Fichier
Nom du fichier
1776, 04, vol. 1-2
Taille
14.70 Mo
Format
Nombre de pages
465
Source
Lien vers la source
Année de téléchargement
Texte
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
AVRIL , 1776 .
PREMIER VOLUME.
Mobilitate viget. VIRGILE .
Beugnt
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , rue Chriſtine ,
près la rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'EST au Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriftine , que l'on prie d'adreſler , francs de port ,
les paquets & lettres , ainſi que les livres , les eltampes
, les piéces de vers ou de proſe , la mufique
, les annonces , avis , obſervations , anecdores
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public, & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auffi de marquer le prix des livres
, eſtampes & pièces de muſique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres& de ceux qui les
cultivent , ils ſont invités à concourirà ſa per
fection ; on recevra avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenfes ſur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv
que l'on paiera d'avance pour ſeize volumes renus
francsdeport.
L'abonnement pour la province eſt de 32 livres
pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
port par la poſte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eſt de 16 ſols pour
ceux qui n'ont pas ſouſcrit,au lieu de 30 ſols pour
ceux qui font abonnés.
On ſupplie Meſſieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la poſte , ou autrement , au Sieur LACOMBE.
libraire, àParis, rue Christine.
FLL 18.290
Ontrouve aulſi chez le même Libraireles Journaux
Juivans , portfranc par la Poste. :
JOURNAL DES SAVANS , in-4°. ou in-12 , 14 vol . à
Paris , 16 liv .
Franc de port en Province , 201.4 .
JOURNALDES BEAUX-ARTS ET DES SCIENCES , 24 cahiers
par an , à Paris ,
21.
En Province , 151
BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE DES ROMANS , Ouvrage
périodique , 16 vol. in- 12. à Paris , 241.
EnProvince,
32 1.
LA FRANCE ILLUSTRE OU LE PLUTARQUE FRANÇOIS ,
13 cahiers in-4° . avec des Portraits , par M. Turpin ,
prix , 30 liv .
GAZETTE UNIVERSELLE DE LITTÉRATURE , à Paris ,
port franc par la poſte , 181.
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Dinouart ,
14vol. par an , à Paris , 91.16
Et pour la Province , port ftancpar la poſte , 14..1
JOURNAL DES CAUSES CÉLÈBRES, 12 vol in- 12 par an ,
à Paris 18.1.
Et pour la Province , 241.
JOURNAL HISTORIQUE ET POLITIQUE DE GENÉVE , 36
cahiers par an , à Paris & en Province , 181
LE SPECTATEUR FRANÇOIS , 15 cah . par an , à Paris , 9l.
Etpour la Province ,
121.
LA NATURE CONSIDÉRÉE , 52 feuilles par an , pour
Paris & pour la Province , 121,
SUITE DE TRÈS-BELLES PLANCHES in-folio, ENLUMINEES
ET NON ENLUMINÉES , des trois règnes de l'Hiftoire
Naturelle , avec l'explication , chaque cahier broché ,
prix, 30 1.
JOURNALDESDAMES , 12 cahiers , de chacuns feuilles ,
par an , pour Paris , 121.
Etpour la Province, 151.
L'ESPAGNE LITTÉRAIRE , 24 cahiers par an, à Paris , 181 .
En Province , 241
FOURNAL LITTÉRAIRE de Berlin , 6 vol. in- 12 . par an ;
àParis , 151
JOURNAL DE LECTURE , ou choix de Littérature & de
Morale , 12 parties in 12. dans l'eſpace de fix mois,
franc de port à Paris & en Province , prix par abonneament,
15 liv.
Aij
Nouveautés qui se trouvent chezle mêmeLibraire,
Dictionnaire hiſtorique & géographique d'Italie , 2 vol .
gtand in - 8 ° . rel . prix 121.
Histoire des progrès de l'eſprit humain dans les ſciences
naturelles , in 8º . rei. 5 liv.
Preceptes ſur la ſanté des gens deguerre , in-8°. rel. sliv.
De la Connoiffance de l'Homme , dans ſon être & dans
ſes rapports , 2 vol. in- 8 ° . rel
Traité économique & phyſique des Oiseaux
cour , in- 12 br.
Dict. Diplomatique , in-8°. 2 vol . avec fig . br.
Dict . Héraldique , fig . in- 8 ° . br.
Révolutions de Ruffie , in-8 °. rel.
121 .
de baffer
21.
121.
3 1. 15 få
21. 10f,
Spectacle des Beaux- Arts , rel . 21.10 .
Diction . Iconologique , in 8 ° . rel . 31.
Dist. Ecclef. & Canonique , 2 vol. in-8º. rel. . وا
Dict . des Beaux-Arts , in-8º . rel . 41. 10f.
Abrégé chronol . de l'Hiſt du Nord , 2 vol. in-89.rel . 121.
de l'Hift. Eccléſiaſtique , 3 vol. in-8 ° . rel. 18 1.
de l'Hift . d'Eſpagne & de Portugal , 2 vol. in-8 °,
rel . 121.
de l'Hift . Romaine , in-8 ° rel . 61.
Théâtre de M. de Saint- Foix , nouvelle édition , 3 vol.
brochés 61.
,
Théâtre de M. de Sivry , vol . in - 8º . br. 21.
Bibliothèque Grammat. in-8°.br . 21.10 f.
Letties nouvelles de Mde de Sévigné , in 12 br. 21. 10f.
Les mêmes , pet . format , 11.16f.
Poëme fur l'Inoculation , vol. in-8 ° . br. 31.
Traité du Rakitis , ou l'art de redreſſer les enfans contrefaits
, in- 8 ° . br. avec fig. 41.
Eloge de la Fontaine , par M. de la Harpe , in-8 ° . br.
11.4 .
Les MuſesGrecques , in-8 °. br. 1.16f.
LesOdes Pythiques de Pindare , in-8 ° . br. 51.
Monumens érigés en France à la gloire de Louis XV , &c .
in- fol . avec planches br. en carton , 241.
Mémoires ſur les objets les plus importans de l'Architec
ture , in-4° . avec fig . br. en carton; 121.
Les Caractères modernes , 2 vol . br . 31.
Mémoire fur la Muſique des Anciens , nouvelle édition ,
in4°. br. 71.
JournaldePierre le Grand , in-8º. br . 1.
Agriculture réduite à ſes vrais principes, vol. in-12.
broché ,
MERCURE
DE FRANCE .
AVRIL , 1776 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ÉPITRE A LA PARESSE.
0DE MON COEUR ſouveraine maîtreſſe,
A qui je dois mes plus heureux loiſirs ,
Inſpire-moi , chere &douce Pareſſe !
Je veux chanter ta gloire & mes plaiſirs.
Non , tu n'es point cette lourde Déefle
Qui de Mondor engourdit tous les ſens ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Et qui l'endort au ſein de la molleſſe .
Le Dieu du Pinde , aimable enchantereffe ,
Autour de toi raſſemble ſes enfans ;
Tous les beaux- arts t'environnent ſans ceſſe.
Pour mieux charmer tes fortunés momens ,
Le tendre amour lui- même te carrefle ;
Il vient ſourire à tes jeux innocens ,
Et te remplir d'une tranquille ivreſſe.
Mais loin detoi les tranſports furieux
Dontcet enfantagite & trouble l'ame.
Plus pur , plus doux & plus délicieux ,
Le ſentimentte penetre& t'enflame
Pour toi l'Amour n'eſt point un ſéducteur ;
Tel qu'aux beaux jours de Saturne & de Rhée ,
Il eſt ſans fard , il parle avec candeur :
De ſes attraits la ſageſſe parée
Charme les yeux & s'emparedu coeur.
C'eſt bien en vain que l'Amant de Julie ,
Toujours en proie à la mélancolie ,
Eft confumé d'une fougueule ardeur ;
Ah ! je le plains autant que je l'admire.
Que ſert, hélas ! ce ſublime délire ?
C'eſt moins l'amour qu'une aveugle fureur,
Dontje frémis plus qu'elle ne m'attire.
J'aime bien mieux Philémon & Baucis ,
Tous les Bergers du naïf la Fontaine ,
EtdeGefner les Eglés , les Tyrcis ,
Que les accès d'un ſombre énergumene ,
AVRIL . 1746. 7
Quim'inſpirant une ſecrette horreur ,
S'il m'attendrit , plus ſouvent me fait peur *.
Jeveuxbrûler d'une ardeur plus durable ,
Je veux choisir un guide plus aimable.
Suivons Eglé ; ſå modefte douceur
Me fait chérir fa timide innocence.
Ah! j'ai trouvé le repos de mon coeur !
Oui ,je le ſens s'ouvrir ſans violence ,
Nonàl'amour , mais à la bienveillance ,
Etréunir, par un accord heureux ,
Les ſentimens , les plaiſirs vertueux .
Omon Egié! le temps inexorable
Auroit en vain terni tous vos attraits ,
Devos vertus l'empreinte ineffaçable
Me charmeroit encore dans vos traits.
C'estmon amie & non pas ma maîtreile ,
Qui de mes chants ſera le digne objet.
La belle Hélene arma toute laGrece ;
Deguerre , hélas ! ce fut un beau ſujet.
Guidepar toi , Parefle pacifique ,
*ADieu ne plaiſe que j'oſe attaquerM. Roufſeau .
Je reſpecte ſes vertus , ſa vieilleſſe & fon génie . J'ai
d'ailleurs éprouvé ſa bienveillance. Je crois être de ſon
avisen blåmant l'amour violent , & la Nouvelle-Héloïſe
en eſt, ce me ſemble , la cenſure encore plus que
l'apologie. M. Roufſeau nous avertit lui-même de
préférer , pour le mariage , une phyſionomie qui
inſpire la bienveillance & non l'amour.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Je ne veux plus adorer la beauté ,
Ni me livrer à fon charme magique ;
De tout excès je ſuis épouvanté
L'ardent amour eſt ſans doute énergique :
Mais confumé par ſon feu dévorant ,
Il brille , il meurt & s'éteint promptement.
D'un tel effort l'ame toute épuiſée ,
Pientôt le ferme aux plus doux ſentimens,
Etjouit moins , plus elle eſt embratée ;
Tous ſes plaiſirs ne ſont que des tourmens.
Les vrais liens d'une ſage tendreſſe ,
L'aimable eſſor de la délicatelle ,
Valentbien mieux que les emportemens
Er les fureurs d'uneimportune ivrefle.
Demon repos plus épris chaque jour ,
Je n'irai point , fur les pas du vulgaire,
Proſtituer mon encens à la Cour.
Pourquoi courir après une chimere ?
L'ambition nuit autant que l'amour.
Vivant de peu , content du néceſſaire
Le ſuperflu me coûte peu de ſoins.
C'eſt lui , lui ſeul qui fait notre miſere ;
Un parelleux a fort peu de beſoins .
Quelques amis d'humeur toujours égale ,
D'un bon eſprit & fans prétentions ;
De ſimples mets , une table frugale ,
Vin naturel , point d'indigeſtions ;
Modeſte habit , propreté ſans parure ,
AVRIL. 1776. 9
Toilette courte , une douce gaieté ,
Point de procès , une fortune ſure ,
Quoique petite , & toujours la ſanté ;
Sommeil facile , exempt d'inquiétude ,
Réveil paiſible , un peu de mouvement;
Modérément ſe livrer à l'étude ,
Faire du bien ſans trop d'empreſſement ;
Garder en tout un prudent équilibre ;
Autantqu'on peut vivre tranquille & libre ;
Jamais de maître, & conferver pourtant
Pour mes amis un eſprit complaiſant :
Voilà le plande mon heureuſe vie ,
Le réſultat de ma philoſophie.
Sur mes défauts vous me grondez ſouvent ;
Vous me trouvez fingulier , indolent :
Mais convenez , Eglé , que ma parefle
Preſque en tout point reſſemble à la ſageſſe .
D
ENVOI A ÉGLE.
Reçois mes vers , partage mon tranſport .
Ah ! quel bonheur de ſuivre ſans effort
Le doux penchant qui toujours nous entraî ne
Vivons , Eglé , contens de notre ſort ,
Libres tousdeux en portant notre chaîne.
Quandle printemps ranimera les fleurs ,
A tes côtés , afſis ſur la verdure ,
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
J'admirerai ſes brillantes couleurs.
Ce Dieu charmant rajeunit la Nature:
Mais rien ne peut augmenter nos ardeurs ;
Non, notre flamme eſttrop vive & trop pure.
Lorſque l'été remplira de ſes feux
Leciel , la terre & nos arides plaines ;
Au fonddes bois , tur le bord des fontaines ,
Nous cacherons nos tranſports amoureux.
Qu'avec plaiſir de la prodigue automne
Cueillant bientôt les fruits délicieux ,
Nous goûterons les préfens de Pomone ,
Et deBacchus le nectar précieux!
Mais quand des monts de la froide Scythie
L'affreux hiver , couronné de frimats ,
Les aquilons & l'Epoux d'Orythie
Viendront enſemble attriſter ces climats,
Anos regards la Nature engourdie ,
Saura garder encore des appas.
Ces longs tapisde neige éblouiffante ,
Où quelquefois , & contre mon attente,
Je vois percer le verd des blés naiſlans ,
Et ces rameaux couverts , reſplendiſlans
Du froid cryſtal dont l'éclat nous enchante,
Tous ces objets , pour des yeux épurés ,
Ont des attraits du vulgaire ignorés.
Près d'un foyer ruſtique & folitaire ,
Nous braverons tous les vents en courroux;
Leur ſouffle en vain fera frémir laterre ,
:
AVRIL. 1776 . Π
La paix , l'amour reſteront prèsde nous.
Ates accens , j'accorderai ma lyre ;
Auprès de toi je verrai nos enfans ,
Nous les verrons tendrement nous ſourire ,
Etdans l'excès du plus charmant délire ,
Nous confondrons nos doux embraſſemens :
Maiscet excès eſt pur& fans tourmens .
Par M. Marteau.
LE LÉOPARD & LE RENARD .
Fable.
PARMI les animaux , les Lettres de nobleſſe
Sont de moderne invention ;
Et même notre humaine eſpece
N'imagina que tard cette diftinction.
Depuis cent ans au plus un fameux Roi Lion
Fitmettre cet Edit ſous preſſe:
« Pour inſpirerde l'émulation
>>A>tous Sujets de notre Empire auguſte ,
>> Au plus brave comme au plus juſte ,
>>>Quel qu'il ſoit , nous voulons décerner des honneurs
.
>>Q>u'ils foient nobles eux& leur race ,
2Ceuxdont les vertus& l'audace
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
>>N>ousdécéleront les grands coeurs».
Auſſi tôt maints guerriers ſignalent leurs courages
,
On admire à l'envi les exemples des ſages .
Jarretieres & cordons bleus
De pleuvoir à foiſon ſureux.
Comme les animaux , à tout âge on nous mene ,
Atout âge l'homme eft enfant ;
Un Ecolier fait tout pour une croix d'argent ,
Une autre croix a fait plus d'un grand Capitaine.
Mais , malgré l'éclat de ſon rang ,
Le plus noble , on le fait ,trop ſouvent dégénere ,
Et le fils d'un illuftre pere
Ne paroît pas toujours digne d'un ſibeau fang.
Or parmi la gent animale
Il en avint comme chez nous .
Onvit des ſots titrés & de très -puiſlans fous
Vanterde leurs aïeux la bravoure loyale ,
Sans en avoir rien hérité,
On vit l'infolente fierté
::
Même des plus ſenſés devenir le partage :
Témoin un Léopard du plus haux parentage.
Un Renard foutenoit que tous les Léopards
Etoient égaux par la nature.
८
Fier d'avoir couru maints haſards , C
Et chargé d'honneurs fans meſure ,
Lehéros Léopard à ce propos s'aigrit.
Sans s'émouvoir , l'autre lui dit:
r
AVRIL. 1776. 13
En parlant pourvous tous , puis je vous faire in
jure?
Si vous euſliez vécu , Seigneur , avant l'Edit ,
Votre vertu fublime eût elle été moins pure ?
Si l'Edit ceſſoit , dites nous ,
Seriez-vous un autre que vous ?
Par lemême.
LA SAGESSE.
ODE
7
:
•La ſageſſe eſt pleine de lumiere , & fa beauté ne ſe
flétrit point.
Q
20
Liv, de la Sageſſe , ch . 6 , v. 13
そこ
UELLE ardeur nouvelle m'inſpire
Etme fait aujourd'hui la loi ?
Je ſens un aimable délire i
S'emparer tout à coup de moi.
Cédons à cette noble flamme . :
Qui perçant julques dans mon ame,
Me faitmaître de vifs tranſports .
Sageſſe que mon coeur adore ,
Mamuſe timide t'implore ,.
Viens préſider à ſes accords.
:
14 MERCURE DE FRANCE.
Volez du midi juſqu'à l'ourte ,
Volez , invincibles guerriers ;
Et dans votre rapide courſe
Moiſlontés par- tout des lauriers ..
Sur vos pas qu'avec induſtrie
La lédušlante flatterie
Seme les plus brillantes fleurs :
Aces éloges mercénaires ,
Ala ſageſie ſi contraires ,
Je reconnois de vils flatteurs .
Hélas! injuſtes que nous ſommes ,
Pourquoi conſacrer des accens
A la vanité de ces hommes
Qui ne ſont que de fiers tyrans ?
Lehéros le plus magnanime
N'est pas digne de notre eſtime ,
Lorſqu'après de vaillans exploits
Il vit au ſein dela mollelle,
Oujadis perdit la fagefle
Leplus ſage de tous les Rois.
Rome n'eutjamais plus de gloire
Qu'en ces beaux jours où les vertus
Balloient autant que la victoire
Sur le front du ſageTitus;
Mais cette gloire fut flétrie ,
Quandpar la moltefle avilie ,
1.2
1
:
AVRIL. 1776. 15
Auméprisdes antiques loix ,
Defa ſplendeurRomeidolâtre ,
Devintun malheureux théâtre
Où le crime plaçoit les Rois.
Des forfaits vengeur invincible ,
UnMagiftrat plein d'équité
A la faveur eſt inflexible ;
Rien ne trahit ſa probité.
Mais que notre fort eſt à plaindre !
Etque n'avons-nous pas à craindre ,
Malgré le droit le plus ſacré ,
Si des idoles , par leurs charmes ,
Plus éloquentes que nos larmes ,
Dictent des arrêts à leur gré ?
Brillez , enfans de l'infortune ,
A l'abri des triſtes revers ,
Delaterre charge importune ,
Peuple inutile à l'Univers !
Est- ce au fein d'une vie oiſive
Et d'une gloire fugitive
Quevousvous eftimez heureux?
Prenez la raiſon pour arbitre ,
Elle vous dira que ce titre
N'eſt dû qu'à l'homme vertueux.
Qui ce titre n'eſt dûqu'au fage
Qui borneles foins& les voeux ,
16 MERCURE DE FRANCE.
Qui ne connoît point l'eſclavage
Que les Grands font ſubir près d'eux .
Loin de lui pompeuſes entraves :
L'ambition fait les eſclaves ,
Nos ſeuls deſirs forgent nos fers.
Un coeur qui n'en laiſſe point naître ,
Seul libre ne connoît de maître
Quele Maître de l'Univers.
D'une faſtueuſe opulence
Fuyons la folle vanité ,
Et préférons à l'opulence
L'honnête médiocrité.
Peu ſuffit à qui ne meſure
Ses beſoins que fur la nature
Des plaiſirs dont il peut jouir.
Les biens ne font que nous ſéduire :
Ils ſervent ſouvent à nous nuire ;
Leur éclat ne fait qu'éblouir.
Tel l'éclair fillonnant la nue ,
Vole , brille , expire en naiſlant.
Il ne paroît à notre vue
Que pour la frapper un inſtant :
De la grandeur telle eſt l'image.
En ſa jouiſſance le ſage
Ne trouve pas le vrai bonheur.
Le temps qui fuit lui fait connoître
1
!
1.
AVRIL. 1776 .
Que rien icibas ne peut être
Un objetdigne de ſon coeur.
Pénétions ces ſombres retraites
Oul'innocence , au ſiecle d'or ,
Loindes villes & de leurs fêtes ,
Etoit le plus riche tréſor.
De ce bien le plus eſtimable ,
Atous les autres préférable ,
Notre coeur eſt-il revêtu ?
Sous ſon joug le vice l'opprime :
Ainſi voit on régner le crime
Oùjadis régnoit la vertu .
Sous leurs yeux tendres , mais ſéveres ,
Et dans de nobles ſentimens ,
Autrefois de vertueux peres
Formoient eux- mêmes leurs enfans.
Aujourd'hui , moins prudent , moins ſage,
On laiſle au hafard cet ouvrage ,
Ades maîtres audacieux
Dont la vaine philoſophie,,
A la honte de la patrie ,
Fait des citoyens vicieux .
Tels ces éleves d'Epicure ;
Sectateurs de la volupté ,
Ils adjugent à la nature
1
18 MERCURE DE FRANCE.
Une odieuſe liberté.
Loinde nous ces affreux ſyſtêmes ,
Ces maximes & ces problêmes
Dont ils infectent leurs écrits;
Plus ſages qu'eux & moins rebelles ,
Soumettons aux loix éternelles.
Nos lumieres & nos eſprits.
Inſenſés qui lâchant la bride
Ade honteuſes paſſions ,
Ne croyez de plaiſirs folides
Qu'en de viles affections ;
Qu'elle eft courte la jouiflance
De vos fêtes , où la licence
Regne au mépris de la raiſon!
Au lieu de cette paix parfaite,
Une inquiétude ſecrette
Yverſe un funeſte poiſon.
}
10
Legrand art que celui de plaire
Par ſon coeur ou par ſon eſprit!
L'orgueilleux en ſecret l'efpere ,
Le ſage ſeuly réuffit.
Uniflons au fécond génie
Une counoiſlance infinie ,
Ce n'eſt - là qu'un foible talent.
Le plus fublime eſt la ſageſle ;
C'eſt le ſeul qui nous intéreſle ,
C'eſt le ſeul qui fait l'hommegrand.
1
AVRIL. 1776. 19
Doctes humains voulez - vous vivre
Malgré l'arrêt du triſte ſort ?
Prenez la vérité pour livre
Etvous ſurvivrez à la mort :
Ainfi , dignes par vos ouvrages
De régner juſqu'aux derniers âges ,
Vous fuirez les traits d'Atropos.
Diſpenſatrice de la gloire ,
Sagefle , au Temple de Mémoire ,
Ta main couronne les Héros.
TRIOMPHE DE L'ÉLOQUENCE.
:
Le fier Vainqueur de la Grece & d'Arbelle ,
Pour ſe venger de Lampſaque rebelle ,
Avoit juré par le Styx & les Dieux
D'en foudroyer 1 habitant factieux.
Ce n'étoit pas alors ſerment frivole ;
Jupiter même eût tenu ſa parole :
Que devoit faire un Monarque irrité ,
Atous excès par la fougue excité !
Pour appailer le courroux d'Alexandre ,
Leſeul parti que Lamplaque ola prendre
Furd'envoyer au terrible Vainqueur ,
Anaximene , excellent Orateur.
LeDéputé trembloit que leMonarque ,
20 MERCURE DE FRANCE.
:
Pour préluder , ne l'offrît à la Parque.
Ce pouvoit être un jeu de conquérant :
D'Anaximene il craignoit l'aſcendant ;
Lui qui donnoit , ſelon ſa fantaisie ,
Des loix à l'Inde , à la Perfe , à l'Aſie ,
Et qui faisoit ramper Siſigambis
Au pied du Trône avec vingt Rois ſoumis ,
Craintqu'un eſprit ſi ſublime & fi rare
N'arrache un Peuple à ſon glaive barbare.
Pour éluder les traits de l'Orateur ,
Il jure au nom de l'Olympe vengeur ,
Quelque raiſon qui lui ſoit propoſée
Qu'il ne fera que la choſe oppoſée.
Le Député vole au camp du Vainqueur :
Inftruit foudain qu'ila , dans ſa fureur ,
Fait un ferment fi funeſte à Lampſaque ,
Surl'occurence il regle ſon attaque :
Nedemandant qu'outrages & que maux,
Il obtientgrace & confond le Héros .
J'ole à vos pieds , lui dit-il , Roi fublime ,
Solliciter le châtiment du crime
Dont ma patrie eſt coupable envers vous
Contre Lampſaque armez votre couroux ;
Que, pour l'exemple , une ville perfide ,
Par vous livrée à l'épée homicide ,
Sire , en ce jour apprenne à l'Univers
Que vous ſavez châtier les pervers.
AVRIL. 1776 . 21
La foi trahie exige une vengeance;
Faites donc taire ici votre clémence.
C'eſtun avis qui m'échappe à regret ;
Mais votre gloire en doit faire un arrêt.
Tu m'as vaincu , répondit Alexandre ;
Oui , malgré moi , je ſens qu'il faut me rendre ,
Prisdans tes rêts que je comptois braver ,
Jem'embarrafle en voulant m'eſquiver.
Triomphe donc. Autrefois Démosthène ,
L'aſtre du fiecle & l'oracle d'Athène ,
Contre mon pere cut un ſuccès égal :
L'art d'Apollon à mon ſang eſt fatal .
*Héros cruel ! ſachez que votre gloire,
Fruit trop amer d'une triſte victoire ,
De l'Orateur ne vaut pas les lauriers,
Du Çonquérant détachons ſes guerriers ,
Son nom , ſon or , l'appui de la fortune ,
Que reſte-t-il ? une gloire commune.
UnOrateur n'emprunte que de lui
Ses plus beaux traits , ſa gloire & ſon appui.
Trois fois heureux ſi ſa mâle éloquence ,
Afſujettie aux loix de la prudence ,
Dicte aux Héros la douceur , l'équité ,
Er ſous les fleurs offre la vérité !
Ta ville est libre , heureux Anaximene ,
De ſon forfaitje lui remets la peine ;
J'y fixerai , par d'immenſesbienfaits ,
22 MERCURE DE FRANCI
Les doux plaifirs , l'abondance & la paix .
Mais quel ſera le prix de ta ſageſſe ,
Digne Envoyé , dont l'admirable adreſſe
Metendéfaut mes funeſtes deſleins ? ...
Que mon exemple éloigne les humains
De tous fermens odieux & frivoles .
Cours à Lampſaque yporter mes paroles;
Apprends aux tiens que leur ſage Orateur
Enfin du monde a vaincu le Vainqueur.
FarM. Flandy.
A Madame *** , qui m'avoit ordonné de
To
faire des vers pour elle.
uveux , ma tendre&belle Amie ,
Qu'en vers je trace ton portrait :
Dis - moi quelle eſt cette folie
Devouloir qu'en rimantje trace trait pour trait
Les graces , la fraîcheur de ta mine jolie ,
De ton efprit l'enjouement , la faillie
La bonté de ton coeur , ta douce modeſtie ,
Enfin ce tout charmant , cet enſemble parfait
Qui te fit triompher de ma philoſophie ?
Moi qui de vers n'ai jamais fait ,
Conviens que c'eſt une manie
D'exigerque je verſifie;
AVRIL. 1776. 23
N'importe , remplir ton ſouhait
Et ma plus chere fantaiſie ;
Pour te plaire il n'eſt rien que je ne ſacrifie .
Amour , il n'appartient qu'à toi
D'opérer un ſi grand miracle :
Je ne connois aucun obstacle
Quand il s'agit d'obéir à ta loi.
De ta façon me voilà donc Poëte ,
Chere Chloé , tu fais de moi ce que tu veux ;
Mais ſi ma muſe eſt indiſcrette ,
Cache-la bien à tous les curieux ;
Qu'Amour ſoit ſeul dans notre confidence;
Undoux baiſer ſur tes beaux yeux
Sera le prix de mon obéillance.
ParM. de M. Abonné auMercure.
LE TESTAMENT SIN GULIER .
Anecdote Grecque.
ATHÉNODORE Vivoit à Athène. Il rempliſſoit
exactement les devoirs d'un bon
Citoyen . Sa fortune étoit moins que médiocre.
Un mince patrimoine avoit à
peine ſuffi pour les frais de ſon éducation.
Sa fidélité pour ſes amis , ſa ten
24 MERCURE DE FRANCE.
drefle pour ſes parens , fon goût pour les
ſciences , ſes talens , une exacte probité ,
lui méritèrent l'eſtime unanime de ſes
Concitoyens . Jeune encore , il avoit donné
à ſa patrie des conſeils falutaires , &
l'avoit ſervie avec distinction dans les
combats . Les différentes ſectes de Philoſophes
ſe diſpatoient l'honneur de l'avoir
pourdifciple. Athénodore refuſa de choifir;
peut être étoit-il rebuté par leurs difputes
éternelles ; peut être craignoit-il de
ſe donner les autres pour ennemis , s'il en
eût adopté une ; peut être enfin ſe contentoit-
il de ſe conduire en véritable
Philoſophe, ſans en ambitionner le titre.
Les plus riches Citoyens d'Athène
étoient les amis. Ils voulurent en vain le
dédommagerde l'injustice de la fortune ;
Philoclès fut le ſeul dont il reçut quelques
légers préſens , dans les circonſtances
d'une extrême néceſſité . Monime ,
jeune Athénienne , fans biens , mais armable
, douce , modeſte & vertueuse ,
toucha ſon coeur; Athénodore fut lui
plaire. La pauvreté ne les étonna point :
ils s'aimoient. Contens de peu un travail
honnête fuffiſoit à leurs beſoins. Ils trouvoient
mille délices à rendre leur fardeau
plus léger , en s'aidant mutuellement.
Leurs
AVRIL. 1776. 25
1
Leurs jours couloient dans le ſein de
l'innocence&de la paix ; ils étoient heureux.
Un bonheur ſi pur auroit dû être
inaltérable : mais la mort , la cruelle
mort arracha Athénodore des bras de fon
épouſe éperdue. It lui laiſſa pour unique
gage de ſon amour , une fille trop jeune
encore pour ſentir ſon malheur ; & pour
toute fortune , un teſtament . Monime ,
la tête couverte d'un voile , qui déroboit
à peine l'excès de ſa douleur , tenant fa
fille d'une main & de l'autre le teftament
de ſon époux , fut conduite devant l'Aréopage
aflemblé , en préſence d'une foule
de Citoyens , curieux d'entendre la lecture
du teſtament d'un Philoſophe qui
ne laiſſoit aucuns biens. On l'ouvrit : on
n'y trouva que ces mots : « Je lègue à
>>Philoclès , le plus riche de mes amis,
>>mon épouſe & ma fille , & le charge
* d'épouſer l'une , d'élever l'autre , & de
» lui aſſigner une dot ». Un teſtament ſi
fingulier , un legs ſi peu fait pour enrichir
le légataire , firent naître les plaiſanteries
les plus piquantes. Les Atheniens
, cauſtiques & malins , mirent en
ufage ce fel attique , qui leur étoit naturel
, pour charger de ridicules la mémoire
d'Athénodore. Ils furent interrom-
I. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
pus par l'arrivée de Philoclès, qui fendant
la foule avec empreſſement , vint
ſe préſenter aux Juges , la tête couronnée
de fleurs , tenant dans ſes mains la coupe
dont il ſe ſervoit pour les libations. O
Atheniens ! s'écria-t-il , pénétré de la
mort d'Athénodore , je viens de ſontombeau
: je l'ai orné de ces dons funèbres
dont nous décorons la ſépulture de ceux
qu'une mott cruelle nous a ravis. Dans
l'excès de ma douleur , proſterné fur la
tombe de mon ami, je l'arrofois de mes
pleurs , je pouſſois des gémiſſemens &
des ſanglots; toutes les facultés de mon
ame me ſembloient anéanties ; il étoit
des inſtans où mon ame me ſembloit
prête à ſuivre celle de mon ami' ; tout
d'un coup j'ai entendu au fond de mon
coeur une voix ſecrette qui me diſoit :
eſt-ce par des cris , des gémiſſemens , des
larmes, par des regrets inutiles & fuperflus
que tu prétends honorer les cendres
de ton ami ? Athénodore étoit juſte , il
craignoit les Dieux , fuyoit les méchans ,
évitoit le mal & faiſoit le bien. Ses vertus
lui ont mérité la récompenſe deſtinée
aux juſtes. Son ame jouit actuellement
dans les Champs Eliſées d'une félicité
fans nuage. Crois-tu que du ſein du
AVRIL. 1776. 27
bonheur ton ami veuille troubler ton
repos & ta tranquillité ? Penſes tu qu'il
exige que tu le ſuives dans le tombeau ?
Ne t'a-t-il pas laiſſé des devoirs à remplir
? Prends ſoinde ſon épouſe déſolée ,
ſers de père à ſa fille : remplace ton ami ,
en aimant& chériſſant ce qu'il aimoit &
chériſſoit fur laterre. Imite ſes vertus,faisen
revivre la mémoire , prends ſoin d'en
perpétuer le ſouvenir juſqu'à la poſtéritéla
plus reculée : alors tu rempliras les vérita
bles intentions d'Athénodore. Ces mots
ont ranimé mon courage ; je me fuis fenti
renaître : je me ſuis levé avec précipitation
& dans une eſpèce d'extafe : j'ai
écarté ces dons funèbres qui ombrageoient
le tombeau d'Athénodore ; je l'ai
couvert de fleurs , j'en ai orné ma tête ,
j'ai rempli ma coupe de vin excellent ,
j'en ai fait les libations d'uſage. Je fais ,
ô Athéniens ! le contenu du teſtament
d'Athénodore : j'exécuterai ſes dernières
volontés . S'approchant enſuite de Monime
& de fa fille , & les ferrant tendrement
dans ſes bras : l'épouſe de mon
ami , ajouta-t- il , ſera la mienne. Il ne
reſte une fille d'un premier mariage , la
fille d'Athénodore ſera élevée avec elle ,
& je ne diftinguerai pas ma fille de celle
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
de mon ami . Je ne prétends point , ô Monime!
vous faire oublier votre époux;gravé
dans nos coeurs en caractères ineffaçables
, nous en conſerverons toujours une
douce mémoire , un tendre ſouvenir.
Que ſa fidélité pour ſes amis , ſa tendreſſe
pour ſa famille , ſon amour pour
ſa patrie, ſa patience, fon courage, foient
ſans ceſſe le ſujet de nos converſations &
l'objet de notre admiration . Nous n'oublierons
jamais la mémoire de ſes vertus
: nous tâcherons de les imiter & de
les laiſſer pour exemple à ceux qui viendront
après nous. Le diſcours de Philoclès
toucha le coeur des Athéniens , qui
n'y répondirent que par des applaudiffemens
. Ce Peuple léger & frivole , auquel
fouvent il ſuffiſoit de montrer le bien
pour l'engager à le pratiquer , combla
Philoclès d'éloges & le reconduiſit à ſa
maiſon avec des acclamations de joie.
Philoclès tint parole : il épouſa Monime
& la rendit heureuſe. Il n'épargna rien
pour l'éducation de la fille d'Athénodore
; & dès qu'elle eut atteint ſa ſeizième
année , il lui aſſigna une dot & lui laiſſa
le choix d'un époux .
ParM.D***.
AVRIL. 1776. 29
L'UTILITÉ DE L'IGNORANCE.
Conte.
A MONSIEUR BEAUNIER.
As ne voudrois être ce Thébain-là
Qui prit à tant par mois des leçons de Mercure *,
Etdont la haute-contre , harmonieule & fûre
Qand il chantoitut , re , mi , fa , ſol , la ,
Faiſoit pleurer les ours , les lions , la verdure ,
Les rocs , le ſexe enfin. Pas non plus ne voudrois
Etre ce Chantre de la Thrace ,
Dont la lyre ſonore exprimant ſes regrets ,
Fit lourire Pluton , qui ne ſourit jamais ,
Et d'Eurydice obtint la grace.
Cher Beaunier , mieux vaut ſavoir
Ecorcher à propos les oreilles du monde ,
Que les chariner du matinjuſqu'au four ,
Comme tu faisdans ton petit manoir.
Sur le conte ſuivant mon ſyſteme ſe fonde.
Deux Ménestriers mal vêtus
*
*Mercuri , nam te docilis magiftro ,
Movit Amphion lapides canendo .
Horat. 1. 1. c . 5 .
Bij
30
MERCURE DE FRANCE.
S'en revenoient gaiement d'un bourg, où , comme
on penfe ,
Leur Apollon barbare , aux gages de Bacchus ,
De l'Hymen en ſabots , avoit marqué la danſe.
Il leur falloit pafter un bois .
Déjà la nuit rouloit ſes tapis ſombres ;
Et la peur ici bas deſcendoit ſur ſes ombres.
Voilà nos deux gens aux abois
Faiſant deux pas pour en reculer trois .
Tel en plein jour on voit un faon agile *,
Les genoux chancelans , trembler de tout fon
coeur
Si Zéphir fait frémir une feuille mobile ,
Ou ſi Phoebus , qui rit de ſon erreur ,
Sur l'émail du gazon qu'il marche ou qu'il s'arrête,
Partout , pour l'intriguer , le peint à la Silhouette.
Or nos Méneſtriers tranfis ,
Par malheur avoient dans leur poche
Des reſtes de pigeons farcis .
Un loup à jeun ſurvint , flaire ,enfuite s'approche ,
Puis les tire par leurs habits .
Si la frayeur ôte par fois la force ,
* Vitas hinnuleo me fimilis , Cloe ...
Nam seu mobilibus vepris inhorruit
Ad ventum foliis , seu ....
Et corde& genibus tremit.
Horat. 1. 1. C. P2.
AVRIL. 1776. 31
Elle la donne auſſi par fois .
Ilsgrimpent ſur un pin , ſe ſignant de la croix :
Mais le loup que l'odeur amorce ,
S'affied au piedde l'arbre , & là d'un air matois ,
Croyant lécher le rot , lèche ſa triſte écorce.
<<Saint Julien , priez pour moi ,
Diſoit l'un d'eux , hauſlant ſa voix débile :
« Priez pour moi , Sainte Cécile , »
Diſoit l'autre tout bas , tant il avoit d'effroi .
Au boutd'une heure il leur vint dans l'idée
D'abandonner à l'animal gourmand
La viande qu'ils avoient gardée ,
Croyant le loup ſemblable à l'élément
Qui , malgré ſa fureur , épargne un bâtiment ,
Lorſque la marchandiſe en ſes flors eſt vuidée,
Ilsſe trompoient , l'animal perſiſta
Dans le defirde faire ſentinelle ,
Et cette patience , aux loups très-naturelle ,
De nouveau les épouvanta .
* Encor fi la muſique avoit pour lui des charmes !
>> Se dirent- ils , nous pourrions à propos
>>Lui jouer l'air commençant par ces mots :
>>>Monſeigneur , voyez mes larmes...
>>Eſſayons... combattons ... Dieu béniſſe nos
>> armes !
Decolophane alors bien & duement frottés ,
Leurs archets tremblottans ſont à peine agités
Quede leurs violons les aigres chanterelles ,
1
Biv
32
MERCURE DE FRANCE.
Miaulant piano des dièſes cruelles ,
Aflaſſinent cent fois l'écho de la forêt ,
Qui forcéde fauſſer, leur répond à regret.
Opouvoir tant vantéde la ſotte harmonie ,
Qu'es- tu près du pouvoir de la cacophonie ?
Ils regardent : le loup qui d'abord avoit fui ,
Emportoit , en courant , leur frayeur avec lui.
ParM. Auguste, qui n'estpas l'Auteurde
la Chanfon impriméesous son nom
danslepremierMercure deJanvier.
EPITRE à mon Ami , qui vouloit fe
marier plutôtpar intérêt que par inclination.
Il vaudroit mieux être morts qu'unis ainfi.
QUC
J. J. Rousseau.
vor l'intérêt fixe ton choix !
Ami , d'un préjugé barbare
Pourquoi veux - tu ſuivre les loix ?
D'une illuſion qui t'égare ,
Crois- moi , n'écoute plusla voix.
Toi qui fis toujours ton étude
Etde penſer &de ſentir ,
AVRIL. 1776. 33
A cette affreuſe ſervitude
Oleras-tu t'aſſujetir ?
Vois le tendre Amour qui ſoupire
Du coup que tu veux lui porter ;
A la douceur de ſon empire ,
Aux doux ſentimens qu'il inſpire ,
Pourras -tu long- temps réſiſter ?
Quand l'animal le plus ſauvage
Devant toi dépouille ſa rage ,
Toi ſeul , inſenſible à ſes traits ,
Tu ne pourrois pas rendre hommage
A la douceur de ſes attraits ?
Qu'eſt devenu cet heureux âge
Où l'homme moins vain , mais plus ſage,
Ignoroit ce coupable abus ;
Où , luivant un plus noble uſage ,
Son coeur , ſur l'aveugle Plutus ,
Al'Amour donnoit l'avantage ,
Ne cherchoit dans le mariage
Que l'aflemblage des vertus ?
Alors d'heureuſes ſympathies
Joignoient les ames aflorties
Par des noeuds qui duroient toujours .
Prèsde ſon épouſe chérie
Qu'un époux paſloit d'heureux jours !
Les ſoupçons de la jalouſie ,
La crainte ni la perfidie
By
34 MERCURE DE FRANCE.
N'en empoifonnoient point le cours.
Vivant ſans querelles , ſans haines ,
Quoiqu'époux ils étoient amans ;
Et l'Hymen , en formant leurs chaînes ,
Ne changeoit point leurs ſentimens.
Tous deux goûtoient le bien fuprême
Pour prix de ſa ſincere ardeur ,
Chacun jouiſſoit du bonheur
De ſe voir aimé pour lui-même.
L'homme étoit toujours amoureux ,
La femme étoit toujours amante.
Dès que la vieilleſſe tremblante
Venoit mettre fin à leurs feux ,
Une amitié douce & conſtante
Achevoit de les rendre heureux ,
Et d'une union ſi charmante
La mort ſeule briſoit les noeuds.
Bientôt de l'or la folle ivrefle
Changea ce fiecle ſi vanté
Enuntempsde calamité.
Par les foucis & la triſtefle ,
Qu'entraîne après ſoi lamolleſſe,
L'homme fut ſans cefle agité ;
Le luxe enfanta la parefle
Et le travail fut détesté.
Alors, dans le ſein de l'aiſance,
Le vil intérêt prit naiſſance ,
AVRIL. 1776. 35
Et tout fut foumis à ſes loix.
Pour contracter une alliance ,
Ne s'en rapportant qu'à ſon choix ,
On ne chercha que l'opulence ;
La beauté fut ſans apparence ,
Et la vertu n'eut plus de poids.
Alors on vit l'indépendance
Elever fierement la voix .
Enfin , pour comble d'indécence ,
On vit ceque l'on voit encor ,
Et la pudeur & l'innocence
Se vendreau vice pour de l'or.
Vois cette jeune Eléonore
Qui , par un contre- temps fatal ,
Des bras d'un amant qu'elle adore
Paſle dans ceux de ſon rival .
De l'intérêt foible victime ,
En vain d'un pere qui l'opprime
Elle veut fléchir la rigueur.
Rien n'amollit ſon coeur barbare ,
De ſa propre main il prépare
Des noeuds qui feront ſon malheur.
Par une fauſle politique ,
Sur ſon fils un ambitieux ,
Ulant d'un pouvoir tyrannique ,
L'obligede former des noeuds ,
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
Qui toujours font des malheureux.
Un tel hymen n'a point de charmes.
Loin de contenter ſes defirs ,
Souvent il pafle dans les larmes
Des jours deſtinés aux plaiſirs.
De- là ces feux illégitimes
Qu'allume l'infidélité :
Ah! n'imputons qu'à nos maximes
Et les défordres & les crimes
1
Qui troublent la ſociété.
De là naît le libertinage :
L'époux eſt joueur& volage ,
La femme eſt coquette à l'excès.
Toutchange alors dans le ménage ;
On fait des dettes , on s'outrage ,
Lebien lediſſipe en procès ;
On ſe maudit , on ſe déteſte:
Le coeur de haine envenimé ,
Briſe enfin un lien funeſte
Que l'Amour n'avoit point formé.
De ta fauſle philoſophie ,
CherAmi , triomphe en cejour.
Suis la nature , & facrifie
Ton intérêt à ton amour.
Puiflé je , au gré de mon envie ,
Aux pieds d'une épouſe chérie
Te voir abjurer ton erreur !
AVRIL. 1776. 37
Si j'avois détruit ton ſyſtême ,
Jeme croirois heureux moi-même
Content d'avoir fait ton bonheur.
ParM. Croiſzetiere , de la Rochelle ,
Licencié ès Loix.
:
LES ARTÉSIENS
M. le Marquis DE LEVIS , Gouverneur
général de leur Province , Premier Capitaine
des Gardesde Monfieur, Chambellandufeu
Roi de Pologne , Duc de Lorraine,&
Lieutenant-Général des Armées,
furfa réception dans l'Ordre du Saint-
Esprit.
NOTE OTRE fidele amour pour le Roi le plus ſage
Paroiſſoit ne pouvoir s'accroître davantage ;
Mais Louis , dont le regne eſt celui des vertus ,
Pour te donner un nouveau luttre ,
T'aſlocie à ſon Ordre illuſtre ,
Et nous apprendà l'aimer encor plus.
ParM. leComte de Couturelle, Chambellan
de L. A. S. E. Palatines .
38 MERCURE DE FRANCE.
1
En l'honneur de l'Immaculée Conception
de la Sainte Vierge.
LA PUISSANCE DES ARTS .
Sonnet qui a remporté à Caen , le & Décem .
1773 , le prix réſervé de 1774 .
RIEN IEN ne réſiſte à l'homme aidé par l'induſtrie :
Sur de frêles vaiſſeaux il traverſe les mers ' :
Il anime les Arts au flambeau du génie ,
Et tranfmet ſa penſée à cent Peuples divers 2.
Sous ſes doigts créateurs le marbre prend la vie³;
Il fait gronder la foudre & mugir les enfers ;
La nature ſourit : quel art ! quelle magie
Ames yeux étonnés réfléchit l'Univers !
Mes traits ſont reproduits & la toile eſt vivante ;
On diviſe le temps 7 ; & , d'unemain ſavante ,
La Navigation .
• L'Imprimerie.
La Sculpture .
4 Les Méchaniques.
L'Optique .
La Peinture .
7 L'Horlogerie.
AVRIL. 1776. 39
On meſure la terre & l'on s'éleve aux cieux .
De l'inſecte rampant on ſaiſit l'existence .
ALLUSION.
Nousdevons tout aux Arts ainſi qu'à ta naiſſance,
Viergepar qui lemonde éprouve un fort heureux.
Par M. Daubert , de Caen.
INVITATION à mes Compatriotes ,
d'après celle que le Rédacteur de la
Feuille hebdomadaire de Limoges , y a
faite à ſes Concitoyens de former une
Société Littéraire dans cette Ville .
Aux beaux- arts offrons nos hommages :
La Grèce leur a dû ſes Sages ,
Rome leur a dû ſes Héros ,
Et l'Univers , dans tous les âges ,
Leur dut ſa gloire & ſon repos.
Une léthargique ignorance
Trop long-temps infecta la France
L'Aſtronomie.
Le Microſcope & l'Histoire Naturelle.
40
MERCURE DE FRANCE.
Du ſuc impur de ſes pavots:
Le préjugé , la barbarie
Etouffoient le goût , le génie ,
Et par degrés , dans ce triſte chaos ,
Nos Ayeux dûrent au ſophifme
L'aveuglement , l'erreur , le fanatiſme
Etle ſouffle de tous les maux.
Richelieu vint : une Aurore nouvelle
Perça bientôt ces voiles ténébreux ,
Et de l'ignorance rébelle
Fit tomber le ſceptre orgueilleux .
Une célebre Académie ,
Dont le bon goût aſlura les progrès ,
Sut enrichir notre langue appauvrie ,
Sut épurer ſes gothiques attraits ;
Et la belle littérature ,
Prenant l'eflor ſous fes regards ,
S'ouvrit une carrière fûre
Etféconda le germe des beaux - arts.
Dans plus d'un brillant ſanctuaire
Ceux-ci déjà franchiſlent la barriere
Qui s'oppoſoit à leurs ſuccès ;
Déjà fous leurs mains moins novices ,
De magnifiques édifices
Immortaliſent leurs eſſais ;
Ici le marbre obéit & reſpire
Sous leurs induſtrieux ciſeaux ;
Là , ſous leurs magiques pinceaux ,
AVRIL. 1776 . 41
Latoile vit , parle & ſoupire;
Ici , par des ſons raviſſans ,
Le chant& la douce harmonic
S'emparent de l'ame attendrie ,
Etleurs accords maîtriſent tous les ſens s
Là, ſur les ailes du génie ,
L'ivreſlede lapočſie
Tranſporte l'homme juſqu'aux cieux ,
Et le langage aimé des Dieux
Faitles délices de fa vie.
Ainſi des arts le merveilleux concours ,
De laGrece &de l'Auſonie ,
Fit parmi nous renaître les beaux jours ,
Et fit éclore l'induſtrie
Du ſeindu goût &du ſein des amours.
Ainfi leur céleste influence ,
Sous d'illuftres Sociétés ,
Fait aujourd'hui germer de tous côtés
Les plaiſirs purs , la paix & l'abondance.
Verrons-nous donc avec indifférence
Nos voiſins cueillir ces lauriers ?
Hélas ! une lâche indolence
Nous ôte juſqu'à l'eſpérance
De pouvoir ſuivre leurs ſentiers ?
Mais, que dis je? un nouveau génie,
Sur qui le Dieu de l'harmonie
Verſa ſes dons intéreſſans ,
Par d'heureux efforts s'étudie
42 MERCURE DE FRANCE.
A réveiller nos eſprits languiſſans ! ..
Dociles à ſes voeux preſſans ,
Uniflons- nous , entrons en lice ;
Le concert fut toujours propice
Au timide eſſor des talens .
Tels des ruiſſeaux pouvoient à peine
Baigner les bords de leur trop foible cours,
Qui , réunis , fertiliſent la plaine.
Et font fleurir ſes rians alentours.
A notre eſpoir jamais la ſcène
N'offrit d'auſpices plus flatteurs.
D'Aine *, favori des neuf Soeurs ,
Et de leurs amans le Mécène ,
Sur les rives de l'Hippocrène
Nous montre & nous promet des fleurs .
Allons -y treffer des guirlandes :
Plusd'un objet mérite nos offrandes
Et ſemble attendre notre encens ;
Mais ſur- tout aux coeurs magnanimes ,
Aux talens , aux vertus ſublimes
Conſacrons nos premiers accens.
Il eſt un Sage , un Miniſtre fidele ,
Ami des arts , généreux citoyen ,
Qui dans vos murs fit éclater ſon zele ** ,
* Intendant actuel de Limoges .
* M. Turgot , avant de paſſer à la tête des Finances,
étoit Intendant de Limoges.
AVRIL: 1776. 43
Etqui plus grand dans ſa place nouvelle ,
Eft de l'Etat l'amour & le ſoutien.
C'eſt-là celui qu'en traits de flame
Vousdevez peindre à vos neveux ,
Et c'eſt pour lui que mâles & nombreux
Vos vers , au foyer de votre ame ,
Doivent puifer leurs plus beaux feux.
Vos noms gravés au Temple de Mémoire,
Et devenus chers à l'humanité ,
Avec le fien, par la main de la Gloire ,
Seront conduits à l'immortalité.
Ace triomphe plein de charmes
J'applaudirai par mes accords :
Et fi mon âge affoiblit mes efforts ,
Aumoins l'hommage de mes larmes
Vous atteſtera mes tranſports.
En vieilliſſant l'eſprit chancele
Etne rend plus qu'une foible lueur;
Mais par la féconde chaleur
Le lentiment la renouvelle,
Et fi du mien il part quelque étincelle,
On la devra toute à mon coeur.
Par M. Desmarais du Chambon ,
enLimousin.
*
44 MERCURE DE FRANCE.
MADRIGAL
A Mademoiselle DE SAINT- MARCEL ,
chantant & s'accompagnant fur la
harpe.
Gour, talens , voix enchantereſſe ,
Art divin , attraits ſéducteurs ,
Ame au-deſſus d'une vaine tendreſſe ,
C'en est trop , Saint-Marcel , pour triompher des
coeurs .
ParM. Charpentier.
A CÉSAR-AUGUSTE.
Ode II . du. Livre Ier. d'Horace .
ROME , raffure-toi , les foudres redoutables
Ne frappent plus les murs de ton Peuple alarmé ;
Ne crains plus déſormais leurs feux épouvantables
,
Jupiter eſt calmé.
AVRIL. 1776. 45
Pyrrha , le ſouvenir de ton regnecoupable
Semoit par - tout l'effron , l'épouvante & l'horreur.
Les Nations trembloient , & leurs cris lamentables
Inſpiroient la terreur.
Quels prodiges nouveaux étonnoient la nature !
La mer vomit alors mille monſtres affreux ,
Et conduits par Protée , ils cherchoient leur
pâture
Sur les monts orgueilleux .
Le poiſion , à ſon tour , quitta la plaine humide ,
L'ombrage des forêts fut par lui profané ;
Tandis qu'au gré des flots on vit le daim timide
Nager abandonné.
Le Tibre s'agita : ſon onde mutinée
Reſpecta le Toſcan , ſe briſa ſur ſes bords ,
Et la vague en replis fut dans Rome étonnée
Epuiſer ſes efforts.
Le fleuve impétueux y déchaîna ſa rage.
Numa vit les palais s'engloutir ſous les eaux ;
Et l'autel de Veſta , dans cet affreux ravage ,
Futbriſé par les flots.
Le Tibreeſt ton vengeur , ô malheureuſe Ilie !
Il mugit indigné deton funeſte ſort ;
MERCURE DE FRANCE.
Et fi malgré les Dieux ſon onde eſt en furie ,
C'eſt pour venger ta mort.
Reſtes infortunés d'une guerre ſanglante !
Un jour , hélas ! un jour nos enfans malheureux
Etoufteront les cris de leur haine impuiſlante
Sous unjoug odieux.
Vous gémirez en vain , Nations éplorées ;
Quel Dieu ſera propice à vos triſtes accens ,
Si Veſta ſourde aux cris de ſes vierges lacrées
Rejette leur encens ?
Jupiter , Dieu puiſlant ! que notre crime outrage ,
Quel bras ſera chargé du poids de ton courtoux !
Apollon vient , caché dans un épais nuage ,
Habiter parmi nous !
Opuiflante Ariane ! agréable Déeſſe !
Les ris autour de toi s'empreſlent de volers
Tes enfans oubliés te demandent fans cefle :
Viens pour les confoler !
Viens , ô Dieu des combats ! fatigué de carnage ,
Fuis l'horreur de la guerre & les cris des mourans .
Frémis , quand tu verrastous les traits de ta rage
Sur nos débris ſanglans .
Quel est cejeune Dieu , qui favorable & jufte ,
Par la mort deCéſar s'indigne de régner ?
AVRIL . 1776. 47
C'eſt le fils de Maïa qui , ſous les traits d'Auguſte ,
Brûle de le venger .
Survis à nos neveux , grand Roi ! Rome affermie
Tedevra ſon ſalut , ſagloire , ſa ſplendeur.
Que du Parthe indompté qui la tint aſſervie ,
Elle ſoit la terreur !
Par M. Guittard cadet, de Limoux , en
Languedoc.
VERS à Madame Benoît , au sujet des
Pensées qu'elle à mifes auſecond volume
du Mercure de Janvier.
EUPUHPRHROOSSIINNEE au Portique&Platon à Cythere ,
La raiſon avec vous ne paroît point auſtere.
Les graces & le goût , par votre habile main ,
De roſes & de myrte embaument ſon chemin.
Du dédale du coeur , Ariane nouvelle ,
Vous nous montrez tous les détours ,
Et vos pinceaux tracent toujours
Des paſſions une image fidelle.
Vous avez encor plus l'art de les inſpirer.
Quand on vous lit , il faut vous admirer ;
Mais vous voyant ſi touchante & fi belle ,
Onceſſe de louer , on ne fait qu'adorer.
MERCURE DE FRANCE.
Le mot de la première Enigme du
volume précédent eſt Fil; celui de la
ſeconde et Parole; celui de la troiſième
eſt Poulies . Le mot du premier Logogryphe
eſt Canon , dans lequel ſe trouve
ânon; celui du ſecond eſt Soubrette , où
ſe trouve fou & brette .
ÉNIGME.
Sur la terre je prends naiſſance ,
Quoique mon nom vienne des cieux ,
Et quoique ſans langue & fans yeux ,
On s'entretient avec moi de ſcience.
Dans moi , par un étrange fort ,
On voit ſouvent unis la vie avec la mort ,
L'Hymen avec l'Amour , la paix avec la guerre;
Je mène qui me ſuit , du midi juſqu'au nord ,
Et lui fais parcourir preſque toute la terre.
Par M. J. Ru. L.
AUTRE.
AVRIL. 1776. 49
A
AUTRE.
L'INDIVIDU qui me porte
Je fus urie étroitement.
Quetu ſaches quelle eſt ma figure , il n'importe,
Cher Lecteur , ſans cela tu peux facilement
Me deviner. Je ſuis communément
Par derriere placée.
Si quelquefois j'excite la riſée ,
Mon compagnon , qui l'eſt même à la mort
Par les plus vives réparties ,
Le plus ſouvent & fans effort ,
Sait bien répondre aux railleries.
Par M. Roux , Chanoine
à Chateaudun .
LOGOGRYPHE.
UAND non métier réuſſit mal
Il cauſedéſeſpoir & rage ,
Dans les maiſons fait du ravage,
Etbien ſouvent les mene à l'hôpital.
Pourguérir mon penchant fatal ,
Deux Ecrivains ont pris des routes différentes :
L'un a fait rire àmesdépens ,
I. Vol. C
SO MERCURE DE FRANCE.
L'autre a peint mes emportemens
Sous des images effrayantes.
Mais tous les deux ſe reſſemblent du moins
En ce que je n'ai pas profité de leurs foins.
Si par ces traits je ne me fais connoître ,
Lecteur , décompoſe mon nom ,
Parmi mainte aurre choſe on y verra paroître
Tout le tempsque Phébus paſſe ſur l'horiſon
Anous éclairerdans ſa courſe;
Un métal brillant comme lui ,
Qui des Etats eſt le premier appui
Etdes biens temporels la véritable ſource;
Un inſecte affez mal vêtu ,
Ou plutôt qui va toujours nu.
:
Enſuite un grand Seigneur , digne de notre hommage,
Qui pofféde en Europe un fort bel héritage ;
Dans un joli minois un morceau ragoûtant ,
Qui pour nos doux baiſers eſt un objet tentant ;
Puis pour les malfaiteurs un horrible ſupplice ,
Inventépar les loix pour réprimer le vice ;
Etceque fait (à regret bien ſouvent)
Garçon ou fille entrant dans un couvent.
Enfin , pour dernier trait de mon anatomie ,
Jedirai qu'on trouve en mon nom
Ma plus chere occupation ,
Demes maux l'inſtrument & la cauſe ennemie.
:
2
ParM. le Chevalier de la Doué , Officier
d'Infanterie.
AVRIL. 1776. SI
AUTRE.
SOoUuSs des dehors polisje cache une ame noire ;
Neufpieds , Lecteur , forment mon tout.
Veux- tu venir facilement à bout ,
De ſavoir au vrai mon hiſtoire ?
Tranche ſans inverſer , voilà tout le grimoire.
Mes deux derniers à bas , j'offre un oiſeau méchant
;
Si tu coupes ſa queue , un inſecte volant .
Par M. de W... Capit. de Cavalerie. *
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
J
Effaifur les phénomènes relatifs aux difparitions
périodiques de l'Anneau de
Saturne ; par M. Dionis du Séjour ,
de l'Académie Royale des Sciences ,
de la Société Royale de Londres , &
Conſeiller au Parlement. A Paris , chez
Valade , Lib . rue St Jacques .
PoOuUrR donner une idée juſte de cer
Ouvrage , & pour inſpirer auPublic l'eſtime
qu'il mérite , nousre croyons pouvoir
* On a remis pour le volume prochain l'air noté qui
devoit être placé en cet endroit.
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
mieux faire que de tranfcrire ici quelques
endroits du rapport qu'en ont fait
MM. les Commiſſaires de l'Académie.
« L'Anneau de Saturne fut , pour la
première fois , apperçu par.Galilée , au
commencement du dernier ſiècle. Cet
Aſtronome ayant perfectionné les lunettes
, qu'un heureux haſard venoit de faire
découvrir , obſerva aux extrémités de Saturne
deux points lumineux , qu'il pric
pour des Satellites adhérens à la planète ;
mais il fut très-ſurpris , deux ans après ,
de ne plus les retrouver. Un phénomène
auſſi remarquable fixa l'attention des Aftronomes
, & les étonna par les variétés
fingulières qu'ils y apperçurent , & par la
bizarrerie des formes ſous lesquelles Sa
turne s'offroit à leurs regards. La figure ,
la grandeur & la vivacité de la lumière
des deux anſes dont cette planète leur
ſembloit accompagnée , aſſujettis à des
chaugemens conſidérables , ne laiſſoient
entrevoir aucune loi qui pût ſervir à faire
connoître la nature de ces corps ; quelquefois
même ces anſes diſparoiſſoient entièrement
, & Saturne étoit un rond comme
les autres planètes. Ces apparences
étoient d'autant moins expliquables ,
qu'aux inégalités qui tiennent à la nature
AVRIL. 1776. 53
du phénomène , ſe joignoient encore les
irrégularités qui venoient de l'imperfection
des lunettes , dont ces premiers Obſervateurs
faifoient uſage ; auſſi voyonsnous
qu'ils ſe tourmentèrent inutilement
pendant plus de 40 ans pour en devinet
la cauſe, juſqu'au moment où le célèbre
Huyghens , ayant porté l'art des téleſcopes
à un degré de perfection inconnu avant
lui , ſuivit ces apparences avec plus
d'xactitude , & démontra qu'elles étoient
produites par un anneau fort mince dont
Saturne eſt environné. Le ſentiment
d'Huyghens , d'abord combattu , & depuis
confirmé par toutes les obſervations ,
eſt aujourd'hui généralement adopté ; en
forte qu'il ne reſte plus qu'à déterminer
avec toute la préciſion poſſible , au moyen
des phénomènes déjà obſervés , les élémens
de cet anneau , pour en conclure
les phénomènes qui doivent avoir lieu
dans les fiècles à venir. Les Aſtronomes
ont imaginé pour cela différentes méthodes;
mais elles font indirectes , & ne
peuvent ſervir , tout au plus , qu'à déterminer
les apparences à un inſtant donné.
D'ailleurs , ce qui importe le plus dans
ces recherches , eſt de fixer l'attention des
Obfervateurs ſur les phaſes de l'anneau
Ciij
$4
MERCURE DE FRANCE.
les pluspropres à en conſtater les élémens ;
car on fait , & M. du Séjour a plus d'une
fois eu occafion de le remarquer dans fon
Ouvrage, que les Aſtronomes ont ſouvent
négligé des obfervations utiles , pour
n'en avoir pas connu l'importance; or il
eſt viſible que les méthodes trigonométriques
, limitées , par leur nature , àdes
cas particuliers , ne peuvent rien appren
dre fur cela. La loi générale de ces phénomènes
ne peut donc être que le réſultat
d'une analyſe très - délicate , & c'eſt l'objet
du travail de M. du Séjour " ,
Cet Ouvrage eſt diviſé en dix-neuf
ſections , dans lesquelles l'Auteur , après
avoir expoſé les différentes cauſes qui
font diſparoître l'Anneau de Saturne ,
donne la folution la plus ſimple & la plus
exacte de tous les problêmes que l'on
peut ſe propoſer , telativement aux différentes
phafes de cet Anneau La manière
dont il détermine le nombre de ces phaſes
, eſt très belle , & peut être regardée
comme une des applications les plus délicates&
les plus heureuſes de l'algèbre à
l'aſtronomie . Non-feulement M. du Séjour
donne l'analyſe de tous les phénomènes
de l'Anneau de Saturne , & les
moyens les plus fimples de les détermi
AVRIL. 1776. 55
ner : mais de plus il compare au calcul
toutes les obſervations , il les difcute
avec le plus grand ſoin ,& choififfant les
élémens les plus probables qui réſultent
de cette compenfation , ildonne le calcul
de ces phénomènes juſqu'à 1900. Aucune
des circonstances qui peuvent les accompagner
n'eſt oubliée par M. du Séjour ,
&il n'a rien négligéde ce qui peut influer
fur les diſparitions ou réapparitions de
l'Anneau ; ces recherches lui ont donné
lieu de faire un grand nombre de rematquestrès-
intéreſſantes ſur ces phaſes, telle
eſt entre- autres celle par laquelle il paroît
que les deux ſurfaces de l'Anneaune font
pas également propres à réfléchir la lumière.
« L'Ouvrage eſt terminé par différentes
remarques fur l'Anneau de Saturne , fur
une méthode pour déterminer ſon inclinaiſon
ſur l'écliptique , & fur quelques
autres circonstances qui précèdent ſesdifparitions
ou qui ſuivent ſes réapparitions.
L'Auteur expoſe en peu de mots les opinions
des Philofophes fur la formation
primitive d'un phénomène auffi extraordinaire
,& fur ce que l'on fait de plus
probable fur la manière dont l'Anneau
peut ſe ſoutenir en équilibre autour defa
planète » .
Civ
36 MERCURE DE FRANCE.
« Tels font les objets que M. du Séjour
a traités dans ſon Ouvrage ; & l'on voit
qu'il n'a rien laiſſé à deſiret ſur la théorie
des phaſes de l'Anneau de Saturne . L'élégance
, la fineſſe & la fimplicité des méthodes
dont il a fait uſage , rendent cet
Ouvrage très intéreſſant pour les Géomètres
; & la diſcuſſion des phénomènes
depuis 1600 juſqu'à 1900 , lerend néceffaire
aux Aftronomes qui voudront dans
la ſuite obſerver avec préciſion ces apparences
».
Abrégé de l'Histoire de France , par ordre
alphabétique ; par M. Coutan. Broch .
in- 8°. d'environ 600 pages , avec approbation
& privilége du Roi. Prix 6
liv. franc de port par la poſte. A Paris ,
chez Couturier pere , Libraire Imprim .
aux galeries du Louvre ; Delalain , Lib .
rue de la Comédie Françoiſe ; & chez
l'Auteur , rue de la Croix , au coin de
celle Phelippeau , maiſon du Chandelier.
L'HISTOIRE eſt un témoin fidèle &
fincère , qui dit la vérité ſans craindre
de déplaire , qui apprécie les actions &
les paſſions des hommes , & qui ne les
flatte jamais ; qui , avec une noble hardieſſe
, dépeint les maux que cauſe la
AVRIL . 1776 . 17
guerre , les avantages que le Peuple reçoit
de la paix , les devoirs réciproques &
indiſpenſables de ceux qui commandent
& de ceux qui obéiſſent ; & enfin quel a
été le vice radical & la vertu dominante
de chaque Nation , & de ceux qui les
ont gouvernées.
Or , comme les faits n'y font rapportés
que ſelon l'ordre de leur date , il ne
ſe peut que pluſieurs de ces faits n'échappent
à la mémoire du Lecteur : on a
ſouvent oublié le commencement , &
quelquefois la ſuite d'un fait hiſtorique ,
quand , pluſieurs pages après , on en retrouve
la conclufion. M. Coutan a obvié
à cet inconvénient en faiſant prendre à
l'Histoire de notre Nation la forme de
Dictionnaire moyen de quoi
l'époque , l'événement & le fait qu'on
eſt curieux de ſavoir , ſe préſente au premier
coup- d'oeil , & par ce nouvel ordre
fatisfait le Lecteur .
, au
:
Pour faire connoître l'utilité de cet
Ouvrage , nous allons en rapporter quelques
articles .
• CAPITALES (villes) du Royaume de
France. Comme on ne fait pas préciſément
quelles terres les François habitoient
ſous le règne de Pharamond , on
ne peut dire dans quelle ville il établit
Cy
SS MERCURE DE FRANCE.
ſon ſiége royal ; mais on fait que Clodion
ſon ſucceſſeur , prit Amiens ſur les Romains
en 444 , & qu'il en fit la capitale
de ſon Etat naiſſant, en y établiſſant fon
fiége royal . Mérovée ſon ſucceſſeur , fut
élu Roi en 448 dans cette ville , par les
Etats qui s'y étoient aſſemblés ; & ce Roi
continua d'y tenir ſon fiége royal . On
conjecture par le tombeau qui a été trou
vé à Tournai en 1654 , que Childeric y
tenoit ſon ſiége royal. Clovis ſon fils ,
établit le ſien à Soiffons en 487 , & le
transféra à Paris en 510 ; & depuis ce
temps, cette ville a toujours été la capitale
du Royaume » ,
" CARDINAL ( le vieux) de Bourbon
étoit frère cadet d'Antoine de Bourbon ,
Roi de Navarre , & par conféquent oncle
paternel de Henri IV. Le Duc de
Mayenne , chef de la Ligue , le fit proclamer
Roi à Paris ſous le nom de
Charles X, quoiqu'il fût toujours prifonnier
, depuis que , par ordre de Henri
III , il avoit été arrêté aux Etats de Blois ;
le Duc de Mayenne le fit enſuite proclamer
Roi dans toutes les villes du parti
de la Ligue , en vertu d'un Arrêt du
Confeil de l'Union , vérifié au Parlement
; & dès -lors la juſtice , la monnoie
& tous les actes publics ſe firent ſous le
AVRIL. ؟و . 1776
nom de Charles X , le titre & le pouvoir
de Lieutenant-général du Royaume toujours
réſervé au Duc de Mayenne. Ce
tantôme de Roi mourut l'année ſuivante
1590 , le 9 Mai , au Château de Fontenai
en Poitou , ſous la garde du Seigneur de
la Boulaye , à qui Henti IV l'avoit confié
, l'ayant tiré des mains de Chavigny,
qui étoit vieux & aveugle , ſur le point
que la Ligue marchandoit avec ce bonhomme
pour le délivrer » .
EGLISE DE PARIS , autrement dite
Notre-Dame. L'opinion la plus certaine
eſt que c'eſt ſous le règne de Louis VII
que Maurice de Sully , Evêque de Paris ,
commença à faire rebâtir cette Eglife ,
&que c'eſt ſous le règne de Philippe-
Auguſte que ce fuperbe édifice fut achevé.
Mais il eſt prouvé qu'avant que
Maurice eût fait rebâtir cette Eglife il y
en avoit une autre en ſa place , qui avoit
ſervi autrefois de Temple aux Payens ,
lequel avoit été édifié ſous le règne de
Tibère , par les Bateliers de Paris . C'eſt
ce dont on a été convaincu au commencementde
ce ſiècle , par les quatre grandes
pierres que l'on trouva fous le grand autel
, en le réédifiant de nouveau. Et il eſt
très-probable que lorſque Clovis fut chré.
tien , il détruikt de ſon Royaume , &
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
:
:
fur-tout de Paris , qu'il fit ſa capitale ,
toutes les idoles , & fit ſervir leurs Temples
, d'Egliſes aux Chrétiens » .
Hiftoire naturelle générale & particulière ,
fervantde ſuite à la théorie de la terre
&d'introduction à l'hiſtoire des minéraux
; par M. le Comte de Buffon ,
Intendant du Jardin du Roi , de l'Académie
Françoiſe &de celle des Sciences
; &c. Tomes III & IV du Supplement
in- 12 ; & Tomes V & VI in- 12
de l'histoire naturelle des oifeaux. A
Paris , Hôtel de Thou , rue des Poitevins.
On lit à la tête du cinquième volume
un avertiſſement de M. le Comte de
Buffon que nous allons tranfcrire , parce
qu'il doit intéreſſer les juſtes admirateurs
du génie de cet éloquent Naturaliſte , &
qu'il donne aux amateurs de l'hiſtoire
naturelle les eſpérances de nouvelles richeſſes
ſoit de cet illuſtre Académicien
foit de ſes habiles Coopérateurs.
,
« J'en étois , dit M. le Comte de
>> Buffon , au ſeizième volume in - 4°.
>>de mon Ouvrage ſur l'hiſtoire natu-
>>relle , lorſqu'une maladie grave & lon-
>> gue a interrompu , pendant près de
AVRIL. 1776. 61
» deux ans le cours de mes travaux . Cette
> abréviation de ma vie , déjà fort avan-
>>cée , en produit une dans mes ouvrages .
>> J'aurois pu donner dans les deux ans
» que j'ai perdus deux ou trois autres
» volumes de l'hiſtoire des oiſeaux , ſans
>> renoncer pour cela au projet de l'hiſ-
>> toire des minéraux , dont je m'occupe
>>depuis pluſieurs années. Mais me trou-
>> vant aujourd'hui dans la néceſſité d'op-
» ter entre ces deux objets , j'ai préféré
>>le dernier comme m'étant plus familier,
>>quoique plus difficile , & comme étant
> plus analogue à mon goût par les belles
» découvertes & les grandes vues dont il
>> eſt ſuſceptible ; & pour ne pas priver le
» Public de ce qu'il eſt en droit d'attendre
>>au ſujet des oiſeaux , j'ai engagé l'un
>> de mes meilleurs amis , M. Gueneau
> de Montbeillard , que je regarde com-
» me l'homme du monde dont la façon
» de voir , de juger & d'écrire a plus de
>> rapport avec la mienne ; je l'ai engagé ,
>> dis - je , à ſe charger de la plus grande
>> partie des oiſeaux . Je lui ai remis tous
>> mes papiers à ce ſujet , nomenclature ,
>> extraits , obſervations , correſpondan-
>> ces ; je ne me ſuis réſervé que quelques
>> matières générales & un petit nombre
>>d'articles particuliers déjà faits en en62
MERCURE DE FRANCE.
:
>>>tier ou fort avancés. Il a fait de ces
>> matériaux informes un prompt & bon
> uſage , qui juſtifie bien le témoignage
» que je viens de rendre à ſes talens :
>> car ayant voulu ſe faire juger du Public
>> fans fe faire connoître , il a imprimé
>> fous mon nom tous les chapitres de ſa
>> compoſition , depuis l'auttuche juſqu'à
>>la caille , ſans que le Public ait paru
>> s'appercevoir du changement de main;
» & parmi les morceaux de ſa façon , il
>> en eft , tel que celui du Paon , qui ont
» été vivement applaudis & par le Public
» & par les Juges les plus ſévères. Il ne
>> m'appartient donc en propre dans le
>> fecond volume in 4º de l'hiſtoire des
> oiſeaux que les articles du pigeon , du
>> ramier & des tourterelles ; tout le
» reſte , à quelques pages près de l'hif-
>> toire du cocq , a été écrit & compofé
>> par M. de Montbeillard. Après cette
>> déclaration , qui eſt auſſi juſte qu'elle
» étoit néceſſaire , je dois encore avertir
» que pour la ſuite de l'hiſtoire des oi-
>> feaux & peut- être de celle des végé-
>> taux , fur laquelle j'ai auſſi quelques
» avances , nous mettrons , M. de Mont-
>>beillard & moi , chacun notre nom
>> aux articles qui feront de notre com.
>> pofition , comme je l'ai fait avec M.
AVRIL. 1776. 63
>> d'Aubenton dans l'hiſtoire des animaux.
>> On va loin ſans doute avec de ſembla-
>> bles aides : mais le champ de la Nature
>> eſt ſi vaſte , qu'il ſemble s'agrandir à
>> meſure qu'on le parcourt ; & la vie
>> d'un , deux & trois hommes eſt ſi
>> courte , qu'en la comparant avec cette
immenſe étendue , on fentira qu'il
» n'étoit pas poſſible d'y faire de plus
> grands progrès en auſſi peu de temps .
» Un nouveau ſecours qui vient de
» m'arriver , & que je m'empreſſe d'an-
• >> noncer au Public , c'eſt la communica-
» tion , auffi franche que généreuſe , des
>> lumières & des obfervations d'un illuf-
>> tre Voyageur , M. le Chevalier James
>> Bruces de Kinnairé , qui revenant de
» Nubie & d'Abyſſinie , s'eſt arrêté chez
>> moi pluſieurs jours & m'a fait part des
>> connoiffances qu'il a acquiſes dans ce
» voyage , auſſi pénible que périlleux.
>> J'ai éré vraiment émerveillé en parcou
rant l'immense collection de deſſins
» qu'il a faits & coloriés lui- même ; les
» animaux , les oiſeaux , les poiſſons , les
>>plantes , les édifices , les monumens ,
>>les habillemens , les armes , & c. des
>> différens Peuples , tous les objets en un
>> mot dignes de nos connoiffances ont
64 MERCURE DE FRANCE.
>> été décrits & parfaitement repréſentés ;
>> rien ne paroît avoir échappé à ſa curio-
>> fité , & fes talens ont tout ſaiſi . Il nous
>> reſte à deſirer de jouir pleinement de
» cet Ouvrage précieux. Le Gouverne-
>>>ment d'Angleterre en ordonnera ſans
>>doute la publication ; cette reſpectable
• Nation , qui précède toutes les autres
>> enfait de découvertes , ne peutqu'ajou-
>>ter à ſa gloire en communiquant promp-
>> tement à l'Univers celles de cet excel-
>> lent Voyageur , qui ne s'eſt pas con-
>> tenté de bien décrire la nature ; mais
> a fait encore des obſervations très- im-
> portantes fur la culture de différentes
>>eſpèces de grains , ſur la navigation de
>> la Mer- Rouge , ſur le cours du Nil ,
>> depuis ſon embouchure juſqu'à ſes
> ſources , qu'il a découvertes le pre-
>> mier , & fur pluſieurs autres points
> de géographie , & de moyens de com-
>>munication qui peuvent devenir très-
>> utiles au commerce & àl'agriculture ;
>> grands arts peu connus , mal cultivés
>> chez nous , & deſquels néanmoins dé-
>> pend & dépendra toujours la ſupério-
>> rité d'un Peuple ſur les autres » .
Dictionnaire minéralogique & hydrologiAVRIL.
1776. 65
que de la France , contenant 1. la
deſcription des mines , foſſiles , fleurs ,
cryſtaux , terres , ſables & cailloux qui
s'y trouvent ; l'art d'exploiter les mines
, la fonte & la purification des
métaux , leurs différentes préparations
chimiques , & lesdifférens uſages pour
leſquels on peut les employer dans la
médecine , l'art vétérinaire , & les arts
&métiers ; 2º. l'hiſtoire naturelle de
toutes les fontaines minérales du
Royaume , leur analyſe chimique , une
notice des maladies pour lesquelles
elles peuvent convenir , avec quelques
obſervations pratiques ; on y a joint
un Gneumon Gallicus , pour ſervir de
ſuite au Dictionnaire des plantes , arbres
& arbuſtes de la France , & au
Dictionnaire vétérinaire & des animaux
domeſtiques , & pour completer
l'hiſtoire des productions naturelles &
économiques du Royaume ; 4 vol .
per. in 8 °. & en pet. rom. de près de
700 pages chacun . A Paris , chez Brunet
, Lib. rue des Ecrivains, près St
Jacques de la Boucherie . Avecapprob .
& priv. du Roi , 1776 .
La ſcience la plus intéreſſante ſans
66 MERCURE DE FRANCE.
doure eſt celle qui nous apprend à connoître
les différens arbres qui nous environnent
, avec tous les avantages qui en
peuvent réſulter. C'eſt dans l'hiſtoire naturelle
& économique qu'on peut puiſer
ces connoiſſances. Le Dictionnaire des
plantes, arbres & arbustes de la France fert
à indiquer les différentes productions
végétales du Royaume , & on y a expoſé
leurs propriétés médicinales & économiques
; dans le Dictionnaire vétérinaire
& des animaux domestiques , on eſt entré
dans les détails les plus importans fur
la manière de les élever , de les traiter
dans leurs maladies , & d'en tirer toute
l'utilité poſſible ; il ne reſtoit , pour completter
l'hiſtoire entière & économique
de la France , que d'examiner ſes différens
fols& terroirs , ſes pierres , ſes mines
, ſes foffiles , ſes fleurs , ſes fontaines
minérales , & c'eſt précisément ce que
M. Buc'hoz a fait dans l'Ouvrage que
nous annonçons aujourd'hui . L'Auteur
l'a diviſé en deux parties : la première
traite des fontaines minérales , & la feconde
des mines , foſſiles , Aeurs & cryftalliſations
. Celle ci auroit pu néceſſairement
précéder la première; mais l'impatience
que le Public témoigna dans le
AVRIL . 1776 . 67
temps de voit raſſembler pour une première
fois tout ce qui concerne les eaux
minérales du Royaume , a engagé l'Auteur
d'intervertir en quelque façon l'ordre
naturel . La partie concernant les fontaines
minérales renferme deux volumes
: le ſecond eſt en quelque façon le
fupplément du premier. Nous profitons
de cet occafion pour annoncer au Public
, de la part de l'Auteur , qu'il a été
furpris de voir paroître détachés les
deux premiers volumes avec un nouveau
titre , auquel il n'a eu aucune part, & qui
eſt même contraire à ce qui ſe trouve
exposé dans l'Ouvrage ; ces deux volufaire
un mes n'ont été rédigés que pour
ſeul & même Ouvrage , avec la partie des
minéraux , ſous le titre que nous venons
d'annoncer ; mais pour revenir au plan
de ces deux premiers volumes , l'Auteur
y rapporte le local des fources & fontaines
minérales , l'analyſe chimique ,
autant qu'elle lui a paru néceſſaire &
qu'il en a pu trouver qui mérite quelqu'attention
, tant parmi les Ouvrages
imprimés ſur les eaux minérales , que
parmi les mémoires qu'on lui a fournis.
Il cite enfuite les maladies auxquelles
chacune de ces eaux convient , & dans
68 MERCURE DE FRANCE .
leſquelles elle est indiquée ; il explique
en même temps la méthode pour
en faire uſage, & il finit ordinairement
chaque article concernant les fontaines
minérales par des obſervations pratiques
& médicinales qui conſtatent leurs bons
effets. Ces articles ſont ranges ſuivant
l'ordre alphabétique des endroits où ſe
trouvent les fontaines; dans les articles
du Supplément , M. Buc'hoz a inféré
tout ce qui peut concerner la bibliographie
hydrologique de la France. Quant à
la ſeconde partie de ce Dictionnaire ,
qui eſt précisément celle qui paroît actuellement,
l'Auteur y traite des mines ,
foffiles , fluors , cryſtaux , cryſtabliſations,
terres , ſables , cailloux qui ſe trouvent
dans la France ; il donne une defcription
exacte de chacune de ces ſubſtances , leur
analyſe chimique , les endroits du Royaume
où on les rencontre le plus communément.
Il parle en outre de l'exploitation
des mines , de la fonte des métaux ,
des différentes préparations chimiques
qu'on en peut tirer , & des uſages auxquels
ils peuvent convenir, tant pour la
médecine & l'art vétérinaire , que pour
tous les différens arts & métiers ; il y développe
même la manière dont ſe for
AVRIL. 1776 . 69
mentdans le ſein de la terre la plupart
de ces ſubſtances ; enfin il finit par cet
Ouvrage tout cequi peut concerner l'hiſtoire
complette naturelle& économique
des Provinces du Royaume , qu'il a par- .
couru laborieuſement& gratuitement ;&
pour donner un nouveau mérite à ce
Dictionnaire , il a ajouté à la fin un
Gneumon Gallicus , pour faire ſuite au
Flora Gallica du Dictionnaire des plantes
, arbres & arbustes de la France , & au
Fauna Gallicus du Dictionnaire vétérinaire
& des animaux domestiques . Le
Gneumon Gallicus eſt ſuivi de pluſieurs
Mémoires minéralogiques particuliers
far les différentes contrées du Royaume ;
d'une liſte de tous les cabinets d'hiſtoire
naturelle de Paris &de toute la France ,
& d'une bibliographie des Auteurs qui
ont écrit ſur la minéralogie du Royaume.
Enfin pour rendre ce Dictionnaire auſſi
complet que les deux autres , M. Buchoz
y a joint des tables alphabétiques : la
première eſt le titre de tous les endroits
de la France où se trouvent les différens
foſſiles dont il eſt queſtion dans ce Dictionnaire
; la ſeconde eſt la table des
maladies dans leſquelles on peut employer
les minéraux & les fontaines mi70
MERCURE DE FRANCE.
A
nérales , avec des renvois aux différens
articles : ce qui prouve que l'Auteur n'a
eu d'autre but que de joindre enſemble
la minéralogie & l'hydrologie du Royaume
, puiſque c'eſt ſeulement à la fin du
dernier volume où se trouve la table des
maladies pour lesquelles les fontaines
minérales conviennent. La troiſième eſt
la liſte de toutes les préparations chimiques
qu'on tire des minéraux ; la quatrième
enfin eſt le catalogue des ſubſtances
minéralogiques qu'on peut employer
dans les arts .
Par les différentes annonces que nous
avons faites des trois Dictionnairesde M.
Buc'hoz , dont la réunion eft indiſpen ..
ſable , puiſqu'ils font les fuites les uns
des autres , il paroît que cet Auteur n'a
rien négligé pour faire connoître toutes
lesdifférentes ſubſtances duRoyaume : fon
travaileſtmême conſidérable, puiſqu'outre
les autres Ouvrages qu'il a publiés fur la
médecine& l'économie champêtre , ceuxci
ſe portent à 14 volumes de 40 feuilles
chacun , petit romain; au moyen de pareils
matériaux , qui ſe trouvent tous
raſſemblés dans cette collection , il ſera
très -aifé de connoître l'hiſtoire naturelle
&économique de la France. Le Public
AVRIL. 1776 . 71
ne peut que lui ſavoir gré d'un travail
auſſi utile , auquel il a paſſé les plus beaux
jours de ſa vie. A quoi fert d'aller chercher
bien loin des ſubſtances que nous
avons ſous la main & que nous ignorons
?
La Pratique des Accouchemens , première
partie , contenant l'hiſtoire critique
de la doctrine & de la pratique de
principaux Accoucheurs qui ont paru
depuis Hippocrate juſqu'à nos jours ,
pour fervir d'introduction à l'étude &
à la pratique des accouchemens ; par
M. Alphonſe Leroy , Docteur Régent
de la Faculté de Médecine de Paris ,
Profeſſeur en l'art des accouchemens
& des maladies des femmes ; 1 vol .
in- 8°. A Paris , chez le Clerc , Libr.
quai des Auguſtins , à la Toiſon
d'or.
Cette première partie n'eſt , à propre .
ment parler , que le proſpectus & le plan
de l'Ouvrage que l'Auteur nous fait ef.
pérer; c'eſt la rédaction de ſes leçons
qu'il publie : il ſubdiviſe cette première
partie en trois autres; la première renferme
l'hiſtoire de l'artdes accouchemens
72 MERCURE DE FRANCE.
avant la renaiſſance des ſciences en Eu
rope : il nous y expoſe la doctrine d'Hippocrate
, de Galien , de Celſe , d'Aëtius ,
d'Afpafie , de Philumenus , d'Egine ,
d'Avicenne & d'Albucaſis ſur l'art des
accouchemens . La ſeconde partie comprend
la continuation de cette hiſtoire
depuis la renaiſſance des lettres enEurope
juſqu'à nos jours : M. Leroy y donne
un extrait de la plupart des livres
qui ont paru ſur cet objet; il s'étend
fur- tout beaucoup fur les Ouvrages de
M. Levret : il lui reproche d'avoir trop
fait cadrer à ſon ſyſtème particulier les
circonstances dans lesquelles M. Levret
s'eſt trouvé au ſujet des accouchemens :
mais une pareille aſſertion n'eſt-elle pasdéplacée
dans un jeune Médecin , vis à-vis
d'un Accoucheur expérimenté comine eſt
M. Levret, qui a plutôtformé ſon ſyſtème
ſur l'expérience , qu'il n'a adapté l'expérience
à ſon ſyſtème ? La troiſième partie
de l'Ouvrage que nos annonçons eſt
le vrai plan que M. Leroy ſe propoſe
dans ſon Traité des accouchemens ; il
réduit l'art d'accoucher à un problême
compoſé de quatre propoſitions , il faut
1º. déterminer la ſtructure & la méchaniſme
de l'organe qui renferme l'enfant ;
2°.
AVRIL. 1776. 73
2. déterminer les dimenſions du baſſin ,
celles de l'enfant , & le rapport de ces
dimenſions entre elles ; 3 ° . déterminer
enfuite quelle doit être la poſition de
la matrice relativement à la poſition de
l'enfant , ou la poſition de l'enfant relativement
à la matrice ; 4º. l'action de la
matrice , les dimenſions du baſſin & de
l'enfant : les directions des forces bien
connues , il faut déterminer quels ſont
les divers mouvemens que doit exécuter
l'enfant , felon ſes diverſes ſituations dans
le baſſin , pour en franchir la cavité. M.
Leroy procède,dans ſes leçons,de manière
à parvenir par degrés à la ſolution de ce
problême , pout paſſer enſuite à d'autres
connoiſſances de l'art des accouchemens.
M. Leroy nous préſente enfuite le plan
de fon grand Ouvrage : il nous a paru
fort clair , fort exact & fort méthodique.
Le Public doit en defirer avec empreſſement
la publication ; l'humanité y' eſt
trop intéreſfée pour ne pas ranimer de
plus en plus le zèle de l'Auteur.
Recherchesfur la rougeole , fur le paſlage
des alimens & des médicamens dans
le torrent de la circulation , fur le
choix des remèdes mercuriaux dans
I. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
;
les maladies vénériennes ; par M. J.
T. G. Dubofq de la Robedriere , Docteur
en Médecine de la Faculté de
Caen , Aflocié correſpondant du Collége
des Médecins de Nancy , Médecin
de la Ville de Vire. A Paris , chez
Deſventes Deladoué , Libr. rue Saint
Jacques.
Cette brochure renferme trois Difſertations
, précédées d'un diſcours préliminaire
; dans ce diſcours , qui est trèsbien
rédigé , l'Auteur donne une image
ſenſible de l'homme phyſique intérieur , il
y explique ce qu'on entend par fanté &
pat maladie ; il y développe parfaitement
la ſcience hippocratique : mais on peut
lui reprocher qu'il y parle un peu trop en
méchanicien. La première partie comprend
des recherches très intéreſſantes
fur la rougeole : l'Auteur a puiſé dans
les meilleures ſources pour le traitement
de cette maladie , telles que les Ouvrages
de Boerthave , de Sydenham : il
a joint les obfervations particulières ,
qu'il a eu occaſion de faire pendant l'épidémie
qui a régné en 1773 dans le pays
qu'il habite.
La ſeconde partie eſt ſa ſolution d'une
AVRIL. 1776. 75
queſtion eſſentielle & qui n'eſt , ſuivant
l'Auteur , que trop négligée: fur le paf-
Sage des corps qu'on avale dans le torrent
de la circulation. La troſième partie eſt
un Effai fur l'usage & le choix des remèdes
mercuriaux dans les maladies vénériennes.
L'Auteur prétend fixer par cet
Elfai l'attention des Médecins ſur un
point d'estimation de la vertu de ces efpèces
, auquel juſqu'ici on a fait peu d'attention.
Sans doute qu'il n'a pas lu tous
les Ouvrages qui ont paru à ce ſujet , &
dans la citation des Auteurs que M. de la
Roberdiere a faite dans cette differtation,
il paroît qu'il n'a pas fait ce choix avec le
même difcernement que dans ſes autres
differtations , puiſqu'il y loue des Auteurs
dont les Ouvrages ont été généralement
déſapprouvés par les gens de l'art.
Mémoire fur la Farine; par M. l'Abbé
Poncelet . A Paris , chez Piffot , Libr.
quai des Auguſtins , près la rue Gîtle-
coeur. Avec approb. & permiffion ,
1776. Prix 1 1. 4 f.
Ce Mémoire traite des parties conſtituantes
&des combinaiſons de la farine :
il eſt diviſé en deux parties; la première
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
contient l'expoſe ſimple & fidèle des expériences
que l'Auteur a faites ſans prévention
pour aucun ſyſtème , ſans rapport
à aucun objet déterminé & dans la ſeule
yue de bien connoître la nature des farines.
La ſeconde partie contient tout ce
que la première fait deſirer , les applications
, les obſervations , la pratique , les
réflexions & les raiſonnemens ; mais
l'Auteur ne veut pas s'en tenir à ces premières
recherches , il ſe propoſe encore
un nouveau travail , dont l'objet ſera 1º,
de déterminer quelle eſt la nature des
deux ſubſtances firupeuſe & amilacée ;
2°. quels font les ſels & les huiles qui
entrent comme parties conſtituantes dans
la combinaiſon des farines ; 3 °. pourquoi
les ſubſtances farineuſes ſontſi différentes
les unes des autres , & quel eſt
le fondement de cette différence ; 4 °.
quelle eſt la cauſe de l'altération ſubite
ou inſenſible des farines & des grains ;
dans quelle partie conſtituante ſe fait cette
altération ; y auroit-il quelques moyens
de la prévenir , de conferver les grains
&les farines dans leur bonté primitive ,
pu de les rétablir lorſqu'ils ont été gâ
tés.
Depuisune infinité de ſiècles on fait
AVRIL. 1776. 77
dupain : tous les hommes fout naturellement
chimiſtes , & fans approfondir la
chimie théorique & pratique , ils ont fu
qu'on ne pouvoit ſe procurer du pain que
par la fermentation , &qu'en employant
par conféquent du levain ; actuellement
la chimie jette plus particulièrement ſes
vues ſur cet objet : mais le pain en ferat-
il meilleur ? C'eſt ce que l'expérience
nous apprendra. Au reſte les recherches
de M. l'Abbé Poncelet ſont curieuſes &
intéreſſantes .
Voyage à la Nouvelle Guinée , dans lequel
on trouve ladeſcription des lieux ,
des obſervations phyſiques & morales ,
&des détails relatifs à l'hiſtoire naturelle
dans le règne animal & le règne
végétal ; par M. Sonnerat , Sous-
Commiſſaire de la Marine , Naturaliſte
Penſionnaire du Roi , Correfpondant
de fon Cabinet & de l'Académie
Royale des Sciences de Paris , Aſſocié
à celle des Sciences , Beaux-Arts &
Belles - Lettres de Lyon; enrichi de
120 figures en taille douce ; I volume
in-4°. A Paris , chez Ruault , Libr.
rue de la Harpe , 1776. Prix 211. br .
24 1. rel .
Diij
78 MERCURE DE FRANCE .
M. Poivre , Intendant des Iles de
France & de Bourbon , defirant depuis
long temps procurer aux Colonies , dont
le ſoin lui a été confié , des ſecours
en vivres , en effets de navire , expédia
pour cet objet en 1769 , la flûte du Roi
l'Isle de France , commandée par M. le
Chevalier de Coëtivi , Enſeigne des varf
ſeaux du Roi , & fous ſes ordres la Corvette
le Nécessaire , commandée par M.
Cordé. M. Provoſt , Commiſſaire de la
Marine , fut chargé d'examiner les productions
végétales des Iſles qu'on alloit
parcourir. L'objet principal du voyage
fut la recherche d'un tréſor qu'aucune
Nation n'avoit encore entrepris de déterrer
; ſon terme étoit les Iſles Philippines
&les Terres des Papoux. M. Sonnerat
obtint d'être de cette expédition; le defir
de concourir autant qu'il feroit en lui ,
à une entrepriſe utile, celui de voyager
en des pays où l'on aborde rarement , où
l'homme , les animaux , les plantes , la
nature entière offrent à l'Obfervateur un
ſpectacle nouveau, a été le ſeul motifqui a
engagé M. Sonnerat à faire le voyage, ſuivantqu'ille
rapporte lui même.En lifant le
journal de fon voyage , dont nous annonçons
actuellement la publication , le Lec
AVRIL. 1776. 79
teur jouira du plaifir d'y voit repréſentés
pluſieurs objets nouveaux , qui quelquefois
pourront bien l'étonner ; il y appren.
dra que les habitans des Mes Philippines
, ſoumis aux Eſpagnols depuis 200
ans , font encore plongés , après deux
fiècles de communication avec les Européens
, dans l'ignorance la plus profonde ;
qu'ils font aveuglés par des erreurs fans
nombre , gouvernés par la ſuperſtition la
plus abſurde & qui annonce une Nation
au berceau , qui eſt reſtée au point d'où
elle étoit partie , lorſqu'elle a commencé
àſe raſſembler en corps de Peuple : mais
il ſera encore plus ſurpris que dans des
coeurs d'hommes ſi groſſiers , l'amour de
la liberté & l'horreur de l'oppreſſion ne
ſe trouvent pas moins imprimés que dans
celui des autres hommes ; il remarquera
auſſi que cette même terre abandonnée à
des Sauvages ſtupides , eſt couverte des
végétaux les plus précieux , des animaux
les plus rares , & eſt ſeule en poſſeſſion
des tréſors que recherchent les autres.
Nations. Le journal de ce voyage eſt
donc de la plus grande utilité aux Phyſiciens
, aux Politiques & aux Naturaliftes :
il nous apprend en même temps à connoître
les hommes & les productions de
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
la Nature. L'Auteur y a fait joindre 120
planches artiſtement gravées , qui repréfentent
au naturel les principaux oiſeaux
& les végétaux les plus uſitésde la Nouvelle
Guinée. Quand des Voyageurs
s'occupent à nous faire connoître les productions
de la nature & les moeurs des
habitans des pays qu'ils parcourent , on
ne peut affez leur en marquer de la reconnoiſſance.
La publication d'un pareil
voyage pourroit très bien figurer à côté
de ceux de M. de Tournefort dans le
Levant & de M. Adanſon dans le Sénégal.
Analyse des Bleds & expériences propres
à faire connoître la qualité du froment
&principalement celle du ſon de ce
grain , avec des obſervations ſur les
ſubſtances végétales dont les différentes
Nations font uſage au lieu de
pain ; par M. Sage , des Académies
Royales des Sciences de Paris , de
Stockholm , & des Académies Impériale
& Electorale de Mayence . A Paris
de l'Imprimerie Royale , 1776 .
Cette analyſe & les expériences ont
été faites par les ordres de feu M. le
AVRIL. 1776 . S I
Maréchal du Muy , Miniſtre & Secrétaire
d'Etat au départementde la guerre ,
& continuées par ceux de M. le Comte
de Saint-Germain , auſſi Secrétaire d'Etat
au même département. Ce qui a donné
lieu à ces expériences & à l'analyſe que
nous annonçons , eſt un Mémoire préſenté
à M. le Comte du Muy , dans
lequel on démontre par des expériences &
des obſervations les effets pernicieux qui
résultent de l'usage du pain dans lequel on
fait entrer une trop grande quantité defon ,
avec l'épigraphe : Homo mifer res facerrima.
Comme il eſt de la dernière impor
tancededétruire les inquiétudes qu'auroit
pu faire naître , relativement au pain de
munition , la publicité de ce Mémoire ,
contre le ſon qui entre dans le pain ; le
Gouvernement a cru néceſſaire de publier
les expériences qui détruiſent ce
qui y eſt avancé. Elles offrent au Public
desdécouvertes intéreſſantes, entre autres
un moyen aufli ſimple qu'ingénieux , par
lequel on peut s'aſſurer ſi la farine de
froment est bonne , médiocre ou mauvaiſe
: cette expérience eſt également
propre à lever les difficultés qui pourroient
fe préſenter lors de la réception
des grains deſtinés à la conſommation
des Troupes, L'Ouvrage de M. Sage ren
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
ferme auſſi des obſervations ſur les dangereux
effets de quelques ſubſtances végétales
, que le Soldat , le Public peuvent
être expoſés à manger ; quoique l'antidote
foit déjà connu dans pluſieurs Ouvrages ,
notamment dans le Dict. des plantes , arbres
& arbustes de la France , Voyez art .
Belladona ; cependant on ne peut aflez
en rappeler le fouvenir. Cet Ouvrage
offre de plus un moyen de remédier à la
brûlure de la poudre , à laquelle les Soldats
ſont fréquemment expoſés.
Bibliothèque littéraire , hiſtorique & critique
de la Médecine ancienne & moderne,
contenant l'hiſtoire des Médecins de
tous les fiècles & de celui où nous
vivons : celles des perſonnes ſavantes
de toutes les Nations qui ſe font appliquées
à quelques parties de la médecine
, ou qui ont concouru à fon avancement
: celles des Anatomiſtes , des
Chirurgiens , des Botanistes , des Chimiſtes
: les honneurs qu'ils ont reçus ,
lesdignités auxquelles ils fontparvenus,
les monumens qui ont été érigés à
leur gloire , le catalogue & les différentes
éditions de leurs Ouvrages , le
jugement qu'on doit en porter , l'expoſition
de leurs ſentimens , l'hiſtoire
AVRIL. 1773. 83
,
de leurs découvertes : l'origine de la
médecine , ſes progrès , ſes révolutions
, ſes ſectes , ſon état chez les différens
Peuples . Par M. Joſeph François
Carrere , Docteur en Médecine de
l'Univerſité de Montpellier , de la Société
Royale des Sciences de la même
Ville , de l'Académie Royale des
Sciences , Inſcriptions & Belles Lettres
de Toulouſe , de l'Académie Impériale
des Curieux de la Nature
Cenſeur Royal , ancien Inſpecteur-
Général des Eaux minérales de la
Province de Rouſſillon & du Comté
de Foix , ci -devant Directeur , Garde
& Démonstrateur du cabinet d'hiſtoire
naturelle de l'Univerſité de Perpignan ,
Profeſſeur Royal Emérite de la Faculté
de Médecine de la même Ville ; 1 vol .
in - 4 ° . A Paris , chez Ruault , Lib . rue
de la Harpe. Avec approb . & priv. du
Roi . Prix 10 l . br.
L'objet dont l'Auteur s'occupe dans
cet Ouvrage a mérité l'attention des plus
grands Médecins ; rien n'eſt plus eſſentiel
pour le progrès de la médecine que de
réunir dans un même tableau les Ouvrages
, les ſentimens , les découvertes des
D vj
$4 MERCURE DE FRANCE.
Maîtres de l'art , & de tranſmettre à la
poſtérité les noms & l'hiſtoire de ceux
qui ſe font diftingués dans quelques par.
ties de la médecine . Cette ſcience a eu
depuis long temps ſes Hiſtoriens , qui ont
preſque tous été Médecins & ont même
illuſtré par leurs talens , par leurs découvertes
ou leurs Ouvrages , les ſiècles où
ils ont vécu. M. Carrere nous indique
tous ceux qui ont travaillé fur cette matière,&
dans les Ouvrages deſquels il a pu
puiſer les matériaux du ſien ; il trouvera
àla fin du Dictionnaire des Plantes de la
France, par M. Buc'hoz , une bibliographie
botanique des Auteurs du Royaume ;
dans le quatrième volume du Dictionnaire
vétérinaire & des animaux domestiques
du même Auteur , une bibliographie
zoologique de la France ; &dans le ſecond
& quatrième volume du Dictionnaire
minéralogique & hydrologique de la
France par le même , une bibliographie
des Auteurs qui ont écrit ſur les mines &
les fontaines minérales du Royaume. M.
Carrere père y est même indiqué pour
avoir publié une hiſtoire des eaux minérales
du Rouffillon . M. Buc'hoz a auffi
donné une notice des Auteurs qui ont
travaillé fur les trois règnes de la Lorraine
, dans ſes Aldrovandus, Tournefor
AVRIL. 1776 . 85
tius & Vallerius Lotharingia. L'Auteur de
la Bibliographie que nous annonçons
pourra donc recourir pour ces différens
objets aux Ouvrages déſignés , quoique
néanmoins nous ſoyons perfuadés par le
premier volume que nous avons ſous les
yeux , & qui eſt rédigé avec ſoin &
exactitude , que M. Carrere a tous les
matériaux qui lui font utiles pour la rédaction
de ce grand Ouvrage , dont nous
avons fait connoître le Profpectus dans
le temps ; & en effet il a puiſé dans toutes
les ſources, ainſi qu'il l'obſerve lui même ,
& pour mieux en perfuader fes Lecteurs ,
il a donné à la ſuite de la Préface de fon
premier volume un catalogue par ordre
alphabétique de tous les Ouvrages qu'il
a confultes : on pourra juger par- là de
l'étendue de ſes recherches . On trouvera
dans ſa bibliographie deux mille articles
d'Aureurs dont aucun Fibliographe de
Médecine n'a encore parlé ; il y rapporte
enviton huit mille Ouvrages qui ont été
inconnus à ceux qui ont travaillé avant
lui , & dont il n'a été fait mention dans
aucune bibliographie . M. Carrete a ſuivi
pour cette bibliographie l'ordre alphabésique,
comme le plus propre à mettre
d'abord ſous les yeux du Lecteur les
86 MERCURE DE FRANCE.
objets qui peuvent l'intéreſſer. On lit
dans cet Ouvrage l'hiſtoire de la médecine
& de ſes différentes parties : on y
remarque l'état de cette ſcience chez les
différens Peuples qui l'ont cultivée autrefois
, comme les Chinois , les Japonois
, les Egyptiens , les Grecs , les Arabes
, &c . On y voit paroître tour-a-tour
les Médecins les plus célèbres de tous
les ſiècles , ceux qui ont enrichi le Public
de leurs Ouvrages , & qui méritent d'être
connuspar quelques traits particuliers ; les
Chimiſtes , les Chirurgiens , les Botaniſtes
, les Anatomiſtes ont auſſi leur
place dans cet Ouvrage ; les Rois , les
Princes , les Souverains Pontifes , les
Cardinaux , les Archevêques , les Philoſophes
, les Savans de tout état , & même
les Femmes qui ſe ſont appliquées à
quelque partie de la médecine ou qui
ont contribué à ſon avancement , n'y
occupent pas moins leur rang , & même
très diſtingué. Dans la partie hiſtorique ,
l'Auteur rapporte le nom & le furnom
des différens perſonnages , les places
qu'ils ont occupées, le jour , l'année , le
lieu de leur naiſſance , de leur mort &
de leur réception aux degrés ou à la
maîtriſe , la date de leur aggrégation aux
AVRIL. 1776. 87
différentes Académies , & de leur élévation
aux places & aux dignités , les anecdotes
intéreſſantes qui leur font relatives ,
les honneurs dont on a récompensé leurs
talens , enfin les monumens érigés à leur
gloire. Dans la partie littéraire & critique
ſe trouvent le catalogue de leurs
Ouvrages , ainſi que les différentes éditions
, le plan & la diſtribution , le jugement
qu'on en doit porter , & le précis
des ſentimens & des découvertes des différens
Auteurs .
L'Ouvrage entier , qui doit contenir
huit volumes in 4º. ſera terminé par une
table particulière de tous les Ouvrages
de médecine , anatomie , chirurgie , botanique
, chimie qui ont paru juſqu'à
nos jours , & par la récapitulation de
tous les Auteurs dont M. Carrere aura
parlé , préſentés dans un ordre chronologique
; en un mot cet Ouvrage ne peut
être reçu du Public qu'avec le plus grand
accueil : il eſt exact , plein de recherches
utiles & de remarques judicieuſes. La
ſouſcription pour le Tome II reſtera ou .
verte juſqu'au premier Juin prochain ;
le prix eſt de 7 liv. le volume broché,
pour ceux qui ſouſcrivent, & de 10 liv.
pour ceux qui n'auront pas ſouſcrit. On
88 MERCURE DE FRANCE.
ſouſcrit chez Ruault , Libraire , rue de la
Harpe.
L'Homme du Monde , traduit de l'Anglois
par M. de Saint-Ange. A Amſterdam ;
& ſe trouve à Paris , chez Piſſor , Libr.
rue du Hurepoix.
Le but de cet Ouvrage eſt moral , &
la lecture en eſt intéreſſante par les détails
qui font très-touchans , & qui difpoſent
l'ame , en l'attendriſſant , à recevoir
la douce impreffion des vertus .
<< Il eſt une certaine élévation de ſen-
> timens qui , dans le coeur d'un jeune
>> homme deſtiné à des emplois merce-
>> naires , devient une fource intariſſable
>>de dégoûts. Richard Anneſſy avoit reçu
>> de la nature ce don funeſte ; il refuſa
>> d'entrer dans la carrière lucrative que
>> le négoce de fon père lui avoit appla-
>> nie. Il entra dans le Clergé , & fe retira
>> à la campagne , dans un des bénéfices
>> les plus modiques du Royaume.
Le fentiment qui s'oppoſe à l'acqui-
> ſition des richeffes , femble deſtiné à
• faire l'appui , la confolation , j'ai pref-
>> que dit l'orgueil du pauvre. Il ſoutient
l'eſprit contre l'oppreffion de l'adver
AVRIL. 1776. 89
fité , & nous fait de nos beſoins mêmes
>> une eſpèce de jouiſſance. Richard
> croyoit que le bonheur étoit renfermé
> dans la ſphère d'une vie retirée . Il ne
> voyoit dans la pompe de la grandeur
»& dans les plaiſirs de l'abondance que
>>du trouble , de l'inquiétude & des re-
>> mords ».
Ces idées ne s'accordoient pas avec
celles de fon père. Par une vengeance
qui devoit lui ſurvivre , il livra , ou du
moins crut livrer fon fils à la misère ,
parcequ'il n'avoit pas voulu être malheureux
dans la route qu'il lui preſcrivoit de
ſuivre.
« Richard pouvoit ſupporter avec cou-
>>rage l'idée de la pauvreté , mais non
» la penſée d'un père mourant dans ſa
> colère contre fon fils. A la nouvellede
>> fon danger , il courut à Londres pour
>>>lui arracher le pardon de la ſeule faute
>> dont il fût coupable ».
Le vieillard n'étoit plus : à fon arrivée
la maiſon étoit occupée par un neyeu
qu'il avoit conſtitué ſon légataire univerſel
, & qui reçut ſon couſin avec une
indifférence outrageante.
» Dès- lors il n'étoit plus qu'un mal-
> heureux , iſolé au milieu de la foule
९० MERCURE DE FRANCE.
>> de ſes concitoyens , & il friſſonna au
> ſentiment de ſon néant. Il retourna ſes
>>regards vers la maiſon paternelle. Sa
>> douceur naturelle ne lui permit pas le
>> moindre murmure. Il donna une larme
>>de plus à la mémoire de ſon père.
» Il y avoit à Londres une perſonne
» qui lui étoit chère. Il étoit bien für
>>qu'elle feroit touchée de ſon infortune.
>> C'étoit celle néanmoins à qui ſa déli-
>> cateſſe lui permettoit le moins de re-
» courir... Ce que la pauvreté ade plus
» amer , eſt peut-être la distance qu'elle
» met entre un homme & l'objet de fon
» amour. L'orgueil dontje parlois tout-à-
>> l'heure , & qui , dans toute autre cir-
> conſtance , donne du reſſort à l'ame ,
» n'eſt alors qu'un malheur de plus qui
>>la furcharge. C'eſt ce ſentiment qui
>>d'abord détourna les pas de Richard
» de la maiſon de ſon Henriette . Jamais
» pourtant Henriette Wilkins ne lui avoit
* paru plus belle , jamais il ne l'avoit
>> trouvée plus digne de ſon amour que
> dans ce moment où il étoit ſans eſpé-
» rance » .
Il ſe détermina néanmoins à Paller
voir. Il la trouva aſſiſe à côté de ſon père .
En entrant , il ne lui fut pas poſſible de
AVRIL. 1776. 91
diffimuler l'inquiétude qu'il éprouvoit
fur la manière dont il feroit accueilli .
Wilkins la diffipa bientôt.
« Richard, lui dit-il, je ſuis on ne
>> peut pas plus ſenſible à votre démarche :
» elle prouve que vous comptez ſur mon
» amitié. Je n'ignore pas votre ſituation :
>> je fais ce que pourroient me dire à ce
» ſujet beaucoup d'hommes prudens ; fi
>> je ne penſe pas comme eux, peut- être
>> eſt-ce un effet d'hu neur plus que de gé-
» nérofité : car je n'ai jamais pu m'ac-
>> corder avec le Public. - Viens ici ,
» ma chère Henriette ; c'eſt Richard. Son
>> père lui a laiſſe trente mille liv . ſterl .
>> de moins que nous ne comptions ; mais
> c'eſt toujours Richard. Je n'ai point
» l'ame aſſez ſtoïque pour prétendre que
> les richeſſes n'offrent pas une multitude
> de douceurs & d'agrémens dont l'indi .
> gent eſt privé : mais je ſuis bien sûr
>> qu'elle ne ſont pas eſſentielles au bon-
>> heur ; car je ne me ſuis jamais ' trouvé
» malheureux . Mon fommeil ne ſera pas
>>troublé par l'idée affreuſe d'avoir ajouté
» au poids de l'infortune , ou porté de
>> nouveaux coups à la vertu , parce que
>> l'infortune l'avoit déjà bleſſée » .
L'Auteur ajoute enſuite cette réflexion.
92 MERCURE DE FRANCE.
« Une ame honnête aime à étendre l'em
>> pire des vertus . Pour moi , je me plais
» à croire qu'il eſt poſſible , même à un
>> Procureur d'être honnête , & à un Tra-
>> fiquant de penſer comme Wilkins...
>>>Henriette devint donc la femme
>> d'un homme pauvre , qui reconnut la
>> générofité du père & celle de la fille
> par une affection tendre , qui n'eſt que
>> trop rare dans le mariage . Le beau père
>> de Richard ne put réſiſter aux inſtances
>> que lui firent ſon gendre &fa fille , de
> venir demeurer avec eux à la cam-
>> pagne. En moins d'un an il ſe vit
> grand père d'un fils , & l'année ſui-
» vante , à peu près à la même époque ,
>> d'une fille ..... Le bonheur de leur
>>petite ſociété fut alors auſſi parfait
>> peut-être que l'humanité le comporte .
>> Plus d'un honnête voiſin , qui n'avoit
> jamais réfléchi ſur leur félicité , vantoit
>> l'excellence de la bierre que l'on buvoit
» à leur table , & la joie qui régnoit autour
de leur foyer... Mais leur félicité
>>étoit trop parfaite pour être durable.
>> Telle eſt du moins l'expreſſion prover-
>> biale d'une manière de penſer générale.
>>Ce n'eſt pas que les jours heureux s'en-
>> volent fur des ailes plus rapides que
AVRIL. 1776. 93
les jours malheureux. Mais nous ne
>>calculons pas les momens de leur
>>durée avec une exactitude auſſi ſcrupu-
»leuſe ».
Trois ans après la naiſſance de ſa première
fille , Henriette accoucha d'une
feconde , dont la naiſſance donna la mort
àſamère.
Ladouleur de ſon époux fut inexpri
mable . Celle du beau-père , pour être
concentrée , n'en fut pas moins profonde.
« Le vieillard conſerva le tendre re-
" gret qu'il devoit à ſi juſte titre à une
>> fille , & à une fille unique , dont la
>> main le conduiſoit ſur les derniers de-
>> grés de ſa vie , ſans lui en laiſſer ap-
>>percevoir la pente . La fille qu'Henriette
>>avoit engendrée en mourant , leur de-
>>vint doublement chère. Ils la regar
>>doient comme le dernier gage de ſa
>> mère expirante : mais quelques mois
>>après, la petite vérole les priva de cette
> confolation douloureuſe . Ce ſecond
>>coup ſembla détacher Wilkins des
>>foibles liens par leſquels il s'étoit efforcé
>> de tenir à la vie.
• Mon fils , dit-il à Richard , je ſens
que je n'ai pas encore long-temps à
94
MERCURE DE FRANCE.
>> être avec vous. Ne croyez pas cepen-
>> dant que je quitte le monde avec ce
>>dégoût chagrin que l'on prend quelque.
>> fois pour le courage. J'abandonne mon
>> exiftence avec reconnoiffance , trop
>> heureux d'en avoir joui fi long-temps
>> ſans avoir violé dans aucun point ef-
>> ſentiel les loix de celui qui me l'avoit
>> accordée..
» Il eſt un certain ſentiment dont il
•eſt difficile de ſe défendre , en voyant
>> crouler les eſpérances que l'on s'étoit
> ſi vainement hâté de concevoir. J'avois
> cru pouvoir paſfer des jours heureux
> au milieu de mes petits enfans. Mais
> l'homme de bien ne doit pas ſe plain-
>>dre de ſe voir trompédans ſa plus douce
> attente . L'avenir qu'il eſpère après ſa
- mort , l'emporte de beaucoup fur les
>>jouiſſances qu'une plus longue vie lui
>> eût procurées.
>>>Il en eſt tout autrement lorſqu'on a des
>> devoirs à remplir : j'abandonne àvotre
> amour & à vos ſoins ces deux jeunes
> enfans. Vous devez chérir la vie tant
>> qu'elle vous donnera les moyens de les
> former aux vertus .... Enterrez moi à
» côté de ma chère Henriette .
>> Le vieillard ne ſurvécut pas long
AVRIL. 1776. 95
» temps à ce touchant entretien. Son
>> beau - fils reſta ſeul & fans ſecours
» livré aux traverſes de cette vie , qui
> étoient encore augmentées par les foins
» qu'il devoit à l'éducation de ſes en-
>> fans .
Tel eſt le préambule de cet Ouvrage ,
par lequel on peut juger du reſte. Richard
n'avoit d'autre occupation nid'autre plaifir
que de conduire & de voir marcher
ſes enfans dans le ſentier du bonheur &
des vertus. Le tableau de leur éducation
eſt auſſi inſtructit qu'intéreſſant. Mais
l'Homme du monde vient troubler la félicité
de cette innocente famille. Voilà
le véritable fond de ce Roman , dont
l'Auteur eſt M. de Makenſie , Procureur
du Roi à la Chambre de l'Echiquier à
Edimbourg. Il eſt également l'Auteur de
l'Hommefenfible. M. de Saint-Ange , qui
eſt auſſi traducteur de ce dernier Ouvrage
, l'attribue dans ſa Préface à M.
Brock : mais il s'eſt trompé.
Nota. Piffot donne avis à ceux qui
voudroient ſe procurer l'Hommeſenſible ,
qu'il lui en reſte encore quelques exemplaires.
96 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE de M. de Makenfie , Auteur de
l'Homme ſenſible , à M. de Sainte
Ange.
Edimbourg , ce 11 Avril 1775.
Monfieur , une des ſenſations les plus flatteuſes
qu'un Auteur puifle éprouver , c'eſt d'eſpérer
que fon livre fera lu avec plaiſir dans des pays
où ſon nom même eſt ignoré. Si l'Ouvrage que
vous avez pris la peine de traduire a un mérite ,
c'eſt d'être un appel au coeur de l'homme dans la
cauſe de la vertu & de l'humanité. Quelquefois ,
en le compoſant ,j'ofois me faire illufion à moimême
, & m'imaginer que dans les pays les plus
éloignés il ſe trouveroit des ames organiſées commela
mienne,qui ſe laiſſeroient pénétrer des ſentimens
quej'avois voulu exciter. Vous avez réaliſé ,
Monfieur , les rêves de ma vanité , fi cependant
T'eſpéranced'avoir un fuffrage tel que le vôtre n'eſt
pasquelque choſe de plus noble que la vanité.
J'ai pris la liberté de vous écrire les petites négligences
qui vous ont échappé , & qui m'ont
frappé à la lecture. Je vousen envoie la note pour
votre uſage particulier. J'aurois voulu les accompagner
d'une autre liſte , celle des paſſages où
vous avez furpaflé l'original : mais celle- ci eût
été trop longue pour être contenue dansune letthe.
Mon opinion eſt de peu de valeur en toute
occafion , & dans celle- ci on pourroit la croire
partiale. Mais j'ai le plaisir de voir qu'elle eſt
confirmée par tous les Gens de lettres de mes
amis ,
AVRIL. 1776. 97
amis , auxquels je vous ai fait lire. Permettezmoi
, Monfieur , de me féliciter de votre mérite ,
&de vous aflurer des ſentimens d'eſtime avco
lelquels je fuis , &c .
MAKENSIE.
Hiftoire de la Maison de Bourbon , par
M. Déſormeaux , Hiſtoriographe de
la Maiſon de Bourbon , Bibliothécaire
de S. A. S. Mgr le Prince de Condé ,
Prince du Sang , de l'Académie Royale
des Inſcriptions & Belles Lettres , des
Académies de Dijon & d'Auxerre.
Tome ſecond , in-4°. de l'Imprimerie
Royale . A Paris , chez Monory , Libr .
rue & vis - à- vis la Comédie Frang
çoife.
Le premier volume de cette Hiſtoire ,
publié en 1772 , eſt précédé d'un diſcours
préliminaire dont nous avons rendu
compte dans le Mercure du mois de
Décembre de la même année. Il est bon
de ſe rappeler cette eſpèce d'introduction
pour connoître le plan que l'Hiſtoriographe
s'eſt preſcrit , & qu'il remplit
aujourd'hui de la manière la plus propre
à rendre cette Hiſtoire , ſi intéreſſante par
elle-même , encore utile à ceux qui vere
I. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE .
4
よく
2.
lent faire une étude plus fuivie de l'hiftoire
de l'auguſte Famille qui a le plus
contribué à la proſpérité de la Monarchie
Françoiſe . L'Hiſtorien décrit non-feulement
les actions des Princes de la Maiſon
de Bourbon , il s'applique encore à développer
leur caractère , leur génie , leurs
vertus & leurs défauts. Il rappelle toutes
les anecdotes dignes de foi , & a ſoin de
citer les ſources où il a puiſé. On voit
encore avec plaifir l'attention qu'a l'Hiftorien
de donner à différentes époques un
tableau de la Maiſon de Bourbon , afin
que le Lecteur puiſſe mieux connoître les
Princes de cette Maiſon qui , nés dans le
même ſiècle , ont plus ou moins mérité
de la patrie.
Le ſecond volume de cette Hiſtoire va
juſqu'à l'année 1527 , & intéreſle particulièrement
par la vie de Charles III ,
Duc de Bourbon , Connétable de France.
«Cette vie féconde en grands & terribles
» événemens , doit , dit l'Hiſtorien , fer-
» vir de leçon & de frein aus Maîtres du
>> du monde , & à ceux de leurs Sujets
que la naiſſance a placés à côté du
>> Trône ; elle apprend aux Princes que
» l'ingratitude & l'injuſtice ne demeurent
>>pas toujours impunies ; aux autres ,
AVRIL. 1776. 99
>>que le génie & la victoire ne juſtifient
jamais les attentats de la révolte , &
qu'il n'y a de vraie gloire que dans les
>ſacrifices magnanimes que la vertu fait
>à lapatrie .
Charles, dès fa plus tendre jeuneſſe ,
avoit , par une conduite plus réfléchie&
plus profonde que ſon âge ne ſembloit
de comporter , donné une haute idée de
fon-ame. Il s'appliqua de bonne heure à
la ſcience de la guerre & du Gouvernement;
& il y réuffit d'autant plus , que
la Nature l'avoit doué d'un courage ardent
, de beaucoup de prévoyance , de
fermeté , & d'amour pour l'étude. Ses
réflexions, lui apprirent bientôt les
moyens de manier les eſprits de la multitude
& de la ſéduire ; & il ne fut jamais
diſtrait de ſes deſſeins ni par le goût
de la galanterie , ſi dominant dans fon
Gècle , ni par l'attrait des vains plaiſirs .
Un caractère d'inquiétude , d'indépendance&
d'audace perçoit chez lui , malgré
des dehors froids & modeftes ; & ce
caractère n'échappa point à Louis XII .
Auſſi ce Prince laiſſa ſouvent dans l'inac-
*tion le génie & le courage de Charles.
On fait même qu'il échappa à Louis de
dite qu'il aimoit Bourbon , mais qu'il
Eij
९ 100 MERCURE DE FRANCE.
auroitdeſiré en lui une ame plus ouverte ,
plus gaie , moins taciturne ; rien n'est
pire, ajoutoit- il , que l'eau qui dort. Louis
XII avoit-il , dit l'Hiſtorien , quelque
preſſentiment des maux que le fier &
fombre Bourbon cauſeroit un jour à la
France ?
Lorſque François Jer monta ſur le
Trône après la mort de Louis XII , le
Duc de Bourbon eut le plus de part à
l'eſtime & à la confiance du nouveau
Roi ; il avoit commandé ſous ſes ordres
les deux dernières campagnes , & lui
avoit donné une telle idée de ſon génie ,
que ce Prince crut ne pouvoir s'affurer
de la victoire qu'en l'établiſſant Chefde
laMiliceFrançoiſe; iln'attendit pas même
qu'il fût venu lui rendre hommage pour
le déclarer Connétable, Pénétré de la
grandeur d'ame du Roi,Bourbon accoutur
auprès de lui & l'accompagna à ſon ſacre
où il repréſenta le Duc de Normandie ;
ſa ſuite étoit dedeux cents Gentilshommes.
Il parut avec la même magnificence
à l'entrée ſolennelle de François Ier
Paris.
« Le Connétable de Bourbon , dit
l'Historien , livré ſans réſerve aux trayaux
inséparables de la première charge
AVRIL. 1776 . tof
de l'Etat , ſe montroit le digne Chef
>> d'une Maiſon ſi féconde en Guerriers
>> illuftres : il déployoit tous les tefforts
>> de l'ame la plus forte & la plus active .
>> Perſuadé que le ſuccès à la guerre dé-
>> pend non d'une valeur impétueuſe &
>> inconſidérée , mais de la difcipline &
>> de l'ordre , il entreprit de contenir les
>> armées , ſous les loix les plus févères ;
>> il eut recours aux lumières & à l'ex-
> perience des Généraux les plus renom-
>> més , tels que Louis de la Trémoille ,
➡le Maréchal de Chabannes , le Cheva-
> lier Bayard , Louis d'Ars , pour établir ,
>> de concert avec eux , des réglemens
> qui aſſuraſſent la foibleffe du Citoyen
> contre la force & les paffions armées :
>>car il vouloit que le foldat payé par
>>l'Etat , ne fût terrible qu'aux ennemis
>> de l'Etat ; ſes ſoins embraſloient far-
> tout les habitans de la campagne , plus
>> expoſés aux brigandages& aux infultes
» que ceux des villes. Son Ordonnance
>> fur la Gendarmerie reſpire la ſageſſe
» & la vigilance ; il fixa à huit chevaux
>>chaque lance fournie; il aſſujetit l'hom-
>> me d'armes , ainſi que ſes archers , fon
>> page & fon valet, à porter la livrée
>> du Capitaine ſous lequel il ſervoirs
Eiij
102 MERCURE DE FRANCE.
>>ſous peine d'être caffé , & de plus de
» ſubir un châtiment capital , s'il étoit
» prouvé qu'il l'eût quitté pour exercer
>>>quelque violence ; il ne pouvoit avoir
>>de page & de valet qui n'eût au moins
>>dix- sept ans ; il étoit ordonné aux Ca-
>>pitaines de réſider au corps quatre mois
>>en temps de paix . Les compagnies ne
>>pouvoient ſéjourner plus d'un jour dans
>> les bourgs & villages ; & lorſqu'elles
>>étoient obligées de ſe mettre en route ,
>> les Prévôrs des Maréchaux avoient or-
>> dre d'éclairer leur marche , de les
>> ſuivre de près , & d'arrêter tous ceux
>>qui s'écarteroient du grand chemin.
>>Toutes les fois que les Commiſſaires
>> devoient délivrer le prêt , il leur étoit
> enjoint de faire avertir quatre jours au
>> paravant , à ſon de trompe , tous les
>> créanciers de la compagnie de ſe pre-
>> fenter & de les payer ſur le champ ,
>>ſous peine de châtiment exemplaire.
*H étoit défendu aux compagnies de
>> conduire avec elles des femmes & des
>>filles ; celles qui ſuivoient la troupe ne
>> pouvoient marcher qu'à pied : il étoit
>>permis au premier paſſant de les mettre
►à terre & de s'emparer de leurs mone
►tures. L'autorité royale donna la fane
AVRIL. 1996.
103
>>tion à l'Ordonnance , qui fut publiée
» à la tête de toutes les compagnies
» d'hommes d'armes » .
Bourbon ne ſe relâcha jamais de ſes
principes auſtères : il jouit du fruit de ſes
travaux & rendit les armées Françoiſes
invincibles tant qu'il commanda ; mais
cet heureux temps s'écoula trop vite. Le
Connérable cédant à ſes reſſentimens
contre Louiſede Savoye , Ducheſſe d'Angoulême
, diſcontinua de ſervir ſon Roi
&fa patrie.
On rapporte que la Ducheſſe aimoit
le Connétable , qui lui marqua toujours
la plus grande indifférence. H ignoroit
ſans doute ce dont eſt capable l'amour
mépriſé dans une femme , dans une Prin .
cefle fur tout , qui avoit le plus grand
pouvoir ſur l'eſpritdu Roi ſon fils. Cette
amante outragée ne ceſſa de ſuſciter des
tracaſſeries au Connétable ſur ſon rang &
ſur ſes biens. L'Hiſtorien entre dans le
détail de certe intrigue , dont les ſuites
furent la ſource des égaremens du Con
nétable , des fautes & des humiliaitons
de François Ier, & des déſaſtres de la
France. On touchoit encore aux temps
infortunés de l'anarchie féodale , où le
ſuccès juſtifioit les attentats de la rebel-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
lion; Charles étoit d'ailleurs entraîné par
cet eſprit d'audace & d'indépendance qui
s'étoit confervé parmi les Grands. « Il
>> eut néanmoins à foutenir de longs &
violens combats avant d'étouffer le cri
>> plaintif de la patrie éplorée , qui reten-
>>tiſſoit juſques dans le fond de fon
>> coeur . Comment n'auroit il pas été at-
>> tendri , effrayé ; lorſqu'il conſidéroit
>> qu'il ne pouvoit écrafer ſes ennemis
>> qu'en inondant de calamités une Na-
»tion innocente des injustices de ſes
>> Maîtres , en faveur de qui il avoit faic
>>de ſi grandes choſes , qui les avoit tant
>>>exaltées,& qui le regardoitencore com-
>>m>efonHéros? Bientôt aprèsl'idée de ſe
> voircondamner à traîner des jours dans
>>l'indigence & à être le jouer de ſes
>>>oppreſſeurs, lui rendoittoute ſa fureur;
» agité tour- à -tour & combattu par les
>> paſſions les plus extrêmes , il chancela
>dans ſes réſolutions juſqu'à l'inſtant de
>> ſa fuite ». Peut être , ajoute l'Hiftorien ,
✓ n'eût - il jamais été le Coriolan de la
France , ſi François Ier comme on peut
le voir dans la ſuite de cette hiſtoire , au
lieu de vaines promeſſes , dont Bourbon
'avoit déjà éprouvé l'illuſion , lui avoit en
effet& fur le champ rendu tous ſes biens.
AVRIL. 1776. 103
Charles ſe ligua avec l'Empereur &
le Roi d'Angleterre contre la France . II
étoit déjà dans le pays ennemi lorſque
François ler lui envoya demander l'épée
deConnétable & le collier de l'Ordre de
Saint- Michel . « L'épée , répondit Bour-
> bon , ne me l'a- t-il pas ôtée au voyage
>> de Valenciennes , lorſqu'il a diſpoſé
>> du commandement de l'avant-garde en
> faveur de M. d'Alençon ; pour le col-
>> lier , je l'ai laiſſé à Chantelle ſous le
> chevet de mon lit » .
L'Empereur Charles Quint avoit fait
à Bourbon , pour mieux ſe l'attacher , les
promefles les plus magnifiques ; mais cec
Empereur pouvoit- il ſe fier à un Prince
qui , né près du Trône , avoit trahi fon
fang & abjuté ſa patrie ? Il ſe détermina
pourtant à le déclarer ſon Lieutenantgénéral
en Italie : mais il l'entoura de
tant de Collegues &de furveillans , qu'il
n'eut rien à craindre de ſes remords &
.de fon repentir. Bourbon n'en étoit plus
capable : il n'écoutoit plus que la voix
du déſeſpoir ; il partit pour le Milanès ,
réſolu de mourir ou d'effacer par de
grands ſuccès la honte attachée à l'exil &
au crime.
Charles Quint ne recueillit pas de la
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
révolte de Bourbon tous les avantages
qu'il en avoit eſpérés ; mais il lui fut
redevable du ſalut du Milanès. Ce grand
Général donnoit tout à la prudence &
aux réflexions , rien au hafard & àune
valeur inconſidérée; il excelloit dans le
choix des poſtes , la ſcience des campemens
, & l'art de doubler ſes forces
en ne les employant qu'à propos; de- là
le ſuccès qu'il eut dans la guerre défenfive
, dont les refforts ſont ſi compliqués.
Il avoit trouvé le ſecret de faire échouer
les efforts des armées les plus puiſſantes
&les plus aguerries , en ne riſquant rien :
mais à la ſageſſe de Fabius , Bourbon
joignoit le génie d'Annibal; il vouloit
qu'on ne laiſſat pas reſpirer l'ennemi
lorſqu'on l'avoit une fois affoibli & découragé.
Lors de cette campagne d'Italie , le
Chevalier Bayard , qui combattoit ſous
les ordres de l'Amiral Bonnivet , fut
bleſſé d'un coup de mouſquet à la
retraite de Rebec. Le Héros ſentant que
ſa bleſfure étoit mortelle , & qu'il ne lui
reſtoit plus que quelques inftans de vie
ou plutôt de douleur , voulut mourir
comme il avoit vécu : il ordonna qu'on
le defcendit au pied d'un arbre , le
AVRIL. 1776. 107
viſage tourné vers l'ennemi. L'ardent
Bourbon arrive auprès de lui , le voit
entouré d'amis ou d'ennemis qui fondent
tous en larmes , juſte & digne hommage
rendu au Guerrier qui a fait le plus
d'honneur à ſon ſiècle & à l'humanité ;
àcet aſpect il ne peut retenir les ſiennes :
• Ah! Bayard , lui cria-t-il , que je vous
>>plains. = Moi , Monſeigneur ? Non
>> ce n'eſt pas moi qu'il faut plaindre ; je
> meurs en homme de bien : mais c'eſt
> vous qui portez les armes contre votre
>> ferment , votre Roi & votre patrie » .
Arrêt terrible , s'écrie l'Hiſtorien , prononcé
par l'honneur & la vérité , adopté
par la poſtérité , & qui dégrade le vainqueur
juſques dans le ſein du triomphe.
Le coupable Bourbon n'oſa ſoutenir plus
long temps les regards de la vertu expirante.
Il continua de pourſuivre ſon funeſte
avantage , & parvint à chaſſer les
François d'Italie. Juſqu'alors il n'avoit
vaincu que pour Charles- Quint , il crut
qu'il étoit temps de vaincre pour luimême.
Il ne doutoit point qu'en fondant
inopinément ſur Lyon avec une armée
puiſſante , ſon parti conſterné & abattu
ne ſe ranimât , que la Nobleſſe de ſes
domaines ne montat à cheval pour le
1
Evj
108 MERCURE DE FRANCE .
2
joindre , & que les Provinces qui lui
avoient appartenu ne ſe déclaraffent en
ſa faveur : mais l'Italie entière qui s'étoit
confédérée avec Charles Quint pour chaſ.
fer les François du Milanès , étoit bien
éloignée de ſe prêter aux vues ambitieuſes
de ce Prince ſur la France. Le Souverain
Pontife , Clément VII , maudit
même l'invaſion de Bourbon , dont il ne
pouvoit réſulter que des guerres interminables
& la ruine de la République Chré
tienne. Cependant Bourbon avoit raſſemblé
une armée de dix-huit mille combattans
; il n'en demandoit pas davantage
pour exciter une révolution : heureuſement
pour la France que l'intérêt particulier
& la défiance lui lièrent les mains ,
&qu'il ne fut pas le maître de ſuivre le
plan qu'il avoit tracé. Le ſiége qu'il mit
devant la ville de Marseille ne ſervit
qu'à prouver que le rempart le plus für
d'une ville eſt le courage opiniâtre de ſes
habitans. On vit durant ce ſiége les femmes
mêmes les plus diſtinguées par la naiſ
fance , manier la pioche , ouvrir le ſein de
la terre , en tranſporter les décombres ,
& oppofer à l'art terrible & encore peu
connu des mines , des travaux fouterrains
qui furent appelés la tranchée des Dames.
AVRIL. 1776. 109
...
Bourbon obligé de lever le fiége , ſe
retira en Italie. François I y conduifoit
une puiſſante armée pour décider enfin
qui des François ou des Eſpagnols domineroit
fur cette belle contrée de l'Europe.
La bataille de Pavie donnée en 1925 ,
termina la querelle en faveur des Eſpagnols,
qui durent leur victoire au conrage
vraiment héroïque de Bourbon , &
à la connoiffance parfaite qu'il avoit du
caractère , des talens & des défauts des
Généraux ennemis . Le Monarque François
combattit le dernier de ſon armée ,
& fut plutôt accablé que vaincu par les
Eſpagnols , qui le preſſoient de tous
côtés. Comme on lui propofoir de fe
rendre au Duc de Bourbon , qui n'étoit
pas loin : « Non , s'écria le Monarque ;
>> non , plutôt mourir que de donner ma
>>foi à un traître ». François ne voulut
remettre ſon épée qu'entre les mains de
Lannoi , qui la reçut à genoux & avec
les marques du plus profond reſpect , &
lui en donna fur le champ une autre .
ود
Bourbon effuya bien d'autres mortifications
en Eſpagne , où il étoit paffé
pour veiller à ſes intérêts , pendant les
négociations de l'Empereur avec ſon prifonnier.
Il ne paroiſſoit nulle part que
HO MERCURE DE FRANCE.
les Eſpagnols ne le montraſſent au doigt
en diſant : Voilà le traître à fon Roi.
L'Hiſtorien rapporte cette réponſe mémorable
du Marquis de Villena à Charles .
Quint , qui le prioit de prêter ſon palais
au Duc de Bourbon : « Je n'ai rien à
>> refuſer à Votre Majesté Impériale ;
» mais dès que Bourbon en ſera ſorti ,
» j'y mettrai le feu, comme à un lieu
> fouillé par la préſence d'un traître , &
• indigne d'être habité par un homme
• d'honneur » .
Bourbon portoit ſes prétentions ſi haut
qu'il n'eut pas lieu d'être content desMiniſtres
de Charles Quint. Cet Empereur
lui avoit promis de l'inveſtir du Milanès,
& il ne lui donnoit que peu de ſecours
&des troupes mal payées . Bourbon indigné
qu'on lui manquât toujours de parole
, réſolut de s'affranchir du joug de
cet impérieux allié, & de ſe frayer le
chemin à la ſouveraineté d'une partie de
l'Italie ; mais il ne pouvoit réuſſir qu'en
diffimulant des deſſeins ſi hardis & en
continuant d'agir ſous le nom de l'Empereur
juſqu'à ce qu'il pût lever le mafque
impunément. La fortune ne lui offroit
qu'un ſeul moyen de parvenir à fon
but; c'étoit de s'attacher , par l'attrait
AVRIL. 1776.
d'unbutin immenfe , l'armée que l'Einpereur
ne payoit point; en conféquence
il forma la réſolution de la mener à
Rome & de lui abandonner toutes les
richeſſes de cette Capitale du monde chrétien.
Cette expédition , comme le remarque
l'Hiſtorien , eſt une des plus hardies ,
des plus périlleuſes &des plus éclatantes
dont l'Histoire fafſe mention. Bourbon
étoit obligé d'abandonner ſes communications
avec le Milanès , de s'enfoncer
plus de cent lieues dans le pays ennemi
, de traverſer des rivières débordées ,
defranchir les montagnes de l'Apennin ,
d'écarter oude repouſſer trois armées , de
braver tous les élémens déchaînés , la fatigue
, le péril , & la faim plus terrible
que tout le reſte.
Ce Prince , le premier des hommes
de ſon ſiècle dans l'art de manier les
eſprits des ſoldats &de leur inſpirer la
confiance la plus aveugle , crut devoir ,
àl'exemple des Anciens , haranguer fon
armée , pour l'engager à affronter des périls
dont lui ſeul ne frémiſſoit pas. Son
discours fut court , énergique & conforme
à l'eſprit de brigandage de ceux qui
l'entendoient : il leur déclara qu'il alloit
les conduire dans une contrée où il ne
112 MERCURE DE FRANCE .
tiendroit qu'à eux de s'enrichir pour jamais.
L'air de myſtère qu'il affectoit en
ne nommant pas la contrée , ne fut point
ſuſpect à l'armée , qui frappée de l'aſſurance
de ſon Général , & pleine de confiance
en ſes talens , s'écria : « Nous vous
>> ſuivrons par- tout , duffiez- vous nous
>> mener à tous les diables » .
Bourbon , après avoir couru bien des
dangers & eſſuyé bien des peines & des
fatigues , arriva devant Rome les mai
au foir 1927. Il vit les remparts couverts
d'hommes armés & tous les préparatifs
d'une vigoureuſe réſiſtance. Il comprit
qu'il falloit vaincre ſur le champ ,
ou s'attendre à périr en peu de jours ſous
les horreurs de la faim ou par le fer des
Confédérés qui le ſuivoientde près ; il ne
différa donc l'affaut qu'il vouloit livrer
qu'autendemain àlapointe dujour : & afin
d'exciter de plus en plus l'ardeur des ſiens ,
il leur adreſſa une harangue que l'Hiſtorien
rapporte & où reſpire toute la force
de ſon ame. Le lendemain à la pointe
du jour Bourbon parut à la tête des trou.
pes , armé de toutes pièces , & portant
pardeſſus ſon armure une cafaque blanche
, pour être mieux remarqué des fiens
&des ennemis; mais il étoit encore plus
AVRIL. 1776. IIZ
:
remarquable par ſa taille avantageuſe ,
l'audace & le feu de fes regards. Ses difpofitions
furent fages & rapides. Il choifit
parmi les guerriers des trois Nations qui
compofoient ſon armée , trois corps féparés
, l'un d'Allemands , l'autre d'Eſpagnols
& le troiſième d'Italiens , à chacun
deſquels il confia une attaque différente :
c'étoit pour mieux exciter l'émulation
nationale . Le reſte de l'armée étoit à
portée de foutenir les aſſaillans. Bourbon
profita d'un brouillard épais pour conduire
ſes troupes en filence juſqu'auprès
des retranchemens élevés à la hâte au
fauxbourg du Vatican ; lorſqu'il n'en fut
qu'à une petite diſtance , il leur fit faire
ha'te & s'approcha preſque ſeul des
murs pour en examiner la hauteur &
mieux diriger l'escalade : car faute de
canon , il étoit réduit à ce genre de combat
, le plus meurtrier & le plus terrible
de tous. Un moment après, le brouillard
s'étant diſſipé , le jour offrit aux regards
des Romains poſtés ſur les remparts ,
l'armée Impériale rangée en bataille dans
Ja plaine , qui n'attendoit que le ſignal
du carnage. Un Porte Enſeigne à qui
Renzo de Céré , qui commandoit dans la
ville , avoit confié la garde d'une brêche
114 MERCURE DE FRANCE.
7
qu'on n'avoit pas eu le temps de réparer ,
effrayé de ce ſpectacle terrible & menaçant
, voulut rentrer dans la ville; mais
égaré par la peur , il marche droit à
Bourbon , qui s'arrête & obſerve tous ſes
mouvemens. Comme le Prince s'attendoit
à une vigoureuſe ſortie , il fit ſonner
la charge. Au bruit des tambours & des
trompettes , le Porte - Enſeigne revint
de ſon erreur , & reprit le chemin de la
ville par la breche qu'il avoit quittée
machinalement. Aufſi tôt Bourbon , qui
ne le perdoit point de vue , s'écria
tranſporté de joie : Courage , amis , le
>>ciel nous montre lui-même le chemin
» de la victoire ». En même temps il
arrache une échelle d'entre les mains
d'un foldat , l'applique à la brêche , &
monte le premier en élevant ſa pique
pour atteindre l'ennemi; mais un coup
d'arquebuſe parti , dit on , de la main
d'un Prêtre , lui perce le flanc & le renverſe
mortellement bleſſé dans le follé.
Quoiqu'il ne lui reſtât qu'un ſouffle de
vie , Bourbon toujours plein de la
grande idée de vaincre , même après ſon
trépas , eut la force & la préſence d'eſprit
de faire ſigne au Capitaine Jonas de le
couvrir dun manteau , pour ôter la con-
,
AVRIL. 1776. 115
roiſſance de ſa mort à l'armée , dont il
craignoit que le courage n'expirat avec
lui. Mais le ſoldat ne voyant point paroître
ſon Général , qui étoit toujours le
premier aux coups , commença à ſoupçonner
l'accident qui lui étoit artivé. Les
larmes du Capitaine Jonas achevèrent de
trahir le ſecret qui lui étoit confié ; &
le Prince d'Orange qui avoit vu tomber
Bourbon & recueilli ſes derniers foupits
, déclara , en gémiſſant , qu'il ne
falloit plus penſer qu'à le venger. Ce
fut en quelque forte le ſignal du fac de
Rome. Les ſoldats , la douleur & la rage
dans l'ame , ne connurent plus aucun
danger , & se rendirent bientôt maîtres
de la ville. Le carnage ſe répandit partout
, & le farouche vainqueur ne ceſſa
d'immoler des victimes aux mânes de
ſon Chef, que lorſqu'il ne trouva plus
d'ennemis ſous les armes. Avec une armée
ſi aguerrie , fi formidable , & qui lui
étoit fi tendrement dévouée , à quelle
fortune Bourbon ne pouvoit-il pas prétendre
, dans des circonstances où l'Italie
invoquoit un Libérateur ? On affure qu'il
avoit deſſein de ſe faire couronner Roi
dans l'Egliſe de Saint Pierre de Rome ,
&de marcher enſuite à la conquête du
116 MERCURE DE FRANCE.
,
Royaume de Naples : quelques Ecrivains
ont cru entrevoir qu'il ne vouloit s'emparer
de cet Etat que pour le livrer à
François I , & réparer par un don ſi magnifique
tout le mal qu'il lui avoit fait.
