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1775, 07, vol. 1-2, 08-09
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29.70 Mo
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897
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MERCURE
DE FRANCE ,

DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES;
JUILLET , 1775.
PREMIER VOLUME
Mobilitate viget . VIRGILE .
Peugre
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , rue Chriſtine ,
près la rue Dauphine.
AvecApprobation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'EST au Sieur LACOMBE libraire , à Paris , rue
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, les annonces , avis , obſervations , anecdotes,
événemens finguliers , remarques ſur les
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370337
A ij
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broché, 24
MERCURE
DE FRANCE.
JUILLET , 1775 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ADIEUX A L'AMOUR.
AMOU
Ode Anacreontique.
Mour , j'ai cru de bonne foi
Qu'en me rangeant ſous ton empire ,
Je pourrois de ma foible lyre
Tirer des fons dignes de toi.
Mais depuis que ta flamme ardente
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Acirculédans tous mes ſens ,
Ma Muſe , trifte & languiſſante ,
Regrette les premiers accens.
Les plumes tendres de tes aîles
Ne valent rien pour compoſer.
Quand le coeur agit prèsdes Belles ,
L'eſprit s'obſtine à repoſer.
Tout Amant qui chante ſa gloire
N'en est encore qu'aux defirs ;
Je l'attends après la victoire :
Il chantera mal ſes plaiſirs.
Oui , de Minerve fugitive
Je veux rattraper le manteau.
Loin de Paphos , ma Muſe active
Pourra prendre un effor nouveau.
Si ſur les genoux d'Emilie
Mon pupître reſtoit placé,
Les Ris , les Jeux & la Folie
L'auroient bien vîte renverſé.
ParM. Augufte.
JUILLET: 1775 . 7
CONTE ANACREONTIQUE.
AMademoiselle de F.....
Dans cet age où l'on ignore
Juſqu'où mene le defir ,
Où le coeur , novice encore ,
N'a point connu le plaiſir ,
La jeune& ſimple Glycere ,
Dans les jardins de Cypris ,
Cueilloit d'une main légere
Et le muguet & les lis.
En grouppes étoient près d'elle
Des roſes , dont l'incarnat
Avoit du teint de la belle
Et la fraîcheur & l'éclat.
De ces fleurs elles'approche;
L'Amour ſe montre à l'inſtant
Prend ſon arc & lui décoche
Un trait rapide & perçant.
Ah! dit-elle , je ſoupire !
Jeſens un malqui me plaît !
Jeune enfant , ce doux martyre
M'eſt- il cauſé par ce trait ?
Vas , reconnoîs ma puiſlance ,
Répond le maître des coeurs:
Aiv
s MERCURE DE FRANCE.
Si jamais , par imprudence ,
Tu me cherches ſous ces fleurs ,
Souviens- toi que tu t'expoſes
Ades regrets fuperflus ;
Tu m'as trouvé ſous des roſes ,
Tunem'y trouveras plus .
ParM.le Comte de N....
MADRIGAL à Madame la M. d'A...
Je ſuis accablé de triſteſſe ,
Aminthe , je vais vous quitter.
Voyez quel eft pour vous l'excès de ma tendreſſe,
Songez y quelquefois : mais puis-je m'en flatter ?
Mon aveu ne doit point vous cauſer des alarmes :
Mes trop tendres deſirs font toujours combattus.
Si je ſuis l'Amant de vos charmes ,
Je ſuis l'Ami de vos vertus.
Par lemême,
PORTRAIT de Madame de ***
Lu don précieux de plaire ,
Desyeuxqui vontdroit au coeur,
Une ame tendre & fincere ,
JUILLET. 1775 .
Des talens , de la douceur ,
Un goût exquis , du génie ,
Enfinmille & mille appas ;
Voilàton portrait , Sylvic ,
Et tu ne t'en doutois pas .
Par M. deV...
LES DEUX TOURTEREAUX.
DEUX Tourtereaux s'aimoient , & depuis plus
d'unjour :
On (ait bien que ce ſont les héros de l'amour.
Mais voulant mieux goûter cette douceur extrême,
Ils partirent d'un bois peuplé de mille oiſeaux ,
Etde lointainsdéſerts leur parurent plus beaux .
Ce fut une ſottile extrême.
Oh! qu'ils feront contens! Les méchans , l'oiſeleur;
C'eſt loinde tout cela qu'on trouve le bonheur.
Les voila délogés. L'aimable ſolitude !
Dit le couple charme ; l'heureux ſort ! Mais enfin
Un jour le pafle , & deux avec inquiétude ;
L'ennui vient , puis le trouble , enſuite le chagrin.
Hélas ! je vous croyois fidele ;
Vous ne m'aimez donc plus ? diſoit le Tourtereau.
Av
10
i
MERCURE DE FRANCE.
Autant en dit la Tourtelle.
Chaquejour reproche nouveau.
Par un inſtinct ſecret , ils quittent leur retraite.
Parmi quelques oiſeaux , dans un bocage épais ,
Et loin de la foule indiſcrette ,
Tous deux retrouverent la paix
Et la félicité parfaite.
Tout excès eſt un mal. Lemonde a ſesdangers ;
Le déſert n'eſt pas moins à craindre .
L'Amour veut des plaiſirs : ils ſont ſi paſlagers !
Quelquefois de l'Amour on a tort de ſe plaindre.
Par M. Marteau .
DEPUIS
BALADE.
le temps qu'une étoile cruelle
Retient Lycas loin de notre hameau ,
Chacun me dit : Formez chaîne nouvelle ,
Choiſiſlez - vous un autre Paſtoureau ;
Dans les ennuis que donne longue abſence
Pas ne vous faut paſſer tous vos beaux jours.
Moi , je éponds d'un ton de doléance :
C'eſt vainement que tenez tels diſcours ,
Toujours Lycas aura la préférence :
Jamais ,jamais ne changerai d'amours.
JUILLET. 1775. II
Galans Bergers qui ſur votre muſette
Chantez ſouvent le peu quej'ai d'appas,
Pour captiver la douceTimarette ,
Je vous le dis , vous perdez tous vos pas.
Point n'obtiendrez ma foi ni ma tendreſſe;
Coeur ingénu s'explique ſans détours ;
Le ſeul Lycas me plaît & m'intéreſle :
Bien changerois de rubans & d'atours ,
De fleurs encor , de houlette & de trefle :
Jamais ,jamais ne changerai d'amours.
Peut- être , hélas ! que la rive étrangere,
Oùle den in appela mon Berger ,
En lui montrant plus gentille Bergere
Aura bien pu l'inviter à changer :
Grand' peur en ai ; pourtant fi noir préſage
Vient confirmer ce danger que je cours ;
Si l'on m'apprend que Lycas eſt volage ,
J'en gémirai ; mais las ! mon coeur toujours
Sera fidele au ſerment qui l'engage:
Jamais,jamais ne changerai d'amours.
ENVO Ι.
JeunesBeautés qui , par goût , par vengeance,
Au changement avez toujours recours ,
Tant que voudrez prenez cette licence ,
Tant que voudrez riez de ma conſtance ,
Jamais,jamais ne changerai d'amours.
Par Mile Coffſon dela Creffonniere.
Avj
12 MERCURE DE FRANCE.
LE MARI JUSTIFIÉ. Conte,
CARTAIN homme avoit une époufe
Querelleuſe autant que jalouſe,
Et qui toujours dans ſes accès
Lui faiſoit de nouveaux procès.
Un jour, dans un repas , d'une voix étonnée,
Tout à- coup elle dit : Je ſuis empoisonnée ,
Mais de ce traitement ſi doux
Je n'accule quemon époux.
L'époux préſent ſitôt s'écrie :
Quoi ! ſans pudeur peut-on ainſi mentir!
Ah ! Meſſieurs ! l'on n'a qu'à l'ouvrir ,
Et l'on verra la calomnie.
Par la même.
ÉPITRE CONTRE LA MEDISANCE.
J
A Mademoiselle ***.
z ne vois rien de plus aimable ,
Rien que j'eſtime autant que vous.
Aſſuré d'un retour ſemblable,
Jebrave les regards jaloux .
Ah ! qu'il vienne me contredire ,
Cemonſtre armé dedeux cents yeux
La Médiſance que déchire
L'aſpect de deux Amans heureux!
JUILLET. 1775 . 13
Qu'il vienne, lorſque ma Roſine ,
Senfible aux voeux de ſon Amant ,
Du prix que ſon coeur medeſtine
Medonne le préſentiment !
Quand ſur la bouche , où je m'égare ,
De ſes propres feux animé ,
Je goûte ce bonheur ſi rare :
Celui d'aimer & d'être aimé !
Il aura beau faire & beau dire.
De mépris payant ſes chansons ,
De Rofine un léger fourire
Anéantira ſes poilons.
Jelui dirai: Triſte réptile ,
L'Amour , que tu pourſuis envain ,
Se rit de ta rage imbécille.
Pour ta dent mon coeur eſt d'airain
Mais la fortune a ſon mérite :
La beauté n'eſt pas un tréſor ;
L'or fait un faint d'un hypocrite ,
Et d'une fotte un eſprit fort.
Vas; je mépriſe la fortune ,
Qui ne rend pas le coeur content.
L'Amour , les Grâces en font une.
L'honneur eft unbeau diamant.
Loin des jardins que l'art décore ,
Où tout concourt àm'ennuyer,
Où la fleur , queje vois éclore,
14 MERCURE DE FRANCE.
Brille un inſtant fur le fumier ,
Je vais chercher ſous la verdure ,
Dans le plus champêtre réduit ,
Une leur plus ſimple & plus pure ,
Qui doit l'éclat qui me féduit
Aux ſeuls bienfaits de la nature.
Vils préjugés , vous n'êtes rien.
De la nature ami fidele ,
La mode envain me les rappelle.
La bonne eſt de faire le bien .
Si je ſuis content de moi-même.
De quels traits dois -je m'alarmer?
Qui fait mieux que moi ce que j'aime
Et la raiſon quej'ai d'aimer ?
Ne crains donc pas la médiſance ,
Qui d'un coeur indigne de toi
Vaincroit peut être la conſtance.
Roine penſe mieux de moi ;
Chéri de toi , digne de l'être ,
Tout me répond de mon bonheur.
Je n'appréhende pas qu'un traître
Ait plus d'empire ſur ton coeur ;
Mais ne penſe pasde l'envie
Etouffer fitôtles ſerpens.
Ignores- tu que ſa furie
Et ſe renoue & fe replie
Contre les morts & les vivans
:
:
JUILLET. 1775. ις
De ton éloge qui l'offenſe ,
Sans doute elle murmurera.
Victime de ſon impudence ,
Son aiguillon y périra.
Pour nous la vie eſt un mélange
De courts plaiſirs , de longs tourmens.
C'eſt par le mépris qu'on ſe venge
De la fatire des méchans.
Leurs bleſlures feront légeres ,
Sicontre eux nous nous uniſſons,
Riant du babil des Commeres
Et du murmure des Frêlons.
ParM. Girard-Raigné.
ÉPITRE A ZELMIRE.
0UI , jeune & charmante Zelmire ,
L'Amour devoit être vainqueur ;
Vous allez régner ſur mon coeur :
Du vôtre il reconnoît l'empire.
Ennemi des fadeurs de l'art ,
Fuyant la gêne & la contrainte,
Je vous ouvre ce coeur ſans fard:
L'Amour ne connoît point lafeinte.
D'unArgus mauflade & grondeur,
Envain la vigilance extrême
16 MERCURE DE FRANCE.
Veut s'oppoſer à mon ardeur ,
Zelimire , on craint peu quand on aime.
Je ris de ces graves Cenſeurs ,
Dont la morgue triſte & ſévere ,
Sur nos coutumes , fur nos moeurs ,
Répand ſon fiel atrabilaire.
Ils voudroient , dans les noirs accès
De leur fombre mélancolie ,
Du corur de l'Amoureux François
Proſcrire la galanterie.
Laiſſons là ces Héros perclus
Que la néceſſné rend ſages ,
De leur temps , qui n'exiſte plus ,
Vanter les triſtes avantages .
Pour nous , profitons des momens
Que nous devons à la tendreſle ;
Toujours trop tôt pour les Amans ,
Le temps nous mene à la ſageſſe.
Quand on eſt jenne , il faut jouir :
Aquoi lui ſert d'être ſi belle ,
Si toujours au Dieu du plaiſir
Zelmire ſe montre rebelle ?
La beauté fuit comme Zéphyr :
Pareille à la brillante roſe ,
Epanouie à peine écloſe ,
Unjour la voit naître & mourir.
Del âge prévenons l'injure :
Au ſein d'une volupté pure ,
JUILLET. 1775. 17
Portés ſur l'aîle des Amours ,
Loin du faſte& de l'indigence ,
Une heureuſe& ſage indolence
Nous promet detranquilles jours.
Tantôt ſur la molle fougere ,
Au fond d'un boſquet ſolitaire ,
Je prendrai le frais ſous l'ormeau ;
Lorſque lesGrâces ingénues ,
Viendront ſe peindre àdemi-nues
Sous le corſage le plus beau.
Tantôt de l'élégant Ovide
J'emprunterai les doux accens ,
Etla pudeur , au fronttimide ,
N'ofera contraindre nos ſens.
Si quelquefois , dans mon caprice ,
De l'heureux Amant d'Euridice
J'exprime les brûlans tranſports ;
La voix touchante de Zelmire
Aufſi-tôt viendra de ma lyre
Seconder les tendres accords .
Ainſi , plein d'une ardeur nouvelle ,
Toujours Amant , toujours aimé ,.
Je n'irai point à chaque Belle
Porter un coeur mal enfiammé.
Mon eſprit , quoiqu'un peu volage ,
Jamais des Amans de notre âge
N'approuva la frivolité ;
Seule vous aurez mon hommage ,
18 MERCURE DE FRANCE.
Jeune Zelmire , à la beauté
Peut- on faire infidélité ?
Mais n'allez pas , d'un vain ſcrupule ,
Mal à-propos vous alarmer ,
Ni d'un préjugé ridicule
Défendre à vos yeux de charmer.
Pourquoi contraindre la nature ?
Del'Amour écoutons la voix ;
Diſciple du bon Epicure ,
Je ne connois point d'autre loix.
Rien ne me trouble & ne m'altere :
Ma raiſon voit des mêmes yeux
Le palais du riche orgueilleux ,
Etlechaume de la miſere ;
Jenefatigue point les Dieux
De la kyrielle importune
De centprojets ambitieux ;
Je ſus toujours borner mes voeux ;
Sans courir après la fortune ,
Exempt de maux , je ſuis heureux.
Une douce philofophie,
Peu de ſoins , beaucoup de gaîté ,
De l'amour & de la ſanté ;
Voilà cequ'il faut pour lavie.
ParM. leGrandde Laleu.
JUILLET . 17758 19
LE VISIR & LE SOLITAIRE.
Un Roi des Indes avoit un Viſir éclairé
&fidèle. Sous fon ministère Aoriſſoit la
vertu. Le mérite le plus caché étoit étonné
de ſe voit découvert par la récompenſe.
L'abondance régnoit parmi les Peuples
; & tandis que du haut de ſon Trône
le Roi fon maître donnoit des loix à toute
l'Afie , ſes ennemis tremblans ofoient à
peine lever les yeux ſur l'éclat qui environnoit
ſa couronne .
Cependant , par tous ces brillans fuccès
, le Viſir ne pouvoit fermer la bouche
à l'envie ; ce monftre obfcur , ennemi né
de tout ce qu'il y a de grand , de la farge
où il eſt caché , s'efforçoit de lancer fon
veninjuſques ſur les vertus du Vifir , &
d'en ternir la ſplendeur. Le Peuple aveugle,
qui trop ſouvent joint ſa voix à celle
de l'envie pour opprimer le mérite des
grands hommes , qu'il méconnoît juſqu'à
ce qu'il en ſoit privé , le Peuple parloit
le même langage qu'elle , ſur le compte
du Miniſtre. Entreprenoit il une guerre
juſte avec tous les ménagemens poſſibles ,
on l'accuſoitd'être prodigue du ſang des
20 MERCURE DE FRANCE.
hommes. Trouvoit- il quelque moyen
honorable de ne pas en venir à une tupture
ouverte c'étoit un lâche , qui , par
une conduite honteuſe , trahiſſoit la gloire
du Prince & celle de l'Etat. S'il réulliſſoit
dans fes entrepriſes , on lui reprochoit de
ſe parer d'un faux zèle pour la perſonne
du Souverain , & de ne travailler avec
tant d'ardeur que pour lui-même. Les
Courtiſans le repréſentoient dévoré d'ambition
, fier des applauditiemens du Peuple
& de la faveur de la multitude , peu
content d'occuper la ſeconde place , prêt
à franchir le pas qui reſtoit entre lui &
le Trône . Si la fortune lui manquoit malgré
toutes ſes prétentions , on le taxoit
d'imprudence ou de mauvaiſe volonté.
Enfin il n'étoit pas de bonne qualité du
Vitir que la malignité n'empoifonnat
en lui donnant le nom d'un vice . Ainſi la
douce lumière du ſoleil,qui communique
à la nature la chaleur & la vie , ne fait
que blefler les yeux des oiſeaux de la
nuir.
Fatigué de ces plaintes , qu'il trouvoit
fans ceffe fur ſon chemin , confumé du
chagrin de voir que quelques droites que
fullent fes intentions , l'envie trouvoit
toujours un ſens défavorable à leur prêJUILLET.
1775. 21
ter , le Vinr ſe returoit ſouvent à une
maiſon de campagne qu'il avoit au milieu
d'une forêt , à quelques lieues de la
Capitale. Là , dans la folitude des bois ,
repaſſant avec lui - même toute ſa vie
depuis ſon entrée au miniſtère , il faifoit
les plus amères réflexions ſur ſon fort.
« Qu'ai je fait pour moi même , difoit-
>>il , depuis qu'eſclave de la fortune , je
>> gémis attaché à cette chaîne honorable
>> dont le poids m'accable ? Pour qui ai je
>> prodigué mes ſoins , mes peines , mes
» travaux ? pour un Peuple ingrat qui me
• hait , qui voudroit voir couler mon
>> ſang. Ils jouiſſent de leurs fortunes ,
» de la tranquillité qui leur eſt aſſurée ;
>>ils en jouiffent fans tenir compte au
>> Miniſtre des foucis qu'elle lui coûte ;
» & du ſein de mes bienfaits , ils épient
>> l'occaſion de me trouver en faute & de
» me perſécuter ! Dignité fatale, quivient
>> de troubler le repos de ma vie ! de
>> loin tu ne préſente que des roſes aux
> yeux des mortels : hélas ! on n'en ſent
➤ les épines que lorſqu'on ſe prépare à les
> ceuillir ! »
Un jour , qu'accablé de mélancoliques
réflexions il étoit entré dans la forêt plus
avant qu'il n'avoit encore fait , il ſe trou
5
22 MERCURE DE FRANCE .
va dans un lieu qu'il n'avoit jamais vu
auparavant. Au plus épais d'un bois antique
, dont l'ombre & le filence infpiroient
une religieuſe terreur , la pente
douce d'une colline entièrement nue &
dépouillée d'arbres , s'offroit à ſes regards
; au milieu , entre des colonies ,
s'élevoient pluſieurs tombeaux ; les branches
de quelques cyprès , voiſins de ce
monument, couronnoient des trophées &
des armes à moitié rompues. A la vue
d'un lieu fi nouveau pour lui , le Viſir
ne put retenir ſa curioſité ; mais en vain
il interroge toutes les pierres & tous les
arbres des environs , il n'y trouva gravé
que quelques noms , qu'il jugea être de
ceuxdontces tombeaux renfermoient les
cendres. Piqué de ne pouvoir s'aſſurer de
ce qu'il cherchoit , il ſe retiroit, dans la
réſolution de revenir le lendemain au
même endroit pour découvrir un ſecret
qui l'intéreſſoit d'autant plus , qu'il lui
ſembloit plus caché, lorſque la vue d'un
vieillard , qui avançoit vers ces mêmes
lieux , l'arrêta . « Pardonnez à ma curio-
» ſité , lui dit- il , vous me paroiſſez habi-
>> tant des environs : ne pourriez - vous
>> m'informer de ce que ſignifient ces
tombeaux , ces colonnes ? ... Perſonne
JUILLET. 1775 : 23
*ne peut mieux vous en inſtruire que
» moi , répondit le vieillard , & peut-
• être le monument eſt- il digne d'exciter
> votre curiofité ? mais le ſoleil , au plus
" haut de ſa carrière , tombe à plomb
>> fur nos têtes , & les feuillages deſlé-
>>chés de ce bois , ne fauroient nous
» défendre de la chaleur. Suivez-moi à
>>une cabane que j'habite de l'autre côté
> de la colline ; vous ytrouverez autant de
> commodités qu'on en puiſſe trouver dans
▸ la demeure d'un ſolitaire , & du moins
• nous pourrons nous y entrenit à couvert
» de la chaleur brûlante qui ſe faitſentir..
Plein d'impatience & de curiofité , le
Vifit fuivit fon conducteur. Au milieu
d'un bois ſauvage , l'autre côté de la colline
préſentoit l'image du jardin le mieux
cultivé ; les arbres rompoient fous le
poids des fruits; la terre étoit couverte
de légumes ; rien n'y manquoit de tout
ce qui peut fatisfaire agréablement les
beſoins de la nature. Le vieillard , qui
obſervoit le viſage de ſon nouvel here ,
ſcurioit à la vue de ſon étonnement.
« La vieilleſſe , lui dit-il , en blanchif-
» fant mes cheveux n'a pas encore glacé
• monbras . Il lui reſte encore affez de for
> ce pour me fournir ma nourriture. Tous
24 MERCURE DE FRANCE .
> ces arbres que vous voyez , je les ai
>> plantés autrefois : préſentement j'en
> recueille les fruits » . En parlant ainfi
ils entrèrent dans la cabane ; tout y refpiroit
la propreté; le vieillard offrit à
fon hôte un repas champêtre des fruits
de la ſaiſon. Le Viſir impatient le prie ,
avant tout,de ſatisfaire ſa curioſité . Alors
les yeux du ſolitaire ſe mouillèrent de
larmes ; il lui montra de la main le monument
& lui dit :
« J'ai été père ; cinq fils faifoient le
>> bonheur de ma vie : voilà ce qui m'én
>> reſte ; ils font tombés à mes côtés en
» combattant pour la patrie , & m'ont
» laiſſé le ſeul à plaindre. Mes mains
>> leur ont dreffé ces tombeaux que vous
» voyez. Plein de ma douleur , je me
>> ſuis retiré moi-même dans cette cabane
pour y pleurer ce que j'ai perdu,
>> D'abord tout me ſembloit noir dans la
>> nature. Je portois en moi-même la
> ſource de l'amertume qui confumoic
» mes jours ; le temps a calmé l'excès de
>> ma douleur ; je commence à revoir
> avec plaiſir les fleurs du printemps
> naiſſant , à prêter l'oreille aux concerts
des oiſeaux. Cependant mes chers
>> fils font toujours préſensà ma mémoire,
>>Souvent ,
JUILLET. 1775. 25
Souvent , lorſque la nuit ſombre couvre
•la terre de ſes voiles & ramène le calme
& le filence dans la nature , je vais
>>for leurs tombeaux méditer les vérités
⚫ éternelles ; mais vingt luſtres qui ſe
>>font écoulés ſur matête , m'avertiſſent
» que je n'ai pas bien long-temps à être
» ſéparé d'eux . Déjà j'entends leur voix
» qui m'appelle du fond de leurs tom-
» bes , & bientôt j'irai joindre ma
> cendre froide aux cendres de ceux que
» j'ai tant aimés. De vingt luſtres, j'en ai
» vécu dix pour ma patrie; j'ai pallé les
dix autres dans la méditation & dans
l'étude de moi même , mais non dans
"une coupable indifférence far ce qui
>concerne mes concitoyens. Si l'on ne
> me voit plus répandre mon fang pour
> eux dans les combats , au moins je
m'efforce de les éclairer & de les ren-
>> dre vertueux. Sous ces arbres touffus
» que vous voyez d'ici , je ſuis ſouvent le
→juge des différends qui s'élèvent entre
> les habitans de la campagne ; c'eſt à
• eux que je conſacre les reſtes d'une vie
> dont la plus floriſſante partie a été
> donnée à l'Etat. J'ai vécu : d'autres vont
>> prendre ma place. Je touche au terme
»& je ſuis encore la route que me acee
I. Vol.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
>> la philofophie. L'aſtre du jour , fatigué
>> de ſa courſe , ſe dérobe infenfiblement
» à nos yeux ; à ſon couchant , il brille
> encore d'une lumière nouvelle , & fes
>derniers rayons ne ſe perdent que dans
>>> le ſein de la nuit » .
« Heureux vieillard , s'écria le Viſir
>> en pouſlant un profond foupir , que
>> votre fort eſt digne d'envie ! le fan-
,, tôme brillant de la fortune ne vous a
>donc pas entraîné dans les Cours ? Vous
» n'avez pas facrifié vos jours tranquilles
ود à la vaine fumée d'une renommée trop
> ſouvent ennemie du mérite , & qui ,
» lors même qu'elle eſt la récompenſe de
» la vertu , ne ſauroit réveiller une cen-
»dre infenfible! Vous ne connoiffez pas
» ces palais magnifiques , où de ſuperbes
>>eſclaves , chargés de chaînes d'or , s'at .
» tirent le reſpect & l'hommage de la
>>multitude inſenſée , qui ne lit pas dans
» leur coeur ? Hélas ! vous ne connoillez
>>pas non plus les foucis qui voltigent
» autour de leurs lambris dorés! du ſein
>>du port vous voyez ſans danger les
>> tempêtes qui font pâlir les malheureux
>>embarqués fur cette mer orageuſe ! heureux
vieillard ! que votre ſort eſt digne
d'envie! que ne puis-je être , à votre "
JUILLET. 1775 . 27
• exemple , paiſible amateur d'une ſageſſe
tranquille , me dégager des liens de
→ cette Cour brillante , que m'ont tiflus
>>les foucis & les chagrins! Entraîné par
>>le bruyant tourbillon du monde , je ne
>>puis que pouſſer des regrets vers la félicité
dont je m'éloigne ſans cetfe.
>> Vous en jouiſſez. D'indignes envieux
/ ne viennent pas vous troubler dans ta
>>poſleſſion ! Heureux vieillard ! que votre
>>fort eſt digne d'envie! ... "
A
Souvent , au milieu de la cour & du
tumulte des affaires , le Viſit repaſſoit
dans ſon eſprit cette rencontre , & par
la comparaiſon d'un état ſi tranquille , il
trouvoit fon fort encore plus malheu-'
reux. Souvent il tournoit ſes pas vers la
demeure du ſolitaire pour partager au
moins avec lui , pendant quelques momens
, une félicité dont il n'oſoit eſpérer
de jouir. Quelquefois il le voyoit fur
un tribunal de gafon rétablir , par fes avis'
prudens , la paix & la tranquillité dans
les familles. Il jugeoit fans paffion ; la
juſtice prononçoit ſes arrêts. Les habitans
de la campagne l'écoutoient avec reſpect
& recueilloient comme des oracles tous
les mots qui fortoient de ſa bouche.
• Hélas ! diſoit en lui-même le Viſir ,
» qu'il eſt heureux d'être aimé ! »
Bij
23 MERCURE DE FRANCE.
Cependant , tandis que le Viſir n'étoit
occupé que du ſoin & du bonheur des
peuples , l'envie ne s'occupoit en ſecret
qu'à tramer ſa perte & fa ruine. Elle y
parvint. La vertu n'eſt jamais allez en
garde contre l'envie. Les Courtiſans réuf-
Grent à noircir , dans l'eſprit du Prince ,
un homme que tant de ſervices devoient .
mettre à l'abri du ſoupçon . On tefuſa la
juſtice à celui qui ne l'avoit jamais refu.
ſée à perſonne. Ce grand homme, le bien-.
faiteur de l'Etat & de fon Souverain ,
pour prix de tant de travaux , paſſa du
miniſtère dans un obfcur cachot , où ,
privé de la lumière , abandonné à ſon
déſeſpoir , il eut tout le temps de faire
d'amères réflexions ſur l'ingratitude des
hommes. Que de larmes ne lui fit pas
verſer alors le fort du ſage qui avoit ſu
ſe mettre à couvert de l'orage , ce ſort ſi
doux , fi heureux , ſi tranquille , ce ſort
qui n'étoit plus pour lui !
Les ennemis de fon Prince , qui avoient
redouté ſon puiſſant génie , plaignirent
fincèrement fon malheur. Le peuple , qui
ne connoît d'autre règle que celle d'un
caprice aveugle & effréné, montra plus.
de joie à la perte de ſon défenſeur , qu'il
n'en avoit jamais témoigné dans les victoires
les plus ſignalées.
JUILLET. 1775 . 29
Dans ſa proſpérité , le Vilir , entre
autres talens , avoit eu celui de connoître
les hommes. Il avoit eu le bonheur de
s'attacher un petit nombre d'amis fidèles
qui aimoient en lui autre choſe que fa
place & ſa puiſlance. Ceux- ci , luttans
contre le torrent de la multitude , eurent
le courage de porter juſqu'au pied du
Trône la voix de l'innocence opprimée
-dans la perſonne du Viſir. Ils parvinrent
à la faire entendre au Souverain , malgré
tous les obſtacles que l'envie mettoit
entre elle & lui; & , ce qui eſt encore
plus rare , elle fut écoutée. A force de
follicitations , on obtient une audience
pour celui qui avoit ſauvé l'Empire .
Pour donner plus d'éclat à cette action
, le Roi voulut qu'elle fût publique.
Dès le matin du jour marqué , le Peuple
accourt detoutes parts dans une ſalle du
Palais où étoit dreſſé le Trône. Les rues
qui conduiſoient au Palais étoient remplies
d'une multitude de tout état & de
toute condition. Chacun s'empreſſoit pour
voir juger un Miniſtre. Enfin le Roi pa .
roît&monte ſur le Trône au bruit des
acclamations de tout le Peuple. Alors ,
au travers de la foule , qui s'ouvroit à
peine pour le laiſſer paſſer , s'avance ,
B iij
30
MERCURE DE FRANCE.
accablé du poids de ſes fers , ce vieillard
reſpectable par ſes vertus & par ſes malheurs.
A la vue de ce grand homme qui ,
n'aguères , paroiſſoit dans un état ſi dif-
Sérent, une révolution ſubite ſe faitdans
les eſprits : tel eſt le Peuple; le mérite
n'eſt point la règle de ſes jugemens. Tant
que les hommes ſont en place , il les
pourſuit avec opiniâtreté : tombent - ils
dans l'infortune , il les chérit , il les protége.
Tant que le Viſir avoit gouverné
l'Empire avec un pouvoir abfolu , ou
n'avoit vu en lui que des vices. Il étoit
malheureux , on n'y voyoit plus que des
vertus. « A cet heure , diſoit l'un , il
>donnoit audience au pauvre , il foula-
>>geoit la misère de l'indigent , il mettoit
> l'opprimé à couvert de la violence de
ſes perfécureurs . L'autre montroit ,
en pleurant , ſes enfans , & diſoit à ſes
Concitoyens que c'étoit au Viſir qu'il
devoit leur vie & la ſienne . Déja les larmes
couloient de tous les yeux; chacun
Jéteſtoit une perfécution dont lui-même
avoit été complice. Le Roi lui -même
defcend de ſon ſiége& court le décharger
du poids de ſes fers; chacun l'exhorte ,
le preſſe de ſe juſtifier; ſa justification
n'étoit pas longue : ſes ſervices parloient
JUILLET. 1775 . 31
pour lui. Chacun eſt étonné d'avoir pu
être trompé ; chacun veut ſe venger fur
les envieux de la honte de ſon ingratitude.
Du milieu de cette multitude afſemblée
s'élève une voix , & cette voix
demande le ſupplice des accuſateurs. Le
Roi lui-même verſe des larmes ; il embraſſe
ſon Miniftre ; il remet entre ſes
mains le deſtin de ſes ennemis. Le Viſir
n'uſe du pouvoir qui lui a été donné que
pour leur pardonner , & les renvoye couverts
de honte & de confufion , cacher
dans l'obſcurité leur déſeſpoir & leur
ignominie. Tous applaudiſſent à ſon action.
Le Roi ,le Peuple le conjurent , le
preſſent de reprendre le gouvernement. II
ſe jette aux genoux du Prince : « Sire ,
» lui dit-il , les rênes de l'Etat ne fau-
>>roient être bien dans des mains qui
>> ont pu être ſoupçonnées ; l'envie pren-
>> droitde là ſujer de ſe déchaîner contre
>> moi. Peut- être , car qui ne fait ce que
>> peuvent les Courtiſans fur les bons
» Princes! peut être vous même écoute-
» riez-vous ſa voix; & les Citoyens ,
» qui me preffent de rentrer dansle minif.
>> tère , ſeroient les premiers à me pré-
» cipiter. Permettez-moi , Sire , de pré-
>> venir ce malheur. Si Votre Majesté veut
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
>>bien avoir égard aux travaux dans lef-
>>quels j'ai pallé la plus grande partie de
>>ma vie , accordez moi ce peu de jours
>> qui me reſte d'une vie conſacrée àvotre
>>fervice. Mon fang glacé ne porte plus
>dans mes veines cette ardeur néceflaire
>> pour gouverner un Empire,& m'avertit
➡de ne pas rendre ma vieilleſſe à charge
» à l'Etat . Un autre que moi fera , ſous
>>vos auspices , le bonheur des Peuples
>> de l'Inde : pour moi , permettez que
>> je me repoſe au boutde ma carrière » .
Ses prières étoient trop preſſantes pour
être refuſées . Le Roi lui accorda avec
peine la permiffion de quitter la Cour;
& en partant , il emporta avec lui tous
les coeurs de fes Concitoyens.
Il divifa tout fon bien en deux parties ;
il employa l'une àdes fondations utiles à
l'humanité , & ſe ſervit de l'autre pour
reconnoître l'attachement de ceux qui ne
l'avoient pas abandonné dans fon déſaſtre.
Ainfi , après avoir fatisfait à ſa reconnoif.
fance& pourvu au bonheur de ſa patrie
dans les ſiècles futurs , il alla demander à
fon ami une place dans la cabane.
V
JUILLET . 1775 . 33
-
LE FINANCIER & LE PEINTRE.
i
Un riche Financier , qui penſoit que l'argent
Au- delà payoit le talent ,
Demande à C *** un tableau de bataille ;
Somme de cent louis eſt le prix convenu.
Tableau fini , livré , revu :
: Je n'en ai pas un qui le vaille ,
Ditle fils de Plutus; toutefois cent louis,

C'eſt beaucoup; quatre-vingts eſt un honnête priz.
Le Peintre à ce propos , ſans le moindre reproche ,
Tire tranquillement ſon couteaude ſa poche,
«Chacun le ſien , c'eſt juſtice , je croi :
-Or pour les vingt louis , Monfieur , qui me font
>> faute,
Décidez - vous & montrez - moi
>> Répondit- il , où vous plaît que j'en ôte ».
ParM. Guichard.
LES MULETS & LES VOLEURS.
Fable tirée de Phèdre .
DEUX Mulets , l'un chargé d'argent ,
Etl'autre d'orge ſeulement ,
By
&
34 MERCURE DE FRANCE.
Faifoient enſemble un aſſez long voyage.
L'animal au richebagage ,
Par fottiſe, par vanité ,
Levoit la tête , &dans le voisinage ,
De ſoncol(ansceffe agité,
Retentiſſoit l'imprudente ſonnette;
Derriere lui ſon camarade alloit
Sans fracas , humblement , comme un pauvre
Mulet.
Al'inſtant des Voleurs ſortent de leur retraite :
Le porteur de l'argent fut bientôt détrouffé;
Pour comble , au fort de la bataille ,
Certainferdans le flanc lui fit profonde entaille :
Ilen gémit. Moi , loin d'être oftenfé
Duméprisde certe canaille ,
Moi ,je m'en réjouis, dit le Mulet laiſle,
J'ai tout mon orge &ne ſuis point bleffé.
Vive l'état obſcur , jamais il ne nous jette
Dans les périls auxquels l'opulence eſt ſujette.
Parlemême.
ANTIGONUS & LES TROISPEINTRES.
AN
Anecdote.
NTIGONUS , illuſtre Roi d'Afic ,
Privé d'uncoeil au déclinde fesans,
JUILLET. 1775. 33
Eut d'être peint unjour la fantaiſie,
Et fit venir trois Peintres excellens .
Polignotte , l'un d'eux , affrontant ſa colere ,
Exprima l'oeil poché du pinceau le plus dur :
CetArtiſte obſtiné dans ſa touche ſévere ,
Sous les traits reſſentis d'un vieux atrabilaire ,
Oſa même du Roi marquer l'âge futur.
L'image étoit cruellement fidelle :
Pareil affront rend les gens furieux ;
Une vieille coquette en perdroit la cervelſe.
Tel qui veut fon portrait eſt Narcifle à ſes yeux ;
Qu'on juge ſi le Roi trouva l'imagebelle.
Scopa , le ſecond peintre , au brillant coloris ,
Uniſſant la fraîcheur , lesgrâces , la molleſſe ,
Fit le Monarque auſſi beau qu'Adonis ,
Tel qu'ayant de beaux yeux il fut dans la jeunefic.
Scopa croyoit , par ſon art impoſteur ,
DuPrince&des Sujets enlever le ſuffrage.
Dioclès ſemontra plus modeſte &plus ſage;
Abjurant les égards du fade adulateur,
Et le ſtyle bourru du ſombre Polignotte ,
Pour éviter & l'une& l'autre faute ,
Nager entre deux eaux lui ſembla le meilleur.
Sur lesdéfautsdu Prince il étendit ſon voile ,
Le peignit de profil , l'oeil poché dans la toile,
Les portraits achevés on les preſente auRoi
1
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
Celui de Polignotte étoit mis à la tête.
Se voyant auffi laid , le Roi pâlit d'effroi :
Il bannit à jamais le Peintre malhonnête ,
Pour avoir de fon art trop rop bien ſuivi la loi .
Polignotte , martyr de ſa regle importune ,
Manqua deſcendre aux bords d'où l'on ne revient
plus ,
Tant la Cour haiſſoit les crayons ingénus .
L'auſtere vérité rarement fait fortune.
Le tableau de Scopa charmoit Antigonus.
Des membres arrondis admirant la ſoupleſſe ,
Co mmeenivré d'un ſonge ſéducteur ,
Il crut jouir deux fois de la jeuneſle :
Maisrougiffant enfinde ſa foibleſle , ..
Il ne voit dans Scopa qu'un vil adulateur.
Je fais trop , lui dit- il , combien la flatterie ,
>> Plus qu'autre part , à la Cour eſt chérie ;
>>Mais par malheur je n'y mets aucun prix.
Porte ailleurs ton encens & ton effronterie ». :
Scopa , fi mal payé , s'évada bien furpris.
Dioclès , à ſon tour , expoſe ſa peinture :
Son deſſein de profil eſt jugé merveilleux.
Le ſage Peintre eſt loué ſans meſure
Des'être contenté d'un champ moins glorieux ,
Pourménager le Roi ſans flatter ſa figure.
> D'Antigonus acquérant la faveur ,
Dioclès eft comblé de bienfaits & de gloire :
1
JUILLET . 1775. 37
Il a ſu , dit le Roi , mériter la victoire.
Le parti mitoyen fut toujours le meilleur.
ParM. Flandy.
:
AUGUSTE & LE POETE.
CERTAIN
Anecdote.
CERTAIN Poëte offroit tous lesmatins
De méchans vers à l'Empereur Auguſte :
Mais aflaillide chef- d'oeuvres latins ,
Aſpirant même aux hommages divins ,
Tout foible encens lui paroiſſoit injufte.
Le don cruel , qui dura plus d'un an ,
Pour l'Empereur devint un long martyre.
Du fort bizarre admirez l'aſcendant :
Tel qui duMonde avoit conquis l'Empire ,
Dans un Poëte éprouvoit un Tyran ,
Qu'envain la force auroit voulu réduire.
Céſar lui-même , élève d'Apollon ,
Voulantbraver une Muſe vulgaire ,
Dont il creuſait le zele mercénaire ,
Crut unefois le mettre à la raiſon.
Il lui ripofte une vive épigramme.
Notre Poëte , endurci dans fon ame ,
38 MERCURE DE FRANCE.
Surpris du trait& non déconcerté ,
Goûta la piece , en admira le ſtyle ,
Trouva le vers & fonore & facile ;
Du tour heureux il étoit enchanté.
César , dit - il , je n'ai qu'un foible hommage
•A vous offrir pour prix de votre ouvrage;
>>Mais faites grâce à ma témérité».
Et tout- à- coup donnant fa bourſe au Prince :
« Pardon , dit- il , favori d'Apollon ;
> Bourſe d'Auteur eſt un préſent bien mince ;
-Telle qu'elle eſt , agréez - en le don ».
Les Courtiſans de rire à l'uniffon.
Célar étoit généreux , magnanime,
Du traitd'eſprit il rit tout le premier ,
Dix mille francs qu'en reçut l'Anonyme ,
Vous l'avouerez , Partiſans de la rime ,
Valoient bien mieux qu'un ſtérile laurier.
Par le même.
*
LE SAVANT & L'ARAIGNÉE.
Apologue.
ACCEetriſtemétier, comment peux-tuteplaire?
>>Quoi ! dans tes filets même eſclave volontaire ,
Faire & défaire tour-à-tour
JUILLET. 1775 . 39
-Untiſſu qui , ſouvent , ne dure pas un jour ?
>Pourquoi de ta propre ſubſtance
>>D>reſler , avec tantde conſtance ,
>> Les fils où doit périr un infecte imprudent?>>
Ainſi parloit certain Savant
Al'induſtrieuſe Araignée.
Je ſuis par la Nature au travail deſtinée ,
RépartitAracné;j'obéis à la voix:
Du ſeul instinct je ſuis les loix ;
Je conviens qu'à filer ſans cefle jem'épuiſe ,
Mais c'eſt pour retrouver un aliment nouveau ;
Et toi , beau raiſonneur , reconnois ta ſottiſe ;
Aquoibon , réponds-moi , te creuſer le cerveau
Pour un inſtant de renommée ?
Tesveilles rarement ſoulagent tes beſoins;
Que te revient- il de tes ſoins ?
Hélas ! le plus ſouvent une vaine fumée.
ParM. Houllierde Saint-Remy ,
deSexanne.
EPIGAMME fur un Traure.
Dela plus noiretrahison
Ariſtide envers moi coupable ,
Pour furcroît , d'injures m'accable ,
40 MERCURE DE FRANCE.
Etpenſe encor avoir raiſon .
Loin qu'un léger remords le trouble ,
Sans ceſſe il jure ſur ſa foi
Qu'il a bien plus d'âme que moi ;
Je le crois ... le monſtre l'a double.
Parle même.
LA SINGULARITÉ.
Conte.
COMMENT , difoit- on à Céphile ,
Olez- vous faire la fottiſe
De prendre Damis pour époux ?
Un original des plus foux২
Du plus fingulier caractere
Qui dès long- temps eut exiſté :
Oh ! dit- elle , c'eſt que j'eſpere
Qu'il ſera bon mari. .. par fingularité.
Par le méme
JUILLET . 1775 . 41
DIALOGUE
Entre FRANÇOIS PREMIER &
CHARLEQUINT.
CHARLEQUINT.
QUEL EST le livre que vous lifez là
attentivement ?
FRANÇOIS. Jer.
fi
১৯
C'eſt l'Eſprit des Loix : l'Auteur de
cet Ouvrage ne flatte point ſes Maîtres ,
mais il les inſtruit ; fi nous avions ſuivi ,
vous & moi , ſes maximes , nous n'aurions
pas eu tant d'ardeur pour la guerre ;
&au lieu de nous battre comme des fu .
rieux pour gouverner des Peuples qui ne
vouloient point de nous , nous nous ſerions
appliqués à rendre heureux ceux
que la Providence avoit confiés ànos ſoins.
CHARLEQUINT.
Voilà une belle morale , en vérité ! Il
paroît que votre Auteur eſt du ſentiment
de ce fou d'Abbé qui vouloit, à ce qu'on
dit , établir une paix univerſelle.
42 MERCURE DE FRANCE.
FRANÇOIS Ier.
Cet Abbé dont vous parlez , étoit un
bon Citoyen : mais l'Auteur de l'Eſprit
des Loix étoit un vrai Philoſophe .
CHARLEQUINT.
Vous en êtes pourtant là ſur un article
qui n'eſt guère philofophique : « la vé
» nalité des charges , dit- il , est bonne
» dans une Monarchie ». Alfurément il
eſt le premier Philoſophe qui ait avancé
un pareil paradoxe. Au reſte , vous lui
devez des remercimens , il a fait votre
apologie : car c'eſt vous qui, pour ſubvenit
à vos dépenses énormes , mîtes à
l'enchère le droit de rendre la justice.
FRANÇOIS Ier.
Il en eſt de ce que je fis alors comme
de la plupart des bonnes inſtitutions : le
hafard y donne la naiſſance , & on n'en
reconnoît l'utilité que lorſque le temps
les a fortifiées. Quand j'introduiſfis la
vénalité des charges , je n'enviſageai
qu'un ſecours préſent ; j'ai reconnu depuis
que monétabliſſement avoit d'autres
:
JUILLET. 17750 43
avantages; c'eſt ainſi que la Providence
fait mettre à profit , pour le bien général ,
lespaſſions & les vices des particuliers,&
que celui qui n'avoit agi que pour fon
intérêt perſonnel eſt ſouvent étonné
d'avoir travaillé pour la poſtérité.
CHARLEQUINT.
Je ne vois pas trop quel bien a produit
votre établiſſement;& il me semble qu'il
choque entièrement la raiſon. Quoi !
parce qu'un ignorant aura hérité de cent
mille francs de ſon père , il aura droit
de s'affeoir dans le Tribunal de la Juſtice
, & de décider en Deſpote de la vie
&de la fortune de ſes Concitoyens ?
Cela ne me paroît pas naturel.
FRANÇOIS Ier.
Non , fans doute, ſi vous conſidérez
chaque Juge en particulier ; mais il faut
voir le Corps judiciaire d'abord en luimême
,& enſuite dans ſon rapport avec
le reſtede l'Etat : c'eſt ainſi qu'on en doit
uſer à l'égard des établiſſemens policiques.
Il ne faut point les enviſager féparément
& détachés du corps général de
la conſtitution : il faut examiner la conf44
MERCURE DE FRANCE.
titution entière , & l'enchaînement des
inftitutions diverſes. D'abord il eſt certain
que dans les Corps de Magiſtrature ,
vu leur dignité & leurs prérogatives , vu
même le prix des charges , il ſe trouvera
un grand nombre de perſonnes diſtinguées
qui feront , par leur naillance & par
leurs richeſſes , au deſſus de la ſéduction
& de la corruption ; les charges deve .
nant, pour ainſi dire , unbien propre à
certaines familles , les eſprits s'y tourne.
ront alors uniquement à l'étude des loix ,
& elles deviendront des pépinières d'excellens
Magiſtrats; c'eſt ce que l'expérience
a prouvé: enfin on ne peut créer
des Magiſtrats que de trois façons , ou
par le choix du Roi, ou par celui du
Peuple , ou en procédant par la voix du
hafard. On s'en rapporteroit , avec raiſon
, au choix du Roi , s'il pouvoit tout
voir par lui - même , & s'il n'étoit pas environné
de gens qui peuvent être intéreſlés
à le tromper ; mais le plus ſouvent
celui qu'il auroit choiſi pour rendre la
juſtice en fon nom , ne ſeroit que la
créature d'un Miniſtre ambitieux , ou un
vil eſclave de la faveur. On doit encore
moins s'en rapporter au choix du Peuple ,
parce que , dans une Monarchie , le dé
JUILLET. 1775 . 45
pôt de l'autorité étant entre les mains du
Souverain , c'eſt à luiſeul que la diſtribution
des emplois doit appartenir. Il
ne reſte donc plus que la voie du hafard ,
dont ſe ſont ſervis pluſieurs anciens Peuples
, chez leſquels le fort des dez décidoitdes
divers emplois ; & en rendant
les charges vénales , j'ai introduit une
méthode plus favorable à l'émulation &
plus encourageante pour le commerce.
Avant moi , un honneur , ſouvent bizarre
étoit le ſeul mobile des actions des
François : par une nouvelle inſtitution ,
j'ai ajouté un nouveau reffort à la machine
du gouvernement ; c'eſt l'amour
des richeffes qui font devenues une four
ce de distinctions .
CHARLEQUINT.
Il paroît que depuis votre mort vous
avez pris de grandes idées ſur la politique.
:
FRANÇOIS Ier
C'eſt que j'ai réfléchi davantage. Lorfque
je régnois , j'étois , comme la plupart
des Grands , entraîné par mes paffions &
ébloui par un vain fantôme de gloire ; je
1
46 MERCURE DE FRANCE.
ne croyois pas qu'un Roi pût être grand
fans gagner de batailles ; & c'eſt cette
fauſſe idée qui m'a précipité moi& mon
Royaume dans une infinité de malheurs
que j'aurois évités ſi j'avois été plus ſage.
CHARLEQUINT.
Je ne ſuis pas étonné que vous déclamiez
ſi fort contre la guerre , elle vous
a été rarement heureuſe .
FRANÇOIS Jer.
Cela est vrai : mais elle m'a toujours
éré plus glorienſe qu'à vous; je n'ai été
vaincu que parce que je n'ai jamais daigné
employer contre vous les mêmes
artifices dont vous vous êtes ſervi contre
moi.
CHARLEQUINT.
Il y a des occaſions où tant de délicareſſe
eſt hors de ſaiſon ; ſi j'avois été ſi
ſcrupuleux , j'aurois fort bien pu manquer
l'Empire , & je n'aurois pas ſoumis tant
de Peuples à mon pouvoir .
FRANÇOIS Ier.
Vous n'auriez pas eu tant d'eſclaves,
JUILLET. 1775. 47
mais vous auriez eu plus de véritables
ſujets : pour moi, mon but n'a jamais
été d'aſſervir les autres hommes ; l'amour
de mon Peuple de France m'étoit plus
précieux que l'adoration & la crainte
ſervile de tous les Peuples de l'Europe ,
& je me glorificis du titre de premier
Gentilhomme de monRoyaume.
CHARLEQUINT.
Ce titre là peut être fort beau : mais
je vous avoue franchement qu'il n'auroit
pas contenté mon ambition.
FRANÇOIS Jer.
Je le croisbien , vous n'étiez pas Roi
de France.
CHARLEQUINT.
En vérité , vous n'avez point changé ,
& vous avez conſervé toutes les idées
dont vous étiez ſi fort entêté pendant
votre vie : c'étoit un je ne fais quel point
d'honneur qui vous conduiſoit & qui
étoir l'ame de toutes vos entrepriſes , &
vous vous confoliez de la perte de tout le
reſte pourva que vous euffiez conſervé
48 MERCURE DE FRANCE.
cette chimère , qui n'exiſtoit que dans
votre imagination.
FRANÇOIS Ier.
N'en raillez point. Si cet honneur mal
entendu m'a fait perdre la bataille de
Pavie , il a conſervé pendant pluſieurs
Gécles la Monarchie Françoiſe dans toute
ſon intégrité , & c'eſt le plus sûr gardien
de la liberté des Peuples. La vertu eſt
aiſée à ſéduire ; les paffions & les préjugés
luttent fans cefle contre elle; l'ignorance
peut l'égarer , l'intérêt peut la corrompre
, la crainte peut l'abattre ; l'honneur
au contraire eſt inflexible par fa
nature : fon empire eſt fondé furla vertu ,
& affermi par les paffions & les préjugés
même qui la détruiſent. Ilne plie point
ſous les menaces d'unTyran, parce que fon
plus beau triomphe conſiſte dans ſon intré
pidité , & fes moindres caprices fuffiſent
pourarrêter le cours rapide dudefpotifme,
à qui la vertu humiliée n'auroit oppofé
qu'une foible digue; enfin c'eſt , ſelon
moi , le reffort politique le plus convenable
en même temps & à la dignité &
à la foibleſſe de l'eſpèce humaine. Voilà
pourquoi je préfere à tous les Gouvernemens
la Monarchie , dont l'honneur
eft
JUILLET. 17750 49
eft le reſſort , & à toutes les Monarchies ,
la Françoiſe , dans laquelle l'honneur
règne avec le plus d'empire.
CHARLEQUINT.
Moi , je crois que le meilleur Gouvernement
eſt celui qui eſt le mieux
dirigé.
FRANÇOIS Ier.
د
Vous avez raiſon & c'eſt ce qui
prouve la ſupériorité du Gouvernement
François fur tous les autres : car c'eſt
celui qu'il eſt le plus aifé de bien conduire
; le Monarque n'a qu'à flatter l'honneur
des Citoyens & ſe prêter à leur
amour, pour être sûr de leur obéiffance
& de leur bonheur. La jeuneſſe même
du Prince ne nuit point à la sûreté de
l'Etat , avantage précieux que n'ont point
tous les autres Gouvernemens. Figurezvous
un jeune homme à la tête des affaires
dans une République , ou placé ſur
un Trône deſporique ; vous verrez tout
en confuſion,l'Etat fans crédit au- dehors,
ſans tranquillité au dedans , un Peuple
dans la défiance & toujours prêt à ſe ſoulever
, des Miniſtres ambitieux , ſe jouant
I. Vol. C
९०
MERCURE DE FRANCE.
également de l'inexpérience de leur Maître
& de l'inquiétude des Peuples , &
ne travaillant qu'à leur propre agrandifſement.
Figurez- vous au contraire un
jeune Prince fur le Trône de la France :
vous ferez enchanté de l'union du Peuple
& du Monarque ; l'amour , ſi naturel
aux François pour leurs Maîtres , s'accroîtra
encore & fera mêlé de cet intérêt
touchant qu'inſpire la jeuneſſe ; le Roi ,
de ſon côté , prévenu par les témoignages
de leur affection apprendra de bonne
heure combien il eſt doux d'être aimé ;
ſon coeur s'ouvrira aux impreſſions du
ſentiment le plus tendre , & plein de
l'effuſion de la joie publique , il ſera
fermé aux menſonges fades & empoiſonnés
de la flatterie. Si vous voulez achever
le tableau d'un Gouvernement délicieux
, donnez à ce jeune Roi pour épouſe
une Princeſſe du même âge , qui réuniſſe
aux grâces de la figure , aux agrémens de
l'eſprit , à la bonté du coeur , la dignité
d'une naiſſance auguſte , vous comblerez
par- la l'ivreſſe du Peuple , la ſatisfaction
du Roi , & vous aſſurerez le bonheur de
tous ; Médiatrice aimable , placée entre
le Maître & les Sujets , elle ménagera
aux derniers de nouveaux bienfaits &
JUILLET . 1775 . SI
reportera au premier de nouveaux tributs
d'amour & de reconnoiſſance.
CHARLEQUINT.
Vous peignez d'après nature , & je reconnois
aisément vos modèles .
FRANÇOIS Ier.
Cela n'eſt pas difficile , ils font pris
dans ma famille & dans la vôtre.
LE
Le mot de la première Enigme du
volume précédent eſt le Vent du Nord
ou de Bife ; celui de la ſeconde eſt
Petit- Maître ; celui de la troiſième eſt
Aiguille à coudre ; celui de la quatrième
eft Vergette. Le mot du premier Logogryphe
eſt Fourmi , où se trouvent four
& mi; celui du ſecond eſt Hiver , où l'on
trouve hier; celui du troiſième eſt Prune ,
où l'on trouve nue , peur , un , une , re ,
rue , pure& urne.
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
ÉNIGME.
Je ſuis un être fi borné
Qu'en plus d'un ſens , plus d'une affaire ,
Jamais de moi l'on n'a tiré
Autre choſe que de l'eau claire .
Enfans de Bacchus , ſur ce point
Vous auriez ſujet de vous plaindre,
Si , dans le plus preſlant beſoin ,
La ſoifn'avoit pu vous contraindre
Ame préférer au bon coin.
Demes pareils la terre abonde :
On les devine au premier mot ;
Leur nom , ſi connu dans le monde ,
N'eſt que l'épithete d'un ſot ,
Et s'applique à fille un peu ronde
Qui vient de briſer ſon ſabot...
Mais , tout ainſi qu'une Péruche ,
Caquetant ici ſans raiſon ,
Je crois que pour dire mon nom ,
Je ſcrois encor aſſez cruche.
Par M. Sarrauton,
00
JUILLET. 1775 . 53
AUTRE.
LECETCTEEUURR , je porte un coeur humain.
Je ſuis du ſexe féminin
Et la plus ſoumile à mon Maître ,
Et la plus fidelle , peut- être ;
C'est mon caractere en deux mots .
Je n'aflocie à tes travaux ;
Aton profit je pille , je ravage ;
L'aſpect d'une arme excite mon courage;
Tu pars , je précede à grands pas ;
Je fais ma ronde , & puis tout bas ,
Sans envier une éclatante gloire ,
Je te ménage la victoire.
Ma foeur , au rangdes Dieux ,
Tous les jours brille dans les cieux ;
Et moi , victime d'un caprice ,
On me traite avecinjuſtice :
Depain &d'eau c'eſt peude me nourrir ,
Apporte-moi des fers , tu me verras Aéchir.
ParM.... du Berri.
AUTRE.
Erre phyſique , être inviſible ,
Etre pourtant toujours ſenſible ,
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
Je ſuis en mille endroits ſans toi ,
Tu n'es pas un moment ſans moi.
Parlemême:
A
AUTRE.
PARIS nous fommes deux ſoeurs ,
Sanscefle en jalouſie & rivales altieres ;
Nous avons des attraits pour charmer tous les
coeurs:
Mais , comme les beautés , nous ſommes journa
lieres .
Les unsde la cadette aiment fort l'enjouement ,
Les autres tiennent pour l'aînée ,
Et dans ſon humeur variée
Trouvent plus de plaiſir &de contentement;
Elle a je ne lais quoi de touchant &de tendre ;
Quand elle eſt triſte même ils aiment ſa langueur,
Qui leur fait préférer la plus vieille à ſa ſooeur ,
Cequede la plus jeune ils ne pourroient attendre.
Encorque nous plaiſions à ces fortes de gens ,
Nous ne ſommes pourtant que deux filles publiques
,
Dont le premier venu jouit pourde l'argent;
Enfin chacuna ſes pratiques
ParM. J. Rue... l'ainé.
JUILLET . 1775 . 55
LOGOGRYPHE
J'HABITE la campagne , on me trouve à Paris ;
J'inſpire la pitié , très-ſouvent le mépris ;
Lourd , gauche , mal bâti , d'une pauvre enco .
lure;
Pour le dire en deux mots , mon nom est une injure.
Ce portrait , cher Lecteur, peut te ſembler hideux ,
Il renferme pourtant le plus charmant des Dieux ;
Le plus beau des métaux ; l'action criminelle ;
Cequi nous plonge tous dans la nuit éternelle;
Uu vilain quadrupede ; un Patriarche ancien ;
Tout ce qui n'eſt pas dur; tout ce qui n'eſt pas
bien ;
Ce qui ſert à polir un grand nombre d'ouvrages ;
Deux notes de muſique & trois ſaints perſonnages;
Cequ'en ſortantdu nid on voit prendreà l'oiſeau;
Une piece de bois fort utile au vaiſſeau ;
UnPoëte françois ; un fleuve en Tartaric;
Un autre très - voiſin de France & d'Italie ;
En Suifle, un lieu connu, fatal aux Bourguignons;
Un vent , un Evêché , un vuide , deux pronoms ;
Ce qui dans certain temps met les cerfs en furie ,
Bon foir , mon cher Lecteur , excerce ton génie.
ParM. Hubert.
Civ
56
MERCURE DE FRANCE.
AUTR. E.
CHEZ nos Aïeux , preſque toujours ,
J'occupois le ſommet des plus hautes montagnes ,
Et là j'étois d'un grand ſecours .
Plus ſouvent aujourd'hui j'habite les campagnes ,
Où je figure noblement ;
Et j'en fais à coup ſur le plus riche ornement.
Examine mon tout , & fais- en deux pasties .
L'une eſt un animal très- fubtil& gourmand ,
Réjouiflant par ſes folies ,
De doux maintien , maître en minauderies ,
Traître fur tout. L'autre eſt un élément.
Par M. Vincent , Curé de Quincey.
-
1
!
:
AUTRE.
GRARNANDDSS& petits en France
Tout m'adore & m'encenſe:
Je ſuis le Dieu de tous ;
De la multitude des fous ,
J'excepte pourtant quelques ſages
Qui me refuſent leurs hommages.
JUILLET. 1775 . 57
Parmalheur le nombre eft petit
De ceux que la force d'eſprit
Sait garantir de mes preſtiges ,
Etqui rejettent mes prodiges.
En moi , Lecteur , tu trouveras ,
Lorſqu'un peu tu combineras ,
Le nom d'un Saint, d'un Bourg & celui d'uneVilles
Mais je vais être à deviner facile
Quand je te dirai qu'en mon fein
Je renferme le mot latin
Qui précisément fignifie
Ce dont l'aveugle eſt privé dans la vie.
Je puis encor certain Juge fournir ;
Article & participe :
Mais il faut s'y tenir ;
Car , àplus exiger , on cafleroit ſa pipe.
Par M. de L. G.
J
AUTRE.
E paſſe ſur dix pieds une bien triſte vie.
Coupez-m'en trois , cher Lecteur , je vous prie ,
Je n'aurai plus le mal queje porte en tous lieux
Par ce moyen vous me rendrez heureux.
ParM. Bouvet , à Gifors,
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
Air de Cephale & Procris *.
Andante.
3
NAIS- SANTES fleurs , cef- fez
3 3
d'é- clo- re ; Oi- ſeaux in-difcrets
, indif- crets , tai- fez - vous :
Vous re- ve- lez aux Dieux ja- loux
*
L'a- ſyle où ſe ca- che l'Au- ro-re .
Oi-ſeaux indif- crets , indif-crets , taiſez-
* Paroles de M. Marmontel ; musique de M.
Grétry.
JUILLET . 1775 . 59
vous , tai- ſez - vous , tai- fez -
*
vous :
Vous rc-ve- lez aux Dieux ja-
3
loux L'a- ſyle où ſe ca-
3 +
Rit.
che l'Au- го- re. Mais à ma
voix , loin d'o- bé- ir , Tout s'empref-
ſe à me rendre homma- ge : Ces
fleurs , ces par-fums , ce ra- mage , Tout
ſemble vou- loir me tra- hir.
Naif- fan-tes fleurs , cef- fez
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
3.
d'é- clo- re ; Oi- ſeaux in-difcrets,
indif- crets , tai- fez - vous :
3. ※
Pour char- mer l'ob-jet que j'ado-
re , Gar- dez vos ac- cens ,
VOS ac- cens , vos ac- cens les plus
doux , vos ac- cens les plus doux ,
vos ac- cens les plus doux.
JUILLET. 1775. σι
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Lorezzo , Anecdote Sicilienne ; in-8 °.
avec figure , par M. d'Arnaud. A Paris,
chez Delalain , Libraire , rue de la
Comédie Françoiſe .
CETTE Anecdote eſt la troiſième du
Tome III des Epreuves du Sentiment
que M. d'Arnaud publie ſucceſſivement.
Lubman & Refalie , deux autres anecdotes
actuellement ſous preſſe , complette.
ront ce troiſième volume. Celle que nous
venons d'annoncer préſente des images
tendres & naïves d'un amour vertueux ,
& du bonheur que procure la ſimplicité
de la vie paftorale & champêtre. Lorezzo ,
né dans un rang diftingué, goûta néanmoins
ce bonheur & en conſerva le ſouvenir
toute ſa vie . Ce jeune homme avoit
pour père & mère un Prince & une Princeſſe
de Sicile. Il étoit le fruit d'un
amour qui n'avoit point encore été conſacré
par la Religion & l'aveu des Loix .
L'hymen étant venu ſceller cette ardeur ,
il fallut alors rougir de eet infortuné. La
62 MERCURE DE FRANCE .
honte , qui a tant d'empire ſur le ſexe ,
étouffa la voix du ſang. La Princeſſe arracha
ſon fils de ſes bras & le confia , ſous
le nom de Lorezzo, aux ſoins d'un homme
de la campagne , dont l'honnêteté & la
difcrétion étoient connus. Serano , c'eſt
le nom de cet homme , ignoroit la naifſance
& les parens de cet enfant déſavoué
par ſes père & mère. Il prit néanmoins
un foin particulier de ſon éducation , &
partagea ſon affection entre cet enfant&
une fille que lui avoit laiſſée une épouſe
tendrement aimée , & morte peu d'années
après fon mariage. Trépani , anciennement
Drépanum , étoit le ſéjour de
cette vertueuſe famille. Lorezzo nous eſt
ici repréſenté à l'âge de dix- huit ans.
" Il avoit la taille noble & élégante ; la
>> vivacité de ſon pays n'empêchoit point
>> qu'un certain air d'attendriſſement ne
>> reſpirat ſur ſon viſage ; tout excitoit
» en lui un intérêt qu'augmentoient en-
>> core les agrémens de ſa converſation .
» A l'égard de Nina , elle l'auroit difpu-
» té, pour les attraits , à la Déeſſe (Vé-
>> nus Erycine) qu'on adoroit autrefois en
>>>ces lieux : les filles d'alentour l'avoient
» ſurnommée la Rose , tant elle avoit de
>>fraîcheur & d'éclat. Les Siciliennes
JUILLET . 1775 . 63
>tiennent beaucoup de la beauté grec-
>>que , & Nina en étoit un modèle ac-
>> compli : de grands yeux noirs pleins
» d'un feu éblouiſſant , & réuniſſant à
>>cette flamme la langueur & touchante
>> de la volupté , une peau d'albâtre , le
>>profil d'une régularité exacte , les con-
>> tours arrondis, tous les traits dans cette
>>juſte proportion que recherche ſi avi-
» demment les Peintres& les Statuaires ,
>> l'âge de quinze ans , le charme enfin
>>de la belle leur naiſſante , dont on lui
>>avoit donné le furnom , la roſe même:
>> il n'y a point d'autre image qui puiſſe
>>nous la repréſenter; telle étoit cette
>>jeune enchantereſſe. Ces deux aimables
>>créatures joignoient les perfections de
>> l'ame à celles de l'extérieur. Ils s'ai-
> moient tendrement . Le frère n'étoit
occupé que de plaire à celle qu'il regardoit
comme ſa ſoeur ; & la foeur , à fon
tour , ne voyoit rien qui pût l'attacher
autant que fon frère. Ces aimables enfans
s'étudioient , par leurs innocentes carefſes
, à confoler Serano , leur père commun
, des approches de la vieilleſſfe. Ce
vieillard , habitant autrefois de la Ville ,
avoit été obligé , par des événemens finguliers
, d'embraſfer l'état de cultivateur,
64 MERCURE DE FRANCE.
(
& tous les jours il en rendoit grâces au
ciel ; il avouoit à ſes amis qu'il n'avoit
commencé de vivre que du moment qu'il
étoit venu fixer ſa demeure à la campagne.
« Tous les hommes , diſoit - il ,
> étoient nés pour ſe vouer à l'agricul-
>> ture; ce ſont les paffions & leurs dé-
>> fordres , les vues fordides de l'intérêt
» qui ont élevé les Villes , qui ont créé
>> cette inégalité bizarre des conditions ,
>> ces beſoins factices , qui font de la vie
>>un tourment continuel , ces plaiſirs
« fitôt ſuivis de la fatiété & de l'envie.
>>Quelle fatisfaction bien plus douce ,
>>bien plus vraie pour une ame ſenſible ,
>> de voir la terre ſe couronner ſous les
>> mains de la nature de ſes riches préſens
! Quelle ſenſation voluptueuſe
>> approche du bonheur de pouvoir faiſir
>> l'aurore d'un beau jour , de reſpirer les
>> diverſes odeurs d'une campagne parfu-
>> mée , de s'abandonner à cette délicieuſe |
>>mélancolie dont l'ame aime à ſe péné-
>> trer , de s'enfoncer dans une forêt an-
>>tique , de ſuivre , en quelque forte , de
» l'oeil , cet aſtre majestueux qui ſemble ,
> du milieu d'une mer vacillante de lu-
» mière , s'élever ſur un char de flamme ,
> monter au plus haut des airs , & fe
JUILLET . 1775 . 65
>>précipiter dans des flots amoucelés d'or,
>>de pourpre & d'azur ! Qu'un ſpectacle
> ſi intéreſſant nous conduit à de profondes&
touchantes réflexions ! Alors les
>>yeux enhardis cherchent à percer dans
>>le ciel ; on en bénit l'Auteur; & nos
» regards , rabaiffés ſur la terre , deman-
>> dent encore l'image de cet Être de
>> bienfaisance ; & qui le repréſente mieux
» à notre vue bornée , ſi ce n'eſt la vettu ?
>>Elle ſe plaît dans la ſolitude , dans la
>>fimplicité ingénue des champs ». C'eſt
ainſi que cet homme reſpectable encourageoit
Lorezzo & Nina à profiter des
préceptes ſans faſte d'une éducation raifonnée
; il ſavoit répandre le charme du
fentiment fur l'austérité & la ſéchereſſe
des leçons . Le jeune homme chériſſoit le
vieillard; tout en lui l'attachoit ; quelquefois
il le ſurprenoit le regardant attentivement;
enſuite Serano ſembloit avec
peine l'appeler ſon fils ; d'autrefois il lui
témoignoit plus d'égards qu'à Nina ; alors
Lorezzo s'affligeoit : « Mon père , ma
>> chère Nina n'eſt-elle pas votre enfant
» comme moi ? Ah! qu'elle foit l'objet
>>ſeul de vos complaiſances ! je n'en ſerai
» point jaloux , non , je n'en ſerai point
>> jaloux : ma foeur eſt faite pour com
66 MERCURE DE FRANCE .
>> mander après vous dans la maiſon ;
>> j'aimerai tant à la ſervir ! je n'aſpire
>>qu'à la foulager dans nos travaux ; elle
>> m'eſt ſi chère , cette aimable ſoeur ! »
Serano ſouvent ouvroit la bouche pour
lui répondre , & tout- à-coup il s'arrêtoit ,
& ſe contentoit d'embraſſer le jeune
homme avec attendriſſement. Lorezzo ,
dans les fères, diſputoit le prix du chant
avec les bergers voiſins , & Nina étoit
toujours l'objet de ces eſpèces de combats
lyriques. Le prix conſiſtoit en une houlette
ou une pannetière. Lorſque ſon
frère le remportoit,lajeune perſonne ne
manquoit pas d'y attacher un ruban de
fon choix ; le vainqueur recevoir cette
faveur avec des tranſports ſi vifs , qu'on
auroit pu foupçonner ſon attachement ;
mais l'innocence la plus pure l'inſpiroit , &
une ame incapable de crime ſe livre ſans
réſerve à fon effufion . Lorezzo étoit tellement
entraîné par cette tendreſſe , dont
il n'avoit garde de ſe méfier , que , fans
y faire attention , il prenoit le langage
paſſionné d'un amant.
Le Lecteur verra avec intérêt , dans la
fuite de cette Nouvelle , la peinture que
l'Auteur nous fait des progrès d'un amour
vertueux. Les romances que chante Lo
JUILLET. 1775. 67
rezzo ajoutent à ce tableau & y répandent
les grâces du ſentiment.
Ce jeune homme , rappelé par fa famille
, n'oublie point ſa chère Nina ; il
ſe réjouit même de n'être point ſon frère ,
parce qu'il lui ſera permis de l'aimer au
gré de ſes tranſports , d'être ſon amant
le plus tendre. Il ne deſire de jouir du
rang de la fortune qui lui appartient que
'pour le partager avec ſa maîtreſſe. Ses
voeux font traverſés ; on lui en fait même
un reproche ; mais tous les obſtacles
qu'oppoſe ſa famille à cette union ne
ſervent qu'à faire connoître combien font
puiffantes les premières impreſſions de
l'amour ſur un coeur qui ne s'eſt point
laillé aſſervir par une éducation factice
& foumiſe aux préjugés du rang & de la
fortune . La Princeffe de ... après avoir ,
à l'article de la mort , reconnu Lorezzo
pour ſon fils aîné , avoit remis les papiers
qui conſtatoient l'état du jeune homme
entre les mains d'un proche parent. Ce
parent , jaloux de la gloire de ſa maiſon ,
menace Lorezzo ſon neveu , s'il ne renonce
point à ſes premières inclinations ,
de fupprimer tous ſes titres & de faire
paſſer les biens & le rang qui lui appartiennent
à ſon frère , ſecond fils de la
63 MERCURE DE FRANCE .
1
Princeſſe qui venoit de mourir. « Votre
>> deſtinée , lui dit il , eſt dans mes mains :
>>choiſiſſez ma faveur , un rang brillant ,
» une femme charmante & d'une des
>>premières maiſons de ce pays , ou avec
>> votre Nina une obſcurité qui ne diffère
>>guère du néant » . Lorezzo pouyoit- il
héſiter ? Nina étoit tout pour lui . Il favoit
qu'il étoit aimé pour lui-même ; & rarement
dans les rangs élevés on goûte ce
plaifir qui ne paroît fait que pour l'état
obfcur . Lorezzo , époux de Nina , ſe
montra encore plus tendre , plus épris que
l'amant. Il regardoit comme un fonge
entièrement évanoui cet état de richelle
& de grandeur où il s'étoit vu prêt d'être
élevé ; il ſe livroit aux travaux pénibles
de l'agriculture avec la même activité
qui l'eût animé , ſi le fort l'avoit fait
naître pour cette profeſſion. Il arrivoit
ſouvent à Nina de ſoupirer & de laiffer
tomber des larmes , lorſqu'elle enviſfageoit
ſon mari un rateau ou une bèche à
la main, & fupportant toutes les fatigues
auxquelles font expoſés les Cultivateurs .
« Ne m'aimestu point , Nina , lui di-
» ſoit avec tendreſſe Lorezzo ? Eh !
>> cher époux , le mot d'amour exprime
> encore bien toiblement les tranſports
-
1
1
JUILLET . 1775 . 69
> d'un coeur qui t'eſt toujours plus atta-
>> ché. Eh bien! - fi tes ſentimens n'ont
>>point changé , ne goûté je pas la féli-
» cité ſuprême ? Je ne ſuis qu'un ſimple
» Laboureur : mais je ſuis aiméde Nina ;
> c'eſt ta main qui eſſuyera la ſueur dont
>>ſe couvre mon viſage ; va , s'il m'échap-
■ pe quelques regrets , tu en es l'unique
>>objet , ma tendre amie ! c'eſt Nina qui
> doit ſe plaindre du fort; tant de char-
» mes , de vertus méritoient l'éclat du
>>rang . Quelle ivreſſe j'euſſe ſentie à
>>t'élever au faîte des grandeurs , à te
> combler de biens , à t'embellir ! Ah !
» Nina ! ... » . Lorezzo à ces mots tomboit
dans les bras de ſon épouſe ; il lui
prodiguoit les plus tendres embraſſemens,
& verſoit ces larmes délicieuſes , l'expreffion
de la jouiſſance de l'ame . Cet
époux pouvoit bien alors oublier la dureté
d'un oncle qui l'avoit rejeté de ſa
famille . Lorezzo avoit néanmoins quelques
chagrins. Il ſupportoit impatiemment
de ne point recevoir des nouvelles
du jeune Prince de qui , dès les
premiers jours de leur entrevue , s'étoit
montré le frère le plus tendre & l'ami le
plus zélé. Mais ce vertueux frère ſouffroit
lui-même de ſon côté de he pou
....
70 MERCURE DE FRANCE .
voir point voir fon frère. Le jeune Prince
avoit été contraint par fon oncle de
voyager dans pluſieurs Cours de l'Europe
, entouré de gens dévoués à cet oncle
& chargés de dérober au Prince tout ce
qui pouvoit l'inſtruire du ſort de Lorezzo
&de fa famille. Il ſera bien doux pour
le Lecteur ſenſible de voir ce jeune homme-
verſer ſouvent des larmes ſur l'infortune
de ſon frère ; larmes qu'il n'effuya
que lorſque la mort de ſon oncle
lui eut donné le pouvoir de rendre à ce
frère les titres , le rang & les biens qui
lui étoient dûs. Deux enfans , fruits de
l'union de Lorezzo & de Nina , avoient
ſcellé le bonheur de ces époux , & nous
rendent plus touchante la peinture que
l'Auteur nous fait de cette famille réunie
àun frère qui n'avoit ceſſé de la chérir.
Lorezzo au faîte des honneurs & au milieu
même des diſſipations du rang diftingué
auquel il étoit monté , n'oublia
jamais ſes premières occupations , fes
premiers plaiſirs. Il s'étoit formé dans le
Palais qu'il occupoir une retraite philoſophique
, un réduit folitaire qu'il appeloit
ſon cabinet d'étude. « Ce cabinet
>> renfermoit une ſuite de tableaux qui
>> repréſentoient Lorezzo & Nina dans
JUILLET. 1775 . 71
>>les campagnes de la Sicile , employés
> aux diverſes fonctions de l'agriculture :
>> ici on les voyoit aſſis auprès d'un myt-
>> te ou d'un oranger , s'entretenant de
>> leurs amours avec ingénuité ; là , pa-
>> roiſſoit la jeune perſonne parée de toutes
» les grâces de la nature , cueillant des
>> Heurs ; plus loin , cachée derrière un
>> arbre , elle regardoit ſon amant, avec
>>un fourire malin , en pouffant vers lui
> quelques oranges , tandis qu'il cher-
وو choit de la vue d'oùvenoientcesagace-
>> ries ; la fête champêtre qui avoit ac-
>> compagné leur mariage n'étoit pas
>>oubliée dans ces peintures; on remar-
>> quoit auſſi Serano tenant ſes deux petits
>> fils ſur ſesgenoux ,& ſemblant s'aſſocier
» à leurs jeux innocens. A côté de ces
» tableaux étoient ſuſpendus des inſtru-
>> mens de labourage , l'habit de Lorezzo ,
>> quand il habitoit le hameau , & fur-
>> tout celuide Nina , lorſqu'aux jours de
>> fête elle ſe montroit dans ſes ſimples
>> atours , ſi ſupérieure en beauté aux
>>autres Bergères ſes compagnes » .
dans cette retraite , ajoute M. d'Arnaud ,
que Lorezzo retrouvoit la vérité , l'homme
, l'homme qui fait tous ſes efforts
pour s'ignorer , pour ſe fuir , tandis qu'il
C'est
72 MERCURE DE FRANCE .
goûteroit une douceur inexprimable à ſe
connoître & à jouir de lui-même ; c'eſtlà
qu'il ſe rapprochoit de la nature , de
fes premières années , de ſes premiers
ſentimens , de ſes premiers plaifirs.
nous
M. d'Arnaud en écrivant cette Nouvelle
, bien capable de nous ramener aux
douceurs de la vie champêtre ,
rappelle quelquefois dans les différentes
peintures qu'il a faites , ces grâces , ces
beautés naïves que Théocrite a ſu ſi bien
nous décrire.
Eloge de M. Piron , lu à la ſéance publique
de l'Académie de Dijon , du 23
Décembre 1773 , par M. Perret , Avo .
cat , Secrétaire perpétuel pour la partie
des Belles Lettres . Brochure in - 8 °.
prix 18 fols. A Dijon , chez Frantin ;
& à Paris , chez Piſſot , Libr, quai des
Auguſtins .
Alexis Piron , Penſionnaire du Roi ,
Académicien honoraire de l'Académie
de Dijon , nâquit en cette Ville le 9
Juillet 1689. Il étoit fils d'Aimé Piron &
d'Anne Dubois , fille de Jean Dubois ,
Sculpteur.
L'Académicien de Dijon , Auteur de
cet
!
JUILLET. 1775 . 73
cetEloge , nous donne des notions ſuffifantes
ſur la famille de Piron , fur
l'éducation de cet homme de lettres , fur
les différentes occupations de ſa jeuneſſe.
Mais ſi un Poëte peut , ſans chercher un
éclat étranger ,
Des titres du Parnaſle anoblir ſa mémoire ,
on avouera avec l'Auteur de cet Eloge
que Piron a réalisé cette idée , quoique
ſon père eût fait les plus grands efforts
pour l'en détourner.
L'Académicien de Dijon nousrappelle
les divers écrits qui ont mérité à Piron la
protectiondes perſonnesd'un rang élevé ,
l'eſtime des gens de lettres ,& lui affurent
une place dans le petit nombre de Poëtes
originaux du ſiècle de Louis XV. La
Métromanie, Comédie jouée en 1738 ,
fuffiroit ſeule à ſa gloire. « Remplie
» d'idées , d'images vraiment originales ,
» de vers fublimes & harmonieux , de
> ſituations neuves , d'eſprit , d'imagina-
» tion , de jugement ; cette Pièce eſt le
>> triomphe de Piron. Les gens de lettres
>> la comparent aux Femmes Savantes de
>> Moliere ; ces deux productions drama-
> tiques préſentent en effet plus d'un ca-
>> tactère idéal & de pure invention; la
I. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
»Métromanie eſt la meilleure Comédie
ود du dix-huitième ſiècle; les ſpectateurs
» la revoient toujours avec un nouveau
>> tranſport. Elle nous rappelle celles que
> composèrent Aristophane & Térence :
>> ce qui frappe ſur-tout , c'eſt que le Poëte
>> amuſe , attache , intéreſſe , ſans intri-
>> gue , ſans ſcènes élégiaques , ſans ca-
>> ractères deſſinés d'après- des moeurs
>> connues , communes & ordinaires : il
» égaie l'eſprit ſans fatiguer & fans pref-
>> ſer le coeur. Tout, dans ce Puëme ,
>> eſt d'un comique vrai & cependant
» fingulier ; tout y paroît conçu , diſpoſé ,
>> conduit avec une intelligence , une
» adreſſe également ſurprenantes; le bur-
» leſque du caractère de Francaleu , la
>>nobleſſe de celui de l'Empirée , offrent
>> les contraſtes les plus tranchans. Envain
a-t on dit que la fingularité de la
métamorphoſe ſi connue de la Poëteffe
» devenue Poëte fit preſque ſeule le ſuccès
» de la Métromanie; mais l'eût- elle dûe
» à l'impreſſion momentanée de la nou-
» veauté de cet événement extraordi
>> naire , l'Auteur méritoit-il moins les
>> plus grands éloges , pour avoir ſu en
>> ſaifir les traits les plus plaiſans , les
>> rendre avec fineſſe, les orner de tous
»
JUILLET. 1775 . 75
> les agrémens dont la ſeène Françoiſe
>> les rendoit fufceptibles ? »
Souvent Piron parla du projet qu'il
avoit formé de mettre le Railleur fur la
ſcène; mais ce Poëte n'a rien écrit fur ce
caractère malheureuſement trop commun.
Il ſeroit d'autant plus avantageux ,
ſuivant la remarque de l'Auteur de cet
Eloge , d'en développer les travers , qu'ils
portent plusde contrainte & de défordre
dans la ſociété ; perſonne ne pouvoit les
dépeindre mieux que cet Auteur, pa
que perſonne n'en avoit mieux ſaiſi les
gradations & les nuances ; il en connoif.
foit parfaitement l'étendue , les excès,
les bornes & les dangers.
parce
Ce Poëte fut enlevé à la France dans
la quatre- vingt-troiſième annéede ſa vie;
une chûte , après laquelle il languit longtemps
, précipita le moment de ſa morr.
« La nature , en prodiguant à Piron ſes
> dons les plus précieux , lui forma un
» coeur ſenſible , vrai , incorruptible. Ré.
>> pandu dans le monde , il y porta une
> modeſtie éclairée une gaieté naïve ,
>>des moeurs ſimples , & qui ſemblent
> peu compatibles avec les grands ſuccès
» poëtiques ; ſa franchiſe , ſon amour
>> pour l'indépendance & pour la liberté ,
(
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
>> s'y montrèrent fans contrainte & fans
>> violer les diſtances marquées par les
conventions politiques ; il rapporta
>> toujours les mêmes ſentimens dans le
» ſein de ſa famille , dans celui de ſes
amis. Si dans ſa jeuneſſe les paffions
>> égarèrent quelques inſtans ſon eſprit ,
>> elles ne Aéttirent point fon ame ; elles
n'en altérèrent point la bonté , la droi-
>> ture, la nobleſſe : incapable de ſe plier
» aux démarches aviliſſantes que le Dieu
>>>des richeſſes exige ſouvent pour tribut
>> de ſes premières faveurs , il craignit
>> toujours de s'engager dans les routes
>> dangereuſes qui conduiſent à la for-
>> tune ; elle ne le careſſa jamais , mais
>>jamais auſſi il ne lui prodigua ſes hom-
>>> mages » .
Piron avoit paffé les premières années
de ſa jeuneſſe à Dijon , au milieu d'une
ſociété où régnoit la joie , la cordialité ,
la franchiſe . L'imagination y prenoit un
libre effor , & l'eſprit , bien plus que le
goût du plaifir , raffembloient les membres
de cette fociéré. C'eſt-là peut être
que Piton avoit contracté l'habitude de
ce ton gai & malin, de ces ſaillies vives
&éblouiffantes , de ces plaiſanteties toujours
fines & ſouvent neuves , de ces
JUILLET. 1775 . 77
réparties ſubites & imprévues , qui firent
comparer ſa converſation à un feu d'artifice
bien fourni & fervi avec rapidité;
la multiplicité , la juſteſle , l'énergie de
ſes bons mors , n'ont peut- être pas moins
contribué à lui acquérir une réputation
extraordinaire que ſes pièces fugitives &
dramatiques.
-Un
L'Auteur de fon Eloge regrette qu'il
ne lui foit permis de citer les ſaillies ,
qui formeroient le tableau le plus fidèle
&le plus brillant de l'eſprit de cePoëte .
Mais eſt il permis de rappeler des traits ,
dont la malignité , la bizarrerie même ,
doivent interdire le récit , & dont la
plupart lui ont été fauſſement attribués.
On fe concilie néanmoins aſſez généralement
, de l'aveu même de l'Auteur de
fon Eloge , fur ceux qui ſuivent.
Abbé , critique très fameux , voyant un
jour Piron richement vêtu , s'écria : Quel
habit pour un telhomme ! Quel homme
pour un tel habit ! s'écria ce Poëte à
fon tour.- Un grand Seigneur fortoit
de l'appartement d'un homme de lettres
dans le même inſtant où ce Poëte ſe préſentoit
pour entrer ; ils reculèrent tous
deux ; le Maître du logis , qui apperçut
Piron , dit à ce Seigneur : Paffez , paſſez,
...
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Monfieur , cen'est qu'un Poëte ; celui- ci ,
appuyant la main ſur ſon chapeau , &
paſſant enſuite avec rapidité , dit en fouriant
, puisque les qualités font connues ,
jeprends mon rang.-Preffé par les Comédiens
de retrancher ou de changer
plufieurs vers dans une Pièce qu'il vouloit
faire jouer ſur le Théâtre de la Comédie
Françoiſe , il réſiſtoit avec vivacité
; on voulut le déterminer en citant
pour exemple un Poëte célèbre qui avoit
pluſieurs fois confenti à de pareils changemens
: Quelle comparaiſon , dit- il ; ce
Poëte travaille en marqueterie , & moi je
jette en bronze.- Un Autent dont la Pièce
tomba à la première repréſentation , ſe
confola de cette diſgrâce en diſant : On
ne l'a cependant pasfifflée ; je le crois ,
répondit Piron , peut on fiffler quand on
Un Bourguignon lui demandant
ce qu'il penſoit de l'eſprit d'un Muficien
très- fameux & très- admiré : Quand
il ne parle point de musique , répondit- il ,
ce n'est plus qu'un long tuyau d'orgue
Séparé dusouffleur.-Un Auteur célèbre
ayant fait jouer à la Comédie Françoiſe
une Pièce à laquelle on applaudit beaucoup,
& dont le ſuccès s'eſt ſoutenu , lui
dit: Que pensez-vous de ma Pièce ? Vous
baille? -
JUILLET. 1775 . 79
voudriez bien queje l'euſſe faite , répondit
il : Jesuis affezde vos amis pour cela ,
repliqua cet Auteur.
Hiftoire du Bas-Empire , en commençant
à Constantin le Grand. Par M. le
Beau , Profeſſeur Emérite en l'Univerfité
de Paris , Profeſſeur d'Eloquence
au Collège Royal , Secrétaire ordinaire
de Mgr le Duc d'Orléans , & ancien
Secrétaire perpétuel de l'Académie
Royale des Inſcriptions & Belles-
Lettres. Tomes dix- septième & dixhuitième
in- 12. A Paris , chez Saillant
& Nyon , rue St Jean de Beauvais ; &
veuve Deſaint, rue du Foin.
Ces deux derniers volumes comprennentun
eſpace d'environ 77 ans, depuis le
commencement du règne de Michel V,
en 1041 , juſqu'à la finde celui d'Alexis
Comnène , en 1118. Alexis mourut à
l'âge de 70 ans , après unrègne de 37 ans .
CePrince célèbre , auquel Anne ſa fille a
prodigué les éloges les plus outrés dans
l'Hiſtoire qu'elle nous alaiſſée de ſon
père , & que Maimbourg a, dans ſes
amplifications hiſtoriques , accablé d'in .
jures , eſt ici apprécié avec impartialité
Div
30 MERCURE DE FRANCE.
&avec cette ſageſſe qui diftingue l'Hiftorien
du Bas-Empire. « Les Hiſtoriens
>> des Croiſades , nous dit il , ne voient
>> dans ce Prince que des vices ; ſa fille ne
>> lui donne que des vertus. Ses actions ,
>> ſeul témoignage fidèle du mérite des
>>hommes , prêtent également au pané-
> gyrique & à la cenfure. On y voit un
>> mélange de bien & de mal , qui tient
>> la balance preſque en équilibre. Actif ,
>>infatigable , grand Capitaine , parfai-
> tement inſtruit de la ſcience militaire ,
> intrépide dans les plus grands dangers ,
>>digne d'admization même dans ſes
» défaites , qui ne l'abattirent jamais , il
>>fut inſpirer à ſes ſoldats une partie de
>> fon courage ; & les Grecs , ſous ſacon-
» duite, ſemblent être d'autres hommes
»que ſous le règne de ſes foibles prédé-
> ceſſeurs. Le traitement qu'il fit aux Croi-
>>ſés lui attira leur haine , &ledécria dans
>>tout l'Occident. Rien n'auroit été plus
>>>injuſte s'il leur eût fait la guerre à face
>>découverte , & qu'il leur eût rendu , ſans
» déguisement , le mal qu'il en recevoir.
» Ses ruſes , ſes traités , qu'il n'eut jamais
>>deſſein d'accomplir, ſa politique timide
>>à leur égard , ont noirci ſa conduite.
>>>On doit une haute eſtime à ce Prince
JUILLET, 17750 81
» pour s'être défendu avec ſuccès contre
>>un héros tel que Robert Guiſcard , &
>>pour avoir réſiſté aux attaques du fou-
>> gueux Boëmond, qu'il fut défarmer par
» ſon habileté. Ses vertus civiles , plus
>> eſſentielles , quoique moins brillantes
» que le mérite guerrier , en auroient
* fait un grand Prince s'il ne les eût point
>>ternies par les impôts dont il écraſa
» l'Empire , crime que la poſtérité , per-
• ſuadée que les Princes font nés pour
>> les Peuples , ne pardonne pas au plus
>>éminentes qualités ; & fi les Souverains
> ſuccèdent à la grandeur & à la puillan-
» ce de leurs pères , la poſtérité conſerve
» auffi, comme par héritage,les ſentimens
» de leurs Sujets. Ce n'eſt pas qu'il fût
» avare ; on ne trouva après ſa mort que
> peu de fonds dans ſes tréſors; il étoit
» même charitable , & il auroit porté au
>>plus haut degré cette verta , chère
>>à l'humanité & vraiment royale , par-
» ce qu'elle eſt paternelle , s'il n'eût pro-
» digué l'argent à ſes Parens & à fes
>>Miniſtres , dont les penſions exorbi-
>>tantes , les équipages ſomptueux , le
» luxe infolent , les Palais égaux en
>>grandeur à des Villes , en magnificence
> aux Maiſons Impériales , épuiſoient les
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
>> revenus du Prince & le ſang des Peu-
>> ples. Il fut modeſte , maître de ſa co-
„ lère , lent à punir , de facile accès
>> tempérant ; il honoroit les hommes
>> vertueux & ſages , dont il écoutoit les
> conſeils. Doux & gracieux , il adou-
» ciſſoit , par une familiarité décente
» les impreſſions fâcheuſes que pouvoit
donner l'humeur fière & hautaine de
» l'Impératrice , qui ne deſcendoit jamais
» du faîte de ſa grandeur. Mais il eut peu
» d'égard aux anciens uſages ; il diftingua
> peu ſon patrimoine de celui de fes
» Sujets; il ne reſpecta point les droits
>>de propriété; il ſe crut non l'adminif-
❤trateur , mais le maître de la fortune
>>publique ; & quoiqu'il ne fit aucun cas
>> des flatteurs , il ſe flattoit lui même &
» s'empoiſonnoit des fauſſes idées du
>> deſpotifme. Sans égard pour les Séna-
»teurs , pour les Magiſtrats , il les regardoit
comme ſes valets , & non pas
>> comme ſes Officiers & ſes Repréſentans.
Il voyoit la nobleſſe fi loin de
» lui , qu'elle ſe confondoit à fes yeux
avec la roture. Le plus capital de fes
vices , ſans comparaiſon , c'eſt que la
»juſtice , fous ſon règne , ſuccomboit
•preſque toujours à la faveur. Le fond
JUILLET. 1775. 83
•de ſon caractère fut la diſſimulation &
» la ruſe , qualités que chacun nomme
• en ſoi même politique & prudence ,
>dans les autres artifice & fourberie.
•Tel fut ce Prince , & tel fut auffi le
» déplorable état de l'Empire , qu'on eus
>> ſouvent ſujet de le regretter »,
Effai patriotique on Mémoire pour ſervir
à prouver l'inutilité des communaux ,
l'avantage qu'il y auroit à les défricher ,
ainſi que toutes les terres incultes ;
celui que l'Etat retireroit de la protec
tion accordée à l'agriculture , & les
cauſes qui en empêchent les progrès .
Par le Baron Scott , Capitaine de Dragons
à la fuite des Troupes Légères .
Broch in-8°. A Genève , & le trouve
à Paris chez Simon , Imprimeur da
Parlement , rue Mignon St André des
Arcs.
2
ث
Les vrais Patriotes ont toujours reconau
l'avantage qui réſulteroit du défrichechement
des communaux & de toutes les
terres en friche. Mais des préjugés vulgaires
& des intérêts particuliers font
naître journellement des oppofitions qui
arrêtent fexécution de ces travaux. Ces
Dvj
$4 MERCURE DE FRANCE.
préjugés fi contraires au bonheur des
Peuples & au progrès de l'agriculture ,
confiftent à croire que les terres qui font
en friche ne font propres à aucune culture
; que les communaux fontd'un grand
ſecours aux Laboureurs ; & que de les
cultiver feroit diminuer le prix des terres
, ruineroit le Seigneur & le Fermier.
L'Auteur de l'Elfai que nous annonçons ,
dans la vue de combattre ces préjugés ,
fait connoître l'état actuel des grands
communaux & la ſituation des Peuples
qui les environnent. Il fait voir enfuite
de quels produits ces communaux ſeroient
, ainſi que toutes les terres en fri.
che , ſi on les cultivoit. Enfin il expoſe
les cauſes qui arrêtent les progrès de
l'agriculture , & qui mettent obſtacle à
l'exécution d'un défrichement général ,
dont les effets feroient ſi avantageux pour
l'Etat & pour toute la Nation ..L'Ecrivain
patriote qui a dicté cet écrit , le termineen
nous faifant enviſager le concours
mutuel de tous les biens , qui font la
fuite de l'agriculture favoriſée.
Voyage en Sicile & à Malthe ; traduit
de l'Anglois de M. Brydone , par M.
de Meunier ; 2 vol . in- 8°. AAmſter

JUILLET . 1775. 85
: dam ; & ſe trouve à Paris chez Piffot ,
Libr. quai des Augustins; & Panckouke
, Hôtel deThou , rue des Poite.
vins.
« La Sicile eſt très-peu connue , dit le
>Traducteur dans ſa Preface , & l'on
> ſait mieux ce qui ſe paſſe dans plu-
>> ſieurs contrées de l'Amérique que fur
>> cette Iſſe ſi voiſine de nous. Le voyage
>> du Baron de Riedeſel ne nous a pas
>>préſenté beaucoup de lumières ; &
> comme cet Auteur ne cherchoit que
ndes débris de vieux monumens ou des
>>morceaux d'antique , on n'eſt guères
>> plus inſtruit de l'état du pays après
» l'avoir lu , qu'avant de l'avoir com-
» mencé.
>>
>>Les Anglois , dont on connoît la
>>paffion pour les voyages , traverſent
ordinairementle continentde l'Europe
> dans ce qu'il appellent le grand tour ,
»& négligent la Sicile & Malthe. M:
Brydone , & quelques autres , réſolu-
>> rent en 1770 d'aller examiner cesdeux
" Ifles , qui renferment des objets de
>> curioſité fi intéreſſans . C'eſtun Obfervateur
éclairé qui décrit dans ſeslettres
sout ce qu'il rencontre,& ſon ſtyle anis
86 MERCURE DE FRANCE .
mé & naturel , s'empare agréablement
de l'imagination des Lecteurs . On aime
d'ailleurs à voir des hommes ſans em -
barras & fans affaires , qui parcourent les
pays étrangers pour s'inſtruire , & qui ne
retournent dans leur patrie qu'après avoir
profité des lumières des differens Etats
de l'Europe.
Nos Voyageurs partent de Naples au
_temps ou fouffle le vent Sitroe , dont les
effets ſont très finguliers.
LL'Auteur écrit ſa première lettre à
bord du vaiſſeau fur lequel ils ſe font
embarqués , & il fait la peinture de la
baie & des environs de Naples. « On y
>>voitdes montagnes & des îles , célèbres
autrefois par leur fertilité , & qui ne
>>font plus que des déſerts ſtériles; des
>> champs jadis incultes , mais qui ont
>> été convertis en prairies fécondes &
>> en riches vignobles ; des montagnes
changées en plaines , & des plaines
> changées en montagnes ; des lacs deſféchés
par les volcans , & des volcans
*éteints qui ſe ſont formés en lacs ; la
>>terre fumant toujours en pluſieurs en-
>>>droits ,& end'autres vomillantdes Ham.
>> mes : en un mot , la Nature ſemble
> avoir produit toute cette côte dans ſes
JUILLET . 1775 . 87
» momens de caprice , car chaque objet
» s'y préſente comme un jeude ſa puif-
» fance , & elle ne paroît pas y avoir ja
mais travaillé ſérieuſement » .
M. Brydone eſt arrivé à Meſſine , où
il ſéjourne quelque temps , & il ſe prépare
enſuite à viſiter les villes principales
de la Sicile pour connoître les loix ,
les moeurs , les coutumes & les inftitutions
de cette Iſle. On aura peine à
croire qu'il faille une eſcorte pour voyager
au milieu d'une Nation policée , &
on ne ſera pas moins étonné d'apprendre
que leGouvernement , n'ayantjamais pu
venir à bout d'extirper les brigands qui
infectent les grands chemins , eſt obligé
de leur accorder une forte de protection ,
« Le Prince de .... s'en fert dans l'oc-
>>caſion , parce qu'il connoît leur intré-
>> pidité , & que c'eſt le plan de politi-
>>que le plus ſage de devenir leur pro
>> tecteur & leur patron. Tous ceux qui
>>jugent à propos de quitter leurs mon-
>> tagnes & leurs forts , font aſſurés de
>> trouver des encouragemens & de la
>> protection à ſon ſervice; il leur ac-
> corde une confiance ſans bornes , & it
>>ne leur eſt point encore arrivé d'en
> faire un mauvais uſage. Ils portent la
1
88 MERCURE DE FRANCE.
>>livrée du Prince , & en outre une mar-
« que de leur ordre honorable de ban-
>> dits , ce qui inſpire au Peuple de la
> frayeur & du reſpect pour eux ».
La deſcription de l'Etna , qu'on attend
depuis ſi long temps , eſt une des parties
les plus intéreſſantes du voyage que nous
annonçons ; les phénomènes de ce volcan
offrent un ſpectacle effrayant : nous allons
en citer quelques traits pris au hafard.
D'immenfes torrens d'eau bouillante
engloutiffent quelquefois des milliers
d'homines , & anéantiſſent , pour plufieurs
années , la verdure & la végétation
du pays. Il est arrivé qu'un fleuve de lave
enflammée , de dix mille de largeur &
d'une hauteur énorme , remontant toutà
coup les vages de la mer , ce choc produifoit
alors d'épouvantables ravages . Le
cratère lance des rochers ardens à la
hauteur de deux ou trois mille pieds ,
& les effets de la lave ne font pas moins
extraordinaires; on l'a vue eſcalader des
murs de 60 pied de haut , détruire les
Eglifes , les Palais , les Villages , & ré.
duire en fufion tous ces corps , fans laiffer
la moindre trace de leur exiſtence; frapper
contre une nontagne & la percer de
part en part , fe gliſſer dans les cavernes
JUILLET. 1775 . 89
qui étoient au detfous d'un vignoble , &
le tranſporter à une diſtance conſidérable ,
&c. &c.
"Catane avoit toujours eu beſoin d'ur
>> port , juſqu'à une éruption qui ſe fit
>> dans le ſeizième ſiècle , & elle reçut
>>alors de la générofité de la montagne
> ce que lui avoit refuſé la nature. Un
>>courant de lave ſe précipitant dans la
» mer , y forma un môle que jamais on
>> n'auroit pu conſtruire, quelques frais
>>qu'on y eût employés . Ce hâvre , qui
>>étoit sûr& commode , ſubſiſta pendant
>> quelque temps , & fut enfin comblé &
» démoli par une éruption fuivante » .
Cette Ville ( qui contient aujourd'hui
30,000 habitans ) a été détruite pluſieurs
fois par le volcan « Le peu qu'épargna
>>l'éruption de 1669 fut entièrement ruiné
>> par le fatal tremblementde terre de 1693 ;
>>la plus grande partie des habitans furent
>alors enfevelis ſous les murailles de leurs
> maiſons & de leurs Egliſes : cependant
- leur aveuglement eſt ſi fort, qu'après des
» déſaſtres ſi répétés & fi terribles , on n'a
>>jamais pu les engager à changer de
>> fituation . On rebâtit bientôt la Ville
>>fur un nouveau plan fort élégant , &
> elle eſt à préſent plus belle que jamais ».
१० MERCURE DE FRANCE .
Il n'eſt pas poſſible d'imaginer les ravages
de la lave : en 1770 , celle de
l'éruption de 1766 n'étoit pas encore
réfroidie , & elle forme, par ſon lit , des
fillons de vingt pieds de profondeur. La
vapeur ſeule de ce volcan , qu'on a comparé
à l'Enfer , extermine les Bergers &
les troupeaux fur les montagnes , brûle
&fracaffe les arbres , & met en feu les
maiſons qu'elle rencontre .
Il arrive continuellement des révolutions
ſur l'Eina ; & lorſque le volcan y
éclata pour la première fois , il eſt probable
que le bas imnienſe de cette mon
tagne s'élevoit en s'arrondiſſant & formoit
un ſeul cône. Depuis cette époque ,
les différentes éruptions ont produit un
grand nombre de collines , placées de
tous côtés ſur les flancs de l'Etna , autour
du principal cratère . Il eſt aſſez fingulier
de voir ces petites montagnes croître peu
à peu ſur la furface de la grande , & dont
quelques-unes n'ont pas moins de fept
ouhuit milles de tour : chaque éruption
en crée une nouvelle, juſqu'à ce que les
fondemens caverneux de ce gouffre fouterrain
s'écroulant, elles font englouties ,
pour la plupart , dans l'abyſme; & alors
la lave , les cendres , les pierres & les
JUILLET. ود 17750
' autres matières que vomit le volcan ,
recommencent à faire dans les environs
des tettres , qui ſegroffiſſent inſenſiblement.
" Comme le grand cratère de l'Etna
>> eſt élevé à une hauteur prodigieuſe au-
> deflus des régions inférieures de la
> montagne , il n'eſt pas poffible que
■ le feu intérieur , cherchant avec fu-
>> reur une iſſue autour de la baſe &
» même fort au-deſſous , s'élève à douze
» ou treize mille pieds : car il eſt proba-
* ble que telle eſt l'élévation_de l'Et-
,
na. Il eſt donc arrivé communément
>>qu'après avoir ébranlé pendant quel-
■ que temps la grande montagne & celles
qui l'avoiſinent , il a enfin éclaté fur
▸ les côtés ce qui s'appelle une éruption.
La matière enflammée ne jetre
d'abord qu'une fumée épaiſſe & des
> pluies de cendre qui ravagent le pays
>>circonvoiſin ; elle lance enfuite dans
* l'air des pierres ardentes&des rochers
» d'une groſſeur énorme ; les pierres retombant
avec les cendres ſorties du
» volcan en même temps , forment enfin
> les montagnes ſphériques & coniques
>>dont j'ai parlé. Cette progreſſion s'achè
>>re quelquefois en très-peu de jours ;
1
92 MERCURE DE FRANCE.
> d'autres fois elle dure pluſieurs mois..
>> La lave jaillit ordinairement du pie
>> de cette horrible montagne , entraînan
>> devant elle tout ce qu'elle rencontre
» & elle n'eſt , le plus ſouvent , arrêtée
>>que par la mer. Telle eſt la marche
» commune d'une éruption : mais il
» arrive , rarement à la vérité , que la
>> lave forte tout à-coup du côté de la
>> grande montagne , ſans les diverſes cir-
>> conſtances que je viens de rapporter...
>>Cette montagne réunit les objets
> les plus oppoſés & les plus diſparates
>>de la Nature. Ici vous appercevez un
> gouffre qui vomiſſoit autrefois des tor-
> rens de feu & de fumée , & qui eſt à
» préſent couvert de la végétation la plus
>> abondante ; lì , vous cueillez des fruits
>>délicieux ſur unterrein qui n'étoit jadis
>>qu'un rocher noir & ſtérile. En cer
>> endroit , le fol eſt revêtu de fleurs de
>>toutes les eſpèces ; & nous contem-
>>plions ce ſpectacle enchanteur ſans pen-
» fer que l'enfer étoit immédiatement
> ſous nos pieds , & qu'entre nous &des
» mers de feu , il n'y avoit que quel-
> ques toiſes d'intervalle : mais notre
>> étonnement augmenta encore enjetant
>>les yeux ſur la région la plus élevée de
JUILLET. 1775 . 93
un
mon.
lamontagne. Nous y voyions, dans une
union perpétuelle , deux élémens qui
font continuellement en guerre ,
gouffre immenſe de feu qui exiſte pour
jamais au milieu des neiges , qu'il ne
- peut venir à bout de fondre , & des
champs de neiges & de glaces qui environnent
ſans ceſſe cet océan de feu
qu'elles n'ont pas la force d'éteindre ».
M. Brydone & fes Compagnons eucent
de grands obſtacles à furmonter
avant d'arriver au haut de la
tagne ; ils paſsètent la nuit dans une
caverne . « Nos guides , dit- il , nous me-
>>n>oient fur des antres & dans des dé-
>> ferts ſauvages , où jamais aucun mortel
>>n'étoit venu , quelquefois à travers des
>>forêts ténébreuſes , agréables au voya-
>>geur pendant le jour , mais qui alors
> nous inſpiroient une eſpèce d'horreur ,
>> qu'accroiſſoient encore le cliquetis des
> arbres les mugiſſemens fourds &
> profonds de l'Etna , & la vaſte étendue
>> de la mer qui ſe plongeoit à une dif-
> tance immenſe au deſfous de nous ....
>>>Nous penſions , au milieu de nos fati-
>> gues , que l'Empereur Adrien & le
>>Philoſophe Platon , les avoient eſſuyées
» également pour avoir voulu voir ,
94
MERCURE DE FRANCE.
» comme nous , du ſommet de l'Et
>le lever du ſoleil » .
Le tableau que nous fait l'Auteur de
ſpectacle , & de la vue immenfe &
riée dont on jouit ſur le ſommet de ce
montagne , eſt très-poëtique .
« Le ciel étoit parfaitement clair ,
»& la voûte immenſe du firmament p
-roiſſoit dans toute ſa majesté & da
> toute ſa ſplendeur.... La blancheur c
la voie Lactée reſſembloit à une Han
>>me pure qui traverſoit les cieux ; &
>> l'oeil nud nous pouvions découvr
>>des grouppes d'étoiles , qui auparavar
>> étoient inviſibles , dans les régions plu
» baſſes. Nous n'en apperçûmes pas d'a
• bord la raifon , & nous ne fimes pa
> attention que nous avions paffé à tra
vers dix ou douze mille pieds de va
>> peurs groſſières , qui émouſſent& ren-
> dent confus tous les rayons de lumière
avant qu'ils arrivent à terre. Nous nous
• écriâmes tous enſemble , quelle mer-
> veilleuſe ſituation pour un Obferva-
» toire!
Ils continuent leur route &ils arrivent
enfin ſur la cime du cratère , dans le moment
le plus favorable ,
*La deſcription que je vous en ferai ,
JUILLET. 1775 . 95
>ne vous en donnera qu'une idée très-
>>imparfaite ; l'imagination de l'homme
» n'a jamais pu ſe repréſenter une ſcène
» fi brillante & fi magnifique. Il n'y a
>>pas ſur la ſurface de ce globe de lieu
» d'où l'on puiſſe contempler à la fois
» tant d'objets raviſſans. Nous étions
>>placés ſur un théâtre prodigieuſement
>>élevé , & toute la ſurface de notre hé-
>>misphère ſembloit ſe réunir en un ſeul
>>point , ſans qu'il y eût aux environs
>>aucune montagne ſur laquelle les ſens
»& l'imagination puſſent ſe repoſer.
»Nous revinmes avec peine de notre
>> extafe , & nous crûmes long-tems ne
>>plus être ſur la terre. Nous étions fur
>>un gouffre ſans fond , auſſi ancien que
» le monde , qui vomit ſouvent des torrens
de feu & lance des rochers enflam-
» més , dont toute l'ifle retentit. L'im-
> menſe étendue de la vue comprenoit
» les objets de la nature les plus divers
»& les plus enchanteurs ,& enfin le ſoleil
levant s'avançoit pour éclairer &
» embellir ce magnifique tableau.
>>Imaginez - vous l'atmosphère s'enflammant
peu à peu ,& ne laiſſant en-
> trevoir que par degrés, le firmament
» & notre globe. La mer & la terre font
96 MERCURE DE FRANCE.
»dans un état de confuſion & d'obfcu-
> rité , comme ſi elles ſortoient pour la
> première fois de leur chaos primitif ,
»& la lumière & les ténèbres ſemblent
>> être encore confondues ,juſqu'à ce que
„ le matin , s'approchant infenfiblement ,
» opère enfin leur ſéparation ; alors les
» étoiles s'éloignent & les ombres dif-
>>paroiſſent; les forêts , qui tout à l'heure
» reflembloient à des abyſmes noirs &
>> fans fond , ne réfléchitſant aucun rayon
» de lumière qui faſſe appercevoir leur
> force & leur couleur , ſemblent à pré-
> fent fortir du néant pour la première
» fois; & chaque nouveau faiſceau de
» lumière y répand la vie & la beauté.
» La ſcène s'étend de plus en plus , l'ho-
>>riſon s'élargit & ſe prolonge de tous
» côtés , & le ſoleil , comme le grand
Créateur , s'avance à l'orient & achève
» de former ce merveilleux ſpectacle.
•Tout paroît enchantement, & nous
- ſommes , pour ainſi dire , tranſportés
→ aux régions éthérées. Les ſens , qui ne
>> font point accoutumés à de pareils ob-
» jets , ſe trouvent confondus & troublés,
» & il leur faut quelque temps pour pou-
»voir les difcerner & en juger. On voit
* le corps du ſoleil ſe lever du fond de
» l'Océan
JUILLET. 1775. 97
<«< l'Océan , & traîner , pour ainſi dire , à
>> ſa ſuite une immenſe étendue de terre
» & de mer ; les Ifles Lipari , Panari ,
>>>Alicudi , Strombolo & Volcano , dont
>> les ſommets font couverts de fumée ,
ſemblent être ſous nos pieds , & nous
>> contemplons toute la Sicile comme fur
>> une carte. Nous pouvons tracer le cours
>>de chaque rivière à travers tous ſes dé-
>> tours , depuis ſa ſource juſqu'à ſon
» embouchure. La vue eſt ſans bornes
>> de tous les côtés , & il n'y a rien
» qui l'interrompe , deſorte qu'elle ſe
» perd par tout dans l'immenſité ; &
>>je ſuis très convaincu que ſi nous ne
>>découvrons pas les côtes de l'Afrique
» & même de la Grèce , cela provient
>> uniquement de l'imperfection de nos
>> organes , puiſqu'elles font certaine-
>> ment au- deflus de l'horifon .
:
-
L'Auteur de ce voyage ne s'eſt pas
contenté de le rendre agréable au commun
des Lecteurs , il a répandu des obſervations
de phyſique utiles aux Amateurs
des ſciences naturelles. « L'Acadé-
>>mie de Savans établie à Catane n'a pas
> encore meſuré d'une manière exacte la
>> hauteur de l'Etna. M. Brydone vouloit
>> calculer géométriquement l'élévation
I. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
>>de cette montagne , & il ne put pas
» même trouver un quart de cercle dans
>> le lieu où ſont établis les Académiciens .
>> Les Siciliens ignorent quelle eſt l'éren-
>> due de la circonférence de la bafe ; ils
>>ont cru long-temps qu'elle avoit cin-
>quante milles de diamètre & cent de
>> contour : de forte que toute la Nation
>> ignoroit les premiers élémens de géo-
» métrie ». On peut voir dans l'Ouvrage
même le réſultat des expériences qu'il a
faites pour meſurer la hauteur de l'Etna
par lebaromètre.

