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1776, 10, vol. 1-2
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15.10 Mo
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459
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MERCURE
DE FRANCE , 18293
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES;
OCTOBRE, 1776 .
PREMIER VOLUME.
Mobilitate viget. VIRGILE .
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , rue Chriſtine ,
près la rue Dauphine.
AvecApprobation & Privilége du ko i.
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, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
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TABLE GÉNÉRALE DES JOURNAUX anciens & modernes ,
12 vol, in- 12 . à Paris , 24 1. en Province , 301.
A ij
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Dict. des Beaux-Arts , in-82. rel . 41. 10f.
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1el. 121.
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Théâtre de M. de Sivry , vol . in-89. br. 21.
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LesOdes Pythiques de Pindare , in-8° . br. 51.
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in fol. avec planches br. en carton , 241.
Mémoires fur les objets les plus importas de l'Architec
ture , in-49 . avec fig. br. en carton , 121.
Les Caractères modernes , vol. br. 31.
Mémoire fur la Muſique des Anciens , ouvelle édition,
in4º. br. 71
L'Agriculture réduite à ſes vrais piscipes, vol. in-a
broché 2 at,
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE , 1776.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
PRECIS des Pièces qui ont concouru
pour le prix de Poësie de l'Académie
Françoise en 1776 .
* Les Adieux d'Hector & d'Andromaque ,
Pièce qui a partagé le prix; Par M.
Gruet , Avocat en Parlement.
HECTO ,
ECTOR prêt à partir , raſſemble ſesamis,
Et brûlant d'embraſler & la femme & fon fils ,
*Cette pièce & la ſuivante font imprimées enſemble ,
in-80. 11. 4f. AParis , chez Demonville , Imp. - Lib. de
l'Académie Françoiſe , rue Saint Severin , aux Armes de
Dombes .
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Il court à ſon palais ; mais Andromaque abſente
Fia toit d'un vain eſpoir ſon ame impatiente.
Seule avec une eſclave , & fon fils dans ſes bras ,
Ladouleur à la tour avoit porté ſes pas .
Le Héros empreſflé de s'offrir à ſa vue ,
Du palais à grands pas meſure l'étendue;
Mais tout peint à ſes yeux l'épouvante & le deuil;
Triſte , il fort , ſe retourne , & debout ſur le ſeuil,
Andromaque , dit- il , eft - elle avec mon pere ?
A- elle dans leTemple accompagné na mere ?
Ou bien est-elle allée au palais de mes foeurs ,.
Partager leurs chagrins & pleurer nos malheurs ?
At-elle enfin ſuivi le douloureux cortége
Qui demande à Pallas que ſa main nous protége ?
Non , lui dit une eſclave ; à peine a- t-elle appris
Que les Troyens vaincus s'enfuyoient à grands
cris,
Elle fort du palais , gémiſſante , égarée ,
Elle vole à la tour , ſeule , déſeſpérée :
La nourrice fidelle , attachée à ſes pas ,
Lui mene votre fils qu'elle tient ſur ſes bras,
Le Héros s'abandonne au feu qui le tranſporte ,
Il traverſe la ville , il arrive à la porte ;
On l'ouvre à fon aſpect ; il eſt prêt à ſortir :
Mais Andromaque en pleurs à les yeux vient
s'offrir.
• • •
OCTOBRE. 1776 . 7
Tranquille ſur les bras d'une eſclave étrangere ,
Son fils Aſtyanax eſt auprès de la mere ;
Son viſage a l'éclat du jour pâle , incertain ,
Que ſeme dans nos champs l'étoile du matin .
Hector le voit , s'approche & ſourit en filence ;
L'oeil humide de pleurs , Andromaque s'avance ,
Embraſle ſon époux , & lui preſlant la main :
Cher époux , où t'entraîne un courage inhumain?
Prends pitié de ton fils , prends pitié de ſon âge ,
Epargne à ton épouſe un horrible veuvage.
Tous les Grecs vont bientôt t'accabler de leurs
coups ,
Que me reſtera- t- il ſi je perds mon époux ?
Seule dans mon palais , en proie à la triſteſe ,
Qui veux tu déſormais que mon fort intéreſſe ?
Je n'ai plus de parens : que vais -je devenir ?
Cher époux , ſi tu meurs , je n'ai plus qu'à mourir.
Sous le fer ennemi j'ai vu tomber mon pere ;
Ua fort bien plus cruel m'a fait pleurer ma mere
Achille a pourſuivi les auteurs de mes jours ,
De la ſuperbeThebe il a détruit les tours ,
Il pilla nos palais , déſola ma patrie ,
Amon malheureux pere il arracha la vie ;
Mais du moins de l'honneur il écouta la loi ,
Sa main a reſpecté les reſtes d'un grand Roi :
D'un bûcher qu'il dreſſa , la flamme étincelante
Conſuma d'Etion la dépouille ſanglante ;
D'un peu de terre encor qu'il prit ſoind'aſſembler,
Aiv !
8 MERCURE DE FRANCE .
Il couvrit le Héros qu'il venoit d'accabler.
On honora ſa cendre , & les Nymphes champêtres
Autour de ſon tombeau vinrent planter des hêtres.
Tous mes freres , hélas ! périrent en un jour.
Cher Hector , tu me ſers&de pere& de mere ;
Dans mon époux encor je retrouve mon frere ;
Ne m'abandonne pas : au nom de notre amour ,
Que la pitié du moins t'arrête en cette tour.
Sauve un pere à ton fils , un époux à ta femme ,
Arrête tes ſoldats que ton ardeur enflamme.
Hélas ! lui ditHector , je prends part àta peines
Mais ne réſiſte pas au devoir qui m'entraîne :
Oma chere Andromaque ! en reſtant près detoi ,
Infidele à l'honneur , je trahirois ſa loi
Quediroient les Troyens , ſi , caché dans la ville ,
Je reſtois du combat ſpectateur inutile ;
Moi qu'ils ont vu toujours , marchant aux premiers
rangs ,
Devancer de bien loin nos plus fiers combattans ;
Quand mes fanglantes mains , enchaînant la
victoire ,
Du trône de mon pere affermiſſoient la gloire
Hélas ! je ſais qu'un jour Ilion doit périr ;
Je fais que de Priam le regne va finir ;
OCTOBRE. 1776 . ,
Que les fils & fon peuple ,& les tréſors de Troie,
De la flamme des Grecs feront bientôt la proie.
Mais ni matriſte mere & les cris déchirans ,
Ni mon pere égorgé ſur ſes fils expirans ,
Ni tous mes freres morts , qu'une main meurtriere
Vatraîner toutcouverts de ſang &de pouſſiere ,
Ni de tous les Troyens la honte & le trépas ,
Non , tant d'affreux malheurs ne me toucheront
pas;
Jene verrai que toi , qu'Andromaque plaintive ,
Quanddans les murs d'Argos elle entrera captive,
Et baiſlant ſur les fers qui flétriront ſes bras ,
Des yeux chargés de pleurs que je n'eſſuierai pas.
De la néceſſité l'inflexible puiſtance ,
Aux plus honteux emplois ſoumettra ta naiſſance:
Un maître , t'accablant d'un ſuperbe dédain ,
Atourner un fuſeau condamnera ta main ;
Safemme, ſans pitié verra couler tes larmes,
Et des fruits de ta veille embellira ſes charmes.
Unjour un Grecdira , pour t'infulter encor ,
Cetteeſclave qui pleure eſt la veuve d'Hector ,
D'Hector , dont autrefois les triomphantes armes
Aux veuves de laGrece ont coûté tant de larmes.
Tul'entendras ; ces mots déchireront ton coeur :
Rien ne pourra calmer l'excès de tadouleur;
Et vainement , hélas ! ta voix plaintive & tendre
Nommera ton époux qui ne pourra t'entendre.
Si vous lui réſervez un ſi funeſte ſort ,
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
Grands Dieux ! avant ce coup accordez-moi la
mort !
A recevoir ſon fils auſſi tôt il s'apprête ;
Mais l'enfant effrayé ſe retourne , & la tête
Au ſein qu'il fuce encor s'enfonce avec des cris.
Le fer qui couvre Hector effarouche ſon fils ;
Cet appareil guerrier l'effraye & l'épouvante;
Il frémit à l'aſpect de l'aigrette flottante ,
Dont les crins recourbés ſur ſon front menaçant,
Rembrunifloient l'éclat d'un caſque étincelant.
Hector rit en voyant ſa frayeur innocente ;
Mais bientôt pour calmer ſon enfance trem- د
blante ,
Il poſe à ſes côtés ſon caſque radieux ,
Dont l'éclat traîne au loin de longs fillons de feux,
Etle front défarmé, vers ſon fils il s'avance ;
Il le prend , ſur ſes bras mollement le balance :
Grand Jupiter ! dit- il , vous Dieux de mon pays ,
Ecoutez tous mes voeux : faites qu'un jour mon fils
Au trône d'Ilion enchaîne la victoire ;
Qu'héritier de mon nom il le ſoit de ma gloire ;
Qu'il imite ſon pere , ou qu'il le paſſe encor;
Je veux qu'on dife un jour , il eſt plus grand
qu'Hector :
Qu'aux yeux des Citoyens , dans l'enceinte de
Troie,
De tous les Grecs vaincus il raſſemble la proie ;
Que la mere,témoindes fruits de ſa valeur ,
OCTOBRE. 1776. 11
En embraflant ſon fils , ſente battre ſon coeur.
11dit, & met ſon fils ſur les bras de ſa mere :
Andromaque , en fixant une tête ſi chere ,
Confond dans ſes regards le ſourire & les pleurs ;
Au ſpectacle touchant de ſes vives douleurs ,
LeHéros s'abandonne aux plus tendres alarmes ,
Et, malgré lui , ſes yeux laiſſent tomber des larmes:
Il pouſſe un long loupir; ſur ſa chere moitié
Il fixe ſes regards qu'attendrit la pitié :
Chere épouse , bannis une inutile crainte ;
Ecarte les horreurs dont ton ame eſt atteinte .
Quoi que faflent les Grecs , Hector ne les craint
pas ;
Les deſtins ont marqué l'inſtant de mon trepas ,
Il ne dépend que d'eux : une inviſible cauſe
Du lâche & du héros également diſpoſe.
Toi , retourne au palais : là , dans un doux repos ,
Aux femmes de ta cour diſpenſe leurs travaux ,
La guerre eft mon partage : àmon pays fidelle ,
Je vais verſer mon fang pour venger ſa querelle.
Aj
12 MERCURE DE FRANCE.
Le mêmesujet , autre Pièce qui a partagé
le prix ; par M.de Murville.
LAA ville par Hector eſt ſoudain traverſée :
Il marchoit à grands pas , & la porte de Scée
A la voix du Héros alloit bientôt s'ouvrir :
Tout à coup Andromaque à ſes yeux vient s'offrirs
Du grand Etion Andromaque eſt la fille .
Son pere , chef puiſſant d'une illuſtre famille ;
Son pere , qui , long-temps le modele des Rois ,
Aux fiers Ciliciens fit adorer fes lois ,


Lui donna dans Hector un époux , un appui.
Andromaque de loin leve les yeux fur lui ,
Le nomme , & dans ſes bras vole&ſe précipite,
Une femme (c'étoit alors toute ſa ſuite)
Une femme portoit le ſeul fils dont les Dieux
Euflent de ces époux récompenté les feux.
11 voit Aſtyanax , & fourit en filence ,
Tandis que , de l'amour employant l'éloquence,
Son épouſe en ces mots fait parler fa douleur :
«Hector , tu vas périr par excès de valeur.
Songe, fongedu moins que le cielt'a fait pere.
OCTOBRE. 1776. 13
:
H
Arrête, prends pitié de ton fils , de la mere.
Arrête: tous lesGrecs , jaloux de ton trépas ,
Ne chercheront qu'Hector au milieu des combats.
Si la clarté du jour te doit être ravie ,
Qu'avant la tienne au moins les Dieux tranchent
ma vie.
Si tu meurs , quel bonheur puis -je goûter encor ?
Quels honneurs reſteront à la veuve d'Hector ?
Qui voudra ſe montrer ſenſible à mes alarmes ?
Qui daignera mêler des larmes à mes larmes ?
M'entretenir de toi ? Quel frere ou quelle ſoeur
Viendra fur mes chagrins verſer quelque douceur?
Je ſuis ſeule. La mort , qui m'enleva ma mere ,
Long-temps avant ce deuil m'a fait pleurer mon
pere.
Lorſque dans les combats ſignalant ſa fureur ,
Achille , dont le nom me fait frémir d'horreur ,
Achille , l'oeil en feu , ſuivi de ſes cohortes ,
Força les murs de Thebe& ſes ſuperbes portes ;
Il maſſacra mon pere ; & s'il ne voulut pas
Dépouiller l'ennemi qu'avoit vaincu ſon bras;
S'il fit brûler ſon corps couvert de ſa cuirafle ;
S'il n'oſa du tombeau lui refufer la grace ;
Tombeau que , par honneur , les Nymphesde ces
lieux
Entourerent depuis d'ormes religieux ,
Il craignit de ſe mettre au rang des facriléges.
Mais , s'il n'oſades morts bleſſer les priviléges,
14 MERCURE DE FRANCE.
Sonbras , ſon bras cruel fit périr en un jour
Sept fils d'Etion , l'ornement de ſa cour ,
Lorſque leurs nobles mains , au ſceptre deſtinées,
Alahoulette encore étoient abandonnées .
Il aſſervit ma mere , il ufurpa ſes biens ,
Il entraîna ſes pas juſqu'aux champs Phrygiens :
Et de la ſervitude à prix d'or échappée ,
Des fléches de Diane elle mourut frappée .
Les Dieux m'ont tout rendu par le don d'un époux.
Ah ! ne fais point , c'eſt moi qui t'en prie à genoux,
D'un fils un orphelin , d'une épouſe une veuve ;
Ce ſeroit , pour mon coeur , une trop rude épreuve.
Prends pitié d'Andromaque , & cede à mon amour .
Défends nos citoyens du haut de cette tour.
Vois ce mur qu'un figuier couvre de ſon ombrage ,
Cemur aux affiégeans peut offrir un paſſage :
Et , ſoit que le hafard leur ait montré ce lieu ,
Soit qu'en faveur des Grecs combatte quelque
Dien ,
Trois fois Idoménée , Ajax , & les Atrides ,
Ont tourné vers ce mur leurs efforts homicides..
Conduis à cette tour tes plus braves ſoldats ».
<<Chere épouſe , ces ſoins ne m'échapperont pas.
Mais le ſoin qui fur-tout & m'occupe & m'anime ,
C'eſt de plaire aux Troyens , d'enchaîner leur
eftime.
Crois queje la perdrois , ſi , timide & fans coeur ,
OCTOBRE. 1776 . 15
Du combat qui m'attend , je reſtois ſpectateur.
Je ne veux écouter que la voix du courage ;
Elle parle à mon ame un tout autre langage.
C'eſt elle qui m'apprend à braver le trépas ,
A guider les Troyens au milieu des combats ,
Adonner à Priam un fils qui le ſoutienne ,
Avengerà la fois & ſa gloire & la mienne.
7
Je fais pourtant , je ſais que mes efforts font
vains :
Qu'il n'est pas loin ce jour marqué par les deſtins,
Ce jour , où notre ville , & fi chere & ſi ſainte ,
Verra les ennemis maîtres de ſon enceinte ,
Frapper ſes citoyens & maſſacrer ſon Roi :
Mais ce qui , dans mon coeur ,jette le plus d'effroi,
Ce n'eſt ni l'eſciavage où languira ma mere ,
Ni la mort que peut-être on réſerve à mon pere;
Ni même le trépas que mes freres nombreux
Auront reçu des Grecs en combattant contr'eux ;
C'eſt ton fort , quand ſur toi tournant un oeil
farouche,
Un Grec , malgré les cris échappésde ta bouche ,
UnGrec emmenera l'héritiere des Rois ,
Ainſi qu'un vil butin promis à ſes exploits.
Hélas ! il faudra donc , épouſe infortunée,
Quedans le ſein d'Argos au travail condamnée ,
Un ſervile fuſeau , que tournera ta main ,
File pour ta maîtrefle & le chanvre & le lin ;
Et que , traînant par-tout l'importune mémoire..
16 MERCURE DE FRANCE.
De ſa grandeur paſlée& de les jours de gloire ,
Andromaque , captive , aille au prochain ruifleau
Laver la laine impur , ou bien puiſer de l'eau.
Tu gémiras alors , tu verteras des larmes :
Et peut êtrequ'un Grec , témoin de tes alarmes ,
UnGrec (& ta douleur pourra s'accroître encor)
En te montrant, dira: C'eſt la veuve d'Hector ,
D'Hector qui , des Troyens embraſſlant la défenſe,
Les ſurpaſloiten gloire & fur- tout en vaillance.
Tels feront ſes diſcours : la honte , la terreur
Répandront dans ton ame une ſtupide horreur.
Tu ne lui répondras que par un long filence.
Et tes yeux égarés , appelant la vengeance ,
Chercheront , mais en vain ,dans ces palais déferts
,
L'époux qui ſeul , hélas ! pouvoit briſer tes fers.
Maisj'aime mieux mourir que de te voir captive ;
Que d'entendre les cris d'Andromaque plaintive.
Que la terre plutôt s'entrouve ſous mes pas ! >>
Il dit , & prend foudain ſon fils entre ſesbras.
L'alpeet de ce Héros , ſa taille , ſon armure ,
Ce caſque , des combats menaçante parure ,
Que le touffle des vents agite dans les airs ,
Et d'où l'oeil effrayé voit jaillir des éclairs ,
Ce panache qui flotte , & dont les crins mobiles
Dujeune Aſtyanax frappent les yeux débiles ,
OCTOBRE. 1776. 17
!
Tout alarme ſon fils : il jette un cris perçant ,
Repouſſe Hector d'un bras timide & languiſlant ,
Et verſequelques pleurs penché ſur ſa Nourrice ,
De ce triſte entretien muette ſpectatrice.
Andromaque ſourit , ainſi que ſon époux:
Maisde le raſſurer le Héros plus jaloux ,
Sedépouille du caſque , objet de tant d'alarmes ;
Couvreà la fois ſon fils de baiſers & de larmes ;
Le berce mollement de ſes robuſtes bras ,
Qu'à des emplois ſi doux Mars ne deſtinoit pas ,
Et pouffe vers le ciel cette ardente priere :
•Puiſſant Maître des Dieux , daigne exaucer un
pere ;
Quece fils, de nos Rois illuſtre rejeton ,
Occupe dignement le trône d'Ilion !
Qu'il en ſoit , comme moi , l'ornement & la
gloire!
Que ſous ſes étendarts il fixe la victoire !
Quedans ſon ſouvenir me rappelant encor ,
Tout le peuple s'écrie : Il eſt plus grand qu'Hector!
Qu'il étale , au milieu d'une pompe bril'ante ,
D'unGrec mort ſous fes coups la dépouille ſanglante
!
Etque fa mere un jour , en le voyant vainqueur,
Sente croître ſa joie & treſſaillir ſon coeur ! >>
Il dit : Aftyanax eſt remis par ſon pere
Sur le ſein palpitant de ſa tremblante mere,
18 MERCURE DE FRANCE.
Andromaque reçoit ce fardeau précieux ,
Le rire ſur la bouche & les larmes aux yeux .
Mais , couvrant de baiſers les traces de ſes larmes,
Hector par ce diſcours veut calmer les alarmes .
« Chere épouse au chagrin c'eſt trop t'aban- د
donner ,
Avant l'heure , au tombeau nul ne peut m'en
traîner .
Mais le lâche en naiſſant , auſſi bien que le brave ,
Au fort , tyran de l'homme , obéit en eſclave.
Retourne à ton palais : livrée à d'autres foins ,
Chez toi , de nos malheurs tu t'occuperas moins ;
Retourne : d'une toile ourdis en paix la trame ;
Le fuſeau doit tourner ſous les doigts d'une
femme ,
Mais le fer fied à l'homme & doit armer ſon bras .
Les travaux du Dieu Mars , les guerres , les combats,
Sont les jeux des Troyens , leur devoir , leur partage
,
Celui d'Hector ſur-tout >> Sans tarder davantage ,
Ce caſque aux crins mouvans , dépouille d'un
courfier ,
Eſt remis de nouveau ſur le front du guerrier.
Hector vole aux combats : Andromaque , tremblante
,
Retourne à ſon palais ; mais la marche eſt plus
lente :
OCTOBRE. 1776 . 19
Elle fait quelques pas , s'arrête , & fur Hector ,
Pour le voir plus long temps , fon oeil ſe tourne
encor.
Priam aux pieds d'Achille * . Pièce qui a
obtenu l'Acceffit. Par M. Doigni .
SEEUULL avec ſes guerriers , aſſis autourde lui ,
Achuile en un feſtin conſoloit ſon ennui ;
Deux héros le ſervoient ſous ſa tente paiſible ;
Quand Priam tombe aux pieds d'un vainqueur
inflexible ;
Baiſe en pleurant ſes mains meurtrieres d'Hector ,
Ses redoutables mains de lang teintes encor.
Tous ſes Theſſaliens , le regard immobile ,
A l'aſpect du vieillard , mornes , filencieux ,
Doutent , en le voyant , s'ils en croiront leurs
yeux .
* In 88. prix 12 f. chez Demonville , rue Saint
Severin.
20 MERCURE DE FRANCE.
<<Achille , dit Priam ! rappelez- vous Pelée ,
Peignez - vous , loin d'un fils ſa vieilleſle exilée.
Sous le fardeau des ans nous gémiſſons tous deux :
Peut- être il eſt en bute à des vorfins nombreux ;
S'il eſpere vous voir , il n'a plus rien à craindre ;
S'il fait que vous vivez , pourroit - il être
plaindre ?
Quand tous les maux ſur lui tomberoient confondus
,
Il a du moins un fils ! ... &moi , je n'en ai plus ! ...
Et moi , j'ai vu les miens privés de funérailles ,
Renverſés dans la poudre au pied de mes murailles
!
Avant que votre bras menaçât mes remparts ,
Croiſſoient cinquante fils , l'orgueil de mes res
gards :
Un ſeul qui me reſtoit défendoit monEmpire;
Il étoit mon eſpoir ! ... ſous vos coups il expire.
Ah! rendez-moi ſon corps , recevez mes préſens :
Craignez les juſtes Dieux ; voyez mes cheveux
blancs
Monarque humilié , j'apporte ma miſere :
Je dévore un affront qu'au plus malheureux pere
N'ont jamais fait ſouffrir les deſtins ennemis ;
Je viens baifer la main qui fit périr men fils .
LeHéros conſterné ſe rappelle ſon pere ,
Prend la main du vieillard , ſent mouvoir
colere ,
OCTOBRE. 1776. 21
Doucement le repouſle ; & tous deux attendris ,
L'un redemande un pere , & l'autre pleure un fils.
D'Achille & de Priam les larmes ſe confondent :
La tente retentit des cris qui ſe répondent.
Lorſqu'Achille , abattu ſous le poids des douleurs,
Se fut raſlaſié du torrent de ſes pleurs ,
Il regarde d'un Roi la miſere accablante ,
Le reléve & lui dit d'une voix conſolante :
*Ah ! malheureux vieillard ! quoi ! ſeul , juſqu'en
ces lieux ,
Vous oſez traverſer un camp victorieux !
Priam , pere d'Hector , ſous la tente d'Achille ! ...
Etouffez dans votre ame un regret inutile :
Hélas ! tout homme eſt né pour pleurer & gémirs
Et les ſeuls Immortels ſont exempts de ſouffrir.
Auprès de Jupiter , deux urnes toujours pleines
Font defcendre icı bas les plaiſirs & les peines.
Quand les biens& les maux tombent également,
Les malheureux humains reſpirent un moment :
Quand c'eſt l'urne des maux que penche un Dieu
ſévere,
Tous nos joursne ſont plus qu'une longue miſere.
Chargé de biens , d'honneurs , Roi d'un peuple
nombreux ,
Aux regardsdes mortels , mon pere trop heureux ,
Avoit reçu la main d'une grande Déefle :
Il n'a qu'un fils , un fils qui trompe ſa vieilleftes
Cefils ,dès le berceau par le fort condamné ,
22 MERCURE DE FRANCE .
Ala fleur de ſes ans doit être moiſlonné .
Ce fils , à fon repos , à ſon bonheur rebelle ,
Court embraffer des Grecs la fatale querelle ;
Et loin des bras d'un pere envain tendus vers lui ,
If a porté le coup qui vous frappe aujourd'hui.
Vous qui dans vos enfans vous plaifiez à renaître,
Que le vafte Helleſpont reconnoiſloit pour maître,
Qui voyiez la Phrygie obéir à vos lois ,
Vous- même, vous marchiez l'égal des plus grands
Rois;
Mais les Dieux ont voulu , jaloux de votrejoie,
Que le fer immolât les défenſeurs de Troie :
Les Dieux ſourds & cruels n'entendent point vos
cris:
C'eſt envain que Priam leur redemande un fils .
Supportez le malheur ; il eſt notre partage ».
CC Non , non ; tant de revers ont laſlé mon courage.
Puis-je quitter vos pieds , quand mon fils fans
: honneur ,
Eſt couché ſur la terre aux portes du vainqueur ?
Achille,accordez- moi la grace que j'implore !
Rendez- le moi ce fils , que je l'embraſſe encore ;
Les reſtes de mon fils font mon unique bien:
Ahd que bientôt Pelée embraile auſſi le ſien ! >>
:
Achille fur Priam jetant un oeil ſévere :
<<Crains , imprudent vieillard , d'allumer ma
colere;
OCTOBRE . 1776 . 23
Ne me fatigue plus de larmes & de cris :
Thétis m'a commandé de te rendre ton fils ;
Etje vois que d'un Dieu la main compatiſlante
Teguide , & t'a conduit aux portes de ma tente.
Quel mortel , ſans un Dieu , ſurmontant fon
effroi ,
Atravers mes foldats , eût paſlé juſqu'à moi ?
On te rendra ton fils ; mais il faut en ſilence
Dévorer un chagrin qui m'irrite & m'offenſe.
Crains encor mon courroux : Achille furieux
Peut te punir toi-même & braver tous les Dieux ».
Priam quitte ſes pieds : honteux d'être ſenſible ,
Achille fort , ſe tait ; fon filence eſt terrible.
Alcime , Automédon , l'élite des guerriers ,
De Patrocle en ſon coeur illuſtres héritiers ,
S'empreſſent ſur ſes pas , amenent ſous la tente
Lehéraut de Priam qu'a ſaiſi l'épouvante :
Sur le char de ſon maître ils prennent le tréſor ,
Apporté d'Ilion pour la rançon d'Hector.
On voit autour d'Hector accourir des captives :
Prodigues de leurs foins , on voit leurs mains
actives
L'inonder d'une eau pure , & de parfums couvrir
Ses reftes , que la mort ne pourra point Aétrir ;
Et c'eſt loin des regards de ſon malheureux pere ,
Qu'elles viennent remplir ce touchant miniftere ,
De peur que ce vieillard , vaincu par la douleur ,
24
MERCURE DE FRANCE.
D'un lion afloupi n'éveillât la fureur.
Achille jette un cri de déſeſpoir , de rage :
D'un ami qui n'eſt plus il voit la triſte image
Errer en menaçant autour du lit de deuil ,
Ou ſon fier ennemi repoſe avec orgueil.
« Cher Patrocle , pardonne àton ami fidelle ,
Pardonne , ſi j'écoute un ame paternelle !
Je conſacre àjamais à ton ombre en courroux ,
Tous les dons que Priam a mis à mes genoux ».
Il rentre : la bonté Luccede à la menace ;
Et devant le vieillard il va prendre ſa place.
Votre fils , lui dit-il , à vos voeux eſt rendu :
Sur un lit honorable Hector eſt étendu ;
Il eſt à vous : demain , au lever de l'aurore,
Vous pourrez l'emporter & le revoir encore.
Venezdans un feſtin ſécher enfin vos pleurs ;
Ranimer votre corps épuisé de douleurs!
Niobé , conime vous, par les Dieux poursuivie,
Quelques momens ſoutint ſa défaillante vie ».
Laiflez-moi , dit Priam , implorer le repos !
Depnis que vos fureurs ont cauſe tous mes maux ,
Les douceurs du ſommeil ont fui de ma paupiere ;
Etdevant mon palais, couché ſur la pouſſiere ,
Nouriſſant la douleur dont mon coeur le remplit,
De larmes je m'abreuve , & la terre eſt mon lit ».
Les
OCTOBRE. 1776. 25
Les eſclaves d'Achille, alors ſous les portiques ,
Etendent des tapis ſur deux lits magnifiques :
C'eſt-là que le vieillard , un moment endormi ,
Varetrouver le calme auprès d'un ennemi.
Commencement de l'Iliade , traduit en
vers& non imite* ; piece qui aconcouru
pour le prix , & qui a obtenu une mension
honorable ; par M. de Saint-Ange.
CHANTE , Fille du ciel ,Achille&ſa colere ;
Dis par combien de pleurs , de ſang&de miſere,
LesGrecs ont , devant Troie , expié ſon repos :
Combien avant le temps périrent de tros ,
Dont lesreftesépars , privés de ſépulture ,
Aux vautours de Phrygie ont ſervi de pâture ,
Dujour qui fut témoin des débats odieux
D'Atride Roi des Rois , d'Achille fils des Dicur
Quel Dieu de ces héros attiſa la querelle ?
Apollon , cefuttoi ; ta vengeance cruelle
* In-8°. 12 f. chez Demonville.
I. Vol. B
,
26 MERCURE DE FRANCE.
Punifloit les ſujets du crime de leur Roi :
Telle étoitdu deſtin l'inévitable loi.
L'orgueil d'Agamemnon, par le plus dur outrage,
Du pontife Chrylès avoit inſulté l'âge ,
Lorſque le front couvert d'un bandeau révéré ,
Humiliant le ſceptre à ſon Dieu conſacré ,
Il vint, chargédedons, vers lesChefsde laGrece,
Redemander ſa fille, appui de la vieilleffe.
«Atride , diloit- il , &vous Grecs généreux ,
Puiflentles Immortels combler enfin vos voeux !
Puiffiez-vous , enrichis des dépouilles de Troie ,
Au ſein de vos foyers retourner avec joie !
Mais aux larmesd'un pere accordez Chryléis;
Acceptez la rançon , j'en apporte le prix ;
Ou ſi mesdons , mes pleurs vous trouvoient in-
Acxibles,
Craignez le Dieu de Chryſe & ſes fleches terribles
».
Ladouleurdu Pontife&ſon auguſte aſpect
Attendriflent les coeurs ſaiſis d'un ſaint reſpet;
MaisAtride au refus ajoutant la menace :
«Vieillard , ſi tu ne veux payer cher ton audace,
Fuis, & loin de mon camp précipite tes pas :
Le ſceptre d'Apollon ne te défendrois pas :
Au lit de ſonvainqueur eſclave deſtinée,
OCTOBRE. 1776. 27
::
Attendant qu'aux fuſeaux l'âge l'ait condamnée,
Ta fille dans Argos gémira loin de toi .
Fuis , ton or ni tes pleurs ne peuvent rien fur
moi ».
Levicillard obéit à ſa voix menaçante 3
Il va filencieux près de la mer bruyante ,
Et l'oeil chargéde pleurs, remporte ſes préfens.
Lorſqu'il eut loin des Grecs porté ſes pas tremblans
,
Sa voix s'adreſſe au Dieu dont il eſt le miniftre,
Et prononce en ces mots ſa priere finiſtre :
Ecoute-moi , dit-il , ô Dieu de Ténédos ,
Dicu protecteur de Chryſe , arbitre de Délass.i
Si jamais dans ton Temple entouré deguirlandes ,
Mamain te conſacra de pieuſes offrandes ,
Tefit
A
d'un pur encens l'hommage folemnel ,
Etdu fangdes taureaux arroſa ton autel ,-
Arme-toi , prend ton are, tes fleches toujours
(ûres , ::
Etvenge ſur lesGrecs mes pleurs&mes injures..
Ainſi parla Chryfės : Apollon à la voix
S'élance de l'Olympe , armé de ſon carquois :
Surl'épaule du Dieu les fleches retentiflent ;
Les cieux , autour de lui , de vapeurs s'oblcurciflent;
Il marche enveloppé dans un nuage épais ,
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
e
Vient fondre ſur la flotte & prépare ſes traits :
Il a courbé ſon arc , & la fleche inviſible
Fait entendre , en partant , un ſifflement horrible
Les animaux frappés ſuccombent les premiers ,
Ils meurent , & bientôt expirent les Guerriers :
On ne voit que des morts & des cendres qui
fument;
Sur les bûchers éteints mille bûchers s'allument :
Dieu de Chryfe , neuf jours l'arc tendu par ton
bras ,
Sur les tentes des Grecs fit voler letrépas ;
Maisenfin de Junon la pitié tutélaire ,
Inſpire au coeur d'Achille un deſſein ſalutaire ,
Il afſlemble les Chefs , & s'adreſſant au Roi :
«Atride , lui dit- il , vois nos malheurs : pourquoi
Avons-nous des Troyens abordé les rivages ?
Plus cruel que la guerre en ſes affreux ravages,
Un mal contagieux , accru de jour en jour ,
Permet à peine aux Grecs l'opprobre du retour ;
Le ſalut de l'armée a beſoin d'un miracle :
Interrogeons un Prêtre , un Augure , un Oracle ,
Et des ſopges obſcurs confultons les Devins ,
Les ſonges ſont ſouvent des préſages divins :
Apprenons , s'il le peut , quel crime ou quelle
offenſe ,
Du Dieu qui nous pourſuit allume la vengeance.
Faut-ilqu'une hécatombe expie à les autels
OCTOBRE. 1776. 19
Des ſermens violés ou des voeux criminels ?
Comment ſauver enfin des horreurs de la peſte
D'un peuplede mourans le déplorable reſte? >>
Il dit: Calchas ſe leve , Augure révéré ,
Pour qui de l'avenir le voileeſt déchiré ;
Interprête des Dieux irrités ou propices ,
Etdont les Grecs à Troie ont ſuivi les auſpices.
1. 11
Prince, vous demandez quel crime contre nous
Irrite unDieu vengear : je le dirai ; mais vous ,
Par un ferment (acré , donnez moi l'aſſurance
Quecontre tous les Grecs vous prendrez ma dé-
X
fenfe.
La vérité ſouvent fut odieuſe aux Rois :
また
S'il fautqu'ici les Grecs l'entendent par ma voix ,
Je vais d'Agamemnon m'attirer la colere».

• •
«Ce que tu fais , Calchas , ce qu'il nous faut apprendre
,
Sans crainte , dit Achille , oſes le révéler ;
J'atteſte ici le Dieu qui par toi va parler ,
Quenul impunément ne pourra ſur ta vie ,
Tant qu'Achille vivra , porter ſa mainhardies
Pas même Agamemnon , ce Roi de tant de Rois ,
CeChef énorgueilli de nous donner des lois ».
20
>>Ni la foi des ſermens rompue ou violée ,
(Dit Calchas raſluré par le fils de Pelée )
1
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Ni quelque voeu formé , mais non pas accompli,
Nid'une offrandeenfin le ſacrilége oubli
N'irrite d'Apollon le coutroux homicide.
C'eſt ſon Prêtre qu'il venge , inſulté par Atride.
Voulez-vous que du Dieu les traits empoisonnés ,
Loin desGrecs qu'il punit , ſoient enfin détournést
Sachez qu'une hécatombe eſtdue à ſa colere ,
Et rendez ſans rançon Chryſéis à ſon pere ».
Agamemnon ne peut retenirpluslong-temps
La fureur dont les flots bouleverſent ſes ſens.
Le feu dans les regards , la menace àla bouche ,
Indigné , ſur Calchas il tourne un oeil farouche.
•Prophête malheureux, que viens-tu m'annonçer?
N'es- tu Prêtre des Dieux que pout me menaçer ?
Toujours ta voix ſiniſtre & m'offenfe & me brave.
Jen'ai pas accepté le prix de moneſclave ,
Et mon refus , dis-tu , coupable envers Chryfès ,
De lon Dieu coutroucé tourne ſur nous les traits.
Je voulois retenir Chryféis , & je l'aime ;
Mon coeur l'eût préféré à Clytemneſtre meme ;
Mais , s'il faut la céder, je m'en fais une loi;
Je dois lauver les Grecs qui m'ont nommé leur
Roi;
Mais qu'un prix afſez digne au moins me dédommage;
Car enfin, quand je perds mon trop juſte partage ,
Dois-je de mes travaux avec vous entrepris ,
1
OCTOBRE. 1776. 31
Moi ſeulde tous les Grecs, me voir ôter le prixt >>
Va, dit Achille alors , infatiable Atride ,
Ton pouvoir eſt moins grand que ton coeur n'eſt
avide.
Quoi! tu veux que les biens entre nos mains
remis ,
Aux lois du fort pour toi de nouveau ſoient foumis?
Rends plutôt Chryſéis au Dieu qui la demande;
LesGrecs reconnoîtront une faveur ſi grande,
Lorſqu'aux murs d'Ilion , par nos mains ravagés ,
Les tréſors des vaincus nous feront partagés ».
Atride lui répond: « Guerrier inexorable ,
Quoique le ſang des Dieux te rende invulnérable ,
Ne crois pas me réduire à recevoir tes lois
Il faut qu'Agamemnon , ſi du moinsjet'en crois ,
Renonce à la captive & qu'Achille ait la fienne ;
Mais ou les Grecs fauront me payer de la mienne ,
Ouje cours enlever , ſoutenu de mes droits ,
Le prix d'Ajax , d'Ulyſſe , ou le tien à mon choix :
Et malheur au Guerrier ſur qui men choix retombe!
Cependant qu'un vaiſleau , chargé d'une hécatombe
,
Conduiſema captive au Prêtred'Apollon ,
Qu'un des Chefs de la Grece y commande enmon
nom;
Biv
32 MERCURE DE FRANCE .
Patrocle,Ulyfle, outoi , toi-même , homme in-
Aexible ,
Vas déſarmer d'an Dieu la vengeance terrible ».
アウ
Achille , en frémiſlant , le meſure de l'oeil ;
*Tu joins , lui répond- it , ta baſſeſte à l'orgueil.
Du plus vil intérêt ambitieux eſclave ,
Comment de nos Guerriers le Guerrier le moins
brave,
De t'obéir encore a -t- il la lâcheté ?
Jamais par un Troyen mon honneur infulté
Ales pourfuivre tous a-t- il dû me contraindre ?
Ai je dû les haïr , ou pouvois -je les craindre ?
L'obstacle inſurmontable & des monts & des flots
Nous avoit- il permis d'être jamais rivaux ?
:
'Aux champs du Simoïs quelle injure m'appelle ?
Je n'y viens que pour toi, pour venger ta querelle,
Pour venger à la fois ta ſoeur & Ménélas.
Etquand , pour te ſervir , je me voue au trépas ,
D'un ſecours généreux loin de me rendre grâces ,
De me ravir mon prix , ingrat ! tu me menaces ,
Le prix de ma valeur , & qui le cede au tien
Autantque ton courage eſt au deſlous du mien.
Pour moi font les périls , pour toi la récompenfe.
S'il faut que Troie un jour tombe en notre puifſance,
Là ton partage encor doit être le plus beau;
Etmoiqui des combats ſoutiens ſeul lefardeau,
OCTOBRE. 1776. 33
Qui n'ai de mes exploits d'autre prix que ma
peine,
Je n'aurai remporté qu'une victoire vaine !
Ah ! plutôt il vaut mieux repartir dès ce jour ,
Et, repaſſant les mers , m'éloigner ſansretour ; i
Auſſibien nous verrons quelle riche conquête ,
Quelledépouille Hector à mondépart t'apprête
« Fuis , lui répond Atride , aſſez d'autres ſans toi
Se feront un honneur de combattre ſous moi ;
Etj'aurai Jupiter pour défendre ma cauſe.
Toujours à tous mes voeux ton audace s'oppoſe.
Seul , entre tous lesGrecs , contraire à mes deſirs ,
La guerre & les horreurs font tes plus doux
plaiſirs.
L'altiere inimitié , la querelle ſanglante,
Gouvernent à l'envi ton ame turbulente.
Lavaleur qui te rend fi terrible & fi fier
N'est-elle pas un don qui vient de Jupiter ?
Fuis, puiſque tu le veux ; il ne m'importe guere ,
Tonſuperbe ſecours ne m'eſt pas néceſſaire.
Ecoute cependant ce que je vais répondre ,
Et vois ſi ta menace a droit de me confondre 201
Au Dieu qui la réclame , & pardonne à ce prix ,
Moi-même en ce moment je cede Chryféis
Jele dois , &desGrecs je remplirai l'attestca
By
[
34. MERCURE DE FRANCE.
Mais je cours t'enlever Briféis dans ta tente.
Tu connoîtras alors qui d'Achille ou de moi ,
Seul commande en ces lieux ,&ſeuly fait la loi »
D'Achille à cediſcours la colere redouble ,
Son regard étincelle , il frémit , il ſe rrouble;
Uneaveugle fareur fait bouillonner ſon ſang.
Doit- il d'un Chef altier percer l'indigne flanc ?
Ou doit-il de les ſens caliner la violence ?
Dans un filence affreux il confulte , ilbalance.
Déjà ſur ſon épée il a porté la main ;
Minerve dans l'Olympe en frémit , & ſoudain
Viſible pour lui ſeul, fonddu ciel& l'arrête.
Iks'étonne, ils'agite, il retourne la tête ;
Il reconnoît Minerveaux éclairs de ſes yeux:
«Fille de Jupiter , qui s'amene en ees lieux !
Viens-tu pour être ici témoindemon offenle ?
Viens , tu ſeras encor témoin dema vengeance .
«Jeviens, répond Minerve , appaiſer ton courtour,
:
Et ramener ton ame à des conſeils plus doux:
Junon , qui te chérit & veille fur Atride ,
M'envoieàton épée oppoſet mon égide.
Crois mor, mieux que le fet le temps doit te
e zits evengek
Celui de qui l'orgueil ole ici t'outrager ,
Par fosdons, les reſpects ,un jour avec ulure ,
OCTOBRE. 1776. 35
Doit réparer la faute & payer ton injure.
Obéis cependant , & laiſle faire aux Dieux ,
Le coeur d'un vrai Héros doit pardonner comme
eux .
:
:
Déefle , dit Achille ,il faut te fatisfaire;
Il faut vaincre ma haine & perdre , pour te plaire ,
La vengeance ſi douce à mon coeur couroucé.
Qui fuit la voix des Dieux en doit être exaucé ».
TSIAMMA , on la constance dans
l'adverſité, Conte Oriental.
MANO SAMMA , qui régnoit depuis
long temps dans l'Iſle de Nouraffin , avoit
toujours cherché ſa félicité dans la grandeurd'ame
plutôt que dans la fatisfaction
desfens , & fes vertus lui avoient mérité
le furnom de Juſte, & l'amour des Dieux
& de ſes ſujers. Les Princes voiſins recherchoient
ſon amitié il étoit lear
médiateur , & terminoit leurs différends
pat des jugemens ſages & équitables. Il
avoit beaucoupde ferviteurs fidèles: mais
pas un ſeul adulateur. Les punitions
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
L
étoient fort rares dans ſon pays ; & l'on
n'y trouvoit pas un ſeul mendiant , parce
que l'oiſiveté & le luxe en étoient bannis .
Le Peuple étoit vertueux , crainte de déplaire
à fon Prince , & Mano Samma
mettoit l'eſtime de ſes ſujets au-deſſus
de tous les préſens de la fortune . La tendre
amitié de la Reine ajoutoit le dernier
degré au bonheur de Mano Samma. La
Reine avoit été long-temps ſtérile par
l'effet d'un enchantement prononcé par
le vieux Magicien Malindock , qui avoit
été offenſé par le grand père de la Reine ;
mais la Déeſſe Fécula-Pouſſa rompit enfin
le fortilége , & la Reine devint enceinte.
Lorſque Malindock eut appris cette
nouvelle , il entra en fureur, & jura la
perte de la mère & le malheur du fils .
Il voulut que le Prince qui naîtroit fut
continuellement tourmenté & généralement
mépriſé. Pour cet effet, il décida
que tous ſes defirs , toutes ſes entrepriſes
produiroientun effet contraire. Les Fées
amies de la Reine , entendirent ce ferment
& frémirent. Le pouvoir du Magicien
leur étoit trop connu, & elles favoient
bien qu'il oſoit affronter les Dieux
mêmes. L'amitié les engagea à méditer
fur les moyens de prévenir les ſuites fuOCTOBRE.
1776. 37
neſtes de ce ferment. Elles s'aſſemblerent
chez la Reine qui venoit d'accoucher .
Zulmane , qui jouilloit de la plus grande
conſidération parmi les Fées , prit le
Prince nouveau né dans ſes bras, lui donna
trois baiſers ſur le coeur ,& lui dit : Sois
l'ami des Dieux. La Fée Azaïde , amie
du genre humain , lui dit : Que ton règne
reſſemble à celui de ton père. Zimzime ,
Fée bienfaiſante , toucha ſept fois ſa langue&
fes mains , en diſant : Sois ſage &
opulent. La Fée Alcimédore , jeune &
enjouée , lui baiſa les yeux & la bouche ,
& lui dit : Sois aimable.
Les Fées étoient prêtes à remettre
l'enfant au ſeinde ſa mère , lorſque tout
d'un coup le Génie malfaiſant parut dans
un nuage obfcur ; il lança un regard terrible
ſur le jeune Prince ,& lui dit d'une
voix épouvantable : Et moi , jeferai ton
ennemi. Après avoir prononcé ces paroles,
il fe plongea dans une fumée épaiffe &
diſparut avec fracas . Les Fées pâlirent ;
les parens infortunés ne ſurvécurent que
quelques minutes à une apparition ſi effroyable.
Zulmane ſe chargea de l'éducation du
jeune Prince , qui fut appelé Tfiamma.
Elle ne négligea rien pour lui inſpirer
38 MERCURE DE FRANCE.
la conſtance & la réſignation . Préparezvous
, lui diſoit elle ſans ceſſe , à rencontrer
fur vos pas , des contradictions infinies;
mais ne vous en laiſſez pas rebuter .
L'adverſité vous eſt envoyée par le deſtin
pour épurer votre vertu , ainsi que l'or
eſt rafiné par le feu. Un coeur qui n'a
jamais fouffert ne fait pas apprécier les
maux de ſes ſemblables. En lui donnant
ces préceptes , elle lui apprenoit à placer
tout ſon bonheur dans la protection des
Dieux , & à croire que le plus beau préſent
que les Dieux puiffent nous donner ,
c'eſt un eſprit ſage & vettueux , & une
ame ferme & inaltérable.
Lorſque le Prince eut atteint l'âge de
vingt ans , temps auquel les loix du pays
P'appeloient au gouvernement , Zulmane
le conduiſt au trône. Après l'avoir exhorté
, pour la dernière fois , d'avoir toujours
l'exemple de ſon père devant les
yeux, & de ne jamais oublier que la
vertu récompenſe ſes amis , elle le regarda
d'un air affectueux & compatiſſfant , &
s'éleva enſuite dans les airs, fur un chat
de feu , pour rejoindre ſes habitations
heureuſes. Thamma conferva au fond de
fon ame les conſeils ſalutaires que la
Fée lui avoit donné, & devint heureux
en les pratiquant.
:
OCTOBRE. 1776. 39.
Malindock , aſſis à l'entrée de ſa caverne
, apperçut Zulmane. Il s'enfonça
d'abord dans le ſouterrein: car le ſcélérat
le plus endurci , tremble à l'aſpect inopine
de la vertu. Mais il ſe remit bientôt.
de cette frayeur , en fongeant que Tiamma
n'étoit plus ſous la protection de la
Fée; il ſe prépara ſur le champ à rendre
inutiles tous les dons que les fées avoient
accumulés ſur ſa tête. Le Magicien hurla
trois fois , & trois fois la nature gémit ;
puis il monta dans un char attelé de
quatre dragons ,&dirigea ſa courſe vers
l'Iſle de Nouraffin .
Le Peuple qui avoit appris que Tiamma
étoit monté ſur le trône de fon père ,
s'étoit allemblé en foule devant la porte
du palais pour faire ſes hommages an
jeune Roi ,dont la réputation s'étoit déjà
répandue dans le pays. Les Rois de Nouraffin
étoient accoutumés de parler en
public à leur Peuple , malgré l'ufage contraire
des Rois de l'Orient. Thamma ſe
réjouiſſoit de trouver une occaſion de
gagner les coeurs de ſes ſujets, en leur
parlant avec la dignité d'un Roi & la
tendreſſe d'un père. Déjà les portes du
palais s'ouvroient , le Roi s'avançoit vers
fon Peuple , quand Malindock arriva
40 MERCURE DE FRANCE.
dans la réſidence. Il vit la joie univerſelle
, grinça des dents & prononça quelques
mots ſiniſtres ; auſſi-tôt le Peuple
courut d'un autre côté du Château , pour
voirunetroupe de BaladinsChinoisque le
Magicien avoit placé en cet endroit pour
détourner l'attention du Peuple. La furpriſede
Thiamma fut inexprimable , lorfqu'en
ſortant de ſon appartement il ne
trouva pas un ſeul de ſes ſujets ; mais il
attribua cet accident à la légéreté du
Peuple , & rentra dans ſon palais. Alors
le Peuple revint devant le Château , &
témoigna la plus vive impatience de voir
enfin paroître ſon Roi .
Tliamma étoit trop bon pour ſe refuſer
aux deſirs de ſes ſujets. Après avoir
fait quelques tours dans ſa chambre ,
pour ſe remettre de ſa conſternation , il ſe
préſenta pour la ſeconde fois ,& fut reçu
avec un applaudiſſement général . Tſiamma
brûloit de prononcer un diſcours , auquel
la joie du Peuple promettoit un
ſuccès éclatant ; il attendit la fin des acclamations
pour parler : mais au lieu de
céder aux mouvemens d'une gaieté décente
, l'aflemblée redoubla ſes clameurs;
ce n'étoient plus des cris de joie , c'étoit
le bruit confus &déſordonné d'une popu-
:
OCTOBRE. 1776. 41
lace effrénée. Enfin le Roi voyant qu'il
lui étoit impoſſible de faire entendre ſa
voix , ſe retira dans le fond de ſon palais
accablé de triſteſſe.
Tout ceci étoit l'ouvrage du Magicien ,
qui avoit changé l'allégreſſe du Peuple en
une fureur immodérée , & qui l'empêchoit
de voir & d'entendre. Tſiamma
ſentoitla puiſſance d'un ennemi , la Fée
Zulmane lui avoit même fait entendre
qu'il en avoit un bien dangereux : mais
jamais elle ne lui avoit dit que c'étoit
Malindock , de peur d'abattre entièrement
fon courage. En même temps il ſe
rappeloit les ſages conſeils de la Fée , &
ne murmuroit pas contre la volonté des
Dieux. Mais des tourmens plus affreux
attendoient le vertueux Thamma.
Les loix du pays exigeoient que le
nouveau Roi fit un pélerinage dans les
premiers temps de fa régence. Tiamma
remplit ce devoir avec plaiſir. Il ſe mit
en chemin vers le Temple du Dieu
Namu-Amida , accompagné des Principaux
de ſon Royaume , & fuivi de pluſieurs
éléphans qui étoient chargés de
magnifiques préſens pour le Dieu. Le
Roi s'étant approché du bois ſacré ,
s'étoit proſterné trois fois pour ſe rendre
42 MERCURE DE FRANCE:
digne des regards de Namu Amida , &
le Peuple qui l'avoit fuivi en foule ,
avoit imité ſon exemple. Les Mages ,
habillés en blanc , étoient venus au-devant
du Roi , en danſant , pour le bénir
&pour recevoir ſes préſens. Mais Malindock
, qui vouloit empêcher le Roide
donner à ſes ſujets un témoignage public
deſa piéré , avoit fubſtitué aux éléphans
richement décorés des ânes décharnés ,
portant des paniers de riz & de féves.
Envain le Roi vouloit s'excufer , on ne
l'écouta pas : les Mages crièrent à l'impiété
& excitèrent le Peuple à venger
l'affront fait à ſon Dieu , & le malheureuxThamma
eut de la peine à ſe ſauver
dans ſon Château où il reſta enfermé
pendant trois jours , fans manger ni
boire, pour appaiſer le courroux du Dieu
Namu- Amida qu'il croyoit avoir itrité.
Le quatrième jour il aſſembla ſon Conſeil
pour délibérer fur les circonstances
fâcheuſes où il ſe trouvoit. Il fut réfola
qu'il enverroit un de ſes ſerviteurs les
plus affidés avec le double des préfens
ordinaires ; les Mages les reçurent , & la
colère du Dieu ſe calma. Mais depuis
cet évènement funeſte , le Roi demeura
toujours chagrin ; ni les affairesde l'Etat,
2
OCTOBRE. 1776. 43
ni'les divertiſſemens multipliés ne purent
le tirer de l'accablement auquel il s'étoit
livré. Son Confeil lui propoſa enfin un
mariage , & le biende ſes ſujets l'y détermina.
On envoya des Ambaſſadeurs au Roi
de l'lfſle de Séran , voiſine de celle de
Nouraffin , pour demander ſa fille , Prin
ceſſe à qui ſes rares qualités , fon ame
ſenſible & fublime avoient fait donner
le nom de Zizizi ; c'étoit en effet la vertu
ſous les traits de la beauté.
Le Roi de Séran s'applaudiſſoit de
pouvoit s'allier ſi étroitement avec le
fils de fon ancien ami , & de refferrer
l'alliance intime des deux Royaumes au
moyen de cette union. Il donna fur le
champſon confentement : mais il exigea
en même temps que Thiamma vint en
perſonne recevoir la Princeſſe de ſamain.
Tiamma ne perdit pas un moment pour
faire ce vovage. Il mit à la voile , fuivi
de cent bâtimens. Le trajet étoit fort'
court; le Roi appercevoit déjà le rivage,
& voyoit d'un oeil fatisfait approcher le
terme preſcrit pour fon hymen. Il n'hé
fita point à en faire l'aveu : un cour
noble& púr ne connoît pas ces déguiſemens
que le vice a décoré du ton impoſant
de bienféances.
44 MERCURE DE FRANCE.
Le vieux Roi de Séran , entouré de
ſes principaux Officiers & de fon Peuple ,
l'attendoit au port. Il étoit prêt à donner
la main au fils de fon ami pour prendre
terre , lorſqu'il s'éleva ſoudain une tem -
pête furieuſe , qui arracha la flotte du
port & la jeta bien loin de l'Iſle ; une
nuit affreuſe enveloppoit le vaiſſeau de
Triamma , & lorſque le brouillard fur
diſſipé , le Roi ſe trouva au port de Nouraffin.
C'étoit Malindock qui avoit fait
naître cette tempête : car l'union de
Tiamma avec la belle Zizizi étoit un
bonheur trop complet pour ce Prince ,
pour que le ſcélérat l'eût pu regarder d'un
oeil indifférent.
Le vieux Roi de Séran étoit religieux
ſans être ſuperſtitieux. Il attribua cet événement
finiſtre à un effet du hafard , &
voulut que le mariage fût conſommé ,
mais fans exiger davantage que Thamma
vint en perſonne à Séran. Il s'embarqua
lui -même avec une ſuite peu nombreuſe ,
& arriva à Nouraſſin ſans en avoir prévenu
Triamma. Ce jeune Prince courut au-devantde
ſon beau père, & lorſque ce reſpectable
vieillard lui eut donné ſa bénédiction
, il lui remit la Princeſſe Zizizi ,
qui voulut ſe jeter aux pieds de Tiamma .
OCTOBRE. 1776. 45
Il la reçut dans ſes bras , & , ſuivant la
coutume du pays , il ôta le voile de fon
viſage en préſence de toute la Cour & du
Peuple , brûlant de voir une Princeſſe
qui paſſoit pour la plus belle perſonne de
l'Orient. Mais quel fut ſon étonnement
lorſqu'il apperçut une figure hideuſe &
effroyable , une tête chauve , un front
ridé , des yeux louches , des joues pâles
& flétries , des dents noires & aigues ,
quipréſentoient le ſpectacle d'un monſtre
ſous le nom de Zizizi .
Thiamma reſta immobile pendant
quelque temps ; la malheureuſe Princeſſe
qui ignoroit la cauſe de cette conſternation
générale , ſe mit àpleurer. Le véné.
rable vieillard voila ſon viſage. Il s'éleva
parmi le Peuple un murmure menaçant ,
&dans les airs on entendoit des ris
ſemblables à ceux d'un Géant féroce . Le
vieux Roi reconnut la voix du Magicien ;
il jeta de la pouſſiere en l'air , prononça
trois fois le nom du puiſſant Namu-
Amida , & les ris du mauvais Génie ſe
changèrent en des hurlemens effroyables
qui ſe perdoient dans des nuages éloignés
.
Le Roi de Séran prit enſuite la Princeſſe
ſa fille par la main, la conduific
46 MERCURE DE FRANCE.
dans l'appartement de Tſiamma , & leur
adreſſa ce difcours : Je vois , mes enfans ,
que les menaces du plus puiſſant des
Magiciens font accomplies; mais je ſais
auſſi que ma mort doit faire ceſſer l'enchantement
, & je n'ai plus que quelques
mois à vivre. Tſiamma , n'abandonnez
pas la Princeſſe ; & vous , ma fille , vous
avez perdu pour quelque temps les charmes
de votre figure ; mais le Magicien
n'a pu vous ravir la vertu & la ſageſſe :
elles vous apprendront à ſupporter votre
infortune. Alors il conduiſit la Princeſſe
devant un miroir ; elle tomba évanouie
-dans les bras. Mais s'étant remiſe d'une
alarme fi excuſable dans une femme , elle
dit à Thamma : Je vois que la main de
notre ennemi commun s'eſt appeſantie
fur ma tête ; vous méritez , Prince , une
épouſe plus accomplie ; vivez content &
heureux fans me haïr : vous êtes libre ,
je m'en retourne avec mon père.
Thamma , qui avoit eu le temps de
revenir de fon premier ſaiſiſſement , fut
attendri par ce diſcours; il prit la Princeſſe
par la main , l'embraſſa , & jura de
l'aimer éternellement. Mais le Peuple ,
qui s'arrête toujours aux apparences extérieures
, ne fut pas également fatisfait
OCTOBRE . 1776. 47
de ce mariage; ilmépriſa la jeune Reine
& en fit l'objet de ſa riſée. Tout ce
qu'elle faifoit pour gagner l'affection du
Peuple & le convaincre de ſes vertus ,
de ſon eſprit, de ſes talens , étoit inutile
, parce que tout le monde étoit
prévenu contre elle .
Ce mépris général , fans aftliger la
Reine , lui faisoit cependant defirer le
rétabliſſement de ſa figure : mais elle
frémiſſoit lorſquelle penſoit que ce fonbaitne
pouvoir être accompli que par lá
mort d'un père qu'elle aimoit fi tendrement.
L'implacable Malindock n'ignoroit
pas que la mort du Roi de Séran
feroir ceſſer l'enchantement , & que cette
mort étoit prochaine; mais il avoit le
projet cruel de rendre Tfiamma encore
plus malheureux par la beauté de la
Reine , qu'il ne l'avoit été par ſa difformité.
Un jour la Reine étant proſternée devant
l'image du Dieu Iſum , & priant
pour la conſervation de ſon père , qu'on
lui avoit annoncé être à l'agonie , elle
fut frappée d'un coup ſemblable à celui
de la foudre. Tſiamma accourut au bruit
qu'il avoit entendu , & trouva la Reine
couchée par terre & évanouie , mais
48 MERCURE DE FRANCE.
d'une beauté dont l'éclat éblouitloit. Lorfque
la Reine eut repris ſes ſens , Thamma
fut fort embarraſfé de lui apprendre
la métamorphoſe qui venoit d'arriver ,
puiſque cette nouvelle renfermoit néceffairement
celle de la mort de ſon père. II
haſarda enfin de lui en parler ; il proféra ,
d'une voix entrecoupée & timide , ces paroles
: La volonté des Dieux... la loi de
la nature... l'âge avancé de votre père...
Eſt- il mort enfin , l'interrompit-elle tranquillement
; il étoit vieux & chagrin ,
fon... A ce mot elle apperçut ſa figure
dans un miroir , elle ſe livra à une joie
immodérée ; oui , c'eſt moi , s'écria-t-elle,
ce ſont ces mêmes traits qui avoient mérité
l'admiration de tout l'Orient. Elle
ne voulut plus quitter ce miroir : tantôt
elle arrangeoit les boucles de ſes cheveux
&en admiroit la beauté : tantôt elle effayoit
différentes façons de rire , pour
choiſir celle qui ſeroit la plus avantageuſe
à ſa phyſionomie. Dans un inſtant , elle
imitoit les regards d'une femme tendre ,
précieuſe , fière , langoureuſe , & s'arrêta
enfin à celui d'une femme impérieuſe ,
qu'elle croyoit être le plus convenable à
ſes yeux noirs. Elle ſe tourna dans cette
attitude vers l'aſſemblée , pour en recueillir
les adorations.
Thamma ,
OCTOBRE. 1776. 49
Thamma , qui avoit remarqué ces
différens mouvemens avec une ſurpriſe
inexprimable , donnoit des marques d'une
agitation extraordinaire . Il préſenta enfin
la main à la Princeſſe : mais elle la retira
froidement , & faifoit à peine attention
au Roi ; elle parut enfin ſe reſſouvenir
qu'il étoit ſon époux , & lui abandonna
négligemment ſa main , ſans distinguer
la tendreſſe avec laquelle il la baifoit ; &
bientôt Tiamma pria les Dieux de reprendre
une beauté qui avoit fait difparoître
toutes les vertus .
Ce changement avoit fait une impref.
fion toute différente ſur le Peuple. La
beauté éclatante de la Princeſſe lui tint
lieu de tour. On admiroit ſon eſprit lorſqu'elle
ne remuoit que le bout des lèvres.
Elle parloit à fon perroquet , &
tout ce qu'elle lui diſoit étoit fublime.
Elle diſtribuoit des aumônes modiques
aux pauvres , & cette action , qui n'avoit
pour objet que d'étaler les graces de ſes
bras , fut appelée bienfaiſance. Une
foule de Poëtes , car il s'en trouvoit à
Nouraſſin , s'empreſſa de chanter ſes
louanges. Tout ce qu'elle diſoit , tour
ce qu'elle faifoit , excitoit l'admiration
du Peuple ; elle cherchoit à plaire à tout
I.Vol. C
50 MERCURE DE FRANCE.
le monde. Le ſeul Tiamma n'eut pas
lieu de ſe louer de ſon affabilité : quand
il vouloit lui adreſſer la parole , elle
prétextoit une migraine ; lorſqu'elle devoit
dîner à ſa table , elle s'étoit propoſé
de jeûner ; lorſqu'il lui diſoit les choſes
les plus tendres , elle carreſſoit ſon petit
chien; s'il étoit de bonne humeur , ſa
gaieté l'offenſoit; s'il étoit triſte , elle
lui faisoit des reproches amers de ce
qu'il affectoit des chagrins en ſa préſence.
Tout ce que Tiamma approuvoit
étoit blâme ; ſon exemple fut
bientôt ſuivi par les femmes de ſa cour.
Les Médecins déclarèrent que c'étoit
une maladie contre laquelle il n'y avoit
point de remède , & conſeillèrent à leurs
maris de ſupporter patiemment cette humeur
capricieuſe , puiſqu'on ne pouvoit
pas la changer.
Le terme où l'enchantement devoit
finir approchoit enfin , & Malindock
avoit réſervé au vertueux Thamma le
coup le plus ſenſible pour cette époque. Il
ſe répandit un bruit dans Nouraffin que
deux Princes de Siam étoient en guerre.
Le plus foible de ces deux Princes étoit
ami & allié de Tiamma ; il ne perdit
pas un inſtant pour voler à ſon ſecours :
OCTOBRE. 1776. SI
mais en débarquant , Thamma trouva
tout le pays dans une paix profonde ,
qui ne fut interrompue que pour repouffer
les troupes de Tiamma , qu'on prenoitpour
des ennemis.
Pendant l'absence du Roi , Malindock
avoit pris la figure de Tſiamma , & avoit
fait accroire au Peuple qu'en revenant de
ſon expédition il avoit devancé les troupes
pour recourir à la défenſe du Royau
me, qui étoit menacé d'une invaſion de
la part de ſes ennemis. Malindock avoit
ſugagner l'amitié de la Princeſſe, en fatisfaifant
continuellement ſa vanité , de forte
qu'elle commençoit à l'aimer & à trouver
des charmes dans ſa ſociété , & bientôt
lesGrands& tout le Peuple ſe rangèrent
de fon côté.
Tiamma , en arrivant à Nouraffin ,
trouva tout le Peuple ſous les armes ,
prêt à lui diſputer l'entrée du port. Son
courage lui fit encore furmonter ce nouveau
contre- temps , & malgré la réſiſtance
qu'il trouva , il débarqua & demanda
d'abord à voir ce rival audacieux qui
oſoit lui difputer ſon trône & fon épouſe.
Thamma fut frappé lui même de la refſemblance
qu'il y avoit entre leurs figures
; le Peuple étoit en ſuſpend , & la
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
Reine donnoit la main à Malindock.
Alors le Roi ne pouvant plus foutenir ce
cruel ſpectacle , propoſa un combat fingulier
à ſon ennemi. Malindock l'accepta
, plein de confiance dans les reffources
de ſon art. Une plaine ſituée
près de la ville , fut choiſie pour le
champ de bataille ; la Reine s'y laiſſa
conduire par Malindock ; une foule innombrable
de Peuple s'y rendit.
Divine Zulmane , s'écria Thamma, ſi
la vertu & l'innocence opprimées a des
droits fur ta protection , ſoutiens mon
bras & mon courage. En diſant ces mots ,
il s'élança ſur le ſcélérat le ſabre à la
main : mais tous les efforts de ſon noble
courage ſe brisèrent contre la force du
Magicien ; il fut terraſfé , & Malindock
étoit prêt à lui arracher la vie.
Dans ce moment la Fée Zulmane apparut
dans un globe de feu , tenant un
taliſman dans ſa main gauche , ſur lequel
étoitgravé le nom du Dieu Namu-Amida.
Le Magicien trembla à l'aſpect de ce
nom, & voulut prendre la fuite : mais
les forces lui manquerent , & il tomba
par terre. Il ſe changea dans le même
inſtant en un géant épouvantable & youlut
combattre la Fée : mais elle lui préOCTOBRE.
1776. 53
ſenta le talisman , & il tomba pour la
ſeconde fois à terre comme un enfant.
Il ſe changea enſuite en un rocher pour
ſe rendre inſenſible à la vue du talifman
: mais il fondit comme un monceau
de neige. Il ſe changea enfin en un torrent
rapide , & entraîna le malheureux
Tiamma qui étoit étendu ſur la terre
fans connoiſſance ; il étoit temps de
mettre une fin à ſes perſécutions. La Fée
ſe jeta au milieu du torrent , le deffécha
ſur le champ par la force du talifman &
en retira Tiamma , qui reſſembloit à
un homme revenu d'une profonde lé.
thargie ; elle le conduiſit vers la Reine
couchée au pied d'un arbre pendant le
combat , & qui avoit également perdu
les ſens , mais qui les reprit avec fon
premier caractère , après que la Fée eut
appliqué le taliſman ſur ſa poitrine. Les
deux époux ſaiſis d'admiration & de reconnoiſſance
de voir enfin luire un nouveau
jour ſur leur deſtinée , & de ſe voir
délivrés d'un ennemi irréconciliable, voulurent
ſe jeter aux pieds de la Fée ; mais
elle les quitta & s'éleva dans la plus haute
région des airs .
Depuis ce temps Tfiamma jouit en
paix du rang diftingué auquel il avoit été
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE,
deſtiné en naiſſant , & qu'il avoit ſi bien
mérité par le courage & la fermeté inaltérable
qu'il avoit montré au milieu des
combats & des affauts qu'il avoit ſans
ceffe été obligé de foutenir contre les
rigueurs du deſtin. Il ſe forma dans fon
palais un réduit folitaire , où il goûtoit
une douceur inexprimable en ſe rappelant
ſes peines paſſées & les leçons de la
Fée , qui lui avoit toujours dit qu'une
félicité ſans mélange étoit une chimère ,
& que la vie la plus heureuſe étoit celle
dont le cours eſt ſemé de moins d'infortunes.
Dans cette retraite philoſophique ,
Thiamma ſe plaiſoit à ſe rapprocher de
la vérité , de la nature & de lui même.
Le reſte de ſon temps étoit employé à
faire le bonheur de fes ſujets.
Un ſeul Prince fut le fruit du mariage
le plus heureux , foriné d'abord fous de
fi cruels aufpices. Il réuniſſoit tous les
ſentimens de ſa mère & toutes les qualités
de ſon père. Une éducation brillante
cultiva ces riches préſens de la nature ,
& en fit le Prince le plus accompli.
Thiamma parvint à un âge fort avancé;
& lorſqu'il eut payé le tribut à la nature ,
la Reine fit conſtruire un Temple ſuperbe
à ſa mémoire , où elle paſſa le reſte de
2
OCTOBRE. 1776 . 55
ſes jours comme Grande-Prêtreffe. Le
nom de Tſiamma fut à jamais chéri dans
tous le pays : on le cita toujours pour
exprimer l'aſſemblage de toutes les vertus
; les malheureux trouvoient de la
conſolation près de ſon tombeau , &
la jeuneſſe alloit puiſer dans ſon Temple
des leçons de conſtance dans l'adverſité.
Traduit de l'Allemand , par M. Papelier.
Traduction du commencement du Livre
XVIIIe de l'Iliade d'Homère , Piece
manuscrite qui a concouru pour le prix
de l' Académie Françoife.
Me quoque muſarum ſtudium fub nocte filenti
Artibus affuetis ſollicitare folet.
CLAUD. Pr. L. III. de Raptu Proferp.
TANDIS que du combat la fureur homicide ,
Pareille aux tourbillons d'un élément avide ,
Dans les champs dévaſtés ſe répandoit encor ,
En proie à ſa douleur , le fils du vieux Neſtor ,
Député vers Achille , & d'un triſte meſſage
Civ
36 MERCURE DE FRANCE.
Fidele à s'acquitter , voloit ſur le rivage.
Languiſſamment aſſis , feul devant les vaiſſeaux,
Achille en ce moment ſemble prévoir ſes maux ;
Les yeux baignés de pleurs , ce Héros en filence ,
Aux plus cuiſans chagrins ſe livroit par avance.
Il regarde , il voit fuir dans les champs Phrygiens
Les bataillons épars des triſtes Argiens;
Quevois -je ? ſe dit- il ; ô funeſte préſage !
Patrocle... ç'en eſt fait , les Grecs ont l'avantage.
L'imprudent! contre Hector... en devais-je douter?
A de pareils haſards devois je l'expoſer ?
Thétis me l'avoit dit : crains un ſort trop fragile !
Crains d'avoir à pleurer ſur l'émule d'Achille !
Le plus vaillant des Grecs doit périr en ces lieux.
Il n'eſt plus... Antiloque apparoît à les yeux :
Achille , lui dit- il , verſant des flots de larmes ,
Je viens... Patrocle eſt mort , Hector a pris les
armes.
Il dit : Achille écoute; une ſubite horreur ,
Comme un nuage épais a paflé dans ſon coeur.
Il pâlit , il s'agite; & , guidé par la rage ,
D'un ſable impur & noir il couvre ſon viſage ;
Il ne le ſoutient plus ; ſon corps , en vacillant ,
Tombe & roule à grand bruit ſur le gravier brûlant;
Ses cheveux ſont épars : leurs treſſes arrachées
OCTOBRE. 1776 . 57
Souillent de leurs débris ſes mains enfanglantées.
Il s'écrie. Hors du camp , tremblantes à ſa voix ,
Ses captives en foule , & celles qu'autrefois
Patrocle obtint du fort , accourent & gémiſſent.
Dubruit de leurs clamcurs les plaines retentiſſent.
Antiloque s'avance , & , par d'heureux ſecours ,
D'Achille malgré lui tâche à lauver les jours .
Il le preſſe en ſes bras , il éloigne les armes ,
Etloulage les maux en répandant des larmes.
Cependant , enfoncé dans ſes chagrins amers ,
Achillede ſes cris troubloit le ſeindes mers .
Du ſéjour ténébreux de ſes grottes humides ,
Sa mere l'entendit ; le choeur des Néréïdes ,
Autourd'elle empreſſédans ces affreux inſtans ,
Répondà ſes claneurs par de triſtes accens :
Elles frappent leur ſein : «O cheres foeurs , ditelle
,
Contemplez tout l'excès de ma peine cruelle !
Le ciel , je l'avouerai , protegeant mes amours ,
M'a fait mere d'un fils & confervé ſes jours.
Mes foinsont cultivé cet arbuſte docile ,
Er déjà des Troyens il fait trembler la ville;
Mais que me fait à moi ce fantôme d'honneur ,
Le fils d'une Déeſle , ô comble de douleur !
Ce fils toujours ſi cher à mon ame charmée ,
Ne reverra jamais le palais de Pélée.
Encore ſi ſes jours près d'être moiſionnés ,
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
:
Par de cruels chagrins n'étoient empoisonnés ;
Mais tas !je ſuis Déefle , & ma gloire importune
Ne peut d'un fils ſi cher adoucir l'infortune.
Allons ,je veux le voir , je veux , fije le puis ,
Partager ſes malheurs ou calmer fes ennuis».
Elle part à cesmots : des filles de Nérée
La Déeſſe à l'inſtant ſe voit environnée :
Toutes , pour la ſervir , veulent ſuivre les pas.
L'onde s'ouvre & Aéchit ſous leurs divins appas.