Vaine conjecture , s'écrie l'Hiſtoriographe
, & peu analogue au caractère fier
inquiet , indépendant& vindicatif de ce
Prince ! Indigné contre les Rois qui
l'avoient perſécuté ou trompé , Bourbon
ne voyoit d'aſyle que le Trône , d'où il
auroit bravé leur impuiſſant courroux .
Cependant on eſt obligé d'avouer qu'il
emporta au tombeau le ſecret de ſes vaſtes
& ambitieux projets .
Ce fecond volume de l'Histoire de la
Maiſon de Bourbon fait degrer la ſuite
de cette Hiſtoire : il eſt , ainſi que le
premier , orné de gravures exécutées par
les meilleurs Artiſtes . On y voit entre
autres le portrait du Connétable de
Bourbon , deffiné d'après l'original , par
H. Fragonard , Peintre du Roi , & gravé
par Miger.
Assemblées publiques de la Société Royale
des Sciences , tenues dans la grande
falle de l'Hôtel de Ville de Montpellier
, en préſence des Etats de la
.
AVRIL. 1776. 117
Province de Languedoc , le 8 Décem
bre 1773 & 30 Décembre 1774 ; 2
vol. in-4°. A Montpellier , de l'Ims
primerie de Jean Martel Aîné,
Comme ces deux volumes renferment
beaucoup d'extraits , de diſſertations &
de mémoires relatifs aux ſciences & aux
arts , nous ne pouvons ici que les indiquer.
Un éloge hiſtorique de M. Jallabert ,
aflocié étranger , eſt placé à la tête du
premier vol. qui contient 1º. un extrait
dumémoiredeM. Amoreux fils , Docteur
en Médecine , ſur l'analyſe & les vertus
des eaux de Meyne. 2 °. Un extrait du
mémoire de M. Allut ſur la vitrification ,
3º. Un extrait d'un mémoire ſur un grand
oiſeau de proie , nommé par les Naturaliſtes
Lammergeyer , qu'on ne trouve
que dans une partie des Alpes, par M.
le Baron de Faugères. 4º. Un extrait du
mémoire de M. Ratte ſur la difparition
de l'anneau de Saturne. 5º. Un mémoire
fur la manière de déterminer les titres
ou degrés de ſpirituoſité des eaux-de-vie
&eſprits de- vin , par M. Bories , Doc
teur en Médecine de l'Univerſité de
Montpellier , Correſpondant de la Soe
5.
118 MERCURE DE FRANCE.
1
ciété Royale des Sciences, réſidant à Cette.
Ce Méin, a temporté , au jugement de la
Société Royale des Sciences , le prix propoſé
par les Etats de Languedocen 1772 .
60. Une differtation qui a remporté , au
jugement de la Société Royale des Sciences
, le prix propoſé par un des Membres
de cette Compagnie fur cette queſtion :
Quels font les caractères principaux
>>des terres en général ? aſſigner les défauts
de celles qui font peu propres à
la production des grains , & les moyens
>> d'y remédier ? par M. Bergman , Profeffeurde
chimie à Upſal , Chevalier de
l'Ordre Royal de Wafa , de l'Académie
Impériale des Curieux de la Nature , de
l'Académie des Sciences de Stockholm ,
& des Sociétés de Londres & d'Upfal .
Le ſecond volume où se trouve l'éloge
de M. de Parcieux , préſente l'analyſe
*de la differtation de M. Toaldo , qui a
remporté le prix de la Société Royale
'des Sciences en 1774 fur cette queſtion :
Quelle est l'influence des météores
*» fur la végétation ? & quelles confé-
>> quences pratiques peut- on tirer des
>> obfervations météorologiques faites
"» juſqu'ici ? » 2º. Un extrait du mémoire
-
de M. le Marquis de Montferrier , fur
AVRIL. 1776. 119
undes emplois utiles qu'on pourroit faire
deseaux ſurabondantes, qui ont été conduites
fur la place du Peyrou à Montpellier.
3 °. Un extrait du mémoire de
M. Ratte , fur la ſuite des obſervations
de l'anneau de Saturne . 4°. Un eſlai de
météorologie appliquée à l'agriculture ,
ouvrage qui a remporté le prix de la
Société Royale des Sciences en 1774 ,
fur cette queſtion : « Quelle est l'in-
» Auence des météores ſur la végétation ?
» &quelles conféquences pratiques peut-
>> on tirer , relativement à cet objet , des
>>différentes obfervations météorologi-
>>ques faites juſqu'ici ? » par M. l'Abbé
Toaldo , Prévôt de la Sainte Trinité , &
Profeſſeur d'aſtronomie, de géographie
& de météorologie dans l'Univerſité de
Padoue. 5 ° . Le volume eſt terminé par
un mémoire fur cette même queſtion. Ce
mémoire a eu l'acceffit au prix.
Attilie, Tragédie publiée par M. de la
Croix ; in- 8 ° . A Liege ; & ſe trouve à
Paris , chez A. F. Quillau , Imp. Lib.
rue du fouare.
Un extrait aſſez étendu qui a été donné
de cette Tragédie dans le Mercure , lorf
120 MERCURE DE FRANCE.
qu'elle fut imprimée pour la première
fois en 1750 , nous diſpenſe aujourd'hui
d'en rendre un compte détaillé. Nous
nous contenterons donc d'applaudir aux
ſoins qu'a pris l'Editeur de nous remettre
ſous les yeux cette Tragédie qui , pour
n'avoir point reçu les honneurs de la
repréſentation , n'en eſt pas moins digne
des fuffrages des Lecteurs éclairés. Ces
Lecteurs applaudiront fur- tout au bel
exemple de vertus militaires , d'attachement
à ſes devoirs , de ſoumiffion au
Prince , que l'Auteur nous offre dans
Placide , Général des armées Romaines ,
& nouvellement converti à la foi chrétienne.
Quel homme avoit plus à ſe
plaindre de l'Empereur Adrien que ce
guerrier ? Il lui étoit facile de ſe venger;
mais ſa religion parle , & il n'écoute
que la foumiſſion qu'elle lui preſcrit. II
faitque les intérêts de la religion ,
ſacrés qu'ils font , n'autotiſent jamais à
violer les droits des Puiſſances de la terre.
Cette maxime , fur laquelle repoſe la
tranquillité des Empires , peut être regardée
comme le réſultat moral de cetre
Tragédie . Elle règle la conduite de Placide.
Un zèle vertueux pour fon Souvesain
le porte même à veiller plus particulièrement
tout
AVRIL. 1776. 121
culièrement ſur les jours de ce Prince ,
& il a lebonheur de le ſauver des attentats
du crime. C'eſt pour la première fois
fans doute qu'un Héros de ce caractère
a été mis ſur la ſcène : mais c'eſt ce qui
fait l'avantage de cette pièce ; & elle
mérite doublement des éloges , lorſque
des ſentimens neufs , pour ainſi dire , &
en même temps ſi nobles & fi utiles ,
font relevés encore par les vers les plus
harmonieux . On eſt pénétré d'une juſte
admiration , quand on entend Placide
s'exprimer ainſi , en parlant d'Adrien :
:
Sait- il qu'aimé d'un camp prêt à me foutenir ,
Si j'ai pu le venger , je pourtois le punir ?
Sait- il... Mais non , l'ingrat fait qu'il n'a rien à
craindre ,
Que je puis tout ofer , & ne veux rien enfreindre ;
Que reſpectant le rang dans l'abus du pouvoir ,
Je ſens ſon injustice & connois mon devoir.
:
Ce Héros magnanime , ſorti d'un long
exil , étoit rentré dans Rome en libérateur
de l'Empire ; c'étoit pour s'y voir
expoſé à de nouveaux dangers. On lui
décerne les honneurs les plus éclatans,
ceux d'un triomphe folennel ; & dans ces
honneurs mêmes , il eſt près de rencontrer
ſa perte. Il retrouve deux enfans',
I. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
c'eſt pour les voir périr l'un & l'autre.
Tel eſt le fond du ſujet , dramatique en
lui même , & devenu fécond & riche
entre les mains de l'Auteur.
Ces enfans que Placide reconnoît,
Attilie & Maxime, occupoient à la Cour
de l'Empereur un rang diftingué . Attilie ,
aimée d'Adrien , étoit appelée par ce
Prince au Trône des Céſars , d'où il vouloit
faire deſcendre Sabine , petite nièce
deTrajan ; mais Sabine avoit élevé l'enfance
d'Attilie , & celle - ci étoit trop .
généreuſe pour ſeconder un projet ſi injuſte.
Ah! pourrois-je trahir ma tendre bienfaitrice ?
Parun ctime acheter le nom d'Impératrice ?
Du reſte des mortels reſpectée à ce prix ,
Je ſerois pour moi- même un objet de mépris.
...
Samain m'a portée au rang où tu me vois ,
Et fa tendreſſe , hélas ! lui deviendroit fatale !
Dis-moi , ſans ſes bienfaits , ſerois -je la rivale ?
A ce motif louable & vertueux , il s'en
joignoit un autre ; elle aimoit en fecret
Maxime , dont l'origine étoit alors inconnue
, ainſi que la ſienne .
L'amour n'étoit en eux qu'un cri de la nature.
On doit cette juſtice à l'Auteur , qu'il a
AVRIL. 1776. 123
ſoin, quoique cet amour fût innocent
dans le principe , de te fubordonner
toujours , dans l'eſprit d'Attilie , aufentiment
de reconnoiſſance qu'elle devoit
à Sabine. A peine ofe t-elle ſe l'avouer.
Lorſque ſa Confidente lui dir :
... Je reſpecte enfin votre effort magnanime ,
Madame ,&plus le Trône étale de ſplendeur ,
Etplus de vos refus j'admire la grandeur.
Elle fait cette réponſe pleine de délicareffe
:
Tu m'applaudis, Pauline; & fi je m'interroge,
Je ſuis à mes regards bien peu digne d'éloge .
Leplus beau ſentiment n'eſt-il point corrompu ?
Ah ! lâche ! ma foibleſle aura fait ma vertu .
Apprends ce que je dois me cacher à moi - même.
Oui , ce coeur ſi conſtant que bleſle un diadême ,
Qui vantoit ſon devoir , que tu crois généreux ,
Seroit peut- être ingrat , s'il n'étoit amoureux .
Mais je m'avilis trop ...
Lors même qu'elle ſe connoît ſoeur de
Maxime , elle perſévère dans ſes refus ;
& c'eſt une des raiſons qui excitent
Adrien à ne point croire le changement
qu'on lui annonce , à craindre toujours
un rival dans Maxime. Si enfin elle ſe
détermine à offrir ſa main à l'Empereur,
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
pour ſauver & fon père & fon frère ,
elle ne le fait qu'après avoir confulté
l'Impératrice & obtenu fon aveu.
:
Sabine a vu mes pleurs ; Seigneur, le croirez vous?
Dans la rivaleencor chéritlant ſon ouvrage ,
Elle- même à ſa chûte a donné ſon íuffrage :
Elle veut qu'en ces lieux je ſois un noeud de paix ;
Pour nous qui l'outrageons elle fait des ſouhaits.
Ocoeur trop généreux qu'il faut que je trahifle!!
J'aurois par mon trépas terminé mon ſupplice :
Maisjeme dois aux miens ; tout le veut , c'eſt ma
loi.
Le crime eſt d'Adrien, le malheur est pour moi.
Ainſi cet amour a toujours cédé au devoir
; & quoiqu'il dût s'éteindre , il a
fervi dans les premiers actes à donner
pius d'action au rôle de Maxime , & il
a contribué dans les derniers , à mettre
plus d'expreffion dans les regrets d'Attilie
, & plus de chaleur dans cette vengeance
, qui a amené le plus beau dénouement.
Nous euſſions ſeulement defiré
que l'Auteur pût ménager une ſcène
entre le frère & la foeur , depuis la découverte
de leur naiſſance, ou que du
moins Maxime ne mourût pas ſans ſavoir
qu'Attilie étoit ſa ſoeur.
Mais quels mouvemens n'excite pas
AVRIL. 1776 125
la nouvelle foudroyante de cette mort de
Maxime & celle de la captivité de Placide?
Après avoir accablé d'imprécations le
meurtrier de ſon frère , Attilie ſe voit
obligée de tomber aux genoux d'Adrien
pour l'adoucir en faveur de ſon père".
Cette ſituation eſt du plus grand pathétique.
Reſtée ſeule , elle s'écrie douloureuſement
:
Mon frère! il m'a ravi juſqu'au triſte plaifir
Dejoindre mes ſanglots à tondernier ſoupir ,
De te montrer du moins ta ſoeur dans Attilie .
C'eſt mon amour , c'eſt moi qui te coûtai la vie.
Tu mourus mon amant : ô ciel ! & ma douleur
Ne doit à ton trépas que des larmes de ſoeur.
Mais lorſque tu n'es plus qu'une cendre muette ,
Qu'importe lous quel titre , hélas ! je te regrette ?
Mes regrets feront ils jamais trop étendus ?
Et criminels ou purs , en ſont- ils moins perdus ?
Un caractère tel que le fien , car l'Auteur
lui en a donné un impétueux & fortement
contraſté avec Maxime , doit ſe
porter à une réſolution violente. Elle
projette la mort d'Adrien ; elle explique
avec feu ſes motifs .
Apeine de mon frère il a proſcrit la tête ,
D'un déteſtable hymen il prépare la fête ;
Et d'une ſoeur en pleurs les malheureux appas
Fij
126 MERCURE DE FRANCE.
1
Dans ſes bras tout ſanglans paîroient ſes attentats!
Tremblante , épouvantée ,
Mon frère , je verrois ton ombre enfanglantée ,
Prèsde l'autel placée entre les deux époux ,
L'oeil en feu , me montrer la trace de tes coups :
J'entendrois une voix du fondsde ta bleſſure ,
De ces indignes noeuds me reprocher l'injure ;
Et par toi repouflée... Ah ! grands Dieux ! ah ! ta
foeur
Au pied de l'autel même expireroit d'horreur.
Aujourd'hui cependant cet hymen tyrannique
De notre auguſte père eſt la rançon unique.
Mais qu'un ſeul coup enfin , puiſqu'il n'eſt point
de choix ,
Te venge , m'affranchiſſe & le ſauve à la fois.
Si la loi le défend , la nature l'ordonne .
Elle invoque Trajan , Sabine ; elle
s'adreſſe même au Dieu des Chrétiens :
Viens conduire mes coups , fi tu n'es point un
fonge ;
D'un ennemi commun viens te venger par moi.
Alorsje te reſpecte & j'embraſle ta loi.
Dans le cours de ſes agitations , elle
apperçoit le trophée d'armes , monument
de la victoire de ſon père. C'eſt là qu'elle
prend le fer qui doit être l'inſtrumentde
la mort du Prince': invention fingulière
AVRIL. 1776. 127
ment théâtrale. Au moment où elle porte
le coup fatal , Placide le détourne : mais
l'obſcurité du lieu cauſe une mépriſe ;
Placide eſt envoyé au ſupplice : cette erreur
eſt réparée par Juſtin, ſon ancien &
fidèle ami . Cependant Attilie , livrée à
fon déſeſpoir , ſe frappe , & lorſque le
Héros revient , le premier objet qu'il apperçoit
eſt ſa fille mourante; il profite
des momens qui lui reſtent pour lui infpirer
ſa religion , & il y réuffit enfin.
Maxime l'avoit auſſi embraſlée . Touché
de cette catastrophe , Adrien ſuſpend ſes
édits contre le Chriſtianiſme , & adopte
ce principe de conduite :
Quel'on foit citoyen , à mes yeux il ſuffit.
Eſt- ce un crimed'Etat qu'une erreur de l'eſprit ?
C'eſt par cette réflexion philoſophique
que ſe termine un poëme évidemment
marqué au coin du génie. Ouvrage de la
jeuneſſe de M. Le Gouvé , il feroit honneur
à l'âge le plus mûr. Nous avons
trouvé un intérêt loutenu , beaucoup d'art
dans le plan & dans la conduite , la cha .
leur du ſentiment eſt réunie dans le dialogue
à lafoliditéduraiſonnement. Quant
àla verſification , nous n'avons pu en citer
que quelques traits; mais par tout elle a
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
de l'énergie & de la douceur , ſans que
l'une nuiſe à l'autre ; il s'y préſente même
fréquemment des vers brillans & quelquefois
fublimes. Nous renouvelons nos
regrets qu'une Tragédie de ce mérite n'appartienne
pas au Théâtre de la Nation .
L'Editeur a fait ſur cette pièce des
remarques hiſtoriques & critiques qui ont
auſſi leur application à la Tragédie en
général.
Mémoires de Madame la Baronne de
Saint- Lys; volume in- 12 de 193 pag.
A Lausanne , chez la Société Typographique
.
Comme ces Mémoires ne préſentent
que des événemens fort ordinaires , ils
font peu fufceptibles d'extrait. Ils intérefſent
néanmoins par le ton de raiſon &
de vérité qui y règne , par des peintures
vraies , des détails agréables , des réflexions
fines ſur nos moeurs. Comme
pluſieurs de ces réflexions ſont rejetées
dans des notes , on peut en détacher facilement
, & nous en citerons quelques--
unes.
« Le bon ton eſt devenu pour ceux qui
le poffèdent , un éloge complet. Il y a
long-temps qu'on en parle ſans ſavoir ce
AVRIL. 1776. 129
que c'eſt : il varie dans la plupart des
pays. Je le définirois une manière d'être
parfaitement convenable au lieu qu'on
habite , à la claſſe des gens qu'on fréquente
, au goût du moment qui règne
dans la ſociété. Il y a du mauvais con
dans la façon de penſer , de s'exprimer
& d'agir. On dit que parler haut eſt du
mauvais ton. Cette opinion a ſa ſource
dans l'expérience. Les choſes fines , ſenties
, délicates ne s'expriment point avec
un ton élevé. Où ſe trouve le bon ton ?
Dans les bonnes compagnies. Où eſt la
bonne compagnie ? Elle ne tient pas au
rang , mais à ces qualités aimables , fruits
d'une éducation recherchée ; pour les
gens d'eſprit , elle ne ſera point dans
cette claſſe de gens ignorans par état , ou
du moins qui n'ont que des teintures ,
des demi connoiſſances. Les gens du
monde ne l'admettent point dans cette
claſſe d'eſprits ornés qui ont préféré le
fond aux formes agréables . Les riches qui
croyent pouvoir commander aux opinions
, comme ils commandent au reſte
des hommes , placeront la bonne compagnie
dans leurs fallons dorés. Nous dirons
qu'elle eſt dans le cercle où ſe trouve
de l'eſprit ſans pédanterie , des lumières
fans affectation de les répandre , du goût
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
fans trop de difficulté , des moeurs fans
pruderie , de la probité ſans fanatiſme ,
de la douceur fans foibleſſe , de l'agré.
ment ſans frivolité ; où l'on ſaura que la
gaieté eſt le rire de l'ame , que le ſérieux
eſt le maintien de la raiſon , que la vivacité
eſt la liberté de l'eſprit , que l'efprit
de ſociété eſt l'accord de l'aifance &
de la politeffe ; & comme c'eſt beaucoup
exiger , nous dirons enfin que la bonne
compagnie ſe trouve là où on réunit le
plus de ces qualités aimables » .
;
« Il n'eſt point de talens plus agréables
que celui de converfer ; iln'en eſt point
qui ſuppoſe autant deſprit &de grâces :
auſſi n'en est- il point qui foit d'un plus
grand rapport pour l'amour-propre. On
trouveroit dans les entretiens journaliers
un remède fûr contre l'ennui , ſi l'on
vouloit ſe perfuader que la converſation
eſt unartqui doit être étudié. Sans cette
application , quoi de plus ſtérile , de plus
monotone ou de plus triſtement gai ? On
parle ſans grâces , ondiſpute ſans intérêt ,
onaffirme ſans preuve , on nie ſans raifon
, on loue ſans connoiffance , on médit
ſans malice , on exagère pour être
écouté , on écoute ſans attention , ſouvent
on parle tous enſemble , & ce bruit inſupportable
aux autres Nations, eſt de la
AVRIL. 1776 . 131
gaieté aux yeux des François . La Bruyère
a dit que l'eſprit de converſation étoit
le même que l'eſprit du jeu. Il a confondu
une certaine facilité de dire des
choſes frivoles , de faire des contes agréables
, avec l'art ſolide de converſer. Il
conſiſte à ſaiſir rapidement le rapport
d'un objet , à le préſenter avec une facilité
extrême , à intéreſſer à une diſcuſſion
qui paroît étrangère ceux qui vous écoutent
, de manière que la converſation foir
toujours leur affaire propre. Loin de nous
les differtations : mais il y a un grand
intervalle entre diſſerter & ſe repoſer fur
un objet ; en cauſant , on ſe ſert de fon
eſprit; en diſſertant , c'eſt de celui des
autres . Les femmes , fur ce point , font
nos modèles. Il en eſt qui jettent de
l'agrément ſur tout ce qu'elles diſent ,
qui ſe ſont fait un langage particulier;
leur façon de rendre leurs idées étonne
& fatisfait : elles louent avec plus de
délicateſſe , parce que la retenue de leur
ſexe interdit cette folle & infipide profufion
, dont le moindre inconvénient eſt
d'éteindre le feu des entretiens ; leur penchant
à la critique fait que rarement leurs
louanges ſont ſans restriction , les ſeules
qui conviennent aux hommes. Les hom .
mes ont beſoin des grands intérêts de la
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
fociété pour foutenir la converſation : les
femmes trouvent dans leur eſprit des
reffources fuffifantes » .
« Le grand préſent que l'eſprit philoſophique
a fait aux hommes , eſt d'avoir
retranché tout ce qui déparoit leurs connoitfances.
Il a changé les Romans en
Hiſtoires , il a établi une légiſlation dans
l'esprit humain , il a étendu les vues de
la politique , il a donné à la poëfie la
ſeule choſe qui lui manquoit pour être
le premier des arts . On en a quelquefois
abuſé , parce qu'on abuſe de tout ; mais
il n'eſt pas moins vrai de dire qu'il diſtinguera
à jamais le dix- huitième ſiècle ,
que la poſterité mettra autant au-deſſus
du fiècle de Louis XIV qu'elle met celui
de Louis XIV au deſſus des autres. Excepté
cinq ou fix grands Poëtes qui ( lauf
la Fontaine & Molière ) manquoient euxmêmes
de cet eſprit philoſophique , on
lira peu ceux qui ont fait la gloire de ce
ſiècle fi célébré. C'eſt de nos jours qu'il
s'eſt opéré une révolution dars les idées ,
ſi frappante & fi utile , que la plupart
des eſprits ne ſont pas encore affez forts
pour l'embraffer dans toutes ſes parties.
Il n'eſt pas aujourd'hui un Souverain en
Europe qui voulût publier la plupart des
ordonnances & des réglemens de ſes pré
AVRIL. 1776. 133
déceſſeurs ; ils paroiſſent les laiſfer fubſiſter
, mais ils les changent inſenſiblement.
Cette fermentation ſur la nécellité
de perfectionner l'éducation , de changer
la jurisprudence criminelle , de corriger
l'abus des finances , d'adoucir le fort du
peuple , d'éclairer les agriculteurs , de
proſcrire le fanatiſme , de rejeter les fables
, n'a commencé que vers le milieu de
ce ſiècle. Voilà pourtant les ſeules chofes
néceſſaires . A quoi ſervitoient dix beauxeſprits
comme MM. de la Morte , Marivaux
, Moncrif? L'eſprit philofophique
a fait encore un autre bien , c'eſt
d'avoir contribué à mettre quelque variété
dans notre façon d'être. Quoiqu'elle
ait ſouvent dégénéré en ſingularité , elle
eſt préférable à cette infipide monotonie
qui caractériſe ſi bien la plupart de nos
productions » .
* Anecdotes Dramatiques ; contenant 1º .
: toutes les pièces de théâtre , tragédies ,
comédies , paſtorales , drames , opéra ,
opéra- comiques , parades , proverbes
qui ont été joués à Paris ou en Province
ſur des théâtres publics ou dans des
* Article de M. de laHarpe.
134 MERCURE DE FRANCE.
ſociétés particulières , depuis l'origine
des ſpectacles en France juſqu'à l'année
1775 , rangés par ordre alphabétique .
2º. Tous les ouvrages dramatiques qui
n'ont été repréſentés ſur aucun Théâtre
, mais qui font imprimés ou conſervés
en manuscrit dans quelques bibliothèques.
3º. Un recueilde tout ce
qu'on a pu raſſembler d'anecdotes im
primées , manufcrites , verbales , connues
ou peu connues ; d'événemens
finguliers , ſérieux ou comiques ; de
traits curieux , d'épigrammes , de plaifanteries
, de naïvetés&de bons mots ,
auxquels ont donné lieu les repréſentations
de la plupart des pièces de
Théâtre , foit dans leur nouveauté ,
foit à leurs repriſes. 4°. Les noms de
tous les Auteurs , Poëtes ou Muficiens
qui ont travaillé pour tous nos Théâtres
, de tous les Acteurs & Actrices
célèbres qui ont joué à tous nos ſpectacles
avec un jugement de leurs
ouvrages & de leurs talens , un abrégé
de leur vie & des anecdotes fur leurs
perſonnes . s . Un tableau accompagné
d'anecdotes des Théâtres des autres
Nations . A Paris , chez la veuve
Duchefne , Libr. rue St Jacques , au
,
AVRIL. 1776 . 135
Temple du Goût , 1775. Avec approb .
& privil. du Roi .
Tel eſt le titre verbeux de cette compilation
en trois gros volumes in-octavo.
C'eſt en effet une nomenclature très .
complette de tous les drames français
imprimés depuis Alexandre Hardi. Si
l'Auteur aveit ſu joindre au titre de chaque
pièce un jugement sûr & précis ; s'il
eût été aſſez éclairé pour marquer les viciſ
fitudesqu'a éprouvées le Théâtre Français ,
ſoit dans la compoſition des drames , foit
dans le genre de la déclamation ; s'il eût
été plus inttruit des anecdotes les plus
curieuſes de la ſcène françaiſe , depuis le
commencement de ce ſiècle ; ſon livre ,
compoſé de matériaux mieux choiſis , eût
été beaucoup plus couarrtt,, mais plus inf.
tructif & plus amuſant. Un Ouvrage qui
ne doit être qu'un compoſé de réſultats ,
ne peut être fait que par un excellent efprit
, qui ait aſſez d'impartialité pour bien
juger , & aflez de talent pour bien écrire;
mais malheureuſement preſque tous ces
recueils de faits , de jugemens & d'anecdotes
font , pour l'ordinaire , abandonnés
aux Manoeuvres de la littérature , qui
joignent à l'ignorance & au mauvais goût
136 MERCURE DE FRANCE.
cet eſprit de parti qui ne ſe nourrit que
de préjugés , & ne s'occupe qu'à flatter les
ennemis du génie & des grands Ecrivains.
La compilation dont nous allons
rendre compte eſt infectée de tous ces
vices. La haine pour M. de Voltaire y eſt
affichée à chaque page , & les Ecrivains
qu'on lui a long temps oppoſés y font
loués avec profuſion. A l'égard des anecdotes
, l'Auteur n'a recueilli que celles
qui traînent depuis cent ans dans les Dictionnaires
, dans les Journaux , dans les
ana , & la plupart font défigurées en partie
, ou abſolument fautſes , ou mal racontées
. Le ſtyle d'ailleurs eſt de la plus
dégoûtante platitude , & l'ignorance de
la langue y eſt portée juſqu'à l'excès le
plus inexcufable , comme il ſera facile
de le faire voir par des citations. Cet Ouvrage
n'ayant d'ailleurs d'autre plan que
l'ordre alphabétique , nous n'avons d'autre
manière de le faire connaître que de
relever les fautes de tout genre qui ſe
préfentent à toutes les pages.
Page 161. " Baron prêt à jouer Bri-
>> tannicus , trouva le Prince de Conti
>> dans une couliſſe , & lui dit avec di-
>> gnité : Bonfoir au grand Conti.-Tope
* à Britannicus , lui répondit le Prince
>> en paffant » .
AVRIL. 1776. 137
Il eſt difficile de défigurer plus maladroitement
une anecdote fi connue.
Tout le monde ſait que c'eſt en jouant
avec le grand Condé que Baron lui dit :
Maffe à Mons de Condé, & que le Prince
lui répondit Tope à Britannicus. Mons de
Condé était une impertinence ; bon foir
au grand Conti n'en étoit peut être pas
une , parce que le mot de grand fait tout
paſſer , & tope eût été une étrange réponſe
àbon foir. On n'a guères raſſemblé plus
de bévues en moins de lignes .
L'Auteur ajoute dans ce même article
, fur la tragédie de Britannicus , que
le Comédien Beaubourg jouant Néron ,
diſait à Burrus ces deux vers qui finifſent
le troiſième acte :
Répondez-m'en , vous dis-je ; ou , ſur votre refus ,
D'autres me répondront & d'elle & de Burrus.
avec des cris aigus & tous les emportemens
de la férocité. Cette expreſſion étrange,
dit il , renfermaittant de vérité que tour
le monde en érait frappé de terreur : ce
n'était plus Beaubourg , c'était Néron
même .
Non , aſſurément , ce n'était pas Néron
, c'était un Comédien. Néron n'eût
138 MERCURE DE FRANCE.
jamais dit ces deux vers avec des cris
aigus ; & l'Acteur ſublime qui joue ce
rôle aujourd'hui avec une vérité ſi frappante
, inſpire certainement plus de terreur
que l'emportement de Beaubourg .
Page 162 , à l'article de Brutus. " Lorf-
> que M. de Voltaire donna cette tragé-
- die , il revenoit de l'Angleterre : il
>> étoit rempli de cet eſprit républicain
» qui convenait affez au ſujet qu'il trai-
> tait. Titus dit dans cette pièce :
Je ſuis fils de Brutus , &je porte en mon coeur
La liberté gravée & les Rois en horreur.
» A la première repréſentation le par-
>> terre fut bleſſé de ces vers , & frémit
» d'indignation , comme étant peu ac-
>> coutumé à des expreſſions ſi peu mé-
>> nagées » .
Que veut dire l'Auteur avecſes expref.
fions fi peu ménagées ? Quoi ! lorſqu'on
eft fils de Brutus , on ne peut pas avoir
les Rois en horreur , & on ferait un crime
à un perſonnage de tragédie d'avoir le
langage de fon caractère ? N'était- on pas
d'ailleurs accoutumé dans les pièces de
Corneille , à des traits républicains beaucoup
plus forts ? Où l'Auteur a- t- il trouvé
AVRIL. 1746. 139
que le parterre ait frémi d'indignation ?
C'eût été une grande ineptie.Où l'Auteur
at il pris cette anecdote ſi peu vraiſemblable
? Et s'il l'a inventée , qu'on
juge de fon intention. Il cite un jugement
de Roufleau fur cette tragédie.
« J'ai lu le Brutus , & j'ai été bien fur-
> pris de voir ce grand homme condam-
> ner ſon fils à la mort pour une ſimple
>>penſée , qui ne paſſerait pas même pour
>> une tentation chez nos Caſuiſtes les
>> plus rigides. Si celui de l'ancienne
>> Rome eût été ſi ſévère , il eût été dé-
>> peint dans l'hiſtoire comme un extra-
>> vagant ».
En rapportant un pareil jugement , il
eût fallu en relever l'injustice . Il est trèsfaux
que Brutus condamne fon fils à la
mort pour une fſimple penſée. Titus fort
du théâtre au quatrième acte , réfolu de
livrer aux ennemis la porte Quirinale . Il
dit à Meſſala :
Sers ma fureur enfin , ſers mon fatal amour.
• •
L'heure approche , Tulie en compte les momens ,
Et Tarquin après tout eut mes premiers ſermens :
Le ſorten eſt jeté. • •
C'eſt un peu plus qu'une ſimple penſée.
140 MERCURE DE FRANCE.
Il n'achève pas ſon crime , parce qu'il eft
découvert. Il ne le projette que dans un
moment de trouble & d'égarement ; mais
enfin il s'y réſout. Meſſala reçoit ſes ordres
, & ce parti pris eſt aſſurément plus
qu'une tentation. Onpeut fans doute critiquer
le dénouement de cette fublime tragédie
, mais ce n'eſt pas de cette manière .
Page 187 , à l'art. de Cénie. " Le fond
>> de cette pièce eſt le même que celui du
>>Roman Anglais de Tomes Jones . On
* prétend que Madame de Grafigni n'était
>> que la dixième partie d'Auteur de cette
» comédie. Ceux qui la connaiſſaient
>> particulièrement ſavent même quels
>>étoient les Beaux- eſprits qui tenaient
>> alternativement la plume. C'eſt de la
» même façon qu'ont été compoſées les
>> Lettres Péruviennes » .
Voilà des affertions bien téméraire .
ment haſardées . D'abord il eſt très faux
qu'on ait jamais attribué les Ouvrages de
Madame de Grafigni à une ſociété de
Beaux eſprits. Il faudrait être abſolument
dépourvu de goût & de bon ſens pour
ne pas voir que Cénie & les Lettres Péruviennes
ont été écrites par une feule
& même plume . On a prétendu , il eſt
vrai , qu'elles étaient l'ouvrage d'une
AVRIL. 1776. 141
femme d'une très-grande naiſſance ( Mile
de G*** . ) qui aimait Madame de Grafigni
; mais c'eſt un ſoupçon abſolument
dénué de preuves , & uniquement fondé
ſur ce que l'eſprit de Madame de Grafigni
dans la ſociété , paraiſſait au-deſſous
dé ſa réputation : mais rien n'eſt moins
rare que cette diſproportion , qui ne
prouve rien . Il y a fort peu de rapport
entre Cénie & Tomes Jones ; cette pièce
a une reſſemblance bien plus marquée
avec la Gouvernante , qui l'a fait oublier.
Cénie eſt en effet un drame fort médiocre.
Les Lettres Péruviennes font une
production beaucoup plus agréable , plus
originale & d'un mérite plus réel : il y
a du ſentiment , de l'intérêt & de la douceur
dans le ſtyle , & cet Ouvrage eſt
demeuré au nombre des Romans qu'on
peut relire. Ces Lettres Péruviennes &
Cénie même eurent un ſuccès affez grand
pour que l'Auteur , ſi c'eût été un autre
que Madame de Grafigni, les eût revendiquées
tôt ou tard. Nul Auteur ne regarde
le ſuccès d'un ouvrage d'eſprit
comme au- deſſous de lui : car celui qui
le croirait , n'écrirait pas . L'Ecrivain qui
rend ici juſtice à la mémoire de Madame
deGrafigui était encore très-jeune lorf142
MERCURE DE FRANCE.
3
qu'il l'a connue; mais il peut aſſurer qu'il
n'y avait dans ſa ſociété , quoique compoſée
de gens de beaucoup de mérite ,
perſonne à qui l'on pût attribuer Cénie
ou les Lettres Péruviennes.
Page 205. " Dans le beau tableau des
>> proſcriptions que fait Cinna à Emilie
»dans le premier acte , Dufreſne eut
> recours une fois à une petite adreſſe ,
» qui produiſit un grand effet. Dans le
❤ cours de ce récit , il tint un de ſes bras
* plié derrière ſon dos , tenant caché
• fon caſquefurmonté d'un panache rou-
* ge. Quand il en fut à ces vers terribles :
Ici lefils baigné dans le ſang de ſon père ,
Et la tête à la main demandant ſon ſalaire.
» Indépendamment du feu qu'il mit dans
>> la déclamation , il tira précipitamment
>>le caſque & le panache rouge , & l'agi-
>> tant vivement , il ſembla montrer aux
> ſpectateurs la tête & la chevelure fan-
> glante dont il s'agit dans les vers , ce qui
>> jeta une frayeur & une ſurpriſe agréa-
>> ble dans tous les eſprits » .
Indépendamment de toutes les fautes
&du ridicule de ce ſtyle , eſt-il permis
de pouffer l'ignorance juſqu'à défigurer fi
AVRIL. 1776. 143
groſſièrement deux des plus beaux vers
de Corneille , que l'on a tantde fois cités?
Cesdeux vers ,
Le fils toutdégouttant du meurtrede ſon père ,
Et ſa tête à la main demandant ſon ſalaire ,
forment un tableau auſſi vrai que terrible;
au lieu de cette belle expreffion ,
dégouttant du meurtre , l'inepte Compilateur
a mis baigné dans lefang ; & il n'a
pas ſenti que ces mors ne pouvaient con
venir au meurtrier qui vient une tête à la
main demanderJonfulaire. C'eſt ainſi que
de profanes barbouilleurs , étrangers aux
beaux arts dont ils ne devraient jamais
parler , fouillent tout ce qu'ils touchent ,
& défigurent non- ſeulement ce qu'ils
voudraient décrier , mais encore ce qu'ils
ſe mêlent d'admirer ſans en avoir aucun
droit,
Page 277 , article du Duc de Foix .
•Cette pièce eſt la même que celle d'Adé-
>> laïde du Gueſclin , qui ne réuſſit pas en
1734, & au fujet de laquelle Rouſſeau
> fit cette épigramme , qui eſt une de ſes
meilleures :
-Parle démonde la dramaturgie ,
Ce fanatique , auThéâtre agrégé,
144 MERCURE DE FRANCE.
>>>Que l'ignorance , avec tant d'énergie ,
>> Avait , ſans honte , en Corneille érigé ,
> De déſeſpoir s'eſt noyé dans l'hiſtoire.
>> Sa Tragédie a pourtant eu la gloire
>>>De voir deux yeux de larmes l'honorer ,
>> Car s'il n'a fait pleurer ſon auditoire
>>>S>on auditoire au moins l'a fait pleurer».
,
Avant d'aller plus loin , remarquons
d'abord que cette épigramme eſt tout ce
que le Compilateur trouve de plus intéreſſant
à rapporter ſur la tragédie d'Adélaïde
du Gueſclin , dont la deſtinée a été
fi fingulière : tombée en 1734 , affaiblie
fous le nom du Duc de Foix , & médiocrement
accueillie ſous ce titre en 1752 ,
remiſe enfin au Théâtre dix ans après ,
telle qu'elle avait été faite d'abord , elle
a eu le ſuccès le plus brillant & le plus
foutenu ; & c'eſt peut être de toutes les
pièces de l'Auteur , après Zaïre , celle qui
fait verſer le plus de larmes & qui excite
le plus de tranſports. Le Compilateur
n'en dit pas un mot ; il a ſoin de dire
qu'elle est tombée en 1734 : mais il
ſe garde bien d'ajouter qu'elle a réuſſi en
1762. Une pareille omiffion dans un
Ouvrage de ce genre , ne montre-t-elle
pas la plus ſcandaleuſe partialité ? Et quant
し
AVRIL. 1776. 145
l'épigramme , elle eſt bien tournée ſans
doute : mais ce n'eſt ſûrement pas une
des meilleures de l'Auteur , à ne confidérer
même que le mérite du genre ; elle
n'eſt ni très fine , ni très-gaie , & ce font
là les deux premières qualités de l'épigramme
; elle eſt dure & cruelle . Y a-t il
un grand effort d'eſprit à dire qu'un drame
injustement tombé a fait pleurer fon
Auteur ? Oui , il eſt poſſible que le génie
ait verſé de telles larmes ; & c'eſt avec
cette même ſenſibilité qu'on produit des
Ouvrages qui en font verſer : mais inſulter
à ces larmes d'un grand homme ,
me paraît plus lâche que plaiſant. Ces
vers de Rouſſeau me ſemblent , ſous ce
point de vue , très - mépriſables . Une
bonne épigramme doit être l'expreffion
de la gaieté; elle fait rire alors , & on
l'excuſe. Elle révolte quand elle n'eſt que
l'expreſſion de la haine & de la rage. Ce
fanatiqueau Théâtre agrégé,deux ans avant
Adélaïde avaitdonné Zaïre; il avait donné
preſque en même temps l'Histoire de
Charles XII , l'un des chefs-d'oeuvres de
notre langue , & c'eſt ainſi qu'il s'était
noyé dans l'histoire. C'était ſans doute un
bon Démon que celui qui lui avait dicté
Zaïre : c'était le Démon de la baſſe ja-
L. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
4
louſie qui avait dicté à Roufleau ſa
déteſtable épigramme. L'emportement
d'une haine déclarée pouvait peut- être
lui fournir quelqu'apparence d'excuſe ,
ſi jamais l'on eſt excuſable d'être brutalement
injuſte , même envers un ennemi ,
& de manifeſter un ſentiment odieux .
Mais que penſer de celui qui quarante
ans après l'envie , ſemble encore écrire
ſous ſa dictée , quand il ne faudrait écrite
que pour la démentir & la confondre?
Page 295. L'Auteur rapporte une épigramme
faite à l'occaſion d'Electre :
Quel est ce Tragique nouveau-
Dont l'épique nous aſlaſſine ?
Il me ſemble entendre Racine
Avec un tranſport au cerveau.
Cette épigramme ne ſignifie rien ; la
manière de Crébillon n'avait tien de
commun avec celle de Racine , pas même
en ſuppoſant le transport au cerveau .
Page 314 , à l'article d'Eriphile. « M.
>>de Voltaire ayant lu à l'Abbé Desfon-
> taines cette tragédie que perſonne ne
>> connaît aujourd'hui , lui demanda ce
» qu'il en penſait. L'Abbé Desfontaines
> eut le malheur de la trouver mauvaiſe
AVRIL . 1776. 147
>> & d'annoncer ſa chûte. M. de Voltaire
>> le traita d'ignorant , d'âne , de pédant ,
" d'homme ſans goût , &c . L'Abbé Def-
>> fontaines de ſon côté ne ménagea pas les
>>injures. Eriphile fut jouée & fifflée. Le
» Poëte ne pardonna jamais au Critique
» d'avoir si bien jugé » .
Qu'est- ce qui a été témoin de cette
querelle, & qui en a dit les termes à
l'Auteur ? Il n'eſt pas perinis de rapporter
ſans preuve de telles groſſièretés . Le
Compilateur veut il nous faite entendre
que ce fut là l'origine des démêlés qui
éclatèrent entre le Journaliſte & l'Homme
de génie ? Il eſt bien mal inſtruit.
On fait que l'Abbé Desfontaines écrivit
contre M. de Voltaire , parce qu'il ne
crut pas avoir à prendre un meilleur
parti . J'y ai réfléchi , diſait-il , & j'ai vu
qu'il était de mon intérêt d'avoir M. de
Voltairepour ennemiplutôt que pour ami.
Si Alger était en paix avec tout le monde ,
Alger ne ſubſiſterait pas. L'hiſtoire de
l'Abbé Desfontaines eſt en effet celle de
tous les Satiriques hebdomadaires. Leurs
principes , comme on voit , ne font pas
fort nobles , & leur métier eſt ſujet à
quelques déſagrémens : mais ils en reviennent
toujours à ce mot du même
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
Abbé Desfontaines , il faut que je vive.
Page 149 , à l'art. de Mérope " Mile
>> Dumeſnil ayant joué ſupérieurement
» le rôle de Mérope , Fontenelle dit avec
>> fon air doucereux & précieux : les re-
> préſentations de Mérope ont fait beau-
>>coup d'honneur à M. de Voltaire , &
» l'impreſſion à Mile Dumeſnil ».
Je n'ai jamais ouï dire que M. de Fontenelle
eût l'air précieux. On fait qu'il
était très-difcret , qu'il ménageait beaucoup
dans ſes propos M. de Voltaire ,
qui le ménageait dans ſes écrits , &
qu'il avait trop d'eſprit pour dire une
fottife,
Page 187 , à l'article du Cercle de
Poinfinet. " Comme il y a dans cette
>> petite pièce à la moſaïque de M. Poin-
>> finet , quelques peintures affez vraies
>> de ce qui ſe paſſe parmi les gens d'un
>> certain monde , M. le Duc de ** lui
>> diſait : il faut , M. Poinſinet , que vous
» ayez écouté aux portes » .
Cette anecdote eſt encore défigurée.
C'eſt feu M. l'Abbé de Voiſenon qui dit
cemot quand il vit la pièce : Il a écouté
auxportes, diſait il , en parlant de l'Auteur
: mais il n'eut point l'impoliteſſe de
le lui dire à lui-même. Le Compilateur
AVRIL. 1776. 149
change volontiers les plaiſanteries en duretés.
Page 221 , à l'art. du Comte d'Eſſex.
« J'ai vu , dit Boileau , repréſenter cette
>> tragédie , & le parterre faire de grands
>> brouhahas fur ce vers , qui a un ſens
>>louche , & qui eſt une eſpèce de gali-
>matias :
Le crimefait la honte & non pas l'échafaud.
> On voit bien qu'il a eu en vue ce paf-
>> ſage de Tertulien , martyrem facit caufa
» non pæna ; mais ce paſſage eſt il rendu
>> de manière à être entendu ? »
Ceci ne regarde pas le Compilateur;
mais il aurait pu obferver que très - pen
de gens ferontde l'avis de Boileau , malgré
le juſte reſpect que l'on doit avoir
pour l'autorité de ſon jugement. Ce vers
n'eſt point un galimatias , & n'a pas un
fens louche: la conſtruction n'en eſt pas
correcte , mais perſonne ne peut ſe méprendre
au ſens , qui est très- clair &
très-bean ; & la force de la penſée rendue
heureuſement dans un vers, fait pafſer
, avec raiſon par deſſus la faute de
grammaire. A l'égard du paſſage de Tertulien
, je doute fort que Thomas Cox-
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
4
neille y ait fongé , ou même qu'il ait
jamais lu Tertulien .
Tome ſecond , page 2 , à l'art. de Nanine.
On donna de grands applaudifle-
>> mens à la Nanine de M. de Voltaire ;
» l'Auteur parut ne pas s'en rapporter
>> entièrement à ces éloges , & en fortant
• il demanda malicieusement à Piron ce
> qu'il en penſait ; celui- ci qui démêla
» l'artifice , répondit : Je pense que vous
>> voudriez bien que ce fût Piron qui
>>l'eût faite. Pourquoi ? dit M. de Vol.
>> taite; on n'y a pas fifflé. Ah! reprit
>Piron, peut-on fifflerquand on baille ? »
Premièrement Nanine ne reçut point
de grands applaudiſſemens dans ſa nonveauté
: elle eut même fort peu de fuccès;
ce n'est qu'avec le temps qu'elle
s'eſt élevée au rang des pièces qui font
le plus de plaifir ,& c'eſt ce qui eſt arrivé
très- ſouvent aux ouvrages de M. de
Voltaire & à ceux des hommes de génie.
Ce n'est pas non plus à l'occaſion de Nanine
que M. de Voltaire fit à Piron la
queſtion qu'on vient de rapporter ; c'eſt
à Sémiramis : & quel artifice y avait il à
démêler dans cette queſtion? Enfin comment
Piron aurait-il pu dire qu'on baillait
à une pièce qui , dans la ſuppoſition
AVRIL . 1776 . 151
du Compilateur , était ſi fort applaudie ?
Les bâillemens ne reſſemblent point aux
applauditſemens ; enfin ce mot , peut on
fiffler quand on baille ? n'a jamais été dic
a propos d'une pièce de M. de Voltaire.
Tome ſecond , page 23 , à l'article
d'Oreſte. « Comme M. de Voltaire ,
>> dans cette tragédie , voulait lutter con-
>> tre l'Electre de Crébillon , & que l'on
>> ne peut lui diſputer qu'il n'ait mieux
» fait le vers que Crébillon , il fit impri-
> mer ſur les billets de parterre les lettres
> initiales de ce vers d'Horace :
Omne tulit punctun qui mifcuit utile dulci.
Quel rapport ce vers pouvait- il avoit
avec la concurrence de l'Electre & de
l'Oreſte , & avec le talent de mieux faire
le vers ? Ce n'était fûrement pas là l'application
du paſſage d'Horace. Le Compilateur
ajoute qu'un mauvais plaiſant
tourna ainſi ces lettres initiales contre la
tragédie d'Oreſte . Oreste tragédie pitoya.
ble que M. Voltaire donne. En effer cette
plaifanterie n'eſt pas plus ingénieuſe que
la tragédie d'Oreſte n'eſt pitoyable. Mais
toutes ces plates facéties amuſent un moment
la malignité .
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
1
Tome ſecond , page 158 , à l'article
des Scytes , tragédie de M. de Voltaire.
* C'eſt le même ſujet que celui des Illi-
>> nois , tragédie de M. de Sauvigni : cette
>>dernière pièce était compoſée pluſieurs
>> années avant la première , & reçue par
» les Comédiens avant qu'il fût queſtion
>> des Scytes » .
Il eſt très- faux que le ſujet des Illinois
foit le même que celui des Scytes ; il n'y
a qu'à lire les deux pièces pour voir que
ces deux ſujets n'ont aucun rapport. Le
Compilateur ajoute : « On lit dans la
>> France Littéraire , année 1766 , Tome
>>>VIII , page 216 , je viens d'apprendre
» que M. de Voltaire avait envoyé aux
>>Comédiens une tragédie nouvelle de
>>ſa façon , intitulée les Scytes , en leur
>marquant qu'il n'avait mis que douze
>jours à la faire : on m'a dit en même
>>temps que les Comédiens la lui avaient
>>>renvoyée , en le priant très- humble-
>>> ment de mettre douze mois à la cor-
» riger ».
Jene connaispoint la France Littéraire ,
je m'imagine que l'Auteur a voulu mettre
l'Année Littéraire; & ce qui me le
perfuade , c'eſt qu'on y atttibue aux Comédiens
une impertinence qu'aſſurément
AVRIL. 1776. 153
ils n'ont jamais écrite , & qui eſt fort
dans le goût & dans le ſtyle des Feuilles.
Tome ſecond , page 188 , à l'article de
la Sophoniſbe de Corneille. « Trente-
>> deux ans après qu'eut paru la Sophoniſbe
>>>de Mairet , Corneille traita le même ſu-
>>jet ; & quoiqu'il eût déjà donné deschef-
>>d'oeuvres , il fut blâmé généralement
>> d'avoir voulu ternir lagloire de ſon pré-
>>déceſſeur ; c'eſt ainſi que de nosjours on
>> a regardé comme un trait de jalouſie de
* la part d'un Poëte célèbre , d'avoir tenté
» de refaire l'Electre , la Semiramis , le
> Catilina , le Triumvirat , l'Atrée de
• Crébillon
On n'a point fait un crime à Corneille
d'avoir fait une Sophoniſbe , & ce grand
homme n'a jamais paffé pour jaloux. Il
eſt permis à tout le monde de traiter un
fujet que l'on croit n'avoir pas été heureuſement
rempli , & l'on n'a jamais tort
de faire mieux que ſes rivaux : ce n'eſt
point jalouſie , c'eſt émulation ; & après
tout ce ferait encore une heureuſe jaloufie
que celle à qui nous ferions redevables
de trois Ouvrages auſſi beaux
qu'Oreſte , Sémiramis & Rome ſauvée.
Tome ſecond , page 402 , à l'article
d'Hypermeneſtre . " Un homme deſprit ,
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
>>au fortir d'une des repréſentations de
>> cette pièce , frappé du génie pittoref-
>> que qui y règne , & des grands tableaux
>>> qui s'y trouvent en très-grand nombre ,
» & d'une manière plus neuve que dans
>> aucune autre tragédie , s'écria qu'Hyper-
>> meneſtre était une pièce à peindre » .
Ce mot a été juſqu'ici attribué à une
femme; mais on peut obſerver d'ailleurs
qu'il eſt aſſez ingulier de ſe récrier fur
le grand nombre & fur la nouveauté des
tableaux qui ſe trouvent dans Hypermeneſtre.
Le feul tableau frappant qui ait
fait le fuccès de cette tragédie , eſt celui
du cinquième acte , & aſſurément rien
n'eſt moins neuf; ce tableau ſe trouve
deux fois dans Métaſtaſe , dans l'Aménophice
de M. Saurin , dans un Roman de
l'Abbé Prévot , &c . C'eſt dans Tancrède
& dans Sémiramis que ſe trouvent en
grand nombre des tableaux très- neufs.
Si nous pafions au jugement ſur les
Auteurs , nous ne les trouverons pas
mieux appréciés que les Ouvrages ; voici
par exemple un panégyrique de Boiffy ,
qui n'a pas été dicté par le goût : « On
>> ne peut fans injuſtice refuſer à Boiffy
> un eſprit brillant , une imagination
vive une verſification > légère , un
AVRIL. 1776. ISS
>> coloris gracieux , un talent rare pour
>>le dialogue , & une connaiſſance par-
>> faite des ridicules du ſiècle » .
Voilà un beau portrait : il eſt difficile
d'y méconnoître ce tendre amour pour la
médiocrité, qui ſe joint toujours à la haine
pour les talens. Si Boiffy avait en effet
réuni toutes ces qualités , il aurait laiffé
une grande réputation ; & perſonne
n'ignore qu'il en a eu très peu de fon
vivant & beaucoup moins depuis fa
mort ; il y a peu de lectures auſſi faſtidieuſes
que celle de ſes Ouvrages : il
manque abſolument d'imagination , de
verfification & de coloris , en un mot de
tout ce que le Compilateur lui attribue
rès gratuitement; fon eſprit eſt frivole ,
ſon ſtyle froid & plein d'affectation : fes
ſcènes ſont remplies de hors d'oeuvres &
de morceaux de commande , qui font
précisément l'oppoſé du dialogue ; il ne
procède que par définitions & que par
tirades ; & cet tirades , quoiqu'avec beancoup
de prétention à l'eſprit , ſont toujours
communes & médiocres : on n'a
pas retenu de lui un ſeul vers vraiment
comique; bien loin d'avoir la connais.
fance du ridicule théâtral , il ne ſavait
que ſaiſir avec un empreſſement puérile
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
tous les événemens du jour , qui ne pou
vaientfaire qu'un vaudeville paſlager.On
joue encore de lui trois ou quatre petites
pièces infiniment médiocres , que le jeu
des Acteurs a fait ſupporter au Théâtre
après la mort de l'Auteur , & dans un
temps où il n'y a plus de ſévérité. Ces
pièces font fans réputation& fans mérite :
la ſeule où il y ait quelque talent eſt celle
de l'Homme du jour, qui pourrait être
au rang de nos bonnes pièces , fi elle
n'était pas auffi faiblement écrite qu'elle
eſt bien intriguée.
Al'égard du ſtyle de cette compilarion
, on a déjà pu en juget par quelques
échantillons affez curieux ; mais on peut
en citer une foule d'autres qui le paraîtraient
bien davantage : tel eſt par exemple
cette anecdote que l'on trouve à l'article
du Carnaval , opéra- comique de Panard.
" L'Actrice chargée du principal
rôle de ce prologue , était une grande
fille qui s'était toujours piquée d'une
>>ſageſſe à toute épreuve. Malheureuſe-
> ment elle vint à Paris dans un temps
» critique , qui aurait donné une fâcheuse
>> entorse à ſa réputation, ſans les pré-
>> cautions prudentes qu'elles prit pour
le cacher. Trois ou quatre jours après
AVRIL. 1776. 157
fon début , elle ſentit quelques atteintes
» de colique ſur le théâtre; elle les fur-
>>monta courageuſement. Le lendemain
• à trois heures du matin elle accoucha ,
>>vint à la répétition à neuf , joua le foir,
» & continua pendant toute la foire , ſans
>> laiſſer le moindre ſoupçon de ſon acci-
>> dent. Bel exemple de modeſtie pour nos
» Nymphes de théâtre , qui tirent vanité
dudéshonneur, en étalant publiquement
» les témoignages de leurs complaisances
>prolifiques » .
Si l'on veut des exemples de barbarifmes
& de folléciſmes , on trouvera à
l'article du Soldat Magicien , que Mile
Lufi jouoit originalement dans cette pièce
le rôle de Criſpin , avec beaucoup de
ſuccès : l'Auteur a voulu dire qu'elle
jouait d'original , & il a créé un adverbe
qui , s'il était français , fignifierait d'une
manière originale. Ecrire ainſi , c'eſt joindre
la barbarie à la déraiſon .
A l'article du Diſtrait vous trouverez
que ce caractère est copié d'après celui
qui ſe trouve dans les Caractères de la
Bruyère qu'on voulait étre le portrait de
M. le Comte de Brancas .
Il eſt difficile de ne pas reconnaître
dans le ton & dans l'eſprit général de
158 MERCURE DE FRANCE.
cet Ouvrage l'Auteur qui , depuis quelques
années écrit à M. de Voltaire , pour
prouver que M. de Voltaire n'a ni goût ,
ni génie : ces lettres font demeurées ,
comme on l'a dit , ſans réponſe ainſi que
Sans Lecteurs ; & en effet , il n'y a rien
de moins intéreſlant qu'une correfpondance
de M. de Voltaire & de M. Clé
ment, dans laquelle M. Clément parle
tout ſeul.
Essai de Finances , par M. le Comte
de Magnieres , de l'Académie Royale
de Nancy ; in - 8 ° . d'environ 72 pages .
A Paris , chez Baſtien , Libr. rue du
petit Lion , F. S. G.
Il faut lire dans l'Ovrage même les
raiſons par leſquelles 1Auteur ſe croit
fondé à propoſer une taille proportionnelle
fur les terres , & un droit unique
fur les boiffons pour remplacer les im.
pôts; il fait auſſi de bonnes obfervations
fur les avantages des Manufactures , fur le
bénéfice des pêcheries , & fur la néceffité
du commerce intérieur; il réfute pluſieurs
propoſitions avancées par l'Auteur des
Ephémérides économiques.
AVRIL . 1775. 159
ANNONCES LITTÉRAIRES.
NOUVEAU Dictionnaire François- Anglois
& Anglois François , contenant la
fignification des mots avec leurs différens
uſages , les conſtructions , idiomes, façons
de parler particulières, & les proverbes uſi.
tés dans l'une & l'autre langue ; les termes
les plus ordinaires des ſciences , arts &
métiers ; le tout recueilli des meilleurs
Auteurs anglois & françois ; contenant le
françois devant l'anglois de M. Louis
Chambaud , corrigé & conſidérablement
augmenté par lui & par M. J. B. Robinet;
2 volumes in-4°. tel . prix 30 1. A
Amſterdam & Rotterdam , chez Arkitée
&Merkus , & H. Beman ; & à Paris ,
chez Lacombe , Libraire , rue Chriſtine ,
1776.
Dictionnaire de l'Induſtrie , ou collec
tion raiſonnée des procédés utiles dans
les ſciences & dans les arts ; contenant
nombre de ſecrets curieux & intéreſſans
pour l'économie & les beſoins de la vie ,
l'indication de différentes expériences à
160 MERCURE DE FRANCE.
L
faire , la deſcription de pluſieurs jeux
très finguliers & très amuſans , les notices
des découvertes & inventions nouvelles
, les détails néceſſaires pour fe met .
tre à l'abri des fraudes & falifications
dans pluſieurs objets de commerce & de
fabrique : Ouvrage également propre aux
Artiſtes , aux Négocians & aux Gens du
monde ; par une Société de Gens de
lettres; 3 vol . in-8°. br. 15 liv.rel . 18 1 .
A Paris , chez Lacombe , Libraire , rue
Christine.
Fables & Contes , dédiés à S. A. Imp.
Monſeigneur le Grand Duc de toutes les
Ruffies , & c. avec le portrait gravé.
Cegenre antique , inventé par un Sage ,
Offretoujours un voile officieux
Quel'amour- propre emploie à ſonulage..
La Fable plaît quand la ſatire outrage ,
Et par- là même elle inſtruit beaucoup mieux,
M. L. C. D. Ch...
In 8°. br. prix 36 f.AParis , chez Lacombe
, Libr. rue Chriſtine .
Hiftoire Naturelle de Pline , traduite
en françois , avec le texte latin, réta
AVRIL. 1776. 161
bli d'après les meilleures leçons manufcrites
; accompagnée de notes critiques
pour l'éclairciſſement du texte , &
d'obfervations ſur les connoiſſances des
Anciens , comparées avec les découvertes
desModernes. Toine VIII br. en carton ,
prix 81. A Paris , chez la veuve Deſaint ,
Lib. rue du Foin St Jacques.
Fabula selecta Fontanii è Gallico in
latinum fermonem collectæ in uſam ſtudioſæ
Juventutis ; Auctore J. P. Giraud ,
Prefbytero Congregat. Oratorii Domini
Jefu , Rhotom. Academiæ Socio . Rhotomagi,
apud Lud. le Boucher , Bib . viâ
Ganterie; Laurent Dumeſnil , Typ. &
Bibliopolam . Et à Paris , chez Durand
neveu , Libr. rue Galande; Brocas , rue
St Jacques ; Barbou , rue des Mathurins ;
2vol . in. 8 °. avec les vers françois , & 2
in- 12 avec la traduct. latine .
Mémoires hiſtoriques & critiques , &
anecdotes des Reines & Régentes de
France ; nouv. edit. revue , corrigée &
conſidérablement augmentée ; 6 volumes
in- 12 . prix 15 1. & rel . 181. A Amſterdam
; & à Paris , chez Durand neveu ,
Lib. rue Galande.
162 MERCURE DE FRANCE .
OEuvres complettes d'Alexis Piron ; publiées
par M. Rigoleyde Juvigny , Confeiller
honoraire au Parlement de Merz ,
de l'Académie des Sciences & Belles-
Lettres de Dijon ; 7 vol. in-8 ° . br. prix
48 liv. A Paris , de l'Imprimerie de M.
Lambert , rue de la Harpe , près Saint
Côme.
Détail des fuccès de l'établiſſement que
la Ville de Paris a fait en faveur des
perſonnes noyées , & qui a été adopté
dans diverſes Provinces de France . Quatrième
édition , année 1775. On y a joint
un excellent Mémoire de M. Harmant ,
Médecin de feu S. M. le Roi de Pologne
à Nancy , contenant un moyen ſimple &
affuré de rappeler à la vie les perſonnes
fuffoquées par la vapeur du charbon , &
différens autres exemples de curationdans
pluſieurs circonstances de fuffocation ou
afphixie. On termine cette quatrième
partie par la deſcription de la boîte &
machine fumigatoire pour les noyés , en
deux planches en taille douce ; par M.
Pia , ancien Echevin de la Ville de Paris
; volume in- 12 . A Paris , chez Lottin
l'aîné , Imprimeur- Libraire de la Ville ,
AVRIL. 1776 . 163
rue Saint Jacques , près Saint Yves .
L'Année Sainte , Ouvrage inſtructif
fur le Jubilé , ſuivi de la paraphrafe de
pluſieurs pſeaumes & cantiques choiſis ;
volume in 12. prix br. 2 1. 5 f. rel . 3 1 .
A Paris , chez Lottin le jeune , Lib . rue
Saint Jacques , vis à vis celle de la Parcheminerie
.
On trouve chez le même Libraire :
Traité théologique , dogmatique & critique
des Indulgences & du Jubilé de l'Eglise
Catholique, in- 12 br. 11. 10 f.
Abrégédes élémens d'arithmétique , d'al.
gèbre & de géometrie , avec une introduc
tion aux ſections coniques ; Ouvrage
utile pour diſpoſer à l'étude de la phyſique
& des ſciences phyſico mathématiques
; par J. M. Mazéas , ancien Profeffeur
de philoſophie en l'Univerſité de
Paris au Collège de Navarre ; in - 12 . A
Paris , de l'Imp . de Ph. D. Pierres , rue
St Jacques .
Les Jeux de Callioppe , ou collection
de poëmes Anglois , Italiens , Allemands
& Eſpagnols , en deux , trois & quatre
chants ; première partie in. 8 °. ornée de
164 MERCURE DE FRANCE.
gravures : prix 2 1.8 f. A Londres ; & à
Paris , chez Ruault , Libraire , rue de la
Harpe.
Abrégé historique des Ordres de Chevalerie
anciens & modernes ; prix 1 1. 106.
A Bruxelles ; & à Paris , chez Dorez ,
Lib. rue St Jacques , près St Yves.
OEuvres diverſes du Comte Antoine Ha.
milton ; Supplément. Petit in- 12 . br.
prix 30 f. A Londres ; & à Paris , chez
Lejai , Libr. rue St Jacques.
Les à-propos de Société ou chanſons de
M. L. 3 vol. in- 8°. avec la muſique des
airs , très-bien imprimés , & ornés d'eftampes
&de vignettes ; prix 24 liv. br.
Chez les principaux Libraires de France ;
& à Paris , chez la veuve Duchefne , rue
St Jacques ; Lacombe , Lib . rue Chrif
tine ; Barbou , rue des Mathurins ; Gueffier
, rue de la Harpe.
Mémoire ſur une queſtion de géographie-
pratique : Si l'apptatiſſement de la
terre peut être renduſenſible fur les cartes ,
& fi les Géographes peuvent la négliger
fans être taxés d'inexactitude; lu à l'Aca-
1
AVRIL. 1776. 165
démie Royale des Sciences en Juillet
1775 , par M. Robert de Vaugondy ,
Géographe ordinaire du Roi , du feu
Roi de Pologne , Duc de Lorraine & de
- Bar , de la Société Royale des Sciences
& Belles- Lettres de Nancy , & Cenſeur-
Royal ; in-4°. de so pages environ. Chez
l'Auteur , quai de l'Horloge , près le
Pont-Neuf; & Ant. Bouder , Impr. du
Roi , rue St Jacques.
Hiſtoire de la vie de Notre- Seigneur
Jésus Christ , depuis ſon incarnation jufqu'à
fon aſcenſion , dans laquelle on a
conſervé& diftingué les paroles du texte
ſacré ſelon la vulgate , avec des liaiſons ,
des explications & des réflexions; par le
Père de Ligny: 2 vol. in 8°. AAvignon ;
& à Paris , chez les Frères Etienne , Lib .
rue St Jacques ; & Berton , Libr. rue St
Victor.
Laſcience & l'artde l'équitation démontrée
d'après la nature , ou théorie & pratique
de l'équitation fondées ſur l'anatomie
, la méchanique , la géométrie &
la phyſique ; par M. Dupaty de Clam ,
ancien Mouſquetaire, de l'Académie des
Sciences , Belles Lettres & Arts de Bore
166 MERCURE DE FRANCE.
deaux ; vol. in-4° . avec fig. br. en cart.
prix 18 liv. petit pap. & 36 1. en grand
pap . A Paris , de l'Imprim. de Fr. Am.
Didot , rue Pavée St André.
Dictionnaire raisonné d'hyppiatrique ,
cavalerie , manége & maréchalerie ; par
M. la Foffe : 4 vol. in 80. rel . en deux ;
prix 12 1. A Paris , chez Durand neveu ,
Libr. rue Gallande ; Cl. Ant. Jombert ,
fils aîné , Lib. du Roi pour le Génie &
l'Artillerie , rue Dauphine.
Mes Nouveaux Torts , ou nouveau mélange
de poëfies , pour ſervir de ſuite
aux Fantaisies , par M. Dorat : in - 80. gr.
pap. br. avec fig. 7 1. 4 f. pet. pap. br.
fig . 3 1. 12 f. A Amſterdam ; & à Paris ,
chez Delalain , rue de l'ancienne Comédie
Françaiſe .
Le Celibataire , comédie en cinq actes
&en vers , repréſentée pour la première
fois par les Comédiens François , le 20
Septembre 1775. Nouv. edit. in- 80. br.
11.10 1.
Les Fables de M. Dorat , formant 2
vol. in- 8 °. gr. pap. de Holl. avec 204
AVRIL . 1776. 167
fig. br. 72 1. Les mêmes , 2 vol . in - 8 °.
gr. pap. mêmes fig. 48 1. Les mêmes , 2
vol in- 89. petit papier , mêmes fig. 24 1 .
Les mêmes , 1 vol . pet. in- 8 ° . avec 2 fig.
3 liv.
On trouve chez Delalain la collection
complette des OEuvres de M. Dorat , 15
vol . in- 8 ° . pet. pap. fig. la ſeule que l'on
puiſſe actuellement réunir , rel. doré fur
iranche , marbre allemand , du prix de
114 liv. contenant les Ouvrages ſuivans ,
qui ſe vendent ſéparément brochés :
Héroïdes , 2 vol . in 8°.121 .
Déclamation théâtrale , sl .
Mes Fantaisies , sl .
Recueil de Contes , 51.
Lettres d'une Chanoineſſe , s 1.
Les Baiſers , 71. 10 f.
Les ſacrifices de l'Amour , 2 vol . 61.
Les malheurs de l'inconſtance , 2 vol.
6 liv .
Le Théâtre , contenant Régulus , la
Feinte par amour & le Célibataire , 4 1.
4£.
X
168 MERCURE DE FRANCE.
ACADÉMIE.
* Seance publique de l'Académie Française.
LE 29 Février , M. l'Archevêque d'Aix
eſt venu remplir la place que les fuffrages
de l'Académie lui avaient décernée. On
a retrouvé dans ſa harangue de réception
ce talent de penſer & d'écrire , dont il
avait déjà donné des preuves dans des
morceaux plus conſidérables & plus importans
, tels que l'Oraiſon funèbre du
Roi de Pologne Staniſlas , & le Difcours
prononcé au ſacre de notre jeune Monarque
; diſcours qui a réuni tous les fuffrages
, & qui a paru vraiment digne de
l'auguſte cérémonie pour laquelle il a été
fait.
M. de Boiſgelin a paru conſidérer prin.
cipalement l'influence des lettres fur tous
les états , & leur rapport avec tous les
genres de travaux & de gloire . C'eſt ſous
ce point de vue moral qu'il enviſage
d'abord le ſiècle de Louis XIV.
*Article de M. dela Harpe.
«On
AVRIL. 1776. 169
<<On vit ſe former dans la république
>> des Lettres la plus noble des conjura-
» tions , celle des talens contre les vices .
>> La morale , ſource des grands intérêts ,
>> anime & dirige tous les travaux litté-
» raires. Les uns obfervent leur ſiècle ;
>>philoſophes à qui rien n'échappe , cen-
>>ſeurs qui ne ſavent point pardonner ,
> ils ont l'art d'aiguiſer une raiſon ſévère
» & poliffent les moeurs publiques . Un
> autre nous fait ſentir dans l'innocence
>> de ſes fables l'impreſſion naïve & jufte
> des erreurs de nos ſociétés &des ſimples
>> beſoins de la Nature. Boileau devient
>> Horace ; il a gravé ces mots fur le
» Temple de Mémoire : Rien n'est beau
» que le vrai. Boſſuet emprunte le ſtyle
>> d'Homère , & la hauteur eſt celle du
>> ciel , dont il fait deſcendre les vérités
>> ſaintes. Fénélon nourri des maximes
→ évangeliques , s'inſtruit dans la ſageſſe
>> d'Athènes pour donner des leçons aux
» Souverains : Fénélon qui poſa les fon-
>> demens de la première de toutes les
>> ſciences , celle de régner; il oſa faire
>>goûter à Louis XIV les fruits amers
• de ſes triomphes ; il fit monter juſqu'à
>> lui les réflexions des bons Citoyens &
>> les murmures des Peuples. Combien la
I. Vol.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
>> proſpérité trompe & le malheur inf-
>> truit! Louis XIV mourant , enviſagea
» la France ; il oublia ſa gloire ; il montra
>> ſon courage. Il lui reſte aujourd'hui
» d'avoir perfectionné les loix , d'avoir
>> favoriſé les lettres , & d'avoir rétracté
>> la grande erreur de fon règne ».
Cedernier mot eſt bien beau, L'Orateur
développe les mêmes idées dans le
morceau ſuivant , ſur la littérature de
notre fiècle.
« La ſcience du bien public devint ,
>> ainſi que toutes les autres , un objet
>intéreſſant de l'art d'écrire ſous un
>> règne paiſible & modeſte , qui donnait
■ à tous les arts ces confolans avantages ,
>> le repos & la liberté. Louis XV a vu
>> combler l'intervalle qui ſépara fi long-
>> temps les différens ordres des connaiſ-
» ſances humaines. Les principes de la
législation , conſignés dans les écrits
d'un Chancelier illuſtre , appartien-
„ nent à la république des lettres. Nous
„ avons vu fortir du ſein de la littérature
» & de l'étude des loix , un Ouvrage
„ célèbre , dont le Public inſtruit fait à la
fois admirer les beautés & juger les
„ erreurs. Le but général du Gouvernement
eſt connu ; ſa marche habituelle
44
AVRIL: 1776. 171
> &conftante n'eſt plus enveloppée dans
» l'ombre&dans le myſtère ; la politique
>> habile eſt le ſecret du talent & non
>> celui de l'état . On peut éclairer la Na-
>> tion ; il reſte des préjugés à vaincre ,
>>des abus à détruire : on ne peut plus
>> la tromper : on n'en a pas beſoin. L'au-
>>torité connaît mieux ſes obligations &
>> connaît mieux ſa force. Sûre d'elle-
» même , elle peut céder ſans crainte à
» des idées juſtes , & l'opinion publique
> ne reſiſte point au pouvoir dirigé par
>>la raiſon . Ainſi tout ſe tient & tout
>> s'unit , les intérêts des Princes & les
>> defirs des Peuples ; & l'on a connu que
» l'utilité publique eſt le terme où doi-
>> vent tendre d'un pas égal & ceux par
>> qui la Nation eſt inſtruite , & ceux par
>> qui la Nation eſt gouvernée ».
Aux triomphes dont s'honorait l'éloquence
dans les anciennes Républiques ,
le Récipiendaire oppoſe avec beaucoup
de vérité & d'eſprit les avantages que
l'éloquence moderne a dû acquérir en
s'uniſſant à la philoſophie , & les grands
effets qu'elle a produits. Qui peut met-
> tre en balance les intérêts d'une ville
» & d'une république avec ceux du genre
>> humain ? Voudrions-nous voir encore
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
>>>tout l'Univers eſclave d'un ſeul Peu-
>> ple ; & ce Peuple , non moins infor-
> tuné que triomphant , en proie à l'am-
>> bition d'un ſeulhomme ? Autant notre
>> ſiècle a furpaſſé par ſes connaiſſances
>> ces temps de troubles & de guerres ,
>>autant les objets qui nous occupent
>>font ſupérieurs aux injuſtes& violentes
» délibérations du champ de Mars & des
» Comices . Oublierons - nous fans ceffe
»& les biens dont nous jouiſſons , &
>> les ſources de la lumière générale qui
>>maintient notre bonheur& notre ſécu-
>>rité ? Ce font les hommes éloquens de
>>tous les pays qui doivent plaider les vrais
>> intérêts des Nations. C'eſt par les bons
» Ouvrages , par ceux qui ſont penſés
> avec juſteſſe , qui font écrits avec cha-
>> leur , que les uſages ſalutaires ſe com-
>>muniquent , que les vérités utiles ſont
>> connues. Ainſi tombent les barrières
» qui ſéparaient les Etats ; & peut- être
>>des traités qui rapprochent des Puif-
>> ſances alliées leur donnent moins de
>> rapports entre elles , que les idées ſem-
>> blables n'en ont établi depuis un
>> fiècle entre les Nations ennemies . Nous
>> voyons d'un bout de l'Europe à l'autre
> les Gouvernemens plus doux & plus
AVRIL. 1776. 173
» humains. Les guerres ſont moins lon .
• gues & moins ſanglantes. La paix eft
>> appelée de ſon véritable nom , le pre-
>> mier beſoin des Sujets , le premier
>> devoir des Souverains. Nous nous con-
>> ſumons , il est vrai , trop ſouvent en
>> murmures , & fans ceſſe en regrets ;
>> mais enfin nous ſommes inſtruits , &
> nous oſonsjugerde ce qui nous manque,
» & nous pouvons nous rendre compte de
>> nos progrès par nos eſpérances & par
>>>nos craintes .
>>L'éloquence , ajoute l'Orateur , n'eſt
>> pas le ſimple effet des talens ; elle eſt
>> la plus noble production de ces mêmes
>> vertus , qui doivent animer tous les
>> travaux conſacrés au bien public; il eſt
» une ſorte de courage , une horreur
> naturelle pour tout ce qui peut reſſentir
>> la baſleſſe & la ſervitude. Il eſt une
> confcience tranquille , fondée ſur l'ha-
>> bitude des vues juſtes & des actions
> utiles , qui donne au ſtyle l'empreinte
> de la confiance & le pouvoir de la
>> perfuafion ; & ce ne font point là des
>>qualités que la facilité d'un eſprit cul-
>> tivé par les lettres ,&la ſeule impref-
>> ſion d'un goût éclairé , puiſſent tranf-
» mettre à nos diſcours au moment du
>> beſoin; il eſt des actions que le vice
» n'imitera jamais ; il eſt des expreffions
174 MERCURE DE FRANCE.
>> que la vertu feule a l'heureuſe audace
» & le droit de prononcer » .
Voici comme s'explique M. de Boifgelin
au ſujetde M. l'Abbé de Voifenon .
« L'Académicien auquel je ſuccède n'a
>>point eu l'avantage d'employer ſes ta-
>> lens au bien de ſon pays. Mais nous
>> ſavons que ſon coeur ne ſe refuſa ja-
>> mais aux besoins des malheureux . Il
>>jouiſſait d'une fortune modique , & fa
>> mort a fait perdre deux mille livres de
>>penfion à des familles indigentes. On
>> ignora long temps qu'il avait conſigné
>>des fonds pour réparer des maiſons
>> incendiées dans une Terre qu'il habi-
>> tait. Les larmes de ceux dont il a fou-
>>lagé la misère , ont trahi ſes bienfaits ,
>& nous ont fait connaître ſes vertus.
> Il paraît que l'habitude de la littérature
» avait fecondé l'aménité naturelle de
>> fon caractère , & qu'elle a fait dans
>>tous les temps fon bonheur ou fa con-
>> folation ; ſon exemple nous apprend
>>quelle eſt la ſéduction des lettres ,
» même au milieu des dangers dont elles
>> ne font pas toujours exemptes , &
» quelles peuvent être auſſi leurs ref.
>> fources dans toutes les viciffitudes de la
» vie » .
:
i:
"
11 <
AVRIL. 1776 . 175
M. l'Evêque de Sentis , Directeur , en
rappelant dans ſa réponſe à l'éloquent
Prélat les titres littéraires qui lui ont
mérité les fuffrages de l'Académie , ne
pouvait manquer de faire mention du
fermon du facre , qui a excité tant d'applaudiſſemens
; & il en prend occafion
de tracer un très beau tableau de cette
impoſante cérémonie . Que de vérités ,
>> que de principes lumineux , mais fur-
>> tout que de ſentimens répandus dans
>>ce diſcours également conſacré par fon
>> ſuccès & par l'auguſte cérémonie qui
> l'a fait naître ! Spectacle unique ! ... Je
» ne parle point du moment où l'huile
>> fainte coula ſur le front de notre jeune
>>>David , avec la bénédiction de Dieu
» qui donne les Empires; je paſſe à cet
>> inſtant où notre ame ne fut plus maî-
» treſſe d'elle-même , lorſque le Monar-
>>que , élevé ſur ſon Trône , patut dans
>> toute ſa gloire; les cris du Peuple , les
>> acclamations des Grands, le chant des
» Lévites , le bruit ſacréde nosTemples ,
» le ſon des inſtrumens pacifiques, l'éclat
>>des foudres de guerre........ Tel fut le
>> cantique de ſa proclamation .A l'aſpect
>> de l'Autel , à l'aſpect du Trône , je
>> ne ſais quoi d'auguſte & de ſacré ſaiſit
Η iv
176 MERCURE DE FRANCE.
» toutes les ames ; une voix intérieure
>> nous crie : voilà notre Dieu ! voilà
> notre Roi ! Ces deux idées ou plutôt
>> ces deux ſentimens s'emparent de tous
» les coeurs , les pénètrent , les élèvent :
>> on s'interroge ; on ne ſe répond que
>> par des larmes ; & c'eſt là , Monfieur ,
» le vrai principe de toute l'éloquence ,
>> l'émotion. C'eſt elle qui vous a inſpiré
>> les traits énergiques & touchans qui
>> ont fait répandre des
ود cendres réuniesdedeux
urs ſur les
>>dont la ſageſle, mûrie aued duTrône,
>> devait entretenir la chaîne de la gloire
»& du bonheur de la Nation . C'eſt en
>> core à cette fource que vous avez puiſé
>> ces expreſſions auſſi nobles que pathé
>>tiques, avec leſquelles vous avezdéploré
>>>ſur le tombeau d'un Roi philoſophe
> chrétien , le néant & la vanité des gran .
> deurs humaines » .
L'éloge de Louis XVI a paru très - bien
tourné & a été fort applaudi . C'eſt la
vérité exprimée avec fineſſe. « Elevé ſur
>> un des plus beaux fiéges de l'Egliſe de
>> France , & placé à la tête des Etats
>> d'une grande Province , vous avez
>>prouvé , par votre conduite , que vous
>> poſſédez l'art de manier les eſprits &
4
AVRIL. 1776. 177
>>de concilier heureuſement les intérêts
>> du Peuple avec ceux du Souverain, Il ne
>> ſera pas difficile de concilier ces inté-
>>rêts du Peuple avec ceux de l'auguſte
» & jeune Monarque qui nous gouverne
>> aujourd'hui . Tout est vrai , tout eſt
>> ſimple dans ſes moeurs , dans ſes idées ,
>>dans ſa perſonne. Auprès de lui , la
» vérité n'a plus à rougir que de ſe tenir
>> cachée . Il ne laiſſe à l'éclat du Trône
» que ce qu'il ne peut pas lui dérober ;
>> de ſes retranchemens ſur ſa grandeur
>>apparente , il en acquiert une véritable.
> Son Peuple lui eſt cher; & comme il
>> l'aime ſans faſte , il prépare ſon bon-
>> heur fans oftentation . Ses choix font
» heureux, parce qu'ils font juſtes : ſa
>> conduite étonne , parce qu'elle ne
► frappe point. Il y a quelque choſe de ſi
>> naturel , de ſi peu apprêté, de ſi antique
» même dans ſes vertus , que l'intrigue
>> n'a pu encore ſe remettre de ſa fur-
>> priſe ».
M. l'Evêque de Senlis finit par payer
un tribut de louange à la mémoire de
M. l'Abbé de Voiſenon. " M. l'Abbé de
>>Voiſenon eut en partage les grâces de
>> l'eſprit & de l'imagination . Il démêlaic
>> par un tact fin les plus légères nuances
Hv
17S MERCURE DE FRANCE
*du ſentiment, des idées , du langage.
* La gaieté & la douceur de fon com-
>>merce , la ſoupleſle & la facilité de fon
«eſprit , le firent defirer & rechercher
>>dans la ſociété. Son ame , naturelle-
>>ment douce , ne ſentait point les amere
>>tumes de la ſatire &de la critique. Il.
>>ſe laiſſait aller à fon penchant ennemi
>>de toutes querelles littéraires : eût-on
>>attaqué ſes Ouvrages ? il eût conſeillé
>> le cenſeur; eût-on attaqué ſa perfon-
>> ne ? il eût pardonné. Il aurait pu , par
>>> cela ſeul , confondre & défarmer fon
> ennemi; & ce que je viens de dire
>> qu'il eût pu faire , eſt véritablement
>>ce qu'il a fait. Mais une action qui
>>l'honore bien davantage , c'eſt que pou-
>> vant monter facilement aux premières
>>dignités de l'Eglife , qui vinrent le
>>chercher de bonne heure ; il réſiſta , par
>> probité , aux offres les plus flatteuſes.
»Un ambitieuxles eût fathes comme une
>> don imprévu de la fortune ; l'homme
faible& facile à ſe lailler éblouir , ſe
>> ferait trompé lui-même : l'homme de
>> ſociété , mais de bonne foi , ne vit
>>dans ces honneurs que la gravité d'un
>> ministère capable d'alarmer par l'éten-
>>due des devoirs qu'il impole ; & ce
AVRIL. 1776. 179
» qui pouvait peut être l'en rapprocher ,
■ c'eſt qu'il fut très éloigné de s'en trou-
>> ver digne. On fent affez quelle eſt la
> fin qu'un tel refus donnait lieu d'eſpé-
>> rer . Celle de M. l'Abbé de Voiſenon
>> fut ce qu'elle devait être , chrétienne
» & confolante. Auſſi quels que foient
ſa réputation & ſes titres littéraires ,
» je les oublierai tous dans ce moment ,
>>pour ne fonger qu'à ſa mort édifiante ,
. & pour en faire honneur à la Religion ,
» & à ſa mémoire , devant le Pubic ,,
>>devant l'Académie , & fur- tout devant,
>>l'illuftre Prélat qui lui ſuccède » .
M. de Marmontel lut enſuite un difcours
en vers ſur l'éloquence , qui fuo
écouté avec les plus grands applauditlemens.
Des vérités noblement énoncées ,
des tableaux animés , des portraits frappans
, des vers faits pour être retenus:
voilà ce qui a paru caractériſer cet Ouvrage.
L'Auteur ayant bien voulu nous
le confier , nous ſommes à portée d'en
mettre quelques morceaux ſous les yeux
du Lecteur.
Aux loix de là penfée , aux loix de Pharmonic ,
Heureux qui deſa langue a ſoumis legénie
Et qui,ſans la contraindre , ayant fu la fléctric
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
De tours nouveaux pour elle oſe encor l'enrichir !
Mais ces formes du ſtyle & leur noble élégance
Font le grand art d'écrire & non pas l'éloquence.
L'éloquence eſt l'inſtinct que reçut en naiſſant
L'homme qui fait à l'homme inſpirer ce qu'il ſent.
Cette définition renfermée en deux vers ,
eſt de la plus heureuſe juſteſſe .
Et ce talent ſuprême , & ce divingénie ,
Que la Grèce adorait ſous le nom d'Uranie ,
On prétend le réduire aux manéges de l'art !
Chaſte fille du ciel , Uranie eſt ſans fard ;
Laiſſez- lui la candeur. Quoi ! des fleurs & des
voiles
Acelle dont le front eſt couronné d'étoiles !
Qu'elle ſoit toujours nue & belle innocemment ,
Et que ſa majesté ſont ſon ſeul vêtement.
L'expreſſion de ce dernier vers eſt trèsbelle.
Le Poëte , pour donner une idée
de l'éloquence dénuée de tous les fecours
de l'art , peint le célèbre- Miffionnaire
Bridaine & l'étonnant effet de ſes prédi
cations.
Je l'ai vu : Maſſillon lui-même en fut témoin.
De s'égaler à lui l'Orateur était loin:
Ce n'était pointce ſtyle ingénieux & tendre
AVRIL. 1776. 181
Qui ſemble attacher l'ame au plaisir de l'entendre,
Ce langage épuré qu'une ſenſible voix
Parlait fi doucement à l'oreille des Rois ;
C'était un Orateur ſaintement populaire ,
Qui , content d'émouvoir , négligeait l'art de
plaire.
D'une élégance vaine , il dédaignait les fleurs;
Il n'avait que des cris , des ſanglots & des pleurs :
Maisde longs traits de feu jetés à l'aventure ,
D'une chaleur brûlante animaient la peinture ;
C'était l'ame d'un père ouverte aux malheureux ;
Son coeur ſe déchirait en gemiſlant ſur eux ;
Le faible & l'indigent croyaient voir , à ſon zèle ,
L'ange conſolateur les couvrir de ſon aile.
Mais à l'homme ſuperbe , à l'injuſte oppreſſeur ,
Au riche impitoyable , au cruel raviſſeur
Déclarait- il la guerre ? une voix fulminante
A leur ame de fer imprimait l'épouvante :
Tout tremblait ſous ſa main : le méchant conſterné
D'un ténébreux abyſme était environné.
Il domptait l'habitude , il domptait la nature ,
Il failait du remords éprouver la torture ,
De ſon faſte à les pieds l'orgueil ſe dépouillait ,
La'rapine tombait des mains qu'elle ſouillait ,
La volupté rompait ſes chaînes les plus chères ;
Ennemis & rivaux ſe pardonnaient en frères ;
C'était un nouveau peuple , & ce peuple charmé
Béniſſait l'Orateur qui l'avait transformé.
182 MERCURE DE FRANCE.
Le Poëre inſiſte ſur la néceſſité d'être
ému pour émouvoir.
L'amed'unmalheureux vient gémir fur la bouche.
Qui n'eſt pas éloquent ſur l'objet qui le touche ?
Qui nous fera fentir les maux qu'il ne ſent pas ? -
Il cite en exemple & met en contraſte
deux Orateurs du barreau , dont l'un ,
organe du ſcandale & du menſonge , ne
peut jamais être celui de la vériné; &
dont l'autre , plein de refpect pour la
vertu , a droit de défendre l'innocence
& de la recommander à fes Juges .
Ecoutez au barreau , parmi ces longs débats
Que ſuſcite la fraude ou qu'éroeut la chicane ,
Ecoutez le ſuppôt qui leur vend ſon organe :
Le fourbe atteſte en vain l'auguſte vérité;
En vain ſa voix parjure implore l'équité ;
Le menfonge , qui perce àtravers lon audace ,
L'accufe & le confond. Il s'agite , & nous glace.
Des paſſions d'autrui fatellite effréné ,
Il ſe croit véhément; il n'eſt que forcéné :
Charlatan mal à-droit , dont l'impudence extrême
Donne l'air du menfonge à la vérité même.
Qu'avec plus de décence &d'ingénuité
L'ami de la juſtice & de la vérité,
AVRIL 1776. 183
Lacandeurſur lefront, labonne foi dans l'ame ,
Préſentel'innocence aux loix qu'elle réclame !
Profondément ému , ſaintement pénétré ,
Dans l'enceinte facrée à peine eſt- il entré ,
Le reſpect l'environne; on l'obſerve en filence ,
Etd'unjuge en ſes mains on croit voir la balance.
Loinde lui l'impoſture &fon malque odieux ;
Loinde lui les détours& l'art infidieux ;
Il ne va point du ſtyle emprunter la magie ;
Précis avec clarté , ſimple avec énergie ,
Il'arme la raiſon de traits étincelans ,
Il les rend à la fois lumineux & brûlans;
Et fi , pour triompher , ſa cauſe enfin demande .
Que lon ame au dehors s'exhale & ſe répande,
Aces grands mouvemens on voit qu'il a cédé
Pour obéir au Dieudont il eſt poſlédé ;
Savoix eſt unoracle ,& ce grand caractère
Change l'art oratoire en un ſaint miniſtère.
: 12
Les effets d'une ſenſibiliré vraie &
profonde , inféparable du génie & de la
grande éloquence , font encore retracés
ici par. l'exemple le plus heureux & le
plus frappant que le Poëte pût choifir.
Y
C'eſt peu d'un eſprit ſimple &d'une ame flexible:
Dès qu'il eſt éloquent le Poëte eſt ſenſibles
Et s'il paraît tenir de la Divinité ,
?
?
:
:
11
(
184 MERCURE DE FRANCE.
:
C'eſt par un noble excès de ſenſibilité.
Mais doutez vous encor ſi ſon ame recèle
Ces ſemences de feu dont ſa plume étincelle ,
Ou fi d'un vaindésre il n'a que les accès ?
Dans l'aſyle ſacré du Sophocle Français
Pénétrez , au moment que ſon ame élancée ,
Semble aller dans les cieux rajeunir ſa penſée.
Le voilà dans l'ivreſſe ; il ſent tout ce qu'il feint ;:
Il croit voir ſous les yeux le tableau qu'il vous
peint :
Entrez ,, rompez le charme , annoncez qu'il arrive
Une famille en pleurs , errante & fugitive.
Ah ! c'eſt dans ce moment que va ſe déployer
Ce coeur qui du génie eſt le brûlant foyer ;
Dans les yeux du Vieillard c'eſt alors que reſpire
L'ame de Luſignan , d'Alvarès , de Zopire.
Au nom de l'innocence , à la voix du malheur ,
Tout ſon ſang a repris ſa première chaleur .
Il s'élance , agité des plus vives alarmes :
Où ſont ces malheureux ? qu'il les baigne de larmes.
Il croit voir ſes enfans à la mort échappés ;
Dans ſes bras paternels ils ſont enveloppés ;
Avenger leur injure il conſacre ſa plume ;
Sa vieilleſſe pour eux en chagrins ſe conſume ;
Et les derniers accens de fa mourante voix
Réclameront pour eux la nature & les loix.
Ce n'eſt point ici une peinture chimé-
:
T
AVRIL. 1776. 185
rique. Les habitans de Ferney furent
témoins de ce ſpectacle , quand la veuve
&les enfans du malheureux Calas , dans
le délabrement de la misère , dans le
deuil & la défolation , entrèrent en charette
dans la cour du Château , & fe
précipitèrent en pleurs aux genoux du
Libérateur qu'ils venaient chercher , &
qui les releva en les baignant de ſes larmes.
Moment fublime! où l'on pouvait
reconnaître cet inſtinct du malheur qui
les avertiſſait que s'il y a dans le monde
un pouvoir à oppoſer à l'autorité trompée
, à l'abus des loix , à l'injustice &
à l'oppreffion , c'eſt la voix du génie
qui a le droit de ſe faire entendre au
monde.
Après la lecture de cet Ouvrage , dont
les beautés ont été vivement ſenties , M.
d'Alembert termina la ſéance par l'Eloge
de l'Abbé de Dangeau , dans lequel il
parle des Grands & des Gens de Lettres
d'une manière également honorable pour
les uns & pour les autres. Cet éloge a
été entendu avec le même plaifir que le
Public prend toujours à la lecture des
différens morceaux dont M. d'Alembert
embellit les ſéances Académiques.
186 MERCURE DE FRANCE.
SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE
adonné , pour la clôture de ſon Théâtre ,
l'Opéra d'Adèle avec le Ballet de Médée ,
&pour la capitation des Acteurs Iphigénie
en Aulide ..
Elle prépare pour la rentrée l'Opéra
d'Alceste , dont la muſique eſt de M. le
Chevalier Gluck.
La nouvelle Administration , dont on
connoît le goût & le zèle , fait eſpérer
que ce Spectacle va reprendre toute ſa
ſplendeur , & développer toutes ſes richeſſes.
Son fecret , pour parvenir aux
plus heureux fuccès , c'eſt d'honorer le
génie & d'encourager les talens.
AVRIL. 1776. 187
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE 6 Mars les Comédiens François ont
donné la première repréſentation d'Ab
dolonyme ou le Roi Berger , Comédie
héroïque en trois actes & en vers , imitée
de Métaſtaſe .
1
Alexandre le Grand , dans le cours de
ſes conquêtes , veut élever ſur le Trône
de Tyr un Roi juſte & bienfaifant. On
lui parle d'un jeune Tytien qui , loin
des factions , cultive paiſiblement fon
jardin & pratique les vertus. Le Con.
quérant le fait venir ; il apprend qu'Abdolonyme
eſt le dernier rejetton de la
Famille Royale, qu'il ignore lui-même
la nobleſſe de ſon origine , qu'il eſt ſans
ambition , & qu'il ne deſire que de plaire
à Myſis , fimple Bergère. Alexandre détermine
difficilement Abdolonyme d'accepter
la couronne , & ce Tyrien ne la
reçoit que dans l'eſpérance de faire le
bonheur de ſes Concitoyens . Cependant
Myfis regrette ſon Amant, qui eſt déformais
trop élevé pour deſcendre juſqu'à
elle; mais Abdolonyme , toujours fidèle
188 MERCURE DE FRANCE.
à ſes premiers fermens , vent quitter le
Trône , s'il ne peut s'y maintenir qu'en
trahiſlant ſes promeſles ; il ſupplie Alexan.
dre de reprendre ſes bienfaits , & de le
laiſſer dans ſon obſcurité où il étoit heureux
. Le Monarque Macédonien l'en
eſtime davantage; il oblige Abdolonyme
de conſerver ſes premiers engagemens ,
& de facrifier ſon repos aux ſoins du
gouvernement .
Métaſtaſe avoit traité ce ſujet dans
le plan d'un Drame lyrique , en ménageant
des contraſtes & des ſcènes d'op .
poſition , toujours favorables à la mufique
; mais ce plan , fidèlement obſervé ,
n'a pas eu le même avantage pour la
ſimple déclamation , où il faut un intérêt
plus gradué & plus preſſant , des caractères
plus marqués , & une action plus
vive & plus ſuivie. L'imitateur de Métaſtaſe
auroit eu ſans doute un ſuccès
mérité , en ne changeant point la deſtination
de ſon modèle .
Les principaux rôles de cette pièce ont
été bien remplis par MM. Molé & La
rive , par Mlle Doligny , &c .
Nous avons entre les mains une petite
Comédie d'Abdolonyme , compoſée dès
1745 , par un homme de qualité , qui ,
1
AVRIL. 1776. 189
dansſes amuſemens , l'a eſquiſſée rapidement,
mais avec tout l'agrément que ce
ſujet ſemble comporter pour la Comédie.
Nous rapporterons cette pièce dans le
Mercure prochain .
Les Comédiens ont donné pour la
clôture , une repréſentation de Gustave.
M. Larive a fait le compliment d'uſage;
il a parlé avec beaucoup de nobleffe
& de ſenſibilité des honneurs dûs au
génie & aux talens. Il a fait ſes remerciemens
de l'accueil flatteur dont le Public
a encouragé ſon zèle & ſes travaux.
Il a fur- tout fait le plus grand plaiſir en
prenant au nom des Comédiens l'engagement
de jouer inceſſamment les Pièces
nouvelles qui ſe ſont accumulées , &
dont ils s'empreſſeront de s'acquitter ,
aux deſirs des Auteurs & des Spectateurs .
DÉBUT.
Mademoiſelle Vadé , fille du Poëte de
ce nom , a débuté , le 9 Mars , fur le
Théâtre de la Comédie Françoiſe par le
rôle d'Iphigénie en Aulide ; elle a continué
ſon début dans la Tragédie & dans
190 MERCURE DE FRANCE,
pluſieurs rôles principaux de la Comédie,
On a applaudi dans ſon jeu beaucoup
d'intelligence & de vérité. Sa jeuneſſe ,
& les avantages de ſa perſonne , font efpérer
qu'elle ſe rendra fort utile dans
l'emploi qu'elle adopte ſur ce Théâtre.
On dit que Mademoiselle Dumefnil
ſe retire de la carrière du Théâtre , où
elle a brillé depuis 1737 avec tant de
ſuccès & tant de gloire. Elle a toujours
plus obéi à la Nature qu'à l'art ; elle n'a
imité aucun modèle & elle a été inimirable
; elle a rendu avec beaucoup d'énergie
les élans de la paſſion; elle n'a jamais
été au-deſſous du fublime lorſqu'il falloit
l'atteindre . Elle a enfin rempli & même
furpaſſé les eſpérances qu'elle donna dans
fondébut, célébré dans ces vers :
Dans ſon brillant eſſai qu'applaudit tout Paris ,
Le ſuprême talent ſe développe en elle ,
Etprenant un eſſor dont les yeux ſont ſurpris ,
Elle ne ſuit perſonne & préſente un modèle.
S
こ:
AVRIL. 1776. 191
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont donné
pour la clôture le Maître de musique &
la Fausse Magie , deux pièces remiſes
avec ſuccès à ce Théâtre.
Le Maître de musique est une Comédie
en deux actes , parodiée, par feu M.
Bauran , ſur la muſique en partie de Pergolèfe.
Il ya dans cette pièce de la gaîté
&des airs agréables .
Mile Fayel a joué & chanté avec
applaudiſſement le rôle de l'Elève du
Maître de muſique. Sa grande jeuneſſe ,
une figure agréable , & ſes diſpoſitions
pour le Théâtre , doivent animer & foutenir
fon zèle , & font eſpérer qu'elle
remplira ce que le Public attend de fes
talens.
Les autres rôles ont été joués avec
ſuccès par MM. Julien , Trial & Carlin .
La Fauſſe Magie, Comédie en deux
actes , a été remiſe avec le plus grand
ſuccès. Le nouveau dénouement de cette
pièce eſt heureux & très - agréable : il
remplit ce qui reſtoit à defirer dans cette
192 MERCURE DE FRANCE.
Comédie. Dalin , homme crédule , a
confulté la Magicienne ſur le deſtin de
ſes amours avec Lucette , ſa pupille. La
feinte Magicienne annonce que le premier
mari de Lucette ſera mort trois
jours après la nôce ; elle lui conſeille en
même temps de ſe venger de ſon rival ,
en permettant qu'il épouſe Lucette . Dalin
a de la peine de conſentir à une vengeance
fi cruelle ; il s'y détermine cependant
en apprenant tout le complot qui
étoit tramé entre les jeunes Amans. La
nouvelle de leur union les comble de
joie ; ils en remercient Dalin avec tant
de ſenſibilité, que le Tuteur , prenant
pitié pour le jeune homme , s'écrie :
Non , tu ne l'épouseras point. Ce changement
ſubit paroît étonner les Amans Dalin
leur en explique les raiſons ; mais la
crainte de la mort n'effraye point le jeune
homme , qui aime mieux , dit-il en fouriant
, mourir de ſon bonheur que de fon
déſeſpoir.
M. Grétty , Auteur de la muſique , a
ajouté pluſieurs airs & pluſieurs morceaux
d'enſemble , qui ſont d'un effet étonnanr.
On fait d'ailleurs combien la muſique de
cette Comédie eſt délicieuſe , neuve
&pittoreſque.
Les
AVRIL. 1776. 193
Les rôles en ſont parfaitement joués
&chantés.
Madame Trial eſt admirable , & fon
chant eſt du plus grand éclat dans le rôle
de Lucette . Mde Bilioni joue avec beaucoup
de fineſſe & d'intérêt le rôle de la
Tante , &le chante avec un goût exquis.
M. Clairvai , excellent Acteur , rend
ſupérieurement le rôle de l'Amant; il le
chante avec un talent , une délicateſſe
& une perfection qui ne laiſſent rien à
defirer.
M. Nainville , ſuperbe baſſe-taille ,
eſt applaudi comme Acteur & comme
Chanteur dans le rôle du Vieillard ; ainfi
que M. Trial dans celui de Dalin , &
Madame Moulinghen dans le rôle de
Magicienne.
DÉBUT.
M. Compin , qui a long-temps joué
avec ſuccès ſur le Théâtre de Bruxelles ,
a débuté à Paris en Février &Mars der
niers , dans pluſieurs rôles de caractère ,
rels que Sancho , le Bucheron , l'Avare ,
&c. Cet Acteur a un grand uſage du
Théâtre , & il eſt parfait Muſicien. Il
peut ſe rendre très-utile dans l'emploi
qu'il a adopté.
1. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
: :
Le compliment de clôture a été joué
&chanté par le plus grand nombre des
Comédiens & Comédiennes. Ils ont exprimé
leur reconnoiffance envers le Public
, dans pluſieurs couplets fort bien
faits.
1
:
ARTS.
GÉOGRAPHIE.
Carte du Port & Havre de Boston , avec
les côtes adjacentes , dans laquelle on
a tracé les camps & les retranchemens
occupés tant par les Anglois que par
les Américains ; dédiée& préſentée au
Roi. ::
CETTE Carte a été copiée ſur un plan
original apporté à la Cour d'Angleterre ,
&levé par ordre du Gouvernement; le
Chevalier de Beaurain la tient d'une perfonne
de diſtinction. Le prix eſtde 6 liv.
AParis, chez le Chevalier de Beaurain ,
AVRIL. 1776. 195
rue Gît le- coeur , la première porte cochère
à droite en entrant par le quai des
Auguftins.
MUSIQUE.
I.
321
} 21.
:
QUATRE Symphonies concertantes à
grand orchestre pour deux violons , deux
hautbois , deux cors , alto & baffe , dont
une eſt à quatre violons obligés , & une
autre avec clarinettes ad libitum. Elles ſe
vendent à Paris au Bureau d'abonnement
muſical , rue du Haſard - Richelieu ; à
I.yon , chez Caſtaur, Place de la Comédie
; & aux adreſſes ordinaires. Prix 1.
I I.
1
Six Sonattes pour violoncelle ou vio
lon&baſſe , par le ſieur Auberti , de la
Comédie Italienne. Op. I. Prix 7 1.4 Г.
AParis , au Bureau d'abonnement muſical
, rue du Hafard Richelieu,
1
Lij
196 MERCURE DE FRANCE.
III .
IVe Recueil d'airs de toute eſpèce , &
cois ſuites de pièces avec violon obligé
ou mandoline , entre- mêlés d'ariettes ,
avec accompagnement pour le cythre ou
la guittare allemande ; dédié à M. Rolland
de Fraimont , Américain , par M.
l'Abbé Charpentier , Chanoine de Saint
Louis du Louvre , Amateur. Prix 7 liv .
4fols. A Paris , chez l'Auteur , & aux
adreſſes ordinaires de muſique,
ARCHITECTURE.
MONSIEUR ,
C'eſt avec plaiſir que je vous annonce
une nouvelle gravure de M. Dumont ,
Membre des Académies de Rome , Bologne
, Florence , & Profeſſeur du Corps
des Ponts & Chauſſées ; c'eſt l'élévation
géométrale d'un Palais pour un Souverain
, dont il a donné le plan précédemment
: permettez-moi de vous faire ici
quelques obſervations ſur le genre de
cet édifice ; le plan eſt un polygône, dont
les angles ſaillans ſont flanques de baf
AVRIL. 1776. 197
, des
tions , ainſi c'eſt un genre neuf , que nul
autre n'avoit encore traité ; vous verrez
avec fatisfaction qu'il a ſu aſſujettir aux
règles de la bonne Architecture
formes qui paroiſſent peu fufceptibles
d'être décorées en colonnes ; on peut
même ajouter qu'il a fu conſerver à ſon
édifice cet air de grandeur , qui annonce
un goût réfléchi , malgré les obſtacles
qu'il a dû rencontrer à chaque pas. Parlà,
Monfieur on verra qu'il eſt peutêtre
poſſible de donner à notre Architecture
militaire plus de variété
ſubſtituant à la froide monotonie qui
règne dans toutes fes parties , un caractère
propre à nous exprimer le genre de
décoration qui convient à nos différens
édifices.
,
د
en
Cette gravure fait ſuite à pluſieurs
projets que le même Auteur vient de
réunit dans un volume , tels que décoracions
de théâtres & de fêtes , édifices
confacrés à la muſique , temples antiques
& modernes , fallons à l'Italienne , fontaines
, & vues d'Italie.
M. Dumont demeure rue des Arcis ,
maiſon du Commiſſaire .
J'ai l'honneur d'être , & c .
LEGRETZ.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
GNOMONIQUE.
:
LEE fieur J. J. Rouſſeau , Auteur &
Facteur des, nouveaux cadrans ſolaires,
verticaux & horisontaux , tranſparens fur
glaces & verres portatifs , ou poſés aux
croifées des appartemens , reçoit prefque
journellement des lettres de perfonnes
de goût & de distinction de différentes
Provinces , même des pays étrangers ,
pours'informer ſi ces cadrans peuvent ſe
tranſporter jufques ſur les lieux fans être
caffés.
1
;
• Le ſieur Rouffeau n'ayant rien de plus
à coeur que de fatisfaire ces perfonnes ,
&de mériterde plus en plus la confiance
de la Capitale , des Provinces , & de
tout le Public, a l'honneur d'affurer toutes
perſonnes , de quelque pays éloigné
qu'elles foient , que ſes cadrans qu'il fait
avec étuis , boîtes , ou fans étuis , font
tranſportables ; & que par les précautions
qu'il prendra , il les garantira de tout
accident , juſqu'au lieu de leur deſtination
.
Le ſieur Roufſeau donne auſſi avis
AVRIL. دوو . 1776
qu'il en fait , qui montrent les heures
fans éguille , par le moyen de la réfraction
, avec bouſſole, & fans bouſſole.
Il en fait auſſi de petits , peints en
miniature avec éguille & bouſſole , ou
à réfraction , & enchaffés , & que les
Dames peuvent porter ſur ſoi. Ils font
appelés à la Saint-Marcel.
Al'égard de ceux qui ſe placent aux
croifées des appartemens , on fent bien
que le ſieur Rouffeau ne peut en envoyer
enProvince , ne connoiſſant pas la pofition
de la place , à moins qu'on ne la
lui envoye avec toute la préciſion poffible,
pour la latitude, déclinaiſon , &c .
avec la grandeur du carreau .
Il prie ceux qui lui feront l'honneur
de lui écrire , de vouloir bien affranchir
leurs lettres , ſans quoi elles reſteront au
rebut. 1
Sa demeure eſt rue S. Victor , vis-àvis
le Cardinal- le-Moine , à côté du Ser
turier , au premier étage , au fond de la
cour.
I iv
208 MERCURE DE FRANCE.
コフ
Soufcription pourfubvenir aux frais de la
Maison d'Hospitalité , où l'on accouche
figratuitement.
M. LE BAS , Démonſtrateur public
d'accouchemens , ancien Prévôt des Ecoles
de Chirurgie , Cenfeut Royal , &c.
qui a formé un établiſſement , où il
reçoit, vers les derniers temps de leur
groſſeſſe , les perſonnes hors d'état de
fubvenir à leurs beſoins , pour les y traiter
& accoucher gratuitement , continue
de rendre , avec le plus grand fuccès ,
fes bons offices à l'humanité ; mais le
nombre de femmes qui ſe préfentent
chez lui , ne lui permet pas de les ad.
mettre indiſtinétement,ſans être ſecondé.
- Pour mettre chaque Particulier à porrée
de contribuer à une oeuvre ſi intéreſfante
, il propofe une ſouſcription . Elle
conſiſte à payer pour chaque femme
groffe, qu'on aura par ce moyen droit
de faire recevoir à tous les termes de fa
groſſeſle dans la maifon gratuite , trente
livres par mois , à compter du jour de
la réception & entrée , juſqu'à celui de
AVRIL. 1776. 201
la fortie , qui n'aura lieu qu'après un
parfait rétabliſſement. On en donnera
une reconnoiffance ſignée de M. le Bas ,
& elle fervira de titre.
La perſonne groſſe, protégée par le
bienfaiteur , fera , en conféquence , traitée
pour cette ſomme par mois , à tous
égards , pendant le temps qu'elle demeurera
dans cette maiſon . Quant à l'accouchement
& aux ſuites , qui , pour l'ordinaire
, font fixées à neuf jours après
cette opération , il y ſéra procédé gratuitement.
M. le Bas continuera toujours d'entretenir,
avec la plus grande attention, ſa
maifon particulière , où il reçoit à un
prix relatif aux besoins , aux facultés &
à la volonté , les perſonnes intéreſſées ,
en état de ne pas recourir aux ſecours
gratuits , afin d'en faire rejaillir le produit
fur celles qui ſont dans l'indigence.
Il s'applique encore , fans interruption
, à former , tant dans la théorie que
dans la pratique des accouchemens , les
élèves des deux ſexes qui ſe deſtinent à
exercer cette importante partie de l'art
de guérir. Il fait, en cette confilération
pendant l'année , quatre cours complets,
de trois mois chacun , dans lesquels il
4 Iv
102 MERCURE DE FRANCE..
ne laiſſe , autant qu'il lui eſt poſſible ,
rien à defirer fur cet objet.
Il commencera ſon cours prochain le
12 de Mars de la préſente année , à fix
heures du foir , dans ſon amphithéâtre ,
rue de Savoie. Les perſonnes qui auront
le deſſein de ſouſcrire pour contribuer à
fervir l'humanité indigente , & celles
des deux fexes qui defiteront recevoir
fes instructions fur l'art des accouchemens
, s'adrefleront chez lui , rue Chrifrine
, au Bureau des Journaux , ou rue
de Savoie , à la croix de fer , ou à fa
maifon particulière , entre les barrières
d'Enfer & de S. Jacques , derrière l'Obfervatoire
, rue de Longavenue.
2
Ecole générale du Commerce.
UNE Société de Gens de Lettres vient
d'ouvrir, dans cette Capitale , une Ecole
Académique , deſtinée à l'éducation des
jeunes Commerçans. L'utilité , & même
Ja néceſſité de cet établiſſement font
d'une évidence ſi palpable , que nous
croyons pouvoir nous diſpenſer de rien
extraire du programme fur ce point ,
AVRIL. 1776. 20%
pour donner un précis moins tronqué,
du cours des études auxquelles préſide
M. Choquart , qui par ſon zèle & fes
talens diftingués , a ſouvent mérité du
Public les éloges les plus flatteurs.
En prenant , dit cet Educateur , un
jeune homme au fortir de fon cours de
latinité , ou la lui ayant fait faire à la
penfion , s'il y entre dès l'enfance , je lui,
développe tous les refforts du calcul en
lui propoſant toujours à réfoudre des
problêmes analogues au commerce : &
durant ce cours les Elèves ne reçoivent
aucune autre leçon que celle du Maître
à écrire , juſqu'à ce qu'ils foient parfaits
Calculateurs. Enfuite , après les avoir,
inſtruits fur les droits des Six-Corps des
Marchands & des Communautés mixtes,
je leur fais calculer les réductions & les
rapports des poids & meſures en uſage
dans toutes les parties du monde ; &
de- là ils entrent dans le détail de toutes
les écritures qui fe font dans les comptoirs
des Négociants : j'en forme neuf
traités : tenue des livres ; ſtyle Marchand
; lettres & billets de change ;
billets à ordre & au porteur , récépillés ,
avals , &c.; traites & remiſes chez l'étranger
; commiffions , courtages , ban
I vi
204 MERCURE DE FRANCE.
ques; faillites inopinées & banqueroutes
frauduleuſes ; ſociétés contractées ,Manufactures
. :
Au fortir de ces divers traités, j'ouvre
pour la même troupe d'Eleves , un corps
de géographie purement mercantille. Je
les conduits d'abord dans les différentes
foires du Royaume , & enſuite je leur
détaille celles des pays étrangers. Je m'arrête
autant qu'il eſt néceſſaire en chaque
place de commerce , pour leur rappeler
les poids , les meſures , les monnoies
réelles & de change qui font en uſage ;
pour leur faire connoître les diverſes
productions, tant naturelles que de main
d'oeuvre que nous y achetons , & comment
on peut difcerner les marchandiſes
falfifiées de celles qui font de bon alloi;
de quel lieu , de quelles ville de France
fe tirent les nôtres ... les moeurs des
Marchands des différentes places ; filion
y paye comptant , ou fi l'on y reçoit du
papier , & généralement tout ce qui peut
intéreſfér un Négociant à tous autres
égards.
:
Un Marchand qui nous eſt aſſocié
pour partager les travaux & les avantages
_ de cet établiſſement , autorifera le commerce
univerſel que nous ferons obligés
AVRIL. 1776. 205
d'ouvrir pour remplir ces divers objets
& ceux du cours ſuivant.
Je commence celui-ci par le commerce
de Hollande & de Flandres ; d'Angleterre
, d'Ecofle , &c. &c. &c .
Mes Elèves , continue l'Educateur ,
écant remplis de toute la théorie de leur
profeffion , je fais ouvrir à chacun d'eux
un commerce en détail. Il en tient tous
les livres , fuit toutes les affaires : il y
fouffre des pertes : il y effuie des banqueroutes
, & prend les moyens d'éluder
l'ébranlement qu'elles cauſent à ſes affaires
. Il'entreprend enſuite le même commerce
en gros : il en ſuit de même tous
les travaux : il en éprouve , ou prévient
tous les dangers .
Pour ſe rapprocher de la vérité dans
ce genre d'études , la diviſion qui en eſt
à ce point, ſe ſubdiviſe en autant de claſ
ſes qu'il y a de branches principales dans
le commerce. Chaque Elève a fon domicile
de convention , & fon genre de
négoce portés ſur un tableau , & les let
tres des uns & des autres ſe jettent dans
une boîte commune , pour être diſtri
buées à l'entrée de la ſéance ſuivante.
Des hommes verfés dans l'att d'emballer
, & dans les autres travaux des
206 MERCURE DE FRANCE.
magafins , leur enſeigneront cette partie
trois fois la ſemaine, durant leur qua
trième cours , & leur feront remarquer
les changemens que l'on fait aux balles
pour altérer la qualité ſans diminuer la
quantité , &c. &c.
Les Elèves les plus âgés , & qui auront
fait leur cours de droit Marchand ,
feront conduits deux fois la ſemaine à
l'audience des Juges - Confuls , pour y
apprendre par eux - mêmes , comment
les conteftations peuvent naître dans l'ufagedes
papiers de change,& les moyens
de les éviter ou de s'en tirer , quand on
s'y trouve. A leur retour , ils feront par
écrit le rapport des affaires qui les auront
le plus frappés , & l'on en difcutera
le jugement.
On ne ſe bornera pas à ces connoif
fances par rapport aux jeunes gens deſti .
nés au commerce maritime. On leur en
feignera toutes les parties des mathéma
tiques qui font relatives au pilotage ;&
l'on fuivra dans cette clafle toutes les
opérations de marine depuis que le vaif
feau quitte le port juſqu'à fon retour.
On ſe fera une étude particulière d'enſeigner
à fond les principes de la langue
Françoiſe à tous les Elèves François ou
AVRIL. 1776 . 207
---
Etrangers. Il y aura auſſi des Profeſſeurs
pour toutes les langues des peuples avec
leſquels nous commerçons ; mais on
n'en pourra ſuivre les leçons qu'avant ou
après le cours des études détaillées cideflus.
Quoique le commerce foit l'objet
principal de cet établiſſement , les deux
hôtels contigus , qui appartiennent à l'un
des afſociés , nous mettent à même de
recevoir & tenir à part la jeune Nobleſfe
deſtinée au fervice ou à la jurifprudence
, que la ſalubrité de l'air qui
environne cet emplacement , pourra y
conduire. M. Tatieux , Maître- ès - Arts
& de Penſion , préſidera à leur éducation
, qui ſera tenue ſous les mêmes
réglemens , les mêmes cours d'étude , &
le même prix que l'Ecole , connue ſous
le nom d'inſtitution Militaire , ci-devant
rue & barrière S. Dominique.
Ces hôtels font ſitués ſur les nouveaux
Boulevards , butte du Mont-Parnaſſe , à
côté du Vauxhall , derrière le Luxembourg
, à Paris . On s'adreſſera pour les
conditions de la penſion à M. Rigaux ,
aſſocié dans l'école du Commerce , & y
réſident.
:
--
208 MERCURE DE FRANCE .
LETTRE de M. d'Alembert à l'Auteur du
Mercure de France .
On a inféré , Monfieur , dans une Gazette
étrangère , & depuis , dans quelques Journaux ,
une prétendue Lettre que le Roi de Prufle , dit- on
m'a fait l'honneur de m'écrire, Cette Lettre eſt
abſolument factice , & jamais le Prince , dont on
oſe ici emprunter le nom , ne m'a rien écrit de
femblable.
J'ai l'honneur d'être , &c.
D'ALEMBERT.
AParis , ce 29 Mars 1776.
SÉSOSTRIS.
Vous le ſavez , chaque homme a ſon Génie
Pour l'éclairer & pour guider ſes pas
Dans les lentiers de cette courte vie ;
Anos regards il ne ſe montre pas :
Mais en ſecret il noustient compagnie.
On fait auſſi qu'ils étoient autrefois
Plus familiers que dans l'âge où nous ſommes ;
Its converſoient , vivoient avec les hommes
En bons amis , fur tout avec les Rois .
1
Près de Memphis , fur la rive féconde ,
AVRIL. 1776. 209
Qu'entous les temps , ſous des palmiers fleuris,
LeDieudu Nil embellitde ſon onde ,
Un foir , au frais , le jeune Séſoſtris
Se promenoit , loin de ſes Favoris ,
Avec ſonAnge ,& lui diſoit :: «MonMaitre,
>>Me voilà Roi ; j'ai dans le fond du coeur
Un vrai defir de mériter de l'être :
>>Comment m'y prendre ? >> Alors ſon Directeur
Dit: « Avançons vers ce grand labyrinthe
Dont Ofiris fonda la vaſte enceinte ,
>Vous l'apprendrez ». Docile à ſes avis ,
LePrincey court. Il voit dans le parvis
Deux Déïtés d'eſpèce différente :
L'une paroît une Beauté touchante ,
Au doux ſourire , aux regards enchanteurs ,
Languiflamment couchée entre des fleurs ,
D'Amours badins , de Grâces entourée ,
Etde plaiſirs encor toute enivrée.
Loin,derrière elle , étoient trois Aſſiſtans ,
Secs , décharnés , pâles &chancelans.
Le Roi demande à ſon Guide fidèle
Quelle est la Nymphe & fi tendre & fi belle ,
Etque font là ces trois vilaines gens ?
SonCompagnon lui répondit : « Mon Prince ,
>>Ignorez- vous quelle eſt cette Beauté ?
>>A votre Cour , à la Ville , en Province ,
>>> Chacun l'adore , & c'eſt la Volupté ;
>>Ces trois vilains qui vous font tant de peine ,
210 MERCURE DE FRANCE..
>>M>archentſouvent après leur Souveraine:
>>C'eſt le Dégoût , l'Ennui , le Repentir ,
>> Spectres hideux , vieux enfans duPlaifir
L'Egyptien fut affligé d'entendre
De ce propos la triſte vérité.
ce Ami , dit-il , veuillez auſſi m'apprendre
Qu'elle eſt , plus loin , cette autre Déïté
>>Qui me paroît moins facile & moins tendre:
Mais dont l'air noble & la férénité 1
>> Me plaît affez . Je vois à ſon côté
>>Un fceptre d'or , une ſphère , une épée,
>>>Unebalance ; elle tient dans la main
: C
C
1
)
>> Des manufcrits dont elle eſtoccupée.
>> Tout l'ornement qui pare lon beau ſein
>> Eſt une égide ; un Temple magnifique
>S'ouvreà la voix , tout brillant de clarté;
>> Sur le fronton de l'auguſte portique
22 Je lis ces mots : A L'IMMORTALITÉ.
>>Y> puis-je entrer ? L'entrepriſe eſt pénible,
>> Répartit l'Ange : on a ſouvent tenté
>> D'y parvenir ; mais on s'eſt rebuté.
>> Cette Beauté qui paroît peu tenſible ,
>>Fille du Ciel , mère de tous les arts ,
५
1
Sur tout de l'art de gouverner la terre ,
>>D>'être un héros , ſoit en paix , foit enguerre,
C'est la Sageffe ; & ce noble ſéjour,
>> Qu'on vientd'ouvrir, eſt celui de laGloire;
>>L>ebien qu'onfaity vitdans la mémoire;
AVRIL. 1776.
Votre beaunom peuty briller un jour :
>>>Décidez- vous entre ces deux Déelles ;
>> Vous ne pouvez les ſervir à la fois ».
Le jeune Roi lui dit : « J'ai fait mon choix ;
>>Ce que j'ai vu doit régler mes tendreſſes :
>> D'autres voudront les aimer toutes deux;
>>L'>une un momentpourroit me rendreheureux,
>>L'autre par moi peut rendre heureux le
>> monde ».
Ala première , avec un air galant ,
Il appliqua deux baiſers en paſſant ;
Mais il donna ſon coeur à la ſeconde.
ParM. deV.
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
I.
Industrie.
:
:
LE ſieur Benvenuto Benvenuti , Chau
deronnier à Veniſe , vient d'imaginet
& exécuter une machine hydraulique
d'une conſtruction fingulière , pour éteindre
les incendies. Elle porte avec véhémence
, un grand volume d'eau à la
112 MERCURE DE FRANCE.
hauteur de foixante pieds ,& plus encore,
par le moyen d'un tuyau de cuir. Elle est
compoſée de quatre pompes , dont deux
tirent l'eau d'un puits ou d'une ſource
voiſine , & les deux autres fervent à la
lancer.Huit hommes ſuffiſent pour la faire
agir avec très peu de peine & avec une
grande célérité. On regarde cette machine
comme préférable , à tous égards , à
toutes celles qui ont été conſtruites ailleurs
pour la même fin .
I I.
Le Sieur Tremel , demeurant aux galeries
du Louvre , a inventé une nouvelle
machine à fabriquer des réſeaux ; elle a
coûté beaucoup de travail pour la réduire
à une ſimpliciré convenable. Dans l'état
où elle est actuellement , elle fait honneur
au génie inventif de ſon Auteur. Elle peut
être comparée , quant à ſes avantages économiques
, au métier à bas , ſur lequel
même elle l'emporte ; car il eſt très facile
, & nullement pénible de la conduire.
Il ne faut qu'une très-légère inſtrution
& une attention ordinaire pour la faire
travailler . Un ouvrier peut , avec ce métier
, faire dix aunes de réſeaux ou d'enAVRIL.
1776 . 213
toilage par jour. Le méchaniſme en eſt
auſſi ſimple qu'ingénieux,
III.
Un particulier a trouvé le ſecret conne
des anciens , de conſerver les viandes pendant
des années entières dans leur fraîcheur
naturelle , fans perte & fans altération
de leur goût ni de leurs ſucs. Elles
peuvent être tranſportées ſans corruption
de l'un à l'autre Hémisphère ; des expériences
répétées ne laiſſent à l'Inventeur
aucun doute ſur la ſolidité & la certitude
de cette découverte , bien intéreſſante
pour le ſervice de la marine , & celui
des Armées, Il offre , dit-on , en cas que
quelqu'un veuille acquérir la poffeffion
de ſon ſecret , de le ſoumettre à toutes
les épreuves.
I V.
Scie de nouvelle invention.
:::
M. David , del'Académiedes Sciences
de Rouen , voulant remédier aux inconvéniens
des batardeaux & épuiſemens ,
lorſqu'on veut mettre à ſec une pile de
1
214 MERCURE DE FRANCE.
pont,& àceux qui réſultent très-fréquem
mentde la ſciede Monfieur de Vouglie ,
vient d'imaginer une machine qui recèpe
avec aiſance& fûretéles pilotisau- deſſous
de la ſurface de l'eau , à quelle profondeur
que ce ſoit. Cette nouvelle ſcie a la forme
d'une roue dentée , au centre de laquelle
eſt un axe qui s'élève verticalement audeſſus
d'une cage. Cette cage reçoit deux
ſupports horizontaux qui gliſſent dans
deux couliffes , placées par en-haut & par
en bas ; ces ſupports percés de trous ,
dans lesquels eſt reçu l'axe de la roue ,
portent la ſcie contre le pilotis que l'on
veut recéper , & que l'on recépe en effet ,
en faiſant tourner l'arbre & avec lui la
roue dentée qu'il porte. Cette machine
ingénieuſe eſt d'autant plus utile , que le
même mouvement de l'arbre fait avancer
la ſcie contre le pilotis àmeſure qu'elle
le coupe , & que malgré l'inégalité du
terrein elle ſcie toujoursdeniveau.
V.
Nouveau moyen d'accélérer le transportdes
pompes à incendies .
Lorſqu'on tranſporte les pompes , il arAVRIL.
1776, 215
H
rive ſouvent que les ſecouſſes qu'elles
éprouvent fur le pavé relâchent les écroux ,
ce qui oblige de perdre , à les démonter ,
des momens précieux & urgens qu'il faudroit
employer à agir. Le ſieur Quentin
a communiqué à l'Académie de Rouen
un moyen de prévenir ces accidens , &
d'accélérer , ſans avoir rien deſemblable à
craindre , le tranſport des pompes. Pour
cet effet, on monte la caiſſe ſur trois roues
plushautesque celles qu'on emploie communément
; les deux roues de derrière
ont vingt-quatre pouces de diamettre ; la
ttoiſième placée ſur le devant , n'a que
vingt pouces , &eft montée ſur une
chappe mobile , qui lui permet de dévoyer
à droite & à gauche. Deux hommes
ſuffiſent parce moyen pour traîner la plus
forte pompe , qui arrive très-vite , & tou
jours en étatde ſervir.
216 MERCURE DE FRANCE.
:
ANECDOTES.
I.
Un homme d'un certain age & d'un
extérieurgrave , étoit fortement occupé à
ſouffler des bulles de ſavon , & à en examiner
attentivement les couleurs vives &
brillantes . Un jeune homme paffant par
haſard auprès de lui , fit un grand éclat
de rire en le voyant livré à une occupation
qui lui ſembloit puérile & ridicule.
« Jeune homme , lui dit froidement un
vieillard que le haſard faifoit auſſi paſſer
par le même endroit : >>ne ſoyez étonné
>>que de votre ignorance. Celui dont vous
» vous mocquez eſt le plus grand Philo-
» ſophe de ce ſiècle; c'eſt l'illuſtre Newton,
» qui s'occupe , en faiſant ce que vous
>>voyez , d'expériences non moins curieu-
>> ſes qu'utiles ſur la nature de la lumière
»&des couleurs » .
I I.
Colletet liſoit ſes pièces de Théâtre
au Cardinal de Richelieu , & n'étoit pas
toujours
AVRIL. 1776 . 217
toujours de fon avis. Un flatteur diſant un
jour à ce Miniſtre que rien ne pouvoit
lui réſiſter : » Vous vous trompez , dit
>> le Cardinal , & je trouve dans Paris
» même des perſonnes qui me réſiſtent.
>>Colletet , qui avoit combattu hier avec
>> moi ſur un mot , ne ſe rend pas en-
>>core , & voilà une grande lettre qu'il
> vient de m'en écrire . »
III .
Un vieillard de plus de quatre-vingt
ans étant revenu d'une maladie très-dangereuſe,
ſes amiss'en réjouiſſoient aveclui,
& le conjuroient de ſe lever : » hélas
>>Meſſieurs , leur dit il , ce n'eſt pas la
>>peine de ſe r'habiller
I V.
Feu Monſeigneur le Dauphin avoit
tracé de ſa main des plans de Palais & de
jardins magnifiques. Ceux auxquels il les
montroit , louoient labeauté des deſſeins ,
les avantages & la commodité des proportions
, l'élégance& la nobleſſe de l'enſemble.
» Vous ne parlez pas , leur dit- il ,
» du plus grand mérite de mes plans : c'eſt
K
218 MERCURE DE FRANCE .
> qu'ils ne coûteront rien au peuple ; car
• ilsne feront jamais exécutés.
AVIS.
I.
Manufacture de Rafoirs.
LE fieur Moreau , Négociant , rue St Martin
vis-a - vis la rue Maubuée , a établi à Paris une
manufacture de raſoirs , façon d'Angleterre , qui
les furpafle en perfection , & qui ſont d'une qua.
litébien ſupérieure à ceux qui ont été faitsjuſqu'ici
en France. Les raſoirs les plus communs , montés
en corne& d'un acier fin , 15 f. pièce ; ceux montés
en chaſles fines polies , 18 f.; ceux en poli fin
anglois , montés en baleine à rotettes d'argent ,
25 f.; ceux en poli fin anglois, montés en écailles,
àrolettes d'argent48 f.; ceux en poli fin anglois
montés en écaille à rolettes d'or , 31.10 .
II.
Magaſins , commiſſions & avances de
commerce, au Bureau de correspondance
générale.
La compagnie dubureau de correſpondance
AVRIL. 1776. 219
générale , autoriſée par Arrêt du conſeil , du 12
décembre 1766 , ayant réuni depuis long . tems
àcet établitlement le droit de recevoir , vendre ,
&débiter toutes fortes de marchandises , donne
avis qu'elle vient de faire diſpoſet dans ſa maiton ,
rue des deux portes S. Sauveur , des magaſins
valtes & commodes pour la ſûreté , la garde &
lå vente de celles dont on voudra la charger.
Elle a en conféquence ouvert le premier du préſent
mois de Mars 1776 , un bureau particulier
pour ce genre de commerce .
Il ſera délivré aux propriétaires des marchandiſes
, des reconnoiſlances imprimées , contenant
la quantité& la nature deſdites, marchandiſes ,
le prix d'icelles , ainſi que le terme qui aura été
convenu pour la vente entre les propriétaires&
le bureau; il ſera fast mention dans leſdites res
connoiſſances , des frais de commiſſion , magafinage
qui feront perçus d'accord avec les propriétaires
, ſuivant la valeur , l'eſpèce , ou l'encombrement
deſdites marchandiles.
Les reconnoiilances ſeront ſignées de M. Comynet
fils Directeur-général du bureau , fous la
raiſon de Comynet fils , & compagnie .
Dans le cas où les marchandises n'auroient
point été vendues pendant le terme convenu
les propriétaires pourront les retirer en nature ,
&ne payeront alors que la moitié du prix fixé
pour la commiſſion.
1
Mais ſi pendant ce terme les propriétaires des
marchandiſes avoient des beſoins inomentanés ,
la compagnie leur fera des avances gratuites
juſqu'à concurrence de la moitié du prix de leurs
marchandises ; mais dans ce dernier cas , les
Kij
220 MERCURE DE FRANCE.
propriétaires qui auront joui en tout ou partie
defdites avances gratuites , payeront au bureau
la totalité de la commiſſion , quand bien même
leurs marchandiſes n'auroient point été vendues ,
& qu'ils voudroient les retirer.
Les perſonnes qui s'adreſſeront au bureau de cora
reſpondance pour la vente de leurs marchandiſes ,
jouiront certainement du double avantage de la
vendre promptement , & avec bénéfice ; non- feulement
parce que le bureau aura de fréquentes occafions
de les placer pour les commiſſions en
achat dont il eſt ſouvent chargé , mais encore par
la facilité qu'il aura d'annoncer leſdites marchandifes
, tant dans la gazette du commerce que
dans la feuille du marchand , ainſi que dans
les autres ouvrages périodiques , dont il eſt régiſſeur
; les manufacturiers & artiſtes auront encore
l'avantage de s'y faire nommer lorſqu'ils
Je voudront ; enfin la facilité que préſente cet établiſſement
ne peut qu'exciter l'induſtrie & les talens
des perſonnes qui ne voudroient pas , ou
nepourroient pas faire les frais d'un établiſſement ,
Jouer des magaſins ; & même les moyens qui leurs
font offerts, les affranchiſſent de ces dépenſes.
III.
Epurement des Laines.
Le ficur Carles , Fabriquant de draps , ayant
découvert en 1764 que toutes les laines qu'on
vend à Paris , pour matelas & couvertures , font
remplies d'une corruption infecte & putride , il
s'appliqua pour le bien public , à chercher les
AVRIL. 1776. 22
1
moyens les plus certains , pour les rendre de toute
lubrité , détruire les vers à ne plus y en avoir ,
& à pouvoir les conſerver dans leur entier , pour
qu'elles puiflent faire quatre à fix fois plus
d'uſage qu'elles ne font; yayant réuſſi, il en fit un
mémoire , qu'il ſoumit aux lumières ſupérieures
de l'Académie Royale des ſciences , & de la Facultéde
Médecine. Après l'examen le plus exact
ſur le rapport de MM. les Commiſlaires , que
ces deux compagnies célèbres nommèrent à cet
effet; on lui accorda les approbations les plus
glorieuſes & les plus authentiques , cequi l'engagea
d'établir une manufacture d'épurement des
laines neuves , de celles des matelas déjà faits , &
des couvertures. En 1767 , il en fit diſtribuer le
Proſpectus dans tout Paris. Sa Majesté lui a accordé
, par un Arrêt de ſon Conſeil , un privilége
exclufif , avec défenſes à tous marchands& autres,
de letroublerdans l'exercice de ſon établiſſement,
fous telle peine qu'il appartiendra ; & ordonne
que ſur le preſent Arrêt , toutes Lettres- Patentes
néceſſaires ſeront expédiées. Fait au Conſeil d'Etar
du Roi , à Versailles , le 4 Avril 1775 .
Le ſieur Carles n'eut pas ſi-tôt fait expédier le
Proſpectus de ſa manufacture , que tous les Tapiſſiers
auxquels , en ſuivant leur Tableau , il
en envoya généralement un à chacun en furent
alarmés , par la crainte qu'ils eurent que cette
manufacture ne leur fit perdre ce qu'ils gagnent
fur les laines , crin , plumes , toiles , futaines
&couti , qu'on leur donne généralement commiffion
d'acheter , & de ce qu'ils exigent des cardeurs
qu'ils font travailler chez eux & dans les bonnes
maiſons; ce qui , pour ſe refaire de ces pertes ,
déčida tous ceux qui eurent ordre de lui remettre
des matelas pour épurer , de lui demander ce qu'il
1
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
leur donneroit de l'ouvrage qu'ils lui remettoient:
à quoi il répondit à tous , que n'ayant
d'autre mérite dans ces ouvrages , que d'avoir
rempli l'ordre qu'ils en avoient , il étoit ſurpris de
Jeur demande ;cependant que ſur le montant des
ouvragesqu'ils lui procureroient ,il confentoit de
leur accorder les deux pour cent , que les négocians
payent à leurs commiffionnaires , ce qu'ils
trouverent fi fort au - deſſous de leurs prétentions
, qu'on le menaça de lui fermer la porte de
toutes lesbonnes maitons.
,
1
Le fieur Carles s'étoit perfuadé que l'établiſlementde
la manufacture établie pour llaa propreté ,
falubrité , & économie des laines fur lesquelles
nous paſſons , couchés & enveloppés , une bonne
partie de notre vie , ſont des objets trop intéreſlans
pour la conſervation de la fanté , & de
ces meubles pour devoir craindre la cupidité
des Tapiffiers ; mais le tems lui a fait connoître
que par la confiance peu réfléchie qu'on leur accorde
, foutenue par les faux & mauvais propos
des domestiques qu'ils font parler , ils le font
beaucoup : c'eſt pourquoi le fieur Carles ſupplie
le public de vouloir réfléchir ſur ſon Proſpectus ,
ou de confulter d'honnêtes - gens , éclairés & défintéreſlés
, pour n'être point trompés par leur
Tapiſſier à ce ſujet.
Comme il reſte fort peu d'exemplaires du Profpectus
de la manufacture au ſieur Carles , vu
que l'impreſſion en eſt chère , il ne pourra en
donner qu'aux honnêtes gens qui le lui deman-
'deront,
L'adreſſe du ſieur Carles eſt au Gros Caillou ,
rue de la Boucherie.
Ceux qui lui feront l'honneurde lui écrire par
la petite poſte , ſont priés de vouloir affranchir
leurs lettres .
AVRIL. 1776. 223
NOUVELLES POLITIQUES.
DePatras , le 10 Janvier 1776.
ON apprend de Scodra , dans l'Albanie , que
Muſtapha Pacha avoit enfin obligé Court Pacha
de ſe retirer du côté de Tricala , où la Porte fait
afleinbler un corps de troupes de feize mille hommes
, dont elle l'a déclaré Séraskier , & avec lequel
il a ordre de rentrer dans cette ville de l'ancienne
Illyrie , &de ſe ſaiſir de la perfonne& des
biensdeMustapha Pacha .
De Copenhague, le 30 Janvier 1776.
Le 26dece mois, le Roi a rendu publique une
loi qui doit être annexée & fervir de ſupplément
à la loi royale. Par ce réglement Sa Majesté , en
confervant les Etrangers actuellement à lon fervice,
dans les différens emplois dont ils peuvent
être pourvus , s'engage pour lui & pour les defcendans
de n'accorder à l'avenir aucun emploi ,
ri à ſa Cour , ni dans aucuns départemens Eccléſiaſtique
, Civil ou Militaire , aux Etrangers qui
ne feront pas naturaliſés Danois. Les diſpoſitions
de cetteloi annoncent que les lettres de naturaliſation
ne feront accordées qu'à ceux des Etrangers
qui pofféderont dans les Royaumes de Danemarck
& de Norwége , le Duché de Holſtein
&les Iſles de l'Amérique appartenantes à Sa Majeſté,
des biens fonds de le valeur de 30000 rixd.
Kiv
224 MERCURE DE FRANCE.
ou un capiral de 10000 rixdalles en maiſons ou
fabriques dans les villes du Danemarck , de la
Norwége & du Holſtein , ou un capital de 20000
rixdalles en actions des Compagnies commerçantes
, ou en général dans le commerce de ces
Pays: (la rixdalle danoiſe vaut 5 liv. 13 f ) Sa
Majesté excepte ſeulement de cette loi les Savans
étrangers , auxquels on confieroit des Chaires de
Profeſſeurs dans l'Univerſité de Kiel , les Théologiens
appelés pour le ſervice de l'Egliſe de St
Pierre à Copenhague , & pour celui des autres
Communautés réformées du Pays , les Miſſionnaires
de Tranquebar , ( Royaume de Tanjaour ,
côte de Coromandel ) & les Fabriquans étrangers
qu'on feroit venir pour quelque nouvel établiſſement.
De Stockholm , le 1 Février 1776 .
Le nombre des vaiſſeaux qui ont paflé le Sund,
dans le cours de l'année derniere , eſt de huit
mille trois cents quatre-vingt- fix Les Anglois &
les Hollandois en ont fourni la plus grande partie
&dans une proportion à peu près égale entre
eux. Le nombre des bâtimens Anglois eſt de
deux mille cinq cents quatre - vingt - ſeize , &
celui des Hollandois de deux mille quatre cents
foixante- ſept.
De Londres, le 23 Février 1776.
Le 12 , il eſt arrivé au bureau du Lord Germaine
un Exprès , qu'on dit avoir été expédié par le
Congrès-Général avec des propofitions de réconciliation
; mais on en ignore encore les particulaAVRIL
. 1776: 225
rités : onditauſſi que les Américains en ont envoyé
par le Général Burgoyne , & qu'ils com
mencent à s'effrayer de tous les préparatifs qu'ils
favent que l'on fait pour les réduire inceſlamment.
L'Amiral Shuldam , qui devoit commander
l'expédition navale contre les Américains & qui
depuis a éténommé par Sa Majeſté Pair d'Irlande ,
vient d'arriver de Boſton , où il doit être remplacé
par le Lord Howe , frere de celui qui commande
en cette ville. On a lieu d'eſpérer que les liens du
ſang qui uniflent le Général de terre & celui de
mer , mettront dans la combinaiſon de leurs
efforts plus d'intelligence qu'il n'y en avoit eu
juſqu'ici.
Le bruit ſe répand que nos affaires de l'Inde
•ſontdans une ſituation inquiétante , tant par rapport
aux Nababs voiſins , que relativement aux
Employés , parmi leſquels la méſintelligence s'eſt
introduite.
:
Les Propriétaires d'Irlande , & fur-tout ceux
qui habitent leurs terres , ont de vives inquiétu
des ſur le départ des troupes qui laiffent , diſentils
, le Royaume fans défenſe. Leur terreur s'augmente
encore par le ſoulevement des Enfans
Blancs , dont le nombre groffit à meſure que
celui des troupes diminue. Ces ſéditieux ont
même déjà pouflé fi loin leurs excès , que , dans.
l'intérieur du pays , les Propriétaires des terres
font obligés de ſe réunir en corps pour prêter
main- forte aux Magiftrats .
L'ordre émané du Conſeil de Sa Majesté, le
22 Novembre dernier , pour défendre d'exporter
-hors du Royaume ou de conduire d'un côté à
Kv
226 MERCURE DE FRANCE.
l'autre de la poudre à tirer , du ſalpêtre , &toute
eſpece d'armes ou de munitions , expirant le 23
de ce mois , Sa Majesté a renouvelé cette prohibition
pour trois mois , à commencer de ce même
jour. Les contrevenans encourront la peine infligée
par un acte du Parlement , patlé la 22º année
du règne de Georges II , qui autoriſe le Roi de
laGrande-Bretagne à empêcher l'exportation de
la poudre , du ſalpêtre , &c. En vertu de cette
déclaration , les Lords Commiſſaires chargés de
l'office de Grand Amiral , le Lord Garde des cinq
Ports , le Grand- Maître de l'Artillerie & le Secrétaire
d'Etat au département de la guerre font
en droit de veiller comme ils le jugeront à
propos , au maintien & à l'exécution de la loi .
Le ſieur Hopkins a eu 177 voix de plus que
le ſieur Wilkes pour la place de Chambellan de
la Cité On a obſervé que c'étoit le premier revers
qu'éprouvoit le dernier dans les combats d'élection
, où la faveur populaire l'avoit toujours fait
triompher La préférence qu'avoit obtenue le
fheur Hopkins , faillit même à lui devenir funeſte,
puiſqu'au fortir de l'Hôtel de-Ville , après ſon
élection , il ſe vit environné & preſlé par des
partiſans de ſon concurrent , leſquels ſe ſeroient
portés à quelque violence , ſi les Gardes chargés
de maintenir l'ordre dans les lieux publics , en
l'entourant , pour ainſi dire , des bâtons dont ils
font armés , ne l'avoient garanti des inſolences
de la populace.
