avez-vous rien oua
blié à Londres? Pardonnez-moi ,
répondit-il , j'ai oublié d'y époufer
» votre foeur , & j'y retourne avec vous
» pour finir cette affaire ».
-
A la lifte des Pièces de Molière , on
joint celle de plufieurs farces , qu'on dit
qu'il avoit compofées en Province , &
dont on n'a confervé que les titres ; il y
JUI N. 1777 . 95
en a onze ; & , dans ce nombre , deux
feulement font confervées encore dans
quelques cabinets : le détail que J. B.
Rouffeau a donné de l'une de ces farces ,
ne fait pas regretter leur perte , & on
n'eft plus étonné que ceux qui en ont le
manufcrit , n'aient pas été tentés de le
publier. Nous ne fommes plus dans le
tems où l'on fe faifoit un devoir d'imprimer
tout ce qui étoit forti de la plume
d'un grand homme : le véritable refpect
qu'on a pour leur mémoire , ordonne
de condamner à l'oubli tout ce qui eft
indigne d'eux. En lifant ce que dit Rouffeau
de la Jaloufie de Barbouillé, on eft
très-étonné que de pareilles fottifes aient
pu fortir de la tête de Molière ; on ne peut
qu'être de l'avis de l'Éditeur , & croire
que jamais cet excellent Comique n'a
écrit de farces auffi plates ; mais que celles
que l'on a , ont été rédigées par quelque
Comédien groffier, qui en aura rempli
le canevas à fa manière.
Ces deux volumes , qui font un hommage
à Molière , font dédiés aux Comédiens
François , qui ont érigé un monument
à la mémoire de cet illuftre Écrivain.
96 MERCURE DE FRANCE.
Théâtre de Société ( par M. Collé ) ; nouvelle
édition , revue , corrigée & augmentée
; 3 volumes in- 12 . A la Haye ;
& fe trouve à Paris , chez P. Fr. Gueffier
, Libraire-Imprimeur , rue de la
Harpe , à la Liberté.
Tout le monde connoît la Partie de
Chaffe de Henri IV , le galant Efcroc ,
la Vérité dans le vin , & les autres Pièces
charmantes qui compofent le Théâtre de
Société en deux volumes in- 8 °. Toutes
ces Pièces fe retrouvent dans cette nouvelle
édition .On y a joint l'Ifle fonnante,
Opéra-comique en trois actes , repréſenté
à la Comédie Italienne en 1768 , qui ,
jufqu'ici , avoit été imprimé féparément.
Dupuis & Defronais , Comédie intéreffante,
qui , depuis 14 ans, fe joue au Théâtre
François , & fur tous les Théâtres de
Société & de Province , avec un égal
fuccès. Des Chanfons & parodies d'airs :
toutes ces chanfons font très-gaies &
très-agréables. On connoît le talent fupérieur
de M. Collé dans ce genre , devenu
plus rare que jamais . Quelques - unes
avoient déjà paru dans différens recueils.
Il y en a plufieurs qu'on n'a pu imprimer,
JUIN. 1777 . 97
« mon
mer , parce que , dit M. Collé ,
Cenfeur & moi ne nous fommes permis
que les moins libres ». Le Rendez-
Vous manqué par Pierrot , fcènes détachées
, en profe & en vaudevilles . Ces
fcènes ont fait partie d'une fête badine
donnée à un grand Prince. Pierrot , voulant
aller à un rendez- vous que fa Maîtreffe
lui a donné , en eft empêché fucceffivement
par le futur beau père dé
fon Maître, vieux Officier bavard , qui
l'amufe par le récit d'un combat , & finic
lui donner une commiffion ; & par
Mezzetin , fon ami , à demi -ivre , qui
Pentraîne au cabaret malgré lui. Des
poefies diverfes , dont quelques - unes ont
été imprimées dans ce Journal , telles
que l'Ode contre le genre larmoyant , les
Paroles de paix portées aux Auteurs
Infurgens terminent le troifième volume.
par
Ce Recueil a fur tout le mérite de la
variété & de la gaieté : on y trouve une
peinture animée des ridicules & même
des vices de la fociété : Caftigat ridendo
mores.
Il faut diftinguer dans cette collection
le Roffignol, Opéra- comique , ou Comédie-
opera , où il y a beaucoup de faillies
& de plaifanteries propres à ce genre.
E
98 MERCURE
DE
FRANCE
.
Le Bouquet de Thalie eft un Prologue
pour annoncer la Partie de Chaffe d'Henri
IV. Il y a une critique fine & délicate
du ton gigantefque de la Tragédie , du
style romanefque des Drames larmoyans ,
& du genre de la plupart des Pièces à
ariettes.
L'Espérance eſt un autre Prologue fort
ingénieux , & plein d'allufions fines &
critiques.
Nicaife , Comédie plaifante , dans laquelle
on remarque des fituations piquantes
& d'un comique agréable .
La Veuve , Comédie dans laquelle
l'Auteur s'eft élevé , & a mis de la
nobleffe & un fentiment délicat. Cette
Pièce réuffira d'autant plus , que l'Actrice
qui doit jouer le principal rôle en fentira
davantage les nuances , & qu'elle aurą
plus de moyens pour les faire reffortir .
On trouve dans cette collection le
Jaloux Honteux de Dufréni , que M,
Collé a réduite en trois actes , & dont il
a rendu l'action plus vive & plus intéreffante
, en la refferrant. Il en a ufé de
même pour la Mère coquette de Quinaut ,
le Menteur de Corneille , l'Andrienne de
Baron , l'Esprit Follet de Hauteroche,
Mais ces dernières Pièces font imprimées
JUIN. 1777; 99
féparément; elles fe jouent avec fuccès
fur plufieurs Théâtres de Provinces .
ود
M. Collé a mis à la tête de la nouvelle
édition, 'une Manière de Préface ou Frag
ment d'un manufcrit intitulé : Épanchement
fecret de l'amour propre. Le manuf
crit entier eft , dit- il , une critique à
charge & à décharge que l'Auteur a
» faite lui -même de les propres Pièces....-
" Des Cenfeurs blâmeront , avec juſtice ,
» le ton d'égoïfine qui règne d'un bout
» à l'autre dans ces fragmens . On eſpère
» cependant , mais fans autrement y
» compter , que le ton d'ingénuité & de
candeur qui n'y règne pas moins
» pourra fervir d'excufes ».
Cette Manière de Préface eft une pa
rodie fort gaie de certaines Préfaces
remplies d'un égoïfme ridicule. L'Auteur
y examine fes Pièces & les critiques de
fes Pièces , avec l'air de la bonne foi la
plus naïve & la plus plaifante ; mais il a
fu être vraiment fage & modefte fous le
mafque de l'amour-propre. Il finit par
prendre un ton plus férieux . « Qu'on
» ne me faffe pas , dit- il , l'injuftice de
» penfer que je fois affez fimple ou affez
» vain pour m'être laiffé tourner la tête
par mes petits faccès dramatiques , foit
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
chamberlans ou publics..... Je crois
» avoir apprécié ces fuccès à leur juſte
» valeur. J'ofe même affurer , qu'à cet
égard , je me fuis conftamment appli
qué à mettre mon amour-propre à n'en
avoir qu'un raifonnable..... Celui de
» tous les Poëtes que j'ai connus , & j'en
و د
22
ai connus beaucoup , m'avoit toujours
" paru fi extravagant & fi ridicule , dans
➡le tems où je ne penfois guères à être
Auteur , qu'il m'a fauvé de l'excès
» de ce travers , auffi incommode dans
» la fociété , qu'il y eft impertinent &
» rifible.... Je terminerai mon fermon
fur l'amour- propre , en me diſant à
moi- même & à mes chers Auditeurs ,
» mes confrères ; Petits Embrions du
Parnaffe , prenez cette mefure pour votre
» amour-propre; il ne nous incommodera,
» ni ne nous révoltera pas tant »,
39
"
Les trois Théâtres de Paris , ou abrégé
hiftorique de l'établiffement de la Comédie
Françoife , de la Comédie Italienne
& de l'Opéra , avec un précis
des loix , arrêts , réglemens & ufages
qui concernent chacun de ces Spectacles
; par M. Défeffarts , Avocat au
Parlement ; vol, in- 8°. de 300 pages
JUIN. 1777. Tot
prix 2 liv. 10 fols. A Paris , chez
Lacombe , Libraire , rue de Tournon.
On a beaucoup écrit fur les Spectacles ;
mais on ne les avoit point encore envifagés
fous le point de vue qui a déterminé
M. Défeffarts à donner l'Ouvrage
que nous annonçons. La légiflation &
la Jurifprudence qui concernent les Comédiens
, & qui fixent leurs rapports
avec le Public & entr'eux , étoient prefqu'inconnues.
De-là font nées ces con
teftations qui ont excité la curiofité
publique depuis quelques années , & qui
ont donné lieu à plufieurs Mémoires
imprimés. M. Défellarts a rendu un fervice
important aux Gens de Lettres , qui
confacrent leurs talens aux Théâtres &c.
aux Comédiens , en faifant connoître
leurs droits refpectifs.
L'Ouvrage de M. Défeffarts réunit à
cer intérêt principal , celui de contenir
une multitude d'anecdotes & de détails
hiftoriques fur les Spectacles , qui ne
peuvent manquer de plaire à toutes for
tes de Lecteurs.
Cet Ouvrage eft divifé en trois cha
pitres le premier contient l'Hiftoire du
Théâtre national , de la Comédie Fran◄ ་
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
çoife ; le fecond , celle de la Comédie
Italienne ; & le troisième celle de
l'Opéra. Chacun de ces chapitres eft
complet fur la matière qui y eft traitée
& leur enfemble forme un abrégé hiftorique
des trois Théâtres de Paris , &
un code général de toutes les loix qui
les concernent.
M. Défeffarts a placé à la tête de fon
Ouvrage , un difcours fur les Spectacles .
Ce difcours préfente un tableau frappant
& tracé avec autant d'élégance que
d'énergie.
»
« C'eft en France , dit- il', qu'on trouve
les Spectacles les plus réguliers & les
plus décens. Les Pièces immortelles
» de Corneille , de Racine , de M. de
" Voltaire , de Crébillon , &c . ont donné
» au Théâtre François la plus grande
fupériorité fur ceux des autres Nations ::
auffi les Etrangers y viennent en foule
» admirer les productions dont ces hom-
» mes de génie ont enrichi la Scène Françoife
, & ils rendent , jufques dans leur
patrie même , un hommage fecret à
» cette partie de notre gloire natio-
» nåle.
>>
39
» Tout ce qui a quelque rapport avec
» nos Théâtres , ne peut donc manquer
JÚ Í N. 1777. 101
d'intéreffer. Jamais en effet les Spec-
›› tacles n'ont été plus fréquentés & plus
» épurés qu'ils le font aujourd'hui . Ce
» ne font plus des farces groffières & des
» Pièces monstrueufes que l'on y repré
30
fente , & les Comédiens ne font plus
» des Bateleurs faits pour amufer le Peu-
» ple : nos Pièces réuniffent à l'attrait du
» plaifir , l'intérêt de la vertu & de la
» morale , & nos Acteurs , l'honnêteté &
» la décence aux plus grands talens ;
» ainfi on peut dire qu'il n'eft point de
» délaffement plus agréable pour une
» Nation policée ».
99
ود
Quoique tous les Peuples aient eu
» des Spectacles , on doit cependant regarder
la Grèce comme le berceau de
» la Comédie , parce que les Grecs font
» le premier Peuple qui ait eu de véri-
» tables Pièces de Théâtre.
"
"
» Cet art fublime fit peu de progrès
» chez les Romains. Les premiers fiécles
de la République ne virent que des
Spectacles analogues aux moeurs de fes
Citoyens , c'est-à-dire , des fêtes dont le
» fouvenir feul fait frémir l'humanité ;
» la fcène étoit toujours fouillée par le
fang des animaux , fouvent même par
» celui des hommes. Ces moeurs bar-
""
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
"
» bares s'adoucirent par le commerce
» des Orientaux ; & ces fiers Républi-
» cains , après avoir conquis une partie
» de l'Afie , tranfportèrent dans Rome
» le luxe & les arts des Peuples qu'ils
» avoient vaincus : c'eft à cette époque
ກ que Plaute & Térence donnèrent les
» premières Comédies . Leur exemple
fut fuivi par quelques autres Romains ;
mais les malheurs qui défolèrent la
République , firent perdre de vue ces
fortes de fpectacles ; on ne s'occupa
plus que
de factions.
"
#
Si les Romains n'ont pas accueilli
» la Comédie , on ne doit pas être étonné
que les Peuples qui ont détruit cet
Empire , n'aient point admis un genre
de fpectacle qui fuppofe des talens &
» des lumières, que ces Conquérans barbares
étoient bien éloignés de réunir.
»
"
Cependant , le Peuple privé de la
Comédie, & toujours avide d'amufemens
, couroit à des repréfentations
» que de miférables Pantomimes fai-
» foient au coin des rues . Des expreffions
indécentes & groffières , des poftures
» lafcives & contraires à l'honnêteté ,
» toutes les loix de la bienféance violées ,
» & le mépris des moeurs ,caractérifoient
"
1
JUTN . 174 . jos:
»
ces fpectacles barbares . Ce fut
par ces
» motifs que les Conciles & les Pères
» de l'Eglife les profcrivirent ; ils furent
également flétris par les loix civiles.
Telle est la véritable idée qu'on peut
» avoir des différentes viciffitudes que
» les Spectacles ont éprouvées , jufqu'à
l'époque où les François enlevèrent les
» Gaules à l'Empire Romain.
"
» Pendant les deux premières Races
» de nos Rois , les Spectacles qui exiftoient
en France , confiftoient dans des:
» fêtes indécentes ; & ce n'eft pas fans
>> peine que dans des fiécles plus éclairés
» on a aboli ces fêtes groffières.
33
» Il feroit ridicule de remonter au-
» delà du douzième fiécle pour trouver
l'origine de la Comédie en France ; le
» fiécle de Louis XIV a vu porter cet
art à fa perfection , & doit être regardé
» comme l'époque de la révolution qui
" s'eft faite dans les Spectacles , &c. »
M. Défeffarts , après avoir ainfi tappelé
l'origine des Spectacles & les différentes
révolutions qu'ils ont éprouvés ,
fait l'Histoire de la Comédie Françoife.
Ce chapitre , qui eft le plus étendu ,.
tenferme une foule de détails également
curieux & intéreffans. On y trouve fur-
E
TOG MERCURE DE FRANCE.
tout avec plaifir , un tableau rapproché
de tous les Théâtres , tant anciens que
modernes , de toutes les Nations . On
voit dans ce tableau l'état actuel des
Spectacles chez tous les Peuples policés ,
non feulement de l'Europe , mais encore
des autres parties du monde. Nous y
avons remarqué , avec beaucoup d'intérêt
, la defcription des Théâtres des Anglois
, des Efpagnols , des Italiens , des.
Allemands , des Hollandois , des Danois ,.
des Ruffes , des Péruviens , des Chinois:
& des Perfans .
M. Défeffarts , après avoir parcouru
toutes les différentes époques de l'Hiftoire
du Théâtre François , s'arrête à fa
dernière , c'est- à -dire , à ſon état , pendant
& depuis le fiécle de Louis XIV'
jufqu'à ce jour..
La partie de la jurifprudence y eft :
développée avec la plus grande clarté ,
& tous les monumens qui intéreffent les :
Comédiens y font rappelés.
La police intérieure des Comédiens ;
Français & les droits des Auteurs , forment
la dernière partie de ce chapitre ..
M. Défeffarts a raffemblé dans une nar- .
ration coupée & facile , toutes les règles ;
éparles dans les anciens & dans les nouJUIN.
1777.
107
veaux réglemens ; & on doit lui favoir gré
d'avoir ôté à ces réglemens la forme de
leurs difpofitions , fans en avoir changé
ni altéré le véritable fens.
M. Défeffarts fait , dans le fecond
chapitre de fon Ouvrage , l'Hiftoire de
la Comédie Italienne . Ce chapitre eft
moins étendu que celui de la Comédie
Françoife ; mais il n'en eft pas moins
complet dans toutes fes parties. L'hiftoire
, les loix & la jurifprudence qui
concernent ce Spectacle , y font préfentées
avec le même ordre & le même:
intérêt que dans le premier chapitre .
M. Défeffarts , dans fon troifième cha
pitre , fait l'Histoire de l'Opéra , & rend!
compte de tous les changemens qu'il a
éprouvés jufqu'à l'année 1777. Toutes :
les loix & réglemens qui regardent cet
Théâtre , y font rappelés avec la même
clarté & la même précifion que dans les>
deux premiers chapitres ..
Cet Ouvrage réunit donc le mérite de
la nouveauté, à l'intérêt des matières quii
у font traitées . L'Auteur , Hiftorien im--
partial , ne s'eft permis aucune fatire
ni critique ; fon ftyle eft facile & élégant,
& il donne une nouvelle preuve
Evjj
108 MERCURE DE FRANCE.
de fes talens , déjà connus avantageufement.
Suite des Epreuves du fentiment , par
M. Darnaud. Pauline & Suzette ,
Anecdote Françoife. A Paris , chez
Delalain , rue de la Comédie Françoife
; in-89.
Cette Anecdote doit former la troifième
du quatrième volume des Epreuves
du fentiment ; la quatrième & la cinquième
font fous preffe , & paroîtront
bientôt. Le but que l'Auteur s'eft propofé
dans celle -ci , eft de montrer le danger
de la Ville , des richeſſes & de la Société
, fur une ame fimple & honnête ,
qui fe trouve tranſportée tout-à- coup
dans le tourbillon du monde.
Pauline & Suzette font foeurs de lait ,
elles ont été élevées au village : la première
, fille de qualité , a demeuré
long-temps chez fa nourrice ; des procès
qui ont dérangé la fortune de fes parens ,
& qui l'ont mife en danger , n'ont permis
à ceux-ci de rappeler leur fille auprès
d'eux , que lorsqu'ils font tranquilles &
fürs de leur fort, Pauline n'a pas quitté.
Suzette fans regrets ; le nouveau fpecJUIN.
1777. 162
·
taclequi s'offre à fes yeux , le rang qu'elle
occupe dans le monde , lui font bientôt
oublier fa nourrice & fa foeur de lait :
elles viennent la voir fréquemment , &
elle les afflige en les recevant mal , & en
les traitant avec cette fupériorité qui humilie
l'inférieur lorfqu'il eft fenfible .
Pauline & Suzette font dans l'âge où l'on
penfe à leur établitlement ; la première
doit être une riche héritière ; cette qualité
lui attire plufieurs adorateurs , entre
lefquels fes parens choififfent : Suzette ,
plus heureufe , trouve à-la fois un parti
& un amant qui l'aime réellement ; fon
coeur le choifit & fes parens, confirment
ce choix. Le tableau de l'amour , à
la ville & à la campagne , eft bien peint,
& offre un contrafte piquant. Au moment
où tout est prêt pour le mariage de
Pauline , fa nourrice tombe malade ; un
exprès eft envoyé au père & à la mère de
cette demoiſelle ; onles fupplie de venir au
village , & de l'amener ; on a un fecret im
portant à révéler: ce fecret eft que la nourrice
a fait un échange d'enfants ; Pauline.
eft fa fille , & Suzette eft réellement la
fille de qualité. Cet aveu confond la prétendue
Pauline , qui , avec fon rang &
fa fortune, perd l'époux qui lui étoit
4
"
rro MERCURE DE FRANCE.
par
deftiné , & qui flattoit également fon
ambition & fon coeur : la prétendue Suzette
regrette fon amant Jacques ; mais
éblouie de fa nouvelle deftinée , elle fe
réfigne à fon fort. Rendue à fa famille ,.
qui deftine fa main au Comte de Saint-
Remi , elle foupire un moment au fouvenir
de Jacques , & obéit. Le Comte:
eft un homme froid , qui s'eft marié
convenance , pour perpétuer fon nom ;
l'ambition eft la feule paffion qui occupe
fon coeur un titre pour lui , le tabouret
pour fa femme , eft l'unique objet de ſes :
defirs. Un caractère tel que le fien n'eft:
pas propre à toucher un coeur fenſible
& à étouffer les premières impreffions :
que l'amour y a faites . Madame de Saint-
Remi , qui eût pu être honnête , & ché--
rir fon mari , livrée , pour ainfi dire , à
elle- même , s'abandonne à toutes fortes
d'écarts. Pendant ce temps , fa foeur de
lait , qui a d'abord été ſi ſenſible à la ré--
volution qui , du plus haut rang , l'a fait
defcendre au plus bas , fe confole , &
prend l'efprit de fa nouvelle condition ;;
loin du bruit & du tourbillon des villes ,,
elle retrouve fon premier goût pour- less
vertus champêtres ; elle oublie fon an--
aien amant , & trouve le bonheur avec
JUI N. 1777.
un bon Fermier qui devient fon mari.
Jacques , le malheureux Jacques ne peutoublier
fa chère Suzette ; il fe plaint defon
abandon ; il ne l'auroit pas imitée ;
fût il devenu Roi , Suzette fût devenue-
Reine , ou il n'auroit point quitté fa
charrue fon fouvenir le fuit fans ceffe.
Son père meurt ; il vend fon bien , &
quitte fon village ; on n'en entend plus :
parler. Madame de Saint-Remi perd fon
mari , fon fils , fes frères ; réduite à la
misère , n'ayant plus que ce qui eſt néceffaire
pour vivre dans la médiocrité ,
elle fe fouvient de fa foeur de lait , à qui
elle va fe rejoindre : elle lui conte fes infortunes
& fes erreurs . Elle ne revoit pas:
les lieux où elle a paffé fon enfance ,.
fans fe rappeler l'honnête Jacques ; elle
apprend qu'il ne l'avoit jamais oubliée ,,
&
que fon défefpoir l'a feul éloigné de fa.
patrie. Jacques revient ; il a fervi le Roi ,
& obtenu une diftinction militaire ; il a
été en Amérique , où il a fait une grande
fortune ; Suzette eſt toujours préſente à:
fa penfée , & il retrouve en lui le bonheur :
avec elle .
"
M. Darnaud a prévu quelques unes
des objections qu'on pourroit faire contre
cette nouvelle anecdote : « Le.comment112
MERCURE DE FRANCE .
», cement de cette anecdote aura paru
» manquer du mérite de la nouveauté :
» rien effectivement de fi commun dans
»,nos livres , fur la Scène même , que
» des tableaux de ce genre ,
ainfi que
"
99
"
"
Lucile. Mais ce qui fera peut- être moins
.trivial , c'eft un but un peu philofophique
qu'on a entrevu , & qu'on au
» roit bien voulu atteindre ; objet , fans
» contredit , de tout homme qui at-
" tache de l'honneur à écrire. Par exemple
, n'eft- il pas étonnant que l'on ait
» pu jouer une pièce de Brueys , intitu
lée , La Force du Sang , où l'on nous
» repréfente un Payfan qui a mis fon fils
à la place d'un Gentilhomme , & ce
Noble fuppofé fe trouve avoir des in
» clinations groffières. Eft-ce aux gens
» de Lettres à accréditer un préjugé ſtu-
» pide & barbare dont beaucoup de per-
» fonnes font imbues. .. ? Il eſt bien fin
gulier que Deftouches , fi eftimable &
fi fupérieur à l'Abbé Brueys , air fem-
» blé vouloir confacrer cette opinion ab
furde , qu'on doit abandonner aux . Gepides
& aux Vandales : il nous a laiffé
» une Comédie qui eut , dit- on , quel-
» ques fuccès dans ces temps , la Force
du naturel , où cette fottife eft établie
"
30
පා
99
Cs
JUIN. 1777. 113
*
»
» dans tous fes faux principes... J'aime
» bien mieux l'action vraiment philofophique
d'un Monarque oriental : il ap-
» prend que fon fils fe livre à des dérégle-
» mens puniffables ; il le mande auprès
» de lui ; ordonne qu'en même temps
❤on amène le dernier de fes efclaves , &
fait en fa préfence dépouiller l'un &
93 l'autre de leurs vêtemens ; enfuite
» s'adreffant à fon fils : Regarde , ob-
* ferve bien le corps nud de cet homme ;
» jette après des regards fur le tien , &
» tâche de faifir quelque différence entre
le Prince & l'Eſclave . L'héritier dų
Trône profita de la leçon ; il comprit
» fans peine qu'il n'y a que le mérite
perfonnel qui diftingue réellement un
» homme d'un autre homme ».
»
..
»
Orlando furiofo , Roland furieux , par
Louis Ariofte. A Paris , chez Delalain ,
rue de la Comédie Françoife ; 4 vol .
in-1 2.
On connoît la jolie collection des
Poëtes Italiens , publiée fucceffivement
par M. Prault ; le Poëme de l'Ariofte
qui en faifoit partie , commençoit à
manquer ; on vient de le réimprimer
114 MERCURE DE FRANCE.
dans le même format , pour completter
la Collection , & pour fatisfaire aux demandes
répétées du Public , qui ne fe
laffe point de lire cet Auteur , & qui
force , par conféquent , fans ceffe les Libraires
de le détacher du grand Recueil ,
& de le vendre féparément. M. l'Abbé
Pezzana , à qui l'on doit l'édition des
OEuvres diverfes de l'Ariofte , a préſidé à
cette nouvelle édition du Roland furieux
: c'eſt la troisième qui ait été faite à
Paris ; & elle eft certainement fupérieure
à toutes celles qui l'ont précédée , par
la correction & l'élégance de l'impreffion.
L'Editeur y a joint la vie du Poëte , par
Simon Fornari : il l'a fait fuivre d'une
Lettre du célèbre Galilée à François Rinuccini
, fur les deux Poëmes qui font
le plus d'honneur à l'Italie : on y trouvera
que Galilée préféroit l'Ariofte au Taffe.
Ceux qui favent que ces deux Poëtes ſe
balancent en Italie , & que les partifans
du premier font peut-être plus nombreux
que ceux du fecond , ne feront pas étonnés
du jugement de Galilée. Les Etrangers
qui diftinguent les genres , affignent
le premier rang à chacun dans le fien.
« Je n'avois pas ofé autrefois , dit M. de
Voltaire , le compter ( l'Arioste) parJUI
N. 1777. 115
39
miles Poëtes Epiques ; je ne l'avois regardé
que comme le premier des Grotefques
; mais en le relifant , je l'ai
» trouvé auffi fublime que plaifant , &
je lui fais très - humblement répara-
» tion ».
39
C'eft à M. de Voltaire que M. l'Abbé
Pezzana a dédié cette nouvelle édition.
Le Chantre de Henri a chanté également
les combats & les amours ; il a réu
ni toute la richeffe & toutes les grâces
de l'imagination de l'Ariofte à la majeſté
de celle d'Homère , & à l'élégance de
Virgile.
M. l'Abbé Pezzana relève tous les reproches
qu'ont fait à fon Poëte plufieurs
Ecrivains François , il y répond , & il oppofe
à leurs critiques les éloges que lui
a donnés M. de Voltaire.
གི
Nous n'entrerons point dans des détails
fur un Poëme auffi connu , auffi lu ,
auffi goûté généralement ; il fuffit d'en
annoncer la réimpreffion , & le Libraire
chez lequel on peut fe le procurer. On
a joint à cette édition , une table étendue
& bien faite , des noms des Héros du
Poëme , & des événemens dont il eſt
rempli. On trouve chez Delalain, des
116 MERCURE DE FRANCE.
exemplaires de la Collection entière de
Prault .
La Gerufalemme liberata , la Jerufalem
délivrée de Torquato Taffo . A Paris ,
chez Delalain , Libraire , rue de la
Comédie Françoife ; 2 vol . in- 12 .
:
M. l'Abbé Pezzana , à qui nous devons
déjà l'édition de l'Ariofte , a préfidé à
celle que nous annonçons. Le même
motif les a fait entreprendre l'une &
F'autre la Jérufalem délivrée manquoit
depuis quelque temps , comme le Roland
furieux , à la jolie Collection de
Prault . On l'a publiée dans le même format
, pour compléter cette collection , &
on la vendra féparément à ceux qui ne
defireront que le Poëme. Ce que nous
avons dit de la correction du texte de
l'Ariofte , de l'élégance de l'impreffion ,
doit s'appliquer à la Jérufalem délivrée ;
elle eft fortie des mêmes preffes , & le
même homme de lettres a préfidé à l'édi
tion.
Zuma, Tragédie de M. le Févre , jouée
à Fontainebleau devant Leurs Majef
JUIN. 1777. 117
tés , le jeudi 10 Octobre 1776 , &
repréſentée à Paris par les Comédiens
François , le mercredi 2 2 Janvier 1777 .
A Paris , chez la Veuve Duchefne
Libraire , rue St Jacques , au Temple
du Goût.
Nous avons déjà fait connoître , lors
des premières repréſentations , le plan de
certe Pièce , qui a eu un fuccès éclatant
& bien mérité. L'impreffion nous met
aujourd'hui à portée d'en citer quelques
morceaux. En général , le ftyle de Zuma
eſt noble , élégant , foutenu , plein de
vers frappans , & fur - tour de beaux
fentimens bien exprimés , qui ont
attiré à l'Auteur les plus grands applau
diffemens , & qui doivent donner en
même-tems une idée très-avantageuſe de
fes talens & de fon coeur.
Nous rapporterons l'endroit où Pizarre
fait à fon Confident le récit des circonftances
dans lesquelles Azélie s'eft offerte
à fes yeux , & lui a infpiré de l'amour,
Il venoit de faire naufrage :
Après un long effort ,
Graviffant fur ces monts , j'échappois à la mort ,
Quand la voix d'un mortel y frappa mon oreille,
118 MERCURE DE FRANCE.
Sans fecours , à ce bruit ma crainte ſe réveille ;
Je m'écarte , & , couvert par un feuillage épais ,
D'un habitant des bois j'examine les traits ;
Je ne fais quel tranſport me faifit à ſa vue . ...
Une beauté touchante accompagnoit fes pas ,
Tréfor dont la nature entichit ces climats.
Tous deux, dans la faifon qui fuccède à l'enfance,
Ils refpiroient l'amour , le calme & l'innocence ;
Le ciel fembloit fur eux verfer ces jours féreins
Qu'à l'aurore du monde il fit luire aux humains . ,
L'ombre des noirs foucis ne voiloit point leurs
charmes,
Comme ils étoient fans crime , ils vivoient fans
alarmes ,
Et tous deux confervoient , fur leurs fronts purs,
ouverts ,
Ces premiers traits du Dieu qui forma l'univers.
Te l'avouerai je , Ami ? foit deftin, foit foibleffe,
Soit vengeance du ciel qui me pourfuit fans ceffe ,
Ce fpectacle à mes yeux préſenté chaque jour ,
Fut un piége infenfible où m'attendit l'amour.
Je me flattai d'abord qu'un fentiment plus fage
A leur feule innocence attachoit mon hommage ;
Mais bientôt leur tendreffe éleva dans mon coeur
Des foupirs , confidens de ma jaloufe ardear.
Sur mon jeune rival je furpris ma colère ;
Son tranquille bonheur offenfoit ma mifère.
JUI N. 1777.
II .
· Cent fois j'ofai vouloir arracher de fes bras..
Le refpect , l'amour même ont retenu mes pas.
Enfin , depuis un mois je vis fur ce rivage ,
Témoin toujours caché d'un bonheur qui m'outrage
,
Supportant tout enſemble & le poids de mes fers ,
Et la faim dévorante , & la chaleur des airs
Qui , de lajaloufie , aigriffant l'amertume ,
Mêle une ardeur nouvelle au feu qui me confume,
Ce n'est que d'aujourd'hui qu'un trouble impérieux
M'a fait chercher leur vue , & defcendre en ces
lieux .
Tu vois au pied des monts cette caverne obfcure ,
C'eft dans des antres fourds , tombeaux de la nature
,
Qu'un Dieu , jaloux fans doute , a foin d'enfevelir
Les plus charmants objets qu'il lui plut d'embellir,
Surpris à mon aſpect , mais touchés par mes
plaintes ,
La pitié qui leur parle a fait taire leurs craintes ;
Sans foupçonner mes feux , leur fimple humanité
M'offre ici les fecours de l'hofpitalité ;
Tant le coeur des mortels , que rien encor n'ala
tère ,
Porte de la bonté le divin caractère.
Voici
comment , dans la Scène troiz
120 MERCURE DE FRANCE .
fième du cinquième Acte , M. le Févre
fait parler Pizarre , dont le coeur commence
à s'ouvrir aux remords , & qu'on
vient d'inftruire que Zéliskar eft ſon
frère.
Je ne fuis plus frappé que du partage affreux
Qu'entre mon frère & moi fit le courroux des
cieux .
Quel contrafte en deux coeurs qu'un même
fang anime !
D'un coté l'innocence , & de l'autre le crime !
Hélas ! près de l'objet qui conferva les jours ,
Un foleil toujours pur éclairoit fes amours.
Heureux dans un défert , aimé , digne de l'être ,
Il vivoit fans efclave & n'avoit point de maître.
Et moi, quel fut mon fort dans ce trifte univers ?
Vagabond , fans patrie, errant de mers en mers ,
Miniftre du malheur , noir objet de vengeance ,
La haine des humains pourſuit mon exiſtence .
Du faux nom de vainqueur quand j'ofe me parer,
Le nom d'homme eft un titre où je n'ofe aſpirer,
La Scène cinquième du même Acte ,
entre Pizarre & Zéliskar , eſt des plus
intéreffantes . Quoi de plus touchant que
ce difcours de Zéliskar !
Tu fens trop quels aveux ,
4
Quel
JUIN.1777 .
121
Quel droit fur tes remords follicitent mes voeux,
J'en eus un plus facté puifqu'il fut volontaire :
Contemple ces forêts , vois ce jour qui t'éclaire :
Ces forêts & ce jour témoins de tes douleurs ,
Par ma main bienfaiſante ont vu ſécher tes pleurs.
C'eft ici qu'à ta plainte ouvrant un coeur facile ,
L'indulgente pitié vint t'offrir un afyle.
De la fimple nature élève obeiffant ,
Je n'ai pas eu beſoin d'un titre plus puiſſant
Pour vaincre en ta faveur les foupçons d'ure
mère ,
Pour te traiter en homme & t'accueillir en frère.
On ne fauroit trop exhorter M. le
Fevre à avancer avec ardeur dans une
carrière où tout femble aujourd'hui encourager
les efforts , & dans laquelle il
annonce un talent aufli diftingué. L'honnêteté
de fon caractère , qui a achevé de
lui concilier tous les fuffrages , femble
d'ailleurs devoir le mettre à l'abri de
cette haine , qui n'a que trop fouvent
réuffi à arrêter ou à empoifonner les plus
brillans fuccès.
Méthode nouvelle pour apprendre facilement
le plain-chant , avec quelques
exemples d'hymnes & de profes : Ou-
C
F
122 MERCURE DE FRANCE.
vrage utile à toutes perfonnes chargées
de gouverner l'office divin ; ainfi qu'aux
Organiſtes , Serpents & Baffes-contres,
tant des Eglifes où il y a mufique , que
de celles où il n'y en a point. Par M.
Oudoux , Prêtre , Chapelain , Ponctoyeur
& Muficien de l'Eglife de
Noyon. A Paris , chez A. M. Lottin
l'aîné , rue Saint Jacques ; in- 8 °.
>
Cette Méthode a paru pour la première
fois en 1770 ; la nouvelle édition
que nous en annonçons a été revue
corrigée & augmentée par l'Auteur. Les
Maîtres de Plain- chant font cas des principes
qui y font développés. Ils en ont
fait ufage avec fuccès dans le Diocèſe
de Noyon , où il a été compofé , & partout
ailleurs il n'a pas été moins utile.
Cours d'Architecture Civile , ou traité de
la décoration , diftribution & conftruction
des Bâtimens , par feu J. F.
Blondel , Architecte du Roi , & Profeffeur
de l'Académie Royale d'Archirecture
, & continué par M. Patte, Architecte
de S. A. S. Mgr . le Duc Régnant
de Deux Ponts , tomes 5 & 6 ,
de 5 à 600 p . chacun , fans compter un
JUIN. 1777 . 123
Volume féparé , qui contient 136
Planches . A Paris , chez la veuve
Defaint , Libraire , rue du Foin S.
Jacques .
Le Public avoit beaucoup applaudi aux
premiers volumes de cet Ouvrage , lorfqu'ils
parurent il y a quatre ans ; & ceuxci
qui le complétent , ne méritent pas
un accueil moins diftingué. Il n'y a pas
d'art fur lequel on ait autant écrit , &
peut-être auti peu
fructueufement , que
fur l'Architecture. Combien de volumes
n'a-t-on pas publiés , entr'autres , fur les
proportions des ordres , fans être parvenu
jufqu'ici à rien ftatuer de pofitif à
cet égard : chaque Auteur a propofé fon
opinion pour règle , fans fe mettre en
peine de la motiver , ou d'effayer de la
concilier avec celle des autres . En France,
on fuit communément le fyftême de
Vignole ; en Angleterre , celui de Palladio
; en Italie , celui de Scamozzi ; en
Allemagne & en Eſpagne , celui de tous
les Auteurs indifféremment. C'eft avec
aufi рен de fuccès que toutes les parties
de cet art paroiffent avoir été traitées
jufqu'à préfent.
Le but de l'Ouvrage que nous aunon..
*
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
çons , eft de fauver au contraire l'Architecture
de la bifarrerie des opinions , de
ranger dans un ordre didactique ce qui
conftitue fes vrais principes , de confronter
ce qui a été écrit fur ce fujet avec les
bâtimens anciens & modernes que l'on
admire le plus , pour déduire les cas où
il faut admettre tout fimplement ces
principes , & les modifications dont ils
peuvent être fufceptibles ; en un mot,
d'éclairer par le raifonnement leur véritable
application , de manière à leur ôter.
ce qu'ils paroiffoient avoir d'incertain &
d'arbitraire . Ainsi , ce livre eft la quintefcence
de tous ceux qui l'ont précédé ;
il en eft comme le réfultat ; & avec fon
fecours , on pourroit prefque fe paffer de
tous les autres .
Dans les quatre premiers volumes , il
eft queftion des Ordonnances d'Architecture
, de la décoration des dehors des
édifices, ainfi que de la diftribution des
bâtimens , des parcs & des jardins de
propreté ; dans les deux derniers ,
traite de la décoration intérieure des
appartemens , & principalement de la
conftruction .
on
Perfonne n'ignore combien la décoration
intérieure des appartemens a fait de
JUIN. 1777. 125
progrès de nos jours ; c'eft pourquoi rien
ne fauroit davantage intéreffer , que d'en
connoître les principes , & ce qui conftitue
le beau effentiel de cette partie qui
fait tant d'honneur à notre Architecture
françoife. On y fait voir qu'il faut apporter
beaucoup de jugement & de difcrétion
, dans la répartition des ornemens
; qu'ils ne doivent pas être davantage
prodigués au hafard dans les dedans
que dans les dehors d'un édifice ; que
jamais leur profufion ne produifit une
vraie beauté ; & qu'en un mot , cette
profufion décèle plutôt le défaut de gé
nie , que la capacité de l'Artifte. M. Patte
difcute enfuite quel doit être le ſtyle
propre à l'Ordonnance de la décoration
particulière de chaque pièce d'un appar
tement , fuivant le degré de richeffe ou
de fimplicité qu'elle exige , foit à raiſon
de fon ufage , foit à raiſon de l'importance
d'un appartement ; & pour confirmer
fes principes , il offre des modèles
puifés dans les plus beaux Ouvrages en
Ace genre.
•
Le Traité de la conftruction , qui occupe
la plus grande partie de cette continuation
, doit fixer fur - tout l'attention
de tous ceux qui font bâtir. L'expérience,
à force d'avoir été redreffée par l'événe
14
14
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
و
ment, a bien appris en général ce qu'il
faut obferver pour la folidité des bâtimens
ordinaires ; mais , à l'exception de
quelques règles fur la liaifon des matériaux
& fur l'obligation d'élever les
murs en talus ou en retraite , on n'a
prefque rien écrit fur cette matière importante
, & il n'y a aucun livre où l'on
fe foit attaché à développer toutes les
reffources de l'art , & fes principes conftitutifs.
De-là vient que , lorfqu'on veut
innover ou entreprendre quelque bâtiſſe,
où l'on ne peut être guidépar les routines
ordinaires on eft réduit à opérer au
hafard , à changer , à ajouter , à revenir
fur fes pas ; ou bien enfin à multiplier
les liens de fer pour dernière reffource
tellement qu'on n'en vient à bout volontiers
qu'à force de dépenfe , & fouvent
au dépend de fa durée.
و
M. Patte expofe d'abord dans l'introduction
, les progrès & les découvertes
que l'on a faites fucceffivement dans l'art
de bâtir ; delà , il explique les qualités
des matériaux le choix qu'on
> en
doit faire , leur préparation , leur emploi
, la manière de planter un bâtiment
, de fonder fur les différens terrains
; enfin il développe les principes
fondamentaux de chaque forte de confJUIN.
1777. 127
truction , foit toute en pierre , foit partie
en pierre & en moilon , foit toute en moilon
, foit toute en briques. Sans ceffe cet
Architecte met en parallèle les différens
procédés , tant anciens que modernes ;
il les éclaire par une critique lumineufe ,
par la jufteffe & la nouveauté de fes
obfervations.
Après avoir traité de la conftruction ,
relativement aux bâtimens ordinaires
M. Patte la confidère dans le grand', eu
égard aux édifices d'importance , & à
l'exécution des travaux les plus difficiles .
Il fait voir que les règles de la folidité
dérivent effentiellement des loix éternelles
de la ftatique , de l'équilibre & de
la pefanteur ; & que par conféquent ces
règles doivent être fans atteinte , comme
étant la fauve - garde des Citoyens dans
leurs demeures. Qui croiroit cependant ,
dit- il , « qu'il fe foit trouvé quelques
» Architectes d'affez peu de jugement ,
» pour effayer d'accréditer qu'on pouvoit
» réduire la force d'un pié droit ou d'un
» contre-fort arbitrairement , en violen-
» tant la pouffée d'une voûte par des
» crampons ou des liens de fer ; changer
» fa direction naturelle ; fe permettre à
» volonté des ouvertures dans fes fup-
» ports ; transférer la force des fupports
ر ا
1F
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
>>
"
a
33
» du basen haut , en les élargiffant vers la
» naiffance de la voûte , par des trompes
» ou des encorbellemens ; & enfin fuppléer
à la foibleffe des fupports, par des
» chandelles de pierre , placées par def-
» fous la voûte : ainfi , felon ce fyftême ,
» ce ne feroit plus la bonne affiette des
» pierres , leur appareil , la relation des
fupports avec la pouffée des voûtes qui
garantiroient la folidité d'une conf-
» truction , ce feroit le foible qui porteroit
ridiculement le fort ; il n'y auroit
plus de principes , plus de sûreté pour
les Citoyens ; ils feroient fans ceffe en
danger. L'art confifteroit à bâtir en
porte-à- faux , à prodiguer des liens de
fer , à les fubftituer arbitrairement à la
» bonne épaiffeur des contre- forts ou
» des pilliers butans pour contenir les
» pouffées. Qu'un lien de fer vînt à
» rompre par l'effet ordinaire du taffewment
, ou bien à faire éclater da
N
39
»
"
pierre qu'il contient , tout feroit dit :
» voilà un bâtiment , fouvent de plu-
» fieurs millions , au moment qu'on
» s'y attendroit le moins , fubitement
» renverfé . »
Cet Auteur entre enfuite dans tous les
détails du méchanifme des voûtes ; il
enfeigne les moyens d'alléger leurs piéJUIN.
1777. 129
droits ; comment l'on peut , an befoin ,
décompofer leur pouffée, fans nuire néan
moins à la folidité ; en quel cas il faut
admettre des contre forts , des pilliers:
butans, des arc- boutans ; quel eft le poidsque
chaque eſpèce de pierre eft capable
de porter , fans rifquer de s'écrafer fous
le fardeau enfin , ce qu'on doit efpérer
de la réfiftance du fer , & combien il eft
important de ne l'employer dans une
conftruction que comme une reſource
fecondaire , & jamais comme un moyen
principal. Le chapitre du taffement des
voûres , & de leurs effets pendant le déceintrement
; ce moment critique , où
toutes les parties d'une conftruction font
en mouvement , mérite fut-tout d'être
médité par tous les gens de l'art : ils y
apprendront comment on peut l'opérer
avec fuccès. C'eft pour la première fois
qu'on a écrit fur ces fortes de matières ;
elles demandoient des connoiffances
combinées , qui fe trouvent difficilement
réunies .
Non content d'avoir développé les
principes d'où dérive la folidité d'une
construction , M. Patte fait voir com
ment on peut les appliquer en toutes
circonstances pour fe guider, & décou
vrir d'avance ce qui eft ou n'eft pas exét
F v
130 MERCURE DE FRANCE.
:
curable. Il prend pour exemple une coupole
fur pendentif , c'eſt- à - dire , celle de
toutes les conftructions dont l'invention
fait le plus d'honneur à l'Architecture
moderne. On fe rappelle que cet Architecte
avoit déjà traité précédemment cette
queſtion , en mettant en parallèle les
plus beaux Ouvrages en ce genre , & en
éclairant par les raifons mathématiques ,
quelle devoit être la force de leurs fupports
ici il confidère de nouveau ce
même objet fous un autre point de vue
plus fimple , plus frappant , plus à la
portée d'être apprécié par les gens de
l'art ; il envifage une coupole fuivant fa
conftitution phyfique ; il en fait l'analyfe ,
l'anatomie; il en développe l'appareil , tout
le méchanifme , & parvient à faire voir
avec une évidence à laquelle on ne peut
fe refufer, qu'un pendentif ayant en plan
& en élévation la forme d'un vrai coin ,
dont les côtés font toujours appuyés
contre les voûtes des nefs , ou des bras
de la Croix d'une Eglife , & ce coin fe
trouvant chargé fur fon fommet par la
tour du dôme , ne fauroit néceffairement
foutenir ce fardeau , fans de groffes
voûtes en berceau le long des bras de la
Croix , fans interruption , pour reporter
l'effort latéral du pendentifcontre les murs
JUIN { -131 1777.
des extrémités de l'Eglife . Tous les exemples
font d'ailleurs formels à cet égard ;
& même M. Patte cite douze coupoles
où l'action des pendentifs , malgré la
précaution de groffes voûtes fur les bras
de la Croix , a néanmoins rompu les arcs
qui les fupportent : tant eft grande cette
impulfion latérale , & tant il eft vrai que
fans une condition auffi effentielle , il
n'y auroit aucun fuccès à fe promettre
de la folidité d'un pareil ouvrage.
Les voûtes plates , les terraffes , les
combles briquetés , ou en pierre , les
ponts , les développemens des bâtiffes
gothiques , & les conftructions les plus
difficiles , font la matière des chapitres
fuivans. La méthode de l'Auteur , eft de
mettre fans ceffe en parallèle un nombre
d'exemples choifis , de les difcuter , &
de les éclairer par le raifonnement , pour
parvenir à établir les vrais principes de
leur folidité , ou la préférence que l'on
doit donner aux uns fur les autres . Enfin,
ce livre eft terminé par tous les détails
des arts qui concourent à l'entière perfection
d'un bâtiment , tels que la charpenterie
, la couverture , la plomberie ,
la ferrurerie , la menuiferie , la peinture
d'impreſſion , &c. lefquelles ne font pas
F vi
132 MERCURE DE FRANCE.
J
Traitées d'une manière moins intéreffante
que la maçonnerie.
M
Parnaffe des Dames , ( fuite du ) contenant
le théâtre des Femmes Françoiſes,.
Angloifes , Allemandes & Danoifes.
4 vol. in-8° . brochés 16 liv. Le tome
cinquième & dernier paroîtra inceffamment.
A Paris , chez Ruault , Lib..
rue de la Harpe , 1777 .
Le théâtre des Femmes Françoifes ,
qui fait partie de ce Recueil , fera compofé
de deux volumes. Le fecond , qui ne
paroît pas encore , & qui fera le dixième.
& dernier du Parnaffe des Dames , contiendra
les Notices de toutes les Femmes
Françoifes qui ont fait des pièces de théâtre
; Banalyfe de leurs meilleures Tra-
"gédies, Comédies, & c. & leurs plus jolies :
productions en vers. Le premier volume.
du même théâtre , qui eft un des quatre
que nous annonçons , ne contient que
trois pièces dramatiques , d'une jeune
Dame qui n'a pas voulu être nommée ,
& s'eft dérobée par là aux éloges que fes
trois Drames méritent également pour
l'intérêt , les détails & le ftyle..
3
La première de ces Comédies eft inti
JUIN. 1777.
2
-tulée la Mère rivale. Le rôle de Célanie ,.
qui eft cette Mère rivale , eſt un des plus
beaux & des plus intéreffans qu'on pût:
faire paroître au théâtre. C'eſt une veuve
encore jeune , belle , aimable , pleine de:
fenfibilité , qui s'eft entièrement confacrée
à l'éducation d'une fille qu'elle
chérit. Elle a tout facrifié à ce foin ,.
jufqu'à une paffion qu'elle a conçue en
fecret depuis plufieurs années. Réfolue
de n'écouter la voix de l'amour , qu'après
avoir fatisfait aux devoirs de la nature, elle:
a différé de faire connoître cet amour à
celui qui en eft l'objer , jufqu'au moment
où elle fe difpoferoit à établir fa fille . Ce
moment eft arrivé ; mais à peine vientelle
de faire l'aveu de fes fentimens ,
qu'elle
+
' elle découvre que fa fille eft fa rivale .
Elle confent à leur union , mais fon coeur
eft déchiré de douleur. Les deux amans
fe montrent prêts à renoncer l'un à l'au-
Tre , & à faire les plus grands facrifices
pour chercher à rétablir le calme dans
lame de cette mère tendre & généreufe ..
Célanie touchée , rend enfin toute fa
tendreffe à fa fille , qu'elle avoit d'abord
foupçonnée d'ingratitude & prend dé--
formais pour fon amant les fentimens
d'une mère… TUNC me clitup
134 MERCURE DE FRANCE .
Les deux autres pièces du même volume
& du même Auteur , font l'Amant
Anonyme , & les Fauffes Délicateſſes. Si
elles le cédent à la première pour l'intérêt,
& la chaleur de l'intrigue , elles font également-
embellies par la fineffe des fentimens
, & par la délicateffe & les agré
mens du ſtyle.
Le théâtre des Femmes Angloifes
comprend Ariftomène , Tragédie de
Madame la Comteffe de Winfchelſea ;
Le Jeune Roi Abdelazet , Erminie , &
Philandre , Tragédies de Madame Behn;
Aurélie , ou l'Epoux Parjure , & le Cruel
Préfent , ou le Prince de Milan , Tragé
dies de Madame Cent-Livres ; l'Empereur
de la Lune , Comédie de Madame Behn;
& Marplot à Lisbonne , Comédie de Madame
Cent- Livres. Au lieu d'une Notice
de ces différentes pièces , qui vraiſemblablement
intérefferoit fort peu nos
Lecteurs , nous leur donnerons une idée
de la vie de Sufanne Cent Livres , Auteur
d'une partie de ces mêmes pièces. Cette
vie a quelque chofe de fingulier & de
romanefque ; & les talens littéraires de
Madame Cent- Livres doivent paroître
étonnans , fi l'on confidère les obftacles
qu'elle eut à furmonter. « Dans le
JUIN. 1777. 135
و د
» tumulte d'une vie orageufe , dit fon
Biographe , dont le cours ne fut que
» de trente-fept ans , elle eut à triompher
» de la plus affreufe indigence , de l'é-
» ducation la plus négligée , & de fon
» propre caractère , qui la portoit aux
plaifirs & à la diffipation .
