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1774, 10, vol. 1-2
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MERCURE
DEFRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI..
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
OCTOBRE , 1774.
PREMIER VOLUME .
Mobilitate viget . VIRGILE.
A PARIS ,
, Chez LACOMBE , Libraire
Chriſtine , près la rue Dauphine.
Rue
Avec Approbation & Privilège du Roi.
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de Tactique , 3 vol. in. 8°. br. وام
Eloge de Racine avec des notes, par M. de
la Harpe , in 8°. br.
11. 10f.
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21. 10f.
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&françois , 1772 , in-8 °. br.
Traité du Rakitis , ou l'art de redreſſfer les
enfans contrefaits , in 8°. br. avec fig.
LesMuſes Grecques , in- 8 °. br.
41.
11.161.
LesPythiquesde Pindare , in-8°. br. sliv.
Monumens érigés en France à la gloire de
Louis XV, &c. in-fol. avec planches ,
rel . en carton ,
Mémoires fur les objets les plus importans de
241.
l'Architecture , in-4° . avec figures, rel. en
carton , 121.
Les Caractères modernes , 2vol. br. 31.
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE , 1774 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LA MEDIOCRITĖ ,
Epiire à ma Soeur.
O DE De mes jours compagne aimable & chère!
Ecoute-moi ; je chante le bonheur :
Cedieu charmant n'eſt point une chimère ;
Je le connois ; ton amitié ſincère ,
Depuis long-temps, l'a fixé dans mon coeur.
Tous les mortels implorent ſa faveur ;
Mais , enivrés d'un eſpoir téméraire ,
Leurs voeux trompés ſuivent avec ardeur
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
2
Un vain fantôme , une ombre paſlagère.
Qu'eſpèrent- ils de leurs triftes efforts ?
L'égarement où leur ame eſt livrée
Croit rencontrer au milieu des tréſors ,
Dans les palais , une paix aſſurée .
Laifle leurs mains les charger à loiſir
Des riches dons de la magnificence ;
Ils trouveront au ſein de l'abondance
Un vuide affreux que rien ne peut remplir.
En vain Plutus , à leurs defirs docile ,
Ou les prévient , ou les couronne tous :
L'ennui corrompt un plaiſir trop facile ,
Et l'abondance enfante les dégoûts .
D'un rang plus haut la pompe ſéduifante
Ne fert pas mieux leur folle paſſion .
Tournons les yeux vers cette Cour brillante
Où , ſur les pas , la fière Ambition
Semble arrêter la Fortune inconſtante ;
Ces favoris ſi grands , ſi faftueux ,
Qui de leur Roi partageant la puiflance ,
Ont, comme lui , des autels & des voeux ,
Aftres brillans , dont la ſeule influence
Des Nations fait pencher la balance ,
Dans leur éclat feroient- ils plus heureux ?
Non : chaque jour quelque nouvelle entrave
Gêne leurs pas , s'oppoſe à leurs deſſeins ;
Qu'importe , hélas ! d'éblouir les humainst
Des fers dorés rendent - ils moins eſclave ?
En butre aux coups du Sort injurieux ,
OCTOBRE . 1774. 7
Ces fiers objets des reſpects de la terre
Tombent enfin d'un rang ſi glorieux :
Plus leur orgueil les approche des cieux
Et plus leur front eſt voiſin du tonnerre.
Si le repos eſt en vain ſouhaité
De ces mortels que la gloire environne ,
Du ſceptre au moins il ſuit la majesté ;
Les Rois ſans doute enchaînent ſur le trône
Et le Pouvoir & la Tranquillité....
Que dis-je ? eh ! quoi , l'erreur qui nous entraîne
Nous abuſant d'une apparence vaine ,
Confond toujours la gloire & le bonheur !
O diadême , ô pouvoir ſéducteur ,
Peut- être encor j'admirerois tes charmes,
Si les ennuis , le trouble , les alarmes
N'environnoient la ſuprême grandeur ,
Si quelquefois le Sort , dans ſon caprice ,
Sur les Rois même exerçant ſa rigueur ,
N'eût ſous le dais creuſé le précipice.
Vas donc ailleurs prodiguer tes bienfaits,
Fortune aveugle , Idole trop chérie ;
Dans ce vallon , dans cette humble prairie ,
Mon coeur troublé va reſpirer en paix.
Quel doux plaifir ! quelle volupté pure !
Ce calme heureux de la ſimple Nature ,
Cejour ſerein qui luit fur ces côteaux ,
Ces champs ſemés de fleurs & de verdure ,
Toutà mes yeux prend des charmes nouveaux .
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
,
Daignez m'ouvrir vos champêtres aſyles ;
C'eſt parmi vous , humbles cultivateurs ,
Quej'obtiendrai des momens plus tranquilles ;
L'Ambition n'a point gâté vos moeurs ;
En fillonnant vos campagnes fertiles
D'un fort heureux vous goûtez les douceurs....
Me tromperois-je ? Et ce morne filence
M'annonce- t- il de nouvelles douleurs ?
Ah ! je le vois; la main de l'Indigence
Répand ſur vous ſes funeſtes horreurs ;
Et ces beaux lieux , féjour de l'Innocence ,
Ces champs féconds ſont mouillés de vos pleurs.
A tous les voeux leCiel eſt donc contraire ?
Charme des cooeurs , douce Félicité ,
Ne ſerois- tu qu'un nom imaginaire ,
Qu'un ſonge vain ?... Mais quelle Déité
Daigne me tendre une main tutélaire ?
Son front ferein annonce la gaieté ;
Sans ornement , ſans parure étrangère ,
Elle n'a point l'éclat ni la fierté
Dont la grandeur étonne le vulgaire .
Et les beſoins de l'affreuſe misère ,
De ſes beaux jours reſpecte la clarté.
Oma Déefle ! Ô Médiocrité !
Odu bonheur la compagne & la mère ,
Combien tu plais à mon oeil enchanté !
Venez , mortels ; offrez- lui votre hommages
Vous goûterez le deſtin le plus doux :
OCTOBRE . 1774-
و
Vivre & jouir , voilà votre partage.
Eh ! que vous ſert le frivole avantage
D'en impoſer à l'Univers jaloux ?
Les triſtes ſoins affiégent votre aurore ;
Le temps vous preſle ; il détruit , il dévore
Cet âge heureux qui ne reviendra plus .
Le ſoir approche , & vous formez encore
De vains regrets ou des voeux ſuperflus.
Qu'un fort contraire accompagne la vie
Du citoyen dans la foule ignoré !
De ſes inſtans il diſpoſe à fon gré ,
Il ſert enpaix le Prince & la patrie.
Sur les grandeurs ſon oeil eſt éclairé
Par le flambeau de la Philoſophie.
Libre& content , ſes tranquilles plaiſirs
N'entraînent point de remords ni d'alarmes;
Il peut aux arts conſacrer ſes loiſirs ,
Du ſentiment il ſait goûter les charmes.
Trop occupé de ſes vaſtes projets ,
A peine , hélas ! l'habitant des palais
Peut- il du coeur écouter le murmure ;
Et l'indigent qui languit dans les pleurs
Frémit de voir les noeuds de la Nature
Multiplier ſon être & les malheurs.
Mais , dans ces murs dont la modeſte enceinte
N'excite point l'euvie ou la pitié ,
Au cri du ſang , aux loix de l'amitié
On peut dumoins le livrer ſans contrainte.
TO MERCURE DE FRANCE .
Ah ! que ces noms me font chers ! qu'ils fons
doux ,
Ces noms lacrés & de père & d'époux !
Qu'ils peignent bien l'amour & la tendreſſe !
1
Que j'aime à voir , dans ces liens charmans,
Entre deux coeurs , ces vifs épanchemens ,
Cette union , cette touchante ivrefle !
Et quets plaiſirs , quels honneurs éclatans
Remplaceroient ces tendres ſentimens
Dont la douceurembellit ma jeuneſſe ,
Et qui , malgré le froid tardif des ans ,
Feront encor juſques dans ma vieilleſſe
Le charme heureux de mes derniers inſtans !
Tu les chéris , ces biens dignes d'envie ,
Aimable foeur , & ton ame attendrie
Avet tranſport écoute mes accens .
Vois le Bonheur filer nos deſtinées :
Notre humble rang n'éblouit point les yeux;
Mais le Repos conſacre nos journées;
Mais l'Amitié , cette fille des Cieux ,
Sème de fleurs le cours de nos années.
Dieux ! répandez vos plus riches bienfaits
Sur les amans de l'injuſte Fortune ;
Ces vains honneurs dont l'éclat importune
N'exciteront mes voeux ni mes regrets :
Avos préſens fi j'ai droit de prétendre ,
Unfort tranquille , un coeur ſenſible & tendre ,
Seront les ſeuls dignes de mes ſouhaits.
2
1
ParM. de.V.
:
OCTOBRE. 1774- "
EPITRE de l'Abbé DE CHAULIEU.
VIF & délicieux Fernay , *
Dont l'eſprit agréable & gai
Fait le bonheur de qui l'écoute ;
Puiſque je ſuis deſlus ta route ,
Ou, pour mieux dire, auprès des Hais , **
Impatient , dans peu j'y vais.
Notre ancienne amitié ſans ceſſe
At'aller embraſſer me prefle.
De ce defir ſi pénétrant
Il en naît un autre plus grand :
C'eſt d'embrafſſer encore celle
Que l'Hymen te garde fidelle.
Et je pourrois plus loin paſſer ;
Car je prétends même embraſſer
Ton aimable & charmante fille
Et le reſte de ta famille .
Sois ſans crainte d'un pauvre Abbé
Qui , dans la vieilleſſle tombé,
N'a plus le plaifir de ſe taire.
Au reſte , faiſons grande chère , T
*Nom d'une Terre de M. du Bellay , gouverneur
de la ville & château de Vendôme,
&c , &c.
**Terre appartenante à M. du Bellay.
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
Prépare pour moi tonbon vin.
Nous en boirons juſqu'à la fin
De la plus ſpacieuſe tonne
Que l'on ait rempli cet automne.
Le feu brillant de ton diſcours ,
Ton chant ne font- ils pas toujours
Les honneurs de ta bonne table ?
Il n'en eſt point de ſupportable
Lorſque l'eſprit & la gaieté
De la fête n'ont pas été.
Chez toi l'on craint peu cette abfence
J'en parle avecque connoiſſance ,
Pour m'être trouvé dans tel cas,
Aux Hais ſavourant les repas ,
Où brille tout ce qui peut plaire
Parmi ta délicate chère.
Tu me vois preflé du defir
De goûter encor ce plaifir.
Fais donc une prompte réponſe
A ma defireufe femonce,
Et ine réponds que tout eſt près
Your mebien recevoir aux Hais.
L'apprêt ine paroît bien facile.
Ton humeur charmante & docile,
Deſſus tes levres ton bon coeur
Tes coupes pleines de liqueur ,
Ce que dans le ſaloit en garde,
Quelque perdrix , quelque poularde,
Des pois , des fèves , des choux verds;
OCTOBRE. 1774. 13
Enfince qui dans les hivers
Contre la biſe eſt néceſſaire ,
D'un bois très- ſec la famme claire.
Lorſque j'en ſerai bien chauffé
Je demande encor du café :
Et fi c'eſt là trop de beſogne ,
Je conſens que tu taille & rogne ,
Comme étant le maître de tout.
Adieu : ma Muſe eſt preſque à bout
Lapauvrette n'eſt pas robuſte :
Il faut auffi que je m'ajuſte
Et me conforme à ſon pouvoir ;
Adieu ; c'en eſt aſſez , bon ſoir .
Minuit va ſonner tout-à- l'heure ,
A Freteval , triſte demeure *
D'où je t'écris ce deux Janvier ,
Tout ſeul au coin de mon foyer ,
L'anque l'on compte ſept cens quatre ,
Quebiendes fous iront ſe battre.
* Freteval , bourg fur la route de Paris à Vendôme
, diſtant de trois licues de cette dernière
ville.
I MERCURE DE FRANCE.
TRADUCTION en vers de l'Ode lère
du livre premier d'Horace.
ΟΙ
:
Tor qui peux te vanter d'une nobleffe illuſtre,
Toi de mesjours l'appui , la douceur & le luftre ;
Mécène , c'eſt à toi que j'adreſſe mes vers .
Les mortels , tu le ſais , ont mille goûts divers.
L'un , d'un bras triomphant à travers la carrière ,
Mène un char attelé de rapides courſiers ,
Et s'il peut , eſquivant la borne meurtrière ,
Parvenir à ſe voir couronné de lauriers ,
Il ole s'égaler aux maîtres du tonnerre.
Celui que des Romains la faveur paſlagère
Travaille à décorer des plus brillans emplois ;
Celui dont les greniers s'affaiſſent ſous le poids
De ces bleds qu'à grands frais ſon avarice enferre,
Ou qui cultive en paix les champs de ſes ayeux ,
Quand tu leur promettrois une immenfe fortune ,
Jamais n'affronteront l'empire de Neptune.
Ce marchand qui , jouet des flots impétueux ,
S'eſt vu prêt à périr victime de leur rage ,
Trouve mille douceurs à la tranquillité
Qu'à fon corps fatigué préſente ſon village,
Mais bientôt, redoutant l'affreuſe pauvreté ,
Il refait ſes vaifſeaux & va loin du rivage
Chercher des alimens à la cupidité.
Qu'un autre avec Bacchus , la moitié de la vie,
OCTOBRE . 1774.
4
Soit couchémollement au pied d'un arbriſſeau
Ou ſurlebord facré d'un limpide ruilleau ;
Satisfait & rranquille, il n'a pas d'autre envie.
D'autres aiment à voir flotter les étendards ,
Sont tranſportés au bruit des inſtrumens de Mars ;
Treflaillent aux apprêts de ces guerres ſanglantes
Qui caufent tant d'horreur à nos mères trenblantes.
Le chaſſeur reſte en butte aux injures de l'air.
Qu'un ſanglier échappe à l'embûche dreflée ;
Qu'une biche ſoudain par ſes chiens foit lancée =
Il néglige pour lors ce qu'il a de plus cher ;
Satendre épouſe même eſt loinde ſapenſée.
Pour moi , je me croirai l'égal de Jupiter,
Si mon front par Phoebus eſt couronné de lierre.
Le plaifir de goûter la fraîcheur des boſquets,
Celui de me mêler à la danſe légère
Des Satyres unis aux Nymphes des forêts,
Me diſtinguent allez du profane vulgaire ;
Pourvu que d'Erato le luth harinonieux
Joigne fes doux accords aux accords de ma lyre.
Et fi je fuis par toi mis au rang glorieux
Des poëtes brillans que le Parnaſſe inſpire ,
Monfront s'élevera juſqu'au céleste empire.
Par M. de B ** , Lieutenant
au régiment d'A***.
16 MERCURE DE FRANCE.
L'AMITIÉ à l'épreuve de l'amourpropre
, conte moral.
RONDON, parvenu de la clafſe la plus
inférieure des citoyens , à une charge de
financier , s'enrichit comme tous ſes ſemblables
; mais loin de ſacrifier uniquement
à Plutus , ainſi que ſes confrères , Rondon
eut la manie de contraindre les Muſes à
recevoir ſon hommage. Il raſſembla à
grands frais une bibliothèque nombreuſe ;
ſa table fut très- délicate , & fa maiſon
devint le rendez- vous de tous les beaux
eſprits. La pauvreté oblige trop ſouvent
les écrivains à avilir leurs productions en
les offrant baſſementaux idoles de la Fortune
. On dédia à Rondon une foule de
livres , & leurs auteurs ne manquoient
pas de louer ſes ſublimes talens dans leurs
infipides dédicaces. Rondon lifoir les dédicaces
: Rondon ſe perſuada qu'il étoit
homme dieſprit , à force d'entendre des
fats le répéter. Il devint zélé partiſan des
belles-lettres , mais la poëſie ſur-tout fut
ſa paſſion dominante ; être poëre étoitun
titre ſuffifant pour être reçu chez lui . Il
s'aviſa même de faire des vers , & malOCTOBRE.
1774. 17
hear à ceux qui étoient aſſez de ſes amis
pour aſſiſter à la lecturede ſes madrigaux
&de ſes ſonnets ! Il falloit s'ennuyer &
applaudir , ou s'expoſer à tous le reſſentiment
de ce nouveau Midas.
Son caractère cependant n'étoit pas celui
de la méchanceté;&, ſans ſa ridicule
folie , il eût fait le bonheur de tous ceux
qui l'entouroient. Mais les louanges que
lui donnoient les adulateurs qui compoſoient
ſa cour , ne firent qu'augmenter ſa
métromanie . On ne parla plus chez lui
qu'en vers. Il pouſſa ſi loin cette extravagance
, que quoiqu'il ſe fût préſenté des
partis très-fortables pour ſa fille unique
qui joignoit aux talens & à l'eſprit les
grâces & la beauté , Rondon ne s'étoit
laiſſé éblouir ni par les dignités , nipar
les richeſſes. En vain Dolban, ſon frère ,
s'intéreſſa très- vivement pour Darceuil ,
fils d'un des anciens amis de notre métromane
: tout fut inutile.-Non,mon frère ,
lui dit un jour le financier , je n'aurai
point refuſé maProcule à des ſeigneurs de
la plus grande diſtinction pour la donner
à M. Darceuil : il y a ici quatre jeunes
poëtes qui , par leurs talens diſtingués , la
méritent tous également. Ils autont la préférence
ſur un être inconnu dans la république
des lettres.-Mais il doit être con-
.
:
iS MERCURÉ DE FRANCE.
nu de vous ; c'eſt le fils de votre meilleur
ami : Procule l'aime , & votre reconnoidance.-
Ma reconnoiflance ne s'étendrajamaisjuſqu'à
donner ma fille à un
homme qui , de ſa vie , n'a fait de vers , &
d'ailleurs , mon cher frère , on a tant
compoſé d'épithalames , qu'il n'y a plus
de nouveaux ſujets à traiter : il faut que
le mariage de ma fille ſoit tout- à- fait différentde
ceux que juſqu'ici l'amour & la
fortune ont affortis , pour pouvoir fournir
quelqes idées heureuſes à nos poëtes :
c'eſt aux Muſes que je remets le ſoin de
pourvoir ma Procule. De ces quatre jeunes
gens deſquels je vous ai parlé , celui
dontles talens feront ſupérieurs à ceux de
ſes rivaux , obtiendra la main de ma fille .
Tout ce que je puis faire en faveur d'un
ancien ami , c'eſt d'admettre Darceuil à
concourir avec eux ; avouez , mon cher
frère , que ce projet eſt beau& digne d'Apollon
qui me l'inſpira.-Digne d'un fou
tel que vous , reprit Dolban , en ſe retirant
pour aller conſoler ſa nièce .
Rondon de ſon côté fait aſſembler ſon
Parnalfe ; & prenant ces quatre poëtes favoris
en particulier , il leur déclare ſes
intentions. Au nombre de ces jeunes
gens étoit Lurfac que pluſieurs ſuccès mé
rités avoient fait connoître avantageufe
OCTOBRE . 1774.
19
ment dans la littérature, & qui joignoit
lesqualités de l'efprit à celles du coeur. Il
avoit été recommandé très - particulièrement
à Rondon qui l'aimoit beaucoup ,
& qui l'avoit mené pluſieurs fois voir
Procule au couvent. Lutſac n'avoit pu la
voir fans l'aimer : mais fon peu de ffoor.
tune l'empêchant de rechercher la main
de cette charmante perſonne , il avoit
tenu ſes ſentimens renfermés dans le
fondde fon coeur. Il ignoroit même là
paffion de Darceuil , avec qui cependant
il étoit intimement lié . Qu'on juge de la
joie qu'il reſſentit , lorſque Rondon leur
eut appris que celui d'entre eux qui remporteroit
le premier prix de Poëfie propoſé
par l'Académie , feroit l'époux de Procule.
C'eſt ainfi, leur dit Rondon, qu'il
faut encourager les Muſes : ma fortune eft
honnête , ma fille a quelquesappas ; je les
accorde l'une & l'autre au favori d'Apollon:
un tel ſujet doit animer vos verves .
Quedechef-d'oeuvres vous allez produire !
Je veux auſſi partager votre gloire. Je promets
de chanter le vainqueur , & jeremetså
ſes rivaux le ſoin de faire ſon épithalame.
On étoit accoutumé à applaudir tout
ce que diſoit Rondon. Ses adulateurs ne
tarirent pas ſur un tel ſujet , & un bel
20 MERCURE DE FRANCE.
eſprit rêva pendant toute la ſoirée pour le
placer au rangdes dieux dans un ſublime
Impromptu .
Qu'on ſe peigne cependant la douleur
de Procule. Depuis quelques jours qu'elle
étoit fortie du couvent où elle avoit été
miſe, à la mortde ſa mère , ſon oncle l'avoit
menée à la campagne ; elle y étoit
encore , lorſqu'elle apprit la bizarre réfolutionde
ſon père : elle avoit connu Darceuil
dès ſa plus tendre enfance ; l'amour
s'étoit accru avec eux , & Dolban qui les
chériſſoitcomme ſes propres enfans avoit
cherché à favorifer cette paſſion naiſſante
qui pouvoit relever la famille de ſon ancienami.
Quoique Procule fût combien il étoit
difficile de faire changer ſon père dès qu'il
avoit pris un parti , elle ne déſeſpéra pas
d'êtreàceluiqu'elle aimoit. Darcenil étoit
alors à Paris , où il venoit d'arriver depuis
très peudetemps ; elle lui écrivit: « Vous
>>ſavez fûrement , lui dit-elle , le ſingu-
>>lier projet que mon père a formé pour
mettre obstacle à notre bonheur : toute la
capitale doit en être inſtruite; mais je n'ai
>>point encore perdu l'eſpérance . Si vous
>>m'aimezbien fincèrement, comme vous
>me l'avez dit mille fois , exprimez mes
" ſentimens ; peignez votre coeur , & vous
OCTOBRE. 1774 . 21
>>remporterez le prix. >> Darceuil , de ſa
vie,n'avoit fait de vers ; mais l'Amour a
déjà été peintre:pourquoi ne feroit- il pas
poëte , ſe dit- il à lui-même ? Et plein de
fonamante , il ſe mità l'ouvrage.
Mécontent de ce qu'il venoit de produire
, il fut trouver Lurfac. Darceuil ,
retenu loin de Paris par des affaires intéreſſantes
, & tout occupé de fa chère Procule
, avoit peu vu Lurſac , depuis trois
ouquatre jours qu'il étoit de retour . Celui-
ci fut effrayé de voir ſur le viſage de
ſon ami toutes les marques de la plus vive
douleur ; il le preſſa d'épancher dans
ſon ſein les ſujets de peine qu'il pouvoit
avoir : je les partagerai , lui dit- il ; vous
n'en devez pas douter. Mon cher Darceuil
, me pardonnerez - vous ce que je
vais vous avouer? Depuis quelque temps,
vous me traitez avec trop de réſerve :
avez- vous pu un ſeul inſtant foupçonner
ma tendreſſe ? Mon ami , vous avez
quelque ſujet inconnu qui vous éloigne de
moi ; l'amour peut être ..... Mon cher
Darceuil , feriez - vous amant , &ainant
malheureureux ? Confiez - moi toutes vos
peines .-Je ſuis aimé , mais mille obftacles
s'oppoſent à ma félicité . Vous
allez quelquefois chez Rondon , & vous
1
1
22 MERCURE DE FRANCE.
ſavez à quel prix il a mis la main de ſa
fille . Vous aimeriez Procule ? ... Ah !
mon ami , pourquoi m'en avoir fait un
ſecret ? Je méritois plus de confiarice ...
A quoi m'avez vous expoſé ! .. Monami,
ſi je pouvois vous ſavoir mauvais gré de
quelque choſe, jeblâmerois ce procédé.-
J'ai dû cacher mon amour. Procule & fon
oncle connoiſſant les prétentions ridicules
de Rondon , l'avoient ainſi exigé , jufqu'à
ce moment que Dolban a bien voulu
me propoſer à ſon frère . Mais pour
faire réuſſir cette démarche, quels font les
moyens que l'Amour vous a ſuggérés ?-
Procule m'a conſeillé de me foumettre à
la loi commune , & Rondon conſent, ſi je
remporte la palme , à m'accorder ſa fille :
j'ai eſſayé; mais mon eſprit n'eſt point d'accord
avec mon coeur,j'ai voulu peindre le
dieu qui m'enflamme comme je le ſens :
que je fuis encore loin de la vérité ! Cependant
il n'y a point de temps à perdre ;
dansdeux jours il faut que toutes les pièces
ſoient remiſes; la mienne ne pourra
être achevée ; je ſuis au déſeſpoir. En
même temps il tira ſon ouvrage de ſa
poche , & pria ſon ami de vouloir bien y
jeter les yeux ; celui-ci le lui promit , &
Darceuil ſe retira. Dès qu'il fut forti ,
OCTOBRE. 1774 . 23
...
Lurſac s'abandonna à toute ſa douleur ....
Il ſeroit difficile de rendre une telle ſituation
. Aimer , ſe voir à la veille d'être
le poſſeſſeur de l'objet qu'on aime , & fe
trouver , ſans le ſavoir , le rival de ſon
ami ! -Faut- il que ce ſoit Darceuil , s'écrie
Lurſac , qui m'apprenne que Procule
eſt ſenſible! Mais Procule l'aime ; ne
balançons plus ; ſi j'obtenois celle que j'a .
dore , ce ſeroit immoler du même coup ,
& mon amante & mon ami. Ah ! ſoyons
ſeul malheureux , plutôt que d'être l'auteur
de leur infortune. La pièce que je
viensde compoſer, ſije n'en crois que mon
coeur& les juges ſévères à qui je l'ai foumiſe
, doit enlever tous les ſuffrages ; facrifions
mon amour & mon ouvrage à
l'amitié , & je mettrai le comble au bonheur
de deux êtres qui me ſont ſi chers ;
j'adorerai Procule ; je ſerai ſon ami ; je
ſerai éternellement celui de Darceuil ....
Dèsle ſoir même il vole chez ce dernier.
Votre pièce , lui dit-il , eſt excellente ;
j'en ai corrigé quelques légères imperfections
; je vous en apporte une copie ; &
comme il n'y a pas un inſtant àperdre ,je
n'ai pas tenu au plaiſir de l'envoyer moimême,
Darceuil le remercia mille fois ,
& voulut le mener chez Procule ; mais
Lurſac avoit trop à craindre de la violence
24 MERCURE DE FRANCE.
de ſon amour , pour s'expoſer à paroître
devant elle ; il le refuſa .
L'aſſemblée publique de l'Académie
étoit fixée à huit jours : ce furent huit
jours de fupplice pour ces deux amis . Chaque
inſtant ſembloit à Darceuil un ſiècle ;
mais Procule partageoit ſon impatience ,
& en diminuoit le poids , au lieu que
Lurſac étoit tout en proie à ſes inquiétudes
; l'amitié groſſiſſoit à ſes yeux les défauts
de ſa pièce . Quoique pluſieurs fuccès
l'euſſent convaincu de ſa ſupériorité ,
ſes rivaux lui ſembloient formidables ;
rien ne le raſſuroit. Plus le moment qui
doitdéciderdu fort de Darceuil approche,
plus Lurſac eft agité ; enfin , il arrive ,
cer inſtant fi craint& fi deſiré. Rondon,
avec tous ſes beaux eſprits , s'étoit rendu
àl'aſſemblée ; les rivaux de Lurfac n'étoient
pas plus tranquilles que lui ; tous
étoient dans un état qu'il ſereit difficile
derendre ; mais il faut avoir aimé pour
ſe peindre l'agitation de Darceuil .
Quelle fut la joie de nos deux amis
quand la ſalle retentit du nom de Darceuil
! Celui- ci ne ſe contient plus ; il ſe
jette au col de Lurſac, le ſerre étroitement
dans ſes bras , & fort de l'aſſemblée pour
voler chez Procule. Lurſac le fuit : je ſuis .
vainqueur ;
OCTOBRE. 1774. 25
vainqueur ; vous êtes à moi , s'écrie Darceuil
en entrant dans l'appartement de ſa
maîtreffe. Il tombe à ſes pieds , & n'en
peut pas dite davantage . Son ami & fon
amantes'empreſſent à lui donner des ſecours;
il revient à lui , & ce n'eſt que
pour répéter mille fois à Procule , vous
allez être à moi , vous allez être à moi ....
Que ce moment eſt doux pour Lurfac !
leur félicité eſt ſon ouvrage. Qu'il jouit
bien à préſent du prix de ſes ſacrifices !
mais il ne pouvoit plus cacher la feinte
innocente que ſon coeur lui avoit ſuggérée;
il ſe détermina à leur en faire l'aveu. L'amitié
m'a ſecondé , leur dit - il , après
qu'il les eut laiſſés s'abandonner à leurs
tranſports. La pièce que l'on vient de couronner...
N'achevez pas , mon cher Lurſac
, s'écria Darceuil , c'eſt la vôtre. Que
je reconnois bien là votre coeur... A ces
mots Procule& Darceuil ſe jettent dans
ſesbras ; les larmes des deux amans coulent
en abondance ; en vain leur reconnaillance
voudroit - elle emprunter le ſecours
de leurs voix.... Peut - on parler
dans de ſemblables momens.... Lurfac
rompant enfin ce ſilence délicieux.-Mes
amis , quel bonheur eſt le mien ! que vous
me payez bien des ſacrifices que je vous
ai faits ! Ah ! Procule , chère Procule, au
I. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
moins vous ſerai-je uni par quelque lien.
Vousſerez mon amie. Ah ! Darceuil, que
ta félicité ajoute à celle dont je vais jouir !
Couple fortuné , vous me tenez lieu de
tout ; mais il faut achever ce que j'ai ſi
heureuſement commencé. Je vous demande
encore une nouvelle marque de
votre tendreſſe , promettez - moi de cacher
pour toujours que je fuisl'auteur de
cette pièce. Promettez le moi , mes amis.
Darceuil veut en- vain s'en défendre ; l'amour&
l'amitié l'ycontraignent.
Dolban entre à l'iſſue de ce beau combarde
générofité. Les inſtans ſontprécieux,
leur dit-il , ma voiture eſt prête , retournons
à Paris. Dès que Rondon verra
dans Darceuil un poëte couronné , il ne
mettra plus d'obſtacles aux voeux de toute
ſa famille. En effet dès qu'ils font arrivés ,
Rondon , tranſporté de joie , accourt audevant
d'eux , il embraſſe Darceuil , le
nomme ſon gendre , fait venir les notaires
, & les contrats font dreſſés.
Procule & Darceuil étoient au comble
de leurs voeux. Lurſac jouiſſoit de leur raviſſement.
Rondon ne ſe poſſédoit plus.
Ah ! ma fille , s'écrioit- il , les premiers effais
de Darceuil nous annoncent le reftaurateur
de la poësie françoiſe ; oui , tu
feras la femine d'un despremiershommes
OCTOBRE . 1774. 27
de notre ſiècle ; c'eſt Anacreon ; c'eſt
Pindare que l'Hymenée unit à Sapho; car
fille & femme de poëte , j'eſpère que tu
vas joindreaux myrtes de l'Amour les lauriers
du Parnaſſe. Oui , mon père, reprit
Procule ; Darceuil m'inſpirera , & , ſe
tournant vers ſon amant , ſi je deviens
une nouvelle Sapho , je n'aurai point à
craindre l'infidélité de Phaon ; Darceuil
m'aimera toujours !A ces mots ſon amant
la ſerre étroitementdans ſes bras , & lui
donne mille baifers pourgagede fes promeſſes
. -Qu'ils font heureux , s'écrie
Lurfac!-Sans les rarestalens de ton ami ,
ce bonheurdevoit être letien ; j'euſſe juré
que ce ſoir , tu aurois été l'époux de ma
fille ; mais c'eſt un phénomène que ce
Darceuil . Quoique l'Académie ait prononcé
, je veux cependant voir ta pièce ;
nous y decouvrirons de ces beautés , de
ces traits heureux que tu as puiſés dans
notre ſociété , & que perſonne ne rend
comme toi : penſe à nous l'apporter demain.
Le lendemain, jourdu mariage , Rondon
exigea que ſon gendre lût la pièce qui
lui avoit mérité cet honneur : c'étoit celle
de ſon ami ; elle fut applaudie , même
par leurs rivaux communs. Chacun
:
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
d'eux fit enfuite la lecture des vers qui
avoient concouru. Lurſacrécita à ſon tour
la pièce de Darceuil. C'étoit tout au plus
de la bonne proſe. Rondon , malgré ſa
prévention, ne put s'empêcher de voir la
foibleſſe de cet ouvrage , & à ſon exemple
tous les convives critiquèrent le pauvre
Lurſac. Il étoit placé auprès de Darceuil
; celui-ci ne put entendre les cruel.
les plaifanteries dont on accabloit fon
ami , ſans brûler de rompre ſa promeffe.
Lurſac eut toutes les peines du monde
à le retenir, Il le conjura au nom de l'amitié
de ſe ſouvenir de quelle conféquen
ce cette démarche pouvoit être pour le
bonheur de Procule , & pour le ſien. Ne
ſuis je pas bien conſolé des froidesrailleries
de ces coeurs glacés , par la tendreſ
ſe que vous me témoignez , lui dit - il ?
vous n'êtes point encore aſſuré de la confiance
de Rondon , & vous ne ſavez pas
à quel excès ſa folie peut le porter ,
vous lui découvrez que vous n'êtes pas
poëte. Ah ! mon ami , ſachez donc vous
contraindre , je vous en conjure.
a
Darceuil céda encore une fois , mais
avec beaucoup de peine. Lurſac , diſoit- il
à Procule , perd l'eſtime de votre père ,
&de tous ceux qui fréquentent cettemaiOCTOBRE.
1774. 29
ſon , parce qu'il a connu l'amitié. Cette
idée me déſeſpère : mon bonheur ne ſera
parfait que quand j'aurai pu déſabufer
Rondon de ſa métromanie , & rendre à
Lurſac, avec la gloire de ſa pièce, un témoignage
public de ma reconnoi ſance .
L'occaſion s'en préſenta plutôt qu'il
n'auroit dû l'efpérer. On liſoit ſouvent
chez Rondon les ouvrages de chacun des
meinbres qui compofoient ſa ſociété . Darceuil
avoit le goût für & éclairé. Rondon,
d'après lui , jugeoit avec beaucoup de
ſévérité toutes les pièces qui paroiffoient.
Pluſieurs de ces courtiſans piqués de voir
que leurs ouvrages n'étoient plusauſſi bien
accueillis , abandonnèrent la maison de
notre financier. Les autres étoient fort indiſpoſés
contre lui , & fe mocquoient
affez ouvertement de ſes déciſions . Procule
lur fit obſerver leur conduite ; Rondon
en fut mortifié , & commença inſenſiblement
à ſe dégoûter du commerce
de ces prétendus beaux- eſprits ; mais ce
qui acheva de le, lui faire abandonner
tout- à fait , fut l'aventure ſuivante.
Un jour il fit aſſembler les ſavans qui
lui étoient encore attachés , & leur lut
une comédie qu'il venoit de compoſer ;
il n'eſt pas néceſlaire dedirequ'elle futapplaudie
. C'étoit , s'écrioient à l'envi tous
Bij
30 MERCURE DE FRANCE.
ſes lâches paraſytes, un chef-d'oeuvre digne
de Molière. Il n'y avoit plus de goût en
France ſi cet ouvrage ne conduiſoit pas
fon auteur à l'Immortalité.
Rondon , ſe croyant aſſuré du fuffrage
du public par celui que ſa bonne table venoit
d'arracher à ſes adulateurs , offre ſa
pièce aux ComédiensFrançois. On prend
jour pour la jouer , & ce jour - là fut celui
d'un triomphe. Ily eut un grand dîner
chez Rondon , où l'on fit par avance mille
complimens à notre financier. Tranſporté
de joie , il ſe rend à la comédie ; la toile
ſe lève , & il reconnoît alors , mais trop
tard, ſon imprudence. Aulieu du murmu
re flatteurdes applaudiſſemens , déjà il lui
ſemble entendre le bruit des fiflets impitoyables.
Tout confirme ſes craintes; on
baille au premier acte,& au ſecond les acteurs
ſe trouvent preſque ſeuls. Qu'on
juge de l'état de Rondon. Darceuil faifit
ce moment pour lui montrer dans un
coin du parterre un gros de jeunes gens
qui rioient en regardant de ſon côté , &
au milieu d'eux ils remarquèrent enfemble
tous ceux qui étoient les plus affidus à
lui faire la cour. C'en fut aſſez pour mettre
le comble au déſeſpoir du malheureux
financier. Il fort du ſpectacle , & rentre
chez lui accablé de chagrin. Il appelle fon
OCTOBRE. 1774 31
gendre & fa fille : je reconnois enfin ,
leur dit- il , tout le tidicule de ma conduite
; j'abandonne les Muſes , & leurs
fubalternes adorateurs ; vous ſeuls me
tiendrez lieu de tout. Abjure , ainſi que
moi,mon cher Darceuil , cette folle manie.
Tu vois àquels revers elle expoſe :
maisquand tu mériterois les plus grands
fuccès, que font-ils en comparaifon de
la tranquillité & du vrai bonheur , qui tarement
accompagnent les gens de lettres?-
Ah!Monfieur, je n'ai point àcraindre
tous ces malheurs . C'eſt à l'amitié
&non aux Muſes que je dois Thonneur
d'être votre gendre . -Comment ?
explique toi . -Déſeſpéré de la réſolution
que vous aviez priſe , je voulus eſſayerde
faire des vers , pour obtenir ma chère
Procule , que vous vous obſtiniez à me
refuſer,maisjamais je ne pus rien produire
de paflable. Lurſac,à moninſcu, a compoſé
la pièce que l'on a couronnée , c'eſt la
mienne qu'il vous a lue .-Qu'entends je?
Voilà bien l'héroïſme de l'amitié . Lurfac
ſeul pourroit me reconcilier avec les poëtes
.... Il t'aimoit , ma fille , il a facrifié
fon amour à Darceuil. - Il aime Procule
.... Ah ! généreux ami ! Que puis- je
faire pour reconnoître !-C'est moi qui
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
me charge de t'acquiſter envers lui , s'il
eſt poffible toutefois d'égaler par des
bienfaits , une auſſi belle action. Je l'ai
offenſé en doutant de ſes talens , & je dois
réparer cette injustice. Que je ſuis heureux
d'en trouver une auſſi prompte occafion
! mes enfans , embraſſez moi.....
Datceuil , je ſuis revenu de tous mes
préjugés. Je te pardonne de n'être pas
pere ; mais ne laiſſons pas dans l'oubli
la générositéde Lurfac. Je veux la publier
par tout , & refferrer de plus en plus les
noeuds qui doivent vous unir. Il n'eſt pas
riche ; il fera mon fils ; ilſera vorre frère
mes enfans , il vivra avec nous. Ah !
mon père , s'écrièrent Procule & Darceuil
, c'eſt mettre le comble à toutes vos
bontés , vous avez prévenu nos deſirs .
Dans le même inſtanton annonce Lurfac
pénétré de chagrin d'avoir vu la pièce
de Rondon tomber ; il venoit lui témoi- .
gner toute la parr qu'il prenoit à ce facheux
événement , & en même temps
conſoler ſes amis qu'une telle catastrophe
devoit affliger. Dès qu'on eut appris à
Rondon que Lurſac étoit chez lui , il courut
à fa renconrre ; viens , mon ami ,
lui dit- il , en le prenant dans ſes bras , je
fais tout ce que te doivent ma fille &
OCTOBRE. 1774. 33
- Darceuil . Ah ! cruels amis , vous avez
oublié vos promeſſes .-Ils le devoient;
c'eût été manquer à l'amitié que de s'en
reſſouvenir. Pardonne - leur cette indifcrétion
: c'eſt un père qui t'en conjure ;
oui , mon cher Lurſac , daigne être mon
fils , tes amis & toi ſeul pouvez faire le
bonheur de ma vieilleſſe ; embraſſezvous
, mes enfans ; vous aimer , être
aimé de vous , voilà à préſent mon unique
ambition .
Malgré toutes les inſtances de Lurfac ,
dèsle lendemain Darceuil ſe rendit chez
le ſecrétaire de l'Académie , & lui raconta
la belle action que l'amitié avoit infpiré
à Lurfac. Ce ſavant , charmé de ce
trait , en fit part àſa compagnie ; & , dans
une aſſemblée publique , Darceuil remit
lui- même à Lurſac le prix que ſes talens&
ſes vertus lui avoient ſi juſtement mérités .
Par M. L. A. M. de C...
PARAPHRASE du Pfeaume 6 ,
Domine ne in furore , &c.
SEIGNEUR , detajuſte colère
Que je redoute les effets !
Hélas ! d'un viſage ſévère
By
34
MERCURE DE FRANCE .
Ne regarde plus mes forfaits .
Que ton bras terrible s'arrête ;
Diſſipe l'affreuſetempête
Que forma mon iniquité.
Affez & trop long- temps vistime
De ta fureur & de mon crime ,
J'éprouvai ta ſévérité.
Toi qui ſais quelle eſt mafoibleſſe ,
Tu fais quelles font mes douleurs ;
Mes os défléchés de triſteſſe
Ne ſont arrolés que de pleurs ,
Et , pour prix de ſon injustice ,
Mon ame trouve ſon ſupplice
Dans l'objet même de ſes voeux :
Adoucis le mal qui m'accable ,
Et ceſſe de voir le coupable
Pour ne voir que le malheureux.
Vainementmon ame agitée
Cherche le repos qui la fuit ;
De triſtes remords obfédée ,
Sans cefle le trouble la ſuit.
Mille ſonges épouvantables,
Mille fantômes formidables
Meglacent d'une vive horreur :
Quel mortel pourra me défendre ?
Et juſqu'à quand, père ſi tendre ,
Te plairas -tu dans mon malheur ?
OCTOBRE. 1774. 35
Il eſt vrai , ta juſte vengeance
Surmoi doit épuiſer ſes traits ;
Moi qui rejetai ta préſence
Pour quelques ſéduiſans attraits ;
Fils ingrat , eſclave perfide ,
Ma paffion fut mon ſeul guide ;
Mais ,malgrémon iniquité ,
Ne permets pas que je périfle ;
Plusj'ai mérité tajuſtice ,
Plus j'ai beſoinde tabonté.
Quand de la mort , triſte victime ,
On a ſubi les dures loix ,
Peut-on , du fond de cet abîme,
Faire entendre ſa foible voix !
Que les vivans chantent ta gloire,
Qu'ils pouſſent des cris de victoire
Tantque pour eux le foleil luit:
Onne célèbre point tes charmes
Dans ces lieux de plainte& d'alarmes
Où règne une éternellenuit.
Demes cris les bois retentiflent
Et répondent à mes accens :
Mes genoux tremblans s'affoibliſſent ,
J'ai perdu l'uſage des ſens :
De ma révolte criminelle
Tout me peint l'image fidelle ,
Mon lit eſt baigné de mes pleurs;
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
Ceux qui m'accablent de leur haine
Ne reconnoîtroient qu'avec peine
Le triſte objet de leurs fureurs.
Vous qui ſuivez d'un pas rapide
La route de l'iniquité ;
Vousdont le coeur lâche & timide
N'aima jamais la vérité ,
Fuyez , je vois l'Etre ſuprême ,
Armé d'une puiſſance extrême ,
Deſcendre pour me conſoler :
Etdéjà ce Dieu pleindecharmes
S'emprefled'efluyer les larmes
Que mes malheurs faiſoient couler...
H vient exaucer ma prière ,
Il s'offre à mes regards ſurpris ,
Il déclare à ſon tour la guerre
Ames dangereux ennemis .
Les cruels veulent par la fuite
Sedérober à la pourſuite
Dubras qui vient pour les punir :
Queles inſenſés en frémiſſens,
Et qu'avec leurgrandeur périſſent
Leur mémoire & leur fouvenir.
Par M. l'Abbé Compan , avocat
OCTOBRE . 1774- 37
HYMNE pour une fête maçonne célébrée
à Clermont-Ferrand par la Loge de St
Michel de la Paix.
AIR : Que chacun de nousſe livre , &c.
AMIS , ornons notre tête
Des heureux dons du printemps ,
Et pour chanter cette fête
Formons les plus doux accens :
Livrons-nous à l'alegreſſe ,
Etdans ce temple écarté
Forçons enfin la Sagefle
D'embraſſer la Volupté.
Tandis qu'une nuit obſcure
Ailleurs couvre tous les yeux ,
La lumière la plus pure
Nous éclaire dans ces lieux :
Ils font l'aſyle des Grâces ,
Ils ſont le temple des Moeurs
Et les Soucis ſur nos traces
N'y naiſſent jamais qu'en fleurs .
• Déeſſe tutelaire ,
tranquille & douce Paix !
Règne ſur toute la terre
Ainſi que dans nos banquets :
38 MERCURE DE FRANCE.
Protége unOrdre qui t'aime ,
Nos combats ne font qu'un jeu :
Ici tu dirois toi - même ,
Feu ! double feu ! triple feu !
De l'odieuſe impoſture
Bravons l'impuiſſante voix ;
Eleves de la Nature ,
Buvons -y par trois fois trois :
Offrons un ſemblable hommage
Aux Ris , aux Jeux , au Plaifir ,
Etdans leur fuire volage
Hâtons- nous de les ſaiſir.
LeCiel , en nous donnant l'être ,
Forma nos coeurs pour ſentir :
Inſenſé qui veut connoître
Dans le temps qu'il peut jouir !
Vivre eſt notre ſeul ouvrage ;
Vivons , bornons-là nos voeux :
On eſt toujours allez ſage
Quand on eſt aſſez heureux.
ParM. Sautereau de Belleraud.
OCTOBRE. 1774- 39
EPITRE A LA FONTAINE.
Tot , or , qui fondas le coeurdes hommes
Dans les replis les plus ſecrets ;
Toi , qui nous laiſſas des portraits
Et fi bien frappés & fi vrais ,
Qu'on les croit du ſiècle où nous ſommes ;
Qui , dès plus riantes couleurs ,
Décoras l'auftère Sageffe,
Et ſemas ſa route de fleurs ,
Pour foulager à notre foibleſſe :
Toi , qui connus le prix des moeurs * ,
Quoiqu'en des tableaux enchanteurs,
Où tun'entendois pas finefle ,
Tu bleſias la délicatefle
Et l'austérité des cenſeurs :
Rival de Phédre &de Bocace ,
* Il eſt certain que la Fontaine , en compoſant
ſes contes , n'a point eu l'intention de faire un
livre dangereux Il écrivoit ſous la dictée de la
Nature; & , fimple comme elle , il n'étoit point
faitpour un ſiècle où la dépravation des moeurs
avoit , en l'éclairant , forcé la pudeur à rougit :
d'ailleurs le repentir fincère qu'il en a témoigné ,
les deux années qu'il furvécut à ſa converhon
peut le laverdetous les reproches qu'on auroir à
lui faire à cet égard.
,
40 MERCURE DE FRANCE.
Toi , dont le nom fameux eftace
Celui de tes prédéceſſeurs ,
Et qui règne encore au Parnaſſe ,
En dépit de tes ſucceſſeurs ,
Qui d'un peu loin lorgnent ta place ;
Viens de ma Muſe en déſarroi
Seconder l'impuiflante audace ;
O la Fontaine , inſpire-moi :
Je voudrois marcher ſur tes traces *
Sur les tiens monter mes pipeaux ;
Mais je crains , au lieu de tes grâces ,
Den'imiter que tes défauts **.
,
Tu ne dois rien à la parure;
Ton art eſt de n'en avoir pas :
Jamais l'entrave du compas
Ne mit ta Muſe à la torture ,
Et tes vers n'ont que plus d'appas
Lorſque tu braves la meſure.
* L'auteur de cette épître doit publier à la fin
de cette année un recueil de fables.
** La Fontaine a des défauts ſans doute ; il a
celade commun avec les meilleurs auteurs ; mais
par combien de beautés n'efface-t- il pas ces légères
taches ? Il eſt le ſeul de tous les écrivains
dont les négligences ne laiffent aucune impreffion
défavorable, & ſemblent même prêter un nouveau
charmeà ſes grâces : c'eſt en partie se qui le read
inimitable.
OCTOBRE . 1774. 4F
Dis- moi comment, par quel ſecret,
Tu t'emparas de la Nature ,
Et tu la peignis ſur le fait ?
Enſeigne- moi comment ta Muſe ,
Pleine de ſel & d'enjouement ,
Sans courir après l'ornement ,
Charme , inſtruit , intéreſſe , amufe
Dis moi , Prothée ingénieux ,
Comment ton facile génie
S'élève & déploie à nos yeux
Tant de richefle & d'énergie ? ..
Mais quelle eſt matémérité ?
Eh ! qui pourra jamais atteindre
Ata noble ſimplicité ?
Qui , dans les écrits , pourra peindre,
Ainſi que toi , la vérité ?
La captiver , ſans la contraindre ,
L'aſlocier à la gaieté ,
Et, dédaignant un goût bizarre ,
Unir par un mélange rare
La force & la légéreté ?
:
Par-tout dans res fables charmantes ,
Maître Renard , fieffé larron ,
Ades grâces ſi ſéduiſantes ,
Qu'on lui paſſe d'être fripon ;
Tandis qu'en mes rimes peſantes
Il n'est qu'un ſot , un fanfaron ,
Etpuis c'eſt tout. Si le Pinçon
42
MERCURE DE FRANCE.
Parle en tes vers , de Philomèle
Je crois entendre la chanfon :
Et dans les miens , quel parallele !
Sa voix imite l'apre ſon
De la diſcordante creſſelle.
Si j'apprends au Merle à fifler ,
Tu fais plus , tu lui montre à plaire :
Si l'Ane avec toi peut parler ,
L'Ane avec moi ne ſait quebraire.
Oh ! que ne donnerais- je pas
Pour te ravir une étincelle
Du beau feu qui t'anime ! Hélas !
C'eſt en vain queje me rappelle
Ces tours naïfs & délicats ,
Cette expreffion naturelle ,
Cettegrâce touchante &belle ,
Et ce goût & ces traits charmans ,
Ces traits dont ta verve étincelle ,
Et qui firent à tes talens
Décerner la palme immortelle
Qu'au génie affure le temps :
Plus je te lis , &plus je ſens
Que je ſuis loin de mon modèle.
Mais cela ne m'arrête pas ;
Plus fixement je t'enviſage ,
Et , loin de retarder mes pas ,
Ta gloire allume mon courage.
Je fais ( on me l'a dit cent fois )
OCTOBRE. 1774. 43
Qu'aucun auteur fur le Parnafle
Net'égaleroit: je le crois ;
Le moule eſt caffé ; mais ta place
N'eſt pas la ſeule: on peut dès- lors ,
Sans ſe couvrir de ridicule ,
Franchir le foflé du ſcrupule,
Et moduler tes doux accords.
Sans jeter ces flots de lumière ,
Dont l'aftre bienfaiſant des jours
Séme ſa brillante carrière ;
Les autres aftres dans leur cours
Ont aflez de charmes pour plaire :
C'eſt leur éclat que je préfère ;
Il guide l'amoureux myſtère
Et préſide aux tendres Amours ,
Dont il ſemble embellir la mère.
D'ailleurs , vivant preſqu'inconne,
J'en offuſquerai moins l'envie ;
Et , privédes dons du génie ,
De mon vivant j'aurai vécu ;
C'eſt quelque choſe que la vie.
La Nature a mis dans mon coeur ,
En façonnant mon exiſtence ,
Le goût des Arts , beaucoup d'ardeur ,
Et l'amour de l'indépendance .
Elle allia , non ſans danger ,
Pour un être de mon étoffe ,
Avec l'eſprit du philoſophe
44 MERCURE DE FRANCE .
L'ame ſenſible du berger.
Ma folie ( elle eſt pardonnable )
Fut , en aimant de bonne foi ,
De trouver un objet aimable ,
Qui m'aimât ſans fard & pour moi :
Etois-je donc ſi condamnable ?
Avec de pareils ſentimens
Je voyageai pendant long-tems
Dans le pays de la Chimère ,
Et j'y voyagerais encor ,
Si,dans l'objet qui m'a ſu plaire,
Je n'eufſe obtenu ce tréſor .
Ma Zélisa , ſans être belle ,
Tous les charmes de la beauté :
Tour à- tour ſon minois rappelle]
Et le rirede la Gaieté ,
Et cette grâce naturelle ,
Dont s'embellit la Volupté ,
Et qui ſéduit encor plus qu'elle.
Ses traits , où ſe peint la candeur ,
Ses traits font le miroir fidèle
Des vertus qui parent fon coeur.
Elle s'énonce avec juſteſſe ;
Elle a du ſentiment , du goûr ,
Et penſe avec délicateſle ;
Elle fait aimer , elle a tout.
Cédant au charme qui me lie ,
Content de vivre dans ſes noeuds ,
OCTOBRE. 1774 . 45
Pourrai - je n'être pas heureux
Enl'adorant toute ma vie ?
Je fuis la pompe & les honneurs ;
Toute étiquette m'importune ,
Et de l'inconſtante Fortune
Je fais dédaigner les faveurs.
Content du ſimple néceſſaire ,
Plus bas que moi jetant les yeux ,
Sans approcher de la misère ,
Mon fort ne fait point d'envieux.
Je n'ai ni morgue ni baſleſle ;
J'adore & je ſers de mon mieux
Mon Dieu , mon Prince & ma maîtreſſe;
Je verſerais mon ſang pour eux.
J'aime à me peindre en mes ouvrages ;
Je n'ai ni le goût ni le ton
De ces adulateurs à gages ,
Dont les ridicules hommages
Dégradent ſi bien la raiſon.
J'ai , fans hauteur , l'ame un peu fière ;
Je ne lais point faire ma cour ;
C'eſt un défaut dans un ſéjour
Où la baſſeſſe eſt l'art de plaire,
Jefuis ces ſuperbes palais
Où des Grands , dans leur morgue altière,
Ne s'humanisèrent jamais.
J'aimerois mieux de la misère
Epuiſer ſur moi tous les traits ,
46
MERCURE DE FRANCE.
Mendier mon pain comme Homère ,
Que d'aller , nouveau Bourvalais *
Du ſein d'une vaſte litière ,
Afficher l'audace éphémère ,
Et l'inſolence d'un valet.
Enfin pour donner au portrait
La reſſemblance toute entiere
Et le copier trait pour trait ;
L'inſouciance eſt ma chimère .
Des lettres mon coeur eſt épris ;
Ecrire eſt pour un coeur ſenſible
Un vrai beſoin. Hélas ! j'écris ,
Je ſens ma foiblefle , & ne puis
Vaincre un penchant irréſiſtible.