Nous ne fuivrons pas nos Voyageurs
dans les différentes Villes de la Sicile
& nous ne citerons que deux traits tirés
de la deſcription de Malthe. « Les Che-
>> valiers ont inventé une pièce d'artille-
>> rie qui leur eſt propre , & qui même
>> eſt inconnue au reſte de la terre . Les
>> rochers qui bordent l'Iſſe ſont taillés
>> non- feulement en fortifications , mais
>> encore en gros canons ; & on en a fait
en pluſieurs endroits des mortiers d'une
>> grandeur immenfe. Leur charge eſt
» d'environ un baril de'poudre fur la-
>> quelle ils placent un morceau de bois
* qui remplit exactement la bouche du
mortier ; ils y mettent enfuite une
JUILLET. 1775 . 99
> grande quantité de boulets , de bom-
» bes , &c .; & lorſqu'un vaiſſeau ennemi
approche du havre , ils déchargent la .
> machine. On affure qu'elle répand dans
>>un eſpace de plus de 600 pas une pluie
> meurtrière , capable de couler à fond
>> les vaiſſeaux les plus conſidérables ....
>> Malthe eſt peut- être le ſeul pays du
• monde où le duel ſoit permis par la
>>loi. Comme cet établiſſement eſt fondé
> ſur les principes romaneſques & féro-
- ces de la Chevalerie , l'abolition du
» duel n'a jamais pu s'y introduire ; on
» y a mis cependant des reſtrictions qui
>>en diminuent beaucoup les abus : elles
>> font aflez curieuſes . Les Combattans
» ſont obligés de décider leur querelle
>>dans une rue particulière de la Ville ;
» & s'ils oſent ſe battre ailleurs , ils font
» ſujets à la rigueur des Ordonnances.
» Ce qui n'eſt pas moins fingulier & leur
> eſt plus favorable , c'eſt qu'ils font
>>contraints , ſous les plus ſévères peines ,
>>de mettre bas les armes lorſqu'une
• Femme , un Prêtre ou un Chevalier le
» leur ordonne.
>>Vous imaginez qu'au milieu d'une
>>grande Ville , le duel , ſoumis à ces
» restrictions , ne peut jamais être bien
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
>> meurtrier : vous vous trompez. On
>> peint toujours ſur la muraille oppoſée
>> à l'endroit où un Chevalier a été tué
>> une croix en mémoire de fa mort , &
>> nous avons compté 20 de ces croix » .
M. Brydone , de retour en Sicile , parcourt
les divers cantons de cette Ifle , &
il rapproche ſon état actuel de ce qu'en
ont dit les anciens Auteurs. Les connoif..
ſances qu'il a de la Mythologie répandent.
d'ailleurs de l'agrément & de la variété .
dans fon récit . Le ſecond volume eſtterminé
par une deſcription curieuſe de la
ville de Palerme , & des détails ſur les.
moeurs , les uſages , l'eſprit & le caractère
des Siciliens.
Cet Ouvrage, inſtructif & eſtimable ,
fait honneur aux connoiſſances du Traducteur
& à ſon talent pour écrire. La
diction eſt correcte & élégante , & il eſt.
du nombre des Littérateurs dont les travaux
peuvent enrichir notre Littérature
des productions étrangères.
P. S. Le Traducteur de ce Voyage
vient de publier en même temps l'Etat
civil , politique& commerçant duBengale ,
ou Histoire des conquêtes & de l'adminifJUILLET
. ΙΟΙ 1775 .
tration de la Compagnie Angloiſe dans ce
pays, Ouvrage auſſi traduit de l'Anglois ;
2 vol. in- 8°. qui ſe trouvent àParis chez
< Merlin , rue de la Harpe .
Répertoire univerſel & raifonné de Jurifprudence
civile , criminelle , canonique
& bénéficiale ; Ouvrage de pluſieurs
Jurifconfultes : publié & mis en ordre
parM. Guyot , Ecuyer , ancien Magif.
trat. A Paris , chez Dorez , Libraire ,
rue St Jacques.
C'eſt un ſpectacle intéreſſant pour tout
Citoyen , dit un Jurifconfulte moderne ,
que cette mer immenſe de loix & de
règles , qui décident de nos fortunes , de
notre rang , de l'étendue de nos engagemens
, qui ſe chargert du ſoin de nos
vengeances , qui veillent au payement
de ce qui nous eſt dû. Il y a long temps
qu'on deſire que ces objets foient dépouillés
des épines qui les environnent;
que la clarté & l'ordre avec laquelle ils
doivent être préſentés les mettent à la
portée de tour Lecteur attentif. Tel eſt le
butde ceux qui ont concouru àlacompoſition
de ce nouvel Ouvrage ſur la Jurifprudence
, dont on vient de donner le
E iij
102
10
MERCURE DE FRANCE.
premier volume , où la matière eſt traitée ta
en forme de Dictionnaire .
Le nombre des livres publiés fur cette
ſcience n'eſt pas inférieur à celui des
objets ſur leſquels les loix étendent leur
empire : mais dans cette foule immenſe
d'Ouvrages on n'en trouve aucun où les
Auteurs aient embraſlé l'univerſalité des
matières , dont chacun s'eſt occupé en
particulier. Les uns ont écrit ſur les loix
civiles , les autres fur le droit canonique;
ceux ci ont traité les matières criminelles
, ceux-là les loix féodales ; quelquesuns
les loix militaires , d'autres celles
du commerce. Pluſeurs ne ſe ſont attachés
qu'à quelques ſujets particuliers, tels
que le retrait lignager , les donations
les fucceffions , les ſubſtitutions , les teftamens
, &c.; d'autres ont raſſemblé les
déciſions des Compagnies Souveraines
pour fuppléer au filence du Légiflateur
dans les cas où il ne s'eſt point expliqué ;
enfin d'autres ſe ſont appliqués à développer
les règles de la procédure & des
formes judiciaires , & cette connoillance ,
plus intéreſſante qu'on ne le penſe com.
munément, a fait la matière de pluſieurs
Traités.
,
Quelque variété que préſententd'abord
se
JUILLET. 1775 . 103
à l'eſprit tant d'objets divers , ils ont
néanmoins entre eux des rapports ſi eſſentiels
& fi marqués , qu'il y a lieu de
s'étonner qu'on n'ait pas encore eſſayé
d'en réunir l'explication dans un même
livte. L'Auteur du Répertoire mérite
d'être encouragé pour avoir entrepris de
remplir cet objet. Si jamais cet Ouvrage
acquiert le degré de perfection dont il eſt
fufceptible , il tiendra lieu d'une infinité
d'autres livres dontonaura emprunté les
fecours & corrigé les erreurs. Ce fera
une forte de bibliothèque de Jurifptudence
, où les Juges de tous les Tribu .
naux trouveront avec facilité des règles,
fûres pour les diriger dans les fonctions
épineuſes de la Magiſtrature ; où les
Défenſeurs des Citoyens puiferont des
moyens pour faire triompher la justice &
l'innocence ; où les Greffiers , les Notaires
, les Procureurs , les Huiffiers , & en
général tous les Miniſtres des Loix apprendront
à connoître les fonctions de
leur état , les devoirs qu'ils ont à remplir
, & les priviléges qui leur font propres.
Recueil de découvertes & inventions nouvelles
dans les ſciences, les beaux arts ,
1
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
les arts , les manufactures , fabriques,
&c. Nouvelle édition . A Bouillon ,
1774 ; & à Paris, chez Lacombe , Lib .
rue Chriſtine.
L'ignorance des hommes par rapport
aux arts , aux ſciences & au commerce ,
laquelle a duré juſques vers le treizième
fiécle a étonné tous les Hiſtoriens &
tous des Philofophes . On a peine à concevoir
comment on a pu voir ſi longtemps
les aftres ſans les obſerver ; éprouver
des maladies de toute eſpèce , ſans
avoir découvert les premiers élémens de
la médecine; toujours raifonner, fans con .
noître ni la vertu des plantes , ni celles
des eaux minérales , ni la peinture , ni
l'architecture , ni le commerce , ni la navigation
. C'eſt aux derniers fiècles que
nous devons l'imprimerie , la bouſſole , la
poudre à canon , les moulins & beaucoup
d'autres inventions auſſi utiles qu'agréables.
Leshommes n'ont eu pendant longtemps
d'autres connoiſſances que celles
que leur dictoient la nature & le beſoin .
Ils avoient une philofophie , dit l'Hiſtorien
des nouvelles découvertes : mais elle
étoit dénuée d'expériences ; des mathématiques
fans inſtrumens , une géograJUILLET.
1775. 105
phie ſans échelle , une aſtronomie fans
démonstration. Ils faiſoient la guerre ſans
poudre , ni futils , ni canons , ni mortiers ;
ils navigeoient ſans bouſſole ; ils obfervoient
les aſtres ſans télescope , & mefuroient
les latitudes ſans ſavoir ce qu'ils
faifoient. On ne connoiſſoit ni l'imprimerie
, ni l'encre , ni le papier. Les amans
écrivoient à leurs maîtreſſes ſur des ais
preſqu'auſſi grands que des tranchoirs.
Hs s'habilloient ſans manufactures , &
leurs plus beaux habits étoient de peaux
de bêtes fauves .
Ils commerçoient ſans livresde compte
, & établiſſoient leurs correſpondances
ſans poſtes. Ils avoient une chirurgie ſans
anatomie , & des Médecins ſans matière
médicale . Ils donnoient l'émétique ſans
hypecacuana ; ils faifoient des véſicatoires
ſans cantarides , & guériſſoient les
fièvres ſans quinquina. L'énumération de
tout ce qu'ils ignoroient feroit longue. Il
eſt bien plus agréable de s'occuper des
progrès que nous avons faits depuis plufieurs
fiècles , foit dans les ſciences , ſoit
dans les arts . L'hiſtoire de ceux qui nous
ont affranchi du joug de l'ignorance &
des beſoins , eſt plus intéreſſante que
celle quine nous fait connoître que les
Ev
106 MERCURE DE FRANCE .
paffions cruelles des Conquérans , & les
calamités publiques qui en ont été la
fuite. On lit avec une fatisfaction que
rien n'altère , que rien n'interrompt , tous
les Ouvrages de ces Génies bienfaifans ,
qui ont conſacré leurs veilles & leurs
travaux à foulager l'humanité , & à lui
ouvrir les routes d'une vie heureuſe &
agréable. Si j'avois un homme qui me
produisît deux épis de bled au lieu d'un ,
difoit un Monarque , je le préférerois à
tous les génies politiques .
On doit favoir gré aux Compilateurs
judicieux & patriotes d'avoir raffemblé
toutes ces inventions & ces découvertes
qui ont illuftré les derniers ſiècles , & de
nous avoir tranfmis une eſpèce de dépôt
où tout ce que le génie & le ſavoir ont
inventé , ont découvert de plus ſurprenant
, foit conſigné. Combien de ces
inventions , de ces découvertes ne ſeroient
pas perdues , ſi les Anciens & les
Modernes euffent en un pareil recueil !
Celui que nous annonçons eſt digne de
la curioſité du Public , & doit également
exciter ſa reconnoiffance.
Dictionnaive raisonné univerſel de Matière
médicale , concernant les végétaux ,
JUILLET. 1775. 107
les animaux & les minéraux qui font
en uſage en médecine; leurs defcriptions
, leurs analyſes , leurs vertus ,
leurs propriétés , &c. avec figures deſfinées
par M. de Garfault , & gravées
par différens Maîtres ; 8 vol. grand
in- 8 ° . A Paris, chez Didot le jeune ,
Libraire de la Faculté de Médecine de
Paris , quai des Auguſtins.
Le Libraire qui a publié cet Ouvrage ,
rend compte dans un Avertiſſement qu'il
a placé à la tête , qu'il fit en 1768 l'acquiſition
d'un manufcrit contenant l'hiftoire
des médicamens , composé par M.
de la Beyrie , Médecin ; il s'étoit d'abord
déterminé à l'imprimer tel qu'il étoit &
fans rien changer : mais comme on lui
fit appercevoir que l'Auteur de ce Mémoire
s'étoit peu occupé de décrire les
ſubſtances , & que d'ailleurs il s'en trouvoit
un grand nombre dont il n'avoit
point parlé , il changea de projet; il crut
pour lors devoir y faire ajouter les defcriptions
qui y manquoient & y inférer
l'hiſtoire des ſubſtances omiſes ; il pria
M. Goulin , Auteur des Mémoires hiftoriques
, littéraires & critiques , pour
ſervir à l'Hiſtoire de la Médecine , de ſe
Evj
108 MERCURE DE FRANCE .
charger de fa rédaction , & pour rendre
ce livre d'un uſage plus facile & plus
'commode , il penſa que le meilleur plan
à ſuivre pour remplir ſes vues , étoit
l'ordre alphabétique ; M. Goulin travailla
donc fur ce plan ,& le manufcrit de M
de la Beyrie lui fervit de baſe : il en a
tiré ſpécialement les articles qui regardent
le règne minéral. M. Goulin a auffi
profité pour la rédaction de ce Dictionnaire
, de l'Ouvrage de M. Voyel , Profeſſeur
de Médecine à Gottingue , fur la
matière médicale ; il a encore puifé dans
d'autres fources : il a tâché d'y raffembler
tout ce qui fe trouve de plus important
dans les écrits de Geofroy , de l'Emery ,
de Cartheufer , de Barbeyrac , de Chomel
, de Linneus , de Haller, d'Hermann,
de Kempfer , &c. Ce Dictionnaire renferme
donc le contenu d'une infinité de
livres , dont l'acquiſitiondeviendroit fort
coûteuſe aux Etudians; par fon moyen ,
ils ont une bibliothèque de matière inédicale
entièrement rénnie. CetOuvrage eft
terminé par un index où se trouvent rapportés
, à leur rang , les différens noms
arabes , grecs , latins , des ſubſtances employées
en médecine , avec leur dénomination
françoife : une pareille table eſt
JUILLET. 1775. 109
très - avantageuſe pour un Ouvrage de
cette nature .
Le Libraire a orné ce Dictionnaire de
plus de 800 planches , dont le plus grand
nombre a été deſſiné en différens temps
par M. de Garfault, & revu par M. de
Juffieu , & quelques unes ont été gravées
ſous la direction de M. Buc'hoz ,
Médecin Botaniſte de Monfieur. Le premier
mérite de ces planches eſt d'avoir
été deſſinées , en grande partie , d'après
nature ; le ſecond eſt de repréſenter en
ſon entier le port de chaque plante , ce
qui n'avoit point été exécuté juſqu'alors.
Un pareil Ouvrage , dans lequel la figure
la plus exacte eſt jointe à la meilleure
deſcription , mérite , ſans contredit , un
rang parmi les Ouvrages utiles : l'agréable
s'y trouve joint à l'utile .
Dictionnaire vétérinaire & des animaux
domestiques , contenant leurs moeurs ,
leurs caractères , leurs deſcriptions anatomiques
, la manière de les nourrir ,
de les élever & de les gouverner , les
alimens qui leur ſont propres , les maladies
auxquelles ils font ſujets,& leurs
propriétés , tant pour la médecine &
la nourriture de l'homme , que pour
110 MERCURE DE FRANCE.
tous les différens uſages de la fociété
civile ; auquel on a joint un Fauna
Gallicus. 6 vol. in - 8 ° . avec plus de
60 planches gravées en taille-douce .
Dédié à Monfieur , par M. Buc'hoz ,
Médecin Botaniſte & de quartier furnuméraire
de Monfieur , &c. A Paris ,
chez Brunet , Libraire , rue des Ecrivains.
Ce Dictionnaire , dont le premier volume
a paru en 1770,& les autres fucceffivement
, a eu tant de ſuccès , qu'on a
été obligé de réimprimer les premiers
volumes , quoique l'édition fût de deux
mille , & que tout l'Ouvrage n'eût pas entièrement
paru ; on y fait pafler en revue
tous les animaux domestiques , on y
donne leurs deſcriptions anatomiques ,
on explique enſuite la manière de les
élever , on indique les alimens qui leur
font propres , on examine les maladies
auxquelles ils font ſujets , on y expoſe les
remèdes qui leur conviennent , on fait
l'hiſtoire des maladies épizootiques qui
ont régné parmi eux depuis les temps les
plus reculés , & on en rapporte les ſymptômes
& les traitemens ; on entre enſuite
dans le détail de tous les avantages qu'on
JUILLET. 1775 . III
peut tirer de ces animaux ; on ydémontre
combien ils font utiles pour nos alimens
, pour nos médicamens , & le plus
ſouvent pour la culture & l'engraisde nos
terres, le tranſport de nos marchandiſes ,
enfin pour tous les différens uſages économiques
de la vie. On fuit régulièrement
ce plan dans chaque article des
animaux domeſtiques : mais l'Auteur
n'en reſte pas là , il parle en outre des
quadrupèdes ſauvages , des oiſeaux & des
poiffons , dont on a coutume de ſe nourrir
; il rapporte tout ce qui peut concerner
la chaffe & la pêche de ces animaux ; il
n'omer rien , ou du moins il tâche de ne
rien omettre de ce qui ſe trouve d'eſſentiel
dans le règne animal ; c'eſt le réſultat
de toutes les connoiſſances des différens,
ſiècles ſur l'économie animale , que l'Auteur
offre par cet Ouvrage à ſes Concitoyens
; c'eſt un recueil complet qui doit
néceſſairement faire époque dans cette
partie. L'Auteur y a joint différentes
tables alphabétiques , qui le rendent d'un
uſage beaucoup plus facile; on l'a orné
de 60 planches gravées en taille- douce ,
qui repréſentent au naturel les animaux
domeſtiques. Nous n'avons pas beſoin de
recommander l'utilité & les avantages de
112 MERCURE DE FRANCE.
ce Dictionnaire , le Public les connoit
afſez ,& la rapidité de ſa vente le prouve
plus que tout ce que nous en pourrions
dire.
Histoire des plantes de la Guiane Françoise
, rangées ſuivant la méthode
ſexuelle ; par M. Fuſée Aublet ; 4 vol .
in-4°. avec planches. A Paris , chez
Didot le jeune , Libraire de la Faculté
de Médecine de Paris , quai des Auguſtins
.
L'hiſtoire des plantes de la Guiane
Françoiſe que nous annonçons , eſt le
réſultat des herboriſations que M. Aublec
a fait dans cette partie de l'Amérique
pendant pluſieurs années ; elle comprend
les plantes du continent , celles des bords
de la mer & des Iſles de cette contrée.
Les genres & les eſpèces qu'on trouve
décrits & figurés dans cet Ouvrage , ne
l'ont jamais été , ou l'ont été d'une manière
très- imparfaite ; quant aux genres
&eſpèces bien déterminés, l'Auteur s'eſt
contenté d'en rapporter les noms connus
avec les phrafes des Botaniſtes , & d'en
indiquer les figures. L'article de chaque
eſpèce eſt terminé par l'expofé des uſages
JUILLET. 1775 . 113
auxquels les diverſes Nations qui habi.
tent la Guiane Françoiſe , Caraïbes ou
Naturels du pays , Européens , Nègres
d'Afrique , &c. emploient les diverſes
parties de cette plante .
M.Aublet a réuni à la fin,des defcriptions
des plantes,&,ſous la forme de Mémoire
, des détails intéreſſans & des vues
nouvelles fut la culture , les préparations ,
le commerce , l'uſage du café , de la vanille
, du muſcadier , du manihot ; il y
donne auſſi des obſervations d'hiſtoire
naturelle & de phyſique , qu'il a eu
occaſion de faire pendant ſon ſéjour à
Caïenne , à l'Ifle de France , ainſi que des
particularités ſur les moeurs & uſages
des Indiens de la Guiane ; particularités
dont M. Aublet eſt d'autant mieux inftruit
, qu'il a eu occaſion de vivre avec
lesGalibis.
Toutes les deſcriptions & explications
des figures , qui ſe montent à environ
400, font en françois & en latin , pour
rendre l'Ouvrage d'une utilité plus générale
& d'un uſage plus facile à toutes
les Nations Européennes , dont les Naturaliſtes
, même les Curieux entendent au
moins une de ces deux langues .
Dans la Préface qui eſt à la tête de
11144 MERCURE DE FRANCE.
>
l'Ouvrage , M. Aublet donne en quelque
façon l'hiſtoire de ſa vie , & fait
part au Public des raiſons qui l'ont déterminé
à s'adonner à l'étude de la
Botanique ; ce goût lui étoit inné dès fon
enfance. Les plantes s'y trouvent gravées
avec des détails qui aſſurent lans
contredit une place à l'Ouvrage de M.
Aublet dans les Bibliothèques des plus
fameux Botanistes . M. Bernard de Julfieu
a dirigé l'Auteur dans tous ces
tails , ce qui doit encore plus faire valoir
cetOuvrage.
dé-
Description des Octans & Sextans Anglois,
ou quarts de cercle à réflexion ,
avec la manière de ſe ſervir de ces
inftrumens , pour prendre toutes forres
de diſtances angulaires , tant for mer
que fur terre. Précédée d'un Mémoire
fur une nouvelle conſtruction de ces
inftrumens , & ſuivie d'un appendix ,
contenant la deſcription & les avantages
d'un double ſextant nouveau, Par
M. J. H. de Magellan , Membre de
la Société Royale de Londres , & Correſpondant
de la Société Royale de
Paris. Volume in-8°. de 174 pages ,
avec des tables & des planches ; prix
JUILLET. 1775. JIS
sliv. br. A Paris , chez Valade , Libr.
rue St Jacques ; & à Londres , chez
Elmſley , Libr. dans le Strand.
Le titre de cet Ouvrage nous rappelle
le nom d'un homme bien célèbre dans
l'hiſtoire de la navigation. Un de ſes
plus dignes deſcendans ajoute encore un
nouveau luſtre au nom de Magellan par
ſes recherches ſavantes & par un defir
conſtant de ſe rendre utile aux Navigateurs.
Son but , en publiant l'Ouvrage que
nous venons d'annoncer , a été de mettre
à la portée des marins la conſtruction
& les uſages des octans & fextans à réflexion
, qui , de l'aveu de tous les Connoiffeurs
, font les meilleurs & même les
ſeuls inftrumens ſur lesquels on puiffe.
compter , pour obſerver les aſtres , &
pour prendre toutes fortes de diſtances
angulaires fur mer. On peut encore tirer
de fort grands avantages de ces inſtruinens
pour les obſervations ſur terre , comme
M. M. l'a indiqué en peu de mets à la
fin de fon Traité. Mais ce n'eſt point par
de ſimples règles & procédés que l'Auteur
a voulu traiter ſon ſujet ; il a tâché
de mettre les Obfervateurs ordinaires en
état d'entendre clairement les opérations
116 MERCURE DE FRANCE.
qu'il conſeille , & d'agir avec connoifnoiſſance
de cauſe ; il a indiqué les prin.
cipes les plus fimples de la théorie , qui
fait la baſe de la conſtruction de ces inf.
trumens & des opérations de pratique
auxquelles ils font employés. L'Auteur
a ajouté à ce traité douze ou treize tables ,
dont quelques- unes n'ont jamais été imprimées
, & beaucoup de figures qu'il a
fait graver en trois planches. Il eſt entré
dans tous les details néceſſaires , & il a
averti de toutes les attentions qu'il faut
employer dans les opérations de ce genre.
On néglige ordinairement de compter
même les ſecondes lorſqu'on calcule ces
obſervations; mais l'Auteur a cru devoir
les employer dans les exemples qu'il en
donne, pour faire fentir aux Marins à
combien d'erreurs & de dangers cette
omiffion peut les conduire ; car les fuites
peuvent devenir d'une grande conféquence
lorſque ces petites quantités font
ajoutées à pluſieurs autres, qui néceſſairement
échappent à l'attention , & même à
la connoiſlance des plus ſavans. Enfin il a
terminé ce Traité par la deſcription de
fon double fextant nouveau inftrument
qui paroît être le plus avantageux
qu'on ait connu juſqu'à préfent. La
,
1
JUILLET . 1775. 117
deſcriptiondecet inſtrument , eſt aſſez détaillée
pour en comprendre aisément la
conſtruction & les uſages , qui , pour le
fond , font déjà expliqués dans le Traité
qui précède.
Cet Ouvrage fur les octans & ſextans
anglois , a été préſenté à l'Académie
Royale des Sciences de Paris , & le rapport
des Commiſſaires eſt imprimé à la
tête de ce bon Traité , dont M. Magellan
a fait hommage à M. Turgot , Miniſtre
d'Etat & Contrôleur-Général des
Finances . " Quel bonheur , s'écrie le ſa-
>> vant Etranger dans l'Epître dédicatoire
>> adreſſée a ce Miniſtre , ne doit pas ſe
> promettre la France ſous un jeune Roi ,
»qui a déjà montré le talent le plus né-
» ceffaire à un Prince , celui de bien choi,
>> fir ſes Miniſtres ; ſous un Roi fourd à
>> la brigue , & qui croit la renommée » .
* Discours prononcés dans l'Académie
Françaisele Lundi 15 Mai 1775 , à
la réception de M. le Maréchal Duc
de Duras. A Paris , chez Demonville ,
:
* Les deux articles fuivans font de M. de
laHarpe.
113 MERCURE DE FRANCE.
Imprimeur - Libraire de l'Académie
Françaiſe , aux Armes de Dombes ,
rue St Séverin .
En annonçant la ſéance de l'Académie
( on a déjà rendu compte de l'impreſſion
qu'avait faite ſur le Public l'excellent
Diſcours de M. le Maréchal Duc de
Duras. Il ne nous reſte qu'à mettre ſous
les yeux des Lecteurs quelques morceaux
de ce Diſcours . On y verra le coup -d'oeil
juſte d'un homme qui fait connaître &
apprécier les talens , & cette nobleſſe de
ſentimens , cette franchiſe & ces grâces
que le reſpectable Récipiendaire a déployées
plus d'une fois dans les ſervices
qu'il leur a rendus. Voici comme il caractériſe
les Ouvrages de M. de Belloy
& ſa perſonne.
« Inſtruit par la lecture des Grecs ,
>> animé par les ſuccès éclatans de l'im-
>>>mortel Auteur de Zaïre , il a donné à
> toutes ſes productions la noble em-
>> preinte du patriotiſme. Il s'eſt fait un
>>devoir , & ce devoir a fait ſa gloire ,
>> de n'expoſer ſur la ſcène que les ta-
>bleaux intéreſſans de notre hiſtoire ,
» de ranimer , de perpétuer l'héroïfme
national par la peinture des Héros de
JUILLET . 1775. 119
» la Nation . Les applaudiſlemens les plus
>>flatteurs ont été ſa récompenſe , &
» c'eſt à ces repréſentations que le cri
>>du coeur français ſe fait entendre. Qui
>> n'a point envié le fort des Citoyens
» de Calais ? Qui n'a pas retrouvé dans
>> ſon ame la même élévation , le même
>>courage ? Chaque ſpectateur ſe glori-
>>rifiait d'être Français; heureux mou-
> vement d'orgueil patriotique , qui nous
>>inſpirait l'ardeur de reſſembler à nos
* Ancêtres & de nous ſignaler comme
» eux!
» Ily a long- temps , Meſſieurs , qu'on
» a comparé les Français aux Athéniens.
>>La facilité de moeurs ,l'eſprit de curio-
» ſité , le goût des amuſemens , la paſſion
>>des arts , l'amour de la gloire ont fon-
>>de la reſſemblance. M. de Belloy l'a
>> rendue ſenſible : & en effet dans la
> ſenſation paſſionnée qu'excitaient à
>>Paris ſes Tragédies , comment ne pas
> reconnaître cette impulfion vive &
> prompte qui agitait Athènes &Socrate
» lui-même aux éloges funèbres des Hé-
> ros ? Aimable & brave Nation ſi ſuf-
>> ceptible de tant de vertus ! Il ne faut
>>qu'en développer le germe dans vos
> coeurs , & c'était le but de M. de Bel
120 MERCURE DE FRANCE .
>>loy. C'était l'objet ſublime de tous fes
>> travaux . Un tel homme était bien fait ,
>> Meſſieurs , pour vous être aſſocié. Vos
>> fuffrages couronnèrent ſes talens , &
» votre amitié fut le prix de ſes vertus,
Vous avez connu , vous avez honoré ,
>> vous avez chéri toutes ſes qualités perfonnelles
. Vous avez été les témoins de
>> ſa conduite , toujours noble ſans hauteur
, toujours modeſte , en confer-
>> vant la juſte eſtime de ſoi-même. Né
ود
ود ſans fortune , il s'interdiſait pour l'aug.
» menter , tous les moyens défavoués
» par un coeur pur & une ame élevée .
» Egalement éloigné de la baſſeſſe qui
> mendie les bienfaits & de l'orgueil qui
> les repouſſe , quel bonheur de pouvoir
>> contribuer à la fatisfaction d'un tel
» homme ! j'en ai joui deux fois , &
j'étais alots bien plus heureux que dans
ود ſa dernière maladie, privé des ſecours
>> qu'exigeait ſa ſituation , la dérobant à
» ſes amis , qu'il craignait de fatiguer
» ou plutôt d'affliger , ſon ſecret perça
>>malgré lui. Il parvint au Roi , & Sa
» Majesté m'ordonna fur le champ de
>> lui donner une preuve de ſa bienfai-
> ſance . Cette circonſtance me procura
» deux plaiſirs bien vifs , celui de lire
»dans
JUILLET. 1775 . 121
■dans le coeur de notre jeune Monar-
■ que fon empreſſement à foulager les
> malheurs qui parviennent à ſa connaiſ-
>>ſance , & celui de voir dans l'ame de
>>M. de Belloy les mouvemens de la
> reconnaiſſance la plus vraie. Il fit un
⚫ effort pour la conſigner dans la der-
> nière lettre que ſa langueur lui permit
>>d'écrire , & fon dernier ſentiment a
* été l'amour de notre nouveau Souvetain
.
M. le Maréchal de Duras finit par
tracer en peu de mots le portrait de ce
Prince auguſte & adoré , qui ne peut
être bien peint que par ceux qui ont le
bonheur de l'approcher. " Vous attendez
>> ſans doute , Meſſieurs , que je vous
» entretienne des qualités d'un Roi qui
>>fait , à ſi jutte titre , l'eſpérance de la
>>Nation. Plus on l'approche & plus on
>>apperçoit cet eſprit d'ordre & de juf-
» tice , cet amour de la vérité , cette
» averfion ou plutôt ce mépris pour l'in-
>>trigue , cette diſpoſition à la bienfai-
» ſance , & cette rare fimplicité de
» moeurs qui font la baſe de ſon caractère.
» Mais ſous ſon regne aucun de ceux de
» qui ont l'honneur de l'approcher & le
* deſir de lui plaire , ne ſe haſardera à
I. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
>> le louer autant qu'il pourrait l'être.
>Un ſi grand intérêt , Meſſieurs , m'im-
>> poſe la loi du filence & me fervira
>> d'excuſe auprès de vous » .
Le Directeur de l'Académie , M. de
Buffon , retrace avec ſon éloquence ordinaire
les ſervices que M. le Maréchal
Duc de Duras a rendus à l'État dans fon
Ambaſlade d'Eſpagne.
»Dans cette Compagnie , néceſſaire-
» ment compoſée de l'élite des hommes
>> en tout genre , chacun devrait être
>> jugé & loué par ſes Pairs; notre for-
» mule en ordonne autrement ; nous
» ſommes preſque toujours au-deſſus ou
>> au-deſſous de ceux que nous avons à
» célébrer ; néanmoins il faut être de
» niveau pour ſe bien connaître ; il fau-
-drait avoir les mêmes talens pour ſe
» juger ſans mépriſe. Par exemplej'ignore
» le grand art des négociations , & vous
>>le poſſédez ; vous l'avez exercé , Mon-
>>>ſieur , avec tout ſuccès ,je puis le dire :
» mais il m'eſt impoſſible de vous louer
» par le détail des choſes qui vous flatte-
» raient le plus ; je ſais ſeulement , avec
» le Public , que vous avez maintenu
>> pendant pluſieurs années , dans des
» temps difficiles , l'intimité de l'union
:
JUILLET . 1775 . 123
» entre les deux plus grandes Puiſſances
>> de l'Europe ; je ſais que devant nous
>>repréſenter auprès d'une Nation fière ,
> vous y avez porté cette dignité qui ſe
>>fait reſpecter , & cette aménité qu'on
>>aime d'autant plus qu'elle ſe dégrade
>>moins ; fidèle aux intérêts de votre
» Souverain ,zélé pour ſa gloire , jaloux
» de l'honneur de la France , ſans préten-
» tion ſur celui de l'Eſpagne , ſans mé-
» pris des uſages étrangers , connaiſſant
→ également les différens objets de la
>>gloire des deux Peuples , vous en avez
>>augmenté l'éclat en les réuniſſant.
>> Repréſenter dignement ſa Nation
>>ſans choquer l'orgueil de l'autre , main-
>>tenir ſes intérêts par la ſimple équité ,
> potter en tout juſtice , bonne foi , diſ.
» crétion , gagner la confiance par de fi
>> beaux moyens , l'établir ſur des titres
> plus grands encore , ſur l'exercice des
» vertus , me paraît un champ d'honneur
» ſi vaſte , qu'en vous en ôtant une partie
» pour la donner à votre noble Compagne
d'ambaſſade , vous n'en ſerez ni
» jaloux ni moins riche. Quelle part n'a-
> t-elle pas eu à tous vos actes de bien-
>>faiſance ? Votre mémoire & la ſienne
* feront à jamais conſacrées dans les faſtes
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
> de l'humanité par les faits que je vais
>> rapporter.
Accoutumés à donner noblement
> c'est-à- dire en ſilence , vos bienfaits
» charitables , que vous vouliez tenir
» ſecrets , éclatèrent tout- à- coup à Ma-
>> drid ; l'abondance en fit reconnaître la
>> ſource ; des ſommes conſidérables , mê-
> me pour votre fortune , étaient en effet
>> diſtribuées chaque jour à tous les in-
>> digens ; les foulager en tout pays , en
>>tout temps , c'eſt profeſſer l'amour de
>> l'humanité , c'eſt exercer la première
» & la plus haute de toutes les vertus.
>> Vous en eûtes la ſeule récompenſe qui
>> ſoit digne d'elle; pluſieurs fois , tous
>> deux applaudis & fuivis par des accla-
>> mations de reconnaiſſance , vous avez
>> joui de ce bien , plus grand que tous
» les autres biens , de ce bonheur divin ,
>>que les coeurs vertueux ſont ſeuls en
>> état de ſentir » .
C'eſt à un homme tel que M. de
Buffon qu'il convenait plus qu'à perſonne
de s'élever contre les abus qui peuvent
déshonorer les Lettres ; & il convenait
ſur tout d'exprimer ces ſentimens devant
une aſſemblée dont les Membres ſont
auſſi reſpectables par leur union que par
leurs talens.
JUILLET. 1775. 125
>>> Les Lettres , dans leur état actuel ,
>> ont plus beſoin de concorde que de
>> protection ; elles ne peuvent être dé-
>> gradées que par leurs propres diffen-
>> fions. L'empire de l'opinion n'eſt - il
>> donc pas aſſez vaſte pour que chacun y
>> puiſſe habiter en repos ? Pourquoi ſe
ود faire la guerre ? L'émulation n'a jamais
> produit l'envie que dans les petites
> ames; on croit triompher en terniflant
> un éclat qui ſouvent n'offuſque que
>> nous ſeuls ; on ſe félicite en rabaiſſant
>> la réputation d'un homme dont le ſeul
>> défaut eſt de penſer autrement; & fur
>>quelles matières ? ſur des choſes futiles,
> ſouvent de pure ſpéculation , & pref-
> que toujours plus que problématiques.
" Qu'un Militaire du haut rang, un
>>Prélat en dignité , un Magiſtrat en vé.
* nération , célèbrent avec pompe les
>> Lettres & les Hommes dont les Ou-
> vrages marquent le plus dans la Litté
>> rature ; qu'un Miniſtre vertueux & bien
>> intentionné les accueille avec diſtinc-
> tion ; rien n'eſt plus convenable , je
>> dirai rien de plus honorable pour eux-
>> mêmes , parce que rien n'eſt plus pa-
>> triotique. Que les Grands honorent le
-mérite en public , qu'ils expoſent nos
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
>> talens au grand jour, c'eſt les étendre
» & les multiplier ; mais qu'entre eux
> les Gens de Lettres ſe ſuſfoquent d'en-
>> cens ou s'inondent de fiel , rien de
>> moins honnête , rien de plus préjudi.
>> ciable en tout temps , en tous lieux .
7
Le genre des Pièces de M. de Belloy
amène quelques idées exprimées avec
énergie fur les fablesanciennes , qui ſont
le fondement le plus ordinaire de nos
Poëmes & de nos Tragédies .
,
" Et que peut indiquer cette imitation ,
>> ce concours fucceffif des Poëtes à tou-
>> jours préſenter l'héroïsme ſous les traits
>> de l'eſpèce humaine encore informe ?
>> Que prouve cette préſence éternelle des
>> Acteurs d'Homère fur nore ſcène
>> finon la puiffance immortelle d'un pre-
>>mier génie ſur les idées de tous les
>> hommes ? Quelque fublimes que foient
>> les Ouvrages de ce père des Poëtes ,
>> ils lui font moins d'honneur que les
>> productions de ſes deſcendans , qui
>> n'en font que les glofes brillantes ou de
> beaux commentaires . Nous ne voulons
>> rien ôter à leur gloire ; mais après
>> trente ſiècles des mêmes illufions, ne
>> doit-on pas au moins en changer les
» objets ?
JUILLET. 1775. 127
>> Les temps ſont enfin arrivés. Un
>> d'entre vous , Meſſieurs ,a ofé le pre-
>> mier créer un Poëme pour ſa Nation !
» & ce ſecond génie influera fur trente
>> autres ſiècles , j'oſerais le prédire , ſi
>> les hommes , au lieu de ſe dégrader ,
>> vont en ſe perfectionnant , fi le fol
>> amour de la fable ceſſe enfin de l'em-
>> porter ſur la tendre vénération que
>> l'homme ſage doit à la vérité . Tant
» que l'Empire des Lys ſubſiſtera, la Hen-
>> riade ſera notre Iliade ; car , à talent
>>égal , quelle comparaiſon , dirai - je à
>>> mon tour , entre le bon & Grand Henri
» & le petit Ulyſſe ou le fier Agamem-
>>non , entre nos Potentats & ces Rois de
>>village , dont toutes les forces réunies
>> feraient à peine un détachement de nos
>> armées ? Quelle différence dans l'art
> même ? N'eſt il pas plusaiſé de monter
>> l'imagination des hommes que d'élever
>> leur raiſon .
M. de Buffon continue à honorer les
mânes de M. de Belloy , en relevantl'intérêt
de ſes pièces par l'intérêt de la patrie.
" Et quel doit être le but des repréſen-
>> tations théâtrales , quel peut en être
>> l'objet utile , ſi ce n'eſt d'échauffer le
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
> coeur & de frapper l'ame entière de la
>>Nation par les grands exemples & par
>> les beaux modèles qui l'ont illuſtrée ?
>> Les Etrangers ont , avant nous , fenti
>> cette vérité; le Taſſe , Milton , le Ca-
>> moens ſe ſont écartés de la route bat-
>> tue ; ils ont sû mêler habilement l'in-
>>térêt de la religion dominante à l'inté-
>> rêt national, ou bien à un intérêt encore
>> plus univerſel; preſque tous les drama-
>>tiques Anglois ont puiſé leurs ſujets
>>dans l'hiſtoire de leurs pays ; aufſi la
>>plupart de leurs pièces de théâtre font-
>>elles appropriées aux moeursAnglaiſes ;
>>elles ne préſentent que le zèle pour la
>>liberté , que l'amour de l'indépendan-
>> ce , que le confit des prérogatives. En
>>France , le zèle pour la patrie , & fur-
>> tout l'amour de notre Roi , joueront à
>>jamais les rôles principaux ; & quoique
>> ce ſentiment n'ait pas beſoin d'être
>> confirmé dans des coeurs Français , rien
>> ne peut les remuer plus délicieuſement
>> que de mettre ce ſentiment en action ,
» & de le faire paraître ſur la ſcène avec
>> route ſa nobleſſe & toute fon énergie.
>> C'eſt ce qu'a fait M. de Belloy , c'eſt ce
>>que nous avons tous ſenti avec tranf-
>>port à la repréſentation du Siège de
JUILLET. 1775. 129
>> Calais ; jamais applaudiſſemens n'ont
>> été plus univerſels ni plus multipliés :
>> Mais , Monfieur , l'on ignorait juſqu'à
>> ce jour la grande part qui vous revient
>>>>de ces applaudiſſemens. M. de Belloy
→ a dit à ſes amis qu'il vous devait le
>> choix de ſon ſujet , & qu'il ne s'y étoit
>> arrêté que par vos conſeils. Il parlait
>> ſouvent de cette obligation ; avons-
>> nous pu mieux acquitter ſa dette qu'en
>> vous priant , Monfieur , de prendre ici
>> ſa place ? »
M. l'Abbé de Lille lut enſuitedes morceaux
de la traduction du 4º livre de
l'Enéide, qui furent également applaudis,
& pour l'expreſſion des ſentimens pafſionnés
& pour la beauté de la Poësie.
M. d'Alembert termina la ſéance par la
lecture de l'Eloge de Bofluet , morceau
admirable , où l'illuſtre écrivain a ſu prendre
tous les tons & ſe pénétrer ſans effort
de la grandeur & de l'onction de ſon Hé.
ros. Comme il y a des rapports naturels
entre tout ce qui est vraiment beau , il a
rappelé la Lettre paſtorale de M. l'Archevêque
de Toulouſe , ſur la maladie
épizootique , chef- d'oeuvre d'une éloquence
& d'une charité évangélique , &
P'inſtruction aux Curés du royaume , mo
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
nument de la ſageſſe paternelle du Gouvernement.
Il ſemble aujourd'hui que ce
foitdans le ſanctuaire de la raiſon & des
talens que toute eſpèce de gloire doit être
célébrée , & les Lettres ſe montrent dans
toute leur dignité , en devenant les interprêtes
de la renommée & les organes de
la reconnaiſſance publique .
Choix de Tableaux tirès de diverſes Galeries
Angloiſes , par M. Berquin. Amfterdam;
& ſe trouve à Paris , chez la
Ve Ducheſne & le Jay, rue St Jacques ;
Saillant & Nyon , rue St-Jean de- Beauvais
; Delalain & Monori , tue de la
Comédie Françoife .
Cette colleation eſt une traduction libre
de quelques morceaux des meilleures
Feuilles périodiques publiées en Angleterre
depuis le Spectateur. L'Auteur a
réuni pluſieurs Portraits , plus ou moins
piquants , qui font proprement la fatyre
des travers & des ridicules. Nous ne pouvons
donner une idée de ce recueil qu'en
choiſiſſant les morceaux qui nous ont paru
les plus curieux . Le Portrait de Dick Shifzer,
le Portrait de Sophron , qui eſt celui
JUILLET. 1775. 131
d'unhomme perſonnel , enfin le Tableau
représentant la détreffe de la femme d'un
Baronnet , prétendant à l'élection de fa
Comte. Tous ces fragmens ſont curieux , &
peuvent ſervir àfaire connaître les moeurs
Anglaiſes .
Portrait de Dick Shifter.
Dick Shifter eſt un jeune homme de
la plus belle eſpérance , qui , après avoir
brillé dans tous ſes exercices à l'Univerfité,
ſe conſacra , il y a deux ans , à l'étude
des Loix . Perfuadé qu'une ſcience auffi
aride ne peut que flétrir la fleur du génie ,
ſi l'on n'en corrige la ſéchereſſe par la
culture des lettres &des beaux arts , il ſe
forma une collection nombreuſe de Romans
& de Poëmes dans leſquels il allait
oublier les dégoûts de l'étude du Code
Britannique.
Pendant ſes heures de délaſſement ,
notre jeune Docteur prit,dans ſes Auteurs
favoris , l'idée la plus gracieuſe du ſéjour
de la campagne. Ses courſes ne s'étaient
guères étendues au delà des fauxbourgs ,
&déjà il ne parlait que de la vie champêtre
&de l'innocence paſtorale .
Malgré les inſtances preſſantes de quel
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
ques - uns de fes amis pour aller paffer
l'Eté avec eux dans leurs maiſons de campagne
, il n'avait pu encore fatisfaire fes
deſirs . De petites affaires l'avaient toujours
empêché de ſe rendre à leurs invitations
. D'ailleurs, il aurait craint de contracter
par-là une eſpèce de dépendance
incompatible avec cette liberté de vie
qu'il enviſageoit comme le ſouverain
bien.
Il a enfin réſolu , cet Automne , de s'arracher
à tous les liens qui le retenaient à
Londres , pour aller réaliſer ſes idées de
félicité. Ayant entendu parler d'une petite
ferme folitaire , ſituée à dix lieues de
la ville , dans une vallée délicieuſe , il
partit en ſecret ſans indiquer à ſes amis le
lieu de ſa retraite ; il craignait que des
importuns n'allaſſent troubler les jours
heureux qu'il ſe promettaitde paſſer loin
du tumulte & des embarras de la Capitale.
Il s'était jeté dans ſa voiture les yeux
étincelans de plaiſir , & le coeur plein des
douces illuſions de l'eſpérance. A peine
eut il franchi les dernières barrières
qu'il apperçut de tous côtés des collines ,
des vallons , des boſquets , des jardins &
des pâturages qui ſe ſuccédaient les uns
JUILLET, 1775 . 133
aux autres dans les perſpectives les plus
variées. Il paſſa ainſi quatre heures dans
le raviſſement , comparant les deſcriptions
de ſes Poëtes avec les tableaux qu'il
avoit ſous les yeux. Peu à peu cependant,
cet enthouſiaſme ſe refroidit. Après fix
heures de marche , il commença , malgré
tout l'enchantement de la ſcène champêtre
, à defirer d'atteindre le but de fon
voyage , & il paſſa la dernière heure toute
entière à ſe tourmenter dans ſa chaiſe &
àjurer contre ſon poſtillon .
Il arriva enfin à ſa nouvelle demeure ,
où on le reçut avec des témoignages de
cordialité qui lui firent un extrême plaifir.
Il aurait eu mille queſtions à faire fur la
beautédu pays & fur les moeurs de ſes habitans
; mais comme ſes membres étaient
tont briſés par le cahotement de la voiture
, la première choſe qu'il demanda fut
ſa chambre à coucher.
Il dormit bien, & attribua ſon ſommeil
à la pureté de l'air qu'on reſpirait dans
ces lieux. Je vais donc vivre enfin , diſoitil
, avec de bons bergers tels qu'on nous
les a peints dans les vallées de l'Arcadie ,
au ſein de l'innocence & de la candeur.
Dans l'attendriſſement où le jettèrent ces
douces réflexions , il tourna ſes pas vers
134 MERCURE DE FRANCE .
la forêt voiſine . Les brouſſailles lui déchiraient
les jambes , un inſecte le piqua
vivement fur le nez ; mais le plaiſir d'errer
dans un bois fombre & folitaire lui fir
bientôt oublier ces petits malheurs . Il
s'aflit ſous un arbre , où il entendit avec
plaifir une douce ondée tomber autour
de lui ſans le mouiller. Image ſenſible ,
s'écria - t - il , d'une obſcurité fortunée !
Ainſi le ſage ,du fond de ſa retraite , voit
tout ſe bouleverſer & fe confondre dans
l'Univers , & reſte inacceſſible aux fureurs
du deſtin .
Les réflexions philoſophiques n'étouffent
point les beſoins de la Nature . Dick
ſe ſurprit dans ſes penſées avec un violent
appetit . Cependant la pluie avoit
redoublé depuis quelques minutes , & le
ciel , chargé d'épais nuages , ne permettait
pas d'eſpérer qu'elle fût prête à finir .
Notre folitaire hefita quelque temps à
traverſer la campagne inondée. Il s'y décida
enfin tout- à- coup , preſſé par l'ennui
& par la faim , & déjà mouillé juſqu'aux
os. Malgré la réfolution qu'il avait priſe
de bannir toutes les idées qui pourraient
lui rappeler le ſouvenir de Londres , il
ne laiſſa pas de penſer , au milieu de ce
déluge , à la commodité des fiacres de
1
JUILLET . 1775 . 135
Haymarket. Il arriva enfin tout dégouttant
de pluie & de ſueur , & il en fut
quitte pour changer de vêtemens de la
tête aux pieds.
Une extrême friandiſe eſt preſque le
ſeul défaut de Shifter. Il voulut ſe dédommager
de ſa petite diſgrâce par un
repas délicat. Malheureuſement les fourniffeurs
des marchés de Londres étoient
venus la veille enlever toute la volaille
& tout le gibier du canton. Il fut obligé
de ſe contenter d'un oeuf , d'un morceau
de fromage & de quelques fruits.
Le ciel avoit repris fa férénité. Dick ,
peu embarraſſe de ſa digestion , retourna
vers fon arbre pour y faire encore un peu
de philofophie , les événemens de la
journée n'étaient pas propres à y répandre
beaucoup de gaieté. Il s'en revint bientôt
mécontent de ſes méditations. Son Hôteſſe
, pour le diſliper , lui raconta pluſieurs
hiſtoires des forciers du village ,
qu'il trouva fort plaiſantes en bâillant de
ſon mieux. Il demanda enſuite les papiers
publics . On ne put trouver dans
toute la maiſon que le dernier réglement
fur les Poſtes. Il fit tout ce qui dépendait
de lui pour s'amuſer de cette lecture ,
en attendant qu'on lui préparât un fou
136 MERCURE DE FRANCE.
per , preſque auſſi ſplendide que fon
premier repas.
On inmagine bien qu'en récapitulant
toutes les aventures qui lui étaient arrivées
, il ne ſe coucha pas de trop bonne
humeur ; mais le ſommeil , par je ne ſais
quel charme , adoucit nos chagrins , fait
revivre nos eſpérances & rallume nos
defirs. Il ſe leva de très bonne heure ,
jeta un coup-d'oeil , de ſa fenêtre ,ſur la
vaſte étendue de la campagne , & goûta
le plaiſir , nouveau pour lui , de voir
le lever du ſoleil. Il ſortit peu après , ſe
promena de champ en champ , fans obſerver
aucune route tracée , & fort étonné
de ne pas voir danſer de bergers &
de bergères au ſon du chalumeau .
Après s'être long-temps promené , il
apperçut enfin une troupe de moiffonneurs
& de moiſſonneuſes qui allaient au
travail . Voici donc , dit- il en lui même ,
voici mes véritables Arcadiens. Il s'avan .
ça gracieuſement vers eux , dépouillant ,
autant qu'il pouvait , de peur de les embarraffer
, la majeſté de ſon port & la
dignité de ſes manières. Il fut fort indigné
de les entendre effrontément lui demander
quelques ſchelings pour boire.
Cependant , comme il avait beſoin d'eux
JUILLET. 1775 . 137
pour s'inſtruire ſur mille petites chofes ,
il leur ouvrit ſa bourſe & ſe mit à les
interroger. Ils s'apperçurent bientôt , par
ſes queſtions , qu'il ne ſavait pas diftinguer
le froment de l'avoine. Toute la
troupe en conçut pour lui un extrême
mépris. Un petit poliſſon , ſous prétexte
de lui montrer un nid de roſſignols , le
fit tomber dans un piége que le Fermier
voiſin avoit tendu aux ennemis de ſa
baffe- cour ; & toutes les femmes s'étant
affemblées autour de lui avant qu'il pût
fe déchevrêter , lui dirent que c'était fort
mal à un homme tel qu'il paraiſſait être ,
de venir exprès de Londres pour voler
les poulets des pauvres payfans.
Dick , après bien des efforts , fortit de
fon trou écumant de rage & bien réſolu
de ſe venger. Cependant les faulx des
moiffonneurs letinrent en reſpect,& il ne
voulut pas expoſer à une triſte malencontre
les oreilles d'un jeune Juriſconſulte.
Il prit le parti de ſe retirer , en déclamant
en lui - même contre les moeurs
groſſières & la malignité de ces villageois.
Il fut abordé à quelques pas de là par un
honnête Sergent , qui lui fignifia qu'il
eût àdonner ſatisfaction au fermier Larskins
, dont il avait endommagé , la
138 MERCURE DE FRANCE.
veille , en paflant , une pièce de bled ; ou
à comparaître devant le Juge. Par bonheur
Shifter ſe rappela quelques termes
de chicane , & parut au Sergent ſi con
ſommé dans le métier , que celui- ci vit
bien qu'il n'y aurait rien à gagner avec
un tel homme , & prit congé de lui fort
civilement.
Ce triomphe glorieux ne lui faiſait
pas entièrement oublier l'affront qu'il
venait de recevoir. Craignant d'être l'objet
des plaifanteries de tout le village ,
lorſque le bruitde ſon infortune s'y ſerait
répandu , il penſa qu'il était à propos de
prévenir cette honte par un prompt départ.
Il courut aufli-tôt régler ſes comptes
avec ſon Hôteſſe , qui le traita fort
mal pour avoir voulu rabattre quelque
choſe du mémoire énorme qu'elle lui
préſentait. Un cheval d'une fuperbe encolure
avait attiré la veille ſes regards ,
comme il traverſait une prairie. Il lui
vint dans l'idée d'en faire l'acquifition
pour parcourir le pays ; le Laboureur à
qui il appartenait le lui garantit excellent
, & lui proteſta que la ſeule raiſon
qui le portait à s'en défaire , était qu'il
était trop beau pour un homme de fon
état. Dick , preffé de ſortir de ce maudit
JUILLET . 1775 . 139
Séjour , lui en donna tout ce qu'il voulut
, le fit brider , ſeller , caparaçonner ,
s'élança deſſus & partit comme un éclair.
Il ſe félicirait déjà depuis un quart d'heure
de la viteſſe de ſon Bucéphale ,& fe propoſait
de le produire aux courſes de Newmarker
, lorſque tout à tout la pauvre
bête , à qui il abandonnait le choix de la
route , s'alla jeter , tête baiffée , au milieu
d'un bourbier ; il ſe releva preſtement ,
crotté juſqu'aux oreilles. Quelle fut fa
ſurpriſe de s'appercevoir que ſon cheval
ne voyoit goutte abſolument ! Il retourna
au vendeur , & voulut le contraindre à
rompre le marché. Celui- ci n'en voulut
rien faire , & lui répondit qu'il avait
coutume de payer ſa redevance au Seigneur
, quoique l'année ne fût pas trop
bonne , & de vendre ſes chevaux le plus
qu'il pouvait , quoiqu'ils n'euſſent pasla
vue extrêmement perçante , qu'au reite
c'était la meilleure bête qu'il pût trouver
pour un moulin.
Shifter craignit que cette aventure , fi
elle éclatait , ne le couvrit de ridicule ;
il aima mieux perdre ſon argent : &
plus que fatisfait de ſes bons bergers
d'Arcadie , il dit un éternel adieu à ce
doux aſyle de l'innocence & de la can
deur.
140 MERCURE DE FRANCE .
Portrait de Sophron.
Depuis que je m'occupe à étudier les
hommes , je n'en ai point vu dont la
prudence dirige plus ſcupuleuſement tous
- les procédés , que mon ancien ami de
Collége , Sophron. Au milieu des ſecouſſes
qui ébranlent le continent , au
ſeindes révolutions qui ſe ſuccèdent ſans
ceſſe dans notre Ile , il jouit ſeul d'un
repos inaltérable par ſa conſtance à ſuivre
un petit nombre de maximes qui forment
toute ſa philofophie.
Le premier principe de Sophron eſt ,
qu'il ne fautjamais rien confier au hafard.
Ainſi , quoiqu'il aime beaucoup l'argent ,
il penſe que l'économie eſt une plus gran.
de ſource de richeſſes que l'induſtrie.
C'eſt en vain qu'on lui préſenterait le
projet le mieux combiné de quelque
entrepriſe lucrative , il n'aime point à
perdre ſon argent de vue , on ne ſçait
pas ce qui peut arriver. Malgré l'augmentation
conſidérable de la valeur des
fonds , il laiſſe toujours le bail de fon
héritage fur le même pied , parce qu'il
vaut mieux s'en tenir à peu de choſe
que de riſquer de n'avoir rien du tout.
Mais il en exige avec rigueur le payement
JUILLET . 1775. 141
au jour préfix ; car celui qui n'eſt pas en
état de payer un quartier ne pourra pas
en payer deux. Si on lui parle de quelque
découverte utile dans l'Agriculture , il
fait obſerver que les nouvelles expériences
n'aboutiſſent à rien ; que nos ancêtres
n'étaient pas plus bêtes que nous ; que
les dépenſes ſont actuelles & les récoltes
éloignées ; qu'enfin c'eſt être peu ſage
que de quitter une choſe ſûre pour quelque
choſe d'incertain .
Un autre principe de Sophron eſt , de
ne s'occuper jamais que de ce qui le con.
cerne particulièrement. Il neprend aucun
parti dans les affaires de l'Europe ; il
entend parler & il parle des intérêts de
la nation avec la même froideur que s'il
s'agiſſaitd'une ancienne république. Lorfqu'on
ſe plaint de l'impéritie ou de l'iniquité
des Magiſtrats , il ſe retranche ſur
le proverbe qu'il ne faut pas croire tout ce
qu'on dit. Si l'imprudence ou la prévarication
des Miniſtres mettent l'Etat en
danger , il ſe flatte que le Gouvernement
prendra ſon équilibre. Il ne ſe décide
en faveur de perſonne dans les élections
, parce que tous les Candidats ſont
d'honnêtes gens également dignes de ſes
fuffrages.
142 MERCURE DE FRANCE.
Jamais on ne l'a entendu s'informer
de la ſituation des autres Familles . Que
les terres adjacentes aux ſiennes ſe vendent
où s'hypothèquent , ſoient cultivées
ou reſtent en friche , tout cela l'inquiète
fort peu . Survient- il quelque méfintelligence
entre ſes voiſins?ilobſerveunefroide
& invariable neutralité. Il n'a tenu qu'à lui
de prévenir pluſieurs procès ruineux , &
d'étouffer, dans leur principe , mille querelles
ſanglantes : mais il n'aime point
l'office de médiateur , de crainte de condamner
, par hasard , celui dont le droit ,
malgré les apparences , ſerait peut- être
le mieux fondé.
Lesperſonnesqui le conſultentn'enreçoi.
vent jamais un avis déciſif, àcauſe qu'il ſe
défię de l'incertitude des événemens , &
qu'ilne veut pas faire tomber le blâme fur
lui-même. Il ſe contente de leur ferrer
tendrement la main , de leur dire qu'il
prend le plus vif intérêt à leurs affaires ,
de leur rappeler qu'il ne faut rien entreprendre
inconſidérément & fans avoir
balancé toutes les raiſons oppoſées ; qu'il
y a un égal danger à être trop lent& trop
actif. Il ajoute qu'il pourrait leur dire
ceci & cela : mais qu'après tout chacun
eſt le meilleur Juge dans ſes propres affaires.
JUILLET. 1775 . 143
Il ya des gens qui ſe contentent de
belles paroles , & ſe retirent avec la plus
haute eſtime pour ſa prudence. Perſonne
au moins n'eſt offenſé , parce qu'il laiſſe
tout le monde en pleine poffeffion de
ſes idées.
Sophron eſt régulier dans ſa conduite ,
ſans aimer la vertu ; il vit dans la tempérance
, ſans hair les plaiſirs ; il affiche
l'opinion la plus avantageuſe de la probité
des hommes &de la ſageſſe des femmes
, & ne ſe livre à qui que ce ſoit ; il
végète paiſiblementſans être aimé ni haï ,
foutenu ni traverſé; il ne fait point ſa
cour aux gens en place , de peur qu'ils ne
tombent& nel'entraînent dans leur chûte
; il ménage ceux qui font tombés , de
peur qu'ils ne ſe relèvent & ne ſe vengent;
il n'ouvrira point ſa bourſe à un
ami dans la dernière néceſſité , de peur
d'en faire un ingrat.
Tableau repréſentant la détreſſe de la femme
d'un Baronnet, prétendant à l'elec
tion defa Comté,
Dans un temps où toute l'Angleterre
n'eſt occupée que de l'affaire des Elections
, j'eſpère que cette lettre , que je
144 MERCURE DE FRANCE.
trouvai hier au ſoir dans la rue , ſans
adreſſe ni fignature , pourra faire quelque
plaiſir à mes Lecteurs.
MA CHÈRE FANNY ,
Je ſuis excédée , anéantie. J'ai cru
mourir mille fois depuis notre arrivée
dans cet abominable ſéjour. Que ces perfides
Poëtes célèbrent tant qu'ils voudront
& l'émail des prairies , & l'ombre
des bocages & le murmure des ruiſſeaux ,
j'aimerais mieux traîner mes jours au
fond d'un magaſin du quai de la Tamiſe,
que de paffer ici une autre ſaifon .
Notre Château , ma chère , eſt une
véritable hôtellerie , où il me faut accueillir
& attirer même les paſſans. Buffets
& celliers , tout est ouvert au plus
vilain gueux qui a ſes quarante shellings
de rente * . Le parquet de nos falles eſt
tout fillonné par les clouds des ſabots.
On ne voit que des taches de punch fur
les conſoles de nos antichambres , & il
s'y élève des fumées de tabac qui feraient
* Il faut avoir ce revenu pour voter dans les
élections.
évanouir
JUILLET. 1775. 145
évanouir une Vivandière . Nous ne ſommes
jamais à table ſans une douzaine de
convives plus grofiers les uns que les
autres . Ma feule occupation , eſt de leur
faire circuler des affiettes & de répondre
à leurs ſantés. Ce qui me choque le
plus , c'eſt qu'il y a toujours quelqu'un
de ces butors , entre deux vins , qui ne
peut entendre raiſon qu'il ne m'ait em--
braflée : à quoi je ſuis contrainte de me
foumettre de bonne grace , par l'ordre
de mon mari. Voilà , fans compter mille
autres déboires , ce qu'il faut endurer à
chaque inſtant , de peur d'aliéner le moindre
fuffrage.
A plus de trois milles à la ronde, il n'y a
pasune ſeule femme digne de la ſociétéde
ma fillede chambre. Sir John veut cependant
que je vive avec toutes dans la plus
intime familiarité. Lady Berrys eft bien
notre voisine , mais quoique nous foyons
en liaiſon à la Ville , nous ne pouvons entrenenir
ici de commerce , parce que fon
maris'est déclaré pour le parti dela tour.
Mes connaiſſances les plus diftinguées
fontMyladi Maireſſe , femme du Magifter,
& Myladi Alderman , qui vend de la
poterie & des épingles d'un côté de ſa
boutique , tandis que fon mati travaille ,
I. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
,
de l'autre, à compoſer des pilules pour la
fanté de tout le canton. Ces créatures ,
ſuivies de leur famille déguenillée
viennent prendre le thé avec moi chaque
après- midi ; & après m'avoir fait jouer
un shelling en fix parties d'oſſelets , elles
me propoſent ordinairement une partie
depromenade dans mon carroſſe , juſqu'à
l'entrée de la nuit. Leurs enfans ne manquent
jamais d'être de la partie. Pour
éviter toute apparence d'une dangereuſe
prédilection , iill ffaauutt que j'en prenneàla
fois unde chacune fur mes genoux , que
je me récrie ſur l'air de fineſſe qui anime
leur maſſive phyſionomie , & furtout
que je touche , ſans air de répugnance,
leurs haillons dégoûtans . Myladi Mairefle
eſt une très ardente femme de parti,
De deux gros chiens qui font tous fes
délices , elle a nommé l'un Sir John &
l'autre Colonel , en l'honneur , comme
vous le jugez bien , de mon mari & de
mon frère , ſes humbles protégés .
Il y a quelques jours que ſur les inftancesdes
Dames du village , je conſentis
à tenir une aſſemblée. J'ouvris le bal
avec Sir Humfrey Chéeſe , qui danſa
tout botté , avec la même grâce que ces
ours qu'on fait pirouetter dans les rues
JUILLET. 1775 . 147
deLondres. Malgré toute mon attention
à obſerver l'ordre le plus exact , j'eus le
malheur de faire une mépriſe qui fera
peut- être perdre bien des voix à Sir John .
Dès le commencement de la fête on vit
la veuve d'un Praticien s'élancer furieuſe
hors de la falle , indignée de ce que ſa
fille n'eût pas été priſe pour danſer avant
Miſtris Northon , fille d'un Braſſeur ,
quoiqu'on ne dût pas ignorer que feu fon
mari était d'une profettion bien plus relevée.
Je voudrais , ma chère , que vous puiffiez
jeter un coup-d'oeil ſur l'attirail de
ma toilette. Vous la prendriez pour une
boutique de Marchande de modes ; Juliette
& moi nous ſommes occupées ,
depuis trois jours , à faire des cocardes
& à les attacher aux chapeaux gras de
nos Villageois. Et n'eſt ce pas une contrainte
affreuſe ? Je ne ſuis pas libre de
m'habiller à ma fantaisie. Il faut que je
porte le bleu , quoique vous fachiez que
rien ne tranche plus avec mon teint , &
que cette couleur me donne l'air des
Sorcières de Macbeth.
Ce n'eſt pas tout. Sir John vient de
m'annoncer que ſes dépenſes ſont ſi conſidérables
, qu'il ſera obligé de retrancher
4
Gij
I14S MERCURE DE FRANCE .
fur mes épingles & de congédier la
moitié de nos domeſtiques . Il m'a même
fait entendre que peut être n'irions nous
pas à Londres de tout cet hiver. Impitoyable
époux ! ... S'il oſe perſiſter dans cette
réſolution , je vais moi même appuyer
la brigue de ſes Concurrens , & révolter,
par mille incartades , ceux qui lui ont
fait eſpérer leur voix.
Je ſuis , &c.
Eloge historique de François Quesnay ,
par M. le Comte d'Albon , des Académies
des Sciences , Belles- Lettres &
Arts de Lyon , de la Société d'Agriculrure
de la mène Ville , de la Société
économique de Berne , &c. &c .
Et in amicitâ illius delectatio bona , & in
operibus manuum illius honeftas fine defestione ,
&in certamine loquela illius fapientia , &præclaritas
in communicatione fermonum ipfius.
Sapien . Chap . VIII .
Seconde édition , 1775. A Paris , de
l'Imprimerie de Cailleau , rue Saint
Séverin.
Cet Eloge raiſonné fait honneur à
M. le Comte d'Albon , qui a célébré
JUILLET . 1775. 149
avec autant de dignité que de ſenſibilité
, les lumières , les travaux & le
caractère bienfaiſant de l'homme célèbre
, objet de ſes louanges. On en peut
juger par ce début qui eſt le précis de
tout ce qu'il développe avec éloquence
dans ſon diſcours .
" Soulager l'humanité ſouffrante ; per-
>>fectionner les arts utiles ; éclairer les
>>Peuples ſur leurs vrais intérêts ; fixer ,
>>d'une manière invariable , les principes
> de l'adminiſtration ; montrer les effets
funeſtes d'un mauvais régime public, en
>>indiquer les cauſes & les remèdes ; inf-
> truire les hommes de tous les âges , de
>>>tous les rangs , de toutes les Nations ,
» de tous les ſiècles à venir : c'eſt mériter
> de l'Univers entier des ſuffrages qu'il
>> n'accorde qu'à quelques-uns de ceux
>>mêmes que nous regardons comme de
> grands hommes. Qui fut plus digne de
>> cette gloire que le célèbre Queſnay ,
>>que la mort nous a enlevé? Ami de
>>>ſes ſemblables , il conſacra ſes travaux
» à prolonger leurs jours : tout ce qui
>> les intéreſſoit lui étoit cher. Son zèle
» pour le bien public , foutenu d'un gé-
> nie puiſſant & vigoureux , lui fit com-
>>battre des préjugés contraires aux pro-
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
>> grès de la vérité , & créer un ſyſtème
» qui ſuppoſe dans ſon Auteur des vues
د
neuves & profondes , des ſentimens
>> nobles , généreux & grands. Appuyé
>> fur les principes ſacrés de la nature &
>>ſur les règles immuables de l'ordre il
>> durera autant que la nature & l'ordre
>> ſubſiſteront. Les imputations vagues &
>> confuſes de ceux qui n'ont pas daigné
>> P'étudier ; les traits de la raillerie , ref-
>> ſource ordinaire des eſprits médiocres
» & vains , s'émouſſeront contre un édi-
>> fice qui a la raiſon pour baſe , l'huma-
>> nité pour objet , lajustice pour ſoutien :
» & les hommes éclairés , les vrais Ci-
>>toyens , les Philoſophes ſenables con-
>> ſerveront toujours une reconnoillance
>> reſpectueuse pour celui qui ſoumit à
>> un calcul ſévère , leurs rapports mu-
>> tuels , leurs intérêts, leurs droits & leurs
»devoirs.
»Elevons un monument digne , s'il
>>eſt poſſible , de ce bienfaiteur du mon-
>>de; &pour lui accorder le tribut d'élo-
>> ge qu'il mérite , faiſons- le connoître
>> tel qu'il a été dans les âges divers de
>> ſa vie; ſuivons ledepuis fon berceau ;
>>il n'eſt pas indifférent d'apprendre com-
>> ment un grand homme s'eſt formé ,
JUILLET. 1775 . 1st
>> juſqu'à ce jour malheureux où nous
>> l'avons perda ; il importe auſſi de fa-
» voir comment il a fini. Peignons ſes
>>talens , ſon caractère , ſes moeurs , fa
» conduite , ſes écrits avec la ſimplicité
» qui lui étoit ſi naturelle , & qui fait le
>> plus bel ornement de la vérité. Les lu-
» mières de ſon génie nous éclaireront ,
» & les qualités de ſon âme nous excite-
>>>rontà la vertu » .
M. le Comte d'Albon détaille dans
la ſuite de cet Eloge , les Ouvrages & les
idées de M. Queſnay ; il les explique
même &y répand beaucoup de jour. Cet
Eloge eſt ſuivi d'une Lettre inſtructive
de M. le Comte d'Albon à M. de B *** ,
fur le commerce , les fabrications , & la
conſommation des objets du luxe.
Traité théorique & pratique du jeu des
Echecs , par une Société d'Amateurs .
• • Si quid novifti rectius iftis
Candidus imperti , fi non , his utere mecum.
Hor. lib. , 1 , Ep. 6 , v. 67 & 68 .
A Paris , chez Stouppe , Imprimeur-
Libr. rue de la Harpe , vis- à vis la rue
St Séverin ; & au Café de la Régence ,
place du Palais Royal. Prix 3 l. br.
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
Ce nouveau Traité du jeu des Echecs
doit mériter la préférence ſur tous ceux
qui ont paru juſqu'à préſent , en ce qu'il
joint à une plus grande étendue, l'analyſe
&l'ordre fi néceffaire dans l'étude d'une
ſcience de calcul , & cependant trop né
gligé par tous les Auteurs qui ont eſſayé
juſqu'ici de donner quelques principes
de ce jeu . Pour ne pas effrayer les Amateurs
par un in-folio , on a donné aux
huit pièces des échecs le nom des huit
premières lettres de l'alphabet , & on a
déſigné leur poſition & leur marche fur
l'échiquier par les numéros 1er juſqu'à 8 .
Cette méthode de noter les parties , auſſi
ſimple que claire , & dont on trouve la
clef dans l'introduction , a permis aux
Auteurs de réunir dans un ſeul volume
in 12 tout ce qui a paru de plus fatisfaifant
fur ce jeu , avec les réſultats des
manières des plus grand Joueurs de ce
ſiècle . Ceux qui feront curieux d'en faire
une étude particulière , y trouverontl'inf.
truction la plus variée , la plus ſuivie &
la plus capable d'aider, par l'application des
exemples aux principes , le plus ou moins
d'aptitude qu'on peut avoir d'ailleurs
dans fon génie pour ces combinaiſfons.
On fent que ceTraité eſt leréſultat de
!
JUILLET. 1775 . 153
l'expérience des plus habiles Joueurs ,
qui ont profité de tout ce qui a été écrit
avant eux , & qui ont rectifié dans la première
Académie de l'Europe pour les
Echecs , ( le Café de la Régence , près le
le Palais Royal ) les fautes échappées aux
anciens Auteurs , en y ajoutant les nouvelles
découvertes qu'une étude affidue
& raifonnée leur ont fait trouver. Le jeu
des Echecs étant le jeu des combinaiſons
pour l'attaque & la défenſe , il ouvre
une vaſte carrière aux ſyſtèmes de tactique
en quelque forte , & aux calculs des
rapports. C'eſt moins , entre habiles gens ,
un amusement léger , qu'une ſcience
exacte & profonde.
ΑΝΝΟNCES.
FRAGMENS de Tactique , in- 4°. 78 .
Mémoire , fut l'artillerie ; 8. Mémoire ,
fur le langage militaire ; 9. Mémoire
projet d'une inſtruction pour la manoeuvre
de l'Infanterie. Prix en feuille , 7 l.
4 f. A Paris , chez Ant. Jombert père ,
Libraire du Roi pour l'Artillerie & le
Génie , rue Dauphine.
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
Hymnes de Callimaque , nouvelle édition
, avec une verſion françoiſe & des
notes , par M. Dutheil ; in. 8°. A Paris,
de l'Imprimerie Royale.
Esprit du grand Corneille, extrait de
fes OEuvres dramatiques ; dédié à M. de
Voltaire ; 2 vol. in-8º. br. 4 1. A Bouillon
, & à Paris chez Lacombe , Lib. rue
Chriſtine.
Effaifur les Phénomènes de la Nature,
pris dans les élémens , & les trois règnes
des animaux , végétaux & minéraux , en
forme de Dictionnaire ; in-8 °. br. prix
2 1. A Bouillon , & à Paris chez Lacombe
, Lib . rue Chriſtine.
Réflexions Médico-Chirurgicales , par
M. Trécourt , Docteur en Médecine ,
Aſſocié Correſpondant de l'Académie
Royale de Chirurgie de Paris , & du
Collége Royal de Nancy , Chirurgien-
Major de l'Hôpital Militaire de Rocroy;
in- 12. br. 2 liv. 10 f. A Bouillon , & à
Paris chez Lacombe , Libr. rue Chrif.
tine.
Sur la légiflation &le commerce des
JUILLET . 1775 . 155
grains , in- 8 °. nouvelle édition. A Paris ,
chez Piffot , Libraire , quai des Auguftins.
Analyſe de l'Ouvrage intitulé , de la
législation & du commerce des grains ; in.
8 ° . par M. l'Abbé M. A Paris , chez
Piflot , Libr. quai des Auguſtins.
Du commerce des bleds , pour ſervir à
la réfutation de l'Ouvrage ſur la légiflation
& le commerce des grains ; in - 8
A Paris , chez Grangé , Imprimeur Libraire
, au Cabinet Littéraire , Pont Notre-
Dame .
Eclairciſſemens demandés à M. N**
ſur ſes principes économiques & fur fes
projets de légiflation , au nom des Propriétaires
fonciers & des Cultivateurs
françois , par M. l'Abbé Baudeau ; 1775 ,
in 8 °. A Paris , au Bureau de Correfpondance
; & chez Lacombe , Lib . , tue
Chriſtine.
Le Collecteur , ou manière de faire en
France ou par tout ailleurs , régulièrement
& à peu de frais , & fuivant une proportion
exacte , avec les propriétés , richef
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
ſes , valeurs & facultés de chaque Généralité
, Election & Paroiffe , & d'un chacun
; la répartition , diviſion , ſubdivifion,
affiette & perception des impôts,&c.
par M. Trottier ; in 8 ° . prix 18 f. A Paris ,
de l'Imprimerie de Jorry , rue de la Huchette
; & chez l'Auteur , rue St André
des Arts , vis à-vis la rue Contreſcarpe .
Ancienne ariette de la Fée Urgelle avec
paroles nouvelles & accompagnement
chiffré , nouveauté curieuſe ; à l'uſage
des perſonnes qui aiment à chanter , &c .
Brochure in- 8 °. A Paris , de l'Imprim. de
Jorry , rue de la Huchette.
Natalie , Drame en quatre actes , par
M. Mercier ; in 8°. prix 30 f. A Paris ,
chez Ruault , Lib. rue de la Harpe .
Hiſtoire de la Ville de Rouen , Capitale
du Pays & Duché de Normandie , depuis
ſa fondation jusqu'en 1774 ; ſuivie d'un
Eſſai fur la Normandie littéraire , par
M.S** , Avocat au Parlement de Rouen ;
2 vol . in- 12 br. 4 1. A Rouen , chez le
Boucher le jeune , Libraire ; & à Paris ,
chez Durand neveu , rue Galande.
Dictionnaire poëtique d'Education où ,2
JUILLET . 1775 . 157
fans donner de préceptes , on ſe propoſe
d'exercer & d'inſtruire toutes les facultés
de l'âme & de l'eſprit, en ſubſtituant les
exemples aux leçons , les faits aux raiſonnemens
, la pratique à la théorie ; par
M. de la Croix; 2 vol . in 8°. A Paris ,
chez Vincent , Imprim. Libr. , rue des
Mathurins .
Lemauvais Négociant , Comédie en
trois actes & en vers ; in- 8 ° . prix 1 1. 10
f. A Paris , chez Monory , Lib. rue de la
Comédie Françoiſe.
ACADÉMIES.
I.
ACADÉMIE DES SCIENCES DE PARIS.
Prix extraordinaire pour l'année 1777 .
UNE Compagnie zélée pour le progrès
de l'art de la Teinture , ayant remis à
l'Académie une ſomme de 1200 livres
pour un Prix extraordinaire relatif à cet
art , l'Académie propofe pour ſujet de ce
Prix , l'Analyse & l'Examen chimique de
158 MERCURE DE FRANCE.
l'Indigo qui est dans le Commerce pour l'u-
Sage de la Teinture.
Son intention eſt que ceux qui concourront
, faffent toutes les expériences qui
peuvent procurer de nouvelles connoifſances
ſur la nature , les parties conſtituantes
, les propriétés & l'emploi de l'Indigo.
Ils doivent pour cela non- ſeulement
foumettre cette ſubſtance à l'action
graduéedu feu , tant à l'air libre quedans
des vaiſſeaux clos , déterminer la nature
& la quantité de ſes produits , de fon
charbon , de fa cendre; mais il faut furtout
qu'ils donnent une grande attention
à l'analyſe de l'Indigo , par les menſtrues ,
c'eſt à dire , qu'ils lui appliquent tous les
agens ou diflolvans chimiques , aqueux ,
huileux , ſavonneux , ſpiritueux , falins ,
acides , alkalis , & qu'ils faſſent un examen
ultérieur, très-exact, des diſſolutions
ou extractions qui doivent réſulter de
l'action de ces différens diſſolvans . Enfin
chaque matière végétale ou animale étant
ſuſceptible de fermentation , & d'éprouver
par ce moyen des changemens &des
altérations qui different beaucoup , fuivant
leur nature, il eſt très-eſſentiel que
l'Indigo ſoit examiné auſſi par la voie de
la fermentation , ſoit ſeul & délayé ſeule-
1
JUILLET . 17750 159
ment avec la quantité d'eau néceſſaire à
cette opération , ſoit mêlé avec pluſieurs
autres ſubſtances fufceptibles des différens
degrés de fermentation , depuis la
ſpiritueuſe juſqu'à la putride.
Il eſt comme impoſſible qu'une pareille
ſuite d'expériences faites avec ſoin
&avec les connoiſſances de Chimie qu'elles
ſuppoſent , ne procurent ſur l'Indigo
des lumières nouavveelllleess &d'autant plus
importantes qu'elles ne peuvent manquer
de trouver leur application dans l'art de
la Teinture , ſoit en fourniſſant une théorie
fatisfaiſante des procédés de pratique
par leſquels on rend cette drogue propre
à teindre , & en faifant connoître les
moyens d'éviter les accidens auxquels
ces procédés ſont ſujets , ou la manière
d'y remédier , ſoit en indiquant de nouveaux
procédés plus avantageux que les
anciens , foit enfin en mettant ſur la voie
de trouver dans les végétaux d'autres matières
colorantes qu'on pourra rendre pro
pres à la Teinture par des manipulations
ſemblables à celles qu'on emploie pour
l'Indigo , cette fécule n'étant pas probablement
la ſeule de ſon eſpèce dans tout
le règne végétal.
L'Académie croit devoir avertir qu'elle
160 MERCURE DE FRANCE
adjugera le Prix par proférence à celui qui
aura fait les meilleures applications de ſes
découvertes à la pratique de l'art de la
Teinture , & qui les fera ſervir à l'explication
des différens procédés des cuves
d'Indigo , de leur gouvernement , des circonſtances
qui les font manquer , en un
mot de tout ce qui concerne l'emploi de
cet ingrédient dans la Teinture.
Tous les Savans & tous les Artiſtes font
invités à travailler ſur ce ſujet , même les
Aſſociés - étrangers de l'Académie ; les
ſeuls Académiciens régnicoles en font exclus.
Les Auteurs ne mettront point leur
nom à leurs pièces , mais feulement une
fentence ou deviſe . Ils pourront s'ils veulent
attacher à leur écrit un billet ſéparé
& cacheté par eux, où feront, avec la deviſe
de leur pièce, leur nom, leurs qualités
& leur adreffe ; & ce billet ne fera ouvert
par l'Académie qu'au cas que la pièce ait
remporté le Prix.
Ceux qui compoſeront font invités à
écrire en françois ou en larin , mais fans
obligation . Ils adreſſeront leurs ouvrages
jountsàleurs eſſais , francs de port , àParis
, au Secrétaire perpétuel de l'Académie
, ou les lui feront remettre. Dans ce
1
JUILLET. 1775. 161
fecond cas , le Secrétaire donnera à celui
qui les lui aura remis un récépiſſé où ſerontmarqués
la deviſe de l'ouvrage& fon
numéro , fuivant l'ordre ou le temps dans
lequel il aura été reçu.
Les ouvrages ne feront reçus que jufqu'au
31 Décembre 1776 incluſivement .
Ceux qui viendront après ce terme , ne
feront point admis au concours .
L'Académie, à fon Aſſemblée publique
d'après Pâques 1777 , proclamera la pièce
qui aura mérité ce Prix .
S'il y a un récépiflé du Secrétaire pour
la pièce couronnée , le Tréſorier délivrera
la ſomme du Prix à celui qui lui rapportera
ce récépillé ; il n'y aura à cela nulle
autre formalité.
S'il n'y a pas de récépillé du Secrétaire ,
le Tréſorier ne délivrera le Prix qu'à
l'Auteur même qui ſe fera connoître , ou
au Porteur d'une procuration de ſa part.
I I.
•ACADEMIE DE CHIRURGIE.
, M. Houſtet ancien Directeur de
l'Académie Royale de Chirurgie , a
fondé à perpétuité quatre médailles d'or ,
162 MERCURE DE FRANCE:
de cent livres chacune , pour être diſtribuées
annuellement à quatre Etudians ,
qui , parmi les vingt-quatre , nombre
fixé par les Lettres Patentes du Roi , du
mois de Mars 1768 , pour concourir ,
auront le plus profité des exercices &
des inſtructions de l'Ecole- pratique , établiſſement
utile & patriotique . Ces nédailles
ont été adjugées cette année , à
la rentrée des Ecoles , la première , au
fleur Jacques Nicolas Germain , de St
Malo , Diocèse d'Auxerre; la ſeconde ,
au ſieur Edme Chigot , de Noyers , Diocèſe
de Langres ; la troiſieme , au ſieur
Jean- Baptiste Colfon , de Rambercourt.
aux Pots , Diocèſe de Toul ; la quatrième
au ſieur Pierre Brion , de Lyon.
On a accordé les quatre Acceffit , qui
conſiſtent en quatre médailles d'argent ,
pareillement fondées par M. Houſter : les
deux premières aux Srs Ambroiſe -Tranquille
Saffard , de Paris ; & Jean Perret ,
de Cabanac , Diocèſe de Tarbes , qui ont
eu pluſieurs fuffrages des Examinateurs
pour une médaille d'or : les deux autres
médailles , aux Srs Louis- Philippe Roufſeau
, de Soiſſons ; & Jean Aucouturier ,
de Saint- Diziet- lès-Domaines , Diocèſe
de Limoges. On a jugé que d'autres Elè.
/
JUILLET. 1775 . 163
ves devoient auſſi participer àl'honneur
de la même récompenſe . Ces Elèves font
les Sieurs Pierre- Nicolas Maximilien de
Coſtes ,de Meru , Diocèse de Beauvais ;
Jean Cazéjus , de Bordeaux ; Jean - Baptiſte
Joie , de Champigneulle , Diocèſe
de Reims ; Jacques Jay , d'Abfac , Diocèſe
de Bordeaux ; Pierre Jacob , de
Lyon ; Jean-Claude Deschamps , de Langeac
, Diocèſe de Saint Flour; Antoine-
Agard Laroche , de St Martial , Diocèſe
de Limoges ; Pierre Blanchard , de Javerlhac
, Diocèſe de Limoges ; Leonard
Delage , de Saint Jean de Colle , Diocèſe
de Périgueux ; Philippe- Marcel Pernet
, de Châlons-fur Saone ; Etienne-
Julien le Bigot , de St Cyr du Bailleul ,
Diocèſe d'Avranche ; Pierre Chopart ,
du Vauroux , Diocèſe de Beauvais ; Jean
Cheſnau , de Loudeau , Diocèſe de
Paris ; Jean François Sue , de la Colle
Saint Paul , Diocèſe de Vence ; & Jean
Durrey , de Lagrolet de Vance , Diocèſe
d'Auch.
III.
ROUEN.
L'Académie de l'Immaculée Concep164
MERCURE DE FRANCE.
,
tion établie à Rouen , tint ſa dernière
ſéance publique le 22 Décembre 1774 .
M. l'Abbé Cotton des Houſſayes , Docteur
de la Maiſon & Société de Sorbonne
, Chanoine de la Cathédrale de Rouen ,
ancien Profeſſeur de Théologie en la mê.
me Ville , des Académies de Caën
Lyon , & c . , ouvrit la ſéance , en qualité
de Secrétaire perpétuel , par un Difcours
préliminaire , où il rend compte de la
manière dont a procédé cette Compagnie
envers les Auteurs qui y ont concouru .
Cette lecture fut ſuivie de l'Eloge hiftorique
de feu M. l'Abbé Saas , Chanoine
de Rouen , Titulaire de l'Académie des
Sciences & Belles- Lettres en cette Ville ,
&Préſident de l'Académie de l'Immaculée
Conception . Cet Eloge eſt précieux
par les détails particuliers dans leſquels
èſt entré M. l'Abbé des Houſſaies , foit
pour les circonstances de la vie de cet
illuſtre Littérateur , foit pour les Ouvrages
imprimés ou manufcrits qui font
fortis de ſa plume. A cet Eloge intéreſfant
a fuccédé un autre Eloge du même
en vers latins , adreſſés à l'Académie par
M. Guiot , ancien Secrétaire de cette
Société , & maintenant Chanoine régulier
de St Victor. Cette pièce eſt dans le
.
JUILLET. 1775 . 165
i
1
i
,
goût du Tumulus Gabr. Coffarti , dans
les OEuvres de Santeuil . On lut enſuite
les pièces couronnées ; ſavoir , une Ode
françoiſe ſur le Bonheur de la France
Sous Louis XVI , par M. Guillermet
Profeffeur au College Royal de Rouen ;
une pièce intitulée les Paffions , par Mde
de Courcy , à Paris , déjà connue par des
Vers au Sommeil , inférés avec éloge dans
pluſieurs Journaux; une Idylle françoiſe
intitulée le Solitaire Patriote , par M. du
Hequer , Mouſquetaire de la première
Compagnie ; des ſtances à Louis XVI fur
fon avénement au Trône , ſous le titre
d'Amyntas , par M. Daubert , de Caën ;
de plus , une paraphrafe du 14º Chap .
d'Iſaïe , ode françoiſe , par le même ;
ainſi qu'un ſonnet adreſſé à M. de Miro.
ménil, ancien Bienfaiteur de l'Académie
de l'Immaculée Conception , & intitulé
le Triomphe de Thémis. Enfin une Epitre
d'une femme à ſon amie , ſur les dangers
auxquels s'expose une mère qui ne nourrit
pas ses enfans , & les avantages qu'elle
trouve à remplir elle même ce devoir , par
Madame la Comteffe de Laurencin , à
Lyon . Le prix décerné à cette pièce , qui
a fait la plus grande ſenſation dans les
deux lectures qu'on en a faites , « étoit
166 MERCURE DE FRANCE,
> un vaſe d'albâtre à l'antique , monté
> ſur une baſe , peinte en bleu , orné de
>> guirlandes dorées ; ce vaſe eſt entouré
» & ſurmonté de deux branches en ar-
>> gent , l'une de roſier, l'autre de lis , char-
>> gées de fleurs& de boutons , artiſtement
- travaillées , & réunies dans le haut par
>>une couronne de laurier.Ce vaſe eſt auſſi
» armé d'une bande d'argent dorée. Sur
>> les deux faces oppoſées ſont gravées
» ces deux mots ; vas honorabile : ces
> mots qui font pris dans les litanies de
>> la Sainte Vierge , & les branches de
>> lis & de rofier déſignent la virginité&
>> la maternité de la Mère du Sauveur ;
>> ces branches ſont en même temps la
» repréſentation de quelques-uns des an-
>> ciens prix de l'Académie de l'Imma-
>> culée Conception ; la branche de lau-
>> tier , en forme de couronne , qui réu-
>>>nit les branches de laurier & de lis ,
>> déſigne celle qu'on a donnée au Poëte
- qui a remporté le prix ; ſur une des au-
>>tres faces de la bande dorée , on a gravé :
» Offirebat DD. le Coulteux Eques , Ma-
» jor Urbis , Immaculate Conceptionis
» Academiæ princeps , anno 1774; & fur
>> l'autre face on lit : Prix de l'Académie
n de l'Immaculée Conception , mérité par
JUILLET. 1775 . 167
» Madame la Comteſſe de Laurencin n.
(Note extraite des affiches & annonces
hebdomadaires de Normandie , page 12 ,
1775 ) .
,
L'Académie avoit proposé pour ſujet
du prix d'éloquence l'Eloge du Cardinal
d'Amboise , Archevêque de Rouen , & Miniftre
de Louis XII. Deux Orateurs ont
balancé les fuffrages des Juges : l'un avoit
pris pour deviſe un paſſage de Vivet
dans ſa lettre à Henri , Roi d'Angleterre :
Magnum Regni columenfunt amici prudentes
, &c...... l'autre , cette maxime
: Virtus nescia mortis morte viret;
mais aucun des deux n'a été couronné ,
malgré la ſupériorité de leurs Ouvrages
ſur celui des autres Concurrens. Le prix
a été remis à cette année 1775 , où l'on
couronnera en outre , 19. une Ode latine
, dont le prix a été remis; 2°. une
Allégorie latine , telle qu'il s'en trouve
dans le dernier recueil des Pièces cou-
Fonnées en cette Académie ; 3 °. une Ode
françoiſe ; 4°. une Idylle françoiſe. Toutes
ces Pièces feront terminées par une
alluſion à l'Immaculée Conception. Les
ſources où les Auteurs doivent puiſer ſont
l'Ecriture Sainte , l'Hiſtoire Eccléſiaſtique
, Civile & Naturelle , & jamais la
168 MERCURE DE FRANCE.
Mythologie ; les Ouvrages fatiriques ou
diffamatoires feront rejetés du concours ,
quel que ſoit d'ailleurs leur mérite littéraire
(ce qui donne occaſion de renouvelet
cet ancien réglement de l'Académie
, eſt une Idylle excellente qu'on lui
a envoyée en 1773 , ſur les troubles de
Ja Pologne , & qu'on a cependant écartée
, à cauſe des forties violentes qu'on
s'y eſt permis contre les Puiſſances ). Les
Ouvrages doivent être envoyés doubles
&francs de port avant la fin de Novembre
1775 , au Révérend Père Prieur des
Carmes de Rouen , Tréſorier de l'Académie
de l'Immaculée Conception. Les Auteurs
font priés d'écrire liſiblement & correctement
chacune des deux copies. Le nom
de l'Auteur , ſuivant l'uſage , auquel on
voudra bien faire plus d'attention qu'on
ne fait quelquefois , fera mis , avec une
ſentence , dans un billet cacheté ; cette
ſentence ſera répétée au bas de la Pièce &
fur l'adreſſe du billet.
On imprimera inceſſamment le recueil
des Pièces couronnées en cette Académie
pendant les années 1772 , 1773 & 17740
SPECTACLES.
JUILLET. 1775. 169
SPECTACLE S.
CONCERT SPIRITUEL.
7
Le Dimanche 4 Juin on a donné au
Concert Spirituel une ſymphonie del
Signor Lachnith fils , dans laquelle M.
Rault a exécuté , avec cette ſupériorité
&avec ce talent éminent qu'on lui connoit,
pluſieurs folos de flate. Mile Itaffe
a chanté avec ſuccès un motet à voix
feule. M. Lenoble , Premier Violon de
S. A. S. Mgr le Duc des Deux Ponts ,
a joué avec distinction & avec beaucoup
d'aifance , un concerto , très difficile , de
fa compoſition. La première partie de ce
Concert a été heureuſement terminée par
un hyerodrame ſacré , de la compofition
de M. Cambini .
La ſeconde partie a été formée d'une
nouvelle ſymphonie à grand orchestre
del Signor Patre Mathia Sandel Cofareenfi
. Mlle Lorpin a chanté un motet
à voix ſeule de M. Rochefort. On a
été enchanté d'un nouveau concerto de
hautbois , exécuté par M. Lebrun. Ce
I. Vol. H
1
170 MERCURE DE FRANCE .
Concert a fini par le Sacrifice d'Isaac ,
oratoire à grand choeur del Signor Cam
bini.
Le Jeudi 15 Juin on a exécuté une
ſymphonie de M. Martini ; enfuite M.
Tirot a chanté un motet à voix ſeule
de M. l'Abbé Roſe. M. Lebrun , Premier
Hautbois de S. A. S. l'Electeur Palatin , a
joué un concerto de ſa compoſition . Cette
partie a été terminée par un motet chanté
par Mlle Lorpin.
La ſeconde a été compoſée d'une ſymphonie
concertante del Signor Cannabich
, exécutée par MM. Lebrun , Lenoble
, Leduc le jeune &André. M. Nobleaux
a chanté , pour la première fois ,
un motet de baſſe taille , compoſé par
M. Rochefort. M. de la Mothe , premier
Violon de l'Empereur , a joué un beau
concerto de violon de ſa compoſition .Ce
Concert a fini par Joad , oratoire de M.
Cambini.
JUILLET, 17750 171
OPÉRA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique a donné
quelques repréſentations d'Orphée & Euridice
, Drame lyrique en trois actes ,
dans lequel Mlle de la Guerre a joué
avec beaucoup de ſuccès le rôle d'Euridice.
M. Tirot a été applaudi dans le rôle
d'Orphée ; & après lui le Public a beaucoup
encouragé M. Laîné , qui metdans
ſon jeu beaucoup d'action & d'intelligence.
On a repris Vendredi 23 Juin l'Union
de l'Amour& des Arts, Ballet héroïque
en trois entrées , paroles de M. le Mo.
nier , muſique de M. Floquet. Cet Opé .
ra , qui eſt le début d'un jeune Compofiteur
, a foutenu la bonne idée & les
eſpérances que le Public a conçues de ſes
talens , qu'il tâche d'affermir & de fortifier
dans ſon ſéjour en Italie , où il eſt
allé entendre les chefs-d'oeuvres , & prendre
les avis des Maîtres célèbres .
Les principaux rôles ont été bien remplis
par Miles de la Guerre , le Vaffeur ,
Mde Larrivée , & par MM. Gelin , Darand
, Tirot , &c.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE FRANÇOISE.
MADEMOISELLE LAVOY , dont nous
avons déjà annoncé le début , a reparu
le mois dernier avec avantage , dans les
Tragédies de Zaïre , de Mahomet, d'Ade.
laïde du Gueſclin ; & dans le comique ,
elle a joué Eugénie & l'Ecole des Femmes.
Cette jeune Actrice a mis dans tous ſes
rôles beaucoup d'intelligence , de vérité
& de ſenſibilité; elle a reçu du Public
éclairé les témoignages les plus flatteurs
& les mieux mérités , de fon contentement,
COMÉDIE ITALIENNE.
MADEMOISELLE OLIVIER a débuté le
Mercredi 21 Juin , par les rôles de Zerbine
dans la Servante Maîtreffe , & d'Hé.
lène dans Silvain. Cette Actrice , qui
jouoit avec diſtinction les premiers rôles
fur le Théâtre de Lyon , a reçu dans la
Capitale les éloges dûs à ſes talens & à
1 'intelligence qu'elle a de la ſcène.
JUILLET . 1775 . 173
ARTS.
GRAVURES.
I.
Première Centurie de Planches enluminées
& non - enluminées , repréſentant ce
qu'il y a de plus intéreſſant parmi les
animaux , les végétaux & les minéraux,
Par M. Buc'hoz , Médecin Botaniſte de
Monfieur ; in fol. gr. pap. Décade III .
Règne minéral . Prix 30 liv. A Paris ,
chez l'Auteur , rue Haute-feuille ; &
chez Lacombe , Lib. rue Chriſtine .
CETTE troisième Décade eſt encore plus
curieuſe& mieux exécutée que les deux
que nous avons annoncées précédemment;
elle est compoſée , ainſi que les
deux premières , de vingt deux feuilles
de gravures , tant enluminées que nonenluminées.
La première planche de
celles qui font enluminées , renferme
pluſieurs empreintes de fruits , de feuilles
& de vermiſſeaux : on y remarque
fur tout de jolis morceaux de dendrites
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
& de marbre de Florence. La ſeconde
repréſente pluſieurs foffiles de différens
genres & eſpèces , tels que des caryophil-
Joïdes , des héliolithes , parmi leſquels ſe
trouve l'eſpèce que M. le Baron d'Hupfch
nomme pierre à pantouffle , ungulita ex
eifilia; il la regarde comme un foſſile
nouveau & bivalve : mais il n'eſt rien
moins que tel , puiſque dans celle qu'il
a envoyée à l'Auteur on n'y remarque
aucune charnière. La troiſième planche
eſt très-variée ; on y remarque différentes
eſpèces de cryſtaux , de cryſtalliſation ,
d'améthystes , de quartz , toutes joliment
figurées. La quatrième planche n'eſt pas
moins intéreſſante , on y voit repréſentée
une tête humaine , revêtue d'une incruftation
d'albâtre orientale , elle ſe trouve
dans le Cabinet de M. Romé de l'iſle ;
elle eſt accompagée de différens autres
fofliles très - rares. La cinquième planche
eſt deſtinée aux différentes mines , on y
remarque entre autres des végétations
d'argent natif , des mines d'argent vitreuſes
, des mines d'argent noir en plume,
des cryſtaux de mines d'argent rouge
, gris , des rubines d'arſénic , de l'azur
de cuivre cryſtallyſé , différentes eſpèces
degalenes &dela malachite mammellonJUILLET
. 1775 . 175
e
S
e
h:
X
e
1
زا
هب
e
S
t
S
e
e
;
S
e
y
S
۱۰
コー
ir
es
nées. La ſixième planche eſt la figure
d'un grouppe de cornes d'ammon , trouvé
aux environs de Pont-à Mouſſon . La
ſeptième eſt une très-belle ſuite de mines
de plomb très- variées. La huitième repréſente
différentes mines de fer & d'hematite
. La neuvième & la dixième ſont
deſtinées à la repréſentation de pluſieurs
fotfiles , on y voit entr'autres une dent
molaire d'éléphant , pétrifiée , trouvée
auxenvirons deDieuloward , entre Nancy
& Pont- à Mouflon.
Cette III . Décade ſera ſuivie dans
peu d'une quatrième , deſtinée au règne
animal : elle paroîtra exactement au 1er
Octobre , & renfermera pluſieurs animaux
très-rares.
II.
Huitième & neuvième- Volume , brochés
en tarton , des planches in folio de
l'hiſtoire univerſelle du règne végétal ;
prix de chaque vol. 37 liv. 10 f.
1
Cette magnifique collection , la plus
complette , la plus exacte & la plus conſidérable
de l'hiſtoire des plantes , & qui
ſera compoſée de 1200 planches gravées
Η iv
175 MERCURE DE FRANK E.
en taille- douce par les meilleurs Maîtres ,
deſſinées d'après nature , ſe trouve à Paris
, chez Brunet , Lib. rue des Ecrivains ,
près l'Eglife Saint Jacques de la Bouche-
тіе.
111.
Portraits gravés en très petits médaillons ,
du Roi & de la Reine , par Savart .
Rien n'eſt plus gracieux , plus délicat ,
ni plus fini , que la miniature de ces
deux portaits ſi intéreſſans , & parfaitement
reflemblans .
La feuille eſt du prix de ; l. A Paris ,
chez l'Auteur , rue & près le petit Saint
Antoine , au coin de la rue Percée .
MUSIQUE.
I.
PREMIER Recueil d'ariettes des plus
jolis Opéra , avec accompagnement de
ciſtre ouguittare allemande ; arrangé par
M. Pollet , Maître de ciſtre. OEuv. IIIe.
prix 6 liv . gravé par Mde Renault. A
Paris , aux adreſſes ordinaires de Muſi
JUILLET. 1775 . 177
que ; à Lille , chez Mde la veuve Sifflet
& M. Pollet cadet ; à Douay , chez M.
Lanoy , Libraire ; à Dunkerque , chez
MM. Dupont & Leblond , Luthier; à
Liége , chez M. Hayeben , Maître de cif.
tre ; & chez l'Auteur , maiſon de M. Leſguillet
, Négociant , rue St Martin , visà
vis la rue St Méry.
On trouve chez lui ſes OEuvres pour le
ciſtre , un affortiment de fonates des meilleurs
Auteurs , arrangées pour cet inſtru.
ment, & les jolies ariettes des Opéra italiens
& autres , avec accompagnement ,
gravé & chiffré. Il les envoye en Province .
:
11.
Six Sonates des meilleurs Auteurs
arrangées pour le ciſtre ou guittare allemande
, avec accompagnement de vios
lon , dédiées à M..... par M. Poller ,
Maître de ciſtre à Paris. OEuvre IV . Prix
6 liv . à Paris , chez l'Auteur , maiſon de
M. Leſguillet , Négociant , rue St Martin
, vis à- vis la rue St Méry ; & aux
adreſſes ordinaires ; & en Province , chez
les Marchands de muſique.
III.
:
Méthode pour apprendre à pincer du
1
Hv
178 MERCURE DE FRANCE .
ciſtre ou guittare allemande , précédée
d'un abrégé des principes de musique ;
dédiée à Meſdames de Maſcrany , Chanoineſſes
du Noble & Royal Chapitre
de Miſette. Par M. Poller , Maître de
ciſtre . OEuvre Ve. Prix 8 liv . A Paris ,
chez l'Auteur , maiſon de M. Leſguillet
, rue St Martir , vis- à- vis celle de St
Méry ; & aux adreſſes ordinaires de muſique
; & en Province , chez les Marchands
de muſique .
:
I V.
La partition des Femmes vengées , de
M. Philidor , vient d'être miſe en vente ;
on la trouve chez l'Auteur , rue de Cléry,
vis à vis celle du gros Chenet ; & aux
adreſſes ordinaires. Le prix eſt de 13 1 .
V.
La partition gravée de la muſique de
la Fausse Magie, de M. Grétry , Comédie
en deux actes , prix 15 1. , ſe trouve
chez l'Auteur , rue Traverſière , près la
rue Clos Georgeot; & aux adreſſes ordinaires
de muſique .
JUILLET. 1775 . 179
VI.
Muſique du Barbier de Séville , & partition
du morceau qui repréſente un orage
; par M. Baudron , premier violon de
la Comédie Françoiſe. Prix 3 l. 12 f.A
Paris , aux adreſſes ordinaires .
VII.
Air, traduction de Catulle , par M.
le Chevalier de Langeac , mis en muſique
par P. C. Gibert ; avec les parties ſéparées
& arrangées auſſi pour, faute d'orchestre ,
être accompagnées par le clavecin, pianoforte
ou harpe ; prix 1 liv. 16 f. AParis ,
aux adreſſes ordinaires .
VIII.
Troisième Recueil d'ariettes pour le
piano-forte ou le clavecin , avec les patoles
ou accompagnement de violon ;
dédiées à Madame la Baronne de Wenzel
, par M. Neveu, Maître de clavecin ;
prix 4liv. 16 f. A Paris , chez l'Auteur ,
rue du Sépulchre , Fauxb. St Germain , la
première porte cochère à droite par la
Croix Rouge ; & aux adreſſes ordinaires
de muſique........ :
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
IX.
!
LeGuideMusical , ou théorie & pratique
abrégées de la muſique vocale &
inftrumentale en trois parties , ſelon les
règles de l'accompagnement & de la
compoſition ; dédié à Mde la Comteſſe
d'Altier , par M. Rouffel , Maître de mufique
; prix 71. 4 f. A Paris , chez l'Auteur
, rue de la Harpe , Collège de Séez ,
vis à vis St Côme , s'adreſſer à M. Fromentin
; Louette , Marchand de mufique
, pallage de St Germain l'Auxerrois ;
& aux adreſſes ordinaires .
Χ.
T
&c.
Les Loiſirs de Melpomène , ou récueil
périodique d'ariettes , romances ,
avec accompagnement de guittare &
baffe chiffrée pour le clavecin ou de piano-
forte ; par M. Guichard , Maître de
chant & de guittare ; prix - liv. (.A
Paris , chez Bignon , Graveur , place, du
vieux Louvre ; & aux adreſſes ordinaires.
Ilparoîtra tous les mois une feuille de 4p.
de ce recueil ; chaque feuille ſéparée ſe
vend 15 f. On pourra s'abonner pour les
JUILLET. 1775 . 181
douze feuilles qui completteront ce recueil
: on payera 6 1. par abonnement.
X I.
Entr'acte & Ronde d'Henri IV arrangés
pour le clavecin ou le forte- piano ,
avec accompagnement d'un violon &
violoncelle , ad libitum ; par M. Benaut ,
Maître de clavecin , prix 2 1.8 f. A Paris
, chez l'Auteur , rue Gît-le Coeur , la
ſeconde porte cochère à gauche en entrant
par le Pont-Neuf; & aux adreffes
ordinaires de muſique.
XII .
Sei duetti d'un guſto moderno per due
flaute traverſi del fignor Gennara Rava ;
prix 6 liv . A Paris , chez l'Editeur , à la
Juſte Balance , rue de l'Arbre Sec , à côté
du Café de Bellevue ; & aux adreſſes ordinaires
de muſique .
XIII.
ل

Ariettes, duo & romances , avec accom
pagnement d'une baſſe chiffrée ;par M.
Leſcot , Maître de muſique à Nantes ;
12 MERCURE DE FRANCE.
1
prix 4 liv. 4 f. A Paris , chez Mde le
Menu , Marchande de muſique , rue du
Roulle , à la Clef d'or ; & aux adreſſes
ordinaires .
XIV.
Six Sonates pour le clavecin , avec
accompagnementd'un violon, compofées
par J. Ricci , Metre de Chapel de la Cathedral
de Como. OEuv. Ve. prix 7 liv .
4 f. A Paris , au Bureau muſical , rue du
Hafard Richelieu; & aux adreſles ordinaires
; à Lyon , chez Caſtaud , Libr.
A Monfieur DE LACOMBE.
Il vient de paroître , Monfieur , un Ouvrage
qui ſera lu par beaucoup de perſonnes Il eſt précédé
d'une Epître pleine de ſens , d'honnêteté , de
ſentiment & de philoſophie , adreſlée à une femme
de qualité que la calomnie pourſuit. On loue
communément les femmes pour les ſéduire ; ce tribut
eſt un art , cet art est un métier Ici l'ame &
l'eſprit ſe ſont unis pour célébrer le mérite &juftifier
l'innocence.
A Madame la Comreffe de VIDAMP***.
C'eſt au malheur qui vous opprime que je dois
l'avantage de vous connoître : mais ce malheur
JUILLET . 1775 . 183
même eſt un titre à mes yeux pour vous offrir
cette dédicace
Que m'importeque tout ce qui vous environne
s'unifle pour vous persécuter ?Je connois votre
âme, & cela me ſuffit. La nature m'a donné un
caractere , & je ne le dégraderai point par une
prudence pufillanime ; c'eſt à Fouquet dans ſa
priſon que j'aurois dédié mes Ouvrages.
Lesbleſlures faites par la calomnie peuvent ſe
guérir ; peu- à-peu les voiles tombent & la vérité
reſte. Alors l'humanité s'éveille ; on s'indigne
contre les homines vils qui nons ont rendus injuſtes.
Puifle cet hommage que je vous rends , amener
l'aurore du jour qui juſtifiera la Providence !
Vous êtes d'autant plus digne d'être heureuſe ,
que la vengeance n'est jamais entrée dans votre
ame paiſible Lorſque remiſe à votre place , vous
aurez recouvré une fortune qui manque à la tranquillité
de votre famille , vous forcerez vos ennemis
à rougir , mais non pas à trembler ; vous oublierez
tout de quinze ans d'infortune , excepté
les ſervices défintéreſlés de l'amitié .
Je voudrois que ma plume , franche & libre ,
pût vous faire connoître telle que je vous ai vue
dans le filence des paffions & des préjugés : on
lauroitqu'en épouſant le petit- fils du Gouverneur
d'un Empereur , vous avez anobli encore la Maiſon
où vous êtes entrée , par la hauteur de ces
ſentimens , & par cetre pente à la bienfaiſance
qui fait adorer ceux mêmes qui ne peuvent l'exercer.
On fauroit que cultivant dans une obſcurité
honnête toutes les vertus domeſtiques , occupée
dubonheur d'un époux , & élevant vous-même
184 MERCURE DE FRANCE.
des enfans que vous avez eu le courage de nourrir
, vous vous êtes dérobée au tourbillon de la
ſociété , pour vous livrer tout entiere à la nature.
On fauroit que vous vous refuſez aux foibleſſes
de l'amour dans cet age qui y entraîne , avec ces
grâces qui ſemblent les annoncer , & cet elprit qui
les juſtifie...
Puiulent mes réflexions contribuer à votre bonheur
, comme votre ſociété a contribué au mien !
Une larme verlée ſur votre fort par un homme
fenfible & honnête , me flatterost plus qu'une célébrité
qui échappe au moment que l'on croit en
jouir , & qu'on n'achette encore qu'en réveillant
les ferpens de l'envie , & la haine impuiſſantede
la médiocrité.
RÉPONSE non imprimée.
L'hommage public que vous m'adreſſez , Monfieur,
eft bien fait pour charmer les douleurs de
mon ame ſenſible. Vous avez mieux aimé dédier
votre Ouvrage à l'innocence qu'on opprime qu'à
l'orgueil qu'on couronne. Ce trait peint le philoſophe
de la nature & l'ami de l'infortune.
Onoble Chevalier d'un ſexe qui n'a de défenſe
que dans ſa douceur , & de force que dans
ſa foibleſle , combien je me ſens élevée par cer
hommage d'une plume avouée par tout ce qu'il y
ad'éclairé en Europe,&qui ne reſpire que l'honnêteté
, l'amour des hommes & l'enthousiasme
pour la vérité ! :
Ma ſociété , dites- vous , a contribué à votre
bonheur ! la vôtre m'a fait ſupporter mes peines
avec courage. J'ai ſenti que les hommes pouyoient
tourmenter leurs victimes , mais non les
JUILLET. 1775 . 185
dégrader ; j'ai éprouvé que la force de l'ame , là
tendrefle maternelle , l'amitié ſi douce & fi noble ,
n'étoient pas des biens que les tyrans del'humanité
puflent ravir.
Mes maximes n'étoient que de la raiſon , & la
douleur alloit borner les ſecours que j'en pouvois
attendre ; les vôtres ont augmenté mes reflources
avec mes pensées. En apprenant à ſouffrir , je me
fuis ſentie conſolée; ne pouvant changer mon
fort , vous avez fortifié mon coeur: des ſervices
plus éclatans ont ſouvent moins d'importance &
de réalité.
Recevez mes très juſtes remercîmens ; & croyez
qu'au bord du tombeau même , dans ces momens
où l'on s'affoiblit ſans retour , le feu de vos écrits ,
la ſageſſede vos conſeils & l'honnêteté de vos
ſentimens , feront encore un rayon pour mon ame
& un baume pour mes bleflures .
La Comteffe de Vid***.
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c,
I.
Un Amateur d'Hiſtoire naturelle a publié
, dans les Papiers publics d'Allemagne
, que le haſard lui avoit fait découvrir
un moyen de coaguler les fluides , fans
l'intermède hétérogène , ſans le ſecours
de l'évaporation , enfin ſans aucun procédé
chimique. Il a été ordonné de met
186 MERCURE DE FRANCE.
tre ſon ſecret à l'épreuve & de multiplier
aſſez les expériences pour lever toute incertitude.
Lorſque la découverte ſera authentiquement
conftatée , on en rendra
compte auPublic.
I I.
M. Ovenden , Mécanicien Anglois ,
demeurant à Londres , a inventé une voiture
avec laquelle on peut voyager ſans
chevaux , & faire aiſément par heure 6&
même 9 ou 10 milles, lorſque le chemin
eſt uni : on pourroit auſſi ſans ſervir pour
monter des collines ; mais l'uſage en ſeroit
beaucoup moins commode qu'enraſe
campagne. Cette pièce de mécanique ,
non moins utile qu'ingénieuſe , eſt miſe
en mouvement au moyen de deux léviers
&d'une manivelle , que fait aller un domeſtique
monté derrière la voiture.
III.
Le Sieur Chevalier , maître ſerrurier à
Angers , a imaginé une mécanique trèsutile
qui conſiſte dans le jeu des ciſeaux
ordinaires adaptés à un tuyau de fer-ou
de cuivre , auquel on donne la longueur
où l'on veut qu'ils atteignent , & que l'on
JUILLET. 1775. 187
fait mouvoir par un fort reffort à boudin ,
dans une cavité cylindrique. Ces ciſeaux
peuvent ſervir avec avantage aux jardiniers
pour écheniller les arbres en plein
vent, les tailler , & couper les branches
mortes , &c .
I V.
M. de Faſting , natif de Berghen en
Norwege , a inventé une arme à feu ,
avec laquelle on peut titer 18 à 20 coups
dans une minute ; la baguette& la bayonnette
ſont d'une feule pièce : l'arme n'eſt
cependant pas plus peſante qu'un fuil à
l'ordinaire ; & on peut s'en ſervir aux
mêmes uſages , en ôtant une eſpèce de
cuivre à reſort qui couvre une partie de
la platine & du baffiner.
BIENFAISANCE.
Un vaiſſeau Anglois ayant à bord 700
tonneaux d'orge , qu'il avoit chargés au
port de Coppenhague, eur , le 19 Novembre
dernier , le malheur de faire naufrage
à la hauteur d'Helfingoer. Cinq payſans
188 MERCURE DE FRANCE.
bravèrent la tempête pour aller au ſecours
du bâtiment , dont ils ne purent ſauver
que le patron ; ils l'accueillirent de leur
mieux , & le régalèrent de tout ce qu'ils
crurent pouvoir lui offrir. Le maître du
vaiſſeau ne doutant point que ces marques
d'attention n'euffent l'intérêt pour
but , préſenta généreuſement ſa bourſe
aux paysans , qui la refuserent , & qui ne
voulurent rien accepter , quelque inſtance
qui leur en fût faite. Un citoyen Danois,
revenu depuis peu d'un long voyage, où ,
fans doute il aura été quelquefois expoſé,
&peut- être fans ſecours , n'a pas été plutôt
inſtruit de cette bonne action , que ,
fans ſe nommer , il a fait à ces cinq perſonnes
une penſion viagère de 25 rixdahlers
par tête ; en réglant qu'à mesure qu'il
en mourra une , les 25 rixdalhers dontle
défunt jouiffoit , feront réparties for ceux
qui furvivront , & ainſi juſqu'au dernier ,
qui jouira pendant le reſte de ſa vie , de
la penſion entière de 125 rixdahlers .
Trait d'amour conjugal.
!
UnMédecin de Bourgogne fut envoyé
par une Dame charitable au village de
Ruffey , à une lieue deDijon , où régnoit
JUILLET. 17756 189
une fièvre putride - maligne. On le conduifit
chez une femme d'environ 30 ans ,
dont le mari étoit mort depuis quelques
jours de l'épidémie régnante ; il étoit ac .
compagné du Curé du lieu & d'un Chirurgien
; leur arrivée ne parut pas intérefler
la malade , qui gardoit un profond
filence. Le Médecin s'approche d'elle ,
l'interroge , & cherchant à lui donner du
courage , lui repréſente ce qu'elle a lieu
d'attendre de la Dame qui l'envoie ;
vaincue par ſes importunités , elle ſe tourne
enfin vers lui , & lui dit , d'un ton fait
pour déchirer l'ame : Je vous fuis bien
obligé , ainſi qu'à Madame , je ne prendrai
point de remèdes ; mon mari eſt mort ;
nous étions pauvres , mais nous nous ai.
mions bien. Dès ce moment elle ne parla
plus à perſonne , ne prit ni nourriture ni
remèdes, & mourut le lendemain , ſixième
jour après la mort de ſon mari .
Antiquités.
En fouillant dans les excavations que
M. Dominique de Angelis a fait faire
près du Tibre, dans l'endroit où l'on croit
communément qu'étoit la ville de Caffio,
on a trouvédes morceaux d'anquités affez
190 MERCURE DE FRANCE.
finguliers, tant pour la ſculpture que pour
les lumières qu'on en peut tirer. Ils con--
ſiſtent en divers buſtes , partie ſans tête ,
& partie avec la tête , & en quelques ſtatues
de grandeur naturelle &bien travail.
lées; ſçavoir ,une d'Apollon jouant de la
guittare, &couronné de laurier ; une autre
de Thalie aſſiſe ,, avec un maſque comique
, & couronnée de lierre ; une autre
de Melpomène , avec un maſque tragique
&une couronne bachique ; une autre de
Polymnie , enveloppée d'un manteau , &
couronnée de fleurs ; outre cela , un morceau
de inofaïque quarré , très-bien conſervé
& d'un beau travail , repréſentant
un paſſage du Nil avec l'hippopotanie &
le crocodile , &dans la barque quelques
figures ; entre autres , un marinier qui ,
avec un trident , defend le navire contre
ces amphibies féroces. On a trouvé auſſi
une tête de marbre que les connoiffeurs
croient repréſenter l'Empereur Vitellius .
Traduction d'une pièce de poësie Laponne ,
fur l'Absence.
: O Soleil , répands ſur l'Orra tesrayons
les plus brillans. St , en montant ſur les
cimes les plus élevées des pins , je croyois
JUILLET. 1775. 191
appercevoir l'Orra , j'y monterois pour
voir entre quelles fleurs eſt ma bien-aimée
: je couperois toutes les brouflailles
qui y font nées depuis peu ; j'abattrois
toutes les branches , ces branches verdoyantes.
Je ſuivrois ces nuages qui fe
tranſportent vers l'Orra , ſi pour voler à
toi j'avois des aîles , des aîtes de Corneille.
Mais je n'ai point d'aîles , d'aîles
de Cerceile ; je n'ai point de pieds , de
pieds d'oye , aſſez forts pour me porter
juſqu'à toi. Tu m'as attendu affez longtemps
, pendant tantde jours , tant de tes
beaux jours , avec tes yeux charmans &
ton coeur amoureux. Si tu voulois fuir
loin , je te ſuivrois promptement. Qu'y
a-til de plus fort que les cordes & les
chaînes qui lient étroitement. Ainfi l'amour
nous tourne la tête & change nos
defirs& nos réſolutions. La volonté des
enfans eſt du vent; mais les réflexions de
lajeuneſle font des longues réflexions. Si
je les écoutois toutes , je me détournerois
de la route , de la bonne route . Je n'écouterai
qu'un ſeul conſeiller ; & je ſai que
je prendrai le chemin le plus droit. 10K 1
:
1
192 MERCURE DE FRANCE.
ANECDOTES.
L.
:
Le Duc d'Albe , interrogé par Henri II
fur certains prodiges qui avoient paru ,
diſoit - on , pendant la bataille de Mulberg
, répondit , qu'il étoit alors ſi occupé
fur la terre , qu'il n'avoit pas eu le loiſir
d'examiner ce qui ſe paſſoit au Ciel.
:
11.
Un mauvais Poëte qui , ſemblable à
celui que dépeint Horace à la fin de ſon
Art poëtique , s'étoit attaché à fatiguer
le Grand Condé de ſes infipides pro
ductions , lui préſentoit une épitaphe
du fameux Moliere, que la France venoit
de perdre. Que ne peut- il m'offrir la
• vôtre ! reprit le Prince>>.
:
111. :
Le moyen ſuivant , pour ſedéterminer ,
dans les opérations d'une campagne , n'eſt
pas fans doute à imiter ; mais il mérite
d'être
JUILLET . 1775 . 193
d'être connu par ſa fingularité. Dominique
- Michel , Général des Vénitiens contre
les Turcs , ne ſachant par le ſiége de
quelle ville il lui étoit le plus avantageux
de commencer ſon expédition , fit une
lotterie des noms de toutes les Places
qu'il pouvoit attaquer. Celui de la ville
de Tyr fortit de l'urne , & il fut mettre
le fiége devant Tyr , dont il ſe rendit
maître.
I V.
Caracalla , ayant fait mourir ſon frère ,
confentit à ce qu'on lui rendît les honneurs
divins après ſa mort. " Qu'il foit
>>Dieu , diſoit - il , pourvu qu'il ne vive
>>plus.>>
V.
Un jeune Provincial , récemment débarqué
à Paris , aſſiſtant à une Pièce qui
s'ouvroit par une confidence d'un amoureux
à ſon ami , ſe retira auſſi tôt. On lui
demanda comment il avoit trouvé la comédie.
« Fort belle , répondit - il ; mais
>>voyant deux grands Seigneurs qui alloient
ſe communiquer des ſecrets , j'ai
>>été trop difcret pour vouloir les écouter.
»&je ſuis forti . »
1. Vol. I
১.
194 MERCURE DE FRANCE.
V I.
Un Médecin de Londres , nommé
Broun , établi au Barbadet , avoit une ſucrecrie
& des Nègres ; on lui vola une
fomme conſidérable ; il aſſemble ſes Negres
: « Mes amis , leur dit-il , le grand
>> ferpent m'a apparu pendant la nuit , il
m'a dit que le voleur auroit dans ce
>> moment une plume de perroquet ſur le
>> bout du nez » . Le coupable porte fur le
champ la main à ſon nez. « C'eſt toi qui
>>m'a volé , dit le Maître ; le grand fer-
>> pent vient de m'en inſtruite » ; & il
reprit ſon argent.
LETTRE de M. de Voltaire à M. le
Président d'Alco.
10 Mars 1775.A Ferney.
MONSIEUR ,
Une longue maladie que j'ai crue mortelle ,
jointe à quatre-vingt & un ans , qui font encor
plus mortels , ne m'a pas permis de vous remercier
plutôt des vers charmans & de la proſe trèsintéreſsante
que j'ai reçus de vous. Je vois par
votre ſtyle combien vous avez de mérite , & je
ne ſuis point étonné que ce mérite vous ait fait
desjaloux. On dit que l'envie est bonne à quel
JUILLET. 1775 . 195
que choſe; on met ſa force à l'écrafer , & cela
même fait croître les talens ; je vous ſouhaite
toujours beaucoup d'envieux . Le premier qui dit
il ya dix ou douze mille ans , qu'il valait mieux
faire envie que pitié , était un très bon Philoſophe.
Vous ne m'inſpirez , Monfieur , d'autre
ſentiment que celui de la reſpectueuſe eſtime
avec laquelle j'ai l'honneur d'être , &c .
LETTRE deM.... de l'Académie Françoise,
àM. le Président d' Alco .
Je vous dois des excuſes & des remerciemens
, Monfieur. Vos vers aimables auroient
pu me guérir dans le temps que les Poëtes ,
au ſon de leur lyre , faisoient marcher les arbres
& donnoient des oreilles aux rochers ;
mais dans nos jours il n'y a plus de miracles:
Il m'a été plus facile d'entendre votre charmante
Lettie que de la lire. Mes yeux ſont
toujours fo bles & malades , & toute eſpece de
travail m'eſt preſque interdit. Le Patriarche
de Ferney parle à ſon aiſe de l'Envie. C'eſt
Apollon qui parle fur le corps du ferpent Python
terraſsé à ſes pieds. Mais les dents du
monftre dont terribles ; & tout le monde n'a
pas les Aêches du Dieu. Je vous souhaite ,
Monfieur une des fiêches de fon carquois.
Celt à vous d'irriter le monſtre & de le vainere.
Agréez ma reconnoissance & l'attachemeng
biça fincere que je vous ai voué.
,
A Paris , 25 Avril 1775 .
Lij
196 MERCURE DE FRANCE.
AVIS.
I.
Chirurgie.
Efieur Barral , Lieutenant de M. le premier
Chirurgien du Roi dans la ville de St Etienne en
Foreſt , a fait à l'Académie Royale de Chirurgie
de Paris , la démonstration d'un nouvel extenſeur
en fer , & d'unberceau en plomb , qui font la baſe
d'une nouvelle méthode pour traiter les fractures
compliquées & autres des jambes:
Cette méthode a été accueillie & approuvée par
l'Académie, ſuivant ſon jugement du même mois,
qui nous a été communiqué.
1 1 .
Le Trésorde la Bouche.
Lefieur Pierre Bocquillon , Marchand Gantier
Parfumeur à Paris , à la Providence, rue St Antoine
, entre l'Egliſe de St Louis de MM. de Sainte
Catherine & la que Percée , vis à vis celle des
Ballets , annonce au Public qu'il a été reçu & approuvé
à la Commiſſion Royale de Médecine , le
A.Octobre 1773 , pour une liqueur nommée le
tréfor de la bouche , dont il eſt le ſeul compofiteur.
Ses admirables vertus la font préférer , en
lui établiſlant une très grande réputation . La propriété
de fa liqueur eſt de guérir tous les maux de
JUILLET. 1775. 197
dentsquelque violens qu'ils puiſſent être,depurger
de toutvenin, chancre , abſcès &ulcères , enfin de
préſerver la bouche de tout ce qui peut contribuer
à gåter les dents; elle les conferve même quoique
gâtées. Cette liqueur a un goût très-agréable.
L'Auteur en reçoit tous les jours de nouveaux
fuffrages par des certificats que lui envoyent fans
celle les perſonnes de la premiere diftinction.
L'Auteur ades bouteillesà rol.511.. 3 1. & 11 41.
Ildonne la manière de s'en ſervir, ſignée & paraphée
de la main; il met fon nom de baptême & de
fa famille fur l'étiquette des bouteilles , ainſi que
fur le bouchon , marqué de fon cachet , & un tableau
au deflus de (a porte , pour ne pas ſe trom.
per. Il vend auſſi le véritable taffetas d'Angleterre,
propre pour les coupures & brûlures , approuvé
par MM. de la Médecine , le 31 Juillet
1773. L'Auteur prie de lui affranchir le port des
lettres.
III.
Le ſieur Louchet , Profeſleur de trait pour la
coupe des pierres , donne toujours ſes leçons chez
lui ou chez les Amateurs de cette ſcience ſi nécellairedans
l'Architecture civile & militaire . Il fait
tels épures &modeles en relief détaillé que l'on
defire, qui fontune partie intéreſlante des cabinets
curieux. Il demeure Cloître St Louis du Louvre,
V I.
Eau de fleur d'Orange double .
Le Sr Savoye donne avis au Public qu'il vient
de recevoir nouvellement de Malthe de l'eau de
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
fleur d'orange double & de la premiere qualité.
Le ſieur Savoye a pluſieurs jardins à Malthe ou
ilne cultive que des oranges: depuis deux ans il y
a fait greffer une grande quantité d'oranges rouges;
il eſpère en recevoir de cette eſpèce l'hiver
prochain. Il eſt le premier qui ait introduit en
France le commerce de ce fruit. Il demeure rue
Théreſe , butte St Roch.
V.
Invention de cuirs à repaſſer les rafoirs , de
quatre pièces fur deux de face , par le
ficurSarriere , rue Traverſiere , préſentement
à l'Hôtel de Provence , chez lefieur
Varinot ,qui poſſede cette Compoſition ,
ayant été dix années Aſſocié du fieur
Sarriere , ci-devant à l'Hôtel de Malthe .
La compoſition eſt d'une bonne qualité , elle
rend le tranchant du raſoir plus doux , lui donne
plus de vif & le fait couper de plus près. Ces cuirs
font de quatre pièces fur deux de face , ce qui fait
qu'ils léchent moins que les autres ; on en a fait
l'épreuve à la Cour & à Paris . Les Connoiffeurs
en cette partie , ont engagé à en diſtribuer au
Public pour fon utilité.
Les perſonnes de Province qui defireront fe
procurer de pareilscuits , en trouveront dans les
principales Villes du Royaume.
Sur les manches de ces cuirs , font les lettres V.
T. L. E. afin d'éviter que le Public ne ſoit trompé.
JUILLET. 1775 199
:
V I.
'
Articles nouveaux qui se trouvent au Magafin
du petit Dunkerque , chez Granchez,
Marchand Bijoutier de la Reine;
Savoir :
Porte-feuille fimple fermant, avec de nouveaux
ſecrets en argent; boîtes à mouches & à rouge ,
d'écaille, doublées & couvertes d'or; bomboniere,
idem; tabatière en cuir transparent , couverte
d'écaille , avec médaillon ; termometre , 181.
Très- petite écritoire en ébene , garnie d'ate
gent , renfermant trois lames de canifs , grattoir,
plume , crayon , poinçon , cure- oreille , bouteille
à landaraque & autres pièces , prix 15 liv. & 24
I. C'eſt en peu de volume ce que l'on peut faire de
plus commode. Pince en argent pour ſervir-les
alperges ou falfifis ; lejeu du paile- dix , mécanique
, augmentée pour pouvoir jouer le tric- trac ,
à48 1.
Petit anneau ou baraquette en filagrame , avec
ſept attributs de Franc- Maçon , à 12 1. nouvelle
tabatiere de chaſſe , en argent , à un tabac , ouvrant
de quatre côtés , dite à la distraction , à 96
1. , & autres àcerceaux d'or , à 1681. & 192 liv .
L'on en aura inceſſamment de ſemblables en métaildeManheim.
Sac à ouvrage ſervant à parfiler;
métier à filet , & des écritoires ; coulans de bourſe
en or , diamans & émail .
Tabatiere avec médaillon garnie d'or , repréfentant
le couronnement en relief , gravure de
Werth , prix 30 1.
I iv
200 MERCURE DE FRANCE
Ungrand aflortiment d'ouvrages nouveaux en
double de verre bleu , pour le ſervice de table ,
forme angloiſe , corrigée ſur des deſſins de Paris ;
idem. en tôle amalgamée d'argent ; beaucoup
d'ouvrages en cheveux , or , & diamans & émail,
d'un travail très délicat, & autres articles rentrés,
demandés depuis long-temps; ſavoir : épingles
d'Angleterre , collier anodin , élixir de Stouqton,
taffetas pour les coupures , coutellerie d'acier
fondu , canne dejardinage , étiquets pour les vins
de liqueurs , lorgnettes de Neerne , épée d'acier à
pointe de diamans , dans des goûts nouveaux ;
tabatieres de cuirs , boutons d'acier en olive
coulans de bourſe , idem.; gaze à l'aune , fichus ,
tabliers , & autres articles d'Angleterre & de Paris
; pluſieurs modeles nouveaux en pendules &
autres bronze dorés au mate , exécutés par les
plus habiles Artiſtes .
NOUVELLES POLITIQUES.
U
De Bagdad , le 2 Janvier 1775.
N Kan , parent du Kerim Kan , Regent de
Perle , s'étant uni , à la tête d'une armée d'environ
douze mille hommes , à Ahmet Pacha du
Kurdistan , a été battu par un corps de trois à
quatre mille hommes , commandé par le Pacha
de certe Ville , ù il a été conduit après avoir
été fait priſonnier dans le combat.
De Patras , le 11 Avril 1775 .
Malgré l'attention qu'Ali Pacha , nouveau
JUILLET. 1775. 201
Gouverneur de la Morée , apporte , depuis fon
arrivée , au rétabliſſementde la tranquillité dans
cette Province , il n'a pu parvenir encore à la délivrer
des brigands qui l'infeſtent. La facilité qu'ils
ont d'y pénétrer par la Romélie, eſt un obſtacle
preſque invincible à leur expulfion.
De Stockolm , le 29 Mars 1775 .
Le 21 de ce mois , le Roi a rappelé le Duc d'Oftrogothie
, qui étoit allé rejoindre ſon Régiment
en Veſtrogothie ; & à ſon arrivée , Sa Majesté l'a
nommé Gouverneur-Général de cette Ville pendant
lon voyage en Finlande . C'eſt un des articles
de la Conſtitution du Royaume que , lorſque le
Roi pafle la mer , le Gouvernement de la Capitale
ſoit donné à un des Princesde la mailon .
De Copenhague , le 27 Mai 1779 .
Deux Bâtimens partirent, il y a quelques jours,
pour les Colonies du Groenland , & divers aurres
pour l'Iſlande. On a lieu d'eſpérer que la navigation&
lecommerce du Groenland reprendront faveur.
On vientde préparer ici une rade particuliere
pour le débarquement des Bâtimens qui feront
le commerce de ce Pays dans l'Amérique ſeptentrionale.
Des Frontières de la Pologne , le 28 Mai
1775.
Le Conſeil Permanent aſſemblé les 11 & 12 de
ce mois , pour délibérer fur la nouvelle qu'on a
reçue d'une Ordonnance du Roi de Pruffe , portant
que les Habitans des Districts firués fur la
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
Notecz , & dont la poſſeſſion & le domaine lui
font conteſtés par la République de Pologne ,
euflent à lui prêter foi & hommage , & ferment
de fidélité , le 22 du mois ; a rendu un Univerſal
par lequel on défend à ces Habitans de rien fase
qui bleſle la fidélité qu'ils doivent à la République
&à leur Souverain légitime .
De Madrid , le 30 Mai 1775 .
On vient d'être informé ici par des lettres du
Gouverneur de la Province de Tucuman , ſituée
entre le Rio- Pardo , le Paraguay & l'Orenoque ,
que les Miſſionnaires qu'il avoit envoyés avec un
petitDétachement vers les indiens non connus des
Pays attenant à lon Gouvernement , ont trouvé
deux Nations vouſines dans un terrain fertile en
arbres , en pâturage & en fruits ſauvages , que
l'une étoit compoſée d'hommes blancs d'une taille
ordinaire , mais fans cheveux, fans barbe , ſans
ſourcils,en un mor , fans un poil fur le corps , &
que la taille la plus élevée de l'autre étoitdetrente-
-un pouces & quelques lignes , meſure de France.
Ce Gouverneur annonce qu'il envoie quatre individus
de la Nation Pigmée , & on les attend ici
vers l'automne prochaine.
De Cadix , le 16 Mai 1775.
On mande des côtes de Barbarie que quelques
troubles élevés dans les pays dépendans du Roide
Maroc , ont obligé ce Prince de ſe porter au centre
de les Etats , autant pour y rappeler la tranquillité
due pour être en état d'agir , au cas que les
Eſpagnols viennent y commettre des hoftilités.
Ce Prince a fait demander , dit on , chez les Bré
JUILLET. 1775 . 203
bes , peuple belliqueux de la dépendance , un
fecours de vingt mille hommes pour joindre à ſon
armée , que l'on aflure n'être pas au deſlus de
douze mille.
De Rome , le 4 Mai 1775 .
Lagalere dont on avoit commencé la conſtruction
ſous le feu Pape , dans les chantiers de Civita-
Vecchia , ſera achevée inceſſamment . Ce bâtiment
fera remarquable par les ornemens en dorure &
en ſculpture dont il ſera décoré , & entr'autres par
des emblêmes relatifs aux principales actions de
Clément XIV. Le St Pere a ordonné qu'on donnât
à cette galere le nom de StAndré.
Le Souverain Pontife a ordonné la continuation
des travaux qui ont été jugés néceflaires pour
la perfection du port d'Ancône. Le Cardinal Giraud
vient d'être nommé par le Grand-Maître de
Malthe, Protecteur de la Religion , & il a reçu en
même temps un diplôme , en vertu duquel il eſt
autoriſé à porter la croix de l'Ordre de St Jean de
Jérusalem.
De Naples , le 13 Mai 1775.
UnCourrierd'Eſpagne , arrivé le 6 de ce mois ,
apporta la nouvelle que la Princeſſe des Afturies
étoit heureuſement accouchée d'une Infante. A
cette occaſion il y eut gala le 7 & le 8 à la Cour.
Le 9 , falve royale & illumination : Sa Majefté
admit , le troiſieme jour , tous les Corps Civils &
Militaires à l'honneur de lui baifer la main , &
reçut les complimens de félicitation des Miniſtres
étrangers.
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
De Bâle , le 3 Juin 1775 .
Lundi 20 du mois dernier , le Général de Ried ,
Cominillaire de l'Empereur , étant arrivé à Arlesheim
, le Chapitre de Bâle s'eſt aſlemblé pour
l'élection d'un nouvel Evêque . Toutes les voix ſe
font réunies en faveur de Frédéric- Louis-François
Baron de Wagen , d'une des plus anciennes Maifons
d'Alface , Chanoine & Grand Chantre du
Chapitre :il eſt âgé de 47 ans
De la Haye, le 2 Juin 1775.
L'aflemblée annuelle d'une Société d'Amateurs
de la poëñe , s'eſt tenue le 25 Mai à Leyde , & à
décerné la médaille d'or de 20 ducats à la demoifelle
Julienne- Cornélie de Lannoy , du bourg de
Gertruidenberg La même Société a deſtiné , dès
le mois de Juillet 1774 , une médaille de 20ducats
au meilleure Traité qui lui ſeroit adreflé , à la fin
de l'automne prochaine , pour l'inſtruction des
jeunes Poëtes Hollandois dans l'uſage de leur
langues.
De Londres , le 13 Juin 1775 .
LeGouvernement a reçu , le so de ce mois , des
lettres du Général Gage , du Lord Percy & du
Lieutenant-Colonel Smith , qui portentlesdétails
fuivans , très -différens de ceux qui ſe ſont répandus
ſur l'affaire du 19 Avril, entre les Troupes
du Roi & les Américains .
Le Général Gage ayant appris qu'il y avoit à
la Concorde ( à quinze milles de Boſton) un magafin
conſidérable de munitions de guerre deftinées
à un Corps de Troupes qui devoit lervi
JUILLET. 1775 . 205
contre le Gouvernement de Sa Majeſté , détacha
le 18 au ſoir lesGrenadiers de l'armée & l'Infanterię
légere , ſous le commandement du Lieutenant-
Colonel Smith , du ro Régiment , & du
Major Pitcairne , de la Marine , avec ordre de
détruire ces approviſionnemens . Le lendemain
huit Compagnies du 4º Régiment , autant du 23º
& du 49 , avec quelques Troupes de Marine ,
marcherent fous les ordres du Lord Percy , au
ſoutien de ceux qui étoient partis la veille.
Le Lieutenant - Colonel Smith , dépêcha fix
Compagnies d'Infanterie légere , four s'aſſurer
de deux ponts fitués ſur deux différentes routes
aux environs de la Concorde A leur arrivée à
Lexington , ces Troupes rencontrerent un Corps
de gens de la campagne arinés ,& comme elles
marchoient à eux pour leur demander la raiſon
qui les raſſembloit ſous les armes , ils ſe retirerent
auſſi- tôt en grande confufion : mais de derriereun
mur de pierre &de quelques maisons , il
yeut pluſieurs coups de tirés fur les Troupes du
Roi. En conséquence de cette attaque des Rebelles
, les Troupes du Roi ripoſterent& en tu rent
pluieurs ; après quoi le Détachement continua ſa
route ſans aucun nouvel accident , & exécuta les
ordres qu'il avoit reçus .
Le Général Gage allure qu'on ne ſauroit trop
louer l'activité du Lord Percy pendanttoute cette
journée , & que le Colonel Smith , le Major Pitcairne
, ainſi que les Soldats , firent tout ce qu'on
pouvoit attendre d'eux . Il y eut dans cette affaire
inLieutenant tué , deux Lieutenants Colonels ,
deux Capitaines & deux Enſeignes bleſſés , un
Lieutenant perdu , un Sergent tué , ſept blelés,
deux perdus , un Tambour tué , un blefié ,
Loixante deux Soldats tués , cent- cinquante- fept
206 MERCURE DE FRANCE.
1
bleſſés , & vingt-quatre perdus. Outre cela un
Lieutenant a été bleſlé & fait prisonnier.
De Reims , le 13 Juin 1775 .
Le Roi , après avoir reçu depuis Compiegne
juſqu'à Fiſmes , où Sa Majesté coucha le 8 de ce
mois , les preuves les plus éclatantes , & déjà les
plus méritées de l'amour qu'Elle inſpire à ſes
Peuples , en repartit le 9 pour ſe rendre en cette
Vi'le , où elle arriva dans ſes voitures de céré.
monie , accompagnée de Monfieur , de Montei
gneur le Comte d'Artois , du Duc d'Orléans , du
Duc de Chartres & du Prince de Condé. Après
avoir reçu les clefs de la Ville par les mains du
Ducde Bourbon, Gouverneur de Champagne , Sa
Majesté y fit ſon entrée , eſcortée des Troupes
de la Maiſon , & à travers les flors empreſſés d'un
Peuple enivré de joie & fignalant des tranſports
qui , loin de s'épuiſer , ont ſemblé redoubler
dans tout le cours de cette cérémonie . Sa Majesté
defcendit a l'Egliſe Métropolitaine , où ayant été
reçue par l'Archevêque Duc de Reims , à la tête
de fon Chapitre , Elle entendit le Te Deum Après
la bénédiction , le Roi ſe retira à l'Archevêché ,
où Sa Majesté reçut les complimens de tous les
Corps de la Ville. Le lendemain le Roi entendit
les premières Vêptes dans la Cathédrale , & le
Dimanche 11 du Mois , Sa Majesté ſe rendit vers
les 7 heures , dans la plus grande pompe , à la
même Eglife , & Elle y furtacrée ſuivant les for
mesd'uſage.
Le Prince de Lambeſe , Grand Ecuyer de France,
avoit été nommé par Sa Majefté pour porter
la queue du manteau royal le jour du Saere .
La Reine , arrivée ici accompagnée de MadaJUILLET
. 1775. 207
me , & que l'incognito qu'Elle gardoit n'empêcha
point de jouir des plus vives expreſſions de l'amour
que la Nation Françoiſe lui a voué , fut préſente
àtoutes les auguſtes cérémonies de cette fête ſacrée
, dans une Tubune préparée pour Elle , &
dans laquelle Madame Clotide & Madame Elifabeth
furent auffi placées .
Le lendemain du Sacre de Sa Majesté , le Roi
entendit la mefle dans la Chapelle du Château
Archiepifcopal , après laquelle les Dames de la
Cour eurent l'honneur de lui rendre leurs reſpects .
L'après midi , la Reine & Madame allerent à quelquediltance
de la Ville , où Elles virent manoeuvrer
le Régiment de Huſtuds du Comte d'Efterhazy.
Monfieur & Monseigneur le Comte d'Artois
, en uniforme de Dragons , fi ent une charge
à la tête des Escadrons; le Duc de Chartres , le
Prince de Condé , le Duc de Bourbon , auffi en
uniforme , ſe mêlerent à ces'attaques. La Duchefſe
de Bourbon , & beaucoup de Dames & de Seigneurs
de la Cour , aſſiſterent à ce ſpectacle guerrier.
Le 13 , le Roi admit le Clergé à le complimenter.
Il fut conduit à l'audience de Sa Majesté par
le Marquis de Droux , Grand-Maire des Cérémonies
, & par le fieur de Nantouillet , Maître des
Cérémonies Le Duc de la Vridiere , Mimſtre &
Secrétaire d'Etat , le préſenta , & le Cardinal de
Luynes porta la parole Sa Majesté fut enfuite entendre
la meſſe a l'Abbaye St Nicaiſe , & en revenant
, Elle pofa la premiere pierre du Collège de
l'Univerſitéde cette Ville. L'après midi de cejour,
les Chevaliers Commandeurs & Officiers de l'Ordredu
St Elprit , s'étant allemblés chez le Roi en
conféquence de ſes ordres , Sa Majefté ſe rendit
dans la marche ordinaire , & avec la plus grande
208 MERCURE DE FRANCE.
pompe , à l'Egliſe Métropolitaine , où , après
avoir entendu les vêpres , Elle fut reçue Grand-
Maître Souverain de fon Ordre. A fon retour , Sa
Majeſté tint Chapitre , dans lequel Elle a nommé
Chevaliers de ſes Ordres , l'ancien Evêque de
Limoges , l'Archevêque de Narbonne , le Vicomte
de la Rochefoucault,le Comte de Talleyrand , le
Marquis de Rochechouart & le Marquis de la
Roche-Aymon , qu'Elle avoit nommés pour otages
de la Ste Ampoule , & le Vicomte de Talaru
qu'Elle avoit auſſi nommé pour porter la queue
de fonmanteau , lejour de la réception de Grand-
Maître Souverain de l'Ordre .
Le ſurlendemain 14 , le Roi fut en cavalcade à
l'Abbaye de St Remy. Sa Majesté , accompagnée
deMonſeigneur le Comte d'Artois , du Duc d'Orléans
, du Duc de Chartres , du Prince de Condé ,
du Duc de Bourbon , & d'un grand nombre de
Seigneurs &deGrands Officiers , entendit la mefle
dans cette Abbaye , où elle fit ſes dévotions par la
main du Cardinal de la Roche- Aymon. Elle toucha
enſuite deux mille quatre cents malades des
écrouelles , dans le parc de l'Abbaye , & leur fit
diftribuer des aumônes. L'après midi , le Roi fut
ſe promener au Cours , & alla de- là au Camp de
ſesGardes Françoiſes & Gardes Suifles . Le Peuple
qui étoit en foule ſur les pas de Sa Majesté , témoigna
par-tout les tranſports de joie que lui
inſpiroit la préſence auguſte & chérie de fon
Maître.
Lejour de la Fête Dieu , le Roi , accompagné
de Monfieur , de Monſeigneur le Comte d'Artois ,
ainſi que des Princes du Sang , ſuivit la proceſſion,
&aſſiſta à la grand'mefle & au ſalut dans l'Eglife
Métropolitaine. La Reine , Madame & Madame
Clotilde affifterent à l'un & à l'autre , ainſi que la
JUILLET. 1775. 209
Duchefle de Bourbon , & un grand nombre de Seigneurs&
deDamesde la Cour. Madame Elifabeth
aſſiſta à la grand'mefle & au ſalut.
De Versailles, le 22 Juin 1775...
Le 16 de ce mois , Monseigneur le Comte d'Arqui
avoit accompagné le Roi depuis Reimsjuſqu'à
Sortions , quitta Sa Majesté pour ſe rendre ici ,
d'où il repartit le 18 pour aller à Cambray voir
ſon Régiment , & quelques Régimens Suiíses qui
doivent ſe trouver ſur ſon paſsage. Ce Prince ,
qui voyage incognito , doit aller de Cambray vifiter
quelques Places de la Flandre , & reviendra
àCambray , pour le rendre ici le 28 de ce mois.
De Paris , le 19 Juin 1775.
Les Etats de Bourgogne ont ouvert leurs
ſéances , le 8 du mois dernier , dans la Capitale
de cette Province. Le Diſcours que Son Alteſse
Séréniſſime le Prince de Condé y a prononcé ,
a excité autant d'intérêt que d'admiration . Après
avoir fait couler des larmes ſur la perte du feu
Roi , Son Alteſse Séréniſſime en a détourné la
fource par le portrait qu'il a fait du Roi ſon ſucceſseur
, dans lequel il a ſur tout obſervé ce vif
ainour pour la vérité , à un âge & dans un rang
où c'eſt preſqu'un mérite de la pardonner. Les
acclamations les plus vives , les applaudiſſemens
les plus marqués ont ſuivi ce Diſcours du Prince
qui a bien voulu ſe rendre aux empreſſemens
qu'ont témoignés les trois Ordres des Etats , de
conſerver cetteharangue dans leurs regiſtre.
10 MERCURE DE FRANCE.
PRÉSENTATIONS . 1
Le 28 Mai , la Comteſle de la Charce , la
Marquiſe de Folleville & la Marquile de Gercé
ont eu l'honneur d'être préſentées au Roi , a la
Reine , & à la Famille Royale , la premiere par
la Comtefle deCrenay , la ſeconde , par la Marquiſe
de Chambray , & la troiſieme , par la Duchefl
de Saint Aignan .
Le 30 Mai , le ſieur de Berulle , Premier Préfident
du Parlement deGrenoble , a eu l'honneur
d'être préſenté au Roi
Le même jour , le Commandeur de Welthein ,
Miniftre Plénipotentiaire du Landgrave de Hefle-
Cafiel, a eu audience particuliere du Roi , dans
laquelle , il a remis à Sa Majesté ſes lettres de
rappel. Il a été conduit à cette audience , ainſi
qu'a celte de Reine & de la Famille Royale ,
parle fieur la Live de la Briche , Introducteur
des Ambaſladeus , le ſieur de Sequeville , Secrétaite
ordinaire du Roi à la conduite des Ambaffadeurs
, précédoit .
La Comtelle du Bourſonne a eu l'honneur d'être
préſentée au Roi , le 3 Juin , par Madame Sophie ,
en qualité de Dame pour accompagner cette
Princefle
Le l'rince de Carignan , le Prince Victor &
le Prince Eugene , ſon fils , qui voyagent ici ſous
les noms du Marquis de Marenne , du Comte de
Saluſſol , & du Comte de Ville- Franche , ont été
préſentés au Roi , à la Reine & à la Famille
Royale , le 4 Juin , par la Comte de Viry , Ambaſladeur
de Sardaigne en cette Cour , & conduits
JUILLET. 17750 211
par le ſieur la Live de la Briche , Introducteur
des Ambaſſadeurs
Le 4 Juin le Comte deGuignes , & le Marquis
de Juigné , preſenté par le Comte de Vergennes ,
Miniltre & Secrétaire d'État ayant le Département
des Affaires Etrangères eurent l'honneur de
prendre congé du Rơi le premier pour aller
reprendre les fonctions de ſon Ambatlade en
Angleterre , d'où il étoit revenu par congé ; &
l'autre pour ſe rendre à ſa deſtination en Ruffie.
NOMINATIONS .
Le 30 Mai le ſieur de Broſles , ci - devant Préfident
à Mortier au Parlement de Dijon , a prêté
ferment entre les mains du Roi pour la place
de Premier Préſident du même Parlement , à laquelle
Sa Majesté l'a rommé.
Le Roi a nommé Inſpecteur Général de ſon
Infanterie le Comte de Dulkeley , Maréchal des
Camps& Armées de Sa Majesté , ci devant Colonel
du Régiment Irlandois de fon nom
LePape, fur la demande du Roi , a nommé M.
l'Abbé Perreau , ancien Vicaire Général des Colonies
Françoiſes , à l'Evêché in partibus de Tricomie
, en Palestine .
MARIAGES.
Le 28 Mai . Leurs Majestés & la Famille Royale
ont ſigné le contrat de mariage du Comte de Loheac
avec Demoiselle de Clugny, celui du Marquis
de Soquence , Lieutenant à la ſuite du Ré
212 MERCURE DE FRANCE.
gimentde Chartres , Cavalerie , avec Demoiselle
Lorimierde Chamilly; & celui du Marquis de
Chévigné , Officier au Régiment de Dauphiné ,
avec Demoiselle de Neubourg.
AISSANCES.
Le 25 Avril , la Princeſſe des Afturies accoucha
à Madrid , d'une Princeſſe.
Le 13 Mai , l'Archiduchefſle Epouſe de l'Archiduc
Ferdinand , Gouverneur-Général de la
Lombardie Autrichienne , eſt heureuſement accouchée
à Milan , d'un Prince.
MORTS.
Louiſe Elizabeth de Bourbon- Condé, Princefle
Douairière de Louis-Armand Prince de Conty ,
eſt morte à Paris le 27 Mai , âgée de quatrevingt-
un ans , fix mois & s jours , étant née à
Verſailles le 22 Novembre 1693 .
Le ſieur Caperonier , Penſionnaire de l'Academie
Royale des Inſcriptions & Belles - Lettres ,
Garde de la Bibliothèque du Roi , Profefleur en
Grec au Collége Royal , diftingué dans les lettres
&chéri dans la Société , eſt mort à Paris le 31
Mai , dans ſa cinquante-neuvieme année.
Anne-Mariede Blaſy , Comtefle d'Eſparbès-
Luſlan , eſt morte à Montauban le 28 Mai , dans
fa quatre- vingtieme année. Il y a ſoixante ans
qu'elle avoit épousé le Comte de Luſſan -d'Ef
parbès qui lui ſurvit dans ſa quatre-vingt-douzieme
année.
JUILLET. 1775 . 213
Claude- Philipfe d'Aubert de Refie , Maréchal
des Camps & Armées du Roi , eſt mort à Caën le
6 Juin , dans la quatre-vingt- quinzieme année
de lon âge.
Joſeph Comte de Sabran , des Comtes de For.
calquier , Lieutenant-Général des Armées Navales
, Commandeur de l'Ordre Royal & Militaire
de Saint Louis , eſt mort à Paris le 11 Juin ,
âgé de foixante-onze ans .
Le nommé Pierre Grenier , dit Pierre la Hollande
, eſt mort le 3 Juin , âgé de cent- ſept-ans ,
en la Paroifle d'Aremeſnil , ſituée à deux lieues
environ de Dieppe : il n'a celé de jouir de
toute ſa connoillance que vingt - quatre heures
avant d'expirer .
Le Comte de Lewenhaupt , Comte d'Empire ,
Commandeur de l'Ordre Militaire de l'Epée ,
Chevalier de celui du Mérité , Maréchal-des-
Camps & Armées du Roi , Colonel du Régiment
Royal- Baviere , eſt mort à Paris le 16 Juin , dans
ſa cinquantieme année.
LOTERIES.
1
Lecent ſoixante-quatorzième tiragede la Loterie
de l'Hôtel - de - Ville s'eſt fait , le 26 du mois
de Juin , en la manière accoutumée. Le lot de
cinquante mille liv. eſt échu au No. 28458. Celui
de vingt mille livres au N°. 26185 , & les deux
dedix mille , aux numéros 22051 & 33423 .
Le tiragede la loterie de l'Ecole royale militaire
s'est fait le 7 Juin. Les numéros ſortis de
la roue de fortune ſont 51 , 57 , 79, 84 , 80.Le
prochain tirage le fera le s Juiller.
214 MERCURE DE FRANCE.
PIECES
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers& en proſe , page
Adieux à l'Amour , ode Anacreontique , ibid.
Conte Anacreontique ,
Madrigal à Mde la M. d'A...
Lesdeux Tourtereaux ,
Balade,
Le Mari juftifié ,
Epître contre la médiſance ,
7
8
و
10
12
ibid.
Epîtreà Zelmire , 15
Le Viſir & le Solitaire , 19
Le Financier & le Peintre , 33
Les Mulets & les Voleurs , fable. ibid.
Antigonus& les trois Peintres , 34
Auguſte & le Poëte , 37
Le Savant & l'Araignée , 38
Epigramme ſur unTraitre , 39
La fingularité , 40
Dialogue entre François I , &Charle-Quint , 41
Explication des Enigmes & Logogryphes , SI
ENIGMES , 52
LOGOGRYPHES , 55
Air de Céphale & Procris , 58
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 61
Lorezzo , ibid.
Elogede M. Piron , 72
Hiſtoire du Bas -Empire , 79
Eſlai patriotique , 83
Voyage en Sicile & àMalthe , 84
Répertoire univerſel & raiſonné de Jurifprudence
civile, 101
JUILLET. 1775 . 215
Recueil de découvertes & inventions nouvelles
, 103
Diction, railonné univerſel de matiere médicale.
106
Diction. vétérinaire & des animaux domeſti
ques,
109
Hiſtoire des plantes de laGuiane Françoiſe , 112
Deſcription des octans & ſextans anglois , 114
Difcours prononcés dans l'Académie Françoile
,
Choix deTableaux tirés de diverſes galeries
angloiſes ,
Eloge hiſtorique de François Queſnay,
Traité théorique & pratique du jeu des
Echecs ,
Annonces ,
ACADÉMIES .
-des Sciences de Paris ,
de Chirurgie ,
deRouen ,
SPECTACLES .
ConcertSpirituel ,
Opéra
117
130
148
151
153
157
ibid.
161
163
169
ibid.
171
Comédie Françoiſe 172
Comédie Italienne , ibid.
ARTS. 173
Gravures ,
ibid.
Mufique. 176
AM. Lacombe , 182
Variétés , inventions , &c. 185
Bienfaiſance, 187
Trait d'amour conjugal ,
188
Antiquité , 189
Traduction d'une piece de poëſſe Laponne ,
fur l'abfence , 190
216 MERCURE DE FRANCE.
Anecdotes .
192
Lettre de M. de Voltaire à M. le Préfident
d'Alco , 194
Lettre de M.... de l'Acad. Françoife , à M. 4
•le Préſident d'Alco , 195
AVIS,. 196
Nouvelles politiques , 200
Préſentations , 210
Nominations , 211
Mariages, 212 )
Naiſlances ,
Morts ,
Loteries ,
ibid.
ibid.
213
:
APPROBATION.
At lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaur,
le 1 Vol. du Mercure du mois de Juillet 1775,
& je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en
empêcher l'impreſſion .
A Paris , le 30 Juin 1775 .
د د
LOUVEL
A
1 ,
L
De l'Imp. de M. LAMBERT ,Tue de la Harpe
près Saint Côme.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
JUILLET , 1775.
SECOND VOLUME .
Mobilitate viget. VIRGILE .
A PARIS,
Chez LACOMBE , Libraire , rue Chriſtine ,
près la rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
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Chriſtine , que l'on prie d'adreſſer , francs de port,
les paquets & lettres , ainſi que les livres , les eftampes,
les piéces de vers ou de proſe , la muſique
, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des livres
, eſtampes & pièces de muſique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités àconcourir à ſa perfection
; on recevra avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre, & leurs travaux ,
atiles au Journal , deviendront même un titrede
préférence pour obtenir des récompenſes ſur le
produit du Mercure.
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que l'on paiera d'avance pour ſeize volumes rendus
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Diogène moderne , 2vol . in-8°. br . sliv.
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Les Caractères modernes , 2 vol , br , 31.
Mémoire fur la Muſique des Anciens , nouvelle édition
in4º, br. 7 1 .
Lettre fur la diviſion du Zodiaque , in 12. br. 12 f.
Journal dePierre le Grand, in-8 °. br . ءام
Inſtitutions Militaires, ou Traité élémentaire de Tactique,
3 vol. in-8°.br. وا
L'Agriculture réduite à ſes vrais principes , vol. in-12 .
broché,
MERCURE
DE FRANCE.
JUILLET , 1775 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
A
L'ENLEVEMENT D'EUROPE,
Idylle.
Imitation libre de Métaſtaſe.
OTOI qui ſoupiras ſur les bords du Pénée ,
Et pour une Mortelle abandonnas les cieux ,
Inſpire- moi ces ſons harmonieux
Dont tu fis retentir cette triſte contrée,
i
Aiij
6 MERCURE DE FRANCE.
QuandDaphné te fut enlevée ,
Et qu'un laurier prit la place à tes yeux.
Je veux chanter Europe & célébrer ſes grâces ,
Europe qui charma le plus puiſſant des Dieux ,
Qui levit , fixé ſur ſes traces ,
Attendre l'inſtant d'être heureux.
Hâtez- vous , humides Naïades;
Pour m'écouter , fortez de vos roſeaux :
Venez , Nymphes des bois , accourez Oréades ,
Prêtez l'oreille à mes accens nouveaux .
Loin de nous ſeulement les Faunes téméraires ,
Et qu'ils ne troublent point, & Nymphes ſolitaires!
Ni mes chants , ni votre repos .
Europe vit à peine éclore
Quinze fois la ſaiſon des fleurs ;
De la roſe naiſlante au lever de l'aurore ,
Son teint a les vives couleurs.
De ſon oeil noir la brûlante prunelle
Laiſſe échapper des regards autour d'elle ,
Voluptueux , mourans , vifs& doux tour à tour..s
Regards victorieux comme ceux de l'amour.
Deſlus la bouche purpurine
Regne un foris plein de douceur;
Et de la prie la plus fine
Ses belles dents ont la blancheur.
Ses longs cheveux auſſi noirs que l'ébene ,
JUILLET. 1775 . 7
Rangés ſans art , flottent fans gêne ,
Lesuns ornent ſon front treſlés négligemment ,
Et dans leurs plis Zéphyr folâtre ,
D'autres tombent , en ſe bouclant ,
Sur un cou plus blanc que l'albâtre.
Son ſein d'ivoire , arrondi par l'Amour ,
Palpitetendrement ſous la gaze légere...
Des grâces c'eſt le ſanctuaire ,
Du vrai plaiſir c'eſt le ſéjour.
Sataille eſt ſvelte & déliée ;
Sa main eſt blanche & potelée ;
Son piedléger eſt fait autour.
Elle a d'Hébé l'air riant & volage ,
De Minerve elle a la fierté ;
Et ſon portréunit , par un rare aflemblage,
La grâce avec la majeſté.
Telle étoit d'Agenor la fille enchantereſle ;
Cefut envain que mille & mille Amans
Lui peignirent l'excès de leur vive tendreſſe
Par les regards les plus touchans ;
Europe les vit tous avec indifférence.
Leurs feux étoient pour elle, en effet, une offense;
Un Dieu ſeul méritoit de régner ſur ſon coeur ....
Ainſi donc de l'amour elle évite la flamme :
Sonnom ſeul ſur ſon front appelle la rougeur ;
Ades plaiſirs plus purs elle livre ſon ame.
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
Souvent elle jouit des différens tableaux ,
Que produit de la mer la fatale inconſtance.
Tout-à- couple vent ſiffle & ſouleve les flots ,
Juſqu'aux cieux la vague s'élance ,
S'affaiſſe , roule en mugiſſant ,
Et contre les rochers va briſer avec rage.
Toutretentit au loin d'un ſourd gémiſlement :
Le corbeau bat de l'aîle& gagne le rivage ,
Mêlantaų bruit affreux de la mer en fureur
De longs croaſlemens, des cris remplis d'horreur...
Tout change... Sur un char conduit par le filence ,
Du ſeindes antres frais la nuit enfin s'avance;
Le ſommeilqui la ſuit nous verſe ſes pavots.
La lune alors commence ſa carriere ,
Et réfléchit ſa tremblante lumiere
Sur le cryſtal brillant des eaux .
Mais bientôt cependant le palais de l'Aurore
Eſt ouvert par les doux Zéphyrs ;
Europe , auſſi belle que Flore ,
Va goûter d'innocens plaiſirs.
Seule , fur des rives fleuries
Elle unit ſes accens aux doux chants des oiſeaux ,
Oubien , avec ſes compagnes chéries ,
Elle tend des filets aux habitans des eaux.
Dans un ruiſleau tranquille & folitaire ,
Sous des ſaules touffus , coulant toujours au frais,
Sur le ſoir quelque fois ,dans l'ombre du myſtere ,"
JUILLET. 1775. 9
Elle va baigner ſes attraits.
L'inſtant eſt arrivé... Du haut de l'empirée ,
En parcourant le terreſtre ſéjour ,
Jupiter voit Europe , & ſon ame charmée
Brûle ſoudain du plus ardent amour :
Il ne reſpire que pour elle ,
Elle est l'objet de ſes plus tendres voeux ;
A ſes yeux Europe eſt plus belle
Que les Divinités des cieux .
Mais dans peu ſon amour devient inſupportable:
L'excès de ſes deſirs le tourmente , l'accable ...
Il quitte , c'en eſt fait , ſon rang parmi les Dieux ,
Junon , Vénus , le nectar , l'ambroiſie ;
Au milieu d'un nuage il vientdans la prairie ,
Et par- tout , ſous ce voile heureux ,
Il ſuit la Nymphe qu'il adore .
Tantôt , au lever de l'Aurore ,
Il voltige autour d'elle en papillon badin ;
Tantôt en jeune Amant de Flore ,
Il rafraîchit les roſes de ſon teint ;
Tantôt en fleurque ſa main fit éclore ,
Il ſe mêle au lys de ſon ſein. ..
Cependant ces plaiſirs ne peuvent ſatisfaire
Son coeur plus épris chaque jour...
Tout- à- coup un trait de lumiere
D'un agréable eſpoir vient flatter ſon amour.
V
10 MERCURE DE FRANCE.
Au pied d'une côte riante ,
D'Agenor voyant le troupeau ,
Il prend foudain la forme d'un taureau ,
Et le mêle avec ceux de cette troupe errante .
Ses cornes , en croiffant , s'élevent ſur ſon front ;
Il n'eſt pointde blancheur que la ſienne n'efface:
Un épais & large fanon
Tombe ſur ſes genoux & s'agite avec grace
Son air eft fier , audacieux ,
Son oeil conſerve encor ſa majesté premiere...
(Amour , Amour , ſi le Maître des Dieux
Ates coups n'a pu ſe ſouſtraire ,
Quel coeur déſormais fur la terre
Ne ſera pointbleſſéde tes traits dangereux ! )
Avec de jeunes Tyriennes
Europe folâtroit non loin de ces beaux lieux.
Jupiter l'apperçoit ; à l'inſtant dans ſes veines
Il ſent couler de nouveaux feux ...
P'un pas léger il traverſe les plaines,
Il vient en bondifiant interrompre ſes jeux.
Malgré la blancheur éclatante ;
Devant les pas chaque Nymphe s'enfuit ,
Et ſon aſpect lesglace d'épouvante.
Par degrés cependant la douceur les ſéduit ,
Son airfoumis rend leur crainte moins vive,
onpaiſible regarddiſfipe leurs frayeurs ,
Etbientôt d'une main craintive
JUILLET. 1775. 11
Europe même enfin lui préſente des fleurs.
Enfuite elle le touche & le flatte ſans ceſſe .
Jupin brûle , &de temps en temps ,
Imprime des bailers ardens
Surcette main qui le careffe.
Il ſe courbe , & fans voir le piége qu'on lui tend,
D'Agenor la fille imprudente
Sur fon dos s'élance à l'inſtant.
Alors le Dieu ſe leve doucement ,
Et fier de ce fardeau qui remplit ſon attente,
Il marche à pas tardifs vers le vaſte Océan
LesTyriennes cependant ,
Le front paré de fleurs nouvelles ,
Leſuivent en triomphe: Europe, au milieu àelles
Aleurs aimables jeux répond en ſouriant ,
Partage les plaiſirs que cet inſtant fait naître ,
Et prefle le taureau qui lui ſemble trop lent ...
Il ceſſe , hélas ! bientôt de l'être .
Apeinede la mer ſon pied touche les bords ,
Il s'élance , s'y précipite ,
Fend les ondes , hâte ſa fuite ,
Et s'éloigne à grands pas , malgré les vains efforts
De la jeune troupe effrayéc.
Qui pourroit rappeller tous les cris douloureux
De cette Nymphe infortunée ? ..
Des larmes en torrent coulentde ſes beaux yeux;
Etles bras tendus vers les cienz
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Contre fon ravifſſeur perfide
Elle implore , en tremblant , les Dieux compâtiffans.
..
Mais , inutiles cris ! l'animal plus rapide
Fuit auſſi vîte que les vents.
D'Europe alors la voix plaintive
Prononça ces triſtes accens :
« Pour ramener ce taureau vers la rive ,
>>Qui me prêtera ſon ſecours ?
Lecruel de ces lieux m'arrache pour toujours!.
>> Se peut- il que le ſort à ce point me pourfuive ?...
>> Envain pour me revoir reſtez - vous fur ce bord ,
>>Tyriennes , o mes compagnes !
Partez , franchiſſez ces campagnes ,
Hâtez- vous d'avertir le vieillard Agenor.
>>Pour me ſauver qu'il accourre ſur l'heure...
>>Ou plutôt qu'il reſte & qu'il pleure
>>Leplus grand de tous les malheurs...
>>Mais déjà , c'en eſt fait , ô cruelles douleurst
Les collines de Phénicie
>> Sans retour fuyent à mes yeux ...
>>>O ciel ! mille monſtres affreux ,
>>M>e poursuivent avec furie !
>> Loin de moi que fais-tu Phenix ?
>>Q>ue faites vous Cadmus , Cylix...
>> Volez aux cris plaintifs de votre ſoeur chéric...
>>E>ttoi , funefte &barbare taureau ,
JUILLÉT. 1771 . 13
>>Où portes tu tes pas ? ... Ingrat ſur quels rivages
>>Trouveras- tu ces pâturages ,
>>Ces bois , ce verger , ce ruiſleau ,
>>Dont l'eau toujours limpide & pure
>> Sembloit ne couler que pour toi ? ...
>> Mais les flots en courroux tournent autour de
>>moi ...
>>Ah ! je ſuccoinbe aux peines quej'endure.
>> O ma patrie ! ô bords charmans !
..
.. >>Malheureux Agénor ! ô mere infortun'e !.
>>> Je me meurs >>> Elle perd l'uſage de ſes ſens ;
Elle tombe ... Auſſi tôt les filles de Nérée ,
Qui venoient d'accourrir à les gémiſſemens ,
La prennentdans leurs bras ; & chacune attendrie ,
S'empreſſe , en ſoupirant , de la rendre à la vie.
Vénus parut alors dans les plaines de l'air ,
Sur un char brillant & rapide ;
Elle venoit d'Amathonte & du Gnide.
Sous ſon déguiſement connoiſſant Jupiter ,
Elle deſcend , de mille Amours ſuivie ,
Et s'approchant d'Europe , elle tient ce diſcours :
* Nymphe , que loin de toi la terreur ſoit banie !
Seche tes pleurs. C'eſt moi , Déeſle des Amours ,
>> Vénus même , qui te conſole.
>>Ne crains point ce taureau , c'eſt le plusgrand
>> des Dieux ;
14 MERCURE DE FRANCE.
Il t'aime, & c'eſt pour toi qu'il a quitté les
>>>cieux.
C'eſt à ſa voix que les enfans d'Eole
Ont applani la mer & calmé leur fureur ,
>>Pour faciliter ta conquête ;
>>>Et bientôt , abordant en Crête ,
De ton illuſtre Amant tu feras le bonheur.
> Sortez , Dieux de la mer, de vos grottes profon
>> des ;
Suivez la belle Europe , accompagnez ſes pas :
>>>Strenes & Tritons , fortez du ſein des ondes ,
Célébrez ſon triomphe & chantez ſes appas
Elle dit ; & foudain ſur ſa conque éthérée ,
Aufſi prompte que la pentée ,
Elle fuit l'empire des eaux .
Enfuite on vit paroître fur les flots
Neptune , Amphitrite , Nérée ,
Océan conduifant Thétis ,
Glaucus avec le vieux Prothée ,
Ino , Mélicerte & Doris.
Les Néréides , les Napées ,
Les Sirennes , cheveux épars ,
De ces Dieux eſcortent les chars.
On entend des Tritons les trompes recourbées ;
Tous entourent enfin le Souveran des Dieux ,
Le ſuivent juſqu'en Crete; & fur ces bords fa
meux ,
JUILLET. 1775. 15
Surcette rive à jamais illuſtrée
Jupin reprit ſa forme&ſes traits enchanteurs.
Europe, à fon aſpect , confuse , intimidée ,
Sentit d'abord redoubler ſes frayeurs :
Mais le plaiſir de ſes douceurs
Vintenivrer bientôt ſon ame ratlurée ,
Et miniſtre de l'hymenée ,
L'Amour ſema leur lit de fleurs.
ParMlieAngelique de Lantillac,
àBordeaux.
L'HEUREUSE ABSENCE.
GÉNÉREUSE URANIE , je ne pourrai
jamais m'acquitter envers vous de toutes
les bontés que vous m'avez témoignées.
Votre pitié m'a aidé à fupporter les chaî
nes de l'Amour : vous m'avez foulagé
dans les ing iétudes de mon coeur , & fi
je jouis de quelque felicite , c'eſt à vos
ſages conſeils que je la dois ; acceprezen
une seconnoiſſance fincère & éterneile.
Une abfence cruelle m'a privé de
Thémire & de vous; Thémire étoit ma
vie , vous étiez ma confolation . Hélas !
Queferois-jedevenu, fi unGéme bienfai
16 MERCURE DE FRANCE.
fant ne m'avoit regardé d'un oeil propice ?
Aurois je pu trouver un confident aufli.
fenible & auſſi éclairé que vous ? Et
quel mortel peut égaler les lumières de
votre eſprit ? Un Sylphe pourroit feul
vous remplacer.
J'avois toujours pris pour des contes
frivoles tout ce qu'on nous dit de furprenant
touchant les Sylphes; & peutêtre
le penſerois-je encore , ſi je n'avois
été convaincu par moi-même de la vérité
de leur exiſtence. Je ne crois pas que
l'imagination puiſſe produire rien de fi
ſuivi que mon aventure ; elle n'a pas
l'air d'un ſonge. J'ai toujours pris plaifir
à vous voir partager ma joie & mes ennuis;
je vais vous intéreſſer encore par ce
récit.
Je n'emprunterai le ſecours d'Apollon
ni des Muſes pour donner de la force &
de la majesté à mon ſtyle , trop heureux
ſi je puis y répandre des grâces ; Thémire
& l'Amour font les Dieux que j'invoque .
J'étois couché à mon ordinaire , de
retour d'un feſtin que la bonne chère
la liberté & la préſence de mes amis
avoient égayé ; j'attendois qu'un ſommeil
paiſible vint verſer ſur moi ſes pavots ,
& je penſois à ma Maîtreſſe , pour m'endormir
plus agréablement, (c'eſt ma prin
JUILLET. 1779. 17
cipale occupation , depuis que je l'ai
quittée ) : lorſqu'un bruit ſoudain vint
troubler le repos & le filence qui régnoient
autour de moi. Des éclats de
rite ſe firent entendre , je ſentis même
qu'on enlevoit la couverture de mon lit ;
je me levai pour la retenir : mais , je
l'avoue , la peur s'empara de moi , & je
demeurai quelque temps immobile. Je
ne perdis pourtant pas l'uſage de mes
fens. Je me rappelai les hiſtoires des
Sylphes : j'avois oui dire qu'ils s'attachoient
quelquefois par caprice , & je ne
voulus pas perdre l'occaſion de m'en rendre
quelqu'un favorable. Je commençai
donc à prendre la couverture , & à la
lâcher par repriſes; ils s'y amusèrent
quelque temps , & leur ris continuoient
toujours : mais ils furent bientôt las &
ils me laiſsèrent pour ſauter & courir
dans ma chambre. Cela devenoit ſérieux ;
je leur fis toutes les conjurations que je
ſavois pour les obliger à ſe retirer : mais
ils rioient de mes menaces & ne vouloient
point écouter mes prières. Le plus
court étoit les laiſſer , auſſi je me recouchai.
Enfin , après avoir bien folâtré , j'en
ſentis approcher un qui vint ſe jouer
dans mon lit ; il ne m'effraya point;
18 MERCURE DE FRANCE.
j'étois déjà preſque familiariſé avec eux :
je projettai de le ſaiſir. En effet , je
guettai bien l'inſtant qu'il étoit à côté de
moi , je l'enveloppai avec la couverture
& je l'embraſſai ſi bien , qu'il ne put
m'échapper. « Je ſuis vaincu , me dit il ,
> d'une voix enfantine ; tu l'emportes :
> me voilà ſous ta puiſſance.
>>Qui es tu , repris je alors , d'un ton
» que je tâchai de rendre aſſuré , quels
>> font tes compagnons ? Reconnois , me
>> répondit- il , les charmes qui t'ont fé-
>> duits. Nous ſommes , ma troupe &
>> moi , les Génies des artraits de ta chère
>>Théanire . Je vais ordonner aux autres
>> de ſe rendre viſibles auſſi bien que
>> moi , qui le ſuis depuis que tu as de-
>> firé de nous connoître » . Je fus prompt.
à allumer ma lampe ,& je vis auffi tot
une foule de petits enfans qui me parurent
autant d'Amours.
L'un , ajuſté avec une grande cornette
qui déroboit aux veux la moitié de fon
vilage , me repréſentot Fair négligé &
fimple de Thémire ; un autre , plus hiftorié
, insitoit fon maintien agréable lorf..
qu'elle patle ; un plus jeune s'eſſayoit à
rendre ſes grâces naïves qui enlèvent les
coeurs , & fes agaceries téduiſantes : il
étaloit une jolie petite main potelée , qui
JUILLET. 1775. 19
aſſortiſſoit un bras charmant d'un contour
admirable : ſes yeux tendres ſe tournoient
fur moi , & j'y trouvai la même douceur
que dans ceux qu'ils me peignoient.
Chacun de ces aimables Génies portoit
quelqu'une de ces grâces enchantereſſes
dont Thémire abonde. Je ne ceſſois de
les admirer , & le cercle qu'ils formoient
rendit ma chambre , qui peu auparavant
n'étoit qu'une triſte cellule , un ſéjour
délicieux pour moi .
Je cherchois celui qui m'avoit procuré
ce plaifir : mais j'en fus interrompu par
un qui s'avança d'un air modeſte & noble.
Il touſſa ; je jugai qu'il vouloit parler
, je prêtai l'oreille.Un prélude m'annonça
qu'il ſe préparoit à chanter. Dieux !
quels ſons Aatteurs! quelle harmonie divine
! j'en fus enchanté. Il ne lui manquoit
que la figure de Thémire : il m'en
retraçoit parfaitement les geſtes , il en
avoit la voix touchante .
Apeine avoit il repris ſa place , qu'un ,
plus formé que les autres , vint ſe ranger
auprès de moi. « Il eſt temps , me dit- il,
» que nous quittions nos corps : nous ne
>> pouvons garder long temps la forme
» que nous avons . Ordonne nous de re.
> devenir idées comme nous étions au20
MERCURE DE FRANCE.
>> paravant : tu es notre maître , & nous
>>allons t'obéir toujours. Pour moi , je
>>garderai ſeulement la voix pour t'inf-
>> truire de pluſie urs fecrets qui t'ont été
>>inconnus juſqu'ici , & qui n'ont été
>>revelés qu'à très peu de perſonnes » . Il
ſe tut; je les congédiai , & je me couchai.
L'Eſprit ne tarda point à me parler.
" Apprends , me dit il , que chacun a fes
>> Génies particuliers , & qu'il faut avoir
>> des connoiſſances fublimes & certaines
>>qualités , pour parvenir à entrenir com-
» merce avec nous .
>> Nous ſommes , depuis le commen-
>>cement du monde , commis au ſervice
>> des hommes, ſuivant leurs inclinations .
>>Les méchans font inſpirés pardes mau-
>> vais Génies , & les bons ſont ſans ceſſe
>>guidés par des Sylphes bienfaiſans ;
>>nous les fortifions dans leurs penchans ,
» nous savons les ſervir ſelon leurs goûts ,
» & quand ils font parvenus au point
>> de perfection , ſoit dans le bien , foit
>> dans le mal , nous nous faiſons con-
>> noître à eux. Nous ſavons avec les
>> avares prendre la forme de l'or. Nous
>> leur repréſentons des tréſors immen.
> ſes : ils croient nager dans les richeſſes,
JUILLET. 1775 . 21
» & cette vaine image de l'opulence les
> contente. Ceux qui , dévorés d'ambi-
>> tion , afpirent aux honneurs & aux em-
➤ plois élevés , nous les repaiffons de
>>chimères ; & nous entretenons les chè-
>> res penſées des amans par des fantômes
>> de bonheur. Un de nous préſide tou-
>> jours à la troupe , & le nombre en eſt
>>réglé , ſelon l'étendue de la paffion
» qui vous domine. Nous ne pouvons
>> nous rendre viſibles qu'à ceux qui font
>> capables de tirer du profit de notre
>> préſence , encore eſt- ce ſeulement pour
>> un quart d'heure : c'eſt-là le temps qui
>> nous eſt preſcrit.
" Nous nous affemblons toutes les
>> années dans les eſpaces qui font entre
> la lune & la terre , & là nous rendons
>> compte ſur ce qui regarde le mortel
>>> commis à nos foins. S'il eſt jugé digne
>> de l'amitié des Eſprits , on nous permet
>> d'emprunter la figure de ce qui le flatte
>>le plus , pour l'admettre à la connoif-
>>>fancedes intelligences inconnues.Notre
> aſſemblée n'eſt compofée que des Syl-
>>phes des paſſions aimables , telles que
' » l'amour & l'ambition . Nous en avons
>>chaffé ceux des autres paſſions. Ils font
>> la leur à part. Une puiſſance ſupérieure,
22 MERCURE DE FRANCE.
» qui préſide à la conſervationdes Villes
»& des Etats , y diſpoſe de leur éléva.
» tion & de leur décadence , felon la
>> vertu ou la corruption des mortels qui
→les habitent .
» Ton bonheur , ou plutôt ta conſtance
>& la rareté de tes ſentimens t'ont mé
>> rité ma bienveillance. J'ai obtenu à la
>> dernière aſſemblée que tu ſerois admis
» à nos fecrets .
» Une haine irréconciliable & une
>> guerre éternelle nous obligent d'être
» ſans celle en garde contre les tentatives
>> des mauvais Génies. Ils épient les inf-
>> tans que nous manquons d'auprès de
>> vous pour eſſayer de nous furmonter.
> Tun'as preſque rien à craindre de leurs
.. entrepriſes. Je les ai vaincus : ils m'ont
> cédé , & je ſaurois , s'ils faifoient de
»nouveaux efforts , enchaîner dans les
> eſpaces imaginaires , ceux qui tente-
» roient de te nuire.
>>Ainſi , juſqu'à ce que la préſence
>> de Thémire te rende tes plaiſirs , nous
» entretiendrons ton amour par le fou-
>> venir de ſes attraits. Nous avons , juf-
» qu'à ce jour , Hatté ton coeur par des
» ſonges agréables , & nous allons à
•préſent les remplacer par la réalité.
JUILLET . 1775 . 23
>>Nous pouvons quand il te plaira , en
>> nous uniſſant enſemble , te rendre l'ob-
>> jet de tes deſirs pendant le quart d'heure
>> permis . Elle n'aura pas l'uſage de la
>>parole , parce que ſa reſſemblance avec
>> tous ſes charmes ne peuvent lui être
>> enlevés que lorſqu'elle dort , & que
>> les ténèbres de la nuit les lui rendent
> inutiles . Tu pourras en jouir demain à
>> cette même heure. Mais prends garde ;
→ le moindre deſir indiſcret te feroit en-
>> courir notre indignation, & tu ſerois
→ à jamais privé de notre préſence.
» Je conduis tes actions depuis l'âge
>> le plus rendre ; je connoiſſois ton coeur
>>depuis long - temps : je compris que
> l'amour pouvoit te rendre heureux , &
>> que cela dépendoit du choix que tu
>>devois faire. Je t'inſpirai alors une
> grande délicateffe &beaucoup de dif-
>> cernement , afin qu'on ne pût te fur-
>> prendre avec des armes communes , &
>>que celle qui triompheroit de toi fût
>> digne de te donner des chaînes .
> Je vis avec plaiſir que tu te dégoû-
>> tois aisément de celles dont le ſeul
>> mérite eſt de porter une figure ſédui-
> ſante & de ſavoir minauder agréable-
>> ment ; que l'eſprit accompagné ſeule
24 MERCURE DE FRANCE.
>> ment du brillant, te piquoit , mais te
>>laiffoit échapper facilement. Il falloir ,
>> pour te fixer , le mérite ſolide , les
>> grâces modeſtes , les qualités aimables :
>> la feule Thémire , qui les poſsède tou-
>> tes , a pu le faire. Thémire eſt adora-
>> rable , pouvois-tu mieux choiſir ?
>> Adieu , je vais t'envoyer un doux
>> fommeil. Tu fongeras à Thémire , tu
> ſeras auprès d'elle, tuluijureras un amour
>> conſtant , &tu ne t'éveilleras qu'après
>> que , par un fourire tendre , elle t'aura
>> invitéà lui tenir parole & marqué fon
>> contentement.
>>Je reviendrai demain avec les Syl-
>> phes qui font ſous mes ordres. Mon
>> nom eſt Zymès ; nous paroîtrons au
>> moindre ſignal que tu nous feras ».
Je me gardai bien le lendemain de
rien dire à perſonne ; je m'occupai comme
les autres jours , je rêvai beaucoup à
mon Sylphe & à tout ce qu'il m'avoit
dit; j'eſpérai que par ſes foins je pourrois
foutenir les ennuis d'une rigoureufe
abfence , & je vis arriver avec joie
l'heure de fon retour.
Le fauteuil oùdevoitrepoſermonAman .
te endormie étoit prêt : rien n'égaloitmon
impatience . J'appelai Zymès dès que la
nuit
JUILLET. 1775 . 2
nuit eut fourni la moitié de ſa courſe ;
il parut ſous l'air doux & bienfaiſant de
Thémire: il ſavoit que c'eſt ce qui me
plaît le plus en elle. J'adinirai encore en
détail ſa troupe charmante : mais je leur
ordonnai bientôt de s'unir pour former
un tout parfait. Imaginez - vous mon
émotion quand je la vis paroître. Ciel !
qu'elle étoit belle! une douce langueur
s'empara de moi; mes yeux ne pouvoient
ſe laſſer de la regarder : je m'abandonnai
tout au plaiſir de la revoir. Enfin
tranſporté d'amour , je la pris dans mes
bras , je l'accablai de mille ardens baifers.
Il ne manquoit àmon bonheur que
de le lui voir partager.
Je ſentis évanouir , au milieu de ces
tranſports , celle qui les avoit fait naître;
le quart d'heure étoit fini. Hélas ! un
jour entier ne m'auroit paru qu'un inftant.
Je demeurai conſterné : mais la
voix de Zymès me confola , par l'eſpoir
de voir renaître ces momens heureux.
» Eh bien! me dit Zymes , n'as- tu
>> point de regret à la peur que nous
- t'avons inſpirée hier; n'en es-tu pas
>> bien dédommagé ? - Mon fort eft le
>>plus heureux du monde , m'écriai je :
>>puiſſant Génie ! daigne me le confer-
II. Vol. B
A
.
f
17
1

