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1776, 07, vol. 1-2
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MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES:
JUILLET , 1776.
PREMIER VOLUME.
Mobilitate viget. VIRGILE
CHATHAL
DEU
A PARIS
PALOS
ROY
Chez LACOMBE , Libraire , rue Chitus
près la rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilége du Roi,
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RE
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JOURNAL DES CAUSES CÉLÈBRES , 12 vol in- 12 par an ,
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Et pour la Province ,
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par an, pour Paris ,
Et pour la Province ,
30 1
1:1.
15 1.
> 181.
241
L'ESPAGNE LITTÉRAIRE , 24 cahiers par an, à Pari
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OURNAL LITTÉRAIRE de Berlin , 6 vol . in - 12 . par an ;
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15 liv.
A ij
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Diction. Iconologique , in- 8 ° . rel .
12 1.
baſſe-
2 16
12 l.
1. f.
21. 10 f,
3
Dict . Ecclef, & Canonique , 2 vol . in- 8 ° . rel.
Dict . des Beaux-Arts , in-8 ° . rel.
2 1. 10f-
3 l.
9 1.
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de l'Hift . Eccléfiaftique , 3 vol . in-8 ° . rel. 18 l.
- de l'Hift . d'Eſpagne & dc Portugal , 2 vol . in-8 °.
rel,
de l'Hift. Romaine , in-8 °. rel.
Théâtre de M. de Saint - Foix , nouvelle édition ,
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Théâtre de M. de Sivry , vol. in- 8 °. br.
Bibliothèque Grammat. in-8 ° . br.
Lettres nouvelles de Mde de Sévigné , in- 12 br.
Les mêmes , pet. format ,
Poëme fur l'Inoculation , vol . in- 89 . br.
12 L
6 1.
3 vol .
6 1.
21.
21. 10 f.
2 l. 10 f.
1 l. 16 f.
31.
Traité du Rakitis , ou l'art de redreffer les enfans contrefaits
, in- 8° , br. avec fig.
Eloge de la Fontaine , par M. de la Harpe , in- 8 ° . br.
Monumens érigés en France à la gloire de Louis XV , & c
41.
Les Mules Grecques , in-8 °. br.
11.46.
Les Odes Pythiques de Pindare , in-8 ° . br.
1.16 f.
51.
in- fol. avec planches br. en carton , 241
Les Caractères modernes , 2 vol. br .
ture , in-4°. avec fig. br. en carton, 12 1.
in 4 °. br.
Mémoire fur la Mufique des Anciens , nouvelle édition,
31.
Journal dePierre le Grand , in- 8 ° . br.
71.
Mémoires fur les objets les plus importans de l'Architec
L'Agriculture réduite à fes vrais principes, vol. in-12
broché
21.
MERCURE
DE FRANCE.
JUILLET , 1776.
PIECES FUGITIVES
: EN VERS ET EN PROSE.
ARIANE à THESE E.
HÉROÏDE.
Tu fuis donc pour jamais , infidele Thélée ?
U
Sur ce rocher affreux , Ariane éplorée ,
Fixe d'un oeil mourant ces rapides vailleaux ,
Qui t'entraînent loin d'elle en volant fur les eaux.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
"
Ainfi tu reconnois ma tendreffe & mon zele ?
Barbare ! en te fauvant de la rage cruelle
D'un monstre dévorant au carnage excité ,
N'aye pu mériter qu'une infidélité !
Triomphe de l'erreur d'une amante infenſée ,
Fuis ces lieux détestés où , long- temps abuſée ,
Ingrat , elle te crut digne de fon amour ;
Fuis , te dis-je , à mes maux laifle - moi fans retour;
De tes feux paflagers quand je fuis la victime ,
Près de moi ta froideur augmenteroit ton crime.
Cruel ! impunément crois tu donc m'outrager ?
Je laifle aux Dieux puiffans le foin de me venger.
Puiflai-je être témoin de leur courroux céleste !
Voit tes vaifleaux brifés ; & toi , que je détefte ,-
Avant d'aller peupler le rivage des morts ,
Puifles-tu , fans fecours , emporté fur mes bords ,
Offrir à mes regards ta honte & ta mifere ! ..
Mais , non... Dieux tout puillans , mépriſez ma
colere !
Hélas ! fur mon Amant gardez vous de tonner ,
Mon coeur , mon foible coeur cherche à lui pardonner.
O climats empeftés ! ô malheureufe Crête !
La gloire & le danger d'une illuftre conquête
Fixerent fur tes bords'ce héros inhumain ;
Je le vis , je l'aimai : ma fecourable main ,
Au lieu de le frapper , ſeconda la victoire ;
Je devois l'immoler , & j'augmentai fa gloire.
JUILLET. 7 1776.
Minos ! viens me punir de mes noirs attentats ;
Accours , viens me donner un trop juſte trépas :
Hâte-toi , que ton bras , fi long- temps redoutable ,
Venge la trahifon de ta fille coupable.
De mes jours , de mon fort , augmente encor l'hor
reur ;
Je ne me plaindrai point de toute ta fureur :
Etouffe , s'il le peut , le feu qui me dévore ;
Mais éloigne de moi cet Amant que j'adore .
Quand j'ai trahi mon pere , il a dû me haïr :
Mes feux font criminels , le ciel doit m'en punit...
Malheureuſe Ariane ! ... Amante infortunée !
Ab !peux-tu fans frémir te voir abandonnée ?...
Théfée ! ... Amant cruel ! reviens auprès de moi ,
Voi mon coeur , il eft prêt à te donner fa foi.
Que l'amour , dont l'ardeur me dévore & m'enflamme
,
T'engage à feconder les tranfports de mon ame.
Que ton fort à jamais au mien daigne s'unir !
Voi mes pleurs ! ... Par pitié viens du moins les
tarir;
Hâte-toi , cher Amant ! ... Arrête , malheureufe !
Où re laifle emporter ton ardeur furieuſe?
Quand autour de moi retentit de mes cris ,
L'ingrat ne m'a laiflé que de cruels mépris.
Déjà loin de ces bords la fortune l'entraîne :
De l'amour dans ſon coeur il a briſé la chaîne ,
Et content de régner fur l'empire des mers ,
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Glorieux par moi ſeule , il rit de mes revers .
Ah ! dans ce jour affreux , horrible & fanguinaire
,
Que n'ai je pu m'armer d'une jufte colere ?
Au lieu de le guider dans ce dédale affreux ,
Je devois irriter le monftre furieux-
Contre un monftre farouche & plus cruel encore
L'abreuver de ce fang que je hais , que j'abhorre ,
De ce lang dont l'amour me cacha la noirceur ,
De ce fang criminel , fource de mon malheur.
Que Neptune en courroux appelle la tempête ,
Que la foudre brûlante éclatte ( ur fa tête ;
Que les vents réunis , contre lui mutinés ,
Promenent fur les mers tous fes vaiffeaux brilés ;
Que les membres épars de cet Amant parjure ,
Des vautours dévorans deviennent la pâture ;
Exauce tous mes voeux ; ciel vengeur hâte - toi :
Crains-tu de le punir ?.. Eh bien ! tonne fur moi.
Que mon coeur criminel , que la fureur égare ,
Aille bientôt rouler dans les flors du Ténare ;
Prends pitié de mes maux , hâte mon dernier
jour ,
Frappe mon corps mourant , ou détruis mon amour.
Trifte & fatal objet , témoin de mon fupplice ,
Rocher , tombe fur moi ! qu'Ariane périfle !
Que ces monts fourcilleux , fenfibles à mes pleurs,
Se roulant en éclats , terminent mes malheurs ...
Cher Thélée ! .. à l'amour te livrant fans partage ,
JUILLE T. 1776.
Que ne puis-je te voir réparer ton outrage !
Par un heureux remords viens finir mon tourment:
Tu liras ton pardon dans mon coeur palpitant.
Viens , feconde l'espoir qui me flatte & m'entraîne
,
Tu verras Ariane incapable de haine ;
Viens jouir de mes pleurs ... O defirs fuperflus !
Flatteufe illufion ! .. non tu ne m'aimes plus ;
Ton coeur dans les combats cherche une vaine
gloire :
Puiffes- tu de ton ſang cimenter ta victoire !
Pourpunir ton forfait , que le ciel irrité
Te préfente en tous lieux un trépas mérité ! ..
Grace au ciel ... j'entrevois ta deſtinée affreuse ...
Jours d'horreur jours de crime ! ô Phedre malheureuſe
!
Hâte-toi de fouiller tes exécrables noeuds ;
› Cherche pour me venger des forfaits plus affreux ;
Etonne l'Univers par ton horrible incefte ,
Que ce foit le feul fruit de ton himen funefte !
Et toi , perfide Amant , toi , monftre furieux ,
Je vois tomber fur toi tout le courroux des Dieux.
L'enfer eft irrité , que ton ame frémiſle ,
Pluton a préparé ton horrible ſupplice .
Puiflai - je chez les morts , témoin de tes douleurs ,
Te reprocher ta honte & toutes res noirceurs !
Retracer à tes yeux ta lâche perfidie ;
Teprouver les fureurs d'une Amante trahie ,
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
De tes juftes tourmens augmenter les horreurs 5
Ariane aux enfers n'aura que des douceurs .
Par M. Guittard cadet , Bachel. en Droit,
de Limoux , en Languedoc.
LE CHIEN & LE CHAT.
Fable.
MAÎTRE Raton , voleur de fon métier ,
Maître Sultan , la terreur du gibier ,
Se difputoient fur les grands avantages
Que leur Maître tiroit de leurs rares talens.
Moi , dit Raton , je purge le ménage
Des fouris & des rats , animaux malfaifans :
Giffant près d'un bon feu , dormant des deux
oreilles ,
Je n'attends point que mon Maître m'éveille ;
Toujours auguet , toujours en l'air ,
Si quelque malfaiteur le ghfle vers l'office ,
Zefte , je pars comme un éclair ,
Et fur le champ j'en fais juftice :
Le mauvais temps ne m'afrête jamais ,
Toujoursje fais ma ronde avec unfoin extrême,
Et du travail ne me fiant qu'à moi - même ,
Je maintiens au logis l'abondance & la paix.
JUILLET. 1776.
11
On applaudit ma vigilance ,
On me fait gré de mon abfence ,
On eft charmé de mon retour :
Valets , enfans , maître , maîtreffe ,
Tous , à l'envi , s'empreffent tour-à- tout
A me combler des plus douces carefles :
On s'amufe de moi , on le prête à mes jeux ,
On rit de mes tours de fouplefie ,
Enfin en moi tout intérefle :
L'un tire de mon gefte un préfage fâcheux ,
L'autre en augure un figne heureux.
Pour toi , toujours dans la cuifine ,
Chaflé par l'un , par l'autre rebuté ,
A tous venans tu fais la grife mine •
Et de tes cris chacun eſt tourmenté ;
Pour s'en défaire , on te prend , on t'entraîne ;
Loin du logis , on te met à la chaîne ,
Et , comme un criminel , on te voit garroté ;
Mais pour moi ,je joüis des faveurs de mon Maître:
Sans engager ma liberté
J'aflure ma félicité ,
En confervant ce don fi cher à tous les êtres.
De ce propos Sultan vivement irrité ,
Il te fied bien , dit- il , animal indocile ,
De railler mon humeur complaifante & facile ,
De te moquer de ma docilité ;
Je me donne à mon Maître , &fans mulle réſerve,
Je me dévoue à les plaifirs;
A sj
12 MERCURE DE FRANCE.
De lui feul occupé , j'examine , j'observe , 44
Autant qu'il eft en moi , je préviens les defirs :
A la maifon je veille à la fortune :
Tout vifage étranger me gêne & m'importune ;
Je crains toujours qu'on n'en veuille à fes biens,
Et pour lesjours je donnerois les miens.
Content de mes foins , de mon zele ,
Je fuis toujours fon compagnon fidele ;
Heureux quandje luis avec lui ,
Son abfence me plonge en un mortel ennui :
En mon Maître je mets toute ma confiance ,
Je ne crains rien en la préfence ;
Sans redouter le fort le plus fatal ,
J'attaque hardiment le plus fier animal :
Et mon adrefle & mon courage
Me font prefque toujours obtenir l'avantage :
Je deviens dans les mains un utile inftrument ;
C'est pour lui feul que je cours cette proic ,
Je la viens à fes pieds dépofer avec joie :
Une careffe eft mon payement ;
Et ce fenfible coeur , préfent de la nature ,
Me la fait rendre avec ufure :
Je mecrois trop payé . Pour toi ,
Dont l'intérêt eft la fuprême loi ,
Ofes tu bien me vanter des carefles ,
Que , grace à ton ame traîtreffe ,
On ne t'accorde qu'en tremblant ?
Car plus tu flatte & plus le danger eft preſſant :
JUILLE T. 1776. 13
Mais , par bonheur , on fait apprécier ton mérite ,
On n'eft plus pris à ton air hypocrite ,
On connoît les détours de ton perfide coeur :
Tu ne refpecte rien , res vols & tes rapines
Te font à chaque inftant chafler de la cuiſine ;
Plus tu parois foumis , rampant , flatteur ,
Et plus il faut le défier du trompeur :
Car fûrement ton ame fcélérate
Epie alors l'inftant de jouer de la patte :
Tu dois res jours à la néceffité ,
Au fecours que fournit la lâche cruauté ;
Rien n'eft facré pour toi ; fi l'on te laiſſoit faire ,
Si ta force égaloit ton humeur fanguinaire ,
Pour contenter ton naturel pervers
Tu dépeuplerois l'Univers :
Tout ce qui vit t'inquiete & te bleſſe ,
Témoin l'oiſeau chéri de ta jeune Maîtreffe
Que tu croquois l'autre jour fans pitié ,
Sans nul égard pour fa tendre amitié :
Vas , fuis , délivre- moi d'un objet que j'abhorre ;
Crains que , fenfible à fa douleur ,
Je ne t'immole à ma jufte fureur.
Le Chat eut peur , il court encore.
A leur difcours un vieux Corbeau
Prêtoit une oreille fidelle :
Des vrais amis , dit-il , le Chien eft le models ,
Des faux amis le Chat eft le tableau.
ParM. Deftot.
14 MERCURE DE FRANCE.
LE RÉVEIL DE L'HOMME BIENFAISANT .
Stances allégoriques qui ont obtenu le
premier Acceffit au Palinod de Caën ,
en 1775.
A M. ES MANGART , Intendant de la
Généralité de Caën.
UN N vent affreux s'éleve au fommet des montagnes
:
Il s'accroît dans la courſe & répand la terreur ;
Sous fon ruftique toît l'habitant des campagnes
S'incline avec frayeur.
L'athmosphere frémit ; & le char des orages
Dans l'éther enflammé promene le trépas ;
D'un tonnerre éloigné que roulent les nuages ,
On entend les éclats.
Ce choc tumultueux attriſte la Nature...
Arifte fe réveille aux cris des élémens ;
L'écho répete au loin le vaſte & fourd murmure
Que produifent les vents.
L'humanité l'élance au milieu des tenebres;
Son ame retentit des accens du malheur :
JUILLET. 1776. 15
I voit autour de lui des images funebres
Et des fcenes d'horreur.
La foudre , en ferpentant , embrale une chaumiere;
La flamme dans les airs circule en tourbillons ;
Les ruifleaux dans leur cours , en rompant leur
barriere
Entraînent les moiflons.
On n'a plus d'efpérance aux travaux de l'année ;
Les femmes , les vieillards expirent de douleur :
Des enfans au berceau , la foule conſternée ,
Palpite de frayeur.
Ne pouvant foutenir cette image fanglante ,
Arifte , d'un coup d'oeil , ravit tout à la mort :
Il tend à ces enfans une main bienfaisante ,
Et prend foin de leur fort.
Loin ces mortels , dit il , que la fortune accable ,
Et qui traînent leurs jours dans de pénibles jeux :
Sous leurs lambris dorés ils ignorent à table
S'il eft des malheureux .
»Leur indiſcrette joie infulte à l'indigence :
L'aurore les furprend dans les bras du plaifirs
Un dégoût dévorant pourfuit leur opulence
Et Bécrit leur defir.
)
16 MERCURE DE FRANCE .
Le Dieu qui m'a fait naître au ſein de la richeſſe,
»Du pauvre qui gémit m'a confié les jours ;
» Ileft homme... Il fuffit...Tout en lui m'intéreſſe,
»Je lui dois des fecours .
» Ah ! qu'il eft confolant de fe dire à ſoi- même :
»Du timide orphelin je fais remplir les voeux ; -
»Dans le rang que j'occupe on me reſpecte , on
» m'aime ,
» Et je fais des heureux »33.
ALLUSION.
De l'homme bienfaifant en retraçant l'image ,
Epoule du Très -Haut je t'ai peint dans mes vers :
Comme lui , chaque jour , aurore fans nuage ,
Tu fais brifer nos fers .
Remerciement à Meffieurs de Vendeuvre &
d'Oneville , Juges honoraires du Palinod.
Dans ce brillant Lycée où les arts & la gloire ,
Sur le front des vainqueurs diſpenſent leurs lauriers
,
Pour tranfmettre fon nom au Temple de Mémoire,
JUILLE T. 1776 . 17
Apollon à nos yeux offre divers fentiers.
L'un chante de fon Roi la tendre bienfaiſance ,
L'autre de l'amitié retrace les douceurs ,
Et les autres enfin de la reconnoiffance ,
Expriment les accens par la voix des neuf Soeurs.
Vous qui favez unir l'agréable à l'utile ,
Et dont les foins flatteurs encouragent les arts ,
Si je puis obtenir un feul de vos regards ,
Vous n'aurez point rendu mon triomphe inutile.
ParM. Daubert , de Caën.
MORALITÉ.
Hi QUOI ! mon fils , toujours des livres , des
crayons ,
Et tous les attributs de la docte Uranie !
Sans doute il cft flatteur que le Dieu du génie
Vous éclaire de ſes rayons ;
Mais , croyez-moi , tout ce vain étalage
Ne fuffit pas pour les devoirs du fage ,
Avec l'efprit il faut les dons du coeur.
Philémon , dans ce voisinage ,
Vient d'éprouver un grand malheur ;
Il goûtoit le repos cette nuit , quand la foudre
A mis fon toît & les moiflons en poudre ;
18 MERCURE DE FRANCE .
C
Vous le trouverez abattu
De la douleur la plus profonde:
Allez le fecourir , tous les talens du monde
Ne valent pas une vertu.
ParM. Dareau , de la Société Littéraire
de Clermont-Ferrand.
EPITRE à Mademoiselle DE G.
SUR le ton doucereux d'une fade élégie ,
Eglé , je ne veux point exprimer ma douleur.
De Tibulle , il est vrai , la touchante énergie
Sait ravir la fois & l'efprit & le coeur.
Les plus heureux tranfports fecondoient fon
génie ;
Pour bien peindre l'amour , il faut fentir les feux.
Tibulle étoit amant , il adoroit Délie :
Il eft un fentiment plus pur , moins dangereux
Que l'éclair féducteur d'une tendre folie .
L'amitié , le refpect à votre char me lie ,
Et le temps a toujours reflerré ces doux noeuds.
Hélas ! vous nous quittez ... On dit que l'hyménée
Vous amene un époux iflu des demi Dieux ,
Que bientôt nous verrons éclorre la journée ,
L'inftant qui doit charmer & défoler ces lieux.
JUILLET . 1776. 19
Eglé , votre départ nous coûtera des larmes ,
Et nous regretterons des momens pleins de charmes
:
Mais , puiffiez -vous goûter le fort le plus heureux
!
Qu'il foit digne de vous , il comblera nos voeux.
Sous les yeux vigilans d'une prudente mere ,
Eglé , vous l'avez vue à la vertu lévere
Allier fans effort les graces , l'enjouement,
Et la raifon (olide au rendre fentiment.
Déjà vous imitez un fi parfait modele .
Douce , toujours égale , à vos devoirs fidele ,
Vous ferez le bonheur d'un époux vertueux.
Bientôt vous apprendrez au monde faſtueux ,
Que , fans rien dérober aux plaiſirs légitimes ,
On peut , on doit ſouvent dédaigner ſes maximes ;
Qu'une femme modefte en la fimplicité ,
Affifle au plus haut rang , montre fa dignité ;
Que , moins elle eft brillante , elle en eft plus
illuftre ;
Que l'aimable pudeur fait la gloire & fon luftre ,
Plús que l'éclat de l'or , le feu des diamans .
Eglé , vous le favez , ce font les fentimens
Dont l'invincible attrait nous charme & nous
entraîne.
Vous connoiflez le mot d'une fage Romaine
Aqui l'on reprochoit fes fimples ornemens ,
20 MERCURE
DE FRANCE.
Et qui , fans s'émouvoir , fit venir les enfans ;
Ah ! dit-elle , voilà ma plus riche parure.
La voix de la vertu , la voix de la nature
S'exprimoit par fa bouche ; & c'eft ainſi qu'un
jour
Eglé fera du monde & l'exemple & l'amour.
Je vois autour de vous , dans un heureux aſyle ,
L'ordre & la douce paix embellir vos deftins .
Vous plairez à la cour , vous charmerez la ville ..
Que nous reftera - t- il ici , que les chagrins ?
Non de votre bonheur heureux auffi nous mêmes,
Nous (ongerons , Eglé, que les honneurs (uprêmes
Ne fauroient vous changer ; que du moins quelquefois
Vous reviendrez goûter du plaifir dans nos bois.
Toujours femblable à vous , toujours fimple &
fublime ,
Vous ravirez par - tout le reſpect & l'eſtime ;
Et , fans vous en douter , entraînant tous les
coeurs ,
Vous aurez des amis , même au ſein des grandeurs.
Mere , époule chérie , amie inestimable ,
Senfible au vrai mérite , au vice redoutable ,
Vous verrez de vos moeurs la douce impreffion ,
Des honteux préjugés effaçant le preſtige ,
Et détruifant bientôt leur vainc illuſion ,
JUILLET. 21 1776,
Du changement des coeurs opérer le prodige.
Séduifante fans art & fage fans fierté ,
Vous laurez adoucir ces horribles furies
Qui veulent tout foumettre à leur autorité ,
Qui font toujours fans frein , & dont les frénéfies
A leurs louches regards femblent la vérité ;
Qui , nous donnant pour loi leurs triftes fantaifies
,
Nous prêchent , pour raifon , l'humble docilité ;
Qui n'ont dans la douleur qu'une farouche ivreffe,
Dont la vivacité , même dans l'allégrefle ,
Reflemble à la colere , annonce les fureurs
De leurs rudes efprits , de leurs fauvages moeurs.
Vous faurez corriger l'orgueilleuſe imbécile ,
Quejamais le bon-fens n'a pu rendre docile ;
Fiere & fotte béate , exhalant fes mépris ,
Quitranche , qui décide & qui , changeant d'avis ,
Sans honte , fans pudeur , au gré de fon caprice ,
Couronne tour- à- tour la fageffe & le vice ,
Ne veut point qu'on réplique , & le croit tout
permiş .
Au joug de la raiſon l'on verra donc foumis
Le trifte & fol eflaim de ces femmes frivoles ,
Qui , pour aimer fans crainte & régner fans
danger ,
21 MERCURE DE FRANCE:
De finges & de chats font leurs cheres idoles ,
Comme leurs animaux n'aiment qu'à fe gorger ;
Et qui noyant des tiens dans un flux de paroles ,
Ne favent que médire & nous faire enrager.
Vous viendrez même à bout de la vieille coquette
Qui , d'un air enfantin , affile à fa toilette ,
De rouge enluminée , & minaudant encor ,
De l'autre fiecle enfin fémillante poulette ,
Se flatte bonnement d'enflammer un Médor.
Mais pourquoi , de Boileau copifte milérable ,
De votre L. xe ici retracer les erreurs ?
Aux
yeux
Ah ! vous le vengez bien de cet amas d'horreurs ;
de la beauté faut il offrir le Diable !
Mais pour mieux expier mon forfait exécrable ,
Je vais , en vous peignant , éclaircir mes couleurs.
D'un chat plus d'une femme eft tendrement épriſe ,
A main objet coëffé c'eft commune fottife ;
Plus d'une vieille auffi fe plaît à coquetter :
Mais de fentir le viai , de favoir le goûter,
D'aflervir les penchans à la raifon févere ,
De vaincre fon humeur , de pouvoir ſe dompter ,
D'être douce , équitable , obligeante , fincere ,
Il n'appartient qu'à vous peut- être aimable Eglé ,
Et peu d'hommes fans doute ont cet heureux partage
;
C'eſt un préfent du ciel , un bienfait fignalé ;
JUILLET. 1776. 23
Quiconque l'a reçu mérite notre hommage.
Objet cher aux humains , objet aimé des cieux ,
Ah ! vous ferez valoir tous leurs dons précieux.
Dans vos champs fortunés , de retour de la ville ,
Vos loins feront germer & fleurir le bonheur ;
Le befoin , la parefle , & le vice & l'erreur ,
A pas précipités fuiront de votre afyle.
Ferme en vos fentimens & douce dans vos moeurs,
Libre de préjugés , du menfonge ennemie ,
Yous convaincrez l'efprit , vous toucherez les
coeurs ,
Er de l'opinionbravant la loi impie ,
Vos leçons , votre exemple inftruiront vos enfans.
Raflemblant autour d'eux les plaifirs innocens ,
Loin de fouffrir chez vous de profanes ſpectacles ,
Vous confondrez le fiecle & fes menteurs oracles.
D'un illuftre Payen * vous citerez ces mots ,
Dont pourroient aujourd'hui rougir certains
dévots :
33
Jadis la poësie , en fa pure origine ,
Exprimoit dans fes vers la morale divine ;
»Qu'elle a dégénéré ! Poëtes féducteurs ,
» Vos coupables écrits empoifonnent les coeurs.
»Vous énervez notre ame , & bien loin de vous
slire ,
* Cicéron.
24 MERCURE DE FRANCE.
»Pour le bien de l'Etat il faudroit vous profcrire .
Je veux finir , Eglé , par ce trait rigoureux.
J'en ai trop dit pour vous , trop peu pour le vulgaire.
Daignez louffrir mes vers ; que je lerois heureux
Si ce léger tribut pouvoit ne pas déplaire !
Par M. Marteau.
SONNET imité de Pétrarque .
Zefiro torna e'l bel tempo rimena ,
Ei fiori , e l'erbe ,
ZPHIRE dans nos champs ramene la verdure ,
EtProgné dans les airs fait entendre la voix ;
Le printemps nous fourit , & la fimple nature ,
Dans toute la beauté vient reprendre les droits.
Le ciel fon front d'une clarté plus pure ;
pare
La fille du matin vient embellir nos bois ;
Le Berger fatisfait dans fa cabane obfcure ,
Rend hommage à l'amour & reconnoît les loix,
Pour moi que la douleur vient obféder fans cefle ,
Pour moi qui vient de perdre une aimable maîtrefle
,
Je n'ai plus de plaifir qu'à répandre des pleurs.
Lc
JUILLET. 1776. 25
Le doux chant des oifeaux , les fleurs de ce boccage
,
Les Nymphes de ces bois rappellent mes malheurs :
La nature , à mes yeux , n'eſt qu'un défert fauvage.
Par M. Buchey , d'Angoulême.
FÉRADIR , ou le moyen d'être heureux ;
Conte moral , imité de l'Arabe.
LE Calife Aaron Al- Raſchid faifant un
foir fa tournée ordinaire dans les rues
de Bagdad , feul & déguifé , apperçat de
loin une épaiffe fumée dans un quartier
voihin. Préfumant que c'étoit quelque
incendie , & fon amour pour la police
de Bagdad ne lui permettant pas de différer
, il fe rendit à la hâte à l'endroit
où étoit le feu ; c'étoit une partie de
maifon qui brûloit. Une foule innombrable
d'Arabes y étoit accourue : les
uns travailloient , d'autres pilloient , &
la plupart fe contentoient de contempler
l'activité de la flamme & les débris
qu'elle laifoit , lorfqu'un Arabe fortit
de çe théâtre de ravage , & traverfant la
I. Vol.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
foule , vint fe pofter , les bras croifés ,
vis-à- vis la maifon , avec la tranquillité
la plus étonnante . Il fe trouva par hafard
placé près du Calife , qui venoit d'y arriver,
& qu'il ne reconnut pas. Aaron lui
demanda quel étoit le maître de cette
maiſon? - C'est moi , dit froidement
l'Arabe... Surpris d'un fang-froid fi inconcevable
, le Calife lui demanda encore
pourquoi il fe tenoit fi tranquille ?
-Bon ! répliqua cet homme , je viens
de travailler autant & plus que tous les
autres ; j'ai fait couper les communications
afin que le feu ne fit pas plus de progrès
, & actuellement j'examine le peu
qu'il en fait. Cela eft malheureux
pour vous , interrompit le Calife . - Pas
tant ! répliqua l'Arabe. Comment ! ...
n'est - ce pas un malheur que de voir
brûler la moitié de ſa maiſon ? — Oui...
mais n'eft-ce pas un bonheur de pouvoir
conferver l'autre?
-
Le Calife furpris à l'excès d'un difcours
fi extraordinaire , forma fur le
champ le deffein d'interroger plus amplement
un homme qui lui paroiffoit
tout à - fait bizarre ; & lui ayant encore
fait quelques queftions , auxquelles l'Arabe
répondit fur le même ton de fingulaJUILLET.
27 1776.
rité , le Calife s'en retourna continuer
fes vifites nocturnes.
Le lendemain , Al - Raſchid ſe fouvenant
de l'aventure de la veille , ordonna
à un de fes Efclaves d'aller chercher le
propriétaire de la maifon où l'incendie
étoit arrivé. L'Arabe reçut l'ordre avec
furprife , fuivit l'Efclave fans crainte , &
arriva au Palais du Calife , devant lequel
il fut introduit.
-
L'Arabe, après les génuflexions ordinaires,
attendit, dans un refpectueux filence,
que le Calife daignât lui parler. Approche
, lui dit ce dernier , me reconnois -tu ?
-Commandeur des Croyans , répliqua
l'Arabe , je vous reconnois pour le fouverain
maître de ma vie. Sais -tu que
c'est moi qui t'ai parlé hier près de ta
maifon ? L'Arabe s'inclina refpectueufement
, & le Calife continua : Je t'ai
fait venir pour favoir l'hiftoire de ta vie ,
& à quels événemens tu dois la fingularité
du caractère dont j'ai été frappé hier
par tes réponſes .
Puiflant Empereur , dit l'Arabe , puifque
vous l'ordonnez , je vais vous fatiffaire.
Je m'appelle Féradir , & fuis né dans
cette fuperbe ville de parens qui , au
1
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
moyen d'un commerce maritime affez
confidérable , me laiffèrent à leur mort
une aifance honnête ; mais le defir d'amaffer
de plus grands biens , fit que je ne me
contentai pas de cette fortune ; je voulois
être heureux , & je plaçois le bonheur
dans la poffeffion des richeffes ; je
réfolus donc de continuer la profeffion
de mon père. Un frère que j'avois érant
dans les mêmes fentimens , nous ne fongeâmes
plus qu'à exécuter ce deffein. Nos
richeffes écoient placées fur quatre vaiffeaux
, nous décidâmes d'attendre leur
retour. Quelque temps après nous apprîmes
la funefte nouvelle que le plus
confidérable de ces vaiffeaux avoit fait
naufrage , & qu'un autre avoit été entièrement
pillé par des Pirates : à cette
nouvelle nous demeurâmes anéantis .
Mon frère , naturellement plus emporté ,
murmura contre la divine Providence ;
les deux vaiffeaux qui nous reſtoient
étoient les moins précieux & pouvoient
effuyer le même fort , ce qui .faifoit
évanouir tous nos projets de fortune .
Nous demeurâmes encore quelque
temps irréfolus fur le parti qui nous reftoit
à prendre ; notre chagrin étoit au
comble; lorfqu'un foir , plus abattu qu'à
JUILLE T. 1776. 29
l'ordinaire , nous étions enſemble à rêver
& à nous plaindre , je laiffai échapper ces
mots: O Alla ! que t'ai - je fait pour me
traiter fi cruellement ? Etoit-ce un crime
que de chercher à me rendre heureux ?...
Hélas ! ... je ne le ferai jamais !... Tu le
feras , tu l'es , dit une voix tonnante qui
nous fit treffaillir de crainte & d'étonnement.
En même temps nous vîmes defcendre
l'immortel Barouk , le génie du
bonheur, Mon frère , aigri par le déſefpoir
, ne quitta pas fa place pour moi ,
je me profternai & demandai humblement
au Génie l'explication de ces myſtérieufes
paroles. Foible mortel ! me ditil
, n'eft- ce pas un bonheur de ne perdre
que deux vaiffeaux , lorfque tu pouvois
en perdre quatre? -Puiffant Génie !
répliquai -je , n'eût- il pas été plus heureux
de n'en perdre aucun ? Oui , mais
au moins ton malheur n'eft pas au comble
, & cependant tu te plains comme
s'il ne te reftoit plus rien.
Ce peu de mots fut un baume falutaire
qui fe répandit dans tous mes fens ;
j'attendis que le Génie confolateur reprit
la parole ; il le fit : Tu voulois être heureux
! le bonheur parfait eft - il fait pour
des êtres imparfaits ? Non ; apprends que
Biij
1༠ MERCURE DE FRANCE.
l'homme le plus heureux n'eft que celui
qui a moins de malheurs que les autres ,
& que c'eft la perfuafion où l'on eft d'être
moins malheureux , qui conftitue le feul
bonheur que vous pouvez goûter. Que
cela te fuffife . Je n'ajoute plus qu'un mot :
Tu feras heureux lorfque tu feras malheureux
.
Le Génie , à ces mots , difparut avec
la promptitude du foudre redoutable
émané du trône célefte. J'étois demeuré
dans un enthoufiafme divin : j'en fus
diftrait par un éclat de rire de mon frère .
Quoi ! dit - il , vous avez la foibleffe
d'écouter un pareil oracle ? Que veut
dire ce Génie avec ces dernières paroles :
Tu feras heureux lorfque tu feras malheu
reux ? Impie , dit la même voix , pour,
prix de ton blafphême , tu éprouveras un
fort contraire , & tuferas malheureux lorfque
tu feras heureux.
Mon frère infulta de nouveau à la
puiffance céleste par fa coupable tranquillité
. Pour moi , les paroles du Génie
avoient fait fur mon âme l'effet du plus
brillant des aftres fur les nuages épais qui
cachent fes rayons aux yeux des mortels :
tous mes doutes tous mes chagrins
s'étoient diffipés , & je n'étois plus oc
JUILLE T. 1776. 31
cupé de la perte de mes vaiffeaux , que
par le fouvenir agréable de l'heureufe
apparition que cette perte m'avoit procurée.
Cependant je réfolus de voyager &
d'aller rendre grâce fur le tombeau du
Saint Prophète , de l'apparition confolante
du Génie . Mon frère voulut être
du voyage , par la feule envie de fe diftraire
. Nos vaifleaux étoient encore bien
éloignés de leur retour. Nous partîmes
donc ; mais à peine avions - nous fait une
demi - journée de chemin , que mon
frère fe fentit preffé d'une foif extraordi
naire ; le plus prochain caravanfera étoit
encore bien éloigné , & il n'y avoit aucun
ruiffeau fur notre route ; mon frère
murmuroit déjà : Ah ! difoit il que je
ferois heureux de pouvoir me défaltérer !
Je ferois le plus content des hommes ....
Il achevoit ces mots , lorfqu'une fourca
d'eau fortit d'un tronc d'arbre qui étoit
près de nous . Mon frère but cette eau
avec une avidité incroyable ; mais à
peine eût-il fatisfait cette brûlante ſoif,
qu'il s'écria que la faim qu'il commençoit
à fentir , étoit mille fois plus grande que
la foif qu'il venoit d'appaifer : il ne fe
préfenta cependant aucun mets , & j'ad-
Biv
32
MERCURE DE FRANCE.
mirai dès-lors la juftification de l'oracle
du Génie . Nous continuâmes notre route ,
& ayant trouvé le foir un caravan fera ,
nous y entrâmes. Mon frère fe reput à
fon aife mais il fe plaignit enfuite de
la laffitude & fut fe coucher.
-
Le lendemain , en fortant du caravanfera
, une tuile vint à fe détacher du
toît , tomba ſur moi , & me fit une contufion
à la tête ; j'eus à peine le tempsde
jeter un cri , que la cheminée tomba
à quatre pas de moi ; je m'écriai : Que je
fuis heureux ! Comment , dit mon
frère , c'eft un bonheur de recevoir une
tuile fur la tête ? Comment , mon
frère , lui répliquai - je , ce n'eſt pas un
bonheur d'en être quitte à fi peu , tandis
qu'à quatre pas plus loin j'étois écrasé
par la cheminée ? - Mais il eût été plus
heureux d'éviter l'un & l'autre . - Mais
répondis-je , il eût été plus malheureux
auffi de recevoir l'un que l'autre.
,
Mon frère fe prit à rire de ce qu'il
appeloit ma fimplicité , & nous reprîmes
notre marche. Au bout d'une heure , il
fe plaignit du froid , qui étoit exceffif.
Au milieu de fes plaintes , nous vîmes
paffer un des Vifirs de ce magnifique
Empire ; il étoit dans un char fourré
JUILLE T. 1776 . 33
d'hermine & de toutes les peaux les plus
chaudes. Ah ! s'écria mon frère , conve
nez qu'on est bien heureux de voyager
ainfi à l'abri du froid , de la laffitude &
de tous les défagrémens auxquels nous
fommes expofés . Pour cette fois , je fentis
la vérité de ce que me difoit mon
frère , & j'enviai le fort du Vifir ; mais
ayant tourné la tête derrière moi , j'ap
perçus un pauvre Faquir qui avoit le
corps à moitié découvert , la tête & les
pieds nuds , prefque mort de froid , &
traînant à peine fa maffe épuifée . Je le
fis voir à mon frère : convenez auffi , lui
dis - je , qu'on eft plus heureux encore
d'être vêtu comme nous , que comme ce
malheureux Faquir ? Il y a plus de différence
de lui à nous , que de nous au Vifir ;
ce dernier a du fuperflu , nous avons le
néceffaire , & ce pauvre homme n'a ni
l'un ni l'autre. Le Vifir eft heureux , nous
le fommes moins que lui , mais ce Faquir
ne l'eft pas du tout. Je crus m'appercevoir
que ces paroles faifoient impref.
fion fur mon frère , & je m'en félicitois ;
mais il étoit deftiné à fubir l'accomplif
fement de l'oracle.
Nous étions déjà affez près de Médine
, lorfque mon frère apperçut & ra-
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
maſſa aufli-tôt trois bourfes qui étoient
tombées à terre ; nous les ouvrîmes , il y
en avoit deux qui étoient remplies de
féquins & de diamans de la plus grande
beauté ; la troisième ne contenoit que
des jetons de cuivre. Je me félicitois de
ce bonheur inefpéré : mon frère , loin de
m'imiter , fe mit à s'exhaler en plaintes
amères fur le peu de valeur de la troifième
bourſe : Ah ! s'écrioit - il , j'ai plus
de chagrin de la voir fi pauvre , que de
joie de trouver les deux autres fi bien
remplies quel cas faire d'un bonheur
fi malheuteufement troublé !
Vous pouvez juger , magnifique Empereur
(continua Féradir) à quel point je
fus furpris d'une infatiabilité fi étrange !
Mais il eft impoffible de vous figurer à
quel excès monta mon indignation
lorfque mon frère me fignifia que je
n'avois aucun droit à prétendre dans
cette fortune. Je rougis de lui voir des
fentimens auffi bas , & je lui en fis les
plus vifs reproches : mais il s'emporta ,
& me jetant les trois bourfes : Hé bien !
dit il , prenez- les donc feul , ces richeffes
; puifque je ne puis avoir tout , je ne
yeux tien.
L'oracle n'étoit-il pas bien accompli ?
JUILLET. 1776 .
35
Le bonheur de mon frère fe changeoit
en tourment par fon infatiable cupidité.
J'eus pitié de fa folie , & je lui proteſtai
que je ne voulois point qu'une pareille
aventure caufât notre défunion ; que fon
amitié m'étoit plus précieufe que ce tréfor,
& que je le priois inftamment de le
garder en entier. Il ne fe le fit pas répéter
; & profitant de mon défintéreffement
, il garda les diamans , & employa
fon or en achat de différentes marchandifes
, qu'il plaça fur des vaiffeaux deſtinés
à aller au Caire ; & s'embarquant
fur un de ces mêmes vaiffeaux , il me fit
les adieux , & partit pour cette foire célèbre
.
Je partis auffi de mon côté ; & après
plufieurs aventures , qu'il eft inutile de
raconter , j'arrivai à Médine , où je remplis
picufement le but qui m'y avoit conduit.
J'y féjournai quelque temps , après
quoi je me remis en marche pour retourner
à Bagdad , où j'arrivai enfin , non
fans beaucoup de peines & de fatigues ,
qui avoient quelquefois laffé ma conftance
, mais dont je me confolois toujours
en enviſageant de plus grands malheurs
qui auroient pu m'arriver.
Rentré dans Bagdad , j'appris que les
B vj
36 MERCURE DE FRANCE,
deux vailleaux qui étoient fur mer lors
de mon départ , étoient de retour ; le
produit des marchandifes vendues étoit
immenfe ; je le recueillis , & j'en deftinai
la moitié à mon frère . Cependant
j'employai ma moitié à l'acquifition de
la maifon dont une partie fut brûlée
hier , & content de ma fortune , je fixai
entièrement mon féjour dans cette ville.
Quelques années après , je reçus la nou
velle de la mort de mon frère . Il avoit
fait la fortune la plus brillante : mais
fon infupportable foif du bonheur lui
ayant exagéré la perte de trois diamans
fuperbes qu'il avoit , il en devint inconfolable
, & fes immenfes richeffes ne
lui paroiffant plus pouvoir fuffire à fes
voeux , la douleur le mit au tombeau.
Ses dernières difpofitions étoient en ma
faveur , je donnai des larmes fincères à
fon trépas , & je recueillis le fruit de
tant de travaux dont il n'avoit pas fu
jouir.
* Me trouvant alors poffeffeur d'une
fortune confidérable , je réfolus de la partager
avec une Compagne . Je fis choix
d'une jeune Arabe nommée Zéluma . Elle
m'accepta ; quelques intrigues qu'elle
avoit eues avec un jeune Arabe nommé
JUILLET 1 . 1776. 37
Aboulem , ne m'épouvantèrent pas , vu
les affurances que l'on me donna que
leur liaiſon étoit entièrement rompue.
Enfin tout étoit prêt pour unir nos deftins
: nous étions à la veille du jour fixé
pour cet accord ; le hafard ou l'amour
conduisirent mes pas chez ma belle Zéluma...
Figurez- vous mon défeſpoir !…….
Aboulem & elle , occupés à mériter ma
colère , en confommant ma honte ... Furieux
, je m'élance fur ces deux traîtres ,
je plonge le poignard dans le coeur du
perfide Aboulem. En vain fon Amante
demande grâce , & pour lui & pour elle...
Ses larmes , fes cris , fes prières , les efforts
, fes menaces ... rien ne me touchoit.
Je retirai le poignard fanglant du
corps d'Aboulem , & le plongeant à coups.
redoublés dans le fein de la perfide...
Va , lui criai -je , va rejoindre ton indigne
Amant , puifque le don de mon
coeur & de ma fortune n'ont pu te toucher...
Elle expira ... Dieux! ... quelle étoit
encore belle !... Je quittai ce théâtre de
carnage ; & animé du plus violent défefpoir
, je courus dans le deffein de me
jeter dans le précipice le plus profond :
j'étois déjà fur le fommet du plus haut
Locher... déjà je prenois un effor furieux ...
38 MERCURE DE FRANCE .
Je me fentis retenir fortement par le
bras ; je me retourne : c'étoit un Saint
Faquir , dont l'hermitage étoit fixé fur
ce rocher. Qu'avez - vous ? me dit- il , quel
malheur !... Ah ! lui dis -je , laiſſez moi
abréger le cours d'une vie qui m'eſt en
horreur. Mais encore , reprit il , confiez
moi vos peines , peut- être y a t- il
quelque remède . J'infiftai fortement : je
m'échappai plufieurs fois , il me retint
toujours ; enfin je jugeai que je m'en débarrafferois
en lui contant mon infortune.
Saint Faquir ! lui dis-je , eft il homme
plus malheureux que moi ?... Violemment
épris d'une jeune Arabe d'ici
près , j'étois au moment de goûter le
bonheur le plus parfait , j'accourois pour
lui renouveller mille proteftations d'un
amour éternel... je l'ai trouvée ... ô ciel !...
je l'ai trouvée dans les bras du plus perfide
des hommes... Oh ! oh ! interrompit
le Faquir , cela n'eft pas fi malheureux
d'avoir été éclairé de la forte avant d'être
uni à elle... Ces mots furent un trait de
lumière ; j'eus peine à concevoir comment
j'avois pu me croire fi infortuné
tandis qu'un jour de plus je l'aurois été
bien davantage , & fans remède. Je baifai
le bas de la robe du vénérable vieillard ,
JUILLET . 1776. 39
& le quittai , bien réfolu de ne plus
m'exagérer mes malheurs .
Depuis ce temps , continua Féradir ,
je mène la vie la plus heureufe ; j'ai toujours
dans la mémoire les paroles de
Barouk , tu feras heureux lorfque tu feras
malheureux. Je l'avois éprouvé dans cette
dernière catastrophe ; car c'eft être heureux
que d'être garanti d'un grand malheur
par un moindre .
Toutes ces aventures , magnifique Seigneur
, m'ont aguerri contre l'adverfité ,
& m'ont accoutumé à n'envifager les
événemens que du bon côté. La fcène du
monde n'offre à mes yeux qu'un tableau
riant , où tout eft repréfenté fous une
forme agréable . Je m'emprelle de faire
difparoître le mal en lui oppofant le
bien. Je ne cherche & ne trouve que le
mieux dans les chofes qui n'offrent que
le pire aux yeux des autres hommes . Je ne
fais fi ma philofophie fera goûtée d'eux :
mais elle me fuffit , & je préfère mon
erreur agréable à leur vérité affligeante .
Féradir finit ainfi fon hiftoire ; le
Calife loua fa philoſophie , & lui offrit
la place de Grand Vifit qui étoit vas
cante; mais l'Arabe la refufa en lui difant
: Commandeur des Croyans , je n'ai
40 MERCURE DE FRANCE.
jamais cherché que le bonheur ; je l'ai
trouvé , je le goûte : ce feroit m'en priver
que d'accepter vos offres généreufes . On
n'eft pas parfaitement heureux quand
on devient , par fon élévation , l'objet
de l'envie des autres , dût- on même ne
les pas craindre . Aaron , tranfporté de
plaifir d'un défintéreffement fi héroïque ,
embraffa l'Arabe & le congédia , en jurant
qu'il n'avoit jamais rencontré un
homme qui méritât , à plus de titres , le
nom de philofophe , prodigué fi mal à
propos fouvent à des hommes qui , par
leur orgueil feulement à s'en parer , s'en
rendent indignes tous les jours.
ODE A GLICERE.
XIX. Livre Į
Dis Amours la mere cruelle ;
Et l'imprudent fils de Sémele ,
Et de mes fens émus l'impérieux inftinct ,
Rouvrent aux voluptés mon ame envain rebelle ,
Et raniment un feu que je croyois éteint.
C'eft Glicere que j'idolâtres
JUILLE T. 1776 . 41
Glicere , dont le fein d'albâtre ,
Dont les yeux pétillans du befoin des plaifirs ,
Dont l'air doux & frippon , dont la gaîté folâtre
Rajeuniflent mon coeur enivré de defirs .
Vénus abandonnant Cythere ,
Remplit mon ame toute entiere ;
L'accable de fon joug , l'aflervit à fes loix ,
Et ne veut pas fouffrir que ma lyre guerriere
Des Romains triomphans célebre les exploits.
Epargne , Déefle inflexible ,
Un coeur que tu rends trop lenfible ;
Reçois fur ce gazon mes voeux & mon encens ;
Qu'un facrifice offert , calme , s'il eft poffible ,
Le trouble qui m'agite & les feux que je lens .
Par M. L. R.
VERS adreffés à Madame DE VATRE ,
au fujet de fa petite vérole.
Vous avez triomphé , par un bonheur fuprême ›
Du perfide tyran qui détruit la beauté ;
Les Dieux vous protégeoient : Efculape lui- même ,
Invité par l'Amour , guidoit la Faculté.
42 MERCURE DE FRANCE :
L'Enfant badin qui vous céda fes charmes ,
Dans vos beaux yeux avoit placé les traits :
Il a veillé fur vos attraits
Pour conferver fon pouvoir & les armes.
Par M. J. M. C. de St Quentin.
Le mot de la première Enigme du
volume précédent eft Rat ; celui de la
feconde eft les fept jours de la femaine ;
celui de la troisième eft verjus , dont le
proverbe eft jus ver. Le mot du premier
Logogryphe eft profe , dans lequel fe
trouve rofe ; celui du fecond eft bride ,
où fe trouve ride.
ÉNIGME.
Les portes s'ouvrent à ma voix ES
Quand j'exerce mon miniftere ,
On me fait troter jufqu'aux toîts
Pour un affez mince falaire.
Des Citoyens de tous les rangs
JUILLE T. 1776. 43
Mes ambaflades font chéries ,
Je ne fuis pas iflu des Grands
Dont je porte les armoiries.
Sans malice , je donne à chacun fon paquet.
Ami Lecteur , trifte jouet
De la crainte & de l'espérance ,
Peut-être tu m'attends avec impatience.
Par M, de la Louptière,
VEN
AUTRE.
A Mademoifelle de ***.
ÉNUS à Philidis accorda ma fraîcheur ,
Et par les mains de la pudeur ,
De mon vif incarnat embellit la figure.
Ses levres que la nature
Doua d'un fourire enchanteur ,
Refpirent les parfums de ma charmante odeur
Si Philidis eft la Reine des Belles ,
Moi , je fuis celle des jardins :
Mais qu'il eft entre nos deftins
Des différences bien cruelles !
On ne me verra pas deux jours
Captiver le zéphis volage ,
44 MERCURE DE FRANCE .
Et fous les loix cette Bergere engage
Un Amant difcret & ſage ,
Qui la chérira toujours.
Par M. Louis Guilbaut.
ENCORE
AUTR E.
NCORE que je fois utile & néceflaire ,
On ne doit pourtant pas trop le fier à moi.
Le maître qui me vend , m'ordonne ou me fait
faire ,
Sait fe fourer par- tout & jufques chez le Roi.
Si je fuis bien adminiftrée ,
Et fur tout à propos , il en réfalte un bien ;
Et , dans ce cas , je fuis confidérée ,
Autrement je fais rage & je vaux moins que rien .
O Lecteur ! qui de moi fais un fréquent ulage ,
Quen'as -tu pas à craindre pour ton fort ?
S'il faut m'expliquer davantage ,
Je prolonge la vie ou je donne la mort.
JUILLE T. 1776. 45
LOGO GRYPH E.
Detteess fecrets , Lecteur , fouvent dépofitaire ,
En tout temps , en tout lieu , je te fuis néceflaire.
Favorable àl'amour , j'annonce à deux Amans
Que bientôt ils verront la fin de leurs tourmens :
Je ſuis , comme tu vois , d'un agréable augure ;
Ne vas pas cependant te mettre à la torture
Pour favoir qui je fuis . Tu peux vivre fans moi ,
Et moi , Lecteur , j'ai peine à me paffer de toi :
Quelquefois je fuis craint de l'homme le plus
fage ,
Et ce n'eft qu'à regret qu'il me met en ufage.
Je me trouve par tout. Aflez communément ,
D'une intrigue d'amour j'arrive au dénouement ;
Si tu veux toutefois un peu mieux me connoître ,
Je m'en vais à tes yeux décompofer mon être :
Sept pieds forment mon tout : mais , en les renverfant
,
Tu peux rrouver en moi un fubtil élément ;
Le contraire de quelque chofe ;
Ce qui ne fent pas l'eau de rofe ,
Et ce que de nommer il feroit peu décent ;
Un oiſeau qu'on renomme ,
Dont le cri jadis fauva Rome ;
Un métal qui fouvent fait chanceler l'honneur ;
Unautre plus commun & de moindre valeur ;
46 MERCURE
DE FRANCE
.
Un fardeau bien pelant pour un octogénaire ;
Un ancien mot françois qui vout dire colere ;
Certaine herbe qu'impunément
Levoyageur ne touche guere ;
Ce que femme ne fauroit faire ;
Un animal rongeur ; le fon d'un inftrument ;
´Ur. Muſicien fameux qui , par la mélodie
De fon luth enchanteur , fut conferver fa viee ;
Un vifcere du corps qui fe gonfle en courant ;
Une ville d'Artois ; un jeu très - amufant ;
Une couleur que j'aime & que ſouvent je porte ,
Et veux faire porter ; par qui ? ... Fort peu t'importe.
Renverfe encor mes pieds , & , fans beaucoup de
mal ,
Chez moi tu peux trouver un ftupide animal ;
Un minéral utile à la folle jeunefle ;
Ce qu'un Amant , pour plaire à la Maîtreſſe ,
Peut en amour employer quelquefois ;
Un objet chéri des François ;
Un des meilleurs mets de la table ;
Une étoffe d'hiver ; un volcan redoutable ;
Un des grands ornememens des Pontifes Romains
Un infecte volant redouté des humains ;
Un vent qu'en bonne compagnie
On ne lâche point fans rougir ,
Et qu'on a peine à retenir ;
Un canton de la Bcošie ;
JUILLET. 47. 1776 .
Deux pronoms ; une Mule ; une Nymphe jolie :
Ce n'eft pas tout encor... Mais c'eſt aflez rimer :
Je pourrois bien , Lecteur , à la fin t'ennuyer.
Me voilà décliné . Je n'ai plus qu'à me taire.
Je t'ai prefque tout dit , cherches, c'eſt ton affaire,
Par M. Midavaine.
AUTRE.
A. Madame J. d. Ch.
Je naquis pour l'amour , mon pere eft le Zéphir , E
Son foufle pur me donna l'exiſtence :
Sur votre fein fi je pouvois mourir , ‹
Ma mort feroit illuftre autant que ma naiſſance !
Je flatte' plufieurs fens enſemble ou tour- à -tour :
Je renferme en mon fein , ce qui me déſeſpere ,
Deux de mes grands fléaux ; l'un eft fils de la Terre,
L'autre du Ciel : n'aguère on lui faifoit la cour ,
On la lui fait peut - être encore :
Il eut un culte à Rome : en cent lieux on l'adore ;
On le reffent , Thémire , en vous voyant ,
dans les coeurs il pafle en un inftant. De vos
yeux
ParM, deW. C. A, M. au R. R. P. G.
48 MERCURE
DE FRANCE
.
!
AUTR E.
SANS éloquence , ni logique ,
Et par un effort plus qu'humain ,
Ma foudroyante réthorique
Pénétreroit un coeur d'airain.
Amphion faifoit une ville
Avec les magiques chanfons ,
Pour moi , inor , d'un feul inor , fans façons ,
Je les détruis mieux qu'un Achille.
L'Indien , qui ne me connoît pas ,
M'évite comme le trépas.
Si le croiffant qui me couronne ,
Tombe de mon chef orgueilleux ,
De fier compagnon de Bellonne
Je deviens fot , lâche , ennuyeux ;
Ma bouche ne fait plus merveilles ,
Et muni de longues oreilles ,
Je ne fuis qu'un fade orateur ,
Sans goût, fans gloire , fans honneur :
Unevoix rauque & glapiſlante ,
Une mufique dégoûtante
Fait place à ce ton menaçant
Queje perds avec mon croiflant.
Par M. Tachard.
JUILLET. 1776. 49
MARCHE
DES FILLES SAMNITES.
Mufique de M. Grétry.
DIEU d'amour , En ce jour ,
DIEU d'amour , En ce jour ,
Viens avec Mars nous dé-
Viens avec Mars nous dé-
I. Vol. C
50 MERCURE
DE FRANCE.
fen- dre ; Oui , viens défen-
dre ; Oui , viens défen-
dre Et tes loix & ta
二路二
fen- dre Et tes loix & ta
5 *3
8 4*3
cour. La beauté pour fe
cour. La beauté pour fe
JUILLET 1776. ST
ren-dre , N'e- coute que l'honren
-dre , N'é- coute que l'honhace
neur , Et Vé- nus devient plus
neur , Et Vé- nus devient plus
ten-dre , Quand la gloire ajouten-
dre , Quand la gloire ajou-
5
དཀ”
52 MERCURE DE FRANCE.
te au bon- heur.
te au bon- heur.
3
JUILLET. 1776. 53-
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Fables & Contes , dédiés à Son Alteffe
Impériale Monfeigneur le Grand
Duc de toutes les Ruffies , & c. & c.
Ce genre antique , inventé par un Sage ,
Offre toujours un voile,officieux
Que l'amour-propre emploie à fon ufage.
La fable plaît quand la fatire outrage ,
Et par-là même elle inftruit beaucoup mieux.
Par M. L. C. de Ch.
Volume in- 8 °. petit format. avec le
portrait du Grand- Duc. A Paris , chez
Lacombe , Libr. , rue Chriftine . Prix
36 f. br.
UNE
NE partie de ces fables a été préſentée
au Grand-Duc de Ruffie l'année qu'il eſt
entré dans fa majorité. Celle - ci , où
la Fable elle - même eft perfonnifiée ,
eft à la tête du Recueil , divifé en
quatre Livres , & peut lui fervir d'introduction.
Ciij
S MERCURE DE FRANCE
Au temps que les humains , plus près de l'âge
d'or ,
Avoient fû confèrver un refte d'innocence ,
Temps où par fois les Dieux daignoient encor
Les honorer de leur préfence ;
Minerve forma le projet
D'aller voyager für la terre ;
Mais comme l'oeil humain n'étoit déjà plus fait
Pour foutenir l'éclat des torrens de lumiere
Que fépandoit un être fi parfait ,
Cette ingénieufe Déeffe ,
Ardente à s'occuper fans cele
De la pénible fonction
D'arrêter les progrès de la contagion ;
Chargea les neuf Soeurs du Permefle
D'imaginer quelque déguiſement ,
Avec art calculé fur l'humaine foibleffe ,
Qui , fous le voile heureux de l'agrément ,
Pût ménager à l'austere fagefle
"
Quelques moyens d'enſeignement.
Pour la fervir , les Mufes promptement
Lui compofent une parure :
Aflez bizarre accoutrement ,
Où l'on voyoit mêlés confufément
Tous les regnes de la Nature.
Tel qu'il étoit , le menſonger habit
14
JUILLET . 1776. ss
A la Déeffe eut le bonheur de plaire :
La fagelle s'en revêtit ,
Et parut fur la terre .
On la reçut par-tour avec civilité ,
On l'appela la bonne Fable.
Elle difoit la vérité ,
Et ne laifloit pas d'être aimable i
Elle le fit en peu de temps
Un grand nombre de partiſans ,
Et de toutâge & de tous rangs ,
Et de tous caracteres ,
En un mot jufqu'aux meres ,
Qui la montroient à leurs enfans ,
Quoiqu'ils ne la compriflent gueres.
Mais de tous ceux qui l'entouroient,
( Badauds , dont le monde foilonne ,
Et que les contes attiroient )
Les plus entendus l'admiroient ;
D'autres la trouvoient affez bonne ,
Fort peu d'entr'eux en profitoient ,
Et bien moins encor fe doutoient
Que ce fût Minerve en perfonne.
L'Auteur , M. la Fermiere , a quelquefois
emprunté des Fabuliftes Allemands
, les fujets de fes fables. Souvent
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
auffi il fait ufage d'un trait hiftorique
ou d'une anecdote déjà connue , pour en
tirer une vérité morale ou une maxime
de conduite . La fable intitulée le Madrigal
, eft une anecdore de Cour , rapportée
par Madame de Sévigné dans une de fes
lettres.
Un Roi , parmi les paffe - temps divers ,
Voulut prendre celui de compoſer des vers.
Il n'étoit point fujet à cette fantaiſie ,
Et c'étoient les premiers qu'il eût fait de fa vie..
Il fit un madrigal , foible & mince avorton ,
Et que lui-même enfin ne trouvoit pas trop bon.
Le Roi , qui de les vers étoit en train de rire ,
Voit un vieux Courtilan , l'appelle, & lui va dire :
Monfieur tel ! venez - çà ! lifez- moi comme il faut
Ce petit madrigal , que je trouve très - fot.
Depuis qu'on fait que , fans être Poëte ,
J'aime les vers , on m'en jette à la tête
De toutes les façons. Lifez ceux - ci ; jamais
Je n'en ai lus, pour moi , de plus mauvais.
Le vieux Courtilan lit fans fe douter du piége ,
Hoche la tête. Hé bien ! dit le Roi , me trompé-je ?
Convenez- en , le madrigal eft plat ,
Et l'Auteur de la piece eft fans doute un grand fat.
JUILLE T. 1776. $7
«On ne fauroit vous contredire ,
» Vous enjugez admirablement , Sire:
»Et voilà bien le plus for madrigal
» Qu'il me foit arrivé de lire ,
»Depuis que nos Rimeurs fe mêlent d'écrire ;
» Et celui qui l'a fait eſt un franc animal ».
Oh bien ! lui dit le Roi , je fuis tout ravi d'aile
Quevous m'ayez fi bonnement
Sur ces vers dit votre fentiment ;
Car , Monfieur , ne vous en dépraiſe ,
J'en fuis l'Auteur. - Ah ! Sire ! ah ! quel tour ! un
moment !
Je les ai lus trop brusquement ; `
Rendez- les moi . Non , non ; il n'eft pas néceffaire
.
Le premier fentiment eft toujours plus fincere
Que le fecond , & je m'y tiens .
Notre Courtilan , je crois
S'en fera bien mordu les doigts.
Que faire ?
Un Roi pourroit tirer de cette hiſtoire
Cet enfeignement capital ,
Que , pour favoir en bien , en mal ,
Sur chaque objet ce qu'il doit croire ,
Il feroit bon en général
De cacher l'intérêt qu'il prend au madrigal
Quel Roi voudra jamais s'expofer au déboire
D'entendre ainfi de triſtes vérités ?
Cv
$ 8 MERCURE DE FRANCE.
Auffi quels Rois ont joui de la gloire
De n'être pas un peu gâtés .
Le Poëte a fait ufage dans la Fable
fuivante , du mot d'un Payfan à Philippe
II , Roi d'Efpagne.
1
Un Lion , en Monarque fage ,
Voulant vifiter les Etats ,
Pendant le cours de fon voyage ,
Un jour qu'il fe trouvoit fort las ,
Il rencontra fur fon pallage
La taniere d'un ours. Il y porte fesp s pas ;
L'Ours fe fût bien paffé d'une telle vifite
Du Streil connoifſoit l'humeur :
Jaloux , ombrageux , querelleur ,
Implacable dans fa fureur ,
Que la moindre vétille excite.
L'Ours lui fait grande chere , & de lon mieux
s'acquitte
De ce qu'il doit à lon Seigneur,
Après Couper le Seigneur Roi repole.
Le lendemain , content de l'hofpitalité ,
Le Lion lit à l'Ours ': Vous m'avez bien traité;;
Ça , demas lez moi quelque chofe. 1
Puiflent les Dieux , dit l'Ours , de Votre Majeſté
Comb.er les jours de gloire & de profpérité !
JUILLE T. 1776. 59
Sire! & puifque votre bonté
Veut bien d'une priere autorifer l'audace.
Accordez moi l'immunité
De ne plus me trouver avec vous face à face.
La fable de l'Ours danfant , nous fait
voir que l'admiration eft un fentiment
pénible dont on cherche toujours à fe
venger ; & que celui qui defire la tranquillité
, fans laquelle il n'y a point de
vrai bonheur , doit fe mettre au niveau
de la fociété dans laquelle il vit .
Un Ours , réduit long -temps à vivre de la danſe ,
Las du métier , s'échappa de fes fers ,
Et regagna les lieux de fa naiflance.
Il fut reçu des Ours à bras ouverts ;
La forêt retentit de leurs cris d'alégrefle :
Et , pendant tout le long du jour ,“
Dès qu'un Ours à l'autre s'adreffe ,
C'eft p pour crier: Bruner eft de retour!
Brunet ne manqua point , ainfi qu'il eſt d'uſage ,
De raconter l'hiftoire du voyage ,
Ce qu'il a fait , écouté , dit & vu
Au pays qu'il a parcouru.
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
Et quand ce vint à parler de la danfe ,
Le Baladin , dreffé ſur les ergots ,
Au grand étonnement de toute l'affiſtance ,
Au milieu du cercle s'avance
D'un pas élégant & difpos.
Ours auffi tôt d'admirer fa tournure
Et de vouloir imiter fon allure ;
Mais au lieu , comme lui , de marcher , de danfer ,
A peine pouvoient.ils feulement le drefler ;
Et plus d'un eflayant l'affaire
Alla donner du nez en terre.
Sire Brunet , les voyant en défaut ,
N'en faute que plus haut.
Mais la trop grande fuffifance
Excita bientôt leur courroux.
Au Diable! crierent - ils tous ,
Le fotqui vient, avec impertinence ,
Berner les gens de ſa ſcience ,
Et qui prétend en favoir plus que nous.
Brunet tira la révérence ,
Et le fauva de peur des coups
Ce mot de l'Eléphant eft plein de
fens & de raiſon .
Un jour , à la Cour du Lion
On agita la queſtion ,
JUILLE T. 1776 .
61
.
Savoir , de juftice oa vaillance ,
Laquelle étoit de plus grande importance ?
Chacun dit fon opinion ,
Et les vertus mifes dans la balance ,
On trouva , comme de raiſon ,
Qu'il falloit , fans comparaiſon ,
A la valeur donner la préférence ;
C'étoit la vertu des Héros ,
La qualité par excellence ,
Témoin Hercule & fes douze travaux,
L'Eléphant gardoit le filence.
Je voudrois bien fur ce propos
Savoir , dit le Lion , ce que Sa Grandeur penſe :
On connoît fon bon fens & fa haute prudence.
Je vais , dit l'Eléphant , vous l'apprendre en deux
mots :
Si juftice régnoit parmi les animaux ,
Je crois que l'on pourroit le pafler de vaillance.
Plufieurs des fables ou contes de ce
recueil , ont une tournure épigrammatique
, & plaifent par cette brièveté même ,
qui fait un des premiers mérites de l'épigramme.
Un Dervis fe plaignoit un jour à des Derviches ,
Qu'il étoit aflailli des pauvres & des riches.
62 MERCURE DE FRANCE.
Refufe au pauvre , Ami , dit l'un , il s'en ira;
Demande au riche , il te fuira.
L'Alouette au Coucou dit un jour : favez vous
Pourquoi ces grandes voyageules ,
Ces Cigognes , malgré leurs courfes fi fameules ,
N'en favent pas plus long que nous ?
Oui , c'eft , dic le Coucou , parce que les
Ne tendent pas les lots plus fages.
voyages
Le Bouquet Royal , on Recueil des meil
leures Pièces , adreflées à Leurs Majef
tés , à Genève , & fe trouve à Paris ,
chez Coftard , Libraire , rue S. Jean de-
Beauvais , in- & , avec fig. Prix: 2 liv.
8 f. broché .
L'objet de ce Recueil doit le rendre
cher au coeur de tout bonFrançois . Prefque
toutes les pièces qui le compof.nt ont
été imprimées à part , ou inférées dans
les Journaux . En général , le choix en
eft affez bien fait. On y relira avec plaisir
le Nouveau Règne , Ode à la Nation ,
& plufieurs autres Pièces de M. Dorat ;
JUILLE T. 1776 . 63
des Vers au Roi , par M. d la Harpe ;
une Epû e à Henri IV , par M. de Voltaire
, plufieurs pièces de M. Imbert ; une
Epître charmante de Madame la Marquife
d'Antremont , à la Reine ; Glicère
& Mirtil , Eglogue , par M. Monvel.
Zémire mourante à fa Fille ; traduction
Jibre d'une Ode Turque ; par M F***.
Brochure in 8 ° . A Conftantinople ; &
fe nouve à Paris , chez la Veuve Duchefne
, Libr. rue St Jacques. 1
On nous dit ici que Zémire eft le
nom de la chienne d'Eglé , Sultane favorite
d'Achmet ; mais on fe a porté à
croire que cette Sultane vivoit en France ,
à en juger du moins par les inftructions
que donne Zémire à fa fille. « Les âges ,
» lui dit elle , qui fe fuccedent avec tant
20
de rapidité , malgre nos ceux , ont
» déjà , d'une main vorace , emporté ton
» enfance ; to re fortifies , tu grandis , &
" ma Zémire ! Que de charmes je dé-
» couvre en toi ! tes gentilleffes & res
fingeries font déjà l'amufement de ta
» jeune maîtreffe . Sois efpiég'e , folâtre ,
réjouillante ; amule Egle , dillipe fes
"
64 MERCURE DE FRANCE .
"
A
ennuis , chaffe tous fes chagrins . Va
» par fauts & par bonds ; élance toi fur
» le lit. Que j'aime à te voir courir de
fophas en fophas ! Jette - toi fur le canapé
, monte avec vivacité fur la bergère
; defcends, jappe , deffine une roue
» autour de ta queue , & , la tenant cap-
» tive entre tes dents , viens , de cul-
» butes en culbutes , rouler jufqu'à fes
""
10
"
pieds , fur le tapis . Ces tours d'agilité ,
» naturels en toi , la feront mieux fou-
» rire que les airs guindés & les grimaces
de tous ces étourneaux futils que les
» femmes décorent des noms de char-
» mans & d'agréables . Prends garde ce-
» pendant de te rendre incommode . En
" tout il eft un but que la prudence
affigne ; & les limites en font toujours
refpectées par le Sage. Si ta maîtreffe
» chante ou travaille , écoute & fois
tranquille . On aimera quelquefois tes
jeux innocens , d'autres fois on peftera
contre ta turbulence ; il faut étudier tes
» devoirs dans fes regards , dans fes dif-
» cours , & jufques dans fes moindres
geftes.
ן כ
"3
و د
"
"
Ayes toujours l'oreille au guet , &
» fais foigneufement fentinelle. On ne
JUILLE T. 1776. 65
ود
>
» te loge , on ne te nourrit que pour
» cet emploi. Au moindre bruit , fais
» rage ; les gens mal intentionnés s'éva-
» deront N'émouffe point trop tes fens ;
» conferve la finefle de l'ouie , & ménage
» ton odorat . Tu auras beſoin du premier
» de ces organes pour diftinguer la flat-
» terie d'avec la louange équitable
» l'homme groffier d'avec l'homme poli ,
» l'homme corrompu d'avec celui qui
des moeurs. Si tu entends dire à quelqu'un
que ta Maîtreſſe eſt ſage , douce,
honnête , engageante , accable ce
» quelqu'un de careffe : il dit vrai ; qu'elle
a de Vénus les grâces & les appas ;
il
» ne ment point encore ; redouble pour
» lui d'amitié. Mais fi un fat , un for ,
» un impudent , une coquette , ont l'au-
» dace de calomnier ou de médire , de
» railler ou de fe louer en fa préſence ,
» fans refpect d'âge , de fexe , ni de
rang , abboye & mords. Ecarte cette
foule importune de gens fans honneur.
» Ces gens fans ame , fans délicateſſe &
» fans foi ; fais les fuir. Sois un dragon .
» Sois pour eux pire que Cerbère , &c. »
Ce badinage auroit peut -être été plus
piquant , fi l'Auteur l'eût mis en vers , &
66 MERCURE DE FRANCE.
qu'il eût parodié quelques unes de nos
élégies modernes , dont le ton méthodiquement
langoureux , a paru fi nuifible
aux gâts & à la gaîté françoiſe .
Lettres critiques & differtation fur le prêt
du commerce; par M. Liger , Prêtre ,
Licentié ès Loix . A Paris , chez Moutard
, Libr. rue du Hurepoix .
Cette matière , auffi importante que
difficile , a été fouvent l'objet de la difpute
parmi les Théologiens. Les uns ont
regardé comme ufuraire tout ce qu'on
exige au delà du capital , en vertu d'an
fimple prêt. C'étoit , felon eux , bleſſer
la loi naturelle que d'exiger un inté
rêt au delà de la jufte valeur de la
chofe dont on a cédé la propriété avec
l'ufage ; & ce fentiment , ils l'ont défendu
comme un dogme puifé dans la révélation
, qu'il n'étoit permis à perfonne de
combattre . D'autres Théologiens ont diftingué
le prêt fait au pauvre ou à celui
que le mauvais état de fes affaires oblige
d'emprunter , de celui que l'on fait à un
homme qui n'a aucun befoin , & qui
n'emprunte que pour faire un plus grand
JUILLE T. 1776 67
commerce , pour augmenter fes biens
pour avancer la fortune . Autant ceux - ci
ont foutenu que le premier prêt devoit
être entièrement gratuit , & que tout
intérêt , à cet égard , étoit également
réprouvé par les fentimens de l'humanité
& par la loi de l'Evangile , autant ils
ont cru que les prêts de la feconde efpèce
, loin d'être onéreux à l'emprunteur
, lui devenoient très utiles en lui
fourniffant les moyens de s'enrichir. Ces
Théologiens , moins févères que les premiers
, ont infifté fur cette régle lumi
neufe , gravée dans le coeur de tous les
hommes , laquelle confifte à traiter les
aurres de la manière que nous voudrions
qu'ils nous traitaffent ; & , par une alternative
nécellaire , à ne leur point faire
ce que nous ne voudrions pas qu'ils nous
fiffent . Ils ont prétendu , d'après cette
régle , qui peut feule fixer tous les devoirs
que la juftice nous preferit , qu'on
ne pouvoit pas démontrer l'injuftice du
profit d'un prêt fait à un riche , ou de
celui qu'on appelle prêt de commerce.
S'il eft certain que les préceptes de la
morale même évangélique , font conformes
aux principes invariables que le
Créateur a gravés dans tous les coeurs ,
68 MERCURE DE FRANCE.
& qu'il n'y en ait point dont un homme ,
qui veut faire ufage de fa raiſon , ne
reconnoiffe facilement la juftice ; & s'il
étoit également vrai qu'aucun de ces
principes ne démontre l'injuftice d'un
prêt fait à un riche , la queftion fur
l'ufure feroit bientôt terminée. L'Auteur
des lettres critiques que nous annonçons
ne foutient , comme il le fait , l'illégi
timité de l'intérêt qu'on exige dans le
cas du prêt du commerce , que parce qu'il
le croit oppofé aux régles immuables du
droit naturel , contre lesquelles rien ne
peut prefcrire. Il eft certain que Dieu
ne commande rien , ou ne veut rien
commander ou confeiller qui foit contraire
à la droite & faine raiſon . Dans
tout ce qui concerne la régle des moeurs ,
la Religion n'enfeigne rien qui foit en
contradiction avec la faine raifon , & ne
condamne rien par conféquent que ce que
cette même raifon , & non celle que les
paffions ont obfcurcie , peut condamner.
Selon ces mêmes Théologiens , on doit
mettre une grande différence entre les
mystères que la Religion nous propoſe ,
& les devoirs que la morale nous preferir.
Les mystères ne peuvent fe prouver
que par la révélation ; & la raifon n'a
L
JUILLE T. 1776. 69
plus rien à faire qu'à conftater l'exiſtence
& la certitude de cette révélation. Il en
eft de même des oeuvres de Dieu : il ne
nous eft pas permis également de demander
à Dieu pourquoi avez vous fait
ainfi ? Ma raiſon n'a qu'une feule démarche
à faire , qui eft de fe bien affurer
quand Dieu agit ou parle ; mais expliquer
les motifs de fa conduite , éclaircir ce
qu'il y a d'incompréhenfible dans fes
paroles , lever toutes les difficultés dont
l'ignorance humaine eft fi féconde , ma
raifon n'en eft point chargée. Mais , continuent
ces Théologiens , il n'en eft pas
de même quand il s'agit des préceptes
de morale ou des maximes de droit naturel
. Chacun doit trouver dans fon propre
fond , s'il le confulte de bonne foi ,
les principes pour fe décider fur ce qui
eft permis ou défendu .
L'Auteur de l'Ouvrage que nous annonçons
, s'est déclaré ouvertement contre
tout intérêt exigé en vertu d'un fimple
prêt , même des prêts de commerce . Ses
raifons méritent la plus grande attention .
Son dialogue eft preffant en même temps
qu'il pique par fa variété.
Il feroit bien avantageux que la politique
, qui doit faire fleurir le com70
MERCURE DE FRANCE.
merce , & à faciliter les moyens de
farisfaire aux befoins fans celle renaiffans
des fociétés , trouve enfin les moyens
de fe concilier avec la faine théologie ,
qui n'eft occupée qu'à réprimer les excès.
de la cupidité. Au refte , nous laiffons la
folution de toutes ces questions délicates
àleursJuges naturels ; & nons avouerons
fans peine que fi l'on doit redouter fur
cette matière les fédactions de la cúpidité
, les excès du rigorifme ont audi
leurs inconvéniens .
Anecdotes du règne de Louis XVI , avec
cette épigraphe :
Tout Citoyen eft Roi lous un Roi Citoyen.
A Paris , chez J. F. Baftien , Libraire ,
rue du Petit Lion St Germain ; 1 vol.
in- 12. 1776.
Cet Ouvrage eft divifé en trois parties .
La première contient un détail du facre
de Sa Majefté ; la feconde renferme une
notice de tous les Ouvrages qui ont paru
à l'occafion de cette cérémonie ; la troifième
, qui eft la plus confidérable , &
dans laquelle FOuvrage confifte princiJUILLET.
1776. 71
palement , eft intitulée : Anecdotes du
règne de Louis XVI. L'Auteur s'y eft
propofé de commencer à raffembler une
partie des matériaux qui ferviront un
jour à l'hiftoire de notre jeune Monarque
, & de préfenter un tableau vif &
animé des principaux événemens des
deux premières années de ce nouveau
règne , dont les commencemens font
d'un préfage fi heureux pour la Nation .
Quoiqu'il n'y ait fans doute aucun Lecteur
, qui n'ait gravé dans fa mémoire
& dans fon coeur , les traits multipliés
de bienfaifance de Louis XVI & de fon
augufte Famille , on ne les relira pas
avec moins de plaifir dans ce recueil intéreffant.
On y a joint quelques traits
concernant les Miniftres employés fous
le nouveau règne.
Nous ne pouvons nous refufer au p'aifir
de rapporter le trait fuivant , quoiqu'il
fe trouve dans plufieurs Ouvrages pério
diques . Dans une de fes courfes , Sa
" Majefté rencontra un enfant qui lui
demandoit l'aumône. Que ferez-
» vous de l'argent que je vous donnerai
» démanda le Monarque . Hélas ! Mon-
99
fieur , répondit le jeune infortuné , je
» le porterai à mon pauvre père , malade
72
MERCURE DE FRANCE.
»
"
depuis plufieurs jours , & qui eft fur le
» point de mourir , faute d'avoir du pain.
» & du bois pour le chauffer . Le Roi
» defira de favoir fi le récit de l'enfant
» étoit véritable , & lui dit de le con-
» duire chez lui . Arrivé dans la plus .
» triſte demeure , le Monarque vit en
» effet un vieillard infirme , couché fur
» la paille & dépourvu de tout , dans une
faifon où les riches même fouffroient
» de la rigueur du froid . Le Prince , les
» yeux baignés de larmes , fe hâta de
prodiguer des fecours à cet infortuné ,
» & lui fit au plutôt apporter un lit , &
tout ce qui pouvoit lui être néceffaire ,
» pour adoucir fon indigence » .
"
Si le trait que nous venons de citer eft
propre à faire chérir la bienfaifance du
vertueux Prince , à qui de pareilles actions
font fi naturelles , le fuivant doit
faire admirer fa fageffe. « Une perſonne
» de la première diftinction préfenta au
» Roi un jeune Abbé d'une famille trèsilluftre
, & fupplia Sa Majeſté de le
» nommer à un Evêché vacant .
"
Mais ,
obferva le Monarque , M. l'Abbé eſt
bien jeune pour être en état de remplir
les devoirs de l'Epifcopat. = Oh !
» répondit le Protecteur , il y a dans
» l'Evêché
JUILLET . 1776. 73
>>
. l'Evêché que j'ai en vue , un Grand-
» Vicaire d'un âge mûr , & qui dirigera ,
» par fes confeils le nouveau Prélat . =
» Eh bien ! reprit le Roi , il n'y a qu'à
» nommer Evêque le Grand- Vicaire , &
» mettre à fa place M. l'Abbé , afin qu'il
sait le temps de s'inftruire beaucoup
» mieux des vertus qu'exige la Prélature.
Cet arrangement
fi fage fut en effet
» exécuté ». "
Heureufe la Nation dont le Souverain ,
en moins de deux ans de règne , peut
avoir déjà fourni la matière d'un pareil
recueil !
Contes des Fées , Nouvelles , & c . &c. & c.
le tout dédié à la Volupté. Par M. de
V*** de G*** . A Amfterdam ; & fe
trouve à Paris , chez Durand neveu ,
Libr. rue Galande ; le Jay , Libr . rue
St Jacques ; Monory , Lib. rue de la
Comédie Françoife ; Efprit , Lib. au
Palais Royal ; & Baftien , Lib. rue du
Petit-Lion , Fauxb. St Germain ; 1776.
2 parties in-12 . br . prix 2 1. 8'f.
La première de ces deux parties comprend
les Contes des Fees au nombre de
deux , l'Ours & le Chaffeur , & la Chatte
1. Vol. D
74 MERCURE
DE FRANCE.
merveilleufe. Il y a beaucoup d'imagination
dans ces Contes , où les événemens
merveilleux font fingulièrement accumulés
.
Dans l'Ours & le Chaffeur , un jeune
homme nommé Terfandre , s'endort de
fatigue étant à la chaffe , après avoir
inutilement pourfuivi un Ours qu'il avoit
bleflé , & qui cependant avoit échappé
aux chiens. L'Ours , ou plutôt l'Enchanteur
Kakobraouf , réduit à cette métamorphofe
, par la loi que lui avoit impofée
un autre Enchanteur , après l'avoir
vaincu en combat fingulier , tranfporte
Terfandre , pendant fon fommeil , dans
l'Ile des Chimères , dont il étoit Souverain
, pour lui apprendre à vaincre fes
paffions. Il lui fufcite une foule de preftiges
& d'aventures prodigieufes , propres
à exercer fa patience : il le change luimême
en ours pendant un temps . Enfin ,
après des épreuves multipliées , Terfandre
ayant appris à fe vaincre , fe trouve
l'homme propre à remplir un oracle qui
le deftinoit au défenchantement de Kakobraouf.
Cet Enchanteur le récompenfe
la main de fa fille , pour laquelle il
par
avoit fu lui infpirer de l'amour .
Candor , jeune homme perfuadé de
JUILLE T. 1776. 75
l'existence des Génies & des Fées , &
fon ami Ranulphe , qui n'y ajoutoit aucune
foi , font les Héros du Conte de
la Chatte merveilleufe ou la Puce à l'oreille .
La Chatte merveillenfe eft une Fée qui ,
s'étant introduite chez Candor fous cette
forme , le transporte , ainfi que fon ami ,
au pays des Génies , pour récompenfer
l'un & corriger l'autre de fon incrédulité.
Après une foule d'aventures incroyables
& périlleuses , Candor , revêtu du
pouvoir magique , & deftiné , en vertu
d'un oracle , à délivrer une Princeffe
qu'un Génie malfaiſant tenoit renfermée
dans un Château inacceffible , y parvient ,
après s'être introduit auprès d'elle fous
la forme d'une puce . Mais il retombe ,
avec la Princeffe , dans un nouveau péril .
Ils en font tirés par Ranulphe , que
l'oracle indiquoit également pour mettre
fin à cette aventure. Les deux Amis font
élevés au rang des Génies , & Candor
époufe la Princeffe.
La feconde partie eft compofée d'une
Nouvelle de Rofémonde & Andro , poëme
traduit du Gaulois , & de Mélindor , Comédie
en trois actes . Le fond du fajet de
la Nouvelle n'eft pas neuf. Ce font deux
Amans qui, après une féparation forcée,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
beaucoup de chagrins & de traverfes
font enfin unis enſemble. La traduction ,
vraie ou prétendue , du poëme de Roſé.
monde & Andro , eft en profe , & fort
courte. Andro , vaillant Chevalier , parvient
à tirer la belle Rofémonde des
mains d'un vieux jaloux , qui la tient
renfermée dans un fort Château , dont
l'entrée eft défendue par un Géant , un
lion & un dragon énormes. Le brave
Andro n'ayant pas , comme le Héros de
la Chatte merveilleufe , le don de fe changer
en puce pour entrer dans le Château ,
combat ces monftres à force ouverte ,
les défait , & réuffit ainfi dans une entreprife
qui avoit déjà coûté la vie à plufieurs
Chevaliers , qui l'avoient inutilement
tentée. La belle Rofémonde eft fa
récompenfe , & fon rival fe tue de défefpoir
.
La Comédie de Mélindor eft d'une
intrigue affez foible. Sophie aime Mé--
lindor ; mais fa mère la deftine à un M.
Wanderberg , Négociant , homme avare
& groffier , à qui fa fortune fait donner
la préférence . Le jour où ce mariage
doit fe terminer , Wanderberg apprend ,
par une lettre , qu'un vaiffeau , qui contenoit
toute la fortune , vient d'être
JUILLET . 1776 , フラ
fubmergé. Il veut cacher cette nouvelle ,
afin de trouver une reffource dans fon
mariage. Tout fe découvre au moment
où il va époufer Sophie ; il eft éconduit
honteusement , & Mélindor obtient la
main de fa Maîtreffe.
Entretiens de Périclès & de Sully aux
Champs Elifées , fur leur adminiftration
; ou balance entre les avantages
du luxe & ceux de l'économie.
Vix credas quantum vectigal fit parcimonia .
Pline , Ep.
A Londres ; & fe trouve à Paris ,
chez Coftard , rue Saint Jean - de-
Beauvais , la première porte- cochère
au- deffus du College ; in - 8 °. br . 1 l.
16 f.
Les deux illuftres Hommes d'Etat
qu'on fait parler dans ce dialogue , y
défendent chacun les avantages de leur
fyftême d'adminiftration . Ils entrent , à
ce fujet , dans des détails intéreffans.
Une partie de ceux que l'Auteur met
dans la bouche de Sully , font tirés des
Economies Royales ; & c'eft d'après Plu-
D iij
7.8 MERCURE
DE FRANCE .
tarque qu'il fait parler Périclès . On coma
prend aifément que l'avantage demeure
au Miniftre de Henri IV , qui défend
victorieuſement la caufe de l'économie.
Il conclut que les particuliers font toujours
à leur aife , quand l'Etat eft riche
fans eux ; mais qu'un Etat n'eft jamais
riche de la richelle des Particuliers .
Sully , ou plutôt l'Auteur , propofe ,
à la fin de l'Ouvrage , d'employer , le
tréfor de l'Etat à former une caiffe de
d'un
prêt public . Il détaille les avantages
pareil établiſſement , & répond aux objections
que lui fait à ce fujet Périclès .
Ces entretiens font accompagnés de
notes , la plupart hiftoriques , & précédés
d'un avertiffement de l'Editeur , dans
lequel il entre dans quelques détails fur
la vie de Périclès & de Sully , & fait une
efpèce de parallèle entre ces deux grands
hommes .
Lettres de Madame la Comteffe de la Ri
viere à Madame la Baronne de Neuf,
pont , fon amie ; contenant les princi
paux événemens de fa vie , de celle
de fes enfans , & de quelques - uns de
fes parens avec beaucoup de nouvel
les & d'anecdotes du règne de Louis
JUILLE T. 1776. 79
XIV , depuis l'année 1686 jufqu'à
1712. A Paris , chez Froullé Libr.
Pont Notre Dame , vis - à - vis le quai
de Gêvres , 1776 ; 3 vol. in- 12 . prix
6 liv. br.
Ces lettres ont été publiées par M. le
Comte de la Vanne , petit - fils de Mada-.
me la Comtefle de la Rivière , qui fait
lui-même l'hiftoire de ces lettres dans
une préface. Madame de la Rivière étoit
également diftinguée par fa naiffance ,
fa beauté , les agrémens de fon efprit &
l'excellence de fon caractère . Petite- fille
d'une Amie de Madame de Sévigné ,
elle eut , dans fa jeuneſſe , l'avantage de
connoître beaucoup cette femme célèbre.
Vivant à la Cour de Louis XIV , elle fe
trouva plus ou moins liée avec la plupart
des perfonnes illuftres de fon temps. Il
paroît qu'elle recherchoit fur-tout la fociété
des Gens de Lettres . Elle parle partout
avec enthoufiafme des Poëtes &
Orateurs les plus célèbres du fiécle paffé ,
qu'elle a prefque tous connus.
Le ftyle de ces lettres eft facile &
agréable , fans être travaillé ni recherché.
C'est le vrai ſtyle épiftolaire. On y trouve
à la fois de l'efprit , de l'enjouement ,
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
& cette fimplicité , cette candeur qui
annoncent une belle ame. On y voit
par tout une femme aimable , fage , vertueufe
, bonne épaule , bonne mère ,
bonne amie , également paffionnée pour
le mérite & pour la vertu.
Indépendamment du grand nombre
d'anecdotes relatives à l'hiftoire du règne
de Louis XIV , dont ces lettres font remplies
, & qui fuffiroient feules pour en
rendre la lecture agréable & piquante ,
l'hiftoire de Madame de la Rivière & de
fa famille , qui en fait le fond , eſt trèsattachante
; on y trouve des incidens ,
des fituations , enfin tout l'intérêt qu'on
pourroit defirer dans un Roman . M. le
Comte de la Vanne achève cette hiftoire
dans une addition aux lettres . On verfera
des larmes d'attendriffement au récit de
la fin cruelle & touchante de fon père &
de fa mère , fils & belle fille de Madame
de la Rivière , jeunes époux , morts à la
fleur de leur âge & prefqu'en même
temps.
Au furplus , la plus grande partie des
anecdotes hiftoriques que renferment ces
lettres , étoient plus ou moins connues.
En voici une que nous ne nous rappelons
pas d'avoir vue ailleurs . « M. de Lorges
JUILLET. 1776. 85
étoit prifonnier à la Baftille. La lon-
" gueur de fa prifon l'ennuya au point
d'appréhender d'y devenir malade , &
incapable de tout. On lui offroit des
livres ; il les refufoit , difant que ce
» n'étoit pas de la lecture qu'il lui fal-
» loit , mais de l'exercice. Enfin , après
» avoir rêvé à différentes chofes , il ima-
ود
gina de fe faire apporter un millier
» d'épingles , & trois fois par jour il les
» jetoit bien réglement au plancher , afin
qu'elles s'écartaffent en tombant par
terre. Enfuite il les ramafloit toutes
» avec tant d'exactitude , qu'il n'en manquoit
pas une. On dit qu'il s'applaudit
beaucoup d'avoir trouvé ce fecret
» pour fe remuer & fe tirer d'un ennui
»" qui le dévoroit ».
Nous allons rapporter une autre anecdore.
Un Jéfuite s'avifa un jour de dire
devant l'Abbé Boileau , frère du fameux
Defpréaux , que Pafcal avoit fait des
fouliers à Port Royal. « Je ne fais pas ,
répliqua fur le champ l'Abbé Boileau , -"9
» s'il
fait des fouliers , mais je fais
» qu'il vous a porté de bonnes bottes ».
Nous remarquerons , à l'occafion de cette
répartie de l'Abbé Boileau , que Madame
de la Rivière avoit une amitié & une
1
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
eftime particulière pour Defpréaux 3
qu'elle voyoit fréquemment , & done
elle parle beaucoup. Elle nous apprend
qu'en 1709 il avoit compofé pour Mademoifelle
de la Rivière , fa fille , depuis
Comteffe de Livon , alors âgée de douze
ans , un petit Ouvrage , qui fans doute
a été le dernier forti de fa plume , intitulé
: Confeil d'un vieux Ami à fa jeune
Amie. M. le Comte de la Vanne n'a pu
recouvrer cet Ouvrage , fans quoi , ditil
, il fe feroit fait un plaifir de le don⚫
ner au Public. Voici ce que Madame de
la Riviere écrivoit à fon Amie , en lui
annonçant la mort de ce Poëte célèbre.
19
Il eft regretté de tous les Savans & de
tous les honnêtes gens , parce que luimême
étoit auffi honnête homme qu'il
étoit grand . Chacun s'accorde pour
dire du bien de lui . Le Roi l'aimoit ,
l'eftimoit , & applaudiffoit volontiers
à fa liberté & à fa franchife. Un jour
M. Defpréaux critiquoit des vers ;
quelqu'un lui dit que le Roi les trouvoit
bons : ils ne valent rien , infifta M.
» Defpréaux , je m'y connois mieux que
» le Roi. Un Courtifan l'alla rapporter
» au Roi , & le Roi dit tout de fuite :