En vain de tous les beaux - eſprits
J'entends la foule qui m'aſſiége ,
Me dire , en jetant les hauts cris ,
Que je ſuis fou , que le mépris
De mon audace ſacrilége
Seroit le ſalaire & le prix ;
Qu'abandonné , loin du Parnaſle ,
Avec Garafle & St Didier ** ,
Et mille autres de cette claſſe ,
* Fameux traitant: il avoit été, dit-on, laquais
d'un de ſes confreres,qui lui en fit reproche un jour
dans une de leurs aſſemblées : « Si tu avois été le
mien , répondit Bourvalais , tu le ſerois encore.>>>
*Mauvais auteurs & plus mauvais critiques.
OCTOBRE. 17740 47
Je croupirai dans leur bourbier ,
Sans jamais atteindre au laurier
Qui couronna le front d'Horace.
Entre nous ſoit dit , la menace
Eſt bien faite pour effrayer ;
Mais peut- être aurai -je ma grâce ,
Ou , s'il faut ſubir ce deſtin ,
Du moins obtiendrai-je une place
Auprès du pauvre Abbé Cottin ?
Il étoit ſi bonne perſonne ,
Qu'il mérite qu'on lui pardonne
D'avoir ennuyé ſon prochain.
Quoi qu'il en ſoit , je le préfère
A ces Zoïles éloquens
Qui déſolent notre hémisphère :
Ses ouvrages ne plaiſoient guères ;
Mais il pardonnoit aux talens.
Le cable eſt coupé , je m'élance:
Ma barque dans le ſein des mers ,
Sur la vague qui labalance ,
Va chercher un autre Univers :
La Fontaine , ſois ma boufiole ;
Soutiens maMuſe qui s'envole
Vers ces bords que tu parcourus :
,
Pardonne au penchant qui m'égare ;
Vas , c'eſt un triomphe de plus
Quemonaudace te prépare.
ParM. Willemain d'Abancourt.
48 MERCURE DE FRANCE .
VERS faits à la Fontaine de Vaucluse
NOUS
au point dujour.
ous voyons la charmante Aurore
Ateler ſon char dans ces licux
Où l'aimable & ſenſible Laure
Inſpira de ſi tendres feux.
Prenez Pétrarque pour modèle ,
Jeunes mortels faits pour aimer ;
N'exiſtez que pour votre belle ,
Vous ferez fürs de l'enhammer.
Vous êtes nés pour être eſclaves,
Ainſi les Dieux l'ont arrêté.
Choiſiſlez les douces entraves
Que vous prépare la Beauté.
Dédaignez les chaînes dorées
Qu'on forge avec art dans les Cours ,
Et que vos mains ne ſoient preſſées
Quepar cellesdu tendre Amour.
Puiſſent pour vous de ſon délire
Les doux inſtans toujours durer ;
Vos coeurs , contens ſous ſon empire,
N'auront plus rien àdeſirer.
Heureux par celle qu'il adore ,
Aux honneurs préférant les fers ,
Dans
OCTOBRE. 1774. 49
:
Dans les bras de la belle Laure
Pétrarque oublia l'Univers.
Par M. D. R. M. C. A. M. A. R. D. F.
IMPROMPTU.
Pour une très -jolie Demoiselle dont le
nom est Sophie.
JE ne defire plus , Emile , ta Sophie,
J'en connois une ici plus aimable cent fois ,
Et le ſort du mortel qui doit fixer ſon choix
Pourra ſeul , dans mon coeur , faire naître l'envic.
Par le même.
:
Vers mis au bas du portrait de M. de
La Ferté, Intendant des Menus. Plaiſirs
du Roi.
LES Amours & les Arts ont charmé les beaux
ans :
Il conſacre à ſon Prince un âge plus ſolide ;
Mais le Talent modeſte & la Vertu timide
Ontcu ſes ſecours en tout temps.
Par M. l'Abbé de Schofne
I. Vol. C
50 MERCURE DE FRANCE.
1
!
VERS mis au bas du Portrait de Mile
Gillfenan.
L'AIR touchant , les traits enchanteurs ,
Tracés dans ce tableau fidèle ,
Portent le trouble au fond des coeurs ;
Mais la raiſon s'égare en voyant le modèle.
Par le même.
L'EXPLICATION du mot de la première
énigme du Mercure du volume du mois
de Septembre 1774 , eſt la Toilette ; celui
de la ſeconde eſt le Grand Chemin ;
celui de la troiſième eſt l'Accouchée . Le
mot du premier logogryphe eſt Portrait,
où ſe trouvent port , trait ; celui du ſecond
eſt un Livre , une livre , meſure du
poids ; une livre , vingt ſols ; livre , terme
de compte ; celui du troiſième eſt If, où
on trouvefi.
OCTOBRE . 1774
ÉNIGME.
D'une allez noble eſpèce & d'aflez belle race ,
Je vas , je viens , ſans ſortir de ma place.
J'avertis un chacun
De ſon devoir commun ;
Car , ſans dire jamais d'oraiſon ni d'antienne ,
Je ſuis pourtant une bonne chrétienne.
Je ne quitte point mon manoir ,
Comme l'on vient de voir ;
Mais j'ai des ſoeurs qui ne font point en mue ,
Et que l'on voit aller dans chaque rue
Donner , foit des avis ,
Ou des ordres précis .
J'ai , comme on dit , la langue bien pendue :
Je parle tant qu'on veut , mes cris percent la nue.
Mes foeurs & moi nous varions nos tons ,
Suivant les temps & les occafions.
Pour ne point abuſer de votre complaiſance ,
Je vais , lecteur , me taire & garder le ſilence ;
Auſſi -bien je vous romps la tête affez ſouvent
De mon caquet bruyant.
Encore un mot...
père ,
.. Toujours je conſterne mon
Si ma forme en naiſſant le trouve irrégulière .
Par M. L. G.
1
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
PAr les mains du plus tendre amour ,
Aux pieds des autels couronnée ,
Zélis avant la fin du jour ,
Vous ferez , prétend-t-on , ſous les loix d'Hymenée
:
Une noce ! oh ! j'en ſuis vraiment.
Aux époux remplis de tendreſſe
J'applaudis & je m'intérefle ;
Our l'hymen eſt mon élément :
Lorſqu'un grand , ſurtout , ſemaric ,
On me voit volontiers être de la partic...
Trêve un moment de belle humeur ,
>>Medira peut être un cenſeur ,
N'est-il donc , felon vous , de bonheur qu'en
>m>é>nage ?>>>
Je ne décide pas un point ſi délicat ;
Chante qui veut le célibat ,
Moi , je chante le mariage.
Par M. Houllier de St Remi.
AUTRE.
MONUMENT triſte & précieux
Elevé par lamainde la reconnoiſſance ,
OCTOBRE . 1774. 53
Je redis les bienfaits des mortels généreux ;
La mort à mes côtés règne avec le filence :
Comme Young , je préfère aux endroits les plus
beaux ,
Le cimetière , & les tombeaux.
Par le même.
ON
AUTRE.
N ne me tire de priſon
Que pour mieux faire agir mon petit miniſtère.
Lecteur , veux-tu ſavoir mon nom ?
Cours chez Glicère ;
Ala fin du repas ,
Tula verras
Me traiter de façon légère ,
Grimaçant , minaudant ,
En me mordant ;
Veux-tu ſavoir mon origine ?
La voici ; mais tu me devine.
Je ſuis tout en naiſſant du ſexe féminin..
Quelle métamorphoſe !
O la plaiſante choſe !
Le fer tranchant m'a rendu maſculin.
ParM. Préaudeau de Rennes.
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRYPΗ Ε.
J'ORNAI jadis la toge conſulaire ,
Et des fils d'Aaron l'auguſte vêtement ;
J'aurois pu le fouiller ſans un grand changement.
On me tronqua , j'abandonnai la terre ,
Et d'une aile légere
Je fus briller au firmament .
Là , par une de ces merveilles
Qu'on conçoit difficilement ,
En me châtrant cruellement ,
On fut m'allonger les oreilles .
Par M. Papelart , D.
UTRE.
J'écois canfeuſe & revèche & légère.
On m'arracha mon demi-deuil ;
Puis me regardant d'un autre oeil,
On me mit la thiare , &je me vis ſaint Peres
Par une autre merveille encor ,
M'inclinant fur ma verge d'or ,
Mon ſommet balancé peut ſourire à la terre.
Par le même,
:
OCTOBRE. 1774 . 55
AUTRE.
DANAnSs les bras d'un berger je me rends quelquefois.
Contre ſon ſein comme il me ferre !
Je reſpire par lui ; je parle par ſa voix ;
Et fa main , trop ſouvent careflante& légère ,
En me faiſant pâmer , me réduit aux abois :
:
Que l'on me frappe à trois endroits ,
Autant de fois on me voit mère .
L'aîné de mes enfans , chez les hôtes des bois ,
Porte la peur avec la guerre ;
Le ſecond , dans un ſens , la honte de fon pere,
Lui peint au front le déshonneur ;
Mais le dernier fait mon bonheur ,
Savant&bel-efprit , chacun le conſidére.
Par le même.
UTILE
AUTRE.
TILE aux enfans auberceau ,
Aceux du dieu Mars je ſais plaire ;
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
De mes deux moitiés, la première,
Lecteur , t'accompagne au tombeau ,
Et l'autre aux mortels falutaire ,
Au dieu du vin eſt très- contraire .
Par M. Houllier de St Remi.
ARIA *.
QU'ELLE eft belle la Na- ture ,
Quand d'un ſouf- fle les Zé- phirs
Re-font ces lits de ver- dure ,
Trop fou- lés par les plai- firs. Fin
Dès le le- ver de l'au- rore ,
* Paroles de M.de Launay ; Muſique de M.
Tiffier , de l'Académie royale de Muſique.
OCTOBRE. 1774. 57
Je rends gra- ce au Dieu du jour ,
*
Qui ne pref- ſe fon re- tour ,
Que pour éclai- rer en- co- re
Mes of- fran- des à l'A- mour.

Qu'elle , &c. Da capo.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
,
Abrégé de l'Histoire de Genève , & de fon
gouvernement ancien & moderne
traduit de l'Anglois de George Keare
écuyer , par M. A. Lorovich , avec
quelques notes du traducteur. vol, in-
12. de 123 pages . A Paris , chez les
libraires qui vendent les nouveautés ;
& à Genève , au magaſin bibliographique.
Cv
SS MERCURE DE FRANCE.
Cer abrégé hiſtorique n'est qu'une fim
ple efquifle faite par un obfervateur Anglois
qui connoît les imperfections & les
inconvéniens du gouvernement républicain.
Mais comme celui de Genève eſt
peut être le modèle le plus parfait dans
ce genre de gouverneinent , & que fes
Joix ont un vrai caractère de liberté , notre
obfervateur a voulu donner à fes compatriotes
une idée de cette liberté , l'objet
de tous leurs voeux , & la Divinité à laquelle
ils s'empreſſent de rendre leurs
hommages , dans quelque lieu qu'elle ſe
préſente. L'obfervateur , après avoir tra .
cé en peu de mots l'origine de cette République
, nous donne un détail de fon
gouvernement & de ſa conſtitution .
La République peut compter trente
mille ſujets , dont cing mille ou environ
fontdiſperſés chez l'étranger. On distingue
dans cette République quatre ordres
de perſonnes , les Citoyens qui font fils de
bourgeois & nés dans la ville , eux ſeuls
peuvent parvenir à la magiſtrature : les
Bourgeois,qui font fils de Bourgeois ou de
Citoyens , mais nés en pays étranger , ou
qui, étant étrangers, ont acquis le droit de
Bourgeoifie que le Magiſtrat peut conférer,
ils peuvent être du Conſeil général,&
OCTOBRE. 1774 . 59
même du grandConſeil,appelédes Deux-
Cens. Les Habitans ſont des étrangers qui
ont acheté de l'Etat des lettres de protection,
en vertu deſquelles il leur eft permis
d'avoirune maiſon & de jouir de certains
privilèges . Les Natifs font ceux dont le
père n'étoit qu'habitant. Ils ont quelques
avantages ou droitsde plus que leurs pères
, mais ils font exclus du gouvernement.
Les Bourgeois& les Citoyens ont la liberté
de commercer , ce que les Habitans
& Natifs ne peuvent faire ſans en acheter
tous les ans la permiffion. Quatre Magiftrats,
appelés Syndics, font à la tête de
la République ; mais le pouvoir réſide
dans le Confeil général , le Conſeil des
Deux Cens , & le Confeil des Vingt-cinq.
Le Conſeil général eſt composé de Bourgeois&
Citoyens , qui ont atteint la vingtcinquième
année de leur âge. Leur nombre
ordinaire eſt de 1500 , fans compter
ceux qui font dans les pays étrangers ..
Le Conſeil général nepeut s'aſſembler
de lui même. La conſtitution de Genève
eft en ce point préférable à celle de Marſeille
, i vantée par les anciens écrivains..
Le Confeil des Six- Cens de cette ancien
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
ne République pouvant ſe réunir , ou fe
ſéparer de ſa propre volonté , renfermoit
&contenoit le pouvoir législatif & exécutif.
د
Le Conſeil général a le pouvoir de faire
des loix celui d'élire les principaux
Magiſtrats , celui de faire des alliances
d'approuver ou rejeter ce qui a été propoſé
par rapport aux échanges , ou aliénations
de terres appartenantes à l'Etat
ou aux emprunts ; le pouvoir de la
guerre & de la paix , celui de lever des
impôts &c. Il n'y a point de débats
dansce Conſeil ; tout ce qui eſt préſenté
devant lui a été préalablement examiné
& difcuté par le Conſeil des Vingt- cinq ,
&des Deux- Cens. Le premier Magiftrat
de la République déclare de quoi il s'agit
, & l'affemblée répond pour la négative
ou pour l'affirmative .
La méthode pratiquée dans l'élection
des magiſtrats mérite d'être remarquée. Le
jour del'élection, les membress'aſſemblent
dans la cathédrale , où le plus ancien des
Miniſtres les harangue , en leurrepréſentant
la bonté de Dieu , & fa providence
qui conferve leur liberté ; il leur recommande
enfuite de la prudence dans un
choix fur lequel ni l'eſprit de parti , ni
,
OCTOBRE. 1774. 61
l'intérêt particulier ne doit avoir d'in-
Auence . On diſtribue après le ſermon une
liſte à chaque membre du Conſeil, dans laquelle
ſont imprimés les noms des Candidats.
Si l'on doit , par exemple , choifir
quatre Magiſtrats , on nomme huit
perſonnes avec une trace tirée vis à vis
de chaque nom . Cette diſtribution faite ,
chaque membre paſſe devant le petit Conſeil
qui eſt aſſis au milieu de l'Eglife , &,
après avoir mis la main deſſus une grande
bible,ſe retire dans undes cabinets préparés
à ce ſujet. Là , il trouve une écritoire
& des plumes , & faiſant une croix fur
lestraces des noms de ceux auxquels il
a intention de donner ſa voix , plie le
papier , & le jette dans une boîte. Lorfque
la cérémonie eſt finie , on ouvre la
boîte , on examine les papiers , & ceux
qui ont le plus de voix ſont proclamés
Magiſtrats .
Dans les affemblées qui traitent d'autres
affaires , la manière de recueillir les
voix eſt différente. Il y a deux ſecrétaires
établis par les Deux-Cens, & deux autres
par le Conſeilgénéral. Ces ſecrétaires ,
placés devant les Magiſtrats , ont chacun
un papier diviſé en deux colonnes pour
marquer l'approbation & la déſaproba
62 MERCURE DE FRANCE.
rion , & un rideau tiré devant eux , pour
qu'ils ne puiffent pas découvrir celui qui
vote. Ce rideau ne touche pas le papier ,
& l'on peut découvrir ſi le ſecrétaire écrit
fuivant le choix qu'on a fait.
Pendant ces jours d'aſſemblée chaque
Membre du Conſeil , quelle que foit ſa
ituation , marche l'épée au côté ,& paroît
auſſi jaloux de ſes droitsqu'un citoyende
Fancienne Rome.
On explique ici ce qui regarde leCone
feil des Deux Cens & le Confeil des
Vingt-Cinq ou petit Confeil ; mais l'auteur
de cet abrégé s'eſt appliqué prin
cipalement à nous faire connoître less
loix qui caractériſent le génie républi
cain , & fur leſquelles repoſe la République
de Génève. La ſévérité de ces loix &
Ja forme du gouvernement tendent à madérer
les faillies de la vanité & du luxe ,
à éteindre le feu de l'ambition ,& à reprimer
les mouvemens de l'intrigue & de la
cabale, qui font ordinairement les Aéaux
des monarchies . Mais ne croyons pas que
JesGenevois fouffrentde cette contrainte,
qui ne peut en être une pour des républicains
accoutumés de bonne heure à une
vie tranquille&frugale ,& élevés dans un
tendre attachement aux loix de leur pays.
OCTOBRE. 1774- 64
1
Le lecteur François s'appercevra quelquefois
que la traduction de cet abrégé a
éré faite par un étranger ; mais c'eſt principalement
l'inſtruction que l'on cherche
dans ces fortes d'écrits. Cetabrégé eſt précédé
d'une épître cù M. Kéate donne à
M. de Voltaire un témoignage public
de fon eſtime & de fa reconnoiſſance .
ve ,
Projet de réforme pour le Collège de Genèrédigé
par H. B. de Sauſſure ,
profeſteur de philofophie ; brochure
in- 8 ° . de 74 pages .
Nouveau Plan raiſonné d'Education publique
, ou projet d'une penſion qu'on
ſe propoſe d'établir à Genève,pour l'ing
titutionde la jeuneſſe, avec cette épigraphe
:
Gratum eft, quodpatriæ civem populoque dedifti,
Si facis , ut patriæ fit idoneus...
JUVENAL.
brochure in 12. de 67 pages. AParis ,
aux adreſſes ci deſſus .
Quoique ces écrits foient de mains
•différentes , nous les réuniffons .cependant
, parce qu'ils ont rapport au même
objet , à l'éducation publique. Si cette
64 MERCURE DE FRANCE .
éducation doit être préférée à l'éducation
privée , c'eſt principalement dans les Républiques
, comme l'obſerve judicieuſement
l'auteur du premier écrit. « Dans
>>une république telle que la nôtre , dit
"M. de Sauſſure , il faut une éducation
>>qui donne à toute la jeuneſſe l'amour de
>>la patrie , l'unité d'intérêts , & l'efprit
»d'égalité, que ſuppoſe & qu'exige la na-
>>ture de notre gouvernement. Mais ce
>>n'eſt pas l'éducation particulière qui
>>nous procurera ces avantages. Un enfant
"élevé dans la mmaaiſon paternelle, au ſein
>>de ſa famille , n'a dans ſes premières an-
>>nées d'autre patrie que cette maifon
>>d'autres concitoyens que ſes proches : il
>>ne connoît fes droits , ſes obligations ,
>>ſes devoirs que par eux , & relative-
>>ment à eux : & fila Nature n'a pas don-
>né à ſon ame une force peu commune ,
>>elte devient la proie des premiers qui
>> veulent s'en emparer , teur accorde une
>>confiance fans bornes , & ne garde pour
>>lereſte des hommes que des ſoupçons ,
>>de la défiance &de la haine. C'eſt ainſi
>>que ſe perpétuent ces préventions funef-
»tes & cet efprit de parti , qui caufent la
>>ruine des républiques. Dans l'éduca-
>>tion publique au contraire 2 tout parle
3
OCTOBRE. 1774 . 65
>>aux enfans de leur patrie , tout la pré-
>>ſente à leurs yeux ; c'eſt elle qui les inf-
>truit , c'eſt elle qui les gouverne ; c'eſt
>>à elle qu'ils doivent la vie,ou du moins
>>le développement de leurs facultés intel .
»lectuelles & morales. Traités avec l'é-
>>galité la plus parfaite , ils s'accoutument
>>å ſe regarder tous comme frères , com-
>>m> e enfans d'une mère commune. Les
>>liaiſons de l'amitié banniffent la défian-
»се , l'orgueil eſt réprimé par la crainte
>>du ridicule, & châtre s'il oſe ſe montrer.
"Ceux qui defirent des diſtinctions , ne
>peuvent en obtenir aucune que par le
>>mérite perſonnel ; & il naît delà une
>>émulation d'amitié , de vertu , d'inf.
>>truction qui tourne toute à l'honneur &
à l'avantage de la patrie. Auſſi les élè-
>>ves de l'éducation publique ont- ils com-
>>munément une force& un reffort qui les
>>distingue des autres , comme les plantes
wélevées en plein air acquiertent une vi-
>>gueur, & portent des fruits d'une faveur
"qu'obtiennentbienrarement celles qu'on
>>a étouffées dans les ferres .
Ces avantages de l'éducation publique
font aſſez généralement reconnus ; mais
on ſe plaint depuis longtemps que le
collège de Genève , qui étoit fans doute
bon pour le temps & pour le but de fon
66 MERCURE DE FRANCE .
inſtitution , ne répond point aujourd'hu
ni aux lumières de notre ſiècle , ni aux
fins générales d'une éducation publique .
Le bon citoyen , auteur de cet écrit , entre
à ce ſujet dans un détail qui annonce
un patriote zélé , un coeur droit , un efprit
éclairé qui voudroit procurer à la
Jeuneſſe Genévoiſe une éducation pleine
, entière & capable de former également
l'efprit & le coeur. Le rédacteur
de cet écrit eſt cependant bien éloigné
de croire que fon projet foit le meilleur.
Il avoue qu'il ne le préſente que pour in .
diquer ce que l'on pourroit faire , & pour
ôter à la mauvaiſe volonté & à la pareſſe
le prétexte d'une impoffibilité abſolue. It
voit le mal , il deſire & propoſe le bien ,
qu'on faſſe ce bien de quelque manière
que ce ſoit , & on aura rempli ſes voeux ;
on aura procuré à la République ce qu'il
croit lui être le plus avantageux. L'auteur
rappelle ici ce que diſoit à fes juges un
avocat : Brûlez mon mémoire , mais don .
nez gain de cauſe à ma partie.
Le nouveau Plan raiſonné d'Education
publique que nous avons annoncé plus
haut, mérite auffi les regards de ceux qui
s'intéreſſent aux progrès des études de la
jeuneſſe. L'auteur s'eſt appliqué à renfermer
en un même tableau différentes ob
OCTOBRE. 1774. 67
ſervations répandues dans les traités ſur
l'éducation . Il fait voir le ridicule d'employer
les dix plus belles années de la
jeuneſſe à l'étude d'une langue morte. Il
demande , d'après les réflexions des plus
ſages inſtituteurs , que l'on commence par
enſeigner aux enfans ce qui tombe en
quelque forte ſous les ſens. Il voudroit
qu'on ne préſentat que par degrés à la
jeuneſſe les notions dignes d'occuper un
homme mûr , & que l'on enchaînât les
études des ſciences morales & phyſiques
&des arts, de manière que l'une conduisit
àd'autre , qu'elles s'éclairaffent mutuellement&
ſe liaſſent dans le cerveau neuf
des enfans par des liens communs & durables
. C'eſt auſſi le plan que l'auteur fe
promet de ſuivre dans l'inftitution publique
qu'il veut former .
On connoît aſſez les biens du corps ,
>>dit l'Abbé Fleury dans fon traité des
>>Etudes ; la fanté , la force , l'adreſſe :
>>mais on croit qu'il faut que la Nature
nous les donne. L'art de les acquérir eſt
» tellement oublié , que s'il n'étoit certain
que les Anciens l'avoient trouvé &
>>voient pouſſé à une grande perfection ,
>>peut être ne croiroit-on pas qu'il fût pof
>>ſible. C'eſt cet art que les Grecs nom-
>>ment gymnastique , qui conſiſtoit prin
l'a68
MERCURE DE FRANCE.
>>cipalement dans l'exercice du corps.
L'Inſtituteur Genevois, pour ſuppléer en
quelque forte à cette gymnastique des
Anciens , propoſe des jeux d'exercice
propres à donner ou de l'adreſſe au bras ,
ou de la juſteſſe à l'oeil , ou de l'agilité
dans les mouvemens ; des promenades
quelquefois lointaines pour ſe procurer
le plaifir du bain , pour faire quelque
obſervation d'hiſtoire naturelle ou d'aſtronomie
, ou quelque opération d'arpentage
, & c .
Les conditions auxquelles cet inſtituteur
ſe chargera de l'éducation des jeunes
gens font énoncées à la fin de ſon plan.
L'Art de cultiver les pays de montagnes
& les climats froids , ou Eſſai ſur le
Commerce & l'Agriculture,particuliers
aux paysde montagnes d'Auvergne , par
M. Déſiſtrières , Baron du Murel &
Lieutenant- Général du pays de Carladez
; vol. in 12. A Paris , chez Grangé,
imprimeur- libraire , pont Notre-Dame
près la pompe.
Chaque climat , chaque aſpect différent
, comme l'obſerve l'auteur dans fon
diſcours préliminaire , exigent des variétés
dans la manière de cultiver. C'eſt d'aOCTOBRE.
1774. 69
,
près ce principe qu'il n'a voulu prendre
pour guide que l'expérience combinée
avec les cauſes phyſiques ; & il n'a adepté
dans cet écrit que les méthodes analogues
aux pays des montagnes élevées &
entrecoupées de vallées . Si ces méthodes
ne réuflitfent pas également par tour , on
ne doit l'attribuer qu'à la diverſité dans la
manière de cultiver , ou à l'inégalité des
ſols des vallées , ſi différens de celui des
montagnes même les plus voiſines, Prefque
tout le pays de la Haute- Auvergne
& une partie de la Baſſe ont plus ou
moins de rapport avec l'un de ces deux
climats. La température des vallées conſerve
plus d'égalité dans leur produit , tandis
que le terrein des lieux élevés , naturellement
froid& léger, ne produit communément
que dans les années de ſéchereſſe;
temps affez rare dans un pays où le
ſommet des montagnes communément
très-élevées arrête les nuages ,& procure
des pluies plus fréquentes , plus froides
&plus copieuſes qu'ailleurs , indépendamment
des neiges abondantes & des
longs hivers. L'auteur , pour mettre de
l'ordre dans cette matière , traite d'abord
du commerce des beſtiaux de différens
âges , & des ſoins qu'ils exigent : 2º. Des
70 MERCURE DE FRANCE.
1 différens pacages ; 3 °. De la culture des
terres. Il y a dans tout ceci de bonnes obſervations
pratiques très propres à éclairer
lepropriétaire de terres & le cultivateur .
Nous avons du même Magiſtrat, auteur
de cet écrit ſur l'agriculture , un difcours
fur l'origine des loix, prononcé à l'ouverture
des audiences du Bailliage royal &
immédiat du pays de Carladez , à Vic , en
1765. Ce diſcours , qui nous inſtruit des
loix anciennes qui ont gouverné l'Auvergne
, ne peut que contribuer à répandre un
nouveau jour ſur l'hiſtoire de cette Province,
dont M. Deſtrières paroît s'occuper
actuellement.
Traité des connoiſſances néceſſaires à un
Notaire , contenant des principes fürs
pour rédiger avec intelligence toutes
fortes d'actes & de contrats ; avec des
formules dreſſées ſur ces mêmes principes
.
In nullo peccare , divinitatis magis quàm mortalitatis
eft. Lege tanta 2 , cod. de vet : jure
enucleando.
Tome premier in - 12 . A Paris , chez
Edme , libraire , rue St Jean-de-Bauvais.
OCTOBRE. 1774. 71
Il ne paroît encore que le premier vo
lume de ce traité ſervant d'introduction
à tout l'ouvrage. L'auteur , dans cette introduction,
nous inſtruit de l'origine des
Notaires , de l'importance de leurs fonctions,
de leurs droits , privilèges , exemptions.
Il expoſe leurs devoirs & les règles
particulières qu'ils doivent obſerver dans
la pafſation des actes . C'eſt enfin un traité
préliminaire de tout ce qui concerne l'état
de Notaire. Comme ce traité introductif
doit fervir de fondement à tout l'ouvrage,
l'auteur a dû lui donner une certaine étendue.
Ce traité ou cette introduction qui
vient d'être publiée, eſt précédé d'un avertiſſement,
où l'auteur nous trace le plan de
tout l'ouvrage,dont le nombre de volumes
n'eſt point encore déterminé. L'auteur ,
perfuadé avec raiſon qu'il n'eſt pas poffible
de bien exercer la profeſſion de Notaire
, ſans connoître les loix , les coutumes,
la Jurisprudence , &c. , a extrait du
Droit Romain , des ordonnances de nos
Rois , des coutumes , destraités particuliers
, des arretiſtes,généralement tout ce
qui peut former la ſcience des Notaires ,
& concerner leurs fonctions , leurs devoirs
& les règles qui leur font preſcrites.
72 MERCURE DE FRANCE.
Il a mis en ordre tous ces matériaux , il y
a joint des obſervations utiles ; & , de
cette collection dirigée avec méthode , il
a formé le traité qu'il offre au Public . Ce
traité ſera diviſé en autant de cahiers qu'il
y a d'actes différens ; chaque contrat ou
acte ſera expliqué dans un cahier particulier
indépendant des autres , qui doivent
néanmoins être tous réunis pour former
l'ouvrage complet. En tête de chaque cahier
, on trouvera dans des idées générales
un petit traité ſur la matière du contrat à
rédiger , enſuite les clauſes de ce contrat;
&fur chacune d'elles des notions propres
à en faire ſentir l'effet , le ſens & l'étendue
dans l'hypothèſe de tous les événemens
poſſibles. Ce ſera donc , comme l'auteur
l'obſerve , une récapitulation ou plutôtune
analyſe exacte de tout ce qu'un Notaire
doit ſavoir; analyſe qui doit être le fruit
d'une lecture immenſe,& demande beaucoup
d'ordre & de préciſion.
L'auteur joindra à ce corps d'ouvrage
un recueil complet de loix , ordonnances,
édits , déclarations du Roi , arrêts ou règlemens
duConſeil , & arrêts des Cours
Souveraines rendus , pendant près de cinq
cens ans , c'eſt- à dire depuis l'année 1300
juſques&compris l'année 1773 , concernant
OCTOBRE. 1774. 73
nant les privilèges , droits , fonctions &
devoirs des Notaires du Châtelet de Paris ,
de ceux des Provinces , tant royaux qu'a .
poſtoliques , & des Notaires des Seigneurs
; avec des notes ſur leſdites ordonnances
, édits , arrêts , &c. , ſoit pour
fixer le ſens de leurs diſpoſitions obfcures
ou ambiguës , foit pour distinguer celles
qui font en vigueur d'avec celles qui ne
ſont plus d'uſage , ou qui ont été modifiées
ou augmentées par d'autres. Ce recueil
qui ſera intitulé , Code des Notaires,
peut être regardé comme un appendix au
traité des connoiſſances qui leur font néceffaires.
* Hiſtoire de l'Académie royale des Sciences
, année 1771 , avec les Mémoires de
mathématiques & de physique pour la
même année , tirés des regiſtres de cette
Académie. A Paris , de l'Imprimerie
royale.
Ce volume eſt remarquable par pluſieurs
morceaux de différent genre , auſſi
curieux qu'intéreſſans. A côté des recherches
de la ſcience , on y trouve , ce qui
* Les trois articles ſuivans ſont de M. de
laHarpe.
I. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
n'eſt pas très - commun dans les recueils
de cette eſpèce, des monumens de goût,
d'éloquence&de littérature. Al'ouverture
du volume ſe préſente undifcours
prononcé dans une époque honorable
pour les lettres , & que M. d'Alembert
érait digne de célébrer. Il s'agit de la
ſéance de l'Académie du 6 Mars 1771 ,
que Sa Majesté le Roi de Suéde honora
de ſa préſence, Dans ce diſcours écrit
avec cette fupériorité de raiſon &de ſtyle
qui caractériſe M. d'Alembert, nous choifirons
de préférence cet endroit qui intéreſſe
tous les gens de lettres , dans lequel
il montre à la philofophie perſécutée les
encouragemens , les confolations & les
bonneurs qu'elle trouve chez l'Etranger.-
La philofophie , Meſſieurs , pourrait-
"elle ſe plaindre de partager le fort des
Rois les plus dignes de l'être?Je ne parle
>>point ici d'une philofophie coupable ,
>>qui attaquerait ce qu'elle doit reſpecter;
>>je parle de cette philoſophie également
ود
libre&décente, courageuſe & fage, ferme
>>& modefte , qui , en dévoilant aux hom.
>>mes des vérités utiles, a cependant effuyé
>>plus d'une fois des traverſes & des mal-
>>heurs; témoins Socrate , Roger Bacon
Galilée & leurs ſemblables. Pour fe for.
tiher & ſe ranimer dans ces momens

OCTOBRE. 1774. 75
d'oppreffion , le Sage pourrait fe contenter
des réflexions qu'on vient de lui
"offrir . Mais il doit confidérer encore (&
wcette conſidération eſt la plus propre à
>foutenir ſon courage ) que ſi l'intérêt de
>>la vérité eſt qu'on éclaire les hommes ,
l'intérêt de ſes ennemis eſt de l'empê-
>>cher ; que l'erreur , lors même qu'elle
>>ſe ſent affermie&ſe croit aſſez puiſſante
>pour pouvoir marcher tête levée , aime
»& cherche encore les ténèbres pour y
>>porter avec plus de fûreté pour elle des
>>coups inattendus ; que la raiſon , fière
>de ſa propre force , néglige de chercher
mailleurs un appui qu'elle croit trouver
dans elle - même , que l'ignorance au
>>contraire , honteuſe&humiliée de ſon
néant , mendie dans tous les états des
partiſans & des protecteurs ; que pour
waffurer fon triomphe , elle appelle à fon
>>ſecours l'envie , dont la rage cherche à
ſe dédommager de fon impuiſſance à
>>produire , en déchirant & en étouffant
même , ſi elle le peut , les productions
>>du génie ; que la faibleſſe humaine , en
>>butte à tant de ſéductions , eſt ſouvent
» moins à blâmer qu'à plaindre , d'écouter
>>l'erreur qui lui en impoſe avec audace ,
>>au préjudice de la vérité qu'elle voudrait
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
connaître , & qui ſe tient à l'écart. Enfin,
>>Meffieurs , la Raiſon méconnue & prof-
>>crite penſera quelquefois , pour ſe con-
>>ſoler , que la proſcription même eft une
„ eſpèce d'hommage qu'on lui rend , un
>>aveu ſecret de la force qu'on reconnaît
>>en elle , une preuve de la crainte qu'elle
>>inſpire aux méchans par le bien qu'elle
>>peut faire aux hommes. Cette confola-
>>tion ferait affez triſte , je l'avoue , ſi elle
>était la ſeule à laquelle le philoſophe
>>pût avoir recours. Mais il en trouveune
>>plus réelle & plus douce dans la justice
>>que les Nations étrangères s'empreſſent
»à lui rendre. Dégagés de tout intérêt
>>perſonnel ou pufillanime , de toutes les
>>petites vues de prévention ou de hai-
>>ne , ces Nations ſont pour le Sage une
>>eſpèce de poſtérité vivante, qui lui paie
>>d'avance le tribut que ſes concitoyens
lui refuſent. Il ſemble qu'il en ſoit de la
lumière , au moral comme au phyſique .
>>Vue de trop près , elle éblouit &bleſſe
>>les yeux ; & fon éclat , pour ceſſer d'être
>>incommode , a beſoin que les organes
>>deſtinés à le recevoir ſoient placés à une
>>juſte diſtance. »
Parmi les objets de ſcience , nous nous
bornerons à citer le morceau ſur le Va
OCTOBRE. 1774. 77
rech. Il eſt à la portée d'un plus grand
nombre de lecteurs , & l'on y retrouve
des conſidérations utiles far les erreurs
populaires qui peuvent quelquefois égarer
les hommes en place. A l'égard des
autres matières contenues dans ce volume,
telles que les obſervations phyſiques de
M. le Monnier , les travaux aſtronomiques
de M. Meſſier , les recherches géométriques
de M.le Marquis de Condorcet
, &c . , elles appartiennent en propre
au Journal des Sçavans. Les ſciences ont
cet avantage , de n'avoir de juges que ceux
qui les cultivent & les approfondiffent ,
& c'eſt toujours un petit nombre. Dans
les arts de goût , le génie & le talent font
jugés le plus ſouvent par des écoliers , ou
même par des ignorans .
Voici ce petit précis hiſtorique ſur le varech.
Il eſt de M.le Marquis de Condorcet.
"A l'exceptiond'un petit nombre d'hom-
>>mes accoutumésè ne regarder comme vrai
>>que le réſultat de leurs obſervations &
>>de leurs calculs , les autres ne jugent que
>>ſur l'autorité d'autrui ; &,dociles à l'o-
>>pinion populaire , ils n'échappent aux
>>préjugés que lorſque le jugement des
>>ſociétés ſavantes leur dicte ce qu'ils
>>doivent penſer. C'eſt- là peut-être le plus
>>grand avantage des Académies.
Diij
78 MERCURE DE FRANCE .
>>M. le Comte de Maurepas avait permis
en 1739 , aux habitans du pays de
Caux , de brûler les plantes marines ,
>>c>onfondues fous le nom de várech , qui
>>c>roiffent fur les rochers ,&dont la cen-
>>dre produit le fel de foude. Les verre-
>>r>ies font une consommation conſidéra-
>>ble de ce fel , & les travaux néceffaires
>>pour brûler te varech&en tirer la foude,
>>occupaient & failaient vivre une partie
>>des habitans des villages veiſins de la
mer.
ود >>Ilyavait déjà long tempsque ces tra-
>>v>auxavaientété établisdans le reflort de
>>l'Amirauté de Cherbourg,&ils s'étaient
>>étendus dans celle de Harfleur , où ils
avaient fourni aux habitans voiſins de
>>la Hogue une occupation & un moyen
>>d>e ſubſiſter; ces hommes,que la misère
»& l'oiſiveté rendaient auparavant féroces,&
qui n'étaient connus que par leurs
brigandages contre les vaiſſeaux échoués
>>f>ur leurs côtes , ont perdu tous leurs
vices dernis l'établiſſement des travaux
>>du varech , & on les voit aujourd'hui
>>affronter , pour fauver les équipages des
vaiſſeaux échoués , les mêmes dangers
>>auxquels ils s'expofaient autrefois pour
>>les piller.
>>Il s'élevait cependant dans le pays de
OCTOBRE. 1774- 79
Caux , des préjugés contre l'opération
>>de brûler du Varech . Par-là on détrui-
>>fait , difait - on , le frai déposé fur ces
>>plantes , & l'on ôtait un abri aux poif-
»ſons du premier âge , la diminution
>>ſenſible du produit de la pêche n'avoit
pas d'autres cauſes; enfin la fumée du
>>varech brûlé nuiſait aux végétaux , &
>>cauſait des maladies épidémiques parmi
>>les hommes & parmi les animaux. Tout
>>cela ne pouvant manquer d'être atteſté
>>par des certificats , les clameurs devinrent
fi fortes , que M. le Procureur gé-
>>néral du parlement de Rouen rendit
>>plainte contre la fumée peftilentielle du
varech , qui défolait , depuis quelques an
»nées , les bords maritimes de la province .
„Un arrêt du Parlement défendit de brû-
>>ler du varech , excepté dans le reffort de
>>l'Amirauté de Cherbourg , où la fumée
>>n'était pas moins dangereuſe , mais où
>>ces travaux étaient autorisés par un édit.
>>Une partie des riverains du pays de Caux
>>& les habitans de la Hogue , allaient
>>reromber dans la misère ; des perfonnes
>>zélées pour le bien public, firent parve.
>>nir à M. le Contrôleur- général les plain-
>>tes de ces malheureux . Il demanda l'avis
>>de l'Académie des Sciences; MM. Til-
Div
80 MERCURE DE FRANCE .
1
>>let , Fougeroux & Guettard furent nom-
>>més pour aller juger ſur les lieux des
>>>effets de la fumée du varech ; les deux
>>premiers allèrent en Normandie , &
M. Guettard en Provence . Il faut lire ,
>>dans le compte qu'ils ont rendu de leur
>>commiffion , par combien de ſoins its
>>font parvenus à s'aſſurer qu'il n'y a ja-
>>mais de frai ſur le varech , au moins
>dans le temps où on le recueille ; que
>>ces plantes ne peuvent point ſervir de
>>retraite aux poiffons naiſlans ; que leur
>>fumée a une odeur affez déſagréable ,
>>>mais ne produit ni fut les végétaux , ni
>>ſur les êtres vivans , aucun effet fâcheux;
>>que , malgré tous les certificats enfin , il
n'y avait pas un ſeul fait qui pât ſervir
>>de prétexte aux claineurs qui s'étaient
»élevées .
ود » Les Commiſſaires de l'Académie fe
>>propoſent de publier dans un autre mé-
>>moire les obſervations utiles que leur
>>voyage leur a donné lieu de faire. Nous
>>ne nous étendrons pas davantage fur
>>cette première partie de leur relation ;
wil faut lire le mémoire même , ou, mal-
>>gré l'aridité du ſujet , on trouvera cet
>>intérêt qu'une ame , remplie de l'amour
>>de l'humanité , répand ſur tous les ob-
>>jets qui ont rapport à l'utilité publique.
OCTOBRE . 1774. 81
» MM. Tillet & Fougeroux ont eu occaſion
de faire une obſervation morale
>>qui pourroit jeter quelque lumière ſur
>>l'hiſtoire de l'origine de la ſociété. Dans
>>le pays de Caux , la partie des côres qui
>>répond au territoire de chaque village a
>>été partagée entre ceux des habitans qui
>>voulaient brûler le varech , & chacun a
>> droit de brûler tout le varech qui croît
>>vis- à-vis de cette portion de côte , ap-
* pelée dans le pays uneplace. D'après les
règlemens la place ne peut être hérédi-
>>taire ; &, à la mort d'un propriétaire, elle
>>doit être donnée , non à ſes enfans, mais
>>à celui des habitans du village qui s'eft
>>fait infcrire le plus anciennement pour
> en avoir une . Or , il arrive ſouvent que,
>>du conſentement de celui qui avait droit
»à cette place vacante , & à la requête de
>>tout le village , ellé eſt donnée aux enfans
ou à la veuve de l'ancien propriétaire
. Ainſi l'on voit la ſucceſſion des
>>pères aux enfans s'établir ici malgré une
>>loi pofitive qui s'y oppoſe , & des hom-
>>mes groſſiers ſentir affez fortement la
>> juſtice de ce droit,pour refuſer ce qu'une
>>loi poſitive leur accorde. >>
Mais ſi tout le monde n'eſt pas à portée
de juger des opérations de la ſcience , on
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
peut du moins en faire fentir l'utilité à
tous les eſprits raisonnables. Je ne parle
pas ſeulement de l'utilité morale des
connaiſſances& de la culture de l'efprit ,
problême difcuté de nos jours avec tant
de chaleur , qui ſemble aujourd'hui décidé
, & qui n'aurait pas dû avoir befoin
de l'être ; je parle de l'utilité physique
des ſciences ſpéculatives', que quelques
perſonnes regardent comme une eſpèce
dejeu qui occupent les têtes penſantes ,
fans produire aucun avantage réel. C'eſt
cette erreur que M. le Marquis de Condorcet
combat , avec autant d'eſprit que
de vérité dans l'important morceau que
nousallons_tranſcrite. Cette cauſe ne pouvait
être remiſe en de meilleures mains .
" Il y a long-temps qu'on ne difpute
plus far l'utilité phyſique des ſciences
Tous conviennent qu'elles font néceffaires
aux progrès des arts . On fait que
>>la navigation a beſoin de l'aſtronomie ,
& l'aſtronomie de la géométrie, que les
travaux des mines , la fabrication des
>> glaces & des porcelaines font dirigées
" par la chimie ; que la chimie , Panato-
>>mie& la botanique ſontles fondemens
de l'art de guérir ; qu'il n'y a point d'arts
>>qui ſe puiflent paſſer de la mécanique &
OCTOBRE. 1774. $3
de la phyſique ; qu'enfin Phiſtoire natu .
>>relle nous apprend à connaître , par la
>forme extérieure des productions de la
Nature , quelle eſt l'utilité que nous en
>>pouvons retirer. Cependant il s'eſt élevé
>> un préjugé preſque auſſi funeſte aux pro-
»grès des teiences , que celui de leur inu.
»tilité abfolue . Quelques ſavans , qui
navaient inutilement tenté de faire des
découvertes , ont cherché , pour ſe venger
, à décrier les ſciences. Ils ont dit
qu'il ne fallaiten conſerver que la partie
qui eſt applicable à la pratique , & reje-
>>ter le rette comme des ſpéculations inu-
>>tiles. Cette opinion a été adoptée par les
>>>ignotans ; ils ne regardent les ſavans
>>qui ſe livrent à la pratique que comme
>>des ouvriers qui les ſervent,tandis qu'ils
>>fo>nt humiliés de trouver dans les théo-
>>riciens des hommes qui peuvent-préten-
>>dre à les éclairer. C'eſt ce préjugé que je
>>vais eſſayer de détruire.
>> Les ſciences font utiles de deux manières.
Ily a des théories qu'on peatimmédiatement
appliquer à la pratique . Celui
qui les applique en eſt ordinairement
récompenfé par la fortune , & cela est
»jufte. Mais il y a des théories d'uneutilité
importante , quoique moins prochaine .
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
ود
>>On conviendra , par exemple , qu'il fe-
>>ra>it utilede connaître les loixde la Natu
>>re. La ſcience des grandeurs & des com-
*binaiſons , eſt la feule qui puiffe nous
>>c>onduire à cette connoiffance. Nous n'a-
>>vons encore trouvé qu'une de ces loix ,
>>la gravitation univerſelle ; & c'eſt à l'a-
>>nalyſe que nous en devons la découverte.
>>Mais malgré les ſpéculationstant repro-
>chées aux géomètres , cette analyſe eſt
>>encore inſuffiſante pour réſoudre com-
>>plétement des problêmes affez ſimples ,
>>ſur des phénomènes qui dépendent de
>>la loi de la gravitation. Dans tous les
>>autres nous sommes encore loin de pré-
>>tendre connaître les loix de la Nature;
>>ce ſont des phénomènes généraux qui
>>>nous tiennent lieu de ces loix : nous ſa
>> vons qu'ils exiſtent , mais nous ne pou
>>>vons encore les aſſujettir au calcul. La
>>recherche de ces phénomènes généraux
>>eſt elle - même un objet de ſpéculation.
>>Voilà donc deux genres de théories qui
>>promettent une utilité éloignée , mais
>>dont on ne peut aſſigner les bornes ; tan-
>>dis que , ſi l'utilité des ſciences pratiques
>>eſt prochaine , elle eſt en même- temps
>>particulière & limitée. Quelle ſera donc
>>la récompenſe de ces théories , dont l'u
OCTOBRE. 1774. 85
»tilité ne peut quelquefois ſe faire fentir
>>qu'au bout de pluſieurs ſiècles , & qui
>>feront regardées comme des ſpéculations
>>arides par une longue ſuite de généra-
>>tions ? Ce ne doit pas être la fortune ,
>>mais la gloire. Elle ſeule peut conſoler
>>les ſavans du malheur de n'être pas te
>>m>oins de l'utilité de leurs travaux.
>>Le dernier but de la plupart des arts ,
>>c'eſt de fatisfaire les beſoins factices des
>>riches ; c'eſt donc à eux de les payer.
>>Mais que l'homme occupé de la connaiſſance
de la Nature , qui fait créer
>>pour ſes rivaux de nouvelles occupations
, & par conséquent de nouvelles
>>ſources de plaiſir , en ſoit recompenfé
>> par leur eſtime .
: >>Une foule d'artiſtes éclairés par les fa-
>>>vans , perfectionnent les choſes de pra-
>>tique,& s'enrichiffent en les perfection-
>>nant ; mais qui ſe chargera de ces théo-
>>ries qui ne peuvent encore procurer que
>>de la gloire à leurs inventeurs , & du
»plaifir à ceux qui les étudient ? Ce ſe-
>>ront les ſociétés ſavantes ;& il faut que,
>>ſans paraître dédaigner la pratique , ce
>>ſoit à ces ſpéculations regardées par le
>>vulgaire comme inutiles , qu'elles con-
>>ſacrent leurs travaux & les récompenfes
>>qu'elles accordent ; fans cela elles fe
86 MERCURE DE FRANCE.
>>rempliraient bientôt d'hommes médio-
>>cres , qui n'auraient pour mérite quede
>>la dextérité & de la patience. Occupés
de la fortune qu'on ſe diſpute toujours
>>avec plus d'acharnement que la gloire ,
>>les Académies ſeraient déchirées de
leurs diviſions ; l'intrigue emporterait
>>la récompenſe due aux talens , parce
qu'il eſt plus aiſé d'enlever à un autre le
profit d'une invention , que l'honneur
>>d'une découverte ; & les hommes , nés
avec du génie & de l'élévation , s'éloiegneraient
d'une Académie qui ne ferait
plus qu'un atelier.
2
>>Il ne faut pas ſe rebuter de la longue
inutilité des ſpéculations , pourvu qu'el-
>>les aient ce caractère de grandeur & de
>>généralité , qui entraîne les hommes de
>>génie , & les force à s'en occuper. Les
>>ſections coniques , inventées du temps
>>d>e Platon , ont été au nombre des théowries
de pure curioſité juſqu'au temps de
>>Képler , qui découvrit que les planètes
>>décrivaient des ellipſes autour du foleil;
pde Galilée, qui trouva que la courbe décrite
par un projectile était une parabo-
>>le ; de Deſcartes,qui vit que ces courbes
>>avaient la propriété de réunir à leurs
>foyers les rayons parallèles ou partis de
l'autre foyer. Pour ydécouvrir ces pro
OCTOBRE. 1774 . 87
priétés utiles , il ne fallut qu'appliquer
maux obſervations des planètes , ou aux
loix de la réfraction & du mouvement,
>>des propoſitions purement geométri-
>>ques , que les Grecs s'étaient amuſés à
>>confidérer il y avait près de deux mille
>ans. La fociété n'aurait- elle pas été pri-
>>vée de ces avantages , iles Anciens
meuſſent voulu ſe borner à la pratique , à
>>ce qui eſt d'un uſage prochain. Si nous
>>venions à adopter ce préjugé , les ſcien-
>>ces s'arrêtant au point où nous
voyons , ce que nous pouvons attendre
>>de leurs progrès feraic perdu pour jamais.
Livrées à des praticiens ignorans ,
>>elles ſe corromproient bientôt , ſeraient
noubliées , & les arts auxquels on voudrait
les facrifier retomberaient dans la
barbarie dont elles ſeules les ont tirés .
les
>>C'eſt donc par le defir d'être plus uri-
>>les que les ſociétés ſavantes applaudif-
>>ſent à ces travaux qu'on leur reproche ,
>>& on ne les accuſe d'être occupées d'inu-
>>tilités que, parce que , pénétrant dans les
ſiècles éloignés , &devinant la marche
>de l'eſptit humain , elles ſavent être uti-
>>les avec plus de grandeur.
>>Une remarque aſſez ſingulière, en fawweur
des ſavans qui ſe livrent à des théowries
abſtraites , c'eſt que les découvertes
88 MERCURE DE FRANCE.
>>le>s plus importantes par leur utilité pra-
>>tique , font l'ouvrage des hommes les
>>plus occcupés de grandes théories & les
>>plus féconds en découvertes ſublimes .
>>Sans parler d'Archimède qui défendit
>>t>rois ans , contre une armée Romaine ,
>>une ville que cinquante ans de ſervitude
>>avoit avilie , on fait que c'eſt à Galilée
>>>que l'on doit les grandes lunettes & la
>>première idée des pendules , auffi-bien
>>que la théorie du mouvement accéléré.
>>Deſcartes a réduit à des règles la prati-
>>que de l'art des lunettes en même temps
>>qu'il créait la ſcience de la dioptrique ,
>>& inventait une nouvelle analyſe. Les
>>télescopes à réflexion ſont dûs au même
>>Newton,qui trouva le ſyſtème du monde
»& le calcul différentiel . Un des plus
>>grands analyſtes qui ayent jamais exiſté,
"l'illuſtre Euler nous a donné les lunettes
>>achromatiques. C'eſt à Huyghens , c'eſt
>>à ſa profonde théorie des développées &
du mouvement dans les courbes que
>>>nous devons l'exactitude de nos horlo-
>>ges ; & fi l'obſervation de la lune & des
>>ſatellites de Jupiter conduit ſur les mers
>>nos vaiſſeaux , & leur indique les écueils
wavec une exactitude qu'on n'eût jamais
noſe eſpérer , c'eſt à Galilée , c'eſt à New-
Eon , c'eſt aux Clairault , aux d'AlemOCTOBRE.
1774. 89
»bert , aux Euler , aux la Grange que nous
>>en avons l'obligation. Enfin , c'eſt Toricelli
, Deſcartes & Pafchal qui nous ont
>>appris à conftruire des baromètres . Dans
>>d>'autres genres , nous voyons que deux
:
des plus puiſſans remèdes que connaiſſe
>>la médecine , les préparations d'anti-
» moine & de mercure ont été imaginées
>>par un chimiſte occupé des opérations
>>les plus ſecrètes de l'alchimie . Si l'ana-
>>lyſe végétale de M. Rouelle , ſi l'ait fixe
>>nous fourniffent un jour des remèdes
>>nouveaux , ce ſera encore à des hommes
>>occupés de théories que nos neveux de-
>>vront ces remèdes. LL''AAnnatomiſte, qui ,le
premier, a bien prouvé la circulation du
>>ſang , le célèbre Harvey , eſt le même
>>qui a confumé tant d'années pour cher-
>>cher à pénétrer le myſtère de la généra-
>>tion; & les barres qui préſervent les édi.
>>fices du feu de la foudre , & qui la for-
>>cent à ſuivre la route que l'homme lui
>>preſcrit , ſont l'ouvrage du même phyſi-
>>cien , qui a deviné la cauſe du tonnerre
& aſſigné les loix de l'électricité.
>> Si l'on demande la raiſon de ce fait
>>contre lequel on ne peut à peine oppoſer
>>quelques exceptions , elle eſt facile à dé-
>couvrir. Il faut de grands motifs pour
१०
MERCURE DE FRANCE.
>>faire de grandes choſes , & les récompenſes
, le plaiſir même de faire un peu
>>de bien , feuls avantages des travaux de
"pratique , n'inſpireront jamais autant
>>d'efforts que l'eſpérance d'occuper les
>>générations futuresde ſa gloire& de ſes
»bienfaits.