Elles fortent des flots; la Déeſſe empreſſée
Regarde , & près du camp voit le fils de Pélée :
Elle vole , l'embraſle. « Eh quoi! mon fils , des
pleurs! : 2
Quoi ! pourrois tu du fort accufer les rigueurs
Tu t'es vengé des Grecs; leur valeur inutile
Reconnoît à préſent ce que peut un Achille.
Les Dieux t'ont exauce ... Que dites- vous , ôciel !
Devoient- ils exaucer un defir criminel ?
LesDieux m'ont tout ravi ,leur funeſte puiſſance
Acomblémes malheurs en ſervant ma vengeance.
J'ai perdu monami , le ſeul cher à mon coeur ;
J'avois mis en lui ſeul ma gloire&mon bonheur.
Thétis, Patrocle eſt mort, un monſtre ſanguinaire
da
?
Hector , à ce Héros a ravi la lumiere
Et ces divins préſens ſi long temps redoutés ,
Sur fon corps enpartant par moi - même attachés, 1
OCTOBRE. 1776 . 59
2
Ces armes dont Vulcain daigna vêtir Péléc ,
Dans ce jourmémorable où le Dieu d'hyménée
L'uniflant avec vous par des noeuds éternels ,
L'égala pour un temps aux plus fiers Immortels ;
Un vainqueur infolent , un Troyen les poſlede !
Je ne puis réſiſter au chagrin qui m'obſcede.
Infortunés parens , ô Pélée ! ô Thétis !
Pourquoi faut- il qu'hymen , hélas ! vous ait unis ?
Eft- ce pour me pleurer ? Car , ſi je vis encore ,
C'eſt pour venger les jours d'un ami qui m'implore
,
Je veux que ſous mon bras... Achille , y penſez
vous ?
Je fais qu'il faut qu'Hector expire ſous vos coups ,
Rien ne peut adoucir votre mortelle haine ;
Mais ſongez que s'il meurt votre perte eſt prochaine.
Eh ! que m'importe à moi , répondit le Héros ?
Mourons , le trépas ſeul peut terminer mes maux :
Mourons , pourvu qu'Hector , couché lur la pouffiere
Sous la lance d' Achille ait perdu la lumiere.
Moi , je craindrois la mort quand Patrocle n'eſt
plus!
Quand Patrocle desGrecs conduiſant les Tribus
Aux dépens de ſes jours a ignalé lon zele ;
Quand, par un coup affreux , l'amı le plus fidele
Loindes ſiens , avec moi venu dans ces climats
وا
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE .
Peut- être en m'implorant a reçu le trépas.
Je n'ai pu le ſauver , & je reſte tranquille !
Patrocle & ſes amis ne trouvent plus d'Achille !
Qui ! moi ! j'irois ſans gloire , abandonnant ces
lieux ,
Au fond de mon palais couler des jours honteux ,
Et de mon triſte poids la terre ſurchargée...
Non , qu'à jamais plutôt d'ici bas exilée ,
Etdu brillant ſéjour des heureux Immortels
La colere en cent lieux promene ſes autels ;
Ses poiſons , qu'en douceur le miel égale à peine ,
Enivrent le plus ſage : une vapeur foudaine
Saifit fes ſens troublés , l'agite avec fureur ,
Et le ſage n'eſt plus qu'un objet de terreur.
Trop long-temps la barbare excita ma vengeance;
On m'a ravi Parrocle , il n'eſt plus d'autre of
fence ;
J'oublie Agamemnon , ſa haine& fes forfaits;
Jen'ai plus qu'un mortel à punir déſormais 2.
Je dois mourir , eh bien ! le grand Alcide
même,
Alcide a du deſtin ſubi la loi fuprême.
Le fils de Jupiter , qu'honoroit ſa faveur ,
Il eſt mort , comme lui mourons avec honneurs
Mes jours vont s'envoler , je veux en faireuſage ,
Je veux queTroie encor connoifle mon courage.
Hector , tu vas frémir ; pleure , Andromaque ,
pleure;
OCTOBRE. 1776. 61
Troyennes , couvrez vous des plus noires couleurs
.
Vos époux vont d'Achille éprouver la vaillance ,
Et vous faurez bientôt ce que peat ma préſence ».
Thétis , en ſoupirant , ſe ſoumet aux deſtins .
« Je ne puis qu'approuver vos généreux deſleins ,
Lui dit- elle , un ami vous demande vengeance :
Mon fils , puiſqu'il le faut , volez à ſa défenſe ;
Mais fongez- vous qu'Hector , plus vain , plus
glorieux ,
De vos armes couvert le montre à tous les yeux.
L'inſenſé va mourir... & ſe croit invincible !
Cher Achille , à mes pleurs ſi vous êtes ſenſible ,
Attendez que l'Aurore éclairant ces climats ,
Me ramene en ces lieux pour armer votre bras :
Je vais trouver Vulcain . Vous , filles de Nérée ,
Raſſurez de ce Dieu la tendreſſe alarmée ,
Dites-lui quels deſſeins agitent mes efprits :
Partez .. Thétis échappe à leurs regards ſurpris.
Les Nymphes à ſa voix rentrent au ſein des ondes.
Cependant diviſés en troupes vagabondes ,
Les foibles Argiens , de frayeur palpitans ,
Déjà de l'Hélefpont touchent les bords ſanglans ,
Et le corps de Patrocle étenduſur l'aréne ,
En butteà tous les traits d'une armée inhumaine,
Vadu Troyenbarbare aflouvir la fureur.
62 MERCURE DE FRANCE.
Envain pour le ſauver ſes amis pleins d'ardeur,
Epuiſent leurs efforts ; un mortel intrépide ,
Hector , tel en ſon vol que la flamme rapide ,
S'élance , les atteint. Les chefs & les foldats
Attentifs à la voix volent tous ſur ſes pas.
Il s'écrie , & déjà s'empare de ſa proie :
Des Ajax à l'inſtant la vertu ſe déploie.
Trois fois il la ſaiſit , trois fois leur bras vengeur
Oppoſe à fon courage une noble valeur.
Tel on voit des bergers , lorſque la nuit plus
ſombre
Vient d'obſcurcir les airs de ſes épaiſſes ombres ,
D'un regard attentifveiller ſur leurs troupeaux ,
Un lion ſe préſente & brave leurs aflauts.
Tel Hector repouffé s'anime davantage ;
Il triomphoit déjà , tout cédoit à ſa rage,
Si Junon en ſecret , dans ſes ſombres chagrins ,
N'eût faitdeſcendre Iris au ſéjour des humains.
Elle apperçoit Achille , & d'une voix rapide :
ec Levez vous , lui dit- elle , ô vous du fierAtride,
Vous , des plus grands guerriers rival victorieux ,
Sauvez de votre ami les reſtes précieux ;
On s'arrache ſon corps ,& les Grecs ſansdéfenſe
Ne peuvent des Troyens réprimer l'infolence.
Venez , déconcertez leurs projets inhumains ,
OCTOBRE. 1776. 3
Venez , ou pour jamais Patrocle eſt en leurs
mains.
Hector , déjà rempli d'une cruelle joie ,
Hector veut de ſa tête orner les murs de Troie.
Sauvez-le; pourriez-vous demeurer plus longtemps?
Déjà je crois le voir dans leurs murs triomphans ,
Je crois voir de leurs chiens les meutes affamées ,
Déchirer dans leurs jeux ſes chairs défigurées.
Recevrez-vous Patrocie en cet affreux état ? »
a Iris , vous augmentez le trouble qui m'abat ,
Lui dit-il ; mais quels Dieux ſenſibles à mes peines
Vous font pour un mortel deſcendre dans ces
plaines?
«Junon, qui de ſon rang oubliant la hauteur ,
Nepeut voir fans chagrin languir votre valeur ,
Vent,àl'inſçudes Dieus , venger votre querelle , "
Etpour yousanimerdaigne employer mon zele >>i
«Eh! comment, dit Achille , affronter les combats?
Hector a mon armure , &je n'ai que mon bras.
Mais Thétis va venir , ſa parole eſt fidele ,
Erjattends de ſes mains une armurenouvelle
Qu'aura forgé Vulcain dans ſes vaſtes fourneaux.
Leſeul Ajax d'Hector repouſſe les aflauts
..
64 MERCURE DE FRANCE.
Delui ſeul cependant je puis vétir les armes ».
Je le fais ; mais livrés aux plus vives alarmes ,
Les foibles Argiens font toujours pourſuivis .
Achille , voulez- vous écouter mes avis ?
Des bords de ce foſſé montrez - vous aux armées.
Les Troyens vous verront , leurs troupes confternées
S'arrêteront peut- être , & lesGrecs refpirans ,
Sentiront la valeur renaître dans leurs ſens ».
Elle dit : &déjà fend la voûte éthérée.
Il ſe leve auſſi-tôt; du hautde l'empirée
Pallas le voit , deſcend dans le vague de l'air ,
Sous l'égide effrayant elle le tient couvert ,
D'un or mobile & pur elle forme un nuage ,
L'en couronne , & d'éclairs enfiamme ſon viſage:
Tels on voit,dans lejour,du ſommet des fignaux,
Des tourbillons épais s'élever ſur les eaux ,
Quanddesbords Egéens une ville éplorée
D'ennemis trop puiſſans ſe voitenvironnée;
Mais fitôt que Phoebus s'eſt plongé dans les mers ,
La flamme s'apperçoit des rivages divers ,
Et les peuples voiſins , empreſlés à s'y rendre , i
Semblent briguer entre eux l'honneur de la dé
"
fendre.
Ainfi brilloit Achille , un déluge de feux
1
OCTOBRE. 1776. 65
Sembloit jaillir au loin de ſon front radieux,
Sur les bords des remparts il court , monte &
s'arrête ;
Pallas de feux nouveaux fait rayonner ſa tête.
Il s'écrie , elle auſſi fait entendre la voix ,
Et tous les Phrygiens frémiſſent à la fois.
Telle du haut des tours d'une ville puiſſante ,
Réſonne en longs éclats la trompette bruyante ,
Quand l'ennemi nombreux l'enceint de toutes
parts.
Tel il tonne. A la voix les bataillons épars
Se refoulent ; ſoudain les courſiers en furie
Reculent dans les rangs de l'armée ennemie ,
Et ſous leurs chars ſanglans , confondus &briſés ,
Ecrafent les Troyens de leurs armes percés ;
Envain leurs conducteurs qu'éblouit ſon vilage ,
Veulentdans ce déſordre arrêter le carnage.
Achille d'un regard les fait pâlir d'horreur ,
Il tonne par trois fois & trois fois eſt vainqueur ;
Douze des plus vaillans giſſent dans la pouſſiere.
Cependant les Ajax , pleins d'une ardeur guerriere ,
Aceux des autres Grecs uniflant leurs efforts ,
DePatrocle ſanglant ont délivré le corps ;
Ils l'emportent en foule , & fur un lit funebre
Poſent les reſtes froids de ce guerrier célebre ,
Les arroſent de pleurs ; Achille eſt auprès d'eux ,
66 MERCURE DE FRANCE:
Une vapeur brûlante échappe de les yeux ;
Il pleure cet ami jadis couvert de gloire ,
Et qu'on ne verra plus aux champs de la victoire.
Les Adieux d'Andromaque & d'Hector ,
Pièce manufcrite. Iliade , Livre VI.
ARRETE , cher époux : un funefte courage
Te fait chercher la mort au printemps de ton âge.
Ah ! du moins ſois touché de mon cruel deſtin .
Tu vas me laiſſer veuve & ton fiis orphelin .
Tous les Grecs conjurés t'arracheront la vie.
Dieux ! que dans le tombeau je ſois entevelic ,
Avantque mon époux , le rempart des Troyens ,
Sous le glaive ennemi tombe aux champs Phrygiens
.
Si tu péris , Hector , ta veuve abandonnée
Coulera dans les pleurs ſa vie infortunée.
Jen'ai plus de parens dans ce triſte Univers.
O ſouvenirs cruels ! ô funeſte revers !
Hélas! j'ai vu mon pere immolé par Achille * ,
Cevainqueur furieux , l'effroi de ma famille.
* On a cru pouvoir ne pas traduire quelques vers en
cet endroit fans crainte de défigurer Homere , parce que
ces vers en françois ſemblent couper le fil du diſcours.
:
OCTOBRE. 67 1776 .
J'ai vu Thebe fumante en proie à ſes ſoldats,
Et ſept freres plongés dans la nuit du trépas.
Quands ma mere échappée à la flamme , au carnage
,
Recueilloit d'un époux le ſanglant héritage ;
L'inflexible Diane a percé de les traits
Ma déplorable mere au ſein de ſon palais .
Hector , tu me tiens lieu de ma famille entiere.
Ah! dérobe au trépas une tête ſi chere.
Prends pitié d'Andromaque & d'un malheureux
fils,
Eſclave ſi tu meurs , couronné ſi tu vis.
Demeure au pieds des murs près du figuier ſauvage
:
Là , des Troyens vaincus ranime le courage.
Trois fois nous avons vu le fier Agamemnon ,
L'impétueux Ajax attaquer llion .
Sans doute de Calchas la fatale ſcience
Afaitconnoître aux Grecs ce rempart ſans défenſe;
Et pour notre ruine ardens , victorieux ,
Il ſe frayent dans Troie un chemin glorieux .
Je connois , dit Hector , les maux de ma patrie ;
Et tes pleurs ont coulé dans mon ame attendrie.
Mais je ne puis combattre à l'ombre des remparts.
Que diroient les Troyens , ſi loin du champ de
Mars
A
Ton époux fans honneur caché ſous les murailles ,
i
68 MERCURE DE FRANCE.
Par une lâche crainte évitoit les batailles ?
Nourri dès mon enfance à l'horreur des combats ,
Toujours au premier rang j'ai bravé le trépas ,
Et d'un pere fameux foutenant la mémoire ,
Jedois ceindre mon front des lauriers de la gloire.
O ma chere Andromaque ! un jour fatal viendra ,
Unjour où par la flamme Ilion périra ;
Mais ni d'Hécube aux fers la douloureuſe image ,
Ni Priam égorgé par un vainqueur ſauvage ,
Ni tous mes freres morts ſur le ſable étendus :
Non , rien ne fait horreur à mes lens éperdus
Autantque tes ſanglots & ton trouble effroyable ,
Lorſqu'en nos murs fumans unGrec impitoyable
Te mettra dans ſes fers , &, repaſſant les flots ,
Te menera captive aux rivages d'Argos.
Expolée aux dédains d'une fiere maitreſſe ,
Tu traîneras tes jours eſclavedans la Grece ;
Et ceux qui te verrontles yeux noyés de pleurs ,
D'un fort injurieux éprouver les rigueurs ,
Diront pour t'inſulter : C'eſt l'épouſe chérie ,
C'eſt la veuve d'Hector qui ſauvoit ſa patrie .
Ces mots , ces triſtes mots te perceront le coeur;
Et tu ſoupireras , dans ton cruel malheur ,
Après un tendre époux qui , vengeant ton outrage ;
Pourroit ſeul t'arracher à ce dur eſclavage.
Mais avant que le ciel foit frappé de tes cris ,
Qued'unGrec odieux tu ſouffres les mépris ,
Puifle , hélas ! ton Hector , couchédans la pouffiore
,
OCTOBRE. 4776. 69
Ne plus voir du ſoleil l'éclatante lumiere.
A ce triſte diſcours avançant quelques pas ,
Pour embrafler ſon fils le Héros tend les bras;
Mais l'enfant ébloui voit avec épouvante
Le panache flottant, l'armure étincelante ;
Au ſeinde ſa nourrice il ſe cache de peur.
Andromaque ſourit de ſa vaine frayeur .
Alors ôtant ſon caſque ,Hector avec tendreſſe ,
Dans ſes bras paternels prend ſon fils , le careſſe ;
Etpar un doux tranſport l'élevant vers les cieux ,
Invoque Jupiter & tous les autres Dieux :
• Exaucez , Dieux puiflans , mon ardente priere ;
Faites qu'un jour , ſuivant les traces de ſon pere ,
Et parmi lesTroyens ſignalant la valeur ,
Mon fils ſoit d'Ilion l'illuſtre défenſeur.
Lorſque vainqueur , chargé de dépouilles ſanglantes
,
Mon fils ramenera ſes troupes triomphantes ,
Qu'auloin ſur ſon paſlage il entende ces mots :
Ce Prince a de ſa race effacé les Héros.
Puifle ſa tendre mere en treflaillir de joie ,
Etcouler d'heureuxjours dans la ſuperbe Troie ! =
Il dit ; & tranſporté par l'amour paternel ,
Dépoſe Aikyanax dans le ſein maternel .
Andromaque reçoit cet enfant plein de charmes
Avec un doux ſourire entremêlé de larmes.
70 MERCURE DE FRANCE.
Hector lui parle ainſi , touché de ſa douleur:
Bannis ce noir chagrin qui conſume ton coeur,
Chere épouſe , le fer d'une main ennemie ,
Sans l'ordre du deſtin ne peut trancher ma vie.
Je ſuivrai des humains l'irrévocable (ort.
Le lâche ou le héros n'évitent point la mort.
Rentre dans ton palais ; & pour charmer ta peine ,
Tourne d'un doigt léger les fuſeaux & la laine.
Mon deſtin glorieux eſt de venger l'Etat .
Adieu , l'honneur me parle & je vole au combat.
Aces mots reprenant ſon caſque formidable ,
Hector court ſignaler ſa valeur redoutable;
Mais Andromaque en pleurs quitte à pas lents ces
lieux ,
Et tournant ſes regards , ſuit ſon époux des yeux.
Elle arrive au palais : ſa douleur & ſes larmes
Des eſclaves en deuil augmentent les alarmes.
Hélas ! fon tendre amour craint un funeſte ſort ,
Et ce Héros vivant eſt pleuré comme mort.
Par M. l'Abbé Potet , Profeſſeur au Collège
Mazarin.
*
OCTOBRE. 1776. 78
LES DEUX ROSES.
AIR : Que ne fuis-je lafougere.
Lajeune Life attendrie
De tous les ſoins d'Alcidon ,
Un beau jour dans la praitie
D'une roſe lui fit don ;
Liſe , ſimple en toute choſe ,
Rougit alors juſqu'aux yeux ;
Alors , au lieu d'une roſe ,
Le Berger en voyoit deux .
Des mains de la Paſtourelle
Il prend le cadeau charmant ,
Et toujours plus épris d'elle
Il s'écrie en ſoupirant :
Combien me flatte & m'honore
La roſe que je reçois !
Ah ! qu'Amour me donne encore
L'autre roſe que je vois !
Par Mile Coffon de la Creſſonniere.
72 MERCURE DE FRANCE:
* LA QUERELLE DES DIEUX , ou les
malheurs de l'Homme.
Jo
Fable.
UPITER , Neptune&Pluton
Jadis s'aimoient , vivoient en freres;
L'homme ſentoit moins les miſeres ,
Et tout dans l'Univers en alloit mieux , dit-on.
L'amitié chez les Dieux eſt ſans doute éternelle ?
Point... C'eſt comme ici bas... L'amour, l'ambition
Cauſerent dans l'Olympe une haine cruelle ,
Si bien qu'après grande diviſion ,
Et pour terminer la querelle ,
On en vint au partage.Or , pour ſa portion ,
Jupin prit le gros lot , des cieux il eut l'empire ,
C'étoit l'aîné : Neptune obtint celui des mers ,
Et le triſte Pluton deſcendit aux enfers .
Ami Lecteur vous m'allez dire :
Mais dans ces partagesdivers
Que gagna l'homme ? Rien... Son deſtin devint
pire ,
* On doit diftinguer cette Fable , d'un genre neuf
& philoſophique. Elle eſt attribuée à M. l'Abbé de
Reyrac , Chanoine d'Orléans , Correſpondant de l'Académie
des Inſcriptions & Belles- Lettres.
Ccs
OCTOBRE. 1776. 73
Ges trois Dieux à l'envi l'accablerent de maux ;
Chacun dans les Etats lui déclara la guerre ;
Jupiter en courroux le frappa du tonnerre ;
Neptune mugiſlant l'engloutit dans les flots ,
Et Pluton l'enchaîna dans ſes brûlans cachots .
LE
E mot de la première Enigme du
volume précédent eſt Chat ; celui de
la ſeconde eſt le Peigne ; celui de la
troiſième est le Fard. Le mot du premier
Logogryphe eſt Soulier, où fetrouve
fol, fi , re , rofe , or , roue , rufe , Loire ,
ofier , lie , ris , ourse , fuie , rue; celui
du ſecond eſt Bourrée ( air de muſique ) ,
& bourrée ( fagot ) .
ÉNIGME.
De mon être charmant digne ouvrage de l'art ,
L'idée ingénieuſe eſt due à la nature.
છદ્ધ છે છ?ે??
Comme elle , ſimple , unie , agréable fans fard ,
De monilluſtre auteur je n'ai point l'impoſture. -
Je ſuis par la Beauté recherchée en tous lieux ,
1. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
Et fur-tout , en ſecret , près de moi je l'attire ;
Je ne ſaurois lafler ſes regards curieux :
Jamais Amant n'obtient ſi ſouvent un ſourire;
Mais froide , inanimée , ignorant le defir ,
Par les Belles je ſuis en vain bien accueillie ,
Si je vois leurs attraits , je les vois ſans plaiſir ,
Et mon deſtin , hélas! n'eſt point digned'envie.
Ah ! du temps queje perds les momens précieux ,
S'ils étoient accordés à ta brûlante flamme ,
Seroient par toi , Lecteur , employés beaucoup
mieux.
Quen'as- tu ces momens ! ou que n'ai -je ton ame !
ParM. le Méteyer.
EN
71.
AUTRE.
N VAIN par un travail opiniâtre , aſſidu ,
La philoſophique engeance
A cru pénétrer mon eſſence :
Pour me trouver , ils m'ont perdu .
Je ſuis maîtrede la Nature ,
Je fais naître & mourir les brillans Potentats ,
Je forme &détruis les Etats ;
Tu me perds en mettant ta tête à la torture.
Par M. Hubert.
OCTOBRE. 1776 . 75
AUTRE.
AUTANT qu'il eſt de ( oeurs à la cour d'Apollon ,
Nous fûmes de tout temps de compagnes ſur terre;
Mais tandis que la paix regne ſur l'Hélicon ,
Les mortels ici bas nous déclarent la guerre.
Sur un champ de bataille ils s'arment contre nous;
Toujours victorieux nous nous voyons vaincues :
Mais, ô fort accablant ! par un ſeul de leurs coups ,
Nous pouvons à la fois être toutes battues.
Ne t'imagines pas que nos divers aflauts
Soient dans le fond , Lecteur, de ſimples bagatelles:
Car nos fiers ennemis ſont ſouvent des héros ,
Et les bombes toujours ſont leurs armes mortelles.
Avantde te quitter , ſache que nos tyrans
Se comptent par milliers, qu'ils inondent la terre ,
Qu'on en trouve par- tout ; que la ville, les champs
Nous font égalementune éternelle guerre.
Par M. Lavielle , de Dax.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
A
LOGOGRYPΗ Ε.
DMIRE , cher Lecteur,,monbizarre deſtin ,
Il faut qu'avec ſept pieds je marche ſur le ventre :
Il faut juſqu'à ce que j'y rentre ,
Queje morde la terre , & je chante au lutrin !
Oquel galimathias ! tu ris , Lecteur malin ?
Femme , hais moi , ta haine eſt légitime ,
Je fis tous tes malheurs , ta mort même eſt mon
crime.
Par M. Huet de Longchamp.
AUTRE.
DiE nature &de nomje luisun quadrupede.
Sil'on me coupe un pied , je reſte , en bon latin ,
Un petit animal fléau du genre humain .
Déjà deux animaux ! Voulez - vous un remede
Pour me rendre à l'inſtant un être ſans chaleur ?
Remettez moi le pied ; je ſuis parfum , couleur,
ParM. Lap. fils , de Lyon.
OCTOBRE. 1776. 77
P
AUTRE.
LEUREZ, pleurez aimable Aurore ,
Pleurez & me donnez le jour :
Née à peine , j'irai dans les jardins de Flore
Pour vivifier à mon tour.
Et vous , jeunes boutons , ſi vous voulez éclore ,
Obénſez à mon amour ,
Pendantqu'il en eſt tempsencore ;
Bientôt Phébus, par ſon retour ,
Doit invisiblement m'attirer à ſa cour.
Unpied de moins , je ſuis une fleur bien aimée,
Souvent aux Belles comparée ,
Fleur que l'on cueille rarement
Impunément.
Otez m'en deux, je ſuis dans l'oeil de la Bergere
Quand fonne l'heure du Berger ,
Heure aux tendres Ainans ſi chere ,
Qu'à foixante ans, hélas ! on n'entend peu fonner.
Par M. Gazil , fils .
N. B. Nous donnerons dans le second volume
du mois, la musique & les couplets qui devoient
trouver ici leur place.
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
L'esprit des usages & des coutumes des
différens Peuples , ou obſervations tirées
des Voyageurs & des Hiftoriens ;
par M. de Meunier; 3 vol. in- 8º . A
Paris , chez Piffot , Lib. quai des Auguſtins.
L'ÉTUDE des Nations eſt une étude digne
de la curioſité de l'eſprit humain ;
& cependant rien n'eſt ſi commun que
l'ignorance où nous vivons des moeurs ,
des coutumes , du caractère des Nations ,
foit anciennes , ſoit modernes . On nous
reproche de ne pas chercher à connoître
davantage les Peuples voiſins avec lefquels
nous avons des relations d'intérêt ;
les moeurs de notre patrie même nous
font étrangères . Croirions- nous pouvoir
nous fuffire à nous- mêmes ? La vanité
nous porteroit- elle à ne rien appercevoir
d'estimable au -delà de nous ? Cette indifférence
ne feroit elle pas plutôt une
ſuite de notre goût pour tout ce qui eft
amuſement , & de notre averfion pour
OCTOBRE. 1776. 79
tout ce qui exige un peu de réflexion &
de travail ? Les traits perſonnels qui diftinguent
tous les hommes , cette variété
immenſe de caractères & d'uſages qu'on
remarque dans chaque Nation , doivent
échapper néceſſairement aux eſprits légers
& ennemis de toute étude réfléchie .
Le progrès des lumières & les connoiffances
philoſophiques qui ſe ſont ſi
fort multipliées depuis plus d'un fiécle ,
devroient nous avoir perfuadé que rien
n'eſt plus ridicule que le préjugé qui ne
nous fait eſtimer que notre Nation . Ne
devons nous pas au contraire reconnoître
le bien & l'aimer par tout où il ſe trouve ?
La variété des inſtitutions qui ſe ſont
établies dans chaque pays , la fingularité
des uſages arbitraires , peuvent elles nous
empêcher de regarder tous les hommes ,
même les plus barbares , comme les en -
fans d'une même famille pour lesquels
nous devons conſerver l'intérêt le plus
tendre ? Un vrai Philoſophe , ſans ceffer
d'appartenir à la patrie & de lui confacrer
ſes talens , ne doit il pas aſpirer à
être l'homme de tous les temps & de
toutes les Nations ? Convenons donc que
rien ne peut justifier notre négligence à
nous inftruire de tout ce qui a rapport
Div
80 MERCURE DE FRANCE..
aux diverſes Nations qui compofent le
gente humain. Plus le champ de l'obfervation
s'eſt étendu , plus il préſente
d'époques à parcourir , plus cette étude
eſt devenue néceſſaire & intéreſlante.
Nous convenons toutefois que le plaifir
d'étudier l'eſprit d'une Nation , croît en
proportion du rôle que cette Nation joue
furle Théâtre de l'Univers , & de l'inté .
rêt que nous avons à le connoître . Nous
devons par conféquent étudier les moeurs
desAnglois avant celles des Nations éloignées
avec leſquelles nous n'avons pas
les mêmes rapports . Rien de ſi aiſé que
de ſuivre cet ordre , & d'approfondir le
génie de nos voiſins avant d'étudier les
moeurs des Nations anciennes & éloignées
de notre patrie. Mais pour nous
livrer à cette étude i intéreſſante & fi
digne de la curioſité de l'eſprit humain ,
& y faire promptement des ſuccès , il
faut ſavoir rapprocher les moeurs , les
uſages , les coutumes & les loix des différens
Peuples , & fur tout en découvrir
l'eſprit , s'il eſt poſſible. Tel eſt l'objet
de l'Ouvrage que nous annonçons. L'Auteur
s'eſt chargé de nous faciliter cette
étude en raſſemblant tout ce qui eſt
épars dans une infinité d'Ouvrages , &
,
OCTOBRE. 1776. 81
en recueillant avec une ſaine critique
toutes les recherches des Hiſtoriens &
des Voyageurs. Mais comme les Hiftoriens
n'ont rapporté ſouvent les uſages
& les coutumes des Natiors que d'une
manière très- fuccinte , & que la plupart
des Voyageurs n'ont pas mis affez d'ordre
& de ſuite dans ce qu'ils ont rapporté
fur cet objet , rien ne pouvoit être plus
utile aux Lecteurs que de trouver dans
un ſeul Ouvrage , réunis ſous un même
point de vue , les coutumes , les uſages
& les moeurs de toutes les Nations. En
effer , rien ne cauſe plus de ſurpriſe à
l'eſprit humain que cette prodigieuſe
variété & oppoſition qu'on obſerve à cet
égard parmi les Nations. Rien ne ſeroit
plus abſurde que de prétendre que les
hommes ſuivent par-tout uniformément
les mêmes loix , & qu'il y a une exacte
reſſemblance entre les différens individus
de la grande famille humaine , répandue
fur la furface de la terre. Le climat ,
comme l'obſerve l'Auteur de l'Ouvrage ,
la ſtérilité du pays , l'organiſation phyſique,
les beſoins & la poſition des peuplades
, ont dû néceſſairement introduire
des coutumes très différentes . La politique
, les loix & la morale , les idées
D
82 MERCURE DE FRANCE .
faufles & les préjugés , la liberté , l'efclavage
,& mille autres circonstances , ont
auffi contribué à les varier. Pluſieurs ufages
font le réſultat de l'expérience des
Peuples , laquelle ſe perfectionne fucceffivement
, & ne peut pas par conféquent
être la même dans tous les temps & dans
tous les lieux. Tel uſage qui étoit raifonnable
dans fon origine , s'eſt dénaturé
dans la fuite , & l'on eſt ſurpris de voit
qu'il ſe foit conſervé en devenant ridicule.
On est donc obligé de ſe tranſporter
aux époques de leurs établiſſemens ,
& d'étudier l'hiſtoire du temps & des
moeurs régnantes , pour pouvoirdécouvrit
les cauſes phyſiques & les cauſes morales
qui ont influé ſur toutes ces différentes
coutumes. C'eſt la méthode qu'a ſuivi
exactement M. de Meunier en étudiant
les progrès de la civiliſation , & en examinant
de quelle manière les uſages
avoient été changés. Pluſieurs Ecrivains
ont défiguré les coutumes pour les rendre
plus piquantes. L'Hiſtorien philoſophe
a été obligé de remonter à la ſource &
de recourir fur- tout aux Voyageurs , foit
pour obferver les variations qui ont fou
vent altéré les coutumes & les moeurs ,
foitpour raſſembler cette multitude d'ufas
OCTOBRE. 1776. 83
ges finguliers & mêmes bizarres , adoptés
par les différentes Nations. Et la plupart
des Voyageurs n'ont pas toujours cru
qu'il falloit faire une étude approfondie
des uſages des Peuples , & n'ont en
conféquence fait aucune recherche relative
à cet objet. M. de M. a été obligé de
rectifier ce que les Ecrivains avoient mal
vus , & de ſuppléer à leur filence fur
pluſieurs points. Il n'a pas craint de dévorer
les in folio , & de tirer de tant de
compilations monstrueuſes tous les traits
précieux qui avoient rapport aux uſages
& aux coutumes. C'eſt dans les codes
des anciens Peuples qu'il a ſouvent cherché
les traces & l'originede leurs ufages.
Quant aux faits extraordinaires qui ſemblent
répugner aux loix de la nature , il
a mis en uſage les régles d'une ſaine critique
, ſans ſe livrer aux abſurdités du
pyrrhoniſme. Malgré le penchant à croire
les uſages finguliers , il y a un point où
il eſt néceſſaire de s'arrêter ; & c'eſt ce
point qu'il étoit eſſentiel de difcerner &
de ſaiſir. En cherchant l'eſprit des uſages
& des coutumes des différens Peuples ,
l'Auteur a ſu réunir en corps d'hiſtoire
tout ce qu'ont penſé les hommes fur les
alimens & les repas , les femmes , le
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
mariage , la naiſlance & l'éducation des
enfans , les Chefs & Souverains , la
guerre , la diftinction des rangs, la nobleffe
& l'infociabilité des Nations , l'efclavage
& la fervitude , la beauté , la
parure & les manières de ſe défigurer , la
pudeur & la continence , l'aſtrologie
les uſages cabaliſtiques , &c. la ſociété &
les uſages domeſtiques , les loix penales ,
les épreuves , les fupplices , le fuicide ,
l'homicide & les facrifices humains , les
maladies , la médecine & la mort , &
enfin les funérailles , les ſépultures & les
enterremens .
Tels font les objets intéreſſans qu'embraffe
M. de Meunier dans fon Ouvrage ,
qui doit également ſervir à éclaircir pluſieurs
Auteurs anciens , & à ſuppléer au
filence de la plupart des Hiſtoriens , qui
ſemblent s'être occupés uniquement des
faits militaires & politiques , & qui ont
un peu trop négligé les détails de la vie
privée. Les grands événemens ſont com.
muns à pluſieurs Peuples ; mais ce font
leurs uſages , leurs loix , leurs moeurs &
leur police qui les distinguent les uns
des autres; & l'on doit avouer qu'on ne
ſe forme une idée juſte des différens Peuples,
qu'en étudiant leurs traits carac-
>
OCTOBRE. 1776. 85
tériſtiques. D'un autre côté , il eſt agréable
de pouvoir lire de ſuite les Auteurs
anciens , ſans ſe trouver arrêté par des
alluſions dont ont ignore l'objer. C'eſt
l'ignorance des moeurs & uſages des Anciens
qui fait le plus fouvent l'obſcurité
des Auteurs . L'Ouvrage que nous annonçons
réunit tous ces différens avantages ,
& mérite d'être bien accueilli du Public.
La Fortification perpendiculaire , ou Elfai
fur pluſieurs manières de fortifier la
ligne droite , le triangle , le quarré
& tous les polygones , de quelqu'éten
due qu'en foient les côtés , en donnant
à leur défenſe une direction perpendiculaire
; où l'on trouve des méthodes
d'améliorer les Places déjà conſtruites ,
& de les tendre beaucoup plus fortes ,
&c . Ouvrage enrichi d'un grand nembre
de planches , exécutées par les plus
habiles Graveurs; par M. le Marquis de
Montalembert , Maréchal-des Camps
& Armées du Roi , Lieutenant Général
des Provinces de Saintonge & Angoumois
, de l'Académie Royale des
Sciences , & de l'Académie Impériale
de Pétersbourg .
Cet Ouvrage , dont il ne paroît
86 MERCURE DE FRANCE.
encore que la première partie , imprimée
ſous le privilége de l'Académie
des Sciences , format grand in-40. , eſt
d'une très - belle exécution , tant par
le papier & le caractère , que par 18
planches contenues dans cette première
partie , deſſinées avec une grande
intelligence & gravées avec beaucoup
de foio. Prix 30 liv. rel. , & 27 liv.
broché. A Paris , chez Philippe Denis
Pierres , Imprimeur duGrand Confeil
du Roi & du Collège Royal de France ,
rue Saint Jacques .
Le livre que nous annonçons nous a
paru mériter que nous en rendions un
compte plus étendu que nous n'avons
coutume de le faire pour les Ouvrages
de ce genre.
Al'annonce d'un nouveau ſyſtême de
fortification , nous jugeons que nos Lecteurs
ſe partageront en trois claffes .
Les uns penſeront que malgré les promeſſes
du titre , il n'est encore queſtion
que de quelques différences dans les dimenſions
ou la poſition des faces , des
flancs ou des courtines. Ils feront peu
tentés d'entreprendre la lecture d'un Ouvrage
volumineux où ils ne compterone
OCTOBRE. 1776. 87
trouver rien de neuf; & nous convenons
qu'ils feront autotiſes dans leur idée par
l'exemple de tous les Ouvrages qui ont
été écrits fur ces objets , depuis l'introduction
des remparts baſtionnés *.
D'autres , à l'idée de détruire le ſyftême
reçu , oppoſeront l'autorité des
noms célèbres de leurs inventeurs . Ré.
voltés d'avance contre une entrepriſe
qu'ils jugeront téméraire , ils négligeront
de vérifier ſi le ſuccès l'a juſtifié.
D'autres enfin (& ceux là fans doute
feront les moins nombreux ) dégagés de
toute prévention & cherchant de bonnefoi
des vérités utiles , deſireront que
l'Auteur du nouveau ſyſtème ait pu parvenir
à remplacer , par des moyens efficaces
, les moyens uſités juſqu'à ce jour.
C'eſt pour ceux là ſeulement que nous
rendons compte de cet Ouvrage : c'eſt
même à eux ſeuls que nous devons le
courage de répondre aux autres .
Nous affurons donc les premiers que
l'Ouvrage de M. de Montalembert eſt
rempli de vues également neuves & pro
* Voyez Errard, le Chevalier de Ville , le
Comte de Pagan , le Maréchal de Vauban
Cohorn ,&c.
88 MERCURE DE FRANCE.
fondes , & que les moyens qu'il emploie
avoient été inconnus juſqu'à préſent.
Nous ajoutons qu'après s'être engagé à
démontrer * l'infuffifance des méthodes
actuellement en uſage , & les dépenſes
ſuperflues qu'elles occaſionnent ; à donner
les moyens de rendre infiniment plus
fortes & plus ſolides nos places déjà
conſtruites ; à procurer pour celles à conftruire
des moyens de défenſe tels qu'ils
ne pourroient être vaincus , l'Auteur a
rempli tous ſes engagemens. Nous formons
exprès cette affertion pofitive dans
le deſſein de les engager à vérifier par
eux-mêmes ſi elle est téméraire .
Nous invitons les ſeconds à préférer
les raiſons aux autorités. Cependant ,
pour leur parler leur langage, nous leur
oppoſerons d'une part, des ſuffrages auffi
flatteurs que peu ſuſpects** ; de plus, l'approbation
de l'Académie des Sciences ,
donnée fur le rapport motivé des Commitfaires
nommés *** ; enfin ce que
* Avant- Propos , page 9.
** Idem , pages 24 & 25 .
*** MM les Comtes de Maillebois , de Treffan&
de Buffon , Leroy & Bordat...
OCTOBRE. 1776. 89
l'Auteur appelle ſes titres*; ſavoir, quinze
campagnes de guerre en Italie , Allemagne
, Suède ou Ruffie ; neuf fiéges , dont
il a ſuivi les tranchées jour par jour ; fes
voyages , comme obfervateur , dans la
plus grande partie des places de guerre
de l'Europe ; & fa méthode miſe en
pratique avec ſuccès & approbation
pour la défenſe du Fauxbourg de Stralfund
, & à l'lfle d'Oléron , menacée alors
des forces de l'Angleterre ** , & dont il
fut nommé Commandant dans cette circonſtance.
Nous ajouterons que parmi
les noms célèbres qui viennent à l'appui
des ſyſtèmes reçus , aucun ſans doute ne
l'eſt plus que celui de M. le Maréchal
de Vauben , & nous ne craindrons pas
de dire que c'eſt lui fur-tout qui a néceffité
les changemens dans ſes ſyſtèmes de
fortification. Cet homme , ſi juſtement
célèbre , a porté l'attaque des places à
un point bien ſupérieur àcelui de la défenfe.
M. de Montalembert , dans ſon Avantpropos
, rend compte du plan de fon,
* Avant- Propos , page 12 & ſuiv.
** Après la priſe de Belle-ifle,
१० MERCURE DE FRANCE.
Ouvrage en général . On en a vu ci deſſus
ce qui concerne la première partie , la
ſeule qui paroiſſe dans ce moment.
Il expoſe dans un difcours prélimi
naire les motifs qui l'ont déterminé à
cetOuvrage.
L'Auteur jette enſuite un coup-d'oeil
rapide fur les différens ſyſtèmes de fortification
adoptés juſqu'à préſent , d'après
quoi il conclut que « l'art de fortifier
>> les places , malgré tous les efforts qui
>>ont été faits juſqu'à préſent pour le
>> perfectionner , eſt reſté fort au-dellous
>>de ce qu'il étoit avant l'invention de
>> la poudre . Cette affertion étonnera ,
dit- il; & c'eft fans doute pour éviter une
diſcuſſion où chacun auroit fini , felon la
coutume , par garder ſon premier avis ,
que M. de Montalembert a préféré de
le prouver par les faits . C'eſt à quoi ſont
employés les deux premiers chapitres de
fonOuvrage .
Il traite (chapitre 3) des remparts baftionnés.
Il entre à ce ſujet dans un examen
détaillé & approfondi de leur nature
& du ſyſtême qui en a réſulté , & qu'on
fuitde nos jours. Il poſe d'abord un fait
affez généralement avoué ; ſavoir , que
ce ſyſtème ne convient ni aux grandes ,
OCTOBRE. وا . 1776
ni aux petites enceintes ; dans le premier
cas , tant par l'énorme dépenſe qu'il néceffite
, que par la trop nombreuſe garniſon
qu'il exige ; dans le ſecond , par
l'infuffiſance reconnue des moyens qu'il
oppoſe , par ſes trop petites dimenſions .
Il examine enſuite les défauts des baftions.
Il en trouve cinq principaux , qui
font:
1º . D'avoir figuré le baſtion de manière
qu'en battant ou les faces ou les
flancs , on bat de revers ou d'enfilade
l'autre face & l'autre flanc .
2º. De ne pouvoir pas profiter par
cette construction des flancs retirés de
toute la portée des armes à feu .
30. D'avoir , par cette conſtruction ,
augmenté inutilement l'étendue des rem.
parts , ainſi que la dépenſe , pour en diminuer
la force.
4°. De ne pouvoir former dans la
gorge des baſtions que des retranchemens
fimples & peu étendus , ne tirant de défenſe
que d'eux mêmes .
º. D'avoir faitdes flancs inutiles à la
défenſe des baſtions , étant démontré que
des remparts en ligne droite ſeroient
capables de la même réſiſtance .
Il réſulte de ces défauts , dont il faut
92 MERCURE DE FRANCE:
voir la preuve dans l'Ouvrage même ,
que l'aliégé n'a aucun moyen ſuffifant
pour empêcher l'affiégeant de faire brèche
au corps de la place , & qu'auth tôt que
cette brèche ett faite , la place eſt prife.
Ici encore les preuves hiſtoriques viennent
à l'appui des autres .
Le rétabliſſement des places du Royaumeeſt
l'objet du quatrième chapitre. Nous
indiquerons , le plus fuccinctement pofſible
, les moyens de M. de Montalembert
, & leurs principaux avantages .
Les moyens font ; 10. que les murs de
revêtemens ſoient entièrement iſolés..
2 °.Que les troupes & l'artillerie foient
àcouvert.
3 °. Que les feux des flancs foient aſſez
multipliés & aſſurés pour arrêter l'en
nemi .
4°. Que l'enceinte intérieure de la
place renferme des défenſes telles qu'elles
puiſſent ſe ſuffire à elles -mêmes .
D'après ces principes , dans une place,
ſuppoſée à réparer , M. de Montalembert
, veut : 1 °. Qu'on ſépare les revêtemens
des terres qui font derrière , par
un intervalle au moins de deux ou trois
toiſes.
2°. Qu'on renfonce ces revêtemens
OCTOBRE. 1776 . 93
par des arcs de voûte joignans les contreforts
de deux en deux , pour former intérieurement
des galeries cafematées à
l'épreuve de la bombe .
30. Que le terre- plain du baſtion détaché
du revétement , comme il eſt dit cideſſus
, foit formé en talus , & qu'il foit
établi de chaque côté vers l'épaulement ,
dans l'intervalle entre le revêtement &
le terre plain , des traverſes caſematees ;
& au milieu de ce terre-plain , d'autres
traverſes cafematées , un mur crénelé &
un corps de- garde pour le défendre .
4°. Que la gorge du baſtion foit retranchée
par un follé revêtu d'un rempart
affez ſolide , pour ne pouvoir être détruit
que par du canon amené fur la brèche .
Ces feuls changemens , dont M. de
Montalembert démontre la facilité dans
l'exécution en même temps que l'utilité ,
ont pour principaux avantages :
Que les revêtemens dureront davantage
& réſiſteront beaucoup mieux à
l'action du canon , parce qu'il n'y aura
plus de pouffée de terre ; que l'éboulement
du terre-plain n'aidera plus à rendre
la brèche praticable , & que l'affiégé
pourra toujours le déblayer facilement.
94 MERCURE DE FRANCE.
Que ces mêmes revêtemens acquérsont
par ces ceintres de voûtes une telle
folidité , qu'il faudra les détruire l'un
après l'autre.
Que la grande quantité de feux oppoſés
à l'alliégeant doit empêcher ou
rendre au moins extrêmement difficile
l'établiſſement des batteries ſur la crête
du glacis , ſeul endroit d'où l'on puiſſe
cependant non- feulement battre en brèche
, mais même tenter d'éteindre les
feux de l'affiégé * .
Qu'en ſuppoſant cependant la brèche
faite , les affiégés trouveront dans ces galeries
couvertes , des moyens faciles &
puiſſans d'arrêter l'affiégeant , & de l'attaquer
ſur ſes Aancs lors du paſſage du foffé.
Que ces galeries donnent la facilité de
circuler à couvert autour de la place , &
peuvent fournir en outre différens magafins
utiles .
Après s'être occupé utilement des
moyens de réparer les places anciennes ,
* On peut voir dans l'Ouvrage , planche s
unebatterieplacée d'après les principes reçus . Elle
ſetrouve efluyer le feu de plus de trente pieces
de canon en tous ſens & de plus de 150 fufils de
remparts , ſans compter le feudes tours.
OCTOBRE . 1776 . 95
1
M. de Montalembert donne dans le se
& 6º chapitres l'expoſition de ſa méthode
pour en conſtruire de nouvelles .
Son premier principe eſt que « toute
>>enceinte de place doit ſe ſuffire à elle-
» même » . Mais tâchons de mettre nos
Lecteurs en état de juger ſi ce principe a
été exactement ſuivi.
Le tracé de ce nouveau ſyſtème ſe
trouve exprimé d'une manière générale à
la tête du ſixième chapitre , ſous le titre
de théorie des faillans. " Sur une ligne
» priſe pour le côté d'un polygone quel-
>> conque , former un ou pluſieurs angles
>>droits , ſuivant le plus ou le moins
» d'étendue de la ligne. C'eſt- là tout le
» ſyſtème dans ſa généralité » .
De-là il fuit que les courtines difparoiſſent
en entier , & que l'enceinte de
tout polygone devient uniquement angulaire.
On trouve après , deux loix conſtantes ;
ſavoir, que l'angle rentrant ſoit toujours
>> droit , & que le ſaillant n'ait jamais
>>moins de ſoixante degrés ; d'où il ré-
>>fulte que les polygones fortifiés fui-
>> vant cette méthode feronttout au moins
>>des dodécagones , dont les cordes ou
>> côtés feront proportionnés à leurs
» rayons » .
MERCURE DE FRANCE.
On doit fentir qu'on ne peut donner ni
prendre qu'une idee imparfaite de cet Ouvragedansun
court extrait & fans le ſecours
des planches ; mais ilnous a paru démontré
que dans le cas où l'on tenteroitd'attaquer
une place fortifiée ſuivant le ſyſtême de
M. de Montalembert , toute batterie plus
éloignée que la crête du glacis , feroit
abfolument inutile , puiſqu'elle ne peut
avoir pour objet que de détruire les feux
de l'aſſiegé , & que dans cette méthode
tous ces feux font parfaitement couverts.
Qu'on ne peut raiſonnablement eſpérer
de conſtruire des batteries fur la crête
du glacis , & encore moins fur le terreplain
du couvre- face général par la fupériorité
du feu que l'on auroit à éprouver.
Que ſi l'on accorde cependant que
non ſeulement les batteries puiſſent être
établies , mais même que la brèche ſoit
faite , il ne paroît pas moins impoflible
d'exécuter le paffage du grand folfé , par
cette raiſon que l'établiſſement fur le
couvre face qui eſt derrière le revête :
ment , demande un temps conſidérable
pour être exécuté, pendant lequel l'af
fiégeant & les ouvrages qu'il voudroit
faire
ОСГОBRE. 1776. 97
,
faire reſteroient néceſſairement expoſés
à tous les feux des flancs , & feroient
continuellement affaillis par l'affiégé
auquel les voûtes de revêtemens & le
foſſe ſec qui eſt derrière , donneroient
toujours la facilité d'arriver , d'un &
d'autre côté , ſur le flanc des troupes qui
voudroient former cet établiſſement.
Que ſi , par impoſſible , on furmontoit
tous ces obftacles , ce que nous avouons
ne pas concevoir , il reſteroit encore à
franchir par l'affiégeant une double enceinte
, plus forte peut être que les enceintes
baſtionnées actuellement en uſage ,
& à fe rendre maîtres des tours angulaires
qui défendent la gorge de chacun des
faillans .
Nous nous croyons donc autoriſés à
penfer qu'une place fortifiée d'après le
ſyſtême de M. de Montalembert , ſeroit
une place imprenable ; c'eſt à-dire qu'en
la ſuppoſant ſuffisamment pourvue de
munitions de guerre & de bouche , elle
ne pourroit être priſe dans l'eſpace d'une
campagne , quelles que foient les forces
que l'on employât contre elle .
La mépriſe du mort qui se croit vivant
ca le mort qui doit chercher la vie ;
I. Vol. E
93 MERCURE DE FRANCE.
یچ
4 par Mademoiſelle de Buſly. A Paris ,
chez les trois veuves Thiboutt , Hériflant
, Duchefne & Prevoſt , Libraires
, place Cambray, rue neuve Notre-
Dame , rue Saint Jacques , quai des
Auguſtins.
D'où vient que les hommes s'occupent
ſi peu de la mort , & que cette penſée
fait ſur eux des impreſſions ſi peu durables
? Voici la cauſe que les Moraliſtes
nous en donnent ; c'eſt , d'un côté , que
l'incertitude de la mort en éloigne le
ſouvenir de notre eſprit ; & de l'autre ,
que la certitude de la mort nous effraye
& nous oblige à détourner les yeux de
cette triſte image. Ainſi ce qu'elle a d'incertain
nous endort & nous raffure : ce
qu'elle a de terrible & de certain nous
en fait craindre la penſée. La dangereuſe
ſécurité des uns & l'injuſte frayeur des
autres , ont toujours été regardés comme
la principale cauſe de la léthargie où
tous les hommes ſont plongés à cet égard.
Mademoiſelle de Buſſy enviſage la mort
ſous un autre aſpect fingulier , & prétend
quec'eſt l'erreur d'un changement de nom
qui eſt la cauſe du délire de tous les
eſprits fur ce point important. C'eſt
OCTOBRE. 1776. 99
d'avoir donné , dit elle , le nom de vie
à la mort qui a bouleverſé toutes nos
idées , & qui a dénaturé tous les ſentimens
que cette penſée ſalutaire devoit
faire naître. Nous croyons vivre pendant
que nous ſommes morts; erreur capitale
qui cauſe tous les déſordres & tous les
faux ſyſtèmes ſur la morale. Mademoiſelle
de Bully avoue qu'elle a été longe
temps dans cette erreur « Je me croyois
>> vivante , dit- elle , & cette idée m'a
>>conduite dans les dangers le plus à
> craindre , dont je ne me ſuis retirée
>> que quand j'ai bien compris que j'étois
>>une morte qui devoit chercher la vien.
L'humilité ſi édifiante de cet Auteur ne
peut fansdoute qu'inſpirer de laconfiance
àceux qui liront ſonOuvrage ; la morale
doittoujours partir du coeur: celle qui n'eſt
que le fruit de la contention de l'eſprit ,
ne fert ordinairement ni à celui qui en
fait l'étalage , ni à ſes auditeurs . La franchiſe
avec laquelle Mademoiselle de
Buſſy a traité ce point ſi intéreſſant de
la morale , ſe manifeſte à chaque page
de fon livre. Fourniſſons en la preuve.
Après avoir parlé des Poëtes qui ne cherchent
qu'à émouvoir les paſſions les plus
dangereuſes , & de ces eſprits mélanco
Eij
100 MERCURE DE FRANCE .
liques , qui ſe ſervent de la noirceur de
leur encre pour compofer des Ouvrages
déteſtables, Mademoiselle de Buffy apoftrophe
ainſi les chercheurs de la pierre
philofophale. Cet autre qui donne dans
>> les ſciences rélevées , qui croit penfer
>> beaucoup plus prudemment , parce que
>>ſon eſprit féducteur, connnoillant toute
» ſa foibleſſe pour la mort & fon defir
>> pour les richeſſes , lui perfuade qu'il
> peut entreprendre & réuffir à trouver
>> cette pierre unique qui lui fera tranf.
>> muter tous les métaux en or ; que par
>> ce ſecret admirable if trouvera la mé-
>>decine univerſelle : fi effectivement ce
>> Savant n'étoit pas altéré pour les biens
>> qu'il faut un jour quitter , il trouveroit
» manifeſtement l'un & l'autre . Si la phi-
>> lofophie étoit toute chrétienne , il tra-
>> vailleroit à coup sûr au grand oeuvre.
>>En ſuivant tous les principes de cette
>> ſcience , on y trouve mot pour mot
>>tous les moyens de parvenir à l'immer
» talité. Mais , MM. les Chymiſtes , ce
» n'eſt pas en allumant un feu d'enfer ,
ni pat vos matras , vos cucurbites , ni
>> vos oeufs philofophiques. Suivez - là
>> cette ſcienceadmirable , à laquelle vous
>> ne pouvez parvenir qu'en purgeant la
OCTOBRE. 1776. 101
>> terre morte & en lavant ce qui eſt
> impur .
>> Il faut que toutes les vertus ſurmon.
>> tent & abattent les vices; & pour y
>> parvenir , il vous faut un feu central ,
>>de l'air , de l'eau , de la cendre & du
>>fel. Eh ! comprenez- le : dites , jefuis
>> mort : voilà la terre trouvée . Le feu
>>>de la charité , qui eſt l'amour de Dieu ,
>> échauffe & remue ma cendre , parce
>>que l'air qui porte & qui élève toujours
>>en haut , marque le deſir de s'élever
>> à ſon Auteur. Eh bien ! lavez & puri-
>> fiez la terre morte par les larnies de la
>> pénitence , elle vous fera trouver ce
> ſel pur, ce véritable alkali , qui eſt la
> ſageſſe toute en Dieu ; votre opération
» ſe trouvera terminée : car votre lingot
>>d'or repréſente la couronne que vous
>> acquerrez ; & l'élixir , la médecine ,
» &c. &c. »
Nous invitons les Lecteurs à comparer
la manière avec laquelle les Sherlok , les
Young & les Nicole nous ont parlé de la
mort , & celle de Mademoiselle de Buffy.
Il réſultera de cet examen que ces quatre
Moraliſtes ne ſe reſſemblent en rien , &
qu'ils ont chacun leur manière d'enviſager
& de traiter ce point de morale , au
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
quel tous les événemens de la vie nous
rappellent .
Pièces relatives à l'Académie de l'Imma
culée Conception de la Sainte Vierge,
années 1772,73 , 74 , 75. A Paris ,
chez Berton , Libraire , rue St Victor.
La première partie de ce recueil contient
un diſcours préliminaire où l'on
examinequatre Ouvrages fur cette aflertion
ſi intéreſſante : la Religion élève l'ame
& agrandit l'esprit. On en donne une
courte analyſe , & l'on s'explique fur les
beautés & les défauts de ces pièces. M.
l'Abbé Coton des Houſfates , Secrétaire
perpétuel de l'Académie de l'Immaculée ,
Auteur de cedifcours d'ouverture , donne
d'excellens avis aux Auteurs qui ont
couru la lice , & rapporte les endroits
de leurs diſcours qui lui ont paru mériter
le plus les fuffrages du Public. On
trouve joint à ce difcours une Ode fur
le Meſſie , par M. du Rufé , à qui on
a donné le prix qui étoit deſtiné aux
poëmes , & quelques autres pièces.
Le recueil de l'année 1773 renferme
un diſcours ſur le ſujet propoſé l'année
précédente , & un autre qui a remporté
OCTOBRE. 1776. 103
le prix d'éloquence ſur ce ſujet : Rien
d'étranger à l'homme de ce qui intéreſſe
l'humanité; M. Sallé , Avocat à Amiens ,
en eſt l'Auteur. Ces diſcours ſont précédés
par celui du Secrétaire. On trouve
dans ce recueil l'éloge hiſtorique de M.
l'Abbé Saces ; & deux autres du Cardinal
d'Amboiſe , par M. l'Abbé Talbert &
M. de Sacy . Parmi les ouvrages poëtiques
qui y font joints , on retrouve avec plaifir
l'Epitre d'une femme à fon amie , fur
l'obligation & les avantages qui doivent
déterminer les mères à allaiter leurs enfans
, par Madame la Comteſle de Laurencin
, qui a remporté le prix extraordinaire
donné par M. le Couteulx , Maire
de la Ville de Rouen. Cette pièce avoit
été inférée dans l'Almanach des Muſes ,
& l'on avoit lu avec enthouſiaſme l'hiftoire
même de l'Auteur , miſe en vers
pleins de ſentimens , de beautés & de
naturel. Voici la réponſe que cette refpectable
& aimable nourrice fit à une
chanſon pour le jour de l'an .
Ce temps n'eſt plus ou mes voeux moins timides
Importunoient Pégale&les neuf Soeurs ;
Où dans mes vers négligés , mais rapides ,
Au double mont je cueillois quelques fleurs .
E iv 4
104 MERCURE DE FRANCE.
Apprends qu'envainj'y ſerois attendue ,
Apprends qu'envain j'écoute res chansons ,
Hélas ! ma lyre égarée ou perdue ,
Depuis longtemps ne forme plus de fons.
Sois peu furpris de ces métamorphoſes :
Après l'été vient une autre ſaiſon.
Demon printemps j'ai vu tomber les roſes ;
Tout change aux yeux de la ſaine raiſon.
L'Aurore étoit l'Amante de Céphale ;
Plus de preſtige , elle eſt le point du jour ,
Et ces réſeaux que le matin étale ,
Ne doive rien aux effets de l'Amour.
Des fictions les ombres menſongeres ,
Sur mon eſprit ont perdu leur pouvoir.
Je ſuis dans l'âge où , quittant les chimeres ,
La vérité nous montre fon miroir.
:
Du Dieudes vers ſuivant l'aimable empire ,
Livre ta Muſe aux plus rians objets ;
Pour moi l'Hymen eſt le Dieu qui m'inſpire
Mes ſentimens , mes goûts & mes projets .
Si par hafard je rentrois dans la lice ,
Où quelquefois ton regard me ſurprit ,
Qui ne riroit de voir une nourrice
Prétendre encore au ton du bel eſprit ?
Quefais-je ici pourtant depuis une heure ,
Sans ypenſer en rimant je t'écris ;
Mais ... chut... j'entends ; c'eſt mon enfant qui
pleure.
Adieu... Je vole où m'appellent ſes cris .
OCTOBRE. 1776. 10ς
Nouvelle Historique , par M. d'Arnand ,
Tome I ; troiſième Nouvelle : Le Sirè
de Créqui ; avec fig. in-8° . A Paris ,
chez Delalain , Lib. rue de la Comédie
Françoiſe , 1776 .
Les paſſions violentes ont , par leur
excès même , quelque choſe de puérile
qui empêche que leur hiſtoire puiſſe intéreſſer
des hommes d'un certain âge.
Mais tous les Lecteurs indiſtinctement
ſont ſenſibles à la peinture des vertus
héroïques ou fſociales. Cette dernière
Nouvelle où M. d'Arnaud nous préſente
dans le Sire de Créqui un modèle d'héroïfme
, de conſtance dans les revers , &
fur tout de tendreſſe conjugale , ne peut
donc manquer de plaire généralement .
Jamais Gentilhomme n'avoit réuni avec
plus d'éclat toutes les qualités qui formoient
lecaractère du Chevalier François,
que Raoul , Sire de Créqui. Ce jeune Seigneur
, qui avoitpaflé ſes premières années
à la Cour de Louis VII , vivoit dans ſes
Terres , ſituées vers le Boulonnois , aux
confins de la Flandre. Il venoit d'épouſer
une riche héritière & de la plus haute
Nobleſle; ces avantages étoient encore
Εν
106 MERCURE DE FRANCE.
inférieurs aux autres bienfaits dont la
nature avoit comblé Adèle : fasſenſibilité
égaloit fes charmes ; elle aimoit fon
mari autant qu'elle en étoit aimée , &
ees deux époux ſe promettoient d'êtretoujours
amans. La gloire , fi puiſfante fur
le coeur d'un François , l'attachement de
Créqui à fon Roi & l'enthouſiaſme des
Croiſades , arrachèrent bientôt ce Che
valier aux embraſſemens d'une épouſe
en pleurs & qui venoit de lui donner un
fils , les prémices de leur amour. M.
d'Arnaud , dans la peinture qu'il nous
a fait de la ſéparation de ces tendres
époux , n'a pas repréſenté fon Héros fupérieur
aux affections ; il a au contraire
ſouvent peint l'homme , le fils refpectueux
, l'époux ſenſible & tendrement
aimé ; & , par ces vérités de nature , a
rendu en quelque forte fon Lecteur pré.
fentà ces ſcènes attendriſſantes. On aime
fur tout à voir le jeune Chevalier ſe jeter,
avant fon départ , aux genoux de Gérard
fon père & lui demander ſa bénédiction .
Ce font de ces traits précieux de moeurs
antiques que les Ecrivans font toujours
bien de rappeler , pour les oppofer à la
frivolité des moeurs modernes..
OCTOBRE. 1776. 107
Créqui ſe rend en Orient à la fuite
de Louis VII , s'y diftingue par pluſieurs
actions de courage , & a le bonheur de
fauver fon Roi des mains des Mufulmans
vainqueurs , mais aux dépens de ſa
liberté & fans doute de ſes jours , fi un
Mahonetan , qui l'avoit trouvé parmi
les morts , ne leût par ſes foins rappelé
à la vie. Créqui lui avoit offert deux
cents beſans d'or pour recouvrer fa liberté.
Olmin , c'eſt le nom de fon maître ,
avoit accepté cette rançon. Un Eſclave
More s'étoit chargé de lettres que le
Chevalier écrivolt à fon épouse & à fon
père , & où il demandoit cette fomme ;
il ne pouvoit folliciter des ſecours auprès
de ſes amis ; la plupart avoient été tués ,
& ceux qui ſurvivoient s'éloignoient de
la Syrie à la fuite de Louis ; mais le fort
ne s'étoit point laffé de perfécuter Créqui.
C'eſt envain qu'il attendoit la fomme
qui devoit faire tomber ſes fers ; un parti
Arabe , en ravageant la campagne , s'étoit
faili de l'Eſclave & l'avoit affaffiné Créqui
n'avoit d'autre emploi chez fon maître
que de garder ſes troupeaux , & cet emploi
lui permettoit de nourrir ſa mélancolie
, te ſeul adouciſſement qui lui reftoit
dans l'eſclavage. La folitude a des
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
douceurs inexprimables pour un coeur
tendrement aimé. Créqui s'abandonnoit
à tout ce que le fien lui inſpiroit : il
avoit ſous les yeux un ſite ſauvage &
conforme à ſon état préſent; il redifoit
le nom d'Adèle à tout ce qui l'environnoit
; il alloit graver ce nom chéri fur
tous les arbres , juſques ſur le ſable ,
d'où les vents venoient bientôt l'empor
ter , & Créqui ſur le champ en renouveloit
l'empreinte , en diſant : « Ma
>>chère Adèle , ils ne pourront parvenir
> à l'effacer de mon coeur ! En ce mo-
» ment où je ſuis plein de ton image ,
>> de mon amour , quelle eſt ton occu-
>> pation ? Hélas ! aurois-tu oublié ton
» époux , ton époux qui meurs loin de
>> toi ? Mon père reſpire-t-il encore ?
Mon fils me feroit-il conſerve ? » Souvent
il s'amuſoit à répandre des ſentimens
ſi touchans dans des vers qu'il appeloit
ſes complaintes , & qu'il accompagnoit
des fons d'un inſtrument en uſage
chez les Arabes. Ces complaintes ou
romances de la compoſition de M. d'Arnaud
, & dont la muſique ſe trouve à la
fin de cette Nouvelle , ont le caractère
fimple & naïf qui convient à ce genre
de poësie.
OCTOBRE. 1776. 109
Créqui après ſept ans de captivité ſous
Oſmin, qui le trastoit avec quelque
douceur , fubit pendant trois ans le joug
d'un autre maître bien différent du premier.
Méhemet étoit des enthouſiaſtes
de ſa ſecte le plus ſuperſtitieux , & par
conféquent le plus cruel. Il ne laiſſoit
aux Eſclaves Chrétiens qui tomboient
en fon pouvoir , que l'alternative des
fupplices & de l'apoſtafie. Il prodigua
tour à tour à Créqui les traitemens les
plus rigoureux & les careffes. Il lui faifoit
enviſager la liberté comme la récompenſe
de ſa ſoumiſſion ; mais le Chevalier
demeuroit inébranlable. Il ne lui
échappoit que ces paroles qui enflammoient
fon courage : « J'adore Adèle ,
» mais mon honneur , mon Dieu me
>>font encore plus chers » . Méhemet irrité
d'une réſiſtance ſi courageuſe , fit jeter
Créqui , chargé de fers aux pieds & aux
mains , dans le fond d'une tour découverte
& expoſée aux injures de l'air , au
foleil le plus brûlant , aux orages , à toute
l'intempérie des ſaiſons. Sa nourriture
ne confiftoit qu'en quelques morceaux
de pain noir , &une eau corrompue à
laquelle ſe mêloient ſes larmes. Il y attendoit
la mort lorſqu'Abdalla , fils de
Méhemet , qui avoit puiſé des ſentimens
110 MERCURE DE FRANCE.
de douceur&d'humanité dansle ſeind'une
mère chrétienne , letire en fecret de ſa pri
fon ,& lui facilite les moyens de s'embarquer
au port le plus prochain. La famillede
ce Chevalier le croyoitdepuis long-temps
au rang des Officiers tués en combattant
pour fauver leur Roi. Gérard ne pouvoit
ſe conſoler de la perte de ſon fils , &
Atèle en proie aux foucis & aux larmes ,
éprouvoit une mort continuelle. Son
époux ne fortoit point de fa mémoire.
Ce nom ſi cher étoit le ſeul mot qu'elle
put proférer ; fes yeux reſtoient continuellement
attachés ſur l'anneau où leurs
chiffres étoient entrelacés , & ne s'en
détournoient que pour jerer ſur ſon fils
de triftes regards appefantis de larmes .
Combien de fois s'écrioit-elle : « Il n'eſt
>> donc plus ! Il ne m'entend point! Il
>> ne voit point couler des pleurs , dont
> la ſource fera intariſſable ! Oh ! je
>>n'étois que trop aſſurée de mon mal-
>>heur quand il s'eſt éloigné de ces lieux :
» mon ame m'avertiſſoit affez du fort
>> affreux qui m'attendoit... Faut- il que
>> je ſois mère , que ce nom me con-
>> damne à ſupporter une odieuſe exif-
>>> tence ? ... Malheureux enfant ! combien
tu me coûtes ! Il m'eſt défenda
OCTOBRE. 1776. 111
>> pour toi de ſuivre au tombeau tout
» ce qui m'attachoit à la vie; je l'ai
>>perdu! »
Pour comble de malheur , Baudouin
de Créqui , fils du frère du vieux Gérard ,
n'avoit pointces nobles fentimens dont
ſa race s'applaudiſſoit encore plus que
de ſa haute extraction ; confumé d'une
avarice fordide qui dégradoit ſa naiffance
, depuis long- temps il dévoroit
dans fon coeur la riche ſucceſſion de fon
oncle. Il ſe ſervoit du prétexte de la
caducité d'un vieillard , & de la foible
inexpérience d'une femme , pour s'ériger
en défenſeur des droits du jeune Raoul .
A la faveur de cette qualité impoſante ,
il accourt au Château de Créqui , ſuivi
d'un nombre d'hommes d'armes & de
vaffaux , & y établit le ſiége de ſa tyrannie.
Dans ces temps d'anarchie féodale ,
c'étoit le triomphe du fort ſur le foible.
L'épée ſeule décidoit, & le ſuccès établiſfoit
les droits. Mahaut , le père
d'Adèle , juſtement alarmé pour ſa fille
d'un danger inévitable , ſe joint au vieux
Gérard, pour l'engager à ſe choiſir un
défenfeur dans un nouvel époux. Mais
que pouvoient toutes leurs fortications
far une femme dont le coeur éton tou
112 MERCURE DE FRANCE .
jours rempli de l'image d'un époux adoré !
Il fallut lui offrir le ſpectacle d'un fils
près de devenir la victime du raviffeur de
ſes biens , pour la porter à confentir
enfin à ce qu'on exigeoit d'elle. C'eſt
dans ces circonstances que le Sire de
Créqui , après avoir effuyé tous les périls
d'un long voyage , arrive dans ſes terres.
Il avoit conſervé l'habillement de fon
eſclavage ; une longue barbe lui defcendoit
juſques ſur la poitrine. Les injures
de l'air , la maigreur & les ſouffrances
continuelles d'une captivité de plus de
dix années , l'avoient d'ailleurs défiguré
au point qu'il étoit entièrement méconnoiſſable.
Il demande au premier Payfan
qu'il rencontre des nouvelles d'Adèle .
Cet homme lui dit qu'elle a été inconfolable
de la mort de ſon Baron . " L'au-
>> roit elle donc oublié , s'écrie Créqui ? »
Le Payſan lui apprend que pour donner
un défenſeur à ſon fils contre le perfide
Baudouin , elle ſe voyoit obligé d'époufer
le Sire de Renti , & que les cérémonies
du mariage alloient ſe faire. Que
de mouvemens divers s'élevèrent alors
dans le coeur de cet époux ! Il poursuit
cependant fon chemin vers le Château .
Ses anciens ſerviteurs qui ne le recon
OCTOBRE.. 1776. 113
noiffent point , ne veulent pas le laiſſer
entrer. Mais on vit avec ſurpriſe un
chien défaillant de vieilleſſe ſe ranimer
& ſe traîner juſqu'à lui , le careffer ,
pouffer des hurlemens de joie. Raoul ,
ſenſible à la fidélité de ce chien qu'il
avoit aimé , le careſſe à ſon tour , & ne
peut s'empêcher de murmurer ces paroles
: « Il n'y auroit que toi , mon pauvre
>>Gerfaut, qui me ſeroit demeuré fidèle !
Cependant il s'avançoit toujours , & pour
ne point éprouver de nouveaux obſtacles ,
il ſe fait annoncer comme un Matelot
arrivé de la Terre- Sainte , qui voudroit
entretenir Adèle. Cette épouſe n'a entendu
que ces mots : Il vient de la Terre-
Sainte , & ces mots fuffiſent pour lui
donner le plus grand deſir de voir un
homme qui pourra lui parler de Créqui .
Le prétendu Matelot eſt introduit dans
le Château. Quand il eſt près d'Adèle ,
qu'il peut jouir de ſa préſence , qu'il la
voit embellie de tous les atours , & pour
quelle fête ! De quels coups à la fois il
eſt frappé ! Ses yeux ſe couvrent d'un
nuage ; les genoux Aéchiffent fous lui ,
la voix lui manque ; il eſt prêt à tomber
en défaillance. « Etranger , dit Adèle de
>>ce ton qui va percer le coeur de Créqui ,
114 MERCURE DE FRANCE.
» vous avez été en Paleſtine ? ... Ah !
>>>ſans doute vous avez eu connoiſſance
>> de mon époux ? .... Quelle horrible
>>>deſtinée me l'a enlevé ! ... Parlez " .
Il répond par ces mots mal articulés :
« Oui , Madame , j'ai connu le Sire de
» Créqui. = Vous l'avez connu ! ... Eh
>> bien! racontez-moi toutes les circonf-
>> tances ... n'en oubliez aucune ; il n'en
> eſt point qui ne ſoit chère à ma dou-
>>leur , &je veux m'en pénétrer , m'abreu-
>> ver de toute l'amertume... Vous l'avez
vu mourir ? - Madame, le Sire de
>>Créqui eſt expiré couvert de quelque
>> gloire , pour avoir rempli le devoir de
>> tout François jaloux d'acquitter ſes obli-
>> gations , pour avoir ſauvé fon Maître ;
• il eſt mort , Madame , en vous ai-
» mant... en vous aimant toujours ... &
> vous... pardonnez... étoit- ce là ce qu'il
>> devoit attendre ? Vous allez ? Ah !
>> l'on voit bien que vous ignorez ce qui
>>ſe paſſe dans ces lieux... dans mon coeur
» déchiré de mille traits . Je vais... je vais
>> mourir à l'autel . Créqui tombe aux
genoux d'Adèle; il ſe fait connoître à
cette fidelle épouſe qui ſe précipite dans
ſes bras . Ce tableau eſt d'autant plus intéreſſant
, que M. d'Arnaud y a mis les
-
OCTOBRE. 1776. LIS
couleurs les plus propres à nous retracer
la pureté & la fidélité de l'amour conjugal
, amour qui fait la joie de la nature
& le bonheur de la ſociété,
Cette Nouvelle eſt ſuivie d'une Romance
contenant l'hiſtoire de Créqui ,
compoſée en 1300. Cette eſpèce de petit
poëme a undénouement imitéde l'Odyfſée
. La Dame de Créqui , comme l'a
remarqué M. d'Arnaud , eſt une ſeconde
Pénélope : mêmes incertitudes de ſa part ,
mêmes queſtions à ſon mari; ce qui
prouve qu'Homère n'étoit pas inconnu à
nos anciens Verfificateurs & Romanciers .