19
» Peu de perfonnes ont commencé
leur carrière fous des aufpices plus
» malheureux . Comme Homère , elle
naquit dans un rang fi obfcur , que le
» lieu de fa naiffance & le nom même
» de fes parens font inconnus ; une Angloife
& un réfugié François , unis par
» des noeuds légitimes , mais clandef-
» tins , lui donnèrent le jour en 1680 .
» Sufanne paffa les trois ou quatre pre-
» mières années de fa vie en Irlande
» où la misère & le chagrin accélérèrent
» la mort de fon père. Sa mère , plus courageufe,
ne tarda pas à retourner dans fa
» Patrie ; mais rejetée du fein de fa fa-
» mille elle fe vit réduite à chercher, par
» le travail de fes mains , des reffources
» contre l'adverfité . La tendreffe mater-
» nelle foutint quelque temps fes forces
N
ود
épuisées. Enfin , le terme de fes jours
» arriva quand elle devenoit plus que
» jamais néceffaire à fa fille .
36 MERCURE DE FRANCE.
و د
85
» Sufanne touchoit alors à fa treizième
» année ; on eût dit que la nature ne
» l'avoit douée d'un efprit prématuré ,
» d'un coeur vraiment fenfible , & desgrâces
de la figure , que pour rendre
» fa fituation plus accablante & plus
dangereuſe. Il lui reftoit dans Londres.
une parente affez riche , mais il fal-
» loit , pour en folliciter les bienfaits ,
entreprendre ce voyage . La longueur
» du chemin , l'intempérie de l'air , la
» timidité naturelle à fon âge , & fur-
" tout à fon fexe , la délicateffe même
de fes pieds qui devoient lat porter
d'un bout du Royaume à l'autre , rien
» ne put l'arrêter ; elle fe mit en route ,
» comptant , pour en faire les frais , fur
» les fecours toujours foibles que la pau
» vreté fuppliante arrache à la pitié.
» Dans la fituation où fe voyoit l'infortunée
Sufanne , les filles jeunes &
jolies trouvent par tout des protec
teurs : plufieurs s'offrirent à notre belle
orpheline , mais ils vouloient vendre
» leurs bienfaits ; & le prix qu'ils y mettoient
, effarouchoit fa tremblante in--
nocence. Si des befoins preffans ne lui
permettoient pas de rejeter avec dé
dain leurs propofitions , fa défiance &.
397
JUIN . 1777. 137
"
» fa vertu l'empêchèrent de fuccomber ,
» du moins jufqu'à Cambrigde. Ce fut
» là le premier écueil où fon innocencefit
naufrage ; mais quelle autre eût
» réfifté plus qu'elle? Le fage bienfaiteur
qui fe préfentoit , ne cherchoit point
» à l'éblouir par des offres brillantes ; il
» ne lui donnoit que des confeils hon-
» nêtes & défintéreffés , & lui propofoit
de prendre le même foin de fon édu
» cation , que fi elle étoit fa fille. Su-
» fanne crut pouvoir lui donner fa con-
» fiance , & fè ranger fous fa conduite ; ce
généreux protecteur qui devoit lui
» tenir lieu de père , étoit un beau jeune
» homme de dix- huit ans , étudiant de
» l'Univerfité de Cambrigde . Antoni
» Hammon ( c'étoit fon noin ) fit prendre
» à Sufanne un habit d'homme , & la
préfenta dans fon Collége , comme un
» de fes parens qui defiroit y faire fes
"
» études. »
Ce ne fut qu'au bout de quatre ans.
que la liaifon de ce couple Savant infpira
de la défiance aux Inftituteurs du
jeune homme. Sufanne fut obligée de
renoncer au bonnet de Docteur pour
reprendre les habits de fon fexe. Hammon
, qui étoit bon Gentilhomme &
138 MERCURE DE FRANCE.
•
f
>
riche , lui fit , en fe féparant d'elle , un
fort qui la mettoit au- deffus des befoins
pour le refte de fes jours . Elle fe rendit
à Londres , où elle fe maria deux fois
en moins de deux ans. Son premier mariage
fe termina par un divorce , & le
fecond par la mort de fon mari . Suſanne
fe trouvant veuve à dix -huit ans , s'enfevelit
pendant deux ans dans la retraite
où la lecture des Poëtes , à laquelle elle
-fe livra pour diffiper fa douleur , lui inf
pira le goût de la Poéfie. Elle revint à
Londres , & y fit jouer , à l'âge de vingt
ans , l'Epoux Parjure , Tragédie qui
eut beaucoup de fuccès , & fut bientôt
fuivie d'une feconde , intitulée : le Cruel
Préfent. Elle fe borna , dans ce genre ,
à ces deux ouvrages , & donna la préférence
à la Comédie , plus conforme à
la vivacité & à la gaieté de fon efprit.
i
Cependant la vie diffipée qu'elle menoit
à Londres , dérangea fa fortune .
Ses talens n'étoient qu'une reffource foible
& incertaine contre l'indigence ; elle
en chercha une plus affurée dans l'état
de Comédienne. Elle fut Auteur &
Actrice , ou plutôt Acteur , car elle
jouoit affez fréquemment des rôles
d'hommes , & même de héros. Un jour,
JUIN. 1777 . 139
la Cour étant à Vindford , on repréfentoit
les Reines Rivales de Lée ; Sufanne
jouant le rôle d'Alexandre , fit la
conquête de Jofeph Cent Livres , Officier
de la Maifon de la Reine , qui en
devint fi éperduement amoureux , que le
foir même il lui propofa de l'époufer.
Ce dernier mariage fut plus long & plus
heureux que les autres . Madame Cent-
Livres mérita , par fa conduite , de fixer
le coeur de fon mari , continua de faire
des Comédies , & jouit paiſiblement de
la gloire que fes talens lui avoient acquife.
Elle mourut après feize ans de
mariage , n'étant encore que dans fa
trente-feptième année . Ses Pièces de
théâtre font au nombre de vingt , deux
Tragédies , & dix-huit Comédies .
Le dernier de ces quatre volumes renferme
le Théâtre des Femmes Danoifes ,
& celui des Femmes Allemandes ; celui
des Femmes Danoifes eft compofé de
trois pièces de Madame Paffow : Marianne
, ou le Choix Volontaire , Comédie
en cinq actes ; la Méprife d'Amour ,
Paftorale ; & l'Amour Philofophe , Comédie
en un acte & en vers . Le Théâtre
des Femmes Allemandes ne confifte que
dans la Méfalliance , Comédie en un
140 MERCURE DE FRANCE.
acte & en profe , de Madame Gottſched.
Le ridicule attaqué dans cette pièce ,
vraiment comique , & très- bien dialoguée
, eft l'entêtement exceffif de certains
nobles Allemands far l'ancienneté de
leur nobleffe.
Le Maître d'Hiftoire , ou Chronologie
Elémentaire , hiftorique & raifonnée
des principales Hiftoires , difpofée
pour en rendre l'étude agréable &
facile à la Jeuneffe ; Ouvrage qui peut
fervir de fuite aux Principes d'Inftitution
. A Paris , chez la veuve
Defaint , rue du Foin S. Jacq. in- 12 .
Cet Ouvrage eft deftiné à la jeuneffe ,
& aux Maîtres qui fe chargent de l'élever
& de l'inftruire. L'hiftoire doit tenir
fans doute le premier rang parmi les
genres d'études dont on l'occupe ; on
connoît fon importance : elle feule , en
apprenant à connoître les hommes , peut
contribuer à les former. Elle eft le fondement
de la politique & de la morale ;
elle fait l'homme d'état , & le Citoyen
utile. Les fecours ne manquent pas pour
l'étudier & l'approfondir ; mais ces fecours
ne font pas à la portée de l'en
JUI N. 1777 , 141
cette
fance , & tous les Maîtres ne font pas en
état de s'en fervir avec fuccès. Il y a peu
d'Ouvrages Élémentaires qui n'exigent
d'eux beaucoup de travail ; on a effayé de
leur en fournir un qui leur en demandera
moins ; & c'est l'objet du volume que
nous annonçons : ce font des éléments
de Chronologie ; ont fait que
feience fert d'introduction à l'hiftoire ;
fans elle , il feroit difficile que l'efprit
ne s'égarât point dans la multiplicité
des faits qu'on lui préfente , & qu'il doit
retenir. On a lié ici la Chronologie à
ces mêmes faits. Toute l'hiftoire , depuis
la création jufqu'à nos jours , eft diviſée
en quinze époques , qui font autant de
points de réunion , autour defquels viennent
fe placer fans efforts tous les événemens.
Cette divifion n'eft pas neuve ;
mais il ne s'agit pas d'inventer , lorf
qu'on veut inftruire. Le développement
de chaque époque eft très- précis : peu
de faits ; mais les principaux font rapportés
avec autant de précifion que de
clarté , ils font exprimés fimplement ,"
& de manière à être conçus & retenus par
les enfans. L'Auteur propofe de les leur
faire apprendre par cour ; il confeille
en même-temps au répétiteur d'étendre
142 MERCURE DE FRANCE.
les détails de ces mêmes faits dans leurs
leçons particulières.
1
Après cette étude , l'Auteur conduit
à celle des Hiftoires particulières ; il
parcourt fucceffivement l'Hiftoire Sainte ,
I'Hiftoire Eccléfiaftique , l'Hiftoire Aneienne
, l'Hiftoire Romaine , celle des
Empereurs Romains , du Bas-Empire ,
de France , d'Italie , d'Allemagne , d'Efpagne
& d'Angleterre : peu de fairs ;
mais les principaux ; l'indication générale
de ceux qu'il eft important de ſavoir ,
leurs dates , voilà ce qu'il offre dans tous
ces morceaux détachés : à la fuite de chacun,
il place des confeils dont les Maîtres
puiffent profiter , & il indique les Auteurs
& les livres qu'on peut mettre
entre les mains des jeunes gens , pour
acquérir une connoiffance plus générale
& plus détaillée de chaque partie de
l'hiftoire , ou plutôt de chaque hiſtoire
particulière. Il ne faut pas s'attendre à
trouver beaucoup d'intérêt & d'agrément
dans cet Ouvrage ; ceux de cette eſpèce
n'en font pas fufceptibles ; leurs Auteurs
fongent à fe rendre utiles , & ils le font ;
leurs productions ont ce inérite ; & fi
elles font moins defirées que beaucoup .
d'autres qui ne l'ont pas , fi elles font
JUIN. 1777 . 143
moins lues , elles n'en font pas moins
eftimables .
Hiftoire des Campagnes de Henri de la
Tour d'Auvergne, Vicomte de Turenne ,
en 1672 , 1673 , 1674 & 1675 ; contenant
le détail & les plans des mouvemens
, des batailles , des combats ,
& des fiéges , écrite d'après les papiers
originaux du Maréchal de Turenne
( communiqués par la Maiſonde
Bouillon ) , la correfpondance de
Louis XIV , de fes Miniftres , &
de beaucoup de Mémoires authentiques.
Par M. le Chevalier de Grimoard
: les cartes & les plans font de
M. le Chevalier de Beaurain . Ouvrage
propofé par foufcription .
Tout Militaire qui veut acquérir des
connoiffances profondes fur l'art de la
guerre , doit étudier l'hiftoire des habiles
Généraux , afin d'en faifir les principes
en méditant leurs actions , on parvient
à s'approprier les maximes qui ont été
la bafe de leur conduite. Le choix des
livres n'eft pas indifférent. Les Hiftoriens :
n'ont ordinairement aucune idée de la
guerre ; ils en expofent les opérations :
144 MERCURE DE FRANCE .
d'une manière imparfaite , ou n'en développent
pas les motifs avec intelligence..
Ils négligent fouvent des circonstances
importantes pour s'occuper de difcuffions
minutieufes ou fuperflues , qu'ils écrivent
quelquefois avec élégance. Les graces
de la diction captivent le Lecteur
mais ne l'inftruifent pas , quand le fond
des chofes manque ; c'est ce qui prouve
combien il est important que les Ouvrages
hiftoriques , deſtinés à faciliter l'étude
de la guerre , foient choifis avec difcernement
& compofés par des Militaires
.
>
On convient généralement que Turenne
eft le modèle le plus parfait pour
un Militaire. Comme ce grand Homme
poffédoit la fcience de la guerre au fuprême
degré , toutes fes campagnes font
admirables par-tout on y reconnoît
l'empreinte du génie ; mais l'époque la
plus éclatante de fa vie , eft celle où il
trouva dans Montécuculli un rival digne
de lui . Pour bien juger de la capacité
d'un Général , il faut apprécier celle de
fon, Adverfaire : un Génie quelconque
ne prend fon efflor que quand il el vivement
excité par l'émulation. Turenne
avait été grand jufqu'en 1673 ; mais
depuis
JUIN. 1777. 145
depuis que Montécuculli lui fut oppofé ,
jufqu'à fa mort , il fut fublime & plus
qu'humain. Alternativement fur l'offenfive
& la défenfive , on voit ces deux grands
Capitaines employer ce que la fcience
militaire a de plus profond & de plus
fubtil , pour changer l'état de la guerre ,
& ne faire que des mouvemens précifément
relatifs à leur plan de campagne..
Rien ne conftate mieux l'habileté d'un
Général , que les moyens dont il ufe
pour parvenir à fon but , fans jamais ſe
fervir d'aucun qui puiffe l'en éloigner .
1
Quoique Montécuculli n'ait été l'ému
le de Turenne qu'en 1673 , on a cru
devoir détailler la campagne de 1672 ,
(qui fut la première de la guerre contre
les Hollandois) , pour completter cette
partie de l'Hiftoire militaire du Héros de
la France : elle eft d'autant plus intéreſfante
, qu'on y voit de grands talens ,
forcés de céder à des talens fupérieurs.
Les Ouvrages publiés jufqu'à préfent
far l'Hiftoire Militaire , manquent fouvent
d'un avantage effentiel . Les cartes
& les plans deftinés à en faciliter l'intelligence
, font fi peu détaillés , qu'il eft
impoffible d'avoir une idée exacte du
local . On évitera cet inconvénient ; car
G
146 MERCURE DE FRANCE.
tous les deffins feront travaillés d'après
des cartes très -étendues , que M. de Turenne
avoit fait lever pour fon ufage , &
fur lesquelles les mouvemens refpectifs
des différentes Armées font tracés avec
la plus grande préciſion : on pourra alors
fuivre facilement les manoeuvres.
Le théâtre des opérations militaires
comprendra un espace d'environ quatrevingt
lieues en longueur fur quarante de
largeur, Il fera deffiné topographiquement
, c'est- à- dire que les moindres dérails
du terrein s'y trouveront exprimés,
M. le Chevalier de Beaurain obſerve ici
qu'il n'y a , fur les pays où Turenne fit
la guerre , aucun Ouvrage de ce genre.
Le difcours fera orné de vignettes &
cul- de-lampes relatifs au fujet.
Les cartes & les plans feront gravés
par les plus habiles Artiftes, & dreffés pat
M. de Beaurain , déjà connu par plufieurs
traveaux topographiques , & entr'autres
par les Campagnes du Maréchal de
Luxembourg, auxquelles il a travaillé ,
conjointement avec M, fon Père , & par
celles du Grand Condé.
Comme les Hiftoires de M. de Tus
renne font incomplettes , M. le Chevas .
lier de Grimoard publiera inceffamment
JUIN. 1777 147
de nouveaux Mémoires fur la vie de ce
grand Homme. Ils font compofés far
beaucoup de papiers originaux , la plupart
écrits de la main , & que M. le Duc
de Bouillon a bien voulu communiquer.
Ils ont été inconnus à M. de Ramfay,
ou il n'a pu s'en fervir , parce qu'il fit
imprimer fon livre dans un tems trop
peu éloigné du fiécle de Louis XIV. La
réunion de ces Mémoires ( qui commence
en 1611, & finiffent en 1672 ) ,
avec l'Ouvrage qu'on annonce , complettera
l'Hiftoire de M. de Turenne.
Cette Hiftoire formera un volume
in folio, qui fera délivré dans le courant
du mois de Janvier prochain.
Il a été ouvert dans le courant du mois
de Mars dernier , une foufcription qui
durera jufqu'au mois d'Août prochain
inclufivement. On payera 30 liv . en fouf
crivant, & 30 liv. en retirant l'exemplaire
: ceux qui n'auront pas fouferit le
payeront 84 liv.
La lifte des Sonfcripteurs fera impri
mée.
On pourra voir des deffins relatifs à
eet Ouvrage , chez M. le Chevalier de
Beaurain , Géographe ordinaire du Roi
&fon Penfionnaire , rue Gle- Coeur ,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
la première porte- cochère à droite en
entrant par le quai des Auguftins .
On foufcrit chez Prévost , Libraire ,
quai des Auguftins , près du Pont Saint-
Michel .
Traitéfur les Enclos , les Prairies artificielles
, & fur l'éducation des moutons
de race angloife ; par M. de Mante. A
Paris , chez Ch. Hochereau , Libraire,
Quai de Conti , à la defcente du
Pont-Neuf, au Phénix,
11 eft de la plus grande évidence que
l'agriculture eft la fource de l'abondance
, & la vraie caufe de la profpérité
d'un État , puifque par- tout où elle eſt
encouragée , ménagée & floriffante , le
commerce , les arts & l'induſtrie font
portés au plus haut degré de fplendeur .
On peut donc affurer qu'un Recueil d'obfervations
& de découvertes fur une des
principales branches de l'agronomie , ne
pourra qu'intéreffer le Public , & qu'il
voudra bien encourager l'Auteur , en
agréant l'Ouvrage qu'il lui préfente par
foufcription .
La première partie contiendra la démonftration
des avantages réfultans de
JUI N. 1777. 149
Fufage des enclos , de la nature des maté
riaux , & de la façon de perfectionner
čes enclos : démonftration fondée fur
une pratique expérimentale , & non fur
de fimples fpéculations théoriques.
On traitera enfuite d'une nouvelle culture
de la luzerne , des choux , des pom
mes de terre , du navet anglois , gros ,
verd & rond ; de la culture de la grande
pimprenelle ; de celle du fainfoin , 'dır
trefle , de la carotte , du perfil , de la
vefce & de ray-grafs .
La feconde traitera de l'éducation des
moutons de race angloife , de la nourriture
qui leur convient , des foins que la
délicateffe de l'animal rend convenables
& néceffaires à fa confervation , & le
produit que doit rendre un troupeau
conduit par ces principes.
MM. Duhamel & Chateauvieux ont
fenti les avantages de la culture angloife
& des prairies artificielles . Leurs principes
font très-analogues à ceux de l'Auteur
; mais il croit avoir trouvé des
moyens plus fimples , moins compliqués ,
pour obtenir des produits beaucoup plus
confidérables. Sa charrue à femoir , de
la plus facile exécution , & d'un prix
très-inférieur à celle de ces Meffieurs ,
G iij
10 MERCURE DE FRANCE.
eft , par conféquent , plus à la portée
des facultés du cultivateur.
Un des grands intérêts de l'État, feroit
d'avoir des laines égales en fineffe , en
beauté , en qualité à celles d'Angleterre .
Les moutons anglois , que l'Auteur a
Bourrisen France comme en Angleterre ,
foignés par des Bergers Anglois , fur un
fol de même nature , expofés à un climat
d'une égale température , donneront le
même produit ; les mauvaifes races fran
coifes remplacées par les meilleures de
Angleterre , s'éteindront bientôt , ou
feront perfectionnées par l'accouplement
des béliers anglois avec des brebis françoifes
; expérience que l'Auteur fera pour
fervir d'exemple aux Fermiers , en attendant
que fon troupeau foit affez fort
pour en pouvoir détacher quelques brebis
, ce qui cependant ne pourra s'exécuter
qu'à la quatrième année , vers 1781. Le
bénéfice confidérable que les Fermiers
retireroient de cet objet , en engageroit
d'autres à fuivre leur exemple , ce qui
tourneroit au profit des Propriétaires.
Tout véritable Patriote doit s'intéreffer
au fuccès d'un pareil établiffement ,
puifqu'il en résulte de grands biens pour
P'État.
JUIN. 1777.
Le premier feroit le défrichement
d'un terrein par une nouvelle culture.
Le fecond , de n'être plus obligé à
tirer des Etrangers les moutons pour la
confommation de Paris .
Le troisième , de conferver dans le
Royaume l'argent employé au-dehors à
l'achat des laines pour les Manufactures.
Les recherches , les travaux de l'Auteur
ont été encouragés par le Gouvernement.
Le Roi a bien voulu lui accoFder
une portion de terrein où il s'occupe
à mettre en pratique la culture qu'il
annonce dans fon Livre.
Il formiera un volume in- 4° . orné des
planches néceffaires pour rendre exactement
la nature & la façon des uftenfiles
anglois.
Le prix de la foufcription fera de 1
liv.
On foufcrira chez Hochereau , Libr
vis-à- vis le Pont-Neuf, quai de Conti
jufqu'au z2s5 Juin.
L'Ouvrage fera livré à la fin du mois
de Septembre 1777.
On ne livrera que des exemplaires
pour les Soufcripteurs.
1
Sa Majefté a daigné foufcrire pour
une centaine d'exemplaires de cet Ouvrage.
་
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
Les Rues & les environs de Paris . A
Paris , chez Ph. D. Langlois , Lib. rue
du Petit-Pont , près la rue St Severin ; z
vol in- 12 . Prix 5 liv. br. S
Galathée , Comédie en un acte & en
vers libres ; prix 11. 4 f. A Amfterdam ;
& fe trouve à Paris , chez Lefclapart
jeune , Lib. quai de Gèvres .
Recueil hiftorique & chronologique de
faits mémorables , pour fervir à l'Hiftoire
genérale de la Marine & à celle des
découvertes ; 2 vol. in-12 . Prix s liv.
br . A Paris , chez Monory , Lib . rue de
la Comédie Françoife.
Abrégé de l'orthographe françoife
communément appelé Dictionnaire de
Poitiers ; vol. in- 12 , A Poitiers , chez
Félix Faulcon , Imprimeur- Libraire ; &
chez les principaux Libraires du Royaume.
A Verſailles , chez Blaifot ,
Satory,
rue
JUIN. 1777 . 153
T
On trouve aux mêmes adreffes le
Traité de l'orthographe Françoife , en
forme de Dictionnaire , nouvellement
imprimé , avec des augmentations ; gr
in 5°.
Effai fur les révolutions de la Mufique
en France ; Broch: in- 8 °. A Paris , chez
les Marchands de nouveautés.
ACADÉMIES.
PARIS.
I.
Académiedes Infcriptions & Belles-Lettres
L'OBJET de M. Déformeaux , dans les
deux premiers Mémoires qu'il avoit lus
précédemment , étoit de donner une
idée exacte & précife de l'origine de la
Nobleffe Françoife , de fon influence
dans le Gouvernement , & des viciffitudes
qu'elles a éprouvées , jufqu'à ce que nos
G.v.
154 MERCURE DE FRANCE.
Rois l'aient réduite à n'être plus que
l'appui & l'ornement de l'État .
M. Déformeaux va chercher fon ori-..
gine jufques dans les forêts de la Germanie
, où elle exiftoit fous le nom de
Compagnons du Prince, Il prouve , d'après
les monumens les plus refpectés de notre
ancienne Hiftoire , qu'alors , & même:
après la conquête des Gaules , la nobleffè
n'étoit que perfonnelle ; qu'il n'y avoit
dans l'Etat qu'un feul ordre de Citoyens
'divifé en deux claffes , la première formée
de tous ceux qui étoient décorés de
dignités , de commandemens , & qui
avoient prêté ferment au Prince , connue,
fous le nom de Lendes d'Antruftions ou
de Fidèles. La feconde , compofée de
Francs libres qui pouvoient apirer aux:
mêmes ko
neurs en fe dévouant particulièrement
au Prince & en lui prêtant
ferment. Il fait voir comment les Lendes,,
objet tour-à- tour des faveurs & de l'inquiétude
des Rois , trop enrichis & trop
élévés
leurs libéralités indifcrettes
,
par
obtinrent , au fameux Traité d'Andlau
que les bénéfices , une fois accordés ,
deviendroient
inamovibles
; les Lendes.
trouvèrent
bientôt le fecret de les rendre.
héréditaires
; c'est alors , felon l'Auteur ,,
"}
JUIN. 1777. ISS
que la Nobleffe fe tranfmit & devint
héréditaire ; de là , deux Ordres diftincts!
& permanens de Citoyens dans la même
Nation , la Nobleffe & le Peuple. Les
riches Propriétaires , en dénaturant leurs
aleux & les rendant bénéfices , s'incorporèrent
à la Nobleffe. L'établiffement des
Juftices Seigneuriales dans les bénéfices ,
non par le droit , mais par l'ufurpation ,
:
donna autant de réalité que d'éclat à la
puiffance de la Nobleffe . Elle jouit alors
de tout ce qui peut flatter l'orgueil & la
cupidité honneurs , dignités , prééminences
, priviléges & richelles. Tel eft:
l'état brillant , mais généralement envié
où l'Auteur laiffe la Nobleffe dans fon
premier Mémoire.
و
Dans le fecond Mémoire , M. Déformeaux
fuit les progrès de la puiffance de
cer Ordre ; il obferve l'extrême influence
que les Grands eurent dans l'Etat depuis
le Traité d'Andlau , jufqu'à l'inftitution
du régime féodal ; il développe l'origine
des grandes dignités dont la Nobleffe ..
Françoife a tiré fon plus grand luftre ; il
éclaircit les différentes époques de l'inf
titution des fiefs , qui a cimenté la grandeur
de la Noblelle , & conftitue fon
effence d'une manière fixe & irrevo
cable..
Gvjj
156 MERCURE DE FRANCE.
Charles Martel voyant les Domaines,
Royaux envahis par la Nobleffe ou poffédés
par le Clergé , oſa enlever à ce dernier
Ordre une grande partie de ſes
exceflives richeffes ,dont il forma de nouveaux
bénéfices militaires : les poffeffeurs
de ces bénéfices furent appelés Vaffeaux ;
ce nom , dérivé de Vallus, emporte avec
lui des idées de dépendance & de domefticité
; les bénéfices militaires prirent.
alors le nom de fiefs , foeda , ainfi nommés
à fide , de la foi & hommage que,
le Vafal devoit à fon Souverain , ou
bien à fædere, parce qu'en effet l'hommage
étoit accompagné d'une efpèce de
Traité , par lequel le Seigneur promettoit
fa protection à fon Vaffal , pour prix:
des devoirs auxquels celui - ci confentoit.
a
C'eft un fpectacle bien affligeant pour
l'humanité que celui de la Nobleffe par
venue , par fon audace & fes fuccès ,
une indépendance prefque entière , dépouillant
tantôt le Trône , tantôt la Nation
de fes droits les plus facrés , agiffant
comme fi elle feule eût formé l'Etat
entier , & difpofant de la Mairie & même;
quelquefois de la couronne , au gré de
fes caprices ou de fes intérêts .
JUI N. 1777. 157
op-
Charlemagne paroît , & la Nation
primée refpire ; ce grand Homme apprit
à la Nobleffe , fi fiere & fi puiffante , à
connoître un Maître & à refpecter les
Loix ; il en tira des fervices éclatans ,
mais la véritable gloire de la Nobleffe ,
devenue fous Charlemagne ce qu'elle
devroit être par- tout , l'appui de l'État ,
s'évanouit après la mort de ce Prince .
Plus effrénée fous les Defcendans de ce
grand Homme , elle fe prévalut des circonftances
pour rompre tous les liens de
la fubordination , & fe permettre les plus
grands excès .
M. Déformeaux , dans le troisième
Mémoire , expofe fous un feul point de
vue les refforts qui introduifirent en
France le régime féodal , régime funefte
& barbare , dont l'Europe ne fe fent que
trop encore. Il réfute , en paffant , l'opinion
des Écrivains modernes , qui ne
rapportent qu'à la fameufe conceffion dé
l'hérédité des fiefs & des grandes dignités
, faite par Charles -le- Chauve , l'origine
de la Nobleffe Françoife ; il fait voir
par les Chartres de nos Rois , en quoi
confiftoient le pouvoir des Suzerains &
la dépendance des Vaffaux ; il s'étend
fur les prérogatives attachées aux hautes
Seigneuries dans l'ordre féodal.
158 MERCURE DE FRANCE,
Les fuccès de la Nobleffe furent fi
grands , qu'on ne comptoir plus , à la
honte des droits imprefcriptibles de l'hu
manité , que des Serfs & des Tyrans ,
dans la même étendue de Pays qui renferme
aujourd'hui plus de vingt millions
d'hommes devenus libres , grace au rétabliffement
de l'autorité royale & des loix.
De là , fans doute , la vénération profonde
des François pour leurs Rois , qui ont
été leurs bienfaiteurs. L'Auteur termine
fon troisième Mémoire en expofant , en
peu de mots , la révolution fameufe qui
plaça Hugues-Capet fur ce Trône , avili
par les Defcendans de Charlemagne : il
félicite la Patrie de ce grand événement ,
qui porta au rang fuprême un Prince
dont la postérité devoit arrêter les progrès
de la tyrannie & des vexations de la
haute Nobleffe , & tirer la France du
chaos & de l'anarchie féodale , pour en
faire un des États les plus floriflans &
les plus policés de l'Univers .
"
M. Déformeaux promet , dans les
Mémoires fuivans , de faire voir les
moyens lents , mais heureux , dont Hu-.
gues Capet & fes Succeffeurs fe fervirent :
d'abord pour contenir la haute Nobleſſe ,,
& enfuite la ramener peu- à-peu à la fus
JUI N. 1777 . 159
bordination aux loix , qui feule peat
affurer la félicité de tous les individus.
qui compofent les grandes fociétés.
I L.
TOULOUSE.
L'Académie des Jeux Flotaux fera ,
fuivant l'ufage , la diftribution des Prix.
le troifième Mai de l'année prochaine
1778,
Cés Prix font une Amatante d'or , de
la valeur de quatre cens livres , qui eft
destinée à une Que..
1 £
Une Eglantine d'or , de la valeur de
quatre cents cinquante livres , pour un
Difcours d'une demi-heure de lecture .
dont le fujet fera encore pour 1778 ,,
L'Eloge de Guy Dufau de Pibrac , Chancelier
de Henri II , Roi de Pologne.
61429
L'Academie n'ayant pas trouvé dans
les Difcours remis cette année , le degré
de perfection qu'elle defiroit , s'est déterminée
à donner ce même fujet..
Une Violette d'argent , de la valeur
de deux cents cinquante livres , definée
à un Poëme de foixante Vers au moins ,,
au de cent au plus , dont le fujer doit.
160 MERCURE DE FRANCE.
être dans le genre noble , ou à une Epître
d'environ cent cinquante Vers ; on obfervera
, comme dans les autres genres ,
de n'y rien mettre qui puiffe bleifer ta
Religion , les Moeurs & l'Etat.
,
Un Souci d'argent , de la valeur de
deux cents livres , pour une Elégie , une
Idylle ou un Eglogue : ces trois genres
concourent pour le même Prix.
Un Lis d'argent , de la valeur de
foixante livres , pour un Sonnet ou un
Hymne à l'honneur de la Vierge .
Lefujet des autres ouvrages de Poéfie ,
eft au choix des Auteurs .
La façon , le contrôle , & autres frais ,
font compris dans la ſomme qui énonce
la valeur des Prix .
Les Ouvrages qui ne font que des
traductions ou des imitations , qui traitent
les fujets donnés par d'autres Académies
, ou qui ont quelque chofe de
burlefque , de fatyrique , d'indécent ,
font exclus du concours.
Ceux qui auront déjà été préſentés aux
Jeux Floraux , ou à d'autres Académies ,
ceux qui auront paru dans le public ,
ceux dont les Auteurs fe feront fait
connoître avant le jugement , ou pour lef
quels ils auront fait folliciter , en feront
auffi exclus.
JUIN. 1777.
161
Les Auteurs qui traitent des matières
Théologiques , doivent faire mettre au
bas de leurs Ouvrages l'approbation de
deux Docteurs en Théologie , fans quor
ils ne feront pas reçus.
Ils feront remettre , pendant les quinze
premiers jours du mois de Février 1778 ,
par des perfonnes domiciliées à Touloufe
, trois copies lifibles de chaque
Ouvrage à M. l'Abbé Magi , logé rue du
Provençal , chargé des fonctions de Secrétaire
de l'Académie , en l'abfence de
M. Delpy , Secrétaire perpétuel . Son
registre devant être barré le feizième
jour de Février , on ne fera plus à temps
pour lui en remettre après ce jour expiré,
Cette loi fera exécutée à la rigueur. Les
Ouvrages adreffés par la Pofte à M. le
Secrétaire , ne feront pas préfentés à l'Académie
elle ne fuppléera point aux :
>
omiffions & l'on ne recevra aucune
correction des Ouvrages après qu'ils
auront été remis ; ainfi , les Auteurs
doivent revoir avec foin les copies qu'ils
préfenteront.
Elles feront défignées , non-feulement
par le titre , mais encore par une devife
ou fentence que M. le Secrétaire écrira
fur fon Regiftre , auffi bien que le nom ,
161 MERCURE DE FRANCE .
la qualité ou la profeffion & la demeure
des perfonnes qui les lui auront remifes.
M. le Secrétaire avertira ceux qui
anront remis, les Ouvrages que l'Académie
aura couronnés , afin que les Auteurs
viennent eux -mêmes préfenter le
récépiffé l'après-midi du troifième Mai ,
à l'Aflemblée publique que l'Académie
tient dans la Salle des Illuftres de l'Hôtelde-
Ville , où elle fait la diftribution des
Prix Si les Auteurs font hors de portée
de fe préfenter , ils doivent envoyer , à
une perfonne domiciliée à Touloufe ,
une procuration en bonne forme , dans
laquelle ils fe déclarent Auteurs de l'Ouvrage
couronné. Le jour après la diftribution
, les Auteurs , ou ceux qu'ils
auront fondés de procuration , fe rendront
chez M. le Secrétaire , qui leur
remettra le Prix.
On ne peut remporter que trois fois
chacun des Prix que l'Académie diftribue.
Les Auteurs qu'elle découvrira avoir
enfreint cette loi , feront privés du Prix.
Ceux qui en aurant remporté trois ,
Tun defquels foit celui de l'Ode , pourront
obtenir , felon l'ancien ufage , des
Lettres de Maître des Jeux Floraux , qui
leur donneront le droit d'affifter & d'opi
JUIN. 1777. 163
mer avec les Académiciens aux Affemblées
publiques & particulières , qui
regardent feulement le jugement des
Ouvrages & l'adjudication des Prix.
Depuis les Lettres- Patentes du Roi ,
qui autorifent l'augmentation du Prix da
Difcours , les Auteurs qui auront remporté
trois fois ce Prix , pourront auffi
obtenir des Lettres de Maître , fans qu'il
foit néceffaire qu'ils aient remporté des
Prix de Poéfie .
Après que les Auteurs fe feront fait
connoître , M. le Secrétaire leur donnera
s'ils le demandent ) des atteftations
portant qu'un tel , une telle année , pour
tel Ouvrage , par lui compofé , a remporté
un tel Prix , & l'Ouvrage en original
fera attaché à cette atteſtation , ſous
le contre- fcel des Jeux .
L'Académie n'a diftribué cette année
que trois Prix ; celui de l'Ode & celui
du Difcours ont été réfervés.
Le Poëme qui a pour titre Charles II,
ou le rétablissement de la Monarchie Angloife
, a remporté le Prix. M. Maille ,
Licentié en Droit , s'en eft déclaré l'Auteur.
Le Souci a été adjugé à l'Idylle_inti
■ulée Iſis , dont M. de Lecouls de Levis
164 MERCURE DE FRANCE .
zac , Chanoine de Vabres , s'eft déclaré
l'Auteur ; & le Prix du Sonnet , à M.
Balard de Galain , Procureur du Roi en
la Prévôté de Toulouſe .
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL
LE jeudi 8 Mai , jour de l'Afcenfion ,
il y eut concert au Château des Tuileries .
Mademoiſelle Plantin a exécuté un motet
de la compofition de M. Defaugier ,
qui a été fort applaudi. Mademoiſelle
Dantzi a chanté , pour la dernière fois ,
trois airs italiens , dans lefquels cette
célèbre Cantatrice a femblé fe furpaffer:
elle s'eft fait un genre de voix dans les
fons aigus , qui furprend & qui enchante .
}
Le Dimanche 18 Mai , Mademoiſelle
Plantin a chanté un joli moter de la
compofition de M. Deshayes. M. de
Wert a exécuté avec fuccès un concerto
de cor-de- chaffe . M. Nihoul , célèbre
JUI N. 1777 .
165
Chanteur , a exécuté un air italien . MM.
Bezozzi & le Jeune ont fait le plus grand
plaifir dans les duos d'une fymphonie
concertante . Mademoiſelle Duchâteau a
chanté un air italien del Signor Piccini.
M. Chartrain , excellent Virtuofe ,
exécuté un concerto de violon ; & le
concert a été terminé par le bel Oratoire
françois de M. de Saint -Amans .
a
Le jeudi 29 Mai , le concert a été
des plus riches en nouveautés intéreffantes.
On a commencé par une
fymphonie del Signor Sterkel. Enfuite
l'on a exécuté Lauda Sion , profe à grand
choeur del Signer Anfoffi . M. Schwartz
Muficien de l'Electeur Palatin , a exécuté
un concerto de violoncelle . Mademoifelle
Duchâteau a chanté une ariette italienne
. M. de Wert a exécuté un concerto
de cor-de-challe . Ce concert a fini
par le Te Deum , motet à grand choeur
& à double orchestre , de M. Floquet ,'
belle compofition que ce jeune Muficien
François a faite en Italie , qui a été api
plaudie par les plus grands Maîtres du
Pays , & qui ajoute à la réputation qu'il
s'étoit déjà faite par fes Opéra.
W
166 MERCURE DE FRANCE.
•
OPÉRA.
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE
a donné le Vendredi 23 Mai , la première
repréfentation de la reprife de
Céphale & Procris , Ballet héroïque en
trois actes , paroles de M. de Marmontel ,
mufique de M. Grétry.
Les Auteurs ont fait des changemens
heureux dans cet Opéra. Le Poëte a donné
plus d'intérêt & de rapidité à l'action de
fon poëme ; il a ajouté dans le fecond
acte une fcène de la Jaloufie , qui s'élève
fur un nuage jufques dans le Palais de
l'Aurore , pour infulter au malheur de
Céphale , & cette fcène eft du plus grand
effet. Le Muficien compofiteur a encore
enrichi ce Ballet héroïque de nouveaux
airs , de nouveaux accompagnemens &
de nouveaux chants. Les Amateurs du
beau & les vrais Connoiffeurs, ont applaudi
avec tranfport à cette oeuvre d'un
génie brillant & fécond , dont toutes les
productions font les délices des principaux
Théâtres de l'Europe , & l'admi❤
sation de l'Italie. On convient générale◄
JUI N. 17776 167
ment que l'on ne peut mettre plus de
vérité dans le récitatif ; plus de convenance
& d'analogie dans la mufique avec
la langue & les fituations théâtrales ;
un dialogue plus naturel & plus preffant
dans les duos & dans les morceaux d'en
femble ; plus d'expreffion , un chant plus
fenfible dans les airs ; plus de grandeur &
d'énergie dans les choeurs ; plus de graces
, d'élégance , de variété & d'invention
dans les airs de danfes . Cet Opéra attefte ,
même au jugement des Partiſans les
plus décidés d'une mufique étrangère ,
que M. Grétry a toutes les reffources &
tous les talens néceffaires pour porter ce
fuperbe fpectacle à fa perfection , &
pour l'enrichir de chef- d'oeuvres dans
tous les genres : ajoutons que l'on ne
peut efpérer de bien connoître cet Opéra ,
& de le juger avec impartialité , qu'après
avoir étudié & examiné plufieurs fois les
détails , les beautés & toutes les parties
de fon enfemble admirable.
Le rôle de Céphale a été tranſpoſé
de la baffe - taille à la haute-contre, &
rempli avec beaucoup de fuccès , à cette
reprife, par M. le Gros. On a donné
auffi les plus juftes témoignages d'adiration
à Mademoiselle le Vaffeur ,
168 MERCURE DE FRANCE.
repréfentant Procris , à Mademoiſelle
Beaumefnil , jouant l'Aurore , à Mademoifelle
Duplant , fi fublime dans le
rôle de la Jaloufie.
Les Ballers , de la compofition de
M. Noverre , & celui des Démons
deffiné par M. Gardel , font honneur à
ces Maîtres célèbres . MM. Veftris , Gardel
, Mefdemoifelles Heynel , Allard ,
Peflin , Dorival , Affelin , y font trèsapplaudis.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François ont donné
le mercredi 7 Mai , la première repréfentation
du Veuvage trompeur, Comédie
en trois actes & en vers de dix fyllabes ,
de M. de la Place.
L'Auteur ayant crú s'appercevoir aux
deux premières repréfentations , que le
fecond acte , moins en action , & par
conféquent moins chaud que les deux
autres , pouvoit nuire à l'effet de fon'
Ouvrage , & n'ayant d'autre but que
de mériter les fuffrages du Public
ſe détermina à tenter de le réduire en
"
2
deux
JUI N. 1777. 165
deux actes feulement ; entreprise d'autant
moins aifée , que la Comédie ayant été
jouée pour la feconde fois le famedi, & fe
trouvant annoncée pour le lundi fuivant ,
il falloit néceffairement que ce travail fût
terminé dans l'efpace d'un jour. Mais le
vrai courage connoît peu les obftacles : la
Pièce , au moyen de ce changement ,
fut accueillie le lundi , & fur-tout le
mercredi fuivant , de façon à convaincre
l'Auteur que le Public n'eft jamais ingrat
envers ceux qui travaillent avec quel
ques foins pour fes plaifirs.
S'il paroît étonnant après ceci , que
cette même Comédie , dont l'annonce
pour le lundi 13 Mai avoit été reçue
avec acclamation , ait été retirée par
l'Auteur , ce ne fera qu'à ceux qui ignorent
les fujets de plainte dont on dit
que l'Auteur demande fatisfaction
avant que l'on en continue les repréfentations
; & ce font ces mêmes raifons
, jointes à d'autres plus particulières
, qui l'ont engagé à nous prier
de fufpendre l'extrait que nous nous
difpofions de donner de cette Pièce ,
dont l'intrigue ( malgré l'efprit de parti,
toujours auffi injufte qu'exclufif ) a paru
H
170 MERCURE DE FRANCE.
aux Juges non prévenus , auffi fimple
qu'intéreffante , le dialogue auffi vif que
naturel , & le ftyle du meilleur ton .
COMÉDIE ITALIENNE.
>
LES Comédiens Italiens ont donné le
10 Mai , la première repréfentation des
Gémeaux , Parodie de Caftor & Pollux
en trois actes. Ce fut plutôt une dernière
répétition qu'une repréfentation en forme.
L'enſemble & plufieurs acceffoires
manquèrent; ce qui a paru caufer un
peu d'humeur au Public. Néanmoins
les deux premiers actes furent applaudis;
& , fans ces incidens étrangers à
la Pièce , on ne doute pas que le troifième
acte qui , au gré des Connoiſſeurs
& des Gens de Lettres , eft fupérieur
aux deux premiers , n'eût entraîné l'applaudiffement
général. Le dénouement
a paru auffi tourner trop court , faute
d'un feu d'artifice qui devoit couronner
le divertiffement , & qui n'eut pas
lieu. La feconde repréfentation fut
mieux exécutée , plusapplaudie , & l'AuJUIN.
1777. 171
teur demandé. Mais il a jugé à pro
pos de fufpendre cette Parodie jufqu'à
ce que l'on donne l'Opéra , que l'on
nous annonce pour cet hiver ; ce qui
eft bien opposé aux diatribes fauffes que
l'on s'eft permifes dans différens Papiers
publics , contre une Pièce agréable
, ornée d'un beau fpectacle , remplie
de plaifanteries ingénieufes , & parfe
mée de jolis couplets , dont voici quel
ques-uns tirés de la fcène des Champs
Elifées :
Air: Le Printems qui vit naître , &€.
C'est ici la demeure
Des Héros fortunés ...
Les jours ici par l'heure
Ne font point gouvernés .
Sous ces berceaux de rofe ,
Sous ces tendres lilas ,
Le coeur dit... le coeur ofe...
L'efprit ne défend
pas.
Dégagés de matière ,
Nos coeurs toujours brûlans
Puifent dans la lumière
Leurs immortels aimans.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE:
L'Ame ici careffée
Par l'innocent Defir ,
Avertit la Penfée
D'éclairer le Plaifir,
Loin des brillans Menfonges ,
Couronnés de pavots ,
Si quelquefois les Songes
Nous livrent au repos ,
Ils viennent avec l'âge ,
Et les traits des Amours ,
Nous rapporter l'image
Du plus beau de nos jours,
*
Cette Parodie , jouée fur quelques
Théâtres de Société , & imprimée il y
a plus de ving- trois ans , détruit , par fa
date même , les fauffes & ridicules allufions
que la malignité a ofé faire. Au
refte , nous fommes charmés de rétablir
la vérité des faits , & de rendre juſtice
au mérite & aux talens , que l'on s'empreffe
trop fouvent d'apprécier & de
condamner ,
JUIN. 1777. 173
On a donné le famedi 24 Mai , la
première repréſentation des Trois Fer
miers , Comédie en deux actes , mêlée
d'ariettes . Les paroles font de M. Montvel
, Comédien & Pentionnaire du Roi ,
la mufique eft de M. Défaides .
Cette Comédie préfente une fuite de
tableaux champêtres , naïfs & intéreſfans
, rendus avec beaucoup de franchiſe
& de vérité . C'eſt Louife , jeune fille
réveillée de grand matin , qui s'étonne
que fon fommeil ne s'accorde point avec
Colin , fon coufin , qu'elle doit époufer
le lendemain. Sa petite foeur vient auffi
lui faire des questions fur l'amour & le
mariage , & lui apprend en confidence
qu'elle aime le jeune Blaife , & qu'elle
en eſt aimée . Colin , l'Amant d'Agathe ,
témoigne fon impatience de ce que le
tems eft fi lent pour fon bonheur. Les
Amans expriment leurs fentimens mutuels
, tandis que la petite foeur caufe à
une fenêtre avec le jeune Blaife . L'attention
que lui donne Louis fait fuir Blaife ,
& fait rougir la jeune foeur ; mais cet
Hij
174 MERCURE. DE FRANCE.
Amant la raffure , en approuvant fon
choix . Le Père de Colin fe réjouit du
bonheur de fes enfans , & annonce l'arrivée
du Seigneur , qui vient renouveller
les baux de fes fermes. La préſence de
ce Seigneur bienfaifant eft une fête pour
fes Vallaux. Mathurine , bonne femme
& grande bavarde , vient auffi , & fait
valoir tous les foins qu'exige fon ménage
& les apprêts d'une noce . Antoine , frère
de Mathurine , eft un autre Fermier qui
fait l'important & l'homme de tête . Mathurin
rappelle le plaifir qu'il a goûté à
fa noce , lorfque le carillon de la Paroiffe
jouoit des airs , & que les garçons faifoient
fauter les filles. Il manque à cette famille
de jouir de leur Chef & de leur Patriarche
. Mais ils défefpèrent de le voir venir
à caufe de fon grand âge & de l'éloignement
de fa demeure. Cependant ce Vieil
lard a monté dans fa cariole , & n'a pu
réfiſter au plaifir de voir marier fa petitefille
. Il eft reçu avec des tranfports de
joie par fes enfans . Comme il marque
fon defir d'aller au- devant de fon Seigneur
qui doit arriver , fes fils le prennent
fur leurs bras & le tranfportent. Le
repas de la noce fe fait , & la joie y
éclate dans de petites chanfons ; mais
JUIN. 1777 . 175
Mathurin apporte la trifteffe en apprenant
que leur bon Seigneur eft arrivé
avec un autre Monfieur , à qui il veut
vendre fa Terre. Ces bonnes gens ne
peuvent foutenir l'idée d'être abandonnés
par leur bienfaiteur. Ils le follicitent de
leur dire la caufe de cet abandon ; &
apprenant que c'eft la perte d'un procès
qui l'oblige de vendre fa Terre , hommes
& femmes à genoux , & en fupplians
, le forcent d'accepter leur fortune
& de refter au milieu d'eux. L'Ami de
ce Seigneur , non moins généreux , le
preffe de conferver fa Terre & d'accepter
fes offres. Tant de générofité de la
part de la reconnoiffance & de l'amitié ,
font oublier à ce Seigneur fes malheurs :
il eft convaincu qu'un coeur bienfaiſant
trouve des bienfaiteurs.
Cette Pièce a eu beaucoup de fuccès.
La mufique a été fort applaudie : elle a
paru très agréable , d'un beau choix &
bien adaptée aux paroles & aux fituations.
Les différens rôles ont été fupérieurement
joués & chantés par MM. Clairval
, la Ruette , Trial , Nainville , Suin ,
Meunier , & par Meſdames Trial , Beaupré,
Moulinghen & Dugazon.
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
DÉBUT S.
Mademoiſelle Ricci , Actrice Italienne
, a débuté avec fuccès dans les
rôles de Mère , & paroît avoir l'ufage du
Théâtre . On defireroit pourtant qu'elle
mit plus d'abandon & plus d'aifance dans
fon jeu; qu'elle évitât fur - tout ces geftes.
trop compaffés , & cette affectation dans
le récit , qui ôtent l'illufion de la fcène
& qui rappellent plus l'Actrice que le
perfonnage qu'elle repréfente.
: Mademoiſelle PINGENET , jeune Actrice
, qui n'avoir encore paru fur aucun
Théâtre , a débuté , le mercredi 14 Mai,
par le rôle de Juftine dans le Sorcier, &
a continué fon début dans d'autres rôles
du même genre. Cette jeune Actrice ,
d'une figure intéreſſante , a joué avec in
telligence & a chanté avec goût. Elle
peut efpérer , avec l'exercice & l'étude,
de donner un peu plus d'étendue à fon
organe, & plus de précifion & d'articu
lation à fon chant.
JUIN. 1777. 17 %
ÉPITRE A L'EMPEREU R.
D'UNE Reine adorée, heureux imitateur ,
Grand par ton trône & plus grand par ton coeur,
Otoi , dont les vertus du fang qui t'a fait naître,
Rehanflent l'antique fplendeur , :
Tu viens donc aux Français , orgueilleux de leur
Maître ,
Montrer encor un Sage couronné !
Vers ton augufte Soeur par l'amour entraîné ,›
Tu cèdes , Frère tendre , au charme qui t'attirez;
Tu viens jouir des tranfports qu'elle infpire
Au Peuple qui bénit fon règne fortuné ;.
Et , toujours occupé du foin de ton Empire ,
Dans tes voyages généreux ,
D'un ceil obfervateur , des arts & des ulages.
Tu cherches à faifir les moindres avantages ,
Pour rendre tes Sujets encore plus heureux.
Tu connois leur valeur, leur zèle , lean franchife ,
Ta gloire les immortalife ,, :
Ettes nouveaux bienfaits vont rejaiilit fugeux ...