26 MERCURE DE FRANCE.
ty
> ver !-Tu enjouitas tous les jours , G
> tu fais être maître de toi , me répon-
> dit- il ; tu pourras embraſfer Thémire .
>> Mais c'eſt là tout ce qui peut d'être
» permis : tu n'iras jamais plus avant.
>> Sois même plus modéré : car j'ai craint
»de voir arriver l'inſtant que tu allois
>> nous perdre pour jamais ». Il ſe tut &
je m'endormis , bien réſolu de ne pas lui
défobéir, Cette nuit délicieuſe fut ſuivie
par beaucoup d'autres toutes plus agréables.
J'aurois pu goûter en paix les charmes
qu'elles me procuroient : mais unGénie
cruel , ennemi de mon repos , vint bientôt
en empoiſonner le cours. Un fentiment,
peut être trop délicat , fut cauſe
de tous mes maux. Je trouvois Thémire
trop parfaite pour n'être pas obfédée par
une foule d'adorateurs. Je craignis qu'un
amant plus heureux & moins tendre ne
m'enlevât fon coeur. Je priai Zymès de
volet auprès d'elle , & de rappeler à fa
mémoire ma conſtance , la vivacité de
monamour & l'eſpérance dont elle l'avoit
latté. Le fidèle Zymès m'abandonna pour
m'obéit ; il partit. Apeine il venoit de
me quitter , que j'entendis prononcer
mon nom; je reconnus une voix pareille
JUILLET. 1775 . 27
le fienne : mais un trouble inconnu me
préſagea mon malheur. Mon retour
te paroîtra prompt,me dit cette voix :.
» mais faches que les eſprits peuvent par-
>> courir dans un inſtant toute la circon-
" férence de la terre. Tremble, continuat
- elle , & reconnois Themire. Elle.
cache ſous des dehors de candeut &
de ſimplicité tous les détours& tous
>> les artifices d'une coquette expérimen-
» tée. Je l'ai trouvée occupée à relire les
>> billets de ſes foupirans, auxquels elle
a facrifié les tiens : elle écoutoit avec
plaifir leurs chanfons amoureuſes , &
» tâchoit de rendre ſes attraits plus tou
>> chans pour augmenter leur nombre :
>>elle étudroit devant un miroir fi lèle
>>les grâces qu'elle devoit employer dans
>>lejour fuivant » .
Je friffonnai à ce récit ; pluſieurs fois
j'ouvris la bouche pour parler , mais je
n'en eus jamais la force. Je ſentis couler
dans mes veines un feu étranger dont
l'ardeur me dévoroit ; mon trouble augmentoit
par accès. Je m'écriai enfin:
«Quel coup funeſte ! .... Zymès ....
>>inftrois moi de fa perfilie... ». Zymès
ne me répondit point . Un filence profond
redoubla l'horreur de ma ſituation. Une
Bij
23 MERCURE DE FRANCE .
jalouſe rage s'empara de moi ; l'affreux
état de mon coeur ne peut être dépeint.
Je paſſai la nuit dans le déſeſpoir , & la
clarté du jour ne fit qu'augmenter mon
inquiétude mottelle. Je me figurois Thémire
infidèle , entourée d'Amans qu'elle
favoriſoit , oubliant tous les ſoins que je
lui ai rendus , &mépriſant la tendreſſe
que je lui conſerve. Je me la repréſentois
perfide , trompeuſe , l'avouerai-je ?
je me défiai de la vertu de ſon ame.
Adorable Thémire! pardonne ces écarts
dont mon coeur n'étoit pas le maître ,
pardonne à un malheureux qu'une trop
grande fureur agitoit.
Jamais le ſoleil n'avoit conduit fon
char avec plus de lenteur , que ce jour
fatal : il me fut d'une longueur inſupportable
; mais quelle fut una conſternation ,
lorſque je vis s'écouler l'heure de la venue
de Zymès ? je l'appelai mille fois
en vain. Je crus enfin qu'il m'avoit abandonné
, & je livrai mon ame à toute ſa
douleur.
J'éclatai en reproches contre lui :
«Cruel Génie! lui diſois-je , falloit . il
>> m'abuſer par des promeſſes flatteuſes ,
>& me féduire par une douce illufion ,
pour mieux verſer dans mon coeur le
JUILLET . 1775 . 29
>> venin qui me conſume. Hélas ! n'étoit
>> ce pas affez des peines de l'abſence ,
>>falloit - il ajouter un tourment cent
>> fois plus terrible ? » Mes plaintes &&
mes regrets ſe perdirent dans les airs.
Zymès ne m'entendoit point , & je vis
renaître deux fois l'autore ſans qu'il eût
paru.
Je ne pouvois m'accoutumer à ſa perte
, & ma raiſon , au lieu de me conſoler ,
ne faifoit qu'aigrir ma douleur. C'en
étoit fait , je périſlois, s'il ne fût venu
promptement à mon fecours. Il arriva
enfin , après trois nuits d'abſence , & me
tint ce difcours , qui redonna la tranquil
lité à mon ame. « Calme le tranſport
» qui t'agite ; un Génie perfide a em-
>> prunté ma voix pour jeter dans ton
> ſein tous les ſerpens de la noire jalou-
>> ſie. Les Eſprits quej'avois laiſfés auprès
>> de toi n'ont pu t'en garantir . Je ne tar-
>> dai pas à m'appercevoir de fon malé-
>> fice , & je revins auſſi - tôt pour le
» détruire. J'ai employé trois jours à le
>> terrafler, & il ſubit la peine dûe à ſon
>> attentar. Il gémir ſous le poids des
>> chaînes dont je l'ai accablé. Il eſt
>> deformais hors d'état de te faire du
» mal ».
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Je ſentis , à ces paroles , renaître dans
mon coeurle calme que la fureur en avoit
banni . Zymès acheva de me guérir , enatrachant
la racine de la paffion qui me
tourmentoit , & ce ne fut pas en juſtifiant
Thémire : elle l'étoit déjà dans le fond
de mon ame . Ce peu de mots produifit
cet effet : Une ſeule raiſon doit te tran-
>>quillifer . Themire n'a rien négligé
>>pour te toucher. Elle a tout mis en
>> oeuvre pour te donner une idée avan-
>>tageuſe de ſa vertu. Elle ne t'a pas dit
> je vous aime, mais combien de fois te
» l'a t'elle prouvé par ſes actions ? Si
>>elle eſt telle qu'elle a voulu te paroî
» tre , ſa droiture l'empêchera, de r
>>tromper ; &fi elle eft affez perfide
>> pour le faire, elle eſt indigne de tes
>> fentimens & peu propre à te rendre
>>>heureux ». 1
Je me rendis volontiers , & , fans
beaucoup de violence , je vins à bout de
chaffer les idées triſtes qui me perfécutoient.
J'éloignai de mon eſprit des foup
çons inutiles : mon unique foin devint
celui de profiter du temps pour me rendre
plus digne de mon Amante. Tout ce
que je faifois n'avoit qu'elle pour but ,
& j'aurois voulu acquérir tous les biens
JUILLET. 1775. 31
poſſibles pour pouvoir la rendre plus
heureuſe. Je m'enivrois de la douce idée
de paſſer avec elle des jours fereins , &
de l'aimer toujours plus tendrement.
Les Sylphes étoient encore affidus à
me rendre viſite toutes les nuits . Quelquefois
je m'amufois à les contempler
l'un après l'autre : mais le plus ſouvent
je leur demandois Themire , & je la
voyois toujours avec des tranſports nouveaux.
Je méritai enfin le prix de mon
amour. Zymès me l'annonça , & la bouche
de ma Maîtreſſe elle- même me le
confirma . Cette nuit bienheureuſe ſera
toujours gravée dans ma mémoire. Je la
tenois étroitement embrallée , & mon
ame auroit voulu ſe transformer en elle ,
lorſque tout-à-coup je l'entendis ſoupirer
; elle s'éveilla &proféra ces paroles
que j'ai retenues , quoiqu'elles fuffent
un peu mal articulées : « Cher Lindor ,
* fors de l'incertitude cù tu vis ; je t'ai-
» me fans doute , & tu es la ſeule perfoane
au monde que j'aimerai ». A
ces mors je vis ouvrir les beaux yeux ,
qu'elle fixa languillamment fur moi. Son
premier mouvement fut de me rendre
un baifer raviſſant , pour tous ceux que
je ne ceſſois de lui donner. Ses bras ,
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
qui avoient été juſqu'alors immobiles ,
me preſsèrent tendrement , & Zymès ,
par un effet de ſon pouvoir , paroitlant ,
ſans détruire le charme , prit nos deux
mains & les unit enſemble. « Vivez ,
>> heureux Amans , vivez l'un pour l'au-
» tre , nous dit il ; votre bonheur ne
>> peut être long - temps différé. J'aurai
» ſoin de vous raccourcir les inftans , &
» vous verrez arriver enfin cet heureux
» jour qui doit couronner votre union &
> vous réunir à jamais ».
Tout diſparut encore , & mes regrets
en furent plus cuifans ; mais la voix de
mon confolateur ſe fit entendre ; je fus
attentif; il me dit : Ta félicité eſt à
fon comble. Thémire t'aime : ſa paffion
>>> eſt preſque auſſi forte que la tienne ,
>> puiſque dans l'inſtant que nous te re-
>>préfentions ſon image , elle étoit elle-
>> même toute occupée de ton idée . Elle
>> fongeoit que , vaincue par ta conſtance ,
>elle récompenferoit tes feux par le
>>>tendre aveu de ſa défaite ; un baifer
" en étoit le gage , &'c'eſt ce baifer
>> que tu viens de recevoir par notre en-
>>> tremife. Il eſt l'avancoureur d'une in-
>>>finité d'autres qui te font réſervés . Tu
>> ne peux plus deuter de ſa fidélité &
٤٠
JUILLET. 1775 . 33
»de ſa tendreſſe conſerve lui la tienne.
» J'ai fu , pour prix de res ſentimens ,
>> rendre ton abfence heureuſe : ta per-
>> ſévérance t'allumera un fort digne d'en
» vie » .
VERS à Monseigneur le Duc de Duras ,
Chevalier des Ordres du Roi & de la
Toifon d'or , Premier Gentilhomme de
la Chambre de Sa Majesté ; furfon élé
vation au grade de Maréchal de France.
Duras , toujours égal au milieu des grandeurs,
Du Prince , qu'il chérit , mérita les faveurs .
Sur fou front , l'équité , l'amour patiiorique ,
Firentbrilles lon,g temps lacouronne civique.
Son zele , ſa valeur , précieux à l'Etat ,
Avoient gravé ſon nom au Temple de Mémoire ;
Mais il manquoit encor un trophée à la gloire :
Mars s'acquitte en ce jour ; c'eſt le prix du Soldat.
ParM. le Chev. de Berainville.
By
34 MERCURE DE FRANCE,
c

::
:
ODE A MON CLAVECIN.
Imitée de l'Allemand.
TRISTE écho de ma plainte
Omon cher Clavecin !
D'une trop tendre empreinte
Adoucis le chagrin :
Viens affoiblir ma chaîne
Par ton ſon enchanteur;
Non, laifle-moi ma peine,
Laifle -moi mon ardeur.
D'uneplaintive flamme
Je chéris le retour ,..
J'accoutume mon ame
Aux larmes de l'amour ;
Oui , malgré l'apparence,
Je haïs les momens
Où, dans l'indifférence ,
J'ai conſumé mon temps.
Sonnez , cordes fidèles ,
Animez vos accords ,
Dans vos ardeurs nouvelles
Exprimez mes tranſports:
A
1. 11
2 1
٢٠٠٠٠٤
A
JUILLET. 1775. 33
> de ſa tendreſſe : conferve lui la tienne .
>> J'ai fu , pour prix de tes fentimens ,
> rendre ton abfence heureuſe : ta per-
>>ſévérance t'allutera un fort digne d'en
» vie » .
VERS à Monseigneur le Duc de Duras ,
Chevalier des Ordres du Roi & de la
Toison d'or, Premier Gentilhomme de
la Chambre de Sa Majesté ; furfon élé
vation au grade de Maréchal de France.
URAS , au Duras , toujours égal milieu desgrandeurs,
Du Prince , qu'il chérit , mérita les faveurs .
Sur fou front , l'équité , l'amour patriotique ,
Firent briller long temps la couronne civique.
Son zele , ſa valeur , précieux à l'Etat ,
Avoientgravé ſon nomau Temple de Mémoire ;
Mais il manquoit encor un trophée à la gloire :
Mars s'acquitte en ce jour ; c'eſt le prix du Soldat.
ParM. le Chev. de Berainville.
1
By
34 MERCURE DE FRANCE,
c
د
:
ODE A MON CLAVECIN.
!
Imitée de l'Allemand.
TRISTE écho de ma plainte ,
Omon cher Clavecin !
D'une trop tendre empreinte
Adoucis le chagrin :
Viens affoiblir ma chaîne
Par ton ſon enchanteur;
Non, laifle-moi ma peine ,
Laifle -moi mon ardeur.
D'une plaintive flamme
Je chéris le retour ,..
J'accoutume mon ame
Aux larmes de l'amour ;
Oui , malgré l'apparence,
Je haïs les momens
Où , dans l'indifférence ,
J'ai conſumé mon temps.
Sonnez , cordes fidèles ,
Animez vos accords ,
Dans vos ardeurs nouvelles
Exprimez mes tranſports:
1
F
T
2
i
11 A
M
JUILLET . 1775. 35
Des loix de l'harmonie
Evitez ledétour ,
Oubliez le génie ,
N'écoutez que l'amour.
7
ParM.le ComteFrançois deHartig.
:.
L'EPREUVE DES AMIS.
J& me ſuis fait beaucoup d'amis ,
Diſoit Lifidor à (on pere; '1
Ajamais ils me font acquis , .1 i
Tant j'ai le talentde leur plaire.
Valereavoit fur l'amitié
T
Les leçons de l'expérience , T
Infaillible & triſte ſcience;
Il ne pouvoit voir , ſans pitié ,
1
4
Son fils ſi plein de confiance : 29. M
Unbon ami vautun tréſor ,
C
Dit- il au jeune téméraire ;
Le malheureſt , cher Lifidot
L'écueil de l'amitié vulgaire , 100
Comme le feu l'eſt du faux or...
Tel ami que tu crois fidele
Pourroit te manquer au beſoing
-Non , nop ; les miens font pleins derele ,
Jecompie fur eux en tout pointial
Bvj
35 MERCURE DE FRANCE.
:
Voyons , interrompit Valere ,
Chez le plus fûr vole à l'inſtant;
Conte lui que dans une affaire
Ayant, à ton corps défendant ,
Percéle ſein d'un adverfaire ,
Un prompt abri t'eſt néceſſaire :
Feins unaband. n général..
Que ton épée encor fumante
Du prétendu ſang d'un rival ,
Rende la choſe plus frappante.
Liſidor va chez Dorival .
L'ami qu'il croit le plus intime ,
Eſt inſenſible à fon récit ,
En lui ne voit plus qu'un proſcrit :
-Vous vous êtes fouillé d'un crime ,
Tantpis pourvous ; j'en fuis contrit .
Mais je crains que votre inflence
N'attire ici quelque malheur ;
Mendiez un aſyle ailleurs ,
Sortez , fortez en diligence.
-
Lifidor revient , tout confus ,
Raconter l'épreuve à ſon pere.
Acet ami ne parle plus ;
Son eſprit faux , arrabilaire ,
Qui te flatta dans le bonheur,
Détele enfin ſon caractere ,
Ent'écrâfant dans le malheur,
JUILLET. 1775 . 37
:
Cherche un ami moins impoſteur.
Lifidor paſle lajournée
Avoir de prétendus amis :
L'un ne plaint pas ſa deſtinée ,
Chez l'autre à peine il eſt admis.
Le coeur pénétré de triſteſle ,
Il vient au genoux du vieillard
Dire ſes torts , quoiqu'un peu tard.
Le bonhomme, plein de tendreſſe ,
Jette ſur l'âge un tel écart.
Voilà donc ceux qu'amis tu nommes ,
Dit le vieillard en foupirant :
C'eſt s'abuſer étrangement!
Apprendsàconnoître les hommes:
Vertus , égards , ſoins infinis ,
Apeine attirant des amis ,
Du ſeul plaiſi l'attrait perfide ,
Chez des gens par caprice unis ,
Ne peut former un noeud folide.
J'ai fait , je ne ſai trop comment ,
Enma vie , un ami fincere ;
Va l'implorer comme un enfant
Qui demande aſyle à ſon pere :
Va voir s'il ſeroit moins corſaire
Que tes ingrats & faux amis.
Liſidor vole chez Damis .
Apeinea-t'il ouvert la bouche
38 MERCURE DE FRANCE.
Surun fi cruel embarrass
QueDamis le ſerte en ſesbras ,
Etlui dit : Votre ſort me touche !
Je vais vous loger à l'écart ;
Faut ilmabourſe & plus encore t
Mon corps ſervira de rempart
Au filsd'un ami que j'honore.
Non,non , modele debonté ,
Mowel digne d'une couronne ,
Reprit Liſidor enchanté ,
Ma fureur n'immola perſonne
Jouet de må prévention ,
Ou plutôt d'un orgueil extrême ,
J'uſe aujourd'hui d'un ſtratagême ,
Que, contremon illufion ,
Mon pere imagina lui-même.
Je me croyois beaucoup d'amis :
Mais voulant éprouver leur zele ,
Nul d'eux ne m'eſt reſté fidele;
Ils m'ont accabléde mépris.
La ſeule ombre de l'infortune ,
Ofatalité trop commune !
M'en a fait autant d'ennemis .
Vous ſeul , digne ami de Valere ,
Demadétrefle ayant pitié ,
Daignez m'accueillir en vrai pere :
Accordez - moi votre amitiés
Devos bontés c'eſt la plus chere.
:
ParM. Flandy.
1
14
JUILLET. 1773. 39
MARC ANTOINE & LES ATHENIENS .
MARC-ANTOINE entroit dans Athene ;
Les Magiftrats ,pour mieux le réjouir ,
Peu contens d'étaler la pompe ſouveraine ,
Lui dirent: Dieu Bacchus ,auguſteTriumvir,
Vous ſavez que Pallas , Divinité nubile ,
Elt tutrice de notre ville;.
Nousvous offrons ſa main avec bien du plaiſir.
Ravi , Meſſieurs , de tantde complaiſance ,
Répondit le Romain , las d'un pareil encens ,
Ace beau parti je confens ,
Mais , pour bien foutenir une telle alliance ,
Al'inſtant , pour la dot , je veux mille talens *.
Par le même
:: MORALITÉ.
C'EESSTT vérité claire&extrême :
A quelque heure qu'elle nous prenne ,
Chez nous la Mort
Atoujourstort.
ParM. D. L. P.
t
*Cent mille louis.
1
40 MERCURE DE FRANCE.
PORTRAIT de M. ***
PEUEu fait pour plaire à des Caillettes ,
Enneni jurédes lornettes ,
Et moins à lui qu'à ſes amis ,
Son ame , auſſi franche qu'humaine ,
S'ouvrit quelque fois au mépris ,
Mais n'accueilli jamais la haine.
Par le même.
:
i
J
DIALOGUE
Entre SEMIRAMIS & ARTEMISE.
SÉMIRAMIS.
E ſuis bien aiſe de vous voir : on dit
que vous avez voulu m'imiter ſur la terre,
& qu'à mon exemple vous avez cherché
à vous immortalifer . Vous avez travaillé
en vain , ſi vous avez cru m'égaler ; jamais
le tombeau de Maufole ne fera comparable
à la ville de Babylone , & la Reine de
Carie ſera toujours inférieure à Semiramis.
JUILLET. 1775. 41
ARTÉMISE.
Vous avez apporté juſqu'ici cet orgueil
&cette ambition qui vous faisoient croire
que rien ne devoit vous réſiſter ; qu'il
falloit mourir ou ſe ſoumettre à vous.
Hélas ! ſouvenez - vous que vous n'êtes ici
qu'une ombre ;que la fierté ſiedbien mal ,
quand on a paffé le Styx .
Après tout que vous fert aujourd'hui
cette magnificence dont vous faites parade?
Qu'eſt devenue Babylone , cette ville
ſuperbe qui ſe glorifia fi long - temps de
vous avoir eve pour Reine ? Prife & détruite
ſucceſſivement par pluſieurs Princes
, à peine ſait on où elle a exiſté.
SÉMIRAMIS.
Lorſque j'ai bâti cette ville , je n'ai pas
prétendu qu'elle dureroit autant que le
monde ; mais , croyez- vous que le temps ,
qui n'a pas reſpecté ſes murs , épargnera
plutôt le monument que vous avez élevé
àvotre époux ? En travaillant à embellir
& à fortifier ma Capitale , j'ai travaillé
au bonheur de mes ſujets ; j'ai cherché à
les mettre à l'abri des infultes de leurs
voiſins. Tel a été le but que je me ſuis
propoſé , jamais je n'en ai eu d'autre.
42 MERCURE DE FRANCE.
ARTÉMISE.
Dites plutôt que l'envie que vous aviez
de vous rendre immortelle a été le motif
le plus puiſſant de cette démarche : un fot
orgueil , une ambition démeſurée , voilà
les deux divinités auxquelles vous avez
facrifié: ce font ces deux paſſions qui ont
mis dans votre ame la rage des conquêtes
qui vous a fait courir l'Univers , & jouer,
pendant pluſieurs années , le rôle de brigand
, en dépouillant & chaffant de leurs
Etats les Souverains légitimes; en faiſant
paffer au fil de l'épée les peuples qui ne
vouloient pas ſe ſoumettre aux loix que
vous tear impoſiez , ou qui avoient aflez
de courage pour entreprendre de vous réfifter.
Quelle belle gloire ! quel beau che.
min pour aller à l'immortalité!
SÉMIRAMIS.
Il eſt vrai que j'aurois été plus tranquille
en gouvernant paisiblement mon
royaume , en m'appliquant à conferver
mes Erats , fans chercher à les agrandir :
mais il s'en faut que j'aie couru la terre
comme un brigand, & pour le plaifir cruel
de tout piller & de tout faccager : j'ai
JUILLET. 1775 . 43
laiſſé par tout des marques de la bonté qui
m'étoit naturelle , & de la magnificence
que javois annoncée en montant fur le
trône : j'étois charmée de montrer à l'Univers,
qui a les yeux ouverts ſur les Rois ,
ce que peut une femme courageuſe quand
elle a l'autorité en main ; & que ſi la Nature
paroît avoir accordé à l'homme le
droit de commander , il eſt cependant des
circonftances heureuſes , à la faveur defquelles
une femme peut s'élever au plus
haut degré & le diſputer aux plus grands
hommes , en ſe faifant craindre & refpecter
auffi -bien qu'eux.
ARTÉMISE.
Il falloit vous borner à cela, votre gloire
eût été plus ſolide , & vous auriez paru
beaucoup plus grande .
:
4
:
SEMIRAMIS.
J'ai fait plus : j'ai travaillé à ſurpaſſer
en magnificence tous les Princes qui m'avoient
précédée : non contente de bien
défendre mes Etats ,j'en ai étendu les li.
mites , en y ajoutant l'Ethiopie dont je fis
la conquête : j'ai porté le flambeau de la
guerre&laterreur de mon nom juſqu'au
44 MERCURE DE FRANCE.
fond des Indes. En faut il davantage pour
prendre un rang parmi les Héros les plus
célèbres?
ARTÉMISE.
::
Je conviens avec vous que ces choſes
méritent des éloges , & que vous avez relevé
la gloire de notre ſexe par des actions
d'éclat : mais croyez- vous qu'en ſe rappelant
votre magnificence , vos expéditions
, vos travaux , vos courfes , on oubliera
que vous avez fait mourir Ninus, à
qui vous deviez tout , & qui vous avoit
pour ainſi- dire, tirée de la pouſſière, pour
vous élever , en vous donnant fa main ?
Qu'avez- vous à me répondre ? Eſt ce-là le
plus bel endroit de votre vie ? Prétendrez-
vous avoir mérité l'inunortalité par
une action auſſi noire ? Que m'oppoſerezvous
? Aurez - vous encore l'injustice de
vous mettre fi fort au-deſſus de moi , &
de trouver mauvais que je me compare à
vous ? Je crois que vous ne gagneriez rien
àla comparaifon.
SÉMIRAMIS .
La Souveraine d'une petite Province ,
une femme qui a paſſé la moitié de ſa
JUILLET. 1775 . 45
vie à pleurer , ſe comparer à la Reine de
l'Orient!
ARTÉMISE.
Le reproche que vous me faites d'avoir
paſſé une partie de ma vie à pleurer eſt
injuſte &mal fondé , il me fait honneur.
Quand bien même le temps , qui détruit
tout , anéantiroit auſſi le tombeau de
Mauſole , il ne pourra jamais anéantir le
nom d'Artémiſe , & le monument que
j'ai élevé à la piété conjugale durera autant
que les ſiècles : peut-être qu'il viendra des
Rois , des conquérans , des femmes même
, dont les noms feront oublier celui
de Sémiramis ; mais jamais la femme de
Maufole ne mourra , & fon nom vivra
dans le coeur de tous les hommes. Enfin
je n'ai rien à me reprocher : j'ai tout facrifié
à un époux que j'adorois ; j'ai fait le
bonheur des peuples qu'il m'a laiffés à
gouverner ; &, fans ravager l'Univers par
des conquêtes , je me ſuis bornée à défendre
mes Etats : je me fuis rendue redoutable
à mes voiſins , qui ont appris qu'on
ne m'outrageoit pas impunément.
: SEMIRAMIS.
Votre prétendu héroïsme , votre tens
46 MERCURE DE FRANCE .
dreſſe pour votre époux n'eſt que pufillanimité.
Quel beau ſpectacle pour un pen
ple qu'une femme en pleurs, qu'une Reine
qui s'amuſe à boire les cendres de fon
mari , mêlées dans du vin ? A Babylone
ou vous auroit détrônée & chaffée de la
ville comme indigne de commander à
des hommes. Les Babyloniens voulcient
unHéros , & ne ſe ſeroient pas contentés
d'une femme qui auroit été plus propre à
porter une quenouille qu'un fceptre.
ARTÉMISE.
1
Quand on a été allez ingrate pour oublier
les plus grands bienfaits ; quand on
a pouſſé la perfidie & la noirceur juſqu'a
tremper ſes mains dans le ſang de fon
époux , il n'eſt pas fuprenant qu'on cherche
à donner du ridicule à un acte de piété
&de tendrelle.
Les hommes , quelque méchans, quel.
que corrompus qu'ils foient, ont cependant
affez de justice pour payer à la vertu
le tribut d'éloges qu'elle mérite ; ainſi
j'eſpère qu'ils nous jugeront équitablementl'une
& l'autre. Vous vous moquerez
tant que vous voudrez vous n'en rendrez
pas pour cela votre cauſe meilleure ;
vos fanfaronades & vos railleries n'en imJUILLET..
1775 . 47
poſeront point aux gens ſenſés : Artemiſe
pleurant Mauſole , ſera toujours préférée
à Sémiramis empoifonnant le Roi de Ba.
bylone fon époux& fon maître : on plaindra
Ninus , mais on enviera le fort du
Roi de Carie , & la gloire de vos belles
actions n'effacera jamais la honte d'une
auſſi horrible trahifon.
SÉMIRAMIS .
Où vous ont mené ces beaux ſentimens
de piété&de tendreſſe,que vous avez fait
paroître quand vous étiez ſur la terre , &
que vous nous vantez tant aujourdhui ? A
quoi ont- ils abouti ? Avez- vous été plus
tranquille que moi ? Avez- vous fait une
fin plus heureuſe ? La manière dont vous
avez terminé votre carrière ne l'annonce
pas , & dément beaucoup les idées de fagefle
&de modération que vousaviez fait
concevoir. Me direz - vous qu'il vaut
mieux chercher un remède à un amour
inſenſé, en ſe précipitant dans la mer ,
que d'attendre après une longue ſuite de
proſpérités que la mortvienne tranquillement
nous furprendre , puiſque nous ne
pouvons l'éviter ? Que me répondrezvous
? Oferez- vous pouffer plus loin la
comparaiſon entre nous deux ?
48 MERCURE DE FRANCE.
ARTÉM 1S E.
Je ſuis bien éloignée de vouloir comparer
ma mort à la vôtre : c'eſt dans les
derniers momens de ma vie que j'ai rafſemblé
, pour ainſi dire , tout ce qui me
reftoit de forces pour prouver que j'étois
bien au-deſſus des foibleſſes de mon ſexe :
dans la ſituation où je me trouvois , après
avoir perdu ce que j'avois de plus cher ,
la mort étoit mon unique conſolation &
le ſeul remède qui pût me foulager ; auffi
je l'ai cherchée , préférant par -là une fin
glorieuſe à une vie qui m'étoit à charge.
SÉMIRAMIS .
Vous prétendez donc que votre mort
vous fait honneur , &qu'il a été bien glorieux
pour vous de devenir la proie des
monſtres qui habitent dans l'Océan . Je
prétends au contraire que c'eſt foibleffe&
manque de courage de votre part : il falloit
vous montrer juſqu'à la fin , digne
épouſe du Roi de Carie , &ne pas vous
couvrir de honte par une mort prématurée
: vous n'étiez plus dans ce moment
cette femme forte & vertueuſe qui , juſqu'alors
, avoit étonné l'Univers : convenez
que vous aviez bien dégénéré.
ARTÉMISE .
JUILLET. 1775. 49
ARTÉMISE.
1
On feroit mal fondé à vous faire le
même reproche , & on peut dire avec raiſon
que vous n'avez jamais dégénéré ;
vous avez ſuivi juſqu'à la fin votre caractère
, dont le fond étoit très- méchant ;
non-contente de vous être ſouillée de la
mort de votre époux , vous avez encore
tenté de fouiller votre lit par un inceſte
affreux : auſſi Ninias votre fils , qui avoic
peut-être moins de courage , mais plus de
vertu que vous , vous en fit bien repentir
en vous afſaſſinant.
SÉMIRAMIS.
Jamais Ninias ne ſe lavera d'un atten.
tat auffi noir & auffi barbare . J'étois ſa
mère, il devoit reſpecter celle qui lui avoit
donné la vie.
ARTÉMISE.
1
Aviez - vous reſpecté celui qui vous
avoit donné ſa main pour vous faire ce
que vous étiez alors ? En faiſant mourir
Ninus , vous appreniez à ſon fils à vous
faire périr de même: votre exemple l'ex-
II. Vol. C
SO MERCURE DE FRANCE.
cuſoit ; & , en verſant du poiſon à votre
mari , vous vous prépariez vous-même la
mort que Ninias vous a donnée ; vous
ne l'auriez pas cru forméde votre ſang.,
s'il s'étoit montré moins féroce & moins
fier que vous : il n'auroit pas mérité de
s'affoir fur le Trône de l'Orient , s'il n'avoit
pas vengé ſon père.
Vous voyez clairement que vous ne
gagneriez rien à la comparaiſon , & que
ſi ma vie n'a point été auſſi éclatante que
la vôtre, ma mort n'a pas été non plus aufli
infâme.
SÉMIRAMIS.
Je vois bien que l'amour vous a fait
tourner la tête : laiſſez- moi , allez pleurer
auprès de Mauſole; pour moije vais chercher
quelqu'ombre avec laquelle je puifle
m'entretenir plus ſagement, &qui , m'appréciant
mieux que vous ne le faites , me
rende auſſi plus de justice.
ParM. l'Abbé deBaville.
*
JUILLET. 1775. 51
LE MARI & LES DEUX VOISINES.
Eable.
«Our, je l'ai vu , je l'ai bien remarqué; ec
Il eſt gras comme un Moine; & lorſqu'il eſt
>>entré ,
•Surlui ,toutauflitôt , on a fermé la porte ".
Deux Voiſines , un ſoir , jaſoient de cette forte ,
Et ce dernier propos, fur- tout , fur entendu;
Auſſi le lendemain bien vîte il fut rendu
Aumaître du logis qui rentroit dans la ville:
Jugez i ce propos dut échauffer la bile ,
Puiſqu'il étoit l'heureux époux
D'une femme agréable& belle ,
Etmême un tant ſoi peu jaloux.
Cepropos- là lui brouille la cervelles
Il ne dort plus , tant il eſt agité ;
Triſte , rêveur , le plaiſir l'a quitté :
Ilveut enfin parler aux deux Commères,
Pour entirerquelques lumieres
Qui puiſſent l'éclairer ſur ce grave ſujet.
La nuit ſurvient , il s'y rend en ſecret :
Quel eft donc , leur dit-il, cegros Moine, Meldames
,
Qui vers le ſoir ſegliſſe chez les femmes ,
Cij
MERCURE DE FRANCE.
::
Lorſque les maris ſont abſens ?
Vous en avez quelques renſeignemens ,
Et , s'il vous plaît , il faut m'inſtruire ;
Mais leur réponſe fut de rire ;
Le pauvre époux eft confondu ;
Il ſe fâche ; il fallut lui dire
Que cegros Maine qu'on a vu ,
Eſt ſon chat qu'on croyoit perdu ,
:

Chartreux de ſon eſpece , & quela jeune Dame
Regrettoit de toute ſon ame.
L'époux confus , rentra chez lui ,
Jurant de n'écouter d'autrui
Ni fots difcours, ni mediſance
Sans qu'auparavant ſa prudence
Ne leseût bien approfondi .
7 ילנ
Pour brouiller un ménage uni ,
Pour faire élever un orage
Qui nous éloigne d'un ami ,
2003
Y
Il ſuffit , ſeulement , d'un propos étourdi ;
Combien degens s'en font un badinage !
ParM. le Clerc de laMothe , Chev. de
St Louis , Membre de Société Litte
raire de Metz.
f
:
JUILLET. 1775 .
LES DEUX MÉRES.
Fable.
Auprès de fon époux fidele
Une mere ſenſible allaitoit ſon enfant ,
-Et de ce devoir si touchant
Elle s'acquittoit avec zele;
Cepetit être intéreffant
:
L
D'un ſourire enfantin payoit chaque carefle :
Lorſqu'un jour la Voifine accourt touten plemrant;
Ons'étonne , on ſeleve , on l'entoure , on s'emprefle
Pour favoir le lujet qui cauſe ſa triſteſſe :
Mon fils , ditelle , hélas ! vient de mourir !
Je ſuis une mere cruelle :
Je l'ai mis dans les mains d'une femme infidelle
Qui n'avoit point de lait , & l'a laillé périr ;
Mon fils eft mort faute de ſubſiſtance ;
La Nourrice perfide avoit la cruauté
D'être fourde à ſes cris , fans la moindre aſſiſtance :
Jugez de quels remords mon coeur eſt tourmenté !
Combienje me ſens criminelle',
Lorſque je vois en vous des meres le modele ,
Et que j'offre celui de l'inhumanité !
A
:
Par le même.
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
L'AIGLE & L'ASSEMBLÉE DES OISEAUx .
D
Fable imitée de lAnglois.
Es extrêmitésde la terre
LesOiseaux , un beaujour , en Diete aſſemblés ,
Se plaignirent , dit-on , au Maître du tonnerre
De ce que les Etats ſans ceſle étoient troublés
Par certains faiſeurs de libelles ?
C'étoità chaque inſtant des injures nouvelles :
En proie aux factions , le fénat emplumé
Vient conter ſes griefs & demandejuſtice ;
Iln'eſt point pour l'auteur de trop cruel ſupplice :
Jupiter les entend ; foudain l'Aigle eſt nommé
Pour juger cettegrande affaire .
Margot harangue la premiere
Le maître des airs en ces mots :
<<Un écrit ſcandaleux publie
>>> Qu'il le trouve certains Oiſeaux
>>Do>nt la fingulieremanie
Eſt , ſans avoirjamais l'ombre du ſens commun ,
>>De vouloir bavarder ſans celle ,
>> Tant que leur caquet importun
>>Vienne à bout d'impoſer ſilence à la ſageſle.
>>>Ce trait ne regarde que moi ;
>>Et cependant , j'oſe le dire ,
Je n'ai jamais brigué d'emploi ;
JUILLET . 1775 . 55
Dans les Faſtes de cet Empite ;
>>Si vous voyez mon nom briller ,
→Ames talensjedois ma place ;
>>L>'Auteuratort : jamais Agalle
N'eut le défautde babiller ....
L'aile teintede ſang , refpirant le carnage ,
Le Milan , d'un air abattu ,
Sepréſente ſoudain ; ſa belle ame partage
Lesdiſgrâces de la vertu.
«Que parmi la gent volatile
>>Tous ne ſoient pas d'humeur également facile,
>>Cela ſepeut ; mais l'Auteur dit
•Qu'il en eſtde ecraels , enclins à la rapine,
>>Q>ue la fureur ſeule conduit ,
Et qui ſoufflant par tout une guerre inteſtine.
>> Dévorent les autres oiſeaux:
Je n'en fais rien; auſſi de ces faits , vrais ou faux,
•Avos pieds aujourd'hui je ne viens pas me plain
dre ;
*Mais si c'eſt le Milan qu'il a vouludépeindre,
> Le ſatirique eſt un menteur »...
LeHibou , de mauvaiſe humeur ,
Seplaignit à ſon tour : « tympaniſer la Pie ;
>>Dire que leMilan eſt par fois trop cruel ,
>> Je ne vois en cela rien de bien criminel ;
>>Mais écoutez , dit- il , voici la calomnie:
Civ
36 MERCURE DE FRANCE.
>> Il eſt , porte l'écrit , de ſtupides oiſeaux ,
: Qui , fuyant la nature entiere ,
>>> Au vif éclat de la lumiere
>>>Préferent les plus noirs cachots;
* Qui , troublés par leur conſcience,
> Et pour mieux aſſurer leurs coups ,
>> Cherchent , ainſi que les Hiboux ,
>> Les ténèbres & le filence...
>> En ſongeant à me diffamer ,
>>L'Auteur a pris grand ſoin de ne me pas nommer;
D'accord : mais, àqui veut l'entendre ,
>> En termes peu douteux il fait affez comprendre
* Qu'il s'agit ici des Hiboux »... 20
Loin d'ici , malheureux , reprit l'Aigle en courroux
,
Le remords inquiet &le crime timide ,
Vous éclairent tous ſur ce point :
Les coeurs droits ne s'alarment point ;
Leur innocence eſt leur égide.
4
ParM. Houllier de Saint Remy ,
à Sezanne.
τ
JUILLET. 1775 . 57
LE FLEUVE & LE RUISSEAU.
Apologue.
CERTAIN Fleuve , fur fon pallage ,
Rencontrant un petit Ruiflean ,
D'un ton fier lui tint ce langage :
A ce leget volumed'eau ,
>>O>npeutjugerquedans ta courſe,
>>Ami , tu ne fus pas heureux;
>>En me voyant rouler mes flots majestueux ;
>>>Diroit on que tous deux nous cumes même
>>fource?
i
:
>> N'a guère encore ton égal ,
>> Aujourd'hui je ſuis le rival
>> Du Rhin , du Danube & duGange » .
D'accord, dit le Ruifleau , mais d'une épaiſſe fange
Ton lit me paroît infecté ;
De ceprompt changement , mon frere ,
Applaudis- toi ; moi je préfere
Moins de bruit , plus de pureté.
Cethumble Ruifleau peint le Sage
Qui modeſtement, ſans éclat ,
Vit fatisfaitde fon état ;
Du Parvenu l'autre ell l'image.
Par le même
Cy
58. MERCURE DE FRANCE.
Le mot de la première Enigme du
volume précédent eſt Cruche ; celui
de la ſeconde eſt Chienne couchante ;
celui de la troiſième eſt l'Air; ceux de
la quatrième ſont les deux Comédies. Le
mot du premier Logogryphe eſt Malotru,
où se trouvent amour , or, vole ,
mort , rat , Lot , mol , mal , tour, ut , la ,
Maur , Malo , Lo , vol, mát , Marot ,
Amour , Var , Mora , ró , Toul , trou ,
ma , ta, rut; celui du ſecond eſt Chateau ,
où l'on trouve chat & eau ; celui du troiſième
eſt Luxe , où l'on trouve , St Leu ,
St Leu ( Bourg de Picardie ) , Eu, lux ,
Elu , le , la ; celui du quatrieme eſt malheureux
, où se trouve heureux.
ÉNIGME.
JE rampe ſur le ventre ainſi que les ferpens;
Je ſuis toujours ſujet à divers mouvemens :
Quoique lourd & peſantj'ai des ailes rapides
Quidonnent àmoncoeur des forces intrépides.
ParM.C... deVersailles.
JUILLET. 1775 . 19
AUTRE.
CONNOISSEZ VOUS deux foeurs jumelles ,
De forme ronde au teint luiſant ,
Toujours l'une à l'autre fidelles ,
Et partageantjuſqu'au dernier inſtant
Leurs aventures mutuelles ?
Sansavoirde méchanceté ,
Elles font mainte fois des bleſſures cruelles .
De nos deux ſoeurs la grande utilité
Se fait (ur tout ſentir quand on voyage ,
Non pas à pied , ni même en équipage.
Si par quelque fatalité ,
Pour lors vousn'en poſſédiez qu'une,
Ami Lecteur , en vérité ,
Je plaindrois fort votre infortune.
:
T
J
AUTRE.
Eneveux pas faire connoître
Quelestmonvol ambitieux ;
On pourroit bien , Lecteur , me deviner peut-être :
Mais il peut éblouir les yeux .
Au foyerdu flambeau du monde
Je ſuis plus d'une fois porté par mon instinct ,
.2
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
Et l'emblême ici bas de ſa clarté féconde ,
Ne fait qu'embellir mon deſtin.
Pour régner autrefois dans la céleſte voûte ,
Unde nos plus petits oiſeaux
Prit comme moi la même route ,
En ſe jouant de ſes égaux .
Chez un peuple guerrier ona vu mon image
Servir de guide au bras des plus fiers combattans ,
Et fuivre encor , felon l'uſage ,
Les captifs enchaînés au char des Conquérans .
Au ſéjour de nos Dieux tout autre objet m'enflamme
:
Je plane ſous d'heureuſes loix
Depuis que je ſuis l'oriflamme
De la Divinité qui regne dans nos bois.
J
AUTRE.
E ſuis rond par nature & triangle par art :
La mode fait tout mon mérite;
Sans plaifir on me prend, ſans regret on me quitte:
Mais ſi tu mets ma tête à part ,
Dans mes filets jete captive ,
• Et je les ferre autour de toi ,
Si bien que tu ne peux te défaire de moi
Qu'en me rendant ma forme primitive.
ParM. de Laf...
JUILLET. 1775 . GE
LOGOGRYPΗΕ
CENTpieds gros & menus m'attachent àla terre,
Et je m'éleve vers les cieux.
Avec attention que l'on me confidere ,
On conviendra que je fuis précieux .
C'eſt tout- à- fait prodigieux
Comme j'unis en moi l'utile & l'agréable.
Qu'onjuge par ce trait ſi je ſuis defirable.
Voilà le beau côté : mais arrache mon coeur ,
Etfais qu'il devienne ma tête ,
Je m'oppoſe au navigateur .
Apeine il m'apperçoit qu'il héſite... il s'arrête...
Et ce n'eſt pas ſans un peu de frayeur ,
Qu'à me paffer , plein d'ardeur , il s'apprête .
Dans cet état , de mon tout fais deux parts ,
Tu connoîtras , dans la premiere ,
Trois petites Cités dignes de tes regards ,.
Toutes de même nom. Des trois , l'une eſt frontiere
Chez le Peuple Lorrain , jadis ſi diſcourtois.
Les autres font au pays Champenois .
Dans le plain - chant on trouve la derniere ;
C'eſt de mon autre part qu'il s'agit cette fois.
Par M. Vincent , Curé de Quincey..
62 MERCURE DE FRANCE.
:
AUTRE.
SEPTpieds forment mon existence ;
Le chant connoît mes deux premiers ,
Le manége mes cinq derniers:
Montout annonce l'impudence.
Parunejeune Demoiselle de Lyon.
AUTRE.
Je ſuis, Lecteur ,uncoffre-fort
Toujours vuide d'argent &d'or ,
Mais contenant d'autres richefles
Dont la valeur vautdes eſpeces;
J'en appelle à certaines gens
Quifontcasdemes agrémens ;
Si l'on vient àcouper ma tête ,
Unmot latin me montre honnête .
Par la même.
JUILLET . 1775 . 63
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Connoissance de l'Homme dans ſon être
&dans ſes rapports ; par M. l'Abbé
Joannet , de la Société Royale des
Sciences & Belles Lettres de Nancy.
2 vol. in 8 °. rel. 12 1. A Paris , chez
Lacombe , Lib. rue Chriſtine .
L'AUTEUR des nouveaux Dialoguesdes
Morts raille ingénieuſement ces Philo .
ſophes qui , par un abus impardonnable
de leurs talens & de leur loiſir , fautent
par deſſus l'homme qu'ils ne connoiſſent
point , pour s'attacher à des études qui
ne fervent ſouvent qu'à les rendre ou
plus vains ou plus ridicules. Ces prétendus
Philoſophes méritent d'être comparés
, par rapport aux merveillesqui conftituent
le fond de leur être , à ces grands
Seigneurs qui ontune connoiffance profonde
des modes , des anecdotes ſcandaleuſes
, de leurs chevaux , de leurs
chiens , & qui font parfaitement ignorans
ſur ce qui concerne leurs devoirs ,
les intérêts de l'Etat & les titres de leuss
64 MERCURE DE FRANCE.
poſſeſſions. Nous imitons tous ces grands
Seigneurs , & nous ne portons , comme
eux , notre curioſité , que ſur les chofes
qui nous font le plus étrangères , & qui
font le moins propres à nous faire connoître
l'excellence des facultés de notre
eſprit & les moyens de le perfectionner .
On a beau nous dire que la vraie étude
de l'homme eſt l'homme même , & que
les autres connoiſſances ne font intérefſantes
qu'autant qu'elles ſe rapportent à
cette fin ſi ſublime ; tous les grands
hommes , depuis Aristote juſqu'à Leibnitz
, ont eu beau nous démontrer que
cette étude verſe ſes heureuſes influences
furtoutes les ſciences ; qu'elle nous fournit
des principes féconds , des vues faines
& la vraie méthode ; nous n'en donnons
pas moins la préférence à des lectures
frivoles & légères , qui n'exigent
aucune attention foutenue , & qui ne
fervent enfin qu'à ôter toute activité à
P'eſprit , & à le rendre pour jamais incapable
de toute étude folide & utile. Enfin
nous oferons prendre unton plus affirmatif
que l'Auteur fublime de l'Histoire
Naturelle; & nous dirons : Quelque intérérêt
que nous ayons à nous connaître
nous-mêmes, il eſt certain que nous conJUILLET
. 1775 . 65
noiffons encore mieux tout ce qui n'eſt
pas nous.
Nous avons cependant avoué , en parlantdu
premier volume de cet Ouvrage ,
que les épines dont on avoit hériſſé la
connoiſſance des facultés de l'eſprit humain
&de leur manière d'opérer, avoient
fur-tout inſpiré de l'éloignement pour
cette étude. Auſſi avons nous eſpéré que
la méthode & la clarté qui règnent dans
ce nouvel Ouvrage ranimeroient le zèle
& l'émulation , & tourneroient même
les eſprits inappliqués vers ce genre de
connoiffance , qui doit précéder tous les
autres. On est convenu que dans la philoſophie
, comme ſur l'Océan , ce font
les différens naufrages des premiers Navigateurs
qui ont appris à connoître les
écueils & à les éviter. Ceux même qui
s'égarent , fervent à mieux faire connoître
la route qu'il faut ſuivre. On verra
que l'Auteur de la Connoiſſance de
l'homme a tiré autant d'avantage des
vues ſaines que des écarts des Philofo-.
phes qui l'ont précédé.
Toutes les matières qui compoſentce Ile.
Vol. ſont également importantes & difficiles
, & font traitées avec cette méthode
lumineuſe , qui rend aiſées & faciles les
66 MERCURE DE FRANCE.
choſes les plus abſtraites. Toutes les vérités
que l'Auteur démontre dans ce ſecond
volume forment une chaîne , dont
toutes les parties font liées & aſſorties
immédiatement l'une à l'autre. Auſfi
l'Ouvrage que nous annonçons n'eſt - il
pas ſuſceptible d'extrair. Il ſuffira d'indiquer
les articles qui y font traités , pour
convaincre que la matière y eſt compriſe
, & que l'Ouvrage peut fuppléer à
tous ceux qui l'ont précédé. Connoiſſances
que l'ame acquiert par le ſentiment ;
leur rapport avec les différens objets ,
leurs diverſités , leur ſource ; idées principales
qui dérivent en général du ſentiment
; génération de l'idée de l'ame , de
l'idée de Dieu , des idées qui dérivent
des ſens , foit phyſiques , ſoit intellectuelles
; idées de métaphysique & de
morale ; génération de quelques vérités
ſpéculatives , de celles qui font pratiques
; de l'amour de ſoi , de l'amour du
prochain , de l'amour de Dieu; la nature
des idées , leur diverſité , leur génération
, leurs objets , leur clarté ; principe
de la clarté & de la distinction de nos
idées; la vivacité& la force de nos idées ,
la vérité des idées , l'origine des idées
viennent-elles de nos ſenſations ? Pre
JUILLET . 1775 . 67
mières opérations de l'âme intelligente
ou l'exercice de la faculté de juger ; fecondes
opérations ou exercice de la faculté
de raiſonner; la méthode & les
diverſes qualités de l'eſprit , &c.
Traité des injures dans l'ordrejudiciaire :
Ouvrage qui renferme particulièrement
la jurisprudence du petit crimi
nel ; par Me F. Dareau , Avocat au
Parlement. AParis ,chez Prault père ,
quai deGèvres.
4
La langue du détracteur , dit un célèbre
Moraliſte , eſt un feu dévorant qui
fléttir tout ce qu'il touche ; qui exerce
ſa fureur ſur le profane comme ſur le
ſacré; qui ne laiſſe par tout où il paſſe ,
que la ruine & la défolation; qui creuſe
juſques dans les entrailles de la terre , &
va s'attacher aux choſes les plus cachées ;
qui change en de viles cendres ce qu'il
y a de plus précieux & de plus brillant ;
qui , dans le temps même qu'il paroît
couvert& preſque éteint , agit avec plus
de violence ; qui noitcit au moins ce
qu'il ne peut confumer. C'eſt un morde
&un affemblage d'iniquités , diſent les
Livres Saints , un mal inquiet , une
68 MERCURE DE FRANCE:
fource pleine d'un venin mortel. Qu'on
jette les yeux fur tous les maux que la
calomnie , la médiſance ont produits ,
& l'on conviendra ſans peine que ce
qu'on dit d'une langne qui ſe répand
en injures , n'eſt rien moins qu'une exa .
gération. Ce font les injures qui troublent
la ſociété , qui jettent la diſſenſion
dans les Cours & dans les Villes , qui
déſuniſſent les amitiés les plus étroites ,
&qui perpétuent les haines & les vengeances.
Ce font les injures , dit l'Auteur
>>de l'Ouvrage que nous annonçons , qui
>> rendent quelquefois l'état d'élévation
>>inſupportable au Monarque lui même ,
» & qui le font deſcendre du Trône à la
» vie privée . Ce font elles qui font ren-
>>trer le Philoſophe dans la retraite , &
» qui lui ferment la bouche de la vérité ,
>> qui arrachent au génie ſes pinceaux &
> ſes crayons , qui découragent le Savant
» & l'Artiſte , & qui font difparoître les
>>grands hommes. Ce font elles encore
> qui font gémir l'innocence dans les
fers , qui dépouillent la veuve & l'or ,
>>phelin , qui mettent l'époux en guerre
avec l'épouſe , le père avec les enfans ,
qui rompent les liens des familles ,
>>celui de la ſociété , qui affligent les
> moeurs & la Religion » .
1
JUILLET. 1775. 69
-- Le Diſcours préliminaire , qui précè
de l'Ouvrage , annonce toute l'étendue
du ſujet. L'Auteur regarde le vil intérêt ,
qui règle la conduite de la plupart des
hommes , comme la principale fource
des injures qu'ils vomiſſent les uns contre
les autres. " On veut , comme on dit ,
parvenir ; on trouve ſur ſa route des
>>rivaux & des concurrens ; on cherche
» à les écarter à quelque prix que ce ſoit :
>>les calomnies , les noirceurs même les
>>plus atroces ne coûtent rien; elles opè-
>> rent le mal qu'elles devoient produire ;
> la vengeance vient, qui cherche à le
>> réparer , & la vengeance elle même ne
> laiſſe après elle que des traces fan-
>> glantes , &c. »
M. Dareau , dans le cours de ſon Ouvrage,
parcourt les différentes eſpèces d'injures.
Il les confidère d'abord ſuivant la
qualité des perſonnes. Après avoir parlé
des Eccléſiaſtiques , des Magistrats * , il
: * C'eſt un mauvais brocard de dire qu'il eſt
permis à un Plaideur qui a perdu ſon procès , de
fe répandre , pendant vingt- quatre heures , en
injures contre ſes Juges. On auroit beau dire que
l'injure doit être excufée , àcauſe de la vivacité du
premier moment qui ſuit la perte d'un procès ; on
70
MERCURE DE FRANCE.
en vient aux Gens de Lettres . Ce morceau
, tout neuf , eſt traité avec autantde
ſageſſe que de goût. L'Auteur crayonne
d'abord les différens ſervices que l'hommede
lettres rend à la ſociété. Il fait voir
enſuite de quelle protection il doit jouir
dans la ſociété. « Si les Ordonnances ,
>> dit- il , recommandent expreſſémentde
>> ne pas ſouffrir que les Magiſtrats ſoient
>> offenſés ni vitupérés , quelle plus no-
> ble & plus digne extenſion peut - on
>> faire d'une ſi ſage recommandation
» qu'aux Savans , aux Artiſtes , auxGens
>> de Lettres ? Les uns (en parlant des
>>Magiſtrats ) maintiennentl'ordre dans
» la ſociété ; les autres (les Savans) en

auroit beau ajouter qu'il ſuffit que l'injure , fort
en matière légère : ni la ſenſibilité du Plaideur qui
aperdu ſon procès , ni la nature de l'injure nepeuvent
mettre à l'abri de la punition.Un pareil Plaideur
s'étant avisé de dire , en ſortantde l'Audience
, que l'un de ſes Juges étoit un fou , l'autre un
cocu: l'un vouloit ſe pourvoir ; l'autre , plus patient
, diſoit qu'il mépriſoit l'injure Après une
conteftation à ce ſujet , le premier ſe facha , &
dit à l'autre qu'il étoit un fou. Celui - ci lui répondit:
Je ſuis ravi que vous ayez expliqué l'énigme.
Puiſque je ſuis le fou , vous êtes le cocu. Code Cri
minel , par Serpillonario
JUILLET. 1775. 71
>> font la richeſſe , la lumière & l'ornement.
Rendons à nos Sénateurs toute
• la juſtice qui leur eſt dûe. Ils aiment
>>les Lettres& les protégent; ceux qui ,
>> dans la Magiſtrature ou le Barreau ſe
>> font le plus diſtingués , ſont ceux qui
>> ont fu allier le goût des ſciences à
>>> l'étude des loix » .
L'Auteur ne diſſimule point le tortque
les Gens de Lettres ſe font en ſe déchirant
les uns les autres. Pour peu qu'on
foit jaloux , dit-il , du progrès des talens ,
peut-on voir avec indifférence
Ces enfansde la paix ſe déclarer la guerre ?
Il montre enſuite combien il eſt intéreſlant
pour la République qu'il y ait des
hommes allez courageux pour porter leur
jugement fur les productions littéraires ,
pourvu qu'ils n'en prennent point occafion
de ſe livrer à la perſonnalité , à la
ſatire, Il parle de ce fameux Athenée
établi à Lyon du temps de Caligula , où
les Auteurs étoient obligés d'effacer de
leur langue les mauvais Ouvrages qu'ils
avoient donnés , fi mieux ils n'aimoient
être précipités dans la Saone.
Cet article des Gens de Lettres eſt
ſuivi d'anecdotes fort curieuſes , qu'on
72 MERCURE DE FRANCE.
lira avec plaiſir . On y diſcute les différentes
circonstances où un Ecrivain inſulté
peut recourir à la voie judiciaire
fans compromettre l'honneur de la Littérature.
L'Auteur confidère les injures ſous
tous les différens rapports , les injures
verbales , les injures par écrit , les injures
par action ou voie de fait, les injures
par omiffion , les injures publiques , foit
envers la Divinité , ſoit envers le Souverain
, ſoit contre les bonnes moeurs ; les
injures entre le mari & la femme , le
père & les enfans , le Seigneur & le Vaffal
, & il fait voir ce qui rend une injure
grave ou légère ; quelle action on peut
avoir pour une injure; qui ſont ceux qui
ne peuvent intenter cette action; quelles
excuſes on peut propoſer ; comment peut
ſe réparer une injure ; en un mot , comment
s'exécute un jugement en fait d'injure..
On peut regarder cet Ouvrage comme
un Traité complet où la matière eſt épuiféé.
Les Magiſtrats & les Jurifconfultes
ytrouveront tout ce qui concerne la jurifprudence
du petit criminel.