Les Gazettes Américaines , confirment ellesmêmes
la défaite du Général Montgommery &
du Colonel Arnold devant Québec , dans la vue
*d'exciter les Provinciaux àenvoyer des decoursà
AVRIL. 1776. 227
leurs freres , avant que la garniſonde la ville en
puifle recevoir de laGrande-Bretagne. La petite
armée affiégeante a fait pluſieurs lieues à travers
les neiges. A l'aide des raquettes attachées ſous
les pieds , elle a franchi des retranchemens &
même des murs cachés ſous la neige affermie par
le froid. Si le dégel arrive avant qu'elle fafle une
ſeconde attaque , il eſt probable qu'elle éprouvera
beaucoup dedifficultés pour ſe préſenter de nouveau.
On a conduit ici un brigantin d'environ cent
cinquante tonneaux : c'eſt la premiere priſe faite
fur les Américains. Ce bâtiment , chargé d'huile
de baleine , a été d'abord conduit à Boſton , d'où
il eſt patti le 28 Décembre pour ſe rendre dans
nos ports.
Suivant quelques lettres d'Allemagne , il y a
une grande déſertion parmi les ſoldats engagés
dans ce pays pour le ſervice de la Grande Bretagne
en Amérique. Cet inconvénient n'avoit été
-prévu principalement que lors de leur arrivée dans
les Colonies , où ils ſe ſeroient vus forcés de faire
la guerre aux Allemands leurs compatriotes , qui
font en grand nombre dans les principaux cndroits
de cette partie du monde.
De la Haye , le23 Février 1776.
:
Les Etats Généraux vont permettre à trois Régimens
Ecoſlois qui font à leur folde de paſler en
Angleterre , & d'y ſervir auſſi long-temps qu'on
en aura beloin , à condition qu'ils ne feront pas
tranſportés hors des trois Royaumes . L'origine
de cette brigade en Hollande re monte jusqu'àl'an
K vj
228 MERCURE DE FRANCE.
1599 C'eſt le reſte d'un corps nombreux de tro
pes prêtées par l'Angleterre à la République naifſante
, ſous prétexte d'occuper des villes que
celle- ci avoit engagées comme hypotheques
de groſſes ſommes empruntées & reftituées depuis.
De Deux Ponts , le 3 Mars 1776.
Son Alteſſe Séréniſſime la Duchefle Régnante
de Deux Ponts , eſt accouchée hier à huit heures
du ſoir d'un Prince , qui ſera tenu ſur les fonts de
baptême par Leurs Alteſles Electorales Palatines.
La joie que cet événement a répandue ici , eſt le
garant de l'attachement des ſujets pour leurs
Jeunes Souverains .
De Rome , le 14 Février 1776 .
Dans un caveau qui ſe prolonge ſous des jardins
du Mont- Aventin , on a trouvé une planche
de métal très - curieuſe , contenant un décret par
lequel l'aſſemblée de la province Tarragonoiſe
choiſit pour ſon protecteur Caius Marius Prudentius
Cornelianus , avec la date qui indique les
premiers jours de l'Empire d'Alexandre Sévere ,
ce qui répond au commencement d'Avril 222 de
l'ère vulgaire.
De Naples , le 15 Février 1776 .
On ne doute plus aujourd'hui que le Gouvernement
n'ait réſolu de remettre en état le port de
Brindes , autrefois ſi fameux & fi confidérable ,
que l'armée navale des Romains s'y retiroit. Don
AVRIL. 1776 . 229
Caravelli, Profeſſeur de mathématiques , &Don
Pigonati , Ingénieur au ſervice du Roi , le diſpofent
à partir pour y aller faire commencer les
ouvrages.On yemploiera les forçats , malfaiteurs
& vagabonds , & l'on a pourvu aux dépenses
qu'exigeront ces travaux . La Province d'Otrante
ne peut que gagner infiniment à la perfection de
cette entrepriſe, dont l'utilité s'étendra bientôt
par tout le Royaume & meine dans toute l'Iralıç.
De Paris , le 15 Mars 1776.
L'ouverture du Jubilé de l'année ſainte , qui
doit durer fix mois , s'eſt faite en cette Capitale
le lundi 11 de ce mois , en conféquence du mandement
de l'Archevêque de Paris , par une meſte
folennelle du Saint Elprit qu'il célébra pontificalement
dans l'Egliſe métropolitaine, après avoir
entonné l'hymne Veni Creator qui fut chanté
comme la meſle , par la muſique ordinaire de cette
Eglife.
PRESENTATIONS.
Le premier Mars le comte d'Adhémar, miniſtre
plénipotentiaire du Roi auprès du Gouverneurgénéral
des Pays- bas Autrichiens , de retour ici
par congé , a eu l'honneur d'étre préſenté , à fon
arrivée , à Sa Majeſté par le comte de Vergennes ,
miniſtre & ſecrétaire d'état au département des
affaires étrangeres. Il a eu l'honneur de faire la
révérenceà la Reine &àla Famille Royale. :
230 MERCURE DE 1 FRANCE.
Le 3 du même mois , le comte de Guynes , ambaſladeur
du Roi en Angleterre , de retour de fon
ambaſſade , a eu l'honneur d'être préſenté à Sa
Majesté par le comte de Vergennes , miniſtre &
lecrétaire d'état au département des affaires étran .
gereess , &de faire ſes révérencesà la Reine& à la
Famille Royale
L'après-midi de ce mêmejour , la marquiſe de
Balincourt a eu l'honneur d'être préſentée à Leurs
Majestés & à la Famille Royale , par la marquiſe
des Barres .
Le lendemain 4 du même mois , le Parlement ,
enconféquencedes ordres que lui en avoient portés
la veille les Gens du Roi , de la part de Sa
Majesté ,ſe rendit ici en grande députation. Il
fut introduit à l'audience du Roi par le marquis
de Dreux , grand- maître des cérémonies , par le
fieur de Watronville , aide des cérémonies &
préſenté par le freur de Lamoignon de Malesherbes
, miniftre & ſecrétaire d'état ayant le département
de Paris , à Sa Majesté , à laquelle le premier
Préfident remit les remontrances qu'Elle
avoit permis qu'on lui apportat.
Le Margrave d'Anſpach- Bareith , de la maiſon
de Brandebourg , qui voyage en France ſous le
nom du comtede Sayn , fut préſenté le 3 du même
mois , à Leurs Majestés & à la Famille Royale ,
étant conduit par le ſieur la Live de la Briche
introducteur des Ambaſladeurs Le ſieur de Sequeville
, ſecrétaire ordinaire du Roi à la conduite
des Ambaſſadeurs , précédoit
Le 7 , la grande députation du Parlement de
Paris te rendit iet en conformité des ordres du
AVRIL. 1776. 231
Roi , pour y ſavoir les intentions de Sa Majesté
fur les remontrances qui lui avoient été apportées.
La députation fut conduite & préſentée de
la même manière qu'elle l'avoit été le 4 du
même mois .
Le ſieur de Bérule , premier préſident du Parlement
de Grenoble , a eu l'honneur d'être préſenté
le 10 , au Roi par le Garde des Sceaux de France ,
&de prendre congé de Sa Majesté pour retourner
àGrenoble.
Le 17 , la vicomteſſe d'Houdetor a eu l'honneur
d'être préſentée à Leurs Majestés & à la Famille
Koyale par la comteſle de Saint Severin.
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES,
Le 3 mars , l'abbé Pichen , hiſtoriographe de
Monfieur , a eu l'honneur de préſenter à ce Prince
un ouvrage intitulé : les argumens de la raiſon en
faveur de la philofophie , dela religion&dufacerdoce
, en i vol.in 12 .
Le 10, le comte d'Eſpie a eu l'honneur de préſenter
à Sa Majesté , à Monfieur , à Monseigneur
le comte d'Artois la ſeconde édition de fon ou .
vrage , intitulé : manière de rendre toutes fortes
d'édifices incombustibles , augmenté de nouvelles
réflexions .
Le ſieur Caffini de Thury , de l'académie des
ſciences , vient de faire paroître la relation de fon
voyage enAllemagne , ſuivie de celle des coquêtes
de Louis XV en Flandres. Il a eu Phonneur
232 MERCURE DE FRANCE:
de préſenter au Roi cet ouvrage , qui le trouve
chez Panckoucke , rue des Poitevins.
Le 14 du même mois , le comte de Catuelan &
les ſieurs le Tourneur & Fontaine- Malherbe ont
eu l'honneur de préſenter à Leurs Majeítés & à la
Famille Royale les deux premiers vol. de leur
Traduction de Sakespeare .
NOMINATION S.
Le Roi a accordé l'évêché de Dijon à l'abbé de
Vogué , agent- général duClergé.
Sa Majesté a auſſi accordé l'abbaye réguliere
du Mont-Saint-Eloy , ordre de Saint Augustin ,
diocèle d'Arras , à dom Dorennieux , religieux
de cette abbaye ; & celle de Beaulieu , ordre des
Prémontrés, diocèſe de Troyes , à dom de Thoas,
déjà prieur de l'abbaye .
Le Roi ayant bien voulu accorder , par un
brevetdu 16 février dernier , aux Abbeſſe & Chanoineſles
du Chapitre de Poulangy le droit de
porter une croix émaillée à huit pointes , fufpendue
à un rubanbleu bordé de noir , poſé enécharpe
de gauche à droite , & repréſentant d'un côté deux
clefs en ſautoir avec les lettres initiales des mots
Nobilitati , Virtuti, la comtefle de Vaudraye ,
veuved'un lieutenant- général des armées du Roi
&depuis abbefle de l'abbaye royale de Poulangy,
ainſi que toutes les chanoineſles de ce chapitre,ont
été, le 29 du même mois , décorées en cérémonie
de ce cordon & dela croix y attachée , par le ſieur
AVRIL. 1776. 235
de la Luzerne , évêque duc &pair de Langres. Le
mêmejour , les preuves de nobleſle de la demoiſelle
de Brêves , parente du même prélat , ont été
faites pour ſa réception , en qualité de dame
honoraire de ce chapitre.
Le 10 du même mois , le comte de Bottel
Quintin ; eut l'honneur de prêter ferment entre
les mainsde Monfieur , pour la charge de premier
Veneur , vacante par la démiſſion du comte de
Montau. Il a eu l'honneur d'être préſenté par
Monfieur , en cette qualité , à Leurs Majestés &
à la Famille Royale.
Le Roi ayantjugé à propos de créer dans l'Académie
royale d' Architecture une claſſe d'Honoraires
, aſſociés libres , Sa Majesté a nommé pour la
remplir les ſicurs de Trudaine, conſeiller d'état ,
ordinaire au conſeil royal , au conſeil royal de
commerce& intendant des finances ; Watelet , de
l'Académie Françoiſe , amateur honoraire de celle
de peinture & receveur-général des finances ;
Pierre , premier peintre de Sa Majesté ; le comte
d'Affry , colonel du régiment des Gardes -Suifles ;
deFontanieu, intendant& contrôleur-général des
la couronne; & l'abbé Boſlut , de l'Académie des
Sciences. Ceux de ces nouveaux Académiciens qui
ſe trouvoient à Paris , ont été conduits & inſtallés
lundi 18 mars , à l'Académie d'Architecture , par
*le comte de la Billardie d'Angeviller , directeur
& ordonnateur général des bâtimens , jardins ,
arts , académies & manufactures, royales. La
féance fut remplie par la lecture de trois mémoires
, l'un du ſieur Soufflot , fur l'identité du goût
&des règles dans l'art de l'architecture; le ſecond ,
du ſieur Peyre, intitulé : du génie de l'architectures
234 MERCURE DE FRANCE.
৮
&letroiſième du ſieur Mauduit, ayant pour titre :
effai d'une perspective théorique&pratique à l'ufage
des Artistes .
Le 17 du même mois , le marquis de la Valette
a prêté ferment entre les mains du Roi pour la
Heutenance générale de la province de Bourgogne.
I e Roi vient d'accorder les entrées de ſa chambre
au comte de Braflac , premier écuyer en furvivance
de Madame Victoire de France .
ELECTIONS .
L'Académie royale des Inſcriptions & Belles-
Lettres , dans la léance du 27 février , élut pour
académicien honoraire à la place vacante par la
mort du duc de Saint-Aignan ,le ſieur Turgot ,
miniſtre d'état & contrôleur-général des finances .
Le 2 mars , l'Académie Françoiſe a élu , avec
T'agrément du Roi , le ſieur Colardeau , pour remplir
la place vacante par la mort du duc de Saint-
Aignan.
: MARIAGES.
Louis Pantaléon , comte de Noé , brigadier des
armées du Roi , a épouté le 10 février , au châ
teau de l'iſſe de Noé en Armagnac , demoiselle
AVRIL. 1776. 235
Charlotte de Noé ſa couſine , veuve du comte de
Boifle , & fille héritiere de Jacques Royer , marquis
de Noé , maréchal des camps & armées du
Roi.
Letomars Leurs Majestés& la Famille royale
ont ſigné le contrat de mariage du comte d'Hinniſdal
, capitaine de cavalerie au régiment de la
Marche , ci -devant conſeiller d'ambaſſade à la
cour de Portugal , avec demoiſelle de Soyecourt.
Le 17 février , on célébra à l'égliſe de Tilleulle
Peneux en Beauce , la soc année du mariage de
Joachim Julien , âgé de 76 ans , & de Marguerite
Peigné , âgé de 71. Ils étoient accompagnés de
35 enfans & petits enfan . Après les cérémonies
accoutumées , on chanta , au ſon des cloches ,
un Te Deum , & l'on adreſſa des prières à Dieu
afin qu'il lui plaiſe d'accorder à LouisXVI & à fon
auguſte Epouſe le même avantage .
NAISSANCE S.
Leri mars , le Roi & la Reine firent l'honneur
-an ſieur de Montanclos , maréchal de logis des
Gardes de Sa Majesté , de tenir ſon fils ſur les
fonts de baptême. Le Roi fut repréſenté par le duc
de Fleury, pair de France & premier gentilhomme
de la chambrede Sa Majeſté ; & la Reine , par la
princefle de Chimay, ſa dame d'honneur. L'enfant
a été nommé Louis- Antoine.
Le 20 du même mois , Monseigneur le comte
236 MERCURE DE FRANCE.
d'Artois & Madame la comteſſe d'Artois ont tent
fur les fonts de baptême le fils du ſieurDuparc ,
écuyer gentilhomme ſervant du Roi. Le Prince
fut repréſenté par le comte de Maillé , premier
gentilhomme de ſa chambre ; & la Princeſle , par
laducheſſe de Lorges , la dame d'honneur. L'enfant
a été nommé Charles - Marie , & les cérémonies
du baptême lui ont été ſuppléées par le Curé
de l'égliſe royale de Notre -Dame.
:
MORTS.
Pierre George de Vaucouleurs , comte de Lan
jamet , maréchal des camps & armées du Roi, eft
mort à Dinan le 17 février , dans la 76 ° année de
fon âge.
Louis-François-Henri de Menon ,'marquis de
Turbilly, ancien lieutenant-colonel de cavalerie ,
eſtmort à Paris , le 25 du même mois , âgé de se
ans.
Michel-César , marquis d'Aligre , brigadier
des armées du Roi, ancien exempt des Gardes
du- corps , eſt mort à Paris le 8 de ce mois , âgé
de 63 ans .
Le fieur Joſeph- Ferdinand de Feltz , ancien chirurgien
major du Canada & chirurgien major du
Luxembourg , eſt mort à Paris le 10 mars.
Role - Catherine de Cadrien , veuve depuis
1705 du marquis de Loſtanges Saint-Alvere ,
chevalierde l'ordre royal & militaire de St Louis
AVRIL . 1796. 237
ſénéchal & gouverneur du Quercy , eſt morte à
Moiſſacle 6 du même mois , âgée de 96 ans .
Le ſieur Elie-Catherine Fréron , de Quimper en
Bretagne , écrivain polémique très - connu , eſt
mort , le to du même mois , en ſamaiſon près de
Mont-rouge.
Frere Ch . Jol. Grollier de Servières , chevalier
grand'croix de Saint Jean de Jérusalem , commandeur
de Maiſlonnoiſe au prieuré d'Auvergne , &
lieutenant-général des armées du Roi , eſt mort
le 13 du même mois , rue de Richelieu. Il a été
préſenté à St Roch & tranſporté à Sainte Marie du
Temple.
LOTERIES.
Letiragede la loterie de l'Ecole royale militaire
s'eſt fait les Mars. Les numéros ſortis de
la roue de fortune ſont 42, 86 , 15 , 21 , 67. Le
prochaintirage le fera le s Avril.
,
Lecentquatre-vingt-troiſième tirage de laLoterie
de l'Hôtel-de-Ville s'eſt fait , le 26 du mois de
Mars en la manière accoutumée. Le lot de
cinquante mille liv. eſt échu au No. 10097. Celui
devingtmille livres au N°. 19948 , & les deux.
dedixmille , aux numéros 8367 & 17546.
FAUTES à corriger dansleMercure deMars.
Pag. 226 , lig. 3 Commeuge, lifez Commenge?
3 vigoureux , lifez rigoureux . 227
238 MERCURE DE FRANCE.
LaSagefle ,
PIECE
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers&en proſe , pages
Epître à la Parefle ,
Le Léopard & le Renard ,
Triomphede l'éloquence ,
ibid.
II
13
19
AMadame ***, 22
LeTeftament fingulier , 23
L'utilité de l'ignorance , 29
Epître à mon Ami , 32
Les Artéſiens , 37
La puiſlance des arts , 38
Invitation à mes Compatriotes , 39
ACéfar-Auguste. 43
Vers àMadame Benoît, 46.
Explication des Enigmes & Logogryphes , 47
ENIGMES ,
ibid.
LOGOGRYPHES , 49
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 35
Eflai ſur l'anneau de Saturne , •ibid.
Hiſtoire de France , 56
naturelle , par M. le comte de Buffon ,60
Diction . minéralogique dela France , 64
La pratique des accouchemens ... 71
Recherches ſur la rougeole , 73
Mémoire fur la farine, 1
75
Voyage à la nouvelle Guinée , 77
Analyſe des bleds ,
४०
Bibliothèque de Médecine , 82
AVRIL. 1776. 239
Hiſtoire de la Maiton de Bourbon ,
L'Homme du monde ,
Lettre de M. Makenſie à M. Saint - Ange ,
Aſſemblées publiques de la Société royale des
88
96
97
Sciences de Montpellier , 116
Attilie 119
Mémoires de Madame la Baronne de Saint-
Lys. 128
Anecdotes dramatiques , 133
Eſlai de finances , 158
Annonces littéraires , 159
ACADÉMIE . 168
Séance publique de l'Académ. Françaiſe , ibid.
SPECTACLES.
Opéra ,
Comédie Françoiſe ,
Comédie Italienne ,
186
ibid.
187
191
ARTS.
Géographie ,
Muſique.
Architecture ,
Gnomonique ,
194
ibid.
195
196
198
Souſcription pour ſubvenir aux frais de la
maiſon d'hoſpitalité , où l'on accouche
gratuitement.
Ecolegénérale du Commerce ,
Lettre à l'Auteur du Mercure ,
Séloftris ,
200
202
208
ibid.
Variétés , inventions , &c. 211
Anecdotes. 216
AVIS,
218
Nouvelles politiques , 223
Préſentations , 229
d'Ouvrages, 231
240 MERCURE DE FRANCE.
Nominations ,
Elections ,
Mariages ,
Naiſlances
Morts ,
Loteries,
232
234
ibid.
235
236
237
APPROBATION.
J'ai lu, par ordre deMonseigneur leGarde des
Sceaux , le Mercure d'Avril 1776 , 1 vol. Je n'y
ai rien trouvé qui doive en empêcher l'im
preffion.
A Paris , ce 31 Mars 1776.
DE SANCY
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe
près Saint Come
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES:
AVRIL , 1776.
SECOND VOLUME .
Mobilitate viget . VIRGILE .
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , rue Chriſtine ,
près la rue Dauphine.
AvecApprobation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'E'ESSTT au Sieur LACOMBE libraire, à Paris, rue
Chriftine , que l'on prie d'adreſſer , francs de port,
les paquets & lettres , ainſi que les livres , les eframpes
, les piéces de vers ou de profe , la mufique
, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & mechaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des livres,
eſtampes & pièces de muſique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres& de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourirà ſa ferfection
; on recevra avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire , on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenſes ſur le
produitdu Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv.
que l'on paiera d'avance pour ſeize volumes renus
francs deport.
L'abonnement pour la province eſtde 32 livres
pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
port par la poſte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eſt de 36 fols pour
ceux quin'ontpas louſcrit,au lieu de 30 ſols pour
ceux qui ſont abonnés.
On ſupplie Meſſieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la poſte , ou autrement , au Sieur LACOMBE,
libraire, àParis , rue Chriſtine.
Ontrouve auffi chez lemêmeLibraire lesJournaux
Jaivans, portfranc par la Pofte.
JOURNAL DES SAVANS , in-49. ou in-12 , 14 vol.
Paris , 16 liv.
Francde port en Province , 201.4f.
JOURNALDES BEAUX-ARTS ET DES SCIENCES,24cahiers
par an, à Paris , 121.
En Province , 151
BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE DES ROMANS , Ouvrage
périodique , 16 vol. in- 12 . à Paris , 241.
En Province , 321.
LA FRANCE ILLUSTRE OU LE PLUTARQUE FRANÇOIS ,
13 cahiers in-4°. avec des Portraits , par M. Turpin ,
prix, 30liv.
GAZETTE UNIVERSELLE DE LITTÉRATURE , à Paris ,
port franc par la poſte , 181.
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Dinouart
14vol. par an , à Paris , 91.16
Et pour la Province , port ftancpar la poſte , 141.
JOURNAL DES CAUSES CÉLÈBRES , 12 vol in- 12 par an ,
àParis 181.
?
Etpour la Province , 241.
JOURNALHISTORIQUE ET POLITIQUE DE GENÉVE , 36
cahiers par an , à Paris & en Province ,
181
LE SPECTATEUR FRANÇOIS , 15 cah. par an , à Paris , 91.
Et pour la Province ,
121.
LA NATURE CONSIDÉRÉE , 52 feuilles par an , pour
Paris & pour la Province , 121,
SUITE DE TRÈS-BELLES PLANCHES in-folio, ENLUMINEES
ET NON ENLUMINÉES , des trois règnes de l'Histoire
Naturelle , avec l'explication , chaque cahier broché ,
prix, 301.
JOURNALDES DAMES , 12 cahiers,de chacuns feuilles ,
par an , pour Paris , 121.
Et pour la Province, 151.
L'ESPAGNE LITTÉRAIRE , 24 cahiers par an, àPari , 181 .
EnProvince, 241
JOURNAL LITTÉRAIRE de Berlin , 6 vol. in-12 . par an ;
Paris , 15 1ο
JOURNAL DE LECTURE , ou choix de Littérature &de
Morale, 12 parties in 12. dans l'eſpace de fix mois,
franc de port àParis & en Province , prix par abonnement
,
as live
A ij
Nouveautés quiſe trouvent chez le mêmeLibraire.
Dict . de l'Induſtrie , 3 gros vol. in-8º. rel. 181.
Dictionnaire hiſtorique & géographique d'Italie , 2 vol .
gtand in- 8 ° . rel. prix 121.
Hiſtoire des progrès de l'efprit humain dans les ſciences
naturelles , in-8 ° . rei . 5 liv.
Autre dans les ſciences exactes , in-82 . rel . 51.
Preceptes fur la ſanté des gens de guerre , in- 8 °. rel. sliv.
De la Connoiffance de l'Homme , dans fon être & dans
ſes rapports , 2 vol. in-8 ° . rel. 121.
Traité économique & phyſique des Oiseaux de baffecour
, in- 12 br. 21.
Dict. Diplomatique , in-8 °. 2 vol. avec fig . br. 121.
Dia. Héraldique , fig. in- 8 ° . br. 31.151.
Révolutions de Ruffie , in-8 ° . rel. 21. 10 f,
Spectacle des Beaux Arts , rel . 21. 10 f.
Diction. Iconologique , in- 8 ° . rel.
:
31.
Dit. Ecclef. & Canonique , 2 vol. in-88 . rel. 91.
Dict. des Beaux-Arts , in-80. rel. 41.10f.
Abrégé chronol. de l'Hift du Nord , 2 vol. in- 89 . rel. 12 1.
de l'Hift. Eccléſiaſtique , 3 vol. in-8 ° . rel.
-del'Hift . d'Eſpagne & de Portugal , 2 vol.
18 1.
in-8 °.
rel. 121.
de l'Hift . Romaine , in-8º rel .
61.
Théâtre de M. de Saint-Foix , nouvelle édition , 3 vol.
brochés , 61.
Théâtrede M. de Sivry , vol . in- 89 . br. 21.
Bibliothèque Gramniat. in-8 °. br . 21.10 f.
Lettres nouvelles de Mde de Sévigné , in- 12 br. 2 1. 10 f.
Les mêmes , pet . format, 11.16 f.
Poëme ſur l'Inoculation , vol . in-8 ° . br. 31.
Traité du Rakitis , ou l'art de redreſſer les enfans contrefaits
, in-8 ° . br. avec fig . 41.
Eloge de la Fontaine , par M. de la Harpe , in-8°. br.
11.4 .
LesMulesGrecques , in-8 ° . br. 1.16f
Les Odes Pythiques de Pindare , in-8 ° . br. 51.
Monumens érigés en France à la gloire de Louis XV , &c.
in- fol . avec planches br. en carton , 2416
Mémoires fur les objets les plus importans de l'Architecture
, in-4 ° . avec fig . br. en carton , 121.
Les Caractères modernes , 2 vol. br. -31.
Mémoire fur laMuſique des Anciens , nouvelle édition ,
in4º. br..
71.
Journal de Pierre le Grand , in-8°. br .
broché ,
L'Agriculture réduite à ſes vrais principes, vol. in-12.
a1.
MERCURE
DE FRANCE .
AVRIL , 1776 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ANNE ERIZZO A MAHOMET II.
HÉROÏDE.
ARGUMENT.
ANNE ERIZZo étoit fille de Paul Erizzo ,
Noble Vénitien , qui avoit le Gouvernement
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
deNégrepont, lorſque Mahomet II l'aſſiégea
en 1469. Ayant été obligé de ſe rendre après
une vigoureuſe réſiſtance, il ſtipula qu'on
lui ſauveroit la vie; mais Mahomet , fans
égard pour la capitulation , le fit ſcier en
deux , & trancha lui-même la tête à Anne ,
parce qu'ellen'avoit pas voulu condeſcendre
à ſes volontés.
Morosini, Amelot de la Houſſaye , Freſchot ,
cités par Moréri , Tome IV, page 158 , article
ERIZZO,
Non , jamais ton amour ne vaincrama fierté,
J'aime mieux les accès de ta férocité.
Lorſqu'immolant mon pere au parjure barbare,
Qui déceloit en toi moins un Roi qu'un Tartare ,
Tu trahiſſois ta gloire & trompois ſa valeur ,
Croyois-tut'applanir le chemin de mon coeur ?
Croyois-tu que ta main , teinte d'un ſang illuſtre ,
Eût à mes yeux ſéduits un plusglorieux luſtre ?
Des moeurs de la Scytie un hommage pareil ,
Eſt le triomphe affreux , le farouche appareil.
L'amour , le tendre amour s'y nourrit de carnage*;
*Affuſion à la fameufe Irène , maſſacrée par Mabomet
à la tête de ſes Troupes , ſuivant pluſieurs Hiſtoriens.
AVRIL. 1776. 7
Ses faveurs font le jougd'un cruel elclavage :
Les droits de la victoire à jamais méconnus ,
Là , de l'atrocité ſignalent les abus.
De l'Europe connois le noble caractere :
Onporte au champ de Mars une valeur altiere :
Mais lorſqu'on a vaincu , la tendre humanité
Reprend ſes droits ſacrés & répand ſa bonté ;
La piétédu ſerment , des Dieux bienfait utile ,
Eſt pour les malheureux le plus fidele aſyle ;
Et quand de la beauté le charme ſéduisant ,
Dans l'ame du vainqueur verſe un filtre puiſſant ,
Une chaîne de fleurs , l'encens d'un tendre hommage
,
Du prix qu'on lui deſtine eſt la parfaite image.
Tels font de nos climats les magnanimes traits ;
Le char de la victoire y porte les bienfaits :
C'eſt-là qu'ony connoît les héros véritables ,
Onyméprife trop les vainqueurs implacables.
On laifle à l'Orient ces monstrueux fléaux
Des humains malheureux inflexibles bourreaux...
Je le vois , tu frémis , une ſecrette rage
Couvre tes yeux cruels d'un ſiniſtre nuage ;
Oui , j'apperçois déjà ſur ton front irrité
Le prix que tu deſtine à ma ſincérité :
Elle doit enflammer leTyran de l'Afie ;
Une noble franchiſe aiguiſe ta furie.
Des ames du Sérail , trop prompt à commander,
Tu croyois voir en moi le dévouement entier ,
Aiv
MERCURE DE FRANCE .
Tu croyois de mon fexe accabler la foibleſſe
Et d'une eſclave enfin éprouver la baſleſle.
Vas ,tu ne connois pas la fublime fierté
D'une ame qui te brave & ta férocité...
Moi t'aimer ! ah barbare ! aux mânes de mon pere
Je ferois cet affront , & ton pouvoir l'efpere ?
Monſtre que je déteſte , aiguise tes poignards ,
Frappe , tu ne pourras étonner mes regards ,
Frappe , te dis - je ; hélas ! au meurtre accoutumée
Dansmon ſang innocent ta main déjà trempée ,
Couronne tes horreurs & coinble tes forfaits ...
Vas,tes coups ſont pour moi d'agréables bienfaits.
ParM. leChev. de la Mothe , Major au
Régiment Royal- Comtois.
J
LA NUIT.
■fuis ſeul J'ai tiré le rideau ſur la vie.
ONuit ! qu'avec plaiſir j'ai vu tous les objets
Se confondre avec moi ſous tes voiles épais !
Que ton ombre ſourit à ma mélancolie !
Et toi , du genre humain puiſſant conſolateur ,
Sommeil , apporte-moi ta coupe enchantereffe.
AVRIL . 1776 . 9
C'eſt toi qui me plongeant dans une prompte
ivrefle ,
.....
Peux charmer mes ennuis par un ſonge flatteur.
Fais -moi boire à longs traits l'heureux oubli du
monde ,
Et pour les réparer anéantis mes ſens..
Mais ſi mon corps ſuccombe àtes charmes puiffans
,
: Mon ame te demande une ombre plus profonde.
Le lit eſt , ſi j'en crois un ſecret mouvement ,
Le paradis du juſte & l'enfer du méchant.
Quedis-je? Est- il bien vrai que le juſte ſommeille ?
Quand le méchant , en proie à ſes cruels remords ,
Cherche à les étouffer par de plus noirs tranſports ?
Le juſte étouffe - t- il la crainte qui l'éveille ?
Dans un monde trompeur par l'exemple entraîné ,
Des caprices du ſort jouet infortuné ,
Lui- même oſe- t - il bien ſonder ſa conſcience ?
Qui peut en íe couchant dire avec aflurance ,
Content de tout le monde & plus content de ſoi :
Cejour j'ai fait le bien qui dépendoit demoi.
Cependant l'heure avance , & le joueur lui-même
Déjà s'eſt arraché de la table qu'il aime ;
Il calcule , en rêvant , ou ſa perte ou ſon gain.
Le jaloux laiſle choir le poignard de fa main.
L'avare , maudiſſant ſa triſte deſtinée ,
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
Ala néceſſité , reine de l'Univers ,
Cede ; & fur fon tréfor s'endort les yeux ouverts.
Par les noeuds du ſommeilla terre eſt enchaînée.
Moi ſeul , quand tout ſubit une ſi douce loi ,
Au monde anéanti je ſurvis malgré moi ;
Mon eſprit qui ſe livre au defir de connoître ,
Des eſprits afloupis fent augmenter ſon être ,
Raſlemble dans un point tous les objets épars ,
Etvoit devant lui ſeul l'Univers comparoître.
Les mortels ennemis viennent detoutes parts .
Avec même fureur comme chacun s'accuſe ,
Et s'arroge ledroit qu'à tout autre ifrefuſe !
Tous veulent avec eux entraîner la raiſon.
La raiſon! ſe peut-il? pour eux n'est qu'un vain
fon.
Mortels ! ou puiſez- vous cette étrange arrogance ?
Et dans votre néant, d'on vient tant d'impor-
:
tance?
Pour vous connoître mieux , conſultez avec moi ,
Et que chacun de nous deſcende au fonddeſoi.
Young peut , ſe livrant àſes penfers funebres ,
Créer autour de lui de nouvelles tenebres ;
Afa fille qu'en vain l'on prive du tombeau ,
Elevantdans les coeurs un monument plus beau,
Parmi des offemens , aux lampes ſépulcrales ,
Il peur de ſon génie allumer le flambeau ,
Etnous montrer des Grands les vanités fatales.
Moi , plus audacieux ,j'anticipe mon fort.
AVRIL. 1776. It
DesGrands enſevelis que m'importent les mânes ?
Dans la tombe , vivant , je me contemple mort.
Juſtes , écoutez-moi. Tremblez , tremblez , profanes.
Le lit où je m'étends, n'eſt- il pas un cercueil ?
Et ledrap qui me couvre un lugubre linceuil ?
Hélas ! c'eſt vainement que ma paupiere s'ouvre :
C'eſt l'éternelle nuit qui peut-être la couvre ;
Peut- êtrecette vie eſt le ſonge d'un mort.
Tousmes ſens ſontplongés dans un néant viſible.
Mon ame avec mon corps s'engourdit & s'endort.
Quelamort fafle un pas , &je ſuis inſenſible.
Où me ſuis je emporté? ... Triſte réflexion ,
L'homme ne mourroit pas fans ton funeſte don !
Mais mon coeur bat encor. Lefeude la jeuneſle
Au feu des paſſions ſe joint pour l'animer.
C'eſt toi , premier objet d'une vive tendreſſe,
Queje devrois hair , puiſquej'ai pu t'aimer ,
Dontl'abſence me rend cette nuit plus épaille.
J'eſpérois qu'avec toi , dans une douceivrefle ,
Je verrois for nos pas les plaiſirs s'emprefier ;
Que d'honnêtes enfans , doux fruitsde la jeuneſſe,
Seroient un jour l'appui d'une heureuſe vieilleſle.
Je ſuis ſeul. Loinde toij'ai vu touts'éclipſer.
Quedis-je? Je ſuis ſeul. Ennemi de l'étude ,
Le dégoût m'a ſuivi dans cette folitude.
Ton abſence , & c'eſt-là ce qui fait mon malheur,
Avj
12 MERCURE DE FRANCE.
Du plaisir d'être ſeul m'a ravi la douceur.
Cependant loin de moi , libre d'inquiétude ,
Tugoûtes mollement le calme de tes ſens.
Ton beau ſein eſt tranquille & l'amour y ſommeille.
Lebonheur fut créé pour les indifférens .
Eglé, comine nos coeurs, nos jours ſont différens :
Tu ris quand je me plains , & tu dors quand je
veille.
ParM. Girard-Raigné..
4
LE PRINTEMPS.
:
: Ode Anacreontique.
SAAIISSOONN aux autres préférable ,
Saiſon où l'homme eſt tourmenté
Dubeſoin le plus agréable ,
De celui de la volupté :
Viens de ton baume ſalutaire
Ranimer en moi le defir ,
Et que ſous l'ombre du myſtere
Jeconnoifle encor le plaifir.
En étéVénus toutenue
?
AVRIL. 1776. 13
Néglige un peu trop ſes attraits ,
Et cette Déefle abattue
Port fur les gerbes de Cérès.
Elle est trop folâtre en automne ,
Lorſqu'au milieu de ſon preſſoir
Bacchus , pour divertir Pomone ,
L'enivre du matin au foir .
En hiver , ſa robe effarouche
L'Amant qui veut faire un larcin ;
Le baiſer qui part de ſa bouche
Peut ſe refroidir en chemin .
Mais au printemps elle eſt ſi belle !
Son teint fi frais ! ſon oeil fi doux !
Que ſur l'herbette , l'Immortelle
Voit l'Univers à les genoux.
Par les frimats le nom d'Hélene
Dans mon coeur ſembloit effacé :
Mais le Zéphir , qu'Avril ramene
Eny foufflant l'a retracé.
14 MERCURE DE FRANCE.
ABDOLONIME.
Comédie en un acte , en profe.
Commencée le 3 Juin 1745 au foir , finie le
5 Juin , même année , au matin.
ACTEURS.
ALEXANDRE.
EPHESTION .
PHILOTAS , ſous le nom de Mirtil ,
Amant deMyſis.
ABDOLONIME.
XANTIPPE , femme d'Abdolonime .
MYSIS , fille d'Abdolonime & de Xantippe.
UN PAYSAN.
CARTON , Valet d'Abdolonime.
CRATIDAS , Généalogiſte .
SUITE.
4
La Scène est à Tyr.
AVRIL. 1776. 15
SCÈNE Ι.
ALEXANDRE , EPHESTION.
ALEXANDRE.
ЕнH BIEN ! mon cher Epheſtion , as-tu
enfin quelques nouvelles à m'apprendre
de Philotas ? Depuis un mois qu'il a difparu
de ma Cour , pourrons- nous ſavoir
ce qu'il eſt devenu ?
EPHESTION . Seigneur , j'ai fait , en
vain , toutes les recherches poffibles ; je
n'ai rien découvert. Mais ſi vous me permettez
de m'expliquer, je penſe que ſa
fuite eſt volontaire , & qu'il s'eſt caché
dans quelque village des environs , où
l'amour le retient ſans doute. On fait
qu'il ſe laiſſe aisément captiver ; & , de
plus , il avoua lui-même dernièrement à
quelques amis , qu'il brûloit pour un
jeune objet qu'il avoit vu dans ces cantons.
ALEXANDRE. Hélas! je crains pour lui
quelque accident plus funeſte !
EPHESTION. Eh , Seigneur ! que peuton
craindre à votre ſuite ? Vos ennemis,
16 MERCURE DE FRANCE.
tremblans , n'ofent s'approcher de votre
armée victorieuſe : ils ſe tiennent ſur
une défenſive honteuſe , mais néceſſaire
à leur fûreté ; à préſent ſur tout que ces
remparts , leur dernière eſpérance , viennent
de vous être ſoumis .
ALEXANDRE. J'eſpère pouſſer bientôt
plus loin mes conquêtes ; mais je veux
auparavant avoir la gloire de donner aux
Tyriens un Roi digne de les gouverner.
Il eſt encore plus beau de diſpoſer des
couronnes que de les porter. Ma naiſſance
me donne le dernier de ces avantages ,
je veux me procurer le premier.
EPHESTION. Je reconnois le grand
Alexandre à ces ſentimens ; mais , Seigneur
, la race des anciens Rois de Tyс
eſt éteinte . Les Tyrans de ce pays , en
s'emparant du Trône , ont détruit la famille
de ſes légitimes poſſeſſeurs.
ALEXANDRE. Non , Epheſtion , elle
doit exiſter encore. Cette Maiſon nombreuſe
n'a pas pu finit toute entière en
auſſi peu de temps. J'ai chargé Cratidas ,
le Généalogiſte , de rechercher exactement
ſes précieux reſtes .
EPHESTION. Cratidas eſt pédant & enpuyeux.........
AVRIL. 1776 . 17
ALEXANDRE. Il est vrai : mais il eſt
exact & habile ... Le voici .
SCÈNE II .
CRATIDAS , ALEXANDRE , EPHESTION.
CRATIDAS. Seigneur , j'ai fait , avec
toute l'exactitude dont je ſuis capable ,
les recherches que vous m'avez cominandées.
ALEXANDRE. Avez - vous découvert
s'il y a encore dans Tyr quelqu'un de la
race de ſes anciens Rois ?
CRATIDAS . J'ai viſité les archives les
plus reſpectables ; j'ai feuilleté les char-.
tes les plus vieilles & les plus rongées
des vers ; j'ai remonté juſqu'aux temps
les plus reculés....
EPHESTION. Mais Cratidas , le Roi
vous demande ce que vous avez découvert
, & non ce que vous avez fait .
CRATIDAS. C'eſt ce que je vais dire.
J'ai d'abord examiné les actes du temps
de Cadmus , fils de Deucalion ....
ALEXANDRE . Il étoit , je crois , inutile
de remonter juſques là .
CRATIDAS. Ah ! Seigneur, ſans le dé18
MERCURE DE FRANCE.
luge , qui a précédé ce ſiècle là , que nous
faurions de belles choſes !
ÉPHESTION. Eh ! Cratidas , les Rois
de Tyr n'ont commencé que bien après
le déluge. Au fair, Exiſte-t il encore quelqu'un
de leur race ?
CRATIDAS. Oui , fans doute ; & j'ai
trouvé , après être venu de Cadmus à
Athamas, d'Athamas à....
ALEXANDRE. Enfin
trouvé ? abrégez .
qu'avez - vous
CRATIDAS. Puiſque vous l'ordonnez ,
j'ai découvert que le dernier rejeton des
Rois de Tyr eſt un Payſan qui habite
une petite chaumière , voiſine de cette
ville. Il ſe nomme Abdolonime. On a
grand ſoin de lui cacher à lui-même , la
naiſſance , pour le dérober aux recherches
des ufurpateurs .
ALEXANDRE. Il ſuffit ; qu'on le faffe
venir , fans lui rien apprendre de fon
origine ; & vous - même , Cratidas ,
cachez à tout le monde ce que vous en
favez.
,
CRATIDAS. J'oublieis de dire qu'il a
épousé une Villageoiſe comme lui
nommée Xantippe ; & qu'il en a une fille
afſez jolie , que l'on nomme Myſis .
ALEXANDRE. Qu'on les amène auſſi.
AVRIL. 1776 19
J'aurai ſoin , Cratidas , de récompenfer
dignement votre travail & vos recherches.
CRATIDAS. Noble ſang de Jupiter
Ammon ?
ALEXANDRE . Oh , je ne paye que la
découverte des véritables origines .
( Cratidas fort . )
SCÈNE III.
ALEXANDRE , ÉPHESTION .
ÉPHESTION . Alexandre va donc élever
le ruftique Abdolonime fur le trône de
ſes pères ?
ALEXANDRE. Non , Épheſtion ; mais
je vais éprouver ſi Abdolonime eſt digne
d'y, monter.
ÉPHESTION. Ah ! Seigneur , que pouvez-
vous attendre d'un homme noutri
dans un village , élevé parmi des Payfans
, dont il a , fans doute , contracté le
langage & les inclinations ? Vous avez
à votre Cour tant de braves Officiers ,
tant de gens nobles de ſentimens ainſi
que d'origine , dont vous pourriez , par
cette couronne , récompenſer les impor
20 MERCURE DE FRANCE .
tans ſervices , & que vous mettriez à
portée de vous en rendre encore de plus
eſſentiels .
ALEXANDRE . Il ne nous eſt permis
de diſpoſer d'un bien qu'au défaut des
légitimes poflefleurs. Cependant je t'avoue
que fi Abdolonime me paroiſſoit
indigne du rang où ſa naiſſance l'appelle,
je ne pourrois me réſoudre à l'y élever ;
mais je lui laiſſerois ignorer à jamais les
droits qu'il y peut avoir.
ÉPHESTION . Ne doutez pas , Seigneur...
ALEXANDRE. Ce point vaut bien la
peine d'être éclairci. Eh ! que favonsnous
! Le ſens juſte & droit , les ſentimens
purs & nobles , l'amour de l'équité
, la bravoure , toutes ces qualités
font indépendantes de l'éducation . Abdolonime
peut donc les avoir.
ÉPHESTION. On vient. C'eſt peut-être
lui qu'on vous amène .
ALEXANDRE . Retirons- nous. Je vais
t'expliquer quels moyens je compte employer
pour l'éprouver .
AVRIL. 1776. 21
SCÈNE IV.
ABDOLONIME , XANTIPPE , MYSIS .
ABDOLONIME . Par la ſangoy, je vourais
bien ſavoir ce que ce grand Alexandre ,
qui a tant de gens à ſon ſarvice , a beſoin
du pauvre Abdolonime. Seroit-ce que ly
qui n'auroit pas aſſez de tout le monde ,
vouroit prendre mon petit jardin , qui
fait toute ma fortune. Si c'eſt ça , y n'a
qu'à dire ; faura ben ly céder : il eſt le
plus fort , une fois , & je ne nous battons
jamais , quand la partie n'eſt pas
égale.
XANTIPPE . Eh ! bons Dieux , notre
mary, ne vous chagrinais pas tant. M'eſt
avis à moi , au contraire , que le Roi
nous veut quelque choſe de bon , car ces
Meſſieux qui font venus de ſa part , nous
ont parlé avec tant d'obligeance & de
civilité !
ABDOLOMINE . Oh ! ne ty trompes ; ça
ne dit rian. Vois tu quand ces Meſſieuxlà
vous font bonne meine , ſouvent c'eſt
qu'ils vous préparent mauvais jeu ; &
pis, ils font tant accoutumés entr'eux à
~
22 MERCURE DE FRANCE.
ſe faire des révérences & des complimens
, qu'ils vous en dégoiſent à tout le
monde , & le pu ſouvent ſans y penſer.
XANTIPPE . Mais ſi le Roi voudroit
nous garder à ſa Cour ; par exemple , te
faire fon Jardinier !
ABDOLONIME. Je ſis ſon ſarviteur
mais je ne vourais pas de ça : quoique
je ne fois qu'un Payſan , j'ons l'ame
haute , & le coeur bien placé : je n'ons
qu'un petit jardin , mais il eſt à nous ;
j'en ſommes le maître ; je ſis le Roi là ;
au lieu que ſi je faifois le jardin d'un
autre , je n'aurois point de fatisfaction ;
je n'oferois rien faire à ma tête ; où je
vourois mettre un potager , ilm'y feroit
bouter un parterre ; ce que je vourois
en bois , il me le feroit planter en pré.
Oh ! j'aime la liberté , moi , & n'y a
que le libertinage qui me déplaît.
XANTIPPE . Eh ! oui , not' homme ; tu
parles pour toi : mais moi , eſt- ce que
je ne ſerois pas la Jardinière du Roi ;
c'eſt comme qui diroit la Reine des Jardinières
: je ſerois attifée des plus belles
fleurs ; noi , & not' fille Myfis ; on me
feroit la cour pour avoir de biaux bouquets
; peut-être que Myſis donneroit
dans l'oeuil à quelque gros Seigneur qui
nous la demanderoit à mariage.
,
AVRIL. 1776. 23
1
MYSIS, Oh bien ! ma mère , ne ſoyez
donc point ſi grand Dame , car je ne
veux point époufer de gros Seigneur.
Myrtil me fuffit ; c'eſt lui ſeul que je
veux. Mon père veut bien fouffrir que
nous nous aimions ; vous lui avez fait
eſpérer qu'il m'épouferoit ; je n'en veux
point d'autre que lui.
ABDOLONIME. Elle a raiſon ; Myrtil ,
j'en ſuis fûr , eſt un honnête garçon. II
n'y aqu'un moisque nousle connoiſſons ,
mais comme je ſuis honnête homme ,
je vous devine les honnêtes gens , prefque
toutd'un coup ; & j'eſtime plus une
once de probité, qu'un cent peſant de
nobleſſe . C'eſt ce qui fait que d'autant
qu'elle aime Myrtil, & que Myrtil l'aime
itou , j'entends qu'ils s'épouſent.
MYSIS, Mon père ! voilà le Roi,
SCÈNE V.
ALEXANDRE , ÉPHESTION , ABDOLONIME,
XANTIPPE , MYSIS , ſuite du Roi .
ALEXANDRE. Approchez , Abdolonime
, approchez avec confiance , ne
24 MERCURE DE FRANCE.
craignez rien d'un Roi qui ne veut que
récompenfet vos bonnes qualités .
ABDOLONIME. Seigneur , quant à du
reſpect , j'en avons pour vous , allurément
; je faiſons plus encore , & je vous
aflurons même que j'avons pour vous
de l'eſteime , & de l'amitié , pour votre
perſonne : mais pour de la crainte , j'ons
toujours bian fait, je comptons faire toujours
bian ; ainſi je ne craignons perfonne.
ALEXANDRE. C'eſt ainſi qu'il faut
penſer..... c'eſt - là , ſans doute , votre
femme & votre fille ?
ABDOLONIME. Oui , Seigneur , voici
notre femme Xantippe .
ÉPHESTION. Et ſa fille Myfis. Seigneur
regardez la ; que d'attraits !
ALEXANDRE. Elle me paroît aimable.
XANTIPPE . Ce n'eſt pas parce qu'elle
elt not' fille , mais on la trouve affez
drolette ; & fi çà étoit requinqué comme
ces Dames d'ici , elle vauroit bien fon
prix tout comme elles .
ÉPHESTION . Ah ! elle a trop de grâces
pour avoir beſoin de parure.
ABDOLONIME . Juſqu'à préſent , j'ons
tâché de conſerver en elle l'innocence
&
AVRIL 1776. 25
& la vettu ; je croyons que c'eſt là la
meilleure parure .
ALEXANDRE . Qu'on me laiſſe ſeul
avec Abdolonime. Epheſtion , je ne crois
pas vous faire de peine en vous chargeant
d'entretenir pendant quelque temps
l'aimable Myſis &fa mère.. 17
SCÈNE VI.
ALEXANDRE , ABDOLONIME .
1
٢٠
ALEXANDRE. Vous êtes de ce pays ,
Abdolonime ?
:
d:
ABDOLONIME . Oui , Seigneur, à votre
ſervice , j'en ſuis natif. J'ons perdu nos
parens , que j'étions encore tout jeune ;
je nous ſomme trouvé avec un petit i
terrein qui fait tout notre avoir : mais ...
je travaillons , Dieu marci , & avec
peu je vivons , & de plus, je ſommes
7
contens.
A
ALEXANDRE. Je connois votre ſageſle
&votre prudence. Je viens de reconnoître
en vous un ſens juſte ; & je veux
prendre vos avis ſur la façon dont je ?
dois gouverner cet état que je viens de
11
foumettre. 4.9
11. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
ABDOLONIME.,Seigneur , m'eſt avis
que voulez vous gautfer d'Abdolonime ;
je n'ons jamais étudié affez , pour pouvoir
bailler notre avis fur ces grandes
choſes la je n'ons qu'un peu de bon
fens ; & il faut bien autre choſe pour
gourverner des hommes.
ALEXANDRE. Point du tout , Abdolonime;
confulter la raifon , & la fuivre ,
c'eſt-là le premier , & peut être le ſeul
principe du bon gouvernement. Mais effayons
quel pasti vous prendriez fi vous
étiez dans une conjoncture embarraſlante,
& imprévue.ch 2012
ABDOLONIME. Oh ! premièrement ,
qu'il m'advienne queuque méfaventure
j'ous une maxime , je ne nous
déſeſpérons,jamais. Tenez , par exemple
dans mon jardinage , trouvé je ,
un beau matin, mes arbres dépéris , mes
vignes ravagées , mes légumes gâtés ; je
m'aviſe eſt-ce ma faute ! nel'eſt ce pas !
fi ça vient d'un coup de vent, ou de la
grêle , je n'ons rien à nous reprocher ;
c'eft , au moins , une fatisfaction ca
m'encourage à réparer le dommage. Si
çi provient de ma négligence : ah ! ah !
ce me fais jejà moi même fu as mal
fait, Abdolonime ; mais faut te réfoudre
a
ز
AVRIL 1776. 27
4
à en potter la peine en travaillant doublement
, pour racommoder ce qui eſt
gâré. i
ALEXANDRE..Si un voiſin injuſte &
de,mauvaiſe humeur venoit vous déclarer
la guerre . .... 1
ABDOLONIME. Oh ! morgué , je nous
défendrions , & bravement même ; premièrement
j'autions la raiſon de notre
côté ; n'est- ce pas ?
1
ALEXANDRE. Sans doute ; je le ſuppoſe
ainfi.
ABDOLONIME. Vous faites biany car :
ſans cela , je n'en ſis pus. Mais avec la
raiſon , morgué , je n'ai rien à craindre; :
çì vous double les forces &le courage..
An n'eſt pis qu'un lion avec cela , & de
pus , eſt-ce que je n'aurois pas mes voiſins
& mes amis ? Tout ce qu'y a d'honnêtes
gens viantoient à mon fecours, & ceux
qui prerroient le parti de l'autre , ils
ſeroient perdus, duncôté de l'honneur
qui fait une grofle parte..
1
,
ALEXANDRE. Mais fi quelqu'un pofſédoit
quelque choſe qui vous appartint,
comment vously prendriez - vous
pourdaslui faitestendre ?
ABDOLONIME. Comment? oh !le vo ci ..
J'irois à l'y , & je l'y dirois d'abord bien
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
honnêtement : bon jour , mon voiſin ,
comment vous va ? j'ons trouvé dans nos
paperaſſes que ce que vous avez là eſt
à moi ; ſi vous ſavez lire , liſez ; ſi vous
en doutez , examinez. Il liroit ; il examineroit
; & s'il étoit honnête homme ,
il me rendroit mon bian .
ALEXANDRE. Mais ſi c'étoit un frip-
& qu'il pon , ne voulût pas vous le
rendre ?
ABDOLONIME . Oh ! dans ce cas- là , je
l'aſſommerois de coups ; & n'y auroit
pas grand mal , puiſque ce ſeroit une
mauvaiſe bêre .
ALEXANDRE. Et pour gouverner ſagement
un peuple pendant la paix , quelles
maximes adopteriez - vous !
ABDOLONIME . Celles là que j'ons ſuivies
pour élever ma fille , & morigéner
ma femme. Vous ſaurez , Seigneur, que
ma fille eſt douce & raisonnable. Mais
quant à ma femme , alle eſt quelquefois
ridicule & impertinente. Or donc quand
ma fille étoit petite , al faifoit bian , &
je lui donnois du bonbon pour l'engager
encore à mieux faire . Ma femme , au
contraire , crioit fi fort & fi mal-aptopos
, que je n'y pouvois tenir. Mordi ,
après l'y avoir bien remontré la taifon,
AVRIL. 1776. 29
:
:
à la fin , je pris mon parti , & je la roſſai
une bonne fois , affez pour qu'elle s'en
ſouvint , & pas affez pour l'incommoder.
Al me bouda queuques jours , mais
çà ſe paſſa , & depis ce temps- là , ( ya
pourtant pus de dix ans , de ça ) , je n'ai
jamais été obligé de recommencer.
,
ALEXANDRE , Abdolonime ce que
vous dites eſt juſte : un ſeul exemple de
ſévérité empêche pendant bien longtemps
les plus grands défordres , & les
récompenfes bien placées ſont le meilleur
moyen de faire prendre le goût des
vertus....je ſuis content de vous. Vous
êtes plus capable de gouverner que vous
ne penſez; & ce talent vous eſt auſſi plus
néceſſaire que vous ne l'imaginez ; ....
(àses gardes) on peut entrer librement...
(àſaſuite qui rentre ) ; je déclare Abdolonime
mon premier Miniſtre dans le
Royaume de Tyr ; c'eſt ſur ſes avis que
je prétends le gouverner ; & je veux que
tout ici reconnoiſſe ſon autorité , & lui
rende les honneurs dûs à ceux à qui je
donne ma confiance. (Un Paysan derrière
le théâtre , criant : juſtice , Seigneur, juftice!)
ALEXANDRE. J'entends quelqu'un ſe
plaindre . Abdolonime , commencez , de
Bij
30 MERCURE DE FRANCE.
:
ce moment, l'exercice de votre place , &
rendez juftice à l'homme qui ſe plaint.
SCÈNE VII.
1 L
::
LE PAYSAN , ABDOLONIME , Suite.
LE PAYSAN pleurant. Oh ! an ne veut
pas tant ſeulement nous écouter.
ABDOLONIME. Si fait , fi fait , & je
*fomme ici pour t'entendre.
LE PAYSAN . Fi don ! voiin Abdolonime
, vous vous gauſlez dé mới ?
UN OFFICIER. Non , non , le Seigneur
Abdolonime eſt ici pour vous rendre
justice ; & vous pouvez lai expofer le
ſujet de vos plaintes
1
LE PAYSAN. Je ne m'attendois pas à
ſty-là: mais qu'importe ? Seigneur Abdolonime
donc , on , ... on ... ah ! ah !
ah ! ...
ABDOLONIME. Calmez- vous ; voyons ,
queu mal vous a-t- on fait ?
C3
LE PAYSAN. Hélas ! an veut m'engager
pour ſarvir le Roi .
ABDOLONIME . Je ne voyons pas qu'il
y ait ſi grand mal à cela.
LE PAYSAN. An dit que parce que je
AVRIL. 1776. 31
L
:
fis bian fait , jeune , & vigoureux , faut
que j'aille à la guerre .
ABDOLONIME. Et an a raiſon. Et qui
eſt ce qui ira donc , fice n'eſt les gens
bâtis comme te vla ? C'eſt pour ceux-là
que le ſarvice militaire a été fait.
LE PAYSAN . Mardi , m'eſt avis que
ſi n'y avoit que moi à faire ce ſarvice là,
il ne ſe feroit guère. An voit bian que
parce que vous êtes devenu gros Seigneur
, vous en parlez à vor aife ; &
morgué qu'ai je affaire de m'aller expoſer
où je n'ai rien à voir ?
ABDOLOMINE. Eh ! camarade , qu'eſt .
ce que tu quittes en comparaiſon de ces
gros Monfieurs qui avont de l'argent de
quoi acheter des Royaumes , & qui vous
plantent-là tous les agrémens& tous les
plaiſirs du monde , pour aller camper à
la belle étoile , &peut- être s'y faire échigner.
LE PAYSAN. Oh dame ! apparemment
que ça les amuſe ; mais quant à
moi , çà ne me fait point de plair. Ils
1gagnont des honneurs , de la gloire , &
nous je n'avons point toutes ces prétentions
là.
ABDOLONIME . Comment ! eh ! ne'la
partageras tu pas avec eux, cerre gloire ?
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
.
7
Acoute : le livre de la gloire eſt gros ;
il y a place pour tout le monde ; tu n'as
qu'à faire de belles chofes , & tu te feras
honneur tout comme eux .
:
LE PAYSAN. Bon , ils font déjà tout
connus , eux autres , qui avont de ces
noms que tout le monde ſait par coeur.
ABDOLOMINE. Tu n'as qu'à en faire
davantage pour ſuppléer à cette avance-là .
LE PAYSAN. En bonne foi , penſezvous
que je puſle , comme ça , acquérir
de l'honneur ? 1
ABDOLONIME. Sans doute ; mais fans
ça , eſt ce que tu dois te refuſer au farvice
du Roi ? jarni ! c'eſt ton devoit.
LE PAYSAN. Mon devoir eſt de l'y
obéir ; mais pour me faire tuer , farviteur.
ABDOLOMINE. Tian , mon ami , je
m'en vais te bailler une comparailon .
Dis-moi un peu , ton père a t il bian
des enfans ?
LE PAYSAN. Sous vot reſpect , nous
alfommes dix .
33 ABDOLONIME. Eh bien ! ſi raſſemblant
ces dix enfans , il vous diſoit : oh ! çà ,
mes enfans , des voleux viannent m'attaquer
ſte nuit ; queuque vous feriais ?
11 LE PAYSAN, Je veillerions toute la
AVRIL. 1776 . 33
nuit ; & quand les voleux viendriont , je
les plotterions bien fort.
ABDOLONIME. Mais vous riſqueriais
d'être bleſſés .
LE PAYSAN. N'importe , c'eſt noute
père , une fois , & noute maiſon dont il
s'agiroit.
ABDOLONIME. Eh bien ! c'eſt tout de
même ; c'eſt de noute Roi & noute patrie
dont il s'agit ; & tu refuſes d'aller
te battre pour eux !
LE PAYSAN, Jarnigoi vous parlez
d'or... eh ! Monfieur le Soldat , par fanguienne
, allez me chercher un peu ce
Monfieur le Centurion , que je ſeigne
ben vîte cet engagement , & que je me
boutte ce bouclier & ce javelot ; an vous
remarciant , mon voiſin ! ( excufez , nous
devions dire Seigneur Abdolonime ) ,
vous m'avez tout-à-fait boutte le coeur
au ventre ; quand vous vourrais nous
boirons enſemble à la ſanté du Roi. ( Il
Seretire. )
SCÈNE VIII.
XANTIPPE , ABDOLOMINE , Suite.
XANTIPPE habillée d'une magnificence ri-
: By
34 MERCURE DE FRANCE.
:
こ
:
dicule. Place , place ; & y allons done ,
qu'an nous faſſe place donc ; à quoi fart
donc d'être grand' Dame , ſi an eſt foulée
tout comme une Villageoiſe.
ABDOLONIME . Jarnicotton qu'eu ,
bruit ! qu'eſt ce que ſte Madame viant
faire ici !
XANTIPPE. Bon jour ! le Seigneur Abdolonime,
not homme.
ANDOLONIME. C'eſt toi Xantippe ?
comme te vla fagotée ? qu'est-ce qui te
reconnoîtroit comme ça ?
1
7
XANTIPPE . Eh dame !, voirement
je ne te reſſemble pas , moi ; tu ne fens
non plus ce que tu es ; te vla encore avec
ton habit de Payfan. Pour moi , je n'ons
pas plutôt ſu que j'étions devenus de
grandes gens , que j'ons bravement été
acheter à la fripperie tous ces brimbotions
là , & tout au pus beau , & au pus
ample , afin que ça paroille. いこ
ABDOLOMINTEE..Et avec quoi les as-ta
-payés!
XANTIPPE. Payés! je n'en avons rian
fait. Je les devons , & je tes devrons
long-temps , afin d'avoir l'air de gens
de qualité.
ABDOLOMINE. Xantippe , Xantippe !
tu es en vérité , folle.
AVRIL 76
१
XANTIPPE . J'ai encore pris deux grands
Laquais , parce qu'il faut comme çà que
les grand' Dames aient pour leur farvice
de grands gas bien baris 386 pís
vla notte grand Valet d'écurie , dont
j'ons fait un petit Page... ;
CANON. Oh dame ! oui , vantez les
autres petits Pages. Ils aviont voulu ſe
moquer de moi : mais coinme je ſys
plus grand qu'eux , j'ons donné un coup
de pied à l'un dans la tête ; l'autre , je
l'ons empoigné par le chignon , & je
l'ons plaqué par terre, Oh dame ! ils ne
foufflent pas.
ABDOLONIME . M'eſt avis qu'il n'y a
que moi à qui ma grandeur , ( puiſque
grandeur y a ) ne fait pas tourner la tête .
XANTIPPE. Va , va , c'eſt que tu ne
fais pas tenir ton coin comme il faut.
N'y a que moi qui ſais foutenir ma grandeur.
ABDOLONIME. Ta grandeut ? eh ! mor
dié, ce matin tu bêchois encore la tarre
avec moi moi da is P
XANTIPPE . A propos , Monfieur not
homme,j'aurons queaque beau Monfleur
d'amoureux , comme c'eſt la cozetime;
faut que vous n'en ſachiais rien.
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
Mais je vous en avertillons , à cette fin
que ça ne vous fâche pas.
ABDOLONIME. Morgué , je n'y tians
pus.Tu as beſoin , à la Cour , de la
même leçon que je t'ons donné une fois
au village ; &.... ſans le Roi qui viant...
XANTIPPE. Ah , je n'ofons pas encore
paroître devant ly , car je n'ons pas de
pierreries ; allons en chercher. (Elle fort.)
OSCÈNE ΙΧ.
:
ABDOLONIME , MYSIS .
ABDOLONIME. Je n'ons dit çà que
pour la faire en aller , de peur qu'alle
ne me fit trop mettre en colère. A préſent
qu'alle eſt partie .... Maisbon jour !
not' fille ; tu as mis auſſi de la parure ?
Mais n'y en a pas trop ; n'y a rian à dire .
MYSIS . J'ai cru , mon père , que le
ſéjour de la Cour exigeoit un peu plus
de façon que not' village. Mais je veux
qu'on voye que je n'oublions , ni le village
, ni Myrtil.
ABDOLONIME. Tu y penſes donc toujours
, & notre élévation ne te donne
pas à toi d: ces idées folles qu'a ta mère !
AVRIL. 1776. 37
:
r
MYSIS. Ah ! mon père , que je ſerois
malheureuſe ſi votre dignité m'enlevoit
l'eſpérance d'être encore à Myrtil .
ABDOLONIME. Nanni , nanni , j'entends
bian toujours que tu l'épouses .
Toutes ces belles dignités , vois-tu , çà
ſe paffe , ça ne tiant à rian. Mais tu as
trouvé un garçon qui a des ſentimens &
de l'eſprit , c'eſt ça qui reſte ; faut le
garder : je n'en trouverions peut être pas
tant ici .
MYSIS. On vous propofera peut être
d'autres partis.
ABDOLONIME . Laiffe - moi faire ....
Vla le Roi
:
SCÈNE X,
:
ALEXANDRE , ÉPHESTION, ABDOLONIME,
MYSIS.
ÉPHESTION à Alexandre. De grâce ,
Seigneur , intéreſſez vous pour mon
amour: la main de Myſis peut faire mon
bonheur. : ::
ALEXANDRE . Abdolonime je veux
encore ajouter une nouvelle grâce à celle
que je vous ai faite. L'alliance d'Ephef36
MERCURE DE FRANCE.
:
Mais je vous en avertillons , à cette fin
que ça ne vous fâche pas .
5
pus
ABDOLONIME . Morgué , je n'y tians
pus.Tu as beſoin , à la Cour , de la
même leçon que je t'ons donné une fois
au village ; &.... ſans le Roi qui viant...
XANTIPPE . Ah , je n'oſons pas encore
paroître devant ly , car je n'ons pas de
pierreries ; allons en chercher. (Elle fort.)
SCÈNE ΙΧ. :
ABDOLONIME , MYSIS .
L
ABDOLONIME. Je n'ons dit çà que
pour la faite en aller , de peur qu'alle
ne me fit trop mettre en colère. A préſent
qu'alle eſt partie .... Maisbon jour !
not' fille ; tu as mis auſſi de la parure ?
Mais n'y en a pas trop ; n'y a rian à dire .
MYSIS . J'ai cru , mon père , que le
ſéjour de la Cour exigeoit un peu plus
de façon que not' village. Mais je veux
qu'on voye que je n'oublions, ni le village
, ni Myrtil
ABDOLONIME. Tu y penſes donc toujours
, & notre élévation ne te donne
pas à toi d: ces idées folles qu'a ta mère!
AVRIL. 1776. 37
MYSIS. Ah ! mon père , que je ſerois
malheureuſe ſi votre dignité m'enlevoit
l'eſpérance d'être encore à Myrtil .
ABDOLONIME . Nanni , nanni , j'entends
bian toujours que tu l'épouses .
Toutes ces belles dignités , vois-tu , çà
ſe paſfe , ça ne tiant à rian. Mais tu as
trouvé un garçon qui a des ſentimens &
de l'eſprit , c'eſt ça qui reſte ; faut le
garder : je n'en trouverions peut être pas
tant ici .
MYSIS. On vous propoſera peut être
d'autres partis.
ABDOLONIME. Laiffe - moi faire ....
Vla le Roi.
A
:
" 1
SCÈNE X.
ALEXANDRE , ÉPHESTION, ABDOLONIME,
MYSIS.
ÉPHESTION à Alexandre. De grâce ,
Seigneur , intéreſſez vous pour mon
amour: la main de Myfis peut faire mon
bonheur. S
ALEXANDRE. Abdolonime , je veux
encore ajouter une nouvelle grâce à celle
que je vous ai faite. L'alliance d'Ephef
38 MERCURE DE FRANCE.
tion honoreroit les plus grands.Princes.
C'eſt l'ami & le favori d'Alexandre . Je
veux lui faire épouſer votre fille Myfis .
ABDOLONIME. Seigneur , votre ordre
viant trop tard. Moi & ma fille , j'avons
donné not' parole à un autre.
ALEXANDRE. Oh ! Ciel , & qui pourroit
me difputer ....
t
ABDOLONIME . Myrtil , un ſimple Payfan
; mais j'avons engagé notre foi , &
chez nous , ça vaut affaire faire. Ainfi ,
Seigneur , & vous Monfieur Épheſtion ,
prenez que ma fille foit mariée , & qu'il
ne foit plus queſtion de cela.
...
ALEXANDRE. Savez - vous ce qu'on
doit craindre en refuſant Alexandre ?
11
SCÈNE ΧΙ .
СВЕТИЛ
XANTIPPE , LES PRÉCÉDENS .
XANTIPPE coëffée ridiculement en pierreries.
Nous voilà en état de paroître devant
le Roi . Site , vous voulez bian parmettre
qu'on vous falſe ſa petite tévérence
.
ALEXANDRE. Quelle eft cette femme !
ABDOLONIME, Une folle.
SP
i
AVRIL. 1776 . 39
5 ÉPHESTION. C'eſt Xantippe , la mère
de Myfis, qu'Abdolonime refuſe de m'accorder
malgré vos ordres .
XANTIPPE . Que que j'entends ? Vous
volais bian époufer not' fille! Ah ! bons
Dieux , Seigneur Epheſtion , vous nous
faites trop d'honneur ; & je voudrions
être capable de pouvoir ....
ÉPHESTION. Perfuadez donc, Madame,
le Seigneur Abdolonime.
MYSIS . Mon père , réſiſtez .
XANTIPPE ( à Abdolomine ) . Comment
, chien ! .... ( à Alexandre ) Seigneur
, vous voulais bian permettre ! ...
(à Abdolonime ) . Comment , tu ne veux
pas donner not' fille àun gros Monfieur !
qui prétands tu ly faire épouſer ? un Myr .
til , un Payſan , plutôt que de la faire
grand' Dame?40
ABDOLONIME. Xantippe , j'ons déjà
dit que Myrtil épouſeroit Myſis ; j'ons
déjà dit auffi q'vous n'etiais qu'une folle,
&jedis encore ces deux choſes-là.
ALEXANDRE. C'en est trop... (bas à
Epheftion , en le tirant àpart) Ecoutez ,
Epheſtion : il vous faut renoncer à Myfis;
mais > pour vous confoler , apprenez
que je vais mettre Abdolonime à une
demière épreuve ; s'il y fuccombe , je
40 MERCURE DE FRANCE.
diſpoſe en votre faveur de la couronne
qui lui eſt deſtinée... (haut) Abdolonime ,
votre réſiſtance m'irrite , & vous rend indigne
de mes bontés. Je vous rends à
votre premier état ; retournez à votre
jardin , & apprenez à mieux ménager la
délicateſſe des Souverains.
MYSIS. Retournons joindre Myrtil.
XANTIPPE . Voilà , traître , ce que tu
nous procures. Hélas ! j'étions , en un
quart d'heure toute accoutumée à être
grand' Dame ,& il nous faurra bien du
temps pour me raccoutumer à n'être que
payſanne. (Ellefort) .
SCENE ΧΙΙ.
1
ALEXANDRE , EPHESTION , ABDOLONYME ,
MYSIS.
いこ
2
** ARDOLONIME à Alexandre. Seigneur ,
Xantippe me fait rire avec le déſeſpoir
que lui cauſe la pertede fa dignité. Pour
nous qui , Dieu marcy , n'ons quitté ni
noshabits, ni not' ton villageois , je nous
en retournons commeje ſommes venus.
Je vous ſommes toujours bian obligés
de nous avoir crus, pendant un peu de
AVRIL.1776. 41
temps , affez dignes pour mériter votre
confiance . (àfa fille, Allons , Myfis .
MYSIS. Allons ... (malignement) Adieu ,
Seigneur Epheſtion. (Ilsse retirenty.
६
SCENE XIII .
ALEXANDRE , EPHESTION , Suite.
ALEXANDRE. Vous voyez comme Abdolonime
ſoutient les revers : vous avez
vu comme il s'eſt comporté dans la bonne
fortune; avec quelle ſageſſe n'a t- il point
parlé ſur les points importans du gouvernement
d'un Etat ? N'est- il pas digne d'en
gouverner un lui- même ? Son eſprit l'y
appelle autant que ſa naiſſance. Il eſt le
dernier rejetton de la race des anciens
Roi de Tyr : je viens d'examiner moimême
les titres découverts par Cratidas ;
rien n'eſt auſſi certain .... ( àſa Suite )
Qu'on fafle revenir Abdolonime & Myfis
; & , s'il ſe peut , qu'on cherche ce
Myrtil dont je viens de leur entendre
parler.
EPHESTION. Seigneur , je ne regrette
point la couronne dûe à Abdolonime ;
mais , Myſis...
42 MERCURE DE FRANCE.
ALEXANDRE. Peut être la connoiffance
de ſa noble origine lui fera t-elle changer
de fentimens .
:
:
SCÉNE XIV.
ABDOLONIME , MYSIS , LES PRÉCÉDENS .
ALEXANDRE. Revenez , Seigneur Abdolonime
; recevoir des honneurs dûs
non-feulement à ma faveur , mais même
à votre naiſſance .
ABDOLONIME. Que veut dire le grand
Alexandre ?
ALEXANDRE . Etes vous bien inſtrait
de votre origine ?
ABDOLONIME. Mon père s'appeloit Eu
phorbe. Il eſt vrai que je ly avois ſouvent
entendu dire que ce n'étoit pas fon véritable
nom , & qu'il en avoit un autre ,
qu'il avoit ſes raiſons pour cacher .
ABDOLONIME. Il étoit l'unique héritier
des Rois de cette ville , & c'eſt à vous ,
par conféquent, que cet héritage eſt dû :
je vous en donnerai la preuve ; en atten
dant , venez , fur ma parole , prendre
poffeffion du Trône.
AVRIL. 1776. 43
ABDOLONIME. Cette comédie ici ne
durera pas plus que celle de tantôt .
ALEXANDRE. Non , fiez- vous à moi...
Venez aufli , belle Myſis .
MYSIS. O Dieux !
SCENE XV & dernière.
MYRTIL , LES PRÉCÉDENS.
رد
UN OFFICIER à Alexandre. Seigneur ,
voici Myrtil .
ALEXANDRE. Que vois-je ? c'eſt Philotas!
:
?
PHILOTAS. Oui , Seigneur , c'eſt moi
-que la paſſion la plus vive a arraché du
fein de votre Cour pour me confiner dans
un village , où depuis un mois , fous le
nom de Myrtil , je ſoupire pour l'aimable
Myſis . La voici : vous voyez l'objet
de ma paffion ; n'excuſet il pas tout ce
qu'il m'a fait faire ?
ALEXANDRE. Elle eſt digne de votre
amour par fes vertus & par ſa naiſſance.
PHILOTAS . Seigneur , je viens de l'apprendre.
ALEXANDRE à Abdolonime. Seigneur ,
vous pouvez , fans rougir. donner voue.
-
44 MERCURE DE FRANCE .
-
fille à Myrtil : c'eſt le plus brave de mes
Généraux.
ABDOLONIME. M'eſt avis que je rêve :
mais foit en fonge , ſoit éveillé , ſoyons
honnêtes gens , & faiſons notre état de
Roi avec honneur , comme j'avons fait
ſtila de payſan .. Que Xantippe va être
folle!
ALEXANDRE. Nous lui remontrerons
la honte du ridicule auquel elle paroît
portée . Nous adoucitons auſſi la rufticité
de votre langage & de vos inanières.
Alexandre ne ſe trompe pas comme le
commun des humains , &il fait diftinguer
à travers le défaut d'éducation , les
•qualités eſſentielles que l'on retrouve
toujours dans ceux qui , par leur naiſlance
, doivent les poffeder.
ParM le M. D. P.
ÉPITRE à Mademoiselle ***
N'
ATTENDEZ PAS du bel eſprit
1.
Trouver la brillante parure ,
Quand le coeur dicte & qu'on écrit.
Pour vous , belle Eglé , je lejure ,
Je quitte le pinceau de l'art
Pour le burin de la nature ,
AVRIL. 1776 . 45
Et comme elle je ſuis ſans fard.
Eglé , chacun a la maniere ,
Je le lais : mais aurois je tort ,
Alors qu'au clinquant je préfere
Le lingot mâte de bon or ?
Commema muſe brillantée ,
Avec grâce ſe pavanant ,
Iroit ſur ſes deux pieds montée ,
Déployer les couleurs du paon ,
A la Comtefle , à la Marquiſe ,
Pour qui mon coeur ne me dit rien ,
Et chez qui je la vois admiſe ,
:
Par vanité , vous penſez bien.
Dubel eſprit c'eſt-là la place ;
Oui , quand le coeur eſt arrêté ,
Pour maſquer ſon aridité
L'eſprit doit pétiller de grâce ;
Mais étouffer le ſentiment ,
Sous une parure étrangère ,
C'eſt affubler une Bergère
D'un riche ajuſtement;
1
i
Soncorſet la rendoir gentille;
On l'aimoit dans ce ſimple là :
Elle perd ſous le falbala ,
Les grâces de la jeune fille.
Omon Eglé ! quandje dirai
Tout uniment quejet'adore , 了。
Alors, crois moi , je te dis vras
i 4
46 MERCURE DE FRANCE.
2
Etne tedis pas tout encore ;
Mais quand , avec beaucoup d'apprêt ,
J'entafleraijaſmin ſur roſes ,
Et des grands mots vuides de choſes ;
Pleure&dis: fon coeur eft muer ,
C'eſt ſon eſprit qui s'étudie
A m'éblouir de faux brillans;
Ainſi les bouquets d'Italie
Remplacent , au rigoureux temps ,
Les fraîches roſes du printemps.
ParM. Mayer.
C 1
I
T
:
EPITRE à Mademoiselle PERNETTI ,
Auteur de Poësies fugitives inférées dans
l'Almanach des Muſes, Σ
Je ſavois bien que la Provence ,
OVictorine ! fut toujours
La province par excellence
Le ſol favori des amours.
Ony trouve taille ti fine ! it
OEil ſi tendre , ſi perillantdã to
Du brun- clair l'attrait ſu ſaillant !
Et des appas que l'aimable Cyptine
Nemontra jamais dans Paphos ;
こ
1
:
AVRIL. 1776. 47
Mais je ne croyois point y trouver des Saphos.
Je vous ai vu : vous marchez ſur les traces
De Boccage & de d'Antremont ;
C'eſt un triomphe pour Toulon :
Et c'en est un pour Apollon
D'être careflé par lesGrâces.
1
7,03
Par le méme.
VERS à unejeune Demoiselle conſidérans
une montre...
COMME elle bat ! fon bruit imite
: De mon coeur lepalpitement.
L'aiguille approche du moment;
Ainſi le defir qui m'agite
Me rapproche de mon amant,
Comme elle tourne lentement !.:
Ah! vers mon amant ma penféé
Eſt mille foisplus empreſlée.
Mais dans ces momčas pleins d'appas ,
Qu'il me dira : Je vous adore ;
Lente aiguille netourne pas ,
;
Ou du moins fois plus lenteencore.
1
Parle méme 31
160
48 MERCURE DE FRANCE .
A Madame DE M ***, jouant le rôle
d'Amante ſur un Théâtre de Société.
Les beaux- arts ſont enfans du goût ,
Lui ſeul produit cette impoſture
Dont le charme imprime par- tout
L'illuſion de la nature .
:
A ce goût tu joins la beauté,
Les agrémens de la jeuneſſe ;
Tout en toi paroît concerté
Pour une Actrice enchantereſſe .
Cet art eſt toujours léducteur ,
Lorſque l'eſprit qui le dirige ...
Eſt l'enthouſiaſme du coeur.
Tum'entraînes par la pratique.
Damis , foumis à tes appas ,
Quelque temps cherche t- il à feindre ?
Tu prends le modeſte embarras
D'un ſexe qui doit ſe contraindre...
Le dépit , la crainte , l'amour ,
L'eſpoir , dans ton ame agitée ,
Se manifeſtent tour à-tour.
:
:
Toujours vivement affectée ,
Le ſpectateur , dans tes beaux yeux ,
Saiſit la joie ou les alarmes.
Tantôt , d'un ſouris gracieux ,
10
Ce
AVRIL. 1776. 49
Ces yeux développent les charmes ;
Ici , ton orgueil furieux
Gémit d'un fentiment trop tendre
Et voudroit déguiſer des feux
Dont tu ne laurois te défendre.
Ainſide Thalie , à ton gré ,
Dans tes mains le maſque varie ,
Et d'un coeur toujours agité
L'expreſſion eſt applaudic.
Ces vers d'un Auteur ignoré
Qui doit & qui veut toujours l'être,
Ne lont ni le propos outré
D'un fade & léger Petit Maître ,
Ni le langage d'un Amant :
C'eſt la vérité qui vient rendre
Les hommages dûs au talent.
CONSEILS AUNE JEUNE MARIÉE.
ÉGLÁ , vous voilà mariée;
Quel changement produit ce jour !
Puiſſiez- vous , dans cet hymenée
Goûter les douceurs de l'amour !
L'hymen eſt une loterie
Où chacun achete fon fort ;
II. Vol. C
so MERCURE DE FRANCE.
Heureux , il fait chérir la vie :
Mauvais , on deſire la mort.
D'un jour à l'autre le coeur change :
Le plaiſir de la belle nuit
Ne vaut pas le regret étrange
Du jour terrible qui la ſuit.
Plus d'un couple qui ſe déteſte
S'adoroit quand il s'eſt uni ;
Pour éviter ce ſort funeſte ,
Suivez les conſeils d'un Ami .
Votre époux eſt ſage & docile ,
Il vous aime autant qu'il vous plaît ;
Ecoutez un moyen facile
De le conſerver tel qu'il eſt.
Il eſt un art indiſpenſable
Et néceſſaire à la beauté ;
Des traits d'une pudeur aimable.
Embelliſſez la volupté.
Sachez ménager ſon délire ,
Et loin de le trop enivrer ,
Faites enſorte qu'il defire ,
N'ayant plus rien à deſirer.
1
:
Habile à lire dans ſon ame ,
AVRIL. 1776. SE
Partagez ſes maux , ſon ennui ;
Riez s'il rit , blâmez s'il blâme ,
Prompte à changer autant que lui.
Pour embellir votre figure
N'ayez point trop recours à l'art';
Que l'eſprit ſoit votre parure
Et la décence votre fard.
Vous êtes ſans doute aſſez belle
Sans ces colifichets pompeux ;
On devient bientôt infidele
Quandon veut plaire à tous les yeux.
1. : :
N'ayez point la triſte manie
Devous rendre l'eſprit ſavant :
En cultivant trop le génie
On affoiblit le ſentiment .
Evitez ſur- tout la préſence
Desjolis libertins du jour :
Même juſqu'à l'indifférence ,
Tout eſt pour eux preuve d'amour.
Si l'un de votre compagnie.
Porte ombrage à votre mari ,
Sansdévoiler ſa jalousie ,
Fayez poliment cet amisu I
Cij
52
MERCURE DE FRANCE.
!
Charmante Eglé , lecoeur de l'homme
Eſt ſuſceptible de changer :
Mais je vais vous apprendre comme
On ſe ramene un coeur léger.
Loin de lui reprocher ſon crime
Paroiſſez toujours l'ignorer :
Faites ſi bien qu'il vous eſtime
Quand il cefle de vous aimer.
S'il évite votre préſence ,
Cen'eſt pas haine , mais reſpect ;
Cet égard, dans ſon inconſtance ,
Nedoit pas vous être ſuſpect.
2
Quoiqu'un nouvel objet l'enflamme
Il ſent le prix de votre coeur ;
Et toujours flottante , ſon ame
Fuit& recherche ſon erreur.
Alors l'occafion s'avance
De fixer un volage époux ;
Il faut redoubler de prudence...
Frappez enfin les derniers coups.
Montrez-vousbien plus careflante
Que celle qui fait vos regrets :
Vous ſerez toujours plus décente,
Etvos tranſports ſerontplusvrais:
7
AVRIL. 1776. 53
Mais , pour avantage ſuprême,
Vous poſſédez mille vertus :
Verſez vos dons ſur elle-même;
Tels bienfaits ne ſont pas perdus.
La réuſſite alors eſt prompte ;
Votre époux découvre ce trait ,
Il reſte confus : à la honte
Rien n'eſt égal que ſon regret.
Enfin l'amour vous le ramene
Pleind'ardeur & de repentir.
Quand on a tant fouffert de peine ,
Comme l'amour ſe fait ſentir !
Chaquejour renaît ſa tendreſſe ,
Chaque jour renaît votre ardeur ,
Etvos jours coulés dans l'ivrefle
Sont marqués au ſceau du bonheur.
Εννοι à Madame ***
D'une réunion ſi chere
S'il naît quelques fruits pour garans
Ce qu'ici je fais pour la mere
Je le ferai pour les enfans.
ParM. Lalleman.
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
A MA FEMME , après treize ans de
mariage.
QUAND l'hymen réunit deux coeurs
Par les liens étroits d'une chaîne durable ,
L'Amour s'approche , & cet enfant aimable ,
En badinant , les couronne de fleurs ;
Mais , trop ſouvent , l'Inconſtance cruelle
Vient & détruit l'ouvrage de l'Amour ;
Ce Dieu s'envole , & le coeur infidele
En une aftreuſe nuit voitchanger ce beau jour ;
Le mien n'eſt pas ſoumis à cette loi ſévere ,
Encor épris comme au premier inſtant ,
Il eſt heureux , il eſt tendre & conſtant.
Coeurs amoureux , comprenez le myſtere :
Pendant treize ans , par un heureux retour ,
Toujours aimé , toujours amant d'Ortenſe ,
Le plaiſir fut éloigner l'Inconſtance ,
Et ſes appas furent fixer l'Amour.
ParM. le Marquis de C**M**,
à Pont-à-Mouffon.
:
AVRIL. 1776. SS
VERS à Madame la Comteffe DES *** .
VOUouSs avez la fraîcheur & l'éclat de la roſe ,
Elle eſt Reine des fleurs , vous l'êtes des Amours :
Votre deſtin pourtant differe en quelque choſe ;
Elle plaît un noment , & vous plaiſez toujours.
Par le même.
VERS en réponse deM. le Président d'Alco
à Madame de B...
LorOsRqSu'en naiſlant la belle Aurore
D'un voile vient à ſe couvrir ,
Les feux dont le ciel ſe colore
Sans retour vont s'évanouir ;
Lorſquedans les Etats de Flore
Un lys commence à ſe flétrir ,
Il meurt pour ne jamais éclore ;
Lorſqu'on voit un flambeau pâlir ,
C'eſt pour jamais que s'évapore
L'ardeur qui devoit le nourrir ;
Ainfi mon coeur , mort au plaiſir ,
N'oſoit pas eſpérer encore
Et de renaître & de jouir .
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Maisj'ai reçu vos vers aimables ,
J'ai lu , je ſuis reſſuſcité ,
Et dans ces inſtans favorables
J'ai fait grâce à l'humanité.
Avotre voix enchantereſſe ,
Avotre art mon coeur eſt ſoumis ;
Je crois aimer mes ennemis :
Mais aimé je encor ma Maîtreſle ?
AMeffieurs de l'Académie Françoise , en
leur offrant le Portrait defeu M. l'Abbé
de Voiſenon .
AVOTRE illuftreCompagnie
Par les heureuxtalens Voiſenon fut lié,
Et le fut par le coeur comme par le génie ;
D'agréer ſon portrait,Meffieurs , tout vous convic,
C'eſt un tribut à l'amitié ,
Un hommage à l'Académie .
<
ParM. Guérinde Frémicourt.
AVRIL. 1776. 17
1
A M. l'Abbé de C... qui mesoupçonne de
l'éloignement pour le mariage.
AMI , crois - en le ſerment de mon coeur ,
Du célibat je ne ſuis pas l'apôtre :
Je ne crois point qu'on trouve le bonheur
Sans partager ſon ſort avec un autre.
J'ai , tu le ſais , le doux beſoin d'aimer ,
Je võis déjà s'éclipſer ma jeuneſſe ,
Et ſi je tarde encor à m'enflammer
Je ne dois plus eſpérer de maîtreffe;
Je le ſens bien : mais comment faire un choix ?
Si , dédaignant & richeſle & naiſſance ,
Du tendre amourje ſuis les douces loix ,
J'aurai manqué , dira- t- on , de prudence ;
Si la raiſon doit dicter mon arrêt ,
Dequel bonheur peut ſe flatter mon ame ?
Car, ſous ſon nom , le ſordide intérêt
Du chaſte hymen allume ſeul la flamme ;
Ah ! qu'à jamais il cache ſon flambeau ,
Si ſa clarté doit éclairer ma peine ;
Quela vertu ſoit le premier anneau
Deceux qui ſont deſtinés à ma chaîne ;
Quela beauté qui doit avoir mon coeur ,
Ade l'eſprit joigne une ame élevée ,
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
Que ſes talens , ſes grâces , ſa pudeur
De mon bonheur aflurent la durée ;
Qu'elle foit gaie & vive fans efforts ,
Que ſur ſes pas le plaiſir ſemble naître ,
Qu'avec adrefle , en excuſant mes torts ,
Elle m'apprenne à mieux les reconnoître :
Quedans le monde elle fe livre peu ,
Que cependant elie y paroifle aimable ;
Quela maiſon , ſans foule , fans gros jeu ,
Pour moi toujours ſoit la plus agréable ;
Qu'elle ſoit douce & ſenſible à la fois ,
Que la bonté forme fon caractere ,
Qu'à tous les yeux justifiant mon choix ,
Elle travaille au bonheur de ma mere ;
Que pour avoir tous les droits fur mon coeur
En répandant l'agrément ſur ma vie ,
De mes parens , des ſiens & de ma ( oeur
Elle s'emprefle à devenir l'amie.
Dans quelque état que le fort pût m'offrir
Cet être hé as! peut être imaginaire ,
Ami , j'irois à l'inftant le choiſir
Etbraverois les proposdu vulgaire ;
Eh ! que m'importe à moi tout l'Univers ?
Si d'être heureux j'ai la douce eſpérance :
Je ne veux pas de repentirs amers
Payerunjour les charmes de l'aifance.
Ainſi ſois lûr que pour fixer mon choix
L'argent jamais ne ſera ma bouilole ;
AVRIL. 1776 رو .
De mon coeur ſeul j'écouterai la voix ,
C'eſt lui qui doit ſe choifir une idole :
Ames tranſports , à mes deſirs brû'ans
Ilen faut une , & je la veux parfaite ,
Puifle ce choix , digne de mon encens ,
Remplit un jour mon ame fatisfaite!
Un être doux , né pour me captiver ,
Voilà pour moi l'unique convenance.
Si ce phénix ne peut pas le trouver ,
Je garderai ma triſte indifférence ;
Mais ſi le fort , dans fa rare bonté ,
M'offroit un jour mon aimable chimere ,
Alors , Ami , de ma félicité
Jete voudrois pour témoin oculaire :
Je voudrois plus , je voudrois que ta main
Bénît ce noeud que d'avance j'adore;
Del'amitié le charme ſouverain ,
A mon bonheur ajouteroit encore.
Par M. de R M.Cam.ar.d f.
AMonfieur DE CARMONTEL.
TESProverbes , tesComédies ,
Amuſemens de la ſociété ,
Etincellent par tout d'eſprit °aieté ;
Tu réunis à d'aimables ſaillies :
La critique,legoût& la variété.
r
:
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
Pourſuis ta brillante carriere ,
En badinant corrige nos erreurs :
Pour tes pinceaux quelle vaſte matiere
Que la peinture de nos moeurs !
Jamais du fiel de la ſatire
Tes écrits ſéduiſans ne furent infectés;
En nous diſant d'utiles vérités ,
Tu fais nous plaire&nous inſtruire.
ParM. Sireuil.
E
९
Le mot de la première Enigme du
volume précédent eſt Mercure; celui de
la ſeconde eſt Boffe. Le mot du premier
Logogryphe eſt Joueur , dans lequel on
trouve or , ver, Roi , joue , roue , voeu &
jeu; celui du ſecond eſt Mouchette , où
ſe trouvent mouchet (mâle de l'épervier )
&mouche.
ÉNIGME.
Quoique dans un age avancé
J'ai toujours mavigueur premiere ,
Camille , que Maron nous dépeint ſi légere ,
Ne ſauroit ſe flatter de m'avoirdevancé.
:
AVRIL. 1776. 61
D'une égale viteſſe en tous les lieux je vole ,
L'été comme l'hiver , les nuits comme les jours.
De l'uniformité je ſuis le vrai ſymbole :
Rien de plus réglé que mon cours.
Tout le monde pourtant n'en juge pas de même.
AlaCour&dans les cachots
Contrema lenteur on blafphême.
Pendant le regne des pavots
Ma célérité ſemble extrême :
Je ſuis même , aux yeux des dévοις ,
Unpeupareſleux en carême.
Je le parois ſur-tout lorſque la fievre b'ême
Sur un corps épuisé frappe à coups inégaux ;
Mais combien on voudroit que je fufle en repos ,
Lorſque près du bonheur ſuprême
On brûlede l'encens aux autels de Paphos ;
Tantôt on me maudit , tantôt on me ſouhaite.
Pour me voir arriver il faut être forcier.
On aime à me gagner avec un créancier.
Trop ſouvent on me tue , & puis on me regrette.
L'Auteur vientde me perdre en me définiſlant .
Nevas pas , cher Lecteur , me perdre en me cherchant.
ParM. leChevalier de la Doué , Officier
d'Infanterie.
62 MERCURE DE FRANCE.
J
AUTRE.
/
E vous ſers , jeune Iris , à maint&maint uſage:
J'ai vu tous vos appas , je fus diſcrette & fage.
J'ai lu mieux que Lindor garder votre ſecret ,
Jepeux mieux que la Tour faire votre portrait.
Bien il est vrai qu'un rien & me trouble & m'agite :
Le zéphir bat de l'aile , il ne reſte aucun trait.
Je dors , je cours , je marche , ou je me précipite.
La nature me doit ſes plus beaux ornemens :
Mais quelquetois je tuis fatale à ſes enfans.
Tout le monde ine craint , me recherche
m'évite.
J'accours chez Palémon , Palémon ſe dépite ,
Etdemain,pour me voir , il implore les Dieux.
Si je vais me cacher au fond d'un précipice ,
Alors on me déterre , alors on m'aime mieux.
Voila , me direz-vous , un fingulier caprice !
Quoi ! cela vous ſurprend! T'homme n'est-il pas
fou?
La femme en tient un peu : car j'ai vu Leonice ,
Qui me craint à l'excès m'aimer avec délice ,
Livrer à mes bailers fon beau ſein & ſon cou.
Par M. deW... Capit. de Cavalerie.
ン
12
2
AVRIL. 1776 . 63
LOGOGRYPHΗ Ε.
L'AMOUR fait par mes traits enfammer un
Amant.
Retranche un de mes pieds , tu vois ce qu'il infpire
;
En cet état , priſe diverſement ,
Je ſuis le but où cet enfant aſpire:
Mais fi complaiſamment tu mets mon chefà bas ,
Du nom de tes aïeux tu m'épouvanteras .
ParM. de Lamogiliere.
J
AUTRE.
E ſuis une maladie
Alez funeſte au genre humain ;
De ſon bonheur implacable ennemie ,
Je répands ſur ſes jours le fiel de mon venin.
Triſteſſe , ennui , chagrin ,
Voilà les maux qui compoſent mon être ;
Mais ſi tu veux mieux me connoître ,
Ami Lecteur , je t'offre un animal
Vil objet du mépris des hommes ,
64 MERCURE DE FRANCE.
Et dont le nom , dans le fiecle où nous ſommes,
Fort inſultant , ſe prend toujours en mal ;
Ce qu'au fond d'un tonneau dépoſe une liqueur ;
Une arme qui jadis étoit fort en uſage ;
Le nom qu'on donne au vernis d'une fleur !
Un frein par tous les Rois mis au libertinage ;
Une ville de France ; une autre en Italie ;
Un petit grain dont vivent les oileaux ;
Tu me tiens : je finis. A quoi bon ces propos ?
En dire plu's ſeroit folie .
I
AUTRE.
MEUBLE de nuit , je parois peu le jour :
Ce n'eſt que vers minuit que l'on me fait la cour.
Faites de moi deux parts égales ,
L'une annonce le bien , l'autre la propreté :
Mais cependant , diſons la vérité ,
Je ſuis par fois mauvais & ſouventdes plus ſales.
ParM. deW. C. A. M. au R. R. P. C.
AVRIL. 1776. 65
Sur un air del Signor Bononcini.
Allegro ma nontropo.
P
Σ
5
- 64
5
QU'AMOUR & la ten-dreſſe
U- niſſent nos voix ;
D'un ton pleind'alle-
6
4
66 MERCURE DE FRANCE .
greffe , Chantons dans nos bois, Chan-
6+ ゲ6
4
tons, Chantons fans cef-
46969
4 4
-
6
ſe Le plus ché- ri des Rois ,
6 6+ 6+
π
65
Chan- tons , Chantons
6 6
4 4
AVRIL. 1776. 67
Σ
14
fans cef- -
..
- ſe Le
65 6
Σ
plus ché- ri des Rois .
Σ
ゲ6
Fin.
6 *
5
Les voeux
※5
qu'il nous inf-pire Ne peuvent s'expri-
Σ
64
5
TTO
+
68 MERCURE DE FRANCE .
mer ; Que tout ce qui ref- pi-re ,
f
6 65
Ref- pi- re pour l'ai-mer.
76-7
6 6
5
6
65
-
-
7.5
Reſpi- re pour l'ai -mer ,
66
*
AVRIL. 1776. 69
6-6 6
6 75
A
Refpi-
65
...
re , Reſpi- re
66
pour l'ai- mer . Da capo.
70 MERCURE DE FRANCE.
:
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
* Mémoire contenant l'Histoire des Jeux
Floraux & celle de Clémence Ifaure ;
pour ſervir de réponſe à un écrit
intitulé : Discoursprononcépar Maître
Lagane au Conseil de Ville de Toulouſe
, imprimé par ordre du même
Confeil. Volume in-4º, A Toulouſe ,
chez la veuve J. P. Robert , Imp.-
Lib. rue Sainte Urſule.
CETTE diſcuſſion juridique , vivement
agitée à Toulouſe , ne doit point être indifférente
aux Gens de Lettres de la Capitale.
La liberté & l'égalité,qui doivent être
par tout le véritable eſpritdesCompagnies
Littéraires , ſont compromiſes dans cette
diſpute qui s'eſt élevée entre les Capitouls
de Toulouſe & l'Académie des
Jeux Floraux . Il faut , avant tout , expoſer
en peu de mots l'origine de cette Aca-
* Les trois articles ſuivans font de M. de
laHarpe.
AVRIL. 1776. 71
1
démie , & de l'hommage annuel qu'elle
rend à la mémoire de Clémence Ifaure.
Ce détail eſt tiré d'un Avertiſſement qui
précède le Mémoire.
• Il eſt certain qu'une Société de ſept
>>Poëtes ou Troubadours avait inſtitue ,
>>long temps avant 1323 , le Collége de
>> la Gaie Science , repréſenté aujourd'hui
>> par l'Académie , & qu'ils ont fait les
> frais des premiers prix qui y furent
>> diſtribués . Ils ont donc pu être appelés
>> les fondateurs de ce Collége. Il eſt
>>prouvé que Clémence Iſaure ayant con-
" ſacré une partie de ſes biens à reſtaurer
» ou à rétablit l'ancien Collége du Gai-
>>Savoir ſous le nom deCollége de Rhé-
» torique ou de Poëſie Françaiſe , a pu
» de même en être regardée comme la
>>fondatrice , quoiqu'à la rigueur on puiſſe
> dire qu'elle n'a précisément rien fondé.
ود Enfin Louis XIV , qui a érigé ceCol-
„ lége en Corps Académique par ſes
» Lettres- Patentes de 1694 , peut auſſi
» & doit paſſer pour en être le véritable
>>fondateur , parce qu'il a le premier
> fixé légalement & à perpétuité , les
> ſommes deſtinées à ſon entretien.
» A l'égard de Clémence Ifaure , elle
>>eſt indifféremment déſignée ſous la
72
MERCURE DE FRANCE.
»dénomination , tantôt de fondatrice ou
d'inſtitutrice , tantôt de reſtauratrice ou
» debienfaitrice,parce qu'elle paraîtavoit
> réuni ces diverſes qualités. On l'appelle
>> fondattice ou inſtitutrice des Jeux Flo-
» raux , parce qu'elle a donné le nom de
>> Jeux Floraux à la fête qu'on appelait
>> dans l'ancien temps la fête de la vio
» lette , en mémoire de la première
„ violette d'or fin qui fut inventée &
>> ordonnée par les Troubadours . On la
» nomme reſtauratrice ou bienfaitrice
>> parce que , d'après la tradition & les
>> monumens publics , elle a légué de
>>grands biens aux Capitouls, à condi-
>>tion qu'ils feraient célébrer les Jeux
>> Floraux , c'eſt à dire , qu'ils rendraient
>> l'ancienne diſtribution des prix plus
>>régulière & plus conſtante , &c. »
St
Tous ces faits hiſtoriques ſont prouvés
fort au long dans ce Mémoire néceſſairement
volumineux , qui eſt à la fois un.
plaidoyer & une differtation , & dans.
lequel on accumule les citations & les
autorités , en réfutant les objections contraires
. Le diſcours de Me Legane , qui
a donné lieu à ce Mémoire , paraît être
le réſumé des prétentions du Confiftoire
des Capitouls. Ces Magiſtrats les plus..
relevés
AVRIL. 1776. 75
relevés de l'Europe , comme les appelle
leur détenfeur , à la faveur des nuages
faciles à répandre ſur toute eſpèce d'antiquité,
ſoutiennent aujourd'hui que Clémence
Ifaure eſt un être chimérique dont
ils ont bien voulu adopter la fable pendant
long-temps , pour avoir un prétexte
& une occafion de répandre des bienfaits
fur l'Académie des Jeux Floraux ; qu'ils
en font les véritables fondateurs , & doivent
en être les Préſidens nés & néceffaires
, &c .
Les doutes élevés ſur l'existence de
Crémence Ifaure font la dernière eſpèce
d'attaque qu'ils ayent livrée à l'Académie
des Jeux Fioraux. Mais il y a long-temps
que les prétentions des Capitools & la
réſiſtance de l'Académie avaient feit naître
une diſcorde , dont les effets avaient
fouvent éclaté. Dépoſitaires des fonds
affectés à l'entretien de cette Compagnie ,
les Capitouls ſe croyaient autorisés à l'affervir.
C'eſt principalement pour faire
ceffer ces diviſions & fixer l'état & les
priviléges de l'Académie , que Louis
XIV avait expédié les Lettres-Patentes
de 1694 , le titre le plus précieux fur
lequel elle s'appuie. C'eſt par ces Lettres
qu'il eſt arrêté que le ChefduConſiſtoire ,
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
à la place du Maire de Ville , eſt ſeul
en droit d'aſſiſter à toutes les ſéances
Académiques comme Académicien né; &
que trois des Capitouls , en qualité de
Bailes des Jeux , accompagnerontle Corps
des Jeux Floraux pour lui faire les honneurs
de l'Hôtel de Ville : car c'était ordinairement
dans ce lieu que ſe tenaient les
aſſemblées . Il eſt même ſpécifié par ces
Lettres - Patentes , que le Maire de la
Ville ou le Chef du Conſiſtoire , qui le
remplace , ne portera aucune marque de
diftinction , robe de cérémonie ni autre ornement
appartenant à ladite Charge; ce
qui montre évidemment qu'il ne doit
pas aſſiſter à la ſéance comme Magiſtrat
, mais comme ſimple Académi-
*cien. L'Avocat des Capitouls s'était fort
indigné de cette diſpoſition. « Ils regar-
>> dent ( diſent les Auteurs du Mémoire
» en réponſe à ſon Diſcours ) un Conful
>> comme dégradé parce qu'il eſt ſans
>> robe. Il s'écrie : Quelle figure pouvait
» faire le Maire , ce premier Magistrat de
» la Ville , dans une séance Académique
»fans cet ornement Confulaire ? On croi-
>> rait après cette exclamation , que toute
>>la dignité des Capitouls conſiſte dans
» la robe , qu'avec elle ils ſont tout, que
7
:
AVRIL. 1776. 7..5
» ſans elle ils ne ſont rien ; mais toutes
• les robes Confulaires poſſibles ne fau-
>> raient leur donner dans l'Académie une
» prééminence qu'ils n'y ont jamais cue ,
» & que le Légiflateur a toujours eu foin
» de proſcrire , pour ne point choquer la
>> liberté & la délicateſſe d'un Corps lit-
>>téraire jaloux de ſon indépendance " .
Sans doute il ne faut pas mettre ſur le
compte des Capitouls l'exclamation plaiſamment
emphatique de Me Lagane leur
défenſeur ; mais il eſt ſûr que cette phraſe
rappelle la douleur de Maître Nicolas
(dans la pièce du Jardinier & fon Seigneur
) qui ne trouvant pas de perruque
au moment de la viſite de ſon Patron ,
s'écrie : Il ne me reconnaîtra pas ; il ne
m'a jamais vu ſans perruque.
En 1773 , un Edit du feu Roi Louis
XV renouvela en partie les conſtitutions
portées par l'Edit de 1694 , & en établit
de nouvelles , toujours dans la vue de
prévenir les différends . La Salle des Illuftres
fut affectée aux aſſemblées & féances
publiques de l'Académie des Jeux
Floraux , qui s'étaient tenues juſqu'alors
dans la Salle du Conſiſtoire ; les dépenſes
furent réglées de manière à prévenir
l'abus & la diffipation des fonds qui ,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
dans la main des Capitouls , étaient fouvent
employés , à ce que porte le Mémoire
, à des uſages peu académiques ,
c'est- à-dire , prodigués en repas d'affemblée;
mais plus on aſſurait les priviléges
& les avantages de l'Académie , plus
l'animoſité redoublait de la part du Corps
de Ville. Ils en donnèrent un exemple
bien frappant à la mort de Louis XV.
" L'Académie des Jeux Floraux s'em-
>> preffa de payer publiquement le tribut
>>des louanges qu'elle lui devait comme
ود à fon Roi & à fon Protecteur particu-
>> lier , qui venait de lui donner ( par
l'Edit de 1773 ) un dernier témoignage
de fon amour pour les Lettres. Ils refu-
'sèrent deprêter la Salle des Illuſtres , ود
>> que le nouvel Edit aſſigne pour tenir
>> les aſſemblées publiques , ſous le vain
>>prétexte , conſigné ſans hontedans leut
>>acte , que l'Edit ne leur ordonnait de
>> prêter cette Salle que pour les affemblées
» publiques & les éloges des Académiciens,
» mais non pas pour les oraiſons funèbres
>> de nos Rois. Sur leur refus l'Académie
> fur obligée de s'adreſſer à la Grand'-
>> Chambre du Parlement , qui renditune
>>Ordonnance le 19 Juin , & l'éloge fut
* prononcé le 21. Le Public accourut en
AVRIL. 1776. : 77
> foule à cette ſéance ; les Capitouls ſeuls
>> ne daignèrent pas y aſſiſter ; ils déter-
>> tèrent l'Hôtel-de-Ville ce jour- là , de
>> forte qu'il n'y eut pas même un ſeul
>> Officier de garde pour recevoir les or-
>> dres de M. le Premier Préſident qui ,
> en ſa qualité de Chancelier de l'Aca-
>> démie, a conſervé le droit de préſider
> dans les aſſemblées publiques » .
Il faut eſpérer que le Mémoire dont
nous tendons compte , ouvrira les yeux
desCapitouls ſur leurs prétentions injuftes
condamnées par nos Rois,& que Tou .
louſe ne ſera plus témoin du ſcandale
de ces querelles. Ils comprendront ſans
doute que s'il eſt une eſpèce d'ambition
qui convienne à des Officiers municipaux
, c'eſt fur- tout celle de protéger les
inftitutions qui peuvent honorer leur patrie
, & non de les combattre pour les
avilir. L'Académie des Jeux Floraux fait
honneur à la Ville de Toulouſe , & doit
être favoriſée & encouragée dans un pays
où les Lettres ont toujours été cultivées ,
&rempli d'une jeuneſſe éclairée & ftudieuſe
, dont les prix peuvent exciter
l'émulation. Que deviendrait cette émulation
, fi les Charges municipales donnaient
le droit de préſider l'Académie &
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
de prononcer ſur les prix ? On ſent quels
abus en pourraient réſulter , & quel dangereux
avantage aurait , dans un concours
Académique , un Corps de Magiftrats
qui tient ſouvent aux meilleures
familles de la Ville , & dont la protection
emporterait toujours la balance ? Et que
ſerait ce encore ſi ces Magiſtrats occupés ,
comme ils doivent l'être , d'objets plus
importans , étaient ſouvent pen familiariſés
avec les Lettres & les Beaux Arts ?
Ne pourraient- ils pas ſe rappeler quelquefois
l'exemple connu d'un homme
fort grave , qui entendant parler d'une
Idylle très jolie ,jolie , dit-il ! a-t on cette
joliefemme làpourde l'argent?
:
Leparfait Ouvrage, ou Elfai ſur la Coëffore
;, traduit du Perſan , par le fieur
l'Allemand , Coëffeur , neveu du fieur
André , Perruquier , bréveté du grand
Roi de Perſe , Correſpondant du grand
Turc , de pluſieurs Sociétés de Coëffeurs
, Perruquiers , Baigneurs , &c. A
Césarée ; & en France , chez tous les
Libraires qui vendent les bons Livres.
Ce titre indique aſſez le genre & le
ton de cette bagatelle ,dans laquelle il y
AVRIL. 1776. 79
ades traits agréables & ingénieux , de la
gaieté &de la critique. L'Auteur trouve
moyen de parler en termes de coëffeurs
de beaucoup d'objets différens , & cette
manière est fort analogue à la mode des
ce
Calembours. « A préſent , dit- il , qu'on
>>commence à reſpecter ce qui est vrai-
» ment reſpectable ; à préſent qu'on ne
>>prononce plus le nom de Cultivateur
>>fans ôter fon chapeau ; il faut auffi
>>tirer les Coëffeurs de l'eſpèce d'avilif-
>>liſſement dans lequel ils étaient tom-
» bés. Apprenons aux femmes que ce
>>ferait s'avilir elles mêmes que de laif-
» ſer avilir une profeſſion d'homnies qui
>>les approchent de plus près , & qui lenr
>font ſi ſouvent tourner la tête » .
• L'Auteur relève les avantages de la
coëffure & fur-tout ceux des Coeffeurs à
la toilette des femmes. Il vante beaucoup
la beauté des têtes poudrées , & ſe plaint
feulement que toutes ne le foient pas. Sa
differtation finit par une lettre à l'Auteur
de M. Caffandre . Il annonce comme lui
au Public , les Ouvrages qu'il prépare.
« Je donne le dernier coup de peigne à
>>une Tragédie intitulée Clodion le Che-
>> velu. Je vous confeſſe l'admiration que
j'ai toujours eue pour ce Roi Franc ,
Div
80. MERCURE DE FRANCE.
>> tandis que je n'ai jamais fait que très-
>> peu de cas de Charles le Chauve ».
Il rend hommage en pallant au Per
ruquier tant vanté de M. l'Abbé A ****
Il parle d'un Auteur fertile, dont les
Ouvrages ſervent , dit-il , à faire des
papillotes aux femmes ; & il ajoute :
qu'on dife après cela que les femmesn'en
fort pas coëffees?
Tel eſt le ton de cette brochure , dont
l'Auteur n'a voulu que s'égayer , & il y
aurait de l'humeur à ſe fâcher de fes
plaifanteries ou à juger fon Ouvrage févèrement.
L'Amant de Julie d'Esange, ou Epître.
d'Hermotime à fon Ami ; par M. de.
Murville. AParis , chez Efprit , Libr.
de S. A. S. Mgr le Duc de Chartres ,
au Palais Royal.
?
ir
Hermotime eſt amoureux de Julie
d'Etange précisément comme Sophie
dans Emilie , eſt amoureuſe de Télémaque
. Ce délire de l'imagination peut
offrir une fingularité propre à varier les
fituations d'un Roman , & fur tout à
annoncer d'avance la ſenſibilité d'un
jeune coeur qui , preffé d'aimer, com.
1.
AVRIL. 1776. 81
mence par embraſſer une chimère . Je
crois même qu'une lettre de Sophie à
Télémaque , dans une pareille ſituation ,
pourrait fournir des traits fort heureux ;
mais je crois ce ſujet beaucoup moins
ſuſceptible d'intérêt , quand on fait parler
un homme. Comme l'erreur est un
peu forte , peut être y avait il un art né.
ceſſaire à l'attribuer au ſexe , dont l'imagination
eſt plus tendre & dont les erreuts
ſont plus aimables. Quoi qu'il en
foit , l'Epître d'Hermotime , en laiſſant
beaucoup à defirer pour la ſenſibilité &
l'intérêt , a le mérite d'être écrite en
général avec aſſez de correction , & quelquefois
même avec une élégance & une
harmonie qui annoncent un véritable talentpour
la vertification.
L'imagination du menſonge eſt la mère.
Je me fais un plaifir d'embellir ma chimère.
Mon eſprit exalté lui prête des appas
Au-deſlus d'une femme , & tels qu'il n'en eſt pas.
Je crois voir ſes cheveux , dont je fuis idolatre ,
Rouler leurs bionds anneaux ſur la gorge d'albậcre.
Ses lèvres , où l'Amour ſe joue avecles Ris ,
Me ſemblent s'animer du plus beau colorisO
Jevois ſes deux grands yeux tout brillants de lumière
,
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
Tourner languiſſamment leur mobile paupière ;
Me faire mille fois , propices à mes voeux ,
Par les plus doux regards , les plus doux des
aveux ;
Etde ſa taille ſvelte admirant l'élégance ,
Jeme figure un lys que le zéphir balance. 1
Ces peintures , & les rimes d'albatre
& idolatre font un peu uſées ; mais ces
vers ſont d'une tournure facile & qui
flatte l'oreille. En voici de beaucoup
meilleurs , parce que l'expreſſion appartient
davantage au Poëte. L'Amant de
Julie eſt allé la chercher dans le Pays de
Vaux , & ne l'a pas trouvée ; mais il s'en
eſt conſolé par l'aſpect du Pays. Cette
idée n'a rien de tendre , & l'Auteur n'a
pas fait réflexion qu'elle contredit entièrement
cette ivreſſe d'amour qui ne doit
voir par tout que Julie; mais il voulait
faire un morceau de poëlie deſcriptive ;
& pour un jeune Auteur, la tentation
était forte : il y a du moins fuccombé de
manière à ſe la faire pardonner.
1 しょ
J'ai du moins du Jura contemplé la hauteur.
Cesglaces , que l'été ne fond qu'avec lenteur ,
Ouqui , des feux du jour par le mont défendues ,
Pendentde tous côtés fur les roches fendues ;
1
AVRFL. 1776. 83
Ces rochers , dont la chûte & les horribles bonds
Devancent les torrens & leurs flots vagabonds ;
Et ces chênes noueux , qui de leurs troncs noirâtres
Inſpiraient la terreur aux Gaulois idolâtres ;
Et ce paiſible lac , dont les flots toujours purs ,
Du libre Génevois environnent les murs ;
Lebruit de l'aquilon , précurſeur de l'orage ;
Ces jeux de la Nature , en ſa beauté lauvage;
Ces champêtres aſpects , ces mobiles lointains ,
Où j'aime à promener mes regards incertains ;
Tous ces objets ſi doux à l'âme recueillie ,
Semblent porter la mienne à la mélancolie.
Ces vers font très bien tournés ; mais
le vers n'eſt qu'un inſtrument dont le
Poëte ſe ſert pour bâtir l'ouvrage de
l'imagination. Ce n'eſt pas aſſez de manier
l'inſtrument avec facilité , il faut
l'appliquer à des objets heureuſement
choiſis ; & quand M. de Murville , qui
eſt encore fort jeune , aura appris à faire
ce choix , il ne lui manquera rien pour
obtenir les ſuccès qui peuvent flatter le
talent.
Socrate en délire , ou Dialogues de Diogène
de Synope , traduits de l'Alle
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
mand de M. Wieland , avec cette
épitaphe. 20
Infanifapiens, æquusferat omen iniqui ,
Ulirà quamfatis eft, virtutem ſi petat ipfam.
ADrefde , chez Walther ; volume
in-8°. Article tiré du JournaldeBerlin.
Cet ouvrage , diſent Meffieurs les
Journaliſtes , dont nous rapportons ici
les paroles , cache la raiſon fous l'enveloppe
de la bizarrerie , la faine morale
ſous l'écorce du perfifflage , & l'ordre ,
la marche des idées de ſon Auteur , ſous
l'apparence du déſordre & du caprice.
S'il ſe trouvoit quelque Ariftarque auftère
, à qui cette méthode de prêcher la
vertu ne parût pas convenable ; nous lai
dirions, que toute la méthode ettbonne
entre les mains d'un homme de génie ,
&qu'il faut recourir à des remèdes extraordinaires
, lorſque les autres font
nſés , qu'ils ont perdu leur efficacité ,
qu'ils ne produiſent que le dégoût , &
que le mal eſt urgent.
M. Wieland , déjà connu par pluſieurs
ouvrages où reſpirent la philofophie &
lamorale ſous les fictions les plus ingéAVRIL.
1776. 85
nieuſes , repréſente Diogène écrivant fur
fon tonneau ſes aventures , ſes remarques
, ſes rêveries , ſes ſenſations , ſes
opinions , ſes folies, &c. Ce ſage commence
par ſe féliciter d'avoir fi peu de
beſoins. «Cela vous coûte un peu de
peine au commencement , dit il , à moins
qu'on ne vous ait élevé dans ce genre de
vie. Mais combien de peine n'éprouve
pas le fou , qui s'eſt mis en tête de mourit
riche ? Combien de peines ne vois-je
pas prendre à inon ami Phædrias, d'abord
pour gagner ſa maîtreffe , enſuire pour
la fatisfaire , enfin pour la conferver !
Combien en coûte til à un autre pour
devenir Sénateur , d'Épicier ou de Corroyeur
qu'il étoit ? Comme celui ci doit
Hatter péniblement pour s'infinuer dans
les bonnes grâces d'un Satrape ! Les inſenſés
! la moitié de la peine qu'ils ſe
donnent pour augmenter au centuple la
ſomme des maux que la nature a voulu
attacher à la condition humaine , ſeroit
plus que ſuffiſante pour les mettre en
poffeffion d'une félicité preſque égale à
celle des Dieux » .
>>Si quelqu'un ſe mettoit entête de
devenir ſage , pour faire fortune , ou
pour acquérir de la conſidération , je lui
3
86 MERCURE DE FRANCE.
conſeillerois d'abandonner ſon projet. Je
gagerois ma beſace & mon bâton , c'eſtà-
dire , tout mon bien contre une .
féve , ( en ſuppoſant cependant que vous,
n'êtes point Pythagoricien ) qu'il y perdra
ſes peines , de façon ou d'autre. En
effet , ou vous gagnerez l'eſtime publique,
& alors je ſerai bien trompé ſi vous
n'êtes redevable de cet honneur , ou à
votre or , ou à votre emploi , ou à votre
femme ou à votre ſoeur , ou à votre
bonne mine , ou à vos talens pour la
danſe , pour le chant , pour la flûte , ou
à votre adreſſe à ſauter à travers un cerele
, ou bien à faire paffer des grains de
millet par le trou d'une aiguille , ou enfin
àtoute autre choſe qu'à votre ſageffe. Ou
i par une faveur fingulière du Ciel vous
parvenez à cette ſageſſe , ſoyez fûr que
rien ne pourra empêcher le monde de
vous regarder comme une eſpèce de fou:
en ce cas , vous ferez bien d'imiter Diogène
; c'est-à-dire , que Diogène préciſément
parce qu'il eſt ſage , n'est pas affez
fou pour ſe ſoucier de ce qu'on dit. En
effet, mes bons amis , s'il recherchoit
votre approbation , lui qui n'a point de
grâces à vous accorder , point de repas à
vous donner , point de vin de Perſe ,
AVRIL. 1776. 87
point de jolie femme à offrir , il faudroit
bien qu'il tournât les meules de
vos moulins , ou qu'il travaillat dans vos
mines , ou que par ſes plaifanteries il
vous procurât une digestion facile , ou
qu'il ſe mêlât de quelqu'autre honnête
métier de cette eſpèce. Or avec votre
permiffion , il a jugé à propos de ſe difpenſer
de tout cela , & de tout ce qui
pourroit y reſſembler. Et pourquoi , Mefſieurs
? C'eſt apparemment parce qu'il
ſait ſe paſſer de votre approbation .... Je
n'ai que faire de vous tromper , & j'efpère
que vous ne me tromperez pas davantage
; je n'eſpère , je n'exige , je ne
crains rien de vous. Car où eſt le pauvre
diable qui voudroit me voler mon bâton
&ma beface remplie d'une poignée de
féves , & de quelques croûtes de pain
bis ? Au furplus , s'il ſe trouvoit quel
qu'un aſſez indigent pour les convoiter ,
jeleslui abandonne de très-grand coeur. »
Un homme ſage trouve toujours
l'occaſion d'apprendre quelque choſe ; &
je vous proteſte , Madame , que c'eſt de
votre Epagneule que j'ai appris toute la
philofophie d'Ariftippe... Elle étoit cou
chée ſur une pile de carreaux , & négligemment
penchée vers ſon Epagneul :
88 MERCURE DE FRANCE.
elle jouoit avec lui. Vis-à-vis d'elle
étoit affis un jeune homme , dont la
phyſionomie promettoit beaucoup.- Il
avoit appris à l'école de Xénocrate, qu'il
faut fermer les yeux , quand on ne ſe
ſent pas affez fort pour braver en face
une belle ſéductrice. Il eſt vrai qu'il n'avoit
pas le courage de les fermer entiè
rement ; mais il les fixoit à terre , Par
malheur ils y recontrèrent un petit pied ,
tel qu'on peut ſe figurer celui d'une Grâce
fortant du bain : ce n'eût été rien , ni
pour vous , ni pour moi : c'en fut trop
pour le jeune homme. Timide & troublé,
il détourna les yeux ; il regarda la
Dame , & puis l'Epagneul , & puis le
tapis : mais ce joli pied avoit diſparu ;
il en eut regret : il balbutia quelques
paroles abſolument étrangères à ce qu'il
éprouvoit. La Dame cacha fon chien : à
fon tour le chien la flatta , en tirang
adroitement avec ſes petites pattes le
voile qui couvroit ſon ſein : il la regarda
d'un air malin... La Dame , fans y prendre
garde , conſidéroit une Léda, ouvrage
de Parrhafius , qui étoit ſuſpendue près
d'elle. Le badinage de l'Epagneul mit
en liberté la moitié d'une gorge d'albatre
, de la forme la plus ſéduiſante. Le
AVRIL. 1776. 89۱
jeune homme clignotoit les yeux , & ne
ſe poſſédoit plus. Le petit chien ſe dreſla
fur les genoux de ſa maîtreſſe : il appuya
ſes pattes far fon beau ſein , & ta regarda
d'un air avide & intéreſſé : elle le comprit
, lui donna des bonbons , l'appela
ſon petit flatteur. Le jeune homme n'eut
plus la force de regarder à terre... Je
m'efquivai, Chemin faifant , je rencontrai
Ariftippe , couronné de roſes , exhalant
autour de lui les parfums de l'Arabie
entière. Il revenoit très bien conditionné
d'un feſtin ſuperbe & délicar, donné par
le riche Clinias : il vâgeoit dans un
ample vêtement de foie , il reſplendifſoit
de toutes parts du butin qu'il avoit
fait depuis peu fur Denis de Syracufe.
Autour de lui folâtroit une troupe
de jeunes Corynthiens , & lui , tel que
Bacchus , entre les Faunes & les Satyres ,
il marchoit au milieu d'eux , & leur enſeignoit
ſa morale. Par le Dieu Anubis,
protecteur de tous les petits chiens , que
je perde ma beface & mon bâton , ſi Arif
tippe n'a appris ſa morale de l'Epagneul
de Danai ! Careſſez la frivolité des riches
& des grands , flattez leurs paffions,
ou favoriſez leurs deſirs fecrets , ſans
paroître les remarquer , vous en recevrez
१० MERCURE DE FRANCE.
des bonbons : voilà tout le ſecret. Croyezi
moi , Clinias , Chéréa . Démarchus, Sardanapale
, Midas , Cræfus , & qui que
vous soyez tous ; ce n'eſt ni la jalouſie ,
ni le déſeſpoir , ni l'orgueil , qui m'em-,
pêche de courir après une félicité telle
que la vôtre. C'eſt uniquement une conviction
intérieure , à laquelle je n'ai rien
à oppofer.... O fils d'Icetas ! prendre de
l'humeur , parce qu'un importun trouble
tes rêveries ? Fi ! quelle honte ! n'auroistu
pas été contraint de ſouffrir la même,
choſe d'une araignée , d'une mouche,du
moindre infecte ? »
>>Tu ne fais rien , diſoit un jour Chérée
à Diogène ;-cela m'arrive ſouvent
-que je m'affeye auprès de toi ;-foit;
fi tu n'as rien de mieux à faire .- Rien
au monde. Il est vrai que je devrois être
à la place publique. On juge l'affaire
de ce pauvre Lamon; ſon père étolt ami
de ma famille ; je penſe qu'il aura de la
peine à échapper à ſes ennemis : je le
plains. J'étois réſolu hier à parler pour
lui. Mais aujourd'hui je ne m'y trouve
nullement diſpoſé.- Nullement difpoſé
? Et le père de Lamon étoit l'ami
de ta famille ? Et le pauvre Lamon eft
en danger ?--Comme je le diſois ma
AVRIL. 1776. 91
- &
tête aujourd'hui n'eſt bonne à rien. Hier
je ſoupai chez Clinias. Nous paſsâmes
toute la nuit à table. Du vin des Dieux !
Des Danfeuſes , des Mimes , des Philoſophes
qui ſe chamaillèrent , puis s'enivrerent
, puis s'adreſsèrent aux Danfeuſes.
Enfin la fête fut complette.- Tout
cela eſt fort agréable ; mais le pauvre
Lamon ? Je n'y ſaurois que faire , je
vous l'ai dit. Il me fait de la peine :
c'eſt un honnête homme ; il a une femme
vertueuſe ; mais très-vectueuse;
belle ſans doute ?- Elle vint hier ine
recommander l'affaire de ſon mari : deux
enfans , dont l'aîné a cinq ans , l'accompagnoient.
Les aimables petites créatures !
La parure de leur mère n'étoit pas recherchée
, mais je fus frappé de ſa figure &
de fon air. Elle ſe jeta à mes pieds : elle
parla avec chaleur pour fon mari. Il eft
impoffible , me dit-elle , qu'il foit coupable
, c'est le plus honnête homme , le
père leplus tendre , l'ami le plus für. Il
n'a pu rienfaire de malhonnête à deſſein.
Aidez- nous ; vous le pouvez. J'oppoſai
des difficultés , elle les détruifit. Je fis
un mouvement de compaffion : elle
pleura ; & quand les deux jolis enfans
virent leur mère verſer des larmes , ils
92 MERCURE DE FRANCE.
embraſsèrent ſes genoux de leurs petits
bras , & lui demandèrent en tremblant :
Ce Monfieur ne nous rendra- t- il pas notre
père ? La ſcène étoit touchante , je te
jure ; & j'aurois donné cinquante mines
pour avoir un bon Peintre qui m'en eût
fait un tableau d'après nature.-Quoi ?
dans un pareil moment cette idée a pu te
venir ?- Je t'aſſure que c'en eût été
bien la peine. Jamais je ne vis la beauté
ſous une forme plus touchante. Cette
Syrène ſéduiſante étoit toute ame &
toute grâce. Madame , lui dis-je , j'éprouverai
tous les moyens , que ne feroit-
on pas pour une femme comme
vous ? Je dois ſoupet chez Clinias , mais
je m'échapperai avant minuit. Revenez
alors , mon Valet-de- Chambre vous con.
duira dans mon cabinet , & nous fongerons
aux moyens de ſauver votre mari.
Ils dépendront fur tout de vous ... Devi
nerois-tu , Diogène , ce que fit l'extravagante
?Elle fe releva avec une colère
qui l'embellit encore , & un regard mé
priſant fut fa réponſe. Wenez , dit-elle ,
enpreffant ces innocentes créatures contre
ſon ſein, te Ciel aura pitié de nous;
ou s'il nous abandonne , noussavons mourir.
OhChéréa ! Chéréa , eſt- il poffi-
1
AVRIL. 1776 . 93
, ble ! -Tu es en train de moraliſer
Diogène , adieu . Je ſuis d'une peſanteur
affreuſe , il faut que je me diſfipe : veuxtu
m'accompagner chez Tryalis ? Mon
Peintre la prend pour modèle d'une Vénus
Callipygos. Ce tableau ſera divin. -
Je vous fuis obligé. L'infortuné Lamon ,
fa femme belle & vertueuſe , ſes aimables
enfans , tout cela m'occupe tellement,
que je ne ſaurois être bon à rien :
je critiquerois tous les coups de pinceau
de votre Peintre , fit-il des prodiges. Le
malheureux Lamon ! continue Diogène ,
veux- jé aller ? ... Mais je n'ai ni crédit ,
ni autorité , ni parti : perſonne ne ſe ſoucie
de m'obliger : je ſuis étranger : ( c'eſt
a Corynthe que Lamon doit être jugé ) .
L'affaire concerne la République : on ne
me permettra pas même de parler ....
cependant je pourrai au moins lui fervir
d'Avocat... mais nous ne nous connoif-
Tons pas .... hé ! Qu'importe ? ... Une
femme i belle n'aura pas inutilement
baigné de larmes les pieds d'un Chéréa. »
J
Diogène part , va plaider la cauſe de
Lamon, attendrit ſes juges , & lui ſauve
la vie. « Je m'échappai , ajoute t- il , au
milieu du tumulte , après avoir rendu
Lamon à la femme & à ſes enfans trans
94 MERCURE DE FRANCE.
portés de joie , & me voilà... Et qui eſt
donc véritablement heureux dans ce mo .
ment ? Chéréa , Clinias , Midas , Sardanapale
, Cræfus , ou moi 13.
>> Je me promenois un jour ſans objet,
ſelon ma coutume : je tombai dans ce
bois , qui s'étend le long du rivage , près
du temple de Neptune. Je ne ſongeois à
rien moins qu'à trouver dans ce lieu ſauvage
une ancienne connoiſſance ; lorſque
j'apperçus tout à coup au pied d'un arbre
un homme d'environ trente cinq ans ,
l'air pâle & défait , les yeux enfoncés ,
les cheveux en déſordre , & qui m'offrit
tous les caractères de la misère & du
chagrin . Quand j'en fus plus près , je vis
avec étonnement que c'étoit Bacchides
l'Athénien ; cet homme , qui un peu
avant que je quittaſſe Athènes , avoit
hérité d'une fortune de huit cents talens
attiques pour le moins , fruit des travaux
"d'un vieux ufurier , dontil avoit l'avantage
d'être fils unique. Par quel événement
trouvé-je ici l'heureux Bacchides , lui disje
? Heureux ! Ah ! Dieux , s'écria-t- il,
en ſoupirant ! Ce temps n'eſt plas , Diogène,
car c'eſt toi que je vois ici , fi mes
yeux ne font faſcinés. Tu viens très àpropos
; car c'eſt toi que je cherchois. Je
-
AVRIL. 1776. 95
C
ne viens d'Athènes que pour me mettre
à ton école. Je veux que tu m'apprennes
comment tu fais pour être heureux dans
l'état d'indigence. Tu m'as vu poffefleur
de palais , de terres , de mines , de manufactures
, de vailleaux.- Sans doute ,
vous aviez auſſi des tableaux , des tapis
de Perſe , des vaſes d'or , de belles eſclaves
, des danſeuſes ? - Oui , par Jupiter,
j'avois de tout cela .-J'en ſuis fâché
pour vous;- & moi je n'y vois rien de
fâcheux , fi ce n'eſt que je ne les ai plus.
-L'un eſt auſſi triſte que l'autre. Mais par
quel accident ? - Je te l'avouerai , Diogène
, je n'ai point éprouvé d'accidents.
Le faſte , la dépenſe , les fêtes , les courtiſanes
ont abſorbé tout mon bien. Dix
années de bonheur ! ... Ah ! comment
puis je ſonger à l'état où je ſuis !-Mais
àpréſent quels ſont vos projets ?
n'en ai point , Diogène. Je ne fais
que devenir. Tout cet or prodigué
vous aura fait des amis. --- Depuis que je
n'ai plus rien à leur prodiguer , ils me
méconnoillent. C'eſt ce que vous auriez
pu apprendre dans l'Académie ; &
l'exemple de vingt de vos convives , jadis
heureux ainſi que vous , auroit dû vous
tenir lieu d'expérience . Mais je ne veux
point aggraver par mes reproches , ceux
1
-
---
- Je
96 MERCURET
DE FRANCE.
que vous vous faites ſans doute à vousmême.
Il eſt queſtion de ſavoir ce que
nous ferons actuellement. L'induſtrie eft
un Dieu ſecourable ; --- mais il n'y a
point de métier qui ne demande à être
appris , & moi je n'ai rien appris.
Vous avez de l'eſprit ; vous favez
parler : confacrez - vous à la République
; tâchez de gagner la confiance
des Athéniens. Tes plaifanteries
font trop amères , Diogène ; perfuaderois
- je aux Athéniens de confier leur
fûreté , leur bonheur , leurs revenus publics
à un homme , qui n'a pas fu conſerver
fon propre héritage ? Et puis pour
être homme d'état , il faut avoir une
foule de connoiſſances , dont je ne me
ſuis jamais occupé.-Vous pourriez au
moins porter les armes.- Comme foldat?
j'aimetois mieux ramer ; comme
chef ? ne faut il pas de l'argent , de l'appui,
ou dumérite perfonnel? -- Eh! bien,
il y a des Dames riches qui approchent
de l'âge où il faut renoncer à l'amour,
ou fe le rendre propice à force de libéralités.
Ah ! Diogène, je me ſuis encore
fermé cette iſſue. Les Dames dont tu
parles exigent prodigieuſement , & un
homme qui , en dix années, a diffipé huit
23
cents
AVRIL. 1776. 97
cents talens , n'eſt plus propre à un fervice
auffi rude. Mais tout cela eſt inutile,
fi tu veux m'apprendre comment tu fais
pour être fi heureux dans un état d'indigence
égal au mien. ---Heureux , je le
fuis en effet , Bacchides ; mais ſouffre
que je diſe que tu es dans l'erreur , fi tu
me crois indigent. Je me trouve plus
riche que le Roi de Perſe ; car je ne
m'apperçois pas qu'il me manque rien ;
& ce contentement me procure la vigueur
& la fanté que tu me vois. Sain
de corps & d'ame , fans foucis , fans pal.
fions , fans devoirs gênans , ſans dépendance
; comment ne ferois-je pas heureux
? Toute la nature n'eſt elle pas à
moi , puiſque j'en jouis ? Quelle ſource
de plaiſirs ne trouvé je pas dans ma fen-
Abilité ſeule? Pour toi , Bacchides , je
crains bien que tu n'en connoiffes pas
de ce genre.-- Tu te nourris cependant
de racines & de fêves ; tu es vêtu de
bure ; & tu vis , dit-on , dans un tonneau.
Si ttuu veux me faire compagnie ,
nous habiterons enſemble ma maiſon
d'été ; car mon tonneau ſeroit étroit pour
nous deux . Elle eſt à quelques pas d'ici ,
près du rivage ; c'eſt une eſpèce de grotte
orenſée par la nature , où je trouve toutes
II. Vol. E
MERCURE DE FRANCE.
--
més commodités , un lit de feuilles sè->
ches.---J'accepte tes offres, dans l'eſpé.
rance que tu feras affez généreux pour ne
pointcacher à un infortuné le fecret que
ta dois poffeder pour pouvoir te figurer
que tu es heureux & riche. Tu me
fais rite. Il ſemble que tu t'imagines
que j'ai fur moi un talisman , qui me
communique ce pouvoir. Pour ne point
t'abufer , Bacchides , mon fecret eft la
choſe du monde la plus ſimple ; mais il
n'est pas ſi aité de le communiquer. Mes
principes ne font point difficiles à concevoir
: mais pour en être convaincu
comme je le ſuis , pour être heureux par
leut moyen , autant que tu me vois l'être ;
il faut avoir reçu de la nature certaines
difpofitions que tu n'as peut - être pas .
Cependant faiſons toujours une épreuve :
fi tu te plais avec moi, tant mieux : finon
le hafard nous indiquera peut-être d'autres
moyens .
Réjouillons-nous , mon cher Ximaque
; j'ai perdu à la fois mon hôte &
mon écolier. Ilne put fermer l'oeil , de la
nuit. Le lendemain nous fîmes un léger
déjeûner de mûres & de pain ; après
quoi je commençai à philoſopher avec
lui. Je lui prouvai , qu'un homme dans
AVRIL. 1776. 991
ſapoſition , pouvoit être , dès qu'il le :
voudroit, le plus heureux des mortels. Il
parut me prêter beaucoup d'attention. II
trouva mes principes incontestables
mais ils ne purent l'entraîner. Cependant
nous cheminions tout en converfant.....
Vers le foir , il m'obligea de le mener à
la ville. Je le perdis de vue tout à- coup,
ſans m'en être douté. Un moment après ,
je le revis qui parloit à un eſclave. Il
vola vers moi , dès qu'il m'apperçut : fon
viſage avoit repris vie & couleur. J'ai
faitune trouvaille , me dit-il ; & quelle
trouvaille ? lui répondis je. --- Un jeune
homme , qui aime le plaiſir , veut ſe
divertir ſecrettement ce ſoir avec ſes
amis ; & fon père , qui eſt un avare opulent
, doit l'ignorer. Le premier a envoyé
un eſclave affidé à la découverte d'un
endroit convenable ; je lui ai dit que j'en
connoiſſois un admirable pour cela , &
il va en prévenir ſon maître , qui me
fera infailliblement inviter. --- Tu es ici
depuis vingt-quatre heures , & tu es déjà,
fi bien au fait du terrein ! Puis je ſavoir?
--- Pourquoi pas ? J'eſpère que tu ne
feras pasla folie de perdre une auſſi belle
occaſion de te raſlaſier & de te divertir ;
la cabane du Pêcheur , voiſine de ta gro-
1
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
-
te , ſuffit à nos projets. Le bon-homme
eſt allé vendre ſes poiſſons je ne ſais où ;
ſes trois charmantes filles m'ont dit qu'il
ne reviendroit qu'après demain. Quand
donc leur as-tu parlé ? J'ai faifi le
moment où , dans l'après- midi , tu repofois
ſur tes nates. Les filles ſont auffi
vives que l'élément qui les a vu naître ,
& , ſi je ne me trompe , elles font trèscomplaifantes
; leur mère ſemble auſſi
n'avoir pas encore renoncé au plaifir .-
Que tu es un excellent obfervateur !
voilà , pour le coup , tout dévoilé . Le
métier d'entremetteur est d'un bon rapportdans
une ville comme Corinthe , &
c'eſt en effet le ſeul qui reſte à un homme
de ton eſpèce. Je vois bien que tu n'as
plus beſoin de moi : portes-toibien, Bac
chides» .
Nous ne pouvons nous empêcher de
joindre une réflexion au bien que MM..
les Journaliſtes de Berlin difent de l'Ouvrage
de M. Viéland ; c'eſt que les leçons
de morale , toujours ſi froides & fi ennuyeuſes
par elles - mêmes , font affaifon,
nées de la gaieté qui règne dans l'Ouvrage -
d'où ſont tirés les morceaux qu'on vient
de lire.
•Les trois années qui ont déjà paru du .
AVRIL.1776. - ΙΘΙ
:
Journal littéraire de Berlin , formant une
ſuite de 18 volumes , à raiſon de 6 vol.
par an , ſe trouvent à Paris , chez Lacombe
, Libr. rue Chriſtine . Le prix de
chaque année est de 15 liv. Les François
qui deſireront faire inférer quelques annonces
ou pièces dans ce Jourral , font
priés de les adreſſer , franches de port ,
à M. Roffel , correſpondant dudit Journal
, rue du grand Chantier , à Paris .
4
Histoire Naturelle de Pline , traduire en
françois , avec le texte latin, rétabli
d'après les meilleures leçons manufcrites
; accompagnée de notes critiques
pour l'éclairciſſement du texte ,
& d'obſervations fur les connoiſſances
des Anciens , comparées avec les découvertes
des Modernes. Tome VIII
br. en carton, prix 8 1. A Paris , chez
la veuve Deſaint, Lib. rue du Foin St
Jacques .
Ce Tome intéreſſant , & qui contient
la majeure partie de la ſcience médicinale
des Anciens , comprend quatre livres
; ſavoir , le 23º le 24 le 225 ° & le
26. Le vingt- troiſième traite des remèdes
tirés des arbres cultivés ; le vingt-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
quatrième , des remèdes tirés des arbres
ſauvages; le vingt- cinquième , des propriétés
médicinales des ſimples ou herbes
pareillement fauvages; le vingt- fixième
traite des divers genres de maladies &
des remèdes botaniques généraux & particuliers
qui leur font propres , & de
certaines maladies qui étoient regardées
comme nouvelles du temps de Pline ;
de-là l'Auteur paſſe à l'Eloge d'Hippocrate
, de Dioclès , de Praxagoras , de
Chryfippe , d'Erabiſtrale & d'Herophile ,
Médecins célèbres de l'ancienne Ecole ,
dont la méthode avoit conftamment pour
baſe la connoiſſance des vertus des plantes'&
l'application raiſonnée de leur uſage
aux diverſes maladies. Pline parle enſuite
de la nouvelle méthode introduite par le
fameux novateur Afclépiade.
« L'ancienne méthode , dit - il , ſe
»maintenoit dans toute ſa vigueur , &
>> elle avoit en ſa faveurde grands témoi-
>> gnages à revendiquer , lorſque du temps
>> du grand Pompée , le Rhéteur Afclé-
>>piade , qui ne tiroit pas de l'art de
>>l'éloquence aſſez de profit à ſon gré ,
» mais que la ſagacité de ſon eſprit ren-
>> doit propre àtoute autre choſe qu'à la
déclamation du barreau , ſe tourna
AVRIL. 1776 . 103
>> tout-à-coup à la médecine. Le ſeul
>> parti qu'il y eût pour un homme
>qui ne l'avoit point pratiquée , & à
» qui far-tout il manquoit la connoif-
>ſance des remèdes , qu'on ne peut ſe
> procurer que par les yeux & l'uſage , il
>> le prit. Ce fut de renoncer à toutes les
>> méthodes reçues ; de diſcourir beaucoup
>> pour Aatter les malades , & de ne par-
>> ler jamaisſans préparation ; de rappeler
>> toute la médecine à la recherche des
>> cauſes de chaque maladie , & de la
>> rendre toute conjecturale. Sa méthode
>> rouloit principalement ſur cinq inoyens
» de curation généraux , qu'il nommoit
les fecours communs ; ces moyens
❤étoient l'abſtinence des alimens , quelquefois
celle du vin , les fréquentes
>> frictions du corps , & l'exercice , foit à
>>pied , foit en litière. Or, comme évidemment
chacun pouvoit ſe procurer
» ſoi-même ces fortes de ſecours , tout
»le monde s'intéreſſant au ſuccès de re-
>>>mèdes i faciles & ſi ſimples , il tourna
fur lui les yeux de preſque tout le genre
humain, & fe fit regarder comme un
nhomme envoyé du ciel.
Il s'attitoit encore la confiance avec
une adreſſe admirable , tantôt promet-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
>> tant du vin au malade & leur en don-
>>nant à propos , tantôt leur faiſant donner
de l'eau froide. Comme chez les
>> Anciens , Hérophile avoit établi le
>premier dans la médecine la recherche
>> des cauſes de la maladie (ou la méthode
>> rationelle ) & Cléophante le régime
>> du vin, Afclepiade voulut aufli fe dif-
>> tinguer par l'ufage de l'eau froide. Il
> avoit encore imaginé d'autres délica-
>>teſſes, foit en faifant fufpendre les
> lits des malades , pour diminuer le
>> fentiment du mal ou procurer le fom-
» meil par le mouvement qu'on leur im-
>> primoit , foit en introduifant l'ufage
» des bains , qui Hattoit toujours le goût
>> desmalades , enfin en preſcrivant d'ad-
>> tres pratiques agréables , qui lui don
>> nèrent une grande autorité. Mais ce
qui n'accrut pas moins la réputation ,
c'eſt la rencontre d'un homme cru
mortqu'on portoit au bûcher ,& à qui
>> il conſerva la vie : incident ſeul qui
>> justifie bien que ce n'étoit point pat
>> de légers motifs que s'étoit fait une
>> révolution ſi conſidérable dans la mé
>> decine. La ſeule choſe dont on pour-
> roit s'indigner , c'eſt qu'un homme de
la Nation la plus frivole (il étoit de
AVRIL. 1776. 105
L
>> Bithynie) & né ſans biens , eût entre-
>> pris ainſi tout-à-coup , pour l'intérêt de
>> ſa fortune , de donner au genre hu-
>> main des loix de ſanté , qu'à la vérité
>>bien des Médecins ont abrogées depuis .