Tel le foleil , de l'éclat de fes feux,
Pare les champs qu'il fertilife ; - ;
Tel des Peuples du Nord de Héros créateurs
H.w
178 MERCURE DE FRANCE.
Rapportoit au fein de fes Villes
Les fciences , les arts , ces germes du bonheur ,
Qu'il avoit recueillis dans fes courfes utiles.
Qu'étoient auprès de toi ces fougueux Conquérans,
Ces fiers dévastateurs plus célèbres que grands ?
Leur aigle impérieux , préfage du tonnerre,
Sur les pâles humains voloit avec l'effroi :
Mais tu fais contenir ton ardeur pour la guerre.
Triompher de foi- même eft le devoir d'un Roi :
Et ton humanité , ta juſtice , ta foi ,
T'ont confacré l'amour & l'encens de la terre.
D'un prix fi glorieux , quand il eft mérité ,
Goûte la pure volupté ;
}
Dans le coeur des Français vois quelle douce ivrefle
Ta préfence vient d'exciter ?
Au-devant de tes pas il accourt , il s'empreſſe ,
Et comptant tes bienfaits , fi l'on peut les compter,,
Il verfe, en t'admirant , des larmes de tendreſſe.
Ce n'eft point l'appareil du fuprême pouvoir ,
Vain fafte que tu fuis & qui t'eft inutile,
Ce n'eft que toì feul qu'il veut voir ;
Tu parois ; de refpect il demeure immobile ,
Ton air majestueux , cet accès fi facile ,
Cette fimplicité qui t'aggrandit encor ,
Préfentent à fes yeux les moeurs de l'âge d'or
Et, fous les traits du jeune Achille ,
La fagefle du vieux Neftor.
Par M. le Chevalier de Laurès..
JUIN. 1777. 179
ARTILLERIE.
IL a paru dans le Journal des Savans ,
mois de Janvier 1777 , un Ecrit qui a
pour titre :
Obfervations & Questions à résoudre
fur les effets de la poudre dans les armes
à feu.
L'Auteur de cet Ouvrage , fans ſe
permettre aucune réflexion , expofe avec
autant de fagacité que d'impartialité , le
précis de tout ce qui a été dit & écrit en
faveur de l'ancienne Artillerie ; il en ufe
de même fur ce qui a été dit & écrit en
faveur de la nouvelle Artillerie ; il appuie
ce qu'il avance par des citations
puifées dans les Ouvrages des Auteurs
les plus célèbres . Nous croyons devoir
inviter ceux de nos Lecteurs qui s'occupent
de la Géométrie , de la Phyfique
de la Balistique , &c. de fe procurer cet
Ouvrage , il deviendra pour eux un objet
de recherche qui les conduira à la folution
des questions propofées.
H vj
13 MERCURE DE FRANCE.
On trouvera dans le fupplément de
l'Encyclopédie , à l'article Artillerie ,.
Affût , Canon de bataille , des Differtations
très- étendues & très-lumineufes fur
le même objet , & dont la lecture ne
peut qu'être intéreffante pour les Géomètres
, les Phyficiens , & plus , particu
lièrement pour les gens
du métier..
ART S
GRAVURES..
L
L'HEUREUSE NOUVELLE , Eftampe
d'environ 16 pouces de hauteur , & 18;
de largeur , gravée d'une bonne manière,
& à l'effet , d'après le Tableau de M..
Aubry , Peintre du Roi , par M. Simonnet
; la compofition en eft agréable:
& ingénieufé . C'est une famille de payfans
qui reçoit la nouvelle d'un lot.
gagné à la Loterie , & qui fait éclater
fa joie. Prix 6 liv. A Paris , chez M.
JUIN. 1777.
184
Simonnet , rue des Sept-Voies , au coin
de celle des Amandiers..
I L
ג י
Suite des Estampes du Télémaque , gra
vées par M. Tilliard , d'après les deffins
de M. Monnet Peintre du Roi..
Cette fuite eft une nouvelle preuve
des talents & du goût de ces Artiſtes
foit pour la compofition, qui eft toujours
grande , noble & ingénieufe , foit par
la gravure, qui eft pittorefque, & d'un
beau travail. On foufcrit pour cette fuite ,
chez M. Tilliard, quai des Auguftins..
LI I..
Ee Fruit de l'Amour Secret , Eftamper
nouvelle très - intéreffante , d'après le
tableau de feu M ..Baudouin , Peintre du
Roi , gravée dans un ftyle pittorefque ,
par M. Voyez le jeune. Prix 3 livres ,.
chez le Père & Avaulez ,. rue S. Jacques,.
à la Ville de Rouen , & chez Aliberr ,
au. Jardin du Palais Royal..
182 MERCURE DE FRANCE.
IV.
Le Spectacle de l'Hiftoire Romaine ;
depuis la fondation de Rome , jufqu'à
la prife de Conftantinople par Mahomet
II , Ran de Jésus-Chrift 145 3: 0
Par M. Philippe , des Académies
d'Angers & de Rouen , Cenfeur
Royal , & Profeffeur en Hiftoire ;
grand in-40. A Paris , chez la veuve
Tilliard & Ruault , Libraires , rue de
la Harpe , & Lacombe , rue de Tournon
, près le Luxembourg.
Ce Spectacle fe diftribue par fuite de
vingt Eftampes chacune avec un cahier
d'explication. Nous avons annoncé précédemment
la première fuite : la feconde
vient de paroître , & coûte 34 liv .
Cette dernière fuite eft , ainfi que โล
première , compofée de vingt Eftampes
avec un cahier d'explication , grand in-
40. où les gravures des fujets font expliquées
fcène par fcène. Il y a deux Eframpes
qui font plus que doubles
pour
grandeur. M. Philippe conduit fes Lecteurs
ou fes Spectateurs , jufqu'à la
pompe funèbre de Jules-Céfar. Ainfi
la
JUI N. 1777. 183
voilà les deux époques de la Monarchie
& de la République Romaine , exécutées
en Tableaux . Cette méthode d'enſeigner
eft agréable , & même utile à toutes
fortes de perfonnes. En effet , les principaux
traits de l'Hiftoire mis en scènes.
par le moyen de la gravure , fixent plus
particulièrement l'attention , rappellent
par un fimple coup- d'oeil , ce qui demanderoit
des heures de lectures , & font
connoître en même temps au Lecteur
le coftume d'un fiècle , dont fouvent
l'Hiftoire n'a pu l'entretenir. Le Public
a déjà très- bien accueilli la première
fuite & nous croyons qu'il recevra
avec le même empreffement cette feconde.
D'habiles Artiftes ont été chargés
de l'exécution , & le Savant Profeffeur
qui continue d'enfeigner l'Hiftoire & la
Géographie avec le plus grand fuccès ,
a mis dans l'explication des fcènes , ce
qu'une étude confommée de l'hiftoire
peut donner de plus exact & de plus
intéreffant.
و
4
184 MERCURE DE FRANCE ..
V ..
Triomphe de Galathée , Eftampe d'environ
22 pouces de large , fur 15 de
haut , gravée d'après le Tableau de
M. de Troy , haut de 4 pieds , fur 6
de large , par Charles le Vaffeur
Graveur du Roi , & de leurs Majeftés
Impériales & Royale . Prix 6 livres.
A Paris , chez l'Auteur , rue des Mathurins
, vis-à-vis celle des Maçons..
Cette Eftampe , dont la fable a fourni
le fujer eft d'une compofition trèsagréable
. La Nymphe marine eft portée
fur une conque traînée par des Dauphins.
Les Tritons , les Néréides , &
autres Divinités des Mers s'empreffent
dé la fervir. On voit dans le lointain
Polyphème , malheureux amant qui ,
fuivant la fable , fit des efforts inutiles.
pour fe rendre fenfible la belle Galathée !
Cette Eftampe , qui fait fuite à d'autres:
fujets gravés d'après M. de Troy , par le
même Artifte , confirme le talent de M..
le Vaffeur , pour rendre les grands mor
ceaux de l'Hiftoire & de la Fable..
JUIN. 1777- 185
V I.
Le Chaudronnier & le Raccommodeur de
Fayence , deux fujets en hauteur , &
faifant pendans , gravés d'après les
Tableaux de G. M. Kraus, par Louis-
Alexandre de Buigne. Prix liv. 16
fols chaque Eftampe. A Paris , à la
même adreffe ci-deffus.
Ces deux fujets , compofés de deux
figures chacun , ont beaucoup de naiveté
; & il y a dans la gravure un fentiment
de couleur qui prodait un bon
effet.
VIL
L'on vient de mettre en vente la
feconde fuite des coftumes François ,
compofée de 12 Eftampes grand in fº.
gravée avec beaucoup de foin & de talent
par MM . Martini , Elman , de Launay le
jeune , & autres , d'après les deffins ingé
nieux de M. Moreau lejeune , Deffinateur
des Menus - plaifirs du Roi. Le prix
de ces douze Eftampes eft de 48 livres.
Cette fuite intéreffante fe trouve à
Paris chez M. Moreau , au Palais , Cour
du Mai , Hôtel de la Tréforerie.
4
186 MERCURE DE FRANCE.
L'on y trouve auffi la première fuite ,
gravée d'après M. Ferudeberg.
VIII.
Eftampe nouvelle , gravée avec beaucoup
d'intelligence , par M. Martiny
fur le deffin de M. Pajou , Sculpteur
du Roi.
Le fujet de cette grande compofition
eft tiré de Plutarque . Nous croyons ne
pouvoir mieux faire , pour en donner
l'idée , que de tranfcrire ce qu'on lit an
bas de l'Estampe .
Pendant que l'armée Romaine , fous
la conduite de Camillus , donne un
affaut général à la Ville de Veies , une
troupe de Romains intrépides pénètre
fous terre jufqu'au Temple de Junon ,
au moment que le Général Tofcan facrifie
aux Dieux , & que le Grand-Prêtre
s'écrie la victoire eft à celui qui fera
l'oblation du facrifice. Cette Troupe
qui l'entend , perce la mine , fort avec
des cris effroyables , met en fuite les
Veïens , ravit les entrailles des victimes,
& les porte à Camillus.
On promet pour le courant de l'année
1778 , le pendant de cette Estampe ,
JUIN. 1777. 187
dont le fujet fera la vénération de Lucius-
Albinus pour les Veftales , qu'il fait
monter fur fon char , tandis qu'il en fait
defcendre fa femme & fes enfans.
Il y a tout lieu de croire que ce pendant
fera digne de l'Eftampe que nous
annonçons , dont la compofition nous a
paru riche , impofante , & formée d'une
multitude de grouppes , de figures , tous
heureufement difpofés & bien diſtincts
les uns des autres.
Cette Eftampe fe vend chez M. Pajou ,
Sculpteur du Roi ; & chez Pouleau
place de l'Eftrapade , maifon de M.
Fournier, Fondeur en caractères , la
porte
cochère à côté de la Caferne : le prix eſt
de 8 liv.
GEOGRAPHIE.
Carte de l'Hémisphère Auftral ou Antarctique.
N ONOn trouve chez M. Vaugondy , Géographe
ordinaire du Roi , quai de
' Horloge , à Paris , une Carte de l'Hé
mifphère Auſtral ou Antarctique , dreffée
188 MERCURE DE FRANCE.
par lui fous les yeux & par les foins de
M. le Duc de Croy.
Cette Carte , déjà très-connue , vient
d'acquérir toute l'utilité & la perfection
dont elle étoit fufceptible , par les nouvelles
augmentations & par les obfervations
dont M. le Duc de Croy la nouvellement
enrichie. Un avantage trèsremarquable
& particulier de cette
Carte , c'eft de pouvoir y comparer au
jufte la pofition de nos Antipodes ,
leurs rapports avec les endroits voifins
dans l'Hémisphère Auftral , & de donner
aux Navigateurs les moyens de reconnoître
fucceffivement à quel pays répond
le point où ils peuvent fe trouver.
Toutes les routes principales con
nues , y font tracées & diftinguées avec
La plus grande exactitude ; on fera cu
rieux fur- tout de fuivre M. Cook dans
fon dernier voyage , le plus fameux de
tous , qui complette la connoiffance de
FHémisphère Auftral. It réfulte que la
vraie terre Auftrale qu'il a découverte
vers le Cap Horn , eft une terre gelée &
inhabitable. On a eu foin auffi de marquer
la ligne où font les grandes glaces
en abondance ; ce qui eft d'autant plus
effentiel , que l'on connoît par-là toute
JUIN. 1777.
189
l'étendue des mers navigables de cet
Hémisphère. Il eſt à propos de fe procurer
cette Carte enluminée & collée fur
toile , pour en rendre l'ufage plus facile.
Lettre de M, Brocq , ci-devant Régiffeur
de la Boulangerie de l'École Royale
Militaire , à l'Auteur du Mercure.
Monfieur , quoique le curieux , l'agréable &
l'utile fe trouvent réunis chaque mois dans
l'Ouvrage intéreffant dont vous vous occupez ,
on remarque cependant avec fatisfaction que les
objets réellement utiles , ceux fur- tout qui ont
un rapport direct avec la fanté des hommes ,
vous intéreffent de préférence. Vous invitez même
les perfonnes qui s'y livrent à mieux faire encore ,
s'il eft poffible. Permettez -moi , ſous ce point de
vue , de vous communiquer quelques réflexions
que m'a fuggérées la lecture du Mercure d'OAobre
, premier volume , relativement à une Méthode
qu'on y propofe , pour donner un bon
goût au pain , méthode indiquée par une infinité
d'Auteurs , effayée dans quelques endroits , &
que l'expérience a démontrée infuffifante & contraire
aux bons principes de la boulangerie.
Cette méthode confifte à faire bouillir les
gruaux du bled dans une chaudière avec de l'eau ,
à y ajouter une décoction de fon , & à former ,
avec la dofe néceffaire de farine , de levain ou de
190 MERCURE DE FRANCE.
levure de bierre , une pâte , pour la convertit
enfuite , par la cuiffon , en pain. Mais l'Auteur ne
fait pas attention qu'en faiſant bouillir ainſi les
gruaux, la farine qu'ils contiennent , au lieu de
n'être que délayée & fufpendue dans le fluide
employé, fe trouve changée & combinée par la
chaleur du feu , au point de ne plus former qu'une
bouillie , qui nuit à l'apprêt de la pâte & ne donne
qu'un pain lourd , mat & d'un mauvais goût :
d'ailleurs , dans tous les lieux où la mouture économique
eſt établie , les gruaux font reportés
avec foin fous les meules , & fourniffent la meilleure
& la plus belle farine , celle dont on fe fert
à Paris pour le pain mollet & la pâtiſſerie . Dans
les endroits au contraire où l'art de remoudre n'eſt
pas connue , ces gruaux , qui constituent l'amande
du grain , ne pouvant pas fe divifer par un
premier broiement , à caufe de leur dureté , font
féparés des farines & du fon par l'opération de la
blutterie alors ils entrent en nature dans la com
pofition du pain bis ; cette circonftance fuffiroit
feule pour établir les avantages de la mouture
économique , & montrer la défectuofité des autres
moutures ufitées dans la plupart de nos Provinces
, puifque dans le premier cas , les gruaux
fervent au pain le plus blanc & le plus délicat , &
que dans l'autre aucontraire ils ne font employés
que dans le pain le plus groffier & le plus bis.
:
Les différences dont je viens de parler , Monfieur
, m'ont toujours frappé ; j'ai eu même l'hon
neur de les rendre fenfibles à M. Dupont , alors
Intendant de l'Ecole Royale Militaire , qui m'engagea
, dans le travail que j'ai entrepris par ordre
du Ministère , de faire enforte d'améliorer le pain
JUIN. 1777. 191
qu'on fabriquoit au Collège de la Flèche , & de'
préparer en même tems un exemple à la Province
d'Anjou pour perfectionner la boulangerie. J'indiquai
d'abord la mouture économique , comme la
bafe de la bonne fabrication du pain ; mais en
attendant qu'elle y fut établie , je crus devoir
propofer un moyen fimple & facile pour employer
ces gruaux. Il s'agit de les mettre tremper dans
l'eau froide ; & , dès qu'ils font ſuffiſamment ramollis
, pénétrés & délayés par ce fluide , de les
paffer à travers un tamis pour en débarraffer le
petit fon ; alors cette liqueur réuffit à merveille ,
étant mêlée avec la farine & le levain , d'où il
réfulte un pain plus blanc , plus léger & plus favoureux.
Voilà , Monfieur , l'unique & le vrai
moyen, au défaut de la mouture économique ,
de tirer un parti avantageux des gruaux.
Quant au fon que l'Auteur de la méthode que
j'examine, propofe comme fufceptible de donner
un bon goût au pain , l'expérience journalière
prouve abfolument le contraire , & il y a grande.
apparence que l'erreur vient de ce qu'il aura attri
bué à cette écorce un effet qui n'eft dû entièrement
qu'aux gruaux ; car il eft démontré que
quand le fon féjourne pendant un certain tems
dans les farines , celles - ci augmentent toujours
en odeur & en couleur ; elles éprouvent même
une espèce de fermentation qui leur fait contracter
un goût , qui nuit fenfiblement à l'agrément
de celui qu'on aime à favourer dans le bon pain.
J'ai été fouvent témoin des expériences multipliées
que M. Parmentier a faites fur cet objet
important, dans la vue de perfectionner le pain
des Troupes. Ce Chimifte , que l'on peut comp192
MERCURE DE FRANCE.
ter avec M. Malouin , comme l'autorité la plus
recommandable dans la meûnerie & la boulangerie
, m'a affuré que le fon employé en décoction
ou en fubflance , dans la plus petite dofe poffible
, diminuoit toujours la blancheur & la bonté
du pain . J'ai vérifié par moi - même qu'en effet
fon opinion étoit fondée .
J'ai l'honneur d'être , & c.
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
.I.
J
LE fieur Giovanini- Montelatici , Artifte
très-connu par l'invention de plufieurs
machines méchaniques , vient d'en
terminer une nouvelle , dont l'effet eft
de pomper
l'eau avec une facilité fans
égales cette Machine hydroftatique confifte
en un tuyau de la hauteur d'une
coudée & demie , & de la circonférence
de la moitié du bras ; c'eſt dans ce tube
que l'action de l'air attire l'eau avec
affez de force pour en élever trois cents
foixante barils en une heure un feul
homme peut la mouvoir & la faire opérer,
quelque
JUIN. 1777 191
quelque part que ce foit , mais fpéciale-,
ment dans un Vaiſſeau , où cette invention
peut devenir de la plus grande, usilité
. Elle a été examinée par le Docteur.
Carlo Alphonfo Guadugui , Profefleus
public de Phyfique expérimentale , qui
a donné à l'inventeur le certificat le plus
ample , par lequel il affure que dans la
première minute d'expérience de cetro
Machine , il a élevé fix barils d'eau , &
qu'il n'en connoit point , dans ce gente
d'un ufage plus facile , & d'un effet, plus,
avantageux.
Manière de faire des Souliers qui garan
tiffent les pieds de l'humidité.
On rape du liége avec une groffe lime,
& l'on en fait une poudre femblable à de
la fciure de planche , Lorfque la prem ière
femelle du foulier eft montée , on l'enduit
en dehors d'upe couche de colle
d'Angleterre , fur laquelle on en étend
une de rapure de liege. Quand le tout
eft bien fec , on y jette , par fecouffesi
avec une broffe de foies de cochon
faite en forme de gros pinceau , de la
194 MERCURE DE FRANCE.
colle d'Angleterre , & l'on répand encore
fur cet enduit de la fciure de liége : la
même opération fe renouvelle fept à huit
fois. L'enduit ayant l'épaiffeur d'un
doigt , on pofe deffus la dernière femelle
que l'on a préparée on l'attache avec
deux clous , & l'on bat le tout jufqu'à ce
que l'enduit de liége & de colle foit
réduit à l'épaiffeur d'un écu de trois liv.
après quoi l'on coud , comme à l'ordinaire
, la dernière femelle . On affure
que ces Souliers peuvent être faits avec
beaucoup de propreté pour homme &
pour femme , qu'ils font auffi légers que
les Souliers ordinaires , & que l'humidité
ne les pénètre jamais . L'enduit , qui
ne rompt point , a une forte d'élaſticité
qui les rend plus doux .
#
ANECDOTES.
I.
VANDYCK faifant un jour le portrait de
la Reine d'Angleterre , cette Princeffe
s'apperçut qu'il foignoit beaucoup plus les
mains que les autres parties du tableau ,
TOMJU IN. 1777 . 195 :
& lui demanda la raifon de cette préférence.
Madame , répondit- il en badinant ,
je me fuis moins attaché à rendre vos
traits , parce que je n'attends rien de votre
vifage au lieu que c'eft de vos belles
mains que je ferai récompenſé de mon
travail . nonleo tul
IL
Le fieur Vefton , célèbre Acteur du
Théâtre de Drury-Lane , croyant avoir
un jour , en 1772 , à fe plaindre des
Directeurs , leur déclara , comme on alloit
commencer une repréfentation où il
devoit jouer dans la petite pièce , qu'il ne
joueroit pas. La grande pièce finie , on
vint annoncer que M. Vefton fe trouvoit
incommodé & ne pouvoit pas jouer : Cela
n'eft pas vrai , dit le Comédien qui étoit
dans une loge , je me porte bien ; fije ne
joue pas , c'est que j'ai à me plaindre des
Directeurs & de leurs procédés. Le public,
ayant pris auffi -tôt partie , il y eut pendant
une heure un vacarme affreux ; en-
In Vefton parut fur le Théâtre , fut accueilli
avec empreffement, joua , & tout
fur appaifé.
J 0 1
Iij
196 MERCURE DE FRANCE.
TEL..
Magnon , Auteur de quelques Tragé-.
dies tombées aujourd'hui dans l'oubli
avoitla plus grande facilité pour faire des
vers . Ses ouvrages lui coûtoient prefque.
moins de peine à compofer , qu'on n'en
pouvoit prendre à les lire. Son Entrée
du Roi & de la Reine dans Paris , Poëme
de fept cens cinquante - deux vers , ne lui
coûta que dix heures de travail. II projettoit
un poëme de deux cens mille vers ,
intitulé , la Science univerfelde. On lui
demandoit un jour quand il feroit achevé.
le fera bientôt , dit-il , je n'ai
plus que cent mille vers à faire ».
»
Co
IV
Le Lord Peterborough , dans fa jeuneffe
, & lors de la révolution qui chaffa
Jacques H , Roi d'Angleterre , étoit épris
d'une Dame qui aimoit beaucoup les
oifeaux. Elle avoit vu & entendu un trèsbeau
ferin dans un Café , & le demanda
à fon Amant. Le Propriétaire de cet
oifeau , étoit une Veuve qui refufa le
Lord , quoiqu'il lui offrît un prix trèsJUI
N. 1777. $197
confidérable. La Dame n'en montra que
plus d'envie d'avoir l'oifeau . Prières ,
humeur , refroidiffement , refroidiffement , reproches
elle mit tout en ufage pour engager , fon
Amant à fatisfaire fa fantaifie. L'amou
reux Lord , fort embarraffé , découvrit
par un heureux hafard , un ferin femelle
qui reffembloit parfaitement à l'objet des
defits de fa Maitreffe. Il l'achète , entre
dans le Café , où l'autre étoit à la portée
de la main, fait fi bien qu'il éloigne la
Limonadière un inftant , & fubftitue la
femelle au male. L'Hôteffe rentre , & pen
après il prend congé d'elle. Il lui envoya
10 guinées dans une lettre anonyme , &
pour éviter tout foupçon , alla à ce Café
afon ordinaire . Il ne parla de l'oifeau
deux ans après. Je fuis für , dit-il à cette
femme , que vous êtes fachée à-préfent de
ne m'avoir pas cédévotreferin pour le prix
que je vous en offrois. Non certainement
répond la Veuve , & je ne le vendrois
aujourd'hui pour une fomme beaucoup plus
confidérable encore car, le croiriez-vous,
depuis lemoment que notre bon Roi a quitté
le Royaume, ce cher animal n'a pas donné
un coup de gofier.
que
و
pas
Tiij
158 MERCURE DE FRANCE.
V.
Le Duc de Bourgogne répondit aux
Ambaffadeurs de Louis XI , fur des
reproches qu'il lui faifoit faire , à l'occafion
des foupçons que le Roi avoit
contre le Comte de Charolois , pour
avoir traité avec l'Angleterre je n'ai
jamais donné de foupçons , je n'en conçois
pas légèrement ; j'ai bien pa manquer de
paroles aux femmes, mais jamais aux
hommes.
V I.
Après la paix de Château Cambrefis ,
on réforma dix bataillons que le Maréchal
de Briffac commandoit , depuis
dix ans , dans le Piémont . Les Soldats
confternés demandent où ils trouveront
du pain. Chez moi , répond cet illuftre
Maréchal , tant qu'il y en aura.
VII.
Un Particulier voulant détourner fa
fille du mariage , lui citoit Saint Paul,
qui dit , qu'on fait bien de fe marier ,
inais qu'on fait mieux de s'en abſtenir.
JUI N. 1777.
CISS
Papa , répondit la fille , faiſons toujours
le bien , fera le mieux qui pourra.
VIII.
Un Particulier de Londres , détenu
pour dettes dans la Prifon du Banc
du Roi , a , dans fon appartement , un
cercueil qu'il a fait faire par provifion ;
il ferme à clef, & contient trois tablettes
chargées des provifions fuivantes :
il y a fur la première deux bouteilles
de vin , l'une de Champagne , l'autre de
Bordeaux , avec leurs étiquettes en argent
; deux jattes de porcelaine de la
Chine , & fix verres fur la feconde ,
il a placé neuf bouteilles d'eau-de-vie ,
autant de rum , deux jattes pareilles aux
premières , & trois gobelets qui tiennent
chopine , & qui ont chacun
fond une médaille d'argent on voit
fur la troisième une bouteille d'eau de
génièvre , & une autre d'anis , avec deux
gobelets de porcelaine , contenant chacun
une pinte ; le tout eft marqué au nom de
ce Particulier , & décoré de fleurs arti-
-ficielles. I deftine les liqueurs à ceux
de fes amis qui accompagneront fon
convoi il les a défignées , & a porté
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
la précaution jufqu'à mettre au fond du
cercueil , l'argent deſtiné à la cérémonie
funèbre.
AVIS.
1.
Boite fumigatoire portative , renfermant
tous les fecours néceffaires pour rappeler
à la vie les noyés, & même les perfonnes
frappées de tout autre genre d'afphixie ,
après avoir inutilement tenté les autres
moyens. Avec un avis au peuple , fur la
manière de fecourir les afphixiques de
tout genre. A Paris , chez Ruault
Libraire , rue de la Harpe : le prix eft de
12 liv. rendue franche de port par- tout
le Royaume.
CITTI boîte eft celle que M. Gardane , Doeteur
Régent de la Faculté de Médecine de Paris ,
a imaginé. L'Avis au Peuple qui y eft joint eft
également de ce Médecin . Quoique l'une &
l'autre foient aujourd'hui très-connus , on a cru
devoir l'annoncer de nouveau , au retour de la
belle faifon , afin que lesperfonnes qui voyagent ,
& celles qui font exposées aux dangers de la mer
& des rivières , & même les Villes quidefireroient
JUIN. 177.7 . 201
établir des fecours en faveur des noyés & des
autres morts apparentes & fubites, puillent farcit
à qui il faut s'adreffer pour fe la
procurer.
L'expérience a prouvé que par le moyen de
cette boîte on pouvoit rappeler à la vie les afphyxiques
, aufli bien qu'avec celle de Hollande.
que l'on diftribue à Paris. Elle a l'avantage de
pouvoir être portée dans la poche , dans le
porte manteau , le caillon d'une voiture , &c.;
&, pour les Villes , Bourgs , Villages , de pou
voir être multipliée fur le bord des rivières ,
puifqu'on en a quatre , rendues franches de
port , pour 48 liv. prix d'une feule citée cidellus.
I I.
Effence de vie.
La Dame Treffenfcheidl ayant appris qu'on
contrefait fon Effence de vie , s'eft déterminée à
mettre fur les bouteilles une étiquette lignée
d'elle , ainfi que les imprimés , afin que le Publi :
пе
ne foit plus trompé. Elle demeure toujours dans
FAbbaye Saint Germain - des-Prés . Couf des Refigieux
, entre le Fayencier & le Bonnetier , au
deuxième.
་
202 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Salé , le io Mars 1777.
LE Roi eft parti de Maroc le 3 du mois dernier
pour fe rendre à Mogador , où il eſt arrivé le 8 ,
avec un détachement de 4000 hommes . L'objet
de ce voyage eft d'affurer la tranquillité dans fes
Provinces du Sud , où fa préfence étoit devenue
néceffaire : on ne fait point encore s'il viendra
dans le Nord de fon Royaume , ou s'il retournera
à Maroc.
De Varfovie , le 3 Mai.
Il s'eft élevé une conteftation entre la République
& le Duc de Courlande , fon Vaffal , qui
prétend affujétir à une Douane les denrées &
marchandifes paffant de la Pologne fur les terres
de fon duché , foit pour y être vendues , foit
pour aller à Riga ; l'affaire ayant été portée à la
féance des Juges de Courlande , y a été agitée
avec beaucoup de chaleur , & la décifion a été
renvoyée à la diete future.
Dans le décret qui renvoie l'affaire du Duc de
Courlande à la Diete future , on avoit inféré la
claufe , qu'en attendant if s'abftiendroit de percevoir
les Douanes qui font l'objet de ſes prétentions
; mais , par une délibération poftérieure ,
cette claufe a été fupprimée.
JUIN. 1777. 4203
On apprend que quatre nouveaux tégimens
Ruffes ont traversé la Courlande , & font entrés
dans le Royaume. On les croit deſtinés à aller
joindre le Corps d'Armée raffemblé fur le Borifthène,
ou à remplacer les troupes dont on a dégarni,
en plus grande partie , la Pologne pour cette
deftination.
De Vienne, le 23 Avril.
On apprend de Cremnitz, petite ville de la
Haute- Hongrie , au Comté de Zoll , & dont les
Mines , peu riches jufqu'à préfent , devenoient
plus précieufes par la découverte d'une abondante
veine d'or , que plus de quatre- vingt-dix maifons,
parmi lesquelles eft l'Hôtel des Monnoies,
y ont été détruites par le feu.
De Cadix, le 28 Mars.
Les dernières lettres de Gibraltar portent,que la
Fregate de guerre Angloife le Levant, commandée
par le fieur Murray, y a conduit un Corfaire Américain
de dix-huit canons & de cent hommes
d'équipage , dont elle s'eft emparée à la hauteur
de l'lfle de Madere ; & que ce même Corfaire ,
ayant foixante hommes d'équipage , eft forti de
Gibraltar avec la même Fregate pour aller en
croifière.
De Rome , le 16 Avril.
Sa Sainteté vient de fonder deux Hôpitaux à
Civita-Vecchia , l'un fous le titre de Conferva-
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
toire de la divine Providence , & l'autre fous
celui d'Afyle des femmes incurables . Pour l'entretien
de ces deux Hofpices , Elle a imposé ane
légère taxe far l'exportation de certaines marebandifes.
De Londres, le 25 Avril.
Quelque critique que foit aujourd'hui la fituation
des affaires de la Compagnie fur la côte de
Coromandel , elles ne feront point portées au
Parlemens dans la féance actuelle ; mais on ne
donte guères qu'elles n'y foient attitées l'année
prochaine , en attendant l'expiration de la chartre
de la Compagnie , en 1780 , & peut- être alors
y fubiront elles un changement total.
Des lettres arrivées ici nouvellement de l'Amé
rique , ont répandu le bruit que les Provinciaux
avoient deux fois tenté de furprendre l'Ile-
Rhode ; mais que s'en étant retiré fans fuccès ,
ils n'y avoient pas reparu , attendu que cette
expédition n'avoit point eu l'agrément du Géné
raf Washingchon; qu'il y avoit eu une efcatmouche
à Peck's-Kiln , entre l'Ile- Rhode & Providence
, dans laquelle les Américains avoient eu
du défavantage , mais que les Troupes du Roi
ne les avoientpoint fuivis au delà de 3 milles , &
que chacun des 13 Etats confédérés avoit équipé
un vailleau de guerre de vingt - huit à trente- fix
canons.
Le Congrès , qui a quitté Baltimore pour recuit
à Philadelphie , y a fait , dit - on , conftruire
un pont fur la rivière de Schuylkill , pour
JUI N. 1777 . 201
afſurer la retraite des habitans , & leur donner la
facilité d'emporter leurs effets en cas de beſoin
attendu que la partie la plús dévouée aux inérêts
de fon pays , menace de mettre le feu à la
Ville , dès qu'elle le verra forcée d'en fortir.
On parle encore de divers plans d'accommodement
avec les Américains ; l'un eft de
traiter de cette affaire importante par l'entrenife
de quelques Puiffances médiatrices ; l'autre
eft d'envoyer des Députés , Membres de nos
deux Chambres du Parlement , pour conférer
avec des Députés particuliers de chaque Colonie ;
mais comme d'autres perfonnes affurent que le
Miniftère ne paroît point difpofé à ſe préter à
aucun de ces projets , on ne voit , dans ces bruits
de conciliation & de paix prochaines , que l'intrigue
& l'adreffe de quelques Commerçans en
papiers , qui , par- là , réuffiffent à en foutenir le
mouvement felon leurs intérêts .
Tout ce qui reftoit encore dans nos ports de
Troupes , de vaiffeaux de guerre , & de munitions
destinés pour l'Amérique , a mis enfin à la
voile ; un bâtiment de la Nouvelle - Yorck vient
d'apporter encore des dépêches du Général Howe ;
mais elles ne parlent , dit- on , d'aucun fait imporrant
, & refterone , comme les autres , dans le
fecret. Les Politiques n'en augurent pas moins
qu'il n'y a aucune confiance à acerder à ce que
différens avis avoient répandu , foit fur le Général
Washington , ſoit fur le paffage des Lacs ,
foft fur la défection du fieur Dikenſon , qu'on
annonce en effet aujourd'hui , pour la deuxièthe
fois, retiré dans les terres.
206 MERCURE DE FRANCE .
Si l'où en croit un vaiffeau artivé en Europe,
& parti de Plymouth près de Boſton , le 10 avril ,
le Général Washington eft à la tête de fon armée
dans New Jerfey , où elle s'eft accrue fubitement
des nouvelles levées des Etats ; ce Général ,
par une chûte de cheval , s'eft bleffé légèrement ,
mais il a été bientôt rétabli . Cette armée , où il
y a très-peu de malades , eft abondamment pourvue
de tout ce qui lui eft néceſſaire , habits ,
armes , munitions , artillerie , Officiers , &c. Les
emprunts faits au nom du Congrès , & la vente
des billets de la Loterie des Etats ont eu un effet
rapide , & l'attente des renforts Anglois pour
l'armée du Général Howe , n'empêche pas que
les Etats ne foient plus déterminés que jamais à
la plus vive défenfe.
De Verfailles , le 10 Mai.
-
Le 7 de ce mois , Monfeigneur le Comte
d'Artois eft parti d'ici pour aller visiter le port de
Breft , & fe rendre de-là à Bordeaux . Ce Prince
eft accompagné du Prince d'Henin , fon Capitaine
des Gardes , du Comte de Bourbon- Bullet,
fon premier Gentilhomme de la Chambre , du.
Chevalier de Cruffol , auffi l'un des Capitaines de
fes Gardes , du Marquis de Saint - Hermine , fon
premier Ecuyer en furvivance , & du Chevalier
d'Eſcars , l'un de fes Gentilshommes d'Honneur.
Le Prince de Nallau , le Chevalier de Coigni , le
Baron de Bezenwal & le Comte d'Efterhazy ,
accompagnent aufli ce Prince , dont le voyage
doit durerjufqu'au & de Juin .
JUI N. 1777. 207
$
De Paris , le 2 Mai.
Le Vicomte de Mellet de Fargues , qui a cinq
frères reçus dans l'Ordre de Malte , & dont le
père, quoique marié , avoit obtenu la permiffion
de porter la Croix de cet Ordre , vient d'obtenir
la même faveur du Grand- Maître actuel.
Le Comte d'Aftorg , Capitaine de Cavalerie ,
qui avoit été agréé dans le même Ordre , vient
auffi d'obtenir du Grand - Maître la permiffion de
continuer à porter la croix de Religion , dont
il avoit été décoré jufqu'à fon mariage.
Le 6 du même mois , l'Evêque de Clermont en
Auvergne , a baptifé folennellement , dans fon
Eglife Cathédrale , le nommé Ifaac Boloc , Juif
d'Amfterdam, qui a été inftruit dans la foi par
le père Alexis de Dublin , Religieux Capucin de
la Ville. Le Profelyte follicite ce Religieux de
rendre publiques les controverfes qu'ils ont eues
pendant dix - huit mois , & le motif de fa demande
eft d'attirer par- là quelqu'un de fes fières à la
même abjuration .
Denife Goujon , fille du Village de Romainville
, âgée de 22 ans , a été élue , le 1er de ce
mois , par les Habitans & les autres filles de ce
Village , pour être couronnée comme la plus méritante.
Elle recevra , le jour de fon mariage , qui
fe célébrera en Septembre prochain , la dot qu'une
Société de Citoyens a deſtinée tous les ans pour
la plus vertueule.
Le 14 de ce mois , l'Académie Royale des
Sciences a élu , avec l'agrément du Roi , le fieur
108 MERCURE DE FRANCE.
Margraaf , célèbre Chimifte & Membre de l'Académie
Royale des Sciences de Berlin , pour remplir
la place d'Affocié Etranger , vacante par la
mort du Prince Jablonowski.
PRESENTATIONS.
L'abbé de Bayanne , auditeur de Rote , de
retour ici par congé , a eu , à fon arrivée , l'hon
meur d'être préfenté à Sa Majefté , par le comte
de Vergennes , miniftre & fecrétaire d'état au
département des affaires étrangères.
Le 28 avril , le comte d'Adhémar , miniftre
plénipotentiaire du Roi à Bruxelles , de retour ici
par congé, a eu , à fon arrivée , l'honneur d'être
préfenté à Sa Majefté , par le comte de Vergennes
, miniftre & fecrétaire d'état au département
des affaires étrangères.
Le 4 mai , la ducheffe de Cruffol , a eu l'honneur
d'être préfentée à Leurs Majeftés & à la
Famille Royale , par la ducheffe d'Uzès , & de
prendre le tabouter..
Le même jour , la comteffe de Podenas , a
auffi eu l'honneur d'être préſentée à Leurs Majeftés
& à la Famille Royale , par la comtelle de
Duras.
Le & du même mois, la conneffe de Ségur &
la marquise de Veynes ont eu l'honneur d'être
préfentées à Leuts Majeftés càla Famille Royale
JUI N. 1777.
209
la première par la comtelle de Talleyrand , & ta
feconde par la marquife de Talaru .
Le même jour , le fiear Prevoft de la Croix ,
précédemment nommé à l'intendance de Toulon ,
a eu l'honneur d'être préſenté au Roi par le fieur
de Sartine , miniftre & fecrétaire d'état a département
de la marine , & de prendre congé de Sa
Majesté pour ſe rendie à ſon intendance.
Le 15 mai , la vicomteffe du Lau d'Allemant a
eu l'honneur d'être préſentée à Lears Majeftés &
à la Famille Royale , par la comteffe de Kaftignac.
Le fieur Sabatier de Cabre , miniftre pléniposentiaire
du Roi près le prince-évêque de Liége , qui
étoit de retour ici par congé , a eu l'honneur
'être préfenté le même jour à Sa Majefté , par
te comte de Vergennes , miniftre & fecrétaire
d'état au département des affaires étrangères , &
de prendre congé de Sa Majefté pour retourner à
Ta deſtination.
Le chevalier de Ternay , chef- d'efcadre des
armées navales du Roi , & gouverneur- général
pour Sa Majefté aux Ifles de France & de Bourbon,
a eu , à fon arrivée ici , l'honneur d'être préfenté
à Sa Majesté par le fieur de Sartine , miniſtre &
Tecrétaire d'état au département de la marine.
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES.
Le 27 avril , le fieur des Effarts , avocat au
210 MERCURE DE FRANCE.
Parlement , a eu l'honneur de préfenter au Rot
& à la Reine , un Ouvrage ayant pour titre : Le's
trois Théâtres de Paris , ou Abrégé historique de
l'établissement de la Comédie Françoife , de la
Comédie Italienne & de l'Opéra.
Le chevalier de Beaurain , géographe de Sa
Majefté , fon pentionnaire & auteur des cartes
topographiques , a eu l'honneur de préfenter an
Roi le Profpectus de l'hiftoire des campagnes de
Henri de la Tour- d'Auvergne , vicomte de Turenne
, en 1672 , 1673 , 1674 & 1675. Il a également
eu l'honneur de remettre à Sa Majeſté la
carte de l'Amérique feptentrionale , pour fervir à
l'intelligence de la guerre entre les Anglois & les
lnfurgens.
2.
Le 11 mai , le vicomte de la Maillardiere ,
honoraire de l'académie de Dijon , de celle de
Lyon , & des fociétés d Agriculture de Rouen ,
Tours & Laon , a eu l'honneur de préfenter au
Roi, à la Reine & à Monfieur , l'hiftoire politi
tique de l'Allemagne & des Etats circonvoifins ,
&c. comprenant la table généalogique de la maifon
de Lorraine , à préfent fur le Trône Impérial.
NOMINATIONS.
Le 28 avril , le Roi a accordé au baron de
Ros , ci devant capitaine dans le régiment de
dragons de Cuftine , une fous- lieutenance de la
JUIN. 1777. 217
compagnie Ecoffoife de fes Gardes- du - corps ,
la démiffion du chevalier de Saintvacante
par
Clair.
L'archevêque de Bourges , nommé par le Roi
à la fupériorité de la maifon & fociété royale de
Navarre , a été inftallé , le 22 mai , par le grand
maître , les docteurs & Bacheliers de la même
maiſon , dans cette place , qui donne le travail
avec Sa Majefté , & qui étoit vacante par la mort
du cardinal de Rochechouart.
MARIAGES.
Le 27 avril , Leurs Majeftés , & la Famille
royale ont figné le contrat de mariage du baron
de Graintheville , officier des Gardes- du-corps
de Monfieur , avec demoiſelle de Villemort,
Le 11 mai , Leurs Majeftés & la Famille royale
ont figné le contrat de mariage da marquis
d'Avernes , capitaine des Gendarmes d'Artois ,
avec demoiſelle de Rallemont ; & celui du marquis
de Montaigu , premier lieutenant de la même
compagnie , avec demoiſelle de Sailly.
9. Le 25 mai , Leurs Majeftés &la Famille royale
ont figné le contrat de mariage du baron de
Schawenbourg , lieutenant- colonel du régiment
Lyonnois , avec demoiſelle de Scels.
212 MERCURE DE FRANCE.
MORT S.
Charles-Marie de Quélen , évêque de Béth
léem , abbé commendataire de l'abbaye royale
de la Rivour , ordre de Citeaux , diocèfe de
Troyes , eft mort en la ville de Faon , près de
Landerneau en baffe- Bretagne , le 21 d'avril,
âgé de 74 ans paflés.
Elifabeth de Faventines , poufe du freur Ama
ble - Gabriel de Malaric , comte de Montricoux
premier préfident du Confeil fouverain de Rouf
fillon , eft more le 17 avril dernier , âgée de
32 ans,
François - Louis , marquis d'Eftoarmel , cr
devant major de régiment de Penthièvre , cava
lerie , & chevalièr de l'ordre royal & muli- aire de
Saint Louis , eft mort en fon château de Suſanne
en Picardie , dans la 82 année de fon âge,
•
Marie-Françoife - Louife Defnos , veuve du
comte de Gergorlay , eft morte , le 12 mai, à la
tommunauté des dames de Saint Thomas.
•
Le fieur de Broffes , premier préfident du Partement
de Dijon , affocié libre de l'académie
royale des infcriptions & belles lettres , & membre
de celle de Dijon , eſt mort à Paris ,
le 7
mai.
Magdeleine- Sufanne de Goulet de Rugy ,
veuve du marquis de Saint- Sauveur , lous- gouJUIN.
4777. 4113
vernante des Enfans de France , eft morte
Paris , le 4 mai , dans la 5 4ª année de fon âge.
Le comte de Sediere de Lentilhac , brigadier
des armées du Roi , & commandant des iles du
Sud , eft mort à Saint-Domingue , dans le cou
rant de mats dernier.
Tirage de la Loterie Royale de France ,
du 16 Mai 1777.
Les numéros fortis de la roue de fortune font :
?
9 , 67 , 89 , 78 , 21 .
Du 2 Juin.
Les numéros fortis de la roue de tortune fout
35.2, 40 , 47 , 82 , 84
called to an MSH
214 MERCURE DE FRANCE.
Pro
TABL E.
IÈCES FUGITIVES IN VERS'ET ENPROSE , P. S
Suite de l'Automne ,
Vers mis au bas du Portrait du Chancelier de
'Hôpital ,
Elégie de Tibulle ,
Romance ,
La philofophie des Oiſeaux ,
Cydalife & Sergy .
ibid.
ibid.
11
13
16
Epigramme ,
A un Miroir ,
Le Sourire ,
Difcours fur les malheurs de la vie ,
Réponse à la Lettre d'Holakou - Kan ,
Defcription de la Sicile,
Le Travail,
La Vieilleffe ,
Couplets à Madame D.
A Mademoiſelle ***
Epitaphe de Colardeau ,
Bernard ,
38
39
ibid.
40
47
56
58
65
66
67
ibid.
Explication des Enigmes & Logogryphes , ibid.
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Lettres fur l'origine des ſciences & fur celles
des Peuples de l'Afic ,
68
72
74
ibid.
86
Hiſtoire de la dernière guerre entre les Ruſſes
& les Turcs ,
JUI N. 1777 . 215
L'Efprit de Moliere ,
Théâtre de Société ,
Les trois Théâtres de Paris ,
91
96
100
Suite des épreuves du ſentiment , 108
Roland furieux , 113
116
ibid.
La Jéruſalem délivrée ,
Zuma ,
Méthode nouvelle pour apprendre facilement
le plain- chant , ...
Cours d'Architecture civile ,
Parnaffe des Dames,
Le Maître d'Hiftoire ,
Hiftoire des campagnes de Henri de la Tour
d'Auvergne , vicomte de Turenne ,
Traité fur les enclos , &c.
121
122
132
140
143
148
Annonces littéraires ,
152
ACADÉMIES ,
Paris ,
Toulouſe ,
153
ibid.
159
SPECTACLES.
164
Concert ,
ibid.
Opéra ,
166
Comédie Françoiſe ,
168
Comédie Italienne 170
•
Epître à l'Empereur ,
177
Artillerie ,
179
ARTS. 180
Gravures
ibid.
Géographie , 187
Lettre de M. Brocq à l'Auteur du Mercure , 189
Variétés , inventions , &c. 192
Anecdotes. 194
Avis , 200
Nouvelles politiques 202
216 MERCURE DE FRANCE .
Préfentations ,
d'Ouvrages ,
Nominations,
Mariages ,
Morts ,
Loterie ,
200
209
2:10
211
212
243
APPROBATION.
J'ai lu , pas ordredo Monfeigneur le Garde des
pour
Sceaux , le volume du Morcure de France ,
le mois de Juin , & je n'y ai rien trouvé qui
m'ait paru devoir en empêcher l'impreffion.
A Paris , ce 4 Juin 1777 .
K
DE SANCY.
De Pimp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe ,
pès Saint Côme,
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES;
JUIN, 1777-
Mobilitate viget. VIRGILE.
Revynci
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , rue de Tournon ,
près le Luxembourge
Avec Approbation & Privilége du Roi
AVERTISSEMENT.
C'ESTAUSieur LACOMBE libraire , à Paris , rue de
Tournon , que l'on prie d'adrefler , francs de port,
les paquets & lettres , ainfi que les livres , les ef
tampes , les piéces de vers ou de profe , la mufique
, les annonces , avis , obſervations , anecdo
tes , événemens finguliers , remarques fur les
fciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inftruire ou amufer le
Lecteur. On prie auffi de marquer le prix des livres
, eftampes & pièces de mufique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourir à fa perfection
; on recevia avec reconnoiffance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux
utiles au Journal , deviendront mêine un titre de
préférence pour obtenir des récompenfes fur le
produit du Mercure .
L'abonnement du Mercure à Paris eft de 24 livd
que l'on paiera d'avance pour feize volumes rendus
francs de port.
L'abonnement pour la province eft de 32 livres
pareillement pour feize volumes rendus francs de
port par la pofte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols pour
ceux qui n'ont pas loufcrit, au lieu de 30 fols pour
ceux qui font abonnés.
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d'avance le prix de leur abonnement franc de port
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2416
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14 l.
JOURNAL DES CAUSES CÉLÈBRES, 12 volin-12 par an,
à Paris ,
Et pour la Province ,
18 1.
241.
JOURNAL HISTORIQUE ET POLITIQUE DE GENÉVE , 36
cahiers par an , à Paris & en Province , 18 la
LA NATURE CONSIDÉRÉE , 52 feuilles par an , pour
Paris & pour la Province , 12 I,
JOURNAL ANGLOIS , 24 cahiers par an ; à Paris & en
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12 vol. in- 12, à Paris , 24 1. en Province ,
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24 L
301.
181.
A ij
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Euvres complettes de Démosthène & d'Eſchine ,
en françois , 5 vol . gr . in- 8° . rel .
Les Incas , 2 vol . avec fig. in-8 ° . br.
Dictionnaire Dramatique , 3 vol. gr. in - 8 ° . rel .
Di&t . de l'Induſtrie , 3 gros vol. in- 8 ° . rel .
traduites
25 1:
181.
15 1.
181.
Hiftoire des progrès de l'eſprit humain dans les ſciences
naturelles, in-8 °. 1el .
Autre dans les fciences exactes , in- 8 " . rel.
Autre dans les fciences intellectuelles , in- 8 ° . rel.
Médecine moderne , in- 8 ° . br.
s liv.
S 1.
5 1.
21. 10 f.
Traité économique & phyfique des Oifeaux de baffe
cour , in-12 br.
Dict. Diplomatique , in- 8 ° . 2 vol . avec fig. br.
2 1.
12 1.
Revolutions de Ruffie , in- 8 ° . rel. 2 1. 10 f,
Spectacle des Beaux - Arts , rel. 2 1. 10 f
Dict . des Beaux-Arts , in-8 ?. rel . 41. cf.
Théâtre de M. de Sivry , vol . in - 8º . br.
2 1.
Poëme fur l'Inoculation , vol . in-8 ° . br. 3 1.
in-fol. avec planches br. en carton ,
ture , in-4°. avec fig. br. en carton ,
241 .
12 1.
Monumens érigés en France à la gloire de Louis XV , & c .
Mémoires fur les objets les plus importans de l'Architec-
L'Esprit de Molière , 2 vol . in-12 br.
41.
Tableau politique & littér. de l'Europe , an. 1775 , br. 2 1.
Dict . des motslatins de la Géographie ancienne , in- 8 °.
broché
•
Les trois Théâtres de Paris , in-8 ° . br.
L'Égyptienne , poëme épique , br.
Hymne au Soleil , br.
3 l.
2 1. 10 f.
11. 10 f.
11 46.
Spath.
MERCURE
DE FRANCE .
JU IN , 1777.
PIECES FUGITIVES.
EN VERS ET EN PROSE.