>>Que peuvent répondre à cela ceux qui
>n'ofant nier que les hommes que nous
->venons de citer , ne foient de grands
>>hommes , cherchent à ſe conſoler en
>>diſant que ces grands hommes font inu-
>>tiles . Il leur reſte encore une reſſource.
>>C>es théories ſi vantées , diſent-ils , n'ont
>>fervi à rien ; nous ne taillons point de
>>verres elliptiques ou paraboliques com-
>>me Deſcartes l'aurait voulu ; nous ne
>>faiſons plus décrire aux lentilles des pen-
>>dules des arcsde cycloïdes ; nous ne fui-
>>vons point dans les lur ertes achromati-
>>ques les proportions que M. Euler avait
>>propoſées d'abord. Cela est vrai; mais
>>ſ>ans Descartes, ſans Tschirnhaüs , fans
>>Huyghens , vous ne fauriez pas qu'on
>>>peut , fans inconvénient , ſubſtituer des
>>lentilles ſphériques aux verres ellipti-
>>ques , & de petits arcs de cercle à ceux de
>>cycloïde ; & c'eſt M. Euler qui vous a
>appris que des verres de denſité diffé-
1
OCTOBRE. 1774. GI
1
rente ſont propres à détruire cette aberration
qui s'oppoſait à la perfection des
>>l>unetes. Ces inventions fi utiles & fi
>>brillantes , dont on fait honneur à la
>>pratique , elle les doit à l'uſage heureux
>> de vérités que des théoriciens avaient
>>amaffées dans le filence de la méditation .
"C'eſt ainſi qu'un feu caché , mais toujours
actif , produit lentement dans les
"entrailles de la terre ces métaux& ces
pierres que des eſclaves vont en arrancher.
>>I>l eſt ſans doute inutile d'avertir ici
qu'il ne faut pas confondre la pratique
>>avec l'expérience & l'obſervation. L'ob-
»ſervation & le calcul font les deux
moyens qui nous ont été donnés pour
strouver la vérité ; il faut également du
>>génie pour ſavoir employer l'un ou l'autre
; mais la pratique ſe borne à appli-
>>quer à l'uſage commun , les vérités que
>>le calcul ou l'obfervation ont fait découpvrir.
Dans ce que j'ai appelé la pratiquedes
>>ſciences , je n'ai point renfermé non plus
»le génie de la mécanique. Ce génie em-
>>ploie une géométrie d'une eſpèce parti-
>>culière , dont la théorie n'eſt pas encore
>>écrite , & que chaque grand mécanicien
>>eſt obligé d'inventer. C'eſt là ce qui rend
92
MERCURE DE FRANCE .
>>les mécaniciens ſi rares , tandis que les
>>faiſeurs de machines ſont ſi communs .
Undes plus beaux ornemens de ce volume
, & qui eſt encore de la main du
même auteur , c'eſt l'éloge de M. Fontaine.
C'eſt un modèle en ce genre . On fait
d'autant plus de gré à M. le Marquis de
Condorcet des agrémens qu'il y a répandus
, qu'on s'attendait moins a les trouver
dans l'éloge d'un géomètre. De la philofophie
ſans prétention & fans verbiage ,
dela préciſion ſans ſéchereffe, de la finefle
fans fubtilité & fans recherche , du ſentiment
ſans fauife chaleur , & par-tout cette
meſure julte , caractère d'un excellent efprit
qui domine ſon ſujet& ſes productions
; voilà ce qu'on remarque dans les
ouvrages de M.le Marquis de Condorcet,
qui , de bonne heure,a pris ſa place parmi
les écrivains ſupérieurs, faits pour éclairer
& honorer leu Nation.
Nous finirons cet article en citant quelques
morceaux de l'éloge de M.Fontaine ,
qui font connoître le caractère fingulier
de ce géomètre célèbre .
« Heureux par l'étude , ayant dans la
>>géométrie & dans la culture de ſa terre ,
>>un remède fûr contre l'ennui , M. Fon-
>>taine n'avait beſoin ni des ſervices , ni,
>>malheureuſement pour lui de l'amitié
OCTOBRE. 1774. 93
>de perſonne. Il ne cherchait point à
>>plaire,& dédaignait de ſe faire craindre;
>>il obſervait les hommes ſans autre inté-
>>rêt que celui de les connaître , & les
>>obſervait avec cette profondeur & cette
>>fineſſe qui l'avaient ſi bien ſervi contre
>>les difficultés les plus épineuſes de l'ana-
»lyſe. Mené par M. de Maupertuis dans
>>ces ſociétés de gens oiſifs, qu'on appelle
>>le monde , il vit bientôt que des hom-
>>mes qui le compoſent , la plupart ſans
>>paſſions , ſans vertus &fans vices, n'ont
qu'un ſeul ſentiment, la vanité plus ou
>>moins déguiſée. Mais il vit auſſi que les
>>hommes vains n'attachent tant de prix à
>>des choſes indifférentes en elles-mêmes,
>>que parce que les autres en ſont privés ;
wil vit que ce ſentiment, à la fois puéril
>>& cruel , bleſſe en ſecret , lors même
>>qu'il fait rire ceux à qui la fortune a re-
>>fuſé les avantages dont la vanité ſe pare.
>>M. Fontaine crut donc que la vanité ne
>>méritait aucun égard , & il la traita ſans
>> pitié. On lui demandait un jour ce qu'il
>>faiſait dans le monde , où il gardait ſou-
>>vent le filence, comme ceux qui ne pro-
>>noncent des mots que lorſqu'ils ont des
»idées : J'observe , dit - il , la vanitédes
whommes pour la bleffer dans l'occafion.
94
MERCURE DE FRANCE.
Ce mot n'était pas en lui l'expreffion de
>>la méchanceté; c'eſt qu'il croyait que ,
>>choquer la vanité lorſqu'elle ſe montre,
>ce n'eſt que repouſſer une attaque injuste .
>>Si l'on entend par méchant , non celui
qui mépriſe les hommes & qui ne s'en
>>cache point , mais celui qui cherche à
>>leur nuire , M. Fontaine ne pouvait être
méchant ; il avait trop bien calculé les
>>peines que coûte la méchanceté , & les
>>petits plaiſirs qu'elle procure. Cependant
>>il n'avait point pour elle la haine vigou-
>>reuſe de la vertu , mais il la mépriſait&
>>s'en moquait. La méchanceté n'était à ſes
>>yeux qu'une fortiſe auſſi ridicule que
beaucoup d'autres,
"Jamais il n'entradans ces brigues fourdes
, dans ces intrigues déshonorantes
" pour les ſociétés littéraires. Il n'y a point
>>d'avantage d'amour-propre , ou d'intérêt
>auquel un homme, dominé pat un grand
>>talent , puiſſe ſacrifier le plaiſir de ſe li
>>vrer à une idée qui le maîtriſe. Aufſia-
>>t en toujours vu ces intrigues être l'ou-
>>vrage de ces hommes que pourſuit le
>>ſentiment de leur impuiſſance ;qui cher
>>chent à faire du bruit parce qu'ils ne
>>peuvent mériter la gloire ; qui , n'ayant
>>aucun droit à la réputation , voudraient
OCTOBRE. 1774 . 95
د
>>détruise toute réputation méritée , & fatiguent
par de petites méchancetés
>> lhomme de génie qui les accable du
>p>oidsde fa renommée.
"On fent que M. Fontaine devait dé-
>daigner les louanges , fur-tout celles qui
stirent tout le prix du rang de celui qui
wles donne ; il érait même infenfible aux
honneurs littéraires. La ſeule choſe qui
sait paru le flatter a été fon entrée à l'Académie
des Sciences; peut- être parce
>>que cet événement ayant précédé ſes
plus belles recherches , il était alors
>>moins fûr de ce qu'il valait. Il aimait à
>>parler du bruit qu'avait fait fa première
>M>é>thode de Calcul intégral , dont on
navait parlé, difait- il , dans les cafés ;
>>mais on ne ſavait ce qui l'avait le plus
>>frappé , ou le grand effet de ſes décou-
" vertes , ou le ridicule de ceux qui le cé-
>>lébraient fans l'entendre. Loin qu'il
>>ch>erchât à ſe rendre l'objetde l'attention
>>& des diſcours du Public, l'eſpèce d'a-
>>mour-propre qui s'occupe de ce ſoin ,
>>les petites fineſſes qu'il emploie, étaient
>>un des défauts que M. Fontaine obſer
vait avec le plus de plaiſir. Un jour un
homme célèbre , mais avide de l'opi-
>>nion , lui parlait avec un mépris trop
nférieux de cette curiofité pour l'Ambar
96 MERCURE DE FRANCE.
>>ſadeur Turc , qui était devenue l'unique
>>occupation d'une ville entière . M. Fon-
>>taine crut entrevoir un peu d'humeur
>>dans ce mépris : Que vous fait l'Ambaf-
"fadeur Turc , lui dit- il ; est- ce que vous
»enferiezjaloux ?
>>L'importance attachée à de petites
>>choſes était un autre ridicule que M.
Fontaine ne pardonnait pas. Quelqu'un
>>differtait longuement devant lui ſur le
>>prix commun de pluſieurs denrées , &
>>ſur les foins qu'il avait pris pour le dé-
>>> terminer avec exactitude : Voilà , dir
>>M. Fontaine , un homme quifait leprix
wde tout , excepté le prix du temps.
ود
> Lorſque de jeunes mathématiciens
recherchaient les conſeils & la ſociété
>>de M. Fontaine , qu'ils lui parlaient de
>>leurs travaux & de leurs idées , on le
>>voyait les encourager & en cauſer avec
>>eux , tantôt ſuivre les mêmes routes ,
>>tantôt leur en propoſer de nouvelles ;
mais ils n'étaient pour lui qu'une occa-
>>ſion de l'occuper de géométrie ; il les
>>oubliait dès qu'ils travaillaient ſeuls; ce
>>qu'il avait fait , ce qu'il ſe ſentait capable
de faire , le préſervait de toute ja-
>»loufie à leur égard ; mais il avait le cou-
>>rage d'en avouer quelquefois les pre
miers mouvemens : J'ai cru un moment
» qu'il
OCTOBRE. 1774 . 97
»qu'il valait mieux que moi , diſait-il un
jour d'un jeune géomètre ;j'en étaisjaloux
, mais il m'a raffuré depuis. »
Idylles par M. Berquin .
Ces Idylles , qui ſont pour la plupart
imitées de Geſsner,&d'autres poëtes Allemands
, font au nombre de douze ; l'auteur
nous en promet d'autres , file Public
accueille cet eſſai . Il eſt digne d'être accueilli
. Il y a de la grâce , de la douceur
&de l'élégance , quoique le ſtyle puiſſe
en être plus travaillé,& que quelquefois il
ſe rapproche trop de la profe. L'art confiſte
à être facile &naturel ſans être faible,
à joindre l'aiſance de la profe aux couleurs
de la poësie. M. Berquin y parviendra
ſans doute , s'il ſe propoſe pour modèle
les vrais poëtes , & non pas les verfificateurs
médiocres , aujourd'hui ſi communs
, qui , pourvu qu'ils ne bleſſent ni la
langue ni l'oreille , croyent pouvoir ſe
diſpenſer d'avoirdes idées , des ſentimens
&des images. L'Idylle des petits Enfans
fera ſuffisamment connaître au lecteur la
manière de M. Berquin:
Lejeune enfant Myrtil , unjour , dans la prairie ,
Trouva la jeune ſeur. La jonquille & le thyn
1. Vol. E
9S MERCURE DE FRANCE.
Se mêlaient , ſous ſes doigts , àl'épine fleurie ,
Etdes pleurs cependant s'échappaient ſur ſon ſein.
Ah ! te voilà , Chloé , lui dit ſon frère !
Pour qui viens- tu former ces guirlandes de fleurs ?
Mais qu'as- tu done ? Qui fait couler tes pleurs ?
Tupenſes , je le vois , à notre pauvre père.
CHLOÉ.
Hélas ! Myrtil , ſon mal le tourmente fi fort t
Hs'agite , il fe frappe.
MIRTIL .
Il appelle la mort.
Moi , qu'il ne vit jamais ſans me ſourire ,
J'ai voulu l'embraſſer ; ma ſoeur , dans ſon délire,
Il m'a rejeté de ſes bras ,
Il ne me connaît plus : & ſans ma mère , hélas !
Je crois qu'il allait me maudire.
CHLOÉ.
Ciel ! un ſi bon père ! il jouait avec moi ,
Lorſque ce mal cruel vint attaquer la vie.
J'étais ſur ſes genoux. D'une voix affaiblie ,
Mafille , me dit-il , ma fille , lève- toi ;
Je me ſens mal , très - mal. Une ſueur ſoudaine
Couvrit ſon viſage , il pâlit;
Il me remit à terre : & faible , ſans haleine ,
Malgré tous mes ſecours , il eut bien de la peine
Atraîner les pas vers fon lit.
OCTOBRE . 1774. ११
MIRTIL .
Mon père , hélas ! du mal qui te dévore ,
Te verrons- nous long temps ſouffrira
A peine ai -je ſept ans , je ſuis bienjeune encore;
Mais a tu meurs , je veux auſſi mourir.
CHLOÉ.
Non , il ne mourra point , mon frère , je t'aſſure.
Nos parens , mille fois , nous ont dit que les dieux
Aimaient les voeux d'une ame pure.
APan , dieu des bergers , je vais porter mes voeux ,
Jelui porte ces fleurs Oui , d'un regard propice ,
Il verra ſon autel embelli par ma main ;
Et vois - tu là mon cher petit ſerin ?
Je veux encore au dieu l'offrir en lacrifice.
MIRTIL.
Attends- moi donc, ma ſoeur, je reviens à l'inſtant;
Je vais ,des plus beaux fruits , remplir ma pannetière;
Et le petit lapin , que m'a donné ma mère ,
Je veux auſſi l'immoler au dieu Pan.
Il courur , & bientôt il revint auprèsd'elle .
Tous deux alors , en ſe donnant la main ,
Tournent leuts pas vers le côteau prochain .
Ils y trouvent le dieu ſous la voûte éternelle
D'un vaſte & ténébreux ſapin.
Là , s'étant proſternés aux pieds de ſa ſtatue ,
Ils adreſſent au dieu leur prière ingénue.
८ E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
CHLOÉ.
Ol'an , nous t'implorons , daigne nous ſecourir.
Toi qui lais tout , tu fais que notre père
Elt , depuis bien desjours , en danger de mourir.
Je n'ai pas , dieu puiſlant , de grands dons à te
faire ;
Ces fleurs font tout mon bien, je viens te les
offrir .
Vois , à tes pieds , je poſe ma guirlande.
J'aurais voulu , ſij'euſſe été plus grande ,
En couronner ton front , en orner tes cheveux ;
Mais je n'y puis atteindre. Accepte cette offrande ,
Et rends , dieu des bergers , rends un père à nos
voeux.
MIRTIL.
Qu'avons- nous fait , hélas ! pour te déplaire ?
Car en frappant notre malheureux père ,
Je le vois bien , c'eſt nous que te punis.
Pour t'appaiſer , ô Pan ! je t'apporte ces fruits.
Laifle à nos voeux déſarmer ta colère.
Tout ce que nous avons , nous le tenons de toi.
Je t'aurais immolé ma chèvre la plus belle ;
Mais elle eſt plus forte que moi.
Quand je ferai plus grand , je t'en donne ma foi ,
Je t'en offrirai deux à la ſaiſon nouvelle.
CHLOÉ.
Tiens , voici mon oiſeau. Vois , pour me confoler
,
OCTOBRE. 1774. 101
Lestendres amitiés qu'il s'empreſſe à me faire.
Surmoncou , ſur mon ſein , regarde-le voler .
Etbienje vais . ... je vais te l'immoler ,
Pourque tu lauves notre père.
MIRTI L.
Tourne auſſi tes regards ſur mon petit lapin.
Vois , je l'appelle , il vient. Il croit qu'à l'ordinaire
,
Je voudrais lui donner à manger dans ma main ;
Mais non , je vais te l'immoler ſoudain ,
Pour que tu ſauves notre père .
Ses petits bras tremblans l'allaient déjà ſaiſir ,
Sa Toeur l'imitait en filence ;
Lorſqu'une voix : « Aux voeux de l'innocence ,
>>>Les dieux ſe laiſlent attendrir.
>>Non , ils n'exigent point ces cruels facrifices ;
>G>a>rdez, mes chers amis, ce qui faitvos délices ;
>>Votre père n'eſt plus en danger de mourir. >>
!
La ſanté , dès ce jour , fut rendue à Pélage.
Sauvépar les enfans , ce jour même , avec eux ,
Audieuconſervateur il courut rendre hommage.
Il vit fes petits - fils peupler ſon héritage
Etde ſes petits-fils vit encor les neveux.
Un conſeil à donner à M. Berquin, c'eſt
de ne point chercher à faire revivre dans
des poëties modernes le vieux langage de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
Marot &de St Gelais. Ils trouvaient des
tournures naïves dans la langue groſſière
de leur temps ; il faut en trouver dans la
nôtre , qui eſt perfectionnée. D'ailleurs , &
cestournures anciennes ontquelquefois de
la grâce dans leur inculte ſimplicité, elles
font le plus ſouvent défagréables ou infipides
, & fort au-deſſous du mérite & de
l'attrait que doit avoir l'élégance mêlée
au naturel. Il y adans l'Idylle marotique
de M. Berquin , intitulée l'Orage , quelques
ſtrophes qui font plaiſir ; mais ce
plaiſir tient aux idées ou au ſentiment , &
pointdu tout au langage.
Voyez , dit- elle ,amí , voici venir froidure ,
Ne vont plus oiſelets s'aimer juſqu'aux beaux
jours;
Or s'aimaient comme nous : comme eux , fi d'aventure
,
Allions nous trouver ſans amours !
Cette idée eſt touchante. Croit - on
qu'elle fit moins d'effet quand on n'y
trouverait point voici venir , or s'ai
maient , ni aucunes traces des vieilles locutions
? Er quel agrément trouve-t-on
dans les ſtrophes ſuivantes ?
L'ami , d'un doux baiſer , fait loin fuir ſes alar
mes ,
OCTOBRE. 1774. 103
L'orage, à ne mentir , loin fuyait- il auffi .
Tournons au pré , dit-elle , en étanchant ſes larmes
,
Là , n'aurai tant cruel ſouci.
Et rameaux fracaflés , &verdure flétrie ,
D'untrop aftreux ſemblant , ici , tout peint l'hiver:
De plus joyeux penfers aurons par la prairie ,
Voyant encore ſon beau verd.
Au pré s'en vont tous deux . O ! que de fois Blanchette,
Au ruiſſel , qui l'arroſe , a conté ſon bonheur !
Mais , ſur ſes bords , à peine advient la bergerette;
O! quel trait aigu poind ſon coeur !
Voudrait- on nous perfuader que ruiſſel
vaut mieux que ruiſſeau , que le beau verd
vaut mieux que la verdure , queſemblant
eſt meilleur qu'aſpect, &c . On s'eſt trompé
en croyant que la naïveté qui nous
plaît dans quelques morceaux des anciens
poëtes, tient toujours à leurs vieilles conftructions
& à leurs expreſſions ſurannées .
Elle tient le plus ſouvent à leurs idées &
àleurs fentimens. Il eſt bien vrai que notre
idiome,du tempsde François Premier,
manquant de nobleſſe & de pureté , avait
au moins du naturel , & ce mérite a été
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
mis à profit par les eſprits les plus diftinguésde
ce temps- là . Mais ces mêmes écrivains
, s'ils avaient vécu dans le nôtre ,
n'auraient pas trouvé que la langue épurée
& annoblie ſe refusát à la naïveté fine
& douce de leurs fentimens & de leurs
idées .
Au reſte cette édition eſt embellie de
gravures charmantes,&l'une des plus joliesde
ce genre.-
:
La Dignité des Gens de Lettres , par M.
Doigny , chez Denonville , rue ſaint
Severin.
Epître à Daphné , par M. de Saint-Ange,
chez le même .
L'Amour de la Gloire , par M. Palmézeau,
chez Monory , rue de la Comédie
Françoife.
LesBienfaits de la Nuit , par M. André ,
chez le même .
Toutes ces pièces ont concuru pour le
-prix que l'Académie Françaiſe n'a point
donné cette année,& a réſervé pour l'année
prochaine. Toutes font l'ouvrage de
jeunes auteurs qui annoncent du talent.
Nous choiſirons de chacune ce qui peut
endonner l'idée la plus favorable. M.
Doigny s'adreſle aux écrivains ſupérieurs
OCTOBRE . 1774. 101
denotre Nation. Il rappelle le bien qu'ils
ont fait , & les exhorte à être tranquilles
&heureux.
Ecrivains éloquens , votre main aguèrie
A relevé l'autel de la Philoſophie ;
La Vérité s'aſſied où triomphait l'Erreur ,
Et le monde éclairé s'approche du bonheur .
Nous ne regrettons point ces jours de l'Ignorance,
Où guidés par la Haine & par l'Intolérance ,
L'Homme oſait préſenter au Dieu de la Bonté ,
Lesfruits de la Vengeance &de la Cruauté.
La lumière a percé nos profondes ténèbres ,
Et la Gloire , pliant ſes étendards funèbres ,
Aporté les fureurs dans les déſerts du Nord.
Les Peuples raſſemblés par uncommun accord,
Offrentde l'union l'intéreſſant ſpectacle;
A leur félicité rien ne met plus d'obſtacle ,
Et l'Humanité (ainte , en reprenant ſes droits ,
Repoſe en fûreté ſur le trône des Rois.
O Sages adorés , voilà votre avantage !
Pourquoi ne pas jouir de votre propre ouvrage ?
Seriez- vous déſunis quand vous chantez la paix ?
Peut- on la faire aimer , ſans la goûter jamais ?
Songez que l'Univers ſans cefle vous contemple ;
Il faut , pour mieux l'inſtruire , en devenir l'exemple.
Que dis-je! Un peuple obſcur,proſterné devant
yous ,
E
105 MERCURE DE FRANCE .
Des honneurs qu'il vous rend , quelquefois eſt jaloux.
Faites par les vertus pardonner au Génie ;
Si vous avez des moeurs vous braverez l'Envie :
Votre gloire eſt à vous; êtes-vous moins fameux ,
Lorſque vous partagez notre encens & nos voeux ?
Croyez - moi , l'écrivain que ſon ſiècle renomme ,
Pour avoir des rivaux , n'eſt pas moins un grand
homme.
Laiflez vos ennemis dans leur obſcurité ,
Portant un oeil jaloux ſur la célébrité ,
Révoltés en ſecret contre leur impuiſſance ,
A leurs triſtes débats devoir leur exiſtence ;
Et traînant dans l'opprobre un pénible deſtin ,
Sabreuver à longs traits de leur propre venin :
Mais vous qui , répandant des torrens de lumière ,
Du palais des beaux Arts nous ouvrez la barrière ,
Ofça repréſenter ces eſprits immortels ,
Qui , Miniſtres lacrés desdécrets éternels ,
Sont des faibles humains les protecteurs fuprêmes
,
Diſpenſent le bonheur , & le goûtent eux mêmes.
Ce morceau est en général noble & élégant.
Onpeut y remarquer quelques fautes
que le coup-d'oeil d'un ami ſévère aurait
fait difparaître . Aguérie &philofophie
ne riment point. Les fruits de la vengeance
font une expreſſion faible & vague .
OCTOBRE. 1774 . 107
Raffemblésparuncommun accordmanque
d'élégance.
OSages adorés voilà votre avantage.
Avantage eſt un terme impropre. Il fallait
mettre votre ouvrage ou vos bienfaits .
Faites par les vertus pardonner auGénic.
Cette conftru&ion eſt louche. Il ſemble
que ce ſoit les vertus qui aient beſoin de
pardonner auGénie , & ce n'eſt pas ce que
l'auteur veut dire. On n'entre dans ces
détails critiques que parce que l'auteur eſt
jeune,qu'ilmérite d'être encouragé,& qu'il
defire la vérité.
Nous ne citerons de la pièce de M. de
Palmézeau que l'endroit où il exhorte
l'écrivain amoureux de la gloire à méprifer
l'envie.
Sourd aux cris de l'Envic ,
Laifle- la contre toi méditer des complots ,
Et, tranquille au milieu du tumulte des flots ,
Aveç raiſon alors embraſſant l'Indolence ,
Laifle le vil Gâcon répondre à ton filence.
Racine a vu Pradon , cet enfant de l'Ennuť,
Placé par l'Injustice entre Corneille & lui ;
Le fier Malton a vu ſa veine mépriſée ;
Maisdans les bois touffus de l'heureux Elylée,
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
Racine, fur un dais de lauriers toujours verds ,
Voit les Ombres , en cercle , applaudir à ſes vers,
Et le chantre d'Eden bravant la jalouſie ,
S'ydéſaltère encor dans des flots d'ambroific.
Ily a dans ces vers de la tournure &de
la poësie . L'auteur aurait dû retrancher
celui ci.
Avecraiſon alors embraſſant l'indolence.
On fent que l'indolence n'eſt point le terme
propre , & l'on n'embraſſe point l'indolence.
Ce qu'on reprochera le plus à
cette pièce & àla précédente , c'eſt d'avoir
une marche trop vague , & d'offrir des
idées trop communes. Sans doute il n'y a
point de pièces où il ne doive entrer néceſſairement
des idées connues ; mais il
faut que la diſpoſition , l'enchaînement .
l'intérêt de ſtyle , & de temps en temps
des rapports nouveaux &des mouvemens
de ſenſibilité , leur donnent une énergie
qui appartienne à l'auteur.
M. de Palmézeaus'eſt trompé dans une
note , où il prétend que Gacon compoſa
un libelle intitulé , Réponse aufilence de
M. deLamotte. Le titre &l'ouvrage n'eurent
jamais lieu. Mais il eſt bien vrai que
Lamotte n'ayant point répondu àune bro-
>
OCTOBRE. 1774. 109
chure de Gacon , celui-ci en fut très - offenſé
, & menaça de répondre aufilencede
M. de Lamotte.
La pièce de M. de Palmézeau eſt ſuivie
de quelques Idylles traduites de Geſsner.
Ces traductions font en général fort ſupérieures
à fon ouvrage de concours. La première
ſur - tout , intitulée Chloé, nous a
paru très-jolie. Elle porterait à croire que
M. de Palmézeau eſt appelé à ce genre .
Son ſtyle en a le ton & la douceur. Le
lecteur en va juger :
Sur l'aîle des Zéphirs , le Printemps de retour ,
Venaitde rallumer le flambeau de l'Amour.
Chloé , qui de ſes feux avait ſenti l'atteinte ,
Aux Nymphes des forêts adreſſait cette plainte :
Vous qui , dans cette grotte , oùse cachent les
fleurs
,
Sommeillez quelquefois à l'abri des chaleurs ,
Et repolez vos fronts ſur les urnes humides,
D'où tombe le cryſtal de ces ruifleaux limpides ,
Nymphes , ſi du ſommeil les pavots gracieux
Dans ce triſte moment ne couvrent point vos
yeux ,
Daignez prêter l'oreille aux plaintes d'une amante.
Pour un jeune berger , une flamme naiſſante
S'élève dans mon coeur; j'aime... j'aime Amintas;
110 MERCURE DE FRANCE.
N'avez- vous jamais vu ce berger plein d'appas ?
Ne l'avez- vous point vu, lorſque dans les prairies
Il conduit , le matin , ſes brebis réunies
Et que ſa flûte agreſte éveille les échos ?
Lorſqu'affis mollement , à l'ombre des ormeaux ,
Il chante le Printemps , les tributs de l'Automne ,
Et les épis dorés dont Cérès ſe couronne ,
N'entendez- vous jamais les accens de ſa voix ?
Le plus beau des bergers m'enchaîne ſous ſes
loix;
Mais , comme mon amour , ma douleur eſt extrême
,
Le plusbeaudes bergers ne fait pas queje l'aime.
Otoi , cruel hiver , qui , des riants vergers ,
Viens chaſſer tous les ans les tranquilles bergers ,
Que ton règne a duré ! quel intervalle immenfe
Le temps a parcouru pour mon impatience ,
Depuis l'heureux inſtant qu'un Dieu guidant mes
pas ,
Me conduifit aux lieux où je vis Amintas !
C'était ,il m'en fouvient , dans le mois des vendanges:
De l'aimable Bacchus on chantoit les louanges.
Sous un feuillage verd , à l'abri du ſoleil ,
Amintas repoſaitdans les bras du ſommeil :
Que je le trouvai beau ! ſa longue chevelure ,
Au gré des doux zéphirs , flottait à l'aventure ,
Etles arbres voiſins , par leur ſouffle agités ,
OCTOBRE. 1774 .
Laiſſaient tomber ſur lui de tremblantes clartés.
Je crois le voir encor ... ſe livrer au délire ,
D'un ſonge gracieux... je crois le voir fourire....
Alors, n'écoutant plus que mes vives ardeurs ,
Dans les prés d'alentour je ramafle des fleurs ,
Et m'approchant de lui , ſans me faire connaître,
J'en ornai ſes cheveux & fa flûte champêtre.
Je veux atrendre ici l'inſtant de ſon reveil ,
Me diſais-je ; d'abord qu'au ſortir du ſommeil ,
Il verra ſa muſette & la tête entourées
Des couronnesde fleurs dont je les ai parées,
Comme il ſera ſurpris !je veux me tenir loin ,
De ſon étonnementje veux être témoin :
Il me verra ſans doute. En diſant ces paroles ,
Jedemeurais cachée à demi dans des ſaules.
Mais de l'aſtre du jour les rayons amortis
Coloraient faiblement le palais de Thétis ;
Et déjà par degrés , tendant ſes voiles ſombres ,
La nuit venait plonger l'Univers dans les ombres.
Je m'entends appeler au ſon du chalumeau ,
Je vois ſur le ſentier qui conduit au hameau ,
Les béliers s'avancer ,du milieu des campagnes.
Forcée , en ce înoment , de ſuivre mes compagnes,
Il me fallut partir & laiſſer mon ami ,
Seul , au fond des forêts , ſous un arbre endormi ,
Sans le voirdoucement ſourire à mes guirlandes.
Nymphes , je vous promets d'auſſi belles offrandes.
112 MERCURE DE FRANCE.
J'ai ſenti mon eſpoir naître avec le printemps ,
Je reverrai bientôt Amintas dans nos champs :
Déjà le roſſignol appelle les bergères .
Nymphes , ſi , par haſard , ſur les jeunes fougères,
Amintas , conduiſant ſes timides agneaux ,
S'endormait quelque jour ſur le bord de ces eaux ,
Alors , à mon amour montrez - vous favorables ;
DeMorphée empruntant les erreurs ſecourables ,
Dites- lui que c'eſt moi , que c'eſt moi , dont la
-main ,
Cueillant dans les vergers les tréſors du matin ,
De champêtres bouquets lui fit un diadême ,
Dites - lui que c'eſt moi... que c'eſt Chloé qui
l'aime.
L'auteur de l'ode ſur les bienfaits de la
Nuit commence par ſe condamner luimême
ſur le choix de ſon ſujet , & ce
courage ſi louable doit nous ôter celui de
le blâmerd'une faute qu'il fait ſi bien reconnaître
, &que ſans doute il évitera à
l'avenir. Dès qu'il faura mieux choiſir ſes
ſujets , il peut s'attendre à des ſuccès honorables.
L'Académie avait diftingué ſa
pièce. Il y a de l'harmonie dans ſes vers,
de la tournure& de l'expreſſion poëtique ,
comme on le verra dans les ſtrophes que
nous allons citer :
Ala voûte azurée étincelez encore,
OCTOBRE. 1774 . 113
O vous , Aftres brillans que fit pâlir l'Aurore ;
Lune , viens préſider à cette auguſte cour ;
Et toi , dont le paſſage épouvantait le monde ,
Comète vagabonde ,
Parais; l'homme éclairé ne craint plus ton retour.
Brouillards , épurez-vous , & brillez en phofphores
;
Etalez à nos yeux , fuperbes météores ,
De vos globes errans la mobile clarté ;
Et vous , qui n'êtes point précurſeurs de l'orage ,
Eclairs d'heureux préſage ,
Signalez par vos feux les chaleurs de l'été.
Que tout reflente , ô Nuit , ton utile influence.
Defcens , heureux Sommeil , ſur les pas du Silence.
Aux mortels languiſſans prodigue tes pavots ;
Et que l'homme , bercé par de rians menſonges ,
Dans la coupe des ſonges
Boive paiſiblement l'oubli de ſes travaux .
Le mot de Lune n'eſt pas aſſez poëtique
dans une ode. Phoebé aurait été préférable.
Nous citerons encore deux ſtrophes ,
où il y a du feu&de la poësie :
Allez vers la Lybie , & cette terre aride ,
Qui , touchant aux déſerts de la Zone torride,
Trompe le voyageur & s'enfuit fous ſes pas.
114 MERCURE DE FRANCE.
Là , des feux du ſoleil fixé ſous le Tropique ,
La chûte moins oblique
Peſe ſur la nature & flétrit fos appas.
Là, le dieu du Niger , dès que lejour commence ,
De ce ciel embralé redoutant l'inclémence ,
Se plonge tout entier au fond de ſes roſeaux;
Et , du fleuve mourant , l'urne à demi tarie
Sur la terre flétrie ;
Avec plus de lenteur laiſſe couler ſes caux.
i
L'épître à Daphné eſt remarquable par
un excellent goût& par des vers très-heureux
qui annoncent le vrai talent. Le
fond des idées eſt peu de choſe , & l'auteur
l'avoue lui-même dans ſa préface.
Content de l'eſtime que l'Académie a témoignée
pour la pièce , il ne reſſemble
point à ces concurrens, toujours malheureux,
qui ſe vengent de leur impuiſſance,
en diſant des injures à leurs joges & à
leurs vainqueurs. La diction de M. de St
Ange eſt facile&élégante. En voici quelques
morceaux qui plairont à tous les
lecteurs :
Ovous , qui préſidez à ce cercle agréable ,
Où la raiſon ſait plaire , où l'eſprit eſt aimable;
Yous nous quittez , Daphne ; le retour'du printemps
,
OCTOBRE. 1774-
Aumonde, àvos amis , vous ravit pour un tempsť
Loin de vous retenir , ah ! je vous porte envie.
Allez : il est bien doux à l'ame recueillie
D'oublier dans le ſein des champêtres loiſirs
Les chagrins de la ville , & même ſes plaiſirs :
Allez revoir les prés , les ruiſſeaux & l'ombrage;
Vous devez embellir le plus beau payſage.
L'auteur ne pouvant goûter les plaiſirs
de la campagne , aime à en retrouver la
peinture dans les bons poëtes anciens &
modernes .
Quelquefois à Tibur je préfère Mantoue :
Un troupeau bondiſſant dans la plaine ſe joue :
Le chien court ; il revient , il rode autour du bois,
J'entends les chalumeaux , la flûte &le haut-boiss
Là j'entre ſous la grotte obſcure & retirée
Dont un pampre lauvage a tapiſſé l'entrée.
Ici , je vois Tytire : Ô vieillard fortuné !
En lilant le bonheur qui te fut deſtiné ,
Mon coeur avec tranſport en embraſle l'image :
Tu pourras donc encor fur cet heureux rivage ,
Penchant fur ces gazons ta tête en cheveux
blancs,
Goûter le frais & l'ombre au déclin de tes ans .
Ce tableau paſtoral attache mon idée :
D'un doux enchantement mon ame poſlédée ,
Eprouve cette joie& ce calme des ſens ,
Calme pur qu'on ne doit qu'aux plaiſirs innocens
116 MERCURE DE FRANCE.
O charme de Virgile ! illuſon ſuprême !
Je ſuis aux champs , j'oublie & l'auteur & moi
même .
Que j'aime un écrivain , qui , vrai dans tous les
tons ,
S'il me peint des bergers , m'intéreſſe aux moutons!
:
Mais ſouvent à ta voix , ô Voltaire , ô grand
homme!
Des bords du Mincio , des champs voiſins de
Rome ,
Je vole vers ce lac , ces déſerts , ces jardins ,
Honorés par tes pas , cultivés par tes mains.
Au fond de ta retraite , utile à ta patrie ,
Tu fais , en raſſemblant dans la même prairie
Le Courſier du Parnaffe & le Boeuf de Cérès ,
Défrichertout-à-tour&chanter tes guérets ?
Que ne puis-je habiter ta demeure tranquille ,
Et, comme Ovide au moins , dire , j'ai vu Virgile!
Si mon eſprit , charmé de ces illuſions ,
Veut goûter les plaiſirs des diverſes ſaiſons ,
Orival de Tompſon , chantre de la Nature ,
Tes crayons variés m'en offrent la peinture !
Oui je peux , en dépit des fureurs de Janvier ,
Retrouver dans tes vers les beaux jours du Bélier.
Vainementun cenſeur , plein de fiel & d'audace ,
OCTOBRE. 1774. 117
Chenille malfaiſante , inſecte du Parnaſſe ,
S'efforça de ronger de ſes malignes dents
Les fruits de tonEté , les fleurs de ton printemps;
Son fiel n'a pu flétrir leurs beautés immortelles,
Tes couleurs à nos yeux en ont paru plus belles.
Il ne ſerait pas étonnant qu'un jeune
homme qui s'annonce ainſi eût pour ennemis
& pour détracteurs tous ceux dont
le noble métier eſt de chercher à étouffer
le talent naiſſant qui ne s'avilit pas jufqu'à
demander leurs fuffrages , & d'inſulter
avec groſſiéreté ceux qui les dédaignent
avec nobleſſe. Mais M. deSt Ange
aurait de quoi ſe conſoler par les encouragemensque
lui promettent les meilleurs
juges & les plus reſpectables amateurs
des lettres.
Oraiſon funèbre de très-haut , très puiſſant
Monarque Louis XV, Roi de France
& de Navarre , prononcée le premier
Juin , par M. Sabatier , profeſſeur d'éloquence
au collège de Tournon. A
Avignon , chez Bonnet frères , imprimeurs-
libraires.
Il paroît que M. Sabatier de Cavaillon
eſt le premier qui ait prononcé l'Oraiſon
funèbre de Louis XV , & nous devons
18 MERCURE DE FRANCE.
applaudir à fon zèle ainſi qu'à ſon éloquence.
Son plan eſt ſimple & noble ;
tous les traits de la vie de ſon Héros s'y
rapportent; le difcours eſt divifé en deux
parties ; la majeſté tempérée par la bonté,
&labonté foutenue par la majeſté. Quand
le conquérant qui a ravagé la terre , dit
M. Sabatier, vient lui rendre ſa pouffière,
le bruit de la gloire s'étouffe , ſes exploits
s'évanouiſſent; on n'entend plus que les
cris des victimes de ſon ambition qui dépoſent
contre lui ; on ne voit plus que le
ſang qui fume ſur les autels qu'il s'eſt
dreffé.
Mais quand la mort précipite du trône
dans le cercueil , un Roi bon & pacifique;
la douleur s'empare de tous les eſprits ; le
malheur d'un ſeul devient un malheur
public; les fondemens de l'empire ſomblent
s'ébranler ; les ſujets conſternés
courbentleur front vers la terre , & bientôt
fixant le Ciel , qu'ils ofent accuſer
d'injustice , ils s'écrient d'une voix lamentable
: Nous l'avons donc perdu ce Roi ,
qui , placé au-deſſus de nous par ſa puiffance
, devint notre égal par ſa bonté; ce
Roi , dont les faveurs encourageoient les
arts , dont les édits défendoient la Religion
; ce Roi , qui ne prit les armes que
OCTOBRE. 1774. 119
pour nous protéger , qui ne chercha dans
la victoire que notre bonheur , qui , le
front couronné de lauriers , les jeta aux
pieds des vaincus,pour en obtenir la paix .
Nous citerons quelques morceaux de la
première partie. L'orateur dit , en parlant
de la bonté &de la majeſté de Louis XV,
"ſes regards qui commandoient la véné-
>>ration , empruntoient d'un doux ſourire
>>qui ſe traçoit dans ſes yeux , ces charmes
qui appellent les coeurs , & les li-
>>vrent au plaifir d'aimer ce qu'ils reſpec-
>>tent. Ainſi ces palais magnifiques , où
>>l'art a déployé ſes riches tréſors , étonnent
d'abord par la grandeur de l'en-
>>ſemble & la régularité des proportions;
>>mais ſi quelques grâces , répandues dans
les détails , en tempèrent la noble fierté,
l'oeil , qui ſe repoſe avec complaiſance
>>ſur ces agrémens , fait entrer dans le
coeur une émotion plus douce que celle
>>de l'admiration . , M. Sabatier, à l'occafion
de Stanillas , fait le portrait de la
Pologne: Il eſt abandonné par cette Na-
>>tion qui l'a proclamé , par cette Nation
>>qui a un état& point de conſiſtance , des
tréſors & pont de finances, des loix &
>>point de frein , un Sénat & point de
conſeil , des diétes & point de délibó
ود
120 MERCURE DE FRANCE.
>>tations , une liberté & point d'énergie ,
>>une nobleſſe nombreuſe & guerrière qui
>>ne combat que contre elle - même. Sta-
>>niſlas vaincu couvre ſes revers de la ſu-
>>périorité de ſon génie , a l'air de monter
>>ſur le trône en le quittant , & paroît plus
>>grand que la victoire , en maîtriſant la
>>fortune qui la donne. Nous pourrions
nous arrêter ſur pluſieurs autres traits, fur
le portrait du Cardinal de Fleuri & fur la
bataille de Fontenoi , qui nous a paru décrite
avec feu .
L'orateur , en parlant de la néceſſité où
étoit Louis de faire la guerre , dit : « S'il
>>tonne , c'eſt malgré lui . Ainſi , ſous un
>>ciel ſerein , des vents paiſibles ne ſouf-
>>flent que pour exercer leur empire bien-
>>faiſant ; mais ſi les Aquilons , enfans
>>impétueux du Nord , viennent les exci-
>>ter au combat , ces vents autrefois tranquilles
, ſe déchaînent , ſe mutinent ,
>>fifflent & agitent pour un temps cette
>>terre chérie qu'ils rafraichiſſoient auparavant
de leurs douces haleines . »
Deſcription de la maladie du Roi &
des tranſports d'alegreſſe que ſa convaleſcence
excita. Dans la ſeconde partie
tout ſe rapporte à la propofition qui
l'annonce ; on y voit ce que Louis XV
2
OCTOBRE. 1774. 121
a fait pour les arts , les ſciences , la religion
& l'humanité. A l'occaſion de la
dernière guerre , l'orateur trace les portraits
de l'Impératrice Reine , d'Elifabeth
Impératrice de Ruffie , & du Roi
de Prufle , & foutient toujours l'idée qu'il
adonnée du caractère de fon héros . « Sen-
"fible , il regarde , pour ainſi dire, com-
>me ſes ſemblables,ces hommes que l'o-
>>pulence altière met au rang des ani-
>>maux condamnés à traîner ſon fafter ...
Il aimoit ſes enfans en bon père , & ſe
confoloit dans leurs embraſſemens de l'efclavage
de la royauté. Nous finirons par
les morceaux ſuivans. Après avoir peint
les fêtes données pour les mariages des
Princes , l'auteur ajoute. " Quel changement
lugubre ! la Mort va éten-
>> dre ſon crêpe fur cette Cour fi brillante.
>>> Louis , atteint d'un mal meurtrier , eft
>renversé ſur un lit de douleur. Mais il
>>retient ſes ſoupirs; les larmes ne coulent
>>que des yeux de ceux qui l'environnent;
>>ſes maux ne paroiſſent que ſur le viſage
de ſes auguſtes filles. Vous qui avez oſé
>>publier ces maximes affreuſes que les
>>enfans ne doivent rien aux auteurs de
>>leurs jours , venez admirer ces Princef-
>>ſes reſpectables , reſpirant la mott pour
I. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE .
»l'arracher du ſein de leur père ! » Après
Ja peinture de la mort de Louis XV , M.
Sabatier s'adreſſe à ſon ſucceſſeur ; & lui
dit : « Autrefois je t'ai chanté dans ton
>>enfance * , & j'ai prédit l'avenir brillant
>>qu'elle promettoit. Aujourd'hui la Fran-
>>ce interrompt les accens de ſa triſteſſe
>>pour applaudir aux heureux préſages que
>>tu lui fais concevoir ; la voilà qui t'offre
>>les portraits de tes ancêtres. Henri IV ,
>>Louis XIII , Louis XIV ſont expoſés à
>>ſes yeux. >> On lui dit , en parlant de fon
père : « Vois - tu ce jeune Prince qui te
>>regarde avec tendreſſe , il rejette la coupe
>>de la flatterie ; il ouvre ſes tréſors aux
>>malheureux , & prête l'oreille aux con-
»ſeils de quelques amis vertueux : ah !
>>tu le reconnois , c'eſt ton auguſte père.
>>Hélas ! une mort trop prompte.... Tu
rempliras les voeux qu'il faisoit pour
>>nous . » L'auteur finit en diſant que les
vertus du Roi feront briller dans la France
l'abondance ſans le luxe , les arts ſans la
frivolité , &c .
* L'auteur eut l'honneur, en 1766, de préſenter
au Roi , alors Dauphin , une ode intitulée , le
BonheurdesPeuples.
OCTOBRE. 1774 123
Le Bonheur des Peuples , poëme au Roi.
Tu Marcellus eris ...
VIRG. Æn. 1. vI.
par M. de Vollange ; brochure in- 8 :
AParis , chez Monory, libraire, rue de
laComédie Françoiſe .
Ce poëme eſt l'hommage d'un ſujet refpectueux,
qui, en prenantla plume, a plus
confulté ſon coeur que les Muſes.
Causes célèbres & intéreſſantes , avec les
jugemens qui les ont décidées , rédigées
de nouveau par M. Richer , ancien avocat
au Parlement ; tome ſeptième &
tome huitième in 12. A Paris , chez
la Ve. Savoie ; Saillant & Nyon , le
Clerc , Cellor , la Ve. Defaint , Durand
, Delalain , Moutard & Bailly .
Pluſieurs des cauſes contenues dans ces
deux nouveaux volumes intéreſſeront par
les faits qu'elles préſentent&par les queſtions
de droit auxquelles ces faits ont donné
lieu. De ce nombre ſont la cauſe d'enfans
adultérins d'un impoſteur , déclarés
légitimes , celle d'enfans batards habiles
à fuccéder à leur ayeul , la cauſe d'une
coupable échappée au ſupplice , l'hiſtoire
d'une fille qui réclame un enfant contre
Fif
124 MERCURE DE FRANCE.
une femme , une autre hiſtoire d'une religieuſe
prétendue hermaphrodite , &c .
Maisune cauſequi ne peut fixer l'attention
que par l'intérêt que l'on prend naturelletwent
à tout ce qui regarde les écrivains
célèbres qui ont contribué à la gloire littéraire
de leur patrie eſt l'hiſtoire des couplets
attribués à Jean- Baptiste Rouſſeau,
Cette cauſe , qui occupe preſque entièrement
le ſeptieme volume , ne préſente
qu'un fait unique, accompagné d'un trèspetit
nombre de circonſtances qui n'offrentriende
fatisfaiſant ni pour l'eſprit ,
ni pour l'imagination. Cependant comme
ces circonstances tendent à prouver,ou
dumoins à faire douter qu'un homme qui
a cultivé les lettres avec autant de ſuccès
que l'illuftre Rouleau,aitjamais oublié les
vertus ſociales qu'elles inſpirent , on pourra
lire ici avec ſatisfaction l'hiſtoire de fon
procès.
Oraiſon funèbre de très- chrétien , de trèshaut
, très - puiſſant & très - excellent
Prince Louis XVle Bien Aimé , Roi
deFrance&de Navarre, prononcée dans
l'Egliſe royale & collégiale de Notre-
Dame de Provins le 21 Juin 1774 ,
par M. l'Abbé Royer , Chanoine théo.
logal de la même Eglife.A Paris , chez
OCTOBRE. 1774 . 125
Gogué, & Née de la Rochelle , rue du
Hurepoix , près du pont St Michel.
L'orateur a pris pour texte ces paroles
de l'Eccléſiaſte : Dilectus Deo & hominibus.
Le Bien-Aimé de Dieu & des hommes.
« Ce titre , dit l'orateur dans fon
>exorde , plus flatteur que les titres les
>>plus pompeux , eſt le ſeul que je vou-
>>drois graver ſur latombede très-chrétien,
>>très -haut , très- puiſſant & très - excellent
>>Prince , Louis quinzième du Nom , Roi
>>de France & de Navarre . La France le
»lui a donné ; l'Europe le lui a confirmé ,
»& comme l'adulation n'y eut aucune
>>part , je ne crains pas de renfermer fon
>>éloge dans ces paroles du Sage , dont la
»voix publique lui a fait l'application . »
Une éloquence ſage & nourrie de l'Ecriture
fainte développe les faits ,& préſente
les réflexions que fournit ce titre de Bien-
Aimé,donné à Louis XV, & que ce Prince
préféra aux titres les plus magnifiques .
Elogefunèbre de très-haut , très puiſſant ,
& très - excellent Prince Louis XV ,
SurnomméleBien Aimé , Roi de France
& de Navarre , prononcé dans l'Egliſe
cathédrale d'Orléans , le 2 Août 1774 ,
par M. de la Foſſe , Bachelier en théologie
de la Faculté de Paris , & Cha-
1
Fiij
:
126 MERCURE DE FRANCE.
noine de ladite Eglife ; in- 8 °. Prix ,
12 f. A Orleans ,chez Couret de Villeneuve
; & à Paris , chez Saillant &
Nyon rue St Jean- de - Beauvais ;
Vallade , rue St Jacques , & Ruault ,
rue de la Harpe .
2
Voeavit nomen ejus amabilis Domino , eò quòd
diligeret eum Dominus.
Il fut appelé du nom d'aimable au Seigneur ,
parce que le Seigneur l'aimoit.
Liv. 11 des Rois , chap 12 , v. 25.
Comme l'orateur fait ici l'éloge d'un
Roi protecteur de la Religion , l'ami de
la paix & de l'humanité , il s'eſt particulièrement
appliqué à nous rappeler ce que
Louis XV a fait pour le bonheur de fon
peuple & la tranquillité de fon royaume.
Il nous expaſe enſuite ce qu'il a entrepris
pour la gloire de Dieu , & nous fait le
récit de la mort édifiante de ce Prince .
Louis fut un Roi pacifique ! Louis fut un
Rọi Chrétien . Ces deux réflexions font
le partage de ce diſcours , qui préſente au
lecteur , dans le ton ſimple & noble de la
vérité , les principaux faits du règne de
Louis XV.
Rapport des Inoculations faites dans la
Famille Royale au château de Marli ,
lu à l'Académie royale des Sciences le
OCTOBRE. 1774. 127
20 Juillet 1774 ; par M. de Laffone :
brochure in-4°. de 12 pages. A Paris ,
de l'Imprimerie royale.
,
L'heureuſe inoculation du Roi , de
Monfieur de Monſeigneur le Comte
d'Artois & de Madame la Comtelle
d'Artois , eſt une époque trop mémorable
dans l'hiſtoire des faits rélatifs aux
ſciences utiles , pour n'être pas confignée
dans les regiſtres d'une compagnie qui a
tantde droit & d'intérêt à des détails de
cette importance. M. de Laſſone a jugé
en conféquence devoir faire un rapport
exact de tout ce qui s'eſt paſſé dans cette
inoculation dont il a été témoin ; & ce
rapport , qu'il faut voir dans l'écrit que
pous venons d'annoncer , eſt fait au nom
&de l'aveu deceux qui ont coopéré à l'inoculation.
La réunion des faits les plus
authentiques énoncés dans ce rapport ,
autoriſe l'auteur à affirmer que le Roi
les deux Princes & Madame la Comtelſe
d'Artois , ont reçu par l'inoculation qui
leur a été faite , l'impreſſion d'un vrai levain
variolique , dont l'action d'abord locale,
tranſmiſe enſuite àla maſſe du ſang ,
ayant eu lieu de la manière la plus marquée
, par tous les ſymptômes qui caractériſent
cette impreffion , & qui ont été
4
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE .
détaillés , a dû par conféquent détruire la
diſpoſition & l'aptitude préexiſtante , à
éprouver déſormais le pouvoir & les effets
énergiques d'un pareil levain , quelque
légères & bénignes qu'aient été les petites
véroles artificielles . C'eſt une induction
bien fondée , puiſqu'elle eſt appuyée fur
une multitude infinie de faits réunis &c
rapprochés , qu'il ſuffit de rappeler pour
répondre victorieuſement à toutes les
objections qu'une vaine théorie, ou la prévention
oppofent ,& pour raffurer ſur les
craintes qui en dérivent. En effet le vulgaire
a bien de la peine à ſe perfuader que
lorſque, par l'effet de l'inoculation,il ne ſe
fait fur le corps qu'une très petite, éruption
de quelques boutons varioleux , alors
le retour de la petite vérole naturelle ou
ſpontanée ne puiſſe plus avoir lieu. II
croit que l'on n'a eu réellement cette maladie
, & que l'on est bien garanti d'une
ſeconde atteinte , qu'autant que le corps
a été couvert de boutons , fur-tout quand
ils ont été confluens. Cette opinion , trop
répandue encore , eſt la ſource principale
des préventions contre l'inoculation en
général . Elle a auſſi donné lieu aux foupcons&
aux craintes que l'on a infinués
dans le public , fur le ſuccès & la légitumité
des inoculations faites au château de
OCTOBRE. 1774. 129
Marli. Mais ces préjugés , uniquement
produits par la fauſſe idée que l'on ſe forme
de ce qui conſtitue eſſentiellement la
petite vérole , diſparoiffent devant le
principe vraiment fondamental poſé dans
ce mémoire , & qui devient preſque un
axiome établi par le concours ſeul des faits
à l'excluſion de tout raiſonnement. Voici
le principe général , reçu par les plus célèbresinoculateurs.
" Toutes les fois qu'a-
>>près l'inſertion faite du pus variolique ,
>onreſſent les ſymptômes qui prouvent
>>que le levain aporté &déployé ſon ac-
»tion fur la maſle du ſang , on doit être
>>ſûr d'avoir déjà la petite vérole ; d'ail-
>>leurs il n'importe pas qu'il furvienne en-
>>ſuitepeu ou beaucoupde boutons fur le
>>corps , ou même que la petite vérole ar-
>>tificielle ne ſoit que locale .>> Les faits
atteſtent cette vérité toute extraordinaire
qu'elle paroiffe ; & l'auteur du mémoire
le termine par rapporter encore un de ces
faits,d'autant plus intéreſſant, qu'il eſt récent&
qu'il appartient plus particulièrement
à ce qui s'eſt paflé à Marli . Tout ceci
autoriſe donc M. de L. à conclure avec
confiance & fécurité, que le Roi , les deux
Princes & la Princeſſe,inoculés au château
de Marli , ont eu réellement la petite vésole.