Obfervations fur l'art du Comédien , &&
fur
JUILLET. 1775 73
,
fur d'autres objets concernant cette
profeſſion en général ; avec quelques
extraits des différens Auteurs , & des
remarques analogues au même ſujet :
Ouvrage deſtiné à de jeunes Acteurs
& Actrices. Par M. d'Hannetaire
ancien Directeur des Spectacles de la
Cour de Bruxelles , & penſionnaire de
S. A. S. le Prince Charles de Lorraine.
Nouvelle édition , revue , corrigée &
augmentée de beaucoup d'anecdotes &
de pluſieurs notes & obfervations nouvelles.
A Paris , chez la veuve Dacheſne
, rue St Jacques ; & Coſtard ,
rue St Jean-de-Beauvais .
Les Apologiſtes du Théâtre François
ont toujours foutenu que l'unique but da
genre dramatique étoit d'inſpirer l'amour
de la vertu , d'augmenter l'horreur qu'on
a pour le vice , & de nous faire éviter
toute eſpèce de ridicule. On ne peutnier
qu'il n'y ait des paffions qu'il ſoit utile
d'allumer dans le coeur des hommes ,
comme les mouvemens d'une amitié tendre
, fidèle , héroïque ; comme l'amour
de la Patrie , qui , ſelon Cicéron , renferme
tous les autres amours ; comme le
zèle pour l'innocence perfécutée , pour
II. Vol. D
74. MERCURE DE FRANCE.
Je foible injuſtement opprimé par le puiſfant
; enfin conime l'admiration pour
toutes les actions nobles , généreuſes ,
magnanimes.
Entre les paffions que la raiſon condamne
, il en eſt que le Poëte Tragique
peut mettre ſur la ſcène , parce qu'il eſt
aiſé d'en inſpirer de l'horreur ou du mépris.
C'eſt ainſi que les Lacédémoniens
montroient des eſclaves ivres à leurs enfans
, & croyoient leur donner par - là
une leçon de fobriété : ils étoient perfua
dés que la honte du vice peut faire un
contraſte très-utile à la vertu . D'ailleurs
un Poëte dramatique trouve le remède
dans le mal même , en le peignant toujours
avec des couleurs qui le rendent
odieux . D'après une telle idée du but des
ſpectacles , on doit s'intéreſſer aux progrèsdes
talens néceſſaires au Comédien.
Celui- ci a beſoin , pour exceller dans ſon
art , de réunir la figure , la dignité , la
voix , la mémoire , le geſte , la ſenſibilité
, l'intelligence , la connoiſſance même
des moeurs & des caractères , en un mot ,
un ſi grand nombre de qualités , ſi difficiles
à raſſembler dans une même perfonne
, qu'on compte plus de grandsAuteurs
que de grands Comédiens. M.
JUILLET. 1775. 75
d'Hannetaire , en nous donnant ſes obſervations
judicieuſes ſur l'art du Comédien
, & en y joignant les extraits des
meilleurs Ouvrages & des anecdotes ſingulières
, ne contribuera pas peu à augmenter
le nombre des bons Comédiens ,
qui deviendront , à juſte titre , les organes
des premiers Génies & des Hommes
les plus célèbres de la Nation. Cet Ouvrage
, dont la première édition a été ſi
bien accueillie , donnera de la conſiſtance
& preſque une nouvelle vie à tant d'excellentes
règles & exemples , propres à
perfectionner le talent de la déclamation.
Vovages d'Italie & de Hollande ; par M.
l'Abbé Coyer , des Académies de Nan
cy , de Rome & de Londres; 2 vol .
in- 12 . A Paris , chez la Veuve Duchefne
, Libraire , rue St Jacques , au
Temple du Goût .
M. l'Abbé Coyer nous prévient , dans
un avant propos , que pour nous donner
ſon voyage d'Italie ou fon Odiffée , comme
il l'appelle , il n'a fait que raſſembler
les lettres qu'il écrivoit dans le cours
de ce voyage , en 1763 & 1764 , à une
Dij
76 MERCURE DE FRANCE:
Dame qui avcit beaucoup de connoifſances&
de goût. Quoi qu'il en ſoit , la
forme épiſtolaire lui a procuré plus de
facilité pour parler de différens objets ,
couper ſa narration , l'égayer même par
quelques réflexions épigrammatiques ou
ſimplement enjouées.
Pluſieurs Ecrivains modernes nous ont
procuré de bons mémoires ſur les moeurs ,
les uſages & le caractère des Italiens ,
fur les chefs - d'oeuvre d'architecture , pein.
ture & fculpture , & fur les monumens
en tout genre qui entichiſſent l'Italie :
auffi notre Voyageur s'eſt il contenté de
nous donner quelques notices ou quelques
remarques fur ces différens objets ;
&dans pluſieurs de ces notices on reconnoît
l'Historien de Sobieski .
Point de Géographe ou d'Hiftorien
qui , en écrivant d'une Nation , n'eſſaye
d'en tracer le caractère : mais un Voyageur
attentif & éclairé s'apperçoit bientôt
qu'en croyant ſaiſir un caractère national
il ne tient que des caractères particuliers
à telle ou telle ville , ou à un
certain nombre d'individus. " Toute Na-
> tion , comme le remarque M. l'Abbé
» C. eſt un aſſemblage de bonnes & de
» mauvaiſes qualités , de vertus & de
JUILLET. 1775 . 77
» vices. D'ailleurs , le caractère national ,
>> s'il exiſtoit à une certaine époque ,
>>> s'altère , ſe change par bien des caufes
» qui ſurviennent , le gouvernement , le
commerce & le mélange des Etrangers.
>>De-là vient que , parmi les Hiſtoriens ,
>> Grégoire de Tours , accuſe les Italiens
>> d'être ſans foi , de ſe faire un jeu du
>>parjure & d'être enclins au larcin & au
» meurtre . Dithmar , pluſieurs ſiècles
> après , les peint avec les mêmes cou-
> leurs. Saint Bernad les traite de peuple
>> barbare , turbulent & orageux. D'autre
» part , Jacques de Vitry , dans le fiècle
> ſuivant , préconiſe leur prudence , leur
>>gravité , leur maturité , leur attention
>> aux bienſéances , leur fobriété , leur
>> éloquence , leur aptitude au gouverne-
» ment , leur économie , leur prévoyan-
>> ce , leur amour pour la liberté , leur
» haine pour le deſpotifme. Le ſçavant
>> Barclai y ajoute la ſagacité , la ſoupleſſe
»&la patience. Si toutes ces bonnes qua-
>>lités ne ſont pas affez généralement
> répandues en Italie , pour en compoſer
>> un caractère national,on peut du moins
» le former de quelques-unes ,telles que
>> la patience , la ſoupleſſe , la ſagacité ,
» l'éloquence. L'Italien ſe réfout fans
Diij
73 MERCURE DE FRANCE.
• peine à attendre les événemens , fans
→ les précipiter. Point de forme qu'il ne
>> prenne pour arriver à ſes fins . Il faut
>> qu'une affaire ſoit exceſſivement em-
>>brouillée, s'il n'en démêle pas le 61. 11
>> a une éloquence naturelle dans la con-
>>verſation , où elle ſe montre fans ap-
>> prêt , la vivacité des images qu'il em-
>>ploie , ſes geſtes , les inflexions de ſa
>> voix , fon ton appuyé fur des voyelles
>>fonotes qui terminent tous les mots de
>>ſa langue , vous forcent à l'attention ;
» & il ſçait encore écouter. Une autre
>>qualité bien louable , c'eſt l'honnêteté
>>des Italiens pour les étrangers. Ils leur
>>ouvrent leurs palais , leurs maiſons de
→ plaiſance , leurs jardins ; & cela , fans
>> faire acheter la grâce par des prières
>> réitérées , ſans la retarder , fans faire
>> ſentir que c'eſt une grâce, ſans regarder
> même à la qualité des perſonnes. Il fuffic
> que l'étranger ait une figure honnête .
>> Se haſarde- t-on à parler leur langue ?
>>loin de courir le riſque d'un rire offen-
>> ſant , ou d'un perfiflage , on vous en-
>> courage toujours par un parla bene , be-
>> niſſimo. Mais ſi nous cherchons une
>> paffion dominante en Italie; c'eſt le goût
> de la repréſentation. LesGrands , dans
JUILLET. 17756 79
>>
>> le palais qu'ils ſe bâtiſſent de ſe logent
>> pas pour eux . Derrière une longue enfi-
>> lade de falles &de ſallons où ils reçoivent
les viſites , où ils établiſſent les
converſations , où ils donnent des con-
>> certs & des fêtes , ils ſe ménagent quel.
>> que réduit pour leur habitation. Leur
>> livrée , leur cortège , leurs équipages
>> montrent toujoursde la prétention. Ce.
» pendant , comme ils ne veulent pas ſe
>> ruiner , ils retranchent de leur table
>pour nourtir cette magnificence. Ce
>> goût de repréſentation s'étend proportionnellement
aux claſſes ſubalternes.
» La bonne bourgeoiſie , aux approches
> dequelque fête publique, ſe condamne
» à deux ou trois jours de jeûne , pour ſe
» montrer en carroſſe , en louant des la-
» quais. »
Rien ne nous paroît moins guerrier que
les Italiens de ce ſiècle , ſi on excepte les
ſujets du Roi de Sardaigne , que de fréquentes
guerres ont exercés. Cependant
eſt il queſtionde leur liberté : l'eſprit républicain
vaut une armée. Gênes étoit
aux fers en 1746 , ſous les armes Autrichiennes.
Un Plebéien ,le cordonnier l'Ef
pagnette fait entrer le peuple dans ſon in.
dignation , l'arme , le mène à l'ennemi ,
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
.&Gênes eſt libre. Mais l'ennemi revient
avecde plusgrandes forces . L'Eſpagnette
diſpute le paſſage de la Bocchere , commande
, y combat & meurt en héros. Le
courage qu'il avoit rallumé dans ſes concitoyens
, & les ſecours tardifs qui arrivèrent
, remirent la République dans ſon
affiette. Parmi pluſieurs traits que l'on
a cités à M. l'Abbé C ** , lors de ſon ſéjour
à Gênes même , il en rapporte un qui
prouve que cet homme fingulier avoit
une ame noble dans une condition trèsobfcure.
Au fort de la criſe, un négociant
Marſeillois , qui avoit une maiſon de
commerce , &des effets précieux à Gênes,
vint lui demander , à ſon quartier général,
la permiſſion de ſe retirer; il la lui accorde
avec la fûreté dans l'exécution. Le négociant,
plein de reconnoiflance , lui offre
une bourſe d'or , tréfor pour un artiſan
qui avoit une femme &des enfans à nour.
rir. Refus ; le Négociant inſiſte , preſſe.
Que répond cet homme ? « Si en ce mo-
>> ment je n'étois que l'Eſpagnette , je
>> pourrois recevoir d'un homme riche
>> que j'oblige ; mais je ſuis Général...
>> Eh ! que prétendez - vous , reprend le
>>Négociant ? Si vous réuſſiſſez , feroit-ce
» de vous emparer du Gouvernement ?
A
JUILLET. 1775 . 81
Le
-Nous ſavons mieux combattre que
les Sénateurs , répond l'Eſpagnette ;
-> mais ils ſavent mieux gouverner. Ce
-> que je demanderai avant de quitter les
armes , c'eſt la réforme des abus.
Sénat , ajoute M. l'Abbé C. , lui devoit
peut-être une ſtatue & des remerciemens
au peuple. Loin delà , avant la cataſtrophe,
ce Sénat alloit établir des impôts .
Le jour qu'il devoit s'aſſembler , poar en
concerter l'édit , un Noble , vraiment
noble , digne de l'immortalité, le Sénateur
Grillo, joncha l'antichambre du Con.
feil de morceaux de corde de deux pieds
de longueur. La délibération entamée, on
lui demanda avec étonnement ce que ſignifioient
ces cordes ? Pour pendre ce peu .
ple , qui , depuis la priſe d'armes , a
>> quitté ſon travail & ſon ſalaire jour-
>>> nalier pour vous fauver ; ne vaut- il pas
> mieux le pendre que de le réduire au
>>déſeſpoir ?-Mais il faut de l'argent ,
>> dit le Sénat : où le prendre ?-Où il eſt ,
>>répond le protecteur du Peuple. » Erà
l'inftant ouvrant les portes du palais , il
fait entrer des crocheteurs chargés de cinq
cens mille livres en eſpèces qu'ils répandent
fur le parquet. Exemple trop beau
pourqu'il ne fût pas ſuivi!
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
De l'eſprit républicain qui dominedans
toute l'Italie , & de la promptitude du
peuple à ſe foulever contre le pouvoir arbitraire
, on pourroit conclure que ce peuple
eſt d'une humeur difficile , bruſque ,
emportée. Pointdu tout , il eſt plus doux,
plus honnête que le Hollandois , l'Allemand
, l'Anglois ou le François. On s'en
apperçoit dans les embarras qui fe trouvent
dans les rues ou fur les chemins .
Point de juremens , point de colère , point
d'injures , encore moins de coups. A Veniſe
, dans les obſtructions fréquentes des
gondoles ſur les canaux étroits , on entend
les gondoliers ſe dire les uns aux autres
: Fradel , non travagliar , non ftrafcinar
i poveri Chriftiani. Frère , tâchons
>> de ne pas nous nuire , de ne pas nous
>>brifer; pauvresChrétiensquenousfom.
» mes. Avec cette douceur de moeurs ,
avec cette tranquilité d'eſprit, ils s'entr'aident
, ils ſe débaraffent plutôt . Rien
de plus ſoumis , de plus reſpectueux que
les domestiques , non ſeulement pour
leurs maîtres , mais pour tout autre. Les
valets de place que les étrangers font obligés
de prendre à leur fervice , font d'une
exactitude & d'une patience à toute épreuve.
Vous les gronderiez , vous les frap
JUILLET. 1775. 83
periez , qu'ils vous traiteroient encore
d'Illuftrifimo , en vous priant de vous ap .
paiter , pourvu qu'ils foient bien payés.
La ſobriété de ce peuple contribue fans
doute à cette douceur de moeurs. Le vin
ne l'emporte jamais hors de la raifon . On
ne s'aviſe pas de s'informer fi un ouvrier ,
ou un cocher qui ſe préſente , eſt ſujet
au vin.
7
Les Italiennes ,affez communément ont
une taille légère avec des grâces vives
fans être factices. Fort peu empruntent
leur teint. A Rome elles font plus belles
que jolies. On n'entend pas dire qu'elles
ſe mêlent des gouvernemens. Les hommes
, qui en tiennent le timon, ſe piquent
de gouverner par eux mêmes. Il faut que
les femmes ſe contentent de plaire. Le
temps où elles ne ſe montroient pas , n'eſt
plus. On diſoit : jaloux comme une Italien.
On a trouvé le remède en leur confiant
la garde de leur propre vertu. Les
femmes du beau monde ont un Sigisbé ,
perſonnage galant qui tient de l'ancienne
chevalerie. Il fert ſa Dame avec une
exactitude digne de reconnoiffance. Il lui
donne la main à l'Egliſe , au Spectacle ,
dans les converſations , dans les promenades
; &, tandis que la Dame emploie
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
ſon figisbé , le mati ſe fait ſigisbé d'une
autre femme. Cette mode ne paroît pas
propre à faire des Lucrèces. Mais les maris
ont penſé qu'il valoit mieux laiſſer les
femmes en liberté , que de s'égorger pour
l'amour d'elles . Cependant la pratique
des deux lits ne s'y eſt point encore introduite.
Le précepte donné à l'homme
dès ſa création , adhærebit uxori fuæ , a
l'air d'être gardé. Les Tribunaux ne retentiffent
point de demandes en ſéparation.
Un goût plus particulier aux femmes
d'Italie , plus répandu qu'en tout autre
pays , c'eſt celui des lettres & des
ſciences . L'hiſtoire en fait foi. M. l'Abbé
C. en cite quelques exemples .
Notre voyageur fait auſſi quelques réflexions
fur la religion en Italie , fur la
tolérance religieuſe , ſur le luxe. Il nous
entretient des ſciences & des grandes bibliothèques
qui exiftent en Italie , de ſes
monumens antiques & modernes , de fon
architecture , peinture & fculpture , de
ſes ſpectacles , de ſa muſique ,de ſes mines
d'argent, &c . « Ces mines font, nous
>>dit M. l'Abbé C. , tous les objets de
>> curiofité qu'elle renferme ; ſa muſique ,
>> ſes ſpectacles , ſes tableaux, ſes ſtatues,
>>ſes palais, ſes monumens anciens , fes
JUILLET. 1775 . 85
• fêtes publiques & durables dans le
>> temps du carnaval à Naples , à Rome ,
>>> à Florence , à Veniſe . Ce font auſſi ,
>> pour les voyageurs inſtruits , les attraits
>> d'une région où l'hiſtoire des hommes
>> a gravé ſes traits les plus intéreſſans ,
>>> où tout les rappelle , où ils entrent par
>> tous les ſens : que fais je ? Le phyſique
même de l'Italie , ſes riantes campag-
>> nes ,ſes côteaux , ſes chemins parés des
>>>guirlandes de la vigne , ſes riches ſitua-
>> tions qui invitent à bâtir ; une chaîne
>> de montagnes qu'on croiroit formée
>> avec deffein par une Nature bienfai-
>> ſante , pour verſer de ſes flancs , dans
>>toute la longueur de l'Italie , les tor-
>> rens , les caſcades , & enſuite les plus
>> belles eaux ; les phénomènes en hiſtoi-
>> re naturelle , ſa pouzzolane , ſon ſou-
>> fre , ſon cinabre , ſes lacs ſoufrés , ſes
>> volcans , dans lesquels on voit tous les
volcans ; cet amas de curioſités en tout
>> genre , daus un beau pays : voilà ſes
>> mines d'argent. Ces mines , ajoute
notre obſervateur , ſont d'autant meilleures,
que les voyageurs , outre lesdépenfes
de néceſſité , en font beaucoup d'autres
que l'adreſſe & l'avidité des Italiens
Jent arrachent. L'Italien enfermeroit le
86 MERCURE DE FRANCE.
Colliſée , s'il le pouvoit , pour en faire
payer la vue. Le voyageur ne ſe contente
pas de voir , il eſttenté de rapporter quelque
choſe dans ſa patrie : l'un , des tableaux
, l'autre des pierres gravées ; celuici
des médailles , celui - là des bronzes
antiques . L'Italien a mille moyens pour
tromper les connoiffeurs - mêmes , qui
emportent ſouvent des copies pour des
originaux ; du billon , en laiſſant du bon
argent.
Le voyagede Hollande , placé à la ſuire
du voyage d'Italie , eſt une eſpèce de Journal
. Mais ce Journal préſente pluſieurs
remarques hiſtoriques & critiques qui
tendent à nous confirmer que la Hollande
eſt par excellence la patrie du commerce,
de l'induſtrie & de la liberté. Tous
les arts utiles yfont pouflés à une grande
perfection : on apperçoit de tous côtés des
moulins - à - vent , tout autrement condi .
tionnés que les nôtres , tant pour l'effet
que pour l'élévation , la folidité, la beauté&
la propreté. On en voit qui font
flanqués de deux pavillons agréablement
conftruits : c'eſt où loge le maître du moulia.
Comme les Hollandois ne fauroient
employer l'eau par force mouvante , ils
emploient le vent , & ils l'appliquent à
JUILLET. 1775. 87
tour , à moudre, à ſcier , à épuiſer les eaux
nuitibles , &c. On connoît , à leurs écluſes,
à leurs canaux, à leurs pompes, qu'ils
font très - habiles dans l'hydraulique. Il
eſt peu de peuples plus laborieux , & qui
fachent mieux ſe procurer ce que la Nature
a refuſé. Ils n'ont ni lin , ni chanvre
, ni manufacture de toiles , & cependant
ils font un grand commerce en toiles
qu'ils tirentdu Brabant , & qu'ils font
blanchir chez eux , fur - tout à Harlem ,
où l'art de blanchir eſt porté à ſa perfection.
Ils n'ont pointde blé,& ils approviſionnent
ceux qui en ont , ils man.
gent le pain à bon marché , relativement
à l'aiſance du peuple & à l'abondance de
Y'argent. La livre vaut 4fols de France.
Ils n'ont point de vignes , ils ont des
vins de tous les pays , qui ne ſont pas
fort chers. Le vin le plus commun est
celui de Bordeaux , qui ſe vend ordinairement
32 fols de France , la bouteille.
Il ſe fait fort peu de livres dans le pays ,
&la librairie y est très floriſſante. Ce que
la Nature leur a donné , ils en tirent le
meilleur parti poffible; point de Nation
qui entende mieux à faire profiter le bétail
par les foins qu'il demande , la propreté
entr'autres. En fait de jardinage ,le
$8 MERCURE DE FRANCE .
Hollandois tire de la terre tout ce qu'on
en peut tirer. Les légumes de toute eſpè-
Ice font très-bons . Les melons même ſont
beaucoup meilleurs qu'on ne devroit l'efpérer
du climat. On eſt ſurpris de trouver
le parfum des ananas au fond de la
Nord- Hollande. Les fleurs font une branche
de commerce , qui n'eſt pas comptée
ailleurs . Alcmaer , Capitale de la Nord-
Hollande n'a pas peu contribué à la réputation
de la Hollande en général pour la
culturedes fleurs. Les Aorimanes de Paris
feront moins étonnés que le vulgaire de
ceque notre voyageur rapporte ici. Les
regîtres d'Alcmaer, dit- il , atteſtent qu'en
1637 on vendit publiquement , au profit
de la maiſon des Orphelins , cent- vingt
tulipes avec leurs cayeux , pour le prix
de quatre - vingt- dix mille florins. Une
ſeule , nommée le Vice-Roi , fut vendue
quatre mille deux cents trois florins : une
autre , l'Amiral d'Enchuyſen , cinq mille
deux cents florins .
Ce même Journal de voyage fait mention
d'un phénomène peu connu dans
T'hiſtoire naturelle. Des pêcheurs de Scheveling
, joli village à la diſtance de trois
milles fur la Mer du Nord , venoient de
tirer de cette mer , nous dit notre voya
JUILLET. 1775 . 89
geur , un arbre où étoient attachés des
milliers de gros vers , longs d'un pied &
-plus , diamètre de fix lignes , tranſparens
comme du cryſtal un peuterne. Ces vers
tiennent par la queue à l'arbre , & la tête
eſt enfoncée dans une coquille bivalve ,
avec deux fentes vers la ſommité. Quand
le vers ouvre ſa coquille , il en fait fortir
une antenne frangée & friſée , qui s'allonge
&fe roule alternativement. Il y a
apparence , ajoute le voyageur obſervateur
, que dans la mer il prend ſa nourriture
par- là. Peut-être auſſi en tire- t il de
l'arbre auquel il adhère par la queue ; car
celui que M. l'Abbé C ** en a détaché
pour l'apporter à la Haye , a commencé à
noircir & à ſe gangrener trois ou quatre
heures après. Cette mort a débuté du côté
de la tête. Les milliers qui ont été laif-
* ſés collés à l'arbre , étoient encore pleins
de vie , quoique pêchés depuis quinze
jours & plus .
Les autres remarques ou obſervations
contenues dans ces voyages intéreſſeront
ceux - mêmes qui connoiſſent les autres
bons écrits publiés ſur les mêmes objets .
Ils pourront prendre plaiſir à comparer
les manières de voir de différens voyageurs
, pour mieux apprécier celle à laquelle
ils doivent ſe fixer.
90 MERCURE DE FRANCE.
Instructionsfur l'usage de la Houille , plus
connu ſous le nom impropre de Charbon-
de terre , pour faire dufeu; ſur la
manière de l'adapter à toutes fortes de
feux ; & fur les avantages tant publics
que privés , qui réſulteront de cet ufage.
Publiées par ordre des États de la
Province de Languedoc. Par M. Venel
, Docteur en Médecine de la Faculté
de Montpellier. Vol . in 8°, avec
figures . Prix , 6 liv. broché . A Lyon ,
chez Gabriel Regnault , rue Mercière ;
&ſe trouve à Paris , chez Durand , libraire
, rue Gallande.
L'Auteur expoſe,dans un Diſcours prélimaire
, la difette où se trouve la Province
de Languedoc relativement au bois à
bruler. Mais ce n'eſt pointun état de détreffe
& de pauvreté réelle que M. V. a
voulu repréſenter. Il fait voirau contraire
que la plusgrande proſpériré qui dépend
ſans doute d'une agriculture Horillante
ne peut ſe trouver dans un pays chargéde
bois. C'eſt donc un des préfens les plus
précieux qu'on puiſſe faite à la Province
que de lui fournir un aliment du feu
abondant , inépuiſable , qui ne ſoit abſo
JUILLET. وہ . 1775
lument propre qu'à cet ufage , &qui ne
croiffe aux dépens d'aucune autre richelle.
La houille ou charbon de-zerre eſt ce préfent.
Les bonnes mines de houille , qui
font communes en Languedoc , font ordinairement
inépuiſables; enforte qu'outre
la fécurité qu'elles peuvent inſpirer
fur l'approviſionnement durable de la Province
, elles lui affurent encore la véritable
richeſſe à cet égard , l'abondance ,
ſans laquelle les beſoins font à peine ſatistaits.
La ſage adıniniſtration de la Province ,
comme Tobſerve M. V.dans fon Difcours
préliminaire,n'admettant d'autres moyers
pour procurer des avantages publics, à ſes
habitans , dans l'ordre des chofes dont il
s'agit ici , que les encouragemens & les
inſtructions ; la meilleure ou plutôt l'unique
voie pour parvenir à leur procurer
l'avantage propoſé , c'eſt de travailler en
même temps d'une part à enſeigner les
moyens d'approprier le charbon de terre
à toute forte de feux , & de démontrer
clairement la commodité & l'économie
de cette pratique, & de l'autre , à rendre
le charbon-de terre commun en Languedoc
, en cherchant les mines de ce charbon&
les exploitant de tous côtés : car il
92 MERCURE DE FRANCE.
importe fur tout que les fraisdetranſport
*en foient épargnés. Mais il eſt clair que
c'eſt par le premier travail qu'il faut commencer
; car, plus on reconnoîtra au charbon-
de-terre d'uſages commodes & favorables
à l'économie , plus on en demandera
, & plus , par conféquent , on
"peut eſpérer qu'il fortira de la terre de
toutes parts. Au lieu que dans l'état actuel
des chofes , on auroit beau établir des magaſins
de charbon de-terre & le livrer à
vil prix , le préjugé , généralement répandu
contre la commodité & même la poſſibilité
de ſes emplois , le feroit négliger ,
comme on le néglige en effet pour beau .
coup d'uſages, auxquels on l'emploieroit,
dès à préſent avec avantage , malgré le
prix trop haut que lui donne ſa rareté .
Les Etats ayant pris ces objets en conſidération
, ont ordonné , pendant leur
aſſemblée de 1772 , qu'il feroit dreſſé un
corps d'inſtructions ſur l'emploi du charbon-
de- terre dans tous les feux deftinés
aux uſages domeftiques , & à différens
arts ; & que l'écrit qui le contiendroit ,
feroit préſenté aux Etats pendant leur afſemblée
de l'année ſuivante, pour être , en
cas qu'il remplît leurs vues , publié & répandu
fans délai dans la Province. C'eſt
JUILLET. 1775. 95
ce corps d'inſtructions qui fait le ſujet du
préſent ouvrage , dans lequel on a été
obligé , premièrement d'établir qu'en
pouvoit faire du feu avec le charbon-de.
terre. Il y a cette circonſtance remarquable
, ajoute M. V. , qu'il falloit encore
prouver à ceux qui avoient vabouillir du
firop ou une leſſive de cendres ſur un feu
de houille , qu'on pouvoit auſſi , avec le
même feu , faire bouillir le pot ou le chaudron
de la cuiſine , chauffer un poële , &c.
Secondement il a fallu détruire dans le
Public , & notamment dans la partie du
public , réputée la plus ſaine , les préjugés
qui s'oppoſoient aux ſimples effais , &
principalement le reproche d'inſalubrité
dont on accuſe la fumée du charbon-deterre
. Troiſièmement , on a eu à démontrer
au conſommateur l'économie préſente
, actuelle , & les autres avantages
qu'il trouveroit dans tous les différens
emplois du charbon de terre . Enfin , les
gens étant ſuppoſés déterminés , il a fallu
leur enſeigner la manière d'employer le
charbon-de terre dans chacun de ſes différensuſages.
:
• D'après cette vue , M. V. a diviſé l'ouvrage
en trois parties. La première renfer
me les connoiſſances générales ſur la nas
94 MERCURE DE FRANCE.
ture , les eſpèces & les préparations du
charbon-de- terre. L'Auteur y réfute les
erreurs populaires contraires à l'emploi
de ce charbon , & tâche d'établir en leur
place la démonſtration rigoureuſe de ſes
avantages. M. V. s'eſt permis , dans cette
première partie , l'uſage de quelques expreffions
& de quelques notions qui fuppoſentdans
le lecteur au moins quelque
teinture des ſciences auxquelles le ſujet
appartient.
Dans la ſeconde & la troiſième partie
qui font toutes pratiques , l'Auteur s'eſt
abſtenu , autant qu'il lui a été poffible ,
d'úſer des termes qui n'étoient point de
l'uſage le plus commun ; &, ſi la pauvreté
du langage vulgaire l'a obligé quelquefois
d'emprunter des mots au langage des arts
ou des ſciences , dans les inſtructions relatives
aux uſages domeſtiques , ou à
l'exercice des arts communs ou groſſiers ,
il a tâché de définir les termes en note.
Enfin lorſque M. V. a traité des arts
exercés ſeulement par des artiſtes intelligens&
inſtruits , il a cru qu'il devoit alors
parler le langage de l'art ; & , dans ce cas
là encore , il a penſé ne devoir propoſer
que des vues & des notions générales ;
parce que ſon but n'étoit que de réveiller
JUILLET. 1775. 95
l'attention du Lecteur ſur lesobjets de cet
ordre. M. V. n'a pas prétendu donner à
cet égard des inſtructions ſuffisantes. Il
déclare au contraire , dans ſon Diſcours
préliminaire , qu'on ne peut trouver ces
inſtructions que dans les atteliers de chaque
art , où l'homme le plus intelligent
doit fuivre les opérations entières qui s'y
exécutent pour ſe mettre en état de les
exécuter ou de les diriger lui-mêine .
Zely , ou la difficulté d'être heureux ; Roman
Indien , ſuivi de Zima & des
Amours de Victorine & de Philogène ,
publiées par A. M. Dantu. In - 8°. A
Amſterdam ; & ſe trouve à Paris , chez
la Ve Ducheſne , libraire , rue Saint-
Jacques.
Zély , après avoir éprouvé différentes
ſituations , avoue à ſon ami qu'il a trouvé
lebonheur en cédant au ſentiment. Tant
>>que j'ai ſuivi la raifon , ajoute- t- il , je
>>>n'ai fait que des ſottiſes. Les faits rap.
portésdans ce roman moral ſemblent juſtifier
cette réponſe. Une raiſon bien ordonnée
cependant peut nous conduire au
bonheur , en nous montrant le vuide de
ce qui fait l'objet de l'ambition dela plu
" MERCURE DE FRANCE.
part des hommes , en nous apprenant à
calmer l'inquiétude de nos deſirs& à réprimer
ces foucis rongeans qui s'étendent
&s'accroiffent toujours avec la fortune ,
en nous convainquant enfin que la tempérance
ou la modération dans la jouifſance
laiſſant peu de priſe au defir & au
dégoût , eſt la vertu que le ſage doit le plus
rechercher pour mener une vie douce &
tranquille.
Le conte moral de Zély eſt ſuivi de
celui de Zima , dicté dans le même eſprit
que le premier. Le volume eſt terminé
par l'hiſtoire des Amours de Victorine &
de Philogène. L'Editeur nous prévient ,
dans un Avertiſſement , que cette hiſtoire
eſt fondée fur une anecdocte véritable ;
mais peu importe pour le lecteut que cette
anecdote ſoit vraie ou non , ſi elle ne lui
préſenterienqui intéreſſe fon coeur ou fon
efprit.
Mémoires & Observations fur la perfectibilité
de l'Homme , dédiés à M. de Sartine.
Recueil V , contenant un nouveau
Tableau analytique de l'évidence
&de la certitude. Par M. Verdier ,
Docteur en Médecine , Inſtituteur-
Phyſicien , &c. chez Moutard , rue du
Hurepoix.
JUILLET. 1775 . 97
Hurepoix . Prix , 24 fols à Paris , & 30
fols , franc par la poſte par - tout le
royaume.
Dans deux entretiens ; l'un ſur la perception
de la vérité , &l'autre ſur le jugement
, M. Verdier diſcute , avec une ſage
critique , les principes qu'on prend communément
dans les écoles pour les caractères
de l'évidence & de l'ignorance , de
la certitude , de l'opinion & du doute. Il
fait voir la confufion qu'on y fait communément
des règles de la vérité avec les
différens états où l'ame peut ſe trouver à
ſon égard. Il fait obſerver quel tiſſu de
fophifmes il faut employer pour faire de
longues démonſtrations des premiers
principes des connoiſſances humaines
quin'ont beſoin que d'être analyſées pour
être conçues par tout eſprit préparé à la
perception de la vérité. Par exemple, un
Logicien moderne a donné pour règle ;
que , fi l'autorité divine s'oppoſe clairement
à l'évidence physique , il faut tenir
cette dernière pour fauffe. « L'évidence
>> fauſſe ! s'écrie M. Verdier. Et où pren-
>> dre donc la règle qui fera diftinguer
>> l'évidence fauſſe de l'évidence vraie
» L'analyſe nous démontrera que la cer-
II. Vol.
E
98 MERCURE DE FRANCE...
>> titude de la révélation eſt une ſuite de
>>là certitude phyſique , & que par con-
« ſéquent elle ne peut jamais lui être
>> contraire.>>
Après avoir diffipé ,par l'analyſe , le
voile épais qui couvre le ſanctuaire des
ſciences , M. Verdier en fait voir en quelque
forte le périſtile dans un nouveau
Tableau analytique des différens étatsde
l'ame par rapportà la vérité,
Il propoſe enſuite , pour créer l'éviden
ce& la certitude , un effai qui fait bien
voir que l'ame a beſoin d'un exercice de
tous les ſens extérieurs & intérieurs , fuivi
avec méthode , pour acquérir les richeſſes
qui lui font propres ,& cette activité dont
elle eſt ſuſceptible,
Suit une obſervation ſur une maladie
du cerveau qui a coupé les liens que
l'éducation avoit mis entre les idées
& leurs fignes vocaux. Rien ne dé
montre miens les effets phyſiques de
l'éducation littéraire que ces fortes d'obfervations,
Enfin ce recueil préſente, comme les
précédens , une ſuite hiſtorique de notiçes
ſur l'éducation que reçoivent les élè
ves de l'Auteur dans ſa maiſon, Pour ins
JUILLET. 1775 . 99
téreſſer davantage les Inſtituteurs dans ce
nouveau genre d'obſervations , M. Verdier
y difcute par occaſion des queſtions
fort importantes. Par exemple , on a demandé
à quel âge on doit initier les enfans
dans l'étude de la langue Latine.
L'Auteur répond qu'on ne peut commencer
cette étude de trop bonne heure; & la
raifon qu'il endonne eſt que cette langue
elt plus facile & plus propre àdévelopper
l'entendement , que la langue Françoife
elle-même. Il feroit à ſouhairer que la
France poſſédât un certain nombre d'Inftitutents
auſſi zélés & aufli laborieux que
M. Verdier. Bientôt l'obſervation &
l'expérience apprécieroient cette infinité
de principes qu'on ne ceſſe de hafarder
fur l'art qui demande le plus de précifion.
Moyens d'extirper l'Ufure , ou projet
d'établiſſement d'une caiffe de prêt
public , àfix pour cent fur dettes adtives
, effets au porteur , effets de commerce
, loyers , fermages , contrats&
obligations ; à huit , fut nantiſſemens
mobiliers , modérés à fix pour les
Ouvriers , Laboureurs , Artiſans , jufqu'à
200 liv. & gratis aux Pauvres ,
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
;
pour un mois , juſqu'à 12 liv. Par un
Avocat au Parlement. A Paris , chez
Leſclapart , quai de Gêvres .
On s'eſt plaint , dans différens temps ,
que les faiſeurs de projets étoient ou trop
écoutés, ou trop décriés . Si l'expérience a
prouvé que la plupart s'étoient trompés
dans leurs calculs ,& n'avoient pas ſouvent
la bonne foi quieſt ſi néceſſaire lorſqu'on
veut perfuader les autres , il n'en est pas
moins certain que le bonheur d'un Empire
ne tient quelque fois qu'à un projet.
C'eſt un faiſeur de projets , a-t- on dit ,
qui a changé la face de l'Europe , en
établiſſant l'équilibre entre les Puiſſances
qui la partagent ; un faiſeur de projets
qui a fait de Paris le centre des Arts ; un
faiſeur de projets qui a rendu la France
une Nation commerçante. Rien ne ſeroit
donc plus contraire au bien public que
de rejeter ſans examen les projets qu'un
Citoyen éclairé nous offre .
Le nouvel établiſſement , dont on difcute
les avantages dans cet Ouvrage , n'a
d'autre objet que d'extirper pour toujours
l'uſure , qui fait depuis long-temps tant
de ravages au milieu de nous. Les Princes
JUILLET. 1771. 101
l'ont regardée comme le fléau de leur
Etat , & n'ont rien oublié , par leurs
Edits & par leurs Ordonnances , pour
l'exterminer entièrement. Les Papes l'ont
appeléeun abyſme qui dévore les ames&
épuiſe les biens. Les Evêques de France
l'ont comparée à la rate qui , étant enflée
, deſſéche les corps & affoiblit la
République. Les Philoſophes Payens
l'avoient regardée comme un mal , dont
toutle monde devoit avoir naturellement
de l'horreur. La République Romaine ,
avant l'introduction du luxe , défendoit
ſévèrement l'uſure à ſes Citoyens , &
condamnoit l'Ufurier à une peine plus
grande qu'elle ne faifois ceux à qui on
donne lenom de voleurs &de larrons. On
De ſauroitdonc trop louer le zèle d'un Jurifconfulte
, qui a combiné tous les meilleurs
moyens poſſibles de pourvoir aux befoins
urgens de ſes Concitoyens , ſans alimenter
la cupidité de ces ames de boue ,
qui cherchent à mettre à profit le malheur
d'autrui. Tous les Corps municipaux doi.
vent concourir au ſuccès d'un établiſſe.
ment fi utile à l'humanité ; tous les Souverains
doivent accorder leur protection
aux Citoyens qui conſacrent leurs talens
à des objets auſſi avantageux pour le bien
Eiij
102 MERCURE DE FRANCE.
public . C'eſt à eux à faire examiner les
avantages & les inconvéniens de ces fortes
de projets , & à propoſer des récom
penſes à ceux qui auront enfin découvert
l'établiſſement le plus propre à ſecourir
les Citoyens , que le malheur des temps
a ſouvent réduits aux extrémités de l'indigence.
L'Auteur du projet attribue à
trois raiſons principales les cauſes de la
prévention contre les caiſſes de prêt public.
La première , c'eſt qu'on a toujours
voulu en faire un projet de finance , &
l'onn'a pas ſenti que le plus parfait défin
téreſſement doiten être l'ame ; qu'il faut
être généreux fansréſerve , lorſqu'on veur
remédier aux malheurs de ſes Conci
toyens, & fe borner aux fimples frais
néceſſaires au foutien d'un pareil établiſ
fement : autfi ces projets à 15 , 18 , 20 ,
30 pour 100 ont ils échoué.
La ſeconde , c'eſt qu'on a reftreint
leurs bienfaits , en bornant leurs fecours
aux feuls gages mobiliers ; & l'on n'a pas
ſenti que peu de Citoyens font dans le
cas de donner des meubles en gage ,
parce qu'en général l'on n'a que fon néceffaire;
que le moindre déplacement ,
s'il eſt apperçu , ſeroit ſouvent plus ter
JUILLET . 17750 103
rible , par le diſcrédit dont il ſeroit la
cauſe , que la perte la plusréelle ,
La troiſième , c'eſt qu'il n'y a pas eu
encore juſqu'à préſent , un plan bien médité
pour ces fortes d'établiſſemens. Pout
former un projet , il ne faut que de l'ima .
gination: c'eſt un point à ſaiſir. Pour en
tracer le plan , il faut en outre des lumières
: c'eſt un enſemble à réunir. Tout
le monde peut projeter : mais il faut des
connoiſſances pour faire mouvoir les ref.
forts combinés d'une vaſte machine , en
voir d'un coup-d'oeil tout l'accord. 11
nous ſemble, continue l'Auteur , qu'à
l'égard d'une caiſſe de prêt public , on n'a
jamais bien ſenti les principes qui doivent
la régir.
Ici on ajoute à ces obſervations que
dans les Monts de Piété ou Lombards
étab'is , il s'y eſt ſouvent gliffé des abus ,
& qu'un abus frappe plus que le bien
n'eſt ſenti ; il n'eſt pas étonnant qu'on
ait préſumé qu'ils pourroient être trèsdangereux.
L'Auteur montre bien la pureté de fon
zèle , en ſuppliant ſes Concitoyens de
réexaminer avec lui la matière , & de
vouloir bien diſcuter les idées qu'il préſente
pour l'établiſſement d'une caiſſe de
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.
prêt public. Il développe ſon plan avec
trop de clarté pour ne point donner les
nouveaux éclairciſſemens qu'on peut lui
demander , & pour n'être pas prêt à répondre
aux objections ſolides qu'on lui
fera. On trouve à la fin de fon Ouvrage
le projet pour trouver & aſſurer les fonds
néceſſaires à l'établiſſement de la caiffe.
On l'appuye fur les probabilités de la
durée de la vie humaine , par M. de Parcieux
; & on y joint le tableau des bénéfices
que feroit la caiſſe de prêt public
fur les ſommes empruntées , & de la
répartition graduelle & viagère de ces
mêmes bénéfices aux bailleurs de fonds.
Rien de fi propre à foutenir le zèle
d'un bon Citoyen , que l'idée flatteuſe
de voir renaître l'abondance dans tous
les Ordres de l'Etat , & de contribuer ,
par ſes travaux , à la deſtruction entière
du fléau affreux de l'uſure , qui a cauſé
la ruine de tant de familles .
Recherches critiques , hiſtoriques & topographiquesfur
la Ville de Paris , depuis
ſes commencemens connus juſqu'à préſent
; avec le plan de chaque Quartier.
Par le Geur Jaillot , Géographe ordinaire
du Roi , de l'Académie Royale
JUILLET . 1775. τος
des Sciences & Belles-Lettres d'Angers.
Quid verum... curo & rogo &omnis in hocfum.
Hor. Lib. I. Epift . I.
vingtième quartier : Saint Germaindes
Prés . Brochure in 8 °. A Paris
chez l'Auteur , quai & à côté des
Grands Auguſtins ; & chez Lottin
aîné , Imprimeur- Libraire , rue Saint-
Jacques.
Il y a dans ce vingtième cahier , précédé
d'un très -beau plan diviſé en deux
planches , une notice très inſtructive fuc
l'Abbaye Royale de St Germain- des-Prés,
dont le 20º Quartier de Paris a pris fon
nom. Les autres notices atteſtent également
les foins que l'Auteur s'eſt donnés
pour rendre ſes recherches également
utiles au Topographe & à l'Hiſtorien .
Ce vingtième cahier termine la ſuite des
recherches que M. Jaillot avoit andoncées.
Cet Auteur cependant, pour rendre
fon Ouvrage d'une utilité plus commode
, nous prévient qu'on imprime actuellement
une Table générale qui renvoie à
une certaine diviſion de volumes. On
:
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
délivrera en même temps de nouveaux
frontiſpices qui fixeront cette divifion .
Le Voyageur Naturaliſte , ou inſtructions
fur les moyens de ramaſſer les objets
d'hiſtoire naturelle , & de les bien
conferver ; avec des obſervations propres
à étendre les recherches relatives
aux connoiſſances humaines en général
. Par M. John Coakley Lettsom ,
Docteur Médecin , Membre de la
Société Royale de Londres , & de celle
des Arts. Traduit de l'Anglois ſur la
ſeconde édition corrigée & augmentée,
auquel on a joint l'Art de calmer les
flots de la Mer, Ouvrage auffi traduit
de l'Anglois , qui renferme la preuve
d'un phénomène qui mérite d'être placé
parmi les découvertes curieuſes &c
utiles de la phyſique moderne. in-12
broché avec figures , prix 36f.A Amfterdam;
& ſe trouve à Paris, chez La
combe , Libr. rue Chriftine.
Il n'y a pointde méthode qui paroiffe
plus propre à aggrandir nos connoiflances
ſur l'hiſtoire naturelle , que celle de
viſiter les pays étrangers & d'y examiner,
parmi les différens objets qu'ils peuvent
JUILLET. 1775. 107
offrir à nos regards , ceux qui méritent
le plus de conſidération par leur nouveauté
& leur variété : mais ces recherches
ne doivent pas avoir pour but une
fatisfaction perſonnelle; il faut ſerendre
utile à la ſociété en lai en faiſant part.
Les inſtructions contenues dans cer
Ouvrage ont pour but de mettre un
voyageur à portée de pouvoir le faire :
elles ſont diviſées en deux parties ; la
première annonce l'utilité du plan général
qui eſt tracédans l'Ouvrage ; la feconde
eſt entièrement neuve , elle roule fur
pluſeurs queſtions & obſervations d'hiftoire
naturelle , qui n'ont pas été traitées
juſqu'ici d'une manière aſſez claire &
affez déterminée. L'Auteur , M. Coakley
Lenſom , eſt redevable d'une partie de
fes obfervations au ſavant Forſter , qui a
eu labonté de lui communiquer pluſieurs
de ſes manufcrits avant ſon départ pour
la Mer du Sud , au célèbre Linneus & à
d'autres Correſpondans éclairés , qui ont
bien voulu lui faire part de leurs remarques
fur différens objets d'hiſtoire naturelle;
cet Aureur , après avoir marqué ſa
reconnoiſſance à ces différentes perfonnes
, indique comme il faut s'y prendre
pour bien décrire un quadrupède , um
Evj
TOS MERCURE DE FRANCE.
:
ofeau , un infecte , un coquillage , une
plante; en fuivant le plan qu'il pref ric
pour ces deſcriptions , un voyageur eft
toujours sûr de pouvoir communiquer
aux autres fes découvertes . Cet Ouvrage
eſt donc de la plus grande utilité : aucun
voyageur philofophe ne peut s'en paffer;
c'eſt une efpèce de guide qui doit toujours
le diriger dans ſes recherches philofophiques.
On a joint à la fin de ce Traité une
eſpèce de Differtation,extraite des lettres
de M. Benjamin Franklin , M. Villiam
Brownrigg & M. Farish , fur l'art de calmer
les flots de la mer , ou , pour mieux
dire, fur les épreuves faites des effets
de l'huile for tes vagues de la mer. On
prétend qu'en répandant de l'huile fur
les vagues de la mer , même dans leur
plus grande agiration , elle les calme;
cette méthode eft bien fingulière , & mérite
indubitablement notre attention : М.
Franklin nous donne des détails à ce ſujet
, qu'on lira dans l'Outrage que nous
annonçons ; il cache de donner l'explication
de la manière dont ce phénomène
doit s'opérer , & il indique en même
temps aux Curieux les moyens de fimplifier
les expériences qu'ils peuvent faire
JUILLET. 1775. 109
àce ſujet , & d'en rendre la pratique plus
aifée .
Médecine domestique , ou Traité complet
des moyens de ſe conſerver en ſanté ,
de prévenir ou de guérir les maladies
par le régime & les remèdes ſimples ;
Ouvrage utile aux perſonnes de tout
état , & mis à la portée de tout le
monde , par Guillaume Buchan , Médecin-
Docteur du College Royal des
Médecins d'Edimbourg. Traduit de
l'Anglois par J. D. Duplanil , Docteur
en Médecine de la Faculté de Montpellier
, & Médecin ordinaire de Son
Alteſſe Royale Monſeigneur le Comte
d'Artois. Tome I. A Edimbourg ; &
ſe trouve à Paris , chez G. Després ,
Imprimeur ordinaire du Roi , rue St
Jacques.
M. Buchan , avant la publication de
ſonOuvrage , en fit part à ſes amis , qui
lui conſeillèrent de ne le pas mettre au
jour , à cauſe de la liberté avec laquelle
il s'exprimoit , ce qui pouvoit lui faire
craindre quelqu'orage de la part de ſes
Confrères ; M. Buchan , qui n'avoit travaillé
que pour le biende l'humanité , ne
110 MERCURE DE FRANCE .
ſe rendit pas à leur avis : mais ce qui fur
prévu de leur part ne manqua pas d'arriver
; cependant les clameurs ne vinrent
que de la part de quelques ignorans;
les vrais Médecins applaudirent l'Ouvrage
& en recommanderent même la
lecture ; cet Ouvrage fut fi univerſellement
accueilli en Angleterre , qu'il s'en
venditprès de cinq mille avant que l'Au
teur pût travailler à une ſeconde édition
; c'eſt cette édition dont M. Duplanil
donne actuellement la traduction. Il
n'en paroît encore actuellement que la
première partie : mais le Traducteur nous
promet inceſſamment la ſeconde; nous
l'invitons de tâcher de rendre cette ſeconde
partie un peu mieux ſoignée que
la première , pour que cet excellent Ou
vrage ne perde point de ſon mérite dans
notre langue , & puiſſe être auſſi bien accueilli
en France qu'il l'a été en Angleterre
, où il en va paroître la quatrième
édition ; nous n'exigeons cependant pas
deM. Duplanil un ſtyle brillant& orné :
celane convient point à ces fortes d'Ouvrages
. La première partiede cette Médecine
Domestique a pour objet l'hygienne;
l'Auteur y traite des moyens de
conferver la ſanté &de prévenir les maJUILLET.
17790
ladies : il en a fait onze chapitres. Il faut
lire dans l'Ouvrage même la doctrine
fimple qui y eſt contenue , pour juger du
mérite. L'Ouvrage de M. Buchan doit
être placé dans la même cathégorie que
l'excellent Précis de Médecine pratique de
M. Lieutaut , l'Avis au Peuple de M. Tiffot
, &c.
Obfervations intéreſſantes de Médecine ,
pour ſervir à l'hiſtoire & au traitement
des maladies , d'après la pratique
heureuſe de feu M. Duval de la Bucardiere
, Docteur en Médecine de la
Faculté de Montpellier. A Paris , chez
Vincent , Imprim. Libr. rue des Mathurins
, hôtel de Clugny.
Le célèbre Mead , ce fameux Médecin
d'Angleterre , ſe contenta de publier
dans un petit volume le réſultat des obſervations
que ſa grande pratique lui
avoit fournies,& cette Méthode fut agréée
du Public. L'Ouvrage que nous annonçons
eſt dans le même genre ; c'eſt le
précis des obſervations faites par la famille
des Duval , connue en Normandie
par ſon antiquité dans la profeſſion de la
Médecine ; le dernier Médecin de ceue
112 MERCURE DE FRANCE.
1
famille te nommoit Louis-François Duval.
Il fut l'héritier des connoillances de
ſes Ancêtres , comme Hippocrate le fut
de celles des Afciépiades. Ses obſervations
ſur les maladies , leurs ſymptômes
& leur traitement font marquées au bon
coin : elles ſe trouvent raſſemblées dans
cet Ouvrage ; les faits qui y font expofés
fontbien conſtatés & avérés , & par conſéquent
peuvent devenir très utiles à tous
ceux quilesconfulteront. C'eſt à M. Duval
de la Bucardiere , fils de ce Médecin ,
que nous ſommes redevables de la publication
de ces obſervations ; M. de la
Bucardiere , juſtement ſenſible à la mort
d'un père , que le ciel lui a ravi dans ſa
plus tendre jeuneſſe , obligé d'ailleurs ,
par le parti des armes qu'il a embraſfé ,
de quitter la route que la plupart de fes
Ancêtres ont ſuivie , ils'eft fait un devoir
de rendre hommage à leur mémoire , en
mettant au jour l'extrait de leurs obfervations
ſur l'art de la Médecine , dans
lequel il ſe ſont illustrés. Parmi les
différentes obſervations , on y distingue
fur tout la defcription ſymptomatique
d'une épidémie qui a régné à.Vidame ;
il ſeroit bien à ſouhaiter qu'on puiffe
caffembler dans un corps d'Ouvrage
JUILLET . 1775 . 113
toutes les Differtations particulières qui
ont paru ſur les maladies épidémiques
du Royaume . M. Buchoz , qui s'attache
depuis long temps à faire connoître tout
ce qui peut concerner les trois règnes de
la nature avec leurs acceſſoires , s'occupe
de ce projet : il a déjà raſſemblé une infinité
de Mémoires ſur cet objet ; il ſe
propoſe , quand il fera parvenu à s'en
procurer la plus grande partie , d'en publier
le recueil ; ce recueil ſera très intéreflant
pour ceux qui s'appliquent à l'art
de guérir.
Obfervations fur les effets des vapeurs
mophétiques ſur le corps de l'homme,
& ſur les moyens de rappeler à la vie
ceux qui ont été ſuffoqués. Nouv.
édition , augmentée d'un extrait de
quelques obſervations nouvelles qui
confirment l'avantage du traitement
que l'on conſeille contre la ſuffocation
par la vapeur du charbon , & dans laquelle
on prouve qu'il eſt avantageux
de ſouffler dans la bouche de quelques
nouveaux nés pour les rappeler à la
vie . Par M. Portal , Médecin Confultant
de Monfieur , &c. A Paris , chez
Méquignon le jeune , Libraire , au
114 MERCURE DE FRANCE.
Palais Marchand , Perron Saint Barthélemi.
Cette petite brochure mérite ſans con ,
tredit d'être accueillie ; elle intéreſſe ſi
fort l'humanité par les obſervations qui
s'y trouvent rapportées , qu'elle devroit
ſe trouver entre les mains de tout Ci
toyen . M. Portal prouve par cet Ouvrage
combien il s'intéreſſe à la confervation
de ſes ſemblables .
Reflexions fur les Mémoires. Par M. de
la Croix. A Paris , chez Demonville ,
imprimeur de l'Académie Françoiſe.
Dans le temps où les Mémoires n'intéreſſoient
que les Plaideurs , & n'étoient
lus que par les Juges , on ne ſe ſeroit pas
aviſé de faire des réflexions ſur ces produtions
éphémères : mais depuis que le
Public s'en eſt emparé , depuis qu'il en
juge le ſtyle , la ſuperficie , en attendant
que les magiftrats avent prononcé ſur le
fond; le ſujet que M. de la Croix a traité
n'eſt pas indifférent .
Les Mémoires font ils vraiment utiles
? La publicité qu'ils donnent aux affaires
ne les rend- elle pas dangereux ? N'eſt-
1
1
1
JUILLET. 1775. 115
il pas néceſſaire d'en réprimer le ton licencieux
, fans cependant porter atteinte
à l'éloquence du Barreau , ſans étouffer
ſachaleur falutaire ? Voilà ce que l'Auteur
examine.
•Il ſeroit à ſouhaiter fans doute qu'il
» n'y eût ni Juges , ni livres de loix , ni
>>défenſeurs ; que le bien de la veuve &
> la vie de l'homme fuſſent ſous la fauve-
> garde de l'honnêteté publique :vainechi.
» mère à laquelle l'imagination ne peut
-> pas même ſe livrerun inſtant! L'homme
>> de la Nature eſt injuſte toutes les fois
>que ſon intérêt lui commande de l'être.
» Il eſt vindicatif; la crainte ſeule met
>un frein à ſa vengeance. S'il eſt foible ,
>> il calomnie ; s'il eſt fort , il tae. Les
>> loix les plus équitables , c'eſt l'intérêt
» que les a créées. Où il n'y a point de
>>propriétés , il n'y a point de loix ; où il
>> y a des propriétés , il faut des loix; fans
>> elles on mettra toujours en queſtion ce
>> qui ne doit plus y être : où il y a des loix ,
>> il faut des Juges qui ſoient leurs orga-
> nes : où il y a des Juges , il faut des hom-
> mes qui éclairent leur justice , finon le
>> feu conſumera ce qu'il doit purifier....
L'Auteur fait une réflexion bien juſte.
•Plus les conditions deviennent inéga116
MERCURE DE FRANCE .
>>les , plus la justice doit les rapprocher
» de l'égalité. Si l'homme , puiſſant par
>>> ſon bien , par ſon exiſtence , l'eſt en-
>> core par la loi , que deviendra le mal-
>>heureux qui luttera contre lui fans for-
> tune& fans exiſtence ? Pour que la loi
>>ſoit égale il faut que le pauvre puiſſe
>> l'invoquer avec la même aſſurance que
>> le riche.
>>Tant que la cauſe du pauvre & celle
>>du riche ſe plaideront dans une au-
>>dience publique par la voix de deux
>> orateurs , il n'y aura d'autre inégalité
>> entre les combattans que celle du
>> droit.>>
L'Auteur obſerve qu'il y a des cauſes
(& ce font les plus importantes, puiſqu'elles
intéreſſent l'honneur & la vie) qui ſe
jugent en filence; il fait voir combien
dans celles- là , l'homme puiſſant a d'afcendant
fur le foible , qui oſe à peine
prononcer le nom de ſon ſuperbe adverfaire.
J
« L'indigent qui tremble , a un air de
>> mauvaiſe foi ; fon embarras obfcurcit
>> la vérité , & il eſt condamné. Mais il ne
> le ſera pas , ſi une défenſe publique im-
>>poſe au ſecrétaire du Rapporteur , &
>> l'oblige d'être fidèle dans ſes extraits ;
:
JUILLET. 1775. 117
>> il ne le ſera pas, ſi tous les Juges, inſtruits
>> de ſa cauſe préſentée avec force & pré-
>> ciſion , peuvent en ſaiſir tous les points
» & ramener à l'équité celui d'entre eux
»qui auroit le malheur de s'en écarter.
>>Voulez- vous , chez une Nation , où
>> l'honneur eſt compté pour tout & la
>> vertu pour peu de choſe , mettre un
>>>frein à l'injuſtice ? Menacez la de la dé
>> voiler , de l'expoſer au grand jour dans
>> toute ſa laideur ; & vous verrez tous
>> ceux auxquels il reſte encore quelque
>>choſe à perdre , étouffer dans leur naif-
>> ſance les affaires qu'il ne pourront dé-
> fendre au tribunal de leur confcience.
>>La défenſe de l'opprimé ne doit être
> ni amère ni licencieuſe ; mais elle doit
> encore moins être foible & traînante .
» Le malheur a le droit de s'exprimer
» avec énergie. Il y a loin de la force du
raiſonnement >> à l'indécence.
: >> La médiocrité n'a qu'un ſtyle ; l'élo-
>>quence en a autant que de ſujets. Les
>> plaintes d'une épouſe opprimée , d'une
>> mère avilie par ſes enfans , ne doivent
>> pas reſſembler à celles d'un avide créan-
» cier. Le cri de l'intérêt n'eſt pas celui
>du malheur.
Il y a des cauſes où l'écrivain ne doit
18 MERCURE DE FRANCE.
>> que raifonner ; d'autres où il faut qu'il
touche , qu'il intéreſſe , qu'il faffe tonr
>> ber l'arrêt de mortdes mains du Juge
> qui le lit ; d'autres où il doit tonner,
> épouvanter , répandre la terreur & l'im
> dignation. Eh ! que deviendra l'éloquence
du Barreau , celle qui eſt la plus
>> utile aux hommes , ſi on lui enlève ſes
> beaux mouvemens , ſi l'on éteint fon
» feu , 6 on lui fait un crime de fa véhé
> mence, ſi l'on comprime ſon activité!Ce
>> ne ſera plus qu'un guerrier défarmé
>dont le courage ne pourra plus rien pour
le foible. L'orphelin l'appellera en vain
> à ſon ſecours; l'innocent élevera inu-
>> rilement vers lui fes mains chargées de
>> chaînes; la femme, poursuivie par fon
» mari furieux , paflera devant lui en im
> plorant ſa valeur & it regrettera ſes
armes...
Réflexions d'un Citoyen fur les Enfans
naturels. A Paris , rue Saint-Jean-de-
Beauvais , la première potte cuchère
au-deſſus du Collége.
$
En ouvrant les Faſtes de l'hiſtoire , on
voit dans tous les ſiècles ,& preſques dans
tous les lieux , les enfans naturels couverts
,
JUILLET, 17750 119
de l'infâmie publique. On voit , dans les
Joix de Solon , que les pères étoient privés
de l'autorité paternelle ſur les bâtards. Le
plaiſir, difoit cet ancien Légiflateur , devoit
être leur unique récompenfe. A Rome
, c'étoit le même uſage. Suidas ajoute
que le père ne pouvoit laiſſer à fon bâtard
plus de cinq mines qui , felon la fuputation
de Budée , font cinquante écus
de notre monnoie. Anciennement à Rome
ils étoient réellement exclus de la ſucceſſion
de leurs pères ab inteftat. Il y avoit
une grande différence entre leEnfans natu
rels & les Batards , qu'on appeloit purios ,
c'eſt -à - dire bâtards adultérins. Parmi
nous les bâtards font non ſeulement incapables
de ſuccéder ab inteftat à leurs
pères & mères , mais auſſi de leur fuccéder
en vertu des diſpoſitions univerſelles
par donation entre vifs ou diſpoſitions
teſtamentaires . La plupart desCoutumes
bornent ces diſpoſitions à des donations
modérées pour leurs alimens & entretiens.
L'Auteur de ces Réflexions foutient
que la législation ſur cet objet est trop
ſévère , & que la naiſſance n'étant pas
l'ouvrage de notre volonté , ne devroit
point être soumise à aucune peine. Senfi,
120 MERCURE DE FRANCE .
ble à l'état triſte de ces êtres iſolés &
malheureux , que la Nation force à être
vils & quelquefois même criminels , il
attaque avec vivacité l'opinion qui a don.
né lieu à ces loix qu'il trouve trop dures.
Et les différentes ſortes de légitimation ne
ſont pas à ſes yeux un remède qui adouciffe
, autant que l'humanité l'exige, l'état
affligeant de ces hommes qui , par leurs
qualités perſonnelles & par le bon uſage
de leurs talens, devroientjouirdes princi.
paux avantages de la ſociété. Le fort des
filles excite la ſenſibilité du Citoyen , &
ſemble animer ſon éloquence. « La Na-
>> ture intelligente &fage , dit il , en leur
>> donnant plus d'agrémens qu'aux hom-
» mes , leur a donné auſſi plus de foi-
>> bleſſe , afin de compenfer également les
avantages des deux ſexés ; moins fortes
>> qu'eux , elles ſavent moins réſiſter aux
>> traits de l'adverſité. Peut- on , ſans fré-
>> mir , jeter les yeux ſur les ſuites affreu-
>> ſes qu'entraîne la malheureuſe condi-
>> tion d'une fille naturelle , un triſte
>> couvent , un mariage haſardeux , ou les
>>horreurs de la débauche. Voilà à- peu-
>> près le fort qui les attend; mais je tire
>> les rideaux ſur ce ſpectacle d'horreur ,
je ne veux qu'attendrir mes lecteurs &
>> non les affliger.
1
Dictionnaire
JUILLET. 1775. 121
Dictionnaire poëtique d'Education , où ,
fans donner de préceptes , on ſe propoſe
d'exercer & d'enrichir toutes les
facultés de l'âme & de l'eſprit , en
ſubſtituant les exemples aux leçons ,
-les faits aux raiſonnemens , la pratique
à la théorie ; par M. de la Croix ;
2 vol . in 8 °. A Paris , chez Vincent ,
Imprimeur Libr. rue des Mathurins ,
hôtel de Clugny.
La poësie fut , dans ſon origine , toute
occupée des grandeurs de l'Etre Suprême.
Elle fut comme le cri & l'expreffion du
coeur de l'homme , tranſporté hors de
lui-même à la vue des merveilles de la
Nature . Ce ſpectacle raviſſant fit for lui
la plus forte impreſſion : fa reconnoifſance
ne chercha qu'à éclarer; & le de
fir de participer aux bienfaits de l'Auteer
de tant de merveilles , lui inſpira l'amour
de la vertu , qui ſeule fait faire un bon
ufage de tous les biens dont nous fommes
inveſtis. C'eſt donc rappeler la poë
fie à ſa première deſtination que de la
faire fervit à former l'eſprit & le coeur
de l'homme. Tel a été le bur que s'eſt
propoſé l'Auteur de ce Dictionnaire ,
II. Vol. F
rez MERCURE DE FRANCE .
qui a puiſé dans les meilleures ſources ,
& qui a choiſi avec goût toutes les pieces
où l'inſtruction eſt jointe à l'agrément.
Ce recueil réunit deux avantages ;
c'eſt tout à la fois un cours de morale ,
où l'on ne trouve aucune pièce qui ne
ſoit propre à inſpirer le goût de la vertu ,
&un choix des meilleurs vers , qui peut
être regardé comme un art pratique , où
ſe trouvent réunis les exemples de tous les
différens genres de la poësie. Lajeunelle ,
quiredoute tout ce qui a l'air de préceptes,
de leçons& qui aime la variété , ſe réfoudra
ſans peine à lireunecollection qui lui
offre un mélange agréable , où il trouvera
à côté d'une ode fublime & d'une
ſcène intéreſſante , tirée des meilleurs
Poëtes dramatiques , un joli madrigal ,
une épigramme piquante , une épître légère.
Ce Dictionnaire , qui mérite d'être
joint celui * où l'on a raſſemblé les plus
beaux traits de l'Histoire ancienne &
moderne , eſt serminé par les vies des
Poëtes qui ont fourni les matériaux de
cette Collection , fi utile & fi agréable
* Dictionnaire hiſtorique d'éducation , en a
sol, in- 8 °. chez Vincent , ruedesMathurins.
JUILLET. 1775. 1
pour les perſonnes à qui le temps man- .
que , pour ſe livrer à la lecture ſuivie de
nos illuftres Poëtes .
Expoſition de l'Histoire de France depuis
le commencement de la Monarchie
juſqu'à la paix d'Aix- la-Chapelle fous,
Louis XV , en 1748 ; par M. Cavaillon.
A Paris , chez Saillant & Nyon ,
rue St Jean-de -Beauvais; & la veuve
Deſaint , rue du Foin .
Rien n'eſt plus utile aux jeunes gens,
qui commencent le cours de leurs études
, qu'un abrégé de l'Histoire de France,
où l'on a ſu éviter le double écueil d'une
briéveté exceſſive & d'une longueur faf
tidieuſe , & réunir à un choix judicieux
cet art imperceptible avec lequel on enchaîne
les faits les plus importans , fans
ſe livrer aux détails minutieux. Ces fortes
d'abrégés réuniſſent pluſieurs avantages ;
mais on doit avouer auſſi que ce n'eſt
point une choſe ſi aiſée que de raſſembler
fous un point de vue intéreſſant tant
d'objets épars & ſouvent difparates , &
de leur donner ce tiſfu qui en forme un
corps régulier , dont tous les membres
ſe rapportent les uns aux autres. Une nare
1
Fij
114 MERCURE DE FRANCE.
ration courte& rapide , dans laquelle les
faits n'occupent qu'un très petit eſpace ,
pique la curiofité d'un jeune homme qui
n'aime point à s'appeſantir long temps
fur le même objet , & qui est obligé de
ſe livrer à différentes études ; d'ailleurs
on n'eſt point capable , dans ce premier
âge , de lire une longue hiſtoire où l'on
prétend dévoiler les fecrets du cabinet ,
& démêler les motifs des actions des
Princes & des Miniſtres. Il faut avoir
long temps étudié les hommes & les livres
pour pouvoir apprécier les conjectures
de ces fortes d'Ecrivains, peſer les
divers degrés de probabilité dont ils
appuyent les faits hiſtoriques , & difcerner
le faux que les préjugés & les paffions
mêlent ſouvent avec le vrai.
L'Ouvrage que nous annonçons ne
peut qu'êtte bien accueilli , puiſqu'il n'eſt
qu'un extrait fidèle d'une Hiſtoire qui a
réuni tous les fuffrages. Les Continuateurs
de l'Ouvrage de M. l'Abbé Velly ,
fans avoir ſuivi la même route , ort eu
les fuccès les plus flatteurs. Le Public eft
toujours également empreſſé de lire la
continuation de cette Hiſtoire , qui ſembloit
exiger un bon abrégé qu'on pûs
mettre entre les mains des Ecoliers &
JUILLET. 1775. 125
qui devînt un livre claſſique. Tous ceux
qui poſsèdent le grand Ouvrage liront
avec plaifir cette récapitulation qui préſente
les faits les plus intéreſſans dans un
tableau raccourci , où l'on pourra ſans
peine en ſaiſir l'enchaînement & les rapports.
Ona reproché à ceux qui ſe ſont chatgés
de l'éducation de la jeuneſſe ,d'avoir
trop négligé l'étude de l'Hiſtoire de notre
Nation. On ne ſauroit trop multiplier les
bonsOuvrages qui facilitent cette étude.
L'hiſtoire eſt la morale miſe en action .
Les exemples qu'on y trouve font plus
perfuafifs que les préceptes de la philo.
fophie ancienne & moderne. Vous voulez
m'inſtruire des devoirs d'un Roi ,
dit fi bien un Ecrivainjudicieux , ne me
dites pas ce qu'il doit faire : peignezmoi
le bon Henri. Vous prétendez m'inſpirer
de l'horreur pour l'hypocrifie politique
, laiſſez-là tous vos lieux communs ,
&deſſinez fortement le portraitde Crom.
wel.
Le génie du Pontife , ou anecdotes , penſées
& traits hiſtoriques de Ganganelli
, Pape Clément XIV ; né en 1705 .
Pape en 1769 & mort en 1774: fuivis
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
:
d'un eflai hiſtorique ſur le Conclave ,
fur les cérémonies qui s'obſervent à
l'élection des Papes , ſur l'origine des
Cardinaux & leur création , & des
noms des Membres qui compoſent le
facré Collège actuel . Par M. Coſtard.
Vol. in- 8 °. de 66 pages , avec une gravure.
A Paris , chez Coſtard , Lib. rue
-StJean-de-Beauvais.
La vie du Pape Clément XIV , publiée
au commencement de cette année
par M. le Marquis de Caraccioli , nous
avoit déja fait connoître les traits les plus
frappans de la vie privée & de la vie
publique de ce Souverain Pontife . M.
Coſtard a rafflemblé ces traits & y en a
ajouté pluſieurs qui ferviront à ceux qui ,
dans une Hiſtoire ſuivie & détaillée de
Ganganelli , voudront peindre l'homme
&lePontife .
Le Pape Sixte Quint , auquel, par un
parallèle plus ingénieux que vrai , on a
voulu faire reſſembler Ganganelli , avoit
la politique d'en impoſer aux Cardinaux
-par une forte dedifcrétion impénétrable ,
qui pouvoit reſſembler à de la fierté. Ganganelli
employa ce moyen; on s'en plaignit
: mais il feignoit de ne pas s'en apperJUILLET
. 1775 . 127
cevoir. " Un Souverain entouré de Confidens
, diſoit - il , eſt infailliblement
>>dominé & toujours trahi. Je dors tran-
>> quille , parce que je ſuis sûr que mon
>>ſecret n'est qu'à moi. Ce qu'on ne dit
- point , ne s'écrit point: il tacere non fe
»fcrive » .
Un des Prédéceſſeurs de Ganganelli ,
fils d'un Pêcheur , parvenu au Saint Siége ,
fit retirer de deſſus ſa table un filet qu'il
avoit ordonné qu'on mit toujours auprès
de lui à ſes repas : Otez le, diſoit- il , ce que
jevoulois prendre eftpris. Mais Ganganelli
ne perdit jamais le ſouvenir de fon
Cloître & de ſa cellule. Devenu Pape il
ſouhaita d'être conduit à ſon ancienne
chambre , & voulut toujours en garder
la clef en mémoire de fa fortune paflée
&de celledont il jouiſſoit.
Aſſis au rang fuprême , il recevoit les
hommages d'une Cour brillante, & defira
d'être ſervi comme un ſimple Religieux .
Le repas le plus frugal , qui ne valoit guè.
res mieux que la portion des SS. Apôtres ,
& préparé des mains du bon frère François
, lui fuffiſoit. On lui repréſenta que
ſa dignité exigeoit plus de ſplendeur &
d'apprêts ; il répondit : " St Pierre & Sc
> François ne m'ont point appris à dîner
Fiv
328 MERCURE DE FRANCE .
>> ſplendidement ». Le Chef de cuiſine
vint le ſupplier de le garder ; il lui dit :
• Vous ne perdrez point vos appointe-
>> mens ; mais , pour vous mettre en exer-
>> cice , je ne perdrai pas ma ſanté : c'est
>>tout ce que je puis faire en vetre fa-
>> veur ”.
Rome , les honnêtes gens & tous les
bons Citoyens n'oublieront jamais qu'il
defcendit un jour de ſa voiture pour fuivre
le Saint Sacrement juſques dans le
séduit d'une pauvre femme , & qu'il y
sépandit l'abondance & ſes exhortations.
« Un Pape , diſoit il , n'est pas le Chef
>>de l'Egliſe pour vivre en Souverain ,
>> mais pour fervir le monde& ſe ſancti-
>> fier lui-même .
Clément ne pouvoit réſiſter au plaifir
de donner; fon coeur l'entraînoit, & il
avoit beſoin , pour le tranquillifer , de
répandre des aumônes dans le ſein de
l'indigent. Il aſſiſtoit tous les infortunés ,
& il diſoit ſouvent que la ſeule choſe qui
l'affligeoit lorſqu'il étoit ſimple Moine ,
c'étoit de n'avoir pas la faculté dedonner.
Autti s'écria t-il avec tranſport lorſqu'il
devintCardinal : " Ah ! du moins pourrai
>> je quelquefois ſubvenir aux beſoins du
>pauvre »,
JUILLET. 1775. 129
:
Il venoit de faire publier une loi dans
l'Etat Eccléſiaſtique ;il apprit qu'on avoit
blâmé cette loiun jour chez une femmede
qualité qui en prit vivementla défenſe; il
lui envoya un préſent le lendemain , en
lui faiſant dire « qu'elle avoit très bien
plaidé ſa cauſe , & qu'il étoit juſte de
payer l'Avocat » .
Ganganelli fréunifloit à la vue des
fupplices , dont les yeux des Souverains
ne ſe détournent que trop ſouvent. Un
jour ayant ordonné que deux malheureux
condamnés au fupplice , tireroient au
fort , il fit grâce à celui ſur qui il tomba ,
ſous prétexte qu'il avoit condamné les
jeux de hafard.
H appeloit les louanges , la nourriture
des fots & la friandiſe des bigots. Il ne
voulut jamais entendre ſon éloge , ni
permettre même qu'aucun Prédicateur
lui adreſſât de compliment : « Eh ! di-
• folt il , on louoit Néron & Alexandre
„VI ! »
Ganganelli avoit trop d'élévation dans
l'ame pour vouloir allujettir à ſes opinions
ceux qui lui étoient fubordonnés ;
mais fon eſprit de tolérance n'étoit point
foibleſſe , comme on oſoit quelquefois
ſe permettre de l'en accuſer." On perd la
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
>> charité , difoit- il , pour vouloir foute-
>>nir la foi : s'il n'eſt pas permis de to-
>> lérer l'erreur , il eſt défendu de haïr &
> de tourmenter les malheureux qui l'ont
>> embraffée » .
Ce Souverain Pontife répondit parfaitement
à l'attente des Romains ; il s'accommodoit
à leur manière d'être & de
penfer. S'il paroiffoit quelques pafquinades
, il les laiſſoit courir , perfuadé
qu'il faudroit dénaturer les habitans de
Rome, plutôt que d'arrêter leur plume
& leur langue. « Ils sont comme les
>> François , diſoit-il , fans haine & fans
» méchanceté , mais incapablesde retenir
» un bon mot ».
Il fe fit donner une liste de tous les
Gens de Lettres qui écrivoient dans ſes
Etats , pour les récompenfer. « Il eft
>>juſte , difoit-il an Cardinal Cavalchini ,
>> que des Ecrivains qui nous inftruiſent
ou nous édifient , trouvent en nous des
>>rémunérateurs. L'argent ne peut être
>> mieux employé qu'à ſecourir le mérite
»& les talens. Il eſt honteux qu'il n'y
>> ait des recherches que pour les malfai-
>> teurs , & qu'on ne s'informe ni de la
>> fortune , ni de la demeure des hom-
* mes qui confacrent leurs veilles pour
> éclairer le Public » .
JUILLET . 1775 . 131
Quoique d'un caractère extrêmement
gai , Ganganelli ſavoit néanmoins conſerver
la dignité de ſon rang. Il reçut
un jour un Ambaſſadeur avec une forte
de hauteur que leur amitié ſembloit exclure.
Le lendemain en le voyant , il
lui dit : Vous vites hier Clément XIV
> dans l'auguſte caractère de Souverain
>> Pontife , & maintenant vous voyez vo-
>> tre meilleur ami » .
On reprocha à Clément XIV de
n'avoir pas confulté l'Egliſe univerſelle
fur l'abolition de la Société des Jéſuites ,
il répondit : Que ſi Paul III ne prit
>>conſeil que de lui-même en l'approu-
>> vant , Clément XIV , fur- tout agiffant
>> de concert avec les Souverains , n'avoit
> pas beſoin de prendre des avis en la
> fupprimant » .
Quel Souverain apporta plus de modération
& de ſageſle dans ſon gouvernement
! L'heure n'est pas encore venue ,
répondoit - il lorſqu'on le follicitoit de
hâter quelque opération, « Je me défie
» de ma vivacité , écrivoit- il au Cardi-
>>nal Stoppani , & je ne répondrai qu'au
>> bout de huit jours à ce que Votre Emi-
» nence me demande. L'imagination eſt
> ſouvent notre plus grande ennemie ; je
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
>> laffe la mienne avant d'agir. Les affaires,
>> comme les fruits , ont leur point de
>> maturić ; & ce n'eſt pas lorſqu'elles
>> ne font que précoffes , qu'il faut pen-
>> fer à les finir ».
Il en étoit de même de ſes lectures ;
s'il fentoit fon ame diſpoſée à réfléchir ,
il ne liſoit point, & fouvent il lui arrivoit
de veiller une partie de la nuit &
de dormir une partie du jour. « La règle
>> eſt la bouſſole des Religieux , difoit-
>> il : le beſoin des Peuples eſt l'horloge
>> des Souverains ; à quelque heure qu'ils
>> ayent beſoin de nous , il faut être à
» eux » .
Clément XIV mourut regretté de tous
les Souverains de l'Europe. Le fuffrage
de Grand Seigneur , Muftupha III , en
fa faveur , ne peut être ſuſpect. « Si tous
>>vos Papes , difoit il un jour à l'Am-
>>batladeur de Verife, refembloient à
> celui que vous avez maintenant , nos
>>Parriarches Grecs n'auroient point tant
>> d'éloignement pour la Cour de Rome;
>> c'eſt un Sage dont j'eſtime beaucoup
» la droiture & les lumières , & qu'il
> faut diftinguer de la foule ».
Ce recueil d'anecdotes & de penfées
eft fuivi d'un effai hiſtorique qui fera
JUILLET. 1775 . 133
plaiſir aux Lecteurs , parce qu'il eſt inftructif
& curieux. On y expoſe les cérémonies
du Conclave pour l'élection du
Pape , & on y parle de l'origine des Car.
dinaux , &c .
L'Homme ſenſible , trad. de l'Anglois ;
deux parties in- 12. A Londres , & fe
trouve à Paris chez le Jay , Lib. rue St
Jacques.
Le titre d'homme ſenſible , comme
l'avoue le Traducteur , ne rend que foiblement
le man offeeling des Anglois.
« C'eſt , dit- il , l'homme qui réunit à
>> toute la délicateſſe du ſentiment la
>>plus grande fineſſe dans les organes ;
> dont l'ame ſympatife avec toutes les
> ames , qui a toujours dans les yeux
> une larme pour les malheureux ; que
>>les fanglots échappés à l'homme ſouf-
>> frant font frémir malgré lui , & qui ,
>> dans la nature, faiſit toujours la muance
» la plus tendre & la plus intéreſfante ».
Ce portrait de l'homme ſenſible ſe trouve
- développé dans les différens tableaux de
la vie humaine, que l'Ecrivain Anglois
nous fait paſſer ſucceſſivement ſous les
yeux. Les ſcènes que nous offrent ces
134 MERCURE DE FRANCE.
د
tableaux , fonttirées , en quelque forte ,
du milieu de la ſociété ; & le Peintre a
moins cherché à ſurprendre l'admiration
du Lecteur ou à exciter ſa curiofité
qu'à lui préſenter des peintures qui le
rappellent vers ſes ſemblables , & entretiennent
en lui cette pitié fans laquelle
les hommes , avec tous leurs principes de
morale , ne ſeroient que des monſtres.
Puifle la jeune fille prête à écouter la
voix ſéductrice d'un perfide amant , voir
ici , dans l'hiſtoire d'un infortuné vieillard
, la peinture des maux qu'elle prépare
à fon malheureux père , à celui qu'au
milieu de ce monde trompeur elle doit
toujours regarder comme ſon protecteur ,
fon conſeil , fon ami le plus déſintéreſlé !
Ahlſi les filles légères connoiſſoient les
déchiremens du coeur d'un père , ſi elles
étoient témoins de toutes les nuits pafſées
dans l'infomnie & l'angoiſſe , ſi elles .
pouvoient lire dans ſon ame défolée ,
elles ſeroient plus circonſpectes , elles
veilletoient d'un oeil plus modeſte &
plus tendre ſur leurs démarches , même
les plus innocentes.
L'Ecrivain Anglois nous repréſente
quelquefois l'homme ſenſible dupe de
ſa ſenſibilité & de ſa bienfaitance. Il eſt
JUILLET . 1775 . 135
malheureuſement vrai que la candeur &
la bonne-foi font miſes à contribution .
Mais il ne l'eſt peut être pas moins , que
les gens riches font très portés à traiter
de fripons ou de fainéans ceux qui ont
beſoind'eux,pour ſe diſpenſer de leur être
utiles.
Le Traducteur a joint une petite hiftoire
à celle de l'homme ſenſible . Il l'a
intitulée lafemme ſenſible. Cette hiſtoire
ne préſente qu'une même ſituation , celle
d'une femme qui , après avoir expié par
les ſoucis , les peines & les chagrins l'oubli
du devoir filial , retrouve le bonheur
dans le ſein de ſa famille. Il y a dans
cette hiſtoire quelques détails dictés avec
affez de naïveté , & qui doivent exciter
notre pitié en faveur de ceux qui éprouvent
le ſentiment du beſoin. « Que ce
>> ſentiment , s'écrie celle qui l'éprouva
>> plus d'une fois , eſt amer& terrible !
>> L'homme qui vit dans l'abondance ne
«le connoît point, l'homme dur ne le
>> fent pas , & celui qui eft compatiſſant
>>ſoulage les malheureux , moins pour
>> le ſentiment qu'il a de leur détrefle ,
» que par une impulfion de ſa propre
>> bonté ».
136 MERCURE DE FRANCE.
Histoire des Souverains Pontifes qui ont
fiégé dans Avignon.
Veritas, hiftoriæ anima rectèdici poteft, &
facrarium cui qui mendacium præfert planèfacrilegus
eft.
G. Pach . Hift. Lib . I.
Volume in -4° A Avignon , chez Jean
Aubert , Imprimeur Libraire ; & chez
les principaux Libraires de chaque
Ville de France .
Les Cardinaux aſſemblés à Péroufe
depuis la mort de Benoît XI , étoient
diviſés en deux factions , & depuis huit
mois ne pouvoient fixer leur choix. Le
Cardinal de Prato le détermina en faveur
de Bertrand de Got , Gaſcon , Archevêque
de Bordeaux , qui fut élu Pape te
5 Juin 1309. Le nouveau Pape prit le
nom de Clément V & fut couronné , le
14 Novembre , à Lyon , où il fit venir
les Cardinaux ; ce qui fit dire à Matthieu
Roflo des Urfins , leur Doyen : " On re
>> revera de long temps le Saint Siege à
Rome ; je connois le caractère des Gaf.
>>cons » . L'événement fit voir qu'il me
ſe trompoit pas. Le Pape avoitinvité tous
JUILLET. 1775 . 137
les Princes de deçà les Alpes d'affitter
à fon couronnement. Clément , pour fatisfaire
à la curioſité du Peuple , voulut ,
après la cérémonie , ſe montrer avec
toure la ſplendeur qui l'environnoit. Kevêru
des habits Pontificaux & la thiare
fur la tête , il monta à cheval. Le Roi de
France , Philippe- le - Bel , lui en tint
d'abord la bride , qu'il céda enſuite à fon
frère , pour monter lui même à cheval &
ſe mettre à côté du Pape. Quand il furent
dans la rue Gourgouillon , une muraille
trop chargée de Peuple s'écroula , douze
perſonnes périrent ſous les ruines ; Jean
II , Duc de Bretagne , & Gaillard de
Got , frère du Pape, étoient de ce nombre.
Le Roi , & Charles de Valois fon
frère , furent notablement bleſſés , mais
ſans danger. Le Pape lui même fut renverſé
; ſa thiare tomba , & il s'en détachaune
eſcarboucle de grand prix. " Les
>>ſpéculatifs , ajoute ici l'Hiſtorien , out
>>confidéré cet accident comme un pré-
» ſage des malheurs qui défolèrent l'Ita-
» lie , & des maux que reſſentit l'Egliſe
> pendant la tranflation de ſon Siége à
» Avignon ; comme ſi l'Italie n'eût pas
» été diviſée en factions depuis près de
>> deux fiècles ; comme ſi l'Egliſe eûr pu
138 MERCURE DE FRANCE.
>> être plus triomphante qu'elle le fut
>> pendant le temps de cette tranflation ;
>& comme ſi les Pontifes qui fiégèrent
>> àAvignon , n'euſſent pas été diftingués
>>par leurs lumières , la plupart vénéra-
>>bles par la ſainteté de leur vie , &
>> quelques-uns honorés du don des mi-
>>racles » . On ne peut cependant ſe diſfimuler
que l'éloignement du Souverain
Pontife de la Ville de Rome n'ait occaſionné
de nouveaux troubles , de nouvelles
ſéditions qui déſolèrent l'Italie ,
&que les défordres , qui en font la ſuite ,
achevèrent de défigurer cette Eglife. Le
féjour des Papes à Avignon ne fut pas
moins funeſte à la France , de l'aveu
même du ſavant Abbé de Fleury. Les
François -payèrent l'honneur d'avoir des
Papes de leur Nation ,& réſidant proche
d'eux , par l'eſpèce de ſervitude où ils
ſe virent réduits. Les Souverains Pontifes,
au lieu de protéger l'Eglife de France , y
exercèrent une domination abfolue , fe
rendirent maîtres des élections , diſposèrent
de la plupart des Bénéfices , introduifurent
enfin dans une Eglife , auparavant
très-floriflante , les abus de la Cour
deRome.
Ce n'eſt point tout à fait là l'idée que
JUILLET. 1775 . 139
l'on prendra du ſéjour des Papes à Avignon
en lifant l'hiſtoire que nous venons
d'annoncer. L'Ecrivain a raſſemblé les
faits rapportés par les Hiſtoriens; mais il
les a ſouvent ſéparés des événemens politiques
auxquels ils étoient liés , & qui
pouvoient ſervir à juſtifier les réflexions
de ceux qui ont penſé que le ſéjour des
Papes à Avignon fut une ſource de maux
dont l'Egliſe s'eſt toujours reſſentie.
Le Saint Siége tranſporté à Avignon
en 1308 , y reſta juſqu'en 1376 que Grégoire
XI , le dernier Pape François , en
partit pour retourner à Rome où il mourut
en 1378.
L'Hiſtorien a joint à cette hiſtoire celle
de deux anti Papes qui ont également
fiégé à Avignon , Clément VII & Benoît
XIII. Ce morceau hiſtorique eſt d'autant
plus intéreſlant , qu'il renferme l'histoire
du ſchiſme d'Occident , ſchiſme qui dura
cinquante ans , & futde routes les fuites
funeſtes qu'eut le ſéjour des Papes à Avignon,
la plus nuiſible à l'Eglife , & celle
qui lui cauſa le plus de troubles . Cette
affaire,dont on n'avoit point d'exemple
, parut alors ſi doureuſe & fi
remplie d'obſcurité , tant ſur le droit
que ſur le fait, que les Peuples & les
140 MERCURE DE FRANCE.
Royaumes entiers , les Princes & les
Evêques , les Juriſconſultes les plus célèbres
& les hommes les plus recommandables
par la ſainteté de leur vie , embrafsèrent
différens partis. C'eſt pourquoi le
nouvel Historien ſe contente de raconter
ſimplement ce qui donna lieu à ce ſchifme
; il nous donne enfuite la vie de
Clément VIII & celle Benoît XIII. Sa
narration eſt exacte , impartiale & appuyée
fut des autorités que l'Auteur a
ſoin de citer en marge .
:
Le Dentiſte Obfervateur , ou recueil abrégé
d'obſervations tant ſur les maladies
qui attaquent les gencives& les dents ,
que ſur les moyens de les guérir; dans
lequel on trouve un précis de la ſtructure
, de la formation & de la connexion
des dents , avec une réfutation
de l'efficacité prérendue des effences &
élixirs , & la deſcription d'un nouveau
pélican , imaginé pour l'extraction des
dents doubles . Par M. Honoré Gaillard
Courtois , Expert Dentiſte à Pa
ris. Volume in 12 de 344 pages avec
des planches. A Paris , de l'Imprimerie
de Michel Lambert; & ſe trouve chez
Lacombe , Libr. rue Chriſtine , près la
rue Dauphine.
1
JUILLET . 1775. 141
M. Courtois nous entretient fur la formation
des dents , leur ſtructure , la manière
dont elles font rangées dans les
cellules alveolaires , enfin ſur les différentes
maladies qui attaquent les dents.
Ces objets ont été traités par d'habiles
Chirurgiens . Dentiſtes ; c'eſt pourquoi
M. Courtois ſe contente de nous en faire
une ſimple expoſition , afin de nous entre
tenir plus long temps d'obſervations im.
portantes , qu'il a eu occaſion de faire:
depuis trente ans qu'il exerce cette partie
de la Chirurgie , qui traite des maladies
de la bouche.
Ceux qui ſe ſont adonnés àces forte:s
de maladies ont ſenti de bonne heure la
néceſſité d'avoir de bons inſtrumens pour
opérer fûrement & avec dextérité . C'eſt
pourquoi ils ont cherché à multiplier
ces fortes d'inſtrumens & à les perfec->
tionner ; mais quoique le nombre en foip
conſidérable , il s'en faut de beaucoup
cependant que l'induſtrie ait pourvu au
beſoin de tous les cas poſſibles . On n'a
eu,juſqu'à préſent que des intrumens
défectueux pour opérer dans l'intérieur
de la bouche & fur les dents doubles.
Les Praticiens ne diſconviendront point
des inconvéniens qui peuvent réſulter de
142 MERCURE DE FRANCE.
l'uſage du repouſſoir & de la maſſue.
C'eſt contre ces inſtrumens là fur - tout
que M. C. s'élève. Il croit être parvenu
àen profcrire l'uſage au moyen de ceux
qu'il leur fubſtitue. On peut , avec les
inſtrumens de fon invention , opérer dans
l'intérieur de la bouche & fur les dents
doubles , avec autant de facilité qu'on le
fait avec le pélican ordinaire ſur les mâchoiresbien
conſtituées. M. C. en bla
mant l'uſage du repouſſoir , ne prétend
cependant pas proſcrire abſolument cet
inſtrument; il indique même dans fon
Traité pluſieurs circonstances où l'on peur,
ſans danger , l'employer .
Les exemples que l'Auteur a devant
les yeux , & qu'il a ſoin de rapporter ,
juſtifient la critique qu'il fait d'un pareil
inſtrument connu ſous le nom de piedde-
biche , eu égard à la refſemblance
qu'il a avec le pied de cet animal.
M. C. prouve également que l'uſage
de la maſſue eſt dangereux& meurtrier ,
par les ſecouffes & la commotion qu'elle
occafionne ſouvent au cerveau , dont la
conftitution est très - delicate.
L'Auteur , en parlant de l'uſage des
autres inſtrumens deſtinés pour les dents ,
fait auſſi voir combien la lime leur eſt
3
:
JUILLET . 1775 . 143
préjudiciable.. Il eſt néanmoins des cas
où il eſt indiſpenſable de s'en ſervit , &
l'Auteur a ſoin de les faire connoître .
L'Académie Royale des Sciences de
Paris a donné ſon approbation à pluſieurs
inſtrumens de l'invention de l'Auteur:
pour l'extraction des dents. Les Gens de
l'art& tous ceux qui s'intéreſſent à cette
partie de la Chirurgie , qui s'occupe des
maladiesdela bouche , foufctiront au jugement
de l'Académie. Ils applaudiront
également aux recherches & aux obfervations
de l'Auteur. Ces obſervations annoncent
un Praticien éclairé , qui , dans
le Traité qu'il vient de publier , a eu
pour objet les progrès de fon art , & celui
de ſe rendre utile à ceux qui comptent
pour quelque choſe la confervation
desdents.
Recherches historiques & physiques fur les
maladies épizootiques , avec les moyens
d'y remédier dans tous les cas , publiées
par ordre du Roi. Par M. Paulet ,
Docteur en Médecine de la Faculté de
Paris & de Montpellier. 2 vol. in-8°.
AParis , chez Ruault , Libr. rue de la
Harpe , 1775. Avec approb. & privil.
du Roi,
144 MERCURE DE FRANCE.
Cet Ouvrage eſt diviſé en trois époques
; la première s'étend depuis les
temps les plus reculés juſqu'à l'Ete chrétienne
: cette partie eſt remplie d'érudition.
La ſeconde époque va depuis J.
C. juſqu'au 18º ſiècle : c'eſt un résumé de
ceque l'on trouve ſur les maladies épizoo.
tiques dans les anciens Ecrivains de la
France & des autres Pays. La troiſième
eft fixée à ce ſiècle; elle eſt la partie la
plus intéreſſante , la plus utile , & la plus
inſtructive . L'Auteur y décrit avec ſoin
les maladies des beſtiaux & les traitemens
qui ont été faits avec fuccès; il profite
de l'expérience des autres Ecrivains en
ce genre , &de la ſienne , pour indiquer
les moyens de prévenir les maladies épi .
zootiques , les remèdes qui conviennent
le mieux à chaque eſpèce de maladie ,
le ſuccès qui s'en eſt ſuivi & qu'on doit
en efpérer. A la ſuite de ces recherches
ſur les épizooties, M. Paulet donne la
deſcription des maladies particulières des
différentes eſpècesd'animaux; il rapporte
les expériences qui ont été faites ſur les
différens virus contagieux ; il indique
auſſi les plantes nuiſibles. Il paffe de là
aux cauſes générales & particulières qui
peuvent occaſionner les maladies épizooriques.
La
JUILLET. 17756 145
La Sibylle Gauloise , ou la France telle
quelle fut , telle qu'elle eft , & telle à
peu près qu'elle pourra être ; Ouvrage
traduit du Celte , & ſuivi d'un commentaire
, par M. de la Dixmerie.
Volume in- 8 °. prix 3 liv. 12 f. broch .
A Londres ; & ſe trouve à Paris , chez
Valleyre l'aîné ,
:
Imprimeur-Libraire ,
rue de la vieille Bouclerie ; & chez
Lacombe , Lib . rue Chriſtine , près la
rueDauphine.
On trouve à la tête de ce volume une
eſtampe allégorique qui renferme les
portraits , bien reſſemblans , de tous les
Rois de la Maiſon de Bourbon , depuis
Henri IV juſqu'à Louis XVI , incluſivement
, ainſi que le portrait de la Reine.
Quant au fond de l'Ouvrage , c'eſt un
coup-d'oeil réfléchi ſur notre Hiſtoire &
notre Nation , depuis fon origine juſqu'à
nos jours. Tout y eſt principalement vu
du côté moral . Nous reviendrons fur
cette nouvelle production d'un Ecrivain
accoutumé à ſe faire lire , ſur quelque
matière qu'il écrive , & à plaire , lors
même qu'il a pour but principal d'inftruire.
II. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
Le Médecin de foi même , ou méthode
ſimple & aiſée pour guérir les maladies
vénériennes , avec la recette d'un chocolat
aphrodisiaque auſſi utile qu'agréable
; nouvelle édition , augmentée des
analyſes raiſonnées & inſtructives de
tous les Ouvrages qui ont paru ſur le
mal vénérien depuis 1740 juſqu'à préſent
, pour ſervir de ſuite à la Bibliographie
de M. Aſtruc ; avec la traduction
françoiſe de la Differtation de M.
Boehm. Par M. le Febure de Saint Il ....
Ecuyer , Docteur en Médecine ; 2 vol .
in 8°. prix 12 liv, rel . A Paris , chez
Michel Lambert , Imprimeur . Libr .
rue de la Harpe , près St Côme , 1775 .
Avec approbat, & privilége du Roi .
La première partie de cet Ouvrage a
pour objet d'annoncer un chocolat aphro
difiaque , dont M. le Febure de St- Il ... ,
qui en eſt l'inventeur , fait connoître les
vertus & les cures ; il le préfere à tous
les remèdes qui ont été employés juſqu'à
préſent dans les mêmes maladies. La feconde
partie contient un catalogue taiſonné
de tous les Ouvrages qui ont été
publiés ſur les maladies vénétiennes , &
JUILLET. 1775. 147
que M. Aftruc avoit laiſſes à l'année
1740. A l'aide de la Table des Matières ,
le Lecteur aura ſous les yeux tous les materiaux
diſperſés dans cet Ouvrage , &
qui forment un traité très-compler. La
Differtation de M. Boehm eſt un recueil
précis de toutes les méthodes employées
pour la maladie vénérienne , depuis fon
origine juſqu'à préſent; elles font rangées
par claſſes , avec le nom des Auteurs qui
les ont miſes en uſage.
M. le Febure eſt auſſi l'inventeur de
la nouvelle méthode de traiter le cancer
par l'arſenic. C'eſt un poiſon ſi cruel , qu'il
eſt permis de douter de ſes bons effets
en médecine , juſqu'à ce que les hommes
les plus expérimentés dans le traitement
des maladies en aient approuvé l'uſage ,
& aient preſcrit la méthode de s'en fervir.
On fait les fuites tâcheuſes que
pluſieurs remèdes violens ont déja occaſionnées.
Il ne faut point ſans doute reje- .
ter tout ce qu'on propoſe : mais il ne
faut rien adopter de nouveau qu'avec les
précautions néceſſaires.
Bibliothèque univerfelle des Romans;Ou
vrage périodiquedans lequel on donne
l'analyſe raifonnée des Romans anciens
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
:
&modernes , françois ou traduits dans
notre langue ; avec des anecdotes &
des notices hiſtoriques & critiques
concernant les Auteurs & leurs Ouvrages
; ainſi que les moeurs , les ufages
du temps , les circonstances particulières&
relatives ,&les perſonnages
connus , déguisés ou emblématiques.
Premier volume de Juillet 1775. A
Paris , chez Lacombe , Libraire , rue
Christine .
Le prix de la ſouſcription de cet Ouvrage
, frane de port par la poſte , &
compoſé de 16 volumes par an , eſt à
Paris de 24 liv. & en Province de 32
livres ,
Le Profpectus de cette Bibliothèque
des Romans en a fait connoître le plan
& l'objet philofophique. On donne dans
un diſcours préliminaire , la diviſion des
claſſes qui embraſſent l'univerſalité des
Romans. Ces claſſes font bornées au
nombre de huit. La première comprend
les traductions des anciens Romans Grecs
& Latins. On y verra l'origine & les modèles
de la plupart des genres qui nous
font à préſent connus; mais non cependantde
tous , & cela parce que les moeurs
JUILLET . 1775. 140
du ſiècle où ces Romans ont été compoſés
& la façon de penſer de ces temps.
làne rendojent pas praticables des genres
qui font aujourd'hui fort uſités parmi
nous.
La ſeconde claſſe ou ſubdiviſion eſt
compoſée des Romans de Chevalerie.
Cette claſſe n'a point de modèle dans
l'antiquité . Elle eſt dûe au génie des Fran .
çois. Elle offre une chaîne de livres qui
formentpreſque une hiſtoire complettede
pluſieurs ſiècles. Elle ne ſera point interrompue
dans cette Bibliothèque .
Le Roman historique , tel qu'on l'envi.
ſage ici , n'a également point de modèle
dans l'antiquité , ſi ce n'eſt la Ciropédie
de Xénophon .
Les Romans d'Amour remontent jufqu'aux
Grecs. Cette claſſe eſt infiniment
nombreuſe & doit l'être , parce qu'elle
eſt fondée ſur un ſentiment qui appartient
à tous les hommes ; elle est trèsvariée,
parce que l'amour a fait naître
des événemens de tout genre , & a pris
toutes les formes .
La cinquième claſſe eſt compoſée des
Romans de spiritualité , de morale & de
politique. Les objets importans qu'elle
préſente , & ſa diverſité la rendront né
ceſſairement très- intéreſſante .
Giij
150 MERCURE DE FRANCE:
On n'a fait qu'une claſſe des Romans
fatiriques , comiques & bourgeois , dans la
vue de rendre ce genre encore plus varie
& plus agréable.
Les Nouvelles historiques & les Contes
forment la ſeptième claſſe ; on les réunit ,
parce que la forme les rapproche , &
qu'ils font des Romans abrégés.
La huitième & dernière claſſe comprendra
tous les Romans merveilleux.
L'empire de l'imagination , pays ſi vaſte
&qui n'a , pour ainſi dire, aucune limite
, s'étend ſur tous les Romans en général:
mais ce genre eſt bien plus particulièrement
de fon reffort ; c'eſt ſa plus
brillante carrière , & il ſeroit difficile
d'ennuyer ſes lecteurs en la parcourant .
Cette diviſion , dont ce diſcours donne
les raifons & fait connoître les avantages
, annonce beaucoup de méthode , de
richeſſes & de variété; elle doit procurer
une lecture non- ſeulement amusante ,
mais encore inſtructive.
Le premier volume de cette Bibliothèque
, publié le premier de ce mois de
Juillet , a déjà affigné quatre claffes de
Romans . Dans la première claſſe des Romans
traduits du grec , on donne un
abrégé des affections des divers Amans,
JUILLET . 1775 . 151
faites & raffemblées par Parthénius de
Nicée , ancien Auteur Grec. C'eſt un recueild'hiſtoriettes
qui peignent les moeurs
de ce Peuple. Ily a pluſieurs de ces morceaux
dans leſquels on trouve l'eſquiffe
& le germe d'actions théâtrales . C'eſt au
génie à ſe les approprier : mais c'eſt auſſi
au génie à faire les changemens néceffaires.
Le ſecond article eſt l'Ane d'or
d'Apulée, traduit du latin. Rien de ſi
plaiſant que les aventures d'Apulée métamorphofé
en ane , & qui , ſous cette
forme a beaucoup de bonnes & de
mauvaiſes fortunes , racontées avec gaîté
&naïveté. Le Roman de Merlin eſt le
premier& le plus ancien de la claſſe des
Romans de Chevalerie . Les événemens
de la vie fabuleuſe de l'Enchanteur Merlin,
depuis ſa naiſſance ſurnaturelle jufqu'à
ſa magique diſparition , font ici décrits
avec intérêt. On rapporte auſſi quelques-
unes de ſes prophéties ſingulières.
Le Triomphe des neuf Preux eſt le premier
article des Romans hiſtoriques de la troiſième
claſſe . Ces neuf Preux font Joſue ,
David, Judas Machabée , Hector , Alexan.
dre le Grand & Jules Céſar , pour les
temps anciens ; Artus , Roi de la Grande.
Bretagne , Charlemagne , Godefroy de
Giv
152 MERCURE DE FRANCE:
Bouillon , & de plus , Bertrand duGuelclin
pour les temps modernes. Il y a dans
ces hiſtoires de l'imagination & des traits
merveilleux qui font faits pour plaire &
pour amufer. Aftrée commence les Romans
de la quatrième claſſe. Il y a un
intérêt bien tendre dans l'expoſé de ce
Roman ; il y a beaucoup d'art dans la
manière dont il eſt préſenté : ony trouve
tout tracé le plan d'un Opéra , & jamais
ſujet ne patut mieux s'accommoder aux
formes dramatiques & lyriques. L'Aſtrée
eſt ſuivie d'une explication manufcrite du
célèbre Avocat Patru , à qui d'Urfé , fon
contemporain& fon ami,avoitlui- même
donné la clefde ſon Roman .
Nous n'entreprenons point de citer
quelques parties de ces charmantes miniatures
: car tout y eſt d'un intérêt ſi
preffant , qu'il faudroit tout rapporter.
Ces abrégés peuvent tenir lieu des originaux
, dont ils donnent la ſubſtance &
dont ils augmentent le plaiſir & l'intérêt
; mais ce qui en fait le principal mérite
aux yeux des Gens de Lettres & des
Gens du monde , c'eſt le ſecours des no.
tes , où l'on relève avec beaucoup de
fagacité tout ce qui concerne les Romans
& leurs Auteurs. On y fait remarquer
JUILLET. 1775. 153
les moeurs & les uſages des anciens
temps : on y découvre les vérités voilées /
par la fiction . L'érudition ſans ſe faire
ſentir , y répand une lumière douce , &
qui fait un plaiſir très ſenſible. Il faut
avoir tout lu, tout connu , tout comparé
pour diffiper ainſi les ténèbres d'une antiquité
myſtérieuſe. On nous allure que
M. le Marquis de Paulmi , qui poſsède
la bibliothèque la plus complette en tout
genre , qui a parcouru & noté en homme
de goût ſes livres qu'il connoît tous , &
qu
qu'il fait ſi bien juger , enrichit ce recueil
de ſes remarques , & qu'il veut bien
donnerquelques momens d'un temps précieux
pour en diriger les articles. Il falloit
fans doute pouvoir diſpoſer du dépôt des
richeſſes de l'imagination&des lumières
de leur favant & généreux poffeffeur ,
pour entreprendre un Journal qui demande
tantde recherches & d'inſtructions.
Discoursfur la manière de lire les vers ;
par M. François de Neufchâteau , Avocat
en Parlement ; troiſième édition ,
revue & corrigée. A Paris , chez Valade
, Lib. rue St Jacques , 17750
CeDifcours fait infiniment d'honneur
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
au génie poëtique de M. François de
Neufchâteau. Pluſieurs éditions l'ont mis
à portée de faire les corrections & les
changemens que le goût & la ſaine critique
defiroient. C'eſt un poëme qui demeurera
, & dans lequel on confultera
les préceptes , mis en beaux vers , de l'art
de la lecture .
Il eſt une ſecrette & puiſſante magie ,
Il eſt un art de lire & de ſe pénétrer
Des tranſports qu'un Auteur nous voulut inſpirer,
D'entrer dans ſa penſée ,&, d'une voix facile ,
D'aſſortir en tout temps ſon organe& ſon ſtyle ,
D'atteindre ſon eflor , d'éviter , avec lui ,
Et la monotonie , & la crainte , & l'ennui :
D'égayer à la fois , de la voix & du geſte ,
Ces mots , ces traits piquans d'un railleur vif &
lefte ,
De donner leur couleur aux comiques tableaux
Qu'a tracés en riant la muſe des Boileaux ;
De prendre un ton plus noble , un accentplus fublime
Dans ces versque prononce ou Zaïre ou Monime;
D'emprunter le coup- d'oeil & l'ame d'un Héros ,
Quand Coligny d'un mot fait pâlir ſes bourreaux ;
De s'élever enfin juſqu'au ton d'un grand homme,
JUILLET. 1775. I55
ACADÉMIE.
DIJON.
Séance publique tenue le 23 Décembre
1773 * .
M. MARET , fecrétaire pour la partie
des Sciences , a lu le Programme des prix
que l'Académie propoſe pour les années
1775 & 1776 .
Il a fait enſuite l'Hiſtoire littéraire de
l'année académique 1773 , & a rappelé ,
dans ſon Préambule , les événemens de
cette année , qui feront époque dans les
Faſtes de l'Académie . Tels font la fondation
du Jardin des Plantes par M. Legouz ,
&la ſéance de l'ouverture du Cours de
Botanique , féance où le Public , en élevant
au fondateur du jardin , un monument
, juſte récompenſe du patriotiſme ,
témoigna combien l'établiſſement fait
*C'eſt par oubli que cette Séance n'a point été
annoncée dans le temps , & c'eſt une omiffion que
nous nous empreſlons de réparer.
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
par M. Legouz lui étoit agréable. Telle
eſt encore l'acquiſition de l'hôtel où l'Académie
tient ſes ſéances ,& dont l'inauguration
fur faite les Août, par une affemblée
publique , dans laquelle M. le
Comte de Buffon lut un diſcours ſur les
époques de la Nature.
M. Perret , fecrétaire perpétuel pourla
partie des Belles - Lettres , a prononcé
l'Eloge de M. Alexis Piron. Ce poëte célèbre
eſt né à Dijon ,le Juillet 1689 , &
il eſt mort à Paris , de 22 Janvier 1773 .
M. Perret, après avoir parlé des poëlies
du père de Piton &des talens diftingués
de fon ayeul maternel , s'exprime ainfi :
• Si nous ſuppoſions qu'un homme-de-
>> lettres eût beſoin d'une illuſtration dif-
>> férente de celle qu'il puiſe dans ſes
>> ouvrage , nous dirions que l'origine
>> d'Atexis Piron étoit conſidérable . Elle
>> le fut en effet , en la jugeant ſur le mé-
>> site de ſes pères : le talent , après la
>> vertu ,n'est - il pas la vraie grandeur
>>perſonnelle ? Mais Bornons-nous àdire
>> avec lui qu'un poëte peut, ſans chercher
>>un éclat étranger ,
Des titres du Parnafle anoblir fa mémoire. *
*Acte III , Sc. VII de la Métromanic.
JUILLET. 1775. 157
>>Piron , ajoute M. Perret , a réalisé cette
> noble idée , quoique ſon père eût fait
>>les plus grands efforts pour l'en faire
>> changer ; fon goût pour la poëfie retta
>> victorieux dans tous les combats que fa
» famille & fa fortune livrèrent à fon
>>penchant. Parcourant enfuite les diffé-
>> rens genres de verſification , il fut ap-
» plaudi dans tous , & ſe plaça à côté des
>>plus grands Maîtres ; généralement ad-
>>miré par ſes talens , il fut eſtimé par les
> qualités du coeur les plus précieuſes &
>> les plus rares . »
Tels font les différens points de vue
ſous leſquels M. Perret préſente Piron
dans l'exorde de l'éloge qu'il fait de ce
Poëte célèbre ; les détails des trois parties
qui compoſent cet ouvrage juſtifient l'idée
générale qu'il en donne .
On le voit , dans la première , lutter
contre une multitude d'obstacles qui contrarièrent
fon penchant pour la poëſie :
quitter ſa patrie, à trente ans , après avoir
publié plufieurs pièces de vers qui commencent
à l'illustrer parmi ſes concitoyens
: arriver à Paris , combattre avec la
fortune , ſe diftinguer par des ſuccès affez
éclatans pour lui ſuſciter des rivaux . Ils
inſiſtèrent , pour écarter de lui les home
158 MERCURE DE FRANCE.
neurs littéraires qu'il mérita à tant de titres
, fur cette ode fameuſe , délire de ſa
jeuneſſe qu'il n'avoua jamais publiquement.
«Conſidérons ce poëte , dit M. Perret ,
> faiſant un perſonnage qui lui étoit pro-
>> pre , prenant un plan digne de lui , mé-
>> priſant le dieu des richeſſes , pour ne
>>faire ſa cour qu'aux neuf Soeurs: voyons.
>>le franchir d'un pas aſſuré les rochers&
>>les précipices du Parnaſſe ; écarter d'une
>> main hardie les ronces & les épines qui
>> en hériffent les ſentiers tortueux & ef-
>> capés ; faifir une des couronnes placées
>>fur la cime preſque inacceffible ; lutter
>> avec nobleſſe contre les caprices & les
>> rigueurs de la fortune : voyons enfin ce
>> poëte s'élever ſans intrigue , ſans ma-
>> nége , ſans crédit & fans protecteur. رو
Une légère eſquiſſe des pièces dramatiques
&lyriquesde Piron dans laquelle
M. Perret caractériſe le génie de ce poëte,
en appréciant ſes ouvrages , remplit la 2
partie de cet Eloge .
M. Perret détaille , dans la troiſième ,
les traits qui développent l'ame de notre
célèbre compatriote. En peignant fon
>>caractère , ils font éprouver, dit il , ce
> ſentiment délicieux qui naît de la fa
JUILLET. 1775. 159
» tisfaction de voir qu'une partie de
» l'homme n'eſt point dégradée par l'au-
>> tre partie de lui même. » Ils prouvent
que les droits de ce poëte , à l'eſtime publique
, ne furent pas moins fondés ſur la
bonté de fon coeur que ſur la ſublimité de
la plupart de ſes ouvrages.
Tous ces traits raſſemblés par les mains
de la vérité même , autoriſent à dire en
finiſſant :
« Piron eſt mort : la France a perdu un
>>bon citoyen ; le Théâtre , un de ſes
>> principaux ornemens ; la Bourgogne ,
>>un des plus grands homme qu'elle ait
> produits ; l'Académie, un des Membres
»qui l'honoroit & qu'elle chériſſoit le
>> plus : que de titres pour juſtifier nos re-
> grets , nos applaudiſſemens & nos élo-
» ges ! »
Discours de remerciment deM. Thomafin.
M. Thomaffin , nouvellement reçu
Académicien , avoit envoyé un difcours
de remercîmens dont on fit lecture. Il ne
ſe borne point , dans ce diſcours, à exprimer
les fentimens de ſa reconnoiffance;
& conduit à l'étude des belles - lettres ,
non- feulement par cet attrait auquel il
160 MERCURE DE FRANCE .
n'eſt pas poſſible de réſiſter , & qui eſt le
plus für garant des ſuccès , mais encore
par une philofophie amie des hommes ;
il expoſe dans ce diſcours les avantages
que les ſciences&les lettres ont procurésà
la Société. « Quand je me halarde à dé-
>> velopper ces avantages , dit - il , ce n'eſt
>>point Papologie des ſciences & des let-
>> tres que j'entreprends , c'eſt un hom-
» mage que je viens leur rendre . »
Un parallèle de l'homme éclairé par le
lambeau des ſciences & des lettres , &
de celui qui marche au hafard enveloppé
des ténèbres de l'ignorance ; un tableau
des ſociétés à différentes époques & de
l'état des Nations ſous des Princes éclairés
ou ignorans ; font les moyens que
l'Orateur emploie pour remplir fon objet.
C'eſt dans l'hiſtoire qu'il puiſe les détails
qui forment ſes preuves; & un heureux
choix des faits met dans un jour avantageux
, la vérité qui a frappé M. Thomallin
dès le moment où il a pu apprécier
les objets qui l'environnoient & ré-
Aéchir ſur les avantages que les hommes
ont retirésde la culture des ſciences & des
lettres .
L'Académie , que M. Legouz de Gerlan
, Académicien honoraire , ne celle de
JUILLET. 1775.161
combler de bienfaits , avoit fait graver le
portrait de ce bienfaiteur par le ſieur de
Miarcennay de Guy. M. de Morveau ,
Vice-Chancelier , a terminé la ſéance en
annonçant au Public cet hommage du
coeur rendu à la bienfaiſance ; & ila , en
même temps préſenté à M. Legouz qui ſe
trouvoit à cette ſéance , un exemplaire de
ce portrait. Cet honneur inattendu , mais
bien mérité , a fait , ſur cet Académicien ,
une vive impreſſion ; la ſenſibilité & la
modeſtie ſe ſont peintes entraits de Aammes
ſur ſon viſage , & le Public fatisfait
a applaudi à l'expreſſion de notre reconnoiffance.
On lit , au bas de ce portrait , fix vers
qui rappellent les principaux bienfaits de
M. Legouz , & apprennent que ce portrait
a été gravé par délibération de l'Académie
.
Dans le marbre animé nos grands hommes reſpirent
;
Les ſimples cultivés croiflent pour nos beſoins ,
Foſſites , animaux , raſſemblés par ſes ſoins ,
Dévoilent la Nature aux Sages qui l'admirent :
Nos coeurs reconnoiſſans conſacrent à jamais ,
Et lon image& les bienfaits.
162 MERCURE DE FRANCE.
SPECTACLE S.
OPERA.
:
L'ACADÉMIE royale de Muſique continue
les repréſentations de l'Union de
l'Amour & des Arts , ballet héroïque en
trois entrées , en attendant Cythère affiegée
, Opéra comique par M. Favart , &
remis en muſique par M. le Chevalier
Gluck. M. le Berton , Adminiſtrateur de
l'Opéra , a fait la plus grande partie de
la muſique des divertiſſemens.
On a donné beaucoup d'applaudiſſemens
à Mile Aſſelin , élève de Mile
Allart. Cette Danſeuſe , à peine âgée de
douze ans , met beaucoup de vivacité ,
de caractère & de préciſion dans ſa danſe.
Nous ne répéterons point ici les éloges
ſi bien dûs à M. Veſtris le fils , à
M. Gardel le jeune & à Mile Dorival ,
qui font tous les jours de nouveaux progrés
, & dont les talens font très -dikingués.
Mile Eléonore Thomaſſin a débuté le
mardi It Juillet dans le rôle de Théodore
du ſecond acte de l'Union de l'Amour &
JUILLET. 1775 . 163
des Arts. On a applaudi ſon jeu & fon
organe. Elle ſera une Actrice fort utile à
ce Théâtre.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François n'ont rien
donné de nouveau ; mais ils ont repris
avec ſuccès pluſieurs pièces de leur riche
répertoire. M. Larrive remplit avec dif
tinction les premiers rôles de la Tragédie
& du haut comique.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont donné le
28 Juin la Fête du Village , Comédie
nouvelle en deux actes , mêlée d'ariettes ,
paroles de M. d'Orvigny , muſique de M.
Deformeri .
Un Seigneur doit venir prendre pofſeſſion
de ſa Terre . Ses Vaſſaux , le Bailli
à leur tête , s'apprêtent à le bien recevoir.
Comme ce Seigneur eſt Colonel , fon
Régiment vient prendre auſſi ſa part des
réjouiſſances & du repas très bien repréſenté
dans cette Pièce. Le Seigneur fait
164 MERCURE DE FRANCE.
pluſieurs mariages pour célébrer ſa bienvenue.
Le fils du Bailli & la jeune Colette
, qui s'aimoient en ſecret , ſont
heureux par ſes bienfaits. Tout le Village
répète les chanſons qu'on lui doit
dire. Le Bailli eſt prié de faire des couplets;
il joue l'homme très- entendu &
ne peut réuffir à rien. Un vieux Milicien
ivrogne a plus d'eſprit naturel que celui
qu'on veut avoir. Ses ſaillies naïves font
toute la gaîté & tout le comique de cette
fête. Le plan de cette Comédie n'a point
paru affez fentible , & les détails pouvoient
être plus intéreſſans ; au reſte ,
c'eſt une forte d'impromptu à l'occaſion
de la fêre du couronnement. Pluſieurs
morceaux de la muſique ont fait plaifir :
on y a rappelé pluſieurs traits heureux
déjà entendus dans quelques Pièces modernes
, & dont la reſſemblance produit
encore un effet agréable. Les Acteurs de
cette Pièce font M. Laruette , qui joue
admirablement le Milicien ivre ; M.
Trial , qui rend avec intelligence le rôle
niais du Bailli ; M. Nainville , brave
Soldat & excellent chanteur ; Mile Colombe
, Mde Moulinghen , &c.
:
Dans le divertiſſement , le petit Véronèze
, enfant , a danſé avec beaucoup de
JUILLET . 1775 . 165
force, de comique & de préciſion une
pantomime.
ARTS.
GRAVURES.
I.
Les Monstres ou les écarts de la Nature.
La Collection des productions monf.
trueuſes de la Nature dans le règne animal,
deſſinées , gravées & coloriées parM.
& Mde Regnault, ſe continue avec ſuccès.
On publie le ſecond cahier , qui renferme
des jeux très -bizarres & très- curieux de
la Nature : ſavoir , un enfant né ſans cerveau
; un chien monstrueux , dont les
yeux , le nez , & les lèvres ne ſont point
apparentes ; un chat cyclope ; un rat qui
a une prolongation des quatre dents inciſives
; un double enfant à trois bras &
quatre mains ; un pigeon à deux têtes ;
un porc double ; un mouton à quatre
cornes ; un double enfant : toutes ces fingularités
font décrites avec ſoin, & l'on
166 MERCURE DE FRANCE
indique les cabinets d'où elles font tirées.
Cette Collection utile pour l'étude de la
Nature , juſques dans ſes écarts , eſt trai
tée avec beaucoup d'intelligence : elle eſt
in-fol.; chaque cahier est compoſéde dix
planches ; il en paroît un tous les trois
mois . Le prix de chaque cahier eſt de 15
liv. pour les ſouſcripteurs , franc de port ,
à Paris . On dépoſera 60 liv. en ſe faiſant
infcrire , laquelle ſomme formera le prix
de quatre cahiers : moyennant quoi les
ſouſcripteurs recevront lestrois premiers ,
après quoi ils ſouſcritont de nouveaupour
les ſuivans ; parce que les 15 liv. qui
n'auront pas été acquittées ſeront imputées
ſur le dernier cahier de l'ouvrage ,
pour lequel il n'y aura dès lors rien à
payer.
On enverra les cahiers des ſouſcripteurs
de provinces aux voitures publiques
& aux adreſſes qu'ils indiqueront.
On ſouſcrit à Paris chez M. Regnault ,
rue Croix - des - Petits Champs , au magafin
de chapeaux des troupes du Roi ;
& chez Lacombe , Libraire , rue Chriftine.
I I.
Le ſieur Broohshan , Anglois , vient..
:
JUILLET. 1775 . 167
de graver les portraits de Leurs Majestés
LouisXVI & de la Reine , de Monfieur ,
frère du Roi , de Marie-Joſephine Louiſe
de Savoye , Madame , de M. le Comte
d'Artois , de Mde la Comteſſe d'Artois ,
& du Duc d'Orléans . Chacune de ces
planches ont 7 pouces & demi de haut ,
fur 4 pouces & demi de large ; prix , 12
fols chaque portrait.
Le portrait du Duc d'Orléans , de 1
pouces de haut , ſur 8 pouces & demi
de large ; prix , 24 fols .
Le portrait du Roi & de la Reine , de
4 pouces de haut , fur 2 &demi de large ;
prix , 6 fols chaque.
Une Vierge , d'après Raphael , de 7
pouces de haut , ſurs pouces de large ;
prix , 12 fols.
Le tout eſt gravé au metzotinto , ou
à la manière noire dont on connoît les
avantages pour le naturel .
Ils ſe vendent chez Haines , rue de
Tournon ; vis- à- vis l'hôtel de Nivernois ,
chez M. de France : fon tableau eſt audeſſus
de la porte ; il fait des envois en
province,
III.
On publie le troiſième cahier de la
68 MERCURE DE FRANCE..
magnifique collection des planches contenant
les Aventures de Télémaque , fils
d'Uliſſe , gravées d'après les deſſins de
Charles Monnet , Peintre du Roi , par
Jean Baptifte Tilliard ; prix , 8 liv. le cahier.
A Paris , chez l'Auteur , quai des
Grands-Auguftins , maiſon de M. Debure
, Libraire.
La richeſſe de la compoſition , l'élégance
du deſſin , la perfection de la gravure
de ces eſtampes , faites pour embellir
l'ouvrage ſi célèbre des Aventures de
Télémaque , doivent intéreſſer tous les
amateurs , & tenir un rang diftingué
parmi les choſes précieuſes que le goût
raſſemble dans les cabinets.
I V.
Le neuvième & dixième cahier des
Cris de Paris , deſſinés d'après nature ,
par M. Poiſſon . A Paris, chez M. Poiffon ,
Cloître Saint- Honoré , au fond du jardin.
Prix , en beau papier & brochés ,
I liv. le cahier : en papier ordinaire ,
12 fols le cahier .
V.
Médaillon gravé à l'occaſion du ſacre
de
JUILLET. 1775 . 169
:
:
de Louis XVI . L'allégorie ingénieuſe de
ce médaillon eſt de M. le Chevalier de
Berainville ; & très- bien rendue en gravure
parM. Ingouf, chez qui on le trouve,
rue Contreſcarpe , à l'Eſtrapade. On lit
ces vers au bas :
Des mains de la Divinité
Louis tu reçois la couronne ;
Le ſceptre , laLoi te le donne ,
Tu dois le glaive à l'équité ;
Mais tes vertus & ta bonté
Dans nos coeurs t'aſſurent le Trône.
VI.
:
Portrait du Grand Condé , gravé en
petit médaillon avec beaucoup de ſoin ,
de délicateſſe & de talent par le ſieur
Savart; prix 3 1. rue & près du petit St
Antoine , à côté de la rue Percée.
MUSIQUE.
I.
Muſique de verres ou l'Harmonica.
CET inſtrument conſiſte dans l'aſſemblage
de pluſieurs verres à pieds , diapa-
II. Vol. H
970 MERCURE DE FRANCE .
fonnés , & rangés ſuivant l'ordre & la
fucceffion des tons naturels, dieſes &
bémolés On en tire les fons par une prefſion
légère & circulaire ſur le bord du
verre,ayantl'extrémitédes doitsmouillés.
On peut faire réfonner pluſieurs verres à
la fois , pour l'accompagnement du ſujet
&la formation des accords ; il en réſulte
l'harmonie la plus douce , & la plus mélodieuſe
: en ménageant ces frottemens ,
les fons expirent & ſe raniment ſous les
doigts . On exécute ſur cet inſtrument des
pièces , des airs variés & harpégés avec
beaucoup de vivacité ; mais ſon vrai
genre eſt l'amoroſo : le tout eſt accompagné
d'une balle fondamentale,
La baſſe fondamentale conſiſte dans la
réunion d'un nombre ſuffisant de flacons
diapafonnés , qui rendent des ſons graves
& doux , & abfolument liés à l'harmonie
des verres; ce qui rendl'inſtrument com.
plet. On peut animer ſeul cette mécanique
, par les facilités qui font apportées
au- deſſus du clavier des pédales .
L'auteur publie en même temps une
chanfon qu'il a faite ſur la muſiqué des
verres .
Il invite les amateurs de le venir entendre
, & il indiquera avec plaiſir les
:
JUILLET. 1775 171
moyens de ſe procurer cet inſtrument. 11
loge rue de la Mörtellerie , vis-à- vis le
bureau des Maçons .
1 I.
Troisfonates & une toccate , pour le clavecin
, ou forte piano del Sig. Piccini ;
prix , 4 liv. Chez M. Denis , éditeur ,
rue de l'Arbre Sec , à la juſte balance.
Ces fonates font très-utiles pour les
perſonnes qui veulent ſe former les mains
pour les traits , & particulièrement la
toccate , qui eſt expreſſement pour cela .
Feuille périodique , nº. s , mois de
Juillet , faiſant partie des Loiſirs de Mel .
pomène , par M. Guichard.Chez Bignon,
Graveur , place du Louvre , à l'Accord
parfait.
111.
Sixfonates pour le violoncelle & baffe,
dédiées à M. de M.s'ay , Préſident de la
Chambre des Comptes , par M. Jannfon
l'aîné , OEuvre IV; prix , 9 liv. A Paris ,
chez l'auteur , rue de Seine , Fauxbourg
Saint-Germain , vis-à- vis l'hôtel de la
Rochefoucault , & aux adreſſes ordinaires
de muſique,
1
Hij
172 MERCURE DE FRANCE:
I V.
Quatrième Livre de ſonates pour la
harpe , avec accompagnement de violon
ad libitum , dédié à Madame la Comteſſe
de Genlis , par François Pétrini ; prix , 6
liv . A Paris , chez l'auteur , près l'égout
Montmartre ; & chez M. Coufineau ,
Luthier de la Reine , rue des Poulies .
v.
Bouquet à M. le Comte de Buffon , à
quatre parties chantantes , avec accompagnement
de deux violons , deux Autes ,
deux cors de chaſſe , alto & baſſe , par F.
A. Hemberger , OEuvre III ; prix , 4 liv.
4 fols. AParis , chez Panckoucke , Libr .
rue des Poitevins ; & aux adreſſes ordi.
naires de muſique .
CHALOUPE INSUBMERGIBLE.
M. BERNIERES eſt l'inventeur de cette
chaloupe infubmergible , dont il a fait
l'eſſai , le mardi 11 Juillet, ſur la rivière
1
JUILLET. 1775 . 173
de Seine , vis- à -vis les Invalides , en préſencede
pluſieurs Ambaſſadeurs,&d'une
nombreuſe aſſemblée. Cette petite chaloupe
qui n'eſt guère plus grande qu'une
nacelle ou bateau à paſſer l'eau , garnie
dans ſon milieu d'un mất , & de deux
ponts à la poupe & à la proue , étoit remplie
par fix Bateliers aſſis dans le fond ,
par deux Rameurs , & par un Pilote debout
fur la proue. On a augmenté cette
charge déjà forte par de l'eau qui alloit
juſqu'aux bords; enſuite on a fait balot
ter la nacelle de façon que l'eau y entroit;
les fix Bateliers du fond ſe font
jetés à la rivière & ont pris des cordes
attachées à la nacelle , la tirant en tout
ſens , & ſe laiſſant traîner par l'effort des
Rameurs , en remontant le cours de la
Seine : la nacélle a été abandonnée , à l'exception
d'un Batelier qui embraſſoit le
mât , & qui , par fon poids , & fecondé
par un Batelier qui attiroit ce mât avec
un cordage , eſt parvenu à renverſer la
chaloupe , & à coucher le mât dans l'eau ;
puis le laiſſant échapper , la nacelle s'eſt
relevéed'elle- même avec une rapidité ſurprenante,
comme ſiun corps étrangerélaſti.
que &puiſſant l'eût relevée avec force. Ce
ſuccès a étonné, & a confirmé ce que M.
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
Bernières avoit promis , de faire l'expérience
d'une chaloupe infubmergible.
VERS fur une eſquiſſe de la Reine , faite
en quinze minutes , par M. Duché ,
Elève deM. Vien .
QUAND lesDieux ſe font voir , c'eſt ſi rapidement,
QQuu''ààppeeiinnee à les ſaiſir le crayonpeutatteindre ;
Mais ils frappent ſi vivement
Qu'un ſeul trait les indique & ſuffit pour les peindre.
Quand Vénus ſur fon char, vers la terre abaiſſé,
Daigna , pour un moment , paroître aux yeux
d'Apelle ,
Sonair , ſon port divin fut à peine efquiſlé ,
Que lemonde enchanté reconnut le modèle.
ParM. Ducis, Secrétairede Monfieur.
VERS pourle Portrait de M. Turgot >
Contrôleur-Général des Finances .
SESEs talens , ſon courage& ſa raifon profonde ,
Sont dignes de ſa place &du choix de Louis..
:
JUILLET. 1775. 175
Lepauvre &l'opprimé ſont ſes premiers amis,
Et le voeu de ſon coeur ſerait de faire au monde
Le bien qu'il faivaſompays . ”
ParM. dela Harpe.
COUPLETS impromptus faits le jour de
la fête de M. P... Conseiller d'Etat , &
chantés par fon Fils , encore enfant , &
par un Neveu du même âge qu'il élève
chez lui.
Sur l'air : Quand je vous ai donné mon coeur.
12
Tonplaifir me donna le jour :
Mon coeur en eſt le gage ;
Et j'ai les traits de ton amour
Ecrits ſur mon viſage.
Mon fort en eſt plus glorieux ,
Je reflemble à mon pere :
Et je veux mériter des Dieux
Les vertus de raa mere. 2
2:21 Mes jeunes mains t'offrent ces fleurs
Que le printemps fir naître ;
Uninſtant flétrit les couleurs
Et les fait difparaître :
Η iv
1-6 MERCURE DE FRANCE.
Mais mon coeur , toujours attendri ,
Couronnera ta tête;:
٢٠٠
D'un Papa conſtamment cheriyκαίο
C'eſt tous les jours la fête.
Couplet chantépar le Neveu, fur le même
air.
Lorſquejefaifoisce bouquer
Demadextre légere ,
Je chantois , d'un ton fatisfair ,
C'eſt pour mon ſecondpere...
Mais la Nature , bruſquement ,
Dit: «Ce n'eſt pas le vôtre....
Souvent l'erreur du ſentiment
Les confond l'un & l'autre.
ParM. de la Touraille.
1
Action de grâces à l'occaſion du Sucre de
Louis XVI , le 11 Juin 1775 .
PSEAUME 17
Nations , louez toutes le Seigneur : que tous
les Peuples cha tent ſes louanges , parce qu'il a
ſignalé envers nous ſa miféricorde , & que la vérité
du Seigneur eſt éternelle. Hallelouyah.
Hallelouyah ; Serviteurs du Seigneur , louezJUILLÉT.
1775 . 177
۱
le , glorifiez- le , ô fils des anciens Patriarches !
réjouiſſez- vous tous enſemble de toutes les bontés
qu'il a cues pour nous , annoncez ſes oeuvres
danstoutes les rues & les places publiques. Béniſſez
Dieu dans vos aflemblées , béniſlez celui qui
afait les plus hautes montagnes , qui a créé &
étendu les cieux , qui a affermi la terre & en a fait
naître les fruits , qui a donné un eſpritde vie aux
Peuples quien couvrent la ſurface; il a créé l'homme
à fon image,& il l'a regardé avec attention du
hautde fa demeure pour le faire dominer fur tout
cequi exiſtedans le ſein de la mer & (ur la furface
de la terre. C'eſt done à nous de célébrer les louanges
du Souverain du monde avec des harpes ,
des luths &des timbales . Faites entendte un cri de
joie &d'alegrefle; ſonnez de la trompette devant
ce Roi qui vient d'être ſacré , & faites retentir
les airs de ce cri , VIVE LE ROF. Mais quelle merveillevient
me frapper tout à-coup ? Lefirmament
brille de toutes parts , l'aſtre du jour paroît dans
tout ſon éclat , les vapeurs , les exhalaiſons , les
nuées , les vents , les tourbillons ont abandonné
notrehémisphere. Du haut des airs une voix ſe
fait entendre : Je viens , à vous Peuple François ,
j'accours vous annoncer que votre Roi vient
d'être ſacré, qu'il vient s'offrit à vos tegards , afluré
que tous ſes Sujets le reconnoîtront avec joie .
Dites-moi , vous tous , grands & petits , riches &
pauvres , vous qui deſirez ſi ardemment le retour
de ce Monarque , dites moi où eft ce cher & digne
Roi , ce Prince chéri dont l'étendart blanc eft arboré
au-deſſus de dix mille autres ? de Prince qui
brûle d'amour pour fon Peuple , qui aime l'équité
,& qui cherche ſoigneuſement à faire le bien
de ceux qui habitent fonRoyaume , Nationaux
Hv
173 MERCURE DE FRANCE.
ou Etrangers . Je regarde çà & là, je le cherche
& je ne le vois point Il court après la tranquillité
de fon Peuple & après le repos de les Provinces.
C'eſt dans les terres de Champagne , c'eſt- là qu'il
a pris pofleffion du Trône ; il vient de prendre
Fauguſte place de ſes Prédéceſleurs ; il s'eſt montré
au jour folennel , au jour preſcrit pour la
cérémonie; l'huile d'onction a été répandue fur
ſa tête ; la Ville de Reims a célébré cette mémo
rable journée: c'eſt là qu'il a reçu fur fon front
le ſacré diadême ; ô jour dont le ſouvenir ne
s'effacera jamais ! un cri de joie ſe fait entendre
de toutes parts , laiflez le chemin libre , rendea
droit le ſentier; le voilà qui s'approche des murs ;
Vive le Roi notre Maître. Approchez- vous avec
joie , venez , oui , venez , ô defir des Peuples ! &
régnez ſur la terre ferme & fur les îles. Que
votre prétence nous eft chere ! cette huile fainte ,
oui , cette huile fera , & pour vous & pour vos
enfans , une huile de jote , une huile de vie.
C'eſt de cette liqueur délectable que nos Rois reçoivent
l'onction. Sortez , ô Peuple des Gaules ,
voyez le Roi avec le ſacré diadême ,que leTout.
Puiſſant a mis ſur ſon front. Quel éclat ! quelle
majesté l'environne ! &vous , jeunefle du Royau
me , fortez en foule avec des tambours & des
tambourins ; applaudiilez , frappez de mams &
Criez : VIVE LE RO!! Combien , Seigneur , votre
bonté eft grande , cette bonté que vous avez réfervée
pour votre oint ! Combien vos oeuvres
font magnifiques ! Diſpoſez les pas au Trône
finiflez ce que vous avez commencé, faites - le
proſpérer dans ſon regne , éloignez de lui toute
forte d'ennemis , que les jours vieilliffent dans
la profpérité ; accordez-lui des enfans dignesd'un
JUILLET. 1775. 179
tel Prince. Mais , qui eſt celle qui brille comme
l'Aurore ? Qui eft celle qui paroît appuyée fur fon
bien-aimé ? N'est- ce pas l'épouse de notre Souverain
? Les vertus & les grâces ſe ſont rencontrées :
lajustice & la paix fe fontembraflées. O Maître
des Maîtres ! accordez des enfans à ce royal couple
: faites qu'ils foient à l'entour de leur table
comme des plants d'olivier. Combien le Roi ſe
réjouita dans votre force , Seigneur , combien il
tréilaillera de joie , quand vous lui ferez enten
dre comme à notre père Abraham : Dans ce
même temps , l'année prochaine , votre Epouſe
aura un enfant. De grâce , ne nous renvoyez
point à vuide de devant vous , accordez la vie
& la paix au Roi notre Souverain, Vous l'avez
appelé Louis , vous l'avez fait régner fur vos
Sujets , faites naître par vos bontés un autre
Louis . Donnez à votre fervante la Reine , une
race d'hommes ; alors les enfans , les hommes ,
les femmes & les vieillards ſe réjouiront avec des
chants & des danſes Que la bénédiction du Sei
gneur repoſe ſur ce Monarque , & qu'elle fleutitle
fur les Princes fes freres , & les Princeſles ſes
fcoeurs &les belles foeurs! O qu'il eſt bon & qu'il
eſt doux de voir l'union entre les fretes! Vive le
Roi notre Maître& la Reine ſon épouse , & que
le bras des Princes ſes frères piévale ſur leurs
enneanis ! Alors nous nous repoſerons à l'ombre
des ailes denotre Monarque comme ſous un arbre
qui , planté ſur le bord des eaux , eſt toujours
frais&verdoyant. Alors nous leverons nos mains
auciel pour implorer du Très-Haut la prolongation
de ſon regne ; ainſi ſoit- il, amen .
Par Mardoché Venture , Maître de Langues
Hébraïque , Chaldéenne , Rabbinique, Italienne&
Espagnole.
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
Leçons publiques & gratuitesfur le traitement
du Mal Vénérien , par ordre du
Gouvernement .
M. J. J. GARDANE , Docteur- Regent
dela Faculté de Médecine de Paris , Médecin
de Montpellier, Cenſeur Royal ,
de la Société royale des Sciences de Montpellier
, & des Académies des Sciences
Belles- Lettres & Artsde Nancy , de Marfeille
& de Dijon ,
:
Acommencé ces leçons le Lundi 26
Juin à cinq heures du foir , & les continue
les Mercredi & Vendredi de chaque
ſemaine, en ſa maiſon ruedesProuvaires.
L'objet de ces leçons eſt d'inſtruire plus
particulièrement lesétudians en médecine
& les élèves en chirurgie du traitement
d'une maladie qui détruit la population :
il ſe propoſe de prévenir les difficultés
qui les arrêtent dans la pratique , lorfqu'éloignés
des grandes villes , & pour
ainſi dire iſolés dans la campagne ,, ils
n'ontd'autres reffouices que la lecture de
pluſieurs livres , qui ne fervent fouvent
qu'à les jeter dans une plus grande incerritude.
:
JUILLE Τ. 1775. 181
Traitement populaire du malvénérienpour
les Adultes & pour les enfans , adminiftré
gratuitement dans Paris par ordre
du Gouvernement .
Le traitement populaire , adminiſtré en petit
depuis quelques années dans cette Capitale , a
étonnépar la commodité , ſes ſuccès ,& par le
nombre de malades qui ont été ſecourus de cette
maniere.Un avantage auſſi ſenſible ,& l'accroiflement
journalier du nombre des Sujets qui le préſentoient
pour être traités dans un lieu reflerré,&
peu propre à les contenir tous , a déterminé le
Gouvernement à donner à cet établiſlement nailfant,
une forme capable de remplir ſes vues. En
conféquence on a fait choix d'un emplacement
plus étendu , ſitué au centre de cette Capitale , &
àportée du Médecin qui le dirige , afin de pouvoirdonner
plus de tems aux malades , &de les
fecourir plus facilement.
La correſpondance établie pour aider du conſeil
les malades ſans fortune de la Province , &
donner aux perſonnes de l'art les éclairciſſemens
qu'elles pourroient defirer dans des cas extraor,
dinaires , ne ſouffrira plus aucun délai par cette
nouvelle diſpoſition ; la commodité du local ,
l'ordre récemment inſtitué pour la diſpenſation
de ce ſecours , & les dernieres précautions qu'on
ya priſes , en éviteront la confufion & la lenteur.
Voici la forme qui ſera ſuivie dans l'adminiſtrationde
ce traitement.
1º. Les malades indigens qui ne pourront être
reçus aux différens Hôpitaux deſtinés à remplis
ks mêmes vues , feront admis au traitement po-
1
182 MERCURE DE FRANCE .
۱۳۶
pulaire ; par cette précaution on ne traitera que
les perſonnes fans fortune , & le temps deſtiné à
leur guériton ne ſera plus employé par celles qui
tenteroientd'être confondues avec elles par économie.
2°. Quoiqu'on diſe que ce traitement ſera gratuit
, il ne doit l'être cependant que pour les
foins. Les malades feront tenus d'acheter leurs
remedes chez l'Apothicaire auquel ils auront le
plus de confiance: mais ils laſſeront ces remedes ,
peu coûteux , en dépôt dans la talle du traitement ,
afin qu'ils ne leur puiflent être diſpenſés que par
partie , & de prévenir ainſi juſqu'aux moindres
inconvéniens caufés par leur inattention ou par
leur imprudence.
3°. Les malades auront ſoin d'apporter avec
eux , en ſe préſentant , une bande , une comprefle
&une bouteille d'un demi- fetier , pour y recevoir
la portion de liqueur anti vénérienne qui leur
fera chaque fois diſtribuée.
4°. Les perfonnes ainſi pourvues ſe rendront
dans la ſalle publique , ſituée rue des Prouvaires ,
près Saint Eustache; cette falle ſera ouverte tous
les jours de la ſemaine , depuis huit heures du
matin , julqu'à onze; on y recevra les hommes
tous les mardis , jeudis & famedis ; & les femmes ,
les lundis , mercredis & vendredis , à la même
heure.
5°. On admettra également à ce traitementles
enfans des perſonnes pauvres , depuis l'âge d'un
an juſqu'à douze , & les remèdes ſerontgratuitementdiſpenſés
àces derniers ; l'heure de préſenter
tous ces petits malades ſera tous les mardis , jeudis
& famedis , depuis quatre heures de relevée
juſqu'à cinq.
JUILLET. 1773 . 183
COURS DE MÉDECINE .
M.G. R. LE FEBURE , Écuyer , Docteur
en Médecine , Médecin de la ville
de Verſailles , Profefleur de maladies
vénériennes , & en l'art des accouchemens
, &c . a ouvert un cours public &
gratuit de maladies vénériennes , le 12
Juin 1775 , à quatre heures préciſes après
midi , dans la ſalle d'audience de la Prévôté
de l'Hôtel : il le continue les Lundi,
Mardi & Mercredi de chaque ſemaine.
Ce cours ſera ſuivi d'un autre cours fur
Part des accouchemens , en faveur des
élèves en chirurgie & des Sages- Femmes.
rue
Il donne des confultations gratuites
tous les Dimanches & Mercredis , depuis
huit heures du matin juſqu'à onze ; maiſon
du ſieur Guillard , Tailleur
Dauphine , à Versailles . Il donnera de
même gratuitement ſes ſecours aux pauvres
femmes pour les accouchemens. On
peut auffi lui adreſſer des lettres à Paris
dans ſa maiſon , rue du Foin Saint Jacques
, au Collégende Maître-Gervais.
A
184 MERCURE DE FRANCE.
HISTOIRE NATURELLE.
M. Gravey a préſenté à la Sociétéd'A
griculture de Rouen un gros navetou turnep
, venu de graine Angloiſe qu'il avoit
ſemée dans ſa terte au pays de Caux. Il
peſoit neuf livres & demie , & avoit
neuspouces de diamètre & ſept pouces &
demi de long. Il étoitde l'eſpèce à peau
rouge& terminé comme les raves ou rabes
du Limousin , par une queue de rat
groſle comme le petitdoigt. Ceturnep eſt
une eſpèce de navet très-tendre & facile
à cuire. Le goût n'en eſt pas déſagréable.
Il eſt un peu plus ſujet à ſouffrir de la gé.
lée que les navets mous qu'on fait manger
aux vaches. D'ailleurs , comme il
croît hors de terre , il eſt plus immédiatement
expoſé au froid, & aux ravages
des animaux.
JUILLET. 1775- 185
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c,
I.
Expérience faite ausujet du ciment de
M. Loriot.
La Société d'Agriculture de Rouen
ayoit chargé M. d'Ambournai , ſon ſecrétaire
, de ſuivre les opérations indiquées
par M. Loriot pour faire le ciment
que celui- ci a trouvé. M. d'Ambournai
voulant commencer par ce qui eſt le plus
commun , & , vu la modicité du prix ,
le plus convenable pour les bâtimens
champêtres , a fait battre un peu liquide
un mortier ordinaire de ſable & de chaux
éteinte , dont deux 'pellées ont été miſes
dans une auge à plâtre , qu'on a poſée ſur
l'établi du maçon . Celui-ci y a ſaupoudré
trois jointées , ou trois fois plein ſes deux
mainsjointes , de chaux vive pulvérisée ;
il a gaché le tout avec ſa truelle , & l'a
employé précisément comme le plâtre.
Apeine ce mortier a-t- il été en place ,
qu'il s'eſt endurci & échauffé au point
186 MERCURE DE FRANCE.
qu'on ne pouvoit tenir la main deſſus.
On a repris ainſi tous les joints de cent
pieds de chaperon d'un mur que l'hiver
avoit entièrement dégradé. On a également
renduit une autre partie , fans qu'il
ſe ſoit fait aucune crévaſſe ou retraite ,
quoiqu'on ne l'ait point repaffé avec le
bout de la truelle. Le tout est très - poli ,
très- dur ; reſte à voir les effets de l'hiver
prochain , pour décider ſi le ſuccès fera
plus ou moins compler. Il ne paroît pas
douteux qu'en ajoutant de la tuile , du
machefer ou du charbon de terre en poudre
, on ne fît encore un ciment plus folide.
II.
Événementfingulier.
)
Les Juillet , à midi , un épileptique
tomba au coinde la rue des Saints- Pères &
de celle de Bourbon , dans un accès qui
le renverſa par terre. Unhommequi pafſoit
, ſuivi d'un chien , courut à ſon ſecours.
Tandis qu'il eſſayoit de lui foulever
la tête pour le tenir dans une ſituation
plus commode , le chien ſauta ſur la tête
du malade ; & , frappé , comme d'un
coup de foudre , alla tomber à quelques
:
JUILLET . 1775. 187
pas de là , ſaiſi de convulfions dont il
mourut au bout de trois quarts - d'heure.
L'Epileptique ſe leva guéri de ſon accès ,
au même inſtant où le chien fentit les
premières atteintes de cette maladie étrange.
On a ouvert cet animal , dans le corps
duquel on n'a trouvé nulles traces d'altération
, à l'exception d'un amas d'écume
à l'endroit où l'éſophage vient aboutir à
l'eſtomac. Cetévénement , qui eft atreſté
par des témoins oculaires & dignes
de foi , pourroit donner lieu à des expériences
intéreſſantes , pour ſavoir ſi un
chien peut contracter la maladie dontcelui-
ci eſt mort , par l'attouchement d'un
épileptique ; fi l'épileptique ſeroit foulagé
en communiquant ainſi ſon mal , &
même ſi en réitérant de pareilles épreuves
on pourroit parvenir à diminuer ou à guérir
cette affreuſe maladie .
111.
Industrie.
La Manufacture royale nouvellement
érablieà Paris , rue de Bondy , Boulevard
Saint-Martin , eſt en poffeffion d'un vernis
qui s'applique ſur le fer&le met en
:
138 MERCURE DE FRANCE.
état de réſiſter aux impreſſions de l'air&
de l'eau douce & falée , à l'humidité &
aux vapeurs de la terre & du plâtre , à
la ſéve corrofivede certains arbrestels que
le hêtre , &c . & à l'action des acides minéraux
juſqu'à untrès- grand degré de concentration.
Ce vernis joint à ſon utilité
l'avantage de ſervir d'ornement pour les
armes-à-feu , les ſerrures , les eſpagnolettes
, les feux&ferrures de toutes eſpèces ,
ainſi que pour toutes fortes de vaſes en
tôle , pour orner les appartemens & pour
le ſervice de la table. Ces ouvrages préfententun
coup-d'oeil très-agréable &peuvent
être ornés & enrichis de peinture &
dedorure.
I V.
Le ſieur Harley a préſentéà la Société
d'Agriculture de Rouen un nouveau crible
à bled de ſon invention . C'eſt un cône
tronqué , de quatre pieds de long , ayant
à ſa baſe treize pouces de diamètre , &
fix pouces & demi à ſon ſommet. Il eſt
traverſé dans ſa longueur par un axe de
bois , dans lequel font implantés verticalement
pluſieurs fils de fer , leſquels
ſupportent tout le crible aufſi formé d'hé
JUILLET. 1775: 189
lices de fil de fer , mais de plus occaſionnent
au bled de fréquentes ſecouſſes qui
le purgent de la pouſſière & du noir qui
peuvent s'y attacher.
Cet axe eſt incliné depuis la baſe jufqu'au
fommet. A cette baſe eſt adaptée
une trémie , d'où le bled deſcend dans
le crible , auquel on communique le
mouvement rapide & circulaire , par le
moyen d'une manivelle. Le bled y eſt
long-temps agité & fecoué ; les graines
d'herbe & le bled retrait paſſent au travers
&tombent dans un tiroir ; lebon grain
fort au ſommet par un canal de bois qui
conduit dans un ſac. Cette machine ,
d'une invention vraiment neuve & ingénieuſe
, eſt ſimple , ſolide , non fatiguante
pour celui qui la fait aller , &
très expéditive ,
:
V.
:
M. Athold Fincher , Potier disain à
Londres,demeutant au nº.188 dans Fleet-
Street , vient d'imaginer des chandeliers
•d'optique, au moyen desquels une lumière
ordinaire donne autant de clarté que deux
de la même groſſeur ; ce moyen d'augmenter
l'effet des bougies ne fatigue
190 MERCURE DE FRANCE.
point la vue, ton qu'on life ou qu'on écri .
ve ,ſoit que l'on fafle tout autre ouvrage .
Il a encore inventé un chandelier pour les
chambres à coucher , auquel il a adapté
un petit mechaniſme par lequel la lumière
s'éteintà l'heure dela nuit que l'on
veut , ſans éxiger d'autre précaution que
de mettre une épingle dans la bougie , au
moment qu'on va ſe mettre au lit.
N
ANECDOTES.
1.
Ο
rapporte un témoignage bien naïf
de la facilité avec laquelle Périclès perfuadoit
au peuple Athénien tout ce qu'il
vouloit , dans la réponſe que Thucidide
fit à Alcidamus , Roi de Sparte , qui lui
demandoit lequel d'entre eux, Thucidide
ou Périclès , étoit le plus fort à la lutte :
"Il feroit difficile de vous le dire , répondit
Thucidide , car quand je ſuis par-
» venu à le vaincre à la lutre , il perfuade
>>> aux ſpectateurs que ce n'est pas lui
>> mais que c'eſt moi qui ai été terraſfé. »
,
رد
JUILLET. 1775. 191
:
1
:
ΙΙ.
Gellert , célèbre fabuliſte Allemand ,
demeuroit à Léipfic. Il arriva unjour dans
cette ville , au commencement d'un hiver
, un payfan Saxon , conduifant un
chariot de bois de chauffage . Il s'arrêta
devant la porte de M. Gellert , & parlant
à lui - même , lui demanda " s'il n'étoit
>> pas ce Monfieur qui faiſoit de ſi belles
>>fables ? Sur ſa réponſe , le paylan ,
avec des yeux brillans de joie , & beaucoupd'excuſes
de la liberté qu'il prenoit,
Je pria d'accepter ſa voiture de bois, com.
me une foible marque de ſa reconnoiffance
pour le plaifir que lui avoient fait
ſes fables,
III.
}
Pendant la minorité de Louis XV ,
M. Falconnet le père étoit Médecin du
Maréchal de Villeroy , Gouverneur du
jeune Monarque. Le Roi , âgé alors d'en
viron dix ans , le voyoit tous les jours à
fon dîner. Falconnet y manquaun jour&
le Roi s'en apperçut. Le lendemain , dès
qu'il le vit , il lui demanda la cauſe de
fonabfence. Le Médecin étoit allé voir
192 MERCURE DE FRANCE.
un malade qui ſans doute preſſoir. Queſ.
tions du jeune Prince ſur le nom & l'état
de cet homme , ſur la nature de ſa maladie
, ſur les ſecours qu'il lui donnoit :
chaque jour nouvelles informations. Le
malade mourut au bout de quatre ou cinq
jours ; & les queſtions continuant , le
Médecin répondoit toujours de façon à
faire croire qu'il lui continuoit ſes ſoins.
Enfin le Roi ſçut que le malade étoit
mort , & la diffimulation de Falconnet
parut l'offenfer. Il lui en fit des reproches
aſſez ſévères . Sire , répondit le Médecin
avec la franchiſe d'un vieillard dont
la candeur & la probité s'étoient confervées
à la Cour. « Il eſt vrai que le malade
>> eft mort depuis quinze jours ; mais
>>voyant que ſon exiſtence faifoit plaifir
» à Votre Majesté , je l'aurois laiſſé vivre
>> dix ans de la forte , ſans le moindre
>> fcrupule. Cette réponſe fatisfit le
Roi, 1
V.
Trait d'héroïsme.
1
Pendant le ſiège de Lille , il fut queftion
d'aller reconnoître les progrès d'une
ſappe. L'action étoit périlleuse à l'excès.
Cent
JUILLET. 1775. 193

Cent louis font promis au foldat qui la
tentera heureuſement : cinq y marchent
tour à - tour ; les cinq font tués , aucun n'a
rempli l'objet : un ſixième ſe préſente ;
c'eſt un jeune homme d'une figure charmante
, on le voit partir à regret ; il s'éloigne
; on compte les minutes ; elles ſe
paſſent , le jeune homme ne revient pas ;
on le pleure ; il reparoît. Le compte eſt
rendu ; on marche ; la ſortie la plus vigoureuſe
eſt exécutée ; les ouvrages ſont
comblés ; on rentre dans la Place ; alors ,
en préſence de la garniſon victorieuſe ,
le Général appelle le brave qui a préparé
ſon triomphe ; le grenadier fort du rang,
on lui offre la récompenſe propoſée :
« Grand merci , mon Général , répond le
» généreux foldat , on ne va pas là pour
>> de l'argent ; & il retourne à fon poſte. »
VI.
Montefiaſcone , ville d'Italie , ancienne
Capitale des Faliſques , eſt renommée par
labonté de ſes vins . Un Prélat Allemand,
voyageant en Italie , avoit chargé fon
Valet-de- chambre de prendre les devans
& de marquer à la craie , du mot latin
eft , la bonne qualité du vin. Arrivant à
II. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
Montefiafcone , il lut trois eft, ce qui
pouſſoit la bonté au ſuperlatif. Il en but
tant , qu'il en mourut. Le Valer-dechambre
honora le tombeau de fon
Maître de cette épitaphe.
Est, est, est Propter nimium est ,
Dominus meus mortuus eft.
LETTRE de M. Parmentier , ancien Apo.
thicaire - Major de l'Hotel Royal des
Invalides, à M. L*** ,
MONSIEUR ,
Quoique le curieux , l'agréable & l'utile ſe
trouvent parfaitement réunis chaque mois dans
l'ouvrage périodique dont vous vous occupez ,
on remarque néanmoins que les objets réellement
utiles , ceux qui ont un rapport direct avec
l'humanité , vous intéreſlent de préférence ; vous
vous plaiſez même à exciter le courage des
hommes qui s'y livrent, en leurindiquant ſouvent
desmoyens à employer pour mieux faire encore,
Guidé tans doute par un motif auſſi louable ,
vous avez bien voulu , en faiſant connoître les
Récréations physiques , économiques & chimiques
deM.Model, lous les titres lesplus avantageux,
rendre compte en même temps , de quelques expé.
riences ſur l'ergotdu ſeigle, contenuesdans les obe
ſervations&additions dontjai crudevoir accome
JUILLET. 1775 . 195
pagner ce précieux recueil ; on s'eſt empreflé en
conféquence, d'ap.ès votre extrait,de m'écrire, les
unsdans l'intention d'avoir des éclairciflemensplus
détaillés , les autres pour me faire des objections
bien ou mal fondées : mais dans le nombre de
lettres qui m'ont été adreſlées à ce lujet,je n'ai rien
trouvé qui fût contraire à l'opinion de MM. Model&
Schleger,tant fur l'origine de l'ergot , que
relativement aux effets particuliers de cette excroitlance
originaledu ſengle. J'oſe même avancer,
d'après les expériences de ces deux Sçavans , &
celles qu'il m'a paru néceſſaire d'y ajouter ,
quelesaccuſations formées contre le malheureux
ergot n'ont abſolument aucun fondement , &
que, pour me ſervir de l'expreſſion de M. Model ,
ce grain , pourluivi à cauſe de ſa difformité, &
traité danstoutes les parties de l'Europe comme un
des plus cruels fléaux que l'humanité ait àredouter
, a été condamné ſans être défendu. Or , comme
je ſens très bien que ce n'est qu'après une
longue ſuitedetémoignages que le ſentiment du
fameux Chimiſte de Pétersbourg & celui du célebre
Médecin du Landgrave de Heffe-Caflel ,
pourroit prévaloir , je crois devoir , en attendant
cette révolution heureuſe pour la tranquillité des
Cultivateurs, vous communiquer une obſervation
dont la fingularité nepeut manquer de fixer l'attention
des Médecins &des Phyſiciens. Voici ce
que MdeDupille , dont la principale occupation
ſemble être le ſoulagement des malheureux qui
habitent les environs de ſon château , voici , dis .
je , ce que certe Dame , auſſi éclairée qu'elle eſt
charitable , m'a fait l'honneur de me mander con.
cernant l'ergot.
J'ai lu , Monfieur , dans le Mercure de
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
,
Juin 1774 , un extrait de vos ouvrages touchant
le ſeigle ergoté: il y a quelques années que j'entendis
parler de ce grain & des maladies affreuſes
que l'on prétendoit qu'il avoit cauſées en Alface
autant que je puis me le rappeler , ou dans les environs
, ce qui me ſurprit infiniment ; car , depuis
mon enfance , je lui connois une propriété dont
je n'ai jamais vu de mauvais effet , non plus que
ma mère , qui en a fait prendre aux femmes qui
ont de la peine à accoucher. J'ignore de qui elle
tient cette recette ; elle n'a , ainſi que moi, d'autre
fcience en médecine que l'envie de rendre fervice
aux perſonnes qui manquent de ſecours &
qui en ont beſoin. Voici comme elle le fait pren.
dre, &comme j'en ai donné moi-même pluſieurs
fois à différentes femmes , entr'autres à la Fermiè.
re de Bertichère près Chaumont - Vexin , lieu que
j'habite : elle s'en est bien trouvée , a eu un enfant
depuis , & va inceſſamanent en avoir un troifième.
Jepile cegrain (que nous nommons fauxfeigle)
le plus que je puis ; j'en remplis enſuite un
dez-à- coudre , &je fais avaler cette doſe , délayée
dans une cuillerée de bouillon , de vin ou d'eau
ſuivant ce que je trouve ſous la main : la femme
qui ena pris doit accoucher dans le quart-d'heu
re. Jen'endonne , d'après ce que m'a recommandé
ma mère , que quand on est sûr que l'enfant ſe
préſente bien & que le travail eſt trop lent. Jamais
les femmes , qui ont fait uſage de ce remède
, n'en ont été incommodées ; &, certainement
elles ſont alors plus ſuſceptibles des mauvaiſes
impreffions quedans d'autres circonstances.
Voilà , Monfieur , tout ce que je fais , d'après
mes expériences &celles de ma mère,relativement
JUILLET . 1775. 197
au ſeigle ergoté. Si cette obſervation peut vous
être de quelque utilité pour les travaux intéreſſans
auxquels vous vous livrez , j'en ſerai charmée.
Votre diſſertation m'a fort raſlurée ſur les
effets de ce grain que je craignois de faire prendre
intérieurement ſur ce que j'en avois entendu dire,
& me rend la fatisfaction bien douce de pouvoir
délivrer promptement de les ſouffrances une femme
fatiguée d'un travail long & pénible ; car ma
mère m'a aſluré , & j'ai vu qu'en effet , toutes les
perſonnes qui en prenoient accouchoient dans le
quart-d'heure. J'ai l'honneur d'être , &c. »
Vous voyez , Monfieur, qu'en ſuppoſantmême
que l'ergot foit inutile, dans le cas préſent, ce fait,
atteſté par une femme reſpectable , prouve au
moins qu'il n'eſt pas dangereux. Auſſi Madame
Dupille , qui n'eſt enthouſiaſte que du plaifir de
faire du bien , me repète - t - elle dans une autre
lettre , que , ſoit le cours ordinaire des choſes ,
ſoit que l'ergot poſsède véritablement la propriété
qu'elle y a remarquée , tout ce qu'elle eſt en érat
d'aflurer , c'eſt que toutes les femmes auxquelles
elle a eu l'occaſion d'en adminiſtrer , fontconitamment
accouchées dans le quart - d'heure. Elle
ajoute qu'elle vient en conféquence de renouveler
la proviſion qu'elle fait chaque année d'ergot ,
en l'augmentant de moitié , dans l'entière perfuafion
où elle eſt maintenant qu'il n'y a plus aucun
rifque à courir pour employer ce grain dans quelque
circonstance où l'on ſe trouve. Un Médecin ,
connu par ſes ouvrages , a écrit en Languedoc
pour me procurer une bonne quantité d'ergot , &
memettre à même , en le diſtribuant aux perſonnes
qui deſireront faire des eſlais , de vérifier fi effectivement
ſon effer eft de hâter les accouche-
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
mens tardifs & laborieux. Ileſt inutile que j'obe
ſerve ici que ces perſonnes doivent être de l'art ,
puiſque l'on fait aſlez que les ſpécifiques les plus
infaillibles ſont ſouvent en défaut dans d'autres
mains .
AVIS.
I.
Vente de Livres.
GUILLYN , Libraire à Paris , quai des Auguf
tins , du côté du pont St Michel, vient d'ouvrir
une vente des livres de ſon fonds , au rabais ; il
la continuera juſqu'au 1 Décembre prochain : il
endiſtribue le catalogue.
On trouvera dans ſon magaſin , juſqu'à la
même époque , des livres reliés , vieux & neufs ,
tant de France que des Pays étrangers , marqués
à l'amiable.
II.
Epurement des laines.
Par le Mémoireque le ſieur Carles ſoumit en
1765 à l'examen de l'Académie Royale des Sciences
& de la Faculté de Médecine , il démontra la
corruption putride & infecte , qui le trouvedans
toutes les laines qu'on vend aParis pour matelats
& couvertures , fur lesquelles nous paflons ,
couchés & envelopés , une bonne partie de notre
vie; il indiqua des moyens efficaces pour rendre
ces lainesde toute propreté , ſalubrité , élasticité,
JUILLET. 1775 . 199
pour les conferver de façon à en tirer la plus
grande utilité réunie au plus d'agrément.
:
:
Le ſieur Carles prouvede plus 1º. que la corrup
tionde ces laines pouvoit altérer la ſanté la plus
forte ,& influer lur les corps les mieux conſtitués
que cette corruption s'infinuoit dans les pores,
fur-tout pendant le ſommeil , temps auquel
ils étoient plus dilatés , ce qui occaſionnoitjour
nellement des infirmités & des maladies d'autant
plus dangereuſes , qu'il eſt difficile aux plus habiles
Médecins d'en connoître la cauſe.
2°.Que le mélange des exhalaiſons & fueurs
des malades , avec la corruption putride de ces
laines , augmentoit leur maladie , & que pour
accélérer leur guériſon, il ſeroit très-avantageux
de les changer de matelats , de couvertures de
laines bien épurées.
3°. Qu'il étoit on ne peut plus dangereux de
faire ulage de ſe coucher ſur des matelats , &
s'enveloppes de couvertures ayant ſervi à des
malades qui y ont fini leurs jours ; que ces mate-
Jats&couvertures conſervoient le venin & la malignité
des maladies; que nombre de Cardeurs ,
auxquels on avoit donné ces matelats à rebattre ,
les uns en avoient été plus ou moins malades
&que d'autres en étoient même morts ; qu'on
pouvoit prévenir facilement ces inconvéniens
dangereux en faiſant épurer les laines , qui , après
l'épurement , ſontdumeilleur uſage & de la plus
grande ſalubrité,
Le Mémoire du ſieur Carles & fes procédés
pour parvenir à l'épurement parfait des laines ,
d'après l'examen , les approbations les plus flatteuſes&
les plus authentiques de la part de l'Aca
200 MERCURE DE FRANCE .
démie&de la Faculté de Médecine , le Roi vient,
par Arrêt de ſon Conſeil du 4 Avril 1775 , d'accorder
au ſieur Carles le Privilége excluſif pour
l'établiſſement d'une Manufacture d'épurement
des laines tant neuves que vieilles , avec defenſe
de le troubler .
L'adrefle du ſieur Carles eſt rue de la Boucherie
des Invalides , au gros Caillou. t
Ceux qui , par la voie de la petite poſte , voudront
lui donner ordre d'aller recevoir chez eux
leurs matelats , ſommiers , lits de plume & cou
verture , pour racommoder & épurer , ſont priés
d'affranchir leurs lettres .
Le fieur Carles prie ceux qui voudront faire
épurer leurs matelats , de vouloir s'adreſſer à lui
directement & non à leur Tapiffier , pour les lui
remettre , parce qu'il n'en recevra plus de leurs
mains à aucun prix ; ceux qui voudront en ſavoir
la raiſon pourront s'adreſſer au ficur Carles , qui
Le fera un devoir de la leur dire .
11 1.
Effence de Beaute.
L'Eſſence de beauté conſerve le teint frais , le
préſerve de boutons & entretient les mains dans
la plus grande blancheur : cette Effence eft approuvée
par MM. de la Commiflion Royale de
Médecine , & les Prevôt & Syndics des Communautés
des Baigneurs & Perruquiers des Villes de
Paris , de Lyon , de Marseille , de Rouen ; l'on
s'en fert encore dans les bains de propreté. Le ſieur
DUBOST lui donne telle odeur que l'on defire :
JUILLET. 1775. 201
elle eſt eſtimée au deſſus de toutes eſpèces de ſavonnettes
, & donne un tranchant doux aux raſoirs
; enfin elle eſt d'un excellent uſage , lorfqu'on
la mêle dans la pommade , & l'on peut
être aſſuré qu'elle eſt efficace pour faire croître
les cheveux & les conſerver , &c. la manière de
s'en ſervir eſt ſur les bouteilles .
Prix des bouteilles , 6 liv. 3 liv. & 36 fols .
On fournira des pinceaux gratis à toutes les bouteilles.
Il y a pour les voyages des bouteilles doublées
de fer-blanc.
Ontrouvera cette Eſſence , à Paris , au domiciledu
ſieur Duboſt ; chez M. Caron , rue Saint-
Antoine , vis-à vis la rue Percée; chez le ſieur
le Brun, Négociant , rue Dauphine; chez le ſieur
Puffin , près la Tréſorerie , Cour du Palais , &
chez le ſieur Breton , boulevard du Temple &
foire Saint-Germain , nº. 49 : à Lyon , chez le
fieur Vieillard , rue du Bât d'argent; & chez M.
Balanche , à la Grenete: à Avignon , chez le
fieur Vincent , Négociant , vis-à-vis le Puits-des-
Boeufs : à Aix , chez le ſieur Julien , Confiſeur :
à Provins , chez M. Domachin , Négociant : à
Marſeille , chez le ſieur Artaud , au Mouton couronné
, for le Cours : à Rouen , chez le ſieur
Gallier , Marchand Mercier , rue Saint- Lo : à
Verſailles , fur le grand eſcalier de S. M. chez
la Demoiselle Battier , &c.
J
On trouve aux mêmes adreſſes , Pommade de
Ninon , connue en Turquie ſous le nom de
Pommade Circaffienne , à l'ufage des Sultanes
.
Cette Pommade enlève les rides , empêche le
202 MERCURE DE FRANCE.
:
hale& la gerſure , blanchit le teint; entretient
la peau & conferve les couleurs. Le fieur Duboft
eſt ſi certain du ſuccès , qu'il offre des eſſais
juſqu'à la fin de Septembre : elle eſt ſans odeur ;
on ydonnera celle du goût des amateurs. Prix , z
liv. les deux onces , 6 liv. les ppoots de quatre
onces. Elle est dans des pots d'étain pour la te-
-nir fraîche.
Le Rouge de Paris , tiré de la teinture des
vegétaux , prix , 3 & 6 liv. le pot ; en coquilles ,
30 fols & z liv.
Les Cuirs à rafoirs , faits ſuivant une nouvelle
méthode. Its exemptent exemp de ſe ſervir de la pierre ,
ils donnent un fil doux aux raſoirs : la manière
de s'en fervir eſt deſſus ces Cuirs . Prix , 3 liv.
Il vend la véritable propreté de la bouche;
cet Elixir a la vertu de guérir le ſcorbut , blanchir
les dents , fortifier les gencives, & empêcher
la carie des dents. Prix , 3 liv. & 6 liv .
Opiate pour les dents. Prix , 3 liv. en pots
d'étain .
I V.
Magafin de papiers tontiſſes.
LeMagaſin de Papierstontiſſes nués, & desPapiers
peints , pour Meubles , qui étoit ci -devant
rue Comteile d'Artois , en face de la rue Mauconfeil
, au Café d'Apollon , eſt préſentement
fitué dans la rue Saint-Honoré , au grand Balcon,
en face de la rue de l'Arbreſec .
Cette Manufacture , qui ſe distingue toujours
par la richelle & l'élégance de ſes deffins, ena
JUILLÉT. 1778. 201
ajouté de nouveaux à ceux qui avoient déjà mérité
l'approbation du public.
Mademoiselle Hemeri , qui tient toujours le
magaſin , ne négligera rien pour mériter la préférence
des perſonnes qui lui feront l'honneur de
venir acheter chez elle.
NOUVELLES POLITIQUES.
D'Alep , le 18 Mars 1775.
ILLy a eu des voies de fait du côté des montagnes
du Beylam entre Abderahman , Gouverneur
de cette Place , & un Chefdes Turkmans. Ils ſe
feront enlevés mutuellement des chevaux & des
troupeaux ; il y a même en quelques pritonniers
de part & d'autre : cet événement eſt d'autant
plus fâcheux , qu'il peut être contraire à la ſûreré
de nos Caravanes . On est étonné que notre Pacha
ne falle aucun mouvement pour déloger ces Peuples
errans & vagabonds.
De Smyrne , le 9 Mai 1775.
Les commandemens que la Porte a expédiés
pour la reſtitution de tous les Eſclaves Rufles
pris dans la derniere guerre , ont excité la plus
grande fermentation parmi les Gens de la Loi &
la Populace. Le ſieur Firieri , Agent Général de
Ruffiedans cette Ville , & porteur des ordres du
Grand Seigneur , a été expolé au plus granddanger
lejour qu'il eſt allé chez le Mollah pour en
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
demander l'exécution. On a lieu de craindre que
cet objet ne cauſe un nouveau ſoulevement , ſi la
Porte ne prend les meſures les plus promptes &
les plus efficaces pour le faire obéir.
Des Frontières de la Pologne , le 11 Juin
1775 .
On a reçu la nouvelle que la plus grande
partie des Habitans des Diſtricts de la Nortecz ,
conteſtés entre la République & le Roi de Prufle ,
ſe ſont déterminés à reconnoître la ſouveraineté
de ce Prince , & qu'ils lui ont prêté ſerment de
fidélité & rendu foi & hommage le 22 du mois
dernier.
De Stockolm , le 25 Mai 1775.
on en
Dans le nombre des médailles frappées ici ,
pendant le cours de l'année derniere , àl'occaſion
de différens événemens remarquables
voit plufieurs qui font le prix du mérite le plus
réel , celui de chérir & de ſervir ſa Patrie. Voici
l'inſcription du revers de celle qui a été frappée
en mémoire du Comte Scheffer : Souvenirdes
fecou's portés aux Dalécarliens en 1773 par les
foins d'un coeurgénéreux , &par les bienfaits de
divers bons Citoyens.
Le feu fieurSahlgrreenn, qui s'eſt rendu célèbre
par les prix qu'il a fondés pour l'encouragement
de l'agriculture , a été honoré auffi d'une médaille,
dont le revers eft une guirlande formée
d'épis de bled , avec ces mots : Certamina Geor
gica , (Combats Champêtres).
JUILLET. 1775. 205
Le même honneur a été rendu au fou fieur
Alſtromer , connu pour avoir introduit ici des
béliers d'Eſpagne , & pour avoir amélioré la race
des bêtes à laine dans ce Royaume. Le revers de
ſa médaille préſente le Dieu Pan aſſis au pied
d'un arbre, avec cette inſcription : Curat oves
oviumque Magistros. ( Il veille au ſoin des Troupeaux
&des Bergers ). Ces Médailles , qui confacrent
l'amour du bien public , ont été gravées par
le Profeſſeur Eninberger, un des plus célebres
Artiſtes en ce genre.
De Copenhague , le t3 Juin 1779
La Chambre Générale des Douanes a rendu un
Arrêt par lequel la défenſe d'introduire & de débiter
des dentelles dans les Duchés de Sleswick &
deHolſtein vient d'être étendue à cette partiedu
Holſtein qui a paffé nouvellement ſous ladomi
nation de Sa Majeſté.
Dela Haye, le 23 Juin 1775.
Une des queſtions utiles que l'Académie de
Harlem couronna le 22 du mois dernier , avoit
pour objet la Propagation des Principes du
Chriftianiſme dans les Colonies de la République.
Le premier Acceffit fut adjugé au Sieur
Corneille de Vollenhoven , Marchand de Rotterdam.
On mande de Moſcou que l'Impératrice de
Ruſlie a accordé au ſieur Gouſetnikoff qui va
commencer un commerce conſidérable fur la
Mer Noire , toutes les immunités néceſſaires à
cette entrepriſe avec promeſſe de lui lailles tous
206 MERCURE DE FRANCE.
les profits , & de prendre toutes les pertes ſur le
compte de l'Etat .
De Rome, le 4 Mai 1775 .
Le Sacre de Sa Majesté Très Chrétienne ayant
été fixé au 11 de ce mois , &le Cardinal de Bernis
, ſon Miniſtre en cette Cour , y ayant annoncé
cet événement , il y eut en conféquence
Dimanche au foir , & le lendemain , double illumination
chez les Ambaſladeurs & Miniftres
Etrangers qui réſident ici , chez les principaux
Habitans de cette Ville , aux Eglifes Nationales
Françoiſes , & chez tous les François qui s'y
trouvent établis .
La Galere du Pape , conſtruite avec beaucoup
de magnificence à Civita Vecchia , fur lancée à la
mer lundi dernier , après les cérémonies d'uſage
en pareille circonſtance.
De Venise, le 10 Juin 1775.
:
On a reçu ici la nouvelle que l'Empereur en
partant de Parme , avoit pris , avec ſon frere le
Grand-Duc de Toſcane , la route de Piſtoye , qui
communique du Modenois à la Toscane. C'eſt
un chemin nouvellement ouvert qui traverſe
lesApennins, Il eſt impraticable aux voitures en
certains endroits , & les Princes , qui n'ont à leur
fuite que deux domeſtiques , ſeront obligés , pour
le bien reconnoître , de faire plus de cinquante
milles à cheval .
De Naples , le 27 Mai 1775 .
On arme dans ce Port deux Frégates , dont la
JUILLET . 1775 . 207
:
deſtination n'eſt pas encore annoncée Des lettres
de Sicile , du 16, portent que deux Bâtimens
Napolitains , dont l'équipage avoit gagné terre ,
ont été enlevés par un Chebec Algérien , taifant
pattie d'un armemement de la même Nation
compoſé d'une Frégate , trois Chebecs & une
Barque . Cette Eſcadre avoit donné la chaiſe , peu
de jours auparavant , à deux Galeres de Malthe
qui le ſontréfugiées dans le Port de Trapani.
De Londres, le 13 Juin 1775 .
,
On a reçu , le II de ce mois , des lettres de
laNouvelle Yorck , datés du 4 Mai , qui confirment
que les Habitans de cette Province venoient
de prendre les armes , ainſi que toutes les autres
Provinces ; qu'il s'étoient rendus maître des Troupes
engarnifon chez eux ; qu'ils les tenoient renfermées
dans des barraques , où elles étoient gardées;
que cette expédition leur procuroit un
grand nombre de canons , & qu'ils avoient dépouillé
le Lieutenant au Gouvernement , de toute
l'actorité , pour la remettre dans les mains du
Peuplemême.
Le Colonel Mansfeld , le ſicur Wats & plufieurs
autres Partiſans du Miniftere , font arrivés
de la Nouvelle Yorck, à ce qu'on dit , actendu
qu'il n'y a plus de sûreté dans cette Province
pourquiconque ne ſe joint pas aux ennemis du
Gouvernement.
On mande de New- Yorck que lorſque le ſieur
William Tryon , Gouverneur de cette Province
, y eſt atrivé , on lui a ſignifié une défenſeexprefle
,ainſi qu'à tout fon monde , de mettre pied
208 MERCURE DE FRANCE.
à terre. Les principaux Habitans l'ont fait aſſurer
à la vérité qu'ils ne lui feroient aucun mal , mais
àcondition de remettre en mer aufſi-tôt ; & l'on
dit que ce Gouverneur a été forcé d'obéir.
On dit qu'un Vaifleau eſt parti de Boſton avec
différens Officiers Américains faits priſonniers
par le Lord Percy. Les Colonies ſeront très-attentives
au traitement qu'on leur fera éprouver.
De Paris , le 30 Juin 1775 .
L'Académie des Jeux de Floraux de Toulouſe
fera , ſuivant l'uſage , le 3 Mai de l'année prochaine
, la diſtribution de ſes Prix divers . Le principal
eſt deſtiné à un Diſcours dont le ſujet eſt
l'Eloge de Michel de l'Hôpital , Chancelier de
France.
On écrit de Lyon un fait dont le tableau ne
peutqu'être intéreſlant à montrer , puiſqu'il honore
l'humanité. Le 26 du mois dernier , vers les
dix heures du matin, on vit ſur le pont de la Saône
qui conduit de l'Archevêché à la Place de Louis-fe-
Grand , un Soldat qui , après avoir paru dans
une grande agitation, reſte quelques minutes immobile,
appuye la tête ſur le garde-fou , & bientôt
le franchit en s'élançant au milieu de l'eau :
unjeune homine de treize à quatorze ans, nommé
Vegouroux , fils d'une Marchande d'Oiseaux ,
s'écrie : A moi , mon frère , nous lefauverons. Les
deux jeunes gens ſe précipitent en effet dans l'eau,
&ramènent , après beaucoup de recherches , le
malheureux fur le rivage. Une joie pure & vive
éclatoit dans les yeux de cesdeux libérateurs, auxquels
le Soldat étoit inconnu. Un des frères fersoit
la main de l'autre , en lui diſantavec lai
JUILLET. 1775 . 209
fillement :je t'avois bien dit quenouslefauverions.
La foule qui les environnoit leur fit quelqueslégè
res libéralités qu'ils recevoient avec une indifférence
marquée ; mais l'intérêt de cette ſcè ne
augmenta beaucoup , lorſqu'on les vit vouloir
partager avec le Soldat , qui reprenoit ſes ſens, ce
qu'ils avoient reçu : ce moment excita une admiration
univerſelle & des applaudiſiemens dont
l'action étoit bien digne. Quelqu'un demanda au
Soldat quel motiff'avoit fait attenter à ſes jours :
il répondit qu'ayant perdu au jeu l'argent qui lui
étoit néceflaire pour faire ſa route , & 18 liv.
qu'on l'avoit chargé de remettre à un de ſes camarades
, il n'avoit point vu dans ſa ſituation d'expédient
plus court que de ſe délivrer de la vie
qui lui faisoit mal; ce ſont ſes expreffions.
NOMINATIONS.
Le Roi voulant témoigner aux deux Chefs du
Régiment Royal Comtois ſa ſatisfaction de leurs
ſervices , a donné au Chevalier de la Motte-
Geffrard , Lieutenant- Co'onel de ce Corps , la
Lieutenance de Roi des ville & château de Saint-
Omer , vacante par la mort du fieur de Cugnat ,
& au Comte de Chemault , Major , la place de
Lieutenant-Colonel , vacante par la retraite du
Chevalier de la Motte.
Le Roi a diſpoſé de la place de Commandeur ,
vacante dans l'Ordre de Saint- Louis , par la mort
du Chevalier de Vallière , en faveur du Comte
Drummond de Melfort , Maréchal de Camp en
ſes armées , & ci-devant Colonel du Régiment
Royal Ecoffois.
1
210 MERCURE DE FRANCE.
Sa Majesté a accordé au Comte de Barbançon ,
Meſtre de Camp de Cavalerie , la charge de Colonel-
Lieutenant du Régiment d'Infanterie d'Orléans
, vacante par la démiſſion du Comte de
Montauzier ; au Marquis de Laval , Colonel du
Régiment d'Infanterie de Touraine , celle deColonel
du Régiment d'Infanterie de Bourbonnois ,
vacante par la démiſſion du Marquis de Campenne;
au Marquis de Saint-Simon- Maubleru
Lieutenant- Colonel du Régiment Provincial de
Poitiers , celle du Régiment de Touraine , Infanterie
; au Marquis de Campenne , le Régiment
Provincial de Poitiers ; au Comte de Saint-Maime
, Capitaine dans le Régiment du Meſtre-de-
Camp- Général , Cavalerie , la charge de Colonel
du Régiment d'Infanterie de Soiffonnois , vacante
par la démiſſion du Baron de Juigné .
,
Le Roi a nommé l'Abbé Déſaunays Garde des
Livres imprimés de ſa Bibliothèque, à la place
du feu fieur Caperonnier.
LeMaréchal de Clermont-Tonnerre ayant été
nommé par le Roi , le 25 Juin , Duc & Pair de
France , a eu l'honneur de faire le lendemain ſes
semercîmens à Sa Majeſté.
Le ſieur de Sartine , Secrétaire d'Etat au département
de la Marine , ayant été nommé par le
Roi Miniſtre d'Etat , aſſiſta en cette qualité , le
6 Juillet , au Conſeil.
PRÉSENTATIONS .
Le 29 Juin , la Vicomteſſe de Mérinville a eu
l'honneur d'être préſentée à Leurs Majeftés par
Madame Sophie de France , en qualité de Dame
JUILLET. 1775. 211
pouraccompagner cette Princefle. Le même jour,
laPrincefle de Chimay , ci-devant Dame du Palaisde
la Reme , a prêté ferment entre les mains
de Sa Majesté , pour la place de Dame d'Atours ,
dont la Duchelle de Collé avoit remis ſa démisfion
à ta Reine; elle avoit eu l'honneur d'être préſentée
la veille , en cette même qualité , à Leurs
Majeſtés & à la Famille Royale.
La Duchefle de Luynes a cu auſſi l'honneur
d'être préſentée à Leurs Majestés &à la Famille
Royale, en qualité deDame de Palais de la Reine,
àla placede la Princefle de Chimay.
Le 2 Juillet , la Comtefle de la Farre , & la
Comrefle de Vauban , ont eu l'honneur d'être
préſentées à Leurs Majestés & à la Famille Royale;
la première , par la Marquiſe de Caraman , & la
ſeconde , par la Marquiſe de Vauban .
L'Abbé de Chabrillan , que le Roi a nommé
fon Aumônier , a eu l'honneur d'être préſenté le
6 Juillet à Sa Majesté & à la Famille Royale.
Le 25 Juin , la Marquiſe de Sainte-Hermine
a eu l'honneur d'être préſentée à Leurs Majestés
& à la Famille Royale par la Marquiſe de Polignac.
MARIAGES.
Le 25 Juin, le Roi , ainſi que la Famille Royale,
ont ſigné le contrat de matiage du Comte de la
Croix , Ecuyer de main de Monſeigneur le Comte
d'Artois , & Lieutenant des vaiſſeaux du Roi ,
avec Demoiselle Alexandre d'Homache Le lendemain
, le Roi , ainſi que la Famille Royale , ont
auſſi ſigné le contrat de mariage du ſieur de Pe212
MERCURE DE FRANCE.
guilhan de Larbouſt , Chevalier , ancien Capitaine
au Régiment de la Reine , Cavalerie , &
Ecuyer Commandant de la petite écurie du Roi ,
avec Demoiselle le Mercier.
NAISSANCES.
La Duchefle de Chartres eſt accouchée, le Lundi
3 Juillet, à 7 heures un quart du ſoir, d'un Prince
qui portera le nom de Duc de Montpenfier.
MORTS.
i
Dame Angélique. Jacquette de Gombault ,
Comteil: de Benange , veuve de Charles- François
de Wavrans , Marquis de Bourdin , Comte de Benange
, eſt morte à Paris le 22 Juin , âgée de ſoixante-
fix ans.
Le ſieur Mathurin-Antoine Celo Allaire, Prêtre,
Licencié en Théologie de la Maiſon & Société
Royale de Navarre, ancien Précepteur du Duc de
Chartres , & Abbé de l'Abbaye royale de Notre-
Dame de Bourges , Ordre de Citeaux , Diocèſe de
Quimper , eſt mort à Paris au Palais-Royal , le
22 Juin.
Le Comte Louis-Benigne de Humes , chef de
la branche de la Maiſon de Humes , en Ecofle ,
établi en France , eſt mort au château de Ville
JUILLET. 1775 . 213
dieu , près Muſly l'Evêque en Champagne , le 18
Mai , dans ſa quatre-vingt-cinquième année.
Eléonore d'Oglethorpe , Marquiſe Douairière
de Mezières , veuve depuis 1721 , d'Eugène-Marie
de Dethiſy. Marquis de Mezières , Lieutenant
-Général des armées du Roi , Gouverneur des
ville & citadelle d'Amiens & Corbie , Grand Bailli
d'Epée d'Amiens , Commandant pour le Roi dans
tout le pays qui eſt entre la Meuſe & la Somme ,
eſt morte le 28 Juin dans ſa quatre-vingt-douzième
année , à Longwy , chez le Marquis de
Mezières , ſon fils .
Le Chevalier de Vallière , Maréchal des Camps
&Armées du Roi , Commandeur de l'Ordre Royal
&Militaire de Saint- Louis , Gouverneur Général
des Ifles Sous le-Vent , eſt mort , le 14 Avril
dernier , au Port-au-Prince, Iſle Saint-Domingue.
Le Baron de Waren , Maréchal des Camps &
Armées du Roi , Commandant pour Sa Majesté à
Belle- Ifle- en-Mer , eſt mort dans cette le le 21
Juin.
LOTERIE.
Letiragede la loterie de l'Ecole royale militaire
s'est fait le s Juillet. Les numéros fortis de
la roue de fortune ſont 57 , 38 , 32 , 31 , 13. Le
prochain tirage lefera le s Août.
214 MERCURE DE FRANCE.
Le Fleuve & le Ruifleau ,
PIECES
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers&en proſe, pages
L'Enlèvement d'Europe , idylle ,
L'Heureuſe abſence ,
Vers à M. le Duc de Duras ,
Odeà mon Clavecin ,
L'Epreuvedes Amis ,
Marc Anwine & les Athéniens ,
Moralité ,
Portrait de M. ***
Dialogue entre Séméramis&Artémiſe,
LeMari & les deux Voiſines , fable ,
Les deux Meres , fable.
L'Aigle & l'assemblé des Oiseaux,
Explicationdes Enigmes & Logogryphes ,
ibid.
IS
33
34
35
39
ibid.
40
ibid.
SI
53
54
57
58
ENIGMES , ibid.
LOGOGRYPHES , 61
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 63
Connoillance de l'Homme , ibid.
Traité des injures dans l'ordrejudiciaire , 67
Obſervations ſur l'art du Comédien , 72
Voyaged'Italie& de Hollande , 75
Inſtruct. ſur l'uſage du charbow-de-terre , १०
Zély, 95
Mém &obf. fur la perfectibilité de l'homme, 96
Moyens d'extirper l'uſure , 99
Recherches critiques , hiſtoriques & topograh.
fur la ville de Paris , 104
Le Voyageur naturaliſte , 106
Médecinedomeſtique , 109
JUILLET. 1775 . 215
Obſerv intéreſsante deMédecine , III
Obfervations ſur les effets des vapeurs mophétiques
, 113
Réflexions fur les Mémoires , 114
--d'un Citoyen ſur les enfans naturels , 118
Dict poëtique d'éducation , 121
Expoſition de l'Hiſt de France , 124
Legénie du Pontife , 125
L'homme ſenſible , 133
Hiſtoire des Souverains Pontifesqui ont fiégé
dans Avignon , 136
Le Dentiſte Obſervateur , 140
Recherches hiſtoriques & phyſique ſur lesmaladies
épizootiques , € 143
La Sybille Gauloife , 145
Le Médecin de ſoi-même , 146
Bibliothèque univerſelle des Romans , 147
Diſcours ſur la maniere de lire les vers , 153
ACADÉMIES . 155
Dijon , ibid.
SPECTACLES. 162
Opéra , ibid.
Comédie Françoiſe 163
Comédie Italienne , ibid.
ARTS. 165
Gravures , ibid.
Muſique. 169
Chaloupe infubmergible , 172
Vers ſur une eſquiſse de la Reine , 174
Vers pour le portrait de M. Turgot , ibid.
Couplets impromtu faits le jour de la fête de
M. P.
175
Actiondegrâces à l'occaſion du ſacre de Louis
XVỊ , 176
216 MERCURE DE FRANCE.
Leçons publiques & gratuites ſur le traitement
du mal vénérien ,
Traitement populaire du mal vénérien ,
Cours deMédecine,
Hiſtoire naturelle ,
Variétés , inventions , &c.
Anecdotes.
Lettre de M. Parmentier ,
AVIS ,
Nouvelles politiques ,
Nominations ,
Préſentations ,
Mariages ,
Naitlances ,
Morts ,
Loterie ,
180
181
183
184
185
190
194
198
203
209
210
211
212
ibid.
213
APPROBATI0N.
J'AT lu , par ordre de Mgr leGarde des Sceaux ,
le fecond vol. du Mercure du mois de Juillet 1775,
& je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir cu
empêcher l'impreffion .
A Paris , le 15 Juillet 1775 .
LOUVEL
De l'imp . de M. LAMBERT , rue de la Harpe
près Saint Côme,
5
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
AOUST, 177b.
Mobilitate viget. VIRGILE .
Beugaci
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , rue Chriſtine,
près la rue Dauphine.
AvecApprobation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'E'ESSTT au Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriftine , que l'on prie d'adreſler , francs de port,
les paquets & lettres , ainſi que les livres , les eftampes
, les piéces de vers ou de proſe , la mufique
, les annonces , avis , obfervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & mechaniques , &généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amufer le
Lecteur . On prie auffi de marquer le prix des livres,
eſtampes & pièces de muſique .
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres& de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourirà ſa perfection
; on recevra avec reconnoiffance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront meine un titre de
préférence pour obtenir des récompenſes ſur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv
que l'on paiera d'avance pour ſeize volumes rendus
francs de port .
L'abonnement pour la province eſt de 32 livres
pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
port par la poſte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eſt de 36 ſols pour
ceux qui n'ont pas ſouſcrit,au lieude 30 fols pour
ceux qui font abonnés,
On fupplie Meſſieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
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Dict. Héraldique , fiigg.. in-8 ° . br. 31. 15 fo
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Fables brientales , par M. Bret , 3 vol in- و ام . 89
Diogène moderne , 2 vol. in-8° . br. 5liv.
Traité du Rakitis ,, ou l'artde redreffer les enfans contrefaits
, in - 8 ° , br avec fig .. 41.
Elogede la Fontaine , par M. de la Harpe , in-8 °. br.
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Les MuſesGrecques , in-8 ° . br. 11.161.
Les Odes Pythiques de Pindare, in-8° . br. 51.
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Les Caractères-modern's , vol . br. 31.
Mémoire fur la Musique des Anciens, nouvelle édition ,
in4°. br. 71.
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Journal dePierre le Grand, in-8º. br. ءام
Institutions Militaires, ou Traité élémentaire de Tactique,
3 vol. in-89.br. وا
L'Agriculture réduite à ſes vrais principes , vol. in-12,
broché , 21.
MERCURE
DE FRANCE.
र AOUST , 1775 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
:
STANCES SUR LE BONHEUR .
Le Bonheur , & Mortels ! pour vous fi plein
d'appas ,
Ames yeux détrompés n'eſt plus qu'une chimere,
Un ſonge ſéducteur , qui , d'une aile légere ,
Au moment du réveil s'envole de nos bras .
Dans l'age heureux de la tendreſſes.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
Age brillant , rapide , &qui fuit ſans retour ;
Je penſois en jouir dans le ſein de l'Amour ,
Hélas! je fus trahi par ma jeune Maîtreſle.
Letemps me confola , ramena le defir :
Encor dans mon printemps , confiant& ſenſible,
Je ſentis , je penſai qu'il m'étoit impoffible ,
Entouré de ſes fleurs , de ne plus en cueillir.
1
Je fis choix d'un ami qui me parut fincere:
Il nem'ouvrit ſon coeur que pour tromper le mien.
Par la fooeur abuſé , délaiſté par le frere ,
J'eſsayai de n'aimer plus rien .
Perfide amour ! amitié menſongere !
Je les tompis,vos funeftesdienst
Mais quandj'y ſonge encor , votre chaîne m'eft
1 chere:
Quevos illuſions me donnoient de vrais biens !
Ainſi tous les plaiſirs , enfans de la folie ,
Pour déchirer mon coeur l'ouvroientàleurs tranf
ports;
Ils remplifloient defiei lacoupe de ma vie ,
Après avoir verſé la douceur ſur ſes bords.
En vain , pour diſſiper l'ennuiqui me conſume ,
Aux Muſes , aux Beaux-Arts je vais facrifier ;
J'ai perdu ma Daphné , j'embraſſe un vain laurier :
Mais audieu du bonheur il produit l'amertume.
AOUST. 1775. 7
Pour le fupplice de mon coeur
Trop long-temps mon eſprit embellit ce fantême;
Inſenſéij'appelois , je cherchoiste bonheur ,
Et j'oubliois que j'étois homme.
Par M. B.
Q
L'AMITIÉ TRAΗΙΕ.
:
UE dans les vifs tranſports de ſes embraffemens
VotreAmante vous jure une ardeur éternelle ,
Et bientôt à l'Amour devenue infidele ,
Voye , en riant de vostourmens ,
Le Zéphyr , aufiléger qu'elle ,
Emporter les légers fermens ;
Que la volage même endevienne plus belle ,
Etcompte tous ſes jours par les nouveaux Amans :
Votre douleur n'eſt point mortelle ;
Vous l'oubliez au bout de deux printemps ;
On fait que l'Amour & le Temps ,
Hélas ! ont toujours eu des ailes .
Oui l'Amour est perfide & fur- tout inconſtant ;
Il eſt aveugle , il eſt enfant ;
Frivole papillon , il vole aux fleurs nouvelles ,
Les voit , brûle , jouit , les quitteen un inſtant.
Toute role , malgré ſes épines cruelles ,
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
Malgré cette pudeur que nous admirons tant,
Ailez ſouvent s'oublie , & reflemble à nos Belles :
Le Zéphyr eſt ſi careſlant !
toi qui pris naiſſance au ſéjour des orages !
Cruelle Mere des Amours !
Beauté!beauté fatale& chere à tous les âges !
Je ne ſuisplus ſurpris que des coeurs les plus ſages
Ton pouvoir fouverain trouble les plus beaux
jours ;
Ton fils , ton cruel fils , dans des antres ſauvages ,
Parmi les tigres & les ours ,
Fut élevé par des Antropophages ;
Nos larmes , notre ſang ſont ſes plus doux breuvages
;
Er ſes moindres faveurs il nous les vend toujours.
Il exige nos voeux & rit de nos hommages :
Mais enfin... l'on connoît ſes tragiques retours.
Alors , tendre Amitié ! tu nous es néceſſaire ;
Tu viens fécher les pleurs qu'a fait couler ton
frere ;
Tu fais nous confoler par tes épanchemens ;
Et le coeur fait pour toi , devenant plus ſenſible ,
S'éclaire& goûte enfin , dans un calme paiſible ,
Non des fenfations ,mais de purs fentimens.
Mais , Dieux ! ô perfidie affreuſe !
O honte ! ô forfait ! Ô douleur !
Si ; plus coupable & plus trompeuſe ,
AOUST. 1775 . 9
L'Amitié te trahit en faſcinant ton coeur ;
Si, pour ſéduireta tendreſſe ,
Elle te flatte , te carefle ,
Et colore avec art ſes atroces noirceurs ;
Si , par des diſcours ſuborneurs ,
Elle engage ta confiance ,
Et, dans des rapports impoſteurs ,
Calomniant ton innocence ,
Surton eſprit&fur tes moeurs
Elleverſe en ſecret le poiſon des erreurs ;
Parmi tes aſlaſſins ! ... ciel ! ... ma plume s'arrête...
Si tu vois ton ami le poignard à la main !
Infortuné! .. frémis... enveloppeta tête ,
Etlaiſſe-toi percer le ſein.
Parlemême:
AM. le Comte DE BARBANGON , que
S. A. S. Monseigneur le Duc d'Orléans
a nommé Colonel- Lieutenant defonRégiment
d'Infanterie.
Dela Phalange d'Orléans
Nous allons vous voir à la tête;
Abien faire elle eſt toujours prête ,
Al'exemple des Commandans .
Lenomd'un Prince qu'on adore ,
Av
10 MERCURE DE FRANCE .
Cenomchéri qui nous honore , I
Eſt imprimédansnotre cooeur;
Il eſt ſynonyme à l'honneur ,
Il eſt ſynonyme au courage , ..
Il eſt fait pour porter bonheurs
Oui , mon Colonel , je préſage
Qu'unjour vous obtiendrez le gage ,
Qu'un Roi qui s'y connoît, accorde à la valeur :
Venez donc nous guider au chemin de la gloire ,
Venez , nousnous ſouvenons tous
De la bataille de Rocoux ,
Nous décidâmes la victoire,
Nous en ferons sûrs avec vous..
Par M. le Clerc de la Mothe, Chev de
St Louis , Capitaine audit Régiment.
LE LAPIDAIRE & LE DIAMANT.
Fable.
Un Lapidaire avoit eu deux enfans
Dont le premier , dans ſa jeuneſle ,
Négligé ſur ſes goûts, ſes défauts , ſes penchans,
Avoit depuis donné , ſan's cefle,
Dans les plus grands déréglemens :
11 leur livroit tous les momens .
Maisle cadet ,que l'oeil du pere,
AOUST . 1775 . it
Plus éclairépar un premier malheur ,
Avoit conduitpar un ſentier meilleur ,
Poflédoit un doux caractere ,
Del'eſprit , avec un bon coeur.
Un jour que notre Lapidaire
Tenoitun Diamant de prix ,
Jugez s'il dût être ſurpris
D'entendre , d'une voix très-claire ,
LeDiamant parler ainſı :
Vous avez du chagrin , c'eſt votre faute aufk ;
Voyez- moi, c'eſt de vous que je tiens l'exiſtence ,
>>>En me formant , en merendant poli ,
>>>Je vous dois plus que la naiſſance ;
•Et fi pour votre fils aîné
* Aux mêmes ſoins vous vous fuſſiez donné ,
- Vous verriez ſes vertus, ſes talens , ſa prudence ,
>>Vous tenir lieude récompenſe ».
Par le même.
SONGE MERVEILLEUX.
J
Traduit de l'Anglois du Babillard.
E prenois ces jours paſſés une promenade
ſolitaire dans les jardins de Lincolns'
ime ; & comme il arrive ſouvent
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
aux vieillards qui ont fait peu de progrès
dans le monde du côté de la réputation
&de la fortune , je réfléchiffois avec
une forte de peine à l'avancement rapide
& à l'élévation fubite de pluſieurs perſonnes
bien moins âgées que moi , & je
murmurois de la diſtribution inégale de
richeſſes , d'honneurs & de dignités répandus
fur les différens états de la vie.
La nuit me ſurprit dans ces pentées mortifiantes
: mais fon filence , joint à la
beauté du temps & à ſa ſérénité , me
conduiſit à une contemplation qui me
cauſa des idées plus agréables. Je levai
les yeux vers le ciel :le firmament me
parut dans tout fon éclat; la multitude
infinie d'étoiles dont il étoit orné , formoit
un ſpectacle raviſſant pour quelqu'un
qui ſe plaît à l'étude des ouvrages
de la Nature , & je ne pus l'enviſager
fans méditer ſur le Créateur de tant
d'objets aufli magnifiques . C'eſt dans ces
momens de calme que la philofophie
inſpire la religion , & que la religion
ajoute aux plaiſirs de la philoſophie.
Je me retirai plein de contentement
d'avoir paflé quelques heures dans une
fi noble occupation , & ne doutant point
qu'elle n'induât agréablement ſur mon
AOUST . 1775. 13
fommeil. En effet , je ne fus pas plutôt
endormi que j'eus un ſonge qui m'affecta
prodigieuſement. Il avoit quelque
choſe de ſi majestueux &de ſi impofant ,
que je ne puis m'empêcher de le rapporter
malgré l'incohérence d'idées qu'on peut
y découvrir dans pluſieurs endroits , &
à laquelle les ſonges font ordinairement
fujers.
Je crus revoir ce même firmament illuluminé
par les aſtresbrillans qui m'avoient
récréé avant mon fommeil. Mes yeux er
rans ſur ces objets , s'arrêtèrent au ſigne
de la Balance : je le conſidérai avec atten.
tion , & je vis pointer au milieu de cette
constellation & s'accroître par degrés ,
une lumière extraordinaire qui m'affecta
de la même manière que i j'euſle vu le
ſoleil ſe lever en plein minuit. Ameſure
qu'elle augmentoit en grandeur & en
éclat , il me ſembloit qu'elle approchoit
vers la terre. En effet , j'y découvris bientôtcomme
une ombre entourée de rayons
& à qui , peu- à- peu , je reconnus diſtinctement
la figure d'une femme. J'imaginai
d'abord que ce pouvoit être l'intelligence
qui gouvernoit la conſtellation
d'où je l'avois vue defcendre ; mais lorfque
je fus à portée de la regarderde plus
14
MERCURE DE FRANCE.
un
près , elle me parut environnée de tous
les attributs avec lesquels on repréſente
ordinairement la Déelle de la Juſtice.
Son air majestueux & terrible étoit adouci
par les traitsde la beauté la plus éclatante.
Si le ſourire ſe mêloit à la douceur
de ſes regards , elle rempliſſoit l'ame de
joie ; le courroux venoit-il à les enflammer
, elle y portoit la crainte & l'épouvante.
Elle tenoit un miroir que je reconnus
bientôt pour celui que les Peintres
mettent entre les mains de la Vérité.
Je vis partir de ce miroir , comme
éclair au milieu du jour , une clarté plus
viveque celle qui accompagnoit la Déefſe
: toutes les fois qu'elle venoit à l'agiter
, le ciel & la terre , tour à tour ,
étoient illuminés. Quand elle fut defcendue
affez près de la terre, pour être
vue des mortels & leur faire entendre ſa
voix , elle répandit autour d'elle des
nuages variés , qui divisèrent ſa ſplendeur
, trop éblouiſſante , en une infinité
de rayons plus tempérés, & par ce moyen
elle leur rendit ſon éclat plus fupportable.
Tous les habitans de la terre , frappés
de cet événement étrange , ſe raſſemblerent
dans une vaſte plaine. Aufſfi-tot on
AOUS T. 1775. 15
entenditune voix qui fortit des nuages ,
& qui annonça que le but de cette apparition
étoit de rendre à chacun ce qui
lui étoit dû & de lui en aſſurer la poffeffion.
A cette déclaration folennelle ,
la crainte & l'eſpérance , la jote & la
douleur s'emparèrent des eſprits & les
agitèrent de différentes manières. Le premier
édit portoit que toutes les richeffes
fuſſent immédiatement rendues à leurs
véritables propriétaires : fur quoi chacun
prit en main les titres de ſes poffeffions.
Comme la Déeſſe tourna le miroir de la
vérité ſur la multitude , on ſe mit à examiner
les différentes pièces à la clarté
qu'il répandoit. Ses rayons avoient la
propriété de mettre en feu tout ce qui
étoit fauffement fabriqué. On vit auffitôt
quantité de papiers s'enflammer , de parchemins
ſe plier en fe rétreciſlant , &
la cire des ſceaux ſe fondre & couler de
toutes parts , ce qui formoit le ſpectacle
le plus bizarre. Souvent le feu ne parcouroit
que deux ou trois lignes & s'arrêtoit;
& c'étoit aux interlignes & aux
codiciles que le feu prenoit ordinairement.
Comme la lumière pénétroit jufques
dans les retraites les plus cachées ,
elle découvrit les actes qui s'étoient per
16 MERCURE DE FRANCE.
dus par accident , & ceux qui avoient été
dérobés & recelés à deffein , ce qui
occafionna une révolution étonnante : les
dépouilles de l'extorfion & tous les fruits
de la fraude & de la fubornation furent
ramaffées , & formoient un tas fi prodigieux
, qu'il s'élevoit , pour ainſi dire ,
juſqu'aux nues. Il fut appelé la montagne
de reſtitution ; & tous ceux qui
avoient été trompés furent invités d'aller
yreprendre ce qui leur appartenoit.
Alors on vit une foule de miſérables
quitter les drapeaux de l'indigence & fe
revêtir d'habits couverts de brocards &
ornés de broderies , dont ils dépouillè
rent ceux que l'opulence en avoit décorés
; & quantité de gens qui avoient joui
de fortunes immenfes tombèrent tout- àcoupdans
un état de médiocrité; & il
leur reſtoit à peine de quoi fatisfaire
leurs befoins eſſentiels.
Un fecond édit , qui avoit pour but
de ranger tout le genre humain en familles
, ordonna que tous les enfans ſe
rendiſſent auprès de leurs véritables pè.
res . Auſfi- tôt une grande partie de l'afſemblée
ſe mit à changer de place , parce
que le miroir préſentant avec éclat la
vérité , chacun étoit conduit , comme par
AOUST. 1775 . 17
un inſtinct naturel , vers ſes propres parens.
C'étoit un ſpectacle affligeant de
voir des chefs de familles nombreuſes
perdre tout à- coup tous leurs enfans , &
quantité de célibataires chargés de familles
confidérables .On voyoit d'un côté
l'orphelin abandonné trouver un père
opulent & ſe réunir à une famille diftinguée;
de l'autre , l'héritier préſomptif
d'une grande fortune ſe proſterner devant
celui à qui , un moment auparavant , il
commandoit en maître . Ces changemens
auroient pu produire de grandes plaintes
file malheur n'eût pas été, pour ainti dire ,
général , & fi la plupart de ceux qui venoientde
perdre leurs enfans ne les euffent
retrouvés dans les mains de leurs
meilleurs amis .
Après que les hommes , qui avoient
été victimes de l'ufurpation , furent réin.
tégrés dans leurs droits , & que l'ordre
naturel fut rétabli dans les familles , on
entendit publier un troiſième édit qui
ordonna que tous les poſtes honorables
fuſſent conférés aux perſonnes qui au
roient le plus de mérite & de capaciré.
Les hommes robuſtes , ceux d'une taille
avantageuſe , d'autres qui poſſédoient de
grandes richeſſes , ſe préſentèrent fur le
18 MERCURE DE FRANCE.
champ avec affurance ; mais ne pouvant
réſiſter à l'éclat du miroir qui les éblouiffoit
, ils retombèrent auffitôt dans la
foule. Ainfi que l'aigle qui eſſaye les yeux
de ſes petits aux rayons du ſoleil , ia
Déeſſe éprouvoit la multitude en expofant
chaque individu aux effets du miroir.
J'en vis quantité détourner le viſage
, ſans doute parce qu'ils reconnoiffoient
leur foibleſſe , &ne ſe ſentoient
pas affez de mérite pour montrer des
prétentions. Il n'y eut que les hommes
véritablement vertueux , les ſavans , &
ceux qui s'étoient diftingués ſoit dans le
métier des armes , ſoit dans le commerce
ou dans les affaires , qui purent en
foutenir l'éclat. La Déeſſe en compoſa
d'abord un corps particulier qu'elle détacha
de cette foule prodigieuſe qui la regardoit
avec une ſecrete vénération ſe
retirer à l'écart ; mais comme elle vouloit
que tous les poſtes fuſſent remplis
convenablement , elle fit différens choix
parmi ce corps recommandable , & les
emplois les plus élevés , ainſi que ceux
d'une claſſe inférieure , furent diſtribués
conformément au mérite , à l'habilité &
aux talens de chacun .
Ces actes de juſtice exécutés , les hom
AOUST. 17750 19
mes furent congédiées par la Déeffe , &
ſe retirèrent. Un inſtant après la plaine
fut couverte d'une multitude infinie de
femmes. A la vue de cette foule aimable,
mon coeur treſſaillit. Alors je vis
briller ſur leurs viſages l'éclat du miroir
céleſte; elles me ſemblèrent plutôt autant
de Divinités deſcendues à la ſuite de la
Déeſſe, que des mortelles qui ſe préſentoient
devant elle pour ſubir ſes arrêts.
Tant de femmes parlant, pour ainſi dire ,
toutes à la fois , formèrent un tintamare
& une confufion inexprimable ; envain
la Déeſſe ordonnoit le filence , il fallut
qu'elle employâr la ſévérité pour les rendre
attentives à ſes édits. Comme elles
avoient été prévenues que l'affaire la
plus importante de leur ſexe , c'eſt- à dire
celle de la préféance dans les rangs ,
alloit être décidée dans ce moment , le
trouble s'étoit répandu parmi elles & y
avoit occaſionné beaucoup de diſputes.
Les mots naiſſance , beauté , eſprit , talens
, richeſſes , retentiſſoient de toutes
parts à mes oreilles. Les unes ſe glorifioient
du mérite de leurs époux , tandis
que d'autres tiroient avantage de l'empire
qu'elles exerçoient fur eux . Quelques
unes le faifoient un grand mérite
20 MERCURE DE FRANCE .
4
d'être reſtées vierges , d'autres ſe vantoient
du grand nombre d'enfans qu'elles
avoient mis au monde , pluſieurs d'être
iſſues de familles diſtinguées , & d'autres
d'avoit donné la vie à des perſonnes qui
s'étoient illuſtrées dans le monde . L'une
cherchoit à briller par les agrémens de
la danſe, l'autre par les accens d'une voix
mélodieuſe : en un mot , on ne voyoit
de tous côtés que lorgnades , ſignes de
tête , jeux d'éventail, fourires , tons de
dédain, ſoupirs affectés , & chacun des
artifices que les femmes employent ordirmirement
pour captiver notre ſexe.
La Déeſſe ordonna donc pour terminer
toute querelle , que chacune d'elles ſe
plaçat ſuivant le plus ou moins de beauté
qu'elle avoir. Cette ordonnance les Hatta
infiniment & le plus grand nombre
mit aufitôt en oeuvre tout l'art poſſible
pour paroître davantage. Celles qui ſe
croyoient des agrémens dans la démarche
-& dans le maintien , cherchoient les
moyens de s'avancer & de ſe reculer , af
fectoient de faire de faux pas , afin
d'avoir occaſion de ſe montrer dans les
attitudes les plus ſéduiſantes; celles dont
le ſein étoit formé avec grâce , étoient
fort empreſlées de lever la tête au-deſſus
,
AOUST. 1775 . 21
de la foule , & d'obſerver les endroits
les plus reculés; pluſieurs ſe couvroient
les yeux de la main , ſous prétexte de
contempler plus aisément la gloire de la
Déeſſe : mais dans le vrai , pour faire
voir de beaux bras & de jolies mains . Ce
fut pour elles une nouvelle ſource de
joie lorſqu'elles apprirent que l'édit portoit
que chacune d'elles feroit elle même
fon propre juge dans la déciſion de cette
grande affaire , & qu'elle alloit occuper
un rangconformément à l'opinion qu'elle
prendroit d'elle en s'obſervant dans le
miroir. La plupart ſe livroient aux douces
eſpérances lorſque la Déeſſe fit paroi,
tre le miroir de la vérité , qui s'agrandiffoit
à mesure qu'il s'approchoit de l'afſemblée.
Il avoit la propriété fingulière
de détruire toute fauſſe apparence , &
il repréſentoit les objets ſans acuun égard
pour les traits extérieurs , qui n'avoient
pasde rapports au véritable caractère. La
Déeſſe le fit agir dans un ſi grand nombredediſpoſitions
différentes , que toutes
les femmes purent aisément y contempler
leurs perſonnes.On vit bientôt celles
qui avoient le plus de ces dons qui rendent
leur ſexe véritablement eſtimable ,
ſe parer des traits de la beauté la plus
1
22 MERCURE DE FRANCE.
on les
éclatante ; elles en concurent une joie pure
qui les embellifloit encore ;
diftinguoit ailément de celles qui pofſédoient
le moins de ces perfections , ou
qui les avoient mépriſées pour n'en montrer
que les apparences. Il eſt impotlible
d'exprimer l'étonnement & la fureur de
ces dernières , lorſque leurs véritables
traits leur furent préſentés dans le miroit;
quantité , effrayées à la vue de leurs
propres figures , tâchoient de brifer le
miroir : mais elles ne pouvoient y atteindre.
Pluſieurs autres ſe déſeſpéroient
de voir leurs appas ſe fléttir au moment
où elles les regardoient. La femme emportée
, violente , qui avoit entendu
rant fois faire l'éloge de fon eſprit &
de ſa vivacité , crut appercevoir une furie
lorſqu'elle ſe regarda dans le miroir;
l'amante mercenaire y vit une harpie ,
&la coquette ruſée un ſphinx , & les
uns & les autres conçurent pour leurs
figures une averfion & un dégoût proportionné
à l'eſtime qu'elles leur portoient
auparavant. Pour moi je ne pus voir ſans
gémir tant de beaux viſages perdre en
un clin d'oeil tout leur éclat pour ſe couvrir
des nuances de la difformité; il eſt
vrai que j'eus en même temps la confeAOUST.
1775 . 25
lation d'en voir pluſieurs autres , que
j'avois juſques - là regardés comme des
chefs-d'oeuvre de la nature , recevoir par
ceste épreuve des grâces nouvelles. Quelques
- unes étoient ſi modeſtes qu'elles
éprouvèrent la plus grande ſurpriſe à la
vue de leurs attraits.; j'en remarquai d'autres
qui avoient inené une vie auſtère &
retirée , dont les traits s'animèrent par
les appas les plus vifs & les plus touchans
; mais ce qui me frappa le plus ,
ce fut une certaine image que j'apperçus
dans le miroir , qui me parut être l'objet
le plus charmant que j'euſſe jamais vu de
ma vie. Ses traits avoient quelque choſe
de céleste ; ſes yeux brilloient d'un feu
qui ſembloit animer tout ce qu'elle regardoit.
Son air étoit majestueux , fon
maintien noble , ſon port élevé ; elle
avoit une prééminence marquée ſur toutes
les autres femmes .
Je defirois ardemment de voir celle
dont l'image me faisoit une ſi douce impreffion
, & je la reconnus dans la perſonne
qui étoit à mes côtés & fur le
même point de vue que moi , par rapport
à la difpofition du miroir. C'étoit
une petite vieille dont le viſage étoit
fillonné de rides & la tête couverte de
24 MERCURE DE FRANCE.
cheveux gris ; toutes les fois qu'elle ſe
contemploit dans le miroir, ſon viſage
s'animoit d'une gaieté pleine de candeur,
qui ſembloit élever ſon âme juſqu'au ravitſement.
Ce fonge eut pour moi une
fingularité que je ne puis taire ; c'eſt que
je conçus pour elle un penchant ſi vif ,
qu'il me vint dans l'idée de lui faire des
propofitions de mariage : mais comme
j'allois lui adreſſer la parole elle me fut
enlevée , parce qu'il fut ordonné que
toutes les femmes qui étoient contentes
de leur figure allaſſent ſe placer à la tête
de leur ſexe.
Cette affemblée d'élite formoit un
corps plein de grâces & de majeſté ; mais
comme cette diviſion n'occaſionnoit pas
fur la multitude une diminution auſſi
conſidérable qu'il eût été à ſouhaiter , la
Déeſſe, après avoir retiré le miroir , fit
quelques distinctions parmi les femmes
qui n'avoient pas été contenres de leurs
figurés. Elle prononça pluſieurs arrêts qui
me parurent très-ſages. Je m'en rappelle
deux entr'autres qui m'ont affecté trèsvivement.
Ils regardoient, l'un , les femmes
qui avoient manqué d'indulgence
envers leur ſexe , & qui avoient décrié
la conduite des autres femmes; l'autre ,
celles
AOUST . 1775 . 25
celles qui ne s'étoient pas obſervées avec
affez de ſévérité ſur leurs obligations ,
& ils avoient pour objet de faire un
exemple des unes & des autres .
Par le premier, les femmes qui s'étoient
livrées au plaiſir de la médiſance furent
condamnées à perdre l'uſage de la parole
: punition bien humiliante pour les
coupables , & vraiment faite pour extirper
juſqu'à la racine du vice. Cet arrêt
ne fut pas plutôt prononcé , que le murmure
continuel qui s'étoit fait entendre
dans l'aſſemblée juſqu'à ce moment , ſe
calma ſur le champ. J'étois immobile de
ſurpriſe & de chagrin de voir un ſi grand
nombre de perſonnes , que j'avois toujours
crues les plus vertueuſes de leur
ſexe , devenir tout à coup muettes. Une
Dame qui ſe trouva auprès de moi , &
àqui je ne pus cacher ma peine , me dit
qu'elle étoit étonnée de me voir prendre
tant de part à la diſgrâce d'une troupe
de ... Elle s'arrêta tout court , & je
ne tardai pas à reconnoître qu'elle participoit
à la diſgrâce commune. Ce déſaftre
tomba particulièrement ſur cette claſſe
de femmes qui portent parmi nous le
nom de prudes : expreffion trop foible
pour donner une juſte idée de ces fem-
B
26 MERCURE DE FRANCE.
mes hypocrites , qui ont l'art de s'arro
ger les avantages qui ne ſont dûs qu'à la
vertu , & qui s'élèvent ſur les ruinesde
celles qu'elles déshonorent , en divulguant
leurs foibleſſes. Par le ſecond arrêt,
les femmes qui avoient couru les riſques
de devenir mères , devoient paroître aux
yeux de toute l'aſſemblée avec les ſignes
caractériſtiques de leur chûte . L'exécution
de cet arrêt révéla un ſi grand nombre
de fautes , que je ſentis redoubler
mon reſpect & mon admiration pour le
corps précieux que le miroir de la vérité
avoit ramaflé parmi la foule; mais je ne
pus m'empêcher de gémir de le voir fi
peu nombreux en comparaiſon du reſte
de l'aſſemblée ; j'ignore quelle fut la ſuite
de cette ſcène importante : apparemment
que le ſpectacle nouveau qu'elle offroit
à mes regards me frappa trop vivement
pour pouvoir le ſupporter plus longtemps.
Amon réveil je ne pus penſer , fans
étonnement , à la bizarrerie de cette efpèce
de viſion , & ce fut un véritable
foulagement pour moi , lorſque , ſorti
tout-à-fait des régions de l'illufion , je
pus me convaincre par la réflexion , que
la vertu rencontre parmi le beau ſexe
1
AOUST. 1775 . 27
plus de profélites que mon rêve ne
m'avoit donné occaſion de l'imaginer ,
& qu'il eſt beaucoup de femmes à qui
on peut appliquer ce que Milton fait dire
àAdam lorſqu'il s'entretient avec l'Ange
au ſujet d'Eve , après avoir exprimé le
ſentiment da ſupériorité ſur elle.
aCependant , quand je l'enviſage,
> elle ſemble ſi parfaite & fi remplie de
>> la connoiſſance de ſes droits, que ce
qu'elle veut faire ou dire, paroît le plus
>> ſage , le plus vertueux & le meilleur.
>> La ſcience ſe déconcerte en ſa préfen-
>> ce; la ſageſſe diſcourant avec elle , ſe
>> démonte & reſſemble à la folie . L'au-
>> torité & la raiſon l'accompagne , com-
>> me ſi elle eût été conçue dans les idées
>> de Dieuindépendamment de moi, pour
>> être la première ; enfin les grâces out
→ élu leur demeuredans ſa perſonne aima-
» ble, & elles ont placé autour d'elle ,
>>comme une garde angelique , le refe
>> pect& la crainte ».
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
JUGEMENT D'ALPHONSE , Roi de
Un Contador * N
Caftille.
épris de toru plaifir ,
Diſſipa, fans remords , une imagenſe richefle ;