Suite de L'AUTOMNE , Chant troisième
du Poëme des Saifons ; imitation libre
de Thompson.
NUIT DE L'AUTOMNE.
TRANSPORTONS - 1 RANSPORTONS - NOUS , Mufe , fur ecs
côteaux ,
Volons enſemble au fond de ces vallées ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
.
Et parcourons ces champêtres allées
Où les noyers fe courbent en berceaux.
Dans les forêts errons à l'aventure ;
Ranimons-nous aux raïons du matin ,
Et contemplons l'éclat de la Nature
Qui s'affoiblit & touche à fon déclin.
L'aftre brillant , au bout de fa carrière ,
Ne donne plus que des jours raccourcis
Les foirs glacés répandent fur la terre
De noirs frimats , & les cieux obfcurcis
Ne jettent plus qu'une foible lumière.
Du fein des lacs & du fond des étangs ,
D'épais brouillards embraffent l'atmosphère ,
Et ,dans leur marche , obfcurciffent les champs
Perçant alors à travers un nuage,
L'aftre des nuits fe lève à l'Orient :
Il fe déploie , & fon brillant vifage
Découvre à l'oeil un ſpectacle impofant..
Un doux éclat embellit fa carrière ,
Son char léger plane fur l'Univers :
Son difque roule , & la pâle lumière
Semble flotter dans le vague des airs .
Elle fe coule au - deffus des montagnes
Et jufqu'au fein des champêtres vallons :
Les prés , les eaux , les bois & les campagnes
Brillent au loin du feu de fes raïons.: 107
JUI N. 1777.
Tuu w Worw "" ་་ EwRWu K
Sous le reflet de fa maſſe argentée ,
Tout l'horizon s'éclaire & fe blanchit :
Par le zéphir mollement agitée ,
L'onde , en fuyant , fritlonne & réfléchit ,
Comme un miroir , fa lumière empruntée.
Mais quandfon difque , entièrement éteint,
Sur l'horizon fe montre à peine encore ,
Au Nord glacé , le brillant météore
Parcourt les cieux & difparoît foudain.
L'éclat qu'il jette étonne l'hémisphère ;
Et , traver fant les vaftes champs de l'air ,
D'un vol pareil à celui de l'éclair ,
Laiffe après lui des fillons de lumière.
L'horreur ſe peint dans les regards glacés :
La multitude , interdite , éperdue ,
L'air confterné , les cheveux hérifiés ,
Au firmament n'ofe porter la vue.
Vaines terreurs ! tantôt c'eſt une armée
Qu'elle apperçoit dans les plaines des cieux §
Tantôt ce font des fignes monftrueux ;
Une autrefois , fa foiblefle alarmée ,
Voit des dragons & des fpectres hideux.
Mais , dédaignant le préjugé vulgaire ,
Le Sage obferve avec un oeil ferein
Ces feux folets , dont l'éclat éphémère
Fuit à l'afpect des raïons du matin.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
I
Enfin la nuit ténébreufe & profonde
Couvre les airs de fes voiles épais :
Les monts , les bois , les champs , le ciel & l'onde
Sont confondus ; le fommeil & la paix
Sur les mortels épanchent leurs bienfaits .
L'oeil , qui fe perd dans une maſſe énorme ,
* De l'Univers regrette la beauté :
Tout eft muet , & la variété
N'offre aux regards qu'une fcène uniforme.
Du Voyageur , dans fa route égaré ,
Que le deftin eft affreux & terrible !
Errant fans guide , à lui - même livré ,
La mort paroît fous un afpect horrible ,
Et le tourment dont il eft déchiré ,
Ajoute aux maux de fon ame fenfible.
Peut-être il voit courir dans les vailons ,
Pour fon malheur , ce feu philofophique
Qui fe répand , en s'échappant des joncs-
Cette lueur , qui parcourt les gazons ,
Laiffe un éclat , dont le jour fantaſtique
Le précipite en des gouffres profonds :
Et cependant fon épouſe attendrie
Et fes enfans , attendent fon retour ,
Dans la douleur paſſent leur trifte vie ,
Forment des voeux & pleurent nuit & jour.
Mais quelquefois une douce lumière ,
Bienfait des Dieux qui veillent fur fon fort,
JUIN. 1777 .
De fon courfier entoure la crinière ,
Lui fert de phare & le conduit au port.
Par M. Willemain d'Abancourt.
VERS
Mis au bas d'un Portrait du Chancelier
DE L'HOPITAL.
DEFENSEUR
ÉFENSEUR de Thémis , fon bras , de la couronne
,
Dans un fiécle orageux fut le meilleur foutien ';
Il réunit en fa perfonne
L'homme d'État , le Sage & le bon Citoyen,
Par le même.
ÉLÉGIE DE TIBULLE.
Qui primus coram juveni .
CELUI qui put ravir à l'Amante éplorée
Le jeune objet de ſon amour,
Ou qui priva l'Amant d'une Belle adorée ,
Fut un monftre indigne du jour.
Av
1.0 MERCURE DE FRANCE..
Bériffe l'homme dur , infenfible & farouche ,
Quivit , fans mourir de douleur ,
Par une main barbare arracher de fa.couche
Et fa compagne & fon bonheur ..
Je n'ai pas , je n'ai pas cette force inhumaine ,,
Et je l'avoue avec candeur.
L'Amour à mes plaifirs a mêlé trop de peines ;
Le fentiment brife. mon coeur..
Quand je ne ferai plus qu'une ombre & dè là
cendre ,
Viens , Doris , & ta mère en plëurs ;
Viens , les cheveux épars , fur celui qui fut tendre ,,
Verfer des larmes & des fleurs.
Invoquez , appelez l'ame qui vous fut chère !!
Arrofez de lait & de vin
Les restes d'un époux , d'un fils , d'un coeur fincère..
Qu'un tombeau les reçoive enfin ..
Q'on y grave ces vers : à là race future:
Qu'ils difent mon funefte fort..
Un déplorable amour , une belle parjures ,
A Lyfis ont donné la mort » .
Par M. Marteaus
JUIN 1777.
•
LA PHILOSOPHIE DES OISEAUX.
GALANS ALANS Moineaux,,
Tendres Fauvettes ,
Et vous, gentilles Alouettes,
En voltigeant fur de foibles rameaux ,
Vous vous plaifez à chanter en rondeaux
De vos amours les plaifirs , non les peines :
Vous ignorez les misères humaines.
Votre inftinct eft plus für que ne l'eft la raiſon::
Ce n'eft point par comparaiſon:
Des maux de vos pareils , que vous aimez la vie ;;
Le grain que vous auriez , qu'un autre n'auroit pas ,,
Ne rendroit ni meilleurs, ni moinsbons vos repasi
Du bien de tous votre eſpèce eft ravie ..
Sobres dans vos banquets comme dans vos ébats ,,
La paffion jamais ne vous fait faire
Rien au-delà du néceffaire ;
Vous ne craignez Hercule ni Jafon ,
N'ayant empires ni toiſon ..
La liberté de votre espèce ,
Le néceffaire tous les jours ,
.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Le choix libre dans vous amours ,
Font régner parmi vous le plaifir , l'alégreffe .
Les biens les plus réels ne vous font précieux ,
Que quand le fentiment les rend tel à vos yeux :
Jamais l'opinion , qui féduit la fageffe ,
N'a pu de votte inftinet féduire la juſteſſe.
Vous ignorez que le bonheur
Eft d'être fouftrait au malheur ,
Et de jouir en imbéciles
De plaifirs l'on ne fent pas ,
que
Que l'habitude a rendu fans appas :
Des maux de moins & des biens inutiles ,
Vous paroîtroient également futiles ,
Et vous n'en feriez aucun cas.
Plus humains que ne font les hommes ,
Vous ne livrez jamais entre vous de combats ;
Et plus fages que nous ne fommes ,
Vous partagez vos biens fans procès, fans débats
Multipliez , croiffez & fervez , d'âge en âges ,
De modèles pour être heureux :
Si q. elque jour nous fommes fages ,
Que ne vous devront point nos arrières- neveux
Par Madame
JUI N. 1777 . 13
ROMA N.C E.
Air: L'Amour m'a fait la peinture , &c.
O Vous, dont l'ame fenfible
Se plaît aux récits touchans !
Sous cet ombrage paiſible ,
Sans gémir , s'il eft poffible ,
Écoutez mes triftes chants.
Seul dans les forêts prochaines ,
Sans deffein j'errois un jour :
De mes amoureufes chaînes ,
De mes plaifirs , de mes peines ,
Je rendois grace à l'Amour.
Dieux ! quel objet déplorable
S'offre à mes regards diftraits :
La Nymphe la plus aimable ;
Mais la douleur qui l'accable
Frappe plus que les attraits-
Du fort contemple l'ouvrage ,
Dit elle en m'appercevant ;
Si d'une effrayante image
14
MERCURE DE FRANCE.
Tune crains pas le préſage ,
Regarde ce monument.
Vois , fous la mouffe jaunâtre ,
Vois l'objet de mon tourment :
Le méchant gît fous l'albâtre ,
Et cette pierre grifâtre
Te cache un parfait Amant.
De l'efpoir abandonnée ,
J'attends ici même fort ;
A la douleur condamnée ,
En victime infortunée
L'Amour me livre à la mort.
J'ai pour compagnes fidelles
Les colombes de ces bois ,
Les plaintives tourterelles ::
Echo , fenfible comme ellès ,,
Imite ma trifte voix..
Berger , ton ame attendrie
M'aſſure au moins quelques pleurst
Quand j'aurai perdu la vie ,.
Redis par- tout de Sylvie
Les amours & les malheurs..
A ces mots ; pâle & mourante ,
Je vis fes yeux fe fermer ;
JUIN. 1777.
Mais quand la bouche expirante
Prononça le mot d'Acante ,
Je la vis fe ranimer..
Tallois rendre à cette Belle
Le plus lugubre devoir .
Mais , ô furpriſe nouvelle !
La fleur qu'on nomme immortelle,
A fa place fe fait voir..
Ne foupire plus , dit- elle ,
Berger , mes maux font finis:
Pour récompenfer ton zèle,,
Reçois d'une ombre fidelle
Un fage & dernier avis..
Aimer eft un doux prestige ,
Un fonge , un bien paſſager ;:
L'amour heureux , un prodige
Envain notre coeur l'exige ,,
Rien n'eft sûr que le danger..
Bar Madame de Montanclos .
16 MERCURE DE FRANCE.
CYDALISE & SERGY,
Ou le Pouvoir de la Béauté.
y
NEE de parens vertueux , & qui jouiffoient
à jufte titre de l'eftime publique ,
Cydalife avoit vu , dès fa tendre jeunelle ,
paffer prefque toute leur fortune dans
des mains étrangères , avec le gain d'un
procès injufte. Un coup auffi inefpéré ne
lui avoit fait envifager la vie , dès fon
aurore , que comme une fource inépuifable
de chagrins . Toujours préfènte à
fa penſée , cette trifte époque la lui
rendoit d'autant moins fupportable
qu'elle la forçoit d'être témoin de revers
mille fois plus affligeans que l'appareil
du trépas. Semblable à une rofe qu'on
voit fe flétrir fur fa tige , & fe deffécher
prefque en un inftant , lorfque trop expofée
aux ardeurs du foleil , elle en reçoit
des impreffions trop vives & trop multipliées
, on avoit craint qu'une fièvre
meurtrière ne s'allumât dans fon fang ,
& ne la conduifit bientôt aux portes de
la mort. Par-là fes infortunés parens auJUI
N. 1777. 17
roient vu mettre le comble à leur affliction
, & la perte d'une fille auffi chère
les eût immanquablement entraînés après
elle dans la nuit du tombeau .
Mais la raiſon chez Cydalife avoit
devancé les années : le ciel , qui ne ceffe
jamais de protéger l'innocence , lors
même qu'il paroît être témoin ſenſible
à fes malheurs , avoit foutenu la patience
de Cydalife ; il avoit veillé lui-même fur
les jours de cet aimable enfant : une
éducation foignée , foutenue & aidée par
l'amour des vertus , dont elle avoit tous
les jours devant les yeux des exemples
vivans dans la perfonne de fes père &
mère que fais-je encore ? une connoiffance
exacte de ce qu'elle leur devoit ,
jointe à l'idée confolante de pouvoir leur
être utile ; toutes ces confidérations , &
de plus puiffantes encore , étoient venues
à fon fecours , & l'avoient confolée
bien plus efficacement que ne l'euffent
pu faire , dans un âge plus avancé , la
prétendue philofophie , & le ftoicifme
non moins prétendu des efprits forts.
Elle avoit été tout à la fois l'objet & le
témoin de tous ces revers , fans en être
accablée : il y a plus , elle s'étoit conſtamment
montrée fupérieure à fa mau18
MERCURE DE FRANCE .
vaife fortune , & on l'entendoit fouvent
répéter que le fort pourroit bien la perfécuter
quelquefois , mais que jamais il
ne fauroit l'abattre.
Réduite à fubfifter du travail de fes
mains , Cydalife partageoit avec les chers
auteurs de fes jours, un pain qu'elle arrofoit
de fes fueurs : elle leur rendoit en
quelque forte au centuple le bienfait de
F'existence qu'elle en avoit reçu ; elle étoit
en même tems l'unique foutien , la confolation
la plus douce de leur vieilleffe ;
ils aimoient à revivre en elle , à lui
prodiguer
leurs embraffemens & leurs careffes
; & Cydalife , à fon tour , fembloit
puifer une nouvelle vie dans leur fein ,
pour fe les conferver & pour les aimer .
Combien elle étoit belle ! combien elle
étoit aimable ! combien elle étoit vertueufe
& honnête ! jamais , non , jamais
la Georgie & la Circaffie ne produifirent
une beauté fi accomplie & fi parfaitement
régulière . Sa taille étoit grande &
majestueufe ; elle avoit un maintien doux
& honnête , le port noble & gracieux , &
l'on voyoit dans fa phyfionomie les grâces
les plus tendres s'allier , fans rien perdre ,
à l'air le plus impofant & le plus modefte
. Elle étoit jeune ; mais on ne remat
JUIN. 1777. 19
quoit pas en elle cette étourderie fi commune
aux perfonnes de fon ſexe & de
fon âge , qui n'ont que des agrémens
imparfaits , & qui peuvent bien amuſer
les yeux , mais qui ne fauroient aller jufqu'au
coeur. Cydalife étoit dans cet
âge vraiment aimable , qui met la beauté
dans tout fon jour , les graces dans toute
leur force ; en un mot , elle étoit comme
un compofé de graces & de majefté , &
une extrême douceur , en même tems.
qu'elle modéroit l'éclat de l'une , faifoit
aimer davantage les autres & leur donnoit
plus de prix ; auffi tant d'attraits
& de perfection rendoient - ils Cydalife
Pexemple & l'amie de fes compagnes :
le moyen qu'elle ne fît pas en même-tems
l'amour & les délices des perfonnes refpectables
à qui elle étoit redevable de
tout , & de qui elle aimoit tant à dépendre
?
Perfonne au monde n'étoit moins
répandu ni plus difficile à fe communiquer
que les parens de Cydalife : elle
atteignoit à peine fa vingt- unième année
,lorfqu'une maladie épidémique, qui
régnoit à Vérone , lui enleva fa mère :
elle fut inconfolable de cette perte , &
Clidaman , fon père , u'en fut pas moins
20 MERCURE
DE FRANCE
.
vivement affecté . Cependant , après avoir
rendu les derniers devoirs à fon épouſe ,
il s'étoit retiré à la campagne , & avoit
fixé fon féjour dans un hameau fitué à
quelques milles de Vérone. Il y menoit
une vie très- retirée , & tout-à-fait conforme
à l'antipathie qu'il avoit toujours
eue pour le fracas & le tumulte des
villes ; quelques livres de morale & de
philofophie , qu'il avoit fauvés des débris
de fa fortune , faifoient prefque fon unique
compagnie ; ils diffipoient fa mélancolie
, le rendoient moins fombre , &
adouciffoient à Cydalife les ennuis de fa
folitude : partagé entre fa chère fille &
fes livres , on eût dit que Chidaman voùloit
être étranger à l'Univers.
Clidaman avoit quelques amis , & il
étoit bien digne d'en avoir : de ce nombre
étoient M. & Madame de Saint- J ** .
Ils avoient été anciennement attachés à
des maifons illuftres , & quelques- uns
de leurs proches parens exerçoient encore
, dans une Cour étrangère , des
emplois non moins honorables que lucratifs.
Quant à leur fortune , elle confiftoit
prefque toute dans une honnête
médiocrité , bien préférable aux richeſſes.
Ils jouiffoient en quelque forte , chez
JUIN. 1777.
21.
leur nouvel Ami , des priviléges de l'égalité,
& cette égalité elle - même ferroit
plus fortement les beaux noeuds qui les.
uniffoient : elle augmentoit, aux yeux des
uns & des autres , le prix & les charmes
de leur commune amitié , & leur y faifoit
trouver tous les jours de nouvelles
douceurs .
Quelle union que celle qu'on voyoit
régner entre des perfonnes aufli dignes
& auffi jaloufes de l'eftime publique !
Quel exemple que celui qu'ils fe donnoient
mutuellement de l'amour des
vertus & du devoir ! Ils s'applaudiffoient
de fe connoître , ils fe trouvoient heu-.
reux de s'aimer.
Cependant on ne parloit plus dans
tout le voifinage que de Cydalife , & fa
beauté faifoit encore moins de bruit que
fa fageffe & fes vertus . La jeune Nobleffe
, impatiente de la voir , venoit en
foule des environs , pour s'allurer fi l'on
n'exagéroit pas les charmes de Cydalife ;
mais on ne la rencontroit nulle part : elle
étoit toujours auprès de fon père , & ne
le quittoit pas un feul inftant on fe
récrioit contre l'apathie de Clidaman ;
on l'accufoit de recéler injuftement un
tréfor dont le ciel ne l'avoit fait que le
dépofitaire.
22 MERCURE
DE FRANCE,
Un jeune Marquis témoignoit plus
d'enjouement encore que les autres ; on
l'appeloit Sergy ; & , fur le fimple expofé
lui avoit fait des charmes de Cyqu'on
en étoit devenu éperdument
:
il
amoureux ; ce devoit être un grand préjugé
en faveur de cette belle , que la
vivacité de fon amour ; car jufques - là
Sergy n'avoit été capable d'aucun attachement
folide & conftant le nombre
de fes infidélités étoit égal à celui de fes
Maîtreffes. Au refte , fes habits étoient
magnifiques , fes diamans de la plus belle
eau , fes bijoux élégans & des mieux
choiſis ; il avoit de petites maifons , donnoit
de petits foupers , médifoit des femmes
, perfiffloit les hommes , & jouoit la
comédie à ravir. Perfonne n'avoit de
meilleurs chiens , de plus beaux fufils & de
plus beaux chevaux : il en contoit à toutes
les femmes , n'en rencontroit jamais de
cruelles , faifoit ce qu'on appelle du bruit
à la Cour : il étoit fêté , chéri , recherché
dans tous les cercles ; en un mot ,
c'étoit le plus parfait étourdi , le plus
accompli petit-maître qu'on connûr , il
n'étoit bruit que de fon fafte & de fa
dépenfe , & fon luxe égaloit celui des
plus riches Traitans .
JUIN. 1777. 2$
Sergy connoiffoit tous fes ridicules ; il
prévoyoit bien que ce feroient autant
d'obstacles à fon amour , autant de motifs
pour Clidaman de ne lui pas permettre
l'entrée de fa maifon ; tout cela le défefpéroit
mais l'amour a- t - il jamais
manqué de reffources ? Sergy prit le parti
de feindre & de diffimuler ; d'abord fon
goût pour les plaifirs bruyans parut fe
rallentir ; fa paffion pour le jeu devint
moins vive & moins décidée ; il devint
lui-même plus rare de jour en jour ; il
évitoit avec foin de fe trouver avec fes
meilleurs amis ; & , quand il étoit contraint
de les voir , c'étoit toujours avec un
air inquiet & embarraffé , avec un efprit
diftrait , qui découvroit affez ce qui fe
paffoit au fond de fon coeur ; Cydalife &
tous fes charmes fe retraçoient à chaque
inftant à fon fouvenir : toujours occupé
d'elle , même au milieu des jeux & des
feftins , Sergy fe croyoit feul dans l'Univers.
Cette paffion naiffante étoit trop vive
pour échapper entièrement aux regards
pénétrans de fes amis ; ils ne tardèrent
pas à s'appercevoir du changement fubit
qui s'étoit fait dans fon caractère ; on ne
lui trouvoit plus cette aimable gaieté ,
24 MERCURE DE FRANCE.
cette folie exquife & délicieufe , qui
faifoit l'ame de fes converfations ; il
n'avoit plus le même enjouement , la
même vivacité d'efprit : un air fombre
& mélancolique avoit fuccédé à cette
naïveté dont il fe pavanoit à fi jufte titre :
on ne douta plus que ce ne fût à quelque
Belle qu'il falloit imputer une auffi
étrange métamorphofe : l'amour
l'amour lui feul pouvoit opérer de fi
grands prodiges.
&
Sergy, dès que fa conduite lui parut
moins extravagante & plus régulière ,
ne fongea plus qu'à mettre à profit les
inftans , & à chercher tous les moyens
imaginables de lier connoiffance avec
Clidaman. Ce dernier , inftruit du changement
furvenu dans la manière de vivre
du Marquis , perfuadé d'ailleurs que ce
changement étoit fincère , & gagné par
M. de St-J**, que Sergy avoit fu mettre
dans fes intérêts , le reçut avec une forte
d'empreffement : il eut pour lui tous les
égards que lui méritoient fon rang & ſa
fa
qualité de Marquis .
Enfin , & c'étoit-là ce qui le flattoit
uniquement , il lui permit de voir Cydalife
avec cette honnête liberté , que ne
fauroit défapprouver la vertu même la
plus auftère & la plus rigoureufe.
D'un
JUI N. 1727 . 25
D'un côté , l'amour de la liberté inf
piroit à Sergy une répugnance invincible
pour l'hymen ; c'étoit un joug onéreux
& infupportable qui l'effrayoit , & il
étoit bien réfolu de ne former de fa vie
d'union durable & permanente : de l'au
tre , il adoroit Cydalife ; il n'y avoit de
bonheur , de vrai bonheur pour lui que
dans la poffeffion de cet objet charmant ;
& s'il ne parvenoit à lui faire partager
fes tendres fentimens , la vie lui devenoit
odieufe : il appeloit la mort à fon
fecours. L'alternative étoit terrible , &
fes appréhenfions redoubloient à propor
tion des grands obftacles qu'il rencontroit
dans l'exécution de fon deffein.
Sergy d'ailleurs étoit bien perfuadé
que fon amour pour Cydalife ne pouvoit
avoir aucun fuccès , fi l'honnêteté ne
juftifioit , du moins pour un tems , fes
vues & fes démarches ; c'étoit des commencemens
que tout devoit dépendre ,
& c'étoit pour lui une néceffité indifpenfable
de mettre Clidaman lui - même
dans fes intérêts , en flattant fon amourpropre.
Un foir done qu'il étoit venu lui rendre
une vifite , & que Cydalife étoit
abfente , Sergy , après les premiers com
B
25 MERCURE DE FRANCE .
plimens , fit tomber adroitement la converfation
fur elle : N'êtes - vous pas , lui
dit-il , le plus heureux & le plus fortuné
des pères ? L'on eft enchanté des attraits ,
des talens , de l'efprit de Cydalife : il n'y
a qu'une voix pour elle ; & c'eft , de
l'aveu de tout le monde , la plus belle
perfonne qu'on ait jamais connue dans
toute la Province : convenez- en , vous
avez une fille charmante ; & s'il m'étoit
pemis d'afpirer au bonheur de devenir
fon époux , je me regarderois moi- même
comme le plus heureux & le plus fortuné
des hommes. Mais , reprenoit Clidaman
, foit que cet aveu de la part de
Sergy l'eût un peu déconcerté ,
déconcerté , foit que
l'idée encore récente de fes diffipations
ne lui permît pas de prendre le change ,
Cydalife n'a rien , non , abfolument rien ;
on lui a enlevé , ainſi qu'à moi , toute
fa fortune ; elle eft fans efpérance de la
recouvrer , & j'ai la douleur de ne pouvoir
rien faire dans ce moment pour
un enfant qui m'eſt fi cher. Ah ! Clidaman
, reprit alors Sergy en lui ferrant la
main , pouvez-vous bien defcendre avec
moi dans de pareils détails ? lls font
humilians pour quelqu'un qui afpire à
l'honneur de s'allier à une famille comme
JUIN. 1777. 27
la vôtre la beauté , les talens , les vertus
de Cydalife , font-ce donc là des chofes
indifférentes en elles - mêmes , & des
qualités qu'on puiffe avoir ou n'avoir
pas , fans en être plus ou moins eftimable
? Ne font-ce pas plutôt des richeſſes
effectives , des tréfors réels ? Eft-il au
monde une fatisfaction plus grande que
celle de partager une fortune immenfe
avec une perſonne qu'on adore ? Clidaman
, vous connoiffez la mienne ; je la
mets toute entière à vos pieds : trop
heureux de pouvoir à ce prix mériter
votre eſtime , & échanger tout ce que je
poſsède contre la main de Cydalife !
Le retour de Cydalife ne permit pas
à Sergy d'en dire davantage : elle avoit
toujours vu le Marquis avec une forte
d'indifférence , à laquelle il n'étoit pas
accoutumé ; il n'en étoit néanmoins que
plus appliqué à lui plaire & plus jaloux
d'y réuffir ; le langage des yeux & tous
ces petits foins , à qui l'amour lui feul
peut donner du prix , étoient fon unique
reffource : elle commençoit à lui paroître
infuffifantes mais foit que fon heure
d'aimer fut enfin venue , foit que l'empreffement
du Marquis la rendit moins
rebelleaux douces impreffions de l'amour,
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
Cydalife l'avertit elle- même de l'heureux
afcendant qu'il avoit fu prendre fur fon
coeur ; & Sergy , plus amoureux & plus
paffionné que jamais , lut dans les yeux
de fon Amante, le ſignal de fon bonheur
& de fon triomphe.
Ce fut alors que Sergy fit l'impoffible
pour obtenir les faveurs de Cydalife s
prières , lettres , cadeaux , tendres reproches
, fermens enfin , rien ne fut épargné.
Tout abufe un Amant crédule : il
fe perfuade aifément ce qu'il defire ;
Sergy efpéroit déjà de voir combler tous
fes voeux : mais à tant d'artifices , Cydalife
oppola toujours une fermeté inébranla
ble ; rien ne l'a put féduire, & fa fageffe
ne fut pas moins conftante, que les affauts
du Marquis étoient fréquens & multipliés.
Sergy, qui n'étoit rien moins que flatté
d'un hymenée fi difparat en apparence ,
& fi difproportionné ; & qui voyoit
d'ailleurs que c'étoit en pure perte qu'il
avoit compté , de la part de Cydalife , fur
unefoibleffe, dont elle étoit moins capable
qu'aucune autre, prétexta des affaires de famille,
qui l'appeloient indifpenfablement
à Paris , & fit tous les préparatifs néceffaires
pour fon voyage . Mais , avant de
JUI N. 1777.
partir , il voulut voir Cydalife ; il lui fic
les adieux les plus tendres , protefta qu'il
ne l'oublieroit de fa vie , & qu'il lui
rapporteroit inceffamment un coeur
dont il lui faifoit le plus fincère hommage
: il demandoit fur- tout la grace
d'obtenir fon portrait , afin , difoitil
, que l'image de ce qu'il avoit au
monde de plus précieux & de plus cher ,
lui tint , en quelque forte , lieu de la
téalité ; & que ce bijou , toujours préfent
à fes yeux , rendit plus fupportables
à fon coeur les tourmens de l'abfence .
Cydalife & Clidaman fon père , ne crurent
pas devoir lui refufer cette légère
fatisfaction ; celui- ci permit à fa fille de
donner au Marquis cette nouvelle preuve
de fon amour ; elle détacha donc fon
bracelet, & Sergy l'ayant baifé avec tranfport
, le ferra foigneufement dans fon
porte-feuille , qui fe trouvoit fous fa
main : il partit en fe recommandant à
leur fouvenir.
On a dit des fermens qui fe font en
amour , qu'autant en emporte le vent ;
cette maxime n'eft malheureuſement que
trop vraie. Sergy , loin des yeux de Cydalife
, ne tarda pas à reprendre fon train
de vie ordinaire. Les Courtiſanes >
Biij
MERCURE DE FRANCE.
éblouies de fon luxe , fe le difputoient
les unes aux autres : c'étoit à qui le retiendroit
plus long-tems dans fes lacs .
Une fur tout , célèbre par fa beauté , &
qui joignoit à tous les dons heureux de
la nature des talens enchanteurs qui
deviennent , chez une jolie femme , un
nouveau moyen de captiver les hommes ,
fur l'emporter fur fes rivales ; elle lui
infpira la plus violente paffion : Sergy fe
livra fans ménagement & fans réferve à
cette femme dangereafe ; il oublia dans
les bras de la volupté fa chère Cydalife ,
& avec elle tous les fermens qu'il lui
avoit fait à fon départ.
Sergy s'étoit lié d'amitié avec un jeune
Officier nommé Doriniere , qu'il avoit
trouvé à Paris , & qui demeuroit avec
lui dans le même Hôtel : c'étoit le fils de
M. de Saint- J ** , ce bon ami de Clidaman.
On juge aifément qu'il avoit eu
occafion de voir Cydalife ; il l'avoit
aimé long- tems avant que Sergy lui
fit fa cour ; & le regret de ne pouvoir
infpirer du retour , lui avoit fait prendre
le parti des armes il étoit pour
lors en quartier d'hiver à Paris : Doriniere
, en fa qualité d'ami , entroit
à chaque heure du jour , fans fe faire
JUI N. 1777 .
:
annoncer , dans l'appartement du Marquis
il furprit un jour entre fes mains
le portrait de Cydalife : il n'eut pas
de peine à la reconnoître ; mais il crut
devoir diffimuler , & réfolut , dès le
même inftant , de l'avoir à quelque prix
que ce fût.
Sergy le mit bientôt à même , & lui
préfenta , fans y penfer , le moyen de
faire l'acquifition de ce bijou. Il avoit
perda vingt- cinq louis far fa parole , &
devoit les remettre fous vingt - quatre
heures . Sergy ne manqua pas d'avoir
recours à la bourfe de fon Ami : Marquis
, lui dit Doriniere , qui l'attendoit
au trébuchet , il n'eft qu'un moyen de
voir combler vos defirs , & je vous en
laiffe le maître c'eft , ajouta- t- il , en
montrant du bout du doigt le bracelet
de Cydalife , de m'abandonner le portrait
que voilà ; remettez- le moi , & les
vingt-cinq louis font à vous. Sergy trouva
d'abord la propofition des plus fingu
lières , & il refufa . Mais Doriniere , qui
jufqu'alors avoit fait myſtère au Marquis,
de fon pays & de fa naiffance , au lieu
de fe rebuter , le perfuada par ce raifon
nement : Ouce portrait , lui dit-il , vous
Biv
3.2 MERCURE DE FRANCE.
vient d'une perfonne qui vous eft chère ,
ou feulement d'une perfonne qui vous
eft
indifférente : dans les deux cas , que
rifquez-vous ? Si la Beauté dont il eft
l'image , vous eft chère , vous pourrez
facilement , & fous le plus léger prétexte
, vous en procurer un autre ; fi au
contraire votre coeur ne vous dit rien
pour l'original , rien n'empêche , je crois,
que vous m'abandonniez cette copie . Eh
bien ! Marquis , fongez- vous ? ... Sergy
avoit befoin d'argent ; il avoit donné fa
parole d'honneur ; le terme alloit expirer :
il fe rendit avec d'autant moins de peine
aux inftances de Doriniere , qu'il avoit
toujours ignoré & qu'il ignoroit encore
que celui- ci connût fi particulièrement
Cydalife : il fe laiffa perfuader ; & , par
une inconféquence & une étourderie qui
n'avoient point d'exemple , il remit luimême
le portrait de få Maîtreffe entre
les mains de fon rival .
Heureux contre toute efpérance , Doriniere
, fans rien communiqer au Marquis
de fon deffein , prit auffi tôt la
pofte , & revint fe prévaloir auprès de
Cydalife, de l'inconftance & de la légèreté
de fon Amant. Elle en fut d'abord inconfolable
; Doriniere la preffoit d'ouJUIN.
1777. 33
blier le Marquis , qui lui faifoit mille
infidélités. Déjà Cydalife agréoit fes
foins ; fon dépit alloit tourner à fon
avantage ; il alloit être heureux ; mais
Sergy , qui avoit fenti fe rallumer dans
fon coeur tout l'amour qu'il avoit eu
pour Cydalife , & que l'évasion fubite
de fon Ami n'avoit que trop inquiété ,
avoit couru fur fes pas , & arriva peu
de jours après lui : fon premier mouvement
fut de voler chez Cydalife ; il la
trouva feule , fon père étoit abfent & ne
devoit revenir que le foir.
...
Cydalife connoiffoit tout le prix de
fes charmes ; elle favoit l'impreffion que
devoit faire fa beauté fur l'efprit & fur
le coeur de fon Amant : elle voulut jouir
de fon embarras : Pourquoi , lui dit -elle ,
m'avez-vous fi cruellement abandonnée ?
Ingrat !. vous ne deviez m'oublier de
votre vie ; pourquoi , pendant une auffi
longue abfence , m'avez- vous laiffée dans
la plus cruelle incertitude fur ce qui
yous regardoit ? Pourquoi , dites- le moi
ne m'avez-vous donné aucune de vos
nouvelles? Ah! Cydalife , reprit le Marquis
en l'interrompant , épargnez à ma
fenfibilité un récit trop humiliant ; épar
gnez à mon amour le tableau de mes
B
34 MERCURE DE FRANCE .
›
égaremens & de mes foibleffes : mon
coeur avoit prefque oublié fa chère Cydalife
; l'ingratitude ... j'en frémis : ah !
encore une fois , belle Cydalife , oubliez
les torts de votre Amant ; foyez touchée
de fon repentir ; foyez fenfible à fon
amour ce fentiment auffi vif qu'il eſt
légitime ne lui a point permis de
différer plus long- tems à vous en donner
les marques les plus certaines ; c'eft lui
qui me ramène à vos pieds , qui vous fait
triompher enfin de mon inconftance &
de ma légéreté ; oui , Cydalife , j'ai réfolu
de venir vous réitérer les offres de
mon coeur , & de m'unir à vous par tout
ce qu'il y a de plus refpectable & de plus
facré.
Sergy ne put en dire davantage : un
torrent de larmes fut la preuve la moins
fufpecte de fon repentir ; celles de Cydalife
fe confondirent bientôt avec les
fiennes , & fcellèrent fon pardon.
Clidaman furvint ; le filence du Marquis
l'avoit un peu indifpofé contre lui ;
fon oubli apparent avoit refroidi fon
ancienne amitié ; mais il avoit ignoré
tons fes écarts : on avoit eu le plus grand
foin de les lui cacher ; & la conduite du
Marquis à fon égard , ne lui paroiffojt
JUIN. 1777 . 35.
blâmable , qu'en ce qu'il avoit trop négligé
de lui donner de fes nouvelles .
Sergy fe juftifia comme il put , ou plutôt
il s'excufa de fon mieux . Clidaman étoit
bon , il aimoit fa fille : Doriniere luimême
follicitoit le pardon du Marquis
avec tant de détintéreffement & de générofité
, que Clidaman fe laiffa aifément
perfuader ; ilexigea feulement que le mariage
fût différé de quelques mois , & il
fut inexorable fur ce chapitre: fans doute
il vouloit éprouver de nouveau le Marquis
, & fe venger en quelque forte ,
par un délai fi fâcheux à fon amour , de
la négligence qu'il avoit eue de ne lui
point écrire pendant tout fon voyage.
Sergy fe foumit à tout ; il promit tout ,
& fon coeur ratifioit en même-tems fes
promeffes. Amoureux comme il étoit ,
Sergy eût tenté l'impoffible , pourvu que
Cydalife eût été le prix & la récompenſe
de fes fuccès.
Sergy avoit perdu , encore en bas-âge,
fon père & fa mère : il ne lui reftoit
qu'un Oncle , qui déféroit à toutes fes
volontés avec une complaifance aveugle ;
c'étoit cette complaifance exceffive qui
avoit influé en grande partie fur le plan
de conduite que s'étoit formé le Mar-
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
quis ; c'étoit elle qui lui avoit donné
tant de ridicule dans le monde : Sergy
devoit obtenir fon agrément pour fon
mariage avec Cydalife , & il l'obtint fans
peine; fon oncle approuva fon choix , il
catifia lui- même tout ce qu'avoit dit &
tout ce qu'avoit fait le Marquis , & fur
charmé de trouver l'occafion de connoître
Clidaman & de devenir fon ami.
On ne fongevit plus qu'à faire les préparatifs
néceffaires pour le mariage , &
le jour étoit déjà fixé pour la cérémonie .
Un Courier apporte une lettre à la fufcription
de Clidaman : quelle fut la joie
de ce refpectable Vieillard , quand , après
l'avoir ouverte , il lut ces mots : « Je
vais paroître devant l'Être - Suprême, &
» lui rendre compte de ma vie : je profite
» du peu de momens que me laiffe encore
fa divine bonté , pour réparer ,
» autant qu'il eft en moi , tous les torts
» que je vous ai faits , à vous & à votre
famille . Soyez mon feul & unique béritier
; ce font mes dernières inten-
» tions : vous favez que celles d'un mou-
» rant font , en quelque forte , facrées
» pour ceux qui les reçoivent.
»
MONTROSE.
JUIN. 4777. 37
Dieu foit béni , s'écria Clidaman ,
dès qu'il fut un peu revenu de fa première
furprife ; le ciel me rend aujourd'hui
le plus fortuné de tous les pères :
Montrofe... Cydalife. Eh bien ! mon
père. Montrofe , ma chère fille , ce
ravifleur injufte de nos biens & de notre
fortune... Eh bien ! il vient de mourir ,
& nous remet en poffeffion de tout
ce qu'il nous avoit enlevé. Ma fille ,
le ciel a eu pitié de ma vieilleſſe ; mais ,
que dis-je ? ah ! ce font bien plutôt tes
vertus qui l'ont touché . Un difcours auffi
pathétique , une éloquence auffi vive &
auffi perfuafive , avoient fait couler quelques
larmes des beaux yeux de Cydalife ;
elles avoient ému & attendri le coeur de
Sergy; & l'on ne fauroit dire quel plaifir
l'affectoit plus délicieuſement , ou celui
d'effuyer les pleurs de Cydalife , ou celui
de les lui voir répandre : il étoit aux
genoux de fon Amante. Clidaman l'apperçoit,
& fe tournant vers eux : Allez ,
leur dit il , en les embraffant avec une
égale tendreffe , allez , mes chers enfans ,
au pied des autels vous jurer un amour
éternel , & une fidélité inviolable .
Cydalife & Sergy furent unis dès le
lendemain Clidaman vécut encore
38 MERCURE DE FRANCE.
1
•
plufieurs années , eut la confolation
d'embraffer les enfans de fes enfans , &
de les ferrer contre fon fein : les jeunes
Époux vécurent heureux ; ils laifsèrent
après eux une poftérité nombreuſe ; &
on les propofe encore dans toute la
contrée , comme les modèles de l'amour
le plus conftant & le plus vertueux .
Par M. Aviffe.
EPIGRAMM E.
APRÉCHER par - tout la vertu ,
Damon s'effouffle & s'enroue;
De quoi chacun d'être éperdu :
Pour moi je dis , c'eft un tour qu'il lui joue .
Par M. P ***.
.
EPIGRAMME.
CHAQUE Efculape a quelque mal
Qu'il guérit avec péritic ;
De Jean le genre principal ,
C'eſt de guérir de cette vie.
Par le même.
JUIN. 1777. 39
A UN MIROIR.
PETIT MIROIR , écoute -moi.
Si Chloé fe préfente à toi
Avec cet air froid & févère
Qui rend tout tremblans les Amours,
Fais-le lui voir d'une manière
A l'en corriger pour toujours.
Par le même.
LE SOURIRE.
CHEZ beaucoup de gens le fourire
Supplée à l'efprit qu'ils n'ont pas ,
Et les tire de l'embarras
De ne favoir que dire.
Un fourire mystérieux ,
Suppofant de fines penſées
Avec épargne dépenſées ,
En fait accroire à tous les yeux.
C'eft par un pareil artifice
Qu'un gueux , templi de vanité ,
40 MERCURE
DE FRANCE
.
Voulant cacher la pauvreté ,
Lui donne un faux air d'avarice.
Dès que Dorimène fourit ,
Chacun crie à la fine mouche ;
Et , fans avoir ouvert la bouche ,
La voilà prodige d'efprit.
Moi ,qui n'ai pas tant d'indulgence ,
J'en réclame comme d'abus :
сс Meffieurs , ces tours me font connus ;
>> C'eft un fourire d'impuiffance ».
Par le même.
DISCOURS fur les malheurs de la vie ,
& les avantages de là mort.
J'ai vengé l'Univers autant que je l'ai pu.
RACINE , Mith. A&te V , Sc. dern .
Déja l'aftre du jour s'éclipfant à nos yeux ,
Au fein du nouveau monde alloit veffer fes feux ,
Et fur cet Univers les ombres diſperſées ,
Inſpiroient aux humains de lugubres penſées .
Dans ces triftes momens , attendri fur mon fort ,
JUIN. 1777. 45
J'ofois dans fon abyfme interroger la mort :
Réponds - moi , lui difois-je , ô mort impitoyable ,
De quels crimes , hélas ! l'homme eft - il donc coupable
?
Ne peut - il par
Pourquoi , dès la naiffance au malheur condamné ,
Sans efpoir de jouir , eft-il donc moiffonné ?
fes maux fufpendre ta colère ?
A peine , avec douleur , une mourante mère
A-t-elle mis au jour le nouveau Citoyen .
Qu'elle a pendant neuf mois recélé dans fon fein ,
Que l'avide douleur , qui l'attend au paffage ,
Épuifant contre lui tous les traits de fa rage ,
Imprime fur fon front , de fon fouffle infecté ,
Les fignes effrayans de la caducité.
Ses muſcles détendus reftent fans énergie.
Il ne peut fupporter le fardeau de la vie:
Il chancèle ; & tandis qu'un vieillard vigoureux
Chemine lentement , & d'un bâton noueux ,
Étayant de fon corps le tremblant édifice ,
Pour aider la nature appelle l'artifice ;
L'enfant ne peut , hélas ! de fa débile main
Empoigner fon hochet , qu'il rejette foudain.
Sous le poids de fon corps fa foibleffe ſuccombe :
Il rampe, & fes regards femblent chercher la
tombe ,
Cet effroyable gouffre , où vont s'enfevelir
Aïeux, contemporains & peuples à venir.
42 MERCURE DE FRANCE .
Mais déjà , par degré , la robufte jeuneſſe
Lui donne , avec les ans , la force & la foupleffe :
Déjà d'un feu plus vif elle anime fes yeux ;
Ses bras foibles jadis , font charnus & nerveux.
D'un pied agile & ferme il foule la pouffière ;
Sous fa haute ftature il fait gémir la terre ;
Et fon ame ſuivant les progi ès de fon corps ,
Fait jouer tour - à-tour fes plus fecrets refforts.
Pour la première fois l'homme penfe & s'étonne;.
Il defire , il prévoit , il redoute , il foupçonne ;
Et toujours agité de divers fentimens ,
Il augmente fes maux , redouble fes tourmens .
Il foupire , il gémit , & la peine inflexible
Le frappe nuit & jour de fon fceptre terrible :
S'il ofe quelquefois fe livrer au fommeil ,
Le travail importun vient hâter fon réveil.
Il compte les momens de fa longue journée :
La Faim , au regard morne , à la main décharnée ,
Le fombre Défefpoir, l'homicide Fureur ,
Se fuccèdent fans ceffe & déchirent fon coeur.
Mais ce n'eft pas affez de fouffrir pour lui-même :
Il faut qu'il faffe part de fon malheur extrême ,
Qu'il donne à fes enfans , compagnons de fon fort ,
Le germe de fes maux , le germe de la mort.
Qui croiroit que ce fût un malheur d'être père ?
C'en eft un cependant qui comble fa misère.
Un funefte poifon , que le chagrin nourrit ,
Se gliffe dans fon coeur , l'infecte , le flétrit ;
JUIN. 1777.
43
Et la froide vieilleffe à la marche tremblante ,
Confume par degré la Nature expirante.
Sa raison s'affoiblit : l'on voit fon front pâlir ,
Sa langue fe glacer , fes membres fe roidir ,
Et la cruelle mort pour jamais s'en empare .
Iltombe fous fes coups . Hélas ! fi, moins barbare ,
Tu refpeAois , ô mort ! ces auteurs citoyens ,
Qui , contens d'éclairer les aveugles humains ,
Savent dans leurs écrits , avoués du génie ,
Refpecter Dieu , les moeurs , les loix & leur patrie;
Et ces fages obfcurs , ces mortels généreux ,
Qui , tout prêts d'effuyer les pleurs des malheureux
,
Volent dans ces réduits qu'affiége l'indigence ,
Prodiguer leurs tréfors , répandre l'abondance ,
Ces Princes bienfaifaus , dignes par leurs vertus
De fe voir comparés aux Trajans , aux Titus.
Mais ils tombent auffi : leurs ombies magnanimes
Vont groffir le troupeau de tes pâles victimes .
Déplorables jouets du perfide deftin ,
Ils fortent de la nuit pour y rentrer foudain .
Ainfi de l'Océan les ondes épurées ,
Dans des conduits fecrets goutte à goutte filtrées ,
Donnent bientôt naiſſance à de foibles ruiffeaux ,
Qui , faillant de la terre & groffiffant leurs eaux
Vont fe précipiter , d'une rapide courſe,
Au fein des vaftes mers dont ils tirent leur fource.
Le Dieu qui nous créa pourroit- il nous hair ?
44 MERCURE DE FRANCE.
Connoîtroit-il , hélas ! ce barbare plaifir ?
Pourquoi ?... Mais le fommeil , par un charme
ſuprême ,
Fit foudain dans ma bouche expirer le blafphême ;
Et répandant fur moi fes paifibles pavots ,
Me plongea tout entier dans un profond repos.
J'en goûtois les douceurs , quand un lugubre fonge
Vint offrir à mon ame un utile menfonge.
Je me crus tout-à - coup tranſporté dans des lieux
Pleins de membres fanglans & d'offemens poudreux.
La terreur y régnoit. Les éclats du tonnerre
Jufqu'en fes fondemens faifoient trembler la terres
Et des fombres éclairs la lugubre lueur ,
Me montroient de ces lieux la trifteffe & l'horreur,
Je frémis , quand du fond d'une tombe fatale ,
Retentit fourdement une voix fépulchrale :
ес
Approche , me dit elle, & reconnoîs la mort.
"Eh ! pourquoi, fans fujet , te plaindre de ton
»fort ?
Ne te fouvient-il plus de ta noble origine ?
>> Du Dieu qui t'anima d'une flamme divine ?
>> N'es- tu pas de la terre & l'arbitre & le Roi?
» Ne fais-tu pas braver , réduire fous ta loi ,
» Cet énorme éléphant , dont la maſſe peſante
» Semble être au fond des bois une tour anibu-
> lante ?
Ce fuperbe courfier , que ta force a dompté ,
» Aux pieds de fon vainqueur dépoſe ſa fierté :
JUIN. 1777.
45
soIl reconnoît fa voix , & , docile à la bride ,
Yole rapidement où fon maître le guide.
Le ftupide animal , fans efprit , fans raifon ,
» Se hâte d'affouvir fon appétit glouton ;
» Il n'a qu'un foible inftinct . L'homme , plein de
≫ génie ,
Soumet tout l'Univers à ſa vaſte induſtrie :
» Des pins , dont la coignée émonda les rameaux ,
Ses mains favent former d'innombrables vaif-
»feaux.
Pour repouffer l'injure , éloigner les alarmes ,
Des métaux raffinés il fe forge des armes ;
Il fait fculpter le marbre , élever à grands frais
»Des Temples faftueux , de fuperbes Palais ;
Lui feul peut compofer ces fublimesSouvrages,
Qui bravent tous les jours le tems & les ou-
»trages.
"
»Peut- être , diras-tu , qu'importe qu'après lui
L'homme laiſſe un grand nom , s'il expire ag-
» jourd'hui....
"
Quoi ! tu murmure encor , quand il exiſte un être
>> Quifuccombe le foir du jour qui l'a vunaître !
» Tu voudrois que ma faulx épargnât les bons
» Rois ...
» Puis-je changer de Dieu les immuables loix ,
Et de tes voeux hardis devenant la complice ,
»Pour frapper les humains confulter ton caprice?
»Teverrai -je toujours , le coeur aigri de fiel ,
46 MERCURE
DE FRANCE
.
Par tes fophifmes vains attaquer l'Éternel .
»Je fuis , plus qu'on ne croit , aux mortels nécef-
»faire.
Songe , fonge aux Tyrans dont j'ai purgé la terre.
Déja teintes de fang , leurs homicides mains
Auroient facrifié les reftes des humains :
Par leurs fombres fureurs la terre dépeuplée ,
N'auroit été bientôt qu'un vaſte mauſolée.
»Des champs Siciliens l'horreur & le fléau ,
Phalaris empliroit les flancs de fon taureau.
Sur le haut d'une tour , d'une vue affurée ,
»Néron contempleroit Rome aux flammes livrée.
» Près de la Mer Baltique , en ces affreux climats ,
>>Où la neige en monceau fe durcit fous les pas ,
»Le fougueux Chriftierne , avide de carnage ,
Au milieu de Stockolm porteroit le ravage ,
» Et du fang des humains ce barbare trempé ,
» Seroit encore affis fur un trône ufurpé.
Au fond du Vatican le profâne Alexandre ,
Aux biens des Cardinaux pourroit encore pré-
» tendre .
J'ai frappé les Tyrans ; s'il falloit , malheureux ,
» Te foumettre à leur rage , immortelle comme
» eux ,
>>Que dirois- tu pour lors ? Accablé de misère ,
soTu maudirois un don que Dieu dans fa colère
T'eût fait pour te punir de ta témérité .
»Va , la mort eſt un pas vers l'immortalité.
JUIN. 1777 . 47
» Sans la hâter jamais , il fuffit de l'attendre .
» Voilà tout ce que Dieu me permet de t'appren-
» die ».
Elle dit : A ces maux je fentis dans mon coeur
Renaître , par degré , l'èfpoir confolateur .
Sur une table d'or , d'une vaſte étendue ,
Le livre des deftins vint s'offrir à ma vue ;
Et j'allois y jeter un regard curieux ,
Une inviſible main le dérobe à mes yeux ;
Déjà le foleil brille , & fa vive lumière
Pénètre dans mon lit & frappe ma paupière ;
Et troublé par les feux , le paiſible ſommeil
S'enfuit rapidement & fait place au réveil.
Par M. A... Etud. en Droit.
RÉPONSE à la Lettre d'Holakou -Kan ,
compofée par un Secrétaire du Kalife
Moftaafem.
AU NOM DE DIEU CLÉMENT ET
MISERICORDIEUX .