و د
"
"
Il a raifon , il s'y connoît mieux que
JUILLET . 1776. 83
"
"
» moi. Ce trait fait tout à la fois l'éloge
» du Poëte & du Monarque . M. Defpréaux
étoit d'une humeur févère , &
» cependant perfonne n'étoit plus comlui
& meilleur ami . Rien
pâtiffant que
» n'étoit fi fatisfaifant que fa converfa-
» tion ; elle n'avoit rien de mielleux ;
» mais elle avoit , ce qui plaît davanntage
& qui n'ennuie jamais , de la
» vigueur , de la nobleffe , de la majeſté ,
» de l'aifance , de la franchiſe ».
Hiftoire de la vie de Notre Seigneur Jésus-
Chrift , depuis fon incarnation jufqu'à
fon afcenfion ; dans laquelle on a confervé
& diftingué les paroles du texte
facré , felon la Vulgate ; par le Père
de Ligny. A Avignon , chez Domergue.
Sous quelque face & de quelque côté .
qu'on envifage le chef & le fondateurde
la Religion Chrétienne , on trouve,
en lui la vertu du Très - Haut ; en lui font
cachés tous les tréfors de la fageffe &
de la fcience ; en lui réfide corporelle ..
ment toute la plénitude de la Divinité.
Non-feulement le ciel eft attentif à lui
rendre témoignagne par une foule de
)
D vj
84 MERCURE DE FRANCE .
1
merveilles , qui fe répètent ou qui fe
diverfifient dans l'hiftoire de fa vie : mais
il opère lui même les plus grands miracles
avec une facilité toute puiffante.
Dans la majestueufe fimplicité de fes
moeurs & de fa conduite , on n'apperçoit
aucun foible de l'humanité. Quand il
ouvre la bouche pour inftruire ceux
qui s'attachent à fes pas , les Peuples
s'écrient que jamais homme n'a parlé
comme lui. Quelle doctrine eft plus fublime
& moins faftueufe que la fienne ?
On fent qu'il n'a pas befoin de s'élever
pour atteindre à la hauteur des plus
grands mystères , & qu'engendré dans la
Splendeur des Saints , il voit fans étonne .
nement les profondeurs de Dieu . Que fon
langage eft différent de celui des Prophètes
! Ils font prefque toujours dans
l'enthoufiafime , parce que les vérités
qu'une vifion célefte leur découvre , font
pour eux d'admirables nouveautés , audeffus
de leurs expreffions & de leurs
penfées . La noble fimplicité des difcours.
les plus fublimes de Jéfus Chrift , nous
fait juger au contraire qu'il est né dans
le fein des merveilles dont il nous entre.
tient , & qu'il eft véritablement le fils.
pour qui il n'y a rien de caché dans la
JUILLE T. 1776. 85
maifon de fon père . Auffi connoît -il à
fond tous les ravages que le péché à faits
dans l'homme ; & il renferme conféquemment
dans quelques maximes cour .
tes , mais décifives , la morale la plus
propre à les réparer . Où trouver ailleurs
qu'à fon école , les reflources qui nous
font néceffaires ? On voit en lui un augufte
mélange de grandeur & de bonté ,
qui nous humilie & qui nous enlève ,
qui nous étonne & qui nous raffure . S'il
a toute l'autorité du Fils unique de Dieu ,
il est le plus doux des enfans des hom .
mes. Voilà comme les dignes Interprètes
des Livres Saints nous parlent de Jéfus-
Chrift . L'hiftoire qui renferme les actions
de fa vie & les préceptes de fa morale ,
eft le feul livre néceffaire à un Chrétien ,
& le plus utile de tous à quiconque
même ne le feroit pas . On ne peut fe
livrer à cette lecture fans defirer de devenir
meilleur. La majefté des Ecritures
m'étonne , la fainteté de l'Evangile parle.
à mon coeur , dit l'éloquent Rouffeau ;
voyez les livres des Philofophes avec
toute leur pompe : qu'ils font petits près
de celui -là ?
* L'Auteur de l'Ouvrage que nous annonçons
a joint , au récit puifé dans les
88 MERCURE DE FRANCE.
» que font les autres. Elle a toujours
devant les yeux le précepte de Saint
» Paul : Qu'il n'y ait point de fchifme ,
ni de divifion dans le corps : mais que
n tous les membres confpirent mutuellement
» à s'entraider les uns les autres . Elle ne
" voit dans cette multitude de Paſteurs
» & de Fidèles répandus par tout l'Uni-
" vers , qu'une feule & même famille ,
où les biens & les maux font com-
" muns , où l'on partage les fouffrances
» de fes frères , le foin de leur pauvreté ,
la crainte de leurs périls , l'inquiétude
23
"
de leurs combats , la reconnoiffance de
» leurs victoires , la douleur & l'hu-
» miliation de leurs chûtes , la joie de
leur retour. Voilà ce qu'eft l'Eglife
aux yeux de la charité ; voilà ce qu'elle
» a été pendant plufieurs fiécles , & ce
qu'elle doit être toujours dans le plan
» de fon divin Fondateur ».
»
Difours prononcé à l'ouverture folennelle
du Cours de la matière médicale ; traduction
. A Paris , chez Quillau , Imp.
Lib. rue du Fouarre; & Didot le jeune ,
Lib. quai des Auguftins .
Contempler les beautés de la Na
JUILLET. 1776. 89
"
» ture , admirer fes graces , détailler la
» ftructure merveilleufe des plantes
» connoître la vertu de chaque racine
quels font les différens ufages des
» feuilles & des fleurs des fimples : voilà
» une fource abondante de plaifirs pour
» le Philofophe . Les jardins font les
» délices des Rois & des Philofophes ;
c'eft pour cela que réunifant l'agréable
» à l'utile , les Grands confacrent des
fommes immenfes à la culture des
» plantes : il manqueroit quelque chofe
» à la magnificence de leurs palais , s'ils
» n'étoient décorés de vastes jardins , où
» l'art déploie toutes les reffources,
»
"
و
39
39
"!
Lorfque forti des orages de la bouillante
jeuneffe , & que délivré des defirs
ambitieux de l'âge viril , l'homme
» recueillant fes fens , rentre en lui-
» même , c'eſt alors qu'il aime les retraites
pailibles , qu'il s'abandonne au
» repos ; c'est alors que vivant pour lui
» & pour les amis , refpirant le parfum
» des fleurs de fon jardin , mefurant de
» l'oeil fes allées d'arbres , & admirant
» les merveilles de la nature & de l'art ,
» fon ame s'élève vers l'Auteur de
» tous ces biens , & le révère dans un
filence refpectueux . De plus , les jar90
MERCURE
DE FRANCE
.
» dins plantés pour le plaifir de la vue ,
» & qui offrent une promenade fi agréa-
» ble , ont des charmes pour tous les
>>
"
35
âges , pour tous les états . Qui pourroit
» fe défendre du fentiment d'admiration
qu'infpirent cette diverfité , cette abon •
» dance de plantes , de fleurs & de fruits ,
» ces allées d'arbres qui s'accordent & fe
répondent avec un fi bel ordre , ces.
planches & ces plates-bandes qui for-
» ment des contours fi variés & fi gra-
» cieux ? Ici l'émail des fleurs & la ver-
» dure du gazon nous infpirent une
» douce volupté ; là , des ruiffeaux qui
» fuient en ferpentant , vous invitent
» par un doux murmure , à goûter de
» leur eau ; plus loin , s'élève un amphi-
» théâtre couronné d'arbres , où les ten-
» dres zéphirs ſe jouent , en agitant
leurs ailes. Le filence des bofquets n'eft
interrompu que par les chants mélo-
» dieux de mille oifeaux divers qui les
» habitent. Quoi de plus puiffant que ce
» fpectacle des beautés de la nature &
» de l'art , pour récréer l'efprit , animer
» le génie , diffiper les nuages de l'ame
» & calmer fes inquiétudes » !
59
C'est ainsi que l'ancien Profeffeur de
Botanique ( M. Pajon des Moncets , Doc.
JUILLET . 1776.
teur en Médecine ) s'exprime fur les plai
firs qu'offre l'étude de la botanique. Il en
fait connoître , dans la fuite de fon difcours
, l'excellence & les avantages , en
prouvant que c'eſt du règne végétal que
l'on tire la plus grande partie des médicamers,
& que la pratique de traiter
avec les fimples , eft plus . amie de la
nature que toute autre. L'Orateur fait
un nouvel éloge de la botanique , en la
comparant avec les autres arts . Voici ce
qu'il dit de l'étude de l'anatomie. « Il
» ne faut rien moins que le plus grand
» courage & le plus grand amour du
» bien de l'humanité , pour furmonter
» les friffonnemens & l'horreur fecrette
qu'inſpire fon appareil . Quelle révolucion
n'éprouve pas l'ame de ceux qui
" entrent, pour la première fois , dans les
"
amphithéâtres d'anatomie , & qui fe
» vouent à cet utile , mais lugubre mi-
» nistère ! Etre au milieu des débris de
» l'humanité , parmi des cadavres , ob-
» ferver la fituation , la ftructure des
» vifcères , des vaiffeaux , des nerfs ,
leurs actions & leurs ufages , creufer
» d'un oeil curieux dans leurs plus fe-
» crettes cavités , pour y découvrir les
» caufes & les principes de maladies.
92 MERCURE DE FRANCE.
"
Quel fpectacle rebutant pour l'imagi
" nation quels dégoûts ! quelle répu-
" gnance ne reffent-on pas ? Il faut fe
familiarifer avec l'image de la mort ;
» & fi l'on n'étoit foutenu par le defir
» d'être utile à fes Concitoyens & au
genre humain , qui s'adonneroit à cette
» fcience ? » .
L'Orateur n'a pas befoin d'étaler fon
éloquence pour prouver que l'étude de
la botanique eft plus agréable que celle
de l'anatomie , & ne réunit pas Pinconvénient
de la chimie qui , quoique très
utile , égare quelquefois dans des laby
rinthes , les imprudens Argonautes qui
courent après la toifon d'or.
Avis au Peuple fur l'amélioration de fes
terres & la fanté de fes beftiaux ; r
vol. in 12. A Avignon , chez J. J.
Niel , Imprim. Lib.; & à Paris , chez
P. Fr. Didot le jeune , Libr. quai des
Auguftins.
Ce Recueil est tiré des différens Ouvrages
qui ont paru fur cet objet , tels
que la Nature confidérée , qui fe débite
chez Lacombe , Libraire ; le Dictionnaire
vétérinaire & des animaux domestiques
JUILLE T. 1776. 93
la Médecine vétérinaire de M. Vitet , &
plufieurs autres , dont l'énumération ſeroit
trop longue . L'Auteur avoue luimême
qu'il ne lui appartient rien dans
cer Ouvrage que l'ordre & l'arrangement.
Il le divife en deux parties ; la première
traite de l'amélioration des terres , des
notions néceflaires pour y parvenir , du
foin qu'on doit avoir des beftiaux , &
de la manière de perfectionner , autant
qu'il eft poffible , & de conferver les
races des bêtes à laine . La feconde , renferme
le détail des Auteurs qui ont écrit
fur les beftiaux & leurs maladies ; elle
contient quelques obfervations générales
& eflentielles pour les connoiffances &
le traitement des maladies ; elle donne
une idée de la qualité & de l'éducation
des quadrupèdes domeftiques ; elle traite
en outre de leurs maladies & des fymptômes
qui les caractériſent , des remèdes
dont les hommes les plus éclairés fe font
fervis , fondés fur l'expérience & l'obfervation
; des maladies de la volaille , avec
les remèdes convenables ; & enfin le dé
tail & la vertu des remèdes analogues
aux animaux , & la manière de les adminiftrer,
94
MERCURE" DE FRANGE.
Hiftoire des Révolutions de Corfe , depuis
fes premiers Habitans jufqu'à nos
jours ; par M. l'Abbé de Germanes.
Tome III , in - 12 .
Sine irâ & ftudio . Tac . Ann .
A
: ..A Paris , chez Demonville , Imprimeur
Libraire de l'Académie Françoife
, rue St Severin , aux Armes de
Dombes, 1776.
Ce troisième & dernier volume con
tient l'hiſtoire du Généralat de Paoli ,
jufqu'à l'entière réduction de cette Ifle
par les Troupes Françoifes. On fe rappelera
avec plaifir , en le lifant , les dé
tails de cette conquête encore récente . Il
n'a paru encore rien de plus propre , que
ce volume , à faire connoître le célèbre
Paoli , homme rempli de vues & de
refources dans le génie : mais plus politique
que guerrier . Voici le portrait que
trace, de ce Chef des Corfes , M. l'Abbé
de Germanes . « Au défaut de bravoure ,
il fubftituoit l'art d'en montrer. Fei-
" gnant de chercher le péril au com-
» mencement d'une action , il trouvoit
toujours des amis difcrets qui arrê
"D
JUILLET. 1776. 95
» toient fon ardeur , & le fupplioienc
» de ne point expofer fa vie , à laquelle
» tenoit le deftin de la Nation . Quoique
» timide dans le combat , il étoit hardi
» dans le confeil , & ferme dans fes projets
. On peut dire, qu'à l'exemple d'Au-
» gufte , il n'étoit pas dénué de ce courage
» qui fait braver la mort , laquelle , au mi-
» lieu des factions , fe préfente à un Chef
» de Parti , fous tant de faces différentes.
» Si ne pouvant plus maintenir fon Pays
»
ود
dans la liberté dont il prétendoit être
» le reſtaurateur , il fût mort les armes
» à la main à la tête de fes Compatrio-
"tes , il palleroit pour un Héros . S'il fe
» fût accommodé avec la France , & que
» renonçant à toute condition avanta-
" geufe pour lui- même , il eût facrifié à
»l'avantage de fon pays fes emplois &
» fon autorité , plus chère à un ambi-
» tieux que la vie même , on le regarde-
و د
roit comme un grand homme ; ce
" noble & fublime défintéreflement l'eût
» mis , dans l'efprit des Nations , à côté
» de ces fameux Grecs , qui ont tout
fait pour le bonheur de leur parrie.
» Mais l'envie de perpétuer fon gouver-
» nement , fut la première raiſon d'Etat ;
» & il préféra toujours la grandeur per
96 MERCURE
DE FRANCE
.
» fonnelle à la liberté de fa Nation ».
M. l'Abbé de Germanes a joint à fon
Ouvrage deux précis hiftoriques , l'un
fur l'Eglife , & l'autre fur la Nobleffe de
Corfe , un mémoire fur les impofitions ,
le réglement de l'Allemblée générale ,
& plufieurs autres pièces relatives à l'adminiftration
de cette Ifle . L'Auteur a eu
foin , dans toutes fes recherches , de ne
rien avancer que de très authentique ;
on en trouve la preuve dans la citation
qu'il fait de deux chartres de 10,0 &
1103 , contenant des donations en faveur
de l'Abbaye de Trimajor , par Albert &
Hugues Ruffo , monumens refpectables
par leur ancienneté , & dont le fuffrage.
ne fauroit être fufpect . Elles ont donné
lieu à M. l'Abbé de Germanes de faire ,
fur la Maifon de Ruffo , une note curieuſe
l'on que peut confulter.
Recueil de deux Mémoires concernant
le mariage des Proteftans de France ;
1776 , in 8 ° . Prix rel . 4 l.
Ces deux Mémoires parurent , pour
la première fois , il y a environ vingt
ans . On examine dans le premier , s'il
eft de l'intérêt de l'Eglife & de l'Etat
d'établir ,
JUILLET . 1776. 97
d'établir , pour les Calviniftes du Royaume
, une nouvelle forme de fe marier ,
& l'on y réfute un écrit intitulé : Mémoire
théologique & politique fur les mariages
clandeftins des Proteftans de France . L'Auteur
décide en faveur de l'intolérance ;
il s'attache en particulier à réduire confidérablement
le nombre des Proteftans
qu'il fuppofe être en France , & celui des
Réfugiés qui en font fortis après la révocation
de l'Edit de Nantes ; il cherche
auffi à afforblir beaucoup l'idée des inconvéniens
auxquels les fuites de cette
émigration ont donné lieu .
Le fecond Memoire , intitulé ; La
voix du vrai Patriote Catholique , eft une
fuite du premier , & tend au même but .
L'Aureur conclut en affurant « qu'en
oppofant fa voix à celle des faux Pa-
» triotes tolérans , il plaide en même
temps la caufe de la Religion , de la
Patrie & de l'humanité
39
»
33 35.
Les Siècles Chrétiens , ou Hiftoire du
Chriftianifme dans fon établiſſement
& fes progrès ; par M. l'Abbé ***.
Tomes V & VI in- 12 . Prix rel. liv.
A Paris , chez Moutard , Libr. de la
Reine , de Madame & de Madame
I. Vol. E
S
98 MERCURE
DE FRANCE
.
la Comteffe d'Artois , quai des Auguftins
, près du pont Saint Michel ,
à Saint Ambroife , 1776.
Ces deux nouveaux Tomes comprennent
l'hiſtoire des douzième , treizième
& quatorzième fiécles. Il n'y a guères de
période où l'hiftoire de l'Eglife foit plus
liée à la politique , & ait une plus grande
part aux événemens de l'hiftoire générale
, que pendant ces trois fiécles. C'eft .
dans cet efpace que fe trouve renfermée
l'hiftoire des différentes Croisades contre
les Infidèles , de celle contre les Albigeois,
des diffentions des Guelfes & des Gibelins
, de la plus grande partie des plus
fameux démêlés des Papes avec les Empereurs
& les Rois , enfin du grand
fchifme d'Occident.
Cet Ouvrage peut être regardé , nonfeulement
comme une excellente Hiftoire
de l'Eglife , mais auffi comme une
véritable hiftoire générale , puifque l'Auteur
( M. l'Abbé Ducreux , Chanoine
d'Auxerre ) y a réuni à l'hiſtoire des Papes
, des Conciles , des Ordres Religieux
, des héréfies & des fchifmes , &c.
le tableau des révolutions des différens
Etats d'Orient & d'Occident , & celui
JUILLE T. 1776. 99
de l'état des lettres & des fciences dans
chaque fiécle. Tous ces objets font traités
avec beaucoup d'ordre & de fagacité.
L'Auteur réunit le mérite du ſtyle aux
lumières & à l'impartialité. Il fait répandre
le plus grand intérêt fur toutes
les parties de fon hiftoire . On trouve à
la fin de fon fixième volume un Bief
que le Pape régnant lui a adreffé , qui
contient des éloges flatteurs & mérités.
Systême nouveau fur l'origine des fiefs ,
pour fervir à la connoillance de l'hiftoire
& à l'intelligence des coutumes ,
par M. Marchand , Licencié - ès Loix ,
Notaire Royal à Chartres. A Chartres
, chez Jouenne , Libraire , près la
Porte Châtelet ; & fe trouve à Paris ,
chez Nyon l'aîné , Libraire , rue St
Jean de- Beauvais , 1776 ; in - 8 ° . br.
prix l . 4 f.
Si les Loix d'un Etat tiennent au
génie
de la Nation & à fes ufages privés , l'origine
des liens qui les uniffent & de leurs
rapports fucceffifs , ne peut manquer
d'être une chofe avantageufe à connoître ,
puifqu'elle inftruira les Citoyens , les
uns de ce qu'ils peuvent demander , les
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
autres de ce qu'ils peuvent refufer , felon
les régles puifées dans les fources de la
matière ces connoiflances , bien développées
& approfondies , ne laifferont
plus d'efpérance de réuffir , à la faveur
de l'incertitude , dans un refus injufte
ou dans une demande outrée ; les Plaideurs
téméraires ne trouveront plus dans
les Tribunaux qu'une condamnation certaine
de leurs injuftes prétentions ; l'arbitraire
, inévitable dans les queſtions
compliquées de notre Droit coutumier
difparoîtra de lui même , & le repos
public s'affermira fur les fondemens les
plus folides de fa conftitution primitive.
C'eft , fuivant l'Auteur lui même , tout
le but de cet Ouvrage , divifé en 120
paragraphes,
Réponse à la brochure intitulée : l'ordre
profond & l'ordre mince , confidérés
par rapport aux effets de l'artillerie . A
Amfterdam ; & fe trouve à Paris
chez L. Cellot & Jombert , fils jeune ,
Libraires , rue Dauphine , 1776 ;
in 8. br.
La grande queftion de l'ordre profond
& de l'ordre mince , partage aujourd'hui