De courtes notes placées au basdes pages ,
facilitent l'intelligence de pluſieurs,expreſſions
que ceux qui ne font pas verſés,
dans le langage du treizième ſiécle , auroient
de la peine à entendre.
LETTRE de M. d'Arnaud.
Je vousprie , Monfieur , de vouloir bien rendre
publics quelques éclairciſſemens néceſſaires fur
mon Ouvrage intitulé : Le Sire de Créqui ; les
premiers regardent la note page 451 , on lit :
Cette illustre Maison , &c. il faut lire , cette brin
che, pluſieurs autres branches deCréqui ſubſiſtant
aujourd'hui avec éclat.
1
116 MERCURE DE FRANCE.
Onest tombé dans la même erreur à l'égard de
la Maiſon de Renti , qui exiſte encore dans la:
perſonne de Jean Michel de Renti , ancien Capitaine
au Régument de Penthièvre , Chevalier de
l'Ordre Royal & Militaire de Saint Louis , Gouverneur
de la ville d'Auxerre , &c Il a époulé
demoiselle Jeanne Angélique de Renti , fa parente.
Il a un frère retiré du ſervice pour ſes bleffures
, & deux Neveux qui ſuivent la même carrière
.
Je déclare d'abord que n'étant point Généalogifte
, je ſuis loin de prétendre que mon témoignage
en ce genre doive faire preuve ; mon but
eſt plutôt de conſacrer les grandes actions de
notre noblefle , que d'examiner ſes titres : cependant
, ayant l'honneur d'être né Gentilhomme , je
dois être plus circonſpect à maintenir les droits
de ces Familles , qui tirent leur origine de nos
premiers Chevaliers François ; & en qualité
d'hommede lettres , distinction qui m'eſt peut être
encore plus précieuſe , je n'attacherai à être l'organede
la vérité.
Je me flatte que les honnêtes gens daigneront
rendre juſtice à la pureté de mes intentions , &
au plaifir que je goûte à voir revivre des noms
qui doivent nous être chers. Je le répète , mon
deflein eſt de préſenter à la Nobleſſe Françoiſe
des tableaux qui lui rappellent des Aïeux dignes
de leur naiſſance , & qui l'engagent à marcher fur
les mêmes traces .
Une obſervation trouve ici naturellement ſa
place; ſi , comme les Vénitiens & les Génois ,
nous avions un Livre d'or confacié à la haute
Noblefle , on ſeroit à l'abri des mépriſes . On
-
OCTOBRE. 1776. 117
remarquera encore que l'abus des noms eſt porté
chez nous à un excès qui ne permet plus de diſtinguer
les vraies Familles de celles qui ont chargé
leurs écus blancs de nos anciennes armoiries .
J'ai l'honneur d'être , &c.
D'ARNAUD.
t AParis, ce 12 Août 1776 .
i 19
Teftament Spirituel , ou derniers adieux
d'un Père mourant àfes Enfans ; Ouvrage
poſthume du Chevalier de ***.
AParis , chez Vincent , Lib. rue des
Mathurins , Hôtel de Clugny.
L'Auteur de cet Ouvrage n'eſt point
un être imaginaire. Clétoit un parfait
honnête homme & un excellentChrétien,
qui a voulu laifler à ſes enfans un recueil
de leçons & de conſeils propres à les
préſerver de la ſéduction. L'enfance eſt
docile , dit un célèbre Orateur ; c'eſt une
plante encore tendre que l'on plie comme
l'on veut; une terre molle & humide ,
propre à recevoir toutes les formes &
toutes les figures ; un ruiſſeau voiſin de
fa ſource , dont il eſt aifé de régler le
cours . Cer âge ſemble emprunter toutes
ſes idées,tous fes penchans de ceux qui
TIS MERCURE DE FRANCE.
l'environnent. Comment donc réſiſteroit.
il aux inſtructions foutenues par l'exemple
, aux paroles ſecondées par les actions
, à l'amour aidé par la crainte ? M.
le Chevalier , intimement perſuadé qu'un
père est obligé plus que tout autre de
mettre à profit ces heureuſes diſpoſitions ,
a conſigné dans le teſtament que nous
annonçons les vérités les plus néceſſaires
àdes enfans qui doivent un jour n'être
environnés que de périls & de piéges. Il
vient un temps où la bienſéance & la
raiſon ne permettent plus de gêner les
jeunes gens par une févère contrainte.
Alors il eſt des pas ſi gliſlans , des conjectures
ſi délicates , qu'elles font ſouvent
diſparoître les eſpérances du naturel le
plus heureux & de l'éducation la plus
régulière. Un père doitprévenir ces dan
gers , & fournit par avance des préſerva ,
tifs efficaces . C'eſt ce devoir ſi imporque
M. le Chevaljer, de **** n'a
jamais perdu de vue. Lesfentimens affectueux
de l'ame envers Dieu & la Religion
du coeur , deux Ouvrages remplis d'une
tendre piété , renfermoient les premières
leçons que ce père avoit données à ſes
enfans ; mais le teſtament, ſpirituel qui
les préſente ſous une nouvelle forme
tant
OCTOBRE. 1776. 119
mérite à tous égards d'être bien accueilli
du Public. On peut le regarder comme
un Ouvrage original qui part du coeur
encore plusquede l'eſprit,qualité qui n'eſt
pas ſi commune qu'on ſe l'imagine dans
les Ouvrages de piété. Heureux les enfans
d'un homme ſi eſtimable & fi vertueux
, qui ont le bonheur , peu commun
, de trouver tous leurs devoirs tracés
d'une manière ſi énergique & fi touchante
, dans les dernières leçons & les
derniers adieux du père le plus tendre
& le plus éclairé !
Lettre d'un Rémois à M. le M. D.... ou
doutes ſur la certitude de cette opinion
: que le ſacre de Pepin eſt inconteſtablement
la première époque
du ſacre des Rois de France . A Paris ,
chez Vincent , Libr. rue des Mathurins
, Hôtel de Clugny ; & Nyon
l'aîné , rue St Jean-de-Beauvais .
Les prétentions de l'Egliſe de Reims
par rapport au ſacre de Clovis , n'a pas
empêché de ſoutenir que Pepin étoit le
premier de nos Rois qui ſe fit facret
avec les cérémonies de l'Egliſe dans la
Cathédrale de Soiſſons , & que c'étoit le
120 MERCURE DE FRANCE.
premier exemple certain du facre de nos
Rois que nous offroit l'histoire. Pendant
une longue ſuite de ſiècles , on s'étoit
perfuadé que le facre étoit auffi ancien
en France que la converfion de Clovis ,
& qu'il ne pouvoit plus être ſéparé du
couronnement. D'autres Ecrivains , au
contraire , ne virent rien que d'ordinaire
dans l'introniſation de nos premiers
Rois . On les élevoit fur un parvis . On
les montroit à l'armée , aux Peuples afſemblés
, leſquels publioient leur adhéfion
par cette acclamation de vive le Roi ,
qui exprimoit le voeu de la Nation . Le
cérémonial qui s'étoit obſervé chez les
François lorſqu'ils habitoient la Germanie
, étoit encore le même lorſqu'ils
étoient paiſibles poffeffeurs des Gaules ;
& Clovis , en recevant le baptême n'in -
troduifit aucun changement.
Mais Pepin voulut ceindre un diadême
, qu'il ne voyoit qu'avec peine fur
la tête d'un Maître qui régnoit fous lui.
Un Roi légitime poffefleur , une famille
régnante éteinte , un Maître nouveau ,
n'étoit- ce pas dequoi ébranler lå Nation ,
indiſpoſer les eſprits ? Quel autre reffort
plus capable d'en impoſer aux Peuples',
qu'une cérémonie qui , admiſe ſur tour
par
OCTOBRE. 1776. 12
par le corps des Pontifes , autoriſée par
le Saint Siége , conférée par ſes ordres ,
leur annonçoit , par le rapport qu'elle
avoit au ſacre des Rois du Peuple de
Dieu , que le nouveau Prince étoit l'oint
duSeigneur , celui qu'il leur avoit choiſi ?
L'Auteur , après avoir rapporté ces deux
opinions ſur l'origine du ſacre des Rois
de France , examine s'il y a des autorités
dignes de foi qui favoriſent l'existence
du ſacre , antérieurement à celui de Pe
pin. D'après les chroniques & d'autres
pièces anciennes , l'Auteur prétend qu'on
n'y voit pas clairement que Pepin ait
inſtitué la cérémonie du ſacre. Il pafle
enfuite à quelques monumens d'unehaute
autiquité , & n'y voit pas encore que la
cérémonie du facre en France ait été inconnue
avant Pepin. Enfin , par induction
, il eſt en fufpens s'il n'y auroit pas
eu d'autres Rois que Clovis qui euſſent
reçu ceste fainte onction . Ce font ces
différens points qui ſont difcutés dans la
Lettre du Rémois. Toute difcuffion qui
a rapport à l'Hiſtoire de France , mérite
d'être bien accueillie du Public.
Arithmétique Politique adreſſée aux So-
--ciétés économiques établies en Europe ,
I. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
par M. Young ; Ouvrage traduit de
l'Anglois par M. Fréville ; 2 volumes
in 8 °. A Paris , chez Merlin , Libr.
rue de la Harpe , vis-à- vis la rue Poupée.
Le Naturaliſte lit avec plaiſir , dit un
zélé Patriote , les dix volumes de M. de
Réaumur ſur les chenilles , les mouches
à deux ailes , &c.; le Phyſicien veut favoir
tout le procédé d'une expérience,
électrique ; l'aſtronome vérifie avec ſoin
tous les calculs de l'éclipſe d'un ſatellite ,
&c.; pourquoi l'amour de la patrie auroit-
il moins d'influence fur nos goûts ?
Quels détails économiques pourroient,
nous être indifférens , s'ils ſervent à rectifier
des ſyſtèmes plus importans que
ceux des Philofophes ? Que les Philoſophes
ayent arrêté le ſoleil & fait marcher
la terre , nous ſommes auſſi tranquilles
ſur cette planète que nous l'étions lorfqu'elle
ne bougeoit pas de fa place. Qu'ils
en faffent une pâte Huide , qu'ils la bouleverſent
à leur gré , pour rendre raifon
d'un coquillage marin qu'ils auront
trouvé dans ſes entrailles elle n'en
ſera pas moins folide. Que dans leurs
fublimes théories cette terre diſpa-
د
OCTOBRE. 1776. 123
:
roiffe comme un point de matière
abandonnée , indigne de leurs regards ,
elle produira également ſes fruits , fes
animaux utiles , & tous les biens que
notre induſtrie en ſait tirer ; mais ſi dans
un ſyſtème de finance on perd la terre
de vue , c'eſt bien alors que tout eſt
réellement perdu. Rien n'eſt donc plus
important & plus propre à produire la
félicité des Empires , que des obfervations
également judicieuſes & profondes
fur tout ce qui a rapport à l'agriculture ,
au commerce, aux arts & à la population.
Tels font les objets que difcute.M.
Young , en relevant tout ce qui lui paroît
erreur en cette matière. On doit l'avouer,
dans une pareille diſcuſſion , il n'eſt point
d'erreur indifférente , il n'en eſt point
qui ne puiſſe porter des atteintes funeftes
à la tranquillité & à la puiſſance
d'une Nation. Auſſi M. Young ſe fait il
un devoir de relever tout ce qu'il croit
pouvoir contrarier le plan de la félicité
publique. Rempli de zèle pour tout ce
qui peut contribuer à augmenter la gloire
de fon pays , il déclare la guerre à tous
les faux ſyſtêmes , ſans ſe laiſſer éblouir
par la réputation de ceux qui ont cherché
à les accréditer. Il prétend , avec
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
raiſon , que les faits fourniffent des lumières
infiniment préférables aux argumens
ſpécieux de la métaphyfique. Mais
dans ces fortes dediſcuſſions, on cite des
faits & des calculs de part & d'autre.
L'eſſentiel eſt d'avoir pour ſoi des faits
incontestables multipliés & déciſifs. If
s'agit de les bien appliquer & d'en tirer
de bonnes inductions . On doit encore
avouer que la politique pratique marche
ordinairement avec lenteur , & qu'il faut
moins de temps pour voir le bien que
pour l'exécuter. On a beau avoir ce coupd'oeil
qui apperçoit promptement tous
les effets que doit produire un genre d'adminiſtration
, on n'eſt pas moins obligé
de faire uſage du bénéfice du temps pour
faire jouer tous les reſſorts d'une machine
auſſi compliquée. M. Young ſe propoſe
de faire connoître tous ceux qui ont
ſervi à porter la Nation Angloiſe à
ce degré de ſplendeur qui a toujours
étonné l'Europe , & développe en conſéquence
le ſyſtême économique qu'elle
a cru devoir adopter. Le Traducteur de
cet Ouvrage , loin d'admettre toutes les
aſſertions de M. Young ,en attaque pluſieurs
avec force ; ces deux Auteurs ne
font point d'accord fur pluſieurs points
effentiels.
OCTOBRE. 1776. 125
On a joint à l'arithmétique politique
deux Ouvrages économiques , dont la
publication récente a fait en Angleterre
la ſenſation la plus vive. L'un traite de
l'utilité des grands & riches Fermiers
dans un Etat ; l'autre eſt un eſſai politique
ſur la cultivation des Iſles Britanniques.
Ces trois productions , qui forment
un enſemble , offrent un tableau achevé
de la puiſſance politique de la Grande-
Bretagne.
:
Commentairesfur les Loix Angloiſes , de
M. Blackſtone; traduits de l'Anglois.
Tomes IV , V & VI . A Paris , chez la
veuve Deſaint , Lib , rue du Foin ; &
Durand , rue Galande.
Nous avons rendu à ce profond Jurifconfulte
le juſte tribut d'éloges qui lui
eſt dû . Son Ouvrage , qui a eu en Angleterre
un ſuccès brillant , a été également
bien accueilli de tous les Etrangers.
Comme les loix dont cet Auteur nous
donne le commentaire , n'ont pas été
établies tout d'un coup , mais ſeulement
à meſure que les circonstances ont paru
l'exiger , il en réſulte que pour bien faire
comprendre ces règles, il a fallu déve
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
lopper les circonstances qui les avoient
ſuggérées . Et c'eſt ce qu'a fait M. Blackftone
dans ſon commentaire , qui peut
fervir à nous bien faire connoître l'hiftoire
des révolutions de ce Royaume.
Rien n'eſt plus propre à multiplier ces
révolutions que le mépris de ces mêmes
loix qui font deſtinées à opérer la tranquillité
& la liberté de chaque membre
de l'Etat ; & c'eſt au contraire de Pobſervation
répétée des loix que ſe forme
l'heureuſe habitude de l'obéiſſance , ſans
laquelle il n'y a point d'harmonie dans
un Royaume. On ne ſauroit donner trop
de ſtabilité aux loix qui aſſurent le tien
& le mien , qui autentiquent les propriétés
& qui mettent des bornes à l'arbitraire
du Juge ; & la connoiffance de
ces loix ne peut que produire d'heureux
effets. Pourquoi faut-il que leur multitude
trop immenfe , & la rareté des
bons commentaires , rendent cette étude
fi difficile.
Commentaire fur le Code criminel d'Angleterre
, traduit de l'Anglois de Blackf
tone , Ecuyer , Solliciteur Général de
Sa Majefté Britannique , par M. l'Abbé
Coyer , des Académics de Nancy , de
OCTOBRE. 1776. 129
gneroit l'appareil révoltant de tortures ,
de tourmens atroces , de morts cruelles
& recherchées , dont eſt conſtruit le code
criminel de tantde Nations qu'on appelle
civiliſées ; où enfin la pitié , ce premier
ſentiment de l'homme , tempéreroit la
rigueur néceſſaire de la loi , par des remèdes
que la loi même autoriſeroit .
D'après cette idée de la légiflation criminelle
, le Traducteur defire que chaque
Nation ſe l'approprie , bien entendu
que l'on conſulte toujours ce que le génie
des Peuples , la nature du Gouverne
ment , la diverſité des moeurs , de la
Religion & des climats peuvent exiger .
Nous n'entreprendrons pas de faire ici
l'énumération des avantages&des inconvéniens
de différens codes criminels qui
exiftent en Europe. C'eſt aux ſavans Jurifconfultes
à faire ces fortes de difcuffions
, & aux Magiſtrats éclairés à les
apprécier & à ſe livrer à des travaux
utiles qui puiffent ſeconder le zèle & les
vues bienfaiſantes des Légiſlateurs. Nos
loix pénales ne font-elles pas trop ſévères
? La ſociété ne gagneroit elle pas à
voir commuer dans pluſieurs circonftances
, la peine de mort en travaux forcés ,
utiles au Public , & qui laifferoient aux
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
coupables l'eſpérance d'expier leurs cri
mes & de rentrer enfin dans l'ordre com
mun des Citoyens ? Ne doit - on pas
craindre que des Juges doux & clémens
n'éludent , autant qu'ils le peuvent , les
recherches & les pourſuites des délits ordinaires
, parce qu'ils craindront d'être
forcés par la loi à prononcer des jugemens
qui leur paroîtront trop ſévères ?
Et ne reſultera-t-il pas de cette négligence
que les coupables s'habitueront à
des tranfgreffions plus ou moins graves ,
&, de délit en délit , paſſeront juſqu'aux
crimes les plus énormes ? La crainte de
la mort eſt- elle toujours un objet fuffifant
de terreur pour des hommes dépravés
, qui redoutent encore plus les travaux
rudes & une longue captivité ?
Queſtions importantes & épineuſes , qui
exigent une profonde connoiſſance du
coeur humain , une expérience confommée
, un ardent amour pour la justice ,
&une forte de reſpect pour tous les
hommes , de quelque condition qu'ils
foient. Les Jurifconfultes & les Magif
trats qui réunillent ces heureuſes qualités
, ne peuvent que bien accueillir les
Ouvrages qui , comme celui de M...
l'Abbé Coyer , ſont propres à éclairs
a
OCTOBRE. 1776. 131
1
rer ſur des matières auſſi importantes.
OEuvres pofthumés de M. Pothier. Traité
des Fiefs , cenſives , relevoiſons &
champarts ; 2 volumes in-1 2. A Paris ,
chez le Jay & Dorez , Libr. rue Saint
Jacques .
Combien de Commentateurs des loix ,
a dit ſi judicieuſement l'Auteur du premier
Eloge de M. Pothier , ( M. le
Comte de Bièvre , Procureur du Roi )
au lieu de nous en offrir les principes
& une juſte application , ne nous donnent
que leurs préjugés & leurs erreurs , pour
des maximes fûres & invariables ! Combien
y en a-t- il qui s'éloignent de l'ef.
prit même de ces loix , par des raifonnemens
à perte de vue , en énervant la force
par des fubtilités preſqu'inintelligibles ,
en éclipſant la lumière par les nuages des
difficultés qu'ils y oppofent , déconcertent
le Lecteur le plus patient par leur
incertitude , & dégoûtent le plus intrépide
par leur prolixité ! Combien de
deffeins prémédités dénaturent l'autorité
légiflative dans ſon établiſſement &
dans ſes fins , violent ſans fcrupule la
fainteté de ſon dépôt , & , d'une main
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
hardie , ofent ébranler cette baſe éternelle
ſur laquelle repoſent la ſûreté du
Prince & le bonheur de ſes Sujetsa
M. Pothier , loin de reſſembler en
rien à ces guides ſi dangereux , commence
toujours par poſer des principes
certains , en tire des conféquences toutes
naturelles , les applique convenablement
aux circonstances , met dans la balance
les opinions de ceux qui l'ont précédé
dans la même carrière , les adopte & les
fortifie fi elles ſont juſtes , les rectifie
& les rapproche de la règle ſi elles s'en
écartent; & par une diſcuſſion auſſi ſûre
que lumineuſe , lève les doutes , diffipe
les nuages & met la vérité dans le plus
beau jour. Formet il des queſtions fur
les matières dont il traite ? Il n'en forme
que d'intéreſſantes; il en trouve une folution
fi heureuſe dans les Loix Romai
nes , qu'on ne fait ce que l'on doit le
plus admirer , ou la grande ſageſſe de
ces anciens Législateurs du monde , qui
prennent fur! toutes les difficultés um
parti fi conforme à l'équité naturelle ;
ou l'art infini avec lequel notre Jurifconfulte
moderne examine , agite & réfout
ces mêmes difficultés .On fentmême
Kavantage qu'il a far ces premiers Ma
A
OCTOBRE. 1776 . 127
Rome & de Londres ; 2 vol . in- 8 °. A
Paris , chez Knapen , Imp . Lib . Pont
Saint Michel.
L'Auteur de cet Ouvrage eſt tout au
tant eſtimé en Anglererre , que M. de
Monteſquieu l'a été en France. Les leçons
publiques qu'il a données des loix de fon
paysdansla célèbre Univerſité d'Oxford ,
lui concilièrent tous les fuffrages de ſes
Concitoyens. LeGouvernement Anglois
perfuadé que celui qui poſſédoit ſi bien
la théorie & les principes des loix , ne
pouvoit être qu'un grand Magiſtrat , l'éleva
à la place de Solliciteur Général , la
ſeconde dans toutes les Cours de Juſtice
d'Angleterre. Les fonctions de cette place
reſſemblent à celles quel'Avocat-Général
exerce dans nos Tribunaux . L'Ouvrage
que cet Auteur profond a donné ſur les
loix civiles d'Angleterre a été bien accueilli
, même par les autres Nations. Il
n'y a certainement aucune étude qui
exige plus d'ordre & plus de précaution
que l'étude de la Jurisprudence , à cauſe
de l'étendue & de la variété des matières
qu'elle embraſſe plus ou moins dans tous
les pays. C'eſt rendre un grand ſervice
aux Jurifconfultes que de réduire les
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE .
ſciences étendues à des principes clairs
& certains qui ont leurs bornes, ou de
diffiper l'obfcurité qu'on y a mêlée . Les
Ouvrages clairs & profonds que M.
Blackſtone a donnés ſur les loix civiles
&criminelles , réuniſſent ce double avantage.
Quant au Code criminel dont nous
annonçons le commentaire , M. l'Abbé
Coyer , en patriote éclairé , fait l'éloge
de celui où les délits ſeroient exactement
définis ; où l'accufation & la défenſe ſer
roient publiques ; où l'accuſé auroit tous
les moyens raisonnables de ſe juſtifier ;
où il feroit jugé par ſes Pairs à la face
du Peuple ; où les peines feroient graduées
ſur les délits , ſans rien laiffer à
l'arbitraire ; où l'on appercevroit clairement
que l'objet des peines n'eſt pas tant
de faire expier que de prévenir le crime ;
où l'on ne traiteroit pas légèrement la
fortune , l'honneur & la vie du Citoyen ;
où l'on auroit pour principe qu'il vaut
mieux laiſſer échapper dix coupables que
de condamner un innocent ; où les peines
légères ſeroient préférées aux peines rigoureuſes
, comme plus propres à corriger
; où l'on établiroit que les loix mo
dérées font ordinaitement mieux obſervées
que les loix du ſang ; où l'on éloi
2
OCTOBRE. 1776. 137
aux hommes que celui d'une divinité
toujours préſente par tout, quoiqu'inviſible
, qui pourſuit les coupables juſques
dans la nuitdu tombeau , & qui les immole
pour jamais à ſa juſtice ? A quoi
ſert de multiplier des ſophifmes pour
ôter aux hommes la plus grande confolation
qu'ils peuvent deſirer au milieu
des maux intéparables de la vie ? Les
terreurs de l'avenir , que l'on prétend
diffiper , ne balancent pas ce déſeſpoir &
ce néant que tout le monde abhorre.
C'eſt envain qu'on fait l'éloge de la morale.
La règle des moeurs n'eſt point ime
muable ſi Dieu n'existe pas, « C'eſt lui ,
>>dit ſi bien l'éloquent Rouſſeau , qui
>donne un but à la justice , une baſe à
» la vertu , un prix à cette courte vie
» employée à lui plaire. C'eſt lui qui
> ne ceſſe de crier aux coupables que
» leurs crimes ſecrets ont été vus , & qui
>> fait dire au juſte oublié , tes vertus ont
>> un témoin ; c'eſt lui , c'eſt ſa ſubſtance
>> inaltérable qui eſt le vrai modèle des
> perfections dont nous portons une
» image en nous-mêmes. Nos paffions
>> ont beau la défigurer : tous ſes traits
>> liés à l'eſſence infinie , ſe repréſentent
>> toujours à la raiſon , & lui fervent à
138 MERCURE DE FRANCE.
>> rétablir ce que l'imposture & l'erreur
>> en ont altéré ». Voilà comme la ſaine
philofophie nous parle de lÊtre Suprême.
Son existence étant antérieure à la
révélation , l'Auteur a cru qu'il falloit
préférer les preuves indépendantes de
cette révélation , afin que ceux qui ont
le malheur de ne pas croire à la Religion
révélée , ne puiffent pas éluder la force
des argumens philoſophiques. Les Ecri
vains ſacrés ne nous aſſurent- ils pas euxmêmes
, qu'indépendamment de l'autorité
de la Religion , tous ceux qui nient
l'existence de la divinité ſont inexcufables
, puiſque Dieu s'eſt manifeſté aux
hommes par les merveilles de la nature ,
puiſque les cieux annoncent la gloire de
Dieu& publient hautement fa puiſſance?
« Je ne fais , dit M. de Voltaire , s'il y a
>> une preuve métaphysique plus frap-
>> pante & qui parle plus fortement à
>> l'homme que cet ordre admirable qui
> règne dans le monde , & fi jamais il y
a eu un plus bel argument que ce ver-
>>fet : Cæli enarrant gloriam Dei. Les
>> Phyſiciens ſont devenus les Hérauts
>> de la Providence ; un Cathéchiſte annonce
Dieu à des enfans , & un New
>> ton le démontre aux Sages2.
OCTOBRE. 1776 . 133
tres; n'ayant eu de reſſource que dans
leurs propres méditations , il leur arrive
quelquefois de s'éloigner un peu de
l'exacte équité. Maître à ſon tour , M.
Pothier les combat avec des armes qu'ils
ne connoiffoient pas , avec cette morale
pure de la révélation , à qui ſeule il appartient
de rendre ſenſibles ces traits primitifs
de juſtice , que les doigts de celui
qui en eſt la ſource , a d'abord gravés
dans les coeurs , & que les ténèbres de
Ihomme abandonné à lui-même a toujours
altérés.
Telle eſt la juſte idée que l'on a donné
du célèbre Juriſconſulte que la mort nous
a malheureuſement enlevé , lorſqu'il ſe
propoſoit de publier le Traité des Fiefs
à la ſuite de ſes autres Ouvrages . On
reconnoîtra aisément dans celui que nous
annonçons la folidité , la clarté & la méthode
qui caractériſent tout ce qui eſt
forti de ſa plume. Les principes y font
développés de la manière la plus lumi
neuſe; les conféquences déduites ſelon
l'ordre naturel qui les amène ; les queftions
traitées ſavamment ,&décidées par
les principes bien plus ſouvent que par
les préjugés , qui réſultent des jugemens
rendas ſur quelques eſpèces particulières.
134 MERCURE DE FRANCE!
Tout le monde ſait que la matière des
fiefs eſt hériſſée de difficultés & d'épines
; rien n'étoit donc plus eſſentiel que
de la trouver traitée par un profond Jurifconfulte
, qui ne s'eſt point aviſé
d'analyſer les fameux Traités de M.
Dumoulin ſur la même matière , encore
moins ceux de M. Guyot , Avocat , qui
a donné fix volumes in-4°. fur tout ce
qui a rapport aux fiefs. M. Pothier a
traité cette partie de notre Droit Coutumier
d'une manière qui lui eſt propre ,
& qui ne tient rien des Ouvrages qui
l'ont précédé , fi ce n'eſt de la collection
des loix & des coutumes , dont il a ſu ,
mieux qu'aucun Auteur de ſon ſiècle ,
développer & appliquer les principes.
On a joint au Traité des Fiefs un Traité
des Cens , & deux petits Traités fur
le droit de Champart , ſur les Corvées
& les Bannalités , qui font une ſuite
du premier , compofés, pareillement par
M. Pothier , dont la mémoire ſera
précieuſe dans tous les Tribunaux du
Royaume.
Obfervationsfur un Ouvrage intitulé : Le
Systéme de la Nature , diviſées en 2
parties ; par M. de B.... A Paris,
OCTOBRE. 1776 . 139
chez Debure père , Lib. quai des Auguftins
.
:
Notre fiécle doit rougir plus qu'aucun
autre d'avoir enfanté un ſyſtème qui
dégrade la raiſon & l'eſprit humain.
L'athéïſme paroiſſoit ne devoir être que
le fruit de la ſtupidité & de l'ignorance ;
& cependant , qui l'auroit cru ! cette erreur
ſemble devenir l'opinion favorite
de certains hommes , à qui on ne peut
refuſer des lumières & du talent ; on ne
vit jamais un ſyſtême également abſurde
& impie , défendu avec plus d'obſtination
& d'enthouſiaſme. Spinofa & ſes Prédécefleurs
étoient lus de peu de gens , &
n'étoient entendus de perſonne. Les Modernes
, par un preſtige de ſtyle & par
une phyſique ſuperficielle & curieuſe
ont tâché d'inſinuer le venin dans les
eſprits foibles & les demi- Savans , dont
le nombre augmente malheureuſement
tous les jours. Du fond de leur corrupzion
s'élève une vapeur noire & maligne
qui , en les aveuglant ſur tous les témoignages
que l'Étre- Suprême a donnés de
ſa préſence & de ſa majesté , leur cache.
en même temps les maux effrayans qu'ils
préparent au genre humain, en répan
136 MERCURE DE FRANCE.
dant dans le public leurs déteſtables principes
. Quand même ces principes ſeroient
auſſi vrais qu'ils font faux & abfurdes ,
ils devroient les enfevelir dans un éternel
oubli , s'ils ſe piquoient de vertu &
de probité. Mais quand on a le malheur
d'être aveuglé , on ne connoît point les
fuites malheureuſes des ténèbres. En effet
il ſuffit de n'être pas tout-à fait frappé
d'aveuglement pour avouer avec l'Auteur
de laſage critique du ſyſtême de la nature,
que l'homme a beſoin d'un Maître qui
le faffe matcher d'un pas fûr dans le
chemin de la vertu , & que nulle ſociété
ne peut ſubſiſter avec cette liberté ſans
bornes qu'on oſe réclamer. L'intérêt pera
fonnel , le choc des paffions & la diverſité
des opinions , ajoute l'Auteur des
obſervations folides & intéreſſantes , font
une ſource intariſſable de guerres & de
difcordes , qui , ſi elles n'entraînoient
pas la ruine entière du genre humain ,
feroient au moins de la ſociété un vaſte
théâtre , où les mortels , ſemblables à des
lions féroces , feroient occupés ſans ceffe
à s'entre-déchirer & à ſe détruire. Il faut
donc à la malignité de la nature humaine
un frein capable d'en prévenir les fuites ;
& quel frein plus propre à en impofer
OCTOBRE. 1776 . 139
L'Auteur des obſervations également
folides & lumineuſes , ne ſe borne pas
à diſſiper tous les nuages que le fophifte
moderne a cherché à accumuler , pour
obfcurcir la vérité la plus confolante &
la plus utile au genre humain; mais il
prouve auſſi d'une manière claire & perſuafive
la ſpiritualité de l'ame & les conſéquences
qui en dérivent.
Poëmefur la pitié qu'on doit avoir pour
les malheureux ; par M. de Treffeol .
Non ignora mali miferisfuccurrere disco.
VIRG .
AParis, chez les Libraires qui vendent
les nouveautés .
Ce Poëme eſt précédé d'un avertiflement
, dans lequel l'Auteur analyſe ce
ſentiment que les hommes éprouvent
en voyant fouffrir leurs femblables. « Le
>> Peuple le plus poli dans ſes manières
>> a toujours quelque choſe de ſauvage
>>& de dur dans le coeur , parce qu'il
» n'a pas l'eſprit affez éclairé. Il faut
> que la raiſon ſoit bien pure pour nous
découvrir les droits de l'humanité , il
140 MERCURE DE FRANCE.
->> faut que l'ame ſoit bien ſenſible pour
» en reſpecter toujours les intérêts . Il y
>> a de la cruauté à faire ſouffrir ſes ſem .
blables : il y a donc de la cruauté à
>>les voir fouffrir , quand ce n'eſt point
>>>pour les foulager ».
L'ardeur qui nous inſpire une juſte vengeance
D'armer avec les loix nos coeurs pour l'innocence;
Un defir curieux qui force nos regards
Acontempler la ſcène où règnent les écarts ;
L'inſtinct qui , pour fixer nos pas dans la justice ,
Va chercher un appui dans l'horreur du ſupplice ;
Lebeſoin d'émouvoir un coeur fait pour ſentir ,
Qui , dans la douleur même , éprouve ce plaiſir ,
Tant de vices , d'erreurs dont les ames ſauvages
Aujourde la raiſon oppoſent les nuages ;
Tous ces penchans divers autour des échaffauds ,
D'un peuple impétueux précipitent les flots.
Mais l'ami des humains , dont la pitié plus tendre
Veut arrêter le ſang ou n'en pas voir répandre ,
Fuit le ſpectacle affreux où , par l'ordre des loix ,
L'homme aflaffine l'homme expirant mille fois .
Ce petit Ouvrage eſt l'expreſſion d'un
coeur ſenſible & d'un eſprit éclairé.
Opérations arithmétiques communes à
tous les Officiers de Juſtice , TréſoOCTOBRE
. 1776 . 141
riers , Comptables , Financiers , Négocians
, Marchands , Gens d'affaires ,
& à tous ceux qui courent à la fortune
.
Et ſouvent tel y vient qui ſait pour tout ſecret
S
&4
font
ôtez 2
a
refte 7.
BOIL. Sat. VIII.
Par M.... Avocat ; prix 3 1. A Paris ,
chez Delaguette , Impr.-Libr. rue de
la Vieille-Draperie , 1776 .
C'eſt un livre d'une utilité univerſelle
rédigé avec beaucoup de méthode , où
les opérations les plus difficiles de l'arithmétique
ſont exécutées avec exactitude
, & dans lequel on donne aux Amateurs
de la Loterie Royale de France une
règle peu connue , à la portée des plus
foibles Calculateurs , pour ſavoir dans
l'inſtant la quantité d'ambes , de ternes ,
de quaternes & de quines qui réſultent
de quelque nombre de numéros que ce
foit.
J
142 MERCURE DE FRANCE.
Les oracles de Cos , Ouvrage intéreſſant
pour les jeunes Médecins , utile aux
Chirurgiens , Curés ou autres ayant
charge d'ames , & curieux pour tout
Lecteur capable d'une attention rai
ſonnable ; par M. Aubry , Docteur en
Médecine , Conſeiller- Médecin ordinaire
du Roi , Intendant des eaux minérales
de Luxeuil. A Paris , chez Cavelier
, Libr. rae Saint Jacques, 1776 .
Avec approb . & priv. du Roi .
Parmi le petit nombre d'Ouvrages de
Médecine qui paroiſſent de nos jours ,
& qui méritent d'être lus , celui-ci tient
fans doute un des premiers rangs ; on y
fait revivre la difcipline d'Hipocrate ,
qui devroit être la vraie doctrine de tous
les Médecins ; ce n'est qu'en obſervant
qu'on parvient à l'art de guérir. L'Auteur
adiviſé fon Ouvrage en trois ſections :
dans la première il rapporte l'hiſtoire des
malades qui ſont morts , & tire des
fymptômes qu'ils ont éprouvés dans le
cours de leurs maladies , tous les fignes
qui annonçoient une terminaiſon facheuſe
; il compare ces ſymptômes les
uns aux autres ; il montre combien ils ſe
OCTOBRE. 1776. 143
i
/
prêtent réciproquement de force pour
affermir le prognoſtic , quand il le juge
néceſſaire . La ſeconde ſection contienc
l'hiſtoire des malades qui ont recouvré
la ſanté . Les ſignes qui annonçoient la
guériſon , prononcés dans chaque ſymp.
tôme ; la comparaiſon de ces fignes ,
l'eſtimation de leur valeur confirmée par
le fait , non- feulement facilitent au Médecin
attentif & inſtruit la prédiction
de la guériſon , mais encore celle du
temps plus ou moins éloigné où elle
aura lieu. Dans la troiſième ſection , M.
Aubry fait la récapitulation de tous ces
ſignes ; il les applique aux maladies en
général & à chaque ſymptôme en particulier
, & juftifie par les exemples tirés
des quarante-deux hiſtoires , les ſentences
éparſes dans les Ouvrages d'Hipocrate ;
enfin la Faculté de Médecine a fi bien
reconnu la bonté de cet Ouvrage , qu'elle
l'a honoré de l'approbation la plus infigne
, & qu'elle a permis à l'Auteur de lui
en faire la dédicace.
Médecine Domestique , ou Traité complet
des moyens de ſe conſerver en ſanté ,
• de prévenir ou de guérir les maladies
* par le régime & lesremèdes ſimples ;
144 MERCURE DE FRANCE.
Ouvrage utile aux perſonnes de tout
état , & mis à la portée de tout le
monde; par Guillaume Buchard , M.
D. du Collège Royal des Médecins
d'Edimbourg ; traduit de l'Anglois par
J. D. Duplanil , Docteur en Médecine
de la Faculté de Montpellier. Tome
II ; in- 12 . A Edimbourg ; & fe trouve
à Paris , chez Deſprez , Imprimeur du
Roi ; & chez Didot le jeune , Libr.
quai des Auguſtins .
Le premier volume ne renferme que
des obſervations générales ſur les maladies
; l'Auteur , dans ce ſecond volume ,
-entre dans le détail de chacune d'elles :
il traite d'abord des fièvres & des diffé
rentes maladies de poitrine , entre autres
de la pleuréſie , péripneumonie , rhume ,
pulmonie ; il parle enſuite dans autant
de chapitres particuliers , de la petite
vérole , de la rougeole , de l'éréſipèle ,
de la ſquinancie , des coliques & des différentes
infammations des viſcères. Les
maladies font difcutées avec ſoin , précifion
, & felon les principes de l'art . Le
Traducteur y a ajouté quelques notes ,
qui ne tendent qu'à rendre cet Ouvrage
plus intéreſſant& plus à la portée des
François ,
OCTOBRE. 1776. 145
François. Nous avons déjà fait connoître
ſuffisamment cet Ouvrage , en rendant
compte du premier volume; il eſt inutile
de nous étendre davantage à ce fujer :
le Public en attend la ſuite avec impa
tience.
Elémens du jardinage utile , ou manière
de cultiver avec fuccès le potager &
le verger , d'après les principes & les
expériences de Roger Schabol , & des
meilleurs Auteurs qui ont écrit fur
cette matière. A Boutiton , aux depens
de la Société Typographique ; & à
Paris , chez Lacombe , Libr. rue Chrif
tine.
2
Le jardinage eſt une partie de l'agriculture
fur laquelle on a publié une immenſité
de Traités; mais parmi ces Traités,
les uns n'ont en vue que l'agrément
& d'autres l'utilité. M. Schabol eſt , le
ſeul qui a réuni dans ſon Ouvrage l'un
&l'autre.De l'aveu de tous les connoifſeurs
, ſon Traité paſſe pour le meilleur
qui ait été publié ſur le potager & le
verger; & cela n'eſt pas ſurprenant , il
avoit fur cec objet une expérience de so
ans; mais le Traité qu'il a publié eſt ſi
1. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
ſavant , qu'il ne peut convenit aux gens
de l'art ; on l'a donc dépouillé dans cette
brochure de tous les termes techniques ,
& on l'a mis à la portée de chacun ; la
doctrine de cet Agriculteur y eſt expoſée
d'une façon ſimple & propre à ſe faire
entendre, même des plus ignorans . On a
ajouté à cet Ouvrage toutes les découvertes
des anciens Auteurs,& on l'a rendu
un Ouvrage purement manuel. Il ſeroit
à fouhaiter qu'il fût toujours entre les
mains des Jardiniers .
Mémoire fur le danger des inhumations
précipitées , & fur la néceſſité d'un
réglement , pour mettre les Citoyens
à l'abri du malheur d'être enterrés vivans
; dans lequel on rapporte des obſervations
de perſonnes enterrées &
ouvertes vivantes, tant dans les Diocèſes
de Poitiers & de la Rochelle
qu'ailleurs ; & de pluſieurs autres qui
ayant été réputées mortes pendant
long temps , font revenues à elles ,
foit naturellement, foit par les ſecours
qu'on leur a donnés ; & où l'on a
ajouté quelques réflexions ſur la néceſſité
de faire exécuter l'Ordonnance ,
** par laquelle MM. les Evêques défen,
e
OCTOBRE. 1776. 147
dent aux mères de faire coucher leurs
enfans avec elles , avec leurs nourrices
ou autres perſonnes , juſqu'à ce qu'ils
aient atteint l'âge de deux ans . Par M.
Pineau , Docteur en Médecine . A
Niort , chez Pierre Elies , ſeul Imprimeur
; & à Paris , chez Didot le jeune ,
Lib. quai des Auguſtins ; I petit vol .
in- 8 °. Avec approb . & privilége du
Roi.
Le titre de cet Ouvrage eſt aſſez
étendu pour en faire connoître le contenu
& en même temps l'utilité ; l'objet qui
y eſt traité eſt allez intéreſlant pour engager
le Gouvernement à y porter ſon
attention ; depuis long temps de bons
Citoyens s'en occupent : MM. Winflou ,
Bruhier , Marquet , Louis , Navier , ont
publié d'excellens Ouvrages fur ce ſujet;
M. Thierry , Médecin Confultant du
Roi , s'en occupe encore actuellement.
L'Ouvrage de M. Pineau tend à rappeler
ceux de ces Savans ; & les nouvelles
obſervations qu'il vient de donner font
affez frappantes pour confirmer les leurs.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
MÉDECINE MODERNE , ou remèdes
nouveaux & autres , récemment ufités
pour le traitement des maladies les plus
déſeſpérées & les plus funeſtes à l'humanité
; par M. Buchoz , Médecin Boraniſte
& de quartiet furnuméraire de
Monfieur , ancien Médecin ordinaire de
Monſeigneur le Comte d'Artois , de feu
Sa Majesté le Roi de Pologne, Duc de
Lorraine & de Bar , Docteur agrégé du
Collége Royal de Médecine de Nancy ,
&de la Faculté de Médecine de la même
ville ; & par feu M. Marquet , ſon beaupère,
premier Médecin du Collége Royal
de Médecine de Nancy , Médecin ordinaire
& Botaniſte de feu S. A. R. Léopold
I, Duc de Lorraine &de Bar , Médecin
confultant de l'Hôtel de-Ville ;
volume in 8°. br. avec figures , prix 2 1 .
101. A Paris , chez Lacombe , Lib. rue
Chriſtine.
Lettres édifiantes & curieuses , écrites
des Millions Etrangères , par quelques
OCTOBRE. 1776. 149
Miffionnaires de la C. D. J. 33 ° & $ 4
Recueil , in.12 ; par M. l'Abbé Patouil
let; ſe vend à Paris , chez C. P. Berton ,
Lib. rue St Victor , 1776 .
Le Jubilé , Ode, ſuivie de deux autres
Ouvrages du même genre'; par M. Gil.
bert. A Paris , chez les Libraires qui vendent
les nouveautés .
Romances par M. Berquin , in- 8 °. pet .
format , avec de très-belles gravures ,
d'après les deſſins de M. Marillier , par
MM. de Ponce , de Ghend , Launay ,
&c. prix 3 1. A Paris , chez Barbou , Imp.-
Lib. rue des Mathurins ; Ruault, Lib.
rue de la Harpe; Delalain & Monory ,
Lib. rue de la Comédie Françoiſe; le
Jay , Libr. rue St Jacques , 1776 .
Dictionnaire géographique , historique
& mythologique portatif, qui contient la
defcription des Empires , des Royaumes ,
&des pays du monde connus des An.
ciens , avec les révolutions arrivées dans
leurs limites & leurs dénominations; la
poſition des villes , leurs différens noms
anciens & modernes , celle des mers ,
des golfes , des iſles, des ports , des fleu
Giij
50 MERCURE DE FRANCE.
ves , des rivières , des lacs , des montagnes
, des caps , &c. Un précis de la vie
des hommes illuſtres de l'antiquité ; enfin
les fables des Dieux & des Héros du
Paganiſme , pour faciliter à la jeuneſſe
l'intelligence des Auteurs Grecs & Latins ;
par M. Furgault , Profeſſeur Emérite de
l'Univerſité de Paris ; in- 8 °. prix s liv .
AParis , chez Moutard , Lib . de la Reine ,
rue du Hurepoix , 1776 .
Abrégé élémentaire de la géographie de
l'Espagne & du Portugal , dans lequel on
trouve ce que ces Royaumes renferment
de plus curieux dans la minéralogie ,
métallurgie , arts , manufactures , commerce
, hiſtoire naturelle , eaux minérales
, productions du terrein , antiquités ;
par M. Maffon de Morvilliers. A Paris ,
chez Moutard , Lib. de la Reine ; in- 12 .
1776 , prix br. 3 1.
Florello , Hiſtoire méridionale par M.
Loaifel de Tréogate, ci-devantGendarme
du Roi ; in 80. chez Moutard , rue du
Hurepoix.
Eſſaisfur laplus grande perfection pof.
fible d'un Ouvrage quelconque ; par M.
OCTOBRE. 1776. 151
Sicard de Roberti , Ingénieur ordinaire
du Roi. A Paris , chez Antoine Boudet ,
rue St Jacques , 1776. in 8 .
Rofel , ou l'homme heureux ; par M.
le Prevôt d'Exmes . A Paris , chez Mérigot
jeune , quai des Auguſtins , 1776 .
in-80.
Le Jeu de Trictrac , ou les principes
de ce jeu éclaircis par des exemples en
faveur des Commençans ; par M. J. M.
F. A Paris , chez Nyon , rue St Jean -de-
Beauvais , 1776 ; in 80, rel. 51.
Fables caufides de la Fontaine en bers
gaſcons. A Bayonne , de l'Imprimerie
de Paul Fauvet du Hart; 1776 , in - 8 °.
Mémoire fur le cours des Eaux , les
avantages qu'on peut retirer des crues
d'eau , qualité des eaux ſtagnantes , des
eaux fouterraines. A Paris , chez Lottin
aîné , rue St Jacques; in 12. 1 vol. 1776 .
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
ACADÉMIES.
I.
BORDEAUX.
L'ACADÉMIE de Bordeaux avoit remis
à cette année à prononcer ſur le prix
qu'elle avoit repropoſé pour l'année dernière,
ſur la queſtion : Quelle est la meilleure
manière de mesurer sur mer la viteſſe
ou le filtage des vaiſſeaux , indépendamment
des obfervations astronomiques , & de
l'impulsion ou de la force du vent , &c.
!
Lorſqu'en 1772 cette Compagnie , pénétrée
de l'importance de ce ſujet , invita
encore les Savans à s'en occuper , elle ne
déſeſpéroit point que , par de nouvelles
recherches , ils ne puffent enfin parvenir
à trouverune méthode plus ſûre & moins
ſujette à erreur que celle du Lok ordinaire
, ou que du moins ils ne puſſent venir
à bout de perfectionner cet inſtrument ,
&d'en corriger les défauts. Alors même
une machine qui lui avoit été propoſée
ſous le nom de Trochomètre , pour être
OCTOBRE. 1776. 13
ſubſtituée au Lok , lui avoit paru pouvoit
devenir le germe ou la baſe de la découverre
qu'elle avoit en vue ; & ce fut dans
cette confiance , qu'en accordant une
médaille à l'Auteur de cette machine * ,
pour l'encourager à de nouveaux efforts ,
elle remit, pour le prix, le même ſujet au
Concours.
Elle a vu cet Auteur , plein du zèle
qu'avoit dû lui inſpirer cette diſtinction ,
ſe repréſenter dans la carrière. Il a cherché
à donner à fon Trochomètre toute la
perfection dont il la cru fufceptible :
mais les changemens qu'il y a faits dans
cet objet, n'ont pu dilipet les doutes
que l'Académie avoit confervés ſur l'effet
de cette machine. An contraire , un
nouvel examena , pour ainfi dire , convaincu
cette Compagnie que . quelqu'in .
génieux que cet intrument pût paroître
dans la théorie , il demeuroit lui- même
ſujet à bien des inconvéniens , qui en
rendroient l'uſage ſouvent nuldans la pratique
; que les irrégularités perpétuelles
du Tangage le mettroient fréquemment
M. Aubé y, Chanoine Régulier de Sainte Geneviève
, & Vicaire de la Paroifle de Nanterre.
Voy. leprogramme du 25 Août 1772 .
Gv
PS4 MERCURE DE FRANCE.
en défaut ; & qu'on devroit encore moins
en attendre une eſtime au vrai du ſillage ,
lorſque le vaiſſean tomberoit à la bande ,
& viendroit à carguer.
N'ayant donc trouvé dans cette invention
, & n'ayant reçu d'ailleurs rien qui
pût pleinement la fatisfaire fur cette que(-
tion , cette Compagnie a été forcée de
ne point adjuger le prix qu'elle y avoit
deſtiné : mais ne perdant point de vue
l'utilité dont feroit pour la navigation la
découverte qui en faifoit l'objet , elle
annonce qu'elle recevra en tout temps
avec plaifir les ouvrages qu'on voudra
lui adreſſer à cet égard , & qu'elle tiendra
toujours ce prix en réſerve , pour le
diſtribuer à celui que l'expérience prouvera
avoir le mieux atteint fon but.
11. Pour cette année ci cette Compagnie
avoit deux prix à diſtribuer.
Un double ( réſervé de 1773 ) , deftiné
à cette queſtion : Indiquer les propriétés
médicinales du Règne animal , celles
fur tout des vipères , des écreviſſes , des
tortues , des cloportes , & du blanc de baleine;
en donner l'analyse chymique , &
L'appuyer d'observations faites aves foin
dans les maladies .
Et le prix extraordinaire , qu'un CiOCTOBRE.
1776. 1.55
toyen aufli reſpectable par ſes vertus que
par ſes talens , & que l'Académie compte
aujourd'hui au nombre de ſes Membres*,
deſtina en 1774 à cette queſtion intéreſſante
: Quelle est la meilleure manière de
tirerparti des Landes de Bordeaux , quant
à la Culture & à la Population ?
A l'égard du premier de ces deux ſujets ,
dans ce que l'Académie a reçu , qui le
concerne , elle a vu une étude approfondie
donner plus de force à des vérítés
importantes ; l'analyſe parcourir les fubtances
animales de tous les genres , &
en développer les differens principes
conſtitutifs ; la Chymie répandre la lumière
fur les obſervations médicinales
par une fuite d'expériences auffi curieuſes
qu'intéreſſantes ; le zèle enfin , pour
le bien de l'humanité , porter le courage
juſqu'à éprouver ſur ſoi même les différens
remèdes tirés du Règne animal
en les prenant encore juſqu'à des dofes
capables d'effrayer , pour mieux en étudier
les effets ; mais elle a vu avec regret
tour cela noyé dans beaucoup de choſes
* M. Elie de Beaumont , Avocat au Parlement
de Paris , & Intendant des Finances de Mgr le
Comte d'Artois .
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
qui lui ont paru inutiles , & tous ces
avantages perdre de leur mérite par un
ſtyle trop diffus , ſouvent embarraſfé ,
quelquefois obfcur , au point d'en être
preſque inintelligible. 1
Ainfr, en trouvant d'un côté ce qui
pouvoit la fatisfaire fur cette premiere
queſtion , il lui a reſté à defirer qu'on
l'eût préſentéed'une manière & plus claire
& plus concife. Elle repropoſe donc ce
même ſujet pour 1778 ; & elle exhorte.
ceux qui voudront de nouveau concourir
au prix double qui lui demeure deſtiné ,
à s'attacher à ſe faire mieux entendre ,&
à mettre plus de préciſion dans leurs ouvrages.
Quant au ſujet concernant les Landes
deBordeaux , l'Académie a eu la fatisfaction
de voir fortir , du ſein même de
ces déſerts , un Mémoire qui , à tous
égards , lui a paru digne de ſes ſuffrades.
D'un côté l'Auteur , réuniffant à
l'avantage de connoître lui-même le ſol
da pays , le mérite de ne point ſe laiſſer
égarer par un eſprit ſyſtématique , n'a
fait que fuivre les indications de la uatare,
pour tracer la voie la plus capable
de conduire à de plus heureux ſuccès le
défrichement de ces contrées. D'un autre
OCTOBRE. 1776. 137
côté il a ſu rendre ſon ouvrage aufli
intéreſſant par les vues patriotiques dont
il eſt rempli , qu'urile par une infinité
d'obſervations judicieuſes & d'inſtractions
folides , relativement à l'Agriculture
& au Commerce ,
L'Académie ne s'eſt point contentée de
lui adjuger les foo liv. qui avoient été
deftinées pour ce ſujet ; elle a cru devoir
ajouter à cette récompenſe une de ſes
médailles ordinaires .
Le Mémoire couronné a pour épigraphe
ce paffage de Montaigne : « Il nous
>>fandroit des Topographes qui nous
>> fiffent des narrations particulières des.
„ endroits où ils ont été... Je voudrois.
>> que chacun écrivit ce qu'il fait & au-
>>tant qu'il en fait, non en cela ſeule.
>> ment , mais en tous autres ſubjects » .
Effais, liv. 1 ch. 30.
M. Dieſbey , Entrepoſent & Receveur
des Fermes du Roi à la Teſte , eſt l'Auteur
de cet Ouvrage .
III . L'année prochaine , l'Académie
auta , comme elle l'a annoncé par fes
derniers programmes , deux prix à diſtribuer
:
Un fimple, pour lequel elle a donné
pour ſujet : D'établir , fur des preuves
158 MERCURE DE FRANCE.
folides , comment la Ville de Bordeaux
tomba au pouvoir des Romains , & quels
furent, fous leur domination , l'état , les
loix & les moeurs de fes habitans ?
Et un double , deſtiné à cette queſtion :
S'il neferoit pas poffible de procurer à la
Ville de Bordeaux une plus grande abondance
de bonnes eaux ; & quels feroient les
moyens de les y conduire & de les y diftribuer
, les plus folides , les moins sujets
à inconvéniens & en même temps les moins
difpendieux .
IV. Elle annonce aujourd'hui qu'en
1778 , indépendamment du prix qu'elle
a réſervé pour cette année fur les propriétés
médicinales du règne animal , elle en
aura à diſtribuer un autre , pour ſujet
duquel elle demande que l'on indique les
différentes espèces de plantes qui nuiſent le
plus aux prairies , & quels feroient les
moyens les plus efficaces , les mieux conftatés
par l'expérience , & les moins coûteux
pour les détruire radicalement , particulièrement
celle que les Botanistes défignent
par le nom d Equisetum Paluſtre , brevioribus
fetis , connue en françois ſous le
nom de Prêle ou Queue de cheval ; & en
terme vulgaire dans la Guienne ,Jous celui
deRougagnet. :
OCTOBRE. 1776. 159
Ce prix , outre la médaille ordinaire ,
ſera compoſé d'une ſomme de 300 ljv .
en argent , qu'un Citoyen recommandable
a voulu conſacrer à ce ſujer , & de
plus , d'une fomme de 100 livres , dont
l'Académie avoit encore à diſpoſer par
la généroſité d'un de ſes Membres .
Elle annonce auſſi qu'elle a deſtiné un
prix double pour 1779 , à l'Auteur qui
indiquera le mieux : Quelles sont les principales
causes qui font que les cheminées
fument, & quelsferoient les moyens d'obvier
& de remédier , par principes , à cet inconvénient.
Les prix ſimples que cette Compagnie
distribue , font une médaille d'or de la
valeur de 300 1.: les doubles ſont compolées
d'une pareille médaille & d'une
ſomme de 300 l. en argent.
Elle prévient les Auteurs qui voudront
concourir pour ces prix , que , paffé le 1er
Avrildes années pour lesquelles ils font
aſſignés , ellene recevra point leurs Ouvrages.
Elle les avertit auſſi qu'elle rejette
les pièces qui font écrites en d'autres
langues qu'en françois ou en latin ; &
que, fuivant les loix qu'elle s'eſt prefcrites
, elle n'admet point non plus au con.
cours celles qui ſe trouvent fignées par
leurs Auteurs.
160 MERCURE DE FRANCE.
Elle les prie d'avoir l'attention de ne
point ſe faire connoître. Pour cet effet ,
ils mettront ſeulement une ſentence au
bas de leurs Ouvrages , & y joindront,
en les envoyant , un billet cacheté , fur
lequel la même ſentence ſera répétée ,
& qui contiendra leurs noms , leurs qualités
& leurs adreſſes.
Les paquets feront affranchis de porr ,
& adreffés à M. de Lamontaigne , Confeiller
au Parlement & Secrétaire perpétuel
de l'Académie.
I I.
MARSEILLE.
L'Académie des Belles Lettres , Scien
ces & Arts de Marseille propoſe les
fujets des prix qu'elle aura à diſtribuer
le 25 Août de l'année prochaine.
1°. Le fiége de Marseille par le Connétable
de Bourbon , poëme.
20. Pierre le Grand , ode ou poёте.
3°. L'abdication de Sylla , pièce de
vers au choix des Auteurs .
4°. Un difcours ſur l'influence que le
commerce a eu dans tous les temps fur
l'eſprit & fur les moeurs des Peuples ;
prix double.
OCTOBRE. 1776. 161
3º. L'Eloge de Madame la Marquiſe
de Sévigné.
Chacunde ces prix eſt une médaille
d'or de la valeur de 3001. Les Ouvrages
feront adreſſés , francs de port , à M.
Mouraille , Secrétaire perpétuel de l'Aca
démie , & ils ne ſeront reçus que juſques
auris deMai.
III.
MONTAUBAN.
Dans l'aſſemblée publique tenue à la
Saint Louis , M. de Savignac , Directeur ,
a fait l'ouverture par un diſcours fur les
régles de goût & de décence , dont les
Auteurs ne doivent jamais s'écarter , furtout
dans la Religion & les moeurs , pour
leſquelles on doit toujours avoir le plus
grand reſpect.
M. le Secrétaire a fait l'éloge de M. l'AbbéBellet,
dernier Secrétaire perpétuel;&
M. le Comte d'Eſparbès, qui lui ſuccède,
a lu ſon diſcours de remerciement .
M. le Premier Preſident de la Cour
des Aides , a fait l'éloge de M. Lamote
Monlozier ; & M. Lacombe , Préſident
à la même Cour , fon fucceffeur , a prononcé
ſon difcours de réception.
162 MERCURE DE FRANCE.
MM. de Regagnac & le Baron des
Marquerites , nouveaux Académiciens
Aſſociés , ontjoint à leurs remerciemens ,
l'un , la traduction en vers d'une ode
d'Horace , l'autre , un poëme fur la piété
filiale.
M. le Directeur leur a répondu.
M. le Baron de Puimonbrun a lu un
conte allégorique en vers .
M. le Premier Préſident a terminé la
féance par un discours ſur l'amabilité ,
c'est- à-dire fur les moyens de ſe rendre
aimable. Il n'a eu qu'à ſe peindre luimême.
L'Académie a réſervé le prix pour
l'année prochaine , & propoſe le même
fujer , parce que la maladie & la mort de
M. le Secrétaire ayant occaſionné la perte
de quelques diſcours qui lui étoient adreffés
, & qui pouvoient mériter le prix ,
on a cru qu'il étoit juſte de laiſſer la
meine carrière ouverte , & d'inviter les
Auteurs à renvoyer les mêmes Ouvrages
avec les corrections qu'ils jugeront à
propos d'y faire .
On n'en admettra aucun à l'examen
qui n'ait une approbation ſignée de deux
Docteurs en Théologie .
Les Auteurs ne mettront point leurs
OCTOBRE. 1776. 163
noms à leurs Ouvrages ; mais un paſſage
de l'Ecriture Sainte ou d'un Père de
l'Eglife , qu'on écrira fur le regiſtre de
l'Académie.
Ils feront remettre trois copies bien
liſibles de leurs Ouvrages , dans tout le
mois de Mai prochain , à M. l'Abbé de
la Tour , Secrétaire perpétuel de l'Académie
, en ſa maiſon près laCathédrale ,
affranchiſſant le port des paquets envoyés
par la poſte.
Le ſujet du diſcours fera comme l'année
dernière : La corruption du coeur eft
lapremière fource des égaremens de l'efprit,
conformément à ces paroles de l'Ecriture :
De corde exeunt cogitationes mala. Math.
xv. 19. Les difcours ne feront que d'une
demi-heure de lecture , & finiront par
une courte prière à Jésus-Chrit.
Le ſujet de la poëſie ſera : Le zèle de
Louis XVI pour la Religion & les bonnes
moeurs .
Le prix fera donné à une ode ou un
poëme au choix des Auteurs , de cent à
cent cinquante vers .
Ce prix fondé par M. l'Abbé de la
Tour , Doyen du Chapitre , conſiſte en
cent jetons d'argent de la valeur de deux
cent cinquante livres. Il ne ſera délivré
164 MERCURE DE FRANCE.
à aucun qu'il ne ſe nomme,&qu'il ne ſe
préſente en perſonne ou par Procureur
fondé pour le recevoir & figner le difcours.
1 V.
AMIENS.
L'Académie des Sciences , Belles Lettres
& Arts d'Amiens tint , le 25 Août ,
ſa ſéance publique. Comme c'étoit la
première fois que cette Compagnie s'af
ſembloit publiquement dans l'Hôtel de-
Ville , cette circonſtance patriotique &
& académique fut le ſujet principal du
diſcours de M. Goflart , Avocat , Echevin&
Chancelier de l'Académie .
M. l'Abbé Villin prononça ſon difcours
de remerciement , auquel M. Goffart
répondit.
M. Baron , Secrétaire perpétuel de
l'Académie , fit l'éloge de feu M. Gauchain.
M. Laurent de Lionne , neveu de l'illuftre
Laurent , & qui a fuccédé à fon
oncle dans la direction des travaux du
canal de Picardie & dans les talens néceſſaires
pour achever un ouvrage auſſi
important, lut un Mémoire très-intéreſ
OCTOBRE. 1776. 165
fant fur cette grande entrepriſe. M. de
Lionne eſt Académicien honoraire déligné.
On fit lecture d'un Mémoire de M.
Bucquet , Académicien honoraire
ſur les incendies. Ce fut pour M. le
Comte d'Agay , Intendant de Picardie
& Honoraire de l'Académie , une occafion
d'annoncer que le Roi lui avoit
permis de prendre fur les fonds de la
Province des ſecours pour les incendiés.
M. l'Intendant parla ſur le champ avec
ce ton de dignité , de nobleſſe & de
bienfaiſance , qui eſt la véritable éloquence
de l'Homme d'Etat. Tout occupé
de ce qui peut en faire le bien , il faittravailler
à une traduction du Mémoire du
Docteur Glatzer , couronné par l'Académie
deGottingue , ſurles incendies . Cette
traduction fera publiée inceſſamment.
M. Vallier , Colonel d'Infanterie &
Honoraire de l'Académie , lut des vers
fur l'Amitié , & un diſcours auſſi en
vers , pour défendre les mères tendres &
honnêtes qui ne nourriffent point leurs
enfans.
4
M. Raoul , ci devant Profeſſeur de
Littérature Françoiſe à Saint - Péters -
bourg , lut une fable , & une ode imitée
d'Horace.
166 MERCURE DE FRANCE.
La ſéance fut terminée par des vers de
Madame Renard d'Arras , adreſſés à M.
le Comte d'Agay , ſur l'exemption de
la milice qu'il a procurée aux Ecoliers
des Colléges de ſon Intendance. Ce font
les Muſes que fait parler une dixième
Muſe , une quatrième Grâce .
Le prix de l'Ecole de Botanique ,
remporté par M. Jourdain de Léloge ,
Ecuyer , lui a été donné par Madame la
Comteſſe d'Agay .
L'Académie propoſe pour ſujet du
prix d'éloquence qu'elle doit donner en
1777 , l'Eloge du Maréchal de Créqui ,
mort en 1687 .
Et pour ſujet du prix de poëſie : l'Hommage
fait à Philippe de Valoispar Edouard
III , Roi d'Angleterre , dans l'Eglise Cathédrale
d'Amiens .
Pour un autre prix de poëſie , l'Académie
laiſſe le ſujet au choix des Auteurs.
Chacun de ces prix eſt une médaille
d'or de la valeur de 300 1 .
Les Auteurs adreſſeront leurs Ouvrages,
francs de port, avant le premier
Juillet , à M. Baron , Secrétaire perpétuel
de l'Académie , à Amiens.
OCTOBRE. 1776. 167
SPECTACLES.
OPÉRA.
L'ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE
continue les repréſentations alternatives
d'Alceste & de l'Union de l'Amour &
des Arts. Ces ſpectacles ſont toujours
beaucoup fuivis par l'attention & le zèle
des principaux Sujets à en foutenir l'intérêt
& l'exécution .
M. Pitt , jeune Danſeur , d'une figure
aimable , & d'un très - grand talent &
très- exercé , a attiré la foule des Spectateurs
, qui l'ont applaudi avec tranſport.
Il a danſé des entrées dans le genre
noble & des pas de deux pantomimes ,
& il a paru excellent dans les différens
caractères de la danſe .
On ſe diſpoſe à donner ſur ceThéâtre
des Fragmens anciens , avec un acte
nouveau dans lequel Mademoiselle Arnould
doit jouer , & M. Noverre en
compoſera le ballet,
La traduction ou imitation de l'Olym .
piade,dont la muſique eſt de M.Sacchini,
:
168 MERCURE DE FRANCE.
doit êtue aufli incellamment repréſentée;
on annonce encore de grands ballets
pantomimes de M. Noverre.
COMÉDIE FRANÇOISE.
Enattendant la huitième repréſentation
de C. Marcius Coriolan , Tragédie nouvelle
en quatre actes , retardée par l'indifpofition
d'un Acteur , les Comédiens
François ont repris pluſieurs anciennes
Pièces , dont le jeu de M.le Kain & des
principaux Acteurs , renouvelle l'intérêt
&le fuccès.
Les Comédiens ſe diſpoſent aufli à
jouer pluſieurs Pièces nouvelles pour
Fontainebleau , & à en faire reparoître
d'autres anciennes à Paris.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont donné le
Lundi 16 Septembre , la première repréſentation
du Duel Comique , Opéra bouf.
fon en deax actes , immé de l'Irakien &
mêlé
1
OCTOBRE. 1776. 169
mêlé d'ariettes parodiées ſur la muſique
du ſieur Paeſiello .
Caffandre , vieillard fort riche , veut
épouſer Hélène , qui eſt aimée par Léandre.
Cet Amant ſe moque des amours
du bonhomme ; mais Hélène mépriſe la
fatuité du jeune Galant & projette de
s'en amuſer. Après lui avoir fait déclarer
ſa paffion , en préſence même du vieux
Caſſandre , elle déciare qu'elle ne l'aime
point , ce qui rend Léandre furieux .
Criſpan , gagné par ſes largeſſes , lui conſeille
de tirer vengeance de fon rival , &
de l'effrayer du moins par un cartel.
Caſſandre a biende la peine de ſe déterminer
à ſe battre à l'epée & d'expoſer
ſa vie la veille de ſon mariage ; mais
Léandre ne lui laiſſe pas la liberté de
fuir; alors il dit qu'il ne ſe bat jamais
que dans l'obſcurité. On éteint les lumières.
Criſpin encourage le Vieillard ,
en diſant qu'il conduita ſon bras. Léandre
, qui n'a pas envie de tuer le Vieillard,
feint après pluſieurs bottes portées
de part & d'autre en l'air , d'avoir reçu
lui-même un coup mortel , & fait entendre
ſes plaintes. Le Vieillard eſt troublé
par cette aventure; il ne ſait où fuir.
Agathe , Amante abandonnée par Léan-
I. Vol.
A
H
'170 MERCURE DE FRANCE.
dre, vient en ce moment & déplore le
deſtin de ſon perfide Amant; mais Léandre
reſte toujours mort pour elle. Hélene
elle- même eſt effrayée ; & comme elle
marque quelques regrets , Léandre revit
pour elle; ce ſtratagême réuſſit malauprès
de ſa Maîtreſſe. Léandre contrefait le fou,
& excite une ſeconde fois la pitié d'Hélène
; mais ſa feinte étant de nouveau
découverte , elle lui témoigne toute fon
indignation. Criſpin , pour ſervir Léandre
, tente de jeter des ſoupçons ſur la
conduite de Caſſandre : entin ces rufes
ne réuſſiſſant point, Iſabeile épouse Cafſandre
, & Léandre reprend ſes anciens
engagemens avec Agathe.
Le Poëte a laiſſé voir dans toute cette
Piéce la gêne où l'a miſe néceſſairement
la parodie de l'Italien. Cet Opéra bouffon
a paru un peu froid & languiſſant.
Les paroles parodiées avec contrainte ,
ne ſe prêtent pas toujours à la proſodie
de la langue , ni à l'expreſſion de la mufique.
On retrouve dans les airs de Paeſiello
l'empreinte d'une imagination brillante
, la bonne facture de la muſique Italienne
, & une heureuſe imitation du
genre dont Picchini a donné le modèle.
Palloit-il furcharger cette muſique , come
OCTOBRE. 1776. 171
pofée pour un Opéra bouffon , d'autres
airs tirés desgrands Opéra de Sacchini , de
Maillio& autres ? Ce mêlange des genres
ne peut que faire tort à une Pièce , & rappelle
ce mot d'un Ancien au ſujet d'un
Peintre qui avoit couvert ſa figure d'ornemens
, que n'ayant pu la faire belle ,
il avoit voulu la faire riche.
Les rôles de cet Opéra bouffon ont
été parfaitement joués & chantés par
Mademoiſelle Colombe , par Meſdames
Billioni & Moulinghen; & par
MM. Laruette , Trial & Julien.
ARTS.
GRAVURES.
I.
Repos de la Vierge , eſtampe d'environ It
pouces de haut ſur 8 de large , gravée
par J. G. Wille , Graveur du Roi ,
d'après le tableau original de Dietricy.
Prix 4 liv. A Paris , chez l'Auteur ,
quai des Auguſtins.
La compoſition de cette eſtampe eſt
de trois figures. La Vierge, habillée dans
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
le coſtume allemand & coëffée d'une
manière pittoreſque , tient l'Enfant Jéſus
poſé ſur un focle de pierre; Saint Joſeph
eſt placé derrière. Cette gravure eſt ,
comme toutes celles de M. Wille , traitée
avec une intelligence de clair - obfcur ,
une pureté & une ſoupleſſe de burin qui
ont droit de flatter l'Artiſte & l'Amateur.
I I.
Le quatrième cahier du Flora Parifienfis
paroît actuellement chez Didot le
jeune , quai des Auguſtins. Le Libraite
s'empreſſe à tenir ſes engagemens vis-àvis
du Public : il fournit exactement aux
Souſcripteurs chaque cahier au temps
fixé.
٤
MUSIQUE.
I.
TROIS Symphonies à grand orcheſtre,
exécutées à la Comédie Italienne à la
tête de pluſieurs Opéra comiques , par
M. de Blois ; prix 6 1. AParis , chezM.
OCTOBRE. 1776. 17.3
Huguet , Graveur & Muficien de la Comédie
Italienne , rue Pavée St Sauveur ,
maiſon de M. le Roy , Banquier ; & aux
adreſſes ordinaires .
I I.
Marche des Filles Samnites , avec
quinze variations arrangées pour le clavecin
ou le forté piano; dédiée à Mademoiſelle
de Hoſton , par Benaut , Maître
de clavecin de l'Abbaye Royale de
Montinartre , Dames de laCroix , Dames
de l'Immaculée Conception , &c. prix
1 liv. 16 f. A Paris , chez l'Auteur , rue
Dauphine , la troiſième porte cochère à
gauche en entrant par le Pont-Neuf ; &
aux adreſſes ordinaires.
JOURNAL ANGLOIS , chez Lacombe
Libraire , au Bureau des Journaux.
AVIS.
,
Le Journal le plus curieux , le plus
varié , le plus intéreſſant doit être ſans
doute celui d'une Nation dont les moeurs ,
Hij
174 MERCURE DE FRANCE.
le génie , les uſages , les inventions , la
littérature , le Théâtre , les entrepriſes,
les ſyſtèmes , la vie privée & publique ;
tout enfin eſt remarquable par des traits
originaux & de grand caractère. Eh ! quel
Peuple enviſage ſous ce point de vue &
dans ces différens rapports , a jamais paru
fur la terre devoir exciter autant l'attention
que le Peuple Anglois ! C'eſt le but
de cet Ouvrage périodique , dans lequel
on tâchera déſormais de faire connoître
ce que l'Angleterre préſente de ſingulier
& d'intéreſſant. On ſe borne à promettre
tous ſes ſoins pour remplir, à la fatisfaction
des Lecteurs , l'objet de ce Journal.
Nous n'entreprenons pas de détailler les
articles qui doivent le compoſer , ce qui
feroit illufoire ; mais plaire , inſtruire ,
intéreſſer , voilà notre ambition , & l'on
ſent que les moyens ne doivent pas manquer.
Nous avons des Correſpondans qui
font à la ſource la plus féconde & la plus
inépuiſable , & qui répondent de leur
zèle pour nous envoyer tout ce qui peut
enrichit & embellir cette collection .
Le Journal Anglois eſt actuellement
chez Lacombe , Libraire à Paris , rue
Christine , au Bureau des Journaux , où
l'on pourra ſouſcrire à commencer du
OCTOBRE. 1776. 175
mois d'Octobre prochain 1776. La ſoufcription
eſt de 24 liv. pour Paris & pour
la Province.
Ce Journal eſt composé de vingtquatre
cahiers par an , rendus francs de
port par la poſte , dans tout le Royaume.