>> Afclepiade dut encore ſon ſuccès , en
>>partie , à pluſieurs uſages des anciennes
>> méthodes , qui fatiguoient & tourmen-
>> toient même extraordinairement les
malades . On les accabloit à force
>> de les couvrir & de les faire ſuer par
>> toutes fortes de moyens : on les faifoit
> en quelque forte griller au feu : on leur
>>preſcrivoitde chercher continuellement
>>>l'ardeur du ſoleil , & cela dans une
» ville ſouvent couverte de nuages , in-
>>>convénient qui eſt ſurtout celui de
> toute l'Italie . A ces pratiques , Afclé-
>> piade ſubſtitua le premier l'uſage des
> bains ſuſpendus , qui Aattoit infiniment
>>les malades. Il ſupprima de plus les
>>tortures qu'il falloit fubir pour la gué-
>> riſon de certaines maladies , comme
>> dans l'eſquinancie , pour laquelle on
>>enfonçoit dans le gofier une cruelle
ſonde. Il proſcrivit encore , avec raiſon
, les vomiſſemens dont on faifoit
>> le plus énorme abus , & rejeta tous les
>> ouvragesde médecine ennemis de l'ef-
دم
» tomac »,
:
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
Ce volume , fans contredit , forme
( avec celui qui le ſuivra , & qui traite
encore de la médecine botanique ) la
*partie la plus utile , la plus curieuſe & la
•plus intéreſlante pour l'humanité , de tout .
le vaſte Ouvrage de Pline .Nous ſavons de
bonne part que toute la matière du neu-
• vième Tome eſt livrée à l'impreffion .
Ainfi , d'une ſi laborieuſe entrepriſe , il
ne reſte plus réellement à faire que le
dixième volume , le onzième & le douzième
étant deſtinés preſque uniquement
à d'amples tables des matières. Nous
: croyons donc pouvoir féliciter d'avance
M. de Sivry d'avoir conduit à la fin cet
immenſe édifice de l'Hiſtoire naturelle de
Pline, & d'avoir enrichi ſon ſiècle de
l'édition la plus pénible & la plus importante
dont hommede lettres ſe ſoitjamais
occupé.
Differtationfur les attributs de Venus , qui
a obtenu l'acceffit au jugement de l'Académie
Royale des Inſcriptions &
Belles Lettres , par M. l'Abbé de la
Chau, Bibliothécaire , Sécrétaire-Interprête
&Garde du Cabinet des Pierres
gravées de S. A. S. Mgr. le Duc d'Orléans.
AParis, chez Piffor , Libraire ,
rue duHurepoix.
1
AVRIL. 1776. 107
L'Académiedes Inſcriptions &Belles-
Lettresn'accorde pas ordinairement d'acceffit
aux Ouvrages qui concourent pour
les prix qu'elle diſtribue tous les ans ;
lesexemples en font très-rares; il paroît
cependant que cette ſavante compagnie ,
en couronnant l'ouvrage qui auroit atteint
le degré de pertection qu'elle exige , ne
s'eſt pas fait une loi de condamner entiè
rement à l'oubli les pièces des concurrens
qui auroient approché du but. Au
reſte , quand cette loi exiſteroit , la differtation
que nous annonçons auroit bien
mérité qu'on y dérogeât.
Le ſeul nom de Venus étoit ſéduiſant,
&l'examendes attributs de cette Déeſſe ,
ſi célébrée par les Poëtes anciens & inodernes,
devoit inviter bien des Auteurs
às'exercer ſur ce ſujet; c'eſt ſans contredit
un des plus beaux de la Mythologie.
Mais comme il ne s'agiſſoit pas ſeulement
de diſcuſſions mythologiques pour
remplir les vues de l'Académie , dont
l'intention eſt d'éclairer les artiſtes for le
coftume des Divinités anciennes , l'Auteur
s'eſt preſcrit un plan qu'il a ſuivi
ſcrupuleuſementdans le coursde ſadiſſertation.
Il a préſenté , d'après les Auteurs ,
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
le réſultat des idées des Grecs & des
Romains fur la divinité de Venus , &
ila fait connoître les monumens de toute
eſpèce ſur leſquels elle eſt repréſentée ,
ou qui indiquent ſes attributs.
» Cependant , ajoute-t-il , foit que
» l'on diſe que cette Divinité a été for-
>> mée de l'écume de la mer , ou qu'elle
>> doive ſa naiſſance à Jupiter & à Dioné;
>> ſoit qu'on la confidère comme la nature
» elle- même ; il n'en ſera pas moins vrai
>> que c'eſt un être chimérique , qui n'a
>>exiſté que dans l'imagination brillante
>>des Poëtes , leſquelsl'ont perſonnifiée,
>>>en l'invoquant comme unedes plus im-
>> portantes Divinités , & en lui donnant
la plus grande influence dans l'écono-
>> mie de l'Univers. Ainſi les idées des
» Anciens ſur Venus & fur les autres
>>Dieux ne font autre chose que le réful-
>> tat d'un mélange étonnant & varié
>> d'allégories & d'opinions populaires ,
>> ornées par les fictions des Poëtes ».
C'eſt avec raiſon que l'Auteur de
cette differtation s'élève contre un préjugé
hiſtorique qui ſe réfute de luimême
, & qui néanmoins trouve en-
-core des partiſans de nosjours. Il s'agit
des prétendues proſtitutions chez les
AVRIL. 1776. 109
Anciens. M. l'Abbé de la Chau , après
avoir fait remarquer tout ce qu'il y auroit
d'indécent & de révoltant dans une
pareille coutume , ſe ſert d'un argument
'auquel il ne paroît pas qu'on puiſſe aifémenttépondre
: c'eſt l'exemple des Propétides
, qui paſſent pour être les premières
filles de l'Iſle de Cypre qui ſe
foient proſtituées , en obſervantque cette
proſtitution étoit un effet de la colère de
Venus. Il eſt bien sûr qu'une cérémonie
religieuſe , dont le motif eſt de ſe rendre
agréable à une Divinité , ne peut tirer
fon origine d'une punition infligée par
cette Divinité à des coupables qui auroient
encouru ſa diſgrace " Comment
>> donc un tel conte , ajoute M. l'Abbé
" de la Chau , a- t- il pu s'accréditer ?C'eſt
*>> qu'un Hiftorien crédule & trompé par
» de faulles relations l'aura d'abord publié
comme vrai : un ſecond laura
>> répété ſur la foi du premier : un troi-
>> fième , l'ayant trouvé plaiſant , n'aura
>> pas manqué de l'embellir , & le témoignage
de pluſieurs ainſi réuni ſera
devenu une autorité pour la tourbe des
> compilateurs modernes dont une partie
>> favoit moins peſer les raiſons que
> compter les fuffrages ; & dont l'autre ,
TIO MERCURE DE FRANCE .
intéreflée à donner de la vraiſemblance
> àde telles infamies, ſe formoit avecune
>>m>aligne complaiſance cette chimère
>>>pour avoir le mérite de la combattre.
On est accoutumé , en parlant de
Venus , à fe former l'idée d'une Divinité
qui favorifoit la débauche ; cependant ſi
on examine la queſtion avec les yeux de
la critique , on verra que ce préjugé n'eſt
fondé que ſur l'extenſion que l'on aura
voulu donner à ſon influence , par raport
à la propagation des eſpèces , & fur de
fauſſes interprétations de quelques furnoms
qu'elle reçut. Celui de Πόρνη , par
exemple , avoit induit en erreur le célebre
Boffuet qui reproche à Solon d'avoir
élevé à Athènes un Temple à Venus la
Proffituée . M. l'Abbé de la Chau fait
voir que l'on ne peut avoit donné à une
-Déeſſe des qualifications auſſi indécentes
que celles de Coartiſane & de Proftituée
; & que ſi l'on a quelquefois employé
ces termes , c'étoit moins comme
des épithètes de cette Déeſſe que comme
l'indication de certains événemens qui
n'avoient qu'un rapport fort éloigné avec
elle. «Ona donné à Venus, dit l'Auteur ,
>> l'épithète de Phyſica qui exprime plus
honnêtement ſon action fur les deux
AVRIL. 1776.
->> foxes , ainſi que les deſirs réciproques
>>> qu'elle fait naître. C'eſt pour cela qu'on
>> a feint qu'elle étoit mère de l'Amour
» ou de Cupidon , figuré par un enfant
» qui est toujours à ſa ſuite , & que l'on
>> a formé ſon cortége des Grâces qui
>>> ornent tout & qui ajoutentencore à la
>> beauté , des Nimphes qui préſentent la
>> volupté dans les lieux qu'elles habitent,
- > de la Jeuneſſe qui indique l'âge des
>> plaiſirs , & de Mercure , ce Dieu com-
>>plaiſant , dont la douce éloquence fait
>> ſe faire entendre au coeur ; cortége char
>> mant qu'Horace a fi heureuſementréuni
>dans une ſeule ſtance.
,
Nous bornerons ici notre extrait &
nous nous contenterons de dire en général
que les idées de cette differtation
nous ont paru bien liées , les tranfitions
heureuſes l'application des paffages
très- juſte , l'uſage des monumens employé
à propos . La plus grande difficulté
furmontée par l'Auteur , c'eſt d'avoir fu
rapprocher tant de choſes diſparates ; &
d'un grand nombre d'attributs & de furnoms
qui paroiſſent ſouvent oppofés ,
d'en avoir fait un ſyſteme intéreſſant.
L'Auteur n'a préſenté ſa differtation à
l'Académie que comme un eſſai , & en
112 MERCURE DE FRANCE .
nous annonçant un ouvrage plus important
auquel il travaille depuis pluſieurs
:années , & dont l'objet eſt de publier &
d'expliquer un choix des pierres gravées
dela collection de Mgr. le Ducd'Orléans .
Cet ouvrage qu'il a entrepris de concert
avec M. l'Abbé le Blond , ſi verſé dans
la connoiſſance de l'antiquité & qui en
adonné tant de preuves , doit intéreſſer
égalementles gens de Lettres & les amateurs
des Arts.
Journal des causes célèbres , curieuses , intéreſſantes
de toutes les Cours Souveraines
du Royaume , avec lesjugemens qui
les ontdécidées.
Nous avons rendu compte des volumes
qui ont paru de cet ouvrage périodique
juſqu'au premier Janvier dernier ,
époque de la fin de la ſouſcription de
l'année 1775 , & du renouvellement de
l'année 1776 .
Depuis le commencement de cette
année , les Rédacteurs de ce Journal ont
donné quatre volumes , qui renferment
des affaires qui méritent d'être connues
du Public. La première et une queſtion
AVRIL. 1776. 113
i
d'impuiſſance. Les faits qui y ont donné
lieu font également finguliers & intéreſ.
fans. Un mati avoit eu deux enfans avec
ſa première femme. Il forme de nouveaux
noeuds , & ſa ſeconde épouſe ,
malgré la préſomption qu'il étoit puiffant
, demandoit qu'il fût viſité par des
Experts , pour constater ſon impuiſſance.
Le mari foutenoit que la fécondité de
fon , premier mariage étoit une preuve
légale de ſes facultés viriles , & qu'on
ne devoit pas le ſoumettre à une viſite.
La ſeconde est la fameuse affaire de
Saluces . L'importance de la queſtion
d'état qui a été agitée dans cette cauſe ,
lui affuroit une place dans une collection,
qui doit contenir toutes les cauſes
intéreſſantes qui ſe jugent dans les Tribunaux
du Royaume .
La troiſième eſt l'affaire du ſieur Alliot
, fils , contre fon père , Fermier Gé
néral . Cette cauſe , qui a été jugée par
de Parlement de Paris au mois d'Avril
1770 , a fait beaucoup de bruit dans le
temps . On fe rappelle que M. Targer ,
célèbre Avocat , a fait un Mémoire pour
le fieur Alliot , fils , rempli de ces traits
d'énergie & d'éloquence qui caractéri
114 MERCURE DE FRANCE.
ſent les ouvrages de cet Orateur. M.
Deſſeſſarts , qui a rédigé cette cauſe , a
conſervé les plus beaux morceaux du
Mémoire de M. Target. Le volume qui
la renferme eſt écrit avec intérêt. Partout
le ſtyle y répond à l'importance des
queſtions & des faits.
La quatrième eſt un appel comme
d'abus interjetté d'un mariage contracté
entre deux Proteſtans ;les détails de cette
affaire , qui a été jugée l'année dernière
par le Parlement de Bordeaux , font intéreſſans
, & la difcuffion des queſtions
de droit y eſt approfondie .
Enfin la cinquième eſt l'affaire de la
Loterie de l'Ecole Royale Militaire ,
jugée en 1774 par le Parlement deParis.
Cette cauſe eſt piquante par le ſoin que
le Rédacteur a pris de faire l'hiſtoire de
la Loterie , & par le développement de
cette queſtion : Deſavoirfi on peut s'infcrire
enfaux contre des chiffres.
Cesdeux cauſesont encore été rédigées
par M. Déſeſſarts.
Nous n'annonçons que les affaires célèbres;
les quatre volumes qui ont para
cette année en contiennent plufieurs autres
qui font également curieufes &
AVRIL. 1776. 115
e
e
intéreſſantes . Cette collection devient
chaque jour plus précieuſe.
Il paroît exactement tous les premiers
de chaque mois un volume de ce Journal.
Le prix de la ſouſcription pour Paris
eſt de 18 liv. & pour la Province
de 24 liv. Il faut affranchir le port de la
lettre d'avis & de l'argent.
On ſouſcrit chez le ſieur Lacombe ,
Libraire , rue Chriſtine ; & chez M. Dé
ſeſſarts , Avocat au Parlement , rue de
Verneuil , la troiſième porte cochère
avant la rue de Poitiers .
On peut ſouſcrire en tout temps , mê.
me pour les années précédentes.
Les Astuces de Paris, Anecdotes Pariſiennes
, dans lesquelles on voit les
tuſes que les intriguans & certaines
jolies femmes mettent communément
enuſage pour tromper les gens ſimples
&les étrangers. Par M. N **. 2 parties
in- 12. A Londres ; & ſe trouve
à Paris , chez Cailleau , Imprimeur-
Libraire , rue Saint Severin , vis- à- vis
les murs de l'Eglife.
116 MERCURE DE FRANCE .
:
;
,
M. Mitouflet , fils d'un Apothicaire
établi dans une petite Ville de la baffe-
Normandie , eſt le Héros de ce livre.
C'eſt lui même qui , pour l'inſtruction
de ſes chers confrères les Provinciaux ,
raconte les petites tromperies qu'on lui
a fait éprouver à Paris . « Claude Gilles
Pantaléon Mitouflet venoit , nous dit-
>> il au commencement de ces Mémoires ,
>> de paſſer de ce monde dans l'autre
» après avoir été veuf pendant dix ans ,
>> ce qui l'avoit confolé d'un mariage qui
• avoit duré trente mortelles années.
>>Notre chère père , continue- t- il , nous
>>avoit à peine dit les derniers adieux ,
>> qu'on nous apprit que dans la Capitale
>de la France nous avions un Cousin ,
>> Secrétaire d'un Financier. Auſſi tốt moi ,
>> qui étois chef de ma maifon , & que
>>l'état d'Apothicaire ne ragoûtoit point
« abſolument , par les raiſons qu'on de-
» vinera ſans peine , je réſolus de me
» rendre auprès de ce parent , qui ne
>> pouvoit manquer d'être honnête , ai-
>> mable , ſpirituel , puiſqu'il étoit riche.
>> Ma foeur voulut être du voyage ; &
>> comme j'ai un bon petit coeur de frère ,
>> je conſentis qu'elle vînt partager la
>>haute fortune où je m'attendois de
AVRIL. 1776. 117
>> monter par la protection de mon Cou-
„ fin le Secrétaire. D'ailleurs je ſavois
>> que la préſence d'une jolie fille vous
>> ouvre aisément le chemin des gran-
>> deurs à Paris , à Londres , à Rouen , &
>> par - tout où l'on a des yeux. Nous fîmes
>> à la hâte notre paquet , & j'enveloppai
>> précieuſement dans pluſieurs linges , la
> ſomme de douze cents cinquante livres
>> dix fols neuf deniers , à quoi s'étoit
- monté la ſucceſſion de mon reſpectable
» père. Je ne pus toucher au fond de la
» boutique , le pauvre défunt , par pru-
>> dence , l'ayant ſubſtitué ſur la tête de
>> mes enfans à venir. Nos préparatifs
>>>achevés , nous nous emballâmes dans
>> le coche , & nous nous rendîmes bien
>> doucement à Paris .
Mitouflet fait le récit de ſon entrée
dans cette Capitale. Ils raconte les eſpiégleries
qu'il eſſuye de la part de ceux
auxquels il demande ſon chemin ; il com..
mence par être la dupe de quelques Marchands
de denrées ; il s'en apperçoit , &
ſe promet bien de ſe tenir dorénavant
ſur ſes gardes , ce qui ne l'empêche pas
de tomber dans d'autres piéges. Le frère
&la ſoeur , le lendemain de leur arrivée ,
n'eurent rien de plus preſſé que d'aller..
MERCURE DE FRANCE.
voit leur Coulin le Financier. Ils ſe mer...
tent en marche , & s'entretenoient de la
manière dont ils devoient ſe préſenter
chez lui , lorſqu'ils apperçurent qu'un
homme ramaffoit quelque choſe à leurs
pieds. Mitouflet s'arrêta pour conſidérer
ce que c'étoit , & il vit avec douleur que
cet homme vendit de trouver une trèsbelle
bague & des boucles d'oreilles d'or ,
richeſſes qui auroient pu lui appartenir ,
s'imaginoit il , fi la fortune lui avoit fait
jeter les yeux à terre une minute plutôr.
L'inconnu , ſe doutant de ce qui ſe paſſoit
dans ſon ame , lui dit , le plus obligeammentdu
monde, qu'il ne tenoit qu'à
lui d'acquérir à bon compte le tréfor
qu'il pollédoit. " Comme j'ai grand be-
» ſoin d'argent , je vous donnerai le tout
>>pour douze francs. Je fais bien que j'en
• pourrois avoir davantage , puiſque les
>>>teules boucles d'oreilles valent au
> moins un louis , & que la bague , dont
la pierre eſt fine , ne ſeroit pas trop
> payée deux cents livres ; mais je ſuis
>>preſſé de toucher de l'argent , ainſi que:
>> je vous l'ai déjà dit. D'ailleurs , les
>> Marchands me tromperoient , ſe dou-
>> tant que le haſard m'a procuré ces bi-
>>joux. Et puis il eſt bien juſte que vous .
4
AVRIL. 1776. 119
wen profitiez auſſi , puiſque nous les
> avons trouvés ensemble . Si vous aviez
>>la ſimplicité de ne pas croire qu'ils font
>>d'or , examinez le poinçon , & allons
>>les faire eſtimer par le premier Orfé-
>>vre. Cela n'eſt pas néceſſaire , s'écria le
>>Provincial Vous avez l'air d'un parfait
>>honnête homme ; & ces effets me pa-
>>toiffent très beaux , j'y vois en effet le
conuôle . Auſſi rôt il tira ſa bourſe &
donna douze francs au généreux inconnu,
qui diſparut enfuite comme un éclair.
Mitouflet ne ſe ſentoit pas de joie d'avoir
acquis à ſibon marché des effets précieux.
Sa foeur en ſautoit preſque de plaifir , &
le prioit de lui faire préſent des boucles
d'oreilles. Vous ferez affez riche , lui
>>diſoit-elle , par la vente de la bague ;
» & fi mes boucles d'oreilles que je porte
> actuellement venoient à caffer , je pour-
>> rois du moins en changer. Oh ! le bon
pays , continuoit-elle dans ſon tranf-
>> pott , où l'on rencontre ſous ſes pas &
>> de l'or & des diamans ! » Dans l'inf.
tant qu'ils ſe livroient le plus à l'alégrefle
, ils apperçurent la boutique d'un
Orfévre; ils y entrerent , & Mitouflet
montra fon tréfor , en demandant quelle
étoit au juſte ſa valeur. Apeine l'Ortévre
120 MERCURE DE FRANCE.
eut-il jeté les yeux deſſus, qu'il fitoune
grand éclat de rire en s'écriant ; Eft ce
> que vous vous moquez de moi , de
> m'apporter du cuivre & un morceau
>> de verre ? Du cuivre! reprit auffi tôt
>> Mitouflet preſque en colère , nevoyez-
>vous pas le contrôle ?-Bon! ce pré
>> tendu poinçon n'eſt autre choſe que la
>> marque d'un clou caſlé; &tout ce que
» vous avez-là peut bien valoir vingt-
>> quatre ſols» .
Le Provincial penſoit encore à cette
aſtuce , lorſque ſes réflexions furent in-
-terrompues par la diſpute de deux hommes
qui ſe rencontrerent fur fon paſſage.
Il ſe mit à les conſidérer en filence. L'un
étoit Marchand de cannes, il le crut du
moins , parce qu'il en portoit un gros
paquet ſous ſes bras , & qu'il tenoit un
très-beau jonc que l'autre homme paroiffoit
vouloir marchander. Je vous en
> donne fix francs , diſoit ce dernier .
>>Non , répondit le Marchand , je vous
>>le laiſſe pour neuf , & c'eſt encore trop
>> bon marché : mon jet vaut un louis
>> comme un denier. = Je le fais bien,
» répliqua le marchandeur , mais je ne
» veux pas vous en donner davantage;
→d'ailleurs c'eſt tout l'argent que j'ai fur
» moi ».
AVRIL. 1776. 121
» moi » . Il s'en alla après ces mots , &
Mitouflet le perdit bientôt de vue . Pendant
leur dialogue, il avoit réfléchi que le
ciel lui offroit fûrement l'occaſion de retrouver
ce qu'il venoit de donner mal - àpropos
pour la bague & les boucles d'oreilles.
Il s'approchedu Marchand de cannes
& lui demande s'il veut lui vendre ſon
jonc. " Vous voyez ce que j'en refuſe ,
>> lui dit- il ». Le Provincial lui compta
alors la ſomme qu'il exigeoit , & ils ſe
féparèrent fort contens. Mitouflet étoit
enchanté d'avoir eu preſque pour rien
un jet de trois pieds fix pouces , dont
il pouvoit ſe défaire avantageuſement
quand bon lui ſembleroit. Appuyé fur
fa canne d'un air martial , il entra chez
fon Hoteſſe auſſi fier qu'un Tambour-
Major. Il lui montra ſa nouvelle emplette,
&attendoit avec impatience les
complimens qu'il étoit certain de recevoir
; mais au lieu de le féliciter fur fon
bonheur , elle fourit dédaigneuſement &
s'écria qu'elle n'étoit point du tout étonnée
qu'il eût été la dupe de gens fourbes
& rafés , qui attrapoient tous les jours
quelqu'un dans Paris. Afin de la faire
changer de ſentiment , Mitouflet lui racontacomme
il s'étoit procuré ſon jonc ;
II. Vol.
F
122 MERCURE DE FRANCE.
& , pour mieux lui prouver ſon extrême
valeur , il ſe mit à le faire ployer en arc ;
ſa fatisfaction fut de bien courte durée.
Au ſecond effai, cet admirable jonc ſe
caffa en trois morceaux ; & le tronçon
qui lui reſta dans la main , venant à ſe
fendre en cinq ou fix parties , avoit tout
l'air de ces fouets deſtinés à corriger les
enfans. Il n'eut plas lieu de douter que
fon jonc prétendu ne fût un compoſé de
différens morceaux , collés avec att , &
couverts d'un beau vernis. Mitouflet reſta
comme pétrifié de cette nouvelle tromperie.
" Vous voyez , lui dit ſon Hôteſſe
>> en riant deſon air ſtupéfait , vous voyez
>>que votre Marchand s'entendoit avec
>> celui qui feignoit d'avoir envie de la
>>canne. Mais , conſolez vous , un pareil
>>manége ſe renouvelle tous les jours
» dans Paris , & vous n'êtes ni la pre-
>> mière , ni la dernière dupe. Tenez- vous
>> donc fur vos gardes , & défiez -vous
>> toujours des Marchands de cannes.Que
>>de ruſes ils imaginent! J'en ſuis inf-
>> truite à force d'avoir connu dans ma
>> maiſon des gens qui les ont éprouvées.
Tantôt c'eſt un jonc enté en un ou plu-
>> ſieurs endroits ; tantôt ils le râpent , le
>> poliſſent , lui donnent une forme agréaAVRIL.
1776. 123
ble , & vous le couvrent enſuite d'un
>>vernis qui imite la nature. Une autre
> fois ils collent autour d'un morceau de
>> bois préparé & choiſi pour cet effet ,
>>pluſieurs joncs pas plus gros que le
>> doigt , & ménagent différens trous im-
>> perceptibles au haut de cette fingulière
>>canne , par leſquels , ſoufflant avec
>> force , il vous font croire , lorſque l'air
>> vient à fortir par l'extrêmité oppoſée ,
> que vous voyez la preuve qu'ils vous
>> offrent un véritable jonc , cette tige
> étant très poreuſe. Non contens de ces
>>précautions , quelques uns d'entre eux
>> s'aviſent encore de recourir à pluſieurs
>> métamorphoſes. Les uns ſe déguiſant
» en Laquais , en Cuiſiniers ou bien en
>> Invalides , vous attendent dans quel-
>> que rue détournée , vous préſentent
>> une ſeule canne qu'ils ont à la main ,
»& vous diſent d'un ton piteux que le
>>beſoin d'argent les oblige à ſe défaire
>> d'un jet de prix , qu'ils vous donneront
>> aumeilleur compte. Ce qu'ils vous en
>> demandent eſt toujours proportionné
>> à votre air plus ou moins riche ; & ils
» ſe réſervent d'ailleurs in petto de dimi-
>>>nuer les trois quarts de leur prétention.
>>Tant pis pour ceux qui n'ont point aſſez
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
>> d'eſprit pour ſe garantir des piéges qu'ils
>> tendent à la crédulité » ,
Cette leçon ne rend pas le Provincial
plus prudent. Il fait connoiſſance avec un
de ſes voiſins qui ſe dit Gentilhomme .
Mitouflet regarde comme ſon meilleur
ami ce prétendu Gentilhomme , parce
qu'il a bien voulu aſſurer un Provincial
de ſa protection & lui emprunter de l'ar
gent. Cet intriguant le conduit dans un
tripot qu'il appelle une ſociété de la
Cour; & , de concert avec la maîtreffe
du tripot , il eſcroque quelques louis à
ſa nouvelle dupe.
Mitouflet voyant ſes finances bien di
minuées , ſe promet de ſolliciter ſon Cou
fin le Secrétaire pour obtenir une place
lucrative. La réception que lui a faite ce
Coufin n'a pas de quoi le flatter : cependant
il eſpère toujours s'avancer par le
crédit de ce parent , qui a bien voulu
faire un accueil favorable à la jeune Nicette.
La pauvre fille , auſſi crédule que
ſon frère , eſt la dupe des cajoleries qu'on
lui fait. Le frère & le ſoeur font enfindes
réflexions ſur leur fituation . Le fruit de
ces réflexions un peu tardives , eſt de
retourner dans leur Province , qu'ilsn'auzoient
jamais dû quitter.
AVRIL. 1776. 115
L'Editeur de ces anecdotes Parifiennes
a cherché à y répandre de la gaîté. « Mon
>> livre , dit- il hautement dans ſon aver-
>> tiſſement , eſt fait pour inſpirer de la
>>joie ; ainſi que ceux qui font aſſez en -
» nemis d'eux- mêmes pour dédaigner de
>> rire , ne viennent point affliger mon
>>honnête Libraire avec leur viſage trif-
>>te » . Cet écrit cependant ne doit point
être regardé comme une ſimple plaiſanterie
: il peut devenir très- utile , ſi , dans
une nouvelle édition , l'Editeur ne ſe
borne pas , comme dans celle- ci , à nous
donner les tromperies ordinaires de quel.
ques porte balles ou autres gens de cette
eſpèce. Les brocanteurs de tableaux ou
de curioſités d'hiſtoire naturelle pourront
lui fournir bien des ruſes , bien des fourberies
, dont les Amateurs un peu novices
font toujours les dupes. Les différens
moyens de tromper un acheteur de bonne
foi font les ſecrets des fripons , & on ne
peut trop divulguer ces fecrets pour l'intérêt
des honnêtes gens. Au reſte , toutes
ces astuces ne ſont pas plus celles de
Paris que de Londres & de tout autre
lieu très-peuplé , & où ſe trouve par con
ſéquent toujours beaucoup de dupes &de
fripons.
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE:
Discours prononcé à l'Hôtel-de-Ville de
Lyon , le 21 Décembre 1774 , par M.
Bergaffe Avocat , brochure in- 8°. à
Lyon , de l'limprimerie d'Aimé de la
Roche , & ſe trouve à Paris , chez
Humblot , Libraire , rue S. Jacques.
:
Ce diſcours eſt diviſé en deux parties.
L'Auteur examine dans la première ,
quelles font les cauſes générales des progrès
de l'induſtrie & du commerce. Il
nous entretient dans la ſeconde de leur
influence ſur l'eſprit & les moeurs des
nations. La néceſſité eſt reconnue par
l'Auteur de ce diſcours pour être la première
cauſe générale des progrès des
arts. Les autres cauſes qu'il nous préſente,
telles que l'échange , l'inégalité des
conditions , le hafard , l'invention des
métaux & la navigation ne font que des
effets de cette première cauſe , ou n'euf.
ſent été fans ceſſe que des cauſes impuiſ.
fantes . L'homme doit donc à la multitude
des beſoins , ſes loix , ſes moeurs ,
fes connoiſſances & fes arts. Le diſcours
de M. B. n'eſt que le développement de
cette vérité. « Conſidérons , dit l'Ora-
>> teur , l'homme au moment où il fort
>>des mains de la nature. A peine offreAVRIL.
1776. 127
>> t- il alors une ébauche imparfaite de ce
» qu'il doit être un jour ; ſon ame fati-
>>guée du poids de ſa nouvelle exiſtence,
> ſommeille encore fur les bords du
» néant , dont à peine elle eſt échappée :
>>les ſenſations qu'il éprouve , paſſagères
> commes des ſonges , fuyent ſans ſe
>> reproduire ; & l'univers qui le frappe,
>> de toutes parts , ne peut altérer le repos
> ſtérile auquel il s'abandonne. Sous ces
>> dehors obfcurs & tranquilles , il cache
>>cependant un germe d'activité , que
>> de légères circonstances peuvent faire
éclore. La douleur & le plaifir partagent
malgré lui tous les inftans de ſa
>> durée ; le paſſage rapide d'une de ces
>> ſenſations à l'autre ne produit long-
>> temps dans ſon ame qu'une inquiétude
» vague & momentanée. Acette inquié-
>tude involontaire ſuccède enfin un ſen-
>> timent plus profond & plus réfléchi , le
> ſentiment du beſoin ; dès ce moment il
>> n'a plus de facultés oiſives. Ses orga.
>> nes ſe dépouillent par degrés de leur
> groſſièreté première . Ses ſenſations cef-
> ſent d'être paſſagères & ſtériles ; fes
>> combinaifons , d'abord lentes & défec-
» tueuſes , deviennent chaque jour plus
> rapides & moins imparfaites : fon in
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
> telligence long - temps incertaine &
>> bornée , croît avec ſes defirs , & fe
>>fixe avec ſes habitudes : tout fon repos
, toute ſon inaction l'abandonne :
>> les paſſions , ces élémens tumultueux
> de l'erreur & de la vérité germent au
>> fond de ſon coeur , comme la foudre
>> au ſein des nuages ; & cette curiofité
>> inquiète à laquelle il devra dans la
ſuite ſes connoiſſances & ſes crimies
weſt déjà pour lui un penchant impé-
>>rieux , qu'il ne peutni vaincre , ni ſatis-
> faire. Si l'homme n'avoit jamais connu
> l'empire de la néceſſité , ſi le ſenti-
> ment de ſa foibleſle n'avoit déterminé
>> le premier eflai de ſes forces, ſes jours
enveloppés de ténèbres paiſibles cou-
>>leroient donc au ſein de l'ignorance
» & de l'oiſiveté. Sans motif pour ſe
» déterminer , ſans intérêt pour agir ,
> jamais il n'eût franchi les bornes étroi-
>> tes de ſon exiſtence , il n'eût pas même
>> ſenti qu'elle eût des bornes. Qu'on
>>>ouvre les annales des nations , & l'on.
>> verra que c'eſt dans les plaines inon
>> dées par les eaux du Nil , fur les ro-
>> chers de l'Attique encore fauvage , au
* milieu des vaſtes forêts du Nord, que
>>>les arts & les ſciences ſont parvenus à
AVRIL. 1776. 129
>>ce haut degré de perfection , qui étonne
>> aujourd'hui ceux qui n'en ont étudié
> ni les progrès ni les caules. Par tout
> où l'homme a eu de grands obſtacles à
>> vaincre , il a fait de grandes choſes :
> la nature qui ſemble avoir prévu tous
>> les ſouhaits du peuple du Midi , ne
> leur a donné que des fers , des vices ,
>> des deſpotes & le repos. L'hiſtoire de
» nos beſoins eſt donc eſſentiellement
•liée à celle de nos connoiſſances » .
L'Orateur fait très-bien voir que les
progrès des arts & du commerce ont
contribué dans tous les ſiècles aux progrés
de l'eſprit humain ; mais ont- ils
influé d'une manière auſſi avantageufe
fur les moeurs des nations ? L'Orateur
avoue que l'induſtrie en nous donnant
des beſoins , nous a donné des vices ;
que les lumières qu'elle a fait éclore n'ont
trop ſouvent éclairé que nos excès ; que
l'or qu'elle entraîne après elle , eſt un
poifon brûlant , qui deſsèche les empires
dans leurs racines , & leur prépare une
maturité funeſte : mais en avouant toutes
ces chofes , il dit cependant que fans
l'induſtrie nous n'aurions peut-être pas
des moeurs , & que ſi le commerce n'avoit
reculé pour nous les bornes de l'uni
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
vers , nos moeurs feroient encore grofſières
& barbares. « Les principes des
» moeurs appartiennent à la nature , &
>> ne ſe développent que dans la ſociété:
» l'intérêt , l'amour & la pitié , ces four .
>> ces premières de toutes nos affections
>> exiſtent également dans l'homme ſau-
>> vage & dans l'homme civilisé : mais
» dans l'homme ſauvage , l'intérêt eſt un
>>penchant groſſier , que la ſeule pré-
>>ſence du plaiſir excite , & qui n'a d'au-
>> tre frein que la douleur ; l'amour eſt
>> moins une paſſion qu'un beſoin , & la
>> pitié n'eſt qu'une ſenſation rapide , qui
>> diſparoît avec l'objet qui l'a fait naître.
>>Ce n'eſt que dans la ſociété que ces
>ſentimens ſe changent en habitudes
>>morales , & ſe reproduiſent en quel-
>> que forte ſous toutes leurs nuances . Là ,
>>guidé par fes propres erreurs , l'intérêt
>> détermine la nature des actions humai-
>> nes , fixe les bornes du juſte & de l'in-
>> juſte , & condamne les crimes qu'il fait
>> commettre. Là, ſous le nom de défin-
>> téreſſement & d'humanité , la pitié
» arrête l'impétuoſité des paſſions , ôte à
>> la vertu ſon orgueil , & dérobe au vice
>> ſa férocité. Là , ſurtout , élevé dans
>> le fein de l'illuſion , & diſpoſant de
AVRIL. 1776. 1311
toutes les forces du coeur humain ,
>> l'amour jouit d'un pouvoir que la na-
> ture ne lui a pas donné , & qu'elle
» n'oſe combattre. Père des moeurs &
>> des crimes , ſi les pâles éclairs de la
>>jalouſie ont preſque toujours environné
>> ſon berceau , ſi le poignard de la ven-
>>geance brille ſans ceſſe au pied de
>>ſes funeſtes autels, ſi quelquefois même
>>les plus hautes deſtinées ſont devenues
>> le triſte jouet de ſes caprices ou de ſes
>> fureurs ; fans lui cependant , cette har-
>> monie fecrette , qui rapproche toutes
>> les parties de l'univers moral , ne fub-
>>ſiſteroit pas. C'eſt du ſein des orages
» où il eſt placé , qu'il sème dans la fo-
» ciété les vertus paiſibles dont il com-
>> poſe le bonheur des nations. Ces de-
▸ voirs précieux qui ſervent de liens aux
>> familles , & dont la nature elle-même
» a préparé la récompenſe ; cet honneur
>> ſévère qui fuit le plaiſir que la honte
accompagne , & qui fragile comme
>>la beauté , n'eſt pas plus réparable
>> qu'elle ; cette pudeur délicate , voile
>>léger que l'innocence a tiffu , & que
>la main de la volupté colore ; cette
• ſenſibilité douce qui dépouille l'amour-
>> propre de ce qu'il a de dur & de
1
Fvj
32 MERCURE DE FRANCE:
>>barbare , & donne un prix aux actions
>> les plus indifférentes ; cette politefle
> enfin ſi vantée , qui, lorſque les moeurs
>> font pures , eſt la plus noble expreſſion
>>de la bienfaiſance , mais qui , lorf-
>>qu'elles ceflent de l'être , n'en eſt plus
>> que l'heureux menfange ;tous ces fen-
>>>>timens , toutes ces vertus ne ſe déve-
>>loppent qu'avec l'amour , & ce n'eſt
>> que dans la ſociété , que le plus aveu-
>>gle & le moins docile de tous les pen-
>> chans , devient de toutes les paſſions
>>>la plus utile & la plus féconde. » On
pourroit , ajoute l'Auteur dans une note,
comparer l'amour au principe caché qui
meut l'univers : tous les refforts de la
ſociété ſont dans ſa main , & c'eſt des
diverſes formes qu'il emprunte que dépend
la plus ou moins grande bonté des
moeurs. Pourquoi nos moeurs varient elles
d'un ſiècle à l'autre , tandis qu'en Orient
elles ne font ſujettes à aucune révolution
?C'eſt que l'amour règne en Europe ,
&qu'il eſt eſclave en Alfie.
Il auroit peut être été néceſſaire , pour
remplir l'objet que l'Orateur s'étoit propoſé,
de peindre l'homme de la nature&
celui de la ſociété , de faire l'hiſtoire de
fes connoiffances , en faifant celle de fes
AVRIL. 1776.
beſoins ; & en développant les rapports
fecrets qui uniſſent ſon être moral a fon
être phyſique , affigner , pour ainti dire ,
àchacunede ſes découvertes principales,
fon origine , ſa cauſe , & fes effets. M.
B. ne s'eſt pas diſſimulé la néceſſitéde
ſuivre ce plan ; mais fon étendue n'auroit
pû être renfermée dans les limites
d'un ſimple difcours. M. B. s'eſt va
donc obligé de ſe borner à ne préſenter
que des réſultats hiſtoriques , dont la
liaiſon , l'ordre & l'exacthude , porteront
à conclure avec l'Orateur que l'homme
doità l'induſtrie ſes connoillances & fes
moeurs. On peut même dire que l'induftrie
eſt dans le moral ce que le mouvement
eſt dans le phyſique. Principe de
l'harmonie univerſelle , ſans elle tout
s'anéantit , tout eſt mort ; avec elle tout
fe reproduit ſous une forme plus heureufe.
Il eſt vrai , & M. B. ne l'a point
diſſimulé , il est vrai qu'il eſt des circonſtances
où les arts deviennent funestes
aux nations ; que plus d'une fois ils ont
hâté la chûte des empires dont ils avoient
préparé la grandeur; que preſque toujours
l'époque de leur perfection a été
celle de l'aviliſſement des peuples & la
ruine de leur liberté. Cependant gardons.
1
134 MERCURE DE FRANCE.
nous de croire que l'induſtrie ſoit l'ennemie
naturelle de la vertu ; non , leur
accord n'eſt pas impoffible , & fi l'on oſoit
avancer un ſemblable paradoxe , j'en
appellerois , s'écrie l'Otateur , à ma patrie.
M. B. prend ici occasion de faire
l'éloge de la Ville de Lyon ; & ce morceau
n'eſt pas le moins éloquent de ce
bon difcours , & le termine heureuſement.
e
Voyages dans la Partie Septentrionale de
l'Europe , par M. Joſeph Marshall ,
Ecuyer , pendant les années 1768 ,
1769 1770 , dans lesquels on
trouve les plus grands détails ſur la
Hollande , la Flandre , l'Allemagne ,
: le Dannemarck , la Suede, la Laponie,
la Ruffie , l'Ukraine, & la Pologne ,
relativement à l'Agriculture , la Population
, les Manufactures , le Commerce
, l'état des Arts& les entrepriſes
utiles. Traduction de l'Anglois d'après
la ſeconde édition , par M. Pingeron ,
3. Capitaine d'Artillerie & Ingénieur au
-ſervice de Pologne, à laquelle il, a
joint un grand nombre de notes.
E 2
:
The great objets that a traveller especially one
AVRIL. 1776. 135
whichpropofes topublish the result ofhis travels ,
ought moft to attend to , are those which have the
greatest probability of being useful to his own
country.
2
A
t
**Le principal but d'un Voyageur , fur-tout de
>> celui qui ſe propoſe de publier ſes voyages ,
>> doit être d'examiner les choſes qu'il préſume
> pouvoir être utile à ſa patric ». Marshall,
P. 196,Tome I.
{
:
:
:
AParis , chez Dorez , Libraire , rue
S. Jacques , au-deſſus de S. Yves ,
1776. 1 vol. in- 8 °. prix 4 1. broché.
:
Le volume que nous annonçons, ne
contient encore que le voyage de M.
Marshall en Hollande. M. Pingeron
promet la fuite de cet ouvrage très-intéreſſant
par lui-même , & qui gagne
encore beaucoup en paſlant par les mains
d'un Traducteur auffi intelligent & auffi
inſtruit.
Le voyage de M. Marshall diffère de
la plupart des autres voyages , en ce qu'il
s'eſt propoſé pour but principal , de ſe
rendre utile , en s'attachant de préférence
aux objets les plus importans , tels que
l'Agriculture , le Commerce& les Arts.
136 MERCURE DE FRANCE.
Onne peut que lui en ſavoir très-bon
gré. Quel Lecteur ne lira pas avec le
plus grand plaiſir ces détails , qui lui donneront
une idée des travaux& des riche(-
ſes de ce Peuple laborieux & économe ,
également attaché à ſa liberté & à fon
commerce qu'il a créé ſi rapidement &
ſi prodigieuſement étendu , & qui doit
à ſon induſtrie juſqu'au terrein qu'il
habite ? On trouve à chaque page , dans
l'ouvrage dont nous parlons , des preuves
de cette induſtrie. On y voit combien
les Manufactures Hollandoiſes ſontétonnantes
par leur variété , & plus encore ,
parce que les matières premières qu'on
y emploie viennent preſque toutes du
dehors ; & combien le commerce & la
liberté qui en eſt la baſe , peuvent procurer
d'avantages , pour peu qu'ils foient
favorisés par le local.
M. Marshall a parcouru exactement
toutes les Villes de la Hollande , & en
donne la deſcription. Nous allons le ſuivie
& rapporter quelques-unes de ſes
obſervations les plus remarquables .
Rotterdam eſt une grande Ville trèspeuplée
& avantageuſement ſituée pour
lecommerce. C'eſt la première place de la
Hollande après Amſterdam ;elle approAVRIL.
1776. 137
che même beaucoup de cet immenfe
entrepôt du commerce de l'Europe. Les
différens quartiers de cette Ville font
coupés par des canaux ſi larges & fi profonds
, que les vaiſſeaux au-deſſous de
trois cents tonneaux chargent& déchar.
gent les marchandiſes auprès des quais
qui les bordent. Pluſieurs de ces canaux
font bordés de grands arbres , qui , figurant
avec les mâts & les flammes des
vaiſſeaux& les toîts des maiſons , offrent
un ſpectacle frappant par ſa fingularité .
On me dit , ajoute M. Marshall , que la
Ville de Rotterdam réunifloit un avanlage
de plus que celle d'Amſterdam ,
c'eſt qu'elle recevoit les plus grands vaifſeaux
, tandis qu'on étoit obligé de les
faire décharger pour les faire arriver
juſqu'à cette dernière place ... Ajoutez à
cela que les environs de Rotterdam font ,
fuivant ce qu'on dit dans cette Ville ,
beaucoup plus agréables . L'air y eſt plus
falutaire & les eaux y font meilleures
qu'à Amſterdam.... Toutes les denrées
font trés chères à Rotterdam.
Hollandois font fingulièrement induftrieux
, & la plus baſſe claſſe des Citoyens
eſt très-frugale , ſans cela il lui ſeroit impoſſible
de vivre. Si les pauvres étoient
Les
138 MERCURE DE FRANCE.
و
auſſi erclins en Hollande à la prodigalité
&à l'ivrognerie qu'ils le font dans les
grandes Villes d'Angleterre , ils mourroient
bientôt de faim .
>> Delfr eſt une Ville très-agréable.
Le principal objet de ſon commerce conſiſte
dans le produit de ſes Manufactures
de poterie , de faïence &de porcelaine .
Les Manufactures de porcelaine émploientenviron
quatre mille perſonnes».
» La Haye eſt une Ville conſidérable ,
quoiqu'on ne lui donne que le nom de
Village , par la raiſon ridicule qu'elle
n'eſt point murée. Les rues font larges &
bien alignées , mais il n'y en a qu'un
petit nombre où l'on ne voie pas d'allées
d'arbres . Les Places y reſſemblent à des
bofquets , & le grand nombre de jardins
qui ſe trouve à la Haye , en ſe joignant
aux prairies qui environnent ce ſéjour ,
forment un enſemble qui rappelle tous
les charmes de la campagne. Une pareille
habitation doit être délicieuſe pour tous
ceux qui aiment à s'occuper des détails
de l'économie champêtre au milieu des
Villes .... Les rues de la Haye font trèsbien
pavées avec une eſpèce de briques
qui ſe joignent ſi parfaitement , qu'on
peut les laver comme les maiſons. On
AVRIL. 1776. 139
peut dire que chaquehabitant porte envie
à la propreté de fon voiſin , & concourt
de tout fon zèle à tenir la Ville le plus
propre qu'il eſt poſſible. Tous les Particuliers
lavent ſans ceſſe le petit eſpace de
pavé qui eſt devant leurs maiſons . »
De la Haye , M. Marshall alla voit
Schewelinge , Village qui en eſt éloigné
de trois quarts de lieue , & ſitué ſur le
bord de la mer. C'eſt ſur cette côte qui
eſt très platte & très-uniforine , que te
fit l'épreuve du fameux charriot à voile ,
inventé par Stevin , qui voitura vingthuit
perſonnes dans l'eſpace de deux
heures à la diſtance prodigieuſe de quarante-
deux mille d'Angleterre ou quatorze
de nos lieues. Ce charriot fut un
jour ſur le point d'aller à la voile ſur mer
avec toute ſa cargaiſon par la faute de
celui qui tenoit le gouvernail , ce qui
feroit allé un peu plus loin que la compagnie
n'étoit convenue. Le grand ſuccès
de sette fameuſe machine occaſionna dans
le tems plus de cent projets pour faire
aller par le ſecours du vent . non ſeule
ment des carroſſes , des chatriots & des
charrettes , mais encore des charrues , des
herſes , des cylindres de pierre ou de fer
fondu pour unir le gazon. Mais , ajoute
140 MERCURE DE FRANCE.
notre voyageur , ces découvertes ne
s'étendent jamais au-delà du cabinet des
viſionnaires & des faiſeursde projets.
M. Marshall remarque au ſujet de
Riſwick , Palais appartenant au Prince
d'Orange , que c'eſt le ſeul édifice conftruit
en pierre de taille qui ſoit dans
toutes les ſept Provinces unies. En paffant
à Leyde , il s'eſt particulièrement
attaché à ſe procurer des renſeignemens
fur les Manufactures de drap établies
dans cette Ville , qui étoient autrefois
très - confidérables , mais qui tombent
tous les jours . Elles emploient cependant
encorepluſieurs milliers de perſonnes.
Le principal commerce de Harlem
conſiſte dans le blanchiſſage des toiles
qu'on y apporte entrès-grande quantité
dedifférens endroits des Provinces unies,
dela Flandre & même de la Siléſie . Tous
les vaiſſeaux qui y arrivent d'Ecoffe &
d'Irlande font chargés des mêmes mar
chandises , & ne viennent que pour les
faire blanchir . On doit attribuer aux qualités
de l'eau la beauté du blanchiffage
deHarlem; car on a fait faire ſans ſuccès
une foule d'expériences dans ce genre
en Angleterre , en Ecoffe & en Irlande
pardes Blanchiſſeurs Hollandois.
AVRIL. 1776. 141
Les bornes de notre extrait ne nous
permettent pas de nous arrêter ſur la deſcription
que donne M. Marshall de
la Ville d'Amſterdam & de ſesbâtimens
publics; tels que la Maiſon-de-Ville ,
la Bourſe , l'Amirauté , &c. Mais le
commerce immenſe de cette Ville , qui
eſt en quelque façon le centre de celui de
toute l'Europe , lui donne lieu d'entrer
dans des détails fort intéreſſans ſur la
Compagnie des Indes Hollandoiſe, & de
donner pluſeurs extraits d'une deſcription
de l'état actuel du commerce des Hollan
dois par un des Gouverneurs généraux
de cette Compagnie. Ces extraits apprennent
pluſieurs particularités importantes
que l'on ne peut trouver ailleurs. M.
Marshall penſe qu'il feroit avantageux à
la Compagnie des Indes de laiſſer le com
merce de l'Aſie libre à ſes propres
ſujets , à l'exception de celui des épiceries&
du cuivre du Japon. Il lui reproche
en quelque façon d'avoir perdu le goûr
des conquêtes.La guerre& le commerce,
felon lui , ſemblent ſe favoriſer réciproquement.
» Tant que le goût des grandes
>>entrepriſes , dit- il , & celui des con-
>> quêtes ont ſubſiſté , on a vu fleurir le
> commerce de cette Compagnie ; mais
142 MERCURE DE FRANCE.
» dès l'inſtant que les Hollandois ſe ſont
» tenus tranquilles pour jouir de ce qu'ils
> avoient amaſſé , leur commerce a com-
» mencé à déchoir... Le calme , qui eſt
>>la ſuite de la paix , n'eſt bon que pour
» entretenir la corruption des moeurs &
>> pour relâcher toute eſpèce de diſci-
>> pline.... Il n'y a rien de plus funeſte
>> pour une Nation commerçante que
>> cette indolence que produiſent conf-
>> tamment l'abondance & la paix ».
Nous ne pouvons mieux faire que d'oppoſer
à ces maximes fingulières de M.
Marshall les réflexions judicieuſes du
Traducteur , dans une note ſur l'endroit
que nous citons. « Il eſt auſſi ſurprenant
>> qu'atroce de douter , dans ce ſiècle de
>> lumières , des avantages de la paix. Si
>>la guerre a excité une forte de fermen-
> tation dans les eſprits qui ait pu favo-
>> riſer les entrepriſes les plus difficiles ,
>>conſidère- t-on quel a été le prix de
>> pareils ſuccès ? Des millions d'hommes
» égorgés , quelquefois pour la conquête
» d'un morceau de terre ſouvent plus fu-
>> neſte qu'utile. La découverte du Nou-
>> veau-Monde , cette abondance de l'or
» qui en a été la ſuite , l'affreuſe maladie
>> que les Eſpagnols en ont apportée ,
AVRIL. 1776 . 143
> ſont peut-être les plus grands maux qui
>> foient arrivés à l'humanité .... Si les
>> Puiſſances étoient toutes animées de
l'eſprit de conquêtes , comme le defire
» notre Auteur , on oſe lui demander
> quel feroit le ſort de ſa patrie ? »
:
M. Marshall conclut , d'après le tableau
qu'il donne des différentes branches
du commerce des Hollandois , que
ce commerce , quoique fort diminué , eſt
encore très-conſidérable , mais bien inférieur
à celui des Anglois , qu'il furpaſſoit
autrefois de beaucoup.
Un Voyageur ne ſauroit avoir dans
aucun endroit de la Hollande plus de
motifs de réfléchir ſur l'induſtrie ſingulière
des Hollandois , que dans le village
de Sardam , ſi fameux par le grand nombre
de vailleaux qu'on y conſtruit , & qui
a eu la gloire , à la fin du dernier ſiècle ,
de compter un illuſtre & puiſſant Momarque
au nombre de ſes Ouvriers . Lorfque
la marine Hollandoiſe étoit à fon
plus haut degré de gloire , Sardam étoit
fur-tout connu par cette affertion trèscommune
, mais fans doute exagérée ,
que ſi l'on avertiſfoit fix mois d'avance
ſes Conſtructeurs & Charpentiers , ils
pourroient lancer tous les jours à l'eau
144 MERCURE DE FRANCE.
an vallleau de guerre pendant un an. On
voit encore à Sardam beaucoup de moulins
à papier & un grand nombre de
moulins à vent pour ſcier le bois deſtiné
à la conſtruction des vaiſſeaux , invention
admirable qui facilite beaucoup co
genre de travail & en diminue prodigieuſement
la dépenſe , puiſque les ſcies
àbras coûtent au moins quarante fois da
vantage. On y trouve encore pluſieurs
autres moulins pour hacher & pulvérifer
les bois de teinture& les racines qui fervent
au même objet ; des moulins à poudre
, & une manufacture très conſidérable
de poudre à canon.
Indépendamment des obſervations que
M. Marshall fait dans le cours de fon
voyage ſur les manufactures de la Hollande
& fur fon agriculture ; il offre à
ſes Lecteurs , à la fin de ce volume ,
quelques remarques générales ſur ces
deux ſujets , ainſi que ſur les taxes de la
Hollande , & fur les moeurs , les uſages
&le génie de ſes habitans. Le dernier
chapitre de l'Ouvrage renferme des conſidérations
ſur l'état actuel de la puiſſance
de la République de Hollande , & fut
ſes rapports avec les autres Nations de
l'Europe. Ces remarques font, pour la
plupart ,
AVRIL. 1776. 145
plupart , très - judicieuſes : mais il faudroit
faire un extrait beaucoup trop long
pour en donner une idée ſuivie , d'autant
plus qu'elles occupent une grande partie
du volume , & renferment ſouvent des
diſcuſſions très - étendues. Les notes
dont M. Pingeron les a accompagnées
annoncent l'homme inſtruit fur toutes
ces matières intéreſſantes & utiles : il
y trouve de temps en temps l'occaſion
de redreſſer ſon Auteur , à qui il arrive
quelquefois de ſe tromper ou de ſe paſfionner.
On remarque dans ce voyage de M.
Marshall des traces d'un ridicule qui ſe
fait appercevoir dans les relations de pluſieurs
Voyageurs Anglois & autres qui ont
grand ſoin de raconter les détails les plus
minutieux de leurs voyages , & fur-tout
la manière dont ils ont été reçus , hébergés&
rançonnés dans les auberges ; par- -
ticularités fort peu intéreſſantes pour la
plupart des Lecteurs .
Dans une Préface que M. Pingeron
a miſe à la tête de ce volume , il ſupplée
en peu de pages au filence de M. Marshall
ſur pluſieurs objets , principalement
fur les Peintres Hollandois , dont il ne
parle preſque pas , &dont M. Pingeron
II. Vol. G
1
146 MERCURE DE FRANCE.
donné une courte notice. Ce premier
volume doit faire defirer la ſuite de l'Ouvrage.
:
Epître en vers aux François détracteurs de
la France; par M. de Saint-Marc.
Plus je vis l'Etranger , plus j'aimai ma Patrie.
DeBelloy.
Brochure de 20 pages environ ; prix
12 fols. A Paris , chez Monory , Libraire
, rue & vis-à-vis la Comédie
Françoiſe. :
M. de Saint-Marc , déjà connu avantageuſement
par des Ouvrages agréables ,
par des vers charmans de ſociété , par des
hommages rendus aux arts & aux talens ,
&par fon Opéra d'Adèle , recueillis dans
un volume grand in-8°. qui ſe vend chez
le même Libraire , vient , inſpiré par
le patriotiſme , d'écrire cette Epitre
aux François détracteurs de leur Patrie.
Qu'un Athlète , dit il modeſtement ,
>> plus robuſte & plus adroit que moi , ſe
préſente dans la lice & remporte la
victoire , mon amour- propre & mon
>> coeur jouiront également de ſon triomAVRIL.
1776. 147
>>phe ; au reſte , je ne nomme , comme
» je l'ai toujours fait , parce qu'il n'eſt
- jamais échappé & n'échappera jamais.
>> de ma p'ume rien que Thonnêteté ,
>>toujours prétérable au talent , puifle
»défavouer ».
Amourde la patrie , ô flamme vive & pure ,
Que la vertu nourrit , qu'allumala Nature !
Lance tous tes rayons , échauffe mes eſprits ,
:
Et , comme dans mon coeur , brille dans mes
écrits. :
د
Quijamais eût prévu dans ces temps d'héroïfme ,
Dans ces temps où régnoit l'heureux patriotiſme ,
Qu'on verroit des François , ſucceſſeurs desGueſclins,
Dégrader leur pays pour flatter leurs voiſins !
Que fondeurs inquiets & copiſtes crédules,
Loinde s'énorgueillir en voyant leurs émules ,
Des François , entraînés par des difcours trom-
२५. peurs , :
Adopteroient un jour leurs modes & leurs moeurs !
DétracteursdelaFrance ,ah! quel fombredélir.e.
Contre elle vous arma des traits de la fatire !
Sagloire , ſon amour , fes dons multipliées ,
Par ſes enfans , par vous , font-ils donc oubliés
Quevotre ingratitude &m'indigne &m'afflige !
Pour abjurer bientôt un odieux preſtige,....
Gij
48 MERCURE DE FRANCE.
Partez , éloignez -vous , parcourez l'Univers.
Partez , & revenez rougir de vos travers .
Toujours plus éclairés par votre expérience ,
Vous apprendrez par- tout à regretter la France;
Et vers ces lieux charmans où vous vîtes le jour ,
Voscoeurs revoleront animés par l'amour.
C'eſt ainſi que l'Auteur anoblit fon
talent en le faiſant ſervir à la gloire &
à l'utilité de ſes Concitoyens. Ce que
nous venons de citer fuffit ſans doute
pour faire defirer de lire la ſuite de cette
Epître , également recommandable par
fon élégance&par ſon objet.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
INSTRUCTION Pastorale de Monfeigneur
l'Archevêque de Lyon , ſur les
fources de l'incrédulité & les fondemens
de la Religion. A Paris , chez P. G.
Simon , Imprim. de Mgr l'Archevêque
de Lyon. 7
On trouve chez le même , rue Mignon;
la veuve Deſaint , rue du Foin ;
&Morin, rue St Jacques ; l'Inſtruction
AVRIL. 149 1776.
Paſtorale du même Prélat , imprimée en
1772 .
Nouvelle table des articles contenus
dans les volumes de l'Académie Royale
des Sciences de Paris, depuis 1666 julqu'en
1770 , dans ceux des arts & métiers
, publiés par cette Académie , &
dans la collection Académique , tome
quatrième & dernier , in-4º. prix 12 liv.
rel. en carton ; on y trouve auſſi une
notice hiſtorique de tous les Académiciens
: par M. l'Abbé Rozier , Chevalier
de l'Egliſe de Lyon , de l'Académie
Royale des Sciences , Beaux - Arts &
Belles- Lettres de Lyon , de Villefranche
, & c. & c . A Paris , chez Ruault ,
Libraire , rue de ia Harpe.
Expérience & réflexions relatives à l'a
nalyse des Bleds & des Farines , par M.
Parmentier , Penſionnaire du Roi , Maître
en Pharmacie de l'Académie Royale
des Sciences de Rouen , ancien Apothicaire-
Major de l'Armée Saxonne , & de
l'Hôtel-Royal des Invalides , in 8°. d'environ
200 pages , prix 11. 16f. A Paris ,
chez Monory , Libraire , rue & vis à
vis l'ancienne Comédie Françoife .
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
:
Les moeurs des Germains , & la vie
d'Agricola , par Tacire , traduction nouvelle
, avec des notes fur le fens & le
ſtyle de Tacite : par M. Boucher , Procureur
au Parlement , in- 12, br. 2, liv.
10 f. A Paris , chez Demonville , Imprimeur-
Libraite , rue S. Severin .
Réflexions ſur la mauvaiſe qualité du
Platre & fur la caufe , & moyens pour
parvenir àune meilleure fabrication: par
M. Ferouſſar de Castelbon , Architecte ,
ancien Inſpecteur des Bâtimens & Fermes
de S. A. S. Monseigneur le Prince
de Conti . Ouvrage utile à tous Entrepreneurs
de bâtimens , ainſi qu'aux Propriétaires
, Locataires qui font bâtir par
économie , & aux Juges qui en connoifſent,
in 8°: d'environ 120 pages. AParis
, chez Lottin l'aîné , Imprimeur Lie
braire , rue S. Jacques , près S. Yves .
Histoire des Inaugurations des Rois ,
Empereurs & autres Souveraius de l'Uni.
vers , depuis leur origine juſqu'à préſent ;
ſuivie d'un précis de l'état des Arts & des.
Sciences ſous chaque règne , des principaux
faits , moeurs coutumes.& ufages
AVRIL. 1776.
les plus remarquables des François , depuis
Pepin juſqu'à Louis XVI ; par M**.
in- 8°. A Paris , chez Moutard , Libraire
de la Reine , rue du Hurepoix.
Valmore , anecdote Françoiſe , par M.
Loafel de Tuogate , Gendarme du Roi ,
in-8 ° . d'environ 100 pages , avec fig. A
Paris , chez Moutard , Libraire , rue du
Hurepoix.
Manière de rendre toutes fortes d'édifi
ces incombustibles , ou traité ſur la conftruction
des voûtes faites avec des bi
ques & du plâtre , dites voûtes plattes ,
& d'un toît de brique ſans charpente ,
appe'é comble briqueté ; de l'invention
de M. le Comte d'Eſpie , Chevalier de
l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis ,
ancien Commandant d'un Bataillon d'Infanterie
, &c. avec les plans gravés en
taille douce ; ouvrage préſenté à Sa Majeſté
, à Monfieur , & à Monſeigneur le
Comte d'Artois , vol. in- 12 , d'environ
100 pages . A Paris , chez la Veuve Dacheſne
, Libraire , tue S. Jacques .
Les rêveries d'un Amateur du Colisée ,
ou les femmes fans dot , in 8 °. br.
Giv
52 MERCURE DE FRANCE.
d'environ 160 pages , prix liv . 10f.
A Paris , chez Ruault , Libraire , rue
de la Harpe.
Cet ouvrage a deux objets : on y expoſe
les avantages qui réſulteroient pour le
bonheur public , ſi l'on publioit une loi
qui ordonnat que les femmes déſormais
n'apporteront aucune dot à leurs maris :
2°. on y propoſe des amuſemens du
genre le plus intéreſſant qu'on pourroit
donner à la nation dans le Colifée.
Le Spectateur Philoſophe , ou idée générale
des choſes phyſiques , morales ,
naturelles , civiles, politiques & de commerce
, connu par l'expérience de tous
les temps , & par le raiſonnement de
tous les hommes , amis du bon ordre
dans la fociété : par M. R **, brochure
d'environ 120 pages in 12 , prix 1 liv.
4 fols. A Paris , chez Caillau , Imprimeur-
Libraire , rue S. Severin .
Bouquet des Grenadiers du Régiment
du Roi , à la fête de leur Colonel , dialogue
en un acte , mêlé de chanfons &
de vaudevilles , repréſenté à Verſailles ,
à l'occaſion de la Fête de S. Louis , le
AVRIL. 1746. 153
-25 Août 1775 , dédié à Meſſieurs les
Officiers dudit Régiment , par M. le
Teſſier , brochure in 8 °. d'environ 66
pages , prix 1 liv. 4 f.
:
Lettresfur la Minéralogie , &fur divers
autres objets de l'hiſtoire naturelle de
l'Italie , écrites par M. Ferber , à M. le
Chevalier Born ; ouvrage traduit de l'Allemand,
enrichi de notes & d'obſervations
faites ſur les lieux : par M. le Baron
de Dietricht , Correſpondant de l'Académie
Royale des Sciences , &c. grand
in 8 °. d'environ 520 pag.A Strasbourg ,
chez Bauer & Treuttel , Libraires. A
Paris , chez Durand neveu , Libraire ,.
rue Gallande.
Le volume du Necrologe des hommes
célèbres de l'année dernière eſt imprimé ,
& paroît depuis les Avril ; on travaille
à la réimpreſſion déjà annoncée du corps
complet de cet ouvrage depuis 1766.
Tous les volumes feront prêts du 25 au
30 Mai prochain. Le prix de la ſouſcription
eſt de 3 liv. par volume pourParis ,
& de 3 liv. 12 f. pour la Province , franc
de port.
On ſouſcrit à Paris au Bureau Royal
Gy
154 MERCURE DE FRANCE .
de Correſpondance , rue des Deux- Portes
S. Sauveur .
:
: ACADÉMIES .
I.
VILLEFRANCHE..
LE Vendredi 25 Août 1771 , l'Académie
de Villefranche a tenu fon allemblée:
publique ; le Panégyrique de S. Louis, fut
prononcé le matin par M. l'Abbé Boule,.
Prédicateur ordinaire du Roi .
M. l'Abbé de la Platière , Directeur ,
ouvrit la ſéance par un diſcours fur les
avantages que les ſciences procurent aux.
hommes ; il infſiſta ſur le plus important
de tous , qui eſt de perfectionner la raiſon
; de diriger le coeur à ce qui eſt bon
&honnête , par les lumières de l'eſprit ;
de nous faire aimer & pratiquer la vertu,
en découvrant ſes charmes à nos yeux ,
& enne nous laiſſant plus ignorer qu'en
elle ſeule réſide le vrai bonheur..
M. Gouvion , Docteur en Médecine,
examina fi l'exercice actuel de cette
AVRIL. 1776.
ſcience eſt plus utile que nuiſible au
gente humain... Entraîné par la force de
la vérité , dit- il , & par l'amour de l'hu .
manité ; je ne crains pas d'avancer & de
foutenit que l'exercice actuel de la Médecine
fait plus de mal aux hommes que
de bien... Ce paradoxe qui parut nouveau
dans la bouche d'un Médecin , ne
pouvoit que réveiller l'attention : M.
Gouvion la fatisfit par la manière ſolide
& ingénieuſe dont il traita ſon ſujer .
Ce diſcours fut ſuivi de l'éloge hifto .
rique de M. Noyel de Belleroche , grand
Bailli - d'Épée du Beaujolois , par M..
Pefant..
M. le Chevalier de Monſpey fit part
de quelques réflexions ſur l'espérance ,
ce ſentiment fi naturel à l'homme , &
qu'un ancien Philofoplie appeloit le
fonge des gens éveillés ; cette douce
chimère qui embellit les biens que nous
attendons , qui les rapproche de nous ,
qui nous en fait jouir d'avance ; qui dans
les maux eſt notre ſoutien notre reffource
, & lorſque tout nous eſt ravi ,
nous reſte encore pour notre confolation..
د
M. de Garnerand , ancien premier
Préſident du Parlement de Dombes , lut
le premier acte d'un drame hiſtorique
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
fur le paſſage de Charles Quint en France.
On regretta que les bornes du temps
ne permiffent pas d'entendre l'ouvrage
entier.
MM. Mayer de Lyon , & Jourdan ,
Officier Ingénieur du Roi , & Inſpecteur.
Général des Mines & Minières du Royaume
, lurent leurs diſcours de remerciement.
Le premier avoit choiſi pour ſujet
l'Homme de Lettres , conſidéré dans la
ſociété , où il ne réuffit pas toujours autant
qu'il le devroit, parce que les moyens
qu'on y employe pour plaire , font trop
au-deſſous de lui , pour qu'il daigne les
mettre en oeuvre ; parce que de peur
d'humilier les autres , il n'oſe pas ſe ſervir
de toutes ſes forces , dont le ſentiment
d'ordinaire le rend plus modeſte &
plus doux ; parce que la juſte crainte de
n'être pas entendu le réduit ſouvent à ſe
taire ; parce qu'enfin plus il a de génie ,
& plus il eſt bon , ſimple , timide , &
que tandis qu'une multitude de fots l'écrafent
fous le poids de leur babil importun
, il pèſe tout ce qu'il dit , il begaye
ce qu'il craint de mal dire , & croit
toujours que l'univers & la poſtérité l'é
coutent.
AVRIL. 1776. 157
M. Jourdan remonta juſqu'à la découverte
de la Minéralogie , qui touche
aux premiers âges du monde : il ſuivit
dans ſes progrès cet art important , qui
a tiré l'homme du ſein des forêts , &
ſans lequel toutes les ſciences , tous les
arts feroient encore à naître.
La ſéance fut terminée par la réponſe
du Directeur au deux nouveaux Académiciens
.
,
L'Académie propoſe pour le ſujet da
prix qu'elle diſtribuera le premier Jeudi
de Mai de l'année 1777, l'éloge de Philippe
d'Orléans , petit - fils de France
Régent du Royaume pendant la minorité
de Louis XV , & protecteur de l'Académie.
Les diſcours ſeront envoyés
francs de port avant le premier Janvier
prochain à M. l'Abbé Deſſertine, Doyen
du Chapitre , & Secrétaire perpétuel de
l'Académie .
Le prix conſiſtera dans une médaille
d'or , de la valeur de trois cents livres.
MERCURE DE FRANCE.
II.
BERLIN.
1
Prix extraordinaire proposé par ordre de
Sa Majesté le Roi de Pruffe.
Le Roi étant inſtruit qu'on a trouvé le
fecret de donner au ſable la dureté & la
folidité des pierres , & de le rendre par-là
propre à en faire des colonnes & des ſta.
tues ; Sa Majesté a ordonné en conféquence
à fon Académie de ſtatuer un
prix pour la ſolution de ce problême.
Ce prix ſera de ſoixante Frédérics-d'or.
On l'adjugera au Mémoire qui contiendra
le procédé qu'il faut ſuivre dans cetre
opération , expoſé d'une manière nette ,
& accompagné d'un échantillon qui ſoutienne
les épreuves requiſes. Le tout doit
être remis à l'Académie avant le premier
de Mai 1777 ; & le prix ſera adjugé dans
l'Aſſemblée du 24 Janvier 1778 .
Les Auteurs des Mémoires y mettront
une deviſe , & y joindront un billet cacheté
, ſur lequel cette deviſe ſera écrite,
& qui renfermera leur nom & leur deAVRIL.
1776. 159
meure. Ils adreſſeront leurs envois à M..
le Conſeiller- Privé Formey , Secrétaire
perpétuel de l'Académie .
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
LEConcert Spirituel , tenu au Château
des Tuileries , a rempli la vacance des.
Spectacles. Les habiles Directeurs ont sû
varier l'admiration & les plaiſirs des
Amateurs , par l'heureuſe diſtribution des
Concerts , enrichis par de beaux morceaux
de Muſique , anciens & nouveaux ,,
de ſavans compoſiteurs , embellis par l'arc
& l'adreſſe de virtuoſes en différens genres
d'inſtrumens,&diſtingués par le goût
du chant des voix récitantes , & foutenus
par la parfaite exécution d'un orchestre
nombreux & choiſi .
Dans les compoſitions de muſique on
a entendu avec raviſſement le fublime
Stabat de Pergoleze. On a auſſi applaudi
pluſieurs compoſitions modernes ; ſavoir ,
Efther,oratoire de M. de Mercaux , un
160 MERCURE DE FRANCE .
Motet à trois voix , du même maître ;
Benedicam Dominum , nouveau Motet à
grand coeur de M. l'Abbé Roze ; Confitebor
, Motet del ſignor Aurichio ; De
profundis , Motet de M. Langlé ; Pater
nofter , nouveau Motet du même maître ;
le Miserere de M. Cambini ; le Sacrifice
d'Ifaac , oratoire du même maître ; la
Ruine de Jerufalem , oratoire de M. Joubert
, Organiſte d'Angers ; O Filii , de M.
Girouft , &c.
Les virtuoſes qui ont brillé dans les Concerts
font M. Jarnowick , violon admirable
&accompli, & d'autres excellens violons,
tels que M. Bertheaume , Stamitz , Guénin
, le Duc le jeune , Wandick , Pielletin
, Monin , pour la quinte ; n'oublions
pas de citer comme un prodige d'intelligence
& de talent de la part de l'élève ,
& d'habilité de la part de M. Capron ,
fon maître , Mademoiselle Deſchamps ,
âgée de douze à treize ans , & qui joue
avec aiſance & avec goût les plus grandes
difficultés ſur le violon ; ainſi que fon
émule , M. Lefebvre , qui n'eſt guères
plus âgé , & qui n'eſt pas moins étonnant
fur cet inſtrument ; M. Loiſel , âgé de 14
ans , élève de M. Sautel , a auffi fort furpris
par la manière dont il a joué fon
concerto de violon .
AVRIL. 1776. 161
-
MM. Bezozzi & le Brun , les deux
plus célèbres hautbois & les plus parfaits ,
ont joué des concerto. M. le Jeune , excellent
baſſon , a été applaudi , ainſi que
M. Rault , qui a porté la flute au plus haut
degré de perfection . Il ſuffit de citer
comme accomplis chacun dans leur genre
M. Duport le jeune , pour le violoncelle ;
M. Rodolphe , pour le cors-de-chaſſe ;
MM. Palfa & Tierchmitt , pour le même
inſtrument ; M. Vidal , pour la guitarre.
Les voix qui ont chanté ſeules avec applaudiſſement
dans ces Concerts , font
Meſdames Charpentier , l'Arrivée , Farinella
, Brunet , Buret ; MM . Richer ,
Nihoul , Guichard , Piozzi , Petit , Artigue.
BRUXELLES.
On a repréſenté à la fin de Février dernier
, fur le théâtre de Bruxelle , la Comédie
de la Belle Arsène , par M. Favart ,
muſique de M. Monſigni.
Cette pièce a eu les fuffrages & les applaudiſſemens
de la Cour & des ſpectateurs
, qui étoient en grand nombre,
162 MERCURE DE FRANCE.
,
avec
Le rôle d'Arsène , chanté & joué par
Madame Angélique d'Annetaire
toute la nobleſſe , les grâces & l'intelligence
qu'exigent les ſentimens contraſtés
qu'elle éprouve , & rendus encore plus
touchans par un organe aufi brillant &
auſſi léger que ſenſible , a réuni tous les
fuffrages en faveur d'une Actrice dont les
progrès , fur tout depuis deux ans , fembloient
même avant ce jour , avoir rempli
les voeux des plus délicats connoilfeurs.
:.
M. Petir, dans celui d'Alcindor , a joint
à la voix la plus agréable & aufli Aexible
qu'étendue , les talens d'un Acteur fait
pour fon rôle & pénétré de ſon ſujet. Le
rôle de Fée a reçu de Madame Gonthier
tout ce que le ſpectateur avoit droit d'attendre
de la galere, du naturel &du fentiment
vrai qui anime & fait toujours
ainer les différens perſonnages dont elle
eſt chargée au théâtre ; & Madame de Clagni
, Mademoiselle Saint-Quentin , M.
Compain & M Calais , dans ceux d'Eugénie
, de la Statue , du Charbonnier & de
IEcuyer y ont également répandu tous
les agrémensdont ils étoient fufceptibles .
M. Fitztumb , Directeur des Spectaeles
de cette ville ( fur-tout de l'orchestre)
AVRIL. 1776. 183
&dont les talens diſtingués font auſſi connus
qu'ils font dignes de l'être , n'avoit
rien épargné , ſoit du côté des décorations
, foit de celui des habillemens ,
pour rendre ce ſpectacle auſſi pompeux &
aufſi agréable qu'il eût pû l'être à l'Opéra de
notre Capitale même,de forte que l'exécu
tion', tant de l'enſemble que des détails
les plus foignés , n'a laiſſé place à d'autres
deſirs qu'à celui de revoir bientôt ce
charmant ouvrage.
ARTS.
GRAVURES.
1.
2
Vénus Anadyomène, gravée avec beaucoup
de talent & de goût , d'après le
tableau original du Titien , connu dans
la collection du Palais Royal , ſous le
titre de Vinus à la Coquille ; par M.
Aug. de Saint-Aubin,Graveur du Roi,
Deſſinateur & Graveur de S. A. S. Mgr
le Duc d'Orléans .
a
:
CETTE eftampe environ huit pouces
&demi de hauteur , & fix & demi de
164 MERCURE DE FRANCE.
largeur ; elle est très-agréable , elle fert de
frontiſpice à la diſſertation ſur Vénus ,
par M. l'Abbé de la Chau. Prix 2 l. 8 f.
chez M. de Saint-Aubin , rue des Mathurins
, au petit hôtel deClugny.
Celle que nous annonçons a une coquille
ajoutée depuis, avec une bordure.
Il y a des premières épreuves en petit
nombre avec le ſeul mot Anadyomène.
On trouve à la înême adreſſe un cahier
de quatre feuilles , renfermant les médaillons
les plus intéreſſans qui ornent la
differtation fur Vénus; prix 1 liv. 4 f.
I I.
LeMédecindes Urines , gravé par M. David,
d'après M. le Prince , Peintre du
Roi ; ſe diſtribue à Paris chez l'Auteur ,
rue des Noyers , au coin de celle des
Anglois , au prix de 12 liv.
Cette eſtampe eſt de la même grandeur
que celles qui ſont gravées d'après M.
Greuze.
M. David , travaille actuellement au
pendant , dont le ſujet repréſente :
Une jeune perſonne dont l'intrigue a
été découverte ; on a ſurpris ſa caſlette ,
AVRIL. 1776. 165
qui eſt ouverte au pied d'une table , autour
de laquelle la famille eſt aſſemblée ;
une partie des lettres qui y étoient renfermées
ſont éparſes ſur un tapis de Turquie
, dont le plancher de la chambre eſt
couvert. La grand'mère eſt vis- à-vis de
la table , & lit avec ſes lunettes une des
lettres; le père aſſis dans un fauteuil eſt
d'un côté , & écoute d'un air affez tranquille
; la mère eſt de l'autre , & tient
dans ſa main, qui eſt appuyée ſur la table,
le portrait de l'amant qu'on a trouvé dans
la caffette , elle regarde ſa fille avec courroux&
indignation; cette jeune perſonne
eft debout , & a les yeux baiflés ; mais
ſon viſage n'exprime pas le repentir , &
tandis que cette ſcène ſe paſſe , elle reçoit
une lettre des mains d'une jeune Chambrière
qui eſt derrière elle.
:
MUSIQUE.
:
I.
Sıx airs en mi bémol, arrangés pour deux
clarinettes , deux cors & deux baffons ;
166 MERCURE DE FRANCE.
pat M. Tiffier , de 1Académie Royale
de Muſique , première ſuite; prix i liv.
16. à Paris , chez le ſieur Borelly , édireur
, rue S. Victor ; Mademoiselle Caftagnery
, rue des Prouvaires ; l'Auteur ,
sue S. Simon , à la gerbe d'or ; à Verſailles
, chez Blaiſot , tue Satory ;
Province , chez les Marchands de Mufique.
I I.
en
Sixième Livre d'ariettes choiſies , avec
accompagnement de harpe , ſuivies de
deux fonates avec accompagnement de
violon pour le même inſtrument ; par J.
J. Burckhoffer , oeuvre treizième . Prix
9 liv. chez l'Auteur , rue S. Honoré , à
l'hôtel du S. Eſprit , vis- à- vis les Ecuries
du Roi , & aux adreſſes ordinaires de
Muſique.
Nota. Les perſonnes qui voudrort
avoir toute la collection auront une remiſe
honnête .
!
111.
Troisième recueil d'ariettes choiſies, at
i AVRIL. 1776. 167
rangées pour le clavecin oule fortepiano ,
avec accompagnement d'un violon ad li.
bitum , en jouant le premier deſſus à
l'uniffon ; dédiées à Madame la Marquiſe
de Créquy , par Benaut , Maître de
Clavecin ; prix 3 liv. A Paris chez l'Auteur
, rue Gît- le-Coeur.
I V.
Huitième recueil d'ariettes choiſies , avec
accompagnement de deux violons & la
baſſe chiffrée ; dédié à Mademoifelle
Lenglé de Schoebeque ; prix I liv. 16
fols. Chez le même .
V.
Ouverture du Huron , arrangée pour le
clavecin ou le forte piano , avec accompagnementd'un
violon & violoncelle ad
libitum ; par M. le Baron de P ** ; prix
2 liv. 8 f. Chez le même.
V I.
Ouverture de la FausseMagie , arrangée
pour le clavecin ou le forté piano , avec
accompagnement d'un violon.& violon
168 MERCURE DE FRANCE.
celle ad libitum ; prix 2 liv. 8 f. Chez
le même.
VII.
ou
Quatrième recueild'airs de toute espèce ,
&trois ſuites de pièces avec violon obligé
ou mandoline , entremêlés d'ariettes
avec accompagnement pour le ſiſtre
la guitarre Allemande ; dédié à M. Rolland
de Fraimont , Américain , par M.
l'Abbé Charpentier , Chanoine de Saint
Louis du Louvre , Amateur ; prix 7 liv.
4 f. Chez l'Auteur , & aux adreſſes ordinaires
de Muſique.
ARCHITECTURE.
LES OEuvres d'architecture de Pierre
Contan d'Ivry , Architecte du Roi , qui
ont été publiées&miſes au jour en 1769,
ſont réduites au nombre de 45 exemplaires
, l'Auteur venant d'en détruire les
planches. Ces 45 exemplaires ſont infolio,
brochés en fort carton avec dofſiers
, compoſés de 72 gravures , ſans
comprendre
AVRIL. 1776. 169
comprendre le portrait de l'Auteur , qui
eſt à la tête des différens projets qui compoſent
cet ouvrage .
Il ſe trouvera toujours à raiſon de 361.
chaque volume , chez l'Auteur , rue du
Harlai , près le quai des Orfévres ; &
chez le ſieur Joulain . Marchand d'Eftaimpes
, quaide la Mégiſſerie , à Paris.
COURS DE LANGUE ANGLOISE.
La ſieur Berry , Anglois de nation , aud
teur de la Grammaire Générale Angloiſe ,
& Profeſſeur de cette Langue , va ouvrir
un cours , dans lequel il ſe propoſe de
faciliter l'étude de la Langue Angloiſe ,
& ſa prononciation en peu de leçons . Ce
cours durera fix mois , & ſe tiendra trois
fois la ſemaine, depuis 7 heures du matin
juſqu'à 9. Les perſonnes qui ne pourront
pas aſſiſter aux leçons du matin pourront
les prendre le ſoir aux mêmes heures . II
donne auſſi des leçons en ville , & particulières
chez lui.On peut ſe faire infcrire
ou l'avertir en tout temps.
Sa demeure eſt chez M.Chauvin ,Mate
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
chand Epicier , Place du Chevalier du
Guet, la première porte cochère à gau
che.
LETTRE de M. de Voltaire à M. l'Abbe
dela Chau.
21Mars 1776.
Monfieur , Après avoir lu votre Vénus , j'ai dit
entremesdents:
Intermiſſa Venus diù
Tandem bella moves , incipe dulcium
Mater grata cupidinum ,
Circà centum hiemes flettere mollibus
Heu durum imperiis.
Je vous rends mille actions de grâces , Monſieur
, de m'avoir fait l'honneur de m'envoyer
votre Diflertation. Votre acceffit , ſelon moi ,
fignifie , acceffit ad Dea Templum.
Je crois fermement qu'il n'y a jamais eu de
culte contre les moeurs , c'est- à-dire contre la
décence établie chez une Nation. Le Phallus & le
Kteis n'étaient point indécens dans le Pays où l'on
regardait la propagation comme un devoir trèsférieux.
Je fais bien que par- tour , les fêtes , les
proceſſions nocturnes dégénèrent en parties de
-AVRIL. 1776. 171
plaiſir. On voit dans Plaute un Amant qui avoue
avoirfait un enfant , dans la célébration des myſtères
, à la fille de ſon ami . Mais , dans l'origine ,
les fêtes n'étaient que ſacrées. Les Prêtreſſes de
Bacchus faiſaient voeu de chaſteté. Si les jeunes
filles dans Rome ſe montraient toutes nues devant
la ſtatue de Vénus dans une petite chapelle ,
c'était pour la prier de cacher les défauts de leurs
corps-aux maris qu'elles allaient prendre.
....
Il eſt ridicule que de prétendus Savans ayent
regardédes tolérés comme des loix religieuſes
, & qu'ils n'ayent pas ſu diſtinguer les filles
de l'Opéra de Babylone d'avec les femmes & les
filles des Satrapes .
Votre Ouvrage , Monfieur , eſt utile & agréable.
Je vous fais bon gré de l'avoir orné de monumens
très- inſtructifs. Votre Vénus émergente eſt
admirable ; & pour votre Callipigi :
En voyant votre belle eſtampe
Tout Lecteur eſt bien convaincu ,
Lorſque Vénus . ..
Que ce n'eſtpas un cul-de-lampe.
:
3
Vos recherches à l'occaſion du Temple d'Ericine
lont auſſi intéreſſantes que ſavantes. Enfin je
vous crois interprete de la Déeſle autant que de
Mgr le Duc d'Orléans .
Agréez , Monfieur , les ſincères remerciemens,
la reſpectueuſe eſtime , & la reconnoiffance d'un
Vieillard très-indigne de votre beau préſent , mais
qui en ſent tout le prix.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
:
LETTRE de M. l'Abbé Sans , Profeffeur
de Physique expérimentale en
l'Université de Perpignan , à M. Bonafos
, Professeur de Médecine en la
même Univerſité , fur la guérison des
paralytiques par l'électricité.
Il eſt inutile , mon cher Ami , que je rappelle
à votre ſouvenir les différentes cures des paralytiques
dont vous avez été témoin à Perpignan .
Vous avez lu dans un petit volume que j'ai fait
imprimer , il y a quelques années , le détail de
celles qui ont été opérées en Rouergue; je publicrai
dans un ſecond volume prêt à paroître , les
procédés qu'il faut ſuivre pour que l'électricité
produiſede bons effets .
Arrivé à Paris , je priai la Faculté de Médecine
de nommer des Commiſlaires pour affiſter à mes
expériences.
On m'appela chez une Dame dont la paralyfie
étoit invétérée; vous ſavez que dans ce cas
l'électricité agit très-lentement; les progrès ne
furent pas aſſez rapides , au gré de la malade;
elle ſe lafla au bout de deux ou trois mois;
l'électricité perdit de ſa réputation , & la malade
perdit la vie peu de temps après avoir abandonné
ce ſecours*.
* Le procès - verbal des Commiſſaires conftate Ics
progrèsque l'électricité avoit faits ſur cettemalade.
AVRIL. 1776 . 173
Vers le même temps je fus appelé chez M. Delily
, homme plus que ſeptuagénaire , paralyfé de
la moitié du corps à la ſuite d'une attaque d'apos
plexie; la bouche étoit de travers & la langue
extrêmement embarraffée.
L'électricité produiſit dans ce malade , dont la
paralyfie étoit récente , les mêmes effets que
vous avez obſervés à Perpignan ; c'est-à- dire que
tous les jours on voyoit de nouveaux progrès
vers la ſanté , par le retour des forces & des mouvemens
dans les membres , depuis le 10 Novembre
1770 juſqu'au 3 Avril ſuivant. Il ſuffira ,
pour vous en convaincre , de tranſcrire ici le
dernier procès-verbal de Meſſieurs les Commif
faires.
Aujourd'hui 3 Avril 1771 , nous nous fom-
>mes aſſemblés chez M. Delily pour conſtater fon
- état avant ſon départ pour Verſailles ; nous
>avons vu M. Delily marcher & faire pluſieurs
tours dans ſa chambre ſans le ſecours de per-
> ſonne ; il s'eſt levé dedeſſus ſon ſiége ſans être
aidé , & la jambe paralyſée a exécuté tous
•les mouvemensde rotation , d'adduction , d'ab.
>> duction , de flexion & d'extenſion , ſans diffi-
- culté; pour ce qui concerne le bras , les mou-
>vemens ſont plus obſcurs : nous ne pouvons
cependant pas diſſimuler qu'il n'y ait un mieux
>ſenſible; la facilité de s'exprimer ne nous a pas
>paru plus avancée: du reſte le maladeeſt dans un
bon état. Signés Bellot , Dubourg , Thierri ,
>>>Gardanne ».
Lorſque vous liſez dans ce procès- verbal ces
mots , lafacilitéde s'exprimer ne nous apas paru
plus avancée , n'allez pas vous imaginer que la
H. iij
174 MERCURE DE FRANCE.
langue n'avoit reçu aucun foulagement ; lesCommiſſaires
ne parlent ainſi que relativement aux
dernières obſervations faites les jours précédens :
car le 16 du mois de Novembre ils remarquèrent
pour la première fois que le malade articuloit
beaucoup mieux que les autres jours; ils trouvèrent
augmentation de progrès le 29 du même
mois & les jours ſuivans , juſqu'au 15 Mars
qu'ils annoncèrent avoir trouvé la parole plus
déliée.
Tant de ſuccès faiſoient alors beaucoup d'honneur
à la vertu électrique : on voyoit avec autant
d'étonnement que de plaifir un paralytique , réduit
, par la maladie , à reſter étendu dans ſon
lit comme un cadavre , ſoulagé par l'électricité ,
juſqu'au point qu'il montoit & deſcendoit les
eſcaliers de deux étages avec aiſance , qu'il
alloit ſe promener au Jardin des Tuileries , où
j'avois quelquefois le plaiſir de l'accompagner.
Toutes ces réuffites ſembloient donner les plus
grandes eſpérances : mais il y a loin de nos con
jectures à la réalité ; ne nous décidons jamais que
furle préſent, la connoiſſancede l'avenir eft trop
incertaine.
Je me trouvai tout à coup arrêté par des ordres
ſupérieurs qui medemandoient à Verſailles; forcé
, malgré moi , d'abandonner mon malade , il
ſedécida à me ſuivre : ce dernier parti lui parut
lemeilleur , eſpérant obtenir la guériſon parfaite
dans deux ou trois mois. Vous avouerez que ſes
elpérances paroiſſoient bien fondées , malgré ſon
grand âge ; heureux s'il eût toujours continué le
même régime qu'il avoit obſervéjuſqu'alors , vi
vant frugalement!
AVRIL. 1776. 171
A peine fut- il arrivé à Verſailles , qu'un de ſes
premiers ſoins fut d'aller à une table ſplendide
d'un de ſes parens , où il mangea les mets les
mieux , aſſaiſonnés & en telle quantité , qu'il en
revint avec une indigeſtion des plus cruelles qui
le mit au bord du tombeau. L'émétique qu'on lui
adminiſtra dans le moment , lui fit rendre une
quantité prodigicuſe d'alinens qui avoient été
avalés avec voracité , puiſqu'ils fortoient pat
morceaux; ce ſecours le mit en état de rece
voir ſes ſacremens , & lui ſauva la vie: mais le
bien- être qu'il avoit reçu de l'électricité fut perdu
parcette rechûte; il falloit recommencer tout de
nouveau. Je vous avoue que j'héſitai de le faire ,
parce que je n'avois pas traité un malade dans
une rechûte , & que je ne lavois pas que l'électricité
fût encore bonne dans un pareil cas . Tout ce
que je fis pour tranquilliſer ſon eſprit , ce fut de
lui prêter ma machine électrique avec mon domeſtique
, pour l'électriler à Choiſi , où il ſe tranf
porta.
Choſe étonnante , l'électricité lui rendit tout
ce qu'il avoit perdu par la rechûte : il fut remis
en étatdeſepprroommeenneerrdans le parc de Choiſi , où
il faiſoit des courſes très- conſidérabies ſans le
ſecours de perſonne. Dès que M Delily ſe vit
rétabli à ce point , il oublia encore une fois les
belles promefles qu'il avoit faites d'être ſobre le
reſtede ſes jours ; il alloit chez ſes amis , affiftoit
à des repas ſomptueux: vous comprenez ſans
peine que par une telle inconduiteil devoit néceffairement
vérifier en ſa perſonne ces paroles de
l'Evangile : Spiritus quidem promptus eft , caro
autem infirma .
Inſtruitde toutes ces circonstances , craignant
Η ιν
176 MERCURE DE FRANCE.
qu'il ne s'attirat un ſecond accident pareil au
premier , je pris le parti de le conduire à Paris ,
afindeprier Meſſieurs les Commiſlaires de faire
un procès- verbal définitif de ſon état , que je vais
tranfcrire.
Aujourd'hui 12 Septembre 1771 , nousCom-
→miflaires nommés par la Faculté de Médecine
> dans l'Univerſité de Paris pour ſuivre les expé-
>> riences du ficur Abbé Sans, Profefleur de phyſi-
> que expérimentale àPerpignan , ſur les paralytiques
; nous nous ſommes tranſportés chez M.
> Delily pour vérifier les progrès de fon traite
*ment , & porter notre jugement. Après l'exa-
>> men fait , nous avons reconnu plus de facilité
> dans la parole , quoiqu'il lui reſte cependant
>encore un peu de foibleſle dans la langue & les
> muſcles de la bouche , ce qui fait qu'elle tourne
quelquefois; nous avons auſſi remarqué plusde
>>liberté dans l'extrémité inférieure pour exercer
-toute eſpèce de mouvemens , & plus de ſûreté
❤dans le marcher. Quant à l'extrêmité ſupérieure,
les progrès ne ſont pas auſſi ſenſibles;
& quoique les mouvemens nous ayent paru
-s'exécuter avec plus de force , que la flexion &
- l'extenſion des doigts ſoient preſque complettes
•&portées au point de donner au malade la pof-
•fibilité de ſoulever un poids de vingt-cinq li-
-vres à la hauteur de quelques pouces ; nous ne
-pouvons pas diffimuler cependant que cette
>>partie ne ſoit encore très foible en comparaiſon
>> de l'inférieure : ainſi ne pouvant trouver une
•guériſon complette , nous sommes charmés de
trouver&de certifier une amélioration ſenſible
-dans l'état préſent où se trouve M. Delily. A
AVRIL. 1776. 177
>> Paris, lejour & an que ci-deſſus. SignésBellot ,
>> Thierri , Lacaſlaigne ».
4
Cinq ou fix mois après que le procès- verbal
eut été ſigné de MM. les Commiflaires j'appris la
mort de M. Delily occaſionnée par une nouvelle
indigeftion.
J'aurai ſoin , mon cher Ami , fi vous le trouvez
bon , de vous informer par d'autres lettres des
effets qu'a produits l'électricité.
J'ai l'honneur d'être , &c.
L'Abbé SAN S
Versailles , ce 21 Mars 1776.
:
BIENFAISANCE.
MONSIEUR ,
L'auteur d'une lettre inférée dans l'Année-
Littéraire , N°. 34 , année 1775 ,
en rendant compte d'un acte de bienfaiſance
de M. l'Abbé de Rouville , après
avoir fait à juſte titre l'éloge de ce vertueux
Eccléſiaſtique , s'écrie : « de com-
>> bien peu de grands pourroit on faire le
• même éloge ? A charge à l'Etat par leur
> inutilité, ils le corrompent par leurs
Hv.
178 MERCURE DE FRANCE.
>> vices , ou l'écrafent , pour la plupart ,
» par leur luxe » .
C'eſt pour détruire en partie une afſertion
auſſi injurieuſe au premier ordre
de la nation , que je me ſuis déterminé à
rendre public le trait de bienfaiſance
d'un grand Seigneur envers les habitans
d'une de ſes terres ; je ne doute pas ,
Monfieur , que vous ne le trouviez , ainſi
que moi, digne d'être publiée dans le Mercure
, foit à cauſe de la grandeur du bienfait
, ſoit à cauſe de la manière noble &
généreuſedont il a été accordé.
Le feu prit à Blérancourt en Picardie ,
près Noyon, la nuit du 11 au 12 Mai de
l'année dernière ; en moins de 12 heures ,
l'incendie conſuma trente - deux bâtimens
, comme maiſons , granges& dépendances
, preſque toutes remplies de
bois , paille , foin & autres matières ; il
y périt deux perſonnes , mari & femme ,
&une quantité conſidérable de beſtiaux .
M. le Duc de Gevres , Seigneur du
lieu , inſtruit de ce funeſte accident ,
donna ordre fur le champde ſoulager les
infortunés , dont les flammes avoient détruit
l'habitation ; il ſe rendit bientôt
après fur les lieux , afin de voir par luimême
les ravages de l'incendie & de juAVRIL.
1776. 179
ger par-là des ſecours qu'il devoit donner
à ceux qui avoient ſouffert : né ſenfible
& compatiſſant , un ſi triſte ſpectacle
lui arracha des larmes , il s'écria dans ſa
douleur : << j'aimerois mieux que les flam-
» mes euſſent confumé mon château que
>> les maiſons de ces habitans *.
M. le Duc de Gèvres ne s'en tint pas
aux purs mouvemens d'une pitié ſtérile ,
il donna ordre de faire reconſtruire à ſes
dépens toutes les maiſons de ceux qui
n'étoient pas en état de le faire euxmêmes.
Al'égard des gens aiſés , mais qui n'auroient
pu ſans déranger leur fortune fournir
ſur le champ aux dépenſes de conftruction
de leur maiſons , il donna pareillement
ordre de leur avancer gratuitement
les matériaux dont ils auroient
beſoin .
Il chargea de l'exécution de ſes ordres
Dom Vernet , Prieur des RR. PP. Feuillans
de Blérancourt , qui s'étoit déjà fait
connoître , ainſi que ſes Religieux , par
* Le Château de Blerancourt eſt un des plus
beaux du Royaume : il y en a peu qui puiſſe lui
être comparés.
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
le zèle & l'ardeur avec leſquels ils étoient
venus au ſecours des habitans lors de ce
fatal événement. Dom Verneta répondu
dignement à la confiance de M. le Duc
de Gêvres ; aidé de M. Stobert , Curé du
lieu , Paſteur eſtimable à tous égards , il
s'eſt empreſſé de ſeconder les vues bienfaiſantes
de ce Seigneur ; & il a mis tant
d'activité dans ſes démarches que les
maiſons font rebâties , & les habitans
jouiſſent déjà des effets de la généroſité de
leur Seigneur.
Un tel acte de bienfaiſance mérite
d'être connu de l'humanité entière qu'il
honore , & j'ai cru rendre ſervice à mes
concitoyens , en invitant toutes les ames
ſenſibles à partager la reconnoiſſance &
les hommages qu'ils doivent à leur bien,
faiteur.
Je ſuis avec reſpect , Monfieur ,
Votre très-humble & trèsobéifant
ferviteur ,
VILLAIN, le fils .
,
Paris,ce9Avril 1776.
1
AVRIL. 1776. 181
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c .
I.
Industrie.
1
:
Αu commencement du mois de Juin
dernier , il eſt arrivé à Rotterdam , un
Chymiſte Irlandois , qui entr'autres pro
cédés pour les progrès de ſon art , a imaginé
ceux- ci : 1º. avec les matières combuſtibles
d'un ſeul fourneau , il fait l'ouvrage
de deux par jour , fans altérer la
qualité de la liqueur , ni en diminuer la
quantité. Elle n'eſt point d'ailleurs expofée
au danger , ni à aucun autre accident ;
& la manipulation , ſuivant ce nouveau
procédé , n'eſt pas plus difficile qu'à l'or
dinaire. Il peut extraire toute la ſubſtance
de l'acide du ſoufre , nommée huile de
vitriol , ſans y rien ajouter , & en auffi
grande quantité qu'il veur. Cette méthode
fait diſparoître les divers inconvéniens
attachés juſqu'ici à cette branche
de la Chymie , & la met à la portée de
182 MERCURE DE FRANCE.
tout le monde . 2°. Il tire le véritable ſel
ammoniac , en telle quantité qu'il defire,
de matières juſqu'à préſent négligées , &
qui ſe trouvent par-tour. Ce ſel pourra
donc ſe vendre déſormais à beaucoup
meilleur marché que le compoſé ou le
contrefait. Il a mis de grands prix à ces
différens articles , & offre , dit- on , d'exécuter
à ſes frais chaque procédé ou expérience
, afin de lever toute eſpèce de
doute ſur la certitude de ce qu'il annonce.
1 I.
:
Les ſieurs Maneſſier & Compagnie , à
Amiens , s'étant occupés depuis longtemps
des moyens de former un établiſfement
qui réuniſſe toutes les machines
propres à perfectionner les fabrications
& les apprêts de la Manufacture de cette
Ville, & de celles qui ſont établies aux
envitons ; viennent de commencer cet
établiſſement par la conſtruction de deux
uſines pour le dégraiſſage , le foulage ,
le lavage , ou reviguage des étoffes. Ces
machines conſtruites à la Hollandoiſe ,
font exécutées de la manière la plus parfaite.
Comme il arrive ſouvent qu'on
defire que les étoffes foient dégraiffées
2
AVRIL. 1776. 183
fans être foulées , & qu'on n'a employé
pour cela juſqu'à aujourd'hui que des
moyens peu fatisfaifans ; ils ſe propoſent
d'établir une machine qui opérera parfaitement
le dégraiſſage ſans le foulage.
Cette méchanique eſt indiſpenſable pour
parvenir à la perfection de pluſieurs efpèces
d'apprêts , & particulièrement aux
nouveaux apprêts Anglois. On travaille
auffi à la conſtruction d'une calandre
platte , qu'on fera mouvoir par l'impulfion
de l'eau , afin de lui donner la plus
grande uniformité de mouvement. On
aſſujettira par la même raiſon , au même
agent , les machines qui coopèrent aux
premiers procédés des apprêts.
On joindra à cet établiſſement des
friſes d'une conſtruction nouvelle , &
des machines à tondre pour remédier aux
inégalités ordinaires de la tonte fur certaines
étoffes.
III.
M. de la Motte , ancien Courtier
Royal à Bordeaux , a imaginé un moyen
de naviguer ſans bateau , foit à la voile ,
foit à la rame , ou avec l'un & l'autre ,
à volonté. Ce moyen confifte principa-
:
184 MERCURE DE FRANCE.
ment en une eſpèce de culotte de peau
de mouton , ſemblable à celles qu'on
nomme pentalons , en terme de Bonneterie.
Ces culottes enveloppent les pieds,
les jambes , les cuiſſes , & montent jufqu'au
milieu du ventre. Elles renferment
1º. pluſieurs poches très- étroites & fort
longues le long des jambes , qui vont
aboutir aux pieds : 2º. une eſpèce de
fac autour de la ceinture , qui fait le
tour du corps. Lorſqu'on veut faire uſage
de cette culotte , on met des balles de
plomb dans les longues poches pour fervir
de leſt , afin de tenir le Navigateur
toujours debout , & lui faire reprendre
cette ſituation dans le cas où une vague
la lui auroit fait perdre. On met enſuite
des morceaux de liége dans cette poche
circulaire , qui forme la ceinture de la
culotte : il eſt évident qu'on doit être
foutenu debout dans l'eau , en y entrant
ainſi vêtu. Le mat eſt une longue & forte
canne , paflée dans l'anneau d'une ceinture
qui paſſe ſous les aiſſelles du Navi
gateur , va ſe fixer dans une eſpèce d'étrier
attaché à la culotte , & ſemblable
peu- près à la ceinture dont onſe ſert pour
porter les bannières. Une pièce de boia
légère , attachée par le milieu au haut
AVRIL. 1776. 185
de la canne , ſert de vergue ; on ajuſte
une voile quarrée , dont les deux bouts
font attachés par deux petits cordages à
deux boucles couſues à la culotte , qui
tiennent lieu d'écoutes ; on poſe ſous
un de ſes bras une petite pagaye ou rame
dans le goût de celles des Sauvages, dont
on ſe ſett comme d'un gouvernail , ou
comme d'une rame lorſqu'on ne porte
point de voile ; il eſt aiſé d'imaginer.un
moyen de la fêler. On ſuſpend la vergue
par le milieu , au moyen d'une petite
corde , qui paſſe par un petit trou pratiqué
en courbure dans le haut du mất ,
le long duquel cette corde s'attache &
contribue à élever & à rabaiſſer la voile
quand on veut , à l'aide des plombs &
de l'ampleur que le liége forme autour
du nageur ; il ne court aucun riſque de
renverſer , même ſi le vent forçoit dans
la voile ; s'il court quelque riſque à cet
égard , rien de plus aiſé que de démâter.
I V.
M. Lombard , Architecte , a inventé
une nouvelle machine pour élever les
eaux , foit pour la décoration des maifons
de plaifance, ſoit pour l'arroſement
136 MERCURE DE FRANCE.
des jardins , ou le deſsèchement des
endroits aquatiques. On élève conſtamment
avec cette machine un pied cube
d'eau par ſeconde , à 30 pieds de haut ,
moyennant deux hommes qui ſe relayent,
attendu qu'il n'en faut qu'un pour faire
aller la machine ; dépenſe qui peut monter
à 3 liv. par jour. Cette machine exige
un bâtiment particulier. En entretenant
un peu de feu pendant l'hiver , on n'aura
pas à craindre que les plus fortes gelées
en interrompent le ſervice. Elle peut
ſervir dans les châteaux , jardins , corps
de caſernes , maiſons Religieuſes , Hôpitaux
, falines , &c. & autres ufines ,
où l'eau eſt néceſſaire ; on peut l'exécuter
en bois, plomb & cuivre. Le bois fera
toujours la meilleure matière & la moins
coûteuſe , ſur-tout fi la machine doit être
d'un certain volume. Elle peut coûter
au plus 3000 liv. pour être conſtruire
avec la plus grande folidité , on peut
en établir une pour cent piſtoles , mais
moins folide.
: V.
I
On avoit long-temps regardé comme
inutile le fruit du maronnier d'inde ; on
AVRIL. 1776. 187
s'eſt enfin éclairci ; & outre les divers
uſages auxquels on a connu qu'on pouvoit
l'employer utilement , un Cultivateur
de Brefſlau vient de nous apprendre
qu'en Siléſie on tire de ce même fruit
une huile , de la farine pour la colle , une
poudre ſternutatoire , une couleur noire,
&un remède pour les chevaux.Un autre
Obfervateur , M. Peiper, affure qu'on tire
de l'écorce du Maronnier d'Inde une excellente
poudre antiſeptique, qui n'étant
point inférieure au quinquina , pourroit
lui être ſubſtitué ; aſſertion que juftifient
des expériences multipliées. La décoction
de cette écorce eſt un très bon antiputride
Si l'on craint que ce remède ne
conftipe les malades , il n'y a qu'à y
mêler un peu de thubarbe.
VI.
Antiquités.
M. de Jouskins , Anglois , vient de
découvrir en faiſant faire des fouilles
dans une vigne des environs de Rome ,
dix- sept ſtatues antiques , de la plus
grande beauté , outre cinq têtes , dont
une d'Apollon , qui est très - précieuſe.
;
188 MERCURE DE FRANCE.
En faiſant une fouille dans le jardin des
Religieuſes Carmelites de la même ville,
on a trouvé une belle ſtatue d'Apollon ,
tenant ſa harpe , & accompagné d'un
Cupidon ; on a découvert auſſi une bête
fauve en albâtre , mais mutilée en pluſieurs
endroits. On a trouvé encore plufieurs
monumens antiques dans les excavations
qui ſe font à la maiſon de campagne
des ſieurs Jacobini , ſituée dans le
territoire de Rome. M. l'Abbé Vifconti
, Commiſſaire - fur - Intendant des
Antiquités de Rome , s'étant rendu fur
les lieux pour les examiner , a eſtimé
d'un prix conſidérable deux enfans endormis
, ayant la main droite appuyée
fur deux canards , & une tête d'Hercule
le jeune.
VII.
T
Dom François Pica , Prêtre du Royaume
de Naples , a fabriqué à Rome une
porte harmonique , qui fait entendre
lorſqu'on l'ouvre , un morceau exécuté
par quatre inftrumens , & lorſqu'on la
ferme , un autre morceau à fourdine.
Cette porte , dont l'harmonie eſt formée
d'un contrepoint parfait , offre un maAVRIL.
1776. 189
gnifique bas- relief, travaillé dans le goût
antique.
ANECDOTES.
I.
DAns le tems que le Lord Hume com .
mandoit àGibraltar , lesAlgériensavoient
pris & retenoient un vaiſſeau Anglois. En
conféquence le Lord dépêcha M. Popham
enqualité d'Ambaſſadeur, pour demander
la reſtitution du vaiſſeau , & affurer le
Deyque s'il n'étoit pas rendu , les Anglois
bombarderoient la place. » Je voudrois
> ſavoir , dit le Dey , combien l'Angle-
» terre dépenſeroit pour ce bombardement.
- Pourquoi , repliqua l'En-
• voyé... Mais cela pourroit coûter en-
» viron soooo livres .- Eh bien , Mon-
>> ſieur , dit le Dey , faites mes compli-
> mens au Lord Hume , & dites-lui que
>> je brûlerai Alger pour la moitié de cette
> ſomme. >>
190 MERCURE DE FRANCE.
1 1 .
Traitde générosité.
Lors du tremblement de terre , qui fit
tant de ravages en 1770 dans l'Ile de
Saint- Domingue , une négreſſe du Portau
Prince ſe trouvoit ſeule dans la maiſon
de ſes maîtres avec leurenfant qu'elle
allaitoit ; la maiſon s'écrouloit , chacun
avoit cherché ſon ſalut dans la fuite ;
elle ne pouvoit en faire autant ſans expoſer
les jours de ſon nourtiſſon ; elle
aima mieux ſe ſacrifier pour lui , en faiſantde
ſon corps une eſpèce de voûte ;
elle reçut fur elle avec un courage héroïque
les descombres de la maiſon ; l'enfant
fut ſauvé , mais l'infortunée négreſſe
mourut quelques jours après , victime de
ſa généroſité.
1.1 1.
Le Chevalier d'Esclainvillers , Lieutenant-
Général des Armées du Roi , ſe
voyant emporter par un boulet de canon
aux lignes d'Arras , dans le ſiècle dernier ,
une jambe de bois ſubſtituée à celle qu'il
AVRIL. 1776. 191
avoit perdue dans une autre affaire , dit ,
fans s'émouvoir : te voilà bien attrapé,
carj'en ai une autre dans mon charriot.
I V.
On fait que le célèbre Pope étoit petit
& fort mal bâti. Son juron favori étoit :
Dieu me corrige! S'étant un jour ſervi de
cette expreſſion en difputant avec un cocher
de la place : Dieu vous corrige !
>> dit le cocher; il auroit la moitié moins
>> de peine à en faire un toutneuf. "
V.
Un Marchand préſenta un jour à Philippe
II , Roi d'Eſpagne , un diamant
qu'il venoit d'acheter dix mille écus .
Philippe ne concevant pas qu'un ſimple
particulier eût pû être aſſez inſenſé pour
payer ſi cher un ſemblable bijou : Quelle
folie, lui dit- il bruſquement , d'employer
une ſi grofle ſomme à une telle acquiſition
! Sire , repartit encore plus brufquement
l'acheteur , je ſavois qu'il y avoit
un Philippe au monde. Philippe , agréablement
ſurpris d'une telle réponſe , ſe
lailla fi fott éblouir par cette flatterie ,
192 MERCURE DE FRANCE.
qu'il prit le diamant, & fit compter cent
mille écus au Marchand .
VI.
Bariſdale , fameux Chef de Brigands
dans les Ifles Hebrides , en Angleterre ,
porta ſa profeſſion au plus haut degré de
perfection dont elle ſoit fufceptible. II
avoit établi chez lui une eſpèce de bureau
d'afſurance , & moyennant une certaine
ſomme , il prenoit ſur ſon compte
tous les vols qui pourroient ſe commettre
dans ſon canton. Ceux qui ne ſe faifoient
pas affurer étoient volés tous les jours ,
& il falloit qu'ils lui payaſſent une fomme
conſidérable pour avoir leur bien.
Ces impoſitions lui firent un revenu prodigieux.
Sa troupe étoit une eſpèce de
Maréchauffée ; quand un étranger voloit
furfon domaine, il le faiſoit arrêter par
fes brigands& le livroit à la Juſtice,
AVIS.
AVRIL. 1776. 195
AVIS.
I.
LeTréfordelaBouche.
La fieur Pierre Bocquillon , Marchand Gantier
Parfumeur à Paris , à la Providence , rue St Antoine
, entre l'Egliſe de St Louis de MM. de Sainte
Catherine & la rue Percée , vis à vis celle des
Ballers, annonce au Public qu'il a été reçu & approuvéà
la Commiſſion Royale deMédecine , le
11 Octobre 1773 , pour une liqueur nommée le
trésor de la bouche , dont il eſt le ſeul compofiteur.
Ses admirables vertus la font préférer , cn
lui établiſſant une trèsgrande réputation. La propriétéde
ſa liqueur eft de guérir tous lesmauxde
dentequelque violens qu'ils puiffentêtre,de purger
detout venin , chancre , abſcès&ulcère , enfin de
préſerver labouchede tout ce qui peut contribuer
gâter les dents; elle les conſerve même quoique
gâtées. Cette liqueur a un goût très-agréable.
L'Auteur en reçoit tous les jours de nouveaux
fuffrages par des certificats que lui envoyent ſans
ceife les perſonnes de la premiere diſtinction,
L'Auteur a des bouteilles à 101.51. 31. & 11 41.
Ildonne la manière de s'en ſervir, ſignée& paraphéede
ſa main; il met ſon nom debaptême & de
famille ſur l'étiquette des bouteilles , ainſi que
fur le bouchon , marqué de ſon cachet , &unta-
II. Vol. 1
194 MERCURE DE FRANCE.
bleau au deſſus de la porte , pour ne pas ſetromper.
Il vend auffi le véritable taffetas d'Angleterre,
propre pour les coupures & brûlures , approuvé
par MM. de la Commiffion de Médecine,
le 31 Juillet 1773. L'Auteur prie de lui affranchir
Je port des lettres.
ISUTA
Chocolat
Le ſieur Rouſſel , Marchand Epicier , dans
l'Abbaye St Germain-des-Prés , en entrant par
la rue Sainte Marguerite , attenant à la Fonzaine
; conſidérant que l'ufage du chocolat devient
ordinaire tant pour la ſanté que pour l'agrément
, aſſuré d'ailleurs de la bonté de la fabrique
, par les témoignages & les applaudiſſemens
de pluſieurs perſonnes de diſtinction & de goût ,
quilui ontconſeillé de le faire connoître; il donne
avis au Public qu'en qualité de Citoyen qui veut
être utile à lesCompatriotes , & pour éviter toute
ſurpriſe , il fait mettre ſur chaque pain de chocolat
ſortant de ſa fabrique , l'empreinte de ſon
nom & ſa demeure.
Le prix du chocolat de ſanté de la meilleure
qualité, eſt de 3 livres ; avec une demie vanille ,
3 livres ; celui à une vanille 4 livres; & sliv.
pour celui qui eſt à deux vanilles.
Tant pour la facilité que pour l'avantage des
perſonnes de Province , le ſicur Roufiel prévient
qu'il fera tous les envois aux mêmes prix ci-deffus
, francs de port , pourvu qu'on lui faffe reg
JAVRIL 1776.
fi mettre les fonds & que l'envoi ſfoit de douze
vies au moins , avec l'adreſſe exacte de la deftination.
III.
Nouveaux Baromètres réduits & portatifs .
:
:
Le ſieur Goubert , Conſtructeur d'Inftrumens
de Phyſique , rue Dauphine à Paris , vis-à-vis
celle d'Anjou , déjà connu par différens ouvrages
, a imaginé depuis peu une nouvelle efpèce
de baromètre réduit , très- analogue au ba -
romètre ſimple , & beaucoup plus juſte que les
baromètres en liqueurs à quatre boules ; on apperçoit
la marche de ce baromètre vers le haut
d'une colonne de mercure , de 17 pouces de
haut , & les variations de cet inſtrument ſont
auffi grandes & auſſi exactes que celles d'un baromètre
fimple. Sans entrer ici dans le détail
des avantages que ce baromètre a fur ceux de
ſon eſpèce, il ſuffit de dire qu'il eſt ſuſceptible
d'ornemens de tout genre , & qu'on peut le placer
dans des endroits de peu de hauteur. L'Auteur
les porte lui-même àà 1la campagne àcauſe
des précautions qu'il faut prendre pour les transporter.
On trouve auſſi chez lui des baromètres d'obſervation
très portatifs & très-exacts ; des baromètres
à cadrans de pluſieurs modèles & grandeurs
ſculptés , dorés & finis avecgoût; des thermomètres
de comparaiſon , &des peſe-liquears
de toute eſpèce; ainſi qu'un nouveau tableau
I if
196. MERCURE DE FRANCE.
ই
des gradations du thermomètre en 28 échelles,
contenant un thermomètre en perſonne , diviſe
ſuivant une des vingt-huit méthodes , & qu'on
peut déplacer à volonté pour faire ſes obſervations
, & généralement tout ce qui concerne la
barométrie.
Son laboratoire eſt rue Mâcon , quartier Saint
André-des Arts , dans la longue allée , au fond de
lacour , au premier.
IV.
Oranges de Malie.
Madame Savoye , rue Thérèſe , au coin de
la rue Sainte Anne , butte S. Roch , donne avis
au Public qu'elle a reçu des oranges de Malte ,
qu'on en trouvera chez elle juſques au mois de
Juin , & qu'en lui écrivant elle ſe charge de les
envoyer aux perſonnes qui lui en demanderont,
Elle a reçu auſſi nouvellement du même pays ,
de labonne caude fleur d'orange double .
V.
Le Propriétaire de la Manufacture de Faïance
de Sceaux , érigée ſous la protection du Roider
puis trente ans , & foutenue par privilége de Sa
Majesté , ayant été pluſieurs fois averti que le
nouvel établiſſement fixé au Bourg la Reine
route dudit Sceaux , avoit fait croire au Public
qu'il s'étoit déplacéou bien avoit ceffé ſes traAVRIL.
1776. 197
vaux , il croit devoir le prévenir que loin d'avoir
interrompu ſa fabrique , il y a joint une porcé
lainequi ,en reuniffant les qualités de ſa faïance ,
déjà connues , lui permet d'exécuter toutes les
pièces que l'on peut lui commander dans tous
les genres poſſibles. Son entrée principale eſt en
face du petit Château de S. A. S. Mgr le Duc de
Penthièvre , près la porte du parc.
VI.
M. Coulon , ſeul Expert aux écritures approuvé
de l'Académie Royale des Sciences ,
donne avis à ceux qui fontdes recherches pour
découvrir les fucceffions qu'ils croyent leur appartenir
, que depuis nombre d'années il s'applique
à faire une collection de celles qui ont été
annoncées dans les différens papiers publies , depuis
trente ans juſqu'à ce jour. Cette multitude
de fucceffions ne peut que faire plaifir à ceux qui
en font les recherches , puiſqu'elle leur évitera
beaucoup de peine & de frais.
On trouve M. Coulon chez lui ; rue du Bacq ,
près les Jacobins , depuis ſept heures du matin
juſqu'à dix , & depuis deux juſqu'à cinq.
VII .
Horlogerie.
Le ſieur Defroches , demeurant à Courtenay ,
près Sens , qui a fait une étude particulière de la
Liij
198 MERCURE DE FRANCE.
grofle horlogerie , avertit le Public qu'il fait
toutes fortes d'horloges horisontales & perpendiculaires
pour les Paroiſſes , Châteaux & Communautés.
:
Il a inventé des roues particulières pour le
travail des détentes, qui les rendent plus actives
, moins longues & par conféquent plus durables.
Il a chez lui une horloge perpendiculaire ,
travaillée ſuivant cette méthode , ſonnant les
heures & demi - heures , qui , placée à vingt- cinq
pieds de hauteur, ne ſe monte que tous les huit
jours; à fix pieds , toutes les vingt-quatre heures
,&peut porter un marteau pour frapper fur
les plus gros timbres ; le cadran marque les minutes
; le mouvement & la fonnerie ſont ſur des
montans différens , plus aiſés à nettoyer : enfin
lle eſt traitée avec tout le foin & la folidité
poſſibles. Il en fera caution le temps convemable;
il répare les anciennes & les nettoye. II
ſe tranſportera à juſte prix par tout où on le demandera
, & foumet ſes ouvrages à l'examen le
plus fcrupuleux; ilne demande que moitié lorfqu'elle
fera poſée ,& offre le crédit d'un an pour
L'autre moitié.
Ledit ſieur Deſroches s'offre & propoſe au
Public d'en faire qui ne ſe monteront que tous
les mois , placées à trente pieds de hauteur , &
à fix pieds tous les huits jours , fonnant les
quarts & avant-quarts , à répétition ſi on les
Zefiroit telles.
AVRIL. 1776. 199
: VIII.
Madame Meugnié avertit le Public qu'elle
poffède le ſecret deconſerver les oiſeaux , les quadrupèdes
, les poiſſons, les infectes , &généralementtout
ce qui tientà l'hiſtoire naturelle ; elle
les préſerve des mites& des inſectes , ſur-tout du
ſcarabé rongeur. Elle fait des envois dans toute
laProvince; elle prie d'affranchir les ports de
lettres. Elle demeure rue Paſtourelle , chez le
Marchand de Vin , à l'Image S. François , au
Marais. 1
.:. 1 Χ.
:
Le ſieur la Roche , Ingénieur , croit devoir
annoncer qu'il travailledepuis long-temps à une
carte de France en relief, qui ſera de forme circulaire&
d'un diamêtre de plus de trente pouces;
quoique l'Auteur n'ait eû aucun modèle à ſuivre ,
& qu'il foit l'inventeur de cet ouvrage , il ſe
flarte qu'on y trouvera toute la perfection néceſſaire
; on pourra juger de l'utilité &de l'agrément
de cette carte par le Proſpectus qui paroîtra
inceſſamment.
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES POLITIQUES.
DeConstantinople, le 17 Fevrier 1776.
LES Commiſſaires Autrichien&Ottoman ont
repris leurs conférences ſur l'objet de la démarcation
des limites en Moldavie. On a lieu de fe
flatter que les difficultés qui ont empêché juſqu'à
préſentle ſuccès de cette opération , feront bientôt
levées , & que les deux Cours auront la fatiffaction
de voir régner ſur les frontières reſpecti
ves une tranquillité durable.
Les vexations du Pacha d'Alep ont été postées
au point que les Habitans l'ont chaſlé de la Ville.
La Porte a envoyé un Salahor pour lui ôter les
Trois Queues & le forcer à la reſtitution de ſes
rapines. Elle a en même temps envoyé des otdres
pour qu'on coupât la tête à l'ancien Pacha
de Bagdad , & qu'on l'apportat à Conſtantinople.
LeGrand-Vifir a donné , le 8 de ce mois , le
dîner de cérémonie au Prince Repain , Ambaſſadeur
extraordinaire de Ruffie , qui a été revêtu à
cette occafion d'une pelifle de ſamour : leGrand-
Viſir lui a fait prétent d'une montre enrichie de.
diamans , & l'on a diſtribué aux pertonnes de fa
fuite quelques pelifles d'hermine & un grand nombre
de kerékés Le Capitan-Pacha a auſſi donné
hier un repas de cérémonie au même Ambaſlacur
, & le Kiaya Bey,le JaniſlaireAga, leTefAVRIL.
1776. 201
serdar & le Reis Effendi ſe diſpoſentà lui rendre
les mêmes honneurs.
De Warfovie, le a Mars 1776.
Le Colonel Baron de Seegers eſt parti d'ici ,
le 23 du mois dernier , pour Vienne , où il eſt
chargéde porter leTraité des limites ſigné par les
Plénipotentiaires de la République & par l'Envoyé
de l'Impératrice-Reine. Ce Traité , qui vient de
paroître , eſt encore plus favorable àla Pologne
qu'on ne l'avoit efpéré.
De Stockholm ,le 12 Mars 1776.
Un Teinturier & un jeune Chimifte de cette
Ville font parvenus à donner au coton que l'on
tire de l'Afie , la couleur écarlate ; ils ont prefenté
l'un & l'autre l'eſſai de cetre teinture à Sa
Majesté , qui a récompenfé leurs travaux utiles ,
&qui attache un prix plus grand encore à la communication
qu'ils feront de leurs procédés au Colo
légedu Commerce.
De Londres , le 14 Mars 1776
Avant la fin du mois de Mai prochain il y
aura cinquante frégates en Amérique qui formeront
une chaîne le long de ceContinent pour
empécher toute communication avec les Infurgens
Les vaiſſeaux qu'on équipe actuellement pour
l'Amérique auront leur complet d'hommes fur le
Iw
202 MERCURE DE FRANCE.
piedde guerre& feront avitaillés pour fix mois.
On tirera un détachement de Matelots de l'Hôpital
de Greenwich pour les mettre à bord des bâtimens
de garde , afin de pouvoir répartir ſur les
vaiſleaux deſtinés pour ce pays, le nombre d'hommes
dont ils auront beſoin .
T
Hier il a été expédié des ordres au Bureau
d'Artillerie de Wolwich de fournir à chacun des
foldats tirés du troiſième Régiment , deux cents
foixante cartouches avant de s'embarquer , се
qui fait cent cartouches de plus que ce qu'on
a toujours donné à un foldat en temps de
guerre.
On a des avis qu'il y a de la diviſion entre le
Congrès-Provincial & le Congrès Général. Ces
démélés pourroient avoir des ſuires fâcheuſes
qu'on travaille à prévenir ; le ſieur Hancock eſt
attendu pour cela àNew-Yorck.
Les Habitans de Philadelphie ont pris toutes
les précautions poſſibles pour ſe défendre contre
L'attaque des Royaliſtes. Ils ont bâti des forts
juſqu'a huit milles en avant ſur la rivière , &
outre une forte Garniſon qui eſt dans la Ville ,
on aſſure que les Infurgens peuvent raflembler
en peu de temps juſqu'à quarante mille hommes.
Ladette des Colonies pour leur dépenſe milicaire
montera le 25 Avril prochain à 1,296,746
liv. ſterl.
Les Heffois ſont deſtinés , à ce qu'on dit , pour
le Canada , parce qu'ils feront à uneplusgrande
diſtance que par-tout ailleurs des établiſſemens
allemands qui font nombreux dans les autres parties
de l'Amérique.
1
AVRIL. 1776. 203
DeGênes , le 11 Mais 1776.
On mande de Milan que la Salle du grand
Théâtre de l'Opéra a été entièrement réduite en
cendres , & que la Régence de cette Ville a fait
arıêter pluſieurs particuliers ſoupçonnés d'avoir
étéles auteursde ce déſaſtre , qui a coûté la vie à
quatre perſonnes , & où pluſieurs autres ont été
dangereuſement bleſlées .
De Madrid, le 19 Mars 1776.
Le Roi ayant deſiré répandre les lumières de
l'Evangile parmi les Indiens qui habitent les
côtes & les terres les plus reculées de ſa do
mination , au Nord de la Californie , & qui
font plongés dans les ténèbres de l'idolâtrie ,
avoit vu avec ſatisfaction les heureux ſuccès
des deux expéditions par mer & par terre exécutées
en 1769 & 1770 , & dans lesquelles on
a fait la découverte , à la hauteur de 36 degrés
40 minutes de latitude , du Port de Monte-
Rey , où ont été établis un Préſide & une Miſfhon
fous l'invocation de Saint -Charles. Sa
Mejeſté , animée du même zèle , ordonna en
1774 une nouvelle expédition , qu'Elle confia
à la Frégate Santiago , commandée par l'Enſeigne
Don Juan Perez : cet Officier s'eſt avancé
juſqu'à ss degrés 49 minutes de latitude , &
s'eſt approché des côtes de ce parage , où il a
trouvé des Indiens très - humaniſés , d'une phy.
ſſonomie agréable & habitués aux vêtemens.
Ces premiers ſuccès ont déterminé Sa Majeſté
àenvoyer au Port de San-Blas , dans la Nou
I vj
204 MERCURE DE FRANCE
velle-Galice, des Officiers de Marine, chargésde
pouffer cette navigation &ces découvertes:
auſſi loin qu'il fera poffible. En conféquence ,
Je Lieutenant de Vaiſſeau Don Bruno d'Ecela
commandant le Santiago , le Lieutenant de Frégate
Don Juan Francisco de la Bordega , coinmandant
la Golette La Sonora , font partis de
ce Port de San Blas au commencement de 1775
en même temps que Don Juan d'Ayala , aufli
Lieutenant de Frégate , commandant le Paquebot
le Saint Charles , mettoit à la voile pour
Monte-Rey. Le premier eſt arrivé à so degrés
de latitude , le ſecond à 58 , & le troiſième à
37degrés , 42 minutes. Ils ont pris connoiffance
dans ce voyage de la cote intermédiaire &des
différens parages de cette côte , du grand Pore
deSaint François, ainſi que de diverſes rivières ,
où ils ont trouvé beaucoup d'Indiens , d'une
douceur & d'une fociabilité furprenantes. Les
fruits de cette expédition ſont dus principalement
au zèle diftingué que Don Antonio-Marie
Bucarelli , Vice Roi de la Nouvelle Eſpagne ,
n'a ceffé de montrer dans toutes les occafions
pour le ſervice de Sa Majesté , & pour la réuffite
de ſes ſages entrepriſes . Sur le compte favorable
que ce Vice-Roi a rendu à Sa Majesté du
fuccès de la dernière expédition dont on vient
deparler, & de la conduite des Officiers deMasine
& des Pilotes à qui elle a été confiée , Sa
Majefté a élevé le Lieutenant de Vaiſſeau Don
Bruno d'Eceta au grade de Capitaine de Frégate ,
&les Lieutenans de Frégate Don Juan-Manuel
Ayala, &Don Juan- Franciſco de la Bordega à
eclui de Lieutenans de Vaificaux ; l'Enſeigne de
Zágare: Don Juan Perez à celui de Lieutenant
AVRIL. 1776. 205
de. Frégate ; & a nommé Enſeignes de Frégare
Les Pilotes Don Joſeph Canizares & Don Fran
Giſco Maurelle.
De.la Haye,le 22 Mars 1776.
Tous lesCorpsde Troupes que l'Angleterre:
tire d'Allemagne pour les faire paſſer en Amé
rique, font en marche ou au terme de leur em
barquement. Tandis que le ir de ce mois les
Brunswickois s'établiſſoient dans les vaiſſeaux
de tranſport qui leur avoient été préparés à
Stade ſur l'Elbe , le Colonel Rainsford, Anglois,
arrivoit ici , d'où il eſt parti le 13 pour aller
prendre à Hanau , comme Commiſſaire de. Sa
Majefté Britannique , la conduire du Régiment
du Prince Héréditaire de Heſſe-Caffel , qui a dû
s'embarquer le 1.6 für le Mein , deſcendre le
Rhin & continuer ſa route par Nimegue : cet
itinéraire tracé d'avance avoit eu beſoin , pour
joindre le Port de Helvoet au-delàde Willemſtad,.
de diverſés réquisitions à faire aux différentes
Régences de la République , für le territoire def
quelles il s'effectuoit , ce qui avoit produit quel.
ques difficultés que l'Ambaſſadeur d'Angleterre
encetteCour eſt parvenu à lever..
Ileft venu en Hollande d'autres Commiſſaires
Anglois chargés de freter quatre-vingts vaiffeaux
au moins pour completter le nombre né
ceffaire.au tranſport des forces Britanniques en
Amérique. Le noliſſement eſt , dit-on de
3600 forins par mois ( entre 7 & 8000 liv. de
France ..
206 MERCURE DE FRANCE:
De Paris , le 1 Avril 1776.
Le 26 du mois dernier , les Ecoliers du Collége
d'Harcourt ont délivré , à leur Proceffion
du Jubilé , treize priſonniers détenus au Grand
Châtelet pour dettes. Ils avoient contribué de
leurs menus plaiſirs à former la ſomme deſtinée
pour cet uſage. Les jeunes Elèves de ce Collége
font accoutumés à ſe diſtinguer dans les occaſions
importantes. On ſe rappelle avec quelle
fenfibilité ils ont contribué au ſoulagement des
pauvres malades dans l'incendie de l'Hôtel-
Dieu.
LeGouvernement ayant autoriſé le Commiffaire
départi en Franche-Comté à donner des
gratifications à ceux qui détruiroient des loups ,
l'eſpoir des récompenfes promiſes a tellement
excité le zèle des habitans de cette Province ,
que depuis le mois d'Avril de l'année dernière
juſqu'à ce jour, ils ont détruit foixante-deux
louves, foixante-dix vieux loups , cent trentehuit
louveteaux, ce qui fait en tout deux cents
foixante- dix loups; il eſt aifé de concevoir l'avantage
confidérable qui réſulte d'une pareille deftruction
pour l'agriculture & pour la tranquillité
des campagnes. Les gratifications ſont de 24 liv.
pour une vieille louve , de 18 pour un vieux
loup, de 12 pour un loup ou louve de l'année ,
&de 6 pour chaque louveteau. On a grande attention
de faire couper les oreilles à chaque tête
d'animal offerte , pour qu'elle ne puiſſe pas être
préſentéeune ſeconde fois,
AVRIL. 1776. 207
On écrit d'Alençon que le 19 du mois dernier
trois habitans de la Paroiſſe des Baux de
Bretheuil , Election de Conches , s'étant rafſemblés
au Presbytère pour y ſouper avec les
Domeſtiques du Curé , y mangèrent à ſept heures
trois quarts une ſalade , dans laquelle ils avoient
confondu de la ciguë avec du céleri & de l'oi--
gnon. Une heure après , ils éprouvèrent un engourdiſſement
conſidérable , d'abord depuis les
poignets juſqu'aux coudes , enfuite aux jambes ,
&enfin par tout le corps. Les trois habitans ,
dont deux étoient Charpentiers & le troiſième
Journalier , ayant regagné leur domicile , on
accourut à dix heures chercher le Curé , qui
n'eut que le temps de les abſoudre avant leur
mort. En rentrant chez lui , il trouva ſa Servante
étendue ſur le pavé de ſa cuiſine & morte. Le
-bruit qu'occaſionna.cet événement , éveilla deux
Valeis qui avoient mangé de la même ſalade , &
qui purent à peine arriver juſqu'à l'endroit où
ils avoient entendu du bruit : on leur fit avaler
fur le champ de la crême & de l'huile , & un
Chirurgien qui ſe trouva là , leur fit prendie de
l'émétique qui les a fauvés. On a fait l'ouverture
des quatre malheureux qui ont péri en moins de
deux heures , & on leur a ſeulement remarqué
l'inteſtin de l'eſtomach enflammé.
Le fieur Bouquet , d'Abbeville , dont on a annoncé
la nouvelle machine pour ſupprimer les
béquilles , en facilitant les mouvemens des perſonnesqui
ne peuvent ſe ſoutenir ſur leurs pieds,
vient d'en conſtruire cinq très différentes qu'il
livrera aux perſonnes qui les lui ont demandées ,
168 MERCURE DE FRANCE.
lorſqu'il les aura préſentées à l'Académie des
Sciences. Il prévient le Publie qu'il ne reçoit
point de lettres qu'elles ne foient affranchies,
&qu'il répondra par ordre à celles qu'on lui
écrit de tous côtés.
PRESENTATIONS.
Le baron de Grandpré , maréchal de camp,
revenant de la cour d'Eſpagne , près de laquelle
il a rempli la commiſſion dont il étoit chargé de:
la part de Sa Majesté , a été préſenté, le 24
mars , au Roi & à la Famille Royale , par le
comte de Vergennes , miniſtre & fecrétaire
d'Etat ayant le département des affaires étrangères.
Le31 ,la comreſſe de Rully eut l'honneur d'e.re
préſentée à Leurs Majeſtés & à la Famille Royale
parlamarquiſedeRully.
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES.
Le to mars, le ſieur deGaigne, ancien offi
cier d'infanterie , eut l'honneur de préſenter au
Roi , àMonfieur &àMonſeigneur le comted'Actois
un ouvragede ſacompoſition ayant poursi
Are:Manuclou Journée militair.e.
CAVRIL. 1776. 209
Le chevalier de Beaurain , géographe ordanaire&
penſionnaire du Roi , a eu l'honneur de
préſenter àSa Majesté , à Monfieur & à Monfeigneur
le comte d'Artois , la Carte maritime des
havre&port de Boston &des côtes adjacentes,
avecles retranchemens occupés tant par lesAnglois
que par les Américains; cette carte a été
copiée ſur un plan levé par ordre duGouvernementd'Angleterre.
NOMINATIONS.
LeRoi a nommé la dame Defpiés à l'abbaye
Avenay , archevêché de Reims , vacante par la
démiſſion de la dame de Boufflers.
Le 3 mars , le vicomte de Mailly, colonel du
régiment d'Anjou , infanterie , a préré ferment
entre les mains de Madame pour la placede
fon premier Ecuyer , en ſurvivance du conte de
Mailly , marquis de Neſle .
Le27, le fieur Vicq d'Azur , docteur- régent de
la faculté de Médecine de Paris , de l'académie
royale des Sciences , & le ſieur de la Servolle ,
nommésmédecins conſultans de Monſeigneur le
comte d'Artois , ont eu l'honneur de lui être préſentés
en, certe qualité par le comte de Maillé ,
premiergentilhomme de la chambre de ce Prince ,
& par le ſieur Lieutaud , premier médecin du
Roi.
Le premier avril, le duc de Lorges , ancien
210 MERCURE DE FRANCE.
:
menin duRoi , nommé par Sa Majesté à la licutenance
- générale de la province de Franche-
Comté, vacante par la mortde ſon beau père, eut
l'honneur de faire , en cette qualité ſes remercimens
à Sa Majeſté.
:
Monſeigneur le comte d'Artois vient de choifir
le ſieur Monnot , de l'académic royale de
Peinture&de Sculpture , pour ſon premier ſculpteur.
Cet Artiſte eſt connu par différens morceaux
danslesquels on a remarqué la fierté & la hardieſle
du cifeau,jointes à la vérité & à la force de l'expreffion
; on reconnoît même dans les productions
légères de der Artiſte l'enthousiasme de ſongénie
pour les grands caractères. Le choix de Monfeigneur
le comte d'Artois eſt une nouvelle preuve
du goût éclairé de ce Prince pour les arts ,& de
la protection qu'il accorde aux talens.
د
ST
MARIAGES.
1
Le 24mars , Leurs Majeſtés & la Famille royale
ont ſigné le contrat de mariage du comte de
Rully, avec dame comtefle de Chauvigny , chanoinefle
du noble & royal chapitre de Saint-Louis
de Metz; & celui du marquis deChampigny, of.
*ficier aux Gardes- Françoifes , avec demoiselle de
Fénélon .
1
AVRIL. 1776. 20
NAISSANCE.
LeGrand Duc de Toſcane a notifié au Roi ,
par ſa lettre du is mars dernier , la naiſſance
du nouvel Archiduc fon fils , né le 9 du même
mois.
:
MORTS.
Marie-Charlotte-Sabine-Joſephine , princeffo
deCroy-d'Havré, épouſe du marquis de Verac ,
-miniſtre plénipotentiaire de Sa Majellé Très-
Chrétienne auprès du Roi de Danemarck , eſt
morte àCopenhague le 27 février.
:
Marie - Louiſe d'Eſcajeul , veuve de Marie-
Jacques d'Eſcajeul , premier lieutenant des Gardes
du Corps & Lieutenant général des armées du
Roi , eſt morte le is mars dans ſon château de
Capécure en Boulonnois , dans la 95° année de
fonâge.
212 MERCURE DE FRANCE.
ABruxelles , ce 14 Mars 1676.
Le Marquis du Chaſteler ayant répondu dans
différentes Gazettes , à l'article inféré dans celle
de France , le 12 de Février , & y ayant avancé
qu'il deſcendoit de Thiery , furnommé d'Enfer ,
n'a pu voir ſans ſurpriſe l'article inféré dans le
Mercure de France de ce mois , & croit devoir
obſerver quebien loin que Thiery du Chaſtelor ,
Seigneur de Moulbais, fils de Ferri & petit- fils
de Thiery d'Enfer , ſoit totalement inconnu aux
Auteurs qui ont parlé des deſcendans de Thiery
d'Eufer , il y eſt au contraire très-bien connu ,
Ceux qui endouteront pourront s'en convaincre
en lifant la généalogie de la Maiſon du Châteler
, imprimée en 1737 dans le fecond vo
Jume de l'Hiſtoire du Comté de Bourgogne , par
du Nod, page 558. Ils y verront que Ferri cut
d'Iſabelle de Joinville , ſon épouſe , Jean &
Thiery ; ce dernier y eſt nommément appelé
Bailli de Hainaut : or il n'y a jamais etd'autres
Bailli du Comté de Hainaut en 1308 que Thiery
du Chaſteler , qui de tout temps a été reconnu
pour le premier de ſa Maiſon , qui est venu
s'établir en Hainaut , où la poſtérité ſubſiſte encore
aujourd'hui dans les perſonnes du Marquis
du Chaſteler &de ſes enfans , & du Marquis du
Chaſteler, Seigneurdu Moulbais , ſon frère.
Ceci ſuffit pour répondre à l'article des diffésens
Journaux ; mais le Marquis du Chaſteler
AVRIL. 1776. 213
croiroit ſe manquer à lui-même s'il ne juſtifioit
pasdémonſtrativement ſa defcendancede Thiery
d'Enfer , c'eſt ce qui l'engagera à faire imprimer
les titres de LaMaiſon,& indiquer à chaque titre
où il ſe trouve en original ; & pour la commodité
de ceux qui deſireroient s'éclaircir ſans
viſiter tantdedépôts éloignés , dès que l'imprefſion
ſera achevée , il dépoſera les copies collar
tionnées & légaliſées des mêmes titres dans
quelque dépôt public , où il ſera libre à un chacundeſe
les faire adminiſtrer. Le lieu du dépôt
& le moment où ils s'y trouveront feront de
nouveau annoncés par les papiers publics.
LOTERIES.
Letiragede la loteriede l'Ecole royale militaire
s'eſt fait le 6 Avril. Les numéros ſortis de
la roue de fortune ſont 53, 73 , 52 , 74, 70. Le
prochaintirage le fera le 6Mai.
214 MERCURE DE FRANCE.
TABLE.
PIEICECEESS FUGITIVES en vers&enprofe,page
Anne Erizzo à Mahomet II , ibid.
La Noir, 8
Le Printemps , 12
Abdolonyme , 14
Epître à Mlle ***. 44
Pernetri 461
Vers àunejeune Demoiselle , 47
AMdede M***. 48
Conſeils à une jeuneMariée , 49
A ma Femme , 54
Vers àMde la Comteſle de S***. 55
Vers enréponſe de M. le Préſident d'Alco , biid.
AMeſſieurs de l'Académie Françaile , 56
AM. l'Abbé de C. 57
VersàM. deCarmontel , رو
ExplicationdesEnigmes & Logogryphes , 60
ENIGMES, ibid
LOGOGRYPHES , 6:3
Airdel ſignor Bononcini , 65
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 73
Mémoire contenant l'Hiſtoire des Jeux Floraux
,
ibid.
Le parfait Ouvrage , 78
L'Amantde Julie d'Etange , 80
Socrate en délire , 83
Hiſtoire naturelle de Pline , ICI
Diflertation ſur les attributs de Vénus , 106
AVRIL. 1776 . 239
Journal des cauſes célèbres , 112
Les astuces de Paris , 115
Diſcours prononcé à l'Hôtel - de - Ville de
Lyon , 126
Voyages dans la partie ſeptentrionale de l'Europe
, 134
Epître en vers aux François détracteurs de la
France , 146
Annonces littéraires , 148
ACADÉMIE. 154
Villefranche ibid.
Berlin, 158
SPECTACLES . 159
Concert Spirituel , ibid.
Bruxelles,
161
163
Gravures έργα που ibid.
Muſique. 165
Architecture, 168
Coursde langueAngloiſe 1691
Lettre de M. de Voltaire à M. l'Abbé de la
Chau , 170
Lettre de M. l'Abbé Sans à M. Bonafos . 172
Bienfaiſance. 177
Variétés , inventions ,&c. 181
Anecdotes . 189
AVIS , 193
Nouvelles politiques , 190
Préſentations , 208
d'Ouvrages ,
ibid.
Nominations , 209
Mariages ,
214
Naiſlances ,
215
Morts ,
ibid.
Loteries , 213
APPROBATION.
J'ai lu, par ordre de Monseigneur leGarde dos
Sceaux , leMercure d'Avril 1776 , 2º vol. Je n'y
ai rien trouvé qui doive en empêcher l'im
preffion.