JUILLET . 1776 101
la plupart des Tacticiens. L'Auteur de
cette Réponſe eft un défenſeur de l'ordre
profond. C'eſt aux Militaires inftruits à
examiner fon Ouvrage & à décider dẹ
la folidité de fes raifons . Il s'attache particulièrement
à diminuer la crainte des
effets du canon , qui ont été trop exagérés
, felon lui , par les partifans de
l'ordre mince.
Cet Ouvrage , précédé d'un Difcours
préliminaire , eft divifé en deux parties .
La première contient diverfes obfervations
fur la tactique . Dans la feconde ,
l'Auteur répond aux objections de l'Ou .
vrage qu'il combat , fur les effets da
canon & de la moufqueterie . Il a joint
à fon Ouvrage deux Mémoires intéreffans
, dont le premier , contenant quelques
obfervations fur l'effet du canon ,
eft d'un ancien Officier d'Infanterie de
grande diftinction , qui lui a permis d'en
faire ufage ; le fecond lui a été envoyé
par un Anonyme.
Mémoire fur le cours des eaux ; les avantages
qu'on peut tirer des crues d'eau;
qualités des eaux. ftagnantes , des eaux
fouterraines.
Flabit fpiritus ejus &fluent aquæ. Pl. 147
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
A Châlons , chez Mercier , Imprim.-
Libr. dans la grande rue ; & à Paris ,
chez Lottin , Imprim . Libr , rue St
Jacques , au Coq , vis à- vis St Yves ,
1776 ; in- 12 .
Cet Ouvrage , refferré dans les bornes
d'une très-petit volume , eft peu fufceptible
d'extrait . L'Auteur s'attache d'abord
à établir comment les eaux fe retirèrent
après le déluge ; il examine enfuite ce
qui a pu donner naiffance aux montagnes
, & quelle eft l'influence que la
rapidité des courans a dû avoir , felon
lui , dans leur formation , par des excavations
& des vallées profondes ; & comment
enfin les eaux ont dû fe rendre à
l'Océan , leur baffin commun. « . Les
» montagnes , dit il , font coupées de
» manière , que la vallée la plus reculée
» a toujours ménagé des pas à l'échappe-
» ment des eaux ; ce qui prouve incon-
» teftablement que le déluge a été uni-
» verfel , & que la difpofition des lieux
» décrits fur notre globe , n'a pu fe faire
par le déplacement des mers , tel qu'on
» l'avoit fuppofé » . Il faut voi : dans
l'Ouvrage même comment l'Auteur développe
ces principes. Il s'oppofe au
»
JUILLE T. 1776. 103
fentiment de Brunet , Naturalifte Anglois
, & de ceux qui l'ont fuivi.
Florello , Hiftoire méridionale ; par M.
Loaifel de Treogate , ci- devant Gen.
darme du Roi .
Rura mihi & rigniplaceant in vallibus amnes
Flumina amem Sylvafque inglorius.
VIRG.
A Paris , chez Moutard , Libr . de la
Reine , rue du Hurpoix ; in 8 °.
Sur les bords de l'Orenoque , dans
l'Amérique méridionale , un bon vieil
lard , nommé Kador , vivoit depuis quarante
ans dans la folitude. Un foir il
rencontre , près de la grotte qu'il habitoit
, un jeune homme dont l'extérieur
annonçoit l'infortune , & que le haſard
venoit de jeter fur ces bords . C'étoit
Florello , jeune Européen , dont toute la
vie n'avoit été , depuis plufieurs années ,
qu'un tiffa de malheurs. Le repos , la
douceur du climat , les foins du bon
vieillard , remettent bientôt le calme
dans fon ame. Il raconte fes aventures
à Kador, qui le confole ; & , en lui pei-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
gnant le bonheur dont il a joui dans fa
folitude , le détermine à la partager . Au
bout de quelque temps , le vieillard
meurt , & Florello , après avoir donné
la fépulture à fon bienfaiteur , continuoit
à vivre dans ce défert. Il ignoroit qu'à
peu de diftance de là , le pays étoit habité.
Un jour qu'il avoit franchi , contre fon
ordinaire , l'efpace borné de fa folitude , il
voit au pied d'un arbre une jeune fauvage
endormie, d'une beauté raviflante . A fon
réveil , elle eft effrayée de fa vue , & s'enfuit,
Florello , devenu amoureux d'elle , &
la cherchant dans toute l'étendue de cette
plaine , la retrouve peu de jours après . Il
lui exprime fa paffion par fignes , &
s'apperçoir , dans une nouvelle entrevue ,
de celle que la belle fauvage reffent , de
fon côté, pour lui. Il s'uniffent ensemble.
Elle le conduit dans une grotte où ils
peuvent le voir tous les jours. En peu
de temps , l'Amante de Florello parvient
à lui faire entendre fa langue . Elle
lui fait connoître alors le danger qu'il
court s'il eft découvert , & qu'elle n'avoit
pu que lui faire comprendre par fignes.
Elle fe nomme Eurimale . Elle lui raconte
comment des hommes armés &
venus d'un autre monde , avoient fondu
JUILLE T. 1776. 105
fur l'habitation des fauvages ; comment
ils avoient enlevé leurs troupeaux , pillé
& maffacré tout , & comment fa mère
Nadine avoit perdù la vie en voulant
fauver fon époux. Depuis ce temps ,
Thoal ( c'eft le nom du vieux fauvage ) a
conçu une haine cruelle contre les Européens
, & s'eft fait une loi d'immoler
à fa vengeance tous ceux qu'il rencontreroit.
Ce père redoutable furprend fa fille
& Florello dans la grotte : il veut tuer
l'Européen ; mais il fe laifle bientôt défarmer
par les prières d'Eurimale & par
le difcours de Florello. Il emmène ce
dernier chez lui , & confent , quelques
jours après , à l'unir à fa fille , quoiqu'il
l'eût déjà promife à Orabski , ſauvage
féroce , qui , furieux du manquement de
parole de Thoal , profite d'un moment
où Florello étoit abfent , pour maffacrer
l'infortuné vieillard & enlever Eurimale.
Florello , de retour , trouve Thoal baigné
dans fon fang ; le fauvage expire
dans fes bras , en lui nommant le raviffeur
d'Eurimale , & lui laiffe fon arc &
fes flèches , en lui recommandant de les
employer à fa vengeance. Rempli de
fureur , il erre long- temps fur les traces
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
de fon rival. Après avoir inutilement
épuifé fes forces à fa pourfuite , accablé
de fatigue & de défefpoir , il fe retire
dans un antre obfcur , & prend la réfolution
d'achever fes jours dans cette folitude
affreufe . Ses auftérités le conduisent
bientôt aux portes du tombeau. La tendre
Eurimale , qui , échappée à fon raviffeur ,
cherchoit par-tout fon époux , le retrouve
enfin au moment où il eft près d'expirer.
Cette fidèle Amante a la douleur de lui
fermer les yeux , fans que fes foins ni
fes careffes puiffent le rappeler à la
vie. Il meurt en exhortant Eurimale de
modérer fon défefpoir , & de lui furvivre.
Il y a de l'intérêt & de la chaleur
dans ce petit Roman , qui porte par tout
l'empreinte d'une imagination vive &
fenfible , mais mélancolique & fombre.
Esprit de Saurin , ou extraits analyfés
de fes fermons ; 2 volumes in- 12 .
Prix rel . § 1. A Paris , chez Nyon l'aîné , S
Libraire , rue St Jean - de Beauvais ;
1776.
Les Sermons de Saurin font eftimés
avec raifon. On y trouve de l'élévation
JUILLE T. 1776. 107
dans les idées , de la juftefle & de la
profondeur dans les raifonnemens ; mais
il falloit prémunir les Lecteurs contre
les écueils que préfentent ces fermons . It
falloit féparer la morale excellente dont
ils font remplis , des erreurs de la Religion
Proteftante fur le dogme , dont on
découvre des traces fréquentes ; faire
difparoître une foule de forties peu décentes
contre la Religion Catholique ;
élaguer enfin beaucoup d'inutilités & de
diſcuſſions , auffi sèches que prolixes.
C'est ce qu'a fait l'Editeur , qui eft parvenu
, par ce moyen , à préfenter en deux
volumes , tout ce que plus de douze ,
qui compofent les OEuvres de ce fameux
Prédicateur , renferment de vraiment
bean & intéreffant . C'eft de l'or pur,
dégagé de toute efpèce d'alliage .
L'Editeur extrait le quart ou le tiers
des meilleurs fermons , très rarement la
moitié ; d'autres font réduits à très-peu
de pages. Il en eft enfin , & la moitié
environ font dans ce cas , dont il n'a
tiré que quelques traits rapides & ifulés ,
qu'il a placés , fans ordre , à la fin de
l'Ouvrage , fous le titre de Penfées détachées.
Nous allons en tranfcrire quelques
morceaux qui nous ont paru intéreffans.
L vj
108 MERCURE DE FRANCE.
« Dans la vie la plus occupée , le
» fidèle doit avoir des momens destinés
» au filence & à la retraite. Malheur à
celui qui eft toujours hors de luimême
, toujours dans le bruit & le
» tumulte du monde. Une dévotion qui
a fans ceffe befoin de fecours extérieurs
99
» pour le foutenir , n'eft pas bien profonde.
Ces fecours font utiles ; mais
» une ame fidèle , quand elle ne les a
pas , quand elle feroit dans un défert
» écarté , fait y prier , fait s'y unir à fon
Dieu. La retraite eft un effai de la
» mort. La féparation de tous les objets
» du fiécle , prépare le coeur à la fépara-
» tion univerfelle du tombeau.
"
»
» Les maximes que les hommes fe
» forment fur les plaifirs , font plus ou
» moins relâchées , felon que leur grade
» eft plus ou moins éminent . La licence
» croît avec le crédit & la fortune. Tel
qui cachoit fes excès dans un état médiocre
, en fait trophée depuis que fon
» rang lui affure la gloire & l'impunité.
" Tout ce que la Religion nous infpire ,
» le détachement du monde , l'humilité ,
l'efprit de pénitence , l'image de la
» mort , le plan d'une félicité future ;
» ces idées ne font guères compatibles
»
JUILLE T. 1776. 109
>>
20
avec les richeffes & les grandeurs.
» Notre fortune n'eft point à nous.
» Les maiſons les plus opulentes , les
» mieux affermies , croulent dans un
» inſtant . Notre réputation n'eft point à
» nous. Une fimple foiblefle ternit quelquefois
la plus belle vie, & réduit pref-
» que à n'ofer paroître devant les hommes ,
celui qui jouiffoit de la plus éclatante
eftime. Notre raifon n'eft point à nous.
Que faut - il pour changer le génie
» même en ftupidité & folie ? Le déran-
" gement d'un fibre . Notre fanté , notre
» vie ne font point à nous ; tout confpire
» à nous la ravir : tous les êtres qui nous
» environnent , font nos ennemis . Pas
» un homme qui puiffe répondre d'une
» année , d'un jour de vie ; mais auffi
nul de nous ne meurt pour lui- même ;
» en quittant la vie , il rentre dans l'empire
de Dieu. Quelque abfolu que foit
l'empire d'un homme fur un autre ,
» un moment les rend égaux : c'est celui
" de la mort.
و ر
و د
ود *
Que ferois - je , fans la Religion ,
» dans l'adverfité ? Je me livrerois à
l'éclat de mes murmures à toute
» l'amertume de mes larmes ; je n'aurois
» ni foutien , ni confolateur. Que ferois-
>
fio MERCURE DE FRANCE .
»
» je à la mort ? Je ferois enveloppé de
ténèbres épaiffes , déchiré par mes
perplexités , en proie à de noires ter-
» rears . J'entrerois fans guide & fans
» lumières dans une nuit éternelle , fans
» favoir ce que c'eft que l'avenir , fans
» favoir fi je vais ceffer d'être , ou entrer
» dans un fort affreux . La Religion tire
» ce rideau : elle me découvre une autre
» vie , un autre monde ; elle m'ouvre le
» fein d'un père , & le trône d'un Dieu
» des miféricordes » .
Le Mentor moderne , ou inftructions pour
les garçons & pour ceux qui les élèvent
; par Madame le Prince de Beaumont.
12 parties rel , en 6 vol . A Paris ,
chez Nyon l'aîné , Libraire , rue Saint
Jean de Beauvais ; 1776 Prix 12 l.
Cer Ouvrage , divifé par journées ou
dialogues entre un Inftituteur & fes Elèves
, eft fait à-peu près fur le même plan
que le Magafin des Enfans , & les autres
Ouvrages que Madame de Beaumont a
publiés fur l'éducation , dont le mérite
& l'utilité font reconnus , & qui font
entre les mains de tous les enfans.
L'Auteur paroît s'être propofé principaJUILLET
: 1776 . III
lement d'établir , pour bafe de l'éducation
des jeunes gens , l'étude de l'hiftoire
& celle de la morale ; la plus grande
partie de cet Ouvrage n'eft même qu'un
cours de ces deux fciences importantes ,
combinées enſemble. Ce plan , très bien
conçu , fert , d'une part , à faire étudier
avec fruit i'hiftoire aux enfans ; & , de
l'autre , à graver dans leur efprit , d'une
manière ineffaçable , les principes de la
morale.
Madame de Beaumont a fondu prefqu'en
entier dans cet Ouvrage , un abrégé
de l'hiftoire ancienne , par demandes &
par réponfes , qu'elle publia , il y a quelques
années , fous le titre d'Education
complette , Ouvrage très - propre à faciliter
l'étude de l'hiftoire aux Commençans ,
& dont plufieurs Inftituteurs avoient fait
ufage avec fuccès.
On a reproché à l'Auteur une trop
grande négligence dans le ftyle : elle
répond à cela , dans un Avis , que fon
Ouvrage étant fait pour des enfans entre
l'âge de fix ans & celui de douze , il a
fallu fe mettre à leur portée Quant aux
répétitions trop fréquentes des principes.
de morale , qu'on lui a également reprochées
, elle s'excufe fur la néceffité
112 MERCURE DE FRANCE:
d'imprimer des traces profondes de ces
principes dans la tête des enfans.
Madame de Beaumont promet encore
au Public une douzaine de volumes pour
fervir de fuite à cet Ouvrage , qui gagneroit
, peut-être , à être un peu plus
refferré mais qui renferme beaucoup
de choſes également utiles aux enfans &
à ceux qui font chargés de leur éducation.
Grammaire Latine , contenant le Rudiment
, la Syntaxe & une Méthode
françoife- latine ; précédée d'une introduction
aux langues , mife à la portée
des enfans. A Paris , chez Louis
Cellot, Libr.-Imprim , rue Dauphine ,
1776 ; 1 vol . in -12 .
On s'eft attaché principalement , dans
cette nouvelle Grammaire , à épargner
de la peine aux enfans , en fimplifiant
les régles , & en les exprimant d'une
manière qui fût davantage à leur portée.
Pour mieux faciliter l'intelligence de ces
mêmes régles , on a beaucoup multiplié
les exemples .
Cette Grammaire latine eft précédée
d'une Introduction aux langues , ou expliJUILLE
T. 1776. 113
cation des termes de la Grammaire, On
ne peut expofer les premiers principes
de cette fcience d'une manière plus claire.
Les pères & mères , ceux même qui n'auront
point étudié , pourront l'apprendre
eux -mêmes à leurs enfans , fans aucun
fecours , avant de les envoyer au Collége.
Il n'eft pas même abfolument néceffaire
de la leur faire apprendre par
coeur , la fimple lecture doit fuffire pour
en concevoir & retenir les principes.
C'eft , fuivant l'Auteur , l'affaire de deux
ou trois ſemaines pour eux , & de deux
ou trois heures pour des hommes faits.
jugé inutile de charger d'abord la
mémoire des enfans de toutes les particularités
de la langue , & n'a renfermé ,
par cette raiſon , dans ce petit abrégé, que
des idées générales . Cet Ouvrage nous
a paru mériter l'attention de tous ceux
qui inftruifent des enfans en bas âge
étant très propre à abréger leurs travaux
ainfi que ceux de leurs élèves.
Tablettes hiftoriques & chronologiques ,
contenant les faits les plus mémorables
de notre Monarchie , avec les
noms des perfonnes qui fe font diftinguées
dans les fciences & dans les
arts , jufqu'à nos jours. A Paris , chez
114 MERCURE DE FRANCE.
Nyon l'aîné , Libraire , rue St Jeande
Beauvais , 1776 ; in- 16 . Prix 18 f.
rel. en parchemin .
Il paroît que ce petit Ouvrage n'a que
le titre de nouveau ; mais ceux qui l'y
ont adapté , n'ont pas fait attention qu'il
ne lui convenoit pas , puifque ces Tablettes
renferment la chronologie de l'hiftoire
univerfelle depuis la création du
monde , & non celle de l'hiftoire de
notte Monarchie en particulier. Cette
méprife n'empêche pas que l'Ouvrage
ne foit d'un ufage très - commode , puifque
toutes les époques principales de
Phiftoire s'y trouvent raffemblées dans
leur ordre chronologique , en 150 pages ,
d'an très petit format . On y a joint à la
fin de chaque fiécle , une lifte des principaux
Ecrivains , Artiftes , Philofophes
& autres Hommes célèbres . Ces liftes
doivent néceffairement être très - défectueufes.
Nous avons cependant été furpris
de ne pas voir le Taffe parmi les noms
célèbres du feizième fiècle , & Cicéron
parmi les Ecrivains latins de celui d'Augufte.
I. K. L. Effai Dramatique ; Ouvrage
pofthume de Léonard Gobemouche ,
JUILLE T. 1776. 115
publié par Marc-Roch - Luc Pic Loup
Citoyen de Nanterre , des Académies
de Chaillot , Paffy , Vanvres , Auteuil
, Vaugirard , Sureine , & c . dernière
édition.
Fari qua fentiam.
A Montmartre ; & fe trouve à Paris ,
chez L. Cellot , Impr.- Libr . rue Dauphine
, 1776 ; in 8 °.
Cet Effai Dramatique n'eft autre chofe
qu'une espèce de calembourg fur les vingtquatre
lettres de l'alphabet , plaifanterie
dont le fond n'eft pas neuf, & connue
depuis long- temp de ceux qui fe piquent
de quelque érudition dans ce genre fublime.
I eft vrai que dans cet Ouvrage
, comme en beaucoup d'aurres ,
le fond eft peu de chofe , & paroît
n'y tenir fa place que pour donner lieu
aux acceffoires , qui font une Epître dédicatoire
à mon Cordonnier , un Difcours
préliminaire , un Elege de Léonard Gobemouche
, un Commentaire fur l'Fai
Dramatique , & des notes fur le Difcours
préliminaire . Ces notes font prefque
toutes littéraires . En voici une au fujer
des détracteurs de M. de V. " Si lorfque
116 MERCURE DE FRANCE.
99
» Zoile crut avoir découvert des défauts
effentiels dans Homère , il eût été traité
»par fes compatriotes avec tout le mépris
que méritoit fon audace , il feroit
» encore enfeveli dans les ténèbres , où
>> fon nom devoit croupir éternellement ;
" il n'auroit point été fuivi de cette foule
» de finges , qui fe font traînés fur fes
» traces. Les G. les Def. & leurs dignes
» fucceffeurs , feroient encore inconnus
» aujourd'hui , & la perte ne feroit pas
grande . Mais quel inconvenient néanmoins
que ces noms fameux , graces à
» l'impudence de ceux qui les portent ,
paffent à la postérité , même la plus
» reculée. Les Ouvrages qu'ils ont attaqués
y pafferont auffi , & dépoferont
» éternellement contre eux. L'opprobre
» les fuivra d'âge en âge , & la faulx du
» temps , qui détruit tout , fe brifera
» contre leur infamie ».
29
ود
Catéchisme de l'homme focial ; par M.
l'Abbé Duval Pirrau . A Francfort fur
le Mein , chez les Héritiers d'Eichenberg.
Il y a long temps qu'on defire qu'un
Ecrivain fage & impartial raffemble ,
avec choix & avec précision , tout ce
JUILLE T. 1776. 117
que les différens Moraliftes nous ont
tracé fur les devoirs de l'homme en fociété
avec Dieu , avec foi - même &
avec fes femblabies. Jamais compilation
ne fut plus utile ni plus néceffaire. Tel
eft le but que l'Auteur du Catéchifme
s'eft proposé en écrivant , pour quiconque
a des femblables à refpecter , une
patrie à fervir & un Dieu à aimer, Dif
» pofer fon coeur , ou le tenir ouvert au
» bien ; le fermer au mal , ou l'en éloi-
» gner plus encore ; mettre fous fes yeux
» & devant les actions , le flambeau qui
» montre le bonheur de la fociété & la
gloire des Empires ; l'éclairer enfin fur
» les moyens toibles ou dangereux que
» fes mains , mal fures , pourroient employer
pour atteindre la vertu ou pour
» la défendre ». L'homme n'eft pas uniquement
destiné à croire & à adorer des
mystères. Il est obligé encore à pratiquer
une multitude de devoirs , dont l'accom .
pliffement fait le bonheur de là fociété
& des individus qui la compofent . Si
l'homme , ajoute cet Auteur , doit fouvent
s'élancer dans les cieux , n'eft ce pas
pour en imiter le Dieu , autant que pour
baiffer, fes regards & s'humilier ? C'eft
une vérité capitale que Dieu eſt la
n
»
pre118
MERCURE DE FRANCE.
mière loi , la raifon fouveraine & le
modèle parfait que nous avons à fuivre.
En effet , qui peut refufer de fe
foumettre à cette loi éternelle , qui eft
la juſtice même ; de fuivre cette raifon ,
qui eft la lumière & la fageffe originale ;
d'imiter ce modèle , qui eft la bonté infinie
? Peut- il y avoir rien de plus digne
de la créature que d'étudier le Créateur
dans fes perfections , dans fa conduite ,
dans fa parole , pour en tirer les régles
de notre vie ? Dieu a fait des créatures
pour leur faire porter les traits de fes
autres perfections divines ; mais il a
adopté des enfans pour avoir des objets
& des imitateurs de fa fageffe & de fon
amour. Or cette fageffe , qui a formé
l'homme pour la fociété , lui a fourni
auffi elle-même les leçons & les exemples
les plus propres à l'exciter aux vertus
, qui font le principal ornement de la
fociété.
2
L'Auteur divife fon Ouvrage en deux
parties. La première comprend les devoirs.
de l'homme : l'autre , ceux du Citoyen ."
Nous nous bornerons à faire des obfervations
fur quelques points qui nous ont
para importans . Nous convenons , avec
l'Auteur , que la confcience ne nous
JUILLE T. 1776 , 119
trompe jamais ; mais il eft effentiel
d'ajouter qu'il faut qu'elle foir éclairée .
Une fubite horreur que nous caufe l'idée
du crime que nous fommes prêts à commettre,
une joie fecrette que nous produit
l'idée du bien que nous fommes prêts
de pratiquer , nous tiennent lieu du meilleur
de tous les Cafuiftes . Quand nous
perdons ce fentiment , nous perdons notre
meilleur guide . Alors nous fommes expofés
au malheur infaillible d'aller d'erreur en
erreur, & de précipice en précipice. Malheureufement
il exifte auffi une confcience
erronée , qu'il n'eft nullement permis de
prendre pour régle de conduite ; c'eft
celle que fuivent les fanatiques , en ſe
portant aux plus grands excès . Ceux - ci
croyent faire des actions non - feulement
permifes , mais commandées & agréables
à Dieu , en commettant de très grands
crimes , parce que la confcience leur repréfente
ces crimes comme de grandes
vertus. Faudra til les abfoudre , en difant
que la confcience ne trompe jamais ?
Et ne doit-on pas , au contraire , avouer
que la confcience nous trompe fouvent ,
& qu'il n'eft pas toujours permis de la
fuivre indiftinctement
? C'est encore une
vérité d'expérience , que dans l'état préT20
MERCURE DE FRANCE.
1
fent , l'homme eft incliné au mal , &
que ce n'eft qu'en faifant les plus grands
efforts , qu'il pratique la vertu avec per.
févérance. Il futkt de rentrer en foi même,
& de jeter les yeux fur tout ce qui arrive
dans les différentes fociétés , pour reconnoître
cette vérité , qui eft d'ailleurs le
dogme fondamental du Chriftianifme.
Les ténèbres de l'efprit humain , & les
paffions qui nous maîtrifent fi fouvent ,
he permettent pas de croire que la moralité
de nos actions foit dans le jugement
que nous en portons nous même.
L'adultère ne feroit donc qu'une action
indifférente ou même louáble pour un
Peuple qui auroit adopté le jugement que
Platon avoit porté fur la communauté
des femmes. Les plus horribles excès
deviendroient légitimes , dès que des
fcélérats fanatiques auroient réuffi à ſe
perfuader que ce font pour eux des entrepriſes
juftes & néceflaires. Et depuis
quand la régle de nos devoirs eft elle
dans les ténèbres ou les paffions des hommes?
Ce Catéchisme infifte fur plufieurs
vérités de morale , qui ne fe concilient
nullement avec ces affertions , qui n'ont
nul befoin d'être refutées .
On ne conçoit pas clairement ce que
c'eft
JUILLE г. 1776. 121
c'est que cette nature diftinguée de Dieu ,
& des mains de laquelle tombent ou
s'échappent le mnal phyfique & moral .
La faine philofophie n'entend, par le mot
de nature , que l'ordre qu'il a plû à Dien
de mettre entre les différentes parties de
cet Univers , ou les loix felon lefquelles
il le gouverne. Comme il eft fouverainement
maître de fufpendre ou de changer
cet ordre , il le fait auffi quelquefois
pour exécuter les deffeins de juftice ou
de miféricorde ; & il est vraiment la
caufe des maux phyfiques qui font dans
fa main des fléaux pour châtier les méchans
ou pour purifier les bons . C'est lui
qui appelle , quand il lui plaît , la ſtérilité,
la famine , les débordemens , la contagion,
pour punir l'abus que les hommes
ont fait de fes bienfaits. On contredit
formellement la raifon & le témoignage
des Ecritures , en foutenant que Dieu
n'envoie point les maux phyfiques . Voilà
les vérités qu'un Catéchifte doit enfei
gner , afin d'infpirer aux hommes une
crainte religieufe pour la Divinité , &
leur apprendre à faire un ufage falutaire
des différens maux dont la vie eft femée .
Nous ne poufferons pas plus loin nos
remarques ; rien de fi aifé que de per-
I. Vol. F
122 MERCURE DE FRANGE .
-
fectionner l'Ouvrage annoncé. Il fuffic
pour cela de puiſer dans les bonnes fources
, & de confulter fur- tout les Ecrivains
facrés qui exhortent tous les hommes à
vivre dans la tempérance , dans la justice
´& dans la piété.
Jezennemours , Roman - Dramatique ; 2
vol, in-12. A Amfterdam ; & fe trouve
à Paris chez les Libraires qui débitent
les nouveautés .
Jezennemours , né d'un père qui , par
fon état , ne pouvoit l'avouer pour fon
fils , fut confié , en naiſſant , à des mains
étrangères. L'honnête homme qui fe
chargea de fon éducation , employa ,
fuivant la routine ordinaire , le fouet de
la crainte pour le façonner à la vie , &
lui faire adopter une foule d'idées baffes
& rampantes , fruit des préjugés & de
la fuperftition . La lecture , l'obfervation ,
& une logique naturelle , aidèrent Jezennemours
à fecouer une partie de ces
préjugés. Voilà à peu- près l'hiftoire de
la plupart des hommes ; ils paffent lear
vie à rectifier les erreurs dont l'ignorance
ou la baflefle de leurs Inftituteurs
a nourri leur enfance.
JUILLET. 1776. 123
L'amour ou le befoin d'aimer , qui fe
fait fentir à un certain âge , fit , de fon
côté , recouvrer à Jezennemours certe
fenfibilité fi naturelle à l'homme , &
dont cependant on avoit cherché à dé
pouiller Jezennemours enfant , par des
châtimens journaliers, & par les portraits
les plus triftes qu'on lui avoit faits des
autres hommes . Son parrain vouloit , pour
lui procurer une fubfiftance affurée , lui
faire contracter des voeux dans un Monaftère
de Strasbourg , où il étoit luimême
revêtu d'un des premiers emplois.
Il lui avoit en conféquence fait prendre
l'habit du Couvent ; il cherchoit à lui
en faire aimer les régles ; il s'appliquoit
fur- tout à lui peindre les femmes fous
les couleurs les plus propres à l'éloigner
de leur fociété. Mais que peuvent les
fauffes craintes & tous les préjugés contre
deux beaux yeux ! Suzanne , c'eft le nom
de la jeune Strasbourgeoife qui , la première
, fit connoître à Jezennemours
l'afcendant impérieux de l'amour , n'étoit
pas , de fon côté , dans une situation
plus heureufe que fon Amant. Contrainte
par un père avare & dur de fe
foumettre au joug d'un hymen qu'elle
déteſtoit , elle n'en étoit que plus portée
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
સે partager les fentimens que Jezennemours,
à peu près de fon âge , cherchoit
à lui infpirer. Elle fit même plus que les
partager ; après avoir reçu les fermens
de fidélité de fon Amant , elle l'engagea
à fuir avec elle des lieux où des parens
inhumains vouloient porter atteinte à
une liberté auffi inaliénable , que l'eft celle
de fe choisir un époux . Suzanne avoit
une tante établie en Allemagne , à plus
de quatre-vingt lieues de Strasbourg. Son
projet fut de l'aller trouver , de fe mettre
avec fon Amant fous fa protection , &
de l'intéreffer à leurs amours. Ce voyage
n'étoit pas fans danger ; on étoit en
guerre ; des huffards infeftoient les chemins
, & ils n'étoient pas hommes à fe
laiffer toucher par les foupits d'un Amant,
comme ne l'éprouva que trop l'infortuné
Jezennemours. Affailli par cette foldatefque
, il fe vit dépouillé de fes effets
& féparé de fa chère Suzanne . Les barbares
, pour mieux infulter à fa douleur ,
l'avoient laiffé attaché tout nud à un arbre,
Jezennemours , le corps ferré fous des
cordes étroites , immobile dans ce fupplice
, & prêt à périr de faim , n'étoit
cependant occupé que du fort de fon
Amante, Il attendoit la mort pour terme
JUILLE T. 1776. 125
de tous les maux , lorfqu'un voyageur
affis dans fa chaife de pofte , entendant
les foupirs plaintifs d'un homme ſouffrant
, envoya de fes gens pour le déli
vrer ; il le fit couvrir d'un manteau , lui
procura tous les fecours dont il avoit
befoin , & le fit placer avec lui dans fa
chaife. Cet homme humain pouffa même
l'attention jufqu'à ne point fatiguer cer
infortuné de queftions. Le lendemain ,
comme Jezennemours lui témoignoit la
crainte qu'il avoit de refter plus longtemps
à fa charge , Monval , c'eft le nom
de fon bienfaiteur , riche Financier , qui
voyageoit pour fon plaifir , lui répondit ,
d'un ton amical , qu'il le retenoit avec
lui pour toujours , & l'emmenoit dans
fon Hôtel à Paris. Jezennemours ne favoit
ce qui pouvoit l'exciter à tant de
générofité ; il étoit muet , toujours foupirant
, & ne fongeoit qu'à Suzanne . Il
prononça ce nom fi fréquemment , que
Monval crut devoir chercher à diftraire
cet Amant de fa douleur ; mais Jezennemours
lui répondit qu'il avoit perdu
ce qu'il avoit de plus cher au monde ,
fon Amante , qu'il alloit époufer à trente
lieues de- là , qu'il l'adoroit , & que fans
elle la vie lui étoit affreufe. Monval
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
fourit , en lui difant qu'il falloit enfin
fe confoler , s'il n'y avoit plus d'eſpoir ;
que chez lui il trouveroit autant de Suzannes
qu'il en voudroit . Monval montre
ce caractère dans toute la fuite de cette
hiftoire ; officieux , humain , doux , libéral
mais regardant comme des préjugés
les idées les plus faites pour établir
ces mêmes vertus . Jezennemours , au
contraire , nous eft repréſenté agiffant
toujours d'après des principes ; mais on
ne remarque que trop fouvent dans fes
réflexions , un oblervateur qui fe plaît
voir les objets à travers les teintes d'une
fombre mélancolie . Les Parifiens fur tout
n'auront pas lieu d'être fatisfaits du portrait
qu'il fait d'eux. Il nous les peint
comme une race moutonnière , comme
des hommes dégénérés , amoureux de
petites jouiffances , adorateurs d'un luxe
puéril , & qui , tournant dans un cercle
de froides habitudes , ont perdu les
grandes idées comme les vrais plaifirs.
Il ne voit en eux que des efpèces de
fantômes revêtus de clinquans , ayant un
idiôme conventionnel , qu'ils appliquent
également aux moeurs , aux fciences , aux
arts , tous apperçus fous le côté poli , &
dégénérant en petiteffe à force de grâce.
JUILLET. 1776. 127
"
Les autres traits que Jezennemours ajoute
à ce portrait , dénotent un homme qui ,
pendant fon féjour à Paris , étoit travaillé
d'une affection hypocondriaque.ale
» Théâtre François , après lequel je ſou-
" pirois , continue-t- il , & où je courus
» avidement , me parut fi inférieur à
» l'idée que je m'en étois formée , que
j'aimai mieux bientôt livrer la pièce
2 mon imagination qu'à l'art de fes
» Acteurs. Leur front étoit dur ou ina-
» nimé. Monotones , froids & compaffés
» dans leurs mouvemens , on voyoit qu'ils
» avoient affaire à un peuple tiéde , chez
qui les grandes paflions étoient étein-
» tes , & qui demandoit aux recherches
» combinées de l'art , ce qu'il ne favoit
plus reconnoître dans les tableaux naïfs
» & énergiques de la nature. Je crus
toujours voir la même tragédie ; car
» elle ne fort pas , en France , de la
» même forme qui lui fut imprimée
» dans l'origine. Des tirades de vers , de
» foibles & de petits moyens , des pa-
» roles à la place de l'action , tout an
nonce le champ étroit où les Poëtes
» ont choifi leurs perfonnages . Ils n'ont
jamais que fix pieds carrés pour fe pro
» mener & pour agir
"
99
"
"
39.
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
Cette fingulière diatribe contre le
Théâtre François , fuffit pour faire connoître
à quelle plume on doit le Roman
dramatique de Jezernemours . La ſcène de
ce Roman eft fucceffivement à Strasbourg,
en Allemagne , à Paris , dans les Ifles de
l'Amérique . Le Heros , après avoir
éprouvé différentes fituations , plus triftes
ou plus pathétiques les unes que les autres
, trouve enfin le bonheur dans les bras.
de fa chère Suzanne , qui devient fon
époufe . Le Romancier termine là fon Roman;
car ilfaut finir , de peur d'ennuyer
plus long temps . C'eft le titre que porte le
dernier chapitre de ce Roman , qui en
a 73. Chacun de ces chapitres a une
infcription dont on ne devine pas toujours
le vrai fens Mais ceci eft peut-être
un art pour rendre la lecture du chapitre
plus piquante . Au reste ce Roman porte
l'empreinte des autres Ouvrages de l'Auteur
, & peut très bien figurer à la ſuite
de fes Drames tragiques.
Selecta Fabula ex libris Metamorphofeon
Ovidii Nafonis , capitibus & notis
gallicis enucleatæ, quibus accefferunt eximia
quædam ex Virgilii Georgicis loca.
Ad ufum fcholarum inferiorum , editio
JUILLET . 1776. 329
altera , recognita , & locupletior priore.
Volume in- 12 de 180 pages . Prix rel .
en parchemin 1 1. 5 f. A Paris , chez
Colas , Libr. Place de Sorbonne.
I
On connoît affez l'utilité de ces fortes
de collections , pour faciliter à la jeuneffe
l'étude de la langue latine. Nous en avons
plufieurs en profe , qui font d'un bon
choix. Les Inftituteurs defiroient d'en
avoir une en vers ; & l'accueil qu'ils ont
fait à la première édition de la collection
que nous annonçons , prouve affez que
l'Editeur a rempli leurs voeux à cet égard.
En effet Ovide , quoique du domaine
des hautes claffes , contient des morceaux
qui peuvent être à la portée des baſſes
claffes , fur- tout lorfqu'ils fe trouvent
éclaircis , comme dans ce recueil de fables,
par quelques notes utiles . Quel Poëte
d'ailleurs plus capable de plaire à la jeuneffe
qu'Ovide ? Tout parle aux fens dans
fes Ouvrages. C'eft le Poëte de l'imagination.
Les fujets les plus ftériles deviennent
riches , gracieux & fleuris entre
fes mains. Le volume que nous annonçons
préfente les morceaux qui peuvent
le plus réveiller l'attention des jeunes
gens ; mais le fage Editeur a eu le plus
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
grand foin d'en écarter les peintures des
amours des Dieux & des hommes , &
tous ces tableaux de paffions , d'autant
plus dangereux , qu'Ovide y emploie un
pinceau tendre & touchant.
Des morceaux détachés des Bucoliques:
& des Géorgiques de Virgile , ajoutent
à l'utilité de ce Recueil , dont la nouvelle
édition est beaucoup plus ample
'que la première .
Traité de l'Eau bénite , ou l'Eglife juftifiée
fur l'ufage de l'eau bénite , Ouvrage
hiftorique , polémique & moral.
Par le R. P. Collin , Docteur en Théologie
, Chanoine régulier de l'étroite
obfervance de Prémontré. A Paris ,
chez Demorville , Impr .. Libr. rue St
Severin.
La cérémonie de l'eau bénite a été
attaquée par les différens Hérétiques :
c'étoit , felon les Vaudois , une chofe
tout à - fait digne de rifée ; felon les Fla
gellans , chaque goutte de cette eau étoir
une étincelle de l'enfer . L'ufage de cette
eau étoit , felon les Wiclefites , une pratique
de nécromantie. Les Centuriateurs.
de Magdebourg l'ont traitée de rit entiè
JUILLET. 1776. 131
tement payen . Brentius , Luthérien , &
chef des Ubiquitaires , a prétendu que
c'étoit une ombre qui avoit dû difparoître
au flambeau de l'Evangile . D'autres
l'ont tournée en ridicule . Mais cette eau
n'en eft pas moins , pour les Chrétiens
Catholiques , un élément fanctifié , une
eau falutaire pour l'ame & pour le corps ,
une eau de bénédiction qui , préparée
par les exorcifmes , & fanctifiée par les
bénédictions de l'Eglife , devient ellemême
une fource de bénédictions , & a
produit , comme l'Auteur le montre par
plufieurs faits bien atteftés , une foule de
miracles , qui forment autant de réponſes
victorieufes aux Hérétiques & aux Moqueurs
. Un miracle bien prouvé renverſe
tous les fophifmes , & fupplée à tous les
raifonnemens que le fimple Fidèle n'eft
pas fouvent en état de faire. Auſſi J'Auseur
ne manque point d'en faire ufage
dans fon Traité , où tout ce qui a rapport
à cette vénérable cérémonie eft difcure
à fond.
Traité de l'Ufure , fervant de réponse à
une lettre fur ce fujer , publiée en
1770 , fous le nom de M. Proft de
Royer , Procureur - Général de la Ville
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
1
de Lyon ; & au Traité anonyme fur
le même fujet , imprimé à Cologne
en 1769. Par M. Etienne Souchet ,
Avocat au Parlement & au Siége Préfidial
d'Angoumois. A Paris , chez
Baftien , Libr. rue du Petit-Lion , F.
St G.
Le terme d'ufure eft interprété de tant
de manières , il eft accompagné de circonſtances
fi différentes , qu'on l'emploie
auffi fouvent pour déshonorer des Citoyens
, que pour exprimer des intérêts
ufuraires qu'on croit très - licites. Rien
n'eſt donc plus important que de donner
des notions claires fur une matière que les
difputes n'ont pas toujours affez éclaircie.
Le defir du gain fait fouvent adopter de
faux principes , qui égarent les confciences
de ceux même dont les vues font
droites . D'un autre côté , une févérité
outrée traite d'ufure tout intérêt qu'exige
un Citoyen qui prête fon argent , &
ne fait nulle attention aux motifs & aux
circonftances qui engagent le prêteur à
recevoir cet intérêt . L'Auteur de cet
Ouvrage , qui marche entre ces deux
écueils , explique d'abord ce que c'eft
que l'ufure ; prouve enfuite qu'elle eft
JUILLE T. 1776. 133
condamnée par le droit naturel , & par
les loix divines & humaines ; & prétend
démontrer que l'état des chofes ou les
événemens , ne peuvent l'autorifer , &
qu'il eft de l'intérêt public de la profcrire
& de déraciner les maux qu'elle produit.
Il termine fon Ouvrage en vengeant la
mémoire de Benoît XIV , à qui on avoit
attribué , fur cette matière , une opinion
auffi oppofée aux préceptes de Jéfus Chrift
& à la doctrine de l'Eglife . Il faut laifler.
aux habiles Jurifconfultes & aux profonds
Théologiens , le foin de difcuter des
queſtions qui intéreffent autant la Religion
que l'Etat ; & l'on doit , en attendant
l'éclairciffement que les nouvelles
objections femblent exiger , conferver le
refpect le plus religieux pour les loix
divines & les loix civiles auxquelles
tout bon François eft foumis .
Difcours fur l'Etude , pour un Pafleur
des ames ; par M. l'Abbé Roy , Docteur
en l'Univerfité de Bourges . A
Paris , chez Gogué & Née de la Rochelle
, Libraires , quai des Auguftins ,
près le Pont St Michel .
Les Scribes & les Prêtres de la Loi ;
1
134 MERCURE DE FRANCE.
perfuadés que la connoiffance de fes préceptes
& de fes ordonnances étoit inféparable
du facerdoce , affectoient de por
tet attachés à leurs vêtemens , & éta
loient avec oftentation leurs philactères ,
qui n'étoient que des rouleaux amples
de la loi , dont ils bordoient le bas de
leurs robes. C'étoit , à la vérité , comme
l'obferve le Prélat le plus éloquent de
l'Eglife Gallicane , une affectation pharifaïque
& ridicule. Mais ils nous ap
prenoient du moins qu'un Prêtre ne doit
jamais marcher & paroître nulle part
fans porter avec lui la loi , non pas attachée
à fes vêtemens , mais gravée profondément
dans fon efprit & dans fon
coeur. Dans le Paganiſme même , les
Prêtres des Idoles n'avoient point d'autre
Occupation qu'une étude affidue des fables
& des extravagances de leur Mythologie
; ils vivoient retirés dans l'obfcurité
de leurs Temples , pour répondre
aux Peuples abufés qui venoient les confulter
fur leurs mystères impurs & infenfés
, avant de s'y faire initier. Si les Miniftres
de l'erreur fe faifoient un devoir
de s'inftruire , combien plus les Interprêtes
d'une doctrine fainte & divine
doivent- ils la méditer & l'approfondit ,
JUILLE T. 1776. 135
?
afin de pouvoir l'enfeigner avec fuccès
à ceux qu'ils font chargés de conduire
dans les voies de la juftice ? Si chacun
doit s'appliquer à acquérir la fcience de
fon état , pour qui cette obligation eſtelle
plus indifpenfable , fi ce n'eft pour
un Paſteur des ames ? Il eft la lumière du
monde. Ses élèves doivent donc être les
dépofitaires de la fcience . Mais de quelle
fcience , & comment fe la procurer
De - là trois queftions intéreffantes , que
l'Auteur du Difcours traite d'une manière
folide & claire. 1 ° . Jufqu'où s'étend
l'obligation de l'étude pour un Paſteur
des ames ? 2°. Quels en font les objets ?
3°. Quelle eft la meilleure manière d'y
réaffir ? Sujet important , dans un fiécle
où le goût de l'étude femble par tout
s'être réfroidi. « Il n'y a plus d'études.
» que par extraits , dit G bien le célèbre
"
Ganganelli . Pourvu qu'on ait l'épider
» me des fciences , on fe croit un grand
» Docteur. Je ne fais pas où cela nous me
» nera ; mais je crains bien que nous ne
» retombions infenfiblement dans l'igno-
» rance du dixième fiècle
L'Ami philofophe & politique ; Ouvrage
où l'on trouve l'effence , les espèces ,
136 MERCURE DE FRANCE .
33
les principes , les fignes caractéristi
ques , les avantages & les devoirs de
l'amitié l'art d'acquérir , de conferver,
de regagner le coeur des hommes.
A Paris , chez Dumoulin , Libr. au
bas du Pont St Michel.
Rien de fi effentiel pour l'homme
deſtiné à vivre en fociété , que de bien
connoître ce que l'on appelle amitié , &
de tirer de cette liaiſon fi douce , tous
les avantages qui peuvent en réfulter.
« Il n'eft bon que
pas
l'homme foit feul ,
» dit le plus éloquent de tous les Moraliftes
; les ames humaines veulent être
» accouplées , pour valoir tout leur prix ;
,, & la force unit des amis , comme
» celle des lames d'un aimant artificiel
» eft incomparablement plus grande que
» la fomme de leurs forces particulières.
» Divine amitié ! c'eft là ton triomphe....
» Rien n'a tant de poids , dit- il dans un
» autre endroit , fur le coeur humain
» que la voix de l'amitié bien reconnue ;
» car on fait qu'elle ne nous parle jamais
» que pour notre intérêt. On peut croire
» qu'un ami fe trompe , mais non qu'il
» veuille nous tromper . Quelquefois on
réfifte à fes confeils , mais on ne les
» mépriſe pas.
JUILLE T. 1776. 137
» L'attachement peut fe paffer de retour :
» jamais l'amitié . Elle est un échange ,
» un contrat comme les autres ; mais elle
» eft le plus faint de tous . Le mot d'ami
» n'a point d'autre correlatif que lui-
» même. Tout homme qui n'eft pas l'ami
» de fon ami , et très-fûrement un four-
» be ; car ce n'est qu'en rendant ou fei-
» gnant de rendre l'amitié , qu'on peut
» l'obtenir ».
L'Auteur de ce nouveau traité de
l'amitié a eu raifon de croire qu'on pouvoit
encore en parler après les Sénèque ,
les Plutarque , les Cicéron , les Sacy . On
trouvera dans fon Ouvrage des réflexions
qui ont échappé aux autres Moralites ,
& fur- tout une faine métaphysique , fi
précieufe dans le fiècle où nous vivons.
Il ne fe borne pas à découvrir jufqu'aux
nuances les plus légères de cette belle
paffion , qui unit les hommes entre- eux ,
& qui fait le bonheur de leur vie . Il
remonte jufqu'à l'origine des premiers
mouvemens de l'ame , & diftingue
l'amour- propre bien entendu , qui eft
naturel & effentiel à l'homme , de celui
qui eft effentiellement vicieux , parce
qu'il ramène tour à foi , & qu'il ne confalte
en rien la loi primordiale , qui
138 MERCURE DE FRANCE.
nous conduit à l'Etre - Suprême , la fin
de tout , comme il en eft le principe ,
& qui nous prefcrit de regarder tous les
hommes comme nos frères , à qui on ne
doit jamais ceffer de fouhaiter & de faire
du bien. « Dieu ne favorife t-il pas notre
» amour propre , dit cet Auteur , quand
» il nous ordonne d'aimer notre prochain
» comme nous - mêmes ? Ce qui eſt la
régle de notre charité pour nos frères ,
peut-il être déréglé ? Dieu engage notre
amour propre à la pratique du bien par des
» promeffes & des menaces . Il veut donc
» nous faire entendre que la meilleure
"
"
façon de nous aimer nous- mêmes eſt
» de faire fes volontés. N'oppofons pas
» l'amour de nous- mêmes bien réglé , à
» l'amour de Dieu . Aimer Dieu , c'est s'aimer
foi même comme il faut ; & s'aimer
»foi même comme il faut , c'eft aimer
» Dieu. L'amour de Dieu est le bon fens
» de l'amour de nous même... Je pourfuis
par tout l'intérêt de l'amour- propre ,
» & je le trouve toujours innocent
quand il est bien entendu . Je vois des
» hommes qui font métier de penfer ,
de donner des leçons de fageffe , de
faire la guerre aux préjugés , mettre
» leurs noms à la tête de leurs écrits . Je
ود
JUILLET. 1776 . 1776. 139
» vois des Artifans habiles graver les
» leurs fur ceux de leurs ouvrages qu'ils
jugent les meilleurs . Le Laboureur ,
» fous le chaume , pleute fon fils unique ,
» qui n'eût hérité de lui que fa misère ,
» mais qui eût fait revivre fon nom .
"
»
"3
Le
Navigateur hardi fe confole de fes travaux
pénibles & des dangers affreux
auxquels il s'expofe , en laitfant fon
» nom à quelques îles inconnues avant lui.
» Je lis dans les cieux les noms de ceux qui
» fe font appliqués à découvrir & à faire
» connoître les aftres . Enfin , jufques
dans les bras deftructeurs de la mort ,
» je trouve des noms , confervés en dépit
» de fa rigueur , fur la pierre & fur l'ai
rain. Que veut dire ce penchant géné
» ral des hommes à fe tirer de l'oubli ?
» Pour moi , je crois que c'eft une image
» & un gage naturel de l'immortalité que
» Dieu nous promet , & que c'est pour
» nous garantir en quelque façon fa pa-
» role , qu'il a infpiré ce defir à toute la
nature penfante ».
"
L'Auteur de l'Ouvrage que nous annonçons
, avoue qu'il n'a pas fuivi avec
exactitude la génération la plus immédiate
des idées , & qu'il s'eft contenté
quelquefois de nuancer légèrement les
140 MERCURE DE FRANCE .
I
tranfitions. Il a voulu omettre les penfées
triviales & infipides , qui forment ordinairement
la haifon des paragraphes ; il a
mieux aimé faire des découvertes nouvelles
que de préfenter les anciennes , &
dérober à la philofophie & à la politique ,
tout ce que ces fciences ont de plus analogue
à la matière qu'il traite . Si la marche
n'eft pas toujours également réglée
& fuivie dans ces fortes d'excurious , il
en réfulte au moins des réflexions neuves
& une variété qui plaît toujours au Lecteur.
Cet Ouvrage facilite l'étude de foimême
, & apprend en même temps à
difcerner & apprécier les qualités des
autres. L'ami éclairé & vrai ne fuit jamais
l'inftinct feul ; il n'engage jamais
fon coeur témérairement ; il porte devant
lui le flambeau de l'expérience & de la
philofophie ; il s'arrête , il difcute , il
examine. Il met à profit toutes les connoiffances
qu'il a prifes dans l'étude de
l'homme , avant que de fe livrer aux
doux fentimens de l'amitié ; enfin , il
veut connoître avant que d'aimer , de
peur d'être dupe & de faire de faufles
démarches.
Si le coeur fait un choix , la raiſon l'examine ;
JUILLE T. 1776. 141
C'est elle qui le fixe & qui le détermine ;
Et le penchant du coeur , conduit par la railon ,
Eft ce qui des amis forme la liaiſon .
C'est ainsi que l'Abbé de Villiers s'exprime
fur la prudence qui doit diriger
l'amitié. Si la morale de ce Poëte eft
bonne , fa poëfie ne reffemble en rien à
celle de l'Ecrivain qui a le mieux fu
embellir la morale & même la métaphyfique.
Pour les coeurs corrompus , l'amitié n'eſt point
faite.
Odivine amitié ! Félicité parfaite !
Seul mouvement de l'ame où l'excès foit permis ,
Change en bien tous les maux où le ciel m'a fou
mis ;
Compagne de mes pas dans toutes mes demeures ,
Dans toutes les faiſons & dans toutes les heures.
Sans toi tout homine eft feul ; il peut , par ton
appui ,
Multiplier fon être & vivre dans autrui.
Défenfe de la doctrine de l'Eglife fur le
Jubilé , oa Entretien d'Eudoxe &
d'Erigene fur les Indulgences. Par M.
Maffuau , ancien Maire d'Orléans.
Nouvelle édition. A Orléans , chez
142 MERCURE DE FRANCE .
Couret de Villeneuve , Imprimeur da
Roi.
Cet Ouvrage eft une réponſe faite aux
Auteurs de deux pièces intitulées : 1 °.
Lettre d'un Curé de campagne à un de fes
Confrères , fur le Jubilé ; 2 ° . Lettre d'un
Curé , pour répondre à la Lettre de fon
Confrère fur le Jubilé . Ces deux écrits
réduifoient prefqu'à rien la valeur des
Indulgences , depuis la ceffation des pénitences
canoniques . Ils font réfutés d'une
manière fimple & victorieufe dans la
brochure . L'Auteur éclaircit la matière
des Indulgences , en combattant fes Adverſaires
avec la modération qui convient
à la vérité. On eft furpris de voir qu'un
Laïc qui a paffé la plus grande partie de
fa vie dans l'exercice des charges publiques
, employe , avec autant de fuccès ,
les armes de la théologie.
Cette doctrine confolante , que des
Novateurs ont cherché à obfcurcir , un
Prélat refpectable vient de l'établir .
dans fon Mandement fur le Jubilé , d'one
manière lumineufe & éloquente. Après
avoir rappelé tout ce qui peut donner
* Monſeigneur l'Evêque de Leſcar.
JUILLET . 1776. 143
de juftes idées fut la nature , l'origine
les effets de l'indulgence , qui n'eft
qu'une fuite & l'exercice du pouvoir
qu'a l'Eglife de remettre & de retenir
les péchés ; il exhorte fes ouailles à puifer
dans ce tréfor de grâces & de commifération
, & à remplir , pour cet effet , les
conditions préalables , qui peuvent feules
leur en faire recueillir le fruit. » Ne
» nous flattons pas , dit- il , M. T. C. F.
que pour remporter le prix , ce foit
» allez d'entrer dans la carrière ; qu'il
» fuffife de s'être accufé pour être abfous ,
و د
»
ود
d'être abfous pour être juftifié , &
» d'avoir accompli quelques oeuvres pref-
» crites pour n'avoir plus rien à expier.
» L'indulgence eft une grâce qui ne
» s'accorde qu'au pécheur converti , &
qui le fuppofe déjà dans le chemin de
» la juftice ; mais l'homme jufte ne s'enfante
point fans douleur ; la pénitence
» ne fera jamais qu'un baptême labo-
» rieux ..... L'effentiel de cette vertu ,
» le difficile de fon grand ouvrage , c'eft
» que le pécheur foit converti ; l'effentiel
» de fes oeuvres , c'eft que le pécheur
» foit puni & que Dieu foit vengé.
L'Eglife regrette fans doute ces heu-
» reux temps où le coupable , fe dénon-
"
144 MERCURE DE FRANCE.
"0
>>
"
» çant lui- même , s'avançoit au devant
» du châtiment , & follicitoit la pénitence
comme les pécheurs d'aujourd'hui
la rejettent. Mais en les regret
» tant , ces temps heureux , elle les rap-
» pelie ; elle entend qu'à ces peines
légères , dont fa clémence veut le con-
» tenter , vous en ajoutiez de votre choix,
» qui fuppléent à ce qui leur manque ;
» que vous entriez dans une fainte indi-
»gnation contre le péche , pour le punir
» autant qu'il le mérite ; & que plus elle
» ménage votre foiblefle , moins vous
» abuficz de fa condefcendance ... Mais
» malheur à vous- même , fi , par un juſte
jugement de Dieu , vous trouvez le
prévaricateur que vous cherchez , un
» de ces hommes imbus d'une fauffe fagelle
, animés d'un, faux zèle , parés
d'un vain dehors de vertu , qui poffé-
» dant l'art funefte d'applanir les faufles
» routes , d'élargir les confciences , de
» calmer les remords , vous juſtifiera fans
» vous connoître , prefque fans vous en-
» tendre , & qui , de votre juge devenu
» votre complice , marchera à vos côtés
» dans le chemin qui conduit à l'abyſme ,
» & s'y précipitera avec vous... Miniftres
» de la pénitence , qui veillez aux bar-
"
95
"
و د
""
» rières
JUILLE T. 1776. 145
rières du fanctuaire , écartez ces pro-
» fanes qui voudroient les franchir ;
qu'ils frappent à la porte ,
32
»
"
mais
qu'ils ne la brifent pas ; qu'ils fe pré-
» fentent à l'entrée du Temple , mais
qu'ils n'avancent pas ; qu'ils deman-
» dent avec humilité , qu'ils attendent
» avec patience , qu'ils follicitent pac
leurs oeuvres la grâce dont le dépôt eft
remis entre vos mains .
» Si le ciel , dans fa miféricorde , vous
» adreſſe un pécheur touché des premiers
» traits de la grace , & qui , plus foible
» que méchant , combat & cède , fe re
lève & retombe , vaincu par la force
» de l'habitude du penchant ; tendez - lui
» une main fecourable , foutenez fes pre-
» miers pas , mêlez la force & la douceur
; en lui appliquant la rigueur de
» votre ministère , qu'il fente vos entrail-
» les s'émouvoir ».
Après avoir tappelé les paroles de la
Lettre Encyclique , où le Pape Pie VI
décrit de la manière la plus forte & la
plus touchante , les maux de l'Eglife , le
Prélat ajoute ces paroles : » Nous ne craignons
pas , M. T. C. F. , que les efforts
» de l'Enfer prévalent jamais contre
» l'Eglife , & tendent vaines les pro-
I. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE:
» meffes de fon auteur ; nous craignons
que le flambeau de la foi ne change
» de place , que le Royaume de Dieu ,
» établi parmi vous , ne vous foit ôté ,
» & ne paffe à d'autres Peuples , qui en
» connoîtront mieux le prix » .
Cette vérité effrayante a toujours été
préfentée aux Fidèles , fur - tour dans les
crifes propres à réveiller le zèle des Pafteurs
. M. de Fénélon , dans fon fermon
prêché le jour des Rois , s'exprime ainfi :
Que font- elles devenues ces fameufes
Eglifes d'Alexandrie , d'Antioche , de
Jérufalem , de Conftantinople , qui en
avoient d'innombrables fous elles ?
Que refte - t- il fur les côtes de l'Afrique
? L'Angleterre rompant le lien
» facré de l'unité ... Une partie des Pays-
» Bas , l'Allemagne , le Danemarck
"
39
99
»
30
"
39
la Suède , font autant de rameaux que
» le glaive vengeur a retranchés , & qui
» ne tiennent plus à l'ancienne tige.
L'Eglife , il eft vrai , répare fes pertes
de nouveaux enfans qui lui naiffent au-
» delà des mers , effuyent fes larmes
pour ceux qu'elle a perdus . Mais
l'Eglife a des promeffes d'éternité ; &
nous , qu'avons nous , M. F. , finon des
» menaces qui nous montrent à chaque
"
JUILLET. 1776. 147
4
11
» pas l'abyfme ouvert fous nos pieds ?
» Le fleuve de la grace ne tarit point ,
» eft vrai ; mais fouvent , pour arrofer
» de nouvelles terres , il détourne fon
» cours , & ne taifle dans l'ancien canal
» que des fables arides . La foi ne s'étein-
» dra point , je l'avoue : mais elle n'eft
attachée à aucun des lieux qu'elle
» éclaire ".
ל
t
M. l'Archevêque de Lyon ne s'eft pas
borné à nous mettre fous les yeux ces
menaces terribles , renfermées dans les
Livres Saints . Il nous y fait auffi envifager
les promeffes confolantes faites à
l'Eglife pour les derniers temps . Il nous
annonce dans fa dernière Inftruction Paftorale
, dont on multiplie de toute part
les éditions , l'heureufe époque du retour
d'Ifraël , qui doit « être celle d'un grand
, renouvellement dans l'Eglife ; & , pour
» nous fervir des expreffions même de
» Saint Paul , d'une heureufe réfurrection.
Nous devons auffi attendre ce moment
, dit ce Prélat , avec une ferme
efpérance , & le hâter par nos gémiffemens
& nos prières.... Car , fuivant
la doctrine de Saint Paul * , quoique
» les Juifs foient maintenant ennemis ,
17
"
* Inftruction Paftorale ; 24 Décembre 1762.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
"
» par rapport à l'Evangile qu'ils ont re-
» jetté , & à caufe de nous autres -Gentils ,
qui avons été fubftitués à leur place ,
ils n'en recueilleront pas moins un
» jour les effets les plus abondans de la
» grace. Lorfque le bandeau qu'ils ont
à préfent fur les yeux fera ôté ; lorſque
déplorant le crime de leur incrédulité,
& touchés d'une vive componction
, ils tourneront leurs regards
fur celui qu'ils ont percé ; lorfque ,
felon l'expreffion de l'Apôtre, ils fe-
» ront entés fur la tige d'olivier - franc
30
n
23
19
39
.
des Patriarches , dont ils font les bran-
» ches naturelles ; lorfqu'enfin comme
» le petit nombre d'entre eux que Dieu
s'est réfervé à la naiffance du Chriftia-
» nifme , a été la richeffe du monde ,
» le corps entier de la Nation , éclairé ,
> converti & fauvé par une foi vive ,
» deviendra la reffource & le renouvel-
» lement du monde entier ».
Euvres complettes d'Alexis Piron , publiées
par M. Rigoley de Juvigny ,
Confeiller Honoraire au Parlement de
Metz , de l'Académie des Sciences &
Belles Lettres de Dijon ; 7 volumes
in- 8 ° . A Paris , de l'Imprimerie de
Michel Lambert , rue de la Harpe
-
JUILLE T. 1776. 149
près St Côme. Avec approb . & privil .
du Roi.
On a donné dans cette collection toutes
les Pièces que M. Piron a fait jouerfur
le Théâtre François , & dans le même
ordre qu'il les publia , avec de nouvelles
Préfaces , en 1758. On y a ajouté une
Paftorale lyrique en un acte , intitulée la
Fauffe Alarme, & la Comédie de l'Amant
mystérieux.
M. Piron travailla d'abord pour les
Théâtres de la Foire , & fur tout pour
celui de l'Opéra Comique , fpectacle qui
avoit alors la plus grande vogue , par la
gaieté & la malignité du vaudeville , qui
en étoit l'ame. Les Opéra comiques de ce
Poëte n'avoient point encore été imprimés
, & c'eft pour la première fois qu'ils
voient le jour ; quoiqu'ils ne foient pas
tous également bons & de la même
force , l'Editeur a cru n'en devoir rejeter
aucun , parce que ces productions ne font
pas , dit- il , affez férieufes pour influer
fur la réputation de l'Auteur , qui ne les
a pas regardés lui même comme des titres
propres à l'établir.
Les Contes ne font pas la partie la
moins intéreffante de ce recueil. M.
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
Piron , ajoute fon Editeur, a excellé dans
ce genre , où il eft le feul qui approche
de la Fontaine , fans être fon imitateur ,
Sa manière de raconter eft à lui ; il n'a
pas les heureufes négligences de fon inimitable
Prédéceffeur ; mais il en a toutes
les grâces & toute la naïveté .

Ce qu'on a dit des Contes de M.
Piron doit s'appliquer , continue l'Editeur
, à fes Epigrammes . « Je les ai toutes
» raffemblées avec foin ; j'aurois voulu
» pouvoir fupprimer entièrement celles
qui font dirigées contre quelques Au-
» teurs eftimés ; mais outre qu'elles font
» trop connues , & que l'on m'auroit
» reproché mon infidélité ; une raiſon
"
" plus forte m'a déterminé à les inférer
» toutes dans cette édition . Je n'ai pas
» voulu enhardir la haine , la vengeance
» ou l'audace de quelques Ecrivains obf-
» curs , lefquels fe feroient joués de la
» crédulité du Public , en lançant leurs
» traits à l'abri du nom de Piron ».
Quant aux Poëfies fugitives de M. Piron
, quoiqu'elles foient en grand nombre
, il y en a très peu de connues. La
légéreté , l'aifance , l'harmonie , les graces
les caractérifent prefque toutes . Il eft,
dit M. R. de J. , agréable dans fes Epitres,
JUILLET. 1776. ISI.
fublime dans fes Odes , plein de force
& de chofes dans fes Poemes divers. Il
a parcouru tous les genres , & jufques
dans fes Chanfons , tout eft marqué au
au coin du génie.
La Traduction des fept Pfeaumes de la
Pénitence , termine les Poëfies de M.
Piron ; elle ne fe reffent point de l'âge
avancé dans lequel il l'a compofée. Elle
eft encore animée , fuivant l'Editeur
par ce feu poëtique qu'il a confervé ,
pour ainfi dire , jufqu'au dernier moment
de la vie.
Enfin , on a ajouté à cette collection
quelques Productions en profe de M. Piron
, dont plufieurs font déjà connues
& ont été bien reçues du Public.
Indépendamment des Ouvrages que.
nous venons de citer de M. Piron , l'Editeur
a ajouté , dans ce recueil , un difcours
préliminaire , dans lequel il rend
compte de fon travail & de fes motifs ;
avec la vie d'Alexis Piron , & quelques
notes critiques , hiftoriques & littéraires.
La partie typographique de cette édition
est bien exécutée , fur de beau papier
, & fait honneur aux prefles de M.
Lambert. Nous espérons pouvoir revenir,
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
fur cette collection très remarquable &
très-variée .
Shakespeare , traduit de l'Anglois , dédié
au Roi. Tomes I & II in 8°. ParMM.
le Comte de Catuelan , le Tourneur
& Fontaine Malherbe . Ceux qui n'ont
pas foufcrit , peuvent fe procurer cet ,
Ouvrage chez la veuve Duchefne , le
Jay & Cloufier , Libraires , rue Saint
Jacques ; Mufier , rue du Foin ; Nyon ,
rue St Jean de Beauvais ; Lacombe
rue Chriftine ; & Ruault , rue de la
Harpe.
+
On annonce auffi une foufcription de
cent-quatre- vingt une gravures , par les
meilleurs Artiftes (MM. le Bas , Aliamet
, Saint-Aubin , le Mire , Preveſt ,
Choffard , de Launay , &c. fur les deffins
de M. Moreau ) pour orner chaque acte
des trente fix Piéces de Shakeſpeare. On
payera en foufcrivant , pour la première
livraison de feize planches, 12 livres ;
pour la feconde livraifon 15 liv . &c.
La foufcription fera ouverte jufqu'à la
fin d'Août de cette année , chez M. le
Tourneur , rue Notre Dame des Victoires
; & chez les Libraires ci - deſſus .
JUILLE T. 1776. 153
Ces deux premiers volumes contienment
Othello , ou le More de Venife ,
Tragédie ; la Tempête , Tragédie dansle
genre de Féerie ; & la Mort de Jules-
Céfar.
Shakespeare eft un génie libre , qui
n'a jamais voulu s'affervir ni aux modèles
des Anciens , ni aux loix du Théâtre ; il
a étudié la Nature , & l'a imitée avec une
franchiſe heureuſe & fouvent impofante.
Il a connu le coeur humain , & en a fondé
Toute la profondeur. Ce Poëte eft d'autant
plus étonnant , qu'il a créé fon art ;
& que , fans guide , fans fecours , il s'eft
frayé une route nouvelle , dans laquelle
il a marché à pas de Géant. On fent
combien il étoit difficile de faire connoître
& de faifir dans une traduction
la beauté fauvage & fière d'un rel hom
me. Nous offrons , difent les Traducteurs
, Shakeſpeare lui - même , avec fes
imperfections , mais dans fa grandeur
naturelle ; jufqu'ici on ne l'avoit montré
que dans une forte de traveftiffement
ridicule , qui défiguroit fes belles proportions.
Il eft fans doute difficile d'analyſer
Shakespeare ; il faut lire fes Ouvrages
pour s'en faire une idée. Louer ce Potte
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
par des citations ifolées , ce feroit , comme
on le remarque dans le difcours préliminaire
, imiter le Pédant d'Hiéroclès ,
qui ayant une maifon à vendre , en portoit
fous fon manteau une pierre , qu'it
préfentoit comme l'échantillon de fa
maifon. Cependant nous ne devons pas
nous contenter de cette fimple annonce ,
& nous nous propofons de revenir fur
cet Ouvrage , & de le faire connoître
dans un extrait plus développé.
Lafcience & l'art de l'équitation démontrées
d'après la nature , ou Théorie & prati
que de l'équitation , fondées fur l'anatomie
, la méchanique , la géométrie
& la phyfique. Par M. Dupaty de
Clam , ancien Moufquetaire , de l'Aca
démie des Sciences , Belles Lettres &
Arts de Bordeaux .
Solertia crevit
Artibus &fecêre gradum melioribus artis.
Savary. Hippodromi leges.
In -4 . avec fig. prix br. en carton , 18
liv. pet. pap. & 36 liv . en gr. pap . A
Paris , de l'Imprimerie de Fr. Ambr.
Didot , rue Pavée St André.
JUILLE T. 1776. 155
Ce Traité de l'art de l'équitation eft
de plus approfondi , le mieux raiſonné ,
celui qui eft fondé fur les principes les
plus certains , fur les loix même prefcrites
par la nature. M. Dupaty a fait concourir
les connoiffances qu'il a des fciences , à
la démonstration en quelque forte de fa
méthode .
Tant que la pratique manuelle , dit
M. D. , a été le feul talent de l'Ecuyer,
parce que l'ignorance étoit générale , on
pouvoit lui pardonner fon peu d'érudi
tion ; mais depuis que les arts perfectionnés
ont porté la lumière par- tout ,
depuis que l'on a commencé à raifonner
fur tout, pourquoi n'exigeroit- on pas des
hommes de cheval qu'ils foient infruits
de ce qui peut accélérer leurs progrès ?
Il eft malheureux pour les Elèves , qui
defirent d'opérer avec jugement , & d'être
dirigés d'après des principes réfléchis
qu'aucun livre ne leur facilite les pre- .
miers pas , pour les conduire à voir le
nature en Ecuyers ; car la parfaite cen- .
noiffance de l'anatomie de l'homme &
du cheval , l'étude des loix , du mouvement
, de la phyfique , &c. font d'un
foible fecours , fi on ne les accompagne
des obfervations relatives à l'art dont il
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
s'agit. Une pratique ancienne & réfléchie
a dû fixer les points de vue qui conviennent
à l'équitation , & l'homme infruit
a dû ſe former un fyftême dont l'enfemble
foit la nature même , & dont toutes
les parties feront les faits particuliers qui
la.compofent. La meilleure méthode fera
donc celle qui n'aura rien d'arbitraire ,
& dans laquelle on rendra raiſon de tout ,
en employant ce que l'on fait déjà des
faits de la nature , que perfonne ne contefte
; elle fera contte , fimple & trèsfacile
à mettre en ufage..
Tel eft le plan fidèlement fuivi dans
ce Traité..
L'étude de l'anatomie de l'homme &
du cheval , donne les principes de l'équi
tation . Celle de l'homme prefcrit les
régles de fa pofition , de fes mouvemens:
& de fes actions à cheval. Auffi dans la
première partie du premier livre , qui
traite de la théorie relativement à l'hom.
me, M. Dupaty s'eft uniquement occupé
de ce qui contribue à fa fûreté , à fa
tenue for l'animal . Dans la feconde
par
tie , il établit , d'après la conftrution de
l'homme , les moyens de lui apprendre
à monter à cheval , & à opérer d'une
manière qui foit facile pour lui & utile
pour l'animal
JUILLET . 1776. 157
Dans le fecond livre , M. D. confidère
le cheval indépendamment de l'équitation.
Il traite de fa beauté & de fa bonté,
du méchanifme de fes mouvemens , de
fa conformation , de fes fenfations , de
la bonne attitude de fes membres , en
un mot de tout ce qui peut donner des
principes pour fon éducation . Il cherche
à le faire bien connoître avant que d'enfeigner
à le dreffer . Enfin , M. D. après
avoir expofé ce qui fait le cheval dans
l'état de nature , après avoir développé
toutes les obfervations qui ont dirigé le
choix de fa méthode , enfeigne les opérations
par lefquelles on affouplit le cheval
, & par lefquelles on le conduit à
une parfaite obéillance.
La fcience de l'équitation eft expofée
dans cer Ouvrage & démontrée en ri
gueur, Tous les articles font liés entréeux
par une chaîne de principes & de
conféquences qui fe fuivent & fe fortifent
graduellement. Des figures deffinées
avec précision , ajoutent encore à l'intelligence
de cet excellent Traité. Il eft
précédé par un difcours lu par M. Dupaty
à fa réception à l'Académie de Bordeaux ,
fur les rapports de l'équitation avec l'anatomie
, le méchanifme , la géométrie
& la
phyfique.
ISS MERCURE DE FRANCE.
Recueil des Pièces relatives à la députation
des Etats de Béarn ; imprimé par
ordre des Etats & aux frais de la Province.
Ce recueil renferme les Lettres Patentes
du Roi , contenant l'acte du ferment'
que Sa Majesté à fait aux Députés des
trois Ordres du Pays de Béarn , & de
celui que les Députés ont prêté à S. M.
comme Seigneur Souverain de Béarn ,
au nom de la Province ; & le procèsverbal
de la Députation , avec les difcours
prononcés au Roi & à la Famille Royale
par M. l'Evêque de Lefcar , qui portoit
la parole . Nous allons rapporter le dif
cours que ce Prélat adrella au Roi , qui
lui en témoigna fa fatisfaction de la
manière la plus fenfible. Nous rapporte
rons auffi le difcours à la Reine.
Au Roi.
« Sire , vos fidèles Sujets de la Souveraineté
de Béarn fuivent le fang de leurs
anciens Maîtres ; ils viennent révérer far
le Trône où vous êtes monté , la poítérité
du grand Henri , recevoir de votre
JUILLET. 1776. 159
bouche le ferment que ce Roi , l'ami de
fon Peuple , fit à nos pères , & jurer à
Votre Majefté l'obéiffance & l'amour
dont nous avons hérité pour votre Perfonne
facrée » .
» Nos voeux , Sire , hâtoient ce moment
defiré ; & fitôt que Votre Majeſté
eût fait entendre que fes fidèles Sujets
de la Souveraineté de Béarn pouvoient
voter pour le choix de leurs
Repréſentans , une joie vive s'empara de
tous les coeurs ; & , dans le premier
tranſport , on eût dit que Votre Majeſté
venoit elle même recevoir notre hommage
, ou que le grand Henri , reparoiffant
au milieu de fon Peuple , vouloit
jurer de nouveau la confirmation de nos
loix & de nos priviléges » .
18
La première de ces loix , Sire , &
la feule qui n'ait pas befoin du concours
de votre autorité , c'eft l'amour de nos
Maîtres ; le plus beau de nos titres , c'eft
celui de vos premiers fujets ; le plus
précieux de nos droits , celui d'offrir à
Votre Majefté , comme un don volontaire
, la meilleure portion de nos biens ,
& de devoir à votre protection la jouiffance
paifible du refte ; d'être jugés felon
nos loix & par nos Juges ; de combatné
1
160 MERCURE DE FRANCE .
pour la défenſe de nos foyers , fous les
enfeignes de la patrie & fous les yeux
de nos Concitoyens » .
Sire , des montagnes nous féparent
de nos voisins ; le fang & les traités nous
uniffent ; Votre Majefté n'aura jamais .
befoin de notre courage , mais nous aurons
fans ceffe befoin de votre protection.
Eloignés des regards du Souverain ,
depuis que nous faifons portion d'un
grand Empire , nous craignons de n'être
plus connus de nos Maitres ; nos maux
font vus de loin , nos plaintes paviennent
tard.... Un fléau deftructeur fe
répand fur nos campagnes , porte la défolation
pour le moment & pour l'avenir ;
l'homme a perdu le compagnon de fes
travaux , linftrument néceflaire de fa
culture . L'inclémence du ciel fe joint à
la mortalité , & nous ravit un refte d'ef
pérance ; la terre en deuil n'offre plus à
fes habitans , que la trifte néceffité de
périr ou de chercher une autre Patrie ;
mais Votre Majefté s'attendrit fur leur
fort , & bientôt ils cefferont d'être à
plaindre ; ranimé par vos dons , le courage
a remplacé la force ; l'homme a fair
lui feul un travail qu'il comasandoit aux
animaux ; nos champs , trempés de nos
JUILLE T. 1776. 161
fueurs , fe couvrent encore d'une moif
fon , & donnent le temps à vos nouveaux
bienfaits d'arriver au fecours de notre
indigence
ע
Depuis dix ans , Sire , nous regrettions
nos Magiftrats frappés du coup
qui préludoit au renversement de la
Magiftrature entière . Votre Majeſté , en
fixant fes regards fur les débris des Tribunaux
épars dans fon Royaume , n'a pas
oublié fa Souveraineté de Béarn ; elle
n'a pas voulu qu'à côté du berceau de
Henri IV , on vit un monument des malheurs
de la France. Votre Edit du mois
d'Octobre dernier va chercher dans leur
retraite les anciens Miniftres des loix ,
les ramène dans le fanctuaire de la Juftice
, & les rend aux voeux de leurs Concitoyens
».
» Sire , vous êtes Roi par le droit de
votre naiffance , vous régnez par les
bienfaits , & vous voulez ajouter encore
à tant de titres , les liens facrés du fer- .
ment ; nous jurons , Sire , d'aimer , de
fervir de nos biens & de notre fang un
Roi qui fe . montre le père de fes fujets ,
qui refpecte leurs droits , qui ne cherche
point à étendre les fiens , & qui fe croit.
affez grand , files Peuples font heureux » .
162 MERCURE DE FRANCE.
» Nos zélés Compatriotes répandus
dans la Capitale , fe joignent à nous ,
Sire , pour vous répondre de nos Conci- ,
toyens abfens ; ceux - là , retenus dans le
fein de leur patrie , ne s'occupent pas
moins de ce grand jour , & maintenant ,
les yeux tournés vers votre Trône , les
mains levées vers le Ciel , ils lui adreffent
les mêmes voeux , font les mêmes
fermens , & partagent l'attendriffement
de cette cérémonie.
Nos pères fe fouviennent à peine
d'en avoir vu une pareille : puiffent nos
neveux , Sire , n'en jamais voir de femblable
, & la laifler attendre à la dernière
poftérité
"
330
A LA REINE.
» Madame , vos fujets de la Souveraineté
de Béarn partagent , avec la France ,
la gloire de vous obéir : mais ils envioient
aux Peuples qui vous environ
nent , le bonheur d'être vus de Votre
Majefté ; admis en votre préfence , ils
contemplent l'augufte Fille des Cefars ,
partageant le Trône de leur Henri. Si
l'éclat dont brille Votre Majefté les intimide
, le charme de votre bienfaisance

JUILLE T. 1776. 163
& de votre affabilité les raffure ; its
croyent voir leurs anciens & premiers
Maîtres , qui s'offroient aux regards de
nos pères fous la feule garde de l'amour
& du refpect ; enhardis par cette reffemblance
, ils ofent préfenter à vos yeux le
tableau de leurs calamités . D'un regard ,
Votre Majefté fufpend le fentiment de
leurs maux ; d'une parole , Elle les fera
finir. Heureux de tenir tout de vos mains
bienfaifantes , ils fe pareront des dons
de Votre Majefté , & feront toujours
plus fenfibles à votre bienveillance qu'à
vos bienfaits ».
Traitéfur la Cavalerie , par M. le Comte
Drummond de Melfort , Maréchalde
Camp ès Armées du Roi , & Infpecteur-
Général des Troupes Légères.
A Paris , de l'Imprimerie de Guillaume
Defprez , Imprimeur ordinaire du Roi
& du Clergé de France , rue S. Jacques ,
1776 , 2 vol . in fol. , très bien imprimés
, dont un fur papier grand- raifin
avec beaucoup de planches gravées :
prix 120 liv.
>
Cet ouvrage eft un des plus beaux
monumens que le génie & l'efprit d'ob
164 MERCURE DE FRANCE.
се
fervations aient confacré à l'honneur de
la nation , à l'utilité de la jeune nobleſſe ,
à la
connoiffance de la Cavalerie , & au
progrès de la fcience de la guerre . C'eſt
un Traité raifonné qui réunit tout
qu'un homme , à commencer depuis le
fimple Cavalier jufqu'au Lieutenant -Général
, doit
indifpenfablement favoir
pour être en état de faire fon fervice
& de s'y diftinguer. Nous ne pouvons
mieux faire connoître cet ouvrage important
, qu'en nous fervant de l'efquiffe
fimple & fidèle qui en eft tracée dans le
Profpecus.

Cet ouvrage embrafle également toutes
les
connoiffances qui peuvent être
utiles au fervice journalier des Cavaliers ,
en temps de paix & en temps de guerre ,
ainsi qu'à celui des Officiers fupérieurs
&
autres.
Il comprend en outre des détails fur
la compofition qu'on juge la plus folide
à donner à un Efcadron , ainfi qu'à un
Régiment ; après quoi l'on traite , dans
le plus grand détail , tous les principes
fur lesquels la plupart des Officiers de
Cavalerie diffèrent d'opinions , & cela
d'une manière d'autant plus fatisfaifante ,
que , pour rendre les chofes plus frapJUILLE
T. 1776. 165
pantes , les planches dont ce Traité est
enrichi , au moyen des hommes à cheval
qui y font vus en action , repréſentent ,
d'un côté , un Escadron agiffant , d'après
l'un des principes qui font en difcuffion ;
& vis - à- vis , en oppofition , un autre
Efcadron manoeuvrant fur les principes
que l'on préfère , & de la fupériorité def.
quels on donne la preuve dans le dif
cours ; ce qui joint à la démonſtration
dont le tableau fournit l'exemple , met
ce travail à la portée de tout homme ,
non-feulement du métier , mais de ceux
même qui n'autoient que du bon fens
& des yeux.
Après avoir difcuté tous les objets fur
lefquels le fentiment des Officiers de Cavalerie
eft partagé , on approfondit éga
lement tous les principes des mancuvres
de détail , pour un ou plufieurs
Efcadrons , auxquels on juge que la Cavalerie
ne peut mieux faire que de s'exercer
pendant la paix.
De ces détails , qui font la feconde
partie de ce Traité , & qui ne font que
la théorie du métier , on patfe dans la
troisième & dernière à ceux des opérations
de la Guerre , tels que font les
Camps , les Grandes- Gardes , les con
166 MERCURE DE FRANCE.
C
vois défendus on attaqués , les difpofitions
d'arrière Gardes compofées de Troupes
mêlées , les détachements , les embufcades
, les découvertes , les déploiements
de colonnes , les reploiements de
ligne , les marches en bataille , les combats
enfin d'une aile entière de Cavalerie ;
tous fujets appuyés de principes & des
exemples qu'offrent les différentstableaux
où ils font exposés , & dans le deffein
: defquels on a mis affez de correction &
d'exactitude , pour qu'on puiffe dire que
ce font autant de démonftrations .
Enfin , on peut ajouter que ce travail
eft le fruit de quinze campagnes de
guerre , faites fans négligence , & le téfultat
d'une étude fuivie de plus de trente
années , de la part d'un Officier qui , pendant
tout ce laps de temps , n'a pas ceffé
d'avoir de la Cavalerie à exercer pendant
la paix , & d'en avoir de toutes les efpèces
à conduire à la guerre.
Les Planches dont il eft queſtion
dans cet ouvrage , font gravées fur du papier
grand- Aigle , de trois pieds de long
fur deux pieds de large . Il faut avouer
qu'on n'a rien vu juſqu'ici , en fait d'Ouvrages
militaires , qui puifle approcher
de la netteté & de la clarté dont elles
font.
JUILLET. 1776. 167
Elles démontrent d'abord l'Ecole du
Manège , où chaque homme ett deffiné
à cheval , dans une attitude auffi exacte
qu'elle eft analogue à ce qu'on lui enfeigne
.
Elles embraffent l'inftruction , & fourniflent
l'exemple de toutes les mancuvres
qu'il eft avantageux à la Cavalerie
d'apprendre dans les temps de repos .
Enfin elles repréfentent une infinité
d'actions des plus importantes de la
guerre , & dont la vue feule , qui feroit
jointe à une beaucoup plus courte explica
tion que celles dans lefquelles on eft entré,
fuffiroit pour inftruire , en très - peu de
temps , la plupart des Officiers de Cavalerie
, qui n'auroient pas eu la poſſibilité
de joindre la pratique à la théorie du
métier.
Elles font au nombre de trente - deux >
dont plufieurs renferment chacune quatre
tableaux , & elles font gravées par les
plus célèbres Artiftes en ce genre.
Il faut auffi faire attention à la belle
Eftampe fervant de frontifpice , où l'on
a tracé la difpofition de deux Armées
combattantes , avec des acceffoires analogues
à la fcience militaire & à la gloire
de la France.
168 MERCURE DE FRANCE.
A Paris , ce Mars 1776. 1
Monfieur , je vous prie de vouloir bien inférer
dans le Mercure prochain la traduction ci jointe ,
d'un article de la Gazette de Milan. C'eſt l'extrait
d'un excellent Ouvrage dont, à la vérité , vous
avez déjà parlé , mais auquel , permettez moi de
vous le dire , vous n'avez point aflez rendu jultice
. En effet , le Lecteur qui ne connoîtra l'Hiſtoire
de l'Aftronomie ancienne que par ce que
vous en avez dit dans le Mercure du mois de
Mai , fera fort éloigné de regarder cet Ouvrage
comme le plus parfait que l'on ait jufqu'ici publié
fur cette matière ; comme un Ouvrage rempli de
fcience & d'érudition , également intéreſſant par
les idées neuves qu'il renferme , & par la manière
dont elles font préfentées. Teile eft cependanc
l'idée que l'on doit en avoir , telle eft du moins
celle que j'allois eflayer de faire adopter au l'u
blic , lorfque la Gazette de Milan eft tombée
entre mes mains. J'ai reconnu la plume habile
qui a produit l'article que j'ai l'honneur de vous
communiquer ; & dès- lors , j'ai abandonné mon
projet , & préféré à faire connoître au Public le
jugement d'un favaut illuftre & d'un étranger tel
que M. l'Abbé Frifi ; jugement qui doit fans doute
vous paroître moins fufpect que celui d'un coufrère
& d'un ami.
Je fuis très parfaitement , Monfieur ,
Votre très humble ferviteur , DE CASSINE
fils ,de l'Acad. Roy. des Sciences.
Hiftoire
JUILLET. 1776. 169
Hiftoire de l' Aftronomie ancienne , depuis fon originejufqu'à
l'établiſſement del Ecole d'Alexandrie;
par M. Bailly , Garde des tableaux du
Roi , de l'Académie Royale des Sciences , & de
l'Inftitut de Bologne. Paris , 1775 ; in - 4°» P •
526. (Article de la Gazette de Milan).
L'Auteur de cet Ouvrage avoit mérité un rang
diftingué parmi les Géomètres , par fa Théorie
des Satellites de Jupiter : & fon Eloge de Leibnitz
l'avoit déjà fait reconnoître pour un des meilleurs
Ecrivains de notre fiécle. Il nous donne aujour
d'hui la première partie de l'Hiftoire générale de
l'Aftronomie , contenant les découvertes des premiers
fiécles.
«J'ai ofé , dit- il , dans une lettre qu'il écrit à
M. l'Abbé Frizi , regarder comme modernes
» des Peuples qui datent de trois mille ans avant
» l'ère vulgaire , & appercevoir au - delà une
» époque plus ancienne , où les arts & les fciences
» étoient loigneufement cultivés , & furent en-
» fuite détruits par une grande révolution , qui
ne laida après elle que les débris des connoif-
»fancès précédemment acquifes ; & ce font ces'
débris qui ont fervi de baſe à la fcience des Indiens
, des Chinois & des Egyptiens ».
Voilà principalernent ce que l'Auteur s'attache.
à démontrer dans le premier livre , qui traite des
Inventeurs de l'aftronomie & de fon antiquité. Il y
relève le fincronisme fingulier qui fe trouve entre
les Auteurs & Chronologiftes , tant anciens que
modernes , qui font tous remonter à 3000 ans
avant l'ère vulgaire , les premières obſervations
dont on ait confervé la mémoire. Ce fincronifme
H I. Vol.
170 MERCURE DE FRANCE .
par
devient plus frappant , fi l'on réfléchit aux différentes
manières de compter les années , foit.
la révolution diurne du foleil en 24 h. foit par
celle de la lune en un mois , foit par la durée d'une
entière faifon, foit par l'intervalle entre les retours
d'un folftice à l'autre. Les oblervations anciennes
rapportées par Ptolomé viennent à l'appui de ces
conjectures Une entre autres marque le lever
héliaque de firius pour la haute Egypte , au quatrième
jour après le folftice d'été , ce qui le rap
porte & convient à l'an 2550 avant l'ère vulgaire.
Or les Caldéens ont commencé à compter les an
nées folaires 2473 ans avant cette ère. Prolomé
rapporte encore un lever héliaque des Pleyades ,
qui eut lieu fept jours avant l'équinoxe d'automne
, ce qui remonte encore à 3coo ans ; époque .
où , felon les Histoires Chinoiles & Tartares ,
vivoit Fohi , qui cultiva l'aſtronomie & contribua
tant à fes progrès . Il eft parlé dans les anciens
livres Perfans d'un temps où quatre belles étoiles
répondoient , dans le ciel , aux quatre points
cardinaux . Notre Auteur remarque que cette
époque remonte encore à 3000 ans avant l'ère
vulgaire. Il s'attache enfuite à faire voir que les
connoiffances aft : onomiques de ce temps - là ,
étoient plutôt les débris que les élémens d'une
fcience. Parmi un grand nombre de preuves , il
cite le fare caldéen , période de 223 mois lunaires
, qui ramène les conjonctions du foleil & de
la lune à la même diſtance du noeud & de l'apogée ,
& prefqu'au même point du ciel Enfuite la période
luni folaire de 600 ans , que J. D Caffini a
trouvé fi exacte , & dont Jofeph attribue la découverte
aux Patriarches. Or , pour reconnoître
une femblable période , il faut au moins en avoir
JUILLE T. 1776 171
vu s'écouler deux , c'eft à - dire avoir amaflé une
fuite de 1200 ans d'oblervatiops ; & ces obfervations
elles mêmes ont dû néceflairement être précédées
d'autres obfervations préliminaires ; cet
argument eft repris dans le troifième livre , qui
fegarde l'aftronomie antédiluvienne. L'Auteur y
traite plus particulièrement du cycle de 600 ans ,
d'une ancienne divifion du zodiaque , & d'une
autre période de 144 années , attribuée anciennement
aux fixes , à l'occafion de laquelle s'offre
une particularité très- curieule ; c'eft que fi par le
nom d'années dans cette période , on avoit entendu
la révolution de 180 années folaires , qui
étoient familières & ufitées parmi les anciens Tar
tares , on auroit précisément les 25920 qui ,
re felon nos oblervations les plus modernes , lont
la révolution des fixes , caufée par la préceffion
des équinoxes. L'Auteur parle encore des plus
anciennes déterminations de l'année folaire , &
des premières tentatives fur la meſure de la terre ,
& de la grandeur de la lune & du foleil.
Le fecond livre préfente le développement des
premières connoillances aftronomiques : on y fuir
l'ordre & la gradation avec lefquels l'homme eft
parvenu peu-à- peu à la connoillance entière du
ciel. Les Métaphyficiens nous ont fait connoître
l'enchaînement & le développement de toutes nos
idées, ou plutôt ils nous ont appris quelques- unes
des manières variées & multipliées dont ces idées
peuvent fucceffivement s'acquérir. Mais peut être
y a-t il plufieurs de ces idées qui le préfentent
naturellement , fans que l'une dérive de l'autre.
Quant aux cont.oiffances aftronomiques , la recherche
de leur enchaînement eft d'autant plus
2 ... Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
intéreffante , que ces connoiflances fubtiles &
délicates , font toujours le fruit de l'obfervation
& du raifonnement.
Le quatrième livre traite des premiers temps immédiatement
après le déluge, & de l'aftronomie des
Indiens & des Chinois . L'Auteur fait voir que les
fciences font defcendues du nord au midi, ce qui eft
abfolument contraire à l'opinion reçuejufqu'à préfent
. En effet , outre l'analogie des fables du Phénix
, de Janus, d'Ofiris, d'Adonis, & c. l'Auteur cite
le Temple que les Chinois ont élevé à Pékin aur
étoiles du Nord ; les pélerinages que les Indiens :
font en Sibérie jufqu'à Selinginskoi ; & cette circonftance
particulière que l'on lit dans les Ouvrages
de Zoroastre , où il eft dit que le plus long
jour d'été eft double du plus courtjour de l'hiver,
te qui ne
fous la latitude de avoir lieu
peut
49qui eft précisément celle de Selinginskoi .
que
ré-
En parlant de l'aftronomie des Indiens , l'Auteur
appuie particulièrement fur leurs méthodes
du calcul des éclipfes , méthodes cachées ,
duites à quelques régles pratiques , par le moyen
defquelles M. le Gentil eft parvenu à calculer
deux éclipfes auffi exactement qu'avec les Tables
de Mayer. Au fujet de l'aftronomie des Chinois ,
l'Auteur cite particulièrement de très-anciennes
obfervations de l'étoile polaire , la conftruation
d'une espèce de fphère , & l'invention des cyclesde
12 , 19 & 60 ans.
Le cinquième livre regarde l'aftronomie des
Perfans & des Chaldéens ; le fixième , l'aftrono
mie des Egyptiens . L'Auteur donne aux Orien
taux & aux Chaldéens une fupériorité générale,
für les Egyptiens ; il ne trouve chez ces derniers
JUILLET.
1776.
173 .
>
que la pofition des pyramides , la connoiflance
ancienne de l'année de 365 jours un quart , & la
découverte des mouvemens de Mercure & de
Vénus , qui fuppofent la connoiflance des méthodes
aftronomiques . Mais chez les Chaldéens
ilvante l'antiquité & la continuité de leurs obfervations
, la
détermination exacte de la longueur
de l'année & des différens mouvemens de la lune ,
leur période lunifolaire , la connoiffance du mou
vement des fixes & du cours des comettes.
"
Les trois autres livres de cet Ouvrage traitent
de
l'aftronomie des Grees , des
Philofophes des
fectes Joniene ,
Pythagoricienne ,
Eleatique ; de
Platon , d'Endose & des autres
Philofophes . L'Auteur
fait voir que tout ce que la Grèce alors pou
voit avoir de
connoiflances en
aftronomie , ne
Jui appartenoir
nullement. La fameule période de
Méton ,
l'obliquité de
l'écliptique , la sphère ,
l'ordre & le
mouvement des planètes ; elle avoit
toatemprunté de l'Egypte ou de l'Afie. Les Grecs
n'ont été
aucunement
obfervateurs ; Méton , Ariſtote
ne font qu'une légère exception. L'Auteur
trouve dans l'efprit national des Grecs , la taifon
de progrès qu'ils ont fait en aftronomie :
ils
s'attachoient plus à inventer des fyftêmes qu'à
raffembler & à obferver les faits ; plus
d'imagination
chez eux que
de
raifonnement .
A tout ceci eft jointe une excellente differtation
fur l'origine de l'aftrologie ; & le livre eft terminé
par des notes , où le trouvent amplement
difcutés tous les faits & les détails
particuliers
qui , dans le cours de l'Ouvrage , auroient interrompu
le fil des
raifonnemens & des réflexions,
Nous regardons en
conféquence cet Ourrage
Hij
174 MERCURE DE FRANCE.
comme le fruit précieux , non- feulement d'une
profonde érudition , mais de la méditation , du
raifonnement & du génie : auffi nous defirons
vivement que l'Auteur s'acquitte , le plutôt poffible
, de l'engagement qu'il a contracté vis - à - vis
du Public , en donnant inceffamment la continuation
de l'Hiftoire de l'Aftronomie juſqu'à nos
jours.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
Dictionnaire Dramatique contenant
P'Hiftoire des Théâtres , les règles du
genre dramatique , les obfervations
des Maîtres les plus célèbres , & des
réflexions nouvelles fur les fpectacles ,
fur le génie & la conduite de tous les
genres , avec les notices des meilleures
Pièces , le catalogue de tous les Drames,
& celui des Auteurs dramatiques ;
3 vol . grand in- 8 °. Prix rel . 15 liv. A
Paris , chez Lacombe , Libraire , rue
Chriſtine , 1776 .
Ce nouvel Ouvrage préfente , dans
l'ordre alphabétique , tout ce qui a été
dit de plus effentiel & de plus intéreſfant
fut le génie & le goût dramatique ,
JUILLE T. 1776. 175
avec des notices fuffifantes pour la connoiffance
de toutes les Pièces de Théâtre ,
& un catalogue des Auteurs qui ont écrit
pour la scène ; ce' recueil doit être d'autant
mieux accueilli , qu'il manquoit dans
le nombre des livres utiles , qu'il n'y en
a point eu fous ce double afpect de la
théorie unie à la pratique du Théâtre ,
qu'il eft exécuté avec foin , & qu'il étoit
defiré.
Lettre du Frère François , Cuifinier du
Pape Ganganelli , fur les Lettres de ce
Pontife , à un Parifien de fes amis ; prix
12 f. chez Monory , Libraire , rue & visà
- vis l'ancienne Comédie Françoiſe ,
1776.
On trouve chez Lottin l'aîné , Impr.-
Libr. du Roi , rue St Jacques , au coq &
au livre d'or :
Inftructionsfur les principales vérités de
la Religion, & fur les principaux devoirs
du Chriftianifme ; 1 vol . pet. in - 8 ° . rel .
3 liv.
Inftructions Chrétiennes en forme de
lectures & de méditations ;
in- 8 ° . rel. 3 1 .
vol . petit
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
Méthode nouvelle pour apprendre facilement
le plain - chant , avec quelques
exemples d'hymnes & de profe ; par M.
Oudoux , Prêtre , Chapelain & Muficien
de l'Eglife de Noyon . Seconde édition ,
revue , corrigée & augmentée .
L'Ecole des Maurs ou les fuites du
libertinage , Drame en cinq actes & en
vers , repréſenté à la Comédie Françoiſe
le 13 Mai 1776. Par M. de Falbaire de
Quingey.
Quid leges fine moribus vane proficiunt.
HOR.
A Paris , chez la veuve Ducheſne , Lib.
rue St Jacques ; & Ruault , Lib . rue de la
Harpe.
Traité théorique fur les maladies épidédémiques
, dans lequel on examine s'il eft
poffible de les prévoir , & quels feroient
les moyens de les prévenir & d'en arrê
ter les progrès ; Ouvrage qui a été couronné
, en Novembre 1772 , par la Faculté
de Médecine de Paris , & auquel
on à depuis ajouté quelques vues rela-
Lives à la pratique ; par M. le Brun ,
JUILLE T. 1776. 177
Docteur en Médecine à Meaux en Brie ;
in- 8 ° . br . 2-1. 8 f. A Paris , chez Didot
le jeune , Libr . quai des Auguftins.
L'Erreur d'un moment , traduit. de
l'Anglois par Madame *** ; in-12 . br.
prix 36 f. A Paris , chez Demonville ,
Impr . de l'Académie Françoife , rue St
Severin , aux Armes de Dombes .
Divi Aurelii Auguftini Hipponenfis
Epifcopi Confeffionum , Libri tredecim: ad
calcem addita funt varia lectiones . A Paris
, chez Ph. D. Pierres , Impr.- Libr. rue
St Jacques.
Cette nouvelle édition en latin eft
très-foignée , tant pour la correction que
pour l'impreffion ; mais ce qui en fair
le principal mérite , ce font les variantes
recueillies d'après les meilleures éditions
, & d'après les manufcrits précieux
de la Bibliothèque du Roi , de celle de
Sainte Geneviève , & c . Elles font en
très -grand nombre.
Cette édition eft de format in - 32. &
fe vendra :
maroquin , filets
veau doré fur tranche, filets , 3
reliure ordinaire
41.106
1.2
2 15
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
2 l. 5
En feuilles
On en a tiré quelques exemplaires fur
très beau papier , avec des cadres de format
petit in- 18 , à la tête duquel fera le
portrait de Saint Auguftin , fupérieurement
gravé par M. de Saint- Aubin , Graveur
du Roi , d'après le deffin de M.
Monnet.
Maroquin , filets · 6.liv.
Veau doré fur tranche , filets , 5
En feuilles • 41
le
Les perfonnes qui defireroient avoir
le portrait de Saint Auguftin à part ,
payeront liv.
ACADÉMIE FRANÇOISE.
M.
DE LA HARPE ayant été élu par
Meffieurs de l'Académie Françoife , à la
place de M. Colardeau , y vint prendre
féance le Jeudi 20 Juin 1776. Jamais
Affemblée ne fut plus nombreuſe ni plus
brillante . On étoit empreffé d'entendre
l'homme de Lettres, tant de fois couronné
lorfqu'il célébroit de grands talents , exprimer
lui même les fentimens de fon
coeur , élever la voix qu'il a confacrée à
JUILLET. 1776. 179
la gloire , & juftifier enfin le choix de
l'Académie. M. de la Harpe a fatisfait aux
efpérances de Public ; il a rempli les voeux
de toutes les ames honnêtes , & répondu
à l'idée qu'il avoit donnée de fon éloquence
, par le beau difcours où il s'acquitte
avec tant de nobleffe des homma .
ges de fa reconnoiffance , où il rend und
juſtice folennelle aux talens qu'il admire ,
où il répand avec un tendre intérêt des
fleurs fur la tombe des deux Académiciens
fes prédéceffeurs ; où il trace , avec
autant d'énergie que de vérité , le carac
tère & les devoirs de l'homme de Lettres.
Nous ne rapporterons que quelques morceaux
de ce difcours , qu'il faudroit citer
tout entier.
Voici fon début :
« Le talent qui diftingue les hommes ,
le génie qui s'élève au- deffus du talent ,
» la vertu enfin fi fupérieure à l'un &
39
"