Chaque cahier eſt de quatre feuilles ,
grand in- 8 ° . , & eſt publié le 1 & le 15
de chaque mois. On peut foufcrire en
tout temps.
On ſouſcrit auſſi chez Lacombe , Lib .
rue Chriſtine , à Paris , pour le Courier
imprimé à Avignon , prix 18 liv . par
an.
On connoît cette feuille périodique ,
qui eſt depuis long- temps diftinguée parmi
les Coutiers de la renommée ; elle
contient des nouvelles politiques & littéraires;
elle a l'avantage de précéder les
autres papiers pour les contrées méridionales
; & depuis qu'elle est rédigée
par M. Artaud , homme de lettres , elle
mérite une attention particulière.
Η iv
176 MERCURE DE FRANCE.
Aux Amateurs de l'Arioſte.
QUOIQUE l'Arioſte ſoit connu dans
l'Europe littéraire par des éditions ſans
nombre du Roland furieux , on ignoroit
affez généralement en France que l'Italie
fit encore ſes délices de quelques autres
de ſes Ouvrages , moins conſidérables à
la vérité , mais toujours dignes de fa
féconde & brillante imagination. Le vif
intérêt dont M. l'Abbé Pezzana eſt animé
pour la gloire de ce Poëte , après l'avoir
engagé à veiller ſur une nouvelle édition
de fon chef d'oeuvre , lui a inſpiré l'idée
de faire connoître aux Amateurs le reſte
de ſes poëſies. Il a cru ne pouvoir faire
paroître plus heureuſement la première
édition complette de l'Arioſte qu'on ait
donné en France , que ſous les aufpices
d'un homme qui , émule lui-même de ce
grand Poëte , a toujours rendu à ſon
génie l'hommage le plus généreux.
Cette édition , faite avec le plus grand
foin, eſt du même format que les Auteurs
Italiens de Prault , & enrichie de
notes curieuſes de l'Editeur .
OCTOBRE. 1776. 177
Nous allons rapporter ſa lettre à M.
de Voltaire , avec la réponſe de ce dernier.
Parigi 18 Luglio 1776 .
Summo Musarum Sacerdoti
Voltaire
Univerſe Literatorum Reipublice
Facile Principi ,
Ut centum poft hyemes
Jucundam agat senectutem ,
Nec cythara carentem,
Allorché v'indirizzai nel 1762 la traduzione
dell'Orfano della Cina , vi offerii , chiariflimo
Signore, vive immagini, e ſublimi penfieri coloriti
a deboli verſi . Non potea eſſere altrimenti : voſtri
etano i penfieri , i verſi eran miei . L'Italia , avidiſſima
de' frutti del voſtro ingegno , chiuſe gli
occhi ſulla mia inſufficienza , in grazia delle
bellezze originali ; ma io porto meco tuttora il
rimorſo della tenue offerta. Il tentar di liberarmene
, preſentandovi coſe inie , ſarebbe un ricader
nel primo errore : concedetemi ch'io poſſa valermi
d'un miglior mezzo .
È ormai ridotta a termine una nuova riſtampa
del Furioſo , da me riveduta ad iſtanza di queſto
Librajo Delalain. La mia tenerezza per l'immortal
ſuo Autore mi ha indotto ad aggiugnere al
Poema le altre fue Opere, che verranno alla luce
con opportune dichiarazioni , ora per la prima
Hv
18 MERCURE DE FRANCE.
volta in Francia : fiavi a grado , celeberrimo Signore
, di accettar la dedica di tutte le Poefie dell'
illuſtre Ferrareſe. Il dono ſarà per avventura degno
di voi ; e l'Arioſto affidato al generoſo ſuo
emulo , e difenſore , potrà vantarfi al fine d'effere
degnamente raccomandato .
Queſta mia lettera vi ſarà recata dal Rofcio
de' noſtri tempi . L'ho pregato di render voi perſualo
con l'energia , onde fuol noi perfuader tra
le ſcene , dell'alta ammirazione , e del tenero offequio
, col quale mi proteſto , e farò immutabilmente
,
Immortal Genio ,
Voſtro umilmo, obbligmo. Servitore ,
L'ABATE PEZZANA.
Réponſe de M. de Voltaire.
AFerney, le30 Juillet 1776.
Veggo il dotto Pezzana , che gran peme
Mi dd che ancor del mio nativo nido
Udir farà da Calpe agl' Indi il grido .
C'eſt à-peu-près , Monfieur, ce que dit questo
divinoAriosto nelcanto 46, ſtanza 18.
Vous me comblez d'honneurs & de plaiſirs en
me promettant un Anoſte entier commenté par
vous. L'Orphelin de la Chine ne méritait pas
vos bontés ; mais l'Arioſte mérite tous vos foins.
Il a certainement beſoin de vos commentaires ca
OCTOBRE. 1776. 179
France, & vous rendez un très- grand ſervice àla
littérature. Vous ferez connaître tous les perfonnages
de la Maiſon d'Eſt dont il parle , & tous les
grands hommes de ſon temps , qui ne font que
déſigués au commencement du dernier chant. Ce
dernier chant fur-tout eſt peu connu à Florence
même , à ce que m'ont dit des Gens de lettres Tofcans
qui en gémiſlaient .
Je n'oſe vous remercier dans votre belle langue
, & je n'ai point d'expreſſion dans la mienne
pour vous exprimer l'eſtime infanie avec laquelle
j'ai l'honneur d'être ,
Monfieur,
Votre très humble & très - obéiflant ſerviteur ,
VOLTAIRE, Gentilhomme ordinaire du Roi .
Première Lettre à Monfieur *** contenant
quelques anecdotes de la vie de l'Auteur
de la Henriade .
Monfieur , voici quelques anecdotes tirées
d'un Ouvrage nouveau , & qui pourront vous
faire plaifir . Elles me fourniront le ſujet de plufieurs
Lettres .
Les uns font naître François de Voltaire le 20
Février 1694 , les autres le 20 Novembre de la
même année . Nous avons des médailles de lui qui
portent ces deux dates ; il nous a dit pluſieurs
fois qu'à la naiſſance on déſeſpéra de ſa vie; &
qu'ayant été ondoyé, la cérémonie de ſon baptême
fut différée pluſieurs mois.
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
Quoique je penſe que rien n'eſt plus infipide
que les détails de l'enfance & du Collége , cependant
je dois dire , d'après ſes propres écrits &
d'après la voix publique , qu'à l'âge d'environ
douze ans , ayant fait des vers qui paroiflorent
au-deſſus de cet âge , l'Abbé de Châteauneuf,
intime ami de la célèbre Ninon de l'Enclos , le
mena chez elle , & que cette fille fi fingulière lui
légua par ſon teſtamentune ſommededeux mille
francs pour acheter des livres , laquelle ſomme
lui fut exactement payée. Cette petite pièce de
vers , qu'il avoit faite au College , eft probablement
celle qu'il compoſa pour un Invalide qui
avoit fervi dans le Régiment Dauphin , ſous
Monseigneur , fils uniquede Louis XIV. Ce vieux
foldat étoit allé au Collége des Jéſuites prier un
Régent de vouloit bien lui faire un placet en vers
pour Monseigneur , le Régent lui dit qu'il étoit
alors trop occupé , mais qu'il y avoit un jeune
Ecolier qui pouvoit faire ce qu'il demandoit.
Voici les vers que cet enfant compola :
Digne fils du plus granddesRois ,
Son amour & notre eſpérance ,
Vous qui , ſans régner ſur la France ,
Régnez ſur le coeur des François ;
Souffrez-vous que ma vieille veine ,
Par un effort ambitieux ,
Ofe vous donner une étrenne ,
Vous qui n'en recevez que de la main des Dieux ?
Onadit qu'à votre naiſſance
Mars vous donna la vaillance ,
Minerve la ſageſſe,Apollon la beauté:
Mais unDieubienfaiſant , que j'implore enmes peines
:
OCTOBRE. 1776. 181
Voulut auſſi me donner mes étrennes ,
En vous donnant la libéralité.
Cette bagatelle d'un jeune Ecolier valut quel.
ques louis d'or à l'Invalide , & fit quelque bruit
àVerſailles & à Paris. Il eſt à croire que dès-lors
le jeune homme fut déterminé à ſuivre ſon penchant
pour la poësie .
Tout jeune qu'il étoit , il fut admis dans la
ſociété de l'Abbé de Chaulieu , du marquis de la
Fare , du Duc de Sully , de l'Abbé Courtin. Et il
nous a dit pluſieurs fois que ſon père l'avoit crus
perdu , parce qu'il voyoit bonne compagnie &
qu'il faiſoitdes vers.
Il avoit commencé dès l'âge de dix- huit ans la
Tragédie d Edipe , dans laquelle il voulut mettre
des choeurs à la manière des Anciens. Les Comédiens
eurent beaucoup de répugnance à jouer une
Tragédie traitée par Corneille & en poſleſſion du
Théâtre; ils ne la repréſentèrent qu'en 1718 , &
encore fallut-il de la protection. Le jeune homme ,
qui étoit fort diſlipé & plongé dans les plaiſirs de
ſon âge, ne ſentit point le péril,&ne s'embarrafſoit
pointque fa pièce réufſit ou non : il badinoit
fur le Théâtre , & s'aviſa de porter la queue du
Grand -Prêtre , dans une ſcène où ce même Grand-
Prêtre faiſoit un effet très-tragique. Madame la
Maréchale de Villars , qui étoit dans la première
loge , demanda quel étoit ce jeune homme qui
faifoit cette plaifanterie , apparemment pour faire
tomber la pièce ; on lui dit que c'étoit l'Auteur.
Elle le fit venirdans ſa loge , & depuis ce temps ,
il fut attaché à Monfieur leMaréchal & à Madame
juſqu'à la fin de leur vie , comine on peut le voir
par cette épître imprimée.
182 MERCURE DE FRANCE .
Jeme flattois de l'eſpérance
D'aller goûter quelque repos
Dans votre maiſon de plaiſance ;
Mais Vinache a ina confiance ,
Etj'ai donné la préférence ,
Sur le plus grand des Héros ,
Au glusgrandCharlatan de France , &c.
Monſeigneur le Prince de Conti , père de celui
qui a été ſi célèbre par les journées de la baricade
de Démont & de Château Dauphin , fit pour lui
des vers , dont voici les derniers .
:
Ayant puiſé ſes vers aux eaux de l'Aganippe ,
Pour fon premier projet il fait le choix d'Edipe ,
Et quoique dès long- temps ce ſujet fut connu ,
Par tun ſtyle plus beau cette pièce changée
Fit croiredes Enfers Racine revenu ,
Ouque Corneille avoit la ſienne corrigée.
Je n'ai pu retrouver la réponſe de l'Auteur
d'Edipe . Je lui demandai un jour s'il avoit dit au
Prince en plaiſantant: Monseigneur , vous ferez
un grand Poëte ; il faut que je vous faſſe donner
wwe penfon par le Roi. On prétend auſſi qu'à
fouper il lui dit : Sommes-nous tous Princes ou
tous Poëtes ?
Il commença la Henriade à Saint-Ange , chez
M. deCanmartin , Intendant des Finances , après
avoir fait Edipe & avant que cette pièce fut jouée.
Je lui ait entendu dire plus d'une fois que quand
il entreprit ces deux Ouvrages , ilne comptait
pas les pouvoir finir , & qu'il ne ſavoit ni les
règles de laTragédie , ni celles du Poëme épique ;
mais qu'il fut ſaiſi de tout ce que M. de Caumar
OCTOBRE. 1776. 183
tin , très- ſavant dans l'hiſtoire , lui contoit de
Henri IV , dont ce reſpectable vieillard étoit idolâtre;
& qu'il commença cet ouvrage par pur
enthouſiaſme , ſans preſque y faire réflexion. II
lut un jour pluſieurs chants de ce Poëme chez le
jeune Préſident des Maiſons , ſon intime ami. On
l'impatienta par des objections; il jeta ſon manuſcrit
dans le feu. Le Préſident Hénaut l'en retira
avec peine. « Souvenez vous (lui dit M. Hénaut)
>>>dans une de ſes lettres , que c'eſt moi qui ai
>> ſauvé la Hentiade , & qu'il m'en a coûté une
>>belle paire demanchettes ».
Il donna la Tragédie de Mariamne en 1722.
Mariamne étoit empoisonnée par Hérode; lerfqu'elle
but la coupe , la cabale cria : La Reine boit,
&la pièce tomba. Ces mortifications continuelles
le déterminèrent à faire imprimer en Angleterre
laHenriade.
Le Roi Georges I , & fur-tout la Princefle de
Galles , qui depuis fut Reine , lui firent une ſoufcription
immenſe; ce fut le commencement de ſa
fortune. Car étant revenu en France en 1728 , il
mit ſon argent à une Loterie établie par M. Desforts
, Contrôleur Général des Finances On recevoitdes
rentes ſur l'Hôtel-de-Ville pour billets ,
& oa payoit les lots argent comptant ; de forte
qu'une ſociété qui autoit pris tous les billets ,
auroit gagné un million. Il s'aſſocia avec une
Compagnie nombreuſe.& fut heureux. C'eſt un
des Aſſociés qui m'a certifié cette anecdote , dont
j'ai vu la preuve fur les regiſtres. M. de V... lui
écrivoit : « Pour faire la fortune dans ce pays-ci ,
il n'y a qu'à lire les Arrêts du Confeil >>.
Il donna en 1730 fon Brutus , que je regarde
184 MERCURE DE FRANCE.
comme la Tragédie la plus fortement écrite , ſans
même en excepter Mahomet. Elle fut très- critiquée.
J'étois en 1731 à la première repréſentation
de Zaïre ; & quoiqu'on y pleura beaucoup , elle
fut ſur le point d'être ſifflée. On la parodia à la
Comédie Italienne , à la Foire; on l'appela la
pièce des Enfans - Trouvés , Arlequin au Parnafle.
Un Académicien l'ayant propoſé en ce temps
là pour remplir une place vacante , à laquelle
notre Auteur ne fongeoit point , M. de Boze
déclara que l'Auteur de Brutus & de Zaïre ne
pouvoitjamaisdevenir un ſujet Académique.
Il donna la Comédie de l'Enfant-Prodigue le
10 Octobre ; mais il ne la donna point ſous ſon
nom ; & il en laiſſa le profit àdeux jeunes élèves
qu'il avoit formés , MM. Linant & Lamarre , qui
vinrent à Cirey où il étoit avec Madame du Châtelet
Il donna Linant pour Précepteur au fils de
Madame du Châtelet , qui a été depuis Lieutenant
- Général des Armées , & Ambaſſadeur à
Vienne & à Londres . La Comédie de l'Enfant
Prodigue eut un grand ſuccès. L'Auteur écrivit
àMademoiselle Quinault : Vous ſavez garder
>> les ſecrets d'autrui comme les vôtres Si l'on
>>m'avoit reconnu , la piéce auroit éré ſifflée. Les
hommes n'aiment pas qu'on réufſiſſe en deux
> genres . Je me ſuis fait allez d'ennemis par
> Edipe& la Henriade ».
Cependant il embraſſoit dans ce temps- là même
un genre d'étude tout différent ; il compoſoit les
Elémens de la Philoſophie de Newton , philoſophie
qu'alors on ne connoiſſoit preſque point en
France. Il ne put obtenir un privilége du Chan-
/
OCTOBRE. 1776. 185
celier d'Agueſſeau , Magiſtrat d'un ſcience univerſelle;
mais qui , ayant été élevé dans le ſyſtême
Cartéſien , écartoit les nouvelles découvertes
autant qu'il pouvoit. L'attachement de
notre Aureur pour les principes de Newton & de
Loke lui attira une foule de nouveaux ennemis .
Il écrivoit à M Fakener , le même auquel il avoit
dédié Zaïre : « On croit que les François aiment
>> la nouveauté , mais c'eſt en fait de cuiſine &
>> de mode ; car pour les vérités nouvelles , elles
>> lont toujours profcrites parmi nous ; ce n'eſt
>>q>ue quand elles ſont vieilles qu'elles font bie,n
* reçues ».
Roufleau ayant montré à ſon Antagoniſteune
Ode à la Poſtérité , celui ci lui dit : mon Ami ,
voilàune lettre qui ne ferajamais reçue à fon
adreff. Cette raillerie ne fut jamais pardonnée. Il
ya une lettre de M. de Và M Linant , dans laquelle
il dit : « Rouſſeau me mépriſe , parce que
je néglige quelquefois la rime , & moi je le
>>mépriſe parce qu'il ne fait que rimer ».
Les extrêmes bontés avec leſquelles le Roi de
Pruſſe l'avoient prévenu , lui firent bien oublier la
haine de Roufleau. Ce Monarque étoit Poëta.
auſſi , mais il avoit tous les talens de ſa place.
& ceux qui n'en étoient pas. Une correfpondance
ſuivie étoit établie depuis long- temps entre
lui & notre Auteur , lorſqu'il étoit Prince - Royal
héréditaire.
Ce Prince venoit , à ſon avénement à la couronne
, de viſiter toutes les frontières de ſes Etats .
Son defir de voir les Troupes Françoiſes , &
d'aller incognito à Strasbourg & à Paris , lui fit
entreprendre le voyage de Strasbourgſous le nom
A
186 MERCURE DE FRANCE.
de Comte du Four; mais ayant été reconnu par
un ſoldat qui avoit ſervi dans les armées de ſon
père , il retourna à Cleves .
Plus d'un curieux a conſervé dans ſon portefeuille
une lettre en proſe & en vers dans le goût
de Chapelle , écrite par ce Prince ſur ce voyage
de Strasbourg. L'étude de la langue & de la poëſie
Françoiſe , celle de la muſique italienne , de la philofophie
& de l'hiſtoire , avoient fait ſa confolation
dans les chagrins qu'il avoit eſſuyés pendant
ſajeuneſle. Cette lettre eſt un monument fingulier
d'un homme qui a gagné depuis tant de batailles :
elle eſt écrite avec grace & légéreté ; en voici
quelques morceaux.
<<Je viens de faire un voyage entremêlé d'avantures
fingulières , quelquefois fâcheuſes & fouvent
plaiſantes. Vous ſavez que j'étois parti
>> pour Bruxelles , afin de revoir une ſoeur que
j'aime autant que je l'eſtime Chemin faiſant ,
*Algaroti & moi nous confultions la carte géo-
>>graphique pour régler notre retour par Vezel.
>> Strasbourg ne nous détournoit pas beaucoup ;
>> nous choiſimes cette route par préférence : l'incognito
fut réſolu; enfin tout arrangé & con-
>>certé au mieux , nous crûmes aller en trois
•jours à Strasbourg .
>>Mais le ciel qui de tout difpoſe ,
>> Régla différemment la choſe.
>>Avec des courſiers efflanqués ,
>>Endroite ligne ifſſus de Roffinante ,
>> Des payſans en poſtillons maſqués ,
>>>Nos caroffes centfois dans la route accrochés ,
>>Nous allions gravement d'une allure indolente ».
2
OCTOBRE. 1776. 187
On dit qu'il écrivoit tous les jours de ces
lettres agréables au courant de la plume. Mais il
venoitde compofer un ouvrage bien plus ſérieux
& plus digne d'un grand Prince: c'étoit la réfutation
de Machiavel. Il l'avoit envoyé à M. de
Voltaire pour la faire imprimer; il lui donna
rendez-vous dans un petit Château appelé Meuſe ,
auprès de Clèves. Celui-ci lui dit : & Sire , fi
j'avois été Machiavel , & fi j'avois eu quelque
>> accès auprès d'un jeune Roi , la première choſe
>> que j'aurois faite auroit été de lui conſeiller
>> d'écrire contre moi ». Depuis ce temps , les
bontés du Monarque Pruſſien redoublèrent pour
l'Homme de lettres François , qui alla lui faire ſa
cour àBerlin fur la fin de 1740 , avant que le Roi
fepréparât àentrer en Siléfie.
A M. GRETRY , de l'Académie des
Philarmoniques de Bologne , à fon
arrivée à Liège.
Q
STANCES.
UELS (ons mélodieux viennent ſur nos rivages
Des oiſeaux d'alentour ſuſpendre les ramages ,
Et rempliflent au loin les airs ?
Qui peut , comme Apollon , toucher ainſi la lyre?
Quel mortel ! ... c'eſt un Dieu , c'eſt un Dieu qui
l'inſpire ,
Un Dieu qui dicte ſes concerts .
188 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt un autre Amphion , c'eſt un nouvel Orphée.
Lebeau feu dont ſon ame eſt épriſe , échauffée ,
Enfante les plus doux accords .
Aflemblant tous les ſons de la riche Auſonie ,
Il déploie à ſon gré d'une heureuſe harmonie
Tous les charmes , tous les reflorts . :
L'entendez- vous ?.O ciel ! il émeut , il enchante;
Les traits paflionnés de ſa lyre touchante
Raviflentle coeur & les ſens .
: Momens délicieux les élans pleins de Hamme
Allument nos tranſports , ſoufflent au fond de
l'ame
Le feu divin de ſes accens. :
Il s'approche , &mes yeux frappésde ſa préſence,
Admirent , interdis , celui dont la puiſſance
Vient ſe déployer en ces lieux.
Que vois-je ? dans ſes traits quelle douceur eſt
peinte ? 조
Quel est ce noble front? .J'y reconnois l'empreinte
Du génie émané des cieux.
OLiége ! applaudis-toi : leve une tête altiere ,
Vois ce mortel charmant : il te doit la lumiere,
C'eſt ton enfant le plus chéri.
Viens accueillır le fils des Amours & des Graces :
Viens répandre des fleurs ſur les brillantes traces
Du tendre & fublime Grétry.
1
OCTOBRE. 1776. 189
!
Tu brilles de l'éclat du talent qui l'illuſtre ;
Il releve ton nom , il ajoute à ton luſtre ,
2 Et tu lui dois de ta grandeur.
Ah ! s'il répand ſur toi les rayons de ſa gloire ,
Sois digne d'un tel fils: érige à ſa mémoire
D'un bronze l'immortel honneur.
Unmonument pour toi ? ... Cher Grétry, jet'outrage.
Ne peux-tu , lans trophée , échapper au naufrage
De mille fiecles révolus ?
Sur les coeurs pour jamais tu poſas ton empire ;
Va: plutôt que ton nom , que ta mémoire expire ,
Rameau , Lulli ne vivront plus .
Tant que des doux accens les charmes invincibles
Conſerveront des droits ſur les ames ſenſibles
Chez les reſtes de nos neveux ,
Des Amphions François tu ſeras le modele ;
On chantera tes airs , & ta gloire immortelle
S'élévera juſques au cieux.
Toujours les tendres pleurs de la touchante
Hélene ,
Et la douce Cécile , & ſa gloire & ſa peine
Feront naître en nous des tranſports .
Toujours les derniers traitsde tesaccords magiques
Seront les monumens glorieux , magnifiques
De tes plus illuftres efforts .
Parun Citoyende Liège.
190 MERCURE DE FRANCE.
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
M. AUBRY ,
I.
Chirurgien , Elève de
l'hôtel Dieu de Paris , vient de découvrir
un moyen aifé & peu difpendieux
de préſerver de la putrefaction , & de
conſerver ſains & entiers dans leur état
naturel , pendant pluſieurs mois, les ca
davres deſtinés aux diſſections anatomiques
, même dans les climats les plus
chauds.
)
1 I.
Moyens d'empêcher les fourmis de monter
furles arbres.
On prend une petite quantité d'huile ,
la plus commune & la plus puante qui
puiſſe ſe trouver; on délaye dans cette
huile du charbon mis en poudre impalpable
: quand on a formé une eſpèce de
pâte de cette compoſition , il faut en
tracer un cercle autour du tronc , à quel
OCTOBRE. 1776. 19
ques pouces au- deſſus des racines , & le
ſaupoudrer de charbon pilé ; ce cercle
eſt un obſtacle inſurmontable , un véritable
mur d'airain pour les fourmis , qui
n'oferont jamais ſe haſarder à le franchir.
On uſe depuis quelques années en Allemagne
de ce moyen , & les arbres y font
à l'abri des incurſions des fourmis
III.
Manièrede donnerun bon goût aupain.
,
Il faut tirer le gruau du ſon, faire
bouillir ce gruau dans une chaudière bien
propre avec de l'eau , le remuer avec
une pelle de bois deſtinée à cet uſage ;
enfuite on coule le ſon & certe eau à
travers une toile neuve & groſſe , & on
l'exprime bien ; l'eau qui en ſortira
miſe avec la farine ordinaire & une doſe
proportionnée de levain ou de levure
produira un pain d'un goût exquis. Il
convientde préférer le levain de pâte à
celui de levure de bierre , parce que cette
dernière donne un peu d'amertume au
pain.
On doit ſe ſervir , pour faire le pain ,
de l'eau la plus légère , car elle ne con192
MERCURE DE FRANCE.
:
tribue pas moins que la qualité de la
farine & du levain à rendre le pain de
bon goût & fort fain. Plus elle eſt légère ,
mieux elle s'infinue dans les petites parcelles
de la farine que l'on a levée dans
du levain.
2 Si l'on a beſoin de conſerver le pain
frais long temps , il faut le mettre dans
une bonne cave , dans des tonneaux bien
lutés & d'un bois léger tel que le ſaule ;
& il eſt à propos que les pains foient
ſéparés les uns des autres par des planches
portées ſur des taſſeaux & élevées
en dedans du tonneau.
VI
Plan préſenté à l'Académie des Sciences ,
par M. de Forge , Chevalier , ancien
Ecuyer de main du Roi , pour une diftribution
générale d'eau pure dans Paris .
La falubrité de l'eau de la Seine eſt
reconnue , il ne s'agit que de la faire
circuler dans les différens quartiers de
Paris. Pour cela , M. le Chevalier de
Forge propoſe de faire un pontde pierre
vis-à-vis les nouveaux Boulevards , en
face de l'Arcenal , & d'y établir une
machine
OCTOBRE. 1776. 193
:
machine qui élève l'eau avec allez de
force& en affez grande quantité.
On pratiqueroit à ce pont des vannes,
pour raffembler les eaux dans le temps
qu'elles font baſles & que la rivière n'eſt
pas commerçante , afin de ne jamais interrompre
le ſervice de la machine .
De cette machine partiroient deux
gros rameaux qui embraſſeroient la ville ,
lun du côté des anciens Boulevards
l'autre du côté des nouveaux.
Ces deux principaux rameaux conduiroient
à deux grands châteaux d'eau qui ,
par des tuyaux traverſant latéralement
Paris fur pluſieurs lignes , diſtribueroient
l'eau à différentes fontaines , dans chacune
deſquelles on pratiqueroit un réſervoir
qui conduiroit une affez grande
quantité d'eau pour procurer des ſecours
conſidérables en cas d'incendie.
M. de Forge trouve le moyen de fatisfaire
aux dépenſes de ce plan, par l'impoſition
dudroit fort légerde trois deniers
par voie d'eau , qui ſeroit puiſée aux
fontaines. On prétend qu'il ſe débite
tous les jours à Paris près de trois cents
mille voies d'eau , ce qui donneroit la
facilité d'exécuter ce plan , coûta-t- il
trois fois plus que l'eſtimation des dé-
1. Vol. 1
194 MERCURE DE FRANCE.
:
penſes qui en a été faite par d'habiles
Constructeurs .
Il faut voir dans le Mémoire imprimé
les avantages de ce projet utile , les
moyens de l'exécuter , & les réponſes
aux principales objections que l'on peut
faire.
Cette idée est d'un bon Citoyen ,
qui s'occupe du bonheur de ſes Compatriotes.
PR
ANECDOTES.
I.
Après la mort de Baudouin , Roi de
Chipre & de Jerufalem , la Princeſſe
Sibylle ſa mere , ſe fit proclamer Reine
affez précipitamment avec Gui de Lufignan
fon mari . Les Grands , mécontens
furtout de ce Prince , qu'ils ne regardoient
pas comme un bon Capitaine ,
prétendoient que Sibylle devoit en époufer
un autre. Prenant donc conſeil de la
difpofition des eſprits , cette Princeffe
les fit juter de couronner celui qu'elle
OCTOBRE. 1776. 195
choiſiroit. Le Patriarche ayant annullé le
premier mariage , on conduiſit la Reine
à l'Eglife du Sépulcre , où elle reçut ſolemnellement
la Couronne des mains du
Patriarche ; puis l'otant elle - même de
deſſus ſa tête , la porta fur celle de Luſignan
, qu'elle embraſſa comme ſon époux.
Après quoi ſe tournant vers les Grands ,
encore tout étonnés de cette action :
>> Il n'appartient pas aux hommes
leur dit- elle fiérement , de ſéparer ce
>>que Dieu a uni ».
1
1 I.
Un babillard vint raconter à quelqu'un,
qu'il connoiffoit à peine , un fecret de
grande importance , & lui recommanda
den'en point parler ;foyez tranquille , lui
dit fon confident , je ferai au moins auſſi
difcret que vous.
21
5
ر
1304
11
ここいい
1.
Le Maréchal de Turenne eut une foibleſſe
dans ſa vie , ce fut de découvrir
àMadame Coaquin , qu'il aimoit , le ſecret
que Louis XIV lui avoit confié , du
voyage que MADAME devoit faire en
:
196 MERCURE DE FRANCE.
Angleterre , pour négocier avec le Roi
fon frere Jacques II . Madame Coaquin
révéla ce projet au Chevalier de Lorraine ;
ce dernier le rapporta à MONSIEUR , qui
devoit fur-tout ignorer ce voyage; MONSIEUR
le dit au Roi. Louis XIV ſe contenta
de dire au Maréchal de Turenne,
qui lui avoua fon indiſcrétion : Défiezvous
de cette Dame; puiſqu'elle a trahi
votrefecret en faveur du Chevalier de Lorraine,
vous voyez bien que vous êtesfacrifié.
IV.
Un Gentilhomme de la Maiſon de
Louis XII , alors Duc d'Orléans , avoir
maltraité un Laboureur. Le Prince ordonna
qu'on ne ſervît pas de pain à ce
Gentilhomme , mais ſeulement du vin
& de la viande. L'Officier en fit ſes
plaintes à ſon Maître , qui lui dit : Si
vous regardez le pain comme une chose
néceſſaire , pourquoi êtes vous affez peu
raisonnable pour maltraiter ceux qui vous
lemettentà la main ?
7
V.
Pradon étant au parterre témoin de
OCTOBRE. 1776. 197
la chûte d'une de ſes Tragédies , crut
cacher ſon trouble , en fiflant comme les
autres ſpectateurs. Il le fit avec tant d'action
, que cela déplut à un Officier , qui
prétendoit connoître l'Auteur,&défendre
fon ami. Pradon fort embarraſfé & fifflé ,
ſe vit obligé de ſe battre, & fur très -malraité.
T
NOUVELLES POLITIQUES.
De Sale , le 24 Juin 1776.
LE rétabliſſement de la bonne harmonie entre
laCour de Maroc & les Etats-Généraux n'est pas
aufli prochain que pouvoient le faire croire quelquescirconstances.
Un Particulier de Gibraltar ,
qui peut-être a voulu avoir le mérite de cette
reconciliation , a donné au Souverain de ce pays ,
fur le préſent annuel qui fait l'objet de la conteſtation
, des eſpérances que la Hollande n'autoriſe
pas encore , enforte qu'on reſte des deux
côtés ſous les armes offensives & défenſives .
1
D'Acre, le29Avril 1776.
1
Il eſt arrivé , ces jours derniers , de Conſtan
sinople , divers Agas qui doivent commander
pour le Capitan-Pacha à Rame , Gaze & autres
villes que le Grand- Seigneur a accordées enMa
I tij
19 MERCURE DE FRANCE.
likiané cet Amiral. Le fameux Denguerly Aga ;
ci-devant au ſervice du feu Cheik Daher Omar ,
étoit envoyé avec eux pour gouverner une de
cesvilles ; mais il eſt mort ſubitement dans le tra
jet , & l'on croit qu'il a été empoisonné.
De Seyde , le 29 Mai 1776 .
Le prince Joſeph , grand Emir des Druſes , qui
étoit encore arriéré de30bourſes , pour le miry ,
vient de les offrir au Pacha & de renouveller l'arrentement
du pays. Cet Emir , au bruit des préparatifs
de guerre de Geezard-Ahmed , craignlt
pour la ville de Baruth , & crut devoir s'acquitter
pour conſolider ſon intelligence.
De Constantinople , le 3 Août 1776.
Depuis la priſe de Baſſora par les Perfans , Ic
Grand- Seigneur fait des diſpoſitions qui annoncent
une guerre ſérieuſe du côté de l'Afie , & il
vient d'ordonner une levée de troupes en ce pays
là. Il paroît que Spanatchi Mustapha Pacha ſera
Séraskier du corps qui doit agir près d'Erivan ;
qu'Abdi , Pacha d'Erzerom , marchera fur Kars ,
&Haſlan-Pacha du côté de Bagdat , où Abdoulah
Pacha , qui en eft gouverneur , doit refter pour
défendre la ville en cas d'attaque .
LeTraité de paix entre la Porte & la Ruffie ,
portant qu'à compter du jour de la ſignature , les
princes de Valachie & de Moldavie ſeroient difpenſés
de payer pendant deux ans le tribut de leurs
principautés , & ce temps étant expiré, le Grand-
Seigneur a fait expédier des couriers à ces deux
OCTOBRE. 1776. 199
Princes pour leur ſignifier de ſe mettre en état
d'acquitter les ſommes auxquelles ils font aſlujétis
envers Sa Hautefle.
De Warfovie, le 27 Août 1776 .
Le ſieur Benoît , miniſtre Pruſſien , dans une
conférence tenue avec les Commiſſaires Polonois ,
aconſenti , au nom du Roi ſon maître , a rendre
quelques villages fur la rive gauche de la Neetz
&une partie de la terre de Dobrzin , dont le
Conſeil Permanent avoit demandé la reftitution
totale D'après de nouveaux ordres que ce Miniftre
vient de recevoir par un courier de Sa Majesté
Pruſſienne , il a déclaré qu'il n'y avoit rien de
plus à eſpérer du Roi ſon maître , & que fi les
Polonois ne s'en contentoient pas , il ſe rétracteroit
de ce qu'il leur a promis en dernier lieu ; il a
demandé abſolument avant la Diete l'acquiefcement
en forme à cet arrangement , & l'on allure
que cette affaire a été terminée le 22 de ce mois.
Des Frontières de la Pologne , le 10 Août
1776.
Le comte de Stackelberg a porté des plaintes
de l'inſulte faite aux troupes de ſa Souveraine ; &
la confiance , quoique renaiſlante , s'érablit encore
avec affez de peine pour que le général Ro .
manius ait cru devoir augmenter les troupes,
réparties à Warſovie , où vient d'arriver le comte
Braniki avec la princefle Sapieha ſa ſoeur , & où
l'on attend le comte Oginski,
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
1
De Stockholm , le 30 Juillet 1776.
La femme d'un ſoldat d'artillerie eſt accouchée
dans cette ville de quatre garçons qui tous ont
reçu le baptême & font morts peu de temps
après.
Les habitans des provinces montagneuſes ne
pouvant le procurer que difficilement les choſes
dont ils ont beſoin , le gouvernement avoit formé
le projet de faire un canal qui du lac Marner allât
juſqu'à Barkon : l'on prétend que cette entrepriſe
doit avoir lieu , & qu'elle établira des communications
utiles non-feulementà ces provinces, mais
encore au commerce du Royaume en général.
De Londres , le 20 Août 1776.
Suivant une lettre de Saint-Vincent arrivée par
leWilliams , les habitans de cette île ſont dans la
plus grande appréhenſion d'une famine prochaine;
lesîles voifines ſont dans une ſituation auſſi trifte,
& le feul eſpoir qui leur reſte eſt de voir arriver
bientôt des vaiſleaux d'Europe pour fatisfaire à
des beſoins dont on doit y être inſtruit.
On voit ici la copie d'une lettre du célebre Jean
Hancock , préſident du Congrès-Général , datée
de Philadelphie le 11 juin , & adreſſée à l'aflemblée
de la ville pour l'engager à mettre fur pied,
leplutôt que faire ſe pourra , la mitice du pays ,
afin de l'envoyer au ſecours de New Yorck qu'il
fait devoir être attaquée inceſſamment.
Un Officier actuellement à l'île des Etats , écrit
à un de ſes amis à Edimbourg , que les troupes
OCTOBRE. 1776. 201
réunies de cette petite île font au nombre dehuic
mille hommes ; que trois bâtimens de tranſport
de Frazer viennent d'y arriver , mais que quelques
autres navires de cette flotte ont été pris par les
Américains .
On a reçu une lettre particuliere de Philadelphie
par laquelle nous apprenons que le Congrès
a defiré que ce fût le général Wafingthon qui
préſidât à la défenſe de New-Yorck , & que le
général Putnam , moins chéri des troupes que
le premier , a reçu des ordres d'aller commander
àfappllaacceàBoſton,
On n'affure toujours rien de la jonction du
Lord Howe avec le Général ſon frere , & l'on ne
conçoit pas que ce Lord , parti ſur la fin de
mai , n'ait pas encore paru ſur les côtes de l'Amérique.
On écritde Charles- Town , que depuis le départ
de la flotte & de l'armée , qui avoient menacé
cette ville , pluſieurs habitans avoient été
arrêtés&mis en priſon comme fort ſuſpects d'intelligence
avec les troupes régulieres , & que
quelques-uns d'entr'eux , dont l'infidélité à leur
pays étoit plus avérée , avoient été exécutés ſur
lechamp fans autre forme de procès. Beaucoup.
d'autres , dans l'incertitude de ce qui pourroit
arriver , s'étoient retirés dans les terres pour y
attendre les événemens & y conformer leur conduite.
On prétend que le Congrès-Général des Américains
, pour plus de fûreté , a quitté Philadelphie
& s'eſt rendu à Reading , à près de quarante
lieues dans le centre du Continent , lieu d'où
Iv
202 MERCURE DE FRANCE:
l'aſſemblée fera parvenir ſes ordres différens avee
plus de promptitude.
DeRagufe , le 15 Juillet 1776.
On mande d'Albanie que les affaires de Muſtapha
ſont en très- mauvais état Tout le canton!
de Dulcigo , qui étoit un de ſes principaux
boulevards , s'eſt révolté contre lui Une partie
des habitans de Scutari s'eſt auſſi déclarée ſon:
ennemie , & l'on s'attend à chaque inſtant à
la nouvelle de ſa défaite. On s'est déjà emparé
de la frégare qu'il avoit pourvue d'agrêts à
Ragule- Vieille , à fix milles de Raguſe ; elle
étoit diſpoſée pour ſa retraite en cas qu'il fût
forcé de quitter le pays , mais on en a enlevé le
timon,& cette reſſource lui manquera s'il le voit
réduit à la fuite .
De Cadix , le 29 Juillet 1776.
On travaille à Séville à quatre mille habits
complets de toile , & ici à trois mille veſtes &
culottes auſſi de toile , ce qui fait préſumer qu'il
y a beaucoup de troupes deſtinées pour l'Amérique.
De Mayorque , le 22 Juillet 1776 .
1
Il eſt arrivé , depuis peu de jours , un Exprès
de Barcelonne , avec ordre de faire embarquer
pour Cadix cent cinquante Dragons du Régiment
de Numance , de la garnifon de cette île .
On a frété pour cet effet deux chebecs du pays
qui mirent à la voile avant hier ; ils n'empore
4
OCTOBRE. 1776 . 203
tent avec eux que leurs armes & le moins de
bagage poſſible.
De Venise, le 20 Août 1776.
La ſemaine derniere , le courier ordinaire de
la République , venant de Milan , a été arrêté
pardes voleurs entre Brefle & Véronne Il lui ont
heureuſement laiflé la valiſe qui, outre ſes lettres ,
contenoit pluſieurs bijoux d'une valeur confidérable
; mais ils lui ont emporté tout le ſurplus ,
juſqu'à la plaque d'argent qui porte l'empreinte
de StMarc .
De Rome , le 7 Août 1776.
Pétrarque & le chevalier Perfetti ont été les
derniers poëtes italiens couronnés ſolennellement
au Capitole. La deinoiſelle Morelli Fernandes ,
appelée Corilla Olympica par l'Académie des
Arcades , & qui fait depuis long temps l'admiration
de ce pays par ſes impromptus rimés ſur
tels ſujets qu'on lui propoſe, obtiendra bientôt
cet honneur. Elle a déjà ſubi , avec les plus
grands applaudiflemens , la plupart des examens
Littéraires qui doivent précèder cette cérémonie.
De Versailles , le 7 Septembre 1776 .
La fievre de la Reine ayan: diſcontinué pendant
trois jours , on a fur la ſanté de Sa Majesté les
eſpérances les plus heureuſes .
La ſanté de Madame la comteſſe d'Arcois
étant, entierement rétablie , cette princefle s'eſt
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
rendue aujourd'hui à la chapelle du château , où
elle a été relevée par l'évêque de Cahors , ſon premier
aumônier.
De Paris , le 2 Septembre 1776.
Le Roi vientde faire l'acquiſition du cabinee
des médailles antiques que le ſieur Pellerin , ancien
commiflaire général de la marine , avoit
pris ſoinde raſſembler. Cette collection paſſe pour
une des plus nombreuſes & des plus précicuſes
qui exiſtent. Il eſt aiſé de juger , d'après les ouvrages
publiés par le ſieur Pellerin , & par fes
correſpondances établies dans les pays les plus
éloignés , pendant tout le cours de ſa vie , que
cette collection renferme une grande quantité de
médailles encore ignorées & propres à répandre
de nouveaux jours ſur l'hiſtoire ancienne . Le cabinet
de Sa Majesté , déjà ſi célebre en Europe ,
devient par cette acquifition le dépôt le plusriche
&leplusutilequ'on puifle former pour le progrès
des lettres& l'accroiſſement des connoiſlances.
Lundi 26 , l'Académie d'Architecture , préſidée
par le comte d'Angiviller , directeur- général des
arts & manufactures de France , &c. a procédé au
jugement des prix. Elle a accordé le premier au
ſieur Deſprez , & le ſecond au ſieur Berard.
OCTOBRE. 1776. 20.5.
:
PRÉSENTATIONS .
Le 23 août , le comte Jules de Polignac , meftre-
de-camp- lieutenant du régiment du Roi ,
cavalerie,a eu l'honneur d'être préſenté au Roi par
le duc de Fleury, pair de France , premier gentilhomme
de la chambre , &de faire ſes remercie
mens à Sa Majesté pour la place de premier écuyer
de la Reine , en ſurvivance du comte de Tellé ,
dont le Roi a bien voulu lui accorder l'agrément.
Le 25 , les députés des Etats de Corſe ont eu
une audience du Roi. Ils ont été préſentés à Sa
Majeſté par le marquis de Monteynard , gouverneur
de cette île , & par le comte de Saint-Germain
, miniftre & ſecrétaire d'état ayant le département
de la guerre. Ils ont été conduits à cette
audience par le ſieur de Watronville , aide des
cérémonies. La députation étoit compoſée , pour
le clergé , de l'évêque d'Aleria , qui portoit la
parole; pour la nobleſle , du ſieur Simoni dePetriconi
, &pour le tiers- état , du ſieur Beneditti.
.
Le 29 août , le comte de Monteynard , miniſtre
plénipotentiaire du Roi près l'électeur de Cologne,
ayant fupplié Sa Majeſté de lui accorder (on rappel
, a eu , à ſon arrivée ici , l'honneur d'être préſenté
au Roi par le comte de Vergennes , miniftre
&fecrétaire d'état ayant ledépartement des affai
zes étrangeres.
Le 28, le duc deChartres a prêté ſermententre
206 MERCURE DE FRANCE.
les mains du Roi en qualité de gouverneur &
lieutenant-général du Poitou .
Le i ſeptembre , le corps de ville de Paris s'eſt
rendu à Verſailles , ayant à ſa tête le duc de Coflé ,
gouverneur de la ville. Il a eu audience du Roi ,
auquel il fut préſenté par le ſieur Amelot , ſecrétaire
d'état , ayant le département de Paris . Il fut
conduit à l'audience de Sa Majesté par le ſieur de
Watronville , aide des cérémonies. Les ſieurs
Levé&Chapus de Malaſſis , nouveaux échevins ,
prêterent le ferment dont le ſieur Amelot fit la
lecture , ainſi que du ſcrutin qui fut préſenté par
le fieur Pajot ddee Marcheval , maître des requêtes.
Le corps de ville eut enſuite l'honneur de rendre
ſes reſpects à la Famille royale.
L'après - midi de ce même jour , la marquiſe de
Beauflet a eu l'honneur d'être préſentée à Leurs
Majeſtes & à la Famille royale par la marquiſe
deCréqui.
Les députés des états de Languedoc furent
admis le 10 à l'audience du Roi Ils y furentpréſentés
par le maréchal -duc de Biron , gouverneur
de la province , & par le ſieur Amelot, fecrétaite
d'état , ayant le département de cette Province ,
& conduits par le ſieur de Watronville , aide des
cérémonies. La députation étoit compoſée , pour
le clergé , de l'évêque de Beziers , qui porta la
parole; pour la nobleſle , du comte du Roure ;
pour le tiers - état , des ſieurs Alifon , député de
Niſmes , & Dammartin , député d'Uzès , & du
ſieur de la Faye , ſyndic- général de la province.
La députation eut enſuire audience de la Reine &
de la Famille royale.
OCTOBRE. 1776. 207
Le même jour , le comte deGenlis eut l'honneur
d'être préſenté au Roi par leduc deChartres,
en qualité de capitaine des gardes du gouvernement
de Poitou.
Le comte Podoski , archevêque de Gneſne ,
primat du royaume de Pologne , a été préſenté au
Roi par le comte de Vergennes , miniftre & fecrétaire
d'état au département des affaires étrangeres.
Il a été conduit par le ſieur Tolozan , introducteur
des ambaſladeurs : le ſieur de Sequeville ,
ſecrétaire ordinaire à la conduite des ambafladeurs
, précédoit.
:
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES.
Le ſieur Pineau , docteur en médecine à Champde-
Niers près de Niort en bas- Poitou , a eu l'honneur
de préſenter à Leurs Majestés & à la Famille
royale un Mémoire fur le danger des inhumations
précipitées , &fur la néc ſſité d'un réglement pour
mettre les citoyens à l'abri du malheur d'étre enterrés
vivans .
Le 25 août , l'abbé de Launay , ancien lecteur
&penſionnaire de la cour de Portugal , a eu l'hon
neur de préſenter au Roi le tableau deſſiné du
plan d'une place pour Sa Majesté , avec un précis
desdétails.
Le 26 , le ſieur Buchoz , médecin botaniſte &
de quartier de Monfieur , a eu l'honneur de préſenter
à Leurs Majestés , à Monfieur & à Mon
203 MERCURE DE FRANCE
ſeigneur le comted'Artois, les tomes X, XI & XII
des planches qui font partie de l'hiſtoire univerfelledu
regne végétal.
Le 29 août , le chevalier Grenier , licutenant
des vaiſſeaux du Roi & membre de l'académie
royale de marine , qui vient d'être employé
par ordre de Sa Majefté , à faire des découvertes
dans les mers de l'Inde , a eu l'honneur d'être
préſenté au Roi par le ſieur de Sartine , miniſtre
&ſecrétaire d'état au département de la marine ,
&de remettre à Sa Majesté les cartes qu'il a drefſéesde
l'Archipel au nord de l'île de France , dans
leſquelles ſe trouvent tracées les nouvelles routes
qu'il a découvertes pour aller de cette île à toutes
les parties de l'Afie,& pour lesquelles on a abandonné
les anciennes , à cauſe de tous les avantages
qui s'y trouvent réunis , tant par rapport auz
diſpoſitions des vents qu'à la ſûreté & àl'abrévia.
tion des routes , qui eſt de près de deux mois pour
les plus mauvais voiliers dans la ſaiſon qu'on
nommeroit ſaiſon contraire. Sa Majesté , ſatisfairedu
zele & des talens que cet officier a montrés
dans une circonstance auſſi intéreſlante pour
Ja navigation , a bien voulu l'en récompenfer en
lui accordant la croix de St Louis , & une penfion
de 1200 liv.
Les Auteurs du journal dédié à Monfieur ,
&intitulé : Table généraledes Journaux anciens
&modernes , ont en l'honneur de préſenter au
Roi , à Monfieur , à Monseigneur le comte d'Artois
& à la Famille royale , le premier volume de
ceJournal , contenant les jugemens des journaliſtes
ſur les principaux ouvrages en tout genre,
avecdes obſervations impartiales ,& orné de plan
ches en taille - douce ou en couleur.
OCTOBRE. 1776 . 209
1
Les ſeptembre le ſieur Dagoti , anatomiſte ,
botaniſte penſionné du Roi,,acu auſſi l'honneur.
de préſenter à Sa Majesté , à Monfieur & à Monſeigneur
le comte d'Artois , le premier cahier des
plantespurgatives , avec des planches imprimées
encouleur , ſelon le nouvel art dont il eſt inventeur.
Le 27 août , l'abbé Henriquez de Saint-Antoine
, aumônier du prince Charles de Lorraine ,
a eu l'honneur de complimenter la princeſſe de
Lamballe à ſon paſſage à Sandrupt , village ſitué
entreBar-le-Duc & Saint-Dizier , &de lui préſenter
un exemplaire de l'histoire de Lorraine , que
cette princeſſe a reçu avec bonté.
Le 14 ſeptembre , le comte de Buffon eut l'hon.
neur de remettre au Roi le troiſieme volume du
ſupplément à ſon hiſtoire naturelle .
NOMINATIONS.
Le 24 août , le comte Jules de Polignac , meſtre-
de camp lieutenant du régiment du Roi , cavalerie
, a eu l'honneur de prêter ſerment entre
les mains de la Reine pour la place de premier
écuyer de Sa Majesté en ſurvivance du comte de
Teflé.
Le ſieur de Grimaudet de Gazon , ancien procureur
général du Parlement de Bretagne , que le
Roi avoit précédemment nommé conſeiller d'état,
a cu l'honneur d'être préſenté à Sa Majeſté par le
1
210 MERCURE DE FRANCE.
Garde des Sceaux de France , & de lui faire ſes
remerciemens le i ſeptembre.
Le 8 , le comte de Montezan , que le Roi a
nommé pour remplacer le comte de Monteynard ,
en qualité de fon miniſtre plénipotentiaire près
l'électeur de Cologne , a eu l'honneur d'être préſenté
à Sa Majesté par le comte de Vergennes ,
miniſtre & fecrétaire d'état au département des
affaires étrangeres , & de faire ſes remerciemens à
SaMajefté.
Le comte de Thiange , maître de la garderobe
deMonſeigneur le comte d'Artois , vient d'être
nommé par le Roi commandeur de l'ordre royal
& militaire de Saint- Louis , à la place du feu
baron de Baye : Sa Majesté a auſſi nommé grand'-
croix le marquis de Gribautval.

Le Roi a accordé au chevalier de Champloſt ,
meſtre de-camp de cavalerie & chevalier de Saint-
Louis , la ſurvivance de la charge de premier
valet-de- chambre de Sa Majesté , dont ſon frere
aîné eſt titulaire.
!
:
MARIAGES.
Le 25 août, Leurs Majeſtés & la Famille royale
ont ſigné le contrat de mariage du marquis
d'Abos , chambellan de Monfieur , avec demoiſelle
de Chavagnac .
:
OCTOBRE. 1776. irf
NAISSANCES.
1
Le6 ſeptembre , le Roi & la Reine firent l'honneur
au ſieur Giroux , maître de muſique de la
chapelle de Leurs Majestés , de tenir ſon enfant
fur les fonts de baptême. Le Roi fut repréſenté
par le duc de Fleury , pair de France & premier
gentilhomme de la chambre en exercice ; & la
Reine par la princeſſe de Chimay , dame d'honneur
de Sa Majeſté. L'enfant a été nommé Louiſes
Antoinette.
:
MORTS .
Le ſieur Germain - François Poullain de Saint
Foix , ci - devant officier de cavalerie , hiſtoriographe
des ordres du Roi , célèbre par ſes Eſſais
hiſtoriques fur Paris , & par de petits drames que
lesGraces ſemblent lui avoir dictés , eſt mort à
Paris le 25 août dans la 77 ° année de ſon âge.
Louiſe - Aimée - Jeanne Olmond , marquiſe
douaitiere de Sainte-Croix , eſt morte le 13 août
dans ſon château du Menil-Gonfroy , en Normandie
, âgée de 67 ans , qu'elle a paflés dans
F'exercice de toutes les vertus morales & chrétiennes.
Angélique -Reine d'Hermand , veuve de Geor
ges-Léon de Channe , Seigneur de Vezanne,may
212 MERCURE DE FRANCE.
réchal-des- camps & armées du Roi , eſt morte en
fa maiton de Vaugirard , le 15 du mois dernier ,
âgée de 71 ans.
La mort du cardinal Veterani fait vaquer le
ſeizième chapeau dans le ſacré Collège.
:
Charles de Fortia , abbé commendataire de
l'abbaye royale de Saint Martin d'Epernay ,
ordre de St Auguſtin , congrégation de France ,
eſt mortà Paris le 4 ſeptembre , âgé de 72 ans .
Le fieur David Hume , écuyer , ſecrétaire du
général Saint-Clair en 1746 , attaché depuis au
Lord Hetfort pendant ſon ambaſlade en France,
enfuite ſous- lecrétaire d'état tandis qué le général
Conway a tenu les ſceaux , & plus célebre en
qualité d'hiſtorien & d'écrivain publiciste , eſt
mort à Edimbourg le 25 juillet. Il laifle par (on
teſtament des marques de ſon eſtime particuliere
pour le ſieur d'Alembert , membre de l'académie
des ſciences de Paris & fecrétaire perpétuel de
F'académie françoiſe.
7
T
Le 30 juillet , Marie-Louis Quentin , baron
deChamploſt , premier valet-de- chambre& gentilhomme
ordinaire du Roi , eſt mort à Paris dans
la 77° année de ſon âge.
Le baron de Baye , lieutenant général des
armées du Roi , grand'croix de l'ordre royal &
militaire de Saint Louis , grand-bailli d'épée de
Saint-Dié, ancien commandant des Cadets gen
tilhommes de feue Sa Majesté le Roi de Pologne ,
duc de Lorraine & de Bar , eſt mort en ſa terre de
Baye le 3 de ce mois
Onécrit deMontargis que JeanHenri Bour
OCTOBRE. 1776. 213
geois , né à Bâle en Suifle en 1674 , qui après
avoir ſervi dans ſa jeuneſle ſous Louis XIV c
fous ſon ſucceſſleur , s'étoit retiré dans cette capitale
du Gâtinois & s'y étoit marié, vient d'y
mourir dans ſa 103 ° année. Ce Suiffe , dans les
derniers jours de la vie , avoit l'honneur d'être
préſenté à tous les princes & princefles qui paffoient
par cette ville. Une curiofité vive de voir
Louis XVI le fit aller l'année derniere à Fontainebleau
avec un de ſes fils. Il y fut remarqué &
reconnu par Madame , qui lui fit l'honneur de
lui parler , & ce ſentiment d'intérêt qu'inſpire un
vieux ſoldat , lui procura l'honneur d'être prélentéà
Sa Majesté&à la Famille royale. [
Lebaronde Travers d'Orſteinſtein , lieutenantgénéral
des armées du Roi, eſt mort à Paris le
ſeptembre.
Justinien de Boffin de Puiſigneux , abbé com
mendataire des abbayes de Fores- Montier , ordre
de Saint . Benoît, dioceſe d'Amiens & d'Igny
ordre de Cîteaux , diocele de Reims , eſt mort à
Grenoble le 9 ſeptembre , âgé d'environ so ans.
TABLE.
PIEICECEESS FFUUGGITIVES en vers&en profe,pages
Les adieux d'Hector & d'Andromaque ,
Le même ſujet ,
Priam aux pieds d'Achille,
Commencement de l'Iliade ,
ibid
112
25.
214 MERCURE DE FRANCE.
Thiamma , conte
35
Traduction du livre 18º de l'Iliade ,
Les adieux d'Andromaque & d'Hector
1
55
66
a
Les deux roſes , 71
La querelle des Dieux , 72
Explication des Enigmes & Logogryphes , 73
ENIGMES , ibid.
LOGOGRYPHES , 76
1
NOUVELLES LITTÉRAIRES 78
L'eſpritdes uſages & des coutumes des différens
- peuples ,
こibid.
La fortification perpendiculaire , 85
Lamépriſe du mort qui ſe croit vivant , 97
Pieces relatives à l'Académie de l'Immaculée
Conception ,
Nouvellehiſtorique par M. d'Arnaud; le fire
SOLD
ΙΟΙ
deCréqui , 105
Lettre de M. d'Arnaud , ; 114
Teſtament ſpirituel , 117
Lettre d'un Rémois , 119
Arithmétique politique ; 121
Commentaires ſur les loix angloiſes, 125
Commentaires ſur le code criminel d'Angleterre
,
129
OEuvrespoſthumes deM. Pothier 2131
Obſervations ſur unouvrage intitulé le Syf-
1 tême de la Nature ,
Poëme ſur la pitié qu'on doit avoir pour les
malheureux ,
OCTOBRE. 1776. 215
Opérations arithmétiques , 140
Les oracles de Cos , 142
Médecine domeſtique , 143
Elémens du jardinage utile , 145
Mémoire ſur le danger des inhumations précipitées
, 146
Annonces littéraires , 148
ACADÉMIES.
152
Bordeaux, ibid.
Marſeille , 160
Mautauban , 161
Amiens , 164
SPECTACLES. 167
Opéra , ibid.
Comédie Françoiſe , 168
Comédie Italienne', ibid.
ARTS. 171
Gravures , ibid.
Muſique. 172
Journal Anglois , 173
Aux Amateurs de l'Arioſte , 176
Lettre à M. de Voltaire , 177
Réponſe de M. de Voltaire , 178
Premiere lettre à M***. contenant quelques
anecdotes de la vie de l'Auteur de la Henriade
, 179
Stances àM. Grérry , 187
Variétés , inventions , &c. 190
216 MERCURE DE FRANCE.
Anecdotes. 194
Nouvelles politiques , 197
Préſentations , 205
d'Ouvrages , 207
Nominations , 209
Mariages ,
210
Naiſlances , 211
Morts ,
ibid.
J
APPROBATION.
AI lu par ordre de Monſeigneur leGarde
Sceaux le volume du Mercure de France pour
le mois d'Oobre 1 " vol & je n'y ai rien trouvé qui
m'ait paru devoir en empêcher l'impreſſion.
AParis , ce 30 Septembre 1776 .
DE SANCY.
L
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe
près Saint Côme,
MERCURE
1
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES :
OCTOBRE, 1776 .
SECOND VOLUME .
Mobilitate viget. VIRGILE.
Beugnes
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , rue Chriſtine ,
près la rue Dauphine.
AvecApprobation & Privilége du Roi.
218 MERCURE DE FRANCE.
Anecdotes. 194
Nouvelles politiques , 197
Préſentations , 205
d'Ouvrages , 207
Nominations , 209
Mariages ,
210
Naiſlances ,
211
Morts ,
ibid.
J
APPROBATION.
AI lu par ordre de Monſeigneur leGarde
Sceaux le volume du Mercure de France pour
le mois d'Oobre 1 vol & je n'y ai rien trouvé qui
m'ait paru devoir en empêcher l'impreffion.
AParis , ce 30 Septembre 1776.
DE SANCY.
L
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe
près Saint Côme,
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES :
OCTOBRE , 1776 .
SECOND VOLUME .
Mobilitate viget. VIRGILE .
'
Beugne
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , rue Chriſtine ,
près la rue Dauphine.
AvecApprobation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'est au Sieur Lacombe libraire , à Paris, rue
Chriſtine , que l'on prie d'adreſſer , francs de port,
les paquets & lettres , ainſi que les livres , les eftampes,
les piéces de vers ou de proſe , la muſique
, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & mechaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auffi de marquer le prix des livres
, eltampes&pièces demuſique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres& de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourirà ſa perfection
; on recevra avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront meine un titre de
préférence pour obtenir des récompenſes ſur le
produitdu Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv
que l'on paiera d'avance pour ſeize volumes rendus
francs deport.
L'abonnement pour la province eſt de 32 livres
pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
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ceux quin'ont pasſouſcrit,au lieu de 30 fols pour
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par la poſte , ou autrement , au Sieur LACOMBE,
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Juivans , portfranc par la Poste.
JOURNAL DES SAVANS , in-49. ou in-12 , 14 vol. à
Paris, 16 liv.
Franc de port en Province , 201.4f.
JOURNALDES BEAUX-ARTS ET DES SCIENCES , 24 cahiers
par an , à Paris , 121.
EnProvince , 151
BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE DES ROMANS , Ouvrage
périodique , 16 vol. in-12. à Paris , 241.
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LA FRANCE ILLUSTRE OU LE PLUTARQUE FRANÇOIS ,
13 cahiers- in-4° . avec des Portraits , par M. Turpin ,
prix, 30liv.
GAZETTE UNIVERSELLE DE LITTÉRATURE , à Paris ,
port franc par la poſte , 181.
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Dinouart ,
14 vol . par an , à Paris , 91. 161.
Etpour la Province , port ftanc par la poſte , 141.
JOURNAL DES CAUSES CÉLÈBRES , 12 vol in- 12 par an ,
àParis , 181.
Etpour la Province , 241.
JOURNALHISTORIQUE ET POLITIQUE DE GENÉVE, 36
cahiers par an , à Paris & en Province , 181 .
LE SPECTATEUR FRANÇOIS , 15 cah . par an , à Paris , l
Et pour la Province , 121
LA NATURE CONSIDÉRÉE , 52 feuilles par an , pour
Paris & pour la Province , 12 1 .
JOURNAL ANGLOIS , 24 cahiers par an ; à Paris & en
Province , 241.
JOURNAL DES DAMES , 12 cahiers,de chacuns feuilles ,
par an , pour Paris , 121
Etpour la Province , 15 1 .
L'ESPAGNE LITTÉRAIRE , 24 cahiers par an, à Pari , 181 .
En Province , 241
TOURNAL LITTÉRAIRE de Berlin , 6 vol. in- 12 . par an 3
à Paris , 1510
JOURNAL DE LECTURE , ou choix de Littérature &de
Morale , 12 parties in 12. dans l'eſpace de fix mois,
franc de port à Paris & en Province , prix par abonn
ment , 15 liv.
TABLE GÉNÉRALEDES JOURNAUX anciens & modernes ,
12vol. in- 12 . à Paris , 24 1. en Province , 301.
LE COURIER D'AVIGNON; Prix 181.
ij
Nouveautés quise trouvent chez le mêmeLibraire.
Dictionnaire Dramatique , 3 vol. gr. in 8° . rel. 151 .
Dift. de l'Induſtrie , 3 gros vol. in-8º. rel. 181.
Dictionnaire hiftorique & géographique d'Italie , 2 vol ,
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Hiſtoire des progrès de l'eſprit humain dans les ſciences
naturelles , in-8º. rel. 5 liv.
Autre dans les ſciences exactes , in- 8º . rel . 51.
Preceptes fur la ſanté des gens de guerre , in-8 ° . rel. sliv.
De la Connoiffance de l'Homme , dans ſon être & dans
ſes rapports , 2 vol. in-8º . rel . 121.
Traité économique & phyſique des Oiseaux de baffecour
, in- 12 br. 21.
Ditt. Diplomatique , in-8 °. 2 vol. avec fig. br.
Dict. Héraldique , fig. in- 8° . br.
121.
3 1. 15f.
Révolutions de Ruffie , in-8 °. rel. 21. 10f
Spectacle des Beaux-Arts , rel. 21. 10f
Diction . Iconologique , in-8 °.ref. 31.
Dia. Ecclef. & Canonique , 2 vol. in-89. ral. وام
Dict. desBeaux-Arts , in-82 . rel . 41. rof.
Abrégéchronol. de l'Hiſt du Nord , 2 vol . in- 89.rel. 12 1.
de l'Hift. Eccléſiaſtique , 3 vol. in-8°. rel. 18 1.
de l'Hift . d'Eſpagne & de Portugal , 2 vol. in-8°.
tel. 121,
de l'Hist . Romaine , in-8º rel . 61.
Théâtre de M. de Saint- Foix , nouvelle édition , 3 vol .
brochés , 6 1.
Théâtre de M. de Sivry , vol . in-89. br. 21.
Bibliothèque Grammat. in-8 ° . br.
3
21.10f.
Lettres nouvelles de Mde de Sévigné , in ta br. 21. 10f.
Les mêmes , pet. format , 11.16f.
Poëme fur l'Inoculation , vol. in-8º. br. 31.
Traité du Rakitis , ou l'art de redreſſer les enfans contrefaits
, in-8 ° . br. avec fig. 41.
Elogede la Fontaine , par M. de la Harpe , in-8 ° . br.11.4f.
LesMuſesGrecques , in-8° .br. 1.16f
Les Odes Pythiques de Pindare , in-8 °. br. 51.
Monumens érigés en France à la gloire de Louis XV , &c
in- fol. avec planches br. en carton , 241.
Mémoires ſur les objets les plus importans de l'Architecture
, in-4° . avec fig. br. en carton , 12 1.
Les Caractères modernes , 2vol . br. 31.
Mémoire ſur la Muſique des Anciens , ouvelle édition,
in4°. br. 71
L'Agriculture réduite à ſes vrais prxcipes, vol. in-12.
broché 21.
Annales de l'Impératrice-Reine , in-89, br, avec fig. 4
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE , 1776.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE..
Les Députés des Grecs dans la tente
d'Achille *.
CHARGÉ des intérêts de laGrece alarmée,
Député vers Achille & choiſi par l'armée ,
*Cette pièce& la ſuivante font imprimées enſemble ,
prix 12 f. chez Eſprit , Libr. au Palais -Royal . :
Aiij
6 MERCURE DE FRANCE.
Ajax , fuivi d'Ulyffe , au milieu de la nuit ,
Marchoit vers ſes vaiſſeaux. Phoenix les y conduit,
Entouré du reſpect que ſon âge fait naîtres
Phoenix , l'ami d'Achille , & qu'Achille cut pour
maître.
7
CesRois, fur leurs ſuccès incertains & tremblans
De la mer cotoyoient les rives à pas lents ;
Ils invoquoient Neptune & redoutoientAchille.
Achille qui , loin d'eux , outragé mais tranquille .
A ſa lyre uniflant tout l'éclat de ſa voix ,
A Patrocle attendri racontoit les exploits ,
Les dangers des Héros dont il fuivit les traces ,
Etchantant leur triomphe oublioir les diſgraces.
Il voit les troisHéros. Il s'arrête ;& foudain
Se leve , les aborde , & leur prenant la main :
•Est- ce vous , leur dit-il ; quel ſujet vous amene a
Vous ici , mes amis , eſt-ce crainte ? eft ce peine ?
Fiez-vous à mon coeur , il eſt toujours à vous :
Ce coeur eft fier , mais juſte , & jamais fon cour
roux
Des crimes d'un ingrat n'a puni ce qu'il aime ».
Il dit: & dans la tente il les conduit lui-même.
Ses ordres ſont donnés ; fur vingtriches tapis
Nos Héros à l'inſtant près de lui ſont aſſis .
Patrocle eſt avec eux. " Que ton coeurme leçonde,
:
OCTOBRE. 1776. 7
Lui dit Achille , emplis cette coupe profonde ;
Je reçoismes amis: dans eux trois aujourd'hui
Je reçois de laGrece & l'honneur & l'appui ».
Le feſtin cependant avec la nuit s'avance.
Rempli de ſes projets , bouillant d'impatience,
Ajax s'irrite. Ulyfle a pénétré ſon coeur ;
De Bacchus dans ſa coupe il verſe la liqueur;
L'offre au fils deThétis : « Prolongeant vos années,
Que le ciel ſur nos voeux regle vos deſtinées ,
Dit- il : votre amitié , votre brillant accueil
Ont enivré nos coeurs & comblé notre orgueil.
Non , malgré tout l'éclat de ſa grandeur ſuprême,
Jamais à nos deſirs Agamemnon lui- même ,
N'eût offert tant de ſoins , fur- tout tant de bontés.
Mais d'un effroi nouveau chaque jour agités ,
Aumilieu des périls , des craintes & des larmes ,
Notre coeur des plaiſirs peut-il goûter les charmest
Voyez par les Troyens tous nos camps ravagés ;
Dans leurs propres remparts les Grecs font af
fiégés.
Cesfeuxqui prèsde nous brillent fur le rivage,
Demain dans nos vaiſſeaux vont porter le ravage
On a vu Jupiter contre nous ſe ranger.
Le ſeul Achille encor peut le faire changer ;
Lui ſeul peut du trépas ſauver la Grece entiere.
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
1
Fier de l'appui d'un Dieu qui ſoutient ſa colere ,
Bravant le ciel & nous , Hector dans ſa fureur
De la nuit qui l'arrête accuſe la lenteur ;
Il appelle l'aurore , il jure dans nos tentes
D'arracher de nos Dieux les images ſanglantes ;
Et traînant ſur ſes pas l'eſclavage ou la mort ,
Au dernier de nos Grecs promet le même ſort.
Si l'honneur parle encore à ſon ame attendric ,
Achille peut il voir , loin de notre patrie ,
Sous le fer des Troyens , tous nos Grecs égorgés ,
Mourir en l'accufant de n'être point vengés ?
Combien votre ame alors , au repentir livrée ,
Par de juſtes douleurs ſe verroit déchirée !
Nuit & jour , par la honte à ſes yeux ictracés ,
S'offriroient tous les maux qu'il auroit ſeul cauſés.
Il en eſt temps encor , rappelez votre audace ,
Prévenez des remords dont le poids vous menace ;
Venez , ſecourez-nous , ſecourez trente Rois.
Votre pere aujourd'hui vous parle pat ma voix .
:
Du fils d'Agamemnon partageant les honneurs
Que votre coeur choiſiſſe une de ſes trois ſoeurs ,
Vous en ſerez l'époux ; & bientôt pour leur maître
Sept brillantes cités viendront vous reconnoître.
Notre Chefenvers vous peut-il mieux s'acquitter ?
Ces dons de ſes regrets vous laiſſent- ils douter ?
Mais je veux que votre ame à la haine obſtinée ,
OCTOBRE. 1776 .
Mépriſe Agamemnon , ſes dons , cet hyménée ,
Malheureux par vous ſeul , à périr condamnés ,
Que vous ont faitcesGrecs que vous abandonnez?
Inſenſible à leurs cris, mépriſez-vous leurs larmes ?
Ces noms de Dieu , de pere , ont- ils perdu leurs
charmes?
Trahiſſant à la fois votre gloire & leur coeur ,
Verrez-vous ſans colere Hector toujours vainqueur
,
Inſulter à la Grece & railler ſon courage ?
C'eſt vous bien plus que nous que ſon audace
outrage :
Venez donc; & vengeur desGrecs qu'il a bravés ,
Que par vous dans ſon ſang nos affronts foient
lavés».
Achille peu touché , répondit : « Sage Ulyfle ,
Mon coeur vous eſt connu : mon coeur hait l'artifice
; :
Vous ſavez quel mépris m'inſpire l'impoſteur
Dont la bouche perfide a pu trahir le coeur.
Je vais donc'à vos yeux, dépouillant la contrainte,
Montrer toute mon ame & vous parler fans feinte;
Afin qu'un libre aveu fait aux Grecs fans détour ,
Denouveaux députés m'épargne le retour.
Sachez donc , quelque appui que la Grece demande
,
Que votre Agamemnon , ni ces Rois qu'il commande,
V
:
10 MERCURE DE FRANCE.
Ne pourront de mon coeur , juſtement irrité,
Modérer le courtoux ni fléchir la fierté .
Quel intérêt enfin vers la Grece m'appelle?
Que fertde la trahir ou de mourir pour elle ?
Deshonneurs d'un héros un lâche revêtu ,
Eſt ici dans la tombe avec lui confondu.
De votre ingratitude exemple trop funeſte ,
Moi , de tous mes travaux quel fruit enfin me
refte
Et pourtant quels périls n'ai-je point affrontés
Pour cesGrecs qui cent fois ont trahi mes bontés a
Mon coeur s'eſt-il laſlé ? Comme une mere tendre
Qui défend les petits que rien ne peut défendre ,
Leur prodigue ſans cefle & la vie& ſes ſoins ,
Se prive d'alimens qu'elle offre à leurs beſoins ;
Etn'écoutant jamais que l'amour qui la guide ,
Eleve à ſes dépens leur jeuneſſe timide :
Tel fur terre & fur mer , au milieu des combats
J'ai tout fait , tout ofé : pour qui ? pour des in
grats.
Ai je eu des jours heureux ? Ai-je eu des nuits
tranquilles ?
J'ai ſubjugué vingt Rois , j'ai conquis trente:
villes ;
Toujours dans mes ſuccès eſclave de ma foi ;
Or, captives , butin, je remis tout au Roi ,
A cecinjuſte Roi qui , peu jaloux de gloire ,
Amendoirdans ſoncamp les fruitsde ma victoire,
OCTOBRE. 1776.
Et ſur ſon avarice oſant régler ſon choix ,
Du bien qu'il refuſoit récompenſoit vos Rois.
Mieux traités cependant , un rival dans ſa rage
Reſpecta les préſens qui furent leur partage;
Et moi ſeul , je l'avoue , objetde ſes mépris ,
Me vois ravir l'objet dont mon coeur eſt épris.
Il aime mon épouſe , il faut qu'il la potlede...
Eh bien! ſoit , j'y conſens... mon amour la lui
cede...
Mais quel deſſein ici nous a tous appelés ?
Qui retient fur ces bords tous nos Grecs aſlemblés
N'est- ce pas Ménélas , dont ia fureur jalouſe
Pourſuit l'audacieux qui ravit ſon époule ?
Eh quoi ! les fils d'Atrée ont- ils droit parmi nous
D'être ſeuls vrais amans & fideles époux ?