Enfin réduit au ſtérile deſir ,
Accablé des fléaux qui frappent la vieilleſſe ,
En proie à des Sergens qui l'obſédoient fans ceſſe ,
Le trépas pouvoit ſeul de ſes maux l'affranchir .
Un Créancier , pour combler ſesdiſgrâces,
Dans la fureur , le fait mettre en prifon :
Envain oppoſe-t il injures &menaces ,
On le relégue en un lombre donjon.
Lui , qui mêlant à la ſplendide chere
Lespampres de Bacchus , les myrthes de Cythere ;
Epuiſoit les reſſort de ſes ſens émouflés ;
Dans ce ſéjour affreux , joint l'ennui , l'abſtinence,
L'amertume du coeur , l'abandon , l'indigence ,
Au regret ſuperflu de ſes plaiſirs paſlés.
Un ſeulami , qui lui reſtoit fidele ,
Sejette aux pieds du Roi , l'implore en ſafaveur :
SageAlphonſe , dit-il , des grands Rois le modele ,
Ayez pitié de ce diffipateur.
*Banquier.
AOUST. 1775 . 29
Laperte de lesbiens punit trop ſa dé mence;
Ne ſouffrez pas , Prince plein de clémence ,
Que faiſanten priſon périr un débiteur ,
D'inhumains créanciers conſomment leur vengeance.
S'il eût , répond le Roi , conſacré tant de biens;
Ou tout au moins une partie ,
Au ſervice du Prince , au bien de la Patrie ,
Afoulager la détreſſe des ſiens ,
Thémis en ſa faveur ſe verroit attendrie :
Mais qu'a- t - il fait pour ſes Concitoyens ?
A til aidé la vertu , l'indigence ?
Voit-on que ton ami , dans le vice plongé ,
Parla perte des biens enfin ſoit corrigéa
La probité , l'eſprit & la fcience ,
Tréſors plus précieux que l'or & la puiflance ,
En faveur de ton protégé
Réclament- ils mon indulgence?
L'indigne ami , pour lequel ton bon coeur
Si vivement me ſollicite ,
Rempli de dureté , de fiel &de hauteur ,
Abuſa trop d'un fragile bonheur ,
Que ſans doute il tenoit d'une voie illicite.
Qu'il reſte donc captif, en proie à ſes remords:
N'eſpere pas de fléchir ma juftice
Pour un ami qui mérite un fupplice,
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
Comme il s'eſt ruiné pour les plaiſirs du corps,
Il faut auffi que le corps en pâtiffe.
ParM. Flandy.
CHANSON.
AIR: Noussommes aſſis à l'aise , &c.
Non, diſoit Life à Julie ,
Non , je ne veux pas aimer :
L'amour ! ah! quelle folie !
Il fait gémir & pleurer.
Pour un ſeul Berger fidele ,
Il en eſt mille inconſtans .
Qu'on me trouve laide ou belle ,
Moi , je ne veux point d'Amans.
Liſe étoit alors dans l'âge
Où l'Amour guette l'inſtant
De fixer un coeur volage
Par le plus doux ſentiment.
L'Amour entend la Bergere ,
Et, riant de ſon erreur ,
Vite , d'une main légere ,
Il lui lance un trait au coeur.
Le jeune Berger Clitandre
AOUST. 1775 . 31
Arrive dans ce moment :
Lifecommence à comprendre
Que l'Amour est bien puiſlant.
Chitandre eft honnête , affable ;
Qu'un tel homme eſt ſéduiſant !
Clitandre la trouve aimable ;
Life le trouve charmant.
Lejour baille ; on ſe retire...
Demain , d main , s'il faitbeau...
Clitandre... apporte ta lyre...
Tujoueras quelqu'an nouveau.
Le lendemain des l'autore
On ſe trouve au rendez - vous.
On dit qu'ils y vont encore
Chanter les airs les plusdour.
ParM. T...
LES TROIS AVIS.
Conte moral.
DAMIS , brulant de la plus tendre flamme ,
De ſon Amante alloit faire ſa femme ,
Quand celle à qui tout obéit... la Mort
S'offre à les yeux... Prends pitié de mon fort !
Lui cria-t- il ; jeune , novice encore,
Biv
32
MERCURE DE FRANCE .
Des vrais plaiſirs je n'ai vu que l'aurose :
Permets du moins que j'en jouille ! .. Eh bien !
Soit, lui dit-elle ; abrégeons l'entretien ;
Tum'as touchée , & j'en frémis ! .. Ecoute's
Et garde- toi de former aucun doute
Sur ma promeſſe... Adater de ce jour ,
Chez toi , Damis , ne crains plus mon retour ,
Si trois avis , sûrs & ſans équivoque ,
De ce retour n'ont précédé l'époque.
Adieu .. L'Epoux , remis de fa terreur ,
Vole à Chloé démontrer le bonheur
D'être vivant... Dela , ſans ſoin ni cure ,
Qued'épuiſer les dons de la nature ,
Le bon Damis de toute volupté ,
Comblé , repu juſqu'à fatiété,
De lustre en luftre ayant traîné ſa vie ,
A fon feizieme , & preſque à l'agonie ,
Croyoit encor , par la Mort oublié ,
Defon regître avoir été rayé...
Quand , tout- à-coup , la barbare édentée;
Glaçant d'effroi ſon ame épouvantée :
Allons , dit- elle... Es tu prêt? .. Viens, lais-moi.
Te ſuivre ! ... non: j'ai compté ſur ta foi ...
Oui, j'ai compté ( par le ciel quej'implore ! )
Sur trois avis ... Tu m'en dois deux encore.
Paix , mon ami!. Depuis dix ans paſlés ,
Ton corps débile & tes membres glacés ,
AOUST . 1775 . 33
Du mouvement t'ont- ils permis l'uſage ?
Depuis fix ans , victime de ton âge ,
Et des plaiſirs deſtructeurs de tes ſens ,
Entendis-tu les cris les plus perçans ?
Et depuis trois , ton obſcure paupiere
Des cieux a - t- elle entrevu la lumiere ? ..
Foible mortel ! ſitu l'oſes , réponds ? ..
N'étoient-ce pas trois bons avis? ., Partons.
Par M. D. L. P.
INSCRIPTION d'une Fontaine couverte
d'un ombrage charmant , &fituéedans
un hermitage très retiré,
L
: د
E calme de ces lieux , lefraisde cet ombrage
Eſt préférable , pour le Sage.,
Auluxe des palais , au fracas des cités.
Le crystal pur de mes flots argentés
Lui promet un plus doux breuvage
Que l'éclat pétillant des vins les plus vantés;
Enfin ſi le plaiſir ſe rencontre à la ville ,
Il eſt ſouvent trompeur & toujours dangereux ;
Le bonheur ſur mes bords a fixé ſon aſyle ,
Uncoeur même inſenſible y pourroit vivre hen
reux.
ParM. de Lamolignierė.
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
Le mot de la première Enigme du
volume précédent eſt Navire ; celui
de la ſeconde eſt Bottes; celui de la
troiſième eſt Aigle; celui de la quatrième
eſt Chapeau. Le mot du premier
Logogryphe eſt Arbre , où ſe trouvent
barre ( terme de marine ) , Bar le Duc ,
Bar fur Aube , Bar ſur Seine , & re;
celuidu ſecond eſt Révolte , où l'on trouve
re& volte ( terme de manége ) ; celui du
troiſième eſt Cave , où l'on trouve le mot
latin ave.
ÉNIGM Ε.
Je vous offre , Lecteur , mon petit miniftere,
Tout le monde convientde ſon utilité :
Souvent , ſans mon ſecours , vous ne pourriez pas
faire
Celui qui me dévore avec avidité.
Ames extrêmitésjeporte une matiere
Qui me donne du prix , mais qui fait monmalheur;
A
Lanuitcomme lejourje deviens néceflaire
1
AOUST. 1775. 35
AuPeuple , au Philoſophe & même à l'Orateur.
Je peux , fans contredit , procurer la lumiere -
Atous les Beaux- Eſprits , dès qu'ils en ont beſoin :
Mais où me rencontrer ? ah ! c'eſt une autre affaire;
Cherchez, on me met dans un coin .
ParM. Hubert.
AUTRE.
Aux Odipes je vais ici
Donner un peu de tablature?
Avec facilité je peins d'après nature ;
Vous peignez , me dit on,& vous rimez auſſi ?
Ace double talent on ne peut s'yméprendre :
Votre nom eſt Dav.. On me fait trop d'honneurs
Si jamais je deviens , comme lui , bon rimeur ,
Cettemétamorphoſe aura de quoi ſurprendre.
Lecteur , pour vous parler en vers ,
Je ne vous en fais point myſtere ,
Sans tant de façonsje me ſers ,
Commebiend'autres font , d'une inuſe étrangeres
Avec la même bonne foi , :
Je conviens qu'en tout point, de ce Dav.. à moi,
La différence eſt infinie ;
Très- froide , je n'ai point le feu de ſon génie ,
Et cette vigueur de pinceau ,
T
B vj
16 MERCURE DE FRANCE.
dus par accident , & ceux qui avoient été
dérobés & recelés à deſſein , ce qui
occafionna une révolution étonnante : les
dépouilles de l'extorfion & tous les fruits
de la fraude & de la fubornation furent
ramaffées , & formoient un tas fi prodigieux
, qu'il s'élevoit , pour ainſi dire ,
juſqu'aux nues. Il fut appelé la montagne
de reſtitution ; & tous ceux qui
avoient été trompés furent invités d'aller
y reprendre ce qui leur appartenoit.
Alors on vit une foule de miſérables
quitter les drapeaux de l'indigence & fe
revêtir d'habits couverts de brocards &
ornés de broderies , dont ils dépouillè
rent ceux que l'opulence en avoit décorés
; & quantité de gens qui avoient joui
de fortunes immenfes tombèrent tout- àcoup
dans un état de médiocrité; & il
leur reſtoit à peine de quoi fatisfaire
leurs befoins eſſentiels.
Un fecond édit , qui avoit pour but
de ranger tout le genre humain en familles
, ordonna que tous les enfans ſe
rendiſſent auprès de leurs véritables pè.
res. Auffi-tôt une grande partie de l'af
ſemblée ſe mit à changer de place , parce
que le miroir préſentant avec éclat la
vérité , chacun étoit conduit, comme par
AOUST. 1775. 37
L'Aurore au teint vermeil , mêmej'éclipſerai
Par fois l'aſtre du jour. Eh bien ! vous êtes belle,
A la bonne heure , me diront
Les laides qui me connoîtront;
Mais , pour ſéduire un coeur , la beauté ſuffit-eller
Sanseſprit , la beauté , foible préſent des Dieux ,
Monotones appas qui ne parlent qu'aux yeux ,
Aux yeux ſeuls ont le droitde plaire:
Mais l'eſprit , en parlant au coeur ,
S'il s'endort le réveille;& vous, tout au contraire,
Froide , ſans nul eſprit , yportez la langueur ,
Et , douce juſqu'à la fadeur ,
Ne rappelant point ſon buveur ,
Infipide beauté , qui bientôt le dégoûte ,
Vous ne lui donnez point la goutte.
On peut me dire encor , on ne mentira pas ,
Que je ferois très- mal les honneurs d'un repas;
On me préférera ce convive agréable ,
Inſpirant la gaîté, françois , vif& léger ;
D'un préjugé peu favorable
Il fait revenir l'Etranger ,
Qui rendjustice à fon mérite;
Dans les coeurs les plus froids quelquefois il excite
Unedouce chaleur. Meldames , entre nous ,
S'il vous attendriſſoit , de lui méfiez - vous ;
Il vous meneroit loin , en vous tournant la tête;
Téméraire , indiſcret , il bruſque une conquête ,
Et fait fairebicudes faux pas;
MERCURE DE FRANCE.
Pour vous en garantir , ne m'abandonnez pas ;
Par fois il eſt ſi vif, & moi ſi flegmatique ,
Qu'ainſi que le Peuple Helvétique ,
Avec moi , quoiquebelle , il ſympatiſe peu ;
Quand l'un eſt tout de glace , oui , l'autre eſt tour
de feu ,
Et cependant on nous marie enſemble ;
Alors notre union reſſemble
Acelle de certains époux :
Sexe charmant qu'en pensez-vous ?
AUTRE.
VENUSfortit du ſein des flots ,
Etje leur dois auſſi mon exiſtence.
J'ai deux aſpects , voyons leur différence :
Je ſuis très -bon dans le propos ,
Et le ſoleit préſide à ma naiſſance ;
Combien j'ai degreniers en France !
Ec combiende gens à bons mots
Sans moi n'auroient point d'éloquence !
Madrigal , épigramme & ragofût ,
Atout cela je mets la ſauce :
C'eſt toujours moi qui les rehaufſe
Et qui fais leur donner du goût.
Ami Lecteur , & tu plaiſante ,
AOUST. 1775. 39
Tu pourrois bien dire , ſur-tout ,
Que tu n'en trouves pas beaucoup
Dans l'Enigme qu'on te préſente.
ParM. le Clerc de la Mothe , Chev.de
St Louis.
UTRE.
J'ai beaucoup d'yeux, mais je n'ai point detête,
Et je ne ſers à rien lors que je ſuis dehors ;
Quoique ſans pieds , j'entre & je ſors ,
Je vas , je viens : enfin quand je m'arrête ,
On a grand ſoin de me vuider le corps.
Par M. Parron , Capit. d'Infanterie.
LOGOGRYPHE
En tout pays je ſuis d'uſage :
Mais je lers plus communément
Aux citoyens du bas étage
Qu'à des gens d'un plus haut parage ;
J'affronte l'orage & les vents ;
Je perds un peu mon étalage
Lorſque Flore commence à régner dans nos
champs.
40 MERCURE DE FRANCE.
Je n'ai pas beaucoup d'agrémens :
Mais l'utile en moi dédommage.
Je me garderai bien d'en dire davantage :
Tu n'aurois bientôt ſous la main .
Comme ce n'eſt point mon deflein
Apprends qu'en mes neufpieds on trouveune ſubſ
tance
Inviſible aux yeux des mortels ;
Ce qui nous annonce d'avance
,
Que nous ne ferons point des êtres éternels ;
Un très humiliant infecte ,
Qui ronge tout & ne reſpecte
Ni nos meubles , ni nos habits ,
Ni même nous ; un très- vaſte pays ,
Très-éloigné , mais où l'Europe entiere
Porte le commerce & la guerre;
L'expreſſion de la voix & du chant ;
Un jeu preſque paſſé de mode ;
Ce qui fait malheureuſement
Aujourd'hui de l'hymen le premier fondement ;
Des oiſeaux amoureux le logement commode ;
Le repas du milieu du jour ;
Un Souverain qui n'eſt connu qu'en Italie ;
Le Paradis terreftre ; un faquin qu'on oublie ;
La couleur qui n'eſt point l'ornementde l'amour;
D'un animal l'eſpece très -jolie;
D'un Sénateur Romain l'habillement pompeux;
Certaingenre de poče
AOUST. 1775. 41
ARome un Tribunal fameux ;
La portion du corps tenant à la veſſie;
Je donne encor un péché capital;
(Du Logogryphe c'eſt l'uſage ).
L'Empire dont fortit Carthage ;
Un fleuve à plus d'un combattant fatal.
Finiſſons , cher Lecteur , cet obſcur bavardage :
Tu me rencontreras à pied comme à cheval ,
Et rarement au fond d'un équipage.
Parle même.
AUTRE.
JEpuis,, en peu de temps, faire bien duchemin:
Supprime unde mes pieds , je ſerai dans ta main.
Par M. Lagache , fils.
AUTRE.
Pourle parer d'un élément ,
A ſon action l'on m'oppole :
Mes pieds placés différeminent ,
La perle dans mon ſein repoſe.
Par le même.
42 MERCURE DE FRANCE.
CHANSON . *
QUE le plai- fir eſt peu de
cho- fe , S'il ne laif- fe un doux
**
fou - ve- nir ; C'eſt peu de cueil- lir
nero- fe , Heb ofaut aque
+
Si Zéphir , en ſe- cret , l'ené-
tre sûr d'en jou- ir.
ga- ge , Que fert d'en pa-
* Paroles de M. Delaunay ; mulique de M.
Teffier , de l'Académie Royalede Musique.
AOUST . 1775 . 43 **
2 roi- tre vainqueur ? Le ſeul plai-

fir que l'on par- ta- ge
Ett digne de tou cher un
coeur , Eft digne de toucher
un coeur.
Sides plaiſirs qu'Amour apprête
Les rivaux troublent la douceur .
C'eſt fort expoſer la conquête
Quede publier fonbonheur :
Souvent on ceſſe de ſe plaire
Quand on eft libre de jouir :
Toujours la gêne & le myſtère
Rendent plus piquant leplaifir.
MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
*Hiſtoire des campagnes de M. de Maillebois
, en Italie ; pendant les années
1745 & 1746. Dédiée au Roi , par
M. le Marquis de Peſay , Meſtre de-
Camp de Dragons , &c. 2 vol . in 4°.
avec un vol . de piècesjuſtificatives , &
un de planches in-folio à Paris, de l'Imprimerie
Royale ; & ſe trouve chez
Panckouke , libraire , hôtel de Thou ,
rue des Poitevins. Prix , 144 liv. en
blanc.
0
N voit avec plaiſir unjeune Militaire,
déjà connu par des poëfies agréables ,
joindre à ce mérite un travail plus ſolide
& plus utile , qui ſuppoſedes connaiſfances
réfléchies & le zèle de ſa profeffion.
Le choix qu'on a fait de M. de Peſay ,
pour la rédaction de ces Mémoires ſuffirait
pour ſon éloge , & il a juſtifié ce
choix par l'exécution. Le premier volu
* Les deux articles fuivans font de M.
laHarpe.
AOUST . 1775- 45
me contient l'hiſtoire de la dernière guerre
d'Italie , écrite en latin par Caftruccio-
Bonamici , qui ſervait dans l'armée combinée
de France & d'Eſpagne. Cet écrivain
, correct , élégant , & qui même a
quelquefois de l'éloquence , ne rend pas
toujours juſtice aux opérations des Généraux
Français , ſoit qu'il les ait ignorées ,
ſoit qu'il ſe laiſſe aller à la partialité nationale.
Maisen général il s'explique avec
beaucoup de moderation & fans paraître
jamais paſſionné , ce qui peut être devait
engager M. de Peſay à le combatre avec
moins d'amertume dans les notes qui accompagnent
ſa traduction. Au reſte cette
vivacité eſt excuſable par ſon motif, c'eſt
l'amour de la patrie & le zèle de l'amitié .
Les deux autres volumes contiennent
le Journal exact des campagnes de 1745 &
1746, parM. le Maréchal de Maillebois ,
qui fert de baſe à la narration de M. de
Peſay , & qui eſt appuyé de pièces juſtificatives.
Ce ne ſont point (dit l'Editeur
>>dans le diſcours préliminaire ) mes pro-
>>>pres idées ſur l'artde laguerre que je pré-
>> tends publier aujourd'hui . Le génie au-
» rait lui -même beſoin du concours de
» l'expérience, pour poſer les principesde
>> cet art qui fait la deſtinée des Empires.
30 MERCURE DE FRANCE.
Comme il s'eſt ruiné pour les plaiſirs du corps,
Il faut auſſi que le corps en pâtiſſe.
ParM. Flandy.
CHANSON.
AIR: Noussommes aſſis à l'aise , &c.
Non, diſoit Life à Julie ,
Non , je ne veux pas aimer :
L'amour ! ah ! quelle folie !
Il fait gémir & pleurer.
Pour un ſeul Berger fidele ,
Il en eſt mille inconſtans.
Qu'on me trouve laide ou belle ,
Moi , je ne veux point d'Amans.
Liſe étoit alors dans l'âge
Où l'Amour guette l'inſtant
De fixer un coeur volage
Par le plus doux ſentiment.
L'Amour entend la Bergere ,
Et,riant de ſon erreur ,
Vite , d'une main légere ,
Il lui lance un trait au coeur.
Le jeune BergerClitandre
AOUST. 1775 . 31
Arrivedans ce moment :
Lifecommence à comprendre
Que l'Amour est bien puiſlant.
Chitandre eft hounête , affable ;
Qu'un tel homme eſt ſéduisant !
Clitandre la trouve aimable ;
Life le trouve charmant.
Lejour baille ; on ſe retire...
Demain , d main , s'il faitbeau...
Clitandre... apporte ta lyre...
>>Tujoueras quelqu'art nouveau.
Le lendemain des l'autore
On ſe trouve au rendez - vous .
On dit qu'ils y vont encore
Chanter les airs les plus doux.
ParM. T...
LES TROIS AVIS.
Contemoral.
DAMIS , brulant de la plus tendre flamme ,
De ſon Amante alloit faire ſa femine ,
Quand celle à qui tout obéit... la Mort
S'offre à les yeux ... Prends pitié de mon fort !
Lui cria-t- il ; jeune , novice encore ,
Biv
34
MERCURE DE FRANCE.
Le mot de la première Enigme du
volume précédent eſt Navire ; celui
de la ſeconde eſt Bottes; celui de la
troiſième eſt Aigle; celui de la quatrième
eſt Chapeau. Le mot du premier
Logogryphe eſt Arbre , où ſe trouvent
barre (terme de marine ) , Bar le Duc ,
Bar fur Aube , Bar ſur Seine , & re;
celui du ſecond eſt Révolte , où l'on trouve
re& volte ( terme de manége ) ; celui du
troiſième eſt Cave , où l'on trouve le mot
latin ave.
J
ÉNIGME.
E vous offre , Lecteur , mon petit miniftere,
Tout le monde convient de ſon utilité :
Souvent ,ſans mon ſecours , vous ne pourriez pas
faire
Celui qui me dévore avec avidité.

Ames extrêmités je porte une matiere
Qui medonne du prix , mais qui fait monmalheur;
A
La nuit comme lejourje deviens néceflaire
AOUST. 1775. 35
Au Peuple , au Philoſophe & même à l'Orateur.
Je peux , fans contredit , procurer la lumiere-
Atous les Beaux- Eſprits , dès qu'ils en out beſoin :
Mais où me rencontrer ? ah ! c'eſt une autre affaires
Cherchez, on me met dans un coin .
ParM. Hubert.-
AUTRE.
Aux Odipes je vais ici
Donner un peu de tablature?
Avec facilité je peins d'après nature ;
Vous peignez , me dit on & vous rimez aufi ?
Acedouble talent on ne pent s'yméprendre :
Votre nom eſt Dav.. On me fait trop d'honneurs
Si jamais je deviens , comme lui , bon rimeur ,
Cettemétamorphoſe aura de quoi ſurprendre.
Lecteur , pour vous parler en vers ,
Je ne vous en fais point myſtere ,
Sans tant de façonsje me ſers ,
Commebiend'autres font , d'une inuſe étrangeres
Avec la même bonne foi ,
:
Je conviens qu'en tout point , de ce Dav.. à moi,
La différence eſt infinie ;
Très- froide , je n'ai point le feu de ſon génie ,
Et cette vigueur de pinceau ,
T
B vj
36. MERCURE DE FRANCE:
Que n'ont point les peintres femelles.
J'excepterai quelques- unes d'entreelles.
Aimable Val .. Rofalba de nosjours ,
Voy.. Boq .. Vig.. ſouffrez que je vous nomme :
Des mains duDieu des Arts , de celles desAmours
Vous recevez & partagez la pomme.
A la poſtéritévos tableaux paſſeront ,
Quand tous les miens à vau- l'eau s'en iront.
Lecteur , en me peignant moi- même ,
Vous croires que c'eſt un problême
Qu'ici je vais vous propoſer ;
Jevois votre embarras & veux m'en amuser.
Sans être ni brune, ni blonde ,
Malgré mes rides , ſij'en ai ,
Onn'en ſera point étonné ,
Enſachant que je ſuis plus vieille que lemonde.
J'ai cependant par fois , loit dit ſans vanité ,
De la fraîcheur , de la beauté;
Il faut tout dire auſſi , je ſuis à la fontaine ,
Qui chez la vieilleſle ramene
La ſaiſon des jeux & des ris ;
Si je n'ai point de coloris ,
Il eſt un Dieu charmant qui m'en donne & m'ag
nime:
Avec lui quand je m'unirai ,
(En rougiſlant je l'avouerai ,
Notre union eſt très-intime , )
Parmon vif incarnat , Lecteur , j'effaccrai
AOUST. 1775. 37
L'Aurore au teint vermeil , mêmej'éclipſerai
Par fois l'aſtre du jour. Eh bien ! vous êtes belle ,
A la bonne heure , me diront
Les laides qui me connoîtront ;
Mais , pour ſéduire un coeur , la beauté ſuffit-eller
Sans eſprit , la beauté , foible préſent des Dieux ,
Monotones appas qui ne parlent qu'aux yeux ,
Aux yeux ſeuls ont le droit de plaire :
Mais l'eſprit , en parlant au coeur ,
S'il s'endort le réveille;& vous, tout aucontraire,
Froide , ſans nul eſprit , y portez la langueur ,
Et , douce juſqu'à la fadeur ,
Ne rappelant point ſon buveur,
Infipide beauté , qui bientôt le dégoûte ,
Vous ne lui donnez point la goutte.
On peut me dire encor , on ne mentira pas ,
Que je ferois très- mal les honneurs d'un repas ;
On mepréférera ce convive agréable ,
Inſpirant la gaîté , françois , vif& léger ;
D'un préjugé peu favorable
Il fait revenir l'Etranger ,
Qui rendjustice à ſon mérite ;
Dans les coeurs les plus froids quelquefois il excite
Unedouce chaleur. Meldames , entre nous ,
S'il vous attendriſſoit , de lui méfiez - vous ;
Il vous meneroit loin, en vous tournant la tête;
Téméraire , indiſcret , il bruſque une conquête ,
Et fait faire biendes faux pas ;
40 MERCURE DE FRANCE.
Je n'ai pas beaucoup d'agrémens :
Mais l'utile en moi dédommage.
Je me garderai bien d'en dire davantage :
Tu m'aurois bientôt ſous la main .
Comme ce n'eſt point mon deſlein ,
Apprends qu'en mes neufpieds on trouveunefubf
tance
Inviſible aux yeux des mortels ;
Cequi nous annonce d'avance
Quenous ne ferons point des êtres éternels ;
Un très humiliant infecte ,
Qui ronge tout & ne reſpecte
Ni nos meubles , ni noshabits ,
Ni même nous ; un très- vaſte pays ,
Très- éloigné , mais où l'Europe entiere
Porte le commerce & la guerre;
L'expreſſion de la voix & du chant;
Un jeu preſque paſſé de mode ;
Ce qui fait malheureuſement
Aujourd'hui de l'hymen le premier fondement ;
Des oiſeaux amoureux le logement commode ;
Le repas dumilieu du jour ;
Un Souverain qui n'eſt connu qu'en Italie ;
Le Paradis terreftre ; un faquin qu'on oublie;
La couleur qui n'eſt point l'ornement de l'amour;
D'un animal l'eſpece très-jolie ;
D'un Sénateur Romain l'habillement pompeux;
Certaingenrede poče
AOUST. 1775. 41
A Rome un Tribunal fameux ;
La portion du corps tenant à la veſſie ;
Je donne encor un péché capital;
(Du Logogryphe c'eſt l'uſage ) .
L'Empire dont fortit Carthage ;
Un fleuve à plus d'un combattant fatal.
Finiſſons , cher Lecteur , cet obſcur bavardage :
Tu me rencontreras à pied comme à cheval ,
Et rarement au fond d'un équipage.
Parle même.
AUTRE.
JEpuis, enpeude temps, faire bien duchemin:
Supprime unde mes pieds , je ſerai dans ta main.j
: ParM. Lagache , fils.
AUTRE.
Pour le parer d'un élément ,
A ſon action l'on m'oppole :
Mes pieds placés différeminent ,
La perle dans mon ſein repoſe.
Par le même.
44
MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
*Histoire des campagnes de M. de Maillebois
, en Italie ; pendant les années
1745 & 1746. Dédiée au Roi , par
M. le Marquis de Peſay , Meſtre de-
Camp de Dragons , &c. 2 vol. in 4°.
avec un vol. de pièces juſtificatives , &
un de planches in-folio à Paris, de l'Imprimerie
Royale ; & ſe trouve chez
Panckouke , libraire , hôtel de Thou ,
rue des Poitevins. Prix, 144 liv. en
blanc.
,
ΟN voit avec plaiſir un jeune Militaire,
déjà connu par des poëfies agréables
joindre à ce mérite un travail plus ſolide
&plus utile , qui ſuppoſe des connaiſfances
réfléchies & le zèle de ſa profeffion.
Le choix qu'on a fait de M. de Peſay ,
pour la rédaction de ces Mémoires ſuffirait
pour ſon éloge , & il a juſtifié ce
choix par l'exécution. Le premier volu-
* Les deux articles ſuivans font de M. de
laHarpe.
AOUST. 1775- 45
me contient l'hiſtoire de la dernière guerre
d'Italie , écrite en latin par Caftruccio-
Bonamici , qui ſervait dans l'armée combinée
de France & d'Eſpagne . Cet écrivain
, correct , élégant , & qui même a
quelquefois de l'éloquence , ne rend pas
toujours juſtice aux opérations des Généraux
Français , ſoit qu'il les ait ignorées ,
ſoit qu'il ſe laiſſe aller à la partialité nationale.
Maisen général il s'explique avec
beaucoup de moderation & fans paraître
jamaispaſſionné , ce qui peut être devait
engager M. de Peſay à le combatre avec
moins d'amertume dans les notes qui accompagnent
ſa traduction. Au reſte cette
vivacité eſt excuſable par ſon motif, c'eſt
l'amour de la patrie & le zèle de l'amitié.
Les deux autres volumes contiennent
leJournal exact des campagnes de 1745 &
1746, parM. le Maréchal de Maillebois ,
qui fert de baſe à la narration de M. de
Peſay , & qui eſt appuyé de pièces juſtificatives.
Ce ne ſont point (dit l'Editeur
>> dans le diſcours préliminaire ) mes pro-
>>>pres idées ſur l'artde laguerre queje pré-
>> tends publier aujourd'hui. Le génie au-
>> rait lui-même beſoin du concours de
>> l'expérience, pour poſer les principesde
>> cet art qui faitla deſtinée des Empires.
48 MERCURE DE FRANCE.
la plus intéreſſée des belligérentes; la
>> Hongrie , dont la Reine voyoit atta-
> chés ſa puiſſance& fon fort au ſuccès de
> ces campagnes ; l'Angleterre , qui ne
» mit jamais en avant tant d'or & de ne-
>>>gociations ; la République de Gênes ,
» qui vit alors naître & ſedévelopper ſa
» révolution la plus importante ; la Fran-
» ce enfin où lesamis & les rivaux garan-
» tiſlent une égale activité , ſoit pour la
> critique , ſoit pour l'éloge.
» Tranquille au milieu de ce conflit
>> d'amours propres puiſlans , je me repon
ſe ſur l'intention de mon coeur. J'ai
» voulu m'inſtruire ; j'ai voulu rendre
» hommage au talent & à la vérité. J'euf-
» ſe deſiré de l'éloquence pour louer di-
> gnement un homme à qui je dois beau-
» coup , & qui , jeune encore , avait
» déjà fait des choſes dignesd'être louées ,
» j'ai dit ce qu'il a fait , j'ai cru ſon éloge
» fini; je laiſſeala France à le nommer.
» J'ai rapporté littéralement pluſieurs
» de ſes Memoires , inſtructions & pro-
>>jets , für de l'honorer ainſi davantage
» que par des louanges. C'eſt dans ces
> écrits originaux placés par les connaiſ-
>> ſeurs au rang des modèles du genre ,
>> que l'Officier jeune pourra prendre des
» idées
AOUST. 1775 . 49
- idées militaires , que l'Officier inſtruit
> pourra s'inſtruire encore , que l'hom-
• me impartial faifira l'occaſion d'applau-
> dir , & que l'envieux trouvera ſa pei-
» пе.
• Dansces inſtructions , chef-d'oeuvre
» de préciſion & de clarté , tous les gens
• de guerre puiſferont le deſir d'en avoir
» de ſemblables à ſuivre. Ils y verront
> anéanti cet art déteſtable des obfcuri-
>> tés volontaires, des amphibologies mé-
» ditées , qui laiſſant au Chef médiocre
>&méchant, l'eſpoir d'un ſuccès ufurpé,
» s'il a lieu , lui conſerve encore la ref
>> ſource coupable d'accuſer du revers ,
» l'inférieur qu'il compromet , par igno-
>> rance ou par intention. Talent funelte !
>> génie honteux , de quiconque n'en a
>>pointd'autre! profanation du pouvoir !
- crime qui devient plus révoltant pat
» l'impunité , & qui prouve à tant de
> braves ferviteurs du Roi , que les coups
•de fuſil ne font pas à la guerre les dan-
» gers les plus à craindre !
M. de Peſay annonce des idées très-
• élevées ſur l'influence que l'honneur
>>militaire peut avoir ſur les moeurs. Non
>> ſans doute , ce n'eſt pas ſeulement dans
» les camps que les militaires peuvent
C
52
MERCURE DE FRANCE.
>> déſaſtres; fondent des fortunes iniques
>> ſur les publiques calamites ; & , fous
» le vain prétexte d'une gloite nationale,
>> appellent ces guerres , qui même répu-
>> tees heureuſes , retardent d'autant de
>>ſiècles les progrès de l'eſprit humain ,
>>ſans avoir reculéd'un pas les limites de
>>> l'Empire ; Egoïſtes barbares , que je
> comparerais ( s'ils étaient grands ) à ces
>> monſtres des mers lointaines que le mu-
» giſſement des tempêtes fait bondir de
>> joie , que les vents déchaînés raffem-
>> blent à la côte , &qui là , dans un re-
>>cueillement affreux , attendent les vic-
>>times que leur dévoueront les naufra-
>ges.
Puiſſent plutôtdes Miniſtrespatriotes,
>>des génies ſages &des coeurs ſenſibles ,
>ſans cefle environner le Trône ! Echos
>> du peuple , organes de la raiſon , ceux-
» là répéteront aux Monarques que la
>> guerre eſt toujours une atroce démence;
» que c'eſt un appauvriſſement , que les
- conquêtes ; que l'hiſtoire , plus juſte à
>> meſure que les hommes s'éclairent
» s'apprête à jeter un jour terrible ſur la
>> gloire abhorrée des conquérans; & que
>> cette foule des panégyriſtes elle- même ,
honteuſe enfin d'avoit nourri tant de
,
AOUS Γ . 1775 . 55
>> fureurs par les louanges , n'a plus d'en-
>> cens à brûler pour les défolateurs du
>>monde. »
coeurs
L'Auteur caractériſe très - noblement
l'eſpèce de courage qui naît du ſentiment
de l'honneur , & qui , dans un
jour d'action , anime le ſoldat Français
comme l'Officier. « Il eſt des
>> froids ; il eſt des eſprits envieux &
>> faibles , qui ne pouvant atteindre à la
>>hauteur des ames forres , fe réſervent
> le morneplaifir de rabaffer tout au ni-
„ veau de leur triſte médiocrité. Ceux-
>> là prennent pour exaltation l'état natu
>> rel de ceux dont la comparaiſon les
>> humilie. Ils traitent de convulfion le
>> degré d'énergie qu'ils n'ontpas , accu-
> fent d'emphaſe l'expreſſion vraie du
>> ſentiment qu'ils ignorent ; & , quand
>> on leur dit , que c'eſt pour de la gloire
>> que le ſoldat brave la mort , ils ré-
>> pondent que c'eſt pour cing ſous par
» jour , & s'applaudiſſent d'avoir ainſi
calomnié la nature humaine.
» Eh bien , ceux- là ſe trompent. Pour
➤ de l'argent , peut-être le ſoldat s'enrôle.
>> Pour avoir du pain tous les jours , il
» s'engage à ſe faire tuer un jour de ba-
> taille; cela eſt poſſible. Mais ce jour
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
>> de mort & de gloire eſt- il arrivé ; c'eſt
>> pour l'honneur , & pour l'honneur ſeul
>> que combattent le grenadier & l'hom-
>>> me de recrue , ou bien il prennent la
>> fuite & retrouvent leur cinq fous & la
>honte.
» Pendant le ſiége de Lille,il eſt quef-
>>> tion d'aller reconnaître les progrès d'une
> ſappe. L'action eſt périlleuſe à l'excès .
>> Cent louis ſont promis au foldat qui la
>> tentera heureuſement. Cinq y mat-
>>> chent tour- à-tour. Lescinq font tués ,
>> aucun n'a rempli l'objet. Un fixième
>> ſe préſente. C'eſt un jeune homme
>> d'une figure charmante. On le voit
>> partir à regret. Il s'éloigne. On compte
>>>les minutes , elles ſe paſſent; le jeune
>>>homme ne revient pas ; on le pleure .
>> Il reparaît , le compte eſt rendu ; on
>> marche , la fortie la plus vigoureuſe
>> s'exécute; les ouvrages ſont comblés ;
>> on rentre dans la Place. Alors en pré-
>> ſence de la garniſon victorieuſe
>>Général appelle le brave qui a préparé
>> ſon triomphe. Le grenadier fort du
>> rang . On lui offre la récompenſe in-
>> diquée ; grand merci , mon Général ,
» on ne va pas là pour de l'argent , ré-
>> pond le Grenadier , & il retourne à
❤fon poſte.
,
le
AOUST . 1775 .. 55
»A un autre liége , on montre à des
>>> grenadiers une brèche à peine commen-
>> cée. Les circonstances invitent à tenter
>> ſoudain l'eſcalade. Enfans , pafferez-
» vous bien là , leur dit le Comman-
>> dant de tranchée ; oui , mon Général ,
>> à la faveur des coups de fufils , répon-
>> dent les grenadiers Français , & cette
• expreſſion ſublime eſt devenue prover-
>> be parmi eux.
د
» Au camp devant Tournai , la veille
de la bataille de Fontenoi on entend
le foir paffer àtoutes jambes une foule
>> de courriers au milieu du quartiergéné-
>> ral ; on s'étonne, on s'informe, parce que
>> la veille d'une bataille on s'informe de
>> tour. Quels ſont ces courriers ? Ce font
>> des grenadiers de Normandie qui re-
>>viennent de ſemestre. Ils ont appris à
» quinze lieues delà qu'on ſe bat le len-
>>demain , & ils ont pris la poſte pour
>> être de la fête .... Où ſe retrouve ici
>> l'influence des cinq ſous par jour ?
"
>>Il n'eſt pas un régiment français ,
dont les annales mieux confervées ,
>>n'offriffent vingt traits ſemblables ,
» auffi dignes d'admiration , aufli peu
>>vantés , auſſi peu connus , par la raiſon
> même qu'ils font en grand nombre ,
.:
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
» & qui , malgré cet oubli preſque dé-
>>courageant , ſe reproduiront d'âge en
>> âge , tant qu'il y aura des grenadiers
» & de l'amour-propre.>>
M. de Peſay finit pardes ſouhaits qui
font honneur à la fengbilité de fon ame
& à ſes vues patriotiques. Puifle donc
une émulation univerſelle être encouragée
!
• Puiffent les Rois affurer leur bien-
>> veillance au talent , & leurs bontés fa-
>> milières aux vertus !
>>Puiffe la récompenſe venir chercher
>> qui la mérite , & le plaifir du bienfait
>> reſter ainſi tout entier au bienfaiteur !
>> Pour que la reconnaiſſance foit vrai---
>> inent douce , puiſſe la grâce n'avoir
>> plus beſoin de ſe dégrader d'avance par
> la follicitation !
>>>Que l'argent ne récompenſe plus le
> riche !
>>Que l'argent ne puiſſe être réputé ré-
>>compenſe pour perſonne ; qu'il devien-
>> neun fecours aſſuré pour les beſoins ,
>> un reffort de plus pour les travaux !
» Que les Miniſtres fongent que les
>> Rois ne font pas affez riches pour payer
>>>l'honneur avec de l'argent !
>>Que l'argent ſeul n'obtienne donc
>>jamais l'emblême de l'honneur !
AOUST. 1775. 57
- Alors la paix peut durer , la guerre
> peut nous rappeller aux armes. En tout
>> temps , à toute heure la France aura
>> par- tout des héros prêts pour ſa défen-
>> ſe. L'habitude du bonheur ſocialdón-
>> nera au ſimplecitoyen , comme au fol-
>> dat exercé , des forces irréſiſtibles pour
> repouſfer l'ennemi. Des fonds inépui-
> ſables naîtront pour les tréſors de l'E-
>> tat , & le Monarque pourra payer di-
>> gnement nos bleſſures avec desregards ,
»& nos victoires avec des couronnes de
>> chêne... France , un jour nouveau luit
>>>ſurtoi. L'enthouſiaſme de la vertu ne
>> ſemble plus une exagération ; l'eſpoir
>>dubonheur public n'eſt plus un fonge.
>>Il parut l'être quand le fort voulut re-
> mettreles rênes d'un grand royaume aux
>>mains inexpérimentées de la jeuneſſe.
> A cette époque , le doute & l'effroi
>> nous furent permis , & le libre aveu
>de nos craintes diſſipées eſt aujourd'hui
>> le premier éloge du Souverain. Un
>> Roi jeune a confondu nos idées par des
> réſolutions au-deſſus de fon âge. Il nous
> a rendu l'eſpérance , &déjà l'eſpérance
» fe réalife. SaCourdevient le fanctuaire
>> des vertus & des plaiſirs domeſtiques.
>> L'uniondes familles eſt prêchée d'exem
Cv
38 MERCURE DE FRANCE.
د
>> ple par les Rois. Tout annonce la con-
> corde tout follicite les rapproche-
> mens ; tout invite à la paix , au bon
>> ordre , à la douce fraternité ; & de
>> cet exemple d'une Cour chérie réſulte,
>>>pour la fociété entière , une révolu-
>> tion dans les moeurs , qui n'échappe
» déjà plus à l'ed attentif. Les cabales
>>> tombent ou gémiſſent de leur peu de
>>pouvoir ; l'eſpritde parti s'éteint ; les
>>>haines politiques meurent; le citoyen
> aborde le citoyen avec un front plusou-
» vert , enfin la faveur honore. »
Ces fragmens duDiſcourspréliminaire ,
écrits avec une éloquence & une franchife
militaires ,fuffiſent pour donner une
idée du ſtyle des Mémoires dont le fonds
eſt d'ailleurs auffi important qu'inſtructif.
Les cartes qui font jointes à l'ouvrage
fontd'une exécution parfaire ; c'eſt un tableau
très-complet & très-détaillé dans
lequel tous les gens du métier peuvent
puiſer deslumières en étudiant ces opérations
admirées des connaiſſeurs , exécutées
dans un pays où la guerre a toujours été
très difficile & très épineuſe & par con
ſéquent très inſtructive
AOUST . 1775 59
5
Diatribe à l'Auteur des Ephémérides.
Cette petite brochure, que l'on trouve
cheztousles Libraires qui vendentles nouveautés,
eſt d'un homme célèbre qui étend
ſes regards ſur tous les objets , qui les
éclaire par la netteté de ſes idées & les
embellir des graces de ſon imagination :
c'eſt à de tels écrivains qu'il appartient
fur- tout de diriger l'opinion publique fur
les matières importantes , & celle dont il
s'agit ici méritait d'attirer ſon attention.
L'utilité, encore combattue , des opérations
bienfaiſantes d'un Gouvernement éclairé,
eſt l'objet de cette petite Feuille , écrire
de ce ſtyle agréable & piquant qui eſt toujours
celui de l'Auteur. On trouve d'abordun
tableau vif& rapide de notre monarchie
dans les temps de misère & d'ignorance.
« Nous habitions , nous autres Celres ,
» un climat plus rude &un pays moins
>> fertile qu'il ne l'eſt de nosjours . La Na-
» tion fut cruellement écraſée depuis Ju-
>> les Céfar juſqu'auGrand Julien le Phi-
>> ſophe , qui logeait à la Croix de fer
➤dans larue de la Harpe. Il nous traita
>>avecéquité& avecclémence commele
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
>> reſte de l'Empire. Il diminua nos im-
>> pôts , il nous vengea des déprédations
>>des Germains. Il fit tout ce qu'a voulu
>>faire depuisnotregrand Henri IV. C'eſt
>> à un Payen & à un Huguenot que nous
>>devons les ſeuls beaux jours dont nous
ayons jamais joui juſqu'au ſiècle de
» LouisXIV.
>>Notre ſort était déplorable quand
>>des barbares , appelés Visigoths , Bour-
>guignons & Francs , vinrent mettre le
>>comble ànos longs malheurs. Ils rédui-
>> firent en cendre notre pays , ſur le feul
>>prétextequ'il était un peu moins horri-
>> ble que le leur. Alors tout malheureux
>>agriculteur devint eſclave dans la terre
>> dont il était auparavant poſſeſſeur li-
• bre ; & quiconque avait ufurpé un châ-
>> teau , & poſſédait dans fa baffe- cour
>deux outroisgrands chevaux de charette,
→dont il faiſait des chevaux de bataille
>> traita ſes nouveaux ferfs plus rudement
>>queces ferfs n'avaient traité leurs mulets
»& leurs ânes .
>>>Les Barbares , devenus Chrétiens
>> pour mieux gouverner un peuple Chré-
⚫ tien, furent auſſi ſuperſtitieux qu'ils
>> étaient ignorans. On leur perfuada
>> que pour n'être pas rangés parmi les
AOUST. 1775. σ
>> boucs quand la trompette annoncerait
→ le jugement dernier, il n'y avaitd'autre
>> moyen qued'abandonner àdes Moines
>> une partie des terres conquiſes. Ces
- Bourgraves , cesChâtelains ne favaient
>> que donner un coup de lance du haut
>> de leurs chevaux à un homme à pied ,
»& quelques Moines ſavaient lire &
écrire. 1
>>>Ils ſe mirent donc au droitdes con-
>> quérans. Delà vint qu'en Allemagne
>> tant de Prieurs , de Moines devinrent
>>>Princes , &qu'en France ils furent Sei-
>>>gneurs Suzerains , ce qui ne s'accordait
>> pas trop avec leur voeu de pauvreté. Il
>> ya même encore en Francedes provin-
> ces entières où les cultivateurs font efclaves
d'un couvent. Le père de fa-
» mille qui meurt fans enfans n'a d'autre
>>> héritiers que les Bernardins , ou les
>> Prémontrés , ou les Chartreux , dont
> il a été ſerf pendant fa vie. Un fils ,
» qui n'habite pas la maiſon paternelle à
la mort de ſon père , voit paffer tout
>>fon héritage aux mains des Moines.
>>Une fille , qui s'étant mariée , n'a pas
>paſſé la nuit de ſes noces dans le
>>logisde fon père , eſt chaffée de cette
>> maison ,& demande en vain l'aumône
62 MERCURE DE FRANCE.
-> à ces mêmes Religieux à la portede la
maiſon où elle est née . Si un ſerf va s'é-
>> tablir dans un pays étranger , & y fait
>>une fortune , cette fortune appartient
>> au couvent. Si un homme d'une autre
>>province paſſe un an & un jour dans
>>les terres de ce couvent , il en devient
eſclave. On croirait que ces, uſages
>>font ceux desCafres ou des Algonquins.
Non , c'eſt dans la patrie des l'Hôpital
» & des Dagueſſeau que ces horreurs ont
obtenu force de loi , & les Dagueſſeau
*& les l'Hopital n'ont pas même oſé
:> élever leur voix contre cet abominable
>>abus. Lorſqu'un abus eſt enraciné , il
>> faut un coup de foudre pour le dé-
>> truire .
>>Cependant , les cultivateurs ayant
• acheté enfin leur liberté des Rois &de
>> leurs Seigneurs dans la plupart des pro-
: > vinces de France , il ne reſta plus de
> feifs qu'en Bourgogne , en Franche-
* Comté , & dans peu d'autres cantons.
>>Mais la campagne n'en fut guères plus
foulagée dans le royaume des Francs .
>> Les guerres malheureuſes contre lesAn-
>> glais, les irruptions imprudentes en Ita-
» lie , la valeur inconſidérée de François
ler. enfin ,, les guerres de religion qui
AOUST. 1775 . 63
bouleverfèrent la France pendant quafante
années , ruinèrent l'agriculture
>> au point , qu'en 1598 ,le Duc de Sully
>> trouva une grande partie des terres en
>>friches, faute , dit- il , de bras & de fa-
>> cultés pour les cultiver. Il était dû ,
>> par les Colons , plus de vingt millions
>> pour trois années de taille. Ce grand
>> Miniſtre n'héſita pas à remettre au peu-
>> ple cette dette alors immenfe ; & dans
>> quel temps ! Lorſque les ennemis venaient
de ſe ſaiſird'Amiens,& que Hen-
>> ri IV courait hazarder ſa vie pour le
>> reprendre. >>>
L'Auteur vient à l'article des bleds ; &
fuivant la méthode ordinaire , il donne
une forme dramatique à des idées utiles
&à des ſpéculations patriotiques. « Je
>> ſuis laboureur , & cet objet me regarde.
J'ai environ quatre-vingt perſonnes
>>à nourrir. Ma grange eſt à trois lieues
» de la ville la plus prochaine ; je ſuis
»obligé quelquefois d'acheter du fro-
>> ment , parce que mon terrein n'eſt pas
>>fi fertile que celui de l'Egypte & de la
•Sicile.
>>Un jour un Greffier me dit , allez-
>> vous- en à trois lieues payer chèrement
»aumarchéde mauvais bleds. Prenez des
64 MERCURE DE FRANCE.
>> Commis un acquit à caution ; & , fi
>> vous le perdez en chemin , le premier
>> ſbirre qui vous rencontrera ſera en droit
>> de ſaiſir votrenourriture , vos chevaux,
>> votre perſonne , votre femme , vos
>> enfans. Si vous faites quelque difficulté
>> fur cette propoſition , ſachez qu'à vinge
>> lieues , il eſt un coupe-gorge qu'on ap-
*>> pelle Jurifdi&ion ; on vous y traînera ,
>> vous ferez condamné à marcher à pied
• juſqu'à Toulon , où vous pourrez la-
>> bourer à loiſir la Mer Méditerranée .
» Je pris d'abord ce diſcours inſtructif
» pour une froide raillerie. C'était pour-
>>tant la vérité pure. Quoi ! dis je , j'au
> rai raſſemblé des colons pour cultiver
>> avec moi la terre , &je ne pourai ache-
>> ter librement du bled pour les nourrir
>> eux & ma tamille ? Et je ne pourrai
>> en vendre à mon voiſin quand j'en au-
>> rai de ſuperflu ?-Non , il faut que
>>>vous & votre voiſin creviez vos che-
>> vaux pour courir pendant fix lieues.-
>> Eh ! dites-moi , je vous prie , j'ai des
>> pommes de terre& des châtaignes ,
>> avec lesquelles on fait dupain excellent
>> pour ceux qui ont un bon eſtomac ; ne
>> puis je pas en vendre à mon voiſin, ſans
>>que ce coupe-gorge dont vous m'avez
AOUST. 1775. 65
>> parlé m'envoie aux galères ? -Qui
- pourquoi , s'il vous plait , cette
>> énorme différence entre mes châtaignes
>>& monbled ? -Je n'en fais tien. =
>>C'eſt peut- être parce que les charenſons
>> mangent le bled , & ne mangent point
>>les châtaignes ? - voilà une très - mau-
>>>vaiſe taiſon.=Eh ! bien ſi vous en vou-
> lez une meilleure , c'eſt parce que le
>> bled eſt d'une néceſſité première , &
→que les châtaignes ne font que d'une
>>>ſeconde néceſſité. =Cette raiſon eſt
>> encore plus mauvaiſe. Plus une dentée
>> est néceſſaire , plus le commerce en doit
>>>être facile. Si on vendoit le feu & l'eau ,
>> il devrait être permis de les importer &
>> de les exporter d'un bout de la France
» àl'autre.
» Je vous ai dit les choſes comme elles
>> font, me dit enfin leGreffier. Allez vous
>> en plaindre au Contrôleur - Général ;
>> c'eſt un homme d'Egliſe & un Juriſcon-
>> fulte ; il connaît les loix divines &
>> les loix humaines , vous aurez double
» fatisfaction .
>> Je n'en euspoint. Maisj'appris qu'un
>> Miniſtre d'Etat , qui n'était ni Conſeil-
» ler , ni Prêtre , venaitde faire publier
>> un édit , par lequel , malgré les pré66
MERCURE DE FRANCE.
>>jugés les plus facrés , il était permis
>>à tout Périgourdin de vendre &d'ache-
>> ter`du bled en Auvergne ,&toutCham-
>> penois pouvait manger du pain fait
>> avec du bled de Picardie.
2
>>Je vis dans mon canton unedouzaine
» de laboureurs mes frères , qui liſaient
>> cet édit ſous un de ces tilleuls , qu'on
>> appelle chez nous un roſny , parce que
>>Roſny , Duc de Sulli les avait plantés.
:
» Comment done ! diſait un vieillard
plein de ſens , il y a ſoixante ans que je
>> lis des édits; ils nous dépouillaientpref.
» que tous de la liberté naturelle en ſtyle
>>inintelligible , & en voici un qui nous
>> rend notre liberté , & j'en entends tous
les mots fans peine ! voilà la première
fois , chez nous , qu'un Roi a raifon-
>> né à ſon peuple ; l'Humanité tenait la
>> plume & le Roi a ſigné. Cela donne
>> envie de vivre , je ne m'en fouciais
>>guère auparavant ; mais , fur-tout que
» le Roi & fon Miniſtre vivent.
>> Cette rencontre , ces diſcours , cette
>> joie , répandue dans mon voiſinage ,
>> réveillèrent en moi un extrême deſir de
>>> voir ce Roi & ce Miniſtre . Ma paffion
> ſe communiqua au bon vieillard qui ve
AOUST . 1775 . 67
>> nait de lire l'Edit du 13 Septembre ,
>> ſous le roſny.
>> Nous allions partir, lorſqu'un Procu-
>> reur Fiſcal d'une petite ville voiſine nous
>> arrêta tout court. Il ſe mit à prouver que
>> rien n'eſt plus dangereux que la liberté
>> de ſe nourrir comme on veut; que la loi
> naturelle ordonne à tous les hommes
> d'aller acheter leur painà vingt lieues ;
» & que ſi chaque famille avait le mal-
>> heur de manger tranquillement ſon
>> pain à l'ombre de ſon figuier , tout le
>> monde deviendrait monopoleur. Les
>> diſcours véhémens de cet homme d'E-
>> tat ébranlèrent les organes intellectuels
❤ de mes camarades . Mais monbon hom-
>> me , qui avait tant envie de voir le
» Roi , reſta ferme. Je crains les mono-
>> poleurs , dit - il , autant que les Pro-
>> cureurs : mais je crains encore plus la
>>gêne horrible ſous laquelle nous gé-
>> miffons ; & de deux maux il faut éviter
>> le pire.
ود >>Je ne ſuis jamais entrédans le Con-
> ſeil du Roi , mais je m'imagine que
>>> lorſqu'on peſait devant lui les avantages
»& les dangers d'acheter ſon pain àfa
>> fantaisie, il ſe mit à ſourire,& dit :
» Le bon Dieu m'a faitRoi de France ,
68 MERCURE DE FRANCE.
,
» & ne m'a pas fait grand panetier ; je
> veux être le protecteur de ma Nation
>> & non ſon oppreſſeur réglémentaire . Je
>> penſe que quand les ſept vaches mai-
>>gres eurent dévoré les ſept vaches graf-
>> ſes , & que l'Egypte éprouva la difette,
>> fi.Pharaon ou le Pharaon avait eu le
>> ſens commun , il aurait permis à fon
>> peuple d'aller acheter du bled à Babilo-
>> ne & à Damas ;& s'il avait eu un coeur,
>> il aurait ouvert ſes greniers gratis, fauf
> à ſe faire rembourſer au bout de ſept
>> ans que devait durer la famine. Mais
>>forcer ſes ſujets à lui vendre leurs terres,
>>>leurs beſtiaux , leurs marmites , leur li-
>>berté , leurs perſonnes , me paraît l'ac-
>>tion la plus folle , la plus impraticable,
→ la plus tyrannique. Si j'avais un Can-
>> trôleur-Général qui me proposât un tel
>> marché , je crois , Dieu me pardonne ,
> que je l'enverrais à ſa maiſon de campa-
>>gne avec ſes vaches graffes. Je veux
>> eſſayer de rendre mon peuple libre &
> heureux pour voir comment cela fera.
>>Cet apologue frappa toute la compa-
>>gnie. Le Procureur Fiſcal alla procé-
>> der ailleurs ; & nous partîmes le bon-
> homme& moidans ma charrette,qu'on
>>appellait caroſſe, pour aller au plus vite
> voir leRoi.
AOUST. 1775 . 69
• Quand nous approchâmes dePontoi
» ſe , nous fumes tout étonnés de voir
- environ dix àquinze mille payſans qui
>> couraient comme des fous en hurlant ,&
>qui criaient les bleds , les marchés , les
→marchés, les bleds. Nous remarquâmes
•qu'ils s'arrêtaient à chaque moulin
» qu'ils le démoliſſaient en un moment ,
»& qu'ils jetaient bled , farine & fon
> dans la rivière. J'entendis un petit Prê-
>>>tre qui , avec une voix de Stentor , leur
>> diſait: ſaccageons tout , mes amis , Dieu
>> le veut; détruiſons toutes les farines ,
>> pour avoir de quoi manger.
»Je m'approchai de cet homme , je
>> lui dis , Monfieur , vous me paraiſſez
> échauffé , voudriez vous me faire l'hon.
>> neur de vous rafraîchir dans ma char-
> rette ? J'ai de bon vin. Il ne ſe fit pas
>> prier : mes amis , dit il , je ſuis habi-
» tué de paroiſſe. Quelques uns de mes
>> confrères & moi nous conduiſons ce
>> cher peuple. Nous avons reçu de l'ar-
>> gent pour cette bonne coeuvre. Nous je-
>> tons tout lebled qui nous tombe ſous
> la main , de peur de la diſette. Nous
>> allons égorger dans Paris tous les bou-
>> langers pour le maintien des loix fon-
>damentales du Royaume , voulez- vous
> être de lapartie ?
70 MERCURE DE FRANCE .
>> Nous le remerciâmes cordialement ,
»& nous primes un autre chemin dans
>> notre charrette pour aller voir le Roi.
>>En paſſant par Paris , nous fumes té-
>> moins de toutes les horreurs que com-
>> mit cette horde de vengeurs des loix
» fondamentales. Ils étoient tous ivres ,
» & criaient d'ailleurs qu'ils mouraient
>> de faim. Nous vîmes àVerſailles paſſer
» le Roi & la Famille Royale. C'eſt un
>> grand plaiſir; mais nous ne pûmes avoir
>> la confolation d'enviſager l'Auteur de
>> notre cher Edit du 13 Septembre . Le
>> gardien de ſa porte m'empêcha d'en-
>> trer. Je crois que c'eſt un Suiſſe. Je me
> ſerais battu contre lui,ſi je m'étais ſenti -
>> le plus fort. Un gros homme qui por-
>> tait des papiers , me dit : allez , retour-
>> nez chez vous avec confiance , votre
>> homme ne peut vous voir ; il a la gout-
» te; il ne reçoit pas même ſon médecin,
»& il travaille pour vous.
>>Nous partîmes donc mon compagnon
» & moi , & nous revinmes cultiver nos
> champs ; ce qui, à notre avis, eſt la ſeule
>manière de prévenir la famine.
>Nous retrouvames fur notre route
>> quelques- uns de ces automates groffiers
>> à qui on avait perfuadé de piller Pon
AOUST. 1775 . 71
>> toiſe , Chantilli , Corbeil , Verſailles
» & même Paris. Je m'adreſſai à un
>> homme de la troupe qui me paroif-
>> foit repentant. Je lui demandai quel
>> démon les avoit conduits à cette hor-
>> rible extravagance ? Hélas ! Monfieur ,
» je ne puis répondre que de mon villa-
» ge. Le pain y manquait, les Capucins
> étaient venus nous demander la moitié
> de notre nourriture au nom de Dieu .
> Le lendemain les Récollets étaient ve-
>> nus prendre l'autre moitié . ==Eh ! mes
> amis , leur dis-je ; forcez ces Meſſieurs
>> à labourer la terre avec vous , & il n'y
>> aura plus de diſette en France. »
Théorie du Luxe , ou traité dans lequel
on entreprend d'établir que le luxe eſt
un reffort non-ſeulement utile , mais
même indiſpenſablement néceſſaire à
la proſpétité d'un Etat. A Paris, chez
Jean- François Baſtien , Libr. rue du
Petit-Lion.
On nous a repréſenté le luxe comme
le plus cruel ennemi du genre humain ,
comme un monftre dont le venin eſt fi
fubtil & fi actif , qu'on ne peut jeter les
yeux fur lui ſans en reſſentir les atteintes
72 MERCURE DE FRANCE .
mortelies ; un tyran perfide , qui , ſous
le voile trompeur de la proſpétré publique
, cache les cadavres des malheureux
qu'il immole journellement. On a employé
toutes fortes d'images pour décrier
le luxe. Les Chimiſtes , a-t-on dit , pilent,
briſent les matières qu'ils font entrer
dans leurs alainbics ; ils en concentrent
les eſprits par la diſtillation , pour
compoſer ces liqueurs voluptueuſes , qui
flattent le goût & l'odorat: le luxe en
agit de même avec les hommes... C'eſt
du plus pur de leur ſang qu'il tire ou
ces ornemens dont il ſe pare avec tant
d'orgueil, ou ces rafinemens de délicateſſe
qu'il goûte avec tant de ſensualité. Ceux
qui ne s'arrêtent qu'au réſultat de fon
opération , en admirent le ſuccès : ils
n'examinent pas ces préparatifs li ruineux
qui l'ont précédé.
On a comparé encore la félicité apparente
que produit le luxe , à ces fièvres
violentes qui ne prêtent , durant le tranfport,
une force incroyable aux malades ,
que pour la leur ôter au déclin de l'accès.
Les Philoſophes ont foutenu que le
luxe étoit un crime contre l'humanité ,
toutes les fois qu'un ſeul membre de la
ſociété ſouffroit & qu'on ne l'ignoroit
pas
AOUST . 1775 . 73
pas. S'ils ont avoué que le luxe pouvoit
être néceſſaire pour donner du pain aux
pauvres , ils ont dit en même temps
qu'il n'y auroit point de pauvres s'il n'y
avoit point de luxe. Les Hiſtoriens ont
auſſi employé leur éloquence pour en
peindre les funeſtes effets dans la chûte
&le renverſement des Empires. Pluſieurs
Légiſlateurs ſe ſont fait un devoir de le
profcrire. L'Auteur de l'Ouvrage que
nous annonçons a regardé comme de
vaines déclamations tout ce qu'on a publié
juſqu'à préſent contre le luxe. II
avoue que dans la théorie , l'opinion
commune eſt peu favorable à ſon ſyſtême
; mais il foutient que dans la pratique
tout le monde ſe livre au luxe. Ceux qui
l'ont le plus décrié , n'ont pas été à portée
, par leur place , d'en bien obſerver
les effets , & n'ont fait nulle étude de
l'économie politique.Leshommes d'Etat,
occupés de l'adminiſtration du Royaume,
ont vu de près la néceſſité de favorifer
le luxe , en le prenant dans ſa juſte
acception. Ils l'ont regardé comme le
moyen d'exciter l'induſtrie , de faire flen.
rir les arts , circuler les eſpèces & peupler
les villes ; l'Auteur de la théorie du luxe
ſe déclare pour cette opinion ,&prétend
D
74
MERCURE DE FRANCE .
que ce ſeroit nous ramener à l'état primitif,
très - inférieur à l'etat actuel de
civiliſation , que de vouloir profcrire ce
moyen efficace de bannir l'indigence &
l'oiſiveté du corps de la ſociété. Faite
dépenter les riches , c'eſt aſfurer aux pauvresun
moyen aſſuré de ſe procurer leur
ſubſiſtance par leur travail. Les beſoins
du luxe , multipliant à l'infini les branches
de l'induſtrie & du travail , fourniſſent
à tout le monde de quoi vivre ,
en s'occupant , &répandent ainſi l'aifance
dans tout un Peuple. D'après cette idée ,
cet Auteur foutient que le luxe ne nuit
ni à la population , ni à l'agriculture , ni
aux bonnes moeurs. Il prétend que les
reproches que l'on fait au luxe par rapport
aux moeurs , viennent de ce que l'on
n'a pas des idées nettes ſur la morale civile.
L'Ouvrage eſt terminé par une differtation
ſur le ſens primordial du mot
Luxe. L'Auteur , qui convient qu'il combat
un ſentiment preſque généralement
reçu, demande qu'on examine ſes raiſons
avec une attention ſuivie , & qu'on
veuille ſe dépouiller de ſes préventions.
Les vérités les plus claires , dit-il , n'échouent
que trop ſouvent contre l'enthou
ſiaſme & l'habitude. Cette matière , quoi
AOUST. 1775. 75
qu'elle ne ſoit pas neuve , eſt traitée d'une
manière intéreſſante : on ne fauroit trop
difcuter les queſtions qui tiennent de
fi près aux ſociétés politiques.

Monde primitif analyſé & comparé avec
le monde moderne , confidéré dans
l'hiſtoire naturelle de la parole , ou
origine du langage & de l'écriture ;
par M. Court de Gebelin. A Paris ,
chez Boudet , Imprim. Lib. rue Saint
Jacques.
Ce nouveau volume du monde primitif
eſt des plus intéreſſants. Il eſt diviſé
en cinq Livres , dont chacun offre un
objet différent & propre à piquer la curioſité.
Le 1er roule ſur l'art étymologique;
le 2e donne l'analyſe de l'inftrument
vocal ; le 3º expoſe les variétés
qu'éprouve cet inſtrument chez chaque
Peuple , & les cauſes & les effets de ces
variétés; le 4º les mots qui réſultent néceſſairementdes
ſons que donnent cesinftrumens
, & de leurs rapports avec les
objets qu'on vouloit peindre par ces mots;
la se fait voir que l'écriture nâquit comme
le langage , par l'imitation même des
objets qu'on vouloit peindre. "
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Sans l'art étymologique , les rapports
des langues font nuls , & l'on ne peut
prononcer ſur l'origine des mots ; cependant
il n'eſt aucun art plus décrié : notre
Auteur a donc été obligé de remonter
aux cauſes de ce décri ; & en convenant
qu'il tomboit ſur de fauſſes méthodes ,
il prouve que , par les principes qu'il
poſe & les règles qu'il s'eſt preſcrites à cet
égard , ſa marche eſt auſſi sûre qu'elle
le ſeroit peu par les méthodes ordinaires.
Nous invitons d'autant plus volontiers
nos Lecteurs à juger par euxmêmes
de ce que notre Auteur dit
qu'ils en feront plus diſpoſés à le ſuivre
dans ſes recherches , & à ne pas le confondre
avec les Etymologiſtes qui ont
paru juſques ici , & qui ne faisoient pas
aflez d'uſage d'une bonne critique. Peutêtre
cette partie auroit-elle pu être un peu
plus reſſerrée; le defir de perfuader fur
un objet fondamental pour cet Ouvrage ,
devient cependant une excuſe des plus
légitimes aux yeux de tout Lecteur indulgent.
Sa marche y eſt auſſi neuve
qu'elle l'a été à l'égard des volumes précédens.
,
Voulant démontrer que la parole étoit
naturelle à l'homine , & non l'effet de
AOUST . 1775 . 77
fon induſtrie & de ſes recherches , M. G.
analyſe dans le ſecond livre l'inſtrument
vocal d'après les Anatomiſtes les plus célè
bres&d'après les plus grands Phyſiciens.
Cen'eſt pas la partie la moins intéreſſante
de fon Ouvrage :: on y voit que l'homme
put parler dès l'inſtant qu'il exiſta ; que
fes beſoins lui en firent une loi ; & que
ſon intelligence lui fit appercevoir les
moyens propres à faire des fons de l'inf
trument vocal , les fidèles interprètes de
ſes penſées , de la manière la plus ſimple
&la plus sûre.
Mais cet inſtrument vocal éprouve en
chaque lieu les variétés auxquelles les
objets phyſiques ſont expoſés en changeant
de climat : dès- lors les mêmes mots
doivent être rendus d'une manière différente
en chaque lieu, ſuivant les loix
phyſiques qui y affectent l'inſtrument vocal
; il a donc fallu néceſſairement , afin
de comparer les langues & remonter
à leur origine , déterminer les loix que
ſuit à cet égard l'inſtrument vocal , &
les ſuivre dans leurs effets ; c'eſt l'objet
du troiſième livre. On y voit les diverſes
ſubſtitutions qui ont lieu entre les fons ,
les altérations qui en réſultent pour chaque
mot compoſé de quelqu'un de ces
Diij
7.8 MERCURE DE FRANCE.
ſons , & les moyens de reconnoître ces
mots , malgré la multitude de métamorphoſes
ſous leſquelles ils ſe cachent. Ici ,
font miſes à contribution une multitude
de langues anciennes & modernes , d'Europe
& d'Afie , &c. & on y voit tels
mots prononcés différemment par vingt
Nations , fans ceſſer d'être les mêmes.
Cette portion de volume que nous annonçons
, eſt étonnante par les rapports
qui en réſultent entre des mots qui , jufques
ici , paroiſſoient n'en avoir aucun ,
&par les conféquences qui en réſultent
en faveur du ſyſtème de l'Auteur , qui
montrent des facilités juſques ici abfolument
inconnues à ceux mêmes qui
étoient le plus verſés dans la connoiffance
des langues .
Chacun des fons donnés par l'inftrument
vocal reçut une valeur conftante ,
& cette valeur forma la première baſe
de la langue primitive: mais cette valeur
ne fut & ne put jamais être arbitraire ;
c'eſt ce que l'on fait voir dans le quatrième
livre , en démontrant que la langue
n'eſt qu'une peinture ; que tout mot
eut fa raiſon ; que c'eſt cette raifon qui
conſtitue la beauté de l'éloquence & de
la poëſie ; que les voyelles furent la peinAOUST
. 1775 . 79
ture & le langage des ſenſations , tandis
que les conſonnes furent la peinture &
le langage des idées : ce qu'on démontre
par les mots mêmes qui en ont réſulté
dans les langues ſavantes , & dans la
Chinoiſe elle-même , dont on développe
ici la nature & les rapports avec toutes
les autres.
En ſuivant les mêmes principes d'imi.
tation ſur leſquels eſt élevé le monde
primitif , M. G. parvient , avec la même
fimplicité , à l'origine de l'écriture alphabétique
, dont chaque caractère n'eſt
qu'une peinture relative aux objets peints
par les mots que forment les voyelles &
les conſonnes ; & l'on voit que tous ces
objets font puiſés dans l'homme luimême
, pour qui étoient deſtinés le langage
& l'écriture.
On y fait voir que cet alphabet primitif
& naturel a formé les alphabets de
tous les Peuples anciens & modernes ,
comme le justifient un grand nombre
d'alphabets & les monumens anciens
qu'on rapporte ici , & qui peuvent être
regardés comme la baſe d'une diploma .
tique ancienne d'autant plus intéreſlante,
qu'elle réunit les belles découvertes faites
depuis peu fur les langues anciennes , &
Diy
80 MERCURE DE FRANCE.
fur les alphabets de la Phénicie & de
Palmire.
Sur la formation des Jardins ; par l'Auteur
des conſidérations ſur le Jardinage.
« Nous avons du plaiſir lorſquenous voyons
>> un jardin bien régulier , & nous en avons
>> encore lorſque nous voyons un licu brut &
>> champêtre ».
Montesquieu , fur le Goût.
Brochure in- 8 °. prix I livre 4 fols.
A Paris , chez Dorez , Libraire
rue Saint Jacques , vis-à-vis la rue du
Plâtre.
,
L'artdujardinage eſt enEurope unebranche
collatérale de celui de l'Architecte , qui
aſſujettiſſant à ſes formes ſymmétriques
& compallées les jardins les plus vaſtes ,
n'en fait ordinairement que des eſpèces
de villes de verdure. En Angleterre , le
goûtdominant eſt oppoſé à celui de l'Europe
entière ; les Anglois ont univerſellement
adopté une manière nouvelle
dans laquelle ils ont proferit juſqu'à l'apparence
même de l'art , enforte que la
plupart de leurs jardins diffèrent très peu
AOUST. 1775. 81
des champs ordinaires , tant la nature
vulgaire y eſt ſervilement copiée. Les
François , & quelques autres Nations ,
commencent à imiter les Anglois dans
l'art de former les jardins. Cet art ſi vaſte
& fi profond , qui , par l'étendue des
lieux où ils s'exerce , n'a d'autres limites
que celles de l'organe même de la vue ,
& qui , par la diverſité des matériaux
qu'il emploie , embraſſe la nature entière
; ſe trouve cependant , comme
les autres , ſujet aux viciffitudes de la
mode. " Il ſemble , ſuivant la réflexion
>> de l'Auteur de l'Ecrit que nous
>> annonçons , que pendant un temps ,
>>jaloux de la puiſſance qui lui a été ac-
>> cordée ſur la nature , l'homme ait
>> craint de lui laiſſer la moindre appa-
>> rence de liberté : on paroît aujourd'hui ,
>> en préférant les beautés naturelles ,
> proſcrire de l'art tout ce qu'il pourroit
>> faire de régulier ». Est-il un de ces
deux ſentimens qui mérite la préférence
à l'excluſion de l'autre ? Où ſeroit-il un
moyen de les concilier ? C'eſt ce qui fait
l'objet de cet écrit ſur la formation des
jardins. L'Auteur admet la diftinction
desdeux genres , le naturel& le régulier.
Le réſultat de ces réflexions eſt que le
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
,
7
genre libre , bien préférable au gente
régulier dans les grandes étendues , doit
à ſon tour lui céder , ſans difficulté , la
formation du voisinage des habitations
& de tous les lieux où l'opération humaine
eſt reconnue . Une habitation placée
dans le lieu le plus agréable au Maître
, eu égard au voisinage de l'eau , à
la proximité d'un grand chemin , ou à la
jouiſſance d'une vue riche & étendue
ne pouvant par fa conſtruction même
autant que par fa poſition , paſſer pour
un ouvrage de la nature , doit être régulière
dans tous ſes points, afin de ne
lailler échapper aucun agrément dans le
genre qui lui convient. Mais le pourtour
d'une maiſon régulière peut- il ne pas être
une terraffe dreſſée de niveau avec une légère
pente pour en déſſécher le pied ? Les
routes quiy menent étant alignées , pour
procurer par la ligne droite la voie la plus
courte , ne doit-on pas au moins , dans
les extrémités voiſines de l'habitation ,
les border d'arbres pareillement alignés ,
choiſis du même âge , d'une ſeule eſpèce ,
ou au plus de deux entre-mêlées ? Ne
faut il pas placer ces arbres àdiſtances
égales , diriget même leurs branches , de
manière à laiſſer de l'ait au chemin , &
AOUST. 1775 . 83
procurer de l'ombrage à celui qui a eu
l'induſtrie de rendre la route ferme &
unie pour ſa commodité ? L'air & le foleil
étant néceſſaire à la falubrité d'une
habitation , peut- on ſe diſpenſer de l'iſoler
par une eſplanade ? Et cette eſplanade
qu'on ne veut pas laiſſer entièrement
nue , publiant à tous les yeux qu'elle n'eſt
point l'effet du haſard , ne convient- il
pas de diſpoſer ſymmétriquement & de
terminer régulièrement les pièces d'eau ,
les tapis de gazon , même les fleurs &
plantes d'ornement qu'on y préſente à la
vue? Enfin dans la plantation de bois ,
très bornés & circonfcrits pardes allées
dreſſées & fablées , pour que l'on puifle
s'y promener en tout temps , & alignées
pour ne point offuſquer la vue ; dans
l'intérieur de ces boſquets , dont une promenade
affidue auroit bientôt banni l'air
ſilvestre , quand même il n'eût pas été
diſparate avec les objets voiſins , le bon
goût ne demande-t-il pas que , ſe livrant
au genre régulier, on forme des falles
ſymmetriſées , majestueuſes , tant par la
belle proportion entre les diſtances &
l'élévation des colonnes naturelles qu'emploie
cette architecture végétale , que
par la rectitude & la grâce même des
T
1
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
contours , que l'art des tontures fait pren
dre à la verdure qui les entoure & les
couvre ? « C'eſt en tous points , ajoute
» l'Auteur de cet Ecrit , ſe confor-
>> mer au premier principe de la forma-
>> tion des jardins , qui eſt de déployer
>> en ſon entier le pouvoir de l'art , &
>> d'en ſuivre les règles avec recherche
>> juſques dans les détails , dès qu'une
>> fois le genre régulier domine dans la
>> partie principale » . Mais il y a des
défauts à éviter.Etendre la régularité dans
des endroits trop éloignés , établir une
ſymmétrie calquée dans des lieux dont
la correſpondance a beſoin d'être cherchée,
embraſfer enfin avec tant de préférence
un genre de décoration qu'on
l'emploie par- tout fans variété, ſonttrois
défauts conſidérables , également effentiels
, qui , par l'ennui qu'ils procurent ,
arrêtent tout l'effet qu'on eſt en droit de
demander aux jardins réguliers : favoir ,
de frapper d'admiration ceux qui les par
courent pour la première fois , & d'enchanter,
de plus en plus , chaque jour le
connoiffeur qui les fréquente, lorſqu'il
abien ſaiſi l'eſprit de leur formation.
L'Auteur rappelle ici cette règle ancienne,
énoncée par Caton d'une manière fi
AOUST . 1775 . 85
expreſſive : Batiſſez, dit-il , de manière
que la maison ne cherche point lejardin ;
on pourroit ajouter : Ni le jardin la
maison.
L'Auteur , avant de quitter le genre
régulier , nous arrête un moment fur
cette intelligence de diſtribution , qui ,
ſans jeter dans les dépenſes également
ingrates & infructueuſes des grands mouvemens
de terre , ſait préſenter un commencement
de ſymmetrie affez érendu
pour fatisfaire le premier coup- d'oeil , &
l'arrêter à propos ſuivant que l'exigent
les convenances ; qui fait maſquer un
biais ou une inégalité de terrein par une
façade de boſquet , &c.
L'Auteur , pour fixer un peu plus nos
idées , jette un coup d'oeil rapide fur la
formation du parc de Verſailles. Il en
remarque les beautés & les défauts. Il
palle enſuite à ce qu'il appelle le genre
libre ou naturel , qui ne convient qu'aux
terreins d'unegrande étendue.
Ce genre , lorſque le terrein, par fa
ſituation , prête à l'expreſſion des différens
caractères de la nature en grand ,
produit des effets enchanteurs. En ſera-til
de même à proportion dans un lien
plus refferré ? « J'en doute fort , dit l'Au
1
$6 MERCURE DE FRANCE.
» teur. Il deviendroit trop difficile de
>> diſſimuler que cette prétendue liberté
» de la nature n'est qu'un ouvrage hu-
» main , une copie ſervile & défigurée ,
» ou pis encore, l'effet du caprice. En
>> effet ne fait-on pas que ce célèbre jar-
>> din de l'Empereur de la Chine , dont
> la deſcription a ſervi de guide pour la
>>formation de tous les autres , eſt un
>>enclos de pluſieurs lieues ; & que s'il
>> eſt diſtribué en différens quartiers ,
>> chacun eſt encore prodigieuſement
» étendu? Ne voyons-nous pas qu'en Eu-
>> rope les jardins libres , chéris des An-
>> glois , contiennent pluſieurs centaines
» d'arpens ? A quoi donc ſongent ceux
- qui , dans une étendue bornée à quel-
» ques arpens d'un terrein égal , ſouvent
>>même privé d'eau , entreprennent , par
" des mouvemens de terre auſſi coûteux
" qu'infructueux , même pour le coup-
>> d'oeil , d'élever des montagnes & de
>> creuſer des précipices ; qui , formant
>>un lit de terre glaiſe à une rivière en-
>> trenue d'eau de puits , la font ferpen-
>>>ter à commandement au milieu d'un.
> terrain uni ; qui prétendent raſſembler
» toutes les cultures qu'on trouve à la
» campagne , lorſqu'une berge , hono-
A
AOUST . 1775. 87
» rée du nom de colline , eſt plantée
>> de deux ou trois cents feps de vigne ;
>> qu'ailleurs un carré de choux ou d'ar-
>>> tichaux ſe trouve à côté d'une petite
>> pièce d'avoine , ou d'une chenevière
>> d'une ou deux perches ; qui apportent
>> ſur leur rivière des rochers , à travers
>> leſquelles l'eau forme une petite caf-
>> cade dans un terrein ſableux ou argil-
>> leux , où l'on ne trouve nul autre frag-
>> ment de cailloux ; qui , au milieu d'îles
>> faites à plaitir , conſtruiſent dans l'une
>> un pavillon à la Turque ou à la Chi-
> noiſe : dans l'autre , un petit temple ,
» ou plutôt le modèle d'un temple Grec;
»& ſuivant que la fantaiſſe le leur inf-
>> pire , font ici un pont-de-pierre & de
>> brique , là un autrede mulieres brutes ,
>> ailleurs un petit pont de planche , le
>> tout fi rapproché , qu'il s'apperçoit d'un
>> même coup-d'oeil , ſans qu'on puiffe
» découvrir une ſeule raiſon qui ait dé-
>> terminé là ou là ces diverſes conſtruc-
>> tions ; qui tracent enſuite preſque à
> plat , de petits chemins tortueux , tels
» que la néceſſité de monter les fait pra-
>> tiquer ſur les lieux eſcarpés ; font enfin
>> fabler tous ces ſentiers , & les bordent
>> de fleurs ou de lignes d'arbuſtes. Ne
88 MERCURE DE FRANCE.
» s'imagine-t on pas voir exécuté le ri-
>> dicule projet du parterre géographique ,
» au moyen duquel le Jardin des Tuile-
> ries ſe trouvoit converti en un plan de
« Paris ? »
Les obſervations que l'Auteur fait
dans la ſuite de cet écrit ſur le genre
libre , font fort ſuccinctes ; elle convaincront
néanmoins l'Artiſte ou l'Amateur
que ce genre , pour paroître naturel , eſt
aſſujetti à beaucoup de convenances , &
demande , pour parvenir à ſon but , qui
eſt également de plaire , au moins autant
de méditation que le genre régulier.
Suite des Epreuves du Sentiment; par
M. d'Arnaud. Tome III . Quatrième
Anecdote. Liebman. Vol. in- 8°. avec
figures. A Paris , chez Delalain , Libr.
rue de la Comédie Françoiſe.
L'infortuné Liebman nous eſt ici repréſenté
ſoulageant ſes ennuis par le
récit qu'il fait de ſa propre hiſtoire à un
homme ſenſible , au Peintre même des
EpreuvesduSentiment, qui voyageoit alors
en Allemagne. " Dès mon enfance , lui
ditLiebman au commencement de fon
>>>hiſtoire , je fus frappé d'une vérité qui
AOUST. 1775 . 89
>> m'effraya : je vis qu'on ne connoiſſoit
» ni l'amitié , ni l'amour , quoiqu'on en
>> parlat beaucoup ; j'appris à redouter
ces liaiſons fondées ſur l'intérêt ; mon
>> coeur cependant étoit dévoré du beſoin
>> d'aimer. Mes premiers regards ſe fati-
>> guèrent ſur un amas de volumes ; mais
>> des livres ne ſuffiſent pas au bonheur.
>> Tout ce qui m'entouroit , m'avertiſſoit
>> que je mourrois de difette au ſein de
>> l'abondance ; que la ſociété ne m'of-
>> friroit que des fimulacres &jamais d'ob-
>> jets réels ; que la délicateſſe qui me
>> tourmentoit , loin d'être fatisfaite ,
>> s'irriteroit des faux plaiſirs que ce mon-
>> de ſi foible , ſi impoſteur me promet-
» toit. Je m'étois fait fur-tout une idée
> ſi extraordinaire de l'amour , que je
>> n'oſois à peine m'avouer à moi même
>> tout ce que je deſirois à ce ſujet : c'étoit
>>bien plus que la beauté dont je de-
>> mandois la perfection ; j'aurois voulu
>> trouver un coeur qui n'eût reſpiré que
>> par le mien , qui n'eût formé des voeux
>> que pour moi ſeul , qui n'eût pas eu un
>> ſentiment que je ne l'euſſe inſpiré &
» qui ne m'appartint; en un mot , j'au-
> rois ſouhaité être un autre Pygmalion ,
» & animer une ſtatwe qui m'eût confaو
ه MERCURE DE FRANCE.
>> cré ſon exiſtence » . Liebman nous ap
prend dans la fuite de ſon hiſtoire que
maître de ſes biens à l'âge de dix huit
ans , il s'affermiſſoit de jour en jour dans
cette façon de penſer , lorſque la femme
d'un de ſes Jardiniers vint à mettre au
monde une fille qui annonçoit l'affemblage
des grâces . Cet homme mélancolique
ſaiſit auſſi-tôt un projet qui , à tout
autre qu'à lui , eût paru extravagant &
d'une exécution impoſſible. Son eſprit
s'égaroit dans le merveilleux ; fon coeur
s'échauffoit. Il forma le deſſein de faire
élever Amélie , c'eſt le nom qu'il avoit
donné à cette fille , pour en créer l'objet
de cet amour , que peut être il étoit feul
capable de reſſentir. Il fit part de ſes
vues aux parens de l'enfant. Il vouloit
qu'Amélie , qu'il avoit choiſie pour être
un jour ſon épouſe , ne partageât ſes premiers
regards qu'entre ſa mère & lui ,
& qu'elle fûr élevée dans la perfuafion
qu'il n'y avoit fur la terre , excepté elle
&ſa mère , d'autre créature que Liebman.
Cet Amant mettoit ſon bonheur à voir
cet enfant former ſes premiers pas pour
aller à lui , articuler ſes premiers fons
pour répéter ſon nom , faire uſage enfin
de ſes premiers mouvemens pour lui
procurer fes innocentes careſſes. Liebman
AOUST. و . 1775
ajoutoit tous les jours à ſon plan , &
goûtoit de plus en plus le bonheur de
voir Amélie répondre à ſes voeux. « Quand
>> je prenois cette charmante enfant fur
>> mes genoux , avoue-t- il dans le récit
» qu'il fait, c'étoit alors qu'une langueur
>d>é>licieuſe couloitdans mes veines.Mais
>> que les plaiſirs de mon coeur étoient
au-deſſus de ceux de mes ſens ! Quelle
» volupté inconnue,à tous les autres hu-
>> mains je me promettois ! Il y aura donc
>> dans l'Univers une créature qui n'exif-
>>tera que pour moi , qui ne ſera remplie
>> que du ſeul deſir de me plaire , qui
> m'aimera ſans partage ! Je ſerai l'unique
>> objet auquel ſe rapporteront ſes ſenti-
>> mens , ſes actions , ſes plusindifférentes
>> idées ! Amour , amitié , bonheur fu-
> prême de deux ames qui ne forment
» que la même ame , je goûterai donc
» vos délices ! »
Amélie élevée en quelque forte dansle
ſein de l'Amour , en reſpiroit tous les
ſentimens . Liebman étoit aimé & ne
pouvoit douter de fon bonheur. Mais
qu'eſt ce que l'avantage de plaire lorfqu'on
n'a point de rivaux ? La vanité at-
elle lieu de s'enorgueillir d'un triomphe
fondé fur l'ignorance ? " Si Amélie, ſedi
92 MERCURE DE FRANCE.
» ſoit ſouvent Liebman , ſavoit qu'il y a
» d'autres hommes , ſi , ſes lumières éten-
>>dant les facultés de ſon ame, elle me fai-
» ſoit un ſacrifice éclatant , alors ... voilà
le bonheur ſuprême , & celui dont je
> m'applaudis lui eſt bien inférieur » .C'eſt
ainſi que chez les hommes l'opinion altère
toujours nos jouiſſances & chaſſe le
bonheur devant nous.Un coeur furchargé
aime à s'épancher , & Liebman de
roit encore d'avoir un confident de fon
amour . Il eut ce confident & ce fut le
terme de fon bonheur. La jalouſie verſa
ſes poiſons dans le coeur de ces Amans ,
& conduifit bientôt la ſenſible Amélie
au tombeau. Cette mort forme ici un
tableau pathétique & très propre à remplir
le Lecteur des impreſſions d'une
douce mélancolie , la première peut être
des voluptés .
La Victime mariée , ou Hiſtoire de Lady
Villars , traduite de l'Anglois ; par
M. A. 2 parties in 12. A Londres ;
& ſe trouve à Paris , chez Mérigot le
jeune , Libraire , ſur le quai des Auguſtins
.
CeRoman eſt dans la forme épiſtolaire.
AOUST . 1775 . 93
Adelaïde Montague répond à l'empreſſement
qu'avoit une de ſes amies d'apprendre
l'hiſtoire de l'infortunée Lady Villars
, dont elle avoit vu le portrait qui
l'avoit intéreſſée. Elle lui fait part des
particularités de cette funeſte hiſtoire dans
ſes lettres , auxquelles elle en ajoute pluſieurs
que lui avoit autrefois écrites
Lady Villars . Ces dernières inſtruiſent
les lecteurs , des ſentimens de cette victime
du préjugé qui veut qu'un titre &
une fortune foient les ſeuls objets que
l'on recherche dans le mariage. On voit
dans la ſuire de ce roman que le Colonel
Walton , père de Lady Villars, n'auroit
jamais conſenti à ſacrifier le bonheur de
ſa fille à ce préjugé, ſansla condeſcendance
qu'il avoit pour une femme impérieuſe
, hautaine & dont le caractère naturellement
capricieux avoit été gâté par l'habitude
de n'éprouver jamais la moindre
contradiction . Le Colonel Walton , mari
ſi doux , fi complaiſant , fi foible , nous
eſt cependant repréſenté ici comme un
homme d'eſprit. « Que les femmes ſont
» bien dans l'erreur , écrit Adelaïde Mon-
>> tague à ſon amie, lorſqu'elles établiſſent
>> comme une maxime : qu'un mari fot eft
» le plus aisé à gouverner! Cette maxime a
94 MERCURE DE FRANCE.
>> tant de fois été démentie par l'expé-
>> rience , que je m'étonne que nous ne
>> l'ayons pas effacée depuis long-temps de
>> notre recueil. Un fot est toujours déci-
>> fif & attaché à ſes opinions , toujours
>> jaloux de ſon autorité , toujours effrayé
» qu'on n'empiète ſur ſesdroits . Il y a au
>> contraire mille bagatellesqu'un homme
>>de ſens regarde comme au deſſous de
> lui ; &, par l'habitude qu'il contracte de
>>céder dans les occaſions qu'il regarde
>> comme de peu d'importance , il vient
>> quelquefois à perdre cette ſupériorité ,
>> que tout mari devroit conſerver dans ſa
» famille ». Le pauvre Colonel Walton
étoit une preuve bien frappante de cette
vérité . Sa fille , née malheureuſement
pour elle , avec un coeur ſenſible & tourmenté
par le beſoin d'aimer , ſe vit privée
d'un amant généreux dont l'amour
conſtant & vertueux auroit fait fon bonheur.
Elle ne trouva au contraire dans celui
que ſes parens lui firent épouſer ;
qu'un objet encore plus mépriſable par les
ſentimens & le caractère que par la figure
dont on nous trace dans ces lettres un
portrait ridicule. " Votre fort , écrivoic
>> Lady Villars à Miſs Adelaïde Monta-
>>gue ſon amie , qui venoit de perdre un
AOUST. 1775 . 91
» époux qu'elle cheriffoit , votre fort
>> comparé au mien eſt encore plus heu-
>> reux. Vos larmes peuvent couler fans
>> contrainte , devant des parens qui tâ-
>>
chent d'adoucir vos peines , & qui ne
>> vous en font pointun crime: au lieu que
>> moi , infortunée que je fuis , je me
>> vois condamnée à finir mes jours dans
→ un cercle perpétuel de contrainte & de
déguiſement ; à fouffrir ſans ceſſe tous
>> les tourmens d'un amour ſans eſpoir ;
>> à cacher , ſous le maſque de la civilité
>& de la fatisfaction , les véritables ſen-
>> timens d'un coeur plein de reſſentiment
» & de mépris. Ah! quelle tâche , Ade-
» laïde ! »
Cette épouſe infortunée , ſuccombant
enfin ſous le poids de ſes ennuis , s'échappede
la maiſon de ſon mari , ou plutôtde
ſon tyran jaloux & va mourir de langueur
dans un pays étranger. Elle eur du moins ,
dans fou infortune , la confolation de ſe
voir regrettée d'un père qui verſa ſouvent
des larmes amères ſur le ſort de ſa fille.
L'exemple de ce père doit apprendre à
ceux quitiennent ſa place que,s'il eſt permis
à un père de diriger le goûtde ſa fille
dans le choix d'un époux , il ne doit jamais
le contraindre. En effet , fi une fille
96
MERCURE DE FRANCE .
fenfible ne peut trouver le bonheur
dans un mariage contracté avec indifférence
, quel fort lui eſt réſervé lorſque
ſon époux ne paroît à ſes yeux qu'un tyran
mépriſable ? Il lui arrivera alors comme
à Lady Villars de finit ſes jours dans
la douleur & dans les larmes , & d'être encore
ſouvent l'objet de la cenſure d'un public
oifif qui , ne jugeant que ſur les apparences
, eſt toujours diſpoſé à croire
que c'eſt par eſprit de légèreté & amour
de l'indépendance qu'une femme mariée
ſe plaint de fon fort. « Le plus pur desef-
>> prits célestes , qui paroîtroit ſur la terre
>> ſous la forme d'une femme , ne ſe-
>> roit point à l'abri des traits de la calomnie.
» Ce paſſage fert d'épigraphe à ce
Roman , où l'Auteur auroit pu répandre
plus d'intérêt s'il eût mieux connu l'art
des préparations & des nuances. Cet écrit
néanmoins attache par quelques détails ,
& parce qu'il préſente aux pères de famille
une leçon de conduite ſouvent répétée ,
mais que l'on ne peut trop ſouvent leur
remettre ſous les yeux .
Journal Littéraire , dédié au Roi , par une
Société d'Académiciens . A Berlin ,
&ſe trouve à Paris , chez Lacombe ,
Libraite ,
US T. 1775. 97
Libraire , rue Chriſtine , près la rue
Dauphine.
Ce Journal , qui a commencé au mois
de Septembre 1772, & dont il paroît
déjà quatorze volumes , a le plus grand
ſuccès dans les Provinces du Nord de
l'Allemagne , & mérite d'être favorablement
accueilli en France. Le titre ſeul
de cet Ouvrage, & la dédicace qu'en a
agréée un Roi connoiſſeur , ſemblent répondre
au Public du goût , de la ſageſſe
&de la folidité avec lesquels il eſt rédigé.
Il devroit nous ſuffire de l'annoncer.
Cependant nous croyons devoir ,
pour la fatisfaction de nos Lecteurs ,
tranſcrire ici' ,du moins en partie , la préface
que les ſavans Auteurs ont miſe à
la tête du premier volume. Ils commencent
par ſe faire à eux- mêmes les objections&
les reproches qu'on fait d'ordinaire
aux Journaux & à leurs Rédacteurs.
•Quel métier , dit-on , que celui de
Journaliſte ! Lorſqu'on pourroit ent-
> ployer ſon loiſir & fon travail à faire
de nouvelles découvertes , à enrichic
>>les ſciences & la littérature , perdre
l'un& l'autre à mettre en lambeaux
des livres imprimés , &, dans cette
E
98 MERCURE DE FRANCE.
occupation; Hotter ſans ceſſe entre la
>> crainte de ſe faire des ennemis& celle
» de manquer à la vérité ; lutter contre
>> fon propre penchant , de peur de don-
>> ner à un Auteur qu'on aime des louan-
>ges qu'il ne mérite pas,& de blâmer
ود
dans un Auteur qu'on n'aime pas ce
>> qu'il y faudroit louer, & le tout pour
amufer la frivolité , pour accoutumer
>>le Lecteur à ſe paſſer de connoillances
» approfondies , & même à les mépriſer :
>> car quel autre fruit produiſent les Jour-
» naux ? Ils ne nous apprennent rien de
» nouveau , ſi ce n'eſt l'existence d'un
> livre que nous aurions également con-
>> nu , quoiqu'un peu plus tard peut-être.
>>La liaiſons des idées , la ſuite des rai-
>> ſonnemens ne ſauroient ſe trouver
> dans un extrait , quelque bien fait qu'il
>> foit , & il eſt impoſſible qu'il le foir.
»Un homme ſe charge d'un Journal :
>> connoît- il toutes les ſciences & tous
>> les arts ? Est- il en état d'apprécier tous
>> les Ouvrages qui paroiſſent ? A-t- il
>>ſeulement le temps de les lire ? Com-
>> bien de fois la partialité vient- elle
>> corrompre la droiture de ſon jugement ,
>>& tourner au détriment des Auteurs
> ſon éloquence & ſes lumières ? Ouvrez
AOUST. وو 17758
un Journal : ce ſera un bonheur ſi vous
» n'y voyez élevés juſqu'aux nues les
» Ouvrages les plus médiocres , les plus
» mauvais même , & rabaillés les plus
>> parfaits. Cette partialité va fi loin , que
» le plus sûr ſeroit peut-être d'acheter
>> les livres que les Journaliſtes cenfu-
>> rent , & de laiſſer dans le magaſin des
» Libraires ceux que les Journaliſtes ap-
>>>prouvent. Ce qui augmente leur tort ,
>> c'eſt qu'un ſimple particulier n'a aucun
>droit de s'arroger la Dictature dans la
>> République des Lettres. Après tout,
» les plus grands efforts d'un Journaliſte
>> fe réduiront à fait un abrégé d'un bon
livre , & tout abrégésurun bon livre est
» un ſot abrégé , dit Montaigne ».
** Telles font les plaintes qu'on fait commurément
contre les Journaux & contre
leurs Auteurs ; c'eſt de regarder les premiers
comme inutiles , & de taxer les
ſeconds d'ignorance oude partialité. Ces
griefs font ici réfutés ſolidement , &
d'abord quant à l'inutilité prétendue des
Journaux. Quel eft , contingent lesAu-
>> teurs de laPréface que nous analyſons,
>> quel eſt le véritable but que ſe propofent
les Gens de Lettres ? C'eſt , fans
doute , d'éclairer le monde , & le feul
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
> moyen de l'éclairer , c'eſt de publier
» des livres. Mais les circonstances dans
→ leſquelles ſe trouvent la plupart des
Lecteurs , font cauſe que , pour bien
❤ des perſonnes , les meilleurs Ouvrages
>> ne produiſent aucun effet, ou n'en pro-
>>>duiſent que trop ». On fait voir combien
les Journaux ſervent à la circulation
prompte& rapide des connoiſſances
de l'eſprit humain; de quelle utilité ils
font pour le Savant , en le mettant à
portée de connoître & de ſe procurer les
livres dont il a beſoin pour les matières
qu'il veut approfondir , & d'acquérir une
notice ſuffifante ſur celles qu'il ſe contentede
ne pas ignorer; combien ils font
indiſpenſables pour l'homme du monde
qui veut s'inſtruire , &dont les occupations
ne lui laiſſent que peu de temps
conſacrer à la lecture ; qu'enfin la ſentence
de Montaigne , quoique vraie en
général , eſt fauſſe en particulier , & ne
tombe pas ſur les Journaux deſtinés , non
àabréger les livres , mais à les faire connoître
par ce qu'ils ont de plus impor
tant. Les Auteurs de la Préface en concluent
, que mettre en lambeaux des livres
imprimés , comme on le dit par
mépris , n'eſt pas un métier auſſi ridicule
AOUST . 1775. ΤΟΙ
qu'on le prétend, puiſqu'il fert à répandre
le goût dans le gros d'une Nation ,
&à éclairer même les plus ſavans.
Al'égard du reproche même d'ignosance
ou de partialité , qu'on fait aux
Journaliſtes , les Auteurs du Journal de
Berlinſe flattent qu'ils feront à l'abri de
cette double inculpation. Le plan qu'ils
ſe propofent de ſuivre dans la compofitionde
cetOuvrage , eſt bien propre à
lesgarantirde ces imputations. Le voici :
1º. Afin que nos extraits ſoient
>> exacts , raiſonnés & profonds , nous
>> nous ſommes aſſociés en ſi grand nom.
>>bre , que chacun de nous ne s'occupera
que d'un ſeul genre d'ouvrage , de la
>ſcience qu'il poſsède le mieux; & de
plus , il n'aura qu'un très- petit nombre
»d'extraits à fournir dans le courant de
>>l'année.
» Nous ferons ſi attentifs à laiſſer à
>> chacun fon diſtrict , que lorſqu'un livre
>> contiendra différentes matières , com-
» il arrive dans les Collections Acadé-
>>miques , l'extrait fera faitpar pluſieurs
>> d'entre nous. Nous croyons devoir fa-
> crifier l'uniformité du ſtyle àla juſteffe
»& à l'exactitude de l'extrait.
2°.»Nous nous propoſons de donner
Eiij
102 MERCURE DE FRANCE.
>>des analyſes complettes &de ſuivre nos
>>Auteurs pas à pas , lorſque leur mérite
>>>confiftera fur tout dans la méthode ,
dans l'ordre , le rapprochement & la
>> fuite des idées . Cette manière n'eſt fa-
> vorable ni à la partialité , ni à l'igno-
> rance. Elle ne permet pas d'extraire
d'un bon Ouvrage quelques endroits
foibles , & d'un livre foible quelques
>> morceaux heureux ; & nous ne con-
>> cevons pas qu'on puiſſe ſuivre un Au
>>>teur pas à pas, & l'accompagner dans
>> tore ſa marche , ſans l'entendre &
>> même ſans l'avoir bien étudié.
3º. » Nous n'analyſerons que des Ou-
» vrages capables de faite quelque fenfation.
Comme les principales langues
> font entendues dans cette Société.,
>>>nous trouverons toujours des livres
> dignes d'être connus .
4. Nous uſerons de la plus grande
réſerve par rapport aux éloges & aux
>> critiques... nous nous les interdirons
>également. Nous prions M.M. Jes Au-
>> teurs de faire attention à cet article ,
»& de ne pas trouver mauvais que nous
»n'ajoutions pas à leurs noms les épi-
>> thètes honorables que nous leur accordons
dans notre coeur, mais que nous
AOUST . 1775.1 103
L
» ménagerons dans nos extraits , dans
>>leſquels nous ne ferons que ſimples
>> rapporteurs . Ce ne ſera pas nous , ce
>> ſera le Public qui remarquera les fautes
»& les beautés qui les rachètent ; nous
>> entendons toutes les beautés eſſentielles
» & quelques beautés de détail : car il
>> n'est pas poſſible de faire paſſer dans
» un extrait toutes celles de la dernière
>> forte. 1
5º. S'il ſe préſente à notre eſprit
>>quelque objection contre les principes
>> de l'Auteur , ou contre les conféquen-
>> ces qu'il en tire , nous les propoſerons
>> comme des doutes , dont nous laifferons
la déciſion au Public.