AParis , ce 14 Avril 1776.
DE SANGK
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe
près Saint Côme,
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
AVRIL , 1776 .
PREMIER VOLUME.
Mobilitate viget. VIRGILE .
Beugnt
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , rue Chriſtine ,
près la rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'EST au Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriftine , que l'on prie d'adreſler , francs de port ,
les paquets & lettres , ainſi que les livres , les eltampes
, les piéces de vers ou de proſe , la mufique
, les annonces , avis , obſervations , anecdores
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public, & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auffi de marquer le prix des livres
, eſtampes & pièces de muſique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres& de ceux qui les
cultivent , ils ſont invités à concourirà ſa per
fection ; on recevra avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenfes ſur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv
que l'on paiera d'avance pour ſeize volumes renus
francsdeport.
L'abonnement pour la province eſt de 32 livres
pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
port par la poſte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eſt de 16 ſols pour
ceux qui n'ont pas ſouſcrit,au lieu de 30 ſols pour
ceux qui font abonnés.
On ſupplie Meſſieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la poſte , ou autrement , au Sieur LACOMBE.
libraire, àParis, rue Christine.
FLL 18.290
Ontrouve aulſi chez le même Libraireles Journaux
Juivans , portfranc par la Poste. :
JOURNAL DES SAVANS , in-4°. ou in-12 , 14 vol . à
Paris , 16 liv .
Franc de port en Province , 201.4 .
JOURNALDES BEAUX-ARTS ET DES SCIENCES , 24 cahiers
par an , à Paris ,
21.
En Province , 151
BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE DES ROMANS , Ouvrage
périodique , 16 vol. in- 12. à Paris , 241.
EnProvince,
32 1.
LA FRANCE ILLUSTRE OU LE PLUTARQUE FRANÇOIS ,
13 cahiers in-4° . avec des Portraits , par M. Turpin ,
prix , 30 liv .
GAZETTE UNIVERSELLE DE LITTÉRATURE , à Paris ,
port franc par la poſte , 181.
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Dinouart ,
14vol. par an , à Paris , 91.16
Et pour la Province , port ftancpar la poſte , 14..1
JOURNAL DES CAUSES CÉLÈBRES, 12 vol in- 12 par an ,
à Paris 18.1.
Et pour la Province , 241.
JOURNAL HISTORIQUE ET POLITIQUE DE GENÉVE , 36
cahiers par an , à Paris & en Province , 181
LE SPECTATEUR FRANÇOIS , 15 cah . par an , à Paris , 9l.
Etpour la Province ,
121.
LA NATURE CONSIDÉRÉE , 52 feuilles par an , pour
Paris & pour la Province , 121,
SUITE DE TRÈS-BELLES PLANCHES in-folio, ENLUMINEES
ET NON ENLUMINÉES , des trois règnes de l'Hiftoire
Naturelle , avec l'explication , chaque cahier broché ,
prix, 30 1.
JOURNALDESDAMES , 12 cahiers , de chacuns feuilles ,
par an , pour Paris , 121.
Etpour la Province, 151.
L'ESPAGNE LITTÉRAIRE , 24 cahiers par an, à Paris , 181 .
En Province , 241
FOURNAL LITTÉRAIRE de Berlin , 6 vol. in- 12 . par an ;
àParis , 151
JOURNAL DE LECTURE , ou choix de Littérature & de
Morale , 12 parties in 12. dans l'eſpace de fix mois,
franc de port à Paris & en Province , prix par abonneament,
15 liv.
Aij
Nouveautés qui se trouvent chezle mêmeLibraire,
Dictionnaire hiſtorique & géographique d'Italie , 2 vol .
gtand in - 8 ° . rel . prix 121.
Histoire des progrès de l'eſprit humain dans les ſciences
naturelles , in 8º . rei. 5 liv.
Preceptes ſur la ſanté des gens deguerre , in-8°. rel. sliv.
De la Connoiffance de l'Homme , dans ſon être & dans
ſes rapports , 2 vol. in- 8 ° . rel
Traité économique & phyſique des Oiseaux
cour , in- 12 br.
Dict. Diplomatique , in-8°. 2 vol . avec fig . br.
Dict . Héraldique , fig . in- 8 ° . br.
Révolutions de Ruffie , in-8 °. rel.
121 .
de baffer
21.
121.
3 1. 15 få
21. 10f,
Spectacle des Beaux- Arts , rel . 21.10 .
Diction . Iconologique , in 8 ° . rel . 31.
Dist. Ecclef. & Canonique , 2 vol. in-8º. rel. . وا
Dict . des Beaux-Arts , in-8º . rel . 41. 10f.
Abrégé chronol . de l'Hiſt du Nord , 2 vol. in-89.rel . 121.
de l'Hift. Eccléſiaſtique , 3 vol. in-8 ° . rel. 18 1.
de l'Hift . d'Eſpagne & de Portugal , 2 vol. in-8 °,
rel . 121.
de l'Hift . Romaine , in-8 ° rel . 61.
Théâtre de M. de Saint- Foix , nouvelle édition , 3 vol.
brochés 61.
,
Théâtre de M. de Sivry , vol . in - 8º . br. 21.
Bibliothèque Grammat. in-8°.br . 21.10 f.
Letties nouvelles de Mde de Sévigné , in 12 br. 21. 10f.
Les mêmes , pet . format , 11.16f.
Poëme fur l'Inoculation , vol. in-8 ° . br. 31.
Traité du Rakitis , ou l'art de redreſſer les enfans contrefaits
, in- 8 ° . br. avec fig. 41.
Eloge de la Fontaine , par M. de la Harpe , in-8 ° . br.
11.4 .
Les MuſesGrecques , in-8 °. br. 1.16f.
LesOdes Pythiques de Pindare , in-8 ° . br. 51.
Monumens érigés en France à la gloire de Louis XV , &c .
in- fol . avec planches br. en carton , 241.
Mémoires ſur les objets les plus importans de l'Architec
ture , in-4° . avec fig . br. en carton; 121.
Les Caractères modernes , 2 vol . br . 31.
Mémoire fur la Muſique des Anciens , nouvelle édition ,
in4°. br. 71.
JournaldePierre le Grand , in-8º. br . 1.
Agriculture réduite à ſes vrais principes, vol. in-12.
broché ,
MERCURE
DE FRANCE .
AVRIL , 1776 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ÉPITRE A LA PARESSE.
0DE MON COEUR ſouveraine maîtreſſe,
A qui je dois mes plus heureux loiſirs ,
Inſpire-moi , chere &douce Pareſſe !
Je veux chanter ta gloire & mes plaiſirs.
Non , tu n'es point cette lourde Déefle
Qui de Mondor engourdit tous les ſens ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Et qui l'endort au ſein de la molleſſe .
Le Dieu du Pinde , aimable enchantereffe ,
Autour de toi raſſemble ſes enfans ;
Tous les beaux- arts t'environnent ſans ceſſe.
Pour mieux charmer tes fortunés momens ,
Le tendre amour lui- même te carrefle ;
Il vient ſourire à tes jeux innocens ,
Et te remplir d'une tranquille ivreſſe.
Mais loin detoi les tranſports furieux
Dontcet enfantagite & trouble l'ame.
Plus pur , plus doux & plus délicieux ,
Le ſentimentte penetre& t'enflame
Pour toi l'Amour n'eſt point un ſéducteur ;
Tel qu'aux beaux jours de Saturne & de Rhée ,
Il eſt ſans fard , il parle avec candeur :
De ſes attraits la ſageſſe parée
Charme les yeux & s'emparedu coeur.
C'eſt bien en vain que l'Amant de Julie ,
Toujours en proie à la mélancolie ,
Eft confumé d'une fougueule ardeur ;
Ah ! je le plains autant que je l'admire.
Que ſert, hélas ! ce ſublime délire ?
C'eſt moins l'amour qu'une aveugle fureur,
Dontje frémis plus qu'elle ne m'attire.
J'aime bien mieux Philémon & Baucis ,
Tous les Bergers du naïf la Fontaine ,
EtdeGefner les Eglés , les Tyrcis ,
Que les accès d'un ſombre énergumene ,
AVRIL . 1746. 7
Quim'inſpirant une ſecrette horreur ,
S'il m'attendrit , plus ſouvent me fait peur *.
Jeveuxbrûler d'une ardeur plus durable ,
Je veux choisir un guide plus aimable.
Suivons Eglé ; ſå modefte douceur
Me fait chérir fa timide innocence.
Ah! j'ai trouvé le repos de mon coeur !
Oui ,je le ſens s'ouvrir ſans violence ,
Nonàl'amour , mais à la bienveillance ,
Etréunir, par un accord heureux ,
Les ſentimens , les plaiſirs vertueux .
Omon Egié! le temps inexorable
Auroit en vain terni tous vos attraits ,
Devos vertus l'empreinte ineffaçable
Me charmeroit encore dans vos traits.
C'estmon amie & non pas ma maîtreile ,
Qui de mes chants ſera le digne objet.
La belle Hélene arma toute laGrece ;
Deguerre , hélas ! ce fut un beau ſujet.
Guidepar toi , Parefle pacifique ,
*ADieu ne plaiſe que j'oſe attaquerM. Roufſeau .
Je reſpecte ſes vertus , ſa vieilleſſe & fon génie . J'ai
d'ailleurs éprouvé ſa bienveillance. Je crois être de ſon
avisen blåmant l'amour violent , & la Nouvelle-Héloïſe
en eſt, ce me ſemble , la cenſure encore plus que
l'apologie. M. Roufſeau nous avertit lui-même de
préférer , pour le mariage , une phyſionomie qui
inſpire la bienveillance & non l'amour.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Je ne veux plus adorer la beauté ,
Ni me livrer à fon charme magique ;
De tout excès je ſuis épouvanté
L'ardent amour eſt ſans doute énergique :
Mais confumé par ſon feu dévorant ,
Il brille , il meurt & s'éteint promptement.
D'un tel effort l'ame toute épuiſée ,
Pientôt le ferme aux plus doux ſentimens,
Etjouit moins , plus elle eſt embratée ;
Tous ſes plaiſirs ne ſont que des tourmens.
Les vrais liens d'une ſage tendreſſe ,
L'aimable eſſor de la délicatelle ,
Valentbien mieux que les emportemens
Er les fureurs d'uneimportune ivrefle.
Demon repos plus épris chaque jour ,
Je n'irai point , fur les pas du vulgaire,
Proſtituer mon encens à la Cour.
Pourquoi courir après une chimere ?
L'ambition nuit autant que l'amour.
Vivant de peu , content du néceſſaire
Le ſuperflu me coûte peu de ſoins.
C'eſt lui , lui ſeul qui fait notre miſere ;
Un parelleux a fort peu de beſoins .
Quelques amis d'humeur toujours égale ,
D'un bon eſprit & fans prétentions ;
De ſimples mets , une table frugale ,
Vin naturel , point d'indigeſtions ;
Modeſte habit , propreté ſans parure ,
AVRIL. 1776. 9
Toilette courte , une douce gaieté ,
Point de procès , une fortune ſure ,
Quoique petite , & toujours la ſanté ;
Sommeil facile , exempt d'inquiétude ,
Réveil paiſible , un peu de mouvement;
Modérément ſe livrer à l'étude ,
Faire du bien ſans trop d'empreſſement ;
Garder en tout un prudent équilibre ;
Autantqu'on peut vivre tranquille & libre ;
Jamais de maître, & conferver pourtant
Pour mes amis un eſprit complaiſant :
Voilà le plande mon heureuſe vie ,
Le réſultat de ma philoſophie.
Sur mes défauts vous me grondez ſouvent ;
Vous me trouvez fingulier , indolent :
Mais convenez , Eglé , que ma parefle
Preſque en tout point reſſemble à la ſageſſe .
D
ENVOI A ÉGLE.
Reçois mes vers , partage mon tranſport .
Ah ! quel bonheur de ſuivre ſans effort
Le doux penchant qui toujours nous entraî ne
Vivons , Eglé , contens de notre ſort ,
Libres tousdeux en portant notre chaîne.
Quandle printemps ranimera les fleurs ,
A tes côtés , afſis ſur la verdure ,
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
J'admirerai ſes brillantes couleurs.
Ce Dieu charmant rajeunit la Nature:
Mais rien ne peut augmenter nos ardeurs ;
Non, notre flamme eſttrop vive & trop pure.
Lorſque l'été remplira de ſes feux
Leciel , la terre & nos arides plaines ;
Au fonddes bois , tur le bord des fontaines ,
Nous cacherons nos tranſports amoureux.
Qu'avec plaiſir de la prodigue automne
Cueillant bientôt les fruits délicieux ,
Nous goûterons les préfens de Pomone ,
Et deBacchus le nectar précieux!
Mais quand des monts de la froide Scythie
L'affreux hiver , couronné de frimats ,
Les aquilons & l'Epoux d'Orythie
Viendront enſemble attriſter ces climats,
Anos regards la Nature engourdie ,
Saura garder encore des appas.
Ces longs tapisde neige éblouiffante ,
Où quelquefois , & contre mon attente,
Je vois percer le verd des blés naiſlans ,
Et ces rameaux couverts , reſplendiſlans
Du froid cryſtal dont l'éclat nous enchante,
Tous ces objets , pour des yeux épurés ,
Ont des attraits du vulgaire ignorés.
Près d'un foyer ruſtique & folitaire ,
Nous braverons tous les vents en courroux;
Leur ſouffle en vain fera frémir laterre ,
:
AVRIL. 1776 . Π
La paix , l'amour reſteront prèsde nous.
Ates accens , j'accorderai ma lyre ;
Auprès de toi je verrai nos enfans ,
Nous les verrons tendrement nous ſourire ,
Etdans l'excès du plus charmant délire ,
Nous confondrons nos doux embraſſemens :
Maiscet excès eſt pur& fans tourmens .
Par M. Marteau.
LE LÉOPARD & LE RENARD .
Fable.
PARMI les animaux , les Lettres de nobleſſe
Sont de moderne invention ;
Et même notre humaine eſpece
N'imagina que tard cette diftinction.
Depuis cent ans au plus un fameux Roi Lion
Fitmettre cet Edit ſous preſſe:
« Pour inſpirerde l'émulation
>>A>tous Sujets de notre Empire auguſte ,
>> Au plus brave comme au plus juſte ,
>>>Quel qu'il ſoit , nous voulons décerner des honneurs
.
>>Q>u'ils foient nobles eux& leur race ,
2Ceuxdont les vertus& l'audace
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
>>N>ousdécéleront les grands coeurs».
Auſſi tôt maints guerriers ſignalent leurs courages
,
On admire à l'envi les exemples des ſages .
Jarretieres & cordons bleus
De pleuvoir à foiſon ſureux.
Comme les animaux , à tout âge on nous mene ,
Atout âge l'homme eft enfant ;
Un Ecolier fait tout pour une croix d'argent ,
Une autre croix a fait plus d'un grand Capitaine.
Mais , malgré l'éclat de ſon rang ,
Le plus noble , on le fait ,trop ſouvent dégénere ,
Et le fils d'un illuftre pere
Ne paroît pas toujours digne d'un ſibeau fang.
Or parmi la gent animale
Il en avint comme chez nous .
Onvit des ſots titrés & de très -puiſlans fous
Vanterde leurs aïeux la bravoure loyale ,
Sans en avoir rien hérité,
On vit l'infolente fierté
::
Même des plus ſenſés devenir le partage :
Témoin un Léopard du plus haux parentage.
Un Renard foutenoit que tous les Léopards
Etoient égaux par la nature.
८
Fier d'avoir couru maints haſards , C
Et chargé d'honneurs fans meſure ,
Lehéros Léopard à ce propos s'aigrit.
Sans s'émouvoir , l'autre lui dit:
r
AVRIL. 1776. 13
En parlant pourvous tous , puis je vous faire in
jure?
Si vous euſliez vécu , Seigneur , avant l'Edit ,
Votre vertu fublime eût elle été moins pure ?
Si l'Edit ceſſoit , dites nous ,
Seriez-vous un autre que vous ?
Par lemême.
LA SAGESSE.
ODE
7
:
•La ſageſſe eſt pleine de lumiere , & fa beauté ne ſe
flétrit point.
Q
20
Liv, de la Sageſſe , ch . 6 , v. 13
そこ
UELLE ardeur nouvelle m'inſpire
Etme fait aujourd'hui la loi ?
Je ſens un aimable délire i
S'emparer tout à coup de moi.
Cédons à cette noble flamme . :
Qui perçant julques dans mon ame,
Me faitmaître de vifs tranſports .
Sageſſe que mon coeur adore ,
Mamuſe timide t'implore ,.
Viens préſider à ſes accords.
:
14 MERCURE DE FRANCE.
Volez du midi juſqu'à l'ourte ,
Volez , invincibles guerriers ;
Et dans votre rapide courſe
Moiſlontés par- tout des lauriers ..
Sur vos pas qu'avec induſtrie
La lédušlante flatterie
Seme les plus brillantes fleurs :
Aces éloges mercénaires ,
Ala ſageſie ſi contraires ,
Je reconnois de vils flatteurs .
Hélas! injuſtes que nous ſommes ,
Pourquoi conſacrer des accens
A la vanité de ces hommes
Qui ne ſont que de fiers tyrans ?
Lehéros le plus magnanime
N'est pas digne de notre eſtime ,
Lorſqu'après de vaillans exploits
Il vit au ſein dela mollelle,
Oujadis perdit la fagefle
Leplus ſage de tous les Rois.
Rome n'eutjamais plus de gloire
Qu'en ces beaux jours où les vertus
Balloient autant que la victoire
Sur le front du ſageTitus;
Mais cette gloire fut flétrie ,
Quandpar la moltefle avilie ,
1.2
1
:
AVRIL. 1776. 15
Auméprisdes antiques loix ,
Defa ſplendeurRomeidolâtre ,
Devintun malheureux théâtre
Où le crime plaçoit les Rois.
Des forfaits vengeur invincible ,
UnMagiftrat plein d'équité
A la faveur eſt inflexible ;
Rien ne trahit ſa probité.
Mais que notre fort eſt à plaindre !
Etque n'avons-nous pas à craindre ,
Malgré le droit le plus ſacré ,
Si des idoles , par leurs charmes ,
Plus éloquentes que nos larmes ,
Dictent des arrêts à leur gré ?
Brillez , enfans de l'infortune ,
A l'abri des triſtes revers ,
Delaterre charge importune ,
Peuple inutile à l'Univers !
Est- ce au fein d'une vie oiſive
Et d'une gloire fugitive
Quevousvous eftimez heureux?
Prenez la raiſon pour arbitre ,
Elle vous dira que ce titre
N'eſt dû qu'à l'homme vertueux.
Qui ce titre n'eſt dûqu'au fage
Qui borneles foins& les voeux ,
16 MERCURE DE FRANCE.
Qui ne connoît point l'eſclavage
Que les Grands font ſubir près d'eux .
Loin de lui pompeuſes entraves :
L'ambition fait les eſclaves ,
Nos ſeuls deſirs forgent nos fers.
Un coeur qui n'en laiſſe point naître ,
Seul libre ne connoît de maître
Quele Maître de l'Univers.
D'une faſtueuſe opulence
Fuyons la folle vanité ,
Et préférons à l'opulence
L'honnête médiocrité.
Peu ſuffit à qui ne meſure
Ses beſoins que fur la nature
Des plaiſirs dont il peut jouir.
Les biens ne font que nous ſéduire :
Ils ſervent ſouvent à nous nuire ;
Leur éclat ne fait qu'éblouir.
Tel l'éclair fillonnant la nue ,
Vole , brille , expire en naiſlant.
Il ne paroît à notre vue
Que pour la frapper un inſtant :
De la grandeur telle eſt l'image.
En ſa jouiſſance le ſage
Ne trouve pas le vrai bonheur.
Le temps qui fuit lui fait connoître
1
!
1.
AVRIL. 1776 .
Que rien icibas ne peut être
Un objetdigne de ſon coeur.
Pénétions ces ſombres retraites
Oul'innocence , au ſiecle d'or ,
Loindes villes & de leurs fêtes ,
Etoit le plus riche tréſor.
De ce bien le plus eſtimable ,
Atous les autres préférable ,
Notre coeur eſt-il revêtu ?
Sous ſon joug le vice l'opprime :
Ainſi voit on régner le crime
Oùjadis régnoit la vertu .
Sous leurs yeux tendres , mais ſéveres ,
Et dans de nobles ſentimens ,
Autrefois de vertueux peres
Formoient eux- mêmes leurs enfans.
Aujourd'hui , moins prudent , moins ſage,
On laiſle au hafard cet ouvrage ,
Ades maîtres audacieux
Dont la vaine philoſophie,,
A la honte de la patrie ,
Fait des citoyens vicieux .
Tels ces éleves d'Epicure ;
Sectateurs de la volupté ,
Ils adjugent à la nature
1
18 MERCURE DE FRANCE.
Une odieuſe liberté.
Loinde nous ces affreux ſyſtêmes ,
Ces maximes & ces problêmes
Dont ils infectent leurs écrits;
Plus ſages qu'eux & moins rebelles ,
Soumettons aux loix éternelles.
Nos lumieres & nos eſprits.
Inſenſés qui lâchant la bride
Ade honteuſes paſſions ,
Ne croyez de plaiſirs folides
Qu'en de viles affections ;
Qu'elle eft courte la jouiflance
De vos fêtes , où la licence
Regne au mépris de la raiſon!
Au lieu de cette paix parfaite,
Une inquiétude ſecrette
Yverſe un funeſte poiſon.
}
10
Legrand art que celui de plaire
Par ſon coeur ou par ſon eſprit!
L'orgueilleux en ſecret l'efpere ,
Le ſage ſeuly réuffit.
Uniflons au fécond génie
Une counoiſlance infinie ,
Ce n'eſt - là qu'un foible talent.
Le plus fublime eſt la ſageſle ;
C'eſt le ſeul qui nous intéreſle ,
C'eſt le ſeul qui fait l'hommegrand.
1
AVRIL. 1776. 19
Doctes humains voulez - vous vivre
Malgré l'arrêt du triſte ſort ?
Prenez la vérité pour livre
Etvous ſurvivrez à la mort :
Ainfi , dignes par vos ouvrages
De régner juſqu'aux derniers âges ,
Vous fuirez les traits d'Atropos.
Diſpenſatrice de la gloire ,
Sagefle , au Temple de Mémoire ,
Ta main couronne les Héros.
TRIOMPHE DE L'ÉLOQUENCE.
:
Le fier Vainqueur de la Grece & d'Arbelle ,
Pour ſe venger de Lampſaque rebelle ,
Avoit juré par le Styx & les Dieux
D'en foudroyer 1 habitant factieux.
Ce n'étoit pas alors ſerment frivole ;
Jupiter même eût tenu ſa parole :
Que devoit faire un Monarque irrité ,
Atous excès par la fougue excité !
Pour appailer le courroux d'Alexandre ,
Leſeul parti que Lamplaque ola prendre
Furd'envoyer au terrible Vainqueur ,
Anaximene , excellent Orateur.
LeDéputé trembloit que leMonarque ,
20 MERCURE DE FRANCE.
:
Pour préluder , ne l'offrît à la Parque.
Ce pouvoit être un jeu de conquérant :
D'Anaximene il craignoit l'aſcendant ;
Lui qui donnoit , ſelon ſa fantaisie ,
Des loix à l'Inde , à la Perfe , à l'Aſie ,
Et qui faisoit ramper Siſigambis
Au pied du Trône avec vingt Rois ſoumis ,
Craintqu'un eſprit ſi ſublime & fi rare
N'arrache un Peuple à ſon glaive barbare.
Pour éluder les traits de l'Orateur ,
Il jure au nom de l'Olympe vengeur ,
Quelque raiſon qui lui ſoit propoſée
Qu'il ne fera que la choſe oppoſée.
Le Député vole au camp du Vainqueur :
Inftruit foudain qu'ila , dans ſa fureur ,
Fait un ferment fi funeſte à Lampſaque ,
Surl'occurence il regle ſon attaque :
Nedemandant qu'outrages & que maux,
Il obtientgrace & confond le Héros .
J'ole à vos pieds , lui dit-il , Roi fublime ,
Solliciter le châtiment du crime
Dont ma patrie eſt coupable envers vous
Contre Lampſaque armez votre couroux ;
Que, pour l'exemple , une ville perfide ,
Par vous livrée à l'épée homicide ,
Sire , en ce jour apprenne à l'Univers
Que vous ſavez châtier les pervers.
AVRIL. 1776 . 21
La foi trahie exige une vengeance;
Faites donc taire ici votre clémence.
C'eſtun avis qui m'échappe à regret ;
Mais votre gloire en doit faire un arrêt.
Tu m'as vaincu , répondit Alexandre ;
Oui , malgré moi , je ſens qu'il faut me rendre ,
Prisdans tes rêts que je comptois braver ,
Jem'embarrafle en voulant m'eſquiver.
Triomphe donc. Autrefois Démosthène ,
L'aſtre du fiecle & l'oracle d'Athène ,
Contre mon pere cut un ſuccès égal :
L'art d'Apollon à mon ſang eſt fatal .
*Héros cruel ! ſachez que votre gloire,
Fruit trop amer d'une triſte victoire ,
De l'Orateur ne vaut pas les lauriers,
Du Çonquérant détachons ſes guerriers ,
Son nom , ſon or , l'appui de la fortune ,
Que reſte-t-il ? une gloire commune.
UnOrateur n'emprunte que de lui
Ses plus beaux traits , ſa gloire & ſon appui.
Trois fois heureux ſi ſa mâle éloquence ,
Afſujettie aux loix de la prudence ,
Dicte aux Héros la douceur , l'équité ,
Er ſous les fleurs offre la vérité !
Ta ville est libre , heureux Anaximene ,
De ſon forfaitje lui remets la peine ;
J'y fixerai , par d'immenſesbienfaits ,
22 MERCURE DE FRANCI
Les doux plaifirs , l'abondance & la paix .
Mais quel ſera le prix de ta ſageſſe ,
Digne Envoyé , dont l'admirable adreſſe
Metendéfaut mes funeſtes deſleins ? ...
Que mon exemple éloigne les humains
De tous fermens odieux & frivoles .
Cours à Lampſaque yporter mes paroles;
Apprends aux tiens que leur ſage Orateur
Enfin du monde a vaincu le Vainqueur.
FarM. Flandy.
A Madame *** , qui m'avoit ordonné de
To
faire des vers pour elle.
uveux , ma tendre&belle Amie ,
Qu'en vers je trace ton portrait :
Dis - moi quelle eſt cette folie
Devouloir qu'en rimantje trace trait pour trait
Les graces , la fraîcheur de ta mine jolie ,
De ton efprit l'enjouement , la faillie
La bonté de ton coeur , ta douce modeſtie ,
Enfin ce tout charmant , cet enſemble parfait
Qui te fit triompher de ma philoſophie ?
Moi qui de vers n'ai jamais fait ,
Conviens que c'eſt une manie
D'exigerque je verſifie;
AVRIL. 1776. 23
N'importe , remplir ton ſouhait
Et ma plus chere fantaiſie ;
Pour te plaire il n'eſt rien que je ne ſacrifie .
Amour , il n'appartient qu'à toi
D'opérer un ſi grand miracle :
Je ne connois aucun obstacle
Quand il s'agit d'obéir à ta loi.
De ta façon me voilà donc Poëte ,
Chere Chloé , tu fais de moi ce que tu veux ;
Mais ſi ma muſe eſt indiſcrette ,
Cache-la bien à tous les curieux ;
Qu'Amour ſoit ſeul dans notre confidence;
Undoux baiſer ſur tes beaux yeux
Sera le prix de mon obéillance.
ParM. de M. Abonné auMercure.
LE TESTAMENT SIN GULIER .
Anecdote Grecque.
ATHÉNODORE Vivoit à Athène. Il rempliſſoit
exactement les devoirs d'un bon
Citoyen . Sa fortune étoit moins que médiocre.
Un mince patrimoine avoit à
peine ſuffi pour les frais de ſon éducation.
Sa fidélité pour ſes amis , ſa ten
24 MERCURE DE FRANCE.
drefle pour ſes parens , fon goût pour les
ſciences , ſes talens , une exacte probité ,
lui méritèrent l'eſtime unanime de ſes
Concitoyens . Jeune encore , il avoit donné
à ſa patrie des conſeils falutaires , &
l'avoit ſervie avec distinction dans les
combats . Les différentes ſectes de Philoſophes
ſe diſpatoient l'honneur de l'avoir
pourdifciple. Athénodore refuſa de choifir;
peut être étoit-il rebuté par leurs difputes
éternelles ; peut être craignoit-il de
ſe donner les autres pour ennemis , s'il en
eût adopté une ; peut être enfin ſe contentoit-
il de ſe conduire en véritable
Philoſophe, ſans en ambitionner le titre.
Les plus riches Citoyens d'Athène
étoient les amis. Ils voulurent en vain le
dédommagerde l'injustice de la fortune ;
Philoclès fut le ſeul dont il reçut quelques
légers préſens , dans les circonſtances
d'une extrême néceſſité . Monime ,
jeune Athénienne , fans biens , mais armable
, douce , modeſte & vertueuse ,
toucha ſon coeur; Athénodore fut lui
plaire. La pauvreté ne les étonna point :
ils s'aimoient. Contens de peu un travail
honnête fuffiſoit à leurs beſoins. Ils trouvoient
mille délices à rendre leur fardeau
plus léger , en s'aidant mutuellement.
Leurs
AVRIL. 1776. 25
1
Leurs jours couloient dans le ſein de
l'innocence&de la paix ; ils étoient heureux.
Un bonheur ſi pur auroit dû être
inaltérable : mais la mort , la cruelle
mort arracha Athénodore des bras de fon
épouſe éperdue. It lui laiſſa pour unique
gage de ſon amour , une fille trop jeune
encore pour ſentir ſon malheur ; & pour
toute fortune , un teſtament . Monime ,
la tête couverte d'un voile , qui déroboit
à peine l'excès de ſa douleur , tenant fa
fille d'une main & de l'autre le teftament
de ſon époux , fut conduite devant l'Aréopage
aflemblé , en préſence d'une foule
de Citoyens , curieux d'entendre la lecture
du teſtament d'un Philoſophe qui
ne laiſſoit aucuns biens. On l'ouvrit : on
n'y trouva que ces mots : « Je lègue à
>>Philoclès , le plus riche de mes amis,
>>mon épouſe & ma fille , & le charge
* d'épouſer l'une , d'élever l'autre , & de
» lui aſſigner une dot ». Un teſtament ſi
fingulier , un legs ſi peu fait pour enrichir
le légataire , firent naître les plaiſanteries
les plus piquantes. Les Atheniens
, cauſtiques & malins , mirent en
ufage ce fel attique , qui leur étoit naturel
, pour charger de ridicules la mémoire
d'Athénodore. Ils furent interrom-
I. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
pus par l'arrivée de Philoclès, qui fendant
la foule avec empreſſement , vint
ſe préſenter aux Juges , la tête couronnée
de fleurs , tenant dans ſes mains la coupe
dont il ſe ſervoit pour les libations. O
Atheniens ! s'écria-t-il , pénétré de la
mort d'Athénodore , je viens de ſontombeau
: je l'ai orné de ces dons funèbres
dont nous décorons la ſépulture de ceux
qu'une mott cruelle nous a ravis. Dans
l'excès de ma douleur , proſterné fur la
tombe de mon ami, je l'arrofois de mes
pleurs , je pouſſois des gémiſſemens &
des ſanglots; toutes les facultés de mon
ame me ſembloient anéanties ; il étoit
des inſtans où mon ame me ſembloit
prête à ſuivre celle de mon ami' ; tout
d'un coup j'ai entendu au fond de mon
coeur une voix ſecrette qui me diſoit :
eſt-ce par des cris , des gémiſſemens , des
larmes, par des regrets inutiles & fuperflus
que tu prétends honorer les cendres
de ton ami ? Athénodore étoit juſte , il
craignoit les Dieux , fuyoit les méchans ,
évitoit le mal & faiſoit le bien. Ses vertus
lui ont mérité la récompenſe deſtinée
aux juſtes. Son ame jouit actuellement
dans les Champs Eliſées d'une félicité
fans nuage. Crois-tu que du ſein du
AVRIL. 1776. 27
bonheur ton ami veuille troubler ton
repos & ta tranquillité ? Penſes tu qu'il
exige que tu le ſuives dans le tombeau ?
Ne t'a-t-il pas laiſſé des devoirs à remplir
? Prends ſoinde ſon épouſe déſolée ,
ſers de père à ſa fille : remplace ton ami ,
en aimant& chériſſant ce qu'il aimoit &
chériſſoit fur laterre. Imite ſes vertus,faisen
revivre la mémoire , prends ſoin d'en
perpétuer le ſouvenir juſqu'à la poſtéritéla
plus reculée : alors tu rempliras les vérita
bles intentions d'Athénodore. Ces mots
ont ranimé mon courage ; je me fuis fenti
renaître : je me ſuis levé avec précipitation
& dans une eſpèce d'extafe : j'ai
écarté ces dons funèbres qui ombrageoient
le tombeau d'Athénodore ; je l'ai
couvert de fleurs , j'en ai orné ma tête ,
j'ai rempli ma coupe de vin excellent ,
j'en ai fait les libations d'uſage. Je fais ,
ô Athéniens ! le contenu du teſtament
d'Athénodore : j'exécuterai ſes dernières
volontés . S'approchant enſuite de Monime
& de fa fille , & les ferrant tendrement
dans ſes bras : l'épouſe de mon
ami , ajouta-t- il , ſera la mienne. Il ne
reſte une fille d'un premier mariage , la
fille d'Athénodore ſera élevée avec elle ,
& je ne diftinguerai pas ma fille de celle
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
de mon ami . Je ne prétends point , ô Monime!
vous faire oublier votre époux;gravé
dans nos coeurs en caractères ineffaçables
, nous en conſerverons toujours une
douce mémoire , un tendre ſouvenir.
Que ſa fidélité pour ſes amis , ſa tendreſſe
pour ſa famille , ſon amour pour
ſa patrie, ſa patience, fon courage, foient
ſans ceſſe le ſujet de nos converſations &
l'objet de notre admiration . Nous n'oublierons
jamais la mémoire de ſes vertus
: nous tâcherons de les imiter & de
les laiſſer pour exemple à ceux qui viendront
après nous. Le diſcours de Philoclès
toucha le coeur des Athéniens , qui
n'y répondirent que par des applaudiffemens
. Ce Peuple léger & frivole , auquel
fouvent il ſuffiſoit de montrer le bien
pour l'engager à le pratiquer , combla
Philoclès d'éloges & le reconduiſit à ſa
maiſon avec des acclamations de joie.
Philoclès tint parole : il épouſa Monime
& la rendit heureuſe. Il n'épargna rien
pour l'éducation de la fille d'Athénodore
; & dès qu'elle eut atteint ſa ſeizième
année , il lui aſſigna une dot & lui laiſſa
le choix d'un époux .
ParM.D***.
AVRIL. 1776. 29
L'UTILITÉ DE L'IGNORANCE.
Conte.
A MONSIEUR BEAUNIER.
As ne voudrois être ce Thébain-là
Qui prit à tant par mois des leçons de Mercure *,
Etdont la haute-contre , harmonieule & fûre
Qand il chantoitut , re , mi , fa , ſol , la ,
Faiſoit pleurer les ours , les lions , la verdure ,
Les rocs , le ſexe enfin. Pas non plus ne voudrois
Etre ce Chantre de la Thrace ,
Dont la lyre ſonore exprimant ſes regrets ,
Fit lourire Pluton , qui ne ſourit jamais ,
Et d'Eurydice obtint la grace.
Cher Beaunier , mieux vaut ſavoir
Ecorcher à propos les oreilles du monde ,
Que les chariner du matinjuſqu'au four ,
Comme tu faisdans ton petit manoir.
Sur le conte ſuivant mon ſyſteme ſe fonde.
Deux Ménestriers mal vêtus
*
*Mercuri , nam te docilis magiftro ,
Movit Amphion lapides canendo .
Horat. 1. 1. c . 5 .
Bij
30
MERCURE DE FRANCE.
S'en revenoient gaiement d'un bourg, où , comme
on penfe ,
Leur Apollon barbare , aux gages de Bacchus ,
De l'Hymen en ſabots , avoit marqué la danſe.
Il leur falloit pafter un bois .
Déjà la nuit rouloit ſes tapis ſombres ;
Et la peur ici bas deſcendoit ſur ſes ombres.
Voilà nos deux gens aux abois
Faiſant deux pas pour en reculer trois .
Tel en plein jour on voit un faon agile *,
Les genoux chancelans , trembler de tout fon
coeur
Si Zéphir fait frémir une feuille mobile ,
Ou ſi Phoebus , qui rit de ſon erreur ,
Sur l'émail du gazon qu'il marche ou qu'il s'arrête,
Partout , pour l'intriguer , le peint à la Silhouette.
Or nos Méneſtriers tranfis ,
Par malheur avoient dans leur poche
Des reſtes de pigeons farcis .
Un loup à jeun ſurvint , flaire ,enfuite s'approche ,
Puis les tire par leurs habits .
Si la frayeur ôte par fois la force ,
* Vitas hinnuleo me fimilis , Cloe ...
Nam seu mobilibus vepris inhorruit
Ad ventum foliis , seu ....
Et corde& genibus tremit.
Horat. 1. 1. C. P2.
AVRIL. 1776. 31
Elle la donne auſſi par fois .
Ilsgrimpent ſur un pin , ſe ſignant de la croix :
Mais le loup que l'odeur amorce ,
S'affied au piedde l'arbre , & là d'un air matois ,
Croyant lécher le rot , lèche ſa triſte écorce.
<<Saint Julien , priez pour moi ,
Diſoit l'un d'eux , hauſlant ſa voix débile :
« Priez pour moi , Sainte Cécile , »
Diſoit l'autre tout bas , tant il avoit d'effroi .
Au boutd'une heure il leur vint dans l'idée
D'abandonner à l'animal gourmand
La viande qu'ils avoient gardée ,
Croyant le loup ſemblable à l'élément
Qui , malgré ſa fureur , épargne un bâtiment ,
Lorſque la marchandiſe en ſes flors eſt vuidée,
Ilsſe trompoient , l'animal perſiſta
Dans le defirde faire ſentinelle ,
Et cette patience , aux loups très-naturelle ,
De nouveau les épouvanta .
* Encor fi la muſique avoit pour lui des charmes !
>> Se dirent- ils , nous pourrions à propos
>>Lui jouer l'air commençant par ces mots :
>>>Monſeigneur , voyez mes larmes...
>>Eſſayons... combattons ... Dieu béniſſe nos
>> armes !
Decolophane alors bien & duement frottés ,
Leurs archets tremblottans ſont à peine agités
Quede leurs violons les aigres chanterelles ,
1
Biv
32
MERCURE DE FRANCE.
Miaulant piano des dièſes cruelles ,
Aflaſſinent cent fois l'écho de la forêt ,
Qui forcéde fauſſer, leur répond à regret.
Opouvoir tant vantéde la ſotte harmonie ,
Qu'es- tu près du pouvoir de la cacophonie ?
Ils regardent : le loup qui d'abord avoit fui ,
Emportoit , en courant , leur frayeur avec lui.
ParM. Auguste, qui n'estpas l'Auteurde
la Chanfon impriméesous son nom
danslepremierMercure deJanvier.
EPITRE à mon Ami , qui vouloit fe
marier plutôtpar intérêt que par inclination.
Il vaudroit mieux être morts qu'unis ainfi.
QUC
J. J. Rousseau.
vor l'intérêt fixe ton choix !
Ami , d'un préjugé barbare
Pourquoi veux - tu ſuivre les loix ?
D'une illuſion qui t'égare ,
Crois- moi , n'écoute plusla voix.
Toi qui fis toujours ton étude
Etde penſer &de ſentir ,
AVRIL. 1776. 33
A cette affreuſe ſervitude
Oleras-tu t'aſſujetir ?
Vois le tendre Amour qui ſoupire
Du coup que tu veux lui porter ;
A la douceur de ſon empire ,
Aux doux ſentimens qu'il inſpire ,
Pourras -tu long- temps réſiſter ?
Quand l'animal le plus ſauvage
Devant toi dépouille ſa rage ,
Toi ſeul , inſenſible à ſes traits ,
Tu ne pourrois pas rendre hommage
A la douceur de ſes attraits ?
Qu'eſt devenu cet heureux âge
Où l'homme moins vain , mais plus ſage,
Ignoroit ce coupable abus ;
Où , luivant un plus noble uſage ,
Son coeur , ſur l'aveugle Plutus ,
Al'Amour donnoit l'avantage ,
Ne cherchoit dans le mariage
Que l'aflemblage des vertus ?
Alors d'heureuſes ſympathies
Joignoient les ames aflorties
Par des noeuds qui duroient toujours .
Prèsde ſon épouſe chérie
Qu'un époux paſloit d'heureux jours !
Les ſoupçons de la jalouſie ,
La crainte ni la perfidie
By
34 MERCURE DE FRANCE.
N'en empoifonnoient point le cours.
Vivant ſans querelles , ſans haines ,
Quoiqu'époux ils étoient amans ;
Et l'Hymen , en formant leurs chaînes ,
Ne changeoit point leurs ſentimens.
Tous deux goûtoient le bien fuprême
Pour prix de ſa ſincere ardeur ,
Chacun jouiſſoit du bonheur
De ſe voir aimé pour lui-même.
L'homme étoit toujours amoureux ,
La femme étoit toujours amante.
Dès que la vieilleſſe tremblante
Venoit mettre fin à leurs feux ,
Une amitié douce & conſtante
Achevoit de les rendre heureux ,
Et d'une union ſi charmante
La mort ſeule briſoit les noeuds.
Bientôt de l'or la folle ivrefle
Changea ce fiecle ſi vanté
Enuntempsde calamité.
Par les foucis & la triſtefle ,
Qu'entraîne après ſoi lamolleſſe,
L'homme fut ſans cefle agité ;
Le luxe enfanta la parefle
Et le travail fut détesté.
Alors, dans le ſein de l'aiſance,
Le vil intérêt prit naiſſance ,
AVRIL. 1776. 35
Et tout fut foumis à ſes loix.
Pour contracter une alliance ,
Ne s'en rapportant qu'à ſon choix ,
On ne chercha que l'opulence ;
La beauté fut ſans apparence ,
Et la vertu n'eut plus de poids.
Alors on vit l'indépendance
Elever fierement la voix .
Enfin , pour comble d'indécence ,
On vit ceque l'on voit encor ,
Et la pudeur & l'innocence
Se vendreau vice pour de l'or.
Vois cette jeune Eléonore
Qui , par un contre- temps fatal ,
Des bras d'un amant qu'elle adore
Paſle dans ceux de ſon rival .
De l'intérêt foible victime ,
En vain d'un pere qui l'opprime
Elle veut fléchir la rigueur.
Rien n'amollit ſon coeur barbare ,
De ſa propre main il prépare
Des noeuds qui feront ſon malheur.
Par une fauſle politique ,
Sur ſon fils un ambitieux ,
Ulant d'un pouvoir tyrannique ,
L'obligede former des noeuds ,
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
Qui toujours font des malheureux.
Un tel hymen n'a point de charmes.
Loin de contenter ſes defirs ,
Souvent il pafle dans les larmes
Des jours deſtinés aux plaiſirs.
De- là ces feux illégitimes
Qu'allume l'infidélité :
Ah! n'imputons qu'à nos maximes
Et les défordres & les crimes
1
Qui troublent la ſociété.
De là naît le libertinage :
L'époux eſt joueur& volage ,
La femme eſt coquette à l'excès.
Toutchange alors dans le ménage ;
On fait des dettes , on s'outrage ,
Lebien lediſſipe en procès ;
On ſe maudit , on ſe déteſte:
Le coeur de haine envenimé ,
Briſe enfin un lien funeſte
Que l'Amour n'avoit point formé.
De ta fauſle philoſophie ,
CherAmi , triomphe en cejour.
Suis la nature , & facrifie
Ton intérêt à ton amour.
Puiflé je , au gré de mon envie ,
Aux pieds d'une épouſe chérie
Te voir abjurer ton erreur !
AVRIL. 1776. 37
Si j'avois détruit ton ſyſtême ,
Jeme croirois heureux moi-même
Content d'avoir fait ton bonheur.
ParM. Croiſzetiere , de la Rochelle ,
Licencié ès Loix.
:
LES ARTÉSIENS
M. le Marquis DE LEVIS , Gouverneur
général de leur Province , Premier Capitaine
des Gardesde Monfieur, Chambellandufeu
Roi de Pologne , Duc de Lorraine,&
Lieutenant-Général des Armées,
furfa réception dans l'Ordre du Saint-
Esprit.
NOTE OTRE fidele amour pour le Roi le plus ſage
Paroiſſoit ne pouvoir s'accroître davantage ;
Mais Louis , dont le regne eſt celui des vertus ,
Pour te donner un nouveau luttre ,
T'aſlocie à ſon Ordre illuſtre ,
Et nous apprendà l'aimer encor plus.
ParM. leComte de Couturelle, Chambellan
de L. A. S. E. Palatines .
38 MERCURE DE FRANCE.
1
En l'honneur de l'Immaculée Conception
de la Sainte Vierge.
LA PUISSANCE DES ARTS .
Sonnet qui a remporté à Caen , le & Décem .
1773 , le prix réſervé de 1774 .
RIEN IEN ne réſiſte à l'homme aidé par l'induſtrie :
Sur de frêles vaiſſeaux il traverſe les mers ' :
Il anime les Arts au flambeau du génie ,
Et tranfmet ſa penſée à cent Peuples divers 2.
Sous ſes doigts créateurs le marbre prend la vie³;
Il fait gronder la foudre & mugir les enfers ;
La nature ſourit : quel art ! quelle magie
Ames yeux étonnés réfléchit l'Univers !
Mes traits ſont reproduits & la toile eſt vivante ;
On diviſe le temps 7 ; & , d'unemain ſavante ,
La Navigation .
• L'Imprimerie.
La Sculpture .
4 Les Méchaniques.
L'Optique .
La Peinture .
7 L'Horlogerie.
AVRIL. 1776. 39
On meſure la terre & l'on s'éleve aux cieux .
De l'inſecte rampant on ſaiſit l'existence .
ALLUSION.
Nousdevons tout aux Arts ainſi qu'à ta naiſſance,
Viergepar qui lemonde éprouve un fort heureux.
Par M. Daubert , de Caen.
INVITATION à mes Compatriotes ,
d'après celle que le Rédacteur de la
Feuille hebdomadaire de Limoges , y a
faite à ſes Concitoyens de former une
Société Littéraire dans cette Ville .
Aux beaux- arts offrons nos hommages :
La Grèce leur a dû ſes Sages ,
Rome leur a dû ſes Héros ,
Et l'Univers , dans tous les âges ,
Leur dut ſa gloire & ſon repos.
Une léthargique ignorance
Trop long-temps infecta la France
L'Aſtronomie.
Le Microſcope & l'Histoire Naturelle.
40
MERCURE DE FRANCE.
Du ſuc impur de ſes pavots:
Le préjugé , la barbarie
Etouffoient le goût , le génie ,
Et par degrés , dans ce triſte chaos ,
Nos Ayeux dûrent au ſophifme
L'aveuglement , l'erreur , le fanatiſme
Etle ſouffle de tous les maux.
Richelieu vint : une Aurore nouvelle
Perça bientôt ces voiles ténébreux ,
Et de l'ignorance rébelle
Fit tomber le ſceptre orgueilleux .
Une célebre Académie ,
Dont le bon goût aſlura les progrès ,
Sut enrichir notre langue appauvrie ,
Sut épurer ſes gothiques attraits ;
Et la belle littérature ,
Prenant l'eflor ſous fes regards ,
S'ouvrit une carrière fûre
Etféconda le germe des beaux - arts.
Dans plus d'un brillant ſanctuaire
Ceux-ci déjà franchiſlent la barriere
Qui s'oppoſoit à leurs ſuccès ;
Déjà fous leurs mains moins novices ,
De magnifiques édifices
Immortaliſent leurs eſſais ;
Ici le marbre obéit & reſpire
Sous leurs induſtrieux ciſeaux ;
Là , ſous leurs magiques pinceaux ,
AVRIL. 1776 . 41
Latoile vit , parle & ſoupire;
Ici , par des ſons raviſſans ,
Le chant& la douce harmonic
S'emparent de l'ame attendrie ,
Etleurs accords maîtriſent tous les ſens s
Là, ſur les ailes du génie ,
L'ivreſlede lapočſie
Tranſporte l'homme juſqu'aux cieux ,
Et le langage aimé des Dieux
Faitles délices de fa vie.
Ainſi des arts le merveilleux concours ,
De laGrece &de l'Auſonie ,
Fit parmi nous renaître les beaux jours ,
Et fit éclore l'induſtrie
Du ſeindu goût &du ſein des amours.
Ainfi leur céleste influence ,
Sous d'illuftres Sociétés ,
Fait aujourd'hui germer de tous côtés
Les plaiſirs purs , la paix & l'abondance.
Verrons-nous donc avec indifférence
Nos voiſins cueillir ces lauriers ?
Hélas ! une lâche indolence
Nous ôte juſqu'à l'eſpérance
De pouvoir ſuivre leurs ſentiers ?
Mais, que dis je? un nouveau génie,
Sur qui le Dieu de l'harmonie
Verſa ſes dons intéreſſans ,
Par d'heureux efforts s'étudie
42 MERCURE DE FRANCE.
A réveiller nos eſprits languiſſans ! ..
Dociles à ſes voeux preſſans ,
Uniflons- nous , entrons en lice ;
Le concert fut toujours propice
Au timide eſſor des talens .
Tels des ruiſſeaux pouvoient à peine
Baigner les bords de leur trop foible cours,
Qui , réunis , fertiliſent la plaine.
Et font fleurir ſes rians alentours.
A notre eſpoir jamais la ſcène
N'offrit d'auſpices plus flatteurs.
D'Aine *, favori des neuf Soeurs ,
Et de leurs amans le Mécène ,
Sur les rives de l'Hippocrène
Nous montre & nous promet des fleurs .
Allons -y treffer des guirlandes :
Plusd'un objet mérite nos offrandes
Et ſemble attendre notre encens ;
Mais ſur- tout aux coeurs magnanimes ,
Aux talens , aux vertus ſublimes
Conſacrons nos premiers accens.
Il eſt un Sage , un Miniſtre fidele ,
Ami des arts , généreux citoyen ,
Qui dans vos murs fit éclater ſon zele ** ,
* Intendant actuel de Limoges .
* M. Turgot , avant de paſſer à la tête des Finances,
étoit Intendant de Limoges.
AVRIL: 1776. 43
Etqui plus grand dans ſa place nouvelle ,
Eft de l'Etat l'amour & le ſoutien.
C'eſt-là celui qu'en traits de flame
Vousdevez peindre à vos neveux ,
Et c'eſt pour lui que mâles & nombreux
Vos vers , au foyer de votre ame ,
Doivent puifer leurs plus beaux feux.
Vos noms gravés au Temple de Mémoire,
Et devenus chers à l'humanité ,
Avec le fien, par la main de la Gloire ,
Seront conduits à l'immortalité.
Ace triomphe plein de charmes
J'applaudirai par mes accords :
Et fi mon âge affoiblit mes efforts ,
Aumoins l'hommage de mes larmes
Vous atteſtera mes tranſports.
En vieilliſſant l'eſprit chancele
Etne rend plus qu'une foible lueur;
Mais par la féconde chaleur
Le lentiment la renouvelle,
Et fi du mien il part quelque étincelle,
On la devra toute à mon coeur.
Par M. Desmarais du Chambon ,
enLimousin.
*
44 MERCURE DE FRANCE.
MADRIGAL
A Mademoiselle DE SAINT- MARCEL ,
chantant & s'accompagnant fur la
harpe.
Gour, talens , voix enchantereſſe ,
Art divin , attraits ſéducteurs ,
Ame au-deſſus d'une vaine tendreſſe ,
C'en est trop , Saint-Marcel , pour triompher des
coeurs .
ParM. Charpentier.
A CÉSAR-AUGUSTE.
Ode II . du. Livre Ier. d'Horace .
ROME , raffure-toi , les foudres redoutables
Ne frappent plus les murs de ton Peuple alarmé ;
Ne crains plus déſormais leurs feux épouvantables
,
Jupiter eſt calmé.
AVRIL. 1776. 45
Pyrrha , le ſouvenir de ton regnecoupable
Semoit par - tout l'effron , l'épouvante & l'horreur.
Les Nations trembloient , & leurs cris lamentables
Inſpiroient la terreur.
Quels prodiges nouveaux étonnoient la nature !
La mer vomit alors mille monſtres affreux ,
Et conduits par Protée , ils cherchoient leur
pâture
Sur les monts orgueilleux .
Le poiſion , à ſon tour , quitta la plaine humide ,
L'ombrage des forêts fut par lui profané ;
Tandis qu'au gré des flots on vit le daim timide
Nager abandonné.
Le Tibre s'agita : ſon onde mutinée
Reſpecta le Toſcan , ſe briſa ſur ſes bords ,
Et la vague en replis fut dans Rome étonnée
Epuiſer ſes efforts.
Le fleuve impétueux y déchaîna ſa rage.
Numa vit les palais s'engloutir ſous les eaux ;
Et l'autel de Veſta , dans cet affreux ravage ,
Futbriſé par les flots.
Le Tibreeſt ton vengeur , ô malheureuſe Ilie !
Il mugit indigné deton funeſte ſort ;
MERCURE DE FRANCE.
Et fi malgré les Dieux ſon onde eſt en furie ,
C'eſt pour venger ta mort.
Reſtes infortunés d'une guerre ſanglante !
Un jour , hélas ! un jour nos enfans malheureux
Etoufteront les cris de leur haine impuiſlante
Sous unjoug odieux.
Vous gémirez en vain , Nations éplorées ;
Quel Dieu ſera propice à vos triſtes accens ,
Si Veſta ſourde aux cris de ſes vierges lacrées
Rejette leur encens ?
Jupiter , Dieu puiſlant ! que notre crime outrage ,
Quel bras ſera chargé du poids de ton courtoux !
Apollon vient , caché dans un épais nuage ,
Habiter parmi nous !
Opuiflante Ariane ! agréable Déeſſe !
Les ris autour de toi s'empreſlent de volers
Tes enfans oubliés te demandent fans cefle :
Viens pour les confoler !
Viens , ô Dieu des combats ! fatigué de carnage ,
Fuis l'horreur de la guerre & les cris des mourans .
Frémis , quand tu verrastous les traits de ta rage
Sur nos débris ſanglans .
Quel est cejeune Dieu , qui favorable & jufte ,
Par la mort deCéſar s'indigne de régner ?
AVRIL . 1776. 47
C'eſt le fils de Maïa qui , ſous les traits d'Auguſte ,
Brûle de le venger .
Survis à nos neveux , grand Roi ! Rome affermie
Tedevra ſon ſalut , ſagloire , ſa ſplendeur.
Que du Parthe indompté qui la tint aſſervie ,
Elle ſoit la terreur !
Par M. Guittard cadet, de Limoux , en
Languedoc.
VERS à Madame Benoît , au sujet des
Pensées qu'elle à mifes auſecond volume
du Mercure de Janvier.
EUPUHPRHROOSSIINNEE au Portique&Platon à Cythere ,
La raiſon avec vous ne paroît point auſtere.
Les graces & le goût , par votre habile main ,
De roſes & de myrte embaument ſon chemin.
Du dédale du coeur , Ariane nouvelle ,
Vous nous montrez tous les détours ,
Et vos pinceaux tracent toujours
Des paſſions une image fidelle.
Vous avez encor plus l'art de les inſpirer.
Quand on vous lit , il faut vous admirer ;
Mais vous voyant ſi touchante & fi belle ,
Onceſſe de louer , on ne fait qu'adorer.
MERCURE DE FRANCE.
Le mot de la première Enigme du
volume précédent eſt Fil; celui de la
ſeconde et Parole; celui de la troiſième
eſt Poulies . Le mot du premier Logogryphe
eſt Canon , dans lequel ſe trouve
ânon; celui du ſecond eſt Soubrette , où
ſe trouve fou & brette .
ÉNIGME.
Sur la terre je prends naiſſance ,
Quoique mon nom vienne des cieux ,
Et quoique ſans langue & fans yeux ,
On s'entretient avec moi de ſcience.
Dans moi , par un étrange fort ,
On voit ſouvent unis la vie avec la mort ,
L'Hymen avec l'Amour , la paix avec la guerre;
Je mène qui me ſuit , du midi juſqu'au nord ,
Et lui fais parcourir preſque toute la terre.
Par M. J. Ru. L.
AUTRE.
AVRIL. 1776. 49
A
AUTRE.
L'INDIVIDU qui me porte
Je fus urie étroitement.
Quetu ſaches quelle eſt ma figure , il n'importe,
Cher Lecteur , ſans cela tu peux facilement
Me deviner. Je ſuis communément
Par derriere placée.
Si quelquefois j'excite la riſée ,
Mon compagnon , qui l'eſt même à la mort
Par les plus vives réparties ,
Le plus ſouvent & fans effort ,
Sait bien répondre aux railleries.
Par M. Roux , Chanoine
à Chateaudun .
LOGOGRYPHE.
UAND non métier réuſſit mal
Il cauſedéſeſpoir & rage ,
Dans les maiſons fait du ravage,
Etbien ſouvent les mene à l'hôpital.
Pourguérir mon penchant fatal ,
Deux Ecrivains ont pris des routes différentes :
L'un a fait rire àmesdépens ,
I. Vol. C
SO MERCURE DE FRANCE.
L'autre a peint mes emportemens
Sous des images effrayantes.
Mais tous les deux ſe reſſemblent du moins
En ce que je n'ai pas profité de leurs foins.
Si par ces traits je ne me fais connoître ,
Lecteur , décompoſe mon nom ,
Parmi mainte aurre choſe on y verra paroître
Tout le tempsque Phébus paſſe ſur l'horiſon
Anous éclairerdans ſa courſe;
Un métal brillant comme lui ,
Qui des Etats eſt le premier appui
Etdes biens temporels la véritable ſource;
Un inſecte affez mal vêtu ,
Ou plutôt qui va toujours nu.
:
Enſuite un grand Seigneur , digne de notre hommage,
Qui pofféde en Europe un fort bel héritage ;
Dans un joli minois un morceau ragoûtant ,
Qui pour nos doux baiſers eſt un objet tentant ;
Puis pour les malfaiteurs un horrible ſupplice ,
Inventépar les loix pour réprimer le vice ;
Etceque fait (à regret bien ſouvent)
Garçon ou fille entrant dans un couvent.
Enfin , pour dernier trait de mon anatomie ,
Jedirai qu'on trouve en mon nom
Ma plus chere occupation ,
Demes maux l'inſtrument & la cauſe ennemie.
:
2
ParM. le Chevalier de la Doué , Officier
d'Infanterie.
AVRIL. 1776. SI
AUTRE.
SOoUuSs des dehors polisje cache une ame noire ;
Neufpieds , Lecteur , forment mon tout.
Veux- tu venir facilement à bout ,
De ſavoir au vrai mon hiſtoire ?
Tranche ſans inverſer , voilà tout le grimoire.
Mes deux derniers à bas , j'offre un oiſeau méchant
;
Si tu coupes ſa queue , un inſecte volant .
Par M. de W... Capit. de Cavalerie. *
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
J
Effaifur les phénomènes relatifs aux difparitions
périodiques de l'Anneau de
Saturne ; par M. Dionis du Séjour ,
de l'Académie Royale des Sciences ,
de la Société Royale de Londres , &
Conſeiller au Parlement. A Paris , chez
Valade , Lib . rue St Jacques .
PoOuUrR donner une idée juſte de cer
Ouvrage , & pour inſpirer auPublic l'eſtime
qu'il mérite , nousre croyons pouvoir
* On a remis pour le volume prochain l'air noté qui
devoit être placé en cet endroit.
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
mieux faire que de tranfcrire ici quelques
endroits du rapport qu'en ont fait
MM. les Commiſſaires de l'Académie.
« L'Anneau de Saturne fut , pour la
première fois , apperçu par.Galilée , au
commencement du dernier ſiècle. Cet
Aſtronome ayant perfectionné les lunettes
, qu'un heureux haſard venoit de faire
découvrir , obſerva aux extrémités de Saturne
deux points lumineux , qu'il pric
pour des Satellites adhérens à la planète ;
mais il fut très-ſurpris , deux ans après ,
de ne plus les retrouver. Un phénomène
auſſi remarquable fixa l'attention des Aftronomes
, & les étonna par les variétés
fingulières qu'ils y apperçurent , & par la
bizarrerie des formes ſous lesquelles Sa
turne s'offroit à leurs regards. La figure ,
la grandeur & la vivacité de la lumière
des deux anſes dont cette planète leur
ſembloit accompagnée , aſſujettis à des
chaugemens conſidérables , ne laiſſoient
entrevoir aucune loi qui pût ſervir à faire
connoître la nature de ces corps ; quelquefois
même ces anſes diſparoiſſoient entièrement
, & Saturne étoit un rond comme
les autres planètes. Ces apparences
étoient d'autant moins expliquables ,
qu'aux inégalités qui tiennent à la nature
AVRIL. 1776. 53
du phénomène , ſe joignoient encore les
irrégularités qui venoient de l'imperfection
des lunettes , dont ces premiers Obſervateurs
faifoient uſage ; auſſi voyonsnous
qu'ils ſe tourmentèrent inutilement
pendant plus de 40 ans pour en devinet
la cauſe, juſqu'au moment où le célèbre
Huyghens , ayant porté l'art des téleſcopes
à un degré de perfection inconnu avant
lui , ſuivit ces apparences avec plus
d'xactitude , & démontra qu'elles étoient
produites par un anneau fort mince dont
Saturne eſt environné. Le ſentiment
d'Huyghens , d'abord combattu , & depuis
confirmé par toutes les obſervations ,
eſt aujourd'hui généralement adopté ; en
forte qu'il ne reſte plus qu'à déterminer
avec toute la préciſion poſſible , au moyen
des phénomènes déjà obſervés , les élémens
de cet anneau , pour en conclure
les phénomènes qui doivent avoir lieu
dans les fiècles à venir. Les Aſtronomes
ont imaginé pour cela différentes méthodes;
mais elles font indirectes , & ne
peuvent ſervir , tout au plus , qu'à déterminer
les apparences à un inſtant donné.
D'ailleurs , ce qui importe le plus dans
ces recherches , eſt de fixer l'attention des
Obfervateurs ſur les phaſes de l'anneau
Ciij
$4
MERCURE DE FRANCE.
les pluspropres à en conſtater les élémens ;
car on fait , & M. du Séjour a plus d'une
fois eu occafion de le remarquer dans fon
Ouvrage, que les Aſtronomes ont ſouvent
négligé des obfervations utiles , pour
n'en avoir pas connu l'importance; or il
eſt viſible que les méthodes trigonométriques
, limitées , par leur nature , àdes
cas particuliers , ne peuvent rien appren
dre fur cela. La loi générale de ces phénomènes
ne peut donc être que le réſultat
d'une analyſe très - délicate , & c'eſt l'objet
du travail de M. du Séjour " ,
Cet Ouvrage eſt diviſé en dix-neuf
ſections , dans lesquelles l'Auteur , après
avoir expoſé les différentes cauſes qui
font diſparoître l'Anneau de Saturne ,
donne la folution la plus ſimple & la plus
exacte de tous les problêmes que l'on
peut ſe propoſer , telativement aux différentes
phafes de cet Anneau La manière
dont il détermine le nombre de ces phaſes
, eſt très belle , & peut être regardée
comme une des applications les plus délicates&
les plus heureuſes de l'algèbre à
l'aſtronomie . Non-feulement M. du Séjour
donne l'analyſe de tous les phénomènes
de l'Anneau de Saturne , & les
moyens les plus fimples de les détermi
AVRIL. 1776. 55
ner : mais de plus il compare au calcul
toutes les obſervations , il les difcute
avec le plus grand ſoin ,& choififfant les
élémens les plus probables qui réſultent
de cette compenfation , ildonne le calcul
de ces phénomènes juſqu'à 1900. Aucune
des circonstances qui peuvent les accompagner
n'eſt oubliée par M. du Séjour ,
&il n'a rien négligéde ce qui peut influer
fur les diſparitions ou réapparitions de
l'Anneau ; ces recherches lui ont donné
lieu de faire un grand nombre de rematquestrès-
intéreſſantes ſur ces phaſes, telle
eſt entre- autres celle par laquelle il paroît
que les deux ſurfaces de l'Anneaune font
pas également propres à réfléchir la lumière.
« L'Ouvrage eſt terminé par différentes
remarques fur l'Anneau de Saturne , fur
une méthode pour déterminer ſon inclinaiſon
ſur l'écliptique , & fur quelques
autres circonstances qui précèdent ſesdifparitions
ou qui ſuivent ſes réapparitions.
L'Auteur expoſe en peu de mots les opinions
des Philofophes fur la formation
primitive d'un phénomène auffi extraordinaire
,& fur ce que l'on fait de plus
probable fur la manière dont l'Anneau
peut ſe ſoutenir en équilibre autour defa
planète » .
Civ
36 MERCURE DE FRANCE.
« Tels font les objets que M. du Séjour
a traités dans ſon Ouvrage ; & l'on voit
qu'il n'a rien laiſſé à deſiret ſur la théorie
des phaſes de l'Anneau de Saturne . L'élégance
, la fineſſe & la fimplicité des méthodes
dont il a fait uſage , rendent cet
Ouvrage très intéreſſant pour les Géomètres
; & la diſcuſſion des phénomènes
depuis 1600 juſqu'à 1900 , lerend néceffaire
aux Aftronomes qui voudront dans
la ſuite obſerver avec préciſion ces apparences
».
Abrégé de l'Histoire de France , par ordre
alphabétique ; par M. Coutan. Broch .
in- 8°. d'environ 600 pages , avec approbation
& privilége du Roi. Prix 6
liv. franc de port par la poſte. A Paris ,
chez Couturier pere , Libraire Imprim .
aux galeries du Louvre ; Delalain , Lib .
rue de la Comédie Françoiſe ; & chez
l'Auteur , rue de la Croix , au coin de
celle Phelippeau , maiſon du Chandelier.
L'HISTOIRE eſt un témoin fidèle &
fincère , qui dit la vérité ſans craindre
de déplaire , qui apprécie les actions &
les paſſions des hommes , & qui ne les
flatte jamais ; qui , avec une noble hardieſſe
, dépeint les maux que cauſe la
AVRIL . 1776 . 17
guerre , les avantages que le Peuple reçoit
de la paix , les devoirs réciproques &
indiſpenſables de ceux qui commandent
& de ceux qui obéiſſent ; & enfin quel a
été le vice radical & la vertu dominante
de chaque Nation , & de ceux qui les
ont gouvernées.
Or , comme les faits n'y font rapportés
que ſelon l'ordre de leur date , il ne
ſe peut que pluſieurs de ces faits n'échappent
à la mémoire du Lecteur : on a
ſouvent oublié le commencement , &
quelquefois la ſuite d'un fait hiſtorique ,
quand , pluſieurs pages après , on en retrouve
la conclufion. M. Coutan a obvié
à cet inconvénient en faiſant prendre à
l'Histoire de notre Nation la forme de
Dictionnaire moyen de quoi
l'époque , l'événement & le fait qu'on
eſt curieux de ſavoir , ſe préſente au premier
coup- d'oeil , & par ce nouvel ordre
fatisfait le Lecteur .
, au
:
Pour faire connoître l'utilité de cet
Ouvrage , nous allons en rapporter quelques
articles .
• CAPITALES (villes) du Royaume de
France. Comme on ne fait pas préciſément
quelles terres les François habitoient
ſous le règne de Pharamond , on
ne peut dire dans quelle ville il établit
Cy
SS MERCURE DE FRANCE.
ſon ſiége royal ; mais on fait que Clodion
ſon ſucceſſeur , prit Amiens ſur les Romains
en 444 , & qu'il en fit la capitale
de ſon Etat naiſſant, en y établiſſant fon
fiége royal . Mérovée ſon ſucceſſeur , fut
élu Roi en 448 dans cette ville , par les
Etats qui s'y étoient aſſemblés ; & ce Roi
continua d'y tenir ſon fiége royal . On
conjecture par le tombeau qui a été trou
vé à Tournai en 1654 , que Childeric y
tenoit ſon ſiége royal. Clovis ſon fils ,
établit le ſien à Soiffons en 487 , & le
transféra à Paris en 510 ; & depuis ce
temps, cette ville a toujours été la capitale
du Royaume » ,
" CARDINAL ( le vieux) de Bourbon
étoit frère cadet d'Antoine de Bourbon ,
Roi de Navarre , & par conféquent oncle
paternel de Henri IV. Le Duc de
Mayenne , chef de la Ligue , le fit proclamer
Roi à Paris ſous le nom de
Charles X, quoiqu'il fût toujours prifonnier
, depuis que , par ordre de Henri
III , il avoit été arrêté aux Etats de Blois ;
le Duc de Mayenne le fit enſuite proclamer
Roi dans toutes les villes du parti
de la Ligue , en vertu d'un Arrêt du
Confeil de l'Union , vérifié au Parlement
; & dès -lors la juſtice , la monnoie
& tous les actes publics ſe firent ſous le
AVRIL. ؟و . 1776
nom de Charles X , le titre & le pouvoir
de Lieutenant-général du Royaume toujours
réſervé au Duc de Mayenne. Ce
tantôme de Roi mourut l'année ſuivante
1590 , le 9 Mai , au Château de Fontenai
en Poitou , ſous la garde du Seigneur de
la Boulaye , à qui Henti IV l'avoit confié
, l'ayant tiré des mains de Chavigny,
qui étoit vieux & aveugle , ſur le point
que la Ligue marchandoit avec ce bonhomme
pour le délivrer » .
EGLISE DE PARIS , autrement dite
Notre-Dame. L'opinion la plus certaine
eſt que c'eſt ſous le règne de Louis VII
que Maurice de Sully , Evêque de Paris ,
commença à faire rebâtir cette Eglife ,
&que c'eſt ſous le règne de Philippe-
Auguſte que ce fuperbe édifice fut achevé.
Mais il eſt prouvé qu'avant que
Maurice eût fait rebâtir cette Eglife il y
en avoit une autre en ſa place , qui avoit
ſervi autrefois de Temple aux Payens ,
lequel avoit été édifié ſous le règne de
Tibère , par les Bateliers de Paris . C'eſt
ce dont on a été convaincu au commencementde
ce ſiècle , par les quatre grandes
pierres que l'on trouva fous le grand autel
, en le réédifiant de nouveau. Et il eſt
très-probable que lorſque Clovis fut chré.
tien , il détruikt de ſon Royaume , &
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
:
:
fur-tout de Paris , qu'il fit ſa capitale ,
toutes les idoles , & fit ſervir leurs Temples
, d'Egliſes aux Chrétiens » .
Hiftoire naturelle générale & particulière ,
fervantde ſuite à la théorie de la terre
&d'introduction à l'hiſtoire des minéraux
; par M. le Comte de Buffon ,
Intendant du Jardin du Roi , de l'Académie
Françoiſe &de celle des Sciences
; &c. Tomes III & IV du Supplement
in- 12 ; & Tomes V & VI in- 12
de l'histoire naturelle des oifeaux. A
Paris , Hôtel de Thou , rue des Poitevins.
On lit à la tête du cinquième volume
un avertiſſement de M. le Comte de
Buffon que nous allons tranfcrire , parce
qu'il doit intéreſſer les juſtes admirateurs
du génie de cet éloquent Naturaliſte , &
qu'il donne aux amateurs de l'hiſtoire
naturelle les eſpérances de nouvelles richeſſes
ſoit de cet illuſtre Académicien
foit de ſes habiles Coopérateurs.
,
« J'en étois , dit M. le Comte de
>> Buffon , au ſeizième volume in - 4°.
>>de mon Ouvrage ſur l'hiſtoire natu-
>>relle , lorſqu'une maladie grave & lon-
>> gue a interrompu , pendant près de
AVRIL. 1776. 61
» deux ans le cours de mes travaux . Cette
> abréviation de ma vie , déjà fort avan-
>>cée , en produit une dans mes ouvrages .
>> J'aurois pu donner dans les deux ans
» que j'ai perdus deux ou trois autres
» volumes de l'hiſtoire des oiſeaux , ſans
>> renoncer pour cela au projet de l'hiſ-
>> toire des minéraux , dont je m'occupe
>>depuis pluſieurs années. Mais me trou-
>> vant aujourd'hui dans la néceſſité d'op-
» ter entre ces deux objets , j'ai préféré
>>le dernier comme m'étant plus familier,
>>quoique plus difficile , & comme étant
> plus analogue à mon goût par les belles
» découvertes & les grandes vues dont il
>> eſt ſuſceptible ; & pour ne pas priver le
» Public de ce qu'il eſt en droit d'attendre
>>au ſujet des oiſeaux , j'ai engagé l'un
>> de mes meilleurs amis , M. Gueneau
> de Montbeillard , que je regarde com-
» me l'homme du monde dont la façon
» de voir , de juger & d'écrire a plus de
>> rapport avec la mienne ; je l'ai engagé ,
>> dis - je , à ſe charger de la plus grande
>> partie des oiſeaux . Je lui ai remis tous
>> mes papiers à ce ſujet , nomenclature ,
>> extraits , obſervations , correſpondan-
>> ces ; je ne me ſuis réſervé que quelques
>> matières générales & un petit nombre
>>d'articles particuliers déjà faits en en62
MERCURE DE FRANCE.
:
>>>tier ou fort avancés. Il a fait de ces
>> matériaux informes un prompt & bon
> uſage , qui juſtifie bien le témoignage
» que je viens de rendre à ſes talens :
>> car ayant voulu ſe faire juger du Public
>> fans fe faire connoître , il a imprimé
>> fous mon nom tous les chapitres de ſa
>> compoſition , depuis l'auttuche juſqu'à
>>la caille , ſans que le Public ait paru
>> s'appercevoir du changement de main;
» & parmi les morceaux de ſa façon , il
>> en eft , tel que celui du Paon , qui ont
» été vivement applaudis & par le Public
» & par les Juges les plus ſévères. Il ne
>> m'appartient donc en propre dans le
>> fecond volume in 4º de l'hiſtoire des
> oiſeaux que les articles du pigeon , du
>> ramier & des tourterelles ; tout le
» reſte , à quelques pages près de l'hif-
>> toire du cocq , a été écrit & compofé
>> par M. de Montbeillard. Après cette
>> déclaration , qui eſt auſſi juſte qu'elle
» étoit néceſſaire , je dois encore avertir
» que pour la ſuite de l'hiſtoire des oi-
>> feaux & peut- être de celle des végé-
>> taux , fur laquelle j'ai auſſi quelques
» avances , nous mettrons , M. de Mont-
>>beillard & moi , chacun notre nom
>> aux articles qui feront de notre com.
>> pofition , comme je l'ai fait avec M.
AVRIL. 1776. 63
>> d'Aubenton dans l'hiſtoire des animaux.
>> On va loin ſans doute avec de ſembla-
>> bles aides : mais le champ de la Nature
>> eſt ſi vaſte , qu'il ſemble s'agrandir à
>> meſure qu'on le parcourt ; & la vie
>> d'un , deux & trois hommes eſt ſi
>> courte , qu'en la comparant avec cette
immenſe étendue , on fentira qu'il
» n'étoit pas poſſible d'y faire de plus
> grands progrès en auſſi peu de temps .
» Un nouveau ſecours qui vient de
» m'arriver , & que je m'empreſſe d'an-
• >> noncer au Public , c'eſt la communica-
» tion , auffi franche que généreuſe , des
>> lumières & des obfervations d'un illuf-
>> tre Voyageur , M. le Chevalier James
>> Bruces de Kinnairé , qui revenant de
» Nubie & d'Abyſſinie , s'eſt arrêté chez
>> moi pluſieurs jours & m'a fait part des
>> connoiffances qu'il a acquiſes dans ce
» voyage , auſſi pénible que périlleux.
>> J'ai éré vraiment émerveillé en parcou
rant l'immense collection de deſſins
» qu'il a faits & coloriés lui- même ; les
» animaux , les oiſeaux , les poiſſons , les
>>plantes , les édifices , les monumens ,
>>les habillemens , les armes , & c. des
>> différens Peuples , tous les objets en un
>> mot dignes de nos connoiffances ont
64 MERCURE DE FRANCE.
>> été décrits & parfaitement repréſentés ;
>> rien ne paroît avoir échappé à ſa curio-
>> fité , & fes talens ont tout ſaiſi . Il nous
>> reſte à deſirer de jouir pleinement de
» cet Ouvrage précieux. Le Gouverne-
>>>ment d'Angleterre en ordonnera ſans
>>doute la publication ; cette reſpectable
• Nation , qui précède toutes les autres
>> enfait de découvertes , ne peutqu'ajou-
>>ter à ſa gloire en communiquant promp-
>> tement à l'Univers celles de cet excel-
>> lent Voyageur , qui ne s'eſt pas con-
>> tenté de bien décrire la nature ; mais
> a fait encore des obſervations très- im-
> portantes fur la culture de différentes
>>eſpèces de grains , ſur la navigation de
>> la Mer- Rouge , ſur le cours du Nil ,
>> depuis ſon embouchure juſqu'à ſes
> ſources , qu'il a découvertes le pre-
>> mier , & fur pluſieurs autres points
> de géographie , & de moyens de com-
>>munication qui peuvent devenir très-
>> utiles au commerce & àl'agriculture ;
>> grands arts peu connus , mal cultivés
>> chez nous , & deſquels néanmoins dé-
>> pend & dépendra toujours la ſupério-
>> rité d'un Peuple ſur les autres » .
Dictionnaire minéralogique & hydrologiAVRIL.
1776. 65
que de la France , contenant 1. la
deſcription des mines , foſſiles , fleurs ,
cryſtaux , terres , ſables & cailloux qui
s'y trouvent ; l'art d'exploiter les mines
, la fonte & la purification des
métaux , leurs différentes préparations
chimiques , & lesdifférens uſages pour
leſquels on peut les employer dans la
médecine , l'art vétérinaire , & les arts
&métiers ; 2º. l'hiſtoire naturelle de
toutes les fontaines minérales du
Royaume , leur analyſe chimique , une
notice des maladies pour lesquelles
elles peuvent convenir , avec quelques
obſervations pratiques ; on y a joint
un Gneumon Gallicus , pour ſervir de
ſuite au Dictionnaire des plantes , arbres
& arbuſtes de la France , & au
Dictionnaire vétérinaire & des animaux
domeſtiques , & pour completer
l'hiſtoire des productions naturelles &
économiques du Royaume ; 4 vol .
per. in 8 °. & en pet. rom. de près de
700 pages chacun . A Paris , chez Brunet
, Lib. rue des Ecrivains, près St
Jacques de la Boucherie . Avecapprob .
& priv. du Roi , 1776 .
La ſcience la plus intéreſſante ſans
66 MERCURE DE FRANCE.
doure eſt celle qui nous apprend à connoître
les différens arbres qui nous environnent
, avec tous les avantages qui en
peuvent réſulter. C'eſt dans l'hiſtoire naturelle
& économique qu'on peut puiſer
ces connoiſſances. Le Dictionnaire des
plantes, arbres & arbustes de la France fert
à indiquer les différentes productions
végétales du Royaume , & on y a expoſé
leurs propriétés médicinales & économiques
; dans le Dictionnaire vétérinaire
& des animaux domestiques , on eſt entré
dans les détails les plus importans fur
la manière de les élever , de les traiter
dans leurs maladies , & d'en tirer toute
l'utilité poſſible ; il ne reſtoit , pour completter
l'hiſtoire entière & économique
de la France , que d'examiner ſes différens
fols& terroirs , ſes pierres , ſes mines
, ſes foffiles , ſes fleurs , ſes fontaines
minérales , & c'eſt précisément ce que
M. Buc'hoz a fait dans l'Ouvrage que
nous annonçons aujourd'hui . L'Auteur
l'a diviſé en deux parties : la première
traite des fontaines minérales , & la feconde
des mines , foſſiles , Aeurs & cryftalliſations
. Celle ci auroit pu néceſſairement
précéder la première; mais l'impatience
que le Public témoigna dans le
AVRIL . 1776 . 67
temps de voit raſſembler pour une première
fois tout ce qui concerne les eaux
minérales du Royaume , a engagé l'Auteur
d'intervertir en quelque façon l'ordre
naturel . La partie concernant les fontaines
minérales renferme deux volumes
: le ſecond eſt en quelque façon le
fupplément du premier. Nous profitons
de cet occafion pour annoncer au Public
, de la part de l'Auteur , qu'il a été
furpris de voir paroître détachés les
deux premiers volumes avec un nouveau
titre , auquel il n'a eu aucune part, & qui
eſt même contraire à ce qui ſe trouve
exposé dans l'Ouvrage ; ces deux volufaire
un mes n'ont été rédigés que pour
ſeul & même Ouvrage , avec la partie des
minéraux , ſous le titre que nous venons
d'annoncer ; mais pour revenir au plan
de ces deux premiers volumes , l'Auteur
y rapporte le local des fources & fontaines
minérales , l'analyſe chimique ,
autant qu'elle lui a paru néceſſaire &
qu'il en a pu trouver qui mérite quelqu'attention
, tant parmi les Ouvrages
imprimés ſur les eaux minérales , que
parmi les mémoires qu'on lui a fournis.
Il cite enfuite les maladies auxquelles
chacune de ces eaux convient , & dans
68 MERCURE DE FRANCE .
leſquelles elle est indiquée ; il explique
en même temps la méthode pour
en faire uſage, & il finit ordinairement
chaque article concernant les fontaines
minérales par des obſervations pratiques
& médicinales qui conſtatent leurs bons
effets. Ces articles ſont ranges ſuivant
l'ordre alphabétique des endroits où ſe
trouvent les fontaines; dans les articles
du Supplément , M. Buc'hoz a inféré
tout ce qui peut concerner la bibliographie
hydrologique de la France. Quant à
la ſeconde partie de ce Dictionnaire ,
qui eſt précisément celle qui paroît actuellement,
l'Auteur y traite des mines ,
foffiles , fluors , cryſtaux , cryſtabliſations,
terres , ſables , cailloux qui ſe trouvent
dans la France ; il donne une defcription
exacte de chacune de ces ſubſtances , leur
analyſe chimique , les endroits du Royaume
où on les rencontre le plus communément.
Il parle en outre de l'exploitation
des mines , de la fonte des métaux ,
des différentes préparations chimiques
qu'on en peut tirer , & des uſages auxquels
ils peuvent convenir, tant pour la
médecine & l'art vétérinaire , que pour
tous les différens arts & métiers ; il y développe
même la manière dont ſe for
AVRIL. 1776 . 69
mentdans le ſein de la terre la plupart
de ces ſubſtances ; enfin il finit par cet
Ouvrage tout cequi peut concerner l'hiſtoire
complette naturelle& économique
des Provinces du Royaume , qu'il a par- .
couru laborieuſement& gratuitement ;&
pour donner un nouveau mérite à ce
Dictionnaire , il a ajouté à la fin un
Gneumon Gallicus , pour faire ſuite au
Flora Gallica du Dictionnaire des plantes
, arbres & arbustes de la France , & au
Fauna Gallicus du Dictionnaire vétérinaire
& des animaux domestiques . Le
Gneumon Gallicus eſt ſuivi de pluſieurs
Mémoires minéralogiques particuliers
far les différentes contrées du Royaume ;
d'une liſte de tous les cabinets d'hiſtoire
naturelle de Paris &de toute la France ,
& d'une bibliographie des Auteurs qui
ont écrit ſur la minéralogie du Royaume.
Enfin pour rendre ce Dictionnaire auſſi
complet que les deux autres , M. Buchoz
y a joint des tables alphabétiques : la
première eſt le titre de tous les endroits
de la France où se trouvent les différens
foſſiles dont il eſt queſtion dans ce Dictionnaire
; la ſeconde eſt la table des
maladies dans leſquelles on peut employer
les minéraux & les fontaines mi70
MERCURE DE FRANCE.
A
nérales , avec des renvois aux différens
articles : ce qui prouve que l'Auteur n'a
eu d'autre but que de joindre enſemble
la minéralogie & l'hydrologie du Royaume
, puiſque c'eſt ſeulement à la fin du
dernier volume où se trouve la table des
maladies pour lesquelles les fontaines
minérales conviennent. La troiſième eſt
la liſte de toutes les préparations chimiques
qu'on tire des minéraux ; la quatrième
enfin eſt le catalogue des ſubſtances
minéralogiques qu'on peut employer
dans les arts .
Par les différentes annonces que nous
avons faites des trois Dictionnairesde M.
Buc'hoz , dont la réunion eft indiſpen ..
ſable , puiſqu'ils font les fuites les uns
des autres , il paroît que cet Auteur n'a
rien négligé pour faire connoître toutes
lesdifférentes ſubſtances duRoyaume : fon
travaileſtmême conſidérable, puiſqu'outre
les autres Ouvrages qu'il a publiés fur la
médecine& l'économie champêtre , ceuxci
ſe portent à 14 volumes de 40 feuilles
chacun , petit romain; au moyen de pareils
matériaux , qui ſe trouvent tous
raſſemblés dans cette collection , il ſera
très -aifé de connoître l'hiſtoire naturelle
&économique de la France. Le Public
AVRIL. 1776 . 71
ne peut que lui ſavoir gré d'un travail
auſſi utile , auquel il a paſſé les plus beaux
jours de ſa vie. A quoi fert d'aller chercher
bien loin des ſubſtances que nous
avons ſous la main & que nous ignorons
?
La Pratique des Accouchemens , première
partie , contenant l'hiſtoire critique
de la doctrine & de la pratique de
principaux Accoucheurs qui ont paru
depuis Hippocrate juſqu'à nos jours ,
pour fervir d'introduction à l'étude &
à la pratique des accouchemens ; par
M. Alphonſe Leroy , Docteur Régent
de la Faculté de Médecine de Paris ,
Profeſſeur en l'art des accouchemens
& des maladies des femmes ; 1 vol .
in- 8°. A Paris , chez le Clerc , Libr.
quai des Auguſtins , à la Toiſon
d'or.
Cette première partie n'eſt , à propre .
ment parler , que le proſpectus & le plan
de l'Ouvrage que l'Auteur nous fait ef.
pérer; c'eſt la rédaction de ſes leçons
qu'il publie : il ſubdiviſe cette première
partie en trois autres; la première renferme
l'hiſtoire de l'artdes accouchemens
72 MERCURE DE FRANCE.
avant la renaiſſance des ſciences en Eu
rope : il nous y expoſe la doctrine d'Hippocrate
, de Galien , de Celſe , d'Aëtius ,
d'Afpafie , de Philumenus , d'Egine ,
d'Avicenne & d'Albucaſis ſur l'art des
accouchemens . La ſeconde partie comprend
la continuation de cette hiſtoire
depuis la renaiſſance des lettres enEurope
juſqu'à nos jours : M. Leroy y donne
un extrait de la plupart des livres
qui ont paru ſur cet objet; il s'étend
fur- tout beaucoup fur les Ouvrages de
M. Levret : il lui reproche d'avoir trop
fait cadrer à ſon ſyſtème particulier les
circonstances dans lesquelles M. Levret
s'eſt trouvé au ſujet des accouchemens :
mais une pareille aſſertion n'eſt-elle pasdéplacée
dans un jeune Médecin , vis à-vis
d'un Accoucheur expérimenté comine eſt
M. Levret, qui a plutôtformé ſon ſyſtème
ſur l'expérience , qu'il n'a adapté l'expérience
à ſon ſyſtème ? La troiſième partie
de l'Ouvrage que nos annonçons eſt
le vrai plan que M. Leroy ſe propoſe
dans ſon Traité des accouchemens ; il
réduit l'art d'accoucher à un problême
compoſé de quatre propoſitions , il faut
1º. déterminer la ſtructure & la méchaniſme
de l'organe qui renferme l'enfant ;
2°.
AVRIL. 1776. 73
2. déterminer les dimenſions du baſſin ,
celles de l'enfant , & le rapport de ces
dimenſions entre elles ; 3 ° . déterminer
enfuite quelle doit être la poſition de
la matrice relativement à la poſition de
l'enfant , ou la poſition de l'enfant relativement
à la matrice ; 4º. l'action de la
matrice , les dimenſions du baſſin & de
l'enfant : les directions des forces bien
connues , il faut déterminer quels ſont
les divers mouvemens que doit exécuter
l'enfant , felon ſes diverſes ſituations dans
le baſſin , pour en franchir la cavité. M.
Leroy procède,dans ſes leçons,de manière
à parvenir par degrés à la ſolution de ce
problême , pout paſſer enſuite à d'autres
connoiſſances de l'art des accouchemens.
M. Leroy nous préſente enfuite le plan
de fon grand Ouvrage : il nous a paru
fort clair , fort exact & fort méthodique.
Le Public doit en defirer avec empreſſement
la publication ; l'humanité y' eſt
trop intéreſfée pour ne pas ranimer de
plus en plus le zèle de l'Auteur.
Recherchesfur la rougeole , fur le paſlage
des alimens & des médicamens dans
le torrent de la circulation , fur le
choix des remèdes mercuriaux dans
I. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
;
les maladies vénériennes ; par M. J.
T. G. Dubofq de la Robedriere , Docteur
en Médecine de la Faculté de
Caen , Aflocié correſpondant du Collége
des Médecins de Nancy , Médecin
de la Ville de Vire. A Paris , chez
Deſventes Deladoué , Libr. rue Saint
Jacques.
Cette brochure renferme trois Difſertations
, précédées d'un diſcours préliminaire
; dans ce diſcours , qui est trèsbien
rédigé , l'Auteur donne une image
ſenſible de l'homme phyſique intérieur , il
y explique ce qu'on entend par fanté &
pat maladie ; il y développe parfaitement
la ſcience hippocratique : mais on peut
lui reprocher qu'il y parle un peu trop en
méchanicien. La première partie comprend
des recherches très intéreſſantes
fur la rougeole : l'Auteur a puiſé dans
les meilleures ſources pour le traitement
de cette maladie , telles que les Ouvrages
de Boerthave , de Sydenham : il
a joint les obfervations particulières ,
qu'il a eu occaſion de faire pendant l'épidémie
qui a régné en 1773 dans le pays
qu'il habite.
La ſeconde partie eſt ſa ſolution d'une
AVRIL. 1776. 75
queſtion eſſentielle & qui n'eſt , ſuivant
l'Auteur , que trop négligée: fur le paf-
Sage des corps qu'on avale dans le torrent
de la circulation. La troſième partie eſt
un Effai fur l'usage & le choix des remèdes
mercuriaux dans les maladies vénériennes.
L'Auteur prétend fixer par cet
Elfai l'attention des Médecins ſur un
point d'estimation de la vertu de ces efpèces
, auquel juſqu'ici on a fait peu d'attention.
Sans doute qu'il n'a pas lu tous
les Ouvrages qui ont paru à ce ſujet , &
dans la citation des Auteurs que M. de la
Roberdiere a faite dans cette differtation,
il paroît qu'il n'a pas fait ce choix avec le
même difcernement que dans ſes autres
differtations , puiſqu'il y loue des Auteurs
dont les Ouvrages ont été généralement
déſapprouvés par les gens de l'art.
Mémoire fur la Farine; par M. l'Abbé
Poncelet . A Paris , chez Piffot , Libr.
quai des Auguſtins , près la rue Gîtle-
coeur. Avec approb. & permiffion ,
1776. Prix 1 1. 4 f.
Ce Mémoire traite des parties conſtituantes
&des combinaiſons de la farine :
il eſt diviſé en deux parties; la première
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
contient l'expoſe ſimple & fidèle des expériences
que l'Auteur a faites ſans prévention
pour aucun ſyſtème , ſans rapport
à aucun objet déterminé & dans la ſeule
yue de bien connoître la nature des farines.
La ſeconde partie contient tout ce
que la première fait deſirer , les applications
, les obſervations , la pratique , les
réflexions & les raiſonnemens ; mais
l'Auteur ne veut pas s'en tenir à ces premières
recherches , il ſe propoſe encore
un nouveau travail , dont l'objet ſera 1º,
de déterminer quelle eſt la nature des
deux ſubſtances firupeuſe & amilacée ;
2°. quels font les ſels & les huiles qui
entrent comme parties conſtituantes dans
la combinaiſon des farines ; 3 °. pourquoi
les ſubſtances farineuſes ſontſi différentes
les unes des autres , & quel eſt
le fondement de cette différence ; 4 °.
quelle eſt la cauſe de l'altération ſubite
ou inſenſible des farines & des grains ;
dans quelle partie conſtituante ſe fait cette
altération ; y auroit-il quelques moyens
de la prévenir , de conferver les grains
&les farines dans leur bonté primitive ,
pu de les rétablir lorſqu'ils ont été gâ
tés.
Depuisune infinité de ſiècles on fait
AVRIL. 1776. 77
dupain : tous les hommes fout naturellement
chimiſtes , & fans approfondir la
chimie théorique & pratique , ils ont fu
qu'on ne pouvoit ſe procurer du pain que
par la fermentation , &qu'en employant
par conféquent du levain ; actuellement
la chimie jette plus particulièrement ſes
vues ſur cet objet : mais le pain en ferat-
il meilleur ? C'eſt ce que l'expérience
nous apprendra. Au reſte les recherches
de M. l'Abbé Poncelet ſont curieuſes &
intéreſſantes .
Voyage à la Nouvelle Guinée , dans lequel
on trouve ladeſcription des lieux ,
des obſervations phyſiques & morales ,
&des détails relatifs à l'hiſtoire naturelle
dans le règne animal & le règne
végétal ; par M. Sonnerat , Sous-
Commiſſaire de la Marine , Naturaliſte
Penſionnaire du Roi , Correfpondant
de fon Cabinet & de l'Académie
Royale des Sciences de Paris , Aſſocié
à celle des Sciences , Beaux-Arts &
Belles - Lettres de Lyon; enrichi de
120 figures en taille douce ; I volume
in-4°. A Paris , chez Ruault , Libr.
rue de la Harpe , 1776. Prix 211. br .
24 1. rel .
Diij
78 MERCURE DE FRANCE .
M. Poivre , Intendant des Iles de
France & de Bourbon , defirant depuis
long temps procurer aux Colonies , dont
le ſoin lui a été confié , des ſecours
en vivres , en effets de navire , expédia
pour cet objet en 1769 , la flûte du Roi
l'Isle de France , commandée par M. le
Chevalier de Coëtivi , Enſeigne des varf
ſeaux du Roi , & fous ſes ordres la Corvette
le Nécessaire , commandée par M.
Cordé. M. Provoſt , Commiſſaire de la
Marine , fut chargé d'examiner les productions
végétales des Iſles qu'on alloit
parcourir. L'objet principal du voyage
fut la recherche d'un tréſor qu'aucune
Nation n'avoit encore entrepris de déterrer
; ſon terme étoit les Iſles Philippines
&les Terres des Papoux. M. Sonnerat
obtint d'être de cette expédition; le defir
de concourir autant qu'il feroit en lui ,
à une entrepriſe utile, celui de voyager
en des pays où l'on aborde rarement , où
l'homme , les animaux , les plantes , la
nature entière offrent à l'Obfervateur un
ſpectacle nouveau, a été le ſeul motifqui a
engagé M. Sonnerat à faire le voyage, ſuivantqu'ille
rapporte lui même.En lifant le
journal de fon voyage , dont nous annonçons
actuellement la publication , le Lec
AVRIL. 1776. 79
teur jouira du plaifir d'y voit repréſentés
pluſieurs objets nouveaux , qui quelquefois
pourront bien l'étonner ; il y appren.
dra que les habitans des Mes Philippines
, ſoumis aux Eſpagnols depuis 200
ans , font encore plongés , après deux
fiècles de communication avec les Européens
, dans l'ignorance la plus profonde ;
qu'ils font aveuglés par des erreurs fans
nombre , gouvernés par la ſuperſtition la
plus abſurde & qui annonce une Nation
au berceau , qui eſt reſtée au point d'où
elle étoit partie , lorſqu'elle a commencé
àſe raſſembler en corps de Peuple : mais
il ſera encore plus ſurpris que dans des
coeurs d'hommes ſi groſſiers , l'amour de
la liberté & l'horreur de l'oppreſſion ne
ſe trouvent pas moins imprimés que dans
celui des autres hommes ; il remarquera
auſſi que cette même terre abandonnée à
des Sauvages ſtupides , eſt couverte des
végétaux les plus précieux , des animaux
les plus rares , & eſt ſeule en poſſeſſion
des tréſors que recherchent les autres.
Nations. Le journal de ce voyage eſt
donc de la plus grande utilité aux Phyſiciens
, aux Politiques & aux Naturaliftes :
il nous apprend en même temps à connoître
les hommes & les productions de
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
la Nature. L'Auteur y a fait joindre 120
planches artiſtement gravées , qui repréfentent
au naturel les principaux oiſeaux
& les végétaux les plus uſitésde la Nouvelle
Guinée. Quand des Voyageurs
s'occupent à nous faire connoître les productions
de la nature & les moeurs des
habitans des pays qu'ils parcourent , on
ne peut affez leur en marquer de la reconnoiſſance.
La publication d'un pareil
voyage pourroit très bien figurer à côté
de ceux de M. de Tournefort dans le
Levant & de M. Adanſon dans le Sénégal.
Analyse des Bleds & expériences propres
à faire connoître la qualité du froment
&principalement celle du ſon de ce
grain , avec des obſervations ſur les
ſubſtances végétales dont les différentes
Nations font uſage au lieu de
pain ; par M. Sage , des Académies
Royales des Sciences de Paris , de
Stockholm , & des Académies Impériale
& Electorale de Mayence . A Paris
de l'Imprimerie Royale , 1776 .
Cette analyſe & les expériences ont
été faites par les ordres de feu M. le
AVRIL. 1776 . S I
Maréchal du Muy , Miniſtre & Secrétaire
d'Etat au départementde la guerre ,
& continuées par ceux de M. le Comte
de Saint-Germain , auſſi Secrétaire d'Etat
au même département. Ce qui a donné
lieu à ces expériences & à l'analyſe que
nous annonçons , eſt un Mémoire préſenté
à M. le Comte du Muy , dans
lequel on démontre par des expériences &
des obſervations les effets pernicieux qui
résultent de l'usage du pain dans lequel on
fait entrer une trop grande quantité defon ,
avec l'épigraphe : Homo mifer res facerrima.
Comme il eſt de la dernière impor
tancededétruire les inquiétudes qu'auroit
pu faire naître , relativement au pain de
munition , la publicité de ce Mémoire ,
contre le ſon qui entre dans le pain ; le
Gouvernement a cru néceſſaire de publier
les expériences qui détruiſent ce
qui y eſt avancé. Elles offrent au Public
desdécouvertes intéreſſantes, entre autres
un moyen aufli ſimple qu'ingénieux , par
lequel on peut s'aſſurer ſi la farine de
froment est bonne , médiocre ou mauvaiſe
: cette expérience eſt également
propre à lever les difficultés qui pourroient
fe préſenter lors de la réception
des grains deſtinés à la conſommation
des Troupes, L'Ouvrage de M. Sage ren
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
ferme auſſi des obſervations ſur les dangereux
effets de quelques ſubſtances végétales
, que le Soldat , le Public peuvent
être expoſés à manger ; quoique l'antidote
foit déjà connu dans pluſieurs Ouvrages ,
notamment dans le Dict. des plantes , arbres
& arbustes de la France , Voyez art .
Belladona ; cependant on ne peut aflez
en rappeler le fouvenir. Cet Ouvrage
offre de plus un moyen de remédier à la
brûlure de la poudre , à laquelle les Soldats
ſont fréquemment expoſés.
Bibliothèque littéraire , hiſtorique & critique
de la Médecine ancienne & moderne,
contenant l'hiſtoire des Médecins de
tous les fiècles & de celui où nous
vivons : celles des perſonnes ſavantes
de toutes les Nations qui ſe font appliquées
à quelques parties de la médecine
, ou qui ont concouru à fon avancement
: celles des Anatomiſtes , des
Chirurgiens , des Botanistes , des Chimiſtes
: les honneurs qu'ils ont reçus ,
lesdignités auxquelles ils fontparvenus,
les monumens qui ont été érigés à
leur gloire , le catalogue & les différentes
éditions de leurs Ouvrages , le
jugement qu'on doit en porter , l'expoſition
de leurs ſentimens , l'hiſtoire
AVRIL. 1773. 83
,
de leurs découvertes : l'origine de la
médecine , ſes progrès , ſes révolutions
, ſes ſectes , ſon état chez les différens
Peuples . Par M. Joſeph François
Carrere , Docteur en Médecine de
l'Univerſité de Montpellier , de la Société
Royale des Sciences de la même
Ville , de l'Académie Royale des
Sciences , Inſcriptions & Belles Lettres
de Toulouſe , de l'Académie Impériale
des Curieux de la Nature
Cenſeur Royal , ancien Inſpecteur-
Général des Eaux minérales de la
Province de Rouſſillon & du Comté
de Foix , ci -devant Directeur , Garde
& Démonstrateur du cabinet d'hiſtoire
naturelle de l'Univerſité de Perpignan ,
Profeſſeur Royal Emérite de la Faculté
de Médecine de la même Ville ; 1 vol .
in - 4 ° . A Paris , chez Ruault , Lib . rue
de la Harpe. Avec approb . & priv. du
Roi . Prix 10 l . br.
L'objet dont l'Auteur s'occupe dans
cet Ouvrage a mérité l'attention des plus
grands Médecins ; rien n'eſt plus eſſentiel
pour le progrès de la médecine que de
réunir dans un même tableau les Ouvrages
, les ſentimens , les découvertes des
D vj
$4 MERCURE DE FRANCE.
Maîtres de l'art , & de tranſmettre à la
poſtérité les noms & l'hiſtoire de ceux
qui ſe font diftingués dans quelques par.
ties de la médecine . Cette ſcience a eu
depuis long temps ſes Hiſtoriens , qui ont
preſque tous été Médecins & ont même
illuſtré par leurs talens , par leurs découvertes
ou leurs Ouvrages , les ſiècles où
ils ont vécu. M. Carrere nous indique
tous ceux qui ont travaillé fur cette matière,&
dans les Ouvrages deſquels il a pu
puiſer les matériaux du ſien ; il trouvera
àla fin du Dictionnaire des Plantes de la
France, par M. Buc'hoz , une bibliographie
botanique des Auteurs du Royaume ;
dans le quatrième volume du Dictionnaire
vétérinaire & des animaux domestiques
du même Auteur , une bibliographie
zoologique de la France ; &dans le ſecond
& quatrième volume du Dictionnaire
minéralogique & hydrologique de la
France par le même , une bibliographie
des Auteurs qui ont écrit ſur les mines &
les fontaines minérales du Royaume. M.
Carrere père y est même indiqué pour
avoir publié une hiſtoire des eaux minérales
du Rouffillon . M. Buc'hoz a auffi
donné une notice des Auteurs qui ont
travaillé fur les trois règnes de la Lorraine
, dans ſes Aldrovandus, Tournefor
AVRIL. 1776 . 85
tius & Vallerius Lotharingia. L'Auteur de
la Bibliographie que nous annonçons
pourra donc recourir pour ces différens
objets aux Ouvrages déſignés , quoique
néanmoins nous ſoyons perfuadés par le
premier volume que nous avons ſous les
yeux , & qui eſt rédigé avec ſoin &
exactitude , que M. Carrere a tous les
matériaux qui lui font utiles pour la rédaction
de ce grand Ouvrage , dont nous
avons fait connoître le Profpectus dans
le temps ; & en effet il a puiſé dans toutes
les ſources, ainſi qu'il l'obſerve lui même ,
& pour mieux en perfuader fes Lecteurs ,
il a donné à la ſuite de la Préface de fon
premier volume un catalogue par ordre
alphabétique de tous les Ouvrages qu'il
a confultes : on pourra juger par- là de
l'étendue de ſes recherches . On trouvera
dans ſa bibliographie deux mille articles
d'Aureurs dont aucun Fibliographe de
Médecine n'a encore parlé ; il y rapporte
enviton huit mille Ouvrages qui ont été
inconnus à ceux qui ont travaillé avant
lui , & dont il n'a été fait mention dans
aucune bibliographie . M. Carrete a ſuivi
pour cette bibliographie l'ordre alphabésique,
comme le plus propre à mettre
d'abord ſous les yeux du Lecteur les
86 MERCURE DE FRANCE.
objets qui peuvent l'intéreſſer. On lit
dans cet Ouvrage l'hiſtoire de la médecine
& de ſes différentes parties : on y
remarque l'état de cette ſcience chez les
différens Peuples qui l'ont cultivée autrefois
, comme les Chinois , les Japonois
, les Egyptiens , les Grecs , les Arabes
, &c . On y voit paroître tour-a-tour
les Médecins les plus célèbres de tous
les ſiècles , ceux qui ont enrichi le Public
de leurs Ouvrages , & qui méritent d'être
connuspar quelques traits particuliers ; les
Chimiſtes , les Chirurgiens , les Botaniſtes
, les Anatomiſtes ont auſſi leur
place dans cet Ouvrage ; les Rois , les
Princes , les Souverains Pontifes , les
Cardinaux , les Archevêques , les Philoſophes
, les Savans de tout état , & même
les Femmes qui ſe ſont appliquées à
quelque partie de la médecine ou qui
ont contribué à ſon avancement , n'y
occupent pas moins leur rang , & même
très diſtingué. Dans la partie hiſtorique ,
l'Auteur rapporte le nom & le furnom
des différens perſonnages , les places
qu'ils ont occupées, le jour , l'année , le
lieu de leur naiſſance , de leur mort &
de leur réception aux degrés ou à la
maîtriſe , la date de leur aggrégation aux
AVRIL. 1776. 87
différentes Académies , & de leur élévation
aux places & aux dignités , les anecdotes
intéreſſantes qui leur font relatives ,
les honneurs dont on a récompensé leurs
talens , enfin les monumens érigés à leur
gloire. Dans la partie littéraire & critique
ſe trouvent le catalogue de leurs
Ouvrages , ainſi que les différentes éditions
, le plan & la diſtribution , le jugement
qu'on en doit porter , & le précis
des ſentimens & des découvertes des différens
Auteurs .
L'Ouvrage entier , qui doit contenir
huit volumes in 4º. ſera terminé par une
table particulière de tous les Ouvrages
de médecine , anatomie , chirurgie , botanique
, chimie qui ont paru juſqu'à
nos jours , & par la récapitulation de
tous les Auteurs dont M. Carrere aura
parlé , préſentés dans un ordre chronologique
; en un mot cet Ouvrage ne peut
être reçu du Public qu'avec le plus grand
accueil : il eſt exact , plein de recherches
utiles & de remarques judicieuſes. La
ſouſcription pour le Tome II reſtera ou .
verte juſqu'au premier Juin prochain ;
le prix eſt de 7 liv. le volume broché,
pour ceux qui ſouſcrivent, & de 10 liv.
pour ceux qui n'auront pas ſouſcrit. On
88 MERCURE DE FRANCE.
ſouſcrit chez Ruault , Libraire , rue de la
Harpe.
L'Homme du Monde , traduit de l'Anglois
par M. de Saint-Ange. A Amſterdam ;
& ſe trouve à Paris , chez Piſſor , Libr.
rue du Hurepoix.
Le but de cet Ouvrage eſt moral , &
la lecture en eſt intéreſſante par les détails
qui font très-touchans , & qui difpoſent
l'ame , en l'attendriſſant , à recevoir
la douce impreffion des vertus .
<< Il eſt une certaine élévation de ſen-
> timens qui , dans le coeur d'un jeune
>> homme deſtiné à des emplois merce-
>> naires , devient une fource intariſſable
>>de dégoûts. Richard Anneſſy avoit reçu
>> de la nature ce don funeſte ; il refuſa
>> d'entrer dans la carrière lucrative que
>> le négoce de fon père lui avoit appla-
>> nie. Il entra dans le Clergé , & fe retira
>> à la campagne , dans un des bénéfices
>> les plus modiques du Royaume.
Le fentiment qui s'oppoſe à l'acqui-
> ſition des richeffes , femble deſtiné à
• faire l'appui , la confolation , j'ai pref-
>> que dit l'orgueil du pauvre. Il ſoutient
l'eſprit contre l'oppreffion de l'adver
AVRIL. 1776. 89
fité , & nous fait de nos beſoins mêmes
>> une eſpèce de jouiſſance. Richard
> croyoit que le bonheur étoit renfermé
> dans la ſphère d'une vie retirée . Il ne
> voyoit dans la pompe de la grandeur
»& dans les plaiſirs de l'abondance que
>>du trouble , de l'inquiétude & des re-
>> mords ».
Ces idées ne s'accordoient pas avec
celles de fon père. Par une vengeance
qui devoit lui ſurvivre , il livra , ou du
moins crut livrer fon fils à la misère ,
parcequ'il n'avoit pas voulu être malheureux
dans la route qu'il lui preſcrivoit de
ſuivre.
« Richard pouvoit ſupporter avec cou-
>>rage l'idée de la pauvreté , mais non
» la penſée d'un père mourant dans ſa
> colère contre fon fils. A la nouvellede
>> fon danger , il courut à Londres pour
>>>lui arracher le pardon de la ſeule faute
>> dont il fût coupable ».
Le vieillard n'étoit plus : à fon arrivée
la maiſon étoit occupée par un neyeu
qu'il avoit conſtitué ſon légataire univerſel
, & qui reçut ſon couſin avec une
indifférence outrageante.
» Dès- lors il n'étoit plus qu'un mal-
> heureux , iſolé au milieu de la foule
९० MERCURE DE FRANCE.
>> de ſes concitoyens , & il friſſonna au
> ſentiment de ſon néant. Il retourna ſes
>>regards vers la maiſon paternelle. Sa
>> douceur naturelle ne lui permit pas le
>> moindre murmure. Il donna une larme
>>de plus à la mémoire de ſon père.
» Il y avoit à Londres une perſonne
» qui lui étoit chère. Il étoit bien für
>>qu'elle feroit touchée de ſon infortune.
>> C'étoit celle néanmoins à qui ſa déli-
>> cateſſe lui permettoit le moins de re-
» courir... Ce que la pauvreté ade plus
» amer , eſt peut-être la distance qu'elle
» met entre un homme & l'objet de fon
» amour. L'orgueil dontje parlois tout-à-
>> l'heure , & qui , dans toute autre cir-
> conſtance , donne du reſſort à l'ame ,
» n'eſt alors qu'un malheur de plus qui
>>la furcharge. C'eſt ce ſentiment qui
>>d'abord détourna les pas de Richard
» de la maiſon de ſon Henriette . Jamais
» pourtant Henriette Wilkins ne lui avoit
* paru plus belle , jamais il ne l'avoit
>> trouvée plus digne de ſon amour que
> dans ce moment où il étoit ſans eſpé-
» rance » .
Il ſe détermina néanmoins à Paller
voir. Il la trouva aſſiſe à côté de ſon père .
En entrant , il ne lui fut pas poſſible de
AVRIL. 1776. 91
diffimuler l'inquiétude qu'il éprouvoit
fur la manière dont il feroit accueilli .
Wilkins la diffipa bientôt.
« Richard, lui dit-il, je ſuis on ne
>> peut pas plus ſenſible à votre démarche :
» elle prouve que vous comptez ſur mon
» amitié. Je n'ignore pas votre ſituation :
>> je fais ce que pourroient me dire à ce
» ſujet beaucoup d'hommes prudens ; fi
>> je ne penſe pas comme eux, peut- être
>> eſt-ce un effet d'hu neur plus que de gé-
» nérofité : car je n'ai jamais pu m'ac-
>> corder avec le Public. - Viens ici ,
» ma chère Henriette ; c'eſt Richard. Son
>> père lui a laiſſe trente mille liv . ſterl .
>> de moins que nous ne comptions ; mais
> c'eſt toujours Richard. Je n'ai point
» l'ame aſſez ſtoïque pour prétendre que
> les richeſſes n'offrent pas une multitude
> de douceurs & d'agrémens dont l'indi .
> gent eſt privé : mais je ſuis bien sûr
>> qu'elle ne ſont pas eſſentielles au bon-
>> heur ; car je ne me ſuis jamais ' trouvé
» malheureux . Mon fommeil ne ſera pas
>>troublé par l'idée affreuſe d'avoir ajouté
» au poids de l'infortune , ou porté de
>> nouveaux coups à la vertu , parce que
>> l'infortune l'avoit déjà bleſſée » .
L'Auteur ajoute enſuite cette réflexion.
92 MERCURE DE FRANCE.
« Une ame honnête aime à étendre l'em
>> pire des vertus . Pour moi , je me plais
» à croire qu'il eſt poſſible , même à un
>> Procureur d'être honnête , & à un Tra-
>> fiquant de penſer comme Wilkins...
>>>Henriette devint donc la femme
>> d'un homme pauvre , qui reconnut la
>> générofité du père & celle de la fille
> par une affection tendre , qui n'eſt que
>> trop rare dans le mariage . Le beau père
>> de Richard ne put réſiſter aux inſtances
>> que lui firent ſon gendre &fa fille , de
> venir demeurer avec eux à la cam-
>> pagne. En moins d'un an il ſe vit
> grand père d'un fils , & l'année ſui-
» vante , à peu près à la même époque ,
>> d'une fille ..... Le bonheur de leur
>>petite ſociété fut alors auſſi parfait
>> peut-être que l'humanité le comporte .
>> Plus d'un honnête voiſin , qui n'avoit
> jamais réfléchi ſur leur félicité , vantoit
>> l'excellence de la bierre que l'on buvoit
» à leur table , & la joie qui régnoit autour
de leur foyer... Mais leur félicité
>>étoit trop parfaite pour être durable.
>> Telle eſt du moins l'expreſſion prover-
>> biale d'une manière de penſer générale.
>>Ce n'eſt pas que les jours heureux s'en-
>> volent fur des ailes plus rapides que
AVRIL. 1776. 93
les jours malheureux. Mais nous ne
>>calculons pas les momens de leur
>>durée avec une exactitude auſſi ſcrupu-
»leuſe ».
Trois ans après la naiſſance de ſa première
fille , Henriette accoucha d'une
feconde , dont la naiſſance donna la mort
àſamère.
Ladouleur de ſon époux fut inexpri
mable . Celle du beau-père , pour être
concentrée , n'en fut pas moins profonde.
« Le vieillard conſerva le tendre re-
" gret qu'il devoit à ſi juſte titre à une
>> fille , & à une fille unique , dont la
>> main le conduiſoit ſur les derniers de-
>> grés de ſa vie , ſans lui en laiſſer ap-
>>percevoir la pente . La fille qu'Henriette
>>avoit engendrée en mourant , leur de-
>>vint doublement chère. Ils la regar
>>doient comme le dernier gage de ſa
>> mère expirante : mais quelques mois
>>après, la petite vérole les priva de cette
> confolation douloureuſe . Ce ſecond
>>coup ſembla détacher Wilkins des
>>foibles liens par leſquels il s'étoit efforcé
>> de tenir à la vie.
• Mon fils , dit-il à Richard , je ſens
que je n'ai pas encore long-temps à
94
MERCURE DE FRANCE.
>> être avec vous. Ne croyez pas cepen-
>> dant que je quitte le monde avec ce
>>dégoût chagrin que l'on prend quelque.
>> fois pour le courage. J'abandonne mon
>> exiftence avec reconnoiffance , trop
>> heureux d'en avoir joui fi long-temps
>> ſans avoir violé dans aucun point ef-
>> ſentiel les loix de celui qui me l'avoit
>> accordée..
» Il eſt un certain ſentiment dont il
•eſt difficile de ſe défendre , en voyant
>> crouler les eſpérances que l'on s'étoit
> ſi vainement hâté de concevoir. J'avois
> cru pouvoir paſfer des jours heureux
> au milieu de mes petits enfans. Mais
> l'homme de bien ne doit pas ſe plain-
>>dre de ſe voir trompédans ſa plus douce
> attente . L'avenir qu'il eſpère après ſa
- mort , l'emporte de beaucoup fur les
>>jouiſſances qu'une plus longue vie lui
>> eût procurées.
>>>Il en eſt tout autrement lorſqu'on a des
>> devoirs à remplir : j'abandonne àvotre
> amour & à vos ſoins ces deux jeunes
> enfans. Vous devez chérir la vie tant
>> qu'elle vous donnera les moyens de les
> former aux vertus .... Enterrez moi à
» côté de ma chère Henriette .
>> Le vieillard ne ſurvécut pas long
AVRIL. 1776. 95
» temps à ce touchant entretien. Son
>> beau - fils reſta ſeul & fans ſecours
» livré aux traverſes de cette vie , qui
> étoient encore augmentées par les foins
» qu'il devoit à l'éducation de ſes en-
>> fans .
Tel eſt le préambule de cet Ouvrage ,
par lequel on peut juger du reſte. Richard
n'avoit d'autre occupation nid'autre plaifir
que de conduire & de voir marcher
ſes enfans dans le ſentier du bonheur &
des vertus. Le tableau de leur éducation
eſt auſſi inſtructit qu'intéreſſant. Mais
l'Homme du monde vient troubler la félicité
de cette innocente famille. Voilà
le véritable fond de ce Roman , dont
l'Auteur eſt M. de Makenſie , Procureur
du Roi à la Chambre de l'Echiquier à
Edimbourg. Il eſt également l'Auteur de
l'Hommefenfible. M. de Saint-Ange , qui
eſt auſſi traducteur de ce dernier Ouvrage
, l'attribue dans ſa Préface à M.
Brock : mais il s'eſt trompé.
Nota. Piffot donne avis à ceux qui
voudroient ſe procurer l'Hommeſenſible ,
qu'il lui en reſte encore quelques exemplaires.
96 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE de M. de Makenfie , Auteur de
l'Homme ſenſible , à M. de Sainte
Ange.
Edimbourg , ce 11 Avril 1775.
Monfieur , une des ſenſations les plus flatteuſes
qu'un Auteur puifle éprouver , c'eſt d'eſpérer
que fon livre fera lu avec plaiſir dans des pays
où ſon nom même eſt ignoré. Si l'Ouvrage que
vous avez pris la peine de traduire a un mérite ,
c'eſt d'être un appel au coeur de l'homme dans la
cauſe de la vertu & de l'humanité. Quelquefois ,
en le compoſant ,j'ofois me faire illufion à moimême
, & m'imaginer que dans les pays les plus
éloignés il ſe trouveroit des ames organiſées commela
mienne,qui ſe laiſſeroient pénétrer des ſentimens
quej'avois voulu exciter. Vous avez réaliſé ,
Monfieur , les rêves de ma vanité , fi cependant
T'eſpéranced'avoir un fuffrage tel que le vôtre n'eſt
pasquelque choſe de plus noble que la vanité.
J'ai pris la liberté de vous écrire les petites négligences
qui vous ont échappé , & qui m'ont
frappé à la lecture. Je vousen envoie la note pour
votre uſage particulier. J'aurois voulu les accompagner
d'une autre liſte , celle des paſſages où
vous avez furpaflé l'original : mais celle- ci eût
été trop longue pour être contenue dansune letthe.
Mon opinion eſt de peu de valeur en toute
occafion , & dans celle- ci on pourroit la croire
partiale. Mais j'ai le plaisir de voir qu'elle eſt
confirmée par tous les Gens de lettres de mes
amis ,
AVRIL. 1776. 97
amis , auxquels je vous ai fait lire. Permettezmoi
, Monfieur , de me féliciter de votre mérite ,
&de vous aflurer des ſentimens d'eſtime avco
lelquels je fuis , &c .
MAKENSIE.
Hiftoire de la Maison de Bourbon , par
M. Déſormeaux , Hiſtoriographe de
la Maiſon de Bourbon , Bibliothécaire
de S. A. S. Mgr le Prince de Condé ,
Prince du Sang , de l'Académie Royale
des Inſcriptions & Belles Lettres , des
Académies de Dijon & d'Auxerre.
Tome ſecond , in-4°. de l'Imprimerie
Royale . A Paris , chez Monory , Libr .
rue & vis - à- vis la Comédie Frang
çoife.
Le premier volume de cette Hiſtoire ,
publié en 1772 , eſt précédé d'un diſcours
préliminaire dont nous avons rendu
compte dans le Mercure du mois de
Décembre de la même année. Il est bon
de ſe rappeler cette eſpèce d'introduction
pour connoître le plan que l'Hiſtoriographe
s'eſt preſcrit , & qu'il remplit
aujourd'hui de la manière la plus propre
à rendre cette Hiſtoire , ſi intéreſſante par
elle-même , encore utile à ceux qui vere
I. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE .
4
よく
2.
lent faire une étude plus fuivie de l'hiftoire
de l'auguſte Famille qui a le plus
contribué à la proſpérité de la Monarchie
Françoiſe . L'Hiſtorien décrit non-feulement
les actions des Princes de la Maiſon
de Bourbon , il s'applique encore à développer
leur caractère , leur génie , leurs
vertus & leurs défauts. Il rappelle toutes
les anecdotes dignes de foi , & a ſoin de
citer les ſources où il a puiſé. On voit
encore avec plaifir l'attention qu'a l'Hiftorien
de donner à différentes époques un
tableau de la Maiſon de Bourbon , afin
que le Lecteur puiſſe mieux connoître les
Princes de cette Maiſon qui , nés dans le
même ſiècle , ont plus ou moins mérité
de la patrie.
Le ſecond volume de cette Hiſtoire va
juſqu'à l'année 1527 , & intéreſle particulièrement
par la vie de Charles III ,
Duc de Bourbon , Connétable de France.
«Cette vie féconde en grands & terribles
» événemens , doit , dit l'Hiſtorien , fer-
» vir de leçon & de frein aus Maîtres du
>> du monde , & à ceux de leurs Sujets
que la naiſſance a placés à côté du
>> Trône ; elle apprend aux Princes que
» l'ingratitude & l'injuſtice ne demeurent
>>pas toujours impunies ; aux autres ,
AVRIL. 1776. 99
>>que le génie & la victoire ne juſtifient
jamais les attentats de la révolte , &
qu'il n'y a de vraie gloire que dans les
>ſacrifices magnanimes que la vertu fait
>à lapatrie .
Charles, dès fa plus tendre jeuneſſe ,
avoit , par une conduite plus réfléchie&
plus profonde que ſon âge ne ſembloit
de comporter , donné une haute idée de
fon-ame. Il s'appliqua de bonne heure à
la ſcience de la guerre & du Gouvernement;
& il y réuffit d'autant plus , que
la Nature l'avoit doué d'un courage ardent
, de beaucoup de prévoyance , de
fermeté , & d'amour pour l'étude. Ses
réflexions, lui apprirent bientôt les
moyens de manier les eſprits de la multitude
& de la ſéduire ; & il ne fut jamais
diſtrait de ſes deſſeins ni par le goût
de la galanterie , ſi dominant dans fon
Gècle , ni par l'attrait des vains plaiſirs .
Un caractère d'inquiétude , d'indépendance&
d'audace perçoit chez lui , malgré
des dehors froids & modeftes ; & ce
caractère n'échappa point à Louis XII .
Auſſi ce Prince laiſſa ſouvent dans l'inac-
*tion le génie & le courage de Charles.
On fait même qu'il échappa à Louis de
dite qu'il aimoit Bourbon , mais qu'il
Eij
९ 100 MERCURE DE FRANCE.
auroitdeſiré en lui une ame plus ouverte ,
plus gaie , moins taciturne ; rien n'est
pire, ajoutoit- il , que l'eau qui dort. Louis
XII avoit-il , dit l'Hiſtorien , quelque
preſſentiment des maux que le fier &
fombre Bourbon cauſeroit un jour à la
France ?
Lorſque François Jer monta ſur le
Trône après la mort de Louis XII , le
Duc de Bourbon eut le plus de part à
l'eſtime & à la confiance du nouveau
Roi ; il avoit commandé ſous ſes ordres
les deux dernières campagnes , & lui
avoit donné une telle idée de ſon génie ,
que ce Prince crut ne pouvoir s'affurer
de la victoire qu'en l'établiſſant Chefde
laMiliceFrançoiſe; iln'attendit pas même
qu'il fût venu lui rendre hommage pour
le déclarer Connétable, Pénétré de la
grandeur d'ame du Roi,Bourbon accoutur
auprès de lui & l'accompagna à ſon ſacre
où il repréſenta le Duc de Normandie ;
ſa ſuite étoit dedeux cents Gentilshommes.
Il parut avec la même magnificence
à l'entrée ſolennelle de François Ier
Paris.
« Le Connétable de Bourbon , dit
l'Historien , livré ſans réſerve aux trayaux
inséparables de la première charge
AVRIL. 1776 . tof
de l'Etat , ſe montroit le digne Chef
>> d'une Maiſon ſi féconde en Guerriers
>> illuftres : il déployoit tous les tefforts
>> de l'ame la plus forte & la plus active .
>> Perſuadé que le ſuccès à la guerre dé-
>> pend non d'une valeur impétueuſe &
>> inconſidérée , mais de la difcipline &
>> de l'ordre , il entreprit de contenir les
>> armées , ſous les loix les plus févères ;
>> il eut recours aux lumières & à l'ex-
> perience des Généraux les plus renom-
>> més , tels que Louis de la Trémoille ,
➡le Maréchal de Chabannes , le Cheva-
> lier Bayard , Louis d'Ars , pour établir ,
>> de concert avec eux , des réglemens
> qui aſſuraſſent la foibleffe du Citoyen
> contre la force & les paffions armées :
>>car il vouloit que le foldat payé par
>>l'Etat , ne fût terrible qu'aux ennemis
>> de l'Etat ; ſes ſoins embraſloient far-
> tout les habitans de la campagne , plus
>> expoſés aux brigandages& aux infultes
» que ceux des villes. Son Ordonnance
>> fur la Gendarmerie reſpire la ſageſſe
» & la vigilance ; il fixa à huit chevaux
>>chaque lance fournie; il aſſujetit l'hom-
>> me d'armes , ainſi que ſes archers , fon
>> page & fon valet, à porter la livrée
>> du Capitaine ſous lequel il ſervoirs
Eiij
102 MERCURE DE FRANCE.
>>ſous peine d'être caffé , & de plus de
» ſubir un châtiment capital , s'il étoit
» prouvé qu'il l'eût quitté pour exercer
>>>quelque violence ; il ne pouvoit avoir
>>de page & de valet qui n'eût au moins
>>dix- sept ans ; il étoit ordonné aux Ca-
>>pitaines de réſider au corps quatre mois
>>en temps de paix . Les compagnies ne
>>pouvoient ſéjourner plus d'un jour dans
>> les bourgs & villages ; & lorſqu'elles
>>étoient obligées de ſe mettre en route ,
>> les Prévôrs des Maréchaux avoient or-
>> dre d'éclairer leur marche , de les
>> ſuivre de près , & d'arrêter tous ceux
>>qui s'écarteroient du grand chemin.
>>Toutes les fois que les Commiſſaires
>> devoient délivrer le prêt , il leur étoit
> enjoint de faire avertir quatre jours au
>> paravant , à ſon de trompe , tous les
>> créanciers de la compagnie de ſe pre-
>> fenter & de les payer ſur le champ ,
>>ſous peine de châtiment exemplaire.
*H étoit défendu aux compagnies de
>> conduire avec elles des femmes & des
>>filles ; celles qui ſuivoient la troupe ne
>> pouvoient marcher qu'à pied : il étoit
>>permis au premier paſſant de les mettre
►à terre & de s'emparer de leurs mone
►tures. L'autorité royale donna la fane
AVRIL. 1996.
103
>>tion à l'Ordonnance , qui fut publiée
» à la tête de toutes les compagnies
» d'hommes d'armes » .
Bourbon ne ſe relâcha jamais de ſes
principes auſtères : il jouit du fruit de ſes
travaux & rendit les armées Françoiſes
invincibles tant qu'il commanda ; mais
cet heureux temps s'écoula trop vite. Le
Connérable cédant à ſes reſſentimens
contre Louiſede Savoye , Ducheſſe d'Angoulême
, diſcontinua de ſervir ſon Roi
&fa patrie.
On rapporte que la Ducheſſe aimoit
le Connétable , qui lui marqua toujours
la plus grande indifférence. H ignoroit
ſans doute ce dont eſt capable l'amour
mépriſé dans une femme , dans une Prin .
cefle fur tout , qui avoit le plus grand
pouvoir ſur l'eſpritdu Roi ſon fils. Cette
amante outragée ne ceſſa de ſuſciter des
tracaſſeries au Connétable ſur ſon rang &
ſur ſes biens. L'Hiſtorien entre dans le
détail de certe intrigue , dont les ſuites
furent la ſource des égaremens du Con
nétable , des fautes & des humiliaitons
de François Ier, & des déſaſtres de la
France. On touchoit encore aux temps
infortunés de l'anarchie féodale , où le
ſuccès juſtifioit les attentats de la rebel-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
lion; Charles étoit d'ailleurs entraîné par
cet eſprit d'audace & d'indépendance qui
s'étoit confervé parmi les Grands. « Il
>> eut néanmoins à foutenir de longs &
violens combats avant d'étouffer le cri
>> plaintif de la patrie éplorée , qui reten-
>>tiſſoit juſques dans le fond de fon
>> coeur . Comment n'auroit il pas été at-
>> tendri , effrayé ; lorſqu'il conſidéroit
>> qu'il ne pouvoit écrafer ſes ennemis
>> qu'en inondant de calamités une Na-
»tion innocente des injustices de ſes
>> Maîtres , en faveur de qui il avoit faic
>>de ſi grandes choſes , qui les avoit tant
>>>exaltées,& qui le regardoitencore com-
>>m>efonHéros? Bientôt aprèsl'idée de ſe
> voircondamner à traîner des jours dans
>>l'indigence & à être le jouer de ſes
>>>oppreſſeurs, lui rendoittoute ſa fureur;
» agité tour- à -tour & combattu par les
>> paſſions les plus extrêmes , il chancela
>dans ſes réſolutions juſqu'à l'inſtant de
>> ſa fuite ». Peut être , ajoute l'Hiftorien ,
✓ n'eût - il jamais été le Coriolan de la
France , ſi François Ier comme on peut
le voir dans la ſuite de cette hiſtoire , au
lieu de vaines promeſſes , dont Bourbon
'avoit déjà éprouvé l'illuſion , lui avoit en
effet& fur le champ rendu tous ſes biens.
AVRIL. 1776. 103
Charles ſe ligua avec l'Empereur &
le Roi d'Angleterre contre la France . II
étoit déjà dans le pays ennemi lorſque
François ler lui envoya demander l'épée
deConnétable & le collier de l'Ordre de
Saint- Michel . « L'épée , répondit Bour-
> bon , ne me l'a- t-il pas ôtée au voyage
>> de Valenciennes , lorſqu'il a diſpoſé
>> du commandement de l'avant-garde en
> faveur de M. d'Alençon ; pour le col-
>> lier , je l'ai laiſſé à Chantelle ſous le
> chevet de mon lit » .
L'Empereur Charles Quint avoit fait
à Bourbon , pour mieux ſe l'attacher , les
promefles les plus magnifiques ; mais cec
Empereur pouvoit- il ſe fier à un Prince
qui , né près du Trône , avoit trahi fon
fang & abjuté ſa patrie ? Il ſe détermina
pourtant à le déclarer ſon Lieutenantgénéral
en Italie : mais il l'entoura de
tant de Collegues &de furveillans , qu'il
n'eut rien à craindre de ſes remords &
.de fon repentir. Bourbon n'en étoit plus
capable : il n'écoutoit plus que la voix
du déſeſpoir ; il partit pour le Milanès ,
réſolu de mourir ou d'effacer par de
grands ſuccès la honte attachée à l'exil &
au crime.
Charles Quint ne recueillit pas de la
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
révolte de Bourbon tous les avantages
qu'il en avoit eſpérés ; mais il lui fut
redevable du ſalut du Milanès. Ce grand
Général donnoit tout à la prudence &
aux réflexions , rien au hafard & àune
valeur inconſidérée; il excelloit dans le
choix des poſtes , la ſcience des campemens
, & l'art de doubler ſes forces
en ne les employant qu'à propos; de- là
le ſuccès qu'il eut dans la guerre défenfive
, dont les refforts ſont ſi compliqués.
Il avoit trouvé le ſecret de faire échouer
les efforts des armées les plus puiſſantes
&les plus aguerries , en ne riſquant rien :
mais à la ſageſſe de Fabius , Bourbon
joignoit le génie d'Annibal; il vouloit
qu'on ne laiſſat pas reſpirer l'ennemi
lorſqu'on l'avoit une fois affoibli & découragé.
Lors de cette campagne d'Italie , le
Chevalier Bayard , qui combattoit ſous
les ordres de l'Amiral Bonnivet , fut
bleſſé d'un coup de mouſquet à la
retraite de Rebec. Le Héros ſentant que
ſa bleſfure étoit mortelle , & qu'il ne lui
reſtoit plus que quelques inftans de vie
ou plutôt de douleur , voulut mourir
comme il avoit vécu : il ordonna qu'on
le defcendit au pied d'un arbre , le
AVRIL. 1776. 107
viſage tourné vers l'ennemi. L'ardent
Bourbon arrive auprès de lui , le voit
entouré d'amis ou d'ennemis qui fondent
tous en larmes , juſte & digne hommage
rendu au Guerrier qui a fait le plus
d'honneur à ſon ſiècle & à l'humanité ;
àcet aſpect il ne peut retenir les ſiennes :
• Ah! Bayard , lui cria-t-il , que je vous
>>plains. = Moi , Monſeigneur ? Non
>> ce n'eſt pas moi qu'il faut plaindre ; je
> meurs en homme de bien : mais c'eſt
> vous qui portez les armes contre votre
>> ferment , votre Roi & votre patrie » .
Arrêt terrible , s'écrie l'Hiſtorien , prononcé
par l'honneur & la vérité , adopté
par la poſtérité , & qui dégrade le vainqueur
juſques dans le ſein du triomphe.
Le coupable Bourbon n'oſa ſoutenir plus
long temps les regards de la vertu expirante.
Il continua de pourſuivre ſon funeſte
avantage , & parvint à chaſſer les
François d'Italie. Juſqu'alors il n'avoit
vaincu que pour Charles- Quint , il crut
qu'il étoit temps de vaincre pour luimême.
Il ne doutoit point qu'en fondant
inopinément ſur Lyon avec une armée
puiſſante , ſon parti conſterné & abattu
ne ſe ranimât , que la Nobleſſe de ſes
domaines ne montat à cheval pour le
1
Evj
108 MERCURE DE FRANCE .
2
joindre , & que les Provinces qui lui
avoient appartenu ne ſe déclaraffent en
ſa faveur : mais l'Italie entière qui s'étoit
confédérée avec Charles Quint pour chaſ.
fer les François du Milanès , étoit bien
éloignée de ſe prêter aux vues ambitieuſes
de ce Prince ſur la France. Le Souverain
Pontife , Clément VII , maudit
même l'invaſion de Bourbon , dont il ne
pouvoit réſulter que des guerres interminables
& la ruine de la République Chré
tienne. Cependant Bourbon avoit raſſemblé
une armée de dix-huit mille combattans
; il n'en demandoit pas davantage
pour exciter une révolution : heureuſement
pour la France que l'intérêt particulier
& la défiance lui lièrent les mains ,
&qu'il ne fut pas le maître de ſuivre le
plan qu'il avoit tracé. Le ſiége qu'il mit
devant la ville de Marseille ne ſervit
qu'à prouver que le rempart le plus für
d'une ville eſt le courage opiniâtre de ſes
habitans. On vit durant ce ſiége les femmes
mêmes les plus diſtinguées par la naiſ
fance , manier la pioche , ouvrir le ſein de
la terre , en tranſporter les décombres ,
& oppofer à l'art terrible & encore peu
connu des mines , des travaux fouterrains
qui furent appelés la tranchée des Dames.
AVRIL. 1776. 109
...
Bourbon obligé de lever le fiége , ſe
retira en Italie. François I y conduifoit
une puiſſante armée pour décider enfin
qui des François ou des Eſpagnols domineroit
fur cette belle contrée de l'Europe.
La bataille de Pavie donnée en 1925 ,
termina la querelle en faveur des Eſpagnols,
qui durent leur victoire au conrage
vraiment héroïque de Bourbon , &
à la connoiffance parfaite qu'il avoit du
caractère , des talens & des défauts des
Généraux ennemis . Le Monarque François
combattit le dernier de ſon armée ,
& fut plutôt accablé que vaincu par les
Eſpagnols , qui le preſſoient de tous
côtés. Comme on lui propofoir de fe
rendre au Duc de Bourbon , qui n'étoit
pas loin : « Non , s'écria le Monarque ;
>> non , plutôt mourir que de donner ma
>>foi à un traître ». François ne voulut
remettre ſon épée qu'entre les mains de
Lannoi , qui la reçut à genoux & avec
les marques du plus profond reſpect , &
lui en donna fur le champ une autre .
ود
Bourbon effuya bien d'autres mortifications
en Eſpagne , où il étoit paffé
pour veiller à ſes intérêts , pendant les
négociations de l'Empereur avec ſon prifonnier.
Il ne paroiſſoit nulle part que
HO MERCURE DE FRANCE.
les Eſpagnols ne le montraſſent au doigt
en diſant : Voilà le traître à fon Roi.
L'Hiſtorien rapporte cette réponſe mémorable
du Marquis de Villena à Charles .
Quint , qui le prioit de prêter ſon palais
au Duc de Bourbon : « Je n'ai rien à
>> refuſer à Votre Majesté Impériale ;
» mais dès que Bourbon en ſera ſorti ,
» j'y mettrai le feu, comme à un lieu
> fouillé par la préſence d'un traître , &
• indigne d'être habité par un homme
• d'honneur » .
Bourbon portoit ſes prétentions ſi haut
qu'il n'eut pas lieu d'être content desMiniſtres
de Charles Quint. Cet Empereur
lui avoit promis de l'inveſtir du Milanès,
& il ne lui donnoit que peu de ſecours
&des troupes mal payées . Bourbon indigné
qu'on lui manquât toujours de parole
, réſolut de s'affranchir du joug de
cet impérieux allié, & de ſe frayer le
chemin à la ſouveraineté d'une partie de
l'Italie ; mais il ne pouvoit réuſſir qu'en
diffimulant des deſſeins ſi hardis & en
continuant d'agir ſous le nom de l'Empereur
juſqu'à ce qu'il pût lever le mafque
impunément. La fortune ne lui offroit
qu'un ſeul moyen de parvenir à fon
but; c'étoit de s'attacher , par l'attrait
AVRIL. 1776.
d'unbutin immenfe , l'armée que l'Einpereur
ne payoit point; en conféquence
il forma la réſolution de la mener à
Rome & de lui abandonner toutes les
richeſſes de cette Capitale du monde chrétien.
Cette expédition , comme le remarque
l'Hiſtorien , eſt une des plus hardies ,
des plus périlleuſes &des plus éclatantes
dont l'Histoire fafſe mention. Bourbon
étoit obligé d'abandonner ſes communications
avec le Milanès , de s'enfoncer
plus de cent lieues dans le pays ennemi
, de traverſer des rivières débordées ,
defranchir les montagnes de l'Apennin ,
d'écarter oude repouſſer trois armées , de
braver tous les élémens déchaînés , la fatigue
, le péril , & la faim plus terrible
que tout le reſte.
Ce Prince , le premier des hommes
de ſon ſiècle dans l'art de manier les
eſprits des ſoldats &de leur inſpirer la
confiance la plus aveugle , crut devoir ,
àl'exemple des Anciens , haranguer fon
armée , pour l'engager à affronter des périls
dont lui ſeul ne frémiſſoit pas. Son
discours fut court , énergique & conforme
à l'eſprit de brigandage de ceux qui
l'entendoient : il leur déclara qu'il alloit
les conduire dans une contrée où il ne
112 MERCURE DE FRANCE .
tiendroit qu'à eux de s'enrichir pour jamais.
L'air de myſtère qu'il affectoit en
ne nommant pas la contrée , ne fut point
ſuſpect à l'armée , qui frappée de l'aſſurance
de ſon Général , & pleine de confiance
en ſes talens , s'écria : « Nous vous
>> ſuivrons par- tout , duffiez- vous nous
>> mener à tous les diables » .
Bourbon , après avoir couru bien des
dangers & eſſuyé bien des peines & des
fatigues , arriva devant Rome les mai
au foir 1927. Il vit les remparts couverts
d'hommes armés & tous les préparatifs
d'une vigoureuſe réſiſtance. Il comprit
qu'il falloit vaincre ſur le champ ,
ou s'attendre à périr en peu de jours ſous
les horreurs de la faim ou par le fer des
Confédérés qui le ſuivoientde près ; il ne
différa donc l'affaut qu'il vouloit livrer
qu'autendemain àlapointe dujour : & afin
d'exciter de plus en plus l'ardeur des ſiens ,
il leur adreſſa une harangue que l'Hiſtorien
rapporte & où reſpire toute la force
de ſon ame. Le lendemain à la pointe
du jour Bourbon parut à la tête des trou.
pes , armé de toutes pièces , & portant
pardeſſus ſon armure une cafaque blanche
, pour être mieux remarqué des fiens
&des ennemis; mais il étoit encore plus
AVRIL. 1776. IIZ
:
remarquable par ſa taille avantageuſe ,
l'audace & le feu de fes regards. Ses difpofitions
furent fages & rapides. Il choifit
parmi les guerriers des trois Nations qui
compofoient ſon armée , trois corps féparés
, l'un d'Allemands , l'autre d'Eſpagnols
& le troiſième d'Italiens , à chacun
deſquels il confia une attaque différente :
c'étoit pour mieux exciter l'émulation
nationale . Le reſte de l'armée étoit à
portée de foutenir les aſſaillans. Bourbon
profita d'un brouillard épais pour conduire
ſes troupes en filence juſqu'auprès
des retranchemens élevés à la hâte au
fauxbourg du Vatican ; lorſqu'il n'en fut
qu'à une petite diſtance , il leur fit faire
ha'te & s'approcha preſque ſeul des
murs pour en examiner la hauteur &
mieux diriger l'escalade : car faute de
canon , il étoit réduit à ce genre de combat
, le plus meurtrier & le plus terrible
de tous. Un moment après, le brouillard
s'étant diſſipé , le jour offrit aux regards
des Romains poſtés ſur les remparts ,
l'armée Impériale rangée en bataille dans
Ja plaine , qui n'attendoit que le ſignal
du carnage. Un Porte Enſeigne à qui
Renzo de Céré , qui commandoit dans la
ville , avoit confié la garde d'une brêche
114 MERCURE DE FRANCE.
7
qu'on n'avoit pas eu le temps de réparer ,
effrayé de ce ſpectacle terrible & menaçant
, voulut rentrer dans la ville; mais
égaré par la peur , il marche droit à
Bourbon , qui s'arrête & obſerve tous ſes
mouvemens. Comme le Prince s'attendoit
à une vigoureuſe ſortie , il fit ſonner
la charge. Au bruit des tambours & des
trompettes , le Porte - Enſeigne revint
de ſon erreur , & reprit le chemin de la
ville par la breche qu'il avoit quittée
machinalement. Aufſi tôt Bourbon , qui
ne le perdoit point de vue , s'écria
tranſporté de joie : Courage , amis , le
>>ciel nous montre lui-même le chemin
» de la victoire ». En même temps il
arrache une échelle d'entre les mains
d'un foldat , l'applique à la brêche , &
monte le premier en élevant ſa pique
pour atteindre l'ennemi; mais un coup
d'arquebuſe parti , dit on , de la main
d'un Prêtre , lui perce le flanc & le renverſe
mortellement bleſſé dans le follé.
Quoiqu'il ne lui reſtât qu'un ſouffle de
vie , Bourbon toujours plein de la
grande idée de vaincre , même après ſon
trépas , eut la force & la préſence d'eſprit
de faire ſigne au Capitaine Jonas de le
couvrir dun manteau , pour ôter la con-
,
AVRIL. 1776. 115
roiſſance de ſa mort à l'armée , dont il
craignoit que le courage n'expirat avec
lui. Mais le ſoldat ne voyant point paroître
ſon Général , qui étoit toujours le
premier aux coups , commença à ſoupçonner
l'accident qui lui étoit artivé. Les
larmes du Capitaine Jonas achevèrent de
trahir le ſecret qui lui étoit confié ; &
le Prince d'Orange qui avoit vu tomber
Bourbon & recueilli ſes derniers foupits
, déclara , en gémiſſant , qu'il ne
falloit plus penſer qu'à le venger. Ce
fut en quelque forte le ſignal du fac de
Rome. Les ſoldats , la douleur & la rage
dans l'ame , ne connurent plus aucun
danger , & se rendirent bientôt maîtres
de la ville. Le carnage ſe répandit partout
, & le farouche vainqueur ne ceſſa
d'immoler des victimes aux mânes de
ſon Chef, que lorſqu'il ne trouva plus
d'ennemis ſous les armes. Avec une armée
ſi aguerrie , fi formidable , & qui lui
étoit fi tendrement dévouée , à quelle
fortune Bourbon ne pouvoit-il pas prétendre
, dans des circonstances où l'Italie
invoquoit un Libérateur ? On affure qu'il
avoit deſſein de ſe faire couronner Roi
dans l'Egliſe de Saint Pierre de Rome ,
&de marcher enſuite à la conquête du
116 MERCURE DE FRANCE.
,
Royaume de Naples : quelques Ecrivains
ont cru entrevoir qu'il ne vouloit s'emparer
de cet Etat que pour le livrer à
François I , & réparer par un don ſi magnifique
tout le mal qu'il lui avoit fait.