F
130 MERCURE DE FRANCE.
Réponſe d'un jeune Poëte qui veut abandonner
les Muſes , à un ami qui lui écrit
pour l'en détourner ; pièce qui a concouru
pour le prix de l'Académie Françoiſe
; in- 8 ° . A Paris , chez Lacombe
libraire , rue Chriſtine.
Ami, dont la raiſon doit éclairer la mienne,
Sur le côteau ſacré tu veux que je revienne
Des enfans d'Apollon groſſir l'eſſaim nombreux !
Alcippe, comme toi, s'ils étoient généreux ,
Amis de l'équité , bienfaiſans , doux , fincères ,
Enfans d'un même dieu , s'ils vouloient être frères,
Sans doute j'aimerais à ſuivre tes conſeils :
Mais parmi tes égaux je cherche tes pareils,
Etje ne vois qu'orgueil , que haine , jalousie ;
Le temple de laGloire eſt l'antre de l'envie ;
Decet antre odicux Minerve a craint l'accès ,
Et j'irois y chercher un dangereux ſuccès !
Toi-même , dont la voix vers le temple m'appelle,
Sur le trône éclatant où ſiége l'immortelle ,
Tu peins ce monftre étique, au regard ténébreux,
Qui jamais n'a ſouri qu'auprès des malheureux :
Des amans de la Gloire il fiétrit la couronne ;
L'une offre le nectar , & l'autre l'empoiſonne :
Pour un homme accablé d'ennuis & de douleurs,
Qu'est- ce qu'un nom fameux , que font de vains
honneurs ?
De guirlandes parée une victime expire ,
Emblême du talent que la haine déchire.
OCTOBRE . 1774 . 131
Dans la ſuite de cette réponſe dont le
ton eſt ferme , le ſtyle correct & précis ,
le poëte continue de nous peindre les déſagrémens
qu'éprouvent ceux qui ambitionnent
les lauriers poëtiques. Il fait apprécier
le bien d'être inconnu ; il veut
vivre en paix , mais bientôt après il révoque
ſes ſermens.
• • Muſe aimable & funefte ,
Le ſort de tes amans , ſemblable au fort d'Oreſte,
Eftde venirfans ceſſe adorer tes attraits ,
Etdejurer toujours qu'ilsn'y viendrontjamais.
Panegyrique de St Louis , Roi de France,
prononcé en l'égliſe des Prêtres de l'Oratoire
, rue St Honoré , devant MM.
de l'Académie des Inſcriptions & Belles
lettres , & MM. de l'Académie des
Sciences , le 25 Août 1774 , par le P.
Mandar , Prêtre de l'Oratoire ; in 8°,
A Paris , rue St Jacques près St Yves ,
chez Lottin aîné , imprimeur , & Eugène
Onfroy , libraire.
Ce diſcours , dicté dans le ton noble &c
élevé de la vérité , nous préſente le règne
du faint Monarque , vu , d'après les idées
&les circonftances dubien alors poſſible,
comme l'école la plus excellente desRois,
Evj
132 MERCURE DE FRANCE.
& le triomphe le plus parfait du Chriftianifme.
L'orateur , pour mieux peindre fon hé.
ros , rapporte ſouvent ſes propres paroles :
"Mon fils , mon cher fils , diſoit le faint
>>Monarque à l'héritier de fes états , fais-
>>toi chérir de tes ſajets; on n'eſt Roi que
>>pour être aimé ; ſi mon peuple , après
>>moi , devoit être malheureux : ah ! vien-
>>ne un étranger ; qu'il s'empare de ce
>>ſceptre , plutôt qu'on puiſſe jamais faire
và aucun des miens ce reproche. Voeu
fublime , héroïque ſentiment , ajoute l'orateur
, que n'êtes vous gravés ſur toutes
les marches du trône ? Ce qu'il aimoit furtout
cet excellent maître , c'étoit de ſe
voir mêlé , confondu parmi la foule des
citoyens , d'être témoin lui-même de ces
effuſions de zèle , de cette joie ſo vive &
ſi ſincère que tous les coeurs françois portent
dans ces occaſions juſqu'à l'enthouſiaſme.
Comme il goûtoit cet amour pur ,
ces tendres hommages de tout un peuple !
qu'il ſavoit bien les diſtinguer de ces ref.
pects intéreſſés , de ces honneurs d'étiquette
rendus ſervilement dans les Cours !
Les Croiſades forment un point critique
dans la viede St Louis ; c'eſt un écueil
où l'on attend ſon panegyriſte avec une
OCTOBRE. 1774. 133
.
førte d'inquiétude , pour voir comment
il pourra ſe ſauver , lui &ſon héros , d'un
pas où la ſageſſe & toute la gloire de ce
Prince ont été plus d'une fois accuſées
d'avoir fait naufrage. Mais l'orateur a pris
le ſage parti de ne point décider les gravesqueſtions
que l'on a faites au ſujet des
Croiſades ; il n'examine point s'il étoit
juſte de venger enfin les peuples , le chriftianiſme
& la raiſon, de cet aſſerviſfement
brutal , où les avoit réduits la tyrannie
muſulmane. Il part du fait, & demande
ſi l'on vit riende plus ſublime, de
plus marqué au coin du chriſtianiſme que
St Louis dans les Croiſades , & fi la religion
pouvoit fermer le cercle de tant de
fcènes fanglantes , par un ſpectacle plus
auguſte que celui de ce grand homme aux
priſes avec l'infortune.
Ce difcours , bien digne des applaudif
ſemens réitérés des Compagnies illuftres
devant leſquelles il a été prononcé , nous
fournit la réponſe la plus folide que l'on'
puiſſe faire aux objections de ceux qui
oferoient accufer la Religion Chrétienne
d'être l'ennemie des lumières , & lui con .
teſteroient la gloire de former des coeurs
à l'héroïfme.
134 MERCURE DE FRANCE.
Oraiſon funèbre de très haut , très-puisfant
& très excellent Prince Louis XV
le Bien-Aimé , Roi de France &de Navarre
, prononcée dans l'Egliſe de Notre-
Dame de Paris , le 7 Septembre
1774 , par Meſſire Céſar Guillaume
de la Luzerne , Evêque - Duc de Langres
, Pair de France ; in - 8°. A Paris ,
de l'imprimerie de GuillaumeDefprez,
rue StJacques.
C'eſt une fatisfaction bien douce pour
an Miniſtre de l'Evangile , un Miniſtre
de paix , d'avoir à prononcer l'Oraiſon
funèbre d'un Prince pacifique.
Filius qui nafcetur tibi , erit vir quietiffimus
; ... & Pacificus vocabitur. Le fils
qui naîtra de vous , fera un Prince trèsmodéré
; &il fera ... appelé le Pacifique.
Ces paroles tirées du chapitre XXII du
premier livre des Paralipomènes, ſervent
de texte à ce diſcours ; & ce texte eſt
d'autant plus heureux qu'il peut être regardé
comme l'éloge abrégé du Monarque
dont nous pleurons la perte. L'orateur
pour nous mieux faire ſentir cette perte
ouvre fon difcours par un parallèle du règnede
LouisXIV & de celui de LouisXV,
oude l'eſprit de conquête&de l'eſpritde
,
OCTOBRE. 1774 . 135
modération. " Si le dominateur ſuprême ,
>>quitient dans ſa main les coeurs des
»Rois,& qui les dérige où il lui plaît , eût
>>daigné révéler à Louis XIV expirant ,
>comme il le manifeſta autrefois à David,
>quel feroit le ſucceſſeur qui alloit s'af
>>ſeoir ſur ſon trône ; il lui eût annoncé ce
>>caractère modéré & pacifique , qui ren-
>> dit Salomon célèbre, la Judée floritſante,
>>& les Nations voiſinestranquilles & heu-
»reuſes. Il lui eût dit : j'ai fait de vous ,
>>comme du filsde Jeffé, un puiſſant guerwrier
: j'ai donné plus d'une fois à votre
>>bras la force de diſſiper les Nations li-
>guées contre vous : j'ai aggrandi votre
>>d>omination,&je l'ai étenduedu fleuve
juſqu'à la mer :j'ai conduit vos Hottes
>>&je les ai fait reſpecter dans les climats
où le nom de votre peuple étoit à peine
connu: j'ai fait fervir vos péchés à votre
>>inſtruction , & votre pénitence à magloiwre
: j'ai affligé votre vieilleſſe par des
>>fléaux , & dans votre peuple& dans vos
enfans ; & j'ai accordé à votre coeur le
>>courage qui ſoutient les épreuves : enfin,
>je vous ai fait un règne long , & le plus
>>glorieux de tous ceux de votre monar-
>chie. Mais pour ce jeune enfant , que
>>vous tenez entre vos bras , je mettrai
>>dans ſon ſein , comme dans celui du fils
136 MERCURE DE FRANCE.
>>de David , un coeur modéré & ami de la
>>paix : j'éteindrai par ſes mains les rivalités
que vous avez allumées ; & je le
>>rendrai le pacificateur des peuples dont
>>vous avez été l'effroi : j'étendrai dans fon
>>empire les ſciences que vous y avez ap-
>pelées , les arts que vous avez fait éclor-
>>re , le commerce que vous avez fait
>>fleurir ; & je porterai ſa nation à un
>>degré de ſplendeur &d'opulence qu'elle
>n'a jamais atteint : je conduirai du fond
>>du Nord les Souverains auprès de fon
>>trône , pour admirer ſa ſageſſe & fa ma-
>>gnificence : & , après un règne long &
>>floriſſant , je le réunirai à vous ,regretté
>>de ſon peuple , & des Nations mêmes
>>qui furent toujours les ennemies de ſa
>>monarchie.>>>
L'orateur , en recueillant tous les traits
de reſſemblance qui rapprochent du plus
ſage des Rois , le Souverain que nous
avons perdu , nedéguiſe point une dernière
, mais triſte conformité . Le Miniftère
ſévère de l'Evangile rejette tout éloge
qui peut être ſuſpect de flatterie. Le Prince
même que nous regrettons auroit été
le premier à faire des reproches au prédicateur
qui feroit monté dans la chaire
de vérité pour pallier des foibleſſes. Le
trait que l'orateur nous rappelle dans la
OCTOBRE. 1774 . 137
première partie de ſon diſcours le prouve
bien. « Louis XIV a été admiré d'avoir
>>ſouffert que le prédicateur de ſon ſiècle
"ofât lui annoncer des vérités dures . Plus
>>admirable que lui , Louis XV a recom-
>>penſé l'orateur facré dont le zèle
>>comme autrefois celui de Jean-Baptif-
>>te , avoit attaqué ſes foibleſſes aumilieu
>>de ſa cour : il l'a fait aſſeoir au premier
>>rang des Miniſtres de la vérité : & il a
>>mérité d'être loué par la voix éloquente
>>qui avoit eu le courage de le reprendre.»
L'orateur , dans cette première partie
de ſon diſcours , s'occupe des vertus douces
& paiſibles de Louis XV, qui ont fait
long-temps notre bonheur. L'affabilité de
ce Prince eft ici peinte avec les couleurs.
les plus propres à nous faire oublier ſes
foiblefles ; & cette vertu ſociale de Louis
XV fournit à l'orateur l'occaſion de donner
une des leçons les plus utiles dans
F'art de régner. « L'affabilité des Rois eſt
>>la ſource la plus pure de leur bonheur :
»j'oſe encore ajouter , c'eſt un de leurs
>>plus importans devoirs. S'il étoit un fouverain
aſſez malheureux pour n'être pas
>>touché du plaiſir d'être aimé , qu'il ſache
>>au moins que le bien de ſon état , que
>»l'intérêt même de ſon autorité , exige
>>qu'il ſoit acceſſible. Tandis que le vice
138 MERCURE DE FRANCE:
*effronté environne le trône , & en oc
cupe inſolemment toutes les barrières
, la vérité timide ne s'en approche
"qu'en tremblant , &demande à être en-
>> hardie. Et quelle voix aſſez forte pour
faire entendre ſes leçons au Monarque ,
"au milieu du bruit dont les flatteurs ne
ceſſent de l'étourdir ? Il n'en est qu'une
>>qui ait affez d'autorité pour ſe faireref-
>>pecter dans le tumulte des Cours ; c'eſt la
"voix du Public. Sûrs du coeur de nos
>>maîtres, nous ne les accuſons jamais des
>>malheurs qu'on nous fait éprouver ſous
leurs noms . A chaque abus il s'élève un
>>cride la Nation qui réclame le Souverain
>>contre l'oppreffiondont fon autorité eſt
>>le prétexte. Que le Prince encourage
>>>toutes les voix , & tous les abus lui fe-
>>r>ont bientôt connus : la crainte même
qu'ils ne parviennent à ſes oreilles , fuf-
>>fira ſouvent pour les prévenir. Mais ſi ,
>>> retenus dans les liens de la flatterie , il
>>néglige d'appeler la vérité , ou même
>>d'aller au- devant d'elle , bientôt traîné
>>d'erreurs en erreurs , il ne fera plus ca-
>>pable de la reconnoître : ſes yeux fafci-
>>nés ne verront que ce qui leur fera pré-
>ſenté par des mains intéreſſées. Au milieu
de tout l'appareil de la puiſſance ,
>il ne ſera que l'aveugle inſtrument des
OCTOBRE. 1774 139
>>volontés ſubalternes. Qu'importe , fi
l'autorité eſt énervée par la foibleſſe du
>>maître , ou tranſportée par une confiance
>>excluſive à un dépositaire infidèle ? Ca.
>>ché à tous les yeux , le deſpote le plus
>>foupçonneux & le plus jaloux abandonne
sà Séjan l'univers à tyrannifer ; & Affué-
>>rus , Prince humain , mais inacceſſible ,
livre , fans frémir , à fon infâme Miniſtre
des millions d'innocentes victimes

Dans cettemême partie dudiſcours ,
l'orateur , pour mieux conftater les droits
de Louis XV ſur l'amour de ſes peuples ,
nous fait de fon gouvernement fage &
bienfaiſant un tableauauffivrai qu'inſtructif.
L'orateur n'a point omis ce point im.
portant de l'adminiſtration politique qui
regarde les.monnoies , & qui fait tant
d'honneur au règne de Louis XV. « La
France ne gémira plus de ces altérations,
qui ont affligé les règnes les plus brillans
>>de la monarchie. Plus éclairé que fes
>>prédéceſſeurs , Louis XV a appris aux
Souverains qui régneront après lui à
>>profcrire une reſſource onéreuſe aux fujets
, par l'incertitude qu'elle met dans
>>l>es fortunes ; ruineuſe pour le ſouverain
, dont elle diminue les revenus
140 MERCURE DE FRANCE.
>>réels , en même tems qu'elle néceffite
>>l'augmentation de ſes dépenses ; funef-
>>te àtout l'Etat par la défiance qu'elle inf-
>>pire au citoyen dont elle reſſerre les tré-
>>fors ; à l'étranger , dont elle éloigne les
>>richeſſes . >>
L'orateur montredans la ſeconde partie
de ſon difcours à quels titres Louis XV a
mérité l'eſtime des Nations . « Au milieu
>>des erreurs & des vices que la poſtérité
>>reprochera à notre ſiècle , rendons à la
>>génération préſente la justice qui lui eſt
>>due ; elle fait mieux apprécier lavéritable
>>gloire ; les brillantes chimères des con-
>>quérants éblouiſſent moins les eſprits ;
>les Rois pacifiques obtiennent plus
>>d'hommages , &le bonheur des Nations
> eft la meſure de l'eſtime qu'elles accordent
aux Souverains. Philofophie fuperbe
, ne t'attribue point ce progrès de
la raiſon humaine : l'exemple des Rois a
>>plus d'empire ſur l'opinion publique ,
>>que tes frivoles raiſonnemens. C'eſt l'a-
>>mour de Louis pour la paix , qui a fait
"ſentir à tous les Peuples le prix de la
>>paix ; c'eſt ſa modération dans les vic-
>>toires , qui a déſabuſé les Peuples fur la
>>gloire des victoires. L'hiſtoire ne redi-
>>ra donc point aux générations futures ,
OCTOBRE. 1774. 141
:
qui viendront la conſulter ſur les événe-
>mens de ce règne ; Louis XV , à l'exem-
>>p>le de ſon bizaïeul , a bravé les efforts de
>>l'Europe conjurée ; comme Louis XIII ,
> il a armé les Nations,& les a fait ſervir à
>>la gloire de la France ; comme Henri IV,
>>il a régné en conquérant , & atenu dans
>la terreur les Puidances rivales . Elle leur
dira : Louis a ambitionné , a obtenu
lagloire la plus ſolide& la plus pure ; il
a pacifié l'Univers ; il a été le bienfaiteur
>>de l'Humanité . »
Les faits rapportés dans cette ſeconde
partie viennentà l'appui de cet éloge ; &
ces faits préſentés dans le langage augufte
de la vérité , fourniflent à l'orateur des
exhortations , des prières , des réflexions
qui n'ont pu avoir été dictées que par un
Paſteur pénétré de l'importance de ſes
fonctions , par un Miniſtre de l'Egliſe qui
fait allier à la ſévérité de fon miniſtère
une ſenſibilité vraiment paternelle , &c
connoît tout le prix des vertus pacifiques
dont il a fait l'éloge.
Oraiſon funèbre de Louis XV, Roide France
& de Navarre ,furnommé le Bien-Aimé
, prononcée dans l'Egliſe de Lyon ,
le 15 Juillet 1774 , par M. l'Abbé de
Marnefia,Chanoine de l'Eglife,Comte
142 MERCURE DE FRANCE.
de Lyon, Abbé de Juſtemont ; in-4 °.
A Lyon , chez Aimé de la Roche .
Oraiſon funèbre de très-haut , très-puiffant&
très excellent Prince , Louis XV,
Roi de France & de Navarre , furnommé
le Bien-Aimé ; prononcée dans
l'Egliſe cathédrale de Nevers , les
Août 1774 , au Service folemnel que
Mgr l'Evêque de Nevers & MM . du
Chapitre ont célébré pour le repos de
l'ame du Roi , par M. l'Abbé de Mouchet
de Villedieu , Doyen de ladite
Eglife , Vicaire-Général du diocèſe ,
&Maître de l'Oratoire de Monſeigneur
le Comte d'Artois .
Ces deux diſcours ſont également l'expreſſion
ſage& fidelle du tribut d'amour &
de reconnoiſſance que nous devons à la
mémoire de Louis XV.
Eloge de la Fontaine, qui a concouru pour
le prix de l'Académie de Marseille en
1774 , par M. de la Harpe ;
Quandò ullum invenient parem ?
HOR.
br. in-8°. Prix , 24 fols. A Paris , chez
Lacombe , libraire , rue Chriſtine.
OCTOBRE. 1774- 143
Un homme d'eſprit , après avoir entendu
cet éloge , diſait de l'auteur : Il s'eft
fait la Fontaine pour le louer. Ce jugement
, plein de juſteſſe & de goût , eſt àla-
fois le plus grand éloge, & de l'ouvrage
dont nous allons rendre compte,& du génie
de la Fontaine , qui exerce un empire
ſi puiſſant & fi doux ſur l'ame de tous ceux
qui le liſent.
M. de la Harpe diviſe ſon Eloge en
deux parties. Dans la première , il peint
l'homme de génie,& le bon homme dans
la ſeconde,
C'eſt à ſes fables que la Fontaine doit
la plus grande partie de ſa gloire.
La fable , dit M. de la Harpe , eſt une
des plus heureuſes inventions de l'eſprit
humain. Quel que ſoit l'inventeur de
>>l'apologue , ſoit que la raiſon timide ,
>>dans la bouche d'un eſclave , ait em-
>>prunté ce langage détourné pour ſe faire
>>entendre d'un maître ; ſoit qu'un ſage ,
>>voulant la réconcilier avec l'amour-pro-
>>pre , le plus ſuperbe de tous les maîtres ,
mait imaginé de lui prêter cette forme
>>agréable & riante; par cet heureux arti-
„fice , la vérité , avant de ſe préſenter aux
>>hommes , compoſe avec leur orgueil &
>>s'empare de leur imagination. Elle leur
#44 MERCURE DE FRANCE.
"offre le plaifir d'une découverte , leur
>>ſauve l'affront d'un reproche & l'ennui
d'une leçon . Occupé à démêler le ſens
>>de la fable , l'eſprit n'a pas le temps de
>>ſe révolter contre le précepte . Quand la
>>raiſon ſe montre à la fin , elle nous trou-
>ve déſarmés. Nous avons en ſecret pro-
>>noncé contre nous - mêmes l'arrêt que
>>nous ne voudrions pas entendre d'un austre
; car nous voulons bien quelquefois
>>>nous corriger , mais nous ne voulons ja-
>>mais qu'on nous condamne. ».
Chez les Anciens , l'apologue n'avait
été qu'un récit ſimple & fans ornement
dont tout le mérite conſiſtait dans la vérité
de l'allégorie. La Fontaine y joignit
un mérite nouveau ,& qui ſeinblait ne
devoir jamais appartenir à ce genre , celui
de l'intérêt. « Il poſſédait l'art d'inté-
>>reffer pour tout ce qu'il racontait en
>>paraiſſant lui - même s'y intéreſſer de
>>bonne foi ; art qui chez lui n'en était
>>qu'une ſuite naturelle de cette aimable
>>ſimplicité , de cette bonhommie , de-
>>venue dans la poſtérité un de ſes attri-
>>buts distinctifs ; mot vulgaire , ennobli
>>en faveur de deux hommes rares,Henri
>>Quatre & la Fontaine. Le bonhomme :
*voilà le nom que lui a donné la poſtérité;
OCTOBRE . 1774. 145
»rité ; & , lorſqu'on penſe que ce nom
>>ne rappelle pas ſeulement le caractère
de les écrits , mais celui de ſon ame , ſa
>>bonté loyale , ſa candeur naïve , alors
won eſt tenté d'interrompre toutes ces
>>louanges qui ſont ſi loin de valoir la lec-
>>ture d'une de ſes fables ,de s'adreſſer à lui
>>comme s'il pouvait nous entendre, de lui
dire : O bon la Fontaine ! homme unique
>>& excellent ! parais dans cette afſemblée ,
wviens t'affeoir un moment parmi nous ;
"nous te couvrirons desfleurs que nous ré-
" pandons autour de ton image. Peut - être
wles honneurs flattent ils peu ton ame modefte
& tranquille , & la vaine éloquence
»du panégyrique est trop au - deſſous de toi :
wmais tu esfenfible au plaisir d'être aimé ,
»& c'est là l'hommage unanime que nous
»t'offrons pour récompense du plaifir que
»tu nous as donné tant de fois. n
Lorſque la Fontaine raconte une fable,
il a l'airde la croire ſérieuſement. Cette
bonhomie excite en nous ce rire de l'a-
>>me que ferait naître la vue d'un enfant
>>heureux de peu de choſe. Ce ſentiment
>>doux , l'un de ceux qui nous font le plus
>chérir l'enfance, nous fait auſſi aimer la
>>Fontaine. » M. de la Harpe obſerve que
laFontaine eſt peut être l'auteur de notre
1. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
langue le plus original, & en même temps
le plus naturel . « Je ne crois pas , dit- il ,
>>qu'en parcourant les ouvrages de la Fon-
>>taine , on y trouvât une ligne qui ſentit
>>l>a recherche ou l'affectation. Il ne compoſe
point , il converſe; s'il raconte, il
>>eſt perſuadé ; s'il peint , il a vu; c'eſt tou-
>>jours ſon ame qui vous parle , qui s'épanche
, qui ſe trahit; il a toujours l'air
>>d>e vous dire ſon ſecret&d'avoir beſoin
>>>de le dire ; ſes idées , ſes réflexions , ſes
>>ſentimens , tout lui échappe , tout naît
>>du moment ; rien n'eſt cherché , rien
>>n'eſt préparé ; il ſe plie à tous les tons ,
>>& il n'en est aucun qui ne ſemble être
>>particulièrement le ſien ; tout , jufqu'au
fublime , paraît lui être facile &
>>familier. Il charme toujours & n'étonne
>>jamais.
On peut ajouter encore que la Fontaine
eſt auſſi l'auteur qu'on relit le plus . «Dans
>>ces momens qui ne reviennent que trop,
où l'on cherche à ſe diſtraire de ſoi- mê-
>>me & à ſe défaire du temps , quelle lec-
>>ture choiſit on plus volontiers ? Sur quel
>>livre la main ſe porte-t-elle plus fouvent
? fur la Fontaine . Vous vous ſentez
>>attiré vers lui par le beſoin d'un fentiment
doux. Il vous calme & vous ré
OCTOBRE. 1774. 147
concilie avec vous- même. On a beau le
>>ſavoir par coeur ; on le relit toujours ,
>>comme on eſt porté à revoir les gens
qu'on aime , ſans avoir rien à leur dire. »
M. de laHarpe montre , par un examen
détaillé des ouvrages de la Fontaine, que
cet écrivain ſi aimable & fi fécond en
vers heureux & devenus proverbes , était
encore un grand poëte. Ce morceau de
l'éloge ſuffirait pour prouver ce que Varwick
&Mélanie ont prouvé , il y a longtemps
, que M. de la Harpe eſt lui - même
un grand poëte. M. de Voltaire a refufé
quelque part cette qualité à la Fontaine ,
c'eſt ainſi peut - être que Raphaël n'eût
donné le nom de peintre qu'à celui qui
aurait peint des tableaux d'hiſtoire.
Dans la deuxième partie , M. de la
Harpe peint la piquante bonhomie & l'aimable
ſenſibilité de la Fontaine.
Sa facilité pouvait le rendre négligeant
pour ſes affaires ; mais cette facilité n'allait
pas juſqu'à la foibleſſe. On fait qu'il
eut le courage de demander grâce pour
Fouquet , fon bienfaiteur . " Qu'il nous
>>ſoit permis de remarquer en faveur des
>>gens- de - lettres , dont on n'eſt que trop
>>porté à exagérer les fautes , non qu'ils en
>>commettent plus que d'autres, mais par-
>>ce qu'elles font plus connues ; qu'il
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
>>nous foit permis de remarquer qu'il n'y
>>a point de claſſe d'hommes où l'on trou-
>>ve plus d'exemples de ce genre de cou-
>>rage , l'un des plus rates peut - être qui
>>conſiſte à mettre l'amitié & la reconnaif-
>>ſance hors de la portée des coups de la
>>fortune. On connaît , on cite beaucoup
>d'hommes - de- lettres , & dans le ſiècle
>>paſſé& dans le nôtre,dont l'attachement
>>pour leurs amis & leurs protecteurs , a
>>toujours été à l'épreuve de la diſgrâce ,
>>ſoit qu'en effet la culture des arts qui
>>ne garantit pas des erreurs & des paf-
>>ſions , préſerve au moins de l'aviliffe-
>>>ment , foit que principalement occupés
ود
ود
de la gloire des lettres , ceux qui en ſont
>>bien épris s'élévent plus aisément au-
„deſſus des baſſeſſes de l'ambition & de
l'intérêt. Dans le moment où le malheu-
>>reux ſurintendant voyait fuir la foule de
» ſes créatures , où l'on ne craignait rien
tant que de paraître l'avoir connu , deux
>>hommes de lettres employèrent leurs
„talens à ſa défenſe, Peliſſon écrivit fes
>>éloquens plaidoyers : la Fontaine com-
>poſa cette élégie attendriſſante , où il
>>demande grâce pour Fouquet, & ofe dire
>au Roi qu'il doit la faire. Il y avait du
>>courage ſans doute à contredire publiquement
l'opinion , & même la colère
OCTOBRE. 1774 . 149
>>de Louis XIV ; mais je ſuis bien für que
la Fontaine , quand il fit fon élégie , ne
>>croyait pas avoir beſoin de courage. »
Si telle était la ſimplicité de la Fontaine
, qu'il croyait pouvoir impunément
défendre un malheureux dont les ennemis
croyaient la perte néceſſaire à leur
grandeur ; s'il s'imaginait n'avoir à crain
dre que la colère de Louis XIV , il ſe
trompait. Auffi n'eut-il aucune part aux
libéralités du ſucceſſeur du Fouquet , tandis
que les récompenfes littéraires allaient
chercher au fond de l'Europe des ſavans
ignorés , & dont tout le mérite était d'avoir
écrit à Chapelain des lettres de compliment.
Malgré fon indolence , la Fontaine
avait une bienfaiſance active .
« Il n'y avait qu'une conjoncture où
>>cette tranquillité toujours inaltérable
>>ſemblait l'abandonner , & cette excep-
>>tion lui fait honneur. C'eſt lorſqu'on
>>v>enait lui demander des conſeils dans
>>des circonstances épineuſes , ou des ſe-
>>cours contre l'infortune . Alors il écou-
>>tait avec l'intérêt le plus tendre , & con-
>>ſolait en pleurant. Alors cet homme , fi
>>étranger à ſes propres affaires , trouvait
>>des lumières & des reſſources quand il
>>s'agiſſait d'autrui. Ainfi donc ce n'était
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
>>qu'aux malheureux qu'il accordait le
droitde troubler ſon repos ,& il n'avait
>>de la prudence que pour les intérêts des
>>autres . »
La Fontaine fut heureux. « C'eſt , dit
>>M. de la Harpe , une perfuafion bien
>>douce que je remporte de l'examen où
>>cet éloge m'a engagé.
>>Il était du petit nombre des écrivains
>>plus véritablement heureux par leurs ta-
>>lens que par leurs ſuccès. Sans être in-
>>ſenſible à la gloire , il ne paraît pas l'a-
>>voir trop recherchée. Il obrint les fuffra-
>>ges de l'Académie avant Deſpréaux, qui
>>obtint avant lui l'aveu de Louis XIV.
>>La poſtérité , dans la diſtribution des
>>rangs , a paru ſuivre plutôt l'avis de l'A-
>>cadémie que celui du Monarque. Vivant
>>dans le ſein de l'amitié , aſſez bien ne
>>pour ne ſentir que la douceur des bien-
>>faits, ſans en porter jamais le poids , dé-
>>barraffé de toute inquiétude , ne con-
>>naiſſant ni l'ambition ni l'ennui , inca-
>>pable d'éprouver le tourment de l'envie,
>>& trop modéré , trop bon pour être en
>>butte à ſes attaques ; il jouiſſait de la
>>nature & du plaiſir de la peindre , du
>>travail & du loiſir , de la facilité de ſe
>>livrer à tous ſes goûts ; il jouiſſfait de ſes
OCTOBRE. 1774.
>>ſ>entionens, de ſes idées &du plaiſir de
>>les répandre ; enfin il était bien avec
>>lui- même & avait peu beſoin des autres;
>>&, tandis que ſes années s'écoulaient
>>fans qu'il les comptat , il voyait arriver
la vieilleſſe ſans la craindre , comme on
>>voit le foir d'un beau jour . »
Vous voyez par- tout dans ſes ouvrages
un eſprit ferein & une ame fatisfaite. Loimême
dit quelque part : A beaucoup
>>de plaiſirs je mêle un peu de gloire . On
connaît ſon épitaphe. C'eſt à coup fûr
>>celle d'un homme heureux. Mais qui
>>croirait que ce fût celle d'un poëte ? Ce
>pourrait être celle de Deſyveteaux. Il
wpartage ſa vie en deux parts , dormir &
>>ne rien faire. Ainſi ſes ouvrages n'a-
>>vaient été pour lui que des rêves agréa-
>>bles . Ol'homme heureux que celui qui,
>>en faiſant de ſi belles choſes , croyait
>>paſſer ſa vie à ne rien faire ! »
C'eſt à lui -même que la Fontaine dut
fon bonheur ; il fut heureux par l'exercice
de ſon génie & par les amis que ſes
talens méritèrent. Négligé pendant ſa vie,
ſa mémoire fut honorée dans ſes deſcendans
. Cette circonſtance , commune à tant
d'hommes illuſtres , inſpire à M. de la
Harpe , cette noble & touchante peroraifon.
" Que le génie ſe diſe à lui-même ,
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
4
>>en voyant cet exemple & tant d'autres :
"Ce n'est pas à moi d'attendre beaucoup
>des hommes ; c'eſt à eux d'attendre beau .
"coup de moi. Quand j'aurai parcouru
>ma carrière au travers des écueils , & quej'aurai
atteint le but de ma course , les
>>Générations futures s'affembleront au tour
»de ma tombe , & diront : Il était grand.
»Alors on me recherchera dans les monu-
»mens que j'aurai laiſſfës , non plus pour
»en expier les défauts , mais pour en rele-
»ver la beauté. Mes defcendans recevront
»les honneurs qu'on m'avait refusés. Il ne
>m'eft permis dejouir qu'en espérance , &
»je neféme pas pour recueillir. Mais quel
»prix plus flatteur pourrais je prétendre ?
"Je ferai du bien , même quandje neferai
"plus . Plus d'une fois peut-être un fenti-
" ment de vertu , exprimé dans mes ouvrages
, produira une action vertueuse ; plus
"d'une fois l'expreſſion de ma ſenſibilité
»fera tomber de douces larmes des yeux de
»l'homme fenfible ; je confolerai le coeur
winfortuné , &j'adoucirai l'ame dure ; &
l'envie , qui me dispute aujourd'hui mon
>>pouvoir & mes récompenses , ne pourra
>moter du moins ni les bienfaits queje
laiffe après moi , ni la reconnaiſſance de
tous les ages.
Nous ne dirons rien de plus ſur ce difOCTOBRE.
1774. 153
cours , il eſt écrit par-tout avec la même
élégance , la même fineſſe & la même
juſteſſe de goût , ſemé par- toutde penſées
ingénieuſes , de traits heureux , & chaque
ligne ſemble animée de cette même ſenſibilité
que la Fontaine a répandue dans
ſes ouvrages , & que leur lecture inſpire .
Les gens de goût, les hommes ſenſibles
reliront ſouvent cet éloge de la Fontaine,
entraînés par le même charme qui leur
fait relire ſes ouvrages.
L'auteur ſemble n'avoir fait que ſe livrer
au plaiſir de parler d'un auteur qu'il
aime. On ne trouvera ici d'autre art que
celui de la Fontaine lui- même; que cet
heureux art :
Qui cache ce qu'il eſt & reſſemble au hafard.
Nous ne ſavons ſi l'on aurait pu faire
un plus bel éloge de la Fontaine ; mais , ſi
cela était poflible , il faudra ſans doute
appliquer au difcours de M. de la Harpe
ce vers heureux du poëme d'Adonis :
Et la grâce plus belle encor que la beauté.
Journal des Causes célèbres .
Il y a quelque temps que nous n'avons
rendu compte des volumes de cet
ouvrage qui ont paru ſucceſſivement , &
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
qui continuent d'être un recueil auſſi inf
tructif pour les Juriſconſultes,qu'amuſant
pour les gens du monde.
Comme il nous seroit impoſſible de
rendre compte en détail de toutesles cauſes
intéreſſantes que contiennent les volumes
qui ont patu depuis pluſieurs mois,
nous nous bornerons à indiquer à nos lecteurs
celles qui nous ont parules plus piquantes.
On trouve dans le huitième volume
deux cauſes du plus grand intérêt ;
la première contient les détails d'une interdiction
qui avoit été demandée par les
collatéraux d'un homme auſſi riche que
bizarre dans ſes goûts .
La ſeconde est la fameuſe affaire de Sirven
, dont l'Europe entière a connu les
malheurs .
Le neuvième contient une affaire criminelledontles
détails font très- intéreſfans.
On ytrouve également une queſtion
importante pour l'Ordre de Malthe ; favoir
fi les Chevaliers de cet Ordre illuſtre
fontcapables de recevoirdes legs de meubles,&
une queſtion qui intéreſſe l'humanité
, ſavoir quelle eſt l'expérience légale
& la plus fûre pour connoître la mixtion
des vins .
Le dixième volume contient quatre
cauſes qui préſentent toutes des queſtions
OCTOBRE. 1774 . 155
importantes ; la première conſiſte à ſavoir
ſi la torture eſt un moyen de découvrir la
vérité par la bouche d'un accuſé : la ſeconde
& la troiſième préſentent deux queſ.
tions d'Etat , l'une en matière bénéficiale
& l'autre ſur la validité d'un mariage contracté
dans l'iſle deCayenne . La quatrième
offre une queſtion neuve dans la Juriſprudence
, ſavoir ſi une femme peut demander
ſa ſéparation de corps& d'habitation
ſur le motif que fon mari a été condamné
aux galères .
Le onzième volume , qui vient de paroître
cesjours derniers contient cinq cauſes;
la première , ſavoir ſi on doit toujours
rejeter la preuve teſtimoniale , ou fi elle
doit être admiſe indiſtinctement dans
toutes les queſtions d'Etat. La ſeconde, la
ſépulture refuſée àun Proteſtant;la troiſième,
quels font, en matière criminelle , les
caractères & les effets d'un ſoupçon juridique.
Laquatrième,une queſtion d'abſence;
enfin la cinquième , ſi les apothicaires ont
le droitd'empêcher les épiciers de vendre
des médicamens au public.
Toutes ces cauſes ſont également intéreſſantes
par les faits , parla diſcuſſion des
principes , & fur- tout par la manière d'écrire
des auteurs de cette collection utile
&amusante.
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
Le prix de la ſouſcription eſt pour Paris
de 13 liv. 4 fols, & pour la Province de
17 liv . 14 f franc de port. On foufcrit
en tout temps , & le renouvellement de la
ſouſcription pour l'année 1774 , a commencé
au mois d'Avril . On s'adreſſe
pour Paris , au ſieur Lacombe , libraire ,
rue Chriſtine , & pour la Province , à M.
desEllarts , l'un des auteurs de ceJournal,
rue de Verneuil , la troisième porte cochère
avant la rue de Poitiers .
Mémoire pour les Habitans de Salancy ,
en faveur de la Rofière , par M. de la
Croix.
Juſqu'à préſent nous n'avons pas cru
devoir faire mention de ces Mémoires ,
que de froides diſcuſſions , que des intérêts
iſolés multiplient. Si labizarrerie ou
l'importance de quelques affaires ont
échauffé pour un moment l'attention publique
, bientôt le jugement a réfroidi
tous les eſprits , & on a vu le calme de
l'indifférence fuccéder à la fermentation
de l'enthousiasme. Il n'en eſt pas de même
d'une cauſe qui tient aux moeurs , &
dans laquelle il s'agit de défendre les prérogatives
de la vertu : une pareille cauſe
eſt celle de l'humanité entière.
:
OCTOBRE. 1774. 157
C'eſt cette conſidération qui nous détermine
à parler aujourd'hui du Mémoire
de la Rofiere . Bien des gens , après avoir
vu au théâtre une jeune Payſanne recevoir
, pour prix de ſa ſageſſe , une couronne
de to'e qui lui a été adjugée par les
habitans de fon village , comme à la plus
vertueuſe , doutoient encore qu'une cérémonie
ſi reſpectable eût lieu en France.
Un mémoire qui s'eſt tout à coup répandu
dans le public , vient de nous prouver
qu'on n'a mis ſur la ſcène des Italiens
que ce qui arrive tous les ans au village
de Salancy.
Les habitans de ce lieu prétendent être
depuis des ſiècles dans l'uſage de préſenter
chaque année à leur Seigneur, trois filles
reconnues pour être les plus ſages ,
dans une aſſemblée convoquée à ce ſujet ,
afin que le Seigneur choiſiffe parmi elles
celle à laquelle il veut faire donner la
rofe . Le Seigneur , au contraire , ſoutient
qu'il a le droit d'accorder le chapeau de
roſe à celle des filles de fon village qu'il
lui plaît d'honorer de fon choix .
Le Seigneur qui a perdu ſa cauſe devant
les premiers juges , eſt appelant du
jugement qui l'a condamné.
M. de la Croix , chargé de la défenſe
deshabitans , commence par ee début
158 MERCURE DE FRANCE.
noble & attachant. " Dans le temps où
>>les journaux , où les papiers publics an-
>>noncent avec le plus grand éloge la fête
>>de la Roſe ; tandis que la peinture en
>>fixe la pompe ſous nos regards enchan-
>>tés ; pendant que nos théâtres retentif-
>>ſent des applaudiſſemens donnés à cette
>>inſtitution ſi pure , qui pourroit croire
>>que le Seigneur de Salancy voulût l'al-
>>t>érer& en détruire l'heureux effet ? ....
>>Toi qui as peint avec des couleurs fi ai-
>>m>ables les vertus du premier âge , Féne.
>>lon , prête- moi ta plume , que je puiffe
>>décrire , avec le charme de ton ſtyle ,
cette fête qui a rendu ſi célèbre un petic
>>village de la France. Jamais l'Antiquité
>n'offrit rien de plus reſpectable ni de
>>plus impoſant. Non , la ſageſſe n'eſt
>>point encore bannie de deſſus la terre ;
>>il exiſte un lieu où elle eſt couronnée ,
>>pourquoi faut- il que ce lieu ne ſoitqu'un
>>village ? »
σ
La peinture des habitans de Salancy
intéreſſe en leur faveur . Différens de
nos groſſiers villageois, ils ont , dit leur
>>défenſeur , conſervé juſqu'à préſert la
>>touchante ſimplicité des campagnes ; ce
>ne font point des mercenaires , eſclaves
"d'un riche fermier & avilis par l'indi-
>>gence , tous goûtent les douceurs de la
ОСГОВRE. 1774. 159
>propriété : chacun d'eux , attaché à la
>portion de terre qui lui appartient , la
>>cultive en paix. Les moeurs , à Lacédé-
>>>mone, n'étoient pas plus pures que ne le
>>font celles des Salanciens. L'époux ché
>>rit ſa compagne , ſoulage la vieilleſſe de
>>ſon père,&a l'oeil toujours ouvert ſur ſes
>>enfans.
>>Le cultivateur,heureux de ſon fort,ne
cherche point à perdre avec ſa raiſon le
>>ſouvenir de ſes peines; les garçons afpi-
>>rent tous au bonheur d'épouſer la fille
>>vertueuſe qui ſera couronnée ,& pas un
>>d'eux ne projette de ſéduire les jeunes
>>villageoiſes , qui ne connoiſſent que l'amitié
& les jeux de l'innocence ..>
L'auteur nous apprend que St Medard,
Evêque de Noyon , Seigneur de Salancy ,
&qui vivoit du temps de Clovis , voulut
quetous les ans on donnât un chapeau de
rofe& une ſomme de vingt- cinq livres à
celle des filles de ſa terre qui ſeroit jugée,
par les habitans , être la plus vertueuſe ;
qu'il détacha de ſes domaines pluſieurs
arpens de terre qui forment aujourd'hui
ceque l'on nomme le Fief de la Rofe ;
qu'il en affecta le revenu au paiement des
vingt-cinq livres ( qui étoient alors une
fomme conſidérable ) & aux frais du cou
ronnement .
160 MERCURE DE FRANCE.
•Depuis ce temps la couronne de roſe
>>a toujours été la récompenſe de la plus
>>ſage Salancienne ; toutes ont aſpiré à
»l'honneur de la recevoir ; outre l'avan-
>tage qu'elles retirent d'un témoignage ſi
>>public de leur vertu , elles ont encore
>>celui de trouver preſque toujours un
>>époux dans l'année de leur couronne
>>ment. Et quel homme ne s'eſtimeroit
>>pas heureux d'unir ſa deſtinée à celle
>>d'une fille qui auroit été reconnue par
>>tous les habitans du lieu où elle a reçu
>>le jour , pour être la plus attachée à ſes
>>devoirs , la plus reſpectueuſe envers ſes
>>parens & la plus douce avec ſes compa-
>>gnes ? Mais il ne faut pas ſeulement
>>qu'elle ait ces excellentes qualités , on
>>exige encore que ſa famille ſoit fans re-
>>proche ; de ſorte que la Roſière , en ob-
>>tenant le prix de ſa vertu , reçoit celui de
>>l'honnêteté de tous ſes parens ; c'eſt toute
>>une famille qui eſt couronnée ſur la tête
>>d'un de ſes jeunes rejetons .>>>
Le jour de St Medard , l'après- midi , la
Roſière , dans les habillemens de l'innocence
, les cheveux flottans en longues
boucles , s'avance au fon des inſtrumens
vers le château. Elle eſt ſuivie de douze
jeunes filles,qui ſont vêtues de blanc come
me elle , &menées par donze Salanciens.
OCTOBRE . 1774. 161
Le Seigneur , après l'avoir reçue dans ſes
appartemens , la conduit à l'Egliſe avec
ſon cortége juſqu'à un prie - Dieu placé
au milieu du choeur pour la recevoir.
Après les vêpres , le Clergé ſe rend en proceffion
à la chapelle de St Medard . La
Roſière le ſuit , menée par le Seigneur, &
marchant toujours dans le même ordre ;
l'Officiant bénit le chapeau de roſe, & le
met ſur la tête de la jeune fille , après
avoir adreſſé un diſcours à l'aſſemblée :
« Ce chapeau eſt garni d'un large ruban
»bleu à bouts Hottans,& orné d'un anneau
>>d'argent , depuis que Louis XIII daigna
>faire donner à la Roſière la couronne en
>>fon nom , & chargea fon premier Capi-
>taine des Gardes de lui remettre de la
part de Sa Majesté, cette marque diſtinc-
>>tive de ſa vertu , qu'elle porte toute ſa
»vie.
M. de la Croix n'a point oublié d'inférerdans
fon mémoire ce trait de générofité
qui a fait tant d'honneur à M. le
Pelletier de Marfontaine, intendant de
Soiffons . Les habitans de Salancy l'ayant
prié , en 1766 , de donner la main à leur
Roſière , il la conduifit à l'autel pour y
recevoir le chapeau de roſe , & la dota de
quarante écus de rente reverſible , après
162 MERCURE DE FRANCE.
*
fa mort , en faveur de toutes les Roſières
qui en jouiront chacune l'année de leur
couronnement.
Le défenſeur des habitans n'a point hérifſé
un ſujet auſſi gracieux que celui qu'il
avoit à traiter de ces mots barbares que
le goût devroit bannir du barreau.
Après avoir reproché au Seigneur de
Salancy de traîner ſes paiſibles habitans
de tribunaux en tribunaux , de les enlever
à leurs travaux ruſtiques , de les forcer
d'aller folliciter des juges , eux qui n'ont
jamaisſollicité que le dieu des campagnes,
il fait fentir qu'il réſulte du règlement
confirmé par l'uſage, Que ni le Seigneur
ni les habitans de Salancy ne ſont pré-
>>cifément les maîtres de faire tomber le
>>choix fur celle qu'il leur plairoit de faire
>>couronner ; que tous les pères de famil .
>>les ſont intéreſſés à être juſtes dans la
>>préſentation des trois filles , & que la
>>faveur du Seigneur ne peut récompenfer
>>que la ſageſfe . »
M. de la Croix termine fon mémoire
par cette peroraiſon pleine d'éloquence &
d'humanité. « Si , après avoir préſenté
>>dans toute ſa ſageſſe une inſtitution auſſi
>>précieuſe que celle de la fête de la Roſe,
>>il nous reſtoit un voeu à faire , nous l'a
OCTOBRE. 1774- 163
dreſſerions au jeune Monarque qui vient
>>d'être porté ſur le trône ; nous le conjure.
>>rions de jeter ſes regards ſur les habitans
>des campagnes dont le bonheur doit être
>>cher à ſon coeur ; nous lui dirions : Vos
>>auguſtes prédéceſſeurs ont répandu leurs
>>faveurs dans les cités ; ils ont protégé
>>les lettres , encouragé les beaux arts ,
>>récompensé l'induſtrie , mais ils ont ou-
>>blié que les cultivateurs étoient auſſi
>>leurs ſujets .
>>Les ſpectacles , les jeux , les hon-
>>neurs ont été fixés dans les villes ; la
>>peine , l'ennui , l'humiliation ont été
>>rejetés dans les villages .
2Daignez , ô jeune Prince , eſpoir de
>>la France ! daignez étendre vos ſoins pa-
>>ternels ſur cette portion d'hommes qui,
>>dans la guerre, défend l'Etat , & le nour-
>>rit pendant la paix. »
ACADÉMIES.
I. 1
ACADEMIE FRANÇOISE,
LACADÉMIE Françoiſe a tenu ſa ſéance
publique le 25 Août 1774 , fête de Se
Louis.
164 MERCURE DE FRANCE.
M. Beauzé , directeur , a annoncé que
l'Académie avoit cru devoir remettre à
l'année prochaine le prix de poëfie , qui
ſera une médaille d'or du prix de soo liv .
Le ſujet , le genre du poëme & la meſure
des vers font au choix des auteurs .
L'Académie donnera auſſi , dans ſa
ſéance du 25 Août 1775 , un prix d'éloquence,
qui fera une médaille d'or de la
valeur de 600 liv. Le ſujer eſt l'Eloge de
Nicolas de Catinat , Maréchal de France.
Conformément aux ordres du Roi
donnés en 1771 , on ne recevra aucun
diſcours qui ne foit muni de l'approbation
ſignée de deux Docteurs en théologie de
la Faculté de Paris , & y refidans actuellement.
,
Les ouvrages doivent être envoyés ,
avant le premier jour du mois de Juillet
177 ) , au ficus Demonville , imprimeur
de l'Académie Françoiſe , rue St Severin.
M. d'Alembert , ſecrétaire perpétuel
de l'Académie , a lu deux notices hiſtoriques
deſtinées à entrer dans la continuation
de l'hiſtoire de l'AcadémieFrançoiſe.
L'une eft celle de Nicolas Boilesu Defpréaux
; l'autre , celle de François de Salignac
de la Motte Fénelon , Archevêque
de Cambrai . Ces éloges , remplis de
OCTOBRE. 1774. 165
traits de génie , d'anecdotes de caractère
, & d'une philofophie lumineuſe , ont
excité généralement la ſenſibilité & l'acclamation
de l'aſſemblée qui étoit fort
nombreuſe.
I I.
MARSEILLE.
L'Académie des belles-lettres, ſciences
&arts de Marſeille a tenu ſon aſſemblée
publique le 25 du mois d'Août , dans la
ſalle de l'hôtel-de- ville .
:
M. de Robineau , directeur , a fait
l'ouverture de la ſéance par un diſcours
relatif au ſujet de l'aſſemblée , & a annoncé
que M. de Chamfort avoit remporté
le prix proposé pour l'éloge de la
Fontaine. M. Joyeuſe a fait la lecture de
cet éloge ; M. Seren , celle d'une ode ſur
le même ſujet , par M. François de Neufchâteau
, aſſocié de l'Académie , & M. de
Luminy a terminé la ſéance par l'éloge
funèbre de Louis XV.
L'Académie avoit trois autres prix à
adjuger. Elle les a réſervés pour l'année
prochaine , & a redonné pour ſujet d'un
de ces prix , le Siége de Marseille par le
Connétable de Bourbon , poëme .
166 MERCURE DE FRANCE.
Un diſcours ſur l'influence que le commerce
a eu dans tous les temps ſur l'efprit
& fur les moeurs des Peuples , lui
ayant paru encore un ſujet trop intéreſſant
pour être abandonné , elle l'a propoſé de
nouveau en doublant le prix ; mais elle
deſire que les auteurs qui traiteront ce
ſujet embraſſent un ſyſteme , & , qu'après
l'avoir fondé fur des principes ſolides ,
ils en confirment la vérité par les preuves
tirées de l'hiſtoire du commerce tant ancien
que moderne.
L'Académie , pour témoigner ſa reconnoiſlance
envers le généreux Ruſſe * qui
a joint 2000 liv. à la médaille qui étoit
deſtinée à l'Eloge de la Fontaine , a propoſé
, pour ſujet du prix de l'année prochaine
, Pierre leGrand , ode ou poëme.
Chacun de ces prix eſt une médaille
d'or de la valeur de 300 liv. Les ouvrages
feront remis , francs de port , àM. Mou.
raille , ſecrétaire perpétuel del'Académie,
& ils ne feront reçus que juſqu'au 15 de
Mai.
*M. le Comte de Schonvaloff, Chambellan
de l'Impératrice de Ruffie , connu dans la littérature
par des poëfies françoiſes très - ingénieuſes
&très-agréables.
OCTOBRE. 1774. 167
SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique continue
avec ſuccès les repréſentations d'Orphée&
Euridice. La muſique de cet opéra
gagne à être entendue ; elle produit d'autant
plus d'effet , que l'on a eu plus fouvent
occaſion de la détailler & de la mé
diter . L'auditeur attentif y découvre le
génie fécond d'un grand maître , qui maîtriſe
ſon art , qui fait toujours employer
le langage énergique du ſentiment & des
paffions.
M. le Gros , animé, &, oſons le dire ,
inſpiré par le muſicien , s'élève juſqu'à
lui , & ajoute encore à la magie de ſon
rôle par un jeu plein d'ame , de force &
de pathétique. Ce n'eſt plus ſeulement le
chanteur le plus admirable , mais l'auteur
le plus vrai & le plus paſſionné . Mile
Beaumeſnil ſemble jouer d'après ellemême
&d'après le ſentiment profond de
ſon amour. Mile Châteauneuf , qui la
remplace dans le rôle d'Euridice , doit
auſſi à cette muſique l'avantage d'avoir
168 MERCURE DE FRANCE:
développé des talens & une expreſſion qui
ne demandent qu'à être exercés .
On ſe diſpoſe à donner inceſſamment ,
à ce théâtre , Afolan , ballet héroïque en
trois actes de M. L. M** , qui a tiré fon
fujet d'un conte de M. de Voltaire ; la
muſique eſt de M. Floquet , ſi avantageuſement
connu par fon opérade l'Union de
l'Amour & des Arts.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François jouent avec un
ſuccès foutenu Adelaide de Hongrie , tragédie
de M. Dorat. Cette pièce vient
d'être imprimée *, & nous ferons à portée
de la faire connoître .
DÉBUT.
Le ſieur Reymond , qui n'avoit paru
fur aucun théâtre , a débuté le vendredi 26
Août , par les rôles de Darviane dansMélanide
, & de Lindor dans Heureusement ,
qu'il a rejoués le dimanche 28. Le 30
Août il a joué Alcindor dans l'Oracle. Le
* Elle ſe vendà Paris , chez Monory , libraire,
zue de la Comédie Françoiſe.
jeudi
OCTOBRE. 1774. 169
jeudi 1 Septembre , Euphémon fils dans
l'Enfant prodigue ; le Marquis dans la
Pupile. Le vendredi 2 , Valère dans le
Glorieux ; Eraste dans l'Impromptu de
Campagne.