Our , grand Dieu ! Roi des Rois , tu
donnes & tu reprends les diadêmes à ton
gré ; tu élèves & tu abaiffes les hommes
48 MERCURE
DE FRANCE
.
comme il te plaît : la fource des biens
eft en ta main , & ton pouvoir s'étend
fur toutes les chofes.
Nous avons lu un écrit envoyé par la
majeſté d'Ilkhan * , de la puiffante &
magnifique Porte Impériale. Voici vos
propres paroles : « Vous êtes , dites-
» vous , créés dans la colère du ciel ; '
vainqueurs de ceux que pourfuit fon
indignation , inacceffibles à la pitié ;
» infenfibles aux larmes : Dieu a ôté la
» miféricorde de vos coeurs ».
"
39
C'est donc de votre propre bouche
que fort l'aveu de votre impiété & de
votre opprobre , aveu bien digne de vous
attirer de fanglans reproches , lorfqu'il
fera poffible de vous en faire.
O' impies ! je n'adore point ce que
vous adorez ! Dans tous vos écrits , dans
votre affreux libelle même , vous vous
vantez d'être infidèles : mais la malédiction
de Dieu n'eft- elle point fur les impies
? Semblables aux racines , vous ne
différez point des branches . Pour nous ,
nous fommes les vrais fidèles : nous
fuyons l'opprobre & le fcandale : nous
ne doutons point que le Koran ne foit
* Surnom des Empereurs Tartares.
defcendu
JUI N. 1777 . 49
ر
défcendu pour nous ; il eft plein de mi- !
féricorde envers nous & ne cellera
jamais de l'être. Son interprétation nous
comble tous également de bénédictions .
Ses défenfes , fes permiflions nous font
particulièrement adreffées.
Eft- ce pour vous que le feu a été créé ?
Eft-ce pour vous qu'il a été allumé quand
les cieux fe font entr'ouverts?
C'eft une chofe fingulière que de vou
loir faire peur aux léopards avec des
chiens , aux lions avec des hyènes , aux
héros avec des poltrons . Nous avons des
chevaux arabes & des combattans courageux
, dont les lances donnent de fi
grands coups , que leur renommée vole
du couchant à l'aurore.
Si nous vainquons , notre fort fera
heureux ; fi nous fuccombons , nous ferons
tranfportés en un moment dans les
vergers du Paradis. Ceux qui périffent
en combattant pour là loi de Dieu , ne
meurent point ; ils vivent heureux dans
le fein de leur Maître .
Vous ajoutez : « Notre courage eft
» auffi inébranlable qu'une montagne ;'
» nous fommes aufli nombreux que les
» grains de fable » .
Mais le nombre des moutons n'effraye
C
So
MERCURE DE FRANCE .
point le Boucher qui les égorge ; une
légère étincelle fuffit pour réduire en
cendres un vafte bûcher ; & l'on a vu
plus d'une fois une poignée de gens ,
par le fecours du Très- Haut , tailler en
pièces de nombreuſes armées. Dieu luimême
combat pour ceux qui préfèrent
la mort à une vie infortunée. La mort
eft l'objet de nos voeux . Si nous vivons ,
nous vivrons heureux ; fi nous mourons ,
nous expirerons martyrs.
A moins que le parti de Dieu ne foit
celui des vainqueurs , que l'Empereur
des Croyans & le Lieutenant du Dieu
des armées éloigne de nous cette penſée !
Vous nous demandez l'obéiffance ;
nous n'entendons point ce langage , &
nous n'obéirons point. Vous ofez exiger
que nous vous déclarions nos deffeins !
Le fil de ce difcours eft bien léger , &
le pefon de votre fufeau bien fragile !
Découvrirons-nous la brique d'un édifice
avant les fondemens ? Ferons- nous fuc-,
céder l'irréligion à la piété ? Venez- vous
nous annoncer un Dieu nouveau ? Pourquoi
ne le faifiez - vous pas lorfque le
nôtre a prefque fendu la voûte du ciel ,.
entr'ouvert la terre , & renversé les mon
tagnes à grand bruit ?
}
JUI N. 1777
Dis au Secrétaire qui a compofé
cette Lettre & tracé ce difcours : Nous
avons jeté les yeux fur un libelle , qui
nous a fait auffi peu de fenfation que le
bruit d'une porte ou le bourdonnement
d'une abeille . Nous lui répondronscomme
il nous parlera ; nous agirons avec lui felon
la loi du talion ; & il n'y aura rien
chez nous , pour vous , que le tranchant
de nos épées,avec le fecours du Très-Haut .
Traduit de l'Arabe par M. Abbé
Pigeon deS. Paterne.
LE TRAVAIL.
Épître.
LOIN de moi , ftérile Déeſſe ;
Qui , d'un narcotique repos ,
Préférez les triftes pavots,
Aux doux attraits de la Sageffe .
Fuis ces lieux , honteufe Pareffe ,
Porte ailleurs ton air empeſté :
* Naffireddin .
Cij
52 MERCURE
DE FRANCE
.
~
C'eft au Travail que je m'adreffe ;
Il eft ma feule Déité.
L'homme , que plaça fur la terre
Le fouffle heureux du Créateur ,
Doit , pour remplir l'objet de fon Auteur ,
Aux paffions livrer la guerre.
Dans fon oifiveté , quel fera ſon ſecours ?
Tout s'armera pour le détruire ;
Et s'il veut ſe ſouftraire à ce honteux délire ,
Le Travail fera fon recours.
Dans le jardin d'Eden , à notre premier Père ,
Que manquoit-il pour fon bonheur ?
Tous les objets étoient faits pour lui plaire ;
La terre , cette tendre mère ,
Ouvroit fon fein en fa faveur :
Le Travail de fes mains fut fon unique affaire ,
Et le remède falutaire
Qui devoit empêcher ſachûte & fon malheur.
C'eſt envain que l'orgueil nous trace des maximes
Dont l'aveugle féduction
Entretient notre paſſion.
Des préjugés , loin d'être les victimes ,
Ufons de notre liberté ;
A nos deftins rendons les Dieux propices ,
Et fongeons que l'oifiveté
Ouvie la porte à tous les vices.
JUIN. 1777.
53
Travail ! tu remplis mes defirs:
Si de l'ennui je fens l'atteinte ,
Changeant mes peines en plaifirs ,..)
De tes bienfaits la falutaire empreinte ,
Sème de fleurs tous mes loifirs.
Variant à mon gré l'objet de mon ouvrage ,
Tantôt avec Newton , fcrutateur ſtudieux ,
d'un ceil curieux
Je parcours
Des mondes fufpendus l'admirable affemblage.
Loix de la gravitation !
De mes yeux offufqués vous ôtez le
Qui caufoit mon illuſion.
Entre Montagne & la Bruyère ,
J'apprends à penfer , à jouir;
nuage
Aux traits brillans de leur lumière . L
Je fens mon coeur s'épanouir.
xả
Tantôt , avec l'Auteur de Cinna , des Horaces ,
Mon ame éprouve des tranfports :
Racine , tes charmans accords
Semblent montés fur la lyre des Grâces.
1A
Mais cet univerfel Auteurslev a nebul
Qui de fes chants remplit l'Europe entière ,
Rival de Virgile & d'Homère, ɔV
Feroit à lui feul mon bonheur.
De l'art des vers , ce nouveau Prométhée
A dérobé le feu qui peut tour enflammer;
Philofophie , hiftoire; qui , ce charmant Protée
A
Ciij
34 MERCURE DE FRANCE.
Dans les écrits a fu tout enchaîner ;
Et ne laiffe à l'ame étonnée akad
Que le plaifir de l'admirer.
Par une étude réfléchie ,
ノ
27 a
Des différens Auteurs comparant les béautés ,
Mon ame s'ouvre aux vérités
Qui font le charme de la vie.
Plaifir délicieux qu'on ne peut définir !
Aux feux dont l'Orient ſe dore
J'entrevois la brillante aurore
Du beau jour dont je vais jouir.
Du plaifir du travail , mon ame impatiente
Se livre au goût qui la conduit :
Comme l'abeille diligente ,
Je pourrai recueillir le fruit
D'une application conftante .
Des fleurs qui naiffent fur mes pas
Je fatisfait mes yeux avides ,
Et du jardin des Heſpérides
Les beautés auroient moins d'appas.
Ainfi dans un vallon , où l'art & la nature
Ont réuni leurs agrémens ,"
Le Voyageur compte peu les inftans ;
A fes regards , errans à l'aventure ,
S'offrent mille objets féduiſans ,
Qui ne laiffent point de murmure
A des defirs impatiens.
JUI N. 1777 . 55
Du bien réel la douce amorce
Change toujours l'épine en fleur :
Leplaifir du travail , par fon charme flatteur
En fait difparoître l'écorce :
Le fentiment remplit le coeur.
Momens délicieux pour un être qui penſe!
L'ame jouit de ſes poffeffions.
Laiffez au feu des paffions ,
Le vain Peuple qui les encenfe.
Dans le tourbillon des defirs
Envain, par de nouveaux plaifirs ,
Croit-on remplir le vuide de fon ame .
Le feu pétillant qui nous luit ,
Eft un phoſphore dont la flamme
Pour quelques inftans nous féduit.
De cette lueur paffagère
Le Travail brave la douceur:
Une jouiffance éphémère
Ne fit jamais le vrai bonheur.
Sachons vaincre notre foibleffe ,
Fuyons cet appas féducteur;
Et craignons le moment d'ivreffe ,
Dont le délire affreux feroit notre malheur.
A Limoux, enLanguedoc ,par un Abonné auMercure.
Civ
MERCURE DE FRANCE.
DESCRIPTION DE LA SICILE ,
Traduite de Claudien.
AVANT que par les flots fes rochers ébranlés ,
Dans l'abyfme des mers fe fuffent écroulés ,
Au rivage voifin cette Iſle réunie ,
N'avoit point de barrière entr'elle & l'Aufonie .
Aujourd'hui , féparés de ces antiques bords ;
Ses flancs des vaftes mers repouffent les efforts ;
Là , des vents d'Ionie affrontant la tempête,
Pachin lève fur l'onde une fuperbe tête ;
Là , des rives de Thrace un torrent bondiffant ,
Sur Lylibée envain s'élance en mi giffant ;
Ici la merde Tyr veut brifer les limites
Que l'immenfe Pélore à fa rage a prefcrites.
Au milieu de l'Etna font les rochers affreux ,
De l'orgueil des Titans monumens fourcilleux .
Encelade en vomit , de fa bouche enflammée ,
Des tourbillons de foufre & des flots de fumée ;
Et quand , las de gémir fous la maile des monts ,"
Il s'ébranle & fe roule en ces noires priſons ,
Tout frémit : l'Ifle tremble ;; & les cités voisines ,
De leurs murs chancelans attendent les ruines.
Sur la cîme d'Etna nul jamais n'eft monté ,
KOMJU IN. 11777 SOM 17
L'oeil même , à fon afpect , le tourne épouvanté
Des bois, dans fes vallons , verfent le frais &
El'ombre , ITI AI
Et le faîte paroît fauvage , aride & fombre.
Lebitume en torrens fort de fes flancs ouverts ,
Ou des rocs à grandbruit font lancés dans les airs .
Jufqués dans les débris la fanime fe ranime ;
Et quoiqu'un vafte feu bouillonne fur la cîme,
On y voit en tout tems des neiges , des frimats ,
Que la vapeur brûlante effleure & ne fond pas ;
Et par un froid fecret les flammes repouffées ,
Endurciffent encor les glaces entaffées.
Quelle force inconnue élance ces torrens ,
Ces rochers embráfés & ces feux 82 dévorans,
Où l'air , cet élément que l'efclavage irrite ,
Dans les flancs de l'Etna gronde , fe précipite ,
S'enflamme & roule autour de ces monts caver
neux
Dont le roc amolli vole en éclats poudreux ;
Où la mer en courroux , bouilloncant dans
gouffres
Vomit ces rocs ardens , ces noirs amas de foufre.
Par M. Roufin.
с
C v
58 MERCURE
DE FRANCE
.
1
LA VIEILLE SIS E.
Ode.
CHARMES trompeurs de la jeuneſſe
***
asb 0
Le Dieu des vers vous a chantés !
Moi , je voudrois de la Vieilleffe
Venger les droits peu refpectés.
Qu'un autre à l'Amour rende hommage ;
Qu'il offre à la beauté volage
De mich abay)
De fa mufe les vains accens.
Objet d'une injufte ſatire ,
2; dox:
Toi , qu'on redoute & qu'on defire ,
Vieilleffe , je t'offre mes chants.
Tes jours nombreux , ton exiftence ,
De tes vertus font l'heureux fruit;
Compagne de l'expérience ,ou cool ca
C'eſt la raifon qui te conduit
Des coups du fort fauver fa tête,
al # 0
Voilà du Sage la conquête , timo ?
Tes cheveux blancs font des lauriers.
Ton Héros , immortel Homère ,
M'étonne ; mais je lui préfère
Le plus vieux de tous tes Guerriers.
Comme un torrent qui m'épouvante ,
JUIN. 1777 . 59
:
2
Je crains ton courroux deftructeur :
Achille , ta valeur brûlante
Porte l'alarme dans mon coeur.
Neftor paroît , & je reſpire ;
Les Grâces , de leur doux fourire ,
Ont adouci fa gravité.
Il règne par fon éloquence :
D'un Dieu fa voix a la puiffance }
Son front en a la majefté.
Quel eft ce Vieillard reſpectable *
Pâle , abattu , faifi d'effroi ?
Aux pieds d'un Vainqueur implacable,
Père fenfible , il n'eft plus Roi.
O douleur! fes lèvres tremblantes
Preffent des mains encor fumantes
Du fang de fon malheureux fils !
Barbare !... Mais tu le défarmes ,
Il t'écoute , il verfe des larmes ; h
Priam ! tes voeux font remplis.
Tels font les droits de la Nature ;
Toujours nous rentrons dans fon fein.
Troublez , le foir , une onde pute,
Son crystal brille le matin.
* Priam demande à Achille le corps de fon fils
Hector.
3
C vj
MERCURE DE FRANCÈ.
Ville belliqueufe & folâtre * ,
Confus , etrant fur ton théâtre,
Un Vieillard peut te réjouir ;
Si le Spartiate l'honore ,
Tu connois la Nature encore ,
Athênes, tu fais applaudir.
Les anciens dépofitaires
De la balance de Thémis ,
1
Obtinrent le beau nom de Pères ,
De leur fageffe illuftre prix,
Quels tems plus fortunés , plus juftes
Que ceux où des Vieillards auguftes,
Etoient les organes des loix ?
A leurs vertus , à leur prudence ,
Rome libre dût fa puiffance ,
Et fon bonheur & fes exploits.
Et toi ** , fa fameufe rivale ,
Fille de Tyr , Reine des mers ,
* Athênes. Un Vieillard ¿étant venu au Spectacle
de cette Ville , pe put trouver de place parmi fes Concitoyens.
Après avoir erré quelque tems , il s'approcha
des fiéges occupés par des Ambaffadeurs de Lacédémone
, qui ſe levèrent reſpectueuſement & le reçurent
au milieu d'eux. Tout le Peuple fe mit à battre des
mains .
***
Carthage,
JUI N. 1777.
Par quelle imprudence fatale
Te vois - je tomber dans les fers !
D'une jeuneffe impétueufe
L'ambition présomptueufe
T'infpire une noble fierté.
Malgré fes pompeuſes promeſſes ,
Tu tombes , tu perds tes richeſſes ,
Tes conquêtes , ta liberté .
O Rois ! fi l'amour de la terre
A des charmes pour votre coeur,
Que la Vieilleffe vous éclaire ,
Et vous ferez notre bonheur.
Inftruit & confeillé par elle ,
Envain la difcorde cruelle
Agitera fon noir flambeau.:
Envain le Courtifan fervile ,
Au pied du Trône , notre aſyle ,
Voudra nous creufer un tombeau...
Quel efprit t'éclaire & t'enflamme ,
Fils d'Ulyffe , dans ton printems ?
Quel Dieu fit naître dans ton ame
Ce feu , ces nobles fentimens?
Quoi ! fous les traits de la Vieilleffe
Une Divinité s'empreffe
De guider tes pas incertains !
C'est vous , bienfaifante Minerve
62 MERCURE DE FRANCE.
C'est votre main qui le conferve ;
Vous préfidez à fes deftins.
Jeune homme , reſpecte cet âge
Par les Dieux mêmes confacré.
Des Dieux un Vieillard eſt l'image ,
Ils veulent qu'il foit honoré.
Jadis nos ancêtres barbares *
Osèrent profaner les lares
De Rome en proie à leurs fureurs ;
Et , deftructeurs impitoyables ,
Ils trempèrent leurs mains coupables
Dans le fang de fes Sénateurs.
Au deftin de Rome expirante ,
Ce crime intéreffa les Dieux.
Jupiter , de fa main puiffante ,
Foudroya ces audacieux.
Lui- même arma de fon tonnerre
Le Héros qui couvrit la terre
De ces monftrès exterminés ; -
Lui-même, parmi fes décombres ,
* La prife de Rome par les Gaulois. Ils maſſacrèrent
fans pitié les vieux Sénateurs , qui les avoient
attendus devant leurs maifons avec les marques de leur
Magiftrature. Ils furent taillés en pièces pár Camille .
Les Romains regardoient Jupiter comme le protecteur
de leur Ville.
JUIN. 1777.
63
Sauva Rome , vengea les ombres
De cent Vieillards infortunés.
Que fais-tu? quels tableaux horribles ?
Pourquoi de fi triftes accens?.
Mufe ! tu dois aux coeurs fenfibles
Des objets plus intéreffans.
Au fein d'une famille heureuſe
Contemple l'ame vertueufe
Du plus fortuné des humains.
Dans les vieux ans les Jeux l'entourent ;
En foule à fes côtés accourent
Les Grâces & les Ris badins.
4
D'Amis une troupe fidelle
Partage fa félicité.
Comme un oracle il nous révèle
La fageffe & la vérité.
Un effaim d'enfans l'environne
Leurs vertus forment la couronne
Qu'attendoient les foins paternels.
Heureux époux & tendre père ,
Il eft l'exemple de la terre .
Ciel ! que fes jours foient éternels !
Si les deftins , à mon aurore ,
M'ont réſervé des jours nombreux ,
Puiffai-je retarder encore
64 MERCURE
DE FRANCE
.
Du tems le vol impétueux !
Puiffai - je , au fein de la pareffe ,... ´Í
Jouir de la douce vieilleffe
Du Chantre aimable de Théos !
Dieux ! à mes voeux daignez ſouſcrire.
Puiffai-je chanter fur falyre, Adult
Et mes plaifirs & mon reposado 20Ɑ
Mais , quoi ! la trame la plus belle
Eft foumife au fatal cifeau !
O Mort ! Divinité cruelle !….
Hélas ! tu creuſes mon tombeau .
Quand je ferai fous ta puiffance,
Je veux que ma longue exiſtence
Triomphe de la faulx du Tems ,
Et que fur ma cendre vulgaire ,
Pour tout éloge , une main chère
Grave le nombre de mes ans.
Par M. L. Rolland , de Gap.
·
I
29.157 62991
anice dichas
M
JUI N. 1777. 65
COUPLETS à Madame D... à fon retour
d'un voyage en Champagne , où elle
avoit chanté des ariettes de fa compofition.
Air : Tous les pas d'un difcret Amant.
C'EST affez , pour plaire au hameau ,
D'unir les vertus & les graces :
M...n'eut pas d'inftant plus beau
Que lorsqu'il les vit fur vos traces ;
Mais quand , dans des couplets charmans ,
Du coeur vous parliez le langage ,
Paris lui-même à vos talens
Auroit rendu fon hommage.
On entendoit dans vos concerts
Une ame douce , une voix pure ,
Exprimer par d'aimables airs
Les fentimens de la Nature :
C'étoient tour- à- tour les accens
De l'amitié, de la tendresle ;
Da Dieu du Goût , du Dieu des Chants,
C'étoit la délicateffe .
Où font , hélas ! ces jours heureux
66 MERCURE DE FRANCE.
Pour vos Amis de la Champagne !
Vous repandez en d'autres lieux
Le bonheur qui vous accompagne ;
Charmez donc Paris trois faifons ;
Mais voulez -vous qu'on le pardonne ?
Gardez vos plus tendres chanfons
Pour M ... & pour l'automne.
Par M. J... de Troyes.
A Mademoiſelle ***.
Si l'amoureu l'amoureufe & délicate Mufe
Qui célébra la Nymphe de Vaucluſe ,
A mes accens donnoit ce ton flatteur ,
Ce doux accord qui captive le coeur ,
De ***, du couchant à l'aurore ,
Je chanterois la beauté , la candeur ;
Et du pinceau qui peignit ſi bien Laure ,
Je tracerois fon portrait enchanteur.
Par M. du Baguet , Officier au Régim.
de Bourbonnois.
JUI N. 1777• 67
Épitaphe de Colardeau.
Du tendre Colardeau la cendre ici repofe ;
U
Des heureux Cnidiens il chanta lesbeaux jours ;
Apeine à fon printems , comme une jeune roſe ,
La Parque le ravit : pleurez , pleurez Amours.
ParM. Verchere de Reffye.
Epitaphe de Bernard.
Des loix du tendre Amour interprète charmant, ES
Ci gît gentil Bernard : fa Muſe enchantereffe ,
A la légéreté joignant le fentiment ,
Des Plaifirs & des Jeux chanta l'aimable ivreffe .
Par le même.
Explication des Enigmes & Logogryphes
du volume de Mai.
LE mot de la première Enigme eft
Cheveux ; celui de la feconde eft Mouchoir;
celui de la troifième ' eft Eau. Le
68 MERCURE. DE FRANCE.
peau ;
celui
mot du premier Logogryphe eft Troupeau
, où fe trouvent trou &
du fecond eft Livre , dans lequel fe trouve
ivre & ver ; celui du troifième eft
Oreille , où le trouvent Eole , or, lire,
Elie , lière , rôle , Roi , ail , le jeu de
l'oie , l'Oire , Lile .
JE
ENIGM E.
E reffemble à l'Amour, non pas lorſqu'à fa fuite
Il mène les Ris & les Jeux :
On ne me verta point folâtrer avec eux
Mon air grave , impofant , leur fait prendre la
fuite.
De Amour je n'ai point le fourire enchanteur ,
Je n'ai point fon air doux ,quelquefois fi trompeur,
Son regard féduifant , fes graces enfantines.
Non moins enfant que lui , Lecteur , fi tu badines
Avec ce petit Dieu , s'il badine avec toi
Tout- à - fait amufant , ce tendre badinage.
T'amufe beaucoup , je le croi :
Point de badinage avec moi. "
D'une dame Honefta , ce fâcheux perfonnage
J'ai toute la févérité.
}
Il eft des Beautés nonchalantes ,
JUIN. 1777. 69
Sans peines , fans plaifirs , de triftes indolentes ,
Dont l'apatique coeur de rien n'eft affecté :
Comme elle je te glace l'ame ;"
Mais l'Amour , au contraire , & t'anime & t'enflamme.
En nous voyant enſemble , en détaillant nos traits ,
Peut- être encor tu trouverois
Entre nous quelque différence.
A cette différence près ,
Tu feras étonné de notre reffemblance.
Telle que ce cruel vainqueur,
Plus fûre de mes coups , j'attaque & bleffe un
coeur.
Oui , femblable à l'Amour , fur tout ce qui refpire ,
J'exerce un tyrannique empire ;
J'ai , comme lui , caufé bien des malheurs ,
J'ai fait couler bien du fang & des pleurs.
Cher Lecteur , à ces traits tu me connois fans
doute :
Pour me connoître mieux , jufqu'à la fin écoute :
Lorfqu'à ce Dieu charmant je prétends m'égaler ,
Ne crois pas que je fois très-belle ou très -jolie ?
En laid, je puis lui reffembler.
Une laidron peut être aimée à la folie ,
Plus d'une camufon auffi
Fera tourner la tête ; & très-fouvent, pour plaire,
Il fuffira d'avoir taille fine & légère
Dans le portrait que je crayonne ici ,
70 MERCURE DE FRANCE.
De ma figure on peut voir une efquiffe ;
Mais je fais me rendre juſtice ,
Peu d'hommes , me voyant de près ,
Seront féduits par mes attraits :
Je ne fuis en effet rien moins que féduifante ;
Mais le galant François , lorfque je me préfente,
Vole au- devant de moi ; mon extrême laideur
Qui , je l'avoue, eft repouſſante ,
Ne refroidit point ſon ardeur.
De myrte & de laurier méritant la couronne ,
Sous les drapeaux du tendre Amour ,
Sous ceux de la fière Bellone ,
Leur donnant fon coeur tour-à-tour ,
Il ne recule point ; c'eſt un mot qu'il ignore .
Par mes caprices inhumains ,
A l'Amour je reffemble encore :
De mon trop de rigueur , Lecteur , quand tu te
plains ,
Ce n'eft pas fans raiſon ; mais fi je fuis cruelle ,
Une coquette n'aimant qu'elle ,
Pour toi l'eft beaucoup plus : oui , lorſque dans
Les fers ,
Accablé du poids de ta chaîne ,
Ne pouvant la brifer , auprès d'elle tu perds
Ton tems à foupirer. Qu'elle rit de ta peine !
Lorfque dans des tourmens affreux ,
Des Amans le plus malheureux ,
Toujours tu trouveras des épines fans roles ,
JUI N. 1777 . 71 *
Pour abréger tes maux as- tu recours à moi ?
Sous différens afpects je viens m'offrir à toi.
Devine fi tu peux , & choifis fi tu l'ofes .
Par M. du L**.
AUTRE.
Nous fommes plufieurs fils , unis , bruns & jumeaux
,
Dans le ventre d'une blondine ,
Que la Nature a faite & piquante & mutine ,
Pour nous garder des animaux.
Elle leur fait mauvaiſe mine ,
De mille traits aigus elle les affaffine ,
Et la main qui la touche en reffent mille maux.
Auffi l'homme en colère ,
Pour réuffir dans fon deſſein ,
Avec les pieds écrafe & les traits & le fein
De celle qui nous fert de mère.
Que fait cet homme ? Hélas ! dans fon ardent
De
courroux ,
peur que nous difions notre cruelle peine ,
Quand dans le feu il nous promène ,
Il nous perce de mille coups ;
72 MERCURE DE FRANCE .
Il nous fait prendre un teint de More ,
Il nous brûle ou nous glace , & puis il nous dévore.
Par M. Donnavi , Ga...de...
AUTR E.
ON mevoit tous les jours aux champs comme à
la ville ;
A tous deux cependant je fuis fort inutile.
Mon règne eft én des lieux éloignés des palais :
Le luxe féducteur ne me connut jamais .
La peine fut toujours ma compagne fidelle :
Loin de me rebuter , je la prends avec zèle ;
Mon afpect eft horrible , & pourtant dans mon
fein
Je vois des gens heureux fe moquer du deftin .
Je fus de tous les tems voifine des fouffrances :
Tel me doit au hafard , tel à fes imprudences .
Le Lecteur vertueux m'aide dans le befoin .
Si tu veux me trouver , ne me cherches pas loin.
LOGOGRYPHE.
SANS te mettre
beaucoup l'eſprit à la torture ,
Pour deviner mon nom , ami Lecteur ,
EA
ROMANCE
du S. Valantin Roeser,
les Paroles de M. H. D. L.
Gracioso.
Sous les loix de la jeune Hor:
-tense, mon coeur voudrait vivre.
et mourir ; mais la eru: elle s'of:
fen:se des qu'il m'echape un seul“ dc:
sir Souvent de ma flame ti::
la vois rire a: vec Lu: mi: deje la vois
bin, et ce Couple heureux etperfide;
se rejou : it de mon des - tin . Ô toi,
le Dieu de mon âme 'amour, prend
soin de me venger,pour moi qu'Hor:
tense s'enflame, ou queje cesse del'ai
華
•mer...Cesser d'aimer lajeune Hortense!
amour, ah !' ne l'en : tres -prend pas ;
je
l'aimerai ouiije l'aimerai
je l'aimerai jusqu'au tré:pas,
je l'aimerai, ouije l'ai:merai,
je l'aimerai rus : qu' :qu'au tré:pas.
JUIN. 1777. 73
En moi cherches un meuble utile au Voyageur;
Je le défends de la froidure ,
Je le mets à l'abri des injures de l'air :
Ma foi , c'eft te parler trop clair ;
Tu me tiens. Pås encor : décomposes mon être ;
En mes trois premiers pieds d'abord tu vois pa
roître
Un animal auffi petit qu'hideux ;
Joins-y le quatrième , & foudain à tes yeux
Une prépofition va s'offrir d'elle-même ;
Puis mes cinq derniers pieds te feront voir l'extrême
De toute ligne. Eh bien ! me voilà divifé :
• Comment, tu ne m'as pas trouvé ?
Il faut qu'à ta pourſuite enfin je me dérobe ,
Quand tu me chercheras , vas dans ta garderobe.
Par M. P*** , Etud. à Versailles.
Ex
AUTR E.
EN neuf pieds eft mon nom , qu'on chérit autrefois
:
Que les tems font changes ! Profcrite par les Loix ,
Je fuis avec les miens en tous lieux diſperſée :
On me fuit , on me hait : telle eſt ma deſtinée.
D
74 MERCURE DE FRANCE.
En me décompofant tu trouveras d'abord
Un tems qu'avec raiſon nous regrettons ſi fort ;
Un habitant des cieux ; une bête de fomme ;
Pour jouir du vrai bien , ce que doit être un
homme.
Je préfente à tes yeux un animal hideux ;
Un oiſeau d'un plumage affez miraculeux.
En moi tu vois enfin le nom d'une rivière ;
D'un grain qui fert à faire une huile falutaire .
AUTR E.
SÉPARÉ de mon corps , je ſuis plus que tondu .
Lecteur , qui me veut bon , fondant & plein de fuc ,
Bien court doit me choifir , vermeil , tendre &
dodu ;
Ma queue & tête & pied fur cuivre, marbre ou ftuc ,
Font voir que le reclus
De ce monde n'eft Flus ;
Je porte dans mon fein un pronom perfonnel ;
Et d'un Roi la Catin adorée fur l'autel.
་ ༧
JUI N. 1777. 75
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Lettres fur l'origine des Sciences & fur
celles des Peuples de l'Afie , adreflées
à M. de Voltaire , par M. Bailly ; &
précédées de quelques Lettres de M.
de Voltaire à l'Auteur . A Paris , chez
les Frères Debure , Libr . quai de
Auguftins.
L'AUTEUR de ces Lettres curieufes &
intéreffantes avoit donné , dans fon Hiftoire
de l'Aftronomie ancienne , publiée
l'année dernière , des preuves de l'exiftence
d'un Peuple plus ancien que les
Egyptiens , les Indiens & les Chinois ,
qui a autrefois habité à la hauteur du
50 degré de latitude , près de Selingins
koy, & qui a été maître de l'Univers
dans l'aftronomie & dans les fciences.
Ce Peuple a tellement été détruit &
oublié , qu'il n'en reftoit plus le moindre
fouvenir. M. Bailly a foutenu en conféquence
que la lumière des fciences & la
philofophie femblent avoir été defcendues
du Nord de l'Aſie , avant de s'éten
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
dre dans l'Inde & dans la Chaldée . Ces
idées expofées dans l'Hiftoire de l'Aftronomie
, n'étoient qu'un acceffoire à un
objet principal. L'Auteur a cru devoir
les développer féparément , d'une manière
qui répondit d'avance aux difficultés
& aux objections. Comme M.
de Voltaire en a propofé quelques - unes ,
c'eft à lui que M. Bailly a adreffé les
éclairciffemens qui font la matière de
l'Ouvrage annoncé . Les Lettres de M.
de Voltaire , que l'on a placéés à la têre
de l'Ouvrage , ne peuvent qu'exciter la
curiofité des Lecteurs , & rendre intéreffante
cette difcuffion. Cet illuftre Ecrivain
croit que les Bracmanes pourroient
bien être cette Nation primitive , de
laquelle nous tenons l'aſtronomie , la métempfycofe
& plufieurs autres connoiffânces.
Tous les témoignages avantageux
que l'antiquité fournit en leur faveur ,
& les voyages entrepris pour aller ş’inſtruire
chez eux , ont infpiré à M. de
Voltaire ce refpect & cette prédilection
qu'il a toujours confervé pour ce Peuple.
L'Auteur des Lettres n'a pas une idée
auffi avantageufe des Chinois ; il les regarde
plutôt comme un Peuple nonchaJUI
N. 1777. 77
lant , qui , loin d'avoir l'activité du
génie , refte toujours l'efclave de l'habitude.
Les exemples qu'il donne de l'indolence
& de la fuperftition de ce Peuple,
viennent à l'appui de fon opinion , &
lui font penfer que ce Peuple n'a guère
pu
s'élever à la hauteur des connoiffances
qu'on lui a attribuées .
M. Bailly nous apprend encore des
détails intéreffans fur les Perfes , les
Chaldéens & les Indiens , & nous fait
connoître la philofophie des Brames.
Ceux-ci foutiennent , felon cet Auteur ,
le fyftême de l'ame univerfelle , & enfeignent
que tout ce que nous voyons
n'eft point réel , & que Dieu ne fait
qu'une feule & même chofe , avec tout
ce qui fe manifefte à nos yeux . L'Auteur
des Lettres ne regarde pas les Brames
comme originaires de l'Inde , & fuppofe
au contraire qu'ils y ont porté une langue
& des lumières étrangères. Quoique
doués de plufieurs connoiffances , qui
les ont rendus fupérieurs à toutes les
Nations du monde , ils n'étoient pas plus
inventeurs que les Chinois ne l'ont été.
C'est donc à ce Peuple perdu que l'Auteur
prétend qu'on doit recourir pour
expliquer l'origine des connoiffances ha-
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
maines. Il puife dans les traditions , les
ufages , la philofophie & la religion ,
tout ce qui fert à établir la conformité
entre les Chinois , les Chaldéens , les
Indiens & les anciens Peuples ; & cette
difcullion devient intéreffante pour ceuxmême
qui n'adoptent pas le fyftême de
l'Auteur.
و د
Voici comme M. de Voltaire s'en
explique dans une Lettre adreffée à M.
Bailly. « Vous n'êtes pas content de
" m'avoir appris des vérités long- tems
» cachées , vous voulez toujours que je
» croye à votre ancien Peuple perdu ; je
» vous avoue que je fuis fort ébranlé ,
» & prefque converti . D'abord votre
conjecture très ingénieufe & très - plaufible
, que l'aftronomie avoit dû naître
» dans les climats où le plus long jour
» eft de feize heures , & le plus court de
» huit , m'avoit vivement frappé. Il n'y
" a que ma foibleffe pour les anciens
» Bracmanes , pour les maîtres de Pytha-
» gore , qui m'avoit un peu retenu .
» J'avois lu Bernier il y a long-teins . Il
» n'a ni votre ſcience , ni votre fagacité ,
ni votre ftyle. Il me paroît qu'il parloit
» de la philofophie antique de l'Inde ,
» comme un Indien parleroit de la nôtre ,
ม
JUIN. 1777. 79
29
و د
19
s'il n'avoit entretenu que nos Bache-
» liers Européens , au lieu de s'inftruire
» avec vous . Bernier fit un petit voyage
» à Bénarès , d'accord ; mais avoit - i
» converfé avec le petit nombre de Bra-
» mes qui entendent la langue du Shaftab ?
» Deux Directeurs du comptoir Anglois
» de Calcuta , peu éloigné de Bénarès ,
» m'affurèrent , il y a quelques années ,
13 que les véritables Savans Brames ne
» fe communiquoient prefque jamais aux
Etrangers . ... Cependant , Monfieur
, il me paroiffoit très -furprenant
qu'un Peuple , qui certainement avoit
cultivé les mathématiques depuis 5000,
» ans , fut tombé dans l'abrutiffement
» que Bernier & d'autres Voyageurs lui
» attribuent. Comment , dans la même
» Ville , a-t-on pu inventer la géométrie ,
» l'aftronomie , & croire que la lune eft
cinquante mille lieues au- delà du fo-
» leil? Ce contrafte me faifoit de la
peine ; mais l'aventure de Galilée &
» de fes Juges m'en faifoit davantage ,
» & je me difois comme Arlequin : Tutto
» il mondo e fatto come la noftra famiglia .
» Enfuite je me figurois qu'une Nation
pouvoit avoir été autrefois très- inſ-
» truite , très-induftrieufe , très- reſpec-
"
Div
30 MERCURE DE FRANCE .
»
•
" table , & être aujourd'hui très - igno-
» rante à beaucoup d'égards , & peut-
» être affez méprifable , quoiqu'elle eut
beaucoup plus d'Ecoles qu'autrefois.
» Si vous alliez aujourd'hui , Monfieur
» commander une quinquirême au facré
» Collége , je doute que vous fuffiez
» fervi. Il faut vous faire ma
» confeffion entière. Je me fouvenois
qu'autrefois nos Nations de la zone
tempérée, n'imaginoient pas que la terre
» fut habitée au- delà du soe degré de
latitude boréale ; & je faifois encore
» honneur à mes Bracmanes d'avoir de-
» viné que le plus long jour d'été étoit
» double du plus court jour d'hiver . Je
pardonnois aux Grecs d'avoir placé ces
» ténèbres cymmériennes , précisément
» vers le so degré.
ود
39
Enfin , Monfieur , pardonnez- moi
» fur-rout fi la foibleffe de mes organes
ne m'avoit pas permis de croire que
» l'aftronomie eût pu naître chez les
» Usbecks & chez les Kalcas . J'habite
depuis plus de vingt- quatre ans un
» climat couvert de neige & de frimats
» affreux comme le leur . Pendant fix
» mois de l'année au moins nos étés
» nous donnent rarement de beaux jours
»
JUI N. 1777 .
81
ད
و د
»
» & jamais de belles nuits . J'ai eu long-
» tems chez moi un Tartare fort aima-
» ble , envoyé par l'Impératrice de Ruffie
; il m'a dit que le Mont Caucaſe
n'eft pas plus agréable que le Mont
Jura ; & je me fuis imaginé qu'on
» n'était guère tenté d'obferver affidu-
» ment les étoiles fous un ciel fi triſte ,
» fur-tout lorfqu'on manquoit de tous
» les fecours néceffaires . L'Abbé Chappe
» a obfervé le paffage de Vénus fur le
» Soleil à Tobolsk , vers le 58e degré ,
fur le terrein le plus froid & fous le
» ciel le plus nébuleux ; mais il étoit
» muni de toute la fcience de l'Europe ,
» des meilleurs inftrumens , de la fanté
» la plus robufte ; encore mourut- il bien-
» tôt après de telles fatigues.
"
ود »J'étoisdonctoujoursperfuadéque
» le pays des belles nuits étoit le feul où
» l'aftronomie avoit pu naître . L'idée
» que notre pauvre globe avoit été autrefois
plus chaud qu'il n'eft , & qu'il
» s'étoit refroidi par degrés , me faifoit
» peu d'impreffion. Je n'ai jamais lu le
» feu central de M. de Mairan ; &
depuis qu'on ne croit plus au Tartare ,
il me fembloit que le feu central
» n'avoit pas grand crédit.
ود
3)
Dv
82 MERCURE DE FRANCE .
» Le Phénix ne me paroiffoit pas
» inventé par les Habitans du Caucafe :
mais enfin , Monfieur , tout ce que
» vous avancez me paroît d'une fi vafte
érudition , & appuyé de fi grandes
probabilités , que je facrifie fans peine
» tous mes doutes à votre torrent de
» lumières .
ود
ود
» Votre Livre eft non-feulement un
» chef-d'oeuvre de fcience & de génie ;
» mais un des fyftêmes les plus proba
» bles . Il vous fera un honneur infini .
» Je vous remercie encore une fois de
» la bonté que vous avez eue de m'en
» gratifier.
12
Je vous demande bien pardon de
» mes petits fcrupules : vous les chaffez
» de mon efprit , & vous n'y laiffez que
la tendre eftime & la refpectueufe re-
» connoiffance avec laquelle j'ai l'honneur
d'être , &c . » .
C'est aux Savans verfés dans l'antiquité
à apprécier les probabilités dont M. de
Voltaire paroît fi frappé . L'Auteur prétend
avoir démontré que l'Empire des
Perfes , la fondation de Perfépolis remonte
à l'an 3209 avant Jéfus- Chrift ,
tems où l'on connoiffoit , dit- il , l'année
de 365 jours & 6 heures. Cette thèſe
JUI N. 1777. 83
bien prouvée , changeroit fingulièrement
l'état de la chronologie & la manière de
voir l'antiquité , parce qu'une époque de
cette nature tient à une foule d'autres.
On convient que ce n'eft qu'en comparant
les connoiffances de chaque Peuple ,
qu'on pourra parvenir à celle de l'antiquité
primitive.
L'Auteur , en parlant du déluge , croit
devoir ne pas citer l'Ecriture , parce
qu'elle ordonne , dit- il , de croire , &
qu'il s'agit ici de démontrer , ou du
moins de perfuader . On obfervera que
ce Livre , en mettant même à part tous
les motifs puifés dans la foi , qui nous
oblige de la refpecter , renferme beaucoup
de lumières propres à diriger les
Savans qui étudient l'antiquité ; & c'est
fe priver d'un fecours unique , même
à titre de Savant & de Littérateur , que
de la mettre à l'écart. En effet , qu'on
life l'ancien Teftament dans tout ce qu'il
contient d'hiftorique , & fingulierement:
dans tout ce qui eft forti de la plume de
Moïfe en ce genre , on n'y trouvera rien
de ce qui défigure les plus anciennes chroniques
des Peuples de la terre ; on n'y
trouvera ni récits romanefques , ni calculs
exceffifs , ni chronologie incroyable ,
D vj
84
MERCURE
DE
FRANCE
.
genreni
fucceffions de Dieux , de demi- Dieux
& de Monarques , portées de génération
en génération jufqu'à des tems infinis
. Moïfe , antérieur de plus de 1000
ans au plus ancien Hiftorien connu parmi
les Auteurs profanes , fixe la création du
monde environ à 2433 ans avant la date
de fa propre naiffance . Rien de fi curieux
& de plus vraisemblable que ce qu'il
nous apprend fur la formation du
humain , fur fa propagation , fur fes
premiers établiſſemens , fur les premières
traces d'un gouvernement civil , fur l'origine
de l'agriculture , de la vie paftorale ,
&c. & fur diverfes particularités qui
intéreffent les fciences & les beaux-arts ,
comme la mufique , l'hiftoire , la géographie
, la médecine , l'anatomie &
toutes les parties de la philofophie : à
tous ces égards , les écrits de Moïfe &
ceux des Prophètes font un tréfor d'érudition
, une fource inépuifable de faits.
& de détails inftructifs pour les Savans
de tout ordre. Par exemple , les meſures
dépofées dans le fanctuaire par Moïfe ,
qui font regardées comme un précieux
monument , auroient , ce femble , pu
être employées par l'Auteur des Lettres ,
& lui fervir de preuves fur cet objet .
JUIN. 1777. 85
Quant à cette idée que l'Europe fera
peut-être inconnue dans l'avenir , nous
ne croyons pas qu'elle foit généralement
adoptée : nous ferions plutôt portés à
croire que lors même que la moitié de
l'hémisphère feroit engloutie , les connoiffances
feroient confervées par celle
qui fubfifteroit , grace à l'Imprimerie ;
auffi ne peut-on regarder que comme
hafardée l'opinion , que peut-être un jour
l'Europe fera entièrement inconnue.
Nous ne détaillons pas les preuves qui
établiffent que tous les anciens Empires
, tels que la Chine , l'Égypte , la
Grèce , &c. ont commencé par les montagnes;
& nous nous bornerons à obferver
que la divifion du Zodiaque
en 12 fignes , remontant à l'an 4600
avant Jésus - Chrift , correfpond par conféquent
au tems d'Adam , à peu-près ,
en comptant 3000 ans de Jésus- Chrift
au Déluge , & 1600 ans entre Adam &
le Déluge. Quant à notre arithmétique ,
elle s'arrête à dix , parce que nous
n'avons que dix doigts, & que tous les
Peuples ont compté. par leurs doigts. Les
chiffres des Romains s'arrêtoient à cinq,
parce qu'ils ne comptoient que les doigts
86 MERCURE DE FRANCE.
d'une main . Nous ne poufferons pas plus
loin ces obfervations , & nous aimerions
mieux extraire plufieurs réflexions ingénieufes
de l'Auteur des Lettres , fi nous
pouvions nous livrer au plaifir qu'il y
a d'infifter fur un Ouvrage qui intéreffe
par des idées neuves , par une érudition
variée , & par les agrémens d'un ſtyle
où l'on ne trouve ni la fécherelle didactique
, ni la profufion des ornemens .
Hiftoire de la dernière guerre entre les
Ruffes & les Turcs ; par M. de Keralio
, Major d'Infanterie , Chevalier de
l'Ordre Royal & Militaire de Saint-
Louis , Membre de l'Académie Royale
des Sciences de Stokolm ; 2 volumes.
A Paris , chez la Veuve Defaint , Lib.
rue du Foin Saint-Jacques.
Auroit on jamais pu foupçonner
qu'une Nation qui n'avoit point encore
d'exiftence politique au commencement
de ce fiécle , feroit des progrès fi étonnans
avec tant de rapidité ? Cachée fousles
glaces du Nord , & enfevelie dans les
JUIN. 1777 . 87
vaftes deferts qui terminent l'hémisphère
boréal en Afie , fans moeurs , fans induftrie
, fans difcipline , on étoit bien loin
de la redouter , quand Pierre-le- Grand
conçut le projet de la faire connoître .
Ce Prince , à force de conftance & de
rigueurs , réuffit à créer ce nouvel Empire
, dont la puiffance étonne aujourd'hui
l'Europe , & prouve que rien ne
réfifte au génie actif des Souverains qui
aiment la gloire. D'ailleurs la fituation
de cet Empire , qui communique par les
mers à toutes les parties du monde , leur
a toujours facilité les moyens de s'étendre
& de s'agrandir .
La puiffance Ottomane , qui pofsède
des contrées immenfes , & qui peut raffembler
fans peine des armées nombreufes
, dont l'entretien ne lui eft guère
coûteux , n'eft pas tellement déchue du
degré de fa fplendeur , qu'on puiffe l'attaquer
fans rencontrer beaucoup d'obftacles
& fans courir des rifques. Cette
Puiffance , à qui il manque fouvent les
reffources de la politique & les avantages
d'une bonne difcipline , a , d'un
autre côté , la facilité de réparer fes défaites
en prolongeant la guerre , & en
obligeant fouvent les: Vainqueurs à lui
88 MERCURE DE FRANCE.
demander la paix. L'Hiftoire que nous
annonçons mettra les Lecteurs en état
d'apprécier les avantages refpectifs de
ces deux Empires. La dernière guerre
entre les Ruffes & les Turcs , dont M.
de Keralio , bon critique & ami de la
vérité , nous fait connoître tous les détails
intéreffans , a été entrepriſe & dirigée
par de grandes & profondes vues ,
& a été également fertile en événemens
remarquables par leurs effets comme par
leurs cauſes. Cet Ecrivain , qui a toujours
confacré fes travaux & fa plume à l'utilité
publique , & qui voudroit voir tous
les hommes heureux , ne blâme & ne
loue , dans fon Hiftoire , que ce qui eſt
véritablement digne d'éloge ou de blâme ,
& ne peint avec des couleurs vives les
crimes & les animofités injuftes , que
pour infpirer aux hommes , s'il étoit
poffible , des moeurs plus humaines , &
leur perfuader que le bonheur eft inféparable
de la vertu & de la vérité. Voilà
le feul but digne de l'Hiftoire , dont M.
de K. ne s'écarte jamais. Tous les faits
qu'il rapporte , & même les expreffions
qui pourront paroître dures , font renfermés
dans les Mémoires qu'on lui a
remis , & qu'il a fait imprimer tels qu'il
JUIN. 1777. 89
les a reçus . Quant au Journal des opérations
de l'Armée Ruffe , qui eft celui
du Général même , d'après lequel il a
travaillé , l'Auteur defire qu'on lui fourniffe
les moyens de rendre les détails
qu'il a été obligé d'y puifer , encore plus
exacts , s'il eft poffible , & de corriger les
erreurs qui auront pu lui échapper . Il
veut être équitable & impartial avant
tout ; & l'on trouvera dans fon Ouvrage
& les volumes qui fuivront , des preuves
de fon impartialité & de fon amour pour
le vrai . Nous annonçons par avance que
le troisième volume eft fous preffe , &
que le Public jouira bientôt des fruits
du travail entier de M. de Keralio , à
qui on a remis les matériaux des campagnes
qui ont fuivi celle de 1769 , laquelle
fait l'objet des deux premiers
volumes que l'on publie aujourd'hui .
Cet Hiftorien defire avec ardeur qu'on
lui fourniffe les moyens de réparer les
plus légères inexactitudes , & recevra
avec reconnoiffance tous les Mémoires
qui pourront l'éclairer fur les détails .
Quant aux fuccès de cette guerre , ils
font connus . « Si elle a été , dit cet
Ecrivain patriote , plus nuifible qu'avan
tageufe au Vainqueur , c'eft l'effet de
و د
"
90 MERCURE DE FRANCE .
35
رد
»
"
» toutes les guerres Du moins la paix
» qui l'a fuivie a été glorieufe à l'Impératrice
, & lui a donné l'occafion d'acquérir
une autre gloire plus folide . Dès
que la guerre a ceffé , les impôts établis
pour y fubvenir n'ont plus fub-
» fifté ; quelques uns plus anciens , oné-
» reux aux Peuples , ont été abolis de
» même. Les Loix obfcures , incohéren-
» tes , faites pour des tems & des hom
mes qui n'existent plus , ont été remplacées
par un Corps de Loix propres
» à la génération préfente. De nouvelles
» Villes ont été fondées , des Provinces
» cultivées , peuplées avec des vues fages
» & profondes. L'affemblage de ces traits.
» nous préfente une Souveraine mettant.
ود
ן כ
fa gloire & fon bonheur dans ceux de
» fon Peuple , & n'y employant que de
» grands moyens. L'Hiftoire de fes tems
» de paix offrira des modèles aux politiques
; & celle de fes tems de guerre ,
» des inftructions aux Militaires . Ceux-
» ci pourront voir avec intérêt dans les
faits
que je leur préfente , l'état mili-.
» taire des deux Nations , leur conduite ,
» leur caractère , leur manière d'opérer ,
» le progrès qu'elles ont fait dans l'art
» de la guerre , & la nature du Pays où
» elles ont agi »,
22
JUIN. 1777. 97
M. de Keralio a mis à la tête de fon
Hiftoire , une defcription géographique
& hiftorique du théâtre de la guerre ,
qui peut très-bien fuppléer à la carte du
pays qu'il s'étoit propofé de donner. Le
Public ne peut que bien accueillir cette
Hiftoire , dont on va donner le troisième
volume.
L'Esprit de Molière , ou choix des maximes
, penfées , caractères , portraits
& réflexions tirés de fes Ouvrages :
avec un abrégé de fa vie , un catalogue
de fes Pièces , le tems de leurs
premières repréfentations , & des anecdotes
relatives à ces Pièces. A Paris
chez Lacombe , Libraire, rue de Tournon
, près le Luxembourg ; 2 volumes
in- 1 2 .
On a fait l'efprit de prefque tous les
grands hommes ; celui de Molière , qui
n'étoit pas fans doute le plus facile
manquoit encore ; il ne pouvoit être entrepris
& exécuté avec fuccès , que par
un homme qui fût en état de le fentir.