D'avoir un coeur ſenſible... Ah ! non , le mien fait
l'être :
Votre Roi le connoît ou devoit le connoître ;
Dans un coeur vertueux votre Roi doit ſavoir
Que l'amour d'une épouſe eſt le premier devoirs
Er qu'à ce titre , ici Briſéis reſpectéc ,
N'étoit point chez Achille en eſclave traitée.
Ne me vantez donc plus ſon repentir forcé :
Je le connois trop bien pour en être abuſé :
Qu'il reprenne ſes dons ». •
Mdit: à ſon difcours ſuccede un long filence:
Saifid'unjuſte effroi , chacun tremble&balance..
Avj
12 MERCURE DE FRANCE.
COMBAT D'ACHILLE & D'HECTOR.
TEINT du ſang qu'à grand flots fa main vient
de répandre,
Achille infatigable , aux rives du Scamandre
Sur les traces d'Hector précipite ſes pas .
Hector croit par la fuite échapper à ſon bras.
Obſervant ſes détours & trompant ſon adreſſe ,
Achille ſans relâche & le ſuit & le prefle.
Tel unfaon pourſuivi par des chiens vigoureux
Sur les monts , dans les bois , fuit long-temps
devant eux ;
Mais foible & las envain d'une courſe inutile ,
Dans unbuiflon caché croit trouver un aſyle.
Il s'y trahit lui -même , & de nouveau lancé ,
Aux périls qu'il craignoit ſe retrouve expoſé.
Tel d'Achille vengeur redoutant la pourſuite ,
Hector emploie en vain & la ruſe &la fuite.
Vingt fois vers ſes remparts méditant ſon retour ,
CeHéros effrayé , par un heureux détour ,
Aux traits de ſesTroyens cherche à livrer Achille.
Et vingt fois triomphant d'une feinte inutile ,
Achille le prévient , & repouffant Hector ,
Dans le champ du carnage il le ramene encor.
Ainſi dans le ſommeil , l'homme qu'un ſonge
anime ,
OCTOBRE. 1776 . 13
Se dérobe au vainqueur ou pourſuit ſa victime.
Dupe du faux eſpoir qui tourmente ſes lens ,
Il marche , il ſe conſume en efforts impuiſlans ;
Et trompé par l'objet qu'il doit ſaiſir ou craindre ,
Le fuit ſans l'éviter ou le ſuit ſans l'atteindre .
Tels redoublant tous deux mille efforts imparfaits,
Ils courent ſans ſe fuir ni ſe joindre jamais .
Da Troyen cependant la force preſque éteinte
Succombe , l'abandonne , & ne ſert plus ſa crainte.
Pour la derniere fois ranimant ſa vigueur ,
Apollon par ſes feux répare ſa langueur .
Des Grecs vers lui bientôt la troupe eſt avancée :
Déjà de tous leurs traits ſa tête eſt menacée.
Jaloux fur ceHéros de porter tous leurs coups ,
Achille de ſes Grecs arrête le courroux .
Il craint qu'une autre main , altérant ſa victoire ,
N'ôte , en frappant Hector , un laurier à ſa gloire.
Cependant ſur les bords du Scamandre étonné ,
Quatre fois par Achille Hector eſt ramené.
Témoin du haut des cieux d'un combat fi funefte ,
Jupiter , entouré de la troupe céleste ,
Prend ſes balances d'or . Dans ſon double baſſin
Et d'Achille & d'Hector il place le deſtin .
Il peſe l'un & l'autre ; & ſous la main divine
Le baſſin d'Hector tremble , il fléchit , il s'incline ;
Bientôt juſqu'aux enfers on le voit deſcendu ,
Apollon en frémit , & s'envole éperdu.
14
MERCURE DE FRANCE.
Afon Héros alors Minerve ainſi s'adreſſe :
• Vaillant fils de Pelée& vengeur de la Grece,
Quelle eſt ta gloire? Hector va tomber ſoustes
coups..
Apollonde mon pere embraſſant les genoux ,
Veut envain retenir le glaive ſur ſa tête ,
Son Hector va périr & par ta main. Arrête.
Je cours vers ton rival , & je vais l'engager
Alivrer un combat dont il craint le danger ».
Pleinde joie à ces mots qui flattent ſa vengeance,
Achille enfin s'arrête. Appuyé ſur ſa lance ,
Il reſpire. Pallasjoint leChefdes Troyens ,
Des traits de Déiphobe , elle a couvert les ſiens ,
Elle emprunte ſa voix. « Mon frere , lui dit-elle,
C'eſt trop fuir d'un rival la pourſuite cruelle ,
Déiphobe veut vaincre ou mourir avec vous ;
Venez , & contre lui réuniflons nos coups.
Toi , qu'entre tous les miens j'ai diftingué lans
cefle ,
Quel reſpect ton audace ajoute àma tendreſſe !
Dit Hector; quoi ! mon frere , oſant ſuivre mes
pas,
Seul de tous lesTroyens ne m'abandonne pas..
D'Hécube , dit Pallas , & de Troie en alarmes ,
J'ai bravé pour te ſuivre & la crainte& les larmes.
Priam, lui même en pleurs , a voulum'arrêters .
OCTOBRE. 1776.
Mais j'ai vu ton danger & n'ai pu l'écouter.
Viens, raſſemblons nos traits. Que le deſtin choifille
,
Des dépouilles d'Hector qu'Achille s'enrichifle,
Oudevant ces Troyens de tes exploits jaloux ,
Tombe ſur la pouſſiere expirant par tes coups >>>
Elle dit: & feignant un courage perfide ,
Vers Achille elle-même , elle marche & le guide.
Enfin done partageant & la terre& les cieux,
Sejoignent ces Guerriers, fils & rivaux des Dieux.
Leurs bras vont ſe lever. Hector arrête Achille.
•N'eſpere plus , dit- il , un triomphe facile ,
Si j'ai fut devant toi ,j'en rougis , & je vien
Ou verler tout ton ſang , ou te couvrir du mien.
Mais avantque mon bras te frappe &me ſeconde,
Je jure par les Dieux , ſur qui mon coeur ſe fonde ,
Que ſi je ſuis vainqueur , par ma main dépouillé ,
Toncorps d'aucun affront ne ſe verra ſouillé.
Bien plus , à tes amis je promets de te rendre
Fais le même ſerment & fonge à te défendre.
Que dis tu? repartit Achille furieux ,
La rage dans le coeur & le feu dans les yeux;
Par un lâche ſerment crois-tu que je m'enchaîne
Tu parles de traité , ne parles que de haine.
Tu fais par quelles loix la nature en courrauz
14
MERCURE DE FRANCE.
A ſon Héros alors Minerve ainſi s'adreſſe :
• Vaillant fils de Pelée & vengeur de la Grece,
Quelle eſt ta gloire ? Hector va tomber ſous tes
coups.
Apollonde mon pere embraſſant les genoux ,
Veut envain retenir le glaive ſur ſa tête ,
Son Hector va périr & par ta main. Arrête.
Je cours vers ton rival , & je vais l'engager
Alivrer un combat dont il craint ledanger ».
Pleinde joie à ces mots qui flattent ſa vengeance,
Achille enfin s'arrête. Appuyé ſur ſa lance,
Il reſpire . Pallas joint le Chefdes Troyens ,
Des traits de Déiphobe , elle a couvert les ſiens ,
Elle emprunte ſa voix. « Mon frere , lui dit-elle ,
C'eſt trop fuir d'un rival la pourſuite cruelle ,
Déiphobe veut vaincre ou mourir avec vous ;
Venez , & contre lui réuniflons nos coups.
Toi , qu'entre tous les miens j'ai diftingué lans
cefle,
Quel reſpect ton audace ajoute àma tendreſſe !
Dit Hector; quoi ! mon frere , oſant ſuivre mes
pas,
Seul detous lesTroyens ne m'abandonne pas.
D'Hécube, dit Pallas , & de Troie en alarmes ,.
J'ai bravé pour te ſuivre & la crainte& les larmes.
Priam , lui même en pleurs ,a voulum'arrêters .
OCTOBRE. 1776 .
Mais j'ai vu ton danger & n'ai pu l'écouter.
Viens, raſſemblons nos traits. Que le deſtin choifille
,
Des dépouilles d'Hector qu'Achille s'enrichiſſe ,
Oudevant ces Troyens de tes exploits jaloux ,
Tombe ſur la pouſſiere expirant par tes coups
Elle dit: & feignant un courage perfide ,
Vers Achille elle-même , elle marche & le guide..
Enfin donc partageant & la terre& les cieux,
Sejoignent cesGuerriers, fils & rivaux desDieux.
Leurs bras vont ſe lever. Hector arrête Achille,
•N'efpere plus , dit-il, un triomphe facile ,
Si j'ai fut devant toi ,j'en rougis , & je vien
Ou verler tout ton ſang , ou te couvrir du mien.
Mais avantque mon bras te frappe & me ſeconde,..
Je jure par les Dieux , ſurqui mon coeur ſe fonde
Que ſi je ſuis vainqueur , par ma main dépouillé,
Ton corps d'aucun affront ne ſe verra ſouillé.
Bienplus , à tes amis je promets de te rendre
Fais le même ſerment & fonge à te défendre.
Quedis tu ? repartit Achille furieux,
La rage dans le coeur & le feu dans les yeux;
Par un lâche ſerment crois- tu queje m'enchaîne
Tu parles de traité , ne parles que de haine.
Tu fais par quelles loix la nature en courrauz
:
1
16 MERCURE DE FRANCE.
Unit l'homme aux lions & les agneaux aux loups;
Leurs traités ſont les miens, mon guide , c'eſt leur
rage.
Arme-toi donc , reprends ton ſuperbe courage,
Tu ne peux plus enfin me fuir ni m'ébranler.
Qui : ſous mon bras vengeur Pallas va t'immoler ,
De ton fang qui des Grecs arroſera la cendre ,
Vapayertous lespleurs quetu m'as fait répandre».
Il dit : & dans la main par trois fois balancé ,
Son trait avec fureur fur Hector eſt lancé.
Hector le voit , ſe baiſſe. Et volant ſur ſa tête ,
Dans le ſable enfoncé , loin d'eux le trait s'arrête.
Pallas Parrache & court le rendre à ſon Héros,
Le Troyen qui l'ignore , au Grec parle en ces
mots:
« Tu t'es trompé , les Dieux , quoi que tu puiſſe
dire
,
N'ont pas de mes deſtins pris le ſoins de t'inſtruire.
:
:
Apeine il a ceſlé , que parti de ſa main ,
Plus vite que l'éclair , le trait vole ; & ſoudain
Conſervantdans ſa courſe une force inutile ,
Frappe , fans s'égarer , le bouclier d'Achille.
Mais par l'airain céleſte auſſi tôt repoutlé ,
Loin d'Hector indigné le trait tombe émoullé.
OCTOBRE. 17 1776 .
Il ſe trouble , il pâlit ; reſté ſeul& fans armes ,
Son eſpoir , la fureur ſe changeant en alarmes ,
Il crie, il cherche en vain des ſecours fuperflus ;
Il appelle ſon frere , & ſon frere n'eſt plus .
Triſte & confus , alors ſon erreur l'abandonne.
« Ainſi ma mort s'apprête & le deſtin l'ordonne ,
Dit- il , j'ai oru d'un frere avoir ici l'appui ;
Mais mon frere eſt dans Troie , & Pallas loin de
lui
Trama pour metromper cet indigne artifice;
Ainſi tout me trahit , tout veut que je périfle ,
Je le vois : déjà las de veiller ſur mon fort ,
Jupiter & Phoebus me livrent à la mort.
:
Hé bien! mourons enfin ; mais moutons avec
gloire ,
Juſqu'au dernier ſoupir diſputons la victoire ,
Et quede ma valeur l'avenir étonné ,
Faſſe rougir les Dieux qui m'ont abandonné ».
1
:
Sur Achille, à ces mots, Hector levant ſon glaive,
S'élance. Tel un aigle en un inſtant s'éleve ,,
Et fur un foible agneau tombe du haut des cieux ;
Ainſi ſur ſon rival fond Hector furieux .
Achille , non moins prompt , ſur lui le précipite ,
De l'audace d'Hector ſon courage s'irrite.
Le bouclier divin par Vulcain inventé ,
Le couvre. Par les vents ſur ſon caſque agité ,
Demille feux au loin ſon panache étincelle ,
18 MERCURE DE FRANCE.
Sontrait pétille encor d'une clarté plusbelle;
C'eſt l'étoiledu ſoir qui , brillant dans les airs ,
De ſon éclat dans l'ombre , étonne 1 Univers .
Voulant ſur ſon rivalfrapper d'une main ſure ,
Il le ſuit , l'oeil en feu , l'obſerve , le meſure.
Hector offre à ſes coups l'impénétrable airain
Des armes qu'à Patrocle il ravit de la main.
Mais près du calque , hélas ! peu fait pour fon
ulage ,
La cuiraſle à la mort ouvroit un ſeul paſſage.
Achille le voit , frappe ; & Patrocle eſt vengé.
Hector pâlit , chancele ; Hector tombe égorgé.
Sa force l'abandonne , & ſous ce coup funeſte ,
Unemourante voix eſt tout ce qui lui refte.
Contemplant fon rival à ſes pieds renverté,
Achille heureux , triomphe. Il s'écrie : « Inſenſé !
Quandpercéde ta main périt l'ami d'Achille ,
Loin de moi tu goûtois une gloire tranquille ,
Tu ne fongeois donc pas que, malgré ta valeur ,
Patrocle chez les Grecs avoit un ſûr vengeur.
Ton trépas te l'apprend. Mais je veux plus encored
Tandis qu'avec éclat , d'un ami que j'honore ,
Lecorps chéri ſera dans la tombe enfermé ,
Du tien le nourrira le vautour affamé».
Levant vers ſon vainqueur des yeux prêts à
s'éteindre ,
OCTOBRE. 1776. 19
Et des mourantes mains qui ne peuvent l'ac
teindre ,
Hector lui dit : «Achille, ah ! prends pitié demoi
Par tout ce qui t'eſt cher , par tes parens , par toi ,
Du moins dans mes malheurs épargne moi l'injure;
Et qu'Hector des oiſeaux ne foit point la pâture.
D'Hécube& de Priam acceptant les tréſors ,
D'un fils infortuné rends-leur plutôt le corps ,
Et quedans le tombeau de ma famille entiere,
Il repoſe arroſédes larmes de mon pere ».
•Par mes parens , par moi , ceſſe de me prier ,
Répond en frémiſſant l'implacable Guerrier.
Toi, me fléchir ! qui ? toi, par qui Patrocle expiret
Cruel , ſi j'écoutois la fureur qui m'inſpire ,
Je voudrois bien plutôt , devenu ton bourreau ,
Trouver, pour te punir , un fupplice nouveau ,
Etpouvoir à mon gré , dans ma douleur extrême ,
De mes ſanglantes mains te déchirer moi même,
Non; aubec des vautours rien ne peut t'arracher;
Ni toi , ni tous les tiens. Envain pour me toucher
Epuiſant leurs tréſors , tous les Troyens enſembla
Viendroient m'offrir les biens que leur ville rafſemble.
:
Quandde ſon or , Priam , àmes pieds proſterné,
Couvriroit de ton corps le reſte décharné ,
Il ne l'obtiendra pas. Sur ton lit funéraire
20 MERCURE DE FRANCE.
Tu ne recevras point les larmes de ta mere.
Mais jetés aux vautours, tes membres déchirés
Seront tous diſperſés, & par eux dévorés » .
J'ai prévu de ton coeur la cruauté farouche ,
Lui dit Hector mourant ; mais ſi rien ne te touche ,
Crains les Dieux. Apollon , qu'offente ta fureur ,
Par la main de Pâtis deviendra mon vengeur.
Et ... Sa voix à ces mots fuit ſa bouche entr'ouverte
,
Des voiles de la mort ſa paupiere eſt couverte ;
Et malgré la jeuneſle ,& malgré ſes efforts ,
Son aine désolée arrive chez les morts.
"Meurs , dit Achille , meurs , ſur l'infernale rive
Les Dieux ordonneront s'il faut queje te ſuive ».
Mais il lui parle envain , &dans les airs perdus ,
Cesderniers mots d'Hector ne fontpoint entendus.
ינ
Achille cependant ſur ce Héros s'élance ,
Deſa gorge ſanglante il arrache ſa lance ,
Le dépouille; & bientôt à la foule livré ,
Demille & mille Grecs ſon corps eſt entouré.
Chacunavectranſport, & l'admire & l'inſulte...
Lâche dans le ſuccès , cruel dans le tumulte ,
Le ſoldat baſlement veut ſouillerde les coups
CeHéros devant qui la veille ils fuyoient tous.
Etjoignant à l'outrage une arrogance vile ,
1
OCTOBRE. 1776. 21
Tous diſoient: « C'eſt Hector. Qu'il eſt doux &
tranquille !
Quoi ! c'eſt là ce Héros qui , la flamme à la main ,
Vouloit fur nos vaiſleaux ſe frayer un chemin ! >>
Mais par ces mots , Achille arrête enfin leur rage :
«Grecs , puiſque ſous mon bras , malgré tout ſon
courage , 7
Par le ſecours des Dieux , Hector tombe aujourd'hui
,
1 Ilion ſous vos coups doit tomber comme lui.
Voyons ſi les Troyens qu'il ne peut plus défendre ,
Sur leurs remparts encore oferont nous attendre ;
Ou s'il pourra donner , même après ſon trépas ,
Quelque audace à leurs coeurs , quelque force à
leurs bras. 1
Marchons... Que dis-je? hélas ! par la gloire
... trompée ,
Mon ame de victoire eſt encore occupée ,
Tandis quemon ami , laiſſe ſur mon vaiſleau ,
Attend mes derniers foins & demande un tombeau.
Non, cher Patrocle , non ; crois que dema penſée
Ton imagejamais ne peut être effacée .
Sous les coups de la mort qui fait tout oublier ,
Achille malheureux péritoit tout entier ,
Que bravant ſon pouvoir juſques ſur les morts
mêmes ,
S'occuperoit de toi, cecoeur tendre & qui t'aime.
22 MERCURE DE FRANCE .
Suſpendez donc , Guerriers, vosglorieux travaux;
L'amitié vous en preſſe. Allons vers nos vaiſſeaux.
J'y traînerai le corps du défenſeur de Troie;
Et vous , parmi les chants de victoire & de joie ,
Dites: Hector n'eſt plus , dans Hector aujourd'hui
Ilion perd le Dieu qui faiſoit fon appui .
Il a dit : & fuivant la fureur qui l'égare ,
Il faitde ſa victoire un uſage barbare.
Indignement d'Hector il perce les deux piés.
Par lui-même à ſon char tous les deux ſont liés 3
Il y monte , & bientôt ſes mains de ſang humides ,
Deſes courſiers fougueux preſſent les pas rapides.
Les beaux cheveux d'Hector par le char emporté ,
Tracent en longs fillons le ſable enfanglanté.
Déjà de ſa beauté l'oeil ne voit plus les traces ,
Ceviſage fi noble & qu'ornoient tant de graces ,
Ce frontjadis ſuperbe, aujourd'hui tout poudreux,
Depouffiere&deſang n'eſt qu'un mélange affreux.
Ainſi de ſes vainqueurs autoriſant la rage ,
Jupiter même alors livre Hector à l'outrage ,
Etlaifle prèsde Troie un Héros adoré
Sous les yeux paternels périr déshonoré.
OCTOBRE. 1776 . 23
LE VISIR .
Contemoral.
Un jeune Sultan , fort épris du beau
ſexe , avoit raſſemblé dans ſon ſerrail les
plus belles eſclaves de l'Afie. Plus occupé
du ſoin de leur plaire que des affaires de
l'Etat , il fortoit rarement de ce lieu de
délices . SonViſir lui repréſentoittrès- fouvent
qu'il étoit honteux pour un Souverain
de perdre dans les plaiſirs le temps
qui lui avoit été donné pour faire le bonheur
de ſes peuples. Le jeune Monarque
fit un généreux effort , oublia la volupté
pour s'appliquer au gouvernement de ſes
Etats.
Tandis qu'Achmet triomphoit de la
converſion de ſon Maître , ſes eſclaves
languiſſoient dans les plus vives alarmes
: le ſerrail , autrefois le ſéjour des ris
&des jeux , étoit devenu celui de l'ennui
& de la triſteſſe. Un jour ce Prince
étoit allé voir ſes femmes , ce qu'il ne
faiſoit que très - rarement ; elles ſe jeterent
à ſes genoux , en lui diſant : « Quel
>> crime , Seigneur , avons - nous commis ,
24 MERCURE DE FRANCE .
>> qui ait pu nous attirer votre indifféren-
>> ce ? Ah ! fi c'en eſt un que de vous trop
>> ainer , ſans doute nous sommes toutes
>> coupables ? » Le Sultan ſenſible à une
ſcène ſi touchante , les releva avec bonté :
pour les confoler , il eut la foibleſſe de
leur avouer qu'il ne s'étoit éloigné d'elles
que par le conſeil de ſon Miniſtre . Je
gagerois , dit au Sultan une d'entr'elles ,
que ce vieillard auſtère qui déclame fi
fort contre notre ſexe , ne lui réſiſteroit
pasmieux qu'un autre. Envoyez moi à ce
grand cenfeur , je veux devenir ſon efclave
, & j'oſe aſſurer Votre Majesté que
cette eſclave ſera bientôt maîtreſſe abſolue.
Cette idée réjouit le Sultan ,& il fit accepter
la jeune eſclave au Viſir. La jeune
Odaliſque employa toutes les ruſes de
la coquetterie la plus rafinée , pour plaire
& pour ſéduire le vieillard. Quand elle
vit qu'elle avoit acquis de l'empire fur le
Viſir , elle changea de conduite. Elle
mit en jeu la tigueur & les caprices .
Achmet, vieillard amoureux , preſfoit en
vain en amant déſeſpéré la ruſée Odaliſque
, qui chaque jour, par de nouveaux
réfus , ajoutoit à la violence d'une paſe
ſion qu'Achmet ne pouvoit plus maîtrifer.
Enfin , un jour qu'il preſſoit avec
tranſport
OCTOBRE. 1776. 25
<
tranſport les genoux de la belle Odalifque,
elle luidit ces mots : " Que vous êtes
» étranges vous autres hommes puiſfans!
nous ſommes donc condamnées à vous
» obéir toujours aveuglément , & vous
>> ne faites aucune avance pour nous plaipre
& exciter notre bienveillance. Si
vous exigez de moi cette faveur qui
>> doit , dites-vous , faire le bonheur de
>> votre vie , l'acheterez vous trop cher ,
› en m'obéiflant un ſeul jour? Si vous
>> promettez de faire ma volonté pen-
>dant un ſi court eſpace de temps , je
> me conformerai aux vôtres toute ma
>> vie » . Le Viſir promit tout ce qu'elle
voulut . Le lendemain Odaliſque fir prier
le Sultan de ſe cacher dans l'appartement
du Vıfır. Elle fit apporter une ſelle
& une bride : voyons à préſent où ira
votre complaiſance tant vantée. Il faut
que vous ſouſtriez que je vous ſelle
& bride , que je vous monte comme
un cheval , & que vous marchiez dans
cet équipage undemi quart d'heure dans
cet appartement , où vous n'êtes vu que
de moi.
Le pauvre Viſir ſe laiſſe monter , &
promène la maîtrefle. Le Sultan parut
alors avec un air moqueur. Le Vifir, fans
Il. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE..
ſe déconcerter , lui dit : « Seigneur , c'eſt
>> parce que je connoillois tous les ca-
>> prices de ce ſexe dangereux , que j'ex-
>>>hortois Votre Hauteſſe ſublime à ne
>> pas s'y livrer , ſans reſerve , comme
>> elle faifoit . Mes leçons doivent faire
>> plus d'impreſſion ſur votre eſprit ,
» depuis que j'ai joint l'exemple au pré-
» cepte » .
ÓDE couronnée à Rouen en 1774 .
Quomodo ceſſavit exactor , &c. ISAIE , ch . 14.
COMOMMEMENNTT eſt- il tombé ducharde la victoire ,
CeTyran dont le ſceptre épouvantoit les Rois ?
Sur des villes en cendre il appuyoit ſa gloire
Et chantoit ſes exploits .
Du couchant à l'aurore il ſemoit les alarmes ;
Les Hébreux conſternes ſoupiroient dans les fers :
On redoutoit ſon nom , & le bruit de ſes armes
Effrayoit l'Univers,
Il immoloit le fils ſur la mere expirante ;
Touttomboit ſous ſon bras dans la nuit du cercueil;
OCTOBRE. 1776.
27
Le fangdont il trempoit la terre frémiſlante ,
Accroiſſoit ſon orgueil.
• Dis-moi qui t'a frappé , fils brillant de l'aurore ,
>> Toi que le monde entier adoroit en tremblant ,
>> Ta grandeur est éteinte , & le trépas dévore
>>Ton ſceptre menaçant.
>>Tu ſembloisà ton gré gouverner le tonnerre;
>>D'un coup d'oeil tu fixois le deſtin des combats ;
>>Tes mains,en agitant les flambeaux de la guerre,
>> Embraloient les Etats.
>>Au-deſſus du ſoleil on élevoit ton trône ;
» Les mortels effrayés ſe courboient à ta voix :
> Et la parque inflexible , en briſant ta couronne ,
T'aſſervit à ſes loix » .
Peuples , ſéchez vos pleurs , vous n'êtes plus ſa
proie ;
Il n'a pu détourner le coup affreux du fort ;
Les cedres du Liban ont treflailli de joie
En apprenant la mort .
« Nous pouvons , ont-ils dit , balançant notre
>> ombrage ,
>>Relever dans les airs nos fronts majestueux ,
>> Le juſte meurten paix , & Dieu confond la rage
D'un Prince audacieux.
Bij
28
MERCURE DE FRANCE.
A
- Répétons , il n'eſtplus ce monftre ſanguinaire,
Ce monſtre dont la voix imprimoit la terreur ;
Iln'est plus... & ſon corps traîné ſur la pouſſiere,
>>N'inſpire que l'horreur.
>>A mon char , diſoit il , j'enchaîne la nature ,
>> Et mon coeil ſe repaît de ſpectacles ſanglans;
>Ovengeance éclatante !.. il devient la pâture
>> Des oiſeaux dévorans ».
vous, Rois , qui briguez une gloire immortelle !
Du Vainqueur de Lawfeldt imitez les vertus ,
Et vous emporterez dans la nuit éternelle
Le doux nom de Titus .
ALLUSION.
Les Hébreux gémiſſoient dans un dur eſclavage :
Touché de leurs malheurs , le ciel rompit leur fers.
Aini Vierge en naiſſant , aurore ſans nuage ,
Tu ſauvas l'Univers .
ParM.Daubert , de Caïn,
OCTOBRE. 1776. 29
LA BERGÈRE & LA BREBIS.
T
Apologue imité du Grec.
HISIS , jeune&tendre Bergere,
Promenant un jour ſon troupeau ,
Rencontre un forble louvercau
Qu'avoit abandonné la mere ;
Hélas! dit-elle , il va périr !
Elle appelle auſſi tôt ſa Brebis la plus chere ,
Et le lui préſentant , l'invite à le nourrir.
Quoi ! vous voulez que pour vous plaire ,
J'offremon lait au monſtre dont le pere
Aſans pitié dévoré mes enfans ?
Vous le verrez de ſa dent meurtriere
Lui-même le premier me déchirer les flancs.
Non , tu ſauras changer ſon caractere ;
Unjour il ſentira le prix d'un ſi beau trait :
Mais dut- il être ingrat , ma chere ,
Apprends toujours qu'on trouve ſon ſalaire
Dans le plaiſir d'avoir bien fait.
ParM. Dareau , de la SociétéLittéraire
de Clermont-Ferrand.
;
Biij
5
30 MERCURE DE FRANCE,
CONTE traduit de l'Arabe , par
M. Cardonne .
TROIS Arabes étant dans la cour du
Temple de la Mecque , diſputoient fur
la générosité & l'amitié, & ne pouvoient
convenir qui méritoit la préférence de
ceux qui parmi eux , donnoient alors les
plus grands exemples de vertu. Les uns
étoient pour Abdala , fils de Giafar , oncle
de Mahomet ; les autres pour Kaiz , fils
de Saad ; & d'autres pour Arabad , de la
Tribu d'As. Après avoir bien diſputé , ils
convinrent d'envoyer un ami d'Abdala
vers lui , un ami de Kaiz , & un ani
d'Arabad , pour les éprouver tous trois ,
& venir enfuite faire leur rapport à
l'Aſſemblée.
L'ami d'Abdala courut donc à lui , en
lui diſant fils de l'oncle de Mahomet, je
ſuis en voyage , & je manque de tout.
Abdala étoit fur ſon chameau chargé d'or
& de foie , en deſcend auſſi- tôt , lui donne
fon chameau , & s'en retourne à pied
dans fa maifon. د
Le ſecond alla s'adreſſer à ſon ami
OCTOBRE. 1776. 31
Kaiz , fils de Saad Kaiz dormoit ; un de
ſes domeſtiques demande au voyageur
ce qu'il defire ; le voyageur répond qu'il
eſt l'ami de Kaiz , & qu'il a beſoin de
fecours. Le domeſtique lui dit , je n'ofe
éveiller mon Maître , parce qu'il eſt trèsfatigué
depuis hier ; mais voilà de l'or ,
c'eſt tout ce que nous avons ici pour le
moment ; prenez ce chameau & cet efclave
, vous pouvez arriver chez vous
avec fûreté. Lorſque Kaiz fut éveillé , il
gronda fortement le domeſtique de n'avoir
pas donné autre choſe , & fe-r tout
de ne l'avoir pas éveillé ſur le champ.
Le troiſième , alla trouver l'ami d'Arabad
, de la Tribu d'As . Arabad étoit
aveugle , & il fortit de ſa maiſon appuyé
ſur deux eſclaves pour aller prier Dieu
au Temple de la Mecque ; dès qu'il eut
entendu la voix de l'ami , il lui dit : Je
n'ai pour tout bien que mes deux eſclaves
, je vous prie de les accepter , & de
les vendre , j'irai comme je pourrai au
Temple avec mon bâton, & le Dieu des
miſéricordes ſera plus généreux que noi :
adieu , foyez heureux .
Les trois Arabes étant revenus à l'Afſemblée
, racontèrent ce qui leur étoit
arrivé . On loua Abdala & Kaiz ; mais on
fut émerveillé d'Arabad .
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
On peut dire que les Arabes ont tou
jours eu des idées nobles & fublimes :
leurs Poëtes , les plus anciens de la terre ,
font inimitables par la richeſſede la poéſe
& de l'élévation des idées , ſurtout
de celles qui ont rapportà la nobleſſe ,à
la générofité de l'ame.
L'EMBARRAS D'UN JEUNE POETE.
Epitre.
vousqui m'inſpirez des goûts trop pleins de
charmes !
Souffrez qu'en votre ſein j'épanche mes alarmes ::
Du moins fi mes ennuis n'en ſont pas ſoulagés ,
Le coeur demon Ami les aura partagés.
Au ſortir du berceau , de poétique flamme
Une étincelle ardente a pénétré mon ame.
La lyre d'Apollon , ſous mes doigts enfantins,
Rendit même au hasard quelques ſons argentins ;
Mais ſi j'ai commencé de déployer mes ailes
Vers le ſéjour brillant des doetes Immortelles ,
C'eſt quedans vos diſcours mes eſprits éclairés.
Ont puiſé d'un goût ſain les germes épurés.
OCTOBRE. 1776. 33
Et que j'apprends ſous vous l'art charmant &
pénible
D'obtenir des beaux vers la palme incorruptible.
Par vos utiles ſoins , lorſque j'ai quelquefois
Modulé les accens de ma timide voix ,
Un travail obſtiné ſuppléant au génie ,
Afoumis ma penſée aux loix de l'harmonie ;
Et l'utile méthodea , d'un trop vaſte élan ,
Refferré les écarts dans les bornes d'un plan.
Des hommes immortels adoptés par Minerve ,
L'étude a conſtamment alimenté ma verve ;
Sur le tableaudu monde ayant fixé mes yeux ,
Je m'efforce de peindre &d'obſerver comme eux.
J'aurois pu trébucher ſur leur gliſſante route.
De mes fautes un jour m'auroient inſtruit , ſanss
doute ,
Le temps , l'expérience&mes réflexions :
Vos conſeilsm'ontvalu leurs tardives leçons..
Vous , qu'ils m'ont fait aimer avec idolâtrie !
Vous , vainqueur des ennuis du printemps de ma
vie!
Art trop puiſſant des vers ! j'approche enfin du
temps
Où la raiſon preſcrit des ſoins plus importans.
Pourquoi vous cultivai -je ? hélas ! je défeſpere
Qu'un travail différent ait le droit de me plaire..
Occupéde vous ſeul à chaque inſtant dujour
By
34 MERCURE DE FRANCE.
1
Je ſens trop qu'au barreau , laiſſant dormir la
cour ,
Rêveur , & me plongeant dans vos torrens fublimes
,
:
Au lieu de mes moyens j'aflemblerois des rimes ;
Que pour les Dieux d'Homere oubliant l'Eternel ,
D'un encens déplacé je ſouillerois l'autel ;
Qu'au champ d'honneur enfin , jaloux d'une autre
gloire ,
J'irois , loin du combat , célébrer la victoire.
Que faire ? que choiſir dans cette extrémité ?
Ou prendre à contre coeur un état reſpecté ,
Ou , bravant de l'oubli la triſte certitude ,
D'un talent pauvre & vil faire ma ſeule étude,
Ami ,je vous entends : vous m'allez reprocher
Le préjugé honteux qui ſemble me toucher.
Je fais que , hors du rang où le haſard le jette ,
Un mortel vertueux ne voit rien qu'il regrettes
Du véritable honneur poſlefleur établi ,
Quelqu'abaiflé qu'il ſoit , il n'eſt point avilis
Des enfans d'Apollon je connois la nobleſle.
Hélas! fi de nosjours la maligne foiblefle ,
Dont ſe repaît l'orgueil des vulgaires eſprits ,
Eſt de les accueillir d'un regard de mépris ,
La ſource en eſt dans eux , dans leurs haines
fatales ,
Ledémonde l'éloge& celui des cabales.
1.
OCTOBRE. 1776. 35
La baſleſſe des coeurs a rendu les talens ,
Et le rebut du Peuple & le jouet des Grands .
Le ſage cependant qui , loin de leurs intrigues ,
Sans ſervir ni former d'ambitieuſes brigues ,
Homme de tous les temps & non celui du jour ,
Chante en paix l'amitié , la nature & l'amour ,
A , ſans le mendier , le ſuffrage unanime ,
Et n'enchaîne pas moins le reſpect & l'eſtime.
:
Mais , quoi ! ces vains reſpects , qu'il n'obtient pas
toujours ,
De ſes pauvres deſtins ſoutiendront- ils le cours
On meurt ſouvent de faim avec beaucoup de
gloire ;
Et tel , dont les écrits vivront dans la mémoire ,
Donneroit volontiers , pour un ſeul des repas
Du Financier logé ſous ſon froid galetas ,
D'un art infructueux les ſavantes merveilles ,
Et le ſtérile honneur qui couronne ſes veilles .
Voilà quels tendres ſoins reviennent chaque jour
Dema ſenſible mere épouvanter l'amour.
Elle craint pour un fils ſans appui , ſans richeſſes ,
Le deſtin des rimeurs & fur tout leurs bafleſſes .
Contre ce fruit honteux de leurs triſtes beſoins ,
Ses leçons auroient dû la raſſurer au moins.
Ses leçons ! ah! ſur moi , ſur ma reconnoiffance,
1
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
" Qu'elle ade droits plus ſaints ,plus chers que ma
naiſſance !
L'exemple des vertus & le bienfait des moeurs ,
De l'eſprit & du goût les premieres lueurs ,
Qui brillent dans la nuit de mon ame indéciſe ,
Je lui dois trop, helas ! pour qu'à ſes loix ſoumiſe ,
Ma tendreſſe , à mon gré , récompenfat jamais
Sa conſtante amitié d'un ſeul de ſes bienfaits .
Il faut , il faut du moins lui conſacrer ma vie ,
Et feiner le bonheur ſur ſa trame embellic.
Je vais donc obéir , plier mes volontés
Au ſoin d'accumuler l'or & les dignités.
Je vais , me prodiguant à cet eſpoir frivole ,
Conſumer pour encens , aux piés de mon idole,
Les jours de mon printemps , ces jours fi précieux
Qu'en deplus chers travaux j'aurois occupé mieux;
La liberté , la paix , ces premiers biens du ſage ,
Et de jouir de moi le fuprême avantage,
Allons d'abord des Grands , flattant les paffions,
Mendier les dédains & les protections .
Oh! que j'aime bien mieux , Eſchyle de la France,
La romaine fierté de ta noble indigence !
Tes vers m'ont tout appris , cent fois je les ai luss
Jet'admire dans ceux , & t'admire encor plus
ΟΟΓΟBRE. 1776.
Dans l'aſyle modeſte où , folitaire & libre ,
Le peintre & le rival des Citoyens du Tibre ,
Ton génie indompté laiſloit aux Scudéris
Richelieu diſpenſer les bienfaits de Louis.
Tels on vit quelquefois ſous un climat ſauvage,
De ſuperbes courſiers , dédaignant l'eſclavage ,
Loin de l'homme, emportés au milieu des délerts,,
Souffrir plutôt la faim que ſes dons & fes fers .
Et je pourrois , au prix de ma ſublime attente ,
Acheter lâchement une chaîne éclatante !
Non... Mais , ma mere.Hélas ! elle parle ,&mon
coeur
Eſt glacéde remords , de honte&de terreur.
Je ne te retiens plus; fuis ta pente invincible.
A la voix du devoir , à la mienne inſenſible ,
Citoyen dédaigné , ſans biens& ſans emploi ,
Homme inutile au monde , à ta patrie , à toi ,
Libre de tous liens , tapi dans ta retraite ,
Fuis la terre indignée à qui peſe un Poëte..
Ah ! dites , mon Ami , pour la ſociété
Seroit- ce m'endormir dans l'inutilité ?
Du langage des Dieux l'interprête ſublime ,
Ne peut- il dans ſon art ſe renfermer ſans crime ?
Des mutuels devoirs , dont chaque homme eft lié
Eſt- il au milieu d'eux un canal obſtrué ?.
Semblableà ces grands lacs, de qui l'ondeafloupie
38 MERCURE DE FRANCE.
Retient , ſans aucun fruit , l'onde qui l'a groffie.
Sans doute ce n'eſt là qu'un trop injuſte arrêt ,
Par qui l'empire entier du goût qu'il proſcrivoit ,
Ne verroit plus compter au rang des foins utiles ,
Que le travail peſant qui rend nos champ fertiles ,
Ces arts vils & groſſiers n'exerçant que les mains ,
Et l'honorable emploi de juger les humains.
Mais quand ces lourds humains pourroient , avee
justice ,
De l'inutilité nous reprocher le vice ;
Quand Homere ou Tyrtée , allumant dans les
coeurs
De la gloire & de Mars les célestes ardeurs ;
Quand David ou Rouſſeau , ſur leur harpe immortelle
,
Exprimant les remords de l'ame criminelle ,
DuDieu qui nous forma célébrant les bienfaits ,
Et dirigeant vers lus nos chants & nos ſouhaits ;
Quanddu meilleur des Rois les vertus renaiſſantes,
O Voltaire ! à jamais ſous ton pinceau vivantes ;
Quand ſur la ſcene enfin Melpomene& fa foeur ,
Remuant à leur gré l'ame du ſpectateur ,
Le faiſant ſur lui- même ou s'indigner , ou rire ,
Et corrigeant ſes moeurs par un art qu'il admire ,
A l'Univers charmé ne ſerviroient de rien :
D'effacer cette tache il n'eſt plus dé moyens .
Ah! qu'il eſt de vertus encor à notre ufage!
OCTOBRE. 1776. 39
Et lorſque digne ami , lorſqu'époux tendre&fage,
Pere d'enfans nombreux, élevés par mes ſoins ,
Homme, du malheureux ſoulageant les beſoins ,
D'un coup d'oeil ſimple & vrai meſurant mes femblables,
Leurs vices , leur orgueil , leurs travaux milérables
,
Parlez ; aurai je tort , ſi , de moi ſatisfait ,
Pour la ſociété je crois avoir plus fait
Que le Traitant ſans moeurs , l'oiſif célibataire ,
Ou le fat revêtu d'un habit militaire ?
Allons ; du plus beau feu je me ſens embrâfer :
Que la barriere s'ouvre , & je vais tout ofer.
Aſſis au premier rang du Temple de Mémoire ,
J'allierai les vertus à l'éclat de la gloire.
Si cependant le ciel à mes foibles eſſais
Ferme l'étroit chemin qui conduit au ſuccès ,
(Et ne ſemble- t-il pas que dans l'âge où nous
ſommes ,
Lorſqu'il nous a fait naître après tant de grands
hommes ,
C'étoit pour nous abattre au pied de leurs autels ,
Non pour nous partager leurs lauriers immortels?)
Si , glanant ſans mérite aux champs qu'ils moifſonnerent
,
Quelques vils rejetons que leurs mains dédaignerent
40 MERCURE DE FRANCE..
Jedois , méconnoiſſant l'honneur , la vérité,.
Ramper dans la baſleſſe & dans l'obſcurité...
Cet avenir cruel me frappe , m'épouvante.
Doux & fragile eſpoir d'une audace mourante !
Gloire , vertus , bonheur , fantômes adorés !
Vous enchantiez mon ame & vous la déchirés.
Flottant fur une mer d'ennuis , d'inquiétudes,
Je tombe replongé dans mes incertitudes .
Voyageurs égarés dans une ſombre nuit ,
Echappés un inſtant à l'horreur qui vous fuit ,
Pour ne la retrouverque plus épouvantable ,
Votre forteſt plus doux que mon fort lamentable..
Vous, monAmi , vous tous, dont l'intrépide effort
Dompta le choc des vents qui m'écartent du port,
Prononcez (ur mon choix: vous m'avez pu connoître
:
Et fi de mes deſits , qui ſeront vains peut- être ,
Vous accuſez mon âge & ſes folles ardeurs ;
Si le mépris conftant des biens & des grandeurs ;
Si l'amour de l'étude , ah ! cet amour ſublime ,
Dont m'ont fait une loi ceux qui m'en font un
crime
,
Cet amour généreux qui ſuſpend ma douleur ,
Embellit ma jeuneſle & fuffit à mon coeurs
Si tous les fondemens de ma foible eſpérance,
Nedoivent pascharger la ſévere balance
OCTOBRE. 1776.
Oùvos mains peſeront des intérêts fi chers;
Je le dis en tremblant : jugez moi... fur mes vers.
ParM. dela Baume.
ODE ANACREONTIQUE .
Madame la Marquise D* L* P***
pour lejourdefa fête.
L'AMOUR , dans les bois de Cythere
Avec ſoin cultivoit un lis ;
Combien cette fleur étoit chere
Al'aimable enfant de Cypris !
Elle croiſſoit pour une fête
Que ce Dieu vouloit célébrer;
1devoit en orner la tête
De l'objet qu'il oſoit aimer.
La Soeurdu Dieu de la tendreſſe,
L'Amitié , trouvant cette fleur ,
De la cueillir elle s'empreſle ;
Mais l'Amour arrête la Scoeur.
C'eſt pour une Nymphe charmante,
Ditil , que je la cultivois :
Si tu la voyois ! elle enchante;
Pourelle je la réſervois.
42 MERCURE DE FRANCE.
Elle ſourit comme ma inere ,
Ses yeux peignent le ſentiment ;
Elle a le coeur d'une Bergere ,
Et de Vénus le port charmant :
C'eſt-elle qui m'a fait connoître
Queje ſuis le Dieu du plaiſir.
Sa belle bouche le fait naître ,
Et fon eſprit en fait jouir.
L'Amitié dit : Tu peins , mon Frere ,
L'objet dont je chéris les loix ;
Du coeur de celle qui t'eſt chere ;
Pour mon aſyle j'ai fait choix.
Laifle- moi donc offrir moi- même
Undon que tu rendrois douteux :
Plus je parois , plus elle m'aime ;
Maiscaches-toi pour plaire mieux.
L'Amour , avec un doux ſourire ,
A l'Amitié remit la fleur.
Je te l'apporte , ô ma Thémire !
Au nomde ſon aimable Soeur.
Tu ſais à quel excès je t'aime !
Je veux dans ce moment heureux
Sur ton coeur la placer moi-même ;
De l'Amitié ce ſont les voeux.
OCTOBRE. 1776 . 43
Idéesd'unejeune Provinciale nouvellement
arrivée à Paris.
QUEL monde ! quel ſéjour! ..... Ma curiolité
s'empare d'une foule d'objets qui
l'enchantent , & ne peut fe fixer fur aucun
: tant de beautés échappent à la
penſée.
1
Ah ! qu'étois - je avant d'habiter ces
lieux charmans ? Je vivois ; mais d'une
vie triſte monotone & languifante :
j'étois née pour connoître & pour fentir ,
& je m'ignorois moi même.
>
Peuple aimable , ſéjour enchanteur, recevez
le premier hommage des ſentimens
délicieux que vous m'inſpirez ; que ce
raviſſement qui pénètre mon ame ſe prolonge
juſqu'auterme de mes jours: & tout
ce que j'éprouve n'est qu'un illufion
agréable , mais trompeuſe , qu'elle me
trompe toujours ainſi , je lui devrai mon
bonheur.
Quelle étoit mon erreur , lorſque fub
juguée par la voix de la prévention , je
ne voyois , je ne concevoisrien au deffus
de ma patrie. Que j'étois alors aver
44 MERCURE DE FRANCE.
glée ! & combien n'ai je pas à rougir de
mon ignorance ! .....
Amour, fouverain maître de mon ame,
que je regrette,fur-tout, le temps que j'ai
perdu ſans te connoîtte ! J'étois à peine
fortie de l'enfance , que j'éprouvai l'irréfiſtible
beſoinde ſuivre tes loix. Des hommes
à grandes paſſions ſe préſentèrent à
mon coeur , & la gêne , la ſurveillance
tyrannique , la conſtance excédante , l'ennui
, leur fervirent de cortége : cette première
épreuve me fit craindre tes traits
fans troubler mon repos .... Dieu charmant
! oui , je commence à m'en appercevoir
; c'eſt ici , ce n'eſt qu'ici qu'on
peut te connoître & chérir tes douceurs !
Ta puiſſance eſt celle d'un enfant qui rit
& qui careſſe ; ta conſtance n'a de durée
que celle du plaiſir ; la jalouſie ne
mêle jamais ſes tourmens à tes faveurs
ineffables ; tu es icila ſuprême volupté ,
tu étois ailleurs un inſupportable eſclave !
Et toi , dont j'ai vu ſi ſouvent profaner
les autels , Dieu du goût , père des talens
&des graces , ton temple eſt ici par- tout;
je trouve à chaque pas des prodiges que
tu fais naître ; j'avois long temps fupçonné
ton exiſtence ; mais on ne m'offroit
de toi que des images défigurées , qui
OCTOBRE. 1776. 45
effaçoient de mon eſprit les impreffions
naturelles qui vouloient s'y graver. Chez
nous la fuffiſance & le ton des triffotins
étoit la marque du ſavoir ; la manière
de tout fronder , ſuppoſoir une ſupériorité
de jugement ; l'art de thabiller mefquinement
quelque vieille chanſonnette ,
étoit appellé par nos femmes le vrai talent
de la poéſie **.

• • •
De toutes les jouiſſances qui s'offrent ici
à mes deſirs , celle de pouvoir admirer
de près ce Monarque , l'amour & l'ami
de ſon peuple ; cette Souveraine , l'idole
& l'ornement de la nation , & tous ces
Héros qui les environnent , eſt la plus
délicieuſe ſans doute . O mes chèrs compatriotes
, quel eſt donc votre bonheur fi
vous ne goûtez point celui- ci ? Eh , Dieu !
peut- on être heureux & content lein de
tout ce qui nous eſt le plus cher ?
46 MERCURE DE FRANCE .
VERS adreffés à Madame la Marquise DE
SEGUR , Commandante en Franche-
Comté , par M. Gavinet, Commiſſaire
des poudres & Salpêtres ; à l'occafion
d'un feu d'artifice qu'il a eu l'honneur
de lui offrir lejour de Saint Louis.
Le viféclat du ſalpêtre enflammé ,
Dont un coeur citoyen vous préſente l'hommage ,
Malgré tous ſes efforts n'eſt qu'une foible image
Du ſentiment dont il eſt animé.
Ce ſentiment l'honore , ainſi qu'une Province
Qui fait apprécier l'heureux choix de ſon Prince,
Et goûter l'agrément de vivre ſous vos loix .
Je ſuis témoin qu'il n'eſt point de Comtois ,
Dont le coeur empreſlé de vous ſuivre à la trace ,
Ne vous diſe des yeux , au défaut de la voix ,
Quels droits vous ajoutez à ceux de votre place.
ОСГОВRE, 1776 . 47
VERS à Mesdames LOUIS * & TRIAL ,
fur l'Opéra de Fleur d'Epine.
SAVANTE Muſe de la Seine ,
Belle Louis , quel Dieu ſait t'inſpirer tes airs ?
Non , la muſe de Mitylene
Ne putjamais former d'auſſi brillans concerts.
Et toi , dont les talens embelliſlent Thalie !
Toi , dont la voix touchante exprime la candeur ,
O Trial ! Actrice chérie ,
Apprends-moi par quelle magie
Tu charmes à la fois & l'oreille & le coeur ?
Vous cuffiez toutes deux vaincu l'Amant rebelle
Quitintlong-temps Sapho captive ſous ſa loi :
Louis dans l'art de peindre, eſt bien au-deſſusd'elle;
Sapho , belle Trial , chantoit moins bien que toi.
ParM. D.
Louanges d'Auguste & de Régulus. Ode
imitée d'Horace .
Coelo tonantem , &c.
JUPITER lance ton tonnerre ;
Les Dieux ſoumis ſuivent ſes loix ;
*Auteur de la muſique de Fleur d'Epine.
*8 MERCURE DE FRANCE.
>
Céfar eſt le Dieu de la terre ,
Il la loumet par les exploits .
Le Parthe à genoux le ſupplie ,
Lefarouche Breton ſe plie
Aujoug qu'il impole aux vaincus,
Et leur défaite entiere & prompte
Ajamais réparé la honte
Dela défaite de Craflus .
Ogloire indignement flétrie!
Rome avoit vu des Citoyens ,
Loin de leur auguſte patrie ,
Se forger de honteux liens ;
Epris de flammes étrangeres ,
Ilss'étoient chorſis des beaux-peres
Chez nos barbares ennemis ;
Croirat -on qu'un Romain né libre ,
Ait pu , loin des rives du Tybre ,
Ramperen eſclave ſoumis?
Voilà ce qu'aufond de ſon ame
Jadis prévoyoit Régulus ,
Quand lui teul d'une paix infâme
Confeilla le noble refus .
aPérifle , diſoit ce grand homme ,
Des foldats indignes de Rome !
Quelle honte , Dieux immorrels !
J'ai vu leurs bras chargés de chaînes ,
J'ai
OCTOBRE . 1776 . 49
>>J'ai vu les dépouilles Romaines
> De l'Afrique orner les autels.
1
1
>>Offert en tribut à Carthage ,
>>Votre or vous rendra vos toldais;
>>Mais vous rendra-t-il le courage
Qu'ils n'ont point eu dans les combats ?
>>Comme la laine une fois teinte ,
>> L'ame une fois de vice empreinte ,
>>N'aura plus ſon premier éclat ;
>>Par ces rançons Rome ternic ,
> Joint la perte à l'ighominie ,
>>Et détruit doublement l'Etat .
>>Lorſqu'on verra les faons timides
Braver leChafleur dans lesbois, 3כ
3
>>L'honneur pourra rendre intrépides
>>Ceux qui méconnurent ſavoix:
>>Ceux qui , lauvant par l'eſclavage
>>Leurs jours qu'eût ſauvéleurcourage,
Ont le coeur & les bras Aétris...
>>Triomphe! ſuperbe ennemie ,
>> Puiſqu'à la fin notre infamic
Vat Elever ſur nosdébris .
In diet
it: & fon regard farouche,
Peiguant lahonte&la fureur,
Exprimoitbienmieux que la bouche
1. Vol. C
ز
so
MERCURE DE FRANCE.
Ledéſeſpoirde ſon grand coeur ;
Comme indignede leurs tendreſſes ,
Semain repouſſoit les careſſes
Deſon épouſe&de ſes fils ;
Mais ſon frontdevint plus tranquille
Lorſqu'il vit le Sénat docile
Aſeshéroïques avis.
Cependant Carthage indignée
Lui préparoit d'affreux tourmens ;
Rome envain de larmes baignée ,
Vouloit dégager les fermens;
Tranquille & ferme il quitta Rome ;
Etl'on eût dir que ce grandhomme
S'en alloit au ſeindu repos ,
Dans quelque retraite riante ,
Près de Vénafre ou de Tarente ,
Sedélaſſer de ſes travaux.
ParM. L. R.
Le mot de la première Enigme du
volume précédent eſt Miroir; celui de
la ſeconde est le Temps; celui de la
troiſième est le Jeu des quilles. Le mot
du premier Logogryphe eſt Serpent(ani
OCTOBRE. 1776.
mal) & Serpent (inſtrument) ; celui du
ſecond eſt le Muſe , où l'on trouve mus ;
celui du troiſième eſt Roſée , où ſe trouve
rofe & ofe.
ÉNIGME.
Je défendoisjadis les remparts de vos villes :
Le canon a rendu mes ſecours moins utiles ,
Et Mars ne m'admet plus en ſes nobles travaux:
J'embelliflois autrefois vos châteaux ;
Vos Vitruves François , devenus plus habiles ,
M'éloignent à préſent de ces palais tranquilles
Où vous allez , au milieu des étés,
Oublier les ennuis des cours &des cités.
Dans vos Temples pourtant l'on me conſerve
encore.
Le noble campagnard , qui me chérit toujours ,
M'emploie auſſi , mais dans ſes baſles- cours ,
Pour loger les oiſeaux qu'attelent les Amours
Au char de laBeauté qu'à Cythere on adore.
ParM. Louis Guilbaut.
Cij
52) MERCURE DE FRANCE.
J
AUTRE.
Eme vante d'avoir une noble origine ,
J'habire aflez ſouvent les champs que j'embellis ;
Prèsde moiCélimene , amoureuſe & chagrine ,
Se plaît à ſoupirer en ſecret ſes ennuis.
Elle croitque ma voix murmure de ſa peine ;..
Que ne puis-je d'un mot diſſiper ſon erreur !
Loin d'elle malgré moi , l'affreux deſtin m'entraîne
,
Quoiqu'en obéiſlant j'accuſe ſa rigueur.
ParM.le Méteyer.
J
AUTRE.
E dois mon être à l'induſtrie :
Au ſeul gré du goût qui varie ,
Soumis aux loir de la parure ,
L'on me fait changer de ſtructure.
Par un fort juſqu'à nous conſervé d'âge en âge ,
Au ſexe& chez les Turcs je ne ſuis point d'uſage.
Pour te mieux annoncer qui je ſuis , cher Lecteur ,
Monnom fert à donner un grandtitre d'honneur.
ParM. Borias , de Tours.
OCTOBRE. 1776 . 153
LOGOGRYPHE.
UnDieu qu'on crut redoutable ,
Jadis medonna lejour :
Je lui devins agréable ,
Je le ſervois en amour.
Mon pere , par ſa dépenſe ,
Me laiſſa , dans l'indigence ,
Pour tout bien un instrument,
Qu'un frere un peu trop barbare ,
Envers l'imprudent Icare ,
Me vola perfidemment.
J'eus recours à l'éloquence ,
Mais on a maigre pitance
Quand l'eſprit eſt notre argent :
Donc , pour réparerma perte ,
Comme je ſuis très -alette ,
Je me fis courier volant :
C'eſt dans cegrade honorable
Qu'auprès des Dieux de la fable
J'ai vécu joyeuſement ;
Jevis finirleur empire ,
Etmon fort en devint pito,
L'Univers me méprifant.
Enfin mon bonheur en France
A fixé ma réſidence
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
Chez un célebre Savant ,
D'où pour plus d'une contrée,
Ame voir plus emprefléc ,
Je pars ſeize fois par an.
Oui , tu me connois ſans doute,
Mais , ami Lecteur , écoute ,
Il te reſte à deviner;
Aux jambes ſij'ai des ailes ,
Si ma têtea les pareilles ,
J'ai des pieds pour cheminer:
Plus de fix ornent mon être ;
Si tu les faifois paroître
Devant toi diverſement ,
Tu pourrois voir note Antique
Qui dans les airs de muſique
Eleve ou baifle le chant ;
Et , ſous autre point de vue ,
Lire ce qu'offre une rue
Aux yeux de chaque paſſant ,
Choſe qu'intérêt fit naître ,
Etqu'on verroit diſparoître
Dansbiendes lieux à l'inſtant ,
Si le plus heureux prodige
Nous guériſſoit d'un preftige
Qui va toujours augmentant
En combinant , vois encore
Ceque la moindre pécore
Atout auffi bien que toi;
OCTOBRE. 1776. 53
Unélément fort perfide ,
Où ſouvent maint intrépide
Eprouva la dure loi ;
Lis une douce aventure
Qu'on doit plus à la nature
Qu'à l'homme le plus ſavant ;
Haſard malheureux, peut être,
Puiſqu'il fait ſouvent paroître
Profond un grand ignorant.
Enfin mon tout te préſente
Ce qui ſert à main ſavante
Pour la guériſon d'un mal
Qui , dans le fiecle où nous lommes ,
Eſt , pour lemalheur des hommes ,
Devenu très- général .
ParM. de Lozieres fils , àArgentas.
AUTRE.
ILL faut pour metrouver entier que l'on s'apprête,
Lecteur,à me chercher dans les endroits bourbeux;
Ou , fi tu l'aimes mieux ,
Vite coupe ma tête
Etje ſuisdans les cieux.
ParM. Gazil , fils.
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
PARI
AUTRE.
moi tout prend un tour nouveau ;
Je dois le jour à l'induſtrie ,
Mes enfans font la ſymmétrie ,
L'alignement & le niveau.
Sans égard pour le bien qu'en tout temps je procure
,
Qu'on fouilledans mon ſein , qu'on m'arrache le
coeur ,
Qu'on faſſedeux moitiés de ma foible ſtructure ;
Dansl'une l'on verra la trompe d'un Chafleur ,
Dans l'autre l'élément qui ſoutient la nature.
ParM. Lavielle , deDax.
ROMANCE d'Ifaïe le Trifte. Bibliothèque
des Romans, Mai 1776 , page 83 .
Vous qui d'amour ſentez la douce flamme ,
Savez combien l'amour est grand tourment ;
Ordès long-temps bien l'éprouve mon ame ,
Loindecelui que jevais reclamant.
Eſt- il au monde ou Guerroyeur ou Dame
Qui n'ait ouï le nom de mon Amant ?
ROMANCE
d'Isaïe leTriste'
Bib.des Romane may 1776.
Pianoforte.
Adagio.
Chant.
Basse.
Vous qui dizmoursenter ladouce
flame,Scavez combien l'absence est
grandtourment: Or des longtems bien
eprouveen mon ame loin de celaquejev
ΦΙ
Po
σ
reclamant est ilaumonde ou oueroyeur ou
Damequi
FP
8
inn'ait qui lenomdemon amar.
2P
OCTOBRE. 1776. $7
Lorſqu'on apprend qu'une villeeſt réduite ,
Qu'un fier Géant en deux eſt pourfendu ,
Qu'un (cul amistoute une armée en fuite ,
Qu'un grand liongit ſurterre étendu:
C'est mon Amant qu'on nomme tout de ſuite,
Atellegloire autre cut- il prétendu?
Qui mieux que lui (ait ſignaler fonzele
Et les Payens tuer ou convertir ?
Qui pourroit mieux obtenir d'un Belle
Palme d'amour ou roſe de plaifir ?
Qui défend mieux l'honneur d'une pucelle ,
Et,s'il le veut, qui peut mieux le ravir ?
Ale chercher ſi jepaffe ma vie ,
Si le chanter eſt monplus doux labeur ,
Peut-on avoir plus noblefantaisie ?
Peut-on choir plus aimable vainqueurt
Siparmi vous eſt mon cher Ifaïe ,
Ah ! rendez-moi le maître de mon coeur.
Lesparoles font d'un Homme de qualité, bien
connu parfes connoiſſances & par son goût. La
muſique est d'unejeune Demoiselle , très distinguée
Parfes talens.
C
38 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
L'Erreur d'un moment , traduit de l'Anglois
par Madame ***. Vol. in- 12 .
A Paris , chez Demonville , rue Saint
Severin , aux Armes de Dombes. Prix
1 liv. 16 f. br.
Ce roman eſt dans la forme épiſtolaire.
Aſton , jeune homme aimable , qui a des
moeurs honnêtes , un coeur ſenſible & vertueux
, mais dont la vertu , non encore
miſe à l'épreuve , ignore le danger des
paffions , fait part à un ami expérimenté
des ſentimens que lui inſpire une femme
refpestable , dont il nous trace ce portrait
dans ſes lettres. Aſton eſt à la campagne
, auprès d'un oncle infirme qui a
beſoin des ſecours de ſon neveu. « Le plus
>> proche voiſin de mon oncle , écrit- il ,
> au Colonel Blanchard , ſon ami , eſt
- M. Freemer , homme de ſens & d'un
>> efprit aimable. Sa femme , qui ne lui
>> cede en rien , ni pour la raiſon , ni
>>pour les agrémens , n'eſt point ce qu'on
→appelle une beauté ; c'eſt de ces femOCTOBRE.
1776. 59
> mes qui , comme l'a dit Monteſquieu ,
> ont mille manières de charmer , pour
» une qui leur manque. Les belles fem-
> mes ſont communément trop vaines ,
» mais celles qui ſe défient de leurs avany
- tages perſonnels , s'efforcent d'y ſup-
> pléer par des graces enchantereſſes , &
» manquent rarement de plaire. Ces ai-
• mables gens ont chez eux une certaine
• Miff Townsend , qui eſt l'amie de
>> Madame Freemer. Vous ſavez , Geor-
» ge , comment ſe traite l'amitié entre
• les femmes. Cette fille eſt jolie ; c'eſt
> tout ce que je puis vous en dire. Peut
➡ être ma froideur vient elle de ſes avan-
>> ces , avances que je dois à la pro-
> chaine perſpective de la mort de mon
> oncle ; mais malheur à ſes eſpérances ,
» ſi jamais elle les fonde fur moi. J'ai
>>toujours eu de l'averſion pour les co-
>>quettes aux allures mâles.
> Freemer eſt d'un caractère charmant;
> il gagne dans une liaiſon plus intime.
»Nous avons contracté enſemble une
>> amitié qui doit durer autant que no-
>> tre vie. Je ne m'étonne plus que ſa
>> femme l'aime ſipaſſionnement ; plus on
>> le connoît , plus on l'eſtime. Il eſt né
>>bon , généreux , bienfaiſant ; fa poli-
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
» teffe eft aitée , ſa ſenſibilité eſt douce :
» à la vérité, ſa figure n'eſt pas attrayan-
» te ; mais n'est-ce pas une preuve de dé.
ود licatefle dans ſa femme, que que de l'ai-
» mer uniquement pour les qualités de
>>fon ame. Je la trouve infiniment refof
رد
»
pectable , ne ffûût-ce que par ſon choix.
Cette petite envieuſe d'Henriette eft
>> bien loin d'égaler Madame Freemer ;
ככ jamais , j'oſe le dire , elle ne montrera
» tant de difcernement. Si je veux l'en
>> croire , elle m'honore de ſes bonnes
>> graces; mais c'eſt ma fortune qu'elle
>> diftingue par- deffus tout. Sans être ce
cette fille a "
ود
לכ
qu'on appelle une
1
folle ,
» l'efprit très -frivole . J'avoue cependant
» que ſi je n'euffe pas vu Madame Free-
» mer , j'aurois pu prendre du goût pour
Henriette. Elle nemmanque point d'agré-
» mens : fes traits fort réguliers font re-
» levés par un bean teint, & fa taille eſt
>> très- élégante . Madame Freemer n'a
>> point tous ces avantages , mais on
>> trouve un plaifir inexprimable à la re-
>>>garder , & l'expreffion de toute fa fi-
>> gure eſtenchantereſſe. Henriette, avec la
>> ſymmetrie faftidieuſe de ſes traits , n'eſt
>>rien auprès de fon amie. Madame
>> Freemer non- feulement une raifon a
OCTOBRE 1776. 61
>>très-éclairée , mais encore de la fi-
» neffe & du piquant dans les idées; fon
> eſprit enjoué eſt accompagné d'un ton
ود
עמ
>
li naif , qu'on aime ſon badinage , loin
» de le craindre. Je ne connois point de
>> femme dont la converſation foit fi
charmante , & qui répande autant d'intérêt
& d'agrément ſur les matières
>>mêmes les plus arides. Preſque toutes
>> les femmes ne ſavent que médire ,
>> leurs connoiſſances , leurs amis même
>>font facrifiés au plaisir de montrer de
>>l'eſprit. Ce babil inſenſe vient d'une
* mauvaiſe éducation; auſſi le paient-
+
elles cher à leur entrée dans le monde.
» Près de Madame Freemer , les heures
» s'écoulent ſans qu'on s'en apperçoive ,
*& je ne la quitte jamais fans une peine
> inexprimable . Doit- on s'étonner que
>> fon mari l'ainse éperdument ? Quelle
>>fociété pourroit valoir celle de cette
» ainable femme ? Je ne parle point de
> ſes charmes perſonnels , plus que fuf-
> fiſans pour fixer les defirs d'un homme ;
>>mais elle est la première de ſon ſexe
• pour aimer ſes devoirs & pour lesbien
>> remplir. L'homme qui négligeroit une
> pareille femme ſeroit bien ennemi de
fon repos "
رد
62 MERCURE DE FRANCE.
Aſton n'écrit plus à ſon confident fans
ſe répandre en louanges ſur Madame
Freemer; on voit même qu'il ſe complaît
dans cet entretien , & que c'eſt le coeur
qui lui dicte tout les ſentimens qu'il exprime
dans ſes lettres. Le Colonel frémit
pour ſon ami des progrès de cette
paſſion. Il ne lui diſſimule point les dangers
qu'il court , il lui préſente les motifs
les plus puiſſans pour ne plus fréquenter
une maiſon où ſa paflion peut
porter le trouble & le déſordre. Afton
reconnoît dans ces conſeils la voix de
l'amitié , & veut lui obéir. Il eſt dans
cette réſolution , lorſque Freemer lui fait
part qu'il vient d'être nommé Secrétaire
d'ambaſſade , place qu'il n'a acceptée que
pour procurer par la ſuite un fort plus
heureux à ſa chère épouſe. L'imprudent
recommande cette épouſe aujeune Afton;
il le ſollicite même d'employer les ſoins
de l'amitié pour rendre à Madame Freemer
l'absence d'un époux qu'elle aime ,
moins pénible. Que devoit faire alors
Afton , c'étoit de refuſer cette commiffiondangereuſe
? Il ne ſe diſſimule point
ce devoir; mais qu'un amant eſt ingénieux
à trouver des raiſons pour favorifer
lapaffion qui le ſlatte ! « Si Freemer me
:
OCTOBRE. 1776. 63
faiſoit juſtice, écrit il à ſon ami , je
>> ſerois le ſeul homme qu'il devroit
>> bannir , chaſſer de ſa maiſon. Je ne
>> puis cependant ni l'avertir de ſon im-
>> prudence , ni renoncer à cette précieu-
>>ſe marque de ſon eſtime; je ſerois
>>auſſi fou que lui ſi je découvrois les vé-
>> ritables motifs de mon refus , & fans
» cela , comment le juſtifier ? Quelle
>> confiance il me montre ! Hélas! &que
>>je la mérite peu ! Mais que penſera- t-il
>>de moi , ſi je rejette ſa prière ? Point
> d'excuſe valable près de lui : il me regar-
>> dera comme un homme dur , ingrat ,
>> inſenſible à l'affliction de la plus
>>>aimable des femmes . Non , Geor-
» ge , je n'y puis conſentir; je veux ,
>> en acceptant la diſtinction dont il
» m'honore , juſtifier toutes ſes préven
>> tions en ma faveur. Je ſerai toujours
» ſon ami , toujours celui de ſa femme :
> mon affection pour elle ſera celle d'un
>>frère : je la protégerai; mes ſoins n'au-
>> ront que fon bonheur pour objet, & je
>> n'ai plus d'autre defir que de lui prou-
» ver , par ma conduite , que je ſuis
>> digne de la confiance de fon mari . Eh !
>>*pourquoi me refuſerois-je à cette conis
fiance ? Ne ſuis - je pas un honnête
64 MERCURE DE FRANCE.
>>homme ? Ce n'eſt après tour qu'une
" dette qu'il me paie.Jamais, ſans doute,
>>ni ines regards , ni mes actions n'ont
» découvert à Freemer le ſecret de mon
>> coeur. Peut être , mon ami , ne fuis-
>>je pas auffi coupable que je le penfois
» moi même. Ne vous eft il jamais ar-
» rivé de vous croire amoureux , fans
>> l'être en effet ? Bien des gens , plus
>> ſages que vous & moi , ont eu une pa-
>> reille manie. Enfin , pour ne vous pas
>> ennuyer plus long-temps , je vous dirai
que j'ai pris mon parti , & que j'irai
• moi même en perſonne porter une ré-
>>ponſe à mon ami : mandez moi cepen-
" dant , George , ce que vous penſez de
>>cette étrange ſituation.
>>Vous êtes perdu , tout-à-fait perdu ,
>> lui répond le Colonel Blanchard ; ne
quittez plus la chambre de votre oncle ,
>> ou venez ſur le champ chez moi. Pour-
» rez- vous hésiter un moment ? Il eſt
>> bien queſtion de ſavoir fi vous aimez
>> ou vous n'aimez pas ; fuyez , vous dis-
>> je , ſi vous êtes réellement amoureux
> de la femme de votre ami ; l'office de
>> confolateur est trop dangereux pour
» vous ; & fi votre coeur eſt libre , une
* familiarité trop intime peut vouscom
OCTOBRE. 1776. 65
:
1
>>duire tous les deux à des fautes irrépa-
>> rables. Que de gens, d'abord inno-
> cens des crimes dont on les accuſoit ,
>> ont fini par s'en rendre coupables !
>> Partez , je vous le répete , pendant qu'il
>en eſt temps encore. Vous trouverez
>> affez de femmes aimables , & plus bel-
>> les que Madame Freemer ; des fem-
>> mes à qui vous pourrez adreffer vos
> veux , fans compromettre l'honneur
» d'un mari . Si vous ne venez prompte-
> ment , je croirai qu'il n'y a rien au
>> monde qui puiſſe empêcher votre perte.
J'en excepte pourtant Madame Free-
» mer. Sage coinme vous me la repré-
» lentez , la vertu peut repouffer vos at-
> taques , & vous ôter tout eſpoir. Son-
» gez y bien , Afton , un pas de plus va
>> yous rendre le plus abject , le plus
>>odieux de tous les honomes. Trop de
>> féverité n'a jamais été mon défaut. Je
>>paſſe volontiers que l'on ait du goût
>>pour les femmes , qu'aucun devoir
» n'engage ; mais l'adultère me fem-
» ble un crime énorme plus que le meur-
» tre même. Vous frémiſſez fans dou-
> te àm'entendre parler. Eh! que ſeroit-
>> ce donc , fi vous vous en rendiez cou-
>>pable ? Souvenez vous qu'une fois cri-
» minel , c'eſt en vain qu'on voudroit
66 MERCURE DE FRANCE:
> racheter ſon innocence. Quoi ! trahi-
>>>rez- vous donc l'homme honnête &
>> confiant qui s'eſt laiſſe ſéduire aux ap-
>> parences de votre amitié ? Détruirez-
>> vous à jamais le repos de la femme
>>que vous croyez aimer avec tant de
>> tendreſſe ? Vous l'admirez , vous l'ef-
» timez , dites-vous, &vous voulez lui
» ravir cette vertu qui fait l'objet de
>> votre adoration ; vous voulez la rendre
>> mépriſable à ſes yeux ,aux vôtres mê-
>> me , & riſquer de la haïr , après l'avoir
» tant aimée ? »
La morale du Colonel Blanchard n'eſt
que celle de toute ame honnête. Dans
une autre lettre il conſeille à ſon ami ,
de ſe marier , pour le dérober à ſon
fol amour. « Croyez - m'en , épouſez
>> Henriette : vous dites qu'elle eſt folle ,
>> qu'elle vous aime éperduement ; que
>> demandez-vous davantage ? J'ai tou-
>> jours entendu dire , qu'en fait de ma-
» riage , la femme qui choiſit un hom-
» me , le rend plus heureux que celle
»qu'il ſe choiſiroit lui-même. Laiſſez
>> Madame Freemer attendre le retour
>> d'un époux qui mérite toute ſa fidé-
» lité. »
Afton rejette bien-loin toute idée de
mariage ; quel attachement pourroit l'in
OCTOBRE. 1776. 67
téreſſer plus que celui qui l'occupe ace
tuellement ; mais craignant de perdre
l'eftime de ſon ami , il s'efforce de lui
perfuader que ſes liaiſons avec Madame
Freemer lui font preſcrites par une extrême
amitié , qui , dit-il , n'est pas défendue
entre un homme & une femme.
Cet ami lui répond avec autant de franchiſe
que de fermeté : Loin d'adopter
>> vos idées ſur l'amitié entre les deux
>> ſexes , je ſoutiens qu'elle ne peut être
>>innocente , à moins que la femme n'ait
> plus de foixante ans ; encore une Ni-
» non , une M *** , & tant d'autres
>> prouveroient que l'on ne peut guères
>> fixerle momentoù finitl'âge de l'amour
>>chez les femmes. Il y en atant de vieil.