De la jeuneſſe , une heureuſe phyſionomie,
de l'intelligence ,du zèle &de la vivacité
rendront cet acteur utile & très agréa
ble dans les différens rôles de ſon emploi.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont continué
avec beaucoup de ſuccès les repréſentations
des Nymphes de Diane , opéra- comique
en un acte & en vaudevilles, deM.
Favart. Il eſt vrai que cette pièce eſt parfaitement
remiſe , & qu'elle ne peut être
mieux jouée. S'il y a quelques traits qui
tiennent à la liberté du vaudeville & àla
gaieté de l'opéra-comique , il y a aufli des
tableaux charmans & des peintures délicates
& naïves de la fimple Nature . On
ne peur mettre plus d'eſprit , de fineſſe st
de vérité dans les détails , & préſenter un
ſpectacle plus galant & plus agréable.
Rendons aufli juſtice aux talens & au zèle
des acteurs. Jamais l'opéra - comique n'a 1
I. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE .
éré ſi bien exécuté. Madame Trial joue
Thémire avec toute la naïveté & l'intérêt
d'une Nymphe ingenue , qui éprouve
les premiers traits de l'Amour qu'elle
veut connoître. Son rôle s'embellit encore
des agrémens de ſa perſonne & du
charme de ſa voix,aufſi ſenſible que brillante.
Mile Beaupré repréſente avec beau
coup de fineſſe & de vérité ſon rôlé d'Eglé.
Elle répand dans ſon jeu&dans ſon chant
les grâces qui lui font naturelles. Mde
Moulinghen a ſaiſi à merveille l'efpritde
ſon rôle de Cyane , qu'elle joue & qu'elle
chante avec autant d'intelligence que de
vivacité. Mlle Desglands repréſente la
Prêtreffe avec la dignité convenable à ce
rôle . On applaudira toujours à la fraî
cheur de fon organe doux & agréable.
MdeGaut , en Vieille , & Mlle le Févre en
Amour , ont eu des applaudiſſemens bien
mérités. Cliton peut- il être mieux rendu
&mieux chanté que par M. Trial ? II
joue ce rôle d'Eſclave , & fa métamorphoſe
en nymphe avec beaucoupde gaieté
&de bon comique . Agenor , ou l'amant ,
eſt repréſenté avantageuſement par M.
Julien , bon acteur & chanteur excellent.
Quant au Satyre , M. Nainville ena ſaiſi
le caractère , & l'a exprimé avec une énerOCTOBRE.
1774. 171
gie&une vérité frappantes , tant par l'éclat
d'une voix fuperbe , que par fon jeu plein
de feu&d'action .
Le ſuccès d'Acajou &des Nymphes de
Diane, doit engager les Comédiens , &
M. Anſaulme , qui connoît les richetfes
de ce théâtre,& qui fait bien les faire valoir
, à renouveler quelquefois le plaiſir
que lePublic a pris aux meilleures pièces
de l'opéra - comique &de la ſcène francoifė.
On ſe diſpoſe à donner inceſſamment
le Retour deTendreſſe, comédie en un acte,
imitéede la Réconciliation villageoise,que
M. Anſaulme vient de mettre en vers&en
ariettes , avec des changemens convenables
au nouveau genre de ſpectacle , &
dontM. Méraut a fait la muſique. Nous
en parlerons dans le Mercure prochain .
LETTRE du Petit Bonhomme , auteurda
Roüé vertueux , à l'auteur de l'Art du
Théâtre , Amsterdam 1773 ; à l'occafion
de la note B , pag. 94 , chap 8 du
drame , & dont voici les termes :
Il faut rire de ces prétendues règles que tracent
les critiques , & encore plus de ces lourdes
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
plaifanteries ( telles que celle du Reiévertueux)
par lesquelles de pauvres faiſeurs de calembours
prétendent écraſer ce genre mitoyen entre la
>>tragédie & la comédie; genre vrai , utile, néceffaire
, & qui aura unjour autant de partiſans
>>qu'il a de détracteurs aujourd'hui . »
MONSIEUR ,
: :
remerciemens
:
: mes

:
de la conſiſtance . : :
?
que
Dom
• •
• • le Roué vertueux ;
Quichotte. •

avec fureur • •

des moulins à vent •

:.
ة
mon compliment •
هز •
: : la politefle.
• . ; •
:

pas digne • • ;

,
: des ſublimes .
.: mais
un honneur. •




me donner •

• L'honneur d'être , & c.
OCTOBRE. 1774. 173
:
:
A M. Lacombe , auteur du Mercure.
Au Château de Luzancy , par la Fertó
fous-Jouare , ce 18 Août 1774.
J'ai lu , Monfieur , avec une fatisfaction infinie
, dans le Mercure du mois de Juillet dernier ,
l'annonce faite par M. d'Agoty le père , de pluſieurs
ouvrages ſur l'Electricité : il eſt toujours
très - avantageux pour les intérêts de la vérité
que ceux qui la cherchent dans les phénomènes
de l'électricité s'accordent entre eux , ſans ſe connoître
; qu'une ſuite d'expériences leur faſſe naître
les mêmes idées , & qu'ils en tirent les mêmes réfultats.
J'ai été , je vous l'avoue , Monfieur, auſſi ſurpris
de la conformité des idées de M. d'Agoty
avec les miennes , que je ſuis fatisfait de me trouver
preſque complettement d'accord avec lui .
En 1748 , temps où je commandois à Boulogne-
fur- Mer , où j'avois fait conſtamment des expériences
pendant plus de deux ans , j'envoyai à
l'Académie des Sciences de Paris , un long inémoire
ſur l'électricité. MM de Réaumur , de la
Condamine , Morand & Nollet furent nommés
par l'Académie pour être mes Commiſſaires . Mon
mémoire reſta environ pendant fix mois entre
leurs mains , &pendant ce temps , il y eut pluſieurs
lettres explicatives écrites par MM. les
Commiſlaires & par moi .
J'établiſſois dans mon mémoire que le fluide
nerval , que les esprits animaux étoient un vrai
1
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
feu électrique ; que ce feu étoit ſans ceffe entretenu
par la respiration ; que les veſſicules bronchiales
dont la furface intérieure eſt polie , ivoirée&
imperméable à l'air groſſfier , arrêtoient cet
air groffier , & n'étoient pénétrées que par l'électricité
qui l'anime. Je faiſois entrevoir que le feu
électrique étoit l'ame & le reſſort de toute l'économie
animale. Je montrois toute la différence
du lang veineux, au fang artériel; & comment le
fang veineux , de noirâtre & dénué d'eſprits qu'il
étoit dans le ventricule droit du coeur , eſt revivifié
par ſa circulation dans les poulmons où
Pélectricité le ranime , le rend plus quide& le remet
au ton du rouge le plus vif. Je ſuivois la
route de ce ſang artériel depuis ſon élancement
du ventricule gauche & de l'aorte juſques dans
ſes dernières fubdivifions &juſques dans la ſubltance
vafculeufedu corps calleux &de la moëlle
alongée.
J'eſſayois de prouver que le ſang artériel,dénué
alors de particules groſſières par ſes différentes
ſecrétions , n'étoit plus qu'un vrai feu électrique
qui s'élançoit dans la ſubſtance & les canaux imperceptibles
des nerfs , qui les parcouroit & qui
s'exhaloit àleur extrémité,des ſurfaces intérieures
& extérieures, par des mamellons nerveux & par
des expanfions de l'extrémité de ces nerfs .
J'admettois , comme M. d'Agoty , une véritable
électricité terreſtre ; mais je ne préſumois pas,
comme lui , que le ſoleil eſt la main qui échauffe
leglobe terreſtre. Je haſardois , au contraire, de
dire que le ſoleil n'a par lui-même aucune chaleur
, & que les rayons ſolaires , de même que
l'électricité , n'ont le pouvoir d'exciter la ſenſation
( relative à nos ſens) que nous nommons
chaleur , &n'ont le pouvoir de brifer , de fondre
44
OCTOBRE. 1774. 175
&de vitrifier les corps terreſtres que par la violence
de leur mouvement , & par l'interpofition
des particules terrestres flotantes dans l'air groffier
, & émanées ſans ceſſe de notre globe par la
force jailliflante de ſon électricité . Je donnois des
preuves très fortes de cette opinion , &j'allois
même juſqu'à la témérité & à l'hypothèſe de préſumer
qu'au même moment où le ſoleil a commencé
à tourner ſur ſon axe , la même puiſlance
qui lui donna ce premier mouvement , lui donna
celle d'élancer l'électricité en faiſceaux de rayons
divergeans , d'en pénétrer les planètes en raiſon
deleur denſité,ou du plus ou du moins d'approximation
, &de les rendre plus ou moins électriques
par communication.
J'ajoutois que je ferois très - affligé qu'on me
ſoupçonnât de me livrer à la pleine certitude d'une
opinion que j'eſſayois tout au plus de diſcurer ;
j'avouois avec bonne foi qu'elle m'avoit aſſez ſéduit
, pour m'inſpirer la témérité de la foumettre
à mes maîtres , & pour m'avoir empêché de me
faire encore aucune objection aſſez forte pour la
détruire .
Après un examen de fix mois , MM. les Commiſſaires
ayant fait leur rapport à l'Académie , &
ayant lu pluſieurs différentes parties de mon mémoire
dans quelques aſſemblées , l'Académie en
corps m'honora d'un jugement, qu'elle n'accorda
ſans doute que par indulgence pour un Militaire
dont elle n'attendoit que de foibles efforts .
Extrait des registres de l'Académie royale des
Sciences de Paris , du 14 Mai 1749 .
Nous avons été chargés par l'Académie d'examiner
un ouvrage de M. le Comte de Treflan ,
lieutenant-général des armées du Roi , intitulé ,
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
Effaifur l'origine de l'Electricité &fur differens
phenomènes qu'on lui peut attribuer ; il nous a paru
, par la lecture de cet ouvrage , que l'anteur a
beaucoup de connoiſſances dans les différentes
parties de la phyſique ; qu'il a fait une application
heureuſe des effets de l'électricité à pluſieurs
phénomènes de la Nature ; que ſes idées ſur cette
matière ſont expoſées clairement & avec méthode
, & qu'il les a appuyées d'expériences nouvelles
&ingénieuſement imaginées. Signé , DE RÉAUMUR
, DE LA CONDAMINE , MORAND , NOLLET.
Je certifie le préſent extrait conforme à ſon
original & au jugement de l'Académie. A Paris ,
le jour& an que deflus , 14 Mai 1749 ,
GRANDJEAN DE FOUCHY , ſecrétaire
perpét. de l'Académie des Sciences.
M. de la Chevaleraie étant mort la même année
, l'Académie m'élut à ſa place. Dans le même
mois , la Société royale de Londres ine fit le même
tonneur ; deux mois après il fut fuivi de celui
d'être élu par l'Académie royale de Berlin &
par celle d'Edimbourg.
J'ai eu juſqu'ici la prudence de ne point faire
imprimer cet ouvrage. L'honneur d'avoir trouvé
grâce aux yeux de quatre illuftres Académies a
comblé& furpatlé mes eſpérances. J'ai craint , je
J'avoue , d'avoir peut- être à répondre pendant le
refte de ma vie à des objections ou ſolides ou frivoles
, ou même dictées par la prévention.
J'ai eu la douleur de perdre dans l'Académie
mes quatre Commiſſaires , & pluſieurs confrères
qui connoifloient à fonds mon ouvrage , il m'en
refte que j'aime & que je revère dans MM. de
Buffon , de Laflaune , Leroi & Poiſlonier qui le
OCTOBRE. 1774. 177
connoiflent de même. M. Poiſſonier, après l'avoir
lu avec l'intérêt d'un confrère & d'un ancien ami, a
bien voulu l'approuver comme cenſeur : cependant
les mêmes raiſons me retiennent encore pour le
livrer à l'impreſſion ; mais j'ai ſouvent prêté mon
manufcrit , j'en ai vu même tirer pluſieurs extraits
, ſane crainte d'être réfuré avec lumière , ou
imité par ceux qui l'approuveroient.
Si quelque choſe pouvoit m'encourager à le
rendre public , ce ſeroit la fatisfaction intérieure
dontje ne peux me défendre en voyant M. d'Agoty
annoncer un ouvrage , dont les préliminaires
me prouvent que les mêmes idées qui m'ont
frappé en 1748 , ont fait le même effet ſur un favant
, connu par les travaux & par la réputation.
Je vous prie , Monfieur ,de faire imprimer ,
dans le premier Mercure , la lettre que j'ai l'honneur
de vous écrire. Si M. d'Agoty eſt l'hiver prochain
à Paris , je ſerai très reconnoiſlant de la
communication qu'il voudra bien me donner de
fon ouvrage. Je me ferai honneur & plaifir de lui
communiquer le mien; les intérêts de la vérité
font trop chers , ils font trop forts pour ceux qui
la cherchent avec autant de candeur que de zèle,
pour qu'ils ne faflent pas taire ceux d'une propriétéapparente.
Je ſuis bien éloigné de croire
avoir porté une lumière ſuffiſante dans mes opinions,
& j'écouterai avec plaiſir & reconnoiſlance
ce que M. d'Agoty peut avoir dit de plus.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Le Comte DE TRESSAN,
Lieutenant- général.
H
178, MERCURE DE FRANCE.
ARTS.
Expofition des Peintures , Sculptures &
autres ouvrages de MM. de l'Académie
de St Luc, faite le 15 Août & jours
fuivans , à l'hôtel Jabach , rue Neuve St
Merry,fous les auspices de M. le Marquis
de Paulmy , protecteur de l'Académie.
La dernière expoſition des ouvrages de
cette Académie a été faite en 1752 , à
l'hôtel d'Aligre , rue St Honoré. Desrai
fons , que nous ignorons, l'ont interrom.
pue juſqu'à préſent. Il y a lieu d'eſpérer
que ces raiſons n'empêcheront plus que
le Public n'accorde , au moins tous les
deux ans , aux différens Membres de cette
Académie, les témoignages encourageans
de fon approbation , & que ces artiſtes
eux mêmes , ne trouvent dans ce concours
d'émulation , de nouvelles lumières pour
perfectionner leurs ouvrages,& contribuer
aux progrès de l'art.
Nous avons , dans le Mercure du mois
d'O&obre de l'année 1773 , rendu compte
de l'expofition des peintures , fculptures
&autres ouvrages de MM. de l'AcadéOCTOBRE.
1774. 179
mie royale. On peut , d'après les remarques
critiques que quelques amateurs ont
faites fur ces ouvrages , obſerver qu'en
général on exige trop de cette Académie,
& peut- être aufſi , ſi nous écoutons le préjugé
actuel , n'eſpère - t - on pas allez de
l'Académie de ſaint Luc. Cependant , &
l'expoſition actuelle le prouve , il y a de
cette dernière Académie des productions
dignes des fuffrages des connoiffeurs , &
qui font honneur à l'art. Le buſte en mar.
bre d'une jeune fille , par M. Attiret, fixe
tous les regards , par la délicateſſe du ciſeau
, la fineffe de l'expreffion & les grâces
naïves répandues ſur la phyſionomie
de cette jeune perſonne , qui a les yeux
baillés , & annonce , par un léger ſourire ,
la franchiſe de ſon ame . Le buſte en marbre
d'un philoſophe, par le même artiſte,
&de grandeur naturelle , ainſi que la tête
de la jeune fille , a une expreſſion forte
animée , & ne fait pas moins d'honneur
au ciſeau de l'artiſte .
,
M. de Fernex a exposé pluſieurs portraits
en marbre , d'autres en terre cuite ,
& des modèles en plâtre , les uns grands
comme nature , les autres d'une proportion
plus petite , mais où l'on remarque
de la phyſionomie , du caractère & des
détails finement exprimés .
Hvj
1. MERCURE DE FRANCE.
Les quatre bas - reliefs en marbre de
M. Brenet, de 2 pieds 7 pouces de haut
fur 3 pieds 10 pouces de large , repréſentint
les quatre Saiſons ont paru compoſés
fagement. Les draperies en font heureufement
diſpoſées &les chairs traitées avec
ſentiment. L'exécution d'ailleurs en eſt
très foignée.
MM. Feuillet , Merard , Goupil, Fournier
, Viffel , Hauré , Vander- Woort ont
aufli donné des preuves de leurs talens.
M. Sigifbert Michel , ancien ſculpteur du
Roi de Pruſſe , a mérité l'attention des
connoiffeurs par un temple des Grács ,
modèle en plâtre, fait pour ſervir de n ilieu
à un ſurtout , & par plufieurs ſujets
agréables , exécutés avec beaucoup de
fineſſe & de préciſion. Son Amour qui
échauffe un trait, modèle en plâtre , que
l'auteur doit exécuter pour ſa réception à
l'Académie , est d'un deſſin foup'e , élégant
, & l'attitude eſt d'un tour heureux.
Les vaſes en terre de Saxe & en plâtre , du
même artiſte , ne laiſſent rien à defirer
pour la beauté des formes & la pureté de
l'exécution . Ils font d'ailleurs ornés d'at.
tributs ingénieux qui leur donnent un
nouveau prix.
Les bas- reliefs d'ornemens de M. CauOCTOBRE.
1774. ISI
vet , ſculpteur de Monfieur, frère du Roi,
ſont d'une exécution nette & préciſe.
La gravure en pierres fines eſt aujourd'hui
un peu négligée , & nous devons
des encouragemens à M. Jouy , graveur
en pierres fines de Monfieur. Cet artiſte
aexpoſé dans les ſalles de l'Académie ,un
portrait d'Henri IV , exécuté en rélieffur
une cornaline de quatre couleurs ; un autre
portrait d'Henri IV , auſſi en relief ,
fur un onyx de trois couleurs ; une gravure
en creux , exécutée ſur une cornaline
, & repréſentant un Cerbère enchaîné
par Hercule. M. Jouy a auffi fait voir
deux empreintes ,dont une tête de Minerve
d'après l'antique .
La nombreuſe ſuite de portraits, peints
à l'huile , au paſtel ou en miniature , placés
dans les ſalles de l'Académie , offufque
un peu les tableaux d'hiſtoire. Il faut
même les chercher. Nous en avons cependant
remarqué quelques uns qui ne font
pas fans mérite. LeTriomphe de l'Amour
fur tous les Dieux , l'Ecole de Zeuxis , un
effet du Tremblement de terre de Lifbonne
, des Fêtes de Village par M. de
Saint-Aubin , annoncent un artiſte qui
fait raifonner fon fujer , le diſpoſer favorablement,&
occuper , par des penfées ingénieuſes
, l'attention de l'homme inf-
:
182 MERCURE DE FRANCE.
truit ; mais ce n'eſt pas aſſez pour obtenir
les ſuffrages de ceux qui ne jogent untableau
que d'après l'impreſſion que font
fur eux les charmes du coloris,& une exécution
nette & facile .
Un repos de la ſainte Famille en Egypte
, tableau de forme ovale , que M. Prudhomme
a donné pour ſa réception à
l'Académie , eſt compoſé avec nobletfe ;
l'effet en eſt bien fenti; le coloris peu vigoureux
, mais agréable. Cet artiſte a aufli
fait voir pluſieurs autres tableaux de différens
genres.
M. Eiſen, bien connu des Bibliophiles,
par les gravures faites d'après ſes deffins,
a expoſé pluſieurs de ſes deſlins à l'encre
de la Chine & au crayon , ainſi que quelques
tableaux, qui ont plu aux amateurs
par la gaieté de la compoſition , la facilité
& les grâces quoiqu'un peu maniérées
, de l'exécution .
Ona vu avec plaifir, de M. le Bel , un
ſujet de Carnaval peint ſur un oeufd'autruche
, appartenant au Roi, & le défordre
d'une Guinguette , petit tableau que l'anteur
a donné pour fa réception à l'Académie.
Ces compofitions ſont vives , animées
, d'un coloris agréable &d'une touche
facile.
Les tableaux imitant le bas - relief de
OCTOBRE. 1774. 183
M. Sauvage, font illufion. Cet artiſte a un
art particulier pour imiter le bronze antique.
Il a donné , pour ſa réception à
l'Académie , la Mort de Germanicus , tableau
en forme de bas- relief , peint d'après
l'ouvrage d'un ſculpteur qui s'eſt refſouvenud'une
pareille compofition traitée
parlePouffin.
Les tableaux de payſage de MM. Roëſer
, Crepin , Moreau , ont été remarqués
des amareurs. Ilya un effet piquant dans
les payſages de M Roëfer , & fon coloris
a beaucoup de fraîcheur. Une vue de rochers
par M. Crepin , tient un peu de la
manière de Salvator Roſe , le fite en eſt
ſauvage , la touche ferme. M. Moreau a'
vu la Nature avec de bons yeux ; ſes plans
font bien distincts, ſa touche eſt libre . Ses
fites pourroient être plus riches & plus
variés.
Les tableaux de fleurs & de fruits de
M. Prevoſt , préfentent des détails bien
rendus . Pluſieurs de ces tableaux ſont
peints à l'huile& les autres à gouache.
M. Barbier , chargé de peindre à gouache,
d'après les deſfins de M. Cochin , la
fuite des ſujets du Nouveau Testament ,
deſtinés à orner le miffel de la chapelle
du Roi à Verſailles , a fait voir plufieurs
de ces ſujets , rendus avec beaucoup de
184 MERCURE DE FRANCE.
ſoin&d'intelligence. Quelques payſages,
peints à gouache par le même artiſte, ont
confirmé fon talent pour bien manier la
gouache& en tirer tout le parti poſſible.
MM. Dumont , Viel , Dumeſnil , le
Févre , Bonnet- Danval , le Noir , Charpentier
, le Duc , Sollier , de la Foffe ,
Chevalier , Jacquinet , de Malliée , Girard
, Vallée , Miroglio , Fritsche , Lainé,
le Croſnier , le Peintre , Coſte , Kruger ,
ont auſſi donné des preuves de leurs talens
, chacun dans leur genre. Mais le
commun des ſpectateurs s'eſt principalement
occupé des portraits ; & , comme la
collection en étoit nombreuſe , on s'eſt
plu à y chercher pluſieurs de ſes connoifſances,&
à juger par comparaiſon du mérite
de l'artiſte. Les portraits de M. Daveſne
ont de l'ame , du caractère ,& font
touchés avec beaucoup de franchiſe. On
a fur- tout remarqué celui de M. Pujos ,
peintre en miniature , & membre de la
même Académie , qui s'eſt lui- même diftingué
dans cette expoſition,par de petits
portraits deffinés, les uns à la pierre noire,
les autres à la fanguine. Son crayon eft
très - foigné , & préſente tous les détails
qui facilitent la reſſemblance, & font diftinguer
l'air de phyſionomie de la perfonne
repréſentée.
OCTOBRE. 1774. 185
Mlle Bocquet a mis beaucoup de vérité
& d'intelligence dans le portrait au
paſtel de Mde ſa mère .
Les portraits de Mlle Vigée ont également
été remarqués des connoiffeurs.
Cette jeune virtuoſe a auſſi prouvé fon
talent pour les ſujets d'hiſtoire par trois
tableaux à l'huile , repréſentant la Peinture,
la Poëſie& la Muſique, ſous des figures
de femme de grandeur naturelle , &
ayant des attributs qui les caractériſent .
Le coloris en eſt agréable , le pinceau facile
, la touche ſûre .
Les portraits peints à l'huile , au paſtel
ou en miniature , par MM. le Noir , le
Févre , Nicolet , Garand , Glain , Darmancourt
, Bornet , Naudin , Lallié , Rabillon
, de Saint Jean , par Mlles Navarre
&Labille, ont fait connoître les talens de
ces différens artiſtes. Parmi les portraits
en miniature , on a particulièrement diftingué
celui de M. Vander- Woort,recteur
de l'Académie , peint par M. Gambs , &
que cet artiſte a donné pour ſa réception à
l'Académie .
Il ne faut pas oublier un excellent
portrait de Mademoiselle Dubois , Actrice
distinguée de la Comédie Françoiſe ,
repréſentée dans l'habit de Chimène du
Cid; portrait peint en paſtel dans le genre
186 MERCURE DE FRANCE .
:
de l'hiſtoire , par M. Pouget de St Aubin ,
& qui fait regretter que ce Maître fi heureux
pour la reſſemblance parfaite , & fi
habile pout le paſtel , n'ait pas expoſé d'autres
tableaux àla curiofité & à la fatisfaction
du Public.
Les portraits de M. Vincent de Montpetit
, exécutés dans le genre de peinture
qui lui eſt particulier,& qu'il appellepeinture
éludorique , ont le vif de l'émail , le
fini de la miniature , le moëlleux & la
folidité de la peinture à l'huile . Lesamateurs
ont vu , de cet artiſte , avec la plus
grande fatisfaction,le portrait de la Reine
dans une roſe , le portrait de Madame
Louiſe de France en habit de Carmelite,
un tableau allégorique repréſentant des
fleurs dans un vaſe , où ſe voient les por.
traits d'Henri IV , de Mgr le Duc & de
Madame la Ducheſſe de Chartres & de
Mgr le Duc de Valois. Pluſieurs petits
portraits peints , ainſi que les précédens ,
à la manière éludorique , prouvent que la
peinture à l'huile eſt propre à traiter le
genre de la miniature. Cet artiſte a aufli
fait voir des portraits grands comme nature
, celui du feu Roi Louis XV & celui
d'une Dame , exécutés dans le même genre
de peinture. Ces portraits font illufion
par la vérité du coloris & la délicateffe
OCTOBRE. 1774 . 187
de la touche , qui , étant peu ſenſible ,
faitque le portrait approche plus près de
la naturedont le coloris eſt toujours fondu,
net& fans touches. Un portrait totiché
ne peut être vu qu'à une certaine dif
tance ; mais un tableau qui rend le coloris
uni de la Nature peut plaire également ,
vuà toutes les diſtances. Ce n'est donc
point par mode ou par caprice , comme
voudroient le faire entendre des artiſtes
partiſans des touches &de toutes les pratiques
qui peuvent conduire à peindre
promptement , que la plupart des amateurs
préfèrent les ouvrages unis &fondus
des peintres Flamands , des Mieris ,
des Gerard-Dou , des Wauvermans , des
Terburg , des Vander Werf , & c . aux
tableaux raboteux ou heurtes des peintres
des autres Ecoles .
GRAVURES.
I.
Trophées Militaires & d'Eglise , tireés du
Château de Blois & de la Chapelle de
Verfailles. Ceux militaires font de Fran.
çois Manſard, ceux d'Egliſe ſont de
Hardouin Manſard , ſon neveu.
188 MERCURE DE FRANCE.
Diffèrentes Figures tirées de l'antique.
Ces deux cahiers font ſuite du fupplément
de la ſeconde partie des Elémens
d'Architecture du Geur Panferon .
Chaque cahier de fix feuilles in- 4º eft
du prix de vingt-quatre fols. A Paris ,
chez l'Auteur , rue du Foin St- Jacques ,
au Collège de Maître Gervais.
I I.
Portrait en médaillon de M. l'Abbé
Raynal , de la Société royale de Londres,
& de l'Académie des Sciences & Belles-
Lettres de Pruffe , gravé par M. de St-
Aubin , Graveur du Roi , d'après le deffin
de M. Cochin. Le prix eſt de 1 1 .
5 f. A Paris , chez M. de Launay , Graveur
, rue de la Bucherie , la première
porte cochère près la rue des Rats.
Ce portrait eſt de forme in 8°. Il eſt
ſupérieurement bien deſſiné , & exécuté
dans la gravure avec beaucoup de talent
&d'effet. Il a fur- tout le mérite d'offrir
la reſſemblance parfaite d'un Ecrivain
très diftingué , dont les ouvrages font
auſſi agréables qu'inſtructifs .
OCTOBRE. 17748 189
ARCHITECTURE.
M. Dumont , Profeſſeur d'Architec
ture , croit devoir avertir les Artiſtes &
Amateursen Architecture , que ſa partie
de gravure fur St Pierre de Rome , n'a
été montéedans ſon principe que fur trois
cents parties d'impreſſion , qu'il en a fait
faire, tant pour le titre & la lettre dédicatoire
, que pour l'expoſé de cet ouvrage,
dont il a débité juſqu'à préſent deux cents
exemplaires. Il ne lui en reſte plus que
cent collections, ſans plus , ayant entière.
ment détaillé les gravures de ſes planches,
dont partie ont été repolies & remployées
dans l'augmentation des Salles
de ſpectacles , qui compoſent la ſeconde
partie de l'oeuvre de l'Auteur . Chaque
collection de St Pierre de Rome ſera
préſentement de 36 livres.
MUSIQUE..
I.
25 Recueil d'arriettes d'opéra - comique
& autres atrangées pour le piano forte &
190 MERCURE DE FRANCE.
le clavecin , par M. Pouteau , Organiſte
de St Jacques la Boucherie , & Maître
de clavecin ; prix , 1 1, 16. AParis , chez
le ſieur Bouin , Marchand de muſique &&
de cordes d'inſtrumens ; sue St Honoré ,
près St Roch , au Gagne- petit. Ce recueil
eſt le premier de la troiſième année de
l'abonnement, compoſé de douze recueils
pour l'année entière. Le prix de la ſoufcription
eſt de 12 1. pour Paris , & de
18 pour la Province , port franc. Les
deux premières années ſe trouvent à la
même adreſſe.
I I.
Recueil d'airs d'opéra-comique , arrangés
pour deux violons , par M. Tiffier ,
de l'Académie Royale de muſique , Auteur
des trio d'arriettes dialoguées , mis
au jour par M. Boüin ; prix , 3 l. Ala
même adreſſe .
III.
Six Sonates à violonseul & baſſe , dédiées
à Son Alteſſe Séréniſſime Monfeigneur
le Prince de Condé , par Joſeph
Canavas , Ordinaire de la muſique du
Roi , ci - devant premier violon du concert
ſpirituel , oeuvre ſecond , prix , 7 l.
OCTOBRE. 1774. 191
4f. ſe vend à Paris chez l'Auteur , rue
des Foſſoyeurs , près St Sulpice , au Bureau
Muſical , Cour de l'ancien Grand-
Cerf , rue St Denis , & des deux portes
St Sauveur , & aux adreſſes ordinaires
de muſique .
I V.
La Fausse Peur , Comédie en un acte,
mêlée d'arriettes , dont la muſique eſt
de M. Darcis fils , élève de M. Gretry.
La partition de cet intermède ſera gravée
inceſſamment , & paroîtra aux adrefſes
ordinaires de muſique. Il y a des airs
agréables & d'effet , la pièce a de l'action
& du comique , qui la font rechercher
en Province & pour les théâtres de
fociété.
i
LEÇONS DE LANGUE.
I.
LE Sieur Borzacchini , Maître de Langues
, enſeigne avec beaucoup de ſuccès,
non ſeulement l'Italien & l'Eſpagnol ,
comme nous l'avons annoncé, mais encore
l'Anglois , avec les principes de la pro192
MERCURE DE FRANCE.
nonciation & les règles d'une bonne ſyntaxe.
Il demeure rue des Foflés- St-Germain-
l'Auxerrois , vis- à- vis lecul de-fac
de Sourdis.
I I.
Cours de Langue Angloise.
L'utilité de la Langue Angloiſe eſt
trop connue aux perſonnes de tout rang
& condition , pour qu'il foit néceſſaire
d'en faire l'éloge. Preſque tous les Sçavans
de l'Europe font charmés des excellens
ouvrages qui paroiſſent tous les
jours dans cette langue. Le Marchand
l'apprend , ou doit l'apprendre pour l'intérêt
du commerce ; & chacun aujourd'hui
connoît fon utilité , ſabeauté ,&c.
Ces motifs ont déterminé le ſieur Berry ,
Auteur de la Grammaire Générale Angloife
, de donner un cours pour la facilité
des Marchands & autres perſonnes
qui ſouhaitent apprendre l'Anglois , &
qui cependant font occupées dans le courant
de la journée , lequel cours commencera
vers le milieu d'Octobre . Il
durera fix mois , & tiendra trois fois par
ſemaine , depuis ſept heures du matin
juſqu'à huit. Ceux qui ne peuvent pas
venir le matin , pourront venir le foir ,
aux mêmes heures.
Ceux
OCTOBRE. 1774. 193
Ceux qui voudront apprendre cette
langue tant recherchée , auront l'avantage
d'être enſeignés par un Anglois de
Nation , où toutes les difficultés de la
prononciation , qui font tant de peine
aux François , feront levées en huit leçons.
Le ſieur Berry va en ville à toutes les
autres heures de la journée. Il demeure
chez M. Gautier , Marchand Corroyeur,
rue des Lavandieres , la ſeptième maiſon
à droite , en entrant par la rue St Germain
l'Auxerrois , au troiſième , fur le
devant.
On pourra s'abonner pour les ſix mois.
FÊTE.
Tout ce qui peint l'amour des François
pour leur Souverain , mérite d'être
connu. Dans le village d'Evergnicour , à
quatre lieues de Rheims , ſur la rivière
d'Aiſne , il y a un habitant qui a donné
à toute la jeuneſſe de cet endroit, le 25
Août dernier , une fête en l'honneur du
Roi. D'abord les filles & les garçons ,
parés de bouquets & de noeuds de rubans ,
I. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE .
ont offert , pendant une meſſe ſolennelle ,
des voeux ardens pour la précieuſe conſervation
du Prince; enſuite , précédés
de leur muſique , ils ſe ſont mis en marche
de la manière la plus galante , pour
Te rendre à l'endroit où les attendoit un
feſtin champêtre. Là les ſantés du Roi ,
de la Reine & de la Famille Royale /y
furent bues tour à tour. Ces cris , qui
naiſſent du bonheur & de la gaîté , les
Vive- le-Roi ! Vive la Reine ! s'y répéroient
à tous momens , & attendriffoient
les ſpectateurs. Le reſte de la journée
s'eſt paffé à danſer. L'honnête citoyen
qui a imaginé cette fête , & qui en a
faittous les frais , eft le ſieur Guitard de
Floriban , Chevalier de l'Epéron d'or.
ANECDOTES.
I.
PLUSIEURS perſonnes de diſtinction ,
voyant avec peine dans leur promena de
des gens du peuple , demandèrent à l'Empereur
que l'entrée du Prater ne fût permiſe
qu'à la haute Nobleſſe , afin qu'elle
OCTOBRE. 1774. 195
ne fût pas confondue dans la foule ; mais
ce Prince bienfaisant leur fit cette réponſe
, qui leur fut une leçon : Si je ne
voulois me trouver qu'avec mes egaux ,je
devrois m'enfermer-dans les caveaux des
Capucins , où reposent les cendres de mes
ancêtres ; mais j'aime les hommes fans
distinction , & je préfère les personnes qui
ont de la vertu & des sentimens à celles
qui n'ont d'autre mérite que d'avoir eu
d'illuftres ayeux.
II.
4
Il y a à la Bibliothèque du Roi, un
manufcrit de M. Charles Perrault , de
l'Académie Françoiſe , le même qui ſoutint
contre Racine & Deſpréaux , la fameuſe
diſcuſſion de la prééminence des
Anciens fur les Modernes , où l'on trouve
une anecdote bien capablo de caractériſer
la grande ame de Louis XIV , & qui
mérite d'être conſervée. Monfieur Colbert
, v eſt - il rapporté , avoit à coeur.
de raſſembler des matériaux , pour compoſer
par la ſuite l'hiſtoire de ce Prince ;
& à deſſein d'y parvenir , il faifoit fucceffivement
écrire à M. Perrault , fur un
regiſtre , toutes les actions mémorables
dont il étoit le témoin. On y voit en-
I ij
195 MERCURE DE FRANCE.
tr'autres , qu'à peine Louis XIV eût- il
pris les rènes du gouvernement , après la
mort du Cardinal de Mazarin , qu'il dit
un jour à ſes principaux Courtiſans , M.
de Villeroi , M. le Tellier , M. de Lyone ,
M. le Maréchal de Gramont , M. Colbert
& quelques autres: Vousêtes tousmes
amis; ceux de mon Royaume que j'affeczionne
le plus , & en qui j'ai le plus de
confiance. Jesuisjeune , &je n'ignore pas
que les femmes prennent souvent bien de
l'empirefur ceux de mon âge ;je vous ordonne
à tous , que si vous remarquezjamais
qu'une maîtreſſe me domine , & se
mêle le moins du monde des affaires de
mon Etat , vous ayez à m'en avertir. Je
ne veux que vingt- quatre heures pourm'en
débarrasser , & donner à mes peuples toutefatisfaction
à cesujet. Paroles admirables;
&dont , pour ſentir tout le prix , il ſuffit
de faire réflexion que Louis XIV n'avoit
alors que vingt ans.
III.
Il n'y a que peu d'années qu'une veuve
de Surate , jeune , belle , opulente , ambitionna
le ſingulier honneur de ſe brûler
à la mort de fon mari. Le dépoſitaire de
l'autoritépublique lui refuſa la permiffion
OCTOBRE. 1774 . 197
d'enſevelir avec elle tant de précieux
avantages. Cette femme indignée , prit
des charbons ardens dans ſes mains , &
paroiſſant ſupérieure à la douleur , elle
dit d'un ton ferme au Gouverneur : Ne
>confidère pas ſeulement la foiblefle de
>> mon âge ; vois avec quelle inſenſibilité
>>je tiens ces feux dans mes mains : ſache
>>que c'eſt avec la même conſtance que je
>>meprécipiterai au milieu des flammes .
I V.
Un Gaſcon étoit chez le Duc de Vendôme
avec un de ſes amis , qui vouloit
l'engager à venir dîner avec lui; le Gafcon
, pour s'en défendre , lui dit , hai
Cadédis , je vais dîner chez Villars. Le
Duc qui ſe trouvoit par derrière s'entendant
nommer ſi familièrement par un
homme qu'il ne connoiſſoit pas ; vous
pouviez bien le nommer , Monfieur , lui
dit- il. LeGaſcon, le reconnoiſſant, ſans ſe
démonter , lui dit : Cadedis , Monſeigneur,
lorſque l'on parle des Pompées ,des
Céſars , l'on fupprime ordinairement le
nom de Monfieur ; c'eſt pourquoi j'ai
cru devoir exprimer de même ce mot ;
je vois bien , Monſeigneur , que vous
ne vous en fâcherez pas .
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.

ARRÊTS , ORDONNANCE , &c .
I.
*ArrêtduConseil d'Etat du Roi , du 13 Septembre
1774; par lequel Sa Majesté établit la liberté
du Commerce des Grains & Farines dans
l'intérieur du royaume : Et ſe réſerve à ſtatuer
fur la liberté de la vente à l'Etranger , lorſque
les circonstances feront devenues plus favo
rabies.
IE Roi s'étant fait rendre compte du prix des
grains dans les différentes parties de ſon royaume,
des loix rendues ſucceſſivement ſur le commerce
decettedenrée , & des meſures qui ont été priſes
pour aflurer la ſubſiſtance des peuples & prévenir
la cherté : Sa Majeſté a reconnu que ces meſures
n'ont point eu le ſuccès qu'on s'en étoit promis.
Perluadée que rien ne mérite de ſa part une attentionplus
prompte , Elle a ordonné que cette
matière fût de nouveaudiſcutée en ſa préſence
afin de ne ſe décider qu'après l'examenle plus mur
&le plus réfléchi .
Ellea vu avec la plus grande ſatisfaction , que
les plans les plus propres à rendre la ſubſiſtance
deſes peuples moins dépendante des viciffitudes
des ſaiſons, ſe réduiſent a obſerver l'exacte juſtice
, à maintenir lesdroits de la propriété , & la
Jiberté légitime de ſes ſujets.
*Nous rapportons en entier cet arrêt qui eſt un
Monument railonné de ſageſle &dejuftice.
OCTOBRE. 1774. 199
Enconséquence , Elle s'est réſolue à rendre au
commerce des grains , dans l'intérieur de ſon
royaume , la liberté qu'Elle regarde comme l'unique
moyen de prévenir , autant qu'il eſt poſſible,
les inégalités exceſſives dans les prix , & d'empêcher
que rien n'altère le prix juſte & naturel que
doivent avoir les ſubſiſtances , ſuivant la variation
des ( aiſons & l'étendue des beſoins .
En annonçant les principes qu'Elle a cru devoir
adopter , & les motifs qui ont fixé fa décifion
, Elle veut développer ces motifs , non- feulement
par un effet de ſa bonté , & pour témoignerà
ſes ſujets qu'Elle ſe propoſe de les gouverner
toujours commeun père conduit ſes enfans,
en mettant ſous leurs yeux leurs véritables intérêts;
mais encore pour prévenir ou calmer les in
quiétudes que le peuple conçoit ſi ailément (ut
cette matière , & que la ſeule inſtruction peut
diſſiper; fur-tout pour affurer davantage la lubſiſtancedes
peuples , en augmentant la confiance
des Négocians dans des diſpoſitions , auxquelles
Elle ne donne la ſanction de ſon autorité qu'après
avoir vu qu'elles ont pour baſe immuable la raifon
& l'utilité reconnues .
Sa Majesté s'eſt donc convaincue , que la variété
des ſaiſons & la diverſité des terreins occafion-.
nantune très-grande inégalité dans la quantité
des productions d'un canton à l'autre , & d'une
année à l'autre dans le même canton , la récolte
de chaque canton ſe trouvant par conféquent
quelquefois au-deſſus , & quelquefois au deſlous
du néceflaire pour la ſubſiſtance des habitans , le
peuple ne peut vivre dans les lieux & dans les années
où les moiſſons ont manqué , qu'avec des
grains , ouapportés des lieux favorités par l'abondance,
ou conſervés des années antérieures,
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
Qu'ainſi le tranſport& la garde des grains,
font , après la production , les ſeuls moyens de
prévenir la difette des ſubſiſtances ; parce que ce
font les ſeuls moyens de communication qui fafſent
du ſuperflu la reſſource du beſoin .
La liberté de cette communication est néceflaire
à ceux qui manquent de la denrée , puiſque ſi
elle ceſſoit un moment ils féroient réduits à
périr.
Elle est néceſſaire à ceux qui poſsèdent le ſuperflu
, puiſque ſans elle ce fuperflu n'auroit aucune
valeur , & que les propriétaires ainſi que les
laboureurs , avec plus de grains qu'il ne leuren
fautpourlenourrir , ſeroient dans l'impoſſibilité
de fubvenir à leurs autres beſoins de toute eſpèce,
& aux avances de la culture , indiſpenſables pour
allurer la production de l'année qui doit ſuivre.
Elle eft falutaire pour tous , puiſque ceux qui,
dans un moment , ſe refuſeroient à partager ce
qu'ils ont avec ceux qui n'ont pas , ſe priveroient
du droit d'exiger les mêmes ſecours , lorſqu'à leur
tour ils éprouveront les mêmes beſoins ; & , que
dans les alternatives de l'abondance & de la difette
, tous ſeroient expoſés tour à- tour aux derniers
degrès de la misère , qu'ils feroient aflurés
d'éviter tous en s'aidant mutuellement.
Enfin elle eſt juſte , puiſqu'elle eſt& doit être
réciproque , puiſque le droit de ſe procurer par
fon travail , & par l'uſage légitime de les propriétés
, les moyens de ſubſiſtance préparés par la
Providence à tous les hommes , ne peut être ſans
injuſtice ôté à perſonne.
Cette communication , qui ſe fait par le tranfport
& la garde des grains , & fans laquelle toutes
les provinces ſouffriroient alternativement ou
la difette ou la non-valeur , ne peut être établie
OCTOBRE. 1774. 201
quede deux manières, ou par l'entremiſe du com
merce laiflé à lui- même , ou par l'intervention du
Gouvernement.
Les réflexions & l'expérience prouvent également
que la voie du commerce eſt , pour fournir
aux beloins du peuple, la plus fûre, la plus prompre
, la moins diſpendicule & la moins ſujette à
inconvéniens .
Les Négocians , par la multitude des capitaux
dont ils diſpoſent , par l'étendue de leurs correſpondances
, par la promptitude & l'exactitude
des avis qu'ils reçoivent , par l'économie qu'ils faventmettre
dans leurs opérations , par l'uſage &
l'habitude de traiter les affaires de commerce , ont
des moyens & des reſſources qui manquent aux
Adminiſtrateurs les plus éclairés& les plus actifs .
Leur vigilance , excitée par l'intérêt
les déchets & les pertes; leur concurrence rend térêt , prévient
impoſſible tout monopole , & le beſoin continuel
où ils font de faire rentrer leurs fonds promptement
pour entretenir leur commerce , les engage
à le contenter de profits médiocres ; d'où il arrive
que le prix desgrains , dans les années de diſette,
ne reçoit guère que l'augmentation inévitable
qui réſulte des frais & riſques du tranſport ou de
lagarde.
Ainfi , plus le commerce eſt libre , animé, étendu
, plus le peuple eſt promptement , efficacement
&abondamment pourvu ; les prix ſont d'autant
plus uniformes , ils s'éloignent d'autant moins du
prix moyen & habituel , fur lequel les ſalaires ſe
règlent néceflairement
Les
approviſionnemens faits par les ſoins du
Gouvernement , ne peuvent avoir les mêmes ſuccès.
Son attention , partagée en trop d'objets , ne
Lv
202 MERCURE DE FRANCE.
peut être auſſi active que celle des Négocians , occupés
de leur commerce.
Il connoît plus tard , il connoît moins exactement&
les beſoins & les reflources.
Ses opérations , preſque toujours précipitées ,
ſe font d'une manière plus diſpendieuſe.
Les Agens qu'il emploie n'ayant aucun intérêtà
l'économie , achettent plus chèrement , tranfportent
à plus grands frais , confervent avec moins
deprécaution; il ſe perd , il ſe gâte beaucoup de
grains.
CesAgens peuvent , par défaut d'habileté, ou
même par infidélité , groſſir à lexcès la dépenſe de
leurs opérations.
Ils peuvent le permettre des manxuvres coupa
bles , a l'inſçu du Gouvernement.
Lors même qu'ils en font le plus innocens, ils.
ne peuvent éviter d'en être ſoupçonnés , & le
ſoupçon rejaillit toujours fur l'Administration qui
les emploie , &qui devient odieuſe au peuple, par
les ſoins inême qu'elle prend pour le ſecourir.
Deplus , quand le Gouvernement ſe charge de
pourvoir à la ſubſiſtance des peuples en faiſant
le commerce des grains , il fait ſeul cecommerce;
parce que pouvant vendre à perre , aucun négociant
ne peut fans témérité s'expoſer à ſa concurrence.
Dès lors l'Adminiſtration eſt ſeule chargée de
remplir le vuide des récoltes.
Ellene le peut qu'en y conſacrant des ſommes
immenfes , ſur leſquelles elle fait des pertes inévitables.
L'intérêt de fon avance , le montant de fes pertes
, forment une augmentation decharges pour
l'Erat , & par conféquent pour les peuples , & de.
viennentun obftacle aux ſecours bien plus juftes
OCTOBRE. 1774. 203
&plus efficaces , que leoi , dans le temps de
difette , pourroit répandre ſur la claſſe indigente
de les ſujets.
Enfin , ſi les opérations du Gouvernement ſont
mal combinées & manquent leur effet; ſi elles
font trop lentes , & que les ſecours n'arrivent
point à temps; ſi le vuide des récoltes eſt tel, que
les ſommes deſtinées à cet objet par l'Adminiſtration
ſoient inſuffiſantes , le peuple , dénué des ref.
ſources que le commerce réduit à l'inaction , ne
peut plus lui apporter , reſte abandonné aux horreurs
de la famine &à tous les excès du déſelpoir.
Le ſeul motif qui ait pu déterminer les Admi
niſtrateurs à préférer ces meſures dangereuſes aux
reſſources naturelles du commerce libre , a ſans
doute été la perfuafion que leGouvernement ſe
rendroit par-là maître du prix des ſubſiſtances , &
pourroit , en tenant les grains à bon marché ,
foulager le peuple &prévenir les murmures.
L'illuſion de ce ſyſteme eſt cependant aiſée à
reconnoître.
, Se charger de tenir les grains à bon marché
lorſqu'une mauvaiſe récolte les a rendus rares ,
c'eſt promettre au peuple une choſe impoſſible , &
ſe rendre reſponſable à ſes yeux d'un mauvais
ſuccès inévitable.
Il eſt impoſſible que la récolte d'une année ,
dans un lieu déterminé , ne ſoit pas quelquefois
au- deflous du beſoin des habitans; puiſqu'il n'eſt
que trop notoire qu'il y a des récoltes fort inférieures
à la production de l'année commune ,
comme ily en a de fort ſupérieures .
Or , l'année commune des productions ne ſauroit
être au-deſſus de la conſommation habituelle.
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
Car le blé ne vient qu'autant qu'il eſt ſemé: le
laboureur ne peut ſemer qu'autant qu'il eſt aſſuré
de retrouver , par la vente de les récoltes , le dédommagement
de ſes peines & de les frais , & la
rentrée de toutes ſes avances , avec l'intérêt & le
profit qu'elles lui auroient rapporté dans toute
autre profeffion que celle du laboureur.
Or , fi la production des mauvaiſes années étoit
égale à la conſommation , que celle des années
moyennes fût par conféquent au- deſlus , & celle
des années abondantes incomparablement plus
forte, le prix des grains ſeroit tellement bas, que le
laboureur retireroit moins de ſes ventes , qu'il ne
dépenſeroit en frais .
Il eſt évident qu'il ne pourroit continuer un
métier ruineux , & qu'il n'auroit de reſſource que
de ſemer moins de grains , en diminuant ſa culture
d'année en année , juſqu'à ce que la production
moyenne , compenfation faite des années
abondantes & des années ſtériles , ſe trouvât correfpondre
exactement à la conſommation habituelle.
La production d'une mauvaiſe année eſt donc
néceflairement au- deſſus des beſoins .
Dès lors , le beſoin étant auſſi univerſel qu'impérieux
, chacun s'empreſle d'offrir à l'envi un
prix plus haut de la denrée pour s'en aſſurer la
préférence.
Non-ſeulement ce rencheriſſement eſt inévitable;
mais il eſt l'unique remède poſſible de la rareté
, en attirant la denrée par l'appât du gain.
Car , puisqu'il y a un vuide , & que ce vuide ne
peut être rempli que par les grains réſervés des .
années précédentes , on apportés d'ailleurs , il
faut bien que le prix ordinaire de la denrée ſoit
augmenté du prix de la garde ou de celui du tranfOCTOBRE.
1774 . 209
port; ſans l'aflurance de cette augmentation, l'on
n'auroit point gardé la denrée , on ne l'apporteroit
pas ; il faudroit donc qu'une partie du peuple
manquât du néceflaire & perît .
Quelques moyens que le Gouvernement emploie,
quelques ſommes qu'il prodigue ; jamais ,
& l'expérience l'a montré dans toutes les occafions
, il ne peut empêcher que le blé ne ſoit cher
quand les récoltes font mauvaiſes.
Si , par des moyens forcés , il réuffit à retarder
cet effet néceflaire , ce ne peut être que dans quelque
lieu particulier , pour un temps très - court ; &,
encroyant foulager le peuple , il ne fait qu'aflurer
&aggraver les malheurs.
pour Les facrifices faits par l'Adminiſtration ,
procurer ce bas prix momentané , ſont une aumône
faite aux riches , au moins autant qu'aux pauvres;
puiſque les perſonnes aiſées conſomment ,
ſoit par elles-mêmes , ſoit par la dépenſe de leurs
maiſons , une très grande quantité de grains.
La cupidité fait s'approprier ce que le Gouverment
a voulu perdre , en achetant au-deflous de
ſon véritable prix , une denrée ſur laquelle le ren .
chériſſement , qu'elle prévoit avec une certitude
infaillible , lui promet des profits confidérables.
Un grand nombre de perſonnes , par la crainte
de manquer, achettent beaucoup au-delà de leurs
beſoins , & forment ainſi une multitude d'amas
particuliers de grains , qu'elles n'ofent conſommer
, qui font entièrement perdus pour la fubfif
tance des peuples , & qu'on retrouve quelquefois
gâtés après le retour de l'abondance.
:
Pendant ce temps , les grains du dehors , qui
ne peuvent venir qu'autant qu'il y a du profit à
les apporter, ne viennent point. Le vuide augmente
par la conſommation journalière ; les approviſionnemens
, par lesquels on avoit cru foutenis
206 MERCURE DE FRANCE..
1
le bas prix , s'épuiſent; le beſoin ſe montretoutà-
coupdans toute ſon étendue,& lorſque le temps
&les moyens manquent pour y remédier.
C'eſt alors que les Adminiſtrateurs , égarés par
une inquiétude qui augmente encore celle des
peuples, ſe livrent à des recherches effrayantes
dans les maiſons des citoyens , le permettent d'attenter
à la liberté , à la propriété , à l'honneur des
commerçans , des laboureurs , de tous ceux qu'ils
ſoupçonnent de poſléder des grains. Le commerce
vexé, outragé , dénoncé à la haine du peuple ,
fuitde plus en plus: la terreur monte àfoncomble:
le renchériſſement n'a plus de bornes ; &
toutes les meſures de l'Adminiſtration ſont rompues.
Le Gouvernement ne peut donc le réſerver le
transport & la garde des grains , ſans compro- ·
mettre la ſubſiſtance & la tranquillité des peuples.
C'eſt par le commerce ſeul , & par le commerce
libre , que l'inégalité des récoltes peut être corrigée.
Le Roi doit donc à ſes peuples , d'honorer , de
protéger , d'encourager d'une manière spéciale le
commerce des grains , comme le plus néceſlaire
de tous.
Sa majeſté ayant examiné ſous ce pointde vue
les, règlemens auxquels le commerce a été aſſujetti
, & qui , après avoir été abrogés par la Déclaration
du 25 Mai 1763 , ont été renouvelés par
l'arrêt du 23 Décembre 1770 ; Elle a reconnu
que ces règlemens renferment des diſpofitions
directement contraires au but qu'on auroit du ſe
propoſer.