Vaine conjecture , s'écrie l'Hiſtoriographe
, & peu analogue au caractère fier
inquiet , indépendant& vindicatif de ce
Prince ! Indigné contre les Rois qui
l'avoient perſécuté ou trompé , Bourbon
ne voyoit d'aſyle que le Trône , d'où il
auroit bravé leur impuiſſant courroux .
Cependant on eſt obligé d'avouer qu'il
emporta au tombeau le ſecret de ſes vaſtes
& ambitieux projets .
Ce fecond volume de l'Histoire de la
Maiſon de Bourbon fait degrer la ſuite
de cette Hiſtoire : il eſt , ainſi que le
premier , orné de gravures exécutées par
les meilleurs Artiſtes . On y voit entre
autres le portrait du Connétable de
Bourbon , deffiné d'après l'original , par
H. Fragonard , Peintre du Roi , & gravé
par Miger.
Assemblées publiques de la Société Royale
des Sciences , tenues dans la grande
falle de l'Hôtel de Ville de Montpellier
, en préſence des Etats de la
.
AVRIL. 1776. 117
Province de Languedoc , le 8 Décem
bre 1773 & 30 Décembre 1774 ; 2
vol. in-4°. A Montpellier , de l'Ims
primerie de Jean Martel Aîné,
Comme ces deux volumes renferment
beaucoup d'extraits , de diſſertations &
de mémoires relatifs aux ſciences & aux
arts , nous ne pouvons ici que les indiquer.
Un éloge hiſtorique de M. Jallabert ,
aflocié étranger , eſt placé à la tête du
premier vol. qui contient 1º. un extrait
dumémoiredeM. Amoreux fils , Docteur
en Médecine , ſur l'analyſe & les vertus
des eaux de Meyne. 2 °. Un extrait du
mémoire de M. Allut ſur la vitrification ,
3º. Un extrait d'un mémoire ſur un grand
oiſeau de proie , nommé par les Naturaliſtes
Lammergeyer , qu'on ne trouve
que dans une partie des Alpes, par M.
le Baron de Faugères. 4º. Un extrait du
mémoire de M. Ratte ſur la difparition
de l'anneau de Saturne. 5º. Un mémoire
fur la manière de déterminer les titres
ou degrés de ſpirituoſité des eaux-de-vie
&eſprits de- vin , par M. Bories , Doc
teur en Médecine de l'Univerſité de
Montpellier , Correſpondant de la Soe
5.
118 MERCURE DE FRANCE.
1
ciété Royale des Sciences, réſidant à Cette.
Ce Méin, a temporté , au jugement de la
Société Royale des Sciences , le prix propoſé
par les Etats de Languedocen 1772 .
60. Une differtation qui a remporté , au
jugement de la Société Royale des Sciences
, le prix propoſé par un des Membres
de cette Compagnie fur cette queſtion :
Quels font les caractères principaux
>>des terres en général ? aſſigner les défauts
de celles qui font peu propres à
la production des grains , & les moyens
>> d'y remédier ? par M. Bergman , Profeffeurde
chimie à Upſal , Chevalier de
l'Ordre Royal de Wafa , de l'Académie
Impériale des Curieux de la Nature , de
l'Académie des Sciences de Stockholm ,
& des Sociétés de Londres & d'Upfal .
Le ſecond volume où se trouve l'éloge
de M. de Parcieux , préſente l'analyſe
*de la differtation de M. Toaldo , qui a
remporté le prix de la Société Royale
'des Sciences en 1774 fur cette queſtion :
Quelle est l'influence des météores
*» fur la végétation ? & quelles confé-
>> quences pratiques peut- on tirer des
>> obfervations météorologiques faites
"» juſqu'ici ? » 2º. Un extrait du mémoire
-
de M. le Marquis de Montferrier , fur
AVRIL. 1776. 119
undes emplois utiles qu'on pourroit faire
deseaux ſurabondantes, qui ont été conduites
fur la place du Peyrou à Montpellier.
3 °. Un extrait du mémoire de
M. Ratte , fur la ſuite des obſervations
de l'anneau de Saturne . 4°. Un eſlai de
météorologie appliquée à l'agriculture ,
ouvrage qui a remporté le prix de la
Société Royale des Sciences en 1774 ,
fur cette queſtion : « Quelle est l'in-
» Auence des météores ſur la végétation ?
» &quelles conféquences pratiques peut-
>> on tirer , relativement à cet objet , des
>>différentes obfervations météorologi-
>>ques faites juſqu'ici ? » par M. l'Abbé
Toaldo , Prévôt de la Sainte Trinité , &
Profeſſeur d'aſtronomie, de géographie
& de météorologie dans l'Univerſité de
Padoue. 5 ° . Le volume eſt terminé par
un mémoire fur cette même queſtion. Ce
mémoire a eu l'acceffit au prix.
Attilie, Tragédie publiée par M. de la
Croix ; in- 8 ° . A Liege ; & ſe trouve à
Paris , chez A. F. Quillau , Imp. Lib.
rue du fouare.
Un extrait aſſez étendu qui a été donné
de cette Tragédie dans le Mercure , lorf
120 MERCURE DE FRANCE.
qu'elle fut imprimée pour la première
fois en 1750 , nous diſpenſe aujourd'hui
d'en rendre un compte détaillé. Nous
nous contenterons donc d'applaudir aux
ſoins qu'a pris l'Editeur de nous remettre
ſous les yeux cette Tragédie qui , pour
n'avoir point reçu les honneurs de la
repréſentation , n'en eſt pas moins digne
des fuffrages des Lecteurs éclairés. Ces
Lecteurs applaudiront fur- tout au bel
exemple de vertus militaires , d'attachement
à ſes devoirs , de ſoumiffion au
Prince , que l'Auteur nous offre dans
Placide , Général des armées Romaines ,
& nouvellement converti à la foi chrétienne.
Quel homme avoit plus à ſe
plaindre de l'Empereur Adrien que ce
guerrier ? Il lui étoit facile de ſe venger;
mais ſa religion parle , & il n'écoute
que la foumiſſion qu'elle lui preſcrit. II
faitque les intérêts de la religion ,
ſacrés qu'ils font , n'autotiſent jamais à
violer les droits des Puiſſances de la terre.
Cette maxime , fur laquelle repoſe la
tranquillité des Empires , peut être regardée
comme le réſultat moral de cetre
Tragédie . Elle règle la conduite de Placide.
Un zèle vertueux pour fon Souvesain
le porte même à veiller plus particulièrement
tout
AVRIL. 1776. 121
culièrement ſur les jours de ce Prince ,
& il a lebonheur de le ſauver des attentats
du crime. C'eſt pour la première fois
fans doute qu'un Héros de ce caractère
a été mis ſur la ſcène : mais c'eſt ce qui
fait l'avantage de cette pièce ; & elle
mérite doublement des éloges , lorſque
des ſentimens neufs , pour ainſi dire , &
en même temps ſi nobles & fi utiles ,
font relevés encore par les vers les plus
harmonieux . On eſt pénétré d'une juſte
admiration , quand on entend Placide
s'exprimer ainſi , en parlant d'Adrien :
:
Sait- il qu'aimé d'un camp prêt à me foutenir ,
Si j'ai pu le venger , je pourtois le punir ?
Sait- il... Mais non , l'ingrat fait qu'il n'a rien à
craindre ,
Que je puis tout ofer , & ne veux rien enfreindre ;
Que reſpectant le rang dans l'abus du pouvoir ,
Je ſens ſon injustice & connois mon devoir.
:
Ce Héros magnanime , ſorti d'un long
exil , étoit rentré dans Rome en libérateur
de l'Empire ; c'étoit pour s'y voir
expoſé à de nouveaux dangers. On lui
décerne les honneurs les plus éclatans,
ceux d'un triomphe folennel ; & dans ces
honneurs mêmes , il eſt près de rencontrer
ſa perte. Il retrouve deux enfans',
I. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
c'eſt pour les voir périr l'un & l'autre.
Tel eſt le fond du ſujet , dramatique en
lui même , & devenu fécond & riche
entre les mains de l'Auteur.
Ces enfans que Placide reconnoît,
Attilie & Maxime, occupoient à la Cour
de l'Empereur un rang diftingué . Attilie ,
aimée d'Adrien , étoit appelée par ce
Prince au Trône des Céſars , d'où il vouloit
faire deſcendre Sabine , petite nièce
deTrajan ; mais Sabine avoit élevé l'enfance
d'Attilie , & celle - ci étoit trop .
généreuſe pour ſeconder un projet ſi injuſte.
Ah! pourrois-je trahir ma tendre bienfaitrice ?
Parun ctime acheter le nom d'Impératrice ?
Du reſte des mortels reſpectée à ce prix ,
Je ſerois pour moi- même un objet de mépris.
...
Samain m'a portée au rang où tu me vois ,
Et fa tendreſſe , hélas ! lui deviendroit fatale !
Dis-moi , ſans ſes bienfaits , ſerois -je la rivale ?
A ce motif louable & vertueux , il s'en
joignoit un autre ; elle aimoit en fecret
Maxime , dont l'origine étoit alors inconnue
, ainſi que la ſienne .
L'amour n'étoit en eux qu'un cri de la nature.
On doit cette juſtice à l'Auteur , qu'il a
AVRIL. 1776. 123
ſoin, quoique cet amour fût innocent
dans le principe , de te fubordonner
toujours , dans l'eſprit d'Attilie , aufentiment
de reconnoiſſance qu'elle devoit
à Sabine. A peine ofe t-elle ſe l'avouer.
Lorſque ſa Confidente lui dir :
... Je reſpecte enfin votre effort magnanime ,
Madame ,&plus le Trône étale de ſplendeur ,
Etplus de vos refus j'admire la grandeur.
Elle fait cette réponſe pleine de délicareffe
:
Tu m'applaudis, Pauline; & fi je m'interroge,
Je ſuis à mes regards bien peu digne d'éloge .
Leplus beau ſentiment n'eſt-il point corrompu ?
Ah ! lâche ! ma foibleſle aura fait ma vertu .
Apprends ce que je dois me cacher à moi - même.
Oui , ce coeur ſi conſtant que bleſle un diadême ,
Qui vantoit ſon devoir , que tu crois généreux ,
Seroit peut- être ingrat , s'il n'étoit amoureux .
Mais je m'avilis trop ...
Lors même qu'elle ſe connoît ſoeur de
Maxime , elle perſévère dans ſes refus ;
& c'eſt une des raiſons qui excitent
Adrien à ne point croire le changement
qu'on lui annonce , à craindre toujours
un rival dans Maxime. Si enfin elle ſe
détermine à offrir ſa main à l'Empereur,
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
pour ſauver & fon père & fon frère ,
elle ne le fait qu'après avoir confulté
l'Impératrice & obtenu fon aveu.
:
Sabine a vu mes pleurs ; Seigneur, le croirez vous?
Dans la rivaleencor chéritlant ſon ouvrage ,
Elle- même à ſa chûte a donné ſon íuffrage :
Elle veut qu'en ces lieux je ſois un noeud de paix ;
Pour nous qui l'outrageons elle fait des ſouhaits.
Ocoeur trop généreux qu'il faut que je trahifle!!
J'aurois par mon trépas terminé mon ſupplice :
Maisjeme dois aux miens ; tout le veut , c'eſt ma
loi.
Le crime eſt d'Adrien, le malheur est pour moi.
Ainſi cet amour a toujours cédé au devoir
; & quoiqu'il dût s'éteindre , il a
fervi dans les premiers actes à donner
pius d'action au rôle de Maxime , & il
a contribué dans les derniers , à mettre
plus d'expreffion dans les regrets d'Attilie
, & plus de chaleur dans cette vengeance
, qui a amené le plus beau dénouement.
Nous euſſions ſeulement defiré
que l'Auteur pût ménager une ſcène
entre le frère & la foeur , depuis la découverte
de leur naiſſance, ou que du
moins Maxime ne mourût pas ſans ſavoir
qu'Attilie étoit ſa ſoeur.
Mais quels mouvemens n'excite pas
AVRIL. 1776 125
la nouvelle foudroyante de cette mort de
Maxime & celle de la captivité de Placide?
Après avoir accablé d'imprécations le
meurtrier de ſon frère , Attilie ſe voit
obligée de tomber aux genoux d'Adrien
pour l'adoucir en faveur de ſon père".
Cette ſituation eſt du plus grand pathétique.
Reſtée ſeule , elle s'écrie douloureuſement
:
Mon frère! il m'a ravi juſqu'au triſte plaifir
Dejoindre mes ſanglots à tondernier ſoupir ,
De te montrer du moins ta ſoeur dans Attilie .
C'eſt mon amour , c'eſt moi qui te coûtai la vie.
Tu mourus mon amant : ô ciel ! & ma douleur
Ne doit à ton trépas que des larmes de ſoeur.
Mais lorſque tu n'es plus qu'une cendre muette ,
Qu'importe lous quel titre , hélas ! je te regrette ?
Mes regrets feront ils jamais trop étendus ?
Et criminels ou purs , en ſont- ils moins perdus ?
Un caractère tel que le fien , car l'Auteur
lui en a donné un impétueux & fortement
contraſté avec Maxime , doit ſe
porter à une réſolution violente. Elle
projette la mort d'Adrien ; elle explique
avec feu ſes motifs .
Apeine de mon frère il a proſcrit la tête ,
D'un déteſtable hymen il prépare la fête ;
Et d'une ſoeur en pleurs les malheureux appas
Fij
126 MERCURE DE FRANCE.
1
Dans ſes bras tout ſanglans paîroient ſes attentats!
Tremblante , épouvantée ,
Mon frère , je verrois ton ombre enfanglantée ,
Prèsde l'autel placée entre les deux époux ,
L'oeil en feu , me montrer la trace de tes coups :
J'entendrois une voix du fondsde ta bleſſure ,
De ces indignes noeuds me reprocher l'injure ;
Et par toi repouflée... Ah ! grands Dieux ! ah ! ta
foeur
Au pied de l'autel même expireroit d'horreur.
Aujourd'hui cependant cet hymen tyrannique
De notre auguſte père eſt la rançon unique.
Mais qu'un ſeul coup enfin , puiſqu'il n'eſt point
de choix ,
Te venge , m'affranchiſſe & le ſauve à la fois.
Si la loi le défend , la nature l'ordonne .
Elle invoque Trajan , Sabine ; elle
s'adreſſe même au Dieu des Chrétiens :
Viens conduire mes coups , fi tu n'es point un
fonge ;
D'un ennemi commun viens te venger par moi.
Alorsje te reſpecte & j'embraſle ta loi.
Dans le cours de ſes agitations , elle
apperçoit le trophée d'armes , monument
de la victoire de ſon père. C'eſt là qu'elle
prend le fer qui doit être l'inſtrumentde
la mort du Prince': invention fingulière
AVRIL. 1776. 127
ment théâtrale. Au moment où elle porte
le coup fatal , Placide le détourne : mais
l'obſcurité du lieu cauſe une mépriſe ;
Placide eſt envoyé au ſupplice : cette erreur
eſt réparée par Juſtin, ſon ancien &
fidèle ami . Cependant Attilie , livrée à
fon déſeſpoir , ſe frappe , & lorſque le
Héros revient , le premier objet qu'il apperçoit
eſt ſa fille mourante; il profite
des momens qui lui reſtent pour lui infpirer
ſa religion , & il y réuffit enfin.
Maxime l'avoit auſſi embraſlée . Touché
de cette catastrophe , Adrien ſuſpend ſes
édits contre le Chriſtianiſme , & adopte
ce principe de conduite :
Quel'on foit citoyen , à mes yeux il ſuffit.
Eſt- ce un crimed'Etat qu'une erreur de l'eſprit ?
C'eſt par cette réflexion philoſophique
que ſe termine un poëme évidemment
marqué au coin du génie. Ouvrage de la
jeuneſſe de M. Le Gouvé , il feroit honneur
à l'âge le plus mûr. Nous avons
trouvé un intérêt loutenu , beaucoup d'art
dans le plan & dans la conduite , la cha .
leur du ſentiment eſt réunie dans le dialogue
à lafoliditéduraiſonnement. Quant
àla verſification , nous n'avons pu en citer
que quelques traits; mais par tout elle a
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
de l'énergie & de la douceur , ſans que
l'une nuiſe à l'autre ; il s'y préſente même
fréquemment des vers brillans & quelquefois
fublimes. Nous renouvelons nos
regrets qu'une Tragédie de ce mérite n'appartienne
pas au Théâtre de la Nation .
L'Editeur a fait ſur cette pièce des
remarques hiſtoriques & critiques qui ont
auſſi leur application à la Tragédie en
général.
Mémoires de Madame la Baronne de
Saint- Lys; volume in- 12 de 193 pag.
A Lausanne , chez la Société Typographique
.
Comme ces Mémoires ne préſentent
que des événemens fort ordinaires , ils
font peu fufceptibles d'extrait. Ils intérefſent
néanmoins par le ton de raiſon &
de vérité qui y règne , par des peintures
vraies , des détails agréables , des réflexions
fines ſur nos moeurs. Comme
pluſieurs de ces réflexions ſont rejetées
dans des notes , on peut en détacher facilement
, & nous en citerons quelques--
unes.
« Le bon ton eſt devenu pour ceux qui
le poffèdent , un éloge complet. Il y a
long-temps qu'on en parle ſans ſavoir ce
AVRIL. 1776. 129
que c'eſt : il varie dans la plupart des
pays. Je le définirois une manière d'être
parfaitement convenable au lieu qu'on
habite , à la claſſe des gens qu'on fréquente
, au goût du moment qui règne
dans la ſociété. Il y a du mauvais con
dans la façon de penſer , de s'exprimer
& d'agir. On dit que parler haut eſt du
mauvais ton. Cette opinion a ſa ſource
dans l'expérience. Les choſes fines , ſenties
, délicates ne s'expriment point avec
un ton élevé. Où ſe trouve le bon ton ?
Dans les bonnes compagnies. Où eſt la
bonne compagnie ? Elle ne tient pas au
rang , mais à ces qualités aimables , fruits
d'une éducation recherchée ; pour les
gens d'eſprit , elle ne ſera point dans
cette claſſe de gens ignorans par état , ou
du moins qui n'ont que des teintures ,
des demi connoiſſances. Les gens du
monde ne l'admettent point dans cette
claſſe d'eſprits ornés qui ont préféré le
fond aux formes agréables . Les riches qui
croyent pouvoir commander aux opinions
, comme ils commandent au reſte
des hommes , placeront la bonne compagnie
dans leurs fallons dorés. Nous dirons
qu'elle eſt dans le cercle où ſe trouve
de l'eſprit ſans pédanterie , des lumières
fans affectation de les répandre , du goût
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
fans trop de difficulté , des moeurs fans
pruderie , de la probité ſans fanatiſme ,
de la douceur fans foibleſſe , de l'agré.
ment ſans frivolité ; où l'on ſaura que la
gaieté eſt le rire de l'ame , que le ſérieux
eſt le maintien de la raiſon , que la vivacité
eſt la liberté de l'eſprit , que l'efprit
de ſociété eſt l'accord de l'aifance &
de la politeffe ; & comme c'eſt beaucoup
exiger , nous dirons enfin que la bonne
compagnie ſe trouve là où on réunit le
plus de ces qualités aimables » .
;
« Il n'eſt point de talens plus agréables
que celui de converfer ; iln'en eſt point
qui ſuppoſe autant deſprit &de grâces :
auſſi n'en est- il point qui foit d'un plus
grand rapport pour l'amour-propre. On
trouveroit dans les entretiens journaliers
un remède fûr contre l'ennui , ſi l'on
vouloit ſe perfuader que la converſation
eſt unartqui doit être étudié. Sans cette
application , quoi de plus ſtérile , de plus
monotone ou de plus triſtement gai ? On
parle ſans grâces , ondiſpute ſans intérêt ,
onaffirme ſans preuve , on nie ſans raifon
, on loue ſans connoiffance , on médit
ſans malice , on exagère pour être
écouté , on écoute ſans attention , ſouvent
on parle tous enſemble , & ce bruit inſupportable
aux autres Nations, eſt de la
AVRIL. 1776 . 131
gaieté aux yeux des François . La Bruyère
a dit que l'eſprit de converſation étoit
le même que l'eſprit du jeu. Il a confondu
une certaine facilité de dire des
choſes frivoles , de faire des contes agréables
, avec l'art ſolide de converſer. Il
conſiſte à ſaiſir rapidement le rapport
d'un objet , à le préſenter avec une facilité
extrême , à intéreſſer à une diſcuſſion
qui paroît étrangère ceux qui vous écoutent
, de manière que la converſation foir
toujours leur affaire propre. Loin de nous
les differtations : mais il y a un grand
intervalle entre diſſerter & ſe repoſer fur
un objet ; en cauſant , on ſe ſert de fon
eſprit; en diſſertant , c'eſt de celui des
autres . Les femmes , fur ce point , font
nos modèles. Il en eſt qui jettent de
l'agrément ſur tout ce qu'elles diſent ,
qui ſe ſont fait un langage particulier;
leur façon de rendre leurs idées étonne
& fatisfait : elles louent avec plus de
délicateſſe , parce que la retenue de leur
ſexe interdit cette folle & infipide profufion
, dont le moindre inconvénient eſt
d'éteindre le feu des entretiens ; leur penchant
à la critique fait que rarement leurs
louanges ſont ſans restriction , les ſeules
qui conviennent aux hommes. Les hom .
mes ont beſoin des grands intérêts de la
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
fociété pour foutenir la converſation : les
femmes trouvent dans leur eſprit des
reffources fuffifantes » .
« Le grand préſent que l'eſprit philoſophique
a fait aux hommes , eſt d'avoir
retranché tout ce qui déparoit leurs connoitfances.
Il a changé les Romans en
Hiſtoires , il a établi une légiſlation dans
l'esprit humain , il a étendu les vues de
la politique , il a donné à la poëfie la
ſeule choſe qui lui manquoit pour être
le premier des arts . On en a quelquefois
abuſé , parce qu'on abuſe de tout ; mais
il n'eſt pas moins vrai de dire qu'il diſtinguera
à jamais le dix- huitième ſiècle ,
que la poſterité mettra autant au-deſſus
du fiècle de Louis XIV qu'elle met celui
de Louis XIV au deſſus des autres. Excepté
cinq ou fix grands Poëtes qui ( lauf
la Fontaine & Molière ) manquoient euxmêmes
de cet eſprit philoſophique , on
lira peu ceux qui ont fait la gloire de ce
ſiècle fi célébré. C'eſt de nos jours qu'il
s'eſt opéré une révolution dars les idées ,
ſi frappante & fi utile , que la plupart
des eſprits ne ſont pas encore affez forts
pour l'embraffer dans toutes ſes parties.
Il n'eſt pas aujourd'hui un Souverain en
Europe qui voulût publier la plupart des
ordonnances & des réglemens de ſes pré
AVRIL. 1776. 133
déceſſeurs ; ils paroiſſent les laiſfer fubſiſter
, mais ils les changent inſenſiblement.
Cette fermentation ſur la nécellité
de perfectionner l'éducation , de changer
la jurisprudence criminelle , de corriger
l'abus des finances , d'adoucir le fort du
peuple , d'éclairer les agriculteurs , de
proſcrire le fanatiſme , de rejeter les fables
, n'a commencé que vers le milieu de
ce ſiècle. Voilà pourtant les ſeules chofes
néceſſaires . A quoi ſervitoient dix beauxeſprits
comme MM. de la Morte , Marivaux
, Moncrif? L'eſprit philofophique
a fait encore un autre bien , c'eſt
d'avoir contribué à mettre quelque variété
dans notre façon d'être. Quoiqu'elle
ait ſouvent dégénéré en ſingularité , elle
eſt préférable à cette infipide monotonie
qui caractériſe ſi bien la plupart de nos
productions » .
* Anecdotes Dramatiques ; contenant 1º .
: toutes les pièces de théâtre , tragédies ,
comédies , paſtorales , drames , opéra ,
opéra- comiques , parades , proverbes
qui ont été joués à Paris ou en Province
ſur des théâtres publics ou dans des
* Article de M. de laHarpe.
134 MERCURE DE FRANCE.
ſociétés particulières , depuis l'origine
des ſpectacles en France juſqu'à l'année
1775 , rangés par ordre alphabétique .
2º. Tous les ouvrages dramatiques qui
n'ont été repréſentés ſur aucun Théâtre
, mais qui font imprimés ou conſervés
en manuscrit dans quelques bibliothèques.
3º. Un recueilde tout ce
qu'on a pu raſſembler d'anecdotes im
primées , manufcrites , verbales , connues
ou peu connues ; d'événemens
finguliers , ſérieux ou comiques ; de
traits curieux , d'épigrammes , de plaifanteries
, de naïvetés&de bons mots ,
auxquels ont donné lieu les repréſentations
de la plupart des pièces de
Théâtre , foit dans leur nouveauté ,
foit à leurs repriſes. 4°. Les noms de
tous les Auteurs , Poëtes ou Muficiens
qui ont travaillé pour tous nos Théâtres
, de tous les Acteurs & Actrices
célèbres qui ont joué à tous nos ſpectacles
avec un jugement de leurs
ouvrages & de leurs talens , un abrégé
de leur vie & des anecdotes fur leurs
perſonnes . s . Un tableau accompagné
d'anecdotes des Théâtres des autres
Nations . A Paris , chez la veuve
Duchefne , Libr. rue St Jacques , au
,
AVRIL. 1776 . 135
Temple du Goût , 1775. Avec approb .
& privil. du Roi .
Tel eſt le titre verbeux de cette compilation
en trois gros volumes in-octavo.
C'eſt en effet une nomenclature très .
complette de tous les drames français
imprimés depuis Alexandre Hardi. Si
l'Auteur aveit ſu joindre au titre de chaque
pièce un jugement sûr & précis ; s'il
eût été aſſez éclairé pour marquer les viciſ
fitudesqu'a éprouvées le Théâtre Français ,
ſoit dans la compoſition des drames , foit
dans le genre de la déclamation ; s'il eût
été plus inttruit des anecdotes les plus
curieuſes de la ſcène françaiſe , depuis le
commencement de ce ſiècle ; ſon livre ,
compoſé de matériaux mieux choiſis , eût
été beaucoup plus couarrtt,, mais plus inf.
tructif & plus amuſant. Un Ouvrage qui
ne doit être qu'un compoſé de réſultats ,
ne peut être fait que par un excellent efprit
, qui ait aſſez d'impartialité pour bien
juger , & aflez de talent pour bien écrire;
mais malheureuſement preſque tous ces
recueils de faits , de jugemens & d'anecdotes
font , pour l'ordinaire , abandonnés
aux Manoeuvres de la littérature , qui
joignent à l'ignorance & au mauvais goût
136 MERCURE DE FRANCE.
cet eſprit de parti qui ne ſe nourrit que
de préjugés , & ne s'occupe qu'à flatter les
ennemis du génie & des grands Ecrivains.
La compilation dont nous allons
rendre compte eſt infectée de tous ces
vices. La haine pour M. de Voltaire y eſt
affichée à chaque page , & les Ecrivains
qu'on lui a long temps oppoſés y font
loués avec profuſion. A l'égard des anecdotes
, l'Auteur n'a recueilli que celles
qui traînent depuis cent ans dans les Dictionnaires
, dans les Journaux , dans les
ana , & la plupart font défigurées en partie
, ou abſolument fautſes , ou mal racontées
. Le ſtyle d'ailleurs eſt de la plus
dégoûtante platitude , & l'ignorance de
la langue y eſt portée juſqu'à l'excès le
plus inexcufable , comme il ſera facile
de le faire voir par des citations. Cet Ouvrage
n'ayant d'ailleurs d'autre plan que
l'ordre alphabétique , nous n'avons d'autre
manière de le faire connaître que de
relever les fautes de tout genre qui ſe
préfentent à toutes les pages.
Page 161. " Baron prêt à jouer Bri-
>> tannicus , trouva le Prince de Conti
>> dans une couliſſe , & lui dit avec di-
>> gnité : Bonfoir au grand Conti.-Tope
* à Britannicus , lui répondit le Prince
>> en paffant » .
AVRIL. 1776. 137
Il eſt difficile de défigurer plus maladroitement
une anecdote fi connue.
Tout le monde ſait que c'eſt en jouant
avec le grand Condé que Baron lui dit :
Maffe à Mons de Condé, & que le Prince
lui répondit Tope à Britannicus. Mons de
Condé était une impertinence ; bon foir
au grand Conti n'en étoit peut être pas
une , parce que le mot de grand fait tout
paſſer , & tope eût été une étrange réponſe
àbon foir. On n'a guères raſſemblé plus
de bévues en moins de lignes .
L'Auteur ajoute dans ce même article
, fur la tragédie de Britannicus , que
le Comédien Beaubourg jouant Néron ,
diſait à Burrus ces deux vers qui finifſent
le troiſième acte :
Répondez-m'en , vous dis-je ; ou , ſur votre refus ,
D'autres me répondront & d'elle & de Burrus.
avec des cris aigus & tous les emportemens
de la férocité. Cette expreſſion étrange,
dit il , renfermaittant de vérité que tour
le monde en érait frappé de terreur : ce
n'était plus Beaubourg , c'était Néron
même .
Non , aſſurément , ce n'était pas Néron
, c'était un Comédien. Néron n'eût
138 MERCURE DE FRANCE.
jamais dit ces deux vers avec des cris
aigus ; & l'Acteur ſublime qui joue ce
rôle aujourd'hui avec une vérité ſi frappante
, inſpire certainement plus de terreur
que l'emportement de Beaubourg .
Page 162 , à l'article de Brutus. " Lorf-
> que M. de Voltaire donna cette tragé-
- die , il revenoit de l'Angleterre : il
>> étoit rempli de cet eſprit républicain
» qui convenait affez au ſujet qu'il trai-
> tait. Titus dit dans cette pièce :
Je ſuis fils de Brutus , &je porte en mon coeur
La liberté gravée & les Rois en horreur.
» A la première repréſentation le par-
>> terre fut bleſſé de ces vers , & frémit
» d'indignation , comme étant peu ac-
>> coutumé à des expreſſions ſi peu mé-
>> nagées » .
Que veut dire l'Auteur avecſes expref.
fions fi peu ménagées ? Quoi ! lorſqu'on
eft fils de Brutus , on ne peut pas avoir
les Rois en horreur , & on ferait un crime
à un perſonnage de tragédie d'avoir le
langage de fon caractère ? N'était- on pas
d'ailleurs accoutumé dans les pièces de
Corneille , à des traits républicains beaucoup
plus forts ? Où l'Auteur a- t- il trouvé
AVRIL. 1746. 139
que le parterre ait frémi d'indignation ?
C'eût été une grande ineptie.Où l'Auteur
at il pris cette anecdote ſi peu vraiſemblable
? Et s'il l'a inventée , qu'on
juge de fon intention. Il cite un jugement
de Roufleau fur cette tragédie.
« J'ai lu le Brutus , & j'ai été bien fur-
> pris de voir ce grand homme condam-
> ner ſon fils à la mort pour une ſimple
>>penſée , qui ne paſſerait pas même pour
>> une tentation chez nos Caſuiſtes les
>> plus rigides. Si celui de l'ancienne
>> Rome eût été ſi ſévère , il eût été dé-
>> peint dans l'hiſtoire comme un extra-
>> vagant ».
En rapportant un pareil jugement , il
eût fallu en relever l'injustice . Il est trèsfaux
que Brutus condamne fon fils à la
mort pour une fſimple penſée. Titus fort
du théâtre au quatrième acte , réfolu de
livrer aux ennemis la porte Quirinale . Il
dit à Meſſala :
Sers ma fureur enfin , ſers mon fatal amour.
• •
L'heure approche , Tulie en compte les momens ,
Et Tarquin après tout eut mes premiers ſermens :
Le ſorten eſt jeté. • •
C'eſt un peu plus qu'une ſimple penſée.
140 MERCURE DE FRANCE.
Il n'achève pas ſon crime , parce qu'il eft
découvert. Il ne le projette que dans un
moment de trouble & d'égarement ; mais
enfin il s'y réſout. Meſſala reçoit ſes ordres
, & ce parti pris eſt aſſurément plus
qu'une tentation. Onpeut fans doute critiquer
le dénouement de cette fublime tragédie
, mais ce n'eſt pas de cette manière .
Page 187 , à l'art. de Cénie. " Le fond
>> de cette pièce eſt le même que celui du
>>Roman Anglais de Tomes Jones . On
* prétend que Madame de Grafigni n'était
>> que la dixième partie d'Auteur de cette
» comédie. Ceux qui la connaiſſaient
>> particulièrement ſavent même quels
>>étoient les Beaux- eſprits qui tenaient
>> alternativement la plume. C'eſt de la
» même façon qu'ont été compoſées les
>> Lettres Péruviennes » .
Voilà des affertions bien téméraire .
ment haſardées . D'abord il eſt très faux
qu'on ait jamais attribué les Ouvrages de
Madame de Grafigni à une ſociété de
Beaux eſprits. Il faudrait être abſolument
dépourvu de goût & de bon ſens pour
ne pas voir que Cénie & les Lettres Péruviennes
ont été écrites par une feule
& même plume . On a prétendu , il eſt
vrai , qu'elles étaient l'ouvrage d'une
AVRIL. 1776. 141
femme d'une très-grande naiſſance ( Mile
de G*** . ) qui aimait Madame de Grafigni
; mais c'eſt un ſoupçon abſolument
dénué de preuves , & uniquement fondé
ſur ce que l'eſprit de Madame de Grafigni
dans la ſociété , paraiſſait au-deſſous
dé ſa réputation : mais rien n'eſt moins
rare que cette diſproportion , qui ne
prouve rien . Il y a fort peu de rapport
entre Cénie & Tomes Jones ; cette pièce
a une reſſemblance bien plus marquée
avec la Gouvernante , qui l'a fait oublier.
Cénie eſt en effet un drame fort médiocre.
Les Lettres Péruviennes font une
production beaucoup plus agréable , plus
originale & d'un mérite plus réel : il y
a du ſentiment , de l'intérêt & de la douceur
dans le ſtyle , & cet Ouvrage eſt
demeuré au nombre des Romans qu'on
peut relire. Ces Lettres Péruviennes &
Cénie même eurent un ſuccès affez grand
pour que l'Auteur , ſi c'eût été un autre
que Madame de Grafigni, les eût revendiquées
tôt ou tard. Nul Auteur ne regarde
le ſuccès d'un ouvrage d'eſprit
comme au- deſſous de lui : car celui qui
le croirait , n'écrirait pas . L'Ecrivain qui
rend ici juſtice à la mémoire de Madame
deGrafigui était encore très-jeune lorf142
MERCURE DE FRANCE.
3
qu'il l'a connue; mais il peut aſſurer qu'il
n'y avait dans ſa ſociété , quoique compoſée
de gens de beaucoup de mérite ,
perſonne à qui l'on pût attribuer Cénie
ou les Lettres Péruviennes.
Page 205. " Dans le beau tableau des
>> proſcriptions que fait Cinna à Emilie
»dans le premier acte , Dufreſne eut
> recours une fois à une petite adreſſe ,
» qui produiſit un grand effet. Dans le
❤ cours de ce récit , il tint un de ſes bras
* plié derrière ſon dos , tenant caché
• fon caſquefurmonté d'un panache rou-
* ge. Quand il en fut à ces vers terribles :
Ici lefils baigné dans le ſang de ſon père ,
Et la tête à la main demandant ſon ſalaire.
» Indépendamment du feu qu'il mit dans
>> la déclamation , il tira précipitamment
>>le caſque & le panache rouge , & l'agi-
>> tant vivement , il ſembla montrer aux
> ſpectateurs la tête & la chevelure fan-
> glante dont il s'agit dans les vers , ce qui
>> jeta une frayeur & une ſurpriſe agréa-
>> ble dans tous les eſprits » .
Indépendamment de toutes les fautes
&du ridicule de ce ſtyle , eſt-il permis
de pouffer l'ignorance juſqu'à défigurer fi
AVRIL. 1776. 143
groſſièrement deux des plus beaux vers
de Corneille , que l'on a tantde fois cités?
Cesdeux vers ,
Le fils toutdégouttant du meurtrede ſon père ,
Et ſa tête à la main demandant ſon ſalaire ,
forment un tableau auſſi vrai que terrible;
au lieu de cette belle expreffion ,
dégouttant du meurtre , l'inepte Compilateur
a mis baigné dans lefang ; & il n'a
pas ſenti que ces mors ne pouvaient con
venir au meurtrier qui vient une tête à la
main demanderJonfulaire. C'eſt ainſi que
de profanes barbouilleurs , étrangers aux
beaux arts dont ils ne devraient jamais
parler , fouillent tout ce qu'ils touchent ,
& défigurent non- ſeulement ce qu'ils
voudraient décrier , mais encore ce qu'ils
ſe mêlent d'admirer ſans en avoir aucun
droit,
Page 277 , article du Duc de Foix .
•Cette pièce eſt la même que celle d'Adé-
>> laïde du Gueſclin , qui ne réuſſit pas en
1734, & au fujet de laquelle Rouſſeau
> fit cette épigramme , qui eſt une de ſes
meilleures :
-Parle démonde la dramaturgie ,
Ce fanatique , auThéâtre agrégé,
144 MERCURE DE FRANCE.
>>>Que l'ignorance , avec tant d'énergie ,
>> Avait , ſans honte , en Corneille érigé ,
> De déſeſpoir s'eſt noyé dans l'hiſtoire.
>> Sa Tragédie a pourtant eu la gloire
>>>De voir deux yeux de larmes l'honorer ,
>> Car s'il n'a fait pleurer ſon auditoire
>>>S>on auditoire au moins l'a fait pleurer».
,
Avant d'aller plus loin , remarquons
d'abord que cette épigramme eſt tout ce
que le Compilateur trouve de plus intéreſſant
à rapporter ſur la tragédie d'Adélaïde
du Gueſclin , dont la deſtinée a été
fi fingulière : tombée en 1734 , affaiblie
fous le nom du Duc de Foix , & médiocrement
accueillie ſous ce titre en 1752 ,
remiſe enfin au Théâtre dix ans après ,
telle qu'elle avait été faite d'abord , elle
a eu le ſuccès le plus brillant & le plus
foutenu ; & c'eſt peut être de toutes les
pièces de l'Auteur , après Zaïre , celle qui
fait verſer le plus de larmes & qui excite
le plus de tranſports. Le Compilateur
n'en dit pas un mot ; il a ſoin de dire
qu'elle est tombée en 1734 : mais il
ſe garde bien d'ajouter qu'elle a réuſſi en
1762. Une pareille omiffion dans un
Ouvrage de ce genre , ne montre-t-elle
pas la plus ſcandaleuſe partialité ? Et quant
し
AVRIL. 1776. 145
l'épigramme , elle eſt bien tournée ſans
doute : mais ce n'eſt ſûrement pas une
des meilleures de l'Auteur , à ne confidérer
même que le mérite du genre ; elle
n'eſt ni très fine , ni très-gaie , & ce font
là les deux premières qualités de l'épigramme
; elle eſt dure & cruelle . Y a-t il
un grand effort d'eſprit à dire qu'un drame
injustement tombé a fait pleurer fon
Auteur ? Oui , il eſt poſſible que le génie
ait verſé de telles larmes ; & c'eſt avec
cette même ſenſibilité qu'on produit des
Ouvrages qui en font verſer : mais inſulter
à ces larmes d'un grand homme ,
me paraît plus lâche que plaiſant. Ces
vers de Rouſſeau me ſemblent , ſous ce
point de vue , très - mépriſables . Une
bonne épigramme doit être l'expreffion
de la gaieté; elle fait rire alors , & on
l'excuſe. Elle révolte quand elle n'eſt que
l'expreſſion de la haine & de la rage. Ce
fanatiqueau Théâtre agrégé,deux ans avant
Adélaïde avaitdonné Zaïre; il avait donné
preſque en même temps l'Histoire de
Charles XII , l'un des chefs-d'oeuvres de
notre langue , & c'eſt ainſi qu'il s'était
noyé dans l'histoire. C'était ſans doute un
bon Démon que celui qui lui avait dicté
Zaïre : c'était le Démon de la baſſe ja-
L. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
4
louſie qui avait dicté à Roufleau ſa
déteſtable épigramme. L'emportement
d'une haine déclarée pouvait peut- être
lui fournir quelqu'apparence d'excuſe ,
ſi jamais l'on eſt excuſable d'être brutalement
injuſte , même envers un ennemi ,
& de manifeſter un ſentiment odieux .
Mais que penſer de celui qui quarante
ans après l'envie , ſemble encore écrire
ſous ſa dictée , quand il ne faudrait écrite
que pour la démentir & la confondre?
Page 295. L'Auteur rapporte une épigramme
faite à l'occaſion d'Electre :
Quel est ce Tragique nouveau-
Dont l'épique nous aſlaſſine ?
Il me ſemble entendre Racine
Avec un tranſport au cerveau.
Cette épigramme ne ſignifie rien ; la
manière de Crébillon n'avait tien de
commun avec celle de Racine , pas même
en ſuppoſant le transport au cerveau .
Page 314 , à l'article d'Eriphile. « M.
>>de Voltaire ayant lu à l'Abbé Desfon-
> taines cette tragédie que perſonne ne
>> connaît aujourd'hui , lui demanda ce
» qu'il en penſait. L'Abbé Desfontaines
> eut le malheur de la trouver mauvaiſe
AVRIL . 1776. 147
>> & d'annoncer ſa chûte. M. de Voltaire
>> le traita d'ignorant , d'âne , de pédant ,
" d'homme ſans goût , &c . L'Abbé Def-
>> fontaines de ſon côté ne ménagea pas les
>>injures. Eriphile fut jouée & fifflée. Le
» Poëte ne pardonna jamais au Critique
» d'avoir si bien jugé » .
Qu'est- ce qui a été témoin de cette
querelle, & qui en a dit les termes à
l'Auteur ? Il n'eſt pas perinis de rapporter
ſans preuve de telles groſſièretés . Le
Compilateur veut il nous faite entendre
que ce fut là l'origine des démêlés qui
éclatèrent entre le Journaliſte & l'Homme
de génie ? Il eſt bien mal inſtruit.
On fait que l'Abbé Desfontaines écrivit
contre M. de Voltaire , parce qu'il ne
crut pas avoir à prendre un meilleur
parti . J'y ai réfléchi , diſait-il , & j'ai vu
qu'il était de mon intérêt d'avoir M. de
Voltairepour ennemiplutôt que pour ami.
Si Alger était en paix avec tout le monde ,
Alger ne ſubſiſterait pas. L'hiſtoire de
l'Abbé Desfontaines eſt en effet celle de
tous les Satiriques hebdomadaires. Leurs
principes , comme on voit , ne font pas
fort nobles , & leur métier eſt ſujet à
quelques déſagrémens : mais ils en reviennent
toujours à ce mot du même
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
Abbé Desfontaines , il faut que je vive.
Page 149 , à l'art. de Mérope " Mile
>> Dumeſnil ayant joué ſupérieurement
» le rôle de Mérope , Fontenelle dit avec
>> fon air doucereux & précieux : les re-
> préſentations de Mérope ont fait beau-
>>coup d'honneur à M. de Voltaire , &
» l'impreſſion à Mile Dumeſnil ».
Je n'ai jamais ouï dire que M. de Fontenelle
eût l'air précieux. On fait qu'il
était très-difcret , qu'il ménageait beaucoup
dans ſes propos M. de Voltaire ,
qui le ménageait dans ſes écrits , &
qu'il avait trop d'eſprit pour dire une
fottife,
Page 187 , à l'article du Cercle de
Poinfinet. " Comme il y a dans cette
>> petite pièce à la moſaïque de M. Poin-
>> finet , quelques peintures affez vraies
>> de ce qui ſe paſſe parmi les gens d'un
>> certain monde , M. le Duc de ** lui
>> diſait : il faut , M. Poinſinet , que vous
» ayez écouté aux portes » .
Cette anecdote eſt encore défigurée.
C'eſt feu M. l'Abbé de Voiſenon qui dit
cemot quand il vit la pièce : Il a écouté
auxportes, diſait il , en parlant de l'Auteur
: mais il n'eut point l'impoliteſſe de
le lui dire à lui-même. Le Compilateur
AVRIL. 1776. 149
change volontiers les plaiſanteries en duretés.
Page 221 , à l'art. du Comte d'Eſſex.
« J'ai vu , dit Boileau , repréſenter cette
>> tragédie , & le parterre faire de grands
>> brouhahas fur ce vers , qui a un ſens
>>louche , & qui eſt une eſpèce de gali-
>matias :
Le crimefait la honte & non pas l'échafaud.
> On voit bien qu'il a eu en vue ce paf-
>> ſage de Tertulien , martyrem facit caufa
» non pæna ; mais ce paſſage eſt il rendu
>> de manière à être entendu ? »
Ceci ne regarde pas le Compilateur;
mais il aurait pu obferver que très - pen
de gens ferontde l'avis de Boileau , malgré
le juſte reſpect que l'on doit avoir
pour l'autorité de ſon jugement. Ce vers
n'eſt point un galimatias , & n'a pas un
fens louche: la conſtruction n'en eſt pas
correcte , mais perſonne ne peut ſe méprendre
au ſens , qui est très- clair &
très-bean ; & la force de la penſée rendue
heureuſement dans un vers, fait pafſer
, avec raiſon par deſſus la faute de
grammaire. A l'égard du paſſage de Tertulien
, je doute fort que Thomas Cox-
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
4
neille y ait fongé , ou même qu'il ait
jamais lu Tertulien .
Tome ſecond , page 2 , à l'art. de Nanine.
On donna de grands applaudifle-
>> mens à la Nanine de M. de Voltaire ;
» l'Auteur parut ne pas s'en rapporter
>> entièrement à ces éloges , & en fortant
• il demanda malicieusement à Piron ce
> qu'il en penſait ; celui- ci qui démêla
» l'artifice , répondit : Je pense que vous
>> voudriez bien que ce fût Piron qui
>>l'eût faite. Pourquoi ? dit M. de Vol.
>> taite; on n'y a pas fifflé. Ah! reprit
>Piron, peut-on fifflerquand on baille ? »
Premièrement Nanine ne reçut point
de grands applaudiſſemens dans ſa nonveauté
: elle eut même fort peu de fuccès;
ce n'est qu'avec le temps qu'elle
s'eſt élevée au rang des pièces qui font
le plus de plaifir ,& c'eſt ce qui eſt arrivé
très- ſouvent aux ouvrages de M. de
Voltaire & à ceux des hommes de génie.
Ce n'est pas non plus à l'occaſion de Nanine
que M. de Voltaire fit à Piron la
queſtion qu'on vient de rapporter ; c'eſt
à Sémiramis : & quel artifice y avait il à
démêler dans cette queſtion? Enfin comment
Piron aurait-il pu dire qu'on baillait
à une pièce qui , dans la ſuppoſition
AVRIL . 1776 . 151
du Compilateur , était ſi fort applaudie ?
Les bâillemens ne reſſemblent point aux
applauditſemens ; enfin ce mot , peut on
fiffler quand on baille ? n'a jamais été dic
a propos d'une pièce de M. de Voltaire.
Tome ſecond , page 23 , à l'article
d'Oreſte. « Comme M. de Voltaire ,
>> dans cette tragédie , voulait lutter con-
>> tre l'Electre de Crébillon , & que l'on
>> ne peut lui diſputer qu'il n'ait mieux
» fait le vers que Crébillon , il fit impri-
> mer ſur les billets de parterre les lettres
> initiales de ce vers d'Horace :
Omne tulit punctun qui mifcuit utile dulci.
Quel rapport ce vers pouvait- il avoit
avec la concurrence de l'Electre & de
l'Oreſte , & avec le talent de mieux faire
le vers ? Ce n'était fûrement pas là l'application
du paſſage d'Horace. Le Compilateur
ajoute qu'un mauvais plaiſant
tourna ainſi ces lettres initiales contre la
tragédie d'Oreſte . Oreste tragédie pitoya.
ble que M. Voltaire donne. En effer cette
plaifanterie n'eſt pas plus ingénieuſe que
la tragédie d'Oreſte n'eſt pitoyable. Mais
toutes ces plates facéties amuſent un moment
la malignité .
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
1
Tome ſecond , page 158 , à l'article
des Scytes , tragédie de M. de Voltaire.
* C'eſt le même ſujet que celui des Illi-
>> nois , tragédie de M. de Sauvigni : cette
>>dernière pièce était compoſée pluſieurs
>> années avant la première , & reçue par
» les Comédiens avant qu'il fût queſtion
>> des Scytes » .
Il eſt très- faux que le ſujet des Illinois
foit le même que celui des Scytes ; il n'y
a qu'à lire les deux pièces pour voir que
ces deux ſujets n'ont aucun rapport. Le
Compilateur ajoute : « On lit dans la
>> France Littéraire , année 1766 , Tome
>>>VIII , page 216 , je viens d'apprendre
» que M. de Voltaire avait envoyé aux
>>Comédiens une tragédie nouvelle de
>>ſa façon , intitulée les Scytes , en leur
>marquant qu'il n'avait mis que douze
>jours à la faire : on m'a dit en même
>>temps que les Comédiens la lui avaient
>>>renvoyée , en le priant très- humble-
>>> ment de mettre douze mois à la cor-
» riger ».
Jene connaispoint la France Littéraire ,
je m'imagine que l'Auteur a voulu mettre
l'Année Littéraire; & ce qui me le
perfuade , c'eſt qu'on y atttibue aux Comédiens
une impertinence qu'aſſurément
AVRIL. 1776. 153
ils n'ont jamais écrite , & qui eſt fort
dans le goût & dans le ſtyle des Feuilles.
Tome ſecond , page 188 , à l'article de
la Sophoniſbe de Corneille. « Trente-
>> deux ans après qu'eut paru la Sophoniſbe
>>>de Mairet , Corneille traita le même ſu-
>>jet ; & quoiqu'il eût déjà donné deschef-
>>d'oeuvres , il fut blâmé généralement
>> d'avoir voulu ternir lagloire de ſon pré-
>>déceſſeur ; c'eſt ainſi que de nosjours on
>> a regardé comme un trait de jalouſie de
* la part d'un Poëte célèbre , d'avoir tenté
» de refaire l'Electre , la Semiramis , le
> Catilina , le Triumvirat , l'Atrée de
• Crébillon
On n'a point fait un crime à Corneille
d'avoir fait une Sophoniſbe , & ce grand
homme n'a jamais paffé pour jaloux. Il
eſt permis à tout le monde de traiter un
fujet que l'on croit n'avoir pas été heureuſement
rempli , & l'on n'a jamais tort
de faire mieux que ſes rivaux : ce n'eſt
point jalouſie , c'eſt émulation ; & après
tout ce ferait encore une heureuſe jaloufie
que celle à qui nous ferions redevables
de trois Ouvrages auſſi beaux
qu'Oreſte , Sémiramis & Rome ſauvée.
Tome ſecond , page 402 , à l'article
d'Hypermeneſtre . " Un homme deſprit ,
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
>>au fortir d'une des repréſentations de
>> cette pièce , frappé du génie pittoref-
>> que qui y règne , & des grands tableaux
>>> qui s'y trouvent en très-grand nombre ,
» & d'une manière plus neuve que dans
>> aucune autre tragédie , s'écria qu'Hyper-
>> meneſtre était une pièce à peindre » .
Ce mot a été juſqu'ici attribué à une
femme; mais on peut obſerver d'ailleurs
qu'il eſt aſſez ingulier de ſe récrier fur
le grand nombre & fur la nouveauté des
tableaux qui ſe trouvent dans Hypermeneſtre.
Le feul tableau frappant qui ait
fait le fuccès de cette tragédie , eſt celui
du cinquième acte , & aſſurément rien
n'eſt moins neuf; ce tableau ſe trouve
deux fois dans Métaſtaſe , dans l'Aménophice
de M. Saurin , dans un Roman de
l'Abbé Prévot , &c . C'eſt dans Tancrède
& dans Sémiramis que ſe trouvent en
grand nombre des tableaux très- neufs.
Si nous pafions au jugement ſur les
Auteurs , nous ne les trouverons pas
mieux appréciés que les Ouvrages ; voici
par exemple un panégyrique de Boiffy ,
qui n'a pas été dicté par le goût : « On
>> ne peut fans injuſtice refuſer à Boiffy
> un eſprit brillant , une imagination
vive une verſification > légère , un
AVRIL. 1776. ISS
>> coloris gracieux , un talent rare pour
>>le dialogue , & une connaiſſance par-
>> faite des ridicules du ſiècle » .
Voilà un beau portrait : il eſt difficile
d'y méconnoître ce tendre amour pour la
médiocrité, qui ſe joint toujours à la haine
pour les talens. Si Boiffy avait en effet
réuni toutes ces qualités , il aurait laiffé
une grande réputation ; & perſonne
n'ignore qu'il en a eu très peu de fon
vivant & beaucoup moins depuis fa
mort ; il y a peu de lectures auſſi faſtidieuſes
que celle de ſes Ouvrages : il
manque abſolument d'imagination , de
verfification & de coloris , en un mot de
tout ce que le Compilateur lui attribue
rès gratuitement; fon eſprit eſt frivole ,
ſon ſtyle froid & plein d'affectation : fes
ſcènes ſont remplies de hors d'oeuvres &
de morceaux de commande , qui font
précisément l'oppoſé du dialogue ; il ne
procède que par définitions & que par
tirades ; & cet tirades , quoiqu'avec beancoup
de prétention à l'eſprit , ſont toujours
communes & médiocres : on n'a
pas retenu de lui un ſeul vers vraiment
comique; bien loin d'avoir la connais.
fance du ridicule théâtral , il ne ſavait
que ſaiſir avec un empreſſement puérile
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
tous les événemens du jour , qui ne pou
vaientfaire qu'un vaudeville paſlager.On
joue encore de lui trois ou quatre petites
pièces infiniment médiocres , que le jeu
des Acteurs a fait ſupporter au Théâtre
après la mort de l'Auteur , & dans un
temps où il n'y a plus de ſévérité. Ces
pièces font fans réputation& fans mérite :
la ſeule où il y ait quelque talent eſt celle
de l'Homme du jour, qui pourrait être
au rang de nos bonnes pièces , fi elle
n'était pas auffi faiblement écrite qu'elle
eſt bien intriguée.
Al'égard du ſtyle de cette compilarion
, on a déjà pu en juget par quelques
échantillons affez curieux ; mais on peut
en citer une foule d'autres qui le paraîtraient
bien davantage : tel eſt par exemple
cette anecdote que l'on trouve à l'article
du Carnaval , opéra- comique de Panard.
" L'Actrice chargée du principal
rôle de ce prologue , était une grande
fille qui s'était toujours piquée d'une
>>ſageſſe à toute épreuve. Malheureuſe-
> ment elle vint à Paris dans un temps
» critique , qui aurait donné une fâcheuse
>> entorse à ſa réputation, ſans les pré-
>> cautions prudentes qu'elles prit pour
le cacher. Trois ou quatre jours après
AVRIL. 1776. 157
fon début , elle ſentit quelques atteintes
» de colique ſur le théâtre; elle les fur-
>>monta courageuſement. Le lendemain
• à trois heures du matin elle accoucha ,
>>vint à la répétition à neuf , joua le foir,
» & continua pendant toute la foire , ſans
>> laiſſer le moindre ſoupçon de ſon acci-
>> dent. Bel exemple de modeſtie pour nos
» Nymphes de théâtre , qui tirent vanité
dudéshonneur, en étalant publiquement
» les témoignages de leurs complaisances
>prolifiques » .
Si l'on veut des exemples de barbarifmes
& de folléciſmes , on trouvera à
l'article du Soldat Magicien , que Mile
Lufi jouoit originalement dans cette pièce
le rôle de Criſpin , avec beaucoup de
ſuccès : l'Auteur a voulu dire qu'elle
jouait d'original , & il a créé un adverbe
qui , s'il était français , fignifierait d'une
manière originale. Ecrire ainſi , c'eſt joindre
la barbarie à la déraiſon .
A l'article du Diſtrait vous trouverez
que ce caractère est copié d'après celui
qui ſe trouve dans les Caractères de la
Bruyère qu'on voulait étre le portrait de
M. le Comte de Brancas .
Il eſt difficile de ne pas reconnaître
dans le ton & dans l'eſprit général de
158 MERCURE DE FRANCE.
cet Ouvrage l'Auteur qui , depuis quelques
années écrit à M. de Voltaire , pour
prouver que M. de Voltaire n'a ni goût ,
ni génie : ces lettres font demeurées ,
comme on l'a dit , ſans réponſe ainſi que
Sans Lecteurs ; & en effet , il n'y a rien
de moins intéreſlant qu'une correfpondance
de M. de Voltaire & de M. Clé
ment, dans laquelle M. Clément parle
tout ſeul.
Essai de Finances , par M. le Comte
de Magnieres , de l'Académie Royale
de Nancy ; in - 8 ° . d'environ 72 pages .
A Paris , chez Baſtien , Libr. rue du
petit Lion , F. S. G.
Il faut lire dans l'Ovrage même les
raiſons par leſquelles 1Auteur ſe croit
fondé à propoſer une taille proportionnelle
fur les terres , & un droit unique
fur les boiffons pour remplacer les im.
pôts; il fait auſſi de bonnes obfervations
fur les avantages des Manufactures , fur le
bénéfice des pêcheries , & fur la néceffité
du commerce intérieur; il réfute pluſieurs
propoſitions avancées par l'Auteur des
Ephémérides économiques.
AVRIL . 1775. 159
ANNONCES LITTÉRAIRES.
NOUVEAU Dictionnaire François- Anglois
& Anglois François , contenant la
fignification des mots avec leurs différens
uſages , les conſtructions , idiomes, façons
de parler particulières, & les proverbes uſi.
tés dans l'une & l'autre langue ; les termes
les plus ordinaires des ſciences , arts &
métiers ; le tout recueilli des meilleurs
Auteurs anglois & françois ; contenant le
françois devant l'anglois de M. Louis
Chambaud , corrigé & conſidérablement
augmenté par lui & par M. J. B. Robinet;
2 volumes in-4°. tel . prix 30 1. A
Amſterdam & Rotterdam , chez Arkitée
&Merkus , & H. Beman ; & à Paris ,
chez Lacombe , Libraire , rue Chriſtine ,
1776.
Dictionnaire de l'Induſtrie , ou collec
tion raiſonnée des procédés utiles dans
les ſciences & dans les arts ; contenant
nombre de ſecrets curieux & intéreſſans
pour l'économie & les beſoins de la vie ,
l'indication de différentes expériences à
160 MERCURE DE FRANCE.
L
faire , la deſcription de pluſieurs jeux
très finguliers & très amuſans , les notices
des découvertes & inventions nouvelles
, les détails néceſſaires pour fe met .
tre à l'abri des fraudes & falifications
dans pluſieurs objets de commerce & de
fabrique : Ouvrage également propre aux
Artiſtes , aux Négocians & aux Gens du
monde ; par une Société de Gens de
lettres; 3 vol . in-8°. br. 15 liv.rel . 18 1 .
A Paris , chez Lacombe , Libraire , rue
Christine.
Fables & Contes , dédiés à S. A. Imp.
Monſeigneur le Grand Duc de toutes les
Ruffies , & c. avec le portrait gravé.
Cegenre antique , inventé par un Sage ,
Offretoujours un voile officieux
Quel'amour- propre emploie à ſonulage..
La Fable plaît quand la ſatire outrage ,
Et par- là même elle inſtruit beaucoup mieux,
M. L. C. D. Ch...
In 8°. br. prix 36 f.AParis , chez Lacombe
, Libr. rue Chriſtine .
Hiftoire Naturelle de Pline , traduite
en françois , avec le texte latin, réta
AVRIL. 1776. 161
bli d'après les meilleures leçons manufcrites
; accompagnée de notes critiques
pour l'éclairciſſement du texte , &
d'obfervations ſur les connoiſſances des
Anciens , comparées avec les découvertes
desModernes. Toine VIII br. en carton ,
prix 81. A Paris , chez la veuve Deſaint ,
Lib. rue du Foin St Jacques.
Fabula selecta Fontanii è Gallico in
latinum fermonem collectæ in uſam ſtudioſæ
Juventutis ; Auctore J. P. Giraud ,
Prefbytero Congregat. Oratorii Domini
Jefu , Rhotom. Academiæ Socio . Rhotomagi,
apud Lud. le Boucher , Bib . viâ
Ganterie; Laurent Dumeſnil , Typ. &
Bibliopolam . Et à Paris , chez Durand
neveu , Libr. rue Galande; Brocas , rue
St Jacques ; Barbou , rue des Mathurins ;
2vol . in. 8 °. avec les vers françois , & 2
in- 12 avec la traduct. latine .
Mémoires hiſtoriques & critiques , &
anecdotes des Reines & Régentes de
France ; nouv. edit. revue , corrigée &
conſidérablement augmentée ; 6 volumes
in- 12 . prix 15 1. & rel . 181. A Amſterdam
; & à Paris , chez Durand neveu ,
Lib. rue Galande.
162 MERCURE DE FRANCE .
OEuvres complettes d'Alexis Piron ; publiées
par M. Rigoleyde Juvigny , Confeiller
honoraire au Parlement de Merz ,
de l'Académie des Sciences & Belles-
Lettres de Dijon ; 7 vol. in-8 ° . br. prix
48 liv. A Paris , de l'Imprimerie de M.
Lambert , rue de la Harpe , près Saint
Côme.
Détail des fuccès de l'établiſſement que
la Ville de Paris a fait en faveur des
perſonnes noyées , & qui a été adopté
dans diverſes Provinces de France . Quatrième
édition , année 1775. On y a joint
un excellent Mémoire de M. Harmant ,
Médecin de feu S. M. le Roi de Pologne
à Nancy , contenant un moyen ſimple &
affuré de rappeler à la vie les perſonnes
fuffoquées par la vapeur du charbon , &
différens autres exemples de curationdans
pluſieurs circonstances de fuffocation ou
afphixie. On termine cette quatrième
partie par la deſcription de la boîte &
machine fumigatoire pour les noyés , en
deux planches en taille douce ; par M.
Pia , ancien Echevin de la Ville de Paris
; volume in- 12 . A Paris , chez Lottin
l'aîné , Imprimeur- Libraire de la Ville ,
AVRIL. 1776 . 163
rue Saint Jacques , près Saint Yves .
L'Année Sainte , Ouvrage inſtructif
fur le Jubilé , ſuivi de la paraphrafe de
pluſieurs pſeaumes & cantiques choiſis ;
volume in 12. prix br. 2 1. 5 f. rel . 3 1 .
A Paris , chez Lottin le jeune , Lib . rue
Saint Jacques , vis à vis celle de la Parcheminerie
.
On trouve chez le même Libraire :
Traité théologique , dogmatique & critique
des Indulgences & du Jubilé de l'Eglise
Catholique, in- 12 br. 11. 10 f.
Abrégédes élémens d'arithmétique , d'al.
gèbre & de géometrie , avec une introduc
tion aux ſections coniques ; Ouvrage
utile pour diſpoſer à l'étude de la phyſique
& des ſciences phyſico mathématiques
; par J. M. Mazéas , ancien Profeffeur
de philoſophie en l'Univerſité de
Paris au Collège de Navarre ; in - 12 . A
Paris , de l'Imp . de Ph. D. Pierres , rue
St Jacques .
Les Jeux de Callioppe , ou collection
de poëmes Anglois , Italiens , Allemands
& Eſpagnols , en deux , trois & quatre
chants ; première partie in. 8 °. ornée de
164 MERCURE DE FRANCE.
gravures : prix 2 1.8 f. A Londres ; & à
Paris , chez Ruault , Libraire , rue de la
Harpe.
Abrégé historique des Ordres de Chevalerie
anciens & modernes ; prix 1 1. 106.
A Bruxelles ; & à Paris , chez Dorez ,
Lib. rue St Jacques , près St Yves.
OEuvres diverſes du Comte Antoine Ha.
milton ; Supplément. Petit in- 12 . br.
prix 30 f. A Londres ; & à Paris , chez
Lejai , Libr. rue St Jacques.
Les à-propos de Société ou chanſons de
M. L. 3 vol. in- 8°. avec la muſique des
airs , très-bien imprimés , & ornés d'eftampes
&de vignettes ; prix 24 liv. br.
Chez les principaux Libraires de France ;
& à Paris , chez la veuve Duchefne , rue
St Jacques ; Lacombe , Lib . rue Chrif
tine ; Barbou , rue des Mathurins ; Gueffier
, rue de la Harpe.
Mémoire ſur une queſtion de géographie-
pratique : Si l'apptatiſſement de la
terre peut être renduſenſible fur les cartes ,
& fi les Géographes peuvent la négliger
fans être taxés d'inexactitude; lu à l'Aca-
1
AVRIL. 1776. 165
démie Royale des Sciences en Juillet
1775 , par M. Robert de Vaugondy ,
Géographe ordinaire du Roi , du feu
Roi de Pologne , Duc de Lorraine & de
- Bar , de la Société Royale des Sciences
& Belles- Lettres de Nancy , & Cenſeur-
Royal ; in-4°. de so pages environ. Chez
l'Auteur , quai de l'Horloge , près le
Pont-Neuf; & Ant. Bouder , Impr. du
Roi , rue St Jacques.
Hiſtoire de la vie de Notre- Seigneur
Jésus Christ , depuis ſon incarnation jufqu'à
fon aſcenſion , dans laquelle on a
conſervé& diftingué les paroles du texte
ſacré ſelon la vulgate , avec des liaiſons ,
des explications & des réflexions; par le
Père de Ligny: 2 vol. in 8°. AAvignon ;
& à Paris , chez les Frères Etienne , Lib .
rue St Jacques ; & Berton , Libr. rue St
Victor.
Laſcience & l'artde l'équitation démontrée
d'après la nature , ou théorie & pratique
de l'équitation fondées ſur l'anatomie
, la méchanique , la géométrie &
la phyſique ; par M. Dupaty de Clam ,
ancien Mouſquetaire, de l'Académie des
Sciences , Belles Lettres & Arts de Bore
166 MERCURE DE FRANCE.
deaux ; vol. in-4° . avec fig. br. en cart.
prix 18 liv. petit pap. & 36 1. en grand
pap . A Paris , de l'Imprim. de Fr. Am.
Didot , rue Pavée St André.
Dictionnaire raisonné d'hyppiatrique ,
cavalerie , manége & maréchalerie ; par
M. la Foffe : 4 vol. in 80. rel . en deux ;
prix 12 1. A Paris , chez Durand neveu ,
Libr. rue Gallande ; Cl. Ant. Jombert ,
fils aîné , Lib. du Roi pour le Génie &
l'Artillerie , rue Dauphine.
Mes Nouveaux Torts , ou nouveau mélange
de poëfies , pour ſervir de ſuite
aux Fantaisies , par M. Dorat : in - 80. gr.
pap. br. avec fig. 7 1. 4 f. pet. pap. br.
fig . 3 1. 12 f. A Amſterdam ; & à Paris ,
chez Delalain , rue de l'ancienne Comédie
Françaiſe .
Le Celibataire , comédie en cinq actes
&en vers , repréſentée pour la première
fois par les Comédiens François , le 20
Septembre 1775. Nouv. edit. in- 80. br.
11.10 1.
Les Fables de M. Dorat , formant 2
vol. in- 8 °. gr. pap. de Holl. avec 204
AVRIL . 1776. 167
fig. br. 72 1. Les mêmes , 2 vol . in - 8 °.
gr. pap. mêmes fig. 48 1. Les mêmes , 2
vol in- 89. petit papier , mêmes fig. 24 1 .
Les mêmes , 1 vol . pet. in- 8 ° . avec 2 fig.
3 liv.
On trouve chez Delalain la collection
complette des OEuvres de M. Dorat , 15
vol . in- 8 ° . pet. pap. fig. la ſeule que l'on
puiſſe actuellement réunir , rel. doré fur
iranche , marbre allemand , du prix de
114 liv. contenant les Ouvrages ſuivans ,
qui ſe vendent ſéparément brochés :
Héroïdes , 2 vol . in 8°.121 .
Déclamation théâtrale , sl .
Mes Fantaisies , sl .
Recueil de Contes , 51.
Lettres d'une Chanoineſſe , s 1.
Les Baiſers , 71. 10 f.
Les ſacrifices de l'Amour , 2 vol . 61.
Les malheurs de l'inconſtance , 2 vol.
6 liv .
Le Théâtre , contenant Régulus , la
Feinte par amour & le Célibataire , 4 1.
4£.
X
168 MERCURE DE FRANCE.
ACADÉMIE.
* Seance publique de l'Académie Française.
LE 29 Février , M. l'Archevêque d'Aix
eſt venu remplir la place que les fuffrages
de l'Académie lui avaient décernée. On
a retrouvé dans ſa harangue de réception
ce talent de penſer & d'écrire , dont il
avait déjà donné des preuves dans des
morceaux plus conſidérables & plus importans
, tels que l'Oraiſon funèbre du
Roi de Pologne Staniſlas , & le Difcours
prononcé au ſacre de notre jeune Monarque
; diſcours qui a réuni tous les fuffrages
, & qui a paru vraiment digne de
l'auguſte cérémonie pour laquelle il a été
fait.
M. de Boiſgelin a paru conſidérer prin.
cipalement l'influence des lettres fur tous
les états , & leur rapport avec tous les
genres de travaux & de gloire . C'eſt ſous
ce point de vue moral qu'il enviſage
d'abord le ſiècle de Louis XIV.
*Article de M. dela Harpe.
«On
AVRIL. 1776. 169
<<On vit ſe former dans la république
>> des Lettres la plus noble des conjura-
» tions , celle des talens contre les vices .
>> La morale , ſource des grands intérêts ,
>> anime & dirige tous les travaux litté-
» raires. Les uns obfervent leur ſiècle ;
>>philoſophes à qui rien n'échappe , cen-
>>ſeurs qui ne ſavent point pardonner ,
> ils ont l'art d'aiguiſer une raiſon ſévère
» & poliffent les moeurs publiques . Un
> autre nous fait ſentir dans l'innocence
>> de ſes fables l'impreſſion naïve & jufte
> des erreurs de nos ſociétés &des ſimples
>> beſoins de la Nature. Boileau devient
>> Horace ; il a gravé ces mots fur le
» Temple de Mémoire : Rien n'est beau
» que le vrai. Boſſuet emprunte le ſtyle
>> d'Homère , & la hauteur eſt celle du
>> ciel , dont il fait deſcendre les vérités
>> ſaintes. Fénélon nourri des maximes
→ évangeliques , s'inſtruit dans la ſageſſe
>> d'Athènes pour donner des leçons aux
» Souverains : Fénélon qui poſa les fon-
>> demens de la première de toutes les
>> ſciences , celle de régner; il oſa faire
>>goûter à Louis XIV les fruits amers
• de ſes triomphes ; il fit monter juſqu'à
>> lui les réflexions des bons Citoyens &
>> les murmures des Peuples. Combien la
I. Vol.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
>> proſpérité trompe & le malheur inf-
>> truit! Louis XIV mourant , enviſagea
» la France ; il oublia ſa gloire ; il montra
>> ſon courage. Il lui reſte aujourd'hui
» d'avoir perfectionné les loix , d'avoir
>> favoriſé les lettres , & d'avoir rétracté
>> la grande erreur de fon règne ».
Cedernier mot eſt bien beau, L'Orateur
développe les mêmes idées dans le
morceau ſuivant , ſur la littérature de
notre fiècle.
« La ſcience du bien public devint ,
>> ainſi que toutes les autres , un objet
>intéreſſant de l'art d'écrire ſous un
>> règne paiſible & modeſte , qui donnait
■ à tous les arts ces confolans avantages ,
>> le repos & la liberté. Louis XV a vu
>> combler l'intervalle qui ſépara fi long-
>> temps les différens ordres des connaiſ-
» ſances humaines. Les principes de la
législation , conſignés dans les écrits
d'un Chancelier illuſtre , appartien-
„ nent à la république des lettres. Nous
„ avons vu fortir du ſein de la littérature
» & de l'étude des loix , un Ouvrage
„ célèbre , dont le Public inſtruit fait à la
fois admirer les beautés & juger les
„ erreurs. Le but général du Gouvernement
eſt connu ; ſa marche habituelle
44
AVRIL: 1776. 171
> &conftante n'eſt plus enveloppée dans
» l'ombre&dans le myſtère ; la politique
>> habile eſt le ſecret du talent & non
>> celui de l'état . On peut éclairer la Na-
>> tion ; il reſte des préjugés à vaincre ,
>>des abus à détruire : on ne peut plus
>> la tromper : on n'en a pas beſoin. L'au-
>>torité connaît mieux ſes obligations &
>> connaît mieux ſa force. Sûre d'elle-
» même , elle peut céder ſans crainte à
» des idées juſtes , & l'opinion publique
> ne reſiſte point au pouvoir dirigé par
>>la raiſon . Ainſi tout ſe tient & tout
>> s'unit , les intérêts des Princes & les
>> defirs des Peuples ; & l'on a connu que
» l'utilité publique eſt le terme où doi-
>> vent tendre d'un pas égal & ceux par
>> qui la Nation eſt inſtruite , & ceux par
>> qui la Nation eſt gouvernée ».
Aux triomphes dont s'honorait l'éloquence
dans les anciennes Républiques ,
le Récipiendaire oppoſe avec beaucoup
de vérité & d'eſprit les avantages que
l'éloquence moderne a dû acquérir en
s'uniſſant à la philoſophie , & les grands
effets qu'elle a produits. Qui peut met-
> tre en balance les intérêts d'une ville
» & d'une république avec ceux du genre
>> humain ? Voudrions-nous voir encore
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
>>>tout l'Univers eſclave d'un ſeul Peu-
>> ple ; & ce Peuple , non moins infor-
> tuné que triomphant , en proie à l'am-
>> bition d'un ſeulhomme ? Autant notre
>> ſiècle a furpaſſé par ſes connaiſſances
>> ces temps de troubles & de guerres ,
>>autant les objets qui nous occupent
>>font ſupérieurs aux injuſtes& violentes
» délibérations du champ de Mars & des
» Comices . Oublierons - nous fans ceffe
»& les biens dont nous jouiſſons , &
>> les ſources de la lumière générale qui
>>maintient notre bonheur& notre ſécu-
>>rité ? Ce font les hommes éloquens de
>>tous les pays qui doivent plaider les vrais
>> intérêts des Nations. C'eſt par les bons
» Ouvrages , par ceux qui ſont penſés
> avec juſteſſe , qui font écrits avec cha-
>> leur , que les uſages ſalutaires ſe com-
>>muniquent , que les vérités utiles ſont
>> connues. Ainſi tombent les barrières
» qui ſéparaient les Etats ; & peut- être
>>des traités qui rapprochent des Puif-
>> ſances alliées leur donnent moins de
>> rapports entre elles , que les idées ſem-
>> blables n'en ont établi depuis un
>> fiècle entre les Nations ennemies . Nous
>> voyons d'un bout de l'Europe à l'autre
> les Gouvernemens plus doux & plus
AVRIL. 1776. 173
» humains. Les guerres ſont moins lon .
• gues & moins ſanglantes. La paix eft
>> appelée de ſon véritable nom , le pre-
>> mier beſoin des Sujets , le premier
>> devoir des Souverains. Nous nous con-
>> ſumons , il est vrai , trop ſouvent en
>> murmures , & fans ceſſe en regrets ;
>> mais enfin nous ſommes inſtruits , &
> nous oſonsjugerde ce qui nous manque,
» & nous pouvons nous rendre compte de
>> nos progrès par nos eſpérances & par
>>>nos craintes .
>>L'éloquence , ajoute l'Orateur , n'eſt
>> pas le ſimple effet des talens ; elle eſt
>> la plus noble production de ces mêmes
>> vertus , qui doivent animer tous les
>> travaux conſacrés au bien public; il eſt
» une ſorte de courage , une horreur
> naturelle pour tout ce qui peut reſſentir
>> la baſleſſe & la ſervitude. Il eſt une
> confcience tranquille , fondée ſur l'ha-
>> bitude des vues juſtes & des actions
> utiles , qui donne au ſtyle l'empreinte
> de la confiance & le pouvoir de la
>> perfuafion ; & ce ne font point là des
>>qualités que la facilité d'un eſprit cul-
>> tivé par les lettres ,&la ſeule impref-
>> ſion d'un goût éclairé , puiſſent tranf-
» mettre à nos diſcours au moment du
>> beſoin; il eſt des actions que le vice
» n'imitera jamais ; il eſt des expreffions
174 MERCURE DE FRANCE.
>> que la vertu feule a l'heureuſe audace
» & le droit de prononcer » .
Voici comme s'explique M. de Boifgelin
au ſujetde M. l'Abbé de Voifenon .
« L'Académicien auquel je ſuccède n'a
>>point eu l'avantage d'employer ſes ta-
>> lens au bien de ſon pays. Mais nous
>> ſavons que ſon coeur ne ſe refuſa ja-
>> mais aux besoins des malheureux . Il
>>jouiſſait d'une fortune modique , & fa
>> mort a fait perdre deux mille livres de
>>penfion à des familles indigentes. On
>> ignora long temps qu'il avait conſigné
>>des fonds pour réparer des maiſons
>> incendiées dans une Terre qu'il habi-
>> tait. Les larmes de ceux dont il a fou-
>>lagé la misère , ont trahi ſes bienfaits ,
>& nous ont fait connaître ſes vertus.
> Il paraît que l'habitude de la littérature
» avait fecondé l'aménité naturelle de
>> fon caractère , & qu'elle a fait dans
>>tous les temps fon bonheur ou fa con-
>> folation ; ſon exemple nous apprend
>>quelle eſt la ſéduction des lettres ,
» même au milieu des dangers dont elles
>> ne font pas toujours exemptes , &
» quelles peuvent être auſſi leurs ref.
>> fources dans toutes les viciffitudes de la
» vie » .
:
i:
"
11 <
AVRIL. 1776 . 175
M. l'Evêque de Sentis , Directeur , en
rappelant dans ſa réponſe à l'éloquent
Prélat les titres littéraires qui lui ont
mérité les fuffrages de l'Académie , ne
pouvait manquer de faire mention du
fermon du facre , qui a excité tant d'applaudiſſemens
; & il en prend occafion
de tracer un très beau tableau de cette
impoſante cérémonie . Que de vérités ,
>> que de principes lumineux , mais fur-
>> tout que de ſentimens répandus dans
>>ce diſcours également conſacré par fon
>> ſuccès & par l'auguſte cérémonie qui
> l'a fait naître ! Spectacle unique ! ... Je
» ne parle point du moment où l'huile
>> fainte coula ſur le front de notre jeune
>>>David , avec la bénédiction de Dieu
» qui donne les Empires; je paſſe à cet
>> inſtant où notre ame ne fut plus maî-
» treſſe d'elle-même , lorſque le Monar-
>>que , élevé ſur ſon Trône , patut dans
>> toute ſa gloire; les cris du Peuple , les
>> acclamations des Grands, le chant des
» Lévites , le bruit ſacréde nosTemples ,
» le ſon des inſtrumens pacifiques, l'éclat
>>des foudres de guerre........ Tel fut le
>> cantique de ſa proclamation .A l'aſpect
>> de l'Autel , à l'aſpect du Trône , je
>> ne ſais quoi d'auguſte & de ſacré ſaiſit
Η iv
176 MERCURE DE FRANCE.
» toutes les ames ; une voix intérieure
>> nous crie : voilà notre Dieu ! voilà
> notre Roi ! Ces deux idées ou plutôt
>> ces deux ſentimens s'emparent de tous
» les coeurs , les pénètrent , les élèvent :
>> on s'interroge ; on ne ſe répond que
>> par des larmes ; & c'eſt là , Monfieur ,
» le vrai principe de toute l'éloquence ,
>> l'émotion. C'eſt elle qui vous a inſpiré
>> les traits énergiques & touchans qui
>> ont fait répandre des
ود cendres réuniesdedeux
urs ſur les
>>dont la ſageſle, mûrie aued duTrône,
>> devait entretenir la chaîne de la gloire
»& du bonheur de la Nation . C'eſt en
>> core à cette fource que vous avez puiſé
>> ces expreſſions auſſi nobles que pathé
>>tiques, avec leſquelles vous avezdéploré
>>>ſur le tombeau d'un Roi philoſophe
> chrétien , le néant & la vanité des gran .
> deurs humaines » .
L'éloge de Louis XVI a paru très - bien
tourné & a été fort applaudi . C'eſt la
vérité exprimée avec fineſſe. « Elevé ſur
>> un des plus beaux fiéges de l'Egliſe de
>> France , & placé à la tête des Etats
>> d'une grande Province , vous avez
>>prouvé , par votre conduite , que vous
>> poſſédez l'art de manier les eſprits &
4
AVRIL. 1776. 177
>>de concilier heureuſement les intérêts
>> du Peuple avec ceux du Souverain, Il ne
>> ſera pas difficile de concilier ces inté-
>>rêts du Peuple avec ceux de l'auguſte
» & jeune Monarque qui nous gouverne
>> aujourd'hui . Tout est vrai , tout eſt
>> ſimple dans ſes moeurs , dans ſes idées ,
>>dans ſa perſonne. Auprès de lui , la
» vérité n'a plus à rougir que de ſe tenir
>> cachée . Il ne laiſſe à l'éclat du Trône
» que ce qu'il ne peut pas lui dérober ;
>> de ſes retranchemens ſur ſa grandeur
>>apparente , il en acquiert une véritable.
> Son Peuple lui eſt cher; & comme il
>> l'aime ſans faſte , il prépare ſon bon-
>> heur fans oftentation . Ses choix font
» heureux, parce qu'ils font juſtes : ſa
>> conduite étonne , parce qu'elle ne
► frappe point. Il y a quelque choſe de ſi
>> naturel , de ſi peu apprêté, de ſi antique
» même dans ſes vertus , que l'intrigue
>> n'a pu encore ſe remettre de ſa fur-
>> priſe ».
M. l'Evêque de Senlis finit par payer
un tribut de louange à la mémoire de
M. l'Abbé de Voiſenon. " M. l'Abbé de
>>Voiſenon eut en partage les grâces de
>> l'eſprit & de l'imagination . Il démêlaic
>> par un tact fin les plus légères nuances
Hv
17S MERCURE DE FRANCE
*du ſentiment, des idées , du langage.
* La gaieté & la douceur de fon com-
>>merce , la ſoupleſle & la facilité de fon
«eſprit , le firent defirer & rechercher
>>dans la ſociété. Son ame , naturelle-
>>ment douce , ne ſentait point les amere
>>tumes de la ſatire &de la critique. Il.
>>ſe laiſſait aller à fon penchant ennemi
>>de toutes querelles littéraires : eût-on
>>attaqué ſes Ouvrages ? il eût conſeillé
>> le cenſeur; eût-on attaqué ſa perfon-
>> ne ? il eût pardonné. Il aurait pu , par
>>> cela ſeul , confondre & défarmer fon
> ennemi; & ce que je viens de dire
>> qu'il eût pu faire , eſt véritablement
>>ce qu'il a fait. Mais une action qui
>>l'honore bien davantage , c'eſt que pou-
>> vant monter facilement aux premières
>>dignités de l'Eglife , qui vinrent le
>>chercher de bonne heure ; il réſiſta , par
>> probité , aux offres les plus flatteuſes.
»Un ambitieuxles eût fathes comme une
>> don imprévu de la fortune ; l'homme
faible& facile à ſe lailler éblouir , ſe
>> ferait trompé lui-même : l'homme de
>> ſociété , mais de bonne foi , ne vit
>>dans ces honneurs que la gravité d'un
>> ministère capable d'alarmer par l'éten-
>>due des devoirs qu'il impole ; & ce
AVRIL. 1776. 179
» qui pouvait peut être l'en rapprocher ,
■ c'eſt qu'il fut très éloigné de s'en trou-
>> ver digne. On fent affez quelle eſt la
> fin qu'un tel refus donnait lieu d'eſpé-
>> rer . Celle de M. l'Abbé de Voiſenon
>> fut ce qu'elle devait être , chrétienne
» & confolante. Auſſi quels que foient
ſa réputation & ſes titres littéraires ,
» je les oublierai tous dans ce moment ,
>>pour ne fonger qu'à ſa mort édifiante ,
. & pour en faire honneur à la Religion ,
» & à ſa mémoire , devant le Pubic ,,
>>devant l'Académie , & fur- tout devant,
>>l'illuftre Prélat qui lui ſuccède » .
M. de Marmontel lut enſuite un difcours
en vers ſur l'éloquence , qui fuo
écouté avec les plus grands applauditlemens.
Des vérités noblement énoncées ,
des tableaux animés , des portraits frappans
, des vers faits pour être retenus:
voilà ce qui a paru caractériſer cet Ouvrage.
L'Auteur ayant bien voulu nous
le confier , nous ſommes à portée d'en
mettre quelques morceaux ſous les yeux
du Lecteur.
Aux loix de là penfée , aux loix de Pharmonic ,
Heureux qui deſa langue a ſoumis legénie
Et qui,ſans la contraindre , ayant fu la fléctric
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
De tours nouveaux pour elle oſe encor l'enrichir !
Mais ces formes du ſtyle & leur noble élégance
Font le grand art d'écrire & non pas l'éloquence.
L'éloquence eſt l'inſtinct que reçut en naiſſant
L'homme qui fait à l'homme inſpirer ce qu'il ſent.
Cette définition renfermée en deux vers ,
eſt de la plus heureuſe juſteſſe .
Et ce talent ſuprême , & ce divingénie ,
Que la Grèce adorait ſous le nom d'Uranie ,
On prétend le réduire aux manéges de l'art !
Chaſte fille du ciel , Uranie eſt ſans fard ;
Laiſſez- lui la candeur. Quoi ! des fleurs & des
voiles
Acelle dont le front eſt couronné d'étoiles !
Qu'elle ſoit toujours nue & belle innocemment ,
Et que ſa majesté ſont ſon ſeul vêtement.
L'expreſſion de ce dernier vers eſt trèsbelle.
Le Poëte , pour donner une idée
de l'éloquence dénuée de tous les fecours
de l'art , peint le célèbre- Miffionnaire
Bridaine & l'étonnant effet de ſes prédi
cations.
Je l'ai vu : Maſſillon lui-même en fut témoin.
De s'égaler à lui l'Orateur était loin:
Ce n'était pointce ſtyle ingénieux & tendre
AVRIL. 1776. 181
Qui ſemble attacher l'ame au plaisir de l'entendre,
Ce langage épuré qu'une ſenſible voix
Parlait fi doucement à l'oreille des Rois ;
C'était un Orateur ſaintement populaire ,
Qui , content d'émouvoir , négligeait l'art de
plaire.
D'une élégance vaine , il dédaignait les fleurs;
Il n'avait que des cris , des ſanglots & des pleurs :
Maisde longs traits de feu jetés à l'aventure ,
D'une chaleur brûlante animaient la peinture ;
C'était l'ame d'un père ouverte aux malheureux ;
Son coeur ſe déchirait en gemiſlant ſur eux ;
Le faible & l'indigent croyaient voir , à ſon zèle ,
L'ange conſolateur les couvrir de ſon aile.
Mais à l'homme ſuperbe , à l'injuſte oppreſſeur ,
Au riche impitoyable , au cruel raviſſeur
Déclarait- il la guerre ? une voix fulminante
A leur ame de fer imprimait l'épouvante :
Tout tremblait ſous ſa main : le méchant conſterné
D'un ténébreux abyſme était environné.
Il domptait l'habitude , il domptait la nature ,
Il failait du remords éprouver la torture ,
De ſon faſte à les pieds l'orgueil ſe dépouillait ,
La'rapine tombait des mains qu'elle ſouillait ,
La volupté rompait ſes chaînes les plus chères ;
Ennemis & rivaux ſe pardonnaient en frères ;
C'était un nouveau peuple , & ce peuple charmé
Béniſſait l'Orateur qui l'avait transformé.
182 MERCURE DE FRANCE.
Le Poëre inſiſte ſur la néceſſité d'être
ému pour émouvoir.
L'amed'unmalheureux vient gémir fur la bouche.
Qui n'eſt pas éloquent ſur l'objet qui le touche ?
Qui nous fera fentir les maux qu'il ne ſent pas ? -
Il cite en exemple & met en contraſte
deux Orateurs du barreau , dont l'un ,
organe du ſcandale & du menſonge , ne
peut jamais être celui de la vériné; &
dont l'autre , plein de refpect pour la
vertu , a droit de défendre l'innocence
& de la recommander à fes Juges .
Ecoutez au barreau , parmi ces longs débats
Que ſuſcite la fraude ou qu'éroeut la chicane ,
Ecoutez le ſuppôt qui leur vend ſon organe :
Le fourbe atteſte en vain l'auguſte vérité;
En vain ſa voix parjure implore l'équité ;
Le menfonge , qui perce àtravers lon audace ,
L'accufe & le confond. Il s'agite , & nous glace.
Des paſſions d'autrui fatellite effréné ,
Il ſe croit véhément; il n'eſt que forcéné :
Charlatan mal à-droit , dont l'impudence extrême
Donne l'air du menfonge à la vérité même.
Qu'avec plus de décence &d'ingénuité
L'ami de la juſtice & de la vérité,
AVRIL 1776. 183
Lacandeurſur lefront, labonne foi dans l'ame ,
Préſentel'innocence aux loix qu'elle réclame !
Profondément ému , ſaintement pénétré ,
Dans l'enceinte facrée à peine eſt- il entré ,
Le reſpect l'environne; on l'obſerve en filence ,
Etd'unjuge en ſes mains on croit voir la balance.
Loinde lui l'impoſture &fon malque odieux ;
Loinde lui les détours& l'art infidieux ;
Il ne va point du ſtyle emprunter la magie ;
Précis avec clarté , ſimple avec énergie ,
Il'arme la raiſon de traits étincelans ,
Il les rend à la fois lumineux & brûlans;
Et fi , pour triompher , ſa cauſe enfin demande .
Que lon ame au dehors s'exhale & ſe répande,
Aces grands mouvemens on voit qu'il a cédé
Pour obéir au Dieudont il eſt poſlédé ;
Savoix eſt unoracle ,& ce grand caractère
Change l'art oratoire en un ſaint miniſtère.
: 12
Les effets d'une ſenſibiliré vraie &
profonde , inféparable du génie & de la
grande éloquence , font encore retracés
ici par. l'exemple le plus heureux & le
plus frappant que le Poëte pût choifir.
Y
C'eſt peu d'un eſprit ſimple &d'une ame flexible:
Dès qu'il eſt éloquent le Poëte eſt ſenſibles
Et s'il paraît tenir de la Divinité ,
?
?
:
:
11
(
184 MERCURE DE FRANCE.
:
C'eſt par un noble excès de ſenſibilité.
Mais doutez vous encor ſi ſon ame recèle
Ces ſemences de feu dont ſa plume étincelle ,
Ou fi d'un vaindésre il n'a que les accès ?
Dans l'aſyle ſacré du Sophocle Français
Pénétrez , au moment que ſon ame élancée ,
Semble aller dans les cieux rajeunir ſa penſée.
Le voilà dans l'ivreſſe ; il ſent tout ce qu'il feint ;:
Il croit voir ſous les yeux le tableau qu'il vous
peint :
Entrez ,, rompez le charme , annoncez qu'il arrive
Une famille en pleurs , errante & fugitive.
Ah ! c'eſt dans ce moment que va ſe déployer
Ce coeur qui du génie eſt le brûlant foyer ;
Dans les yeux du Vieillard c'eſt alors que reſpire
L'ame de Luſignan , d'Alvarès , de Zopire.
Au nom de l'innocence , à la voix du malheur ,
Tout ſon ſang a repris ſa première chaleur .
Il s'élance , agité des plus vives alarmes :
Où ſont ces malheureux ? qu'il les baigne de larmes.
Il croit voir ſes enfans à la mort échappés ;
Dans ſes bras paternels ils ſont enveloppés ;
Avenger leur injure il conſacre ſa plume ;
Sa vieilleſſe pour eux en chagrins ſe conſume ;
Et les derniers accens de fa mourante voix
Réclameront pour eux la nature & les loix.
Ce n'eſt point ici une peinture chimé-
:
T
AVRIL. 1776. 185
rique. Les habitans de Ferney furent
témoins de ce ſpectacle , quand la veuve
&les enfans du malheureux Calas , dans
le délabrement de la misère , dans le
deuil & la défolation , entrèrent en charette
dans la cour du Château , & fe
précipitèrent en pleurs aux genoux du
Libérateur qu'ils venaient chercher , &
qui les releva en les baignant de ſes larmes.
Moment fublime! où l'on pouvait
reconnaître cet inſtinct du malheur qui
les avertiſſait que s'il y a dans le monde
un pouvoir à oppoſer à l'autorité trompée
, à l'abus des loix , à l'injustice &
à l'oppreffion , c'eſt la voix du génie
qui a le droit de ſe faire entendre au
monde.
Après la lecture de cet Ouvrage , dont
les beautés ont été vivement ſenties , M.
d'Alembert termina la ſéance par l'Eloge
de l'Abbé de Dangeau , dans lequel il
parle des Grands & des Gens de Lettres
d'une manière également honorable pour
les uns & pour les autres. Cet éloge a
été entendu avec le même plaifir que le
Public prend toujours à la lecture des
différens morceaux dont M. d'Alembert
embellit les ſéances Académiques.
186 MERCURE DE FRANCE.
SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE
adonné , pour la clôture de ſon Théâtre ,
l'Opéra d'Adèle avec le Ballet de Médée ,
&pour la capitation des Acteurs Iphigénie
en Aulide ..
Elle prépare pour la rentrée l'Opéra
d'Alceste , dont la muſique eſt de M. le
Chevalier Gluck.
La nouvelle Administration , dont on
connoît le goût & le zèle , fait eſpérer
que ce Spectacle va reprendre toute ſa
ſplendeur , & développer toutes ſes richeſſes.
Son fecret , pour parvenir aux
plus heureux fuccès , c'eſt d'honorer le
génie & d'encourager les talens.
AVRIL. 1776. 187
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE 6 Mars les Comédiens François ont
donné la première repréſentation d'Ab
dolonyme ou le Roi Berger , Comédie
héroïque en trois actes & en vers , imitée
de Métaſtaſe .
1
Alexandre le Grand , dans le cours de
ſes conquêtes , veut élever ſur le Trône
de Tyr un Roi juſte & bienfaifant. On
lui parle d'un jeune Tytien qui , loin
des factions , cultive paiſiblement fon
jardin & pratique les vertus. Le Con.
quérant le fait venir ; il apprend qu'Abdolonyme
eſt le dernier rejetton de la
Famille Royale, qu'il ignore lui-même
la nobleſſe de ſon origine , qu'il eſt ſans
ambition , & qu'il ne deſire que de plaire
à Myſis , fimple Bergère. Alexandre détermine
difficilement Abdolonyme d'accepter
la couronne , & ce Tyrien ne la
reçoit que dans l'eſpérance de faire le
bonheur de ſes Concitoyens . Cependant
Myfis regrette ſon Amant, qui eſt déformais
trop élevé pour deſcendre juſqu'à
elle; mais Abdolonyme , toujours fidèle
188 MERCURE DE FRANCE.
à ſes premiers fermens , vent quitter le
Trône , s'il ne peut s'y maintenir qu'en
trahiſlant ſes promeſles ; il ſupplie Alexan.
dre de reprendre ſes bienfaits , & de le
laiſſer dans ſon obſcurité où il étoit heureux
. Le Monarque Macédonien l'en
eſtime davantage; il oblige Abdolonyme
de conſerver ſes premiers engagemens ,
& de facrifier ſon repos aux ſoins du
gouvernement .
Métaſtaſe avoit traité ce ſujet dans
le plan d'un Drame lyrique , en ménageant
des contraſtes & des ſcènes d'op .
poſition , toujours favorables à la mufique
; mais ce plan , fidèlement obſervé ,
n'a pas eu le même avantage pour la
ſimple déclamation , où il faut un intérêt
plus gradué & plus preſſant , des caractères
plus marqués , & une action plus
vive & plus ſuivie. L'imitateur de Métaſtaſe
auroit eu ſans doute un ſuccès
mérité , en ne changeant point la deſtination
de ſon modèle .
Les principaux rôles de cette pièce ont
été bien remplis par MM. Molé & La
rive , par Mlle Doligny , &c .
Nous avons entre les mains une petite
Comédie d'Abdolonyme , compoſée dès
1745 , par un homme de qualité , qui ,
1
AVRIL. 1776. 189
dansſes amuſemens , l'a eſquiſſée rapidement,
mais avec tout l'agrément que ce
ſujet ſemble comporter pour la Comédie.
Nous rapporterons cette pièce dans le
Mercure prochain .
Les Comédiens ont donné pour la
clôture , une repréſentation de Gustave.
M. Larive a fait le compliment d'uſage;
il a parlé avec beaucoup de nobleffe
& de ſenſibilité des honneurs dûs au
génie & aux talens. Il a fait ſes remerciemens
de l'accueil flatteur dont le Public
a encouragé ſon zèle & ſes travaux.
Il a fur- tout fait le plus grand plaiſir en
prenant au nom des Comédiens l'engagement
de jouer inceſſamment les Pièces
nouvelles qui ſe ſont accumulées , &
dont ils s'empreſſeront de s'acquitter ,
aux deſirs des Auteurs & des Spectateurs .
DÉBUT.
Mademoiſelle Vadé , fille du Poëte de
ce nom , a débuté , le 9 Mars , fur le
Théâtre de la Comédie Françoiſe par le
rôle d'Iphigénie en Aulide ; elle a continué
ſon début dans la Tragédie & dans
190 MERCURE DE FRANCE,
pluſieurs rôles principaux de la Comédie,
On a applaudi dans ſon jeu beaucoup
d'intelligence & de vérité. Sa jeuneſſe ,
& les avantages de ſa perſonne , font efpérer
qu'elle ſe rendra fort utile dans
l'emploi qu'elle adopte ſur ce Théâtre.
On dit que Mademoiselle Dumefnil
ſe retire de la carrière du Théâtre , où
elle a brillé depuis 1737 avec tant de
ſuccès & tant de gloire. Elle a toujours
plus obéi à la Nature qu'à l'art ; elle n'a
imité aucun modèle & elle a été inimirable
; elle a rendu avec beaucoup d'énergie
les élans de la paſſion; elle n'a jamais
été au-deſſous du fublime lorſqu'il falloit
l'atteindre . Elle a enfin rempli & même
furpaſſé les eſpérances qu'elle donna dans
fondébut, célébré dans ces vers :
Dans ſon brillant eſſai qu'applaudit tout Paris ,
Le ſuprême talent ſe développe en elle ,
Etprenant un eſſor dont les yeux ſont ſurpris ,
Elle ne ſuit perſonne & préſente un modèle.
S
こ:
AVRIL. 1776. 191
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont donné
pour la clôture le Maître de musique &
la Fausse Magie , deux pièces remiſes
avec ſuccès à ce Théâtre.
Le Maître de musique est une Comédie
en deux actes , parodiée, par feu M.
Bauran , ſur la muſique en partie de Pergolèfe.
Il ya dans cette pièce de la gaîté
&des airs agréables .
Mile Fayel a joué & chanté avec
applaudiſſement le rôle de l'Elève du
Maître de muſique. Sa grande jeuneſſe ,
une figure agréable , & ſes diſpoſitions
pour le Théâtre , doivent animer & foutenir
fon zèle , & font eſpérer qu'elle
remplira ce que le Public attend de fes
talens.
Les autres rôles ont été joués avec
ſuccès par MM. Julien , Trial & Carlin .
La Fauſſe Magie, Comédie en deux
actes , a été remiſe avec le plus grand
ſuccès. Le nouveau dénouement de cette
pièce eſt heureux & très - agréable : il
remplit ce qui reſtoit à defirer dans cette
192 MERCURE DE FRANCE.
Comédie. Dalin , homme crédule , a
confulté la Magicienne ſur le deſtin de
ſes amours avec Lucette , ſa pupille. La
feinte Magicienne annonce que le premier
mari de Lucette ſera mort trois
jours après la nôce ; elle lui conſeille en
même temps de ſe venger de ſon rival ,
en permettant qu'il épouſe Lucette . Dalin
a de la peine de conſentir à une vengeance
fi cruelle ; il s'y détermine cependant
en apprenant tout le complot qui
étoit tramé entre les jeunes Amans. La
nouvelle de leur union les comble de
joie ; ils en remercient Dalin avec tant
de ſenſibilité, que le Tuteur , prenant
pitié pour le jeune homme , s'écrie :
Non , tu ne l'épouseras point. Ce changement
ſubit paroît étonner les Amans Dalin
leur en explique les raiſons ; mais la
crainte de la mort n'effraye point le jeune
homme , qui aime mieux , dit-il en fouriant
, mourir de ſon bonheur que de fon
déſeſpoir.
M. Grétty , Auteur de la muſique , a
ajouté pluſieurs airs & pluſieurs morceaux
d'enſemble , qui ſont d'un effet étonnanr.
On fait d'ailleurs combien la muſique de
cette Comédie eſt délicieuſe , neuve
&pittoreſque.
Les
AVRIL. 1776. 193
Les rôles en ſont parfaitement joués
&chantés.
Madame Trial eſt admirable , & fon
chant eſt du plus grand éclat dans le rôle
de Lucette . Mde Bilioni joue avec beaucoup
de fineſſe & d'intérêt le rôle de la
Tante , &le chante avec un goût exquis.
M. Clairvai , excellent Acteur , rend
ſupérieurement le rôle de l'Amant; il le
chante avec un talent , une délicateſſe
& une perfection qui ne laiſſent rien à
defirer.
M. Nainville , ſuperbe baſſe-taille ,
eſt applaudi comme Acteur & comme
Chanteur dans le rôle du Vieillard ; ainfi
que M. Trial dans celui de Dalin , &
Madame Moulinghen dans le rôle de
Magicienne.
DÉBUT.
M. Compin , qui a long-temps joué
avec ſuccès ſur le Théâtre de Bruxelles ,
a débuté à Paris en Février &Mars der
niers , dans pluſieurs rôles de caractère ,
rels que Sancho , le Bucheron , l'Avare ,
&c. Cet Acteur a un grand uſage du
Théâtre , & il eſt parfait Muſicien. Il
peut ſe rendre très-utile dans l'emploi
qu'il a adopté.
1. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
: :
Le compliment de clôture a été joué
&chanté par le plus grand nombre des
Comédiens & Comédiennes. Ils ont exprimé
leur reconnoiffance envers le Public
, dans pluſieurs couplets fort bien
faits.
1
:
ARTS.
GÉOGRAPHIE.
Carte du Port & Havre de Boston , avec
les côtes adjacentes , dans laquelle on
a tracé les camps & les retranchemens
occupés tant par les Anglois que par
les Américains ; dédiée& préſentée au
Roi. ::
CETTE Carte a été copiée ſur un plan
original apporté à la Cour d'Angleterre ,
&levé par ordre du Gouvernement; le
Chevalier de Beaurain la tient d'une perfonne
de diſtinction. Le prix eſtde 6 liv.
AParis, chez le Chevalier de Beaurain ,
AVRIL. 1776. 195
rue Gît le- coeur , la première porte cochère
à droite en entrant par le quai des
Auguftins.
MUSIQUE.
I.
321
} 21.
:
QUATRE Symphonies concertantes à
grand orchestre pour deux violons , deux
hautbois , deux cors , alto & baffe , dont
une eſt à quatre violons obligés , & une
autre avec clarinettes ad libitum. Elles ſe
vendent à Paris au Bureau d'abonnement
muſical , rue du Haſard - Richelieu ; à
I.yon , chez Caſtaur, Place de la Comédie
; & aux adreſſes ordinaires. Prix 1.
I I.
1
Six Sonattes pour violoncelle ou vio
lon&baſſe , par le ſieur Auberti , de la
Comédie Italienne. Op. I. Prix 7 1.4 Г.
AParis , au Bureau d'abonnement muſical
, rue du Hafard Richelieu,
1
Lij
196 MERCURE DE FRANCE.
III .
IVe Recueil d'airs de toute eſpèce , &
cois ſuites de pièces avec violon obligé
ou mandoline , entre- mêlés d'ariettes ,
avec accompagnement pour le cythre ou
la guittare allemande ; dédié à M. Rolland
de Fraimont , Américain , par M.
l'Abbé Charpentier , Chanoine de Saint
Louis du Louvre , Amateur. Prix 7 liv .
4fols. A Paris , chez l'Auteur , & aux
adreſſes ordinaires de muſique,
ARCHITECTURE.
MONSIEUR ,
C'eſt avec plaiſir que je vous annonce
une nouvelle gravure de M. Dumont ,
Membre des Académies de Rome , Bologne
, Florence , & Profeſſeur du Corps
des Ponts & Chauſſées ; c'eſt l'élévation
géométrale d'un Palais pour un Souverain
, dont il a donné le plan précédemment
: permettez-moi de vous faire ici
quelques obſervations ſur le genre de
cet édifice ; le plan eſt un polygône, dont
les angles ſaillans ſont flanques de baf
AVRIL. 1776. 197
, des
tions , ainſi c'eſt un genre neuf , que nul
autre n'avoit encore traité ; vous verrez
avec fatisfaction qu'il a ſu aſſujettir aux
règles de la bonne Architecture
formes qui paroiſſent peu fufceptibles
d'être décorées en colonnes ; on peut
même ajouter qu'il a fu conſerver à ſon
édifice cet air de grandeur , qui annonce
un goût réfléchi , malgré les obſtacles
qu'il a dû rencontrer à chaque pas. Parlà,
Monfieur on verra qu'il eſt peutêtre
poſſible de donner à notre Architecture
militaire plus de variété
ſubſtituant à la froide monotonie qui
règne dans toutes fes parties , un caractère
propre à nous exprimer le genre de
décoration qui convient à nos différens
édifices.
,
د
en
Cette gravure fait ſuite à pluſieurs
projets que le même Auteur vient de
réunit dans un volume , tels que décoracions
de théâtres & de fêtes , édifices
confacrés à la muſique , temples antiques
& modernes , fallons à l'Italienne , fontaines
, & vues d'Italie.
M. Dumont demeure rue des Arcis ,
maiſon du Commiſſaire .
J'ai l'honneur d'être , & c .
LEGRETZ.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
GNOMONIQUE.
:
LEE fieur J. J. Rouſſeau , Auteur &
Facteur des, nouveaux cadrans ſolaires,
verticaux & horisontaux , tranſparens fur
glaces & verres portatifs , ou poſés aux
croifées des appartemens , reçoit prefque
journellement des lettres de perfonnes
de goût & de distinction de différentes
Provinces , même des pays étrangers ,
pours'informer ſi ces cadrans peuvent ſe
tranſporter jufques ſur les lieux fans être
caffés.
1
;
• Le ſieur Rouffeau n'ayant rien de plus
à coeur que de fatisfaire ces perfonnes ,
&de mériterde plus en plus la confiance
de la Capitale , des Provinces , & de
tout le Public, a l'honneur d'affurer toutes
perſonnes , de quelque pays éloigné
qu'elles foient , que ſes cadrans qu'il fait
avec étuis , boîtes , ou fans étuis , font
tranſportables ; & que par les précautions
qu'il prendra , il les garantira de tout
accident , juſqu'au lieu de leur deſtination
.
Le ſieur Roufſeau donne auſſi avis
AVRIL. دوو . 1776
qu'il en fait , qui montrent les heures
fans éguille , par le moyen de la réfraction
, avec bouſſole, & fans bouſſole.
Il en fait auſſi de petits , peints en
miniature avec éguille & bouſſole , ou
à réfraction , & enchaffés , & que les
Dames peuvent porter ſur ſoi. Ils font
appelés à la Saint-Marcel.
Al'égard de ceux qui ſe placent aux
croifées des appartemens , on fent bien
que le ſieur Rouffeau ne peut en envoyer
enProvince , ne connoiſſant pas la pofition
de la place , à moins qu'on ne la
lui envoye avec toute la préciſion poffible,
pour la latitude, déclinaiſon , &c .
avec la grandeur du carreau .
Il prie ceux qui lui feront l'honneur
de lui écrire , de vouloir bien affranchir
leurs lettres , ſans quoi elles reſteront au
rebut. 1
Sa demeure eſt rue S. Victor , vis-àvis
le Cardinal- le-Moine , à côté du Ser
turier , au premier étage , au fond de la
cour.
I iv
208 MERCURE DE FRANCE.
コフ
Soufcription pourfubvenir aux frais de la
Maison d'Hospitalité , où l'on accouche
figratuitement.
M. LE BAS , Démonſtrateur public
d'accouchemens , ancien Prévôt des Ecoles
de Chirurgie , Cenfeut Royal , &c.
qui a formé un établiſſement , où il
reçoit, vers les derniers temps de leur
groſſeſſe , les perſonnes hors d'état de
fubvenir à leurs beſoins , pour les y traiter
& accoucher gratuitement , continue
de rendre , avec le plus grand fuccès ,
fes bons offices à l'humanité ; mais le
nombre de femmes qui ſe préfentent
chez lui , ne lui permet pas de les ad.
mettre indiſtinétement,ſans être ſecondé.
- Pour mettre chaque Particulier à porrée
de contribuer à une oeuvre ſi intéreſfante
, il propofe une ſouſcription . Elle
conſiſte à payer pour chaque femme
groffe, qu'on aura par ce moyen droit
de faire recevoir à tous les termes de fa
groſſeſle dans la maifon gratuite , trente
livres par mois , à compter du jour de
la réception & entrée , juſqu'à celui de
AVRIL. 1776. 201
la fortie , qui n'aura lieu qu'après un
parfait rétabliſſement. On en donnera
une reconnoiffance ſignée de M. le Bas ,
& elle fervira de titre.
La perſonne groſſe, protégée par le
bienfaiteur , fera , en conféquence , traitée
pour cette ſomme par mois , à tous
égards , pendant le temps qu'elle demeurera
dans cette maiſon . Quant à l'accouchement
& aux ſuites , qui , pour l'ordinaire
, font fixées à neuf jours après
cette opération , il y ſéra procédé gratuitement.
M. le Bas continuera toujours d'entretenir,
avec la plus grande attention, ſa
maifon particulière , où il reçoit à un
prix relatif aux besoins , aux facultés &
à la volonté , les perſonnes intéreſſées ,
en état de ne pas recourir aux ſecours
gratuits , afin d'en faire rejaillir le produit
fur celles qui ſont dans l'indigence.
Il s'applique encore , fans interruption
, à former , tant dans la théorie que
dans la pratique des accouchemens , les
élèves des deux ſexes qui ſe deſtinent à
exercer cette importante partie de l'art
de guérir. Il fait, en cette confilération
pendant l'année , quatre cours complets,
de trois mois chacun , dans lesquels il
4 Iv
102 MERCURE DE FRANCE..
ne laiſſe , autant qu'il lui eſt poſſible ,
rien à defirer fur cet objet.
Il commencera ſon cours prochain le
12 de Mars de la préſente année , à fix
heures du foir , dans ſon amphithéâtre ,
rue de Savoie. Les perſonnes qui auront
le deſſein de ſouſcrire pour contribuer à
fervir l'humanité indigente , & celles
des deux fexes qui defiteront recevoir
fes instructions fur l'art des accouchemens
, s'adrefleront chez lui , rue Chrifrine
, au Bureau des Journaux , ou rue
de Savoie , à la croix de fer , ou à fa
maifon particulière , entre les barrières
d'Enfer & de S. Jacques , derrière l'Obfervatoire
, rue de Longavenue.
2
Ecole générale du Commerce.
UNE Société de Gens de Lettres vient
d'ouvrir, dans cette Capitale , une Ecole
Académique , deſtinée à l'éducation des
jeunes Commerçans. L'utilité , & même
Ja néceſſité de cet établiſſement font
d'une évidence ſi palpable , que nous
croyons pouvoir nous diſpenſer de rien
extraire du programme fur ce point ,
AVRIL. 1776. 20%
pour donner un précis moins tronqué,
du cours des études auxquelles préſide
M. Choquart , qui par ſon zèle & fes
talens diftingués , a ſouvent mérité du
Public les éloges les plus flatteurs.
En prenant , dit cet Educateur , un
jeune homme au fortir de fon cours de
latinité , ou la lui ayant fait faire à la
penfion , s'il y entre dès l'enfance , je lui,
développe tous les refforts du calcul en
lui propoſant toujours à réfoudre des
problêmes analogues au commerce : &
durant ce cours les Elèves ne reçoivent
aucune autre leçon que celle du Maître
à écrire , juſqu'à ce qu'ils foient parfaits
Calculateurs. Enfuite , après les avoir,
inſtruits fur les droits des Six-Corps des
Marchands & des Communautés mixtes,
je leur fais calculer les réductions & les
rapports des poids & meſures en uſage
dans toutes les parties du monde ; &
de- là ils entrent dans le détail de toutes
les écritures qui fe font dans les comptoirs
des Négociants : j'en forme neuf
traités : tenue des livres ; ſtyle Marchand
; lettres & billets de change ;
billets à ordre & au porteur , récépillés ,
avals , &c.; traites & remiſes chez l'étranger
; commiffions , courtages , ban
I vi
204 MERCURE DE FRANCE.
ques; faillites inopinées & banqueroutes
frauduleuſes ; ſociétés contractées ,Manufactures
. :
Au fortir de ces divers traités, j'ouvre
pour la même troupe d'Eleves , un corps
de géographie purement mercantille. Je
les conduits d'abord dans les différentes
foires du Royaume , & enſuite je leur
détaille celles des pays étrangers. Je m'arrête
autant qu'il eſt néceſſaire en chaque
place de commerce , pour leur rappeler
les poids , les meſures , les monnoies
réelles & de change qui font en uſage ;
pour leur faire connoître les diverſes
productions, tant naturelles que de main
d'oeuvre que nous y achetons , & comment
on peut difcerner les marchandiſes
falfifiées de celles qui font de bon alloi;
de quel lieu , de quelles ville de France
fe tirent les nôtres ... les moeurs des
Marchands des différentes places ; filion
y paye comptant , ou fi l'on y reçoit du
papier , & généralement tout ce qui peut
intéreſfér un Négociant à tous autres
égards.
:
Un Marchand qui nous eſt aſſocié
pour partager les travaux & les avantages
_ de cet établiſſement , autorifera le commerce
univerſel que nous ferons obligés
AVRIL. 1776. 205
d'ouvrir pour remplir ces divers objets
& ceux du cours ſuivant.
Je commence celui-ci par le commerce
de Hollande & de Flandres ; d'Angleterre
, d'Ecofle , &c. &c. &c .
Mes Elèves , continue l'Educateur ,
écant remplis de toute la théorie de leur
profeffion , je fais ouvrir à chacun d'eux
un commerce en détail. Il en tient tous
les livres , fuit toutes les affaires : il y
fouffre des pertes : il y effuie des banqueroutes
, & prend les moyens d'éluder
l'ébranlement qu'elles cauſent à ſes affaires
. Il'entreprend enſuite le même commerce
en gros : il en ſuit de même tous
les travaux : il en éprouve , ou prévient
tous les dangers .
Pour ſe rapprocher de la vérité dans
ce genre d'études , la diviſion qui en eſt
à ce point, ſe ſubdiviſe en autant de claſ
ſes qu'il y a de branches principales dans
le commerce. Chaque Elève a fon domicile
de convention , & fon genre de
négoce portés ſur un tableau , & les let
tres des uns & des autres ſe jettent dans
une boîte commune , pour être diſtri
buées à l'entrée de la ſéance ſuivante.
Des hommes verfés dans l'att d'emballer
, & dans les autres travaux des
206 MERCURE DE FRANCE.
magafins , leur enſeigneront cette partie
trois fois la ſemaine, durant leur qua
trième cours , & leur feront remarquer
les changemens que l'on fait aux balles
pour altérer la qualité ſans diminuer la
quantité , &c. &c.
Les Elèves les plus âgés , & qui auront
fait leur cours de droit Marchand ,
feront conduits deux fois la ſemaine à
l'audience des Juges - Confuls , pour y
apprendre par eux - mêmes , comment
les conteftations peuvent naître dans l'ufagedes
papiers de change,& les moyens
de les éviter ou de s'en tirer , quand on
s'y trouve. A leur retour , ils feront par
écrit le rapport des affaires qui les auront
le plus frappés , & l'on en difcutera
le jugement.
On ne ſe bornera pas à ces connoif
fances par rapport aux jeunes gens deſti .
nés au commerce maritime. On leur en
feignera toutes les parties des mathéma
tiques qui font relatives au pilotage ;&
l'on fuivra dans cette clafle toutes les
opérations de marine depuis que le vaif
feau quitte le port juſqu'à fon retour.
On ſe fera une étude particulière d'enſeigner
à fond les principes de la langue
Françoiſe à tous les Elèves François ou
AVRIL. 1776 . 207
---
Etrangers. Il y aura auſſi des Profeſſeurs
pour toutes les langues des peuples avec
leſquels nous commerçons ; mais on
n'en pourra ſuivre les leçons qu'avant ou
après le cours des études détaillées cideflus.
Quoique le commerce foit l'objet
principal de cet établiſſement , les deux
hôtels contigus , qui appartiennent à l'un
des afſociés , nous mettent à même de
recevoir & tenir à part la jeune Nobleſfe
deſtinée au fervice ou à la jurifprudence
, que la ſalubrité de l'air qui
environne cet emplacement , pourra y
conduire. M. Tatieux , Maître- ès - Arts
& de Penſion , préſidera à leur éducation
, qui ſera tenue ſous les mêmes
réglemens , les mêmes cours d'étude , &
le même prix que l'Ecole , connue ſous
le nom d'inſtitution Militaire , ci-devant
rue & barrière S. Dominique.
Ces hôtels font ſitués ſur les nouveaux
Boulevards , butte du Mont-Parnaſſe , à
côté du Vauxhall , derrière le Luxembourg
, à Paris . On s'adreſſera pour les
conditions de la penſion à M. Rigaux ,
aſſocié dans l'école du Commerce , & y
réſident.
:
--
208 MERCURE DE FRANCE .
LETTRE de M. d'Alembert à l'Auteur du
Mercure de France .
On a inféré , Monfieur , dans une Gazette
étrangère , & depuis , dans quelques Journaux ,
une prétendue Lettre que le Roi de Prufle , dit- on
m'a fait l'honneur de m'écrire, Cette Lettre eſt
abſolument factice , & jamais le Prince , dont on
oſe ici emprunter le nom , ne m'a rien écrit de
femblable.
J'ai l'honneur d'être , &c.
D'ALEMBERT.
AParis , ce 29 Mars 1776.
SÉSOSTRIS.
Vous le ſavez , chaque homme a ſon Génie
Pour l'éclairer & pour guider ſes pas
Dans les lentiers de cette courte vie ;
Anos regards il ne ſe montre pas :
Mais en ſecret il noustient compagnie.
On fait auſſi qu'ils étoient autrefois
Plus familiers que dans l'âge où nous ſommes ;
Its converſoient , vivoient avec les hommes
En bons amis , fur tout avec les Rois .
1
Près de Memphis , fur la rive féconde ,
AVRIL. 1776. 209
Qu'entous les temps , ſous des palmiers fleuris,
LeDieudu Nil embellitde ſon onde ,
Un foir , au frais , le jeune Séſoſtris
Se promenoit , loin de ſes Favoris ,
Avec ſonAnge ,& lui diſoit :: «MonMaitre,
>>Me voilà Roi ; j'ai dans le fond du coeur
Un vrai defir de mériter de l'être :
>>Comment m'y prendre ? >> Alors ſon Directeur
Dit: « Avançons vers ce grand labyrinthe
Dont Ofiris fonda la vaſte enceinte ,
>Vous l'apprendrez ». Docile à ſes avis ,
LePrincey court. Il voit dans le parvis
Deux Déïtés d'eſpèce différente :
L'une paroît une Beauté touchante ,
Au doux ſourire , aux regards enchanteurs ,
Languiflamment couchée entre des fleurs ,
D'Amours badins , de Grâces entourée ,
Etde plaiſirs encor toute enivrée.
Loin,derrière elle , étoient trois Aſſiſtans ,
Secs , décharnés , pâles &chancelans.
Le Roi demande à ſon Guide fidèle
Quelle est la Nymphe & fi tendre & fi belle ,
Etque font là ces trois vilaines gens ?
SonCompagnon lui répondit : « Mon Prince ,
>>Ignorez- vous quelle eſt cette Beauté ?
>>A votre Cour , à la Ville , en Province ,
>>> Chacun l'adore , & c'eſt la Volupté ;
>>Ces trois vilains qui vous font tant de peine ,
210 MERCURE DE FRANCE..
>>M>archentſouvent après leur Souveraine:
>>C'eſt le Dégoût , l'Ennui , le Repentir ,
>> Spectres hideux , vieux enfans duPlaifir
L'Egyptien fut affligé d'entendre
De ce propos la triſte vérité.
ce Ami , dit-il , veuillez auſſi m'apprendre
Qu'elle eſt , plus loin , cette autre Déïté
>>Qui me paroît moins facile & moins tendre:
Mais dont l'air noble & la férénité 1
>> Me plaît affez . Je vois à ſon côté
>>Un fceptre d'or , une ſphère , une épée,
>>>Unebalance ; elle tient dans la main
: C
C
1
)
>> Des manufcrits dont elle eſtoccupée.
>> Tout l'ornement qui pare lon beau ſein
>> Eſt une égide ; un Temple magnifique
>S'ouvreà la voix , tout brillant de clarté;
>> Sur le fronton de l'auguſte portique
22 Je lis ces mots : A L'IMMORTALITÉ.
>>Y> puis-je entrer ? L'entrepriſe eſt pénible,
>> Répartit l'Ange : on a ſouvent tenté
>> D'y parvenir ; mais on s'eſt rebuté.
>> Cette Beauté qui paroît peu tenſible ,
>>Fille du Ciel , mère de tous les arts ,
५
1
Sur tout de l'art de gouverner la terre ,
>>D>'être un héros , ſoit en paix , foit enguerre,
C'est la Sageffe ; & ce noble ſéjour,
>> Qu'on vientd'ouvrir, eſt celui de laGloire;
>>L>ebien qu'onfaity vitdans la mémoire;
AVRIL. 1776.
Votre beaunom peuty briller un jour :
>>>Décidez- vous entre ces deux Déelles ;
>> Vous ne pouvez les ſervir à la fois ».
Le jeune Roi lui dit : « J'ai fait mon choix ;
>>Ce que j'ai vu doit régler mes tendreſſes :
>> D'autres voudront les aimer toutes deux;
>>L'>une un momentpourroit me rendreheureux,
>>L'autre par moi peut rendre heureux le
>> monde ».
Ala première , avec un air galant ,
Il appliqua deux baiſers en paſſant ;
Mais il donna ſon coeur à la ſeconde.
ParM. deV.
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
I.
Industrie.
:
:
LE ſieur Benvenuto Benvenuti , Chau
deronnier à Veniſe , vient d'imaginet
& exécuter une machine hydraulique
d'une conſtruction fingulière , pour éteindre
les incendies. Elle porte avec véhémence
, un grand volume d'eau à la
112 MERCURE DE FRANCE.
hauteur de foixante pieds ,& plus encore,
par le moyen d'un tuyau de cuir. Elle est
compoſée de quatre pompes , dont deux
tirent l'eau d'un puits ou d'une ſource
voiſine , & les deux autres fervent à la
lancer.Huit hommes ſuffiſent pour la faire
agir avec très peu de peine & avec une
grande célérité. On regarde cette machine
comme préférable , à tous égards , à
toutes celles qui ont été conſtruites ailleurs
pour la même fin .
I I.
Le Sieur Tremel , demeurant aux galeries
du Louvre , a inventé une nouvelle
machine à fabriquer des réſeaux ; elle a
coûté beaucoup de travail pour la réduire
à une ſimpliciré convenable. Dans l'état
où elle est actuellement , elle fait honneur
au génie inventif de ſon Auteur. Elle peut
être comparée , quant à ſes avantages économiques
, au métier à bas , ſur lequel
même elle l'emporte ; car il eſt très facile
, & nullement pénible de la conduire.
Il ne faut qu'une très-légère inſtrution
& une attention ordinaire pour la faire
travailler . Un ouvrier peut , avec ce métier
, faire dix aunes de réſeaux ou d'enAVRIL.
1776 . 213
toilage par jour. Le méchaniſme en eſt
auſſi ſimple qu'ingénieux,
III.
Un particulier a trouvé le ſecret conne
des anciens , de conſerver les viandes pendant
des années entières dans leur fraîcheur
naturelle , fans perte & fans altération
de leur goût ni de leurs ſucs. Elles
peuvent être tranſportées ſans corruption
de l'un à l'autre Hémisphère ; des expériences
répétées ne laiſſent à l'Inventeur
aucun doute ſur la ſolidité & la certitude
de cette découverte , bien intéreſſante
pour le ſervice de la marine , & celui
des Armées, Il offre , dit-on , en cas que
quelqu'un veuille acquérir la poffeffion
de ſon ſecret , de le ſoumettre à toutes
les épreuves.
I V.
Scie de nouvelle invention.
:::
M. David , del'Académiedes Sciences
de Rouen , voulant remédier aux inconvéniens
des batardeaux & épuiſemens ,
lorſqu'on veut mettre à ſec une pile de
1
214 MERCURE DE FRANCE.
pont,& àceux qui réſultent très-fréquem
mentde la ſciede Monfieur de Vouglie ,
vient d'imaginer une machine qui recèpe
avec aiſance& fûretéles pilotisau- deſſous
de la ſurface de l'eau , à quelle profondeur
que ce ſoit. Cette nouvelle ſcie a la forme
d'une roue dentée , au centre de laquelle
eſt un axe qui s'élève verticalement audeſſus
d'une cage. Cette cage reçoit deux
ſupports horizontaux qui gliſſent dans
deux couliffes , placées par en-haut & par
en bas ; ces ſupports percés de trous ,
dans lesquels eſt reçu l'axe de la roue ,
portent la ſcie contre le pilotis que l'on
veut recéper , & que l'on recépe en effet ,
en faiſant tourner l'arbre & avec lui la
roue dentée qu'il porte. Cette machine
ingénieuſe eſt d'autant plus utile , que le
même mouvement de l'arbre fait avancer
la ſcie contre le pilotis àmeſure qu'elle
le coupe , & que malgré l'inégalité du
terrein elle ſcie toujoursdeniveau.
V.
Nouveau moyen d'accélérer le transportdes
pompes à incendies .
Lorſqu'on tranſporte les pompes , il arAVRIL.
1776, 215
H
rive ſouvent que les ſecouſſes qu'elles
éprouvent fur le pavé relâchent les écroux ,
ce qui oblige de perdre , à les démonter ,
des momens précieux & urgens qu'il faudroit
employer à agir. Le ſieur Quentin
a communiqué à l'Académie de Rouen
un moyen de prévenir ces accidens , &
d'accélérer , ſans avoir rien deſemblable à
craindre , le tranſport des pompes. Pour
cet effet, on monte la caiſſe ſur trois roues
plushautesque celles qu'on emploie communément
; les deux roues de derrière
ont vingt-quatre pouces de diamettre ; la
ttoiſième placée ſur le devant , n'a que
vingt pouces , &eft montée ſur une
chappe mobile , qui lui permet de dévoyer
à droite & à gauche. Deux hommes
ſuffiſent parce moyen pour traîner la plus
forte pompe , qui arrive très-vite , & tou
jours en étatde ſervir.
216 MERCURE DE FRANCE.
:
ANECDOTES.
I.
Un homme d'un certain age & d'un
extérieurgrave , étoit fortement occupé à
ſouffler des bulles de ſavon , & à en examiner
attentivement les couleurs vives &
brillantes . Un jeune homme paffant par
haſard auprès de lui , fit un grand éclat
de rire en le voyant livré à une occupation
qui lui ſembloit puérile & ridicule.
« Jeune homme , lui dit froidement un
vieillard que le haſard faifoit auſſi paſſer
par le même endroit : >>ne ſoyez étonné
>>que de votre ignorance. Celui dont vous
» vous mocquez eſt le plus grand Philo-
» ſophe de ce ſiècle; c'eſt l'illuſtre Newton,
» qui s'occupe , en faiſant ce que vous
>>voyez , d'expériences non moins curieu-
>> ſes qu'utiles ſur la nature de la lumière
»&des couleurs » .
I I.
Colletet liſoit ſes pièces de Théâtre
au Cardinal de Richelieu , & n'étoit pas
toujours
AVRIL. 1776 . 217
toujours de fon avis. Un flatteur diſant un
jour à ce Miniſtre que rien ne pouvoit
lui réſiſter : » Vous vous trompez , dit
>> le Cardinal , & je trouve dans Paris
» même des perſonnes qui me réſiſtent.
>>Colletet , qui avoit combattu hier avec
>> moi ſur un mot , ne ſe rend pas en-
>>core , & voilà une grande lettre qu'il
> vient de m'en écrire . »
III .
Un vieillard de plus de quatre-vingt
ans étant revenu d'une maladie très-dangereuſe,
ſes amiss'en réjouiſſoient aveclui,
& le conjuroient de ſe lever : » hélas
>>Meſſieurs , leur dit il , ce n'eſt pas la
>>peine de ſe r'habiller
I V.
Feu Monſeigneur le Dauphin avoit
tracé de ſa main des plans de Palais & de
jardins magnifiques. Ceux auxquels il les
montroit , louoient labeauté des deſſeins ,
les avantages & la commodité des proportions
, l'élégance& la nobleſſe de l'enſemble.
» Vous ne parlez pas , leur dit- il ,
» du plus grand mérite de mes plans : c'eſt
K
218 MERCURE DE FRANCE .
> qu'ils ne coûteront rien au peuple ; car
• ilsne feront jamais exécutés.
AVIS.
I.
Manufacture de Rafoirs.
LE fieur Moreau , Négociant , rue St Martin
vis-a - vis la rue Maubuée , a établi à Paris une
manufacture de raſoirs , façon d'Angleterre , qui
les furpafle en perfection , & qui ſont d'une qua.
litébien ſupérieure à ceux qui ont été faitsjuſqu'ici
en France. Les raſoirs les plus communs , montés
en corne& d'un acier fin , 15 f. pièce ; ceux montés
en chaſles fines polies , 18 f.; ceux en poli fin
anglois , montés en baleine à rotettes d'argent ,
25 f.; ceux en poli fin anglois, montés en écailles,
àrolettes d'argent48 f.; ceux en poli fin anglois
montés en écaille à rolettes d'or , 31.10 .
II.
Magaſins , commiſſions & avances de
commerce, au Bureau de correspondance
générale.
La compagnie dubureau de correſpondance
AVRIL. 1776. 219
générale , autoriſée par Arrêt du conſeil , du 12
décembre 1766 , ayant réuni depuis long . tems
àcet établitlement le droit de recevoir , vendre ,
&débiter toutes fortes de marchandises , donne
avis qu'elle vient de faire diſpoſet dans ſa maiton ,
rue des deux portes S. Sauveur , des magaſins
valtes & commodes pour la ſûreté , la garde &
lå vente de celles dont on voudra la charger.
Elle a en conféquence ouvert le premier du préſent
mois de Mars 1776 , un bureau particulier
pour ce genre de commerce .
Il ſera délivré aux propriétaires des marchandiſes
, des reconnoiſlances imprimées , contenant
la quantité& la nature deſdites, marchandiſes ,
le prix d'icelles , ainſi que le terme qui aura été
convenu pour la vente entre les propriétaires&
le bureau; il ſera fast mention dans leſdites res
connoiſſances , des frais de commiſſion , magafinage
qui feront perçus d'accord avec les propriétaires
, ſuivant la valeur , l'eſpèce , ou l'encombrement
deſdites marchandiles.
Les reconnoiilances ſeront ſignées de M. Comynet
fils Directeur-général du bureau , fous la
raiſon de Comynet fils , & compagnie .
Dans le cas où les marchandises n'auroient
point été vendues pendant le terme convenu
les propriétaires pourront les retirer en nature ,
&ne payeront alors que la moitié du prix fixé
pour la commiſſion.
1
Mais ſi pendant ce terme les propriétaires des
marchandiſes avoient des beſoins inomentanés ,
la compagnie leur fera des avances gratuites
juſqu'à concurrence de la moitié du prix de leurs
marchandises ; mais dans ce dernier cas , les
Kij
220 MERCURE DE FRANCE.
propriétaires qui auront joui en tout ou partie
defdites avances gratuites , payeront au bureau
la totalité de la commiſſion , quand bien même
leurs marchandiſes n'auroient point été vendues ,
& qu'ils voudroient les retirer.
Les perſonnes qui s'adreſſeront au bureau de cora
reſpondance pour la vente de leurs marchandiſes ,
jouiront certainement du double avantage de la
vendre promptement , & avec bénéfice ; non- feulement
parce que le bureau aura de fréquentes occafions
de les placer pour les commiſſions en
achat dont il eſt ſouvent chargé , mais encore par
la facilité qu'il aura d'annoncer leſdites marchandifes
, tant dans la gazette du commerce que
dans la feuille du marchand , ainſi que dans
les autres ouvrages périodiques , dont il eſt régiſſeur
; les manufacturiers & artiſtes auront encore
l'avantage de s'y faire nommer lorſqu'ils
Je voudront ; enfin la facilité que préſente cet établiſſement
ne peut qu'exciter l'induſtrie & les talens
des perſonnes qui ne voudroient pas , ou
nepourroient pas faire les frais d'un établiſſement ,
Jouer des magaſins ; & même les moyens qui leurs
font offerts, les affranchiſſent de ces dépenſes.
III.
Epurement des Laines.
Le ficur Carles , Fabriquant de draps , ayant
découvert en 1764 que toutes les laines qu'on
vend à Paris , pour matelas & couvertures , font
remplies d'une corruption infecte & putride , il
s'appliqua pour le bien public , à chercher les
AVRIL. 1776. 22
1
moyens les plus certains , pour les rendre de toute
lubrité , détruire les vers à ne plus y en avoir ,
& à pouvoir les conſerver dans leur entier , pour
qu'elles puiflent faire quatre à fix fois plus
d'uſage qu'elles ne font; yayant réuſſi, il en fit un
mémoire , qu'il ſoumit aux lumières ſupérieures
de l'Académie Royale des ſciences , & de la Facultéde
Médecine. Après l'examen le plus exact
ſur le rapport de MM. les Commiſlaires , que
ces deux compagnies célèbres nommèrent à cet
effet; on lui accorda les approbations les plus
glorieuſes & les plus authentiques , cequi l'engagea
d'établir une manufacture d'épurement des
laines neuves , de celles des matelas déjà faits , &
des couvertures. En 1767 , il en fit diſtribuer le
Proſpectus dans tout Paris. Sa Majesté lui a accordé
, par un Arrêt de ſon Conſeil , un privilége
exclufif , avec défenſes à tous marchands& autres,
de letroublerdans l'exercice de ſon établiſſement,
fous telle peine qu'il appartiendra ; & ordonne
que ſur le preſent Arrêt , toutes Lettres- Patentes
néceſſaires ſeront expédiées. Fait au Conſeil d'Etar
du Roi , à Versailles , le 4 Avril 1775 .
Le ſieur Carles n'eut pas ſi-tôt fait expédier le
Proſpectus de ſa manufacture , que tous les Tapiſſiers
auxquels , en ſuivant leur Tableau , il
en envoya généralement un à chacun en furent
alarmés , par la crainte qu'ils eurent que cette
manufacture ne leur fit perdre ce qu'ils gagnent
fur les laines , crin , plumes , toiles , futaines
&couti , qu'on leur donne généralement commiffion
d'acheter , & de ce qu'ils exigent des cardeurs
qu'ils font travailler chez eux & dans les bonnes
maiſons; ce qui , pour ſe refaire de ces pertes ,
déčida tous ceux qui eurent ordre de lui remettre
des matelas pour épurer , de lui demander ce qu'il
1
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
leur donneroit de l'ouvrage qu'ils lui remettoient:
à quoi il répondit à tous , que n'ayant
d'autre mérite dans ces ouvrages , que d'avoir
rempli l'ordre qu'ils en avoient , il étoit ſurpris de
Jeur demande ;cependant que ſur le montant des
ouvragesqu'ils lui procureroient ,il confentoit de
leur accorder les deux pour cent , que les négocians
payent à leurs commiffionnaires , ce qu'ils
trouverent fi fort au - deſſous de leurs prétentions
, qu'on le menaça de lui fermer la porte de
toutes lesbonnes maitons.
,
1
Le fieur Carles s'étoit perfuadé que l'établiſlementde
la manufacture établie pour llaa propreté ,
falubrité , & économie des laines fur lesquelles
nous paſſons , couchés & enveloppés , une bonne
partie de notre vie , ſont des objets trop intéreſlans
pour la conſervation de la fanté , & de
ces meubles pour devoir craindre la cupidité
des Tapiffiers ; mais le tems lui a fait connoître
que par la confiance peu réfléchie qu'on leur accorde
, foutenue par les faux & mauvais propos
des domestiques qu'ils font parler , ils le font
beaucoup : c'eſt pourquoi le fieur Carles ſupplie
le public de vouloir réfléchir ſur ſon Proſpectus ,
ou de confulter d'honnêtes - gens , éclairés & défintéreſlés
, pour n'être point trompés par leur
Tapiſſier à ce ſujet.
Comme il reſte fort peu d'exemplaires du Profpectus
de la manufacture au ſieur Carles , vu
que l'impreſſion en eſt chère , il ne pourra en
donner qu'aux honnêtes gens qui le lui deman-
'deront,
L'adreſſe du ſieur Carles eſt au Gros Caillou ,
rue de la Boucherie.
Ceux qui lui feront l'honneurde lui écrire par
la petite poſte , ſont priés de vouloir affranchir
leurs lettres .
AVRIL. 1776. 223
NOUVELLES POLITIQUES.
DePatras , le 10 Janvier 1776.
ON apprend de Scodra , dans l'Albanie , que
Muſtapha Pacha avoit enfin obligé Court Pacha
de ſe retirer du côté de Tricala , où la Porte fait
afleinbler un corps de troupes de feize mille hommes
, dont elle l'a déclaré Séraskier , & avec lequel
il a ordre de rentrer dans cette ville de l'ancienne
Illyrie , &de ſe ſaiſir de la perfonne& des
biensdeMustapha Pacha .
De Copenhague, le 30 Janvier 1776.
Le 26dece mois, le Roi a rendu publique une
loi qui doit être annexée & fervir de ſupplément
à la loi royale. Par ce réglement Sa Majesté , en
confervant les Etrangers actuellement à lon fervice,
dans les différens emplois dont ils peuvent
être pourvus , s'engage pour lui & pour les defcendans
de n'accorder à l'avenir aucun emploi ,
ri à ſa Cour , ni dans aucuns départemens Eccléſiaſtique
, Civil ou Militaire , aux Etrangers qui
ne feront pas naturaliſés Danois. Les diſpoſitions
de cetteloi annoncent que les lettres de naturaliſation
ne feront accordées qu'à ceux des Etrangers
qui pofféderont dans les Royaumes de Danemarck
& de Norwége , le Duché de Holſtein
&les Iſles de l'Amérique appartenantes à Sa Majeſté,
des biens fonds de le valeur de 30000 rixd.
Kiv
224 MERCURE DE FRANCE.
ou un capiral de 10000 rixdalles en maiſons ou
fabriques dans les villes du Danemarck , de la
Norwége & du Holſtein , ou un capital de 20000
rixdalles en actions des Compagnies commerçantes
, ou en général dans le commerce de ces
Pays: (la rixdalle danoiſe vaut 5 liv. 13 f ) Sa
Majesté excepte ſeulement de cette loi les Savans
étrangers , auxquels on confieroit des Chaires de
Profeſſeurs dans l'Univerſité de Kiel , les Théologiens
appelés pour le ſervice de l'Egliſe de St
Pierre à Copenhague , & pour celui des autres
Communautés réformées du Pays , les Miſſionnaires
de Tranquebar , ( Royaume de Tanjaour ,
côte de Coromandel ) & les Fabriquans étrangers
qu'on feroit venir pour quelque nouvel établiſſement.
De Stockholm , le 1 Février 1776 .
Le nombre des vaiſſeaux qui ont paflé le Sund,
dans le cours de l'année derniere , eſt de huit
mille trois cents quatre-vingt- fix Les Anglois &
les Hollandois en ont fourni la plus grande partie
&dans une proportion à peu près égale entre
eux. Le nombre des bâtimens Anglois eſt de
deux mille cinq cents quatre - vingt - ſeize , &
celui des Hollandois de deux mille quatre cents
foixante- ſept.
De Londres, le 23 Février 1776.
Le 12 , il eſt arrivé au bureau du Lord Germaine
un Exprès , qu'on dit avoir été expédié par le
Congrès-Général avec des propofitions de réconciliation
; mais on en ignore encore les particulaAVRIL
. 1776: 225
rités : onditauſſi que les Américains en ont envoyé
par le Général Burgoyne , & qu'ils com
mencent à s'effrayer de tous les préparatifs qu'ils
favent que l'on fait pour les réduire inceſlamment.
L'Amiral Shuldam , qui devoit commander
l'expédition navale contre les Américains & qui
depuis a éténommé par Sa Majeſté Pair d'Irlande ,
vient d'arriver de Boſton , où il doit être remplacé
par le Lord Howe , frere de celui qui commande
en cette ville. On a lieu d'eſpérer que les liens du
ſang qui uniflent le Général de terre & celui de
mer , mettront dans la combinaiſon de leurs
efforts plus d'intelligence qu'il n'y en avoit eu
juſqu'ici.
Le bruit ſe répand que nos affaires de l'Inde
•ſontdans une ſituation inquiétante , tant par rapport
aux Nababs voiſins , que relativement aux
Employés , parmi leſquels la méſintelligence s'eſt
introduite.
:
Les Propriétaires d'Irlande , & fur-tout ceux
qui habitent leurs terres , ont de vives inquiétu
des ſur le départ des troupes qui laiffent , diſentils
, le Royaume fans défenſe. Leur terreur s'augmente
encore par le ſoulevement des Enfans
Blancs , dont le nombre groffit à meſure que
celui des troupes diminue. Ces ſéditieux ont
même déjà pouflé fi loin leurs excès , que , dans.
l'intérieur du pays , les Propriétaires des terres
font obligés de ſe réunir en corps pour prêter
main- forte aux Magiftrats .
L'ordre émané du Conſeil de Sa Majesté, le
22 Novembre dernier , pour défendre d'exporter
-hors du Royaume ou de conduire d'un côté à
Kv
226 MERCURE DE FRANCE.
l'autre de la poudre à tirer , du ſalpêtre , &toute
eſpece d'armes ou de munitions , expirant le 23
de ce mois , Sa Majesté a renouvelé cette prohibition
pour trois mois , à commencer de ce même
jour. Les contrevenans encourront la peine infligée
par un acte du Parlement , patlé la 22º année
du règne de Georges II , qui autoriſe le Roi de
laGrande-Bretagne à empêcher l'exportation de
la poudre , du ſalpêtre , &c. En vertu de cette
déclaration , les Lords Commiſſaires chargés de
l'office de Grand Amiral , le Lord Garde des cinq
Ports , le Grand- Maître de l'Artillerie & le Secrétaire
d'Etat au département de la guerre font
en droit de veiller comme ils le jugeront à
propos , au maintien & à l'exécution de la loi .
Le ſieur Hopkins a eu 177 voix de plus que
le ſieur Wilkes pour la place de Chambellan de
la Cité On a obſervé que c'étoit le premier revers
qu'éprouvoit le dernier dans les combats d'élection
, où la faveur populaire l'avoit toujours fait
triompher La préférence qu'avoit obtenue le
fheur Hopkins , faillit même à lui devenir funeſte,
puiſqu'au fortir de l'Hôtel de-Ville , après ſon
élection , il ſe vit environné & preſlé par des
partiſans de ſon concurrent , leſquels ſe ſeroient
portés à quelque violence , ſi les Gardes chargés
de maintenir l'ordre dans les lieux publics , en
l'entourant , pour ainſi dire , des bâtons dont ils
font armés , ne l'avoient garanti des inſolences
de la populace.