>> les dans le monde qui ont encore les
>> paſſions de la jeuneſſe ! Madame Free-
» mer , de votre propre aveu , avec les
>> graces qu'elle tient de la nature , une
>> raiſon éclairée , & les charmes de fon
>> eſprit , eſt plus faite pour inſpirer des
>> deſirs , que la plus belle de ſon ſexe ;
»& c'eſt avec une pareille femme que
>>vous prétendez former une innocente
>> amitié ! Quelle abſurdité ! encore une
» fois , réfléchiffez fur votre folie , avant
>> qu'il ſoit trop tard , & fongez que plus
63 MERCURE DE FRANCE.
>>vous avez d'amour , & plus vous au-
>> tez de remords . Madame Freemer ne
voit pas le danger que vous lui faites
>> couriirt , ou bien je me défie de ta vertu.
>>Dans ces deux ſuppoſitions ,l'honneur ,
>&même votre romaneſque amitié vous
>>font un devoirde l'en garantir. Les fem-
>>mes ontengénérallespaſſions violentes,
»& ſont ſujettes aux mêmes foibleſſes
> que nous. La nature nous a donné le
" courage pour les protéger , & l'huma
nité , la confcience nous en font une
- obligation indiſpenſable. Unjour vien-
» dra , peut être , où vous vous repenti-
>> cez d'avoir mépriſé les utiles conſeils
d'un véritable ami. » Cette prédiction
ne tarda point malheureuſement à s'accomplir.
Afton, emporté par le defir de
la paffion , oublie ce qu'il doit à la
femme qu'il eſtimpit le plus , à la confiance
de l'honnête Freemer , à lui-même.
Madame Freemer nous eft ici repréſentée
auffi foible que ſon amant , & non
moins criminelle. Sa première faute eſt
de n'avoir pas éloigné d'elle pour toujours
le jeune Afton , lorſque la première
fois il lui fit l'aveu de ſes tendres ſentimens.
Une femme mariée qui écoute
fans colère une pareille déclaration , et
OCTOBRE. 1776. 69
déjà coupable ; &dès ce moment , il eſt
aifé de prévoir ſa prochaine défaite .
Cependant le lecteur qui connoît les remords
de cette épousé infidèle , qui voit
fon trouble , ſon agitation , qui apprend
l'eſpèce de conſomption où l'a jetée le
chagrin d'avoir trahi l'honneur , la vettu ,
un mari , uniquement occupé du bonheur
de fon épouse , ne peut s'empêcher
de s'intéretler au fort de cette femme.
Pourra-t-il inême ſe diſpenſer de répandre
quelques larmes ſur le malheureux
Afton? Cet infortune jeune homme , en
proie aux ennuis les plas cuifans , ne
peut plus vivre avec lui-même, il ſe
reproche ſans ceſſe d'avoir abuſé de la
confiance d'un ami , pour caufer la mort
de la feule femme qu'il aimoit , qu'il
eſtimoit. Afton , ſoit par vanité , foit
pout cacher le vrai motif de ſes affiduités
auprès de Madame Freemer , avoit
entretenu l'inclination que lui marquoit
peut-être indifcrétement l'aimable Henriette
qui vivoit avec Madame Freemer.
Goupable de la mort de cette femme ,
il ne veut point que l'on puiffe encore
l'accufer d'avoir abufé de l'ingénuité
d'une jeune fille honnête & bien élevée :
itl'épouse; mais toujours agité par fes
1. MERCURE DE FRANCE.
premiers remords , & ne pouvant foutenir
la préſence de l'ami qu'il a fi indignement
trahi , ſa tête ſe trouble , &
dans l'accès d'une noire mélancolie , il
ſe tue d'un coup de piſtolet. Plus de paix
fur la terre pour l'homme qui a fait le
malheur , ne fût-ce que d'une ſeule créature.
Ce roman eſt écrit purement & avec
intérêt. Les ſituations en ſont peu variées,
mais celles qu'il préſente peuvent être
regardées comme de bonnes études du
coeur humain , faites d'après un jeune
homme ardent , paſſionné , qui , rempli
de l'enthousiasme de la vertu , fuccombe
en frémiſſant à des penchans funeſtes ,
vainement combattus.
Des réflexions ſur l'éducation des enfans
, ne paroîtront point déplacées à la
têre de ce roman moral . « Hâtons-nous ,
>> dit l'Auteur , en adreſſant la parole
aux pères & mères , hâtons-nous de
>>développer dans le coeur des enfans le
>> germe précieux que la nature y a dépofé,
cet heureux germe de ſenſibilité ,
* fource de toutes les joies de la vie ,
> ſans doute auſſi de ſes peines... Mais ,
>> quelle eſt l'ame honnête qui voulût
>> repouſſer loin d'elle cette tendre com
OCTOBRE. 1776. 71
>> miſération qui l'identifie en quelque
»manière au fort des infortunes ? Que
>les enfans ſachent aimer , ils crain-
>> dront bientôt de déplaire aux objets de
>> leur affection; la crainte doit ſuivre
>>l'amour , & non le devancer. Quelle
>> idée plus fublime & plus confolante à
>>la fois , que celle de la divinité ſous
>> l'image d'un bon père ! Que l'enfance
>> timide , ingénue , enviſage Dieu ſous
>>cet aſpect , il lui ſera facile alors de
> chérir & de révérer ſes loix . J'ai vu
>> des enfans , à peine âgés de quatre ans ,
> verſer des torrens de larmes , jeter des
>> cris de déſeſpoir au ſeul refus d'une
>> careſſe de leur père ou de leur mère ;
>> ils auroient tous la même ſenſibilité ,
>> fi l'on ſavoit l'exciter & l'entretenir.
»Hélas! ces tendres rejetons n'auroient
» beſoin , pour s'élever & proſpérer ,
>> que des ſucs nourriciers de la terre , &
>> de la roſée bénigne du ciel ! Pourquoi
>> donc tonner au-deſſus de leur tête ?
» Pourquoi Aétrir , deſſecher dès la pre-
>> mière aurore , le plus charmant ou-
>> vrage de la nature ? C'eſt dans l'ame
>>candide des enfans qu'elle ſe complaît
>> à graver ſes traits ineffaçables , ces
> traits que nous ne défigurons que trop
72 MERCURE DE FRANCE.
>> ſouvent , en y appofant le ſceau de la
»cranite , éternelle & funette empreinte
>>de l'esclavage. Imitons plutôt la fage&
>>bienfaifante nature ; elle offre d'abord
ود
e
l'aliment le plus doux à l'eftomac dé-
>>bile de l'enfant ; eh', n'est-ce pas nous
>>indiquer l'eſpèce de nouriture qui con-
>> vient à ſon aine ? C'eſt de miel &
>> de lait qu'il faudroit la pétrir. Quelle
barbarie , de les effaroucher , ces êtres
fenfibles & innocens, par les épouvan-
>> tails hideux du crime! Du crime ! ... Ce
5 mot est-il fait pour les oreilles de l'en.
>>fance , & feroit - on ſi coupable , en
veri és
»
טמ effet , de jeter voile fut des
terribles , du mmooiinnss juſqu'à l'âge où le
torrent impétueux des pallions a beſoin
>>de digues puiſſantes ? &c.
Ces maximes d'éducation intéreſſantes
par elles mêmes & par le ſentiment qui
les a dictées , feront adoptées de tous les
peres & mères que Pindolence ou le goût
de la diffipation n'empêchent pas de
prendre foin de l'éducation de leurs en
fans.
L
Anecdotes des Beaux - Arts, contenant
tout ce que la peinture , la ſculpture ,
la gravure , l'architecture , la littéra
ture
C
OCTOBRE. 1776. 75
:
ture , la muſique , &c. , & la vie des
Artiſtes offrent de plus curieux & de
plus piquant chez tous les Peuples du
monde , depuis l'origine de ces différens
atts juſqu'à nos jours ; Ouvrage
qui facilite d'une manière auſſi inſtructive
qu'amuſante , la connoiſſance des
arts , en trace les progrès & la déca.
dence parmi les Nations qui les ont
cultivées ; & dans lequel on trouve un
grand nombre de traits intéreſſans qui
n'avoient point encore été publiés ;
avec des notes hiſtoriques & critiques
, & des tables raiſonnées , où
l'on apprécie en peu de mots les Artiſtes
& les Auteurs dont on a rapporté
les anecdotes . Par M. *** . 2 volumes
in-8 °. rel . 12 livres. A Paris , chez
Baftien , Libraire , rue du Petit Lion ,
Fauxb . St Germain .
Il neparoît encore que les deux premiers
volumes de cette ample collection . Ces
volumes comprennent les anecdotes ou
faits hiſtoriques relatifs à la peinture , &
une partie de ceux qui regardent la ſculpture.
Voici le plan que l'Auteur a ſuivi
dans les deux volumes que nous annonçons.
Il commence par donner les faits
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
ou les traits hiſtoriques qui regardent
l'art en général . L'ancienneté de la peinture
, ſon origine , les honneurs que lui
ont accordés les Grecs , le peuple de la
terre le plus ſenſible à l'impreſſion du
beau ; les progrès de la peinture chez les
différens peuples, pluſieurs de ſes effets
finguliers ; des anecdotes fur quelques
portraits , &c. rempliffent la plus grande
partie du premier volume. L'Auteur palle
enfuite aux anecdotes qui concernent
chaque artiſte en particulier. Il n'a point
rangé ces Artiſtes par écoles , il s'eſt contenté
de les diviſer par nations. Comme
la plupart des faits que l'Auteur rapporte
à l'article de chaque Peintre , ne font pas
toujours propres à nous faire connoître
le genre de peinture adopté par l'Artiſte ,
ſa manière de compoſer, ſon genre de
deſſin , l'Auteur a placé à la fin du volume
une table alphabétique & raiſonnée
, où il a cherché à caracteriſer en
peu de mots les Peintres dont il eſt parlé
dans le volume. Cette nomenclature n'eſt
pas auſſi complette qu'elle auroit pu l'être.
Nous y avons cherché envain , parmi les
Peintres François , les noms de Baugin ,
Patelle , Cazes , Galloches , Detroy ,
Oudry , Subleyras , Rivals , Klingſtet ,
OCTOBRE. 1776. 75
&ceux de beaucoup d'autres Artiſtes Italiens
ou Flamands , Artiſtes néanmoins
bien connus des amateurs , & dont l'hif
toire auroit pu fournir pluſieurs faits curieux.
Jacques Ruiſdal eſt annoncé dans
cette table comme un des plus fameux
Peintres Hollandois pour les marines.
Ruiſdal a pu peindre quelques marines ,
mais ce ſont ſes tableaux de payſage qui
ont fait ſa réputation. L'anecdote rapportée
à ſon article , n'apprend rien de
ce que l'on vouloit ſavoir du talent de
ce célèbre Payſagiſte. On voit cependant
que l'Auteur n'a rien négligé pour fes
recherches. Il a compulſe les differens
traités de peinture , les hiſtoires , les
journaux , les dictionnaires , les relations
des voyages , des Mémoires manuſcrits
; mais lorſque les anecdotes relatives
au talentde l'Artiſte manquoient,
ne valoit-il pas mieux les remplacer par
des réflexions ſur ſes ouvrages , que
pardes faits vagues ou communs ?
ز
L'Auteur rapporte à l'article d'Antoine
Vandick , élève de Rubens , le fait fuivant
: « Un jour que Rubens étoit forti ,
afin d'aller ſe délaffer par la promenade,
felon ſa coutume , Vandick & pluſieurs
autres élèves de ce grand Peintre , en
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
trèrent dans le cabinet de leur maître ,
pour y obſerver ſa manière d'ébaucher &
de finir ; mais en s'approchant trop étourdiment,
l'un d'entr'eux effaça une prie
du tableau qui étoit l'objet de leur curiofité
. On pâlit à cet accident ; l'un des
jeunes gens prit enfin la parole : « il faut ,
>> fans perdre de temps , dit-il , riſquer
>> le tout pour le tout ; nous avons encore
>> environ trois heuresde jour ; que le plus
>> habile d'entre nous prenne le pinceau ,
»& tâche de réparer ce qui eſt effacé:
» pour moi je donne ma voix à Van-
» dick. » Tous applaudirent à ce choix ;
Vandick ſeal douta de la réuſſite. Preffe
par les prières de ſes camarades , & craignant
lui-même la colère de Rubens , il
le mit à l'ouvrage , & peignit ſi bien ,
que le lendemain Rubens examinant
ſon travail de la veille , dit, en préſence
de ſes élèves , & en parlant des endroits
retouchés par Vandick , ſaiſi de crainte ,
ainſi que ſes compagnons : >> voilà un bras
»& une tête qui ne font pas ce que j'ai
» fait hierde moinsbien . » Edelinck, célèbre
Graveur, mort à Paris en 1707, prenoit
quelquefois plaiſir à citer ce même
fait qu'il avoit appris dans ſa jeuneſſe à
Anvers , mais avec d'autres circonkan
OCTOBRE. 1776. 77
ces qui le rendent plus croyable , & que
pour cette raiſon nous allons rapporter.
Vandick , diſoit-il , étant fort jeune , eut
la curioſite d'entrer dans le lieu où Rubens
peignoit , un jour que ce Peintre
étoit forti de chez lui. Les camarades de
Vandick ſe mirent à jouer avec lui, ils
prirent ſon bonnet , le jetèrent en l'air ,
&le firent malheureuſement tomber fur
une peinture de Rubens encore toute
fraîche ; c'étoit le tableau qui eſt au maî
tre-Autel de l'Egliſe des Auguſtins , à
Anvers. Etourdis d'un pareil malheur , &
ne ſachant comment y remédier , l'un
d'eux ouvrit l'avis , que puiſque c'étoit
le bonnet de Vandick qui avoit fait le
mal , c'étoit à Vandick à le reparer. Les
voilà donc occupés à charger une palette
de couleurs. On la remet à Vandick , on
l'oblige de peindre ce qui a été effacé.
Il le fait avec fermeté. Rubens , qui s'en
apperçut le lendemain , & ſe fit dire la
vérité , augura dès lors très-avantageuſement
des talens de ſon éléve , & lui
fit l'honneur de laiſſer ſubſiter tout ce
qu'il avoit peint ſur ſon tableau. Si l'on
compare cesdeux récits , l'on verra que
c'eſt à celui d'Edelinck qu'il faut s'en
tenir , malgré les autorités que l'éditeur
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
des anecdotes pourroit rapporter en fa
faveur , & qu'il ne cite point.
Le même article de Vandick offre
quelques anecdotes curieuſes , mais l'Auteur
en a omis une qui peut intéreſſer
les Artiſtes . Nous avons de Vandick un
Chriſt en croix ; la Vierge &St. Jean
font placés au bas. Le Sauveur du monde
femble recommander ſa mère à St Jean.
L'Artiſte avoit en conféquence repréſenté
l'Apôtre tenant une de ſes mains fur
l'épaule de la Vierge; mais cette attitude
parut, avec raiſon, peu reſpectueuſe,
&le tableau fut mis à l'Index à Rome.
Vandick ſe vit donc obligé de changer
certe pofition . Cette même main fe
trouve effacée dans les dernières épreuvesde
la planche que Bolſvert a gravée
d'après cette compofition de Vandick.
Rigaud eſt dans ce recueil comparé à
Vandick pour le portrait ; il rendoit ,
ajoute l'Editeur , les étoffes avec un art
qui va juſqu'à féduire. On peut néanmoins
reprocher à Rigaud que ſon goût
de draper ſent trop l'étude. Ses draperies
font jetées avec art , ſi l'on veut , mais
elles laiſſent appercevoir que tous ces
petits plis ou ces caſſures que Rigaud
croit néceſſaires pour l'effet de fon taOCTOBRE.
1776. 79
bleau , ont été recherchées par le Peintre,
& que fans lui ils ne ſeroient pas où ils
font. Vandick eſt beaucoup plus natutel .
Il rendoit la nature comme elle ſe préſentoit
à lui , Rigaud comme il l'avoit
difpofée. Il l'imitoit alors avec ſcrupule ,
bien différent en cela de l'Argillière ,
fon contemporain , qui faifoit tout de
pratique ou de ſouvenir.
>>Rigaud, dit l'Editeur des Anecdores ,
ſe maria par une aventure allez ſinguliere.
Une Dame ayant envoyé ſon Domeſtique
pour avertir quelque Barbouilleur
de venir mettre en couleur fon plan.
cher , le Laquais alla s'adreſſer à Rigaud ,
qui ,charmé de la mépriſe , voulut s'en
amufer , promit de ſe rendre à l'heure
indiquée , & n'y manqua pas en effet.
La Dame voyant paroître un homme de
bonne mine , habillé magnifiquement ,
ſe douta du qui pro-quo de fon Domestique,
en fir des excuſes à Rigaud , & le
reçut d'unemanière très - diftinguée .L'Artifte
, charmé de l'eſprit &de la beauté
de cetteDame,demanda la permiflion de
venir quelquefois lui faire ſa cour. Enfin
la ſympathie agit entre ces deux perſonnes;
on parla bientôt de mariage , &
leur union fut des plus heureuſes . Ce

4
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
fair eſt encore altéré dans ſes détails.
Rigaud étoit venu loger dans la rue
Coquillière , au coin de la rue des vieux
Auguſtins , chez un Notaire. Un Huiffier
du Conſeil , nommé le Juge , logeoit
dans le voiſinage. Sa femme , qui
vouloit faire peindre en marbre un chanbranle
de cheminée , dit à ſa Domeſtique
d'aller chercher un Peintre qu'elle lui
nomma. « Il y en a un , dit cette Ser-
>>vante , qui vient d'arriver dans votre
-voiſinage. Eh bien , allez lui dire de
> venir , repart la Maîtreffe ». Rigaud
étoit naturellement haut , & l'on comprend
aisément qu'il dût recevoir affez
mal ce meſſage ; on ajoute même que
peu s'en fallut qu'il ne fit jeter la Servante
du haut en bas de l'efcalier . Revenue
à la maiſon , elle raconta la façon
dont elle avoit été reçue , & s'en plaignit
au mari , qui connoiſſant Rigaud ,
trouva fort mauvais que ſa femme eût
fait une telle mépriſe. « Ypenſez- vous ,
>>dit- il , M. Rigaud eſt un Peintre dif-
>>tingué , qui ne mérite point qu'on lui.
>> faſſe une telle avanie ». La femme ne
favoit ce qu'il vouloit dire par un
Peintre diftinguée. Le mari alla cependant
faire des excuſes à Rigaud , qui lui renOCTOBRE.
1776. 81
C
dit ſa viſite. Il trouva la Dame à fon
goût ; il lui donna dès- lors ſon affection ,
&lorſqu'elle fut veuve , il en fit ſa femme
, & une femme tendrement aimée.
Une Dame qui avoit beaucoup de
rouge , & dont Rigaud faiſoit le portrait,
ſe plaignit de ce qu'il n'employoit
pasd'affez belles couleurs ,& lui demanda
dans quel endroit il les achetoit. « Je
>>crois , Madame , répondit le Peintre ,
>> que nous nous fourniſſons chez le
» même marchand » .
Voici une autre ſaillie de cet homme
célèbre , qui n'eſt pas rapportée dans ce
recueil. Un homme qui n'avoit d'autre
mérite que d'être riche , vint un jour
chez Rigaud pour ſe faire peindre. 11
marchandoit fur le prix que l'Artiſte
mettoit alors à ſes ouvrages. Il offroit
même une ſomme très- modique , &
ajoutoit que c'étoit aſſez pour tirer un
portrait. Monfieur , lui répondit Rigaud
avec beaucoup de flegme , il n'y a pas
là de quoi vous tirer les oreilles.
Quoique Rigaud eut naturellement
l'eſprit très-galant , il n'a jamais aimé
à peindre les femmes : « Si je les repré-
>>ſente telles qu'elles font , diſoit-il ,
>> elles ne ſe trouveront pas aſſez belles ;
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
>> ſi je les flatre , elles ne feront pas ref-
>> ſemblantes » .
Mignard n'aimoit pas non plus a faire
des portraits de femme , quoiqu'il en ait
peint un grandnombre: La plupart des
>> femmes , diſoit - il quelquefois , ne
>>faventce que c'eſt que de ſe faire pein- ود
dre telles qu'elles font; elles defirent
>> de reſſembler à l'idée qu'elles fe font
» formée de la beauté : c'eſt leur idée
>> qu'elles veulent que l'on copie , & non
>>pas leur viſage » .
L'Editeur n'a point omis de citer , à
l'article de Michel Ange , le conte que
l'on a fait , que ce célèbre Artiſte avoit
attaché un homme vivant en croix , &
l'avoit laiffé mourir , pour donner plus
de vérité à l'expreſſion d'un Chriſt qu'il
vouloit peindre. On ne répétéroit plus
ce conte , fi l'on faiſoit attention à la différence
qui doit ſe trouver entre l'expreffion
d'un homme qui meurt en défefpéré
, & celle du Sauveur du monde ,
qui fait à fon père , avec la plus parfaite
réſignation , le ſacrifice de ſa vie.
La claſſe des Peintres Anglois ne contient
ici que trois articles. Il y eſt fur-tout
fait mention de Guillaume Hogart
mort à Londres en 1765. Ce Peintre
OCTOBRE. 17766 83
paſſe dans ſon pays pour l'Artiſte qui a
fu le mieux exprimer les paſſions , &
rendu , de la façon la plus pathétique, les
moeurs de ſes compatriotes. Ce n'est pas
qu'il fut un Peintre fort ſavant , ni fort
eſtimable. Il deſſinoit très- mal , & avoir
auſſi peu de connoiſſance des véritables
régles de la compoſition , que des effets
du clair obfcur. Sa grande réputation ,
lui vient d'avoir été doué par la nature ,
de cette eſpèce de génie fatirique & mardant
, qui fait trouver le ridicule où il
eft ,& le rendre ſenſible aux yeux d'une
multitude à laquelle il faut , pour être
ébranlée, de ces repréſentations burlefques
& outrées , de ces traits chargés
qui la diſpenſent de chercher dans fon
alme l'explication des expreſſions & des
mouvemens dimples & naturels qu'une
ſavante main lui auroit tracés. Les Anglois
en général ne ſe défendent point
d'aimerlagroße plaifanterie. S'ils lafouf
frent s'ils y applaudiffent for leurs
théâtressvàoplus forte taifon ont- ils du
lui faire accueil quand elle s'eſt montréé
fur le papier. On fait dire à Hogart ,
dans ſomanticle , qu'il reconnoifoit tour
le monde pour juge compétent de festa
bleaux , excepté des Peintres de pro
$4 MERCURE DE FRANCE.
feſſion. L'Editeur ajoute : C'eſt qu'il craignoit
les jaloufies de métier. Il craignoit
plutôt que desArtiſtes trop clairvoyans
ne prononçaſſent ſur ce qui lui manquoit
du côté de l'Art. Cette crainte d'Hogart,
eſt un aveu tacite de ſon ignorance , &
confirme le reproche que nous lui avons
fait plus haut , d'être un très-médiocre
deffinateur.
L'Editeur , dans la vue de faire fon
récueil auffi complet qu'il eſt poſſible ,
afait un article des Peintres anonymes ,
où il aplacé les traits& anecdotes des Artiſtes
dont les noms font ignorés.
Un Peintre Anglois ayant repréſenté
une jolie Quêteuſe , tenant un tronc , &
voulant faire entendre que ce tronc étoit
vuide , imagina de peindre au deſſus de
l'ouverture une toile d'araignée. Ce trait
eſtd'Hogarr.
Une Demoiselle de trente ans , vou-
Jur qu'un Peintre la peignit en Veſtale ,
&de grandeur naturelle. L'ouvrage étant
achevé , la Demoiselle trouva que la
hauteur de fa taille n'étoit pastout- à-fait
rendue ; & comme elle s'en plaignoit
vivement au Peintre , il lui dit : « Excuſez
, Mademoiselle , je vous ai re-
>>préſenté plus petite que vous ne l'êtes
» en effet, parce que je n'ai pas cru que
OCTOBRE. 1776 . 85
»dans le temps où nous ſommes , il
>> y ait des Vierges auſſi grandes que
» vous .
Un Grand Seigneur de Florence allant
un jour viſiter certain Peintre de la même
ville , fut très- étonné de lui voir des
enfans d'une extrême laideur , & ne put
s'empêcher de lui dire : « Comment
> faites-vous des enfans d'une figure fi
>>déſagréable , & de ſi beaux tableaux ?
> N'en ſoyez pas ſurpris , répondit auffi-
> tôt le Peintre , je fais mes tableaux le
» jour , & mes enfans pendant la nuit v.
Des Moines avoient demandé à un
Peintre un tableau qui repréſentât la
tentation de Jeſus-Chriſt dans le defert.
Celui-ci s'aviſa de revêtir ſatan de
l'habillement de ces Moines , qui en firent
de violens reproches à l'Artiſte.
Mais il les appaiſa , en leur diſant que
l'ennemi du ſalut ne pouvoit mieux s'y
prendre , pour tâcher de ſéduire Jeſus-
Chriſt , qu'en prenant l'habit des plus
honnêtes gens.
L'article des Peintres anonymes , termine
le recueil d'anecdotes fur la Peinture.
Viennent enſuite des réflexions far
la Sculpture , fur l'origine de cet Art , ſes
progrès , les honneurs qu'il a reçus chez
86 MERCURE DE FRANCE.
les différens peuples , &c. L'Editeur a
auffi recueilli , d'après les Hiſtoriens , &
les rélations des Voyageurs , diverſes
particularités, concernantpluſieurs ſtatues
antiques & modernes. Le Recueil que
nous annonçons , a exigé , comme l'on
voit , beaucoup de recherches & de lecture.
It eſt inſtructif , amusant& curieux.
Ilpourra encore devenir plus intéreſfant ,
fi , dans les volames qui vont ſuivre ,
l'Auteur uſe de plus de critique ; s'il eſt
plus exact à citer les fources où il a puiſé ;
s'il montre enfin plus d'eſtime " pour
fon lecteur , en ne lui préſentant que des
faits dignes de ſon attention .
3
Dictionnaire historique & critique de la
Sainte Bible, par M. R. Editeur de deux
éditions de la Sainte Bible , tom. t .
in 4°. A Paris , chez Bouder , Imprimeur
du Roi , rue S. Jacques.
1
Les SS. Peres ont donné une juſte
idée de ce Livre divin , lorſqu'ils ont
dit que c'étoit une Lettre du Créateur à
la créature , de Dieu à l'homme , & à
chacundes hommes en particulier. Nous
>>ſommes , dit S. Auguſtin , dans un
>>pays étranger ; nous foupirons , nous
OCTOBRE. 1776. 87
:
>gémillons éloignés de notre patrie. Il
»nous eſt venu des lettres de cette chère
>>patrie.Ce font ceslettres dont nousvous
>>faiſons la lecture , quand nous vous
» litons des Livres Saints .
Dans ce Livre ſacré , eſt déposé le
Contrat important de la nouvelle allian .
ce de Dieu avec nous , & de nous avec
Dieu. Les vérités du ſalut qui y font
renfermées , font une lumière toute pure ,
que Dieu a préparée pour nous conduire
au milieu des ténèbres de la vie préfente.
Nous avons ici bas une foule de combats
à ſoutenir & à livrer ; & nous trouvons
dans ce Livre faint , des armes
ſpirituelles , redoutables aux ennemis du
ſalut. Le fidèle y apprend les remèdes
les plus propres à guérirſes maladies ſpirituelles
. Il y puiſe encore les confolations
qui lui font fi néceſſaires au milieu
des afflictions dontil eſt inveſti. Que de
motifs propres à engager tous les hommes
à lire & à méditer les divines Ecritures ,
qui font également aſſorties aux beſoins
des grands & des petits , des ſavans &
des ignorans ! L'utilité des Livres faints,
qui ne peut pas être conteſtée , ne doit
pas nous empêcher de regarder comme
une erreur capitale , l'opinion de ceux
88 MERCURE DE FRANCE.
qui ſoutiennent que l'Ecriture eſt ſi claire
par elle-même,que chaque particulierpeut
l'entendre , & régler ſa foi ſur elle par fon
propre eſprit , indépendamment de l'autorité
de l'Eglife. On doit auſſi avouer
qu'elle renferme des profondeurs capables
d'exercer les ſavans & les grands
génies ; qu'il s'y trouve même des obfcurités
propres,d'un côté,à humilier notre
orgueil , & de l'autre , à nous rendre certaines
vérités plus chères&plus précieuſes,
par le travail même qu'il y a à les découvrir.
Or , rien n'eſt plus propre à faciliter
ce travail , qu'un Dictionnaire
compoſé par un ſavant humble , qui a
conſacré toute ſa vieà l'étude des divines
Ecritures,& qui a tantde fois donné des
preuvesde ſon érudition & de ſon habileté
dans ce genre. L'Auteur du Dictionnaire
que nous annonçons , s'eft fait
un devoir de ſe borner aux ſeuls Livres
Sacrés , & à trois objets principaux , les
perſonnes , les lieux & les choſes. Il n'a
pas cru devoir donner , avec étendue ,
l'hiſtoire de chaque perſonnage de l'Ecriture
Sainte , parce qu'on trouve ce
détail dans la Bible , & dans tous les
excellens abrégés qui font entre les mains
de tout le monde. On a engagé l'Auteur
OCTOBRE. 1776. 89
à joindre à ſon travail les objets les plus
intéreſſans du dogme &de la morale.
La lecture de ce volume prouvera qu'il
s'eſt conformé à une vue auſſi ſage. On
eſpère que cet Ecrivain laborieux & impartial
, ſentira enfin que la nature de
fon Ouvrage ( Dictionnaire ) exige qu'il
rapporte les opinions des hommes célèbres
, & les raiſons qui les appuient ,
lors même qu'elles ne ſont pas les fiennes.
Tel eſt , par exemple , le ſentiment
de Tirin , Jéſuite , ſavant Commentateur
de la Bible ; du Pere Tournemine ,
habile Critique ;du fameux M. Duguet ,
profond dans l'intelligence des Ecritures
; & du grand Boſſuet , qui s'expliqua
fi clairement dans la conférence qu'il eur,
fur cet objet , avec le meilleur interprêtedes
Livres Saints. Tous ces Auteurs
également célèbres ,& une foule d'autres
, qui nous ont laiſſé des Ouvrages
très-eſtimés ſur l'Ecriture Sainte , n'ont
pointconnu cette intime liaiſon entre la
miſſion d'Elie , la perſécution de l'Ante-
Chriſt, & l'avénementdu fouverain Juge ,
qui doit confommer toutes choses ; ils
ont ſuivi une route différente , & leur
ſentiment eſt appuyé fur des raiſons qui
१० MERCURE DE FRANCE.
ne nous paronſent pas mériter le nom
defubtilités .Les hommes que nous venous
de nommer , favoient diftinguer un bon
argument d'avec un fophifine ,& une fub.
tilité qui n'éblouit que les petits eſprits.
Leur réputation eſt trop bien établie pour
pouvoir l'ébranler. Voici comme ils ſe
font expliqués ſur l'objet important que
lesdivines Ecritures nous préſententdans
une infinité d'endroits : Dans la prophétie
d'Habacuc , ch . 3 , on lit ces paroles :
>> Seigneur , c'eſt une oeuvre digne de
-vous. Vous lui rendrez la vie au mi-
» lieu des années , en parlant d'Iſraël .....
>> Vous prendrez en main votre arc
>>>afin d'accomplir les promeſſes que vous
>>> avez faites avec ferment aux tribus » .
Obſervez cette dernière expreſſion. Il ne
dit pas ſeulement à Ifraël , mais aux
tribus , afin qu'on ne puiffe pas les interpréter
dans un ſens reſtreint à l'Ifraël
Spirituél. Il ne dit pas dans les derniers
temps,mais aumilieu des années, in medio
annorum. Expreffion claire, fans nuage,&
qui exclut abſolument touteidée des derniers
temps , comme le terme de tribus
exclut l'idée particulièrede l'Iſraël ſpirituel,&
ne permetpas qu'on trouve levrai,
&parfait accompliſſement de cettepro-
,
OCTOBRE. 1776. 91
phétie,dansce petit nombrede Juifs convertis
autemps des Apôtres . La nationJui
ve , les tribus ne furent point alors vivifiées,
comme elles ne le furent point au retour
de la captivité de Babylone. Bien loin
que Dieu ait exercé ſur elles ſa miféricorde
, & ait mis fin à ſa colère ; ce fut
au contraire le temps où l'indignation
du Seigneur commença à leur égard d'une
manière terrible. Est-ce une fubtilité , de
foutenir que la prophétie d'Habacuc ne
paroît pas avoir été accomplie dams fon
véritable ſens ? Or , comme il faut néceſſairement
qu'elle le ſoit , & l'exécution
en étant fixée par le Saint - Eſprit
au milieu des années , ce n'est pas chofe
impoſſible de rompre le prétendu triple
noeud de la miſſion d'Elie , par qui les
Juifs doivent être convertis; de la perfécution
de l'Ante-Chriſt ; & de l'avénement
du ſouverain Juge au dernier
jour.
८ D'après les expreſſions des Prophètes ,
&les explications de tant d'habiles Interprétes
, les Juifs doivent être employés
à étendre l'Eglife , à convertir tout le
reſte du monde , & enrichir les Gentils
infidèles, plus que n'ont fait leurs ayeux ;
& à un tel point, que S. Paul en eſt dans
92 MERCURE DE FRANCE.
f
&
l'admiration , & dans l'étonnement , auſſi
bien que le Prophete Habacuc. C'eſt , pour
l'Apôtre , dans l'ordre des miracles , un
miracle de réſurrection , & Habacuc en
eſt épouvanté. Cette ſeconde oeuvre ,
dans laquelle ſe doit opérer une double
converfiondes Juifs premièrement ,
enfuite des Gentils , les uns & les autres
beaucoup plus nombreux que dans la
première , demande , à proportion , un
temps plus confiérable pour ſe former.
Qu'on jette un coup d'oeil ſur une mappemonde
, on appercevra ſans peine, que
les peuples qui ont embraſlé la foi , &
qui font entrés dans l'Egliſe depuis la réfurrection
de J. C. juſqu'à ce jour , n'égalent
pas le tiers de ceux qui ſont encore
à convertir. Les grands Empires de la
Tartarie , de la Chine , de l'Inde , du
Japon , des Musulmans en Abe , l'Afrique
preſque entière , la très-grande partie
de l'Amérique , pluſieurs contrées du
Nord en Afie , & dans l'Europe même ,
font encore dans les ténèbres de l'infidélité
, & feront conduites à la foi par le
miniſtère des Juifs . Or , la première oeuvre
, quoique commencée par J. C. en
perſonne , quoique dirigée & ſuivie par
des envoyés qui avoient reçu leurs infOCTOBRE.
1776. 95
tructions de ſa propre bouche , & qui
avoient vécu & conversé familièrement
avec lui pendant quelques années , quoiqu'appuyée
par des miracles multipliés ,
quoiqu'elle ait eu des progrès rapides ,
étant foutenue d'une puiſſance ſans bornes
, que J. C. avoit reçue de ſon père ,
&qu'il avoit communiquée à ſes Apôtre
, a été cependant pluſieurs ſiècles à ſe
former , & a déjà une durée de près de
1800 ans. Quelle raiſon auroit on pour
renfermer , & l'établiſſement , & la durée
de la ſeconde , dans le court eſpace de
trois ou quatre ans , quoiqu'elle ſoit bien
plus conſidérable & plus étendue que la
première. Les Théologiens qui ont envifagé
la durée de cet événementd'un autre
oeil que l'Auteur du Dictionnaire , n'ont
nulle envie de mettre des bornes à la
puiſſance de Dieu , & à l'efficacité
de fa grace. Mais ils ſavent qu'elle agit
toujours felon l'ordre de ſa ſageſſe divine
, & de ſes décrets éternels. Dieu pou
voit créer le monde en un inſtant , par
un ſeul acte de ſa volonté , & il y a employé
fix jours.
Qu'on life le chap. 59 d'Iſaïe , que
S. Paul citedans ſon Epitre aux Romains ,
ch. XI , & l'on verra clairement que ce
94
MERCURE DE FRANCE .
Prophète annonce , à l'égard des derniers
Juifs , une foite de générations. Et tout
le monde ſait qu'elles n'ont point lieu
dans le Ciel , mais feulement fur la terre.
Donc , cette oeuvre ſubſiſtera pendant
pluſieurs générations. Donc , elle ſe fera
au milieu des temps , conformément à
la prophétie d'Habacuc , & non pas dans
les trois dernières années du monde..
C'eſt ce qui cadre merveilleuſement
avec l'Apôtre , qui prédit que la nation
Juive , en ſe convertiſſant , fera plus à
l'égard des derniers Gentils , que n'ont
fait les Apôtres & les autres Juifs convertis
avec eux ou par eux , à l'égard des
premiers de la Gentilité, ce qui exige un
temps conſidérable. Tout le contenu
de la prophétie d'Iſaïe , prouve qu'il n'eſt
pas queſtion du premier avénement de
J. C. , & de l'établiſſemet de l'Eglife ;
&que c'eſt la converfion du corps de la
nation par le ministère d'Elie , qui eſt
l'objet primitif , direct & principal de la
prophétie. Autre preuve : " quand le Fils
>>de l'Homme viendra , dit J. C. , pen .
ſez vous qu'il trouve de la foi ſur la terre ?
Luc XVIII , 8. Il n'y aura donc preſque
plus de foi ſur la terre au temps du dernier
avénement. Par conféquent cette ter
rible époque ne ſera pas celle de la conOCTOBRE.
1776. 95
verion des Juifs , & des nations répan +
dues par toute la terre. Cette converfion
ne peut s'opérer que par la foi : la foi fera
donc abondante alors dans toutes les par.
tiesde la terre. Ce n'eſt donc pas le temps
du dernier avénement de J. C. , qui nous
annonce lui - même qu'il ne trouvera
prefque point de foi ſur la terre. Quoi
done ! cette foi abondante & preſqu'uni
verſelle , diſparoîtroit - elle dans toutes
les partiesde la terre ?Comment le monde
reſſuſcité avec les Juifs , paſſeroit-il ,
par une chûte rapide , au dépériſſement
général de la foi que le Fils de l'Homme
doit trouver à ſon dernier avénement.
Recourir au long dépériſſement qui s'opère
ſucceſſivement depuis tant de ſiècles ,
pour expliquer cette parole de l'Evangile,
c'eſt changer toutes les idées attachées aux
mots . Quel rapport les crimes de nos
pères , & les nôtres propres , ont ils avec
les Juifs & les autres peuples qui n'exil.
rent pas encore , qui doivent un jour embraſſer
la foi , & qui , au lieu de prendre
part à nos forfaits , &à ceux de nos pères ,
les détesteront de toute leur ame. Ne
voit-on pas que ce dépériſſément , qui a
commencé parmi nos aïeux , qui a continué
parmi leurs fucceſſeurs , aura un
9 MERCURE DE FRANCE.
jour ſa conſommation à l'égard des branches
qui doivent être retranchées au temps
du rappel des Juifs , ſelon S. Paul. Finifſant
en elles & avec elles , il ſera réparé ,
&n'aura aucun lieu dans les reſtes que
le Seigneur ſe réſervera parmi les Chrétiens
; il n'aura point lieu dans les Juifs
auxquels ils ſerviront de pères & de
guides , pour les faire entrer dans l'Eglife ,
ni dans cette multitude innombrable de
peuples que Dieu éclairera par le miniftère
des Juifs , & qui tous n'auront aucune
part à ce funeſte déchet. Une foi
vive,une eſpérance ferme & inébranlable,
une ardente charité brilleront dans ces
Chrétiens privilégiés , dans ces enfansde
Jacob chéris de Dieu , à cauſe de leurs
pères , du coeur de qui le libérateur bannira
l'impiété ; dans ces peuples heureux
detoute tribu , de toute langue , qui viendront
en foule ſe laver dans les eaux du
baptême. L'époque du rappel des Juifs ,
&de la converſion des nations infidèles ,
ne concourra donc pas avec les approches
de la fin dumonde. La pénitence accordée
aux nations; la terre comblée de bénédictions&
de graces ; l'anathême écarté
de deſſus elle; le Royaume d'Iſraël relevé;
le rétabliſſement detoutes choſes , rien
ne
OCTOBRE. 1776. 97
ne femble prouver plus évidemment ,
que l'état des Juifs convertis aura une
confiftence ſtable fur la terre. Mais dans
quel temps doit arriver cet événement
heureux , l'eſpérance de l'Eglife ? C'eſt
la queſtion que les Diſciples firent à
J. C. au moment où il alloit monter au
Ciel. La réponſe qu'ils en reçurent , fembleroit
devoir réprimer notre curiofité
ſur cette article. « Ce n'eſt point à vous ,
>> leur dit-il , à ſavoir les temps & les
» momens que le Père a réſervés à ſon
• ſouverainpouvoir » . Puiſque le Sauveur
n'a pas voulu apprendre àſesApôtres l'épo .
quedu rétabliſſement d'Iſraël , peut- on ſe
flatter de la découvrir avant l'événement?
Tout ce qu'on peut conclure de ce que
J. C. n'a pas jugé à propos de révéler aux
Apôtres , les temps & les momens du
rappel des Juifs , & du rétabliſſement du
Royaume d'Iſraël ; c'eſt que l'époque de
cet événement ne peut pas faire un point
de la tradition , & que par conféquent
dans tout ce qu'en ont dit les anciens
Pères , ou les Auteurs Eccléſiaſtiques ,
ils n'ont pu donner que des conjectures ;
c'eſt qu'on doit être extrêmement circonfpect
ſur la fixation des temps , &
qu'on ne peut parler de l'époque fixe
II. Vol. E
MERCURE DE FRANCE.
qu'avec cette diſpoſition ſi bien marquée
par ces termes de M. Boſſuet : Je tremble
en mettant les mainsfur l'avenir; mais ce
feroit outtet la circonfpection, que de prétendre
que les divines Ecritures ne renferment
rien qui puiſſe ſervir à prévoir l'événement
, lorſque les momens que le Père
s'eſt réſervépour le faire éclatter approche
ront , indépendamment des ſignes dont
ces grandes époques ſont ordinairement.
précédées , & des lumières que les circonſtances
des temps fourniſſent à cet
égard.
Quant à la tradition que l'Auteur du
Dictionnaire réclame pour appuyer fon
ſentiment , il fait bien qu'on a toujours
diſtingué dans les Pères de l'Eglife , les
choſes à l'égard deſquelles ils font les
dépositaires de la tradition , tels que
les Dogmes de la foi , & les chofes fur
Jeſquelles ils n'ont eu que des lumières
humaines , & qu'ils ne pouvoient même
ſavoir que par des conjectures , telles
que font la future durée du monde , &
font étendue. Le grand Boſſuet , ce favant
défenſeur de la tradition , n'en a
pas moins prouvé , dans ſon Ouvrage
fur l'Apocalypſe , qu'il ne faut pas prendre
pour dogmes certains , les conjectuOCTOBRE.
1776. 99
res & les opinions des SS. Pères fur la
fin du monde ; il n'ignoroit pas que la
ſucceſſion des temps nous a appris des
choſes inconnues aux Pères , & qu'il faut
s'en tenir à ce qu'ils auroient penſé , s'ils
cuſſent réuni l'expérience que les événemens
nous ont fourni ,, avec les vérités
dont ils étoient très-convaincus , & que
nous avons reçu d'eux. Voilà les principales
raiſons qu'on oppoſe à l'Editeur
des Bibles , & qu'on nous a follicité de
mettre ſous ſes yeux , afin qu'il puiſſe les
difcuter avec impartialité dans les différens
articles de ſon Dictionnaire qui y
auront rappport. Ce ſont de très - ſavans
Théologiens , & d'habiles interprêtes
des Ecritures , qui ſoutiennent le ſyſteme
contraire ,& qui , par conféquent,méritent
des égards. Au reſte , le plus profond
Théologien , eſt laiſſé quelquefois à ſes
propres ténèbres ſur des points importans ,
dont d'autres d'une moindre réputation
ſe trouvent mieux inſtruits . Il n'y a qu'une
vraie lumière , qui venant au monde ,
éclaire tout homme qu'il lui plaît , &
autant qu'il lui plaît. Les réflexions que
nous foumettons volontiers à l'Auteur
du Dictionnaire , n'ôtentrien au prix de
ſon Ouvrage , qui n'en ſera pas moins
,
Eij
100 MERCURE DE FRANCE .
un commentaire fort utile pour tous
ccux qui refpectent les Livres ſaints .
Les Impofteurs démasqués , & les ufurpa.
teurs punis , ou hiſtoire de pluſieurs
aventuriers , qui ayant pris la qualité
d'Empereur , de Roi , de Prince ,
d'Ambatladeur , de Tribun , de Mefſie
, de Prophète , &c. ont fini leur
vie dans l'obſcurité , ou par une mort
violente. A Paris , chez Nyon , Libraire
, rue S. Jean-de Bauvais,
Le funeſte deſir de faire parler de ſoi ,
ou de ſe procurer fans peine tous les
agrémens de la vie , & tous les objets
de la cupidité , a été dans tous les temps
la ſource de l'impoſture & du crime . C'eſt
une ambition démeſurée qui a produit
les plus grands crimes. L'hiſtoire malheureuſement
ne nous fournit que trop
de ces exemples. Elle nous montre des
ufurpateurs que la ruſe & la violence ont
conduit au trône ; des fourbes habiles
qui ont ofé faire ſervir la Religion au
ſuccès de leurs entrepriſes; des viſionnaires
, qui , à force de dire qu'ils étoient
inſpirés de Dieu,ſont arrivés à ce degré de
folie & d'orgueil qui le leur a fait croire.
OCTOBRE. 1776. 101
Mais l'hiſtoire ne nous a jamais montré
des impoſteurs qui aient reſſuſcité des
morts , & donné ſubitement & fans remède,
la ſanté à des malades . Dieu n'accorde
pas un don , qu'il s'attribue à lui
ſeul , à des impoſteurs pour accréditer
l'erreur. Ainſi les morts que ces impofteurs
ont prétendu reſſuſciter , n'étoient
point morts. Les malades qu'ils guériffoient
ſe portoient très-bien avant l'arrivée
du Médecin. C'étoit avec de bonnes clefs
qu'on ouvroit les priſons. Et l'on ne ſe
rendoit inviſible qu'en bandant les yeux
de ceux qui atteſtoient la merveille .
C'étoit avec de belles & bonnes rames
qu'on diviſoit les eaux. Au reſte , le vulgaire
ſtupide croit tout ce qu'il entend
dire , & les fors ſe nourriſſent volontiers
de preſtiges . L'hiſtoire des impoſteurs
&des fots ne peut qu'exciter la curioſité
& mérite d'être bien accueillie .
Roland furieux , Poëme héroïque de
l'Arioſte , traduction nouvelle , par
M. Cavailhon . A Paris , chez Valleyre
l'aîné , Libraire , rue de la Vieille
Bouclerie ; & chez les Marchands de
Nouveautés .
La traduction de ce Poëme , par M.
Eiij
102 MERCURE DE FRANCE.
Mirabeau , ne remplit pas , à beaucoup
près, l'idée qu'on s'eſt formée du Roland
furieux. Ce n'eſt peut- être pas tout à-faie
ſa faute . L'Arioſte , ainſi que Corneille ,
Sakeſpear , Homère , & tous les Ecrivains
d'un génie ſupérieur , qui ont vécu
dans un temps où le goût n'étoit pas
encore épuré , eſt plein de beautés & de
défauts ; & dans les endroits même les
mieux frappés , on reconnoîttoujours des
veſtiges d'un ſiècle encore un peu barbare.
Or , un Traducteur qui , comme
Mirabeau , ſe pique de rendre un pareil
Auteur avec une fidélité ſcrupulenfe , rifquebien
plusde ſe voir attribuer les fautes,
que les beautés deſon original.Il eſt certain
néanmoins que ſa verſion eſt fort éloignée
d'être bonne. M. Cavailhon & M. d'Uffieux
, ont entrepris chacun d'en donner
une meilleure. M. d'Uffieux publie la
fienne chant pat chant ; & il y en a dix
d'imprimés : celle de M. Cavailhon eſt
route entière , prête à paroître ; mais
avant de la mettre au jour , il a cru , dans
cette concurrence , devoir en préſenter
le premier chant au public, commeun
échantillon , afin qu'il la compare avec
ſa rivale , & qu'il choiſiſſe . Pour entrer
dans ſes vues , nous allons mettre en paOCTOBRE.
1776. 103
rallele quelques morceaux correfpondans
de l'une & de l'autre .
Début de la Traduction de M. d'Uffieux.
>>>Je chante les Dames & les Cheva-
>> liers ; je chante les amours & les com-
>> bats , la galanterie & la valeur de ces
>> Guerriers qui ſe ſignalèrent au temps
>>'où les Sarraſins traverſèrent les mers
>> d'Afrique , & caufèrent tant de maux
>> à la France . Je dirai la colère & les
>> bouillans tranſports d'Agramant leur
» Roi , qui s'étoit vanté de venger fur
>>Charlemagne la mort de Trojan fon
>> père. Je dirai de Roland des chofes ,
>>que ni les vers ni la proſe n'ont jamais
>> racontées , de Roland qui jouit de la
>> réputation d'un ſage juſqu'au moment
ود où l'amour , en troublant ſes eſprits ,
>> le rendit furieux. Voilà ce que je dirai ,
>> ſi toutefois la beauté qui travaille cha-
» que jour à me tendre ſemblable à Ro-
>> land , conſent à me laiſſer affez de
>>raiſon pour remplir ma promeſſe » .
Début de la Traduction de M. Cavailhon.
» Je chante les belles & les preux
>>Chevaliers , les combats & les amours ,
>> l'eſprit guerrier , audacieux & courtois
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
>> de ce temps où les Sarraſins paſſerent .
» les mers d'Afrique , & firent tant de
> maux à la France. Je chante la guerre
>> allumée par la colère d'un jeune Roi ,
» qui oſa ſe vanter hautement de venger
>> la mort de Trojan ſon père , ſur l'Em-
>> pereur Charlemagne. Je raconterai auſſi
>>de Roland , des choſes qui n'ont été
>> encore écrites, ni en vers,ni en profe. Je
ود dirai en particulier comment l'amour
>> rendit inſenſé ce Héros auparavant fi
>> ſage ; pourva toutefois que celle qui
> m'a preſque mis au même état , & qui
>> ſe plaît à miner chaque jour ma foible
>> raiſon , veuille bien n'en laiſſer autant
» qu'il m'en faut pour remplir mon en-
>> gagement ».
M. d'Uieux.
>>Cependant Renaud , qui pourſuivoit
» Angélique par un autre chemin , eut
→ à peine fait quelques pas, qu'il apperçut
>> fon cheval bondiſſant devant lui : ar-
>> rête , mon cher bayard , lui cria t- il ,
>>eh ! de grace arrête , je ne ſaurois vi-
>> vre ſans toi davantage. Bayard fourd à
>> la voix de Renaud , s'éloigne plus vite
> encore ; & fon maître irrité , de courir
>>après lui. Mais nous ſuivons Angéli-
> que; elle fuit à travers l'obſcurité des
OCTOBRE. 1776 . 105
>>plus épailles forêts; elle fuit par des
• lieux eſcarpes & ſauvages. Une bran-
>> che , une feuille de chêne , d'orme ou
→ de hêtre , qu'agite un ſouffle léger , la
>>glace d'épouvante. Du plus loin que
>> ſon oeil découvre une ombre ſur une
>> montagne ou dans un vallon , elle fré-
>> mit de tous ſes membres , & croit ſans
> ceſſe voir en elle Renaud qui la pour-
>> fuit & l'atteint. Ainsi le faon d'un
daim , ou bien un jeune chevreuil ap-
> percevant à travers les rameaux du tail-
>>lis qui l'a vu naître , la dent meurtrière
>>d'un léopard étrangler ſa mère , lui dé-
>> chirer les flancs , palpite de crainte &
>> d'horreur , fuit de forêts en forêts , &
» ſe croit déjà , à la plus foible racine
>> que heurtent ſes pas , la proie de l'af-
, ſaffin de ſa mère » .
M. Cavailhon .
>>A peine avoit - il fait ( Renaud )
-> quelque pas dans le chemin qu'il avoit
>> pris , qu'il vit fon cheval bondir devant
>>lui : arrête , lui dit- il,mon cher bayard,
>> arrête , je t'en conjure ; quoi tu ne
>> connois plus Renaud ? Viens , mon
ami , viens , je ne faurois vivre ſans
>> toi. Mais le courfier fougueux , pou
» touché de ces tendres paroles , s'éloi
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
>> gne encore plus vite. Son maître con-
>> tinuede le ſuivre , & cependant Angé
>>lique galoppe d'un autre côté » .
C
>>Elle fuit à travers les bois environnés
>> d'horreur & de ténèbres ; elle paſſe par
>> des lieux déſerts & fauvages où règne
> un éternel ſilence.Une branche agitée ,
>>quelques feuilles qu'elle voit remuer de
>> loin fur un arbre , tout l'épouvante , la
>> fait changer continuellement de route ,
» & chercher les cheminsles moinspra-
>> tiqués. Elle n'apperçoit aucune ombre
>>>fur une hauteur ou dans un vallon ,
>> qu'elle ne la prenne pour Renaud qui
>> la poursuit , & qui eſt prêt à la ſaiſir.
>> Telle une jeune biche ou une chevrette
>>qui , dans le bois où elle a pris naif-
>> ſance , voit au travers des branches un
>> léopard cruel étrangler ſa mère, lui dé-
>> chirer les Hancs & dévorer fes en-
>> trailles , fuit de lieu en lieu , craintive
>& tremblante , l'animal féroce , & ne
>> touche en paffant aucun buiffon ,
>> qu'elle ne croye déjà ſentir fa dent
> meurtrière » .
M. d'Ulieux.
>>Angélique lui raconte ( au Roi de
>>Circaffie ) tout ce qui s'eſt paffé depuis
> cette journée fameuſe , où il alla de
OCTOBRE. 1776. 107
>> mander pour elle du ſecours au Roi des
>> Nabathéens ; elle lui dit avec quel
> zèle le Comte d'Angers a veillé à fon
>> falut , à la confervation de fon hon-
>> neur ,& pris ſoin d'éloigner d'elle tout
>> fâcheux événement. Enfin , comme elle
» s'eſt étudiée à conſerver pure & fans
>> tache cette précieuſe fleurde virginité ,
» qu'elle jura porter intacte , comme au
>>jourde ſa naitfance; peut- être affirmoit-
>> elle une vérité; mais quel eſt le mortel,
>> maître de ſes ſens , qu'un pareil fer-
>> mentent convaincu ? Cependant le Roi
>> de Circaffie , qui ajoutoit foi à de plus
>> grandes chimères encore , crut fans peine
à celle- ci; tant il eſt vrai que l'a-
>> mour fait voiràl'homme ce qui n'exifte
> point , de même qu'il dérobe à ſes
>>yeux les objets les plus apparens . L'in-
>> fortuné ſe perfuade aifément ce qu'il
>> defire ; aina le Roi de Circaffie ne
>> forme aucun doute ſur le difcours de
> ſa maîtreffe ».
M. Cavailhon .
» Angélique lui raconta tout ce qui
>>lui étoit arrivé , depuis le jour qu'elle
➡ l'avoit envoyé demanderdu fecours an
>>Roi de Séricane ; & en particulier ,
>> comment le Comte d'Angers l'avoir
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
4
,
د
>> pluſieurs fois préſervée de la mort , de
>> l'opprobre , & de mille fâcheux acci-
-dens. Elle finit par proteſter que , dans
>> toutes ces aventures fon honneur
>> s'étoit conſervé ſans tache & auffi
>> entier qu'elle l'avoit apporté en venant
>> au monde. Peut être diſoit elle vrai ;
>> cependant je n'y aurois ajouté foi que
> ſous bonne caution . Mais l'amoureux
>> Circafſien ( que ne peut point ce petit
>> enchanteur , qu'on nomme amour ? )
> étoit diſpoſé à tout croire de la part
» d'Angélique , d'autant mieux qu'il y
> trouvoit ſon compte. Il ne douta donc
>> pas un inſtant de ce qu'il venoit d'en-
>> tendre » .
Ces paſſages ſuffiſent pour faire juger
de la Traduction de M. Cavailhon . Sa
touche , en général , eſt franche . Il a confervé
dans toute ſa verſion le caractère de
l'Auteur original ; & lorſque le goût ne
lui permet pas de traduire mot à mot , il
fait y ſubſtituer d'heureux équivalens.
Il ſera aifé , à tous ceux de nos lecteursqui
en auront envie , de comparer
les mêmes endroits avec ceux qui y répondent
, dans M. Mirabeau. Nous leur
en laiffons le ſoin. Ils verront clairement
4
OCTOBRE. 1776. 109
1
que l'avantage n'eſt pas du côté de l'Académicien
.
M. Cavailhon s'eſt donné quelques libertés
; en voici un exemple :
Soſpirando piangea , tal ch'un ruſcello
Parcan le guancie , e'l petto un mongibelle,
Ces vers ont été rendus ainſi littéralement
par M. d'Uffieux :
•Deux torrens de larmes couloient le
>>long de ſes joues , & le feu concentré
- dans ſon ame,la rendoit ſemblable à un
>> volcan ».
M. Mirabeau les a traduits aing :
>>Les larmes qu'il verſoit en abondan-
» се , couloient le long de ſon viſage
>> comme une rivière ; & ſes ardens fou-
>> pirs rendoient ſa poitrine ſemblable à
>>ces montagnes d'où fortent des torrens
»de flammes ».
M. Cavailhon a mieux aimé adoucir
de la forte ces métaphores outrées .
>> Son coeur gonflé s'ouvrit pour don-
>>ner paſſage à des ſoupirs de flamme,&
>> ſa bouche proféra ces tendres plaintes » .
Loin de le blâmer d'avoir pris des libertés
pareilles , nous l'exhortons au contraire
à s'en donner de plus grandes encore
.
Nous lui confeillons auffi de couper
110 MERCURE DE FRANCE.
certaines phrases où il a mis des liaiſons
qui font un peu languir le ſtyle. Celle- ci,
par exemple :
» Il arriva (Roland) aupied desmonts
>> pyrenées , dans une plaine où l'Empe-
> reur fon oncle avoit raſſemblé les forces
>> de la France & de l'Allemagne , pour
>>châtier la témérité des Rois Agramant
» & Marfile , dont le premier avcit épuilė .
>>>I Afrique de tout ce qu'il y avoitd'hom-
>> mes en état de porter les armes ; l'an-
ود tre avoit fait marcher devant lui l'E-
>> pagne entiere , pour dévaſter le beau
>>Royaume de France ».
C'eſt peut- être dans une Traduction où
il eſt le plus eſſentiel de détacher , d'alléger
en quelque forte le ſtyle. Certaines
conjonctions furannées ne fervent qu'à le
faire languir ; & une période trop longue
incline toujours vers l'obſcurité. II
fera facile à M. Cavailhon d'éviter ce défaut
; & dès- lors, nous l'exhortons à faire
paroître , fans hésiter , le furplus de ſa
Traduction . Ce fera faire à notre littéra
ture un préſent auſſi agréable , qu'il lui
eſt devenu néceſſaire.
:
Les Egaremens de l'amour , ou Lettres de
Faneli & de Milfort , parM. Imbert ,
2parties in-8°.
OCTOBRE. $776.
Le Lord Milfort chéri , adoré même
d'une épouſe jeune , tendre & fentible
qui lui étoit entièrement dévouée , &
qu'il aimoit bien ſincèrement , pouvoit
couler des jours dignes d'envie. Faneli ,
c'eſt le nom de cette digne épouſe , n'avoit
pas craint , pour ſe donner à Milfort ,
de réſiſter à la volonté de ſes parens. Elle
justifioit , par ſa conduite , cette penſée
d'un Ecrivain Anglois , qu'en fait de
mariage la femme qui choiſit unhomme,
le rend plus heureux que celle qu'il ſe
choiſiroit lui -même. Une fille, nommée
Jenni , &le premier fruitde cet hymen ,
ſembloit encore devoir en refferrer les
noeuds ; mais une paffion déſordonnée
troubla bientôt le bonheur de cette famille.
Milfort conçoit tout à coup l'amour
le plus violent pour une jeune Françoife
retirée à Londres auprès d'une de
fes tantes. Cette Françoife, appellée Scphie
, a la vivacité des femmes de fon
pays , la franchiſe d'une Angloiſe , & la
beauté de tous les pays. Comme elle voit
dans Milfort , dont elle ignore les engagemens
, un amant qui lui plaît , &
pour lui procurer, par ſon alliance,un rang
diftingué , elle ne rejette point fon
amour , elle avoue même celui qu'elle
112 MERCURE DE FRANCE.
reffent pour lui , lorſque cet amant , par
une gaucherie ſingulière , pour nous fervir
ici de l'expreſſion d'un ami de Milfort
, lui fait connoître qu'il eſt marié.
Sophie furieuſe s'éloigne auſſitor de cet
amant , & ne veut plus le regarder que
comme un vil ſéducteur. Il eſt déſeſpéré.
Faneli , la cauſe innocente de ſon malheur
, lui devient odieuſe, Il la rélégue
dans une de ſes terres . Cette infortunée
eſt bientôt oubliée. Le bruit ſe répand
même à Londres qu'elle eſt morte. Milfort
fonge à profiter de ce bruit pour favoriſer
ſa paſſion. Il va trouver Faneli ,
lui annonce que leur ſéparation eſt irrévocable
, & la force à laiſſer confirmer
la nouvelle de ſa mort , en ſe cachant,
ſous un nom étranger dans une terre
qu'il a achetée ſecrétement à cent
lieues de Londres. Sophie qui croit que
Milfort eft revenu libre , ſuitle penchant
de fon coeur en lui pardonnant ,& confent
à lui donner la main. A peine Milfort
a-t-il obtenu cette main tant deſirée ,
que le preſtige de la paſſion ſe diffipe ;
il ſe voit tel qu'il eſt ,comme un vil mor.
tel , qui s'eſt rendu le boutreau de l'épouſe
la plus fidèle , & a abuſé de la
confiance de l'amante la plus ſenſible. Il
OCTOBRE. 1776. 113
confie les tourmens de ſon coeur à Cufland
ſon ami , dans le ſens , du moins ,
que ce mot eſt pris communément ; car
Cuſland ne paroît ici être l'ami que de
lui -même : c'eſt un de ces hommes qui
craignent bien plus les ridicules que les
vices, & facrifieroient parens, amis, plutôt
que de ſe compromettre. Ce Cuſland,
qui voyoit de ſang froid la paſſion de
Milført, lui diſoit une choſe allez vraie :
>>J'ai lu quelque part , lui écrivoit- il ,
» qu'à Lacédémone , pour prémunir les
>> enfans contre les excès du vin, on leur
>> faifoit voir un eſclave dans l'ivreſſe .
Si je voulois armer les miens contre
>>l'amour , je voudrois les rendre té-
>> moins de tes tranſports amoureux ».
Ces tranſports , en effet , font ici portés
àun excès qui donne à la paſſion de Milfort
quelque choſe de ridicule. Nous ne
voulons point dire cependant que M.
Imbert ait deſſiné fon Milfort amoureux
d'après des modèles qui n'ont pu exiſter .
Nous penſons ſeulement que les inconſéquences
dans lesquelles il le fait tomber
, ne peuvent qu'inſpirer an lecteur
un mépris ſalutaire pour les paſſions en
général ; & c'eſt ſans doute un des premier
fruits qu'il pourra retirer de la lec
114 MERCURE DE FRANCE.
ture de ce Roman. Il verra de plus qu'un
amour défordonné peut corrompre les
ſentimens d'un homme, au point de le
précipiter dans des crimes ; & que s'il
échappe aux châtimens qui lui fon réſervés
, il ne peut ſe détober aux remords ;
& ces vengeurs des crimes ſont les bourreaux
les plus cruels . Les différentes ſituations
dans lesquelles Milfort nous eft
ici repréſenté , nous met cette vérité dans
tout fon jour. Ce n'eſt point par une ſuite
d'événemens plus extraordinaires les ung
que les autres , que M. Imbert nous
a rendu cette vérité touchante , mais par
la peinture d'un coeur en proie aux ſoucis
dévorans.
On pourra blâmer Faneli de la foibleſſe
qu'elle a eue de conſentir à changer
de nom , & d'avoir favorisé ainſi le
crime de ſon époux ; mais elle pouvoit
ignorer le projet de Milfort , & eſpérer
par cet excès de complaiſance,le ramener
un jour à elle. Cette femme eſt un exemple
de douceur , de fidélité , d'attachement
à ſes devoirs . Les lettres qu'elle
écrit à ſon mari pour lui demander du
moins qu'il adouciſſe les chagrinsde fon
épouſe , par la vuede ſa chère fille Jenni ,
font connoître toute la ſenſibilité de fon
OCTOBRE. 1776. 113
1
ecoeur. Milfort ne lui accorde cette grace
que quelques jours avant ſon mariage
avec Sophie ; mais à condition ſeulement
que Jenni ignoreroit qu'elle enbraſferoit
ſa mère. Belron,valet- de- chambre
de Milfort , & géolier de Faneli ,
fait le récit de cette entrevue dans une
lettre qu'il écrit à ſon Maître : " Milord ,
>> j'ai fignifié vos intentions à Miledi
>>avant de lui préſenter ſa fille ;& quoi-
>>qu'elle m'eût promis une diſcrétion in.
> violable , je voulus être témoin de
>> leur entrevue , & je ne m'éloignai pas
» un moment. Ah , Milord ! i vous
>> aviez vu cette ſcène attendriſſante....
» Miff- Jenni , qui avoit à peine deux
> ans quand elle fut ſéparée de ſa mère ,
>> ne devoit point la reconnoître , & ne
> la reconnut point ; mais Miledi en la
» voyant ...: Milord , j'ai été ſi frappé
» de cette entrevue,que le moindre détail
>> de ce que j'ai vu , ne fortira jamais de
>> ma mémoire. Je crois ſuivre encore
>> tous les mouvemens de Miledi : je la
> vois , je l'entends. Dès qu'elle a vu fa
>> fille , tout fon corps s'eſt élancé; mais
>> par un effort bien-douloureux , fans
>> doute , & qui ſe laiſſoit lire fur fon
» viſage , elle eſt demeurée ſans voix ;
116 MERCURE DE FRANCE.
>> elle a ſoulevé Miſſ-Jenni , en la pref-
>> fant contre ſon ſein ; & un torrent de
>> pleurs a été la ſeule expreſſion de ſa
>> joie. Elle couvroit ſa fille de larmes &
>> de baifers .Tantôt ſes yeux ſetournoient
>> vers moi , & c'étoit ſans colère ; il
> ſembloit qu'elle regardât cette entre-
> vue comme un bienfait , par qui tous
>>mes torts étoient effacés. Tantôt , par
>> un mouvement involontaire , elle re-
>>>gardoit autour d'elle , en ſerrant plas
* étroitement ſa fille , comme ſi elle eût
>> entendu des raviſſeurs tout prêts à la
>> lui arracher ; ſon coeur étoit ſi ému ,
>> qu'elle ne reſpiroit qu'à peine. La joie ,
>> la crainte , tout l'agitoit. Je la voyois
» à la fois rire & pleurer ; j'ai pleuré
» moi-même.... Quelquefois des ſouve-
>> nirsamers venoient corrompre ſa joie :
>>ſa bouche s'ouvroit pour parler , & ne
>> faiſoit que ſoupirer. Fatiguée , affoi.
>>blie partous ces divers ſentimens , elle
>> s'eſt aſſiſe en regardant tendrement ſa
fille , qu'elle tenoit ſur ſes genoux :
Jenni , s'eſt elle écriée d'une voix en-
>>trecoupée de ſanglots , Jenni ! tu n'as
>> plus de mère ; il te reſte une amie ;
>>>l'aimeras- tu cette tendre amie ? Aime-
ود
la , Jenni , elle en a beſoin , elle en
OCTOBRE. 1776. 117
>>eſt digne . Alors ſes larmes & ſes ſan-
>> glots lui ont coupé la parole. Je l'écou
>>tois , Milord , je craignois à chaque
>>inſtant que ſon ſecret ne lui échappât ,
» & je n'avois pas la force de l'interrom-
>>pre. Elle tenoit toujours ſa fille ſur ſes
> genoux : non , dit- elle , en l'appuyant
ود
د
fur fon coeur , tu n'as plus de mère
» non , elle ne vit plus pour toi ; mais
>> il te reſte un père , un père quetu dois
>>chérir ; oui tu dois l'aimer , Jenni ;
» qu'il foit , s'il ſe peut , auſſi cher à ton
>> coeur qu'il le fût à ta malheureuſe
>> mère ! qu'il ſoit heureux .... Ses lar-
» mes , à ces mots , ont recommencé
» à couler. Miſſ Jenni n'étoit pas inſen-
> ſible aux careſſes de Miledi : ſes bras
• s'allongoient naïvement pour l'embraf.
>>fer. Enfin , Milord , le ſourire de Jen-
" ni , mêlé aux larmes de ſa mère , for-
>> moit le ſpectacle le plus attendriffant.
>>Cependant , ſans que Miledi parut s'en
>> appercevoir , un longintervalle s'étoit
>>écoulé ; l'heure me preſſoit , & il étoit
>>temps de les ſéparer. Après avoir re-
> ceuilli toutes mes forces , je me levai ;
» je m'avançai vers Miledi ; mais je n'eus
>>pas le courage de lui parler. Au mou-
* vement que je fis , à peine eut-elle
IIS MERCURE DE FRANCE.
preſſenti mon deſſein , que pouffant
» un cri déchirant , ſes bras plus forte-
» ment tendus , preſſerent Jenni contre
>> ſon ſein ; & Jenni effrayée par ſes cris ,
» ſe mit à pleurer avec elle. Belton ! s'écrioit
elle , en reculant toujours quel-
» ques pas , ne me raviſſez point Jenni !
» Je l'ai vu à peine ; par pitié , laiffez-
>> moi Jenni ? Je voulus lui parler pour la
>> raſſurer ; mais elle ne m'écoutoit plus.
>> Tantôt elle m'appelloit ſon cher Belton
, moi qu'elle doit haïr ; tantôt elle
>> m'appelloit cruel , inhumain : Miledi ,
» lui dis -je les larmes aux yeux , mon
>> devoir.... Votre devoir , interrompitelle!
votre devoir vous ordonne donc
„ d'être barbare ! laiſez-moi Jenni ! Je
>> le vois trop , ſi l'on me l'enlève une
fois , c'eſt pour toujours , je ne la ver-
>>rai plus. Ab , Dieu ! ... Belton ! ... Alors
>> la tendreſſe maternelle a étouffé tout
>> autre ſentiment. Vous le dirai-je , Mi-
>>lord ! j'en rougis en vous l'écrivant :
>> j'ai vu Miledi , ma Maîtreſſe , l'épouſe
>> de Milord .... tomber à mes pieds.
» Milord ! à cette vue, ſurpris , effrayé ,
» je me précipitai moi-même aux genoux
• de Miledi . Quoiqu'elle foit ma Maitreſſe
, & que je ne fois que fon valet ,
OCTOBRE. 1776. 119
> je ſentois bien que l'action qu'elle fai.
• foit ne l'aviliſſoit point ; & loin de
>>m'en orgueillir , elle ſembloit m'hu-
> milier. Honteux , embarraſſe , j'aurois
> voulu me cacher ſouslaterreoùje m'ap-
>>puyai . Miledi , m'écriai-je , vous voulez
>> me perdre ; eh bien , parlez , qu'exigez-
» vous ? Et en même temps je lui préſen-
>> tai la main en tremblant , pour lui aider
>> à ſe relever. Alors elle me demanda que
>> cette nuit au moins il lui fût libre de
>> garder ſa fille auprès de fon lit ; je
» n'ofai refuſer. Pour accorder mondevoir
» à l'humanité , je lui demandai à mon
>> tour qu'il me fût permis de paſſer la
>> nuit auprès de Jenni. Miledi y ſouf-
>> crivit ; & moi , j'aimai mieux encore
facrifier mon repos , que d'affliger fon
>> coeur ou de trahir mon devoir envers
» vous. Je fis dreſſer un lit pour Miss
>>Jenni à côté de ſa mère ; & je me jetai
>> tout auprès dans un fauteuil , pour y
>> paſſer la nuit ſans dormir. Ah Milord !
>> quand je l'aurois voulu , ce que je
» voyois , ce que j'entendois , m'auroit- il
>>permis de repoſer ? Je ne vous dirai
>> point les diſcours , les douces plaintes
>> que Miledi ne ceſſa de répérer à ſa
>> fille , dès qu'elle fut placée à côté de
120 MERCURE DE FRANCE.
>> fon lir. En l'entretenant de vous , elle
>> pouſloit de longs foupirs; mais c'étoit
>>la douleur qui parloit , jamais le ref-
>> ſentiment. A la fin, le ſommeil a fermé
>>les yeux de Miss Jenni ; & Miledi qui ,
>>juſques- là , par la crainte de ſe voir
>> enlever ſa fiile , n'avoit ofé lui parler
>> comme ſa mère , ſe voyant plus libre
>> en voyant Jenni endormie , lui dit
>>d'une voix que j'entendis à peine :
>> Dors , Jenni ; repoſes , ma fille ; & il
> me ſembla que ce mot échappé avoit
>>foulagé fon coeur. C'eſt ainſi que , juſ-
>> qu'au jour , ſes yeux ſont reſtés ouverts
»& attachés ſur ſa fille; mais à la fin ,
>>fatiguée par des ſentimens ſi pénibles
» & fi longs , elle s'eſt endormie de laf-
>>ſitude. Il falloit que le ſommeil fut
> bien preſſant pour aſſoupir ainſi fa ten-
» dreſſe maternelle; j'en étois ſi ſurpris ,
>>que plus d'une fois craignant pour ſes
>>jours , j'ai regardé ſi elle reſpiroit en-
>> core. Tandis que je vous parle , Mi-
» lord , elle eſt encore aſſoupie ; & j'ai
>> ſaiſi ce moment pour vous écrire » .