Que l'obligation impoſée à ceux qui veulent
entreprendre le commerce des grains , de faire
inscrire ſur les regiſtres de la Police , leurs noms,
furnoms , qualités & demeures , le lieu de leurs
OCTOBRE . 1774 . 207
magaſins & les actes relatifs à leurs entrepriſes .
flétrit& décourage ce commerce ; par la défiance
qu'une telle précaution ſuppoſe de la part du
Gouvernement ; par l'appui qu'elle donne aux
ſoupçons injuftes du peuple , fur-tout parce qu'elle
tend à mettre continuellement la matière de ce
commerce , & par conféquent la fortune de ceux
qui s'y livrent , ſous la main d'une autorité qui
ſemble s'être réſervé le droit de les ruiner & de
les déshonorer arbitrairement :
Que ces formalités aviliſlantes écartent néceffairement
de ce commerce tous ceux d'entre les
Négocians , qui , par leur fortune , par l'étendue
de leurs combinaiſons , par la multiplicité de
leurs correſpondances, par leurs lumières & l'honnêtété
de leur caractère , ſeroient les ſeuls propres
à procurer une véritable abondance :
Que la défenſe de vendre ailleurs quedans les
marchés , furcharge ſans aucune utilité les achats
&les ventes , des frais de voiture au marché , des
droits de hallage , magaſinage & autres , également
numibles au laboureur qui produit , & au
peuple qui confomme :
Que cette défenſe , en forçant les vendeurs &
les acheteurs à choiſir , pour leurs opérations , les
jours & les heures des marchés , peut les rendre
tardives , au grand préjudice de ceux qui attendent,
avec toute l'impatience du beſoin , qu'on
leur porte la denrée:
Qu'enfin , n'étant pas poſſible de faire, dans les
marchés , aucun achat conſidérable , ſans y faire
hautler extraordinairement les prix , & fans y
produire un vuide ſubit; qui répandant l'alarme ,
foulève les esprits du peuple;défendre d'acheter
hors des marchés , c'eſt mettre tout négociant
dans l'impoffibilité d'acheter une quantité de
grains ſuffiſante pour ſecourir , d'une manière ef
208 MERCURE DE FRANCE.
ficace , les provinces qui ſont dans le beſoin :
d'où il réſulte que cette défenſe équivaut à une
interdiction abfolue du transport& de la circulation
des grains d'une province à l'autre :
Qu'aink , tandis que l'arrêt du 23 Décembre
1770 afluroit expreſſeinent la liberté du transport
de province à province , il y mettoit , par ſes autres
dispoſitions , un obſtacle tellement invincible
, que depuis cette époque , le commerce a perdu
toute activité , & qu'on a été forcé de recourir ,
poury ſuppléer , à des moyens extraordinaires
onéreux a l'Etat , qui n'ont point rempli leur
objet , & qui ne peuvent ni ne doivent être continués
.
Ces conſidérations , mûrement peſées , ont déterminé
Sa Majesté à remettre en vigueur les
princípes établis par la Déclaration du 25 Mai
1763 ; à délivrer le commerce des grains des formalités
& des gênes auxquelles on l'avoit depuis
aflujetti par le renouvellement de quelques anciens
règlemens; à raſlurer les Négocians contre
lacrainte de voir leurs operations traverſées par
des achats faits pour le compte du Gouvernement.
Elle les invite tous à ſe livrer à ce commerce. Elle
déclare que ſon intention eft de les foutenir par
ſa protection la plus ſignalée. Et , pour les encourager
d'autant plus à augmenter dansle royaume
la maſſe des ſubſiſtances , en y introduiſant
des grains étrangers , Elle leur afſſure la liberté
d'endiſpoſer à leurgré. Elle veut s'interdire à Ellemême
, & à ſes Officiers , toutes meſures contraires
à la liberté & à la propriété de les Sujets ,
qu'Elle défendra toujours contre toure atteinte
injuſte. Mais ſi la Providence permettoit que pendantle
cours de ſon règne , ſes provinces fuflent
affligées par la difette , Elle ſe promet de ne négliger
aucun moyen pour procurer des ſecours
OCTOBRE . 1774. 209
vraiment efficaces à la portion de ſes ſujets qui
fouffre le plus des calamités publiques. A quoi
voulant pourvoir : Oui le rapport du Sr Turgot ,
Conſeiller ordinaire au Conſeil royal , Contrôleur
général des finances ; le Roi étant en ſon Confeil
, a ordonné & ordonne ce qui fuit :
ART. I. Les articles I & II de la Déclaration
du 25 Mai 1763 , ſeront exécutés ſuivant leur
forme& teneur : en conféquence , il ſera libre à
toutes perſonnes , de quelque qualité & condition
qu'elles foient , de faire , ainſi que bon leur femblera
, dans l'intérieur du royaume , le commerce
des grains & farines , de les vendre & acheter en
quelques lieux que ce foit , même hors des halles
&marchés , de les garder & voiturer à leur gré ,
fans qu'ils puiſſent être aſtreints à aucune formalité
ni enregſtrement , ni soumis à aucunes prohibitions
ou contraintes, ſous quelque prétexte que
ee puifle être , en aucun cas & en aucun lieu du
royaume.
II. Fait Sa Majefté très-expreſſes inhibitions
&défenſes àtoutes perſonnes , notamment aux
Juges de police , à tous ſes autres Officiers & à ceux
des Seigneurs , de mettre aucun obſtacle à la libre
circulation des grains & farines de province à province:
d'en arrêter le tranſport , ſous quelque prétexte
que ce ſoit ; comme auſſi de contraindre aucun
marchand , fermier , laboureur ou autres , de
porter des grains ou farines au marché , ou les empêcher
de vendre par tout où bon leur ſemblera.
I I I. Sa Majeſté voulant qu'il ne ſoit fait à
l'avenir aucun achat de grains & farines pour fon
compte, Elle fait très-expreſſes inhibitions &défenſes
à toutes perſonnes , de ſe dire chargéesde
faire de ſemblables achats pour Elle & par ſes
ordres : ſe réſervant , dans les cas de diſette , de
210 MERCURE DE FRANCE:
procureràlapartieiinnddigente de fes ſujets , les
ſecours que les circonstances exigeront.
IV. Defirant encourager l'introduction des
blés étrangers dans les Etats , & aflurer ce ſecours
à ſes peuples , Sa Majeſté permet à tous ſes ſujets,
&aux Etrangers, qui auront fait entrer des grains
dans le royaume , d'en faire telles deſtinations &
uſages que bon leur ſemblera ; même de les faire
reffortir ſans payer aucuns droits , en justifiant
que les grains fortans ſont les meines qui ont été
apportés de l'Etranger : Se réſervant au ſurplus
Sa Majesté, de donner des marques de ſa protection
spéciale à ceux de ſes ſujets qui auront fait
venir des blés étrangers dans les lieux du royaume
où le beſoin s'en ſeroit fait ſentir : N'entendant
Sa Majesté ſtatuer quant-à- préfent , & jufqu'à
ce que les circonstances ſoient devenues plus
favorables , ſur la liberté de la vente hors du
royaume. Déroge Sa Majeſté à toutes loix & reglemens
contraires aux dispoſitions du préſent
arrêt , ſur lequel ſeront toutes Lettres néceſſaires
expédiées. FAIT au Conſeil d'Etat du Roi , Sa
Majesté y étant , tenu à Verſailles , le treize Sepsembre
mil lept cent ſoixante-quatorze.
Signé , PHELYPEAUX.
II.
It paroît une Ordonnance du Roi , interprétative
de celle du 22 Août 1770 , concernant les
Bénéfices à charge d'ame de l'Ordre de Saint Auguftin.
Sa Majesté ordonne que le pécule des
Chanoines Réguliers qui décéderont pourvus de
Cures , Vicaireries perpétuelles ou autres Bénéfices
à charge d'ame , continuera d'appartenir à
l'Ordre ou Congrégation d'où dépendront ces
Bénéfices .
OCTOBRE. 1774. 211
111 .
Arrêt de la Cour du Parlement qui ordonne l'exé.
cutionde l'Ordonnance de 1672 , & des Arrêts &
Règlemens rendus en conféquence , & réitère les
défenſes faites aux Marchands de vin d'acheter des
vins à la halle , à l'étape & fur les Ports , &d'y
expoſer en vente des vins gâtés , viciés &défec
tueux. Fait défenſe aux Marchands Forains & aux
Courtiers d'y faire le commerce en regrat.
AVIS.
I.
ON ſouſcrit actuellement pour le Catalogue
Hebdomadaire , chez le St Pierres , Imprimeur-
Libraire , rue Saint Jacques , le prix de la ſouſcription
eſt par an de 6 liv. 12 f. On fait combien
eſt utile cette petite feuille , qui donne les
titres des livres nationaux & étrangers , avec
leur prix , ainſi que des productions de la gravure
&de lamuſique , avec les adreſſes des Marchands
qui les vendent.
I I.
Les Amateurs de l'antique peuvent voir chez
le ſieur Ruault , libraire , rue de la Harpe , une
figure d'albâtre de 18 pouces de hauteur , à-peuprès
dans l'attitude de la Vénus de Médicis. Les
pieds font appuyés ſur une conque ; à droite eſt
un crocodile , à gauche un dauphin ; l'air de tête
eft triſte& même un peu ſouffrant ; dans la chevelure
on remarque un diademe. Quelques favans
ont penſé que c'étoit une Cleopatre ſous
l'emblême de Vénus ; d'autres une Rhodope , &c.
212 MERCURE DE FRANCE.
&c. Ce morceau curieux & intéreſſant a été trou
vé dans le Bas-Dauphiné entre St Pol-trois Chateaux
& Clauſſaye , dans une fouille faite à l'occaſiondu
tremblement de terre que l'on y reflentit
en Janvier 1773 .
On voit auſſi chez le même un vaſe chinois de
la plus haute antiquité ; les caractères qui le défignent
ſont très-bien confervés. L'un & l'autre
fontàvendre.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Constantinople, le 17 Août 1774.
Il paroît certain que le Grand Viſir s'étoit
laiſſé ferrer, de manière qu'il a été forcé de ſoufcrire
à tout ce que les Ruffes ont voulu. Ils ont
enlevé vingt- trois pièces de canon , dont la
plupart n'avoient pas encore ſervi. On a fixé
le terme de deux mois pour les ratifications &
pour l'évacuation des conquêtes , fauf les ceffions
énoncées. Les troupes Ruſſes ont dû repafler
le Danube immédiatement après la ſignature
du Traité , & la Porte a congédié fans délai
les reſtes de ſon armée , comme dans le temps
d'une fécurité parfaite.
Le Grand Vifir s'étoit mis en marche pour
revenir à Andrinople ; mais la fièvre dont il
étoit déjà attaqué , l'a forcé de s'arrêter à
Karnabat , où il eſt mort le 4 de ce mois. Le
Caïmacan Ized Mehemet Pacha lui a fuccédé
dans le Viſiriat. Ce premier Miniſtre doit partir
inceſſamment pour aller , à deux journées , audevant
de l'Etendard du Prophète , & le ramener
dans cette Capitale ,
OCTOBRE. 1774 213
Les hoftilités ont ceſſé dans les Mers du Levant
, & les Commandans des trois Vaiſſeaux
Ruſſes ont paru à Tenedos , où on les a reçus
avec toute forte d'honneurs. Le bruit court
même que ces Vaifſeaux ſont venus mouiller
aux Dardanelles
De Sour (Tyr) , les Mai 1774-
>
Le Chéik- Daher , Commandant d'Acre , ayant
manqué aux engagemens qu'il avoit contractés
avec ſon fils Aly , pour lui faire dépoſer les
armes , ce dernier a refuſé de l'accompagner
dans l'expédition qu'il eſt allé faire avec les
Mutualis contre les Arabes qui vinrent piller , au
mois de Février dernier , la Ville d'Ageron &
les lieux circonvoiſins , & il a engagé ſon frère
Seid , Commandant de Naplouſe, à venir le
trouver à Saphet , avec ſes troupes. Cette conduite
alarme tout le pays; on craint que ces
deux Chéïks ne faflent encore quelque incurſion
dans les Villages des environs d'Acre , & ne finiſſent
par infulter cette ville.
De Petersbourg , le 22 Août 1774 .
L'Impératrice a fait préſent au Feld Maréchal
Comte de Romanzow de fix piéces de canon
priſes aux Turcs. On préſume que cette grâce
n'eſt pas la ſeule que doit attendre ce Général ,
qui a rendu de ſi grands ſervices à la Ruffie , &
Pon ſe rappelle que , lorſque Sa Majeſté Impériale
fit un pareil préſent au feu Général de
Weiſſmann , elle y ajouta une belle Terre , en
diſant qu'il devoit avoir un endroit pour placer
fes canons .
DeWarsovie, le 31 Août 1774.
Tout ce qui concerne l'établiſſement du Conſeil
permanent eft enfin réglé , & la Délégation
214 MERCURE DE FRANCE.
travaille à finir pluſieurs affaires qui ont été
l'objet de longs débats , afin qu'il ne ſoit plus
néceſſaire de proroger la Diète , dont l'ouverture
eſt fixée au premier Octobre .
L'armée Ruſſe a déjà repaſſé le Danube
& le Général Feld - Maréchal Comte de Romanzow
eſt maintenant à Jaſſy. La Moldavie &
la Valachie ne feront évacuées que dans cinq
mois.
Le Comte de Romanzow a déjà reçu un àcompte
de pluſieurs millions de piaſtres fur la
ſomme que le Grand Viſir a promis de payer
pour les frais de la guerre.
De Vienne , le 10 Septembre 1774.
Des lettres de Conſtantinople confirment la
nouvelle que l'on avoit reçue ici de la mort du
Grand Vifir. Si cette mort , qu'on dit naturelle,
étoit arrivée deux mois plutôt, il eſt affez probable
que le Traité de Boudjouck Kainardgi
n'exiſteroit pas. Les nouveaux détails que l'on
a reçus fur cette paix précipitée , ne permettent
pas de douter que Mouffoun Oglou avoit réſolu
de tout ſacrifier pour finir la guerre , en favorifant
même les Ruſſes , s'il le falloit. On affure
qu'il avoit ſecrétement fait répandre dans ſon
armée l'opinion que ſi le Reis - Effendi étoit
battu , c'étoit une preuve infaillible de la volonté
du Ciel , qui annonçoit qu'on ne pouvoit
plus arrêter les progrès des Ruffes que par une
prompte paix. Delà cette prodigieuſe défertion
&ſes ſuites. Les troupes Ottomanes en fuyant,
ont non-feulement pillé leur camp , mais elles
ſe ſont répandues , comme un torrent , dans la
Romanie , portant par-tout, fur leur paſſage,
le ravage & la dévaſtation. Andrinople même
OCTOBRE. 1774. 215
eſt devenu le théâtre d'un brigandage inouï .
Les Turcs y font entrés le fer & la flamme à la
main , comme dans une ville priſe d'aſſaut. II
eſt à craindre que ces brigands ne portent à
Conſtantinople des ſcènes auſſi tumultueuſes
& auſſi funeſtes. Il n'y a qu'un cri dans cette
Capitale de l'Empire Ottoman , contre la paix
honteuſe qu'on vient de ſigner.
De Ratisbonne , le premier Septembre 1774.
Il a paru, le 24 du mois dernier , à Munich
un Edit de l'Electeur contre l'uſage d'enterrer
les morts dans les Egliſes. Il eſt défendu , par
un autre Edit , de laiſſer déſormais les cadavres
des malfaiteurs expoſes ſur les grands chemins.
Ce Prince avoit fait publier précédemment
une Ordonnance , pour enjoindre à tous ſes
Tribunaux d'impoſer une taxe plus forte à
ceux qui encourront quelques amendes. Cetre
augmentation eſt deſtinée à former une caiſle
pour les Pauvres , & à ſubvenir à l'entretien
&à l'éducation des enfans orphelins , ou abandonnés
de leurs parens.
De Rome , le 17 Août 1774.
La mort du Cardinal de Gévres fait vaquer
dans le Sacré Collège un quatrième chapeau ,
ſans compter ceux des onze Cardinaux créés
& réſervés in petto dans le Conſiſtoire du 26
Avril 1773 .
De la Haye , le 30 Août 1774.
La Société établie à Rotterdam pour le progrès
des Sciences utiles , a propoſé pour le premier
Mars 1775 , la queſtion ſuivante : Quels
font les moyens de connoitre en mer la direction
des courans , en temps d'orage comme en temps
116 MERCURE DE FRANCE.
de calme , plus sûrement qu'on n'a faitjusqu'icie
Cette même Société propoſe également , pour
le prix de l'année 1775 , cette queſtion : Quellesfont
les raisons qui font que ſur les Vaisseaux
de la Compagnie des Indes Orientales , dans
leur trajet jusqu'au Cap , il meurt préſentement
plus de monde que dans les temps paſſsés , & que
fur les Vaisseaux des autres Nations , fuivant
des avis certifiés & quels feroient les moyens ,
outre ceux quifont déjà connus , de prévenir ce
malheur? La Société de Fleſſingue, dont le prix
eſt annoncé pour le premier Janvier 1776 , demande
: Quels font les ſignes distinctifs d'une
fievre putride qui règne à préſent ſur les Vaif-
Seaux qui partent de Hollande pour les Indes
Orientales ? & quels en font les causes & les
remèdes?
:
Extrait d'une Lettre de Newyorck , du 25
Juillet 1774.
La Chambre de Philadelphie , aſſemblée le 22,
conſidérant les malheureuſes conteftations qui
ſubſiſtent depuis long-temps entre la Grande-
Bretagne & les Colonies Américaines , & que
les derniers Actes du Parlement Britannique ont
encore augmentées , a arrêté unanimement :
:
Qu'il eſt abſolument néceflaire de tenir , le
plutôt poflible , un congrès des différentesColonies
, pour conſulter enſemble ſur la ſituation.
malheureuſe où elles ſe trouvent actuellement
pour former & adopter un plan à l'effet d'obtenir
Je redreflement de leurs griefs , de fixer les droits
des Américains fur les principes les plus ſolides
&les plus conftitutionels , & d'établir entre la
Grande - Bretagne & les Colonies cette intelligence
qui eft abſolument néceffaire à leur bonheur
& à leur proſpérité réciproques .
De
OCTOBRE . 1774 . 217
De Versailles , le 22 Septembre 1774 .
Le Roi a fait porter de ſa caſlette au Tréſor
Royal , une ſomme qu'il a deſtinée à payer en
1775 , une année d'arrérages de plus , de toutes
les penſions de 400 liv. & au-deſlous , des départemens
de la guerre , de la marine & de ſa
maiſon ; en conféquence , les penſionnaires de
cette clafle recevront , l'année prochaine , à
compter du premier Janvier , deux années d'arrérages
aux mêmes époques où ils n'en recevoient
qu'une .
De Paris , le 19 Septembre 1774 .
Dans le voyage que le Roi de Suede fit à
Chantilly, pendant fon ſéjour en France , il
admira principalement la précieuſe collection
d'hiſtoire naturelle que feu M. le Duc a raffemblée
, que le Prince de Condé n'a ceflé d'augmenter
, & qu'il a fait mettre dans le meilleur
ordre. Le Monarque Suédois , voulant donner à
ce Prince une marque de ſon ſouvenir & de ſon
amitié , en contribuant lui-même à enrichir un
cabinet devenu un des plus beaux de l'Europe ,
vient de lui faire parvenir une ſuite complette
des minéraux que produit ſon Empire. Cette
collection , compoſée de plus de fix cens échantillons
, eſt renfermée dans une armoire (uperbe ,
exécutée à Stockolm , où l'on a repréſenté en
marqueterie & en bronze doré les a mes du
Prince de Condé & divers autres ornemens. Le
comble de l'armoire eſt une eſpèce de rocher
formé par différens minéraux. La beauté & la
perfection de ce travail prouvent les progrès
que les Arts font en Suede ſous un Monarque
qui les encourage & les éclaire.
MadamedeRRoocckhe- Lambert , Abbefle deRhdez,
fit célébrer le 14 Juillet , un ſervice ſol nel
I. Vol. K
218 MERCURE DE FRANCE.
pour le feu Roi . Le catafalque étoit très- beau ;
& l'Oraiſon funèbre fut prononcée par l'Abbé
Bouges , Préfet du collège de la ville ; & , le 16
l'Abbefle & les Religieuſes firent célébrer en mufique
une meſſe pour la confervation du Roi &
de la Famille Royale , à laquelle ont aſſiſté la Noblefle
& les perſonnes notables de la ville.
Description du magnifique Catafalque érigé dans
l'Eglife ae Notre-Dame de Paris , le 7 Septembre
1774, fur les deſſins de M. Chálles , peintre
duRoi , deffinateurde la Chambre & du Cabinet
de Sa Majesté pour leſervicefolemnel de trèsgrand,
très-haut , très - puiſſant & très- excellent
Prince Louis XV, le Bien-Aimé , Roi de
France &de Navarre.
Le deuil qui couvroit l'extérieur de cette Métropole
étoit traverſé par trois litres de velours ,
fur leſquelles étoient diſtribués à diſtances égales
des écuſſons chargés des Armes de France &
de Navarre , de ſceptres mis en ſautoirs , & des
chiffres du Roi Louis le Bien-Aimé.
Un vafte portique hexaſtyle , dont le ſolide
étoit de marbre gris veiné de noir , préſentoit
fous une grande vouſſure l'entrée d'un Temple
antique: cette vouſſure étoit ornée dans ſes compartimens
de roſes antiques , & étoit encadrée
dans une archivolte . Elle formoit le milieu d'un
périftile foutenu par des colonnes (dont la diſtribution
étoit euſtyle) ; ces colonnes étoient de
granit roſe , d'ordre corinthien ; leurs chapiteaux
&leurs bafes de marbre blanc; elles portoient
un entablement de gris veiné couronné d'un fronton
, dans le fond duquel étoient les Armes de
France en marbre de Paros , fur des boucliers
Coutenus par des Anges.
OCTOBRE. 1774. 219
Un focle iſolé placé à l'extrémité de ce timpan,
préſentoit l'image de la Religion en marbre
blanc , figurée par une femme, dont la tête voilée
caracterifoit nos faints Mystères : elle tenoit
d'une main le ſymbcle qui nous fait triompher
de la mort , & préſentoit de l'autre un coeur embrafé
, en s'appuyant fur un Autel où l'Agneau
ſans tache étoit poſe ſur le Livre des ſept ſceaux.
Les deux pointes inférieures de ce même fronton
portoient , ſur un acrotare , des urnes de bleu
turquin , ornées de gui landes de cyprès.
L'architrave de la corniche ſur la face du périſtile
étoit coupée par un cadre qui la réunifloit
àla frife ; il renfermoit une table de marbre
blanc fur laquelle étoit gravée en lettres d'or ce
paſſage des Saintes Ecritures :
Luxit Judaa , & clamor Jerufalem afcendit.
Jer . c. XIV . V. 3 .
Sous ce portique , au- deſſus de l'arcade que for
moit la vouſſure , étoit un grand bas- relief de
marbre de Paros qui la traverſoit dans toute fon
étendue; il repréſentoit le Roi dans un quadrige
couronné par la Victoire , ſortant du combat de
Fontenoy. La Renommée devançoit fon char ,
que des vertus accompagnolent, repréſentées par
la Justice , la Prudence , la Force & la Tempérance.
Pluſieurs Peuples s'empreffoient à venir
au-devant de lui avec des palmes & des branches
d'olivier , tandis que les Villes foumiſes lui préſentoient
les clefs de leurs portes .
Au-deſſus de ce grand bas-relief, des feſtons de
laurier en marbre blanc formoient une frife terminée
parun aftragale àla hauteur des chapiteaux.
Aux deux côtés de la vouſſure , qui formoit le
milieu de ce portique, ſur le ſolide de fon arrière
1
Kij
220 MERCURE DE FRANCE.
,
corps,ces paſſages des Saintes Ecritures étoient
écrits en lettres d'or & faifoient alluſion à la
jeuneſſe du Prince, & à l'histoire de ſa vie. Celui
qui étoit ſur la droite portoit ces paroles :
Quasi arcus refulgens inter nebulas gloria; &quafi
flos rofarum in diebus vernis ; & quafi lilia que
funt in tranfitu aqua; & quafi thus redolens in
diebus eftatis.
Eccl. c. L. v. 8 .
Quafi oliva pullulans & cypreſſus in altitudinem
ſe extollens , in accipiendo ipſumſtolam gloria ,
&veftiri eum in confummatione virtutis.
Eccl . c. L. V. II .
Sur le côté oppoſé , étoient tracées ces paroles
en ſemblable caractère:
Corona fenum , filii filiorum :
Etgloriafiliorum , patres eorum.
Prov . c. XVII . V. 6 .
Sicut igne probatur argentum & aurum in camino :
ità corda probat Dominus.
Prov. c. XVII . V. 2.
Memoratusfum mifericordia tua , Domine.
Eccl . C. LI . V. II .
Pluſieurs lampes de bronze étoient fufpenduesàdes
chaînes d'or ſous les plafonds des architraves
de ce monument.
Les chiffres du Roi, relevés en or ſur un fond
d'azur , etoient formés des lettres initiales du
nom de Louis , & étoient encadrés dans de riches
ornemens , leſquels étoient ſuſpendus par des
Génies célestes , à des guirlandes de cyprès aux
deux côtés de ce portique , & étoient placés audeſſus
de la litre inférieure chargée des écuffons
de SaMajeſté.
OCTOBRE. 1774 . 22 Г
L'arc qui formoit la vouſſure du portique ,
préſentoit l'entrée de la nef ou du Camp de
douleur. Son intérieur , tendu de deuil juſqu'à la
naiſſance de la voûte , étoit traverſé de trois litres
, ſelon l'uſage conſacré aux pompes funèbres
de nos Rois . Ces litres étoient couvertes d'écufſons
ſemblables aux précédens , & renfermoient
de grands cartouches relevés en or , que des Anges
ſuſpendoient à des feſtons de cyprès , dans
leſquels étoient placés , ſous une couronne royalé,
les Armes de France & de Navarre , & les
chiffres de Sa Majeſté Louis XV le Bien -Aimé.
Au fond de ce fombre appareil, en face de la
porie d'entrée , s'élevoit une grande pyramide
dé porphyre rouge , fur laquelle étoient tracées
ces paroles en lettres d'or :
Manibus Ludovici decimi- quinti dile &iffimi ,
Galliarum Regis , Sacrum.
Cette pyramide étoit poſée ſur un foubaffement
de granit gris de la haute Egypte. Au milieu
de ce foubaffement , une porte fans ornemens
, élargie par le bas , ſelon l'uſage conſacré
aux monumens antiques , préſentoit l'entrée du
Choeur & du Sanctuaire. Elle étoit couverte d'un
fronton foutenu par des conſoles cannelées , à la
manière des Triglyphes. Ces côtés préſentoient ,
fous des vouſſures , deux farcophages de marbre
de verd-verd , de forines antiques , ornés de rainceaux
&de cannelures torſes . Des bas - reliefs de
bronze étoient placés au-deſſus , dans des enfoncemens
pris dans le ſolide du ſoubaſſement. Ils
repréſentoient la piété du faint homme Tobie
donnant la ſépulture au peuple de ſa Nation
pendant la captivité des Juifs en Babylone , &
les enfans de Jacob enfeveliſſans leur père dans
la ſépulture d'Abraham.
,
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
Sur la corniche qui couronnoit ce foubaffement
, des degrés élevoient un focle , ſur lequel
étoit placé 'Ange de la mort qui préſide aux tombeaux.
Le hoceul dont il étoit enveloppé , caract'rifoit
les ténèbres éternelles ; & la faulx dont
il étoit armé , la voraciré du temps .
Au- detfons de cette figure , & fous le fronton
qui couvroit cetre entrée , une table de pierre de
parangon tenfermoir ces paroles , tirées des faintes
Ecritures , tracées en lettres d'or :
Memor esto quoniam mors non tardat , & testamentum
inferorum , quia demonftratum eft tibi.
Ecel . c . xiv. V. 12.
Aux extrémités de ce ſoubaſſement, des colonnes
de porphyre rouge , poſées ſur un avantcorps
, s'élevoient fur l'entablement. Leurs baſes
& leurs chapiteaux étoient de bronze. Elles portoient
des lampes dorées , ainſi que chacun des
degrés qui étoient ſur la corniche du ſoubaffement.
L'extrémité de cette pyramide étoit terminée
par une urne cinéraire d'albâtre Oriental , or
née de guirlandes de cyprès en bronze doré.
GRAND ,
Au milieu du Choeur , en face de l'entrée , &
vis- à- vis l'Autel , s'élèvoit un monument confacré
à l'éternelle mémoire de TRÊS
TRÈS - HAUT , TRÈS - PUISSANT ET TRES - EXCELLENT
PRINCE LOUIS XV , LE BIEN-AIMÉ , Roi
de France & de Navarre.
Leplan de cet édifice , formé ſur un parallélograme
, élevoit fur fix degrés de granit rouge ,
(nombre fixé pour les catafalques des Rois ) , une
eſtrade, fur laquelle étoit poſé le cénotaphe. Il
étoit repréſenté par une urne d'or , de forme antique
, fur laquelle les Vertus Cardinales étoient
appuyées , & répandoient des pleurs. Ces figures
OCTOBRE. 1774. 223
étoient en argent , diftinguées chacune par leurs
attributs , & couronnées de guirlandes de cyprès.
Ce farcophage préſentoit , à ſes deux extrémités
, des médaillons , ſur leſquels étoient écrits
des paſſagés de l'Ecriture Sainte. Dans le premier
, en face de l'entrée , ces paroles étoient
gravées ſur un fond d'argent :
Ecce ego ingredior viam univerſa terra.
Reg. L. III . c. II . v. 2 .
Du côté de l'Autel , dans un ſemblable médaillon
, ces mots ſe préſentoient :
Salutare tuum expectabo , Domine.
Gen. c . xlix. v . 18 .
L'urne d'or , qui formoit cette repréſentation ,
étoit couverte du poêle & du Manteau Royal ,
développés ſur l'aëtique. Le premier , qui étoit
de drap d'or , bordé d'hermine , étoit traverſé
par une croix de moire d'argent , & portoit fur
ſes angles ledouble écuſſon des armes de France
& de Navarre , en broderie d'or. Le Manteau
Royal , qui le couvroit en partie , étoit de velours
violet , doublé & bordé d'hermine , & parſemé
de fleurs de lys fans nombre , brodées en
or. Il portoit ſur ſon extrémité ſupérieure , un
carreau de velours noir , orné de glands & de
galons en argent , ſur lequel étoit poſée la Couronne
de nos Rois , couverte d'un voile de deuil.-
Le Sceptre & la main de juſtice étoiert placés fur
un même carreau , avec les cordons des Ordres
de SaMajesté.
Ce cénotaphe étoit au milieu d'un Temple iſolé,
foutenu par un ſolide & des pilaſtres de porphyre
verd , où étoient ſuſpendus des trophées
& des couronnes militaires , ſurmontés par un
entablement d'ordre compofite , orné de modil-
Kiv
224 MERCURE DE FRANCE.
lons & de genticules , dont les montures & les
ornemens étoient en or. Ce ſolide étoit terminé ,
par le bas , à la hauteur du ſoubaſſement , par des
gaines canelées , couvertes de maſcarons de figures
lugubres , deſtinées à porter des lampes ſépulerales
& des pyramides de lumières. Les parties
latérales étoient percées par deux arcades qui en
découvroient l'intérieur. Elles étoient ornées ,
ſous leurs alettes , de compartimens & de roſes
de bronze
Des tables de jaſpe ſanguin renfermoient ,
dans un cadre doré , qui réuniſſoit la frife & l'architrave,
tes paſſages des Saintes Ecritures , tracés
en lettres d'or. Le côté de l'Evangile préſentoit
ces mots :
Non eft in hominis poteftate prohibere spiritum ,
nechabét poteftatem in die mortis.
Eccl . c. VIII . v. 8 .
Et celui de l'Epître renfermoit ces paroles :
Omnia enim qua de terra funt , in terram convertentur.
Eccl. c. xl . v. II .
Les faces de cet édifice , qui ſe préſentoient
vis-à-vis la porte d'entrée & le grand - Autel ,
offroient fur leurs entablemens , ſous une Couronne
Royale , les armes de France & de Navarre
en or & en relief. Une coupole ovale terminoit
& couvroit l'intérieur de ce monument ,
ſous laquelle des lampes ſépulcrales , ſuſpendues
au plafond des architraves , portoient leurs fombres
lumières .
Sur les fix degrés qui élevoient l'eſtrade ,
des flambeaux réunis préſentoient , chacun fur
leurs torches allumées , un double écuſſon des
armes de France.
OCTOBRE. 1774 . 225
Des focles triangulaires & circulaires , placés
fur un acrotaire , au-deſſus de l'entablement ,
élevoient aux angles de ce mauſolée , des trépieds
en or de forme antique , d'où s'élançoient
des tourbillons de flammes , deſtinées à répandre
la lumière ſur ce monument.
Cet édifice , qui renfermoit le cénotaphe , formoit
le ſtilobate d'une colonne coclide de marbre
de Paros , d'ordre Dorique, roſtrale & hiſtorique ,
telle que celles qui furent conſacrées à la mémoire
des vertueux Empereurs , Trajan &Marc-Autele.
Un amortifſſement de porphire verd , ſemblable
au reſte du monument , élevoit la baſe de
cette colonne , dont le fuſt cannelé étoit intercepté
par un focle , d'où ſortoient des prouës de
navire , en bronze , armées d'éperons à l'antique.
Un bandeau tourné en ſpirale , en couvroit audeſſus
la furface & les cannelures , & préſentoit ,
en bas - relief , les traits les plus mémorables du
règne glorieux de LOUIS XV.
Le commencement offroit l'éducation du Roi,
ſon ſacre , fon mariage avec la Princeſſe de Pologne
, & les fruits de cette heureuſe alliance ;
le congrès de Soiffons & les victoires remportées
en Allemagne & en Italie. Le Prince étoit repréſenté
pendant la paix , protégeant les ſciences &
les arts , élevant des monumens utiles à la gloire
& au bonheur de ſes ſujets. Ce Monarque courant
vers le Rhin , à la défenſe de ſes Etats , eft
arrêté par une maladie cruelle , qui fait craindre
pour ſa vie. Rendu aux voeux de fon peuple , il
fuit ſes conquêtes , foumet des villes , triomphe
à Fontenei , Raucoux & Lawfeld. Sous ſes aufpices
, ſes Généraux ſoumettent les principales
villes des Provinces -Unies , fans que le but des
conquêtes de ce Prince ait d'autre objet que la
228 MERCURE DE FRANCE :
paix. Ce bas-relief étoit terminé par des combats
fur terre& fur mer , par la priſe de Mahon ,
labataille de St Caſt & par les derniers jours
de ſa vie , auffi glorieux à ſa mémoire , que les
plus heureux ſuccès de ſon règne.
L'Eternité , figurée par un Ange en bronze ,
tenant un cercle formé d'un Serpent , étoit élevée
ſur un piédeſtal de porphire deſſus le chapiteau
de cette colonne .
Ce mauſolée étoit couvert d'un très -grand pavillon
de forme ovale , couronné d'une coupole
ornée de fleurs - de - lys en or , terminée par une
aigrette de plumes blanches. Uue riche corniche
dorée, ſous l'amortiſſement qui ſoutenoit la coupole,
portoit des feſtons d'hermine , qui en formoient
les pentes , dont les angles en reffauts ,
étoient ornés de riches aigrettes de plumes blanches
& noires , attachées au - deſſus de têtes de
morts ailées , qui leur ſervoient d'agraffes . Le
fond étoit coupé par une croix d'étoffe d'argent,
&portoit dans les angles les armes de France &
de Navarre , en broderies. Les rideaux qui fortoient
de ces pentes , formoient de gros noeuds ,
attachés à des cordons à glands d'or , qui les fufpendoient
à la voûre.
L'architecture qui décoroit le Choeur & le
Sanctuaire , étoit d'ordre Ionique , compotée de
pilaſtres de marbre de bleu turquin , dont l'entablement
& le ſolide étoient de gris veiné. Ces
pilaſtres ſéparoient les arcades des galeries qui
entouroient le Choeur , & portoient un attique
de même bleu turquin, terminé par huit frontons
, & par autant de parties droites. Sur la cimaiſe
de la grande corniche , au bas de l'attique ,
étoient diftribués alternativement , fur le vuide
des arcades , les armes & les chiffres de Sa Ma
OCTOBRE. 1774. 227
jeſté Louis le bien-aimé. Les Anges qui étoient
les ſupports de ces armes , foutenus fur des nuages
, exprimoient , par leurs attitudes , la plus
grande triſteſſe , & paroiſſoient occupés à les orner
de feſtons de cyprès. Les chiffres du Roi ,
relevés en or , ſur un fond d'azur, entourés, comme
ſes armes , de riches encadremens , étoient
pareillement ſuſpendus , par des Génies céleftes ,
àdes guirlandes funèbres.
Les vertus du héros, à la mémoire duquel
cette pompe funèbre étoit conſacrée , & qui ont
toujours été les plus chères à ſon coeur , étoient
repréſentées relevées en or, ſur des fonds d'azur,
dans de riches encadremens dorés . Celles qui
étoient placées ſur l'attique , dans le Sanctuaire ,
préſentoient la Foi , l'Eſpérance , la Vérité & la
Bonté.
La première offroit une Vierge , qui tenoit ,
de la main droite , une croix & un livre ouvert ,
qu'elle regardoit fixement.
La ſeconde étoit repréſentée par une jeune
femme couronnée d'une guirlande de fleurs ,
avec un enfant dans ſes bras , à qui elle donnoit
ſon ſein ; elle avoit un ancre à ſon côté , & une
colombe qui tenoit un rameau d'olivier.
La Vérité étoit figurée par une Vierge , tenant
d'unemain un foleil , & de l'autre un miroir ,
ayant un pied poſé fur un globe.
La Bonté étoit caractériſée par une belle femme
, le front couvert d'une couronne d'olivier ,
aſſiſe près d'une ſource pure , ombragée d'arbres
verds , tenant un pélican qu'elle ferre dans ſes
bras.
Au-deſſus da Jubé , de pareils encadremens
préſentoient fur des fonds d'azur , la Sincériré &
laConcorde. Ces deux Vertus , fi précieuſes au
Kvj
228 MERCURE DE FRANCE.
Souverain , étoient représentées par deux jeunes
femmes. La première , offroit un coeur d'une
main , & tenoit une colombe. La ſeconde , vêtue
à l'antique , couronnée de fleurs & de fruits, étoit
appuyée ſur une proue de Navire , & portoit une
Enſeigne militaire.
Les arcades étoient ornées dans leur milieu
fur les clefs de leurs archivoltes , de grands cartouches
en relief & en or , au milieu deſquels
une tête de mort ailée étoit couverte d'un voile
lacrymatoire en argent. Ces cartouches étoient
couronnés d'un cercle de lumière. De grands
rideaux partagés en bandes d'hermine & en drap
noir , fortoient des alettes de l'archivolte ; ils
étoient ſéparés au milieu , & retrouſſes avec des
cordons d'or au- deſſous des impoſtes ; le bas de
ces arcades étoit terminé & fermé pat une baluftrade
, dont les ornemens & les baluſtres étoient
de bronze doré , ſemblables à ceux qui entouroient
le choeur. Le fond de ces galleries qui étoit
tendu de noir , formoit un amphithéâtre qui ſe
réuniſſoit à celui du Jubé.
Les pilaftres d'ordre ïonique qui étoient diftribués
autour du choeur , étoient chargés de
trophées militaires , portés ſur des lances , &
ſuſpendus à des écharpes. Ces lances étoient
poſées ſur des gaines d'amétiſte , ornées de canmelures
& de guirlandes de laurier , ſur leſquelles
s'élevoient trois gerbes de lumière .
Cette décoration dont la voûte étoit foncée de
deuil , felon la coutume obſervée aux obfèques
de nos Rois , étoit terminée par des vaſes de
lapis , entourés de cyprès , élevés ſur l'à plomb
de chacundes pilaftres .
Les ſtales , qui étoient ſans aucun ornement ,
portoient au-deſſus de leurs plafonds , ſous une
OCTOBRE. 1774 . 229
plate-bande de bréche violette , une litre de ve-
Jours noir, parſemé de fleurs de lys d'or , & de
larmes en argent , couvert d'écuſſons aux Armes
de France , fufpendus à des feſtons d'hermine .
La plate bande , qui ſoutenoit cette litre, fervoit
de baſe à un cordon de fleurs de lys en reliefs
& en or , ſur lequel étoit placé le premier
⚫rangde lumières.
La ſeconde litre formoit la friſe au milieu de
l'entablement ïonique, orné comme le précédent,
&chargé d'écuffons , foutenus par des guirlandes
d'hermine.
Le cordon de lumières du milieu , étoit poſé
ſur la cimaiſe de la grande corniche , foutenue
par des branches ſaillantes en or , leſquelles
étoient interceptées par des girandoles élevées
ſur chacun des pilaftres .
La troiſième litre étoit placée au- deſſus de l'attique
, dont la corniche portoit le dernier cordon
delumières.
La porte d'entrée & les deux latérales , étoient
de bréche violette ; la première étoit terminée
par un fronton , au milieu duquel étoit une tête
de mort ailée. L'acrotaire , qui en accompagnoit
-le couronnement , ſe joigaoit à la baluſtrade du
Jubé , & portoit ſur ces pilaſtres des gerbes de
-lumières. L'intérieur de ces portes étoit orné de
rideaux brodés en larmes d'argent & en fleurs de
lys d'or , ſoutenus en feftons , par des cordons
d'or aux deux côtés .
Le Sanctuaire étoit ſéparé du Choeur par trois
degrés terminés contre les pilaſtres d'une baluſtrade
qui en formoit l'enceinte ; le corps de cette
balustrade étoit de brèche violette , orné de
compartimens de marbre verd, de baluftres &
de moulures en or , & élevé ſur une plinthede.
marbre de port-or .
230 MERCURE DE FRANCE.
Les acrotères poſés ſur ces pilaſtres étoient
terminés en amortiſſement , & fervoient de bafe
àdes girandoles en or chargées d'un grand nombre
de lumières .
Au fond de cette enceinte , trois marches
conduiſoient à l'Autel ; fon parement de velours
noir étoit traverſé par une croix de moire d'argent.
Quatre écuſſons en broderie aux Armes de
France en ornoient les côtés .
Le rétable de ce grand Autel étoit élevé ſur
trois gradins taillés en guillochis; il étoit formé
par un cadre doré , qui renfermoit une table de
lapis - lazuli parſemée de fleurs- de- lys en relief
& en or. Ces gradins étoient garnis d'un triple
rang de candelabres en argent , portant à leurs
lumières un double écuffon aux Armes de France .
Le ſoubaffement qui entouroit cette enceinte
étoit en brêche violette , rempli dans ſes compartimens
de tables de verd-verd, encadrées dans
des moulures en or. Les Armes de France en
relief, couvertes d'une couronne royale , & fufpendues
à des guirlandes de laurier , étoient placées
ſur le haut des pilaftres , & couronnoient
ce foubaffement.
Une grande niche terminoit le fond de l'Autel&
du Sanctuaire ; elle étoit revétue de brèche
violette & de tables de verd- verd dans ſes compartimens
, enfermées dans des cadres dorés. Sa
baſe étoit élevée au-deſſus des gradins de l'Autel.
Son archivolte étoit poſée ſur l'entablement
du grand ordre. Une gloire en or étoit placée
vers le milieu ; ſes rayons , qui s'élançoient de
: ſon foyer , au centre duquel étoit écrit fur un
triangle le Saint Nom de Dieu en caractères
hébraïques , étoient interceptés par un cercle
de nuages de marbre blanc , couverts d'une
د
OCTOBRE . 1774 . 231
infinité d'Eſprits céleftes , figurés par des Ché
rubins .
Un amortiſſement de lapis - lazuli , enrichi
d'ornemens de bronze argenté , élevoit un Chriſt
en argent plus grand que le naturel , dont la tête
paroiſſoit être entourée de rayons d'or que formoit
la Gloire qui occupoit le fond de la niche.
Un réverbère placé au derrière de la Croix , portoit
ſa lumière ſur le JEHOVA , & paroiſſoit participer
aux rayons qui formoient cette Gloire .
Cet Autel étoit couvert d'un grand & magnifique
dais , dont la corniche en argent étoit richement
décorée en ſculpture. Les pentes de
velours ,garnies de franges & de galons , portoient
les Armes de Sa Majefté, placées près l'une
de l'autre. Le plafond de ce dais étoit auſſi traverſé
d'une Croix de moire d'argent entre quatre
écuſſons aux Armes de France & de Navarre.
De grandes aigrettes de Plumes noires & blanches
ornoient ſes angles , & en couronnoient
l'extrémité. D'immenſes rideaux de velours noir,
parſemés de larmes d'argent & de fleurs-de-lys
en broderie & doublés d'hermine , ſortoient de
deſſous les pentes de ce dais ; ils étoient retroufſés
à des noeuds entre un groupe de pilaſtres ,
& attachés ſur les arrière-corps à des mufles de
Lions.
NOMINATIONS.
Le Roi a nommé le ſieur Daine à l'Intendance
de Limoges , vacante par la nomination du ſieur
le Noir , à la place de Lieutenant- Général de
Police . Sa Majeſté a ordonné en même temps la
réunion de l'Intendance de Bayonne à celle
•d'Auch , dont le ſieur Journet étoit pourvu depuis
plufieurs années.
232 MERCURE DE FRANCE,
Le 4 de Septembre , le Comte de la Billarderie
d'Angiviller , prêta ferment entre les mains du
Roi , pour la Place de Directeur- Général des Bâtimens
de Sa Majefté.
Le 18 de Septembre , le ſeur Jolly de Fleury ,
Conſeiller d'Etat , prêta ferment entre les mains
du Roi pour la Charge de Secrétaire des Ordres
du Rot , dont Sa Majesté l'a pourvu ſur la démiffion
de l'Abbé Terray .
,
PRÉSENTATIONS .
Le cinq Septembre les Duputés des Etats de
Languedoc furent admis à l'audience du Roi. Ils
furent préſentés à Sa Majesté par le Comte de
-Bifly Lieutenant- Général de la Province , &
par le Duc de la Vrillière , Miniſtre & Secrétaire
d'Etat , ayant le département du Languedoc , &
conduits à cette audience , ainſi qu'à celle de la
Reine & de la Famille Royale , par le ſieur de
Nantouillet , Maître des Cérémonies , & par le
ſieur de Watronville , Aide des Cérémonies . La
députation étoit compoſée, pour le Clergé , de
l'Evêque de Rieux , qui porta la parole ; pour la
Nobleſſe , du Comte de Roquelaure , Baron de
Lanta ; pour le Tiers -Etat , des fieurs de Braffalieres
, Chef du Confiftoire de Toulouſe , de la
Brouffe , Maire d'Aramon , & du ſieur de la Fage,
SyndicGénéral de la Province .
Le Corps -de-Ville de Paris ſe rendit le 4 de
Septembre à Verſailles , ayant à ſa tête le Maréchal
Duc de Briffac , Gouverneur de Paris . Il
eut audience du Roi , & fut préſenté à Sa Majeſté
par le Duc de la Vrilliere , Miniſtre & Se
crétaire d'Etat , & conduit par le fieur de Nantouillet
, Maître des Cérémonies . Le fieur de la
Michodière , Conſeiller d'Etat & Prévôt des
OCTOBRE. 1774 . 233
Marchands , & les ſeurs Vernay de Chedeville
& Trudon , nouveaux Echevins , prêtèrent le
ferment , dont le Duc de la Vrilliere fit la lecture
, ainſi que du ſcrutin qui fut préſenté par le
ſieur Feydeau de Brou , Avocat du Roi au Châtelet.
Le Corps-de-Ville cut enfuite P'honneur
de rendre ſes reſpects à la Reine & à la Famille
Royale.
Le 1 I de Septembre les Députés des Etats d'Artois
eurent audience du Roi ; ils furent préſentés
à Sa Majesté par le Marquis de Levis , Gouverneur
de la Province , Lieutenant-Général des Armées
du Roi , & Capitaine des Gardes de Monfieur
; & par le Comte de Muy , Miniſtre & Secrétaire
d'Etat , ayant le Département de la
Guerre. Ils furent conduits à cette audience par
le ſieur de Nantouillet , Maître des Cérémonies.
La Députation étoit compoſée , pour le Clergé ,
du fieur de Briois d'Hulluch , Abbé Régulier de
l'Abbaye de S. Waſt , qui porta la parole ; pour la
Nobieſſe , du Marquis d'Aouſt ; & pour le Tiers-
Etat, du ſieur Mauduit , Avocat en Parlement ,
ancien Echevin de la Ville d'Arras .
La Dame de Sartine a eu l'honneur d'être
préſentée au Roi & à la Famille Royale par la
Ducheſſe de Duras .
Le Comte de Neyon de Villieres , Colonel au
Régiment de la Guadeloupe , a eu l'honneur
d'être préſenté à Sa Majesté le 11 de Septembre
par le ſieur de Sartine , Secrétaire d'Etat au Départementde
la Marine.
Le 13 Septembre le Marquis de Montaigu ,
Député par la ville d'Avignon pour complimenter
le Roi ſur ſon avénement au Trône , cut
ane audience publique de Sa Majesté , à laquelle
il fut conduit, ainſi qu'à celles de la Reine & de
234 MERCURE DE FRANCE.
la Famille Royale , par le ſieur Tolozan , Introducteur
des Ambaſſadeurs .
Le 18 de Septembre le Lieutenant Civil & lesprincipaux
Officiers du Châtelet de Paris , eurent
Thonneur de préſenter leurs reſpects à Leurs
Majestés .
I a Marquiſe de S. Simon a eu l'honneur d'être
préſentée au Roi & à la Famille Royale par la
Marquiſe de Fleury , elle a pris le Tabouret en
qualité de Grande d'Eſpagne.
:
La Marquiſe de la Faillet a eu auſſi 1 honneur
d'être préſentée a Leurs Majestés & à la Famille
Royale , par la Marquiſe de Montmorency-
Saugeon.
Le Comte de Vergennes , Miniftre & Secrétaite
d'Etar au Département des Affaires Etrangères
, a préſenté au Roi le Baron de la Houze ,
Miniſtre Plénipotentiaire àHambourg , de retour
par congé.
Le ficur de Claris , Premier Préſident de la
Chambre des Comptes & Cour des Aydes de
Montpellier , a eu l'honneur d'être préſenté au
Roi le 18 de ce mois , par le ſieur de Miromeſnil ,
Garde des Sceaux.
MARIAGES .
Le Roi , la Reine & la Famille Royale ont
figné le contrat de mariage du Marquis de Tomboeuf,
Lieutenant au Régiment des Gardes Françoiſes
, avec Demoiselle de Bombel , fille du
Marquis de Bombel , Capitaine au même Régiment
.
Le It de Septembre le Roi , la Reine & la Famille
Royale ont figné le contrat de mariage du
fieur Grandin de Meutauclos , Brigadier des
OCTOBRZ. 1774. 235
Gardes- du - Corps du Roi de la Compagnie de
Beauveau , Chevalier de l'Ordre de S. Louis",
avec la Baronne de Princen , veuve da Baron de
Princen , ancien Capitaine de Cavalerie au Régiment
de Royal Allemand.
Leurs Mjtés , ainſi que la Famille Royale ,
ont figné le contrat de mariage du Comte de la
Porte , Capitaine an Régiment de la Vieille Marine
, avec Demoiſelle de Breget , fille du ſieur de
Breget , Baron du Saint Empire , Chevalier de
l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis , Meſtrede-
Camp de Dragons , & Chef de Brigade des
Gardes-du-Corps de Monfieur.
NAISSANCES .
La femme du nommé Lecoquier , Libraire à
Valogne , eft accouchée le 27 du mois d'Août
d'un garçon & de deux filles , qui ſont de la force
ordinaire & très -bien conformés ; & Anne Bunel ,
femme de Pierre Collet , Journalier de la Pa-.
roiſſe de Benouville , en Normandie , eſt accouchée
le 12 d'Août de trois garçons qui ſe portent
bien.
MORTS.
Marguerite - Nicole de Geneſte Durpaire ,
veuve de Charles - David de Proify , Baron
d'Eppe , Lieutenant pour le Roi de la Province
d'Artois , eſt morte au châtean d'Eppe , près de
Laon , âgée de 90 ans . Elle étoit fille de Charles
de Geneſte , Comte Durpaire , Gouverneur de
Philippeville , mort dans la 10ge année de fon
âge.
Marie- Michelle Beauvergier de Montgon ,
236 MERCURE DE FRANCE.
veuve de Gaſpard , Comte de Montmorin ,
Meſtre-de- Camp de Cavalerie , eſt morte à Paris
dans la 82e année de ſon âge.
Agathe- Louiſe de S. Antoinede Saint-Andrés,
épouſe de Louis-René Mans de la Tour-du-
Pain de la Charce , Meſtre- de-Camp de Cavalerie
, eſt morte à Paris dans le mois d'Août .
Le nomméCharles- Louis Dumont , eſt mort à
Château - Porcien , en Champagne , dans la 1040
année de ſon âge.
,
Madeleine de Mauville & Ward , femme de
Louis , Marquis & Comte de Piſe de Bourbon
Laitcy ancien Colonel aux Grenadiers de
Dance, Commandeur , Grand Croix de l'Ordre
de S. Michel de Bavière , veuve du Lord Guillaume
Shirley , Gouverneur des Iſles de Bahama ,
Colonel d'un Régiment de ſon nom , Lieutenant-
Général des Armées d'Angleterre , eſt morte à
Paris le 6 de Septembre dans la 45e année de fon
âge.
Pierre-Jean Mariette , Contrôleur de la Chancellerie
, Amateur honoraire de L'Académie
Royale de Peinture & Sculpture , Aſſocié de
l'Académie de Florence , connu par un traité
très- eſtimé ſur les pierres gravées , &par une trèsriche
collection de gravures & de deſſins originaux
, eſt mort à Paris dans la 8 re année de
fon âge.
Léopold-Charles de Choiſeul Stainville , Archevêque
Duc de Cambray , Prince du S. Empire
, Abbé Commendataire de l'Abbaye Royale
de S. Arnould , Diocèſe de Metz , eſt mort à
Moulins ,en Bourbonnois , le II de Septembre ,
dans la soe année de fon âge.
Raymond- Jacques Gallucis de l'Hôpital, Comre
de l'Hôpital , Lieutenant-Général des Armées
OCTOBRE. 1774 . 237
du Roi , Commandant pour Sa Majeſté à Bayonne
, y eſt mort le 27 du mois d'Août dans la
5se année de ſon âge .
Marie-Anne de la Certe , épouſe d'Eugène-
François , Comte de la Laing , Vicomte d'audenarde
, Chambellan de Leurs Majeftés Impériale
& Royale , eft morte à Bruxelles , âgée de
46 ans .
Marie-Thérèſe Tonny , eſt morte à Chantilly
dans la rose année de fon âge.