Les Gazettes Américaines , confirment ellesmêmes
la défaite du Général Montgommery &
du Colonel Arnold devant Québec , dans la vue
*d'exciter les Provinciaux àenvoyer des decoursà
AVRIL. 1776. 227
leurs freres , avant que la garniſonde la ville en
puifle recevoir de laGrande-Bretagne. La petite
armée affiégeante a fait pluſieurs lieues à travers
les neiges. A l'aide des raquettes attachées ſous
les pieds , elle a franchi des retranchemens &
même des murs cachés ſous la neige affermie par
le froid. Si le dégel arrive avant qu'elle fafle une
ſeconde attaque , il eſt probable qu'elle éprouvera
beaucoup dedifficultés pour ſe préſenter de nouveau.
On a conduit ici un brigantin d'environ cent
cinquante tonneaux : c'eſt la premiere priſe faite
fur les Américains. Ce bâtiment , chargé d'huile
de baleine , a été d'abord conduit à Boſton , d'où
il eſt patti le 28 Décembre pour ſe rendre dans
nos ports.
Suivant quelques lettres d'Allemagne , il y a
une grande déſertion parmi les ſoldats engagés
dans ce pays pour le ſervice de la Grande Bretagne
en Amérique. Cet inconvénient n'avoit été
-prévu principalement que lors de leur arrivée dans
les Colonies , où ils ſe ſeroient vus forcés de faire
la guerre aux Allemands leurs compatriotes , qui
font en grand nombre dans les principaux cndroits
de cette partie du monde.
De la Haye , le23 Février 1776.
:
Les Etats Généraux vont permettre à trois Régimens
Ecoſlois qui font à leur folde de paſler en
Angleterre , & d'y ſervir auſſi long-temps qu'on
en aura beloin , à condition qu'ils ne feront pas
tranſportés hors des trois Royaumes . L'origine
de cette brigade en Hollande re monte jusqu'àl'an
K vj
228 MERCURE DE FRANCE.
1599 C'eſt le reſte d'un corps nombreux de tro
pes prêtées par l'Angleterre à la République naifſante
, ſous prétexte d'occuper des villes que
celle- ci avoit engagées comme hypotheques
de groſſes ſommes empruntées & reftituées depuis.
De Deux Ponts , le 3 Mars 1776.
Son Alteſſe Séréniſſime la Duchefle Régnante
de Deux Ponts , eſt accouchée hier à huit heures
du ſoir d'un Prince , qui ſera tenu ſur les fonts de
baptême par Leurs Alteſles Electorales Palatines.
La joie que cet événement a répandue ici , eſt le
garant de l'attachement des ſujets pour leurs
Jeunes Souverains .
De Rome , le 14 Février 1776 .
Dans un caveau qui ſe prolonge ſous des jardins
du Mont- Aventin , on a trouvé une planche
de métal très - curieuſe , contenant un décret par
lequel l'aſſemblée de la province Tarragonoiſe
choiſit pour ſon protecteur Caius Marius Prudentius
Cornelianus , avec la date qui indique les
premiers jours de l'Empire d'Alexandre Sévere ,
ce qui répond au commencement d'Avril 222 de
l'ère vulgaire.
De Naples , le 15 Février 1776 .
On ne doute plus aujourd'hui que le Gouvernement
n'ait réſolu de remettre en état le port de
Brindes , autrefois ſi fameux & fi confidérable ,
que l'armée navale des Romains s'y retiroit. Don
AVRIL. 1776 . 229
Caravelli, Profeſſeur de mathématiques , &Don
Pigonati , Ingénieur au ſervice du Roi , le diſpofent
à partir pour y aller faire commencer les
ouvrages.On yemploiera les forçats , malfaiteurs
& vagabonds , & l'on a pourvu aux dépenses
qu'exigeront ces travaux . La Province d'Otrante
ne peut que gagner infiniment à la perfection de
cette entrepriſe, dont l'utilité s'étendra bientôt
par tout le Royaume & meine dans toute l'Iralıç.
De Paris , le 15 Mars 1776.
L'ouverture du Jubilé de l'année ſainte , qui
doit durer fix mois , s'eſt faite en cette Capitale
le lundi 11 de ce mois , en conféquence du mandement
de l'Archevêque de Paris , par une meſte
folennelle du Saint Elprit qu'il célébra pontificalement
dans l'Egliſe métropolitaine, après avoir
entonné l'hymne Veni Creator qui fut chanté
comme la meſle , par la muſique ordinaire de cette
Eglife.
PRESENTATIONS.
Le premier Mars le comte d'Adhémar, miniſtre
plénipotentiaire du Roi auprès du Gouverneurgénéral
des Pays- bas Autrichiens , de retour ici
par congé , a eu l'honneur d'étre préſenté , à fon
arrivée , à Sa Majeſté par le comte de Vergennes ,
miniſtre & ſecrétaire d'état au département des
affaires étrangeres. Il a eu l'honneur de faire la
révérenceà la Reine &àla Famille Royale. :
230 MERCURE DE 1 FRANCE.
Le 3 du même mois , le comte de Guynes , ambaſladeur
du Roi en Angleterre , de retour de fon
ambaſſade , a eu l'honneur d'être préſenté à Sa
Majesté par le comte de Vergennes , miniſtre &
lecrétaire d'état au département des affaires étran .
gereess , &de faire ſes révérencesà la Reine& à la
Famille Royale
L'après-midi de ce mêmejour , la marquiſe de
Balincourt a eu l'honneur d'être préſentée à Leurs
Majestés & à la Famille Royale , par la marquiſe
des Barres .
Le lendemain 4 du même mois , le Parlement ,
enconféquencedes ordres que lui en avoient portés
la veille les Gens du Roi , de la part de Sa
Majesté ,ſe rendit ici en grande députation. Il
fut introduit à l'audience du Roi par le marquis
de Dreux , grand- maître des cérémonies , par le
fieur de Watronville , aide des cérémonies &
préſenté par le freur de Lamoignon de Malesherbes
, miniftre & ſecrétaire d'état ayant le département
de Paris , à Sa Majesté , à laquelle le premier
Préfident remit les remontrances qu'Elle
avoit permis qu'on lui apportat.
Le Margrave d'Anſpach- Bareith , de la maiſon
de Brandebourg , qui voyage en France ſous le
nom du comtede Sayn , fut préſenté le 3 du même
mois , à Leurs Majestés & à la Famille Royale ,
étant conduit par le ſieur la Live de la Briche
introducteur des Ambaſladeurs Le ſieur de Sequeville
, ſecrétaire ordinaire du Roi à la conduite
des Ambaſſadeurs , précédoit
Le 7 , la grande députation du Parlement de
Paris te rendit iet en conformité des ordres du
AVRIL. 1776. 231
Roi , pour y ſavoir les intentions de Sa Majesté
fur les remontrances qui lui avoient été apportées.
La députation fut conduite & préſentée de
la même manière qu'elle l'avoit été le 4 du
même mois .
Le ſieur de Bérule , premier préſident du Parlement
de Grenoble , a eu l'honneur d'être préſenté
le 10 , au Roi par le Garde des Sceaux de France ,
&de prendre congé de Sa Majesté pour retourner
àGrenoble.
Le 17 , la vicomteſſe d'Houdetor a eu l'honneur
d'être préſentée à Leurs Majestés & à la Famille
Koyale par la comteſle de Saint Severin.
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES,
Le 3 mars , l'abbé Pichen , hiſtoriographe de
Monfieur , a eu l'honneur de préſenter à ce Prince
un ouvrage intitulé : les argumens de la raiſon en
faveur de la philofophie , dela religion&dufacerdoce
, en i vol.in 12 .
Le 10, le comte d'Eſpie a eu l'honneur de préſenter
à Sa Majesté , à Monfieur , à Monseigneur
le comte d'Artois la ſeconde édition de fon ou .
vrage , intitulé : manière de rendre toutes fortes
d'édifices incombustibles , augmenté de nouvelles
réflexions .
Le ſieur Caffini de Thury , de l'académie des
ſciences , vient de faire paroître la relation de fon
voyage enAllemagne , ſuivie de celle des coquêtes
de Louis XV en Flandres. Il a eu Phonneur
232 MERCURE DE FRANCE:
de préſenter au Roi cet ouvrage , qui le trouve
chez Panckoucke , rue des Poitevins.
Le 14 du même mois , le comte de Catuelan &
les ſieurs le Tourneur & Fontaine- Malherbe ont
eu l'honneur de préſenter à Leurs Majeítés & à la
Famille Royale les deux premiers vol. de leur
Traduction de Sakespeare .
NOMINATION S.
Le Roi a accordé l'évêché de Dijon à l'abbé de
Vogué , agent- général duClergé.
Sa Majesté a auſſi accordé l'abbaye réguliere
du Mont-Saint-Eloy , ordre de Saint Augustin ,
diocèle d'Arras , à dom Dorennieux , religieux
de cette abbaye ; & celle de Beaulieu , ordre des
Prémontrés, diocèſe de Troyes , à dom de Thoas,
déjà prieur de l'abbaye .
Le Roi ayant bien voulu accorder , par un
brevetdu 16 février dernier , aux Abbeſſe & Chanoineſles
du Chapitre de Poulangy le droit de
porter une croix émaillée à huit pointes , fufpendue
à un rubanbleu bordé de noir , poſé enécharpe
de gauche à droite , & repréſentant d'un côté deux
clefs en ſautoir avec les lettres initiales des mots
Nobilitati , Virtuti, la comtefle de Vaudraye ,
veuved'un lieutenant- général des armées du Roi
&depuis abbefle de l'abbaye royale de Poulangy,
ainſi que toutes les chanoineſles de ce chapitre,ont
été, le 29 du même mois , décorées en cérémonie
de ce cordon & dela croix y attachée , par le ſieur
AVRIL. 1776. 235
de la Luzerne , évêque duc &pair de Langres. Le
mêmejour , les preuves de nobleſle de la demoiſelle
de Brêves , parente du même prélat , ont été
faites pour ſa réception , en qualité de dame
honoraire de ce chapitre.
Le 10 du même mois , le comte de Bottel
Quintin ; eut l'honneur de prêter ferment entre
les mainsde Monfieur , pour la charge de premier
Veneur , vacante par la démiſſion du comte de
Montau. Il a eu l'honneur d'être préſenté par
Monfieur , en cette qualité , à Leurs Majestés &
à la Famille Royale.
Le Roi ayantjugé à propos de créer dans l'Académie
royale d' Architecture une claſſe d'Honoraires
, aſſociés libres , Sa Majesté a nommé pour la
remplir les ſicurs de Trudaine, conſeiller d'état ,
ordinaire au conſeil royal , au conſeil royal de
commerce& intendant des finances ; Watelet , de
l'Académie Françoiſe , amateur honoraire de celle
de peinture & receveur-général des finances ;
Pierre , premier peintre de Sa Majesté ; le comte
d'Affry , colonel du régiment des Gardes -Suifles ;
deFontanieu, intendant& contrôleur-général des
la couronne; & l'abbé Boſlut , de l'Académie des
Sciences. Ceux de ces nouveaux Académiciens qui
ſe trouvoient à Paris , ont été conduits & inſtallés
lundi 18 mars , à l'Académie d'Architecture , par
*le comte de la Billardie d'Angeviller , directeur
& ordonnateur général des bâtimens , jardins ,
arts , académies & manufactures, royales. La
féance fut remplie par la lecture de trois mémoires
, l'un du ſieur Soufflot , fur l'identité du goût
&des règles dans l'art de l'architecture; le ſecond ,
du ſieur Peyre, intitulé : du génie de l'architectures
234 MERCURE DE FRANCE.
৮
&letroiſième du ſieur Mauduit, ayant pour titre :
effai d'une perspective théorique&pratique à l'ufage
des Artistes .
Le 17 du même mois , le marquis de la Valette
a prêté ferment entre les mains du Roi pour la
Heutenance générale de la province de Bourgogne.
I e Roi vient d'accorder les entrées de ſa chambre
au comte de Braflac , premier écuyer en furvivance
de Madame Victoire de France .
ELECTIONS .
L'Académie royale des Inſcriptions & Belles-
Lettres , dans la léance du 27 février , élut pour
académicien honoraire à la place vacante par la
mort du duc de Saint-Aignan ,le ſieur Turgot ,
miniſtre d'état & contrôleur-général des finances .
Le 2 mars , l'Académie Françoiſe a élu , avec
T'agrément du Roi , le ſieur Colardeau , pour remplir
la place vacante par la mort du duc de Saint-
Aignan.
: MARIAGES.
Louis Pantaléon , comte de Noé , brigadier des
armées du Roi , a épouté le 10 février , au châ
teau de l'iſſe de Noé en Armagnac , demoiselle
AVRIL. 1776. 235
Charlotte de Noé ſa couſine , veuve du comte de
Boifle , & fille héritiere de Jacques Royer , marquis
de Noé , maréchal des camps & armées du
Roi.
Letomars Leurs Majestés& la Famille royale
ont ſigné le contrat de mariage du comte d'Hinniſdal
, capitaine de cavalerie au régiment de la
Marche , ci -devant conſeiller d'ambaſſade à la
cour de Portugal , avec demoiſelle de Soyecourt.
Le 17 février , on célébra à l'égliſe de Tilleulle
Peneux en Beauce , la soc année du mariage de
Joachim Julien , âgé de 76 ans , & de Marguerite
Peigné , âgé de 71. Ils étoient accompagnés de
35 enfans & petits enfan . Après les cérémonies
accoutumées , on chanta , au ſon des cloches ,
un Te Deum , & l'on adreſſa des prières à Dieu
afin qu'il lui plaiſe d'accorder à LouisXVI & à fon
auguſte Epouſe le même avantage .
NAISSANCE S.
Leri mars , le Roi & la Reine firent l'honneur
-an ſieur de Montanclos , maréchal de logis des
Gardes de Sa Majesté , de tenir ſon fils ſur les
fonts de baptême. Le Roi fut repréſenté par le duc
de Fleury, pair de France & premier gentilhomme
de la chambrede Sa Majeſté ; & la Reine , par la
princefle de Chimay, ſa dame d'honneur. L'enfant
a été nommé Louis- Antoine.
Le 20 du même mois , Monseigneur le comte
236 MERCURE DE FRANCE.
d'Artois & Madame la comteſſe d'Artois ont tent
fur les fonts de baptême le fils du ſieurDuparc ,
écuyer gentilhomme ſervant du Roi. Le Prince
fut repréſenté par le comte de Maillé , premier
gentilhomme de ſa chambre ; & la Princeſle , par
laducheſſe de Lorges , la dame d'honneur. L'enfant
a été nommé Charles - Marie , & les cérémonies
du baptême lui ont été ſuppléées par le Curé
de l'égliſe royale de Notre -Dame.
:
MORTS.
Pierre George de Vaucouleurs , comte de Lan
jamet , maréchal des camps & armées du Roi, eft
mort à Dinan le 17 février , dans la 76 ° année de
fon âge.
Louis-François-Henri de Menon ,'marquis de
Turbilly, ancien lieutenant-colonel de cavalerie ,
eſtmort à Paris , le 25 du même mois , âgé de se
ans.
Michel-César , marquis d'Aligre , brigadier
des armées du Roi, ancien exempt des Gardes
du- corps , eſt mort à Paris le 8 de ce mois , âgé
de 63 ans .
Le fieur Joſeph- Ferdinand de Feltz , ancien chirurgien
major du Canada & chirurgien major du
Luxembourg , eſt mort à Paris le 10 mars.
Role - Catherine de Cadrien , veuve depuis
1705 du marquis de Loſtanges Saint-Alvere ,
chevalierde l'ordre royal & militaire de St Louis
AVRIL . 1796. 237
ſénéchal & gouverneur du Quercy , eſt morte à
Moiſſacle 6 du même mois , âgée de 96 ans .
Le ſieur Elie-Catherine Fréron , de Quimper en
Bretagne , écrivain polémique très - connu , eſt
mort , le to du même mois , en ſamaiſon près de
Mont-rouge.
Frere Ch . Jol. Grollier de Servières , chevalier
grand'croix de Saint Jean de Jérusalem , commandeur
de Maiſlonnoiſe au prieuré d'Auvergne , &
lieutenant-général des armées du Roi , eſt mort
le 13 du même mois , rue de Richelieu. Il a été
préſenté à St Roch & tranſporté à Sainte Marie du
Temple.
LOTERIES.
Letiragede la loterie de l'Ecole royale militaire
s'eſt fait les Mars. Les numéros ſortis de
la roue de fortune ſont 42, 86 , 15 , 21 , 67. Le
prochaintirage le fera le s Avril.
,
Lecentquatre-vingt-troiſième tirage de laLoterie
de l'Hôtel-de-Ville s'eſt fait , le 26 du mois de
Mars en la manière accoutumée. Le lot de
cinquante mille liv. eſt échu au No. 10097. Celui
devingtmille livres au N°. 19948 , & les deux.
dedixmille , aux numéros 8367 & 17546.
FAUTES à corriger dansleMercure deMars.
Pag. 226 , lig. 3 Commeuge, lifez Commenge?
3 vigoureux , lifez rigoureux . 227
238 MERCURE DE FRANCE.
LaSagefle ,
PIECE
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers&en proſe , pages
Epître à la Parefle ,
Le Léopard & le Renard ,
Triomphede l'éloquence ,
ibid.
II
13
19
AMadame ***, 22
LeTeftament fingulier , 23
L'utilité de l'ignorance , 29
Epître à mon Ami , 32
Les Artéſiens , 37
La puiſlance des arts , 38
Invitation à mes Compatriotes , 39
ACéfar-Auguste. 43
Vers àMadame Benoît, 46.
Explication des Enigmes & Logogryphes , 47
ENIGMES ,
ibid.
LOGOGRYPHES , 49
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 35
Eflai ſur l'anneau de Saturne , •ibid.
Hiſtoire de France , 56
naturelle , par M. le comte de Buffon ,60
Diction . minéralogique dela France , 64
La pratique des accouchemens ... 71
Recherches ſur la rougeole , 73
Mémoire fur la farine, 1
75
Voyage à la nouvelle Guinée , 77
Analyſe des bleds ,
४०
Bibliothèque de Médecine , 82
AVRIL. 1776. 239
Hiſtoire de la Maiton de Bourbon ,
L'Homme du monde ,
Lettre de M. Makenſie à M. Saint - Ange ,
Aſſemblées publiques de la Société royale des
88
96
97
Sciences de Montpellier , 116
Attilie 119
Mémoires de Madame la Baronne de Saint-
Lys. 128
Anecdotes dramatiques , 133
Eſlai de finances , 158
Annonces littéraires , 159
ACADÉMIE . 168
Séance publique de l'Académ. Françaiſe , ibid.
SPECTACLES.
Opéra ,
Comédie Françoiſe ,
Comédie Italienne ,
186
ibid.
187
191
ARTS.
Géographie ,
Muſique.
Architecture ,
Gnomonique ,
194
ibid.
195
196
198
Souſcription pour ſubvenir aux frais de la
maiſon d'hoſpitalité , où l'on accouche
gratuitement.
Ecolegénérale du Commerce ,
Lettre à l'Auteur du Mercure ,
Séloftris ,
200
202
208
ibid.
Variétés , inventions , &c. 211
Anecdotes. 216
AVIS,
218
Nouvelles politiques , 223
Préſentations , 229
d'Ouvrages, 231
240 MERCURE DE FRANCE.
Nominations ,
Elections ,
Mariages ,
Naiſlances
Morts ,
Loteries,
232
234
ibid.
235
236
237
APPROBATION.
J'ai lu, par ordre deMonseigneur leGarde des
Sceaux , le Mercure d'Avril 1776 , 1 vol. Je n'y
ai rien trouvé qui doive en empêcher l'im
preffion.
A Paris , ce 31 Mars 1776.
DE SANCY
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe
près Saint Come
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES:
AVRIL , 1776.
SECOND VOLUME .
Mobilitate viget . VIRGILE .
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , rue Chriſtine ,
près la rue Dauphine.
AvecApprobation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'E'ESSTT au Sieur LACOMBE libraire, à Paris, rue
Chriftine , que l'on prie d'adreſſer , francs de port,
les paquets & lettres , ainſi que les livres , les eframpes
, les piéces de vers ou de profe , la mufique
, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & mechaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des livres,
eſtampes & pièces de muſique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres& de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourirà ſa ferfection
; on recevra avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire , on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenſes ſur le
produitdu Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv.
que l'on paiera d'avance pour ſeize volumes renus
francs deport.
L'abonnement pour la province eſtde 32 livres
pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
port par la poſte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eſt de 36 fols pour
ceux quin'ontpas louſcrit,au lieu de 30 ſols pour
ceux qui ſont abonnés.
On ſupplie Meſſieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la poſte , ou autrement , au Sieur LACOMBE,
libraire, àParis , rue Chriſtine.
Ontrouve auffi chez lemêmeLibraire lesJournaux
Jaivans, portfranc par la Pofte.
JOURNAL DES SAVANS , in-49. ou in-12 , 14 vol.
Paris , 16 liv.
Francde port en Province , 201.4f.
JOURNALDES BEAUX-ARTS ET DES SCIENCES,24cahiers
par an, à Paris , 121.
En Province , 151
BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE DES ROMANS , Ouvrage
périodique , 16 vol. in- 12 . à Paris , 241.
En Province , 321.
LA FRANCE ILLUSTRE OU LE PLUTARQUE FRANÇOIS ,
13 cahiers in-4°. avec des Portraits , par M. Turpin ,
prix, 30liv.
GAZETTE UNIVERSELLE DE LITTÉRATURE , à Paris ,
port franc par la poſte , 181.
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Dinouart
14vol. par an , à Paris , 91.16
Et pour la Province , port ftancpar la poſte , 141.
JOURNAL DES CAUSES CÉLÈBRES , 12 vol in- 12 par an ,
àParis 181.
?
Etpour la Province , 241.
JOURNALHISTORIQUE ET POLITIQUE DE GENÉVE , 36
cahiers par an , à Paris & en Province ,
181
LE SPECTATEUR FRANÇOIS , 15 cah. par an , à Paris , 91.
Et pour la Province ,
121.
LA NATURE CONSIDÉRÉE , 52 feuilles par an , pour
Paris & pour la Province , 121,
SUITE DE TRÈS-BELLES PLANCHES in-folio, ENLUMINEES
ET NON ENLUMINÉES , des trois règnes de l'Histoire
Naturelle , avec l'explication , chaque cahier broché ,
prix, 301.
JOURNALDES DAMES , 12 cahiers,de chacuns feuilles ,
par an , pour Paris , 121.
Et pour la Province, 151.
L'ESPAGNE LITTÉRAIRE , 24 cahiers par an, àPari , 181 .
EnProvince, 241
JOURNAL LITTÉRAIRE de Berlin , 6 vol. in-12 . par an ;
Paris , 15 1ο
JOURNAL DE LECTURE , ou choix de Littérature &de
Morale, 12 parties in 12. dans l'eſpace de fix mois,
franc de port àParis & en Province , prix par abonnement
,
as live
A ij
Nouveautés quiſe trouvent chez le mêmeLibraire.
Dict . de l'Induſtrie , 3 gros vol. in-8º. rel. 181.
Dictionnaire hiſtorique & géographique d'Italie , 2 vol .
gtand in- 8 ° . rel. prix 121.
Hiſtoire des progrès de l'efprit humain dans les ſciences
naturelles , in-8 ° . rei . 5 liv.
Autre dans les ſciences exactes , in-82 . rel . 51.
Preceptes fur la ſanté des gens de guerre , in- 8 °. rel. sliv.
De la Connoiffance de l'Homme , dans fon être & dans
ſes rapports , 2 vol. in-8 ° . rel. 121.
Traité économique & phyſique des Oiseaux de baffecour
, in- 12 br. 21.
Dict. Diplomatique , in-8 °. 2 vol. avec fig . br. 121.
Dia. Héraldique , fig. in- 8 ° . br. 31.151.
Révolutions de Ruffie , in-8 ° . rel. 21. 10 f,
Spectacle des Beaux Arts , rel . 21. 10 f.
Diction. Iconologique , in- 8 ° . rel.
:
31.
Dit. Ecclef. & Canonique , 2 vol. in-88 . rel. 91.
Dict. des Beaux-Arts , in-80. rel. 41.10f.
Abrégé chronol. de l'Hift du Nord , 2 vol. in- 89 . rel. 12 1.
de l'Hift. Eccléſiaſtique , 3 vol. in-8 ° . rel.
-del'Hift . d'Eſpagne & de Portugal , 2 vol.
18 1.
in-8 °.
rel. 121.
de l'Hift . Romaine , in-8º rel .
61.
Théâtre de M. de Saint-Foix , nouvelle édition , 3 vol.
brochés , 61.
Théâtrede M. de Sivry , vol . in- 89 . br. 21.
Bibliothèque Gramniat. in-8 °. br . 21.10 f.
Lettres nouvelles de Mde de Sévigné , in- 12 br. 2 1. 10 f.
Les mêmes , pet . format, 11.16 f.
Poëme ſur l'Inoculation , vol . in-8 ° . br. 31.
Traité du Rakitis , ou l'art de redreſſer les enfans contrefaits
, in-8 ° . br. avec fig . 41.
Eloge de la Fontaine , par M. de la Harpe , in-8°. br.
11.4 .
LesMulesGrecques , in-8 ° . br. 1.16f
Les Odes Pythiques de Pindare , in-8 ° . br. 51.
Monumens érigés en France à la gloire de Louis XV , &c.
in- fol . avec planches br. en carton , 2416
Mémoires fur les objets les plus importans de l'Architecture
, in-4 ° . avec fig . br. en carton , 121.
Les Caractères modernes , 2 vol. br. -31.
Mémoire fur laMuſique des Anciens , nouvelle édition ,
in4º. br..
71.
Journal de Pierre le Grand , in-8°. br .
broché ,
L'Agriculture réduite à ſes vrais principes, vol. in-12.
a1.
MERCURE
DE FRANCE .
AVRIL , 1776 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ANNE ERIZZO A MAHOMET II.
HÉROÏDE.
ARGUMENT.
ANNE ERIZZo étoit fille de Paul Erizzo ,
Noble Vénitien , qui avoit le Gouvernement
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
deNégrepont, lorſque Mahomet II l'aſſiégea
en 1469. Ayant été obligé de ſe rendre après
une vigoureuſe réſiſtance, il ſtipula qu'on
lui ſauveroit la vie; mais Mahomet , fans
égard pour la capitulation , le fit ſcier en
deux , & trancha lui-même la tête à Anne ,
parce qu'ellen'avoit pas voulu condeſcendre
à ſes volontés.
Morosini, Amelot de la Houſſaye , Freſchot ,
cités par Moréri , Tome IV, page 158 , article
ERIZZO,
Non , jamais ton amour ne vaincrama fierté,
J'aime mieux les accès de ta férocité.
Lorſqu'immolant mon pere au parjure barbare,
Qui déceloit en toi moins un Roi qu'un Tartare ,
Tu trahiſſois ta gloire & trompois ſa valeur ,
Croyois-tut'applanir le chemin de mon coeur ?
Croyois-tu que ta main , teinte d'un ſang illuſtre ,
Eût à mes yeux ſéduits un plusglorieux luſtre ?
Des moeurs de la Scytie un hommage pareil ,
Eſt le triomphe affreux , le farouche appareil.
L'amour , le tendre amour s'y nourrit de carnage*;
*Affuſion à la fameufe Irène , maſſacrée par Mabomet
à la tête de ſes Troupes , ſuivant pluſieurs Hiſtoriens.
AVRIL. 1776. 7
Ses faveurs font le jougd'un cruel elclavage :
Les droits de la victoire à jamais méconnus ,
Là , de l'atrocité ſignalent les abus.
De l'Europe connois le noble caractere :
Onporte au champ de Mars une valeur altiere :
Mais lorſqu'on a vaincu , la tendre humanité
Reprend ſes droits ſacrés & répand ſa bonté ;
La piétédu ſerment , des Dieux bienfait utile ,
Eſt pour les malheureux le plus fidele aſyle ;
Et quand de la beauté le charme ſéduisant ,
Dans l'ame du vainqueur verſe un filtre puiſſant ,
Une chaîne de fleurs , l'encens d'un tendre hommage
,
Du prix qu'on lui deſtine eſt la parfaite image.
Tels font de nos climats les magnanimes traits ;
Le char de la victoire y porte les bienfaits :
C'eſt-là qu'ony connoît les héros véritables ,
Onyméprife trop les vainqueurs implacables.
On laifle à l'Orient ces monstrueux fléaux
Des humains malheureux inflexibles bourreaux...
Je le vois , tu frémis , une ſecrette rage
Couvre tes yeux cruels d'un ſiniſtre nuage ;
Oui , j'apperçois déjà ſur ton front irrité
Le prix que tu deſtine à ma ſincérité :
Elle doit enflammer leTyran de l'Afie ;
Une noble franchiſe aiguiſe ta furie.
Des ames du Sérail , trop prompt à commander,
Tu croyois voir en moi le dévouement entier ,
Aiv
MERCURE DE FRANCE .
Tu croyois de mon fexe accabler la foibleſſe
Et d'une eſclave enfin éprouver la baſleſle.
Vas ,tu ne connois pas la fublime fierté
D'une ame qui te brave & ta férocité...
Moi t'aimer ! ah barbare ! aux mânes de mon pere
Je ferois cet affront , & ton pouvoir l'efpere ?
Monſtre que je déteſte , aiguise tes poignards ,
Frappe , tu ne pourras étonner mes regards ,
Frappe , te dis - je ; hélas ! au meurtre accoutumée
Dansmon ſang innocent ta main déjà trempée ,
Couronne tes horreurs & coinble tes forfaits ...
Vas,tes coups ſont pour moi d'agréables bienfaits.
ParM. leChev. de la Mothe , Major au
Régiment Royal- Comtois.
J
LA NUIT.
■fuis ſeul J'ai tiré le rideau ſur la vie.
ONuit ! qu'avec plaiſir j'ai vu tous les objets
Se confondre avec moi ſous tes voiles épais !
Que ton ombre ſourit à ma mélancolie !
Et toi , du genre humain puiſſant conſolateur ,
Sommeil , apporte-moi ta coupe enchantereffe.
AVRIL . 1776 . 9
C'eſt toi qui me plongeant dans une prompte
ivrefle ,
.....
Peux charmer mes ennuis par un ſonge flatteur.
Fais -moi boire à longs traits l'heureux oubli du
monde ,
Et pour les réparer anéantis mes ſens..
Mais ſi mon corps ſuccombe àtes charmes puiffans
,
: Mon ame te demande une ombre plus profonde.
Le lit eſt , ſi j'en crois un ſecret mouvement ,
Le paradis du juſte & l'enfer du méchant.
Quedis-je? Est- il bien vrai que le juſte ſommeille ?
Quand le méchant , en proie à ſes cruels remords ,
Cherche à les étouffer par de plus noirs tranſports ?
Le juſte étouffe - t- il la crainte qui l'éveille ?
Dans un monde trompeur par l'exemple entraîné ,
Des caprices du ſort jouet infortuné ,
Lui- même oſe- t - il bien ſonder ſa conſcience ?
Qui peut en íe couchant dire avec aflurance ,
Content de tout le monde & plus content de ſoi :
Cejour j'ai fait le bien qui dépendoit demoi.
Cependant l'heure avance , & le joueur lui-même
Déjà s'eſt arraché de la table qu'il aime ;
Il calcule , en rêvant , ou ſa perte ou ſon gain.
Le jaloux laiſle choir le poignard de fa main.
L'avare , maudiſſant ſa triſte deſtinée ,
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
Ala néceſſité , reine de l'Univers ,
Cede ; & fur fon tréfor s'endort les yeux ouverts.
Par les noeuds du ſommeilla terre eſt enchaînée.
Moi ſeul , quand tout ſubit une ſi douce loi ,
Au monde anéanti je ſurvis malgré moi ;
Mon eſprit qui ſe livre au defir de connoître ,
Des eſprits afloupis fent augmenter ſon être ,
Raſlemble dans un point tous les objets épars ,
Etvoit devant lui ſeul l'Univers comparoître.
Les mortels ennemis viennent detoutes parts .
Avec même fureur comme chacun s'accuſe ,
Et s'arroge ledroit qu'à tout autre ifrefuſe !
Tous veulent avec eux entraîner la raiſon.
La raiſon! ſe peut-il? pour eux n'est qu'un vain
fon.
Mortels ! ou puiſez- vous cette étrange arrogance ?
Et dans votre néant, d'on vient tant d'impor-
:
tance?
Pour vous connoître mieux , conſultez avec moi ,
Et que chacun de nous deſcende au fonddeſoi.
Young peut , ſe livrant àſes penfers funebres ,
Créer autour de lui de nouvelles tenebres ;
Afa fille qu'en vain l'on prive du tombeau ,
Elevantdans les coeurs un monument plus beau,
Parmi des offemens , aux lampes ſépulcrales ,
Il peur de ſon génie allumer le flambeau ,
Etnous montrer des Grands les vanités fatales.
Moi , plus audacieux ,j'anticipe mon fort.
AVRIL. 1776. It
DesGrands enſevelis que m'importent les mânes ?
Dans la tombe , vivant , je me contemple mort.
Juſtes , écoutez-moi. Tremblez , tremblez , profanes.
Le lit où je m'étends, n'eſt- il pas un cercueil ?
Et ledrap qui me couvre un lugubre linceuil ?
Hélas ! c'eſt vainement que ma paupiere s'ouvre :
C'eſt l'éternelle nuit qui peut-être la couvre ;
Peut- êtrecette vie eſt le ſonge d'un mort.
Tousmes ſens ſontplongés dans un néant viſible.
Mon ame avec mon corps s'engourdit & s'endort.
Quelamort fafle un pas , &je ſuis inſenſible.
Où me ſuis je emporté? ... Triſte réflexion ,
L'homme ne mourroit pas fans ton funeſte don !
Mais mon coeur bat encor. Lefeude la jeuneſle
Au feu des paſſions ſe joint pour l'animer.
C'eſt toi , premier objet d'une vive tendreſſe,
Queje devrois hair , puiſquej'ai pu t'aimer ,
Dontl'abſence me rend cette nuit plus épaille.
J'eſpérois qu'avec toi , dans une douceivrefle ,
Je verrois for nos pas les plaiſirs s'emprefier ;
Que d'honnêtes enfans , doux fruitsde la jeuneſſe,
Seroient un jour l'appui d'une heureuſe vieilleſle.
Je ſuis ſeul. Loinde toij'ai vu touts'éclipſer.
Quedis-je? Je ſuis ſeul. Ennemi de l'étude ,
Le dégoût m'a ſuivi dans cette folitude.
Ton abſence , & c'eſt-là ce qui fait mon malheur,
Avj
12 MERCURE DE FRANCE.
Du plaisir d'être ſeul m'a ravi la douceur.
Cependant loin de moi , libre d'inquiétude ,
Tugoûtes mollement le calme de tes ſens.
Ton beau ſein eſt tranquille & l'amour y ſommeille.
Lebonheur fut créé pour les indifférens .
Eglé, comine nos coeurs, nos jours ſont différens :
Tu ris quand je me plains , & tu dors quand je
veille.
ParM. Girard-Raigné..
4
LE PRINTEMPS.
:
: Ode Anacreontique.
SAAIISSOONN aux autres préférable ,
Saiſon où l'homme eſt tourmenté
Dubeſoin le plus agréable ,
De celui de la volupté :
Viens de ton baume ſalutaire
Ranimer en moi le defir ,
Et que ſous l'ombre du myſtere
Jeconnoifle encor le plaifir.
En étéVénus toutenue
?
AVRIL. 1776. 13
Néglige un peu trop ſes attraits ,
Et cette Déefle abattue
Port fur les gerbes de Cérès.
Elle est trop folâtre en automne ,
Lorſqu'au milieu de ſon preſſoir
Bacchus , pour divertir Pomone ,
L'enivre du matin au foir .
En hiver , ſa robe effarouche
L'Amant qui veut faire un larcin ;
Le baiſer qui part de ſa bouche
Peut ſe refroidir en chemin .
Mais au printemps elle eſt ſi belle !
Son teint fi frais ! ſon oeil fi doux !
Que ſur l'herbette , l'Immortelle
Voit l'Univers à les genoux.
Par les frimats le nom d'Hélene
Dans mon coeur ſembloit effacé :
Mais le Zéphir , qu'Avril ramene
Eny foufflant l'a retracé.
14 MERCURE DE FRANCE.
ABDOLONIME.
Comédie en un acte , en profe.
Commencée le 3 Juin 1745 au foir , finie le
5 Juin , même année , au matin.
ACTEURS.
ALEXANDRE.
EPHESTION .
PHILOTAS , ſous le nom de Mirtil ,
Amant deMyſis.
ABDOLONIME.
XANTIPPE , femme d'Abdolonime .
MYSIS , fille d'Abdolonime & de Xantippe.
UN PAYSAN.
CARTON , Valet d'Abdolonime.
CRATIDAS , Généalogiſte .
SUITE.
4
La Scène est à Tyr.
AVRIL. 1776. 15
SCÈNE Ι.
ALEXANDRE , EPHESTION.
ALEXANDRE.
ЕнH BIEN ! mon cher Epheſtion , as-tu
enfin quelques nouvelles à m'apprendre
de Philotas ? Depuis un mois qu'il a difparu
de ma Cour , pourrons- nous ſavoir
ce qu'il eſt devenu ?
EPHESTION . Seigneur , j'ai fait , en
vain , toutes les recherches poffibles ; je
n'ai rien découvert. Mais ſi vous me permettez
de m'expliquer, je penſe que ſa
fuite eſt volontaire , & qu'il s'eſt caché
dans quelque village des environs , où
l'amour le retient ſans doute. On fait
qu'il ſe laiſſe aisément captiver ; & , de
plus , il avoua lui-même dernièrement à
quelques amis , qu'il brûloit pour un
jeune objet qu'il avoit vu dans ces cantons.
ALEXANDRE. Hélas! je crains pour lui
quelque accident plus funeſte !
EPHESTION. Eh , Seigneur ! que peuton
craindre à votre ſuite ? Vos ennemis,
16 MERCURE DE FRANCE.
tremblans , n'ofent s'approcher de votre
armée victorieuſe : ils ſe tiennent ſur
une défenſive honteuſe , mais néceſſaire
à leur fûreté ; à préſent ſur tout que ces
remparts , leur dernière eſpérance , viennent
de vous être ſoumis .
ALEXANDRE. J'eſpère pouſſer bientôt
plus loin mes conquêtes ; mais je veux
auparavant avoir la gloire de donner aux
Tyriens un Roi digne de les gouverner.
Il eſt encore plus beau de diſpoſer des
couronnes que de les porter. Ma naiſſance
me donne le dernier de ces avantages ,
je veux me procurer le premier.
EPHESTION. Je reconnois le grand
Alexandre à ces ſentimens ; mais , Seigneur
, la race des anciens Rois de Tyс
eſt éteinte . Les Tyrans de ce pays , en
s'emparant du Trône , ont détruit la famille
de ſes légitimes poſſeſſeurs.
ALEXANDRE. Non , Epheſtion , elle
doit exiſter encore. Cette Maiſon nombreuſe
n'a pas pu finit toute entière en
auſſi peu de temps. J'ai chargé Cratidas ,
le Généalogiſte , de rechercher exactement
ſes précieux reſtes .
EPHESTION. Cratidas eſt pédant & enpuyeux.........
AVRIL. 1776 . 17
ALEXANDRE. Il est vrai : mais il eſt
exact & habile ... Le voici .
SCÈNE II .
CRATIDAS , ALEXANDRE , EPHESTION.
CRATIDAS. Seigneur , j'ai fait , avec
toute l'exactitude dont je ſuis capable ,
les recherches que vous m'avez cominandées.
ALEXANDRE. Avez - vous découvert
s'il y a encore dans Tyr quelqu'un de la
race de ſes anciens Rois ?
CRATIDAS . J'ai viſité les archives les
plus reſpectables ; j'ai feuilleté les char-.
tes les plus vieilles & les plus rongées
des vers ; j'ai remonté juſqu'aux temps
les plus reculés....
EPHESTION. Mais Cratidas , le Roi
vous demande ce que vous avez découvert
, & non ce que vous avez fait .
CRATIDAS. C'eſt ce que je vais dire.
J'ai d'abord examiné les actes du temps
de Cadmus , fils de Deucalion ....
ALEXANDRE . Il étoit , je crois , inutile
de remonter juſques là .
CRATIDAS. Ah ! Seigneur, ſans le dé18
MERCURE DE FRANCE.
luge , qui a précédé ce ſiècle là , que nous
faurions de belles choſes !
ÉPHESTION. Eh ! Cratidas , les Rois
de Tyr n'ont commencé que bien après
le déluge. Au fair, Exiſte-t il encore quelqu'un
de leur race ?
CRATIDAS. Oui , fans doute ; & j'ai
trouvé , après être venu de Cadmus à
Athamas, d'Athamas à....
ALEXANDRE. Enfin
trouvé ? abrégez .
qu'avez - vous
CRATIDAS. Puiſque vous l'ordonnez ,
j'ai découvert que le dernier rejeton des
Rois de Tyr eſt un Payſan qui habite
une petite chaumière , voiſine de cette
ville. Il ſe nomme Abdolonime. On a
grand ſoin de lui cacher à lui-même , la
naiſſance , pour le dérober aux recherches
des ufurpateurs .
ALEXANDRE. Il ſuffit ; qu'on le faffe
venir , fans lui rien apprendre de fon
origine ; & vous - même , Cratidas ,
cachez à tout le monde ce que vous en
favez.
,
CRATIDAS. J'oublieis de dire qu'il a
épousé une Villageoiſe comme lui
nommée Xantippe ; & qu'il en a une fille
afſez jolie , que l'on nomme Myſis .
ALEXANDRE. Qu'on les amène auſſi.
AVRIL. 1776 19
J'aurai ſoin , Cratidas , de récompenfer
dignement votre travail & vos recherches.
CRATIDAS. Noble ſang de Jupiter
Ammon ?
ALEXANDRE . Oh , je ne paye que la
découverte des véritables origines .
( Cratidas fort . )
SCÈNE III.
ALEXANDRE , ÉPHESTION .
ÉPHESTION . Alexandre va donc élever
le ruftique Abdolonime fur le trône de
ſes pères ?
ALEXANDRE. Non , Épheſtion ; mais
je vais éprouver ſi Abdolonime eſt digne
d'y, monter.
ÉPHESTION. Ah ! Seigneur , que pouvez-
vous attendre d'un homme noutri
dans un village , élevé parmi des Payfans
, dont il a , fans doute , contracté le
langage & les inclinations ? Vous avez
à votre Cour tant de braves Officiers ,
tant de gens nobles de ſentimens ainſi
que d'origine , dont vous pourriez , par
cette couronne , récompenſer les impor
20 MERCURE DE FRANCE .
tans ſervices , & que vous mettriez à
portée de vous en rendre encore de plus
eſſentiels .
ALEXANDRE . Il ne nous eſt permis
de diſpoſer d'un bien qu'au défaut des
légitimes poflefleurs. Cependant je t'avoue
que fi Abdolonime me paroiſſoit
indigne du rang où ſa naiſſance l'appelle,
je ne pourrois me réſoudre à l'y élever ;
mais je lui laiſſerois ignorer à jamais les
droits qu'il y peut avoir.
ÉPHESTION . Ne doutez pas , Seigneur...
ALEXANDRE. Ce point vaut bien la
peine d'être éclairci. Eh ! que favonsnous
! Le ſens juſte & droit , les ſentimens
purs & nobles , l'amour de l'équité
, la bravoure , toutes ces qualités
font indépendantes de l'éducation . Abdolonime
peut donc les avoir.
ÉPHESTION. On vient. C'eſt peut-être
lui qu'on vous amène .
ALEXANDRE . Retirons- nous. Je vais
t'expliquer quels moyens je compte employer
pour l'éprouver .
AVRIL. 1776. 21
SCÈNE IV.
ABDOLONIME , XANTIPPE , MYSIS .
ABDOLONIME . Par la ſangoy, je vourais
bien ſavoir ce que ce grand Alexandre ,
qui a tant de gens à ſon ſarvice , a beſoin
du pauvre Abdolonime. Seroit-ce que ly
qui n'auroit pas aſſez de tout le monde ,
vouroit prendre mon petit jardin , qui
fait toute ma fortune. Si c'eſt ça , y n'a
qu'à dire ; faura ben ly céder : il eſt le
plus fort , une fois , & je ne nous battons
jamais , quand la partie n'eſt pas
égale.
XANTIPPE . Eh ! bons Dieux , notre
mary, ne vous chagrinais pas tant. M'eſt
avis à moi , au contraire , que le Roi
nous veut quelque choſe de bon , car ces
Meſſieux qui font venus de ſa part , nous
ont parlé avec tant d'obligeance & de
civilité !
ABDOLOMINE . Oh ! ne ty trompes ; ça
ne dit rian. Vois tu quand ces Meſſieuxlà
vous font bonne meine , ſouvent c'eſt
qu'ils vous préparent mauvais jeu ; &
pis, ils font tant accoutumés entr'eux à
~
22 MERCURE DE FRANCE.
ſe faire des révérences & des complimens
, qu'ils vous en dégoiſent à tout le
monde , & le pu ſouvent ſans y penſer.
XANTIPPE . Mais ſi le Roi voudroit
nous garder à ſa Cour ; par exemple , te
faire fon Jardinier !
ABDOLONIME. Je ſis ſon ſarviteur
mais je ne vourais pas de ça : quoique
je ne fois qu'un Payſan , j'ons l'ame
haute , & le coeur bien placé : je n'ons
qu'un petit jardin , mais il eſt à nous ;
j'en ſommes le maître ; je ſis le Roi là ;
au lieu que ſi je faifois le jardin d'un
autre , je n'aurois point de fatisfaction ;
je n'oferois rien faire à ma tête ; où je
vourois mettre un potager , ilm'y feroit
bouter un parterre ; ce que je vourois
en bois , il me le feroit planter en pré.
Oh ! j'aime la liberté , moi , & n'y a
que le libertinage qui me déplaît.
XANTIPPE . Eh ! oui , not' homme ; tu
parles pour toi : mais moi , eſt- ce que
je ne ſerois pas la Jardinière du Roi ;
c'eſt comme qui diroit la Reine des Jardinières
: je ſerois attifée des plus belles
fleurs ; noi , & not' fille Myfis ; on me
feroit la cour pour avoir de biaux bouquets
; peut-être que Myſis donneroit
dans l'oeuil à quelque gros Seigneur qui
nous la demanderoit à mariage.
,
AVRIL. 1776. 23
1
MYSIS, Oh bien ! ma mère , ne ſoyez
donc point ſi grand Dame , car je ne
veux point époufer de gros Seigneur.
Myrtil me fuffit ; c'eſt lui ſeul que je
veux. Mon père veut bien fouffrir que
nous nous aimions ; vous lui avez fait
eſpérer qu'il m'épouferoit ; je n'en veux
point d'autre que lui.
ABDOLONIME. Elle a raiſon ; Myrtil ,
j'en ſuis fûr , eſt un honnête garçon. II
n'y aqu'un moisque nousle connoiſſons ,
mais comme je ſuis honnête homme ,
je vous devine les honnêtes gens , prefque
toutd'un coup ; & j'eſtime plus une
once de probité, qu'un cent peſant de
nobleſſe . C'eſt ce qui fait que d'autant
qu'elle aime Myrtil, & que Myrtil l'aime
itou , j'entends qu'ils s'épouſent.
MYSIS, Mon père ! voilà le Roi,
SCÈNE V.
ALEXANDRE , ÉPHESTION , ABDOLONIME,
XANTIPPE , MYSIS , ſuite du Roi .
ALEXANDRE. Approchez , Abdolonime
, approchez avec confiance , ne
24 MERCURE DE FRANCE.
craignez rien d'un Roi qui ne veut que
récompenfet vos bonnes qualités .
ABDOLONIME. Seigneur , quant à du
reſpect , j'en avons pour vous , allurément
; je faiſons plus encore , & je vous
aflurons même que j'avons pour vous
de l'eſteime , & de l'amitié , pour votre
perſonne : mais pour de la crainte , j'ons
toujours bian fait, je comptons faire toujours
bian ; ainſi je ne craignons perfonne.
ALEXANDRE. C'eſt ainſi qu'il faut
penſer..... c'eſt - là , ſans doute , votre
femme & votre fille ?
ABDOLONIME. Oui , Seigneur , voici
notre femme Xantippe .
ÉPHESTION. Et ſa fille Myfis. Seigneur
regardez la ; que d'attraits !
ALEXANDRE. Elle me paroît aimable.
XANTIPPE . Ce n'eſt pas parce qu'elle
elt not' fille , mais on la trouve affez
drolette ; & fi çà étoit requinqué comme
ces Dames d'ici , elle vauroit bien fon
prix tout comme elles .
ÉPHESTION . Ah ! elle a trop de grâces
pour avoir beſoin de parure.
ABDOLONIME . Juſqu'à préſent , j'ons
tâché de conſerver en elle l'innocence
&
AVRIL 1776. 25
& la vettu ; je croyons que c'eſt là la
meilleure parure .
ALEXANDRE . Qu'on me laiſſe ſeul
avec Abdolonime. Epheſtion , je ne crois
pas vous faire de peine en vous chargeant
d'entretenir pendant quelque temps
l'aimable Myſis &fa mère.. 17
SCÈNE VI.
ALEXANDRE , ABDOLONIME .
1
٢٠
ALEXANDRE. Vous êtes de ce pays ,
Abdolonime ?
:
d:
ABDOLONIME . Oui , Seigneur, à votre
ſervice , j'en ſuis natif. J'ons perdu nos
parens , que j'étions encore tout jeune ;
je nous ſomme trouvé avec un petit i
terrein qui fait tout notre avoir : mais ...
je travaillons , Dieu marci , & avec
peu je vivons , & de plus, je ſommes
7
contens.
A
ALEXANDRE. Je connois votre ſageſle
&votre prudence. Je viens de reconnoître
en vous un ſens juſte ; & je veux
prendre vos avis ſur la façon dont je ?
dois gouverner cet état que je viens de
11
foumettre. 4.9
11. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
ABDOLONIME.,Seigneur , m'eſt avis
que voulez vous gautfer d'Abdolonime ;
je n'ons jamais étudié affez , pour pouvoir
bailler notre avis fur ces grandes
choſes la je n'ons qu'un peu de bon
fens ; & il faut bien autre choſe pour
gourverner des hommes.
ALEXANDRE. Point du tout , Abdolonime;
confulter la raifon , & la fuivre ,
c'eſt-là le premier , & peut être le ſeul
principe du bon gouvernement. Mais effayons
quel pasti vous prendriez fi vous
étiez dans une conjoncture embarraſlante,
& imprévue.ch 2012
ABDOLONIME. Oh ! premièrement ,
qu'il m'advienne queuque méfaventure
j'ous une maxime , je ne nous
déſeſpérons,jamais. Tenez , par exemple
dans mon jardinage , trouvé je ,
un beau matin, mes arbres dépéris , mes
vignes ravagées , mes légumes gâtés ; je
m'aviſe eſt-ce ma faute ! nel'eſt ce pas !
fi ça vient d'un coup de vent, ou de la
grêle , je n'ons rien à nous reprocher ;
c'eft , au moins , une fatisfaction ca
m'encourage à réparer le dommage. Si
çi provient de ma négligence : ah ! ah !
ce me fais jejà moi même fu as mal
fait, Abdolonime ; mais faut te réfoudre
a
ز
AVRIL 1776. 27
4
à en potter la peine en travaillant doublement
, pour racommoder ce qui eſt
gâré. i
ALEXANDRE..Si un voiſin injuſte &
de,mauvaiſe humeur venoit vous déclarer
la guerre . .... 1
ABDOLONIME. Oh ! morgué , je nous
défendrions , & bravement même ; premièrement
j'autions la raiſon de notre
côté ; n'est- ce pas ?
1
ALEXANDRE. Sans doute ; je le ſuppoſe
ainfi.
ABDOLONIME. Vous faites biany car :
ſans cela , je n'en ſis pus. Mais avec la
raiſon , morgué , je n'ai rien à craindre; :
çì vous double les forces &le courage..
An n'eſt pis qu'un lion avec cela , & de
pus , eſt-ce que je n'aurois pas mes voiſins
& mes amis ? Tout ce qu'y a d'honnêtes
gens viantoient à mon fecours, & ceux
qui prerroient le parti de l'autre , ils
ſeroient perdus, duncôté de l'honneur
qui fait une grofle parte..
1
,
ALEXANDRE. Mais fi quelqu'un pofſédoit
quelque choſe qui vous appartint,
comment vously prendriez - vous
pourdaslui faitestendre ?
ABDOLONIME. Comment? oh !le vo ci ..
J'irois à l'y , & je l'y dirois d'abord bien
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
honnêtement : bon jour , mon voiſin ,
comment vous va ? j'ons trouvé dans nos
paperaſſes que ce que vous avez là eſt
à moi ; ſi vous ſavez lire , liſez ; ſi vous
en doutez , examinez. Il liroit ; il examineroit
; & s'il étoit honnête homme ,
il me rendroit mon bian .
ALEXANDRE. Mais ſi c'étoit un frip-
& qu'il pon , ne voulût pas vous le
rendre ?
ABDOLONIME . Oh ! dans ce cas- là , je
l'aſſommerois de coups ; & n'y auroit
pas grand mal , puiſque ce ſeroit une
mauvaiſe bêre .
ALEXANDRE. Et pour gouverner ſagement
un peuple pendant la paix , quelles
maximes adopteriez - vous !
ABDOLONIME . Celles là que j'ons ſuivies
pour élever ma fille , & morigéner
ma femme. Vous ſaurez , Seigneur, que
ma fille eſt douce & raisonnable. Mais
quant à ma femme , alle eſt quelquefois
ridicule & impertinente. Or donc quand
ma fille étoit petite , al faifoit bian , &
je lui donnois du bonbon pour l'engager
encore à mieux faire . Ma femme , au
contraire , crioit fi fort & fi mal-aptopos
, que je n'y pouvois tenir. Mordi ,
après l'y avoir bien remontré la taifon,
AVRIL. 1776. 29
:
:
à la fin , je pris mon parti , & je la roſſai
une bonne fois , affez pour qu'elle s'en
ſouvint , & pas affez pour l'incommoder.
Al me bouda queuques jours , mais
çà ſe paſſa , & depis ce temps- là , ( ya
pourtant pus de dix ans , de ça ) , je n'ai
jamais été obligé de recommencer.
,
ALEXANDRE , Abdolonime ce que
vous dites eſt juſte : un ſeul exemple de
ſévérité empêche pendant bien longtemps
les plus grands défordres , & les
récompenfes bien placées ſont le meilleur
moyen de faire prendre le goût des
vertus....je ſuis content de vous. Vous
êtes plus capable de gouverner que vous
ne penſez; & ce talent vous eſt auſſi plus
néceſſaire que vous ne l'imaginez ; ....
(àses gardes) on peut entrer librement...
(àſaſuite qui rentre ) ; je déclare Abdolonime
mon premier Miniſtre dans le
Royaume de Tyr ; c'eſt ſur ſes avis que
je prétends le gouverner ; & je veux que
tout ici reconnoiſſe ſon autorité , & lui
rende les honneurs dûs à ceux à qui je
donne ma confiance. (Un Paysan derrière
le théâtre , criant : juſtice , Seigneur, juftice!)
ALEXANDRE. J'entends quelqu'un ſe
plaindre . Abdolonime , commencez , de
Bij
30 MERCURE DE FRANCE.
:
ce moment, l'exercice de votre place , &
rendez juftice à l'homme qui ſe plaint.
SCÈNE VII.
1 L
::
LE PAYSAN , ABDOLONIME , Suite.
LE PAYSAN pleurant. Oh ! an ne veut
pas tant ſeulement nous écouter.
ABDOLONIME. Si fait , fi fait , & je
*fomme ici pour t'entendre.
LE PAYSAN . Fi don ! voiin Abdolonime
, vous vous gauſlez dé mới ?
UN OFFICIER. Non , non , le Seigneur
Abdolonime eſt ici pour vous rendre
justice ; & vous pouvez lai expofer le
ſujet de vos plaintes
1
LE PAYSAN. Je ne m'attendois pas à
ſty-là: mais qu'importe ? Seigneur Abdolonime
donc , on , ... on ... ah ! ah !
ah ! ...
ABDOLONIME. Calmez- vous ; voyons ,
queu mal vous a-t- on fait ?
C3
LE PAYSAN. Hélas ! an veut m'engager
pour ſarvir le Roi .
ABDOLONIME . Je ne voyons pas qu'il
y ait ſi grand mal à cela.
LE PAYSAN. An dit que parce que je
AVRIL. 1776. 31
L
:
fis bian fait , jeune , & vigoureux , faut
que j'aille à la guerre .
ABDOLONIME. Et an a raiſon. Et qui
eſt ce qui ira donc , fice n'eſt les gens
bâtis comme te vla ? C'eſt pour ceux-là
que le ſarvice militaire a été fait.
LE PAYSAN . Mardi , m'eſt avis que
ſi n'y avoit que moi à faire ce ſarvice là,
il ne ſe feroit guère. An voit bian que
parce que vous êtes devenu gros Seigneur
, vous en parlez à vor aife ; &
morgué qu'ai je affaire de m'aller expoſer
où je n'ai rien à voir ?
ABDOLOMINE. Eh ! camarade , qu'eſt .
ce que tu quittes en comparaiſon de ces
gros Monfieurs qui avont de l'argent de
quoi acheter des Royaumes , & qui vous
plantent-là tous les agrémens& tous les
plaiſirs du monde , pour aller camper à
la belle étoile , &peut- être s'y faire échigner.
LE PAYSAN. Oh dame ! apparemment
que ça les amuſe ; mais quant à
moi , çà ne me fait point de plair. Ils
1gagnont des honneurs , de la gloire , &
nous je n'avons point toutes ces prétentions
là.
ABDOLONIME . Comment ! eh ! ne'la
partageras tu pas avec eux, cerre gloire ?
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
.
7
Acoute : le livre de la gloire eſt gros ;
il y a place pour tout le monde ; tu n'as
qu'à faire de belles chofes , & tu te feras
honneur tout comme eux .
:
LE PAYSAN. Bon , ils font déjà tout
connus , eux autres , qui avont de ces
noms que tout le monde ſait par coeur.
ABDOLOMINE. Tu n'as qu'à en faire
davantage pour ſuppléer à cette avance-là .
LE PAYSAN. En bonne foi , penſezvous
que je puſle , comme ça , acquérir
de l'honneur ? 1
ABDOLONIME. Sans doute ; mais fans
ça , eſt ce que tu dois te refuſer au farvice
du Roi ? jarni ! c'eſt ton devoit.
LE PAYSAN. Mon devoir eſt de l'y
obéir ; mais pour me faire tuer , farviteur.
ABDOLOMINE. Tian , mon ami , je
m'en vais te bailler une comparailon .
Dis-moi un peu , ton père a t il bian
des enfans ?
LE PAYSAN. Sous vot reſpect , nous
alfommes dix .
33 ABDOLONIME. Eh bien ! ſi raſſemblant
ces dix enfans , il vous diſoit : oh ! çà ,
mes enfans , des voleux viannent m'attaquer
ſte nuit ; queuque vous feriais ?
11 LE PAYSAN, Je veillerions toute la
AVRIL. 1776 . 33
nuit ; & quand les voleux viendriont , je
les plotterions bien fort.
ABDOLONIME. Mais vous riſqueriais
d'être bleſſés .
LE PAYSAN. N'importe , c'eſt noute
père , une fois , & noute maiſon dont il
s'agiroit.
ABDOLONIME. Eh bien ! c'eſt tout de
même ; c'eſt de noute Roi & noute patrie
dont il s'agit ; & tu refuſes d'aller
te battre pour eux !
LE PAYSAN, Jarnigoi vous parlez
d'or... eh ! Monfieur le Soldat , par fanguienne
, allez me chercher un peu ce
Monfieur le Centurion , que je ſeigne
ben vîte cet engagement , & que je me
boutte ce bouclier & ce javelot ; an vous
remarciant , mon voiſin ! ( excufez , nous
devions dire Seigneur Abdolonime ) ,
vous m'avez tout-à-fait boutte le coeur
au ventre ; quand vous vourrais nous
boirons enſemble à la ſanté du Roi. ( Il
Seretire. )
SCÈNE VIII.
XANTIPPE , ABDOLOMINE , Suite.
XANTIPPE habillée d'une magnificence ri-
: By
34 MERCURE DE FRANCE.
:
こ
:
dicule. Place , place ; & y allons done ,
qu'an nous faſſe place donc ; à quoi fart
donc d'être grand' Dame , ſi an eſt foulée
tout comme une Villageoiſe.
ABDOLONIME . Jarnicotton qu'eu ,
bruit ! qu'eſt ce que ſte Madame viant
faire ici !
XANTIPPE. Bon jour ! le Seigneur Abdolonime,
not homme.
ANDOLONIME. C'eſt toi Xantippe ?
comme te vla fagotée ? qu'est-ce qui te
reconnoîtroit comme ça ?
1
7
XANTIPPE . Eh dame !, voirement
je ne te reſſemble pas , moi ; tu ne fens
non plus ce que tu es ; te vla encore avec
ton habit de Payfan. Pour moi , je n'ons
pas plutôt ſu que j'étions devenus de
grandes gens , que j'ons bravement été
acheter à la fripperie tous ces brimbotions
là , & tout au pus beau , & au pus
ample , afin que ça paroille. いこ
ABDOLOMINTEE..Et avec quoi les as-ta
-payés!
XANTIPPE. Payés! je n'en avons rian
fait. Je les devons , & je tes devrons
long-temps , afin d'avoir l'air de gens
de qualité.
ABDOLOMINE. Xantippe , Xantippe !
tu es en vérité , folle.
AVRIL 76
१
XANTIPPE . J'ai encore pris deux grands
Laquais , parce qu'il faut comme çà que
les grand' Dames aient pour leur farvice
de grands gas bien baris 386 pís
vla notte grand Valet d'écurie , dont
j'ons fait un petit Page... ;
CANON. Oh dame ! oui , vantez les
autres petits Pages. Ils aviont voulu ſe
moquer de moi : mais coinme je ſys
plus grand qu'eux , j'ons donné un coup
de pied à l'un dans la tête ; l'autre , je
l'ons empoigné par le chignon , & je
l'ons plaqué par terre, Oh dame ! ils ne
foufflent pas.
ABDOLONIME . M'eſt avis qu'il n'y a
que moi à qui ma grandeur , ( puiſque
grandeur y a ) ne fait pas tourner la tête .
XANTIPPE. Va , va , c'eſt que tu ne
fais pas tenir ton coin comme il faut.
N'y a que moi qui ſais foutenir ma grandeur.
ABDOLONIME. Ta grandeut ? eh ! mor
dié, ce matin tu bêchois encore la tarre
avec moi moi da is P
XANTIPPE . A propos , Monfieur not
homme,j'aurons queaque beau Monfleur
d'amoureux , comme c'eſt la cozetime;
faut que vous n'en ſachiais rien.
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
Mais je vous en avertillons , à cette fin
que ça ne vous fâche pas.
ABDOLONIME. Morgué , je n'y tians
pus.Tu as beſoin , à la Cour , de la
même leçon que je t'ons donné une fois
au village ; &.... ſans le Roi qui viant...
XANTIPPE. Ah , je n'ofons pas encore
paroître devant ly , car je n'ons pas de
pierreries ; allons en chercher. (Elle fort.)
OSCÈNE ΙΧ.
:
ABDOLONIME , MYSIS .
ABDOLONIME. Je n'ons dit çà que
pour la faire en aller , de peur qu'alle
ne me fit trop mettre en colère. A préſent
qu'alle eſt partie .... Maisbon jour !
not' fille ; tu as mis auſſi de la parure ?
Mais n'y en a pas trop ; n'y a rian à dire .
MYSIS . J'ai cru , mon père , que le
ſéjour de la Cour exigeoit un peu plus
de façon que not' village. Mais je veux
qu'on voye que je n'oublions , ni le village
, ni Myrtil.
ABDOLONIME. Tu y penſes donc toujours
, & notre élévation ne te donne
pas à toi d: ces idées folles qu'a ta mère !
AVRIL. 1776. 37
:
r
MYSIS. Ah ! mon père , que je ſerois
malheureuſe ſi votre dignité m'enlevoit
l'eſpérance d'être encore à Myrtil .
ABDOLONIME. Nanni , nanni , j'entends
bian toujours que tu l'épouses .
Toutes ces belles dignités , vois-tu , çà
ſe paffe , ça ne tiant à rian. Mais tu as
trouvé un garçon qui a des ſentimens &
de l'eſprit , c'eſt ça qui reſte ; faut le
garder : je n'en trouverions peut être pas
tant ici .
MYSIS. On vous propofera peut être
d'autres partis.
ABDOLONIME . Laiffe - moi faire ....
Vla le Roi
:
SCÈNE X,
:
ALEXANDRE , ÉPHESTION, ABDOLONIME,
MYSIS.
ÉPHESTION à Alexandre. De grâce ,
Seigneur , intéreſſez vous pour mon
amour: la main de Myſis peut faire mon
bonheur. : ::
ALEXANDRE . Abdolonime je veux
encore ajouter une nouvelle grâce à celle
que je vous ai faite. L'alliance d'Ephef36
MERCURE DE FRANCE.
:
Mais je vous en avertillons , à cette fin
que ça ne vous fâche pas .
5
pus
ABDOLONIME . Morgué , je n'y tians
pus.Tu as beſoin , à la Cour , de la
même leçon que je t'ons donné une fois
au village ; &.... ſans le Roi qui viant...
XANTIPPE . Ah , je n'oſons pas encore
paroître devant ly , car je n'ons pas de
pierreries ; allons en chercher. (Elle fort.)
SCÈNE ΙΧ. :
ABDOLONIME , MYSIS .
L
ABDOLONIME. Je n'ons dit çà que
pour la faite en aller , de peur qu'alle
ne me fit trop mettre en colère. A préſent
qu'alle eſt partie .... Maisbon jour !
not' fille ; tu as mis auſſi de la parure ?
Mais n'y en a pas trop ; n'y a rian à dire .
MYSIS . J'ai cru , mon père , que le
ſéjour de la Cour exigeoit un peu plus
de façon que not' village. Mais je veux
qu'on voye que je n'oublions, ni le village
, ni Myrtil
ABDOLONIME. Tu y penſes donc toujours
, & notre élévation ne te donne
pas à toi d: ces idées folles qu'a ta mère!
AVRIL. 1776. 37
MYSIS. Ah ! mon père , que je ſerois
malheureuſe ſi votre dignité m'enlevoit
l'eſpérance d'être encore à Myrtil .
ABDOLONIME . Nanni , nanni , j'entends
bian toujours que tu l'épouses .
Toutes ces belles dignités , vois-tu , çà
ſe paſfe , ça ne tiant à rian. Mais tu as
trouvé un garçon qui a des ſentimens &
de l'eſprit , c'eſt ça qui reſte ; faut le
garder : je n'en trouverions peut être pas
tant ici .
MYSIS. On vous propoſera peut être
d'autres partis.
ABDOLONIME. Laiffe - moi faire ....
Vla le Roi.
A
:
" 1
SCÈNE X.
ALEXANDRE , ÉPHESTION, ABDOLONIME,
MYSIS.
ÉPHESTION à Alexandre. De grâce ,
Seigneur , intéreſſez vous pour mon
amour: la main de Myfis peut faire mon
bonheur. S
ALEXANDRE. Abdolonime , je veux
encore ajouter une nouvelle grâce à celle
que je vous ai faite. L'alliance d'Ephef
38 MERCURE DE FRANCE.
tion honoreroit les plus grands.Princes.
C'eſt l'ami & le favori d'Alexandre . Je
veux lui faire épouſer votre fille Myfis .
ABDOLONIME. Seigneur , votre ordre
viant trop tard. Moi & ma fille , j'avons
donné not' parole à un autre.
ALEXANDRE. Oh ! Ciel , & qui pourroit
me difputer ....
t
ABDOLONIME . Myrtil , un ſimple Payfan
; mais j'avons engagé notre foi , &
chez nous , ça vaut affaire faire. Ainfi ,
Seigneur , & vous Monfieur Épheſtion ,
prenez que ma fille foit mariée , & qu'il
ne foit plus queſtion de cela.
...
ALEXANDRE. Savez - vous ce qu'on
doit craindre en refuſant Alexandre ?
11
SCÈNE ΧΙ .
СВЕТИЛ
XANTIPPE , LES PRÉCÉDENS .
XANTIPPE coëffée ridiculement en pierreries.
Nous voilà en état de paroître devant
le Roi . Site , vous voulez bian parmettre
qu'on vous falſe ſa petite tévérence
.
ALEXANDRE. Quelle eft cette femme !
ABDOLONIME, Une folle.
SP
i
AVRIL. 1776 . 39
5 ÉPHESTION. C'eſt Xantippe , la mère
de Myfis, qu'Abdolonime refuſe de m'accorder
malgré vos ordres .
XANTIPPE . Que que j'entends ? Vous
volais bian époufer not' fille! Ah ! bons
Dieux , Seigneur Epheſtion , vous nous
faites trop d'honneur ; & je voudrions
être capable de pouvoir ....
ÉPHESTION. Perfuadez donc, Madame,
le Seigneur Abdolonime.
MYSIS . Mon père , réſiſtez .
XANTIPPE ( à Abdolomine ) . Comment
, chien ! .... ( à Alexandre ) Seigneur
, vous voulais bian permettre ! ...
(à Abdolonime ) . Comment , tu ne veux
pas donner not' fille àun gros Monfieur !
qui prétands tu ly faire épouſer ? un Myr .
til , un Payſan , plutôt que de la faire
grand' Dame?40
ABDOLONIME. Xantippe , j'ons déjà
dit que Myrtil épouſeroit Myſis ; j'ons
déjà dit auffi q'vous n'etiais qu'une folle,
&jedis encore ces deux choſes-là.
ALEXANDRE. C'en est trop... (bas à
Epheftion , en le tirant àpart) Ecoutez ,
Epheſtion : il vous faut renoncer à Myfis;
mais > pour vous confoler , apprenez
que je vais mettre Abdolonime à une
demière épreuve ; s'il y fuccombe , je
40 MERCURE DE FRANCE.
diſpoſe en votre faveur de la couronne
qui lui eſt deſtinée... (haut) Abdolonime ,
votre réſiſtance m'irrite , & vous rend indigne
de mes bontés. Je vous rends à
votre premier état ; retournez à votre
jardin , & apprenez à mieux ménager la
délicateſſe des Souverains.
MYSIS. Retournons joindre Myrtil.
XANTIPPE . Voilà , traître , ce que tu
nous procures. Hélas ! j'étions , en un
quart d'heure toute accoutumée à être
grand' Dame ,& il nous faurra bien du
temps pour me raccoutumer à n'être que
payſanne. (Ellefort) .
SCENE ΧΙΙ.
1
ALEXANDRE , EPHESTION , ABDOLONYME ,
MYSIS.
いこ
2
** ARDOLONIME à Alexandre. Seigneur ,
Xantippe me fait rire avec le déſeſpoir
que lui cauſe la pertede fa dignité. Pour
nous qui , Dieu marcy , n'ons quitté ni
noshabits, ni not' ton villageois , je nous
en retournons commeje ſommes venus.
Je vous ſommes toujours bian obligés
de nous avoir crus, pendant un peu de
AVRIL.1776. 41
temps , affez dignes pour mériter votre
confiance . (àfa fille, Allons , Myfis .
MYSIS. Allons ... (malignement) Adieu ,
Seigneur Epheſtion. (Ilsse retirenty.
६
SCENE XIII .
ALEXANDRE , EPHESTION , Suite.
ALEXANDRE. Vous voyez comme Abdolonime
ſoutient les revers : vous avez
vu comme il s'eſt comporté dans la bonne
fortune; avec quelle ſageſſe n'a t- il point
parlé ſur les points importans du gouvernement
d'un Etat ? N'est- il pas digne d'en
gouverner un lui- même ? Son eſprit l'y
appelle autant que ſa naiſſance. Il eſt le
dernier rejetton de la race des anciens
Roi de Tyr : je viens d'examiner moimême
les titres découverts par Cratidas ;
rien n'eſt auſſi certain .... ( àſa Suite )
Qu'on fafle revenir Abdolonime & Myfis
; & , s'il ſe peut , qu'on cherche ce
Myrtil dont je viens de leur entendre
parler.
EPHESTION. Seigneur , je ne regrette
point la couronne dûe à Abdolonime ;
mais , Myſis...
42 MERCURE DE FRANCE.
ALEXANDRE. Peut être la connoiffance
de ſa noble origine lui fera t-elle changer
de fentimens .
:
:
SCÉNE XIV.
ABDOLONIME , MYSIS , LES PRÉCÉDENS .
ALEXANDRE. Revenez , Seigneur Abdolonime
; recevoir des honneurs dûs
non-feulement à ma faveur , mais même
à votre naiſſance .
ABDOLONIME. Que veut dire le grand
Alexandre ?
ALEXANDRE . Etes vous bien inſtrait
de votre origine ?
ABDOLONIME. Mon père s'appeloit Eu
phorbe. Il eſt vrai que je ly avois ſouvent
entendu dire que ce n'étoit pas fon véritable
nom , & qu'il en avoit un autre ,
qu'il avoit ſes raiſons pour cacher .
ABDOLONIME. Il étoit l'unique héritier
des Rois de cette ville , & c'eſt à vous ,
par conféquent, que cet héritage eſt dû :
je vous en donnerai la preuve ; en atten
dant , venez , fur ma parole , prendre
poffeffion du Trône.
AVRIL. 1776. 43
ABDOLONIME. Cette comédie ici ne
durera pas plus que celle de tantôt .
ALEXANDRE. Non , fiez- vous à moi...
Venez aufli , belle Myſis .
MYSIS. O Dieux !
SCENE XV & dernière.
MYRTIL , LES PRÉCÉDENS.
رد
UN OFFICIER à Alexandre. Seigneur ,
voici Myrtil .
ALEXANDRE. Que vois-je ? c'eſt Philotas!
:
?
PHILOTAS. Oui , Seigneur , c'eſt moi
-que la paſſion la plus vive a arraché du
fein de votre Cour pour me confiner dans
un village , où depuis un mois , fous le
nom de Myrtil , je ſoupire pour l'aimable
Myſis . La voici : vous voyez l'objet
de ma paffion ; n'excuſet il pas tout ce
qu'il m'a fait faire ?
ALEXANDRE. Elle eſt digne de votre
amour par fes vertus & par ſa naiſſance.
PHILOTAS . Seigneur , je viens de l'apprendre.
ALEXANDRE à Abdolonime. Seigneur ,
vous pouvez , fans rougir. donner voue.
-
44 MERCURE DE FRANCE .
-
fille à Myrtil : c'eſt le plus brave de mes
Généraux.
ABDOLONIME. M'eſt avis que je rêve :
mais foit en fonge , ſoit éveillé , ſoyons
honnêtes gens , & faiſons notre état de
Roi avec honneur , comme j'avons fait
ſtila de payſan .. Que Xantippe va être
folle!
ALEXANDRE. Nous lui remontrerons
la honte du ridicule auquel elle paroît
portée . Nous adoucitons auſſi la rufticité
de votre langage & de vos inanières.
Alexandre ne ſe trompe pas comme le
commun des humains , &il fait diftinguer
à travers le défaut d'éducation , les
•qualités eſſentielles que l'on retrouve
toujours dans ceux qui , par leur naiſlance
, doivent les poffeder.
ParM le M. D. P.
ÉPITRE à Mademoiselle ***
N'
ATTENDEZ PAS du bel eſprit
1.
Trouver la brillante parure ,
Quand le coeur dicte & qu'on écrit.
Pour vous , belle Eglé , je lejure ,
Je quitte le pinceau de l'art
Pour le burin de la nature ,
AVRIL. 1776 . 45
Et comme elle je ſuis ſans fard.
Eglé , chacun a la maniere ,
Je le lais : mais aurois je tort ,
Alors qu'au clinquant je préfere
Le lingot mâte de bon or ?
Commema muſe brillantée ,
Avec grâce ſe pavanant ,
Iroit ſur ſes deux pieds montée ,
Déployer les couleurs du paon ,
A la Comtefle , à la Marquiſe ,
Pour qui mon coeur ne me dit rien ,
Et chez qui je la vois admiſe ,
:
Par vanité , vous penſez bien.
Dubel eſprit c'eſt-là la place ;
Oui , quand le coeur eſt arrêté ,
Pour maſquer ſon aridité
L'eſprit doit pétiller de grâce ;
Mais étouffer le ſentiment ,
Sous une parure étrangère ,
C'eſt affubler une Bergère
D'un riche ajuſtement;
1
i
Soncorſet la rendoir gentille;
On l'aimoit dans ce ſimple là :
Elle perd ſous le falbala ,
Les grâces de la jeune fille.
Omon Eglé ! quandje dirai
Tout uniment quejet'adore , 了。
Alors, crois moi , je te dis vras
i 4
46 MERCURE DE FRANCE.
2
Etne tedis pas tout encore ;
Mais quand , avec beaucoup d'apprêt ,
J'entafleraijaſmin ſur roſes ,
Et des grands mots vuides de choſes ;
Pleure&dis: fon coeur eft muer ,
C'eſt ſon eſprit qui s'étudie
A m'éblouir de faux brillans;
Ainſi les bouquets d'Italie
Remplacent , au rigoureux temps ,
Les fraîches roſes du printemps.
ParM. Mayer.
C 1
I
T
:
EPITRE à Mademoiselle PERNETTI ,
Auteur de Poësies fugitives inférées dans
l'Almanach des Muſes, Σ
Je ſavois bien que la Provence ,
OVictorine ! fut toujours
La province par excellence
Le ſol favori des amours.
Ony trouve taille ti fine ! it
OEil ſi tendre , ſi perillantdã to
Du brun- clair l'attrait ſu ſaillant !
Et des appas que l'aimable Cyptine
Nemontra jamais dans Paphos ;
こ
1
:
AVRIL. 1776. 47
Mais je ne croyois point y trouver des Saphos.
Je vous ai vu : vous marchez ſur les traces
De Boccage & de d'Antremont ;
C'eſt un triomphe pour Toulon :
Et c'en est un pour Apollon
D'être careflé par lesGrâces.
1
7,03
Par le méme.
VERS à unejeune Demoiselle conſidérans
une montre...
COMME elle bat ! fon bruit imite
: De mon coeur lepalpitement.
L'aiguille approche du moment;
Ainſi le defir qui m'agite
Me rapproche de mon amant,
Comme elle tourne lentement !.:
Ah! vers mon amant ma penféé
Eſt mille foisplus empreſlée.
Mais dans ces momčas pleins d'appas ,
Qu'il me dira : Je vous adore ;
Lente aiguille netourne pas ,
;
Ou du moins fois plus lenteencore.
1
Parle méme 31
160
48 MERCURE DE FRANCE .
A Madame DE M ***, jouant le rôle
d'Amante ſur un Théâtre de Société.
Les beaux- arts ſont enfans du goût ,
Lui ſeul produit cette impoſture
Dont le charme imprime par- tout
L'illuſion de la nature .
:
A ce goût tu joins la beauté,
Les agrémens de la jeuneſſe ;
Tout en toi paroît concerté
Pour une Actrice enchantereſſe .
Cet art eſt toujours léducteur ,
Lorſque l'eſprit qui le dirige ...
Eſt l'enthouſiaſme du coeur.
Tum'entraînes par la pratique.
Damis , foumis à tes appas ,
Quelque temps cherche t- il à feindre ?
Tu prends le modeſte embarras
D'un ſexe qui doit ſe contraindre...
Le dépit , la crainte , l'amour ,
L'eſpoir , dans ton ame agitée ,
Se manifeſtent tour à-tour.
:
:
Toujours vivement affectée ,
Le ſpectateur , dans tes beaux yeux ,
Saiſit la joie ou les alarmes.
Tantôt , d'un ſouris gracieux ,
10
Ce
AVRIL. 1776. 49
Ces yeux développent les charmes ;
Ici , ton orgueil furieux
Gémit d'un fentiment trop tendre
Et voudroit déguiſer des feux
Dont tu ne laurois te défendre.
Ainſide Thalie , à ton gré ,
Dans tes mains le maſque varie ,
Et d'un coeur toujours agité
L'expreſſion eſt applaudic.
Ces vers d'un Auteur ignoré
Qui doit & qui veut toujours l'être,
Ne lont ni le propos outré
D'un fade & léger Petit Maître ,
Ni le langage d'un Amant :
C'eſt la vérité qui vient rendre
Les hommages dûs au talent.
CONSEILS AUNE JEUNE MARIÉE.
ÉGLÁ , vous voilà mariée;
Quel changement produit ce jour !
Puiſſiez- vous , dans cet hymenée
Goûter les douceurs de l'amour !
L'hymen eſt une loterie
Où chacun achete fon fort ;
II. Vol. C
so MERCURE DE FRANCE.
Heureux , il fait chérir la vie :
Mauvais , on deſire la mort.
D'un jour à l'autre le coeur change :
Le plaiſir de la belle nuit
Ne vaut pas le regret étrange
Du jour terrible qui la ſuit.
Plus d'un couple qui ſe déteſte
S'adoroit quand il s'eſt uni ;
Pour éviter ce ſort funeſte ,
Suivez les conſeils d'un Ami .
Votre époux eſt ſage & docile ,
Il vous aime autant qu'il vous plaît ;
Ecoutez un moyen facile
De le conſerver tel qu'il eſt.
Il eſt un art indiſpenſable
Et néceſſaire à la beauté ;
Des traits d'une pudeur aimable.
Embelliſſez la volupté.
Sachez ménager ſon délire ,
Et loin de le trop enivrer ,
Faites enſorte qu'il defire ,
N'ayant plus rien à deſirer.
1
:
Habile à lire dans ſon ame ,
AVRIL. 1776. SE
Partagez ſes maux , ſon ennui ;
Riez s'il rit , blâmez s'il blâme ,
Prompte à changer autant que lui.
Pour embellir votre figure
N'ayez point trop recours à l'art';
Que l'eſprit ſoit votre parure
Et la décence votre fard.
Vous êtes ſans doute aſſez belle
Sans ces colifichets pompeux ;
On devient bientôt infidele
Quandon veut plaire à tous les yeux.
1. : :
N'ayez point la triſte manie
Devous rendre l'eſprit ſavant :
En cultivant trop le génie
On affoiblit le ſentiment .
Evitez ſur- tout la préſence
Desjolis libertins du jour :
Même juſqu'à l'indifférence ,
Tout eſt pour eux preuve d'amour.
Si l'un de votre compagnie.
Porte ombrage à votre mari ,
Sansdévoiler ſa jalousie ,
Fayez poliment cet amisu I
Cij
52
MERCURE DE FRANCE.
!
Charmante Eglé , lecoeur de l'homme
Eſt ſuſceptible de changer :
Mais je vais vous apprendre comme
On ſe ramene un coeur léger.
Loin de lui reprocher ſon crime
Paroiſſez toujours l'ignorer :
Faites ſi bien qu'il vous eſtime
Quand il cefle de vous aimer.
S'il évite votre préſence ,
Cen'eſt pas haine , mais reſpect ;
Cet égard, dans ſon inconſtance ,
Nedoit pas vous être ſuſpect.
2
Quoiqu'un nouvel objet l'enflamme
Il ſent le prix de votre coeur ;
Et toujours flottante , ſon ame
Fuit& recherche ſon erreur.
Alors l'occafion s'avance
De fixer un volage époux ;
Il faut redoubler de prudence...
Frappez enfin les derniers coups.
Montrez-vousbien plus careflante
Que celle qui fait vos regrets :
Vous ſerez toujours plus décente,
Etvos tranſports ſerontplusvrais:
7
AVRIL. 1776. 53
Mais , pour avantage ſuprême,
Vous poſſédez mille vertus :
Verſez vos dons ſur elle-même;
Tels bienfaits ne ſont pas perdus.
La réuſſite alors eſt prompte ;
Votre époux découvre ce trait ,
Il reſte confus : à la honte
Rien n'eſt égal que ſon regret.
Enfin l'amour vous le ramene
Pleind'ardeur & de repentir.
Quand on a tant fouffert de peine ,
Comme l'amour ſe fait ſentir !
Chaquejour renaît ſa tendreſſe ,
Chaque jour renaît votre ardeur ,
Etvos jours coulés dans l'ivrefle
Sont marqués au ſceau du bonheur.
Εννοι à Madame ***
D'une réunion ſi chere
S'il naît quelques fruits pour garans
Ce qu'ici je fais pour la mere
Je le ferai pour les enfans.
ParM. Lalleman.
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
A MA FEMME , après treize ans de
mariage.
QUAND l'hymen réunit deux coeurs
Par les liens étroits d'une chaîne durable ,
L'Amour s'approche , & cet enfant aimable ,
En badinant , les couronne de fleurs ;
Mais , trop ſouvent , l'Inconſtance cruelle
Vient & détruit l'ouvrage de l'Amour ;
Ce Dieu s'envole , & le coeur infidele
En une aftreuſe nuit voitchanger ce beau jour ;
Le mien n'eſt pas ſoumis à cette loi ſévere ,
Encor épris comme au premier inſtant ,
Il eſt heureux , il eſt tendre & conſtant.
Coeurs amoureux , comprenez le myſtere :
Pendant treize ans , par un heureux retour ,
Toujours aimé , toujours amant d'Ortenſe ,
Le plaiſir fut éloigner l'Inconſtance ,
Et ſes appas furent fixer l'Amour.
ParM. le Marquis de C**M**,
à Pont-à-Mouffon.
:
AVRIL. 1776. SS
VERS à Madame la Comteffe DES *** .
VOUouSs avez la fraîcheur & l'éclat de la roſe ,
Elle eſt Reine des fleurs , vous l'êtes des Amours :
Votre deſtin pourtant differe en quelque choſe ;
Elle plaît un noment , & vous plaiſez toujours.
Par le même.
VERS en réponse deM. le Président d'Alco
à Madame de B...
LorOsRqSu'en naiſlant la belle Aurore
D'un voile vient à ſe couvrir ,
Les feux dont le ciel ſe colore
Sans retour vont s'évanouir ;
Lorſquedans les Etats de Flore
Un lys commence à ſe flétrir ,
Il meurt pour ne jamais éclore ;
Lorſqu'on voit un flambeau pâlir ,
C'eſt pour jamais que s'évapore
L'ardeur qui devoit le nourrir ;
Ainfi mon coeur , mort au plaiſir ,
N'oſoit pas eſpérer encore
Et de renaître & de jouir .
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Maisj'ai reçu vos vers aimables ,
J'ai lu , je ſuis reſſuſcité ,
Et dans ces inſtans favorables
J'ai fait grâce à l'humanité.
Avotre voix enchantereſſe ,
Avotre art mon coeur eſt ſoumis ;
Je crois aimer mes ennemis :
Mais aimé je encor ma Maîtreſle ?
AMeffieurs de l'Académie Françoise , en
leur offrant le Portrait defeu M. l'Abbé
de Voiſenon .
AVOTRE illuftreCompagnie
Par les heureuxtalens Voiſenon fut lié,
Et le fut par le coeur comme par le génie ;
D'agréer ſon portrait,Meffieurs , tout vous convic,
C'eſt un tribut à l'amitié ,
Un hommage à l'Académie .
<
ParM. Guérinde Frémicourt.
AVRIL. 1776. 17
1
A M. l'Abbé de C... qui mesoupçonne de
l'éloignement pour le mariage.
AMI , crois - en le ſerment de mon coeur ,
Du célibat je ne ſuis pas l'apôtre :
Je ne crois point qu'on trouve le bonheur
Sans partager ſon ſort avec un autre.
J'ai , tu le ſais , le doux beſoin d'aimer ,
Je võis déjà s'éclipſer ma jeuneſſe ,
Et ſi je tarde encor à m'enflammer
Je ne dois plus eſpérer de maîtreffe;
Je le ſens bien : mais comment faire un choix ?
Si , dédaignant & richeſle & naiſſance ,
Du tendre amourje ſuis les douces loix ,
J'aurai manqué , dira- t- on , de prudence ;
Si la raiſon doit dicter mon arrêt ,
Dequel bonheur peut ſe flatter mon ame ?
Car, ſous ſon nom , le ſordide intérêt
Du chaſte hymen allume ſeul la flamme ;
Ah ! qu'à jamais il cache ſon flambeau ,
Si ſa clarté doit éclairer ma peine ;
Quela vertu ſoit le premier anneau
Deceux qui ſont deſtinés à ma chaîne ;
Quela beauté qui doit avoir mon coeur ,
Ade l'eſprit joigne une ame élevée ,
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
Que ſes talens , ſes grâces , ſa pudeur
De mon bonheur aflurent la durée ;
Qu'elle foit gaie & vive fans efforts ,
Que ſur ſes pas le plaiſir ſemble naître ,
Qu'avec adrefle , en excuſant mes torts ,
Elle m'apprenne à mieux les reconnoître :
Quedans le monde elle fe livre peu ,
Que cependant elie y paroifle aimable ;
Quela maiſon , ſans foule , fans gros jeu ,
Pour moi toujours ſoit la plus agréable ;
Qu'elle ſoit douce & ſenſible à la fois ,
Que la bonté forme fon caractere ,
Qu'à tous les yeux justifiant mon choix ,
Elle travaille au bonheur de ma mere ;
Que pour avoir tous les droits fur mon coeur
En répandant l'agrément ſur ma vie ,
De mes parens , des ſiens & de ma ( oeur
Elle s'emprefle à devenir l'amie.
Dans quelque état que le fort pût m'offrir
Cet être hé as! peut être imaginaire ,
Ami , j'irois à l'inftant le choiſir
Etbraverois les proposdu vulgaire ;
Eh ! que m'importe à moi tout l'Univers ?
Si d'être heureux j'ai la douce eſpérance :
Je ne veux pas de repentirs amers
Payerunjour les charmes de l'aifance.
Ainſi ſois lûr que pour fixer mon choix
L'argent jamais ne ſera ma bouilole ;
AVRIL. 1776 رو .
De mon coeur ſeul j'écouterai la voix ,
C'eſt lui qui doit ſe choifir une idole :
Ames tranſports , à mes deſirs brû'ans
Ilen faut une , & je la veux parfaite ,
Puifle ce choix , digne de mon encens ,
Remplit un jour mon ame fatisfaite!
Un être doux , né pour me captiver ,
Voilà pour moi l'unique convenance.
Si ce phénix ne peut pas le trouver ,
Je garderai ma triſte indifférence ;
Mais ſi le fort , dans fa rare bonté ,
M'offroit un jour mon aimable chimere ,
Alors , Ami , de ma félicité
Jete voudrois pour témoin oculaire :
Je voudrois plus , je voudrois que ta main
Bénît ce noeud que d'avance j'adore;
Del'amitié le charme ſouverain ,
A mon bonheur ajouteroit encore.
Par M. de R M.Cam.ar.d f.
AMonfieur DE CARMONTEL.
TESProverbes , tesComédies ,
Amuſemens de la ſociété ,
Etincellent par tout d'eſprit °aieté ;
Tu réunis à d'aimables ſaillies :
La critique,legoût& la variété.
r
:
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
Pourſuis ta brillante carriere ,
En badinant corrige nos erreurs :
Pour tes pinceaux quelle vaſte matiere
Que la peinture de nos moeurs !
Jamais du fiel de la ſatire
Tes écrits ſéduiſans ne furent infectés;
En nous diſant d'utiles vérités ,
Tu fais nous plaire&nous inſtruire.
ParM. Sireuil.
E
९
Le mot de la première Enigme du
volume précédent eſt Mercure; celui de
la ſeconde eſt Boffe. Le mot du premier
Logogryphe eſt Joueur , dans lequel on
trouve or , ver, Roi , joue , roue , voeu &
jeu; celui du ſecond eſt Mouchette , où
ſe trouvent mouchet (mâle de l'épervier )
&mouche.
ÉNIGME.
Quoique dans un age avancé
J'ai toujours mavigueur premiere ,
Camille , que Maron nous dépeint ſi légere ,
Ne ſauroit ſe flatter de m'avoirdevancé.
:
AVRIL. 1776. 61
D'une égale viteſſe en tous les lieux je vole ,
L'été comme l'hiver , les nuits comme les jours.
De l'uniformité je ſuis le vrai ſymbole :
Rien de plus réglé que mon cours.
Tout le monde pourtant n'en juge pas de même.
AlaCour&dans les cachots
Contrema lenteur on blafphême.
Pendant le regne des pavots
Ma célérité ſemble extrême :
Je ſuis même , aux yeux des dévοις ,
Unpeupareſleux en carême.
Je le parois ſur-tout lorſque la fievre b'ême
Sur un corps épuisé frappe à coups inégaux ;
Mais combien on voudroit que je fufle en repos ,
Lorſque près du bonheur ſuprême
On brûlede l'encens aux autels de Paphos ;
Tantôt on me maudit , tantôt on me ſouhaite.
Pour me voir arriver il faut être forcier.
On aime à me gagner avec un créancier.
Trop ſouvent on me tue , & puis on me regrette.
L'Auteur vientde me perdre en me définiſlant .
Nevas pas , cher Lecteur , me perdre en me cherchant.
ParM. leChevalier de la Doué , Officier
d'Infanterie.
62 MERCURE DE FRANCE.
J
AUTRE.
/
E vous ſers , jeune Iris , à maint&maint uſage:
J'ai vu tous vos appas , je fus diſcrette & fage.
J'ai lu mieux que Lindor garder votre ſecret ,
Jepeux mieux que la Tour faire votre portrait.
Bien il est vrai qu'un rien & me trouble & m'agite :
Le zéphir bat de l'aile , il ne reſte aucun trait.
Je dors , je cours , je marche , ou je me précipite.
La nature me doit ſes plus beaux ornemens :
Mais quelquetois je tuis fatale à ſes enfans.
Tout le monde ine craint , me recherche
m'évite.
J'accours chez Palémon , Palémon ſe dépite ,
Etdemain,pour me voir , il implore les Dieux.
Si je vais me cacher au fond d'un précipice ,
Alors on me déterre , alors on m'aime mieux.
Voila , me direz-vous , un fingulier caprice !
Quoi ! cela vous ſurprend! T'homme n'est-il pas
fou?
La femme en tient un peu : car j'ai vu Leonice ,
Qui me craint à l'excès m'aimer avec délice ,
Livrer à mes bailers fon beau ſein & ſon cou.
Par M. deW... Capit. de Cavalerie.
ン
12
2
AVRIL. 1776 . 63
LOGOGRYPHΗ Ε.
L'AMOUR fait par mes traits enfammer un
Amant.
Retranche un de mes pieds , tu vois ce qu'il infpire
;
En cet état , priſe diverſement ,
Je ſuis le but où cet enfant aſpire:
Mais fi complaiſamment tu mets mon chefà bas ,
Du nom de tes aïeux tu m'épouvanteras .
ParM. de Lamogiliere.
J
AUTRE.
E ſuis une maladie
Alez funeſte au genre humain ;
De ſon bonheur implacable ennemie ,
Je répands ſur ſes jours le fiel de mon venin.
Triſteſſe , ennui , chagrin ,
Voilà les maux qui compoſent mon être ;
Mais ſi tu veux mieux me connoître ,
Ami Lecteur , je t'offre un animal
Vil objet du mépris des hommes ,
64 MERCURE DE FRANCE.
Et dont le nom , dans le fiecle où nous ſommes,
Fort inſultant , ſe prend toujours en mal ;
Ce qu'au fond d'un tonneau dépoſe une liqueur ;
Une arme qui jadis étoit fort en uſage ;
Le nom qu'on donne au vernis d'une fleur !
Un frein par tous les Rois mis au libertinage ;
Une ville de France ; une autre en Italie ;
Un petit grain dont vivent les oileaux ;
Tu me tiens : je finis. A quoi bon ces propos ?
En dire plu's ſeroit folie .
I
AUTRE.
MEUBLE de nuit , je parois peu le jour :
Ce n'eſt que vers minuit que l'on me fait la cour.
Faites de moi deux parts égales ,
L'une annonce le bien , l'autre la propreté :
Mais cependant , diſons la vérité ,
Je ſuis par fois mauvais & ſouventdes plus ſales.
ParM. deW. C. A. M. au R. R. P. C.
AVRIL. 1776. 65
Sur un air del Signor Bononcini.
Allegro ma nontropo.
P
Σ
5
- 64
5
QU'AMOUR & la ten-dreſſe
U- niſſent nos voix ;
D'un ton pleind'alle-
6
4
66 MERCURE DE FRANCE .
greffe , Chantons dans nos bois, Chan-
6+ ゲ6
4
tons, Chantons fans cef-
46969
4 4
-
6
ſe Le plus ché- ri des Rois ,
6 6+ 6+
π
65
Chan- tons , Chantons
6 6
4 4
AVRIL. 1776. 67
Σ
14
fans cef- -
..
- ſe Le
65 6
Σ
plus ché- ri des Rois .
Σ
ゲ6
Fin.
6 *
5
Les voeux
※5
qu'il nous inf-pire Ne peuvent s'expri-
Σ
64
5
TTO
+
68 MERCURE DE FRANCE .
mer ; Que tout ce qui ref- pi-re ,
f
6 65
Ref- pi- re pour l'ai-mer.
76-7
6 6
5
6
65
-
-
7.5
Reſpi- re pour l'ai -mer ,
66
*
AVRIL. 1776. 69
6-6 6
6 75
A
Refpi-
65
...
re , Reſpi- re
66
pour l'ai- mer . Da capo.
70 MERCURE DE FRANCE.
:
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
* Mémoire contenant l'Histoire des Jeux
Floraux & celle de Clémence Ifaure ;
pour ſervir de réponſe à un écrit
intitulé : Discoursprononcépar Maître
Lagane au Conseil de Ville de Toulouſe
, imprimé par ordre du même
Confeil. Volume in-4º, A Toulouſe ,
chez la veuve J. P. Robert , Imp.-
Lib. rue Sainte Urſule.
CETTE diſcuſſion juridique , vivement
agitée à Toulouſe , ne doit point être indifférente
aux Gens de Lettres de la Capitale.
La liberté & l'égalité,qui doivent être
par tout le véritable eſpritdesCompagnies
Littéraires , ſont compromiſes dans cette
diſpute qui s'eſt élevée entre les Capitouls
de Toulouſe & l'Académie des
Jeux Floraux . Il faut , avant tout , expoſer
en peu de mots l'origine de cette Aca-
* Les trois articles ſuivans font de M. de
laHarpe.
AVRIL. 1776. 71
1
démie , & de l'hommage annuel qu'elle
rend à la mémoire de Clémence Ifaure.
Ce détail eſt tiré d'un Avertiſſement qui
précède le Mémoire.
• Il eſt certain qu'une Société de ſept
>>Poëtes ou Troubadours avait inſtitue ,
>>long temps avant 1323 , le Collége de
>> la Gaie Science , repréſenté aujourd'hui
>> par l'Académie , & qu'ils ont fait les
> frais des premiers prix qui y furent
>> diſtribués . Ils ont donc pu être appelés
>> les fondateurs de ce Collége. Il eſt
>>prouvé que Clémence Iſaure ayant con-
" ſacré une partie de ſes biens à reſtaurer
» ou à rétablit l'ancien Collége du Gai-
>>Savoir ſous le nom deCollége de Rhé-
» torique ou de Poëſie Françaiſe , a pu
» de même en être regardée comme la
>>fondatrice , quoiqu'à la rigueur on puiſſe
> dire qu'elle n'a précisément rien fondé.
ود Enfin Louis XIV , qui a érigé ceCol-
„ lége en Corps Académique par ſes
» Lettres- Patentes de 1694 , peut auſſi
» & doit paſſer pour en être le véritable
>>fondateur , parce qu'il a le premier
> fixé légalement & à perpétuité , les
> ſommes deſtinées à ſon entretien.
» A l'égard de Clémence Ifaure , elle
>>eſt indifféremment déſignée ſous la
72
MERCURE DE FRANCE.
»dénomination , tantôt de fondatrice ou
d'inſtitutrice , tantôt de reſtauratrice ou
» debienfaitrice,parce qu'elle paraîtavoit
> réuni ces diverſes qualités. On l'appelle
>> fondattice ou inſtitutrice des Jeux Flo-
» raux , parce qu'elle a donné le nom de
>> Jeux Floraux à la fête qu'on appelait
>> dans l'ancien temps la fête de la vio
» lette , en mémoire de la première
„ violette d'or fin qui fut inventée &
>> ordonnée par les Troubadours . On la
» nomme reſtauratrice ou bienfaitrice
>> parce que , d'après la tradition & les
>> monumens publics , elle a légué de
>>grands biens aux Capitouls, à condi-
>>tion qu'ils feraient célébrer les Jeux
>> Floraux , c'eſt à dire , qu'ils rendraient
>> l'ancienne diſtribution des prix plus
>>régulière & plus conſtante , &c. »
St
Tous ces faits hiſtoriques ſont prouvés
fort au long dans ce Mémoire néceſſairement
volumineux , qui eſt à la fois un.
plaidoyer & une differtation , & dans.
lequel on accumule les citations & les
autorités , en réfutant les objections contraires
. Le diſcours de Me Legane , qui
a donné lieu à ce Mémoire , paraît être
le réſumé des prétentions du Confiftoire
des Capitouls. Ces Magiſtrats les plus..
relevés
AVRIL. 1776. 75
relevés de l'Europe , comme les appelle
leur détenfeur , à la faveur des nuages
faciles à répandre ſur toute eſpèce d'antiquité,
ſoutiennent aujourd'hui que Clémence
Ifaure eſt un être chimérique dont
ils ont bien voulu adopter la fable pendant
long-temps , pour avoir un prétexte
& une occafion de répandre des bienfaits
fur l'Académie des Jeux Floraux ; qu'ils
en font les véritables fondateurs , & doivent
en être les Préſidens nés & néceffaires
, &c .
Les doutes élevés ſur l'existence de
Crémence Ifaure font la dernière eſpèce
d'attaque qu'ils ayent livrée à l'Académie
des Jeux Fioraux. Mais il y a long-temps
que les prétentions des Capitools & la
réſiſtance de l'Académie avaient feit naître
une diſcorde , dont les effets avaient
fouvent éclaté. Dépoſitaires des fonds
affectés à l'entretien de cette Compagnie ,
les Capitouls ſe croyaient autorisés à l'affervir.
C'eſt principalement pour faire
ceffer ces diviſions & fixer l'état & les
priviléges de l'Académie , que Louis
XIV avait expédié les Lettres-Patentes
de 1694 , le titre le plus précieux fur
lequel elle s'appuie. C'eſt par ces Lettres
qu'il eſt arrêté que le ChefduConſiſtoire ,
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
à la place du Maire de Ville , eſt ſeul
en droit d'aſſiſter à toutes les ſéances
Académiques comme Académicien né; &
que trois des Capitouls , en qualité de
Bailes des Jeux , accompagnerontle Corps
des Jeux Floraux pour lui faire les honneurs
de l'Hôtel de Ville : car c'était ordinairement
dans ce lieu que ſe tenaient les
aſſemblées . Il eſt même ſpécifié par ces
Lettres - Patentes , que le Maire de la
Ville ou le Chef du Conſiſtoire , qui le
remplace , ne portera aucune marque de
diftinction , robe de cérémonie ni autre ornement
appartenant à ladite Charge; ce
qui montre évidemment qu'il ne doit
pas aſſiſter à la ſéance comme Magiſtrat
, mais comme ſimple Académi-
*cien. L'Avocat des Capitouls s'était fort
indigné de cette diſpoſition. « Ils regar-
>> dent ( diſent les Auteurs du Mémoire
» en réponſe à ſon Diſcours ) un Conful
>> comme dégradé parce qu'il eſt ſans
>> robe. Il s'écrie : Quelle figure pouvait
» faire le Maire , ce premier Magistrat de
» la Ville , dans une séance Académique
»fans cet ornement Confulaire ? On croi-
>> rait après cette exclamation , que toute
>>la dignité des Capitouls conſiſte dans
» la robe , qu'avec elle ils ſont tout, que
7
:
AVRIL. 1776. 7..5
» ſans elle ils ne ſont rien ; mais toutes
• les robes Confulaires poſſibles ne fau-
>> raient leur donner dans l'Académie une
» prééminence qu'ils n'y ont jamais cue ,
» & que le Légiflateur a toujours eu foin
» de proſcrire , pour ne point choquer la
>> liberté & la délicateſſe d'un Corps lit-
>>téraire jaloux de ſon indépendance " .
Sans doute il ne faut pas mettre ſur le
compte des Capitouls l'exclamation plaiſamment
emphatique de Me Lagane leur
défenſeur ; mais il eſt ſûr que cette phraſe
rappelle la douleur de Maître Nicolas
(dans la pièce du Jardinier & fon Seigneur
) qui ne trouvant pas de perruque
au moment de la viſite de ſon Patron ,
s'écrie : Il ne me reconnaîtra pas ; il ne
m'a jamais vu ſans perruque.
En 1773 , un Edit du feu Roi Louis
XV renouvela en partie les conſtitutions
portées par l'Edit de 1694 , & en établit
de nouvelles , toujours dans la vue de
prévenir les différends . La Salle des Illuftres
fut affectée aux aſſemblées & féances
publiques de l'Académie des Jeux
Floraux , qui s'étaient tenues juſqu'alors
dans la Salle du Conſiſtoire ; les dépenſes
furent réglées de manière à prévenir
l'abus & la diffipation des fonds qui ,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
dans la main des Capitouls , étaient fouvent
employés , à ce que porte le Mémoire
, à des uſages peu académiques ,
c'est- à-dire , prodigués en repas d'affemblée;
mais plus on aſſurait les priviléges
& les avantages de l'Académie , plus
l'animoſité redoublait de la part du Corps
de Ville. Ils en donnèrent un exemple
bien frappant à la mort de Louis XV.
" L'Académie des Jeux Floraux s'em-
>> preffa de payer publiquement le tribut
>>des louanges qu'elle lui devait comme
ود à fon Roi & à fon Protecteur particu-
>> lier , qui venait de lui donner ( par
l'Edit de 1773 ) un dernier témoignage
de fon amour pour les Lettres. Ils refu-
'sèrent deprêter la Salle des Illuſtres , ود
>> que le nouvel Edit aſſigne pour tenir
>> les aſſemblées publiques , ſous le vain
>>prétexte , conſigné ſans hontedans leut
>>acte , que l'Edit ne leur ordonnait de
>> prêter cette Salle que pour les affemblées
» publiques & les éloges des Académiciens,
» mais non pas pour les oraiſons funèbres
>> de nos Rois. Sur leur refus l'Académie
> fur obligée de s'adreſſer à la Grand'-
>> Chambre du Parlement , qui renditune
>>Ordonnance le 19 Juin , & l'éloge fut
* prononcé le 21. Le Public accourut en
AVRIL. 1776. : 77
> foule à cette ſéance ; les Capitouls ſeuls
>> ne daignèrent pas y aſſiſter ; ils déter-
>> tèrent l'Hôtel-de-Ville ce jour- là , de
>> forte qu'il n'y eut pas même un ſeul
>> Officier de garde pour recevoir les or-
>> dres de M. le Premier Préſident qui ,
> en ſa qualité de Chancelier de l'Aca-
>> démie, a conſervé le droit de préſider
> dans les aſſemblées publiques » .
Il faut eſpérer que le Mémoire dont
nous tendons compte , ouvrira les yeux
desCapitouls ſur leurs prétentions injuftes
condamnées par nos Rois,& que Tou .
louſe ne ſera plus témoin du ſcandale
de ces querelles. Ils comprendront ſans
doute que s'il eſt une eſpèce d'ambition
qui convienne à des Officiers municipaux
, c'eſt fur- tout celle de protéger les
inftitutions qui peuvent honorer leur patrie
, & non de les combattre pour les
avilir. L'Académie des Jeux Floraux fait
honneur à la Ville de Toulouſe , & doit
être favoriſée & encouragée dans un pays
où les Lettres ont toujours été cultivées ,
&rempli d'une jeuneſſe éclairée & ftudieuſe
, dont les prix peuvent exciter
l'émulation. Que deviendrait cette émulation
, fi les Charges municipales donnaient
le droit de préſider l'Académie &
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
de prononcer ſur les prix ? On ſent quels
abus en pourraient réſulter , & quel dangereux
avantage aurait , dans un concours
Académique , un Corps de Magiftrats
qui tient ſouvent aux meilleures
familles de la Ville , & dont la protection
emporterait toujours la balance ? Et que
ſerait ce encore ſi ces Magiſtrats occupés ,
comme ils doivent l'être , d'objets plus
importans , étaient ſouvent pen familiariſés
avec les Lettres & les Beaux Arts ?
Ne pourraient- ils pas ſe rappeler quelquefois
l'exemple connu d'un homme
fort grave , qui entendant parler d'une
Idylle très jolie ,jolie , dit-il ! a-t on cette
joliefemme làpourde l'argent?
:
Leparfait Ouvrage, ou Elfai ſur la Coëffore
;, traduit du Perſan , par le fieur
l'Allemand , Coëffeur , neveu du fieur
André , Perruquier , bréveté du grand
Roi de Perſe , Correſpondant du grand
Turc , de pluſieurs Sociétés de Coëffeurs
, Perruquiers , Baigneurs , &c. A
Césarée ; & en France , chez tous les
Libraires qui vendent les bons Livres.
Ce titre indique aſſez le genre & le
ton de cette bagatelle ,dans laquelle il y
AVRIL. 1776. 79
ades traits agréables & ingénieux , de la
gaieté &de la critique. L'Auteur trouve
moyen de parler en termes de coëffeurs
de beaucoup d'objets différens , & cette
manière est fort analogue à la mode des
ce
Calembours. « A préſent , dit- il , qu'on
>>commence à reſpecter ce qui est vrai-
» ment reſpectable ; à préſent qu'on ne
>>prononce plus le nom de Cultivateur
>>fans ôter fon chapeau ; il faut auffi
>>tirer les Coëffeurs de l'eſpèce d'avilif-
>>liſſement dans lequel ils étaient tom-
» bés. Apprenons aux femmes que ce
>>ferait s'avilir elles mêmes que de laif-
» ſer avilir une profeſſion d'homnies qui
>>les approchent de plus près , & qui lenr
>font ſi ſouvent tourner la tête » .
• L'Auteur relève les avantages de la
coëffure & fur-tout ceux des Coeffeurs à
la toilette des femmes. Il vante beaucoup
la beauté des têtes poudrées , & ſe plaint
feulement que toutes ne le foient pas. Sa
differtation finit par une lettre à l'Auteur
de M. Caffandre . Il annonce comme lui
au Public , les Ouvrages qu'il prépare.
« Je donne le dernier coup de peigne à
>>une Tragédie intitulée Clodion le Che-
>> velu. Je vous confeſſe l'admiration que
j'ai toujours eue pour ce Roi Franc ,
Div
80. MERCURE DE FRANCE.
>> tandis que je n'ai jamais fait que très-
>> peu de cas de Charles le Chauve ».
Il rend hommage en pallant au Per
ruquier tant vanté de M. l'Abbé A ****
Il parle d'un Auteur fertile, dont les
Ouvrages ſervent , dit-il , à faire des
papillotes aux femmes ; & il ajoute :
qu'on dife après cela que les femmesn'en
fort pas coëffees?
Tel eſt le ton de cette brochure , dont
l'Auteur n'a voulu que s'égayer , & il y
aurait de l'humeur à ſe fâcher de fes
plaifanteries ou à juger fon Ouvrage févèrement.
L'Amant de Julie d'Esange, ou Epître.
d'Hermotime à fon Ami ; par M. de.
Murville. AParis , chez Efprit , Libr.
de S. A. S. Mgr le Duc de Chartres ,
au Palais Royal.
?
ir
Hermotime eſt amoureux de Julie
d'Etange précisément comme Sophie
dans Emilie , eſt amoureuſe de Télémaque
. Ce délire de l'imagination peut
offrir une fingularité propre à varier les
fituations d'un Roman , & fur tout à
annoncer d'avance la ſenſibilité d'un
jeune coeur qui , preffé d'aimer, com.
1.
AVRIL. 1776. 81
mence par embraſſer une chimère . Je
crois même qu'une lettre de Sophie à
Télémaque , dans une pareille ſituation ,
pourrait fournir des traits fort heureux ;
mais je crois ce ſujet beaucoup moins
ſuſceptible d'intérêt , quand on fait parler
un homme. Comme l'erreur est un
peu forte , peut être y avait il un art né.
ceſſaire à l'attribuer au ſexe , dont l'imagination
eſt plus tendre & dont les erreuts
ſont plus aimables. Quoi qu'il en
foit , l'Epître d'Hermotime , en laiſſant
beaucoup à defirer pour la ſenſibilité &
l'intérêt , a le mérite d'être écrite en
général avec aſſez de correction , & quelquefois
même avec une élégance & une
harmonie qui annoncent un véritable talentpour
la vertification.
L'imagination du menſonge eſt la mère.
Je me fais un plaifir d'embellir ma chimère.
Mon eſprit exalté lui prête des appas
Au-deſlus d'une femme , & tels qu'il n'en eſt pas.
Je crois voir ſes cheveux , dont je fuis idolatre ,
Rouler leurs bionds anneaux ſur la gorge d'albậcre.
Ses lèvres , où l'Amour ſe joue avecles Ris ,
Me ſemblent s'animer du plus beau colorisO
Jevois ſes deux grands yeux tout brillants de lumière
,
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
Tourner languiſſamment leur mobile paupière ;
Me faire mille fois , propices à mes voeux ,
Par les plus doux regards , les plus doux des
aveux ;
Etde ſa taille ſvelte admirant l'élégance ,
Jeme figure un lys que le zéphir balance. 1
Ces peintures , & les rimes d'albatre
& idolatre font un peu uſées ; mais ces
vers ſont d'une tournure facile & qui
flatte l'oreille. En voici de beaucoup
meilleurs , parce que l'expreſſion appartient
davantage au Poëte. L'Amant de
Julie eſt allé la chercher dans le Pays de
Vaux , & ne l'a pas trouvée ; mais il s'en
eſt conſolé par l'aſpect du Pays. Cette
idée n'a rien de tendre , & l'Auteur n'a
pas fait réflexion qu'elle contredit entièrement
cette ivreſſe d'amour qui ne doit
voir par tout que Julie; mais il voulait
faire un morceau de poëlie deſcriptive ;
& pour un jeune Auteur, la tentation
était forte : il y a du moins fuccombé de
manière à ſe la faire pardonner.
1 しょ
J'ai du moins du Jura contemplé la hauteur.
Cesglaces , que l'été ne fond qu'avec lenteur ,
Ouqui , des feux du jour par le mont défendues ,
Pendentde tous côtés fur les roches fendues ;
1
AVRFL. 1776. 83
Ces rochers , dont la chûte & les horribles bonds
Devancent les torrens & leurs flots vagabonds ;
Et ces chênes noueux , qui de leurs troncs noirâtres
Inſpiraient la terreur aux Gaulois idolâtres ;
Et ce paiſible lac , dont les flots toujours purs ,
Du libre Génevois environnent les murs ;
Lebruit de l'aquilon , précurſeur de l'orage ;
Ces jeux de la Nature , en ſa beauté lauvage;
Ces champêtres aſpects , ces mobiles lointains ,
Où j'aime à promener mes regards incertains ;
Tous ces objets ſi doux à l'âme recueillie ,
Semblent porter la mienne à la mélancolie.
Ces vers font très bien tournés ; mais
le vers n'eſt qu'un inſtrument dont le
Poëte ſe ſert pour bâtir l'ouvrage de
l'imagination. Ce n'eſt pas aſſez de manier
l'inſtrument avec facilité , il faut
l'appliquer à des objets heureuſement
choiſis ; & quand M. de Murville , qui
eſt encore fort jeune , aura appris à faire
ce choix , il ne lui manquera rien pour
obtenir les ſuccès qui peuvent flatter le
talent.
Socrate en délire , ou Dialogues de Diogène
de Synope , traduits de l'Alle
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
mand de M. Wieland , avec cette
épitaphe. 20
Infanifapiens, æquusferat omen iniqui ,
Ulirà quamfatis eft, virtutem ſi petat ipfam.
ADrefde , chez Walther ; volume
in-8°. Article tiré du JournaldeBerlin.
Cet ouvrage , diſent Meffieurs les
Journaliſtes , dont nous rapportons ici
les paroles , cache la raiſon fous l'enveloppe
de la bizarrerie , la faine morale
ſous l'écorce du perfifflage , & l'ordre ,
la marche des idées de ſon Auteur , ſous
l'apparence du déſordre & du caprice.
S'il ſe trouvoit quelque Ariftarque auftère
, à qui cette méthode de prêcher la
vertu ne parût pas convenable ; nous lai
dirions, que toute la méthode ettbonne
entre les mains d'un homme de génie ,
&qu'il faut recourir à des remèdes extraordinaires
, lorſque les autres font
nſés , qu'ils ont perdu leur efficacité ,
qu'ils ne produiſent que le dégoût , &
que le mal eſt urgent.
M. Wieland , déjà connu par pluſieurs
ouvrages où reſpirent la philofophie &
lamorale ſous les fictions les plus ingéAVRIL.
1776. 85
nieuſes , repréſente Diogène écrivant fur
fon tonneau ſes aventures , ſes remarques
, ſes rêveries , ſes ſenſations , ſes
opinions , ſes folies, &c. Ce ſage commence
par ſe féliciter d'avoir fi peu de
beſoins. «Cela vous coûte un peu de
peine au commencement , dit il , à moins
qu'on ne vous ait élevé dans ce genre de
vie. Mais combien de peine n'éprouve
pas le fou , qui s'eſt mis en tête de mourit
riche ? Combien de peines ne vois-je
pas prendre à inon ami Phædrias, d'abord
pour gagner ſa maîtreffe , enſuire pour
la fatisfaire , enfin pour la conferver !
Combien en coûte til à un autre pour
devenir Sénateur , d'Épicier ou de Corroyeur
qu'il étoit ? Comme celui ci doit
Hatter péniblement pour s'infinuer dans
les bonnes grâces d'un Satrape ! Les inſenſés
! la moitié de la peine qu'ils ſe
donnent pour augmenter au centuple la
ſomme des maux que la nature a voulu
attacher à la condition humaine , ſeroit
plus que ſuffiſante pour les mettre en
poffeffion d'une félicité preſque égale à
celle des Dieux » .
>>Si quelqu'un ſe mettoit entête de
devenir ſage , pour faire fortune , ou
pour acquérir de la conſidération , je lui
3
86 MERCURE DE FRANCE.
conſeillerois d'abandonner ſon projet. Je
gagerois ma beſace & mon bâton , c'eſtà-
dire , tout mon bien contre une .
féve , ( en ſuppoſant cependant que vous,
n'êtes point Pythagoricien ) qu'il y perdra
ſes peines , de façon ou d'autre. En
effet , ou vous gagnerez l'eſtime publique,
& alors je ſerai bien trompé ſi vous
n'êtes redevable de cet honneur , ou à
votre or , ou à votre emploi , ou à votre
femme ou à votre ſoeur , ou à votre
bonne mine , ou à vos talens pour la
danſe , pour le chant , pour la flûte , ou
à votre adreſſe à ſauter à travers un cerele
, ou bien à faire paffer des grains de
millet par le trou d'une aiguille , ou enfin
àtoute autre choſe qu'à votre ſageffe. Ou
i par une faveur fingulière du Ciel vous
parvenez à cette ſageſſe , ſoyez fûr que
rien ne pourra empêcher le monde de
vous regarder comme une eſpèce de fou:
en ce cas , vous ferez bien d'imiter Diogène
; c'est-à-dire , que Diogène préciſément
parce qu'il eſt ſage , n'est pas affez
fou pour ſe ſoucier de ce qu'on dit. En
effet, mes bons amis , s'il recherchoit
votre approbation , lui qui n'a point de
grâces à vous accorder , point de repas à
vous donner , point de vin de Perſe ,
AVRIL. 1776. 87
point de jolie femme à offrir , il faudroit
bien qu'il tournât les meules de
vos moulins , ou qu'il travaillat dans vos
mines , ou que par ſes plaifanteries il
vous procurât une digestion facile , ou
qu'il ſe mêlât de quelqu'autre honnête
métier de cette eſpèce. Or avec votre
permiffion , il a jugé à propos de ſe difpenſer
de tout cela , & de tout ce qui
pourroit y reſſembler. Et pourquoi , Mefſieurs
? C'eſt apparemment parce qu'il
ſait ſe paſſer de votre approbation .... Je
n'ai que faire de vous tromper , & j'efpère
que vous ne me tromperez pas davantage
; je n'eſpère , je n'exige , je ne
crains rien de vous. Car où eſt le pauvre
diable qui voudroit me voler mon bâton
&ma beface remplie d'une poignée de
féves , & de quelques croûtes de pain
bis ? Au furplus , s'il ſe trouvoit quel
qu'un aſſez indigent pour les convoiter ,
jeleslui abandonne de très-grand coeur. »
Un homme ſage trouve toujours
l'occaſion d'apprendre quelque choſe ; &
je vous proteſte , Madame , que c'eſt de
votre Epagneule que j'ai appris toute la
philofophie d'Ariftippe... Elle étoit cou
chée ſur une pile de carreaux , & négligemment
penchée vers ſon Epagneul :
88 MERCURE DE FRANCE.
elle jouoit avec lui. Vis-à-vis d'elle
étoit affis un jeune homme , dont la
phyſionomie promettoit beaucoup.- Il
avoit appris à l'école de Xénocrate, qu'il
faut fermer les yeux , quand on ne ſe
ſent pas affez fort pour braver en face
une belle ſéductrice. Il eſt vrai qu'il n'avoit
pas le courage de les fermer entiè
rement ; mais il les fixoit à terre , Par
malheur ils y recontrèrent un petit pied ,
tel qu'on peut ſe figurer celui d'une Grâce
fortant du bain : ce n'eût été rien , ni
pour vous , ni pour moi : c'en fut trop
pour le jeune homme. Timide & troublé,
il détourna les yeux ; il regarda la
Dame , & puis l'Epagneul , & puis le
tapis : mais ce joli pied avoit diſparu ;
il en eut regret : il balbutia quelques
paroles abſolument étrangères à ce qu'il
éprouvoit. La Dame cacha fon chien : à
fon tour le chien la flatta , en tirang
adroitement avec ſes petites pattes le
voile qui couvroit ſon ſein : il la regarda
d'un air malin... La Dame , fans y prendre
garde , conſidéroit une Léda, ouvrage
de Parrhafius , qui étoit ſuſpendue près
d'elle. Le badinage de l'Epagneul mit
en liberté la moitié d'une gorge d'albatre
, de la forme la plus ſéduiſante. Le
AVRIL. 1776. 89۱
jeune homme clignotoit les yeux , & ne
ſe poſſédoit plus. Le petit chien ſe dreſla
fur les genoux de ſa maîtreſſe : il appuya
ſes pattes far fon beau ſein , & ta regarda
d'un air avide & intéreſſé : elle le comprit
, lui donna des bonbons , l'appela
ſon petit flatteur. Le jeune homme n'eut
plus la force de regarder à terre... Je
m'efquivai, Chemin faifant , je rencontrai
Ariftippe , couronné de roſes , exhalant
autour de lui les parfums de l'Arabie
entière. Il revenoit très bien conditionné
d'un feſtin ſuperbe & délicar, donné par
le riche Clinias : il vâgeoit dans un
ample vêtement de foie , il reſplendifſoit
de toutes parts du butin qu'il avoit
fait depuis peu fur Denis de Syracufe.
Autour de lui folâtroit une troupe
de jeunes Corynthiens , & lui , tel que
Bacchus , entre les Faunes & les Satyres ,
il marchoit au milieu d'eux , & leur enſeignoit
ſa morale. Par le Dieu Anubis,
protecteur de tous les petits chiens , que
je perde ma beface & mon bâton , ſi Arif
tippe n'a appris ſa morale de l'Epagneul
de Danai ! Careſſez la frivolité des riches
& des grands , flattez leurs paffions,
ou favoriſez leurs deſirs fecrets , ſans
paroître les remarquer , vous en recevrez
१० MERCURE DE FRANCE.
des bonbons : voilà tout le ſecret. Croyezi
moi , Clinias , Chéréa . Démarchus, Sardanapale
, Midas , Cræfus , & qui que
vous soyez tous ; ce n'eſt ni la jalouſie ,
ni le déſeſpoir , ni l'orgueil , qui m'em-,
pêche de courir après une félicité telle
que la vôtre. C'eſt uniquement une conviction
intérieure , à laquelle je n'ai rien
à oppofer.... O fils d'Icetas ! prendre de
l'humeur , parce qu'un importun trouble
tes rêveries ? Fi ! quelle honte ! n'auroistu
pas été contraint de ſouffrir la même,
choſe d'une araignée , d'une mouche,du
moindre infecte ? »
>>Tu ne fais rien , diſoit un jour Chérée
à Diogène ;-cela m'arrive ſouvent
-que je m'affeye auprès de toi ;-foit;
fi tu n'as rien de mieux à faire .- Rien
au monde. Il est vrai que je devrois être
à la place publique. On juge l'affaire
de ce pauvre Lamon; ſon père étolt ami
de ma famille ; je penſe qu'il aura de la
peine à échapper à ſes ennemis : je le
plains. J'étois réſolu hier à parler pour
lui. Mais aujourd'hui je ne m'y trouve
nullement diſpoſé.- Nullement difpoſé
? Et le père de Lamon étoit l'ami
de ta famille ? Et le pauvre Lamon eft
en danger ?--Comme je le diſois ma
AVRIL. 1776. 91
- &
tête aujourd'hui n'eſt bonne à rien. Hier
je ſoupai chez Clinias. Nous paſsâmes
toute la nuit à table. Du vin des Dieux !
Des Danfeuſes , des Mimes , des Philoſophes
qui ſe chamaillèrent , puis s'enivrerent
, puis s'adreſsèrent aux Danfeuſes.
Enfin la fête fut complette.- Tout
cela eſt fort agréable ; mais le pauvre
Lamon ? Je n'y ſaurois que faire , je
vous l'ai dit. Il me fait de la peine :
c'eſt un honnête homme ; il a une femme
vertueuſe ; mais très-vectueuse;
belle ſans doute ?- Elle vint hier ine
recommander l'affaire de ſon mari : deux
enfans , dont l'aîné a cinq ans , l'accompagnoient.
Les aimables petites créatures !
La parure de leur mère n'étoit pas recherchée
, mais je fus frappé de ſa figure &
de fon air. Elle ſe jeta à mes pieds : elle
parla avec chaleur pour fon mari. Il eft
impoffible , me dit-elle , qu'il foit coupable
, c'est le plus honnête homme , le
père leplus tendre , l'ami le plus für. Il
n'a pu rienfaire de malhonnête à deſſein.
Aidez- nous ; vous le pouvez. J'oppoſai
des difficultés , elle les détruifit. Je fis
un mouvement de compaffion : elle
pleura ; & quand les deux jolis enfans
virent leur mère verſer des larmes , ils
92 MERCURE DE FRANCE.
embraſsèrent ſes genoux de leurs petits
bras , & lui demandèrent en tremblant :
Ce Monfieur ne nous rendra- t- il pas notre
père ? La ſcène étoit touchante , je te
jure ; & j'aurois donné cinquante mines
pour avoir un bon Peintre qui m'en eût
fait un tableau d'après nature.-Quoi ?
dans un pareil moment cette idée a pu te
venir ?- Je t'aſſure que c'en eût été
bien la peine. Jamais je ne vis la beauté
ſous une forme plus touchante. Cette
Syrène ſéduiſante étoit toute ame &
toute grâce. Madame , lui dis-je , j'éprouverai
tous les moyens , que ne feroit-
on pas pour une femme comme
vous ? Je dois ſoupet chez Clinias , mais
je m'échapperai avant minuit. Revenez
alors , mon Valet-de- Chambre vous con.
duira dans mon cabinet , & nous fongerons
aux moyens de ſauver votre mari.
Ils dépendront fur tout de vous ... Devi
nerois-tu , Diogène , ce que fit l'extravagante
?Elle fe releva avec une colère
qui l'embellit encore , & un regard mé
priſant fut fa réponſe. Wenez , dit-elle ,
enpreffant ces innocentes créatures contre
ſon ſein, te Ciel aura pitié de nous;
ou s'il nous abandonne , noussavons mourir.
OhChéréa ! Chéréa , eſt- il poffi-
1
AVRIL. 1776 . 93
, ble ! -Tu es en train de moraliſer
Diogène , adieu . Je ſuis d'une peſanteur
affreuſe , il faut que je me diſfipe : veuxtu
m'accompagner chez Tryalis ? Mon
Peintre la prend pour modèle d'une Vénus
Callipygos. Ce tableau ſera divin. -
Je vous fuis obligé. L'infortuné Lamon ,
fa femme belle & vertueuſe , ſes aimables
enfans , tout cela m'occupe tellement,
que je ne ſaurois être bon à rien :
je critiquerois tous les coups de pinceau
de votre Peintre , fit-il des prodiges. Le
malheureux Lamon ! continue Diogène ,
veux- jé aller ? ... Mais je n'ai ni crédit ,
ni autorité , ni parti : perſonne ne ſe ſoucie
de m'obliger : je ſuis étranger : ( c'eſt
a Corynthe que Lamon doit être jugé ) .
L'affaire concerne la République : on ne
me permettra pas même de parler ....
cependant je pourrai au moins lui fervir
d'Avocat... mais nous ne nous connoif-
Tons pas .... hé ! Qu'importe ? ... Une
femme i belle n'aura pas inutilement
baigné de larmes les pieds d'un Chéréa. »
J
Diogène part , va plaider la cauſe de
Lamon, attendrit ſes juges , & lui ſauve
la vie. « Je m'échappai , ajoute t- il , au
milieu du tumulte , après avoir rendu
Lamon à la femme & à ſes enfans trans
94 MERCURE DE FRANCE.
portés de joie , & me voilà... Et qui eſt
donc véritablement heureux dans ce mo .
ment ? Chéréa , Clinias , Midas , Sardanapale
, Cræfus , ou moi 13.
>> Je me promenois un jour ſans objet,
ſelon ma coutume : je tombai dans ce
bois , qui s'étend le long du rivage , près
du temple de Neptune. Je ne ſongeois à
rien moins qu'à trouver dans ce lieu ſauvage
une ancienne connoiſſance ; lorſque
j'apperçus tout à coup au pied d'un arbre
un homme d'environ trente cinq ans ,
l'air pâle & défait , les yeux enfoncés ,
les cheveux en déſordre , & qui m'offrit
tous les caractères de la misère & du
chagrin . Quand j'en fus plus près , je vis
avec étonnement que c'étoit Bacchides
l'Athénien ; cet homme , qui un peu
avant que je quittaſſe Athènes , avoit
hérité d'une fortune de huit cents talens
attiques pour le moins , fruit des travaux
"d'un vieux ufurier , dontil avoit l'avantage
d'être fils unique. Par quel événement
trouvé-je ici l'heureux Bacchides , lui disje
? Heureux ! Ah ! Dieux , s'écria-t- il,
en ſoupirant ! Ce temps n'eſt plas , Diogène,
car c'eſt toi que je vois ici , fi mes
yeux ne font faſcinés. Tu viens très àpropos
; car c'eſt toi que je cherchois. Je
-
AVRIL. 1776. 95
C
ne viens d'Athènes que pour me mettre
à ton école. Je veux que tu m'apprennes
comment tu fais pour être heureux dans
l'état d'indigence. Tu m'as vu poffefleur
de palais , de terres , de mines , de manufactures
, de vailleaux.- Sans doute ,
vous aviez auſſi des tableaux , des tapis
de Perſe , des vaſes d'or , de belles eſclaves
, des danſeuſes ? - Oui , par Jupiter,
j'avois de tout cela .-J'en ſuis fâché
pour vous;- & moi je n'y vois rien de
fâcheux , fi ce n'eſt que je ne les ai plus.
-L'un eſt auſſi triſte que l'autre. Mais par
quel accident ? - Je te l'avouerai , Diogène
, je n'ai point éprouvé d'accidents.
Le faſte , la dépenſe , les fêtes , les courtiſanes
ont abſorbé tout mon bien. Dix
années de bonheur ! ... Ah ! comment
puis je ſonger à l'état où je ſuis !-Mais
àpréſent quels ſont vos projets ?
n'en ai point , Diogène. Je ne fais
que devenir. Tout cet or prodigué
vous aura fait des amis. --- Depuis que je
n'ai plus rien à leur prodiguer , ils me
méconnoillent. C'eſt ce que vous auriez
pu apprendre dans l'Académie ; &
l'exemple de vingt de vos convives , jadis
heureux ainſi que vous , auroit dû vous
tenir lieu d'expérience . Mais je ne veux
point aggraver par mes reproches , ceux
1
-
---
- Je
96 MERCURET
DE FRANCE.
que vous vous faites ſans doute à vousmême.
Il eſt queſtion de ſavoir ce que
nous ferons actuellement. L'induſtrie eft
un Dieu ſecourable ; --- mais il n'y a
point de métier qui ne demande à être
appris , & moi je n'ai rien appris.
Vous avez de l'eſprit ; vous favez
parler : confacrez - vous à la République
; tâchez de gagner la confiance
des Athéniens. Tes plaifanteries
font trop amères , Diogène ; perfuaderois
- je aux Athéniens de confier leur
fûreté , leur bonheur , leurs revenus publics
à un homme , qui n'a pas fu conſerver
fon propre héritage ? Et puis pour
être homme d'état , il faut avoir une
foule de connoiſſances , dont je ne me
ſuis jamais occupé.-Vous pourriez au
moins porter les armes.- Comme foldat?
j'aimetois mieux ramer ; comme
chef ? ne faut il pas de l'argent , de l'appui,
ou dumérite perfonnel? -- Eh! bien,
il y a des Dames riches qui approchent
de l'âge où il faut renoncer à l'amour,
ou fe le rendre propice à force de libéralités.
Ah ! Diogène, je me ſuis encore
fermé cette iſſue. Les Dames dont tu
parles exigent prodigieuſement , & un
homme qui , en dix années, a diffipé huit
23
cents
AVRIL. 1776. 97
cents talens , n'eſt plus propre à un fervice
auffi rude. Mais tout cela eſt inutile,
fi tu veux m'apprendre comment tu fais
pour être fi heureux dans un état d'indigence
égal au mien. ---Heureux , je le
fuis en effet , Bacchides ; mais ſouffre
que je diſe que tu es dans l'erreur , fi tu
me crois indigent. Je me trouve plus
riche que le Roi de Perſe ; car je ne
m'apperçois pas qu'il me manque rien ;
& ce contentement me procure la vigueur
& la fanté que tu me vois. Sain
de corps & d'ame , fans foucis , fans pal.
fions , fans devoirs gênans , ſans dépendance
; comment ne ferois-je pas heureux
? Toute la nature n'eſt elle pas à
moi , puiſque j'en jouis ? Quelle ſource
de plaiſirs ne trouvé je pas dans ma fen-
Abilité ſeule? Pour toi , Bacchides , je
crains bien que tu n'en connoiffes pas
de ce genre.-- Tu te nourris cependant
de racines & de fêves ; tu es vêtu de
bure ; & tu vis , dit-on , dans un tonneau.
Si ttuu veux me faire compagnie ,
nous habiterons enſemble ma maiſon
d'été ; car mon tonneau ſeroit étroit pour
nous deux . Elle eſt à quelques pas d'ici ,
près du rivage ; c'eſt une eſpèce de grotte
orenſée par la nature , où je trouve toutes
II. Vol. E
MERCURE DE FRANCE.
--
més commodités , un lit de feuilles sè->
ches.---J'accepte tes offres, dans l'eſpé.
rance que tu feras affez généreux pour ne
pointcacher à un infortuné le fecret que
ta dois poffeder pour pouvoir te figurer
que tu es heureux & riche. Tu me
fais rite. Il ſemble que tu t'imagines
que j'ai fur moi un talisman , qui me
communique ce pouvoir. Pour ne point
t'abufer , Bacchides , mon fecret eft la
choſe du monde la plus ſimple ; mais il
n'est pas ſi aité de le communiquer. Mes
principes ne font point difficiles à concevoir
: mais pour en être convaincu
comme je le ſuis , pour être heureux par
leut moyen , autant que tu me vois l'être ;
il faut avoir reçu de la nature certaines
difpofitions que tu n'as peut - être pas .
Cependant faiſons toujours une épreuve :
fi tu te plais avec moi, tant mieux : finon
le hafard nous indiquera peut-être d'autres
moyens .
Réjouillons-nous , mon cher Ximaque
; j'ai perdu à la fois mon hôte &
mon écolier. Ilne put fermer l'oeil , de la
nuit. Le lendemain nous fîmes un léger
déjeûner de mûres & de pain ; après
quoi je commençai à philoſopher avec
lui. Je lui prouvai , qu'un homme dans
AVRIL. 1776. 991
ſapoſition , pouvoit être , dès qu'il le :
voudroit, le plus heureux des mortels. Il
parut me prêter beaucoup d'attention. II
trouva mes principes incontestables
mais ils ne purent l'entraîner. Cependant
nous cheminions tout en converfant.....
Vers le foir , il m'obligea de le mener à
la ville. Je le perdis de vue tout à- coup,
ſans m'en être douté. Un moment après ,
je le revis qui parloit à un eſclave. Il
vola vers moi , dès qu'il m'apperçut : fon
viſage avoit repris vie & couleur. J'ai
faitune trouvaille , me dit-il ; & quelle
trouvaille ? lui répondis je. --- Un jeune
homme , qui aime le plaiſir , veut ſe
divertir ſecrettement ce ſoir avec ſes
amis ; & fon père , qui eſt un avare opulent
, doit l'ignorer. Le premier a envoyé
un eſclave affidé à la découverte d'un
endroit convenable ; je lui ai dit que j'en
connoiſſois un admirable pour cela , &
il va en prévenir ſon maître , qui me
fera infailliblement inviter. --- Tu es ici
depuis vingt-quatre heures , & tu es déjà,
fi bien au fait du terrein ! Puis je ſavoir?
--- Pourquoi pas ? J'eſpère que tu ne
feras pasla folie de perdre une auſſi belle
occaſion de te raſlaſier & de te divertir ;
la cabane du Pêcheur , voiſine de ta gro-
1
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
-
te , ſuffit à nos projets. Le bon-homme
eſt allé vendre ſes poiſſons je ne ſais où ;
ſes trois charmantes filles m'ont dit qu'il
ne reviendroit qu'après demain. Quand
donc leur as-tu parlé ? J'ai faifi le
moment où , dans l'après- midi , tu repofois
ſur tes nates. Les filles ſont auffi
vives que l'élément qui les a vu naître ,
& , ſi je ne me trompe , elles font trèscomplaifantes
; leur mère ſemble auſſi
n'avoir pas encore renoncé au plaifir .-
Que tu es un excellent obfervateur !
voilà , pour le coup , tout dévoilé . Le
métier d'entremetteur est d'un bon rapportdans
une ville comme Corinthe , &
c'eſt en effet le ſeul qui reſte à un homme
de ton eſpèce. Je vois bien que tu n'as
plus beſoin de moi : portes-toibien, Bac
chides» .
Nous ne pouvons nous empêcher de
joindre une réflexion au bien que MM..
les Journaliſtes de Berlin difent de l'Ouvrage
de M. Viéland ; c'eſt que les leçons
de morale , toujours ſi froides & fi ennuyeuſes
par elles - mêmes , font affaifon,
nées de la gaieté qui règne dans l'Ouvrage -
d'où ſont tirés les morceaux qu'on vient
de lire.
•Les trois années qui ont déjà paru du .
AVRIL.1776. - ΙΘΙ
:
Journal littéraire de Berlin , formant une
ſuite de 18 volumes , à raiſon de 6 vol.
par an , ſe trouvent à Paris , chez Lacombe
, Libr. rue Chriſtine . Le prix de
chaque année est de 15 liv. Les François
qui deſireront faire inférer quelques annonces
ou pièces dans ce Jourral , font
priés de les adreſſer , franches de port ,
à M. Roffel , correſpondant dudit Journal
, rue du grand Chantier , à Paris .
4
Histoire Naturelle de Pline , traduire en
françois , avec le texte latin, rétabli
d'après les meilleures leçons manufcrites
; accompagnée de notes critiques
pour l'éclairciſſement du texte ,
& d'obſervations fur les connoiſſances
des Anciens , comparées avec les découvertes
des Modernes. Tome VIII
br. en carton, prix 8 1. A Paris , chez
la veuve Deſaint, Lib. rue du Foin St
Jacques .
Ce Tome intéreſſant , & qui contient
la majeure partie de la ſcience médicinale
des Anciens , comprend quatre livres
; ſavoir , le 23º le 24 le 225 ° & le
26. Le vingt- troiſième traite des remèdes
tirés des arbres cultivés ; le vingt-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
quatrième , des remèdes tirés des arbres
ſauvages; le vingt- cinquième , des propriétés
médicinales des ſimples ou herbes
pareillement fauvages; le vingt- fixième
traite des divers genres de maladies &
des remèdes botaniques généraux & particuliers
qui leur font propres , & de
certaines maladies qui étoient regardées
comme nouvelles du temps de Pline ;
de-là l'Auteur paſſe à l'Eloge d'Hippocrate
, de Dioclès , de Praxagoras , de
Chryfippe , d'Erabiſtrale & d'Herophile ,
Médecins célèbres de l'ancienne Ecole ,
dont la méthode avoit conftamment pour
baſe la connoiſſance des vertus des plantes'&
l'application raiſonnée de leur uſage
aux diverſes maladies. Pline parle enſuite
de la nouvelle méthode introduite par le
fameux novateur Afclépiade.
« L'ancienne méthode , dit - il , ſe
»maintenoit dans toute ſa vigueur , &
>> elle avoit en ſa faveurde grands témoi-
>> gnages à revendiquer , lorſque du temps
>> du grand Pompée , le Rhéteur Afclé-
>>piade , qui ne tiroit pas de l'art de
>>l'éloquence aſſez de profit à ſon gré ,
» mais que la ſagacité de ſon eſprit ren-
>> doit propre àtoute autre choſe qu'à la
déclamation du barreau , ſe tourna
AVRIL. 1776 . 103
>> tout-à-coup à la médecine. Le ſeul
>> parti qu'il y eût pour un homme
>qui ne l'avoit point pratiquée , & à
» qui far-tout il manquoit la connoif-
>ſance des remèdes , qu'on ne peut ſe
> procurer que par les yeux & l'uſage , il
>> le prit. Ce fut de renoncer à toutes les
>> méthodes reçues ; de diſcourir beaucoup
>> pour Aatter les malades , & de ne par-
>> ler jamaisſans préparation ; de rappeler
>> toute la médecine à la recherche des
>> cauſes de chaque maladie , & de la
>> rendre toute conjecturale. Sa méthode
>> rouloit principalement ſur cinq inoyens
» de curation généraux , qu'il nommoit
les fecours communs ; ces moyens
❤étoient l'abſtinence des alimens , quelquefois
celle du vin , les fréquentes
>> frictions du corps , & l'exercice , foit à
>>pied , foit en litière. Or, comme évidemment
chacun pouvoit ſe procurer
» ſoi-même ces fortes de ſecours , tout
»le monde s'intéreſſant au ſuccès de re-
>>>mèdes i faciles & ſi ſimples , il tourna
fur lui les yeux de preſque tout le genre
humain, & fe fit regarder comme un
nhomme envoyé du ciel.
Il s'attitoit encore la confiance avec
une adreſſe admirable , tantôt promet-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
>> tant du vin au malade & leur en don-
>>nant à propos , tantôt leur faiſant donner
de l'eau froide. Comme chez les
>> Anciens , Hérophile avoit établi le
>premier dans la médecine la recherche
>> des cauſes de la maladie (ou la méthode
>> rationelle ) & Cléophante le régime
>> du vin, Afclepiade voulut aufli fe dif-
>> tinguer par l'ufage de l'eau froide. Il
> avoit encore imaginé d'autres délica-
>>teſſes, foit en faifant fufpendre les
> lits des malades , pour diminuer le
>> fentiment du mal ou procurer le fom-
» meil par le mouvement qu'on leur im-
>> primoit , foit en introduifant l'ufage
» des bains , qui Hattoit toujours le goût
>> desmalades , enfin en preſcrivant d'ad-
>> tres pratiques agréables , qui lui don
>> nèrent une grande autorité. Mais ce
qui n'accrut pas moins la réputation ,
c'eſt la rencontre d'un homme cru
mortqu'on portoit au bûcher ,& à qui
>> il conſerva la vie : incident ſeul qui
>> justifie bien que ce n'étoit point pat
>> de légers motifs que s'étoit fait une
>> révolution ſi conſidérable dans la mé
>> decine. La ſeule choſe dont on pour-
> roit s'indigner , c'eſt qu'un homme de
la Nation la plus frivole (il étoit de
AVRIL. 1776. 105
L
>> Bithynie) & né ſans biens , eût entre-
>> pris ainſi tout-à-coup , pour l'intérêt de
>> ſa fortune , de donner au genre hu-
>> main des loix de ſanté , qu'à la vérité
>>bien des Médecins ont abrogées depuis .