Si ce récit a droit d'intéreſſer tous les
Lecteurs , quelle impreſſion nedût- il pas
-faire fur le coupable Milfort ? L'art avec
lequel M. Imbert a raſſemblé toutes les
circonstances
OCTOBRE 1776.1 12
circonſtances capables de rendre plus cui
ſans les remords qui s'élèvent dans le
coeur de ce perfide époux , n'échappera
point au Lecteur. Norton, un de ſes
amis , revenu des Colonies avec une
grande fortune , achette une Terre conſidérable
près de celle où Faneli gémic
dans l'exil & l'esclavage. Il la rencontre
à la promenade , falt connoiffance avec
elle& s'intéreſſe à ſa douleur. Cet homme
, dont la franchiſe & une probité
févère forment le fond du caractère,ne
ceffe , dans les leteres qu'il écrit à Milfort
, de lui faire l'éloge de cette belle
infortunée , onde sélever avec force
contre ceux qui ont pula rendre malheureuſe.
Ce font autantde coups depoi.
gnard dont il perce le coeur du coupable
Milford. Il finit dansune dernière lettre
par lui avouer qu'il eſt diſpoſé à partager
fa fortune avec cette inconnue qu'il croit
veuve. Un neveu de Norton , qui attend
avec impatience' la ſucceſſion de ſon oncle
, ne redoute rien tantque ce mariage ,
& ne trouve point de meilleur moyen
pour l'empêcher que de ſe mettre là la
tête d'une troupe de gens armés &d'enlever
Faneli . Ils font arrêtés près de Lon .
dres ſur une Terredontla nouvelle épbuſe
II. Vol.
ام
122 MERCURE DE FRANCE.
:
:
deMilfort avoit hérité. Elle venoit d'en
gager ſon époux à y paſſer quelques jours,
&s'efforçoit à lui procurer toutes fortes
dediſſipations pour écarter la noire mélancolie
dont elle le voyoit accablé ,
fans pouvoir en ſoupçonner la cauſe.
C'eſt dans le ſallon du Château même
que tout s'éclaircit , & que Milford ,
victime des plus juſtes remords , meurt
au milieu des deux femmes qu'il a ſi indignement
trahies .
M. Imbert ne nous donne ce Roman
que comme un coup d'eſſai , mais qui
promet d'heureux ſuccès dans un genre
où ce ſont moins une ſuite d'événemens ,
fruits d'un peu d'imagination que l'on
aime à trouver , que des développemens
du coeur humain , & l'étude toujours
utile des paſſions & des caractères .
Frédegonde &Brunehaut , Roman hiſtorique
, par M. Moravel ; volume in- 8°.
de 179 pages , avec une gravure ; prix
3 1. AParis , chez la veuve Duchefne ,
Libraire , rue Saint Jacques ; & chez
l'Auteur , rue du petit Carrouzel , au
Magaſin de porcelaines.
Frédegonde , d'abord au ſervice d'Au•
OCTOBRE. 1776. 123
douëre , première femme de Chilperic ,
s'éleva ſur le Trône encore plus par fon
génie que par ſa beauté. Elle eut un coeur
cruel chez une Nation , il eſt vrai , encore
féroce & barbare. Elle ſe vengea des méchancetés
des Princes de ſon temps par
des méchancetés plus grandes , & fut fe
mettre à couvert des atteintes du poiſon
& de l'affaſſinat par le poiſon même &
l'aſſaffinat. Sa régence , après la mort de
Chilperic , fut mâle , hardie , infolente.
On l'a comparée à Brunehaut , femme
de Sigebert , Roi d'Auſtraſie , & ſa rivale ;
mais Frédegonde , plus politique , ſur
toujours ſe conſerver l'amitié de la Nation.
Ses crimes étoient plus particuliers
que publics. Elle mourut enfin dans fon
lit, regrettée même du Peuple ; au lieu
que Brunehaut par ſes attentats qui attaquoient
le corps même de la Nation ,
tomba dans la diſgrace de cette même
Nation , & périt au milieu des plus affreux
fupplices. Voilà à peu près l'idée
que l'on ſe formera de Frédegonde &
de Brunehaut en lifant l'Histoire de
France . Mais M. Monvel , qui vouloit
faire un Roman , & un Roman qui put
intéreſſer le Lecteur en faveur de Brunehaut
, nous peint cette Princeſſe ſous
Fij
124 MERCURE DE FRANCE:
;
:
Pimage des graces & de la beauté; il
nous la repréſente comme une Reine açcomplie
, une épouſe vettueuſe , une
amante ſenſible , que la jalouſe Frédegonde
pourſuit ſans relâche , & rend à
la fin victime de ſes noires perfidies. Il
y a dans ce Roman des ſituations que le
Romancier a ſu tendre pathétiques par
des détails qui lui ont été ſuggérés par
une imagination vivement remplie de
fon objet. Le ſtyle d'ailleurs n'eſt pas
dépourvu de chaleur & d'intérêr . On
pourroitdefirer feulement queM. Mon,
vel eut choiſi un ſujet plus heureux , &
plus propre à nous donner le développe
ment des ſentimens qui ont droit d'intéreſſer
tous les Lecteurs. Mais qui pourra
ſupporter le ſpectacle affreux des forfaits
que ce Roman nous, rappelle d'après
'Hiſtoire ? Des ſcènes de perfidie fuccèdent
à des ſcènes d'horreur. On voit
des frères armés les uns contre les autres,
des traités violés , le ſang le plus
facré répandu , des trahisons , des crin
mes , Frédegonde donnant à chaque inftant
des preuves de l'ame la plus féroce ;
enfin, tout ce qui peut caractériſer un
règne qu'on peut appeler celui des for,
faiss.
OCTOBRE. 1776. 123
Ammien Marcellin , ou les dix huit Livres
de fon Hiftoire qui nous font reſtész
traduits en françois; ; volumes in 12,
ABerlin , chez Decker. On en trouve
quelques exemplaires à Paris , chez
Lacombe , Lib. rue Chriſtine.
A
Ammien Marcellin étoit Grec de nation
, ainſi qu'il le déclare lui-même à
la fin du dernier livre de fon hiſtoire :
Hacut miles quondam & Gracus , à Prin
cipatu Cafaris Nerve exorfus adusque Valentis
interitumpro virium explicavi menfura.
Une épître que lui écrivit Libanius
nous apprend qu'il étoit Citoyen d'Antioche.
11. fervit long temps dans les ar.
mées Romaines ſous Conſtance , Jalien
& Valens ; & après la mort de ce dernier
Empereur , il ſe retira à Rome où il
écrivit ſon hiſtoire , qu'il diviſa en trente
&un livres. Elle s'étendoit depuisNerva ,
où finit Suétone , juſqu'à la mort de Va
lens. Il ne nous reſte aujourd'hui que les
dix-huit derniers livres , qui commen
cent à la fin de l'année 353 , immédiate
ment après la mortde Magnence , encore
ces livres ſont-ils remplis de fautes &
delacunes.
(
Fiij
116 MERCURE DE FRANCE.
Quoique Ammien Marcellin fut Grec ,
il écrivit fon hiſtoire en latin, & on
ne s'apperçoit que trop ſouvent qu'il
n'écrit point dans ſa propre langue . Son
ſtyle eſt en général rude , inégal , quelquefois
obfcur. On pourroit encore lui
reprocher de connoître peu l'art des tranſitions
, & d'avoir, par une vaine oftentation
de ſcience , inféré dans ſa narration
différentes queſtions étrangères à fon
fujer. Mais ces défauts font rachetés par
beaucoup d'impartialité & d'exactitude
dans les fairs. Il eſt du petit nombre
des Hiſtoriens qui ont écrit les choſes
qu'ils ont vues , & auxquelles ſouvent
ils ont eu grande part. Une autre confidération
qui doit nous faire rechercher
particulièrement ſon hiſtoire , c'eſt qu'elle
nous donne la connoiſſance de pluſieurs
antiquités gauloiſes , & différentes inftructions
ſur l'origine des premiers François
, Allemands , Bourguignons , &c.
Voici la peinture qu'il nous fait des Gaulois.
Les Gaulois font preſque tous
>>>blancs & de haute taille ; ils ont les
>>>cheveux blonds , le regard farouche ,
» aiment les querelles ,& font déméſu-
» rement vains. Pluſieurs étrangers réunis
>> ne pourroient pas foutenir l'effort d'un
OCTOBRE. 1776. 127
>> ſeul d'entre eux , avec qui ils prendroient
querelle , s'il appeloit à ſon ſe-
» cours fa femme , qui l'emporte encore
>> fur lui& par ſa vigueur & par ſes yeux
hagards. Elle feroit redoutable fur-tour,
ſi enfiant fon gofier & grinçant des
>>dents , elle s'apprêtoit de ſes bras
>> forts & auffi blancs que la neige , à
>>jouer des pieds & des poings , pour en
>> donner des coups auſſi vigoureux que
>> s'ils partoient d'une catapulte. Ils ont ,
>>pour la plupart , la voix effrayante &
>> menaçante , lors même qu'ils ne font
>>pas en colère. Ils font généralement
>> cas de la propreté. Dans ces contrées ,
>>fur-tout chez les habitans de l'Aqui-
>> taine , vous ne trouverez pas , comme
>>a>illeurs , un homme ou une femme,
>>quelques pauvres qu'ils foient , qui ait
رد
د
des vêtemens ſales ou déchirés. A tout
>>âge ils font propres à la guerre ; le
vieillard y va avec autant de courage
que la jeuneſſe. Endurcis par le froid
>>& le travail , ils mépriſent tous les
dangers. Aucun d'eux ne s'eſt jamais
>> coupé le pouce , comme en Italie , pour
>> ſe ſouſtraire aux fatigues de Mars ;
>>auſſi appellent-ils en badinantces gens-
»là , des Murcons. Ils aiment le vin
1
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
>>>avec paffion , & tâchent de l'imiter
>>par diverſes boiſſons. On voit chez
> eux le bas Peuple courir çà & là dans
>>un état d'ivreſſe que Caton a définie
>>une eſpèce de fureur volontaire : ce qui
>>juſtifie ce qu'a dit Ciceron en défen-
>> dant Fonteius , que les Gaulois en boi-
>> ront leur vin plus trempé , eux qui auroient
cru s'empoisonner enymélant de
» l'eau » .
Aucun Gaulois , est-il dit dans cette
verſion , ne s'eſt jamais coupé le pouce
comme en Italie, pour ſe ſouſtraire aux
fatigues de Mars; auſſi appellent- ils en
badinant ces gens là des murcons. Nec
corum aliquando quifquam , ut in Italia ,
munus Martium pertimefcens , pollicem
fibi præcidit , quosjocaliter murcos appellant.
Dans un manufcrit de la Bibliothèque
du Roi , on lit au lieu dejocaliter ,
localiter; ce qui ſignifieroit que dans le
pays on appelle ces gens là des Murcons ;
cette dernière leçon nous paroît préférable
à la première , d'autant plus que le mot
murcus est une expreffion latine & non
gauloife.
Cette traduction françoiſe de Marcellin
eſt la ſeule que nous ayons : car on ne
peut pas compter celle de l'Abbé de Ma-
A
OCTOBRE. 1776. 129
rolles. Le Traducteur a donc eu un nouveau
champ à défricher; & fon travail
mérite d'autant plus d'être accueilli , qu'il
lui a fallu ſouvent éclaircit les obfcurités
du ſtyle de l'original , & corriget des
fautes de copiſtes. Mais il a pu s'aider
beaucoup des remarques & notes des
frères Valois & de Gronovius , qui ont
donné des éditions estimées de ces dixhuit
livres de Marcellin .
Nouveau Dictionnaire pourfervir de fupplément
au Dictionnaire raiſonné des
Sciences , des Arts & des Métiers ; par
une Société de Gens de Lettres; mis
en ordre & publié par M. ***. in fol.
Tomes I. & II. 1776. A Paris , chez
Stoupe , Imprimeur- Libraire , rue de
la Harpe.
PREMIER EXTRAIT..
Les connoiffances profondes contenues
dans le Dictionnaire raiſonné des Scien
ces, des Arts & des Métiers ; l'immenfité
d'objets qu'il comprend ; l'étendue
aveclaquelle les matières y font traitées;
&fur-tout une infinité de choſes neuves
que le génie y a répandues & que l'on
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
chercheroit inutilement ailleurs , en font
le recueil le plus vaſte & le plus précieux
que nous poſſédions. S'il n'a pas la perfection
d'un ſyſteme univerſel de la nature
& de l'art , il a toute celle que
pouvoit avoir une nouvelle tentative
en ce genre. En conſidérant l'immensité
& les difficultés de l'entrepriſe , on
s'étonne que l'exécution n'en ait pas été
plus défectueuſe, Les ſavans Editeurs en
ont mieux ſenti les défauts que perſonne :
&dans l'impoſſibilité de les éviter dans
une première édition , ils ont indiqué
les moyens d'y remédier par un fupplément
compofé ſur le même plan , qui
corrigeât les fautes & rectifiat les inexactitudes
; qui contînt les découvertes
anciennes omiſes dans cet Ouvrage , &
y ajoutât les nouvelles découvertes faites
dans les ſciences & les arts depuis ſa
publication; qui développât les objets
traités trop fuccinctement; qui, enun mot,
donnât à toutes les parties de ce vaſte
corps de ſcience , le degré de perfection
dont elles ſont ſuſceptibles dans l'état
actuel des connoiſſances humaines . Il
falloit pour cela que des Savans & des
Artiſtes d'un mérite diſtingué ſe chargealfent
d'en revoir avec ſoin les difféOCTOBRE.
1776. 131
rentes parties & de les compléter ; il
falloit qu'un Editeur laborieux & intelligent
mît en ordre ces matériaux précieux
, les raccordât au deſſein général ,
&en formât un tout enſemble . Il ſuffic
de nommer MM. d'Alembert , Bernoulli
, Marmontel , Adanſon , de Haller,
&c. il ſuffit de nommer l'Editeur ,
M. Robinet , pour concevoir une haute
idée de ce Supplément.
e
::
Le Lecteur eſt agréablement ſurpris de
trouver tant de richeſſes dans un Ouvrage
, qui n'étant que le complément de
17 vol. in folio , pourroit être comme
les glanures après la moiſſon. Nous ajoutons
que pluſieurs parties font traitées
avec tant d'habilité , pleines de vues ſi
utiles , i intéreſſantes , ſi bien approfondies
, fi clairement expoſées , qu'une
ſeule ſuffiroit pour faire la vogue de
tout l'Ouvrage ; telles ſont entre autres ,
la littérature , par M. Marmontel ; l'anatomie
& la phyſiologie , par M. le Baron
de Haller ; la médecine légale , par M.
la Foffe , Médecin de Montpellier ; la
culture des arbres & arbriſſeaux , par M.
le Baron de Tſchoudi , &c .
Preſque tous les grands articles confirment
ce jugement , qui est moins le
Fvj
13 MERCURE DE FRANCE.
nôtre que celui du Public éclairé ; &
dans l'embarras du choix , nous citerons
les ſuivans , abondance , abforption ,
Académie , Acadie , accent , accompagnement,
accouchement , accouplement,
accroiflement , accufation ſecrette , accuſé
, achromatique , affinité , affourche ,
affut , agriculture , alaterne , allégorie ,
Allemagne , Amérique , animalité, animation
, appareiller , approximation ,
Arabes , arbre , arrimage , arroſement ,
artillerie , affaffinat, atonie de lamatrice ,
avortement , &c. Bains , ballet , bardes ,
barreau , baromètre , beau , beaux- arts ,
borax , bofquet , bouton , bouture , &c .
Calcul astronomique , Califes , camp ,
campagne , campement, canal de Bourgogne
, canal de Languedoc , canaux
d'arroſement & de deſfécheinent, cerveau,
chaiſe chirurgicale , circulation
clair obfcur , coloris , combat , combuftion
, comédie , comère, connoiſſance du
pays , confonnance , conſtellation , contrepoint,
couleur , couleurs locales , couleurs
accidentelles , &c. Denſité , dépôt lai
reux , détachement , diamant , diſſonnance
, diffolution , &c. Echelle angloife ,
éclipfe, élaguer , éloquence , embryon ,
équation, eſthétique , eſtomac , étoile
OCTOBRE. 1776. 133
exercice , expreſſion , &c. Nous ne prétendons
pas borner à ces articles ce que
les deux volumes que nous avons ſous
les yeux contiennent d'intéreſſant. L'hiſtoire
nous a paru généralement bien
faite; l'enſemble forme un tableau de
l'hiſtoire ancienne & moderne , également
éloigné de la ſéchereffe d'un abrégé
trop ſuccinct& d'une tédieuſe diffuſion.
Dans le deſſeinde faire connoître plus
endétail ce grand Ouvrage , nous nous
bornerons aujourd'hui à l'article Beau.
Il n'eſt pas aſſez étendu pour l'abréger ,
&on n'en pourroit rien retrancher fans
lui faire tort. L'Auteur , M. Marmontel ,
ſe propoſe de tracer le caractère du beau
d'une manière plus précise qu'on ne l'a
fait juſqu'ici.
«Tout le monde convient que le beau ,
foit dans la nature ou dans l'art , eſt ce
qui nous donne une haute idée de l'une
ou de l'autre , & nous porte à les admirer
; mais la difficulté eſt de déterminer
dans les productions des arts & dans
cellesde la nature , à quelles qualités ce
ſentiment d'admiration & de plaifir eft
attaché».
« La nature & l'art ont trois manières
de nous affecter vivement , ou par la
134 MERCURE DE FRANCE.
penſée , on par le ſentiment , ou par la
ſeule émotion des organes : il doit donc
yavoir auſſi trois eſpèces de beau dans la
nature & dans les arts ; le beau intellectuel
, le beau moral , le beau matériel
ou ſenſible. Voyons à quoi l'eſprit, l'ame
& les ſens peuvent le reconnoître ; ſes
qualités diſtinctes ſe réduiſent à trois ,
laforce , la richeſſe & l'intelligence » .
>>En attendant que par l'application , le
ſens que j'attache à ces mots ſoit bien
développé , j'appelle force , l'intenſité
d'action ; richeffe , l'abondance & la fécondité
des moyens ; intelligence , la manière
utile & ſage de les appliquer ».
>>La conféquence immédiate de cette
définition eſt que ſi , par tous les ſens ,
la nature & l'art ne nous donnent pas
également de leurs forces , de leurs richeſſes
& de leur intelligence , cette idée
qui nous étonne ,& qui nous fait admirer
la cauſe dans les effets qu'elle produit ,
il ne doit pas être également donné à
tous les ſens de recevoir l'impreffion du
beau : or il ſe trouve qu'en effet l'oeil &
l'oreille font excluſivement les deux organes
du beau ; & la raiſon de cette excluſion
ſi ſingulière & fi marquée , ſe
préſente ici d'elle-même ; c'eſt que des
OCTOBRE. 1776. 135
impreſſions faites ſur l'odorat , le goût
& le toucher , il ne réſulte aucune idée ,
aucunſentiment élevé. La ſaveur, l'odeur,
le poli , la folidité , la molleſſe , la chaleur
, le froid , la rondeur , &c. font des
ſenſations toutes ſimples & ſtériles par
elles-mêmes , qui peuvent rappeler à
l'ame des ſentimens & des idées , mais
qui n'en produiſent jamais ».
» L'oeil eſt le ſens de la beauté phyſique
, & l'oreille eſt , par excellence , le
ſens de la beauté intellectuelle & morale .
Confultons - les , & s'il est vrai que de
tous les objets qui frappent ces deux
ſens , tien n'eſt beau qu'autant qu'il annonce
, ou dans l'art ou dans la nature ,
un haut degré de force , de richetſe ou
d'intelligence ; ſi , dans la même claſſe ,
ce qu'il y a de plus beau eſt ce qui paroît
réſulter de leur enſemble & de leur
accord ; fi à meſure que l'une de ces
qualités manque , ou que chacune eſt
moindre , l'admiration & , avec elle , le
ſentiment du beau s'affoiblit en nous ; ce
fera la preuve complette qu'elles en font
les élémens ».
« Qu'est - ce qui donne aux deux actions
de l'ame , à la penſée & à la volonté , ce
caractère qui nous étonne dans le génie
136 MERCURE DE FRANCE.
&dans la vertu ? Et ſoit que nous admi
rions dans l'une & l'autre ou l'excellence
de l'ouvrage ou l'excellence de l'Ouvrier
, n'eſt ce pas toujoursforce , richesse ,
ou intelligence ? »
>> En morale , c'eſt la force qui donne
à la bonté le caractère de beauté. Quel
eſt parini les Sages le plus beau caractère
connu ? Celui de Socrate parmiles Héros?
Celui de Céfar parmi les Rois ? Celui de
Marc Aurèle parmi les Citoyens ? Gelui
de Régulus ? Qu'on en retranche ce qui
annonce la force avec ſes attributs , la
conſtance , l'élévation , le courage ,
grandeur d'ame ; la bonté peut s'y trouver
encore , mais la beauté s'évanouit ».
la
>>Qu'on faſle du bien à ſon ami ou à
fon ennemi , la bonté de l'action en ellemême
est égale . Mais , d'un côté , facile
&fimple , elle est commune ; de l'autre ,
pénible & généreuſe , elle fuppoſe de la
force unie à la bonté; c'eſt ce qui la
rend belle. Brutus envoie à la mort un
Citoyen qui a voulu trahir Rome : nulle
beauté dans cette action. Mais pour
donner un grand exemple , Brutns condamne
fon propre fils; cela est beau;
l'effort qu'il en a dû coûter à l'ame d'un
père en fait une action héroïque. Qu'un 1
OCTOBRE. 1776. 137
autre qu'un père eût prononcé le qu'il
mourut du vieil Horace; qu'une autre
qu'une mère eût dit à un jeune homme ,
en lui donnant un bouclier , rapportez-le ,
ou qu'il vous rapporte; plus de beauté
dans le ſentiment , quoique l'expreffion
fût toujours énergique. Alexandre entre.
prend la conquête du monde , Augufte
veut abdiquer l'Empire de l'Univers ,&
de l'un & de l'autre on dis: cela est beau ,
parce qu'en effer il y a beaucoupde force
dans l'une & l'autre réſolution ".
: >> Il arrive ſouvent que fans être d'accord
fur la bonté morale d'une action
courageufe & forte , on eſt d'accord fur
ſa beauté; relle eſt l'action de Scevola.
Le crime même , dès qu'il fuppofe une
force d'ame extraordinaire ou unegrande
ſupériorité de caractère ou de génie , eft
mis dans la claſſe du beau; tel eſt le
crime de Céfar , le plus illuſtre des coupables
».
» On obſerve la même choſe dans les
productions de l'eſprit. Pourquoi dit-on
de la ſolution d'un grand problême en
géométrie , d'une grande découverte en
physique , d'une invention nouvelle &
furprenante en méchanique , cela est
beau? C'est que cela ſuppoſe un haut
138 MERCURE DE FRANCE.
degré d'intelligence , & une force prodigieuſe
dans l'entendement & la ré-
Aexion » .
> On dit dans le même ſens d'un ſyſtême
de légiſlation ſagement & puiffamment
conçu , d'un morceau d'hiſtoire ou
de morale profondément penſé & fortement
écrit , cela est beau » .
•On le dit d'un chef- d'oeuvre de combinaiſon
, d'analyſe , des grands réſultats
du calcul ou de la méditation ; & on ne
le dit que lorſqu'on eſt en état de ſentir
l'effort qu'il en a dû coûter. Quoi de plus
ſimple & de moins admirable que l'alphabet
aux yeux du vulgaire ? Quoi de
plus ſec & de moins fublime aux yeux
d'unEcolierque la dialectique d'Ariftote ?
Quoi de moins étonnant que la roue , le
cabeſtan , la vis , aux yeux de l'Ouvrier
qui les fabrique ou du Manoeuvre qui
s'en ſert ? Et quoi de plus beau que ces
inventions de l'eſprit humain aux yeux
du Philofophe qui meſure le degré de
force & d'intelligence qu'elles ſuppoſent
dans leur Inventeur ? »
>> Ici ſe préſente naturellement la raiſon
de ce qu'on peut voir tous les jours ,
que les deux claſſes d'hommes les plus
éloignées , le Peuple & les Savans , font
OCTOBRE. 1776. 139
celles qui éprouvent le plus ſouvent &
le plus vivement l'émotion du beau ; le
Peuple , parce qu'il admire comme autant
de prodiges les effets dont les cauſes
& les moyens lui ſemblent incompréhenſibles;
les Savans , parce qu'ils font
en état d'apprécier & de ſentir l'excellence
& des cauſes & des moyens; au
lieu que pour les hommes ſuperficiellement
inſtruits , les effets ne ſont pas
aſſez ſurprenans , ni les cauſes aſſez approfondies
».
>>Dans l'éloquence & la poësie , la
richeſſe & la magnificence du génie ont
leur tour ; l'affluence des ſentimens , des
images & des penſées , les grands développemens
des idées qu'un eſprit lumineux
anime & fait éclore , la langue
même , devenue plus abondante & plus
féconde pour exprimer de nouveaux rapports
, ou pour donner plus d'énergie ou
de chaleur aux mouvemens de l'ame ;
tout cela , dis je , nous étonne ; & le
raviſſement où nous sommes n'eſt que le
ſentiment du beau » .
» Il en eſt de même des objets fenfibles
; & fi dans la nature nous examinons
quel eſt le caractère univerſel de la beauté
, nous trouverons dans les animaux
140 MERCURE DE FRANCE.
les trois caractères de beauté quelquefois
réunis , & fouvent partagés ou fubordonnés
l'un à l'autre. Dans la beauté de
l'aigle , du taureau , du lion , c'eſt la
force de la nature; dans la beauté du
paon, c'eſt la richefſse; dans la beauté de
T'homme, c'eſt l'intelligence qui paroît
dominer » .
On fait ce que j'entends ici par
V'intelligence de la nature , ou , pour parler
plus exactement de l'Auteur de la nature
, je parle de ſes procédés , de leur
accord avec ſes vues , du choix des
moyens qu'elle a pris pour arriver à ſes
fins . Or quelle a été l'intention de la
nature à l'égard de l'eſpèce humaine ?
Elle a voulu que l'homme fût propre à
travailler & à combattre , à nourrir & à
protéger ſa timide compagne & ſes foibles
enfans. Tout ce qui , dans la taille
&dans les traits de l'homme , annoncera
l'agilité , l'adreſſe , la vigueur , le courage
, des membres fouples & nerveux ,
des articulations marquées , des formes
qui portent l'empreinte , ou d'une réſiſtance
ferme , ou d'une action libre &
prompte; une ſtature dont l'élégance &
la hauteur n'ait rien de frêle , dont la
folidité robuſte n'ait rien de lourd ni de
OCTOBRE. 1776. 14F
maffif; une telle correſpondance des parties
l'une avec l'autre ; une ſymmétrie ,
un accord , un équilibre ſi parfaits , que
le jeu méchanique en ſoit facile & für ;
des traits où la fierté , l'aſſurance , l'audace
& ( pour une autre cauſe ) la bonté,
la tendrelle , la ſenſibilité ſoient peintes ;
des yeux où brille une ame à la fois
douce & forte , une bouche qui ſemble
diſpoſée à fourire à la nature & à l'amour;
tout cela , dis je , compoſe le caractère
de la beauté mâle ; & dire d'un homme
qu'il eſt beau , c'eſt dire que la nature ,
en le formant , a bien ſu ce qu'elle faifoit
, & a bien fait ce qu'elle a voulu ».
>> La deſtination de la femme a été de
plaire à l'homme , de l'adoucir , de le
fixer auprès d'elle & de ſes enfans. Je
dis de le fixer , car la fidélité eſt d'inſtitution
naturelle : jamais une union fortuite
& paſſagère n'auroit perpétué l'ef
pèce ; la mère allaitant fon enfant , ne
peut vaquer dans l'état de nature , ni à ſe
nourrir elle-même , ni à leur défenſe
commune; & tant que l'enfant a beſoin
de la mère , l'épouſe a beſoin de l'époux.
Or l'instinct , qui dans l'homme eſt foible
& peu durable , ne l'auroit pas ſeul retenu
; il falloit à l'homme ſauvage& va
142 MERCURE DE FRANCE.
gabond d'autres liens que ceux du fang :
l'amour ſeul a rempli le voeu de la nature
; & le remède à l'inconſtance a
été le charme attirant & dominant de la
beauté ».
» Si l'on veut donc ſavoir quel eſt le
caractère de la beauté de la femme , on
n'a qu'à réfléchir à ſa deſtination. La nature
l'a fait pour être épouſe & mère ,
pour le repos & le plaiſir , pour adoucir
les moeurs de l'homme , pour l'intéreſſer ,
l'attendrir. Tout doit donc annoncer en
elle la douceur d'un aimable empire.
Deux attraits puiſſans de l'amour font le
deſir & la pudeur : le caractère de ſa
beauté ſera donc ſenſible & modeſte.
L'homme veut attacher du prix à ſa victoire
; il veut trouver dans ſa compagne
fon amante & non ſon eſclave ; & plus
il verra de nobleſſe dans celle qui lui
obéit , plus vivement il jouira de la gloire
de commander : la beauté de la femme
doit donc être mêlée de modeſtie & de
fierté. Mais une foibleſſe intéreſſante
attache l'homme en lui faiſant ſentir
qu'on a beſoin de ſon appui ; la beauté
de la femme doit donc être craintive ,
& pour la rendre plus touchante , le ſentiment
en ſera l'ame : il ſe peindra dans
OCTOBRE. 1776. 143
ſes regards , il reſpirera ſur ſes lèvres ,
il attendrira tous ſes traits ; l'homme qui
veut tout devoir au penchant , jouira de
ſes préférences ; & dans la foibleſſe qui
cède, il ne verra que l'amour qui conſent.
Mais le ſoupçon de l'artifice détruiroit
tout ; l'air de candeur , d'ingénuité ,
d'innocence : ces graces ſimples&naïves
qui ſe font voir en ſe cachant : ces fecrets
du penchant retenus & trahis par la tendreſſe
du ſourire , par l'éclair échappé
d'un timide regard : mille nuances fugitives
dans l'expreſſion des yeux & des
traits du viſage , ſont l'éloquence de la
beauté ; dès qu'elle eſt froide , elle eſt
muette » .
>>Le grand aſcendant de la femme fur
le coeur de l'homme , lui vient de la ſecrette
intelligence qu'elle ſe ménage
avec lui & en lui-même , à ſon inſu. Ce
-difcernement délicat , cette pénétration
vive doit donc auſſi ſe peindre dans les
traits d'une belle femme , & fur tout
dans ce coup - d'oeil fin qui va juſqu'aux
replis du coeur démêler un ſoupçon de
froideur , de triſteſſe , y ranimer la joie ,
y rallumer l'amour » .
» Enfin , pour captiver le coeur qu'on
a touché , & le ſauver de l'inconſtance ,
# 44 MERCURE DE FRANCE.
il faut le ſauver de l'ennui , donner ſans
ceffe à l'habitude les attraits de la nouveauté
, & tous les jours la même aux
yeux de ſon amant , lui ſembler tous
les jours nouvelle. C'eſt-là le prodige
qu'opère cette vivacité mobile, qui donne
à la beauté tant de vie & d'éclat. Docile
àtous les mouvemens de l'imagination,
de l'eſprit & de l'ame , la beauté doit,
comme un miroir , tout peindre , mais
tout embellir )
>>Pour analyſer tous les traits de ce
prodige de la nature , il faudroit n'avoir
que cet objer ; & il le mériteroit bien.
Mais j'en ai dit allez pour faire voir que
l'intelligence & la ſageſſe de la première
cauſe ne ſe manifeſtent jamais avec plus
d'éclat qu'en formant cet objet divin
C
>> Je fais bien qu'on peut m'oppoſer la
variété infinie des ſentimens ſur la beauté
humaine ; & j'avoue en effet que la vanité
, l'opinion , le caprice national ou
perſonnel ont trop influé fur les goûts ,
pour qu'il nous ſoit poſſible,en les analyſant
, de les réduire à l'unité. Laiffonslà
ce qui nous eft propre ; & pour juger
plus fainement , cherchons les principes
dubeau dans ce qui nous eſt étranger ».
Sur quelque eſpèce d'être que nous
jetions
OCTOBRE. 1776. 145
jetions les yeux , nous trouverons d'abord
que preſque rien n'eſt beau que ce qui
eft grand , parce qu'à nos yeux la nature
ne paroît déployer ſes forces que dans
fes grands phénomènes. Nous trouverons
pourtant que de petits objets , dans lefquels
nous appercevons une magnificence
ou une induſtrie merveilleuſe , ne laiffent
pas de donner l'idée d'une cauſe
étonnamment intelligente & prodigue de
fes tréſors . Ainfi comme pour amaſſer les
eaux d'un Aenve & les répandre , pour
jeter dans les airs les rameauxd'un grand
chêne , pour entaſſer de hautes montagnes
chargéesde glaces ou de forêts , pour déchaîner
les vents pour foulever les
mers , il a fallu des forces étonnantes ;
de même pour avoir peint de couleurs fi
vives , de nuances ſi délicates la feuille
d'une fleur , l'aile d'un papillon , il a
fallu avoir à prodiguer des richeſſes inépuiſables;
& de l'admiration que nous
cauſe cette profuſion de tréſors , naît le
ſentiment de beauté dont nous ſaiſit la
vue d'une roſe ou d'un papillon » .
,
>>Nous trouverons que ceux des phénomènes
de la nature auxquels l'intelligence
, c'est-à-dire , l'eſprit d'ordre , de
convenance&de régularité , ſemble avoir
II. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
le moins préſidé , comme un volcan ,
une tempête , ne laiſſent pas d'exciter en
nous le ſentiment du beau , par cela ſeul
qu'ils annoncent de grandes forces ; &
au contraire que l'intelligence étant celle
des facultés de la nature qui nous étonne
le moins , peut- être à cauſe que l'habitude
nous l'a rendu trop familière , il faut
qu'elle foit très ſenſible &dans un degré
furprenant , pour exciter en nous le ſentiment
du beau. Ainſi quoique l'intention,
le deſſein , l'induſtrie de la nature foient
les mêmes dans un reptile & dans un
roſeau , que dans un lion & dans un
chêne , nous diſons du lion & du chêne ,
cela est beau ! mouvement que n'excite
en nous ni le roſeau , ni le reptile. Cela
eſt ſi vrai ,que les mêmes objets qui ſemblent
vils , lorſqu'on n'y apperçoit pas
ce qui annonce dans leur cauſe une merveilleuſe
induſtrie , deviennent précieux
& beaux , dès que ces qualités nous
frappent. Ainſi en voyant au microfcope
ou l'oeil ou l'aîle d'une mouche ,
nous nous écrions , cela est beau ! »
>>Enfin dans la beauté par excellence ,
dans le ſpectacle de l'Univers , nous
trouverons réunis au ſuprême degré les
trois objets de notre admiration , la
OCTOBRE. T
1776. 147
force, la richeſſe & l'intelligence ; &
del'idée d'une cauſe infiniment puiffante,
ſage & féconde , c'est-à-dire de Dieu ,
naîtra le fentiment du beau dans toute
fa fublimité ».
Le principe du beau naturel une fois
connu , M. Marmontel paſſe à la beauté
artificielle , & porte dans cette nouvelle
difcuffion une ſagacité , une fineſſe de
tact , une richeſſe d'idées , de vues & de
rapports frappans , que perſonne n'avoit
faifis & rapprochés avec la même intelligence
, quoique cette matière ait été
traitée par tant d'habiles Littérateurs . On
ſent tout le prix d'un Ouvrage rempli
d'articles auſſi excellens. Les Dictionnaires
ordinaires ſont faits pour être confultés
: celui- ci mérite d'être lu.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
HELLOGABALE & Alexandre Sévère ,
Hiſtoires Romaines , précédées d'une explication
de quelques antiquités Romaines
; dédiées à MONSIEUR, frère duRoi ;
par M. Mayer. A Paris , chez la veuve
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
1
Ducheſne, rue St Jacques; I vol . in-8º
broché.....
Eſſai chronologique , historique & politiquefur
l'Isle de Corse , avec des notes
importantes fur les droits de la France
fur cette poffeffion , preſqu'auſſi anciens
que la Monarchie ; par M. Ferrand Dupuy
, Conſeiller de Confiance de laMaifon
Souveraine de Naſſau. A Paris , chez
Baſtien , rue du Petit- Lion , F. St Germ.
I vol. in- 12. br. 24 f.
2
Observation fur la nature du froid ,
avec des preuves fondées ſur de nouvelles
expériences phyſiques; parM. Herckenroth
, Apothicaire Aide-Major des
camps &Armées du Roi. AParis , chez
Monory , vis-à-vis l'ancienne Comédie
Françoiſe ; 1 vol. in- 12 br. 24 f.
Exposé des moyens curatifs &préſervatifs
qui peuvent être employés contre les
maladies peftilentielles des bêtes à cornes,
diviſé en trois parties ; la première con--
tient les moyens curatifs , la ſeconde
renferme les moyens préſervatifs , la
troiſième comprend les ordres émanés
du Gouvernement ; publié par ordre du
OCTOBRE. 1776. 149
Roi ; par M. Vicq d'Azyr , Docteur-
Régent de la Faculté de Médecine de
Paris; 1 vol . in 80. prix 4 1. 10 f. br. A
Paris , chez Mérigot aîné , quai des Auguſtins.
Bibliothèque littéraire , hiſtorique &
critique de la Médecine ancienne & moderne
, &c. Tome II. in-4°. A Paris ,
chez Ruault , rue de la Harpe ; 101. br.
La ſouſcription pour les volumes ſuivans
eftde 7 1 .
Elémens de Tactique pour la Cavalerie;
par M. Mottin de la Balme , Capitaine
de Cavalerie . A Paris , chez Jombert
fils aîné , rue Dauphine ; & chez Ruault ,
rue de la Harpe ; 1 vol. in-8 ° . br. 3 1 .
Caius Marcius Coriolan , ou le danger
d'offenſer un grand homme , Tragédie ;
par M. Gudin de Brenellerie ; repréſentée
pour la première fois ſur le Théâtre
de la Comédie Françoiſe , le 14 Août
1776. A Paris , chez Ruault , rue de la
Harpe ; in-8 °. br . 36 f.
Traité des mauvais effets de la fumée&
Giij
15. MERCURE DE FRANCE.
la litharge, pat Samuel Stockuſen , trat
duitdu latin & commenté par J. J. Gar+
dane , Docteur Régent de la Faculté de
Médecine de Paris. Pour ſervirà l'hiſtoire
des maladies des Artiſans.A Paris , chez
Ruault , rue de la Harpe ; 1 vol. in- 12.
br. 2 1. ٢٠٠
Panégyrique de Saint Benoit , dédié
àMadame d'Eſparbez , Abbeſſe de Ronceray
, par M. Nicoleau ,Directeur de
l'Inſtitution académique & militaire de
la jeune Nobleſſe , à Paris , & fe trouve
chez l'Auteur , rue du Monceau , &
chez Lejay , Libraire , rue Saint-Jacques :
I vol in-12.
Éloge de Meſſire Guy- Louis-Henri de
Valory, Lieutenant Général des armées
du Roi , prononcée en l'audience du
Bailliage d'Étampes , le 24 Avril 1775 ,
parM. C *** Avocat du Roi au même
Bailliage , lors de l'inſtallation de Meſſire
Jean-Marie , Marquis de Valory , Capitaine
au régiment royal de Lorraine ,
Bailli d'épée au Bailliage de la même
ville. AParis , chez Baſtien, rue du petit
Lion : vol . in- 8 °.
1
OCTOBRE. 1776. 151
:
:
ACADÉMIES.
I.
TOULOUSE.
L'ACADÉMIE des Jeux Floraux fera ,
ſuivant l'uſage , la diſtribution des prix
le 3 Mai de l'année prochaine 1777 .
Ces prix font une amarante d'or de la
valeur de 400 liv. qui eſt deſtinée à une
Ode.
Une églantine d'or de la valeur de
450 liv. deſtinée à undiſcours d'un quart
d'heure ou d'une demi heure de lecture ,
dont le fujet feta pour 1777 , l'Eloge de
Guy du Faur de Pibrac , Chancelier de
Henri III , Roi de Pologne.
Une violette d'argent de la valeur de
250 liv . deſtinée à un poëme de 60 vers
au moins , ou de 100 vers au plus , dont
le ſujet doit être héroïque , ou dans le
genre noble , ou à une épître de 150
vers , en obfervant , comme dans les autres
genres d'ouvrage , de s'y abſtenir de
tout ce qui peut bleſſer la Religion, les
moeurs & l'Etat.
Giv
4.52 MERCURE DE FRANCE.
Unfouci d'argent de la valeur de 200
liv. qui eſt deſtiné à une élégie , à une
idylle ou à une églogue : ces trois genres
d'ouvrages concourent pour le même
prix.
Un lis d'argent de la valeur de 60 liv.
pourun fonnetou un hymne à l'honneur
de la Vierge.
La façon , le contrôle & autres frais ,
ſont compris dans la ſomme qui énonce
la valeur de ces prix .
Le ſujet des ouvrages de poëſie eſt au
choix des Auteurs.
Les ouvrages qui ne font que des traductions
ou des imitations ; ceux qui
traitent des ſujets donnés par d'autres
Académies ; ceux qui ont quelque choſe
de burleſque , de ſatirique , d'indécent ,
font exclus des prix .
Les ouvrages qui auront déjà été préſentés
aux Jeux Floraux ou à d'autres.
Académies , ceux qui auront paru dans
le Public , ceux dont les Auteurs ſe ſeront
fait connoître avant le jugement , ou pour
leſquels ils auront follicité ou fait folliciter
, en feront auſſi exclus .
Les Auteurs qui traitent des matières
théologiques , doivent faire mettre au
bas de leurs ouvrages l'approbation de
(
OCTOBRE. 1776. 153
deux Docteurs en Théologie , ſans quoi
ces ouvrages ne ſeront pas admis au concours.
Les Auteurs feront remettre , pendant
les quinze premiers jours du mois de
Février 1777, par des perſonnes domiciliées
à Toulouſe , trois copies liſibles
de chaque ouvrage , à M. Delpy , Secré
taire perpétuel de l'Académie , rue Vinaigre.
Son regiſtre devant être barré le
16 de Février , on ne fera plus à temps
à lui en remettre dès que ce jour ſera
expiré. Cette loi fera exécutée à la rigueur.
Les ouvrages qui feront adreſſés
par la poſte en droiture à M. le Secrétaire
, ne feront pas préſentés à l'Académie.
Elle ne ſuppléera point aux omiffions
, & l'on ne recevra aucune correc
tion des ouvrages , après qu'ils auront
été remis ; ainſi les Auteurs doivent revoit
avec foin les copies qu'ils préſenteront.
Les ouvrages feront déſignés , nonfeulement
par leur titre , mais encore par
une deviſe ou fentence , que M. le Secrétaire
écrira fur le regiſtre , auſſi bien
que le nom , la qualité ou la profeffion
&la demeure des perſonnes qui les luž
auront remis
A
$54 MERCURE DE FRANCE.
M. le Secrétaire avertira les perfonnes
qui auront remis les ouvrages que l'Acas
démie aura couronnés , afin que lesAn
seurs viennent eux- mêmes préſenter le
récépiffé de leurs ouvrages , l'après-midi
du 3 Mai , à l'Aſſemblée publique que
l'Académie tient dans la Salle des Muf,
tres de l'Hôtel de Ville , où elle fait la
diftribution des prix. Si les Auteurs font
hors de portée de ſe préſenter , ils doi
vent envoyer ,à uneperſonne domiciliée
à Toulouſe , une procuration en bonne
forme , dans laquelle ils ſe déclarent
Auteurs de l'ouvrage couronné ; ceue
perſonne retirera le prix des mains de
M. le Secrétaire , fut le récépiſfé de l'ouvtage.
Le jour d'après la diſtribution ,
les Auteurs ou les Procuteurs fondés ſe
rendront chez M. le Secrétaire , qui leur
remettra le prix. i :
On ne peut remporter que trois fois
chacun des prix que l'Académie diſtribue.
Les Auteurs des ouvrages qu'elle
découvrira avoir enfreint cette loi, ſeront
privés du prix .
Ceux qui auront remporté trois prix ,
Pun deſquels , foit celui de l'ode , poursont
obtenir , felon l'ancien uſage , des
lettres de Maître des Jeux Floraux , qui
OCTOBRE. 1776, 155
leurdonneront le droit d'opiner dans les
Alfemblées générales& particulières des
Jeux Floraux , & d'affifter aux ſéances publiques
.
Depuis les dernières Lettres-Parentes
du Roi , qui autoriſent l'augmentation
du prix du diſcours , les Auteurs qui autont
remporté trois fois ce prix , pourront
aufli obtenir des lettres de Maître des
Jeux Floraux , ſans qu'il foit néceſſaire
qu'ils aient remporté le prix de poësie .
Après que les Auteurs ſe ſeront fait
connoître ,M. le Secrétaire leur donnera
des atteſtations , portant qu'un tel , une
telle année , pour tel ouvrage par lui
compoſé , a remporté un tel prix , &
l'ouvrage original ſera attaché à ces at
teſtations , ſous le contre- ſcel des Jeux .
L'Académie a diſtribué fix prix cette
année . Celui de l'ode a été réſervé.
Le difcours , intitulé: ElogedeMichel
de l'Hôpital, Chancelier de France , ayant
pour deviſe : Non ponebat enim rumores
ante falutem , a remporté le prix .
M. le Chevalier d'Eſpinaſfe s'eſt déclaré
l'Auteur du diſcours en vers , qui
a pour titre : l'influence des moeurs fur la
conftitution politique des Empires . Il a
remporté le prix deſtiné à une poëme ou
une épître.
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE:
Le Père Villar , de la doctrine che
tienne , l'un des Profeſſeurs d'éloquence
au Collège de l'Eſquille , s'eſt déclaré
l'Auteur de l'Epitre à un Courtiſan . On
lui a adjugé le prix réſervé.
l'Idylle intitulée le Bienfait rendu , &
à laquelle on a donné le prix de ce genre ,
eft de M. Lecouls de Levizac , Chanoine
de l'Egliſe Cathédrale de Vabres .
Le fonnet à l'honneur de la Vierge ,
qui a pour ſentence Mater Salvatoris , a
remporté le prix de l'année.
Celui qui a pour ſentence Templum
Deifactus eft uterus nefciens virum , done
M. Marchand , Avocat au Parlement ,
Poſtulant au Sénéchal , s'eſt déclaré l'Auteur
, a obtenu le prix réſervé.
Le Père Lombard , de la Doctrine
Chrétienne , l'un des Profeſſeurs d'Eloquence
au Collège de l'Eſquille , s'eſt
déclaré l'Auteur du poëme qui a pour
titre : la Volupté, fléau de l'héroïfme. Cer
ouvrage a concouru pour le prix.
II.
Distribution de prix , &sujet proposépar
la Société Royaled'Agriculture de Lyon.

La Société avoit propofé , pour ſujer
OCTOBRE. 1776. 157
du Prix de la préſente année , la queſtion
ſuivante :
Seroit-il avantageux , pour les villes
principales des provinces , d'y supprimer
les Communautés & Jurandes des Boulangers
? Et dans le cas de l'affirmative ,
quels feroient les meilleurs moyens defup.
pléer à la fourniture que les Boulangers
font obligés de faire ?
La Société , dans ſa féance du 3 Mars
dernier , a proclamé le Prix , & a décerné
la couronne au Mémoire coté No. 38 ,
avec la deviſe :
Pictoribus atque Poetis quidlibet auden.
difemperfuit aqua potestas . Hor. Art Poer.
L'Auteur eſt M. Aulas , ancien Confeiller
en la Cour des Monnoies de
Lyon .
L'acceffit a été donné
1º. Au Mémoire coté No. 28 , avec
cette deviſe :
Non oderis laboriofa opera , & rufticationem
creatam ab Altiſſimo. De Lib .
Eccl . C. VII .
L'Auteur eſt M. Rouxelin , Secrétaire
perpétuel de l'Académie Royale des.
Belles-Lettres de Caen.
2º. Au Mémoire coté 21 , ayant pour
deviſe Redeunt Saturnia Regna. Virg.
Ecl. 4.
MERCURE DE FRANCE.
L'Auteur est M. Fabregue , Avocat
au Parlement & aux Cours de Lyon ,
ancien Confeiller du Roi , & Juge-Vifiteur
général des Gabelles du Lyonnois
au département de Lyon.
3º. Au Mémoire coté N° 36 , avec
la devife: Fiat lux.
L'Auteur eſt M. Clerc , Bourgeois de
Lyon.
Quarante Mémoires ont concouru : il
eſt à remarquer que plus de trente ont
le ſyſtême de la fuppreffion des Maîtriſes
des Boulangers ;& une grande parsie
des Aureurs de ces Mémoires , par
une digreſſion analogue à leur ſujer ,
portent leurs regards ſur les autres Maîtriſes
, dont ils paroiſſent defirer l'extinction
.
Prix pour l'année 1777 .
Ce prix fera décerné au Mémoire qui
décrira le mieux les avantages qui réfulteroient
de la confection ou réparation des
Chemins de traverſe , autres que les grandes
routes entretenues aux frais de Sa
Majesté , & qui indiquera les moyens les
plus fimples & les moins difpendieux de
pourvoir à cet objet.
Toutes perſonnes pourront concourir ,
OCTOBRE. 1776. 159
excepté les Membres ordinaires de la
Société.
Les Aſſociés y feront admis.
Les Auteurs ne ſe feront connoître
directement ni indirectement. Ils mettront
une deviſe à la tête de l'Ouvrage ,
&yjoindront un billet cacheté qui contiendra
leurs noms & le lieu de leur
réfidence.
: Les paquets feront adreſſés à Lyon ,
à M. de Fleſſeles , Intendant de cette
Ville & Généralité ,
Aucun Ouvrage ne ſera admis au
concours , paffé le premier Février 1777 .
Ceterme eſt de rigueur.
!
Le prix eſt une Médaille d'or de la
valeur de 300 liv. elle ſera remiſe à
l'Auteur couronné , ou à fon fondé de
procuration.
SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE
a donné le Mardier Octobre 1776 , la
première repréſentation des Fragmens ,
MERCURE DE FRANCE.
compoſés de l'Acte d'Euthyme & Lyris ,
nouveau Ballet héroïque en un acte ; &
de celui d'Arueris cu les Iſies; ſuivis
d'Apelles & Campaſpe , ou la Générosité
d'Alexandre , Ballet pantomime.
Le poëme d'Euthyme & Lyris eſt de
M. Boutellier , & la muſique de M. Déformeri
.
Lybas , un des principaux Officiers de
l'armée d'Ulyſſe , ayant inſulté une jeune
fille de Témeſſe, fut puni de mort par
les habitans . On dit que cette ville fut
auſſi- tôt accablée de maux , & que l'Oracle
d'Apollon ordonna , pour les faire
ceffer , de bâtir un Temple à Lybas , &
de lui facrifier tous les ans une jeune
fille. Euthyme , brave athlète , s'étant
trouvé à Témeſſe dans le temps de cet
horrible ſacrifice , entreprit de délivrer
la malheureuſe victime , & de combattre
le génie de Lybas. Le ſpectre parut , en
vint aux mains avec l'Athlète , & ayant
été vaincu , alla ſe précipiter dans la
mer. On rendit de grands honneurs à
Euthyme , & il époufa la jeune fille. C'eſt
le ſujet de cet afste .
Lyris s'adreſſant aux mânes de Lybas
fait l'aveu de l'amour qu'elle reſſent pour
Euthyme. CetAmant. vient juſques dans
OCTOBRE. 1776. 16
le Temple ſe plaindre de ſes rigueurs.
Son indifférence affectée lui fait croire
qu'il a un rival. Lyris lui dit de diſſiper
ſes ſoupçons. Elle tremble ſur le fort
cruel qui va peut être la choifir pour victime.
Euthyme s'excite à braver l'amour.
Mais il apprend que Lyris va être ſacrifiée;
il fait le ferment de l'arracher à
la mort. On conduit la victime à l'autel .
Le Grand Prêtre preſſe le ſacrifice , &
invoque les mânes de Lybas. Euthyme
enléve Lyris de l'autel. Le tonnerre
gronde; Lybas , armé d'un glaive , fort
de ſon tombeau , & évoque les Dieux-
Mânes qui viennent venger ſes autels.
L'intrépide Euthyme repouſſe le Spectre
& les Dieux-Mânes; la foudre éclate &
renverſe le monument. Lyris ne voyant
plus fon Amant & fon vengeur , va
pour ſe précipiter dans les Aammes , en
s'écriant : Euthyme , c'est à toi que je me
facrifie. L'Amour paroît auſſi-tôt & l'arrête.
Il unit les deux Amans & abolit le
ſanglant ſacrifice, Le Peuple de Témeſſe
célèbre la préſence de l'Amour .
L'action eſt trop preſſée,&les événemens
font trop précipités pour qu'il réfulte tout
l'intérêt qui vient de la gradation & du
développement de la fable. Le rôle d'Eu
162 MERCURE DE FRANCE .
zyme eſt joué par M. Larrivée , celui de
Lyris par Mlle Arnould, le Grand Prêtre
par M. Gelin , l'Amour par Mlle Virginie.
Plumeurs morceaux d'un ſtyle ſimple ,
mais d'une expreffion juſte & bien rendue
par les Acteurs , ont été applaudis.
On a remarqué auſſi quelques airs de
ballets fort agréables. On fent bien que
le Compofiteur , formé à l'ancien genre
decompoſition ,avoulu ſe rapprocher du
gente nouveau , fans en ſaiſir les formes
élégantes & naturelles. Le ballet eſt de
da compoſition de M. Veſtris , & lui fait
honneur.
Arueris ou les Iſies , deuxième entrée ,
dont les paroles ſont de Cahufac , & la
muſique de Rameau, eſt tiré duBallet
des Fêtes de l'Hymen..
Arueris eft reconnu chez les Egyptiens
pour le Dieu des Arts. Il invoque
l'Amour. Orie , qui l'aime , craint d'avoir
une rivale. Orie femble ignorer que les
talens donnent un prix à la beauté. Enfin
le deſir de plaire lui fait entreprendre de
briller par ſes chants. On célèbre les fêtes
d'lfis ou des Arts. Orie vient diſputer le
prix de la voix. Elle triomphe ; Arueris
la couronne , & l'Hymen l'unit à fon
OCTOBRE. 1776. 163
Amant. Cer Acte eft fingulièrement re
commandable par la beauté des airs de
danfe. M. le Gros & Mademoiselle
Beaumefnil en ont exécuté les rôles prin.
cipaux avec beaucoup d'applaudiſſemens.
M. Gardel a compofé ce ballet & s'y eſt
diftingué. Les principaux talens de la
danſe , MM. Veſtris , MM. Gardel ,
Mlle Heinel , Mlies Allard , Peslin , Dotival
, Affelin, out embelli l'un ou l'autre
divertiſſement, & ont été fort applaudis.
Apelles & Campaſpe on la Générosité
d'Alexandre , ballet pantomime de la
compofition de M. Noverre , muſique de
M. Rodolphe , a principalement attiré
l'attentiondu Public.
M. Noverre invoque le nom de la
Reinepour ſespremiers eſſais ſur leThéâtre
de l'Opéra , & la protection éclairée
que cette auguſte Princeſſe accorde aux
arts, dont elle accélère les progrès &
étend l'empire. Eh ! quelle Souveraine
jamais a ſu mieux allier à l'éclat du
Trône , cette affabilité précieuſe qui lui
enchaîne tous les coeurs , qui encourage
les talens , honore les vertus & embellir
les graces?
M. Noverre a compofé fon baller
d'après un trait fort connu de l'hiſtoire.
164 MERCURE DE FRANCE.
Alexandre ayant ordonné à Apelles de
faire le portrait d'une de ſes favorites
nommée Campaſpe ; Apelles , frappé de
la beauté de ſon modèle , en devint
amoureux . Campaſpe partage ſon amour.
Alexandre s'en apperçoit , fait un ſacrifice
de ſa paffion & unit les deux Amans .
Voici le développement que M. Noverre
a donné à cette anecdote .
Le Théâtre repréſente l'attelierd'Apelles
, terminé dans le fond par une gallerie
de tableaux .
ACTE I. Scene 1. » Apelles inſtruit de la vifite
d'Alexandre , donne les dernières touches au
portrait de ce Prince , pour la réception duquel
il a tout préparé. Ses Elèves ſont déguilés en
Amours & en Zéphirs , & les femmes qui le ſervent,
en Graces. Il veut qu'Alexandre prenne
ſon attelier pour celui desjeux & des plaiſirs.
Cettetroupe riante eſt ingénieuſement diftribuée
par l'Artiſte : des Amours broyent les couleurs ,
d'autres eſlayent leurs crayons , des Zéphirs chargésdes
préfens de Flore , s'offrent pour modèles ;
lesGraces forment grouppe avec l'Amour , tandis
qu'une Nymphe prépare la palette & les pinceaux
d'Apelles>>
Scene II. » Un bruit d'inſtrumens militaires
annoncent l'arrivée d'Alexandre. Il eſt devancé
par ſes femmes & par une troupe de Guerriers :
ſa droite marche Campaſpe couverte d'un voile
lagauche Epheſtion, favori de ce Prince ».
OCTOBRE. 1776. 165
*** Apelles ſe proſterne aux pieds d'Alexandre
qui le comble debontés. Il examine ſon portrait;
lesGrâces le lui préſentent; desAmours ſegrouppent
de différentes manières , & fervent , pour
ainſi dire , de ſupport à ce chef d'oeuvre de l'art :
d'autres le couronnent ,
>>A>lexandre frappé du mérite du Peintre , &
de la manière agréable dont il lui préſente fon
ouvrage, applaudit à ſon goût & à fon génie.
Il lui fait ſigne s'il n'a point quelques portraits de
femme à lui faire voir. Le Peintre lui montre celui
de Vénus occupée à choiſir dans le carquoisde
l'Amour la fléche qui doit bleſfer Adonis. Alexandre
enchanté de la beauté du tableau , de l'expreſſiondes
figures , de la correction du deſlein ,
&des teintes harmonieuſes qui en forment le
coloris , prend la réſolution de faire faire le por->
trait deCampaſpe ; il la fait avancer& lui ôte fon
voile: Appelles qui n'a jamais rien vu de ſibeau ,
reculede ſurpriſe comme d'admiration ».
>>Alexandre qui , par des peintures vivantes,
veut augmenter l'enthouſiaſme de l'Artiſte , fait
marcher Campaſpe , la poſe dans diverſes attitudes,&
lui fait exprimer ſucceſſivement une foule
de ſentimens qui échauffentde plus en plus l'imagination
d'Apelles. Il ſe ſent vivement trouble
lorſqu'Alexandre , qui deſire lui donner une nouvellemarque
de la bonté , ordonne à ſes femmes
de déployer leurs talens. Campaſpe embellit
cette fête , & exécute avec elles la danſe des couronnes
; ( cette danſe fait alluſion aux conquêtes
multipliées du Héros , & aux lauriers que ſes
victoires lui ont mérités »
Scene III, » Roxane , qui a des droits fur le
166 MERCURE DE FRANCE.
coeur d'Alexandre , paroît avec l'empreflement
que lui donnent les foupçons dont fon ame efo
agitée: elleoublie ce qu'elle dort à fon maître ,
cherche d'un oeil inquiet & curieux la rivale
qu'elle redoute, l'apperçoit , & lance furelle des
regards qui expriment tous les ſentimens que lui
intpire ſa jalousie . Alexandre modere fon emportement,
raflure Campatpe , & diſſimule pour évis
ter un éclat.En même temps il ordonne a ſa ſuite
de ſe retirer : on lui obéit ; il profite de cet inftant ,
preſle Apelles de commencer , & l'engage à déployer
tous les tréſors de (on art pour reproduire,
parune imitation fidèle , un objetqui lui eftcher.
Il fort en faifant à Campaſpe les plus tendres,
adieux,& pendant cette léance,il va examiner
les chefs -d'oeuvres qui compoſent la gallerie
dApelles ».
Scene IV. L'Amour qu'Apelles a conçu pour
Campafpe , lui fait imaginer de ſe ſervir du déguisement
de ſes Elèves, pourprendre à cette
beautéla ſéance plus variée & moins ennuyeuſe».
Hexamine fon modèle , & le place dans pluſieurs.
attitudes; des Amours cherchent à les ſaiſit & à
les deſſiner ; d'autres arrangent les couleurs qui ,
doivent ſervir à peindre les traits de Campaſpe :
Apelles éperdu , troublé , ne fait plus quel choix.
il doit faire : toutes les ſituations lui paroifient
également belles; il crayonne , il efface , il ef-,
quiſſedenouveaux traits , il les efface encore , &
après un ipſtant de réflexion , il veut la peindre,
en Déefle. Ildonne ſes ordres , les Elèves diſparoiffent,&
un moment après , ils apportent une
lance , un calque , un bouclier , des trophées,
d'armes. Apelles parreeCampalppee ddee ces ornemens
guerriers , la poſe debout appuyée ſur une co
1
OCTOBRE. 1776. 167
lonne tronquée, dans l'attitude noble & fière de
Pallas».
>> Il commence à eſquiſſer : mais peu content
de cette idée, il en conçoit une autre. On apporte
des guirlandes de fleurs , il en couronne fon mo
dèle , grouppe les Zéphirs autour de cette nouvelle
Flore , & vole à l'ouvrage; ce tableau ne le fatisfait
pas davantage : il appelle les Graces &
l'Amour, il couvre les épaules de Campaſpe d'une
peau de tigre & d'un carquois ; enfin il lui remet
dans les mains l'arc & les fléches de l'Amour »,
L'Artiſte enchanté , fait prendre à la nouvelle
Diane toutes les attitudes qui peuvent caractériſer
la Déeſle de la chatle. Cependant il lui vient
une nouvelle idée : c'eſt l'Amour qui la lui infpire;
il poſe ſon Elève aux pieds de Campaſpe ,
il grouppe les Grâces autour d'elle , & place
l'Amour à ſes côtés . Le petit Dieu blefle Campafpe
d'une de fes fléches , elle ſe prête à cette fiction
, & faifit l'attitude que Diane devoit avoir
quand elle fut percée du trait qui la rendit ſenfible
pour Endimion. Appelles , plein d'amour &
guidé par ſon enthouſiaſme , court à la toile , &
trace avec vivacité les premiers traits de ſon tableau;
mais il les efface auffi- rôt , perfuadé que
le ſujet deviendra plus intéreſſant , s'il fait de
Campaſpe la mère des Amours ».
>>Cette idée lui plaît d'autant plus qu'il trouve
Campaſpe cent fois plus belle que Vénus. Il poſe
fon modèle fur un trône de fleurs , autour duquel
font grouppés les Amours . L'un d'eux lui préſente
une tourterelle , d'autres tiennent des corbeilles,
des vales , des parfums : des Zéphirs la couronnent
, & lui offrent des fleurs , tandis que les
168 MERCURE DE FRANCE.
Graces s'occupent du ſoin de ſa toilette. Apelles,
pour répandre une vapeur légère ſur ce tableau ,
&rendre hommage à la beauté qui l'enchante ,
fait brûler l'encens ; il vole à la toile & veut efquiſſer
, mais ſes crayons lui échappent de la
main. Il briſe ſa palette , éloigne tout le monde ,
s'approche de Campaſpe , & lui fait en tremblant
l'aveu de la paſſion que ſes attraits lui ont infpirée.
Campaſpe , loin de s'en offenſer, lui fait
entendre qu'elle préfère la liberté à la grandeur ,
&que le don de ſa main lui fera plus cher que le
trône d'Alexandre. Apelles enchanté de ſon bonheur
, ſejette avec tranſport aux genoux de Campaſpe
».
>> Roxane dévoréče par la jalousie , s'eſt intres
duite pendant cette ſcène dans l'attelier d'Apelles.
Elle est témoin de l'infidélité de Campaſpe , &
fait éclater la joieque lui donne l'eſpérancequ'elle
conçoit de perdre la rivale. Elle fort en faiſant
entendre qu'elle va dévoiler à Alexandre la tra
hiſon du Peintre & la perfidie de Campaſpe ».
Scene V. » Alexandre paroît avec Epheſtion
dans le moment même où Apelles & Campafpe ſe
jurent l'amour le plus tendre. La ſurpriſe de ce
Prince eſt extrême ; elle égale la crainte dont les
deux Amans ſont pénétrés. Alexandre ſe livre à
fon reſſentiment ; il fait enchaîner Apelles : on le
conduit en prifon ».
ACTE II . Le Théâtre repréſente le Palais
d'Alexandre ; dans lefondparoît un Trône élevé
fur plusieurs marches. » Alexandre , ſuivi d'un
brillant cortége , donne la main à Roxane , l'élève
au Trône , & la fait reconnoître pour Reine par
le Peuple proſterné à ſes pieds. Apelles & Campalpe
OCTOBRE. 1776. 169
1
paſpe profitent de ce moment favorable pour
demander leur grace , & l'obtiennent ; Alexandre .
amême la générosité de leur faire préſenter la
coupe nuptiale , de les unır& de les combler de
préfens. Le couronnement eſt terminé par une
danſe générale , à laquelle Alexandre daigne ſe
mêler Les mouvemens gais & rapides de cette
dernière fête , caractériſent la félicité des époux ,
le bonheur de Roxane , la fatisfaction d'Alexan .
dre , & la joie de tous ceux qui ont été témoins
de la victoire que ce Héros a remporté ſur luis
même » .
Rien de plus ingénieux que ce ballet , rien de
mieux compolé & de plus propre à la danſe pantomime.
Les attitudes différentes qu'Apelles fait
prendre à Campaſpe , les tableaux ſucceſſifs dans
leſquels il la poſe pour la peindre; les grouppes
artiſtement arrangés des Amours & des Nymphes
autour du modèle ; &dans la ſuite de cette pantomime
charmante , les différentes paſſions & les
divers lentimens des perſonnages , rendus avec
tant de vérité , d'énergie & d'élégance , font de
cette compoſition un enſemble admirable , inté
reilant&tout à fait pittoreſque. Cependant ſi l'on
veut trouver quelque choſe à deſirer dans cette
magnifique compoſition ; c'eſt que le Peintre pantomime
ait renfermé un double ſujetdans le mên c
cadre; c'eſt que le couronnement de Roxane fafle
une ſeconde action qui , noble & impoſante ,
contraſte peut être trop aveccelle , pleine de graces
, des amours d'Apelles & de Campalpe; c'eſt
qu'il ait fait en même temps untableau digne de
P'Albane , du Correge , avec un tableau de Raphael
ou de Michel-Ange. Oſons même demander
à ce grand Maître , s'ilétoit à propos qu'Alexan-
11. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
1
dre , Epheftion & Roxane figuraffent dans la
danſe , & s'il ne ſuffiſoit pas qu'ils paruſſent com
me des perſonnages dramatiques pleins de paffions
& intéreſlés à l'action , mais qui y fuflent
*diſtingués par leur rang & par leur contenance Il
eſt certain que l'on voit avec peine Alexandre ,
Epheftion & Roxane danfer chacun leur entrée ,
& figurer avec Apelies , Campaſpe , les Elèves
d'Apelles & les Guerriers Au reſte nous ne pouvons
pas aflez marquer notre admiration pour
ce genre de danſe , qui s'approche de la bonne
poëtique & des régles de la peinture. Il
n'étoit dû qu'à un génie ſupérieur de préſenter
atnſi l'artde la danſe&de le rappeler à fon vétitable
but , qui eſt de peindre & d'exprimer.
Qued'éloges ne doit- on pas donner au zèle , à
l'intelligence , à la magie de MM. Veftris , Gardel ,
&de Meſdemoiselles Guimard , Heinel & Dorival
,qui fontplus Acteurs que Danfeurs , & dont
les talens font autant de plaiſir que d'illuſion ?
On peut obſerverd'après une telle compoſition ,
qué la danſe pantomime eſt l'art qui s'approche
le plus de la peinture. Elles parlent l'une&l'autre
aux yeux , & clles forment pareillement des tableaux
où les paflions & les fentimens des perfonnages
font rendus par le ſecours des geſtes ,
des attitudes , des poſitions & des grouppes La
peinture fixe ſes compoſitions La danſe pantomime
varie les ſiennes. La peinture ne peut
faiſir qu'un moment intéreſlant d'une compofition
imple ; la danſe pantomime doit au
contraire chercher une action ſuſceptible d'une
fuite de tableaux . La première emploie le coloris ,
les ombres & les clairs pour donner du relief &de
lavie à ſes figures;la ſeconde emprunte l'art de
OCTOBRE. 1776. 171
la muſique pour donner l'intelligence de ſes deffins.
C'eſt ſous ces rapports principaux qu'il faut
juger du mérite de la danſe pantomime , & c'eſt
en rapprochant le plus qu'il eſt poſſible la danſe
de la peinture , que M. Noverre eſt parvenu à un
art nouveau , ou , du moins , à rappeler la danſe
pantomime des Anciens , ou à perfectionner les
ébauchesimparfaitesque l'on avoiteſquillées grof.
ſièrement . Demandons , d'après les principesde la
danſe , qui doit toujours peindre & faire partie
d'une action ou d'une compoſition raiſonnée , ce
que fignifientces ſolo , ces duo , ces pas compliqués,
dans lesquels un ou pluſieurs Danſeurs
viennentdévelopper, avec grace , ſi l'on veut,
leursjambes & leurs bras , battre des entre-chats ,
aller ſucceſſivement de gauche à droite , s'élancer
en avant & en arrière , tourbillonner ſur euxmêmes
, & faire des évolutions comme des
gens dans le délire.On ſent que tous ces divers
mouvemens ſont de bonnes études pour les appliquer
dans l'occaſion ; mais lorſqu'ils ne font
point placés dans une action principale , ils ne
peignent rien.Que diroit-on d'un Peintre qui voudroit
compoſer un tableau avec des ellais qu'on
appelle des Académies? Chaque figure ſéparément
pourroitêtre coloriée merveilleulement , & demnée
avec beaucoup de préciſion & d'élégance;
mais l'enſemble de ces figures ne ſeroit-il pas ridicule
& infoutenable ?
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
VERS à Mademoiselle GUIMARD ,
jouant le rôle de Campaſpe dans le
Ballet d'Alexandre .
Dans ce ballet , nouvelle Terpſicore ,
Vous préſentez à nos regards ſurpris
La ſuperbe Pallas , la ſenſible Cypris ,
La légère Diane & la charmante Flore ;
Sous leurs différens attributs
Tous les coeurs ſont forcés de vous rendre les
armes ;
Eh! le moyen de braver tant de charmes a
Si l'on réſiſte à Flore on eſt pris par Vénus.
Par M. M. D.M.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Nouveautés font actuellement à
Fontainebleau , & fans doute pluſieurs
reparoîtront avec avantage , à la fin du
voyage , ſur le théâtre de Paris. On y
attend Zuma , Tragédie nouvelle deM.
Lefevre ; l'Avare fastueux , Comédie
OCTOBRE. 1776. 173
nouvelle en cinq actes , de M. Goldoni ;
la Lecture interrompue , Comédie nouvelle
en un acte , de M. le Chevalier
de Cubières ; le Malheureux imaginaire ,
Comédie nouvelle en cinq actes , de M.
Dorat ; Mustapha & Zéangir , Tragédie
nouvelle de M. de Champfort ; le
Veuvage trompeur, Comédie nouvelle
en trois actes , de M. de la Place ; l'Égoïfme
, Comédie nouvelle en cinq actes de
M. Cailhava ; la Rupture ou le Mal entendu
, Comédie nouvelle en un acte ,
de Meſdames de l'Horme ; Gabrielle de
Vergy , Tragédie nouvelle de du Belloy .
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens font occupés
à donner ſur le théâtre de la Cour à
Fontainebleau , pluſieurs Pièces nouvelles
que l'on eſpère voir jouer enfuite à
Paris. Telles font la Fauſſe délicateffe
Opéra- comique en trois actes , de M.
M ***. Muſique de M. Hiner ; l'Innocence
perfécutée, Opéra-comique endeux
actes deM. Moline, Muſique de Anfoſſy.
Hij
174 MERCURE DE FRANCE.
DÉBUT.
Mademoiselle Dumeſnil a débuté ſur
ce théâtre dans les rôles de Duegne ,
qu'elle a rendus avec intelligence. Elle
ajoué dans Tom-Jones , dans le Magnifique
, dans le Maître en droit , & c.
Ladame épouſe du fieur Thomaſſin a
débuté , le Mercredi 2 Octobre , par le
rôle d'Annette , & par celui de Jeannette
dans le Déferteur ; elle a continué fes
débuts par le rôle de Lise d'On ne s'aviſe
jamais de tout , de la Laitière , & c .
Cette Actrice , jeune & d'une figure
agréable , joue avec eſprit & avec intelligence
; elle a une voix douce & délicate ,
& elle peut devenir utile à ce théâtre ,
en exerçant & formant ſon talent pour
la musique.
DeBruxelles , ce 6 Octobre 1776.
Monfieur, on lit dans le Nº XII du 15 Septem.
du Journal des Théâtres , page 221 : « Que le
>> Citoyen célèbre de Toulouſe a vu très- mal
OCTOBRE. 1776. 175
> accueillir au Théâtre de Bruxelles ſa célèbre pro-
> duction des Mariages Samnites , &c . » Pourquoi
ce menſonge groſſier de la malignité & qu'il
eſt ſi facile dedétruire ? On ne jouera les Mariages
Samnites à Bruxelles que dans le mois de No.
vembre prochain , à cauſede l'indiſpoſition d'une
Actrice principale; & je ſuis témoin de l'impatience
des Amateurs pour voir cette pièce .