Henriette Marquet , épouſe de Jacques- Philippe
le Long , Comte de Dreneuc , Brigadier
des Armées du Roi , & Capitaine au Régument
desGardes Françoiſes , eſt morte en cette ville .
LOTERIES.
Lecent ſoixante-quatrième tirage de la Loterie
de l'hôtel - de- ville s'eſt fait , le 26 d'Août , en la
manière accoutumée. Le lot de cinquante mille
liv. eſt échu au No. 25971. Celui de vingt mille
livres au N°. 36373 , & les deux de dix mille ,
aux numéros 38632 & 39609 .
Le tirage de la loterie de l'Ecole royale militaire
s'eſt fait les de Septembre. Les numéros fortis de
la roue de fortune ſont 74 , 7,78 , 39 , 16. Le
prochain tirage ſe fera les Octobre
ERRATA du Mercure de Septembre 1774.
Pag. 15 , vers 10 , Quelle mort , lifezquel mortela
238 MERCURE DE FRANCE.
PIECES
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en proſe , pages
La Médiocrité , épître à ma Soeur ,
Epître de l'Abbé de Chaulieu ,
ibid.
II
Traduction en vers de l'ode première du livre
premier d'Horace , 14
L'amitié à l'épreuve de l'amour - propre ,
conte moral , 16
Paraphrafe du Pleaume 6 , 33
Hymne pour une Fête maçonne , 37
Epître à la Fontaine , 39
Vers faits à la Fontaine de Vaucluſe, au point
du jour,
48
Impromptu , 49
Vers mis au bas du portrait de M. de la
Ferté , ibid.
-Au bas du portrait de Mlle Gillſenan ,
Explication des Enigmes & Logogryphes , ibid.
50
ENIGMES , SI
LOGOGRYPHE , 54
Chanfon , 56
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 57
Abrégé de l'Histoire de Genève , ibid.
Projet de réforme pour le collége deGenève , 63
L'art de cultiver les pays de montagnes &
les climats froids , 68
Traité des Connoiffances néceſſaires à un Notaire
, 70
Hiltone de l'Académie royale des Sciences ,
Idylles par M. Berquin ,
73
97
La Dignité des Gens de lettres , 104
OCTOBRE. 1774 . 239
Epître à Daphné , ibid .
L'Amour de la Gloire , ibid.
Les Bienfaits de la Nuit , ibid.
Oraifon funèbre de Louis XV , par M. Sabatier
, 117
Le Bonheur des Peuples , 123
Cauſes célèbres & intéreſſantes , ibid.
Oraiſon funèbre de Louis XV , par M. l'Abbé
Royer , 124
Eloge funèbre de Louis XV , par M. de la
Fofle, 125
126
Rapport des inoculations faites dans la Famille
Royale au château de Marly ,
Réponſe d'un jeune Poëte qui veut abandonner
les Muſes , à un ami qui lui écrit
pour l'en détourner ,
Panégyrique de St Louis , Roi de France , par
le Père Mandar , Prêtre de l'Oratoire ,
Oraiſon funèbre de Louis XV , par Meffire
Céfar- Guillaume de la Luzerne ,
-par M. l'Abbé de Marneſia ,
130
131
134
141
-par M. l'Abbé de Moucher de Villedieu , 142
Eloge de la Fontaine qui a concouru pour le
prix de l'Académie de Marseille en 1774 ,
par M. de la Harpe ,
Journal des Cauſes célèbres ,
Mémoire pour les Habitans de Salancy , en
faveur de la Roſière
ibid.
153
156
ACADÉMIE Françoiſe, 163
-de Marseille , 165
SPECTACLES , Opéra , 167
Comédie Françoiſe , 168
Début , ibid.
Comédie Italienne , 169
Lettre du petit Bonhomme , auteur du Roüé
240 MERCURE DE FRANCE.
vertueux , à l'auteur de l'Art du Théâtre , 171
A M. Lacombe , auteur du Mercure , 173
ARTS , 178
Gravures , 187
Architecture , 189
Mufique ,
ibid.
Leçons de Langues , 191
Cours de Langue angloiſe, 192
Fête , 193
Anecdotes , 194
Arrêts , Ordonnance , 198
AVIS , 211
Nouvelles politiques , 212
Catafalque à Notre-Dame de Paris , 218
Nominations , 231
Préſentations , 232
Mariages, 234
Naiflances , 235
Morts ,
Loteries ,
ibid.
237
J'AI
APPROΒΑΤΙΟΝ.
'AI lu, par ordre deMgr le Garde des Sceaux ,
le premier vol. du Mercure du mois d'Octobre
1774 , & je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir
en empêcher l'impreſſion .
A Paris , le 29 Septembre 1774-
LOUVEL.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
OCTOBRE , 1774.
SECOND VOLUME.
Mobilitate viget . VIRGILE.
Beugnet
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , Rue
Chriſtine , près la rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'EST au Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriſtine, que l'on prie d'adreſſer , francs de port,
les paquets& lettres , ainſi que les livres , les eftampes
, les piéces de vers ou de proſe , la muſique
, les annonces , avis , oblervations , anecdotcs
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public, & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des livres
, eſtampes & pièces de muſique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres& de ceux qui les
cultivent , ils font invités àconcourirà ſaperfection
; on recevra avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre ,& leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront meine un titrede
préférence pour obtenir des récompenfes fur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv
que l'on paiera d'avance pour ſeize volumes rendus
francs de port .
L'abonnement pour la province eſt de 32 livres
pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
port par la poſte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eſt de 36 ſols pour
ceux quin'ont pas ſouſcrit, au lieu de 30 fols pour
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d'avance le prix de leur abonnement franc de port
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IIIe liv. en vers ft des Odes d'Horace , in- 12. 21.
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in 8 ° . broché , 11. 4f.
Journal de Pierrele Grand , in- 8 ° . br. sl.
Institutions militaires , ou Traité élémentaire
de Tactique , 3 vol. in 8°. br. و ام
Eloge de Racine avec des notes , par M. de
la Harpe , in- 8 ° . br. 11.101.
Fables orientales , par M. Bret , vol. in-
8 °. broché ,
La Henriade de M. de Voltaire , en vers latins
&françois , 1772 , in - 8 °. br .
Traité du Rakitis , ou l'art de redreſſer les
11. 161.
3 liv.
21.101.
enfans contrefaits , in 8°. br. avec fig. 41.
LesMufes Grecques , in - 8 ° . br.
Les Pythiques de Pindare , in- 8° br. sliv.
Monumens érigés en France à la gloire de
Louis XV, &c in - fol. avec planches ,
rel . en carton , 241.
Mémoires fur les objets les plus importansde
l'Architecture , in-4°. avec figures, rel . en
carton , 121.
Les Caractères modernes , 2 vol. br. 31.
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE , 1774 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE SEXE VENGÉ ,
Epitre à Life , marchande de modes , qui
m'avoit dit de lui apprendre àfaire des
vers.
Sons de cet indigne manoir ,
Le Ciel t'en inſpire l'envie;
Avectous les dons du génie
Veux- tu ſécherdans un comptoir ?
Tandis que ſur les pas d'Horace ,
Aiij
6 MERCURE DE FRANCE.
Ou du galant Anacreon ,
Tu peur au ſommet du Parnafle
Ceindre le laurier d'Apollon ,
Tu vas bâtir une carcaſſe ,
Te complaire dans un pompon ,
Dans une aigrette miſe en place
Ou dans le tour d'un papillon ,
Et , pour tout fruit de ton étude ,
Nous préſenter matin & foir
L'agrément & le déſeſpoir ,
Ou le bonnet à la Gertrude ?
Ah ! fuis un penchant glorieux ,
Approfondis l'art de la rime ;
C'eſt le vrai langage des Dieux :
Viens enchanter la double cime
Par quelque chef- d'oeuvre fameux.
Du fond de ton rez- de- chauflée
Viens prendre place dans les cieux ;
Sur les ailes de la Pensée
Parcours ces aftres radieux ;
Le globe devient ton domaine :
Tu vas régner en ſouveraine
Sur ce théâtre ſpacieux :
D'un chantre la verve féconde
Embraffe l'Univers entier :
Te verrois- je dans l'atelier ,
Meſurant la gaze ou la blonde ,
Quand ton oeil peut apprécier
L'immenfe furface du mondee
OCTOBRE. 1774. 7
Voudrois- tu perdre ſans retour
Tous les tréſors de l'empirée ,
Pour t'occuper d'une poupée
Adouze ou quinze ſols par jour ?
Laifle donc pour jamais la guimpe
Et le parfait contentement.
Peux- tu balancer un moment
Entre la boutique & l'Olympe ?
Quoi ! Life , ces traits raviflans ,
Ce teint , ces roles du bel âge ,
Ta démarche , ces fons touchans
Seroient ton unique partage.
Ah ! la Nature toujours ſage
Qui t'orna de tant d'agrémens ,
Dut, pour couronner ſon ouvrage ,
Te pourvoir d'un mâle courage
Et des plus fublimes talens.
Par quelle affreuſe barbarie ,
L'homme , oſant élever la voix ,
Dépouille de ſes plus beaux droits
Son idole la plus chérie ?
Quoi ! ce ſexe ſi gracieur ,
Inſtruit par nous à la Victoire ,
Que fuivent les Ris & les Jeux ,
Epris des charmes de la Gloire ,
Ne pourroit , au gré de ſes voeux ,
Percer au temple de Mémoire ?
Et jamais les foibles accens : -
1.
: Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
N'allumeroient au fond des ames
Une étincelle de ces Aammes
Dont il fait embraſer mes ſens;
Va, ſur les bords de l'Hipocrene ,
Si le blond Phébus tient ſa cour ;
C'eſt auſſi le brillant ſéjour
De Thalie & de Melpomene .
Que l'innocence & la Beauté
Donnent de luſtre à l'Harmonie !
Qu'une aimable ingénuité
Sied bien à l'altière Uranic !
Sous les traits de la Volupté
Je veux adorer le Génie.
Puiſſante Reine d'Idalie ,
Tandis que le Dieu des combats ,
Poſant les foudres de la guerre ,
Laifle enfin reſpirer la terre
Pour rendre hommage à tes appas ;
Que ton bras plus blanc que l'albâtre
S'arme du vaſte bouclier ;
Du plus impénétrable acier
Couvre ce ſein que j'idolâtre ;
Quel mortel farouche , arrogant ,
Ne va pas te rendre les armes !
Ah ! ſous cet air ſi menaçant
Tu fais éclater mille charmes .
Quand , paré de brillans atours ,
Alcide vient frapper ma vue ,
Que j'aime l'énorme maſſue
OCTOBRE. و . 1774
:
Aux mains des folâtres Amours !
Ainſi t'élançant ſur mes traces
Suis - moi fur de fertiles bords :
Livrée aux plus heureux tranſports ,
Peux-tu redouter les diſgrâces ?
C'eſt dans l'empire des Accords
Que doivent triompher les Grâces .
Quittedonc ton triſte taudis
Où luit cette clarté nocturne ;
Je veux ſous de vaſtes lambris
Te faire chauſſer le cothurne.
Aux yeux d'un lâche meurtrier
Saiſis le poignard d'Emilie ,
Ou fais retrouver Cornelie
Dans la coëffeuſe du quartier.
Rends - nous la majeſté ſuprême.
Des Rois prends le port & le ton :
J'aime ſur un minois fripon
A voir briller le diadême .
Malgré ton indigence extrême
Affecte un ſuperbe dédain .
Si ton tendre coeur ſe déchire
Vers le tragique dénouement ,
Peins plutôt le pur ſentiment :
Dans les beaux accords de la lyre.
Mais envain tu prétens rimer
Si le tendre amour ne t'inſpire ,
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
A
Ta verve ne peut s'enflammer
Que dans l'accès d'un doux délire :
Apprends que le grand art d'écrire
N'eſt autre que celui d'aimer.
Docile aux leçons de ton maître ,
Ouvredone ton coeur aux defus ;
Mais ſache qu'il faut les connoître
Avant de chanter les plaiſirs.
ParM. El..
L'AVARE & L'ENVIEUX .
Apologue..
Invidus , alterius rebus marcefcit opimis.
ON
HORACE.
Na , de tous les temps , détesté l'avarice;
Elle enterre les biens que nous donnent les dieux.
Ses tréſors enfouis deviennent ſon fupplice.
Aux yeux de qui l'Envie est-elle un moindre vice
Je le tiens , quant à moi , beaucoup plus odieux.
Le bonheur des Humains fait ſécher l'Envieux :
C'eſt un tyranjaloux. Craignez fa frénéfie ;
Son accueil tient du mal dont ſon coeur eſt flétri
Il eſt né bas : les Grands ont de la courtoifie
Ils font du malheureux le sefuge & l'appui ;
Mais voyez près du trône un bélître enrichi :
Le fat , à les repas , veut vivre d'ambroific ,
OCTOBRE. 1774. II
Et voit , avec douleur , le pain que mange autrui.
J'ai trouvé, là-deſſus , dans un vieux repertoire ,
Certain fait oublié que je vais raconter.
La Fontaine , avant moi , puiſa dans ce grimoire,
Et ſut , ſelon les cas , retrancher , ajouter.
Ce qu'il fit , pour le bien , joſe auſſi le tenter ,
Ce n'eſt pas fans ſujet que j'écris cette hiſtoire.
Des revenus publics , fermiers ambitieux ,
Dans un même logis , demeuroient porte-à-porte ,
Certain Avare & certain Envieux.
L'un & l'autre , d'étrange forte
Fatiguoient le maître des Dieux
Par des ſouhaits outrés. Il appelle Mercure.
Vois , dit-il ces deux Publicains :
J'ai pour eux paflé la meſure
Des faveurs que j'accorde aux deux tiers des hu
mains.
De leurs extorfions , chacun là- bas , murmure.
Les ſacs d'argent , chez eux , ſont en pile encaffés
,
Er l'un& l'autre ſe figure
Qu'il n'en a point encore aflez.
Pour contenter ces inſenſés ,
Va voir ce qui me reſte à faire ;
Je n'aime point les gens qui me font mon procès :
Je veux bien cependant retenir ma colère ,
Et par de nouveaux dons les contraindre à ſe
taire. م
Pars,& fais droit à leurs placets ,
Avi
12 MERCURE DE FRANCE.
Mercure vole , il les aborde.
( Il avoit , en chemin , fait des réflexions. )
Ceque vous defirez , Jupiter vous l'accorde ,
Dit- il , faites-moi part de vos intentions.
Méditez cependant ſur les conditions
Que ſa majesté vous impoſe.
Sitôt que l'un de vous déſignera le don
Que fon caprice ſe propoſe ,
L'autre aura ſur le champ ledouble de la choſe
Que recevra ſon compagnon :
J'en jure par le Styx: allons , fire Harpagon ,
Parlez . L'Avare dit , Jupiter eſt trop bon :
Je demande , pour tout, deux millions en ſomme.
Au même inſtant paroît un coffre- fort .
Mercure dit , comptez bon-homme ;
Voilà fix millions en or.
O Ciel ! & c'eſt pour nous , Seigneur , ſans rien
rabattre ?
Sans doute. Comptons donc... Ah I je bénis mon
fort.
L'Avare prend , felon l'accord ,
Deux millions , & l'autre quatre.
Lors ſe tournant vers l'Envieux ,
Mercure dit : & toi , quelle eſpèce de grâce
Demandes tu ? Que je te fatisfaſſe.
Je veux perdre un de mes deux yeux ,
Répondit- il. Mercure furieux.
Vit , trop tard , où tendoit cette horrible penſée.
Du pommeau de fon caducée
1
OCTOBRE. 1774. 13
Il le frappe, & lui crève un oeil .
Bon , dit le borgne , allez , ſervez mon camarade.
La Nature pour lui ſemblera toute en deuil :
Plus il en gémira , moins je ſerai malade.
Mercure avoit juré ; pour remplir ſon ferment ,
En détournant la tête , il aveugle l'Avare ;
Et puis aux cieux s'envola triſtement.
Victime des voeux du barbare ,
Harpagon ne ſaurait veiller à ſon argent.
Vainement il ypenſe : ô comble de diſgrâce !
Le borgneſcélérat l'avoit dévaliſé.
Dans (on indigne coeur il s'étoit propoſé
De voir ſon compagnon endoſſer la beſace ,
Gueuler , mourir de faim , ſans trouver un féru.
Arbitres de l'humaine race ,
५.
ODieux ! gardez votre or, donnez-nous la vertu .
Harpagon , ſans argent , fut bientôt ſans haleine ,
Sans poulx , lans mouvement: bref il étoit véru
D'un juſte de ſapin aubout de la ſemaine.
Après cet attentat , dans la maiſon prochaine
Le borgne encor jaloux , lorgnoit , conſidéroit
Des gensdont la gaieté fut la ſeule fortune.
D'un cidre frais & doux on s'y déſaltéroit ,
Et la nourriture commune
Etoit unpur froment que chacun préparoit.
Mais on vivoit en paix ,& la joie étoit une.
Cebien ſi peu commun qu'envain il defiroit
Lui fit former , unjour , une plainte importune.
i
Jupin l'ayant oui , ſon courroux s'alluma :
14 MERCURE DE FRANCE.
L'air retentit du bruit d'un foudre épouventable.
Le feu tomba ſur le coupable
Et dans l'inſtant le conſuma .
:
Monſtre jaloux de l'air que les humains reſpirent ,
Envie ! ah ! meurs enfin ſous le dard empeſté
Des noirs ferpens qui te déchirent.
Dans ſon ſimple réduit , que l'humble pauvreté,
Sûre du peu de bien qui doit la faire vivre ,
Subſiſte , en béniſſant le Dieu qui la délivre
Des funeſtes effets de la voracité !
Par un Aſſocié de l'Académie
deMarseille.
A Mile HEYNEL , de l'Académie royale
POUR
→ de Musique.
BOUQUET.
OURvous faire un bouquet digne deTerpficore
,
Belle Nanon , dont les pas enchanteurs
Rappellent cette Muſe & raviflent les coeurs ;
J'épuiſerais envain tous les préſens de Flore.
L'encens flatteur du ſenſible Français
Et l'hommageſterling du philoſophe Anglais ,
Vous offrant à nos yeux noblement couronnée ,
Conſacrent mieux vos talens , vos attraits
Que les plus belles Acurs dont vous feriez ornée.
ParM. Flandy.
OCTOBRE. 1774. I
TRADUCTION en vers d'une Epigramme
Espagnole de Dom de Yarte.
QUUEE con la leche de burra
Afi lafalud recobre ,
Mas les debo à los borricos
Que les debo à los doctores.
Par ſa bonté , par ſa ſubſtance ,
Le lait de mon âneſſe a refait ma ſanté ;
Et jedois plusen cette circonſtance
Aux ânes qu'à la Faculté.
ParM. le Clerc de la Motte , Chev. de St
Louis , Membre de la Société littéraire
deMetz.
L'HOMME FRIVOLE & LA FEMME
CONSEQUENTE , Conte.
L'ESPRIT n'a pu corrompre les moeurs
fans inonder la ſociété de vices & de ridicules.
Une faulle vanité a fait éclorre
pour ainſi dire , des caractères ; & la fottife
, qui toujours s'eſt diſtinguée par l'imitation
, a profité de l'occaſion qui s'of
16 MERCURE DE FRANCE.
froit. On a donc vu naître des originaux
&des copies.
Un de ces derniers individus étoit né
avec les qualités du coeur & de l'eſprit ; il
ne lui manquoit que le jugement. Si l'eftime
avoit pu lui ſuffire , il fût parvenu
à la distinction par les ſentimens & par
les vertus ; il ambitionna la célébrité ;
n'ayant rien d'original , il fut contraint
de ſuivre des modèles .
و
Porté par la vanité dansla route de l'erreur
, le faux éclat dut décider ſa marthe.
Un fat brilloitdans cette route . C'étoit
un foleil nouveau. Toutes les femmes
ofoient le fixer &le ſuivre ; en les
égarant , il les charmoit. Monſalve
ébloui par fes rayons , commença à
imiter leur jeu perfide , &devint bientôt
un petit aſtre Il vit quelques regards ſe
tourner favorablement vers lui ; il entenditdes
mots flatteurs; bientôt des hommages
plus réels lui apprirent qu'il pouvoit
ſe promettre un culte. Ildirigea vers
le deſpotiſme ſes idées ambitieufes ; &
toute ſa conduite ne fut plus qu'une conſéquence
de ſa prétention .
Les premiers pas qu'il fit dans la carriè
re ne coûtèrent rien à fon coeur. Ce coeur
étoit naturellementbon ; il avoit déjà vu
OCTOBRE. 1774 . 17
couler quelques larmes , & il auroit pu
en être ému ; mais l'ivreſſe des premiers
ſuccès ne permet pas ce retour fur foi mê
me,qui favoriſe la pitié pourles autres .
L'hiſtoire de ſes conquêtes n'offant que
des victimes , je n'entreprendrai pas un
tableau fait pourrévolter. Dans ce genre ,
l'on doit craindre de donner des leçons ,
en éclairant des forfaits. Mais une dernière
aventure met Monſalve dans une
firuation où tout inſtruit utilement. Les
plus petits détails y produiſent del'intérêr,
parce que c'eſt l'homme déſabuſé , hon.
teux de ſes ſuccès , convaincu par ſes remords
, rétabli par ſes regrets. Je puis
me livrer à mon zèle , & me fier à mes
motifs.
La mort avoit ſéparé depuis quelques
mois une femme charmante d'un de ces
mortels encore plus infipides qu'indifférens
, trop communs dans l'empire de
l'hymen . Mde de Rémonval effaçoit la
beauté par les grâces , & les grâces par la
phyſionomie ; les plus beaux traits étoient
unis à la plus parfaite raiſon. Un eſprit
profond,fans affecter de penſer ; une ame
fenfible, ſans montrer cette délicateſſe qui
n'eſt que la chimère de l'imagination ; un
coeur tendre,ſans ſe laiſſer gouverner parle
18 MERCURE DE FRANCE.
beſoin de ſon coeur ; telle étoit la femme
que l'Amour avoit chargé de corriger
Monſalve.
Elle le vit , pour la première fois,dans
une maiſon où ils étoient invités àdîner
l'un & l'autre. Le bruit de ſes perfidies
avoit déjà frappé ſon oreille. L'image
qu'elle s'en étoit tracée , étoit celle de la
prévention. Ses regards lui furent plus
favorables. Soit que devant une femmine
qui avoit des principes , il crût devoir bannir
les faux airs , foit que Mde de Rémonval
lui imprimât ce reſpect qui donne
tout-à- coup une nouvelle phyſionomie ,
ſoit enfin qu'elle eût la vue aſſez perçante
pour pénétrer dans une ame qui ſe voile
par des défauts empruntés , elle ſoupçonna
d'abord l'intérieur de Monſalve. Ce
premier préjugé entraîna une nouvelle
attention. Il eſt dangereux de ſe livrer à
ce genre de curioſité , quand on a l'ame
fenfible. Mde de Rémonval , dès- lors , ne
devoit plus examiner qu'elle-même. Plus
attachée à ſesdécouvertes, à meſure qu'el.
le étoit plus contente de leur objet , elle
entra dans les replis de l'ame dont elle
devenoit la caution ,& elle y vit le ſentiment&
le naturel tous les jours immolés
à une frivolité artificielle .
OCTOBRE. 1774 19
>
Ce fut là l'effet d'une première étude.
Mde de Rémonval la crut déſintéreſſée ,
& ſe permitde rêver à l'eſpèce de phénomène
qu'elle avoit expliqué. Elle revit
pluſieurs foisMonſalve. Il devenoit dangereux
pour elle de l'examiner encore : la
curioſité étoit fatisfaite ; la vertu pouvoit
être compromiſe. Elle fit cette réflexion ,
&ne ceſſa cependant de chercher ſon ame
dans ſes yeux , qui étoient les plus tendres
du monde. Il vint enfin un moment
où elle fut obligée de ſe rendre compte
de ſes motifs. Le trouble diſſipa la fécurité.
Si l'hommagede la fatuité avoit pu fuffire
à Mde de Rémonval , les regards de
Monſalve l'auroient tranquilliſée. Dès le
premier moment il avoit paru la diftinguer;
&, depuis quelques jours , fon empreſſement
annonçoit ſa réſolution. Mais
il falloit des ſentimens & non des ſoins ,
des qualités & non des agrémens , à une
ame dont tous les mouvemens étoient
ſoumis à des principes. Mde de Rémonval
, qui raiſonnoit & qui n'étoit point
vaine , n'eut pas l'imprudence de croire
que ſes charmes fuffiroient pour produire
la révolution qu'elle étoit contrainte de
defirer. Elle avoit vu des refſſources dans
20 MERCURE DE FRANCE.
le coeur qu'elle vouloit attendrir; elle
penſa à les employer .
Ce projet exigeoit un plan. L'eſprit ,
l'amour & la beauté peuvent tout entreprendre.
Lorſqu'elle eut bien refléchi ,
Monſalve reçut la lettre qui fuit :
«La gloire a ſouvent trompé les héros
>> à qui la Nature avoit fait un coeur. Les
>larmes que vous avez fait répandre font
>>comparables au ſang qu'ils ont fait cou-
» let ; & , malgré vous , ſans doute , votre
>>ame n'a pas été plus exempre de pitié que
>>la leur. Un objet que vous ne connoiflez
pas , que vous intéreſſez,& qui vous exa-
>>>mine , croit vous avoir défini , & fe pro-
>>poſe de vous éclairer . Il eſt népeut- être
pour faire le bonheur d'un être ſenſible;
vous êtes né ſenſible , & vous n'êtes pas
>>heureux . Des conquêtes ont flatté votre
>>amour propre ; des victimes ont troublé
>>votre repos . Entrez dans votre coeur,con-
>>noiſſez vos interêts , oſez vous avouer
" vos beſoins ; vous quitterez une carrière
>>oùtous vos ſuccès font payés par un ef-
>>fort , & punis par un regret. >>>
Il falloit que l'objet qui avoit tracé cettelettre
ſedéguisât aux yeux qui l'avoient
lue. Monſalve, fidèle à ſon habitude, devoit
abuſer du bonheur d'intéreſſer , &
OCTOBRE. 1774. 2٢٠
failir l'occaſion d'augmenter ſa liſte. Mde
de Rémonval qui avoit tout prévu , s'étoit
, depuis quelques jours , impoſé la
loi pénible d'affecter beaucoup decoquetterie.
Son projet étoit de devenir rivale
d'elle-même , &d'exercer un double empire
ſur l'objet qu'elle vouloit ſubjuger.
Monſalve, en lifant la lettre , s'y étoit
vu comme dans un miroir. Ce coupd'oeil,
préparé par ſon coeur , qui ſouvent avoit
eu des regrets , auroit produit peut- être
le deſir de jouir de lui- même dans une nouvelle
exiſtence; mais Mde de Remonyal,
ornée des grâces qu'elle s'étoit compoſées,
charmoit ſon imagination .
C'étoit ce qu'elle avoit defiré. En réif.
tant à l'impreſſion qu'avoit du produire
une première preuve de ſentiment , il
donnoit le temps de l'attaquer par des
preuves plus ſenſibles ; elle jugeoit qu'il
falloit des impreffions profondes pour ob .
tenir un égal avantage ſur l'eſprit & fur
le coeur.
Quelques jours après il vit terminer à
fon gré , par voie de médiation , un procès
conſidérable dont il étoit contraint de
nerien eſpérer. Il ſut bientôt qu'il avoit
cette obligation à la main généreuſe qui
lui avoit écrit ; il alloit prendre la plume,
&s'acquitter. La lettre avoit été relue ; la
22 MERCURE DE FRANCE.
reconnoiſſance mène à l'amour ; déjà il
ſentoit les mouvemens qui réſultent de
l'union de ces ſentimens. Un billet de
Mde de Rémonval lui apprit qu'elle conſentoit
à un entretien qu'il avoit deſiré ,
&que le foir elle ſeroit chez elle. Toutes
ſes idées s'évanouirent.
Mdede Rémonval, qui avoit étudié l'art
de ſe contrefaire,parut le ſoir une divinité.
Jamais les attraits de l'eſpritne ſecondèrent
mieux les charmes du corps. Les
aſtres brillent moins. Tandis que les yeux
de Monſalve étoient éblouis de l'éclat du
ſpectacle , ſa vanité lui promettoit le bonheur
de la conquête. Des yeux pleins
d'amour démentoient la coquetterie des
manières. Il ſe voyoit aimé,tandis qu'on
le défioit de plaire. Déjà certain du ſuccès,
ſon perfide amour- propre ſongeoit
au facrifice. Cependant ce projet inhumain
étoit démenti par le ſentiment &
par la réflexion. Il ſe diſoit qu'un engagement
ſincère avec un objet auffi charmant
ſeroit préférable à la coûteufe &
fauſſe félicité de la réputation. Mais l'orgueil
conduit impérieuſement au crime ,
même en permettant de raiſonner ſur le
bonheur,
Après cet entretien , qui annonçoit la
victoire , il fentit diminuer l'enjouement.
OCTOBRE. 1774. 23
L'imagination ſe tourna vers l'inconnue
qui avoit des droits plus particuliers fur
le coeur. Des réflexions , nées de la ſenſibilité
, produiſirent la réſolution de lui
écrire. Un nouvel incident l'empêcha de
ſuivre ſon projet. La mort ſubite d'un
Colonel laiſſoit un régiment vaquant. II
n'y avoit pas un moment à perdre pour
obtenir la préférence ſur des rivaux eſtimés
. Il part pour Verſailles ; il trouve une
liſte immenfe de concurrens ; il n'a que
des titres & des recommandations peu
capables de le raſſurer. La vivacité de ſes
démarches ne le ſauve pasdu découragement
; il en voit même l'inutilité ; déjà
il fonge à prévenir un refus,en diſcontinuant
ſes pourſuites ; un billet , tracé par
la main qu'il chérit déjà , lui apprend qu'il
eſt nommé ; il vole chez le Miniſtre , la
nouvelle lui eſt confirmée.
Dans fon tranſport il écrit , & la vérité
conduit ſa plume. Il demande à con
noître l'objet à qui il doit juſqu'au bonheur
de penſer. Ses expreffions font cellesde
l'enthouſiaſme; il jure que chaque
inſtant va produire une réflexion plus favorable
à l'amour.
Mde de Rémonval, en liſant cette lettre,
dut croire qu'elle ne le verroit plus qu'en
34 MERCURE DE FRANCE.
ſe faiſant connoître , qu'entraîné par l'amour
, ſéduit& corrigé par un ſentiment
qui renfermoit tant de leçons , il tenonçoit
pour jamais à la frivolité. Dans fa
prévention, elle écrit , mais fans ſe nommer
; elle donne un rendez-vous ; elle
peint tout ceque la paſſion peut inſpirer ,
tout ce que peut reſſentir un coeur honnête
en recevant le prix qui lui eſtdû. L'amour
ne fournit pas ſeul les expreſſions. Il eſt
une volupté attachée au plaiſir de communiquer
la ſageſſe de ſes principes ; elle
en jouit ,& ſe livre au tranſport que cette
idée inſpire ; elle rend ſa ſituation avec
des expreffions enflammées ; elle fait ſen.
tir que , livrée au plaiſir d'adorer ſon ouvrage
, le bienfait dont on la remercie , ne
peut exiger autant de reconnoiſſance, que
ſon bonheur lui en impoſe. Jamais l'efprit
n'a mieux ſervi l'amour par la délicateſſe
des idées .
Monſalve , pénétré de ce qu'il vient de
lire , y trouve ſa dernière leçon. Dans
l'ivreſſe de cet état où jette un repentir
heureux , il voudroit être déjà aux genoux
de l'objet qu'il admire & qu'il aime.
Sa montre eſt vingt fois confultée ; les
heures coulent trop lentement. Dans ſon
agitation il ſe rappelle ſes crimes. Quel
regard
OCTOBRE. 17740 25
regard il porte au fond de ſon coeur!
combien il s'humilie ! combien il trouve
deplaiſir à s'accuſer ! combien il fent qu'il
aimera mieux chaque jour ! Le voile , à
jamais déchiré , ne peut plus arrêter les
effets du rayon qui l'éclaire ; l'erreur n'a
plus d'empire , c'eſt le règne de l'amour .
Il étoit prêt à partir lorſque le Comte
de Dorſigny entra chez lui. J'ai parlé d'abord
d'un aſtre qui brilloit dans la ſphère
de la fatuité. J'ai dit que fon éclat éblouifſoit
toutes les femmes , que ſon exemple
avoit égaré l'eſprit foible& léger deMonſalve.
C'étoit de Dorſigny que je voulois
patler. Vainqueur né du ſexe qui cède
avec facilité aux ridicules brillans , il
pouvoit ſe vanter d'avoir formé moins
de projets qu'il n'avoit faitde conquêtes.
Beaucoup de folles l'avoient prévenu ; la
bonne fortune étoit devenue ſa deſtinée .
Il n'y a point de conquérant qui n'éprouve
des revers. Dorſigny étoit épris
de Mde de Rénonval , & ſes ſoins n'obtenoient
qu'un aveu poli de leur inutilité.
Un fat ne peut jamais voir la ſource de
la réſiſtance qu'il éprouve, dans le mépris
qu'il inſpire. Le Comte ſoupçonna un
engagement ; il en chercha l'objet; il découvrit
l'intrigue de Mde de Rémonval.
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE .
Curieux des plus petits détails , il fut jufqu'aux
expreſſions de la lettre paffionnée
que lui avoit écrite Monſalve. Le caractère
de cet écrit lui fournit plus d'un
moyen de vengeance. Pleinde ſes refſources
, il vint chez lui,& lui parla gravement
en ces termes :
"Les hommes comme nous gouvernent
la moitié du monde ; mais notre empire
fondé ſur l'enthouſiaſme eſt détruit par la
foibleſſe. Vous venez de nous porter un
coup mortel. Une femine vous écritqu'elle
vous aime ; vous parle raiſon , parce
qu'elle a peu d'eſprit; vous conſeille les
qualités ſolides , parce que les agrémens
vous rendent trop ſupérieur à elle ; &
toutde ſuitecet homme qui plane au- defſusde
ces têtes ſuperbes , tombe aux genoux
d'un objet commun , & jure d'y
ramper à jamais ? Je vous proteſte qu'il
y a peu de révolution égale à celle dont
vous venez de donner l'exemple ſcandaleux.
Monſalve interdit , & toujours foible,
rougit devant ſon juge. Je ſens , dit- il ,
en cherchant ſes expreffions , que ma
conduite , à cet égard , forme un préjugé
contre moi; mais le projet que je cache
me juftifiera ; le publicdétrompé devient
OCTOBRE. 1774. 27
admirateur plus ardent , & la femme que
j'abuſe par mes expreſſions , immolée bientôt
à mon ſyſteme .... Non , Monfieur, reprit
Dorfigny , c'eſt un aveu auquel je
n'ajoute point foi , c'eſt un détour qui
prouve un mal fans remède ; déjà vous
êtes ſi ſéduit , & fi content de votre efclavage
, que vous ne pouvez plus ni rougir
, nichanger. S'il étoit vrai que vous
euſſiez des projets , vous auriez ri de mes
alarmes ; votre front , que couvre le
nuage du myſtère , ſe fûtdévoilé à mes
yeux par l'air brillant que donne ungrand
deſſein. Je vous devine ,& je vous accuſe;
la ſincérité eſt mondevoir; ce moment
nous plonge tous dans l'opprobre... Eh
bien, reprit Monſalve qui s'étoit remis ,
je conviensque mon coeur a cédé au char.
me des bienfaits ; je conviens qu'éclairé
par des maximes , j'ai rougi de combiner
des horreurs ,& de n'avoir que de
coupables plaiſirs. J'ajoute que la femme
à qui vous prêtez une exiſtence ſi commune
, vous a été peinte bien infidèlement ,
ou éprouve ici de vous unoutrage peu réfléchi.
Elle est belle , elle eſt tendre , elle
eft généreuſe ; l'eſprit égale la beauté ;
& la raiſon , formée par le ſentiment ,
n'est qu'un charme de plus , par l'uſage
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
qu'elle en fait.... Voilà , dit Dorfſigny ,
en ſe levant , le roman le mieux écrit &
le délire le plus complet. Apprenez ,
Monfieur , que lorſque je fais une démarche
, je ſais ce que je dis , &que j'ai toujours
ſoin de me convaincre,avant que de
fonger à inſtruire. Votre inconnue eſt un
objet ordinaire , confondu dans la foule
depuis qu'il exiſte ; la fureur de ſe diſtinguer
eſt le motifdeſa conduite avec vous ;
ce motif est déjà connu. Au rendez - vous,
où elle vous attend , elle vous apprendra
qu'elle a voulu vous punir de vos triomphes.
Victime & dupe , vous n'aurez
plus d'autre ſentiment que la honte , &
d'autre reſſource que la retraite. Adieu ,
Monfieur , j'ai dit ce que j'ai dû vous dire
; j'ai rempli mon devoir , & je quitte
un homme déjà perdu pour moi ... Non ,
reprit Monſalve , frappé de ce qu'il venoit
d'entendre , décidé par ce qu'il avoit à
craindre , redoutant les ſarcaſmes de
Dorſigny , le jugement du public , la pertede
ſa réputation , la fin d'un règne , que
pourtant il ne regardoit plus que comme
un fonge ; non , dit- il , vous me me quitterez
point ; je vous crois , & je prends
mon parti ; mais je vous ai montré de la
foibleſſe , & je veux la juſtifier. Si vous
OCTOBRE. 1774 29
faviez comme cette femme fauffe raifonne
ſur l'amour ! Avec quel art elle a ſu
me faire trouver du néant dans ma gloire,
du vuide dans mon coeur , de la cruauté
dans nos maximes , de la honte dans nos
triomphes , le bonheur enfin dans un attachement
ſincère ! Ah ! ſi vous aviez lu
fon billet enchanteur , vous auriez eu mon
coeur pour y répondre. Mais c'en est fait,
&vos diſcours font un oracle pour moi.
Dans une heure tout ſera réparé ; dans
une heure mon imprudence tournera à
mon avantage ; j'écrirai , non comme un
homme inſtruit & piqué du piége qu'on
m'avoit tendu , mais comme un être inſenſible
, incapable de renoncer à ſon habitude
, & qui ne peut accorder à la reconnoiſſance
que le ſacrifice du droit
qu'on lui a donné d'ajouter un nom à tant
d'autres.
Dorſigny,ne doutant pas de ſa ſincérité,
&enchanté de ſa réſolution, le quitta en
lui promettant de faire paſſer dans tous
les eſprits l'admiration la plus juſte , lorſqu'il
auroit rempli l'engagement le plus
fage.
Reſté ſeul , il ſe rendit compte de ſes
mouvemens ſecrets. Son coeur ne pouvoit
regretter une femme qui n'avoit eu que
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
1
des deſſeins injurieux ; mais dans les difpoſitions
qu'elle avoit fait naître en lui, il
s'étoit peint le bonheur d'un tendre engagement.
Il avoit défini cette gloire qui
coûte des forfairs ; il s'étoit dit,je ne contrarierai
plus mon penchant ; je ferai tout
àmoi , tout à l'objet de ma flamme ; j'aurai
cette ſécurité , qui eſt le plus grand
charme de la vie , quand on la doit au
fentiment. Il falloit perdre toutes ces
idées , renoncer à une existence auffi douce,
ſe reproduire fous une forme odieuſe.
Son ame étoit dans un état de révolte.
Il ſe traîna enfin à ſon bureau, comme
les victimes vont àl'autel. Il ſoupira, lorfqu'il
eut tracé & cacheté l'arrêt terrible
qu'il venoitde prononcer contre lui-même.
Deux heures après l'avoir fait partir,
il ſe rendit chez Mde de Rémonval pour
reprendre le rôle honteux & cruel d'homme
à bonnes fortunes , ou plutôt pour
trouver quelque diſſipation auprès d'elle.
Mde de Rémonval , plongée dans le
déſeſpoir , après avoir tu une déclaration
auffi formelle , alloit y répondre par tout
ce que le dépit & l'amour peuvent inſpi
rer , lorſqu'un événement changea a
fituation. Dorfigny s'étoit vanté de ſa
trahifon. Un ami de Mde de Rémonval,
OCTOBRE . 1774 . 35
qui en étoit inftruit , & qui l'étoit également
de ſes ſentimens pour Monſalve ,
vint lui apprendre tous les détails de l'entretien
que Dorſigny avoit eu avec lui.
Touchée des expreſſions que Monſalve y
avoit employées , & des combats qu'il
avoit éprouvés , elle jugea qu'il lui reſtoit
des reſſources dont elle pouvoit faire l'uſage
le plus heureux; elle ſongea à les employer
d'une manière qui pût ajouter au
plaiſir du ſuccès par l'invention.
Monſalve arriva au moment qu'elle
achevoit de former fon plan . L'accueil
ſérieux qu'elle lui fit le mit à portée de
commencer la converfation. J'ai pallé
deux jours ſans vous voir , lui dit-ilavec
contrainte , & votre accueil m'apprend
que vous daignez vous en plaindre ? Je
pourrois m'excuſer ſans peine , j'aime
mieux jouit unmoment des effets de votre
prévention .... Il est vrai , dit Mde
de Rémonval , que je ne ſuis pas contente
de vous ; mais vous vous trompez
àmes motifs , & je vais vous diſſuader, en
vous éclairant fur des choſes plus ſérieuſes
que le tort dont vous vous accuſez .
Oublions , Monfieur , le caprice qui nous
lia un moment ; à cet égard, tout étoit
ditavant les deux jours qui ſe ſont écou
Biv
32
MERCURE DE FRANCE.
lés . J'avois voulu vous plaire , vous aviez
eu le même deſſein ; aimables l'un &
l'autre , nos defirs avoient été fatisfaits ;
un regard nous l'avoit appris ; nous n'avions
plus rien à nous dire , nos voeux ne
pouvoient aller plus loin ; notre caractère
& nos uſages nous interdiſent l'amour.
Peut être aurois je pu vous diſtinguer
en ore quelques inſtans ; un incident
borna le cours de mes idées. J'appris par
une de mes amies qu'elle vous aimoit ,
qu'elle vous l'avoit écrit , qu'elle vous l'a .
voit prouvé par des procédés généreux . Ne
vous aimant point , je n'étois pas fa rivale
; l'aimant beaucoup , je fus ſa confidente.
Elle m'a tout avoué. Qu'ai - je appris
? Qu'avez - vous fait ? Quelle réſolution
avez vous priſe ? Savez- vous qui vous
avez facrifié ? Connoiſſez-vous le monftre
qui vous a conduit ? Apprenez , Monſieur
, que mon amie unit tous les charmes
à toutes les vertus, qu'elle vous adore,
qu'elle est noyée dans les larmes , & que
le trait affreux dont vous avez percé lon
ame, fut mis dans vos mains par celled'un
rival . Oui , Monfieur , Dorfigny l'aime ,
& en est détesté ; il a ſu ſon ſecret , & a
ſignalé ſa vengeance ; il en jouit , il en
abuſe , il la raconte ; voilà l'homme à qui
vous vous êtes fié .
OCTOBRE. 1774. 33
1
Monſalve , interdit & pénétré , exprima
ſes fentimens de la manière la plus
forte; il proteſta que ſon ame éclairée
voloit vers l'inconnue ; il jura qu'il puniroit
Dorſigny.... Non , Monfieur , rep.
itMde de Rémonval , la rivalité excuſe
l'homme que j'accuſe ; dans le monde, l'amour
n'est qu'un jeu d'adreſſe , vous devez
oublier Dorſigny. Mais oublierezvous
ces réflexions ſi ſages que vous avez
faites tandis qu'il vous abuſoit ? Oublierez-
vous que vous avez eu le bonheur de
rentrer en vous-même , d'apprécier cette
frivolité qui vous trompa , ces plaiſirs
qui vous avilirent ? & , lorſque vous autez
joui du coeur qui vous a prévenu, qui
vous a mérité , de ce coeur à qui vous
devez le plaiſir de ſentir ,de penſer , de
rougir & d'être juſte, ferez-vous affez barbare
pour donner un exemple effrayant à
la femme ſenſible qui ſe fiera à des remords.
Non,Madame , non , s'écria Monfalve
, vos diſcours paffent dans le fond
de mon coeur . Recevez ici tous mes fermens
pour votre amie; pardonnez moi
pour elle , le crime affreux que j'ai com-11
mis. Ce que j'éprouve eſt du déſeſpoir ,
de la fureur ; ma paſſion & mon bonheur
font fubordonnés à mes remords; nom
V
34 MERCURE DE FRANCE.
mez moi l'objet que votre bonté m'embellit
, qu'elle me tend facré , &je vous
jure que mes yeux , ma honte , mes tranfports
tui répondront.... Ah ! Monſalve ,
s'écria MdedeRémonval, il vous entend ,
il vous croir, il vous pardonne.... Quoi !
dit Monſalve , en tombant à ſes genoux ,
c'eſtvous, c'eſtMde de Rémonval , c'eſt la
femme la plus intéreſlante & la plus belle...
Je fuccombe à mes mouvemens , je
meurs de mon bonheur; non jamais ,jamais....
Ne pourſuivez pas, dit Mde de
Rémonval ; laiſſez-moi la foible inquiétude
qui peut me reſter; en la confervant,
je vous prouve mieux mon amour . Cependant
n'oubliez pas que j'ai voulu vous
plaire ſous toutes les formes ; que j'y ai
employé tous les moyens; que je vivois
tranquille , & que le feu que je nourris
doit confumer mon ame , s'il ne paffe pas
dans la vôtre.... Monfalve renouvela
fes fermens. Des expreſſions plus vives
un regard plus tendre ,des larmes prêtes
à coufer,lui apprirent qu'elle pouvoit s'y
fier. L'Hymen les contirina , & les couronna
quelque temps après.
ParM. deBaftide,
OCTOBRE. 1774. 35
EPITRE à une Dame qui me demandoit
ÉGLÁ ,
des vers.
, crois-moi , fuis les amans
Qu'agite la fureur d'écrire.
Sont- ils heureux ? Ils vont le dire ,
Et votre fecret court les champs.
Sont-ils maltraités , mécontens ?
Ils chantent par-tout leur martyre ;
Par les échos ils font redire
Et leurs peines & leurs tourmens.
Pour moi , je ne conte à perſonne
Ni mes plaiſirs , ni mes ennuis ,
Ni les ſoufflets qu'Amour me donne,
Ni les faveurs dont je jouis.
Je veux que tour le monde ignore
Et tes charmes & mon bonheur.
Eglé me chérit , je l'adore ,
Que faut-il de plus àmoncoeur?
Qu'un amant ſans délicatefle
Chante, dans des vers indifcrets,
Et ſes amours &ſa tendreſſe ,
Et ſes plaiſirs les plus ſecrets ,
Soneſprit ſeul fait tous les frais ;
Et,dans ſa poëtique ivrefle,
Souvent il prête à ſa maîtreſſe
Des charmes qu'ellen'eutjamais.
:
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
MaMuſen'eſt point menfongère.
Je pourrois avec vérité
Peindre les traits de la Beauté ,
En peignant ceux de ma bergère ;
Mais ſon amant n'en veut rien faire .
Eglé ,connoiſions mieux l'Amour ;
Semblable aux larmes de l'Aurore ,
Son charme fuit & s'évapore ,
Sitôt qu'on l'expoſe au grand jour.
Loin donc d'imiter ces promefles ,
Content du fort que tu me fais ,
Je fais jouir de tes careſles,
J'en fais jouir & je me tais.
Par M. le Fuelde Mericourt
i
CHANSON
POUR LE ROI & LA REINE.
AIR: C'est un Enfant.
D'ou partent les cris d'alegreſſe ,
Dont j'entends retentir ces lieux ?
Je vois un Peuple qui s'emprefle
Aporter ſon Roi juſqu'aux Cicux.
Qui pourra le croire ?
Ce Roi plein de gloire ,
Qu'on fait ſi ſage& fi prudent ,
N'eſt qu'un enfant , bis.
?
OCTOBRE. 1774. 37
Quelle eſt cette Reine adorée ,
Que pour lui formèrent les Dieux ?
Seroit-ce une nouvelle Aſtrée ,
Qui concourt à nous rendre heureux?
Qu'elle eſt jeune & belle ?
Et qu'elle autre qu'elle
Penſe mieux & plus ſenſément ?
Pour un enfant , bis .
:
Elle a d'Hébé la gentillefic ,
Etde Minerve les talens;
Il a le feu de la jeuneſſe
Et de Neſtor tout le bon ſens
Ah ! qu'ils fontaimables ,
Et tous deux capables
De rendre leurs ſujets contens =
Ces chers enfans , bis.
Qu'elle eſt biendigne de ſa mère ,
Si fameuſe dans l'Univers !
Elle tient d'elle l'art de plaire ,
Et de mettre tout dans les fers.
Quel bien pour la France,
Que cette alliance !
Dicux ! exaucez nos voeux ardens,
Pour des enfans , bis.
Daignez achever votre ouvrage ,
Nos Maîtres ſont ſi grands , ſi bonst
Ales chérir tout nous engage
:
38 MERCURE DE FRANCE.
Nous eſperons des rejettons.
Tout ce que defire
Ce brillant Empire,
Pour que ſon bonheur ſoit conſtant ,
C'eſt un enfant ,
C'eſt un enfant.
ParM. l'Abbé de l'Attaignant.
PORTRAIT de Mile *** , que l'auteur
avoit vu pluſieurs fois dans lafociété.
AIR : C'est unefolie.
L'AIMABLE M......
A l'art de plaire ,
Et charme fans art
Par l'attrait de ſon regard.
La fleur naturelle
N'eſt pas plus belle ,
Etde les appas ,
Elle ne ſe doute pas .
Ce que je préfère
A la beauté ,
C'eſt l'égalité
De ſon doux caractère.
C'eſt là la maîtrefle ,
Pour ma vieilleſſe ,
1
OCTOBRE. 1774. 39
Qu'Amour me gardoit ,
Et que mon coeur attendoit.
Honteux des fleurettes ,
Qu'a cent coquettes
J'ai trop débité:
Pourroit- on être flatté ?
La ſagelle,unic
A la beauté ,
Doit rendre enchanté
Le reſtant de ma vie.
:
Parleméme.
LA CONSTANCE A L'ÉPREUVE.
QUAND le Printemps
Ala Nature
Rend ſa parure,
Ses ornemens ;
Que Philomèle
Amour appèle ,
Et par ſes chants ,
De ſa tendrefle,
Porte l'ivrefle
Danstous les ſens ;
Sur la fougère ,
Unebergère
Dans ces momens ,
1
40 MERCURE DE FRANCE.
Prête l'oreille ,
Etſe réveille
Afes accens.
Quand ſur la plaine
Revient Zéphir ,
Que fonhaleine
Fait tout fleurir
Lavive røſe
Ademicloſe
Craint de s'ouvrir ;
Mais le defir
* Preſſle la belle ,
Et la rebelle
Cède auplaiſir.
Cruelle Iſmène
En ce ſéjour ,
Rien ne ramène
Pour toi l'amour,
Etde moname
Lavive flâme
Eſt ſans retour.
L'aſtre du monde;
Duhaut des cieux,
Ade ſes feux
Rechauffé l'onde;
De ſa chaleur
Vive & féconde
Tout ſent l'ardeur ;
1
Maisdans ton coeur ,
;
OCTOBRE. 1774 4
ねむい
Toujours de glace ,
Même froideur
Que rien n'efface.
Par ta liqueur ,
Dieu de la tonne ,
En cet automne ,
Sois ſon vainqueur :
Si l'inhumaine
Ritde ma peine,
Que , ſans remords ,
Cette inſenſible
Ates tranſports ,
Ates efforts
Soit inflexible ;
Hâtes tes pas ,
Dieu des frimats ;
Viens de mon âme
Calmer la flâme;
Que ta rigueur ,
Pour ma vengeance,
Rende àmon coeur
L'indifférence :
Ne rien ſentir ,
Vaut le defir
Sanselpérance.
:
ParM. Dareau , de Guéret, dans la
Marche, de la Société littéraire de
Clermont- Ferrand.
42
MERCURE DE FRANCE.
DIALOGUE
Entre JULES-CESAR & CHRISTINE,
Reine de Suède.
:
CHRISTINE.
Un trône eut donc pour vous bien des
attraits , puiſque , pour y monter , vous
bouleverſâtes le monde?
JULES - CÉSAR.
Untrône eutdonc bien peu de charmes
pour vous , puiſqu'y étant placée , vous
prîtes le parti d'en defcendre ?
CHRISTINE .
J'euſſe peut - être ambitionné le rang
ſuprême , ſi le haſard m'eût fait naître
ſujette. Il me fit naître Souveraine , &
j'ambitionnai un rang inférieur.
J. CÉSAR.
Il ſeroit plaiſant que ce fût là tout le
fecret de ma conduite & de mes hautes
entrepriſes.
CHRISTINE.
N'en doutez pas ; mais enfin , il exifte
OCTOBRE . 1774 . 43
quelque différence entre nous. J'eus peutêtre
le droit d'abdiquer un rang que je tenois
de ma naiſſance ; mais quel droit
aviez - vous d'aſſervir vos égaux & votre
patrie ?
A
:
J. CÉSAR .
Le droit qu'elle eut d'aſſervir tant d'autres
Nations .
CHRISTINE .
C'eſtjustifier un attentatpar d'autres attentats.
J. CESAR .
Je vais vous faire une confidence. Ileft
faux que j'aie d'abord conçu le projet d'afſervir
Rome. Je bornai long-temps mon
ambition à ne vouloir pas de maîtres ;
maisje trouvai que l'idole des Romains ne
vouloit pas d'égaux. Cet excès d'orgueil
réveillale mien. Il ne faut fouvent qu'un
foible fignal pour nous indiquer une routeque
nous n'euflions peut-être jamais apperçuede
nous-même.
CHRISTINE .
Avouez cependant que , dès vos plus
jeunesannées, l'on remarquoitdans toute
votre conduiteune teinte de domination.
44 MERCURE DE FRANCE.
J. CáSAR.
Elle n'étoit que l'effetde mon caractère.
Je ne me crus jamais inférieur à rien,&je
me ſentois ſupérieur à tout ce qui m'environnoit.
Cette conviction inime fut
preſque toujours la règlede ma conduite :
j'oſai traiter en maître les pirates dont j'étois
le prifonnier ; j'affrontai la vengeance
de Silla quand il pouvoit tout ; je n'avois
ni les richeſſes de Craffus , ni encore la
réputationde Pompée ; cependant je partageai
avec eux l'Empire Romain & les
hommages de Rome ; je ne crus jamais
impoffible rien de ce que je pouvois
tenter; je calmai la révolte de mon armée,
enladéclarantindignede ſervir ſous moi ;
enfin n'étant fuivi que d'un petitnombre
de vaiſſeaux ,& prêt à me voir enveloppé
par la nombreuſe flotte de Caſſius , j'ordonnai
à ceGénéral de Pompéede ſe rendre
ſur mon vaiſſeau , &de me livrer ſa
Aotte. Ces grands traits d'audace réuffiront
preſque toujours; mais il faut être
Céſarpour ofer en faire uſage .