L'Auteur qui nous le donne , a bien lu
l'Écrivain dont il a recueilli les morceaux
qu'il met fous nos yeux . « Admirateur
92 MERCURE DE FRANCE.
99
"
» des chef- d'oeuvres de ce génie fubli
» me , j'ai cru , dit- il , que ce recueil
pourroit contribuer aux amuſemens
» du Public , en lui mettant fous les
» yeux les penfées , maximes , portraits
» & réflexions , auffi utiles qu'agréables,
qui décorent & embelliffent fes Ou-
" vrages , & font dignes d'être tranſmis
» à la postérité la plus reculée ; mais dont
» un certain nombre femble refter dans
» l'oubli , fe trouvant dans des Pièces que
» l'on ne joue plus. J'ai donc raffemblé ,
» avec le plus de foin qu'il a été poffible ,
" tout ce qui m'a paru devoir mériter
l'attention du Public , & ce que cet
Auteur a écrit fur différens fujets de
» morale , de philofophie & autres . J'ai
» réuni fous un même article & fous
» un même point de vue , tout ce qui
" traite de la même matière ; chaque
» article a été placé par ordre alphabétique
, ufage adopté jufqu'à préfent
» dans les productions de ce genre....
» J'ai indiqué auffi le nom de la Pièce ,
» l'acte & la fcène d'où chaque article
» a été tiré , afin de donner aux Lecteurs
» la facilité de le trouver, s'ils en avoient
befoin ».
"
33
ود
ود
Tel eft le plan de ce recueil ; fes
JUIN. 1777. 93
avantages ſont ſenſibles ; l'Auteur paroît
l'avoir rempli avec autant d'inteiligence
que de foin. Le choix des articles .
leur diftribution , l'ordre qu'il a ſuivi ,
méritent des éloges : fon livre peut être
un livre claffique , & ce burle diftingue
de toutes les compilations de ce genre ,
où l'on s'eft trop fouvent borné à
donner des extraits d'excellens Écrivains
, comme l'efprit de ces mêmes
Ecrivains . Ce n'eft point à ce travail
facile & décrié par la négligence avec
laquelle plufieurs s'en font acquittés ,
que s'eft borné l'Auteur de l'Esprit de
Molière. Il a lu beaucoup , & a mis de
l'ordre dans fes lectures ; le goût , la philofophie
, la morale , voilà ce qu'il a
cherché dans Molière , & ce dont il préfente
d'excellens modèles , également
propres à former la jeuneffe , à l'inftruire
& à l'éclairer. L'ordre alphabétique qu'il
a fuivi , eft une commodité pour les
Lecteurs, & fur-tout pour les Inftituteurs,
à qui il donnera la facilité de choisir les
morceaux qu'ils voudront faire apprendre
à leurs Élèves , & les exemples qu'ils
auront à mettre fous leurs yeux.
La vie de Molière eft très - courte ;
elle raffemble cependant tous les détails
1
94 MERCURE DE FRANCE .
qui peuvent intéreffer ; elle eft fuivie
d'un catalogue de fes Pièces , & on a
joint à chacune les petites anecdotes qui
y font relatives. Quelques unes ne font
pas généralement connues ; les autres fe
trouvent ailleurs ; mais on eft bien aiſe
de les trouver ici : on prétend`, par
exemple , que le Comte de Grammont
avoit fourni à Molière le fujet du Mariage
forcé. Ce Seigneur , qni fut un
affemblage fingulier des qualités les plus
oppofées , rempli d'agrémens , de vertus
& de vices , fans ceffe dominé par le
moment , avoit aimé à Londres Mademoifelle
Hamilton ; leurs amours avoient
fait du bruit : il revenoit en France fans
avoir conclu avec elle , lorfque les deux
frères de la Demoifelle , qui le fuivoient ,.
le joignirent à Douvres , & lui crièrent
du plus loin qu'il l'apperçurent : « Comte
de Grammont , n'avez-vous rien oua
blié à Londres? Pardonnez-moi ,
répondit-il , j'ai oublié d'y époufer
» votre foeur , & j'y retourne avec vous
» pour finir cette affaire ».
-
A la lifte des Pièces de Molière , on
joint celle de plufieurs farces , qu'on dit
qu'il avoit compofées en Province , &
dont on n'a confervé que les titres ; il y
JUI N. 1777 . 95
en a onze ; & , dans ce nombre , deux
feulement font confervées encore dans
quelques cabinets : le détail que J. B.
Rouffeau a donné de l'une de ces farces ,
ne fait pas regretter leur perte , & on
n'eft plus étonné que ceux qui en ont le
manufcrit , n'aient pas été tentés de le
publier. Nous ne fommes plus dans le
tems où l'on fe faifoit un devoir d'imprimer
tout ce qui étoit forti de la plume
d'un grand homme : le véritable refpect
qu'on a pour leur mémoire , ordonne
de condamner à l'oubli tout ce qui eft
indigne d'eux. En lifant ce que dit Rouffeau
de la Jaloufie de Barbouillé, on eft
très-étonné que de pareilles fottifes aient
pu fortir de la tête de Molière ; on ne peut
qu'être de l'avis de l'Éditeur , & croire
que jamais cet excellent Comique n'a
écrit de farces auffi plates ; mais que celles
que l'on a , ont été rédigées par quelque
Comédien groffier, qui en aura rempli
le canevas à fa manière.
Ces deux volumes , qui font un hommage
à Molière , font dédiés aux Comédiens
François , qui ont érigé un monument
à la mémoire de cet illuftre Écrivain.
96 MERCURE DE FRANCE.
Théâtre de Société ( par M. Collé ) ; nouvelle
édition , revue , corrigée & augmentée
; 3 volumes in- 12 . A la Haye ;
& fe trouve à Paris , chez P. Fr. Gueffier
, Libraire-Imprimeur , rue de la
Harpe , à la Liberté.
Tout le monde connoît la Partie de
Chaffe de Henri IV , le galant Efcroc ,
la Vérité dans le vin , & les autres Pièces
charmantes qui compofent le Théâtre de
Société en deux volumes in- 8 °. Toutes
ces Pièces fe retrouvent dans cette nouvelle
édition .On y a joint l'Ifle fonnante,
Opéra-comique en trois actes , repréſenté
à la Comédie Italienne en 1768 , qui ,
jufqu'ici , avoit été imprimé féparément.
Dupuis & Defronais , Comédie intéreffante,
qui , depuis 14 ans, fe joue au Théâtre
François , & fur tous les Théâtres de
Société & de Province , avec un égal
fuccès. Des Chanfons & parodies d'airs :
toutes ces chanfons font très-gaies &
très-agréables. On connoît le talent fupérieur
de M. Collé dans ce genre , devenu
plus rare que jamais . Quelques - unes
avoient déjà paru dans différens recueils.
Il y en a plufieurs qu'on n'a pu imprimer,
JUIN. 1777 . 97
« mon
mer , parce que , dit M. Collé ,
Cenfeur & moi ne nous fommes permis
que les moins libres ». Le Rendez-
Vous manqué par Pierrot , fcènes détachées
, en profe & en vaudevilles . Ces
fcènes ont fait partie d'une fête badine
donnée à un grand Prince. Pierrot , voulant
aller à un rendez- vous que fa Maîtreffe
lui a donné , en eft empêché fucceffivement
par le futur beau père dé
fon Maître, vieux Officier bavard , qui
l'amufe par le récit d'un combat , & finic
lui donner une commiffion ; & par
Mezzetin , fon ami , à demi -ivre , qui
Pentraîne au cabaret malgré lui. Des
poefies diverfes , dont quelques - unes ont
été imprimées dans ce Journal , telles
que l'Ode contre le genre larmoyant , les
Paroles de paix portées aux Auteurs
Infurgens terminent le troifième volume.
par
Ce Recueil a fur tout le mérite de la
variété & de la gaieté : on y trouve une
peinture animée des ridicules & même
des vices de la fociété : Caftigat ridendo
mores.
Il faut diftinguer dans cette collection
le Roffignol, Opéra- comique , ou Comédie-
opera , où il y a beaucoup de faillies
& de plaifanteries propres à ce genre.
E
98 MERCURE
DE
FRANCE
.
Le Bouquet de Thalie eft un Prologue
pour annoncer la Partie de Chaffe d'Henri
IV. Il y a une critique fine & délicate
du ton gigantefque de la Tragédie , du
style romanefque des Drames larmoyans ,
& du genre de la plupart des Pièces à
ariettes.
L'Espérance eſt un autre Prologue fort
ingénieux , & plein d'allufions fines &
critiques.
Nicaife , Comédie plaifante , dans laquelle
on remarque des fituations piquantes
& d'un comique agréable .
La Veuve , Comédie dans laquelle
l'Auteur s'eft élevé , & a mis de la
nobleffe & un fentiment délicat. Cette
Pièce réuffira d'autant plus , que l'Actrice
qui doit jouer le principal rôle en fentira
davantage les nuances , & qu'elle aurą
plus de moyens pour les faire reffortir .
On trouve dans cette collection le
Jaloux Honteux de Dufréni , que M,
Collé a réduite en trois actes , & dont il
a rendu l'action plus vive & plus intéreffante
, en la refferrant. Il en a ufé de
même pour la Mère coquette de Quinaut ,
le Menteur de Corneille , l'Andrienne de
Baron , l'Esprit Follet de Hauteroche,
Mais ces dernières Pièces font imprimées
JUIN. 1777; 99
féparément; elles fe jouent avec fuccès
fur plufieurs Théâtres de Provinces .
ود
M. Collé a mis à la tête de la nouvelle
édition, 'une Manière de Préface ou Frag
ment d'un manufcrit intitulé : Épanchement
fecret de l'amour propre. Le manuf
crit entier eft , dit- il , une critique à
charge & à décharge que l'Auteur a
» faite lui -même de les propres Pièces....-
" Des Cenfeurs blâmeront , avec juſtice ,
» le ton d'égoïfine qui règne d'un bout
» à l'autre dans ces fragmens . On eſpère
» cependant , mais fans autrement y
» compter , que le ton d'ingénuité & de
candeur qui n'y règne pas moins
» pourra fervir d'excufes ».
Cette Manière de Préface eft une pa
rodie fort gaie de certaines Préfaces
remplies d'un égoïfme ridicule. L'Auteur
y examine fes Pièces & les critiques de
fes Pièces , avec l'air de la bonne foi la
plus naïve & la plus plaifante ; mais il a
fu être vraiment fage & modefte fous le
mafque de l'amour-propre. Il finit par
prendre un ton plus férieux . « Qu'on
» ne me faffe pas , dit- il , l'injuftice de
» penfer que je fois affez fimple ou affez
» vain pour m'être laiffé tourner la tête
par mes petits faccès dramatiques , foit
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
chamberlans ou publics..... Je crois
» avoir apprécié ces fuccès à leur juſte
» valeur. J'ofe même affurer , qu'à cet
égard , je me fuis conftamment appli
qué à mettre mon amour-propre à n'en
avoir qu'un raifonnable..... Celui de
» tous les Poëtes que j'ai connus , & j'en
و د
22
ai connus beaucoup , m'avoit toujours
" paru fi extravagant & fi ridicule , dans
➡le tems où je ne penfois guères à être
Auteur , qu'il m'a fauvé de l'excès
» de ce travers , auffi incommode dans
» la fociété , qu'il y eft impertinent &
» rifible.... Je terminerai mon fermon
fur l'amour- propre , en me diſant à
moi- même & à mes chers Auditeurs ,
» mes confrères ; Petits Embrions du
Parnaffe , prenez cette mefure pour votre
» amour-propre; il ne nous incommodera,
» ni ne nous révoltera pas tant »,
39
"
Les trois Théâtres de Paris , ou abrégé
hiftorique de l'établiffement de la Comédie
Françoife , de la Comédie Italienne
& de l'Opéra , avec un précis
des loix , arrêts , réglemens & ufages
qui concernent chacun de ces Spectacles
; par M. Défeffarts , Avocat au
Parlement ; vol, in- 8°. de 300 pages
JUIN. 1777. Tot
prix 2 liv. 10 fols. A Paris , chez
Lacombe , Libraire , rue de Tournon.
On a beaucoup écrit fur les Spectacles ;
mais on ne les avoit point encore envifagés
fous le point de vue qui a déterminé
M. Défeffarts à donner l'Ouvrage
que nous annonçons. La légiflation &
la Jurifprudence qui concernent les Comédiens
, & qui fixent leurs rapports
avec le Public & entr'eux , étoient prefqu'inconnues.
De-là font nées ces con
teftations qui ont excité la curiofité
publique depuis quelques années , & qui
ont donné lieu à plufieurs Mémoires
imprimés. M. Défellarts a rendu un fervice
important aux Gens de Lettres , qui
confacrent leurs talens aux Théâtres &c.
aux Comédiens , en faifant connoître
leurs droits refpectifs.
L'Ouvrage de M. Défeffarts réunit à
cer intérêt principal , celui de contenir
une multitude d'anecdotes & de détails
hiftoriques fur les Spectacles , qui ne
peuvent manquer de plaire à toutes for
tes de Lecteurs.
Cet Ouvrage eft divifé en trois cha
pitres le premier contient l'Hiftoire du
Théâtre national , de la Comédie Fran◄ ་
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
çoife ; le fecond , celle de la Comédie
Italienne ; & le troisième celle de
l'Opéra. Chacun de ces chapitres eft
complet fur la matière qui y eft traitée
& leur enfemble forme un abrégé hiftorique
des trois Théâtres de Paris , &
un code général de toutes les loix qui
les concernent.
M. Défeffarts a placé à la tête de fon
Ouvrage , un difcours fur les Spectacles .
Ce difcours préfente un tableau frappant
& tracé avec autant d'élégance que
d'énergie.
»
« C'eft en France , dit- il', qu'on trouve
les Spectacles les plus réguliers & les
plus décens. Les Pièces immortelles
» de Corneille , de Racine , de M. de
" Voltaire , de Crébillon , &c . ont donné
» au Théâtre François la plus grande
fupériorité fur ceux des autres Nations ::
auffi les Etrangers y viennent en foule
» admirer les productions dont ces hom-
» mes de génie ont enrichi la Scène Françoife
, & ils rendent , jufques dans leur
patrie même , un hommage fecret à
» cette partie de notre gloire natio-
» nåle.
>>
39
» Tout ce qui a quelque rapport avec
» nos Théâtres , ne peut donc manquer
JÚ Í N. 1777. 101
d'intéreffer. Jamais en effet les Spec-
›› tacles n'ont été plus fréquentés & plus
» épurés qu'ils le font aujourd'hui . Ce
» ne font plus des farces groffières & des
» Pièces monstrueufes que l'on y repré
30
fente , & les Comédiens ne font plus
» des Bateleurs faits pour amufer le Peu-
» ple : nos Pièces réuniffent à l'attrait du
» plaifir , l'intérêt de la vertu & de la
» morale , & nos Acteurs , l'honnêteté &
» la décence aux plus grands talens ;
» ainfi on peut dire qu'il n'eft point de
» délaffement plus agréable pour une
» Nation policée ».
99
ود
Quoique tous les Peuples aient eu
» des Spectacles , on doit cependant regarder
la Grèce comme le berceau de
» la Comédie , parce que les Grecs font
» le premier Peuple qui ait eu de véri-
» tables Pièces de Théâtre.
"
"
» Cet art fublime fit peu de progrès
» chez les Romains. Les premiers fiécles
de la République ne virent que des
Spectacles analogues aux moeurs de fes
Citoyens , c'est-à-dire , des fêtes dont le
» fouvenir feul fait frémir l'humanité ;
» la fcène étoit toujours fouillée par le
fang des animaux , fouvent même par
» celui des hommes. Ces moeurs bar-
""
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
"
» bares s'adoucirent par le commerce
» des Orientaux ; & ces fiers Républi-
» cains , après avoir conquis une partie
» de l'Afie , tranfportèrent dans Rome
» le luxe & les arts des Peuples qu'ils
» avoient vaincus : c'eft à cette époque
ກ que Plaute & Térence donnèrent les
» premières Comédies . Leur exemple
fut fuivi par quelques autres Romains ;
mais les malheurs qui défolèrent la
République , firent perdre de vue ces
fortes de fpectacles ; on ne s'occupa
plus que
de factions.
"
#
Si les Romains n'ont pas accueilli
» la Comédie , on ne doit pas être étonné
que les Peuples qui ont détruit cet
Empire , n'aient point admis un genre
de fpectacle qui fuppofe des talens &
» des lumières, que ces Conquérans barbares
étoient bien éloignés de réunir.
»
"
Cependant , le Peuple privé de la
Comédie, & toujours avide d'amufemens
, couroit à des repréfentations
» que de miférables Pantomimes fai-
» foient au coin des rues . Des expreffions
indécentes & groffières , des poftures
» lafcives & contraires à l'honnêteté ,
» toutes les loix de la bienféance violées ,
» & le mépris des moeurs ,caractérifoient
"
1
JUTN . 174 . jos:
»
ces fpectacles barbares . Ce fut
par ces
» motifs que les Conciles & les Pères
» de l'Eglife les profcrivirent ; ils furent
également flétris par les loix civiles.
Telle est la véritable idée qu'on peut
» avoir des différentes viciffitudes que
» les Spectacles ont éprouvées , jufqu'à
l'époque où les François enlevèrent les
» Gaules à l'Empire Romain.
"
» Pendant les deux premières Races
» de nos Rois , les Spectacles qui exiftoient
en France , confiftoient dans des:
» fêtes indécentes ; & ce n'eft pas fans
>> peine que dans des fiécles plus éclairés
» on a aboli ces fêtes groffières.
33
» Il feroit ridicule de remonter au-
» delà du douzième fiécle pour trouver
l'origine de la Comédie en France ; le
» fiécle de Louis XIV a vu porter cet
art à fa perfection , & doit être regardé
» comme l'époque de la révolution qui
" s'eft faite dans les Spectacles , &c. »
M. Défeffarts , après avoir ainfi tappelé
l'origine des Spectacles & les différentes
révolutions qu'ils ont éprouvés ,
fait l'Histoire de la Comédie Françoife.
Ce chapitre , qui eft le plus étendu ,.
tenferme une foule de détails également
curieux & intéreffans. On y trouve fur-
E
TOG MERCURE DE FRANCE.
tout avec plaifir , un tableau rapproché
de tous les Théâtres , tant anciens que
modernes , de toutes les Nations . On
voit dans ce tableau l'état actuel des
Spectacles chez tous les Peuples policés ,
non feulement de l'Europe , mais encore
des autres parties du monde. Nous y
avons remarqué , avec beaucoup d'intérêt
, la defcription des Théâtres des Anglois
, des Efpagnols , des Italiens , des.
Allemands , des Hollandois , des Danois ,.
des Ruffes , des Péruviens , des Chinois:
& des Perfans .
M. Défeffarts , après avoir parcouru
toutes les différentes époques de l'Hiftoire
du Théâtre François , s'arrête à fa
dernière , c'est- à -dire , à ſon état , pendant
& depuis le fiécle de Louis XIV'
jufqu'à ce jour..
La partie de la jurifprudence y eft :
développée avec la plus grande clarté ,
& tous les monumens qui intéreffent les :
Comédiens y font rappelés.
La police intérieure des Comédiens ;
Français & les droits des Auteurs , forment
la dernière partie de ce chapitre ..
M. Défeffarts a raffemblé dans une nar- .
ration coupée & facile , toutes les règles ;
éparles dans les anciens & dans les nouJUIN.
1777.
107
veaux réglemens ; & on doit lui favoir gré
d'avoir ôté à ces réglemens la forme de
leurs difpofitions , fans en avoir changé
ni altéré le véritable fens.
M. Défeffarts fait , dans le fecond
chapitre de fon Ouvrage , l'Hiftoire de
la Comédie Italienne . Ce chapitre eft
moins étendu que celui de la Comédie
Françoife ; mais il n'en eft pas moins
complet dans toutes fes parties. L'hiftoire
, les loix & la jurifprudence qui
concernent ce Spectacle , y font préfentées
avec le même ordre & le même:
intérêt que dans le premier chapitre .
M. Défeffarts , dans fon troifième cha
pitre , fait l'Histoire de l'Opéra , & rend!
compte de tous les changemens qu'il a
éprouvés jufqu'à l'année 1777. Toutes :
les loix & réglemens qui regardent cet
Théâtre , y font rappelés avec la même
clarté & la même précifion que dans les>
deux premiers chapitres ..
Cet Ouvrage réunit donc le mérite de
la nouveauté, à l'intérêt des matières quii
у font traitées . L'Auteur , Hiftorien im--
partial , ne s'eft permis aucune fatire
ni critique ; fon ftyle eft facile & élégant,
& il donne une nouvelle preuve
Evjj
108 MERCURE DE FRANCE.
de fes talens , déjà connus avantageufement.
Suite des Epreuves du fentiment , par
M. Darnaud. Pauline & Suzette ,
Anecdote Françoife. A Paris , chez
Delalain , rue de la Comédie Françoife
; in-89.
Cette Anecdote doit former la troifième
du quatrième volume des Epreuves
du fentiment ; la quatrième & la cinquième
font fous preffe , & paroîtront
bientôt. Le but que l'Auteur s'eft propofé
dans celle -ci , eft de montrer le danger
de la Ville , des richeſſes & de la Société
, fur une ame fimple & honnête ,
qui fe trouve tranſportée tout-à- coup
dans le tourbillon du monde.
Pauline & Suzette font foeurs de lait ,
elles ont été élevées au village : la première
, fille de qualité , a demeuré
long-temps chez fa nourrice ; des procès
qui ont dérangé la fortune de fes parens ,
& qui l'ont mife en danger , n'ont permis
à ceux-ci de rappeler leur fille auprès
d'eux , que lorsqu'ils font tranquilles &
fürs de leur fort, Pauline n'a pas quitté.
Suzette fans regrets ; le nouveau fpecJUIN.
1777. 162
·
taclequi s'offre à fes yeux , le rang qu'elle
occupe dans le monde , lui font bientôt
oublier fa nourrice & fa foeur de lait :
elles viennent la voir fréquemment , &
elle les afflige en les recevant mal , & en
les traitant avec cette fupériorité qui humilie
l'inférieur lorfqu'il eft fenfible .
Pauline & Suzette font dans l'âge où l'on
penfe à leur établitlement ; la première
doit être une riche héritière ; cette qualité
lui attire plufieurs adorateurs , entre
lefquels fes parens choififfent : Suzette ,
plus heureufe , trouve à-la fois un parti
& un amant qui l'aime réellement ; fon
coeur le choifit & fes parens, confirment
ce choix. Le tableau de l'amour , à
la ville & à la campagne , eft bien peint,
& offre un contrafte piquant. Au moment
où tout est prêt pour le mariage de
Pauline , fa nourrice tombe malade ; un
exprès eft envoyé au père & à la mère de
cette demoiſelle ; onles fupplie de venir au
village , & de l'amener ; on a un fecret im
portant à révéler: ce fecret eft que la nourrice
a fait un échange d'enfants ; Pauline.
eft fa fille , & Suzette eft réellement la
fille de qualité. Cet aveu confond la prétendue
Pauline , qui , avec fon rang &
fa fortune, perd l'époux qui lui étoit
4
"
rro MERCURE DE FRANCE.
par
deftiné , & qui flattoit également fon
ambition & fon coeur : la prétendue Suzette
regrette fon amant Jacques ; mais
éblouie de fa nouvelle deftinée , elle fe
réfigne à fon fort. Rendue à fa famille ,.
qui deftine fa main au Comte de Saint-
Remi , elle foupire un moment au fouvenir
de Jacques , & obéit. Le Comte:
eft un homme froid , qui s'eft marié
convenance , pour perpétuer fon nom ;
l'ambition eft la feule paffion qui occupe
fon coeur un titre pour lui , le tabouret
pour fa femme , eft l'unique objet de ſes :
defirs. Un caractère tel que le fien n'eft:
pas propre à toucher un coeur fenſible
& à étouffer les premières impreffions :
que l'amour y a faites . Madame de Saint-
Remi , qui eût pu être honnête , & ché--
rir fon mari , livrée , pour ainfi dire , à
elle- même , s'abandonne à toutes fortes
d'écarts. Pendant ce temps , fa foeur de
lait , qui a d'abord été ſi ſenſible à la ré--
volution qui , du plus haut rang , l'a fait
defcendre au plus bas , fe confole , &
prend l'efprit de fa nouvelle condition ;;
loin du bruit & du tourbillon des villes ,,
elle retrouve fon premier goût pour- less
vertus champêtres ; elle oublie fon an--
aien amant , & trouve le bonheur avec
JUI N. 1777.
un bon Fermier qui devient fon mari.
Jacques , le malheureux Jacques ne peutoublier
fa chère Suzette ; il fe plaint defon
abandon ; il ne l'auroit pas imitée ;
fût il devenu Roi , Suzette fût devenue-
Reine , ou il n'auroit point quitté fa
charrue fon fouvenir le fuit fans ceffe.
Son père meurt ; il vend fon bien , &
quitte fon village ; on n'en entend plus :
parler. Madame de Saint-Remi perd fon
mari , fon fils , fes frères ; réduite à la
misère , n'ayant plus que ce qui eſt néceffaire
pour vivre dans la médiocrité ,
elle fe fouvient de fa foeur de lait , à qui
elle va fe rejoindre : elle lui conte fes infortunes
& fes erreurs . Elle ne revoit pas:
les lieux où elle a paffé fon enfance ,.
fans fe rappeler l'honnête Jacques ; elle
apprend qu'il ne l'avoit jamais oubliée ,,
&
que fon défefpoir l'a feul éloigné de fa.
patrie. Jacques revient ; il a fervi le Roi ,
& obtenu une diftinction militaire ; il a
été en Amérique , où il a fait une grande
fortune ; Suzette eſt toujours préſente à:
fa penfée , & il retrouve en lui le bonheur :
avec elle .
"
M. Darnaud a prévu quelques unes
des objections qu'on pourroit faire contre
cette nouvelle anecdote : « Le.comment112
MERCURE DE FRANCE .
», cement de cette anecdote aura paru
» manquer du mérite de la nouveauté :
» rien effectivement de fi commun dans
»,nos livres , fur la Scène même , que
» des tableaux de ce genre ,
ainfi que
"
99
"
"
Lucile. Mais ce qui fera peut- être moins
.trivial , c'eft un but un peu philofophique
qu'on a entrevu , & qu'on au
» roit bien voulu atteindre ; objet , fans
» contredit , de tout homme qui at-
" tache de l'honneur à écrire. Par exemple
, n'eft- il pas étonnant que l'on ait
» pu jouer une pièce de Brueys , intitu
lée , La Force du Sang , où l'on nous
» repréfente un Payfan qui a mis fon fils
à la place d'un Gentilhomme , & ce
Noble fuppofé fe trouve avoir des in
» clinations groffières. Eft-ce aux gens
» de Lettres à accréditer un préjugé ſtu-
» pide & barbare dont beaucoup de per-
» fonnes font imbues. .. ? Il eſt bien fin
gulier que Deftouches , fi eftimable &
fi fupérieur à l'Abbé Brueys , air fem-
» blé vouloir confacrer cette opinion ab
furde , qu'on doit abandonner aux . Gepides
& aux Vandales : il nous a laiffé
» une Comédie qui eut , dit- on , quel-
» ques fuccès dans ces temps , la Force
du naturel , où cette fottife eft établie
"
30
පා
99
Cs
JUIN. 1777. 113
*
»
» dans tous fes faux principes... J'aime
» bien mieux l'action vraiment philofophique
d'un Monarque oriental : il ap-
» prend que fon fils fe livre à des dérégle-
» mens puniffables ; il le mande auprès
» de lui ; ordonne qu'en même temps
❤on amène le dernier de fes efclaves , &
fait en fa préfence dépouiller l'un &
93 l'autre de leurs vêtemens ; enfuite
» s'adreffant à fon fils : Regarde , ob-
* ferve bien le corps nud de cet homme ;
» jette après des regards fur le tien , &
» tâche de faifir quelque différence entre
le Prince & l'Eſclave . L'héritier dų
Trône profita de la leçon ; il comprit
» fans peine qu'il n'y a que le mérite
perfonnel qui diftingue réellement un
» homme d'un autre homme ».
»
..
»
Orlando furiofo , Roland furieux , par
Louis Ariofte. A Paris , chez Delalain ,
rue de la Comédie Françoife ; 4 vol .
in-1 2.
On connoît la jolie collection des
Poëtes Italiens , publiée fucceffivement
par M. Prault ; le Poëme de l'Ariofte
qui en faifoit partie , commençoit à
manquer ; on vient de le réimprimer
114 MERCURE DE FRANCE.
dans le même format , pour completter
la Collection , & pour fatisfaire aux demandes
répétées du Public , qui ne fe
laffe point de lire cet Auteur , & qui
force , par conféquent , fans ceffe les Libraires
de le détacher du grand Recueil ,
& de le vendre féparément. M. l'Abbé
Pezzana , à qui l'on doit l'édition des
OEuvres diverfes de l'Ariofte , a préſidé à
cette nouvelle édition du Roland furieux
: c'eſt la troisième qui ait été faite à
Paris ; & elle eft certainement fupérieure
à toutes celles qui l'ont précédée , par
la correction & l'élégance de l'impreffion.
L'Editeur y a joint la vie du Poëte , par
Simon Fornari : il l'a fait fuivre d'une
Lettre du célèbre Galilée à François Rinuccini
, fur les deux Poëmes qui font
le plus d'honneur à l'Italie : on y trouvera
que Galilée préféroit l'Ariofte au Taffe.
Ceux qui favent que ces deux Poëtes ſe
balancent en Italie , & que les partifans
du premier font peut-être plus nombreux
que ceux du fecond , ne feront pas étonnés
du jugement de Galilée. Les Etrangers
qui diftinguent les genres , affignent
le premier rang à chacun dans le fien.
« Je n'avois pas ofé autrefois , dit M. de
Voltaire , le compter ( l'Arioste) parJUI
N. 1777. 115
39
miles Poëtes Epiques ; je ne l'avois regardé
que comme le premier des Grotefques
; mais en le relifant , je l'ai
» trouvé auffi fublime que plaifant , &
je lui fais très - humblement répara-
» tion ».
39
C'eft à M. de Voltaire que M. l'Abbé
Pezzana a dédié cette nouvelle édition.
Le Chantre de Henri a chanté également
les combats & les amours ; il a réu
ni toute la richeffe & toutes les grâces
de l'imagination de l'Ariofte à la majeſté
de celle d'Homère , & à l'élégance de
Virgile.
M. l'Abbé Pezzana relève tous les reproches
qu'ont fait à fon Poëte plufieurs
Ecrivains François , il y répond , & il oppofe
à leurs critiques les éloges que lui
a donnés M. de Voltaire.
གི
Nous n'entrerons point dans des détails
fur un Poëme auffi connu , auffi lu ,
auffi goûté généralement ; il fuffit d'en
annoncer la réimpreffion , & le Libraire
chez lequel on peut fe le procurer. On
a joint à cette édition , une table étendue
& bien faite , des noms des Héros du
Poëme , & des événemens dont il eſt
rempli. On trouve chez Delalain, des
116 MERCURE DE FRANCE.
exemplaires de la Collection entière de
Prault .
La Gerufalemme liberata , la Jerufalem
délivrée de Torquato Taffo . A Paris ,
chez Delalain , Libraire , rue de la
Comédie Françoife ; 2 vol . in- 12 .
:
M. l'Abbé Pezzana , à qui nous devons
déjà l'édition de l'Ariofte , a préfidé à
celle que nous annonçons. Le même
motif les a fait entreprendre l'une &
F'autre la Jérufalem délivrée manquoit
depuis quelque temps , comme le Roland
furieux , à la jolie Collection de
Prault . On l'a publiée dans le même format
, pour compléter cette collection , &
on la vendra féparément à ceux qui ne
defireront que le Poëme. Ce que nous
avons dit de la correction du texte de
l'Ariofte , de l'élégance de l'impreffion ,
doit s'appliquer à la Jérufalem délivrée ;
elle eft fortie des mêmes preffes , & le
même homme de lettres a préfidé à l'édi
tion.
Zuma, Tragédie de M. le Févre , jouée
à Fontainebleau devant Leurs Majef
JUIN. 1777. 117
tés , le jeudi 10 Octobre 1776 , &
repréſentée à Paris par les Comédiens
François , le mercredi 2 2 Janvier 1777 .
A Paris , chez la Veuve Duchefne
Libraire , rue St Jacques , au Temple
du Goût.
Nous avons déjà fait connoître , lors
des premières repréſentations , le plan de
certe Pièce , qui a eu un fuccès éclatant
& bien mérité. L'impreffion nous met
aujourd'hui à portée d'en citer quelques
morceaux. En général , le ftyle de Zuma
eſt noble , élégant , foutenu , plein de
vers frappans , & fur - tour de beaux
fentimens bien exprimés , qui ont
attiré à l'Auteur les plus grands applau
diffemens , & qui doivent donner en
même-tems une idée très-avantageuſe de
fes talens & de fon coeur.
Nous rapporterons l'endroit où Pizarre
fait à fon Confident le récit des circonftances
dans lesquelles Azélie s'eft offerte
à fes yeux , & lui a infpiré de l'amour,
Il venoit de faire naufrage :
Après un long effort ,
Graviffant fur ces monts , j'échappois à la mort ,
Quand la voix d'un mortel y frappa mon oreille,
118 MERCURE DE FRANCE.
Sans fecours , à ce bruit ma crainte ſe réveille ;
Je m'écarte , & , couvert par un feuillage épais ,
D'un habitant des bois j'examine les traits ;
Je ne fais quel tranſport me faifit à ſa vue . ...
Une beauté touchante accompagnoit fes pas ,
Tréfor dont la nature entichit ces climats.
Tous deux, dans la faifon qui fuccède à l'enfance,
Ils refpiroient l'amour , le calme & l'innocence ;
Le ciel fembloit fur eux verfer ces jours féreins
Qu'à l'aurore du monde il fit luire aux humains . ,
L'ombre des noirs foucis ne voiloit point leurs
charmes,
Comme ils étoient fans crime , ils vivoient fans
alarmes ,
Et tous deux confervoient , fur leurs fronts purs,
ouverts ,
Ces premiers traits du Dieu qui forma l'univers.
Te l'avouerai je , Ami ? foit deftin, foit foibleffe,
Soit vengeance du ciel qui me pourfuit fans ceffe ,
Ce fpectacle à mes yeux préſenté chaque jour ,
Fut un piége infenfible où m'attendit l'amour.
Je me flattai d'abord qu'un fentiment plus fage
A leur feule innocence attachoit mon hommage ;
Mais bientôt leur tendreffe éleva dans mon coeur
Des foupirs , confidens de ma jaloufe ardear.
Sur mon jeune rival je furpris ma colère ;
Son tranquille bonheur offenfoit ma mifère.
JUI N. 1777.
II .
· Cent fois j'ofai vouloir arracher de fes bras..
Le refpect , l'amour même ont retenu mes pas.
Enfin , depuis un mois je vis fur ce rivage ,
Témoin toujours caché d'un bonheur qui m'outrage
,
Supportant tout enſemble & le poids de mes fers ,
Et la faim dévorante , & la chaleur des airs
Qui , de lajaloufie , aigriffant l'amertume ,
Mêle une ardeur nouvelle au feu qui me confume,
Ce n'est que d'aujourd'hui qu'un trouble impérieux
M'a fait chercher leur vue , & defcendre en ces
lieux .
Tu vois au pied des monts cette caverne obfcure ,
C'eft dans des antres fourds , tombeaux de la nature
,
Qu'un Dieu , jaloux fans doute , a foin d'enfevelir
Les plus charmants objets qu'il lui plut d'embellir,
Surpris à mon aſpect , mais touchés par mes
plaintes ,
La pitié qui leur parle a fait taire leurs craintes ;
Sans foupçonner mes feux , leur fimple humanité
M'offre ici les fecours de l'hofpitalité ;
Tant le coeur des mortels , que rien encor n'ala
tère ,
Porte de la bonté le divin caractère.
Voici
comment , dans la Scène troiz
120 MERCURE DE FRANCE .
fième du cinquième Acte , M. le Févre
fait parler Pizarre , dont le coeur commence
à s'ouvrir aux remords , & qu'on
vient d'inftruire que Zéliskar eft ſon
frère.
Je ne fuis plus frappé que du partage affreux
Qu'entre mon frère & moi fit le courroux des
cieux .
Quel contrafte en deux coeurs qu'un même
fang anime !
D'un coté l'innocence , & de l'autre le crime !
Hélas ! près de l'objet qui conferva les jours ,
Un foleil toujours pur éclairoit fes amours.
Heureux dans un défert , aimé , digne de l'être ,
Il vivoit fans efclave & n'avoit point de maître.
Et moi, quel fut mon fort dans ce trifte univers ?
Vagabond , fans patrie, errant de mers en mers ,
Miniftre du malheur , noir objet de vengeance ,
La haine des humains pourſuit mon exiſtence .
Du faux nom de vainqueur quand j'ofe me parer,
Le nom d'homme eft un titre où je n'ofe aſpirer,
La Scène cinquième du même Acte ,
entre Pizarre & Zéliskar , eſt des plus
intéreffantes . Quoi de plus touchant que
ce difcours de Zéliskar !
Tu fens trop quels aveux ,
4
Quel
JUIN.1777 .
121
Quel droit fur tes remords follicitent mes voeux,
J'en eus un plus facté puifqu'il fut volontaire :
Contemple ces forêts , vois ce jour qui t'éclaire :
Ces forêts & ce jour témoins de tes douleurs ,
Par ma main bienfaiſante ont vu ſécher tes pleurs.
C'eft ici qu'à ta plainte ouvrant un coeur facile ,
L'indulgente pitié vint t'offrir un afyle.
De la fimple nature élève obeiffant ,
Je n'ai pas eu beſoin d'un titre plus puiſſant
Pour vaincre en ta faveur les foupçons d'ure
mère ,
Pour te traiter en homme & t'accueillir en frère.
On ne fauroit trop exhorter M. le
Fevre à avancer avec ardeur dans une
carrière où tout femble aujourd'hui encourager
les efforts , & dans laquelle il
annonce un talent aufli diftingué. L'honnêteté
de fon caractère , qui a achevé de
lui concilier tous les fuffrages , femble
d'ailleurs devoir le mettre à l'abri de
cette haine , qui n'a que trop fouvent
réuffi à arrêter ou à empoifonner les plus
brillans fuccès.
Méthode nouvelle pour apprendre facilement
le plain-chant , avec quelques
exemples d'hymnes & de profes : Ou-
C
F
122 MERCURE DE FRANCE.
vrage utile à toutes perfonnes chargées
de gouverner l'office divin ; ainfi qu'aux
Organiſtes , Serpents & Baffes-contres,
tant des Eglifes où il y a mufique , que
de celles où il n'y en a point. Par M.
Oudoux , Prêtre , Chapelain , Ponctoyeur
& Muficien de l'Eglife de
Noyon. A Paris , chez A. M. Lottin
l'aîné , rue Saint Jacques ; in- 8 °.
>
Cette Méthode a paru pour la première
fois en 1770 ; la nouvelle édition
que nous en annonçons a été revue
corrigée & augmentée par l'Auteur. Les
Maîtres de Plain- chant font cas des principes
qui y font développés. Ils en ont
fait ufage avec fuccès dans le Diocèſe
de Noyon , où il a été compofé , & partout
ailleurs il n'a pas été moins utile.
Cours d'Architecture Civile , ou traité de
la décoration , diftribution & conftruction
des Bâtimens , par feu J. F.
Blondel , Architecte du Roi , & Profeffeur
de l'Académie Royale d'Archirecture
, & continué par M. Patte, Architecte
de S. A. S. Mgr . le Duc Régnant
de Deux Ponts , tomes 5 & 6 ,
de 5 à 600 p . chacun , fans compter un
JUIN. 1777 . 123
Volume féparé , qui contient 136
Planches . A Paris , chez la veuve
Defaint , Libraire , rue du Foin S.
Jacques .
Le Public avoit beaucoup applaudi aux
premiers volumes de cet Ouvrage , lorfqu'ils
parurent il y a quatre ans ; & ceuxci
qui le complétent , ne méritent pas
un accueil moins diftingué. Il n'y a pas
d'art fur lequel on ait autant écrit , &
peut-être auti peu
fructueufement , que
fur l'Architecture. Combien de volumes
n'a-t-on pas publiés , entr'autres , fur les
proportions des ordres , fans être parvenu
jufqu'ici à rien ftatuer de pofitif à
cet égard : chaque Auteur a propofé fon
opinion pour règle , fans fe mettre en
peine de la motiver , ou d'effayer de la
concilier avec celle des autres . En France,
on fuit communément le fyftême de
Vignole ; en Angleterre , celui de Palladio
; en Italie , celui de Scamozzi ; en
Allemagne & en Eſpagne , celui de tous
les Auteurs indifféremment. C'eft avec
aufi рен de fuccès que toutes les parties
de cet art paroiffent avoir été traitées
jufqu'à préfent.
Le but de l'Ouvrage que nous aunon..
*
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
çons , eft de fauver au contraire l'Architecture
de la bifarrerie des opinions , de
ranger dans un ordre didactique ce qui
conftitue fes vrais principes , de confronter
ce qui a été écrit fur ce fujet avec les
bâtimens anciens & modernes que l'on
admire le plus , pour déduire les cas où
il faut admettre tout fimplement ces
principes , & les modifications dont ils
peuvent être fufceptibles ; en un mot,
d'éclairer par le raifonnement leur véritable
application , de manière à leur ôter.
ce qu'ils paroiffoient avoir d'incertain &
d'arbitraire . Ainsi , ce livre eft la quintefcence
de tous ceux qui l'ont précédé ;
il en eft comme le réfultat ; & avec fon
fecours , on pourroit prefque fe paffer de
tous les autres .
Dans les quatre premiers volumes , il
eft queftion des Ordonnances d'Architecture
, de la décoration des dehors des
édifices, ainfi que de la diftribution des
bâtimens , des parcs & des jardins de
propreté ; dans les deux derniers ,
traite de la décoration intérieure des
appartemens , & principalement de la
conftruction .
on
Perfonne n'ignore combien la décoration
intérieure des appartemens a fait de
JUIN. 1777. 125
progrès de nos jours ; c'eft pourquoi rien
ne fauroit davantage intéreffer , que d'en
connoître les principes , & ce qui conftitue
le beau effentiel de cette partie qui
fait tant d'honneur à notre Architecture
françoife. On y fait voir qu'il faut apporter
beaucoup de jugement & de difcrétion
, dans la répartition des ornemens
; qu'ils ne doivent pas être davantage
prodigués au hafard dans les dedans
que dans les dehors d'un édifice ; que
jamais leur profufion ne produifit une
vraie beauté ; & qu'en un mot , cette
profufion décèle plutôt le défaut de gé
nie , que la capacité de l'Artifte. M. Patte
difcute enfuite quel doit être le ſtyle
propre à l'Ordonnance de la décoration
particulière de chaque pièce d'un appar
tement , fuivant le degré de richeffe ou
de fimplicité qu'elle exige , foit à raiſon
de fon ufage , foit à raiſon de l'importance
d'un appartement ; & pour confirmer
fes principes , il offre des modèles
puifés dans les plus beaux Ouvrages en
Ace genre.
•
Le Traité de la conftruction , qui occupe
la plus grande partie de cette continuation
, doit fixer fur - tout l'attention
de tous ceux qui font bâtir. L'expérience,
à force d'avoir été redreffée par l'événe
14
14
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
و
ment, a bien appris en général ce qu'il
faut obferver pour la folidité des bâtimens
ordinaires ; mais , à l'exception de
quelques règles fur la liaifon des matériaux
& fur l'obligation d'élever les
murs en talus ou en retraite , on n'a
prefque rien écrit fur cette matière importante
, & il n'y a aucun livre où l'on
fe foit attaché à développer toutes les
reffources de l'art , & fes principes conftitutifs.
De-là vient que , lorfqu'on veut
innover ou entreprendre quelque bâtiſſe,
où l'on ne peut être guidépar les routines
ordinaires on eft réduit à opérer au
hafard , à changer , à ajouter , à revenir
fur fes pas ; ou bien enfin à multiplier
les liens de fer pour dernière reffource
tellement qu'on n'en vient à bout volontiers
qu'à force de dépenfe , & fouvent
au dépend de fa durée.
و
M. Patte expofe d'abord dans l'introduction
, les progrès & les découvertes
que l'on a faites fucceffivement dans l'art
de bâtir ; delà , il explique les qualités
des matériaux le choix qu'on
> en
doit faire , leur préparation , leur emploi
, la manière de planter un bâtiment
, de fonder fur les différens terrains
; enfin il développe les principes
fondamentaux de chaque forte de confJUIN.
1777. 127
truction , foit toute en pierre , foit partie
en pierre & en moilon , foit toute en moilon
, foit toute en briques. Sans ceffe cet
Architecte met en parallèle les différens
procédés , tant anciens que modernes ;
il les éclaire par une critique lumineufe ,
par la jufteffe & la nouveauté de fes
obfervations.
Après avoir traité de la conftruction ,
relativement aux bâtimens ordinaires
M. Patte la confidère dans le grand', eu
égard aux édifices d'importance , & à
l'exécution des travaux les plus difficiles .
Il fait voir que les règles de la folidité
dérivent effentiellement des loix éternelles
de la ftatique , de l'équilibre & de
la pefanteur ; & que par conféquent ces
règles doivent être fans atteinte , comme
étant la fauve - garde des Citoyens dans
leurs demeures. Qui croiroit cependant ,
dit- il , « qu'il fe foit trouvé quelques
» Architectes d'affez peu de jugement ,
» pour effayer d'accréditer qu'on pouvoit
» réduire la force d'un pié droit ou d'un
» contre-fort arbitrairement , en violen-
» tant la pouffée d'une voûte par des
» crampons ou des liens de fer ; changer
» fa direction naturelle ; fe permettre à
» volonté des ouvertures dans fes fup-
» ports ; transférer la force des fupports
ر ا
1F
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
>>
"
a
33
» du basen haut , en les élargiffant vers la
» naiffance de la voûte , par des trompes
» ou des encorbellemens ; & enfin fuppléer
à la foibleffe des fupports, par des
» chandelles de pierre , placées par def-
» fous la voûte : ainfi , felon ce fyftême ,
» ce ne feroit plus la bonne affiette des
» pierres , leur appareil , la relation des
fupports avec la pouffée des voûtes qui
garantiroient la folidité d'une conf-
» truction , ce feroit le foible qui porteroit
ridiculement le fort ; il n'y auroit
plus de principes , plus de sûreté pour
les Citoyens ; ils feroient fans ceffe en
danger. L'art confifteroit à bâtir en
porte-à- faux , à prodiguer des liens de
fer , à les fubftituer arbitrairement à la
» bonne épaiffeur des contre- forts ou
» des pilliers butans pour contenir les
» pouffées. Qu'un lien de fer vînt à
» rompre par l'effet ordinaire du taffewment
, ou bien à faire éclater da
N
39
»
"
pierre qu'il contient , tout feroit dit :
» voilà un bâtiment , fouvent de plu-
» fieurs millions , au moment qu'on
» s'y attendroit le moins , fubitement
» renverfé . »
Cet Auteur entre enfuite dans tous les
détails du méchanifme des voûtes ; il
enfeigne les moyens d'alléger leurs piéJUIN.
1777. 129
droits ; comment l'on peut , an befoin ,
décompofer leur pouffée, fans nuire néan
moins à la folidité ; en quel cas il faut
admettre des contre forts , des pilliers:
butans, des arc- boutans ; quel eft le poidsque
chaque eſpèce de pierre eft capable
de porter , fans rifquer de s'écrafer fous
le fardeau enfin , ce qu'on doit efpérer
de la réfiftance du fer , & combien il eft
important de ne l'employer dans une
conftruction que comme une reſource
fecondaire , & jamais comme un moyen
principal. Le chapitre du taffement des
voûres , & de leurs effets pendant le déceintrement
; ce moment critique , où
toutes les parties d'une conftruction font
en mouvement , mérite fut-tout d'être
médité par tous les gens de l'art : ils y
apprendront comment on peut l'opérer
avec fuccès. C'eft pour la première fois
qu'on a écrit fur ces fortes de matières ;
elles demandoient des connoiffances
combinées , qui fe trouvent difficilement
réunies .
Non content d'avoir développé les
principes d'où dérive la folidité d'une
construction , M. Patte fait voir com
ment on peut les appliquer en toutes
circonstances pour fe guider, & décou
vrir d'avance ce qui eft ou n'eft pas exét
F v
130 MERCURE DE FRANCE.
:
curable. Il prend pour exemple une coupole
fur pendentif , c'eſt- à - dire , celle de
toutes les conftructions dont l'invention
fait le plus d'honneur à l'Architecture
moderne. On fe rappelle que cet Architecte
avoit déjà traité précédemment cette
queſtion , en mettant en parallèle les
plus beaux Ouvrages en ce genre , & en
éclairant par les raifons mathématiques ,
quelle devoit être la force de leurs fupports
ici il confidère de nouveau ce
même objet fous un autre point de vue
plus fimple , plus frappant , plus à la
portée d'être apprécié par les gens de
l'art ; il envifage une coupole fuivant fa
conftitution phyfique ; il en fait l'analyfe ,
l'anatomie; il en développe l'appareil , tout
le méchanifme , & parvient à faire voir
avec une évidence à laquelle on ne peut
fe refufer, qu'un pendentif ayant en plan
& en élévation la forme d'un vrai coin ,
dont les côtés font toujours appuyés
contre les voûtes des nefs , ou des bras
de la Croix d'une Eglife , & ce coin fe
trouvant chargé fur fon fommet par la
tour du dôme , ne fauroit néceffairement
foutenir ce fardeau , fans de groffes
voûtes en berceau le long des bras de la
Croix , fans interruption , pour reporter
l'effort latéral du pendentifcontre les murs
JUIN { -131 1777.
des extrémités de l'Eglife . Tous les exemples
font d'ailleurs formels à cet égard ;
& même M. Patte cite douze coupoles
où l'action des pendentifs , malgré la
précaution de groffes voûtes fur les bras
de la Croix , a néanmoins rompu les arcs
qui les fupportent : tant eft grande cette
impulfion latérale , & tant il eft vrai que
fans une condition auffi effentielle , il
n'y auroit aucun fuccès à fe promettre
de la folidité d'un pareil ouvrage.
Les voûtes plates , les terraffes , les
combles briquetés , ou en pierre , les
ponts , les développemens des bâtiffes
gothiques , & les conftructions les plus
difficiles , font la matière des chapitres
fuivans. La méthode de l'Auteur , eft de
mettre fans ceffe en parallèle un nombre
d'exemples choifis , de les difcuter , &
de les éclairer par le raifonnement , pour
parvenir à établir les vrais principes de
leur folidité , ou la préférence que l'on
doit donner aux uns fur les autres . Enfin,
ce livre eft terminé par tous les détails
des arts qui concourent à l'entière perfection
d'un bâtiment , tels que la charpenterie
, la couverture , la plomberie ,
la ferrurerie , la menuiferie , la peinture
d'impreſſion , &c. lefquelles ne font pas
F vi
132 MERCURE DE FRANCE.
J
Traitées d'une manière moins intéreffante
que la maçonnerie.