à l'autre , fe réuniffant dans un même
» Sanctuaire , à la voix de la gloire
" qui les couronne , & fous les aufpices
de la Patrie qui les appelle ;
l'amitié , faite pour leur imprimer un
plus touchant caractère , reflerrant encore
les noeuds de cette union Gi ho-
» norable ; telle étoit depuis long temps
» l'idée que je me formois de cette Af
"
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
33
?
»femblée , & ce témoignage que j'aime
» à vous rendre , vous ne le devez , j'ofe
» le dire , ni aux excufables illufions de
la reconnoiffance , ni au plaifir ſi légi-
» time & fi pur , qu'a dû faire naître en
» moi la réunion de vos fuffrages . En-
» traîné de bonne heure vers les arts de
» l'efprit & de l'imagination , par ce
goût irréfiftible qui commande tous
les facrifices , enflammé de cet amour
des talents , qui ne peut exifter fans
quelque enthoufiafme , j'ai fait connoître
affez les fentimens qui m'ani-`
moient. Mes premiers regards fe font
» tournés vers cette claffe d'Hommes
» choifis , qui me donnoit une idée plus
» noble de mon état & de mes travaux ,
» vers ceux chez qui j'ai cru voir la di-
» gnité des Lettres confervée comme un
dépôt dont ils font reſponſables à la Na
» tion , & qui fait partie de leur propre
gloire. J'ai regardé comme le but de
» mes efforts , cette adoption qui en de-
" vient aujourd'hui la récompenſe.
35
»
Tel eft le tableau qu'il fait d'un homme
de Lettres.
» C'eft celui dont la profeffion principale
eft de cultiver fa raifon , pour
ajouter à celle des autres. C'est dans
JUILLE T. 1776. 181
» ce genre d'ambition , qui lui eft parti-
» culier , qu'il concentre toute l'activité ,
» tout l'intérêt que les autres hommes
» difperfent fur les différens objets qui
» les entraînent tour-à-tour. Jaloux d'é-
» tendre & de multiplier fes idées , il re-
39
20
monte dans les fiècles , & s'avance au
» travers des monumens épars de l'Anti-
» quité , pour y recueillir , fur des traces
3 fouvent prefque effacées , l'ame & la
» penfée des Grands Hommes de tous
» les âges. Il converſe avec eux dans leur
langue , dont il fe fert pour enrichir
» la fienne . Il parcourt le domaine de la
Littérature étrangère , dont il remporte
» des dépouilles honorables au tréfør de
» la Littérature nationale . Doué de ces
» organes heureux , qui font aimer avec
» paffion le beau & le vrai en tout genre ,
» il laiffe les efprits étroits & prévenus
» s'efforcer en vain de plier à une même
mefure tous les talens & tous les carac
stères , & il jouit de la variété féconde
» & fublime de la nature , dans les dif
férens moyens qu'elle a donnés à ſes
favoris pour chatmet les hommes , les
» éclairer & les fervir. C'eft pour lui fur-
» tout que rien n'eft perdu de ce qui s'eft
fait de bon & de louable ; c'eft pour une
182 MERCURE DE FRANCE.
"
93
"
» oreille telle
que la fienne que Virgile
» a mis tant de charmes dans l'harmonie.
» de fes vers ; c'eft pour un Juge auffi
» fenfible , que Racine répandit un jour
» fi doux dans les replis des ames ten-
» dres , que Tacite jeta des lueurs affreufes
dans les profondeurs de l'ame des.
» tyrans ; c'eft à lui que s'adreffoit Montefquieu
, quand il plaidoit pour l'hu-
» manité , Fénelon quand il embelliffoit
» la vertu . Pour lui, toute vérité eft une
» conquête , tout chef - d'oeuvre est une
jouiffance. Accoutumé à puifer également
dans fes réflexions & dans celles
» d'autrui , il ne fera ni feul dans la re-
» traite , ni étranger dans la fociété.
» Enfin , quel que foit le travail où il
s'applique , foit qu'il marche à pas me-
» furés dans le monde intellectuel des
fpéculations mathématiques , ou qu'il
s'égare dans le monde enchanté de la
» poéfie , foit qu'il attendriffe les hom-
» mes fur la scène , ou qu'il les inftruiſe
» dans l'hiſtoire , en portant les tributs
» au Temple des Arts , il ne cherchera
» pas à renverfer fes Concurrens dans fa
» route , ni à déshonorer leurs offrandes
» pour relever le prix de la fienne ; il
» ne détournera pas des triomphes d'au
"
30
93
JUILLET. 1776. 183
» trui fon oeil confterné ; les cris de la
» renommée ne feront pas pour fon ame
» un bruit importan ; & au lieu que la
médiocrité , inquiète & jaloufe , gémit
» de tous les fuccès , parce que le champ
» du génie fe rétrécit fans ceffe à fes foi-
» bles yeux , le véritable Homme de
» Lettres , le parcourant d'un regard plus
» vafte & plus sûr , y verra toujours &
» un monument à élever , & une place à
» obtenir.
M. de la Harpe confidère enfuite
l'homme de Lettres dans la retraite ou
dans le monde. On a beaucoup applaudi
à la vérité & à la vivacité des traits avec
lefquels il le repréfente fous ce double
afpect.
L'Orateur finit par ces hommages auffi
» juftes que bien exprimés . Je ne crains
pas que mes louanges ne paroiffent
» qu'unevaine cérémonie d'uſage , ni même
» un fimple tribut de reconnoiflance pour
» les bienfaits que notre jeune Souverain
» a daigné répandre fur moi . Quel Ci-
» toyen , quel Patriote ne partageroit pas
» mes fentimens ? Quel fpectacle plus
intéreffant que la Royauté & la jeu
» neffe , que la vertu fur le Trône , affife
» à côte des grâces ? Je ne m'étendrai
30
184 MERCURE DE FRANCE.
"
"
و د
point fur tout ce que doit déja la France
s à un Prince de cet âge , qui n'a parlé
aux Peuples que pour leur affurer des
foulagemens & des efpérances , aux
» Courtisans que pour leur donner des
leçons. Je ne m'arrête que fur un feul
point , qui fans doute ne vous aura pas
échappé c'eft que fous le Règne de
Louis XVI l'autorité a pris un ca-
❤ractère qu'elle n'avoit pas encore eu ,
celui de la perfuafion ; heureux augure ,
» s'il eft vrai que le pouvoir ne confente
à perfuader que lorfqu'il eft sûr de con
vaincre ! Ce grand caractère fe retrouve
» aujourd'hui dans tous les Actes de l'Ad-
» miniftration. Par- tout on y remarque
ce langage d'une taifon fupérieure , qui
établit le bonheur des Peuples fur des
principes durables & fur la bafe de la
légiflation. Dans la bouche d'un Souverain
, ce ton de bonté fi aimable , eft
un exemple fait pour influer fur tous les
» états , & que les meilleurs efprits s'em.
preffent de fuivre. Me fera- t-il permis
d'obferver que,dans le même-temps, un
grand Prélat , affis parmi vous , qui honore
le premier Siège de France par
la fupériorité de fes talens & de fes
» lumières , dans un Ecrit vraiment Apoſ·
"
30
n
JUILLET. 1776. 185
"
"
"
و د
99
» tolique , fait pour ramener les efprits
rebelles à la foi , ne leur a parlé qu'avec
» cette éloquence affectueufe & perfuaſive,
» avec cette tendreffe paternelle , digne
duMiniftre d'une Religion bienfaisante,
digne du Dieu de l'Evangile ? Ob ! puif
» fent s'étendre par - tout ces principes de
» douceur & d'indulgence
, & que le Règne
de Louis XVI foit le Règne de
» l'humanité
! Qu'au milieu des orages
de l'Europe , qui ébranlent les deux
hémisphères , la paix foit le glorieux
» partage de cette Monarchie , qui doit
» être toujours affez puiffante , affez ref-
» pectée pour ne fe mouvoir qu'à fon gré !
» C'est dans ce calme favorable que fe
» maintiendra l'honneur des Beaux Arts ,
» ornemens de la profpérité. La France
» ne perdra point cette efpèce de domi-
» nation fi glorieufe qu'elle a obtenue fur
» les Peuples éclairés . La lumière des
» vrais talens , ne s'éteindra point dans
» les ténèbres du mauvais goût. Si d'un
" côté l'on s'efforce de les épaiffir , vous
» combattez de l'autre pour les diffiper.
» L'aftre , qui a long temps éclairé les
» Arts , fe foutient fur le penchant de fa
» courfe , & brille encore à fon déclin.
» Il furvit à foixante ans de travaux ce
186 MERCURE DE FRANCE.
99
» Vieillard célèbre , le prodige du fiècle
qui l'a vu naître , & le défeſpoir des
âges fuivans , qui ne le verront point
égaler. Ce n'eft point ici fans doute
» ce n'eft pas dans ce Lycée , fait pour
» attefter les richeffes de la nature , que
» j'oferai douter de fon inépuifable fé-
"
condité. Mais peut-être ne lui eft - il
» pas donné de produire deux fois cet
» aflemblage de tous les dons de l'efprit ,
» & , ce qui n'est pas moins rare , l'acti-
» vité néceffaire pour les mettre tous en
» valeur . Peut être auffi doit - elle être
unique en tout genre , cette fingulière
» deſtinée , qui , prolongeant au - delà des
» bornes ordinaires des jours fi laborieux
» & fi remplis , a mené ce Grand Homme

"
fur les débris de quatre générations en-
» fevelies , jufqu'à ce Trône élevé par
l'Opinion toute puiflante , d'où il exerce.
fur tous les Peuples policés la Dicta-
» ture du Génie? Il ne lui manque que
» d'entendre vos acclamations. Quel mo
» ment , Meffieurs , fi nous pouvions le
» voir , à la fin de fa carrière , jouir à la
" fois de fa gloire & de fa Patrie ! s'il
» pouvoit , fur ce Théâtre qu'il a tant de
fois embelli de fes chef d'oeuvres , s'a-
» vancer courbé fous l'amas de fes couJUILLET.
1776. 187
ronnes ; répondre par des larmes de
joie aux cris de la France affemblée
& plus heureux que Sophocle , furvivre
encore à fon triomphe ! »
M. Marmontel , Chancelier de l'Académie
Françoife , a répondu au Difcours
de M. de la Harpe. Ses éloges de M. le
Duc de Saint- Aignan & de M. Colardeau
, font honneur à cet Académicien .
»
""
" L'heureufe deftinée du Duc de Saint-
Aignan voulut encore que fon enfance
répondît à celle du Duc de Bourgogne.
>> Souvent admis à fes études ( bonheur
» que tous les Rois du monde auroient
fouhaité à leurs enfans ) , il alloit pren-
» dre avec lui les leçons de ce Génie
» bienfaifant , que vous avez , Monfieur ,
» dignement célébré , de ce Génie à qui
» le Ciel avoit fiéminemment accordé le
» don de rendre la vérité intéreffante , la
fageffe aimable , & la vertu facile.
ود
» Eft ce dans cette fource que le Duc
» de Saint Aignan avoit puifé . fes lumiè
res & fes principes ? Eft ce de l'ame
» de Fénelon qu'avoit découlé dans fon
» ame cette piété tendre , cette égalité
» douce , cette aimable férénité , cette
modeftie indulgente qui compofoient
fon caractère ? Etoit ce à . Fénelon que
190 MERCURE DE FRANCE .
» d'être affis parmi vous ; qui tournoit
» fes regards mourans vers cette place
» qui l'attendoit , & dont vous l'aviez
20
jugé digne ; que cet infortuné jeune.
» Homme vienne expirer , en vous ten-
» dant les bras , fur le feuil de ce Sanc-
» tuaire , fans que l'impitoyable mort
» lui permette d'y pénétrer , c'eft un
» malheur d'autant plus cruel qu'il étoit
» encore fans exemple ».
M. de la Harpe a lû dans cette même,
féance , une Imitation en vers du fepriè
me Livre de la Pharfale de Lucain , qu'il
a beaucoup abrégé , & qu'il a beaucoup
embelli. Le mérite de cette traduction a
été vivement fenti , & applaudi avec
transport.
M. d'Alembert , Secrétaire perpétuel
de l'Academie , a fini la féance par la lecture
de l'Eloge de M. de Sacy , Traduce
teur des Lettres de Pline . On a entendu
avec le plus grand atendriffement la
peinture qu'il a faite de la douleur &
de l'abandon de cet Académicien , à
la mort de la Marquife Lambert , fon
amie , dont l'union refpectable lui étoit
devenue délicieufe & néceffaire par le
même rapport des vertus , des goûts &
des fentimens. On a été d'autant plus
JUILLE T. 1776. 191
touché de ce tableau intéreſſant , qu'il
étoit facile de voir que la fenfibilité du
Panégyrifte venoit d'en faifir les circonf
tances , & exprimer fa douleur par celle
de l'Académicien qu'il célébroit.
SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE
continue de donner alternativement des
repréſentations d'Alcefte , Tragédie -Opéra
en trois actes , & de l'Union de l'Amour
& des Arts , Ballet héroïque en trois
entrées,
COMEDIE FRANÇOISE.
IL y a eu de nouveau à la Comédie
Françoife plufieut débuts .
M. DORIVAL a débuté , le famedi
8 Juin , par le rôle de Polieude ; il a joué
le lendemain le Myfanthrope, le Procureur
192 MERCURE DE FRANCE .
arbitre ; & les jours fuivans , plufieur's
rôles dans la Tragédie & dans le haut
comique. Cet Acteur a beaucoup d'acquit
du Théâtre ; il joue avec feu & avec intelligence.
M. VALVILLE a débuté , le 17 de Juin ;
par
le rôle de Commandeur dans le Père
de Famille. On a trouvé de la facilité
dans fon organe , beaucoup de naturel
dans fon jeu , & un grand ufage du
Théâtre . Il falloit fans doute des talens
marqués pour mériter , dans un rôle dont
le perfonnage eft fi odieux , tous les
applaudiffemens avec lefquels le Public
l'a accueilli. Il a continué fes débuts ,
avec un égal fuccès , dans les rôles
d'Orgon du Tartuffe , de Forlis dans les
Dehors Trompeurs , du Grondeur , &c. Il
les a rendus tous avec la plus grande
vérité. Il paroît également fait pour jouer
les rôles à manteau , les Financiers & les
Payfans . On efpère que la Scène Françoiſe
fe fera un jour honneur des talens de cet
Acteur.
COMÉDIE
JUILLE T. 1776. 193
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont donné
le Mercredi 12 Juin , la première repréfentation
des Mariages Samnites , Drame
lyrique en trois actes , en vers , paroles
de M. de Rozoi , mufique de M. Gretry.
La feconde repréſentation a été différée
jufqu'au Samedi 29 , à caufe de l'in -
difpofition du principal Acteur , dont le
rôle a été changé.
Parmenon & Agathis , deux jeunes
Samnites unis par la plus tendre amitié ,
fe félicitent de pouvoir aller venger leur
patrie , de fignaler leur courage contre
les Romains , & de mériter enfin , par
quelques actions éclatantes , de choisir
la Beauté qui les a charmés ; mais ils
craignent en même temps d'être rivaux ,
& d'aimer l'un & l'autre , l'objet que
l'amour leur repréfente comme le plus
digne de faire leur bonheur. La loi
défend de fe communiquer leur fecret ;
loi facrée qu'ils n'ofent enfreindre.
Ils peuvent feulement découvrir leurs
fentimens aux auteurs de leurs jours.
Agathis a du moins la douceur de déclarer
à Eumene fon père , les feux de fon
1. Vol.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
coeur, & de l'entendre les applaudir. La
belle Céphalide rend pareillement Euphémie
la confidente de fes amcurs
mais Parmenon , privé de fes parens aiafi
qu'' Eliane , n'ont point cette confolation
. Cependant ils célèbrent , fans le
nommer , l'objet de leur inclination.
Les Filles Samnites , toutes ambitieufes
de plaire , s'aflemblent ; les Guerriers
font fecrétement leur choix , & le feu
de leur courage s'animant par celui de
leur paffion , ils volent au combat. Les
Samnites adreffent leur prière à l'Amour .
Céphalide , Amante foumife , attend pai
fiblement que la gloire lui ramène fon
Amant. Eliane , plus impatiente & plus
fière , s'indigne au contraire d'une loi
trop févère , qui lui impofe le filence &
l'obéiflance. Elle fait éclater fon dépit ;
'elle condamne la tyrannie exercée contre
fon fexe , & elle prétend aux mêmes
avantages que les braves défenfeurs de
la patrie. Tant d'audace la fait condamner
par fes Compagnes ; on la prive de
l'honneur de mériter un choix , & d'être
préfente à l'affemblée des Filles Samnites ,
lorfque les Guerriers reviendront vainqueurs.
Elle projette dès lors de réparer
fa gloire par quelque action brillante. La
tendre Céphalide pleure fon amie ,
&
JUILLE T. 1776. 195
n'efpère plus de bonheur , fi elle ne
peut voir fon amie heureufe. Eumene
qui , malgré fon grand âge , a voulu
fuivre fon fils au combat , a été renverfé ;
& près de périr, il eft enlevé par Agathis
& entraîné loin du danger. Il déplore
alors le deftin de fon fils , qui a préféré
à la gloire de fe fignaler contre l'ennemi ,
le devoir de fauver les jours d'un vieil
lard. Agathis fent toute la grandeur de
fon facrifice ; mais la tendreffe filiale le
confole même de fon amour.. Cependant
un parti des Samnites , repouflés par les
Romains , eft en fuite ; Agathis les voit ,
les rallie & les ramène au combat , laiffant
fon père aux fains d'Euphémie . Eu
mene fait des voeux pour fon fils . Enfin
les Samnites reviennent triomphans , On
proclame les vainqueurs qui fe font le
plus diftingués . Un des guerriers s'eft
élancé devant le fer qui alloit frapper le
Général des Samnites ; il l'a fauvé , en
oppofant fon corps au fer ennemi ; ce
guerrier eft inconnu . Un autre , pour fe
venger de l'offenfe d'un Samnite l'a
défié d'enlever le drapeau du Général
Romain. Il a fauvé lui même le Samnite
qui l'avoit infulté , le voyant fous leglaive ;
il a en même temps remporté l'étendart :
ce guerrier eft Parmenon. Un troisième ,
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
qui attiroit tous les regards par fes exploits
, a tout - à- coup abandonné les intérêts
de la patrie ; oui , répond Eumene ,
s'il a quitté le champ de bataille & la
gloire , c'est pour conferver les jours d'un
père malheureux qui alloit périr; mais mon
fils a réparé fa faute , fi c'en eft une d'être
fenfible ; il a rendu le courage à des
foldats effrayés , il les a ramenés en
préſence des Romait.s , & il a décidé la
victoire par fon commandement & pat
fa valeur on proclame Agathis . Ces
deux amis ont l'un & l'autre le droit de
choifir la Beauté qui les a charmés ; mais ils
craignent d'être rivaux ; & fi leur choix
eft le même , l'Amour doit faire leur malheur.
On leur permet alors de fortir de
l'enceinte , & de fe faire en particulier
la confidence de leurs feux. Ce moment
fatal caufe la plus grande inquiétude &
le plus vif intérêt. Les deux amis appréhendent
de nommer chacun l'objet qu'il
aime . Le nom d'Eliane échappe à Parmenon
; fon ami lui dit avec tranfport ,
ce n'eft donc point Céphalide qui fait
l'objet de tes voeux. Ils ne peuvent contenir
leur joie : ils déclarent leur choix ,
& les Chefs le confirment . Mais Eliane
eft abfente : on ignore fa deftinée. Céphalide
ne veut pas confentir d'être unie à
JUILLE T. 1776. 197
fon Amant , fi fon amie n'eft pas heureuſe
comme elle. Les deux amis partagent
le même fentiment. Alors Eliane
paroît en guerrier , & l'on reconnoît à
fon armure le Héros qui a fauvé le Général
de l'armée. Ce trait de courage
efface fa faute ; la Patrie comble ces
Amans de gloire , & l'amour & l'amitié
font leur bonheur. Agathis & Parmenon,
& tout le choeur avec eux , chantent :
Objet facré de notre hommage ,
Sexe trop
cher règnez fur nous :
Nos arts , nos loix font votre ouvrage ,
Talens , vertus , tout naît par vous.
Du monde entier formez la chaîne ;
C'eft commander que vous fervir ;
Quand on a la beauté pour reine ,
Tout eft devoir , tout eſt plaifir,
donner
Ce fimple expolé fuffic pour
l'idée d'un fpectacle intéreffant & varié.
La gloire & l'amour animent les fentimens
des Samnites ; ce qu'ils difent &
ce qu'il, font , font des leçons de générofité
& de vertu . On defireroit une action
dont l'intérêt fût moins divifé ; cependant
l'unité , fi effentielle dans une
Pièce de Théâtre déclamée , eft peut-
1 iij
198 MERCURE DE FRANCE.
être moins favorable à la mufique qu'une
action variée , qui préfente différens tableaux
, avec beaucoup de mouvement
& d'oppofitions. Le fujet eft imité d'un
conte de M. de Marmontel ; mais le
Poëte a inventé le caractère d'Eliane ,
dont le noble orgueil , la fierté , le cou
rage contraftent heureufement avec les
moeurs douces & tendres de Céphalide .
La fcène du père fauvé par fon fils , celle
des Samnites ramenés au combat , celle
de la proclamation des vainqueurs qui
ont le plus mérité de la patrie , l'incerti
tude du fort d'Agathis , le combat de
générosité des deux amis , la confidence
qu'ils craignent tant de fe faire du fecret
de leur coeur , le retour d'Eliane en guetrière
, toutes ces fituations font trèsintéreffantes
; ajoutez à cela une mufique
qui anime tout , qui embellit tout , qui
prend toutes les formes de la paffion ,
du fentiment , des caractères , qui a toujours
l'expreffion propre , qui'eft toujours
pittorefque , éloquente & fenfible ; dont
les chants font fi variés , fi neufs , fi bril
lans , fi intéreflans , & ce fpectacle pa
toîtra digne de fon fuccès. M. Grétry
n'a jamais porté fi haut l'art de la com
pofition muficate que dans cette nouvelle
JUILLE T. 1776. 199
Pièce , qui attefte la richeffe inépuifable
de fon génie . Nous nous contenterons
de citer l'air à la fois tendre & martial
chanté par Agathis , Quand mon
caur vole à la victoire , & c. Le quatuor
où les à partéfont fi heureuſement ména.
gés & les chants fi délicieux , entre
Agathis & fon père , entre Céphalide &
fa mère ; le choeur des Guerriers qui
vont au combat , la marche militaire ,
celle des filles Samnites , dont le chant
eft fi naïf, fi délicat. Le récitatif obligé
& l'air d'Eliane , mufique de la plus
grande énergie & de l'effet le plus impofant
; le duo enchanteur entre Eliane &
Céphalide , le chant paffionné entre
Eliane & le choeur des filles Samnites ,
le magnifique duo des deux amis , les
beaux airs de Céphalide , les couplets
des filles Samnites & ceux de la fin.
Les principaux rôles de cette Pièce ont
été parfaitement joués & chantés par M.
Julien , dont on connoît le goût & le
talent ; par M. Michu , bon acteur
& agréable chanteur ; par M. Narbonne ,
excellent muficien ; par M. Meunier ,
plein de feu & d'intelligence . Madame
Trial intéreffe infiniment par la beauté
de fon organe , par la délicateffe de fon
1 1v
200 MERCURE DE FRANCE .
goût , par la jufte & brillante expreffion
de fon chant ; Mademoiſelle Colombe
étonne , enchante par la nobleffe de fon
jeu , par l'étendue de fa voix , par le
grand caractère de fon chant . Tant d'avantages
réunis font les plus fûrs garants d'un
plaifir durable pour les Amateurs qui font
fenfibles & fans prévention.
ART S.
GRAVURES.
1.
Collection de Deffins Italiens , Flamands ,
Hollandois & François , ainfi que de
plufieurs Tableaux , Eftampes , Volu
mes d'antiquité, &c.
CETTE collection , dont la vente eſt
annoncée pour le 8 du préfent mois de
Juillet , eft particulièrement riche en
deffins Flamands & Hollandois . Les deffins
de Berghem , Oftade , Rembrant ,
Ruyfdaal , Potter , K. du Jardin , Van
JUILLE T. 11777766.. 201
Velde , Van- Huyfum , Moucheron , Layreffe
, &c. y font en grand nombre.
Plufieurs de ces deffins font très - capitaux
& préférables , peut être , à plufieurs tableaux
de ces mêmes Maîtres , par leur
rareté , leur confervation , & la touche
tout à fait fpirituelle avec laquelle ils
font exécutés . L'Amateur Hollandois
M. Neyman , qui a formé cette collection
, en a fait drefler le catalogue par
F. Bafan , Graveur & Marchand d'eftampes
, demeurant à Paris , rue & Hôtel
Serpente. On le diftribue chez lui , &
chez Prault , Imprimeur Libraire , quai
de Gèvres ; prix 3 l . 12 f.
Ce catalogue curieux , de format
in-8°. eft orné d'un frontifpice du deffin
de M. Choffard , & enrichi de quatorze
eftampes gravées à l'eau forte , d'une
pointe fine & légère , par M. Weisbrood
& autres Artiftes , d'après les principaux
deffins de la collection,
I L
La joyeufe Bacchante , eftampe de
forme ovale, ayant 6 pouces de haut fur
4 de large , gravée par Guttinberg ,
d'après la gouache peinte par Madame
Av
202 MERCURE DE FRANCE .
le Sueur. Cette petite eftampe eft gravée ,
avec beaucoup de foin , par un jeune
homme dont le talent n'eft pas encore
connu , & qui donnera inceffamment le
pendant , dont le fujet , très agréable ,
fera exécuté avec la même attention .
Elle fe trouve chez Ifabey , Marchand
d'eftampes , rue de Gêvres ; prix 12 f.
III.
..
Les Poules aux Guinées , de 8 pouces
environ de hauteur fur 6 de largeur ,
eftampe allégorique , inventée , deffinée
& gravée avec beaucoup de talent
par F. Godefroi ; príx 24 . A Paris ,
chez l'Auteur , rue des Francs - Bourgeois
Saint Michel , vis- à- vis la rue de
Vaugirard .
Le fujet eft tiré de la fable de la Poule
aux oeufs d'or de la Fontaine :
L'avarice perd tout en voulant tout gagner.
J11
Un homme armé , tenant d'une main le
fymbole d'un gouvernement , défigné par
Trois léopards , pourfuit des Poules , qui
abandonnent le nid où elles pondorent
parmi les rofeaux , & s'envolent vers des
JUILLE T. 1776. 203
fortifications . On voit au loin le tonnerre
fillonner des nuées orageufes.
I V.
Hommage des Arts , eftampe de treize
pouces de hauteur fur neuf & demi de
largeur , deffinée par Ch . N. Cochin , de
l'Académie Royale de Peinture & Sculpture
, gravée par B. L. Prevoft , de l'Académie
Impériale & Royale de Vienne.
La compofition en eft ingénieufe , & la
gravure d'un effet pittorefque. Le médaillon
de la Reine y eft repréfenté avec
les Arts qui l'environnent & lui font
hommage . Cette eftampe fert de frontif
pice à un recueil de mufique préfenté à
Sa Majesté par le fieur Botti , de la Chapelle
du Roi . On trouve l'eftampe chez
M. Prevoft , rue St Jacques , porte Saint
Jacques ; prix 4 liv.
V.
Portrait de Clement XIV. Ganganelli ,
né en 1705 , Religieux Mineur Convenanel
en 1723 , Cardinal en 1759 , Pape
en 1769 , mort en 1774. Ce Portrait est
très - reffemblant & bien gravé , par M.
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
Bradel , d'après le tableau original apporté
de Rome : il eft de format in- 12 ,
& peut être placé au devant des Lettres
de ce Pontife . Prix 1 liv. 4 f. A Paris ,
chez l'Auteur , rue des Septvoies , au
Collège de Forter , près Ste -Geneviève .
Les perfonnes de Province recevront ce
portrait par la pofte , franc de port, fur leur
demande , en affranchiffant leur lettre &
l'argent.
V I.
Les Amans Curieux , Eftampe de 19
pouces de longueur fur 16 & demi de
largeur , gravée avec beaucoup de foin &
de talent , d'après M. Aubry , par M. Levaffeur
, pour fervir de pendant de l'Amour
Paternel . Prix 6 liv.
VII.
L'Heureufe Union , Eftampe de 17
pouces de hauteur , fur 12 de largeur :
gravée par Boffe , d'après le deffin de
Frendenberg , d'une compofition agréable
, & d'une exécution pittorefque . On
Ja trouve chez M. Moreau , Delfinateur
du Roi , cour du Palais . Prix 3 16
JUILLE T. 1776. 205
VIII.
Portrait en Médaillon de François de
la Peyronie , premier Chirurgien du Roi
Louis XV , gravé par Pruneau . A Paris ,
chez l'Auteur , porte S. Jacques , Maiſon
de Mde. Augier , Apothicaire , & aux
adreffes ordinaires. Prix 1 liv. 4 f.
I X.
I
Les Citrons de Javotte , Eftampe de
14 pouces de hauteur & 16 de largeur ,
gravée d'une manière large , & d'un bon
effer , d'après le tableau de M. Jeaurat ,
par M. Levalleur. Prix 2 liv.
MUSIQUE.
I.
SIX DUO pour un alto & un violon ,
compofés par M. Pror , Euvre I Prix
7 liv . 4 f. A Paris , chez M. de la Che
yardière Éditeur , rue du Roule , à la
206 MERCURE DE FRANCE,
Croix-d'or. A Lyon chez M. Caftaud ;
& en Province , chez tous les Marchands
de Muſique.
I I.
L'Amant malheureux ; Ariette à quatre
parties obligées : deux violons , alto
& baffo, par M. Prot , dédié à Mile
F. L. liv. 16 f. A Paris , chez l'Auteur ,
rue Cadet , Fauxbourg Montmartre , la
feconde porte-cochère à droite. Et chez
Mlle Girard , rue du Roule , à la Nouveauté.
1 I I.
Premier Concerto à flûte traversière ,
premier & fecond violon , alto & baſſe ,
arrangé fur des morceaux connus ; dédié
aux Amateurs ; par M. Amé , Maître de
flûte. Prix 3 liv 33 . 12 f. A Paris , chez Bignon
, place du vieux - Louvre , & aux
adreffes de Mufique.
I V.
SOUSCRIPTION .
Sida Mufique d'abord confacrée à ajouJUILLET.
1776. 207
fer de la grandeur & de la folennité aux
cérémonies tant religieufes que profanes ,
eſt enſuite entrée dans les fyftêmes d'éducation
, il faut convenir que c'eſt à
certe double fin qu'elle doit fes progrès.
Les différens caractères donnés à cet
Art agréable , fait pour maîtrifer l'ame
en charmant fes fens , ont été variés fuivant
les circonstances , ou réglés par l'ufage
auquel il étoit deftiné. De- là la
multitude d'Euvres publiés par des Maîtres
célèbres & accueillis avec empreffement.
Sans fe mettre au même rang , mais
non moins jaloux de fe rendre utile , le
fieur Benaut , Maître de Clavecin , déja
connu par des Ouvrages propres à l'Orgue
, an Clavecin & au Forte Piano , offre
les fruits d'on travail qu'il vient d'entreprendre
d'après les demandes réitérées
qui lui ont été faites dans ces deux genres
.
Il propole deux abonnemens , l'on pour
l'Orgue , & Fautre pour le Clavecin & le
Forte-Piano.
Le premier confiftera chaque année
en douze cahiers, conformément à la divifion
fuivante.
Prois Meffes , compofées chacune de
208 MERCURE DE FRANCE.
cinq verfets pour le Kyrie ; huit pour
le Gloria ; grande Sonate ou Chalſe , avec
Tempo di Minuette ou Fanfare pour l'Of,
fertoire ; deux Verfets pour le Sanctus ,
Pièces en rondeau mineur & majeur pour
l'Élévation ; Verfet pour le premier
Agnus , & grande Pièce pour le troiſième ,
& d'un plein jeu pour le Deo Gratias.
Le prix féparé de ce cahier , fera de
3 liv . 12 f.

Trois Magnificats de huit Verfets
chacun. Prix féparé 2 liv. 8 f. chaque....
Trois Hymnes , de fix Verfets char
cune. Prix féparé , 1 liv. 16. f, chaque.
Trois Livres de Verfets , compofés
de douze Verfers ordinaires ou vingtquatre
petit Verfets . Prix féparé , 2 liv ,
8 fols chacun.
Chaque exemplaire contiendra de
plus , des Fugues & autres Pièces de Caractères
, avec un Avertiſſement pour
l'Exécuteur.
Toutes ces Pièces feront dans toutes
fortes de tons en mineur ou en majeur ,
dans le genre moderne.
Le prix de cet Abonnement eft de 30
liv . pour la Province , & de 24 liv. ρους
Paris , franc de port.
Le fecond Abonnement pour le ClaJUILLE
T. 1776. 209:
vecin & le Forte Piano , fera, composé
de douze cahiers fucceffivement par
mois.
On y trouvera quatre ouvertures avec
accompagnement d'un Violon & Violoncelle
ad libitum . Le prix féparé eft de
3 livres.
Quatre Recueils d'Ariettes choifies ent
Pièces de Clavecin , compofés de douze
Ariettes chacun , avec accompagnement
d'un Violon en jouant le premier deffus
à l'uniffon. Prix féparé 3 liv . chaque .
Quatre Recueils d'Ariettes choifies
avec accompagnement de deux Violons ,
la Baffe chiffrée ; chaque Recueil compofé
de fix Ariettes . Prix féparé , 1 liv . 16 f.
chaque.
Le prix de l'Abonnement eft de 30
liv . pour la Province , & de 24 pour Pa
ris , rendu franc de port.
Ces deux Abonnemens commenceront
au premier Octobre 1776 , pour finir à
pareille époque 1777 ; & l'Auteur fe propofe
de la continuer enfuite.
On s'adreffera au fieur Benaut , Maître.
de Clavecin , à Paris , rue Gift le- Coeur ,
la feconde porte-cochère , à gauche , en
entrant par le Quai des Auguftins : & l'on
eft prié d'affranchir le port des Lettres &
210 MERCURE DE FRANCE.
de l'argent. On pourra s'abonner en tout
temps.
V.
Six Quatuor dialogués pour deux Violons
, Alto & Violoncelle , dédiés à M.
Savalette de Lange , par M. Pailible ;
OEuvre troisième. Priv 9 liv .
V I.
Quatrième Recueil d'Ariettes d'Opéra-
Comiques , & autres jolis Airs , avec accompagnement
de guittatre : Menuets
variés , Allemandes & pièces , par M. Vidal
, Maître de Guitarre : OEuvre neuvième
. Prix 6 liv.
V I I.
Trente-neuvième Recueil d'Ariettes d'Opéra-
Comiques , & autres , arrangées pour
le piano- forte & le clavecin , par M. Pouteau
, Organiste de Saint Martin- des-
Champs , & Maître de Clavecin . Prix
1 liv. 16 fols . Ce Recueil eft le troisième
en la quatrième année de l'abonnement
par l'année 1776. Ces trois Ouvrages ,
mis aujour par M. Bouin , fe vendent à
JUILLET. 1776. 211
Paris chez l'Éditeur, Marchand de Mufique
& de Cordes d'inftrumens , rue Saint-
Honoré , près S. Roch , au Gagne -petit.
VIII.
Le Danger des Soupçons , duo italien.
( paroles françoifes ) , avec accompagnement
de deux violons , alto & balle ; à
Paris , au Bureau du Journal de Mufique ,
fue Montmartre , 'vis - à - vis celle des vieux-
Auguftins . Prix 24 f.
Ce Duo , dont on ignore l'Auteur , a
été communiqué aux Auteurs du Journal
de Mufique , par un Amateur auffi dife
tingué par fa naiffance que par fon goût
pour les Arts. Il paroît être du même
ftyle que le duo italien des Sermens de
l'Hymen , qui parut il y a deux ans à la
même adreffe .
I X.
Le Choix Raifonnable , Romance de
M. d'Arnaud , mife en Mufique , avec
accompagnement de deux violons &
baffe , par M. Greffet , Maître de Chant ;
à Paris , à la même adreffe ci - deflus.
Prix 24 f 67
212 MERCURE DE FRANCE.
Cette Jolie Romance eft tirée du Res
cueil des Odes Anacréontiques de M.
d'Arnaud. La mufique eft agréable &
legère , & a été fort applaudie dans les
Concerts particuliers.
X.
Ouverture des deux Avares , arrangéé
pour le clavecin ou le forte- piano , avec
accompagnement d'un violon & violoncelle
, ad libitum , par M. le Baron P. * *.
Prix 2 liv. 8 f. A Paris , chez le feur Benaut
, Maître de Clavecin , rue Gît- le-
Coeur , & aux adreffes ordinaires .
X I.
Dixième Recueil d'Ariettes choifies ,
arrangées pour le clavecin ou le fortepiano
, avec accompagnement de deux
violons & la baffe chiffrée , dédié à Mademoiſelle
Langlé de Schoebeque , par
M Benaut . Prix 1 liv. 16 f.: aux mêmes
adreffes .
I
X II.
Pièces d'Orgues. Meffe & Noëls avec
variations , flamands , françois , italiens ,
JUILLET . 1776. 215
en re mineur: dédiées à Madame de Montmorency
Laval , Abbeſſe. de l'Abbaye
royale de Montmartre , composées &
arrangées par M. Benaut. Prix 3 1. 12f.
aux mêmes adreffes .
1
XIII.
Romance nouvelle : la Fidélité de Lucrèce.
Prix 18 fols , chez Mile Girard
Marchande de mufique , rue du Roule ,
à la Nouveauté.
>
ARCHITECTURE.
PORTE DE VILLE , Compoſée dans le
goût Romain , enrichie d'attributs militaires
, avec deux Fontaines publiques de
chaque côté , dans une portion de cercle ,
faifant décoration à ladite porte dans fon
arrière corps.
L'original eft deffiné à la plume par tou
tes lignes verticales & circulaires , fuivant
le cas , fans être croifées : ce qui rend les
objets plus doux , plus naturels , & moins
durs à l'oeil ; exécutée fur cuivre par l'Au
214 MERCURE DE FRANCE.
teur , dans le même gente que l'original
La feuille a 14 fur 16 pouces & demi ,
y compris la Dédicace : & chaque exem
plaire fe vend 3. liv. , chez le feur Baus
dry , Ingénieur pour la levée des plans ,
rue des Nonaindières , près celle de la
Mortellerie.
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
LE
1.
Induſtrie.
LB fieur Doucet eft parvenu a trouver
un remède à tous les inconvéniens qu'entraîne
l'ufage des batteries de Cuiline
de cuivre ou de fer battu , en imaginant,
pour le même ufage , un métal fain &
peu difpendieux , avec lequel on n'aura
à craindre ni rouille , ni verd de gris , i
aucun effet préjudiciable à la fanté ou au
goût . Sans avoir fubi aucune préparation
dangereufe , les uftenfiles de ce métal
factice font plus blancs en dedans qu'en
dehors. Ils n'ont jamais befoin d'être
JUILLET. 1776. 215
éramés . Il ne faut , pour les tenir propres,
que les écurer fouvent en dedans & en
dehors , avec du vinaigre & du fable fin.
Plus on les nécoyera , plus ils feront anis
& brillans. Une cafferolle de ce métal
doit durer douze ou quinze ans , en fervant
journellement ; pourvu qu'on ne la
laiffe pas trop long-temps fur le feu fans
y jeter quelque liquide , & qu'on ne s'en
ferve pas pour faire des fritures , tant à
l'huile qu'au beurre ; car dans le premier
cas elle cafferoit , & dans le fecond elle
entreroit en fufion.
I I.
Le fieur Rivey , de Lyon , a inventé
un nouveau métier à tricoter , au moyen
duquel il exécute des étoffes à deffin & à
Aeurs nuées pour habits ou autres ufages.
Ce métier a eu l'approbation des Académies
des Sciences de Paris & de Lyon.
Le feur Rivey a même eu l'honneur de
travailler devant Leurs Majeftés & la Famille
Royale ; & les Princes , pour lui
marquer leur fatisfaction de cette invention
nouvelle , ont fait choix fur les
échantillons qu'il leur a préfentés , de
quelques étoffes pour le faire des habits.
216 MERCURE DE FRANCE.
III.
Le feur Nicolas Duboy , Marchand
& Géomettre à Saint - Quentin , en Picardie
, a trouvé une méthode générale
pour divifer ou partager un quadrilatére
où figure de quatre côtés inégaux : favoir ,
en deux , trois ou quatre parties égales
, &c. ou telle fuperficie que l'on voudra
prendre dans ledit quadrilatère , par
des lignes droites en longueur ou en largeur
, & dont les côtés oppofés foient
porportionnels auxdites fuperficies que
l'on voudra prendre ; le tout démontré
par les Élemens d'Euclide ; & aucun
Auteur , que l'on fache , n'a pas encore
jufqu'à préfent traité cette partie de Géométrie.
I V.
On débite à Paris , rue Saint- Honoré ,
vis-à- vis l'Oratoire , à la Roſe , un Fumoir
ou Soufflet méchanique , à l'ufage
des Cultivateurs , propre à étouffer dans
les trous les familles entières de rats ,
mulots , taupes , fouris , loirs , & généralement
tous les animaux ennemis de
la culture , ainfi que les chenilles aux
arbres ,
JUILLE T. 1776. 217
arbres , fans danger pour les fleurs ni les
fruits. Ce foufflet eft foumis à l'examen
du public par l'expérience journalière ;
on offre même aux acheteurs incrédules
d'en faire l'expérience devant eux fur un
animal vivant.
V.*
Le fieur Foerster , Teinturier de Breflau
, en Siléfie , a trouvé le fecret d'un
rouge de Turquie , compofé avec des
ingrédiens fournis par le fol du Pays . Les
Commiffaires nommés pour en faire
l'épreuve , en ont attefté la bonté , la
beauté & la folidité ; il est même plus
fin , plus brillant & plus agréable à l'oeil ,
que le vrai rouge de Turquie.
ANECDOTES.
L.
LA liberté Angloife a paru dans toute
fa icence dans la repréfentation du
Négre devenu Blanc , Opéra- Comique ,
joué à Londres au mois de Février
K
218 MERCURE DE FRANCE
deinter fur le Théâtre de Drury-
Lane. Certe Pièce
qui , après avoir
s
¿
un
bien reçue aux deux premières repréſentations
, avoit été affez mal accueillie à
la troifième ; les Acteurs furent fiffles &
affaillis de toutes parts de pommes &
d'oranges. Au milieu du tumulte
Anglais brifa les luftres à coups de bâton ,
fauta fur le théâtre & déchira les décorations
: quelqu'un du parterre jeta fa
groffe canne à celui qui caufoit tout le
défordre fur le théâtre , & le bleffa à la
mâchoire & à l'épaule ; le bleffé furieux
ramalle la canne , la jette au milieu du
parterre , & frappe cinq ou , fix têtes . Dans
le moment plus de cinquante perfonnes ,
s'élancent fur le théâtre , & fe battent à
coups de poing; il ne refta ni luftres , ni .
bougies , ni décorations : tous les ornemens
de la falle furent détruits. M. Gar
rick , défefpéré de ce tintamarre , paruc
& harangua le Public. Il l'affura que ,
puifque la pièce lui déplaifoit , elle ne
feroit plus jouée davantage . La difpure
s'appaifa , & les auteurs du défordre pafsè
rent la nuit à la taverne. Le lendemain
ils allèrenr offrir deux cents guinées de
dédommagement à M. Garrick pour les..
luftres & les décorations ; il les refufa..
JUILLET. 1776. 29
& les pria d'être plus honnêtes à l'avenir.
1 I.
Fait fingulier.
Un particulier d'une grande Ville d'Allemagne
vient de faire un teftament
fingulier. Entre autres effets qu'il laille
à fa famille , il y a une collection de plus
de mille tabatières de toute eſpèce & de »
différens métaux ; il a affigné une certaine
fomme pour entretenir & augmenter
cette bifarre collection , qui ne pourra
jamais être divifée ni aliénée . Enfin , il
a légué en faveur d'un gros chien , dont
il vante la fidélité , la fomme de cinquante
écus à celui qui en aura le plus
grand foin.
I I I.
Le Philofophe Ariftippe demandant
grace pour un de fes Amis , fe jetta
pour l'obtenir , aux pieds de Denys le
Tyran ; quelqu'un l'ayant reptis de cette
baffefle : ce n'eft pas ma faute , réponditil
, mais bien plutôt celle de Denys , qui
n'a les oreilles qu'aux pieds.
Kij
220 MERCURE DE FRANCE.
I V.
Congrève , fameux Poëte comique
Anglois , avoit la manie de rabaiffer
beaucoup la profeffion d'Ecrivain , à laquelle
il devoit fa réputation & fa fortune
; & parloit de fes Ouvrages comme
de bagatelles qui étoient au deffous de
lui. M. de Voltaire l'étant allé voir lors
de fon Voyage en Angleterre , Congréve
lui fit entendre dans leur première converfation
, qu'il ne devoit le regarder
que fur le pied d'un Gentilhomme qui
menoit une vie aifée & fimple . M. de
Voltaire lui répondit , que s'il eût été
affez malheureux de n'être qu'un Gentilhomme
, il ne feroit jamais venu le
voir,
JUILLE T. 1776.221

AVIS.
I.
Maifon d'Education pour les jeunes
Demoifelles.
CETTE M ETTE maiſon fpacieufe , & accompagnée d'un
jardin en bon air , eft fituée à Paris , rue de Vaugirard
, au- deflus de la rue neuve de Notre- Dame
des Champs , Fauxbourg Saint Germain Mademoiſelle
Ecambourt , qui eft à la tête de cette
Maifon, emploie les moyens d'inftruction les plus
capables de former le coeur & l'efprit de les élèves.
Cette Demoiselle diftribue chez elle un précis
imprimé de fon cours d'éducation , que les parens
qui voudront procurer à leurs enfans une éduca
tion fage & fructueufe , feront bien de confulter.
I I.
Manufacture de papiers peints pour ameublemens
, rue de Montreuil , Fauxbourg
& près de l'Abbaye Saint Antoine , à
Paris.
Le fieur Reveillon , Entrepreneur de cette
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
Manufacture , a l'honneur de prévenir le Public
que defirant donner à cette entrepriſe toute l'extenfion
& la perfection dont elle eft fufceptible ,
il a pris le parti de quitter totalement la maison
de commerce qu'il occupoit ci - devant rue de
l'Arbre Sec , où il faifoit le débit de fes papiers ,
pour fixer la demeure à ladite Manufacture , dont
le fuccès , toujours conftant , provoque de plus
en plus fon émulation , & dans laquelle il fabrique
& vend , tant en gros qu'en détail , toutes
fortes de papiers pour tapifleries , comme papiers
veloutés ou drapés , peints & veloutés , nués ,
peints , imprimés & dominotés , imitant les velours
, damas , petits points , moëres , fatins ,
lampaffes , perfes , indiennes , papiers de Chine ,
& généralement toutes les étoffes françoiles, &
étrangeres à l'ulage des ameublemens .
Il réunit dans cet établiſſement une collection
fi nombreuſe de deffins & de gravures , qu'il y
a peu d'étoffes qu'on ne puille très - bien y af-
-fortir.
Il exécute ces mêmes deffins fur toile ou fur
toutes autres étoffes , dont on peut faire des meubles
& rideaux .
Pour la commodité des perfonnes qui ne vou-
' droient pas le tranfporter dans un quartier aufli
séloigné , il vient d'établir fon magaſin rue du
Carouzel , en face de la porte des Tuileries , près
la rue de l'Echelle , chez le fieur de la fofle , pri
vilégié du Roi , où l'on trouvera tous les papiers
marqués de fon timbre , dont les prix établis avec
toute modération , feront fixés par un tarif égal
à celui de la manufacture.
JUILLET. 1776. +283
Il y aura toujours à ce magafin quelqu'un ca-
-pable de recevoir des commiflions pour l'adortiment
des étoffes ou échantillons , & de rendre
compte des mefures & qualités que chaque piéce
de tenture pourra contenir; en unɑnot, le Public y
ajouita du double avantage de pouvoir acherer fans
marchander , & d'être certain de ne pouvoir être
trompé par des contrefactious imparfaites.
Ce commerce devenant chaquejour plus connu
dans les Provinces du Royaume & chez l'Etranger
, les Négocians qui defireront tenir cet article ,
pourront s'adrefler directement au fieur Reveillon
, qui leur feia parvenir , s'ils le defirent , un
affortiment des échantillons de fes papiers , fur
lefquels ils trouverontle prix & le numéro indicatif
du deffin .
38
III.
Eau de Fleur d'Orange de Malte
anob. spism.moo us zavis.1
Madame Savoye , que Therefe, au coin de
la rue Sainte Anne , vient de recevoir la nouvelle
eau de fleur d'orange double de Malte , qui avoit
été annoncée dans les Mercures précédens. «On
peut lui écrites elle le charge d'en envoyer en
Province,
I V.
Ecriture.
Le fieur Ourbelin , privilégié du Roi , & aflocié
K iv
224 MERCURE DE FRANCE .
à l'Académie royale d'Ecriture , vient d'imaginer
& de compo er diverfes eftampes en forme de car-
1ouches allégoriques Ils font gravés avec foin
& en partie exécutés à la plume , richement ornés
de figures analogues , de guirlandes de fleurs , &
d'attributs qui caractérisent les différens fujets
qu'ils repréfentent & qui confiftent : *
1º . En un Tableau qui renferme en vers le
nom , le nombré , & le fujet de tous les livres de
-l'ancin & du nouveau Teftament : ce cartouche
eft décoré des attributs de la Religion .
2º. En plufieurs cartouches propres à décorer
un cabinet , à contenir les armes des Seigneurs ,
les chiffres , les époques , les naiflances & les
mariages , ainfi que les complimens en vers ou en
prole.
3º . En d'autres cartouches dédiés à MM . les
Financiers , Banquiers & Négocians du Royaume,
pour fervir de frontifpices à leurs journaux &
grands livres d'extraits . Ces cartouches font embellis
de figures relatives au commerce dans
tourés les parties du monde pove 6624
Jetty , SanÅ sodifes
Ils fe trouvent à Paris , chez l'Auteur, rue Croixdes-
Petits-Champs , vis- à-vis la rue Coquillière , maifon
de M. Tremblay ; & à côté , chez le fieur Lamarre ,
Gazetier.
JUILLET. 1776. 225

NOUVELLES POLITIQUES.
De Conftantinople , le 17 Avril 1776.
Les nouvelles de Bagdad nous promettent an
accommodement prochain avec la Perfe . Le petit
Ecuyer du Grand Seigneur eft parti depuis quelques
jours pour porter une peliffe à Spanatchi
Mustapha Pacha ,
"
On eft informé que les Rufles travaillent a avec
ardeur à la conftruction d'une forterefle entre
Kerche & Jénikalé. L'Officier qui y commande eft
parvenu à fe concilier les Tartares du voifinage
& à les maintenir dans une intelligence réciproque.
On affure auffi que la navigation va commencer
à s'établir dans ce pays , au moyen de
plufieurs frégates légeres que la Ruffie doit y
envoyer.
De Pétersbourg , le 10 Mai 1776.
5
La femaine derniere , dans la Maifon Impé-
¡ riale de l'Education des Demoiſelles , on a procédé
à la diftribution des prix & à la fortie de
celles qui compofoient la premiere, clafle , en
préfence des Directeurs & des Directrices de cette
Maifon , & d'une grande quantité de Noblefle
qui y étoit préfente. Sa Majesté Impériale, a
pourvu aux befoins de celles qui fe trouvent
privées de pere & de mere , ou dont la fortune ne
répond pas à leur naiflance. Oggoman buid
Kv
216 MERCURE DE FRANCE,
De Warfovie, le 18 Mai 1776.
Les lettres de la Pruffe Polonoife parlent d'un
campement de quarante mille Pruffiens , qui aura
lieu le 8 du mois de Juin à Graudentz , dans les
nouvelles acquifitions du Roi de Pruffe , & elles
ajoutent que Sa Majeſté Pruffienne fait conſtruire
une fortereffe fur les bords de la Viftule.
De Copenhague , le 22 Mai 1776.
En conféquence d'une réfolution du Roi , le
commerce fur les côtes de Guinée ſe fera à l'avenir
pour le compte de Sa Majelté.
De Londres , le 24 Mai 1776.
La ville de Bofton eft actuellement occupée
par quinze mille Infurgens. Ils fortifient la place
avec la plus grande célérité . La Garnifon actuelle
de cette ville a arboré , dit- on , fur la citadelle
un pavillon avec l'infcription : Appel au Ciel.
La Penfilvanie vient de fe mettre en état de
'réſiſter à toute entreprife La riviere eft défendue
par des chevaux de frife qu'on a coulés à fond
dans le canal ; ce qui a été cauſe que trois vaiffeaux
ont péri par la 'mal adrefle des Pilotes . On
a d'ailleurs fermé le port avec une grofle & forte
chaîne. Il y a auffi à la rade un vailleau de vingt
canons , une batterie flottante , montée du même
nombre de canons , & treize galeres , ayant chacune
un canon & cinquante hommes d'équipage
bien armés. Ce pays a pour la fûreté trois régi,
JUILLET. 1776. 227
mensde
homes , & environ trente à quarante
mille de milice.
1
Le grand Congrès n'attend , à ce qu'on dit ,
que l'arrivée des Commiflaires , pour favoir d'eux
à quelles conditions le Gouvernement leur fait
efpérer la paix ; & c'eft une opinion allez générale
que fi cette aflemblée ne les trouve ni honorables
, ni admiffibles , elle prononcera l'indépenpendance
entiere des Colonies
On écrit de la Nouvelle-Yorck , en date du 15
Avril , que depuis l'arrivée des troupes Provinciales
, les valdeaux de guerre n'ont plus permiffion
de faire de l'eau , ni de d'acheter aucun rafraîchiflement
& aucunes marchandises.
Une letrre des Barbades du 13 du même mois ,
annonce la plus grande calamité & la plus grande
difette dans ce pays ; on my vit depuis quelque
temps que de féves gârées , & d'un refte de bled à
moitié corrompu , dont la quantité ne fuffit pas
pour la fubfiftance de dix à douze jours.
De la Haye , le 7 Juin 1776.
A Les Etats Généraux ont rendu , dans le courant
du mois dernier , une ordonnance, qui a été enɔɔvoyéèratx
Provinces refpectives , contenant en
31fubftance, que dorénavant il ne fera permis d'em
-ployer l'or fun & le fil d'argent que Lur du fil de
stfoie , tous peine de poq florins d'amende. Leurs
25Hautes Buidances préviennent par cette , Loi le
dangereux ufage qu'on peut faire de la contrefaction
des métaux , en limitant expreflément
par ce placard, l'ulage de ceux qui font faux, aux
fils qui ne font pas de foie.
K vj
10 MERCURE DE FRANCE .
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES.
Le 2 juin , le fieur Pahin de la Blancherie, a
eu l'honneur de préfenter au Roi fon ouvrage pu
Hiftoire d'un jeune Homme , intitulé : Extrait du
Journal de mes Voyages ; & le trouve à Paris ,
chez les freres Debure , & chez Moutard , Libr.
quai des Auguftins ; à Orléans , chez la venve
Rouzeau - Montaur. Le 28 du mois dernier, il
avoit eu l'honneur de le préfenter à la Reine..
CT
Le 8 , le comte de Maitz de Goimpy , capitaine
de vailleau & de l'Académie Royale de Marine ,
a eu l'honneur de préfenter à Sa Majesté un ouvrage
intitulé : Traitéfur la conftruction des väif-
Seaux.
Le 23 juin , le fieur Ozanne , ingénieur de la
Marine , a eu l'honneur de préfenter au Roi les
plans & vues perfpectives des ports de Rouen &
de Dieppe , faifant partie du recueil des ports de-
France , qu'il déffine d'après les ordres de Sa Majesté
.
mass glable
03
Tita
NOMINATIONS.
bancu
Monfeigneur le compte d'Artois ayant nommé
à la place d'inftituteur de fes enfans l'abbé Belprades
, fon fecrétaire- interprete , vicaire- général
JUILLE T. 1776. 231
-de Die , & de l'académie royale des belles lettres
de la Rochelle ; cet Inftituteur a eu l'honneur
d'être préfenté , dans cette qualité , le zomai , à
Monfeigneur le comte & Madame la comtefle
d'Artois.
Le Roi vient d'accorder au fieur Thiroux de
Monregard, intendant -général des Poftes , un
brevet de confeiller d'état.
Le Roi , par fon ordonnance du 25 mars dernier
, ayant créé & établi une charge d'inspecteurgénéral
de fes nouvelles Ecoles royales militaires,
qui doit toujours être remple par un Officier général
, Sa Majesté en a pourvu le marquis de
Timburne , maréchal- de-camp en les armées , ci.
devant gouverneur de l'ancienne Ecole.
Le Roi vient d'accorder l'abbaye de Font-
'morigny , ordre de Citeaux , diocèle de Bourges ,
à l'abbé de Cordon , comte de Lyon & vicairegénéral
d'Embrun.
L'archevêque d'Auch & l'évêque de Dijon ont
prêté , le 10 de ce mois , pendant la méfle , ferment
de fidélité entre les mains du Roi.
Le duc de la Vanguyon , l'un des anciens
menins du Roi , & que Sa Majefté a nommé fon
sambafladeur( en Hollande , a eu l'honneur d'être
préfenté au Roi par le comte de Vergennes , miniftre
& fecrétaire d'état au département des
affaires étrangeres , & de lui faite les remerciemens.
Le 14 juin , le fieur le Noir a eu l'honneur
d'être préfemé au Roi & deJur faireles remercie,
232 MERCURE DE FRANCE .
mens pour la place de lieutenant- général de Police
de Paris , vacante par la retraite du fieur Albert.
Le fieur Dupré de Saint - Maur , maître des
requêtes honoraire & intendant de Bourges , ayant
été nominé par Sa Majeſté , à l'intendance de
Bordeaux , vacante par la nomination du fieur
de Clugny à la place de contrôleur -général des
finances , il a eu , dans cette qualité , l'honneur
d'être préfenté au Roi , le 16 , par le fieur de
Clugny , & de faire fes remerciemens à Sa Majeſté.
Le Roi a auffi nommé le fieur Feydeau de
Brou , maître des requêtes , à l'intendance de Bourges
, vacante par la nomination du fieur Dupré
de Saint- Maur à celle de Bordeaux .
Sa Majesté a nommé en même temps le fieur
Fargès , intendant du commerce , à la place d'intendant
des finances , vacante par la nomination
du fieur Amelot , à la place de fecrétaire
d'état au département de la maiſon .
Le Roi a donné fon agrément à la nomination
que Monfieur a faite de la Dame de Baudor
de Sainneville pour l'abbaye de Villers - Canivet.
L'abbaye de Vignats , vacante par cette nomination
, étant dans l'apanage de Monfieur , a été
donnée auffi par ce Prince à la Dame de Saint-
Denis de Verraine , religieufe de la même abbaye ,
& cetre nomination a été pareillement agrée par
Sa Majesté . Les deux abbayes font dans l'évêché
de Séez en Normandie.
Sa Majesté a accordé l'abbaye du Mont - Saint-
Quentin , ordre de St Benoît , diocèfe de Noyon
7
JUILLET. 1776. 233
2
à l'archevêque de Bordeaux , & celle de Bois-
Aubry , même ordre , diocele de Tours , à l'abbé
Batteux de l'académie Françoile.
Le 9 juin , l'abbé de Vogué , nommé à l'évêché
de Dijon, a été lacré dans l'églife de l'abbaye
royale de Sr Victor , par l'archevêque de Lyon ,
ayant pour aaffiftans les évêques de Mâcon & de
Saint Omer.
51
Le dimanche 23 , dom Jean - Baptifte Miroudot
de Saint Ferjeux , nommé évêque de Babylone &
conful de France à Bagdad , a été facré par l'archevêque
de Befançon affifté de l'ancien évêque
de Troyes & de l'évêque de Tricomie , à l'églife
paroiffiale de Saint Louis.
Le Roi a accordé l'évêché de Clermont à l'abbé
de Bonnal , vicaire général de Châlons fur Saône,
& l'un des vifiteurs - généraux des Carmelites .
MARIAGES.
Le 2 juin , Leurs Majeftés & la Famille royale
ont figué le contrat de mariage du comte du
Chilleau , colonel en fecond du régiment de Lorraine
, avec demoiſelle de Merle ; & celui du marquis
de Bercy , capitaine au régiment Royal-
Cravattes , avec demoiſelle de Simianc.
234 MERCURE DE FRANCE.
ت س
NAISSANCE S.
Le22 juin , le Roi & Madame Sophie de France
tintent fur les fonts de baptême de la paroifle de
"Marly, le fils du fieur de Baffèlas , écuyer , & de
demoiſelle de Villette , fa femme. Sa Majelte a
été repréſentée par le duc de Fleury , pair de
France , & premier gentilhomme de la chambre
enexercice , & Madame Sophie, par la comteffe
de Buzançois , fa dame d'honneur. L'enfant a été
nommé Louis - Philippe.
MORT S.
-René- Paul comte de Seepeaux , maréchal des
camps & armées du Roi , chef d'une brigade des
Gardes du corps -de Sa Majefté , eft mort , le 27
mai dans la 60° année de fon âge.
Un Particulier de Gemalac en Saintonge , or
févre dans la ville de Saintes , y eft mort à l'âge
de 104 ans , ayant joui pendant cette longue vie
d'une fanté toujours égale. Il s'étoit marié à 79
ans , & il laifloit de ce mariage trois cnfans , dont
"Paîné à 24 ans . L'affoibliflement de la vue eft la
feule incommodité qu'il ait éprouvée quelques
années avant la mort.
30
Marie Lafay , veuve Jenſe , eſt morte , le
mai , dans l'hôpital - général de Lyon , âgée de
JUILLET. 1776. 235