>> En faiſant un extrait , nous décou-
>> vrirons peut - être quelques queſtions
>> importantes , que notre Auteur n'aura
>> pas examinées; fi nous nous croyons
>> en état de les approfondir , nous nous
>> en occuperens , mais dans des articles
> ſéparés.
>>Nous comptons ſur l'indulgence du
> Public s'il nous arrive quelquefois de
>> nous livrer , malgré nous , à notre
>> goût particulier , aux inconſtances paf-
>> ſagères du temps , à l'eſprit de la Na-
» tion , aux préjugés courans ; au moins
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
>> nous ne nous écarterons jamais des
>>égards qu'on doit aux talens fupérieurs
>> de génie. Haſarder quelque fupplément
> à leurs recherches , propofer quelques
>>doutes fur quelqu'une de leurs affer-
»tions, n'eſt certainement pas leur man-
* quer, ni à plus forte raiſon ſe déclarer
>> leur ennemi.» .
Tel eſt le plan du Journal que nous
annorçons : il eſt digne des Savans qui
l'ont formé.
CONDITIONS.
Chaque volume , grand in- 12 , beau
papier , d'environ 360 pages , eſt diviſé
en cinq parties égales. La première fera
conſacrée àdes ouvrages de mathématiques
, pures ou mixtes; la deuxième ,
des ouvrages de phyſique générale & expérimentale;
la troiſième , à des ouvrages
de philofophie ſpéculative; la quatrième
, à des ouvrages de littérature; & la
cinquième enfin à l'annonce des ouvrages
nouveaux non analyſés , aux nouvelles
littéraires , & à de petites pièces fugitives.
On ne donnera d'abord que fix volumes
par an , tous les deux mois un ,&le
AOUST. 1775. τας
prix de l'abonnement eſtde 15 liv. pour
la France; on peut commencer à telle
année que l'on juge à propos. Les quatorze
volumes ,déjà publiés , de cefour
nal , ſe trouvent à Paris chez Lacombe ,
Lib. rue Chriſtine , ou chez M Roffel ,
Correfpondant dudit Journal , rue du
Grand Chantier , leſquels en recevront
auſſi les ſouſcriptions. C'eſt à ce dernier
que les François qui auront quelques articles
ày faire inférer , ſont priés de les
adreſſer , francs de port.
Traité de la diffolution des Métaux , par
M. Monet , des Académies Royales
des Sciences de Stockholm , de Turin,
de Rouen & de la Société Littéraire
d'Auvergne. Vol. in 12. de 352 pages.
Prix , 3 liv . relié. A Amſterdam ; &
ſe trouve à Paris , chez Didot l'aîné ,
Libraire & Imprimeur rue Pavée, près
du quai des Auguſtins .
La diſſolution des Métaux , partie
très- intereſſante de la Chymie , & celle
qui infque le plus ſur les arts , méritoit
un traité particulier , & ce traité nepouvoit
être mieux rempli que par un Chymiſte
qui, éloigné de tout eſprit de ſyf
Ev
106 MERCURE DE FRANCE .
tême , s'ſt appliqué uniquement à raffem.
bler des faits , fruits de ſes propres expériences
. Ceseſprits ſyſtématiquesqui courent
après de vaines théories que quelques
faits établiſſent , & que d'autres faits
détruiſent , pourront ſe convaincre, en lifant
ce nouvel ouvrage , que la cauſe qui
fait agir les corps n'eſt pas la même dans
tous,& que les corps qui ſe reſſemblent le
plus , diffèrent eſſentiellement entre eux.
Ils reconnoîtront que la Nature les a formés
indépendamment les uns des autres ;
& a mis autant de variétés chez eux ,
que dans les autres parties quicompoſent
ce vaſte Univers.
Kunkel nous avoit déjà donné une
fuite d'expériences ſur la diſſolution des
méraux . M. Monnet s'est fait un devoir
de le citer dans ſontraité , ainſi que les
autres Auteurs qu'il a conſultés. Aureſte
il a eu foin d'écarter de ſon ouvrage les
faits généralement connus ; ou s'il en a
zappelé quelques uns, ç'a été uniquement
dans le deſſein de faire untout de différentes
parties éparſes dans divers ouvrages ,
&de former enquelque forte un arbre généalogique
ſur la diffolution des métaux
dont les ramaux embraſlaſſent tous les travaux
& leslivres des Chymiſtes,mais fans
vouloir s'approprier ces ramaux .
AOUST. 1775 107
:
Histoire de Lorraine , par M. l'Abbé
Bexon ; propoſée par ſouſcription ;
chez les principaux Libraires de chaque
Ville , & à Paris chez Valade ,
Saillant & veuve Deſaint.
,
La Lorraine a été gouvernée , durant
une longue ſuite de générations , par des
Princes bons,généreux , bienfaifans,&qui
ont fait régner avec eux les arts , les moeurs
&la paix. Ce petit Etat a eu ſes Trajans &
ſes Titus , & c'eſt dire aſſez que ſon Hiftoire
peut être utile au bonheur des Nations.
Cette Hiſtoire cependant eſt peu
connue. Ce n'est pas qu'elle n'ait été
écrite bien des fois ; elle a ſes anciens
Auteurs ; Duboulay Chantereau le
Fevre , Vaflebourg , &c. mais ils ont
rempli leurs écrits de diſcuſſions & de
problêmes de généalogie : leur langage
d'ailleurs a beaucoup vieilli & peut rebuter
le Lecteur. Dom Calmet eſt venu
qui a raſſemblé pluſieurs fragmens &
divers Mémoires peu connus; & à force
de compiler , il a formé une Hiſtoire de
Lorraine en fix volumes in - folio. Les
recherches & les diſcuſſions de cet Ecrivain
laborieux ont guidé M. l'Abbé Bexon 4
Évj
108 MERCURE DE FRANCE.
:
dans la nouvelle Hiſtoire de Lorraine
qu'il entreprend , & qu'il faut bien diftinguer
d'un Abrégé chronologique de
'Histoire de Lorraine , en deux volumes
in- 8°. annoncé dans pluſieurs papiers
publics.
M. l'Abbé Bexon nous prévient dans
un Profpectus , que trois diſcours ferviront
d'introduction à fon Hiftoire de
Lorraine ,& renfermeront , dans une expofition
rapide , les événemens qui fe
font fuccédés en Europe dans l'efpace de
mille ans. Le premier a pour objet les
Gaules conquiſes par les Romains ; le
ſecond , les Gaules conquiſes par les
Francs; le troiſième , l'Auſtrafie ou le
Royaume de Lorraine. « Ces difcours ,
>> eſt il dit dans le Profpectus , compren-
>> nent tout ce qu'on fait des plus hautes
>> antiquités du Pays. Ils peignent les
>> fiers Germains & les Gaulois nos pères.
>>On verra les vaſtes conquêtes des Ro-
>> mains dans ces régions, les contre coups
» qu'y fit reffentir la deſtruction de leur
>> Empire , les ravages univerſels des
>> Barbares , l'étendue de la puiſſante
•Auſtraſie , fa chûte , & la naiffance de
> la Lorraine au milieu des débris de la
>>Maiſon de Charlemagne. Arrivée à la
AOUST. 1775. 109
formation de l'Etat de Lorraine , l'Hif-
*>>toire prend une marche plus lente ;
>> chaque règne eſt compris fous le nom
>>de fon Prince. Rien de ce qui peut
>>retracer la législation, les moeurs , les
>> opinions , le caractère des ſiècles & des
>> hommes, n'a été négligé. Quelquefois
>> le fil paroît interrompu; les événemens
*>> rettent iſolés : ce font les lacunes des
> annales , ce ſont les pettes de l'anti-
» quité. On a rejeté au frontiſpice de
>>chaque règne tout ce qui a pu être
>> compris & montré clairement fous le
> nom de chronologie , les alliances , les
>> Defcendans , les Princes contempo-
>> rains. Débarraſfée de ces détails , l'Hif
>>toire marche plus libre & plus franche ,
>>fans avoir la difficulté de les placet ,
>> ni l'inquiétude de les oublier. A la
>> ſuite des règnes de nos Princes eſt
>>placé celui de Stanislas , non moins
>> cher à la Patrie. Une notice , remplie
>> de ſiècle en ſiècle , fera connoître les
>>> Hommes illuftres , les Savans & les
>> Artiſtes , & fervita ſans doute à di-
>>minuer un préjugé créé par l'ignorance
>>ou peut être par l'envie. Enfin le dernier
morceau de cette Hiſtoire fera
>> une hiſtoire naturelle du Pays. L'hom
ΙΙΟ MERCURE DE FRANCE.
» me va recueillant fans ceſſe les faits
>> incertains & paſſagers de l'homme ,
>> fans remarquer ſeulement les faits im-
> mortels & admirables de lanature » ...
1:
:
:
Cette Hiſtoire formera deux volumes
in-8°. Le prix ſera de 6 liv. pour les
Souſcripteurs , & de 9 pour ceux qui
n'auront pas ſouſcrit. On ne payera la
ſouſcription qu'en recevant le premier
volume , que le ſecond ſuivra de près ..
Réflexions philoſophiques ſur l'impôt , où
T'on difcute les principes des Economiſtes
, & où lon indique un plan
de perception patriotique ; accompagnées
de notes. Par Jérôme Tifaut de
la Noue.
Diſciplina imperandi eſt amare quod multis
expedit : quoniam respublica nimium foliditatis
accipit , fi tributariorum facultas illaæfa consti-
Berit.
Caffiod. Lib. IX. Epist. , "
:
Vol. in 8°. de 36 pages , avec fig.
prix 3 liv. A Paris , chez la Veuve
Barrois & Fils , quai des Auguftins ;
&chez Didot l'aîné , Libraire & Im.
primeur , rue Pavée , près du quai des
Auguſtins.
AOUST. 1775. III
L'Auteur fait des obſervations préliminaires
ſur les différentes cauſes qui
rendent la perception de l'impôt difficile.
Il donne un tableau abrégé de ce qui
rend la ſociété eſſentielle à l'homme , &
de ce qui peut contribuer à la conſolider.
Il rappelle ce mot ingénieux de Pittacus
, le Légiflateur de Mytilene . « La
> preuve d'un bon gouvernement , diſoit
» ce Sage , n'eſt pas que les Peuples
>> craignent le Prince , mais qu'ils crai-
>> gnent pour lui » .
L'Auteur indique les principes que
l'on doit ſuivre dans l'impostion. Il
paſſe enſuite dans le corps de l'Ouvrage
àla diſcuſſion des idées ſophistiquées , pour
nous ſervirde ſon expreſſion , de la plûpart
des Economiſtes : « idées , dital ,
>> qui reſſemblent fort aux brillantes
>> propoſitions des Adeptes ; avec eux ,
>l'on voit toujours la pierre philoſo-
>> phale juſqu'à l'inſtant où l'opération
» s'achève »
L'Auteur s'arrête ſur- tout à diſcuter le
Nouveau Plan d'impofuion économique ,
-publié , il y a quelque temps , parce qu'il
apour baſe les principes généraux, qu'il
combat dans ſon Ouvrage. Il finit, par
donner un plan de perception qu'il ap
112 MERCURE DE FRANCE.
pelle patriotique. On y reconnoît effectivement
les vues d'un bon Citoyen.
L'Auteur fait voir la difficulté d'impoſer
les terres , l'impoſſibilité de le faire dans
une proportion juſte , & l'inconvénient
qui en reſulte pour le conſommateur. Il
cherche une pratique d'impôt où celui
qui paye , puiſſe , ſans gêne , payer toujours
; où le luxe & la richetle foient
obligés de fournir au fiſc la majeure partie
des ſommes.
Un problème d'économie politique ,
très important à réſoudre, feroit celuici
: " Trouver un plan d'impoſition où
>> l'on ſe ferviroit des moeurs pour obte-
>> nir l'impôt , & de l'impôt pour con-
> ſerver les moeurs ». Nous ne déciderons
point fi M. de la Noue a réſolu ce
problême; mais nous pouvons aſſurer du
moins que cet Ecrivain eſtimable l'a eu
devant les yeux en dictant ſes réflexions
fur l'impôt.
Traité du farcin , maladie des chevaux ,
&des moyens de le guérir ; Ouvrage
utile & néceſſaire aux Ecuyers , Cavaliers
, Militaires , &c . aux Marchands
de chevaux , Fermiers , Laboureurs ,
Entrepreneurs de voitures , & généraAOUS
T. 1775. 143
lement à toutes perſonnes qui font
obligées par état d'employer le ſervice
des chevaux. Par M. Hurel , Maître
Maréchal à Paris. Troiſième édition,
Brochure in 8°. de 45 pages. Prix 30
fols. A Paris , rue St Jean de Beauvais
, la première porte cochère audeſſus
du Collège.
Les différentes éditions de ce petit
Traité feront d'autant mieux accueillies ,
que l'inſtruction y eſt toujours appuyée
fur l'expérience .
Recueil d'observations ſur les différentes
méthodes propoſées pour guérir la maladie
épidémique qui attaque les bêtes
à cornes; fur les moyens de la reconnoître
par-tout où elle pourra ſe manifeſter
; & fur la manière de déſinfecter
les érables. Par M. Félix Vicq
d'Azyr , Médecin envoyé par les ordres
du Roi dans les Provinces où règne
la contagion . Brochure in 4. A
Paris , de l'Imprimerie Royale.
Ces obſervations , fruit d'un zèle
éclairé & d'une expérience confommée ,
doivent ſe trouver entre les mains de
14 MERCURE DE FRANCE.
L
tous ceux qui vivent à la campagne , on
qui fontdans le cas de veiller fur lesbeftiaux
. Le Gouvernement , après avoit
donné les ordres les plus ſages & les
inſtructions les mieux circonstanciées ,
après avoir indiqué des moyens sûrs &
faciles pour reconnoître l'épizootie partout
où elle ſe manifeſtera , n'a t- il pas
lieu d'attendre la ceſſation entière de ce
fléau ? Si , par un accord heureux & unanime
, les Puiſſances Etrangères prenoient
le même parti , ne pourroit- on
pas raiſorn blement eſpérer de voir enfin
tout à fait diſparoître cette terrible
maladie , qui , en défolant les campagnes
, détruit les véritables richeſſes d'un
Etat?
:
Mémoire fur les Pays de l'Afie & de
l'Amérique ſitués au Nord de la Mer
du Sud; accompagné d'une carte de
comparaiſon des plans de MM. Engel
& de Vaugondy; avec le plan des
cartes modernes . Par J. N. Buache ,
Géographe ordinaire du Roi. Broch .
in-4°. de 22 pag. A Paris , chez l'Auteur,
rue du Foin St Jacques.
M. Buache entreprend dans ce MéAOUST.
1775. 115
moire de défendre les cartes modernes
contre les raifonnemens de MM. Engel
&de Vaugondy M. Buache , fondé fur
de bonnes obſervations aſtronomiques ,
ſuivant le jugement même qu'a porté
l'Académie Royale des Sciences fur ce
Mémoire qui lui a été préſenté , réuffe
mieux que MM. Engel & de Vaugoudy
à déterminer la vraie poſition géographique
du Kamtſchatka. Quant aux au
tres parties , il n'y a aucune certitude de
part & d'autre ; mois les raiſonnemens de
M. Buache paroîtront pour le moins auffi
concluans que ceux des deux autres Géographes.
ΑΝΝΟNCES .
Ontrouve actuellement chez Lacombe ,
Libraire , rue Chriſtine , les Livres fuivans
, dont il s'eſt rendu propriétaire.
Abrégé chronologique de l'Histoire du
Nord, ou des Etats de Dannemarck , de
Ruffie , de Suède , de Pologne , de Pruffle ,
de Courlande , & c. avec des remarques
particulières fur le génie , les moeurs , les
116 MERCURE DE FRANCE:
uſages de ces Nations; ſur la nature &
les productions de leurs climats; enſemble
un précis hiſtorique concernant la
Lapponie, les Tartares, lesCoſaques , les
Ordres militaires des Chevaliers Teutoniques
& Livoniens; la notice des Savans
& illuſtres , des Métropoles & Patriarches
de Ruffie; des Archevêchés &
Evêchés de Pologne , des Princes contemporains
, &c . Par M. Lacombe. 2
vol. in 8 °. rel. prix 121.
Abrégé chronologique de l'Histoire Ecclésiastique
, &c. Par M. Macquer ; 3 vol.
in 8°. rel . 181.
Annales Romaines , ou abrégé chronologique
de l'Hiſtoire Romaine ; par le
même; I vol. in- 8 , prix rel. 6 1 .
Abrégé chronologique de l'Histoire de
l'Espagne & du Portugal; par MМ. Мас-
quer & Lacombe; 2 vol. in 8°. reliés ;
prix 12 1.
Dictionnaire portatifdes Beaux-Arts ,
ou abrégé de ce qui concerne l'architecture
, la ſculpture , la peinture , la gravure
, la poësie & la muſique , &c . par
M. Lacombe; vol. in- 8º. rel. prix 4 liv.
10fols.
AOUST. 1775. 117
1
Le Spectacle des Beaux-Arts , ou con
ſidérations touchant leur nature , leurs
objets , leurs effets & leurs règles principales
, &c. par M. Lacombe ; in- 12 . rel,
prix 2 1. 10 f.
DictionnaireEccléſiaſtique & canonique
portatif, ou abrégé méthodique de toutes
les connoiffances néceſſaires aux Minif
tres de l'Eglife , & utiles aux Fidèles qui
veulent s'inſtruire de toutes les parties
de la Religion ; par une Société de Religieux
& de Juriſconſultes; 2vol. in 8 °.
rel. prix 9 liv.
LIVRES NOUVEAUX.
La France illuftre , ou le Plutarque
François ; par M. Turpin ; année 1775 .
Ille cabier in-4°. contenant l'Hiſtoire ou
l'Eloge hiſtorique du Maréchal de Belle-
Ifle , avec le portrait gravé. Prix 3 liv.
ſéparément , & 36 liv. les 13 cahiers
par ſouſcription . A Paris chez l'Auteur ,
&chez Lacombe , Libraire , rue Chriftine.
Physique du Monde démontrée par
118 MERCURE DE FRANCE.
une ſeule cauſe & un ſeul principe commun
à tous les corps en général , propre
à chacun d'eux en particulier , &
prouvé par l'expérience. Par P. B. Deshayes
, Docteur en Médecine , Médecin
ordinaire de la Maiſon du Roi; in 8 .
A Verſailles , chez Blaizot , Lib .; & à
Paris chez Valade , Libraire , rue Saint
Jacques.
Nouvelles expériences & obfervations
fur le fer, relativement à ce que M. de
Buffon a dit de ce métal , dans l'introduction
à l'hiſtoire des minéraux . Par M.
Ducoudray , Capitaine d'Ouvriers au
Corps de l'Artillerie , Correſpondant de
l'Académie Royale des Sciences. A Upfal
, & à Paris chez Ruault , Libr. rue de
la Harpe .
Les Devoirs du Prince réduits à un
ſeul principe , ou difcours fur la Juſtice ;
dédié au Roi ; deux parties en un volume
in-8°. Par M. Moreau , Hiſtoriographe
de France . A Verſailles , de l'Imprimerie
du Roi ; & à Paris , chez Moutard , Lib .
rue du Hurepoix.
Nous rendrons compte dans le pro
chain Mercure de cet Ouvrage impor
AOUST . 1775 .
؟نو
tant, qui établit la gloire du Souverain
& le bonheur des Peuples . :
Connoissance des Temps pour l'année
biflextile 1776 , publiée par l'ordre de
l'Académie Royale des Sciences , & calculée
par M. Jeaurat , de la même Académie
; in 8 °. de l'Imprimerie Royale ;
chez Panckoucke , Libr, rue des Poithevins.
C'eſt la 98 publication , ſans interruption
, de la Connoiſſance des Temps , qui
a été ſucceſſivement entrepriſe par M.
Picard en 1679 , par M. le Fevre en
1685 , par M. Lieutaud en 1702 , par
M. Godin en 1730 , par M. Maraldi en
1735 , par M. de Lalande en 1760 , enfin
par M. Jeaurat en 1775. Ce dernier
volume , plus conſidérable que les précédens
, renferme beaucoup de tables de
calcul , & d'objets relatifs à l'aſtronomie ,
à la meſure des lieux &des temps , & à
la navigation.
Les Hommes de Prométhée , poёте ,
par M. Colardeau. Brochure in 8°. A
Paris , chez le Jay , Libraire , rue Saint
Jacques,
120 MERCURE DE FRANCE.
JeBarbier de Séville , ou la Précaution
inutile , Comédie en quatre actes ; par
M. de Beaumarchais; repréſentée& tombée
fur le Théâtre de la Comédie Françoiſe
aux Tuileries , le 23 de Février
1775 .
.. . Et j'étois père , &je ne pus mourir!
Zaïre,Aftell.
Précédé d'une Lettre modéréeſur la chúte
&la critiqueduBarbier de Séville; in 8°.
AParis , chez Ruault , Libr. rue de la
Harpe.
Physiologie des corps organisés , ou
Examen analytique des animaux & des
végétaux , comparés enſemble , à deſſein
dedémontrer la chaîne de continuité qui
unit les différens règnes de la Nature.
Edition Françoiſe du Livre publié à
Manheim ſous le titre de Physiologie des
Mouffes. Par M. de Necker , Botaniſte
& Historiographe de l'Electeur Palatin ,
Aſſocié de pluſieurs Académies , &c . &c.
in- 8°. ABouillon , & à Paris chez Lacombe
, Lib. rue Chriſtine.
Dictionnaire historique &géographique
portatif
AOUST. 1775. 121
portatif d'Italie , contenant une deſcription
des Royaumes , des Républiques ,
des Etats , des Provinces , des Villes &
des lieux principaux de cette contrée;
avec des obſervations ſur le commerce.
de l'Italie , ſur le génie , les moeurs &
l'induſtrie de ſes Habitans , ſur la muſique
, la peinture , l'architecture ; ſur les
choſes les plus remarquables , ſoit de la
nature, foitde l'art ; enſemble l'hiſtoire
des Rois , des Papes , des grands Hommes
, des Ecrivains & des Artiſtes célèbres
, des Guerriers illuftres ; & une expoſition
des loix principales , des uſages
finguliers , & du caractère des Italiens.
Ouvrage dans lequel on a raſſemblé tout
ce qui peut intéreſſer la curiofité & les
beſoins des Naturels du Pays & des
Etrangers. 2 vol. grand in- 8 ° . d'environ
700 pages chacun. Prix 12 liv. reliés . A
Paris , chez Lacombe , Lib. rue Chriſtine ,
1775.
Hiftoire des progrès de l'eſprit humain
dans les ſciences naturelles & dans les
arts qui en dépendent ; ſavoir : l'eſpace ,
le vuide , le temps , le mouvement & le
lieu; la matière ou les corps ; la terre;
l'eau ; l'air , le ſon; le feu; la lumière
F
:
122 MERCURE DE FRANCE.
& les couleurs ; l'électricité ; l'aſtronomie
phyſique ; le globe terreſtre ; l'économie
animale; la chimie; la verrerie ;
la teinture. Avec un abrégé de la vie des
plus célèbres Auteurs dans ces ſciences .
Par M. Savérien . I vol . in. 8 °. Prix s liv.
relié, A Paris , chez Lacombe , Libr. rue
Chriftine , 1775-
Les Idylles de M. Berquin ne ſe trouvent
plus que chez Ruault , Lib . rue de
la Harpe.
Le Second Recueil vient de paroître
en deux éditions , pour répondre aux
deux éditions qui ſe ſont faites du premier
Recueil . Ce ſecond Recueil , com .
me le premier , eſt orné de douze figures
gravées par les meilleurs Artiſtes. Prix 6
liv. broché.
On trouve chez le même Libraire les
deux parties reliées en un ſeul volume ,
veau fauve , doré ſur tranche , prix 12 1.
&une petite édition des deux parties en
un volume , avec un frontiſpice gravé ,
prix 11. 41. br. & 2 l. rel, en veau fauve ,
doré fur tranche .
L'Avare , Comédie de Moliere , en
cing actes , miſe en vers , avec des chan-
1
AOUST . 1775 . 123
gemens ; par M. Mailhol . De l'Imprimerie
de Bouillon . Brochure in-8°. de
142 pages ; prix 24 f. br. A Paris , chez
Lacombe , Lib . rue Chriſtine.
Prospectus imprimé à Berlin.
Médailles fur les principaux événemens de la
Maisonde Brandebourg , depuis Frédéric-Guillaume
, dit le grand Electeur , juſqu'à Frédéric
le Grand II du nom & troiſième Roi de Pruſſe;
avec les explications hiſtoriques de tout ce
qui concerne les événemens ſur lesquels ces
médailles ont été frappées. A Berlin , chez G.
J. Decker , Imprim . du Roi , 1775 .
L'Hiſtoire d'une Nation ne ſauroit nous être
rendue avec plus de préciſion , de certitude &
de vérité que par la voie des médailles : ce ſont
des monumens qui conſtatent les faits les plus
mémorables , en établiſſent l'authenticité , en
déterminent la nature , en indiquent l'importance
& en fixent l'époque ; c'eſt par le moyen des
médailles que les temps les plus reculés des
Grecs & des Romains , nous ſont connus d'une
manière plus parfaite que tout ce qui concerne
les autres Peuples de l'antiquité. Les grandes
actions des hommes illuftres , la ſuite des événemens
qui ont contribué à l'agrandiſſement & à
ladécadence des Empires , tout ce qui a eu quelque
influence remarquable fur la proſpérité & le
bonheur des hommes, ſur les ſciences & les arts ,
fur les établiſſemens avantageux à la ſociété, ſe
trouve empreint fur ces métaux , de manière à en
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
porter le ſouvenir & l'imagejuſques chez nos derniers
neveux. Un autre avantage non moins conſidérable
, c'eſt que les médailles prouvent par
elles- mêmes à quel degré les arts ont été cultivés
& perfectionnés à l'époque où elles ont été frappées;
ainſi un recueil de médailles doit doublement
intéreſſer la Nation qui en eſt l'objet , &
tous ceux qui aiment les arts& les ſciences.
Mais les recueils de cette eſpèce deviennent
bienplus importans encore lorſqu'ils ont pour
objets les faits d'une Nation célèbre , d'une Nation
qui a fait de grandes choses; lorſqu'elles tranfmettent
les époques les plus brillantes de cette
Nation , qu'elles en peignent les efforts les plus
étonnans & les progrès rapides ; lorſqu'elles confervent
l'image& les traits des grands hommes
qui l'ont ſervie , élevée , agrandie , & portée au
rang des Nations les plus célèbres .
Sans doute que , d'après ces conſidérations , on
nous ſaura gré d'avoir enrichi la Littérature de
l'Ouvrage que nous annonçons au Public, Eh !
quelleNation a produit en ſi peude temps & tant
de grands hommes & tant de grandes choſes ?
QuelleNation a plus de titres pour attirer & fixer
l'attention de notre ſiècle ?
CetOuvrage ſera exécuté dans le même format
que les Mémoires de Brandebourg , c'est - àdireque
ce ſera un grand in- 4°. Il renferme environ
trois cents médailles , outre pluſieurs autres
cailles-douces analogues au ſujet , & les buſtes
des quatre Princes dont on y verra les règnes
glorieux ; ces buſtes feront accompagnés d'un
précis hiſtorique des règnes de ces Princes ; le
tout ſera exécuté avec le plus grand ſoin& ſur le
plus beau papier; les tailles-douces feront gras
AOUST. 1775 . 125
vées dans legoût antique & par les plus habiles
Maîtres.
La ſouſcription ſera ouverte juſqu'à la fin de
cette année 1775; les Souſcripteurs payeronttrois
ducats , & quatre ducats s'ils veulent l'avoir fur
du papier fin d'Hollande ; ceux qui n'auront pas
Houſcrit en payeront trois Frédérics d'or. On remettra
aux Souſcripteurs un billet imprimé &
Agné par l'Auteur , M. Ricaudde Tirgale , Lieutenant-
Colonel Ingénieur au ſervice de S. M. , &
par l'Editeur : on fera remettre le prix de la ſoufcription
à l'Imprimeur du Roi , Decker , lequel
remettra l'exemplaire à tous ceux qui auront payé
àtemps; ce ne ſera qu'à la fin de l'année 1776
que l'on pourra livrer l'Ouvrage.
On peut ſouſcrire à Paris chez M. Metra ,
Agent duRoi de Pruſle , rue St Victor.
:
ACADÉMIES.
1.
NISMES.
:
Séance publique de l'Académie Royale
de Niſmes.
L'ACADÉMIE de Niſmes atenu ſa ſéance
publique le 13 Juin 1775. M. le Comte
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
de Marcillac , Capitaine de Cavalerie ,
Gentilhomme de Monſeigneur le Prince
de Conti , Chancelier , en a fait l'ouverture
, en l'abſence du Directeur , par
un Difcours deſtiné à ſervir d'introduction
à un Ouvrage ſur les Loix de
Lycurgue.
M. Baragnon , Juge Mage d'Uzès ,
Aſſocié de l'Académie , a lu une Ode à
la Jeuneſſe , pour l'exciter au travail .
M. Vincens , Négociant , a lu un Eflai
hiſtorique ſur l'origine de la foie , principalement
par rapport au commerce que
Ja Ville de Niſmes fait de cette matière .
M. le Baron de Marguerittes a lu un
Poëme ſur la piété filiale .
M. de Vallongue , après avoir fait
connoître les regrets de la Compagnie
fur la maladie de M. l'Abbé de Mérez ,
Prévôt de la Cathédrale & Directeur de
l'Académie , lut quelques morceaux détachés
du Diſcours que ce dernier avoit
préparé pour l'ouverture de la ſéance .
Enfin M. Séguier , Secrétaire perpétuel
, annonça que le prix qu'on devoit
donner à cette féance étoit réſervé pour
l'année prochaine , & finit par la lecture
du Programme ci - joint.
1
AOUST. 1775. 127
Programme de l'Académie Royale de
Nifmes.
L'Académie avoit proposé pour le
ſojet du prix de l'année 1775 , l'Eloge
d'Esprit Fléchier , Evêque de Niſmes. Elle
defiroit depuis long- temps de s'acquitter
de la reconnoiſſance qu'elle devoit à la
mémoire de ce Prélat illuſtre , qui fut
fon reſtaurateur , & lui procura l'affociation
de l'Académie Françoiſe .
L'Académie ſe flattoit de voir un grand
nombre d'Orateurs célébrer à l'envi les
vertus & le ſavoir d'un Evêque également
recommandable aux Lettres & à la
Religion. Le petit nombre & la médiocrité
des Pièces qui lui ont été adreſſées ,
la déterminent à propoſer le même ſujet
pour l'année prochaine .
C'eſt à regret qu'elle s'eſt vue forcée
d'exclure deux Ouvrages dont les Auteurs
ſe ſont fait connoître. L'un a pour deviſe
: Vir bonus , dicendi peritus; l'autre ,
Studio eloquentiæ , fapientiæque notus.
Le prix de 300 liv. ſera délivré , &
l'Ouvrage qui l'aura mérité ſera lu à la
ſéance publique du mois de Juin 1776.
Les paquets ſeront adreſſés, francs de
Fiv
28 MERCURE DE FRANCE.
port , au Secrétaire perpétuel de l'Académie.
Ils ne feront pas reçus après le
31 Mars 1776.
Chaque Auteur mettra une deviſe à
la tête de fon Ouvrage; il y joindra un
billet cacheté , qui contiendra la même
deviſe , ſon nom & le lieu de ſa réſidence.
Les Membresde l'Académie , les Affociés&
les Auteurs qui ſe ſeront faitconnoîtredirectement
ou indirectement , ne
feront pas admis au concours.
I I.
2.
DIJON.
Prixproposéspar l'Académie des Sciences ,
Arts & Belles- Lettres de Dijon , pour
les années 1775 , 1776 & 1777 .
L'Académie a annoncé , depuis trois
ans ; que leprix de 1775 ſeroit adjugé à
celui qui auroit donné la réponſe la plus
fatisfaiſante à la queſtion ſuivante :
Quelsfont les avantages que les moeurs
ont retirés des Exercices & des Jeux publics
, chez les différens Peuples&dans les
* différens temps où ils ont étéenusage.
AOUST.. 129
On a vu dans les Programmes des années
précédentes , que l'Académie fouhaite
que ceux qui aſpireront à ce prix
confidèrent les exercices & les jeux publics
du côté moral & politique , &
faſſent ſentit juſqu'à quel point on doit
regretter de les avoir abandonnés. Elle.
eſpère que l'importance du ſujet propoſé
aura fait faire d'heureux efforts , & qu'elle
n'aura pas , comme dans les deux dernières
années , le déſagrément de refuſer la
couronne promife .
Le prix de 1773 ayant été réſervé,
celui de 1776 ſera double , & aura pour
ſujet la même queſtion de Médecine pratique
propoſée pour 1773 , ſavoir :
Quellesfont les maladies dans lesquelles
la Médecine agiſſante est préférable à l'expectante,
& celle ci à l'agiſſante ; & à quels
fignes le Médecin reconnoît qu'il doit agir
ou rester dans l'inaction , en attendant le
moment favorable pour placer les remèdes?
Depuis pluſieurs ſiècles les Médecins
font partagés fur cette grande queſtion .
Les agiſſans & les expectans croient leur
ſyſtême pratique autoriſé par des raifonnemens
concluans & des expériences décifives.
Le moment où doit ſe diffiper l'illuſion
qu'ils ſe font néceſſairement les
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
uns ou les autres , femble préparé par les
lumières que la philoſophie a portées de
nosjours fur tous les objets. L'Académie
eſpère que le prix qu'elle propofe aujourd'ui
, hâtera la révolution que l'on
eſt dans le cas de prévoir , & qui doit
ramener à une méthode uniforme.
L'importance du ſujet qui a déjà été
propoſé pour le prix de 1771 & pour
celui de 1774 , a décidé l'Académie à le
propoſer encore pour 1777 , en triplant
le prix. Elle le partagera, fi pluſieursMémoires
rempliffent ſes vues; mais fi elle
n'a pas la fatisfaction de pouvoir le décerner
, elle renoncera à l'eſpoir d'obtenir
la ſolution qu'elle defire , & employera
les trois médailles à diriger l'émulation
fur d'autres objets .
L'Académie demande donc encore
pour le prix de 1777 , que l'on détermine
L'action des acidesfur les huiles, lemé.
chaniſme de leur combinaiſon , & la nature
des différens compofisfavonneux qui en réfultent.
LesAuteurs fontinvités à indiquerdans
Bes trois règnes les productions naturelles
Ies plus ſimples qui participent de l'état favonneux
acide ;à eſſayer en ce genre de
AOUST. 1775 . 131
nouvelles compoſitions ; à expoſer leurs
propriétés générales ; à déſigner leurs caractères
particuliers , & à ne préſenter
leur théorie qu'appuyée de l'obſervation
& de l'expérience.
Les Mémoires feront écrits en françois
ou en latin , & l'on ſera libre de
leur donner l'étendue néceſſaire.
Tous les Savans , à l'exception des
Académiciens réſidans , feront admis au
concours. Ils ne ſe feront connoître ni
directement , ni indirectement ; ils infcriront
ſeulement leurs noms dans un
billet cacheté , & ils adreſſeront leurs
Ouvrages , francs de port , à M. Maret ,
Docteur en Médecine , Secrétaire perpétuel
, qui les recevra juſqu'au 1er Avril
incluſivement des années pour leſquelles
ces différens prix ſont propoſés.
Le prix fondé par M. le Marquis du
Terrail & par Madame Cruſſol d'Uzès
de Montauſier , à préſent Ducheſſe de
Caylus , conſiſte en une médaille d'or de
la valeur de 300 liv. portant , d'un côté ,
l'empreinte des armes & du nom de M.
Pouffier , Fondateur de l'Académie ; &
de l'autre , la deviſe de cette Société littéraire.
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique continue
les repréſentations de l'Union de
l'Amour & des Arts , en attendant Cythère
affiégée , Opéra comique en trois
actes , par M. Favart, remis en muſique
par M. le Chevalier Gluck , & qui doit
être joué dans le commencement d'Aoûr .
Le projet de M. le Chevalier Gluck
fut d'abord de donner ce ballet alternativement
avec l'Opéra d'Iphigénie : il
diſtribua même les rôles de ſfon Opéracomique
aux Sujets qui ne repréſentoient
point dans Iphigénie ; mais la difficulté de
faire marcher enſemble deux Pièces nouvelles
, qui entraînoient trop d'apprêts ,
l'engagèrent à abandonner ſon deffein: cependant
ildemande & ceux qui veillent ,
en fon abfence, à l'exécution ſcrupuleuſe
de ſes intentions , exigent que rien ne
-foit changé à ſa diſtribution ; ce qui
pourra priver le Public de voir quelques
Acteurs & Actrices qui ont coutume de
remplir les premiers rôles dans la nouAOUST
. 1775 . 133
veauté. Au reſte , jamais Pièce de Théâtre
n'aura été préparée , répétée & difpoſée
avec plus de ſoins. Nous ſavons
que l'on en a fait au moins vingt répétitions
, au lieu de ſept à huit,au plus,que
l'on a coutume de faire. M. Gluck mérite
ſans doute à tous égards d'être excepté ; &
il faut que ſes Admirateurs ne puifent
reprocher aucune négligence pour l'intérêt
de ſa gloire. Ce célèbre Compoſiteur
adonné en pattant ſon entière confiance
à M. le Berton , Adminiſtrateur de l'Opéra
, dont il connoît les talens & lefaire
agréable. M. le Berton a bien répondu à
cet honneur par ſes ſoins , par ſon zèle &
par ſon activité; il a fuppléé à ce que
M. le Chevalier Gluck n'avoit pu faire
avant fon départ de Paris; il a travaillé
&compoſédurant pluſieurs mois , d'après
les additions , les changemens & le dénouement
que M. Favart a jugés néceffaires;
il a compoſé en outre fix grands
morceaux de muſique pour la fête du
dernier acte , parmi leſquels il y a la
paffacaille , la chaconne , &c. Comme
on fait que la muſique de M. le ChevalierGluck
doit faire époque & caufer
sune révolution ſur le Théâtre Lyrique ,
il a paru important de ne pas laiſſer
ignorer ce qu'il a fait & ce qu'on a fait
134 MERCURE DE FRANCE.
pour lui. Nous rendrons compte dans
le prochain Mercure du ſuccès de cet
Opéra.
COMÉDIE FRANÇOISE .
LES Comédiens François ont donné
le mercredi 26 Juillet la première repréſentation
des Arfacides , Tragédie nouvelle
en fix actes , par M. Perault de
Beaufole .
Le plan de cette Tragédie a paru fort
étendu& très-compliqué , & paſſant les
bornes preſcrites par le génie & par l'expérience
. Un des ſucceſſeurs d'Arface
Roi des Parthes , eſt fait prisonnier dans
un combat que lui livre le Roi de Bithinie
avec le ſecours des Roinains. Ila
échappé à la mort par la générofité de
fon frère , qui , le voyant en danger , &
fachant qu'on en vouloit au Roi , lui
arrache le bandeau royal , en ceint fon
front , devient l'objet des pourſuites du
vainqueur furieux , & fubit le trépas .
Le Prince captif aime une Romaine
& en eſt aimé ; il oſe cependant
confpirer contreRome; il engage même
dans ſon parti le Roide Bithinie:mais
AOUST.
1775 . 135
il trouve dans ce Roi un rival jaloux &
terrible. Son nom & fa paſſion ſont découverts
; il ſuccombe au moment de
voir réaliſer ſes grands projets. Le Roi
de Bithinie ne peut lui-même ſupporter
l'infortunedeſon Amante, &ſe tue. Nous
ne pouvons donner qu'une idée trèsimparfaite
de cette Tragédie , qui a été
peu entendue , à cauſe du tumulte & de
l'agitation d'une aſſemblée nombreuſe.
On fera ſans doute quelques changemens
à la ſeconde repréſentation , annoncée
pour le ſamedi ſuivant. Nous en parlerons
plus en détail dans le prochain volume.
COMÉDIE ITALIENNE.
Les Comédiens Italiens fe difpofent a
donner inceſſamment la Belle Arfenne,
Comédie nouvelle en trois actes , par
M. Favart , imitée d'un conte de M. de
Voltaire , & miſe en muſique par M.
Monfigny.
On prépare auffi à ce Théâtre la Colonie,
Comédie traduite ou imitée d'un
Intermède Italien , dont la muſique eft
de Sacchini,
136 MERCURE DE FRANCE.
Mademoiſelle de Villeneuve a joué ,
depuis la fin de ſon début , le rôle d'Anette
dans la pièce d'Anette & Lubin ,
celui d'Agathe dans l'Ami de la Maiſon ,
& de Zémire dans la pièce de ce nom.
On defire & on eſpère voir plus ſouvent
cette charmante Cantatrice dans les rôles
qui ſont convenables à ſon âge , à fon
jeu & à ſes talens. Les Actrices ſes rivales
ont tant d'avantages & de moyens
de plaire , qu'elles ne doivent point
craindrede partager avec cette jeune Débutante.
ARTS.
GRAVURES.
I.
Collection de tableaux , bronzes , marbres ,
terres-cuites , médailles , pierres gravées,
deffins , estampes, livres & manuscrits
furlesſciences & les arts , &c. provenant
du Cabinet de feu M Marietre , Contrôleur
général de la Grande Chancel.
lerie de France , Honoraire Amateur
AOUST . 1775. 137
de l'Académie Royale de Peinture , &
de celle de Florence.
CETTE collection , dont la vente ſe fera
vers la fin de la préſente année, eſt particulièrement
riche en deſſins & en eftampes.
Nous pouvons même ajouterque
lapartie des eſtampes & celle des deſſins,
fur-tout des deſſins de l'Ecole d'Italie ,
préſentent le choix le plus beau& le plus
complet que Particulier ait jamais formé.
Il faut auſſi avouer que M. Mariette ,
ainſi que nous l'avons déjà remarqué
dans la notice hiſtorique que nous avons
donnée fur cet Amateur diftingué , dans
le ſecond volume du Mercure du mois
d'Octobre dernier , a eu les occafions les
plus favorables pour ſatisfaire à cet égard
ſon goût éclairé. Le catalogue de cette
intéreſſante collection a été dreſſé avec
foin & intelligence par F. Bafan , Graveur
, chez lequel on le diſtribue à Paris
rue & hôtel Serpente ; & chez Deſprez ,
Imprimeur , rue Saint Jacques ; prix 6
livres.
Ce catalogue , de 418 pages in-8°.
eſt précédé d'un éloge abrégé de M.
Mariette , & d'une eſtampe allégorique
que M. Baſan , qui avoit été choiſi par
M. Mariette lui- même pour l'arrange138
MERCURE DE FRANCE.
ment de ſon Cabinet , a fait graver en
l'honneur de cet Amateur distingué ,
comme un témoignage de ſon zèle &
de ſa reconnoiſſance. Cette eſtampe fupérieurement
gravée d'après le deſſin de
M. Cochin , repréſente le buſtede M. Mariette
, accompagné de l'Histoire & duGénie
du Deſſin , & éclairé par le flambeau
que porte le Dieu du Goût. Des vignettes
&autres ornemens accompagnent ce catalogue
, auquel M. Bafan a auſſi joint
quelques gravures exécutées par fen M.
Mariette, d'une pointe fine & légère . Ces
gravures pourront donner une idée du
maniement facile de la pointe & de la
plume de cet Amateur , dont il ſe trouve
quelques deſſins de payſages dans cette
collection .
II.
Maximes générales du Gouvernement
Agricole, le plus avantageux au genre
humain; par M. Queſnay , de l'Académie
des Sciences .
Ces Maximes ſont gravées ſur une
grande feuille ornée des atributs de
l'Agriculture ; prix 24 fols .A Verſailles,
chez Blaizot , rue Satory ; &à Paris au
Bureau de Correſpondance , rue des deux
Portes Saint Sauveur.
AOUST . 1775. 139
1
:
GEOGRAPHIE .
LE Stle Rouge , Géographe ordinaire du
Roi , rue des Auguſtins , vient de donner
quatre feuilles demi topographiques
de la côte de Barbarie , depuis le Cap
Bon juſqu'à Gigery ; deux plans de la
Ville d'Alger ; un de ſes environs ; un
plan de Gigery , en huit demi feuilles ,
grand raiſin , prix 3 1. Plus , une feuille
fur Jéſus de toute la côte , depuis Leriffe
juſqu'à Ceuta , d'après Michelot , revue
par Sidy Abdéramand , Envoyé de Tripoly.
Prix 24 fols.
MUSIQUE.
I.
7
Troiſième & dernier volume du Traité de
compoſition muſicale , fait par le célèbre
Fux.
On peut , en l'étudiant avec attention ,
parvenir à bien compoſer en très-peu de
temps. Il fut entrepris par ordre & aux
140 MERCURE DE FRANCE.
dépens de l'Empereur pour les Elèves
d'Allemagne; depuis , il a été adopté
par M. Caffro , Maître de Muſique du
Roi & de la Reine de Naples, & du
Conſervatoire Royal.
Il l'a traduit en Italien , & c'eſt aujourd'hui
le ſeul livre élémentaire de
compoſition que l'on mette entre les
mains des Elèves de ce Confervatoire .
C'eſt ce même Traité , traduit en
François par le ſieur Pietro Denis , qui
eſt préſenté au Public. Prix 7 1. 4 fols.
AParis aux adreſſes ordinaires .
Ceux qui voudront les trois volumes
enſemble les payeront 16 1. ſeulement ,
chez l'Auteur , rue de l'Arbre- Sec , à la
juſte Balance , à côté du Café qui fait le
coin.
II.
La Partition de Cythère affiégée , opéraballet
en trois actes , remis en muſique.
par M. le Chevalier Gluck , les paroles
par M. Favart , ſe vendent , ainſi que les
airs détachés , au Bureau d'abonnement
muſical , rue du Haſard - Richelieu
partition 24 liv. & les airs ſéparés 48 f.
L'ouverture eſt gravée en parties ſéparées,
pour plus de commodité du Public;
la
AOUST, 1775. 141
&ceux qui voudront l'acquérir ſans la
partition , payeront cette ouverture 2
lav. 8 Γ.
ΙΙΙ.
Elémens de Muſique , avec des leçons à
une & deux voix; par M. Cajon , Maître
de Muſique. A Paris , chez Louette
cloître & pallage St Germain l'Auxerrois.
,
NOTES hiftoriques fur la gravure &jur
les Graveurs,
N. B. Ces Notes ſur la gravure , tirées du
porte-feuilled'un très-habile Artiſte , étoient
deſtinées à un Ouvrage en forme de lettres
où il étoit pareillement traité des autres Arts.
Elles n'y ont point ſervi , c'eſt pourquoi on
en a fait uſage ici comme contenant des
réflexions qui peuvent être utiles.
On ne doit point regarder les excellens
Gaveurs comme de ſimples copiſtes ; ce
ſont plutôt des traducteurs qui font pafſer
les beautés d'une langue très - riche
dans une autre qui l'eſt moins , à la vé
142 MERCURE DE FRANCE.
rité , mais qui offre des difficultés , & exi
ge des équivalens également inſpirés par
le génie & par le goût .
L'art de la gravure en taille-douce a
été entièrement inconnu aux Grecs & aux
Romains , ce qui eſt d'autant plus étonnant
que , d'une part, ils gravoient des
épitaphes ſur cuivre ; & que de l'autre, ils
connoiſſoient les moyens de tirer des
empreintes , par l'uſage qu'ils faifoient
des pierres gravées .
Cet art fut inventé vers le commencement
du ſeizième ſiècle. La première
découverte qui y conduiſit fut celle de
la gravure en bois. Albert-Durergrava ſur
boisbeaucoupde morceaux eſtimés . Marc
Antoine , après avoir auſſi gravé de cette
manière , imagina de graver ſur des
planches de cuivre ,& le fit avec ſuccès.
Il nous reſte de lui quantité de morceaux
d'après Raphaël fur tout , qui confervent
une eſtime diftinguée , malgré les progrès
que cet art a faits depuis. Il a été ſuivi
par pluſieurs Graveurs qui ont eu du
mérite , &dont on conſerve les ouvrages
ſous le nom de petits Maîtres. Leurs ef.
tampes ſont entièrement au burin , & la
plupart ont traité des ſujets en petit . On
admire encore la juſteſſe & la délicateſſe
AOUST. 1775 . 143
avecleſquelles ils rendoient de très petites
têtes , quoiqu'ils ne ſe ſerviſſent que du
burin , inſtrument qui ſe prête très- difficilement
à former les petits objets .
ont
La gravure en bois s'eſt ſoutenue aſſez
long-temps avec, distinction. Le Titien
lui-même , a gravé dans ce genre quelques
morceaux , où l'on apperçoit les
traces des rares talens qui le diſtinguoient
. Pluſieurs Artiſtes depuis ,
tenté de perfectionner cette gravure: nous
avons eudans ces derniers temps les frères
le Sueur & Papillon , qui s'y ſont diſtingués
; cependant j'oſe dire , pour ne pas
déguiſer ma penſée , qu'on a , ſelon moi ,
plutôt gâté que perfectionné cet art , en
cherchant à le rapprocher de la gravure
en taille- douce . On a voulu l'amener à un
fini & à une propreté dont il n'eſt guères
fufceptible , &dans lesquels il ſera toujours
très-inférieur à la gravure fur cuivre.
Il me ſemble qu'il eût été plus ſage
de le reſtreindre à imiter le goût du deffin
d'une plume hardie , effet qu'il pourroit
produire aifément , & juſqu'à l'illuſion
même , dans les mains d'un bon
deſſinateur.
Je reviens à la taille-douce. Longtemps
elle fut pratiquée avec le ſeul bu144
MERCURE DE FRANCE .
-
rin: mais enfin on découvrit la poſſibi
lité de l'ébaucher avec de l'eau- forte ;
ſecours précieux , qui lui a donné un air
de facilité & de légéreté , un goût de
deſſin , & un feu dans l'exécution , dont
on n'avoit point d'idée. Ce progrès a
produit deux genres de gravure ; chacun
des deux eſt fixé aujourd'hui à ce qui lui
eſt le plus convenable. La gravure purement
au burin a embraſſé les portraits
ou autres ouvrages extrêmement finis ;
celle commencée à l'eau forte & terminée
au burin , a été préférée pour l'imitation
des tableaux d'hiſtoire , parce qu'ils
ſont peints d'une manière plus libre &
moins léchée . L'application de ce nouveau
ſecours à la gravure a ſuivi d'aſſez
près l'invention de cet art ; car nous
avons des Caraches quelques eſtampes
purement à l'eau forte , gravées avec tout
le goût & tout l'eſprit qu'on pouvoit
attendre de ces excellens deſſinateurs .
La Flandre & la France font les pays
où cet art a été le plus floriffant. En
Flandre , le fameux Corneille Viſcher l'a
porté au plus haut degré , & l'on peut
dire qu'à pluſieurs égards , perſonne ne
l'a encore furpaffé. Il joignoit au talent
de bon deſſinateur celui de graveur excellent
AOUST. 1775 . 145
cellent ; ſes ouvrages font des chefsd'oeuvre
foit pour le goût de l'eauforte
& le badinage ſpirituel de la pointe
, foit pour la pureté , la fierté & la
belle couleur du burin . La fricaſſeuſe de
beignets , le Marchand de mort- aux rats ,
&pluſieurs autres eſtampesde ce Maître ,
feront toujours l'admiration des Connoif.
feurs.
Il a eu pour contemporains ou pour
ſucceſſeurs , Bloemart , Saiderhoff, Bolf.
vaert , & pluſieurs autres , dontla plupart
ont gravé d'après.Rubens. La liſte de leurs
noms formeroit un volume ,& leur talent
mériteroit un éloge particulier...
: Pat la mêine taiſon , je ne ferai point
l'énumération desGraveurs quiontexcellé
en France ; elle ſeroit infinie.Je me bornerai
à vous faire connoître les plus célè
bres.
Le fameux Edelink a porté la gravure
au burin au plus haut point de perfection.
Quoiqu'il y ait eu dans ſon temps , & depuis
, beaucoup d'excellens Artiſtes de ce
genre, aucun ne l'a furpaſſe ni même
égalé. Sa belle eſtampe de la Madeleine ,
d'après le Brun , pluſieurs grandes thêſes ,
&quantité de portraits , feront toujours
les modèles qu'on cherchera à imiter, ſans
G
146 MERCURE DE FRANCE.
pouvoir peut-être les atteindre pour la
pureté de la coupe , & la beauté du
travail.
Rouffelet , Roullet , Maſſon , Melan ,
les Poilly , Nanteuil doivent être cités
après cet admirable Artiſte; Nanteuil ,
fur-tout , qui grava d'après ſes propres
deſſins avec le talent le plus rare.
,
Dans le même temps Horiſſoit pour
la gravure de l'hiſtoire , mélée d'eau- forte
&de burin , le fameux Gérard Audran.
Moins exercé qu'Edelink dans le burin
il lui étoit infiniment ſupérieur dans le
deffin. Auſſi perſonne n'a t-il pu l'égaler
dans l'artde traiter la chair avec goût , &
d'aſſurer avec juſteſſe les formes , & les
contours du nud. Ses eſtampes , d'après
les tableaux de le Brun , de le Sueur , de
Coypel , font admirables. Celles des batailles
d'Alexandre , d'après le Brun , le
ſont d'autant plus , qu'il a ſcu donner à ce
Peintre un caractère , & une fierté de deffin
, que ſes tableaux n'offrent pas au
même degré : talent bien rate chez les
Graveurs. Il eſt peu de traducteurs qui
puiſſent égaler l'Auteur original , & beaucoup
moins qui le ſurpaſſent.
2. A ce maître ſupérieur ont fuccédé ſes
afrères , parmi leſquels Jean eſt celui qui
AOUST. 1775. 147
qui eſt reſté le moins au deſſous de fa
ſupériorité ; Simoneau , Duchange ,
Tardieu , Cochin , père , & quelques
autres.
Si quelqu'un de nos jours peut être
comparé àGérard Audran , c'eſt le célèbre
Laurent Cars . La ſûreté de fon deſſin,
&le goût de fon travail nous rappellent
preſque tout ce que nous admirons dans
le grand Audran. La manière & le choix
du travail de Carsa même quelque choſe
de plus aimable ; mais la fermetédu deſfin,
&l'empâtement des chairs a encore
plus de goût & de caractère chez Audran.
Aureſte , ce font des hommes du premier
ordre,des modèles àjamais précieux : on
peut accorder à l'un des deux la préférence
; on doit à tous deux l'admiration.
Leur manière de traiter l'hiſtoire engrand
ne laiſſe rien imaginer de plus parfait &
de plus noble.
Je ne dois pas oublier pluſieurs contemporains
de Cars , & fes émules , entr'autres
les deux Dupuis. Charles Dupuis
a gravé le mariage de la Vierge ,
d'après Carle Vanloo , morceau capital ,
& le plus bel ouvrage de ce Graveur.
Nicolas Dupuis s'eſt diſtingué par fon
goût de gravure moelleux , & eſt connu
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
1
par quelques morceaux de la galerie de
Verſailles , & par l'eſtampe d'Enée , portant
fon père Anchiſe , d'après Carle
Vanloo ; quoiqu'elle ſoit entièrement
gravée au burin , elle a tout le goût
qu'auroit pu lui donner une eau - forte
fpirituelle.
Aux Graveurs au burin , contemporains
d'Edelink , que j'ai cités , il faut
joindre Chereau , les Drevet , particulièrement
le fameux Drevet fils , mort à
la fleur de fon âge , & qui néanmoins a
laiſſé des chefs- d'oeuvre de gravure , d'après
Rigaud ; le plus célèbre eſt le portrairde
Boſluet.
De nos jours nous nous glorifions , à
bon droit, du très-eſtimé M. Schmidt ,
Graveur Pruffien , qui s'eſt perfectionné
en France , de M. Wille , que la beauté
de ſa coupe rend ſi célèbre. M. Daullé a
laiſſé quelques bons morceaux. M. Tardieu
, fils , doit également être diftingué ,
de même que Balechou , dont quelques
eſtampes font extrêmement recherchées
des amateurs . A l'égard de ce dernier ,
je vois une forte d'engouement pour lui
dans le public , & j'avouerai que je ne le
partage pas. Je rends juſtice à la beauté
du burin qui caractériſe le portrait du
AOUST. 1775 . 149
Roi de Pologne : mais je n'admire de ſa
tempête, d'après M. Vernet, que la beauté
de la gravure des flots; tout le reſte , ciel ,
fabrique , rochers me paroît d'unegravure
dure , ſans goût dans le genre , & dans le
choixdu travail. Son unique mérite , ſelon
moi, eſt un noirbien velouté. Je ſuis moins
fatisfait encore de ſes Baigneuſes , dont
les chairs de femme ſont noires . Il en a
tellement forcé le travail dans le noir.
outré , qu'on croiroit qu'il a voulu repréſenter
un clair de lune , tandis que M.
Vernetapeint un coucher du ſoleil. li en
eſt de même de la Sainte Genevieve , où
tout eſt forcé de nor, juſqu'aux moutons,
quoiqueVanloo les eût peints blancs. Ce
qui me donne de l'éloignement pour
cette manière outrée , c'eſt que je ſuis un
peudans le ſecret. Je fais qu'il eſt plus
aiſé de graver bien noir, que de graver
proprement , & d'une belle coupe , lorfque
les tailles font légères , comme dans
les ouvrages de Nanteuil .
Quoique le genre de l'hiſtoire engrand
foit preſque abandonné par le peu de
goût que le public conſerve pour lui , il
nous reſte néanmoins encore pluſieursGra
veursen ce genre très dignes d'eſtime. M.
Lebas s'y eſt exercé pluſieurs fois avec
Giij
150 MERCURE DE FRANCE .
beaucoup d'art & de goût . MM. Flipart ,
l'Empereur , le Vaſſeur ont continué de
s'y appliquer , & leur fuccès eſt connu.
M. de Saint Aubin s'y eſt diſtingué, quoiqu'il
ait eu rarement l'occaſion d'y appliquer
ſes talens.
La gravure en petit , qui peut , en
quelque manière , être regardée comme
un troiſième genre , a audi produit des
hommes très-célèbres. Le fameux Calot
y a excellé; il a eu pour ſucceſſeur Etienne
Labella, plus admirable encore. Les rares
talens de ce Graveurn'ont pas encore été
égalés quant aux grâces , au goût , à la
fûreté du deſſin , & au travail ſpirituel de
la pointe. Le fameux le Clerc a été doué
du plus beau génie. Ses ouvrages font
d'une touche ſûre , & remplie d'eſprit.
Exact aux loix de la perſpective, il règne
une belle diſtribution dans ſes compofitions
, dont les figures ſont élégantes ,&
drapées avec nobleſſe. Cet habile homme
poſſéda pluſieurs rares qualités. Il fatPhificien
, Mathématicien , Architecte
Homme de lettres. Sa compoſition fut
facile , ſon exécution prompte & fûre ;
il traita tout également bien ,l'hiſtoire ,
le payſage , les animaux , l'ornement. Il'
enſeigna la perspective en l'Académie
AOUST. 17750 TE
Royale de Peinture; ſon fils lui fuccéda ,
& fon petit-fils remplit aujourd'hui la
même charge , dans la même Académie.
Picart a joui d'une allez grande réputation
, cependant il a été fort inférieur à
ſes prédéceſſeurs ; ſes ouvrages font du
plus mauvais goût de gravure , chargés de
petits points ronds , arrangés d'une manière
infipide. Ce qu'ils ont de louable ,
c'eſt un genre de compofition allez ingé.
nieux , un goût de draper aſlez bon , &
quelque juſteſſe dans les formes.
Je ne m'arrêterai pas à vous parler de
pluſieurs Peintres qui ont gravé avec
beaucoup d'art&de goût , tels que Vandick,
Reimbrant , & en France Gillot,
& pluſieursautres , parce que je ne regarde
pas cela comme un grand mérite en eux .
Il eſt décidé que tout Peintre habile ,
conféquemment ſavant deſſinateur , gravera
avec ſuccès à l'eau forte , pour peu
qu'il veuille s'y appliquer: tout le mérite
decette gravuredépend de la ſcience du
deſſin. C'eſt ce qui ſoutient la gravure en
petit , genre de talent dans lequel M.
Cochin le fils s'eſt diſtingué.
!
Tous les Graveurs que je viensdenommer
ont été inventeurs , & conféquem
ment bons deſſinateurs ; car le deſſin , au
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
moins en petit , eſt une condition de l'invention.
Aufli M. Moreau , qui s'exerce
dans le genre du petit , & qui ſe ſurpafle
tous les jours lui -même , joint- il à l'invention
la plus ingénieuſe , & au deſſin
le plus correct , le goût de gravure le
plus fpirituel , & le plus agréable .
Je ferois bien injuſte & bien repréhenſible
, fi je négligeois de vous nom.
mer M. Aliamet comme un des Graveurs
qui font le plus d'honneur à la France . Il
a gravé des Maîtres Flamands & des
Vernet avec le plus grand ſuccès , & s'eſt
montré en cela digne élève de M. Lebas ,
ſi diſtingué par la manière infiniment fupérieure
dont il agravé ces mêmes Maîtres.
La gravure en petit eſt aujourd'hui
celle que l'on goûte le plus à Paris . MM.
le Mire , Prevoſt , de St-Aubin , Fiquer, &
pluſieurs autres y excellent . Leur manière
eſt toute différente de celles qu'ont eue les
Graveurs qui les ont précédés. Auparavant
on ſe contentoit de donner l'eſprit
des objets avec peu de travail ; maintenant
ces perits morceaux font terminésde
Ja manière la plus aimable , & preſqu'auſſi
finis que les eſtampes de grande proportion.
Quelqu'agréable que ſoit ce talent ,
AOUST. 1775 . 153
que j'appellerois volontiers un nouveau,
genre ; il eſt cependant fâcheux que
preſque tous les Graveurs foient obligés
de s'y attacher , & qu'il y ait fi
peu d'occaſions de former des Graveurs
dans celui de l'hiſtoire en grand ;
& enfin il eſt à craindre qu'il ne ſe perde
tout à fait.
$
Je ne m'étendrai point ſur la gravure
en manière noire , talent preſqu'entièrement
abandonné en France , non qu'il ne
puiſſe y être exercé avec ſuccès, puiſqu'il
eſt plus facile que les autres , mais parce
qu'il n'eſt propre à rendre quedestableaux
obfcurs , & que d'ailleurs on n'en peut
tirer qu'un petitnombre de bonnes épreuves.
Je vous parlerai encore moins d'une
gravure colorée qui en eſt une ſuite , &
quifut apportée en France par M. Leblond,
Anglois; talent avorté des ſa naiſſance ,
& qui n'a pas été accueilli .
Mais jene dois pas oublier le gente de
gravure qui imite le deffin au crayon.
Cette découverte a été attribuée à M.
François , & pouvoit l'être également à
M. de Marteau , puiſqu'il s'eſt annoncé
dans le même genre preſqu'en mêmetemps
, & qu'il avoit déjà publié quelques
eſſais qui ſembloient y conduire.
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
On peut leur faire honneur à tous deux
de l'invention , & croire qu'ils font arrivés
, en même-temps , au même but par
différens moyens. M. François a donné
quelques bons morceaux : M. de Marteau
s'eſt diftingué davantage ; ſes productions
nombreuſes portent un caractère de ſupériorité
qui entraine en ſa faveur. M. Bonnety
a joint la manière d'imiter les deſfins
au noir & au blanc ſur les papiers de
couleur. Ces deux découvertes ont l'uti
lité importante de répandre partout les
études bien copiées des meilleurs Maîtres
, & conféquemment de faciliter aux)
provinces les plus éloignées les ſecours,
néceffaires pour commencer avantageuſe.
ment l'inſtruction des élèves.
Il s'eſt encore élevéde nos joursun nouveau
gente de gravure à l'imitation du
lavis. Il en peut réſulter quelque utilité
pour multiplier les deſfins lavés des
grands Maîtres. Pluſieurs Artiſtes l'ont
tenté , & quelques uns y ont réuſſi par
différens moyens. M. Stapart a publié fa
manière d'opérer ,&quoiqu'elle préſente
des difficultés qui engageront difficilement
à la fuivre , on lui doit de la reconnoiffance
de la généroſité qu'il a eue de
faire part de fes découvertes. Celle qui
1
AOUST. 1775. 155
paroît la plus fûre , la plus prompte , &
la plus facile , eſt dûe aux tentatives de
M. le Prince , Peintre du Roi; mais elle
eſt encore ſous le ſecret.
C'en eſt aſſez pour une lettre ; ſi elle
vous eſt agréable , je pourrai dans la ſuite
vous entretenir des moyens que je penſe
qu'il ſeroit utile d'employer pour maintenir
cet art dans l'état floriflant où il a
toujours été en France.
MÉMOIREfurun moyen nouveau defaire
remonter les Bateaux.
LE Commerce reçoit des avantages introis
des tranſports qui ſe font par les
tivières ; cette vérité n'a pas beſoin de
preuves de détail: mais le fret eſt incomparablement
plus coûteux en remontant
qu'en deſcendant , par le nombre d'hommes
, de chevaux , ou de boeufs qu'il faut
y employer , & qu'il feroit tres-heureux
de pouvoir réſerver pour la culture des
terres.
: Feu M. le Maréchal de Saxe eſt , je
crois , un des premiers qui ait porré fes
vues fur la recherche des moyens de faire
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
ce ſervice par des machines dont le mo
teur fût l'effet du courant d'eau même
contre lequel il s'agit de faire remonter
les bateaux ; mais il s'eſt borné , ainſi que
tous ceux qui ont couru la même carrière
, à les placer ſous l'arche d'un pont ,
comme eſt celle qu'on voit au Pont-
Neuf , n'ayant eu pour objet ,, ce femble
, que d'éviter par-là , pour le tirage
les embarras qui ſe trouvent en grand
nombre ſur les deux berges d'une rivière
traverfant une grande Ville telle que
Paris.
De nos jours , à la vérité , on a conçu
le projet de faire remonter les bateaux
de Rouen à Paris , par le moyen de la
pompe à feu : mais il ne paroît pas que
les expériences qu'on en a faites , aient
répondu à l'eſpoir dont on s'étoit flatté ;
on pourroitdire même qu'avecun peude
séflexion on ſe feroit évité la dépenſe des
ellais.
La nature offre un moyen plus affuré
&bien moins diſpendieux; il eſt certainement
poſſible de faire remonter les
bateaux , quelque rapide que foit le courant
d'une rivière, par la force même de
ce courant.
Un Particulier ayant un état honnête
,
AOUST. 1775 . 157
&déjà connu par pluſieurs inventions
utiles , a imaginé , il y a près de vingt
ans , une machine ſimple , laquelle étant
miſe en mouvement par le courant de
l'eau , tire à elle un bateau & le fait remonter.
Il s'agit d'en établir pluſieurs de diftance
en diſtance , par des moyens qui
ne gêneront nullement la navigation :
quand une de ces machines aura tiré un
bateau juſqu'à elle , ce bateau ſera repris
, fans perte de tems , par la machine
d'après , pour continuer ſa route. :
;
Cette ſuite de machines placées ainſi
le long d'une rivière , ſera une nouvelle
fûreté pour le commerce , & préſentera
des ſecours prochains dans les accidens ,
foit pour les perſonnes qui , tombées
àl'eau , ſeroient expoſées à ſe noyer ,
foit pour repêcher des effets & des marchandiſes
échappées d'autres bateaux .
Un autre avantage important , eſt que
la grande hauteur des eaux qui ſuſpend
toujours la navigation , & empêche ſouvent
pendant long temps les Villes de
recevoir les approviſionnemens , ne produira
point cet effet , ſi le tirage des bateaux
ſe fait par les machines propoſées
138 MERCURE DE FRANCE.
par ce mémoire: plus il y aura d'eau , plus
letirage ſe fera aifément.
Enfin l'agriculture ne peut que gagner
à l'exécution de cette idée : nous avons
pluſieurs provinces dans lesquelles il ſera
très-intéreſſant de pouvoir rendre à ce
premier , à ce plus importantdes arts, les
hommes &les chevaux qu'on y emploie
toute l'année au tirage des bateaux .
On peut voir tous les matins un modèle
de cette machine , chez l'Auteur ,
dont la demeure ſera indiquéepar le Notaire
ci-après nommé.
Comme il ne ſe propoſe que de faire
le bien , ſans aucunes vues d'intérêt per
ſonnel, ildefireroitque quelques citoyens,
animés du même zèle , le miſlent à portée
de faire conſtruire ſeulement une de
ces machines ſur des dimenſions affez
grandes pour faire ſur la Seine une expérience
frappante & déciſive dans le
courant de cette année.
Meſſieurs de l'Académie Royale des
Sciences ſeroient priés de vouloir bien
s'y trouver , pour juger & la machine , &
fes effets ; c'eſt i ce Corps favant & impartial
qu'il appartient de prononcer for
ces fortesde matières..
Pour parvenir à ce but , l'Autent proAOUST.
1775 . 159
poſe une eſpèce de ſouſcription , que
chaque Soufcripteur portera , pour ſa part,
à la ſomme qu'il jugera à propos , laquelle
ſomme il aura la bonté de faire
remettre chez Me Lambot , Notaire ,
rue S. Honoré , derrière la Barrière des
Sergens , où il en ſera formé état &
liſte.
Le montant de cette Souſcription fervira
aux frais&dépenſesde cette Machine
&de l'expérience.
Le premier avantage des Souſcripteurs
ſera la ſatiſfaction de concourir au bien
de l'Humanité,duCommerce &del'Agriculture
, avantage réel & flatteur pour
toutbonPatriote. -
Le ſecond eſt l'eſpoir d'être rembourſe
ſur les premiers deniers que produiront
les différens établiſſemens de ces
machines , & de partager entre eux annuellement
les bénéfices qui réſulteront
de ces établiſſemens , s'ils jugent à proposd'en
former la compagnie.
Enfin , en ſuppoſant qu'on ne pût obtenir
la permiſſion de former ces établiſſemens
, la machine en elle - même
aura une valeur ; elle pourra être vendae
à l'encan , & la fomme qui en provien
160 MERCURE DE FRANCE.
dra ſera répartie entre Meſſieurs les Soufcripteurs
, au proſata de leur miſe.
Dès qu'il s'en ſera préſenté un certain
nombre , ces Meſſieurs feront invités à
s'aſſembler chez ledit Me Lambot , Notaire
, ou chez l'Auteur , à l'effet de régler
avec lui de quelle manière il ſera
procédé dans cet objet, pour que perſonne
ne puifle douter de l'emploi convenable
des fonds de la ſouſcription .
ECONOMIE CIVILE.
Moyen trèssimplepour rendre les incendies
moins terribles , tiré des manuscrits de
M. Pingeron , ancien Ingénieur de la
Ville & Fortereffe de Zamosch , enPologne.
Un Anglois , ami de l'humanité , refléchiſſant
fur le grand nombre de malheureux
qui périſſent ſouvent au milieu
des flammes dans la Ville de Londres *,
*Les Compagnies d'aſſurance établics à Lon
:
AOUST. 1775.161
propoſa dernièrement à ſes Concitoyens
un moyen bien ſimple pour ſauver la
vie à ceux qui pourroient ſe trouver dans
une maiſon embrâfée . Ce moyen sûr, auquel
on n'avoit jamais penſe à cauſe de
ſa ſimplicité , conſiſte à continuer l'efcalier
de chaque maiſon juſques ſur les
toîts , & à ouvrir par - là une communication
facile. Il faudroit pour cet
effet que la cage de l'escalier fût élevée
au -deſſus de la maiſon , comme
cela ſe voit dans la plupart des anciennes
maiſons à Lyon *. Si le feu , qui prend
dres pour les maisons , & que l'on nomme fire
offices. ne produiroient-elles pas un effet contrane
au voeu public , en rendant chaque particulier
moins attentif ſur l'article du feu ? En effet ,
n'est-il pas ſurprenant que chaque jour ne ſoit
compté à Londres que par quelques incendies où
périſsent ſouvent pluſieurs perſonnes ?
* La Ville de Lyon eſt la ſeule en France où la
plupart des anciennes maiſons ont un belvedere
outour, au-dessus de la cage del'escalier. Ces belvederes
ſont ſouvent une retraite agréable pour
ceux qui aiment la ſolitude. Il y a grande appa.
rence que l'uſage de ces tours a été apporté à Lyon
par les Florentins & les Lucquois , qui y établirent
les premieres manufactures de foie , les belvederes
étant très -communs dans toute l'Italie.
162 MERCURE DE FRANCE.
rarement à l'eſcalier , commence à ſe
manifeſter par le bas de la maiſon , on
s'enfuit par le toît ſur les maiſons voiſines
; ſi l'incendie commence par le haut ,
on ſe ſauve par le bas en deſcendant
Peſcalier *.
Cette méthode ſuppoſe les maiſons à
peu près de même hauteur comme à
Londres , ou que l'on laiſfat auprès du
mur mitoyen de la maiſon la plus élevée
des échelles de fer pour faciliter l'évafion
des incendié.
L'exécution d'un pareil projet ne nuit
nullement à la fûreté publique , car la
porte quidonne ſur le toît ſera fermée du
côté de la maiſon par un verrouil ou pas
* Dans le cas où la maiſon ſeroit incendiéepar
le haut & par le rez de-chauſsée , il n'y a d'autre
reflource que de faire un troudans les murs pour
fuir dans la maiſon voifine ; ne ſeroit - il pas
alors à deſirer que cette communication exiſtât à
demeure ? On en ſeroit quitte pour en fermer la
porte chacunde ſon côté. Au beſoin , une ſerrure
eſt bientôt ouverte ou forcée. L'inégalité des étages
ne feroit point un obſtacle : quelques marches
ſerviroient à en faciliter la communication . Dans
les Villes de guerre , cette comunication devroit
toujours exiſter de droit pour ladéfenſe même de
la Place , lorſque l'ennemi ſeroit ſur le rempart.
AOUST. 1775 . 163
tout autre fermeture facile à ouvrir en
dedans. Il faudroit encore que cette porte
fût très large.
Nombre de Particuliers ont imaginé à
Londres des moyens très ingénieux pour
deſcendre les incendié par les fenêtres
en très- peu de temps ; les expériences en
ont été faites avec ſuccès : mais ces
moyens exigent un grandappareil&beaucoup
dedépenſes .
On defire ardemment que MM. les
Architectes procurent l'avantagedont on
vient de parler , aux maiſons qu'ils ſeront
chargés de bâtir par la ſuite; il ſeroit
encore à ſouhaiter qu'ils renonçaffent
à ce toît de mauvais goût nommé
àla mansarde , du nom de ſon prétendu
inventeur : car il rend les communications
par le haut des maiſons abſolument
impraticables dans le cas d'incendie
, de même que les toîts trop inclinés.
1
164 MERCURE DE FRANCE.
MÉMOIRE dans lequel on propoſe de faire
une réforme dans la nourriture des chevaux.
Par M. l'Abbé Jacquin , Historio .
graphe de Mgr le Comte d'Artois .
L'Avoine eſt la principale nourriture des chevaux
: on la leur donne entiere ; cet ulage a bien
des inconvéniens. Je vais les expoter en peu de
mots , avant d'indiquer une méthode propre à
rendre ces alunens plus profitables à ces précieux
animaux , & moins diſpendieux pour leurs Maîtres.
1º. D'une meſure d'avoine que l'on donne à un
cheval , il eſt conſtant qu'il n'y en a tout au plus
que la moitié qui ſe convertifle en nourriture.
Qu'on examine les crottins qu'il rend, on y retrouvera
une bonne partie de l'avoine en nature : en
voici la raiſon Tous les grains qui n'ont pas
été concaflés & broyés tous les dents de l'animal ,
paflent dans ſon eſtomac & traverſent ſes inteftins
ſans lui procurer aucun fuc alimentaire. La preu
vede cette vérité ſe préſente tous les jours ſous les
yeux. Qu'on répande ſur une terre nouvellement
labourée du fumier de cheval , frais , vous voyez
peu de jours après ce champ ſe couvrir d'herbe ,
&cette herbe n'eſt autre choſe que de l'avoine.
Ces grains qui pouſſent , après avoir paflé par
l'eſtomac & les inteſtins du cheval , n'y ont donc
fouffert aucune altération , pas même celle qui
auroit été ſuffiſante pour en détruire le germe.
Cette partie de l'avoine n'a donc fourni aucune
AOUST. 1775 . 165
nourriture: elle eſt donc en pure perte & pour le
cheval & pour le Maître.
2. J'ajoute que cette partiede l'avoine que le
cheval rend en nature , eſt non ſeulement en pure
perre pour lui , mais qu'en pallant par ſon corps
elle luicaule bien des maux.
D'abord elle use promptement ſes dents. Le cheval
en aquarante , ſavoir vingt-quatre mâchelieres
, quatre canines & douze inciſives ; ce qui
indique qu'il n'eſt pas organisé pour faire la nourriture
de l'avoine ſeule , puiſqu'il n'y a que les
vingt-quatre mâchelieres qui puiſlent ſervirà la
triturer : auſſi les Arabes , dont les chevaux font
fi renommés , parce qu'ils confervent long-temps
leur vigueur , ne donnent point d'avoine aux
leurs. Tant qu'il y a de th rbe fur la terre , ils
lesfontpaître: lorſqu'elle manque , ils les nourriflent
de dattes & de lait de chameaux , ce qui
1es rends légers & nerveux Mais comine en Europe
, fur- tout en France , l'avoine fait la principale
partie de nourriture des chevaux , voyons
quels effets elle produit quand on la leur donne
entière.
Nous venons de dire qu'elle uſe promptement
les dents des chevaux ; en voici la preuve. Examinons
un grain d'avoine: ſa peau extrêmement
dure, liffe & friable , le rend propre à gliffer & à
s'échapper de deſſous les dents: mais il ne peut
s'échapper ſans occaſionner un frottement violent
qui les uſe. Est- il ſaiſi par deux dents aflez plattes
pour le bien retenir ? les efforts del'animal pour
lebroyer, les liment& les alterent ſenſiblement ,
&leur font bientôtprendre une forme conique &
pointue, qui les rend par la ſuite incapables de
failur&de concafler l'avoue. Cette altérationdes
166 MERCURE DE FRANCE.
dents des chevaux , nourris avec de l'avoineen
tiere , eſt l'effet néceſflaire de tout frottement
violent , & ſouvent répété , de deux corps également
durs l'un ſur l'autre ; auſſi dans les Pays
où l'on nourrit les chevaux avec de l'avoine entiere
, dès l'âge de dix ans leurs dents , fur-tou:
celles d'en haut , paroiflent émouflées , uſées ,
longues & déchauſlées ; &à quinze ans , & même
ſouvent plutôt , ces pauvres animaux ſont hors
d'érat de ſervir , tandis qu'avec une nourriture
plus ſaine , ils fourniroient une carriere de vingtcingà
trente ans .
Secondement , legrain de l'avoine a deux pointes
, l'une forte & aiguë , l'autre longue & plus
émouffée; ces pointes , particulierement la plus
forte , uſent&déchauflent promptement les dents
des chevaux : auſſi voyons-nous que ces animaux
périflent moins de vieilleſle , que par la difficulté
qu'il éprouvent , dès leurjeuneſſe , à mâcher leur
avoine ſuffisamment pour en tirer une nourriture
convenable; car il faut remarquer que plus
ils avancent en âge , moins ils tirent de ſubſtance
de l'avoine , parce que leurs dents déchauffées ,
allongées , ulées & formées en pointes , ont de la
peine à la faifir , à la concafier , à la broyer , &
par- là à la rendre propre à former dans l'eſtomac
un chyle capable de réparer les forces abattues
par un travail long& pénible. Il eſt ailéd'obſerverque
les vieux chevaux ſont très-longs à manger
leur avoine , & qu'ils font obligés , par impatience
, d'en avaler la plus grande partie dans
Ion entier , après l'avoir humectée avec un peu
de ſalive Dans cet état , d'une meſure d'avoine
qu'on donne à un vieux cheval , il n'en tourne
pas la moitié , à beaucoup près , au profit de fon
AOUST. 1775. 167
eſtomac. C'eſt encore bien pis quand ce malheureux
ſe trouve à côté d'un jeune cheval diſpos
des dents , & qui , après avoir avalé promptement
la portion , ſe jette avec avidité ſur celle
de ſon voiſin.
D'ailleurs les deux pointes de l'avoine dont
nous venons de parler , ont encore un autre inconvénient
, c'eſt de percer & de déchirer les gencives
, la langue & le palais du cheval . Qu'on
viſite la bouche des jeunes chevaux & de ceux
qui ont été long- temps au verd , après leur avoir
donné les premières fois de l'avoine , on la trouvera
en ſang; ſi dans la ſuite on n'en apperçoit
plus, cela vient de ce qu'à force de cicatrices le
palais & les gencives ſe durciſſent au point de
réſiſter à ces pointes meurtrictes: mais qu'arrivet-
il ? Le palais & les gencives ainſi couverts de
callofités , ppaar l'abondance des cicatrices , ne
laiflent pas ſuinter avec la même facilité & la
même abondance la ſalive , cette ſecrétion fi néceſſaire
à la digeſtion des alimens & à la chylification.
De plus , cette partie des grains de l'avoine
qui ſe refuſent au broyement, & qui paſſent en entier
avec leurs pointes non émouilées , bleſſe
l'oesophage du cheval , fatigue ſon eftomac &
déchire ſes inteſtins.
3º . En donnant l'avoine entiere aux chevaux ,
il faut leur en faire prendre le double de ce qui
ſuffiroit pour les nourrir , ſi l'on ſuivoit une autre
méthode. On ſe plaint que l'avoine augmente
tous les jours ; que , ſuivant la proportion du
bled , elle devient chaque année plus chere ;
qu'enfin la ſurabondance des chevaux conſacrés
au luxedans les écuries des grands Seigneurs &
168 MERCURE DE FRANCE.
des riches particuliers , en rend la valeur exorbitante,
fur tout dans les grandes villes & dans
leuts environs : on a raifon ; mais eft il bien aifé
de corriger le luxe? Il le ſera ſans doute beaucoup
plus de faire adopter une méthode plus faine
pour les chevaux & moins difpendieuſe pour
leurs Maîtres : c'eſt celle que je vais propoſer.
Elle conſiſte à faire concaſſer l'avoine avant
de la donner aux chevaux. Cette opération n'eſt
pas difficile : toutes fortes de moulins propres à
moudre le bled, le ſeigle , l'orge , & c font bons
àconcafler l'avoine , c'eſt à-dire réduire chaque
grain en trois ou quatre morceaux , pourvu qu'ils
foient nouvellement rebattus & r'habillés . Comme
les Officiers de Cavalerie ont coutume , lorfqu'ils
veulent tafraîchir leurs chevaux , de leur
donner de l'orge concaffée ; il n'y a guère de
Meuniers en France qui ne ſoient au fait de cette
opération & du méchaniſme qu'elle exige pour
élever la meule de deſſus , au point de pouvoir
diviſer chaque grain en trois ou quatre parties.
S'il en coûte quelque choſe pour cette trituration,
le profit pour chaque Particulier n'en ſera
pas moins évident & réel , puiſqu'avec moitié
moins de grain il nourrira mieux les chevaux que
par l'ancienne méthode. De plus , l'avantage devient
immenſe pour la ſociété , en ce que les
Cultivateurs n'étant plus obligés de mettre chaque
année une auſſi grande quantité de terres en
avoines , il en reſtera beaucoup plus pour la culture
des autres productions , & en particulier du
bled.
D'un autre côté , par ce régime les chevaux
conſervant beaucoup plus long temps leurs dents
Laines , fourniront unebien plus longue carrière:
leur
AOUST. 1775 . 169
leur palais , leurs gencives , leur eſtomac & leurs
inteſtins ne ſouffrant plus de la trituration & du
paflage des grains entiers de l'avoine , ils ſe porteront
mieux , feront plus forts , plus vigoureux
& plus propres à réſiſter aux travaux pénibles auxquels
on applique ces précieux animaux , fi fiers ,
lorſqu'il partagent avec les Héros les hafards de
la guerre , & fi dociles lorſqu'ils traînent la mellefle
du riche, ou qu'ils ouvrent fous la main du
laboureur , le ſein inépuiſable de la terre.
Tout concourt donc à faire adopter une méthode
, dont les avantages ſont en auſſi grand
nombre & pour la ſociété,& pour les particuliers ,
&pour les chevaux.
On peut ajouter à l'avoine concaflée la paille.
hachée , pourvu qu'elle ſoir brilée auparavant
avec la mâchoire , dont on ſe ſert par tout pour
préparer le chanvre. Il ne s'agit que d'ajouter à
cette machine , affez connue , un coûteau attaché
par une de les extrémités , de telle façon qu'on
puifle facilement l'élever & le baiſſer. Outre l'augmentation
de nourriture , ce mêlange aura encore
l'avantage de remplir le boyau du cheval , ce
qui eft eflentiel pour qu'il puiſle fournir plus longtemps
& avec plus de vigueur à ſon travail : car il
faut remarquer que le cheval a beſoin non-leulement
de fucs alimentaires , mais encore d'une
nourriture abondante , pour lui remplir le coffre ,
&que ce n'est que lorſque ſes boyaux ſont bien
pleins de matieres ſolides que ſes muſcles agiſſent
avec vivacité & force. Avecune nourriture trop
fucculente, telle que l'avoine concaflée ſeule , it
deviendroit, lâche , parefleur , foible & pouſſif,
&feroit bientôt hors d'état de travailler.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
D'après cette obſervation fondée ſur l'expérience,
il eſt aifé de concevoir qu'avec une bonne
livre & demie d'avoine concaflée , poids de marc ,
c'est -à-dire , de 16 onces à la livre , par chaque
repas , le cheval ſera mieux nourri qu'avec trois
livres d'avoine entière , ſur- tout fi , comme nous
venons de le dire , on y ajoute une livre de paille
mâchée & hachée En parlant de paille hachée
j'aitoujours l'attention d'ajouter qu'il faut qu'elle
foit mâchée , parce que ſans ce broyement , elle
auroit les mêmes inconvéniens del'avoine entière,
& déchireroit la langue , le palais , les gencives ,
l'oesophage & l'eſtomac du cheval.
,
Il faut cependant faire de la différence entre
les chevaux , par rapport à la quantité de la nourriture.
Deux livres , poids de marc , d'avoine
concaffée & de paille hachée & mâchée , pour
chaque repas , ſuffiſent à un bidet, tandis qu'il
en faut trois au cheval de trait : le cheval de carrofle
en demande deux & demie,
Le ſon mêlé avec la paille mâchée & hachée
peut ſuppléer à l'avoine , & fait une excellente
nourriture , pourvu qu'on en donne chaque repas
une livre , avec deux livres de paille machée &
hachée.
Il eſt important de remarquer ici que le fon
de l'ancienne mouture encore chargé de beaucoup
de parties de farines , eſt moins propre à
Ja nourriture des chevaux que celui de la nouvelle
mouture , appelée par économie , &dans le
quel il ne reſte preſque plus de farine. Ceci paroît
un paradoxe: mais que l'on ſe donne la
peine d'examiner les chevaux des Meûniers qui
moulent à l'ancienne mouture , & qui ne font
apurris qu'avec ce ſon; on verra qu'ils rendent
AOUST. 1775. 171
leur fiante molle & liquide , preuve d'une mauvaiſe
digestion ; au lieu que les chevaux nourris
avec le fon de la nouvelle mouture , qui eſt dépouillé
de la plus grande partie de la farine , la
rendent plus ferme & en crottin. On obſervera en
même temps que les derniers font plus vigoureux
, & tiennent plus long-temps au travail.
Cette vérité devient encore plus palpable , ſi l'on
veut bien ſe rappeler que pour rafraîchir & dévoyer
un cheval malade , on lui donne de l'eau
blanche , c'est- à -dire de l'eau dans laquelle on
mêle du ſon gras: mais ce n'eſt pas l'écorce du
bled qui produit cet effet ; c'eſt la farine qui y eſt
reftée attachée. D'après ce principe , lorſqu'il eft
à propos de rafraîchir un cheval , il ſuffit de ſe
ſervir tout uniment d'une poignée de farine pour
blanchir ſon cau: il le ſera même plus promptement
qu'avec ' avec le ſon dans lequel l'écorce du bled
forme une nourriture échauffante ,
Enfin , on peut encore aisément obſerver que
les chevaux qui ne mangent que du ſon épuré de
farine , au même poids que l'avoine , ſont auſſi
bien nourris , fourniſlent le même travail , durent
plus long- temps , & font plus gras, plus propres ,
&ont la peau plus liſſe que ceux qui ne mangent
que de l'avoine. La preuve en eſt dans les chevaux
des Meûniers de la Beauce , & de pluſieurs
autres provinces , qui amènent de la farine à
Paris , & à Verſailles .
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
COURS D'ACCOUCHEMENS
à Versailles,
LACompagnie de MM. les Maîtres en
Chirurgie de Verſailles , ayant arrêté
dans ſon aſſemblée du to Juin dernier ,
qu'elle continueroit les enſeignemens
publics qu'elle a faits depuis fon établiffement
, conformément à l'article XXV
deſes ſtatuts , a délibéré qu'il ſeroit fait
cette année , publiquement & gratuitement,
en faveur des Élèves en Chirurgie
& des Afpirantes Sages-Femmes , un
Cours Théorique & Pratique de l'Art des
Accouchemens , dans lequel on traitera
toutes les matières relatives à la Chirurgie
légale ; & elle a déſigné pour s'en acquitter
:
M. Charriere , ancien Chirurgien des
Armées du Roi , Profeſſeur d'Anatomie &
de Chirurgie ; M. Marrigues, Lieutenant
de M. le Premier Chirurgien , Affocié
de l'Académie Royale de Chirurgie , de
celle des Sciences , Belles Lettres &
Arts de Rouen , Chirurgien Major de
l'Infirmerie Royale , Profeſſeur dAnato!
AOUST . 1775 . 173
mie & de Chirurgie ; & M. Gauchez ,
Maîtres ès Arts en l'Univerſité de Paris ,
-Profeſſeur de Chirurgie & de l'Art des
Accouchemens .
Ils commenceront le Lundi 7 Août
1775 , & continueront les Lundi & Samedi
, à quatre heures préciſes , dans la
Chambre d'Affemblée de leur Compagnie
, rue de la Charité.
COURS DE JURISDICTION
CONSULAIRE .
LEſieur Damalis , Avocat au Parlement,.
ouvrira le 7 du mois prochain à l'Hôtel
deClery , rue Copeau , près,de la Place
Sainte Geneviève , un Cours de Jurifprudence
Confulaire en faveur du Commerce.
Les Leçons de ce nouveau Profeſſeur
fuppléeront au défaut de Traité
Méthodique ſur cette matière. On peut
ſe faire inſcrire chez lui pendant le cours
du mois préſent , ſoit pour les Leçons du
matin , foit pour celles du foir.
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
VERS de M. de Voltaire à M. le Chevalier
de Chaftellux , qui lui avoit envoyéfon
Discours de réception à l'Académie
Françoise.
Dans ma jeuneſſe A , avec caprice ,
Ayant voulu tâter de tout ,
Je bâtis un Temple du Goût :
Mais c'était un mince édifice .
Vous en élevez un plus beau ,
Vous y logez auprès du Maître ;
Et le Goût eſt un Dieu nouveau
Qui vous a nommé ſonGrand- Prêtre.
VERS à mettre au bas du Portrait de
Mademoiselle Vigée , repréſentée avec les
attributs de la Peinture.
Tu vois les traits de l'aimable Vigée ;
La Sagelle & les Arts l'ont toujours protégée.
Belle ſans le ſavoir , ſavante ſans orgueil ,
De tous les coeurs ſes vertus ſont l'écueil .
ParM. BouconDuperron.
AOUST . 1775 . 175
VERS au Médecin de Mile B... qui vient
d'avoir la petite vérole , & qui eft convenue
avec lui de le payer double &
& triplefi elle n'étoit pas marquée ;
fi elle l'étoit , de ne lui rien donner.
B... autendre Amour a fait fombre de niches ,
Etjamais n'a voulu dans ſon coeur l'héberger ;
L'Amour , pour te payer , ou bien pour ſe venger ,
Sur le front de B... a fait quinze & vingt niches ,
Ou , même en dépit d'elle , il trouve à le loger.
ParM. T.... t.
Lettre de M. Dagoty père , Penſionnaire
du Roi , à l'Auteur du Mercure .
J'ai lu , Monfieur , avec le plus grand plaifir ,
la Lettre de M. le Comte de Treffan, Lieutenant-
Général des armées du Roi , des Académies royales
de Paris , de Londres , de Berlin & d'Edimbourg.
Cette Lettre vous eſt adreſlée à mon ſujer,
ou pour mieux dire , au ſujet de la conjecture que
j'ai donnée au Public ſur la ſtructure des pou-
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
4
mons& leurs offices dans les corps animés. Je démontredans
cette hypoteſe que le fuide ou le feu,
qu'ils infinuent avec preſſion dans le ſang cauſe le
mouvement électrique qui nous fait vivre.
,
Depuis vingt- neufou trente ans queje fais imprimer
, & que je donne des découvertes dans
l'Anatomie &dans d'autres parties des ſciences ,
perſonne ne m'a contredit publiquement ; l'ancien
ſyſtême étoit de me laifler tout dire & de ne me pas
attaquer , afin que toutes mes raiſons s'évanouilſent
d'elles - mêmes Je vous aflure , Monfieur
que j'ai de grandes obligations à M. le Comte de
Treſlan , d'être le premier François qui m'ait difputé
la primauté des idées que j'ai fait paroître.
Cette attaque me fait honneur 1º. parce que mon
hypothèſe ſur l'électricité animale ſe trouve approuvée
par un homme de mérite & de ſcience
comme eft M le Comte de Treflan . 2°. Parce
qu'elle fera plus amplement connoître mon fentiment
ſur une matière auſſi eſſentielle que celle
dont il s'agit.
M. de Treflan date du jugement de l'Académie
du 14 Mai 1749. Mais ce jugement , dont l'extrait
eſt dans le précédent Mercure d'Octobre , ne
fait aucune mention de l'électricité appliquée au
fluide nerveux , ou infinuée dans le ſang par l'action
des poumons. L'Académie dit ſeulement qu'elle a
vu un effai de M. le Comte de Treffſan ſur l'origine
de l'électricité &fur différens phénomènes qu'on lui
peut attribuer. Je crois que , parmi ces phénomènes
, il devoity avoir celui de l'électricité animale,
paiſque M. de Treſlan le dit; mais il devoit faire,
pour le ſtatuer , comme je fis lorſque j'eus du mon
Mémoire contre l'optique de Newton , où je développeis
mon nouveau ſyſtême ſur la formation
AOUST. 1775. 177
des couleurs. Je fis imprimer mon Mémoire le
même jour ( C'étoit le 29 Novembre 1749.) autrement
il auroit fallu dater & faire figner par
MM. les Commiſſaires , le double du Mémoire
qui contenoit ma découverte.
Le privilége des Tables anatomiques qui contiennent
ma conjecture ſur l'électricité animale ,
me fut accordé le 27 Août 1745 , enregiſtré à la
Chambre Syndicale le 31 du même mois ; & enfuite
l'ouvrage fut approuvé par M. Morand ,
Cenſeur royal & de l'Académie des Sciences , le
même qui a été nommé , quatre années après ,
l'un des Commiſſaires pour examiner le Mémoire
de M. de Treſlan .
De plus , ces Tables , avec leurs figures anatomiques
, le trouvent dans la Bibliothèque du Roi,
dans le Public, & je les ai en main.
Voici ce queje dis dans ces écrits de 1745 , TableXdemon
Anatomie des Viſcères , diſfec. part.
desPoumons. «Que la preſſion des poumons for-
>>> ce les particules ſubtiles de l'air & celles du feu à
>> entrer dans les capillaires des veines pulmonai-
>> res , tandis que les autres particules plus grof-
>>ſières , qui ont reſté dans les lobules , en fortent
>>>en formant un corps plus compact & moins
fluide , &c , que le lang reprend ſa fluidité &
ſon activité par le mélange qui s'eſt fait alors
>> de l'air & du feu , mélange qui fait augmenter
>la vivacité de ſes couleurs Table VII. idem
1745 art. de l'Epine & de la Moëlle alongée.
Que les parties ignées,ou le feu matériel,étoient
>> ce qu'on appelle les eſprits animaux ; & je prétends
auffi , dans mon ſyſtême , qu'on ne peus
attribuer la cauſe de toute mutation , de toute
:
,
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
fluidité , celle de tout mouvement & de toute
>>> diflolution , & même de toute chaleur qu'à ces
>>> parties ignées , que je crois répandues en tout
>> licu & pénétrer tous les corps de quelque nature
> qu'ils foient. J'ai prouvé de plus que l'impul-
>> fion naturelle & continuelle du ſoleil , fur les
>>pa>rties ignées , occaſionne le mouvement de ro-
Pertation
& orbiculaire à la terre , aux planètes ,
>> fait végéter les plantes , vivre les animaux;j'ai
> encore dit que les impulfions artificielles & for-
> cées de ces parties forment le phénomène de
l'électricité & occafionnent le tonnerre .
>> ſonne avant moi , à ce que je crois , n'a défini
tant de phénomènes par une ſeule cauſe. Outre
>> le dégorgement des parties defeu qui le fait dans
>> l'eſtomac pour chauffer & cuire les alimens ,
>>dont j'ai parlé dans mes Tables précédentes ,
>>> les efprits animaux , ou les parties de feu qui
>> font impulſées du cervelet , dans toutes les filiè-
>> res , dérivent de ce viſcère , retournent après la
>> fonction des nerfs , &après leur relâchement ,
>>d>ans le cerveau, par les groſſes filières dont nous
>> avons parlé , & s'élèvent dans ce viſcère , &c.
>> Il me ſemble que c'eſt ici ce que l'on cherche ,
>>& que l'on trouvera quand on voudra pour ex-
>> pliquer les mouvemens mufculaires . >>>
On peut voir un plus grand détail de ceci dans
ma Crhoageneſie de 1750 , & mes Obſervations
périodiques ſur la Phyſique , l'Hiſtoire naturelle
& lesArts de 1752-53 & 54 , qu'a aujourd'hui
M. l'Abbé Rozier.
Je m'explique avec biep plus de détail dans le
Traité desOrganes des ſens quejedistribue actuellement
auxAmateurs, auquel Traité j'ai jointla
AOUST. 1775 . 179
Névrologie entière du Corps humain, cuplanches
imprimées encouleur de ma façon. *
:
J'ai l'honneur d'être , Monfieur , &c.
GAUTIER DAGOTY Père.
Ce premier Juin 1775 .
* Le Traité que donne actuellement au Public
M. Dagoty , est composé de huit planches anatomiques
imprimées en couleur. Ce qui concerne les
organesdesfens ftrepréſenté au naturelde la grandeur
des pièces qu'il a diſſéquées ; & la Névrologie
qui estjointe àce Traité eſtdu tiers de nature.
Lesdiffertations & les explications qui accompagnent
ces Planches font très détaillées & très- intéreſſantes
Ce livre , deformat in folio ordinaire ,
ſe diftribue chez l'Auteur , rue St Hororé vis- àvis
les Pères de l'Oratoire ; chez Demonville ,
Libraire , rue St- Severin ; & au Bureau de la Correſpondance
générale , rue des Deux- Portes- St-
Sauveur. Prix , 18 liv .
L'année dernière , le mêmeAuteur a donné du
même format ce qui concerne la groſſeſſe , les accouchemens
& les maux vénériens.
1
LETTRE à l'Auteur du Mercure .
Vous penſez comme moi , ſans doute , Monfieur,
que c'eſt faire un larcin à la Société , que
de lui cacher les diftinctions accordées aux talens
dont elle tire tout fon luftre. Ceſt ce qui me
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
1
détermine à vous prier d'inférer cette lettte& la
ſuivante dans votre Journal.
Le ſavant à qui la ſeconde eſt adreflée , & qui
avoit la modefſtie de ne pas s'y attendre , eſt un
Magiſtrat diftingué que la première Cour- Souveraine
du Royaume s'honore de poſléder ; c'eſt
un de ces homines , rares dans la république des
lettres , qui , au-deſlus de l'intrigue , ne cherchent
de prôneur que dans leur mérite , qui ſavent le
concilier avec les qualités de l'homme aimable
&les vertus du ſage ,&dont la réputation s'élève
fans art fur des fondemens ſolides , & par
leurs travaux leuls , comme celle de Marcellus .
Crefcit occulto velut arbor agro , fama Marcelli.
L. B. D. A.
DeMontargis,le : Juillet 1775.
A M.duSéjour , de la Société Royale de
Londres , Confeiller au Parlement, &
de l'Académie des Sciences à Paris.
MONSIEUR ,
J'ai l'honneur de vous annoncer , que la Société
Royale de Londres , dans ſon aſlemblée anniverſaire
, qui s'est tenue hier an foir vous a
élu Membre avee un concours de fuffrages qui
relève le prix de cette affociation. Une Société
dont le grand Newton fut un des premiers ornemens
, & eſt mort le Préſident , ne peut que
AOUST. 1775 . 181
s'applaudir de recevoir dans ſon ſein un ſavant
qu'il auroit avoué lui- même , & qui , par tes
excellentes recherches ſur les comètes , vient de
donner un nouveau luftre à ſon ſyſtême. Chargé
par mon office de vous annoncer cette élection ,
jelens tout ce que ce devoir a , dans cette occafion
, de flatteur ; &je me réjouis d'avance d'être
devenu l'organe d'une correſpondance , qui , en
enrichiflant & notre fociété & le publicdu fruit
de vos travaux , me fournira de fréquentes occafions
de vous renouveler les ſentimens d'eſtime
&d'attachement avec lesquels j'ai l'honneur
d'être,
Monfieur & Confrère ,
Votretrès-humble & très- obéiflant
ferviteur M. MATY , Sec. de la
Soc. Roy. de Londres.
DeLondres , le 2 Juin 1775.
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c,
I.
M. Scanegatti a préſenté à la Société
d'Agriculture de Rouen un mortier de
pierre & unpilon de fer , pourdépouiller
refpeautre de fon enveloppe , moudre
l'orge commune ,& en faire de l'orge
182 MERCURE DE FRANCE.
,
mondée ou perlée . Il a auſſi montré à la
même Société les modèles de deux machines
très utiles : avec la première , un
ſeul homme peut faire agir huit pilons
pareils à celui dont nous venons de parler
, pour travailler en grand : la ſeconde
eſt un preſſoir à pomines , dont un ſeul
homme peut faire aller la meule au
moyen d'une manivelle. Ce moulin contient
une faiſcelle , avec une vis au centre
, laquelle entre dans un cuvier défoncé
, dont les douves laitlent entre elles
des interſtices par où le cidre doit couler.
Un grand avantage de ce cuvier , eſt
qu'on peut y jeter le marc par pellées ,
ſans être obligé de l'arranger par couches
avec de la paille.
I I.
Industrie.
Nouvelle Manufacture de Porcelaine.
Le ſieur Morin vient d'établirà Saintes
une Manufacture de Porcelaines , pareilles
à celle de Saxe & des Indes. Son dernier
eſſai donne lieu de penſer que fon
ouvrage eſt égal en folidité & en beauté
AOUST. 1775 . 183
1 à tout ce que l'on a vu juſqu'à préſent.
Ce qui donne à ſa porcelaine un prix infini
, quant à l'uſage , c'eſt qu'elle foutient
alternativement , ſans ſe cafler ou
ſe fêler , le plus grand degré de chaleur,
& la fraîcheur de l'eau prête même à ſe
geler. Dans les différentes analyſes qu'il
a faites des terres que lui fournit le canton
où il eſt , il a découvert une argile propre à
former des creuſets qui égalent en bonté
ceux d'Allemagne & de Hollande. On
peut s'en ſervir à faire fondre toutes fortes
de métaux , & à exécuter les opérations
chimiques au feu le plus violent.
III .
M.le Cornu , ſeigneur de Corboyer ,
demeurant à l'Aigle en Normandie , a fait
conſtruire à unde ſes moulins une machine
hydraulique très- curieuſe , des moins dispendieuſes,&
qui n'emporte qu'une légère
dépenſe , n'y ayant pour tout fer que
deux vergettes ; elle enlève l'eau à trente
ou trente- deux pieds de haut , un pied
cube par ſeconde , 3600 pieds par heure,
au moyen de deux pompes , l'une foulante&
l'autre aſpirante ; ſon moteur eſt
un ſimple pendule , artiſtement imaginé,
184 MERCURE DE FRANCE.
qu'un homme & même un enfant un
peu fort mettent en mouvement dans
des eſpaces très conſidérables ; ſa conftruction
eſt de quatre jambes jumelles ,
quatre ſemelles , quatre traverſes & quatre
chapeaux ; il n'y a aucun ouvrier qui
ne puiſſe l'exécuter , vu ſa fimplicité ; il
ya un rouer qui tourne , il a dix dents de
chaque côté.
I V.
M. Samuel Webb , Ecuyer du Comte
de Gloceſter , a présenté à la Chambre
des Longitudes , établie à Londres , un
nouveau plan pour découvrir la longitude
en mer , au moyen du ſimple mouvement
de la terre , à l'égard des étoiles
fixes , ou des points de la ligne équinoxiale
, par tables qu'il nommeſidérales .
Il a calculé & peut prouver , dit-on ,
qu'il n'y a point de principe vrai , ſtable ,
régulier , ni uniforme dans la théorie tunaire
, & qu'une erreur de 2 minutes ou
mille de degré , ou 8 fecondes de temps ,
par la méthode lunaire , produit une
erreur d'un degré de longitude; tandis
qu'une erreur de 60 milles ou 240 ſecondes
de temps , ne produira ,par fon plan ,
que cette même erreur d'un degré de lon /
AOUST. 1775 . 185
gitude , &c. Quelque utile que paroille
un pareil plan , la Chambre des Longitudes
a réfufé de faire les avances néceffaires
pour l'éprouver.
ANECDOTES.
I.
Trait de générosité.
Un riche Laboureur des environs de
Paris , à qui , lors de l'émeute , des Payſans
avoient pris pour 1200 livres de
bled , a reçu , depuis le han d'ampiſtie
qu'a fair publier le Roi , ſous condition
de payer ou de remplacer les grains pillés
& volés , la viſite de ces Payſans , qui
vouloient profiter de la grâce du Prince ;
mais ils avoient mangé le bled & n'avoient
point d'argent pour le payer. Le
Fermier leur a fait faire à tous des reconnoiffances
dela ſomme qu'ils lui devoient
pour ces bleds. Il leur a dit enſuite :
« Mes amis , vous avez fatisfait à la
>> loi ; il eſt juſte qu'à mon tour je me
>> fatisfalle ». Il a déchiré devant eux les
billets & les a renvoyés quittes.
186 MERCURE DE FRANCE.
I I.
Trait de fidélité dansses promeffes.
Kakéhigo , Général de Feki , Empereur
du Japon , dans une guerre civile ,
fut fait prifonnier par Joritonio , qui s'empara
du Trône ; ce dernier lui laiſſa la
vie , & lui offrit enfuite le commande.
ment de ſes armées . Kakékigo lui répondit
: « J'ai voué mes ſervices à Féki ,
» mon légitime Souverain ; nul aurre
>> n'aura ma foi. Je dois la vie à ta clé-
> mence , il eſt vrai : mais mon malheur
>>eſt tel , que je ne puis te regarder ſans
>> former le deſſein de venger la mort de
>> mon Maître & ma propre honte , en te
>> coupant la tête. Tout ce que je puis
>>faire pour n'être point coupable d'une
>>horrible ingratitude , c'eſt de t'offrir
>> ces mêmes yeux qui te veulent tant de
>>>mal » . En prononçant ces dernières påroles
, il s'arrache les deux yeux & il les
préſenta à Jotitonio.
III.
Eumenes II , Roi de Pecquin , eft conAOUST.
1775. 187
:
nu par fon grand attachement pour ſes
frères . On lui attribue cette maxime :
• Si mes frères , diſoit- il , me traitent
» en Roi , je les traiterai en frères ; s'ils
» me traitent en frères , je les traiterai
» en Roi » .
I V.
Le trait ſuivant prouve qu'en Arabie
on eſt auſſi exact & encore plus cauſtique
furle point d'honneur quedans tout autre
Pays . Un Arabe de conſidération venoit
de marier ſa fille. Un autre lui demande
d'un tonmocqueur : " s'il étoitbien le père
> de la belle femme qu'il avoit donnée à
>> un tel. L'Arabe outré de cette affront,qui
lui fut fait dans un café , & n'étant occupé
quedu déshonneur de fa fille , alla porter
Sa tête. L'inimitié devint alors mortelle ,
& l'offenfeur , ne trouvant de sûreté en
aucun endroit , prit le parti d'offrir au
Gouverneur de Korne une groſſe ſomme ,
s'il vouloit le prendre ſous ſa protection .
Le Médiateur eut beau employer les promeſſes
& les menaces pour Aéchir l'offen .
sé ; celui ci préférant l'honneur à la vie ,
ne ceſſa d'inſiſter ſur le droitde ſe venger,
& l'on ne put fauver l'offenſeur qu'en
188 MERCURE DE FRANCE.
portant le vindicatif Arabe à accepter la
fille de ſon ennemi avec une riche dot:
encore fut il ftipulé que le beau père ne
ſe preſenteroit jamais aux yeux de ſon
gendre.
Ecole de Mathématiques , de Deſſin , de
Géographie & d'Histoire ; où l'on trouve
réuni tout ce qui peut contribuer à une
éducation diftinguée ; rue & vis-à vis
l'Abbaye St- Victor , dans une maison
vafte , riante & en bon air,ſous la direc.
tion de M. de Longpré, Profeffeur de
Mathématiques.
CeE titre annonce alez que M. de
Longpré ne regarde pas l'étude de la
langue latine comme devant faire la baſe
de l'inſtruction de la jeuneſſe. Cette lan.
guen'est qu'un acceſſoire très-utile & qu'il
feroit honteux de negliger : auſſi cet Inf.
tituteur ſe latte-t il qu'il ne fortira pas
un Elève de ſa maiſon qui ne ſoit en
état de traduire les meilleurs Auteurs
AOUST. 1775 . 189
Latins ; mais l'étude de cette langue
& de la langue françoiſe , bien dirigée,
ne doit occuper un jeune-homme
que l'eſpace de deux ou trois années au
plus.
L'expérience & la raiſon prouvent
qu'un enfant apprend plus aisément la
géométrie élémentaire ,que les principes
fecs & abſtraits de la grammaire . La géométrie
, en l'accoutumant à ne raifonner
que juſte , rend très fûrs & très rapides
ſes progrès dans les autres ſciences : le
deſſin amuſe & occupe utilement les
enfans toujours portés à l'imitation : la
géographie eſt une ſcience de leur âge :
en deffinant eux-mêmes la carte , les
noms des lieux ,& leur poſition refpective
ſe fixent ſans peine dans leur tête , &
les diſpoſent à l'étude de l'hiſtoire.
CONDITIONS .
Les enfans feront reçus dans cette maifon
dès l'âge le plus tendre. Ceux qui n'y
auront pas été élevés , pourront encore y
être admis à l'âge de quatorze ans , mais
point au-deſſus ; & le prix de la penfion
ci-deſſous fixé à 800 livres , fera pour
eux de 1000 livres.
190 MERCURE DE FRANCE.
Le prix de la penſion eſt de 800 livres
payables par quartier , toujours un quar .
tier d'avance , en y comprenant les Maî
tres de mathématiques , de deſſin , de
géographie & d'hiſtoire , de langue fran
coife & latine .
On donnera so livres en entrant une
fois payées pour le lit& les autres meubles
néceſlaites , 24 livres auſſi une fois
payées pour les Domeſtiques , & 12 liv.
paran pour leurs étrennes .
Chaque Elève apportera un couvert &
gobelet d'argent , trois paires de draps ,
deux douzaines de ſerviettes , & le troufſeau
qui convient à ſon âge.
L'uniforme de la maiſon conſiſte en
un habit de drap verd , veſte & culotte
chamois clair, boutons dorés unis, épaullette
en or , chapeau bordé uni avec un
plumet.
Pour débarraſſer les perſonnes de Pro.
vince de tous ſoins , M. de Longpré ſe
chargera pour le prix dont ils conviendront
enſemble de fournir aux Elèves qui
lui feront confiés , tout ce dont ils pourront
avoir beſoin.
Il eſt aiſé de ſentir que M. de Longpré
en fixant le prix de ſa penſion à 800 liv.
enycomprenant les Maîtres énoncés ciAOUST.
1775 . 191
deffus , a moins confulté les intérêts que
fon zéle ; & que ce n'est qu'en ſe promettant
, de la part des Parens ou des corres.
pondans , une grande exactitude pour le
payement de chaque quartier , qu'il
pourra fournir à la dépenſe qu'exige un
établiſſement de cette nature.
Nota. Les enfans deſtinés ou à la Marine
, ou à l'Artillerie ou au Génie , feront
dirigés particulièrement vers ce but ..
Vingt Ingénieurs ordinaires du Roi ,
Elèves de M. de Longpré , ſont des témoins
irrécuſables de ſon zéle & de ſes
talens.
PENSION DE PANTIN , Banlieue de
Paris; tenue par M. Audet , Maître-ès-
Arts en l'Univerſité , ancien Profeffeur
de Belles -Lettres au Collège de Châlons-
Sur-Marne , & Membre de l'Académie
de cette Ville.
Ο
N REÇOIT des enfans en cette Penſion
depuis l'âge de cinq ou fix ans jufqu'à
douze : mais rarement au-deſſus de
cet âge , à moins qu'on ne connoille bien
l'innocence de leurs moeurs , ainſi que
leur caractère.
192 MERCURE DE FRANCE.
Il y a en conféquence , ſuivant les vues
des parens , pour la lecture , l'écriture , le
calcul .... & la partie des études , des clafſes
ſéparées , avec autant de Maîtres particuliers
, & même un Préfet d'études ,
tous ſédentaires à la maiſon .
Indépendamment de la ſituation la
plus riante , & du bon ait , du voisinage
en outre du Pré Saint-Gervais , & d'autres
promenades des environs , les plus
charmantes ; on peut voir dans les claſſes ,
dans les dortoirs , & tous les lieux en général
que les jeunes gens habitent , la dé..
cence , & le bon ordre qu'on y maintient
en tout genre .
Prix de la Penfion , & conditions requiſes.
Le prix de la penſion , y compris les
Maîtres ci deſſus , la nourriture & le
blanchiſſage , le feu &le luminaire , le
papier , plumes & encre , poudre & pommade
tous les jours , ainſi qu'une chaiſe
à l'Eglife .... eſt de trois cents quatrevingt
livres juſqu'à l'âge de dix ans , &
de quatre cents vingt livres , y compris
les mêmes choſes , pour ceux d'un âge
au- deſſus . Le premier quartier , comme
c'eſt l'uſage par-tout , ſe payera d'avance.
Il
AOUST . 1775. 193
Il n'y a de mémoires pour les parens ,
(d'après l'article qui précède ) qu'au cas
que de leur accord & pour les obliger ,
on ait été chargé par eux d'achats , des
fournitures de livres , &c.... ou de raccommodages
conſidérables. Les raccommodages
qui font légers , en quelqu'elpèce
qu'ils foient , te font tous les jours
à la maiſon d'une manière gratuite.
Le Perruquier , aufli bien que les Maitres
de Danſe , de Deflin , d'Armes ou de
Muſique , & c..... font les ſeuls objets ,
quand on veut les avoir, qui ſe payent
àpart.
Chacun , en arrivant , eſt obligé de
fournir fon lit complet avec un pavillon,
un gobelet , un couvert d'argent , deux
affiettes d'étain , deux peignoirs , & fix
ſerviettes;au moins deux paires de draps,
&huit ou dix chemiſes", cols & mouchoirs,
ſi les parens ne jugent pas à propos
d'en donner un plus grand nombre....
Pour mettre plus d'o dre dans ces effets ,
on voit à la maifon une lingerie très en
règle , & même une garderobe pratiquée
ſéparément pour les habits , ce qui difpenſe
des caffettes.
On paie auſſi en entrant dix livres de
bien - venue , tant pour les Maîtres que
pour les Domestiques.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
On ſe prête en général avec plaiſir pour
`le lit , l'entretien , & même tout autre
objet aux arrangemens les plus commodes
pour les perſonnes de province , ou
des pays étrangers .
N. La petite poſte de Paris vient à
Pantindeux fois par jour , & l'on y trouve,
outre la proximité de la Capitale , utile
en bien des cas , en fait de Chirurgien ,
d'infirmerie , & d'autres ſecours , toutes
les choſes néceſſaires .
On a la précaution , quand les enfans
font incommodés , de les faire , ſans intérêt
, à la table du Maître & de la Maîtreffe
, manger à part , afin de leur donner
, en ce cas , des choſes plus analogues
à leur ſanté , & de les veiller de plus
près. :
On peut s'adreſſer pour la penſion de
M. Audet , fur le lieu , à lui-même : &
à Paris à M. Marye , Procureur au Châtelet
, rue Saint-André-des-Arts.
Maiſon d'hospitalité pour les accouchemens
.
L
LE SIEUR LE BAS , Démonstrateur public
d'accouchemens aux Ecoles Royales
AOUST . 1775 . 195
de Chirurgie, Cenſeur Royal , & demeurant
rue Chriſtine , au Bureau des Journaux
, vient de former , ſous la protection
du Magiſtrat qui préſide à la Police , un
établiſſement où les pauvres perſonnes
enceintes font reçues pour y être accouchées&
traitées gratuitement , depuis le
jour de leur entrée juſqu'à celui de leur
ſortie , qui n'a lieu qu'après leur parfait
rétabliſſement. Cette Maiſon d'hoſpitalité
devient une école où les Elèves des
deux ſexes , diſpoſés à s'occuper de la
partie des accouchemens , font à portée
de prendre les inſtructions de théorie &
de pratique propres à remplir leurs defirs
, & à rendre , à cet égard , leurs bons
offices à l'humanité. Il a en outre une
maiſon particulière où les perſonnes enceintes
en état de payer en proportion de
leurs facultés , de leurs beſoins , & de
leur volonté , font reçues pécuniairement.
Le ſieur le Bas en fait rejaillir le produit
ſur celles qui font dans l'indigence.
1
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
M. le Comte de Br...fur la Ville de
Troyes.
Je reçus comme plaiſanterie le compliment
quevous me fires , dans votre dernier paſſagefur
le Mémoire qui vient de déterminer la déci
fion du Conſeil en faveur de notre bonne Ville
[*] . Pluſieurs perſonnes s'étant depuis jointesà
ce compliment , je me trouve honnêtement forcé
de vous dire & de leur apprendre , que depuis
Jo ans , tout eſt dit ſur l'objet du Mémoire
dont il s'agit , & de la déciſion qu'il a provoquée,
Hi
La conteſtation qui y a donné lieu , n'eft que
le renouvellement d'une vieille querelle qui s'étoit
réchauffée lors du Sacre de LouisXV , entre
Troyes , Rheims & Châlons. Il parut alors une
foule d'écrits indiqués par M. de Fontette
dans la nouvelle édition de la Bibliothèque Hil
torique du Père le Long , ſous les n°. 34303 ,
& ſuivans. Le Mémoire de M. Bréger , qui
fait partie de ces écrits ; Mémoire auffi lumineux
que folide , eſt un bouclier à l'épreuve ,
dont peut ſe couvrir la Ville de Troyes , envers
&contre tous ceux qui l'attaqueront à jamais
ſur ſa Capitalité.
(*) Par cette déciſion , Troyes eft conſervée
dans la poſſeſſion du titre de Capitale de la
Champagne.
AOUST. 1775. 197
3>Après un coup d'oeil général ſur l'état de
>>> nos Provinces , avant& depuis l'établiſſement
>> de la Monarchie Françoiſe , M. Bréger examine
celui de la Champagne en partie ſous
→→ les enfans de Clovis , ſous la ſeconde race ,
>> ſous les Comtes & les Vicomtes , enfin ſous
la troiſième race , depuis la réunion de la
→→Champagne à la Couronne ; & de toutes ces
>>>>conſidérations , il déduit la Capitalité en faveur
de la Ville de Troyes. Entrant enfuite
>> dans le détail des titres , il établit ſon affer-
>> tion , ſur les Ordonnances qui ont fixé àTroyes
>> la tenue des Grands - Jours , ſur l'exemption
>> de Tailles dont elle jouit , à titre de Capitale,
> depuis l'établiſſement de cette impoſition , fur
>>>les Lettres , ſoit Patentes , ſoit cloſes , des
>> Souverains ; enfin ſur le témoignage una-
>> nime des Géographes & des Hiſtoriens Fran-
> çois & Etrangers [* ] » :
Il eſt échappé à M. Bréger un moyen pour
combattre , ou au moins pour conſoler la Ville
de Rheims.
Qui, fans compter l'Ampoule& les bons vins ,
aen ſa faveur la haute conſidération dont elle
jouiſſoit ſous les Romains , les monumeus qu'elle
en conferve , & le titre d'Archevêché. Sa condition
, à cet égard , relative à la Capitalité ,
eſt celle d'Autun , aujourd'hui fubordonnée à
(*) Cette Notice eſt extraite de la Vie de
ce ſavant Chanoine , que j'ai donnée au Public
en 1753 .
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Dijon , de Nantes ſubordonnée à Rennes , de
Vienne fubordonnée à Grenoble , enfin de Narbonne
fubordonnée à Toulouſe , malgré leur
antiquité & leurs prérogatives dans l'Ordre Ecclefiaftique.
Le ſéjour des Ducs &des Comtes a décidé de
la Capitalité en faveur des Villes où ils avoient
fixé leur réſidence. Les Comtes de Champagne
avoient fixé la leur à Troyes , qui montre encore
aux étrangers le Palais qu'ils habitoient , qui
poſſède leurs cendres , & qui fut le Siége immuable
de la Cour des Pairs du Comté.
Dans l'antiquité , la Ville de Sardes , réfidence
des Rois de Lydie , avoit confervé , à ce
titre , ſous les Succeſſeurs d'Alexandre , & fous
les Romains le nom & les prérogatives de Métropole
de l'Aſie Mineure ou Proconſulaire.
L'hiſtoire Numifmatique offre , ſous Tibère ,
des Médailles de cette Ville , avec l'infcription
ΣΑΡΔΙΑΝΩΝ ΚΟΙΝΟΥ ΑΣΙΑΣ. Ephèſe , Smyrne
& Pergame lui diſputoient ce titre : leurs vives
follicitations & la faveur des Empereurs leur
obtinrent ſucceſſivement le titre de Primatie ;
mais non celui de Métropole contre lequel
la déciſion de Tibère , en faveur de Smyrne ,
ne forma pas même de préjugé. Tacite nous
a tranſmis le détail de la conteſtation qui occafionna
cette déciſion , avec les Précis des Mémoires
ſur leſquels chacune des Villes de l'Afic
prétendoit excluſivement à l'honneur d'élever
un Temple à Auguſte : undecim Urbes dit
Tacite , certabanı pari ambitione , viribus diverfa
; pluraque , ainſi que dans notre conteſtation
memorabant de vetuftate generis , &c.
د
AOUST . 1775 . 199
Apropos de Rheims , je me rappelleque dans
les relations de l'incendie de l'Abbaye de Saint
Remi , & des manuſcrits de la Bibliothèque de
cette Maiſon , on a dit que l'unique manuſcrit
de Phédre , ſur lequel notre ſavant Pethou avoit
publié cet Auteur , étoit péri dans les flammes.
Mais je me rappelle auſſi , qu'il y a environ
cinq ans , me trouvant à Rheims , je donnai
une matinée à l'examen des manufcrits de Saint
Remi , que je les vis tous & que je ne pus
trouver celui de Phédre. Peut- être n'en a- t -il
jamais fait partie : j'avois contribué moi-même
à autoriſer l'opinion contraire en l'annonçant
ſur parole , dans la Notice des manufcrits , des
MM. Pethou , que j'ai donnée à la ſuite de la Vie
de ces illuſtres Freres , publiée en 1756.
د
J'ai l'honneur d'être , &c.
Troyes , 8 Juin 1775 .
LES
GROSLEY .
AVIS.
I.
Baromètres & Thermomètres.
ES ſieurs Cappy fils , &Mofly , neveu du feu
Sr Cappy , conſtructeurs des inſtruments de phyſique
de l'Académie des Sciences , ſuivant le brevet
qui leur en a été expédié, le trois Mai dernier ,
1
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
continuent de faire & vendre des barometres ,
thermometres & autres inſtrumens concernant
Ja physique , en leur demeure à Paris , rue &
PlaceRoyale.
1 I.
C'eſt par erreur qu'on a indiqué aux mêmes
adreſſes que l'Eflerce de Beauté , la Pommade de
Ninon , connue en Turquie ſous le nom de
Pommade Circaffienne , à l'uſage des Sultanes .
Le fieur Duboſt , qui en eſt l'auteur , prévient.
le Public qu'il tient ſeul cette pommade, en fon
bureau général au Temple à Paris, ou , juſqu'à la
fin de Septembre , il en donnera des eſſaisgratis.
12.
Y130
de
111.
Bijouterie.
:
Depuis la protection que Sa Majesté a accordée
à l'art de polir l'acier , par fon Arrêt du 24 Juin
dernier, le fieur Granchez , Bijoutier de la Reine,
s'occupe de tâcher de faire poufler cer article à
un degré perfection qu ne le devra en rien
à l'étranger ; il peut faire voir des eflais en boucles
, coulans de bourſe , tabatières , couteaux à
manche d'acier poli , couteaux de chaſle garnis
d'argent , incruftrés d'acier taillé à pomte de diamans;
il mettra au jour plufieurs articles en acier
poli , ornés d'or , argent & bronze , eſpérant
que ce mélange de différens métaux fera plus
d'effet que le ſimple acier ; de même que toutes
fortes d'ouvrages en argent à jour , doublés de
yerre bleu pour le ſervice de la table , dont les
AOUST . 1775 . 201
formes élégantes& variées lurpaſſent celles d'An
gleterre.
L'on trouve dans ſon magaſin du Petit-Dun
kerque , les articles ſuivans ; ſavoir :
Boutons de manche, dont le fond eſt d'argent
couvertd'or guilloché; idem, pour habits &veſtes;
ces boutons ont la beauté & la folidité de l'or :
prix des premiers , 6 liv . la paire ; ceux de veſte ,
18 liv . la douzaine ; & ceux d'habit , 48 liv. la
douzaine.-Coquetiers d'argent àjour, doublés
de verre bleu , fervant de falière , ou de poivrière
- Jolies cannes de femme en bambou
chiquetées, garnies d'or ; toutes fortes d'uſtenſiles
de pêche ; tabatières en carton vernis , galonnées
en argent , couvertes d'or amalgamé , prix , 30
liv. & 24 liv. - Agraftes ployantes , très fouples
, à charnière en argent , pour mettre aux jarretières
tricotées ; prix , 18 liv. la paire : lentilles
à reffort élastiques , pour mettre aux perruques en
Place de boucles; prix , 9 liv . -Nouveaux médaillons
du Roi , très- reflemblans , en bronze
doré au mâte , fur fond de marbre blanc , avec
l'époque du Sacre autour du cadre ; prix, 24 liv .:
ſouvenirs; boîtes à mouches , peintes & dorées
ſousglace, garnies en vermeil; barettes portatives
pour battre du beurre en très -peu de temps;ruches
angloiſes , avec l'inſtruction pour s'en ſervir ;
figuresen biſcuit , de la fabrique deCliguancourt,
près Paris , qui continue toujours à établir de trèsbell
pièces en porcelaine , à l'épreuve du feu.
- Pendules de voyage ; prétentions en cheveux ,
parſeméesd'ouvrages en filagramme d'or , faiſant
un très bon effet , à divers prix ,& toujours toute .
fortes de jolis ouvrages en filagrammes d'or pous
fées à la plus grande perfection , en chaîne de
montre , coliers , coulans de bourſe , bracelets
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
bagues , berloques , boutons de manche , & gé
néralement tout ce qui ſe peut faire en ce genre
de travail ; nouveaux modeles de très grandes
boucles d'argent , forgées & cifelées au mâte
imitant la broderie; les Anglois n'ont rien établi
dans ce genre d'auſſi correct .l'on en fait ſur toutes
les formes defirées .-De très jolies garnitures
de cheminées en deux pièces , vernis anglois , repréſentant
un chien & un chat ſurun couffin de
même matière , qui imite l'étoffe galonnée: ces
modeles ont été faits d'après nature par feu le fieur
Cafieri , pour le Palais Bourbon ; prix , 360
liv : clefs de montre d'or de couleur , en caducée ,
très fortes, prix , 24 liv.; épées de Cour à facettes
, à facette en loſange, ayant autant de brillant
& plus ſolides que celles à diamans , & pas
ſuſceptibles d'ufer les doublures ; prix , 54 liv .:
étiquets en argent pour les vins de liqueurs ,
fur leſquels on peutgraver destitres; plateaux pour
cabarets , & autres ouvrages en papier maché ,
avec peintures étruſques , d'après la publication
des antiques , du ChevalierG. Hamilton . Chaî
nes de montre en or , pour homine , repercées
avec des vers & attributs relatifs à l'amour ; nouvelles
tabatières , dites éternelles , rondes
écaille , couvertes en requin , tâpé & poli , à 18
liv. & 15 liv . pièce. Il vient de lui en rentrer en
métail de Manheim , à quatre charnières .
I V.
Chocolat.
en
Leſieur Rouffel , Marchand Epicier , dans
l'Abbaye St Germain-des- Prés , en entrant par
AOUST. 1775 . 203
la rue Sainte Marguerite , attenant à la Fontaine.
Conſidérant que l'uſage du chocolat devient
ordinaire , tant pour la ſanté que pour l'agrément
, afluré d'ailleurs de la bonté de ſa fabrique
, par le témoignages & les applaudiſſemens
de plufieurs perſonnes de diſtirction & de goût ,
qui lui ont conſeillé de le faire connoître ; il donne
avis au Public qu'en qualité de Citoyen qui veut
être utile à lesCompatriotes , & pour éviter toute
ſurpriſe , il fait mettre ſur chaque pain de chocolat
ſortant de ſa fabrique , l'empreinte de ſon
nom & fa demeure .
Le prix du chocolat de ſanté de la meilleure
qualité , eſt de 3 livres , avec une demie vanille ;
3 livres , celui à une vanille ; 4 livres & sliv.
pour celui qui eſt à deux vanilles .
Tant pour la facilité que pour l'avantage des
perſonnes de Province , le ſieur Rouflel prévient
qu'il fera tous les envois aux mêmes prix ci -deſſus
, francs de port , pourvu qu'on lui faſſe remettre
les fonds & que l'envoi ſoit de douze livres
au moins , avec l'adreſſe exacte de la deſtination.
NOUVELLES POLITIQUES.
LES
De Constantinople , le 6 Juin 1775 .
Es conteſtations fur la Souveraineté de la
Crimée durent encore , & les Parties contendantes
ont d'autant plus de liberté dans les mouvemens
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
qu'elles ſe donnent pour parvenir à cette Souveraineré
, que le Commandant Ruſſe n'a juſqu'à
préſent pris aucune part à leurs difputes .
On écrit de Baflora qu'une armée Perfanne eſt
auprès de cette Place , mais ſans avoir commis aucune
hoftilité. Suivant une lettre datée du 29
Avril , le fiége de Jaffa continuoit encore à cette
époque, ſous les ordres de Méhemet Bey.
De Berlin , le 27 Juin 1775 .
On a publié ici une amniſtie en faveur de quel.
ques habitans de la Pruſſe occidentale qui avoient
paffé en Pologne depuis la priſe de poffeffion du
Roi ; & Sa Majesté tait grace à ceux qui , dans le
courant de fix mois , ſe rendront à leut ancienne
demeure , pour y vivre déſormais comme les Sujets
fideles & foumis .
:
De Vienne , le 5 Juillet 1775.
L'Impératrice-Reine vient de tolérer la conftruction
d'une Eglife Luthérienne dans la Ville
de Zamofche en Pologne. Cet établiſſement
qui autorite le culte public de la Religion Luthérienne
ne peut qu'attirer nombre d'Etrangers
dans cette partie de nos poſſeſſions Polenoiſes.
,
Des Frontières de la Pologne , le 25 Juin
1775-
Les Rufles de l'armée du Maréchal de Romanzow
ont fait un mouvement pour s'approcher
de Kiovie ; mais ils ont tout-à- coup fuſpendu
Jeur marche , & l'on apprend que quelques Déta
AOUST. 1775 . 205
chemens déjà entrés en Ukraine ſe rapprochent
de la Lithuanie. Les Troupes qui font aux ordres
du Général Romanius doivent , dit on , le rafſembler
en grande partie dans le Palatinat de
Plock.
De Rome, le 28 Juin 1775 .
Le Prince de Salm-Salm , actuellement Chef de
ſa Famille, ayant fupplié le Pape de le diſpenſer
du Sous- Diaconat dans lequel il ſe trouvoit engagé
, Sa Sainteté vient de lui accorder cette
grace. On annonce un Confiftoire pour le 17 du
mois prochain.
De Turin , le 14 Juillet 1775 .
Le 12 de ce mois , Leurs Majestés , accompagnées
du Prince de Piémont , du Duc & de la
Ducheffe de Chablais , & des deux Princeſses
Royales , font parties pour Chambéry , où , dans
les premiers jours de Septembre , on célébrera le
mariage de Madame Clotilde de France avec le
Prince de Piémont .
De Londres , le 28 Juin 1775 .
Onditdepuis deux jours , qu'il a été enfin réſolu
dans le Conſeil de retirer les Troupes de
l'Amérique , & de s'en tenir à bloquer tous les
Ports des Américains , de forte qu'aucun vaiſseau
de quelque Nation qu'il ſoit , n'y puiſse entrer
pour faire lecommerce avec eux , & qu'on a donné
ordre à treize frégates d'être inceſsamment prê
tes à mettre en mer , afin de croiſer à la hauteur
de tous ces Ports pour arrêter tout commerce ex
térieur des Infurgens,
206 MERCURE DE FRANCE.
On n'a point encore de nouvelles des réſolutions
priſes dans le grand Congrès de Philadelphie
: mais on redoute qu'il ne commence par
mettre un embargo ſur tous les Ports , afin qu'aucune
proviſion utile à nos pêcheries , ainſi qu'à
nos elcadres & à nos armées ne puiſsent fortir
des différentes Provinces du Continent : il y a peu
de doute que la prépondérance de cette Province
n'entraîne tout le Pays dans le parti qu'elle prendra.
On y fait une profeſſion ouverte de fidélité
envers le Roi ; on y reconnoît de même la ſuprématie
du Parlement dans toutes les affaires de
commerce; mais on y aflure hautement que le
pouvoir de taxer les Colonies & de changer leur
forme conftitutive , eſt une infraction & une
entrepriſe tendante à les alarmer ſur les droits
de leur propriété , dans lesquels ils veulent ſe
conſerver , en leur qualité ineffaçable d'Anglois &
deMembres d'un Peuple libre.
Onapprendque le ſamedi 27 Mai il y eut , dans
l'Ifle deHoog , un combat entre un Détachement
d'Américains & de Soldats de Marine , commandés
pourla garde du bétail de cette Ifle , & que
l'avantage eſt reſté aux premiers .
Un Exprès du Général Carleton , Gouverneur
de Quebec , arrivé ici le 29 Juin dernier , s'eſt
rendu ſur le champ auprès de Sa Majesté au châ
teau de Kew. On croit qu'il eſt venu apporter la
nouvelle que ce Général ſe diſpoſoit à deſcendre
les lacs du Canada avec les Troupes réglées qui
ſont ſous fes ordres , & à s'emparer des derrieres
de la Nouvelle-Angleterre , tandis que leGénéral
Gage preſsera les Américains d'un autre côté. On
ajoute que le Général Burgoyne , avec un Corps
de cinq mille hommes , doit ſe rendre maître de
AOUST. 1775. 207
la Nouvelfe-Yorck & l'empêcher de recevoir aucun
ſecours des Provinces méridionales , & que
le vaisseau de guerre l'Afie eſt ſorti de Boſton
pour bloquer le Port de New- Yorck .
Une lettre de New- Port , Rhode Iſland , en
datedu 22 Mai dernier , dit qu'on vient d'y recevoir
un Exprès de la Providence , pour avertir
qu'un Détacheinent des Troupes de Boſton , aux
ordres du Général Gage , a débarqué à Weymouth
, & brûlé la Ville de fond en comble ; que
ce Détachement ravageoit le Pays au moment
que l'Exprès partoit , & que les Troupes de la
Province s'aflemblorent de toutes parts pour les
arrêter ; mais qu'on n'a encore aucun détail circonſtancié
de cette affaire.
De la Haye , le 7 Juillet 1775 .
1
Une Société littéraire établie ici dans le même
eſprit citoyen que toutes celles de Hollande ,
avoit propoſé pour ſujet de poëfie , cette queltion:
Quelle est la meilleure éducation pour l'avan
tage de la Patrie ? Les prix , conſiſtant en deux
médailles , dont l'une étoit d'or & d'argent , ont
été décernés aux deviſes : Tandem fit furculus
arbor , & Perge , fequar. La premiere étoit de
Henri de Hontau , de Torgau; & la ſeconde , de
Pierre Van Breant , de Dordrecht.
La multiplication des vers à ſoie eſt préſentement
encouragée par-tout Ces infectes précieux
pour lecommerce& les fabriques , ſemblent plus
faciles à introduire dans les climats Septentrionaux
qu'on na l'avoit cru. On a eflayé avec fuc
cèsd'en élever en plein air à Bruxelles : ils ont
1
203 MERCURE DE FRANCE .
réſiſté aux intempéries des derniers étés , & l'on
ſe flatte d'en obtenir le meilleur produit dans les
Pays-Bas , en ſubſtituant aux palitsades ordi
naires & inutiles , de nombreux plans de muriers
.
De Gênes , le 26 Juin 1775.
Une Troupe de Comédiens François arrivée
encette Ville , va commencer ſes repréſentations
dans la Salle du Falcon ; ce Spectacle , que l'on
commence à goûter dans ce Pays , durera juſqu'à
la fin de Septembre.
De Paris , le 14 Juillet 1775 .
:
Le ſieur Didier , Machiniſte & Fondeur , réfi
dant à Strasbourg , vient de finir & de poſer les
ornemens qui décorent le piédeſtal de la Statue
pédestre du Duc Charles de Lorraine, élevée à
Bruxelles par les Etats du Duché de Brabant; cer
Artiſte , qui a coulé cette Piece en bronze , a dirigé
toutes les opérations de la fonte d'une maniere
toute nouvelle & qui lui a très bien réuſſi.
Il a auſſi inventé une machine au moyende laquelle
ſeize hommes ſeulement ont enlevé de la
fofle & tranſporté cette Statue à quinze pieds de
côté , dans l'eſpace d'une demi-heure ; cet Artiſte
a reçu des marques de bienfaiſance du Prince &
des Etats de Brabant.
Un jeune homme de treize ans , tombé à
Lyon dans la Saône , en y puiſant de l'eau , en
aété retiré ſans connoiffance, ſans mouvement
&fans pouls. Les frictions avec de l'eau- de- vie
camphrée animée, l'infufflation d'air chaud dans
AOUST. 1775 . 209
la bouche , & quelques cuillerées d'eau-de-vie
camphrée , l'ont rendu à la vie après trois quarts
d'heure de ſoins.
PRÉSENTATIONS .
Le Préſident de Vergennes ayant été nommé
par le Roi,ſon Miniſtre Plénipotentiaire en Suifle,
a eu l'honneur d'être préſenté, le 8 Juillet , à Sa
Majesté & à la Famille Royale , par le Comte de
Vergennes , fon frère , Miniſtre& Secrétaire d'Etat
, ayant le département des affaires étrangeres.
Ce Miniſtre plénipotentiaire a pris en mêmetemps
congé du Roi , pour ſe rendre fans délai à
ſadestination .
Le 9 Juillet , l'aſſemblée générale du Clergé de
France ayant à ſa tête le Cardinal de la Roche-
Aymon , Grand Aumônier de France , ſe rendit à
Verfailles, & eut du Poi une audience , à laquelle
elle fut conduite par le Marquis de Dreux , Grand
Maître des cérémonies , & par le ſieur de Watron .
ville , aide des cérémonies. Le Duc de la Vrillière ,
Miniſtre & Secrétaire d'Etat , chargé des affaires
du Clergé , préſenta à Sa Majesté les Députés des
provinces , du premier & du ſecond ordie . L'Archevêque
de Rouen porta la parole. Cette aflem
blée fut enfuite conduite & préſentée de la même
manière à l'audience de la Reine .
La compagnie de l'Arbalêre & de l'Arquebuſe
de Paris a député huit de ſes Membres pour aller
complimenter le Roi à l'occaſion de fon Sacre.
210 MERCURE DE FRANCE .
Ils ont eu l'honneur d'être préſentés à Sa Majeſté
par le Maréchal Duc de Duras.
Ahmed-Bey , neveu & gendre du Pacha de Tripoli
de Barbarie , a été préſenté le même jourau
Roi par le ſieur de Sartine , Miniſtre & Secrétaire
d'Etat , ayant le département de la Marine.
Le 21 Juillet , le ſieur Meſnard de Chouzy ,
Conſeiller d'Etat , Commandeur des Ordres
royaux & hofpitaliers de Notre-Dame du Mont-
Carmel & Saint- Lazarre de Jéruſatem , & Contrôleur
Général de la Maiſon du Roi , que Sa Majeſté
a nommé Miniſtre Plénipotentiaire auprès
de Cercle de Franconie , a eu l'honneur de faire
ſes remercimens au Roi , à qui il a été préſenté
par le Comte de Vergennes , Miniſtre & Secrétaire
d'Etat , ayant le département des affaires étrangeres
; il a eu pareillement l'honneur d'être préfenté
, en la même qualité , à la Reine & à la Famille
Royale.
NOMINATIONS
Les entrées de la chambre du Roi ont été accordées
par Sa Majesté , le vendredi 26 Mai dernier
, au Comte de Graville.
Le ſieur de Lamoignon de Malesherbes a prêté
ſerment le 21 Juillet , entre les mains de Sa Majeſté
, pour la Charge de Secrétaire d'Etat dont il
a été pourvu , ainſi que du département de la
Maiſon du Roi , ſur la démiſſion du Duc de la
:
AOUST. 1775 . 211
Vrilliere. Le même jour , il a eu l'honneur d'être
préſenté en cette qualité à la Reine & à la Famille
Royale. Le 23 , il eſt entré au Conſeil , en
qualité de Miniftre.
Le ſieurde Lamoignon de Malesherbes ayant
remis au Roi ſa démiſſion de la Charge de Premier
Préſident de la Cour des Aides de Paris , Sa
Majeſté en a pourvu le ſieur de Barentin, ci-devant-
Avocat Général au Parlement de la même ville ,
qui, en cettequalité, a eu l'honneur d'être préſenté
par leGardedes Sceaux de France , à Sa Majesté ,
àlaquelle il a fait ſes remercîmens : il a fait aufli
ſes révérences à la Reine & à la Famille Royale.
Sa Majefté ayant nommé à la place d'Avocat-
Général le ſieur Joly de Fleury , ce Magiftrat a
également eu l'honneur de faire ſes remercimens
au Roi , à qui il a été préſenté par le Garde des
Sceaux.
: MARIAGE.
:
Le 9 Juillet , Leurs Majeſtés & la Famille
Royale ont ſigné le contrat de mariage du Comte
de Rochechouart , Capitaine au Régiment du
Roi , Cavalerie , avec la Demoiſelle Durey de
Morfan.
NAISSANCES.
La femme du nommé Painclert,dit l'Allemand,
212 MERCURE DE FRANCE.
Cordonnier , fauxbourg Saint-Marceau, eft accouchée
de deux garçons & d'une fille , que ton indi
gence l'oblige a s'efforcer de nourrir.
MORTS.
Louis-Charles de Bourbon , Comte d'Eu , Chevalier
des Ordres du Roi , Lieutenant Général de
ſes armées , Gouverneur & Lieutenant-Général
pour Sa Majestédans les Provinces du Haut & Bas-
Languedoc , mourut à Sceaux le 13 Juilletà midi,
âgé de ſoixante treize ans & neuf mois environ.
Ce Prince étoit fils de Louis-Auguſte de Bourbon ,
Duc du Maine , Prince légitimé de France, Prince
Souverain de Dombes , Comte d'Eu , Duc d'Aumale
, Chevalier des Ordres du Roi , Lieutenant-
Général de Sa Majesté, Gouverneur des Provinces
du Haut & Bas - Languedoc , Grand Maître de
l'Artillerie de France , Colonel-Général des Suifles
& Grifons , & Général des Carabiniers , mort le
14 Mai 1736 , & de Louiſe Bénédicte de Bourbon
Condé , Princelle du Sang , morte le 23
Janvier 1753 .
L'Abbé Ducluſeau , Doyen des Chapelains de
la grande Chapelle du Roi , Chanoine de l'Eglife
royale de Saint-Quentin , eſt mort à Paris , le 3
Juillet , dans ſa quatre-vingt- deuxième année .
Jeanne-Charlotte Angadrême de Pujet , Marquiſe
de Lambertye , Dame d'honneur de feue la
Princefle de Conti , épouſe de Charles -Alexandre-
Gabriel , Marquis de Lambertye , Chambellan
AOUST . 1775. 213
du feu Roi de Pologne , eſt morte à Paris le 12
Juillet , dans la cinquantième année de ſon âge.
Hugues Etienne de Romance de Melmon
Marquis de Romance , ancien Ecuyer ordinaire
du Roi , commandant ſa grande écurie , eſt mort
à Paris , le 17 Juiller, âgé de foixante- ſeize
ans.
LOTERIE .
Le cent ſoixante-quinzième tirage de la Loterie
de l'Hôtel -de - Ville s'est fait , le 26 du mois
de Juillet , en la manière accoutumée . Le lot de
cinquante mille liv. eft échu au No. 51380. Celui
de vingt milletivres au No. 52451 , & les deux
de dix mille , aux numéros 44801 & 46396.
1
ERRATA du Mercure de Juillet 2 vol. 1775.
Page 39 , ligne 6.
C'eſt vérité claire& extréme ,
Lifez
C'eſt vérité claire &certaine.
Page 40 , ligne 7 , n'accueili ,
Lifezn'accueillit.
Page 56 , ligne 7 , hiboux ,
Lifez filouz.
214 MERCURE DE FRANCE.
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & enproſe, pages PIECES
Stances ſur le Bonheur , ibid.
L'amitié trahie , 7
Vers à M. le Comte de Barbançon , 9
Le Lapidaire & le Diamant ,fable , 10
Songe merveilleux , II
Jugement d'Alphonſe , 28
Chanſon , 30
Les trois avis , 31
Inſcription d'une Fontaine , 33
Explication des Enigmes & Logogryphes , 34
ENIGMES ,
ibid.
LOGOGRYPHES , 39
Chanfon , 42
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 44
Hiſtoire des campagnes du Maréchal de Mailibid.
lebois ,
Diatribe à l'Auteur des Ephémérides ,
رو
Théorie du luxe , 71
Monde primitif,
;
75
Sur la formation des Jardins , ৪০-
Suite des Epreuves du Sentiment ,
86
La Victime mariée , 92
Journal Littéraire , 96
Traité de la diſsolution des métaux , 1ος
Hiſtoire de Lorraine , 107
Réflexions philoſophiques ſur l'impôt ,
110
Traité du Farcin ,
112
Recueil d'obſervations , 113
AOUST. 1775. 215
Mémoires ſur les pays de l'Aſie & de l'Amérique
, 114
Annonces ,
Livres nouveaux , 117
Médailles ſur les principaux événemens de la
Maiſon de Brandebourg , 123
ACADÉMIES 125
Nilmes ,
ibid.
Dijon ,
128
SPECTACLES. 132
Opéra ,
ibid.
Comédie Françolſe 134
Comédie Italienne , 135
ARTS. 136
Gravures ,
ibid.
Géographie , 139
Muſique. ibid.
Notes hiſtoriques ſur la gravure & les Graveurs
, 141
Memoire fur un moyen nouveau de faire remonter
les Bateaux , 155
Economie civile , 160
Réforme propoſée pour la nourriture des chevaux
, 164
Cours d'accouchemens à Verſailles , 172
- de Jurisdiction Conſulaire , 173
Vers de M. de Voltaire à M. le Chevalier de
Chaſtellux , 174
- pour le portrait de Mlle Vigée , ibid.
-- au Médecin de Mile B... 175
Lettre de M. Dagoty pere ,
ibid.
--à l'Auteur du Mercure , 179
-- à M. du Séjour ,
180
Variétés , inventions , & c .
181
Anecdotes. 185
216 MERCURE DE FRANCE .
Ecole de Mathématiques , &c .
Penfion de Pantin ,
183
19.
Maiſon d'hofpitalité pour les accouchemens , 194
Lettre à M. le Comte de Br... fur laVillede
Troyes ,
AVIS,
Nouvelles politiques ,
Préſentations ,
Nominations ,
Mariage ,
Nartiances ,
196
199
203
209
210
211
ib.d.
Morts ,
Loterie ,
212
213
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux,
le Volume du Mercure du mois d'Août 1775 ,
&je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir
empêcher l'impreffion .
A Paris , le 31 Juillet 1775.
7
2
LOUVIL.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de laHarpe
près Saint Côme,
P
MERCURE
= DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
SEPTEMBRE , 1775 .
Mobilitate viget. VIRGILE .
21 00 03 1ાની
1
Сизор вой
10
Reugne :
"
10011
10
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , rue Chriſtine ,
près la rue Dauphine.
AvecApprobation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
G'EPSESTT au Sieur LACOMBE libraire , àParis, rue
Clariftine , que l'on prie d'adreſler , francs de port,
les paquets & lettres , ainſi que les livres , les ettampes,
les piéces de vers ou de profe , la mufique,
les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques fur les
ſciences & arts libéraux & mechaniques , &généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auffi de marquer le prix des livres
, eſtampes & pièces de muſique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres& de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourirà ſa perfection
; on recevra avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre ,& leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titrede
préférence pour obtenir des récompenſes ſur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure àParis eſtde 24 liv.
que l'on paierad'avance pour ſeize volumes rendus
francsdeport.
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ceux quin'ontpas ſouſcrit,au lieu de 30 ſols pour .
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14 vol. par an , à Paris , 91.161
Et pour la Province , port ftanc par la pofte , 141.
JOURNAL DES CAUSES CÉLÈBRES, 12 vol in- 12 par an ,
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MERCURE
DE FRANCE.
SEPTEMBRE , 1775 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
EPITRE AUX MALHEUREUX * .
י
TRISTES jouets du fort , enfans de l'infortune ,
Vous qui , loindes regards d'une foule importune ,
* Cette Epître paroît s'adreſſer à tous les hommes ;
mais on ne parle ici qu'à ceux-là auxquels la privation de
richeffes &de ce qu'on appelle naiſſance , ont fait donner
, par l'orgueil &les préjugés , le nom de malheureux.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
!
Venez , toujours courbés ſous le joug des douleurs
,
Au fond de ces réduits enſevelir vos pleurs ;
Ah! ſouffrez qu'avec vous j'habite ces aſyles !
Je n'y porterai point tous ces regrets ſtériles ,
Cet appareil trompeurde triſteſle& de deuil ,
Que ſouvent l'inſenſible étale par orgueil.
Irois-je de vos maux éloigner la mémoire ? ...
Pourquoi les oublier puiſqu'ils font votre gloire ?
Je les partage , Amis ;& par eux ſeulement ,
Non , ce n'est qu'avec eux queje me trouvegrand.
Un plaifir inconnu remplit alors mon ame ;
Je ne ſais quel tranſport me ſaiſit & m'enflamme;
Et j'oſe m'écrier , tout fier de mes deſtins :
Quel eft donc ce bonheur qu'invoquent les humains!
Onvoleà fes autels; chacun lui ſacrifie...
Eſt- il chez se Créſus qu'on hait & qu'on envie ...
C'eſt lui donttout un Peuple, en voyant ſon tréſor,
Adit : Ici monſang vientle changer en or ;
C'eſt lui dont il a dit : il rit de nos alarmes;
Sespieds foulent un pain qu'on refuſe à nos larmes
,
Et de notre ſueur il s'abreuve à longs traits.
Le barbare bientôt expiera ſes forfaits.
Dans ſes propres enfans laNature outragée,
S'arme de fon courroux & veut être vengée.
Mille maux aufſi- tôt s'entaſſent ſfur fon corps;
SEPTEMBRE. 1775 .
Les ſoucis dévorans , la crainte , les temords ,
Tourmentent à la fois ſon ame épouvantée ,
Et les cris menaçans d'une voix irritée
Ne ceſſent d'accuſer ſa coupable fureur.
Mais de ce Sibarite on vante le bonheur.
L'Amour , dit- on , prit ſoin d'orner la deſtinée ;
Lui- même il le conduit , & ſa main fortunée
Par de nouveaux bienfaits a marqué tous ſes jours.
Jamais le noir chagrin n'en vint troubler le cours .
D'où vient donc que l'ennui , comme un fombre
nuage ,
Obſcurcit ſur ſon front les roles du bel âge ?
Entouré de plaiſirs , il ſe meurt de langueur ;
Aux dégoûts vient encor ſe joindre la douleur.
Voyez- le chancelant , & foutenir à peine
Ces noeuds dont à ſon char la volupté l'enchaîne ;
Il ne peut plus lui ſeul guider ſes pas errans ;
Rienne ſauroit fixer ſes regards expirans :
Etbientôt abattu du poids de la foibleſle ,
Il voit à ſes côtés l'inflexible vicillefle
Qui lui creuſe une tombe auprèsde ſonberceau.
Dela félicité le ſuprême flambeau
Eclaire au moins des Rois les demeures ſacrées.
Où fera-t- il briller ſes flammes épurées ?
Sur la terre où jamais ſe laiſſcra-t il voir ,
Si ce n'eſt à côté du ſouverain pouvoir ?
*A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Quelle erreur nous abule , aveugles que nous
ſommes?
Les Rois , les Rois heureux ?.. Ne font- ce pas des
hommes ? ...
Soutenons un inftant l'éclat de leur grandeur ;
Laiſſons le diſſiper cette fauſle ſplendeur
Qui fafcine nos yeux aux approches du Trône.
Oſons les contempler ſans ſceptre, ſans couronne:
Que leur reſtera til ? Des plaiſirs ſans appas ,
De vils adulateurs attachés ſur leurs pas .
Nous verrons auprès d'eux la coupable baſſeſle.,
De ſon encens flétri les enivrer fans ceſle ;
Nous y verrons la haine au lieu del'amitié ,
La vengeance empruntant les traits de la pitié ,
L'affreuſe ambition que ſervent tous les crimes ,
Et l'intérêt enfin , choiſiſſant ſes victimes .
Pour nous , que la fortune éloigna pour toujours
Du faſte ſéducteur &des dangers des Cours ;
Nous qui verrons de loin la foudre& les orages
Enfanter fur ces mers de funeſtes naufrages ;
Ah Iloinde reflembler à ces Peuples cruels ,
Que leNord vit jadis , (ur leurs ſanglans autels ,
ANeptune en courroux venir offrir des fêtes ,
Et pour quelques débris évoquer les tempêtes ;
Ala tendre pitié ne fermons pas nos coeurs ;
Même en nos ennemis reſpectons les malheurs :
Etquand nous ne pouvons diſſiper leurs alarmes ,
Allons leur rendre au moins le tribut de nos larmes .
SEPTEMBRE. 1775 .
Réſervons pour nous ſeuls l'infenibilité;
N'oppolons à nos maux qu'une noble fierté :
Les ſanglots , les regrets étouffent la conſtance.:
Souvenons-nous qu'un Dieu , du ſein de ſa puifſance
,
Se plaît à contempler les fragiles humains ,
Soutenir , ſans effort , l'horreur de leurs deſtins ;
Oui , je le vois lui-même exciter leur courage , i
Et dans l'homme , à ces traits , admirer ſon ouvrage.
:
:
Heureux de ces regards de la Divinité ,
Frappe encor , frappe donc , trop foible adverſité.
Que peux-tu me ravir , quand tout ce que j'embrafle
N'eſt qu'un atôme , un point confondu dans l'efpace
,
Un inſtant qui s'échappe, une ſombre vapeur
Qui dérobe à mes yeux un éternel bonheur ?
Emporte loin de moi cette vaine chimere,
Cephoſphore d'unjour , qui vient , de la lumiere ,
Nous donner en ſpectacle aux mortels envieux ,
Leur découvrir à tous des dehors odieux :
Tandis que ſurnos yeux s'étend un voile immenfe
Qui dérobe ànous ſeuls notre propre exiſtence.
Ah! diſſipons enfin la nuit de notre erreur ;
N'accuſons plus du ſort l'inflexible rigueur ;
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
Ceflons de l'appeler cruel , inexorable :
Amis , plus qu à tout autre il nous fut favorable.
Lemalheur n'est qu'un nomvainement redouté.
Nom facré ! ſeul auteur de notre liberté !
Sans toi , l'on nous verroit , ambitieux eſclaves ,
Traîner auprès desGrands de peſantes entraves ,
Proſtituer nos coeurs , &, pour quelques bienfaits ,
Encenfer ballement leur honte & leurs forfaits .
Les lâches , à les ſuivre ils voudroient nous contraindre
,
Et , détournant les yeux , ils feindroient de nous
plaindre.
Fuyons; & , pourtoujours , dérobons à leurs yeux
Lebarbare plaifir de voir des malheureux.
Ala ſeule vertu conſacrons nos hommages;
Et, loindetout remords , allonsmourir en fages.
Durisut ilex tonfa bipennibus ,
Perdamna , per cædes , abipfo
Ducit opes animumqueferro.
HORACE.
IDYLLE imitée de l'Anglois.
C'eſt une jeune Bergère qui parle.
L'ASTRE dujour renaît ,&vainqueur de la nuit,
Dans les airs épurés déjà ſon char reluit :
SEPTEMBRE . 1775. II
Hdorede ſes feux le ſommetdes montagnes
Et la cime des pins qui peuplent les campagnes .
Ces flots précipités , qui roulent en torrens ,
Réfléchiſſent l'éclat de ſes rayons naiſlans .
Acheve , ô lente nuit ! de replier tes voiles ;
-Soleil!que ta ſplendeurdiſſipe ces étoiles ;
Feux folets , qui trompez l'incertain voyageur ,
Plongez dans les étangs votre éclat ſéducteur .
Soleil ! Dieu des cieux , dont la vive lumiere
Enfante les beautés de la nature entiere ,
Qui répands dans les airs une douce chaleur ,
Qui , ſur ſa tigeheureuſe , épanouis la fleur ;
Reçois le purencens de mon premier hommage.
L'autore d'un beau joureſt ton plus bel ouvrage ;
Soleil ! hâte ta courſe , & prefle ce moment
Où tes traits radieux m'annoncent mon Amant !
Auprès des malheureux la piété l'enchaîne ,
Voici ,voici l'inſtant qui vers moi le ramene.
Fleurs , dontla froide nuit condenſe les vapeurs ,
Exhalez devant lui vos plus douces odeurs :
Brillez à ſes regards du feu qui vous colore ,
Courbez-vous ſous lespas du mortel quej'adore !
Je ne fais : mais , o Dieux ! T'heureuſe volupté ,
Qui de ſon rayon pur amollit ma fierté ,
Deſon ſourire aimable embellit la nature ;
Cebocage est plus verd & cette onde eſt plus pure ;
Desplus richesattraits ces champs ſont couronnés:
Tendre Amour ! que tout plaît à mes fens étonnés!
A vj
12 MERCURE DE FRANCE .
Cet air délicieux , qu'à longs traits je refpire ,
M'apporte les parfums de Flore& de Zéphire.
Ah! c'eſt ſans doute ici , c'eſt dans de ſi beaux
lieux
Que le bonheur vanté deſcend du hautdes cieux...
Mais , quel tourment ſecret& quel trouble m'agite?
Quel poiſon inquiet dans mon ame s'irrite ?
L'eſpoir de mes beaux jours ſeroit-il donc trompé
La nature pâlit... le charme eſt diſſipé !
Douce félicité ! tu n'es que paſſagere ;
Tu fuis comme un Zéphir , ſur une aile légere.
Mon attente eſt trahie... Inſupportable effroi !
Il ne vient point... Qui donc le retient loin de
mai ?
;
Quel devoir plus ſacré que de voir une Amante ,
Que d'apporter la paix à ſon ame tremblante ,
Que de calmer l'ennui d'un trop ſenſible coeur ?...
Fuyez , foupçon jaloux , vous perdez le bonheur
Ces ſentimens honteux étouffent la tendreſſe:
Tel on voit le lierre , il rampe avec baſleſle:
S'il embraſſe le chêne , il monte autour de lui,
Etdéfleche le tronc qui faiſoit ſon appui .
Je connois monAmant ; ſon coeur tendre & fidele,
Loin du faſte des Cours où le luxe étincelle ,
Il a cherché la paix en cet aſyle heureux ,
Où nos deux coeurs unis brûlent des mêmes
feux.
SEPTEMBRE . 1775 . 13
C'eſt ce front ingénu , le tableau de mon ame ,
Ou plutôt , c'eſt mon coeur qui le touche & l'enlamme.
Ma ſuperbe rivale , en volant ſur ſes pas ,
Etale vainement l'orgueil de ſes appas ;
La volupté l'anime& non pas la tendreſſe.
Il fuit des faux plaifir la coupe enchantereffe.
Eh ! feroit- il ſéduit par cet art impoſteur
Qui détruit l'incarnat de la tendre pudeur ?
Que fais-je ? il feint peut-être , &, conſommant
ſon crime ,
De ce piége odieux je deviens la victime.
Hélas ! puis-je imiter les préjugés cruels
Dont , pour mieux nous tromper , ſe ſervent les
mortels?
Ils n'ont quedu mépris pour un fexe timide;
Dans leurs plus vifs tranſports l'impoſture les
guide:
S'ils baiſſent devant nous leurs fronts humiliés ,
Si , dans leurs vains fermens , ils tombent à nos
pieds,
C'eſt pour mieux ſignaler leur tardive vengeance,
Contensde voir couler les pleurs de l'innocence.
Hélas! ils n'ont pas mis dans le rang des vertus
Le courage féroce & fes cruels abus ,
Et lagloire ſanglante , & l'ardent fanatiſme ,
Etla foifdes combats qu'ils nomment héroïſme:
Qui d'eux , en s'érigeant uneDivinité ,
14 MERCURE DE FRANCE.
Adreflédes autels à la fidélité
1
S'ils aiment , les ingrats , dans leur fubtile adreſſe
Ils cherchent à ſurprendre un momentde foibleſle;
Leur vanité triomphe... injuſte que je ſuis ,
Où mon eſprit s'égare & cherche des ennuis ?!
En ce vallon paiſibleil va bientôt ſe rendre:
S'il eſt poſſible ,hélas! je le verrai plus tendre;
Enfin , je le verrai...J'éprouvai mille fois
Qu'auffi-tôt qu'il approche& que je l'apperçois ,
Undoux calme renaît dans mon ame agitée;
J'efface toute plainte , & , d'amourtranſportée,
J'oublie& mes douleurs & mon reflentiment;
Je ne ſais qu'être heureuſe auprès de mon Amant.
Cependant , fi tandis que mon amour l'excuse,
Il trahifloit un coeur qu'un tendre eſpoir abuſe ;
Si dans les bras d'une autre... arme-toi , ciel ven
geur,
Que l'Univers entier reſpire ma fureur!
Qu'il périfle! ... Que dis-je?Arrête-toi,vengeance!
Que ces voeux effrayans meurent dans le filence !
O terre ! n'ouvre point tes gouffres ſous ſes pas !
Laifle cemonſtre en paix ... & qu'il ne meure pas !
Qu'il vive! qu'il commette encor de nouveaux
crimes,
Qu'il arrache des pleursaux crédules victimes ;
Si le ciel irrité ſur lui lance ſes feux , ple
Qu'uneautre infortunée enfante de tels verax.
Mais , mon il l'apperçoit... D'une courſelégere
SEPTEMBRE. 1775. 15
11 franchit le ſommet de ce mont ſolitaire :
Ses regards inquiets tombentde toute part ;
Il me voit... Il ſourit... Ah ! j'entends ſon regard !
Aux tranſports les plus doux quand mon ame eſt
enproie .
Dieux ! ranimez mes lens ... Je ſuccombe à ma
joie.
ODE ANACREONTIQUE.
Imitéede l'Italien.
AIMONS, aimons , belle Naïde ,
Il faut profiter du moment:
Le Temps , par ſon aîle rapide ,
Emporte julqu'au ſentiment.
Suivons l'exemple de la roſe :
Un jour la voit naître & mourir ;
Mais , dès l'inſtant qu'elle eſt éclofe ,
Son ſein eſt ouvert au plaifir.
Chaque foit le flambeau du monde
Se précipite an fond des mers ,
Chaque matin il fort de l'onde
Pour embellir tout l'Univers .
De leur fraîcheur , de leur verdure,
16 MERCURE DE FRANCE.
L'hiver dépouille nos ormeaux ;
Mais ils reprendront leur parure :
Zéphyr va les rendre plus beaux.
Mais quand notre printemps s'envole ,
Adieu les grâces , les appas ;
Hélas! un regret trop frivole
Ne peut point arrêter leurs pas.
Dèsqu'une fois la mort cruelle
Atranché le fil de nos jours ,
Plongés dans la nuit éternelle,
Onne connoîtplus les amours.
Alajeuneſſe , pour partage ,
L'Amour a donné le plaiſir ;
La roſe eſt la fleur du bel âge ,
Netardons pas à laceuillir.
N'écoutons pasde la vicillefle
Les froides & triſtes leçons ;
Lebonheur naît de la tendreſſe,
Aimons ,belle Naïde , aimons.
:
SEPTEMBRE . 1775. 17
Les Amans malheureux , ou le Triomphe
du devoirfur l'amour. Conte moral.
UNE mère tendre & vertueuſe eſt un
préſent de la nature , dont la perte eft
irréparable , lorſqu'une mort trop prompte
l'enlève à des enfans chéris ,&ne lui permet
pas d'aflurer leur bonheur.
Le goût des voyages avoit ſouvent fer.
mé le coeur du Comte d'Alban à toute
autre paffion ; il étoit à ſon automne ,
lorſque la beauté & les vertus de Mile de
Luffan firent fur lui la plus vive imprefſion
: peu inſtruit dans l'art de conduire
un tendre engagement , il s'expliqua avec
franchiſe; riche , & d'une figure encore
aimable , il pouvoit eſpérer que fa demande
ſeroit reçue avec plaiſir; fon rang
&ſes biens flattèrent les parens de Mile
-de Luſſan : mais elle ne fut touchée que
de l'air noble & modeſte du Comte , &
de l'honnêteté de ſes moeurs .
Adélaïde fut le ſeul fruit de cet hymen.
Mde d'Alban , qui aimoit tendrement
ſa fille , ne voulut point confier fon
éducation à des mains étrangères; elle
18 MERCURE DE FRANCE.
prit plaisir à former fon eſprit & fon
coeur ; un riche naturel ſecondoit les généreux
ſoins de la Comteſſe , lorſqu'une
maladie mortelle vint interrompre le
cours d'une fi belle vie. L'âge d'Adélaïde
ne l'empêcha point de ſentir la grandeur
de cette perte ; la mort venoit de lui enlever
une mère & une amie. Ce malheur
imprévu plongea leComte dans une mélancolie
que rien ne pouvoit diſtraire ;
il ſe retira dans une de ſes Terres , où il
n'avoitd'autre ſociété que celle deſa fille ,
dont les traits lui rappeloient ceux d'une
épouſe chérie ; Adélaïde mêloit ſes larmes
àcelles de fon père ,& cherchoit à le confoler
par ſes careſſes .
L'âge & la douleur du Comte paroiffolent
devoir l'éloigner d'un ſecond engagement;
il le croyoit luimême : mais
le deſtin ſe joue de nos projets; une paffion
, dont l'objet n'exiſte plus , s'éteint
faute d'alimens ; le temps détruit inſenfiblement
les chaînes qui nous y attachoient
, & la première beauté qui nous
plaît, paſſe l'éponge ſur le paſſé. M.
d'Alban éprouva bientôt cette vérité ;
l'ennui de la ſolitude le força de ſe répandre
au dehors , & toutes ſes réſolutions
s'évanouirent à la vue de Mlle de
SEPTEMBRE. 1775 . 19
Vernon, dont le père , ancien Militaire ,
vivoit du médiocre revenu d'une Terre
voiſine de celle Comte : ſon âge ne le
mit point à l'abri d'une nouvelle paffion ;
Mile de Vernon s'apperçut de l'effet de
ſes charmes , & comme elle avoit autant
d'ambition que de beauté , elle oublia
l'âge du Comte pour ne penſer qu'à ſa
fortune, & mit en uſage tout l'art de la
coquetterie pour achever ſa défaite ; elle
triompha fans peine d'un coeur qui s'expoſoit
à ſes coups. M. d'Alban lui offrit
ſa main &une partie de ſes biens ; elle
ne différa ſon confentement que pour
augmenter les deſirs du paſſionné vieillard
& les avantages qu'il lui propofoit.
Quelque temps après, le Comte , au comble
de fes voeux, conduifit la nouvelle
épouſe dans la Capitale.
Une fortune médiocre avoit juſques
alors ſervi d'obstacle au goût décidé que
Mde d'Alban avoit pour le faſte & les
plaiſirs; mais dès qu'elle ſe vit dans la
Capitale , & maîtreſle de diſpoſer de
tous les biens du Comte , elle donna
l'eſſor à ſes defirs , & la maiſon de M.
d'Alban fut bientôt le rendez- vous des
fociétés les plus brillantes. La Comteffe
étoit belle : mais les charmes naiſſans
20 MERCURE DE FRANCE.
1 .
d'Adélaïde enlevèrent tous les ſuftrages ;
elle étoit alors dans l'âge où la nature ,
en développant les beautés du corps ,
porte la fenfibilité dans l'ame : une taille
noble & dégagée , des traits réguliers ,
une phyſionomie douce & fpirituelle ,
tel étoit le portrait de Mlle d'Alban ; elle
joignoit à tant de charmes cette grâce plus
ſéduiſante que la beauté ; elle avoit le
coeur excellent & l'eſprit comme le coeur.
La Comteffe aimoit à plaire; elle vit
avec chagrin que ſa beauté étoit éclipſée
par celle d'Adélaïde , & dès- lors elle forma
le deſſein d'éloigner une compagne
qui la privoit des applaudiſſemens dont
le partage auroit encor bleſſe ſa vanité :
elle ſe plaignit à M. d'Alban , avec un
air d'intérêt pour ſa fille , de ce qu'il ne
penſoit pas à lui donner un époux. La
paffion du Comte n'avoit tien diminué
de ſon affection pour Adélaïde ; il craignoit
que la douceur de ſon caractère ne
ſympathiſât pas avec l'humeur impérieuſe
de Madame d'Alban; l'empreſſement de
celle- ci à lui faire deſirer une choſe qu'il
defiroit autant qu'elle , mais par un motif
bien différent , diffipa ſes ſoupçons ,
& dès ce moment , lui accordant toute
ſa confiance, il la pria de choiſir un époux
àſa fille.
SEPTEMBRE. 1775 . 21
Un coeur ſenſible eſt ſouvent la cauſede
tous nos malheurs . Adélaïde avoit reçu de
la nature ce funeſte préſent : mais fa dé.
licateſſe l'empêcha de faire un choix indigne
d'elle ; au milieu de cette jeuneſſe
brillante qui cherchoit à fixer ſes regards ,
le Chevalier de Vergy ſe diſtinguoit par
ſon efprit & une figure charmante; fon
amour tendre & reſpectueux , ſa candeur
touchèrent Mlle d'Alban , & lorſqu'elle
fut perfuadée de ſa ſincérité , elle lui
avoua combien il lui étoit cher , avec
toute la ſécurité qu'inſpire l'innocence ;
dès-lors ces deux Amans ſe livrèrent à
une paffion qui devoit remplir leurs jours
d'amertume .
L'intérêt & l'ambition avoient mis
Mile de Vernon dans les bras de M.
d'Alban : mais ſon coeur avoit conſervé
ſa liberté , & , pour le malheur d'Adélaïde
, l'aimable Vergy fut ſon vainqueur,
L'amour naiſſant ſe flatte toujours ; Mde
d'Alban crut ne devoir qu'à ſa beauté les
affiduités du Chevalier , & que ſa timidité
l'empêchoit de ſe déclarer ; elle cher
cha à lui faire connoître par ſes regards
& ſes ſoupirs , les ſentimens qu'il lui
avoit inſpirés. Le Chevalier feignit de
ne les point entendre , & ne répondit à
22 MERCURE DE FRANCE.
ſes avances que par une politeſſe reſpectueuſe.
Cette indifférence ne parut pas
naturelle à la Comteſſe :elle le ſoupçonna
d'aimer ailleurs , & bientôt elle ne putfe
diffimuler qu'Adélaïde étoit ſa rivale.
Une femme épriſed'une violente paffion
& qui voit ſes feux mépriſés , déguiſe
quelquefois ſon chagrin; elle eſpère encore
: mais lorſqu'elle vient à découvrir
une rivale aimée , rien n'égale ſa haine
& fa fureur , & le deſir de la vengeance
ſuccède à l'amour. La jalouſie ſe mêla au
dépit ſecret qui animoit la Comteffe
contre Adélaïde ; elle forma le projet de
s'oppoſer au bonheur de ces Amans , en
faiſant tomber le choix de M. d'Alban fur
un autre époux .
Le Chevalier de Vergy n'étoit pas le
ſeul qui eût perdu ſa liberté dans la mai.
fon de M. d'Alban. Le Marquis de Clarence
aimoit Adélaïde avec paffion , &
fon indifférence l'accabloit de la plus vive
douleur. La Comteſſe étoit trop intéreffée
àéclairer les démarches de Mlle d'Alban ,
pour ne pas s'appercevoir des ſentimens
de ceux qui l'environnoient ; l'affiduité
du Marquis & fa triſteſſe n'échappèrent
point à les yeux; ſes grands biens , qui
devoient rendre ſa propoſition agréable
SEPTEMBRE. 1771 . 23
au Comte , la conformité de leur fort , la
déterminèrent à jeter les yeux fur lui ;
elle gagna toute fa confiance & lui promit
de le ſervir dans ſes amours , & de
parler à M. d'Alban en ſa faveur. Des
promeſſes auffi flatteuſes causèrent la joie
la plus vive à M. de Clarence & ranimerent
ſes eſpérances.
Le père du Chevalier de Vergy , qui
pafloit une partie de l'année dans les
Terres , y tombadangereuſement malade.
Cette nouvelle étoit pour un fils ſenſible
& vertueux , un ordre précis de ſe rendre
où fon devoir l'appeloit. Une ſéparation
fi imprévue coûta des larmes à Mlle d'Alban
: ma chère Adélaïde , lui dit le Chevalier
, l'amour doit céder en ce moment
à la nature , elle exige que je vole au ſecours
de mon père , & je m'acquitte d'un
devoir ſi ſacré pour me rendre plus digne
de vous; mais je ne m'arrache de ces
lieux qu'en tremblant , je vous laiſſe en
butte aux perfécutions d'une femme qui
nous hait , & aux affiduités d'un rival
qu'elle appuye de tout ſon crédit. Je vais
m'éloigner , & peut-être triomphera t on
de votre réſiſtance. Vous m'outragez , répondit
Adélaïde , & vous connoiſſez peu
mon coeur , fi vous le croyez capable de
24 MERCURE DE FRANCE.
perfidie ; ſoyez ſans alarmes ; je ne crains
que votre inconftance. Mon père m'aime
: il ne voudra point le malheur de
ſa fille ; partez : mais n'oubliez pas que
votre retour me cauſera autant de joie
que votre départ m'afflige. Cette tendre
Amante cherchoit , par ſes diſcours , à
diffiper les inquiétudes du Chevalier ;
mais , lorſqu'il fut parti , toute ſa fermeté
l'abandonnant , elle ſe retira dans ſa
chambre pour y pleurer en liberté. Il ſembloit
qu'elle eût un ſecret preſſentiment
du malheur qui la menaçoit.
Le Comte d'Alban étoit lié depuis
long- temps avec le père du Chevalier ; il
n'ignoroit pas ſon amour pour Adélaïde ,
& il auroit été charmé que le fils de fon
ancien ami pût faire le bonheur de ſa
fille ; mais la Comteſſe , dont l'avis étoit
fort oppofé , trouva le moment favorable
pour l'exécution de ſes deſſeins. Elle fut
perfuader à M. d'Alban qu'elle avoit découvertdans
lejeune de Vergy des défauts
eſſentiels qui rendroient ſa fille malheureuſe
, & faiſant l'éloge des biens & des
bonnes qualités du Marquis de Clarence ,
elle exagéra l'avantage de cette alliance :
leComte ne voyoit que par ſes yeux : il
approuva ſes raiſons , & la pria d'annoncer
à
SEPTEMBRE. 1775 . 25
(
à Adélaïde qu'il avoit fait choix du Marquis
pour être ſon époux .
La Comteſſe ſe fit un plaiſir cruel de
porter à Mlle d'Alban les intentions de
ſon père ; je ſuis fâchée , lui dit-elle en
l'abordant , que l'aimable Chevalier n'ait
pas trouvé grâce aux yeux de M. d'Alban ,
it s'eſt décidé en faveur du Marquis de
Clarence; le ſacrifice vous coûtera peutêtre
quelques larmes , mais un jour vous
rendrez juſtice à l'intérêt que nous prenons
à votre bonheur. Je connois , Madame
, toute la ſincérité de votre zèle ,
répondit Adélaïde avec un ſouris d'ironie;
je ne ſuis point née ingrate , & ma
reconnoiſſance ſe réglera toujours fur vos
bienfairs : mais je ne crois pas vous en
devoir pour un projet qui eſt encore loin
de fon exécution , & fur lequel je dois
être confultée. Mademoiselle , lui dic
Mde d'Alban , en rougiſſant de colère ,
je vais rendre compte à votre père du ton
avec lequel vous recevez ſes ordres , &
de vos diſpoſitions : je ne doute pas qu'il
n'y ſouſcrive avec plaiſir. Elle effectua
ſes menaces : car , un moment après , le
Comte , à qui elle peignit la réponſe
d'Adélaïde ſous les couleurs les plus noires
, fit défendre à ſa fille de quitter ſon
appartement.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Juſqu'alors Mile d'Alban avoit peu
craint le reffentiment de la Comteſle; la
bonté de fon père la raſſuroit : mais cet
ordre fut un coup de foudre pour elle.
Le filence du Chevalier redoubloit fes
inquiétudes . Que je ſuis malheureuſe!
difoit elle en verfant des larmes : peutêtre
dans ce moment où je ſuis en proie
à la plus vive douleur , Vergy eft il ſenfible
aux charmes d'une beauté nouvelle?
S'il m'aimoit encore , garderoit-il un filence
qui me plonge dans une affreuſe
incertitude ? Sa ſanté s'affoibliffoit tous
les jours , & fon tempérament cédant à
l'agitation de ſon aime , elle fut attaquée
d'une fièvre violente.On ne put déguiſer
fon état au Comte : il aimoit tendrement
ſa fille ; il ſe reprocha fa dureté & voulut
la voir. Ma chère Adélaïde , lui dit-il
en approchant de ſon lit, tu me parois
bien changée : je ſuis au déſeſpoirde ce
quis'eſt paffé. Ah mon père ! s'écriat- elle,
il m'eſt donc encore permis de vous voir :
je craignois d'avoir perdu votre amitié. Le
bon vieillard tourna la tête pour cacher
les pleurs qui couloient le long de ſes
joues. Adélaïde tenoit une de ſes mains
&la preſſoitcontre ſes levres , fans avoir
la force de lui parler. Ma chère fille , lui
SEPTEMBRE. 1775 . 27
dit le Comte , je n'ai jamais ceſſé de t'aimer
: tout mon defir eſt de te voit heureufe
. Le Marquis deClarence a d'excellentes
qualités; on m'avoit perfuadé qu'il
te convenoit : nais puiſque cela t'afflige ,
je renonce à ce projet. Ces promeſſes ou
vrirent le coeur d'Adélaïde à l'eſpérance ,
& la fièvre la quitta avec les inquiétudes
qui l'avoient fait naître. Mie d'Alban
elle- même , à qui le Comte déclara qu'il
ne prétendoit point forcer l'inclination
de ſa fiile , affectoit beaucoup d'amitié
pour elle & l'accabloit de careſſes . Adélaide
avoit trop de candeur pour foupçon.
ner de mauvaiſe foi un changement ſi
fubit; elle crut que l'aurore du bonheur
ſe levoit enfin ſur elle. Les craintes fur
l'avenir ne naiſſent ſouventque des difpoſitions
de l'ame dans le moment préfent;
celle d'Adélaïde ſe trouvant dans
une ſituation plus tranquille , le filence
du Chevalier l'affligea moins : elle ſe
perfuada que la maladiede ſon père l'em
pêchoit de ſe livrer à tout autre foin.
Ce calme trompeur précédoit un violent
orage. Adélaïde , ſeule dans ſon appattement,
ſe félicitoir de pouvoir annoncer
au Chevalier de ſi agréables nouvelles
, on lui apporte une lettre : elle
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
croit reconnoître l'écriture : fon coeur palpitoit;
elle ouvre d'une main tremblante ;
ſes yeux s'empreſſent à ſervir ſon impatience
: mais Dieux !' quelles expreſſions !
« Le ſort jaloux de mon bonheur
>> m'oblige de renoncer à vous ; mon
>>père exige que je donne la main à la
>>fille d'un de ſes amis , & lorſque vous
» recevrez cette lettre , j'aurai prononcé
>> mon arrêt aux pieds des autels; ce fa
crifice me coûtera le repos , mais je
» n'ai pu réſiſter aux volontés d'un père ;
>> oubliez un homme qui n'auroit voulu
>>>vivre que pour vous » .
ود
:.
Il faudroit aimer auſſi tendrement
qu'Adélaïde pour ſe faire une image de
ſa douleur ; elle tomba ſans force ſur le
bord de ſon lit , & y reſta long- temps
comme anéantie : enfin jetant les yeux
fur la lettre qui étoit à ſes pieds , voilà
donc mon arrêt écrit de la main du perfide
; il trahit la plus tendre Amante , il
viole ſes ſermens & me plonge un poignard
dans le ſein; qui l'auroit cru capable
d'une telle lâcheté? La vérité ſembloit
habiter ſur ſes levres : hélas ! je jugeois
de ſon coeur par le mien ! le cruel !
que ne me laiſſoit- il mon indifférence !
quel intérêt avoit-il à troubler le repos
SEPTEMBRE. 1775 . 29
dont je jouiſſois ? 11 va donc paſler dans
les bras d'une autre; affreuſe vérité qu'il
ofe lui-même m'annoncer ! & cent fois il
m'a juré qu'on lui arracheroit plutôt la
vie. Que n'ai-je point fouffert pour me
conferver à lui! j'ai réſiſté à tout , &
l'ingrat ne s'eſt pas jeté aux pieds de fon
père : il l'auroit fléchi : mais non... Le
lâche joint la perfidie au menſonge , il
a l'ame trop noire pour craindre d'affliger
un père , fi le ſacrifice ne lui plaiſoit
pas. Les ingrats n'ont point de vertus.
C'eſt ainſi que la triſte Adélaïde expri
moit ſa douleur , lorſque la Comteſſe
entra dans ſa chambre . Ah ! Madame
s'écria Mlle d'Alban , le caractère du
Chevalier vous étoit bien connn ; voyez
cette lettre : l'ingrat renonce à moi &
me conſeille de l'oublier. Mde d'Alban
parut pénétrée de cette nouvelle ; elle
s'affligea avec Adélaïde & verſa même
des larmes . Le Chevalier eſt un monstre ,
lui dit- elle , qu'il faut déteſter autant que
vous l'avez aimé. Vous voyez ſi j'étois
injuſte en préférant le Marquis ; je voulois
votre bonheur , & vous m'avez foup .
çonnée de m'y oppoſer. Elle n'en dit pas
davantage : la plaie étoit encore trop
nouvelle.
B iij
30 MERCURE DE FRANCE .
Le Marquis de Clarence n'oſoit ſe
préſenter devant Adélaïde depuis ſa maladie
: mais cet événement le rappela fur
la ſcène. Mde d'Alban ſentoit par ſa propre
expérience qu'une Amante outragée
embraſſeun parti violent; elle cherchoit,
par des diſcours adroits , à augmenter le
reffentiment d'Adélaïde : Oubliez un ingrat
, lui diſoit elle; le mépris eſt la
ſeule vengeance digne de vous & que
mérite un traître , & le ſeul moyen de
l'en convaincre eſt de prendre un époux.
Votre père , qui vous aime , s'abandonne
entièrement à votre choix : mais je ne
vous diffimule pas qu'il feroit charmé de
le voir tomber ſur un homme que nous
eſtimons.
Le dépit d'avoir été trompée agilſſoit
plus fortement fur l'efprit d'Adélaïde
que les difcours de Mde d'Alban . Dans
ce moment , diſoit elle , où ſon inconftance
me réduit au déſeſpoir , peut être
eſt- il dans les bras de ſa nouvelle époufe ;
ils s'applaudiſſent enſemble des tourmens
que j'endure : je t'imirerai , ingrat ! je
ſerai malheureuſe : mais mon chagrin
fera concentré en moi même : tu ne joui
ras pas de ton triomphe , & tu verras du
moins que je ſais oublier un perfide.
SEPTEMBRE . 1775 . 31
Ces réflexions n'échappèrent pas à la
Comtelfe; ſes careſſes & les inſtances de
M. d'Alban achevèrent d'ébranler Adé-
Jaïde; elle conſentit à donner la main à
M. de Clarence : mais elle ne lui déguiſa
pas que ſa première paſſion avoit fermé
fon coeur à la tendreſſe, & que l'eſtime
étoit le ſeul ſentiment qu'il devoit eſpérer
d'elle. Il me tiendra lieu d'amour ,
lui dit le Marquis en ſe jetant à ſes genoux
: j'attendrai tout du temps & de
mes ſoins.
Mde d'Alban profita de l'aveu qu'elle
venoit d'arracher à Adélaïde pour précipitér
la cérémonie ; on ne fit aucuns préparatifs
, & la victime pâle & tremblante
fut conduite , ou plutôt traînée à l'autel ;
elle croyoit aller au fupplice , & entendre
au fond de ſon coeur une voix qui
lui crioit : Arrête , malheureuſe ! que
vas - tu faire ? A peine eut-elle prononcé
le mot fatal , qu'elle tomba ſans
connoillance aux pieds du Marquis. Des
noeuds formés ſous de ſi funeſtes auſpices
banitent les plaiſirs qui ont coutume de
préſider à l'hymen d'une jeune beauté .
:
Quelques jours après le Marquis propoſa
à ſa nouvelle épouſe de la conduire
dans une de ſes Terres, ſituée aux confins
Biv
32 MERCURE DE FRANCE ,
du Royaume ; elle y confentit fans peine
; elle croyoit , en s'éloignant des lieux
où ſon amour avoit pris naiſſance , retrouver
quelque tranquillité ; foible efpérance
, qu'une triſte réalité fit bientôt
évanouir ! Le chagrin étoit dans ſon coeur;
il la ſuivit au bout de la France . Pendant
la nuit , lorſque le ſommeil l'accabloit ,
fon ame étoit en proie à des ſonges effrayans
: en vain ſe diſoit elle que ces
fantômes de l'imagination emportent
avec eux le caractère du menſonge , fon
eſprit étoit agité de noirs preſſentimens
& de mille penſées lugubres : Grands
Dieux ! s'écrioit-elle alors , rendez vains
ces ſiniſtres péſages ! Le Marquis n'étoit
pas plus heureux; il avoir l'air fombre &
rêveur ; des remords ſecrets paroiſſoient
le tourmenter. Son état toucha vivement
Madame de Clarence : elle l'eſtimoit &
regrettoit de ne pouvoir faire fon bonheur
; elle voulut du moins lui déguiſer
ſon chagrin ,& lorſqu'il la ſurprenoit dans
ces momens où , croyant être ſeule , elle
épanchoit ſon coeur , elle affectoit un
air tranquille , & forçoit même le fourire
de venir ſur le bord de ſes levres.
Le Marquis , trompé par ces apparences ,
étoit d'une joie extrême : il prenoit les
SEPTEMBRE. 1775 33
mains d'Adélaïde & les ferroit avec une
ſenſibilité qu'elle auroit voulu partager.
M. de Clarence alloit quelquefois à la
chaffe; Adélaïde profitoit de ces inſtans
pour jouir de la folitude. Elle deſcendit
un jour dans le parc , & s'enfonçant dans
les allées fombres & impénétrables aux
rayons du ſoleil , elle s'abandonna à
toute ſa douleur : une mort trop lente
au gré de mes deſirs , voilà tout mon
ſeul eſpoir , diſoit-elle ; une fatale paffion
a tout changé pour moi. Dans des temps
plus heureux , je ne voyois pas arriver le
printemps ſans treflaillir de joie : il me
ſembloit que la nature , en ranimant ſes
productions , faifoit couler dans mon
ſang un baume délicieux ; j'aidois moimême
à ſes tendres efforts ; je cultivois
des fleurs , elles croiffoient ſous mes
yeux ; fi quelquefois je cherchois la folitude
dans une allée de verdure ou dans
des boſquets agréables , la beauté du lieu ,
le chant des oiſeaux répandoient dans
mes ſens cette douce mélancolie qui plaît
aux ames ſenſibles ; l'innocence étoit
dans mon coeur , & j'étois heureuſe :
temps chéris! jours purs & fereins! vous
ne reviendrez plus ! Un noir chagrin me
dévore : il n'eſt plus de repos pour moi
fur la terre.
Bv
34 MERCURE DE FRANCE
Ces plaintes conduiſirent la Marquiſe à
quelque diſtanceduChâteau: elle ſe repoſa
quelque temps ſur unbancde gazon ; mais
le jour commençant àbaiſſer , elle alloit
retourner ſur ſes pas, lorsqu'elle apperçut
entre les arbres un homme qui venoit à
elle. Si cette apparition lui cauſa quelque
frayeur , la pâleur répandue fur le
viſage de cet inconnu , fon air noble
& intéreſſant la raffurèrent. Madame ,
lui dit cet Etranger en l'abordant , ma
préſence vous afflige : vous craignez les
juſtes reproches.... Il n'eut pas le temps
d'achever. A ce ſon de voix autrefois fi
cher à ſon coeur , la Marquiſe avoit reconnu
le Chevalier de Vergy ; elle étoit
tombée ſans connoiſſance. Le Chevalier ,
alarmé de ſon état, s'empreſſa de la ſecourir
; elle reprit l'uſage de ſes ſens , &
ouvrant des yeux où l'amour & la douleur
étoient peints : Barbare , lui dit - elle ,
quelle penſée vous amène en ces lieux ?
Venez- vous infulter à mes malheurs ?
Retournez , ingrat , dans les bras de votre
épouſe : allez.... Que dites- vous , Madame
, s'écria le Chevalier ? Pourquoi
parler d'une épouſe à un infortuné qui
n'a jamais cellé de vous aimer , & que la
pouvelle de votre union avec le Marquis
SEPTEMBRE. 1775 . 35
aconduit aux portes du tombeau ? Oui ,
trop cruelle Adélaïde , je vous aime encore
malgré votre perfidie. Mon père ,
que le ciel venoit de rendre à mes voeux ,
m'a conjuré de prolonger mes jours , &
je me ſuis arraché d'entre ſes bras pour
apporter à vos pieds le peu de vie qui
me reſte . Homme faux & trompeur , ré.
pondit la Marquiſe , ne croyez pas m'abufer
: je connois toute votre lâcheté; & ,
ſe levant avec précipitation , elle voulut
s'éloigner : arrêtez , Madame , lui dit le
Chevalier enembraſſant ſes genoux, ou ma
main va vous délivrer d'un objet odieux ;
au nom du tendreamour qui m'enflamme
depuis le moment où je vous ai connu ,
par pitié du moins , expliquez - moi ce
myſtère. Vous me parlez d'ingratitude &
de faulleté , eſt ce à vous à me faire ces
reproches ? vous qui , oubliant vos fermens
, avez pallé dans les bras d'un cival...
Perfide ! ne m'y avez-vous pas forcée par
votre exemple ? N'avez - vous pas eu la
cruauté de m'écrire que vous ne pouviez
être à moi ? ... Ah Dieux! qu'entrevoije
? & quelle trahison ! ... Que ditesvous
? une autre épouſe n'a point.... Je
ne reſpire que pour Adélaïde... QuDi !
cette leure... Elle me fait horreur : elle
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
étoit fuppofée... Malheureuſe! qu'ai-je
fait ! ... Ah , Madame ! vous connoiſſez
mon coeur , avez-vous pu le croire coupable
de tant de perfidie ? N'achevez pas ,
dit la Marquiſe d'une voix foible & entrecoupée
de ſoupirs , je vois l'abyſme où
je ſuis tombée; une femme cruelle l'a
creuſé ſous mes pas ; j'ai fait le malheur
de vos jours : la mort , en me délivrant
des tourmens que j'endure , vous vengera
bientôt de ma crédulité ; mais vous me
voyez pour la dernière fois : le devoir
m'oblige de vous fuir ; des noeuds ſacrés
me lient .... A un homme qui vous a
trompée , repliqua vivement le Chevalier
, & qui n'a pas craint d'employer les
moyens les plus vils pour vous arracher
au plus tendre Amant : c'eſt un monſtre :
je laverai dans ſon ſang... Arrêtez ; it
eft mon époux : & ce titre , s'il me refte
encore quelque pouvoir fur vous , doit
le mettre à l'abri de vos fureurs ; prometrez-
moi de ne point tirer vengeance ....
Qu'exigez - vous , cruelle ! vous aimez
fans doute le Marquis , puisque ſa vie
vous eft fi chère : eh bien! vous ferez
obéie : je dois être la ſeule victime. Vivez
, répondit Mde de Clarence en verfant
des larmes , vivez heureux , s'il eſt
SEPTEMBRE. 17754
37 .
poſſible : mais ne cherchez plus à me
voir.
LeMarquis , à ſon retour de la chaffe ,
apprit qu'Adélaïde ſe promenoit ſeule
dans le parc ; il s'y rendit , & ne la trouvant
point , il l'appela à différentes repriſes
. Fuyez , s'écria la Marquiſe , j'entends
la voix de M. de Clarence. Le triſte
Vergy ſaiſit une de ſes mains , & la preffant
contre ſes levres : adieu , Madame ,
lui dit- il d'une voix éteinte : je vais mourir
; & fans attendre ſa réponſe , il s'éloigna
à la faveur de l'obſcurité que les
atbres & le déclin du jour répandoient
dans ces lieux ; & regagnant un endroit
du parc où le mur étoit peu élevé , il en
forrit fans être découvert .
L'infortunée Adélaïde , dans le trouble
où la préſence du Chevalier l'avoit jetée ,
oublicit que la nuit alloit la ſurprendre ,
lorſque M. de Clarence , après l'avoir
cherchée long -temps , la trouva affife
ſur le même banc de gazon. L'obſcurité
du lieu ne lui permit pas de remarquer
l'émotion peinte ſur ſon viſage :
mais l'altération de ſa voix lui donna
de l'inquiétude ; il lui demanda avec
empreſſement fi elle n'étoit point incommodée
. Madame de Clarence étoit
38 MERCURE DE FRANCE.
vraie : il lui en coûta beaucoup de ſe
voir réduite à feindre : ce n'eſt rien répondit
elle au Marquis : je m'étois engagée
un peu trop loin dans le parc , &
voyant que le jour commençoit à baiffer ,
je me ſuis hâtée de regagner le Château :
mais la longueur du chemin m'a obligée
de reprendre haleine fur ce banc de gazon
. M. de Clarence parut ajouter for à
ce diſcours : mais il la pria de ne point
s'expoſer ſeule & à cette heure dans le
parc.
Plus la Marquiſe affecta de tranquillité
enpréſence de ſon époux ,& plus ſa douleur
fut vive , lorſqu'elle put la faite
éclater en liberté. Trop aimable Chevalier
, s'écria t- elle en verſant un torrent,
de larmes , ton amour méritoit un fort
plus heureux ! quelle divinité contraire
avoit mis un bandeau ſur mes yeux ? &
commentai-je pu céder aux careſſes d'une
femine artificieuſe ? Cher Amant ! ma
main n'eſt plus en mon pouvoir : mais la
nature entière ne t'arracheroit pas demon
coeur:ton imageme ſuivradans letombeaus
& fi l'on eſt encore fufceptible d'attachement
après la mort , mes cendres ſe réuniront
pour invoquer un nom ſi cher..Que
dis- tu , malheureuſe? où t'emporte une
SEPTEMBRE. 1775 . 39
aveugle paffion ? que font devenus les
fermens conſacrés aux pieds des autels ?
tu ne rougis pas de les violer , & tu t'applaudis
d'une ardeur criminelle ? Mais
le Marquis ne doit ta main qu'à la plus
noire trahifon : n'importe , il eſt ton
époux , & c'eſt aſſez ; meurs , puiſque la
vie eſt un fardeau pour toi : mais meurs
ſans bleſſer la vertu. Le viſage eſt une
glace où tous les chagrins dont l'ame eſt
accablée , viennent ſe réfléchir ; c'eſt en
vain qu'on veut les dérober aux yeux des
perſonnes qui nous approchent : nos regards
, nos diſcours , nos moindres actions
, tout nous décèle : la vue d'un
Amant chéri , & qu'Adélaïde retrouvoit
fidèle après avoir pleuré ſon ingratitude ,
le jour qu'il venoit de répandre ſur la
lettre fatale , fource de leur malheur ,
avoient éteint l'eſtime & l'amitié qui
l'attachoient à M. de Clarence ; fa préfence
renouveloit ſes regrets; ellene le
voyoit qu'avec peine. Le Marquis adoroit
ſon épouſe ; un changement fi fubit
&le moment où il avoit commencé ne
lui échappèrent pas; dès-lors le poifon
de la jaloufie ſe gliſſa dans fon coeur :
mais il déguiſa ſes ſoupçons ſous une
tranquillité apparente.
1
40 MERCURE DE FRANCE.
Le Chevalier avoit engagé , par ſes
libéralités , un Fermier voiſin de la Terre
de M. de Clarence , à lui donner une
retraite. Il ne put s'arracher des lieux où
reſpiroit Adélaïde ſans lui dire un dernier
adieu . Semblable à ces malades inſenſés
qui cherchent le remède dans la
cauſe même du mal , il croyoit qu'après
l'avoir vue il ſeroit plus tranquille : mais
il ſe rendit en vain dans le parc : elle ne
parut point.
La paſſion de Mde de Clarence n'avoit
point affoibli fa vertu . Il n'étoit pas en
ſon pouvoir de ne pas aimer le Chevalier
; mais pour ne pas s'expoſer à le voir ,
elle ne deſcendit plus dans le parc. On
arrivoit au Château par trois allées de
vieux maronniers ; l'air ſombre & triſte
qui régnoit ſous leur ombrage , inſpiroit
la mélancolie. Le Chevalier inſtruit
qu'Adélaïde s'y promenoit quelquefois ,
profitade cette découverte . Son Valet- de
chambre , à la faveur d'un déguiſement ,
épia le moment où la Marquiſe étoit
feule , & eut l'adreſſe de lui remettre
une lettre , ſans être apperçu . Elle balança
long temps ſi elle ne devoit pas la
déchirer : mais elle ne put réſiſter au defir
de la lire.
SEPTEMBRE. 1775 . 41
Vous me fuyez , Madame , lui écrivoit
le Chevalier , vous abandonnez des
lieux où j'aurois voulu mourir à vos
pieds. Si votre coeur s'intéreſſe encore à
un infortuné , qui perit victime de votre
erreur , ne lui refuſez pas une dernière
grâce : par pitié , ma chère Adélaïde ,
que je vous voye encore une fois , une
ſeule fois; demain je me rendrai dans le
parc , & j'attendrai qu'il me ſoit permis
de lire encore dans vos yeux que l'indifférence
n'a point caufé mes malheurs.
A quelle extrémité ſuis -je réduite ,
s'écria la Marquiſe! cruelle incertitude !
ſuivrai-je le parti du devoir ou celui de
l'amour ? L'un parle àma raiſon & m'ordonne
de fuir un homme que je ne peux
plus voir fans crime : l'autre parle à mon
coeur & m'entraîne vers mon Amant ,
qui n'eſt malheureux que pour m'avoir trop
aimée. Elle paſſa le reſte du jour & la nuit
dans la crainte & l'agitation : la penſée
d'un moment étoit effacée par celle qui
fuivoit.
Le Marquis fortit le matin en habit
de chaffe , & déclara qu'il ne rentreroit
que le foir. L'heure du rendez- vous arriva
, & Mde de Clarence deſcend dans
42 MERCURE DE FRANCE.
le jardin , ſans avoir une réſolution fixe.
L'Amour attendoit ce moment pour
triompher de ſa réſiſtance. Eſt- ce donc
là , dit- elle , en pouffant un profond
ſoupir , c'eſt- là qu'il m'attend pour me
direun adieu éternel ,&j'aurois la cruauté
de lui refuſer cette confolation ! je dois
au moins le voir pour le preſſer de quitter
ces lieux. En ſe parlant ainſi , elle
prend le chemin du parc & s'avance en
tremblant; le moindre bruitl'inquiète :
une feuille agitée par le zéphir , le vol
d'un oiſeau , porte dans ſes ſens le trou
ble& l'émotion . Le Chevalier commençoit
à craindre l'événement , lorſqu'Adé .
laïde parut. Il ſe précipita à ſes pieds ſans
avoir la force de prononcer une parole.
Eh bien! lui dit elle avec un ſon de voix
qui alloit juſqu'à l'ame , ne fais-je pas
tout ce que vous voulez ; c'eſt en vain
que le devoir m'ordonne de vous fuir.
Ah! Madame , ne mêlez point de reproches
au plaiſir que votre présence me
cauſe : c'eſt le dernier dont je jouirai:
il me coûte affez cher , puiſqu'il ne me
fera plus permis de vous voir : non , je
ne penſe pas à cette ſéparation ſans être
réduit au déſeſpoir. Elle est néceſſaire ,
repliqua la Marquiſe en verſant des larSEPTEMBRE.
1775 . 43
..
mes : croyez qu'elle me coure autant
qu'à vous.. Vous pleurez , ma chère
Adélaïde : feriez- vous encore ſenſible au
fort d'un infortuné qui vous adore ? Est-il
bien vrai que votre coeur n'a point de
part aux funeſtes noeuds ?... Pouvez- vous
endouter ? mes larmes ne vous en diſent
que trop. Je vous aimois même en vous
croyant ingrat : oui , Vergy , vous me
ferez toujours cher : mais , après cet
aveu, n'attendez plus rien de moi ; je
ſerai malheureuſe , mais je ſuivrai les
loix qu'un devoir rigoureux m'impoſe :
diſons nous un adieu... La voix d'Adé-
Laïde étoit fi tremblante en prononçant
ces mots , que la parole expica ſur ſes
levres . Ah ! Madame , lui dit le Chevalier
, devrois-jeentendre de votre bouche
un arrêt fi cruel ? Lorſque la maladie de
mon père m'obligea de vous quitter
avec quelle tendreſſe ne diſlipâres- vous
pas mes craintes ? Soyez ſans alarmes ,
me difiez - vous : je ne ſerai jamais qu'à
vous; je ne crains que votre inconſtance.
Hélas ! ces promeſſes ſe ſont diſipées
comme l'ombre. Vous connoiſſez mon
coeur , & vous avez pu le ſoupçonner !
La Marquiſe ne répondoit à ces reproches
que par des ſoupirs : ſes beaux yeux ,
44 MERCURE DE FRANCE.
couverts de pleurs , ſembloient demander
grâce au Chevalier de ſa crédulité.
Ces deux infortunés ſe regardoient en
filence , & , pour avoir trop à ſe dire ,
ils ne ſe parloient pas. Le moment de la
féparation approchoit : mais Adélaïde
n'avoit pas la force d'avertir le Chevalier.
Ce tendre Amant s'étoit jeté à ſes
genoux , & couvroit de baifers une de
ſes mains qu'elle lui avoit abandonnée ,
lorſqu'un bruit fubir l'obligea de tourner
la tête & de penſer en même temps à a
fûreté. M. de Clarence s'avançoit fur lui
l'épée à la main ; inftruit qu'un étranger
avoit paru dans les environs du parc , il
n'avoit feint de fortir que pour éclaircit
fes foupçons. Ah traitre ! s'écria le Chevalier
en ſe mettant en défenſe , tu viens
chercher la punition de ton impoſture.
La Marquise , éperdue , voulut ſe précipiter
au milieu de leurs épées : mais la
force lui manquant, elle tomba ſans connoiſſance
à leurs pieds.
Le généreux Vergy, touché de l'état
d'Adélaïde , oublia fon reſſentiment pour
ménager une vie qu'elle lui avoit recommandée.
Il ne chercha long temps qu'à
parer les coups de ſon adverſaire : mais
le Marquis ſe livrant à toute fa fureur &
SEPTEMBRE. 1775. 45
s'emportant ſans ménagement ſe perça
lui- même , & tomba baigné dans ſon
fang. Le premier ſoin du Chevalier fut
de voler au ſecours d'Adélaïde qu'il trouva
dans la même ſituation. Il n'eut que le
temps de la prendre entre ſes bras & de
la porter ſur un banc de gazon . L'arrivée
de pluſieurs perſonnes qui paroiffoient à
l'extrémité de l'allée , l'obligea de ſe retirer
, & l'épaiſſeur du bois favoriſant ſa
fuite , il fortit du parc ſans être pourfuivi.
Le Marquis reſpiroit à peine lorſque
fes gens arrivèrent ; leurs gémiſſemens
firent celler l'évanouiſſement de Mde
deClarence; elle ouvre les yeux ; mais
quel ſpectacle affreux ! le premier objet
qui la frappe eſt ſon époux ſanglant ; elle
jette un cri & retombe dans le même
état. On s'empreſſe à ſecourir M. de
Clarence; le mouvement & la douleur
qu'il reſſentoit de ſa bleſſure, lui firent
donner quelques ſignes de vie; mais un
Chirurgien , après avoir fondé la plaie ,
déclara qu'elle étoit mortelle & qu'il
n'avoit plus que quelques momens à vi
vre. Juſques-là on avoit eſpéré ; mais à
cette nouvelle on n'entend plus dans le
Château que des pleurs & des gémiſſe
46 MERCURE DE FRANCE.
mens : ils arrivèrent juſqu'à Madame de
Clarence , qui venoit de reprendre fes
ſens ; elle deanande des nouvelles de fon
époux ; un morne ſilence lui en apprend
aſſez . C'eſt en vain que ſes femmes veulent
la retenir, elle fe fait conduire dans
la chambre du Marquis ,& ſe precipite ,
toute en larmes , fur le bord de fon lit.
Dejà les ombres de la mort l'environnoient
: mais la préſence d'une perfonne
ſi chère le rappela à la lumière. Il fit figne
à tout le monde de ſe retirer , & tendant
à ſon épouſe une main défaillante : Modérez
votre douleur, lui dit il , j'étois
coupable , & je ſuis juſtement puni. La
lettre , qui a caufé tous vos malheurs ,
n'étoit point du Chevalier : une femme
injuſte a formé ce déteſtable projet. Je
préférois la mort à la douleur de vous
voir patler dans les bras d'un autre , & la
crainte de vous perdre m'a fait confentir
à tour. Que cet aveu ne m'enlève pas
votre eſtime ; ne déteſtez pas la mémoire
d'un époux qui vous adoroit , & pardonnez
une faute qu'un excès d'amour a fait
commettre.Adieu , trop chère Adélaïde;
la mort va me féparer de vous , quel
cruel moment ! & combien il coûte à
mon coeur! Je ne'vois plus qu'à travers
SEPTEMBRE. 1775 . 47
un nuage dont mes yeux ſont couverts :
ſouvenez vous quelquefois d'un homme
qui meurt en vous aimant. C'eſt moi ,
dit la Marquiſe , c'eſt mon imprudence
qui vous cauſe la mort : mais , non ,
vous vivrez , le ciel vous rendra à mes
voeux . L'infortuné Marquis ne l'entendoit
déjà plus : il expira en lui ferrant la
main.
Le Chevalier de Vergy n'avoit point
encore quitté ſa retraite lorſqu'il apprit la
mort du Marquis . Cet événement fit renaître
ſes eſpérances : mais il connoiſſoit la
délicateſſe d'Adélaïde;la plaie étoit encore
trop nouvelle pour paroître aux yeux
d'une épouſe affligée. Avant de s'éloigner
, il récompenſa généreuſement ſon
hôte , & le chargea de remettre une lettre
à Mde de Clarence , quelques jours
après ſon départ.
Cetre lettre fit ſentir plus vivement à
la Marquiſe le malheur de ſa ſituation ;
elle aimoit tendrement le Chevalier :
mais l'image de ſon époux expirant entre
ſes bras & la priant de reſpecter ſa mémoire
, s'attachoit à ſes pas & ne lui laiffoit
aucun repos. L'amour , cette paſſion
d'où naiſſent les plaifirs & les peinesde
la vie , combattoit en faveur du Cheva
48 MERCURE DE FRANCE.
lier : mais le devoir, cet autre ſentiment ,
ſi facré pour les femmes vertueutes , s'op .
poſoit à la tendreſſe d'Adélaïde. Le Marquis
étoit coupable : il avoit lui- même
cherché la mort : mais il étoit ſon époux ;
quels reproches n'avoit elle pas à ſe faire
d'avoir donné lieu à ce funeſte événement,
en cédant aux inſtances du Chevalier
? Cette penſée agit avec tant de force
fur fon eſprit , & s'y fixa avec tant
d'amertume , que le devoir l'emporta fur
la plus violente paſſion . Un tel deſſein
eſt toujours plus facile à former qu'à exé
cuter ; la tendre Adélaïde , en renonçant
au Chevalier , n'avoit point ceſſé de..
l'aimer , & la violence qu'elle faifoit à
ſes ſentimens le lui rendoient encore
plur cher : pouvoit-elle ſe flatter de réſiſter
à ſon déſeſpoir ? Les larmes d'un
objet aimé ont tant d'empire fur une
Amante ſenſible! le coeur attendri eſt
bientôt de moitié dans les deſirs d'un
Amant : la raiſon ſe tait & la paſſion
triomphe. L'abſence parut à Madame de
Clarence le ſeul moyen d'éviter le danger.
Loin duChevalier , le monde n'avoit
plus d'attrait pour elle : il ne lui paroifſoit
qu'une affreuſe ſolitude. Elle ſe détermina
à paſſer dans un Cloître une vie
dout
SEPTEMBRE. 1775 . 49
dont la douleur devoit bientôt abréger
le cours : mais , pour ne pas laiſſer fon
Amant dans une incertitude mille fois
plus accablante qu'une triſte réalité , elle
voulut l'inftruire de ſon fort , & le jour
qu'elle s'enferma dans ſon premier tombeau
, elle chargea une perſonne de confiance
de lui remettre cette lettre .
:
:
<<Lorſque vous recevrez ces caractères
>> baignés de mes larmes , je ferai enfe-
>>velie dans une retraite oùje vais traîner
le reſte d'une vie languiſſante. J'ai
voulu mettre certe barrière entre vous
» & moi. Ne croyez pas que ce projet
„vienne d'indifférence : je vous aime
> plus que jamais; votre image me ſui-
> vra dans le ſitence du Cloître : je n'y
» verrai que vous; mais il ne m'eſt plus
" permis d'être à celui que le fort barbare
>> a forcé de tremper ſes mains dans le fang
> de mon époux . Que dis je? c'eſt moi qui
fuis la feule coupable , c'eſt moi qui lui
ai plongé le poignard dans le ſein; je
*in'en punis affez : je renonce au ſeul
>>homme qui pouvoit faire monbonheur.
"Ah, Vergy! voilà donc le terme de cet
> amour ſi tendre , ſi conſtant : je ne vous
3) verrai plus : un devoir cruel m'impoſe
>>cette loi . Ne plus vous voir! ma main
C
50
MERCURE DE FRANCE.
» tremblante ſe refuſe à tracer ces mots.
> Que ne ſuis je la ſeule victime ! Tâchez
>> de m'oublier : le temps affoiblira votre
>> paſſion ; une beauté plus heureuſe cal-
» mera peut- être un jour votre douleur.
> Quoi ! Chevalier , vous paſſeriez dans
les bras d'une autre ! cette idée me
>> déſeſpère ; affreuſe ſituation ! je ne peux
>> être à vous , & l'amour & la jalouſe
>> me dévorent. Que font devenus ces
>> momens où , libre de nous aimer , nous
pouvions espérer d'être unis ! Le déſeſ.
» poir & les larmes , voilà mon partage...
>> Adieu , trop aimable Chevalier , pen-
> ſez quelquefois à une infortunée qui
> auroit voulu faire votre bonheur & le
>> ſien . Adieu , Vergy , adieu pour ja-
>> mais ; ſouvenez vous de la triſte Adé-
>> laïde : fon dernier ſoupir fera pour
» VOUS ".
On remit cette lettre au Chevalier
dans le moment , où , ne pouvant réſiſter
à ſon impatience , il vouloit aller aux
pieds de Mde de Clarence entendre ſon
arrêt; il ne l'ouvre qu'en tremblant : les
larmes dont elle eſt baignée , & qui permettent
à peine de lire les caractères à
demi effacés , lui annoncent de nouveaux
malheurs. Quel fut ſon déſeſpoir , lorf
SEPTEMBRE. 1775 . ST
qu'il apprit la réſolution d'Adélaïde !
ceux mêmes qui n'ont jamais connu
lamour auroient été touchés de ſon état.
Il n'interrompit ſes plaintes que pour
faire les recherches les plus exactes ſur
le lieu de ſa retraite : mais lorſqu'il l'eut
découvert , il ne put jamais parvenir à
voir la Marquiſe ; & , après plusieurs tentatives
inutiles, il fut obligé de renoncer
à l'eſpérance de la faire changer de ſentiment.
Le temps calma la vivacité de ſa
douleur : mais il conſerva toujours un
fond de triſteſſe que rien ne put diffiper.
Par M. Cellin .
EPITRE d'un Amant àſa Maîtreffe, avec
laquelle il étoit paffé chez l'Etranger ,
où ilsfurent découverts & arrétés.
Cette Lettre eſt écrite de la priſon .
ALa clarté des cieux , féjour impénétrable;
Où l'innocent gémit à côté du coupable ,
Tu me remplis en vain d'épouvante & d'horreur ;
Le véritable amour ſait braver le malheur.
Non , ma chere Zélis , ne crains pas que j'oublie
Les ſermens que j'ai faits d'être à toi pour la vie;
Cij
32
MERCURE DE FRANCE.
Tu le juras de même en cette affreuſe nuit ;
Quelle nuit ! juſtes Dieux ! tout mon fang en
frémit ;
Elle eſt encor préſente à ma triſte pensée.
Déjà tu repoſois dans les bras de Morphée ;
Glorieux de fixer le deſtin de ton coeur ,
Ton Amant ſe croyoit au comble du bonheur :
En vain, foibles mortels , fuyez - vous le naufrage
,
Il n'eſt aucun aſyle à l'abri de l'orage.
De foldats tout-à-coup un tumulte confus
M'inſpire la terreur , mes ſens en ſont émus ;
Bientôt le bruit augmente : on enfonce la porte ,
Et dans l'inſtant paroît une infâme cohorte.
Chantre d'Abeilard , pour peindre tant d'hor
reurs ,
Prête-moi ton pinceau , prête-moi tes couleurs.
Déjà la plume échappe à ma main défaillante ;
Quel réveil , ma Zélis , pour une tendre Amante !
Tu n'oſe interroger; tes yeux couverts de pleurs ,
Veulentencor douter du plus granddes malheurs;
Mais l'aſpect des ſoldats & l'appareil des armes ,
Mes bras chargés de fers , mes regards & mes larmes
,
Ne te diſent que trop qu'on va nous léparer ;
Tu t'élances vers moi , tu voudrois m'arrêter :
Barbares ! leur dis- tu , ſi l'amour est un crime ,
Délivrez mon Amant : que je fois la victime !
SEPTEMBRE. 1775 . 53
Mes eſprits abattus perdent tout ſentiment;
Je tombe de tes bras : on m'arrache expirant :
Trop heureux fi la Morr, par mes maux attendrie,
En cet affreux moment eût terminé ma vie.
Quel fut mondéſeſpoir & ma vive douleur ,
Quand, reprenant mes lens ,je vistoutmon malheurt
C
D'abord l'obſcurité me glaça d'épouvante ;
Dans mon premier tranſport , j'appelle mon
Amantes
Maisje l'appelle en vain; elle eſt ſourde à ma voix;
L'écho qui me répond redouble mon effroi ;
J'entends de tous côtés,dans ces lieux de tenebres,
De longs gémiſlemens &des accens funebres ;
Les crisdes malheureux & le bruit de leurs fers ,
Fontfouffrir à mon coeur mille tourmens divers.
Couché ſur un grabat , tout baigné de mes larmes
,
J'attendois du trepas la fin de mes alarmes ,
Lorſque ma porte s'ouvre ; un mortel bienfaiſant
Me remet un billet & la ferme à l'inſtant.
Omoment plein d'attraits , qui trompe mon attente!
Cebillet eſt tracé par la main d'une Amante.
En croirai je mes yeux ! elle m'aime toujours ,
Et , bravant nos Tyrans , ne craint que pour mes
jours ;
Que ſes expreſſions reſpirent detendrefle?
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
Qu'elles me font aimer ma charmante Maîtreffe !
«Au nom du tendre amourdontje brûle pour toi ,
>>Cher & fidele Amant , conſerve-moi ta foi ;
Si mesjours te font chers, prends bien ſoinde ta
>> vie ,
>>C>'eſt tonAmante en pleurs , c'eſt Zélis quit'en
>>prie.
Je brave le courroux de nos perfécuteurs ;
>>>Tout l'effort des humains ne peut rien ſur nos
coeurs,
>>>Etfansdoute le Dieu , dont je porte les chaînes ,
> Senfible àmadouleur , mettra fin ànos peines >>
Sur ta lettre mes yeux ſontſans cefle attachés
Jelisavec tranſport tes ſentimens tracés ,
Puis un moment après je les relis encore :
croiroit, à me voir , que mon coeur les ignore.
Oui , ma chere Zélis , jel'éprouve en ce jour ,
Le malheur fait ſentir lesdegrés de l'amour ,
Et loin d'être abattu par ſon affreuſe image ,
Mon coeur plus enflammét'en aime davantage.*
Parle méme.
*L'aventure eſts trivée l'année derniere.
SEPTEMBRE . 1775 . SS
VERS SUR LES SPECTACLES .
UI , la France a vaincu, dans ſes jeux dramatiques
,
DesGrecs & des Romains les merveilles antiques.
Qu'on ne nous vante plus les ſons exagérés
De leurs Acteurs fameux , fous un maſque enterrés;
:
1
Que des fiecles paſlés nos Pédans idolâtres ,
Laiſſant tout leur fatras , viennentà nos Théâtres.
Eſope & Roſcinis charmerent les Romains;
Dans les farces de Plaute on leur battit des mains ;
Je le crois : mais le Kain , de nos jours , développe
Plus d'art que Roſcius , plus de talent qu'Eſope ;
Somnom feul au Spectacle entraîne tout Paris .
La ſcene s'ouvre ; il entre ; & nos coeurs attendris ,
Eprouvent tour à tout ces mouvemens tragiques ,
Ces palpitations, ces fureurs énergiques ,
Ces tranſports , ces combats dont il eft déchiré.
Qu'un beau vers , dans fa bouche , eſt sûr d'être
admiré!
Qu'ilrend avec fierté les accens du génie!!
Mais Dumeſnil paroît ; mere d'Iphigénie ,
Amanted'Hypolite , épouſe deNinus',
11
Quels fons jusqu'à mon coeur tout à- coup font
venus !
:
Qu'entens -je n'eſt ce point une vaine chimere ?
Civ
56 MERCURE DE FRANCE .
Non , non; c'eſt une épouſe , une amante , une
mère;
Elle eſt tout d'un coup- d'oeil. Elle donne , à la
fois,
De l'éloquence au geſte & de l'ame àla voix,
Ses larmes ont coulé ; je pleurais avec elle.
Enfin le rideau tombe. Une ſcene nouvelle
Va purger mon eſprit de ſes ſombres humeurs.
Thalie offre , en riant, le tableau de nos moeurs;
Pournous plaire ,elle a pris les traits de Dangeville;
Du manteau des Criſpins elle affuble Préville;
Et mille fois un fat ſur la ſcene immolé ,
Ritdes travers d'un fat imités par Molé.
Ah! fi le ſplèenAnglois avoit miné ma rate ,
Je n'irois point à vous, Diſciples d'Hippocrate,
Je courrois au Théâtre ; & fa vive gaîté ,
Et l'artde ces Acteurs , & leur variété ,
Cet enjouement divin , cette heureuſe folie
Feroient bien mieux la guerre à ma mélancolie.
Quoi qu'en diſent les fots , le rire fait du bien ,
Et Moliere, à mon lens , vaut au moins Galien.
Tandis qu'admirateur d'un double phénomene ,
Tour à tour j'écoutois Thalie & Melpomene ,
Que faifoit , en un coin , ce rêveur trifte&lourd?
J'approche : il ne voit rien; je l'appelle : il eft
found.
SEPTEMBRE . 1775 . 57
On croiroit qu'avec ſoin il recueille en lui-même
D'un ſpectacle fi beau l'enchantement fuprême ,
Ou qu'en homme de ſens , jugeant les Beaux-
Eſprits,
DesAuteurs comparés il balance le prix.
Monfieur , apparemment , lui criai-je à voix
>>haute,
Diſcute les talens de Moliere & de Plaute ,
>Oud'Eſchyle à Voltaire il porte (on regard
>> Sur les phâles dugoût & les progrès de l'art ..
Mon Savant à ces mots fortde ſa rêverne ;
1
Il me fixe & ſe rait, « Mais ,Monfieur , je vous
> prie,
→ De quelque grand objet vous étiez occupé?
>Vraiment , répondit- il, vous n'êtes pas trompé:
>> Du Théâtre au Parquetj'ai meſuré la marge ;
>> Je trouve que la Salle eſt plus longue que large :
Car je luis Géometre , & vous le voyez bien .
>>>Quant aux vers , ſerviteur, Les vers ne prouvent
>>>rien».
Ah! fuis , barbare , fuis; va , parmi tes Euclides ,
Porter le docte ennui de tes calculs arides .
Fuis.A-t- onjamais vu les hiboux des déſerts ,
Troublant du chantre ailé les amoureux concerts,
De leurs rauques goſiers lui preſcrire des regles ?
La rampante Tortue a- t- elle dit aux Aigles :
Arrêtez , je prétends que vous vous égarez ;
-Vosélans font trop vifs &trop peu meſurés
Cv
38 MERCURE DE FRANCE .
Vapâlir ſur uneX ou fur un logarithme
Mais reſpecte des vers l'harmonie & le rythme;
Refpecte un charme heureux que tu ne connois
:
:
pas.
Fuis , te dis- je. Pour moi , loin de ſuivre tes pas,
Je ſaurai m'enivrer, ſans trouble , fans obſtacle ,
De l'utile plaiſir qu'on ſavoure au ſpectacle.
Je me rappelerai ces accens féducteurs ,
Cesgeſtes , ces regards des ſublimes Acteurs ;
Ce désordre terrible & cette mélodie
De la majestueuſe & noble Tragédie ;
Ma mémoire en eſt pleine ; elle rend , tour à-tour,
Les cris de la douleur , les ſoupirs de l'amour.
Ces ſons vrais & touchans viennent par habitude
Sur mes levres bientôt ſe placer ſans étude.
J'ai des Abdéritains contracté le travers ,
Et quiconque viendra je lui dirai des vers .
ParM. du Croiſy , Commis au Bureau
de la Recette Générale des Domaines
deBretagne.