>> Afclepiade dut encore ſon ſuccès , en
>>partie , à pluſieurs uſages des anciennes
>> méthodes , qui fatiguoient & tourmen-
>> toient même extraordinairement les
malades . On les accabloit à force
>> de les couvrir & de les faire ſuer par
>> toutes fortes de moyens : on les faifoit
> en quelque forte griller au feu : on leur
>>preſcrivoitde chercher continuellement
>>>l'ardeur du ſoleil , & cela dans une
» ville ſouvent couverte de nuages , in-
>>>convénient qui eſt ſurtout celui de
> toute l'Italie . A ces pratiques , Afclé-
>> piade ſubſtitua le premier l'uſage des
> bains ſuſpendus , qui Aattoit infiniment
>>les malades. Il ſupprima de plus les
>>tortures qu'il falloit fubir pour la gué-
>> riſon de certaines maladies , comme
>> dans l'eſquinancie , pour laquelle on
>>enfonçoit dans le gofier une cruelle
ſonde. Il proſcrivit encore , avec raiſon
, les vomiſſemens dont on faifoit
>> le plus énorme abus , & rejeta tous les
>> ouvragesde médecine ennemis de l'ef-
دم
» tomac »,
:
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
Ce volume , fans contredit , forme
( avec celui qui le ſuivra , & qui traite
encore de la médecine botanique ) la
*partie la plus utile , la plus curieuſe & la
•plus intéreſlante pour l'humanité , de tout .
le vaſte Ouvrage de Pline .Nous ſavons de
bonne part que toute la matière du neu-
• vième Tome eſt livrée à l'impreffion .
Ainfi , d'une ſi laborieuſe entrepriſe , il
ne reſte plus réellement à faire que le
dixième volume , le onzième & le douzième
étant deſtinés preſque uniquement
à d'amples tables des matières. Nous
: croyons donc pouvoir féliciter d'avance
M. de Sivry d'avoir conduit à la fin cet
immenſe édifice de l'Hiſtoire naturelle de
Pline, & d'avoir enrichi ſon ſiècle de
l'édition la plus pénible & la plus importante
dont hommede lettres ſe ſoitjamais
occupé.
Differtationfur les attributs de Venus , qui
a obtenu l'acceffit au jugement de l'Académie
Royale des Inſcriptions &
Belles Lettres , par M. l'Abbé de la
Chau, Bibliothécaire , Sécrétaire-Interprête
&Garde du Cabinet des Pierres
gravées de S. A. S. Mgr. le Duc d'Orléans.
AParis, chez Piffor , Libraire ,
rue duHurepoix.
1
AVRIL. 1776. 107
L'Académiedes Inſcriptions &Belles-
Lettresn'accorde pas ordinairement d'acceffit
aux Ouvrages qui concourent pour
les prix qu'elle diſtribue tous les ans ;
lesexemples en font très-rares; il paroît
cependant que cette ſavante compagnie ,
en couronnant l'ouvrage qui auroit atteint
le degré de pertection qu'elle exige , ne
s'eſt pas fait une loi de condamner entiè
rement à l'oubli les pièces des concurrens
qui auroient approché du but. Au
reſte , quand cette loi exiſteroit , la differtation
que nous annonçons auroit bien
mérité qu'on y dérogeât.
Le ſeul nom de Venus étoit ſéduiſant,
&l'examendes attributs de cette Déeſſe ,
ſi célébrée par les Poëtes anciens & inodernes,
devoit inviter bien des Auteurs
às'exercer ſur ce ſujet; c'eſt ſans contredit
un des plus beaux de la Mythologie.
Mais comme il ne s'agiſſoit pas ſeulement
de diſcuſſions mythologiques pour
remplir les vues de l'Académie , dont
l'intention eſt d'éclairer les artiſtes for le
coftume des Divinités anciennes , l'Auteur
s'eſt preſcrit un plan qu'il a ſuivi
ſcrupuleuſementdans le coursde ſadiſſertation.
Il a préſenté , d'après les Auteurs ,
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
le réſultat des idées des Grecs & des
Romains fur la divinité de Venus , &
ila fait connoître les monumens de toute
eſpèce ſur leſquels elle eſt repréſentée ,
ou qui indiquent ſes attributs.
» Cependant , ajoute-t-il , foit que
» l'on diſe que cette Divinité a été for-
>> mée de l'écume de la mer , ou qu'elle
>> doive ſa naiſſance à Jupiter & à Dioné;
>> ſoit qu'on la confidère comme la nature
» elle- même ; il n'en ſera pas moins vrai
>> que c'eſt un être chimérique , qui n'a
>>exiſté que dans l'imagination brillante
>>des Poëtes , leſquelsl'ont perſonnifiée,
>>>en l'invoquant comme unedes plus im-
>> portantes Divinités , & en lui donnant
la plus grande influence dans l'écono-
>> mie de l'Univers. Ainſi les idées des
» Anciens ſur Venus & fur les autres
>>Dieux ne font autre chose que le réful-
>> tat d'un mélange étonnant & varié
>> d'allégories & d'opinions populaires ,
>> ornées par les fictions des Poëtes ».
C'eſt avec raiſon que l'Auteur de
cette differtation s'élève contre un préjugé
hiſtorique qui ſe réfute de luimême
, & qui néanmoins trouve en-
-core des partiſans de nosjours. Il s'agit
des prétendues proſtitutions chez les
AVRIL. 1776. 109
Anciens. M. l'Abbé de la Chau , après
avoir fait remarquer tout ce qu'il y auroit
d'indécent & de révoltant dans une
pareille coutume , ſe ſert d'un argument
'auquel il ne paroît pas qu'on puiſſe aifémenttépondre
: c'eſt l'exemple des Propétides
, qui paſſent pour être les premières
filles de l'Iſle de Cypre qui ſe
foient proſtituées , en obſervantque cette
proſtitution étoit un effet de la colère de
Venus. Il eſt bien sûr qu'une cérémonie
religieuſe , dont le motif eſt de ſe rendre
agréable à une Divinité , ne peut tirer
fon origine d'une punition infligée par
cette Divinité à des coupables qui auroient
encouru ſa diſgrace " Comment
>> donc un tel conte , ajoute M. l'Abbé
" de la Chau , a- t- il pu s'accréditer ?C'eſt
*>> qu'un Hiftorien crédule & trompé par
» de faulles relations l'aura d'abord publié
comme vrai : un ſecond laura
>> répété ſur la foi du premier : un troi-
>> fième , l'ayant trouvé plaiſant , n'aura
>> pas manqué de l'embellir , & le témoignage
de pluſieurs ainſi réuni ſera
devenu une autorité pour la tourbe des
> compilateurs modernes dont une partie
>> favoit moins peſer les raiſons que
> compter les fuffrages ; & dont l'autre ,
TIO MERCURE DE FRANCE .
intéreflée à donner de la vraiſemblance
> àde telles infamies, ſe formoit avecune
>>m>aligne complaiſance cette chimère
>>>pour avoir le mérite de la combattre.
On est accoutumé , en parlant de
Venus , à fe former l'idée d'une Divinité
qui favorifoit la débauche ; cependant ſi
on examine la queſtion avec les yeux de
la critique , on verra que ce préjugé n'eſt
fondé que ſur l'extenſion que l'on aura
voulu donner à ſon influence , par raport
à la propagation des eſpèces , & fur de
fauſſes interprétations de quelques furnoms
qu'elle reçut. Celui de Πόρνη , par
exemple , avoit induit en erreur le célebre
Boffuet qui reproche à Solon d'avoir
élevé à Athènes un Temple à Venus la
Proffituée . M. l'Abbé de la Chau fait
voir que l'on ne peut avoit donné à une
-Déeſſe des qualifications auſſi indécentes
que celles de Coartiſane & de Proftituée
; & que ſi l'on a quelquefois employé
ces termes , c'étoit moins comme
des épithètes de cette Déeſſe que comme
l'indication de certains événemens qui
n'avoient qu'un rapport fort éloigné avec
elle. «Ona donné à Venus, dit l'Auteur ,
>> l'épithète de Phyſica qui exprime plus
honnêtement ſon action fur les deux
AVRIL. 1776.
->> foxes , ainſi que les deſirs réciproques
>>> qu'elle fait naître. C'eſt pour cela qu'on
>> a feint qu'elle étoit mère de l'Amour
» ou de Cupidon , figuré par un enfant
» qui est toujours à ſa ſuite , & que l'on
>> a formé ſon cortége des Grâces qui
>>> ornent tout & qui ajoutentencore à la
>> beauté , des Nimphes qui préſentent la
>> volupté dans les lieux qu'elles habitent,
- > de la Jeuneſſe qui indique l'âge des
>> plaiſirs , & de Mercure , ce Dieu com-
>>plaiſant , dont la douce éloquence fait
>> ſe faire entendre au coeur ; cortége char
>> mant qu'Horace a fi heureuſementréuni
>dans une ſeule ſtance.
,
Nous bornerons ici notre extrait &
nous nous contenterons de dire en général
que les idées de cette differtation
nous ont paru bien liées , les tranfitions
heureuſes l'application des paffages
très- juſte , l'uſage des monumens employé
à propos . La plus grande difficulté
furmontée par l'Auteur , c'eſt d'avoir fu
rapprocher tant de choſes diſparates ; &
d'un grand nombre d'attributs & de furnoms
qui paroiſſent ſouvent oppofés ,
d'en avoir fait un ſyſteme intéreſſant.
L'Auteur n'a préſenté ſa differtation à
l'Académie que comme un eſſai , & en
112 MERCURE DE FRANCE .
nous annonçant un ouvrage plus important
auquel il travaille depuis pluſieurs
:années , & dont l'objet eſt de publier &
d'expliquer un choix des pierres gravées
dela collection de Mgr. le Ducd'Orléans .
Cet ouvrage qu'il a entrepris de concert
avec M. l'Abbé le Blond , ſi verſé dans
la connoiſſance de l'antiquité & qui en
adonné tant de preuves , doit intéreſſer
égalementles gens de Lettres & les amateurs
des Arts.
Journal des causes célèbres , curieuses , intéreſſantes
de toutes les Cours Souveraines
du Royaume , avec lesjugemens qui
les ontdécidées.
Nous avons rendu compte des volumes
qui ont paru de cet ouvrage périodique
juſqu'au premier Janvier dernier ,
époque de la fin de la ſouſcription de
l'année 1775 , & du renouvellement de
l'année 1776 .
Depuis le commencement de cette
année , les Rédacteurs de ce Journal ont
donné quatre volumes , qui renferment
des affaires qui méritent d'être connues
du Public. La première et une queſtion
AVRIL. 1776. 113
i
d'impuiſſance. Les faits qui y ont donné
lieu font également finguliers & intéreſ.
fans. Un mati avoit eu deux enfans avec
ſa première femme. Il forme de nouveaux
noeuds , & ſa ſeconde épouſe ,
malgré la préſomption qu'il étoit puiffant
, demandoit qu'il fût viſité par des
Experts , pour constater ſon impuiſſance.
Le mari foutenoit que la fécondité de
fon , premier mariage étoit une preuve
légale de ſes facultés viriles , & qu'on
ne devoit pas le ſoumettre à une viſite.
La ſeconde est la fameuse affaire de
Saluces . L'importance de la queſtion
d'état qui a été agitée dans cette cauſe ,
lui affuroit une place dans une collection,
qui doit contenir toutes les cauſes
intéreſſantes qui ſe jugent dans les Tribunaux
du Royaume .
La troiſième eſt l'affaire du ſieur Alliot
, fils , contre fon père , Fermier Gé
néral . Cette cauſe , qui a été jugée par
de Parlement de Paris au mois d'Avril
1770 , a fait beaucoup de bruit dans le
temps . On fe rappelle que M. Targer ,
célèbre Avocat , a fait un Mémoire pour
le fieur Alliot , fils , rempli de ces traits
d'énergie & d'éloquence qui caractéri
114 MERCURE DE FRANCE.
ſent les ouvrages de cet Orateur. M.
Deſſeſſarts , qui a rédigé cette cauſe , a
conſervé les plus beaux morceaux du
Mémoire de M. Target. Le volume qui
la renferme eſt écrit avec intérêt. Partout
le ſtyle y répond à l'importance des
queſtions & des faits.
La quatrième eſt un appel comme
d'abus interjetté d'un mariage contracté
entre deux Proteſtans ;les détails de cette
affaire , qui a été jugée l'année dernière
par le Parlement de Bordeaux , font intéreſſans
, & la difcuffion des queſtions
de droit y eſt approfondie .
Enfin la cinquième eſt l'affaire de la
Loterie de l'Ecole Royale Militaire ,
jugée en 1774 par le Parlement deParis.
Cette cauſe eſt piquante par le ſoin que
le Rédacteur a pris de faire l'hiſtoire de
la Loterie , & par le développement de
cette queſtion : Deſavoirfi on peut s'infcrire
enfaux contre des chiffres.
Cesdeux cauſesont encore été rédigées
par M. Déſeſſarts.
Nous n'annonçons que les affaires célèbres;
les quatre volumes qui ont para
cette année en contiennent plufieurs autres
qui font également curieufes &
AVRIL. 1776. 115
e
e
intéreſſantes . Cette collection devient
chaque jour plus précieuſe.
Il paroît exactement tous les premiers
de chaque mois un volume de ce Journal.
Le prix de la ſouſcription pour Paris
eſt de 18 liv. & pour la Province
de 24 liv. Il faut affranchir le port de la
lettre d'avis & de l'argent.
On ſouſcrit chez le ſieur Lacombe ,
Libraire , rue Chriſtine ; & chez M. Dé
ſeſſarts , Avocat au Parlement , rue de
Verneuil , la troiſième porte cochère
avant la rue de Poitiers .
On peut ſouſcrire en tout temps , mê.
me pour les années précédentes.
Les Astuces de Paris, Anecdotes Pariſiennes
, dans lesquelles on voit les
tuſes que les intriguans & certaines
jolies femmes mettent communément
enuſage pour tromper les gens ſimples
&les étrangers. Par M. N **. 2 parties
in- 12. A Londres ; & ſe trouve
à Paris , chez Cailleau , Imprimeur-
Libraire , rue Saint Severin , vis- à- vis
les murs de l'Eglife.
116 MERCURE DE FRANCE .
:
;
,
M. Mitouflet , fils d'un Apothicaire
établi dans une petite Ville de la baffe-
Normandie , eſt le Héros de ce livre.
C'eſt lui même qui , pour l'inſtruction
de ſes chers confrères les Provinciaux ,
raconte les petites tromperies qu'on lui
a fait éprouver à Paris . « Claude Gilles
Pantaléon Mitouflet venoit , nous dit-
>> il au commencement de ces Mémoires ,
>> de paſſer de ce monde dans l'autre
» après avoir été veuf pendant dix ans ,
>> ce qui l'avoit confolé d'un mariage qui
• avoit duré trente mortelles années.
>>Notre chère père , continue- t- il , nous
>>avoit à peine dit les derniers adieux ,
>> qu'on nous apprit que dans la Capitale
>de la France nous avions un Cousin ,
>> Secrétaire d'un Financier. Auſſi tốt moi ,
>> qui étois chef de ma maifon , & que
>>l'état d'Apothicaire ne ragoûtoit point
« abſolument , par les raiſons qu'on de-
» vinera ſans peine , je réſolus de me
» rendre auprès de ce parent , qui ne
>> pouvoit manquer d'être honnête , ai-
>> mable , ſpirituel , puiſqu'il étoit riche.
>> Ma foeur voulut être du voyage ; &
>> comme j'ai un bon petit coeur de frère ,
>> je conſentis qu'elle vînt partager la
>>haute fortune où je m'attendois de
AVRIL. 1776. 117
>> monter par la protection de mon Cou-
„ fin le Secrétaire. D'ailleurs je ſavois
>> que la préſence d'une jolie fille vous
>> ouvre aisément le chemin des gran-
>> deurs à Paris , à Londres , à Rouen , &
>> par - tout où l'on a des yeux. Nous fîmes
>> à la hâte notre paquet , & j'enveloppai
>> précieuſement dans pluſieurs linges , la
> ſomme de douze cents cinquante livres
>> dix fols neuf deniers , à quoi s'étoit
- monté la ſucceſſion de mon reſpectable
» père. Je ne pus toucher au fond de la
» boutique , le pauvre défunt , par pru-
>> dence , l'ayant ſubſtitué ſur la tête de
>> mes enfans à venir. Nos préparatifs
>>>achevés , nous nous emballâmes dans
>> le coche , & nous nous rendîmes bien
>> doucement à Paris .
Mitouflet fait le récit de ſon entrée
dans cette Capitale. Ils raconte les eſpiégleries
qu'il eſſuye de la part de ceux
auxquels il demande ſon chemin ; il com..
mence par être la dupe de quelques Marchands
de denrées ; il s'en apperçoit , &
ſe promet bien de ſe tenir dorénavant
ſur ſes gardes , ce qui ne l'empêche pas
de tomber dans d'autres piéges. Le frère
&la ſoeur , le lendemain de leur arrivée ,
n'eurent rien de plus preſſé que d'aller..
MERCURE DE FRANCE.
voit leur Coulin le Financier. Ils ſe mer...
tent en marche , & s'entretenoient de la
manière dont ils devoient ſe préſenter
chez lui , lorſqu'ils apperçurent qu'un
homme ramaffoit quelque choſe à leurs
pieds. Mitouflet s'arrêta pour conſidérer
ce que c'étoit , & il vit avec douleur que
cet homme vendit de trouver une trèsbelle
bague & des boucles d'oreilles d'or ,
richeſſes qui auroient pu lui appartenir ,
s'imaginoit il , fi la fortune lui avoit fait
jeter les yeux à terre une minute plutôr.
L'inconnu , ſe doutant de ce qui ſe paſſoit
dans ſon ame , lui dit , le plus obligeammentdu
monde, qu'il ne tenoit qu'à
lui d'acquérir à bon compte le tréfor
qu'il pollédoit. " Comme j'ai grand be-
» ſoin d'argent , je vous donnerai le tout
>>pour douze francs. Je fais bien que j'en
• pourrois avoir davantage , puiſque les
>>>teules boucles d'oreilles valent au
> moins un louis , & que la bague , dont
la pierre eſt fine , ne ſeroit pas trop
> payée deux cents livres ; mais je ſuis
>>preſſé de toucher de l'argent , ainſi que:
>> je vous l'ai déjà dit. D'ailleurs , les
>> Marchands me tromperoient , ſe dou-
>> tant que le haſard m'a procuré ces bi-
>>joux. Et puis il eſt bien juſte que vous .
4
AVRIL. 1776. 119
wen profitiez auſſi , puiſque nous les
> avons trouvés ensemble . Si vous aviez
>>la ſimplicité de ne pas croire qu'ils font
>>d'or , examinez le poinçon , & allons
>>les faire eſtimer par le premier Orfé-
>>vre. Cela n'eſt pas néceſſaire , s'écria le
>>Provincial Vous avez l'air d'un parfait
>>honnête homme ; & ces effets me pa-
>>toiffent très beaux , j'y vois en effet le
conuôle . Auſſi rôt il tira ſa bourſe &
donna douze francs au généreux inconnu,
qui diſparut enfuite comme un éclair.
Mitouflet ne ſe ſentoit pas de joie d'avoir
acquis à ſibon marché des effets précieux.
Sa foeur en ſautoit preſque de plaifir , &
le prioit de lui faire préſent des boucles
d'oreilles. Vous ferez affez riche , lui
>>diſoit-elle , par la vente de la bague ;
» & fi mes boucles d'oreilles que je porte
> actuellement venoient à caffer , je pour-
>> rois du moins en changer. Oh ! le bon
pays , continuoit-elle dans ſon tranf-
>> pott , où l'on rencontre ſous ſes pas &
>> de l'or & des diamans ! » Dans l'inf.
tant qu'ils ſe livroient le plus à l'alégrefle
, ils apperçurent la boutique d'un
Orfévre; ils y entrerent , & Mitouflet
montra fon tréfor , en demandant quelle
étoit au juſte ſa valeur. Apeine l'Ortévre
120 MERCURE DE FRANCE.
eut-il jeté les yeux deſſus, qu'il fitoune
grand éclat de rire en s'écriant ; Eft ce
> que vous vous moquez de moi , de
> m'apporter du cuivre & un morceau
>> de verre ? Du cuivre! reprit auffi tôt
>> Mitouflet preſque en colère , nevoyez-
>vous pas le contrôle ?-Bon! ce pré
>> tendu poinçon n'eſt autre choſe que la
>> marque d'un clou caſlé; &tout ce que
» vous avez-là peut bien valoir vingt-
>> quatre ſols» .
Le Provincial penſoit encore à cette
aſtuce , lorſque ſes réflexions furent in-
-terrompues par la diſpute de deux hommes
qui ſe rencontrerent fur fon paſſage.
Il ſe mit à les conſidérer en filence. L'un
étoit Marchand de cannes, il le crut du
moins , parce qu'il en portoit un gros
paquet ſous ſes bras , & qu'il tenoit un
très-beau jonc que l'autre homme paroiffoit
vouloir marchander. Je vous en
> donne fix francs , diſoit ce dernier .
>>Non , répondit le Marchand , je vous
>>le laiſſe pour neuf , & c'eſt encore trop
>> bon marché : mon jet vaut un louis
>> comme un denier. = Je le fais bien,
» répliqua le marchandeur , mais je ne
» veux pas vous en donner davantage;
→d'ailleurs c'eſt tout l'argent que j'ai fur
» moi ».
AVRIL. 1776. 121
» moi » . Il s'en alla après ces mots , &
Mitouflet le perdit bientôt de vue . Pendant
leur dialogue, il avoit réfléchi que le
ciel lui offroit fûrement l'occaſion de retrouver
ce qu'il venoit de donner mal - àpropos
pour la bague & les boucles d'oreilles.
Il s'approchedu Marchand de cannes
& lui demande s'il veut lui vendre ſon
jonc. " Vous voyez ce que j'en refuſe ,
>> lui dit- il ». Le Provincial lui compta
alors la ſomme qu'il exigeoit , & ils ſe
féparèrent fort contens. Mitouflet étoit
enchanté d'avoir eu preſque pour rien
un jet de trois pieds fix pouces , dont
il pouvoit ſe défaire avantageuſement
quand bon lui ſembleroit. Appuyé fur
fa canne d'un air martial , il entra chez
fon Hoteſſe auſſi fier qu'un Tambour-
Major. Il lui montra ſa nouvelle emplette,
&attendoit avec impatience les
complimens qu'il étoit certain de recevoir
; mais au lieu de le féliciter fur fon
bonheur , elle fourit dédaigneuſement &
s'écria qu'elle n'étoit point du tout étonnée
qu'il eût été la dupe de gens fourbes
& rafés , qui attrapoient tous les jours
quelqu'un dans Paris. Afin de la faire
changer de ſentiment , Mitouflet lui racontacomme
il s'étoit procuré ſon jonc ;
II. Vol.
F
122 MERCURE DE FRANCE.
& , pour mieux lui prouver ſon extrême
valeur , il ſe mit à le faire ployer en arc ;
ſa fatisfaction fut de bien courte durée.
Au ſecond effai, cet admirable jonc ſe
caffa en trois morceaux ; & le tronçon
qui lui reſta dans la main , venant à ſe
fendre en cinq ou fix parties , avoit tout
l'air de ces fouets deſtinés à corriger les
enfans. Il n'eut plas lieu de douter que
fon jonc prétendu ne fût un compoſé de
différens morceaux , collés avec att , &
couverts d'un beau vernis. Mitouflet reſta
comme pétrifié de cette nouvelle tromperie.
" Vous voyez , lui dit ſon Hôteſſe
>> en riant deſon air ſtupéfait , vous voyez
>>que votre Marchand s'entendoit avec
>> celui qui feignoit d'avoir envie de la
>>canne. Mais , conſolez vous , un pareil
>>manége ſe renouvelle tous les jours
» dans Paris , & vous n'êtes ni la pre-
>> mière , ni la dernière dupe. Tenez- vous
>> donc fur vos gardes , & défiez -vous
>> toujours des Marchands de cannes.Que
>>de ruſes ils imaginent! J'en ſuis inf-
>> truite à force d'avoir connu dans ma
>> maiſon des gens qui les ont éprouvées.
Tantôt c'eſt un jonc enté en un ou plu-
>> ſieurs endroits ; tantôt ils le râpent , le
>> poliſſent , lui donnent une forme agréaAVRIL.
1776. 123
ble , & vous le couvrent enſuite d'un
>>vernis qui imite la nature. Une autre
> fois ils collent autour d'un morceau de
>> bois préparé & choiſi pour cet effet ,
>>pluſieurs joncs pas plus gros que le
>> doigt , & ménagent différens trous im-
>> perceptibles au haut de cette fingulière
>>canne , par leſquels , ſoufflant avec
>> force , il vous font croire , lorſque l'air
>> vient à fortir par l'extrêmité oppoſée ,
> que vous voyez la preuve qu'ils vous
>> offrent un véritable jonc , cette tige
> étant très poreuſe. Non contens de ces
>>précautions , quelques uns d'entre eux
>> s'aviſent encore de recourir à pluſieurs
>> métamorphoſes. Les uns ſe déguiſant
» en Laquais , en Cuiſiniers ou bien en
>> Invalides , vous attendent dans quel-
>> que rue détournée , vous préſentent
>> une ſeule canne qu'ils ont à la main ,
»& vous diſent d'un ton piteux que le
>>beſoin d'argent les oblige à ſe défaire
>> d'un jet de prix , qu'ils vous donneront
>> aumeilleur compte. Ce qu'ils vous en
>> demandent eſt toujours proportionné
>> à votre air plus ou moins riche ; & ils
» ſe réſervent d'ailleurs in petto de dimi-
>>>nuer les trois quarts de leur prétention.
>>Tant pis pour ceux qui n'ont point aſſez
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
>> d'eſprit pour ſe garantir des piéges qu'ils
>> tendent à la crédulité » ,
Cette leçon ne rend pas le Provincial
plus prudent. Il fait connoiſſance avec un
de ſes voiſins qui ſe dit Gentilhomme .
Mitouflet regarde comme ſon meilleur
ami ce prétendu Gentilhomme , parce
qu'il a bien voulu aſſurer un Provincial
de ſa protection & lui emprunter de l'ar
gent. Cet intriguant le conduit dans un
tripot qu'il appelle une ſociété de la
Cour; & , de concert avec la maîtreffe
du tripot , il eſcroque quelques louis à
ſa nouvelle dupe.
Mitouflet voyant ſes finances bien di
minuées , ſe promet de ſolliciter ſon Cou
fin le Secrétaire pour obtenir une place
lucrative. La réception que lui a faite ce
Coufin n'a pas de quoi le flatter : cependant
il eſpère toujours s'avancer par le
crédit de ce parent , qui a bien voulu
faire un accueil favorable à la jeune Nicette.
La pauvre fille , auſſi crédule que
ſon frère , eſt la dupe des cajoleries qu'on
lui fait. Le frère & le ſoeur font enfindes
réflexions ſur leur fituation . Le fruit de
ces réflexions un peu tardives , eſt de
retourner dans leur Province , qu'ilsn'auzoient
jamais dû quitter.
AVRIL. 1776. 115
L'Editeur de ces anecdotes Parifiennes
a cherché à y répandre de la gaîté. « Mon
>> livre , dit- il hautement dans ſon aver-
>> tiſſement , eſt fait pour inſpirer de la
>>joie ; ainſi que ceux qui font aſſez en -
» nemis d'eux- mêmes pour dédaigner de
>> rire , ne viennent point affliger mon
>>honnête Libraire avec leur viſage trif-
>>te » . Cet écrit cependant ne doit point
être regardé comme une ſimple plaiſanterie
: il peut devenir très- utile , ſi , dans
une nouvelle édition , l'Editeur ne ſe
borne pas , comme dans celle- ci , à nous
donner les tromperies ordinaires de quel.
ques porte balles ou autres gens de cette
eſpèce. Les brocanteurs de tableaux ou
de curioſités d'hiſtoire naturelle pourront
lui fournir bien des ruſes , bien des fourberies
, dont les Amateurs un peu novices
font toujours les dupes. Les différens
moyens de tromper un acheteur de bonne
foi font les ſecrets des fripons , & on ne
peut trop divulguer ces fecrets pour l'intérêt
des honnêtes gens. Au reſte , toutes
ces astuces ne ſont pas plus celles de
Paris que de Londres & de tout autre
lieu très-peuplé , & où ſe trouve par con
ſéquent toujours beaucoup de dupes &de
fripons.
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE:
Discours prononcé à l'Hôtel-de-Ville de
Lyon , le 21 Décembre 1774 , par M.
Bergaffe Avocat , brochure in- 8°. à
Lyon , de l'limprimerie d'Aimé de la
Roche , & ſe trouve à Paris , chez
Humblot , Libraire , rue S. Jacques.
:
Ce diſcours eſt diviſé en deux parties.
L'Auteur examine dans la première ,
quelles font les cauſes générales des progrès
de l'induſtrie & du commerce. Il
nous entretient dans la ſeconde de leur
influence ſur l'eſprit & les moeurs des
nations. La néceſſité eſt reconnue par
l'Auteur de ce diſcours pour être la première
cauſe générale des progrès des
arts. Les autres cauſes qu'il nous préſente,
telles que l'échange , l'inégalité des
conditions , le hafard , l'invention des
métaux & la navigation ne font que des
effets de cette première cauſe , ou n'euf.
ſent été fans ceſſe que des cauſes impuiſ.
fantes . L'homme doit donc à la multitude
des beſoins , ſes loix , ſes moeurs ,
fes connoiſſances & fes arts. Le diſcours
de M. B. n'eſt que le développement de
cette vérité. « Conſidérons , dit l'Ora-
>> teur , l'homme au moment où il fort
>>des mains de la nature. A peine offreAVRIL.
1776. 127
>> t- il alors une ébauche imparfaite de ce
» qu'il doit être un jour ; ſon ame fati-
>>guée du poids de ſa nouvelle exiſtence,
> ſommeille encore fur les bords du
» néant , dont à peine elle eſt échappée :
>>les ſenſations qu'il éprouve , paſſagères
> commes des ſonges , fuyent ſans ſe
>> reproduire ; & l'univers qui le frappe,
>> de toutes parts , ne peut altérer le repos
> ſtérile auquel il s'abandonne. Sous ces
>> dehors obfcurs & tranquilles , il cache
>>cependant un germe d'activité , que
>> de légères circonstances peuvent faire
éclore. La douleur & le plaifir partagent
malgré lui tous les inftans de ſa
>> durée ; le paſſage rapide d'une de ces
>> ſenſations à l'autre ne produit long-
>> temps dans ſon ame qu'une inquiétude
» vague & momentanée. Acette inquié-
>tude involontaire ſuccède enfin un ſen-
>> timent plus profond & plus réfléchi , le
> ſentiment du beſoin ; dès ce moment il
>> n'a plus de facultés oiſives. Ses orga.
>> nes ſe dépouillent par degrés de leur
> groſſièreté première . Ses ſenſations cef-
> ſent d'être paſſagères & ſtériles ; fes
>> combinaifons , d'abord lentes & défec-
» tueuſes , deviennent chaque jour plus
> rapides & moins imparfaites : fon in
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
> telligence long - temps incertaine &
>> bornée , croît avec ſes defirs , & fe
>>fixe avec ſes habitudes : tout fon repos
, toute ſon inaction l'abandonne :
>> les paſſions , ces élémens tumultueux
> de l'erreur & de la vérité germent au
>> fond de ſon coeur , comme la foudre
>> au ſein des nuages ; & cette curiofité
>> inquiète à laquelle il devra dans la
ſuite ſes connoiſſances & ſes crimies
weſt déjà pour lui un penchant impé-
>>rieux , qu'il ne peutni vaincre , ni ſatis-
> faire. Si l'homme n'avoit jamais connu
> l'empire de la néceſſité , ſi le ſenti-
> ment de ſa foibleſle n'avoit déterminé
>> le premier eflai de ſes forces, ſes jours
enveloppés de ténèbres paiſibles cou-
>>leroient donc au ſein de l'ignorance
» & de l'oiſiveté. Sans motif pour ſe
» déterminer , ſans intérêt pour agir ,
> jamais il n'eût franchi les bornes étroi-
>> tes de ſon exiſtence , il n'eût pas même
>> ſenti qu'elle eût des bornes. Qu'on
>>>ouvre les annales des nations , & l'on.
>> verra que c'eſt dans les plaines inon
>> dées par les eaux du Nil , fur les ro-
>> chers de l'Attique encore fauvage , au
* milieu des vaſtes forêts du Nord, que
>>>les arts & les ſciences ſont parvenus à
AVRIL. 1776. 129
>>ce haut degré de perfection , qui étonne
>> aujourd'hui ceux qui n'en ont étudié
> ni les progrès ni les caules. Par tout
> où l'homme a eu de grands obſtacles à
>> vaincre , il a fait de grandes choſes :
> la nature qui ſemble avoir prévu tous
>> les ſouhaits du peuple du Midi , ne
> leur a donné que des fers , des vices ,
>> des deſpotes & le repos. L'hiſtoire de
» nos beſoins eſt donc eſſentiellement
•liée à celle de nos connoiſſances » .
L'Orateur fait très-bien voir que les
progrès des arts & du commerce ont
contribué dans tous les ſiècles aux progrés
de l'eſprit humain ; mais ont- ils
influé d'une manière auſſi avantageufe
fur les moeurs des nations ? L'Orateur
avoue que l'induſtrie en nous donnant
des beſoins , nous a donné des vices ;
que les lumières qu'elle a fait éclore n'ont
trop ſouvent éclairé que nos excès ; que
l'or qu'elle entraîne après elle , eſt un
poifon brûlant , qui deſsèche les empires
dans leurs racines , & leur prépare une
maturité funeſte : mais en avouant toutes
ces chofes , il dit cependant que fans
l'induſtrie nous n'aurions peut-être pas
des moeurs , & que ſi le commerce n'avoit
reculé pour nous les bornes de l'uni
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
vers , nos moeurs feroient encore grofſières
& barbares. « Les principes des
» moeurs appartiennent à la nature , &
>> ne ſe développent que dans la ſociété:
» l'intérêt , l'amour & la pitié , ces four .
>> ces premières de toutes nos affections
>> exiſtent également dans l'homme ſau-
>> vage & dans l'homme civilisé : mais
» dans l'homme ſauvage , l'intérêt eſt un
>>penchant groſſier , que la ſeule pré-
>>ſence du plaiſir excite , & qui n'a d'au-
>> tre frein que la douleur ; l'amour eſt
>> moins une paſſion qu'un beſoin , & la
>> pitié n'eſt qu'une ſenſation rapide , qui
>> diſparoît avec l'objet qui l'a fait naître.
>>Ce n'eſt que dans la ſociété que ces
>ſentimens ſe changent en habitudes
>>morales , & ſe reproduiſent en quel-
>> que forte ſous toutes leurs nuances . Là ,
>>guidé par fes propres erreurs , l'intérêt
>> détermine la nature des actions humai-
>> nes , fixe les bornes du juſte & de l'in-
>> juſte , & condamne les crimes qu'il fait
>> commettre. Là, ſous le nom de défin-
>> téreſſement & d'humanité , la pitié
» arrête l'impétuoſité des paſſions , ôte à
>> la vertu ſon orgueil , & dérobe au vice
>> ſa férocité. Là , ſurtout , élevé dans
>> le fein de l'illuſion , & diſpoſant de
AVRIL. 1776. 1311
toutes les forces du coeur humain ,
>> l'amour jouit d'un pouvoir que la na-
> ture ne lui a pas donné , & qu'elle
» n'oſe combattre. Père des moeurs &
>> des crimes , ſi les pâles éclairs de la
>>jalouſie ont preſque toujours environné
>> ſon berceau , ſi le poignard de la ven-
>>geance brille ſans ceſſe au pied de
>>ſes funeſtes autels, ſi quelquefois même
>>les plus hautes deſtinées ſont devenues
>> le triſte jouet de ſes caprices ou de ſes
>> fureurs ; fans lui cependant , cette har-
>> monie fecrette , qui rapproche toutes
>> les parties de l'univers moral , ne fub-
>>ſiſteroit pas. C'eſt du ſein des orages
» où il eſt placé , qu'il sème dans la fo-
» ciété les vertus paiſibles dont il com-
>> poſe le bonheur des nations. Ces de-
▸ voirs précieux qui ſervent de liens aux
>> familles , & dont la nature elle-même
» a préparé la récompenſe ; cet honneur
>> ſévère qui fuit le plaiſir que la honte
accompagne , & qui fragile comme
>>la beauté , n'eſt pas plus réparable
>> qu'elle ; cette pudeur délicate , voile
>>léger que l'innocence a tiffu , & que
>la main de la volupté colore ; cette
• ſenſibilité douce qui dépouille l'amour-
>> propre de ce qu'il a de dur & de
1
Fvj
32 MERCURE DE FRANCE:
>>barbare , & donne un prix aux actions
>> les plus indifférentes ; cette politefle
> enfin ſi vantée , qui, lorſque les moeurs
>> font pures , eſt la plus noble expreſſion
>>de la bienfaiſance , mais qui , lorf-
>>qu'elles ceflent de l'être , n'en eſt plus
>> que l'heureux menfange ;tous ces fen-
>>>>timens , toutes ces vertus ne ſe déve-
>>loppent qu'avec l'amour , & ce n'eſt
>> que dans la ſociété , que le plus aveu-
>>gle & le moins docile de tous les pen-
>> chans , devient de toutes les paſſions
>>>la plus utile & la plus féconde. » On
pourroit , ajoute l'Auteur dans une note,
comparer l'amour au principe caché qui
meut l'univers : tous les refforts de la
ſociété ſont dans ſa main , & c'eſt des
diverſes formes qu'il emprunte que dépend
la plus ou moins grande bonté des
moeurs. Pourquoi nos moeurs varient elles
d'un ſiècle à l'autre , tandis qu'en Orient
elles ne font ſujettes à aucune révolution
?C'eſt que l'amour règne en Europe ,
&qu'il eſt eſclave en Alfie.
Il auroit peut être été néceſſaire , pour
remplir l'objet que l'Orateur s'étoit propoſé,
de peindre l'homme de la nature&
celui de la ſociété , de faire l'hiſtoire de
fes connoiffances , en faifant celle de fes
AVRIL. 1776.
beſoins ; & en développant les rapports
fecrets qui uniſſent ſon être moral a fon
être phyſique , affigner , pour ainti dire ,
àchacunede ſes découvertes principales,
fon origine , ſa cauſe , & fes effets. M.
B. ne s'eſt pas diſſimulé la néceſſitéde
ſuivre ce plan ; mais fon étendue n'auroit
pû être renfermée dans les limites
d'un ſimple difcours. M. B. s'eſt va
donc obligé de ſe borner à ne préſenter
que des réſultats hiſtoriques , dont la
liaiſon , l'ordre & l'exacthude , porteront
à conclure avec l'Orateur que l'homme
doità l'induſtrie ſes connoillances & fes
moeurs. On peut même dire que l'induftrie
eſt dans le moral ce que le mouvement
eſt dans le phyſique. Principe de
l'harmonie univerſelle , ſans elle tout
s'anéantit , tout eſt mort ; avec elle tout
fe reproduit ſous une forme plus heureufe.
Il eſt vrai , & M. B. ne l'a point
diſſimulé , il est vrai qu'il eſt des circonſtances
où les arts deviennent funestes
aux nations ; que plus d'une fois ils ont
hâté la chûte des empires dont ils avoient
préparé la grandeur; que preſque toujours
l'époque de leur perfection a été
celle de l'aviliſſement des peuples & la
ruine de leur liberté. Cependant gardons.
1
134 MERCURE DE FRANCE.
nous de croire que l'induſtrie ſoit l'ennemie
naturelle de la vertu ; non , leur
accord n'eſt pas impoffible , & fi l'on oſoit
avancer un ſemblable paradoxe , j'en
appellerois , s'écrie l'Otateur , à ma patrie.
M. B. prend ici occasion de faire
l'éloge de la Ville de Lyon ; & ce morceau
n'eſt pas le moins éloquent de ce
bon difcours , & le termine heureuſement.
e
Voyages dans la Partie Septentrionale de
l'Europe , par M. Joſeph Marshall ,
Ecuyer , pendant les années 1768 ,
1769 1770 , dans lesquels on
trouve les plus grands détails ſur la
Hollande , la Flandre , l'Allemagne ,
: le Dannemarck , la Suede, la Laponie,
la Ruffie , l'Ukraine, & la Pologne ,
relativement à l'Agriculture , la Population
, les Manufactures , le Commerce
, l'état des Arts& les entrepriſes
utiles. Traduction de l'Anglois d'après
la ſeconde édition , par M. Pingeron ,
3. Capitaine d'Artillerie & Ingénieur au
-ſervice de Pologne, à laquelle il, a
joint un grand nombre de notes.
E 2
:
The great objets that a traveller especially one
AVRIL. 1776. 135
whichpropofes topublish the result ofhis travels ,
ought moft to attend to , are those which have the
greatest probability of being useful to his own
country.
2
A
t
**Le principal but d'un Voyageur , fur-tout de
>> celui qui ſe propoſe de publier ſes voyages ,
>> doit être d'examiner les choſes qu'il préſume
> pouvoir être utile à ſa patric ». Marshall,
P. 196,Tome I.
{
:
:
:
AParis , chez Dorez , Libraire , rue
S. Jacques , au-deſſus de S. Yves ,
1776. 1 vol. in- 8 °. prix 4 1. broché.
:
Le volume que nous annonçons, ne
contient encore que le voyage de M.
Marshall en Hollande. M. Pingeron
promet la fuite de cet ouvrage très-intéreſſant
par lui-même , & qui gagne
encore beaucoup en paſlant par les mains
d'un Traducteur auffi intelligent & auffi
inſtruit.
Le voyage de M. Marshall diffère de
la plupart des autres voyages , en ce qu'il
s'eſt propoſé pour but principal , de ſe
rendre utile , en s'attachant de préférence
aux objets les plus importans , tels que
l'Agriculture , le Commerce& les Arts.
136 MERCURE DE FRANCE.
Onne peut que lui en ſavoir très-bon
gré. Quel Lecteur ne lira pas avec le
plus grand plaiſir ces détails , qui lui donneront
une idée des travaux& des riche(-
ſes de ce Peuple laborieux & économe ,
également attaché à ſa liberté & à fon
commerce qu'il a créé ſi rapidement &
ſi prodigieuſement étendu , & qui doit
à ſon induſtrie juſqu'au terrein qu'il
habite ? On trouve à chaque page , dans
l'ouvrage dont nous parlons , des preuves
de cette induſtrie. On y voit combien
les Manufactures Hollandoiſes ſontétonnantes
par leur variété , & plus encore ,
parce que les matières premières qu'on
y emploie viennent preſque toutes du
dehors ; & combien le commerce & la
liberté qui en eſt la baſe , peuvent procurer
d'avantages , pour peu qu'ils foient
favorisés par le local.
M. Marshall a parcouru exactement
toutes les Villes de la Hollande , & en
donne la deſcription. Nous allons le ſuivie
& rapporter quelques-unes de ſes
obſervations les plus remarquables .
Rotterdam eſt une grande Ville trèspeuplée
& avantageuſement ſituée pour
lecommerce. C'eſt la première place de la
Hollande après Amſterdam ;elle approAVRIL.
1776. 137
che même beaucoup de cet immenfe
entrepôt du commerce de l'Europe. Les
différens quartiers de cette Ville font
coupés par des canaux ſi larges & fi profonds
, que les vaiſſeaux au-deſſous de
trois cents tonneaux chargent& déchar.
gent les marchandiſes auprès des quais
qui les bordent. Pluſieurs de ces canaux
font bordés de grands arbres , qui , figurant
avec les mâts & les flammes des
vaiſſeaux& les toîts des maiſons , offrent
un ſpectacle frappant par ſa fingularité .
On me dit , ajoute M. Marshall , que la
Ville de Rotterdam réunifloit un avanlage
de plus que celle d'Amſterdam ,
c'eſt qu'elle recevoit les plus grands vaifſeaux
, tandis qu'on étoit obligé de les
faire décharger pour les faire arriver
juſqu'à cette dernière place ... Ajoutez à
cela que les environs de Rotterdam font ,
fuivant ce qu'on dit dans cette Ville ,
beaucoup plus agréables . L'air y eſt plus
falutaire & les eaux y font meilleures
qu'à Amſterdam.... Toutes les denrées
font trés chères à Rotterdam.
Hollandois font fingulièrement induftrieux
, & la plus baſſe claſſe des Citoyens
eſt très-frugale , ſans cela il lui ſeroit impoſſible
de vivre. Si les pauvres étoient
Les
138 MERCURE DE FRANCE.
و
auſſi erclins en Hollande à la prodigalité
&à l'ivrognerie qu'ils le font dans les
grandes Villes d'Angleterre , ils mourroient
bientôt de faim .
>> Delfr eſt une Ville très-agréable.
Le principal objet de ſon commerce conſiſte
dans le produit de ſes Manufactures
de poterie , de faïence &de porcelaine .
Les Manufactures de porcelaine émploientenviron
quatre mille perſonnes».
» La Haye eſt une Ville conſidérable ,
quoiqu'on ne lui donne que le nom de
Village , par la raiſon ridicule qu'elle
n'eſt point murée. Les rues font larges &
bien alignées , mais il n'y en a qu'un
petit nombre où l'on ne voie pas d'allées
d'arbres . Les Places y reſſemblent à des
bofquets , & le grand nombre de jardins
qui ſe trouve à la Haye , en ſe joignant
aux prairies qui environnent ce ſéjour ,
forment un enſemble qui rappelle tous
les charmes de la campagne. Une pareille
habitation doit être délicieuſe pour tous
ceux qui aiment à s'occuper des détails
de l'économie champêtre au milieu des
Villes .... Les rues de la Haye font trèsbien
pavées avec une eſpèce de briques
qui ſe joignent ſi parfaitement , qu'on
peut les laver comme les maiſons. On
AVRIL. 1776. 139
peut dire que chaquehabitant porte envie
à la propreté de fon voiſin , & concourt
de tout fon zèle à tenir la Ville le plus
propre qu'il eſt poſſible. Tous les Particuliers
lavent ſans ceſſe le petit eſpace de
pavé qui eſt devant leurs maiſons . »
De la Haye , M. Marshall alla voit
Schewelinge , Village qui en eſt éloigné
de trois quarts de lieue , & ſitué ſur le
bord de la mer. C'eſt ſur cette côte qui
eſt très platte & très-uniforine , que te
fit l'épreuve du fameux charriot à voile ,
inventé par Stevin , qui voitura vingthuit
perſonnes dans l'eſpace de deux
heures à la diſtance prodigieuſe de quarante-
deux mille d'Angleterre ou quatorze
de nos lieues. Ce charriot fut un
jour ſur le point d'aller à la voile ſur mer
avec toute ſa cargaiſon par la faute de
celui qui tenoit le gouvernail , ce qui
feroit allé un peu plus loin que la compagnie
n'étoit convenue. Le grand ſuccès
de sette fameuſe machine occaſionna dans
le tems plus de cent projets pour faire
aller par le ſecours du vent . non ſeule
ment des carroſſes , des chatriots & des
charrettes , mais encore des charrues , des
herſes , des cylindres de pierre ou de fer
fondu pour unir le gazon. Mais , ajoute
140 MERCURE DE FRANCE.
notre voyageur , ces découvertes ne
s'étendent jamais au-delà du cabinet des
viſionnaires & des faiſeursde projets.
M. Marshall remarque au ſujet de
Riſwick , Palais appartenant au Prince
d'Orange , que c'eſt le ſeul édifice conftruit
en pierre de taille qui ſoit dans
toutes les ſept Provinces unies. En paffant
à Leyde , il s'eſt particulièrement
attaché à ſe procurer des renſeignemens
fur les Manufactures de drap établies
dans cette Ville , qui étoient autrefois
très - confidérables , mais qui tombent
tous les jours . Elles emploient cependant
encorepluſieurs milliers de perſonnes.
Le principal commerce de Harlem
conſiſte dans le blanchiſſage des toiles
qu'on y apporte entrès-grande quantité
dedifférens endroits des Provinces unies,
dela Flandre & même de la Siléſie . Tous
les vaiſſeaux qui y arrivent d'Ecoffe &
d'Irlande font chargés des mêmes mar
chandises , & ne viennent que pour les
faire blanchir . On doit attribuer aux qualités
de l'eau la beauté du blanchiffage
deHarlem; car on a fait faire ſans ſuccès
une foule d'expériences dans ce genre
en Angleterre , en Ecoffe & en Irlande
pardes Blanchiſſeurs Hollandois.
AVRIL. 1776. 141
Les bornes de notre extrait ne nous
permettent pas de nous arrêter ſur la deſcription
que donne M. Marshall de
la Ville d'Amſterdam & de ſesbâtimens
publics; tels que la Maiſon-de-Ville ,
la Bourſe , l'Amirauté , &c. Mais le
commerce immenſe de cette Ville , qui
eſt en quelque façon le centre de celui de
toute l'Europe , lui donne lieu d'entrer
dans des détails fort intéreſſans ſur la
Compagnie des Indes Hollandoiſe, & de
donner pluſeurs extraits d'une deſcription
de l'état actuel du commerce des Hollan
dois par un des Gouverneurs généraux
de cette Compagnie. Ces extraits apprennent
pluſieurs particularités importantes
que l'on ne peut trouver ailleurs. M.
Marshall penſe qu'il feroit avantageux à
la Compagnie des Indes de laiſſer le com
merce de l'Aſie libre à ſes propres
ſujets , à l'exception de celui des épiceries&
du cuivre du Japon. Il lui reproche
en quelque façon d'avoir perdu le goûr
des conquêtes.La guerre& le commerce,
felon lui , ſemblent ſe favoriſer réciproquement.
» Tant que le goût des grandes
>>entrepriſes , dit- il , & celui des con-
>> quêtes ont ſubſiſté , on a vu fleurir le
> commerce de cette Compagnie ; mais
142 MERCURE DE FRANCE.
» dès l'inſtant que les Hollandois ſe ſont
» tenus tranquilles pour jouir de ce qu'ils
> avoient amaſſé , leur commerce a com-
» mencé à déchoir... Le calme , qui eſt
>>la ſuite de la paix , n'eſt bon que pour
» entretenir la corruption des moeurs &
>> pour relâcher toute eſpèce de diſci-
>> pline.... Il n'y a rien de plus funeſte
>> pour une Nation commerçante que
>> cette indolence que produiſent conf-
>> tamment l'abondance & la paix ».
Nous ne pouvons mieux faire que d'oppoſer
à ces maximes fingulières de M.
Marshall les réflexions judicieuſes du
Traducteur , dans une note ſur l'endroit
que nous citons. « Il eſt auſſi ſurprenant
>> qu'atroce de douter , dans ce ſiècle de
>> lumières , des avantages de la paix. Si
>>la guerre a excité une forte de fermen-
> tation dans les eſprits qui ait pu favo-
>> riſer les entrepriſes les plus difficiles ,
>>conſidère- t-on quel a été le prix de
>> pareils ſuccès ? Des millions d'hommes
» égorgés , quelquefois pour la conquête
» d'un morceau de terre ſouvent plus fu-
>> neſte qu'utile. La découverte du Nou-
>> veau-Monde , cette abondance de l'or
» qui en a été la ſuite , l'affreuſe maladie
>> que les Eſpagnols en ont apportée ,
AVRIL. 1776 . 143
> ſont peut-être les plus grands maux qui
>> foient arrivés à l'humanité .... Si les
>> Puiſſances étoient toutes animées de
l'eſprit de conquêtes , comme le defire
» notre Auteur , on oſe lui demander
> quel feroit le ſort de ſa patrie ? »
:
M. Marshall conclut , d'après le tableau
qu'il donne des différentes branches
du commerce des Hollandois , que
ce commerce , quoique fort diminué , eſt
encore très-conſidérable , mais bien inférieur
à celui des Anglois , qu'il furpaſſoit
autrefois de beaucoup.
Un Voyageur ne ſauroit avoir dans
aucun endroit de la Hollande plus de
motifs de réfléchir ſur l'induſtrie ſingulière
des Hollandois , que dans le village
de Sardam , ſi fameux par le grand nombre
de vailleaux qu'on y conſtruit , & qui
a eu la gloire , à la fin du dernier ſiècle ,
de compter un illuſtre & puiſſant Momarque
au nombre de ſes Ouvriers . Lorfque
la marine Hollandoiſe étoit à fon
plus haut degré de gloire , Sardam étoit
fur-tout connu par cette affertion trèscommune
, mais fans doute exagérée ,
que ſi l'on avertiſfoit fix mois d'avance
ſes Conſtructeurs & Charpentiers , ils
pourroient lancer tous les jours à l'eau
144 MERCURE DE FRANCE.
an vallleau de guerre pendant un an. On
voit encore à Sardam beaucoup de moulins
à papier & un grand nombre de
moulins à vent pour ſcier le bois deſtiné
à la conſtruction des vaiſſeaux , invention
admirable qui facilite beaucoup co
genre de travail & en diminue prodigieuſement
la dépenſe , puiſque les ſcies
àbras coûtent au moins quarante fois da
vantage. On y trouve encore pluſieurs
autres moulins pour hacher & pulvérifer
les bois de teinture& les racines qui fervent
au même objet ; des moulins à poudre
, & une manufacture très conſidérable
de poudre à canon.
Indépendamment des obſervations que
M. Marshall fait dans le cours de fon
voyage ſur les manufactures de la Hollande
& fur fon agriculture ; il offre à
ſes Lecteurs , à la fin de ce volume ,
quelques remarques générales ſur ces
deux ſujets , ainſi que ſur les taxes de la
Hollande , & fur les moeurs , les uſages
&le génie de ſes habitans. Le dernier
chapitre de l'Ouvrage renferme des conſidérations
ſur l'état actuel de la puiſſance
de la République de Hollande , & fut
ſes rapports avec les autres Nations de
l'Europe. Ces remarques font, pour la
plupart ,
AVRIL. 1776. 145
plupart , très - judicieuſes : mais il faudroit
faire un extrait beaucoup trop long
pour en donner une idée ſuivie , d'autant
plus qu'elles occupent une grande partie
du volume , & renferment ſouvent des
diſcuſſions très - étendues. Les notes
dont M. Pingeron les a accompagnées
annoncent l'homme inſtruit fur toutes
ces matières intéreſſantes & utiles : il
y trouve de temps en temps l'occaſion
de redreſſer ſon Auteur , à qui il arrive
quelquefois de ſe tromper ou de ſe paſfionner.
On remarque dans ce voyage de M.
Marshall des traces d'un ridicule qui ſe
fait appercevoir dans les relations de pluſieurs
Voyageurs Anglois & autres qui ont
grand ſoin de raconter les détails les plus
minutieux de leurs voyages , & fur-tout
la manière dont ils ont été reçus , hébergés&
rançonnés dans les auberges ; par- -
ticularités fort peu intéreſſantes pour la
plupart des Lecteurs .
Dans une Préface que M. Pingeron
a miſe à la tête de ce volume , il ſupplée
en peu de pages au filence de M. Marshall
ſur pluſieurs objets , principalement
fur les Peintres Hollandois , dont il ne
parle preſque pas , &dont M. Pingeron
II. Vol. G
1
146 MERCURE DE FRANCE.
donné une courte notice. Ce premier
volume doit faire defirer la ſuite de l'Ouvrage.
:
Epître en vers aux François détracteurs de
la France; par M. de Saint-Marc.
Plus je vis l'Etranger , plus j'aimai ma Patrie.
DeBelloy.
Brochure de 20 pages environ ; prix
12 fols. A Paris , chez Monory , Libraire
, rue & vis-à-vis la Comédie
Françoiſe. :
M. de Saint-Marc , déjà connu avantageuſement
par des Ouvrages agréables ,
par des vers charmans de ſociété , par des
hommages rendus aux arts & aux talens ,
&par fon Opéra d'Adèle , recueillis dans
un volume grand in-8°. qui ſe vend chez
le même Libraire , vient , inſpiré par
le patriotiſme , d'écrire cette Epitre
aux François détracteurs de leur Patrie.
Qu'un Athlète , dit il modeſtement ,
>> plus robuſte & plus adroit que moi , ſe
préſente dans la lice & remporte la
victoire , mon amour- propre & mon
>> coeur jouiront également de ſon triomAVRIL.
1776. 147
>>phe ; au reſte , je ne nomme , comme
» je l'ai toujours fait , parce qu'il n'eſt
- jamais échappé & n'échappera jamais.
>> de ma p'ume rien que Thonnêteté ,
>>toujours prétérable au talent , puifle
»défavouer ».
Amourde la patrie , ô flamme vive & pure ,
Que la vertu nourrit , qu'allumala Nature !
Lance tous tes rayons , échauffe mes eſprits ,
:
Et , comme dans mon coeur , brille dans mes
écrits. :
د
Quijamais eût prévu dans ces temps d'héroïfme ,
Dans ces temps où régnoit l'heureux patriotiſme ,
Qu'on verroit des François , ſucceſſeurs desGueſclins,
Dégrader leur pays pour flatter leurs voiſins !
Que fondeurs inquiets & copiſtes crédules,
Loinde s'énorgueillir en voyant leurs émules ,
Des François , entraînés par des difcours trom-
२५. peurs , :
Adopteroient un jour leurs modes & leurs moeurs !
DétracteursdelaFrance ,ah! quel fombredélir.e.
Contre elle vous arma des traits de la fatire !
Sagloire , ſon amour , fes dons multipliées ,
Par ſes enfans , par vous , font-ils donc oubliés
Quevotre ingratitude &m'indigne &m'afflige !
Pour abjurer bientôt un odieux preſtige,....
Gij
48 MERCURE DE FRANCE.
Partez , éloignez -vous , parcourez l'Univers.
Partez , & revenez rougir de vos travers .
Toujours plus éclairés par votre expérience ,
Vous apprendrez par- tout à regretter la France;
Et vers ces lieux charmans où vous vîtes le jour ,
Voscoeurs revoleront animés par l'amour.
C'eſt ainſi que l'Auteur anoblit fon
talent en le faiſant ſervir à la gloire &
à l'utilité de ſes Concitoyens. Ce que
nous venons de citer fuffit ſans doute
pour faire defirer de lire la ſuite de cette
Epître , également recommandable par
fon élégance&par ſon objet.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
INSTRUCTION Pastorale de Monfeigneur
l'Archevêque de Lyon , ſur les
fources de l'incrédulité & les fondemens
de la Religion. A Paris , chez P. G.
Simon , Imprim. de Mgr l'Archevêque
de Lyon. 7
On trouve chez le même , rue Mignon;
la veuve Deſaint , rue du Foin ;
&Morin, rue St Jacques ; l'Inſtruction
AVRIL. 149 1776.
Paſtorale du même Prélat , imprimée en
1772 .
Nouvelle table des articles contenus
dans les volumes de l'Académie Royale
des Sciences de Paris, depuis 1666 julqu'en
1770 , dans ceux des arts & métiers
, publiés par cette Académie , &
dans la collection Académique , tome
quatrième & dernier , in-4º. prix 12 liv.
rel. en carton ; on y trouve auſſi une
notice hiſtorique de tous les Académiciens
: par M. l'Abbé Rozier , Chevalier
de l'Egliſe de Lyon , de l'Académie
Royale des Sciences , Beaux - Arts &
Belles- Lettres de Lyon , de Villefranche
, & c. & c . A Paris , chez Ruault ,
Libraire , rue de ia Harpe.
Expérience & réflexions relatives à l'a
nalyse des Bleds & des Farines , par M.
Parmentier , Penſionnaire du Roi , Maître
en Pharmacie de l'Académie Royale
des Sciences de Rouen , ancien Apothicaire-
Major de l'Armée Saxonne , & de
l'Hôtel-Royal des Invalides , in 8°. d'environ
200 pages , prix 11. 16f. A Paris ,
chez Monory , Libraire , rue & vis à
vis l'ancienne Comédie Françoife .
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
:
Les moeurs des Germains , & la vie
d'Agricola , par Tacire , traduction nouvelle
, avec des notes fur le fens & le
ſtyle de Tacite : par M. Boucher , Procureur
au Parlement , in- 12, br. 2, liv.
10 f. A Paris , chez Demonville , Imprimeur-
Libraite , rue S. Severin .
Réflexions ſur la mauvaiſe qualité du
Platre & fur la caufe , & moyens pour
parvenir àune meilleure fabrication: par
M. Ferouſſar de Castelbon , Architecte ,
ancien Inſpecteur des Bâtimens & Fermes
de S. A. S. Monseigneur le Prince
de Conti . Ouvrage utile à tous Entrepreneurs
de bâtimens , ainſi qu'aux Propriétaires
, Locataires qui font bâtir par
économie , & aux Juges qui en connoifſent,
in 8°: d'environ 120 pages. AParis
, chez Lottin l'aîné , Imprimeur Lie
braire , rue S. Jacques , près S. Yves .
Histoire des Inaugurations des Rois ,
Empereurs & autres Souveraius de l'Uni.
vers , depuis leur origine juſqu'à préſent ;
ſuivie d'un précis de l'état des Arts & des.
Sciences ſous chaque règne , des principaux
faits , moeurs coutumes.& ufages
AVRIL. 1776.
les plus remarquables des François , depuis
Pepin juſqu'à Louis XVI ; par M**.
in- 8°. A Paris , chez Moutard , Libraire
de la Reine , rue du Hurepoix.
Valmore , anecdote Françoiſe , par M.
Loafel de Tuogate , Gendarme du Roi ,
in-8 ° . d'environ 100 pages , avec fig. A
Paris , chez Moutard , Libraire , rue du
Hurepoix.
Manière de rendre toutes fortes d'édifi
ces incombustibles , ou traité ſur la conftruction
des voûtes faites avec des bi
ques & du plâtre , dites voûtes plattes ,
& d'un toît de brique ſans charpente ,
appe'é comble briqueté ; de l'invention
de M. le Comte d'Eſpie , Chevalier de
l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis ,
ancien Commandant d'un Bataillon d'Infanterie
, &c. avec les plans gravés en
taille douce ; ouvrage préſenté à Sa Majeſté
, à Monfieur , & à Monſeigneur le
Comte d'Artois , vol. in- 12 , d'environ
100 pages . A Paris , chez la Veuve Dacheſne
, Libraire , tue S. Jacques .
Les rêveries d'un Amateur du Colisée ,
ou les femmes fans dot , in 8 °. br.
Giv
52 MERCURE DE FRANCE.
d'environ 160 pages , prix liv . 10f.
A Paris , chez Ruault , Libraire , rue
de la Harpe.
Cet ouvrage a deux objets : on y expoſe
les avantages qui réſulteroient pour le
bonheur public , ſi l'on publioit une loi
qui ordonnat que les femmes déſormais
n'apporteront aucune dot à leurs maris :
2°. on y propoſe des amuſemens du
genre le plus intéreſſant qu'on pourroit
donner à la nation dans le Colifée.
Le Spectateur Philoſophe , ou idée générale
des choſes phyſiques , morales ,
naturelles , civiles, politiques & de commerce
, connu par l'expérience de tous
les temps , & par le raiſonnement de
tous les hommes , amis du bon ordre
dans la fociété : par M. R **, brochure
d'environ 120 pages in 12 , prix 1 liv.
4 fols. A Paris , chez Caillau , Imprimeur-
Libraire , rue S. Severin .
Bouquet des Grenadiers du Régiment
du Roi , à la fête de leur Colonel , dialogue
en un acte , mêlé de chanfons &
de vaudevilles , repréſenté à Verſailles ,
à l'occaſion de la Fête de S. Louis , le
AVRIL. 1746. 153
-25 Août 1775 , dédié à Meſſieurs les
Officiers dudit Régiment , par M. le
Teſſier , brochure in 8 °. d'environ 66
pages , prix 1 liv. 4 f.
:
Lettresfur la Minéralogie , &fur divers
autres objets de l'hiſtoire naturelle de
l'Italie , écrites par M. Ferber , à M. le
Chevalier Born ; ouvrage traduit de l'Allemand,
enrichi de notes & d'obſervations
faites ſur les lieux : par M. le Baron
de Dietricht , Correſpondant de l'Académie
Royale des Sciences , &c. grand
in 8 °. d'environ 520 pag.A Strasbourg ,
chez Bauer & Treuttel , Libraires. A
Paris , chez Durand neveu , Libraire ,.
rue Gallande.
Le volume du Necrologe des hommes
célèbres de l'année dernière eſt imprimé ,
& paroît depuis les Avril ; on travaille
à la réimpreſſion déjà annoncée du corps
complet de cet ouvrage depuis 1766.
Tous les volumes feront prêts du 25 au
30 Mai prochain. Le prix de la ſouſcription
eſt de 3 liv. par volume pourParis ,
& de 3 liv. 12 f. pour la Province , franc
de port.
On ſouſcrit à Paris au Bureau Royal
Gy
154 MERCURE DE FRANCE .
de Correſpondance , rue des Deux- Portes
S. Sauveur .
:
: ACADÉMIES .
I.
VILLEFRANCHE..
LE Vendredi 25 Août 1771 , l'Académie
de Villefranche a tenu fon allemblée:
publique ; le Panégyrique de S. Louis, fut
prononcé le matin par M. l'Abbé Boule,.
Prédicateur ordinaire du Roi .
M. l'Abbé de la Platière , Directeur ,
ouvrit la ſéance par un diſcours fur les
avantages que les ſciences procurent aux.
hommes ; il infſiſta ſur le plus important
de tous , qui eſt de perfectionner la raiſon
; de diriger le coeur à ce qui eſt bon
&honnête , par les lumières de l'eſprit ;
de nous faire aimer & pratiquer la vertu,
en découvrant ſes charmes à nos yeux ,
& enne nous laiſſant plus ignorer qu'en
elle ſeule réſide le vrai bonheur..
M. Gouvion , Docteur en Médecine,
examina fi l'exercice actuel de cette
AVRIL. 1776.
ſcience eſt plus utile que nuiſible au
gente humain... Entraîné par la force de
la vérité , dit- il , & par l'amour de l'hu .
manité ; je ne crains pas d'avancer & de
foutenit que l'exercice actuel de la Médecine
fait plus de mal aux hommes que
de bien... Ce paradoxe qui parut nouveau
dans la bouche d'un Médecin , ne
pouvoit que réveiller l'attention : M.
Gouvion la fatisfit par la manière ſolide
& ingénieuſe dont il traita ſon ſujer .
Ce diſcours fut ſuivi de l'éloge hifto .
rique de M. Noyel de Belleroche , grand
Bailli - d'Épée du Beaujolois , par M..
Pefant..
M. le Chevalier de Monſpey fit part
de quelques réflexions ſur l'espérance ,
ce ſentiment fi naturel à l'homme , &
qu'un ancien Philofoplie appeloit le
fonge des gens éveillés ; cette douce
chimère qui embellit les biens que nous
attendons , qui les rapproche de nous ,
qui nous en fait jouir d'avance ; qui dans
les maux eſt notre ſoutien notre reffource
, & lorſque tout nous eſt ravi ,
nous reſte encore pour notre confolation..
د
M. de Garnerand , ancien premier
Préſident du Parlement de Dombes , lut
le premier acte d'un drame hiſtorique
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
fur le paſſage de Charles Quint en France.
On regretta que les bornes du temps
ne permiffent pas d'entendre l'ouvrage
entier.
MM. Mayer de Lyon , & Jourdan ,
Officier Ingénieur du Roi , & Inſpecteur.
Général des Mines & Minières du Royaume
, lurent leurs diſcours de remerciement.
Le premier avoit choiſi pour ſujet
l'Homme de Lettres , conſidéré dans la
ſociété , où il ne réuffit pas toujours autant
qu'il le devroit, parce que les moyens
qu'on y employe pour plaire , font trop
au-deſſous de lui , pour qu'il daigne les
mettre en oeuvre ; parce que de peur
d'humilier les autres , il n'oſe pas ſe ſervir
de toutes ſes forces , dont le ſentiment
d'ordinaire le rend plus modeſte &
plus doux ; parce que la juſte crainte de
n'être pas entendu le réduit ſouvent à ſe
taire ; parce qu'enfin plus il a de génie ,
& plus il eſt bon , ſimple , timide , &
que tandis qu'une multitude de fots l'écrafent
fous le poids de leur babil importun
, il pèſe tout ce qu'il dit , il begaye
ce qu'il craint de mal dire , & croit
toujours que l'univers & la poſtérité l'é
coutent.
AVRIL. 1776. 157
M. Jourdan remonta juſqu'à la découverte
de la Minéralogie , qui touche
aux premiers âges du monde : il ſuivit
dans ſes progrès cet art important , qui
a tiré l'homme du ſein des forêts , &
ſans lequel toutes les ſciences , tous les
arts feroient encore à naître.
La ſéance fut terminée par la réponſe
du Directeur au deux nouveaux Académiciens
.
,
L'Académie propoſe pour le ſujet da
prix qu'elle diſtribuera le premier Jeudi
de Mai de l'année 1777, l'éloge de Philippe
d'Orléans , petit - fils de France
Régent du Royaume pendant la minorité
de Louis XV , & protecteur de l'Académie.
Les diſcours ſeront envoyés
francs de port avant le premier Janvier
prochain à M. l'Abbé Deſſertine, Doyen
du Chapitre , & Secrétaire perpétuel de
l'Académie .
Le prix conſiſtera dans une médaille
d'or , de la valeur de trois cents livres.
MERCURE DE FRANCE.
II.
BERLIN.
1
Prix extraordinaire proposé par ordre de
Sa Majesté le Roi de Pruffe.
Le Roi étant inſtruit qu'on a trouvé le
fecret de donner au ſable la dureté & la
folidité des pierres , & de le rendre par-là
propre à en faire des colonnes & des ſta.
tues ; Sa Majesté a ordonné en conféquence
à fon Académie de ſtatuer un
prix pour la ſolution de ce problême.
Ce prix ſera de ſoixante Frédérics-d'or.
On l'adjugera au Mémoire qui contiendra
le procédé qu'il faut ſuivre dans cetre
opération , expoſé d'une manière nette ,
& accompagné d'un échantillon qui ſoutienne
les épreuves requiſes. Le tout doit
être remis à l'Académie avant le premier
de Mai 1777 ; & le prix ſera adjugé dans
l'Aſſemblée du 24 Janvier 1778 .
Les Auteurs des Mémoires y mettront
une deviſe , & y joindront un billet cacheté
, ſur lequel cette deviſe ſera écrite,
& qui renfermera leur nom & leur deAVRIL.
1776. 159
meure. Ils adreſſeront leurs envois à M..
le Conſeiller- Privé Formey , Secrétaire
perpétuel de l'Académie .
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
LEConcert Spirituel , tenu au Château
des Tuileries , a rempli la vacance des.
Spectacles. Les habiles Directeurs ont sû
varier l'admiration & les plaiſirs des
Amateurs , par l'heureuſe diſtribution des
Concerts , enrichis par de beaux morceaux
de Muſique , anciens & nouveaux ,,
de ſavans compoſiteurs , embellis par l'arc
& l'adreſſe de virtuoſes en différens genres
d'inſtrumens,&diſtingués par le goût
du chant des voix récitantes , & foutenus
par la parfaite exécution d'un orchestre
nombreux & choiſi .
Dans les compoſitions de muſique on
a entendu avec raviſſement le fublime
Stabat de Pergoleze. On a auſſi applaudi
pluſieurs compoſitions modernes ; ſavoir ,
Efther,oratoire de M. de Mercaux , un
160 MERCURE DE FRANCE .
Motet à trois voix , du même maître ;
Benedicam Dominum , nouveau Motet à
grand coeur de M. l'Abbé Roze ; Confitebor
, Motet del ſignor Aurichio ; De
profundis , Motet de M. Langlé ; Pater
nofter , nouveau Motet du même maître ;
le Miserere de M. Cambini ; le Sacrifice
d'Ifaac , oratoire du même maître ; la
Ruine de Jerufalem , oratoire de M. Joubert
, Organiſte d'Angers ; O Filii , de M.
Girouft , &c.
Les virtuoſes qui ont brillé dans les Concerts
font M. Jarnowick , violon admirable
&accompli, & d'autres excellens violons,
tels que M. Bertheaume , Stamitz , Guénin
, le Duc le jeune , Wandick , Pielletin
, Monin , pour la quinte ; n'oublions
pas de citer comme un prodige d'intelligence
& de talent de la part de l'élève ,
& d'habilité de la part de M. Capron ,
fon maître , Mademoiselle Deſchamps ,
âgée de douze à treize ans , & qui joue
avec aiſance & avec goût les plus grandes
difficultés ſur le violon ; ainſi que fon
émule , M. Lefebvre , qui n'eſt guères
plus âgé , & qui n'eſt pas moins étonnant
fur cet inſtrument ; M. Loiſel , âgé de 14
ans , élève de M. Sautel , a auffi fort furpris
par la manière dont il a joué fon
concerto de violon .
AVRIL. 1776. 161
-
MM. Bezozzi & le Brun , les deux
plus célèbres hautbois & les plus parfaits ,
ont joué des concerto. M. le Jeune , excellent
baſſon , a été applaudi , ainſi que
M. Rault , qui a porté la flute au plus haut
degré de perfection . Il ſuffit de citer
comme accomplis chacun dans leur genre
M. Duport le jeune , pour le violoncelle ;
M. Rodolphe , pour le cors-de-chaſſe ;
MM. Palfa & Tierchmitt , pour le même
inſtrument ; M. Vidal , pour la guitarre.
Les voix qui ont chanté ſeules avec applaudiſſement
dans ces Concerts , font
Meſdames Charpentier , l'Arrivée , Farinella
, Brunet , Buret ; MM . Richer ,
Nihoul , Guichard , Piozzi , Petit , Artigue.
BRUXELLES.
On a repréſenté à la fin de Février dernier
, fur le théâtre de Bruxelle , la Comédie
de la Belle Arsène , par M. Favart ,
muſique de M. Monſigni.
Cette pièce a eu les fuffrages & les applaudiſſemens
de la Cour & des ſpectateurs
, qui étoient en grand nombre,
162 MERCURE DE FRANCE.
,
avec
Le rôle d'Arsène , chanté & joué par
Madame Angélique d'Annetaire
toute la nobleſſe , les grâces & l'intelligence
qu'exigent les ſentimens contraſtés
qu'elle éprouve , & rendus encore plus
touchans par un organe aufi brillant &
auſſi léger que ſenſible , a réuni tous les
fuffrages en faveur d'une Actrice dont les
progrès , fur tout depuis deux ans , fembloient
même avant ce jour , avoir rempli
les voeux des plus délicats connoilfeurs.
:.
M. Petir, dans celui d'Alcindor , a joint
à la voix la plus agréable & aufli Aexible
qu'étendue , les talens d'un Acteur fait
pour fon rôle & pénétré de ſon ſujet. Le
rôle de Fée a reçu de Madame Gonthier
tout ce que le ſpectateur avoit droit d'attendre
de la galere, du naturel &du fentiment
vrai qui anime & fait toujours
ainer les différens perſonnages dont elle
eſt chargée au théâtre ; & Madame de Clagni
, Mademoiselle Saint-Quentin , M.
Compain & M Calais , dans ceux d'Eugénie
, de la Statue , du Charbonnier & de
IEcuyer y ont également répandu tous
les agrémensdont ils étoient fufceptibles .
M. Fitztumb , Directeur des Spectaeles
de cette ville ( fur-tout de l'orchestre)
AVRIL. 1776. 183
&dont les talens diſtingués font auſſi connus
qu'ils font dignes de l'être , n'avoit
rien épargné , ſoit du côté des décorations
, foit de celui des habillemens ,
pour rendre ce ſpectacle auſſi pompeux &
aufſi agréable qu'il eût pû l'être à l'Opéra de
notre Capitale même,de forte que l'exécu
tion', tant de l'enſemble que des détails
les plus foignés , n'a laiſſé place à d'autres
deſirs qu'à celui de revoir bientôt ce
charmant ouvrage.
ARTS.
GRAVURES.
1.
2
Vénus Anadyomène, gravée avec beaucoup
de talent & de goût , d'après le
tableau original du Titien , connu dans
la collection du Palais Royal , ſous le
titre de Vinus à la Coquille ; par M.
Aug. de Saint-Aubin,Graveur du Roi,
Deſſinateur & Graveur de S. A. S. Mgr
le Duc d'Orléans .
a
:
CETTE eftampe environ huit pouces
&demi de hauteur , & fix & demi de
164 MERCURE DE FRANCE.
largeur ; elle est très-agréable , elle fert de
frontiſpice à la diſſertation ſur Vénus ,
par M. l'Abbé de la Chau. Prix 2 l. 8 f.
chez M. de Saint-Aubin , rue des Mathurins
, au petit hôtel deClugny.
Celle que nous annonçons a une coquille
ajoutée depuis, avec une bordure.
Il y a des premières épreuves en petit
nombre avec le ſeul mot Anadyomène.
On trouve à la înême adreſſe un cahier
de quatre feuilles , renfermant les médaillons
les plus intéreſſans qui ornent la
differtation fur Vénus; prix 1 liv. 4 f.
I I.
LeMédecindes Urines , gravé par M. David,
d'après M. le Prince , Peintre du
Roi ; ſe diſtribue à Paris chez l'Auteur ,
rue des Noyers , au coin de celle des
Anglois , au prix de 12 liv.
Cette eſtampe eſt de la même grandeur
que celles qui ſont gravées d'après M.
Greuze.
M. David , travaille actuellement au
pendant , dont le ſujet repréſente :
Une jeune perſonne dont l'intrigue a
été découverte ; on a ſurpris ſa caſlette ,
AVRIL. 1776. 165
qui eſt ouverte au pied d'une table , autour
de laquelle la famille eſt aſſemblée ;
une partie des lettres qui y étoient renfermées
ſont éparſes ſur un tapis de Turquie
, dont le plancher de la chambre eſt
couvert. La grand'mère eſt vis- à-vis de
la table , & lit avec ſes lunettes une des
lettres; le père aſſis dans un fauteuil eſt
d'un côté , & écoute d'un air affez tranquille
; la mère eſt de l'autre , & tient
dans ſa main, qui eſt appuyée ſur la table,
le portrait de l'amant qu'on a trouvé dans
la caffette , elle regarde ſa fille avec courroux&
indignation; cette jeune perſonne
eft debout , & a les yeux baiflés ; mais
ſon viſage n'exprime pas le repentir , &
tandis que cette ſcène ſe paſſe , elle reçoit
une lettre des mains d'une jeune Chambrière
qui eſt derrière elle.
:
MUSIQUE.
:
I.
Sıx airs en mi bémol, arrangés pour deux
clarinettes , deux cors & deux baffons ;
166 MERCURE DE FRANCE.
pat M. Tiffier , de 1Académie Royale
de Muſique , première ſuite; prix i liv.
16. à Paris , chez le ſieur Borelly , édireur
, rue S. Victor ; Mademoiselle Caftagnery
, rue des Prouvaires ; l'Auteur ,
sue S. Simon , à la gerbe d'or ; à Verſailles
, chez Blaiſot , tue Satory ;
Province , chez les Marchands de Mufique.
I I.
en
Sixième Livre d'ariettes choiſies , avec
accompagnement de harpe , ſuivies de
deux fonates avec accompagnement de
violon pour le même inſtrument ; par J.
J. Burckhoffer , oeuvre treizième . Prix
9 liv. chez l'Auteur , rue S. Honoré , à
l'hôtel du S. Eſprit , vis- à- vis les Ecuries
du Roi , & aux adreſſes ordinaires de
Muſique.
Nota. Les perſonnes qui voudrort
avoir toute la collection auront une remiſe
honnête .
!
111.
Troisième recueil d'ariettes choiſies, at
i AVRIL. 1776. 167
rangées pour le clavecin oule fortepiano ,
avec accompagnement d'un violon ad li.
bitum , en jouant le premier deſſus à
l'uniffon ; dédiées à Madame la Marquiſe
de Créquy , par Benaut , Maître de
Clavecin ; prix 3 liv. A Paris chez l'Auteur
, rue Gît- le-Coeur.
I V.
Huitième recueil d'ariettes choiſies , avec
accompagnement de deux violons & la
baſſe chiffrée ; dédié à Mademoifelle
Lenglé de Schoebeque ; prix I liv. 16
fols. Chez le même .
V.
Ouverture du Huron , arrangée pour le
clavecin ou le forte piano , avec accompagnementd'un
violon & violoncelle ad
libitum ; par M. le Baron de P ** ; prix
2 liv. 8 f. Chez le même.
V I.
Ouverture de la FausseMagie , arrangée
pour le clavecin ou le forté piano , avec
accompagnement d'un violon.& violon
168 MERCURE DE FRANCE.
celle ad libitum ; prix 2 liv. 8 f. Chez
le même.
VII.
ou
Quatrième recueild'airs de toute espèce ,
&trois ſuites de pièces avec violon obligé
ou mandoline , entremêlés d'ariettes
avec accompagnement pour le ſiſtre
la guitarre Allemande ; dédié à M. Rolland
de Fraimont , Américain , par M.
l'Abbé Charpentier , Chanoine de Saint
Louis du Louvre , Amateur ; prix 7 liv.
4 f. Chez l'Auteur , & aux adreſſes ordinaires
de Muſique.
ARCHITECTURE.
LES OEuvres d'architecture de Pierre
Contan d'Ivry , Architecte du Roi , qui
ont été publiées&miſes au jour en 1769,
ſont réduites au nombre de 45 exemplaires
, l'Auteur venant d'en détruire les
planches. Ces 45 exemplaires ſont infolio,
brochés en fort carton avec dofſiers
, compoſés de 72 gravures , ſans
comprendre
AVRIL. 1776. 169
comprendre le portrait de l'Auteur , qui
eſt à la tête des différens projets qui compoſent
cet ouvrage .
Il ſe trouvera toujours à raiſon de 361.
chaque volume , chez l'Auteur , rue du
Harlai , près le quai des Orfévres ; &
chez le ſieur Joulain . Marchand d'Eftaimpes
, quaide la Mégiſſerie , à Paris.
COURS DE LANGUE ANGLOISE.
La ſieur Berry , Anglois de nation , aud
teur de la Grammaire Générale Angloiſe ,
& Profeſſeur de cette Langue , va ouvrir
un cours , dans lequel il ſe propoſe de
faciliter l'étude de la Langue Angloiſe ,
& ſa prononciation en peu de leçons . Ce
cours durera fix mois , & ſe tiendra trois
fois la ſemaine, depuis 7 heures du matin
juſqu'à 9. Les perſonnes qui ne pourront
pas aſſiſter aux leçons du matin pourront
les prendre le ſoir aux mêmes heures . II
donne auſſi des leçons en ville , & particulières
chez lui.On peut ſe faire infcrire
ou l'avertir en tout temps.
Sa demeure eſt chez M.Chauvin ,Mate
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
chand Epicier , Place du Chevalier du
Guet, la première porte cochère à gau
che.
LETTRE de M. de Voltaire à M. l'Abbe
dela Chau.
21Mars 1776.
Monfieur , Après avoir lu votre Vénus , j'ai dit
entremesdents:
Intermiſſa Venus diù
Tandem bella moves , incipe dulcium
Mater grata cupidinum ,
Circà centum hiemes flettere mollibus
Heu durum imperiis.
Je vous rends mille actions de grâces , Monſieur
, de m'avoir fait l'honneur de m'envoyer
votre Diflertation. Votre acceffit , ſelon moi ,
fignifie , acceffit ad Dea Templum.
Je crois fermement qu'il n'y a jamais eu de
culte contre les moeurs , c'est- à-dire contre la
décence établie chez une Nation. Le Phallus & le
Kteis n'étaient point indécens dans le Pays où l'on
regardait la propagation comme un devoir trèsférieux.
Je fais bien que par- tour , les fêtes , les
proceſſions nocturnes dégénèrent en parties de
-AVRIL. 1776. 171
plaiſir. On voit dans Plaute un Amant qui avoue
avoirfait un enfant , dans la célébration des myſtères
, à la fille de ſon ami . Mais , dans l'origine ,
les fêtes n'étaient que ſacrées. Les Prêtreſſes de
Bacchus faiſaient voeu de chaſteté. Si les jeunes
filles dans Rome ſe montraient toutes nues devant
la ſtatue de Vénus dans une petite chapelle ,
c'était pour la prier de cacher les défauts de leurs
corps-aux maris qu'elles allaient prendre.
....
Il eſt ridicule que de prétendus Savans ayent
regardédes tolérés comme des loix religieuſes
, & qu'ils n'ayent pas ſu diſtinguer les filles
de l'Opéra de Babylone d'avec les femmes & les
filles des Satrapes .
Votre Ouvrage , Monfieur , eſt utile & agréable.
Je vous fais bon gré de l'avoir orné de monumens
très- inſtructifs. Votre Vénus émergente eſt
admirable ; & pour votre Callipigi :
En voyant votre belle eſtampe
Tout Lecteur eſt bien convaincu ,
Lorſque Vénus . ..
Que ce n'eſtpas un cul-de-lampe.
:
3
Vos recherches à l'occaſion du Temple d'Ericine
lont auſſi intéreſſantes que ſavantes. Enfin je
vous crois interprete de la Déeſle autant que de
Mgr le Duc d'Orléans .
Agréez , Monfieur , les ſincères remerciemens,
la reſpectueuſe eſtime , & la reconnoiffance d'un
Vieillard très-indigne de votre beau préſent , mais
qui en ſent tout le prix.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
:
LETTRE de M. l'Abbé Sans , Profeffeur
de Physique expérimentale en
l'Université de Perpignan , à M. Bonafos
, Professeur de Médecine en la
même Univerſité , fur la guérison des
paralytiques par l'électricité.
Il eſt inutile , mon cher Ami , que je rappelle
à votre ſouvenir les différentes cures des paralytiques
dont vous avez été témoin à Perpignan .
Vous avez lu dans un petit volume que j'ai fait
imprimer , il y a quelques années , le détail de
celles qui ont été opérées en Rouergue; je publicrai
dans un ſecond volume prêt à paroître , les
procédés qu'il faut ſuivre pour que l'électricité
produiſede bons effets .
Arrivé à Paris , je priai la Faculté de Médecine
de nommer des Commiſlaires pour affiſter à mes
expériences.
On m'appela chez une Dame dont la paralyfie
étoit invétérée; vous ſavez que dans ce cas
l'électricité agit très-lentement; les progrès ne
furent pas aſſez rapides , au gré de la malade;
elle ſe lafla au bout de deux ou trois mois;
l'électricité perdit de ſa réputation , & la malade
perdit la vie peu de temps après avoir abandonné
ce ſecours*.
* Le procès - verbal des Commiſſaires conftate Ics
progrèsque l'électricité avoit faits ſur cettemalade.
AVRIL. 1776 . 173
Vers le même temps je fus appelé chez M. Delily
, homme plus que ſeptuagénaire , paralyfé de
la moitié du corps à la ſuite d'une attaque d'apos
plexie; la bouche étoit de travers & la langue
extrêmement embarraffée.
L'électricité produiſit dans ce malade , dont la
paralyfie étoit récente , les mêmes effets que
vous avez obſervés à Perpignan ; c'est-à- dire que
tous les jours on voyoit de nouveaux progrès
vers la ſanté , par le retour des forces & des mouvemens
dans les membres , depuis le 10 Novembre
1770 juſqu'au 3 Avril ſuivant. Il ſuffira ,
pour vous en convaincre , de tranſcrire ici le
dernier procès-verbal de Meſſieurs les Commif
faires.
Aujourd'hui 3 Avril 1771 , nous nous fom-
>mes aſſemblés chez M. Delily pour conſtater fon
- état avant ſon départ pour Verſailles ; nous
>avons vu M. Delily marcher & faire pluſieurs
tours dans ſa chambre ſans le ſecours de per-
> ſonne ; il s'eſt levé dedeſſus ſon ſiége ſans être
aidé , & la jambe paralyſée a exécuté tous
•les mouvemensde rotation , d'adduction , d'ab.
>> duction , de flexion & d'extenſion , ſans diffi-
- culté; pour ce qui concerne le bras , les mou-
>vemens ſont plus obſcurs : nous ne pouvons
cependant pas diſſimuler qu'il n'y ait un mieux
>ſenſible; la facilité de s'exprimer ne nous a pas
>paru plus avancée: du reſte le maladeeſt dans un
bon état. Signés Bellot , Dubourg , Thierri ,
>>>Gardanne ».
Lorſque vous liſez dans ce procès- verbal ces
mots , lafacilitéde s'exprimer ne nous apas paru
plus avancée , n'allez pas vous imaginer que la
H. iij
174 MERCURE DE FRANCE.
langue n'avoit reçu aucun foulagement ; lesCommiſſaires
ne parlent ainſi que relativement aux
dernières obſervations faites les jours précédens :
car le 16 du mois de Novembre ils remarquèrent
pour la première fois que le malade articuloit
beaucoup mieux que les autres jours; ils trouvèrent
augmentation de progrès le 29 du même
mois & les jours ſuivans , juſqu'au 15 Mars
qu'ils annoncèrent avoir trouvé la parole plus
déliée.
Tant de ſuccès faiſoient alors beaucoup d'honneur
à la vertu électrique : on voyoit avec autant
d'étonnement que de plaifir un paralytique , réduit
, par la maladie , à reſter étendu dans ſon
lit comme un cadavre , ſoulagé par l'électricité ,
juſqu'au point qu'il montoit & deſcendoit les
eſcaliers de deux étages avec aiſance , qu'il
alloit ſe promener au Jardin des Tuileries , où
j'avois quelquefois le plaiſir de l'accompagner.
Toutes ces réuffites ſembloient donner les plus
grandes eſpérances : mais il y a loin de nos con
jectures à la réalité ; ne nous décidons jamais que
furle préſent, la connoiſſancede l'avenir eft trop
incertaine.
Je me trouvai tout à coup arrêté par des ordres
ſupérieurs qui medemandoient à Verſailles; forcé
, malgré moi , d'abandonner mon malade , il
ſedécida à me ſuivre : ce dernier parti lui parut
lemeilleur , eſpérant obtenir la guériſon parfaite
dans deux ou trois mois. Vous avouerez que ſes
elpérances paroiſſoient bien fondées , malgré ſon
grand âge ; heureux s'il eût toujours continué le
même régime qu'il avoit obſervéjuſqu'alors , vi
vant frugalement!
AVRIL. 1776. 171
A peine fut- il arrivé à Verſailles , qu'un de ſes
premiers ſoins fut d'aller à une table ſplendide
d'un de ſes parens , où il mangea les mets les
mieux , aſſaiſonnés & en telle quantité , qu'il en
revint avec une indigeſtion des plus cruelles qui
le mit au bord du tombeau. L'émétique qu'on lui
adminiſtra dans le moment , lui fit rendre une
quantité prodigicuſe d'alinens qui avoient été
avalés avec voracité , puiſqu'ils fortoient pat
morceaux; ce ſecours le mit en état de rece
voir ſes ſacremens , & lui ſauva la vie: mais le
bien- être qu'il avoit reçu de l'électricité fut perdu
parcette rechûte; il falloit recommencer tout de
nouveau. Je vous avoue que j'héſitai de le faire ,
parce que je n'avois pas traité un malade dans
une rechûte , & que je ne lavois pas que l'électricité
fût encore bonne dans un pareil cas . Tout ce
que je fis pour tranquilliſer ſon eſprit , ce fut de
lui prêter ma machine électrique avec mon domeſtique
, pour l'électriler à Choiſi , où il ſe tranf
porta.
Choſe étonnante , l'électricité lui rendit tout
ce qu'il avoit perdu par la rechûte : il fut remis
en étatdeſepprroommeenneerrdans le parc de Choiſi , où
il faiſoit des courſes très- conſidérabies ſans le
ſecours de perſonne. Dès que M Delily ſe vit
rétabli à ce point , il oublia encore une fois les
belles promefles qu'il avoit faites d'être ſobre le
reſtede ſes jours ; il alloit chez ſes amis , affiftoit
à des repas ſomptueux: vous comprenez ſans
peine que par une telle inconduiteil devoit néceffairement
vérifier en ſa perſonne ces paroles de
l'Evangile : Spiritus quidem promptus eft , caro
autem infirma .
Inſtruitde toutes ces circonstances , craignant
Η ιν
176 MERCURE DE FRANCE.
qu'il ne s'attirat un ſecond accident pareil au
premier , je pris le parti de le conduire à Paris ,
afindeprier Meſſieurs les Commiſlaires de faire
un procès- verbal définitif de ſon état , que je vais
tranfcrire.
Aujourd'hui 12 Septembre 1771 , nousCom-
→miflaires nommés par la Faculté de Médecine
> dans l'Univerſité de Paris pour ſuivre les expé-
>> riences du ficur Abbé Sans, Profefleur de phyſi-
> que expérimentale àPerpignan , ſur les paralytiques
; nous nous ſommes tranſportés chez M.
> Delily pour vérifier les progrès de fon traite
*ment , & porter notre jugement. Après l'exa-
>> men fait , nous avons reconnu plus de facilité
> dans la parole , quoiqu'il lui reſte cependant
>encore un peu de foibleſle dans la langue & les
> muſcles de la bouche , ce qui fait qu'elle tourne
quelquefois; nous avons auſſi remarqué plusde
>>liberté dans l'extrémité inférieure pour exercer
-toute eſpèce de mouvemens , & plus de ſûreté
❤dans le marcher. Quant à l'extrêmité ſupérieure,
les progrès ne ſont pas auſſi ſenſibles;
& quoique les mouvemens nous ayent paru
-s'exécuter avec plus de force , que la flexion &
- l'extenſion des doigts ſoient preſque complettes
•&portées au point de donner au malade la pof-
•fibilité de ſoulever un poids de vingt-cinq li-
-vres à la hauteur de quelques pouces ; nous ne
-pouvons pas diffimuler cependant que cette
>>partie ne ſoit encore très foible en comparaiſon
>> de l'inférieure : ainſi ne pouvant trouver une
•guériſon complette , nous sommes charmés de
trouver&de certifier une amélioration ſenſible
-dans l'état préſent où se trouve M. Delily. A
AVRIL. 1776. 177
>> Paris, lejour & an que ci-deſſus. SignésBellot ,
>> Thierri , Lacaſlaigne ».
4
Cinq ou fix mois après que le procès- verbal
eut été ſigné de MM. les Commiflaires j'appris la
mort de M. Delily occaſionnée par une nouvelle
indigeftion.
J'aurai ſoin , mon cher Ami , fi vous le trouvez
bon , de vous informer par d'autres lettres des
effets qu'a produits l'électricité.
J'ai l'honneur d'être , &c.
L'Abbé SAN S
Versailles , ce 21 Mars 1776.
:
BIENFAISANCE.
MONSIEUR ,
L'auteur d'une lettre inférée dans l'Année-
Littéraire , N°. 34 , année 1775 ,
en rendant compte d'un acte de bienfaiſance
de M. l'Abbé de Rouville , après
avoir fait à juſte titre l'éloge de ce vertueux
Eccléſiaſtique , s'écrie : « de com-
>> bien peu de grands pourroit on faire le
• même éloge ? A charge à l'Etat par leur
> inutilité, ils le corrompent par leurs
Hv.
178 MERCURE DE FRANCE.
>> vices , ou l'écrafent , pour la plupart ,
» par leur luxe » .
C'eſt pour détruire en partie une afſertion
auſſi injurieuſe au premier ordre
de la nation , que je me ſuis déterminé à
rendre public le trait de bienfaiſance
d'un grand Seigneur envers les habitans
d'une de ſes terres ; je ne doute pas ,
Monfieur , que vous ne le trouviez , ainſi
que moi, digne d'être publiée dans le Mercure
, foit à cauſe de la grandeur du bienfait
, ſoit à cauſe de la manière noble &
généreuſedont il a été accordé.
Le feu prit à Blérancourt en Picardie ,
près Noyon, la nuit du 11 au 12 Mai de
l'année dernière ; en moins de 12 heures ,
l'incendie conſuma trente - deux bâtimens
, comme maiſons , granges& dépendances
, preſque toutes remplies de
bois , paille , foin & autres matières ; il
y périt deux perſonnes , mari & femme ,
&une quantité conſidérable de beſtiaux .
M. le Duc de Gevres , Seigneur du
lieu , inſtruit de ce funeſte accident ,
donna ordre fur le champde ſoulager les
infortunés , dont les flammes avoient détruit
l'habitation ; il ſe rendit bientôt
après fur les lieux , afin de voir par luimême
les ravages de l'incendie & de juAVRIL.
1776. 179
ger par-là des ſecours qu'il devoit donner
à ceux qui avoient ſouffert : né ſenfible
& compatiſſant , un ſi triſte ſpectacle
lui arracha des larmes , il s'écria dans ſa
douleur : << j'aimerois mieux que les flam-
» mes euſſent confumé mon château que
>> les maiſons de ces habitans *.
M. le Duc de Gèvres ne s'en tint pas
aux purs mouvemens d'une pitié ſtérile ,
il donna ordre de faire reconſtruire à ſes
dépens toutes les maiſons de ceux qui
n'étoient pas en état de le faire euxmêmes.
Al'égard des gens aiſés , mais qui n'auroient
pu ſans déranger leur fortune fournir
ſur le champ aux dépenſes de conftruction
de leur maiſons , il donna pareillement
ordre de leur avancer gratuitement
les matériaux dont ils auroient
beſoin .
Il chargea de l'exécution de ſes ordres
Dom Vernet , Prieur des RR. PP. Feuillans
de Blérancourt , qui s'étoit déjà fait
connoître , ainſi que ſes Religieux , par
* Le Château de Blerancourt eſt un des plus
beaux du Royaume : il y en a peu qui puiſſe lui
être comparés.
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
le zèle & l'ardeur avec leſquels ils étoient
venus au ſecours des habitans lors de ce
fatal événement. Dom Verneta répondu
dignement à la confiance de M. le Duc
de Gêvres ; aidé de M. Stobert , Curé du
lieu , Paſteur eſtimable à tous égards , il
s'eſt empreſſé de ſeconder les vues bienfaiſantes
de ce Seigneur ; & il a mis tant
d'activité dans ſes démarches que les
maiſons font rebâties , & les habitans
jouiſſent déjà des effets de la généroſité de
leur Seigneur.
Un tel acte de bienfaiſance mérite
d'être connu de l'humanité entière qu'il
honore , & j'ai cru rendre ſervice à mes
concitoyens , en invitant toutes les ames
ſenſibles à partager la reconnoiſſance &
les hommages qu'ils doivent à leur bien,
faiteur.
Je ſuis avec reſpect , Monfieur ,
Votre très-humble & trèsobéifant
ferviteur ,
VILLAIN, le fils .
,
Paris,ce9Avril 1776.
1
AVRIL. 1776. 181
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c .
I.
Industrie.
1
:
Αu commencement du mois de Juin
dernier , il eſt arrivé à Rotterdam , un
Chymiſte Irlandois , qui entr'autres pro
cédés pour les progrès de ſon art , a imaginé
ceux- ci : 1º. avec les matières combuſtibles
d'un ſeul fourneau , il fait l'ouvrage
de deux par jour , fans altérer la
qualité de la liqueur , ni en diminuer la
quantité. Elle n'eſt point d'ailleurs expofée
au danger , ni à aucun autre accident ;
& la manipulation , ſuivant ce nouveau
procédé , n'eſt pas plus difficile qu'à l'or
dinaire. Il peut extraire toute la ſubſtance
de l'acide du ſoufre , nommée huile de
vitriol , ſans y rien ajouter , & en auffi
grande quantité qu'il veur. Cette méthode
fait diſparoître les divers inconvéniens
attachés juſqu'ici à cette branche
de la Chymie , & la met à la portée de
182 MERCURE DE FRANCE.
tout le monde . 2°. Il tire le véritable ſel
ammoniac , en telle quantité qu'il defire,
de matières juſqu'à préſent négligées , &
qui ſe trouvent par-tour. Ce ſel pourra
donc ſe vendre déſormais à beaucoup
meilleur marché que le compoſé ou le
contrefait. Il a mis de grands prix à ces
différens articles , & offre , dit- on , d'exécuter
à ſes frais chaque procédé ou expérience
, afin de lever toute eſpèce de
doute ſur la certitude de ce qu'il annonce.
1 I.
:
Les ſieurs Maneſſier & Compagnie , à
Amiens , s'étant occupés depuis longtemps
des moyens de former un établiſfement
qui réuniſſe toutes les machines
propres à perfectionner les fabrications
& les apprêts de la Manufacture de cette
Ville, & de celles qui ſont établies aux
envitons ; viennent de commencer cet
établiſſement par la conſtruction de deux
uſines pour le dégraiſſage , le foulage ,
le lavage , ou reviguage des étoffes. Ces
machines conſtruites à la Hollandoiſe ,
font exécutées de la manière la plus parfaite.
Comme il arrive ſouvent qu'on
defire que les étoffes foient dégraiffées
2
AVRIL. 1776. 183
fans être foulées , & qu'on n'a employé
pour cela juſqu'à aujourd'hui que des
moyens peu fatisfaifans ; ils ſe propoſent
d'établir une machine qui opérera parfaitement
le dégraiſſage ſans le foulage.
Cette méchanique eſt indiſpenſable pour
parvenir à la perfection de pluſieurs efpèces
d'apprêts , & particulièrement aux
nouveaux apprêts Anglois. On travaille
auffi à la conſtruction d'une calandre
platte , qu'on fera mouvoir par l'impulfion
de l'eau , afin de lui donner la plus
grande uniformité de mouvement. On
aſſujettira par la même raiſon , au même
agent , les machines qui coopèrent aux
premiers procédés des apprêts.
On joindra à cet établiſſement des
friſes d'une conſtruction nouvelle , &
des machines à tondre pour remédier aux
inégalités ordinaires de la tonte fur certaines
étoffes.
III.
M. de la Motte , ancien Courtier
Royal à Bordeaux , a imaginé un moyen
de naviguer ſans bateau , foit à la voile ,
foit à la rame , ou avec l'un & l'autre ,
à volonté. Ce moyen confifte principa-
:
184 MERCURE DE FRANCE.
ment en une eſpèce de culotte de peau
de mouton , ſemblable à celles qu'on
nomme pentalons , en terme de Bonneterie.
Ces culottes enveloppent les pieds,
les jambes , les cuiſſes , & montent jufqu'au
milieu du ventre. Elles renferment
1º. pluſieurs poches très- étroites & fort
longues le long des jambes , qui vont
aboutir aux pieds : 2º. une eſpèce de
fac autour de la ceinture , qui fait le
tour du corps. Lorſqu'on veut faire uſage
de cette culotte , on met des balles de
plomb dans les longues poches pour fervir
de leſt , afin de tenir le Navigateur
toujours debout , & lui faire reprendre
cette ſituation dans le cas où une vague
la lui auroit fait perdre. On met enſuite
des morceaux de liége dans cette poche
circulaire , qui forme la ceinture de la
culotte : il eſt évident qu'on doit être
foutenu debout dans l'eau , en y entrant
ainſi vêtu. Le mat eſt une longue & forte
canne , paflée dans l'anneau d'une ceinture
qui paſſe ſous les aiſſelles du Navi
gateur , va ſe fixer dans une eſpèce d'étrier
attaché à la culotte , & ſemblable
peu- près à la ceinture dont onſe ſert pour
porter les bannières. Une pièce de boia
légère , attachée par le milieu au haut
AVRIL. 1776. 185
de la canne , ſert de vergue ; on ajuſte
une voile quarrée , dont les deux bouts
font attachés par deux petits cordages à
deux boucles couſues à la culotte , qui
tiennent lieu d'écoutes ; on poſe ſous
un de ſes bras une petite pagaye ou rame
dans le goût de celles des Sauvages, dont
on ſe ſett comme d'un gouvernail , ou
comme d'une rame lorſqu'on ne porte
point de voile ; il eſt aiſé d'imaginer.un
moyen de la fêler. On ſuſpend la vergue
par le milieu , au moyen d'une petite
corde , qui paſſe par un petit trou pratiqué
en courbure dans le haut du mất ,
le long duquel cette corde s'attache &
contribue à élever & à rabaiſſer la voile
quand on veut , à l'aide des plombs &
de l'ampleur que le liége forme autour
du nageur ; il ne court aucun riſque de
renverſer , même ſi le vent forçoit dans
la voile ; s'il court quelque riſque à cet
égard , rien de plus aiſé que de démâter.
I V.
M. Lombard , Architecte , a inventé
une nouvelle machine pour élever les
eaux , foit pour la décoration des maifons
de plaifance, ſoit pour l'arroſement
136 MERCURE DE FRANCE.
des jardins , ou le deſsèchement des
endroits aquatiques. On élève conſtamment
avec cette machine un pied cube
d'eau par ſeconde , à 30 pieds de haut ,
moyennant deux hommes qui ſe relayent,
attendu qu'il n'en faut qu'un pour faire
aller la machine ; dépenſe qui peut monter
à 3 liv. par jour. Cette machine exige
un bâtiment particulier. En entretenant
un peu de feu pendant l'hiver , on n'aura
pas à craindre que les plus fortes gelées
en interrompent le ſervice. Elle peut
ſervir dans les châteaux , jardins , corps
de caſernes , maiſons Religieuſes , Hôpitaux
, falines , &c. & autres ufines ,
où l'eau eſt néceſſaire ; on peut l'exécuter
en bois, plomb & cuivre. Le bois fera
toujours la meilleure matière & la moins
coûteuſe , ſur-tout fi la machine doit être
d'un certain volume. Elle peut coûter
au plus 3000 liv. pour être conſtruire
avec la plus grande folidité , on peut
en établir une pour cent piſtoles , mais
moins folide.
: V.
I
On avoit long-temps regardé comme
inutile le fruit du maronnier d'inde ; on
AVRIL. 1776. 187
s'eſt enfin éclairci ; & outre les divers
uſages auxquels on a connu qu'on pouvoit
l'employer utilement , un Cultivateur
de Brefſlau vient de nous apprendre
qu'en Siléſie on tire de ce même fruit
une huile , de la farine pour la colle , une
poudre ſternutatoire , une couleur noire,
&un remède pour les chevaux.Un autre
Obfervateur , M. Peiper, affure qu'on tire
de l'écorce du Maronnier d'Inde une excellente
poudre antiſeptique, qui n'étant
point inférieure au quinquina , pourroit
lui être ſubſtitué ; aſſertion que juftifient
des expériences multipliées. La décoction
de cette écorce eſt un très bon antiputride
Si l'on craint que ce remède ne
conftipe les malades , il n'y a qu'à y
mêler un peu de thubarbe.
VI.
Antiquités.
M. de Jouskins , Anglois , vient de
découvrir en faiſant faire des fouilles
dans une vigne des environs de Rome ,
dix- sept ſtatues antiques , de la plus
grande beauté , outre cinq têtes , dont
une d'Apollon , qui est très - précieuſe.
;
188 MERCURE DE FRANCE.
En faiſant une fouille dans le jardin des
Religieuſes Carmelites de la même ville,
on a trouvé une belle ſtatue d'Apollon ,
tenant ſa harpe , & accompagné d'un
Cupidon ; on a découvert auſſi une bête
fauve en albâtre , mais mutilée en pluſieurs
endroits. On a trouvé encore plufieurs
monumens antiques dans les excavations
qui ſe font à la maiſon de campagne
des ſieurs Jacobini , ſituée dans le
territoire de Rome. M. l'Abbé Vifconti
, Commiſſaire - fur - Intendant des
Antiquités de Rome , s'étant rendu fur
les lieux pour les examiner , a eſtimé
d'un prix conſidérable deux enfans endormis
, ayant la main droite appuyée
fur deux canards , & une tête d'Hercule
le jeune.
VII.
T
Dom François Pica , Prêtre du Royaume
de Naples , a fabriqué à Rome une
porte harmonique , qui fait entendre
lorſqu'on l'ouvre , un morceau exécuté
par quatre inftrumens , & lorſqu'on la
ferme , un autre morceau à fourdine.
Cette porte , dont l'harmonie eſt formée
d'un contrepoint parfait , offre un maAVRIL.
1776. 189
gnifique bas- relief, travaillé dans le goût
antique.
ANECDOTES.
I.
DAns le tems que le Lord Hume com .
mandoit àGibraltar , lesAlgériensavoient
pris & retenoient un vaiſſeau Anglois. En
conféquence le Lord dépêcha M. Popham
enqualité d'Ambaſſadeur, pour demander
la reſtitution du vaiſſeau , & affurer le
Deyque s'il n'étoit pas rendu , les Anglois
bombarderoient la place. » Je voudrois
> ſavoir , dit le Dey , combien l'Angle-
» terre dépenſeroit pour ce bombardement.
- Pourquoi , repliqua l'En-
• voyé... Mais cela pourroit coûter en-
» viron soooo livres .- Eh bien , Mon-
>> ſieur , dit le Dey , faites mes compli-
> mens au Lord Hume , & dites-lui que
>> je brûlerai Alger pour la moitié de cette
> ſomme. >>
190 MERCURE DE FRANCE.
1 1 .
Traitde générosité.
Lors du tremblement de terre , qui fit
tant de ravages en 1770 dans l'Ile de
Saint- Domingue , une négreſſe du Portau
Prince ſe trouvoit ſeule dans la maiſon
de ſes maîtres avec leurenfant qu'elle
allaitoit ; la maiſon s'écrouloit , chacun
avoit cherché ſon ſalut dans la fuite ;
elle ne pouvoit en faire autant ſans expoſer
les jours de ſon nourtiſſon ; elle
aima mieux ſe ſacrifier pour lui , en faiſantde
ſon corps une eſpèce de voûte ;
elle reçut fur elle avec un courage héroïque
les descombres de la maiſon ; l'enfant
fut ſauvé , mais l'infortunée négreſſe
mourut quelques jours après , victime de
ſa généroſité.
1.1 1.
Le Chevalier d'Esclainvillers , Lieutenant-
Général des Armées du Roi , ſe
voyant emporter par un boulet de canon
aux lignes d'Arras , dans le ſiècle dernier ,
une jambe de bois ſubſtituée à celle qu'il
AVRIL. 1776. 191
avoit perdue dans une autre affaire , dit ,
fans s'émouvoir : te voilà bien attrapé,
carj'en ai une autre dans mon charriot.
I V.
On fait que le célèbre Pope étoit petit
& fort mal bâti. Son juron favori étoit :
Dieu me corrige! S'étant un jour ſervi de
cette expreſſion en difputant avec un cocher
de la place : Dieu vous corrige !
>> dit le cocher; il auroit la moitié moins
>> de peine à en faire un toutneuf. "
V.
Un Marchand préſenta un jour à Philippe
II , Roi d'Eſpagne , un diamant
qu'il venoit d'acheter dix mille écus .
Philippe ne concevant pas qu'un ſimple
particulier eût pû être aſſez inſenſé pour
payer ſi cher un ſemblable bijou : Quelle
folie, lui dit- il bruſquement , d'employer
une ſi grofle ſomme à une telle acquiſition
! Sire , repartit encore plus brufquement
l'acheteur , je ſavois qu'il y avoit
un Philippe au monde. Philippe , agréablement
ſurpris d'une telle réponſe , ſe
lailla fi fott éblouir par cette flatterie ,
192 MERCURE DE FRANCE.
qu'il prit le diamant, & fit compter cent
mille écus au Marchand .
VI.
Bariſdale , fameux Chef de Brigands
dans les Ifles Hebrides , en Angleterre ,
porta ſa profeſſion au plus haut degré de
perfection dont elle ſoit fufceptible. II
avoit établi chez lui une eſpèce de bureau
d'afſurance , & moyennant une certaine
ſomme , il prenoit ſur ſon compte
tous les vols qui pourroient ſe commettre
dans ſon canton. Ceux qui ne ſe faifoient
pas affurer étoient volés tous les jours ,
& il falloit qu'ils lui payaſſent une fomme
conſidérable pour avoir leur bien.
Ces impoſitions lui firent un revenu prodigieux.
Sa troupe étoit une eſpèce de
Maréchauffée ; quand un étranger voloit
furfon domaine, il le faiſoit arrêter par
fes brigands& le livroit à la Juſtice,
AVIS.
AVRIL. 1776. 195
AVIS.
I.
LeTréfordelaBouche.
La fieur Pierre Bocquillon , Marchand Gantier
Parfumeur à Paris , à la Providence , rue St Antoine
, entre l'Egliſe de St Louis de MM. de Sainte
Catherine & la rue Percée , vis à vis celle des
Ballers, annonce au Public qu'il a été reçu & approuvéà
la Commiſſion Royale deMédecine , le
11 Octobre 1773 , pour une liqueur nommée le
trésor de la bouche , dont il eſt le ſeul compofiteur.
Ses admirables vertus la font préférer , cn
lui établiſſant une trèsgrande réputation. La propriétéde
ſa liqueur eft de guérir tous lesmauxde
dentequelque violens qu'ils puiffentêtre,de purger
detout venin , chancre , abſcès&ulcère , enfin de
préſerver labouchede tout ce qui peut contribuer
gâter les dents; elle les conſerve même quoique
gâtées. Cette liqueur a un goût très-agréable.
L'Auteur en reçoit tous les jours de nouveaux
fuffrages par des certificats que lui envoyent ſans
ceife les perſonnes de la premiere diſtinction,
L'Auteur a des bouteilles à 101.51. 31. & 11 41.
Ildonne la manière de s'en ſervir, ſignée& paraphéede
ſa main; il met ſon nom debaptême & de
famille ſur l'étiquette des bouteilles , ainſi que
fur le bouchon , marqué de ſon cachet , &unta-
II. Vol. 1
194 MERCURE DE FRANCE.
bleau au deſſus de la porte , pour ne pas ſetromper.
Il vend auffi le véritable taffetas d'Angleterre,
propre pour les coupures & brûlures , approuvé
par MM. de la Commiffion de Médecine,
le 31 Juillet 1773. L'Auteur prie de lui affranchir
Je port des lettres.
ISUTA
Chocolat
Le ſieur Rouſſel , Marchand Epicier , dans
l'Abbaye St Germain-des-Prés , en entrant par
la rue Sainte Marguerite , attenant à la Fonzaine
; conſidérant que l'ufage du chocolat devient
ordinaire tant pour la ſanté que pour l'agrément
, aſſuré d'ailleurs de la bonté de la fabrique
, par les témoignages & les applaudiſſemens
de pluſieurs perſonnes de diſtinction & de goût ,
quilui ontconſeillé de le faire connoître; il donne
avis au Public qu'en qualité de Citoyen qui veut
être utile à lesCompatriotes , & pour éviter toute
ſurpriſe , il fait mettre ſur chaque pain de chocolat
ſortant de ſa fabrique , l'empreinte de ſon
nom & ſa demeure.
Le prix du chocolat de ſanté de la meilleure
qualité, eſt de 3 livres ; avec une demie vanille ,
3 livres ; celui à une vanille 4 livres; & sliv.
pour celui qui eſt à deux vanilles.
Tant pour la facilité que pour l'avantage des
perſonnes de Province , le ſicur Roufiel prévient
qu'il fera tous les envois aux mêmes prix ci-deffus
, francs de port , pourvu qu'on lui faffe reg
JAVRIL 1776.
fi mettre les fonds & que l'envoi ſfoit de douze
vies au moins , avec l'adreſſe exacte de la deftination.
III.
Nouveaux Baromètres réduits & portatifs .
:
:
Le ſieur Goubert , Conſtructeur d'Inftrumens
de Phyſique , rue Dauphine à Paris , vis-à-vis
celle d'Anjou , déjà connu par différens ouvrages
, a imaginé depuis peu une nouvelle efpèce
de baromètre réduit , très- analogue au ba -
romètre ſimple , & beaucoup plus juſte que les
baromètres en liqueurs à quatre boules ; on apperçoit
la marche de ce baromètre vers le haut
d'une colonne de mercure , de 17 pouces de
haut , & les variations de cet inſtrument ſont
auffi grandes & auſſi exactes que celles d'un baromètre
fimple. Sans entrer ici dans le détail
des avantages que ce baromètre a fur ceux de
ſon eſpèce, il ſuffit de dire qu'il eſt ſuſceptible
d'ornemens de tout genre , & qu'on peut le placer
dans des endroits de peu de hauteur. L'Auteur
les porte lui-même àà 1la campagne àcauſe
des précautions qu'il faut prendre pour les transporter.
On trouve auſſi chez lui des baromètres d'obſervation
très portatifs & très-exacts ; des baromètres
à cadrans de pluſieurs modèles & grandeurs
ſculptés , dorés & finis avecgoût; des thermomètres
de comparaiſon , &des peſe-liquears
de toute eſpèce; ainſi qu'un nouveau tableau
I if
196. MERCURE DE FRANCE.
ই
des gradations du thermomètre en 28 échelles,
contenant un thermomètre en perſonne , diviſe
ſuivant une des vingt-huit méthodes , & qu'on
peut déplacer à volonté pour faire ſes obſervations
, & généralement tout ce qui concerne la
barométrie.
Son laboratoire eſt rue Mâcon , quartier Saint
André-des Arts , dans la longue allée , au fond de
lacour , au premier.
IV.
Oranges de Malie.
Madame Savoye , rue Thérèſe , au coin de
la rue Sainte Anne , butte S. Roch , donne avis
au Public qu'elle a reçu des oranges de Malte ,
qu'on en trouvera chez elle juſques au mois de
Juin , & qu'en lui écrivant elle ſe charge de les
envoyer aux perſonnes qui lui en demanderont,
Elle a reçu auſſi nouvellement du même pays ,
de labonne caude fleur d'orange double .
V.
Le Propriétaire de la Manufacture de Faïance
de Sceaux , érigée ſous la protection du Roider
puis trente ans , & foutenue par privilége de Sa
Majesté , ayant été pluſieurs fois averti que le
nouvel établiſſement fixé au Bourg la Reine
route dudit Sceaux , avoit fait croire au Public
qu'il s'étoit déplacéou bien avoit ceffé ſes traAVRIL.
1776. 197
vaux , il croit devoir le prévenir que loin d'avoir
interrompu ſa fabrique , il y a joint une porcé
lainequi ,en reuniffant les qualités de ſa faïance ,
déjà connues , lui permet d'exécuter toutes les
pièces que l'on peut lui commander dans tous
les genres poſſibles. Son entrée principale eſt en
face du petit Château de S. A. S. Mgr le Duc de
Penthièvre , près la porte du parc.
VI.
M. Coulon , ſeul Expert aux écritures approuvé
de l'Académie Royale des Sciences ,
donne avis à ceux qui fontdes recherches pour
découvrir les fucceffions qu'ils croyent leur appartenir
, que depuis nombre d'années il s'applique
à faire une collection de celles qui ont été
annoncées dans les différens papiers publies , depuis
trente ans juſqu'à ce jour. Cette multitude
de fucceffions ne peut que faire plaifir à ceux qui
en font les recherches , puiſqu'elle leur évitera
beaucoup de peine & de frais.
On trouve M. Coulon chez lui ; rue du Bacq ,
près les Jacobins , depuis ſept heures du matin
juſqu'à dix , & depuis deux juſqu'à cinq.
VII .
Horlogerie.
Le ſieur Defroches , demeurant à Courtenay ,
près Sens , qui a fait une étude particulière de la
Liij
198 MERCURE DE FRANCE.
grofle horlogerie , avertit le Public qu'il fait
toutes fortes d'horloges horisontales & perpendiculaires
pour les Paroiſſes , Châteaux & Communautés.
:
Il a inventé des roues particulières pour le
travail des détentes, qui les rendent plus actives
, moins longues & par conféquent plus durables.
Il a chez lui une horloge perpendiculaire ,
travaillée ſuivant cette méthode , ſonnant les
heures & demi - heures , qui , placée à vingt- cinq
pieds de hauteur, ne ſe monte que tous les huit
jours; à fix pieds , toutes les vingt-quatre heures
,&peut porter un marteau pour frapper fur
les plus gros timbres ; le cadran marque les minutes
; le mouvement & la fonnerie ſont ſur des
montans différens , plus aiſés à nettoyer : enfin
lle eſt traitée avec tout le foin & la folidité
poſſibles. Il en fera caution le temps convemable;
il répare les anciennes & les nettoye. II
ſe tranſportera à juſte prix par tout où on le demandera
, & foumet ſes ouvrages à l'examen le
plus fcrupuleux; ilne demande que moitié lorfqu'elle
fera poſée ,& offre le crédit d'un an pour
L'autre moitié.
Ledit ſieur Deſroches s'offre & propoſe au
Public d'en faire qui ne ſe monteront que tous
les mois , placées à trente pieds de hauteur , &
à fix pieds tous les huits jours , fonnant les
quarts & avant-quarts , à répétition ſi on les
Zefiroit telles.
AVRIL. 1776. 199
: VIII.
Madame Meugnié avertit le Public qu'elle
poffède le ſecret deconſerver les oiſeaux , les quadrupèdes
, les poiſſons, les infectes , &généralementtout
ce qui tientà l'hiſtoire naturelle ; elle
les préſerve des mites& des inſectes , ſur-tout du
ſcarabé rongeur. Elle fait des envois dans toute
laProvince; elle prie d'affranchir les ports de
lettres. Elle demeure rue Paſtourelle , chez le
Marchand de Vin , à l'Image S. François , au
Marais. 1
.:. 1 Χ.
:
Le ſieur la Roche , Ingénieur , croit devoir
annoncer qu'il travailledepuis long-temps à une
carte de France en relief, qui ſera de forme circulaire&
d'un diamêtre de plus de trente pouces;
quoique l'Auteur n'ait eû aucun modèle à ſuivre ,
& qu'il foit l'inventeur de cet ouvrage , il ſe
flarte qu'on y trouvera toute la perfection néceſſaire
; on pourra juger de l'utilité &de l'agrément
de cette carte par le Proſpectus qui paroîtra
inceſſamment.
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES POLITIQUES.
DeConstantinople, le 17 Fevrier 1776.
LES Commiſſaires Autrichien&Ottoman ont
repris leurs conférences ſur l'objet de la démarcation
des limites en Moldavie. On a lieu de fe
flatter que les difficultés qui ont empêché juſqu'à
préſentle ſuccès de cette opération , feront bientôt
levées , & que les deux Cours auront la fatiffaction
de voir régner ſur les frontières reſpecti
ves une tranquillité durable.
Les vexations du Pacha d'Alep ont été postées
au point que les Habitans l'ont chaſlé de la Ville.
La Porte a envoyé un Salahor pour lui ôter les
Trois Queues & le forcer à la reſtitution de ſes
rapines. Elle a en même temps envoyé des otdres
pour qu'on coupât la tête à l'ancien Pacha
de Bagdad , & qu'on l'apportat à Conſtantinople.
LeGrand-Vifir a donné , le 8 de ce mois , le
dîner de cérémonie au Prince Repain , Ambaſſadeur
extraordinaire de Ruffie , qui a été revêtu à
cette occafion d'une pelifle de ſamour : leGrand-
Viſir lui a fait prétent d'une montre enrichie de.
diamans , & l'on a diſtribué aux pertonnes de fa
fuite quelques pelifles d'hermine & un grand nombre
de kerékés Le Capitan-Pacha a auſſi donné
hier un repas de cérémonie au même Ambaſlacur
, & le Kiaya Bey,le JaniſlaireAga, leTefAVRIL.
1776. 201
serdar & le Reis Effendi ſe diſpoſentà lui rendre
les mêmes honneurs.
De Warfovie, le a Mars 1776.
Le Colonel Baron de Seegers eſt parti d'ici ,
le 23 du mois dernier , pour Vienne , où il eſt
chargéde porter leTraité des limites ſigné par les
Plénipotentiaires de la République & par l'Envoyé
de l'Impératrice-Reine. Ce Traité , qui vient de
paroître , eſt encore plus favorable àla Pologne
qu'on ne l'avoit efpéré.
De Stockholm ,le 12 Mars 1776.
Un Teinturier & un jeune Chimifte de cette
Ville font parvenus à donner au coton que l'on
tire de l'Afie , la couleur écarlate ; ils ont prefenté
l'un & l'autre l'eſſai de cetre teinture à Sa
Majesté , qui a récompenfé leurs travaux utiles ,
&qui attache un prix plus grand encore à la communication
qu'ils feront de leurs procédés au Colo
légedu Commerce.
De Londres , le 14 Mars 1776
Avant la fin du mois de Mai prochain il y
aura cinquante frégates en Amérique qui formeront
une chaîne le long de ceContinent pour
empécher toute communication avec les Infurgens
Les vaiſſeaux qu'on équipe actuellement pour
l'Amérique auront leur complet d'hommes fur le
Iw
202 MERCURE DE FRANCE.
piedde guerre& feront avitaillés pour fix mois.
On tirera un détachement de Matelots de l'Hôpital
de Greenwich pour les mettre à bord des bâtimens
de garde , afin de pouvoir répartir ſur les
vaiſleaux deſtinés pour ce pays, le nombre d'hommes
dont ils auront beſoin .
T
Hier il a été expédié des ordres au Bureau
d'Artillerie de Wolwich de fournir à chacun des
foldats tirés du troiſième Régiment , deux cents
foixante cartouches avant de s'embarquer , се
qui fait cent cartouches de plus que ce qu'on
a toujours donné à un foldat en temps de
guerre.
On a des avis qu'il y a de la diviſion entre le
Congrès-Provincial & le Congrès Général. Ces
démélés pourroient avoir des ſuires fâcheuſes
qu'on travaille à prévenir ; le ſieur Hancock eſt
attendu pour cela àNew-Yorck.
Les Habitans de Philadelphie ont pris toutes
les précautions poſſibles pour ſe défendre contre
L'attaque des Royaliſtes. Ils ont bâti des forts
juſqu'a huit milles en avant ſur la rivière , &
outre une forte Garniſon qui eſt dans la Ville ,
on aſſure que les Infurgens peuvent raflembler
en peu de temps juſqu'à quarante mille hommes.
Ladette des Colonies pour leur dépenſe milicaire
montera le 25 Avril prochain à 1,296,746
liv. ſterl.
Les Heffois ſont deſtinés , à ce qu'on dit , pour
le Canada , parce qu'ils feront à uneplusgrande
diſtance que par-tout ailleurs des établiſſemens
allemands qui font nombreux dans les autres parties
de l'Amérique.
1
AVRIL. 1776. 203
DeGênes , le 11 Mais 1776.
On mande de Milan que la Salle du grand
Théâtre de l'Opéra a été entièrement réduite en
cendres , & que la Régence de cette Ville a fait
arıêter pluſieurs particuliers ſoupçonnés d'avoir
étéles auteursde ce déſaſtre , qui a coûté la vie à
quatre perſonnes , & où pluſieurs autres ont été
dangereuſement bleſlées .
De Madrid, le 19 Mars 1776.
Le Roi ayant deſiré répandre les lumières de
l'Evangile parmi les Indiens qui habitent les
côtes & les terres les plus reculées de ſa do
mination , au Nord de la Californie , & qui
font plongés dans les ténèbres de l'idolâtrie ,
avoit vu avec ſatisfaction les heureux ſuccès
des deux expéditions par mer & par terre exécutées
en 1769 & 1770 , & dans lesquelles on
a fait la découverte , à la hauteur de 36 degrés
40 minutes de latitude , du Port de Monte-
Rey , où ont été établis un Préſide & une Miſfhon
fous l'invocation de Saint -Charles. Sa
Mejeſté , animée du même zèle , ordonna en
1774 une nouvelle expédition , qu'Elle confia
à la Frégate Santiago , commandée par l'Enſeigne
Don Juan Perez : cet Officier s'eſt avancé
juſqu'à ss degrés 49 minutes de latitude , &
s'eſt approché des côtes de ce parage , où il a
trouvé des Indiens très - humaniſés , d'une phy.
ſſonomie agréable & habitués aux vêtemens.
Ces premiers ſuccès ont déterminé Sa Majeſté
àenvoyer au Port de San-Blas , dans la Nou
I vj
204 MERCURE DE FRANCE
velle-Galice, des Officiers de Marine, chargésde
pouffer cette navigation &ces découvertes:
auſſi loin qu'il fera poffible. En conféquence ,
Je Lieutenant de Vaiſſeau Don Bruno d'Ecela
commandant le Santiago , le Lieutenant de Frégate
Don Juan Francisco de la Bordega , coinmandant
la Golette La Sonora , font partis de
ce Port de San Blas au commencement de 1775
en même temps que Don Juan d'Ayala , aufli
Lieutenant de Frégate , commandant le Paquebot
le Saint Charles , mettoit à la voile pour
Monte-Rey. Le premier eſt arrivé à so degrés
de latitude , le ſecond à 58 , & le troiſième à
37degrés , 42 minutes. Ils ont pris connoiffance
dans ce voyage de la cote intermédiaire &des
différens parages de cette côte , du grand Pore
deSaint François, ainſi que de diverſes rivières ,
où ils ont trouvé beaucoup d'Indiens , d'une
douceur & d'une fociabilité furprenantes. Les
fruits de cette expédition ſont dus principalement
au zèle diftingué que Don Antonio-Marie
Bucarelli , Vice Roi de la Nouvelle Eſpagne ,
n'a ceffé de montrer dans toutes les occafions
pour le ſervice de Sa Majesté , & pour la réuffite
de ſes ſages entrepriſes . Sur le compte favorable
que ce Vice-Roi a rendu à Sa Majesté du
fuccès de la dernière expédition dont on vient
deparler, & de la conduite des Officiers deMasine
& des Pilotes à qui elle a été confiée , Sa
Majefté a élevé le Lieutenant de Vaiſſeau Don
Bruno d'Eceta au grade de Capitaine de Frégate ,
&les Lieutenans de Frégate Don Juan-Manuel
Ayala, &Don Juan- Franciſco de la Bordega à
eclui de Lieutenans de Vaificaux ; l'Enſeigne de
Zágare: Don Juan Perez à celui de Lieutenant
AVRIL. 1776. 205
de. Frégate ; & a nommé Enſeignes de Frégare
Les Pilotes Don Joſeph Canizares & Don Fran
Giſco Maurelle.
De.la Haye,le 22 Mars 1776.
Tous lesCorpsde Troupes que l'Angleterre:
tire d'Allemagne pour les faire paſſer en Amé
rique, font en marche ou au terme de leur em
barquement. Tandis que le ir de ce mois les
Brunswickois s'établiſſoient dans les vaiſſeaux
de tranſport qui leur avoient été préparés à
Stade ſur l'Elbe , le Colonel Rainsford, Anglois,
arrivoit ici , d'où il eſt parti le 13 pour aller
prendre à Hanau , comme Commiſſaire de. Sa
Majefté Britannique , la conduire du Régiment
du Prince Héréditaire de Heſſe-Caffel , qui a dû
s'embarquer le 1.6 für le Mein , deſcendre le
Rhin & continuer ſa route par Nimegue : cet
itinéraire tracé d'avance avoit eu beſoin , pour
joindre le Port de Helvoet au-delàde Willemſtad,.
de diverſés réquisitions à faire aux différentes
Régences de la République , für le territoire def
quelles il s'effectuoit , ce qui avoit produit quel.
ques difficultés que l'Ambaſſadeur d'Angleterre
encetteCour eſt parvenu à lever..
Ileft venu en Hollande d'autres Commiſſaires
Anglois chargés de freter quatre-vingts vaiffeaux
au moins pour completter le nombre né
ceffaire.au tranſport des forces Britanniques en
Amérique. Le noliſſement eſt , dit-on de
3600 forins par mois ( entre 7 & 8000 liv. de
France ..
206 MERCURE DE FRANCE:
De Paris , le 1 Avril 1776.
Le 26 du mois dernier , les Ecoliers du Collége
d'Harcourt ont délivré , à leur Proceffion
du Jubilé , treize priſonniers détenus au Grand
Châtelet pour dettes. Ils avoient contribué de
leurs menus plaiſirs à former la ſomme deſtinée
pour cet uſage. Les jeunes Elèves de ce Collége
font accoutumés à ſe diſtinguer dans les occaſions
importantes. On ſe rappelle avec quelle
fenfibilité ils ont contribué au ſoulagement des
pauvres malades dans l'incendie de l'Hôtel-
Dieu.
LeGouvernement ayant autoriſé le Commiffaire
départi en Franche-Comté à donner des
gratifications à ceux qui détruiroient des loups ,
l'eſpoir des récompenfes promiſes a tellement
excité le zèle des habitans de cette Province ,
que depuis le mois d'Avril de l'année dernière
juſqu'à ce jour, ils ont détruit foixante-deux
louves, foixante-dix vieux loups , cent trentehuit
louveteaux, ce qui fait en tout deux cents
foixante- dix loups; il eſt aifé de concevoir l'avantage
confidérable qui réſulte d'une pareille deftruction
pour l'agriculture & pour la tranquillité
des campagnes. Les gratifications ſont de 24 liv.
pour une vieille louve , de 18 pour un vieux
loup, de 12 pour un loup ou louve de l'année ,
&de 6 pour chaque louveteau. On a grande attention
de faire couper les oreilles à chaque tête
d'animal offerte , pour qu'elle ne puiſſe pas être
préſentéeune ſeconde fois,
AVRIL. 1776. 207
On écrit d'Alençon que le 19 du mois dernier
trois habitans de la Paroiſſe des Baux de
Bretheuil , Election de Conches , s'étant rafſemblés
au Presbytère pour y ſouper avec les
Domeſtiques du Curé , y mangèrent à ſept heures
trois quarts une ſalade , dans laquelle ils avoient
confondu de la ciguë avec du céleri & de l'oi--
gnon. Une heure après , ils éprouvèrent un engourdiſſement
conſidérable , d'abord depuis les
poignets juſqu'aux coudes , enfuite aux jambes ,
&enfin par tout le corps. Les trois habitans ,
dont deux étoient Charpentiers & le troiſième
Journalier , ayant regagné leur domicile , on
accourut à dix heures chercher le Curé , qui
n'eut que le temps de les abſoudre avant leur
mort. En rentrant chez lui , il trouva ſa Servante
étendue ſur le pavé de ſa cuiſine & morte. Le
-bruit qu'occaſionna.cet événement , éveilla deux
Valeis qui avoient mangé de la même ſalade , &
qui purent à peine arriver juſqu'à l'endroit où
ils avoient entendu du bruit : on leur fit avaler
fur le champ de la crême & de l'huile , & un
Chirurgien qui ſe trouva là , leur fit prendie de
l'émétique qui les a fauvés. On a fait l'ouverture
des quatre malheureux qui ont péri en moins de
deux heures , & on leur a ſeulement remarqué
l'inteſtin de l'eſtomach enflammé.
Le fieur Bouquet , d'Abbeville , dont on a annoncé
la nouvelle machine pour ſupprimer les
béquilles , en facilitant les mouvemens des perſonnesqui
ne peuvent ſe ſoutenir ſur leurs pieds,
vient d'en conſtruire cinq très différentes qu'il
livrera aux perſonnes qui les lui ont demandées ,
168 MERCURE DE FRANCE.
lorſqu'il les aura préſentées à l'Académie des
Sciences. Il prévient le Publie qu'il ne reçoit
point de lettres qu'elles ne foient affranchies,
&qu'il répondra par ordre à celles qu'on lui
écrit de tous côtés.
PRESENTATIONS.
Le baron de Grandpré , maréchal de camp,
revenant de la cour d'Eſpagne , près de laquelle
il a rempli la commiſſion dont il étoit chargé de:
la part de Sa Majesté , a été préſenté, le 24
mars , au Roi & à la Famille Royale , par le
comte de Vergennes , miniſtre & fecrétaire
d'Etat ayant le département des affaires étrangères.
Le31 ,la comreſſe de Rully eut l'honneur d'e.re
préſentée à Leurs Majeſtés & à la Famille Royale
parlamarquiſedeRully.
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES.
Le to mars, le ſieur deGaigne, ancien offi
cier d'infanterie , eut l'honneur de préſenter au
Roi , àMonfieur &àMonſeigneur le comted'Actois
un ouvragede ſacompoſition ayant poursi
Are:Manuclou Journée militair.e.
CAVRIL. 1776. 209
Le chevalier de Beaurain , géographe ordanaire&
penſionnaire du Roi , a eu l'honneur de
préſenter àSa Majesté , à Monfieur & à Monfeigneur
le comte d'Artois , la Carte maritime des
havre&port de Boston &des côtes adjacentes,
avecles retranchemens occupés tant par lesAnglois
que par les Américains; cette carte a été
copiée ſur un plan levé par ordre duGouvernementd'Angleterre.
NOMINATIONS.
LeRoi a nommé la dame Defpiés à l'abbaye
Avenay , archevêché de Reims , vacante par la
démiſſion de la dame de Boufflers.
Le 3 mars , le vicomte de Mailly, colonel du
régiment d'Anjou , infanterie , a préré ferment
entre les mains de Madame pour la placede
fon premier Ecuyer , en ſurvivance du conte de
Mailly , marquis de Neſle .
Le27, le fieur Vicq d'Azur , docteur- régent de
la faculté de Médecine de Paris , de l'académie
royale des Sciences , & le ſieur de la Servolle ,
nommésmédecins conſultans de Monſeigneur le
comte d'Artois , ont eu l'honneur de lui être préſentés
en, certe qualité par le comte de Maillé ,
premiergentilhomme de la chambre de ce Prince ,
& par le ſieur Lieutaud , premier médecin du
Roi.
Le premier avril, le duc de Lorges , ancien
210 MERCURE DE FRANCE.
:
menin duRoi , nommé par Sa Majesté à la licutenance
- générale de la province de Franche-
Comté, vacante par la mortde ſon beau père, eut
l'honneur de faire , en cette qualité ſes remercimens
à Sa Majeſté.
:
Monſeigneur le comte d'Artois vient de choifir
le ſieur Monnot , de l'académic royale de
Peinture&de Sculpture , pour ſon premier ſculpteur.
Cet Artiſte eſt connu par différens morceaux
danslesquels on a remarqué la fierté & la hardieſle
du cifeau,jointes à la vérité & à la force de l'expreffion
; on reconnoît même dans les productions
légères de der Artiſte l'enthousiasme de ſongénie
pour les grands caractères. Le choix de Monfeigneur
le comte d'Artois eſt une nouvelle preuve
du goût éclairé de ce Prince pour les arts ,& de
la protection qu'il accorde aux talens.
د
ST
MARIAGES.
1
Le 24mars , Leurs Majeſtés & la Famille royale
ont ſigné le contrat de mariage du comte de
Rully, avec dame comtefle de Chauvigny , chanoinefle
du noble & royal chapitre de Saint-Louis
de Metz; & celui du marquis deChampigny, of.
*ficier aux Gardes- Françoifes , avec demoiselle de
Fénélon .
1
AVRIL. 1776. 20
NAISSANCE.
LeGrand Duc de Toſcane a notifié au Roi ,
par ſa lettre du is mars dernier , la naiſſance
du nouvel Archiduc fon fils , né le 9 du même
mois.
:
MORTS.
Marie-Charlotte-Sabine-Joſephine , princeffo
deCroy-d'Havré, épouſe du marquis de Verac ,
-miniſtre plénipotentiaire de Sa Majellé Très-
Chrétienne auprès du Roi de Danemarck , eſt
morte àCopenhague le 27 février.
:
Marie - Louiſe d'Eſcajeul , veuve de Marie-
Jacques d'Eſcajeul , premier lieutenant des Gardes
du Corps & Lieutenant général des armées du
Roi , eſt morte le is mars dans ſon château de
Capécure en Boulonnois , dans la 95° année de
fonâge.
212 MERCURE DE FRANCE.
ABruxelles , ce 14 Mars 1676.
Le Marquis du Chaſteler ayant répondu dans
différentes Gazettes , à l'article inféré dans celle
de France , le 12 de Février , & y ayant avancé
qu'il deſcendoit de Thiery , furnommé d'Enfer ,
n'a pu voir ſans ſurpriſe l'article inféré dans le
Mercure de France de ce mois , & croit devoir
obſerver quebien loin que Thiery du Chaſtelor ,
Seigneur de Moulbais, fils de Ferri & petit- fils
de Thiery d'Enfer , ſoit totalement inconnu aux
Auteurs qui ont parlé des deſcendans de Thiery
d'Eufer , il y eſt au contraire très-bien connu ,
Ceux qui endouteront pourront s'en convaincre
en lifant la généalogie de la Maiſon du Châteler
, imprimée en 1737 dans le fecond vo
Jume de l'Hiſtoire du Comté de Bourgogne , par
du Nod, page 558. Ils y verront que Ferri cut
d'Iſabelle de Joinville , ſon épouſe , Jean &
Thiery ; ce dernier y eſt nommément appelé
Bailli de Hainaut : or il n'y a jamais etd'autres
Bailli du Comté de Hainaut en 1308 que Thiery
du Chaſteler , qui de tout temps a été reconnu
pour le premier de ſa Maiſon , qui est venu
s'établir en Hainaut , où la poſtérité ſubſiſte encore
aujourd'hui dans les perſonnes du Marquis
du Chaſteler &de ſes enfans , & du Marquis du
Chaſteler, Seigneurdu Moulbais , ſon frère.
Ceci ſuffit pour répondre à l'article des diffésens
Journaux ; mais le Marquis du Chaſteler
AVRIL. 1776. 213
croiroit ſe manquer à lui-même s'il ne juſtifioit
pasdémonſtrativement ſa defcendancede Thiery
d'Enfer , c'eſt ce qui l'engagera à faire imprimer
les titres de LaMaiſon,& indiquer à chaque titre
où il ſe trouve en original ; & pour la commodité
de ceux qui deſireroient s'éclaircir ſans
viſiter tantdedépôts éloignés , dès que l'imprefſion
ſera achevée , il dépoſera les copies collar
tionnées & légaliſées des mêmes titres dans
quelque dépôt public , où il ſera libre à un chacundeſe
les faire adminiſtrer. Le lieu du dépôt
& le moment où ils s'y trouveront feront de
nouveau annoncés par les papiers publics.
LOTERIES.
Letiragede la loteriede l'Ecole royale militaire
s'eſt fait le 6 Avril. Les numéros ſortis de
la roue de fortune ſont 53, 73 , 52 , 74, 70. Le
prochaintirage le fera le 6Mai.
214 MERCURE DE FRANCE.
TABLE.
PIEICECEESS FUGITIVES en vers&enprofe,page
Anne Erizzo à Mahomet II , ibid.
La Noir, 8
Le Printemps , 12
Abdolonyme , 14
Epître à Mlle ***. 44
Pernetri 461
Vers àunejeune Demoiselle , 47
AMdede M***. 48
Conſeils à une jeuneMariée , 49
A ma Femme , 54
Vers àMde la Comteſle de S***. 55
Vers enréponſe de M. le Préſident d'Alco , biid.
AMeſſieurs de l'Académie Françaile , 56
AM. l'Abbé de C. 57
VersàM. deCarmontel , رو
ExplicationdesEnigmes & Logogryphes , 60
ENIGMES, ibid
LOGOGRYPHES , 6:3
Airdel ſignor Bononcini , 65
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 73
Mémoire contenant l'Hiſtoire des Jeux Floraux
,
ibid.
Le parfait Ouvrage , 78
L'Amantde Julie d'Etange , 80
Socrate en délire , 83
Hiſtoire naturelle de Pline , ICI
Diflertation ſur les attributs de Vénus , 106
AVRIL. 1776 . 239
Journal des cauſes célèbres , 112
Les astuces de Paris , 115
Diſcours prononcé à l'Hôtel - de - Ville de
Lyon , 126
Voyages dans la partie ſeptentrionale de l'Europe
, 134
Epître en vers aux François détracteurs de la
France , 146
Annonces littéraires , 148
ACADÉMIE. 154
Villefranche ibid.
Berlin, 158
SPECTACLES . 159
Concert Spirituel , ibid.
Bruxelles,
161
163
Gravures έργα που ibid.
Muſique. 165
Architecture, 168
Coursde langueAngloiſe 1691
Lettre de M. de Voltaire à M. l'Abbé de la
Chau , 170
Lettre de M. l'Abbé Sans à M. Bonafos . 172
Bienfaiſance. 177
Variétés , inventions ,&c. 181
Anecdotes . 189
AVIS , 193
Nouvelles politiques , 190
Préſentations , 208
d'Ouvrages ,
ibid.
Nominations , 209
Mariages ,
214
Naiſlances ,
215
Morts ,
ibid.
Loteries , 213
APPROBATION.
J'ai lu, par ordre de Monseigneur leGarde dos
Sceaux , leMercure d'Avril 1776 , 2º vol. Je n'y
ai rien trouvé qui doive en empêcher l'im
preffion.
AParis , ce 14 Avril 1776.
DE SANGK
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe
près Saint Côme,
Qualité de la reconnaissance optique de caractères