104 ans & 7 jours,, étant né le 23 mai 1672 : cette
femme ayant été abandonnée dans fon enfance
par fes pere & mere , que l'indigence avoit forcés
de s'expatrier , fut reçue en qualité de fille délaiffée
, à Phôtel - dieu , d'où elle pafla , a l'âge de 7
ans , fuivant l'ufage , dans l'hôpital de la Charité
qui a pris foin de fon éducation Après avoir été
manée deux fois & étant devenue veuve , ele y
›rentfa en 1732 , en qualité de vieille & pauvre
femme , & y eft reſtée juſqu'à ſon décès . Elle dut
l'honneur de complimenter Monfieur & Madame
le 27 feptembre de l'année derniere , lorfque des
auguftes époux , dans leur paffage à Lyon , bonorerent
l'hôpital de la Charité de leur préfence ;
cette femme a confervé la mémoire & le juge-
~ment , ainfi que l'ufage de fes lens , juſqu'à lą
mort.
Louis-Jacques-Armand de Guignon , comte de
Villennes , meftre- de- camp de cavalerie , chevalierde
l'ordre royale & militaire de Saint Louis ,
eft mort à Paris , le 29 mai , âgé d'environ :58
ans.
François Matiele Maître de la Garlaye , comte
de Lyon , évêque de Clermont , abbé commendataire
des abbayes royales de Chéery , ordre de
Citeaux , diocele de Reims , & de Moreilles ,
même ordre , dioceſe de la Rochelle , eſt mort en
fon palais épiſcopal à Clermont , les juin , âgé
de 75 ans.
Nicolas Emond Hurault de Gondrecourt
colonel d'infanterie , chevalier de l'ordre royal
& militaire de Saint Louis , commillaire de la
236 MERCURE DE FRANCE.
Noblefle de la Guadeloupe , eft mort à Paris , le
27 juin , âgé de 48 ans .
>
Anne- Jofeph de la Queuille , veuve de Jacques-
Philippe Sébastien le Prêtre , comte de Vauban
lieutenant général des armées du Roi , eft morte
le 19 avril , dans fon château de Vauban , dans
le Mâconnois . Elle étoit âgée de 63 ans.
Augufte Louis - Jofeph de Calonne - Courtebonne
, premier lieutenant- de- Roi de la province
d'Artois , capitaine de cavalerie au régiment d'Orléans
, eft mort à Paris le 12 avril dernier.
Innocente - Aglaé Dupleflis- Richelieu · d'Aiguillon
, époufe de Jofeph - Dominique de Guignes
Moreton , marquis de Chabrillant , colonel
commandant du régiment de Conti , infanterie
, premier écuyer de Madame la comteſſe
d'Artois , eft morte à Aiguillon , le 11 juin , dans
la 29° année de fon âge.
Charles - Barthelemy vicomte de Bar , enfeigne
des vaifleaux du Roi , eft mort à la Guadeloupe ,
dans la 23 ° année .
·
Philippe Hugues Guilles de Crecy , ancien
vicaire- général du Mans , abbé commendataire
de l'abbaye de Fenieres , ordre de Saint Benoît ,
congrégation de Saint Maur , diocefe de Clermont
, eft mort à Paris le 1 juin , dans la 78 * année
de fon âge.
Paul de Rebeyre , évêque de Saint Flour , abbé
commendataire de l'abbaye royale de Saint-Andréle
Bas- les - Vienne en Dauphiné , eft mort en fon
palais épifcopal , à Saint Flour en Auvergne , le
10 du même mois , dans fa 85° année,
JUILLET. 1776. 237
LOTERIE S.
Letirage de la loterie de l'Ecole royale militaire
s'eft . fait les Juin. Les numéros fortis de
la roue de fortune font 85, 54 , 78 , 87, 57. Le
prochain tirage le fera les Juillet .
Le cent quatre-vingt- fixième tirage de la Loterie
de l'Hôtel - de- Ville s'eft fait , le 25 du mois
de juin , en la manière accoutumée . Le lot de
cinquante mille liv . eft échu au Nº . 66284. Celui
de vingt mille livres au N° . 62051 , & les deux
de dix mille liv. aux numéros 60667 & 76560,
P
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en profe , pages
Ariane à Théfée ,
Le chien & le chat ,
Leréveil de l'homme bienfaisant ,
Moralité ,
Epître à Mlle de G.
Sonnet imité de Pérrarque ,
Féradir ,
Ode à Glicere ,
Vers à Mde de Vaſtre,
ibid.
10
14
17
18
24
25
40
41
238 MERCURE DE FRANCE ,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
Marche des filles Samnites ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Fables & contes
Lebouquet royal ,
Zémire mourante à fa fille,
42
ibid.
45
49
ibid.
སློག་ གཟ d ce
Lettres critiques & duflertation fur le prêt du
commerce ,
Anecdotes du regne de Louis XVI ,
Contes des Fées , Nouvelles ,
Entretiens de fériclès & de Sally
Lettres de Mdela Comtelle de la Riviere ,
Hift. de la vie de N. §. Jéfus- Chriſt ,
Difcours prononcé à l'ouverture du cours de
matiere médicale ,
Avis au Peuple ,
Hift . des révolutions de Corle ,
Recueil de deux Mém . concernant le mariage
des Proteftans de France ,
Les fiecles chrétiens ,
Systême nouveau fur l'origine des fiefs ,
62
63
66
70 .
7:3
77
78
83.
88
92
94
96 .
97
9>
100
Réponse à la brochure intitulée l'ordre profond
& l'ordremince,
Mémoire fur le cours des eaux
Florello ,
Efprit de Saurin ,
Le Mentor moderne ,
Grammaire latine ,
Tablettes hiftoriques , &c .
1. K. L. eflai dramatique ,
Cathéchifme de l'homme focial ,
Jezennemours ,
116 .
110.
112
7238
116 )
122
JUILLE T. 1776. 139 :
Selectæ Fabulæ ex libris metamorphofcon Ovi
dii Nafonii
Traité de l'eau bénite ,
l'ufure ,
Difcours fur l'étude ,
L'ami philofophe & politique ,
Défense de la doctrine de l'Eglife fur le
Jubilé ,
OEuvres complettes d'Alexis Piron,
Shakespeare ,
La fcience & l'art de l'équitation,
Recueil de pièces relatives à la députation des
128A
139
1331 4
135
141
148
152
154
Etats de Béarn ,
158
Traité fur la cavalerie
163
Lettre à l'Auteur du Mercure , 168
Annonces littéraires 174
ACADÉMIE.
178
Paris ,
ibid.
SPECTACLES. 191
Opéra ,
ibide
Comédie Françoife, ibid.
Comédie Italienne 193
ARTS. 200
Gravures ;
ibid.
Mufique. 213
Architecture , 209
Variétés , inventions , & c. 214
Anecdotes, 217
Avis , 221
Nouvelles politiques ; 225
Préfentations , 229
d'Ouvrages ," 230
246 MERCURE DE FRANCE.
Nominations
Mariages ,
Naiflances ,
Morts ,
Loteries ,
ibid.
233
234
ibid.
237
ΑΙ
APPROBATION.
J'AI lu par ordre de Monfeig eur le Garde des
Sceaux le premier volume du Mercure de France .
pour le mois de Juillet , & je n'y ai rien trouvé
qui m'ait paru devoir en empêcher l'impreffion.
A Paris , ce 4 Juillet 1776.
DE SANCY
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe
près Saint Côme,
MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
JUILLET , 1776.
SECOND VOLUME.
Mobilitate viget. VIRGILE.
A PARIS ,
Ghez LACOMBE , Libraire , rue Chriftine ,
près la rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'EST au Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriftine , que l'on pried'adreiler , francs de port,
les paquets & lettres , ainfi que les livres , les eftampes
, les piéces de vers ou de profe , la mufique
, les annonces , avis , obfervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques fur les
fciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inftruire ou amufer le
Lecteur. On prie auffi de marquer le prix des livres
, eltampes & pièces de mufique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourir à la perfection
; on recevra avec reconnoiffance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenfes fur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eft de 24 liv:
que l'on paiera d'avance pour feize volumes rendus
francs de port.
L'abonnement pour la province eft de 32 livres
pareillement pour feize volumes rendus francs de
port par la pofte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols pour
ceux qui n'ont pas foufcrit , au lieu de 30 fols pour
ceux qui font abonnés .
On fupplie Meffieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la pofte , ou autrement , au Sieur LACOMBE,
Libraire , à Paris , rue Chriſtine.
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Juivans , port franc par la Pofte.
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Paris ,
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périodique , 16 vol . in-12. à Paris ,
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13 cahiers in-4°. avec des Portraits , par M. Turpin ,
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JOURNAL ECCLESIASTIQUE , par M. l'Abbé Dinouart ,
14 vol . par an , à Paris , 91. 16 f.
141.
Et pour la Province , port ftancpar la pofte ,
JOURNAL DES CAUSES CÉLÈBRES , 12 vol in-12 par an ,
à Paris .
Et pour la Province ,
18 1.
241 .
JOURNAL HISTORIQUE ET POLITIQUE DE GENÉVE , 36
cahiers par an , à Paris & en Province , 181
LE SPECTATEUR FRANÇOIS , 15 cah . par an , à Paris , 91.
Et pour la Province , 121.
LA NATURE CONSIDÉRÉE , 52 feuilles par an, pour
Paris & pour la Province ,`
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SUITE DE TRES - BELLES PLANCHES in- folio , ENLUMINEES
ET NON ENLUMINÉES , des trois règnes de l'Histoire
Naturelle , avec l'explication , chaque cahier broché ,
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JOURNAL DES DAMES , 12 cahiers , de chacun , fenilles
par an , pour Paris ,
Et pour la Province ,
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" 181.
241
Is lo
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En Province ,
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JOURNAL DE LECTURE , ou choix de Littérature & de
Morale , 12 parties in 12. dans l'efpace de fix mois ,
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Nouveautés quife trouvent chez le même Libraire.
Dictionnaire Dramatique , 3 vol . gr . in- 8 ° . rel .
Dict . de l'Induftrie , 3 gros vol. in- 8 ° . rel.
Dictionnaire hiftorique & géographique d'Italie ,
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Hiftoire des progrès de l'efprit humain dans les ſciences
naturelles, in-8°. rel .
Autre dans les fciences exactes , in- 8 ". rel.
Preceptes fur la fanté des gens de guerre , in -8 ° . rel.
De la Connoiffance de l'Homme , dans fon être &
fes rapports , 2 vol . in- 8 °. rel .
Traité économique & phyfique des Oifeaux
cour , in-12 br,
Dict . Diplomatique , in-8° . 2 vol.avec fig. br.
Dia. Héraldique , fig. in- 8 ° . br.
Révolutions de Ruffie , in-8° . rel ,
Spectacle des Beaux - Arts , rel .
Diction. Iconologique , in- 8°. rel.
5 liv.
5 1.
5 liv.
dans
12 1.
de baffe-
2 1.
12 1.
3 1. 15 f.
2 1. 10 f,
2 1. 10f
3
Dia. Ecclef. & Canonique , 2 vol. in - 89 . rel.
Dict . des Beaux-Arts , in-82 . rel .
9 1.
41. Icf.
Abrégé chronol. de l'Hift du Nord , 2 vol . in-8 ° . rel. 12 1.
de l'Hift. Eccléfiaftique , 3 vol. in-8 ° . rel. 18 1.
——— de l'Hift. d'Espagne & dc Portugal , 2 vol. in-8 °.
--
rel,
de l'Hift . Romaine , in-8 °. rel.
12 1.
61.
Théâtre de M. de Saint- Foix , nouvelle édition , 3 vol .
brochés ,
Théâtre de M. de Sivry , vol. in-89. br.
Bibliothèque Grammat. in-8 °. br.
Lettres nouvelles de Mde de Sévigné , in-12 br.
Les mêmes , pet. format ,
Poëme furl'Inoculation , vol. in-8°. br.
6 1.
21.
21. 10f.
2 1. 10 f.
I 1. 16 f
31.
Traité du Rakitis , ou l'art de redreffer les enfans contrefaits
, in- 8 ° . br. avec fig. 41.
Eloge de la Fontaine , par M. de la Harpe , in-8° . br.
Les Mules Grecques , in-8 ° .br,
Les Odes Pythiques de Pindare , in-8°. br.
1 1.4f,
1.16f
1.
& c .
Monumens érigés en France à la gloire de Louis XV,
in-fol, avec planches br. en carton , 241 .
Mémoires fur les objets les plus importans de l'Architec
ture , in-4°. avec fig. br. en carton , 12 1.
Les Caractères modernes , 2 vol . br. 3 1.
Mémoire fur la Mufique des Anciens , nouvelle édition,
in 4 °. br. 7 1.
L'Agriculture réduite à fes vrais principes, vol. in-12 ,
broché
71.
MERCURE
DE FRANCE.
JUILLET , 1776.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
MONSIEUR A BRUNOY,
ODE.
LORSQU'APOLLON daignoit deſcendre
Dans l'un des Temples confacrés
Au culte qu'on ofoit lui rendre ;
Son afpect , ces lieux révérés ,
A iij
r
MERCURE
DE FRANCE
.
6
D'eux-mêmes enfantoient des miracles ,
Et Delphes rendoient fes oracles.
Image de ce Dieu du jour ,
Prince augufte , tout nous affure
Que chaque objet dans la nature
Reflent ici votre léjour.
Dans ces jailliflantes caſcades
Déjà s'emprefle de bondir.
Le folâtre effaim des Naïades.
Un nuage alloit obfcurcir
Les beaux jours que vous faites naître ;
La fanté les fait reparaître
Plus fereins , plus brillans encor ;
Quand ceux que la Parque vous file ,
Déformais dans leur cours tranquille ,
Sont des jours qu'elle a tiflus d'or.
Mais pourfuivons tant de merveilles :
Que peut la préfence des Dieux ! ...
Eb ! quoi ? fans travaux & fans veilles ,
Les arts n'excellent que pour eux !
Orphée a-t il pris une lyre ,
Que , rempli du Dieu qui l'infpire ,
Il fait réfonner les tranfports !...
Les mortels devant lui fléchiffent ,
Les tigres mêmes s'adouciflent ,
Et vont le rendre à les accords,
JUILLET. 1776. 7
Nouvel Orphée , ofai - je prendre
La lyre qui chante les Dieux ?
Sous mes doigts je crois auffi rendre
Des accens dignes de mes voeux.
Le choeur des Mufes que j'attire ,
Vient fe joindre aux fons de ma lyre.
La Divinité que je fers ,
M'éleve au-deflus de moi- même ;
Pour la célébrer comme on l'aime ,
Elle fe prête à nos concerts.
Mais qui pourroit , en traits de flammes ,
Peindre cet amour tel qu'il eſt ,
Et comme il exalte nos ames ? ...
Ah ! la caufe ajoute à l'effet ,
Sans en expliquer davantage...
Prince heureux ; ainfi , d'âge en âge ,
Vos vertus vous feront aimer ;
Mais tout ce que dira l'Hiftoire ,
Sans rien faire pour votre gloire ,
Ne pourra que la confirmer.
Oui , telles font vos deſtinées .
Des Divinités comme vous
Jadis furent imaginées
Pour fe faire adorer de nous .
Nos crimes arment leur tonnerre ;
Mais les premiers Dieux de la terre
A iv
3 MERCURE DE FRANCE:
En ont été les bienfaiteurs ;
Et fouvent la Mythologie
Devient la propre apologie :
Tout l'Olympe eft dans les grands coeurs.
1
Qu'entends-je ? quels cris d'alegreffe
Viennent diftraire mes efprits ?
Pour le Héros qui m'intéreffe ,
Les hommages de vains écrits
Sont les plus foibles à lui rendre.
Je cede au plaifir de répandre
Ces pleurs touchans que fait couſer
L'attrait de la commune joie ;
Ces pleurs où notre ame fe noie ,
Et qui la font bien mieux parler.
O Prince ! qu'en des jours de fête
Il eſt doux de les voir changer ,
Ces derniers jours où votre tête
Fut encor en butte au danger !
Grace au ciel , & même à l'orage
Où vous échappez au naufrage
Du dernier écuei ! à courir ! *
L'épreuve la plus courageuse , **

* La rougeole dont MONSIEUR vient de guéris
** L'Inoculation.
JUILLE T. 1776. 9
D'une vie , alors orageuſe ,
Fut un garant qu'on dût chérir,
Enfin , de tout levain funefte
Vos jours déformais préſervés ,
Par ces époques que j'attefte ,
Nous affurent qu'ils font fauvés ;
Enfin de nos juftes alarmes
Le fujet a pour nous des charmes :
Il n'eft plus de péril pour vous...
Votre amour pour la France entiere ,
Rifquant votre tête fi chere ,
Brava le plus cruel de tous.
Vive donc à jamais la France ,
Dans les trois plus beaux rejettons
Qu'ait encor , pour notre eſpérance,
Produit la tige des Bourbons !
Dieux ! cette branche fécondée
Par le plus pur fang d'Amedée ,
Etendant un jour les rameaux
Autour d'un trône orné de gloire ,
A nos neveux , à la mémoire ,
Promet des fiecles de Héros ! ...
Brunoy m'entend , & crie : « Arrêtes
»Entraîné par un fi beau jour ,
» Vas tu chanter une autre fête
Αν.
10 MERCURE DE FRANCE.
Où Turin tranfporta fa Cour ; *
» Où des Alpes on vit la cime
» Incliner leur tête fublime
פ כ
Devant ce couple fortuné ,
» Qui , fouriant à ton offrande ,
» Accepte la double guirlande
» Dontta Mufel'a couronné ? »
Par M. Aubin , Premier Commis de la
Surintendance & de la Chancellerie de
MONSIEUR
L'AMOUR & LA VANITÉ.
Fable imitée de l'Anglois .
DEPUIS long- temps le tendre Amour
Aux hameaux fixoit fon féjour ;
Auprès des Dames inutile ,
Eh! qu'auroit- il fait à la ville ?
On avoit déferté ſa cour :
Plutus étoit le Dieu du jour.
Cupidon , Seigneur de village ,
* Voyage de MONSIEUR & de MADAME à Chambéry.
UILLE T.
11
1776.
En prit & les moeurs & l'uſage :
Ce n'étoit plus un Dieu trompeur ;
Franc , fincere , plein de candeur ,
Il étoit , comme au premier âge ,
Le bon ami du mariage.
Il eût parié fon flambeau ,
Et fes flêches & fon bandeau ,
Qu'il avoit le coeur de Colette ;
Il fe trompoit ; fouvent fillette ,
Sous un doux & naïf minois ,
Cache un coeur fin , léger , fournois.
Sans ceffe occupé du mérite
De Colette fa favorite ,
L'Amour méditoit près d'un bois ,
Lorsqu'il entendit une voix ;
Surpris , il regarde , il fe leve ,
Que vois- je? N'est- ce point un reve ?
Quoi ! la Vanité dans ce lieu ?
Eh ! bon jour donc , lui dit le Dieu !
Je fuis ravi de l'avantage
De vous avoir dans mon village ;
Puis l'Amour & la Vanité
S'entretinrent de la cité ,
Du Vaux-Hall & de la Marquife ,
De la Grifette & de Céphife,
Du Comte ainfi que du Baron ,
Que faites -vous ? Er que
dit-on ?
A vj
12 MERCURE DE FRANCE:
Cupidon vanta la retraite ,
Ses plaifirs , & fur- tout Colette ;
Il prétendit dans les hameaux
Etre adoré de ſes vaſlaux ,
Sur leurs coeurs régner fans partage ;
Etre heureux enfin au village.
Il fit rire la Vanité.
Comme votre Divinité
Je fuis , ma très - chere , Se trompe.
Le feul ici que l'on révere.-
-
Seul révéré : c'eſt excellent ;
Les femmes , convenez pourtant ,
Me donnent quelque préférence...
Mais eflayons notre puiffance ;
( Colette pafloit ) Cupidon
Prend fon redoutable brandon ,
Enflamme la jeune Bergere :
Bientôt fon ame toute entiere
Reflent le pouvoir de l'Amour.
La Vanité dit , c'eft mon tour ;
Elle fait tomber fur l'herbette
Aux pieds de la tendre Colette ,
De l'or?.. Non... Quoi donc ?.. Un miroir..
Adieu l'Amour & fon pouvoir.
L'ingrate & volage Colette
Ne fongea plus qu'à fa toilette.
ParM. A. P. de Verdan , ancien Officier
des Haras du Roi
JUILLET. 1776. 13
ÉLÉGIE DE TIBULLE.
Rura meam, Cornute , tenent.
CE fortuné féjour poffède ma Délie ;
Elle habite les champs , elle regne en ces lieuzi
Viens voir de les attraits la nature embellie.
Vénus même defcend des Cieux .
Vois , près de la Décfle , au milieu des campagnes,
L'Amour qui des Bergers répete les chansons ;
Les Grâces , de Vénus les fideles compagnes ,
Sont Bergeres dans ces vallons.
Sous les yeux de Délie , ah ! quel plaifir extrême
De défricher un fol ingrat & parefleux !
Je Laurois fupporter auprès de ce que j'aime ,
Les travaux les plus rigoureux.
Apollon fut Paſteur . Sa blonde chevelure ,
Sa lyre d'or , fon art de tant de maux vainqueur ,
Rien ne put refermer fa profonde bleflure ;
L'Amour avoit percé fon coeur.
On vit le beau Phébus enlacer en corbeilles
L'ofier d'où s'écouloit le lait de les troupeaux,
14 MERCURE DE FRANCE
Quelbruit de les accords fufpendoit les merveilles ?
Le mugiffement des taureaux.
Hélas ! combien de fois la four en rougit- elle ?
Il portoit dans fes bras le chevreau délaiffé ;
Et celui qu'admiroit une troupe immortelle ,
N'eft plus qu'un Pâtre hériflé.
Où lont les beaux cheveux qui décoroient ſa tête ?
Pour confulter Phébus les Rois cherchent en vain.
Délos eft un défert , Delphes n'a plus de fêre ;
Il fe tait l'oracle divin .
L'Amourveut que Phébus habite une chaumiere.
De Vénus autrefois les Dieux formoient la cour.
Ce n'eft plus qu'une erreur : mais cette erreur m'eft
chere ;
Les Dieux le font - ils fans amour ?
Mais pourquoi dans les champs confiner une belle?
Ma Délie orneroit la plus riche cité.
En vain , Bacchus , en vain la vendange t'appelle,
Si tu n'y vois pas la beauté.
Imitons nos Aïeur ; Vénus à leur tendreſſe ,
Dans l'ombre des vallons prodiguoit les faveurs.
Revenez , heureux temps de naïve allégrefle ,
De vrais plaifirs , de fimples moeurs.
JUILLE T. 1776. IS
Reftons aux champs ; je pais chérir juſqu'à mes
peines.
Tout me femblera doux , Délie eft en ces lieux !
Qu'on double mes travaux , qu'on me charge de
chaînes ,
Quej'aie un regard de les yeux.
Par M. Marteau.
NANCY ou les Amans brouillés.
Conte.
C'EST l'accord qui fait le bonheur &
les charmes de la ſociété ; c'eſt la méfintelligence
qui les détruit. On a contume
de dire qu'il ne faut point juger fur les
apparences mais cette maxime eft une
de celle qu'on répète le plus & qu'on
pratique le moins . Les Amans fur - tour
(c'eft cirer la majeure partie des hommes)
ne fe piquent point à ces égard d'une régularité
bien fcrupuleufe. Leur roman ,
(qui n'a pas le fien ? ) fourmille des tracafferies
qu'ils ont effuyées fouvent par
feur faute. On tenteroit en vain de les
corriger. Tout amant eft ombrageux :
16 MERCURE DE FRANCE.
toute amante eft foupçonneufe. Si quelque
chofe les offufque , ils ne doutent de
zien , fe portent aux dernières extrémités
, & ne s'occupent des moyens de connoître
la vérité , que lorfqu'elle eft à peuprès
inutile. Heureux , trop heureux ceux
qui favent fe pofféder affez pour obferver
tout de fang-froid & juger de même ;
mais j'oublie en écrivant ceci , que la raifon
& l'amour ne font pas fouvent d'accord
: & je me hâte de parcourir la carrière
que je me fuis propofé de remplir.
Londres eft , après Paris , une des villes
les plus confidérables de l'Europe : le nombre
, & plus encore le caractère , le génie
particulier & la liberté , fouvent dangéreufe
, de fes habitans , l'opulence fourde
qui règne parmi eux , fon commerce dans
toutes les parties du monde , fes courſes ,
fes fpectacles & fes combats , la rendent
un objet de curiofité pour les étrangers ;
auffi perfonne n'entreprend-il de voyager
, qu'il ne fe propofe d'y féjourner
quelque temps,
Le jeune Comte de Séligny , qui venoit
de faire le tour de l'Europe , voulut
terminer le cours de fes voyages par l'Angleterre
, où fes liaifons & fes corref
pondances lui préfageoient le féjour le
JUILLE T. 1776 . 17
plus agréable. Séligny étoit d'une naiffance
diftinguée , d'une figure intéreffante
& d'un caractère facile & liant ; pofé ,
point fat , & même d'une humeur qui
pouvoit , à la rigueur , paffer pour un peu
trop férieufe dans un François ; en un
mot , ce n'étoit point un de ces évaporés
qu'on voit par- tout , & qui n'ont d'autre
mérite que du babil & du papillotage ;
mais pour ne point reffembler à nos jeunes
étourdis , il n'en valoit pas moins ;
& les bonnes gens qui recherchoient fa
compagnie , le dédommagoient bien de
l'abandon prefque général auquel fon caractère
l'eût expofé dans nos jolis cercles .
Eh ! le moyen d'y briller , quand on n'eft
point au courant des fottifes du jour &
de l'ariette à la mode : qu'on préfère le
théâtre de la Nation aux Comédiens de
bois , & qu'enfin on ne matchande point
au foyer de l'Opéra , les faveurs qui ne
devroient être que le prix de l'amour &
de la conftance.
Séligny , dans le cours de fes voyages ,
avoit lié connoiffance avec plufieurs Anglois
de confidération , qui furent charmés
de le recevoir dans leur Patrie , &
l'admirent en peu de temps dans les
meilleures fociétés , dont il fit bientôt
les délices .
18 MERCURE DE FRANCE.
Le Lord Windham , que Séligny connoilloit
plus particulièrement , ne voulut
point qu'il prît d'autre maifon que la
fienne ; ce Lord avoit une fille d'une beauté
peu commune. Nancy ( c'étoit fon
nom ) , faifoit l'ornement & l'admiration.
de la Ville . Une taille élégante & bien
prif , une preftance noble & majestueuſe ,
une bouche du coloris le plus frais & le
plus animé , un oeil vif , un regard impofant
, de grands cheveux noirs qui retomboient
fans art fur des épaules d'une
blancheur éblouiffante , un bras parfaitement
arrondi , une gorge naiffante que
la pudeur déroboit à l'admiration qu'elle
eût excitée , mille charmes enfin répandus
fur toute fa perfonne , l'élevoient au--
deffus de toutes les femmes , & fixoient
les hommages de tous les hommes . Ce
n'étoient cependant que fes moindres
beautés . Celle de fon ame étoit infiniment
fupérieure . A tant d'agrémens naturels
, Nancy joignoit un efprit pénétré,
& un caractère tout à fait aimable. Sa
converfation étoit ſéduifante , & la bonté de
fon coeur fe peignoit dans tous fes difcours..
On pouvoit feulement lui reprocher un
fond de vivacité extraordinaire , qui nui.
foit peut-être à la jufteffe du difcerneJUILLE
T. 1776. 19
ment ; mais elle favoit racheter ce léger
défaut par des qualités bien eftimabies.
Modefte fans grimaces , fière fans hauteur
, fachant qu'elle étoit belle , & ne
s'enorgueillillant point d'un avantage
qu'elle ne devoit qu'au hafard , charmante
enfin fans vouloir jouir des avantages
que lui procuroit fa fupériorité :
telle étoit Nancy .
Séligny , qui n'avoit jamais fenti que
foiblement le pouvoir de l'amour , éprouva
bientôt tout l'effet de fes charmes . La
facilité qu'il avoit de la voir , ne contribua
pas peu à alimenter fa paffion ; il en
devint éperdument amoureux ; mais fa
timidité naturelle , & la crainte qu'il
avoit de détruire fon bonheur , en youlant
le prématurer , lut fermèrent longtemps
la bouche . Il n'ofait laiffer entrevoir
fon amour , & fa pofition étoit d'autant
plus embarraſſante , que la réſerve
de Nancy ne lui permettoit pas le plus
léger efpoir , & qu'il craignoit qu'elle
ne fût infenfible à fa tendrelle . I laiffcit
quelquefois tranfpirer fes fentimens par
mille petits foins , mille attentions ingénieufes
, qui ne font rien aux yeux des
perfonnes indifférentes , mais auxquel's
l'amour feul met le prix. La froideur de
20 MERCURE DE FRANCE.
Nancy le défeſpéroit . Un jour cependant
qu'il fe trouvoit à table entre Windham
& fon aimable fille , le hafard lui fournit
une occafion de déclarer indirectement
, à l'objet de fes feux , les tendres
fentimens dont il étoit pénétré. Sur la
fin du repas , la gaieté gagna tous les convives
: chacun charta un couplet de chanfon.
Quand ce vint au tour de Séligny
il en hafarda un qu'il compofa fur le
champ , & qui peignoit la fituation de
fon coeur. Le voici :
J'aime un objet adorable ;
Mais je foupire en fecret :
Tendre Amour , fois favorable
Aux veux d'un Amant difcret :
Dans la crainte de déplaire ,
Je renferme mon ardeur ;
Sois auprès de ma Bergere
L'interprete de mon coeur.
>
On applaudit beaucoup à ce coupler
qu'il chanta avec tout le goût imagina
ble. Il n'y eut peut être que Nancy qui
pénétra fon deffein ; mais elle fe garda
bien de lui donner à connoître qu'il étoit
deviné.
Elle n'étoit cependant point auffi indif
JUILLE T. 1776 . 21'
férente qu'elle affectoit de le paroître,
Elle avoit jugé Séligny dès le premier
abord , & l'avoit jugé à fon avantage.
Elle ne pouvoit que le trouver aimable ,
& fon mérite ne tarda point à la rendre
fenfible ; mais les devoirs de fon ſexe ,
la bienféance qu'il exige , & la réſerve
rigoureufe dans laquelle il doit avoir foin
de fe tenir , l'empêchoient de donner
l'effor à fa tendrelle naiffante . Elle eût
été charmée qu'il fe fût déclaré ouverte ,
ment ; mais elle ne devoit ni ne vouloit
le prévenir. Elle affectoit même de n'avoir
pour lui que cette politeffe froide
& fymmétrifée , dont on ufe pour l'ordinaire
envers les étrangers , tandis que
fon coeur commençoit à s'embrâfer de
tous les feux de l'amour.
Séligny n'avoit point encore affez d'expérience
pour juger que la conduite de
Nancy témoignoit en fa faveur : il s'étoit
trompé à fon égard ; il avoit pris fa froideur
apparente pour une indifférence
réelle. C'étoit une erreur impardonnable
pour un François ; mais Séligny étoit tout
neuf: il n'avoit point fait fes humanités
dans les boudoirs de nos petites- maîtreffes
, & il n'étoit pas étonnant qu'il igno
Fât les rufes de l'amour, Quelle eût
22 MERCURE DE FRANCE.
été l'ivrelle de fa joie , s'il avoit pu lire
dans le coeur de la tendre Nancy ! Sa paf
fion cependant prenoit chaque jour de
nouvelles forces : elle devint en peu de
temps fi impérieufe , qu'il ne lui fut pas
pollible de la cacher davantage , & qu'il
réfolut de la découvrir à l'auteur de fon
tourment , quelques puffent être les fuites
de fon indifcrétion . Il demeuroit chez
fon père , & la voyoit tous les jours ;
mais il ne lui étoit pas facile de l'entretenir
fans témoins . Il chercha plufieurs
fois , mais en vain , l'occaſion de lui déclarer
fa flamme. Il prit enfin le parti de
lui écrire , d'autant mieux qu'il s'accordoit
parfaitement avec fa timidité . 1 : fit
donc une lettre bien tendre & bien gauche
, car perfonne ne s'énonce fi mal
qu'un amant novice ; faifit une occation
favorable , & la mir adroitement dans le
fac à ouvrage de Nancy . Elle fut la feule
qui remarqua la démarche du Comte
elle balança quelque temps fur le parti
qu'elle avoit à prendre ; mais à la fin la
curiofité l'emporta , & elle fe retira dans
fon cabinet. Cet empreffement parut de
bon augure à Séligny , & le raffara fur
la témérité de fon entreprife . Il en reffentit
une joie inexprimable.
JUILLE T. 1776 , 23
Nancy ne fut pas plutôt feule , qu'elle
ouvrit fon fac , & trouva la lettre du
Comte , qui étoit à peu près conçue en
ices termes :
"
"
MADEMOISELLE ,
» Vous aurez lieu fans doute d'être
furpriſe de matémérité : Je vous aime ,
» & j'ofe vous en faire l'aveu. Je poufle
» la hardieffe encore plus loin : j'espère
» & vous demande un mot de réponſe .
» Ah ! fi je pouvois me flatter ... vous
» favez mon fecret , aimable Nancy :
» puiffiez vous n'être pas infenfible à la
refpectueule ardeur
"
"
» du Comte de SÉLIGNY ».
Ce billet loi réuffit au delà de fes
efpérances : Nancy fut enchantée de connoître
des fentimens que fon coeur ne
défavouoit pas ; mais elle eut la prudence
de n'en rien témoigner . Elle héfita longtemps
, incertaine de la réfolution qu'elle
prendroit à la fin elle fe détermina à lui
répondre ; mais fa lettre fut conçue de
manière , que , fans approuver directement
l'ardeur de Séligny , elle lui donnoit
à penfer qu'elle n'étoit pas mal reçue .
1
}
24
MERCURE
DE FRANCE
.
Après plufieurs miffives réciproques , &
toutes fur le même ton , l'amoureux Séligny
parvint à lui parler fans témoins :
lui peignit fa paffion avec toute l'éloquence
du fentiment : elle eft perfuafive ,
& le Comte s'en fervit avec tant de fuccès
, qu'il parvint à lui arracher ſon ſecret.
A dire vrai cependant , elle commençoit
à le défendre ſi foiblement , fi
foiblement , qu'il n'eut pas befoin de fe fervir
de tous les avantages pour remporter
une victoire entière .
Ce commerce charmant continua de
part & d'autre avec toute l'activité pof-
Gible. Séligny cherchoit avec empreffe
ment toutes les occafions pour entretenir
Nancy: Nancy de fon côté ne manquoit
pas d'en faire naître : auffi jouiffoient- ils
du bonheur de fe voir fréquemment , &
leur félicité paroiffoit d'autant plus inaltérable
, qu'elle étoit ignorée.
Le Chevalier Forth , jeune Anglois de
confidération , très-bien reçu chez le Lord
Windham , voyoit fouvent Nancy , &
les charmes de cette aimable perſonne
l'avoient entièrement captivé ; mais fes
inftances réitétées , n'avoient pu lui obtenir
un regard favorable . Ce n'étoit pas
qu'il ne fût d'une naiflance très - diftinguée
JUILLE T. 1776. 28
guée , & d'une figure affez féduifante ;
mais il n'avoit pas ce je ne fais quoi qui
plaît par deffus tout, & qui fubjugue fans
qu'on puiffe y oppofer la moindre réſiſtance
. D'ailleurs fon caractère , naturellement
dur & emporté , contribua pour
beaucoup au dégoûr que Nancy conçut
pour lui : foit qu'elle l'eût pénétré , malgré
le foin qu'il apportoit à fe mafquer ,
foit que fa dureté lui déplût , ' il ne pûr
parvenir à la déterminer en fa faveur
lorfqu'il lui déclara fes intentions. Séligny
, quelque temps après , fe mit toutà
-fait dans les bonnes grâces de cette
charmante Angloife , & il eût paru difficile
à tout autre qu'au Chevalier , de
détruire fon bonheur .
Forth ne tarda point à s'appercevoir ,
( tant les yeux d'un rival font pénétrans ! )
que Séligny étoit favorifé : il jugea que ,
tant que ce François auroit la confiance
de Nancy , il ne réuffiroit jamais à la
rendre fenfible à fes voeux ; il prit en
conféquence la réfolution de le ruiner
dans fon efprit : perfuadé qu'il parviendroit
plus facilement à la toucher , il
imagina plufieurs moyens pour les défunir
; mais ce fut inutilement qu'il les
mit en oeuvre. Furieux de voir avorter
II. Val. B
16 MERCURE DE FRANCE.
Les projets , il fit jouer de nouvelles ma
chines , & ne fe rebuta pas du peu de
fuccès de fes premières tentatives . Il crut
n'avoir de meilleur parti à prendre que
de ſe défaire d'un rival qui ne ceffoit de
lui porter ombrage ; mais il étoit néceffaire
de fe comporter avec beaucoup d'a
dreffe , & le fuccès en paroiffoit d'autant
plus incertain , qu'il le préfentoit une
foule d'obftacles prefque infurmontables .
La confiance réciproque des deux amans
étoit folidement établie , & rendoit ce
coup d'une exécution difficile , pour ne
pas dire impoffible. Mais la longueur &
la difficulté d'une pareille entreprife , ne
le rebutèrent point. Il médita long-temps
fur ce qui lui reftoit à faire , & il ourdit
enfin la trame d'un complot qui , felon
lui , ne pouvoit manquer de réuffir .
&
Il apprit pat la femme- de-chambre de
Nancy , femme qu'il avoit fu corrompre ,
qui étoit entièrement dévouée à fes
intérêts , que Séligny & fa Maîtreffe entretenoient
enfemble un commerce de
lettres qui paffoient toutes par fes mains .
Cette découverte lui infpira l'idée de
contrefaire l'écriture du Comte , & d'adrefler
à Nancy , fous fon nom , la lettre
la plus piquante & la plus capable de
JUILLET. 1776. 27
l'indifpofer. Il devoit , en conféquence
faifir l'occafion de la première querelle
qui s'éléveroit entr'eux ; car les querelles
font d'ordinaire l'aliment de l'amour. Il
avoit étudié le caractère de Nancy : il la
connoiffoit implacable fur l'article des
procédés ; & quoique cette fupercherie
ne fût ni neuve ni bien imaginée , puifque
la moindre explication entre les deux
amans , pouvoit l'anéantir auffi-tôt , il
ne douta pas qu'elle ne lui réufsît . Son
but principal étoit de les défunir , parce
qu'une fois brouillés , il comptoit prendre
fibien fes mefures , qu'ils tenteroient
en vain de chercher la vérité . Il n'étoit
pas impoffible qu'il n'en vînt à bout
mais il étoit abfolument néceflaire que
le caractère de Séligny fût fupérieurementimité.
Il faifit l'occafion d'un voyage
de plufieurs femaines que ce dernier de
voit faire vers les côtes d'Irlande . La
femme de-chambre de Nancy fournit au
Chevalier, qui la payoit en conféquence ,
le moyen d'exécuter fon projet. Elle s'empara
de toutes les lettres que le Comte
lui adrefloit pour fa Maîtreffe , & de celles
dans lesquelles cette fenfible amante
fe plaignoit de l'abandon cruel auquel
un perfide paroiffoit la condamner . Ce
(
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
fut fur les premières qu'il compofa celle
qui devoit enfin produire l'effet qu'il méditoit
depuis fi long temps. Il avoit à
fon fervice un jeune homme qui poffé.
doit ce funette talent , & qui lui prêta
tous les fecours dont il pouvoit avoir
befoin . Quand il crut que le moment
d'agir étoit venu , il lâcha cette lettre
prétendue , dont le ftyle n'étoit pas celui
de l'amour . Cette rufe ne réuffit que trop
au gré de fon envie . Nancy , la malheureufe
Nancy la reçut fans fe douter du
tour cruel qu'on lui jouoit : elle l'ouvrit
avec toute la vivacité & l'impatience
d'une amante qui craint d'être trahie .
Quel coup pour une ame fenfible ! Tout
étoit contre Séligny : la malheureuſe Nancy
crut que fon voyage n'étoit qu'un prétexte
pour éviter les reproches que méri
toit fon infidélité Convaincue de fon
malheur , elle en doutoit encore , & ne
cefloit de verfer des larmes .
Séligny lui avoit juré tant de fois l'amour
le plus tendre , & la fidélité la plus
inviolable , & il étoit poffible qu'il eût
oublié fes fermens ! « Le lâche ! le perfide !
s'écria - t - elle douloureufement : & je
» l'ai aimé que dis-je ? je l'aime enco-
» re , & c'eft- là mon tourment ! Mais
JUILLE T. 1776. 29
le caractère du Comte étoit fi bien imité ,
qu'elle n'eut aucun doute à cet égard , &
elle étoit en cela bien pardonnable . Que
fon amant lui paroiffoit digne de mépris ,
& qu'il l'eût été en effet , s'il avoit été
coupable ! Nancy ne put fupporter l'idée
de l'abandon cruel & de l'affreufe humiliation
à laquelle Séligny avoit la barbarie
de la condamner , le dépit s'empata
de foname ; & , fans vouloir entrer en explication
avec fon amant , elle lui donna
fon congé dans toutes les formes.Sa perfide
femme- de - chambre , qui avoit eu l'art
de redoubler fa confiance , l'affermit encore
dans ce deffein , & lai peignit le
Comte fous les dehors les plus défavorables.
Ce fut elle qui lui dit en quelque
façon , la réponſe outrageante qu'elle
fit à Séligny , à cet amant fidèle qui s'étoit
occupé fans ceffe du bonheur de revoir
fa chère Nancy , & qui lui avoit adreffé
fur fon filence , des lettres tendres &
paffionnées , qu'on n'avoit eu garde de
lui remettre. Il ne put revenir de fon
étonnement à l'ouverture de ce fatal écrit.
Il n'en pouvoit croire fes yeux. Quelle
fituation plus douloureufe ! Cet amant
fenfible n'avoit aucun reproche à fe faire ,
& s'abandonnant au défefpoir le plus
B iij
30 MERCURE
DE FRANCE
.
amer , il hâta fon retour , perfuadé qu'il
n'auroit pas de peine à fe juftifier ; mais
l'implacable Nancy refufa conftamment
de le voir ; il écrivit : fes lettres lui fu- ~
rent renvoyées fans avoir même été ouvertes
; il ne douta plus de l'inconſtance
de fa Maîtreffe , & le vit réduit à pleurer
en filence fon infidélité.
Cependant le traître Forth jouiffoir
pleinement de fa perfidie. Enivré du fuc
eès inefpéré de fa tentative , il fe rendit
plus affidu que jamais auprès de Nancy ,
qui étoit bien éloignée de le foupçonner.
De fon côté la femme- de- chambie travailloit
en fous oeuvre à détruire entiè
rement Séligny. Elle ne ceffoit de préfenter
fon étendu crime fous les couleurs
les plus capables d'exciter l'indignation
de fa Maîtreffe. Elle infinuoir en
même temps à cette malheureufe amante
d'oublier tout- à- fait un ingrat qui ne
méritoit pas les regrets dont elle avoit
la foiblefe de l'honorer ; & , pour y par
venir plus efficacement , de s'attacher à
quelqu'autre qui connût mieux le prix
de fa tendreffe . Tantôt elle lui repréſentoit
que l'inconftance & la légèreté étoient
ordinaires aux François , qu'ils n'aimoient
que le plaifir & la liberté , & qu'un AnJUILLE
T. 1776. 31
glois feul enfin méritoit de fixer fes voeux.
Tantôt elle gliffoit quelques mots en faveur
de fon protégé , & gardoit enfuite
adroitement le filence. Une autre fois
elle relevoit , par manière de parler , fon
mérite , fes affiduités , fes attentions : &
comme le Chevalier avoit le don de
paroître
ce qu'il vouloit , & que fa candeur
apparente en impofoit au premier
abord , l'infortunée Nancy s'abandonna
infenfiblement aux impreflions qu'on lui
donnoit , & le dépit fur-tout fit plas en
faveur du traître Forth , que l'éloquence
de fon avocat. Elle crut punir Séligny :
& le Chevalier profitant en homme habile
des circonstances , parvint à détruire
entièrement fon rival dans l'efprit de fa
Maîtreffe. "
Cependant Séligny , plongé dans la
douleur la plus amère , & ne concevant
rien au malheur qui le pourfuivoit , dépériffoit
à vue d'ail , & fon état devenoit
de jour en jour plus dangereux . Toutes
les lettres qu'il ne ceffoit d'écrire pour
fa juftification , ne parvenoient pas même
à Nancy ; on avoit foin de lui en dérober
jufqu'à la connoiffance , dans la crain .
te que la curiofité , ou quelqu'autres motifs
ne la portaffent à les ouvrir. Toutes
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
lesavenues enfin étoient fi bien gardées , que
le Comte chercha inutilement les moyens
d'avoir une explication avec elle , &
Nancy même fervoit d'autant mieux les
projets du Chevalier , qu'elle évitoit avec
le plus grand foin la rencontre de fon
rival .
Séligny dans fon défefpoir vouloit fe
venger für Forth des rigueurs de fa Maî
treffe ; mais les apparences n'étoient
point contre lui , & il eût été ridicule
au Comte de s'en prendre à un homme
qui paroiffoit n'avoir d'autre tort que celui
de favoir mieux plaire. Il fe vit donc
forcé , pour comble de maux , de les dévorer
en fecret.
Depuis fa lettre prétendue , Nancy
s'étoit tellement aveuglée fur les défauts
du Chevalier , qu'elle confentit à lui
donner la main dès la première parole
qu'il lui porta à cet égard . Muni de fon
confentement , Forth fe préfenta chez le
Lord Windham , qui donna les mains à
cette alliance avec d'autant plus de joie ,
qu'elle referroit les liens de deux familles
dont elle augmentoit la puiffance &
le crédit. Comme il craignoit fans cefle
qu'une explication entre les deux amans
ne vint à ruiner fes efpérances , il hâta
JUILLET. 1776. 33
les préparatifs de fon mariage , & fe vit
bientôt à la veille de jouir du fruit de fes
intrigues.
Séligny penfa mourir de douleur à
cette affreufe nouvelle ; il aimoit Nancy
plus que jamais ; il ignoroit comment il
avoit pu s'attirer fon indifférence , & ne
pouvoit foutenir l'idée de voir le jour
fans le partager avec l'objet de fa tendreffe
. Le défefpoir s'empara de fon ame
au point qu'il prit la réfolutiou de lui
prouver fon amour par un trait dont un
Anglois feul pouvoit être capable. Dès
lors il ne fongea plus qu'à tirer vengeance
du Chevalier , & fe livra tout entier à fon
projet.
La veille de fon mariage Nancy étoit
feule dans fon appartement , où elle commençoit
à réfléchir fur le parti défefpéré
qu'elle avoit pris . Malgré les ordres précis
qui étoient donnés à fa porte de ne laiffer
entrer qui que ce foit , Séligny fe traîna
jufqu'à fon cabinet , & parut tout-à - coup
à fes yeux. Sa foibleffe étoit fi grande ,
qu'il épuifa fes forces pour parvenir auprès
d'elle. Cette entrevue la furprit tel
lement , qu'elle ne put proférer une parole.
Revenue à peine de fon étonnement
, elle alloit lui demander de quel
By
34 MERCURE DE FRANCE.
droit il la troubloit dans fa retraite , lor
que d'une voix foible & prefqu'éteinte ,
ce tendre amant lui adreffe ces mots :
Je fens , Mademoifelle , que je vous
» importune ; mais raffurez - vous : je ne
» viens point vous faire de reproches ;
» je vous aimai autant qu'il étoit en
» mon pouvoir de le faire ; je vous aj-
» mai .... que dis - je ? je vous aime
encore mille fois plus que je ne pour
rois vous l'exprimer. Vous me trahif
fez ; vous époulez le Chevalier ! Je n'ai
plus d'efpoir ; il ne me refte qu'à vous
❞ prouver
»
"
כ כ
En prononçant ces dernières paroles , il
fe blella de fon épée avec tant de promp
titude , que Nancy , que fon apparition
avoit pétrifiée , n'eut pas le temps de lui
retenir le bras . I tomba auffi - tôt fans
connoiffance & baigné dans fon fang , Ce
fpectacle fic évanouir Nancy ; fes forces
l'abandonnèrent tout à coup , & elle fe
laiffa tomber auprès du Comte en voulant
le fecourir. Sa chûte fit du bruit
on entra , & on la trouva fans fentiment
auprès de Séligny , dont le fang fe perdoit
de plus en plus . On les releva fur lẹ
champ ; on fit venit un Chirurgien qui
fonda la plaie du Comte , la banda , &
JUILLET. 1776. 35
le fit mettre au lit , fans ofer toutefois répondre
de fa vie , qui étoit en très grand
danger .
On fecourut en même temps Nancy' :
elle ne revint qu'avec peine de fon évanouiffement
, tant elle avoit été faifie de
la fcène affreufe qui s'étoit paflée fous les
yeux ; il lui furvint une fièvre violente
qui la mit en peu de jours au bord du tombeau
. Cependant fa jeunelfe & la force
de fon tempérament , furmontèrent les
obftacles qui s'oppofoient à fa guériſon :
elle revint peu - à- peu , & elle fut au
bout d'un mois prefque hors de danger.
Il en fut de même de Séligny : fa blef.
fure ne fe trouva pas aufli dangéreufe
qu'on l'avoit jugée d'abord , parce que la
foiblefe de fon bras avoir amorti le coup.
Malgré tous les fujets qu'il avoit de
haïr la vie , les foins qu'on prit de fa
fanté , le rappellèrent au jour.
Une fois que Nancy fut convalefcente
& qu'elle eut recouvré l'ufage de fes
fens , elle commença à faire des réflexions
fur la cruelle aventure de Séligny. Un
homme capable de facrifier fa vie à fon
amour , ne pouvoit être qu'innocent . Elle
crat voir de l'ingénuité & de la candeur
dans tous les procédés ; elle n'apperçus
B vj
36 MERCURE
DE FRANCE
.
au contraire que de la fourberie & des détours
dans les démarches du Chevalier. Les
agrémens & le mérite du Comte , fe repréfentèrent
alors àfon efprit avec plus de charmes
que jamais , & fa tendreffe, que le dé
pit n'avoit fait qu'affoupir fans l'éteindre
entièrement , fe réveilla avec plus de force,
& reprit tout fon empire fur fon coeur.
Combien elle regretta de n'avoit point
approfondi ce myflère ! Combien elle fe
repentit de n'avoit point écouté Séligny !
Mais il ne fuffifoit pas d'avoir des regrets,
il falloit porter un prompt remède à fon
injuftice . Elle s'occupa dès lors des moyens
de connoître la vérité , & la trouva
fans peine . Elle ne s'étoit confiée qu'à fa
femme de chambre : il n'y avoit que fur
elle feule qu'elle pouvoit jeter des foupçons.
Elle la fit approcher , & l'intimida
tellement par fes menaces , qu'elle lui
fit avouer tout, jufques aux moindres circonftances
. Elle fe fit remettre en mêmetemps
les véritables lettres de Séligny ,
qui avoient été interceptées , & les fiennes
qui ne lui avoient point été rendues.
Une fois perfuadée de l'innocence du
Comte , Nancy conçut bientôt une haine
violente pour le Chevalier , qu'elle n'avoit
pas foupçonné capable de la ballefle
JUILLE T. 1776. 37
dont il s'étoit rendu coupable . Son premier
foin fut d'écrire à Séligny une lettre
tendre & remplie des expreffions les plus
touchantes , dans laquelle elle lui expofoit
le tableau de fes malheurs & de fa
fatale crédulité . Cette lettre fit plus d'ef
fet fur lui que tous les remèdes enfemble
.
La fatisfaction réciproque qu'éprouvè .
rent ces deux amans , aida boucoup à les
rétablir. Quelque temps après , de l'aveu
du Lord Windham , fon père , qu'elle
avoit inftruit de fa tendreffe & des traverfes
qu'elle avoit éprouvées , Nancy donna
la main à l'amoureux Séligny Pour le Che.
valier , lorfqu'il vit fes projets avortés ,
& fes efpérances perdues , il tourna fes
vues d'un autre côté , & laiffa le Comte
paifible poffeffeur d'un tréfor fur lequel
il avoit acquis les droits les plus légitimes.
Par M. Willemain d'Abancourt.
38 MERCURE DE FRANCE .
PARAPHRASE de quelques vers latins
du Père Ducerceau , en forme de
cantique.
Sur l'air: Que ne fuis je la fougere.
A CHAQUE faifon nouvelle
Je cultivois une Acur ,
Dont la beauté naturelle
Charmoit mes yeux & mon coeur ;
Mais l'hiver , par la froidure ,
En ternifloit la couleur ,
Et le fruit de ma culture
Etoit toujours la douleur.
J'avois pris dans un bocage
Un jeune oifeau que j'aimais ,
Son chant , fon brillant plumage
Avoient pour moi mille attraits ;
Pour l'éprouver, de la cage
L'ayant fait fortir un jour ,
Le perfide , le volage ,
' M'abandonna fans retour.
Je prenois foin d'une abeille
Que je nourrillois de fleurs ,
JUILLET. 1776. 39
J'admirois dans la corbeille
Son travail plein de douceurs ;
Je badinois avec elle :
Mais s'irritant fans raison ,
Dans la main cette cruelle
Me lança fon aiguillon .
Enfin d'un ami fidele
Je croyois avoir fait choix,
D'une tendrefle immortelle
Il m'aflura mille fois ;
Mais la mort impitoyable ,
L'enlevant dans fes beaux jours ,
Rompit notre chaîne aimable
Et termina mes amours.
Vous feul, Dieu des créatures ,
Vous feul fixerez mon fort,
Vous ( eul bravez les injures
Des faifons & de la mort.
Vous aimez quand on vous aime 5
Vousne nous fuyez jamais ;
Je ne veux , Beauté Suprême ,
que vous déformais. Aimer
Par M l'Abbé de Portfol
40 MERCURE DE FRANCE:
STANCES fur la mort de M. le Marquis
de Rochechouart . '
HATE- TOI , Parque impitoyable ,
De couper le fil de mesjours !
Puis je , fous le coup qui m'accable ,
Ne pas implorer ton ſecours ?
L'appui , le foutien de ma vie ,
Mon patron , mon heureux génie ,
L'auteur de mon être nouveau ,
Le mortel dont la bienfaifance
M'a délivré de l'indigence :
Kochechouart eft au tombeau.
Si les vertus font couronnées
D'un ordre conftant d'heureux jours:
Dieu puiflant ! de les deftinées
Tudevois prolonger le cours.
Des grands coeurs il fut le modele ;
Au bien public toujours fidele ,
Il en fit fa félicité :
Son ame égalant ſa naiſſance ,
Etoit l'ornement de la France
Et l'honneur de l'humanité.
Ombre illuftre ! ombre toujours ehere ?
JUILLE T. 1776. 41
Voi les lares que je répans ;
Du haut de la céleste (phere
Ecoute mes triftes accens.
Je n'ai jamais touché la lyre ;
Jamais le Pinde ne m'inſpire ;
Mais mon coeur a fu t'adorer.
Pardonne an zele qui m'enflamme :
Pouvois-je connoître ton ame,
Et te perdre & ne pas pleurer !
Grand , fans fafte & fans artifice ,
Doux , affable , fimple en tes moeurs ,
Ta noble candeur , ta juftice
Te donna l'empire des coeurs .
Les larmes qu'on nous voit répandre
Sur l'urne où repole ta cendre ,
Ont leur fource dans notre amour.
Ah ! fi tu nous aimas toi- même ,
Oui , dans notre tendrefle extrême ,
Tu trouvas un juſte retour .
Rappelle ce jour mémorable
Où la Mort , détournant les
Ola de la faulx redoutable
Menacer tes jours précieux.
Tu vis les meres éplorées ,
yeux ,
D'amour , de douleur enivrées *;
* Le Marquis de Rochechouart eut, il y a quel
42 MERCURE
DE FRANCE
.
Offrir leur fein pour ton fecours ;
Et pardes efforts
magnanimes ,
Païer des plus cheres victimes ,
Le bonheur de fauver tes jours.
Mais quel eft ce fléau terrible
Qui vient ébranler les Etats ?
Son nom , dans ton ame paifible,
Allume l'ardeur des combats,
Mars t'appelle : rien ne t'arrête ;
En vain la foudre eft fur ta tête ;
Tu l'entends gronder fans effroi :
Satisfait d'immoler ta vie
Pour l'intérêt de ta patrie
Et pour la gloire de ton Roi.
Héritier du mâle
courage
Des du Guefclins & des Baïards ,
On t'a vu , dès ton premier âge ,
Voler au milieu des hafards.
Ton audace , froide ,
intrépide ,
ques années , à Avignon une attaque violente du mał
qui l'a conduit au tombeau ; & le bruit s'étant répandu
dans la ville que les Médecins lui avoient ordonné un
bain de lait , & que le lait manquoit , les femmes
accoururent en foule au Palais , & facrifiant en quelque
forte la vie de leurs nourriffons , offrirent le lait
de leur fein.
JUILLET . 1776 . 43
D'exploits & de périls avide ,
Affronte au tydon mille morts * ;
Et tes bleflures honorables
Y font des monumens durables
Des tes héroïques efforts.
Pourfuis : ta vaillance immortelle
Enflamme , étonne nos guerriers ,
Dans la déroute univerſelle ,
Minden te couvre de lauriers .
Tranquille au milieu des alarmes ,
Tu fauves l'honneur de nos armes ;
Ton bras feconde ta valeur ;
Au léopard de l'Angleterre
Iloſe enlever ſon tonnerre **,
Et déconcerte le vainqueur.
Mais les lauriers dont Mars couronne
Le front d'un Héros redouté ,
* Le Marquis de Rochechouart a fait toutes les
campagnes depuis le commencement de la guerre de
corps étoit
1734 , juſqu'à la paix de 1762. Son
couvert de bleffures ; il en reçut une fi énorme au
tydon , qu'on ne put lui fauver la vie que par l'opération
du trépan.
** Le Marquis de Rochechouart , à la tête de la
brigade qu'il commandoit , défit à Minden le corps de
Troupes Angloifes qui étoit devant lui , & s'empara
de deux piéces de canon.
44
MERCURE DE FRANCE.
Ne valent pas ceux que moiffonne
L'homme ami de l'humanité.
Quitte les champs de la victoire...
Jaloufe d'une plus noble gloire ,
Le vrai fage fait des heureux .
Seconde le voeu de ton Prince :
Sois le bonheur d'une Province
Qu'illuftra l'un de tes Aïeux * .
Si l'homme vulgaire ne prife.
Que l'or, le fafte & les palais ,
Legrand homme s'immortalife
Par les vertus & fes bienfaits .
Rochechouart ! à ta préſence
L'aimable paix , la confiance ,
L'ordre renaît dans nos climats ;
Ainfiqu'on voit les fleurs éclorre ,
Lorsque le jeune Amant de Flore
Chafle les vents & les frimats.
Que vois-je ? quel nouveau miracle
Sur ces bords , au Romain ſoumis !
Leslys y brillent fans obftacle ;
Tous les coeurs font déjà conquis.
Ton alpect calme leurs alarmes :
Ton départ fait couler des larmes ,
* Louis XI envoya en Provence un des Ancêtres
du Marquis de Rochechouart pour y établir le Parlement
féant à Aix.
JUILLE T. 1776 . 45
Garans certains de leur amour.
Un Peuple entier te fuit , t'appelle * ;
Rome le voit , prefque infidele
Soupirer après ton retour.
Louis contemple de fon trône .
Les coeurs qui volent après toi ;
Leur cortège qui t'environne ,
T'aflure งด ami dans ton Roi.
Ab ! déjà fon augufte pere ** ,
De l'eftime la plus fincere
Avoit honoré tes vertus.
Le Fils , for toi verfant fes graces ***,
* Lorfque le Marquis de Rochechouart partit d'Avignon
, après avoir rendu le Comtat au Saint - Siége , le
Peuple fe jeta à fes pieds , baifa les traces de fes pas
dans les rues , & lui répéta mille fois , en verfant des
torrens de larmes , ces paroles attendriffantes : Notre
bon Gouverneur , ne nous quittez pas ; vous êtes notre
protecteur , notre ami , notre père ; ne nous quittez
pas .
** Le Marquis de Rochechouart avoit été un des
Menins de feu Monfeigneur le Dauphin , père de notre
augufte Monarque. Ce Prince l'avoit toujours honoré
de fa confiance la plus intime .
1 *** Louis XVI,jaloux de marquer tous les momens
de fon regne par des actes de bienfaiſance & de juſtice ,
nomma le Marquis de Rochechouart un des ôtages de
la Sainte Ampoule , & l'avoit enſuite fait Chevalier
de fes Ordres.
46 MERCURE
DE
FRANCE
.
L'imite , & marche fur les traces
Des Antonins & des Titus .
Grand Dieu ! pardonne à ma foiblefle !
J'ofe fonder tes profondeurs ;
Je redemande à ta fagefle
Le Héros qui caufe mes pleurs.
Tu ne faurois m'en faire un crime ;
Une plainte fi légitime
Rend hommage à l'Étre éternel.
Vertueux , bienfaiſant & lage ,
Rochechouart fut ton image ,
Autant que peut l'être un mortel.
A Marfeille.
IMPROMPTU fait pour être mis au bas
du Portrait de Louis XVI.
DEUX
Souverains , par leurs vertus ?
Sont gravés dans notre mémoire ;
L'un eft Henri , l'autre eft Titus ;
Ils font de l'Univers & l'amour & la gloire ,
Ils ont tous deux fixé nos regards éblouis ;
Eh bien ! ces Potentats fi connus dans l'hiftoire ,
Ils revivent encor fous le nom de Louis.
Par M. le Comte de Boisboiffel.
JUILLE T. 1776. 47
VERS envoyés à M. LE NOIR , Confeiller
d'État , à l'occafion du choix que Sa
Majefté en a fait pour lui confier , une
feconde fois , l'adminiftration de la
Police de Paris ; par M. le Bas ,
Profeffeur Public d'Accouchemens ,
Cenfeur Royal , &c.
JEE vous reverrai donc , Magiftrat équitable ,
Humain , doux , grand & généreux ,
Pour la feconde fois , par arrêt immuable ,
Choifi pour faire des heureux ,
Et recevoir de tout Paris l'hommage.
La vertu dirigeant vos pas ,
Et ce trait , de Thémis devant être l'ouvrage ,
Vous ne pouviez manquer d'obtenir le fuffrage
De Louis & de Maurepas.
1
ROMANCE marotique , fur l'air de celle
du Barbier de Séville.
PLUSnel LUS ne la fuis la beauté qui t'eft chere ,
Plus à tes yeux n'ai de charme vainqueur :
48 MERCURE DE FRANCE.
Pourquoi faut il que retrouve en mon coeur
De nos amours la fouvenance entiere ?
Quand tu voulois jouir de ma tendrefle ,
En doux parler s'exprimoient tes dehrs :
Lors me promis , pour hâter tes plaifirs ,
Contentement & durable liefle.
Me defendois d'avouer ma foibleffe ,
Sage pudeur tenoit clos mes foupirs ,
Bien eft-il vrai que diſois aux zéphirs :
A mon ami pour moi faites careffe.
Tu veux trahir Amante fi naïve !
Et tes fermens les veux tous oublier ?
Pour te punir , Amour je vais prier
De rendre encor ton ame ma captive.
Touchans regards & baifers fans feintiles ,
Serez le prix de ce tendre retour ;
Puis mon Ami , près de moi tout lejour ,
Heureux fera par douces mignardiles.
Par Madame de Montanclos
ODE
JUILLET. 1776. 49
f
ODE A CHLOÉ.
XXIII. Livre I.
JEUN
2
Vitare hinnuleo me fimilis , &là
EUNE objet fait pour me plaire ,
Pourquoi fuis tu loin de moi?
Le faon qui , faifi d'effroi ,
Au fond d'un bois folitaire
Cherche fa timide mere ,
Eft moins farouche que toi.
Si quelque zéphir agite
Les feuilles des environs ,
Si lui -même , dans fa fuite ,
Touche aux branches des buiflons
Une épouvante fubite
Hate les pas vagabonds.
Suis-je un tigre plein de rage
Te faic- on peur en aimant ?
N'oſes- tu , Beauté ſauvage ,
Quitterta mere un moment?
N'eſt-on pas mieux àton âge
Entreles bras d'un Amant ?
II. Vol
Par M. L. R
C
So MERCURE DE FRANCE.
A Monfeigneur le Comte DE SAINTGERMAIN
, Minifire de la Guerre.
DANS ce jour fortuné qui rendit à la France
Un Héros trop long-temps le jouet des revers ,
Dans ce jour , Saint-Germain , joyeux de ta prénce
,
Mon coeur fut le premier qui t'adrefla des vers.
Qu'alors tu prouvas bien qu'un philoſophe , un
fage
Voit , fans être ébloui , les rangs & les honneurs ;
Tadaignas m'accueillir , tu reçus mon hommage ,
Et ton coeur généreux me combla de faveurs.
Quel transport ! quelle joie ! oui , j'oferai le dire
Saint -Germain , je trouvai mon fort égal au tien .
Eleve de la gloire , un vrai foldat n'afpire
Qu'à prouver fon courage & qu'il eft citoyen.
C'étoit- là mon fouhait ; en t'en laiffant l'arbitre ,
J'invoquois dans mes vers l'Ulyfle des Français ;
Auffi j'obtins bientôt ce refpectable titre *
Qu'un vieux Guerrier préfere à mille autres bienfaits,
Mon deftin trop heureux ,pour comble d'avantage ,
Me plaça fous les loix d'un Miniftre chéri **.
* B. Officier aux Invalides.
** M. le Marquis de Paulmy. ་ ་
JUILLE T. 1776. SE
Ses talens , fcs vertus font un double partage)
Dont jouiflent tous ceux qui fervent près de lui .
Pourquoi faut- il que la reconnoiffance
Semble animer la voix que j'éleve pour toi ?
J'applaudirois encore au rang que ta prudence
Mérita de nouveau de notre jeune Roi.
Près du Trône placé , Confeiller plus intime ,
Tu fauras déployer tes fublimes talens ,
Et le temps prouvera toute la haute eftime
Qu'on doit à des travaux ourdis pendant trente
ans.
Sages Législateurs , amis de la Patrie ,
Sans doute votre but ne tend qu'à fon bonheur :
Déjà l'homme éclairé , graee à votre génie ,
Voit la France joüir de toute fa fplendeur ;
Hé ! feroit ce en effet à l'ignorant vulgaire
D'ofer dans l'avenir juger de vos travaux ?
L'intérêt du moment le rend ou téméraire ,
Ou toujours mal habile à foulager les maux.
OLouis ! ô mon Roi ! dont l'aimable jeuneſſe
Se laiffe diriger par la voix de Mentor * !
Acheve ton ouvrage , & crois que la fageffe
Affife près du Trône amene l'âge d'or.
* Mgr. de Maurepas.
ParM. Darnault B. , Officier Invalide.
Cij
52 MERCURE
DE FRANCE.
" A M. DALEMBERT , fur l'Eloge
hiftorique de M. de Sacy , qu'il a lụ
à la Séance publique de l'Académie
Françaife , le jeudi 20 Juin 1776 .
SUR ce tombeau que tu couvres de fleurs ,
Près de l'urne ou repofe une trop chere cendre ,
Quand tes heureux pinceaux, des plus vives couleurs
,
Tracent , d'après nature, un coeur fenfible &
tendre ,
Fxprimant les vives douleurs ,
A l'amitié donnant des pleurs ,
Qui peut le refufer la douceur d'en répandre?
Sous les traits & topchans de Sacy , de Lambertr
Ah ! qui ne reconnoît l'ame de Dalembert !
Par M. Guérin de Frémicourt.
2!
Le mot de la première Enigme du
volume précédent eft le Facteur de lettres;
celui de la feconde est la Rofe ; celui de
la troisième et Médecine. Le mot dy
JUILLET. 1776.
premier Logogryphe eft Notaire , dans
lequel on trouve air , rien , oie , org
étain , an, ire, ortie , taire , rat , note ,
arion , rate , Aire ( ville d'Artois) , tri ,
noir, dne , nitre , art , Roi , rôti , ratine ,
Etna , tiare , taon , rot , Aonie , tien &
nótre , Erato , Ino ; celui du fecond eft
Fleur , où l'on trouve fer & feu ; celui du
troisième eft Canon , où fe trouve ánon .
ENIGM E.
MONARQUE bien aimé , j'exerce dans ma cour
Un empire bien doux : c'eft celui de l'amour.
Les plus belles couleurs brillent dans ma parure¿
Seule digne d'un Roi , celle de la nature.
Aux yeux des étrangers je marche avec fierté :
Mais avec mes fujets je vis avec bonté ;
Je me prive pour eux , & , par des cris de joie ;
Je les invite tous à partager ma proie.
Mais diras- tu , Lecteur , quel autre qu'un Titus ¿
Ou plutôt qu'un Louis , poffede ces vertus?
Je ne veux te rien dire , ayant fait une étude
De me faire un plaifir de ton inquiétude.
Par M. le Meteyer.
Ciij
14. MERCURE DE FRANCE .
Jz réun
AUTRE.
E réunis en moi ce qu'un coeur idolâtre
Demande pour fixer & fes voeux & fon choix.
Je fuis douce , timide , enjouée & folâtre ;
Des yeux pleins de malice animent mon minois .
Je chéris mon logis , & quand tout eft tranquille ,
Sus les livres , je pafle aflez fouvent les nuits .
Cependant en tous lieux , aux champs comme à
la ville ,
Je ne puis faire un pas fans trouver d'ennemis ;
Lucile , à mon nom feul fe récrie & le pâme.
D'où vient pourtant l'effroi qu'il excite en fon
ame ?
L'on nomme de mon nom ce que , fans foupirer ,
Sur fes levres de role on ne peut voir errer.
Mais j'en ai dit aflez pour me faire connoître ,
Cher Lecteur , tu ... Ah ! j'allois me nommer !
J'aurois fait auffi bien ; déjà tu fais peut-être ,
Le fecret qu'en ces vers j'ai cru bien renfermer.
Par le même.
JUILLE T. 1776. 55
AUTRE.
QUEL fort , hélas ! d'être pendue !
Cher Lecteur, c'eft pourtant le mien :
Je pafle la nuit toute nue ,
Le jour de même , on n'en dit rien .
Au Public on m'expoſe en vue ;
S'il pleut on me laifle mouiller :
Et lorfque j'invite d'entrer,
Je reste toujours dans la rue.
Par M. Hubert.
LOGO GRYPH E.
AVEC trois pieds , Lecteur , j'entretiens la ſanté
De cet animal entêté ,
Qui joint une voix ridicule
Ala lenteur & la ftupidité ;
Mon chef à bas , je deviens particule .
Par M. Roux , Chanoine
à Châteaudun.
Civ
36 MERCURE DE FRANCE.
AUTR E.
PAR moi tout prend un tour nouveau :
Je dois le jour à l'induftrie.
Mes enfans font la fymmétrie,
L'alignement & le niveau .
Sans égard pour le bien qu'en tout temps je
procure ,
Qu'on fouille dans mon ſein , qu'on m'arrache le
coeur ,
Qu'on fafle deux moitiés de ma foible ftructure ;
Dans l'une l'on verra la trompe d'un Chaſſeur ,
Dans l'autre l'élément qui foutient la nature.
Par M. Lavielle , de Dan >
AUTRE.
J'AI le ventre velu ; fix pieds forment mon tout.
Si tu ne me tiens pas , pour en venir à bout ,
Tranche mon chef, alors je fais pauvre figure ,
Et garde- toi jamais de m'avoir pour monture.
Par M. Darblay.
JUILLET . 1776. 57
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
Extrait des différens Ouvrages publiés
fur la vie des Peintres ; par M. D. L.
F. A Paris , chez Ruault , Libr . rue de
la Harpe .
CET Ouvrage utile contient un réſumé
très-bien fait de ce qu'on a écrit de plus
inftructif fur les différentes Ecoles de
Peinture , fur les monumens qu'elles
nous ont laiffés , & fur les tableaux des
Maîtres qui font dans le cabinet des
Curieux , dans les lieux publics ou dans
les Palais des Grands & des Souverains.
Ce qui regarde la vie particulière des
Artiftes eft traité fort fommairement,
L'Auteur ne s'eft attaché qu'à ce qui a
rapport à l'art de la peinture. Nous allons
parcourir avec lui les Ecoles les plus célèbres
; & c'est rendre fervice au Lecteur
amoureux des beaux arts , que de lui
donner en quelques pages une idée juſte
* Articlede M, de la Harpe.
CV
58 MERCURE DE FRANCE.
"
des grands talens qui ont fait la gloire
de ces Ecolès.
Le Rédacteur commence par l'Ecole
Romaine. Les temples , les ftatues , les
» bas - reliefs , les médailles , les pierres
gravées , & tous les autres monumens
»
23
"
"
que le temps n'a pu dévorer , fubfiftent
» encore dans Rome , dans cette ville
» autrefois fi fameufe par fon luxe & par
» fes conquêtes . Ces objets ont dû nécef-
» fairement imprimer dans l'ame de fes
habitans les idées de ce que l'on appelle
» magnificence , nobleffe & vrai goût
» dans les arts. Il a fallu , fans contredit
» que les Artiftes de cette Capitale euffent
les penfées élevées , l'expreffion
» forte , & le deffin correct ; auffi tous
les Maîtres de l'Ecole Romaine ont
» été diftingués par ces fublimes qualités ;
» mais le coloris , cette partie qui fait
» valoir les autres , y a été trop négligé.
Cependant cette Ecole fera toujours
» tévérée , indépendamment même de
ce qui conftitue fon mérite particulier,
quand on fe fouviendra qu'elle doit
fa naiffance à ce Raphael dont le nom ,
» facré pour les Artiftes , retrace en eux
les images du fublime pitcorefque.
Raphael eft parmi les Peintres , ce
"
"
»
"
*
JUILLET
. 1776. 59
"
le qu'Homère
eft entre les Poëtes ,
premier de tous. L'étendue de fon
génie , la grandeur de fon expreffion ,
» & la nobleffe de fon deffin , l'ont mis
>> au -deffus de tous les Artiftes qui lui
» ont fuccédé .
"
"
"
» Sa famille était très- confidérée à
» Urbin , où il naquit en 1483. Il reçut
de fon père les élémens du deffin , &
» fut mis enfuite fous le Perugin , qui
jouiffait alors d'une affez grande réputation
. De là il paffa à Florence , où
» il vit les ouvrages de Léonard de Vinci
» & de Michel- Ange , & fe rendità Rome
» auprès de fon oncle Bramante , fameux
» Architecte , qui le préfenta à Jules II .
» Ce Pontife le chargea des ouvrages de
» peinture qu'il faifoit faire au Vatican.
» Le premier de fes tableaux fut celui de
» la théologie : ce morceau tient un peu
» de la féchereffe des principes qu'il avoit
» reçus de Perugin . Le Pape cependant fut
» fi content de cet ellai , qu'il fit détruite
» toutes les autres peintures de ce Palais ,
» pour les faire remplacer par ce célèbre
» Artifte , qui , immédiatement
après ,
développa tous fes talens dans le fameux
tableau de l'Ecole d'Athènes
» ainfi que dans ceux du Parnafle &
"
C vj
62 MERCURE DE FRANCE.
و د