M
Parnaffe des Dames , ( fuite du ) contenant
le théâtre des Femmes Françoiſes,.
Angloifes , Allemandes & Danoifes.
4 vol. in-8° . brochés 16 liv. Le tome
cinquième & dernier paroîtra inceffamment.
A Paris , chez Ruault , Lib..
rue de la Harpe , 1777 .
Le théâtre des Femmes Françoifes ,
qui fait partie de ce Recueil , fera compofé
de deux volumes. Le fecond , qui ne
paroît pas encore , & qui fera le dixième.
& dernier du Parnaffe des Dames , contiendra
les Notices de toutes les Femmes
Françoifes qui ont fait des pièces de théâtre
; Banalyfe de leurs meilleures Tra-
"gédies, Comédies, & c. & leurs plus jolies :
productions en vers. Le premier volume.
du même théâtre , qui eft un des quatre
que nous annonçons , ne contient que
trois pièces dramatiques , d'une jeune
Dame qui n'a pas voulu être nommée ,
& s'eft dérobée par là aux éloges que fes
trois Drames méritent également pour
l'intérêt , les détails & le ftyle..
3
La première de ces Comédies eft inti
JUIN. 1777.
2
-tulée la Mère rivale. Le rôle de Célanie ,.
qui eft cette Mère rivale , eſt un des plus
beaux & des plus intéreffans qu'on pût:
faire paroître au théâtre. C'eſt une veuve
encore jeune , belle , aimable , pleine de:
fenfibilité , qui s'eft entièrement confacrée
à l'éducation d'une fille qu'elle
chérit. Elle a tout facrifié à ce foin ,.
jufqu'à une paffion qu'elle a conçue en
fecret depuis plufieurs années. Réfolue
de n'écouter la voix de l'amour , qu'après
avoir fatisfait aux devoirs de la nature, elle:
a différé de faire connoître cet amour à
celui qui en eft l'objer , jufqu'au moment
où elle fe difpoferoit à établir fa fille . Ce
moment eft arrivé ; mais à peine vientelle
de faire l'aveu de fes fentimens ,
qu'elle
+
' elle découvre que fa fille eft fa rivale .
Elle confent à leur union , mais fon coeur
eft déchiré de douleur. Les deux amans
fe montrent prêts à renoncer l'un à l'au-
Tre , & à faire les plus grands facrifices
pour chercher à rétablir le calme dans
lame de cette mère tendre & généreufe ..
Célanie touchée , rend enfin toute fa
tendreffe à fa fille , qu'elle avoit d'abord
foupçonnée d'ingratitude & prend dé--
formais pour fon amant les fentimens
d'une mère… TUNC me clitup
134 MERCURE DE FRANCE .
Les deux autres pièces du même volume
& du même Auteur , font l'Amant
Anonyme , & les Fauffes Délicateſſes. Si
elles le cédent à la première pour l'intérêt,
& la chaleur de l'intrigue , elles font également-
embellies par la fineffe des fentimens
, & par la délicateffe & les agré
mens du ſtyle.
Le théâtre des Femmes Angloifes
comprend Ariftomène , Tragédie de
Madame la Comteffe de Winfchelſea ;
Le Jeune Roi Abdelazet , Erminie , &
Philandre , Tragédies de Madame Behn;
Aurélie , ou l'Epoux Parjure , & le Cruel
Préfent , ou le Prince de Milan , Tragé
dies de Madame Cent-Livres ; l'Empereur
de la Lune , Comédie de Madame Behn;
& Marplot à Lisbonne , Comédie de Madame
Cent- Livres. Au lieu d'une Notice
de ces différentes pièces , qui vraiſemblablement
intérefferoit fort peu nos
Lecteurs , nous leur donnerons une idée
de la vie de Sufanne Cent Livres , Auteur
d'une partie de ces mêmes pièces. Cette
vie a quelque chofe de fingulier & de
romanefque ; & les talens littéraires de
Madame Cent- Livres doivent paroître
étonnans , fi l'on confidère les obftacles
qu'elle eut à furmonter. « Dans le
JUIN. 1777. 135
و د
» tumulte d'une vie orageufe , dit fon
Biographe , dont le cours ne fut que
» de trente-fept ans , elle eut à triompher
» de la plus affreufe indigence , de l'é-
» ducation la plus négligée , & de fon
» propre caractère , qui la portoit aux
plaifirs & à la diffipation .
19
» Peu de perfonnes ont commencé
leur carrière fous des aufpices plus
» malheureux . Comme Homère , elle
naquit dans un rang fi obfcur , que le
» lieu de fa naiffance & le nom même
» de fes parens font inconnus ; une Angloife
& un réfugié François , unis par
» des noeuds légitimes , mais clandef-
» tins , lui donnèrent le jour en 1680 .
» Sufanne paffa les trois ou quatre pre-
» mières années de fa vie en Irlande
» où la misère & le chagrin accélérèrent
» la mort de fon père. Sa mère , plus courageufe,
ne tarda pas à retourner dans fa
» Patrie ; mais rejetée du fein de fa fa-
» mille elle fe vit réduite à chercher, par
» le travail de fes mains , des reffources
» contre l'adverfité . La tendreffe mater-
» nelle foutint quelque temps fes forces
N
ود
épuisées. Enfin , le terme de fes jours
» arriva quand elle devenoit plus que
» jamais néceffaire à fa fille .
36 MERCURE DE FRANCE.
و د
85
» Sufanne touchoit alors à fa treizième
» année ; on eût dit que la nature ne
» l'avoit douée d'un efprit prématuré ,
» d'un coeur vraiment fenfible , & desgrâces
de la figure , que pour rendre
» fa fituation plus accablante & plus
dangereuſe. Il lui reftoit dans Londres.
une parente affez riche , mais il fal-
» loit , pour en folliciter les bienfaits ,
entreprendre ce voyage . La longueur
» du chemin , l'intempérie de l'air , la
» timidité naturelle à fon âge , & fur-
" tout à fon fexe , la délicateffe même
de fes pieds qui devoient lat porter
d'un bout du Royaume à l'autre , rien
» ne put l'arrêter ; elle fe mit en route ,
» comptant , pour en faire les frais , fur
» les fecours toujours foibles que la pau
» vreté fuppliante arrache à la pitié.
» Dans la fituation où fe voyoit l'infortunée
Sufanne , les filles jeunes &
jolies trouvent par tout des protec
teurs : plufieurs s'offrirent à notre belle
orpheline , mais ils vouloient vendre
» leurs bienfaits ; & le prix qu'ils y mettoient
, effarouchoit fa tremblante in--
nocence. Si des befoins preffans ne lui
permettoient pas de rejeter avec dé
dain leurs propofitions , fa défiance &.
397
JUIN . 1777. 137
"
» fa vertu l'empêchèrent de fuccomber ,
» du moins jufqu'à Cambrigde. Ce fut
» là le premier écueil où fon innocencefit
naufrage ; mais quelle autre eût
» réfifté plus qu'elle? Le fage bienfaiteur
qui fe préfentoit , ne cherchoit point
» à l'éblouir par des offres brillantes ; il
» ne lui donnoit que des confeils hon-
» nêtes & défintéreffés , & lui propofoit
de prendre le même foin de fon édu
» cation , que fi elle étoit fa fille. Su-
» fanne crut pouvoir lui donner fa con-
» fiance , & fè ranger fous fa conduite ; ce
généreux protecteur qui devoit lui
» tenir lieu de père , étoit un beau jeune
» homme de dix- huit ans , étudiant de
» l'Univerfité de Cambrigde . Antoni
» Hammon ( c'étoit fon noin ) fit prendre
» à Sufanne un habit d'homme , & la
préfenta dans fon Collége , comme un
» de fes parens qui defiroit y faire fes
"
» études. »
Ce ne fut qu'au bout de quatre ans.
que la liaifon de ce couple Savant infpira
de la défiance aux Inftituteurs du
jeune homme. Sufanne fut obligée de
renoncer au bonnet de Docteur pour
reprendre les habits de fon fexe. Hammon
, qui étoit bon Gentilhomme &
138 MERCURE DE FRANCE.
•
f
>
riche , lui fit , en fe féparant d'elle , un
fort qui la mettoit au- deffus des befoins
pour le refte de fes jours . Elle fe rendit
à Londres , où elle fe maria deux fois
en moins de deux ans. Son premier mariage
fe termina par un divorce , & le
fecond par la mort de fon mari . Suſanne
fe trouvant veuve à dix -huit ans , s'enfevelit
pendant deux ans dans la retraite
où la lecture des Poëtes , à laquelle elle
-fe livra pour diffiper fa douleur , lui inf
pira le goût de la Poéfie. Elle revint à
Londres , & y fit jouer , à l'âge de vingt
ans , l'Epoux Parjure , Tragédie qui
eut beaucoup de fuccès , & fut bientôt
fuivie d'une feconde , intitulée : le Cruel
Préfent. Elle fe borna , dans ce genre ,
à ces deux ouvrages , & donna la préférence
à la Comédie , plus conforme à
la vivacité & à la gaieté de fon efprit.
i
Cependant la vie diffipée qu'elle menoit
à Londres , dérangea fa fortune .
Ses talens n'étoient qu'une reffource foible
& incertaine contre l'indigence ; elle
en chercha une plus affurée dans l'état
de Comédienne. Elle fut Auteur &
Actrice , ou plutôt Acteur , car elle
jouoit affez fréquemment des rôles
d'hommes , & même de héros. Un jour,
JUIN. 1777 . 139
la Cour étant à Vindford , on repréfentoit
les Reines Rivales de Lée ; Sufanne
jouant le rôle d'Alexandre , fit la
conquête de Jofeph Cent Livres , Officier
de la Maifon de la Reine , qui en
devint fi éperduement amoureux , que le
foir même il lui propofa de l'époufer.
Ce dernier mariage fut plus long & plus
heureux que les autres . Madame Cent-
Livres mérita , par fa conduite , de fixer
le coeur de fon mari , continua de faire
des Comédies , & jouit paiſiblement de
la gloire que fes talens lui avoient acquife.
Elle mourut après feize ans de
mariage , n'étant encore que dans fa
trente-feptième année . Ses Pièces de
théâtre font au nombre de vingt , deux
Tragédies , & dix-huit Comédies .
Le dernier de ces quatre volumes renferme
le Théâtre des Femmes Danoifes ,
& celui des Femmes Allemandes ; celui
des Femmes Danoifes eft compofé de
trois pièces de Madame Paffow : Marianne
, ou le Choix Volontaire , Comédie
en cinq actes ; la Méprife d'Amour ,
Paftorale ; & l'Amour Philofophe , Comédie
en un acte & en vers . Le Théâtre
des Femmes Allemandes ne confifte que
dans la Méfalliance , Comédie en un
140 MERCURE DE FRANCE.
acte & en profe , de Madame Gottſched.
Le ridicule attaqué dans cette pièce ,
vraiment comique , & très- bien dialoguée
, eft l'entêtement exceffif de certains
nobles Allemands far l'ancienneté de
leur nobleffe.
Le Maître d'Hiftoire , ou Chronologie
Elémentaire , hiftorique & raifonnée
des principales Hiftoires , difpofée
pour en rendre l'étude agréable &
facile à la Jeuneffe ; Ouvrage qui peut
fervir de fuite aux Principes d'Inftitution
. A Paris , chez la veuve
Defaint , rue du Foin S. Jacq. in- 12 .
Cet Ouvrage eft deftiné à la jeuneffe ,
& aux Maîtres qui fe chargent de l'élever
& de l'inftruire. L'hiftoire doit tenir
fans doute le premier rang parmi les
genres d'études dont on l'occupe ; on
connoît fon importance : elle feule , en
apprenant à connoître les hommes , peut
contribuer à les former. Elle eft le fondement
de la politique & de la morale ;
elle fait l'homme d'état , & le Citoyen
utile. Les fecours ne manquent pas pour
l'étudier & l'approfondir ; mais ces fecours
ne font pas à la portée de l'en
JUI N. 1777 , 141
cette
fance , & tous les Maîtres ne font pas en
état de s'en fervir avec fuccès. Il y a peu
d'Ouvrages Élémentaires qui n'exigent
d'eux beaucoup de travail ; on a effayé de
leur en fournir un qui leur en demandera
moins ; & c'est l'objet du volume que
nous annonçons : ce font des éléments
de Chronologie ; ont fait que
feience fert d'introduction à l'hiftoire ;
fans elle , il feroit difficile que l'efprit
ne s'égarât point dans la multiplicité
des faits qu'on lui préfente , & qu'il doit
retenir. On a lié ici la Chronologie à
ces mêmes faits. Toute l'hiftoire , depuis
la création jufqu'à nos jours , eft diviſée
en quinze époques , qui font autant de
points de réunion , autour defquels viennent
fe placer fans efforts tous les événemens.
Cette divifion n'eft pas neuve ;
mais il ne s'agit pas d'inventer , lorf
qu'on veut inftruire. Le développement
de chaque époque eft très- précis : peu
de faits ; mais les principaux font rapportés
avec autant de précifion que de
clarté , ils font exprimés fimplement ,"
& de manière à être conçus & retenus par
les enfans. L'Auteur propofe de les leur
faire apprendre par cour ; il confeille
en même-temps au répétiteur d'étendre
142 MERCURE DE FRANCE.
les détails de ces mêmes faits dans leurs
leçons particulières.
1
Après cette étude , l'Auteur conduit
à celle des Hiftoires particulières ; il
parcourt fucceffivement l'Hiftoire Sainte ,
I'Hiftoire Eccléfiaftique , l'Hiftoire Aneienne
, l'Hiftoire Romaine , celle des
Empereurs Romains , du Bas-Empire ,
de France , d'Italie , d'Allemagne , d'Efpagne
& d'Angleterre : peu de fairs ;
mais les principaux ; l'indication générale
de ceux qu'il eft important de ſavoir ,
leurs dates , voilà ce qu'il offre dans tous
ces morceaux détachés : à la fuite de chacun,
il place des confeils dont les Maîtres
puiffent profiter , & il indique les Auteurs
& les livres qu'on peut mettre
entre les mains des jeunes gens , pour
acquérir une connoiffance plus générale
& plus détaillée de chaque partie de
l'hiftoire , ou plutôt de chaque hiſtoire
particulière. Il ne faut pas s'attendre à
trouver beaucoup d'intérêt & d'agrément
dans cet Ouvrage ; ceux de cette eſpèce
n'en font pas fufceptibles ; leurs Auteurs
fongent à fe rendre utiles , & ils le font ;
leurs productions ont ce inérite ; & fi
elles font moins defirées que beaucoup .
d'autres qui ne l'ont pas , fi elles font
JUIN. 1777 . 143
moins lues , elles n'en font pas moins
eftimables .
Hiftoire des Campagnes de Henri de la
Tour d'Auvergne, Vicomte de Turenne ,
en 1672 , 1673 , 1674 & 1675 ; contenant
le détail & les plans des mouvemens
, des batailles , des combats ,
& des fiéges , écrite d'après les papiers
originaux du Maréchal de Turenne
( communiqués par la Maiſonde
Bouillon ) , la correfpondance de
Louis XIV , de fes Miniftres , &
de beaucoup de Mémoires authentiques.
Par M. le Chevalier de Grimoard
: les cartes & les plans font de
M. le Chevalier de Beaurain . Ouvrage
propofé par foufcription .
Tout Militaire qui veut acquérir des
connoiffances profondes fur l'art de la
guerre , doit étudier l'hiftoire des habiles
Généraux , afin d'en faifir les principes
en méditant leurs actions , on parvient
à s'approprier les maximes qui ont été
la bafe de leur conduite. Le choix des
livres n'eft pas indifférent. Les Hiftoriens :
n'ont ordinairement aucune idée de la
guerre ; ils en expofent les opérations :
144 MERCURE DE FRANCE .
d'une manière imparfaite , ou n'en développent
pas les motifs avec intelligence..
Ils négligent fouvent des circonstances
importantes pour s'occuper de difcuffions
minutieufes ou fuperflues , qu'ils écrivent
quelquefois avec élégance. Les graces
de la diction captivent le Lecteur
mais ne l'inftruifent pas , quand le fond
des chofes manque ; c'est ce qui prouve
combien il est important que les Ouvrages
hiftoriques , deſtinés à faciliter l'étude
de la guerre , foient choifis avec difcernement
& compofés par des Militaires
.
>
On convient généralement que Turenne
eft le modèle le plus parfait pour
un Militaire. Comme ce grand Homme
poffédoit la fcience de la guerre au fuprême
degré , toutes fes campagnes font
admirables par-tout on y reconnoît
l'empreinte du génie ; mais l'époque la
plus éclatante de fa vie , eft celle où il
trouva dans Montécuculli un rival digne
de lui . Pour bien juger de la capacité
d'un Général , il faut apprécier celle de
fon, Adverfaire : un Génie quelconque
ne prend fon efflor que quand il el vivement
excité par l'émulation. Turenne
avait été grand jufqu'en 1673 ; mais
depuis
JUIN. 1777. 145
depuis que Montécuculli lui fut oppofé ,
jufqu'à fa mort , il fut fublime & plus
qu'humain. Alternativement fur l'offenfive
& la défenfive , on voit ces deux grands
Capitaines employer ce que la fcience
militaire a de plus profond & de plus
fubtil , pour changer l'état de la guerre ,
& ne faire que des mouvemens précifément
relatifs à leur plan de campagne..
Rien ne conftate mieux l'habileté d'un
Général , que les moyens dont il ufe
pour parvenir à fon but , fans jamais ſe
fervir d'aucun qui puiffe l'en éloigner .
1
Quoique Montécuculli n'ait été l'ému
le de Turenne qu'en 1673 , on a cru
devoir détailler la campagne de 1672 ,
(qui fut la première de la guerre contre
les Hollandois) , pour completter cette
partie de l'Hiftoire militaire du Héros de
la France : elle eft d'autant plus intéreſfante
, qu'on y voit de grands talens ,
forcés de céder à des talens fupérieurs.
Les Ouvrages publiés jufqu'à préfent
far l'Hiftoire Militaire , manquent fouvent
d'un avantage effentiel . Les cartes
& les plans deftinés à en faciliter l'intelligence
, font fi peu détaillés , qu'il eft
impoffible d'avoir une idée exacte du
local . On évitera cet inconvénient ; car
G
146 MERCURE DE FRANCE.
tous les deffins feront travaillés d'après
des cartes très -étendues , que M. de Turenne
avoit fait lever pour fon ufage , &
fur lesquelles les mouvemens refpectifs
des différentes Armées font tracés avec
la plus grande préciſion : on pourra alors
fuivre facilement les manoeuvres.
Le théâtre des opérations militaires
comprendra un espace d'environ quatrevingt
lieues en longueur fur quarante de
largeur, Il fera deffiné topographiquement
, c'est- à- dire que les moindres dérails
du terrein s'y trouveront exprimés,
M. le Chevalier de Beaurain obſerve ici
qu'il n'y a , fur les pays où Turenne fit
la guerre , aucun Ouvrage de ce genre.
Le difcours fera orné de vignettes &
cul- de-lampes relatifs au fujet.
Les cartes & les plans feront gravés
par les plus habiles Artiftes, & dreffés pat
M. de Beaurain , déjà connu par plufieurs
traveaux topographiques , & entr'autres
par les Campagnes du Maréchal de
Luxembourg, auxquelles il a travaillé ,
conjointement avec M, fon Père , & par
celles du Grand Condé.
Comme les Hiftoires de M. de Tus
renne font incomplettes , M. le Chevas .
lier de Grimoard publiera inceffamment
JUIN. 1777 147
de nouveaux Mémoires fur la vie de ce
grand Homme. Ils font compofés far
beaucoup de papiers originaux , la plupart
écrits de la main , & que M. le Duc
de Bouillon a bien voulu communiquer.
Ils ont été inconnus à M. de Ramfay,
ou il n'a pu s'en fervir , parce qu'il fit
imprimer fon livre dans un tems trop
peu éloigné du fiécle de Louis XIV. La
réunion de ces Mémoires ( qui commence
en 1611, & finiffent en 1672 ) ,
avec l'Ouvrage qu'on annonce , complettera
l'Hiftoire de M. de Turenne.
Cette Hiftoire formera un volume
in folio, qui fera délivré dans le courant
du mois de Janvier prochain.
Il a été ouvert dans le courant du mois
de Mars dernier , une foufcription qui
durera jufqu'au mois d'Août prochain
inclufivement. On payera 30 liv . en fouf
crivant, & 30 liv. en retirant l'exemplaire
: ceux qui n'auront pas fouferit le
payeront 84 liv.
La lifte des Sonfcripteurs fera impri
mée.
On pourra voir des deffins relatifs à
eet Ouvrage , chez M. le Chevalier de
Beaurain , Géographe ordinaire du Roi
&fon Penfionnaire , rue Gle- Coeur ,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
la première porte- cochère à droite en
entrant par le quai des Auguftins .
On foufcrit chez Prévost , Libraire ,
quai des Auguftins , près du Pont Saint-
Michel .
Traitéfur les Enclos , les Prairies artificielles
, & fur l'éducation des moutons
de race angloife ; par M. de Mante. A
Paris , chez Ch. Hochereau , Libraire,
Quai de Conti , à la defcente du
Pont-Neuf, au Phénix,
11 eft de la plus grande évidence que
l'agriculture eft la fource de l'abondance
, & la vraie caufe de la profpérité
d'un État , puifque par- tout où elle eſt
encouragée , ménagée & floriffante , le
commerce , les arts & l'induſtrie font
portés au plus haut degré de fplendeur .
On peut donc affurer qu'un Recueil d'obfervations
& de découvertes fur une des
principales branches de l'agronomie , ne
pourra qu'intéreffer le Public , & qu'il
voudra bien encourager l'Auteur , en
agréant l'Ouvrage qu'il lui préfente par
foufcription .
La première partie contiendra la démonftration
des avantages réfultans de
JUI N. 1777. 149
Fufage des enclos , de la nature des maté
riaux , & de la façon de perfectionner
čes enclos : démonftration fondée fur
une pratique expérimentale , & non fur
de fimples fpéculations théoriques.
On traitera enfuite d'une nouvelle culture
de la luzerne , des choux , des pom
mes de terre , du navet anglois , gros ,
verd & rond ; de la culture de la grande
pimprenelle ; de celle du fainfoin , 'dır
trefle , de la carotte , du perfil , de la
vefce & de ray-grafs .
La feconde traitera de l'éducation des
moutons de race angloife , de la nourriture
qui leur convient , des foins que la
délicateffe de l'animal rend convenables
& néceffaires à fa confervation , & le
produit que doit rendre un troupeau
conduit par ces principes.
MM. Duhamel & Chateauvieux ont
fenti les avantages de la culture angloife
& des prairies artificielles . Leurs principes
font très-analogues à ceux de l'Auteur
; mais il croit avoir trouvé des
moyens plus fimples , moins compliqués ,
pour obtenir des produits beaucoup plus
confidérables. Sa charrue à femoir , de
la plus facile exécution , & d'un prix
très-inférieur à celle de ces Meffieurs ,
G iij
10 MERCURE DE FRANCE.
eft , par conféquent , plus à la portée
des facultés du cultivateur.
Un des grands intérêts de l'État, feroit
d'avoir des laines égales en fineffe , en
beauté , en qualité à celles d'Angleterre .
Les moutons anglois , que l'Auteur a
Bourrisen France comme en Angleterre ,
foignés par des Bergers Anglois , fur un
fol de même nature , expofés à un climat
d'une égale température , donneront le
même produit ; les mauvaifes races fran
coifes remplacées par les meilleures de
Angleterre , s'éteindront bientôt , ou
feront perfectionnées par l'accouplement
des béliers anglois avec des brebis françoifes
; expérience que l'Auteur fera pour
fervir d'exemple aux Fermiers , en attendant
que fon troupeau foit affez fort
pour en pouvoir détacher quelques brebis
, ce qui cependant ne pourra s'exécuter
qu'à la quatrième année , vers 1781. Le
bénéfice confidérable que les Fermiers
retireroient de cet objet , en engageroit
d'autres à fuivre leur exemple , ce qui
tourneroit au profit des Propriétaires.
Tout véritable Patriote doit s'intéreffer
au fuccès d'un pareil établiffement ,
puifqu'il en résulte de grands biens pour
P'État.
JUIN. 1777.
Le premier feroit le défrichement
d'un terrein par une nouvelle culture.
Le fecond , de n'être plus obligé à
tirer des Etrangers les moutons pour la
confommation de Paris .
Le troisième , de conferver dans le
Royaume l'argent employé au-dehors à
l'achat des laines pour les Manufactures.
Les recherches , les travaux de l'Auteur
ont été encouragés par le Gouvernement.
Le Roi a bien voulu lui accoFder
une portion de terrein où il s'occupe
à mettre en pratique la culture qu'il
annonce dans fon Livre.
Il formiera un volume in- 4° . orné des
planches néceffaires pour rendre exactement
la nature & la façon des uftenfiles
anglois.
Le prix de la foufcription fera de 1
liv.
On foufcrira chez Hochereau , Libr
vis-à- vis le Pont-Neuf, quai de Conti
jufqu'au z2s5 Juin.
L'Ouvrage fera livré à la fin du mois
de Septembre 1777.
On ne livrera que des exemplaires
pour les Soufcripteurs.
1
Sa Majefté a daigné foufcrire pour
une centaine d'exemplaires de cet Ouvrage.
་
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
Les Rues & les environs de Paris . A
Paris , chez Ph. D. Langlois , Lib. rue
du Petit-Pont , près la rue St Severin ; z
vol in- 12 . Prix 5 liv. br. S
Galathée , Comédie en un acte & en
vers libres ; prix 11. 4 f. A Amfterdam ;
& fe trouve à Paris , chez Lefclapart
jeune , Lib. quai de Gèvres .
Recueil hiftorique & chronologique de
faits mémorables , pour fervir à l'Hiftoire
genérale de la Marine & à celle des
découvertes ; 2 vol. in-12 . Prix s liv.
br . A Paris , chez Monory , Lib . rue de
la Comédie Françoife.
Abrégé de l'orthographe françoife
communément appelé Dictionnaire de
Poitiers ; vol. in- 12 , A Poitiers , chez
Félix Faulcon , Imprimeur- Libraire ; &
chez les principaux Libraires du Royaume.
A Verſailles , chez Blaifot ,
Satory,
rue
JUIN. 1777 . 153
T
On trouve aux mêmes adreffes le
Traité de l'orthographe Françoife , en
forme de Dictionnaire , nouvellement
imprimé , avec des augmentations ; gr
in 5°.
Effai fur les révolutions de la Mufique
en France ; Broch: in- 8 °. A Paris , chez
les Marchands de nouveautés.
ACADÉMIES.
PARIS.
I.
Académiedes Infcriptions & Belles-Lettres
L'OBJET de M. Déformeaux , dans les
deux premiers Mémoires qu'il avoit lus
précédemment , étoit de donner une
idée exacte & précife de l'origine de la
Nobleffe Françoife , de fon influence
dans le Gouvernement , & des viciffitudes
qu'elles a éprouvées , jufqu'à ce que nos
G.v.
154 MERCURE DE FRANCE.
Rois l'aient réduite à n'être plus que
l'appui & l'ornement de l'État .
M. Déformeaux va chercher fon ori-..
gine jufques dans les forêts de la Germanie
, où elle exiftoit fous le nom de
Compagnons du Prince, Il prouve , d'après
les monumens les plus refpectés de notre
ancienne Hiftoire , qu'alors , & même:
après la conquête des Gaules , la nobleffè
n'étoit que perfonnelle ; qu'il n'y avoit
dans l'Etat qu'un feul ordre de Citoyens
'divifé en deux claffes , la première formée
de tous ceux qui étoient décorés de
dignités , de commandemens , & qui
avoient prêté ferment au Prince , connue,
fous le nom de Lendes d'Antruftions ou
de Fidèles. La feconde , compofée de
Francs libres qui pouvoient apirer aux:
mêmes ko
neurs en fe dévouant particulièrement
au Prince & en lui prêtant
ferment. Il fait voir comment les Lendes,,
objet tour-à- tour des faveurs & de l'inquiétude
des Rois , trop enrichis & trop
élévés
leurs libéralités indifcrettes
,
par
obtinrent , au fameux Traité d'Andlau
que les bénéfices , une fois accordés ,
deviendroient
inamovibles
; les Lendes.
trouvèrent
bientôt le fecret de les rendre.
héréditaires
; c'est alors , felon l'Auteur ,,
"}
JUIN. 1777. ISS
que la Nobleffe fe tranfmit & devint
héréditaire ; de là , deux Ordres diftincts!
& permanens de Citoyens dans la même
Nation , la Nobleffe & le Peuple. Les
riches Propriétaires , en dénaturant leurs
aleux & les rendant bénéfices , s'incorporèrent
à la Nobleffe. L'établiffement des
Juftices Seigneuriales dans les bénéfices ,
non par le droit , mais par l'ufurpation ,
:
donna autant de réalité que d'éclat à la
puiffance de la Nobleffe . Elle jouit alors
de tout ce qui peut flatter l'orgueil & la
cupidité honneurs , dignités , prééminences
, priviléges & richelles. Tel eft:
l'état brillant , mais généralement envié
où l'Auteur laiffe la Nobleffe dans fon
premier Mémoire.
و
Dans le fecond Mémoire , M. Déformeaux
fuit les progrès de la puiffance de
cer Ordre ; il obferve l'extrême influence
que les Grands eurent dans l'Etat depuis
le Traité d'Andlau , jufqu'à l'inftitution
du régime féodal ; il développe l'origine
des grandes dignités dont la Nobleffe ..
Françoife a tiré fon plus grand luftre ; il
éclaircit les différentes époques de l'inf
titution des fiefs , qui a cimenté la grandeur
de la Noblelle , & conftitue fon
effence d'une manière fixe & irrevo
cable..
Gvjj
156 MERCURE DE FRANCE.
Charles Martel voyant les Domaines,
Royaux envahis par la Nobleffe ou poffédés
par le Clergé , oſa enlever à ce dernier
Ordre une grande partie de ſes
exceflives richeffes ,dont il forma de nouveaux
bénéfices militaires : les poffeffeurs
de ces bénéfices furent appelés Vaffeaux ;
ce nom , dérivé de Vallus, emporte avec
lui des idées de dépendance & de domefticité
; les bénéfices militaires prirent.
alors le nom de fiefs , foeda , ainfi nommés
à fide , de la foi & hommage que,
le Vafal devoit à fon Souverain , ou
bien à fædere, parce qu'en effet l'hommage
étoit accompagné d'une efpèce de
Traité , par lequel le Seigneur promettoit
fa protection à fon Vaffal , pour prix:
des devoirs auxquels celui - ci confentoit.
a
C'eft un fpectacle bien affligeant pour
l'humanité que celui de la Nobleffe par
venue , par fon audace & fes fuccès ,
une indépendance prefque entière , dépouillant
tantôt le Trône , tantôt la Nation
de fes droits les plus facrés , agiffant
comme fi elle feule eût formé l'Etat
entier , & difpofant de la Mairie & même;
quelquefois de la couronne , au gré de
fes caprices ou de fes intérêts .
JUI N. 1777. 157
op-
Charlemagne paroît , & la Nation
primée refpire ; ce grand Homme apprit
à la Nobleffe , fi fiere & fi puiffante , à
connoître un Maître & à refpecter les
Loix ; il en tira des fervices éclatans ,
mais la véritable gloire de la Nobleffe ,
devenue fous Charlemagne ce qu'elle
devroit être par- tout , l'appui de l'État ,
s'évanouit après la mort de ce Prince .
Plus effrénée fous les Defcendans de ce
grand Homme , elle fe prévalut des circonftances
pour rompre tous les liens de
la fubordination , & fe permettre les plus
grands excès .
M. Déformeaux , dans le troisième
Mémoire , expofe fous un feul point de
vue les refforts qui introduifirent en
France le régime féodal , régime funefte
& barbare , dont l'Europe ne fe fent que
trop encore. Il réfute , en paffant , l'opinion
des Écrivains modernes , qui ne
rapportent qu'à la fameufe conceffion dé
l'hérédité des fiefs & des grandes dignités
, faite par Charles -le- Chauve , l'origine
de la Nobleffe Françoife ; il fait voir
par les Chartres de nos Rois , en quoi
confiftoient le pouvoir des Suzerains &
la dépendance des Vaffaux ; il s'étend
fur les prérogatives attachées aux hautes
Seigneuries dans l'ordre féodal.
158 MERCURE DE FRANCE,
Les fuccès de la Nobleffe furent fi
grands , qu'on ne comptoir plus , à la
honte des droits imprefcriptibles de l'hu
manité , que des Serfs & des Tyrans ,
dans la même étendue de Pays qui renferme
aujourd'hui plus de vingt millions
d'hommes devenus libres , grace au rétabliffement
de l'autorité royale & des loix.
De là , fans doute , la vénération profonde
des François pour leurs Rois , qui ont
été leurs bienfaiteurs. L'Auteur termine
fon troisième Mémoire en expofant , en
peu de mots , la révolution fameufe qui
plaça Hugues-Capet fur ce Trône , avili
par les Defcendans de Charlemagne : il
félicite la Patrie de ce grand événement ,
qui porta au rang fuprême un Prince
dont la postérité devoit arrêter les progrès
de la tyrannie & des vexations de la
haute Nobleffe , & tirer la France du
chaos & de l'anarchie féodale , pour en
faire un des États les plus floriflans &
les plus policés de l'Univers .
"
M. Déformeaux promet , dans les
Mémoires fuivans , de faire voir les
moyens lents , mais heureux , dont Hu-.
gues Capet & fes Succeffeurs fe fervirent :
d'abord pour contenir la haute Nobleſſe ,,
& enfuite la ramener peu- à-peu à la fus
JUI N. 1777 . 159
bordination aux loix , qui feule peat
affurer la félicité de tous les individus.
qui compofent les grandes fociétés.
I L.
TOULOUSE.
L'Académie des Jeux Flotaux fera ,
fuivant l'ufage , la diftribution des Prix.
le troifième Mai de l'année prochaine
1778,
Cés Prix font une Amatante d'or , de
la valeur de quatre cens livres , qui eft
destinée à une Que..
1 £
Une Eglantine d'or , de la valeur de
quatre cents cinquante livres , pour un
Difcours d'une demi-heure de lecture .
dont le fujet fera encore pour 1778 ,,
L'Eloge de Guy Dufau de Pibrac , Chancelier
de Henri II , Roi de Pologne.
61429
L'Academie n'ayant pas trouvé dans
les Difcours remis cette année , le degré
de perfection qu'elle defiroit , s'est déterminée
à donner ce même fujet..
Une Violette d'argent , de la valeur
de deux cents cinquante livres , definée
à un Poëme de foixante Vers au moins ,,
au de cent au plus , dont le fujer doit.
160 MERCURE DE FRANCE.
être dans le genre noble , ou à une Epître
d'environ cent cinquante Vers ; on obfervera
, comme dans les autres genres ,
de n'y rien mettre qui puiffe bleifer ta
Religion , les Moeurs & l'Etat.
,
Un Souci d'argent , de la valeur de
deux cents livres , pour une Elégie , une
Idylle ou un Eglogue : ces trois genres
concourent pour le même Prix.
Un Lis d'argent , de la valeur de
foixante livres , pour un Sonnet ou un
Hymne à l'honneur de la Vierge .
Lefujet des autres ouvrages de Poéfie ,
eft au choix des Auteurs .
La façon , le contrôle , & autres frais ,
font compris dans la ſomme qui énonce
la valeur des Prix .
Les Ouvrages qui ne font que des
traductions ou des imitations , qui traitent
les fujets donnés par d'autres Académies
, ou qui ont quelque chofe de
burlefque , de fatyrique , d'indécent ,
font exclus du concours.
Ceux qui auront déjà été préſentés aux
Jeux Floraux , ou à d'autres Académies ,
ceux qui auront paru dans le public ,
ceux dont les Auteurs fe feront fait
connoître avant le jugement , ou pour lef
quels ils auront fait folliciter , en feront
auffi exclus.
JUIN. 1777.
161
Les Auteurs qui traitent des matières
Théologiques , doivent faire mettre au
bas de leurs Ouvrages l'approbation de
deux Docteurs en Théologie , fans quor
ils ne feront pas reçus.
Ils feront remettre , pendant les quinze
premiers jours du mois de Février 1778 ,
par des perfonnes domiciliées à Touloufe
, trois copies lifibles de chaque
Ouvrage à M. l'Abbé Magi , logé rue du
Provençal , chargé des fonctions de Secrétaire
de l'Académie , en l'abfence de
M. Delpy , Secrétaire perpétuel . Son
registre devant être barré le feizième
jour de Février , on ne fera plus à temps
pour lui en remettre après ce jour expiré,
Cette loi fera exécutée à la rigueur. Les
Ouvrages adreffés par la Pofte à M. le
Secrétaire , ne feront pas préfentés à l'Académie
elle ne fuppléera point aux :
>
omiffions & l'on ne recevra aucune
correction des Ouvrages après qu'ils
auront été remis ; ainfi , les Auteurs
doivent revoir avec foin les copies qu'ils
préfenteront.
Elles feront défignées , non-feulement
par le titre , mais encore par une devife
ou fentence que M. le Secrétaire écrira
fur fon Regiftre , auffi bien que le nom ,
161 MERCURE DE FRANCE .
la qualité ou la profeffion & la demeure
des perfonnes qui les lui auront remifes.
M. le Secrétaire avertira ceux qui
anront remis, les Ouvrages que l'Académie
aura couronnés , afin que les Auteurs
viennent eux -mêmes préfenter le
récépiffé l'après-midi du troifième Mai ,
à l'Aflemblée publique que l'Académie
tient dans la Salle des Illuftres de l'Hôtelde-
Ville , où elle fait la diftribution des
Prix Si les Auteurs font hors de portée
de fe préfenter , ils doivent envoyer , à
une perfonne domiciliée à Touloufe ,
une procuration en bonne forme , dans
laquelle ils fe déclarent Auteurs de l'Ouvrage
couronné. Le jour après la diftribution
, les Auteurs , ou ceux qu'ils
auront fondés de procuration , fe rendront
chez M. le Secrétaire , qui leur
remettra le Prix.
On ne peut remporter que trois fois
chacun des Prix que l'Académie diftribue.
Les Auteurs qu'elle découvrira avoir
enfreint cette loi , feront privés du Prix.
Ceux qui en aurant remporté trois ,
Tun defquels foit celui de l'Ode , pourront
obtenir , felon l'ancien ufage , des
Lettres de Maître des Jeux Floraux , qui
leur donneront le droit d'affifter & d'opi
JUIN. 1777. 163
mer avec les Académiciens aux Affemblées
publiques & particulières , qui
regardent feulement le jugement des
Ouvrages & l'adjudication des Prix.
Depuis les Lettres- Patentes du Roi ,
qui autorifent l'augmentation du Prix da
Difcours , les Auteurs qui auront remporté
trois fois ce Prix , pourront auffi
obtenir des Lettres de Maître , fans qu'il
foit néceffaire qu'ils aient remporté des
Prix de Poéfie .
Après que les Auteurs fe feront fait
connoître , M. le Secrétaire leur donnera
s'ils le demandent ) des atteftations
portant qu'un tel , une telle année , pour
tel Ouvrage , par lui compofé , a remporté
un tel Prix , & l'Ouvrage en original
fera attaché à cette atteſtation , ſous
le contre- fcel des Jeux .
L'Académie n'a diftribué cette année
que trois Prix ; celui de l'Ode & celui
du Difcours ont été réfervés.
Le Poëme qui a pour titre Charles II,
ou le rétablissement de la Monarchie Angloife
, a remporté le Prix. M. Maille ,
Licentié en Droit , s'en eft déclaré l'Auteur.
Le Souci a été adjugé à l'Idylle_inti
■ulée Iſis , dont M. de Lecouls de Levis
164 MERCURE DE FRANCE .
zac , Chanoine de Vabres , s'eft déclaré
l'Auteur ; & le Prix du Sonnet , à M.
Balard de Galain , Procureur du Roi en
la Prévôté de Toulouſe .
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL
LE jeudi 8 Mai , jour de l'Afcenfion ,
il y eut concert au Château des Tuileries .
Mademoiſelle Plantin a exécuté un motet
de la compofition de M. Defaugier ,
qui a été fort applaudi. Mademoiſelle
Dantzi a chanté , pour la dernière fois ,
trois airs italiens , dans lefquels cette
célèbre Cantatrice a femblé fe furpaffer:
elle s'eft fait un genre de voix dans les
fons aigus , qui furprend & qui enchante .
}
Le Dimanche 18 Mai , Mademoiſelle
Plantin a chanté un joli moter de la
compofition de M. Deshayes. M. de
Wert a exécuté avec fuccès un concerto
de cor-de- chaffe . M. Nihoul , célèbre
JUI N. 1777 .
165
Chanteur , a exécuté un air italien . MM.
Bezozzi & le Jeune ont fait le plus grand
plaifir dans les duos d'une fymphonie
concertante . Mademoiſelle Duchâteau a
chanté un air italien del Signor Piccini.
M. Chartrain , excellent Virtuofe ,
exécuté un concerto de violon ; & le
concert a été terminé par le bel Oratoire
françois de M. de Saint -Amans .
a
Le jeudi 29 Mai , le concert a été
des plus riches en nouveautés intéreffantes.
On a commencé par une
fymphonie del Signor Sterkel. Enfuite
l'on a exécuté Lauda Sion , profe à grand
choeur del Signer Anfoffi . M. Schwartz
Muficien de l'Electeur Palatin , a exécuté
un concerto de violoncelle . Mademoifelle
Duchâteau a chanté une ariette italienne
. M. de Wert a exécuté un concerto
de cor-de-challe . Ce concert a fini
par le Te Deum , motet à grand choeur
& à double orchestre , de M. Floquet ,'
belle compofition que ce jeune Muficien
François a faite en Italie , qui a été api
plaudie par les plus grands Maîtres du
Pays , & qui ajoute à la réputation qu'il
s'étoit déjà faite par fes Opéra.
W
166 MERCURE DE FRANCE.
•
OPÉRA.
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE
a donné le Vendredi 23 Mai , la première
repréfentation de la reprife de
Céphale & Procris , Ballet héroïque en
trois actes , paroles de M. de Marmontel ,
mufique de M. Grétry.
Les Auteurs ont fait des changemens
heureux dans cet Opéra. Le Poëte a donné
plus d'intérêt & de rapidité à l'action de
fon poëme ; il a ajouté dans le fecond
acte une fcène de la Jaloufie , qui s'élève
fur un nuage jufques dans le Palais de
l'Aurore , pour infulter au malheur de
Céphale , & cette fcène eft du plus grand
effet. Le Muficien compofiteur a encore
enrichi ce Ballet héroïque de nouveaux
airs , de nouveaux accompagnemens &
de nouveaux chants. Les Amateurs du
beau & les vrais Connoiffeurs, ont applaudi
avec tranfport à cette oeuvre d'un
génie brillant & fécond , dont toutes les
productions font les délices des principaux
Théâtres de l'Europe , & l'admi❤
sation de l'Italie. On convient générale◄
JUI N. 17776 167
ment que l'on ne peut mettre plus de
vérité dans le récitatif ; plus de convenance
& d'analogie dans la mufique avec
la langue & les fituations théâtrales ;
un dialogue plus naturel & plus preffant
dans les duos & dans les morceaux d'en
femble ; plus d'expreffion , un chant plus
fenfible dans les airs ; plus de grandeur &
d'énergie dans les choeurs ; plus de graces
, d'élégance , de variété & d'invention
dans les airs de danfes . Cet Opéra attefte ,
même au jugement des Partiſans les
plus décidés d'une mufique étrangère ,
que M. Grétry a toutes les reffources &
tous les talens néceffaires pour porter ce
fuperbe fpectacle à fa perfection , &
pour l'enrichir de chef- d'oeuvres dans
tous les genres : ajoutons que l'on ne
peut efpérer de bien connoître cet Opéra ,
& de le juger avec impartialité , qu'après
avoir étudié & examiné plufieurs fois les
détails , les beautés & toutes les parties
de fon enfemble admirable.
Le rôle de Céphale a été tranſpoſé
de la baffe - taille à la haute-contre, &
rempli avec beaucoup de fuccès , à cette
reprife, par M. le Gros. On a donné
auffi les plus juftes témoignages d'adiration
à Mademoiselle le Vaffeur ,
168 MERCURE DE FRANCE.
repréfentant Procris , à Mademoiſelle
Beaumefnil , jouant l'Aurore , à Mademoifelle
Duplant , fi fublime dans le
rôle de la Jaloufie.
Les Ballers , de la compofition de
M. Noverre , & celui des Démons
deffiné par M. Gardel , font honneur à
ces Maîtres célèbres . MM. Veftris , Gardel
, Mefdemoifelles Heynel , Allard ,
Peflin , Dorival , Affelin , y font trèsapplaudis.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François ont donné
le mercredi 7 Mai , la première repréfentation
du Veuvage trompeur, Comédie
en trois actes & en vers de dix fyllabes ,
de M. de la Place.
L'Auteur ayant crú s'appercevoir aux
deux premières repréfentations , que le
fecond acte , moins en action , & par
conféquent moins chaud que les deux
autres , pouvoit nuire à l'effet de fon'
Ouvrage , & n'ayant d'autre but que
de mériter les fuffrages du Public
ſe détermina à tenter de le réduire en
"
2
deux
JUI N. 1777. 165
deux actes feulement ; entreprise d'autant
moins aifée , que la Comédie ayant été
jouée pour la feconde fois le famedi, & fe
trouvant annoncée pour le lundi fuivant ,
il falloit néceffairement que ce travail fût
terminé dans l'efpace d'un jour. Mais le
vrai courage connoît peu les obftacles : la
Pièce , au moyen de ce changement ,
fut accueillie le lundi , & fur-tout le
mercredi fuivant , de façon à convaincre
l'Auteur que le Public n'eft jamais ingrat
envers ceux qui travaillent avec quel
ques foins pour fes plaifirs.
S'il paroît étonnant après ceci , que
cette même Comédie , dont l'annonce
pour le lundi 13 Mai avoit été reçue
avec acclamation , ait été retirée par
l'Auteur , ce ne fera qu'à ceux qui ignorent
les fujets de plainte dont on dit
que l'Auteur demande fatisfaction
avant que l'on en continue les repréfentations
; & ce font ces mêmes raifons
, jointes à d'autres plus particulières
, qui l'ont engagé à nous prier
de fufpendre l'extrait que nous nous
difpofions de donner de cette Pièce ,
dont l'intrigue ( malgré l'efprit de parti,
toujours auffi injufte qu'exclufif ) a paru
H
170 MERCURE DE FRANCE.
aux Juges non prévenus , auffi fimple
qu'intéreffante , le dialogue auffi vif que
naturel , & le ftyle du meilleur ton .
COMÉDIE ITALIENNE.
>
LES Comédiens Italiens ont donné le
10 Mai , la première repréfentation des
Gémeaux , Parodie de Caftor & Pollux
en trois actes. Ce fut plutôt une dernière
répétition qu'une repréfentation en forme.
L'enſemble & plufieurs acceffoires
manquèrent; ce qui a paru caufer un
peu d'humeur au Public. Néanmoins
les deux premiers actes furent applaudis;
& , fans ces incidens étrangers à
la Pièce , on ne doute pas que le troifième
acte qui , au gré des Connoiſſeurs
& des Gens de Lettres , eft fupérieur
aux deux premiers , n'eût entraîné l'applaudiffement
général. Le dénouement
a paru auffi tourner trop court , faute
d'un feu d'artifice qui devoit couronner
le divertiffement , & qui n'eut pas
lieu. La feconde repréfentation fut
mieux exécutée , plusapplaudie , & l'AuJUIN.
1777. 171
teur demandé. Mais il a jugé à pro
pos de fufpendre cette Parodie jufqu'à
ce que l'on donne l'Opéra , que l'on
nous annonce pour cet hiver ; ce qui
eft bien opposé aux diatribes fauffes que
l'on s'eft permifes dans différens Papiers
publics , contre une Pièce agréable
, ornée d'un beau fpectacle , remplie
de plaifanteries ingénieufes , & parfe
mée de jolis couplets , dont voici quel
ques-uns tirés de la fcène des Champs
Elifées :
Air: Le Printems qui vit naître , &€.
C'est ici la demeure
Des Héros fortunés ...
Les jours ici par l'heure
Ne font point gouvernés .
Sous ces berceaux de rofe ,
Sous ces tendres lilas ,
Le coeur dit... le coeur ofe...
L'efprit ne défend
pas.
Dégagés de matière ,
Nos coeurs toujours brûlans
Puifent dans la lumière
Leurs immortels aimans.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE:
L'Ame ici careffée
Par l'innocent Defir ,
Avertit la Penfée
D'éclairer le Plaifir,
Loin des brillans Menfonges ,
Couronnés de pavots ,
Si quelquefois les Songes
Nous livrent au repos ,
Ils viennent avec l'âge ,
Et les traits des Amours ,
Nous rapporter l'image
Du plus beau de nos jours,
*
Cette Parodie , jouée fur quelques
Théâtres de Société , & imprimée il y
a plus de ving- trois ans , détruit , par fa
date même , les fauffes & ridicules allufions
que la malignité a ofé faire. Au
refte , nous fommes charmés de rétablir
la vérité des faits , & de rendre juſtice
au mérite & aux talens , que l'on s'empreffe
trop fouvent d'apprécier & de
condamner ,
JUIN. 1777. 173
On a donné le famedi 24 Mai , la
première repréſentation des Trois Fer
miers , Comédie en deux actes , mêlée
d'ariettes . Les paroles font de M. Montvel
, Comédien & Pentionnaire du Roi ,
la mufique eft de M. Défaides .
Cette Comédie préfente une fuite de
tableaux champêtres , naïfs & intéreſfans
, rendus avec beaucoup de franchiſe
& de vérité . C'eſt Louife , jeune fille
réveillée de grand matin , qui s'étonne
que fon fommeil ne s'accorde point avec
Colin , fon coufin , qu'elle doit époufer
le lendemain. Sa petite foeur vient auffi
lui faire des questions fur l'amour & le
mariage , & lui apprend en confidence
qu'elle aime le jeune Blaife , & qu'elle
en eſt aimée . Colin , l'Amant d'Agathe ,
témoigne fon impatience de ce que le
tems eft fi lent pour fon bonheur. Les
Amans expriment leurs fentimens mutuels
, tandis que la petite foeur caufe à
une fenêtre avec le jeune Blaife . L'attention
que lui donne Louis fait fuir Blaife ,
& fait rougir la jeune foeur ; mais cet
Hij
174 MERCURE. DE FRANCE.
Amant la raffure , en approuvant fon
choix . Le Père de Colin fe réjouit du
bonheur de fes enfans , & annonce l'arrivée
du Seigneur , qui vient renouveller
les baux de fes fermes. La préſence de
ce Seigneur bienfaifant eft une fête pour
fes Vallaux. Mathurine , bonne femme
& grande bavarde , vient auffi , & fait
valoir tous les foins qu'exige fon ménage
& les apprêts d'une noce . Antoine , frère
de Mathurine , eft un autre Fermier qui
fait l'important & l'homme de tête . Mathurin
rappelle le plaifir qu'il a goûté à
fa noce , lorfque le carillon de la Paroiffe
jouoit des airs , & que les garçons faifoient
fauter les filles. Il manque à cette famille
de jouir de leur Chef & de leur Patriarche
. Mais ils défefpèrent de le voir venir
à caufe de fon grand âge & de l'éloignement
de fa demeure. Cependant ce Vieil
lard a monté dans fa cariole , & n'a pu
réfiſter au plaifir de voir marier fa petitefille
. Il eft reçu avec des tranfports de
joie par fes enfans . Comme il marque
fon defir d'aller au- devant de fon Seigneur
qui doit arriver , fes fils le prennent
fur leurs bras & le tranfportent. Le
repas de la noce fe fait , & la joie y
éclate dans de petites chanfons ; mais
JUIN. 1777 . 175
Mathurin apporte la trifteffe en apprenant
que leur bon Seigneur eft arrivé
avec un autre Monfieur , à qui il veut
vendre fa Terre. Ces bonnes gens ne
peuvent foutenir l'idée d'être abandonnés
par leur bienfaiteur. Ils le follicitent de
leur dire la caufe de cet abandon ; &
apprenant que c'eft la perte d'un procès
qui l'oblige de vendre fa Terre , hommes
& femmes à genoux , & en fupplians
, le forcent d'accepter leur fortune
& de refter au milieu d'eux. L'Ami de
ce Seigneur , non moins généreux , le
preffe de conferver fa Terre & d'accepter
fes offres. Tant de générofité de la
part de la reconnoiffance & de l'amitié ,
font oublier à ce Seigneur fes malheurs :
il eft convaincu qu'un coeur bienfaiſant
trouve des bienfaiteurs.