LA CANICULE.
INSUPPORTABLE Canicule,
Qui pourroit braver ton ardeur ?
Tu flétris la naiſlante fleur ,
Tu fais foupirer la pudeur ,
SEPTEMBRE. 1775 , 59
L'air eſt en feu , la terre brûle
Le pied poudreux du Laboureur ;
C'eſt toi quicauſes ma langueur ,
Infupportable Canicule.
Je voudrois prolonger la nuit;
Le foleil pourſuit ſa carriere ;
Le viféclat de la lumiere
Pénetre au fond de mon réduit ,
Entr'ouvre ma foible paupiere ,
Et le fommeil léger s'enfuit .
J'étois heureux dans ton empire ,
Pere des ſonges ! doux momens !
Jevous regrette , je ſoupire
Al'aſpect de ces vêtemens
Qu'échauffe l'air que je reſpire.
Eglé , qui voudroit ſe parer ,
Ne peutcompter , ſans murmurer ,
Tous les ornemens qu'elle étale ;
Elle fouleve avec douleur ,
Et croit voir la robe fatale
Que, dans l'excès de ſa fureur ;
Pourallumer un feu vengeur ,
Médée offrit à ſa rivale...
Oùfuir l'importune chaleur ?
Elleme ſuitdans ce bocage
Où l'ardent midi me conduit :
Quand le jour baifle , elle me fuit...
Mer paiſible , fur ton rivage ,
Ton onde immobile blanchit ;
A
:
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
L
Lezéphir, ſur un court eſpace ,
Loinde moi ride la ſurface
De la plaine qu'il rafraîchit.
Quelle troupe vers nous s'avance, i
Nageant mollement ſur les flots ?
Du haut d'un rocher dans les eaux,
La jeuneſle ardente s'élance.
Jouiflez de cet âge heureux,
Troupe libertine & légere :
Pour vous , pour l'aimable Bergere
L'été brûlant n'a point de feux ;
Quand vous danſez ſur la fougere ,
Les plus longsjours comblent vos voeux.
Pour moi , bientôt la nuit commence;
L'ombre deſcend fur ces côteaux ,
Lecalinedes airs , le filence
M'annoncent leDieu des pavors,
Ce Dieu ſi cher à mon enfance ,
Qui couronne encor mes travaux ,
Qui ſouvent , auſeindu repos ,
M'a fait retrouver l'eſpérance .
Onuit ! tous les feux ſont éteints ,
Regne àton tour ſur la nature ,
Calme , éloigne les noirs chagrins
Bannis de ma retraite obſcure
L'attente des maux queje crains ,
Par l'oubli des maux que j'endure.
Ainfi chaque jour le ſommeil
Appaile l'ardeur qui me brûle;
SEPTEMBRE. 1775. 61
Mais chaquejour l'ardent ſoleil
Revient échauffer ma cellule ;
Je te retrouve à mon réveil ,
Inſupportable Canicule.
ParM.Guys.
:
AMES FLEURS.
Ovous de mon triſte réduit
L'innocente parure !
Vous , dont l'agréable verdure
Ames yeux jamais ne s'offrit
Que bien auparavant d'Aurore :
Quand le jour commence d'éclore ;
Ouquandle flambean de la nuit ,
Brillant d'une lumiere pure ,
Rend , par l'éclat qu'il réfléchit ,
Un ſecond jour à la Nature ;
Fleurs , ornement de mon jardin ,
Vous , mon premier ſoin au matin ,
Vous , qu'au loirje cultive encore ,
Que vous tardez , hélas ! à vous épanouir !
Zulmis... vous ſavez , je l'adore :
Carj'ai dit tant de fois : Hatez- vous de fleurir,
Vous qu'à Zulmis je dois offrir ;
Hâtez vous , hâtez vous d'embellir ma Maîtrefle
Premier gage de ma tendreſſe,
62 MERCURE DE FRANCE.
Qu'elle recevra ſans rougir.
Dans les premiers beauxjours , quand l'amoureux
Zéphyr
Careſſoit vos tiges naiſſantes .
J'ai dit à maZulmis :Aimer eſt un plaiſir.
Tout ici bas reçoit les loix puiſſantes
Du Dieu qui ſoumit tous les Dieux :
Et toi , Zulmis , auſſi , tu reflens tous ces feur ,
Tous ces feux qu'alluma dans mes veines brûlantes
Un regardde tes yeux.
Oui , tu languis , mais tu caches ta peine ,
Et , malgré toi même , inhumaine ,
Tu cherche à condamner mes innocens tranfports...
Que j'ai fouffert , Zulmis , de tes cruels efforts !
Zalmis enfin n'a dit : Oui , c'est vrai , je vous
aime,
Daphnis; mais n'eſpérez un prix de tant d'ardeurs
Qu'alors que de vos jeunes fleurs
Vous pourrez faire un diadême ,
Queje vous permetsde m'offrir.
Oleurs ! que vous tardez à veus épanouir !
SEPTEMBRE, 1775. 63
LE
E mot de la première Enigme du
volume précédent eſt l'Allumette ; celui
de la ſeconde eſt Eau ; celui de la
troiſième est Sel ; celui de la quatrième
eſt Baffinoire. Le mot du premier
Logogryphe eſt Redingote , où ſe trouvent
génie , ride , teigne , Inde , ton , tri ,
dot , nid , diner , Doge , Eden , gredn ,
noir , gredin ( chien ) , toge , ode , rate
rein , ire , Tir , Don ( Fleuve de Ruffie ) ;
celui du ſecond eſt Lièvre , où l'on trouve
livre; celui du troiſième eſt Ecran , où
ſe trouve nacre .
>
ÉNIGM E.
Nous ſommes deux , Lecteur , àte porrer
En même temps & lieux oùtunous portes :
Nous te portons fans pouvoir t'emporter ,
Et toi ſeul nous portes & nous emportes. :
Par Madame Cécile Dumont , d'Amiens.
64 MERCURE DE FRANCE
AUTRE.
QUOUIOQIQUUEEjeneſois point viſible,
Je ſuis favorable & nuiſible ;
On me craint & l'on m'aime : oui , l'on mecraint.
Pourquoi?
D'abordma force eſt ſans ſeconde;
Les Mortels & les Dieux ſont ſoumis à ma loi ;
Je cauſe letrépas ſur la terre & fur l'onde ;
Je fais trembler Neptune & fais frémir Cérès ;
Je répands la terreur dans toutes les forêts,
Onm'aime cependant lorſque ma violence
Cede à ladouce tempérance :
Je me modere alors , & me rends bienfaiſant.
Chacun ſent mes faveurs , le petit & le grand.
Je ſuis le favori des beautés & des grâces ,
Doux& léger ,je vole ſur leurs traces .
Dans les jardins fleuris , ſachez , ami Lecteur,
Queje carefle Flore avec plus de douceur.
ParM. Bouvet , àGifors.
AUTRE.
Mon habit eſt toujours ou noir ou d'écarlate;
Chaquejour on l'attaque, on enbrûleunmorceau;
SEPTEMBRE. 1775 . 65
Il vaudroit tout autant me déchirer la peau :
Je ſouffre patiemment fans que l'humeur éclate.
Mortels , qui gémiſſez fur mon fort rigoureux ,
Je garde vos fecrets en mourant ſous vos yeux.
Par unejeune Demoiselle de Lyon.
LOGOGRYPHE
Dès l'origine de ce monde ,
Quoique j'exerce mon pouvoir ,
L'homme , malgré la ſcience profonde ,
Ignore cependant le lieu de mon manoir.
Je ſuis piquant de ma nature ;
Et le mal par moi qu'on endure
Neſe peut fort ſouvent qu'à peine ſupporter ,
Auſſi chacun me fuit & voudroit m'éviter ;
En me privant de mon pied de derriere ,
Je ſuis un motqu'on prononce au Parterre
Quand on eft content de l'Acteur.
1
:
Je puis offrir encore un ton de la muſique;
Enfin tu vois un titre honorifique
Qui, chez les Turcs, déſigne un grand Seigneur.
ParM. Vincent , Curé de Quincey.
66 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
CITOYEN d'un Etat où régnait Amphitrite ,
J'en fortis quelquefois pour prolonger tesjours .
Peut être au moment même où je tiens ce difcours
,
Mon partiſan chez toi te vante mon mérite ,
Dans le printemps (tantmou nom fait fracas!)
Je fais trotter un ſot qui ne me connoispas ;
C'eſtun paſle temps quand on l'aime.
Mais ne vas pas , Lecteur , faire ici l'eſprit fort ;
N'épargne pas mon coeur , ou redoute toi même ,
Qu'en mangeant tout ſans lui , tu ne trouves la
mort.
ParM. de la Vente lejeune , Peintre à Vires
31 A. Mademoiselle L. R. R *
4
UNE ro-fe vient d'é-
*Paroles & musique de Mile C... ágéede 14 ans.
SEPTEMBRE . 1775 . 67
clor- re Auffi-
,

tôt
fa dou- ce odeur , Au Join
dans les champs de

Flo- re ,
Fin.
Répand un char- me enchan- teur. |
63 MERCURE DE FRANCE.
Tel eſt , jeune Ro- fa- li- e ,
Tel eft ton def- tin flateur
: Aimable & jo- lie ,
Que de piéges pour un coeur !
SEPTEMBRE. 1775 69
33
La vertu qui te dé- co- re
3
S'il ſe peut , a- joute encore
A ta gloi- -
ton bon- heur.
re , à
70 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Histoire de la Ville de Rouen , Capitale
du Pays & Duché de Normandie ,
depuis ſa fondation jusqu'en 1774 ;
ſuivie d'un Eſſai ſur la Normandie
littéraire . Par M. Servin , Avocat au
Parlement de Rouen; 2 vol. in- 12 ,
A Rouen , chez le Boucher le jeune ,
Libraire ; & ſe trouve à Paris , chez
différens Libraires .
CETTE Histoire eſt précédée d'une defcription
abrégée de la Ville de Rouen .
L'Hiſtorien expoſe enſuite l'origine de
cette ville , nommée autrefois Rothomagus
Les Erudits ont donné pluſieurs
étymologies à ce mot: mais , fuivant le
ſentiment adopté par l'Hiſtorien , Ro
thomagus vient de Rothon , nom que les
Gaulois donnoient à Vénus , & de Magus
, qui veut dire , en leur langue , Palais
Suivant cette explication , Rothomagus
étoit un Palais de Vénus. On lit
en effet dans les actes de Saint Mellon ,
premier Evêque de Rouen , qu'il entua
SEPTEMBRE. 1775. 71
dans un Temple bâti auprès de la ville
& dédié à. Roth , qui en étoit l'idole,
Les actes de Saint Romain atteſtent en
core que du temps de ce Saint Evêque ,
il y avoit auprès de la Ville un ancien
Temple de Vénus. Depuis long temps
on n'y rendoit plus aucun culte à cette
Déelle ; mais l'édifice ſubſiſtoit encore ,
& ce fut ce Saint qui le fit démolir. Ce
Temple a pu donner fon nom à la Ville
qui s'eſt formée auprès de lui , & qui a
gardé long-temps le nom deRothomagus.
Elle le portoit encore au dixième ſiècle ,
lorſqu'elle paſſa ſous la domination des
Peuples du Nord ou des Normands. Ce
Peuple , dont le langage étoit bref &
compoſé de monofyllables , retrancha la
moitié du mot Rothomagus , lui donna
une terminaiſon Danoite & prononca
Rouen , nom ſous lequel la Ville eſt aujourd'hui
connue .
Nous n'avons rien de certain fur
l'état des Gaules avant la deſcription
qu'en a faite J. Célar; lui ſeul peut
nous inſtruire de ce que Rouen on Rothomagus
étoit autrefois ; mais , comme
l'a remarqué un Hiſtorien , il ne faut pas
en attendre des éclairciſſemens ni des
détails bien fatisfaiſans. Ce Héros écri
72
MERCURE DE FRANCE.
voit plutôt fon hiſtoire que la nôtre , &
il ne parloit gueres d'un Peuple qu'autant
qu'il avoit contribué à ſa gloire. Prolo .
mée, qui vivoit peu de temps après Céfar
, nous apprend plus particulièrement.
ce que Rouen étoit dans ce premier âge ;
il dit que Rothomagus étoit la Capitale
des Velocaffes , & qu'elle étoit bâtie fur
les bords d'un fleuve. Ilne faut pas croire
cependant qu'elle fût alors une Ville
d'importance , encore moins qu'elle com.
mandât aux Peuples dont elle devint
bientôt après la Métropole. Ptolomée ne
nous donne pas une haute idée de ſa
puillance , puiſqu'il dit que les Caletes ,
ou les Habitans du Pays de Caux , valoient
ſeuls les Velocaſſes & les Vermandois
enſemble , & que ces deux Peuples
réunis pouvoient à peine mettre fur
pied la dixième partie des Troupes que
ceux de Beauvais avoient en campagne.
11 faut donc ſe repréſenter Rouen dans
ces premiers temps , comme une petite
Bourgadede Gaulois , que leurs befoins
avoient raſſemblés auprès d'un fleuve.
Ces Gaulois vivoient du fruit de leur
pêche ou du gibier qu'ils trouvoient dans
les forêts immenfes qui les entouroient.
Leur gouvernement étoit ſimple : les
Druides
SEPTEMBRE. 1775 . 73
:
4
Druides étoient à la fois leurs Chefs
dans la guerre , leurs Magiſtrats dans la
paix & les Miniſtres de leur Religion.
L'Hiſtorien , après avoir fait connoître
ce qu'étoit la Ville de Rouen , du temps
des Gaulois , nous inſtruit du rôle qu'elle
joua ſous la domination des Romains &
ſucceſſivement ſous les Rois de France ,
à qui elle a appartenu juſqu'à la ceſſion
qui en fut faite à Raoul, Prince Danois.
Ce Prince étoit le Chef de ces Danois
ou Normands qui firent tant de courſes
&de ravages en France dans les neuviè
me & dixième ſiècles . Le Roi Charles
le Simple conclut à Saint Clair- fur-Epte ,
en 912 , un Traité avec ces Conquérans ,
par lequel il donnoit à Raoul , leur Chef,
ſa fille Giſelle , en mariage , avec la partie
de la Neuſtrie , qu'ils appeloient déjà
Normandie , dont ce Prince Danois fut
le premier Duc , ſous la condition qu'il
en feroit hommage au Roi & qu'il embraſſeroit
la Religion chrétienne . Raoul
accepta ces conditions , fut baptifé & prit
le nom de Robert; parce que dans la
cérémonie , Roberr , Duc de France &
de Paris , lui ſervit de parain. Les chroniques
atteſtent qu'il fut un Souverain
religieux , ami de l'ordre & de la juſtice,
D
74 MERCURE DE FRANCE.
On peut juger de la ſévérité de ſes loix
&de l'effet qu'elles produiſirent , par
les deux anecdotes fuivantes que rapporte
l'Hiſtorien. "Raoul venoitde faire
>publier que tous les Laboureurs pou-
>>>voient , ſans crainte , laiſſer leur char-
>rue & leurs chevaux au milieu des
champs ; que a quelque choſe leur
a étoit enlevé , il s'engageoit à le leur
> faire reſtituer ou à leur en payer le
>> prix. Un Payſan , plein de confiance
>> en la parole du Prince , revint dîner
> ſans ramener ſes chevaux avec lui . Sa
» femme en murmura beaucoup & le
gronda de ſa négligence ; lui , pour
» s'excufer , lui fit part de ce que le Duc
> avoit fait publier ; la femme rit beau-
> coup de ſa fimplicité, & finit par lui
•dire qu'il y feroit attrapé ; en effet ,
» quelques jours après , elle même fut
>> prendre ſes chevaux & les amena dans
» l'écurie. Le mari de retour au lieu de
ת fon travail , ne trouvant plus ſes che-
» vaux , fut porter ſa plainte au Duc ,
» qui lui fit compter le prix de l'attelage
»& fit faire des informations. Long-
» temps elle furent infructueuſes : on ne
»découvrit rien , quelques recherches
» que l'on pût faire ; enfin on trouva les
J
SEPTEMBRE. 1771 . 75
>> chevaux dans l'écurie du Payſan , &
>>>>l'on apprit que c'étoit ſa femme qui
>>les avoir renfermés. Tous les deux
>> furent arrêtés & mis en prifon. Le
>>Dac fit venir l'homme & lui demanda
→ ſi ſa femme ne lui avoit point avoué le
>> tour qu'elle lui avoit joué. Le Payſan
» répondit qu'il ne le ſavoit que depuis
>> vingt quatre heures environ . Eh bien ,
>> lui dit Raoul , il y a donc vingt-quatre
>> heures que tu aurois dû m'en avertir :
→ tu as négligé de le faire , tu es donc
>> complice du vol ; & il ordonna que la
>> femme & le mari fuſſent pendus fur
>> l'heure » . :
Voici la ſeconde anecdote. Un jour
>> que Raoul chaſſoit dans la forêt de
>> Roumare , accompagné de ſes princi-
>> paux Officiers & de quelques Sei-
>>gneurs François , un de ces derniers
> lui dit en riant , qu'il ſe croiroit perdu
▸ s'il avoit le malheur de paſſer ſeul la
> nuit dans ces bois . Vous auriez tort ,
>lui répondit le Duc , vous y feriez en
» fûreté comme chez vous . En même
>temps il détacha le collier d'or qui
•étoit à fon cou & le pendit à l'arbre
>> voifin , en jurant qu'aucun homme
> n'auroit la hardieſſe d'y toucher. En
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
>> effet , trois ans après , lorſque Raoul
>> mourut , le collier étoit encore pendu
>>>à l'arbre , & on l'en tira pour le mettre
>> dans ſon cercueil ». On voit par ce
fait ajoute l'Hiſtorien , combien étoit
grande la terreur qu'imprimoit le nom
de Raoul : il fuffiſoit de prononcer ce
nom redoutable pour arrêter dans leurs
entrepriſes les hommes les plus déterminés.
C'eſt de-là que nous eſt venue ,
continue-t-il , la clameur de haro , par
laquelle on implore encore , après 800
ans, la juſtice de Raoul. Mais ce qui
femble un peu détruire cette origine du
mot haro , c'est que ce mot ſignifioit cri
&clameur long temps avant la naiſſance
de Raoul ou de Rollon . Caſeneuve le
dérive de haren , ancien verbe teutonique
, qui ſignifie crier , appeler.
Les deux fucceſſeurs de Raoul ont
gouverné la Normandie pendant l'eſpace
de trois ans , c'eſt-à dire juſqu'en 1204
que ce Duché à été réuni à la couronne
de France par la conquête de Philippe-
Auguſte.
L'Hiſtorien , a pris pour époques le
commencement du règne de chaque Souverain
, & y a rapporté les principaux
événemens qui regardent la Ville ou la
SEPTEMBRE . 1775 . 77
-Province de Rouen. Comme pluſieurs
de ces événemens appartiennent à l'Hifcoire
de France , l'Ouvrage que nous
annonçons pourra être lu avec intérêt
par ceux mêmes qui n'aiment point à
s'occuper d'hiſtoires particulières. L'Hiftorien
de Rouen s'eſt d'ailleurs fait un
devoir d'éviter les détails minutieux &
tous ceux qu'on ne doit eſpérer de trouver
que dans un nobiliaire , un nécrologe
ou un almanach.
- Pluſieurs differtations font imprimées
à la fuite de cette Hiſtoire , & lui ferventd'éclairciſſemens
ſurquelques points.
La première differtation a pour objet le
miracle de la gargouille , attribué à Saint
Romain , & le privilége qui porte fon
nom. Ce Saint , fuivant la tradition ,
délivra , par un miracle , la Ville de
Rouen d'un dragon énorme qui infectoit
l'air par des exalaiſons impures , & dévotoit
tous ceux qui l'approchoient. Ce
ferpent pourroit bien être l'emblême
d'un marais empeſté , que Saint Romain
auroit fait deſſécher. Le mot de gargouille
, donné à ce dragon fabuleux ,
ſemble même l'indiquer, puiſqu'il vient
évidemment du mot latin gurges , qui
veut dire goufre. Quoi qu'il en ſoit ,
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Dagobert , en mémoire de cet événement
, accorda à l'Egliſe de Rouen le
droit de délivrer tous les ans, le jour de
l'Afcenfion , unprifonnier dignede mort.
Le prifonnier , pour jouir de ce privilége ,
eſt obligé de ſe mettre à genoux & foulever
par trois fois , avec les épaules , la
fierte ou chaſſe deSt Romain. L'Hiſtorien
rapporte dans ſa diſſertation les autres
cérémonies qu'il faut obſerver. Nos Rois ,
en confirmant le privilége de l'Egliſe de
Rouen, ont jugé à propos d'en reſtreindre
l'exercice : Henri IV , dans les Etats
qu'iltint àRouen , ordonna qu'à l'avenir
on ne pourroit mettre au rang des cas
fiertables les crimesde lèſe majeſté , d'héréſie
, de fauffe monnoie , d'affaffinat de
guet- à- pens & de viol. On voit même
que ce privilége n'eſt accordé aujourd'hui
qu'à ceux qui ont commis le crime dans
le premier mouvement de la paffion:
c'eſt le cas qu'on appelle proprementfiertable.
L'eſfai fur la Normandie littéraire ,
annoncé dans le titre de l'Ouvrage , eft
une ſimple nomenclature., par ordre alphabétique
, qui renferme le nom des
Auteurs que la Normandie a produits ,
le genre dans lequel ils ſe ſont diftinSEPTEMBRE.
1775. 79
gués, & les principaux Ouvrages qu'ils
ont compofés.
M. Servin a fait hommage de fon travail
à Mgr de Miromeſnil , Garde des
Sceaux de France , qui a bien voulu
agréer la dédicace de l'Hiſtoire d'une
Province chère à ſon coeur à plus d'un
titre.
Le Voyageur François ou la connoiſfance
de l'ancien & du nouveau monde ,
mis au jour par M. l'Abbé de laPorte.
Tomes XIX & XX , in- 12 . A Paris ,
chez L. Cellot , Imprim.-Libr. rue
Dauphine.
Notre Voyageur nous a entretenu dans
ſes dernières lettres de la Ville de Londres
, & de quelques Provinces fruées
entreDouvres & la Capitale. Il nous fait
part aujourd'hui des inſtructions que dif
férens voyages dans l'intérieur & aux
extrémités du Royaume , en Irlande &
en Ecofle , lui ont procurées. LaHollaride
&ſes environs deviennent enſuite l'objet
de fa curioſité. Les traits d'histoire & de
géographie , les différentes remarques
fur les ſciences, les arts, le commerce ,
fur les moeurs & uſages qui accompa
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
gnent toujours le récit de notre Voyageur
, occupent agréablement le Lecteur ,
&lui donnent, fut bien des objets , une
fuite de connoiſſances curieuſes , utiles
&même indiſpenſables. Les diverſes inf.
tructions fur la Hollande ſemblent ſe
réunir ici pour nous faire regarder cette
contrée comme l'aſyle de la liberté , de
l'induſtrie & du commerce. « Si l'on en
>> croit les Hollandois , nous dit notre
>>Voyageur , ils ont adopté tout ce qui
>> caractériſe les Républiques anciennes
>> & modernes , l'accord des Suiſſes dans
>> le maintien des droits de chaque Can-
> ton , l'adreſſe des Gênois dans la ma-
>> noeuvre des combats de mer , l'atten-
>> tion des Vénitiens à foutenir la gloire
>>>de leur Gouvernement , le ſecret du
>> Sénat Romain, le goût de Carthage
>> pour le commerce , l'attachement des
>> Grecs pour la Patrie. Que de motifs
>> pour l'idolâtrer ! La terre qu'ils habi-
>> tent , ce font eux qui l'ont créée , qui
>> l'ont rendue féconde , qui l'ont embel-
>>lie. La mer , qui menaçoit ſes cam-
>> pagnes , ſe briſe contre les digues qu'ils
>> ont oppofées à ſa fureur. Ils ont puri-
>> fié cet air que des eaux croupiffantes
>> rempliſſoient de vapeurs mortelles.
J
SEPTEMBRE. 1775 . 8f
→C'eſt par eux que des Villes ſuperbes
>preſſent le limon que couvroit l'O-
>>céan; les Ports qu'ils ont conſtruits ,
>> les canaux qu'ils ont creuſés, reçoivent
>> toutes les productions de l'Univers.
>>L'héritage qu'ils laiſſent à leurs en-
>> fans , ils l'ont arraché aux élémens con-
>> jurés, en font reſtés les maîtres ;& leurs
>> cendres repoſeront tranquillement dans
>> ces mêmes lieux où leurs pères voyoient
>> ſe former des tempêtes. Quiconque
>> veut s'établir & travailler en Hollande ,
→ y trouve un afſyle & des moyens de
>> fubfifter; &, aux dépens de l'Europe en
>> tière , cette République ne ceſſe d'ang-
>menter lenombre de ſes Sujets. Elle
entretient dans ſon ſein une multitude
>> de Citoyens , n'en employe qu'un très-
> petit nombre dans ſes établiſſemens
>> éloignés , & conferve l'union entre eux
>> par une adminiſtration juſte , une fubfiftatice
facile , un travail utile & des
» réglemens admirables pour le com-
»merce. Enfin aucun Peuple n'a mieux
> combiné ſa ſituation , ſes forces , fa
>> population & les moyens de l'accroî-
>>tre. Si la nature leur a refuſé la péné-
>>tration des Anglois, la vivacité des
» Italiens , l'aménité , la politeſſe des
Dv
92 MERCURE DE FRANCE.
>> François , ne les en a- t-elle pas amplen
ment dédommagés par une raiſon julte,
>>prévoyante, équitable, qui les conduit,
>> qui les gouvernedans leurs actions ? At
>> franchis du joug qu'on impoſe dans les
>> autres Pays , les feuls Hollandois font
les maîtres d'en faire uſage. Le même
>>génie les ſuit dans les contrées les plus
éloignées ; & les Sauvages , les Peuples
> même les plus barbares , chez leſquels
> ils ont formé des colonies , fe retlen-
>> tent de l'induſtrie , de la douceur , de
> l'humanité de cette Nation ſage, éco-
>> nome & laborienfe .
Comme l'induſtrie est très-active en
Hollande & employe toutes fortes de
mains , on y voit peu de mendians. Ily
a auſſi moins de brigands, moins de voleurs
qu'ailleurs. Mais en Angleterre ,
les chemins en font infeſtés. Notre Voyageur
nous raconte ce nouveau tour d'adreſ
ſe d'un brigand pour dévaliſer les paffans.
Un Gentilhomme qui voyageoit à
cheval , rencontra près de la Ville de
Kingston , une femme étendue dans le
grand chemin , qui lui demandoit du
fecours. Elle lui dit qu'elle venoit d'être
maltraitée par des voleurs ,& le pria de
vouloir bien l'aider à ſe relever , an ,
SEPTEMBRE. 1775 . 83
continua-t-elle , de pouvoir ſe traîner
juſqu'au village prochain. LeVoyageur ,
touché de compaffion , met pied à terre ,
tend la main à cette malheureuſe , qui lui
préſente un piſtolet & lui demande la
bourſe; déconcerté de la propoſition , il
donna fon argent & laiſſa prendre ſa
montre. Alors le voleur , qui n'avoit de
femme que l'habit , jette ſon déguifement,
monte ſur le cheval , s'enfuit à
toute bride , & quitte fon homme fort
étonné, & promettant à Dieu de ne jamais
deſcendre de cheval pour relever
les femmes qui lui demanderont du ſe
cours. :
L'Art d'apprêter&de teindre toutesfortes
de peaux , contenant pluſieurs découvertes&
réflexions, tant fur les opé.
rations qui précèdent , que far celles
qui concernent & ſuivent la teinture
des maroquins , vaches tannées , peaux
chamoiſées , paffées en megie , &c .
par M. Quemiſer, Teinturier , fous le
bonplaifir du Roi , Privilégié de M.
le Duc de Bourgogne , à la Manufacture
Royale des Ouvrages de la Couronne
, aux Gobelins. Volume in 12
de 26 pages. AParis , chez Jombert
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
père , Libraire du Roi pour Artillerie
&le Génie , rue Dauphine.
Comme c'eſt d'après une pratique
conſtante & éclairée que M. Quemifer
donne des procédés & des obfervations
fur l'art d'apprêter & de teindre toutes
fortes de peaux , fon Ouvrage fera rangé
parmi le petit nombre de ceux que les
Manufacturiers , & tous ceux qui s'intéreffent
aux progrès des Arts , confulteront
avec fruir. Nous penſons même que ſes
inſtructions pourront fervir d'éclairciffemens
& de commentaire au Fraité du
Maroquinier , publié par l'Académie , &
contribuer à corriger ou à fimplifier différentes
partiesde main- d'oeuvre.
:
Mémoires fecrets , tirés des archives des
Souverains de l'Europe , contenant le
règne de Louis XIII. Ouvrage traduit
de l'Italien . Tomes XVII , XVII ,
XIX & XX, in- 12. Prix chaque vo!.
br. 30 fols. A Paris , chez Saillant &
Nyon , Libraires , rue Saint-Jean-de-
Beauvais .
SINA
Ces nouveaux volumes formentales
Tomes III , IV , V & VI du règneode
SEPTEMBRE. 1775 . 8
Louis XIII , & vont juſqu'en l'année
1614. Ils préfentent pluſieurs détails fur
les troubles & les intrigues qui agitèrent
la Régence de Marie de Médicis , Princeſſe
qui , ſuivant l'Auteur de ces Mémoires
, avoir naturellement l'ame élevée
, étoit prompte à ſe mouvoir , &
tardive , faute d'expérience , à prendre
une bonne réſolution ou à s'y laiſſer déterminer
.
Elémens de l'Histoire des anciens Peuples
du Monde , deleur religion & gouver
nement , de leurs principales loix ,
coutumes &grandes révolutions , &c.
Par M. P. A Paris , rue St Jean-de-
Beauvais , la première porte cochère
au deſſus du Collége .
1.
1
L'Auteur de cet Ouvrage a éprouvé
lui-même qu'en offrant aux jeunes gens ,
ſous un point de vue clair & précis ,
l'établiſſement d'un Peuple, ſes grandes
révolutions , les principes raſſemblés de
ſa religion , de ſon gouvernement , de
ſes loix , de ſes moeurs, les détails des
événemens relatifs à l'hiſtoire de ce Peuple
, s'imprimoient avec plus de faciliré
dans la mémoire; & les faits, malgré
86 MERCURE DE FRANCE.
leur diverſité , ſe claſſoient comme d'euxmêmes
, felon l'ordre des temps , des
lieux & des moeurs. Les avantages de
ces fortes d'abrégés méthodiques n'empêchent
pas de recourir aux grandes Hiftoires
, lorſqu'on veut faire des progrès
danscette forted'étude.Un abrégé ne fait
jamais qu'indiquer la manière d'étudier ,
&réunir les faits effentiels qu'on ne fauroit
trop tôt s'inculper. En un mot , les
abrégés , felon l'Auteur des Elémens hiftoriques
, ne doivent être regardés que
comme un moyen d'avancer vers des
connoiffances plus profondes. Ainfi
quiconque s'arrêteroit à ces élémens
manqueroit même le but que ſe ſont
propoſés ceux qui les donnent aux Public.
L'Auteur promet de traiter à- peu- près
de la même manière , pluſieurs autres
Peuples , tels que les Carthaginois , les
Peuples de l'Italie , & il réſerve pour
un Ouvrage ſéparé les Romains &
les Chinois. Les notes qui font ajoutées
à la fin du volume , ſont propres
à indiquer les jugemens que l'on doit
porter fur les Peuples auxquels elles ont
rapport.
Examen de la Houille , conſidérée com
,
SEPTEMBRE. 1775 . 87
me engrais des terres ; par M. Raulin ,
Docteur en Médecine . A Paris , chez
Vincent , rue des Mathurins , hôtel de
Clugny.
La houille , qui eſt une terre végétale
& foffile , eſt en uſage dans pluſieurs
contrées. On la préfere aux cendres de
tourbe , dont on ſe ſervoit pour engrais
de terre en Hollande , en Flandre & ailleurs.
L'Ouvrage que nous annonçons
difcute tous les effets que produit la
houille fur la terre, fur les végétaux &
fur les animaux qui s'en noutriflent.
Hiftoire des progrès de l'eſprit humain
dans les ſciences naturelles & dans les
aris qui en dépendent ; ſavoir : l'efpace
, le vuide , le temps , le mouvement
& le lieu; la matière ou les
corps ; la terre ; l'eau, l'air , le fon;
le feu; la lumière & les couleurs;
l'électricité ; l'aſtronomie phyſique ;
leglobe terreſtre; l'économie animale ;
la chimie , la verrerie ; la teinture.
Avec un abrégé de la vie des plus célèbres
Auteurs dans ces ſciences. Par
M. Savérien . vol. in 8°. Prix s livres
relié. A Paris , chez Lacombe , Libr.
$$ MERCURE DE FRANCE.
rue Chriſtine , 1775. Avec approb . &
privilége du Roi.
On doit regarder cet Ouvrage comme
la ſuite de l'Hiſtoire des progrès de l'efprit
humain dans les ſciences exactes ,
que le Public a accueilli fi favorablement.
L'Auteur y expoſe toutes les découvertes
qu'on a faites dans les ſciences naturel.
les , remonte à chaque partie de ces ſciences
, & fuit fes progrès , ſans quitter l'ordre
des temps. En réuniſſant ces deux
livres , on aura l'état actuel des mathé.
matiques & de la physique. Les vérités
qu'on y a découvertes , ſont déſormais
enregiſtrées : on peut compter maintenant
nos richeffes philoſophiques en ces
deux genres , & connoître ce qui nous
reſte à faire pour les augmenter.
M. Savérien commence par l'hiſtoire
de l'eſpace , du vuide , du temps , du
mouvement & du lieu. La queſtion ſur
la nature de l'eſpace eſt une des plus
fameuſes qui ayent partagé les Philofophes
anciens & modernes : auſſi eſt- elle
une des plus eſſentielles par l'influence
qu'elle a fur les vérités les plus importantes
de la phyſique. Selon Démocrite ,
l'eſpace eſt un être incorporel , impalpa
SEPTEMBRE. 177 ) . 8 ,
ble, & incapable d'action & de paffion .
C'étoit auſſi le ſentiment de Leucipe.
Epicure ſimplifia cette définition en diſant
que c'eſt une étendue ſans bornes , immobile
, uniforme , ſimilaire en toutes fes
parties , & libre de toute réſiſtance. Ariftote
ne trouvoit point encore cela affez
fimple ; il vouloit que l'eſpace fût un
mode ou un accident de la matière . Defcartes
prétendit enſuite que le vuide eſt
impoſſible , qu'il ne peut pas y avoir
d'eſpace ſans matière , & qu'eſpace &
matière font la même chose. Locke ne
fut pas de cet avis : il ſoutint, par de
bonnes raiſons , qu'il y a de l'eſpace ſans
marière ; & Keil prouva que la matière
eſt parſemée de petits eſpaces ou interftices
abſolument quides, Keil étoit un
ſavant Phyſicien , & ſes raiſonnemens
portoient l'empreinte de fon génie. Cependant
Leibnitz regarda l'idée qu'on
croit avoir du vuide comme une illuſion
de l'imagination; felon lui , l'eſpace n'eſt
que l'ordre des choses qui co-exiſtent.
Enfin Newton écrivoit ſérieusement que
l'eſpace eſt leſenſorium de Dieu , & par
le moyen dequoi Dieu eſt préſent à toutes
choſes.
Il faut voirdanscetOuvrage que nous
१० MERCURE DE FRANCE.
analyfons , la controverſe qu'eurent à ce
fujet les Newtoniens avec Leibnitzs ,
qui fe moquoit hautement de ce fenforium.
Il faut lire auſſi les preuves que
ces mêmes Newtoniens donnent de l'exiftence
du vuide. Ce font des détails également
curieux & inſtructifs dans leſquels
nous ne pouvons point entrer.
L'hiſtoire du temps & celle du mouvement
font auſſi très intéreffantes . On
apprend une choſe bien fingulière dans
cette première hiſtoire , c'eſt qu'on ignore
ce que c'eſt que le temps. Saint Auguftin
diſoit : Je fais ce que c'eſt que le temps ,
quand on ne me le deinande pas. Locke
penſoit à peu près de même que Saint
Auguſtin ; & quoique Leibnitz ait affuré
que le temps eſt la fucceffion de nos
idées , cela ne nous le fait guères connoître
: car , fuivant la juſte remarque de
M. Savérien , ſi nous n'avons une idée
juſte du temps que par la fucceffion de
nos idées , chacun a fa meſure propre du
temps dans la promptitude ou la lenteur
avec leſquelles nos idées ſe ſuccèdent :
ainſi nousn'avons point une notion exacte
& abfolue du temps.
Il y a encore bien des fubtilités philoſophiques
dans l'hiſtoire du mouve
SEPTEMBRE. 1775 . I
ment. D'abord l'inventeur de la dialectique
, le fameux Zénon d'Elée , s'attacha à
prouver qu'il n'y a point de mouvement :
c'étoit 530 ans avant Jéfus Chrift. Ariftote,
ſans s'arrêter aux fophifmes de Zé
non , foutint que le mouvement eſt le
paſſage d'un corps d'un endroit à un autre
, & la continuation d'un corps au
même lieu . Mais ondemanda à Ariftote
& à fes Diſciples qu'eſt ce que le mou
vement en lui- même ? le mouvement
exiſte til ? y a-t-il des corps qui foient
en nouvement? Ces queſtions étoient
abfolument ridicules : cependant on les
a renouvelées de nos jours.
Après avoir expoſé toutes les difficultés
anciennes& modernes qu'on a faites
fur la nature du mouvement, M. Saverien
fait voir qu'on doit s'en tenir à la
définition d'Aristote , & finit cet article
par l'hiſtoire du lieu , & paſſe de ſuite à
celle de la matière ou des corps .
C'eſt encore un doute bien fingulier
que celui qu'on a ſur l'existence de la
matière. Saint Auguſtin diſoit qu'elle eſt
comme les ténèbres , qu'on ne la conçoit
qu'en l'ignorant. Le P. Mallebranche veut
qu'il n'y ait que la foi qui puiſſe nous
convaincre qu'il y a effectivement des
92 MERCURE DE FRANCE.
corps ; & M. Berkeley , Evêque de Cloyne
, plus ſceptique que le P. Mallebranche,
a écrit que non ſeulement la matière
n'existe pas , mais encore qu'elle eſt
abfolument impoſſible. Si ces fubtilités
n'entroient point dans l'hiſtoire de la
matière , M. Savérien n'en auroit fûrement
pas fait mention dans fon livre.
On trouve dans cette hiſtoire toutes les
découvertes qu'on a faites ſur les propriétés
des corps , fur leur diviſibilité ,
leur porofité , leur ductilité, leur peſanteur
, &c. Il y a ici des expériences bien
fines &des ſyſtêmes bien ingénieux. Les
expériences de Boyle , de Rohault , de
Réaumur, font fur- tout extrêmement curieuſes
. Le Lecteur verra ſans doute avec
plaifir la ſuivante , qui pourra donner
une idée des autres : nous emprunterons
les expreſſions de l'Auteur.
" Il s'agit de connoître la quantité d'or
>> qui eſt ſur un fil d'argent doré. Pour
>> doter ce fil , on prendun cylindre d'ar-
>> gent de 45 marcs , qu'on couvre d'une
>> feule oncede feuilles d'or. Par le moyen
>> de la filière , on étend enſuite ce fil
» pour en faire un fil doré , & ce cylin-
>> dre , qui n'a que vingt-deux pouces de
>>hauteur , en acquiert , par la filière ,
SEPTEMBRE . 1775 . 93
„ treize millions neuf cents ſoixante-trois
>> mille deux cents quarante , c'eſt à dire
>> qu'il devient fix cents trente quatre
>> mille ſix cents quatre- vingt-douze fois
>>>plus grand qu'il n'étoit , ayant près de
>> quatre- vingt-dix-sept lieues de deux
>> mille toiſes de longueur.
>>Ce fil ſe file ſur de la ſoie , & pour
>> cela on l'applatit , ce qui l'alonge au
>> moins d'un ſeptième , de forte qu'il
>> acquiertencore environ quatorze lieues.
33 D'où il fuit que l'once d'or , dont le
>> cylindre d'argent a été couvert , ac-
» quiert , ainſi que lui , la longueur de
cent onze lieues. M. de Réaumur a cal-
>> culé l'épaiſſeur de cet or fur ce fil , &
>> il a trouve que cette épaiſſeur de l'or
>> doit être d'un million cinquante mil
» lieme de ligne , ce qui eſt d'une peti-
>> telle énorme » .
Les expériences ſur la porofité des
corps ne font pas moins piquantes que
celles ſur la diviſibilité de la matière.
M. Savérien n'en omet aucunes. Qui
croiroit , par exemple , qu'il y a deux
milliards ſeize millions de pores fur la
peau de l'homme ? C'eſt pourtant ce que
prouvent invinciblement les expériences
&le calcul du célèbre Lewenoek. Ilex
94 MERCURE DE FRANCE .
poſe aufli , avec beaucoup de foin , toutes
les découvertes qu'on a faites ſur la co
héſion , fur l'attraction , &c. & finit ce
morceau par l'hiſtoire des forces vives .
L'hiſtoire de la terre fuit celle des corps:
elle comprend auſſi celle des ſels , & par
conféquent de leurs vertus & de leurs
propriétés , de la pierre d'aiman & de
ſes vertus , la découverte des aimans attificiels
, & toutes les expériences qu'on
a faites ſur les métaux , comme les végé
tations métalliques , l'arbre de Diane ,
&c.
Parmi les découvertes curieuſes qu'on
trouve dans l'hiſtoire de l'eau , on remarque
le digeſteur de Papin. C'eſt une marmite
fort folide , qu'on contient par
deux vis de preſſoir , & qui , expofée à
un feu ardent , réduit en gelée les os de
viande qu'on y met. M. Savérien dit
qu'un Curé de Rouen avoit fait uſage ,
avec ſuccès , de cette gelée pour les pauvres
de ſa Paroiſſe; c'eſt une choſe qui
mérite d'être vérifiée.
On doit s'attendre à voir dans cet article
l'hiſtoire de la congelation , celle des
effets de l'eau bouillante , de l'eau ſalée ,
de l'éolipile , &c.
Celui de l'air eſt intéreſſant par les
ŚEPTEMBRE. 1775 . 95
expériences qu'on a faites for fa peſanteur
, fur fon élasticité , ſur ſon humidité
, ſur ſa chaleur , &c . ce qui amène
naturellement l'hiſtoire du baromètre ,
de la machine pneumatique , des hygromètres
, des thermomètres , & c. &c.
L'hiſtoire du fon & de ſes propriétés
fuit celle de l'air. Dans l'hiſtoire du feu
on a l'hiſtoire des phoſpores naturels &
artificiels , ceux des feux de joie , des illuminations
, des feux d'artifice , &c . &c .
Enfin dans celle des couleurs , de la lumière
& de l'électricité , l'Auteur n'oublie
aucunes expériences , aucunes des découvertes
qu'on a faites fur ces objets ; on a
donc ici l'hiſtoire des microſcopes , des
télescopes , de la lanterne magique , &c .
Les articles qui ſuivent , ſavoir l'aſtronomie
phyſique , le globe terreſtre , font
traités avec le même ſoin . Nous voudrions
bien en donner une idée , en citant
quelques morceaux; mais nous en
avons affez dit pour faire connoître la
marche & le travail de l'Auteur.
Nous ne pouvons cependant pas nous
diſpenſer de citer une de ces découvertes
qui , par fa fingularité , mérite l'attention
des Phyſiciens & des Philofophes. En
parlant de la conſtitution du corps hu
96 MERCURE DE FRANCE.
main , M. Savérien dit : « Il ſe paſſe dans
• notre corps ce que nous voyons dans
> toutes les plantes .
>>Les alimens qui ſont dans les inteſtins,
> font la terre ; les racines , ce font les
» veines lactées , par leſquelles le fuc
>> nourricier ou le chyle monte au coeur ;
» de façon qu'un homme pourroit vivre
>> fans manger ni boire. Pour le nourrir ,
» il ſuffiroit de remplir les inteſtins
» d'alimens convenablement digérés ,
>> ou encore de faire tremper les vei-
>> nes lactées dans quelques vaſes où
>> ces alimens ſeroient déposés , & dans
>> unétat demouvement pour parvenir aux
>>premières veines lactées . On planteroit
» ainſi un homme comme une plante , &
>> il ſe nourriroit & vivroit comme elle.
>>Mais ſi l'homme 'n'eſt qu'une plan-
>> te , en le conſidérant phyſiquement &
>> abſtraction faite de la ſpiritualité de
>> fon ame , il doit produire une fleur
>> comme elle ; & cette fleur , dans les
>> hommes comme dans les animaux ,
>> c'eſt la tête. Il paroît que c'eſt- là l'ob-
>> jet de toutes les opérations de la Na-
» ture , &c. »
Il nous reſte à aſſurer que cet Ouvrage
important n'a pu être entrepris & exécuté
que
SEPTEMBRE. 1775. 97
que par un homme profond dans les
hautes ſciences . L'Auteur eſt affez connu ,
& le ſuccès du grand nombre des productions
qu'il a publiées depuis trente ans ,
ſont un sûr garant du ſuccès de celle-ci ;
c'eſt le jugement qu'en a porté M. de
Sancy , Cenſeur Royal , qui l'a approuvé :
Lenom de l'Auteur , dit- il , & leſuccès de
ſes autres productions annoncent avania .
geusement celle- ci.
Nous terminerons cet extrait par la
notice de M. de Mairan. C'eſt un des Phy.
ſiciens célèbres dont parle M. Savérien ;
nous choiſirons le morceau où il peint
ſon caractère. Peu de Savans ont été plus
intimement liés avec ce grand Phyſicien ,
& perſonne par conféquent n'eſt mieux
en état que lui de nous le faire connoître.
M. de Mairan , dit notre Auteur,
>>aimoit la gloire : c'eſt la paſſion des
belles ames ; mais quand cette paffion
>> n'eſt pas réglée par la philofophie, elle
> trouble ſouvent la paix du coeur ; elle
> nous rend infiniment ſenſibles aux critiques
& aux éloges ,& par- là elle nous
fait ſouvent repoufler les unes avec trop
de chaleur , & ambitionner les autres
E
98 MERCURE DE FRANCE .
>> avec trop d'empreſſement ; elle étouffe
>> encore tout autre ſentiment , parce
> qu'elle veur régner ſeule , tellement
>> quelle ne connoît ni l'amour , ni l'ami-
»tiê.
>>C'eſt auſſi ce qu'elle avoit produit
> dans notre Phyſicien.On a écrit que la
>> douceur de ſes moeurs le faisoit regar-
>> der comme le modèle des vertus ſo-
>>ciales ; qu'il avoit cette politeſſe aima-
» ble , cette gaîté ingénieuſe qui plaît ,&
> cela est vrai : mais il faut ajouter qu'il
> rapportoit tout à lui-même ; ſon bien.
► être & ſa propre eſtime étoient les mo-
>>>tifs de toutes ſes démarches ; & ces
• beaux dehors n'avoient pour but que
>> de ſe procurer la conſidération de tout
>> le monde.
>>A l'égard de ſon eſprit, il étoit fin
» & délicat. Tous ſes Ouvrages por-
>> tent l'empreinte de ce caractère. Ils
> ſont ſagement compoſés & avec beau-
>> coup de méthode. Perſonne n'a connu
>> mieux que lui , l'art de faire un livre.
>> On en peut juger par la ſeconde édi-
» tion de ſa Diſſertationfur la Glace,
» & fur tout par ſon Traité de l'Aurore
» Boréale , qui eſt plein d'une érudition
>> recherchée& où la matière eſt épuisée:
SEPTEMBRE . 1775. 99
ſes idées ſont ingénieuſes & ſes vues
- toujours nouvelles. En un mot ç'a été
>> le Phyſicien le plus docte , le plus élé-
>> gant & le plus ſpirituel qui ait peut-
>> être paru » .
N. B. On prépare actuellement une
ſecondeédition de l'Histoire des progrès de
l'esprit humain dans les ſciences exactes ,
dont la première eſt épuisée ; elle paroîtra
à la fin de l'année .
Manuel Tyronien , ou recueil d'abréviations
faciles & intelligibles de la plus
grande partie des mots de la langue
Françoiſe , rangés par ordre alphabétique.
Ouvrage utile aux perſonnes
qui ont beaucoup d'écritures à expédier
& qui connoiſſent la valeur du
temps. Par M. Feutry . A Paris , chez
les Frères Debure , Libr. quai des Auguſtins.
Tout le monde connoît l'utilité des
abréviations ; mais le défaut de leur uniformité
eſt un très-grand inconvénient :
chacun veut abréger à ſa manière. Un
Lexique portatif où l'on trouveroit ſous
la main une ſuite preſque complette
d'abréviations que chacun figureroit de
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
la même manière , remédieroit à l'in
convénient qui réſulte néceſſairement du
défaut d'uniformité. e
Les Anciens avoient imaginé des car
ractères qui repréſentoient un mot ou
pluſieurs mots enſemble. On en trouve
un allez grand nombre dans le recueil de
Gruter& dans celui de D. P. Carpentier,
On les nomme Tyroniens , parce que
Tyro , fameux Affranchi de Cicéron , s'en
ſervoit pour écrire , ſous la dictée , les
chefd'oeuvres immortels de ſon Maître.
Par cette invention il ſuivoit avec la
plume ( ou ſtyle) la rapidité des paroles
de l'Orateur. D'après cet exemple , il ne
feroit pas difficile de s'habituer à faire à
peu-près la même choſe , & l'expérience
ne pourroit qu'en démontrer la facilité &
les avantages.
L'Auteur de ce Manuel fournit tous
les moyens de fixer , d'une manière uni
forme les abréviations : il ne s'agit plus
que de les faire adopter avec unanimité,
L'Avertiſſement qui eſt à la tête de l'Our
vrage , montre tous les avantages de
cette méthode , & renferme des réponſes
fatisfaiſantes aux objections. Nous
ſommes chargés par l'Editeur d'avertiz
qu'il s'eſt gliſſé pluſieurs fautes dans les
SEPTEMBRE. 1775 . 101
80 premières pages , fur-tout aux mots
qui finiſſent en ation , comme abstraction ,
accélération , annihilation , annotation ,
&c. , leſquels auroient dû s'abréger ainfi :
abstrac , acc'l'rat , ankilat, annotat, &c. il
y aune vingtaine de fautes de cette forte
qu'il est très- aiſé de cortiger.
Répertoire univerſel & raifonné de Jurifpru.
dence civile, criminelle, canonique &bénéficiale.
Ouvrage de pluſieurs Jurifconfultes
; publié& mis en ordre par M.
Guyot , Ecuyer , ancien Magiftrat.
Tome II. A Paris , chez Dorez , Libra
rue Saint Jacques , piès StYves.
Si les Magiftrats & les Jarifconfultes.
font obligés de ſe livrer uniquement à
Tarde des Loix, les Choyens , qui font
également founis au pouvoir de ces
mêmes Loix , doivent as moinsen avoir
des notions. Le Dictionnaire que nous
annonçons , en facilitant cette étude à
ceux qui ne font point obligés par état
de recourir aux fources , ne fera pas
moins urile aux autres. On trouvera réanies
dans cet ouvrage & les règles d'équité,
que la Nature a gravées dans le coeur de
tous les hommes , & les loix arbitrai-
Eiij
102 MERCURE DE FRANCE.
res ou de convention que chaque ſociété
s'eſt formées , ſuivant ſon génie & fa manière
de concevoir les objets. Les premiè
res , fondées ſur des notions invariables ,
ne ſont point ſujettes à altération ; on les
trouve les mêmes chez tous les Peuples ,
malgré la différence des moeurs & le
changement des temps. Les ſecondes , qui
régifſent les ſociétés où elles ſont en vigueur
, ſont ſujettes à des révolutions qui
en rendent l'étude plus difficile , & laiffent
beaucoup à ſuppléer & à ajouter à ce
qu'elles ont décidé. On trouvera dans ce
Répertoire commode ces deux fortes de
Loix , dont la connoiſſance eſt néceſſaire
àtous les hommes , de quelque profeffion
qu'ils puiſſent être .
Eſſais historiques ſur le ſacre & couronnement
des Rois de France , les Minorités
& les Régences ; précédés d'un
Diſcours fur la ſucceſſion à la Couronne
. A Paris , chez Vente , Lib . rue de
la Montagne Ste Geneviève .
Quelques Ecrivains ont avancé qu'anciennement
la Nation ne reconnoiſſoit
point de Rois mineurs ; d'autres , que la
Royauté dépendoit du ſacre & du couSEPTEMBRE.
1775. 103
ronnement ; d'autres , que les Pairs de
France donnoient dans cette auguſte cérémonie
, une forte d'inveſtiture au nouveau
Roi ; d'autres enfin , que les Régences
limitoient l'autorité des Rois mineurs
.
Les conféquences dangereuſes qu'on
pourroittirer de ces affertions , ont déterminé
l'Auteur anonyme à publier ſes
recherches , afin de fixer par les faits , les
idées qu'on doit avoir fur ces points importans
de notre droit public.
Cet Ouvrage eſt un tiſſu de faits puiſés
dans notre Hiſtoire , lequel n'eſt point
ſuſceptible d'analyſe . C'eſt de l'exactitude
& de la juſte application des faits qu'on
peut déduire les vrais ſyſtèmes fur les
matières du droit public des différentes
Nations ; & c'eſt de la combinaiſon des
principes & des faits , & de l'enchaînement
des prérogatives & des anciens uſages
eſſentiels à la Souveraineté du Gouvernement
, des droits légitimes & des
devoirs eſſentiels des Sujets que réſulte
le droit public , qui n'eſt nulle part ,
comme l'enſeigne un Publiciste , & qui
ſe trouve par-tout.
Oraiſon funèbre de Clément XIV (Gan-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
ganelli ) , prononcée par M. l'Abbé
Mattzell , Ex-Jéſuite , Prédicateur actuel
du Chapitre de Fribourg en Suifle ,
en préſence du Sénat Souverain de la
République , le 15 Novembre 1774 ;
traduit de l'Allemand ſur l'original
imprimé , par M. de Fontallard. A
Paris , chez la Veuve Deſaint , Libr.
rue du Foin St Jacques .
Après les éloges donnés au feu Pape
par les hommes les plus judicieux & les
plus éclairésde tous les pays&de toutes
les communions , il ne manquoit plus à
ſa gloire que d'être loué folennellement
par un Ex- Jéſuite. L'Abbé Mattzell ,
plein de zèle pour la vérité , s'eſt fait un
devoir d'unir ſa voix à celle de tous les
Panégyriſtes de Clément , & non feulement
il exalte ſes ſublimes vertus , mais
encore il l'exerce ſur la deſtruction de la
Société .
L'Orateur prend pour texte ces paroles
tirées du Livre des Rois , Princeps &
maximus cecidit hodie in Ifrael ; & aprèsavoir
débuté par un pompeux éloge de
Louis XV , il nous fait entendre cette
cloche lugubre de la mort , qui , du haut
du Capitole , répandit dans la Capitale
SEPTEMBRE. 1775. 105
du Monde & enſuite dans tout l'Univers
, un nouvel effroi , un nouveau trouble
& un nouveau ſujet de douleur , en
nous apprenant que le 27 Novembre
étoit mort le plus grand d'Ifrael , le très-
Saint Père de ce Fils aîné , ce Chef de la
Chrétienneté , Laurent Ganganelli , Clé .
ment XIV .
La première partie de ce Diſcours
tend à prouver que la tiare convenoit
parfaitement à Clément XIV ; & la feconde
, qu'elle lui convenoit fans contradiction.
On ne doit point chercher dans ce
Diſcours la méthode qui est employée
dans nos Oraiſons funèbres. Malgré la
diffuſion qui s'y trouve , on y remarque
des beautés & fur-tout un pathétique qui
perfuade tout Lecteur , que l'Abbé Mazell
s'eſt livré de bonne foi aux ſentimens
de vénération que lui avoit inſpirés
les vertus de Cléinent XIV.
:
Cette Oraiſon funèbre , qui mérite de
trouver place dans le cabinet des Curieux
à raiſon de ſa ſingularité , doit être jointe
à la vie de Clément XIV par M. Carraccioli.
Un Gazetier , qui a été mal inftruit
, a prétendu que cette vie contenoit
pluſieurs fauffetés , fur tout l'endroit où
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
il eſt dit que le P. Marſoni , Général des
Cordeliers , avoit aſſiſté le feu Pape à la
mort. Ce fait eſt ſi certain , que le P.
Marfoni lui même annonce dans ſa Lettre
circulaire adreſſée à tout fon Ordre ,
qu'il n'a pointquitté le Souverain Pontife
pendant ſa maladie , & qu'il a recueilli
fes derniers ſoupirs.
Abrégé chronologique de l'Histoire de Lorraine
, contenant les principaux événemens
de cette Hiſtoire depuis Clovis
juſqu'à Gérard d'Alface , premier Duc
héréditaire , &depuis ce Prince juſqu'à
François III ; avec les guerres , les batailles
, les fiéges , les traités de paix ,
&c. les loix , les moeurs , les uſages ,
&c . 2 vol. in- 8 ° . A Paris , chez Moutard
, Lib. de la Reine , quai des Auguſtins
, près le pont St Michel.
On a déjà remarqué que la plupart des
abrégés d'Hiſtoire , avant celui de M. le
Préſident Hénault , n'étoient que des
compilations informes , où l'on ſe contentoit
de rapporter les faits fans en dé
voiler les cauſes , de citer les noms ſans
faire connoître les perſonnages , d'indiquer
les événemens ſans démêler le gerSEPTEMBRE
. 1775. 107
me caché qui les a fait éclorre , & de copier
les fautes des Ecrivains qui ont précédé
, ſans y ajouter la moindre critique.
On ne ſavoit pas que l'abrégé d'une choſe
doit être toute la choſe en petit & non
pas une partie de la choſe que l'on abrégeoit.
M. le Préſident Hénault hous a
fait connoître par ſon Ouvrage , en quoi
conſiſtoit la perfection d'un abrégé hiftorique.
D'une ſtatue coloſſale il a fu
faire une miniature , où tous les traits
ſe trouvent exprimés parfaitement & rendent
au naturel la choſe qu'ils doivent
repréſenter ; & l'on a dit à juſte titre que
cet Ecrivain approfondiſſoit les choſes ,
paroiſſant les effleurer. L'Auteur de l'abrégé
chronologique de l'Hiſtoire de Lorraine
ne pouvoit donc choiſir un meilleur
modèle ; on trouve à la fin de fon Ouvrageune
notice de Claude I de Lorraine,
Duc de Guiſe , une liste des Maiſons de
l'ancienne Chevalerie , avec un Dictionnaire
topographique des lieux qui font
dans lesDuchés de Lorraine & de Bar.
On ne peut pas ſe diſſimuler qu'un
des plus grands défauts de ceux qui ont
écrit l'Hiſtoire , a été de tout raconter
ſans aucun choix. Ils ont trouvé par-là le
ſecret de ſurcharger la mémoire & d'inf
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
pirer le dégoût pour cette étude. LesAbbréviateurs
ſe ſont trouvés dans l'her
reuſe néceſſité d'éviter cet écueil , & de
rejeter tout ce qui n'eſt pas propre à développer
, à faire ſaiſir & à conftater les
faits eſſentiels qui méritent ſeuls d'être
gravés dans la mémoire.
Penséesfur la Religion naturelle&révélée ,
fuivies de quelques découvertes importantes
fur la philofophie & fur la
théologie , & de réflexions ſur l'incrédulité.
Traduites de l'Anglois de M.
Forbes , avec des notes.
L'Auteur de cet Ouvrage a joui partout
de la réputation d'un Savant profond
&d'un homme vivement pénétré de la
religion qu'il profeſſoit. On apperçoit
dans tous fes Ouvrages la touche ferme
&vigoureuſe d'un penfeur ſolide& d'un
philofophe religieux ; fa méthode eſt
celle de l'induction . M. Forbès avance
d'une vérité connue ,& qu'il trouve dans
l'Ecriture , à d'autres vérités qu'on n'y
appercevoit pas ; & de vérité en vérité,
de conféquence en conféquence , toutes
déduites des Livres Saints , il parvient à
fon but, il opère la conviction , & , cheSEPTEMBRE.
1775. 109
1
min faiſant , répand du jour ſur beaucoup
d'endroits de l'Ecriture Dans les Penſées
fur la religion naturelle & révélée , il
confidere l'homme après ſa chute ; & il
conclut de l'état triſte où il eſt , qu'il ne
peut eſpérer de pardon, ſi Dieu ne lui apprend
qu'il a deſleinde lui pardonner. II
développe la première révélation que
Dieu fir à l'homme , en lui diſant , la
Semence de lafemme écrafera la tête du ferpent.
Enfuite il recherche par quels
moyens Dieu a foutenu la foi de cette
promeſſe dans le monde ; commentDieu
l'a renouvelée du temps des Patriarches ,
lorſqu'elle étoit preſque éteinte ; comment
il l'a publiée dans la loi de Moïſe ,
& quels moyens il a choiſi pour la conferver
, enforte qu'il ne fût pas beſoin
d'une autre révélation ſur la venue du
Meffie . Tout le culte extérieur des Juifs
devient fous ſa plume un mémorial permanent
de la révélation , une profeſſion
publique de l'attente du Meffie , & des
moyens du ſalut qu'il devoit apporter au
monde.
K
Analyse de l'histoire philoſophique &
politique des établiſſemens & du commerce
des Européens dans les deux
110 MERCURE DE FRANCE .
Indes. A Paris , chez Morin , au Palaie
Royal .
L'Auteur de cet Ouvrage n'a point
voulu faire une réfutation complette de
l'hiſtoire philofophique & politique : il
avoue qu'il n'a point cette éloquence &
cette pureté de diction qui éblouiffent
ſouvent les eſprits les plus droits & les
plus amis du vrai. Son Ouvrage n'eſt
qu'un extrait fidèle de quelques paſſages
de cette hiſtoire , & renferme des réflexions
critiques .
Il fait voir que les établiſſemens humains
ne ſont pas fondés uniquement fur
les paffions , comme le prétendent pluſieurs
Philoſophes ; ils le ſont ſur les
beſoins réciproques des hommes , qui ,
les uns & les autres , ne pouvant ſe paffer
de ſecours , ont formé des ſociétés
afin que du concours mutuel des ſervices
&des travaux particuliers , il réſultât le
bien général. Ces établiſſemens une fois
formés , loin d'être confervés par les paffions
humaines , ſeroient bientôt détruits
par elles ; ſi l'on ne cherchoit à les foutenir
par des loix qui , en réprimant les
paffions , arrêtent le cours des déſordres
qu'elles ne manqueroient pas de produire.
SEPTEMBRE. 1775. 111
On convient que ces établiſſemens ne
ſubſiſteroient que dans un état de langueur
& de dépétiſſement , ſi ceux qui les
compoſent , ne prenant aucun intérêt à
ce qui ſe fait dans le monde , & n'ayant
un coeur que pour leur patrie céleste , ſe
ſoucioient très peu de celle qu'ils ont fur la
terre. Mais où trouver dans l'Evangile la
preuve que l'amour du ciel détruit tout
attachement pour ſa patrie ? L'Evangile
ordonne-t-il à ſes Diſciples de ceſſer
d'être hommes , s'ils veulent être de parfaits
Chrétiens ? C'eſt le Chriſtianiſme
mal entendu & mal appliqué qui pourra
ſeul former des contemplatifs & des enthouſiaſtes
qui oublient que l'amour de
Dieu & du prochain ſont la première
vertu que l'Evangile preſcrit à tous les
hommes.
..
Lesfiècles Chrétiens ou Hiſtoire du Chrif.
tianiſme dans ſon établiſſement &
dans ſes progrès. Par M. l'Abbé.
en 4vol. AParis , chez Moutard , Lib .
quai des Auguſtins , près du Pont St
Michel.
L'Histoire de l'Eglife , dit l'Auteur
•des Siècles Chrétiens ,renferme ungrand
112 MERCURE DE FRANCE.
nombre d'objets qui , quoique liés enſemble
par des rapports étroits , ne peu.
vent être rapprochés dans un même tiffa
de narration , fans qu'il en réſulte une
confufion preſque inévitable. Pour don.
ner au récit la chaleur & la rapidité qui
en augmente l'intérêt , on eſt ſans ceſſe
obligé de renverſer l'ordre des choſes ,
de ferrer ce qui demandetoit d'être plus
étendu , de réunir des matières faites
pour être conſidérées ſéparément , & de
facrifier la méthode & la clarté à l'art
plus ingénieux qu'utile , des tranſitions
&des analogies. A meſure que la carrière
s'étend ſous les pas du Lecteur , par
les progrès de l'Evangile & l'aggrandifſeinent
de la ſphère où l'aſtre de la foi
déploye ſes rayons , il faut le ramener
continuellement d'un climat à l'autre ,
pour le faire paſſer encore par les routes
qu'il vient de quitter. On quitte l'expoſition
d'un événement, dont il faudroit développer
les cauſes & ſuivre les effets ,
pour décrire la célébration d'un Concile
ou faire l'extrait d'un Ecrivain . On ſe
tranſporte tour à tour des Gaules en Affrique
, de Rome à Conſtantinople ; on
interrompt & on reprend ſans ceſſe les
mêmes affaires , & par ces courſes & ces
SEPTEMBRE. 1775. 113
retours fréquens , on brife & on renoue
mille fois le fil des événemens , & l'on
jette dans les matières qu'on parcourt un
embarras , dont l'attention la mieux ſoutenue
a bien de la peine à ſe démêler.
Quelle que foit l'utilité des hiſtoires
générales , néceſſaires fans doute à ceux
qui aiment à ſuivre la mémoire du paſſé
juſques dans ſes moindres traces , & qui
ne veulent rien perdre des précieux détails
que les anciens monumens ont conſervés;
on fait quels font les avantages
des Hiſtoires rédigées , où les faits principaux
, les événemens qui font époque ,
font les ſeuls qu'on s'attache à développer.
En effet , cette méthode a le mérite
de ranger les matières ſous les idées générales
auxquelles elles ſe rapportent ,
d'écarter tout ce qui eſt étranger au ſujer ,
&qui ne peut fervir à le mettre dans un
plus grand jour , de ſéparer les objets qui
ne doivent pas être confondus , & de les
traiter avec la juſte étendue qui leur convient
, & avec une clarté qui en rendla
diſcuſſion plus facile à l'Hiſtorien & plus
commode au Lecteur .
Cette méthode eſt encore plus appropriée
à l'Hiſtoire Eccléſiaſtique qu'à tout
autre, tant à cauſe de la vaſte étendue
114 MERCURE DE FRANCE.
,
du théâtre qu'elle embraſle , que par rapport
à la nature des choſes ſi nombreuſes
& fi variées qui entrent dans ſa compofition.
Dans l'hiſtoire d'un Empire , d'un
Peuple fameux , d'un homme illuftre ,
les faits s'arrangent comme d'eux- mêmes,
à meſure que le temps déploye ſon cours:
guerres , batailles , conquêtes , traités de
paix & de commerce , projets médités
expéditions hardies , diviſions inteſtines ,
changemens dans l'ordre politique & civil
, tout cela ſe ſuccède& s'engendre ,
pour ainſi dire, tour- d-tour. Point d'écarts,
peu d'épiſodes , encore moins de
digreſſions. Il ne s'agit que de ſe laiſſer
entraîner à la rapidité des événemens ,
& de les peindre ſuivant qu'ils ſe préſenrent.
Une narration vive & continue fuffit
aux beſoin de l'Hiſtorien; & file ſtyle
eft pur , naturel , brillant , le Lecteur ſe
livre au charme qui le promène d'objets
en objets & qui répand mille leurs fur
ſa route.
Mais dans une Hiſtoire de l'Eglise , le
tiſſu des événemens eſt compofé d'un ſi
grand nombre de fils épars , qu'ils eſt
comme impoſſible de les raſſembler ſans
les brouiller. Il y a des faits généraux qui
concernent toute la ſociété chrétienne ,
SEPTEMBRE . 1775. 115
& des faits particuliers qui intéreſſent
certains Pays ou certaines claſſes d'hommes
; il y a des digreſſions continuelles
occafionnées par les diſparates inévitables
, quand on a une foule de matières
toutes diftinguées , quoique analogues , à
parcourir ; il y a l'hiſtoire du dogme &
de la morale ; l'hiſtoire des Conciles&
celle des Ecrivains ; l'hiſtoire des inſtitutions
publiques , & celle des perſonnages
célèbres par la fcience ou par la vertu . Si
on ne s'expoſoit pas à devenir obfcur &
confus en rapprochant tant de chofes
dans un même tableau , ne riſqueroit on
pas au moins de ſe rendre inutile à la
plupart des Lecteurs ?
D'après les réflexions ſur les différentes
manières d'enviſager l'Hiſtoire Eccléſiaſtique
, l'Auteur n'a préféré l'ordre
analytique , auquel il a ramené l'hiſtoire
de chaque ſiècle , conſidéré ſéparément ,
qu'afin de ſuivre d'un pas plus égal la
marche du temps & celle de l'eſprit humain
dans ſes divers rapports avec la
religion chrétienne. Ces matières , du
même genre , ſont réunies ſous des titres
diſtingués qui les indiquent : faits purement
hiſtoriques , naiſſance , progrès ,
extinction des ſchiſmes &des héréties ,
116 MERCURE DE FRANCE.
*
diſputes ſur le dogme & fur la morale ,
Ecrivains célèbres , Conciles généraux &
particuliers , leurs déciſions & leurs réglemens
, détails de moeurs & de diſcipline
, réſultats de ces différens objets;
tout cela ſe préſente dans l'ordre le plus
clair & dans la proportion la plus exac.
te qu'il foit poſſible de garder au milieu
d'une fi grande diverſité , & l'enſemble
qui s'en forme, produit un tableau où
tour eſt en ſa place & facile à faifir .
Dans les premiers ſiècles , où tout eſt
précieux , l'Auteur a cru devoir tout recueillir;
dans les ſuivans, où les affaires
de l'Eglife prennent un cours plus éren -
du, il a choiſi ce qu'il y avoit de plus
intéreſſant , & s'eſt attaché aux événemens
remarquables qui font époque dans
les annales de la Religion , qui fervent à
caractériſer le génie & les moeurs du
temps où ils ſe ſont paffés.
On trouve à la fin de chaque ſiècle une
table chronologique des Conciles tant
généraux que particuliers , & une ſeconde
qui indique ce qu'on connoît de certain
fur la ſucceſſion des grands fiéges & le
ſynchronisme des Souverains qui ont
régné enſemble dans toutes les parties du
monde chretien . Le dernier volume
SEPTEMBRE. 1775. 117
renfermera également la table chronologique
de tous les ſiècles chretiens , &
préſentera par ce moyen l'ordre des événemens
ſuivantles dates auxquelles ils
appartiennent,
Tout le monde convient qu'un abrégé
auſſi méthodique que celui dont on vient
de donner le plan , eſt d'une grande utilité.
A meſure que tous les genres de
connoiſſances s'étendent, l'eſprit humain
a plus de peine à les embraſſer : il a un
beſoin plus preſſant d'être guidé dans la
recherche & dans le choix des choses efſentielles
& fondamentales; & c'eſt cela
même qui rend les bons abrégés très difficiles
à faire : pour n'y omettre rien d'eſ.
ſentiel & n'y inférer rien de ſuperflu , il
faut être maître de ſon ſujet & avoir le
talent de réduire , qualité plus rare quele
talent d'amplifier,
La défense de la Religion , de la morale,
de la vertu , de la politique & de lafociété
, dans la réfutation du ſyſtême ſocial
& de la politique naturelle. Par
le R. P. Richard, Profeſſeur en Théologie
, de l'Ordre du Noviciat des Frères
Prêcheurs. A Paris , chez Mouzard,
Lib. rue du Hurepoix.
118 MERCURE DE FRANCE.