» fait conftruire un pour lui dans le voifinage
du Vatican , qu'il a fallu indif
penfablement détruire pour édifier la
» colonnade de la place Saint Pierre ; ce
» Palais était orné de l'hiftoire de Pfy-
» ché , qui avait fait reconnaître cet
» Artifte pour le plus gracieux des Pein-
» tres.
"
Raphael s'exerçait auffi quelquefois
» à la fculpture , qu'il poffédait fupérieu-
» rement.
"
» On montre à Rome , dans une
chapelle à la Madona del Popolo , dont
il a peint la coupole , un Jonas de
» marbre de grandeur naturelle , qu'on
» lui attribue , & qui peut paffer pour
» un chef d'oeuvre en ce genre.
» Les ouvrages que ce grand Maître
» a laiffés au Vatican & au petit Farnèſe ,
» ont toujours été la fource où tous les
Artiftes célèbres ont puifé les lumières.
» & les moyens par lefquels ils fe font
» diftingués.
"
» La mort prématurée de ce grand
» homme , arrivée en 1910 , le jour du
» vendredi faint , à l'âge de 37 ans , l'a
» arrêté au milieu de fa carrière , & l'a
fait d'autant plus regreter , qu'il a
laiffé plufieurs ouvrages imparfaits.
JUILLET. 1776 . 63
ود
»
Son corps , après avoir été exposé
pendant trois jours dans la grande faile
» du Vatican , au bas de fon tableau de la
Transfiguration , fut porté à la rotonde ,
» à la fuite de ce même tableau , que
» l'on fit fervir pour honorer fa pompe
» funèbre . Son buſte fut placé au - deffus
» de fa fépulture .
"
» Léon X , ce zélé protecteur des arts ,
» l'eftima affez pour promettre de l'éle-
» ver au Cardinalat . Cette promeffe
» que la mort trop prompte de Raphael
» l'empêcha de réaliſer , avait déterminé
» cet Artiſte à ne point accepter la Nièce .
» du Cardinal Bibiena , que ce Prélat lui
» offrait pour époufe.
>>
"
" Un heureux génie , une imagination
» forte & féconde , une compofition
fimple & en même temps fublime
» un beau choix , beaucoup de correction
» dans le deffin , de grace & de nobleſſe
» dans les figures , de fineffe dans les
penfées , de vérité dans les expreffions
» & de naturel dans les attitudes.Tels font
» les traits auxquels on peut reconnaître
» la plupart de fes ouvrages . Pour le colo
» ris , il eft fort au - deffous du Titien
» & le pinceau de Corrége eft fans doute
» plus moelleux que celui du Raphael.
n
...
MERCURE DE FRANCE.
" Indépendamment de l'étude que fai
» fait Raphael , d'après les Sculpteurs
» & les plus beaux morceaux de l'anti-
» que qui étaient fous fes yeux , il entre-
» tenait des gens qui deflinaient pour lui
» tout ce que l'Italie & la Grèce poffé-
» daient de rare & d'exquis » .
Le plus célèbre des Elèves de Raphael
fut Jules Romain , né à Rome en 1492 .
" Ses idées étaient nobles & élevées ,
» & l'enſemble de fes figures fort cor-
» rect . Il mettait plus de feu dans fes
» tableaux que Raphael mais c'était
» fouvent aux dépens des graces ; on y
>> voit fouvent des attitudes forcées . Il
» fuivait plus l'antique que la nature ,
» dont il confultait peu les vérités ; fes
chairs tirent trop fur le brun rouge ,
» & fes demi - teintes fur le noir,
"
""
Malgré tous les défauts qu'on reproche
à Jules Romain , la fécondité
» de fon génie , toute l'érudition nécef-
» faire à un homme de fon art , une connaiflance
profonde de l'hiftoire & de
» la fable , d'ingénieufes allégories , une
» grande manière , le diftinguent entre
» les plus fameux Peintres.
» Cet habile Artifte poffédait parfaitement
la perfpective & l'architecture
JUILLET. 1776 . 65
civile & militaire . Il embellit & for-
» tifa Mantque , & fit élever fur fes
deffins le famenx Palais du T , qu'il
orna de fes plus beaux ouvrages , entre
» lefquels on remarque un fameux combat
de géants. I enrichit encore le
» Palais de Saint Sébastien , où il peignit
» l'hiftoire de David & la fable de Pfyché
, avec plufieurs combats de l'Iliade
» d'Homère. Il fir un grand nombre de
» cartons qui ont été exécutés en tapifferie
, & dont les fujets font tirés de
» l'hiftoire de Scipion , lefquels font fort
» connus , ayant été multipliés .
"
15
» Comme il s'était particulièrement
appliqué à la recherche des ftatues &
» des bas-reliefs antiques , perfonne n'a
polfédé mieux que lui la connaiſlance
» des médailles , des camées & des
pierres gravées , dont il avait fait dans
» fon cabinet une ample collection .
"
"
195
» Jules mourut à Mantoue en 1546 ,
âgé de 54 ans , lorfqu'il fe difpofait
à aller remplir la place d'Architecte de
Saint Pierre , vacante par la mort de
» San Gallo . Il fut l'auteur des vingt
eftampes obfcènes qu'a gravées Marc-
» Antoine Raimondi , & qui font con-
» nues fous le nom de figures de l'Aré
"
66 MERCURE DE FRANCE.
» tin , qui y avait mis à chacune un
» fonnet .
L'Auteur paffe à l'Ecole Florentine ,
qu'il caractériſe ainfi :
« Ce qui a le plus diftingué les Maîtres
» de cette Ecole , c'eſt un ſtyle élevé ,
» un pinceau hardi & un deflin correct.
» Ils doivent leurs progrès au zèle des
Médicis qui les ont encouragés , &
qui ont raffemblé fous leurs yeux tant
» de richeffes antiques , qu'ils font deve-
» nus les émules des Peintres Romains ,
qui avaient ces tréfors dans leur territoire.
"
و د
"
» Mais ils ont , comme eux , négligé
» le coloris , & ont ainfi privé leurs ou-
» vrages d'un attrait qui fait valoir les
productions du génie . Néanmoins les
préceptes & les exemples de Michel-
Ange , leur fondateur , ont fixé , pour
» toujours , l'admiration fur les tableaux
» fortis de l'Ecole Florentine .
""
ود
» Les Mufes qui préfident aux arts ,,
» doivent à Michel Ange une triple cou-
» ronne . Auffi excellent Peintre que
grand Sculpteur & favant Architecte ,
» il s'aquit la plus haute réputation dans
» les trois genres . Cet Artifte , un des
premiers de l'Univers , naquit en 1474,
38
ود
K
JUILLET . 1776. 67
" dans le Château de Chiufi , en Tof-
» cane , d'une famille diftinguée . Ses
» parens , qui regardaient la peinture
» comme un art inférieur à leur naiflan-
» ce , tâchèrent , inutilement , d'en dégoûter
le jeune Michel - Ange , qui
» entra dans l'Ecole de Dominique Ghit-
» landaio , où il fit de fi rapides progrès ,
» qu'il l'eut bientôt ſurpaffé.
"
Ses premiers ouvrages lui attirèrent
» une grande confidération . Laurent de
» Médicis lui donna un logement dans
» fon palais , & le fit manger à fa table.
» Il imagina le premier les fortifica-
» tions modernes , qui fervirent à dé-
» fendre la ville de Florence , fa patrie ,
» & qui forcèrent les ennemis à en aban-
» donner le fiége .
» Il fut enfuite envoyé , par le Grand-
» Dac , en Ambaffade à Rome , auprès
» du Souverain Pontife , qui le combla
» des témoignages de fon eftime pour
» fa perfonne autant que pour fes talens.
» Le tableau qui lui mérita le plus
d'éloges , eft fon jugement univerſel ,
» tableau unique en fon genre , plein de
feu , de génie , & de l'enthouſiaſme
» des talens fupérieurs . Cet ouvrage fur-
» prenant par le grand caractère de def-
»
"
68 MERCURE DE FRANCE.
fin qui y règue , par la fublimité des
« penſées , & par les attitudes favantes ,
» forme un fpectacle fingulier , frappant
» & terrible. Aufli ce morceau a-t- il
» toujouts fervi d'exemple aux plus fameux
artistes.

»
» Sa manière de peindre était mâle
» & vigoureufe , mais plus étonnante
qu'agréable ; fon goût auftère a fair
fouvent fuir les grâces ; fes têtes font
» trop fières & n'ont pas toujours affez
d'expreffion. Son coloris eft quelquefois
un peu rouge , & fes contours paraiffent
découpés fur les fonds . Comme
il étoit grand anatomifte, il affectait dans
» certaines figures de charger les mufcles
, & donnoit trop de contrafte à
» fes attitudes. S'il n'eft point regardé
comme le premier peintre du monde ,
» il en a été du moins le plus grand def-
» finateur , & il eft le premier artifte qui
ait porté cette partie à fa plus haute
perfection .
33 Il termina fa carrière à l'âge de 90
ans , en 1564 , après avoir fait un nom-
» bre infini d'ouvrages en
en différens gen-
I
res. Il fut nommé par le Pape Pie IV ,
architecte de S. Pierre . Il eut la fatisfaction
de voir élever fur fes deffins
7
JUILLE T. 1776. 69
avant de mourir , l'immenfe coupole
» de ce beau temple. Il avoit réédifié le
» Capitole , conftruit le Palais Farnèfe ,
la vigne du Pape Jules-III , & la Porte
Pie.
?
ھ د
» Soliman le Magnifique lui fit propofer
de fe rendre à Conftantinople,
» pour bâtir un pont fur le détroit du
Bofphore , ce que Michel-Ange ne pût
entreprendre , étant trop occupé par
» les travaux dont les premiers Princes de
» l'Europe l'avoient chargé.
"
» Michel Ange a fervi fept Papes &
» deux Empereurs , qui lui ont tous
donné les plus grandes marques de
» diftinction . Les Papes le faifaient af-
» feoir devant eux , & Côme de Mé
dicis fe découvrait pour lui parler.
Ce grand artifte voulant prouver
» qu'il était parvenu à égaler les anciens
» dans l'art de la fculpture , fit une ftatue
» dans le goût antique , en caffa un mor-
» ceau qu'il garda , & fit enterrer la
» ftatue dans un endroit qu'on devait
» fouiller, Quand on l'eut tirée hors de
» terre , tous ceux qui l'a virent la jugèrent
antique , & ils n'en furent détrompés
que lorfque Michel Ange re-
» mit à fa place le morceau qu'il en avoit
» ôté,
39
70 MERCURE DE FRANCE .
"9 Son corps fut enlevé de l'Eglife des
Saints Apôtres à Rome , où le Pape
» vouloit lui ériger un tombeau ; & fut
transporté à Florence par ordre du
» Grand- Duc , qui lui fit rendre les honnears
funèbres , & élever un fuperbe
» maufolé , où trois figures de marbre de
» grandeur naturelle , caractérisent les
» trois arts dans lefquels il s'était fait
» admirer.
Les peintres Vénitiens fe font montrés
fupérieurs dans le coloris & dans la
fcience du clair - obfcur. Ils y ont réuffi
d'une manière auffi féduifante , mais
plus noble que les Flamands , qui ont à
cet égard acquis tant de célébrité.
Leur compofition eft ingénieufe , leur
touche eft fpirituelle & agréable ; mais
ils ont quelquefois négligé la correction
du deffin ; l'expreffion , cette partie de
l'art qui parle à l'ame , n'eft pas toujours
ce qui caractérife leurs ouvrages .
On leur pardonne ce défaut dans l'enchantement
où jette la magie des tableaux
de leurs grands maîtres , & principalement
de ceux du Titien , le plus célèbre
d'entre eux , & fans contredit le plus
grand colorifte de l'univers.
» Ce peintre fi célèbre naquit à Cador
JUILLE T. 1776. 71
> dans le Frioul en 1477. Il entra
» d'abord chez Gentile Beliin , & enfuire
» chez Jean Bellin , fon frère , de - là dans
l'Ecole de Giorgion , qui dans la fuite
en devint jaloux & le congédia . Il fe
» fit d'abord connaître par les portraits
» dans lefquels it excellait ; ayant parfai
tement réuffì à faire ceux de plufieurs
» nobles de Venife , le Sénat lui donna
» pour récompenfe de fes talens un office
» de trois cens écus de revenu .
» Sa réputation s'étant répandue chez
» les étrangers , les Souverains voulu-
» Tent être peints par ce grand maître . Il
» fit le portrait de Paul III , lorſqu'il
» étoit à Ferrare. I fe rendit à Urbin
poar y peindre le Duc & la Ducheffe
» de cette Principauté ; il fit enfuite celui-
» de Solimán II , Empereur des Turcs ,
» ainfi que ceux de François I & de
Charles Quint . Plufieurs Doges & plufieurs
Papes ont été peints par cet habile
artiste ..
» Perfonne ne s'eft plus attaché à imiter
la nature que le Titien ; il peignait
» encore mieux les femmes que les
» hommes. Il excellait auffi dans le:
» payfage ; il avait les idées grandes &
"
nobles dans les fujets férieux , ingé92
MERCURE DE FRANCE:
nieufes & agréables dans ceux qu'il t-
Tait de la fable . Son caractère tendre &
fenfible fe peignait dans fes ouvrages ,
dont le nombre confidérable a prouvé
» la fécondité de fon génie.
» Il fit fouvent des fautes contre le
» coftume , & quelquefois auffi des ana-
» chronifmes , en réuniffant des perfon- .
» nages qui ont vécu dans des fiécles .
» différens , mais on a attribué ces dé
fauts à fa complaifance pour ceux qui
lui demandaient des tableaux .
ي د
» Son génie était noble & délicat , fes
» attitudes fimples & vraies; fes airs de
tête , quoique admirables , manquaient.
quelquefois d'un peu d'expreffion . II .
» confultait peu l'antique , & répétait
fouvent les mêmes fujets ; mais fon
coloris femblait réfléchir la lumière ,
» & lui a mérité le rang de premier
» peintre du monde dans cette partie la
plus féduifante de fon art. Il avoit plus
de goût que le Giorgion , & une plus
grande fineffe dans les accompagnemens
& les acceffoires de fes fujets . Ses
portraits particulièrement font inimitables.
Cet artiste avait encore l'art de .
» bien deffiner & peindre les enfans. IL
eft le premier qui leur ait donné les.
» graces
"
$9
35
JUILLET. 73 1776.
"
30
כ
grâces & le caractère de leur âge . Ses
payfages fontnon - feulement eftimables
» par la belle magie de couleur qui y
règne , mais encore par le favant def-
» fin des branches des arbres , repréfen-
» tées dans leur véritable difpofition
perfpective ; les fabriques font encore
remarquables par leurs formes gothiques
, qui nous retracent parfaitement
" le goût d'architecture de fon fiècle ;
fes fites ont auffi un caractère qui lui
» eft propre , & qui donne à fes tableaux
une fingularité piquante.
"
39
98
» Le Titien ayant eu ordre d'aller en
Efpagne pour faire un troifième por-
» trait de Charles - Quint , & peindre fon
fils Philippe , Roi d'Efpagne ; l'Em-
» pereur l'honora à Barcelone du titre
» de Comte Palatin , en 1552 , lui donna
» une penfion confidérable fur la Cham-
» bre de Naples , le fit Chevalier de
l'Ordre de S. Jacques à Bruxelles
établit fes deux fils , & les mit parmi
les Officiers qui l'accompagnaient dans
» fes marches. Il l'envoya à Infpruk faite
» les portraits du Roi & de la Reine des
» Romains. Un jour que Charles - Quint
le regardait peindre , l'artiſte animé par
» la préſence du Monarque, laiffa tomber
II. Vol.
ود
3
.D
39
D
74 MERCURE
DE FRANCE.
"
»
מ
» un de fes pinceaux que ce Prince ne
dédaigna pas de ramaffer. Le Tit: en
» confus lui fit toutes les excufes qu'il
» lui devait ; cet Empereur , fans croire -
déroger à fa grandeur , voulut bien lui
répondre que le Titien méritait d'être.
» fervi par Céfar. La confidération que
lui
marqua Charles- Quint lui fit des
jaloux ; ce fut à eux que ce Prince répondit
, qu'il pouvait faire des Ducs
» & des Comtes , mais qu'il n'y avai :
que Dieu qui pût faire un homme
» comme le Titien .
""
"
ود
30
Après cinq années de féjour en Al-
» lemagne , le Titien retourna à Veniſe ,
» où il peignit plufieurs tableaux bien
» différemment des premiers , & dans
» lefquels il ne fondait point fes teintes ;
» fes couleurs étaient vierges & fans mélange
, auffi fe font - elles confervées
» fraîches & dans tout leur éclat juſqu'à
» ce jour.
"
ود
ןכ
que les
» Les tableaux de cette feconde manière
étaient moins finis , & ne font
» leur effet que de loin ; au lieu
premiers, faits dans la force de fon âge,
» & d'après nature , étaient tellement
» terminés , qu'on peut les regarder de
près comme dans une diftance plus
JUILLET. 1776. 75
" éloignée. Son grand travail y était ca-
» ché par quelques touches hardies qu'il
» mettait après coup , pour déguifer la
fatigue & la peine qu'il fe donnait à
perfectionner les ouvrages.
>>
و د
""
» Entre un nombre infini de chef-
» d'oeuvres de ce grand artiſte , diſtribués
» dans les Eglifes , & dans les plus belles
galeries de l'Europe , on remarque
» une repréſentation de S. Pierre Martyr
, dont la compofition , l'expreffion
» & la force lui donne un rang eminent
» parmi les morceaux les plus recherchés.
» Le fond de ce tableau repréfente un
payfage d'autant plus admirable , que
» l'effet foutient la beauté des figures ,
» qui femblent détachées du tableau .
"J
Tous les honneurs dont le Titien
» fut comblé , ont été obtenus par la con-
» fidération qu'infpiraient fes talens . Il
» a joui d'une parfaite fanté jufqu'à l'âge
" de 99 ans , confervant dans l'âge le plast
" avancé, le feu de la jeuneffe & les fail-
» lies de l'imagination . Il mourut à Ve-
» nife pendant la pefte en 1576. On tap-
» porte que fur la fin de fa carrière , fa
» vue s'étant affoiblie , il voulut rerou-
» cher fes premiers tableaux , qu'il ne
» croyait pas d'un coloris affez vigoun
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
» reux ; mais les élèves mirent dans fes
» couleurs de l'huile d'olive qui ne sèche
point , & ils effaçaient fon nouveau
» travail pendant fon abfence : c'eſt ainſi
qu'ils nous ont confervé plufieurs chef-
» d'oeuvres du Titien.
"
» Un des difciples du Titien , fut Jac-
» ques Robufti , connu fous le nom de
» Tintoret.
Il naquit à Venife en 1512. Le Titien
qui fut quelque temps fon maître ,
» en vint jaloux au point de le congé-
» dier. Il paffe pour le génie le plus fé-
» cond qu'on connoiffe dans la peinture ;
» un grand morceau lui coûtait moins de
» temps à exécuter , qu'à un autre de l'in-
» venter ; il aimait fi fort fon art , & fes
» idées étaient fi vives, qu'il propofait
fouvent de peindre les grands ouvrages
» des couvents pour le débourfé des cou-
» leurs. La grande compofition de fes
tableaux en égale l'expreffion .
» Il écrivit fur la porte de fon ca-
>> binet :
»
Il diſegno di Michel- Angelo , & il colorito di
Titiano.
C'était un avertiffement qu'il ſe dong
JUILLE T. 77 1776.
1
» nait à lui - même , de prendre toujours
» ces grands maîtres pour exemple. II
» étudiait fes draperies fur des figures de
» cire qu'il modelait , & qu'il ajuftait
» d'une manière fingulière. Il excellait
» auffi dans le portrait.
2.0
» Tintoret était plus hardi dans fes pro-
» ductions que Paul Véronèfe ; mais il
» lui eft très -inférieur pour les grâces &
» la richeſſe de l'ordonnance. Il peignait
» au premier coup ; fa couleur eft vierge ,
» & placée d'une jufteffe fans égale , ce
qui en conferve la fraîcheur & la main-
»tient dans toute fa pureté . Un beau feu
» anime fes ouvrages ; fes idées , quoiqu'affez
extraordinaires , ont diftingué
» cet artifte , & lui ont mérité le rang
qu'il tient dans la peinture.
39
»
"
" Cependant une fougue de génie ,
» dont il n'était pas le maître , lui fic
» faire quelques tableaux médiocres , &
"
l'ont rendu quelquefois inégal . On re-
» proche à ce peintre un mouvement
trop violent dans les attitudes des figures
» de fes fujets de dévotion . Ses tableaux
» en général font peu terminés , & la rapidité
avec laquelle il les exécutait , le
rendit fouvent incorrect . Il mourut à
» Veniſe en 1 $ 94 , agé de 82 ans.
Diij
78 MERCURE DE FRANCE .
Un des plus illuftres ornemens de
l'Ecole Vénitienne eft Paul Veronèse , né
à Vérone en 1532.
و ر
» Il entra d'abord chez Badile , fon
" oncle , qui paffait pour le meilleur ar-
» tifte de Vérone . Bientôt fon mérite
» l'éleva au deffus de fes rivaux ; il vint
à Venife , où il fe diftingua d'une ma-
» nière particulière , & reçue pour mar-
» que de confidération une chaîne d'or.
» Il accompagna à Rome le Procurateur
" Grimani , Ambaffadeur de la Républi
" que , & fit , à la vue des ftatues anti-
" ques , & des ouvrages de Raphaël
» des progrès qui lui méritèrent , à fon
» retour , l'honneur d'être créé Cheva-
» valier de Saint Marc. Le Guide difait
» que s'il avoit à choisir parmi les Pein-
» tres , il defirerait être Paul Veronèfe ;
» que dans les autres on reconnaiſfait
» l'art , au lieu que dans les ouvrages de
Paul , la nature ſe montrait dans toute
» fa vérité.
95
33
,
» Ce Peintre était recommandable par
» fes grandes ordonnances , par la majefté
de fes compofitions , & le beau
» choix des fujets . Il donnait à fes têtes
» autant de grâce que de nobleffe ; les
» mouvemens de fes figures étaient doux,
» & leurs expreffions naturelles .
JUILLE T. 1776. 79
Ses ouvrages font fur-tout remar-
» quables par la fraîcheur & la beauté du
» coloris. Il favait orner fes fujets de
» beaux fonds d'architecture
; aucun
» Peintre n'a donné plus de grandeur &
» de magnificence au fujet qu'il a traité.
» Il évitait de peindre noir , & donnait
» le plus de lumière qu'il lui était poffi-
» ble dans les fonds qui accompagnaient
» fes figures. Ses couleurs étaient fines &
99 fraîches , & pofées avec tant de liberté
» & de facilité , qu'elles confervent leur
» éclat fans altération. Ce Peintre ne
glaçait que les draperies qu'il faifait dans
la manière d'Albert Durer.
33
» On lui reproche d'avoir négligé le
» coſtume dans quelques - uns de fes ou-
» vrages; & l'on dit auffi avec raifon que
plufieurs figures de fes tableaux , man-
» quent d'attention à l'action principale :
» telles font celles qu'il a placées fur le
» devant du grand tableau des difciples
» d'Emmaüs , qu'on voit chez le Roi à
» Verſailles.
"
93
19» Il eut pour difciples fes deux fils ,
» qui ont marché dignement fur les tra-
» ces de leur père , & qui ont fini une.
partie des ouvrages qu'il avoit laiflés
imparfaits. Les noces de Cana , qu'il a
Div
Bo MERCURE DE FRANCE.
» repréfentées dans le réfectoire de S.
Georges Majeur , du Palais de S. Marc ,
» forment un des plus beaux morceaux
» qui foit au monde.
95
» Ce grand Peintre mourut à Venife
en 1588 , âgé de cinquante - fix ans.
Cette école compte une fille parmi fes
élèves : c'eft la célèbre Rofa Alba , née à
Venife en 1672 .
ود
» Après avoir montré les difpofitions
» pour la peinture dès les premières étu-
» des qu'elle fit dans fon art , elle devint
» l'élève du Cavalier Dimantino , qui fe
diftinguait alors à Venife par la fraî-
» cheur de fon coloris ; elle peignit
» d'abod à l'huile , enfuite elle s'attacha
» à la miniature , & enfin plus particulièrement
au paftel , où elle s'acquit
une fi grande réputation , que toutes
» les Académies de l'Europe s'empref-
92
sèrent à la recevoir.
» On trouve dans fes portraits au paftel
une grande manière , beaucoup
» d'exactitude dans la reffemblance : le
» coloris de fes chairs eft d'une vérité
furprenante. Ses ouvrages font répandus
dans les plus beaux cabinets de
» l'Europe . Elle fut reçue à l'Académie
de Peinture de Paris , le 26 Octobre .
90
JUILLE T. 1776.
81
» 1720 , fur un tableau en paftel , repré-
» fentant une mufe. Elle fit le portrait du
» Roi pendant fon féjour en cette capitale
, & en fortit comblée d'honneurs ,
» pour fe rendre à Vienne en Autriche ,
» où elle peignit l'Empereur Charles
» VI , & les Princeffes de la Famille Im-
» périale .
సోరి
" Ayant été par-tout honorée & ré-
" compenfée dignement , elle retourna
» à Veniſe , où elle mourut en 1757 .
âgée de 85 ans. Elle a laiflé des biens
» très conſidérables , que fes talents Jui
» avoient procurés. Rofa Aiba faifait fes
plaifirs de la mufique , & touchait fupérieurement
le clavecin.
30
L'Ecole Lombarde a réuni dans un
degré éminent les qualités qui font le
charme de la peinture ; une riche ordonnance
, des contours coulans , une exprellion
noble & favante , un pinceau gracieux
& un beau coloris .
"
Le Corrège en eft comme le fondateur
. Le Corrège , que les grâces infpi
raient , & dont le goût dirigeait le pin
ceau , a donné à l'Ecole Lombarde un
éclat que le Guide , l'Albane & les Carsaches
ont dignement foutenu.
Antoine Corrège , né à Corregio
Dv.
82 MERCURE DE FRANCE .
» dans le Modénois , en 1494 , & dont
» le vrai nom étoit Antoine Allegri
" paffe pour avoir eu trois maîtres ; mais
" on n'en reconnaît aucun dans les ouvrages.
Il eft regardé comme le fon-
» dateur de l'Ecole de Lombardie. Le
"" Corrège , conduit par la nature , fans
» le fecours des beaux modèles que nous
» ont laiffés les anciens , ni fans avoir vu
» Rome ni Venife , fçut réunir le grand
goût de deflin de l'Ecole Romaine ,
» au beau coloris des Peintres Vénitiens .
» il fe forma lui même une idée des
plafonds , en imagina les raccourcis &
» l'optique , & fournit les premiers exem-
» ples de ce genre d'ouvrages.
23
22
وو
Le Corrège était né avec un génie
heureux , & avait toutes les difpofitions
néceffaires pour la peinture . I
» s'éleva de lui - même à la perfection de
fon art ; fes compofitions font fécondes
» & d'une riche ordonnance ; les actions
» de fes figures font juftes & vraies ;
» leur expreffion eft fi naturelle , qu'elles
pataiffent refpirer . Tout plaît dans les
» tableaux de cet Artifte : il y règne une
intelligence & nne harmonie admi-
» rables , une fraîcheur & une force de
» coloris qui donnent de la rondeur & du
27
30
JUILLET. 1776. 83
relief à tous les objets qu'il traite
» Il s'attacha particulièrement aux
» grâces ; il donnait à fes femmes une
» expreffion douce , & up fourire fi
» agréable qu'elles font naître la volupté ;
» leurs ajuſtemens , leurs cheveux , tout
paraît infpirer le même fentiment ;
fes draperies , dont les plis font larges
» & coulans , font peintes d'une manière
» moëlleufe , & font leur effet de près
» comme de loin. Ses payfages auffi font
وو
touchés très légèrement , & font d'une
" fraîcheur admitable. Tous ces talens
» réunis ont étonné tous les Peintres
» de fon temps , ainsi que ceux qui les
» ont fuivis.
»
39
» Il n'a peut - être manqué au Corrège
que de fortir de fon pays, & de voir les
antiquités & les tableaux de Rome &
» de Venife , pour devenir le premier
» Peintre du monde. On lui a quelque-
» fois reproché des idées un peu bifarres ,
» de légères incorrections , & des carac-
» rères de tête répétés. Sés contours ,
qui fouvent ne font pas exactement
» corrects , font toujours d'une grande
» manière.
ود
و د
» On raconte qu'à la vue de quelques
Ouvrages de Raphaël , qui furent vrai
Dvij
84 MERCURE DE FRANCE.
» femblablement tranfportés dans fon
pays , il ne pûr s'empêcher de dire ,
en admirant le talent de ce grand Ar-
» tiſte , cela eft fort beau ; mais je fuis
» Peintre auffi : Anche io fon pittore.
» Ce grand homme mourut à Cor-
» reggio en 1534 , âgé de quarante ans.
» Il joignit à fes talens des connaifances
» réelles dans diverfes fciences , telles
» que l'architecture & les mathématiques.
Ses tableaux de chevalet font
» très rares & d'une cherté furprenante.
>
» On ne lui connaît d'élèves que Ber-
» nardo Soiaro ; mais tous les Peintres
» fe font fait un devoir de le prendre pour
» maître & pour modèle .
L'Ecole Lombarde fe glorifie d'avoir
porté dans fon fein les trois frères Car
raches , nés à Bologne. Voici quelques
détails fur Annibal , le plus fameux des
trois , par fes travaux & par fes élèves ,
tels que l'Albane , le Guide , le Domipicain
, & c.
» Il fur élève de fon coufin Louis Car-
» rache . L'étude du deffin & de la pein
» ture furent fes feules occupations . H
»fe propofa pour modèles Michel-
» Ange , Raphaël & le Parmefan. H
JUILLET. 1776
»
»
11
» chercha à imiter la douceur de Cor
n rège , & le beau coloris du Titien . Il
puifa dans ces fources un ftyle noble ,
» un delfin grand & correct , qui le ca-
» ractérisent particulièrement , un co-
» loris tendre & vigoureux , & de belles
expreflions. Il corrigea par ce moyen la
» manière dure & noire qui était en ufage
» dans l'Ecole de Lombardie ; fon pinceau
» devint moelleux , fondu & agréable.
» Ses compofitions préfentent peu de
» figures , mais elles font fages & bien
» raiſonnées. Annibal Carrache ne croyait
pas qu'on pût faire entrer plus de 12
» figures fans confufion dans un tableau ,
» & difait qu'on ne devait jamais fe le
» permettre , à moins d'y être contraint
» par la nature du ſujet. Il deflinait auffi
bien les arbres de fes payfages que le
» nud de fes figures , & les touchait avec
une extrême légèreté.
» Ses grandstalens terrafsèrent l'envie,
» & forcèrent fes rivaux à reconnaître fa
fupériorité, furtout après qu'il eut joint
» à fes nombreux travaux la fameufe gal.
lerie du Palais Farnèfe , à laquelle il
employa huit années ; cet ouvrage ,
que l'on peut regarder comme un beau
» Poëme , faifait dire au Pouffin qu’Au86
MERCURE DE FRANCE.
» nibal avait furpallé tous les Peintres
qui l'avaient précédé , & s'était furpaffé
lui même .
"3
و د
و د
و د
» Annibal , qui excellait dans les por-
» traits , faifait auffi très bien ceux qu'on
» appelle carricatures, & donnait fouvent
» à des animaux & à des vafes , la figure
" d'un homme qu'il voulait tourner en
» ridicule . Il deflinait fi facilement , &
» fa mémoire était fi fidèle , que fon
» père , dans un voyage à Crémone ,
" ayant été dévalifé par des voleurs , An-
» nibal qui l'accompagnait , les remarqua:
» & les deffina parfaitement chez le
Juge où fon père portait fa plainte ..
» Ils furent reconnus & rendirent ce qu'ils
» avaient pris .
» Annibal avait toujours négligé la
" lectare & l'étude des Belles -Lettres ;
il avait fouvent befoin d'être guidé par
fon frère Auguftin , qui joignait à fon
» art celui de la poëfie . Les derniers ou
55 vrages de ce Peintre font d'un deflin
plus prononcé que les premiers , mais
» d'un pinceau moins tendre ,
» fondy & moins agréable.
" moins
» En rerminant la vie à Rome , en-
» 1609 , à l'âge de 49 ans , il demanda.
» à être inbumé dans l'Eglife de la Ro-
» tonde , auprès de Raphaël .
JUILLE T. 1776. 87
39
و د
*
» Guido Reni , connu fous le nom de
» Guide , naquit à Bologne en 1575 .
» Le defir de voir les ftatues antiques &
» les tableaux de Michel - Ange & de
" Raphaël, le conduifit à Rome avec l'Albane
; il y fut employé aux plus grands
Ouvrages dans les différentes Eglifes.
" Le Pape , qui le confiderait , prenait
» plaifir à le voir travailler à la chapelle
» de fon Palais , & voulait qu'il fe cou-
» vrit en fa préfence.
"Le Jofepin , Peintre célèbre & fon ami ,
» dit un jour au Saint Père , dans une de
» fes vifites , nous travaillons nous antres
» comme des hommes , mais le Guide
» travaille comme les anges .
"
و د »LesrêtesduGuidefontcompara-
» bles à celle de Raphaël , foit dans la
» correction du deffio , foit dans la
» finelle de l'expreffion. Cet art , & les
grâces qui lui étaient particulières
» n'étaient dûtes qu'à fa manière d'expri-
» mer les paffions . Il poffédait fi parfai-
» tement l'idée de la beauté , qu'il la fai-
» fait même briller dans un vifage péné
» tré de douleur , comme dans les têtes de
vierges ; i la faifait remarquer auffi
» dans un vifage fiétri par le fang ,
» comme dans celui du Chrift où il a ex-
""
38 MERCURE DE FRANCE.
»
primé d'une manière ſenſible , avec les
» fouffrances de l'humanité , la majeſté
» & la grandeur de la divinité.
39
" Unecompofition riche & noble , an
coloris frais , où l'on voit paffer le
fang par le tranfparent des teintes , un
» deflin grand , correct , la légèreté &
» la fineffe de la touche , ie coulant &
» te moelleux du pinceau , des draperies
larges parfaitement bien développées ,
» des extrémités délicates & bien termi-
» nées , caractérisent le talent de Guide ,
auquel , pour la nobleffe & les grâces ,
» aucun Peintre ne peut être comparé.
"
» Cet Artiſte n'en étoit pas énorgueilli :
➡il difait de lui même que les grands qui
» le vifitaient ne venaient point le voir ,
» mais feulement les ouvrages.
» L'oeil était felon lui la partie la plus
» difficile à bien repréfenter ; c'eſt celle
où il s'eft le plus appliqué , & qu'il a
rendue plus parfaitement qu'aucun au-
» tre Artifte .
"
Son Ecole était fouvent composée
» de près de deux cents étudians , auxquels
il fe faifait un plaifir de développer
toutes les parties de fon art. I
écoutait volontiers les critiques que
l'on faifait de fes ouvrages ; & fuivant
D
*
JUILLET . 1776. 89%
l'exemple d'Appelles , il fe cachait der-
» rière fes tableaux pour entendre ce
qu'on en difait.

» D'un caractère naturellement doux
» & honnête , il eût été toujours heureux ,
» fi le démon du jeu n'eût point troublé
» les plus beaux jours de fa vie , & rendu
» fa fin malheureufe à Bologne , en 1641 ,
âgé de 67 ans .
"
"
>
.
» Bologne eft auffi le lieu où naquit ,
» en 1578 , François Albani , qui dès fa
plus tendre jeunelle fit connaître fon
» inclination pour la peinture ; il en apprit
les premiers principes chez Denis
Calvart ; il entra enfuite chez les Carraches
, & après il fe rendit à Rome
» avec le Guide , où il devint , par le fe-
» cours de l'étude , un des plus agréables
» Peintres de fon temps.

"
L'Albane peignait parfaitement les
» femmes & les enfans , auxquels il donnait
une carnation vive & animée.
» Leurs contours fimples & coulans , lui
convenaient mieux que ceux des corps
» mufculeux des hommes ; & l'on peut
» dire auffi que les fujers gracieux étaient
plus analogues à fon génie , que les ac-
» tions fières & terribles .
99
Il fe fixa à Bologne , où il époufa en
go MERCURE
DE FRANCE
.
» fecondes noces , une très belle femme ,
33
qui devint le modèle de toutes les di-
» vinités qu'il repréfentait dans fes ta-
» bleaux ; il en eur douze enfans , qui
» étaient fi beaux , qu'ils lui fervirent
non- feulement pour peindre les group.
» pes charmants de petits amours , dont
» il enrichit fes belles compofitions ,
» mais encore qui furent les originaux
d'après lefquels le Pouffin , l'Algarde
» & François Flamand , étudièrent lest
grâces enfantines de la nature , dont ils
» ont embellis leurs chef- d'oeuvres.
39
}
Il fe plaifait dans les maifons de
campagne qui lui appartenaient , &
squ'il avoit décorées de bofquets & det
fontaines agréables ; c'eft- là qu'il mé-
» ditait fes ouvrages voluptueux . Inſpiré
» par les grâces , il puifait dans les ingé-
» nieufes fictions de la fable , les scènes
» riantes dont il variait fes tableaux
» qu'il favait encore embellir par des
» fires agréables , par de beaux paysages ,
» & par une noble architecture . Sa ma-
» nière de peindre était moëileuſe , arrondie
& extrêmement fondue : il di-
» fait que la nature était finie , & n'avait
point de touche ni de manière ; il n'ef
timait point les Peintres , tels
que Te-
99
JUILLE T. 1776. 91
» niers , Bourguignon & quelques autres ,
» dont le pinceau , quoique fpirituel &
léger , s'exprime par des touches heurtées
& peu fondues. Il méprifait les
fajets bas , les fcènes domeftiques &
» les tabagies.
"
"
"
» On lui reproche de n'avoir pas été
» toujours correct . Il répétait auffi trop
» fouvent les mêmes caractères de tête
» dans fes femmes , fes vieillards & fes
enfans. Il fut cependant préféré par le
Carrache à fes autres élèves , pour ter-
» miner la chapelle de San Diego , dans
l'Eglife nationale des Efpagnols à
» Rome.
"
39
"Il mourut à Bologne en 1660 , âgé
» de près de 83 ans , & fut inhumé dans
» la fépulture des premiers nobles de la
» ville.
33
» La ville de Bologne , féconde en
grands hommes , donna encore la naif .
fance , en 1981 , à Dominique Zam-
» pieri , dit le Dominicain. Il étudia les
principes de la peinture chez Denis
>> Calvart qui le maltraita , l'ayant trouvé
copiant des deffins d'Anibal Carrache ,
» dans l'Ecole duquel il fe retira auffi-
» tôt.
39
99
» La manière lente & pénible avec
92
MERCURE
DE
FRANCE
. 39

99
laquelle il étudiait , le fit furnommer
par fes camarades , le boeuf; ce qu'Ani-
» bal ayant entendu , leur dit que lefillon
qu'il traçait nourrirait un jour la pein-
» ture. Cette prédiction s'eft bien vérifiée
, les ouvrages du Dominicain étant
» devenus par leur excellence une fource
» où les Artiftes ont puifés les principes
» les plus fûrs.
"
» L'Albane & le Dominicain étaient
» amis maia leur liaifon excitait leur
» émulation , fans caufer entr'eux aucune
jaloufie . Il travailla à Rome en concut-
» rence avec le Guide . Autant les graces
» & le fuave du pinceau de cet Artifte
» charmaient tout le monde , autant la
» correction du deffin & les expreffions
naturelles du Dominicain lui gagnèrent
les fuffrages des véritables Con-
» naiffeurs.
» Entre les nombreux travaux qu'il a
faits à Rome dans les Eglifes où il a
» été occupé plus qu'aucun autre Peintre ,
» on remarque particulièrement dans
» celle de Saint Jérôme de la Charité,
» la mort de ce Père de l'Eglife , qui
» reçoit le Saint Viatique.
"
» Le fameux Pouffin , en parlant des
plus beaux tableaux de cette grande
1
JUILLE T. 1776. 93
N
ville , comptait la Transfiguration de
Raphaël pour le premier , la defcente
» de croix de Volterre pour le fecond ,
"
"
& pour le troifième , ce tableau du
» Dominicain ; & il ajoutait qu'il ne
» connaiffait point de Peintre , après Raphaël
, qui eût auffi bien exprimé les
paffions. Auffi lorfque cet Artifte étu
diait fes expreffions , il fe rempliffait
» tellement du fujet qu'il voulait repréfenter
, qu'il pleurait quelquefois amè-
» rement , ou fe mettait en fureur . Le
» Carrache l'ayant furpris dans un pareil
enthouſiaſme , l'embraffa en lui difant
qu'il apprenait de lui en ce moment
la pratique la plus effentielle de fon
» art.
? " Sa renommée en s'accroiffant
donnait lieu à de nouvelles marques
» de jalouſie de la part de fes ennemis .
» .Ils en vinrent au point d'employer ,
» pour détruire fes ouvrages , les moyens
les plus honteux ; ils parvinrent jufqu'à
corrompre le Maçon qui préparait
les endroits de l'ouvrage à fresque
qu'il peignit dans la Chapelle du Tréfor
» de Saint Janvier à Naples . Ils firent
» mêler de la cendre avec de la chaux
pour les corrompre & les faire tomber;
39

9,4
MERCURE DE FRANCE. -
" faible reflource de l'ignorance contre
" les talens fupérieurs , & qui n'a été
» que trop fouvent employée pour détruire
les plus beaux ouvrages. Le petit
» Cloître des Chartreux à Paris , monu-
» ment éternel des talens de le Sueur ,
» l'eſt auffi d'une jaloufie de pareille na-
» ture .
"
» Le Dominicain , frappé de ces
» mauvaiſes manoeuvres , fe chagrina &
craignit qu'on en voulût à fa vie , &
» que quelqu'un ne le fit empoifonner.
» Ne fe fiant plus à perfonne , même à
» fa femme , il changeait tous les jours
» de mets & les apprêtait lui- même ; il
» termina enfin fa vie à Naples en 1641 ,
âgé de 60 ans .
39
ןכ
"
» Zampieri deffinait tout d'après na-
» ture ; quand il remarquait dans une
perfonne quelque habitude de corps
» extraordinaire , ou quelques mouveinens
finguliers , il fe retirait chez lui
» pour les deffiner. Ses études fur le
» modèle & fes cartons lui coûtaient
tant d'argent , qu'il ne lui reftait prefrien
de ce qu'on lui donnait pour
» fes ouvrages.
» que
»
" Les tableaux faits à la hâte n'étaient
point de fon goût , & perfonne n'a
JUILLET . 1776. 9'5
"
plus terminé fes grands ouvrages . Il iavait
accorder les membres de fes figures
& leur mouvement , à l'expreffion &
» au fentiment de l'ame. Une grande
compofition noble & bien ordonnée
» fe trouve réunie , dans fes tableaux ,
» à un coloris tendre qui , fans avoir de
grandes ombres , produit le meilleur
effet ; fes fonds font vagues , & le
payfage en eft bien touché. Il était
» favant dans l'architecture ; Grégoire
» XV le nomma fon premier Peintre &
» Architecte du Vatican .
"
» Il traitait auffi bien les fujets de
» dévotion
que ceux où les graces doivent
»
préfider.
» S'il était permis de reprocher quel-
» que chofe au Dominicain , ce ferait
» une touche un peu pefante , des dra-
» peries trop rétrécies , quelque fécherelle
dans fes tableaux à l'huile ,
» défauts qui ne fe rencontrent point
» dans fes frefques.
Nous laiffons ce qui regarde les Peintres
Génois , Napolitains , Efpagnols ,
qui ont imité les différentes Ecoles d'ltalie
, fans produire rien qui les égalât ;
mais nous dirons un mot du fondateur
de l'Ecole Allemande , Albert Durer,
96 MERCURE
DE FRANCE
.
plus célèbre dans la gravure que dans la
peinture , mais qui était véritablement
un homme de génie , puifque le grand
Raphaël en faifait cas.
Il était né à Nuremberg en 1470 ;
» il joignit au travail du pinceau & du
» burin l'étude des mathématiques , de
la fculpture & de l'architecture . Il a
» écrit fur la géométrie , les fortifications ,
»les proportions du corps humain , &
» fur la perfpetive ; ce qu'il a compofé
» fur ces deux derniers objets , a été
» donné au Public,
و د
*
»Il eut pour Maître dans l'Ecole de la
peinture Michel Wolgemut , & appric
» la gravure de Buon Martino.
» Parmi fes premiers ouvrages , il fic
» un tableau des trois Graces foutenant
» un globe , dont l'Empereur Maximi-
"
و د
lien I fut fi content , qu'il l'anoblit &
» lui donna des armes diftinguées , qui
ont depuis paffé à toutes les Communautés
de Peinture de l'Europe . Cet
Empereur voulut un jour lui faire deffiner
ce même fujet des Grâces d'une
grandeur au - deffus du naturel ; &
» comme il ne pouvait parvenir à en
deffiner les têtes , ce Prince ordonna à
» un des Officiers de fa fuite de fe prêter
» pour
JUILLE T. 1776. 97
» pour l'élever , ce qu'il fit en murmu-
» rant ;
l'Empereur qui s'en apperçut ,
» lui dit qu'il pouvait faire d'un Payfan
» un Noble ; mais qu'il ne pouvait faire
» d'un ignorant un auffi habile homme
» que l'était Albert.
"
99
39
»
» Sans aucun modèle dans la peinture ,
» cet Artifte fut fe former une manière
qu'il ne dût qu'à lui -même & à fon
imagination ; fes compofitions font
grandes on y trouve un génie auffi
facile dans la diftribution que dans
» l'exécution . Sa manière de peindre eſt
»
extrêmement finie , fon pinceau eft lé-
» ger & délicat : mais fes contours font
découpés & fans reflet , ce qui donne
» de la féchereffe & de la dureté à fes
» ouvrages ; fes chairs font fraîches &
» bien colorées.
39
» Il était peu fenfible aux principes de
» la perfpective aërienne , & dégradait
peu les figures qu'il mettait dans les
» fonds & fur des plans éloignés . Ses
» attitudes font fimples & vraies : il ne
» lui manque que les graces , qu'il aurait
» pu acquérir par l'étude des figures antiques
, & fur lefquelles il eût réformé
les fiennes. Quoique deffinées d'après
» pature & bien enſemble , elles fe ref
II. Vol.
"
E
MERCURE DE FRANCE.
20
"
fentent du goût gothique qui régnait
alors dans fon Pays.
» Il réuffit parfaitement à peindre des
portraits , & donnait à fes têtes autant
» de fraîcheur dans le coloris que de ref-
» femblance . Il s'eft particulièrement
diftingué dans fes draperies , qu'il a fu
» rendre d'une manière large & grande.
Son goût de draper a été fuivi par
plufieurs grands Peintres d'Italie , tels
» que François Hubertini , André Del
» Sarto , Jacques Pontorme , & plufieurs
>> autres.
Il était eftimé de Raphael , qui lui
» fit préfent de fon portrait , en reconnaiffance
du fien & des eftampes qu'il
lui avait envoyées .
» Il s'appliqua à la gravure & fit un
» grand nombre de planches , qui ont
» étendu fa réputation dans toute l'Eu-
» rope.
" Cet Artifte mourut à l'âge de 57
» ans , dans la ville de Nuremberg, en
» l'année 1528 .
99
L'on donnera la fuite de cet extrait
dans le Mercure prochain,
>
Dictionnaire Dramatique contenant
l'Hiftoire des Théâtres , les règles du
JUILLET. وو . 1776
ر
genre dramatique , les obfervations
des Maîtres les plus célèbres , & des
réflexions nouvelles fur les fpectacles ,
fur le génie & la conduite de tous les
genres , avec les notices des meilleures
Pièces , le catalogue de tous les Drames
, & celui des Auteurs dramatiques ;
3: vol . grand in- 8 °. Prix rel . 15 liv . A
Paris , chez Lacombe , Libraire , rue
Chriftine
, 1776.
Notre Littérature Françaife poffédoit
déjà , avant ce Dictionnaire Dramatique ,
plufieurs Dictionnaires ou recueils , qui
contiennent la nomenclature de nos drames
tragiques , comiques & lyriques ,
avec des anecdotes ou quelques remarques
fur plufieurs de ces drames ; mais
l'homme de lettres & celui qui veut
connoitre un peu plus que des dates ou
de petits faits qui n'apprennent rien , qui
ait un rapport bien dirà l'art même ,
defiroient que l'on joignît à l'annonce
de chaque pièce une analyfe raifonnée &
critique de cette même piéce . C'eſt en
quoi ce nouveau Dictionnaire Dramatique
fe diftingue d'abord des autres Dictionnaires
qui l'ont précédé. Il a fallu
fans doute beaucoup de lecture , de goût
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
& de préciſion pour réduire , dans trèspeu
de lignes , le caractère , l'intrigue
ou la fable d'une pièce , fouvent trèscompliquée
, & la préfenter de manière
que le Lecteur puiffe juger du mérite ou
de la foibleffe du drame. Il est vrai que
les Rédacteurs du Dictionnaire ont quelquefois
remplacé par de fimples réflexions
ce qui , dans le plan réduit , auroit
demandé trop de détail .
Ce travail peut être regardé comme
la partie pratique de ce Dictionnaire ,
qui fe diftingue encore des autres Dictionnaires
par une expofition fage , précife,
& difcutée des régles du genre dramatique.
Nous difons que cette partie
théorique eft difcutée , parce que l'homme
de lettres qui s'en eft chargé , après avoir
confulté les obfervations des grands Maîtres
, les a fouvent étendues , éclaircies
ou même combattues par des réflexions
nouvelles , que la pratique ou un fenti
ment profond de l'art lui a fuggérées .
En jetant les yeux fur la multitude
de comédies modernes , dont on nous
donne ici l'analyfe , on trouve beaucoup
de piéces d'intrigue ; mais très peu de
caractères ou de ces piéces dans lefquelles
on s'attache à peindre & à ridiculifer un
JUILLE T. 1776. ΙΟΥ
caractère quelconque qui faffe le fujet
principal de la piéce . Seroit ce parce que
les caractères font épuifes , ou parce que
nous n'avons plus de Molière pour les
faifir ou pour les peindre ? Il faut avouer,
avec les Auteurs du Dictionnaire Dramatique
, que ces caractères qui marquent
& tranchent le plus dans la fociété
, ont prefque tous été pris par les
habiles Maîtres . Un génie comique cependant
en trouveroit à coup fûr dont il
pourroit tirer parti ; mais il faudroit pour
cela qu'il eût fait une étude confommée
des moeurs de fon fiécle , qu'il fût doué
d'un difcernement jufte & profond , &
d'une force d'imagination qui réuniſſe
fous un feul point de vue les traits que
fa pénétration n'a pu faifir qu'en détail .
Un confeil qu'on lui donne ici , & qu'il
ne doit point négliger , s'il veut faire de
bonnes études de caractères originaux
eft de porter les crayons & fes pinceaux
au milieu des fociétés bourgeoifes . Les
Grands font fans doute foumis aux
mêmes paffions , aux mêmes ridicules
que les plus petits Citadins : mais accoutumés
, dès la jeuneffe , à couvrir leurs
actions & leurs moindres démarches du
vernis d'une politeffe étudiée , il eft dif-
E iij
10: MERCURE DE FRANCE.
ficile de faifir les nuances tranchantes de
leurs vices ou de leurs ridicules . On rencontre
moins d'ailleurs chez les perfonnes
d'un rang diftingué , ces contraftes
du gefte avec le difcours , du difcours
avec l'action ; on peut même ajouter ce
mafque , ce ton , ce maintien naïf qui
paroît appeler fur lui la rifée du ſpectateur.
Pourquoi la plupart de nos Auteurs
actuels font- ils moins rire que Molière
& Regnard? C'est que leurs perfonnages ,
même les plus plaifans , confervent une
reinture de dignité.
Lorfque l'Auteur de la partie théorique
de ce Dictionnaire dit au Poëte comique
de choisir les modèles de fes caractères
dans les claffes inférieures des Citoyens ,
il ne prétend leur donner qu'un fimple
confeil ; il n'ignore pas que le ridicule
fe trouve dans toutes les claffes. On peut
même dire qu'en général il n'y a aucune
de nos actions , de nos penfées , aucun
de nos geftes , de nos mouvemens qui
n'en foit fufceptible. Les traits qui femblent
le moins prêter au ridicule , peuvent
devenir très - comiques par une exagération
fpirituelle & bien fentie . C'eft
ainfi qu'un Peintre habile fait d'une phyfionomie
très-commune , & fouvent trèsJUILLE
T. 1776. 109
froide , tirer une caricaturure vive , animée
& néanmoins reffemblante.
Les Auteurs du Dictionnaire , en nous
donnant leurs réflexions fur les divers
genres de drames qu'on a perfectionnés
ou même effayés fur nos différens Théâ
tres , fe font un peu étendu fur le comique
larmoyant. C'eft le nom que
l'on a
donné à des piéces d'un genre qui tienc
Je milieu entre la tragédie & la comédie.
Ces drames font quelquefois défignés
fous le titre de piéces de fentimens . On
pourroit également fubftituer la dénomi
nation de comique fentimental à celui
de comique larmoyant , que les ennemis
de cette efpèce de comique lui ont
d'abord donné par dérifion. Cependant
le Public ayant paru adopter ce genre ,
le nom de comique larmoyant eft devenu
une dénomination fimple , à laquelle il
femble qu'on n'attache plus de ridicule .
L'Abbé Desfontaines , qui s'éleva toujours
beaucoup contre les comédies de ce
genre , les appeloit des Romanedies
pour faire entendre qu'elles expofent ordinairement
fur la fcène des aventures .
romanesques . Cette expreffion eft citée
dans ce Dictionnaire ; mais elle n'eft
citée que comme un mot fabriqué par
>
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
l'Abbé Desfontaines , & qui n'étant ni
harmonieux , ni néceffaire , n'a point
paflé dans la langue.
Plufieurs Ecrivains , à l'exemple de
l'Abbé Desfontaines , ont beaucoup cenfuré
ce genre de comique , qu'ils ont
regardé comme une nouveauté dangereufe
, quoiqu'il remonte à la plus haute
antiquité. On peut citer pour preuve
l'Andrienne de Térence , où l'on pleure
dès la première fcène , & les Captifs de
Plaute , piéce imitée du Théâtre Grec ,
& qui eft abfolument dans ce genre.
Mais quand même les Anciens n'auroient
point connu cette efpèce de drame
feroit ce un motif pour le condamner ?
Les beaux -arts ne font- ils pas enrichis
de nouveaux genres d'imitations ignorés
des Grecs & des Romains , & qui one
augmenté nos jouiffances & nos plaifirs ?
Doit -on prefcrire des limites à l'art
quand la nature n'en a point ? Pourquoi
les infortunes des Rois & des Héros auroient-
elles feules le privilége exclufif
'de nous émouvoir ? Il femble au contraire
que le comique larmoyant , manié
par une main habile & dépouillé du
mafque tragique , fympathiferoit mieux
avec nos caractères , nos moeurs , nos
JUILLET . 1776. 105
ufages . Les infortunes de nos femblables
, & des événemens qui font près de
nous ont plus droit de nous intéreffer ,
que des caractères chimériques ou des
vertus gigantefques , telles que la moderne
Melpomène nous en offre quelquefois
. En avouant cependant que le
comique attendriffant ne doit plus aujourd'hui
effuyer de contradiction , nous
fommes , ainfi que les Auteurs du Dictionnaire
Dramatique , bien éloignés de
le mettre en parallèle avec celui de Mo
lière.
L'objet des arts étant de s'élever au
plus grand & au plus noble , on doit
encore bien fe défendre d'oppofer le
tragique bourgeois au tragique héroïque.
Les Rois & les Héros nous touchent ,
ainfi que les autres hommes , par les
liens de l'humanité ; mais le dégré d'élévation
où ils font , donne plus d'éclat à
leur chûte. L'efpace qu'ils rempliffent
par leur grandeur , femble laiffer un plus
grand vuide dans le monde . Enfin l'idée
de force & de bonheur qu'on attache à
leur nom , augmente infiniment la terreur
& la compaflion , les deux grands mobiles
de la tragédie . Les régles ou les
préceptes généraux , qui applaniffent la
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
>
carrière de cet att , font ici exposés avec
beaucoup de clarté & de précifion dans
différens articles qui correfpondent entre
eux. Comme ces régles ou ces préceptes
font puifés dans les Ouvrages des grands
Maîtres , dans la poëtique d'Ariftote &
dans plufieurs bons traités ou écrits modernes
fur l'art dramatique , le Lecteur
touvera dans ce Dictionnaire des inftructions
qui lui font peut- être familières;
mais la manière dont ces inftructions
lui font ici préfentées , pourra lui
fuggérer des remarques qui n'ont point
encore été faites. Car nous penfons
avec les Auteurs du Dictionnaire , que
tour ce qu'il y a d'important pour le
Théâtre n'eft pas réduit en régle , ou
peut-être n'eft pas bien connu ; & c'eſt
fans doute dans ces régles qui restent à
développer , que confifte la magie de l'art .
Les Auteurs du Dictionnaire fe font permis
quelques difcuffions à cet égard. Ils.
ont ramené à des principes plufieurs obfervations
faites par des Ecrivains mor
dermes ; mais ils n'ont point diffimulé
que la réunion des régles de l'art dramaique
, en fuppofant même qu'on n'en
n'eût oublié aucune , se donneroit point
encore toute la poëtique du Théâtre. Ils
JUILLE I. 1776. 107
confeillent , avec raifon , à leurs Lecteurs
de comparer enfemble ces différentes
régles , & de s'appliquer à examiner leurs
divers degrés d'importance. En effet ,
l'expérience fait voir que les fujets dramatiques
n'admettent pas toute forte de
beautés , & qu'il eft fouvent néceſſaire ,
pour obtenir le meilleur effet poflible ,
de faire un choix , & de facrifier une
beauté pour faire valoir une autre avec
plus d'avantage . Un Peintre qui a le fentiment
de fon art , & fait que l'oeil du
pectateur a befoin de repos , ne manque
pas de relever , par des ombres placées
à propos , les principales figures de
fa compofition .
Cette économie , fondée non feulement
fur la vérité de l'imitation , mais
encore fur la nature de nos organes ,
doitfervir de poëtique élémentaire à tous
ceux qui s'occupent des arts d'imitation ,
au Poëte comme au Peintre & au Muficien.
Un Compofiteur de musique qui
dans un poëme lyrique , voudron multipher
les airs plus que le fujet ne le com
porte , manqueroit nécefairement fon
but . La fituation la plus pathétique ne
devient touchante & terrible que par degrés
. Il faut donc qu'elle foit préparée s
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
& fon effet dépend en partie de ce qui
l'a précédé & amené. Ajoutons que les
perfonnages fubalternes , quelque intérêt
qu'ils prennent à l'action , ne peuvent
avoirles accers paffionnés de leurs Héros .
D'ailleurs , la paffion a fes repos & fes
intervalles , & l'art du Théâtre , encore
une fois , veut qu'on fuive en cela la
marche de la nature. C'est ce qui fe
trouve bien développé avec d'autres obfervations
faites par les Maîtres de l'art ,
à l'article Opéra & Poëme lyrique de ce
Dictionnaire .
La partie hiftorique du Théâtre n'eft
pas la moins intérellante de ce recueil.
Elle renferme quelques notices fur les
Théâtres Européens & fur ceux qui font
étrangers à l'Europe , tels que le Théâtre
Indien , Perfan , Perruvien , Chinois
Japonois , & c. L'Ouvrage eft terminé
par une nomenclature abrégée , mais fuffifante
, des Poëtes & Muficiens qui ont
travaillé pour le Théâtre, avec la liste de
leurs Ouvrages.
De la lecture des Romans ; fragment
d'un manuferit fur la fenfibilité , tiré
du Journal de Lecture , Nº . XVI.
Brochure in- 8° . A Paris , chez les
JUILLE T. 1776. 109
Libraires qui vendent les Nouveautés
.
Un Philofophe du dernier fiécle appe
loit les hiftoires écrites par des Ecrivains
fans million , des fables convenues. L'Hiftorien
,néceflairement étranger à bien des
faits qu'il rapporte , eft obligé de fe fier
à des Mémoires fouvent altérés par
l'ignorance , la prévention , la calomnie
même ou une baffe flatterie . Mais l'Auteur
d'une fiction morale a l'avantage de
pouvoir peindre d'après le modèle , &
de donner à fes perfonnages les caractères
, les paffions ou les fentimens qu'il
a eu occafion plufieurs fois d'obferver.
Il peut donc fouvent y avoir plus de
vérité dans un Roman que dans une
Hiftoire. Ajoutons , avec l'Auteur de
l'Ecrit que nous venons d'annoncer , que
parmi les lectures , dont l'effet eft de
nourrit & de développer la fenfibilité ,
il n'y en a pas qui puiffent mieux que
les Romans bien choifis , remplir cet
objet , de rendre une ame douce , ferme ,
julte & indépendante de l'opinion & de
la fortune. Un efprit préparé par l'étude
» de l'hiſtoire , de la philofophie , des
» voyages & toutes les parties des belles110
MERCURE DE FRANCE.
""
و د
30
» lettres , trouvera dans ces fortes d'Ou-
» vrages un moyen fimple & naturel
» d'exalter & d'anoblit fa fenfibilité ,
d'épurer fon fens moral , d'élever & de
diriger fon amour propre , de rendre
» fon efprit jufte par la méthode & la
» comparaifon des exemples ; de fe former
cette exiftence abftraite féparée des
préjugés , des erreurs & des pallions
d'autrui. Qui n'a été ni mari , ni père ,
» n'a pas connu l'étendue de fon coeur
» & il manque encore bien des épreuves
» à l'ame même la plus exercée , La mul-
» titude des fituations qui fe trouvent
» dans les Romans , fupplée au défaut
» de nos propres expériences . Quand on
» veut apprendre à lever des plans , on
» ne fe contente pas de fe promener dans
» les appartemens de fa maifon , on va .
» dans la campagne choifir des fites dif-
» férens , on multiplie les afpects , on
"
en invente . Quand on veut apprendre
» la morale , on doit fortir da cercle
étroit de fes habitudes , & fe placer
dans un point de vue d'où l'on puiffe
appercevoir les afpects variés de la vie
humaine ; & les Romans feuis , continue
l'Ecrivain , me paroiffent pouvoir
» fournir des fuites variées & complettes
99
*
JUILLE T. 1776. III
1
20
de ces études fur l'homme . Le fpec
tacle de l'hiftoire , dégagé de fes détails ,
& de fes inutilités , aggrandit & élève
» mon ame : mais il ne me dicte rien
» fur ma conduite pratique * ; il laiffe
» mon efprit dans l'ignorance des règles
» de détail qui doivent gouverner ma vie.
» Les voyages , en multipliant fous mes
yeux les modèles des moeurs , des ufages ,
des opinions de toutes les Nations , ine
» mettent en garde contre les préventions
locales; je m'accoutume à laifler l'exem
ple , fouvent trompeur , pour ne me
» décider que fur la régle abftraite de la
raifon , qui eft la connoiffance claire &
» diftincte des vrais intérêts de l'huma-
" nité. La philofophie donne l'efprit de
» jufteffe & d'obfervation , elle affermit ,
mais elle détache ; elle rendroit indif
» férent. C'eft aux belles- lettres qu'ilappartient
de donner cette fleur de goûr ,
» cette délicateffe , cette difpofition à recevoir
les impreffions agréables . Tout
39
ود
99.
33
Cette obſervation n'a pour objet que les
kiftoires générales , & ne doit point s'appliquer
au travail des Biographes , qui eft d'autant plus
utile , qu'il le rapproche davantage du genre des
Romans ; Plutarque & Xénophon font, fous se
point de vue , des Ouvrages claffiques.
112 MERCURE DE FRANCE.
"
» cela réuni , compofe la fcience de
» l'homme & la théorie de la vie ; je crois
» que les Romans en donnent une forte
» de pratique artificielle. Avec un petit
» nombre de volumes , vous avez vécu
plufieurs vies ; vous entrez dans le
» monde avec l'expérience des vieil-
» lards » . L'Auteur ne parle point ici de
ces Romans qui n'ont pour objet que de
réveiller & d'animer une paffion déjà
trop active ; ils peuvent échauffer , quelques
inftans , une imagination bleſſée ,
mais ils la fatigueront bientôt ; il n'y a
que les fictions morales qui puiffent donner
à l'ame un intérêt continu , lui communiquer
une chaleur douce & foutenue
qui émeuve fans convulfion & attendriffe
fans affoiblir.
L'Auteur cite avec juftice , les Romans
de Richardſon comme ceux qui peuvent
le mieux nous donner la philofophie de
moeurs. L'ame du Lecteur s'élève , s'aggrandit
, s'adoucit & s'affouplit en quelque
forte avec Clariffe . L'épifode de Didon
eft moins beau. Malgré le charme
des vers , l'héroïne de Virgile eft moins
intéreffante , c'eft qu'elle eft moins vertueufe.
Qu'elle fcène plus pathétique &
plus majestueufe ! Quel tableau plus fu
JUILLET. 1776 113
blime de la fupériorité de la vertu ,
même
abandonnée , fur le crime puiffant & foutenu
, que celui de la fermeté de Clariffe
dans l'abominable maifon de la Sainclair !
Toutes les précautions prifes , tous les
complices raffemblés & inftruits , toutes
les iffues fermées à fa retraite , Clariffe
paroît au milieu d'eux , l'afſurance répandue
fur le vifage & mêlée à l'indignation
; la fierté de la vertu étincelle dans
fon regard ; elle effraie & difperfe cette
vile affemblée ; ainfi un Héros dans les
fers avoit autrefois menacé de la potence
les Pirates qui le retenoient prifonnier.
En vain leur Maître s'efforce de les rallier
, ils femblent fuir devant leur juge.
Une jeune fille armée de fa feule innocence
a frappé d'effroi cette multitude. Le Chef
de certe horrible entrepriſe veut ofer ...
« Arrête , monftre , s'écrie- t- elle , arrête
» où tu es; & n'entreprends pas de me
» toucher , fi tu ne veux me voir tomber
» fans vie à tes pieds . ( Le poignard eft
» levé für fon coeur ) . Je ne menace ici
» que moi - même ; vous , Monfieur ,
» vous , femmes , foyez fans crainte ,
» c'est aux loix que je remets ma ven-
» geance.... Lovelace , je brave ton in-
» fâme deffein , je te méprife du fond
114 MERCURE DE FRANCE.
» de mon coeur. Comment peux - tu fou
» tenir ma préſence ? Opprobre de l'hu-
» manité.... Approche , barbare ! j'ofe
38
mourir , c'est pour la défenſe de mon
» honneur : Dieu prendra pitié de mon
innocence , je n'en attends point de
toi ». Le vice confondu , va cacher fa
honte , & la vertu fort de l'épreuvè avec
plus d'éclat encore.
« Si je connoiffois , ajoute l'Ecrivain
» un homme qui niât la Providence , je
» lui préfenteroit un des poemes de Ri-
» chardfon , & je lui dirois , vous êtes
» Clariffe ou Clémentine ; les hommes
» vous maltraitent ou vous méconnoilfent
; victime de l'ignorance ou de la
cupidité , la terre entière vous refufe
» des fecours , rejeterez- vous encore la
» Providence ? "
و د
"
ود
33
L'Auteur , dans la fuite de cet Ecrit
fur la lecture des Romans , nous fait un
éloge anffi vrai qu'intéreflant du Voyage
fentimental , de l'Homme fenfible , de
l'Homme du monde , du Miniftre de Wackefield
, & autres Romans moraux Anglois
, dont le but & l'effet eft de déve .
lopper le principe de la fenfibilité , que
le défaut d'ufage affoiblit , & finit pat
effacer chez la plupart des hommes .
JUILLE T. 1776. 15
Journal des caufes célèbres , curieufes , intéreffantes
de toutes les Cours Souverai
nes du Royaume , avec les jugemens qui
les ont décidées.
Depuis que nous avons rendu compte
de cet Ouvrage périodique , il en a paru
plufieurs volumes qui contiennent des
affaires qui méritent d'être connues du
Public. Ce recueil , auffi utile qu'intéreflant
, devient chaque jour une collection
précieufe . Il ne renfermoit jufqu'ici
que des caufes jugées par les Tribunaux
du Royaume ; les Rédacteurs ont cru que
le Public y verroir avec plaifir les affaires
qui ont eu de la célébrité dans les Tribu
naux Etrangers . Le volume qui vient de
paroître renferme le procès de l'Amiral
Byng, condamné à mort en Angleterre ,
& celui des Perrauds , condamnés à être
pendus depuis peu pour avoir fait de faux
billets. Cette dernière affaire a fait le
plus grand bruit l'année dernière à Londres.
Elle eft écrite avec intérêt , & fes
détails plairont à toutes fortes de Lecteurs.
La fameufe affaire de la Ducheffe de
Kinfton , qui vient d'être jugée par la
116 MERCURE DE FRANCE.
1
Cour des Pairs d'Angleterre , fera inférée
dans le volume qui paroîtra le mois
chain.
pro-
Les Rédacteurs fe propofent d'inférer
également dans les autres volumes , des
affaires célèbres qui ont été décidées par
les Tribunaux des autres Nations ; en
augmentant ainfi la variété de cet Ouvrage
périodique , ils ne peuvent que de
plus en plus en affurer le fuccès. ·
On foufcrit chez M. Défeffarts , Avocat
au Parlement , un des Auteurs de ce
Journal , rue de Verneuil ; & chez le
fieur Lacombe , Libraire , rue Chrif
tine .
Le prix de la foufcription pour 12
volumes , dont il en paroît un exactement
tous les premiers de chaque mois , eft de
24 liv. pour la Province , & de 18 liv.
pour Paris.
On foufcrit encore pour les années
précédentes,
Précis de l'Hiftoire de France , en vers ,
avec des notes , où l'on développe ce
que les vers ne font qu'indiquer ; à
l'ufage de la jeune Nobleffe ; par M.
Pelofi , Italien . A Paris , chez la
veuve Duchefne , Libraire , rue Saint
JUILLET. 1776. 117
Jacques , au Temple du Goût , 17765
▲ vol . in- 8° .
L'eftimable auteur de cet ouvrage ,
ayant confacré fa vie à l'éducation de la
jeuneffe , a eflayé de faciliter à fes élèves
l'étude de l'Hiftoire de France , en la
mettant en vers . Cette entrepriſe hardie
lui a réuffi bien au delà de ce qu'on
pouvoit attendre d'un étranger. En lifant
les vers de M. Pelofi , & les notes qui les
accompagnent , & qui forment un autre
abrégé de l'Hiftoire de France plus détaillé
& plus étendu , on a peine à fe perfuader
que le François ne foit pas fa
langue naturelle. Ses vers font bien diffe
rens , pour la plus grande partie , de ceux
qu'on appelle vers techniques ; on y
trouve fouvent de la force & de la poéfie.
Quant à la profe de cet ouvrage , nous
allons mettre le lecteur à portée d'en
juger, par ce que l'auteur dit du Cardinal
de Richelieu , dont il a fu faire l'élogo
avec autant d'adreffe que de précifion ,
fans diffimuler fes défauts. On repro-
» cha à Richelieu fa jaloufie , fa ven-
" geance , fon ingratitude ; mais l'Etat
lui doit fa grandeur ; la Nation , fa
tranquillité; le Peuple , fon affranchiſ
3