Cette Pièce a eu beaucoup de fuccès.
La mufique a été fort applaudie : elle a
paru très agréable , d'un beau choix &
bien adaptée aux paroles & aux fituations.
Les différens rôles ont été fupérieurement
joués & chantés par MM. Clairval
, la Ruette , Trial , Nainville , Suin ,
Meunier , & par Meſdames Trial , Beaupré,
Moulinghen & Dugazon.
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
DÉBUT S.
Mademoiſelle Ricci , Actrice Italienne
, a débuté avec fuccès dans les
rôles de Mère , & paroît avoir l'ufage du
Théâtre . On defireroit pourtant qu'elle
mit plus d'abandon & plus d'aifance dans
fon jeu; qu'elle évitât fur - tout ces geftes.
trop compaffés , & cette affectation dans
le récit , qui ôtent l'illufion de la fcène
& qui rappellent plus l'Actrice que le
perfonnage qu'elle repréfente.
: Mademoiſelle PINGENET , jeune Actrice
, qui n'avoir encore paru fur aucun
Théâtre , a débuté , le mercredi 14 Mai,
par le rôle de Juftine dans le Sorcier, &
a continué fon début dans d'autres rôles
du même genre. Cette jeune Actrice ,
d'une figure intéreſſante , a joué avec in
telligence & a chanté avec goût. Elle
peut efpérer , avec l'exercice & l'étude,
de donner un peu plus d'étendue à fon
organe, & plus de précifion & d'articu
lation à fon chant.
JUIN. 1777. 17 %
ÉPITRE A L'EMPEREU R.
D'UNE Reine adorée, heureux imitateur ,
Grand par ton trône & plus grand par ton coeur,
Otoi , dont les vertus du fang qui t'a fait naître,
Rehanflent l'antique fplendeur , :
Tu viens donc aux Français , orgueilleux de leur
Maître ,
Montrer encor un Sage couronné !
Vers ton augufte Soeur par l'amour entraîné ,›
Tu cèdes , Frère tendre , au charme qui t'attirez;
Tu viens jouir des tranfports qu'elle infpire
Au Peuple qui bénit fon règne fortuné ;.
Et , toujours occupé du foin de ton Empire ,
Dans tes voyages généreux ,
D'un ceil obfervateur , des arts & des ulages.
Tu cherches à faifir les moindres avantages ,
Pour rendre tes Sujets encore plus heureux.
Tu connois leur valeur, leur zèle , lean franchife ,
Ta gloire les immortalife ,, :
Ettes nouveaux bienfaits vont rejaiilit fugeux ...
Tel le foleil , de l'éclat de fes feux,
Pare les champs qu'il fertilife ; - ;
Tel des Peuples du Nord de Héros créateurs
H.w
178 MERCURE DE FRANCE.
Rapportoit au fein de fes Villes
Les fciences , les arts , ces germes du bonheur ,
Qu'il avoit recueillis dans fes courfes utiles.
Qu'étoient auprès de toi ces fougueux Conquérans,
Ces fiers dévastateurs plus célèbres que grands ?
Leur aigle impérieux , préfage du tonnerre,
Sur les pâles humains voloit avec l'effroi :
Mais tu fais contenir ton ardeur pour la guerre.
Triompher de foi- même eft le devoir d'un Roi :
Et ton humanité , ta juſtice , ta foi ,
T'ont confacré l'amour & l'encens de la terre.
D'un prix fi glorieux , quand il eft mérité ,
Goûte la pure volupté ;
}
Dans le coeur des Français vois quelle douce ivrefle
Ta préfence vient d'exciter ?
Au-devant de tes pas il accourt , il s'empreſſe ,
Et comptant tes bienfaits , fi l'on peut les compter,,
Il verfe, en t'admirant , des larmes de tendreſſe.
Ce n'eft point l'appareil du fuprême pouvoir ,
Vain fafte que tu fuis & qui t'eft inutile,
Ce n'eft que toì feul qu'il veut voir ;
Tu parois ; de refpect il demeure immobile ,
Ton air majestueux , cet accès fi facile ,
Cette fimplicité qui t'aggrandit encor ,
Préfentent à fes yeux les moeurs de l'âge d'or
Et, fous les traits du jeune Achille ,
La fagefle du vieux Neftor.
Par M. le Chevalier de Laurès..
JUIN. 1777. 179
ARTILLERIE.
IL a paru dans le Journal des Savans ,
mois de Janvier 1777 , un Ecrit qui a
pour titre :
Obfervations & Questions à résoudre
fur les effets de la poudre dans les armes
à feu.
L'Auteur de cet Ouvrage , fans ſe
permettre aucune réflexion , expofe avec
autant de fagacité que d'impartialité , le
précis de tout ce qui a été dit & écrit en
faveur de l'ancienne Artillerie ; il en ufe
de même fur ce qui a été dit & écrit en
faveur de la nouvelle Artillerie ; il appuie
ce qu'il avance par des citations
puifées dans les Ouvrages des Auteurs
les plus célèbres . Nous croyons devoir
inviter ceux de nos Lecteurs qui s'occupent
de la Géométrie , de la Phyfique
de la Balistique , &c. de fe procurer cet
Ouvrage , il deviendra pour eux un objet
de recherche qui les conduira à la folution
des questions propofées.
H vj
13 MERCURE DE FRANCE.
On trouvera dans le fupplément de
l'Encyclopédie , à l'article Artillerie ,.
Affût , Canon de bataille , des Differtations
très- étendues & très-lumineufes fur
le même objet , & dont la lecture ne
peut qu'être intéreffante pour les Géomètres
, les Phyficiens , & plus , particu
lièrement pour les gens
du métier..
ART S
GRAVURES..
L
L'HEUREUSE NOUVELLE , Eftampe
d'environ 16 pouces de hauteur , & 18;
de largeur , gravée d'une bonne manière,
& à l'effet , d'après le Tableau de M..
Aubry , Peintre du Roi , par M. Simonnet
; la compofition en eft agréable:
& ingénieufé . C'est une famille de payfans
qui reçoit la nouvelle d'un lot.
gagné à la Loterie , & qui fait éclater
fa joie. Prix 6 liv. A Paris , chez M.
JUIN. 1777.
184
Simonnet , rue des Sept-Voies , au coin
de celle des Amandiers..
I L
ג י
Suite des Estampes du Télémaque , gra
vées par M. Tilliard , d'après les deffins
de M. Monnet Peintre du Roi..
Cette fuite eft une nouvelle preuve
des talents & du goût de ces Artiſtes
foit pour la compofition, qui eft toujours
grande , noble & ingénieufe , foit par
la gravure, qui eft pittorefque, & d'un
beau travail. On foufcrit pour cette fuite ,
chez M. Tilliard, quai des Auguftins..
LI I..
Ee Fruit de l'Amour Secret , Eftamper
nouvelle très - intéreffante , d'après le
tableau de feu M ..Baudouin , Peintre du
Roi , gravée dans un ftyle pittorefque ,
par M. Voyez le jeune. Prix 3 livres ,.
chez le Père & Avaulez ,. rue S. Jacques,.
à la Ville de Rouen , & chez Aliberr ,
au. Jardin du Palais Royal..
182 MERCURE DE FRANCE.
IV.
Le Spectacle de l'Hiftoire Romaine ;
depuis la fondation de Rome , jufqu'à
la prife de Conftantinople par Mahomet
II , Ran de Jésus-Chrift 145 3: 0
Par M. Philippe , des Académies
d'Angers & de Rouen , Cenfeur
Royal , & Profeffeur en Hiftoire ;
grand in-40. A Paris , chez la veuve
Tilliard & Ruault , Libraires , rue de
la Harpe , & Lacombe , rue de Tournon
, près le Luxembourg.
Ce Spectacle fe diftribue par fuite de
vingt Eftampes chacune avec un cahier
d'explication. Nous avons annoncé précédemment
la première fuite : la feconde
vient de paroître , & coûte 34 liv .
Cette dernière fuite eft , ainfi que โล
première , compofée de vingt Eftampes
avec un cahier d'explication , grand in-
40. où les gravures des fujets font expliquées
fcène par fcène. Il y a deux Eframpes
qui font plus que doubles
pour
grandeur. M. Philippe conduit fes Lecteurs
ou fes Spectateurs , jufqu'à la
pompe funèbre de Jules-Céfar. Ainfi
la
JUI N. 1777. 183
voilà les deux époques de la Monarchie
& de la République Romaine , exécutées
en Tableaux . Cette méthode d'enſeigner
eft agréable , & même utile à toutes
fortes de perfonnes. En effet , les principaux
traits de l'Hiftoire mis en scènes.
par le moyen de la gravure , fixent plus
particulièrement l'attention , rappellent
par un fimple coup- d'oeil , ce qui demanderoit
des heures de lectures , & font
connoître en même temps au Lecteur
le coftume d'un fiècle , dont fouvent
l'Hiftoire n'a pu l'entretenir. Le Public
a déjà très- bien accueilli la première
fuite & nous croyons qu'il recevra
avec le même empreffement cette feconde.
D'habiles Artiftes ont été chargés
de l'exécution , & le Savant Profeffeur
qui continue d'enfeigner l'Hiftoire & la
Géographie avec le plus grand fuccès ,
a mis dans l'explication des fcènes , ce
qu'une étude confommée de l'hiftoire
peut donner de plus exact & de plus
intéreffant.
و
4
184 MERCURE DE FRANCE ..
V ..
Triomphe de Galathée , Eftampe d'environ
22 pouces de large , fur 15 de
haut , gravée d'après le Tableau de
M. de Troy , haut de 4 pieds , fur 6
de large , par Charles le Vaffeur
Graveur du Roi , & de leurs Majeftés
Impériales & Royale . Prix 6 livres.
A Paris , chez l'Auteur , rue des Mathurins
, vis-à-vis celle des Maçons..
Cette Eftampe , dont la fable a fourni
le fujer eft d'une compofition trèsagréable
. La Nymphe marine eft portée
fur une conque traînée par des Dauphins.
Les Tritons , les Néréides , &
autres Divinités des Mers s'empreffent
dé la fervir. On voit dans le lointain
Polyphème , malheureux amant qui ,
fuivant la fable , fit des efforts inutiles.
pour fe rendre fenfible la belle Galathée !
Cette Eftampe , qui fait fuite à d'autres:
fujets gravés d'après M. de Troy , par le
même Artifte , confirme le talent de M..
le Vaffeur , pour rendre les grands mor
ceaux de l'Hiftoire & de la Fable..
JUIN. 1777- 185
V I.
Le Chaudronnier & le Raccommodeur de
Fayence , deux fujets en hauteur , &
faifant pendans , gravés d'après les
Tableaux de G. M. Kraus, par Louis-
Alexandre de Buigne. Prix liv. 16
fols chaque Eftampe. A Paris , à la
même adreffe ci-deffus.
Ces deux fujets , compofés de deux
figures chacun , ont beaucoup de naiveté
; & il y a dans la gravure un fentiment
de couleur qui prodait un bon
effet.
VIL
L'on vient de mettre en vente la
feconde fuite des coftumes François ,
compofée de 12 Eftampes grand in fº.
gravée avec beaucoup de foin & de talent
par MM . Martini , Elman , de Launay le
jeune , & autres , d'après les deffins ingé
nieux de M. Moreau lejeune , Deffinateur
des Menus - plaifirs du Roi. Le prix
de ces douze Eftampes eft de 48 livres.
Cette fuite intéreffante fe trouve à
Paris chez M. Moreau , au Palais , Cour
du Mai , Hôtel de la Tréforerie.
4
186 MERCURE DE FRANCE.
L'on y trouve auffi la première fuite ,
gravée d'après M. Ferudeberg.
VIII.
Eftampe nouvelle , gravée avec beaucoup
d'intelligence , par M. Martiny
fur le deffin de M. Pajou , Sculpteur
du Roi.
Le fujet de cette grande compofition
eft tiré de Plutarque . Nous croyons ne
pouvoir mieux faire , pour en donner
l'idée , que de tranfcrire ce qu'on lit an
bas de l'Estampe .
Pendant que l'armée Romaine , fous
la conduite de Camillus , donne un
affaut général à la Ville de Veies , une
troupe de Romains intrépides pénètre
fous terre jufqu'au Temple de Junon ,
au moment que le Général Tofcan facrifie
aux Dieux , & que le Grand-Prêtre
s'écrie la victoire eft à celui qui fera
l'oblation du facrifice. Cette Troupe
qui l'entend , perce la mine , fort avec
des cris effroyables , met en fuite les
Veïens , ravit les entrailles des victimes,
& les porte à Camillus.
On promet pour le courant de l'année
1778 , le pendant de cette Estampe ,
JUIN. 1777. 187
dont le fujet fera la vénération de Lucius-
Albinus pour les Veftales , qu'il fait
monter fur fon char , tandis qu'il en fait
defcendre fa femme & fes enfans.
Il y a tout lieu de croire que ce pendant
fera digne de l'Eftampe que nous
annonçons , dont la compofition nous a
paru riche , impofante , & formée d'une
multitude de grouppes , de figures , tous
heureufement difpofés & bien diſtincts
les uns des autres.
Cette Eftampe fe vend chez M. Pajou ,
Sculpteur du Roi ; & chez Pouleau
place de l'Eftrapade , maifon de M.
Fournier, Fondeur en caractères , la
porte
cochère à côté de la Caferne : le prix eſt
de 8 liv.
GEOGRAPHIE.
Carte de l'Hémisphère Auftral ou Antarctique.
N ONOn trouve chez M. Vaugondy , Géographe
ordinaire du Roi , quai de
' Horloge , à Paris , une Carte de l'Hé
mifphère Auſtral ou Antarctique , dreffée
188 MERCURE DE FRANCE.
par lui fous les yeux & par les foins de
M. le Duc de Croy.
Cette Carte , déjà très-connue , vient
d'acquérir toute l'utilité & la perfection
dont elle étoit fufceptible , par les nouvelles
augmentations & par les obfervations
dont M. le Duc de Croy la nouvellement
enrichie. Un avantage trèsremarquable
& particulier de cette
Carte , c'eft de pouvoir y comparer au
jufte la pofition de nos Antipodes ,
leurs rapports avec les endroits voifins
dans l'Hémisphère Auftral , & de donner
aux Navigateurs les moyens de reconnoître
fucceffivement à quel pays répond
le point où ils peuvent fe trouver.
Toutes les routes principales con
nues , y font tracées & diftinguées avec
La plus grande exactitude ; on fera cu
rieux fur- tout de fuivre M. Cook dans
fon dernier voyage , le plus fameux de
tous , qui complette la connoiffance de
FHémisphère Auftral. It réfulte que la
vraie terre Auftrale qu'il a découverte
vers le Cap Horn , eft une terre gelée &
inhabitable. On a eu foin auffi de marquer
la ligne où font les grandes glaces
en abondance ; ce qui eft d'autant plus
effentiel , que l'on connoît par-là toute
JUIN. 1777.
189
l'étendue des mers navigables de cet
Hémisphère. Il eſt à propos de fe procurer
cette Carte enluminée & collée fur
toile , pour en rendre l'ufage plus facile.
Lettre de M, Brocq , ci-devant Régiffeur
de la Boulangerie de l'École Royale
Militaire , à l'Auteur du Mercure.
Monfieur , quoique le curieux , l'agréable &
l'utile fe trouvent réunis chaque mois dans
l'Ouvrage intéreffant dont vous vous occupez ,
on remarque cependant avec fatisfaction que les
objets réellement utiles , ceux fur- tout qui ont
un rapport direct avec la fanté des hommes ,
vous intéreffent de préférence. Vous invitez même
les perfonnes qui s'y livrent à mieux faire encore ,
s'il eft poffible. Permettez -moi , ſous ce point de
vue , de vous communiquer quelques réflexions
que m'a fuggérées la lecture du Mercure d'OAobre
, premier volume , relativement à une Méthode
qu'on y propofe , pour donner un bon
goût au pain , méthode indiquée par une infinité
d'Auteurs , effayée dans quelques endroits , &
que l'expérience a démontrée infuffifante & contraire
aux bons principes de la boulangerie.
Cette méthode confifte à faire bouillir les
gruaux du bled dans une chaudière avec de l'eau ,
à y ajouter une décoction de fon , & à former ,
avec la dofe néceffaire de farine , de levain ou de
190 MERCURE DE FRANCE.
levure de bierre , une pâte , pour la convertit
enfuite , par la cuiffon , en pain. Mais l'Auteur ne
fait pas attention qu'en faiſant bouillir ainſi les
gruaux, la farine qu'ils contiennent , au lieu de
n'être que délayée & fufpendue dans le fluide
employé, fe trouve changée & combinée par la
chaleur du feu , au point de ne plus former qu'une
bouillie , qui nuit à l'apprêt de la pâte & ne donne
qu'un pain lourd , mat & d'un mauvais goût :
d'ailleurs , dans tous les lieux où la mouture économique
eſt établie , les gruaux font reportés
avec foin fous les meules , & fourniffent la meilleure
& la plus belle farine , celle dont on fe fert
à Paris pour le pain mollet & la pâtiſſerie . Dans
les endroits au contraire où l'art de remoudre n'eſt
pas connue , ces gruaux , qui constituent l'amande
du grain , ne pouvant pas fe divifer par un
premier broiement , à caufe de leur dureté , font
féparés des farines & du fon par l'opération de la
blutterie alors ils entrent en nature dans la com
pofition du pain bis ; cette circonftance fuffiroit
feule pour établir les avantages de la mouture
économique , & montrer la défectuofité des autres
moutures ufitées dans la plupart de nos Provinces
, puifque dans le premier cas , les gruaux
fervent au pain le plus blanc & le plus délicat , &
que dans l'autre aucontraire ils ne font employés
que dans le pain le plus groffier & le plus bis.
:
Les différences dont je viens de parler , Monfieur
, m'ont toujours frappé ; j'ai eu même l'hon
neur de les rendre fenfibles à M. Dupont , alors
Intendant de l'Ecole Royale Militaire , qui m'engagea
, dans le travail que j'ai entrepris par ordre
du Ministère , de faire enforte d'améliorer le pain
JUIN. 1777. 191
qu'on fabriquoit au Collège de la Flèche , & de'
préparer en même tems un exemple à la Province
d'Anjou pour perfectionner la boulangerie. J'indiquai
d'abord la mouture économique , comme la
bafe de la bonne fabrication du pain ; mais en
attendant qu'elle y fut établie , je crus devoir
propofer un moyen fimple & facile pour employer
ces gruaux. Il s'agit de les mettre tremper dans
l'eau froide ; & , dès qu'ils font ſuffiſamment ramollis
, pénétrés & délayés par ce fluide , de les
paffer à travers un tamis pour en débarraffer le
petit fon ; alors cette liqueur réuffit à merveille ,
étant mêlée avec la farine & le levain , d'où il
réfulte un pain plus blanc , plus léger & plus favoureux.
Voilà , Monfieur , l'unique & le vrai
moyen, au défaut de la mouture économique ,
de tirer un parti avantageux des gruaux.
Quant au fon que l'Auteur de la méthode que
j'examine, propofe comme fufceptible de donner
un bon goût au pain , l'expérience journalière
prouve abfolument le contraire , & il y a grande.
apparence que l'erreur vient de ce qu'il aura attri
bué à cette écorce un effet qui n'eft dû entièrement
qu'aux gruaux ; car il eft démontré que
quand le fon féjourne pendant un certain tems
dans les farines , celles - ci augmentent toujours
en odeur & en couleur ; elles éprouvent même
une espèce de fermentation qui leur fait contracter
un goût , qui nuit fenfiblement à l'agrément
de celui qu'on aime à favourer dans le bon pain.
J'ai été fouvent témoin des expériences multipliées
que M. Parmentier a faites fur cet objet
important, dans la vue de perfectionner le pain
des Troupes. Ce Chimifte , que l'on peut comp192
MERCURE DE FRANCE.
ter avec M. Malouin , comme l'autorité la plus
recommandable dans la meûnerie & la boulangerie
, m'a affuré que le fon employé en décoction
ou en fubflance , dans la plus petite dofe poffible
, diminuoit toujours la blancheur & la bonté
du pain . J'ai vérifié par moi - même qu'en effet
fon opinion étoit fondée .
J'ai l'honneur d'être , & c.
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
.I.
J
LE fieur Giovanini- Montelatici , Artifte
très-connu par l'invention de plufieurs
machines méchaniques , vient d'en
terminer une nouvelle , dont l'effet eft
de pomper
l'eau avec une facilité fans
égales cette Machine hydroftatique confifte
en un tuyau de la hauteur d'une
coudée & demie , & de la circonférence
de la moitié du bras ; c'eſt dans ce tube
que l'action de l'air attire l'eau avec
affez de force pour en élever trois cents
foixante barils en une heure un feul
homme peut la mouvoir & la faire opérer,
quelque
JUIN. 1777 191
quelque part que ce foit , mais fpéciale-,
ment dans un Vaiſſeau , où cette invention
peut devenir de la plus grande, usilité
. Elle a été examinée par le Docteur.
Carlo Alphonfo Guadugui , Profefleus
public de Phyfique expérimentale , qui
a donné à l'inventeur le certificat le plus
ample , par lequel il affure que dans la
première minute d'expérience de cetro
Machine , il a élevé fix barils d'eau , &
qu'il n'en connoit point , dans ce gente
d'un ufage plus facile , & d'un effet, plus,
avantageux.
Manière de faire des Souliers qui garan
tiffent les pieds de l'humidité.
On rape du liége avec une groffe lime,
& l'on en fait une poudre femblable à de
la fciure de planche , Lorfque la prem ière
femelle du foulier eft montée , on l'enduit
en dehors d'upe couche de colle
d'Angleterre , fur laquelle on en étend
une de rapure de liege. Quand le tout
eft bien fec , on y jette , par fecouffesi
avec une broffe de foies de cochon
faite en forme de gros pinceau , de la
194 MERCURE DE FRANCE.
colle d'Angleterre , & l'on répand encore
fur cet enduit de la fciure de liége : la
même opération fe renouvelle fept à huit
fois. L'enduit ayant l'épaiffeur d'un
doigt , on pofe deffus la dernière femelle
que l'on a préparée on l'attache avec
deux clous , & l'on bat le tout jufqu'à ce
que l'enduit de liége & de colle foit
réduit à l'épaiffeur d'un écu de trois liv.
après quoi l'on coud , comme à l'ordinaire
, la dernière femelle . On affure
que ces Souliers peuvent être faits avec
beaucoup de propreté pour homme &
pour femme , qu'ils font auffi légers que
les Souliers ordinaires , & que l'humidité
ne les pénètre jamais . L'enduit , qui
ne rompt point , a une forte d'élaſticité
qui les rend plus doux .
#
ANECDOTES.
I.
VANDYCK faifant un jour le portrait de
la Reine d'Angleterre , cette Princeffe
s'apperçut qu'il foignoit beaucoup plus les
mains que les autres parties du tableau ,
TOMJU IN. 1777 . 195 :
& lui demanda la raifon de cette préférence.
Madame , répondit- il en badinant ,
je me fuis moins attaché à rendre vos
traits , parce que je n'attends rien de votre
vifage au lieu que c'eft de vos belles
mains que je ferai récompenſé de mon
travail . nonleo tul
IL
Le fieur Vefton , célèbre Acteur du
Théâtre de Drury-Lane , croyant avoir
un jour , en 1772 , à fe plaindre des
Directeurs , leur déclara , comme on alloit
commencer une repréfentation où il
devoit jouer dans la petite pièce , qu'il ne
joueroit pas. La grande pièce finie , on
vint annoncer que M. Vefton fe trouvoit
incommodé & ne pouvoit pas jouer : Cela
n'eft pas vrai , dit le Comédien qui étoit
dans une loge , je me porte bien ; fije ne
joue pas , c'est que j'ai à me plaindre des
Directeurs & de leurs procédés. Le public,
ayant pris auffi -tôt partie , il y eut pendant
une heure un vacarme affreux ; en-
In Vefton parut fur le Théâtre , fut accueilli
avec empreffement, joua , & tout
fur appaifé.
J 0 1
Iij
196 MERCURE DE FRANCE.
TEL..
Magnon , Auteur de quelques Tragé-.
dies tombées aujourd'hui dans l'oubli
avoitla plus grande facilité pour faire des
vers . Ses ouvrages lui coûtoient prefque.
moins de peine à compofer , qu'on n'en
pouvoit prendre à les lire. Son Entrée
du Roi & de la Reine dans Paris , Poëme
de fept cens cinquante - deux vers , ne lui
coûta que dix heures de travail. II projettoit
un poëme de deux cens mille vers ,
intitulé , la Science univerfelde. On lui
demandoit un jour quand il feroit achevé.
le fera bientôt , dit-il , je n'ai
plus que cent mille vers à faire ».
»
Co
IV
Le Lord Peterborough , dans fa jeuneffe
, & lors de la révolution qui chaffa
Jacques H , Roi d'Angleterre , étoit épris
d'une Dame qui aimoit beaucoup les
oifeaux. Elle avoit vu & entendu un trèsbeau
ferin dans un Café , & le demanda
à fon Amant. Le Propriétaire de cet
oifeau , étoit une Veuve qui refufa le
Lord , quoiqu'il lui offrît un prix trèsJUI
N. 1777. $197
confidérable. La Dame n'en montra que
plus d'envie d'avoir l'oifeau . Prières ,
humeur , refroidiffement , refroidiffement , reproches
elle mit tout en ufage pour engager , fon
Amant à fatisfaire fa fantaifie. L'amou
reux Lord , fort embarraffé , découvrit
par un heureux hafard , un ferin femelle
qui reffembloit parfaitement à l'objet des
defits de fa Maitreffe. Il l'achète , entre
dans le Café , où l'autre étoit à la portée
de la main, fait fi bien qu'il éloigne la
Limonadière un inftant , & fubftitue la
femelle au male. L'Hôteffe rentre , & pen
après il prend congé d'elle. Il lui envoya
10 guinées dans une lettre anonyme , &
pour éviter tout foupçon , alla à ce Café
afon ordinaire . Il ne parla de l'oifeau
deux ans après. Je fuis für , dit-il à cette
femme , que vous êtes fachée à-préfent de
ne m'avoir pas cédévotreferin pour le prix
que je vous en offrois. Non certainement
répond la Veuve , & je ne le vendrois
aujourd'hui pour une fomme beaucoup plus
confidérable encore car, le croiriez-vous,
depuis lemoment que notre bon Roi a quitté
le Royaume, ce cher animal n'a pas donné
un coup de gofier.
que
و
pas
Tiij
158 MERCURE DE FRANCE.
V.
Le Duc de Bourgogne répondit aux
Ambaffadeurs de Louis XI , fur des
reproches qu'il lui faifoit faire , à l'occafion
des foupçons que le Roi avoit
contre le Comte de Charolois , pour
avoir traité avec l'Angleterre je n'ai
jamais donné de foupçons , je n'en conçois
pas légèrement ; j'ai bien pa manquer de
paroles aux femmes, mais jamais aux
hommes.
V I.
Après la paix de Château Cambrefis ,
on réforma dix bataillons que le Maréchal
de Briffac commandoit , depuis
dix ans , dans le Piémont . Les Soldats
confternés demandent où ils trouveront
du pain. Chez moi , répond cet illuftre
Maréchal , tant qu'il y en aura.
VII.
Un Particulier voulant détourner fa
fille du mariage , lui citoit Saint Paul,
qui dit , qu'on fait bien de fe marier ,
inais qu'on fait mieux de s'en abſtenir.
JUI N. 1777.
CISS
Papa , répondit la fille , faiſons toujours
le bien , fera le mieux qui pourra.
VIII.
Un Particulier de Londres , détenu
pour dettes dans la Prifon du Banc
du Roi , a , dans fon appartement , un
cercueil qu'il a fait faire par provifion ;
il ferme à clef, & contient trois tablettes
chargées des provifions fuivantes :
il y a fur la première deux bouteilles
de vin , l'une de Champagne , l'autre de
Bordeaux , avec leurs étiquettes en argent
; deux jattes de porcelaine de la
Chine , & fix verres fur la feconde ,
il a placé neuf bouteilles d'eau-de-vie ,
autant de rum , deux jattes pareilles aux
premières , & trois gobelets qui tiennent
chopine , & qui ont chacun
fond une médaille d'argent on voit
fur la troisième une bouteille d'eau de
génièvre , & une autre d'anis , avec deux
gobelets de porcelaine , contenant chacun
une pinte ; le tout eft marqué au nom de
ce Particulier , & décoré de fleurs arti-
-ficielles. I deftine les liqueurs à ceux
de fes amis qui accompagneront fon
convoi il les a défignées , & a porté
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
la précaution jufqu'à mettre au fond du
cercueil , l'argent deſtiné à la cérémonie
funèbre.
AVIS.
1.
Boite fumigatoire portative , renfermant
tous les fecours néceffaires pour rappeler
à la vie les noyés, & même les perfonnes
frappées de tout autre genre d'afphixie ,
après avoir inutilement tenté les autres
moyens. Avec un avis au peuple , fur la
manière de fecourir les afphixiques de
tout genre. A Paris , chez Ruault
Libraire , rue de la Harpe : le prix eft de
12 liv. rendue franche de port par- tout
le Royaume.
CITTI boîte eft celle que M. Gardane , Doeteur
Régent de la Faculté de Médecine de Paris ,
a imaginé. L'Avis au Peuple qui y eft joint eft
également de ce Médecin . Quoique l'une &
l'autre foient aujourd'hui très-connus , on a cru
devoir l'annoncer de nouveau , au retour de la
belle faifon , afin que lesperfonnes qui voyagent ,
& celles qui font exposées aux dangers de la mer
& des rivières , & même les Villes quidefireroient
JUIN. 177.7 . 201
établir des fecours en faveur des noyés & des
autres morts apparentes & fubites, puillent farcit
à qui il faut s'adreffer pour fe la
procurer.
L'expérience a prouvé que par le moyen de
cette boîte on pouvoit rappeler à la vie les afphyxiques
, aufli bien qu'avec celle de Hollande.
que l'on diftribue à Paris. Elle a l'avantage de
pouvoir être portée dans la poche , dans le
porte manteau , le caillon d'une voiture , &c.;
&, pour les Villes , Bourgs , Villages , de pou
voir être multipliée fur le bord des rivières ,
puifqu'on en a quatre , rendues franches de
port , pour 48 liv. prix d'une feule citée cidellus.
I I.
Effence de vie.
La Dame Treffenfcheidl ayant appris qu'on
contrefait fon Effence de vie , s'eft déterminée à
mettre fur les bouteilles une étiquette lignée
d'elle , ainfi que les imprimés , afin que le Publi :
пе
ne foit plus trompé. Elle demeure toujours dans
FAbbaye Saint Germain - des-Prés . Couf des Refigieux
, entre le Fayencier & le Bonnetier , au
deuxième.
་
202 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Salé , le io Mars 1777.
LE Roi eft parti de Maroc le 3 du mois dernier
pour fe rendre à Mogador , où il eſt arrivé le 8 ,
avec un détachement de 4000 hommes . L'objet
de ce voyage eft d'affurer la tranquillité dans fes
Provinces du Sud , où fa préfence étoit devenue
néceffaire : on ne fait point encore s'il viendra
dans le Nord de fon Royaume , ou s'il retournera
à Maroc.
De Varfovie , le 3 Mai.
Il s'eft élevé une conteftation entre la République
& le Duc de Courlande , fon Vaffal , qui
prétend affujétir à une Douane les denrées &
marchandifes paffant de la Pologne fur les terres
de fon duché , foit pour y être vendues , foit
pour aller à Riga ; l'affaire ayant été portée à la
féance des Juges de Courlande , y a été agitée
avec beaucoup de chaleur , & la décifion a été
renvoyée à la diete future.
Dans le décret qui renvoie l'affaire du Duc de
Courlande à la Diete future , on avoit inféré la
claufe , qu'en attendant if s'abftiendroit de percevoir
les Douanes qui font l'objet de ſes prétentions
; mais , par une délibération poftérieure ,
cette claufe a été fupprimée.
JUIN. 1777. 4203
On apprend que quatre nouveaux tégimens
Ruffes ont traversé la Courlande , & font entrés
dans le Royaume. On les croit deſtinés à aller
joindre le Corps d'Armée raffemblé fur le Borifthène,
ou à remplacer les troupes dont on a dégarni,
en plus grande partie , la Pologne pour cette
deftination.
De Vienne, le 23 Avril.
On apprend de Cremnitz, petite ville de la
Haute- Hongrie , au Comté de Zoll , & dont les
Mines , peu riches jufqu'à préfent , devenoient
plus précieufes par la découverte d'une abondante
veine d'or , que plus de quatre- vingt-dix maifons,
parmi lesquelles eft l'Hôtel des Monnoies,
y ont été détruites par le feu.
De Cadix, le 28 Mars.
Les dernières lettres de Gibraltar portent,que la
Fregate de guerre Angloife le Levant, commandée
par le fieur Murray, y a conduit un Corfaire Américain
de dix-huit canons & de cent hommes
d'équipage , dont elle s'eft emparée à la hauteur
de l'lfle de Madere ; & que ce même Corfaire ,
ayant foixante hommes d'équipage , eft forti de
Gibraltar avec la même Fregate pour aller en
croifière.
De Rome , le 16 Avril.
Sa Sainteté vient de fonder deux Hôpitaux à
Civita-Vecchia , l'un fous le titre de Conferva-
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
toire de la divine Providence , & l'autre fous
celui d'Afyle des femmes incurables . Pour l'entretien
de ces deux Hofpices , Elle a imposé ane
légère taxe far l'exportation de certaines marebandifes.
De Londres, le 25 Avril.
Quelque critique que foit aujourd'hui la fituation
des affaires de la Compagnie fur la côte de
Coromandel , elles ne feront point portées au
Parlemens dans la féance actuelle ; mais on ne
donte guères qu'elles n'y foient attitées l'année
prochaine , en attendant l'expiration de la chartre
de la Compagnie , en 1780 , & peut- être alors
y fubiront elles un changement total.
Des lettres arrivées ici nouvellement de l'Amé
rique , ont répandu le bruit que les Provinciaux
avoient deux fois tenté de furprendre l'Ile-
Rhode ; mais que s'en étant retiré fans fuccès ,
ils n'y avoient pas reparu , attendu que cette
expédition n'avoit point eu l'agrément du Géné
raf Washingchon; qu'il y avoit eu une efcatmouche
à Peck's-Kiln , entre l'Ile- Rhode & Providence
, dans laquelle les Américains avoient eu
du défavantage , mais que les Troupes du Roi
ne les avoientpoint fuivis au delà de 3 milles , &
que chacun des 13 Etats confédérés avoit équipé
un vailleau de guerre de vingt - huit à trente- fix
canons.
Le Congrès , qui a quitté Baltimore pour recuit
à Philadelphie , y a fait , dit - on , conftruire
un pont fur la rivière de Schuylkill , pour
JUI N. 1777 . 201
afſurer la retraite des habitans , & leur donner la
facilité d'emporter leurs effets en cas de beſoin
attendu que la partie la plús dévouée aux inérêts
de fon pays , menace de mettre le feu à la
Ville , dès qu'elle le verra forcée d'en fortir.
On parle encore de divers plans d'accommodement
avec les Américains ; l'un eft de
traiter de cette affaire importante par l'entrenife
de quelques Puiffances médiatrices ; l'autre
eft d'envoyer des Députés , Membres de nos
deux Chambres du Parlement , pour conférer
avec des Députés particuliers de chaque Colonie ;
mais comme d'autres perfonnes affurent que le
Miniftère ne paroît point difpofé à ſe préter à
aucun de ces projets , on ne voit , dans ces bruits
de conciliation & de paix prochaines , que l'intrigue
& l'adreffe de quelques Commerçans en
papiers , qui , par- là , réuffiffent à en foutenir le
mouvement felon leurs intérêts .
Tout ce qui reftoit encore dans nos ports de
Troupes , de vaiffeaux de guerre , & de munitions
destinés pour l'Amérique , a mis enfin à la
voile ; un bâtiment de la Nouvelle - Yorck vient
d'apporter encore des dépêches du Général Howe ;
mais elles ne parlent , dit- on , d'aucun fait imporrant
, & refterone , comme les autres , dans le
fecret. Les Politiques n'en augurent pas moins
qu'il n'y a aucune confiance à acerder à ce que
différens avis avoient répandu , foit fur le Général
Washington , ſoit fur le paffage des Lacs ,
foft fur la défection du fieur Dikenſon , qu'on
annonce en effet aujourd'hui , pour la deuxièthe
fois, retiré dans les terres.
206 MERCURE DE FRANCE .
Si l'où en croit un vaiffeau artivé en Europe,
& parti de Plymouth près de Boſton , le 10 avril ,
le Général Washington eft à la tête de fon armée
dans New Jerfey , où elle s'eft accrue fubitement
des nouvelles levées des Etats ; ce Général ,
par une chûte de cheval , s'eft bleffé légèrement ,
mais il a été bientôt rétabli . Cette armée , où il
y a très-peu de malades , eft abondamment pourvue
de tout ce qui lui eft néceſſaire , habits ,
armes , munitions , artillerie , Officiers , &c. Les
emprunts faits au nom du Congrès , & la vente
des billets de la Loterie des Etats ont eu un effet
rapide , & l'attente des renforts Anglois pour
l'armée du Général Howe , n'empêche pas que
les Etats ne foient plus déterminés que jamais à
la plus vive défenfe.
De Verfailles , le 10 Mai.
-
Le 7 de ce mois , Monfeigneur le Comte
d'Artois eft parti d'ici pour aller visiter le port de
Breft , & fe rendre de-là à Bordeaux . Ce Prince
eft accompagné du Prince d'Henin , fon Capitaine
des Gardes , du Comte de Bourbon- Bullet,
fon premier Gentilhomme de la Chambre , du.
Chevalier de Cruffol , auffi l'un des Capitaines de
fes Gardes , du Marquis de Saint - Hermine , fon
premier Ecuyer en furvivance , & du Chevalier
d'Eſcars , l'un de fes Gentilshommes d'Honneur.
Le Prince de Nallau , le Chevalier de Coigni , le
Baron de Bezenwal & le Comte d'Efterhazy ,
accompagnent aufli ce Prince , dont le voyage
doit durerjufqu'au & de Juin .
JUI N. 1777. 207
$
De Paris , le 2 Mai.
Le Vicomte de Mellet de Fargues , qui a cinq
frères reçus dans l'Ordre de Malte , & dont le
père, quoique marié , avoit obtenu la permiffion
de porter la Croix de cet Ordre , vient d'obtenir
la même faveur du Grand- Maître actuel.
Le Comte d'Aftorg , Capitaine de Cavalerie ,
qui avoit été agréé dans le même Ordre , vient
auffi d'obtenir du Grand - Maître la permiffion de
continuer à porter la croix de Religion , dont
il avoit été décoré jufqu'à fon mariage.
Le 6 du même mois , l'Evêque de Clermont en
Auvergne , a baptifé folennellement , dans fon
Eglife Cathédrale , le nommé Ifaac Boloc , Juif
d'Amfterdam, qui a été inftruit dans la foi par
le père Alexis de Dublin , Religieux Capucin de
la Ville. Le Profelyte follicite ce Religieux de
rendre publiques les controverfes qu'ils ont eues
pendant dix - huit mois , & le motif de fa demande
eft d'attirer par- là quelqu'un de fes fières à la
même abjuration .
Denife Goujon , fille du Village de Romainville
, âgée de 22 ans , a été élue , le 1er de ce
mois , par les Habitans & les autres filles de ce
Village , pour être couronnée comme la plus méritante.
Elle recevra , le jour de fon mariage , qui
fe célébrera en Septembre prochain , la dot qu'une
Société de Citoyens a deſtinée tous les ans pour
la plus vertueule.
Le 14 de ce mois , l'Académie Royale des
Sciences a élu , avec l'agrément du Roi , le fieur
108 MERCURE DE FRANCE.
Margraaf , célèbre Chimifte & Membre de l'Académie
Royale des Sciences de Berlin , pour remplir
la place d'Affocié Etranger , vacante par la
mort du Prince Jablonowski.
PRESENTATIONS.
L'abbé de Bayanne , auditeur de Rote , de
retour ici par congé , a eu , à fon arrivée , l'hon
meur d'être préfenté à Sa Majefté , par le comte
de Vergennes , miniftre & fecrétaire d'état au
département des affaires étrangères.
Le 28 avril , le comte d'Adhémar , miniftre
plénipotentiaire du Roi à Bruxelles , de retour ici
par congé, a eu , à fon arrivée , l'honneur d'être
préfenté à Sa Majefté , par le comte de Vergennes
, miniftre & fecrétaire d'état au département
des affaires étrangères.
Le 4 mai , la ducheffe de Cruffol , a eu l'honneur
d'être préfentée à Leurs Majeftés & à la
Famille Royale , par la ducheffe d'Uzès , & de
prendre le tabouter..
Le même jour , la comteffe de Podenas , a
auffi eu l'honneur d'être préſentée à Leurs Majeftés
& à la Famille Royale , par la comtelle de
Duras.
Le & du même mois, la conneffe de Ségur &
la marquise de Veynes ont eu l'honneur d'être
préfentées à Leuts Majeftés càla Famille Royale
JUI N. 1777.
209
la première par la comtelle de Talleyrand , & ta
feconde par la marquife de Talaru .
Le même jour , le fiear Prevoft de la Croix ,
précédemment nommé à l'intendance de Toulon ,
a eu l'honneur d'être préſenté au Roi par le fieur
de Sartine , miniftre & fecrétaire d'état a département
de la marine , & de prendre congé de Sa
Majesté pour ſe rendie à ſon intendance.
Le 15 mai , la vicomteffe du Lau d'Allemant a
eu l'honneur d'être préſentée à Lears Majeftés &
à la Famille Royale , par la comteffe de Kaftignac.
Le fieur Sabatier de Cabre , miniftre pléniposentiaire
du Roi près le prince-évêque de Liége , qui
étoit de retour ici par congé , a eu l'honneur
'être préfenté le même jour à Sa Majefté , par
te comte de Vergennes , miniftre & fecrétaire
d'état au département des affaires étrangères , &
de prendre congé de Sa Majefté pour retourner à
Ta deſtination.
Le chevalier de Ternay , chef- d'efcadre des
armées navales du Roi , & gouverneur- général
pour Sa Majefté aux Ifles de France & de Bourbon,
a eu , à fon arrivée ici , l'honneur d'être préfenté
à Sa Majesté par le fieur de Sartine , miniſtre &
Tecrétaire d'état au département de la marine.
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES.
Le 27 avril , le fieur des Effarts , avocat au
210 MERCURE DE FRANCE.
Parlement , a eu l'honneur de préfenter au Rot
& à la Reine , un Ouvrage ayant pour titre : Le's
trois Théâtres de Paris , ou Abrégé historique de
l'établissement de la Comédie Françoife , de la
Comédie Italienne & de l'Opéra.
Le chevalier de Beaurain , géographe de Sa
Majefté , fon pentionnaire & auteur des cartes
topographiques , a eu l'honneur de préfenter an
Roi le Profpectus de l'hiftoire des campagnes de
Henri de la Tour- d'Auvergne , vicomte de Turenne
, en 1672 , 1673 , 1674 & 1675. Il a également
eu l'honneur de remettre à Sa Majeſté la
carte de l'Amérique feptentrionale , pour fervir à
l'intelligence de la guerre entre les Anglois & les
lnfurgens.
2.
Le 11 mai , le vicomte de la Maillardiere ,
honoraire de l'académie de Dijon , de celle de
Lyon , & des fociétés d Agriculture de Rouen ,
Tours & Laon , a eu l'honneur de préfenter au
Roi, à la Reine & à Monfieur , l'hiftoire politi
tique de l'Allemagne & des Etats circonvoifins ,
&c. comprenant la table généalogique de la maifon
de Lorraine , à préfent fur le Trône Impérial.
NOMINATIONS.
Le 28 avril , le Roi a accordé au baron de
Ros , ci devant capitaine dans le régiment de
dragons de Cuftine , une fous- lieutenance de la
JUIN. 1777. 217
compagnie Ecoffoife de fes Gardes- du - corps ,
la démiffion du chevalier de Saintvacante
par
Clair.
L'archevêque de Bourges , nommé par le Roi
à la fupériorité de la maifon & fociété royale de
Navarre , a été inftallé , le 22 mai , par le grand
maître , les docteurs & Bacheliers de la même
maiſon , dans cette place , qui donne le travail
avec Sa Majefté , & qui étoit vacante par la mort
du cardinal de Rochechouart.
MARIAGES.
Le 27 avril , Leurs Majeftés , & la Famille
royale ont figné le contrat de mariage du baron
de Graintheville , officier des Gardes- du-corps
de Monfieur , avec demoiſelle de Villemort,
Le 11 mai , Leurs Majeftés & la Famille royale
ont figné le contrat de mariage da marquis
d'Avernes , capitaine des Gendarmes d'Artois ,
avec demoiſelle de Rallemont ; & celui du marquis
de Montaigu , premier lieutenant de la même
compagnie , avec demoiſelle de Sailly.
9. Le 25 mai , Leurs Majeftés &la Famille royale
ont figné le contrat de mariage du baron de
Schawenbourg , lieutenant- colonel du régiment
Lyonnois , avec demoiſelle de Scels.
212 MERCURE DE FRANCE.
MORT S.
Charles-Marie de Quélen , évêque de Béth
léem , abbé commendataire de l'abbaye royale
de la Rivour , ordre de Citeaux , diocèfe de
Troyes , eft mort en la ville de Faon , près de
Landerneau en baffe- Bretagne , le 21 d'avril,
âgé de 74 ans paflés.
Elifabeth de Faventines , poufe du freur Ama
ble - Gabriel de Malaric , comte de Montricoux
premier préfident du Confeil fouverain de Rouf
fillon , eft more le 17 avril dernier , âgée de
32 ans,
François - Louis , marquis d'Eftoarmel , cr
devant major de régiment de Penthièvre , cava
lerie , & chevalièr de l'ordre royal & muli- aire de
Saint Louis , eft mort en fon château de Suſanne
en Picardie , dans la 82 année de fon âge,
•
Marie-Françoife - Louife Defnos , veuve du
comte de Gergorlay , eft morte , le 12 mai, à la
tommunauté des dames de Saint Thomas.
•
Le fieur de Broffes , premier préfident du Partement
de Dijon , affocié libre de l'académie
royale des infcriptions & belles lettres , & membre
de celle de Dijon , eſt mort à Paris ,
le 7
mai.
Magdeleine- Sufanne de Goulet de Rugy ,
veuve du marquis de Saint- Sauveur , lous- gouJUIN.
4777. 4113
vernante des Enfans de France , eft morte
Paris , le 4 mai , dans la 5 4ª année de fon âge.
Le comte de Sediere de Lentilhac , brigadier
des armées du Roi , & commandant des iles du
Sud , eft mort à Saint-Domingue , dans le cou
rant de mats dernier.
Tirage de la Loterie Royale de France ,
du 16 Mai 1777.
Les numéros fortis de la roue de fortune font :
?
9 , 67 , 89 , 78 , 21 .
Du 2 Juin.
Les numéros fortis de la roue de tortune fout
35.2, 40 , 47 , 82 , 84
called to an MSH
214 MERCURE DE FRANCE.
Pro
TABL E.
IÈCES FUGITIVES IN VERS'ET ENPROSE , P. S
Suite de l'Automne ,
Vers mis au bas du Portrait du Chancelier de
'Hôpital ,
Elégie de Tibulle ,
Romance ,
La philofophie des Oiſeaux ,
Cydalife & Sergy .
ibid.
ibid.
11
13
16
Epigramme ,
A un Miroir ,
Le Sourire ,
Difcours fur les malheurs de la vie ,
Réponse à la Lettre d'Holakou - Kan ,
Defcription de la Sicile,
Le Travail,
La Vieilleffe ,
Couplets à Madame D.
A Mademoiſelle ***
Epitaphe de Colardeau ,
Bernard ,
38
39
ibid.
40
47
56
58
65
66
67
ibid.
Explication des Enigmes & Logogryphes , ibid.
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Lettres fur l'origine des ſciences & fur celles
des Peuples de l'Afic ,
68
72
74
ibid.
86
Hiſtoire de la dernière guerre entre les Ruſſes
& les Turcs ,
JUI N. 1777 . 215
L'Efprit de Moliere ,
Théâtre de Société ,
Les trois Théâtres de Paris ,
91
96
100
Suite des épreuves du ſentiment , 108
Roland furieux , 113
116
ibid.
La Jéruſalem délivrée ,
Zuma ,
Méthode nouvelle pour apprendre facilement
le plain- chant , ...
Cours d'Architecture civile ,
Parnaffe des Dames,
Le Maître d'Hiftoire ,
Hiftoire des campagnes de Henri de la Tour
d'Auvergne , vicomte de Turenne ,
Traité fur les enclos , &c.
121
122
132
140
143
148
Annonces littéraires ,
152
ACADÉMIES ,
Paris ,
Toulouſe ,
153
ibid.
159
SPECTACLES.
164
Concert ,
ibid.
Opéra ,
166
Comédie Françoiſe ,
168
Comédie Italienne 170
•
Epître à l'Empereur ,
177
Artillerie ,
179
ARTS. 180
Gravures
ibid.
Géographie , 187
Lettre de M. Brocq à l'Auteur du Mercure , 189
Variétés , inventions , &c. 192
Anecdotes. 194
Avis , 200
Nouvelles politiques 202
216 MERCURE DE FRANCE .
Préfentations ,
d'Ouvrages ,
Nominations,
Mariages ,
Morts ,
Loterie ,
200
209
2:10
211
212
243
APPROBATION.
J'ai lu , pas ordredo Monfeigneur le Garde des
pour
Sceaux , le volume du Morcure de France ,
le mois de Juin , & je n'y ai rien trouvé qui
m'ait paru devoir en empêcher l'impreffion.
A Paris , ce 4 Juin 1777 .
K
DE SANCY.
De Pimp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe ,
pès Saint Côme,
Qualité de la reconnaissance optique de caractères