Ondit enſuitedans ce Journal d'erreurs : « Que
cette (ublime pièce n'eût jamais vu le jout au
Théâtre Italien , ſans le crédit du Muficien >>
Je fais le contraire ; la vérité eſt que les Mariages
Samnites ont été reçus avec acclamation par les
Comédiens Italiens , plus de 18 mois avant que
M. Grétry connût cette pièce ; & que c'eſt à la follicitation
de pluſieurs Acteurs principaux , que cet
illuftre Compoſiteur en a entrepris lamuſique.
ARTS.
GRAVURES.
1.
Avis au Public touchant la continuation
de la Flora Danica de Copenhague.
Le Roi ayant chargé M. Othon Fréderic
Müller , Conſeiller d'État & Membre
de pluſieurs Académies des Sciences , de
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
continuer l'important Ouvrage Botanique
, connu ſous le nomde Flora Danica,
dont les dix premiers cahiers ont été publiés
par M. Eder , les Amateurs de la
Botanique qui defireront en acquérir la
fuite , ſont priés de s'adreſſer déſormais
à lui , ou à l'adreſſe ci-après.CetOuvrage
comprendra toutes les plantes ſpontanées
qui ſe trouvent dans les royaumes de
Danemark & de Norvége , & par conſéquent
dans cette partie du Nord qui
s'étend depuis l'Elbe juſqu'au cercle
Polaire.
Toutes ces plantes , dont l'Ouvrage
contient déjà au-delà de fix cens , font
deffinées fur les lieux , & gravées avec
la dernière exactitude .
C'eſt par la munificence du Roi , qu'on
a été mis en état de rabattre le prix de
l'Ouvrage , & dedonner chaque cahier ,
en noir, à 12 liv. de France , & chaque
cahier enluminé , à 36 liv. Le cahier
contient ſoixante Planches. Ceux qui
defirent en France , foit l'Ouvage entier ,
foit certains cahiers , peuvent ſe faire
infcrire , à Paris , chez Lacombe , Libraire
, rue Chriſtine .
OCTOBRE. 1776. 177
I I.
Le Miserere gravé en Croix , d'après
M. Tacquet , Maître Écrivain , à Cambray
; à Paris , chez Niquet , place Maubert
, près la rue des Lavandières,
GÉOGRAPHIE.
I.
LE
E Conducteur François , contenant les
routes deſſervies par les nouvelles diligences
, meſſageries & autres voitures
publiques , avec un détail hiſtorique &
topographique des endroits où elles pafſent
, même de ceux qu'on peut appercevoir
; des notes curieuſes ſur les
chaînes des montagnes qu'on rencontre ;
enrichi de Cartes topographiques , dont
les routes font diſtinguées par une couleur
; dreffées & deffinées ſur les lieux par
L. Denis , Géographe. AParis , chez
Ribou , Libraire , paſſage Saint-Germain
l'Auxerrois ; I vol in-8° . 24f.
Troiſième route de l'Ouvrage ; les deux
autres étant parues précédemment.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE
1 I.
Nouvelles Cartes àjouer , pour apprendre
laGéographie facilement& agréablement.
Chaque paquetde ces cartes fera compoſé
de trois jeux ; dans l'enveloppe , on
trouvera la manière de s'en ſervir , ſoit
pour pluſieurs perſonnes , foit pour deux
feulement , avec les règles qui font auſſi
ſimples que le jeu.
Les premières qui paroîtront, ne renfermeront
que le royaume de France ; &
ſi le Public eſt ſatisfait de l'eſſai de l'Auteur
, on lui donnera la Géographie
entière. Lesperſonnesquideſirerontavoir
deces cartes, ſe feront inſcrire à Meaux ,
chez Charles , Libraire ; & à Paris , chez
Baſtien , Libraire , rue du petit Lion
fauxbourg Saint-Germain. Elles remettront
en même temps la ſomme de 2 liv .
10f. & le paquet leur fera délivré gratis ,
vers le 12 Décembre prochain. Les perfonnesqui
ne foufcriront point , payeront
lepaquer 3 liv. lorſqu'il aura paru..

L'uſage de ces cartes peut s'adopter
dans tous les couvens ; & d'après l'expérience
de l'Auteur , on oſe aſſurer qu'en
OCTOBRE. 1776. 179
très-peu de temps , les perſonnesqui s'en
ſerviront , connoîtront le terroir de chapays
, ſes rivières , ſes principales villes ,
&c.
TOPOGRAPHIE.
e
Recherches Historiques ſur la ville d'Angers,
avec le plan aſſujetti à ſes accroiffemens
, embelliſſemens & projets ;
dédié & préſenté à MONSIEUR , frèr
du Roi , par M. Moithey , Ingénieur
Géographe du Roi , &c. grand in-4°
avec figures ; prix 4 liv. 10 f. broché
Le plan lavé ſuivant la méthode de
Ingénieurs, fe vendra ſéparément 6 livs
à Paris , chezl'Auteur , rue de la Harpe
vis-à-vis la Sorbonne.
CES Recherches font diviſées en quatre
parties: la première traite de l'origine
& ancienneté de la ville d'Angers , de
fes accroiſſemens fous différens règnés ,
de fes embelliſſemens &des projets que
la ville ſe propoſe de faire exécuter. La
feconde partie comprend l'état eccléhaſtique
de la ville d'Angers; la troi
180 MERCURE DE FRANCE.
ſième , fon gouvernementcivil , les divers
Tribunaux qu'elle renferme , les uſages
&les cérémonies qui s'y pratiquent , &
un état préſent de cette ville. La quatrième
offre une nomenclature d'Hom.
mes illuftres nés dans la ville d'Angers ,
oudans laprovince d'Anjou . Ces Recherches
ſont ſuivies d'un plan de la ville
d'Angers , diviſé par des couleurs qui
marquent ſes accroiſſemens ſous des
règnes différens. On voit enfuite la carte
du Canal de Monfieur , ouvert en Anjou
en 1774, fous la protection de ce Prince .
Ces Recherches hiſtoriques & topographiques
fur la ville d'Angers, font ſuite
à celles que M. Moithey a publiées précédemment
ſur les villes d'Orléans & de
Reims. Ce Géographe ſe propoſe de
faire paroître fucceffivement & dans le
même format , les plans des autres principales
villes du royaume , aſſujetties à
leurs accroiffemens , embelliſſemens &
projets , avec des recherches hiſtoriques ,
&c. Ce travail utile & fait avec ſoin
a mérité les fuffrages encourageans du
Public. Les perſonnes qui deſireront
acquérir cette collection ou quelques
plans détachés , s'adreſſeront directement
à l'Auteur , à l'adreſſe ci-deſſus . Elles
5
OCTOBRE. 1776. 181
ſont priées d'affranchir les ports de lettres
& paquets. On peut ſe procurer actuellement
les Recherches ſur les villes
d'Angers , Orléans & Reims.
MUSIQUE.
I.
Les plaiſirs de la ville & de la campagne
, nouvel Almanach dédié aux deux
fexes ; à Paris , chez Boulanger , rue du
Petit-Pont, maiſon de M. Dufrêne, Marchand
Mercier.
I I.
Ariette avec accompagnement de deux
violons & la baſſe , par M. ***. AParis ,
chez le même ; prix , 24fols .
III.
Six Sonates de guittarre , avec accom
pagnement de bafle , dédiées à M. de la
Borde, par M. Vidal, Maître de guittarre ,
miſes au jour parM. Bouin , OEuvre dixième
; prix , 7 liv. 4 f.
182 MERCURE DE FRANCE.
1
I V.
Cinquième Recueil d'Ariettes d'Opéra
comique , & autres jolis airs , avec accompagnement
de guittarre , Menuets
variés , Allemandes & Piéces , par le
même Auteur. OEuvre onzième ; prix ,
6 liv. Chez le ſieur Bouin , Marchand
de muſique & de cordes d'inſtrumens ,
rue Saint-Honoré , près Saint Rocha
Paris.
V.
Ouverture de Silvain , arrangée pour
le clavecin ou le forte-piano , avec accompagnement
d'un violon & violoncelle ad
libitum , par M. Benaut , Maître de clavecin.
A Paris , chez l'Auteur , rue Daw
phine. Prix , 3 liv.
VI.
Meſſe en Noëls Flamands , François,
Italiens , &c. , avec variations en fa majeur;
compoſée & arrangée par M. Bemaut
fufdir. A Paris , chez l'Auteur , &c .
comme ci-deſſus. Prix , liv. 12f.
2
OCTOBRE. 1776. 183
Cours des Sciences politiques & de Grammaire
Allemande.
M. JUNKER, Docteur de l'Univerſité ,
&Membre ordinaire de l'Académie des
Belles - Lettres de Gottingen , ancien
Profeſſeur de l'École Royale Militaire ,
recommencera , le 25 Novembre prochain
fon cours de Sciences politiques, auffibien
que celuide Grammaire Allemande ,
qu'il continuera pendant fix mois , tous
les Lundis , Mercredis & Vendredis , le
premier depuis dix heures du matin jufqu'à
midi ; & le ſecond , ou de midi à
une heure , ou de neuf à dix heures , fuivant
qu'on en conviendra.
Dans le cours de Science politique ,
il explique ſucceſſivement les principes du
droit naturel , du droit politique , ou de
la théorie de la Société civile , & du droit
des gens naturel. Puis il fait connoître la
conſtitution , tant phyſique que politique
&le droit public des Royaumes & Républiques
d'Europe , après avoir préalablement
développé les événemens qui ont
produit la préſente forme de gouverne,
134 MERCURE DE FRANCE.
د
ment de chaque Etat. Il paſſe enfuite au
droit des gens conventionnel , ( vulgairement
appelé le droit public d'Europe
) ayant pour objet les obligations
& droits réciproques des nations ,
fondés ſur les traités de paix d'aliance,
du commerce, &c. deſquels traités
il fait une analyſe raiſonnée & pragmatique
; & il finit par des obſervations folides
& utiles ſur les intérêts des Princes ,
auſſi bien que fur les fonctions de Négo
ciateur , d'Ambaſladeur , & de Miniftre
public. Il ſuffitd'indiquer ces objets fi
dignes d'occuper la jeune nobleſſe , pour
faire fentir combien ils doivent intéreffer
tous ceux qui veulent voyager avec
fruit, ou qui ſe deſtinent aux affaires d'Etat
; & hM. Junker ajoute que ſes leçons
ſont propres à faire aimer les devoirs
d'homme&decitoyen ,&chérir laconftitution
Françoiſe , il ne craint pas d'être
contreditpar lesperſonnes qui les ont fuivies
juſqu'ici.
Le prix de ce cours eſt de fix louis pour
les fix mois , & celui de Grammaire
Allemande de trois louis , qui ſe payent
d'avance. Ceux qui voudront venir à l'un
ouà l'autre, ſont priés de ſe faire inſcrire
quelques jours auparavant.
!
OCTOBRE. 1776. 185
M. Junker , qui donne auſſi des leçons
particulières chez lui , va demeurer rue
Mazarine , en entrant du côtéduCollège,
la ſeconde porte cochère à gauche.
Cours d'Anatomie.
I.
M. PELLETAN , Membre du College
&de l'Académie Royale de Chirurgie ,
aouvert un cours d'Anatomie , Lundi
24de ce mois, à quatre henres & demie,
&le continuera les Lundi , Mardı , Jeudi
& Vendredi ; le Jeudi 17 , à huit heures
&demie du matin, un fecond cours qu'il
continuera tous les jours à pareille heure ,
dans ſon amphithéâtre , rue des Noyers .
Il demeure rue Pavée Saint-André - des-
Arcs.
II.
M. Vicq d'Azyr , Médecin , de l'Académie
Royale des Sciences , &c. , commencera
le 21 Octobre uncours d'Anato,
mie dans ſon amphithéâtre , Gué rue du
Sépulcre. Ce cours ſera ſuivi d'un cours
élémentaire de Chirurgie .
6
186 MERCURE DE FRANCE.
Coursde Langues , Angloise & Françoise.
M REQUIER , connu par la méthode
courte & lumineuſe qu'il emploie dans
ſes leçons , ouvrira , le 9 du mois prochain
, Mardi , Jeudi , Samedi , depuis
neuf heures & demie juſqu'à onze , un
cours de Langues , Angloiſe & Frangoiſe
.
Lesperſonnes qui voudront le ſuivre ,
pourront ſe faire infcrire à l'Hôtel d'Angleterre
, rue Haute Feuille.
Il donne auffi des leçons en ville.
Courrier de l'Europe , Gazette Anglo-
Françoife.
LA Gazette intitulée : le Courrier de
l'Europe , compofée & imprimée depuis
quelques temps à Londres , fera diſtribuée
le premier Novembre prochain. Cette
Gazette, déjà connue parle choix &la variété
des matières fournies par des Correſpondances
exactes , & puiſées dans
OCTOBRE. 1776. 187
cinquante trois Gazettes qui paroiffent
toutes les ſemaines à Londres , deviendra
tous les jours plus intéreſſante par les ſoins
& l'impartialité des Editeurs.
Elle paroîtra deux fois par ſemaine , &
ſera compoſée de huit pages in-4°. Le
prix eſt de 48 livres par année , franc de
port dans toute l'étendue du Royaume.
On ſouſcrit dès à préſent à Paris , au
Bureau généraldes Gazettes étrangères, rue
de la Juffienne. L'année d'Abonnement
doit commencer le premier ordinaire de
chaque mois ; & il faut ſe faire inferire
audit Bureau , du premier au vingt du
mois qui précède celui auquel on defire
commencer fon abonnement.
On foufcrit auſſi dans les Bureaux
dépendans de celui des Gazettes étran
gères.
Avis du Directeur du Journal de Politique
&de Littérature.
LE Journal de Politique & de Littérature
, depuis le Nº. du 25 Juillet dernier ,
n'eſt plus en aucune manière l'ouvrage de
M. LINGUET ; la partie Politique étoit
188 MERCURE DE FRANCE.
déjà , depuis quelque temps , entre les
mains de M. Fontanelie ; & la partie Littéraire
eſt confice depuis le 25 Juillet à
M. de la Haipe , qui n'a plus aucune
part au Mercure de France.
N. B. Cette part deM. de la Harpe dans
leMercure de France , a toujours éré trèspetite
, & ſouvent nulle , comme on
peut en juger par le très-petit nombre
d'articles qu'il fignoit ,& les ſeuls qui
fuſſent de ce fameux critique. Au reſte ,
on tâchera dy ſuppléer , à la fatisfaction
desLecteurs.
Seconde Lettre à Monfieur *** contenant
quelques anecdotes de la vie de l'Auteur
de la Henriade.
M. voici la luite des Anecdotes que je vous ai
promifes.
M. de V **. étant à Bruxelles , fit la Tragédie
de Mahomet , & alla bientôt après avec
Madame du Chatellet faire jouer cette pièce à
Lille , où il y avait une fort bonne Troupe dirigée
par te ſieur Lanoue , Auteur & Comédien.
La fameule Demoiſelle Clairon yjouait , & montrait
déjà les plus grands talens. Madame Denis ,
nièce de l'Auteur , femme d'un Commiſlaire ordonnateur
desGuerres, ancien Capitane au RégiOCTOBRE.
1776. 189
mentde Champagne , tenait un affez grand état
àLille, qui était du département de fon mari.Madame
duChatellet logea chez elle; je fus téinoin
de toutes ces fêtes ; Mahomet fut très- bien joué.
Dans un entre- acte on apporta à l'Auteur une
lettre du Roi de Pruſte , qui lui apprenait la victoire
de Molvitz ; il la lut à l'aſſemblée ; on
battit des mains : ce Vous verrez , dit - il , que
ceate Pièce de Molvitz fera réuſſir la mienne 2.
- Elle fut repréſentée à Paris le 19 Août de la
même année. Ce fut là qu'on vit plus que jamais
à quel excès ſe peut porter la jalousie des Gens de
Lettres , (ur-tout en fait de théâtre. L'Abbé Desfontaines
, & un nommé Bonneval , que M. de
V... avait ſecouru dans ſes beſoins , ne pou
vant faire tomber la Tragédie de Mahomet , la
déférèrent , comme une Pièce contre la Religion
Chrétienne , au Procureur Général. La choſe alla
loin , que le Cardinal de Fleury conſeilla à
Auteur de la retirer. Ce conſeil avait force de
oi; mais l'Auteur la fit imprimer , & la dédia
Au Pape Benoit XIV, Lambertini , qui avoit déjà
beaucoup de bontés pour lui. Havait été recomnandé
à ce Pape par le Cardinal Paſſionei ,
omme de Lettres célèbre , avec lequel il était deuis
long- temps en correſpondance. Nous avons
uelques lettres de ce Pape à M. de V ... Sa Sainté
voulut l'attirer à Rome ; & il ne s'eſt jamais
onſolé de n'avoir point vu cette Ville qu'il
ppellait la capitale de l'Europe.
La pièce eſt reſtée en poſſeſſion du théâtre dans
temps même où ce ſpectacle a été le plus néligé.
Il avouait qu'il ſe repentait d'avoir fait
lahomet beaucoup plus méchant que ce grand
190 MERCURE DE FRANCE.
,
homme ne le fut. Mais ſi je n'en avais fait qu'on
héros politique écrit- il à un de ſes amis , la
pièce était fifflée. Il faut , dans une Tragédie , de
grandes paſſions & de grands crimes. Au'refte ,
dit- il quelques lignes après , legenus implacabile
vatum me perfecute plus que l'on ne perfécuta
Mahomet à la Mecque. On parle de la jalousie
&des manoeuvres qui troublent les Cours , il y
en a plus chez les Gens de Lettres.
Après toutes ces tracafleries , MM. de Réaumur
& de Mairan lui copfeillèrent de renoncer à la
Poësie , qui n'atrirait que de l'envie & des chagrins
, de ſe donner tout entier à la phyſique,
&de demander une place à l'Académie des Sciences
, comme il en avait une à la Société Royale
de Londres , & l'Institut de Boulogne. Mais M.
de Fourmont ſon ami , homine de Lettres infiniment
aimable , lui ayant écrit une Lettre en vers
pour l'exhorter à ne pas enfouïr fon talent , voici
ce qu'il lui répondit.
A mon très-cher ami Fourmont
Demeurant fur le double mont ,
Au-deſſus de Vincent Voiture ,
Vers la taverne où Bachaumont
Buvait & chantait ſans meſure ,
Où le plaifir & la raiſon
Ramenaient le temps d'Epicure.

Vous voulezdonc que des filets
De l'abſtraite philoſophie ,
Je revole au brillant palais
De l'agréable poësie ,
Aupays où règnentThalie ,
Et le cothurne & les fifflets.
OCTOBRE. 1776. 191
Monami , je vous remercie
D'un conſeil fidoux & fi fain.
Vous le voulez ; je cède enfin
Ace conſeil , à mon deſtin ;
Je vais de folie en folie ,
Ainſi qu'on voit une Catin
Paſſer du Guerrierau Robin ,
AnCourtiſan , auCitadin;
Oubien fi vous voulez encore ,
Ainſi qu'une abeille au matin
Va ſuccer les pleurs de l'Aurore
Ou fur l'abſynthe ou ſur le thim ;
Toujours travaille & toujours cauſe ,
Et vouspaitrit ſon miel divin
Desgratte-cus & de la rofe.
Et auſſitôt il travailla à ſa Mérope. La Tragédie
de Mérope , première pièce profane , qui
réuffit ſans le lecours d'une paſſion amoureuſe ,
& qui fit à notre Auteur plus d'honneur qu'il
n'en eſpérait , fut repréſentée le 26 Février 1743 .
Je ne puis mieux faire connaître ce qui ſe
pafla de fingulier ſur cette Tragédie , qu'en rapportant
la lettre qu'il écrivit ,le 4Avril ſuivant ,
àfon ami M. d'Aiguebère , qui était à Toulouſe.
>> La Mérope n'eſt pas encore imprimée : je
>> doute qu'elle réuſſifle à la lecture autant qu'à
>> la repréſentation . Ce n'eſt point moi qui ai
>> fait la pièce ; c'eſt Mademoiselle Dumeſnil.
Que dites vous d'une Actrice qui fait pleurer
>> pendant trois actes de ſuite ? Le public a pris
>>un peu le change : il a mis ſur mon compte
>>>une partie du plaiſir extrême que lui ont fait
>> les Acteurs . La ſéduction a été au point que le
192 MERCURE DE FRANCE.
>> Parterre a demandé à grands cris à me voir.
> On m'eſt venu prendre dans une cache , où je
>> m'étais tapi : on m'a mené de force dans la
>> loge de Madame la Maréchale de Villars ,
>> ou était ſa belle fille Le Parterre était fou :
>> il a crié à la Duchefle de Villars de me bailer ,
>> & il a tant fait de bruit , qu'elle a été obligée
>> d'en pafler par - là , par l'ordre de ſa belle-mere.
>> J'ai été bailé publiquement , comme Alain
>> Chartier par la Princeſſe Marguerite d'Ecofle ;
>> mais il dormait , & j'étais fort éveillé ».
Je n'aurai rien à dire de l'année 1744 , finon
que mon Auteur fut admis dans preſque toutes
les Académies de l'Europe , & , ce qui eft fingulier
, dans celle de La Crusca. Il'avait fait une
étude ſérieuſe de la Langue Italienne , témoin
une lettre de l'éloquent Cardinal Paſſionei , qui
commence par ces mots :
>> J'ai lu & relu , toujours avec un nouveau
plaifir , votre lettre Italienne , belle & favante.
Il eſt difficile de concevoir comment un homme
qui poflède à fond d'autres Langues , a po at-
>>teindre à la perfection de celle- ci..
Ce Cardinal écrivait en françois preſqu'aulli
bien qu'en italien, & penſoit très - judicieuſe-
. •
meut.
M. de V.... , ſur la fin de 1774 , eut un Brevet
d'Hiſtoriographe de France , qu'il qualifie de
magnifique bagatele. Il était déjà connu par ſon
Hutoire de Char es XII, dont on a fait tant d'éditions.
Cette Hiſtoire fut principalement com.
poſée en Angleterre à la campagne avec M. Fabuce
, Chambellan de Georgepremier , Electeur
deHanovre , Roi d'Angleterre , qui avoit réſidé
fept ans auprès de Charles XII , après la journée
de Putaiva.
C'eft
OCTOBRE. 1776. 193
C'est aina que la Henriáde avait été commencée
à St. Ange ,d'après les converſations avec M.
de Catimartin .
Cette Hiftoire fut très-louée pour le ſtyle , &
très-critiquée pour les faits incroyables. Mais
les critiques &les incrédules ceffèrent , lorſque
le Roi Stanislas envoya à l'Auteur , par M.le
Comtede Treflan , Lieutenant Général , une atteftation
authentique , conçue en ces termes :
>> M. de Voltaire n'a oublié nidéplacé aucun fait ,
>>jaucune circonſtance; tout est vrai, tour eſt dans
fon ordre. Il a parlé ſur la Pologne & fur tous,
>> les événemens qui font arrivés comme s'il
>> avait été témoin oculaire. Fait à Comercy , le
11 Juillet 1769 .
Dès qu'il eut un de ces titres d'Hiſtoriographe
il ne voulut pas que ce titre fût vain , & qu'on
dit de lui ce qu'un Commis du Tréſor - Royal
diſoit de Racine & de Boileau : Nous n'avons encore
vu de ces Meſſieurs que leur fignature. II
écrivit la guerre de 1741, qui était alors dans toute
ſa force, & que vous retrouvez dans le ſiècle
de Louis XIV & de Louis XV.
Il était alorsà Etiole, avec cette belle Madame
d'Eriole , qui fut depuis la Marquiſe de Pompadour.
La Cour ordonna des fêtes pour le commencementde
l'année 1745 , où l'on devait ma->
rier le Dauphinavec l'Infante d'Eſpagne. On vou-
Int des Ballets avec de la muſique chantante , &
une eſpèce de Comédie qui ſervit de liaiſon aux
vers. Il en fut chargé , quoiqu'un tel ſpectacle
ne fût point de ſon goût Il prit pour ſujet une
Princefle de Navarre. La Pièce eſt écrite avec légèreté.
M. de la Popelinière , Fermier-Général ,
II . Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE!
i
mais lettré , y mêla quelques Ariettes ; la Muſique
fut compoſée par le fameux Rameau.
Madame d'Etiole obtint alors , pour M. de
V.... , le don gratuit d'une charge de Gentilhomme
ordinaire de la Chambre. C'était un préſent
d'environ ſoixante mille livres ; & préſent
d'autant plus agréable , que peu de temps après il
obtint la grace ſingulière de vendre cette place ,
& d'en conterver le titre , les privilèges & les
fonctions .
Peu de perſonnes connaiſlent le petit impromptu
qu'il fit fur cettegrace qui lui avait été accordée,
ſans qu'il l'eût ſollicitée deux fois.
MonHenri-Quatre& ma Zaïre ,
Et mon Américaine Alzire ,
Nem'ontvalujamais unſeul regard du Roi.
J'avais mille ennemis avec très-peu de gloire;
Les honneurs & les biens pleuvent enfin ſur moi ,
Pourune farce de la Foire.
Il avait cu cependant , long-temps auparavant,
une penſion du Roi de deux mille livres , & une
de quinze cent livres de la Reine mais il n'en
follicita jamais le paiement.
L'Hiſtoire étant devenue un de ſes devoirs , il
coinmença quelque choſe duſiècle de Louis XIV;
mais il différa de le continuer, Il écrivit la Campagne
de 1744 , & la mémorable bataille de Fontenoi.
Il entra dans tous les détails de cette journée
intéreſſante. On y trouve juſqu'au nombre
des morts de chaque Régiment Le Comte d'Argenton
, Ministre de la Guerre , lui avait communiqué
les Lettres de tous les Officiers. Le Ma
OCTOBRE. 1776. 195
réchal de Noailles & le Maréchal de Saxe lui
avaient confié des Mémoires .
Je crois faire un grand plaifir à ceux qui veulent
connaître les événemens & les hommes , de
tranſcrire ici la lettre que M. le Marquis d'Argenfon,
Miniſtre des Affaires étrangères , & frère
aînédu Secrétaire d'Etat de la Guerre , écrivit du
champ de bataille à M. de Voltaire.
>> Monfieur l'Hiſtorien , vous aurez dû appren
>> dre dès mercredi au foir, la nouvelle dont vous
>> nous félicitez tant.Un Page partit du champ de
>>bataille le mardi à deux heures & demie pour
>>porter les Lettres , j'apprends qu'il arriva le
>>mercredi à cinq heures du ſoir à Versailles . Ce
**fut un beau ſpectacle que de voir le Roi & le
Dauphin écrire ſur un tambour entourés de
>> vainqueurs & de vaincus , morts , mourants &
>> priſonniers . Voici des anecdotes que j'ai remar
>>quées.
J'eus l'honneur de rencontrer le Roi diman
>> che tout près du champ de bataille ; j'arrivai
>>de Paris au quartier de Chin J'appris que le
>> Roi était à la promenade ; je demandai un
>>cheval; je joignis Sa Majeſté près d'un lieu d'ou
>> l'on voyait le camp des Ennemis ; j'appris pour
la première fois de Sa Majesté , de quoi il s'a-
>>giflait tout à l'heure (à ce qu'on croyait. ) Jamais
je n'ai vu d'homme ſi gai de cette aven
>> ture qu'était le Maître. Nous diſcutâmes juſtement
ce point hiſtorique que vous traitez en
>>quatre lignes , quels de nos Rois avaient gagné
les dernières batailles Royales. Je vous aflure
que le courage ne faifoit point tort aujuge
ment , ni le jugement à la mémoire. De là on
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
>>alla coucher ſur la paille. Iln'y a point de nuit
>>de bal plus gaie ; jamais tant de bons mots.
>>O>n dormit tout le temps qui ne fut pas coupé
>> par des Courriers , des Graffins & des Aides-de-
>> camp. Le Roi chanta une chanſon qui a beau-
>>c>oup de couplets & qui eſt fort drôle. Pour le
>>D>auphin , il était à la bataille comme à une
chafle de lièvre , & diſoit preſque: quoi ! n'eſt-
>> ce que cela ? Un boulet de canon donna dans
>> la boue , & crotta un homme près du Roi. Nos
Maîtres rirent de bon coeur du barbouillé. Un
>>> palfrenier de mon frère a été bleſſé à la tête
>d'une balle de mouſquet ; ce domeſtique était
>>derrière la compagnie.
» Le vrai , le fûr , le non- flatteur , c'eſt que c'eſt
le Roi qui a gagné lui-même la bataille par ſa
>>volonté , par ſa fermeté. Vous verrez des re-
>> lations & des détails ; vous ſaurez qu'il y a cu
>> une heure terrible où nous vîmes le ſecond tome
>> de Dettingue , nos Français humiliés devant
>>cette fermeté Anglaiſe ; leur feu roulant qui
reſſemble à l'enfer , que j'avoue qui rend ſtupides
les ſpectateurs les plus oiſifs ; alors en dé-
> ſeſpéra de la Republique. Quelques-uns de nos
>> Généraux , qui ont plus de courage , de coeur ,
que d'eſprit,donnèrent des confeils fort prudens
. On envoya des ordres juſqu'à Lille ; on
>>d>oubia la garde du Roi; on fit emballer , &c.
>>A cela le Roi ſe moqua de tout , & ſe porta de
>la gauche au centre ,demanda le Corps de ré-
>>> ferve , & le brave Lævendal; mais on n'en eur
>>>pas beſoin. Un faux Corps de réſerve donna.
C'était la même Cavalerie qui avoit d'abord
>>donné inutilement , la Maiſon du Roi , les Ca-
>> rabiniers , ce qui reſtait tranquille des Gardes
1
OCTOBRE. 1776. 197
>Françaiſes , des Irlandais excellents , fur-tout
>quand ils marchent contre des Anglais & Ha-
>>>novriens . Votre ami M. de Richelieu eſt un vrai
Bayard; c'eſt lui qui a donné le conſeil & qui
>> l'a exécuté , de marcher à l'Infanterie comme
>> des chafleurs, ou comine des fourrageurs , pêle.
>> mêle , la main baiflée , le bras raccourci , Mai-
>> tres , Valets , Officiers , Cavaliers , Infanterie ,
>>> tout enſemble. Cette vivacité Françaiſe dont
>>> on parletant, rien ne lui réſiſte ; ce fut l'affaire
>>de dix minutes que de gagner la bataille avec
>> cette borte fecrette Les gros bataillons Anglais
>> tournèrent le dos , & pour vous le faire court,
>> on en a tué quatorze mille.
>> Il est vrai que le canon a eu l'honneur de
>> cette affreuſe boucherie : jamais tant de canons
>> ni ſi gros,n'a tiré dans une bataille générale qu'a
cello de Fontenoi: il y en avait cent. Monfieur ,
>> il ſemble que ces pauvres Ennemis ayent voulu
>> à plaifir laiſſer arriver tout ce qui leur devait
>> être le plus mal-lain , canon de Douai , Gen-
>> darmerie , Mouſquetaires.
>>Acette charge dernière dont je vous parlais ,
>> n'oubliez pas une anecdote, Monfieur le Daue
>> phin , par un mouvement naturel , mit l'épée
5à la main de la plus jolie grace du monde ,
»&voulait abſolument charger; on le pia de
>> n'en rien faire. Après cela , pour vous dire le
3mal comme le bien , j'ai rema qué une habi-
>> tude trop- tôt acquiſe , de voir tranquillement
ſur le champ de bataille des morts nuds , des
>> ennemis agonifans , des plaies fumantes. Pour
>> moi j'avouerai que le coeur me manqua , & que
>>>j'eus beſoin d'un flacon. Jobſervai bien nos
jeunes Héros , je les trouvai trop indifférens
Inj
198 MERCURE DE FRANCE.
>>>(ur cet article. Je craignis pour la fuite de leur
>>>longue vie , que le goût vînt à augmenter par
>>cette inhumaine curée.
>>>Le triomphe eſt la plus belle choſe du monde;
→les Vive- le-Roi , les chapeaux en l'air au bout
>> des bayonnettes , les complimens du Maître
>> à ſes Guerriers , la viſite des retranchemens ,
>> des villages & des redoutes fi intactes , lajoie,,
>>l>agloire, la tendreffe ; mais leplancherde tout
-celaeſtdu lang-humain, des lambeaux de chair
humaine.
Sur la fin du triomphe , le Roi m'honora
> d'une converſation ſur la paix ; j'ai dépêché
des Couriers .
» Le Roi s'eſt fort amuſe hier à la tranchée :
• on a beaucoup tiré ſur lui ; il y eſt refté trois
>>>heures. Je travaillais dans mon cabinet , qui
>> eſt ma tranchée ; car j'avouerai que je fuisbien
>> reculé de mon courant par toutes ces diffipations
. Je tremblais de tous les coups que j'entendais
tirer . J'ai été avant-hier voir la tran-
>>chée en mon petit particulier. Cela n'est pas
>> fort curieux de jour. Aujourd'hui nous aurons
un TeDeum ſous une tente avec une ſalve gé.
>>nérale de l'Armée , que le Roi ira voir du
>>Mont de la Trinité ; cela fera-beau.
>> J'affure de mes reſpects Madame du Cha
tellet . Adieu Monfieur».
Onvoitpar cette lettre de M. le Marquis d'Argenſon,
qu'il était d'un eſprit agréable, & que ſon
coeur étoit humain. Ceux qui le connaiſſaient
voyaient enlui un philoſophe plus qu'un politique,
mais fur-tout un excellent citoyen. On en peut
juger par lon livre intitulé : Conſidérations fur te
OCTOBRE. 1776. 199
Gouvernement , imprimé en 1664 , chez Marc-
Michel Rey. Voyez ſurtout le chapitre de la
vénalitédes Charges.
Lettre écrite de Béziers à M. Cordelle.
J'ai fait exécuter , Monfieur , d'après le modèle
que vous m'aviez donné , le moulin à vent
pour me procurer de l'eau; il a parfaitement
réuſſi; &quoique votre modele fût diſpolé pour
porter trois chaînes , je n'en ai fait placer que
deux , qui me donnent une quantité d'eau éporme.
Je ne doute pas que lorſque votre talent
ſera connu , vous ne ſoyez fort employé, ſur-tout
dans cette Province du Languedoc , où les pluies
étant rares , les moyens de ſe procurer de l'eau y
font très néceſlaires .
J'ai l'honneur d'être , Monfieur , votre trèshumble
& très obéiſſant ſerviteur ,
Le Marquis DE L'OR.
Si vous avez , Monfieur , quelques réflexions à
me faire faire ſur la machine pour arroſer les prairies
, vous pourrez m'adreſſer vos lettres à Beziers,
en Languedoc.
On peut voir l'effet de ces machines à Paris ,
rue des Martyrs , en s'adreſſant au Jardinier de
M. le Comte d'Albaret ; & à Courbevoye , chez
M le Comte d'Epinay , où l'on a été obligé de
fairede nouveaux réſervoirs pour contenir l'eau
que donne le moulin à vent.
Ι ἰv
200 MERCURE DE FRANCE .
Le ſieur Cordelle demeure rue du Fauxbourg
Saint Martin , vis-à-vis le fieur Martin , Vernifſeur
du Rói.
Lettre de Madame **
UnOuvrage, Monfieur , qui doit fortir inceffamment
de l'Imprimerie Royale , mettra ſous
les yeux du Public les moyens que j'ai découverts
de diminuer de moitié , ou peut- être davantage ,
dans toutes les Imprimeries de l'Europe, le travail
& les frais de composition , correction & dif.
tribution. Ces moyens , dont les expériences ont
été faites aux frais du Gouveinement parM. Barletti
de Saint- Paul , proviennent du ſyſteme de
lecture le plus raisonnable , & confiftent à lier
enſemble deux , trois , quatre ou cing caracteres ,
chaque fois qu'ils ne repréſentent qu'un ſon tim
ple ; relles ſeroient , par exemple , les lettres be
des , dent , lent , nnent , qui , dans barbe gardes,
demandent , parlent , prennent , ne valent que les
fimples conſonnes b , d , 1 , n Ce ſyſtême de l'ortographe
de l'oreille , conduiroit bientôt à celui
de l'ortographede l'oeil ; & l'Ouvrier ne tarderojt
pas à ſe ſervirde ces mêmes ligatures, ces, dent,
ment, dans les mots des , imprudent, infolent;
ainſi du reſte.
On m'aflure , Monfieur , qu'en 1748 il parut
une brochure où l'Auteur établit fur ces principes
un fyſtême typographique abſolument ſemblable
àcelui que je propoſe , &dont vous venez de
prendre une idée luffilante. Daignez , je vous
OCTOBRE. 1776 . 201
1
prie, engager les Savans & les Artiſtes à me l'indiquer
par la voie du Mercure S'il est vrai qu'un
autre ait fait avant moi les mêmes recherches , je
dois ou profiter de ſes lumières , oa lui céder
T'honneur d'une découverte à laquelle je n'ai
d'ailleurs que la moindre part.
J'ail'honneur d'être , &c.
Versailles, 11 Septembre 1776.
HISTOIRE NATURELLE.
DES Payſannes d'un Village de la
Cerdaigne Eſpagnole, ſituée ſur les plus
hautes Pyrénées , virent en cueillant des
épinards ſauvages , une troupe d'Izarns *
ſuivis de leurs petits. Elles tentèrent de
ſaiſir un de ces derniers , & y réuffirent :
le reſte de la troupe s'étoit enfui . Mais
à peine le pauvre animal eut - il pouffé
quelques bêlemens , qu'on vit au loin
un Izarn qui ſembloit prêter l'oreille :
c'étoit la mère. Une de ces bonnes fem-
* L'Izarn eſt une eſpèce de chevreuil ſauvage ,
& qui est très-vif à la courſe. Leur peau bien
préparée , eſt préférable aux peaux de chamois
ordinaires ,& fournit des habillemens fort chauds
&d'un bon uſage,
Iv
2
02 MERCURE DE FRANCE.
mes voulut eſſayer , par le moyen du
petit , de l'arrêter & de la prendre. Elle
monte ſur un rocher eſcarpé avec ſa priſe
& la montre à ſa mère : celle-ci ne fuit
pas auſſi vite qu'on l'auroit cru. Aux bêlemens
de ſon petit , elle commence à
s'approcher , quoiqu'en tremblant , puis
ſe retire; les bêlemens redoublent de
part & d'autre ; la mère s'avance de plus
près; la crainte la ſaiſit de nouveau ; elle
fuit encore. Enfin , après de longs combats
, il a fallu céder à la nature ; la mère
vint auprès de ſon petit , & ſe laiſſa lier
par la Payſanne preſque ſans faire de
réſiſtance . On eut dit que dans l'inſtant
elle avoit cellé d'être fauvage , puiſque
notre bonne Villageoiſe la conduiſit ſans
peine par-tout où elle voulut. Ce trait
furprend ; mais l'Izarn étoit mère & non
fimplement nourrice , eſt - il dit avec une
éloquente fimplicité dans la relation faite
en langue du pays : Ero mare yno norzice
la Izarda. Un Habitant du Village
a acheté la mère & le petit ; il veut effayer
fi , par le croiſement , il ne ſe procurera
pas une nouvelle race de chèvres
mi ſauvages & mi- domeſtiques.
OCTOBRE. 1776. 203
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c .
i
I.
Peinture fur Étoffe.
LE fieur Lebrun , par un art qui lui
eſt particulier , peint à l'huile ; & ne ſe
ſervant que d'un ſeul pinceau , il emploie
pluſieurs couleurs à la fois. Avec ce pine
ceau unique , il imite les Pequins des
Indes , leur broderie en relief , les oiſeaux,
les papillons de toute eſpèce ,
les fleurs &les fruits. Il réuffit également
fur la toile , laboiſerie &lesglaces , dont
la tranſparence ajoute encore à l'effet de
la peinture. Rien , peut-être , n'eſt plus
propre à embellir , à decorer un appartement
, que les divers ouvrages qui
fortent de ſes mains. Ses productions
étonnent les Connoiffeurs. On veut le
voir travailler pour y croire: c'eſt à quoi
il ſe prête d'autant plus volontiers , qu'il
ne fait point un myſtère de ſa découverte,
offrant aux perſonnes de condition de
Ivj
204 MERCURE DE FRANCE.
les mettre en état de jouir de l'agrément
qu'elle pourra leur procurer , en moins .
de quatre mois , pourvu qu'elles ayent
quelque teinture du Deſſin. Il demeure
à Vincennes , près la fontaine de la
Piſlotte.
II.
Cadran Équinoxial nouveau.
Ce Cadran , fait d'après la Sphère de
Prolomée , eſt construit fur un mécas
niſme tel , que non ſeulement il oriente
fans bouffole , mais qu'il eſt lui-même
bouffole folaire inventé par Jean
Ducafau .
On peut voir cet inſtrument utile ,
qui eſt exécuté en cuivre , chez le ſieur
Lacombe , Libraire , rue Chriftine.
III.
Forte-Piano organisés , &c.
On trouve chez M. Clicquot , Facteur
d'Orgues , de Clavecins , de Forres
Piano , &c. des Forté Piano Anglois de
la meilleure qualité , organiſés d'un jeu
de flûte & de gatoubet.
OCTOBRE. 1776. 205
Sur la fin de l'année , il en fera entendre
un garni de différens jeux , qui enfleront
les fons à la volonté de celui qui
le jouera.
C'eſt cet habile Facteur qui a entrepris
l'Orgue de Saint-Sulpice , qui ſera le
plus complet du Royaume , & l'Orgue
de Saint-Nicolas- des-champs , que l'on
entendra dans ſa perfection les Décembre
, veille de la fête de Patron . Cet
Orgue eft auſſi un des plus complets de
Paris.
ANECDOTES.
1.
M. Foote , célèbre Auteur & Acteur
Anglois , fe trouvant à la table d'un
Lord , ce Seigneur fit ſervir , à la fin
du repas , un très petit flacon de vin
dont il ne ceſſoit de vanter les qualités
, & fur tout l'âge. « Qu'en pensez-
>> vous , lui dit le Lord? Ma foi , Mi-
>>>lord, répondit M. Foote , il eſt bien
>>petit pour ſon âge » .
:
206 MERCURE DE FRANCE.
II.
Après la bataille de Rosbach , les
Huſfards noirs du Roi de Pruſſe , appelés
Têtes de mort , pourſuivoient les troupes
Françoiſes déſunies. Un des Généraux
Pruffiens appercevant un endroit où
l'on combattoit encore , s'approche &
voit unGrenadier François aux priſes
avec fix de ces Huſſards. Le Grenadier
étoit retranché par une pièce de canon ,
& juroit , en combattant toujours , de
mourir plutôt que de ſe rendre. Le Gé
néral admirant ſa valeur , ordonne aux
Huſſards de ſuſpendre leurs coups , &
dit auGrenadier : " rends- toi , brave fol-
>> dat , le nombre t'accable , la réſiſtance
>> eſt inutile. Elle ne peut l'être; je
> lafferai ces gens - ci , & je rejoindrai
» mon drapeau , ou ils me tueront, &je
>> n'aurai pas la honte d'avoir étéfait pri-
>>>fonnier. - Mais ton armée est en dé
>>>route.- Je ne le ſais que trop ; mais ,
>> morbleu , fi nous avions eu un Géné-
» ral comme le Roi de Pruſſe ou le Prince
Ferdinand , je fumerois à préſent ma
> pipe dans l'Arſenal de Berlin .-Je
>> donne la liberté à ce François , dit le
-
OCTOBRE. 1776. 207
Général Pruſſien : Huſſards , ſuivez-
>> moi ; & toi , brave Grenadier , prends
>> cettebourſe , & vas rejoindre ton corps :
» Si le Roi mon Maître avoit cinquante
>> mille foldats comme toi , l'Europe
>> entière n'auroit que deux ſouverains ,
>> Frédéric& Louis .-Je le dirai à mon
» Capitaine , mais gardez votre argent ;
» en temps de guerre , je ne mange de
>> bon appétit que celui de l'ennemi :
>> vous , vous êtes digne d'être François ».
III.
On demandoit un jour à Thalès le
Miléſien , combien la vérité étoit éloignée
duMenfonge. Autant , repondit- il ,
que les yeuxfont éloignés des oreilles .
I V.
1
Un Chirurgien François ayant été un
jour chargé de ſaigner leGrand Seigneur,
foit timidité , foit maladreſſe , la pointe
de la lancette reſta dans la veine , & le
Chirurgien s'apperçut que le ſang ne
pouvoit couler. Il étoit eſſentiel de faire
fortir cette pointe . Le ſuppôt de S. Côme
prend ſon parti , & applique un grand
208 MERCURE DE FRANCE:
ſoufflet fur la joue du Monarque Ottoman
, dont l'étonnement fut extrême ,
mais l'effervefcence qui s'en ſuivit fur
le champ , fit fortir le bout de la lancette
& couler le ſang. Le Chirurgien ,
qu'on voulut arrêter , demanda en grace
qu'on lui laiſſat achever la ſaignée , &
bander la plaie. Cela fait , il ſe jette aux
pieds du Sultan , convient qu'il mérite
la mort , mais expoſe ſon motif & fes
raiſons, Le Grand- Seigneur , comme on
peut bien le penſer , non ſeulement lui
pardonna , mais le récompenfa d'une
préſence d'eſprit qui l'avoit tiré d'un ſi
grand danger.
V.
Le Lord Falmouth , dont l'uſage eſt
de faire quelques tours de parc avant
dîner , & de s'habiller très ſimplement
pour prendre cet exercice , s'aſſit, il y a
quelques ſemaines , fur un banc à côté
d'une perſonne auſſi négligée que lui
dans ſes vêtemens. Après un long filence
obſervé de part & d'autre , l'inconnu
prit enfin la parole , & dit au Lord ; « Je
> ſuppoſe , Monfieur ,que nous sommes
» amenés ici, vous& moi, à-peu-près dans
OCTOBRE. 1776. 209
>> le même deſſein.
-
- Cela pourroit
,
>> être , répond le Lord ; mais je ne ſoup-
>>çonne pas quel peut être le vôtre .
Le mien ! ma foi , Monfieur
>> d'attraper un dîner.-Je ne ſuis pas
>>>dans ce cas là , un affez bon dîner m'at-
>>tend chez moi , & fi vous en cherchez
>>un , il eſt tout trouvé, venez partager le
mien ». Après quelques cérémonies , on
prend le chemin de la table. Le bonhomme
eut l'honneur de dîner à la table
de Milord , & en reçut dix livres ſterling
en lui faiſant ſa dernière révérence.
ACTE DE PROBITÉ.
Le ſieur Roche , Commis du ſieur Lienard
, Négociant à Lyon , perdit , le 22
Septembre dernier, fur la route de Poli.
gny àChâteau Chalon en Franche Comté,
496louis. Jean Gallet , pauvre Laboureur
de la Communauté de Courlans , Bailliage
de Lons-le- Saulnier , trouva cette
fomme en revenant le ſoir dans fon vile
lage. Son premier foin fut d'aller la dépo.
fer chez le baron de Saint-Germain , dont
il eſt undes cultivateurs . Il ſe rendit en
210 MERCURE DE FRANCE.
fuite à Lons-le-Saulnier , où il fit des
informations pour découvrir à qui pouvoit
appartenir cet or. Le ſieur Roche
attendoit précisément dans cette ville des
nouvelles des recherches qu'il avoit fait
faire , & il apprit bientôt de l'honnête
Laboureur,entre les mains dequi ſabonne
fortune avoit fait tomber cet or , qu'il
étoit chez le Baron de Saint - Germain
, qui étoit prêt de le lui remettre .
:
AVIS.
Pommade pour les hémorrhoïdes.
CETTE pommade guérit radicalement les hemorrhoïdes
internes & externes , en peu de jours ,
fans qu'il y ait rien à craindre de retour de cetre
maladie , ni accidens pour la vie en les guériſſant
; prouvé par nombrede certificats authentiques
que l'Auteur a entre les mains , & par
un nombre infini de perſonnes dignes de foi ,
de tout âge & de tout ſexe , guéries radicalement
depuis pluſieurs années , &c. par l'uſage
qu'elles ont faitde cette pommade , inventée &
compolée par le ſieur C. Levallois , ancien Herboriſte
, pour la propre guériſon à lui-même ,
au mois de Mai 1763 .
Cette pommade fait fon opération avec une
douceur & une diligence ſurprenantes , en ôtant
1
OCTOBRE. 1776. 211
d'abord les douleurs des ſes premières applications.
Elſe eſt diviſée en deux ſortes , pour agir
enſemble de concert : l'une eft préparée en fuppofitoires,
pour être infinuée &amollit les hémorthoïdes
internes par une douce tranſpiration
l'autre eft applicative fur les externes , pour fondre
& diſloudre avec la même douceur , les
grofleurs externes , & recevoir au dehors la
tranſpiration qui ſe fair intérieurement.
,
L'on diftribue cette pommade avec approbation&
permiſſion , chez l'Anceur , Vieille rue
du Temple , maiſon de M. Barnoult , en face de
de la rue Sainte Croix de la Bretonnerie.
Pour les hémorroïdes nouvelles , les deux demiboîte
, avec trois fuppofitoires , ſont de 3 liv.
joint à un imprimé qui indique la manière de
s'en ſervir.
Le prix des doubles boîtes , avec fix ſuppoſitoires
, pour les hémorthoïdes anciennes , eſt de
6liv.: quant aux invétérées de 10,20à30 ans
il faut redoubler l'uſage de la pommade , & il
s'enfuit toujours le bien- être deſiré.
Les perſonnes de Province qui defireront le
procurer de cette pommade , ſont priées d'affranchir
leurs lettres , & d'indiquer leur melagerie.
212 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES POLITIQUES.
DeSeyde, le Août 1776.
DIEZZAR AHMED PACHA prit d'af
faut, le 22 du mois dernier ,le Château appelé
Derhanna , que défendoit Ali Daher ; mais celuici
s'en étoit déjà ſauvé avec ſes tréſors : la garniſon
fut paflée au fil de l'épée , & l'on n'épargna
ni les vieillards , ni les femmes , ni les enfans qui
s'y trouvèrent. Après cette victoire , que la jonetion
des Galiondgis duCapitan Pacha avoit facilitée
, tout le Pays de Sephet a plié , &l'autorité
duGrand - Seigneur s'y trouve rétablie depuis la
fuited'Ali.
Ses frères Ottoman , Ahmed & Saidé , qui s'étoient
foumis auparavant , & qui croyoient n'a
voir rienà rédouter , ont été tout à coup mis aux
fers avec leurs enfans , & tout ce qu'on a pu ſaiſir
de la famille de ce nom rédoutable.
DePétersbourg, le 19 Août 1776.
Sa Majesté Impériale a rendu un Ukaſe qu'Elle
a fait remettre au Sénat de cette Réſidence Impériale
pour y être enregistré , & par lequel ,en
ordonnant l'établiſſement d'une Banque à Tobolsk
Capitale de la Sibérie Septentrionale ,
pour lesbeſoins des habitans , tant de cette Ville
que des environs , Elle veut que ce même Sénat
envoie à cet effet les ordres néceſſaires auGou-
,
OCTOBRE. 1776. 213
convernement
de Tobolsk . Elle a nommé Directeur
de cette Banque , le ſieur de Gotowzow
ſeiller d'état & directeur actuel de la banque de
Pétersbourg , & a confié la direction de celle- ci ,
au princeTourkiſtanow , lieutenant- colonel , en
lui donnant pour collègue le ſieur Niclas , affeffeur
au comptoir de cette banque , avec le
rangde conſeiller d'Etat.
DeWarfovie,le 27 Septembre 1776.
La diète a ratifié & confirmé , les premiers
joursde ce mois, l'opération faite relativemement
aux limites , par les commiſſaires de la République
, conjointement avec ceux de la Cour de
Petersbourg , en conséquence des traités de ceffion
de 1773 ce qui vraiſemblablement aura
lieu par rapport aux limites Autrichiennes &
Pruffiennes , après que les ingénieurs reſpectifs
auront confommé ſur les lieux leur travail , conformément
à la dernière convention.
,
De Mayorque , le 30 Août 1776.
Pendant la nuit du 25 au 26 de ce mois , on
a fait , tant dans la Capitale que dans les Villagesde
cette Ifle , une levée d'environ deux cens
hommes pris dans la claſſe des gens ſuſpects &
ſaus aveu: cette diſpoſition , qu'on dit être gé.
nérale dans toute l'Eſpagne , empêchera , pour
completter l'armée , d'en venir à la voie du ſort ,
comme par le paſſé , & aflurera en même temps
la tranquillité publique .
14 MERCURE DE FRANCE.
T
De Lisbonne , le 10 Septembre 1776.
Un Corſaire Anglo Américain , qui n'a que
huit canons & foixante dix honmes d'équipage,
s'eſt emparé , depuis le 21 Août dernier , de fix
batimens marchands Anglois , dont l'un qui étoit
deſtiné pour les côtes d'Afrique , a fauté pendant
le combat. On dit qu'il y a cinq autres corfaires
Infurgens qui croiſent entre les Açores & le Détroit
de Gibraltar.
De Copenhague , le 31 Août 1776.
On s'occupe dans ce royaume à lever quinze à
feize millehommes de recrues pour completter les
différens corps de troupes ; chaque ville & chaque
communauté doit fournir un certain nombre
d'hommes depuis l'âge de dix- sept ans juſqu'à
celui de trente- fix: Carthagène doit en donner cinquante-
trois ; en conféquence le Magiftrat commence
à prendre une liſte de tous les jeunes gens ,
&le fort décidera de ceux qui devront être enrôlés
pout huit ans.
De Rome , le 11 Septembre 1776.
Unparticulier de Rome , qui a trouvé le ſecret
de faire des pierres dures avec une compofition
de ſable& d'autres matières aréneuſes , aobtenu
du Pape un privilège exclufif à ce ſujet , & iltra
vaille actuellement à cette compoſition très-propre
, dit-on , à faire des pierres pour paver les
rues des villes.
Lecouronnement de la MuſeCorilla Olimpica
OCTOBRE. 1776. 215
nes'eſt pas fait avec toute l'unanimité poſſiblede
la part des principaux habitans de cette ville ; &
l'on a obſervé qu'aucune des perſonnes qui , par
leurs dignités , autoient pu faire l'ornement de
cette eérémonie , ne s'y eſt trouvée; le prince de
Gonzague , protecteur de cette Mule , craignant
même qu'elle ne fût inſultée en retournant chez
elle, fit eſcorter ſa voiture par quatre de ſes gens
montés à cheval & le ſabre à la main : quelques
perſonnesdu peuple en ayant été légèrement maltraitées
, le Gouvernement , inſtruit de la conduite
de ce Prince , lui fit dire de fortir de Roine
au plutôt avec la Muſe Corilla ; ils partirent en
conféquence pour la Toſcane dans la nuit du
mardi 3 de ce mois : le Gouvernement a fait ſaiſir
en même temps chez quelques Libraires les portraits
gravés de cette Mule , avec cette légende :
Virtus omnia vincit : on s'eſt également emparé
des planchés , & il a été défendu d'en faire de nouvelles
, ſous peine d'être puni rigoureuſement.
De Londres, le 17 Septembre 1776.
Les papiers du 14au 15 de ce mois , annoncent
qu'on a porté au Lord Germaine , dans ſa maiſon
àRichmont , pluſieurs dépêches , par l'une defquelles
on lui apprend que le 8 du mois paflé , les
troupes du Roi ſe ſont emparées de New- Yorck ;
mais comme cette nouvelle n'eſt accompagnée
d'aucun détail , & qu'elle ne vient d'aucun des
Généraux qui commandent devant cette place , il
eſt au moins prudent de ne point encore ajouter
foi à une nouvelle de cette importance , qui ne
peut refter long -temps fans être confirmée on
216. MERCURE DE FRANCE.
ſans tomber encore dans l'oubli comme tant d'autres.
Le Secrétaire d'Etat a reçu ce matin des dépêchesde
l'Iſle des Etats , apportées par un bâtiment
arrivé à Corke. Selon ces nouvelles , datées
du 12 Août , la réunion desdeux frères &du Che
valier Peter Parker avec toute la Flotte étoit alors
effectuée , & leurs forces combinées montoient à
plusde trente-cinq millehommes. Le LordHowe
avoit dépêché un Parlementaire au Général
Washington , qui l'avoit renvoyé , & les troupes
du Roi le diſpoſoient à une attaque tous deux ou
trois jours. On voit par ce fait conſtant que tout
ce qui avoit été dit juſqu'à préſent de l'armée devant
New- Yorck étoit très- haſardé , &qu'il n'eſt
pas poſſible d'avoir encore des nouvelles poſitives
de ce qui est arrivé depuis cette date.
Le 19 , le Congrès inſtruit de la conduite de
fon Général à New - York , arrêtaquelleeGénéral
Washington , en refutant de recevoir une
lettre que l'on diſoit avoir été envoyéepar le Lord
Howe,& adreſléeàGeorgesWashington, écuyer,
s'eſt comporté avec une dignité convenable à ſa
place; que leCongrès donne la plus haute approbation
à cette conduite , & ordonne qu'il ne ſera
reçu aucune lettre ni aucun metlage de l'ennemi
pourquelque ſujerque ce puifle être , par leCommandanten
chef ou autres Commandans de l'arméeAméricaine
, à moins que ces lettres ou mef.
lagesne leur foient adreflés ſous le titre& les qua ,
litésdont ils font reſpectivement pourvus.
Par ordre du Congrès , JOSEPH HANCOCK ,
Président.
On
OCTOBRE. 1776. 217
On écrit de l'Amérique que le Congrès a donné
des ordres dans ſes Ports d'attaquer tous vaifleaux
Portugais,d'après le diplôme de S. M. très- Fidèle,
qu'il regarde comme une déclaration de guerre.
Des lettres de l'Iſle des Etats , datées du mois
d'août , annoncent que les Américains font fortement
retranchés à Long-Iſland; que l'abordage
de la rivière à l'Orient de la porte d'Enfer , eſt
puillamment commandé par des batteries placées
fur toutes leshauteurs & à tous les angles ſaillant ,
de manière à rendre impoſſible à tout vaiſſeau
l'approche de New- Yorkc de ce côté ; que les fortifications
& les redoutes près du Pont du Roi ,
&toutes les ſituations avantageuſes près de la
ville , ſont jugées par les aſſiégés inexpugnables ,
en raifondes foins qu'ils ont pris depuis pluſieurs
mois de les rendre telles ; que depuis les avantages
que les Américains ont eus à Charles-Town ,
toutes les Colonies du ſud ſemblent avoir augmenté
l'ardeur pour l'indépendance.
Les Américains ont actuellement , à ce qu'on
écrit , quatre eſcadres de vaiſſeaux de guerre ;
ſavoir, une ſous le commandemert du Commodore
Brice ,dans les Mers du Pays ; une ſous les
ordresdu Commodore Hopkins , dans le Golfede
la Floride ; la troiſième , commandée par le Vice-
Amiral Pickerington , ſtationnée à Philadelphie ,
&la quatrième , par le contre-Amiral Avary , deftinée
à intercepter les vaiſſeaux venant des Indes
Orientales.
De Versailles , le 5 Octobre 1776.
LeRoi a permis , le 27du mois dernier , au Sr.
K
218 MERCURE DE FRANCE.
2
de Copon , Préſident à Mortier auConſeil Souve
rain de Kouflillon , de porter la croix de Malte
que leGrand Maître lui a accordée le 19 Juillet
dernier , en conſidération de Don Raymond &
Don Joſeph Copon, ſes frères, commandeursdans
la Langue d'Arragon , qui continuent la poffeffion
où eſt leur maison d'avoir des Chevaliers dans
cet Ordre depuis quatre cens ans fans interruption.
De Paris , le 27 Septembre 1776 .
Onapprendque le Grand-Maîtrede Malte vou-
Jant reconnoître les ſervicesrendus àl'Ordre parla
Maiſon de Joyeuse ,& en conſidération du mérite
diftinguéd'Anne-MagdelainedeCailly, veuve d'Armand,
Marquis de Joyeuſe , lui a fait expédierun
Bref très honorable , par lequel il lui fera permis
*de porter la Croix de l'o dre.
Le premier de ce mois , une Juïve , âgée de
Toixante- dix huit ans ,a été baptisée dans l'Eglife
&par le Prieur du Temple. Le Prince de Wirtem-
-berg& la damede Baudor , néeComteffe de Ligneville,
ont tenu ſur les Fonts cette Néophite , la
dernière & la dixième de la famille qui ait embratſé
la Religion chrétienne.
LeGrand- Maître de Malte ayant, de l'avis unapime
de fon Conſeil , accordé à Adélaïde- Marie-
Charlotte de Beaufremont , fille du Prince &de la
Princeſſe de Liſtenois , la permiſſion de porter la
croix de fon Ordre , Sa Majesté a bien voulu conlentur
&permettre qu'elle portat ladite croix.
Le ſieur de Fleſtelles, Intendant de la ville&
OCTOBRE. 1776. 219
généralité de Lyon , eimpreflé de concourir à l'avancement
des arts qui fleuriſſent en cette Ville ,
ayant invité l'Académie des ſciences , bellesſettres
& arts qui y eſt établie , de propoſer en
fon nom une Médaille d'or du prix de 300 liv.
pour la perfection de la teinture noire fur la
Joie , l'Académie aaccepté cette commiffion aveé
reconnoillance , & s'empreſle d'annoncer qu'elle
décernera dans la ſéance publique de la rentrée au
mois de Décembre 1777 , à celui qui aura conſtaté
avoir porté en France à une plus grande perfection
la teinture noire de la foie , ou par un mémoire
détaillé , accompagné d'échantillons d'eflais , ou
pardes expériences répétées pardevant les com-.
miflaires qui ſeront nommés par l'Académie , &
qui s'engageront à garder le ſecret du procédé
fi l'Inventeur l'exige. L'intention de l'Intendant,
eſt d'ailleurs de ſolliciter le faveur du Gouvernement
pour l'Auteur couronné. Les Mémoires
ne ſeront admis que juſqu'au premier août 1777 ,
&feront adreflés à l'Académie ſous le couvertde
l'Intendant , ou francs de port , au ſieur de la
Tourette , Secrétaire- perpétuel de la Clafle des
Sciences; ou au ſieur Bollioud , Secrétaire perpétuelde
la claſſe des Belles- Lettres ,ou chez Aimé
de la Roche , Imp- Lib de l'Académie .
Le 16 Septembre dernier , l'ouverture de l'Hofpice
fondé par le Roi au College de Chirurgie ,
a été faite. Trois enfans , aveugles de naiſlance ,
ont été opérés de la cataracte en préſence des
premiers Chirurgiens du Roi , des Profefleurs &
principaux Membres de l'Académie Royale de
Chirurgie , par les ſieurs Grandjean freres , Ocu
liſtes de Sa Majesté , qui a daigné recevoir , le,
de ce mois , au Château de Choiſi , le témoi-
1
Kij
220 MERCURE DE FRANCE.
nage de la reconnoiſſance de ces enfans , rendus
àla ſociété par ſa bienfaiſance. La Famille Royale
amanifefté dans cette occafion l'intérêt le plus
tendre & le plus précieux à l'hmanité.
1
:
PRÉSENTATIONS
Le fieur de Folard , envoyé extraordinaire da
Roi près de l'électeur de Baviere , & fon miniſtre
auprès du cercle de Franconie , ayant obtenu fon
rappel , a cu , à ſon arrivée ici , l'honneur d'être
préſenté à Sa Majesté , par le comte de Vergennes
, ministre & fecrétaire d'état au département
des affaires étrangeres .
Le 24 ſeptembre , la vicomteſle de Stormont ,
épouſe du vicomte de ce nom , ambafladeur du
Roi d'Angleterre , conduite par le ſieur Tolozan ,
introducteur des ambaffadeurs , &le fieur de Sequeville
, ſecrétaire ordinaire du Roi à la conduite
des ambaſſadeurs , qui précédoit , fut préſenté à
Leurs Majestés & à la Famille royale , qui la reçurent
avec des marques d'une grande distinction.
Cette ambaffadrice dina le même jour à la table
tenue par le vicomte de Talaru , premier maîtred'hôtel
de la Reine; & la princefle de Chimay ,
dame d'honneur de Sa Majesté , fit les honneurs
de la table.
Le 29 , la comteffe de la Rod de Saint Haon ,
& la marquiſe de Châtillon , ont eu l'honneur
d'être préſentées à Leurs Majestés & à la Famille
soyale, la premiere par la ducheſſe de Leipare,
OCTOBRE. 1776. 221
damed'atours de Madame; & la ſeconde, par la
baronne de Makan , ſous gouvernante de Madame
Elifabeth de France,
:
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES.
Le 21 ſeptembre, le ſieur de Cham-Ouſt , ancieningénieur
& directeur du canal de lajonctiondes
deux mers , a eu l'honneur de préfenter
au Roi un ouvrage d'architecture de fa compofition
ayant pour titre : l'Ordre François trouvé
dans 'a nature , & un modele de cet ordre repréſentant
un monument national à la gloire de Sa
Majeſté qui a paruen être fatisfaite.On reconnoît
dans ce nouvel ordre & dans les ornemens de ce
monument , les attributs qui caractériſent la Nation
Françoile. Cet ordre doit faire partie d'un
grand ouvrage intitulé : le Dédale François ou
ArchitecturePréromate,dans lequel on a repréſenté
, par une ſuitede planches , les types d'architecture
chez toutes les Nations de la terre , anciennes
& modernes. Le modele de l'ordre a été
exécuté en terre cuite ſous les yeux de l'Auteur ,
par le fieurThibault , éleve de l'académic d'architecture.
Le ſieurMottin dela Balme , capitaine de cavalerie,
ancien officier major de la gendarmerie
françoiſe , a eu l'honneur de préſenter au Roi un
ouvragede ſa compoſition, ayant pour titre :Elémens
de tactique pour la cavalerie , premier on-
Vragefurcette matiere.
}
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
1
Le ſieur Mayer , écuyer , cut ces jours derniers
T'honneur de préſenter au Roi & à Monfieur , Héliogabale
& Alexandre Sévere , hiſtoires Romaines.
Le 29 du même mois , le ſieur de Vezoun
écuyer , ingénieur géographe , hiſtoriographe &
généalogiſte du Roi , a eu l'honneur de préfenter
à Sa Majesté , à Monfieur & à Monſeigneur le
comte d'Artois , un ouvrage de ſa compoſition ,
fait par l'ordre du feu Roi Louis XV , intitulé :
Tableau généalogique des Rois de France de ta
premiere race , ſecond développement des trois
races , du même Auteur , avec les Rois de Paris ,
d'Orléans , de Soiffons , de Merz ou d'Auſtraſie
d'Aquitaine , de Navarre , d'Arragon , de Caftille
& de Léon , qui en fortent , & les branches
de Mont-d'Or , de Béarn , de Montelquiou , &c.
qui ſubſiſtent à préſent. Le fieur de Vezou eut
auſſi l'honneur de préſenter au Roi , ainſi qu'à
Monfieur & à Monſeigneur le comte d'artois ,
Je livre de la généalogie de la maiſon de Montd'Or
, qui defcend des trois races des Rois de
France&desducs de Savoie.
Le 22 ſeptembre , le ſieur Houard, avocat ca
Parlement , & correſpondant de l'académies des
infcriptions & belles lettres , eut l'honneur de
préſenter au Roi un ouvrage de ſa compoſition ,
intitulé: Traitésfurles CoutumesAnglo Norman
des, avecdes remarques.
Le fieur Dagoty fils aîné , peintre de la Reine&
de Madame , a eu l'honneur de préſenter au Roi
&à la Famille royale , le tableau qu'il vient de
faire repréſentant l'événement d'Acheres , ou u
des traits de la bienfaiſancedela Reine.
OCTOBRE. 1776. 223
Le ſieur Louis Dagoty , quatrieme fils , a cu
P'honneur de préſenter à la Reine, la premiere
épreuve de la gravure du portrait de Sa Majesté
qu'il vient de faire dans un nouveau genre imitant
le deſſin aux deux crayons , & d'après le
tableau original peint en pied , d'après nature,
par le ſieurDagoty l'aîné,peintre de laReine.
5
!
1
NOMINATIONS.
Le Roi vient d'accorder l'abbaye de Fenieres ,
ordre de Saint Benoît , diocèſe de Clermont , à
l'abbé le Comte , aumônier de Madame la comteſſe
d'Artois , fur la nomination & préſentation
de Monſeigneur le comte d'Artois , en vertu de
fon appanage.
Le 27 ſeptembre , le marquis de Launay a cu
P'honneur d'être préſenté au Roi par le ſieur Amelot
, ſecrétaire d'état ayant le département de
Paris , en qualité de gouverneur du château de
la Baſtille , ſur la démiſſion du comte de Jumilbac
de Cubjac.
• Le ſieur Radix de Sainte-Foi , miniſtre plénipotentiaire
du Roi près du duc de Deux - Ponts , a
eu , le 29, l'honneur d'être préſenté à Sa Majesté
parMonseigneur lecomte d'Artois , en qualité de
furintendant des finances & des bâtimens de ce
prince.
LeRoi informédes talens diftingués , ainſi que
dela probité du ficur Longueil , graveur, lui a
224 MERCURE DE FRANCE.
accordé le titre de graveur de Sa Majesté , & lui
en a fait expédier un brevet honorable.
Le Roi vient d'accorder le brevet de fon hiftoriographe
pour la province du Hainaut , à dom
Charles-Joſeph Bevy , religieux bénédictin de
l'abbaye royale de Saint Denis en France, congré
gationde St Maur , auteur de l'hiſtoire de l'inau
gurationdes Souverains.
MORTS.
François-Aimé de Jouſſineau , comte de Tourdonner
, eſt mortdans ſa terre de Tourdonnet en
Limousin , le : Octobre , âgé de 79 ans.
Armand-Barthelemi , marquis de la Briffe
chevalier de l'ordre royal & militaire de Saint
Louis , colonel en ſecond du régiment de la
Reine , dragons , eſt mort à Paris le 28 Sepsembre
,dans la 32º année de ſon âge.
Anne-Marie-Rofalie Bouvard de Fourqueux ,
épouſe du fieur Trudaine de Montigny , conſeiller
d'état& aux conſeils royaux des finances &de
commerce , &intendant des finances , eſt morte
àParis le 26 leptembre.
Louis - Alexandre , marquis de la Viefville,
maréchal des camp & arniées du Roi , chevalier
de l'ordre royal & militaire de Saint Louis , eft
mort à Paris , le 7 octobre , âgé de 62 ans.
OCTOBRE. 1776. 225
LOTERIE.
Lescing tirages de la loterie royale de France
ont été exécutés publiquement dans la grandfalle
de la Compagnie des Indes , en préſence du
Lieutenant - Général de Police , le I octobre ,
conformément à l'arrêt du Conſeil du 30 juin
dernier. Les nombres ſortis de la roue de fortune
ſont les extraits ſuivans , pour le premier tirage ,
qui eſt celuides lots: 61, 31 , 66, 4, 70. Second
tiragedela premiere claſſe des primes: 22, 39, 51,
80, 20. Troisieme tirage de laseconde claſſe des
primes: 27,72 , 65,73 , 19 Quatrieme tiragede
la troiſieme claſſe des primes : 79,34,14.47 ,
87. Cinquieme &dernier tirage de la quatrieme
claſſedesprimes: 12 , 88 , 63 , 44 , 4. Les cinq
prochains tirages feront exécutés le mercredi 16
octobre.
226 MERCURE DE FRANCE.
PIECES
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers&en proſe, pages
Les Députésdes Grecs dans la tente d'Achille, ib .
Combat d'Achille & d'Hector ,
Le Viſir , conte ,
Ode,
LaBergere & la Brebis ,
Conte traduit de l'Arabe ,
12
23
26
29
30
L'embarras d'unjeunePoëte, 32
Ode Anacreontique , 46
Idées d'une jeune Provinciale nouvellement
arrivée àParis , 43
Vers à Madame la Marquiſe de Ségur ,
--à Mesdames Louis& Trial ,
Ode d'Horace,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
Romance d'Iſaïe le Triſte ,
46
47
ibid.
so
53
56
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
L'Erreur d'un moment ,
Anecdote des beaux- arts ,
bible,
38
ibid.
72
Dictionnaire hiſtorique & critique de la Ste
Les Impoſteurs démarqués ,
Roland furieux ,
Les Egaremens de l'amour ,
Frédegonde & Brunehaut ,
Ammien Marcellin ,
Nouveau Dictionnaire pour ſervir de ſupplé-
86
100
101
110
122
125
OCTOBRE. 1776. 227
ment au Dictionnaire raiſonné des ſciences,
arts & métiers , 129
Annonces littéraires , 147
ACADÉMIES. 151
Toulouſe,
ibid.
Lyon , 156
SPECTACLES. 159
Opéra , ibid.
Vers à Mlle Guimard , 172
Comédie Françoiſe ,
ibid.
Comédie Italienne , 173
Lettre de Bruxelles , 174
ARTS.
175
Gravures ,
ibid.
Géographie ,
177
Topographic ,
179
Muſique.
181
Cours de ſciences politiques ,&c. 183
- d'Anatomie , 185
de Langues , 186
Courier de l'Europe , ibid.
Avis du Directeur du Journal de politique &
de littérature , 187
Seconde lettre à M***. contenant quelques
anecdotes de la vie de l'Auteur de la Henriade
, 188
Lettre à M. Cordelle , 199
Lettre de Madame ***, 200
Hiſtoire - Naturelle , 201
Variétés , inventions , &c. 203
Anecdotes, 205
Actede probité , 209
AVIS ,
210
Nouvelles politiques , 212
228 MERCURE DE FRANCE.
Préſentations ,
d'Ouvrages,
Nominations ,
Morts ,
Loteric,
220
221
22.3
224
225
APPROBATION.
J'AAII lu par ordrede Monſeigneur leGardedes
Sceaux le volume du Mercure de France pour
le mois d'Octobre 1 vol .& je n'y ai rien trouvé qui
m'ait paru devoir en empêcher l'impreffion,
AParis, ce 18 Octobre 1776 .
DE SANCY.
1
Del'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe
près Saint Côme,
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le