118 MERCURE DE FRANCE.
"
» fement d'une foule de Maîtres qui
l'opprimcient ; la Marine , fa renaiffance
; le Commerce , le commence-
» ment de fes progrès ; les Lettres & les
Arts , les fondemens de leur gloire .
» Il éleva des Théâtres , fonda l'Académie
Françoife ; prefida au travail qui
» fixa le premier méridien à l'Ile de
» Fer , & établit le Jardin des Plantes ».
"3
M. Pelofi a emprunté quelquefois des
vers de la Henriade , mais il a foin d'en
prévenir le lecteur dans fa Préface , &
de les fouligner. Cet ouvrage annonce à
la fois du zèle , des lumières & du talent ,
il ne peut qu'être très utile aux jeunes
gens occupés de l'étude de l'Hiftoire de
France.
La Syntaxe Latine , rappelée à fix règles ,
ou Méthode pour apprendre en peu
de temps cette langue ; dédiée à MM.
les Elèves des Ecoles Royales Militaires
; par M. Sacré. A Paris , chez
Grange , au Cabinet Littéraire , Pont
Notre- Dame , in 8º.
L'Auteur de cette nouvelle Syntaxe
qui fait profeffion depuis long temps
d'enfeigner le latin , a vu avec regret
JUILLE T. 1776. 119
qu'en général on fait employer pour apprendre
cette langue beaucoup plus de
temps qu'il n'en faudroit , fi l'on dégageoit
cette étude d'une foule d'inutilités
qui ne fervent qu'à fatiguer & rebuter
les enfans . En conféquence , il s'eft attaché
à en réduire les principes aux définitions
les plus courtes & les moins nombreufes
qu'il lui a été poffible ; il a judicieufement
mis à l'écart la plupart des
exceptions & autres détails qu'on ne
peut bien apprendre que par l'ufage ; détails
qui groffiffent en pure perte tant de
grammaires , & augmentent la peine des
écoliers . Son ouvrage , qui n'eft en tout
que de foixante-dix pages , contient 1 ° .
les déclinaifons & conjugaifons dans
l'ordre le plus clair & le plus facile ; 2 ° .
la Syntaxe , réduite en effet à fix règles ,
mifes chacune en deux vers techniques ,
& expliquées enfuite ; précédée d'un
Préliminaire intitulé : Explications familières
des rapports , où l'Auteur rend
raifon des expreffions dont il s'eft fervi
dans fes définitions , & qui lui font particulières
. 3. Une explication fuccincte
des figures de conftruction ou de grammaire
, au nombre de neuf, dont plufieurs
ont des fubdivifions. Une lecture atten120
MERCURE DE FRANCE.
trois
pages,
tive de cette dernière partie , qui n'a que
Tuffira pour faciliter beaucoup
aux enfans la lecture des bons Auteurs
latins , dont les difficultés confiftent
principalement dans ces figures de conftruction
, telles telles que les ellipfes , pléonafmes
, fyllepfes , hellénifmes , &c. Nous
n'avons guères vû d'ouvrage plus propre
à abréger l'étude du latin .
Hiftoire Naturelle de la Parole , ou précis
de l'origine du langage & de la
Grammaire Univerfelle , extrait du
Monde Primitif ; par M. Court de
Gebelin , in - 8 ° . avec figures . A Paris ,
& fe vend chez l'Auteur & chez les
mêmes Libraires que le Monde Primitif.
Cet ouvrage eft un précis des principes
répandus dans le fecond & dans le troifième
volume du Monde Primitif , deftiné
à l'ufage des jeunes gens ; il préfente
un tableau rapide de ce que ces deux volumes
contiennent de neuf & de curieux :
par ce moyen , on juge mieux de l'enfemble
, on en faifit plus ailément la
doctrine qui y eft expofée , & les avantages
qui en peuvent réfulçer. Il eft divifé
JUILLE T. 1776. 121
vifé en trois Parties , qui traitent de l'éty -
mologie , ou origine des langues , de
l'origine de l'écriture , & de la grammaire
univerfelle .
Nous
ܘ
L'Auteur entre en matière par l'expo
fition de ces diverfes parties.
» peignons , dit- il , nos idées par la pa-
» role ; nous rendons cette peinture ftable
95 par l'écriture : nous en uniffons les di-
» verfes parties par les loix de la grammaire.
Du développement de ces arts
» merveilleux , naît l'Hiftoire Naturelle
de la Parole ; & c'eft cette Hiftoire
» que nous allons tracer en la débarraf-
» fant de toutes les difcuffions qu'elle
» entraîne à ſa fuite. Cet effai fera donc
compofé de trois Parties , Etymologie ,
Ecriture & Grammaire . La première ,
» nous apprend la raifon des mots ; la
» feconde , à les peindre aux yeux ; la
» troisième , àles unir ».
19
>
La première partie eft divifée en deux
fections. On y fait voir que tout mot a
fa raiſon , que cette raifon confifte dans
le rapport des mots avec leur objet : que
les mots ont par conféquent des qualités
différentes qui les rendent propres à pein.
dre certains objets plutôt que d'autres ;
& qu'en confidérant les élémens de la
II. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
parole , on en voit naître tous les prin
cipes de l'art étymologique . Quant à ces
élémens , on fait voir qu'ils dérivent de
l'intrument vocal , comme on s'en affure
par la ſtructure ; & qu'ils le divifent en
fons ou voyelles , langue des fenfations ;
& en touches ou confonnes , langue des
idées.
Relativement à l'écriture , on montre
qu'elle n'a pu être inventée & fe maintenir
que
dans les états agricoles ; qu'elle
n'eft qu'une imitation ; quels font les objets
qu'on imita dans les lettres alphabétiques
, & en quels lieux naquit l'écriture
?
La troisième partie traite de la grammaire
univerfelle . Elle fe divife en 3 livres
, où l'on difcute les objets fuivans.
Les parties qui compofent le difcours ,
& qui fe divifent en parties qui changent
de formes & en parties qui n'en changent
pas. Les formes que prennent celleslà
, d'où résultent la déclinaifon & la
conjugaifon. L'arrangement dont font
fufceptibles les mots qui concourent à
former une phrafe ou la Syntaxe.
L'analyfe d'une fable françoife & d'une
fable, latine terminent cet abrégé , où
l'on trouve deux planches qui offrent
1
JUILLET. 1776. 125
Fone l'alphabet primitif & fon origine,
l'autre les organes qui conftituent l'inftrument
vocal. Celle- ci eft gravée en
couleur. !
Il eſt à defirer que cet ouvrage pré
cieux pour les jeunes gens , par la préci
fion & la clarté qui y règne , &, par l'enfemble
inftructif qu'il offre , & fur lequel
on étoit en quelque façon fans fecours ,
devienne un livre élémentaire : il facilitera
l'étude des langues & de leurs
règles , qui fembloient n'être que l'effer
du hafard og du caprice ; il ne fera pas
même inutile à ceux qui ont lû le grand
Louvrage , dont celui- ci eft un précis ; ils
y trouveront une récapitulation intéref
fante , & quelquefois plus exacte des vérités
qui y font éparfes. 1
Le traité de la grammaire générale a
été précédé dans le grand ouvrage , par
l'explication des principales allégories
orientales , & le développement du génie
allégorique & fymbolique des anciens ,
qu'on peut regarder comme une fource
d'inftruction , M. le Marquis de Saint-
Simon , dans fon difcours fur Témera ,
Poëme épique en langne erfe ou gallique ,
en convenant que rien n'eft plus abfurde
que la mythologie , n'en foutient pas
2
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
moins que rien ne donne plus d'élévation
à l'ame & plus d'expreffion
aux ouvrages,
qui feroient plus admirables encore fi
nous pouvions pénétrer dans les idées allégoriques
des Auteurs anciens , ou fi
nous renfermions des idées vraies fous le
mafque de tant de grandes images & de
grands mots. Déjà , ajoute l'habile traducteur
de Témera , l'aurore de cette
ſcience commence à peindre ; l'explication
de la célèbre & antique Théogonie
de Sanchoniaton, annonce ce jour brillant
qui va fe repandre fur les fables de tous
les peuples. Le génie allégorique des anciens
, & les allégories orientales commencent
à nous initier aux myftérieuſes
fciences de l'Egypte , que les fages de
la Grèce alloient chercher avec tant
d'empreffement , & qu'ils gardoient dans
un fi profond fecret , qu'aucun de leurs
écrits n'a pû nous en donner la moindre
connoiffance. C'est ainsi que s'exprime
M. le Marquis de Saint-Simon fur le
Monde Primitif , ouvrage qui a été fi
bien accueilli par la plupart des Savans.
Conférences Eccléfiaftiques du Diocèfe
d'Angers , fur les Etats. A Paris , chez
la veuve Defaint , rue du Foin.
JUILLE T. 1776. 125
Tous les Etats font propres au falut ;
mais toutes fortes de perfonnes ne font
pas propres à tous les Etats . Ce n'eft point.
feulement une imprudence , mais une
tranfgreffion de l'ordre établi de Dieu
de fe précipiter dans un état de vie , de
l'embraffer fans précaution & fans examen.
Rien de fi dangereux pour l'homme
que de s'égarer dès la première démarche
d'où dépend toute la fuite de la vie.

6:
On s'eft plaint dans tous les temps.
que perfonne n'étoit à fa place , & l'on a
toujours avoué que la principale caufe
des défordres qui règnent parmi les hommes
, étoit la témérité avec laquelle ils
embraffent une profeffion , fans con
noître toute l'étendue des devoits qui y
font attachés , & fans examiner avant
tout leurs talens & leurs forces . « Tel eft
» le caractère dominant des moeurs de
notre fiècle , dit un Magiftrat éloquent ;
» une inquiétude générale répandue dans
» toutes les poffeffions ; une agitation.
» que rien ne peut fixer ; ennemi du
repos , incapable du travail , portant
par- tout le poids d'une inquiète & am-
» bitieuſe oifiveté ; un foulevement uni-
» verfel de tous les hommes contre leur
» condition ; une espèce de confpiration
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
و د
générale , dans laquelle ils femblent
» ètre tous convenus de fortir de deur
caractère toutes les profeffions con-
» fondues , les dignités avilies , les bien-
» féances violées ; la plupart des hom-
» mes , hors de leur place , méprifent
» leur état & le rendent méprifable.
" Toujours occupés de ce qu'ils veulent
être , & jamais de ce qu'ils font ; pleins
» de vaftes projets les feul qui leur
»' échappe eft celui de vivre contens de
leur état . Tantôt c'eſt la légèreté qui
» les empêche de s'arracher à leur pro
» feffion. Tantôt le plaifir les en dégoûte.
» Souvent ils la craignent par molieffe ,
» & prefque tonjours ils la méprifent par
» ambition . Après une éducation toujours
trop lente au gré d'un père aveuglé
par fa tendreffe , ou féduit par fa vaš
» nité , l'âge , plutôt que le mérite , &
» la fin des études beaucoup plus que
» leur fuccès , ouvrent à une jeuneffe impatiente
l'entrée des poffeffions les plus
» importantes ». Rien n'eft donc plus
néceflaire pour remédier à tous ces dé
fordres , que de joindre à l'examen de
foi-même la connoiffance des devoirs
de l'état qu'on veut embraffer. Outre les
obligations communes de l'homme , de
35
50
JUILLE T. 1776. 127
citoyen & du chrétien , toutes ces conditions
de la vie ont des devoirs particuliers
, analogues à chaque état , & à fes
fonctions dans la fociété religieufe &
politique. Ces devoirs , comme l'obferve
l'auteur des Conférences , font appuyés
fur la même autorité qui fait les loix , &
ces réglemens qui les établiffent , font
une application authentique des maximes
générales du droit naturel ou da
droit divin à chaque état en particulier ,
relativement au bien public , au maintien
de l'ordre dans la fociété & dans chacune
des profeffions qui la compofent. Ces
inftitutions civiles qui y font jointes
quoiqu'elles n'émanent immédiatement
ni du droit naturel ni du droit divin ,
ayant toutes le même objet que les loix
politiques du même genre , le bien &
l'ordre public , ont également la force
d'obliger. L'Auteur , après avoir établi
les fondemens de l'obligation que tous
les hommes contractent en choififlant
un état , parcourt tous les devoirs des
différentes profeffions , & détruit tous
les fophifines avec lefquels la cupidité
& la mauvaife foi cherchent à fe faire
illufion fur un objet auffi important . Tout
ce qui a rapport aux devoirs & aux fonc
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
·
tions des Eccléfiaftiques , à celles de l'état
Religieux , eft traité avec étendue dans
les volumes que nous annonçons . On y
a joint les devoirs des Juges , des Avocats
, des Procureurs , des Notaires , des
Greffiers , des Huiffiers , des Plaideurs ,
des Seigneurs & des Vaffaux . Cet ou
vrage , lorfqu'il fera conduit à fa perfection
, deviendra un cours de morale
complet , qui fera d'une utilité générale
.
L'Héroïfme de l'Amitié : David & Jonathas
, Poëme en quatre chants ; par
M. l'Abbé Bruté , Cenfeur Royal . A
Paris , chez les Frères Etienne , Libraires
, rue S. Jacques,
Si l'on pouvoit goûter la vérité toute
nue , comme le difent tous ceux qui nous
ont parlé de la poéfie & de l'éloquence ,
elle n'auroit pas befoin , pour le faire
aimer , des ornemens que lui prête l'imagination
; mais fa lumière pure & délicate
ne flatte pas affez ce qu'il y a de
fenfible en l'homme ; elle demande une
attention qui gêne trop fon inconftance
naturelle. Pour l'inftruire , il faut lui
donner , non-feulement des idées pures
JUILLET. 1776. 129
qui l'éclairent , mais encore des images
fenfibles qui le frappent & qui l'arrêtent
dans une vue fixe de la vérité. Voilà la
fource de l'éloquence & de la poéfie .
Ceft la foiblefe de l'homme qui oblige
de recourir à toutes les fciences qui font
du reffort de l'imagination . La beauté
Gimple & immuable de la vertu ne le
touche pas toujours : il ne fuffit point de
lui montrer la vérité , il faut la peindre
aimable ; tel a été le but que s'eft propofé
l'Auteur du Poëme de David & de
Jonathas , en nous montrant d'une manière
fenfible & agréable , par des exemples
tirés des livres Saints , que rien n'eft
comparable à un ami fidèle , & que l'or &
l'argent ne méritent pas d'être mis dans la
balance , pour le fervir de l'expreffion du
Sage , avec lafincérité de fa foi . Comme la
véritable amitié eft effentiellement fondée
fur la vertu , il eft impoffible qu'elle
fubfitte entre des hommes livrés au vice.
» Les méchans , dit fi bien un Poëte tou-
» jours élégant & fouvent moralifte , n'ont
» que des complices : les voluptueux.ont
» des compagnons de débauche ; les in-
» téreffés ont des affociés ; les politiques
affemblent des factieux ; le commun
» des hommes oififs a des liaifons ; les
93
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
» Princes ont des courtifans ». Les ambitieux
ne cherchent que ceux qui peuvent
feconder leurs vues ; s'il ne leur en
coûte pour s'élever , que le facrifice d'un
ami , ils fe perfuadent bien vite que le
fuccès porte fon excufe avec foi . Jonathas
animé par des motifs bien différens ,
nous fournit le plus parfait modèle de
l'amitié. Parcourons les différens traits
de fa vie , & nous ferons bientôt convaincus
que ce Prince a porté l'amitié
jufqu'à l'héroïfme. La victoire de David
effaçoit l'éclat de fes plus belles actions.
Il n'en eft point jaloux. Il n'eft touché
que de la gloire qui en revient au Dieu
d'Ifrael , & de l'avantage qu'en reçoit fon
peuple. Il connoît que David eft aimé
de Dieu : dès-là il recherche fon amitié ,
& lui donne tous les témoignages poffibles
d'honneur & d'eftime , jufqu'à fe
dépouiller des marques de fa dignité pour
l'en revêtir . Comme fils aîné de Saül , &
héritier préfomptifde la Couronne , perfonne
ne doit , ce femble , être plus ardent
que lui à feconder la haine de fon
père , & à s'oppofer à l'agrandiffement
de David ; mais il refpecte l'ordre de
Dieu ; & la condition privée où il fait que
cet ordre le réduit , lui eft infiniment
JUILLET. 1776. 131
plus chère qu'une couronne. Il prend aux
dépens de fes propres intérêts , ceux de
l'innocent perfécuté ; il plaide la caufe de
fon ami contre fon propre père ; il l'aſfifte
de fes confeils , quand les autres
moyens de le fecourir lui manquent ; tous
les courtifans abandonnent David , parce
que le Roi l'a pris en averfion : Jonathas
feul lui demeure attaché , parce que la
haine de fon père eſt injuſte . Comme fon
amitié eft fondée fur la vertu , elle fe for
tifie à mesure que la vertu de fon ami eft
plus éprouvée par les afflictions ; & lorfque
David , fans aucune reffource humaine
, eft obligé de prendre la fuite
pour fauver fa vie , c'eft alors que Jonathas
, perfuadé plus que jamais , par
une foi ferme , & à l'épreuve de toutes
les apparences contraires que les promeffes
de Dieu faites à David s'accompliront
, lui propofe de ferrer l'amitié
par de nouveaux noeuds , & de la rendre
immortelle par la religion du ferment.
L'Auteur du Poëme ne pouvoit pas
choisir un plus beau modèle de l'amitié
chrétienne. Toute la vie de Jonathas eft
un tiffu d'exemples propres à prouver que
rien n'eft plus capable de tempérer les
-dégoûts & les amertumes de la vie , que
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
le précieux avantage de pofféder un ami
vertueux . Mais cet avantage n'eft- il pas
refervé , fur tout à ceux qui craignent
le Seigneur ? Et c'est ce qui réfulte de la
lecture de ce Poëme , où l'Auteur a cru
pouvoir omettre des faits inutiles à l'exé
cution de fon deffein , & en ajouter
d'autres qui lui ont femblé naître de fon
fujet. Cette licenfe eft permife à ceux qui
font un Poëme, & non pas une Hiftoire.
L'Auteur prévient qu'il ne s'eft point
affujéti fidèlement au texte facré , & qu'il
a changé l'ordre des événemens . Quant à
la profe que l'Auteur a employé dans fon
ouvrage , elle eft certainement préférable
à une verfification dure & négligée . On
eft convenu qu'on peut faire des vers fans
pochie , & être tout poétique fans faire
des vers par art ; ce qui fait la poéfie
n'eft pas le nombre fixe & la cadence
réelle des fyllabes , mais le fentiment
qui anime tout , la fiction vive , les
figures hardies , la beauté & la variété des
images. C'eft ,l'enthoufiafme , le feu ,
l'impétuofité , la force , un je ne fais quoi
dans les paroles & les penfées que la nature
feule peut donner . On a obfervé plus
d'une fois que la gêne des rimes & la régularité
fcrupuleufe de notre conftrucJUILLE
T. 1776. 133
tion Européene , jointe à ce nombre fixe
& mefuré de pieds , ne peuvent que
diminuer beaucoup l'effor de la poéfie
héroïque . D'ailleurs ne faut- il pas participer
en quelque forte à l'enthouſiaſme
du Poëte , pour bien écrire dans une profe
nombreuſe & cadencée ? Quand Racine
avoit écrit fa tragédie en profe , il difoit
que fon grand travail étoit fini ; ce qui
prouve que les grands obftacles ne partent
pas toujours de la verfification . Au
refte , notre Auteur réunit les deux talens
, & nous en fournit la preuve dans le
même recueil , où il a ajouté des odes
fur les Sacremens , une imitation de
l'ode M. Haller , fur la mort de la femme,
une traduction du cantique de Moïfe
Audite cali , quæ loquor , une épître en faveur
de la Religion , & une autre à fa
foeur , fur fa retraite à Montmorenci . La
lecture de ces poésies prouve parfaitement
que l'Auteur pourroit nous donner
fon poëme en vers . Mais il a mieux aimé
fuivre les traces de Fénélon , & imiter
les exemples de MM . Bitaubé & le Clere,
Auteurs de Jofeph & de Tobie . On
Arouve à la fin de ce recueil intéreffant ,
de nouvelles remarques fur l'Ecriture-
Sainte , attribuées à Longin , dont l'Au134
MERCURE DE FRANCE .
teur ne garantit point l'authenticité . Cet
Ouvrage mérite d'être bien accueilli , &
ne peut qu'être utile aux jeunes perſonnes
de l'un & de l'autre fexe.
Elémens de Géométrie , par M. l'Abbé
Roffignol. A Milan , chez Marelli .
On peut regarder la Géométrie , dit
un célèbre Mathématicien , comme une
logique pratique , parce que les vérités
dont elle s'occupe étant les plus fimples
& les plus fenfibles de toutes , font par
cette raifon les plus fufceptibles d'une
application facile & palpable des règles
du raifonnement. Outre cet avantage fi
précieux , elle a de plus la belle prérogative
de nous offrir fans aucun mélange
des connoiffances évidentes & certaines.
Elle eft , pour ainfi dire , la mefure
la plus précife de notre efprit , de
fon degré d'étendue , de fagacité , de profondeur
& de jufteffe . Si elle ne peut nous
donner ces qualités , on convient du
moins qu'elle les fortifie , & fournit les
moyens les plus faciles de nous affurer
nous mêmes , & de faire connoître aux
autres jufqu'à quel point nous les poffédons
. On ne peut donc mieux concourrir
JUILLE T. 1776. 135
à perfectionner un plan d'éducation qu'en
fourniffant des élémens complets für la
géométrie , qui foient en même temps
clairs , précis & très-méthodiques , tels
font ceux que nous a donnés M. l'Abbé
Roffignol , & qu'il a perfectionnés pendant
vingt années de travail . Cet auteur
a préféré la méthode qui va du connu à
l'inconnu , & qui l'emporte pour l'enſeignement
à la méthode analytique . Il a
réduit à une centaine toutes les propofitions
élémentaires qui peuvent être de
quelque ufage dans un complet de mathématiques.
Un pareil choix exigeoit des
connoiffances , du difcernement & des
foins . Cet ouvrage , qui ne contient que
quatre vingt une pages , réunit la briéveté
à la clarté , & ne peut être que très utile
aux Profefleurs de philofophie & à leurs
difciples . Cet Auteur , qui s'eft livré avec
-fuccès à l'étude de la métaphysique , a
compofé un ouvrage fur la théorie des
fenfations , dont il a fait imprimer le canevas
, fous le titre de vue fur les fenfations.
C'eft Loke & M. l'Abbé de Condillac
qu'il fe propofe de réfuter dans
cet opufcule. M. l'Abbé Roffignol s'attache
à prouver contre l'illuftre Académicien
,, que par l'application de la main
136 MERCURE DE FRANCE.
de fa ftatue fur un corps , elle aura bien
une fenfation occafionnée par la folidité
ou la réfiſtance , mais qu'elle ne fentira
pas cette folidité & cette réfiftance ; &
que quand même l'ame auroit le fentiment
de la folidité & de la réſiſtance ,
elle n'en feroit pas plus avancée pour atriver
à la connoiffance de fon propre
corps & des autres corps placés autour
d'elle. Il combat aufli par l'expérience &
par le raifonnement , les fectateurs de
Loke , qui veulent que les fenfations
propres à donner à l'ame l'idée de l'étendue
, fans laquelle elle ne fauroit parvenir
à connoître les corps , foient celles
qui font occafionnées par la folidité ou
la réfiftance de la matière . Nous exhortons
l'Auteur à donner au public ce grand
ouvrage qui répandra de la lumière fur
une matière importante , qui tient à l'immatérialité
de l'ame . Une difcuffion lumineufe
fur ces objets , eft utile dans un
temps où tant de gens voudroient ne
trouver dans ces recherches épineufes
qu'un prétexte fpécieux de s'arrêter dans
un état de doute, pour s'épargner la peine
de s'éclaircir & de fe convaincre , & pour
s'ôter à jamais toute inquiétude fur l'avenir.
1
JUILLE T. 1776. 137
Affaires de l'Angleterre & de l'Amérique ;
chez Piffot, Lib. Quai des Auguftins.
Tout ce qui a rapport à la fameufe
querelle qui s'eft élevée entre l'Angleterre
& fes Colonies , mérite la plus
grande attention. L'Europe entière ne
peut point être indifférente fur cet objet.
Les Colonies réclament des priviléges
qu'elles prétendent leur appartenit.La Mé.
tropole oppofe le droit national , & prétend
que les Colonies doivent être foumifes
aux loix d'Angleterre , puifqu'elles
profitent des avantages de la défenſe tútélaire
& de tout ce qui en eft l'effet naturel.
C'est ici un procès par écrit , où
font difcutés plufieurs points importans
du droit naturel & du droit public . C'eſt
une guerre allumée , dont les événemens
intéreffent tous ies Souverains . Rien
ne mérite donc mieux d'être accueilli du
Public , que le récit des faits & des difcuffions
qui ont rapport à cette querelle ,
& qui doivent fervir à l'Hiftoire politique
de l'Angleterre & de fes Colonies.
Et ce qui pique le plus la curiofité eft de
favoir jour par jour tout ce qui arrive
d'intéreffant , & d'avoir la perfuafion
38 MERCURE DE FRANCE .
qu'on ne rapporte que des faits conftatés
avec leurs dates précifes . Ce recueil renfermera
auffi le récit des débats parlementaires
& de ceux de la Compagnie
des Indes. On peut conjecturer , d'aprés
les trois numéros qui ont déjà paru ,
qu'on donnera une vingtaine de cayers
par an . On a mis à la fin de chaque recueil
, une leure d'un Banquier de Londres
à l'Auteur , où fe trouvent les événemens
les plus récents , avec des obfervations.
On a vu dans les trois lettres qui
ont déjà paru , des originalités piquantes
& le tableau de la guerre bien développé.
Chaque cayer eft divifé en deux parties ,
l'une pour la fuite chronologique des
événemens de l'année , l'autre pour les
nouvelles du jour . Cet ouvrage périodi
que ne contient que des faits intérellans ,
& des réflexions également judicieufes &
impartiales .
Les Nuits Attiques d'Aulugelle , traduites
pour la première fois ; accompagnées
d'un commentaire , & diftribuées dans
un nouvel ordre. Par M. l'Abbé de V...
deux volumes in - 12 brochés , 5 liv.
à Paris , chez Dorez , Libraire , rue
Saint - Jacques , près Saint - Yves ; &
JUILLE T. 1776. 139
à Bruxelles , chez J. L. de Boubers ,
Libraire , Marché aux herbes .
>
La traduction de cet ouvrage manquoit
à nos richeffes littéraires. Il doit paroître
furprenant que jufqu'ici aucun homme
de lettres n'ait penfé à l'entreprendre . La
difficulté de rendre dans notre langue
quelques articles de la grammaire , qu'on
trouve dans ce receuil d'Aulugelle
aura fait fans doute abandonner le projet
de la traduction . On ne pouvoit prendre
le parti de mettre à part ces morceaux ,
qui font en fort petit nombre , de même
que quelques autres qui font moins intéreflans
; de cette manière la version des
Nuits Attiques auroit préfenté le plan
d'une lecture agréable , propre à donner
une connoiffance exacte des moeurs , des
ufages & des études de l'antiquité.
Nous avons obligation à M. l'Abbé
de V.... d'avoir conçu cette idée , & de
l'avoir exécutée avec le courage & l'affiduité
que fuppofe la première verfion.
d'un écrivain , dont le texte eft fouvent
fort difficile à entendre .
Aulugelle , Philofophe , homme de
lettres & Grammairien , iffu d'une famille
confulaire ; vivoit à Rome , fa
140 MERCURE DE FRANCE.
Patrie , fous le règne de l'Empereur
Adrien. Après avoir étudié les belleslettres
, la jurifprudence & la philofophie ,
fous les maîtres les plus habiles , il fit
un voyage en Grèce , felon la Coutume
des jeunes-gens de qualité , pour entendre
& perfectionner les connoiffances
qu'il avoit puilées dans les écoles , Romaines.
Pour ne point fe diftraire de
fes études , Aalugelle avoit coutume de
fe retirer dans une petite campagne aux
portes d'Athènes ; c'eft- là qu'il conçut
le plan de fon ouvrage : le deffein de
former un volume qui pût contribuer à
F'éducation morale & littéraire de fes
enfans , lui mettoit la plume à la main
toutes les fois que la nuit , qui en hiver
couvre de bonne heure les terres de l'Attique
, le rendoit à fa folitude ; c'est ce
qui le détermina à intituler ce recueil ,
Nuits Attiques , Noctes Attica.
De retour à Rome , Aulugelle repric
fon travail . La mort le furprit au commencement
du règne de Marc- Aurele ,
lors même qu'il finiffoit le vingtième
livre de fes commentaires , & qu'il fe
préparoit à les augmenter. Il ne nous en
refte que 19, avec le titre des chapitres
du huitième livre dont le texte eft perdu,
1,
" JUILLE
T. 1776. 141
Il n'eft point d'homme verfé dans la
littérature, qui ne fache que cet ouvrage
a reçu dans tous les temps , & de tous les
favans , le tribut d'éloges qu'il mérite ,
& qu'ils fe réuniffent tous pour le placer
au nombre des livres claffiques. Le Préfident
de Montefquieu le cite prefqu'à
chaque page ; & de tous les Ecrivains qui
ont travaillé à l'hiſtoire ancienne de la
Grèce ou de Rome , il n'en eft pas un
feul qui n'ait lu les Nuit Attiques , &
qui n'en ait profité.
Cet ouvrage préfente , 1 ° . plufieurs
morceaux d'hiſtoire profane & facrée ;
des anecdotes curieufes , des éclairciffemens
fur les moeurs , la religion , le gouvernement
& la milice de l'ancienne
Rome , & des premiers temps de la
Grèce.
2°. Des recherches fur l'état de la philofophie
de ces premiers âges , & du
fiécle où l'Auteur vivoit ; des traits de la
vie des anciens Philofophes ; la méthode
de leurs écoles , le ton de leurs affemblées
, de leurs repas & de leurs converfations
particulières ; des differtations
fur les points les plus importans de la
morale. Entr'autres morceaux rares , confervés
parAulugelle, on lira avec un plaifir
142 MERCURE DE FRANCE.
fingulier le difcours éloquent de Favorin
contre les mères qui ne nourriffent point }
il eft digne de Platon & de l'Orateur
Romain ; il a fervi à monter l'imagination
des Auteurs modernes qui fe font
élevés avec force contre la barbare indif
férence des mères de nos jours ; & l'on
s'apperçoit que tous l'avoient bien lu..
3°. L'examen , l'apologie ou la criti →
que de la jurifprudence Romaine com
parée avec les inftitats étrangers . Les
Erudits applaudiffent fur-tout une differtation
apologétique de la loi des
douze tables dans la bouche d'un fameux
Jurifconfulte qui combat contre Favorin
pour la gloire , la fageffe & l'équité des
loix Romaines ; en jetant les yeux fur
ce fameux dialogue , on fe convaincra
combien on eft loin de pofféder l'efprit
d'un Code fameux , devenu la bafe de
prefque toutes les légiflations modernes
4.Plufieurs articles rares de littérature
Grecque & Romaine , mis en parallèle
avec autant de goût que d'érudition .
5 °.Ce qui rend les commentaires d'Aulugeile
très précieux aux connoiffeurs , c'eft
qu'ils nous ont tranfmis des fragmens
curieux & intéreflants de plufieurs ouvrages
de l'antiquité , dont nous ne conJUILLE
T. 1776 . 1776. 143
& qu'on ne
noiffons que les titres ,
trouve que dans fon recueil : par exem .
ple , des morceaux de Gracchus , ce
fameux Tribun , de Caton le Cenfeur ,
& de quelques autres perfonnages célèbres
par leur éloquence , l'intégrité de leurs
moeurs & de leurs aventures ; enforte
que fi quelque jour la littérature recouvre
ces tréfors , comme les fables de
Phèdre qui furent retrouvées dans le
feizième fiècle , elle ne pourra s'affurer
de l'authenticité des originaux , qu'en les
comparant aux extraits confignés dans
l'ouvrage d'Aulugelle.
Il eft furprenant qu'Aulugelle n'ait
point mis plus d'ordre dans un recueil
auffi intéreflant. Littérature , religion ,
poéfie , grammaire , éloquence , tout y eft
pêle - mêle fans méthode , & fans aucun
rapport. L'Auteur écrivoit , comme il le
dit dans fa préface , tout ce qu'il trouvoit
dans une lecture immenfe de tous
les ouvrages grecs & latins , tout ce
qu'il entendoit dans le commerce des
favans , fans s'embarraffer de l'ordre &
de la liaiſon .
Le Traducteur hafarde , comme il le
dit , d'établir un nouvel ordre dans les
matières qu'Aulugelle a traitées. Les
144 MERCURE DE FRANCE.
articles d'hiftoire , de philofophie , de
morale , de jurifprudence & de littérature
font raffemblés & claffés fous autant
de livres qui portent ces différens titres .
"
39
M. l'Abbé de V.....à la fin d'une préface
très- bien écrite , fouhaite que la
traduction d'Aulugelle foit mife entre
les mains de la jeuneſſe qu'on élève dans
les écoles publiques : « Notre deffein ,
» dit-il , en publiant une traduction
» d'Aulugelle , eſt d'ajouter à nos livres
claffiques un ouvrage digne , par fon
objet, d'entrer dans le plan de l'éduca-
»tion littéraire de la jeuneffe Françoife ;
ce n'eft pas que fa latinité doive fervir
» de modèle , nous en avons prévenu
so nos lecteurs ; mais les matières que ce
livre renferme , ont un rapport fi eflentiel
avec les premières études , que
nous efpérons mériter l'approbation
» des maîtres , & la gratitude des élèves ,
» en leur préſentant la première verſion
d'un ancien Auteur auffi propre à former
le coeur , qu'à cultiver l'efprit
»
"
"
13.
Nous ne pouvons qu'applaudir à ce
projet , & defirer qu'on familiarife notre
jeuneffe avec un Ecrivain dont St. Auguftin
, Erafme & Scaliger font de fi grands
éloges , & qui leur donnera des idées
nettes
JUILLE T. 1776. 145
nettes & préciſes des monumens les plus
curieux de la favante antiquité.
Obfervations fur les Maladies des Nègres ,
leurs caufes , leurs traitemens , & les
moyens de les prévenir ; par M. Dazolle
, Médecin , Penfionnaire du Roi,
ancien Chirurgien- Major des troupes
de Cayenne , des Hôpitaux de l'inede-
France , & c . A Paris , chez Didoɛ
le jeune , Libraire , quai des Auguftins ;
I vol. in- 8 ° , 1776 ; avec approbation
& Privilège du Roi : prix , 3 livres
broché.
Cet ouvrage eft un vrai traité de
pratique ; il feroit bien à defirer que les
ouvrages qu'on publie journellement en
médecine , fulfent rédigés de même , &
qu'on en éloignât tout efprit de fyftême ,
pour s'en tenir à l'obſervation . Quand
on voudra faire des progrès dans la médecine
, c'eft de l'obfervation qu'il faut
partic ; c'est là la bafe fondamentale qui
n'eft malheureſement
que trop négligée :
tout le monde fait que ce qui détermine
le degré de profpérité des Colonies eft
leur population ; & la fource primitive
de leur opulence dans nos lles , confifte
11. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
uniquement dans la population des Nègres
; car fans Nègres , point de culture ,
point de produits , point de richeſles :
on ne peut donc affez s'appliquer à la
confervation de ces êtres malheureux.
Rechercher les caufes des maladies qui
les affectent , fuivre les maladies dans
leur commencement , leurs progrès ,
leur terminaiſon , & indiquer les moyen
d'y remédier , forme un réſultat qui
tend à arrêter la dépopulation efe
frayante de l'efpèce ; c'est s'occuper de
ce qui eft utile aux Colons en particulier
, au commerce de la nation en général
, & à la profpérité de l'Etat ; tel
eft le but de l'ouvrage que nous annonçons,
& il nous a paru affez exactement
rempli ; l'Auteur y traite en bon praticien
des fièvres putrides , de la diarrhée
& de la dyffenterie des Nègres , des maladies
vermineufes , des maladies de
poitrine , de la fauffe peripneumonie
particulière aux Nègres , de la fuppuration
des poumons , des différentes maladies
vénériennes , notamment du pian ;
il donne les caufes , diagnoſtics , prognoftics
, traitement de ces maladies , &
it indique les moyens de les prévenir,
M. Antoine , père , qui a examiné atJUILLE
T. 1776. 147
tentivement cet
ouvrage , en a rendu
le
meilleur
témoignage : on peut bien
s'en rapporter
au jugement
d'un Méde
cin aufli inftruit.
Traité du Seigle ergoté , par M. Read ,
Docteur en Médecine , Médecin de
l'Hôpital Militaire de Metz , des Prifons
Royales , & c .; 2º édition . A
Metz , chez Jean- Baptifte Colignon ;
& à Paris , chez Didot le jeune
Libraire , quai des
Auguſtins , 1774 ;
avec permiſſion .
Certe Broch, eft divifée en trois par
ties dans la première , l'Auteur donne
la defcription de l'ergot ; il examine les
différentes caufes qu'on lui a affignées ;
il préfente les moyens de prévenir , autant
qu'il eft poffible , la production de
ces grains vicieux. Dans la feconde partie,
il rapporte les expériences qu'on a faites
fur le feigle ergoté ; il y joint les effets
de ce grain fur les animaux
domestiques._
La troifième contient enfin l'hiftoire des
inaladies
occafionnées par l'ufage du
Leigle ergoté , leur nature , & le traitement
qu'elles exigent. Cette petite brochure
eft fort
intéreffante ; elle mérite
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
particulièrement d'être connue dans les
pays où l'on cultivé le feigle.
Méthode éprouvée pour le traitement de la
rage , publiée par ordre du Gouvernement
. A Paris , de l'Imprimerie Royale ,
1775.
Le Rédacteur de cette Méthode eft
M. de Laffone , premier Médecin du
Roi , en furvivance , & premier Médecin
de la Reine . Ce grand Médecin
qui a toujours dévoué les momens de fa
vie à fecourir les pauvres malheureux
dans leurs maladies , chargé même depuis
long- temps de faire diftribuer dans
les Provinces , des remèdes pour les maladies
des habitans des campagnes , a encore
été chargé , de la part du Gouvernement
qui connoît fon zèle , de publier
une méthode pour le traitement de la
rage ; c'eft cette méthode qui fe trouve
expofée dans le Mémoire imprimé que
nous annonçons . M. de Laffone réunit ,
dans cette méthode , d'une manière la
plus avantageufe , les diverfes parties
du traitement de cette maladie , quoique
déjà pour la plupart connues , ainfi qu'il
l'annonce lui- même : mais la façon avec
JUILLE T. 1776. 149
·
laquelle cet habile Médecin a fu réunit
toutes les différentes parties dans cette
méthode , le lui rend en quelque façon
propre ; d'ailleurs , elle a été fuivie des
plus grands fuccès , comme il l'attefte
par différentes lettres de M. Blads
Médecin de Cluni , qui a dirigé cette
méthode avec tous les foins poffibles :
elle mérite donc d'autant mieux d'être
connue , & d'être inférée dans cet ou
vrage périodique confacré à la nation .