En ſuivant pas-à pas les Auteurs qu'il
entreprend de réfuter , le P. Richard fair
voir que toute morale & toute politique
qui ne découle pas de la loi naturelle &
divine , ne peut rien pour le bonheur ſocial
; que la religion donne de l'homme
les idées qu'il en faut avoir; que le dol
la tromperie , le menſonge ſont toujours
blamables & jamais permis ; que la morale&
la vertu ne conſiſtent pas ſeulement
à bien vivre avec les autres , mais à remplir
tous les devoirs envers Dieu , envers
foi même & ſes ſemblables. Il prouve
enfuite que c'eſt calomnier groſſièrement
les Théologiens que de dire que , ſelon
eux, les mortels ne peuvent ſe former
aucune idée de la Divinité , & que c'eſt
calomnier la Religion d'une manière
bien plus groſſière encore , que de lui
attribuer de repréſenter la Divinité comme
une Souveraine injuſte , furieuſe , implacabledans
ſa colère , &c.
Le Défenſeur de la Religion ſubſtitue
le vrai tableau du Chrétien à l'infidelle
peinture qu'en fait l'Auteur du ſyſteme
ſocial ; il venge l'Egliſe & tous ſes vrais
Miniſtres des maximes ſanguinaires qu'on
leur impute fautſement; il démontre que
loin d'avilir l'homme en le tenant dans
SEPTEMBRE. 1775. 119
une éternelle enfance , la morale chrétienne
l'anoblit, l'élève , le perfectionne ,
en lui enſeignant à pratiquer des vertus
beaucoup plus réelles & plus fublimes
que toutes celles du Paganiſme & de ſes
Philoſophes tant vantés.
N'aimer que ſoi- même , chercher fon
bien-être en tout , faire conſiſter ſon
bonheur dans les plaiſirs continuels en
bravant les puiſſances inviſibles & fantaſtiques
, qu'on ſuppoſe ennemies des
habitans de la terre ; voilà , dit l'Auteur
du Syſtême ſocial , les principes ſimples
& clairs de la morale & des
moeurs . Non , reprend leur Apologiſte ,
c'en eſt le poiſon mortel & ſouverainement
corrupteur ; c'eſt la ruine de la ſociété
, la perte des hommes , la ſource
fatale du libertinage le plus effréné
l'atheïſme le plus pur , qui apprend à
ne reconnoître aucune puiſſance inviſiſible
, aucun eſprit , rien de ce qui ne
tombe pas ſous les ſens&qu'on ne peut
ni voir , ni flairer , ni palper.
Après avoir relevé une multitude de
paradoxes révoltans & non moins contraires
à la raiſon qu'à la religion , le P.
Richard s'attache à réfuter ceux qui renverſent
de fond en comble la ſociété ,
120 MERCURE DE FRANCE.
la politique, leGouvernement, la royauté.
Comme ils font en très-grand nombre , &
qu'il ne nous eſt pas même poſſible de les
effleurer tous , nous nous bornerons à un
ſeul qui fera connoître les autres , & qui
enchérit fur tout ce qu'on a écrit juſqu'à
cette heure de plus ſéditieux , de plus furieux
contre le Trône & la perſonne facrée
des Rois. Les Souverainsfont des Citoyens
auxquels les Nations ont conféré le
droit de les gouverner pour leur proprefélicité.
Quel quefoit la forme du Gouvernement,
les devoirs de laJouveraineté doivent
être uniquementfondés fur le confentement
des Peuples.... Le Souverain le plus tégitime
, le plusfage , le plus vertueux , ne
feroitplus qu'un Tyran , fi, contre le voeu
public , il s'obſtinoit à gouverner ; it rentre
dans l'ordre des Sujets dès que la volonté
publique a révoquéfes pouvoirs. ( Difcours
III & IV ) .
L'Ouvrage eſt précédé d'une Préface
intéreſſante & lumineuse. On y trouve
en racourci & dans un beau jour les plus
fortes preuves de la divinité de la Religion
chrétienne avec les calomnies de
l'incrédulité contre Jésus - Chriſt , les
Apôtres & tous les Saints , tous les Pères
, tous les grands hommes du chriftianifme.
SEPTEMBRE. 1775. 128
niſme. On y lit le juſte éloge du Roi
-regnant; on eſquiſſe ſa Lettre aux Archevêques
& Evêques de France , ainfi
que celle de M. l'Archevêque de Paris
àtous les Fidèles de ſon Diocèſe. Enfin
joignant le ſentiment à la conviction ,
l'Auteur termine ſa Préface par cette
touchante apoſtrophe qu'il adreſſe à la
Nation.
« Venez donc , ô François , venez
tous vous raſſembler autour du Trône
>>du meilleur comme du plus ſage & du
>> plus chrétien des Rois , ſous la hou-
>> lette de vos Paſteurs ; vous y appren-
» drez que le reſpect , l'obéiſſance , la
>>fidélité à toute épreuve , l'amour fin-
» cère & filial , tendre & reconnoiffant ,
>>généreux , favoriſent les principaux
- devoirs que la Divinité même , qui a
>>placé les Souverains ſur vos têtes exige
» de vous à leur égard. Reſpectez donc
> ſes ordres ſuprêmes, reſpectez, d'eſprit
» & de coeur , ſon image vivante dans la
>>perſonne ſacrée du religieux & bien-
> faiſant Monarque qu'elle vous a donné
» pour la repréſenter. Reſpectez, d'eſprit
> &de coeur la Religion, commeil laref-
» pecte lui-même ; pratiquez la justice ,
: F
122 MERCURE DE FRANCE.
» ayez des moeurs dignes de lui & de
vous . Il vous aimera comme ſes en-
>>fans , vous protégera comme ſes ſujets ,
» n'oubliera rien pour eſſuyer vos larmes
>> de ces mêmes mains royales qui por-
> tent fans fléchir le fardeau de l'Etat ,
•&c. »
:
Recherches fur les maladies chroniques ,
leurs rapports avec les maladies aiguës,
leurs périodes , leur nature , & la manière
dont on les traite aux eaux minérales
de Barèges&des autres ſources
de l'Aquitaine ; par, M. Antoine
de Bordeu , Conſeiller d'Etat , ancien
Médecin du Béarn , des eaux de cette
Province & de celle du Bigorre ; M.
Théophile de Bordeu , Médecin
de Paris , ci devant Inſpecteur des
eaux ; M. François de Bordeu , au--
jourd'hui Inſpecteur de ces mêmes
eaux , & Médecin du Roi à Barèges.
Tome ler . A Paris , chez Ruauit ,
Libraire rue de la Harpe , 1775 .
Avec approbation & privilége. Prix
6 liv.
,
Ce premier volume renferme la théorie
générale des maladies , & l'analyſe
SEPTEMBRE. 1775.- 123
médicinale du fang; les Auteurs l'ont
fait précéder d'une eſpèce de Préface ,
qui annonce le plan de leur Ouvrage :
on y expoſe d'abord la doctrine d'Hippocrate
, & on déduit de cette doctrine des
principes généraux fur l'économie animale
; Hippocrate s'élève , ſi on peut ſe
ſervir de ce terme , diſent MM. Bordeu ,
par une force au- deſſus de l'humaine ,
juſqu'à la main du Créateur , qui pouffe
à leur fin tous les mouvemens de l'économie
animale dans la marche, les progrès
& les événemens des maladies .
L'agitation ordinaire des Médecins &des
malades , les diſtrait & les détourne de
ces écrits fublimes : cependant quelques
beaux Génies en ont déjà fait connoître
quelques uns , & ont laiffé par là des efquilles
propres à ſervir de modèle. Le
cours entier de la vie a été regardé , ſuivant
eux , comme une forte de maladie
qui a ſes diverſes phaſes & périodes , ſes
mouvemens variés , ſes criſes. Les âges ,
leurs révolutions , ont été calculées fur
le pied de mouvemens ou d'efforts critiques
, accompagnés d'accidens plus ou
moins actifs , douloureux , maladifs . La
pulmonie a été partagée en trois temps
oudegrés notables ; on a ſuivi la goutte ,
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
la néphrétique , les hémorroïdes dans
leurs périodes ; les écrouelles ont été examinées
ſelon le même plan ; c'eſt précifément
d'après un pareil plan que les Auteurs
de ces recherches s'appliquent dans
cet Ouvrage , à mettre en évidence la
marche ou les progrès des maladies chroniques
; qu'ils eſlayent de diftinguer dans
cette marche les temps d'irritation , de
coction , & d'évacuation ; qu'ils ſuivent
les métaſtaſes ou les changemens des ma-
Jadies chroniques , non moins aſſujettis
à une règle fixe que ceux des maladies
aiguës. Pouvoir ſurprendre la nature , préparant
une maladie chronique , la déve-
Joppant & faiſant des efforts pour la terminer
; aſſigner les momens favorables
pour agir ,& ceux où il faut ſe livrer à l'expectation;
prouver juſqu'à quel point il
eſt vrai qu'une maladie chronique doit ,
pour ſe terminer , devenir aiguë , &
qu'ainſi que les plus aiguës, les chroniques
ont leurs criſes , leurs redoublemens ,
leurs évacuations , leurs temps de calme ,
de repos, d'intermittence , de remittence;
leurs momens de réſiſtance aux remèdes,
leurs temps de maturation , de douceur
, de facile reductibilité, leur curabilité
& leur incurabilité, leur ſujetion à
:
SEPTEMBRE. 1775. 125
la nature & aux grandes ſecouſſes des
âges , des ſaiſons,des variations de l'athmoſphère
; leurs thithmes'particuliers du
pouls , leurs urines , leurs évacuations ,
leur admirable dépendance des paſſions;
inſiſter beaucoup fur les cauſes morales ,
plus efficaces ſouvent que les phyſiques ,
plus difficiles à ſaiſir , plus importantes
à obſerver que les révolutions purement
corporelles : ce font autant d'objets que
les Auteurs ſe propoſent de diſcuterdans
leurs recherches ; mais auparavant ils ont
é é obligés d'en faire d'autres fur le fond
de d'economie animale , ſur la vie & fes
fonctions , fur le mechaniſme & la manière-
d'ètre des maladies dans le corps
vivant. Ils ont cru dans ces recherches
devoir donner la préférence àune théo
rie moins éloignée de celles des Anciens ,
que le font les notions courrantes fur
la circulation , ſur les petits vaiſſeaux ,
fur les globules du ſang , & tels autres
dogmes des Ecoles modernes , appelés le
Systême des Méchaniciens , qu'ils paroifſent
rejeter comme très - nuiſibles à la
faine médecine , ce qui ne plaira pas
fansdoute aux Médecins modernes .
Les élémens de la vraie médecine doivent
s'apprendre & s'éclaircir auprès des
Fi
126 MERCURE DE FRANCE.
malades , dans les Hôpitaux & dans le
commerce des hommes valétudinaires ,
dans la méditation , dans l'étude des phénomènes
particuliers aux différens âges ,
aux divers tempéramens , aux paffions ,
aux talens , aux pofitions particulières
où se trouvent les hommes , à leurs habitudes;
enfin , difent MM. Bordeu , la
médecine s'apprend dans les vieux Auteurs
, ennuyeux pour les Phyficiens , aufh
ont ils puiſé dans ces ſources antiques &
facrées les premières notions fur la ſenſibilité
, la mobilité , l'activité eſſentielle
à la première fibre de chaque animal
, à ſa première partie conſtitutive ;
ils ont regardé le corps vivant comme
un aſſemblage de divers organes ,
viſcères & autres , qui jouiflent chacun
d'un ſentiment & d'un
ment particulier , d'une diſpoſition décidée
pour tel ſentiment ou tel mouvement
, d'où réſultent l'accord & l'harmonie
de toutes les actions particulières
qui concourrent à la vie générale , & qui
routes dépendent plus ou moins évidem.
ment du ſentiment ou du mouvement
dévolu à la fibre animale de chaque individu.
Nous déſirerions pouvoir ſuivre
ces Auteurs érudits dans une ſi belle
mouveSEPTEMBRE.
1775 . 127
théorie : mais les bornes que nous prefcrit
la nature de cet Ouvrage périodique ,
ne nous permettent pas de pouvoir le
faire : tout ce que nous pouvons obferver
ici à nos Lecteurs , c'eſt que dans le
premier volume de l'Ouvrage que nous
annonçons , & qui fait defirer avec empreſſement
le ſecond , on trouve expoſée
cette belle théorie, cette théorie générale
, cette anatomie vraiment médicale
, qui conſiſte à peindre & à développer
l'organiſme ou les moeurs &
uſages de chaque organe , appliqué à ſes
fonctions par un inſtinct& un ſentiment
particulier. On y trouvera auſſi joint un
eſſai ſur la théorie animale , ſur les mouvemens
intérieurs auxquels ſont ſujettes
les liqueurs , & fur les effets que ces
changemens & les divers miafmes ou
poiſons occaſionnent dans l'économie
animale , foit dans l'état de ſanté , ſoit
dans celui de maladie. Cet eſſai eſt le
réſultat des remarques qui ont pu être
faites fur cette ſcience ou fur cette hiftoire
des liqueurs vivantes. Les Auteurs
rapportent encore dans le premier volume
une infinité d'obſervations ſur l'efficacité
des eaux minérales de Barèges &
autresſources d'Aquitaine , & qui ſervent
Fiy
128 MERCURE DE FRANCE .
à appuyer leurs théories. Une partie de
ces obſervations ſe trouve déjà conſignée
avec les théorèmes qu'on en peut déduire
, dans une thèſe que M. Théophile
de Bordeu ſoutint à Paris en 1754, &
dans laquelle il diſcutoit la queſtion :
Virum Aquitaniæ minerales aquæ morbis
chronicis?
Eloge de M. Model , Conſeiller de la
Cour , Premier Apothicaire de Sa
Majesté l'Impératrice de Ruffie , & c .
par M. Parmentier , Penſionnaire du
Roi , Maître Apothicaire de Paris. A
Paris , chez Monory , Libr. tue de la
Comédie Françoife , 1775 .
L'Eloge de M. Model eſt dû à la
reconnoiſſance de M. Parmentier; l'avan
tage que celui ci a eu de faire connoître
en France les différens travaux de M.
Model , les bontés particulières dont il
l'honoroit , l'eſtime & l'amitié qu'il lui a
conſervées juſqu'au dernier inſtant de la
vie, font les motifs qui ont engagé M.
Parmentier à annoncer la perte que la
Pharmacie vient de faire de ce ſavant
Chimiſte .
SEPTEMBRE. 1779. 119
:
Description générale &particulière duDuché
de Bourgogne , précédée de l'abrégé
hiſtorique de cette Province ; par M.
Courtepée , Prêtre , & par M. Beguiller
, Avocat , Notaire de la Province ,
Correfpondant des Académies Royales
des Sciences & Belles Lettres , &c.
Tome I. A Dijon , chez Frantin , Imprimeur
du Roi ; & à Paris, chez Delalain
, Libraire , rue de la Comédie
Françoiſe , 1775. Avec approb. & privilége
du Roi .
L'entrepriſe la plus utile, la plus intéreſſante
, & en même temps la plus
agréable pour un homme de lettre , eſt
la Description historique & topographique
du Pays qu'il habite ; MM. Courtepée
&Beguiller l'ont mieux ſenti que perfonne
, lorsque guidés par le zèle qui les
anime, ils ont entrepris de donner la
deſcription de la Bourgogne. Pluſieurs
Ecrivains anciens avoient tenté de le
faire comme eux : mais aucun n'avoit
réuffi à faire connoître cette Province &
ſes productions de la manière qu'ils le
font dans cet Ouvrage. Il n'en paroît
encore que le premier Tome , & fi on
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
en peut juger par l'abrégé de l'Hiſtoire
du Duché de Bourgogne , qui en forme
la plus grande partie , & par la defcription
générale de ce Duché , qui termine
le volume , on ne peut que deſirer avec
empreſſement les deſcriptions particulières
des différentes contrées de ce Duché
que nous promettent les Auteurs pout
les volumes fubfequens. Ils ont diviſé
en trois parties la deſcription générale de
laBourgogne , qu'ils nouspréfententdans
ce volume ; la première contient des détails
fur la ſituation , l'étendue & les limites
de la Province , ſa population , fes
rivières , ſes montagnes , fon climat , ſes
productions , fes carrières , ſes mines ,
fes curioſités naturelles , ſon commerce ,
ſes manufactures , &c.; la ſeconde confidère
la Bourgogne comme un Pays
d'Etat , ſes priviléges , ſon adminiftration
Provinciale , &c.; la troiſième comprend
la diviſion eccléſiatique , civile & militaire.
Physiologie des corps organisés , ou examen
analytique des animaux & des
végétaux comparés enſemble , à deffein
de démontrer la chaîne & continuité
qui unit les différens règnes;édition
SEPTEMBRE. 1775 . 131
françoiſe du livre publié en latin à
Manheim ſous le titre de Physiologie
des Mouffes , par M. de Necker , Botaniſte
, Hiftoriographe de l'Electeur
Palatin , &c . A Bouitlon ; & à Paris ,
chez Lacombe , Libr. rue Chriſtine ,
1775. Avec approbation .
: 2
L'Ouvrage que nous annonçons a
d'abord paru en latin ſous le titre de
Phyfiologia Muscorum : mais le Traducteur
qui s'eſt apperçu que le titre n'étoit
pas allez général , par rapport aux différens
objets qui font traités dans cetOuvrage
, a cru devoir le changer & lui
donuer celui qu'il porte actuellement
dans la traduction françoiſe; en effer
c'eſt celui qui lui convient le mieux ,
puiſqu'ony trouve un examen analytique
des animaux & des végétaux comparés
enſemble , à deſſein de démontrer la
chaîne & continuité qui unit les différens .
règnes de la nature; cette vérité , déjà
annoncée par les Naturaliſtes , eſt miſe
dans le plus grand jour dans l'Ouvrage
que nous annonçons , & appuyée nonſeulement
fur ungrand nombre d'autorités
très- graves , mais encore fur des
faits les plus concluans. On croyoit an
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
ciennement que le polype formoit la
nuance qui diftingue & fair paſſage de
l'animal au végéral. Les propriétés communes
à certaines plantes & à certains
animaux , & que poſsèdent également
des individus , rangés par quelques Naturaliſtes
dans le premier , & par quelques
autres dans le ſecond règne , ont engagé
M. de Necker à n'admettre qu'un
feul corps organique . Après avoir pallé
en revue les marques caractériſtiques affignées
par divers Auteurs pour diftin .
guer la plante, de l'animal , il trouve des
exceptions qui ne permettent pas d'adopter
aucun de ces ſyſtemes: il démontre
encore qu'il n'est pas de ſubſtances qui
mérite le nom de zoophite ou d'animal
plante , comme pluſieurs Naturaliftes
l'ont prétendu ; & en effet , on est obli .
gé de convenir avec M. de Necker que
les variétés de la nature excluent les
conclufions & les loix générales , ou , fi
l'on veut , que celles ci font incompatibles
avec la prodigieuſe variété qui règne
:
dans les productions de la nature. La
fingularité de cet Ouvrage & la théorie
Brillante qui s'y trouve répandue , doivent
engager les Naturalites à le life.
i
?
i
SEPTEMBRE 1775. 133
Nouvelles expériences & obſervations fur
lefer , relativement à ce que M. de
Buffon a dit de ce métal dans l'introduction
à l'Histoire des Minéraux qu'il
vient de publier. Par M. du Coudray,
Capitaine d'Ouvriers au Corps de
l'Artillerie , Correſpondant de l'Académie
Royale des Sciences. A Upſal ,
& ſe trouve à Paris , chez Ruault , Lib .
rue de la Harpe , 1775 .
Les expériences & les obſervations
détaillées dans cette brochure ne font
pas , à beaucoup près, conformes au ſentiment
de M. le Comte de Buffon fur le
fer ; M. du Coudray en fait uſage pour
relever les erreurs dans lesquelles le célèbre
Naturaliſte François étoit tombé
au fujet de ce métal : mais il le fait avec
toute la politeſſe & les égards dûs à un
Savant tel que M. de Buffon . Cette brochure
mérite d'être confultée par les Métallurgiſtes
: elle eſt purementpratique.
Les intérêts du Roi & ceux du Peuple ,
conſidérés dans la diſtribution des impôts
& les autres parties de l'adminiſtration.
Par M. A. de L***. Vol.
134 MERCURE DE FRANCE.
in- 8°. prix 3 liv. A Amſterdam , &
ſe trouve à Paris chez P. D. Pietres ,
Imprim. rue St Jacques .
Cet écrit eft diviſé en deux parties.
L'Auteur , après avoir expoſé dans la première
ce qu'il appelle les erreurs de l'adminiftrarion
, examine dans la ſeconde
la ſituation des affaires & les moyens qui
peuvent le mieux concourir au rétabliſſement
de l'ordre. La ſeule voie , felon
lui , capable de mener au but, confifte
moins dans une révolution générale &
ſubite , dont les opérations , peut être
trop haſardées , pourroient tomber à faux
&occaſionner les plus grands inconvéniens
, qu'à érablir une forme d'impor
tion qui puiffe , en ſe conciliant d'abord
avec l'état actuel des choſes , ſupprimer
les abus , & détruire inſenſiblement tout
cequi fera contraire aux intérêts du Roi ,
au foulagement & à la tranquillité de
Peuple. Pour remplir cet objet , l'Auteur
propoſe ſon plan , qu'il faut voir dans
l'Ouvrage même. Il ne perd point de vue
l'égalité reſpective qui doit fe trouver
entre les biens fonds , les facultés des
contribuables , les Communautés , Provinces
ou Généralités duRoyaume.:
SEPTEMBRE. 1775. 135
Nouvelles Françoiſes , par M. d'Uffieux ;
in 89. avec figures. A Paris , chez
Brunet , Lib . rue des Ecrivains , vis àvis
le Cloître Saint Jacques de la Boncherie.
Il ne paroît encore que le premier
numéro de ces Nouvelles , que M. d'Uffieux
publiera ſous le même format que
fon Décameron François. Comme l'Au
teur ſe propoſe de tirer ſes ſujets de
l'Hiftoire de France , il réſultera de ſon
recueil un nouveau degré d'intérêt pour
les Lecteurs François. La première Nouvelle
qui vient d'être publiée eſt intitulée :
Louis deBourbon , Prince de Condé. Louis
de Bourbon , premier du nom , Prince
de Condé , très- attaché à Henri II , fe
ſignala à la bataille de Saint Quentin ; il
ne ſe diſtingua pas moins au fiége de
Calais & de Thionville en 1558 : mais
après la mort funeſte de Henri , les mécontentemens
qu'il eſſuya, lui firent embraſſer
le parti des Réformés. Ses jours
furent alors remplis d'amertume , & ce
Prince ſe vit fouvent exposé à perdre la
vie . M. d'Uffieux a choia les ſcènes les
plus pathétiques pour nous les repréſen
136 MERCURE DE FRANCE.
ter. Une de ces ſcènes nous rappelle les
adieux touchans d'Hector & d'Andromaque.
Bourbon , Prince généreux &
incapable de ſoupçonner la perfidie, avoit
confenti , fur l'invitation de ſes ennemis
, de ſe rendre dans la Ville d'Orléans
, où les Etats devoient s'aſſembler ;
mais la tendreſſe inquière d'Eléonore de
Roye , épouſe du Prince , s'oppofe à fon
départ ; des préſages funeſtes ſembleient
auroriſer ſes craintes. Bourbon , ému
juſqu'aux larmes , prodigue à ſon épouſe
les plus tendres careſſes, tente les plus
grands efforts pour la raffurer. Perfuadé
enfin par tout ce qu'elle oppoſe à ſes raifons
, qu'il faut d'autres moyens pour la
contraindre à le laiſfer partir , il prend ,
quoiqu'à regret , un air ſevère , & donnant
plus d'éclat au fon de ſa voix :
• Madame , lui dit il , voyez à quoi vous
>> forcez ma tendreſſe ! c'eſt pour la première
fois , & malgré moi- même , que
>>je vous fais entendre ce mot , je le
»veux ». Eléonore baiſſe les yeux , & ,
tremblante de reſpect autant que de
crainte , le quitte auffi tôt & retourne
vers ſon fils , l'unique fruit de ſes amours.
Bourbon pénétré de regret de l'avoir af.
fligée , la regarde partir & la fuit des
SEPTEMBRE. 1775. 137
yeux long temps après qu'elle a diſparu ;
puis , revenu à lui - même : 2 Chère
>> épouſe , dit il , que ne puis je remplir
tes voeux ! mais j'ai donné ma parole :
>> il faut que je la tienne. Mon honneur
>>s'y trouve engagé; le repos même de
>> l'Etat , ainſi que le mien & celui de
> mon parti , m'en impoſe la loi. Je vais
>>donc achever ce que j'ai commencé » .
Et il pourſuit les apprêts de ſon voyage .
Cependant Eléonore , renfermée dans fon
appartement avec ſon fils , ſe livre aux
plus noires terreurs. De profonds ſoupi s
interrompent ſes longues plaintes : « II
>>ya ſe perdre , s'écrie- t-elle ; il va ſe li.
>>>vrer à ſes plus cruels ennemis ; il va
>> me laiſſer veuve ; & toi , mon fils ,
>>dit-elle , en le preſſant dans ſes bras
» & en le couvrant de larmes , & toi ..
>>mon fils , il va te laiſſer orphelin ! il
>> il le veut; c'eſt à nous de nous taire.
>> Le cruel ! il eſt déjà parti , peut être. Il
>> eſt parti ; & je n'ai point reçu ſes derniers
adieux . Quoi! mes yeux ne joui-
>> ront pas encore une fois de ſa pré-
>>fence! voyons s'il faut que je renonce
>>à cet eſpoir. Quelque barbare qu'il foir,
>> il ne pourra me refuſer d'embraſſer ſon
>> fils. Que fais je? peut- être l'innocen138
MERCURE DE FRANCE.
» ce , la foibleſſe de ce cher gage pour-
> ront l'arrêter. Ce que la mère n'a pu
» gagner , le fils l'obtiendra peut-être ».
Elle emporte dans ſesbras le jeune Bourbon.
A peine fortie de ſon appartement
elle entend hennir les chevaux , qui , attelés
à un char , attendent le Prince
dont les pas, traverſent déjà les cours.
Eléonore , à ce cruel ſpectacle , hâre ſa
marche , arrive avant lui à la principale
porte du Palais , &, dans un profond
Glence , attend que ſon époux ſe ſoit
approché. Puis tout-à-coup, emportée par
` ſon déſeſpoir , elle ſe courbe , poſe à
terre , au milieu du ſeuil , le jeune enfant
qui fait entendre ſes cris , & fe relevant
auffi-tôt : « Puiſque je n'ai plus
>>de pouvoir ſur ton coeur , s'écriet elle ,
> oſe du moins fouler à tes pieds ce fils
» que mes entrailles t'ont donné , ce fils
» l'unique héritier de ton nom ». Elle ſe
tait , & , dans une ferme contenance ,
attend le parti que prendra Bourbon . Le
Prince s'élance auſſi tot vers ſon fils , le
prend entre ſes bras , & ſe penche fur ce
tendre fruit de leur amour pour le couvrir
de baiſers : mais l'enfant , effrayé
du panache qui flotte ſur la tête de ſon
père, ſe détourne & ſe rejette en pleu
SEPTEMBRE. 1775. 139
rant dans les bras de ſa mère . Tu le
>>vois , s'écrie Eléonore ; il ſemble te
>> méconnoître pour l'auteur de ſes jours ;
»& tu mérites bien ce cruel traitement » .
Bourbon ne put alors retenir ſes larmes .
Il découvre ſa tête , remet ſon chapeau à
l'un de ſes Ecuyers ,& reprenant ſon fils :
• Cher enfant , ne crains plus ton père ;
> donne-lui plutôt un sourire. Tu me
» déſarmes : je ne te quitterai point. Je
> pars : inais tu vas m'accompagner.Ton
>>innocence défendra ton père. Le ciel,
en ra faveur , éloignera de moi tous
>>les malheurs que ta mère vent me faire
>>>craindre » . Puis s'adreſſant à Eléonore :
« Viens , lui dit- il , chère épouse , viens ;
»& fi le reſpect que je dois à ma parole
» m'ordonne de porter mes pas dans Or-
>>léans , que ton amour ne me refuſe pas
» de m'y ſuivre . Viens , &ne me repro-
>> che jamais la cruauté de la réponſe que
>> j'ai faite à tes follicitations ». Il lui
fait figne alors d'entrer dans le char;
Eléonore y monte. Dès qu'elle y eſt
affiſe , Louis place doucement ſon fils fue
les genoux de ſa mère; il ſe place en.
fuite lui même à côté de ſon épouſe , &
le char fuit auſſi-tôt la route d'Orléans .
L'Auteur rappelle ici les faits de l'Hif140
MERCURE DE FRANCE .
toire , & fans altérer les événemens qui
en font réſultés , il a, par les ſituations
qu'il a ménagées & les ſentimens dont
il a animé les diſcours de ſes perſonnages
, donné à cette Nouvelle la chaleur
& l'intérêt du Drame .
L'Auteur nous promet trois volumes
de ces Nouvelles , & le volume leta
compofé de cinq cahiers. Chaque Anecdote
ſera publiée ſéparément.
Nouvelles Espagnoles , de Michel de
Cervantes . Nº . I. Traduction nouvel
le , avec des notes , ornée de figures
en taille douce. La Bohémienne , Nouvelle
première . A Madrid , &fe trou
ve à Paris chez Coſtard , Libr. rue St
Jean de Beauvais , 1775 .
Un Littérateur familiariſé avec les richeſſes
de la langue eſpagnole , vient de
traduire en françois les douze Nouvelles
de Michelde Cervantes. Le numéro premier
ou la Nouvelle première , a pour
ture la Bohémienne. C'eſt un conte plein
d'imagination , d'intérêt , & de toutes
les grâces de récit dont l'immortel Auteur
de Don Quichotte ſavoit embellir
fes charmantes fictions.
SEPTEMBRE. 1775. 141
Le Sénéchal de Murcie étoit allé pour
affaires à Madrid avec ſa femme , ſa
jeune fille nommée Conſtance , & la
Gouvernante de cet aimable enfant , dont
la rare beauté tenta une vieille Bohémienne
, qui épia , pendant plus de fix
mois l'occaſion de l'enlever. Elle trouva
le moyen de l'écarter un peu de ſa Gou.
vernante , ſur le ſoir , au ſortir d'une
Egliſe , & l'emporta tout- à-coup dans la
campagne , où elle ſe hâta de la dépouil.
ler , & d'enfermer ſes petites nippes dans
le coffre qu'elle venoit d'ouvrir , étiquetées
d'un billet qui contenoitle nom de
l'enfant & la date de ſa diſparution. La
Vieille donna dès-lors à Conſtance le
nom de Précieuſe, ſous lequel elle l'éleva
parmi la troupe des Bohémiens & des
Bohémiennes , ſes camarades . Elle eut
ſoin de lui enſeigner les gentilleffes &
les eſpiégleries de ce nouvel état. La
petite Précieuse devint en peu de temps
Ja Nymphe la plus alerte & la plus ruſée
de tout le Bohémianiſme. Elle étoit ſi
heureuſement née , que la mauvaiſe éducation
ne put corrompre ſon honnête
naturel. Précieuse étoit vive & enjouée ;
mais ſa décence en impoſoit fi fort à
tous les Bohémiens , que le plus hardi
142 MERCURE DE FRANCE .
n'oſoit chanter des chanſons libres devant
elle.
:
Précieuse parut dans la Capitale de
l'Eſpagne le jour qu'on y célébroit la fête
de la Patrone de cette Ville , & fixa tous
les regards par tout où elle paſſa : mais
principalement ceux du jeune Don Juan
de Carcamo , Chevalier de Calatrava ;
elle fit auſſi une grande impreſſion ſur un
beau Page , magnifiquement vêtu , que
l'Amour rendit Poëte, & qui lui adreſſa
cette pièce de vers :
Précieuſeeſt ton nom : d'une pierre de prix
N'es - tu pas en effet l'image ?
De ſon éclat , du tien, les yeux ſontéblouis ;
Elle eſt dure ... ton coeur l'eſt cent fois davantage.
Tu confirmes bien le refrein :
«Jamais Beauté ne marcha ſans dédain ».
Si , dès le printemps de ton âge ,
Tu nous montres tant de fierté ,
Que ſera-ce vers ton été ?
Pourquoi , pourquoi faut-il que cet oeil qui nous
charme ,
Imite unbafilic qui tue en regardant ?
Tabeauté nous ravit , ta rigueur nous alarme ;
Ton joug eſt tyrannique autant que féduiſant.
Mais , dis ; eſt- il bien vrai que tu reçus la vie
D'un Bohémien qui mendie ?
SEPTEMBRE . 1775. 143
-
Moins ficuve que ruiſleau , chétifMançanarès ,
Est- ce bien fur tes bords que ſont nés tant d'attraits?
Précieuje y naquit , Précieuse te venge:
Cetréſor
Pafle l'or
Que roulent dans leur cours & le Tage & le
Goge.
Inſtruite par ton art , Preci uſe , tu fais
Nous dire la bonne aventure ;
Aventure funeſte à qui veut de trop près
Conſulter dans tes yeux ces magiques ſecrets.
Si ce n'eſt point une impoſture ,
Tes Compagnes cent fois ont forcé la nature
A leur révéler ſes décrets ;
Et leurs charmes , dit-on , percent la nuit obſcure
Qui couvre du deſtin les ténébreux arrêts ...
Ah! tes charmes , à tot , ſont plus forts & plus
vrais.
Ta magie eſt plus ſimple , elle eſt auſſi plus sûre.
Un regard eſt le talismant
Qui te ſoumet celui qui t'a vue un inſtant.
Situ chantes ,
Tu m'enchantes
Si tudanſes mon ame en ſecret ſuit tes pas z
Elle erre , en t'écoutant , ſur teslevres brûlantes ;
Et ton filence même a pour moi mille appas , &c.
P
144 MERCURE DE FRANCE.
:
Les perſonnes qui ont lu cette pièce
de vers dans l'original , ſont ſeules à
pottée d'apprécier la difficulté qu'il y
avoit d'en faire paſſer les principales
beautés dans notre langue.
Au ſurplus , le coeur indompté de
Précieuse fut à l'épreuve de cette attaque ,
& ſaconquête étoit réſervée àDon Juan
de Carcamo , qui déſeſpérant de plaire
autrement à cette Belle, quitta la maiſon
paternelle , muni d'une groſſe ſomme
d'or , & s'enrôla dans la troupe des
Bohémiens , pour jouir de la vue de
Précieuse. En vertu de cette démarche ,
fes nouveaux Confrères lui permirent de
l'épouſer : mais Précieuse, tout en y conſentant
, exigea qu'il ſeroit deux ans ſans
jouir des prérogatives d'époux , dans la
crainte qu'après les prémices de l'hyménée
, il ne ſe reſſouvînt de fonpremier
état , & ne retournât à Madrid , au méprisde
ſesengagemens avec elle. Durant
ce dur noviciat , Don Juan de Carcamo ,
qui avoit pris , pour ſe déguiſer , le nom
d'André , paſſa avec la Troupe dans un
village à trois lieues de Murcie , où , par
malheur pour lui , Carducha , fille d'un
Aubergiſte , devint épriſe de ſa bonne
mine , & ne lui pardonna point la froideur
SEPTEMBRE. 1775. 145
deur avec laquelle il reçut ſes avances .
Elle s'en vengea en les faiſant paffer pour
des voleurs , & fit courir après eux. André
ſe reſſouvint de ſa naiſſance , & ce
faux Bohémien ſautant ſur l'épée de l'Alguafil
, la lui arracha , & la lui plonger
dans le coeur. On arrête André , on le
charge de chaînes , & on le conduit à
Murcie , pardevant le Sénéchal , père de
Conſtance , de cette même Conſtance
qui , volée à ſes parens , avoit été élevée
dans la Troupe ſous le nom de Précieuse.
La vieille Bohémienne remarquant
que le Sénéchal & la Sénéchale
s'attendriſſoient en voyant Précieuse leur
demander la grâce de ſon époux , comprit
qu'un moyen infaillible de l'obtenir
étoit de leur découvrir que Précieuse étoit
leur fille . Elle courut donc leur chercher
le petit coffret qui contenoit la preuve
de ſa naiſſance , & ſe jetant à leurs genoux
, elle leur révéla le crime qu'elle
avoit fait , en leur enlevant leur chère
Conſtance. Ce moment eſt des plus pathétiques
, & très-énergiquement rendu
dans l'original &dans la nouvelle traduction
. Le meurtrier eſt abſous. André
& Précieuſe redeviennent Don Juan de
Carcamo & Conſtance. On réaliſe leur
G
146 MERCURE DE FRANCE.
hyménée précaire ;& le Roman finit aing
à la fatisfaction des principaux perſonnages
& du Lecteur.
Ce premier numéro des Nouvelles de
Cervantes , fait attendre avec impatience
les onze autres , que le même Traducteur
ſe propoſe de donner inceſſamment.
Leur totalité ne peut que former un enſemble
précieux pour les Amateurs , &
qu'ajouter à la ſomme de nos richeffes
littéraires , en fait d'agréables Romans,
Journal de Lecture ou choix périodique
de littérature & de morale.
Simul & jucunda & idonea dicere vitæ,
HOR.
1775. Avec approbat. & privilége du
Roi.
Il paroît tous les quinze jours une partiede
ce recueil: chaque partie eſt de 120
pages : trois parties forment un volume :
chaque volume eſt orné de gravures , &
l'Ouvrage eſt très bien imprimé.
Le prix de l'abonnement pour 12 parties
, qui paroîtront dans l'eſpace de fix
mois, rendues franches de port par la
poſte , ſera de is liv,
:
SEPTEMBRE. 1775. 147
On foufcrit à Paris , chez Lacombe ,
Libraire , rue Chriftine .
En Province , aux Bureaux des Poſtes ,
& chez les principaux Libraites .
Il faut affranchir le port des lettres &
de l'argent.
On n'inférera rien dans ce recueil qui
puiſſe empêcher de le mettre entre les
mains des jeunes gens .
On a déjà publié trois parties de, ce
Journal .
Dans la première parti,e on lit avee
plaifir des fraginens ou penfées détachées,
qui peuvent ſervir de préface.
La multitude etonnante de livres ne
doit pas épouvanter. Paris contient ſept
cent mille hommes ; on ne peut vivre
avec tous , & on choiſit trois ou quatre
Amis. Il ne faut pas plus ſe plaindre de
la multitude des livres que de celle des
Citoyens.
Deux cents mille volumes découragent
un homme tenté de faire imprimer ; mais
il ſe dit bientôt à lui même : on ne lit
point la plupart de ces livres là , & on
pourra me tire. Il ſe compare à la goutte
d'eau qui ſe plaignoit d'être confondue
& ignorée dans l'Ocean ; un Génie eur
pitié d'elle : il la fit avaler par une huitre.
:
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
ر
Elle devint la plus belle perle de l'Orient
, enfin le principal ornement du
Trône du Grand Mogol .
On apprend tout dans les livres , excepté
la manière de s'en ſervir ; c'eſt
l'ouvrage de la réflexion .
On trouve dans ce Journal un choix
heureux de lectures intéreſſantes dont les
unes ſont extraites d'Ouvrages nouveaux ,
quelques autres font originales , & d'autres
traduites des meilleurs livres étrangers.
Il y a un mélange agréable de vers
&de profe.
Bibliothèque littéraire , hiſtorique & critique
de la Médecine ancienne& moderne.
Par M. C *** , ancien Profeſleur de la
Faculté de Médecine . Avec approbat.
& privilége du Roi.
On publie un Proſpectus dans lequel
l'Auteur obſerve qu'il a paru effentiel de
réunir dans un même tableau , les ouvrages
, les fentimens , les découvertes
des Maîtres de l'Art , & de tranſmettre
à la poſtérité les noms & l'hiſtoire de
ceux qui ſe font diftingués dans quelque
partie de la Médecine. Cette ſcience a
eu depuis long temps ſes Hiſtoriens , qui
ont preſque tous été Médecins ,, qui
SEPTEMBRE. 1775. 149
ont même illustré , par leurs talens , leurs
découvertes & leurs ouvrages , les ſiècles
dans lesquels ils ont vécu .
Il ſe propoſe donc de donner un abrégé
de l'Hiſtoire de la Médecine &de ſes
différentes parties : d'indiquer l'état de
cette profellion chez les différens Peuples
qui l'ont cultivée autrefois , comme
les Chinois , les Japonois , les Egyptiens ,
les Grecs , les Arabes , &c. de parler des
Médecins les plus célèbres de tous les
fiécles , de tous ceux qui ont enrichi le
Public de leurs Ouvrages ; de tous ceux
qui méritent d'être connus par quelque
trait particulier. Les Chimiſtes , lesChirurgiens
, les Botaniſtes , les Anatomiſtes
trouveront leur place dans cet Ouvrage .
de même que les Médecins ; on n'oue
bliera point les Rois, les Princes, les
Souverains Pontifes , les Cardinaux , les
Evêques & Archevêques , les Philofophes,
les Savans de tout état , même les
Femmes, qui ſe ſont appliquées à quelque
parties de la Médecine ou qui ont
contribué à ſon avancement.
Dans la partie hiſtorique , on rapportera
le nom & le ſurnom des différens
perſonnages , les places qu'ils ont occupées,
le jour , l'année , le lieu de leur
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
naiſſance , de leur mort & de leur réception
aux dégrés ou à la maîtriſe, la date
de leur aggrégation aux différentes Académies
& de leur élévation aux places
ou aux dignités ,les anecdotes intéreſlantes
qui leur font relatives , les honneurs
dont on a récompenfé leurs talens , enfin
les monumens érigés à leur gloire.
Dans la partie littéraire & critique ,
on donnera le catalogue de leurs Ouvrages
, on indiquera les différentes éditions,
on en fera connoître le plan & la diſtribution
, on établira le jugement qu'on en
doit porter, on donnera un précis des
fentimens & des découvertes des diffésens
Auteurs .
L'ordre alphabétique a été adopté ,
comme le plus propre à mettre d'abord
fous les yeux du Lecteur tous les objets
qui peuvent l'intéreffer.
On pourra terminer l'Ouvrage par une
table particulière de tous les Ouvrages
de médecine , anatomie , chirurgie , botanique
, chimie , qui ont paru juſqu'à
nos jours. On ſuivra ces différentes matières
par ordre alphabétique , on indiquera
les noms des Auteurs . Cette table ,
qui fera l'objet d'un volume , ne peut
SEPTEMBRE. 1775. 151
qu'être fort utile : elle préſentera un tableau
de tous les Ouvrages qui ont paru
ſur chaque ſujet ; on y vetra les noms
des Auteurs qui les ont publiés ;, on
pourra , en cherchant dans l'Ouvrage le
nom de chaque Auteur, connoître ceux
qui ont le mieux traité chaque matière ,
& dont les Ouvrages peuvent être par
conféquent plus utiles.
:
L'Ouvrage ſera en huit volumes in 4° .
de 70 à 80 feuilles chacun. Le premier
volume paroîtra dans le mois de Novembre
1775 ; il en paroîtra enfuite un fucceffivement
tous les quatre mois ; le prix
de chaque volume broché ſera de 7 liv .
pour les Soufcripteurs , & de 10 liv . pour
ceuxqui n'auront point foufcrit .On payera
en ſouſcrivant la ſomme de 8 liv. &
enſuite celle de 6 liv. pour chaque volume
à mesure qu'on les retirera. Les foufcriptions
feront ouvertes juſqu'au 1er.
Octobre 1775 ; après ce temps là on ne
fera plus reçu à foufcrire.
On foufcrit chez Ruault , Lib . rue de
laHarpe .
Dictionnaire historique & géographique
portatif d'Italie , contenant une def
Giv
12 MERCURE DE FRANCE.
cription des Royaumes , des Républiques
, des Etats , des Provinces , des
Villes & des lieux principaux de cette
contrée ; avec des obſervations fur
le commerce de l'Italie, ſur le génie ,
les moeurs & l'induſtrie de ſes Habitans,
fur la muſique , la peinture ,
l'architecture ; ſur les choſes les plus
remarquables , foit de la nature , foit
de l'art ; enſemble l'hiſtoire des Rois ,
des Papes , des grands Hommes , des
Ecrivains & des Artiſtes célèbres
des Guerriers illuſtres ; & une expofition
des loix principales , des uſages
finguliers , & du caractère des Italiens.
Ouvrage dans lequel on a rafſemblé
tout ce qui peut intéreſſer la
curioſité & les beſoins des Naturels
du Pays & des Etrangers. A Paris ,
chez Lacombe , Libr. rue Chriſtine ,
près la rue Dauphine. Prix 12 livres
relié.
Un Ouvrage dans lequel on a raſſeanblé
avec ſoin des meilleurs écrits ſur l'Italie
, ce que cette belle partie de l'Europe
offre de plus intéreſſant , ne peut manquer
d'être favorablement accueilli . Il
n'eſt preſque perſonne aujourd'hui à qui
SEPTEMBRE. 1775. 153
la deſcription de l'Italie ne ſoit agréable
ou utile. Cette deſcription , conſidérée
dans ſes rapports avec l'hiſtoire , avec la
politique , la morale , les loix , les ſciences
, les lettres & les arts , avec la géographie
ancienne & moderne , vue dans
le long coursde ſes révolutions , étoit un
fujet qui ne pouvoit guère être traité que
dans l'ordre alphabétique. Il offre tant
d'objets différens , qu'ils n'affectent pas
tous également les Lecteurs. Au moyen
de la forme de Dictionnaire , chaque
Amateur pourra chercher dans cette immenſe
galerie les objets relatifs à ſon
goût , avec bien plus de facilité que dans
unedeſcription ſuivie.
L'Italie eſt le théâtre de tous les arts.
Les Curieux y accourent de toutes les
parties de l'Europe pour admirer les
beaux monumens qu'ils y ont produits
dans tous les fiécles. L'architecture italienne
a ſervi de modèle au reſte de
P'Univers. Pluſieurs des beaux édifices ,
élevés par les Romains , ont réſiſté aux
ravages du temps. L'Italie moderne a
produit des Architectes dignes de l'ancienne
Italie , & dont quelques ouvrages
étonneroient les Succeſſeurs d'Auguſte.
Les Architectes des autres Nations leur
Gy
154 MERCURE DE FRANCE,
font bien inférieurs ; la France en a pour.
tant eu qui les ont quelquefois égalés ;
mais à l'exception de la façade du Louvre
, de quelques Maiſons Royales &
d'un petit nombre d'édifices , qu'avonsnous
à comparer , dans l'architecture , à
ce qui nous reſte de Rome ancienne & à
la plupart des Palais de l'Italie moderne ?
Quel prix auroient les ruines de nos
chefs d'oeuvres , ſi , à la ſuite des temps ,
il ne reſtoit de Paris que des ruines ?
Notre Nation , aufli paſſionnée pour les
Jeux de Théâtre que pouvoient l'être les
Grecs & les Romains , auffi riche que
les premiers , & incomparablement plus
féconde que les derniers en chef- deuvres
dramatiques , n'a pas ſeulement une
Salle de Spectacles qui puiſſe ſupporter
Je parallèle avec le moindre des Théâtres
anciens dont l'Italie conſerve les reftes .
L'Italie moderne , à l'imitation de l'ancienne
, nous offre des modèles de Salles
propres à contenir la plus grande partie
du Public aſſemblé. Naples , Parme , Vé-
Fone , Vicence , Milan , & quelques autres
Villes , ont des Salles auſſi vaſtes
relativement à leur population que
l'étoient celles desGrecs & des Romains,
eu égard à ta leur. La voix des Acteurs ne
;
,
:
SEPTEMBRE. 1775. 159
ſe perd point dans ces Salles,quelque
grandes qu'elles foient ; dans celle de
Parme, qui contient plus de douze mille
ſpectateurs , l'on entend de l'extrémité de
la Salle , fans perdre un mot , un homme
qui parle à demi- voix. Il eſt ſurprenant
qu'on ne ſe ſoit pas encore occupé en
France des moyens d'agrandir les Salles
de Spectacle , ſans les rendre défavorables
aux voix . On a lieu d'eſpérer qu'on
s'attachera ſérieuſement à cet important
objetdans la conſtruction d'une nouvelle
Salle pour le Théâtre François , ainfi
qu'à une nouvelle combinaiſon dans la
diſpoſition des places propres à les rendre
plus nombreuſes dans une même
étendue & en même temps plus commodes
pour la totalité des Spectateurs ; il
ſemble que la diſpoſition de gradins en
amphithéâtre autour de la Salle , telle
qu'elle eft pratiquée au Théâtre de Par
me, concourroit avantageuſement à remplir
cebut.
Si l'Italie ancienne fut l'école des grands
Artiſtes qui l'ont encore illuftrée depuis
la renaiſſance des beaux-arts , l'Italie moderne
l'eſt encore de nos Artiſtes Fran
çois ; & quoique les Italiens d'aujourd'hui
ne reſſemblent plus à leurs Ancêtres , il
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
ſemble que le génie des arts ſe ſoit fixé
dans leurs climats. Il y en a même qu'ils
ſemblent avoir créés ; telle eſt la muſique ,
dont les Anciens ne leur ont point laiffé
de modèles. On ne connoîtde la muſique
des Anciens que les effets vrais ou fabuleux
qu'elle produiſoit : on n'a que des
notions incertaines de leur méthode. Le
génie moderne a tout créé chez les Italiens;
& cet art , ſi ſéduisant & fi voluptueux
, a dû faire des progrès rapides
chez un Peuple dont le caractère eſt ſuſceptible
des paſſions les plus vives. Leur
muſique ſemble être devenue celle de
toure l'Europe. Les François ſeuls , ont
long-temps héſité; mais il l'ont enfin
adoptée en ſe réſervant ledroitde la rectifier
, & ont corrigé la lenteur monotone
de leur muſique par la vivacité de la
muſique italienne.
La peinture & la ſculpture ne produiſent
point aujourd'hui des chef d'oeuvres
qui puiſſent être comparés à ceux de Raphael
, de Michel Ange , du Bernin , de
la Porte , du Titien , &c.; mais les Italiens
ſentent peut être mieux que nous
le prix de ces chefs-d'oeuvre ; ils les conſervent
avec un reſpect religieux ; ils ne
permettent point que de riches EtranSEPTEMBRE.
1775. 157
gers les leur enlèvent. Les Peintres & les
Sculpteurs d'Italie, qui ne ſe ſentent point
le génie de créer , copient les tableaux &
les ſtatues de ces grands Maîtres , & vendent
leurs copies aux Etrangers; ils ont
cependant encore des Peintres & des
Sculpteurs d'un très grand mérite.
Les lettres & les ſciences ne ſont pas
moins honorées que les arts dans la patrie
du Taſſe &de Galilée , & fes bibliothèques
recèlent des richeſſes peut- être
ſupérieures aux nôtres & à celles d'Angleterre.
On ne cite aucun dépôt dans
le monde qui puiſſe égaler la Bibliothèque
du Vatican .
Les moeurs offrent en Italie un ſpectacle
digne la curioſité du Philofophe.
Le ſang des anciens Italiens ne coule
point dans les veines des habitans de
l'Iralie moderne. Les Italiens d'aujourd'hui
deſcendent des Barbares qui ont
détruit leurs Ancêtres , des Peuples qui
en ont enſuite chaffé ces Barbares , &
des nouveaux Conquérans qui ont détruit
ces Peuples & qui s'y ſont érigés en Souverains.
Normands , François , Eſpagnols,
Allemands , toute l'Europe a fondu dans
l'Italie; & comment , fur ce théâtre de
dévaſtations continuelles, les races ſe ſen
158 MERCURE DE FRANCE.
rosent-elles perpétuées ? Auſſi eſt il probable
que les Italiens d'aujourd'hui ne
defcendent pas plus des anciens Conqué.
rans du monde , que les Chinois ne defcendent
des François .
La Capitale de Italie eſt devenue la
Capitale du Catholicifme , & la réſidence
du Chef de l'Eglife , Souverain temporel
de grands Etats. Prefque toutes les
dignités de cette Cour font affectées aux
Prêtres . Les Prélatures & les Bénéfices
étant preſque les feules récompenfes &
les feuls tréfors dont le Souverain puifle
difpofer , tout aſpire à l'état eccléfiaftique
&les Famillesfiniſſent parle célibat. Cerre
cauſe de dépopulation n'eſt pas auſſi forte
dans les autres Etats d'Italie que dans
ceux du Souverain Pontife : mais elle
s'y fait reffentir du moins dans les premières
Familles où la Prélature peut conduire
à la Papauté.
La pareſſe naturelle aux Italiens , eſt
encore une cauſe de la dépopulation &
de la langueur de l'Italie. Les gens de la
campagne , tourmentés par les impôts &
par le prix arbitraire que l'adminiſtration
met aux denrées , trouvent plus commo.
de d'aller mendier leur pain aux portes
des Couvens & des Palais , d'aller peuSEPTEMBRE.
1775. 159
pler les Hôpitaux ou de végérer infolemment
au ſervice d'un Monsignor , que de
folliciter , par un travail facile , ces terres
naturellement fécondes & dont la
végétation et fi puiſſante. :
L'ltalie pourroit non- ſeulement ſe
pafler des productions de tous les pays ,
mais encore , comme autrefois , fournir
les ſiennes à ſes voiſins , & s'enrichir de
leurs beſoins. La terre y produit fans ceffe
& n'eſt point dans la néceflité de ſe repofer
; vins , grains , légumes de toute
eſpèce , fruits exquis de tous les climats ,
huile , beſtiaux , tout ce qui fert aux befoins
& au luxe de l'homme ; l'ltalie
abonde en tout. L'hiver y fait rarement
fentir ſes rigueurs , ainſi les bois , réſervés
à couronner les montagnes , n'y enlèvent
point à l'agriculhure des terreins
précieux dans les plaines.
Les Italiens aiment le faſte & la repréſentation;
ce genre de luxe leur eſt
plus nuiſible qu'il ne le ſeroit à une
Nation laborieufe & cultivatrice , parce
que ne tirant point de leurs pays les
matières premières du luxe , & laifſant
, par leur naturel pareſleux , languis
& perdre les manufactures , ils font obligés
d'acheter des Etrangers les objets né-
1
160 MERCURE DE FRANCE.
ceſſaires à leur luxe. Une ſuite de ce
luxe eſt l'amour immodéré des Spectacles.
Tous les Auteurs qui ont parlé du caractère
des Italiens , ſemblent les avoir
vus ſous des points de vue différens . Les
uns en font les plus grands éloges & leur
attribuent toutes les qualités de l'eſprit ,
& toutes les vertus. Les autres les peignent
jaloux , vindicatifs ,trompeurs : ils
ne leur font grâce d'aucun vice. On trou
vera dans cet Ouvrage pluſieurs traits
épars qui caractériſeront mieux cette Nation
, que tant de portraits que les Auteurs
prennent dans leur imagination ,
ou qu'ils eſquiffent d'après leur manière
particulière de voir .
Tout ce qui peut avoir rapport aux
objets que nous venons d'expoſer , & à
une infinité d'autres non moins intéreſfans,
ſe trouve amplement détaillé dans
les différens articles de cet Ouvrage ,
également curieux , inſtructif & agréable
par l'intérêt des objets qu'il renferme ,
par l'immenſe variété qui devoit naître
néceſſairement du ſujet, & par le goût
qui a préſidé à l'aſſemblage &à la rédactiondes
matériaux qui le compoſent . Les
artieles des hommes illuftres font enriSEPTEMBRE.
1775. 161
chis , pour la plupart d'anecdotes intéreſſantes.
En voici une au ſujet du Cheva-
Jier Bernin , Peintre , Sculpteur & Architecte
célèbre. La ſucceſſion de cet immortel
Artiſte monta à deux millions de livres.
S'il eût été à mon service , dit la
Reine Chriſtine ,j'aurois honte qu'il eût
laiſſefi peu .
* Les Hommes de Promethee , Poëme , par
M. Colardeau . A Amſterdam , & fe
trouve à Paris , chez le Jay , Libraire ,
rue Saint Jacques , au grand Corneille.
L'Auteur de ce poëme annonce dans
ſapréface qu'il eſt redevable du ſujet de
fon poëme à M. Querlon & l'expreſſion
de ſa reconnaiſſance , qui paraît
très- vive , eſt d'autant plus louable , que
l'obligation paraît petite. M. Colardeau
doit être bien perfuadé que le mérite de
ſon Ouvrage eſt fort indépendant de M.
Querlon. Ce mérite eſt celui d'un ſtyle
en général plein de grâce & d'harmonie;
cemérite en un mot eſt celui d'un Poëte ,
*Article de M. de laHarpe.
162 MERCURE DE FRANCE.
&l'idée de M. Querlon eſt commune
& fans intérêt. C'eſt lui qui doit remercier
M. Colardeau d'avoir embelli des
charmes de fa muſe , une invention fi
faible. Un Sage conduit le Poëte fous
des portiques à demi ruinés & femés de
débris. Ils retrouvent fur des tableaux
peints à freſque , qui couvrent d'antiques
murailles , l'aventure de Prométhée raviſſant
le feu du ciel pour animer l'homme
& fa compagne Pandore. Le Sage
explique les détails de cette hiſtoire à
meſure qu'ils ſe retracent à ſes yeux dans
les peintures qu'ils parcourent. Voilà
toute la fiction . L'union du premier hom .
me avec Pandore eſt tout le noeud de
l'intérêt , & rappelle le tableau d'Adam
& Eve dans Milton . Rien de tout cela
n'appartient à M. Querlon : mais les
beaux vers appartiennent à M. Colardeau.
Il établit d'abord le ſite de la ſcène.
L'horiſon , ſous un ciel & de pourpre & d'azur ,
Yfuit dans la vapeur d'un air tranquille& pur.
Ce lointain , couronné du ſommet des montagnes
,
Offre dans les vallons de riantes campagnes ,
Un fleuve cutrecoupé de joncs &de roſeaux ,
SEPTEMBRE. 1775. 163
D'un cours lent& paiſible y promène les eaux ;
Et toujours plus charmé , plus épris de ſes rives,
Amuſe en cent détours ſes ondes fugitives.
Ici c'eſt un torrent qui , d'un cours orageur,
Tombe, bondit & roule en flots impétueux ;
D'unehumide vapeur il obtcurcit la plaine ,
Poufle , rejette au loin les débris qu'il entraîne ;
Là d'orgueilleux palmiers s'élancentdans les airs,
Ici d'humbles buillons les côtaux ſont couverts ,
Etpar- tout la verdure , aux yeux qu'elle intereffe,
Faitbriller du printemps la grâce & la jeuneſle.
On trouve par-tout dans ſes vers l'expreffion
poëtique heureuſement figurée
&neuve ,lans être bizarre . C'eſt le Poëte
ſeul qui
Fait briller du printemps la grace & la jeuneſſe.
C'eſt là fon langage.On le retrouve dans
la belle deſcription des deux Acteurs
qui animent la ſcène qu'on vient de
décrire.
L'homme , ſous le pinceau de l'Artiſte fidèle,
Etale fur ſon front la fierté naturelle.
Tout annonce dans lui le Roi de l'Univers ;
Son ſuperbe regard s'échappe en longs éclairs.
Son port majestueux , mais noble ſans rudeſſe ,
Réunit à la fois la force & la ſoupleſle ;
164 MERCURE DE FRANCE.
Sur ſes membres nerveux lesmuſcles prononcés ,
Forment unbel accord , l'un dans l'autre enlacés.
Tel paraît dans le Cirque un Lutteur intrépide.
Sa moitié près de lui , ſous un maintien timide.
Laiffe voir plus de grâce & des attraits plus doux.
Le Peintre n'avoit point, ſous un voile jaloux ,
De la belle Pandore enſeveli les charmes ;
L'innocence était nue ,& l'était ſans alarmes ;
Elle s'enveloppait de ſa ſeule pudeur.
La beauté n'a rougi qu'en perdant la candeur ,
Etprès de fon berceau , pure encore& céleste ,
Dans la nudité même elle eut un front modeſte..
La tournure de ces vers eſt charmante.
On a conteſté avec raiſon la vérité de
celui-ci :
La beauté n'a rougi qu'en perdant la candeur.
Si la pudeur eſt eſſentielle à la beauté ,
elle a dû rougir en ſe voyant nue. Sans
cette rougeur , font front modeſte aurait
eu une grâce de moins. Peut-être auffi
pourrait-on blâmer ſon ſuperbe regard
qui s'échappe. Il me ſemble que ces deux
mots fuperbe & s'échappe ne foient pas
faits pour aller enſemble ; mais il n'y a
que de très-beaux vers que l'on puiffe
examiner avec cette ſévérité , parce qu'ils
rappellent l'idée de la perfection. Le
SEPTEMBRE. 1775. 165
mot fuperbe paraît plus heureuſement
placé dans ces deux vers que l'on admite
dans un autre portrait de l'homme :
Superbe & s'entourant de l'ombre des cheveux ,
S'élève & s'applanit le front majestueux .
Les premiers pas , les premiers mouvemens
de l'homme & de ſa compagne
l'un vers l'autre , ſont peints avec des
teintes douces & gracieuſes .
De ſurpriſe en ſurpriſe & d'eſlais en eſſais ,
L'un & l'autre éperdus , préoccupés , diſtraits ,
Se lèvent , & d'un pied chancelant & timide ,
Marchent abandonnés à l'inſtinct qui les guide;
Avecquel trouble encor , avec quel embarras ,
La terre leur parut le mouvoir ſous leurs pas !
Ils s'avancent ; leur vue inquiète , attentive ,
Contemple la verdure autour d'eux fugitive .
L'homme eſt né fier ; la crainte eſt peu faite pour
lui.
Sa compague, plus faible , a beſoin d'un appui.
Illa ſoutient ; Pandore , humble dans ſes alarmes,
Cède à l'homme un pouvoir que reprendront ſes
:

charmes.
L'heureux fils de Japet, caché dansunbocage,
Obſervoitces épouxà travers le feuillage.
166 MERCURE DE FRANCE.
Du fommet d'un côteau leurs pas précipités ,
S'élançaient ailément par la pente emportés ,
Et vers lesprofondeurs d'un vallon ſolitaire ,
Ils dirigeaient tous deux leur démarche légère.
Là Flore déployait à leurs yeux fatisfaits
Son plus beau coloris & l'émail le plus frais.
Tous les dons du printemps prodiguaient leurs
délices.
Les fleurs , les tendres fleurs du ſein de leurs calices
,
Exhalaient , répandaient mille parfums divers,
En nuages légers ils Hottaient dans les airs.
Un nouveau ſens s'éveille , & d'une haleine pure,
Ils refpiraient tous deux l'encens de la nature.
L'Auteur trace ainſi ſucceſſivement
l'eſſai de chacun des ſens & la première
jouiſſance. Il termine ce tableau par celui
de l'union des deux premiers Amans dont
la terre ait vu le bonheur.
Cependant , pardegrés , l'orient le colore
De la pourpre brillante &des feux de l'Aurore ;
A l'Univers charmé qu'elle annonce un beau jour,
Son char plus radieux eſt conduit par l'amour.
A travers les rameaux , ſa naiſiante lumière
Du premier des humains vient frapper la paupière.
Il ouvre lentement un oeilappelanti ; €
Des chaînes du ſommeil à peine il eſt ſorti ,
SEPTEMBRE. 1775 . 167
Qu'il ſent près de ſon coeur la compagne fidèle :
Dans ce tendre abandon qu'elle lui parut belle !
Le repos ajoutait à l'éclat de les traits .
• •
: La fête de l'hymenée ſe conſomme;
&l'époux , dans ſon ivreſſe , exprime le
charme qu'il éprouve auprès de Pandore .
Rien à l'égal de toi n'eſt beau dans la nature ;
J'admirais ce ſoleil brillant au haut des cieux :
Un jour plus enchanteur étincelle en tes yeux.
Chacun de tes regards porte au fond de mon ame
Un trouble qui l'agite , un rayon qui l'enflamme.
J'admirais la verdure& les fruits & les fleurs ;
Mais ton teint fait pâlir l'éclat de leurs couleurs.
J'ai reſpiré l'encens & le parfum des roſes :
Qu'il en eft de plus doux fur tes lèvres mi- cloſes!
Les oiſeaux ont chanté ſous l'ombre de ces bais ;
Mais les oiſeaux n'ont pas le charme de ta voix ;
Je l'ai bu ce nectar préſenté par Pandore :
Celui de tes baiſers m'eſt bien plus cher encore.
Le nectar , les parfums , tout ce que j'ai goûté ,
Et la terre & les cieux , tout cède à ta beauté.
Ivre de mes plaiſirs , ah ! je reſpire à peine.
Unclangueur ſecrette auprès de toi m'enchaîne,
Mon être eft- il changé mas- tu donné le tien ?
Lorſque nousconfondions & ton coeut & le mien ,
168 MERCURE DE FRANCE.
Aurais- tu dans mes ſens fait paſſer ta faibleſſe ?
Quel pouvoir prend ſur moi ta grâce enchanterefle!
..
Oui , oui , jeleſens trop , au charme qui m'attire;
Tume cèdes la force& tu retiens l'empire.
Il y a de l'intérêt & de la ſenſibilité
dans ce diſcours adreſſé à Pandore . En
général il règne dans cet Ouvrage ,
comme dans tous ceux de l'Auteur , une
molleſle aimable de ſtyle , une élégante
facilité qui fait pardonner les négligences
, parce qu'elles ſemblent appartenir
au caractère d'un talent heureux fait pour
produire ſans travail .
ΑΝΝΟNCES.
DICTIONNAIRE pour l'intelligence des
Auteurs claſſiques Grecs & latins , tant
ſacrés que profanes , contenant la géo.
graphie , l'hiſtoire , la fable & les antiquités
; dédié à Monſeigneur le Duc de
Choiſeul,
SEPTEMBRE. 1775. 169
Choiſeul , par M. Sabbathier , de l'Académie
Etrufque de Cortone , Profeffeur
au Collège de Châlons-fur- Marne , &
Secrétaire perpétuel de l'Académie de
cette dernière Ville. Tome XIX. in- 8°.
AParis , chez Delalain , Libr. rue de la
Comédie Françoife.
Frédégonde & Brunehaut , Roman hiftorique
, avec fig. in 8°. par M. Monvel;
prix 3 liv. A Paris , chez la veuve
Duchefne , Libraire rue Saint Jacques.
Leçons de Géométrie pour ſervir d'introduction
à l'étude de la ſphère & de
la géographie : Ouvrage utile à toutes les
perſonnes qui n'ayant pas le loiſir de ſe
livrer à une étude profonde de la géométrie
, defirent néanmoins en avoir une
connoiſſance fuffiſante pour apprendre la
ſphère & la géographie ; in-8 . avec fig.
prix 4 liv. br. A Paris , chez Saillant &
Nyon , rue St Jean-de-Beauvais ; veuve
Savoie , rue St Jacques ; veuve Defaint ,
rue du Foin; & Pierres , rue Saint Jacques.
Effai hiftorique &pratique fur les bar
H
170 MERCURE DE FRANCE.
,
tailles par M. le Chevalier de Grimoard
; in- 4°. avec fig. petit papier br.
12 1. 10 f. grand pap . 15 1 .
Discours prononcé dans l'Eglise Royale
Collégiale de Notre-Dame de Provins à la
meſle folennelle que le Chapitre de cette
Egliſe a célébré le 11 Juin 1775 , jour
du ſacre du Roi , pour obtenir l'effuſion
des bénédictions du ciel ſur la perſonne
& ſur le règne de Sa Majeſté. Par M.
l'Abbé Royer , Chanoine Théologal de
la même Eglife; in 4°. prix 24 fols. A
Paris , chezGogué & Née de la Rochelle ,
Libr. rue du Hurepoix .
On trouve chez les mêmes Libraires
l'Oraiſon funèbre de Louis XV, par le
même Auteur.
Nouveau Dictionnaire raisonné dephy.
fique & des ſciences naturelles , contenant
l'hiſtoire générale des animaux , des végétaux
, des minéraux & de tous les phénomènes
de la nature , avec l'hiſtoire
des ſciences phyſico-mathématiques , &
de tout ce qui a rapport à la phyſique &
à l'hiſtoire naturelle ; par une Société de
Phyſiciens ; 2 vol . in- 8° . A Paris , Hôtel
de Thou , rue des Poitevins , quartier St
André-des-Arts .
SEPTEMBRE. 1775. 171
ACADÉMIES.
1.
ACADÉMIE FRANÇOISE.
Dans la féance publique du 25 Août ,
l'Académie Françoiſe a donné le prix
d'éloquence , dont le ſujet étoit l'Eloge
de Nicolas de Catinat , Maréchal de France
, à M. de la Harpe; elle lui a donné
également le prix de poësie pour le
poëme intitulé : Conſeils à unjeune Poëte.
C'eſt le quatrième prix d'éloquence &
le quatrième prix de poësie que M. de la
Harpe obtient ; & c'eſt la ſeconde fois
qu'il a remporté le même jour les deux
prix.
Son Epitre au Taffſe a eu le premier
acceffit de poësie . Le premier acceffit du
prix d'éloquence a été remporté par M.
de G.... L'Académie , en faiſant mention
de fon Difcours , a regretté de
n'avoir qu'un prix à donner. Le ſecond
acceffit a été obtenu par M.l 'Abbé d'Efpagnac
, âgé de vingt-deux ans. M. Duruflé
a eu le ſecond acceſſit de la poësie.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
L'Académie a diſtingué dans les pièces
de ce concours celles de M. de Sacy ,
de M. Doigny du Ponceau , de M.
Geoffroy de Neufchâteau , & celle d'un
Anonyme.
Le 25 du mois d'Août 1776 , l'Académie
Françoiſe donnera un prix de
poëlie & elle propoſe pour ſujet la traduction
envers alexandrins d'unmorceau
de l'Iliade , au choix des Auteurs. La
pièce ſera de 200 vers au moins & de
400 au plus,
Les Ouvrages feront envoyés leer
de Juillet , au ſieur Demonville , Imprimeur
de l'Académie Françoiſe , rue St
Séverin , aux armes de Dombes .
L'Académie voulant donner aux Auteurs
le temps de faire les recherches
néceſſaires , propoſe , dès-à- préſent , pour
le ſujet du prix d'éloquence qu'elle donnera
le jour de Saint Louis 1777 , l'Eloge
de Michel de l'Hopital , Chancelier de
France.
II.
ROUEN.
:
L'Académie de Rouen doit diſtribuer
au mois d'Août 1776, trois prix chacun
de 300 livres ,
SEPTEMBRE. 1775. 173
Elle demande , pour le prix d'hiſtoire ;
Une notice critique & raisonnée des Historiens
anciens & modernes de la Neustrie &
Normandie , depuis son origine connue
jusqu'à notrefiècle , pourfervir d'introduczion
à l'histoire générale de la Province.
Pour le prix d'éloquence , l'Eloge hifzorique
du Parlement de Normandie , depuis
Louis XIIjusqu'à préſent.
Les Mémoires , écrits liſiblement en
françois ou en latin , feront adreſſes ,
francs de port , à M. Haillet de Couronne
, Lieutenant-Criminel du Bailliage ,
Secrétaire perpétuel. Ils ne ſeront admis
au concours qu'autant qu'ils parviendront
avant le premier Juillet 1776. Les Auteurs
font prévenus de ne ſe point faire
connoître. Les Titulaires , Aſſociés &
Adjoints de l'Académie , font exclus du
concours .
Prix des ſciences & arts : Indiquer les
progrès de nos arts utiles cultivés dans la
ville & banlieue de Rouenfous le règne de
LouisXV, & leurinfluencefurle commerce
de la Normandie.
Les Mémoires feront adreſſés , comme
deſſus , avant le premier Juillet 1776 ; à
M. L. A. Dambourney , Négociant à
Rouen , Secrétaire perpétuel.
Hij
174 MERCURE DE FRANCE.
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL .
Le Mardi 15 Août on a donné au
Concert Spirituel une grande ſymphonie
, qui a été ſuivie d'un petit motet
de baſſe taille de M. Smith , chanté par
M. Tourvel. M. le Brun a joué un concerto
de hautbois de ſa compoſition . M.
Mereau a fait exécuter Laudate Dominum
omnes gentes, nouveau motet de ſa compoſition
à trois voix & à trois inſtrumens
obligés. MM. Bertheaume , Guénin &
Monin , ont exécuté une ſymphonie
concertante del figuor Cambini, M. Lorpin
a chanté un nouveau motet à voix
ſeule de M. Rochefort. M. Jarnovich a
exécuté un nouveau concerto de violon
de ſa compoſition . Le Concert a fini par
un nouveau Te Deum à grand choeur del
ſignor Langlé . Ce Concert a été parfaitement
exécuté ; le choix des différens
morceaux a été goûté , & les muſiques
nouvelles ont été fort applaudies .
SEPTEMBRE . 17750 175
OPERA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique a repréſenté
le Mardi premier Août Cythère
affiégée , Ballet en trois actes. Le poëme
eſt de M. Favart , la muſique eſt de M.
le Chevalier Gluck.
On célèbre la fêtede Vénus & d'Adonis
; les chants & les plaiſirs de cette fête
font troublés par les alarmes de Carite ,
qui vient demander à ſes Compagnes du
ſecours contre des ennemis cruels qui
attaquent Cythère. Elle leur raconte les
dangers qu'elle a courus. Les Nymphes
effrayées , ſe préparent à une défenſe.
Oigar & fon Ecuyer Barbarin viennent
reconnoître les lieux où ils doivent fignaler
la vengeance de Mars , outragé de ce
que Vénus lui préfere Adonis . Cependant
Olgar a aimé Doris , & ſe plaint
encore de ſa perfidie. Brontès , à la tête
des Scythes & des Sarmates , ſe joint à
Olgar ; ils s'animent au combat. Alors
Daphné fort de la Citadelle de Cythère ,
une branche d'olivier à la main , & demande
à capituler. Elle ſomme les ennemis
de ſe rendre .
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
Rendez-vous : que fert- il d'attendre ?
Mille plaiſirs vous ſont offerts ;
Et pourquoi rougir de vous rendre :
Il eſt doux de porter nos fers.
On s'arrache la victoire ,
Sans égards ,
Dans les champs de Mars :
Les vainqueurs ſeuls ont la gloire.
Les vaincus
Demeurent confus .
Mais on ſe partage l'honneur
Dans la douce guerre
Qu'on fait à Cythère :
Il eſt tout auſſi flatteur
D'être vaincu que vainqueur.
La Nymphe demande qu'Olgar ofe
accepter un combat fingulier , dans lequel
il ſera obligé de ſe ſoumettre. Ce
Guerrier terrible qu'on lui oppoſe , eſt
Doris , qu'il a aimée. Olgat veut en vain
ſe défendre ; il devient ſon captif , & la
défaite lui eſt chère , malgré les reproches
de Brontès. Ce Chef implacable
mène ſes Soldats à l'affaut ; mais les
Nymphes n'oppoſent à leurs fureurs que
des fleurs. Le plus grand nombre des
Scythes & des Sarmates fuit , & les auSEPTEMBRE.
1775 177
tres ſe laiſſent enchaîner par les Nymphes.
Brontès eſt furieux ; il veut faire
détruire Cythère : mais Cloé entreprend
de le dompter ; elle l'aborde
comme une transfuge : enfuite elle lui
peint l'intérêt que ſes vertus lui infpirent
& le defir qu'elle a de vivre ſous
ſes loix. Brontès ſe laiſſe perfuader ;
Cloé jure avec lui de déteſter l'Amour ,
& le trompe par ce faux ferment. Elle
veut eſſayer ſi elle est bien en Guerrier ,
& parvient ainſi à lui ôter fes armes &
àl'enchaîner. Brontès eft d'abord honteux
, mais bientôt glorieux de fa défaite
&de ſes liens. Les Scythes ſe rendent ,
à l'exemple de leur Chef, prifonniersdes
Nymphes. Cythère eſt triomphante : on
célèbre ſa victoire .
Cet Opéra comique a beaucoup réus
autrefois à Bruxelles en 1748 , & fur le
Théâtre de la Foire St Laurent en 1754.
La gaieté & la malignité du vaudeville,
la fimplicité & la naïveré des airs
l'à propos , en quelque forte , entre la
muſique & les paroles , ces proportions
heureufementobſervées , ont pu donner un
fuccès mérité à ce joli ſpectacle : mais
il ſemble avoir beaucoup perdu dans ſon
pallage ſur ungrand Théâtre,& parlespré
H
178 MERCURE DE FRANCE.
tentions d'une muſique ſavante & labo
rienſe , qui a détruit néceſſairement la
légéreté du poëme. M. le Chevalier
Gluck a traité trop ſérieuſement cet
Opéra comique , où il a employé toute
la force impoſante de ſon génie, lorſqu'il
falloit y répandre les grâces aimables de
l'eſprit & du goût. Au reſte , ce ſpectacle
n'eſt point fans agrément.Ony remarque
pluſieurs airs bien faiss, fur-tout la charmante
muſique de M. Berton , pour le
divertiſſement du dernier acte , qui a été
fort applaudie. Les ballets ont été trouvés
ingénieux & agréablement deſfinés ; celui
du premier acte , par M. Dauberval ;
celui du ſecond , par M. Gardel ; le troifième
, par M. Veftris : dans ce dernier
divertiſſement , le concours & la réunion
des principaux talens de la danſe , exécutée
par Miles Heynel & Guimard, par
MM. Veftris , Gardel & Dauberval ont
eu le plus grand ſuccès. Les rôles principaux
du ballet ont été joués & bien
chantés par Madame Larrivée , par Mile
la Guerre & Mile Châteauneuf , par
MM. Gelin & Lainé .
Le 11 Août , la Reine & Madame
Clotilde , Princeſſe de Piemont , ont
honoré ce ſpectacle de leur préſence. |
SEPTEMBRE. 1775. 179
:
COMÉDIE FRANÇOISE.
La Tragédie des Arfacides , en fix
actes , par M. Peyraud de Beauffol , a
été retirée par l'Auteur après la ſeconde
repréſentation. Nous n'avons pu en don.
ner qu'une idée très imparfaite dans le
dernier volume de ce Journal : mais on
imprime, dit- on, cetteTragédie,& les Lec
teurs pourront décider ſi les Spectateurs
ne l'ont pas jugée trop ſévèrement. Nous
devons ſeulement relever une erreur de
nom qui nous eſt échappée ; ce n'eſt point
le Roi de Bithinie , mais celui d'Armenie
qui ſe tue à la fin de la catastrophe ,
parce qu'il ne peut foutenir la vie en
perdant ſa couronne & fes Etats , &
voyant ſa Maîtreſſe infidelle l'abandonner
pour ſuivre la fortune de fon rival.
Les Comédiens François ont donné
le ſamedi 12 Août , la première repréſentation
du Mariage clandestin , Comédielen
trois actes & en vers libres , de
M.le Monnier. Cette Pièce eſt imitée
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
de l'Anglois de Garrick. Elle a été retirée
après la première repréſentation. Cependant
elle eût pu reparoître avec avantage
en y faifant quelques changemens.
On y a applaudi pluſieurs ſcènes trèsagréables
& traitées avec délicateſſe ;
d'autres ont paru inutiles , épiſodiques
& contraires à l'intérêt , à l'unité & à la
marche de l'action .
On répète actuellement le Célibataire ,
Comédie en cinq actes de M. Dorat,
Le 14 d'Août , la Reine & Madame
Clotilde , Princeſſe de Piemont , ont
honoré ce ſpectacle de leur préſence. On
a repréſenté la Tragédie d'Adélaïde du
Guesclin & la Comédie des FauffesInfidélités
. 1
COMÉDIE ITALIENNE.
Les Comédiens Italiens ont repréſenté
pour la première fois , le 14 Août , la
Belle Arfenne , Comédie nouvelle en
quatre actes , en vers , mêlée d'arietes .
Le poëme eſt de M. Favart , la mafique
eft de M. Monſigny. C'eſt un ſujet de
SEPTEMBRE. 1775. 188
féerie , dont l'idée eſt empruntée d'un
conte de M. de Voltaire .
La belle Arſene déſeſpère ſes Amans
par ſes mépris & par ſon indifférence ;
Alcindor , le plus conſtant de tous & le
plus digne de lui plaire , ne peut vaincre
fa fierté ; il affecte , pour la corriger ,
d'être inconſtant : mais il offenſe fon
orgueil , ſans réveiller ſa ſenſibilité. Cependant
elle ne peut ſupporter les dédains
de cet Amant , elle prie la Fée ſa maraine
de la transporter dans ſon Palais .
La Fée y confent. La belle Arſene commande
en fouveraine : tout ce qu'elle
defire, s'exécute. On s'empreſſe de l'amuſer
par des danſes , par des concerts:
mais il n'y a point d'hommes dans la
Cour de la Fée , point d'amans , & furtout
point Alcindor , qu'elle ne peut
s'empêcher de regretter. Elle renonce à
ces fêtes infipides ; elle fuit de ce ſéjour
brillant. La Fée qui ne la perd
point de vue , excite un orage affreux
lorſqu'elle eſt errante dans une forêt . Un
Charbonnier ajoute à ſes frayeurs & à
fes malheurs , par ſes propos grofliers ;
elle tombe , accablée de crainte & de
fatigue , au pied d'un arbie. La ſcène
change pendant fon ſommeil; elle ſe
)
182 MERCURE DE FRANCE.
trouve au milien de la Cour brillante
de la Fée : on célèbre le mariage d'Alcin
dor; elle laiſſe enfin échapper ſes regrets
& ſes defirs ; elle renonce à ſa ſotte vanité
, & elle fait ſon bonheur en faiſant
celui de fon Amant fidèle . Cette Pièce
eſt écrire avec délicateſſe ; elle offre un
ſpectacle varié & agréable . La muſique
fait honneur au génie de M. Monſigny ;
il y a des airs , entr'autres un trio , chatmans.
On deſireroit ſeulement qu'il eût
moins élevé le tonde certains morceaux
où les voix ſont gênées. Madame Trial
joue & chante à merveille le rôle de ta
belle Arfene ; Madame Moulinghen celui
de la Fée ; & Mlle le Fevre celui de
la ſtatue animée. M. Michu ſe diftingue
par ſon jeu & par ſon chant dans le rôle
d'Alcindor. Le Charbonnier ne pouvoit
être mieux rendu que par M. Nainville,
Le 16 du même mois , les Comédiens
ont donné une autre nouveauté , ſavoir
la Colonie , Comédie en deux actes ,
parfaitement traduite de l'Italien , par M.
Frameri.
Fontalbe , Capitaine de Vaiſſean , a
échoué dans une Ifle déferte , où il fonde ,
aveclesgens de fon équipage ,une Colonie,
1 SEPTEMBRE . 1775 . 183
dont il eſt nommé Gouverneur. Il établit
pour toi que toute jeune fille qui viendradans
cetteIſle ſera obligée de choiſir ,
dans la huitaine , un mari , ou de partir
fur une nacelle , à la merci des flors. Il
regrette Belinde qui l'a quitté dans fon
voyage , en paffant de ſon navire ſur un
autre. Il la croit infidèle , & n'eſpérant
plus la revoir , il promet ſa main à Marine
, jeune payſanne , qui regrette un
peu Blaiſe : mais ſon abſence , & la vanité
d'être la femme du Gouverneur , lui
font accepter avec joie ſes offres. Cependant
Blaiſe , échappé du naufrage , revient
avec des richeſſes ; il ſe félicite de
retrouver Marine , dont il eſt accueilli
avec certains aits de prétention & de
fierté qui l'offenſent. Il prend déjà fon
parti d'oublier cette infidèle : mais fes
eſpérances ſe raniment à l'arrivée de Belinde.
La conſtante Belinde a d'abord
beaucoup à ſouffrir des reproches de fon
Amant, qui la croit perfide. Enfin elle le
déſabuſe par une lettre de l'ami qui
l'avoit trahi . Fontalbe quitte Marine
pour retourner à ſes premières amours ,
&Marine eſt trop heureuſe que Blaiſe
veuille encore lui donner la main. Cette
Coinédie offre des ſituations intéreſfan
184 MERCURE DE FRANCE.
tes , & pluſieurs ſcènes de bon comique.
Elle a été parfaitement jouée &chantée
parMM. Julien&Narbonne , par Miles
Colombe & le Fevre. La muſique , qui
eſt de Sacchini , célèbre Compofiteur
Italien , eſt délicieuſe; le chant en eſt
toujours agréable , l'expreſſion toujours
vraie , l'accompagnement toujours piquant
& pittoreſque.
Le 19 d'Août on a joué le Turban enchanté,
Pièce Italienne , & l'Ami de la
Maiſon , Comédie en trois actes. La
Reine & Madame Clotilde , Princeſſe
de Piémont, ont honoré ce ſpectacle de
leurpréſence.
ARTS.
GRAVURES.
Ι.
COLLECTION précieuſe & enluminée
des fleurs les plus belles & les plus
curieuſes , qui fe cultiventtant dans les
jardins de la Chine que dans ceux de
l'Europe, dirigée parles ſoins& ſous la
SEPTEMBRE . 1775 . 185
conduite de M. Buchoz , Auteur des
Dictionnaires des trois règnes de la France
, de l'Hiſtoire univerſelle du règne
végétal , & de la Collection de planches
enluminées & non-enluminées d'hiſtoire
naturelle. Ouvrage également utile aux
Naturaliftes , aux Fleuriſtes , aux Peintres ,
aux Deſſinateurs , aux Directeurs des
Manufactures en porcelaine , en fayance
&en étoffes de ſoie ,de laine , de coton ,
& autres Artiſtes ; pour ſervir de ſuite à
l'hiſtoire naturelle & économique des
trois règnes de la Nature. Partie première.
Plantes de la Chine , peintes dans
le Pays. A Paris , chez Lacombe , Libr.
rne Chriſtine ; & chez l'Auteur rue
Hautefeuille .
II.
د
La Sultane , eſtampe d'environ 18
pouces de hauteur & de 14 de largeur ,
d'après le tableau de Carle Vanloo , premier
Peintre du Roi. Elle eſt gravée d'un
burin très -délicat , & d'un travail trèsprécieux
, par J. Beauvarlet , Graveur du
Roi; prix 12 liv. chez l'Auteur , tue du
petit Bourbon , attenant la Foire Saint
Germain.
Cette eſtampe fait pendant de celle
186 MERCURE DE FRANCE.
que nous avons annoncée , ayant pour
titre , la Confidence.
111.
Les Délices de l'Eté , eſtampe d'environ
13 pouces & demi de hauteur , &
17 pouces de largeur. Elle est gravée avec
beaucoup d'art & de talent par J. B.
Lienard , d'après un tableau très - agréable
de M. le Prince , Peintre du Roi ;
prix 4 1. A Paris chez l'Auteur , rue des
Foffés M. le Prince , vis-à-vis celle de
Vaugirard , à l'Hôtel d'Harcourt ; & chez
J. P. le Bas , Graveur du Roi, rue de la
Harpe.
I V.
Portrait de Madame la Comteſſe d'Artois,
gravé au metzotinto , dit la manière
noire , haute de 14 pouc.& demi ,
fur to pouces & demi de large ; prix 3
liv. A Paris , chez Haines , rue de Tournon
, vis-à- vis l'Hôtel de Nivernois .
Le ſieur Haines , perfuadé que la connoiſſance
de ce genre de gravure , ſi facile
à apprendre & fi prompte à faire
pour qui fait deſſiner , eſt beaucoup defiré
en France , & que la feule difficulté
SEPTEMBRE. 1775 . 187
eſt de ſe faire grainer les planches ,
qu'on appelle les fonds , donne avis que
l'on en trouve chez lui de grainées ,
de toutes grandeurs & à juſte prix , &
qu'on les fait imprimer à l'angloiſe par
le ſieur Maillet , rue Saint Jacques , ſeul
dans ce genre.
V.
Les Cerises , & Annette & Lubin , deux
eſtampes en pendant , très bien gravées
par M. Ponce , d'après les deſſins de M.
Baudouin ; prix 3 1. chacune. A Paris ,
chez l'Auteur , rue St Hyacinthe , porte
St Michel , maiſon de M. Debure ; &
chez Bafan , rue & Hôtel Serpente .
Ces ſujets galans font ſuite des autres
gravures d'après ce Peintre ingénieux .
VI.
Portrait en médaillon de Maximilien-
François Xavier- Joſeph - Jean - Antoine-
Kenceflas , frère de l'Empereur , né à
Vienne le 8 Décembre 1756 , Coadjuteur
de l'Ordre Teutonique en 1769 ,
gravé par Dupin , d'après le tableau de
Davenne. A Paris , chez Bligny , Lancier
188 MERCURE DE FRANCE.
du Roi , Cour du Manége , aux Tuile
ries.
VII.
Portrait en médaillon de Marie-Ade.
laïde Clotilde-Xavière de France , Painceſſe
de Piémont , née à Verſailles le
23 Septembre 1759 , gravé par L. J.
Cathelin , Graveur du Roi , d'après le
tableau de Ducreux , Peintre de Leurs
Majestés Impériales. AParis , chez Bligny,
à la même adrefle.
,
VIII.
Portrait en médaillon d'Antoine Petit,
très- célèbre Médecin , Docteur Régent
&ancien Profeſſeur de la Faculté de
Médecine Membre des . Académies
Royales des Sciences de Paris & de
Stockholm , Profeſſeur d'Anatomie &
de Chirurgie au Jardin du Roi , Inſpecteur
des Hôpitaux militaires du Royaume.
Ce portrait eſt reſſemblant ; il eſt
defliné & gravé avec beaucoup de foin
& de talent , par C. Macret ; prix 24
fols. A Paris , chez l'Auteur , rue Saint
Jacques , maiſon de la veuve Duchefne ,
Libraire.
SEPTEMBRE. 1775. 189
TOPOGRAPHIE.
DEUXIÈME cahier des jardins anglochinois
en vingt-deux planches , contenant
les différens temples , moſquées ,
pagodes , grottes, ſerres chaudes; ponts ,
cabinets chinois de Kew & de Stow ; le
parc de Ston-Hill , Claremount , Wimbleton
, &c. fur les deſſins que M. André
, Architecte-Juré Expert , a fait dans
ſon voyage d'Angleterre , par les ordres
de S. A. S. M. le Prince de Conti.
Plus le parc de Pembroke , Pelham ,
Blair , en Angleterre.
La laiterie de Chantilly , & celle de
M. Boutin ; le jardin anglois de Mde la
Comteſſe de Bouflers , au Temple ; celui
de Mde la Princeſſe de Monaco.
Le plan général des jardins de Schwet.
zingen , à l'Electeur Palatin ; trois planchesdedétails
du même jardin .
Plus ſix jardins de compoſition à l'angloiſe
, par Thiemé , depuis 3 toiſes fur
6 , juſqu'à 13 de face fur 33 de profondeur;
prix 12 1. chez le ſieur le Rouge ,
Géographe du Hoi , rue desGrands Auguftins.
190 MERCURE DE FRANCE.
En payant 9 liv. de plus , on recevra
une promeſſe du ſieur le Rouge , par
laquelle il s'engage de fournir , gratis ,
aux Souſcripteurs , un troiſième cahier
de jardins anglo- chinois , qui paroîtra
au 25 de Janvier prochain , en trente
planches , compris la deſcription de tous
les articles du 2d & 3 cahier, qui contiendra
Wanſtead , à deux lieues de Londres,
les vaſtes jardins à la chinoiſe d'Ermenonville
, à M. le Marquis de Girardin ,
homme de génie & de goût , qui a viſité
tous ceux de l'Angleterre ; ceux de
Roiſſy , à M. le Comte de Caraman ,
qui a eu la complaiſance de faire voir à
l'Auteur de fuperbes jardins anglois de
ſa compoſition : il a également voyagé
en Angleterre avec fruit. Ceux de Mde
la Comteſſe de Bouflers à Auteuil , de
M. le Chevalier de Janſſen à Chaillot ,
&c. &c.
Plus ſix planches contenant vingt jatdins
de compoſition à l'angloiſe , depuis
un demi quartier juſqu'à trois arpens ;
par Thiémé , Jardinier Décorateur.
Plus , les treillages à la mode , caſcades
, fontaines & autres décorations.
Le dernier d'Octobre , de Novembre
&Décembre , ondélivrera ces planches
SEPTEMBRE. 1775. 191
finies. Ceux qui ne ſouſcriront point les
payeront 12 liv .
Le ſieur le Rouge vient auſſi de donner
les jardins anglo- chinois de Sans-
Souci , en deux feuilles aſſemblées ; par
Saltzman , Jardinier du Roi de Pruſſe ;
avec la deſcription , traduite de l'Allemand.
Prix 4 1 .
MUSIQUE.
I.
PIECES d'Orgue. Meſſe en la mineur ;
dédiée à Madame de Montmorency-
Laval , Abbeſle de l'Abbaye Royale de
Montmartre ; compoſée par M. Benaut ,
Maître de clavecin. Prix 3 liv. A Paris ,
chez l'Auteur rue Gilles - Coeur , la
deuxième porte cochère à gauche en entrant
par le Pont Neuf; & aux adreſſes
ordinaires de muſique .
>
II.
Dialogue comique entre M. Simon &
Mile Manon , avec accompagnement de
192 MERCURE DE FRANCE .
baſſe ; par M. Albanèſe , Muſicien du
Roi. A Paris , au Bureau du. Journal de
Muſique , vis-à -vis la rue des vieuxAuguſtins
; prix 24 1.
Caricature plaiſante , qui reſſembleroit
affez à une ſcène d'Opéra comique
entre un Bailli amoureux & une Soubrette
maligne & ruſée; la muſique en
eſt pittorefque & brillante.
III .
Ariette comique , ou eſpèce de parodie
à grand orchestre pour une baſſe-taille ;
par M. l'Ecuyer , de l'Académie royale
de Muſique; paroles de M. Piron. A Paris
, à l'adreſſe du Bureau du Journal de
Muſique , ci deſſus; prix 1 liv. 16 f.
I V.
Concerto feptième en fol , à violon
principal ,premier & deuxième violons,
alto &baffe ; compoſé par Antoine Lolli ,
Premier Violon de S. A. S le Duc régnant
de Wirtemberg. Prix 4 liv. 4 f. A
Paris , au Bureau d'abonnement muſical ,
rue du Hazard Richelieu ; & aux adreſſes
ordinaires. A Lyon , chez M. Caſtand ,
Place de la Comédie.
Vi
SEPTEMBRE. 17750 193
V.
Muſique nouvelle chez le fieur Sieber , rue
St Honore , à l'Hotel d'Aligre , ancien
GrandConfeil.
Concerto à violon principal deC. Stamitz
, prix 41. 4 f.
Concerto à violon principal , par Z.
Borghi , prix 4 1.4 f.
Concerto à violon principal , par G:
Cramer, p. 41. 4 f.
Concetto à violon principal , par Antoine
Stamitz , prix 4 1. 4 f.
Ces Concerto ont été joués pluſieurs
fois au Concert Spirituel & aux concerts
des Amateurs , par- tout avec le plus
grand fuccès & applaudiſſement.
Six trio à trois violons ou deux violons
& alto , par G. Demaky. Op. VIII , prix
71.4 f.
L'Harmonie , ariette , avec accompa
gnement de deux violons , alto & baffe ,
deux hautbois , deux cors, ad libitum; prix
1 liv. 16 Γ.
L'Amour vainqueur , ariette , avec
accompagnement ; prix 11. 16f.
On trouve aufli chez le ſieur Sieber ,
I
194 MERCURE DE FRANCE.
même adreſſe que ci-deſſus , toutes les partitions
des Opéra comiques compoſés par
M. Duni , comme la Fée Urgelle , la
Veuve indéciſe , le Peintre amoureux de
fon modèle , l'Isle des Foux , Mazet , les
deux Chaffeurs ,le Milicien , l'Ecole de
la Jeuneſſe , la Clochette , le Rendezyous
, les Moiffonneurs , les Sabots , avec
les ariettes détachées.
V I.
M. Berton , Adminiſtrateur général de
l'Académie royale de Muſique , a été
prié par M. le Chevalier Gluck de faire
les airs de ballets du troiſième acte dans
ſon Opéra de Cythère affiégée ; & les
ayant faits à la ſatisfaction générale du
Public , il les a cédés à titre de préfent
au ſieur le Marchand , ordinaire de ladire
Académie , qui les a fait graver & qui
les vend 9 liv . chez lui , rue Froimanteau
, & à l'Opéra , ainſi que tous les
Ouvrages de M. le Chevalier Gluck ,
dont il eſt éditeur , & ceux des plus célèbres
Auteurs dans différens genres,
VII.
Troisième Recueil des airs connus , ar
SEPTEMBRE. 1775. 195
rangés en pièces de harpe , avec la chaconne
de l'Union de l'Amour & des
Arts , & celle d'Orphée , & la Coſaque
d'Iphigénie , avec accompagnement de
violon & de baſſon ad libitum ; dédié à
Mademoiselle d'Artincourt , par François
Petrini . OEuvre XI ; prix 12 liv. A
Paris chez l'Auteur , rue Montmartre ,
vis -à- vis celle des Vieux Auguſtins ; &
chez M. Couſineau , Luthier ordinaire
de la Reine , rue des Poulies.
LETTRE de M. de Voltaire aux Editeurs
de la Bibliothèque univerſelle des Romans
, Ouvrage périodique * .
15Auguste 1775.
Vous rendez un vrai ſervice , Meſſieurs , à la
littérature en felant connaître les Romans , &
* Cet Ouvrage périodique , dont il y a déjà
cinq volumes , & dans le dernier l'hiſtoire & le
tableau intéreſſant du Roman de Télémaque , ſe
continue avec ſuccès. Cette Bibliothèque a commencé
le 1 Juillet de cette année. Il en paroît 16
vol. in- 12 par an , leſquels , francs de port , font
de 24 1. & en Province de 32 1. On ſouſcritàParis
chez Lacombe , Lib. rue Chriſtine.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
on a une vrafe obligation à M. le Marquis de
Paulmy de vouloir bien ouvrir ſa Bibliotheque à
ceux qui veulent nous inſtruire dans un genre
qui a précédé celut de l'Histoire. Tout eſt Roman
dans nos premiers livres ; Hérodote , Diodore de
Sicile , commencent tous leurs récits par des Romans
. L'Iliade est-elle autre choſe qu'un beau
Roman en vers hexamètres ? & les amours d' Enée
& de Didon dans Virgile , ne ſont- ils pas un Ro .
man admirable ?
Si vous vous en tenez aux contes qui nous ont
étédonnés pour ce qu'ils font , pour de ſimples
ouvrages d'imagination , vous aurez une allez
bellecarriere à parcourir, On voit dans preſque
tous les anciens Ouvrages de cette eſpèce , un
tableau fidèledes moeurs du temps . Les faits font
faux,mais la peinture eſt vrate; & c'eſt par-là
que les anciens Romans ſont précieux. Ily a furtout
des uſages qu'on ne retrouve que dans ces
vieux monumens.
Les premiers volumes que vous avez donnés
au Publicm'ont paru très intéreſlans. Vous avez
bien fait de mettre Pétronne à la tête des plus
finguliers Romans de l'antiquité C'eſt là qu'on
voit en effet les moeurs des Romains du temps
des premiers Céſars , fur- tour celles de la bourgeoilie
, qui forme par tout le plus grand nombre.
Le Turcaret de notre le Sage n'approche pas de
Trimalcion ; ce ſont l'un & l'autre deux Financiers
ridicules ; mais l'un eſt un impertinent de la
Capitale du monde , & l'autre n'est qu'un impertinent
de Paris.
Vous ne paraifiez pas perfuadéque cette fatire
SEPTEMBRE. 1775. 197
bourgeoiſe ſoit l'ouvrage que le Conful Caius
Pétroniusenvoya à l'Empereur Néron avant de
mourir par ordre de ce Tyran Vous ſavez que
P'auteur de la fatire que nous avous , s'intitule
Titus Pétronius; mais ce qui est bien plus différent
encore , c'eſt la baſleile & la groſſiereté des
perſonnages , qui ne peuvent avoir aucun rapport
avec la Cour d'un Empereur ; il y a plus loin de
Trimalcion à Néron quede Gilles à LouisXIV.
,
Si on veut lire l'article Pétrone dans les Q.
S. L'E. on y verra des preuves évidentes
de la mépriſe où ſont tombés tous les Commentateurs
qui ont pris l'imbécille Trimal
cion pour l'Empereur Néron , ſa dégoûtante femme
pour l'Impératrice Popea , &des diſcours inſupportables
de Valets ivres , pour de fines plaifanteriesde
la Cour. Il eſt auſſi ridicule d'attribuer
ceRoman à un Conful , que d'imputer au Cardinal
de Richelieuunprétendu reſtament politique ,
dans lequel la vérité & la raison font infultées
preſque à chaque ligne.
L'Ane d'or d'Apulée est encore plus curieux
que la fatire de Pétrone. Il fait voir que la terre
entière retentiſſait dans ces temps là de fortiléges,
de métamorpholes & de myſtères ſacrés.
Les Romans de notre moyen âge , écrits dans
nos jargons barbares , ne peuvent entrer en comparaiton
ni avec Apulée & Pétrone , ni avec les
anciens Romans grecs , tels que la Cyropédie de
Xénophon. Mais on peut tirer toujours quelques
connaiſſances des moeurs & des uſages de notre
onzième fiécle jusqu'au quinzième , par la lecture
de ces Romans mêmes.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
On ajudicieuſement remarqué que la Fontaine
atiré la plupartde ſes contes des Romanciers du
quinzième & du ſeizième ſiécle ; & parmi ces
contes mémes , il y en a pluſieurs qui le perdent
dans la plus haute antiquité ,& dont on retrouve
des traces dans Aulugelle & dans Athenée.
Il ne faut pas croire que la Fontaine ait
embelli tout ce qu'il a imité. Il a pris l'Aneau
d'Hans-Carvel dans Rabelais ; Rabelais l'avait
pris dans l'Arioſte , & l'Arioſte avoue que c'était
un conte très- ancien ; mais ni la Fontaine , ni
Rabelais n'ont rendu ce conte auſſi vrasſemblable
11 auſſi plaiſant qu'il l'eſt dans l'Arioſte .
Fu già un pittor , non mi ricordo il nome ,
Chedipingere ildiavolo folea 1
Conbel viſo, begli occhi ebelle chiome
Nè piè d'augel nè corna gli facea ,
Nè facea fi legiadro nè ſi adorno
L'angel da dio mandato in galilea.
Il diavolo reputandoſi a gran ſcorno
S'ei fofle in corteſia da coſtui vinto ,
Gli aparve in ſogno un poco inanzi ilgiorno ,
Egli difle in parlar breve e ſuccinto ,
Chi egli era , eche venia per render merto
Dell'averlo fi bel ſempre dipinto .
C'eſt ainſi que la fable des Compagnons
d'Ulyfle , changés en bêres par Circé , & qui ne
veulent point redevenir hommes , eſt entièrement
imitée du petitpoëme de l'Ane d'or de Machiavel,
SEPTEMBRE. 1775. 199
&ne lui eſt pas ſupérieure , quoiqu'elle ait le
mérite d'être plus courte.
Je ne fais pas pourquoi il eſt dit dans le ſecond
volume dala Bibliothèque des Romans , p. 103 ,
que le Pâ é d'anguilles est dans la Fontaine , un
modèle de l'art de conter : on en donne pour preuve
ces vers ci :
Eh quoi ! toujours pâtés au bec ?
Pas une anguille de rôtie !
Pátés tous les jours de ma vie !
J'aimerais mieux du pain tout ſec.
Laiſlez moi prendre un peu du vôtre;
Pain de part Dieu ou de part l'autre.
Au Diable ces pâtés maudits !
Ils me ſuivront en Paradis
Et par- delà , Dieu me pardonne.
Je crois ſentir , comme un autre , toutes les
grâces naïves de la Fontaine : mais je vous avoue
que je ne les apperçois pas dans les vers que je
viens de vous citer.
Ma lettre deviendrait un volume fi je recherchais
les plus anciennes origines des Romans ,
desContes&des fables. Je les retrouverais peutêtre
chez les premiers Bracmanes & chez les premiers
Perfans.
Je ne vous parle pas de la plus ancienne de
toutes les fables connues parmi nous , qui eſt
celle des Arbres qui veulent ſe choiſir un Roi.
Sans me perdre dans toutes ces recherches , je finis
parvous remercier de vos deux premiers volu
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
mes : je vous attends au charmant Roman du
Télémaque.
J'ai l'honneur d'être , avec tous les fentimens
que je vous dois , Meſſieurs , Votre t. h. o. f.
V.
LETTRE au Rédacteur du Mercure.
DeBordeaux , 15 Août.
Monfieur ,je me souviens d'avoir lu dans votre
Journal le récit des actes de charité & de bienfaiſance
queMgr le Prince Ferdinand de Rohan ,
Archevêque de Bordeaux , fit dans cette Ville,
& les ſecours abondans que ce digne Prélat procura
constamment aux malheureux dans un temps
dediſette &de calamité; c'eſt ce qui a rendu ce
Prince fi cher aux Habitans de ſon Diocèſe, &
fur-tout aux Citoyens de la Ville de Bordeaux.
Je ne puis vos exprimer les craintes , les douleurs
les alarmes, les eſpérances,&tous les ſentimensde
tendrefle qui ont été occaſionnés dans cette Villeà
lanouvelle que ſon Archevêque étoit attaqué à Paris
de la petite vérole, qu'il avoit reçu ſes Sacremens
&qu'il étoit en danger. Les riches Citoyens de
Bordeaux répandoient des aumônes , les perſonnes
de tout âge &de tout ſexe remplifloient les Eglifes;
on faifoit des prières mêlées de larmes pour
fléchir la clémence du ciel ; le Peuple alloit à
pluſieurs lieues au devant du Courier , pour avoir
plutôt le bulletin , qui ſe répandoit avec rapidité
SEPTEMBRE. 1775. zor
entre les mains de tous les Habitans ; mais après
tant d'alarmes , qu'il nous a été doux d'apprendre
le rétabliſſement de notre cher & reſpectable Archevêque
! alors notre alegrefle n'a pas été moins
vive que ne l'avoit été notte inquiétude.
EXTRAIT d'un Sermon fur la Prière ,
prononcé à Franconville le jour de la
Madeleine , par l'Abbé Rouſſeau , Prédicateur
ordinaire du Roi , & Vicaire-
Général d'Alby.
MES FRÈRES , au milieu de tant& de
fi puiſſans intérêts , il s'en élève un autre
qui réclame tout entier vos prières , la
vie du Prince qui nous gouverne. Nous
ne pouvons trop vous le répéter , il ne
veut , il ne reſpire que le bonheur de fon
Royaume. Le jour où les beſoins & les
dettes de l'Etat lui permettront de diminuer
le poids des impôts , ſera pour fon
coeur le plus beau jour de fon règne . Au
moment où la Religion eſt defcendue du
Ciel pour confacter , & s'il étoit poffi
ble , pour refferrer les liens qui Fattachent
à ſes ſujets , il a juré entre fes
202 MERCURE DE FRANCE.
mains de vivre juſte , le protecteur de
fon peuple , &fur - tout le vôtre , habitans
des campagnes. Si vous ſaviez
combien il honore votre état , & le rang,
qu'un bon , qu'un honnête cultivateur
tient à ſes yeux !... Il a toutes vos vertus
, votre fimplicité , votre franchiſe ,
votre candeur. L'amour & l'attachement
que vous avez pour vos femmes , il l'a
pour fon auguſte épouse ; & fi les voeux
de la France ſont exaucés , ah ! vousverrez
comme il ſera bon père ! La libre
circulation qu'il a donnée aux fruits de
vos travaux , & que vos ſeuls ennemis
ont eſſayé de calomnier , eſt l'ouvrage de
fon coeur autant que celui de fon eſprit ;
it a penſé que la vigilance & la bonté
des Rois devoient être comme la providence
de Dieu qui fait lever ſon ſoleil
fur tous les mondes & qui veut que celui
qui poffède beaucoup donne au malheureux
qui manque. Mes Frères , ayez con.
fiance dans les principes & l'équité de
notre jeuneMonarque, dans les lumières
& la probité courageuſe des Miniſtres
qu'il a eu le mérite , ſi rare pour les
Princes , de choiſir comme la Nation
elle-même les auroit choisis ; & le Ciel ,
que vosvertus & votre travail vous an
SEPTEMBRE. 1771. 203
ront rendu propice , bénira par d'abondantes
récoltes les loix ſages & les intentions
droites du meilleur des Maîtres .
Mais oublié-je que je parle au Peuple
de l'Univers qui a le plus de motifs pour
aimer ſon pays , qui chérit davantage
fon Roi ? Il fent donc plus vivement que
je ne pourrois l'exprimer , l'obligation
d'intéreſſer le Ciel à la ſplendeur del'un ,
à la converſation de l'autre ; & fi dans le
ſujet que je traite , il me reſte encore
quelque choſe à craindre , c'eſt que les
grands objets de prière que je viens d'expoſer
, n'ayent détourné mes auditeurs
de leurs propres beſoins : je me hâte
donc de paſſer à la néceſſité de la prière
par rapport à l'homme envisagé comme
chrétien.
Variétés , inventions utiles , établiſſemen's
nouveaux , & c,
I.
Pompes àfeu.
Les ſieurs Perier , frères , ont exécuté ,
chez Mgr le Duc d'Orléans & chezMgr
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
le Duc de Chartres , des Pompes fans
piſton , qui n'ont que le feu pour moteur.
Ces pompes , dont l'objet eſt d'élever de
l'eau pour les beſoins domeſtiques &
pour la décoration des jardins , font fufceptibles
d'être exécutées dans toutes les
proportions , felon le beſoin . Celle qui eſt
établie à la Chauffée d'Antin , marche par
le moyen d'un poële , & elle a le double
avantage d'échauffer, tout l'hiver , les
ferres chaudes& les appartemens , en élevant
encore 30 ou 40 muids d'eau , par
heure , à 35 pieds au-deſſus de la furface
de l'eau du puits. On dit 30 à 40 muids,
parceque cette machine va plus ou moins
vîte , ſelon le degré de feu. On peut, au
moyen des foupapes pratiquées dans la
cheminée , échauffer les ſerres chaudes
& faire marcher la machine en mêmetemps
, ou chauffer feulement la machine
fans les ferres , ou les ferres ſans la machine.
Elle marche déjà depuis longtemps
, fans avoir éprouvé le moindre
dérangement ; parce qu'elle eſt extrêmement
ſimple , & qu'elle n'a beſoin d'autre
agent que le feu .
Cette pompe occupe fort peu d'eſpace
&peut ſe placer par - tout où l'eau n'eſt
pas à plus de 20 ou 25 pieds de profonSEPTEMBRE.
1775. 205
deur ; ſi elle étoit beaucoup plus baffe, on
feroit obligé de faire ce qui aété exécuté
dansun jardin au fauxbourg du Roule , où
les puits ont 70 à 80 pieds de profondeur :
la machine à feu a été placée au- deſſus
d'un puifard qui a été rempliune première
fois par un moyen quelconque ; l'eau de
ce puiſard , élevée par la machine , elt
portée à l'autre bout du jardin , par des
tuyaux de conduite , ſur une roue de moulin
qu'elle fait tourner , &dont l'action
donne le mouvement à des pompes ordinaires
, après quoi elle retourne au puifard
d'où elle a été tirée , par un canal en
forme de rivière .
II.
Horlogerie.
7
M. Lépine,Horloger du Roi , a imagine
desmontres ſans chaine ,&des répétitions
qu'il appelle à roulette , dans lesquelles it
aégalement ſupprimé la chaîne de la cadrature
, que les plus grands Maîtres en
horlogerie avoientregardéejuſqu'à préfens
comme une pièce abſolument ellentielle..
Ces montres ſe montent fans clef, même
celles qui font àrépétition. Elles ne s'our

206 MERCURE DE FRANCE.
vrent plus du côté du cadran , mais par le
fond, ce qui diſpenſe de percer le cadran,
&met ceux qui les portent dans l'impofſibilité
de les déranger. La fimplicité de
ces montres eſt telle qu'on n'apperçoit
même pas la charnière de la boîte , qui
ſe trouve perdue. La boîte s'ouvre avec
un ſecret d'une mécanique ſimple &commode.
III.
Hydrolique.
M. Cordelle vient d'inventer une nou
velle machine pour élever les eaux & les
matières ſouterreines. Elle peut être miſe
en mouvement par le vent , par un courant
d'eau , ou par tout autre moteur. Elle
élève l'eau & les matières avec moins de
force qu'on n'en emploie dans les procédésconnus
; & elle puiſe l'eau à des profondeurs
& la porte à des hauteurs , où
les pompes les mieux faites ne peuvent
ſervir qu'avec des frais conſidérables. Elle
s'adapte à des puits tout faits. D'un puits
de 3 pieds de diamètre &de 25 pieds de
profondeur , ellé éleveta 12 muids d'eau
par heure , en l'appliquant à un moulin a
vent ,& elle coûtera 600 liv . à établir.
1
SEPTEMBRE. 1775. 207
ANECDOTES.
I.
Traitde générosité.
La Dile Anne Pedretty aimoit depuis
quatre ans un jeune homme à qui elle
deſtinoit ſa main. Ses parens , fans confulter
fon inclination,& ne fongeant qu'à
fa fortune , avoient réſolu de l'unir au
fieur P. Blanc , pour qui elle avoit de la
répugnance. Ils font fiancés , & la victime
eſt conduite au pied des autels. Lorfque
le Curé lui demande ſt elle accepte
pour époux le ſieur Pierre Blanc , elle répond
avec fermeté : « Je defire ſansdoute
» d'être mariée , mais je déclare queM.
>>Blanc n'eſt point l'époux que j'ai choii.
>>Depuis long - temps j'ai donné mon
» cour & ma foi à M. Jean Biny ; il eſt
> ici témoin du ferment que je fais de
» n'être jamais à un autre. » On juge bien
quelle fut la furpriſe du Curé , des parens
&de l'affemblée : bientôt ſuccède l'admiration
. Le Fiancé cherche dans la foule
MERCURE DE FRANCE.
Te rival heureux qu'a déſigné la Dile Pedretty;
il le trouve& le place à côtéd'elle;
puis il follicite lui-même avec empreffement
le pere & la mère de ne plus s'oppoſer
au bonheur de leur fille. Pour les
décider fur le champ, il fait une donation
de ſes biens à la perſonne qui lui a
refuſé fon coeur & fa main. Les parens ,
touchés d'un ſentiment ſi rare , ſe rendent
aux inſtances du ſieur Blanc; & le Prêtre ,
attendri juſqu'aux larmes , donna la bénédiction
nuptiale au couple amoureux.
11.
Gottsched , célèbre Profeſſeur Allemand
, avoit fait une tragédie de Caton ,
dans laquelle ſon fils lui diſoit niaifement:
Ah! mon père, ne mourez done pas.
Un jour qu'on repréſentoit cette pièce
dans une ville Impériale , l'Acteur qui
faifoit le rôle du fils de Caton , & qui
avoit d'ailleurs l'air d'un véritable niais ,
n'eut pas plutôt prononcé ces mots , qu'il
partit un éclatde rire fi général & fi fort
que Caton mourant ne put y réſiſter , &
ſe mit à rite de tout fon coeur avec les
autres.
SEPTEMBRE. 1775 . 109.
III.
L'Empereur Charles - Quint ayant abdiqué
ſesCouronnes,ſur la fin de ſesjours,
s'étoit retiré dans le Monastère de Saint-
Juſt , où il pratiquoit tous les exercices des
Religieux. Une nuit qu'il réveilloit les
Moines pour aller à l'Office , un jeune
Profés lui dit dans ſa mauvaiſe humeur ,
&àmoitié endormi : Vous devriez bien
>> vous contenter d'avoir troublé fi long-
> temps le repos du monde , fans ver
>>encore troubler le repos de ceux qui
>> en ſont ſortis.
I V.
Un Officier Général de l'armée de Frances'étant
tranſporté ſur le champ de bataille
, après la journée de Lens , demanda
à un Eſpagnol , couvert de bleſſures &
mourant : Mon ami , combien y avoit-
>>it d'Eſpagnols à la bataille. Ce foldat
lui répondit fièrement : Monseigneur,vous
pouvezles compter; car ils font tous ici.
هو
210 MERCURE DE FRANCE.
AVIS.
I.
Rouge à la Dauphine.
LE ſieur Moreau , Marchanden gros, rue Saint
Martin , vis- à - vis la fontaine Maubuće , a l'honneur
d'annoncer aux Dames qu'il vient de nouveau
de donner à ſon rouge à la Dauphine , une
perfection ſupérieure qu'il n'avoit pas ci -devant ,
qui eſt de prendre facilement fur la peau , & de
s'appliqueravec une parfaite unité ; fon onction ,
qui en fait la bale & la bonté , adoucit la peau , en
conſerve l'uni, la fineſſe& la douceur : & lorſqu'il
eſt appliqué légèrement , il imite , à s'y tromper ,
la plus vive carnation ; une autre belle qualité,
c'eſt qu'il devient plusbeau un peu de temps après
qu'on l'aappliqué.
I I.
Leſieur Rouflel , demeurant à Paris , rue Jeande
l'Epîne , chez l'Epicier en gros , la porte cochère
à côté du Taillandier , au deuxième appartement
ſur le devant , près de la Grêve , donne
avis au Public qu'il débite , avec permiffion , des
bagues dont la propriété eſt de guérir la goutte.
Les perſonnes qui en ſont fort affligées doivent
portercettebague avant ou après l'attaque de la
SEPTEMBRE. 1775 . 211
goutte; en la portant toujours au doigt , elle
préſerve d'apoplexie & de paralyfie .
Le prix des bagues montées en or , eſt de 36
liv.& celles en argent , de 24 1 .
Le fieur Rouflel coupe les Cors , les guérit avec
un peu d'onguent , & coupe les ongles des pieds.
Le prix des boîtes à douze mouches eſt de 3 liv.
Celui des boîtes à ſix mouches eſt 1 1. το Γ.
Il a une pommade pour les hémorrhoïdes , les
foulage& les guérit.
4Γ.
Les pots de pommade font de ; liv. & 11.
Il a une eau pour guérir les brûlures , approuvéepar
M. le Doyen & Préſident de laCommiſſion
Royale de Médecine.
Le prix des bouteilles eſt de 3 liv.&de 1 1.4f.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Warfovie, le 2 Juillet 1775.
La démarcation des nouvelles frontières entre
ce Royaume & la Ruſſie , s'effectue avec un
eſprit de conciliation réciproque. Nos Commiſfaires
ont revendiqué un terrain de trois milles
d'étendue , qu'on avoit mal à propos compris
dans le premier plan des limites des Rufles ; les
Commiflaires de Sa Majesté impériale ont reconnu
i bien la justice de notre réclamation , que nous
regardons cette affaire comme tirant à ſa fin. On
212 MERCURE DE FRANCE.
prétend que les Rufles vont renforcer leur garni
fon à Cracovie.
Un Bref du Pape adreſſé à cette Cour , fupprime
une partie des fêtes de ce Royaume, & en
reporte la célébration aux Dimanches ſuivans ,
pour ôter à la parelle les occafions de fuir des
travaux , devenus dans ce Pays plus néceſſaires &
plus preſlans que par tout ailleurs .
On ignore quand les Troupes Rufles évacueront
la Pologne, quoique le bruit ſe ſoit répandu
de temps à autre qu'elles en avoient reçu l'ordre.
Des Frontières de la Pologne , le 14 Juillet
1775.
On apprend que dansune Ville de la Croatie,
au milieu des empreſlemens que témoignoit le
Peuple de s'approcher de l'Empereur , on apper.
cutun homme qui pleuroit & qui s'efforçoitde
fendre la foule pour air verjusqu'à cejeene Souve
rain: c'étoit un Soldat qui avoit perdu la vue
d'un coup de feu dans les dernières guerres , &
qui demandoitde toucher au moins fon Maître ,
puisqu'il ne pouvoit être affez heureux pour le
voir. On le fit approcher , & l'Empereur eut la
bonté de lui préſenter ſes deux mains , qu'il
faiſit & qu'il baiſa avec autant d'ardeur que de
respect . Sa Majesté Impériale a fait remettre une
ſomme d'argent à cet aveugle intéreſlant , &
s'étant fait rendre compte de ſes ſervices , Elleles
arécompenfés par une penfon.
La démarcation de nos limites avec la Ruffie
eſt réglée , conformément à la teneur duTraité
de ceffion. Nos Commiflaires n'ont éprouvé
SEPTEMBRE. 1775 . 213
aucune difficulté , & l'on a eu égard aux représentations
qu'exigeoient d'eux le maintiendes
droits qu'ils avoient à défendre . Quant à la fixation
des frontières avec la Cour de Vienne , on
croit appercevoir qu'elle eſt encore éloignée de
fon terme.
De Stockholm , le 25 Juillet 1775.
Toujours occupé d'établiſſemens utiles au bien
de ſes Etats & au bonheur de ſes Sujets , le
Roi , d'après les obſervations qu'il a faites dans
ſon voyage , a réſolu de faire conſtruire quatte
Villes dans le Duché de Finlande. Le projet de
Sa Majesté eſt qu'elles foient bâties fur le domaine
de la Couronne , & que ceux qui viendront
les habiter y jouitlent de l'exemption de
toutes charges & de tout impôt pendant vingt
ans ; que chaque Particulier y puiffe librement
&fans aucune eſpèce de gêne , faire tel métier
&tel commerce convenable à ſes talens ou à ſes
facultés. Le ſuccès de ces nouvelles Villes , dont
le local eſt déjà affigné , apprendra à Sa Majefté
s'il ne lui ſera pas utile d'en faire conſtruire un
plus grand nombre. Le Territoire d'Enna dans
l'Isle d'Aland , près du Golfe de Bothnie , eſt
déſigné pour l'une de ces Villes. La ſeconde fera
bâtie dans le Fief d'Abo , Capitale de la Finlande,
la troiſieme , dans la Province aſlez inculte
& trop peu habitée de Savolax ; & la quatrième
dans la Province de Nyland , où le trouve
Helſingfors.
De la Haye, le 4 Août 1773 .
Leurs Hautes Puiſſances viennent de renouve
214 MERCURE DE FRANCE.
ler d'anciennes Loix contre l'espèce d'hommes
& de femmes vulgairement appelés Bohémiens ,
& auxquels ces Loix aſſocioient les incendiaires ,
meurtriers , vagabonds , mendians , &c. Le téjour
particulier d'une bande confiderable de ces
malfaiteurs dans la Mairie de Bois- le- Duc , dans
quelques quartiers de la Gueldre & aux environs
, ont rendu cette vigilance néceflaire. On
fait à Maftricht & dans le Limbourg la justice
la plus ſévère de ces coureurs attroupés , qui
infeſtent les chemins .
De Hambourg , le 14 Juillet 1775.
On mande de Stockholm que l'on a découvert
dans la Province d'Halland , près de Walbourg ,
dans le creux de quelques rochers ſur le bord de
la mer, une allez grande quantité de ſel blanc ,
qui , pour la qualité & la cryſtalliſation , ne le
cede à aucun fel étranger , & furpaſſe même à
quelques égards le ſeld'Eſpagne.
De Tripoli en Syrie , le 6 Mai 1775 .
Une lettre d'Acre , en date du 3 Avril , annonce
que la Ville de Gaza a été priſe par les Troupes
d'Egypte , qui s'avançoient à grands pas vers.
Jaffa , pour aller de-là s'emparer d'Acre. Le Chéik
Daher a quitté cette dernière Ville pour s'oppoſer
à leurs entrepriſes .
DeMadrid, le 25Juillet 1775.
L'entrepriſe contre Alger ayant échoué , les
Généraux demer &de terre réſolurent d'envoyer
SEPTEMBRE. 1775. 215
fur le champen Eſpagne , ſous l'eſcorte de quelques
Vailleaux de guerre , les bleſflés & la Cavalerie
, dont le débarquement n'avoit pu s'effectuer;
ils mirent enſuite à la voile & laiflèrent
ſeulement quelques Vaiſleaux de ligne & autres
Bâtimens moins conſidérables , avec ordre de
croifer à la vue de la Place , & d'empêcher les
Corſaires d'en fortir pour infeſter nos mers : on
fait que toute l'Eſcadre eſt déjà rentrée dans les
Ports de Cartagène & d'Alicante .
2
De Gênes , le 31 Juillet 1775.
On a conduit, ces jours derniers, dans larivière
du Ponent , une eſpèce de Bâtiment de ſoixante
pieds de longueur & de vingt-quatre de largeur ,
qui a été fabriqué par le ſieur Felix Accinelli ; il
adeux chambres à l'entrée de la pouppe & deux
à la proue , dans chacune deſquelles on a pratiqué
desbainsd'eau de mer très-commodes.
De Civita- Vecchia , le : Juillet 1775.
On a lancé à la mer , la ſemaine dernière ,
la Galère commandante du Pape ; elle est remarquable
par les ouvrages de ſculpture & de dorure
qui ornent les dehors de la pouppe ; mais on.
n'a pu lui trouver dans l'Arsenal un mât aſlez
grand, & on a été obligé d'en commander un
à Toulon , après en avoir cherché inutilement
à Gênes & à Naples. Cet incident eſt cauſe qu'on
n'a pu armer , cette campagne , qu'une ſeule Ga
lère , qui va bientôt faire voile pour croiſer
contre les Barbareſques dont les parages de la
Sardaigne font infeſtés , & qui paroiffent de
216 MERCURE DE FRANCE
temps en temps ſur les côtes de l'Etat Eccléſialtique.
De Londres, le 15 Juillet 1775
Le ſieur Franklin écrit , dit on , que la plus
grande unanimité règne en général parmi les
Membres du Congrès ; qu'on y paroît déterminé
à poursuivte vigoureusement la guerre contre
le Minſtère , s'il ne ſe relâche point de ſes
prétentions Il ajoute qu'il ne penſe point à tevenir
ici que les choſes ne foient définitivement
arrangées.
On écrit de la Jamaïque que trois Compagnies
de Soldats ſe ſont embarquées le as Mai avec
un train d'artillerie , afin de renforcer les Etabliflemens
Anglois du côté des Moſquires , &
d'élever quelques Forts pour une plus grande fûreté
du commerce .
Nous apprenons par une lettre particulière
d'un Officierde marque à Boſton , que depuis
longtemps les Troupes du Roi auroient quitté
cette Ville , fans la protection des Vaiſleaux de
guerre qui tiennent les Infurgens en reſpect , &
les empêchent de battre la Place & d'y mettre
le feu. Cet Officier ajoute qu'environ fix mille
Habitans l'ont déjà quittée , & qu'un grand
nombre de ceux qui y ſont encore ſe trouvent
dans lebeſoin affreux des chofes les plus néces
faires à la vie.
Des lettres de Greenock en Ecofle portent
qu'on y a reçu avis que le Congrès Général de
l'Amérique s'étoit ſéparé tout-à coup , & que
les choſes étoit reſtées dans la plus grande confufion
OR
SEPTEMBRE. 1775. 217
-
On parle d'une affaire arrivée entre les Troupes
du Roi & les Américains , le 17 Join dernier , &
dont le Général Gage a envoyé le détail à la
Cour. L'opinion générale eſt que les Infurgens
ont été très-maltraités .
On parle d'une commiſſion paflée au grand
ſceau , par laquelle on conſtitue le ſieur Gage
Capitaine &GouverneurGénéral de toute l'Amérique
Septentrionale. Cette nomination fait préſumer
qu'on a le projet de former un Parlement
ou Conſeil Général pour toutes les Provinces de
l'Amérique ; établiſſement qui reſſembleroit beaucoup
à celui d'Irlande , dans lequel la Chambre
Hauteſeroit compolée du Gouverneur & de quelques
Officiers particuliers .
Une lettre de Philadelphie nous apprend que
le ſentiment de la défenſe eſt ſi général en Amérique
, que les vieillards comme les jeunes gens
s'empreffent de ſe montrer ſous les étendards de
la liberté , avec la plus ferme réſolution de ne
point abandonner ſa cauſe. Il y a quelque temps
qu'on a formé trois Compagnies dans la Ville
de Reading , au Comté de Berk. On en a levé
depuis une quatrième ſous le nomde Vieux Soldats
, pour fatisfaire cet eſprit de patriotiſine
qui réunit tous les âges. Les plus jeunes n'ont
pas moins de quarante ans , & l'Officier qui étoit
à leur tête la première fois qu'ils ſe ſont aſſemblés
, étoit un vieillard de plus de quatre- vingts
ans , qui en a paflé quarante au ſervice , & qui
s'eſt trouvé àdix- ſept batailles rangées.
De Versailles , le 17 Août 1775 .
Le 16 de ce mois , jour fixé par le Roi pour la
K
218 MERCURE DE FRANCE.
fignature du contrat de mariage de Madame
Clotilde , le Prince de Marfan , Prince de la
Maiſon de Lorraine , & le ſieur de Tolozan , Introducteur
des Ambaſſadeurs , allèrent prendre,
dans les carrofles du Roi & de la Reine , le
Comte de Viry pour l'amener ici : l'Ambaſladeur
étoit accompagné du même cortége qu'il avoit
çu le jour de l'audience publique que lui avoit
donnée Sa Majeſté : il reçut les mêmes honneurs
que ce jour- là ; il fut traité , par les Officiers du
Roi , à une table dont le ſieur Bouret d'Egvilly ,
Maître d'Hôtel du Roi , faisoit les honneurs
Quelque temps avant l'heure fixée par le Roi
pour les fiançailles , le Comte de Viry , précédé
de ſon cortége & ſuivi de pluſieurs Seigneurs
Piémontois , fortir de la falle des Ambaſladeurs
pour ſe rendre chez Monfieur , qui devoit , dans
la cérémonie du mariage , repréſenter le Prince
de Piémont , & auquel le Comte de Viry avoit
remis la procuration de ce Prince , autorisée de
Leurs Majestés Sardes. L'Ambaſſadeur , quiavoit
le Prince de Marfan à ſa droite & l'Introducteur
des Ambaſſadeurs à ſa gauche , pria Monfieur ,
après lui avoir fait un compliment , de venir
chez le Roi pour les fiançailles; en allant chez
le Roi , Monfieur , comme repréſentant le Prince
de Piémont , marchoit à la droite de l'Ambafladeur;
le Prince de Marfan étoit à leur droite , &
l'introducteur des Ambatladeurs à la gauche.
Depuis le grand eſcalier , Monfieur & l'Ambatfadeur
furent précédés par le Grand Maître des
Cérémonies , par le Maître & l'Aide des Cérémonies
; & lorſqu'ils furent entrés dans le Cabinet
où le Roi étoit avec les Princes , Monfieur
alla ſe placer à ſon rang & près du Roi , qui
SEPTEMBRE. 1775. 219
étoit au bout d'une table miſe dans le fond du
Cabinet.
L'Ambaſladeur , après s'être approché de Sa
Majesté , la complimenta.
&
La Reine , ayant été avertie par le Grand-
Maître des Cérémonics que le Roi étoit dans fon
Cabinet , fortit de fon appartement pour s'y
rendre. Elle étoit conduite par le Comte de Tavannes
, fon Chevalier d'Honneur , & par le
Comte de Teflé, ſon premier Ecuyer , & accompagnée
par Madame , Madame Adélaïde , Madame
Victoire & Madame Sophie , ſuivies de leurs
Chevaliers d'Honneurs & premiers Ecuyers . Madame
Clotilde, qui,en venant de ſon appartement
chez la Reine, avoit été accompagnée par les Princefles&
parun grand nombre de Dames de laCour,
marchoit après. Madame , Madame Elifabeth ,
Madame Adélaïde , Madame Victoire & Madame
Sophie marchoient enſite Monſeigneur le Comte
d'Artois donnoit la main à Madame Clotilde ,
Madame Elifabeth portout la queue de ſa mante ,
qui étoit de gaze d'or. La Comtefle de Marfan ,
Gouvernante des Enfans de France , & la Prin .
cefle de Guémenée , auffi Gouvernante des Enfans
de France en ſurvivance , étoient auprès de
Madame Clotilde & de Madame Elifabeth . La
Reine étoit ſuivie des Princeſſes , ainſi que de la
Maréchale de Mouchy , fa Dame d'Honneur , la
Princeſſe de Chimay , fa Dame d'Atours , les
Dames du Palais , les Dames pour accompagner
les Princefles , & un grand nombre de Dames de
laCour. La Reine ſe plaça à la gauche du Roi à
P'autre boutde la table ; Monfieur &Monseigneur
le Comte d'Artois ſe placèrent du côté du Roi ;
Madame , Madame Clotilde , Madame Elifa-
Kij
220 MERCURE DE FRANCE.
beth , Madame Adélaïde , Madame Victoire &
Madame Sophie ſe placèrent du côté de la Reine ,
&leComte deVisy étoit placé ſeul , vis- à- vis de
la table , entre ladouble ligne des Princes & Princefles
.
Lorſque les Princes & Princeſſes curent pris
leurs places , & que les Seigneurs & Dames de la
Cour ſefurentrangés des deux côtés du Cabinet ,
le Comte de Vergennes , Miniſtre & Secrétaire
d'Etat , ayant le départementdes Affaires Etrangères
, s'avança près de la table du côté du Roi ;
Je ſieur de Lamoignon de Malsherbes , auſſi Miniftre
& Secrétaire d'Etat , ſe mit à l'autre bout.
Le Comte de Vergennes lut le commencement
du contrat , qui fut figné par le Roi , par la Rei.
ne , par Monfieur , par Madame , par Monfeigneur
le Comce d'Artois , par Madame Clotilde ,
par Madame Elifabeth , par Madame Adélaïde ,
par Madame Victoire & par Madame Sophie , la
plume leur ayant été préſentée par le Comte de
Vergennes. Les Princes & les Princeſſes ſignèrent
le contrat , dans la même colonne que le Roi.
L'Ambaſladeur figna ſeul dans la feconde colonne
, vis à vis du Duc d'Orléans Des que le contrat
fut ſigné , le Cardinal de la Roche Aymon ,
GrandAumonier de France , en rochet& camail ,
accompagné de deux Aumoniers du Roi & de
quelques Eccléſiaſtiques de ſa Chapelle , entra
dans le Cabinet, & le plaça devant la table.
Madame Clotilde & Monfieur s'étant mis à ſa
droite , le Cardinal de la Roche-Aymon fit les
fiançailles .
Après cette cérémonie , Monfieur fut reconduit
àlon appartement , par l'Ambaſladeur , de lamême
manière qu'il enavoit été amené chez le Roi ;
SEPTEMBRE. 1775. 221
&le Comte de Viry fut enſuite reconduit , avec
le même cérémonial qui s'étoit obſervé à fon
arrivée à Verſailles.
:
De Paris , le 21 Août 17750
Le ſieur Vicq d'Azyr , de l'Académie Royale
des Sciences , a voulu s'aſſurer ſi les cuirs des
beftiaux morts de la maladie épizootique étant
paflés à la chaux d'une certaine manière , étoient
encore capablede communiquer la maladie aux
beftiaux fains , & le réſultat de ſes expériences
a été qu'avec la préparation ils ne confervoient
plusde corpufcules contagieux . Le Miniſtre des
Finances a invité en conféquence cet Académicien
à publier un procédé qui , dans le cas funeſte
de l'épizootie , conſervera du moins ceque
la crainte de propager ce fléau faifſoit perdre auparavant.
:
PRESENTATIONS .
Le dérangement de la ſanté du Chevalier de
Bauteville , Ambaſladeur du Roi en Suifle , lui
ayant fait demander un congé , il a eu l'honneur
d'être préſenté au Roi le 26Juillet , par le Comte
de Vergennes , Miniſtre & Secrétaire d'Etat au
département des Affaires Etrangères .
Le 30 Juillet la Marquiſe de Cany eut l'honneur
d'être préſentée à Leurs Majestés & à la
Famille Royale par la Vicomteſſe de Talaru.
Kiij
212 MERCURE DE FRANCE.
Le 3 Août l'Abbé de Bayanne , Auditeur de
Rote à Rome, de retour ici par congé, a eu
l'honneur d'être préſenté au Roi par le Comte de
Vergennes , Miniſtre & Secrétaire d'Etat au dépar
tementdes Affaires Etrangères.
LeMarquis de Noailles , Ambaſſadeur du Roi
enHollande , de retour ici par congé , a eu l'honneur
d'être préſenté à SaMajesté, le 12 Août, par
le Comte de Vergennes , Miniſtre & Secrétaire
d'Etat au département des Affaires Etrangères .
La Marquiſe de Puiſigneux cut , le 13 Aoûr
après-midi , l'honneur d'être préſentée à Leurs
Majestés & à la Famille Royale par la Marqniſe
deSégur.
Le 13 Août , le Marquis & le Comte de Saint
Geniez ont eu l'honneur d'être préſentés au Roi
par leMaréchal Duc de Duras.
NOMINATIONS .
Le ſeurde Giac , Surintendant des Finances ,
Domaines & Affaires de la Maiſon de la Reine
ayant remis à Sa Majesté ſa démiſſion de cette
place, dont Elle a bien voulu cependant lui conferver
l'honoraire & les honneurs ; Elle en a
pourvu le ſieur Bertier, Intendant de Paris , qui
aprêté ſerment en cette qualité , le 25 Juillet ,
entre les mains de Sa Majefté.
A
Le 30 Juillet le Maréchal Duc de Biron , Colonel
du Régiment des Gardes Françoifes , a prêté
こSEPTEMBRE. 1775. 223
ferment entre les mains du Roi pour le Gouvernement
de la Province de Languedoc , vacant par la
mort du Comte d'Eu .
Le 16 Juillet le Roi a nommé à l'Abbaye de
Saint Loup d'Orléans , Ordre de Citeaux , vacante
par la mort de la Dame de Bouville , la
Dame de Baynac , Religieuſe de Notre-Dame de
Sarlat.
Sa Majefté a accordé les entrées de ſa Chambre
au Comte de Bauteville , ci- devant ſon Ambafladeur
en Suifle .
Le Prince de Rohan- Guémenée , Commandant
desGendarmes de la Garde du Roien furvivance ,
a eu l'honneur de prêter ſerment entre les mains
de Sa Majesté , le 20 Août , pour la place de
Grand Chambellan , fur la démiſſion du Duc de
Bouillon , auquel le Roi en a accordé la ſurvivance.
Le Roi ayant jugé à propos de remettre en
règle l'Abbaye de Beaupré , Ordre de Citeaux ,
Filiation de Morimond en Lorraine , Sa Majeſté
y a nommé Dom Bernard Malin , ci - devant
Prieur de cette Maiſon .
1
ARIAGE.
Le 31 Août , Leurs Majestés & la Famille
Royale ont figné le contrat de mariage du Comte
de Saint Geniez , avec Demoiselle de Bourdeilles.
224 MERCURE DE FRANCE.
NAISSANCE.
Le 6 Août , à trois heures trois quarts de
l'après-midi , Madame la Comteſle d'Artois eſt
heureuſement accouchée d'un Prince que le Roi
a nommé Duc d'Angoulême Ila été ondoyé par
l'Evêque de Cahors , premier Aumônier deMonſeigneur
le Comte d'Artois , aſſiſté du Curé de
cette Ville,
MORTS .
Charles-Louis- Barnabé Teſtu , Chevalier de
Balincourt , fils de Charles Louis Teſtu , Comte
de Balincourt , Maréchal des Camps & Armées
du Roi , eſt mort à Paris , le 2 Août , âgé de 15
ans.
:Henriette-Magdeleine Julie Joſeph de Cruffol
-d'Uzès , Marquise de Murviel , épouse de
Henri François de Carſion de Nizas , Marquis
'de Murviel , Baron des Etats de Languedoc, eft
morte le 27 Juillet , au Château de l'Hermenault
en Bas Poitou , dans la soº année de ſon âge.
Françoiſe d'Arnaud , veuve de Pierre de Selve ,
Maréchaldes Camps & Armées du Roi , & Gouverneur
de la Ville de Saint-Venant, eſt morte
le 31 Juillet , dans ſa 72º année.
Le 2 Août Herman Van Kleefeſt mort à AmiSEPTEMBRE
. 1775. 225
terdam à l'âge de 104 ans , n'ayant laiſſé appercevoir
le déclin de ſes forces qu'au moment
où il a ceſlé de vivre ; mais la mort d'un Nègre
libre décédé à la Martinique l'année dernière , à
l'âge de 121 ans , eſt un événement plus remarquable
, eu égard à la rareté des vieillards de
cette couleur. Ce Nègre avoit porté les armes
pour la défenſe de cette Isle contre les attaques
de l'Amiral Ruyter.
François Rouffel de Tilly , ancien Evêque
d'Orange , Abbé Commendataire de l'Abbaye
Royale de Mazan , dans le Vivarais , Doyen du
Chapitre Royal de Saint-Aignan d'Orléans , &
ancien Abbé de Saint- Eusèbe , eſt mort le 30 Juillet
dernier , au Château de Saint -André des-Ramiers
, Diocèſe & Principauté d'Orange , dans la
so année de fon âge.
LOTERIES .
Le cent ſoixante- ſeizième tirage de la Loterie
de l'Hôtel - de - Ville s'eſt fait , le 26 du mois
d'Août , en la manière accoutumée. Le lot de
cinquante mille liv . eſt échu au No. 67100. Celui
de vingt mille livres au Nº. 63892 , & les deux
dedix mille , aux numéros 65299 & 67977.
Letiragede la loterie de l'Ecole royale militaire
s'eſt fait les Août. Les numéros ſortis de
la roue de fortune ſont 81 , 30 , 63 , 61 , ss . Le
prochain tirage le fera les Septembre.
226 MERCURE DE FRANCE. :
PIECE
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers &en proſe, page
Epître aux Malheureux , ibid.
Idylle imitée de l'Anglois , 10
Ode Anacreontique , 15
Les Amans malheureux , 17
Epître d'un Amant à ſa Maîtrefle, 54
Vers ſur les Spectacles ,
LaCanicule , 58
A mes Fleurs , 61
Explicationdes Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
63
ibid.
65
AMademoiselle L R. R. 66
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 70
Hiſtoire de la Ville de Rouen , ibid.
LeVoyageur François , 79
L'art d'apprêter & de teindre toutes fortes de
peaux , 83
Mémoires fecrets tirés des Archives des Souve
rains de l'Europe , 84
Elémens de l'hiſtoire des anciens Peuples du
: monde , 85
Examen de la Houille , 86
Hiſtoire des progrès de l'eſprit humain dans les
ſciences naturelles , 87
Manuel Tyronien , 99
Répertoire univerſel & raiſonné de Juriſprudence
, Iof
SEPTEMBRE . 1775. 227
Eflais hiſtoriques ſur le ſacre & couronnement
des Rois de France ,
Oraiſon funèbre de Clément XIV ;

102
103
Abrégé chronologique de l'hift . de Lorraine , 106
Penfées ſur la Religion naturelle & révelée , 108
Analyſe de l'hiſtoire des établiſſemens des Européens
dans les deux Indes , 109
Les Siècles Chrétiens ,
La défenſe de la Religion ,
III
117
Recherches ſur les maladies chroniques , 122
Eloge de M. Model , 128
Deſcription de l'hiſtoire générale & particulière
du Duché de Bourgogne , 129
Phyſiologie des corps organifés , 130
Nouvelles expériences ſur le fer , 133
Les intérêts du Roi & ceux du Peuple , ibid.
Nouvelles Françoiſes , 135
- Eſpagnoles , 140
Journal de Lecture , 146
Bibliothèque littéraire de Médecine ,
Dictionnaire d'Italie ,
LesHommes de Prométhée ,
Annonces,
ACADÉMIES .
148
161
168
171
Françoiſe , ibid.
-- Rouen , 172
SPECTACLES . 174
Concert Spirituel , ibid.
Opéra , 175.
Comédie Françoiſe 179
Comédie Italienne , 180
ARTS. 184
Gravures , ibid.
Topographie, 189
Musique. 191
228 MERCURE DE FRANCE.
Lettre de M de Voltaire aux Auteurs de la Bibliothèque
univerſelle des Romans ,
Lettre au Rédacteur du Mercure ,
Extrait d'un Sermon ſur la Prière ,
Variétés , inventions , &c.
Anecdotes.
AVIS ,
Nouvelles politiques ,
Préſentations ,
Nominations ,
Mariage ,
Naiſlance ,
Morts ,
Loteries ,
195
200
201
203
207
210
211
221
222
223
224
ibid.
225
APPROBATION.
J''AAII lu, par ordre deMgr leGardedes Sceaux ,
le Mercure de Septembre 1775 , je n'y ai rica
trouvé qui doive en empêcher l'impreſſion .
AParis , ce 2 Septembre 1775.
DE SANCY.
[De l'Imp. de M. LAMBERT , ruede la Harpe
près Saint Côme,
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le