Si la perfonne bleffée eft bien conftituée
, & d'un tempérament fanguin
il faut faire d'abord une ou deux faignées
du bras ou du pied , après avoir
débarraffé les entrailles par quelques lavemens
laxatifs ; la faignée feroit encore
mieux indiquée , s'il s'étoit déjà manifefté
quelque fymptôme de la rage ; car
alors le vifage eft rouge & allumé , le
regard eft farouche , les yeux font ordinairement
enflammés , le pouls eft fort
vif & plein. On fera tremper , matin &
foir , une heure de fuite , les jambes dans
l'eau chaude , mais d'une chaleur tempérée
; & s'il étoit poffible de plonger
tout le corps dans un bain tiède , cela
feroit encore plus utile .
On lavera long - temps la plaie avec
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
de l'eau tiède , chargée de ſel marin : on
doit réitérer cette lotion, fur tout les pre
miers jours , & même au - delà , fi le
mauvais temps & l'efpèce de la plaie
l'exigeoient. Si la morfure eft confidérable
, fi les chairs font déchirées , hachées ,
profondément contufes , on fera des fcarifications
profondes on féparera les
lambeaux , enfuite on fera des lotions
avec l'eau tiède falée , ou , ce qui feroit
préférable , fi les circonftances le permet
toient , avec l'eau animée par le fel
ammoniac diffour.
Si l'on avoit à traiter quelque animal
domestique mordu , alors au lieu de fcarifier
, il faudroit cautérifer la plaie avec
un fer rouge. Cette pratique trop cruelle
pour les hommes, eft pourtant préférable
à celle des fcarifications. Immédiatement
après ces préliminaires , on frottera légérement
les bords & les environs de lá
plaie , avec un gros de pommade mer◄
curielle ; enfuite on panfera la plaie avec
l'onguent fuppuratif, ou le bafilicum. Si
l'on vouloit fe fervir de quelqu'autre onguent,
on auroit l'attention de n'employer
que ceux qui font fort doux , & qui ref
femblent aux deux précédens .
On doit panfer régulièrement deux
JUILLET. 1776. 15r
fois par jour la plaie , en renouvellant
l'application du fuppuratif , ou du bafilicum
, après avoir fait la lotion avec l'eau
tiède falée ; mais il ne faudra réitérer la
friction légère avec la pommade mercurielle
, à la même dofe déjà prefcrite ,
qu'une feule fois en 24 heures. On aura
foin de procurer journellement la liberté
du ventre par les lavemens fimples , où
l'on aura mêlé une bonne cuillerée de
miel commun , & deux cuillerées de
Vinaigre.
Dans l'intention de prévenir la falivation
, on purgera tous les quatre ou cinq
jours , en faisant avaler une doſe de poudre
purgative quelconque. Ce purgatif
devant être fouvent répété , il eft prudent
& même effentiel d'en modérer la doſe .
Il feroit même avantageux de procurer ,
fur tout dès le commencement , une ou
deux fois le vomiffement , s'il y avoit
des nauféés ou des envies fréquentes de
vomir.
Deux fois par jour , c'est - à - dire , le
matin & dans la foirée , on fera avaler
une cuillerée de vin , où l'on aura
mêlé vingt ou vingt- cinq gourtes d'eau
de luce on fe borneroit , à l'égard de
ce remède , à une feule cuillerée chaque
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
L
jour , fi l'on remarquoit qu'il procurât
trop d'agitation . S'il déterminoit la fueur,
effet affez ordinaire , on la favoriferoit ,
fans affujétir pourtant les malades à refpirer
un air trop échauffé ; on fufpendroit
alors l'ufage de l'eau de luce , ou la doſe
en feroit modérée .
On donnera tous les jours le bol fuivant
: quatre grains de camphre , deux
grains de mufc , fix grains de nitte en
poudre , mêlés & incorporés avec un peu
de miel.
S'il y avoit trop d'infomnie ou d'agitation
, on pourroit prefcrire un calmant,
dont la dofe feroit moyenne ; mais il ne
faudroit pas le réitérer plufieurs jours de
fuite .
On engagera les malades à boire fréquemment
d'une infufion de fleurs de
tilleul , ou de feuilles d'oranger , adoucie
avec le miel , & acidulée avec le
vinaigre commun , ou le vinaigre diftillé,
ce qui feroit préférable ; on obfervera
cependant de n'employer le vinaigre diftillé
, qu'autant qu'on feroit affuré qu'il
eût été diftillé dans des vaiffeaux de terre
ou de verre ; celui de commerce a prefque
toujours été préparé dans des vaiffeaux
de cuivre .
JUILLE T. 1776. 153
Si l'on avoit à traiter quelqu'un à qui
les remèdes n'euffent point été adminif
trés de bonne heure , & qui reffentic
déjà l'averfion invincible ou l'horreur
pour toute boiffon , fymptôme ordinaire
de la rage confirmée ; il faudroit alors
faire prendre en lavement de trois , ou
de quatre en quatre heures, un gobelet de
la même infufion infcrite ci - deffus , &
pareillement acidulée ; ne pouvant pas
auffi faire avaler la poudre purgative , on
fubftitueroit un lavement purgatif.
On ne permettra que peu de nourriture
, jamais échauffante , & toujours
choifie , autant qu'il fera poffible , dans
la claffe des fubftances végétales ; le lait
& toutes espèces de laitage doivent être
interdits.
Ce traitement doit avoir lieu jufqu'à
ce que la plaie foit guérie , & que la
cicatrice paroifle bien faite : on doit , en
général , continuer l'ufage des frictions
mercurielles , du bol antifpafmodique ,
& de la potion avec l'eau de fuce , le
tout entremêlé de purgations , comme
il a été dit , au moins un mois de fuite ,
pour pouvoir fe flatter de préſerver fûrement
de la rage.
A plus forte raifon doit- on prolonger
Gv
154
MERCURE
DE FRANCE
.
ce traitement pour tous ceux qui ont été
grièvement bleffés , ou qui auroient
éprouvé déjà quelque fymptôme du développement
& de l'action du venin .
Si , malgré les panfemens & les fotions ,
les plaies avoient un mauvais caractère ,
alors on prefcriroit chaque jour , de deux
heures en deux heures , & plufieurs jours
de fuite , deux ou trois cuillerées à bouche
d'une forte décoction de quinquina.
Après le traitement terminé , s'il
exiftoit de l'abattement , de la langueur ,
une profondé trifteffe , il faudroit don-.
ner chaque jour trois prifes de quinquina
en poudre , & le remède feroit continué
8 ou 10 jours.
-On réglera toujours les dofes des remèdes
felon l'âge , la conftitution & le
tempérament ; il feroit donc important
que le traitement fût toujours dirigé
par un Médecin prudent & éclairé.
SOUSCRIPTION .
Journal dédié à MONSIEUR , Frère du Roi.
Table générale des Journaux anciens & modernes
, contenant les jugemens des Journaliftes
fur les principaux Ouvrages en tont
genre ; fuivie d'obfervations impartiales , &
JUILLET. 1776. 155
de planches en taille- douce ou en couleur. Par
une fociété de Gens de Lettres,
Juftique tenorem
Flectere non odium cogit , non gratia fuadet.
A Paris , chez Demonville , Imprimeur -Libraire
de l'Académie Françoile , rue Saint Severin ,
aux armes de Dombes , 1776. Avec approb. &
privil. du Roi .
On murmure depuis long- temps contre la multitude
des Journaux ; on fe plaint de la difficulté
difpendieuſe de les réunir tous , & de l'impoflibilité
de parcourir , en un mois , une fi grande quantité
de volumes : ces reproches font fondés fans
doute ; & il paroît au premier coup- decil que
c'est mal y répondre , que de venir foi - même
augmenter le nombre des Journaliſtes ; mais nous
nous flattons que , lorfque les Lecteurs auront
jeté les yeux fur le plan de cet Ouvrage périodique
, ils conviendront qu'il manquoit à notre
littérature , & que lui feul peut remédier aux inconvéniens
qui naiffent de la foule innombrable
des Journaux. C'eft précisément parce qu'ils le
font trop multipliés , qu'on doit en defirer un qui
raffemble fous un même point de vue des analyſes
laconiques , mais lumineufes , des productions
en tout genre , des précis clairs & fideles des jugemens
que les Journaliſtes en ont portés , & quelques
obfervations impartiales , & fur ces Ouvra
ges , & fur ces jugemens mêmes ; un Journal qui ,
remontant vers l'origine des Journaux , rappelle
les anciennes décifions de leurs Auteurs , & foit ,
pour ainsi dire , le recueil des arrêts de cette cour
G vj
156 MERCURE DE FRANCE
fouveraine ; un Journal enfin qui , écrit fans
paflion , fans intérêt , venge les chef- d'oeuvres de
tant de critiques amères & indécentes , & réduife
à leur jufte valeur ces éloges outrés qu'un Auteur
croit accordés à fes talens , & qui font prodigués
ou à fon crédit par la crainte , où à ſon rang par la
Batterie.
Tel eft le but que nous nous fommes propofé :
ce n'eft point ici une table ſéche & ſtérile des matières
traitées dans les Journaux . Nous ne nous
contenterons pas d'indiquer au Lecteur la mine
où il doit fouiller ; nous lur en ferons appercevoir
les richefles les plus précieuſes ; mais lorfqu'il
voudra approfondir des matières trop
étendues , pour recevoir de nos analyſes tout le
jour dont elles font fufceptibles , nous les renverrons
aux Journaux même ; de forte que ce Journal
, fans nuire aux modernes , fera revivre les
anciens , & rendra peut être leur poffeffion plus.
chère à ceux qui en ont confervé des collections .
fuivies. Rien de plus intéreffant pour un Amateur
des lettres & des beaux - arts , que de comparer le
goût de fes Contemporains avec celui de la génération
précédente ; de voir fe fuccéder toutes les
révolutions qui ont changé les fyftêmes & les.
idées ; de diftinguer l'influence du vrai beau , de
celle des circonstances & de la cabale : ces connoiflances
font les feules qui puiffent nous conduire
à prévoir comment le fuprême tribunal de.
la postérité doit un jour approuver , infirmer ou
cafler , en dernier reffort , les décisions de notre
fiécle. Combien d'ouvrages ont eu le fort de la
Phèdre de Pradon , celui de briller un moment ,
d'éclipfer même des chef d'oeuvres, & de retomber
enfuite dans un éternel oubli !!
JUILLET. 1776. 157
"
Quoique ce foit une espèce de facrilege de
remuer les cendres des morts , nous rendrons quel
quefois à ceux- ci un moment d'exiſtence , pour
dévoiler les caufes qui leur avoient procuré un
fuccès éphémère , & celles qui ont fait tomber à
la fois l'illufion , l'Auteur & la pièce . Nous montrerons
comment le Public peut , fans s'en appercevoir
, être entraîné par une cabale impofante ;
comment l'enthoufialme fe communique de proche
en proche , & électrife , pour ainsi dire , toute
une aflemblée , & même toute une Nation. D'ail
leurs , parmi les Ouvrages décriés ou dénigrés à
juste titre , il en eft peu qui , dans un amas de
défauts ou de choles triviales , n'offrent tantôt
un caractère bien deffiné , tantôt une faillie heureufe
, quelquefois même une réflexion neuve,
Lorfque nous parlerons de ces Ouvrages morts
en naiflant , nous ne mettrons que ces beautés
fous les yeux du Lecteurs ; l'ennui de lire le refte
fera notre partage.
Il eft auffi quelques Ouvrages eftimables qui
font reftés ignorés , parce que leurs Auteurs , fans
hardiefle dans la fociété , fans protection à la
Cour , & peu célèbres dans les Journaux , n'ont
cherché d'autre récompenfe de leurs talens , que
le plaifir fecret de les exercer . Nous tâcherons de
les tirer de leur obfcurité , & de faire voir combien
ils ont été utiles aux Auteurs modernes , qui
puifoient avec fécurité dans ces fources inconnues
au Public On a vu de tout temps quelques Gens
de Lettres fe liguer pour cacher avec foin , ou
décrier hautement les livres féconds où etrolvoient
leurs mères idées , comme à Carthage on
défendoit aux Navigateurs , fous les peines les
plus févères , d'enfeigner aux Etrangers le chemin
158 MERCURE DE FRANCE :
des Ifles Caffitérides , où étoient les mines de la
République. Les annales du Théâtre offrent de
mêmeun grand nombre de Drames , ou tragiques
ou comiques , à qui il ne manqueroit , pour
obtenir encore les fuffrages du Public , que des
Acteurs dont la mémoire fût moins pareffeule . Ces
pièces, qui firent les plaifirs de nos pères , feroient
les nôtres , & auroient pour nous tout le charme
de la nouveauté. Nous olens nous flatter que
notre travail pourra donner lieu à de nouvelles
éditions de plufieurs bons livres oubliés , & que
le Public nous faura gré de lui avoir fait reftituer
des richeſles littéraires qui lui appartenoient , &
dont on lui cachoit le prix .
Nous obferverons , lotfque l'occafion s'en préfentera,
les changemens arrivés dans les mots , &
fur-tout dans la manière d'en faire ufage. On
trouvera dans ce Journal les querelles des Savans
& des Littérateurs anciens & modernes , accompagnées
d'obſervations fimples , modérées & dégagées
de tout efprit de parti . Dans les débats
littéraires , la conduite la plus fage eft celle du
fpectateur qui s'appuie fur la barrière, regarde les
champions , ne veut ni donner des coups ni en
recevoir , & refufe même louvent de les juger.
Nous aimons mieux chercher à plaire au bon
goût qu'à la malignité humaine ; & nous avons
aflez bonne opinion de notre fiécle , pour croire
que l'équité févère , mais décente , peut trouver
autant de fuffrages que la fatire . Le voeu fecret des
Gens de Lettres les plus eftimables , étoit depuis
long- temps ou qu'on fit cefler tant de querelles
envcnimées , ou qu'une fociété littéraire , dans
des confeils modeftes , & non dans des arrêts
JUILLET. 159 1776.
tranchans , pesât les raifons fans pefer les injares
, invitât les deux partis à fe refpecter euxmêmes
, prît foin de les laver l'un & l'autre de
tant de calomnies , de tant d'outrages hafardés
dans la chaleur de la mêlée , & dont on fe repent
après le combat , fans avoir fouvent le courage
d'avouer fon repentir. Nous rendrons compte fuccintement
des principaux Ouvrages de théologie ,
fans nous permettre jamais de prononcer fur les
matières qu'ils traiteront. Quant à la Jurifprudence
, nous ne nous bornerons pas à des analyfes
des productions des Jurifconfultes ; nous parlerons
auffi des caufes célèbres , curieuſes , intéreflantes
à mesure qu'elles fe préfenteront , fui
vant l'ordre des temps.
La partie des anecdotes politiques actuelles ,
placée à la fin de chaque volume , ne fera point
négligée. Nous ofons même promettre qu'elle
fera préfentée fous un jour moins fatiguant pour
les yeux du Lecteur , qu'elle n'a pu l'être jufqu'ici
dans les autres Journaux En effet , les Journa❤
liftes ne peuvent rendre compte que des événemens
qui ont partagé l'attention publique pendant
un mois. Forcés de parcourir les différentes
parties du monde , & de laiffer dans chaque contrée
des événemens imparfaits dont on ne prévoit
pas l'iue , leurs récits ne font fouvent que tourmenter
la curiofité du Lecteur , fans la fatisfaire ;
ici , c'eſt le commencement d une opération militaire
ou politique ; là , une révolte qui vient
d'éclore ; plus loin , une fcène tragique dont les
détails font inconnus ; le mois fuivant , même
embarras , même infuffifance dans les récits . Chaque
événement forme ainfi de mois en mois un
160 MERCURE DE FRANCE.
tableau tronqué , mutilé , découla , dont le Lecteur
eft obligé de rapprocher , avec peine , le
différentes parties pour en faifir l'enfemble.
En reprenant ces mêmes événemens depuis le
commencement des faits qui intérellent aujourd'hui
le Public , chaque narration , dans notre
Journal , formera une chaîne non interrompue ;
le fite, les perfonnages , l'action principale d'un
tableau , ne fe trouveront point confondus avec
ceux d'un autre Chaque événement , pris dès
fon origine , fera conduit jufqu'à une époque fur
laquelle l'attention du Lecteur puifle le repofer.
On omettra cette multitude de faits vulgaires qui
rempliffent la plupart des papiers publics , & qui
fouvent ne font lus que de ceux dont les noms
figurent dans ces récits . Les événemens politiques
ne formeront pas feuls la clafle des anecdotes ;.
on y joindra un grand nombre de faits intéreflans
propres à caractériſer ou les Nations ou les Hommes
célèbres.
Il n'eft pas moins important dans les hautes
fciences que dans les lettres , de comparer les
décifions des Savans , & celles du Public fur les
différens fyftêmes ; de connoître l'époque des
découvertes , d'en faifir l'enchaînement , de mar
quer la lenteur ou la rapidité des progrès que
chacune a produits Souvent , dans les fciences
abftraites , la plus légère idée conduit à une foule
de vérités utiles , femblable à la foible étincelle
qui , tombant fur une matière inflaminable , jette
de tous côtés des torrens de lumière . En cherchant
deux chimères célèbres dans les mathématiques.
& dans la chimie , on a trouvé des tréfors réels.
Dans la carrière ténébreuſe des (ciences , les plus
JUILLET. 1776. 161
pâles lueurs ne font point à dédaigner ; on s'atta
chera donc à faire revivre les mères idées qui ont
accélé é le développement des fciences , & à
retrouver le germe dans le fein même du fruit
qu'il a fait naître . Une foule de découvertes font
devenues vulgaires fans cefler d'être utiles ; l'habitude
d'en faire ufage , infpire aux hommes pour
elles cette indifférence qu'ils ont pour les véri
tés de première évidence . On ignore jufqu'au
nom de leurs Aurcurs , & les préjugés qu'ils ont
cus à vaincre , & les perfécutions qu'ils en ont
efluyées. On jouit du bienfait fans connoître le
bienfaiteur ; il eft jufte de venger tant d'hommes
utiles , d'un oubli qui femble tenir de l'ingratitude
.
On luivra pour tout ce qui concerne la phyfi
que , l'aftronomie , la médecine , la chimie , l'hiftoire
naturelle & les mathématiques , la même
méthode que pour la littérature ; on fera pafler
en revue & les Auteurs & les Journa'iftes anciens
& modernes ; leurs opinions feront comparées :
on fe permettra quelques obfervation mais on
ne fe décidera en faveur d'un fyflême qu'avec la
plus grande circonfpection , parce que dans les
hautes fciences , les chofes les plus légères importent
fouvent au bien public.
Les arts agréables & les arts utiles trouveront
auffi leurs places dans ce Journal ; on tâchera d'y
indiquer les variations du goût dans la mufique ,
dans l'architecture , dans la peinture & dans la
fculpture , & les différens jugemens qu'on a portés
fur les ouvrages des Artiftes . Dans ces divers5 ggenres
, chaque fiécle , ainfi que chaque homme,
la manière de voir , & les affections nationales
162 MERCURE DE FRANCE .
changent quelquefois comme celles de l'individu .
Il eft inutile d'ajouter que nous fuivrons avec
une attention particulière les progrès de l'agriculture
, de la navigation & du commerce.
Conditions de la foufcription.
Cet Ouvrage fera compofé chaque année de
douze volumes in- 12 , caractère cicero , fur papier
carré ordinaire , de 240 pages chacun. Ils feront
ornés de planches , foit en taille -douce , foit en
couleur , lorfque la feule defcription des objets
les plus importans dans les fciences & dans les
arts ne feroit pas fuffilante.
Chaque volume fera compofé de deux parties
indépendantes l'une de l'autre , de manière qu'on
pourra les détacher pour les clafler & les faire
relier enfemble. La première , composée de cinq
feuilles , contiendra les analyfes des anciens Ouvrages
, depuis le commencement de ce fiècle , &
des décifions des Journaliſtes anciens , & fera
confacrée à la littérature , aux fciences & aux
arts. La feconde partie , compofée également de
cinq feuilles , contiendra les analytes des Ouvrages
modernes & des décifions des Journalistes de
nos jours , à commencer depuis Janvier 1776 , &
fera de même confacrée à la littérature , aux
fciences & aux arts.
Le premier volume paroîtra dans les premiers
jours du mois de Septembre prochain , & les autres
fucceffivement dans les premiers jours de
chaque mois.
On fouferira à Paris chez Demonville , Impri
JUILLE T. 1776. 163
meur Libraire de l'Académie Françoiſe , rue Saint
Severin , aux armes de Dombes , chez Lacombe ,
Libraire , rue Chriftine ; & chez les principaux
Libraires tant de Province que des Pays étran
gers
Les perfonnes qui voudront s'abonner, auront
foin d'affranchir & le port des lettres & celui de
l'argent.
Le prix de la foufcription fera de 24 liv. pour
Paris , & de 301 pour la Province. Chaque vol.
fera rendu franc de port , parla pofte , chez les
Soulcripteurs.
Les quittances de foufcription feront fignées
de MM. Gautier Dagoty père , Garcin , & des
Libraires chargés des diſtributions .
On s'adreffera à M. Dagoty , Anatomifte &
Botanifte , penfionné du Roi , de l'Académie des
Sciences & Belles - Lettres de Dijon , l'un des Aflociés
, à Paris , rue Saint Honoré , vis- à - vis l'Oratoire
, pour ce qui peut concerner le Journal ; &
on aura foin d'affranchir les lettres & les paquets.
Les Auteurs qui voudront ajouter des planches à
leurs Ouvrages , lui enverront leurs deffins , pour
être gravés & inférés dans le Journal.
164 MERCURE DE FRANCE.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
Recueil des Mémoires & Obfervations fur
la formation & fur la fabrication du
falpêtre, par les Commillaires nommés
par l'Académie pour le jugement du
prix du falpêtre ; gr . in- 8 ° . d'environ
650 pages , broché , liv . A Paris ,
chez Lacombe, Libraire , rue Chriſtine ,
1776.
ON
S
N trouve dans ce volume tout ce
qui a été fait & dit d'effentiel fur la formation
& la fabrication du falpêtre ;
objet important qui intéreffe les gouvernemens
, & qui occupe les Naturaliſtes ,
les Phyficiens & les Chimiftes. Les favans
Académiciens nommés Commiffaires
pour le jugement du prix propoſé
ont donné beaucoup d'obfervations nouvelles
qu'il faut confulter dans cet ouvrage.
Nous nous propofons d'en rendre
un compte détaillé.
>
Nouveau Dictionnaire pour fervir de fupplémentaux
Dictionnaires des ſciences
des arts & metiers , par une fociété
JUILLET. 1776. 165:
de gens de lettres , mis en ordre &
publié par M. ***
Tantumferies jun&turaque pollet
Tantum demedio fumptis accedit honoris !
HOR.
Tome I & II , in-fol. A Paris , chez
Pankoucke , Libraire , rue des Poitevins
, à l'Hôtel de Thou ; Stoupe ,
Imprimeur Libraire , rue de la Harpe ;
Brunet , Libraire , rue des Ecrivains :
à Amſterdam , chez M. M. Rey , Libraires
, 1776. Avec approbation &
privilége du Roi .
Nons ferons connoître plus particuliérement
ce grand ouvrage, enrichi d'un
grand nombre d'articles nouveaux & trèsimportans
L'Esprit des Ufages & des Coutumes des
différens peuples , ou obfervations tirées
des Voyageurs & des Hiftoriens , par
M. de Meunier. A Paris , chez Piffot ,
Libraire , Quai des Auguftins.
On defireroit , depuis long- temps ,
166 MERCURE DE FRANCE.
qu'un Hiftorien Philofophe rapprochât
les moeurs , les ufages , les coutumes &
les loix des différens peuples , & nous
fit connoître tout ce que ces objets renferment
d'inftructif & de piquant. Le public
ne peut que bien accueillir un ouvrage ,
où l'agréable & l'utile fe trouvent réunis.
Nous en donnerons une analyfe qui prouvera
que l'Auteur a fu concilier le goût
avec l'érudition , & qu'il n'a poiſé dans
les Hiftoriens & les Voyageurs , que ce
qui étoit vraiment digne d'exciter la curiofité
& l'attention des lecteurs.
Sermons du Père de Neuville , en 8 vol .
chez Mérigot le jeune , Quai des Auguftins.
Les fuffrages que ce célèbre Prédicateur
a fu fixer conftamment dans le cours
de fon ministère , forment le préjugé le
plus décifif en faveur de ce genre d'ouvrage
. Réunir à un coloris brillant la
force & la clarté ; à l'abondance & à la
facilité , des traits neufs , & quelquefois
hardis: voilà ce qui caractériſe toute l'éloquence
du Père de Neuville. Nous nous
propofons d'extraire plufieurs morceaux
tirés de fes fermons , les plus propres
JUILLE T. 1776. 167
donner une jufte idée des talens de cet
Orateur ; & nous oferons y joindre quel
ques réflexions fur l'art Oratoire.
ACADÉMIES.
I.
NANCY.
LA Société Royale des fciences & belleslettres
de Nancy, célébra , le 8 Mai , felon
fon ufage , la fête de St. Staniflas , Patron
du Roi de Pologne , Duc de Lorraine
, fon Fondateur.
Le panégyrique du Saint fut prononcé
par M. l'Abbé Grandjean ,
Dans l'aflemblée publique du même
jour , destinée à la diftribution annuelle
des prix , M. Boutier , Maire Royal , ouvrit
la féance en qualité de fous- Directeur
, à l'abſence de M.de Coeurderoi , premier
Préfident du Parlement , Directeur,
Il annonça les ouvrages qui avoient
remporté les prix de l'année , & ceux .
qui avoient été réservés l'année dernière..
168 MERCURE DE FRANCE.
Il remarqua à cette occafion , que « l'Aca-
» démie avoit éprouvé dans l'efpace de
» ces deux années , que les productions
» littéraires , & les découvertes dans les
» arts , ont, comme les productions phyfiques
, des viciffitudes de ftérilité &
» d'abondance. » Il témoigna les regrets
de la Société de n'avoir pas un plus grand
nombre de prix à diftribuer ; & parla
avec éloge de plufieurs ouvrages de littérature
& d'arts qui avoient concouru .
"
On lut enfuite les deux difcours auxe
que's ont été adjugés le prix de l'année ,
& celui de l'année dernière : l'un eft un
éloge de Louis XII , Roi de France ,
dont l'Auteur eft M. Pierrot , Commis
des bureaux de l'Intendance de Lorraine .
L'autre , qui traite de l'anatomie , ett de
M. Simonin , Elève en chirurgie à
Nancy.
Le premier prix fondé pour les arts , a
été donné au fieur Cocquet , qui a préfenté
le modèle d'une pièce de canon ,
dans laquelle la bouche & la lumière
s'ouvrent & fe ferment à volonté , au
moyen d'un fecret , de manière que ce
modèle ne laiffe voir aucune ouverture .
Le but de l'inventeur eft de rendre inutiles
à l'ennemi les pièces d'artillerie
qu'il auroit enlevées .
L'Académie
JUILLET. 1776. 169
>
L'Académie a partagé le fecond
prix des arts entre deux Mémoires
dont l'un traite de la vertu & des
propriétés de la racine de Houblon &
de celle de la Perficaire, amphibie terref
tre , que l'Auteur prétend propres à remplacer
avec fuccès la falfpareille exotiquet
Le fecond Mémoire contient diverfes obfervations
fur plufieurs préjugés & ufages
abufifs , touchant la groffelle & l'accouchement
des femmes , & la manière
d'élever & de gouverner les enfans en
bas - âge.
L'Auteur du premier Mémoire eſt
M. Wilmet , Maître en pharmacie à
Nancy ; l'Auteur du fecond eſt M. Saucerote
, Chirurgien à Lunéville .
Chacun des prix eft de la valeur de
300 livres. La Société Royale de Nancy
ne propofe point de fujets . Le Roi Stanilas
, fon Fondateur , lui a fait une
loi
d'admettre les ouvrages préfentés au
concours , de quelque genre qu'ils foient,
& de quelque matière qu'ils traitent. Ce
Prince a voulu auffi que les prix appartinffent
exclufivement aux fujets nés ou
établis dans les Etats. Les ouvrages doivent
être remis au Secrétaire perpétuel
II. Vol.
H
170 MERCURE DE FRANCE
avant le premier Février , avec un billes
cacheté contenant le nom de l'Auteur.
Après la diftribution des prix , M. Petit ,
ancien Officier au fervice de LL. MM . II .
& M. de Moulon , Maître des Comptes
à Nancy , ont lu leurs difcours de réception
M. Petit a ajouté à ſon remerci →
ment des détails hiftoriques & raiſonnés
fur les paffages de Mercure & de Vénus
devant le difque du foleil ; & M. de
Moulon a ttrraaiittéé ccee ffuujjeett : les belles-
» lettres ne peuvent s'honorer qu'en con-
>> tribuant aux bonnes moeurs ». ود
Le Sous Directeur a terminé la féance
par fa réponse aux difcours des deux réci
piendaires.
II.
ROUEN.
L'Académie fondée à Rouen fous le
titre de l'Immaculée Conception , a fait
la diftribution ordinaire de fes prix te
21 Décembre 1775. Celui d'éloquence ,
dont le fujet étoit l'éloge du Cardinal
d'Amboife , a été remporté par M. l'Abbé
Talbert , Chanoine de Befançon . Un
fecond prix a été décerné à M. de Sacy ,
JUILLE T. 1776.
1776. 171
Cenfeur- Royal à Paris , pour un autre
difcours fur la même matière. Les Poëtes
qui ont été couronnés , font M. l'Abbé
de Calignon , Chanoine de Crépy en
Valois , & M. le Comte de Laurencin,
à Lyon ; le premier pour une Ode françoife
fur l'Homme confolépar la religion ; le
fecond, pourune Idille intitulée Palemon , -
ou le triomphe de la vertu fur l'amour. La
cérémonie du facre & du couronement de
Louis XVI a été mife en Ode latine par
M. Drouet des Fontaines , du . Séminaire
de Foyeuſe , à Ronen ; & le prix de ce
genre lui a été adjugé. Ces quatre différentes
productions font actuellement
fous preffe, avec un difcours préliminaire,
A Paris , chez Berton , rue Saint-Victor ,
ainfi que celles des trois années précédentes
, dont le recueil doit paroître incellamment
.
La même Compagnie a propofé , dans
fa dernière féance publique , les quatre
prix fuivans. 1 ° . Celui de l'allégorie
latine ; 2. celui des ftances françoifes
; 3. celui du difcours François fur
cette question : Quels font les caractères
diftinctifs & particuliers qui donnent aux
Livres faints ( outre l'inſpiration ) la fupériorité
fur toutes les autres productions de
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
l'efprit humain ? 4 ° . Celui du Poëme
en vers françois , dont le fujet fera l'inau
guration d'un monument public érigé à
Vienne en 1647 , par l'Empereur Ferdinand
III , en l'honneur de la Vierge
immaculée. Ce monument eft à- peu près
dans le goût de celui de la place des
Victoires à Paris ; & les Auteurs pourront
confulter fur le détail de cette cérémonie
, un ouvrage qui a pour titre :
Traité de l'Imaculée Conception de la S. V.
par le B. P. Vincent Juftinien Antift ,
petit in-12. Paris , Cuffon , 1706 , avec le
Dictionnaire de la Martinière , article
:Vienne. L'extrait de l'un & de l'autre fe
trouvera à la fin du recueil des quatre
années dont on vient de parler ci delfus.
Toutes ces compofitions , dont les deux
premières font au choix des Auteurs
pour le fujet , doivent être envoyées à
l'Académie pour la fin de Novembre
1776 au plus tard , en la manière accoutumée
dans les autres Sociétés litté
raires : double exemplaire , franc de port,
billet cacheté , Sentence répétée , &c.
Le tout adreffé au R. P. Prieur des Carmes
de la ville de Rouen , Tréforier de ladite
Académie. Les Orateurs obſerveront de
terminer leurs difcours par une prière à
JUILLET. 1776. 173
¥
la Sainte Vierge , fur le privilége de fon
Immaculée Conception , & les Poëtes de
mettre à la fin de leurs piéces une allufion
au même fujet.
SPECTACLES.
OPÉRA.
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUI
continue de donner alternativement des
repréſentations d'Alcefte , Tragédie-Opéra
en trois actes , & de l'Union de l'Amour
& des Arts , Ballet héroïque en trois
entrées.
M. Crux , premier Danfeur de S. A:
S. l'Electeur Palatin , élève de M. Gardel ,'
Maître à danfer de la Reine , & Compo-
Greur des Ballets de la Cour , en furvivance
, a débuté dans la chaconne de
l'Union de l'Amour & des Arts. Ce Danfeur
a foutenu le parallèle des célèbres
Meffieurs Veftris & Gardel , fes modèles ;
& il a brillé avec tous les avantages que
Hij
174 MERCURE DE FRANCE .
donnent en ce gente le feu de la jeuneffe ,
l'élégance de la taille , les difpofitions &
l'exercice du plus heureux talent..
COMÉDIE
FRANÇOISE .
LES Comédiens François préparent
quelques nouveautés. En attendant , ils
ont repris plufieurs Tragédies , dans lefquelles
Meflicurs le Kain , Molė &
Brifatt , Mefdames Veftris & Saint-Val
développent les plus grands talens , &
paroiffent infpités par le génie de leur
Art.
Mademoiselle Saint Val cadette , a
reparu , le 6 Juillet , fur ce théâtre , où
elle a joué avec applaudiffement les éles
de Zaïre , d'Inès de Caftro , d'Aménaïde ,
& c.; de l'ame , de l'intelligence , užė
grande fenfibilité , l'expreflion , quaique
un peu exagérée , de la nature , donnent
à fon jeu beaucoup de pathétique, d'intérêt
, & de vérité .
JUILLE T. 1776. 175
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont donné
le Dimanche 7 Juillet , la première re- .
préfentation de la Bonne Femme , ou le
Phénix , Parodie de l'Opéra d'alcefte ,
en deux actes & en vers , mêlée de vaudevilles
.
René a difparu depuis trois jours de
chez lui , à caufe d'une petite traçafferie
de ménage . Son abfence inquiète beaucoup
la femme , & tout le Village. Mathurine
fe confulte , & gémit avec fa
nièce. Guillot , leur voilin , eft à la recherche
, mais c'eft inutilement qu'il a
fait tambouriner le Mari perdu ; enfin on,
confulte Robin , le Sorcier du canton,
Ce Berger a foin de fe faire bien payer ;
il rend fon oracle , & prononce gravement
que René s'eft engagé , & qu'il va
partir i quelqu'un ne prend, fa place ,
Mathurine fe défole avec les gens du
Village , qui font de grands geftes , &
donnent tous des fignes de douleur . Mais
on demande en vain un ami qui veuille
le remplacer. Il n'y a point de tel ami ,
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
Mathurine , par un excès d'amour pour
fon cher René , forme le projet de s'engager
; cependant le mari fugitif revient
en habit militaire. Sa femme & fes voifins
le reçoivent avec de grandes démonf
trations de joie . Il raconte comment un
peu de dépit & beaucoup de vin l'ont
fait tomber dans le piége préparé pour
Pengager. Il faut qu'il fe rende à fon
régiment , & voudroit bien s'en difpenfer.
Il prend part aux divertiffemens occafionnés
par fon retour ; mais il eft inquiet
de la joie contrainte de fa`femme ,
qui lui cache un grand fecret. Mathurine
va délivrer René , & prend fon engagement.
Elle paroît en Militaire ; l'ombre
& le filence de la nuit , de la hardieffe de
fon projet lui font éprouver la frayeur ,
& qu'en changeant d'habit , elle n'a
point changé de fexe . Le mari , avec
une lanterne , va cherchant fa femme ;
il reconnoît Mathurine , il veut l'empêcher
d'accomplir fon deffein . Heureufement
que Barbarico, leur ancien voifin ,
& qui eft un brave , arrive , ne fachant
lui même pourquoi . Il écarte avec fon
fabre des Soldats ivres qui veulent emmener
Mathurine leur camarade . I fe
auffi de parler au Capitaine qu'il
JUILLE T. 1776. 177
connoît , & d'arranger le tout à leur fatisfaction
. Alors Arlequin , comme l'Apollon
de l'Opéra , chante du haut d'une tour .
à René & à fa femme , qu'il les prend
fous fa protection , & qu'il fera leur fortune
. Il crie enfuite qu'on le defcende ,
parce qu'il n'est là que pour faire un
dénouement, & que fon rôle eft fini . Unt
ballet pantomime termine cette Pièce.
Cette Parodie , l'amufement de trois
amis , leur fait honneur : elle eft remplie
de traits faillans & ingénieux ; il y
a beaucoup de gaieté ; les couplets font
parodiés avec une facilité fingulière ; les
airs font bien choifis , & arrangés par
M. Moulinghen , excellent Muficien
& compofiteur attaché à l'orchestre de la
Comédie Italienne.
Madame Trial eft très - applaudie dans
le double rôle de Mathurine en femme
& en guerrier. Mademoiſelle Beaupré
y paroît une nièce fort aimable . Meffieurs
Trial , Nainville , Thomaffin
Corali , & c. font tous valoir , par leur
gaieté & par leurs talens , les autres
rôles de cette Parodie.
DEBUT.
Une Actrice nouvelle , qui n'avoit en-
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
core paru fur aucun théâtre , Mademoifelle
de Monville , a débuté le Lundi 11
Juillet , par le rôle de Laurette du Peintre
Amoureux de fon Modèle ; elle a joué ,
le Dimanche fuivant , les rôles d'amoureufe
dans le Déferteur , & Ifabelle &
Gertrude. Cette Actrice réunit aux agrémens
de la jeuneffe , de la figure & de
la taille , un organe fatteur , net & fenfible.
Il lui manque de l'afurance dans
fon jeu , plus de fûreté dans fes intonations
, & un organe plus étendu ; ce que
l'exercice & une étude fuivie peuvent lut
donner.
ARTS.
GRAVURES.
1.
Henri- Quatre chez le Meûnier , dernière
Scène de la Partie de Chaffe,
CETTE Eftampe a environ 15 pouces de
hauteur , & 12 de largeur : elle eft graJUILLET
. 1776. 179
>
vée avec beaucoup de foin & de talent
par M. Simonet , d'après le deffin de M.
Moreau le jeune . Il faut obferver que
les portraits de Henri IV & de Sully
font très reffemblans , & gravés fur des
tableaux peints d'après nature . Prix , 6 liv .
A Paris , chez Caquet , rue Saint Hiacinthe
, porte Saint Jacques , maifon de
M. Arfon , Marchand Foureur .
I I.
Le Rachat de l'Esclave , Eftampe d'environ
25 pouces de largeur , & de 18 de
hauteur , gravée par M. Aliamet , d'après
un beau tableau de Berghem , dédiée à
M. Turgot , Miniftre d'Etat . La compo
fition de cette Eftampe eft très riche
ornée d'un port de mer avec des vaiffeaux ,
un payfage , des fabriques antiques , &
beaucoup de figures , dont celle de la
belle Efclave eft fort agréable . On connoît
le talent , le goût , & le beau faire
de M. Aliamet , bien remarquable dans
cette Eftampe . Elle fe vend 12 liv. A
Paris , chez M. Aliamet , Graveur da
Rof , rue des Mathurins , vis - à -vis celle
des Maçons .
Hvj .
180 MERCURE DE FRANCE.
II I..
Allégorie du portrait du Roi.
Le Roi reçoit avec bonté les applau
diffemens de fon peuple ; il s'appuie
fur la Juſtice , 'qui tient l'épée , & foule
aux pieds la fraude ; Minerve , fymbole
de la vérité & de la fageffe , eft à côté
du Roi : elle tient la corne d'abondance ,
dont elle laifle échapper les richeffes de
la terre , c'est - à- dire , des épis de bled
& des fruits ; elle établit l'ordre , & empêche
qu'ils ne fe répandent avec abus :
des Génies foutiennent la couronne
Bayonnante
Allégorie du portrait de la Reine.
La Reine reçoit les témoignages d'a
mour de la France profternée : Minerve
la couronne de fleurs ; elle tient un
bouquet de lauriers , de lys & de tofes;
les Grâces foutiennent la couronne fur
fa tête , & l'ornent de guirlandes de
fleurs & de fruits. Les Vertus perfonnifiées
l'environnent la Bonté tient
un pélican , la Douceur un monton ,
la Tendieffe conjugale une colombe.
Ces allégories ingénieufes , compofées
JUILLET. 1776. 181
1
par M. Cochin , ont été gravées d'un
burin agréable & précieux , par M. Longueil
, qui les a préfentées au Roi & à la
Reine .
Ces Eftampes fe trouvent chez Longueil
, rue de Sève , vis - à - vis les Incurables
; & chez Bafan , Marchand d'Eftam- .
pes , rue & Hôtel Serpente .
MUSIQUE.
I.
ONZIÈME & douzième Recueils d'A
riettes choifies , arrangées pour le clavecin
, où le forte - piano , avec accompa
gnement de deux violons , & la baffe chifrée
; dédiées à Mademoiſelle Lenglé de
Schabèque , par M. Benaut , Maître de
Clavecin. Prix , chaque Recueil , liv.
16 fols. A Paris , chez l'Auteur , rue Gît
le -Coeur , la deuxième porte -cochère à
gauche , en entrant par le Pont- Neuf. Et
aux adreffes ordinaires de mufique.
Le fieur Lemarchand, de l'Académie
182 MERCURE DE FRANCE .
Royale de Munique , Editeur des ouvrages
de M. le Chevalier Gluck , propofe
,, par foufcription , la partition de
l'Arbre Enchanté , Opéra - Comique en
un acte , par M. Vadé , & remis en vers
avec des augmentations , dont la mufi
que eft de M. le Chevalier Gluck,
Cet Opéra Comique a été joué fupérieurement
par MM. les Comédiens
Italiens ordinaires du Roi , à Verfailles ,
pour la fête que Monfieur a donné à
l'Archiduc Maximilien ,
L'on foufcrita chez le fieur Lemarchand
, Editeur , Marchand de Mufique,
rue Froid Manteau ; & à l'Opéra . Le prix
de la partition fera de 18 liv . avec les
parties féparées , gravées avec le plus
grand foin , fur beau papier , tel qu'Iphi •
génie & Orphée , de ce même Auteur :
la foufcription eft ouverte du 24 du
mois de Juin , & fermera le dernier de
Septembre prochain pour la province ; &
pour Paris , à la fin d'Août.
Les perfonnes qui s'abonneront , ne
payeront que 12 liv, au lieu de 18 paffé
le temps ci -deffus preferit ; l'on remettra
le prix de 18 liv : ledit fieur Lemarchand
fournira un reçu aux perfonnes qui
S'abonneront & se délivrera pas ladite
JUILLET. 1776. 183:
partition , qu'on ne lui repréfente feldus
reçus.
L'on trouve chez ledit fieur Lemarchand,
généralement tout ce qui eft gravé ,
& il fait paroître journellement tout ce
qu'il y a de plus curieux .
Projet d'un voyage pour déterminer la
grandeur des degrés de longitude fur le
parallèle de 45°. Par M. Caffini de
Thury , Directeur de l'Obfervatoire.
Royal , &c.
OUTES Toutes les entreprifes qui ont été faites pour
connoître la figure de la terre , fe font particulièrement
bornées à la mefure de quelques degrés du
méridien , parce quelle feule fuffifoit pour la déterminer;
il n'en étoit pas de même de la meſure
des degrés d'un parallèle , qui fuppofoit que l'on
connût la grandeur du degré du méridien .
Il devoit paroître d'ailleurs plus facile de déterminer
, à quelque fecondes de degrés près ,
l'amplitude d'un arc célefte en latitude , que celle
d'un arc en longitude : car ce n'eft que depuis que
les tables de la lune ont été rectifiées , & que les
Junettes ont été portées au point de perfection ou
elles font préfentement , que l'on peut compter
fur les mefures en longitude,
184 MERCURE DE FRANCE.
Nous connoillons fept meſures exactes des degrés
du méridien en France ; fous le cercle polaire
, fous l'équateur , au Cap de Bonne- Eípérance
, à Vienne en Autriche , en Italie & à Turin ,
tandis que nous n'avons encore que deux melures
en longitude fur le parallele de Paris & fur le
43° de latitude.
2
1
On pourroit cependant regarder toutes les portions
des perpendiculaires à la méridienne , dé-³
crites à la diftance de 60 mille toifes les unes des
autres , comme autant de mefures de parallele
dont on pourroit faire ufage , fi la longitude des
lieux qui les terminent étoient bien connue ; mais
quoique nous n'ayons pas négligé de faifir toutes
les occafions où il le préfentoit quelques phénomènes
célestes à obferver , notre séjour étoit trop
court pour des obfervacions qui ne peuvent être
trop répétées , j'ai eu recours à un phénomène terreftre
+ pour le degré de longitude que j'ai mesuré en
Provence , & j'ai choifi l'Obſervatoire de Vienne
en Autriche pour terme de comparaifon à celui de
Paris . Les obfervations du Père Heel , dont on:
connoît l'exactitude , comparées à celles des fieurs
Maraldy , de la Caille , Meffier , & c . ont donné :
un résultat qui ne diffère que de quelques fecondes
, par rapport à la longitude de Vienne ; ce->
pendant , felon les nouvelles déterminaifons de
M. du Séjour , il y a encore une incertitude de
4
* Relation du Voyage en Allemagne.
* Méridienne vérifiée .
* V. Carte triangulaire.
4 La lumière de la poudre.
JUILLET. 1776. 185
to fecondes : elle auroit été encore plus grande ,
fi l'on eût été obligé d'employer des obfervations
groffières , telles qu'on les doit attendre d'un
Voyageur ; c'est par cette railon que je n'ai pas
voulu faire ufage des obfervations anciennes
faites par MM. de l'Académie , pour fixer à - peuprès
les limites du Royaume.
" La defcription du parallèle de 45 ° , eft celle qui
m'a paru la plus intéreflante , parce qu'elle réunit
différens objets importans pour la géographie.
La prolongation de cette ligne à l'Orient , traverfera
la Savoie , le Milanès , la Toscane , & fe
terminera à Ferrare . Plus de 27 villes confidérables
doivent fe trouver à peu-près dans la direction
de cette ligne ; mais ce qui doit furprendre ,
c'eft qu'il n'y en a que onze qui foient déterminées
& fi les erreurs par obſervations aftronomiques ;
dans leurs latitudes font les mêmes que celles
que l'on a reconnues dans la latitude de Turin , on
doit fentir la néceffité de rectifier la géographie
de l'Italie , qui eft dans le même état que celle
des lieux de la terre où les Aftronomes n'ont point
voyagé. Dans un pays , le berceau des ſciences
& de l'aftronomie , les Voyageurs ne fe font arrê<
tés qu'aux beautés de la nature & de l'art , &
n'ont pas aflez regardé le ciel , quoique plus pur
dans ce pays que dans notre climat.
Le plan que je me propofe de fuivre , eft le
même que j'ai expofé dans l'ouvrage qui vient
de paroître ; ce n'eft point une carte de l'Italie que
j'ai en vue , mais feulement la correſpondance des
principales villes avec celles de France , établie
V. Relation de mon Voyage.
186 MERCURE DE FRANCE.
par une fuite de grands triangles , dont tous les
points feront liés les uns aux autres fans aucune
interruption , & dont les diftances feront évaluées
fur la même échelle . Ce projet approuvé &
favorisé par tous les Princes d'Allemagne , &
particulièrement par le fra Empereur & l'Impératrice.
Reine , le fera certainement de tous les Prin
ces de l'Italie , & j'espère qu'ils ne me regarderont
pas comme un étranger dans le pays de mes
ancêtres , où ils ont brillé depuis le treizième
fiécle. Nous fommes dans un temps que l'on peut
appeler le règne des fciences , où l'efprit des découvertes
réveille toutes les Nations , où elles
s'empreflent de pénétrer jufqu'aux extrémités du
globe , féparées par des glaces aufli anciennes que
Te monde , où les Savans font accueillis par - tout
fi favorablement , qu'on les voit quitter avec
plaifir les opérations paifibles du cabinet & leurs
obfervatoires , pour le répandre tant fur terre
que fur mer.
Je terminerai ce mémoire par quelques ré-
Alexions fur le degré de Turis .
Pour peu que l'on ait parcouru l'hiftoire de
tous les travaux qui ont été entrepris pour décou
vrit la figure de la terre , on a dû remarquer des
différences dans la quantité de l'applatiflement de
la terre , qui fuppofoir que l'on connût la grans
deur des degrés lous différentes latitudes , avec
une précision que les erreurs , inévitables dans les
obfervations , ne permettoient pas d'obtenir ; mais
1 Le rapport des deux axes a varié depuis juſqu'à®
5. Newton fuppofoit
JUILLET . 1776. 187
je ne diffimulerai pas que l'on ne devoit pas s'attendre
à toutes les conféquences que nous préfente
la meſure exécutée en Piémont , qui ren
verfe toutes nos connoiffances fur la figure de la
terre , & qui , bien loin de nous infpirer de la confiance
aux anciennes mefures , ne laifle qu'une
incertitude qu'il eft important de détruire , fi l'on
ne veut point perdre le fruit des plus grandes entreprifes
qui ont fait tant d'honneur au dernier
règne.
Le P. Beccaria , auteur de la meſure de Turin ,
n'a pas été moins frappé que moi du peu d'accord ,
non -feulement de fes propres melures entre- elles ,
mais encore avec le degré que j'avois meuré en
France fur le parallèle de 45 °. ' Il croit en avoir
découvert une caufe qui n'avoit point échappée
aux Aftronomes de l'Académie , mais qui , quoique
réelle , feinble ne pouvoir produire la quantité
dont les deux portions de la méridienne de Turin,
diffèrent entre elles , par rapport à la grandeur
du degré qui en réfulte ; & fi les expériences faites
à Chimboraço , la plus haute montagne des
Cordillieres , ne nous raffuroient , l'impoffibilité
d'évaluer l'effet de l'attraction des montagnes
dont on ne peut connoître ni la denfité , ni la
matière intérieure³ , nous obligeroit de rejeter
2
IV. Méridien vérifié,
2 M. Maskeline n'a trouvé que 5 fec. pour l'effet de
l'attraction furune montagne de 600 toifes de hauteur . M.
Bouguer n'a fuppofé l'effet de l'attraction que de 7 fec. 1.
Nous ne connoiffons point la denfité de la terre ; il
peut fe trouver dans les montagnes qui paroiffent les plus
maflives , des concavités qui diminuent leurs maffes
ISS MERCURE DE FRANCE.
toutes les meſures faites au Nord , fous l'équateur,
& même en France dans le Rouffillon , borné
les hautes montagnes des Pyrenées.
On ne peut qu'admirer l'intelligence , les foins ,
le zèle avec lequel le P. Beccaria a exécuté la
mefure géodefique ; la baſe eft d'une grandeur
fuffifante : mais le parti qu'il a pris de la meſurer,
pour ainfi dire , en l'air , a augmenté beaucoup
le travail , & feroit foupçonner de petites erreurs.
dans une opération où il a fallu être toujours fur
fes gardes pour les éviter , fi la bafe n'eût été
inefurée une feconde fois . Il m'a paru aufli que.
les moyens qu'il a employés pour prolonger la
bafe jufqu'aux termes du côté du premier triangle
, en mefurant de trop petites bales ' , ne
répondoient pas à l'exactitude que l'on remarque
dans le refte de l'opération.
A l'égard de la difpofition des triangles & de
la mefure des angles , il n'étoit pas poffible de
faire un meilleur choix des objets , ni d'employer
un meilleur inftrument : car ayant fait une fomme
de tous les angles qui comprennent le pourtour
de la méridienne composé de buit côtés , je l'ai
trouvé de 1080° o min 20 fec. c'eft - à - dire 10
fec. de trop.
Les obfervations aftronomiques portent le même
caractère d'exactitude ; elles avoient été répétées
tant de fois , elles donnoient des réfultats fi
conformes , qu'on ne peut guères eſpérer plus de
précifion.
Le méridien de Turin fe trouve partagé en deux
› Baſe de 73 toifes.
JUILLE T. 1776. 189
4
portions inégales : la partie au Nord de cette ville
eft de 26 153 toifes ; celle au midi , de 38733 toifes
; & la fomme totale de la méridienne de 64887
-toifes...
On pouvoit trouver la grandeur du degré de
trois manières différentes .
1º . Par l'arc terreftre total , divilé par l'arc
célefte correfpondant , que l'on a trouvé de 1º
7 min. 44 fec. & la grandeur du degré étoit de
$7468 toifes.
2º. Par l'arc boréal divifé par l'arc céleste ,
correspondant oº 27 min. 4 fec. & la grandeur du
degré le trouvoit de 57965 toiles.
3º. Par l'arc auftral , divifé par l'arc céleste ,
correfpondant oº 40 min . 42 fec. & la grandeur
du degré en réfultoit de 57137 toiles.
Ainfi la différence entre la grandeur du degré ,
déduite des deux portions de la méridienne , étoit
de 828 toifes , qui répondent à o min . 53 fec.
tandis que l'on n'a trouvé que 700 toiles de différence
entre le degré du Nord & celui de l'équateur.
Le Père Beccaria penfe que l'attraction des
montagnes au Nord de Turin, qu'il regarde d'une
mafle & d'une matière bien différente de celle des
Cordillieres , eft la caufe des inégalités que l'on
remarque dans la grandeur des degrés . Je ne le
fuivrai pas dans toutes les recherches qu'il a faites
pour en évaluer à-peu près l'effet : on ne doit les
regarder que comme des conjectures qui exigent
de nouvelles expériences.
Il paroît aflez vraisemblable qu'une partie des
différences que l'on a remarquées dans le réfultat
des autres meſures , que l'on avoit d'abord attri
190 MERCURE DE FRANCE.
buées aux erreurs des obfervations , fut produite
par l'effet de l'attraction des montagnes ; le degré
mefuré au Cap de Boune - Efpérance par M. de la
Caille , dont on connoifloit la lagacité & Texac
titude, ne s'accorde avec aucun des degrés mesurés
fous d'autres latitudes : il eft à - peu près le même
que celui que j'ai trouvé entre le 42 & 45 ° . Ainfi
par la mefure de ces deux feuls degrés , on avoit
trouvé la terre (phérique ; & en la fuppofant applatie
, le degré du Cap auroit dû paroître plus
petit. La configuration du terrein où M. de la
Caille a tracé la méridienne , n'étoit pas exempte
de l'effetde l'attraction : car il fait obferver que la
ville du Cap eft fituée au centre d'une vallée formée
en demi cercle par trois montagnes efcarpées
, dont la plus élevée eft de 542 toiles .
Il eſt donc de la dernière importance de s'aflu
rer i l'attraction a lieu , & fi fon effet eft aflez
fenfible pour que l'on doive y avoit égard. UUnp
des principaux objets de mon voyage , étoit de
joindre les triangles qui fe terminent à Grenoble,
au premier côté de la meſure de Turin , d'engager
le P. Beccaria à choisir un terrein dégagé de toutes
les montagnes , pour y rapporter les mêmes
triangles & les mêmes obfervations , que l'on
répéteroit avec le même inftrument. J'ai eu
l'honneur de communiquer mon projet au Roi
de Sardaigne , qui l'a fait examiner par fon
* $7037.
2 Mém. Acad. 1751 .
3 M. le Comte de Vergennes avoit prévenu , de la
part du Roi , tous fes Miniftres dans les Cours de
"I'Italic .
JUILLET . 1776. 191
Académie ; j'ai déjà reçu de l'Empereur , de 1 Impératrice-
Reine , du Duc de Parme , une réponſe
au Mémoire que j'avois eu l'honneur de leur
adreffer ; & les ordres font déjà donnés pour tout
ce qui pourra faciliter les opérations dont j'ai
rendu compte au commencement de ce Mémoire.
M. Guettard veut bien fe joindre à moi par rapport
à la partie qui regarde l'hiftoire naturelle , &
nous nous propofons de réunir dans ce voyage
tout ce qui pourra contribuer au progrès de la
géographie & de l'hiftoire naturelle.
3
TRAIT DE GÉNÉROSITÉ.
LE Geur Richardfon , Capitaine d'un
vailleau marchand , Anglois , ayant été
affailli , le 25 Mars , dans les parages
de Dantzick , par une furieufe tempête ,
avoit latté une nuit entière contre la
violence des flots . Quoique fes yoiles
euffent été déchirées , & fes cordages
rompus , il manoeuvra avec tant d'intelligence
& d'activité , qu'il entra dans ce
port à la pointe du jour. A peine y fut
il arrivé, qu'il alla prier le Capitaine d'un
vaiffeau qui étoit à l'ancre , de porter du
fecours à feize perfonnes qu'il avoit vues
dans le plus grand danger fur le tillac
8.35
2
192 MERCURE DE FRANCE.
d'un vaiffeau appartenant à des Dantzikois.
Celui- ci répondit qu'il ne vouloit
pas s'expofer à périr lui - même. Eh bien ,
dit l'Anglois , puifque le danger vous
effraye , quelque fatigué que je fois , je
vais le braver; je vous demandefeulement
vos gens , parce que les miens font excédés
de travaux & de veilles . Refufé encore
fur cet article , il ſe borna à demander
une chaloupe qui étoit plus
grande que la fienne : elle lui fut également
refufée . Le fieur Richardfon indigné
, fort de ce vaiffeau , regagne le fien ,
& dit à fes Matelots : amis , je trouve ici
des ames lâches & inhumaines ; prouvonsleur
que les nôtres ne fontpoint fufceptibles
defentimens auffi bas , & volons au fecours
de ces infortunés que vous avez vus à la
mer. Tout l'équipage ayant répondu pat
acclamation , la chaloupe fut miſe en
mer , & les Anglois affrontant la fureur
des vages , furent affez heureux pour
fauver la vie aux ſeize perſonnes du vaiffeau
naufragé , ce qu'ils ne purent faire
qu'en trois voyages , parce que leur chaloupe
étoit trop petite . Le Roi de Pologne
informé de cette action généreuſe ,
a fait remettre au fieur Richardfon
une médaille d'or , repréfentant , d'un
V
côté
JUILLE T. 1776. 193
côté l'effigie de S. M. , & fur le revers ,
une couronne de lauriers & de myrthe ,
avec ce mot : merentibus . C'eft une médaille
que ce Prince réferve ordinairement
à ceux qui ont rendu des fervices
éclatans à la Patrie ou à l'humanité .
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
I.
LE Chevalier de Montfort , ancien Officier
d'Artillerie de SaMaj . Sicilienne , &
aujourd'hui attaché à M.leDuc d'Orléans,
a inventé des couleurs limpides , brillan
tes , folides , pénétrantes & fans dépôt
propres à peindre fur toutes fortes d'étoffe,
ainfi que fut le velin , le papier , le bois ,
l'ivoire , &c.; & comme fon état & fes
Occupations ne lui permettent pas de ſe
livrer lui- même à la compofition de ces
couleurs , de manière à pouvoir en fournir
à toutes les perfonnes qui en demanderoient
, il a confié à une perfonne le
fecret de fa compofition , & l'on peut fe
II. Vol.
194 MERCURE DE FRANCE.
procurer des caves ou boîtes de ces couleurs
, chez la Dame de Lanoy , rue l'Evêque
, Butte - Saint Roch. Il y a de ces
boîtes depuis 36 liv . jufqu'à 6 louis.
Ceux qui voudront de plus amples détails
fur cette invention , peuvent recourir
au N° 51 de la Gazette des Arts &
Métiers.
I I.
Induftrie.
Le Clerc , Baigneur , rue Pierre- Sarrazin
, fauxbourg Saint Germain , vient de
faire exécuter une nouvelle Baignoire
méchanique , inventée par le Comte de
Milly , de l'Académie des Sciences , au
moyen de laquelle on peut , à volonté ,
communiquer du mouvement à l'eau
d'un bain domestique , pour le rapprocher
d'un bain de rivière , augmenter par - là
fon action fur la furface de la peau , &
produire plus d'effet en quelques minutes
d'immerfion , qu'en plufieurs jours par la
méthode ordinaire ; ce qui peut non - feulement
faciliter l'ufage du bain à ceux
qui , par la débilité de leut tempérament ,
ne fauroient le foutenir affez de temps
JUILLE T. 1776. 195
pour qu'il produife quelqu'effet , mais
encore fournir à l'Art de la Médecine un
moyen d'introduire dans une lymphe viciée
, tels fluides qui lui feroient conve
nables . On peut aller voir cette machine
chez le fieur le Clerc,
I I I.
Médecine.
Le Chevalier de la Porte a trouvé
pour fondre la pierre dans la veffie , un
remède que fon amour pour l'humanité
l'engage à rendre public. Voici fa recette :
Prenez 4 fleurs de luna major mâle
une once de racine de luna - major femelle
, une once flocellis , 2 drachmes
d'alun de roche diffous dans de l'eau
commune , 2 gros d'huile de miel , 12
gouttes d'huile philofophique , appelée
teinture d'or ; mettez le tout dans un
cucurbite de verre , y ayant mis premiè
rement deux pintes de vin blanc ; diſtillez
le tout au bain- Marie , juſqu'à diffication
, & prenez de cette liqueur le matin
à jeun, deux ou trois cueillerées , felon les
tempéramens des malades .
La tifanne dont on ufera pendant la
Ï ij
194 MERCURE DE FRANCE.
procurer des caves ou boîtes de ces cou→
leurs, chez la Dame de Lanoy, rue l'Evêque
, Butte - Saint Roch. Il y a de ces
boîtes depuis 36 liv . jufqu'à 6 louis.
Ceux qui voudront de plus amples détails
fur cette invention , peuvent recourir
au N° 51 de la Gazette des Arts & SI
Métiers.
II.
Induftrie.
Le Clerc , Baigneur , rue Pierre- Sarrazin
, fauxbourg Saint Germain , vient de
faire exécuter une nouvelle Baignoire
méchanique , inventée par le Comte de
Milly , de l'Académie des Sciences , au
moyen de laquelle on peut , à volonté ,
communiquer du mouvement à l'eau
d'un bain domestique , pour le rapprocher
d'un bain de rivière , augmenter par - là
fon action fur la furface de la peau , &
produire plus d'effet en quelques minutes
d'immerfion , qu'en plufieurs jours par la
méthode ordinaire ; ce qui peut non -feulement
faciliter l'uſage du bain à ceux
qui , par la débilité de leut tempérament ,
ne fauroient le foutenir affez de temps
JUILLE T. 1776. 195-
pour qu'il produife quelqu'effer , mais
encore fournir à l'Art de la Médecine un
moyen d'introduire dans une lymphe viciée
, tels fluides qui lui feroient conve
nables . On peut aller voir cette machine
chez le fieur le Clerc,
III.
Médecine.
Le Chevalier de la Porte a trouvé
pour fondre la pierre dans la veffie , un
remède que fon amour pour l'humanité
l'engage à rendre public. Voici fa recette :
Prenez 4 fleurs de luna major mâle ,
une once de racine de luna - major femelle
, une once flocellis , 2 drachmes
d'alun de roche diffous dans de l'eau
commune , 2 gros d'huile de miel , 121
gouttes d'huile philofophique , appelée
teinture d'or ; mettez le tout dans un
cucurbite de verre , y ayant mis premiè
rement deux pintes de vin blanc ; diftillez
le tout au bain- Marie , juſqu'à diffication
, & prenez de cette liqueur le matin
à jeun , deux ou trois cueillerées , felon les
tempéramens des malades.
La tifanne dont on ufera pendant la
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
cure, fera compofée d'une pinte d'eau de
rivière , autant de vin blanc le plus verd,
la moitié d'un limon aigre , un oignon
blanc coupé en quatre , une poignée de
creffon pommelé , un fcrupule-gomme
de cerifier ; le tout bouilli à la réduction
d'un quart : il faut en boire trois ou
quatre fois par jour un demi - verre . On
prendra auffi chaque jour un bouillon
fait avec un quarteron de mouton , demilivre
de veau , & trois quarterons de
bouf: on ajoutera , dans ce bouillon ,
une demi-poignée de pimprenelle , 8
pistaches, 4 dattes ; & dans chaque prife,
on mettra une cuillerée de riz cuit à
l'eau .
I V.
M. Care , Profeffeur d'hydrographie
à'Caudebec , a inventé & exécuté plufieurs
inftrumens de mathématiques ; favoir :
19. un quart de cercle , dont le rayon n'a
qu'un pied , & qui eft divifé en degrés ,
minutes & fecondes ; l'Auteur répond de
fa jufteffe , à 15 " près . 2 °. Un inftru
ment auquel il donne les noms d'Apocemêtre
& d'Altimêtre , parce qu'il ferr
à prendre la diftance de deux altres , &
leur hauteur fur l'horifon. L'ufage en cft ,
JUILLET. 1776. 197
felon l'Auteur , auffi facile en mer que
celui du quart de réflexion . 3 °. Un autre
inftrument , au moyen duquel on peut
prendre en met le diamètre des altres
avec autant de jufteffe que fi l'on employoit
des lunettes d'approche de 15
ou de 18 pieds de long. 4°. Une machine
pour réfoudre en peu de temps ,
& fans beaucoup de peine , tous les problêmes
de la trigonométrie rectiligne &
fphérique.
v.
Le 19 Avril dernier , l'Abbé Grimaldi ,'
Chimifte Sicilien , fit , dans la falle de
l'Hôpital , en prefence du Collège des
Médecins & Chirurgiens , l'expérience
d'une eau ftiptique de fa compofition ,
dont l'effet tient du prodige. On coupa
l'arterre crurale à un veau ; & quoique
l'incifion fût très - confidérable , le fang
fut arrêté & étanché en moins d'une
minute , en humectant trois fois la plaie
avec une éponge imbibée de cette eau .
Pour prouver qu'elle n'avoit aucune qualité
dangéreufe , l'Abbé Grimaldi commença
par en boire ; quelques Médecins
fuivirent fon exemple , & trouvèrent
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.

qu'elle n'avoit aucun goût , mais feule
ment une très- forte odeur d'une vieille
pipe avec laquelle on fume depuis longtemps
. Le lendemain , le veau marchoit
très-librement ; on le tua , & l'on donna
fa cuiffe à difféquer aux Chirurgiens ,
qui trouvèrent les parties bien réunies ,
<& la circulation bien rétablie .
ANECDOTES.
I.
QUELQUES heures avant de mourir , on
envoya à M. de Caftelnau le bâton de
Maréchal de France . Cela eft beau en ce
monde , dit- il ; mais dans le pays où je
vais , il ne me fervira guère.
I I.
M. D ** , d'un mérite rare par fes
vertus & fes talens militaires , étoit petit,
mal- fait , & d'une figure peu avantageufe.
Ayant été nommé Gouverneur du
Canada , les Iroquois lui envoyèrent des
JUILLE T. 1776. 199
Députés pour renouveller leur alliance
avec les François . Arrivés à Kebec , ils
furent introduits chez le Gouverneur , Le
chef de l'ambaffade avoit préparé un difcours
, dans lequel il employoit toût de
que fa langue avoit de plus riche & de
plus pompeux pour faire l'éloge de la
force du corps , de la hauteur de la taille,
& de la bonne mine du Général ; qualités
que ces Sauvages eftiment de préfé
rence . Surpris de voir toute autre chole
que ce qu'il avoit imaginé , il fentir que
fa harangue ne quadroit point au perfonnage.
Sans le déconcerter , il s'en
tira par cette apoftrophe , un peu agrefte
à la vérité , mais qui n'eft pas fans énergie
: Il faut que tu aies une grande ame ,
Jui dit-il , puifque le grand Roi des François
t'envoie ici avec un fi petit corps.
1 I I.
Un étranger ayant vendu à une Impératrice
Romaine de fauffes pierreries
elle en demanda à fon mari une juftice
éclatante : l'Empereur , plein de clémence
& de bonté , mais ne pouvant la calmer
, condamna , pour la fatisfaire , le
Jouaillier à être expofé dans l'arêne :
Liv
200 MERCURE DE FRANCE.
7
I'Impératrice s'y rendit avec toute fa
Cour pour jouir de fa vengeance . Au
lieu d'une bête féroce , il ne fortit contre
le malheureux , qui s'attendoit à
périr , qu'un agneau qui vint le careffer.
L'Impératrice , outrée de fe voir jouer ,
s'en plaignit amérement à l'Empereur :
Madame , répondit-il , j'ai puni le Criminelfuivant
la Loi du Talion ; il vous
a trompé, il a été trompé.
I V.
Le Cardinal de Richelieu fortoit un
jour de l'appartement du Roi . Louis
XIII , qui le fuivoit , crut s'appercevoir
qu'on lui rendoit moins de refpect qu'à
fon Miniftre : celui-ci ignoroit que le
Roi le fuivît ; mais voyant avancer quel
ques Pages , il s'en apperçut , & fe rangéa
pour lailler paffer le Roi , qui lui dit :
paffez , pafez M. le Cardinal , n'êtes - vous
pas le Maure ? Le Cardinal prend auftôt
un flambeau des mains d'un Page , &
marche devant le Roi , en lui difant :
Sire , je ne puis paffer devant Votre Majefté
, qu'en faisant la fonction du plus
humble de vos Serviteurs.
JUILLE T. 1776. 201
V.
Anecdote Angloife:
Un Ouvrier de Londres , chargé de
famille , ne pouvant acquitter fes dettes ,
étoit vivement preflé par fes Créanciers ,
& menacé d'être emprifonné . Déſeſpéré
de fa fituation , il fait prier fes créanciers
de venir chez lui , & leur indique
la même heure. Ils ne manquent
pas au rendez -vous. Introduits tous à la
fois , ils trouvent leur débiteur étendu
tout nud fur une longue table. Sans leur
donner le temps de revenir de leur furprife
, il étend la main , & leur préfente
un grand couteau . « Mes amis , dit- il ,
» je n'ai plus à moi que mon corps ;
prenez ce couteau , coupez- en chacun
» pour la valeur de ce que je vous dois ,
» & laiffez - moi le refte pour me traîner
» dans quelqu'autre endroit , où peut être
trouverai je du pain pour ma femme
& cinq enfans qui meurent de faim
fur un peu de paille dans la chambre
» voisine ". Ses créanciers touchés , lui
remirent tout ce qu'il leur devoir , & jetèrent
chacun quelques pièces d'argent
»
Iv
1202 MERCURE DE FRANCE.
fur la table . Le malheureux Ouvrier eft
parvenu à rétablir peu à peu fes affaires ,
à l'aide des fecours que lui a procuré
cette manière fingulière de faire fon
bilan.
* A V I S.
Nouveautés chez Granchez , Bijoutier de
La Reine , au petit Dunkerque , vis àvis
le Pont Neuf.
TABLEAU repréfentant la Famille Royale d'Angleterre.
Eftampes enluminées , faifant l'effet de la peinsure
, prix 72 liv .
Boëtes d'or en émail , imitant le velours tigré.
Idem. Imitant le fatin .
Tabatieres d'or ronde , très- baffe , dite platitude.
Idem En racine , avec les portraits de Voltaire ,
Rouleau & Fréron
Un nouveau modèle d'hutlier en argent , aflortiffant
aux (alieres doublées de verres bleu .
Un nouveau modele de boucles en argent , trèsgrandes
, dont partie eft ornée d'une draperie ci
felée au mâte.
JUILLET. 1776. 203
Idem Or & argent , à paillettes d'or.
Autre en acier , incrustée d'or.
Autre cifelée à deux rangs , imitant les rofes
d'Hollande , avec un filet d'or uni au milieu.
Nouvelles épées en argent , damafquinées , à
paillettes émaillées en diverfes couleurs imitant la
broderie.
Boutons en argent , à jour , paillettés , fur des
deffins nouveaux.
Idem. Taillés en diamant , imitant les pierres
de mine d'Irlande ou la marcaffite .
Idem. En diverfes couleurs pour les habits
d'été.
Canne pour femme en bois de Perpignan
, couverte
en foie & or , à pomme
de nacre garnic d'or.
Idem. En plume teinte de diverles
couleurs
.
Très-beaux jets montés
à pomme
d'or , à boules
émaillées
, à filets torfle , cifelées
en or de couleur
& autres guillochées
.
Pendule de porcelaine , hydraulique & magné
tique , de forme agréable : trois enfans en biſcuits,
portant un vafe plein d'eau , dans lequel eft un
cygne qui fait fa révolution en douze heures , &
les marque exactement Cette pendule démontre
les effets de la Syiène de Comus, & eft convenable
dans un cabinet de phyfique comme dans l'appar
tement. Prix 360 liv.
Petit cabaret à l'Angloife , avec plateau de
porcelaine de Clignancourt.
Un luftre dont le corps eft en bronze doré , &
tous les ornemens en acier poli ; cette piece eft
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
1
unique , tant pour fon exécution que pour fon
effer.
Agraffes de corps , coulans de cravatte , pomme
de canne, boutons & gances de chapeaux ; articles
fabriqués à Clignancourt : ce qui prouve la poffibilité
d'établir en France des ouvrages en tout
genre à l'imitation de l'Angleterre , & fur des
deffins plus variés .
Collier ou prétention en or des Indes , comme
il n'en cft pas encore paru pour la délicatefle de
l'ouvrage. Prix 144 Ï.
I I.
M. Coulon , Expert vérificateur des écritures
conteſtées en juftice , &c. donne avis que pour
l'agrément de ceux qui font des recherches pour
découvrir les fucceffions vacantes , qu'il a recueilli
& fait une collection de toutes celles qui
ont été annoncées dans les Gazettes étrangères
& autres papiers publics , depuis trente ans
jufqu'à ce jour. On peut donc s'adrefler directement
à M. Coulon , rue du Bacq , qui indiquera
le papier où le trouve la fucceffion après laquelle
on court.
JUILLE T. 1776. 20S
NOUVELLES POLITIQUES.
De Seyde , le 12 Mars 1776.
ON nous annonce l'expédition prochaine
du Capitan- Pacha , qui vient dans la Syrie avec
trente voiles ; on parle auffi de huit Pachas ,
Albanois , à trois queues , qui ont chacun fous
leurs ordres mille hommes de troupes choifies
pour détruire la famille de Daher. L'Emir Youlfef
fera chargé , dit on , de pourvoir à la ſubſiſ
tance de l'armée & de marcher en perfonne , fous
peine de l'indignation du Grand Seigneur.
De Salé , le 28 Mai 1776.
Les Princes Muley Aly , Muley Yefid & Muley
Abduraman , fils de notre Souverain , ont été
appelés à fa Cour , pour éclaircir des fujets de
plaintes élevées contre- eux , & fur- tout contre
les deux derniers . Ils ont été reçus par leur pere
avec toutes les marques d'une difgrace entiere.
Plufieurs Domeftiques , reconnus pour les auteurs
des fautes qu'on imputoit à Muley Abduraman ,
ont eu les mains & les pieds coupés . Un Renégat
, Catalan de Nation , qui étoit le confident
de ce Prince , a été coupé en quatre morceaux.
De Warfovie, le 15 Mai 1776.
Les négociations pour l'arrangement des frong
206 MERCURE DE FRANCE.
tieres avec le Roi de Pruffe font fufpendues , les
conférences même ont ceflé fans que le motif en
foir connu.
Malgré les difpofitions pacifiques qu'on a
montrées & qui font favorables à la liberté de
la République , relativement à la tenue de la
Diete prochaine , les Troupes Ruffes feront for
cées d'en impoſer à certaines Diétines pour afflu
rer l'élection de quelques Nonces dans des Dif
tricts où le parti oppofé feroit aflez redoutable
pour en contrarier la nomination.
De Londres , le 17 Juin 1776.
Il court un bruit , depuis quelques jours , que
l'armée des Infurgens , retranchée à quelques
lieues de Québec , a été renforcée par des détachemens
de l'armée du Général Walington ; que
le corps étoit actuellement fort de douze mille
hommes , & qu'il avoit été décidé qu'ils iroient
recouvrer leur honneur & attaquer fur le champ
la citadelle par quatre endroits différens . On dit
auffi qu'on s'eft trompé en annonçant que le
Général Lée étoit prifonnier ; l'on ajoute qu'il
jouit d'une bonne fanté & qu'il eft à la tête de
l'armée de la Province de New Yorck. Si cette
nouvelle eft vraie , une identité de nom aura
donné lieu à l'erreur où l'on étoit fur ſon compte.
Quelques gens du parti de l'oppofition annoncent
, qu'à l'imitation des Colonies anciennes ,
la nouvelle Colome de la Floride orientale (ecouera
le joug du Gouvernement Le fieur Wright,
Gouverneur de la Georgie , arrivé ici depuis peu ,
JUILLE T. 1776 . 207
-dit que les Provinciaux ont envoyé de forts détachemens
pour mettre la Province à l'abri de toute
infulte.
Les Troupes Provinciales aflemblées à Cambridge,
témoignent la plus grande ardeur de combattre
Le Général Wafinghton a eu beaucoup
de peine à les empêcher de partir pour Qébec ,
quoiqu'on en ait déjà détaché de ce côté un
nombre capable d'y rétablir les affaires.
Quoique le Parlement ait défendu aux Américains
de participer en aucune manière au commerce
de Terre Neave , on apprend de cette Ifle
quecela ne les a pas empêché de faire la pêche
fous la protection de leurs vaifleaux de guerre.
Toutes les Provinces de la Nouvelle Angleterre ,
ainfi que les autres Colonies , fe trouveront parlà
approvifionnées de poiffon ,
Le Miniftere paroît avoir quelqu'inquiétude
relativement à ce qu'écrit le Général Carleton au
Lord Germaine dans la derniere lettre , où il dit :
la peite Troupe qui eft aéjà armée , s'approche,
le plusprèsq elle peut , de l'ennemi pour tácher
de donner quelques fecours aux fidèles Sujets du
Roi qui ont agi plutôt queje n'aurois voulu .
Il paroît , par des avis particuliers reçus de
-nos Etabliflemens d'Afie , que les affaires de la
Compagnie des Indes font encore , en plus d'un
endroit , dans un état précaire , malgré les bruits
favorables qur fe débitent dans les affemblées de
certe Compagnie ; les Chefs auxquels elle a confié
fes
pouvoirs dans cette partie du monde , font
fur le point de fe trouver engagés dans quelques
208 MERCURE DE FRANCE.
difcuffions défagréables , pour avoir voulu s'immilcer
dans les affaires des Princes du Pays.
Quelques lettres de la Virginie donnent avis'
que le Lord Dunmore ayant reçu des renforts d'Angleterre
, a eu quelques avantages fur les Américains
; qu'il a repris pofleffion du Château de
Williamsbourg , & que la tranquillité commence
à renaître dans cette Province. D'autres lettres de
Québec annoncent que Montréal n'étant pas en
état de défenfe , les Provinciaux le préparent à
l'abandonner & à fe retirer au Fort Saint Jean ,
où d'ailleurs ils feront plus près des fecours qu'ils
attendent des Colonies.
De Rome, le 12 Juin 1776.
La Comteffe de Joinville , accompagnée des
Comtefles de Genlis & de Rully , & du Comte de
Genlis , eft arrivée en cette ville le s de ce mois .
L'incognito qu'elle y a obfervé , ainfi que dans
toute l'Italie , n'a pas empêché que , fans avoir
notifié au Pape fon arrivée , le Cardinal Doyen
du Sacré Collège & tous les Cardinaux , fans exception
, ne foient venus lui rendre vifite ; mais
cèt incognito n'a pas permis qu'elle vît en parti .
culier le Saint Pere , dont elle a reçu d'ailleurs de
grandes marques d'attention & d'égards. Cette
Princelle qui laifle par- tout après elles les plus
juftes regrets , part aujourd'hui pour fe rendre à
Naples , où elle compte arriver le 14 de ce mois.
Le furlendemain de l'arrivée de la Comteffe de
Joinville en cette ville , le Cardinal de Bernis lui
donna une fête brillante , & chaque jour elle lui
JUILLET. 1776. 209
fait l'honneur de dîner chez lui en très - grand
couvert. Les Mailons de Paleftrine & de Doria lui
ont auffi donné de fuperbes fêtes dans les foirées
du & du 10 de ce mois .
De Cadix , le 14 Juin 1776.
Le vaifleau le Solitaire , que montoit le Duc
de Chartres , a été obligé de relâcher dans ce
port : Son Altelle Séréniffime voulant profiter de
fon féjour ici pour aller voir Gibraltar , partit
le 7 de ce mois pour s'y rendre , accompagné de
plufieurs Officiers de fon Bâtiment , & du ficur de
Mongelas , Conful de France. Ce Prince arriva le
8 & en partit le 10, après avoir vu tout ce que cette
place a de remarquable. Il fut falué en fortant
par le canon du rempart & par celui de quelques
frégates de guerre Hollandoifes . Le Duc de Chartres
arriva le 11 à midi au bourg de Chiclane &
y reſta deux jours , pendant lefquels les François
qui le trouvent à Cadix lui donnerent dans les
bois , & à un quart de lieue du bourg , un bal
dans un Waux -Hall qui avoit été conftruit pour
cette fête & qui fut très bien illuminé . Les Dames
les plus confidérables de la ville , & un grand
nombre de celles des environs furent invitées à
ce bal , ainfi qu'une infinité de perfonnes de la
premiere diftinction , parmi lesquelles fe trouverent
le Comte d'O Reilly , Commandant Général
de la Province , & fon époule , le Gouverneur de
Cadix , &c. Après quelques heures de danfe , des
tables de fix cents couverts furent fervies & recouvertes
plufieurs fois pendant la nuit . Tous
les François , vêtus d'une maniere uniforme ,
210 MERCURE DE FRANCE.
fignalerent par- là cet attachement & cet amour
refpectueux qu'ils ont toujours témoigné pour le
fang de leurs Rois , & la fatisfaction que le Prince
voulut bien leur montrer , fut pour leur zele la
récompenſe la plus flatteufe . Ce Prince eft parti
aujourd'hui à midi de Chiclane , à la vue du Peu
ple affemblé fur fon paflage ; il va dîner à l'Isle
chez le fieur de Reggio , Directeur Général de la
Marine d'Elpagne , d'où il doit paffer à la Caraque
pour en voir les arfenaux , & pour venir de- là coucher
à bord de fon vaifleau .
De Paris , le 1 Juillet 17766
Le Roi , dans la vue de perfectionner la navigation
& les cartes maritimes , a chargé le Chevalier
de Borda , Lieutenant de vaifleau , du commandement
de la gabarre la Bouffole & du lougre
' Efpiégle , pour aller déterminer , par des obfervations
aftronomiques & avec le fecours des hor
loges marines , la véritable pofition des Isles
Canaries , de celles du Cap verd & de différens
points de la côte d'Afrique , depuis le Cap Spartel
jufqu'au delà de l'Ile de Gorée. Sa Majesté
pareillement chargé le fieur de la Bretonniere ,
Lieutenant de vailleau , commandant la corvette
Le Poftillon & le cotter le Milan , de faire les
fondes & les relevemens des côtes de Flandres ,
de Picardie & de Normandie , de vérifier la pofition
relpective des différens points de ces cô es ,
& de faire , dans cette partie , toutes les opérations
géographiques néceffaires pour perfectionner
la nouvelle édition du Neptune François que
Sa Majesté a ordonnée Ces deux Officiers fons
partis pour aller remplir leur miſſion .
JUILLET. 11777766.. 211
Le 30 du mois dernier , les Officiers du Siége
Préfidial da Mans ont célébré le rétabliflement
de la fanté de Monfieur par un Te Deum qu'ils
ont fait chanter en actions de graces dans une
Eglife de leur ville. Ils y avoient invité tous les
Corps & toutes les Compagnies , ainfi que les per
fonnes les plus notables , & ils ont joint à ce
témoignage public d'allégrefle un acte de bienfai
fance en faitant diftribuer des aumônes aux pri
fonniers . Les boîtes & le canon de la Ville firent
plufieurs falves dans la même journée .
PRÉSENTATIONS .
L'évêque de Babylone a eu l'honneur d'être
préfenté au Roi par le cardinal de la Roches
Aymon , grand aumônier de France , ainfi qu'à
la Reine & à la Famille Royale.
Le 7 juillet , le comte de Montmorin , miniftre
plénipotentiaire du Roi près l'Electeur de Treves,
a eu l'honneur d'être préfenté au Roi par le
comte de Vergennes , miniftre & fecrétaire d'état
au département des affaires étrangeres , & de
prendre congé de Sa Majefté pour retourner à la
deftination .
Le même jour , le chevalier de la Luzerne , que
le Roi a nommé fon Envoyé extraordinaire près
l'Electeur de Baviere , cut auffi I honneur d'être
préfenté à Sa Majefté par le comte de Vergennes ,
& de lui faire les remerciemens en cette qualité.
212 MERCURE DE FRANCE :
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES.
Le 23 Juin , le fieur Joannis , fondeur & graveur
en caracteres d'imprimerie , a eu l'honneur
de préfenter à Leurs Majeftés & à la Famille
Roya'e les épreuves des caracteres qu'il vient de
fondre , & auxquels il a donné toute la netteté
dont cet art peut être fufceptible.
Le 23 du mois dernier , les fieurs Marmontel
& de la Harpe , de l'Académie Françoile , eurent
l'honneur de préfenter au Roi , à la Reine & à la
Famille Royale les difcours qu'ils ont prononcés
le 20 , dans la féance publique tenue pour la
réception du fieur de la Harpe .
NOMINATIONS.
Le Roi a accordé l'évêché de Saint- Flour à
l'évêque de Quimper ; celui de Quimper à l'abbé
de Boutteville , vicaire - général d'Aix ; & l'abbaye
de Notre Dame du Pré ou Saint - Defir , or
dre de Saint - Benoît , diocefe de Lifieux , à la
dame de Créquy , religieuſe de l'abbaye de Ronceray.
JUILLET. 1776. 213
MORT S.
Maximilien-Alexis de Bethune , duc de Sully,
eft mort à Paris , le 24 du mois dernier, âgé de
vingt-fix ans.
N. Blondeau , chevalier , feigneur de Combas ,
brigadier d'infanterie , eft mort à Limoges le 23
du mois dernier,
La dame de Mornay , fupérieure de la Maifon
Royale de Saint Louis à Saint Cyr , eft
morte le 11 du mois dernier , âgée de ſoixante-
Leize ans.
LOTER I E.
Le tirage de la loterie de l'Ecole royale militaire
s'eft fait les Juillet . Les numéros fortis de
la roue de fortune font 19 , 75 , 42 , 6 , 27. Le
prochain tirage le fera le 5 Août,
214 MERCURE DE FRANCE .
TABLE.
PIECES FUGITIVES en vers & en profe , pages
Monfieur à Brunoy , ode ,
L'Amour & la Vani t,
Elégie de Tibule ,
Nancy , conte ,
Paraphrafe de quelques vers latins du Père
Ducerceau ,
Stances fur la mort de M. le Marquis de Ropour
être mis au bas du por--
chechouard ,
Impromptu fait
trait de Louis XVI ,
Vers envoyés à M. le Noir ,
Romance marotique ,
ibid.
10
13
15
38
40
46
47
ibid.
49
So
52
Ode àChloé ,
A Monfeigneur le Comte de Saint- Germain ,
Miniftre de la Guerre ,
A M. Dalembert , fur l'éloge hiftorique de M.
de Sacy,
Explication des Enigmes & Logogryphes , ibid.
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Extraits des différens Ouvrages publiés ſur la
Dictionnaire Dramatique ,
vie des Peintres ,
De la lecture des Romans ,
53
55
53
ibid.
98
108
JUILLE T. 1776. 215.
Journal des cauſes célèbres ,
Précis de l'Hiftoire de France ,
La Syntaxe latine ,
Hiftoire naturelle de la parole ,
115
116
118
120
Conférences Eccléfiaftiques du Dioceſe d'Angers
,
L'héroïsmede l'amitié ,
Elémens de Géométrie ,
Affaires de l'Angleterre & de l'Amérique ,
Les nuits attiques d'Aulugelle ,
124
128 *
134
137
138
Obfervations fur les maladies des Nègres , 145
Traité du feigle ergoté ,
147
Méthode éprouvée pour le traitement de la
148 rage ,
Journal dédié à Monfieur ,
Annonces littéraires ,
154
164
ACADÉMIES.
Nancy ,
Rouen ,
SPECTACLES.
Opéra ,
Comédie Françoiſe ,
Comédie Italienne
ARTS.
Gravures ,
Mufique.
Projet d'un voyage pour déterminer la grandeur
des degrés de longitude fur le parallèle
de 45 °.
Trait de générofité ,
Variétés , inventions , &c .
167
ibid.
170
173
ibid.
174
175
178
ibid.
181
Anecdotes.
178
291
193
198
216 MERCURE DE FRANCE:
Avis ,
Nouvelles politiques ;
202
205
Préſentations , 211
d'Ouvrages ,
212
Nominations , ibid.
Morts , 213
Loteries , ibid.
APPROBATIO N.
J'Ar lu par ordre deMonſeigneur le Garde des
ΑΙ
Sceaux le fecond volume du Mercure de France
pour le mois de Juillet , & je n'y ai rien trouvé
qui m'ait paru devoir en empêcher l'impreffion.
A Paris, ce 19 Juillet 1776.
DE SANCE
NiM
.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe
près Saint Côme,
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le