CHRISTINE.
Vos grandes actions me ſont aſſez
connues. Vous prêtes ſoin vous-même de
les tranſmettre à la poſtérité , & peut
OCTOBRE. 1774. 45
ètre n'eſt- il pas moinsglorieux pour vous
d'avoir fait vos commentaires que d'en
avoir été le héros .
J. CÍSAR.
Mon foible , ſi c'en eſt un , fut d'ambitionner
touteeſpèce de gloire , & d'efſayer
de tout. A ſeize ans, j'étois poëte &
grand-prêtre. Peu de temps après je quittai
la plume & l'encenſoir , pour me fervir
de l'épée ; mais la place de ſouverain
Pontife étoit àdonner; les plus graves perſonnages
de Rome ſe la difputoient ; j'entrepris
à vingt& un ans de les ſupplanter,
& j'y parvins. Cicéron alors entroit dans
la carrière de l'éloquence ; la ſienne enlevoit
tous les fuffrages : ce fut pour moi le
ſignal de devenir ſon Emule. Je n'enlevai
pas au Démosthène Romain ſes couronnes
; mais il me vit plus d'une fois couronner
ſous ſes yeux. Enfin , j'avois atteint
l'âge où mourut Alexandre , & je
n'avois encore brillé que ſur la ſcène ou
dans la tribune. Je pleurai , en contemplant
la ſtatue de ce héros , &dès ce momentje
ne ſongeai plus qu'à la gloire des
combats. Vous ſavez ſi je l'obtins. Jevainquis
tous ceux que j'eus à combattre ; je
foumis tout ce que je voulois ſoumettre ;
&, grâce à ma politique , les vaincus , les
45 MERCURE DE FRANCE.
vainqueurs combattirent à l'envi pour devenir
mes ſujets.
CHRISTINE .
Il étoit difficile que vous ne reſtaſſiez
pas le maître , vous ſaviez vaincre& féduire.
Mais Cléopâtre vous ſéduiſit à fon
tour ; & tandis que vous combattiez pour
établir fon pouvoir , vous laiſſiez à vos
ennemis le temps de méditer encore la
ruine du vôtre .
J. CÉSAR.
Si vous euffiez été Céſar , &que la belle
Cléopâtre eût imaginé de ſe faire tranfporter
chez vous dans un coffre , vous
euffiez combattu pour elle.
CHRISTINE.
Je fais , par expérience , que notre
coeur nous dirige , quand nous croyons le
diriger. Chriſtine la philoſophe eut , comme
vous , ſes foibleſſes.
J. CÉSAR .
Ne les regrettez point. La victoire qu'on
remporte fur elles , nous ôte ſouvent jufqu'au
defir d'en obtenir d'autres. Les foibleſſes
dérivent des paffions , & les pafſions
ſontà l'ame ce que l'ame elle-même
eſt aucorps.
OCTOBRE. 1774 .
47
CHRISTINE .
Oui , c'eſt toujours quelque paſſion qui
nous conduit ; mais c'eſt un guide qui nous
mène ſouvent trop loin .
J. CÉSAR.
L'auriez- vous éprouvé ?
CHRISTINE .
Demandez- le à cette ombre quiſe tient
dans l'éloignement, & qui ne m'enviſage
qu'avec horreur. Elle ſemble me reprocher
encore de l'avoir forcée à deſcendre
ici avant le temps preſcrit par la deftinée.
J. CÉSAR .
Je vois ſur ce malheureux les traces
d'une mort telle que je l'éprouvai moi- même.
Une Reine a- t-elle pu ſe réſoudre? ..
CHRISTINE .
Une femme qui ſe croittrahie & mépriſée,
ne met plus de bornes à ſon reflentiment,
& une Reine , en pareil cas , n'eft
plus qu'une femme .
J. CÉSAR .
Je fus trahi , au moins une fois , par la
mienne , & vous ſavez que je ne fis poignarderperſonne.
۲
MERCURE DE FRANCE.
CHRISTINE.
On fait que votre clémence ne ſe démentit
jamais . Il me reſte à vous demander
ſi cette vertu fut en vous l'effet du caractère
ou de la politique ?
J. CÉSAR.
Il eſt tare que la politique nous rende indulgens
; & lorſqu'un homme , qui peut
ſe venger, pardonne , il faut au moins en
faire honneur à ſon ame .
CHRISTINE .
Il eſt vrai que cinq à fix têtes abattues
auroientpu conſerver la vôtre.
J. CÉSAR.
J'aimai mieux riſquer la mienne : j'aimai
mieux mourirune fois, que d'être toujours
expoſé à craindre la mort.
CHRISTINE.
Il eût été plus ſimple de renoncerà l'em
pire.
J. CÉSAR.
Il me parut beaucoup plus ſimple de
mourir. On peut deſcendre volontairementdu
trône ; il eſt plus difficile d'y renoncer
avant que de l'avoir obtenu.
CHRISTINE,
OCTOBRE. 1774. 49
CHRISTINE .
Si vous ſaviez combien le poids d'une
couronne eſt accablant ! Quels devoirs elle
exige ! quels ſoins elle raſſemble ! C'eſt
peu pour un Souverain de ne faire le mal
de perſonne ; il eſt reſponſable encore du
bien qu'il ne fait pas. On voudroit qu'il
pût tout prévoir , qu'il ne ſe méprît jamais
, qu'il jugeât ſainement de tout ; &
tout conſpire à le tromper , à détourner
ſes meilleures vues , à défiguter ſes
meilleures actions. Un préjugé deftructeur
prévient ſouvent les ſujets
contre le monarque : une prévention
plus fatale encore , &qui en eſt la ſuite
indiſpoſe le maître contre les ſujets. Dès
lors , plus d'union dans la famille , &
toute famillediviſée tend à ſa deſtruction .
Sacrifiez l'intérêt particulier au bien général
, voilà des mécontens : ſacrifiez l'intérêt
général au bien particulier , voilà
des malheureux. Il ne faut cependant pas
héſiter entre ces deux partis ; mais fouvent
il faut plusde courage pour faire le
bonheur d'un peuple , qu'il n'en eût fallu
pour le ſubjuguer.
J. CÉSAR.
J'eus cette première ambition. La ca
II. Vol. C
,
50
MERCUREDE FRANCE .
pitale du monde étoitredevenue , comme
dans fon origine , un repaire de brigands .
Le monde gémiſſoit ſous ſa tyrannie , &
elle même ſuccomboit ſous ſes déſordres .
Il falloit la foumettre pour la ſauver. Je
combattis pour elle en combattant contre
elle. Je me ſentois digne de commander
à tout ce qui m'environnoit ; je m'emparai
du fceptre ; mais il me falloit une couronne
, & le nom de Roi faifoit frémit
les Romains . Tantil eſt vrai que les hommes
font toujours plus frappés du nom
que de la choſe. Enfin je réſolus de faire
une dernière tentative , ou d'obtenir par
contrainte ce qu'on refuſoitde m'accorder
volontairement. Je me rendis au Sénat
pour m'y faire proclamer Roi ; j'y fusaffaffiné.
CHRISTINE .
Ona beaucoup raiſonné fur cet événement
. Il valut à Brutus & à Caffius le
glorieux furnomde dernier des Romains .
Ce beautitre ne m'en impoſa jamais . Je
ne visen eux que des lâches , qui , ayant
reçu de vous des bienfaits & la vie , s'étoient
interdit le droit d'attenter à la vôtre.
J. CÉSAR.
Que vites-vous en moi ?
OCTOBRE . 1774 . SI
CHRISTINE .
Ungrand homme trop ambitieux , &
que le trône eût peu flatté , ſi le hafard
l'eût fait naître ſur le trône .
:
J. CÉSAR .
Il eſt vrai qu'il falloit à mon activité
un aliment toujours nouveau. Lorſqu'il
ne me reſta plus rien à régler , ou à déranger
ſur la terre , je tournai mes ſoins vers
les cieux ; je préſidai à la réforme du calendrier.
CHRISTINE .
Cette inquiétude eſt le tourment habituel
des héros. Gustave-Adolphe penfoit
comme vous . Je ſuis fille de ce Roi fameux
, qui hérita de vos talens pour la
guerre. Il pouvoit régner paiſiblement &
rendre ſes ſujets heureux . L'amour d'une
fauſſe gloire lui fit abandonner & fon trône
,& ſes ſujets , & fa patrie , pour ſe
mettre à la folde , & devenir général d'un
Monarque étranger , qui n'étoit lui-méme
que le prête nom de fon miniſtre.
Qu'en arriva-t-il ? Gustave-Adolphe fervit
bien l'allié qui l'employoit ; il triompha
autant de fois qu'il combattit; mais
il périt en triomphant.
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
J. CÉSAR .
La fortune le traita mieux que Céſar.
CHRISTINE .
Autre exemple de l'inſtabilité du coeur
humain. Je paſſai du berceau ſur le trône
. Je régnai avant que d'être en état de
me diriger moi - même ; & je m'accoutumai
au titre de Reine plus facilement
qu'aux devoirs de la royauté. La Nature
m'avoitdonné le goût des arts , des lettres
& de la philofophie . J'attirai à ma Cour ;
j'y protégeai ceux qui les cultivoient ;
mais bientôt je voulus joindre à la gloire
de les protéger , celle d'être leur rivale.
Dès lors les attributs de la royauté ne furent
plus à mes yeux que des entraves
brillantes. Je ſentis qu'il étoit plus facile
d'indiquer aux hommes les moyens d'être
heureux , que de leur procurer ces
moyens. J'abdiquai le ſceptre ; je parcou
rus différentes Cours de l'Europe ; & j'y
étalai le ſpectacle rare d'une Reine preſque
fans fuite , & qui fuyoit volontairement
ſa propre Cour.
J. CÉSAR.
Dans quels lieux fixates-vous enfin vos
pas ?
OCTOBRE .. 1774 53
CHRISTINE .
Dans Rome , dans votre patrie , dans
cette ville qui ſubjugua autrefois le monde,&
que chaque Peuple pourroit aujourd'hui
ſubjuguer.
J. CÉSAR.
On m'a plus d'une fois parle de cette
étrange métamorphoſe. Je me flatte cependant
qu'on viſitera toujours avecrefpect
, avec empreſſement , la patrie de
Céfar.
J'avouerai
CHRISTINĖ.
,
avec toute la franchiſe
dont on fait ici profeſſion , que ce ne fut
point ce motif qui me conduiſit à Rome ;
&que ſans les productions de Michel-
Ange , de Raphaël , de Jules-Romain , &
dequelques autres grands Artiſtes , la patrie
deCéſar feroit fort peu viſitée.
J. CÉSAR.
Que dites- vous ? J'ai vu les Rois de
tous les climats venir lui rendre un hommage
volontaire , ou promenés en captifs
dans ſes murs .
A
Cij
54
MERCURE DE FRANCE.
CHRISTINE .
Ilsy furent entraînés par la terreur ou
par l'oppreffion ; c'eſt le goût qui maintenant
les y conduit. Teleſt l'Empire du
Génie & des Arts . Ils règnent plus abfolument
ſur les hommes que la force& la tyrannie.
Oui , du ſein de ſon paiſible atelier
, l'artiſte fublime appelle , & voit accourir
auprès de lui, ces conquérans ſi fiers ,
ces maîtres du monde , qui voudroient ne
le voir peuplé que d'eſclaves. Tout leur
obéit ; mais ſouvent le génie leur commande.
C'eſt le ſeul pouvoir qu'ils ne peuvent
anéantir ; c'eſt en même temps le
ſeul qu'ils ne peuvent donner. Alexandre
détruiſit Thebes , mais il ne put rien contre
la gloire de Pindare : il envioit au
vaillantAchille un chantre tel qu'Homère ,
& il ne put faire éclorre un Homère dans
tout le vaſte Empire qui lui étoit ſoumis,
J. CÉSAR.
Je fus , comme vous, ſenſible au charme
desbeaux arts . Je les aimai; je les culrivai
même , &je les euſſe protégés , comme
fit mon fucceſſeur , ilepoignard des conjurés
m'en eût laiſſé le loiſir. Mais doiton
facrifier un trône au defir de contempler
à ſon aiſe des ſtatues , des tableaux ,
& quelques pompeux édifices ?
OCTOBRE. 1774 . 55
CHRISTINE.
Vous exagérez ma vocation. Elle penſa
même plus d'une fois ſe démentir. Je fus
prête à revendiquer ce trône que j'avois
abandonné , peut être pour l'abandonner
une ſeconde fois . L'inconſtance eſt legrand
mobile des actions humaines . Trop Souvent
on fait honneur à la philoſophie de
ce qui n'eſtque l'effet du caprice,ou du dé
goût. Avouons le done ſans héſiter: ce qui
coûte le plus à l'homme , s'eſt de ſe tenir
au poſte que la Nature lui aſſigna en naiffant.
Par M. de la Dixmerie.
REPONSE de M. François de Neufchateau
, aux vers que M. le Marquis de
C. lui a adreſſés dans le Mercure de
Septembre.
IL eſt vrai que legrand Voltaire
Sourit aux premiers jeux de mon foibleApollon.
Cet aſtre du ſacré vallon
Inonda mon berceau d'un torrent de lumière .
Preſqu'au moment que je fus né ,
Je brûlai pour la Gloire & pour la Poëfie .
Mais plaignez des beaux Arts l'amant infortuné !
Civ
36 MERCURE DE FRANCE.
Tout obscur que j'étois , j'armai la Jaloufie
Qui n'a jamais rien pardonné.
J'ai trop ſuivi les Dieux du Parnaſſe & de Guide.
O vous , qui dictez leurs leçons ,
Vous , dont leur voix facile anime les chanſons ,
Vous voulez que l'Amour , que la Gloire perfide ,
Couple vain , couple ingrat , accuſé par mes
pleurs ,
Viennent offrir encore à ma jeuneſſe avide ,
Ces ſtériles lauriers , ces myrthes & ces fleurs ,
Cet éclat des jardins d'Armide ,
Que vous parez du fard des plus riches couleurs.
Puis - je les regreter , lorſque je dois les craindre ?
Amant trahi par la Beauté ,
J'ai trop cru que ſon coeur ignoroit l'art de feindre.
Rimeur , par les ſots tourmenté ,
J'eus la foibleſle de m'en plaindre ,
Et de ce tort nouveau leur Haine a profité .
Pour vous , quand vous flattiez ma Muſe ,
Quand vous blâmiez mes pleurs & mes triſtes fermens
,
Tout riait à vos yeux . Vous trouviez fans excuſe
Le dépit des auteurs & celui des amans .
Apollon , ce jour- là , ne vous fut point rebelle ;
Votre Eglé , ce jour- là, ne fut point infidelle.
Vous n'eûtes point à quereller
Ni la Fortune ni l'Envie .
Nul délateur ne vint troubler
OCTOBRE. 1774. 57
Le calme heureux de votre vie ;
Nul méchant ne vous fit trembler .
La plus douce philoſophie ,
D'une teinte brillante égaya vos tableaux .
Mais moi que , dès l'enfance , ont harcelé les
fots ,
Moi , qui ſuis prêt encore à repleurer Sylvie ,
Moi , que de la Fortune ont laſſé les aſlauts ,
Pardon , ſi la mélancolie
A pu rembrunir mes pinceaux.
Infectés des chagrins de mon ame attendrie ,
Mes vers , je le ſens bien , ſont peu doux , peu
flatteurs ;
Ce font de languiſſantes fleurs ,
Que produit à regret une tige flétrie.
Les vôtres ont tant d'art , ſont ſi conſolateurs ,
D'un charme ſi piquant votre épître eſt remplie ,
Qu'en la lifant , mon coeur oublie
Et les affreux complots de mes perſécuteurs ,
Et la gloire qui m'eſt ravie ,
Et les parjures de Sylvie ,
Et mes torts , vrais ou faux , & juſqu'à mes
malheurs , 1
C
58 MERCURE DE FRANCE .
un
IMPROMPTU .
Homme d'un goût difficile , en
donnant des vers.
lui
REÇOIS mes Impromptus , Cenſeur atrabilaire.
Unmoment les voit naître & les voit expirer.
Je me ſuis trop hâté d'écrire & de te plaire ;
Hâte-toi de me lire & de me cenſurer.
Parlemême.
Q
AUTRE.
un Poëte , qui lifoitſes vers d'un ton
d'énergumène.
UAND tu peins l'habitant de la nuit éternelle
,
Plus diable dans tes vers qu'il ne l'eſt dans Milton
,
Pardonne , tu les lis d'un ſi terrible ton ,
Qu'on te croit du portrait le peintre & le modèle
Par le même.
OCTOBRE. 1774 .
59
UTRE.
Sur une Estampe qui repréſente l'Etude ,
écrivant & réfléchiſſant au milieu de la
nuit.
OH ! qu'il eſt doux de s'occuper ,
De méditer en paix durant la nuit obscure !
Le ſommeil eſt un vol que nous fait la Nature ;
Mais l'Etude ſait la tromper.
Par le même.
AUTRE.
Sur les OEuvres d'un grand Philoſophe.
Son feu métaphysique étincelle dans l'ombre
D'un ſtyle trop ſouvent rempli d'obscurité.
Daigne t- il être clair ? malgré cette nuit ſombre ,
C'eſt l'aſtre du Génie & de la Vérité.
Par le même.
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
VERS fur l'arrêt du Conseil d'Etat du
Roi , donné à Versailles , le 13 Septembre
17 4 , au rapport de M. Turgot ,
miniſtre & contrôleur-général des finances
de S. M. , & publié à Paris , le 21
du même mois.
PAr le premier de tes arrêts ,
D'un jeune Roi , qui reſpire la gloire
Et le bonheur de ſes ſujets ,
Tu remplis donc , Turgot , les généreux projets !
Pourſuis ; je vois déjà les filles de mémoire
T'inſcrire dans leur temple à côté de Sulli ;
Permets qu'un citoyen , des grands hommes ami ,
Vienne, en ce règne heureux , célébrer ta victoire :
Depuis le ſiècle de Henri
Cette place vacquoit... T'y voilà , dieu merci !
Par M. D. G... , avocat en parlement ,
& abonné au Mercure.
A Madame **.
CHANTER Vénus , chanterl'Amour ,
C'est une chanton bientôt faite ;
L'un eft charmant, l'autre eſt coquette ,
Ce couple eſt beau comme lejour ;
Mais il faut toute une autre game
OCTOBRE. 1774. 61
Pour chanter un aimable objet ,
Qui, ſans le vouloir, toujours plaît.
Qui brûle tout , que rien n'enfâme.
Son ſeul filence a plus d'eſprit
Que tous les bons mots qu'on lui dit.
Sans art , lans fard , vive & jolie,
Fidelle & généreuſe amie ,
De votre eſprit la gentilleſſe
Avec vos yeux diſpute d'agrément ;
Simplicité, chez vous, devient fineffe ,
Non pas finefle de Normand ;
Mais ce qu'on nomme ici délicatefle ,
Que tout annonce & qui toujours turprend
Par M. B. B. du R.
LE PASSEREAU , Fable , préſentée à S.
A. S. Madame la Princeſſe de Lamballe
, prononcée par Blavet de Frenay,
âgéde cinq ans & demi , fils de M. Blavet
, ci- devant receveur au Change de la
Monnoie .
Un Paflereau bâtit
Un nid ;
C'étoit fon louvre.
Sous le toit qui la couvre
Tendre mère ſourit
Alafamille
62 MERCURE DE FRANCE.
Gentille,
Qui croît dans ce réduit ,
Etbabille
Etlautille
A petit bruit.
Papa Moineau , tout entier à l'ouvrage ,
Parun échange utile au voisinage ,
Prenant vieux grains pour grains nouveaux, *
Voyoit proſpérer ſon ménage
Par ſon zèle & par les travaux.
Mais j'apperçois l'oiſeau de proie ,
Sombre image de l'Envieux ,
Qui fond fur cet aſyle heureux
Avec une coupable joie.
Tout est détruit
Par violence ;
Toutfuit
Ala préſence;
De l'innocence
Eſt-ce donc là le fruit ?
Non , non : la céleſte Colombe ,
Du foible qui luccombe ,
Vient ranimer l'eſpoir.
A ſa priere ,
L'Aigle , qui porte le tonnerre ,
Va rendre à leur manoir**
* La fonction du Changeur eſt de remplacer les
vicilles espèces par de nouvelles.
** Il ya un logement attaché à l'office de Chane
geur.
OCTOBRE. 1774. 63
Les petits & leur mère ,
Et le changeur à ſon comptoir .
Odivine Minerve , ô belle protectrice,
Etdu foible & du malheureux
Ma fable n'offre point un ſens qui ſoit douteux ;
Sous le règnede la Juſtice
La Vertu nous défend des outrages du Vice.
EPIGRAMME.
CERTAIN Gafcon , prêt à ſe battre ,
Trembloit , pleuroit de tout ſon coeur.
Qu'as - tu , luidit avec douceur
Son ennemi ? -Prêt de combattre,
Un Gaſcon doit- il avoir peur ?
-
Non pas , dit l'autre , mais mon père....
---Eh bien ? --Touche au dernier moment.
Daigne accorder à ma prière
Que j'aille adoucir ſon tourment !
---Va , cours , répondit l'adverſaire ,
J'admire un ſi beau ſentiment.
Honoreras tes père & mère*
Afin que vive longuement.
Par M. P. Lalleman , fils , à St
Germain-en-Laye.
* C'eſt le mot de Turennes à un Officier qui
lui demandoit , à l'approche d'une bataille , un
congé pour aller voir ſes parens.
64 MERCURE DE FRANCE.
MADRIGAL.
Madame de Mar *** , qui a chanté
dernièrement à Cha ... , dans un concert
defociété.
Ton enſemble eft fi régulier ;
Aglaé , ta voix eft fi tendre ,
Qu'on ne fait lequel préférer ,
Du plaiſir parfait de t'entendre ,
Ou de celui de t'admirer.
Par le même.
L'EXPLICATION du mot de la première
énigme du Mercure du premier volume
du mois d'Octobre 1774 , eſt la Cloche ;
celui de la feconde eſt Epithalame ; celui
de la troiſième eſt le Curedent. Le
mot du premier logogryphe eſt Frange ,
où on trouve fange , Ange & ane ; celui
du ſecond eft Pie , oiſeau , Pie , le Pape ,
& épi ; celui du troiſième eſt Cornemuſe ,
où le trouvent cor , corne , muse ; celui
du quatrième eſt Drapeau , où l'on trouve
drap & eau.
OCTOBRE . 1774. 65
´ÉNIGME.
Tour mon ſavoir - faire
Dépend du myſtère :
Je perds ma vertu
Quandje ſuis connu:
Je déplais aux Belles ,
Et je ſuis pour elles
Un fardeau peſant ;
Par fois cependant
La femme eſt diſcrette ,
Sait être muette ,
Et peut me garder ,
Maisn'y faut compter ;
Car c'eſt grande affaire
De ſavoir ſe taire.
AUTRE.
TOUTme recherche &m'aime ,
Tout s'empreſſe à m'avoir :
Le petit enfant même
Commence à me vouloir ;
Me voit- il ? il m'admire ,
Il me fourit , il me defire ;
A peine Marianne avoit- elle deux ans ,
66 MERCURE DE FRANCE .
Que pour elle déjà j'avois des agrémens ;
Elle n'eſt pas de quatre encore âgée ,
Et ſur mon artelle en ſait aſſez long :
Elle ſaura ; ſans raiſonner à fond ,
Si bien ou mal eſt ſa poupée.
Où je ſuis , je fais bien , il faut en convenir ;
Mais il faut être riche , ou d'une forte aiſance ,
Pour pouvoir foutenir
Toute mon élégance.
Amon ſujet , qui donne dans l'excès ,
Se montre bien peu raiſonnable
Debonne foi , conviens en , cher François ,
Sur ce péché mignontu n'es guère traitable !
Sur- tout pour toi , fexe charmant
Rien n'eſt trop beau , rien n'eſt trop rare ,
,
Mon frère chez le ſage eſt honnêre & décent :
Chétif & melquin chez l'avare ;
Mais finiſſons cet entretien :
Peut- être , ami lecteur , bien cher coûte le tien !
Par M. L. G.
UTRE.
DIVINITÉ , que bien des gens encenfent ;
Ceux qui ſenſément penſent ,
Dont le partage eſt la Raiſon ,
Ne me connoiffent que de nom ;
OCTOBRE . 1774. 67
Et , devant moi ne brûlent pas un cierge ,
Nonplus que femme- ſage & que prudente vierge;
Mais beaucoup les enfans ,
Les déíoeuvrés , les fainéans,
Autour de mes autels font encore la preſſe ;
Le petit-maître avec la petite- maîtreſle.
C'eſt moins que rien ce que j'exige d'eux :
Le culte qu'on me rend n'a rien de ſérieux ;
Et c'eſt ce qui précisément engage
Tant de gens à me rendre hommage.
C'eſt très -bien me ſervir & bien me vénérer
Que le bal , le ſpectacle ,& tout jeu fréquenter :
De ſa toilette faire
Sa principale affaire ;
Ne s'occuper que de chiens &d'oiſeaux ,
D'équipages & de chevaux ,
Demodes , de pompons , d'ajustés , de coëffures ,
De petits livres bleux &de fines gravures ;
Entrer dans les détails les plus minucieux ,
Chaque meuble toucher , pour voir s'il eſt poudreux
;
De bien d'autres façons encore
Je pourrois dire qu'on m'honore :
Il eſt tant de moyens
De faire les plus gentils riens !
Mille choſes jolies ,
De noeuds du beau ſexe embellies ,
Le tout mignon & de pur agrément ,
Fontde mes temples l'ornement.
!
68 MERCURE DE FRANCE.
.
Des pots dediverſes pommades
Y ſont rangés ſur des eſtrades :
De toute part on ne voit que flacons
D'eaux de ſenteur de toutes les façons :
Que des Sultans , ſachets & caſſolettes :
Tous mes adorateurs ont en main des lorgnettes,
Bague au doigt bien brillante , & montre de te
Roi.
Atous ces traits , lecteur , devine-moi.
Par le même.
AUTRE.
MES foeurs & moi , jadis dans les combats ,
Nous faiſions tout trembler , coupant têtes &
bras ;
Mais de nous aujourd'hui l'on fait emploi plus
fage,
Et plus utile uſage.
On voit pourtant encor millions d'innocens,
De la Nature vrais enfans ,
Etre par nous couchés par terre ,
Pour d'un fier animal devenir l'ordinaire;
Redoutable au réel ainſi qu'au figuré ;
Par moi tout eſt détruit & tout est moiſlonné.
Par le même.
OCTOBRE. 1774 . 69
LOGOGRYPH Ε .
On a beau raiſonner ,
Chercher à deviner ,
Jamais on ne ſaura d'où vient mon origine ,
Ma figure & ma mine ;
La phyſique toujours y perdra ſon latin ,
C'eſt un fait très - certain.
Etre indéfiniſſable ,
Enigme indévinable ,
Je m'offre en Logogryphe ici ;
Je ne te mettrai point , lecteur , en grand ſouci ,
Je ſuis de très- mince fabrique :
Je peux fournir une note en muſique ,
Un lac , une île , un bourg , une époque donner ,
Même une particule, & finir par gêner.
Par le même.
AUTRE.
Ja relève l'éclat des plus riches palais ;
Mon chefàbas , je me trouve au marais.
Par M. Charle, étudiants
70 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
J'AAIl par fois le talent d'inſtruire un idiot ;
Mon chef à bas , je ne ſuis plus qu'un ſot.
Par le même.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
En liſant , Monfieur , dans le dernier Mercure ,
un de vos articles , dans lequel vous annoncez
une nouvelle édition des OEuvres de l'Abbé de
Chaulieu , j'y ai vu une pièce de vers que l'éditeur
attribue à J. B. Rouſſeau , &je crois pouvoir vous
aſſurer qu'elle n'eſt pas de lui. Voici mes raiſons ,
vous en jugerez.
1. Cette pièce n'a paru qu'en 1730 ou 1731 .
Elle étoit , dans un Mercure , annoncée comme
nouvelle. Je la trouvai ſi jolie , que je la mis dans
mon recueil , & la copiar très - exactement ; ce
que n'a point fait l'éditeur de l'Abbé de Chaulieu,
car, ou il s'eſt ſervi d'une copie très-fautive , ou
il a retranché , de ſa propre autorité , quatre vers
qui effectivement prouvent aſlez qu'elle n'eſt pas
de Roufleau.
2º. L'auteur de cette pièce paroît être dans un
pays libre. Son début déſigne la Hollande ; c'eſt
auſſi le titre que vous lui donnez , & Rouſſeau
avoit fixé ſon léjour à Bruxelles dans le Brabant ,
pays ſoumis à la domination d'Autriche.
OCTOBRE. 1774. 71
3°. L'auteur paroît y arriver tout nouvellement
; & , en 1730 , il y avoit près de vingt ans
que Roufleau étoit hors de ſa patrie Onpourroit
faire ici une objection , c'eſt que Rouſſeau pouvoit
avoir fait ces vers en Suifllee, oùilparoît qu'il
fit un ſéjour affez court , avant d'aller à Bruxelles.
Mais est - il vraiſemblable qu'un auteur garde
, pendant près de vingt ans , dans ſon portefeuille
, de très- jolis vers , qu'il n'y a nul inconvénient
à montrer , puiſqu'ils n'attaquent perſonne
, & ne peuvent que lui faire honneur; cela
ne me paroît pas trop dans la nature. D'ailleurs ,
fi Rouſſeau eûr fait ces vers dès le commencement
de fon exil , croyez - vous , Monfieur , que ſon
eſprit , aigri par le malheur , eût pu y mettre autantd'aménité?
4°. L'infatigable activité ,
Reſte d'un utile naufrage...
préſente , je crois , l'idée excluſive d'un naufrage
de fortune; le premier vers paroît décider le ſens
de la phraſe . Or , Rouſſeau n'avoit jamais eu , ce
me ſemble , qu'une fortune très- précaire , & n'avoit
fans doute exercé ſon activité qu'à ſes talens
&à ſes plaiſirs.
5°. Rouſleau auroit- il ofé dire , mes ayeux ? il
auroit pu dire mes pères , parce que tout le monde
en a ; mais je crois qu'il n'appartient qu'à la
Noblefle d'avoir des ayeux .
6°. Rouſleau , qui faiſoit ſi bien des vers , auroit-
il dit ?
Du prompt & funeſte eſclavage ,
Où met la folle vanité.
72 MERCURE DE FRANCE.
Dans mon édition il y a :
Du triſte & pénible eſclavage
Que m'impoſa la vanité .
Il me ſemble que les deux épithères du premier
vers ſont mieux choiſies , mieux adaptées que les
autres , & que le ſecond vers eft plus coulant ,
plus harmonieux; d'ailleurs , il retranche une
épithète , & c'en eſt beaucoup que trois , en deux
vers de quatre pieds. Il ya un vers ajouté dans la
pièce de l'éditeur qui n'a jamais été dans l'origi
nal , c'eſt le 32º de votre édition.
Mon but eſt la tranquillité ,
je le crois aſſez proſaïque , & de plus , fort inutile
au ſens de la phrase , qui court bien mieux en le
retranchant.
7°. L'auteur des vers étoit marié , ou prêt à
l'être , & Roufleau ne l'a jamais été , & ne pouvoit
ſe flatter de l'être , banni par un arrêt, peutétre
injuſte , mais dont la filétriſſure n'exiſtoit pas
moins.
8 ° . L'auteur des vers avoit vécu à la Cour ,
comme le prouvent très bien , les quatre vers
que l'éditeur a fupprimés , & que j'aurai ſoin de
marquer par des guillemets.
L'incorruptible probité ,
De mes ayeux noble appanage ,
A la Cour ne m'a point quitté ;
>>> Libre & franc , fans être ſauvage ,
Du courtiſan foible & volage ,
>>L>'exemple ne m'a point gâté.»
L'infatigable.
Voilà
六 OCTOBRE. 1774. 73
Voilà , Monfieur , mes raiſons . Si vous les
trouvez bonnes, j'en aurai un peu moins mauvaiſe
opinion de moi, en telifant cette lettre , je
ſuis toute effrayée , Monfieur , d'avoir preſque
fait une differtation. C'eſt la première de ma vie ,
& fütement ce ſera la dernière ; car cela ne me
convient à aucun titre , mais l'amour de la vérité
m'a emportée. Je vous en demande pardon, Monſieur
, & de vous avoir fait perdre un temps précieux.
J'ai l'honneur d'être , avec la plus parfaite eſtime
, & tous les ſentimens que vous méritez,
MONSIE UR ,
Votre très - humble & obéiſſante
fervante ***.
Ce 27 Septembre 1774 .
Je vous envoie , Monfieur , une copie trèsexacte
des vers en queſtion , telle que je l'ai faite
il y a 43 ou 44 ans , parce qu'il y a, dans le cours de
cette pièce , pluſieurs mots qui font changés , &
que je crois qu'elle y perd.
Je vois régner ſur le rivage
L'innocence & la liberté .
Que d'objets dans ce paylage,
Malgré leur contrariété ,
M'étonnent par leur aſſemblage !
Abondance & frugalité ,
Autorité ſans eſclavage ,
Richeſſes ſans libertinage ,
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
Charges , nobleſle ſans fierté.
Mon choix eſt fait : ce voisinage
Détermine ma volonté :
Bienfaiſante Divinité,
Ajoutez-y votre ſuffrage ;
Diſciple de l'adverſité ,
Je viens fairedans ce village
Le volontaire apprentiſlage
D'une tardive obſcurité .
Aufſi-bien demon plusbel âge ,
J'apperçois l'inſtabilité ,
J'ai déjà , de compte arrêté ,
Quarante fois vu le feuillage ,
Par le zéphir reſſuscité ;
Du printemps j'ai mal profité :
J'en ai regret , &de l'été
Jeveux faire un meilleur uſage.
J'apporte dans mon hermitage
Un coeur dès long- temps rebuté
Du triſte & pénible eſclavage,
Que m'impoſa la vanité.
Payſan ſans ruſticité ,
Hermite ſans patelinage ,
Je veux pour unique partage ,
La paix d'un coeur qui ſe dégage
Des filets de la Volupté;
L'incorruptible Probité ,
De mes ayeux noble apanage ,
A la Cour ne m'a point quitté ;
OCTOBRE . 1774. 75
:
>>>Libre & franc , ſans être ſauvage ,
>>Du courtiſan foible & volage
>>L'exemple ne m'a pointgâté. »
L'infatigable activité
Reſte d'un utile naufrage ,
Mes études , mon jardinage ,
Un repas ſans art apprêté ,
D'une époule économe& ſage
La belle humeur , le bon ménage ,
Vont faire ma félicité.
C'eſt dans ce port qu'en ſûreté ,
Mabarque necraint plus l'orage :
Qu'un autre , à ſon tour emporté
Sur le ſein de l'humide plage ,
Au gré de ſa cupidité ,
Du vent oſe affronter la rage;
Je ris de ſa témérité ,
Etlui ſouhaite un bon voyage ;
Je réſerve ma fermeté
Pour un plus important paſſage ,
Et je m'approche avec courage
Des portes de l'éternité.
Je fais que la mortalité
Dugenre humain eſt l'apanage;
Pourquoi , ſeul , ſerois -je excepté ?
La vie eſt un pélerinage;
De fon cours la rapidité ,
Loin dem'alarmer , me foulage ;
Sa fin , lorſque j'en enviſage
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
L'infaillible néceſſité ,
Ne peut ébranler mon courage.
Brûlez de l'or empaqueté ,
Il n'en pétit que l'emballage ,
C'est tout : un ſi léger dommage ,
Devroit- il être regretté ?
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Childeric , premier Roi de France , drame
héroïque en trois actes , vol. in - 8°.
Prix , 30 fols. A Paris , chez Ruault
libraire , rue de la Harpe .
د
Les Lecteurs François pourront s'intéreffer
à un drame où la valeur des Francs ,
leur fidélité envers leurs chefs , & cette
• horreur qu'ils ont toujours témoignée
pour le joug de l'Erranger, font miſes en
action. Cette Nation , emportée d'abord
par la vivacité naturelle , força Childeric
àdefcendre du trône & à chercher un
aſyle dans la cour de Bafin , Rot de Thuringe.
Mais bientôt cette même Nation ,
fenible à l'infortune de ce Prince , fidèle
à l'honneur , & voyant avec dédain un
étranger , un Général Romain ufurper la
couronne des Francs , rappela Childeric,
OCTOBRE. 1774. 77
,
&oublia les torts paſſagers du Monarque
pour ne voir en lui que le grand homme
&fon Prince légitime. Les ſujets de plaintede
la Nation envers Childeric font indiqués
dans le portrait que Carloman
ſage vieillard , ami de Childeric , fait de
`ce Prince à Marcomir , jeune François.
"Connois la vérité ; car je puis m'immo-
>>ler tout entier pour un grand homme ,
>>>mais non la trahir en ſa faveur. Chil-
>>deric lui-même repouſſeroit ce menfon-
>>ge adulateur. Elevé ſous nos drapeaux ,
>>ſon audace l'égala dès l'enfance à ſes va-
>>leureux ancêtres , à ce Pharamond, porté
>>ſ>ur le Pavois,&couronné des mains de
>>la bravoure. Le fier Attila fut forcé de
>>céder à l'impétuoſité de ſon courage , &
>>cette victoire illuſtre ne fut que l'eſſai
de ſon bras. Appui du trône de ſon père ,
>>il vainquit ces Romains infolens qui
>>franchirent les Alpes ; il ſubjugua les
>>Gaulois ; il courut victorieux des rives
>>du Rhin à la rive Armorique; il enchaî-
>>na le Belge ; Merovée expirant ne crai-
>>gnit plus de deſcendre au tombeau , en
>>laiſſant un ſucceſfeur ſi grand & fi digne
>>de lui ; mais qu'un courage ſans frein
>>eſt un écueil terrible ! Quel malheur de
»s'imaginer pouvoir tout ! & qu'attendre
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
>>d'un Monarque enorgueilli de fon rang
>>& de ſes ſuccès , d'un Prince impétueux ,
>>à qui l'expérience & l'infortune n'ont
>>rien appris encore ? D'utiles revers n'a-
>>voient pas ployé cette ame ſuperbe. Un
>>camp fut fon école ; il eut pour maître
>>un conquérant; il ne ſut jamais ſe con-
>>noître ; & , comme il régnoit dans un
>>âge ardent , il retint dans ſon geſte &
>>dans ſon langage ce ton d'autorité guer-
>>rière dont il commandoit à ſes ſoldats
>>enivré par la victoire , & plein de cette
>>fierté belliqueuſe qu'elle inſpire , il dé-
>daigna cette autre étude des Rois nonst
>>moins importante ; cet art d'augmenter
>>le poids & la dignité du ſceptre en le
>>ſubordonnant aux loix de la juſtice , cet.
wart de régler ſes moeurs pour régir le
>>fort& le contenir par l'exemple. N'ayant
>>plus d'ennemis à vaincre , ſon génie in-
>>dompté tourna contre les fiens cette
>>fierté déſormais trop altière. Le conqué-
>>rant enfin ne fut point être Roi , & fon
>>orgueil alluma l'orgueil de nos guer-
»riers .
Pluſieurs de ces guerriers , unis par le
même intérêt , favorisèrent l'entrée du
royaume à Egidius, Général des Romains,
& réuniſſant leurs forces, obligèrent Chile
OCTOBRE. 1774. 79
deric de chercher un aſyle chez les Ger
mains . Ce Prince , eſcorté de ſon ſeul courage
, apprit dans l'école du malheur , de
Roi , à devenir homme. Il avoit , ſous le
nom de Briomer , pris rang parmi les
guerriers Germains. Il ſe fit bientôt connoîtie
par ſa valeur , & eut le bonheur
dans un combat de ſauver la vie au Roi
de Thuringe , qui ne ſe diſtinguoit dés
autres guerriers que par la pefanteur de
fon bras. La reconnoiſſance de la Nation
rendit le nom de Briomer l'égal
des plus grands noms. Déjà fon coeur
bleſſé par l'amour avoit ofé porter fes
voeux ſecrets juſqu'à l'oreille de la Princeſſe
Bafine , fille du Roi. Elle ne punit
point ſa témérité. « Admis à la Cour de
>>ſon père , avoue- t- il dans un de fes en-
>>tretiens avec Carloman , je la voyois
>>chaque jour ; j'adorois ſa beauté ; j'ado-
>rois ſes vertus , peut - être hélas ! bien
>>connues de moi ſeul ; fon coeur étoit né
trop vrai pour n'être pas généreux ; elle
>>n'eut point recours à cette froide diffi-
>>mulation , partage des ames vulgaires.
>>L'amour , dans un grand coeur , eſt au-
>>deſſus de la feinte.... Ami , j'ai joui
dans mon exil de la volupté la plus tou-
>>chante qui puiſſe appartenir au coeur
f
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
>>humain ; j'ai joui de la volupté rare&
>>céleſte de ne point devoir au titre de Roi
>> un coeur que je voyois ne ſe donner qu'à
>>moi, un coeur fans détour , que mes re-
>>gards enchantés pénétroient à loiſir pour
>>y découvrir chaque jour de nouveaux
>>tréfors . Elle m'a aimé ſans ſceptre &
>>fans couronne; elle a quelquefois gémi
>>de fon rang , qui établiſſoit entre nous
>des diſtances inhumaines ; elle a quel-
> quefois ſouhaité que le fort l'eût fait
>>naître libre d'elle même ; & , quand je
»lui eus révélé qu'un trône m'appartenoit
>> auſſi , celui de l'Univers n'auroit pu rien
>ajouter au ſentiment de cette ame conf-
>>tante& vraie ...
Le Roi deThuringe,inſtruitdesdeſſeins
&du vrai nom de Briomer , rend grâces à
Dieu , & offre ſes armées à Childeric pour
l'aider à combattre Egidius, qui lui difputoit
la couronne de France & la main de
Bafine . Cette Princeſſe vient en France &
juſque dans le palais d'Egidius ſoutient les
droits de Chilperic. Elle ne contribua pas
moins par fon courage que par cet empire
que donne la beauté unie à la vertu , à rappeler
les François à leur devoir. Childeric
ſe préſente devant eux.& cette Nation
généreuſe & ſenſible oublie bientôt les
OCTOBRE . 1774. 81
plaintes auxquelles ce Prince a pu donner
lieu , pour ne voir en lui que le vrai
père de la patrie. Ils combattent l'armée
del'ufurpateur & forcent la victoire à ſe
déclarer en leur faveur. Childéric triomphe
de fon rival .
2 SCÈNE DERNIÈRE.
CHILDERIC, BASINE , CARLOMAN, MARCOMIR
, SUNNON , ARONS , BRENNUS ,
&pluſieurs autres guerriers vainqueurs.
CHILDERIC , l'épée à la main.
«C'eſt aſlez plonger nos bras dans le
>>carnage ; ſuſpendez vos coups , amis ...
>>Egidius n'eſt plus; tout le reſte eft ci-
>>toyen ; épargnez le ſang , & voyez vos
>>amis dans ceux que vous combattiez.
>>Soldats ! autour de moi , je ne vois plus
>>que des François &des frères .
CARLOΜΑΝ.
Ah ! mon prince ... Ah ! mon Roi ; la
>>Clémence fut toujours la compagne de
>>la vraie Grandeur .
CHILDERIC.
„Je dois la victoire à Sunnon , à Arons,
>>à Brennus , à Clotaire , à tous ces bra-
>>ves Thuringiens , à l'exemple immortel
!
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
>>d'une héroïne qui a fléchi la rigueur des
>>>Dieux , fi long - temps inflexibles ; ce
>>>trône eſt élevé une ſeconde fois des
>>>mains de la Valeur .
SUNNON .
Ah! nous ferons toujours invincibles ,
en marchant ſous Childeric.
CHILDERIC.
»Tu n'as point démenti ce que j'atten-
>>dois de toi ... Que je me plais à ſentir ,
>>a publier le ſentiment qui m'anime ! ..
>>François , peuple fidèle , que j'aime à
>>>voir en vous cette flamme héroïque, ali-
>>ment éternel de la ſplendeurde cet em.
>>pire ! .. Que la poſtérité ſache ce que
>>peut une Nation brave qui combat pour
>>fon Roi.... Nobles compagnons de
>>>mes armes , voyez ici l'illuſtre & digne
>>femme qui a conſolé mes deſtins dans
>>l'horreur de ma chûte , & dont le cou-
>>rage mâle a ſu échauffer tous les coeurs
>>du feu dont le ſien étoit rempli ... Je
>>dois couronner par l'hymen , la Victoire
>>& l'Amour. Permettez que je lui offre
>>le tribut qu'on doit à ſa grande ame ;
>>c'eſt la moitié du trône où je ſuis affis ;
>>elle m'aidera à en ſupporter le poids ;
>>elle m'en facilitera les devoirs ; c'eſt de
OCTOBRE. 1774.
>>ſon coeur ami du peuple , que jaillira
>>déſormais la ſource des bienfaits qu'elle
>>aime tant à répandre ! Elle juſtifiera
>>l'excès de l'ivreſſe qu'elle inſpire , je lui
>>laiſſerai la gloire de la bienfaiſance,& je
>>retiendrai pour moi celle de l'équité.
SUNNON.
>>Nous l'acceptons pour Reine ; com-
>>pagne d'un héros , médiatrice heureuſe
>>entre ſon peuple & lui , elle fera adorer
>>fon pouvoir ; elle plaidera la cauſe de
>>ſes ſujets ; elle portera leurs voeux aux
>>pieds du trône , & l'obéiſſance ne ſera
>plus que l'expreſſion facile & naturelle
>>d>u ſentiment &de l'amour.
BASIN E.
>>François , qui ne s'enorgueilliroit de
>>>régner ſur une Nation qui fait aimer
>ainſi ? Les autres Monarques ont des
ſujets ; mais ce n'est qu'en France que le
>>Maître de l'Etat ſemble un père envi-
>>ronné de ſes enfans ! il peut tout fur eux;
>>ils peuvent tout ſur lui ; il règne ſans
>>efforts & fans obſtacle , parce qu'il eſt
>>fervi ſans crainte ; & ce rapport heureux
>>fait envier ce trône à tous les Potentats
>de l'Europe.
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
CHILDERIC.
>>François , Gaulois , Germains , unis
>>ſous mon empire ; c'eſt une alliance éter-
>nelle qui va nous joindre ; c'eſt dans vos
>>coeurs ſur tout que je prétends régner &
>>y entretenir ce feu pur& facré qui vous
>>distingue du reſte des Nations ; fondée
>>>fur cet amour mutuel , la baſe de ce trô-
>>ne demeurera inébranlable aux vains
paflauts des temps & des orages enne-
>>mis . »
ود
Le caractère de Childeric , le héros de
ce drame , eſt ferme & foutenu ; c'eſt un
grand homme qui reconnoît ſes premières
erreurs & fait les réparer. Mais on
fera un peu fâché de voir ce Roi de France
employer , pour louer ſa maîtreſſe , le
langage emphatique des héros de l'opéra .
"Non , dit - il à cette Princeſſe qui mar-
>>quoit des craintes fur le fort de fon
>>amant ; non , il n'eſt point de ſéjour qui
>>puiffe me devenir funeſte , où vous dai-
>>gnerez , illuftre Princeſſe , me favoriſer
>>d'un regard; il commande aux deſtins
>>ennemis ; il écarte les orages ; il devient
>>l'arrêt du Ciel ; il eſt auguſte & bien-
>>>faifant comme lui , &c. ود
Cetre tache,& quelques autres que nous
pourrions relever , n'empêcheront point
OCTOBRE. 1774. 85
qu'on ne goûte cette pièce qui offre un
tableau touchant d'une Nation brave , généreuſe
, pleine d'amour & d'attachement
pour ſes maîtres. On aimera fur- tout à
faifir pluſieurs alluſions de l'auteur dans
la peinture qu'il a faite des vertus & du
caractère de la Princeſſe Bafine .
Principes d'Inſtitution , ou de la manière
d'élever les enfans des deux ſexes , par
rapport au corps , à l'eſprit & au coeur.
Lechamp le plus fertile a beſoin de culture.
Vol. in 2. A Paris , chez la Ve . De
faint , libraire , rue du Foin - Saint-
Jacques .
Un ouvrage où l'auteur s'eſt propofé ,
pour premier objet de fon travail, de contribuer
à la meilleure éducation phyſique
& morale de la jeuneſſe, doit être accueilli
, fur-tout lorſque l'auteur a eu foin de
puiſer dans les meilleures fources , &
d'écarrer de ſes inſtructions tout eſprit
ſyſtématique . Ces inſtructions font ici
expoſées dans un ordre didactique , & le
ſtyle en eſt ſimple , facile & à la portée de
tout le monde. Cette matière , très étendue
par elle - même & abondante en détails
, ſembloit exiger plufieurs volumes ;
:
86 MERCURE DE FRANCE.
mais l'auteur a penſé qu'il ſe rendroit plus
utile en la renfermant dans un volume
unique , & qui pût être placé facilement
entre les mains des parens & des inſtituteurs.
On conçoit cependant qu'il a dû
quelquefois être obligé de renvoyer aux
traités particuliers , principalement pour
ce qui regarde la partie des études qui demande
certains développemens.
Ce volume eſt terminé par un recueil
de maximes &de penſées tirées de différens
auteurs , & par une collection de
traits d'hiſtoire propres à former l'eſprit
& le coeur de la jeuneſſe . On ſe rappellera
toujours avec attendriſſement ce trait
de Louis XII , qui eſt ici cité. Ce Monarque
, qui a été ſurnommé le Père du Peuple
, venoit de ſuccéder à Charles VIII
ſon frère. On lui avoit préſenté une lifte
qu'il avoit demandée des Officiers de
P'ancienne Cour. Il nota pluſieurs de ces
Officiers qui l'avoient deſſervi auprès de
Charles VIII , & mit une croix vis-à- vis
de leurs noms. Ces Officiers , en étant informés
, crurent y voir le ſigne de leurs
pertes prochaines; ils quittèrent la France;
mais le bon Roi les rappela bientôt , &
leur dit qu'ils avoient eu tort de s'abſenter.
La croix , ajouta-t- il , que j'ai jointe
vàvos noms, n'eſt pas un ſigne de mort ;
OCTOBRE. 1774. 87
1
>>elle marque , comme celle de notre Sau-
>> veur , l'oubli & le pardon des injures. »
Ce beau mot fut conſacré par une médaille
où ſe trouve cette croix , avec une légende
conforme à la penſée du Prince .
Hiſtoire du Tribunat de Rome , depuis la
création , l'an 261 de la fondation de
Rome , juſqu'à la réunion de ſa puifſance
à celle de l'Empereur Auguſte ,
l'an 730de la fondation de Rome. Son
influence ſur la décadence & la corruptiondes
moeurs.
Libido , non poteftas regit.
Tit. Liv. , liv. 6.
2 vol. in-8 °, petit format.AParis , chez
Vincent , imprimeur- libraire , rue des
Mathurins , hôtel de Clugny .
Rome,gouvernée d'abord par des Rois,
ſe vit ſous la puiſlance desConfuls,l'an 245
de la fondation de la ville. Elle étoit pafiée
de l'état monarchique à une eſpèce d'arif.
tocratie où toute l'autorité étoit entre les
mains du Sénat &des Grands. Mais par la
création des tribuns on vit s'élever infenfiblement
unedémocratie dans laquelle le
peuple, ſous différens prétextes , s'empara
de la majeure partie du gouvernement. i
83 MERCURE DE FRANCE.
,
«L'intitution du Tribunat , très - dange-
>>renſe , pouvoit , nous dit l'hiſtorien
>>être utile ; elle partagea la ſouveraineté
>>de iEtat entre le peuple & le ſénat, qui
>>en étoit le ſeul dépositaire ; elle fut le
>> fruit d'une révolte qui l'obtint à main
>>>armée . Le ſénat combattit avec force les
>>rebelles qui la demandoient , ne put les
>>ramener au devoir , & ſe rendit par néceffité.
>>Malgré les crimes de ſa naiſſance , le
>>>Tribunat , renfermé dans les bornes de
>>la modération , pouvoit être d'un grand
>>fecours au confulat pour gouverner la
>>nation la plus indocile quiaitjamais été .
>>La diviſion qu'il entretint entre le peuple
>>& le fénat , la guerre inteſtine qu'il allu-
>>moit fans ceſſe entre eux firent des
>>maux inanis & fans nombre ; ils peu-
>>vent ſervir de règle certaine , pour
>>juger des avantages qu'auroient pro-
د
duits l'union & le concert de ces deux
>>>magiftratures , pour établir folidement
>cette harmonie politique qui fait la force
>>& la félicité publique .
>>LeTribunat étoit créé pour protéger le
>>p>euple contre l'oppreſſion des Grands
& pour maintenir chacundans ſes droits;
>>il opprima les Grands ſous ce prétexte ,
>>& partagea toutes leurs prérogatives..
OCTOBRE. 1774. 89
>>Le protecteur du peuple auroit dû
>>être le temperateur de ces accès de fédi-
>>tions auxquelles la nation ſe livroit avec
>>u>nemportemeu frénétique ; loin de le
faire , il allumoit lui même le volcan
>>de fes fureurs , & ne ceſſoit d'augmen-
>>>tet les incendies , que lorſque leur violence
avoit forcé le ſénat à lui accorder
>>ce qu'il devoit & ce qu'il vouloit lui re-
>>fufer.
,
Le corps dépofitaire des droits du peuple
, devoit l'être anſſi de la pureté de fon
eſprit ; toutes les harangues de ſes magiftrats
ne tendirent jamais qu'à en altérer la
pureté. Les Plébéïens aimoient d'abord
refpe& tent , craignoient les praticiens ,
& fur-tout les coníuls; le Tribunat lesenhardit
par ſes invectives & ſes déclamations
contre tout leur ordre , à les haïr , à
les mépriſer & à les braver .
Le corps dépoſitaire de la confiance de la
plus grande partie de la nation , n'auroit
jamais dû la trahir : le Tribunat fit au peu-
>>ple perfidie ſur perfidie , noirceur fur
>>noirceur , le flatta toujours de ne parler ,
>>de n'agir que pour ſes intérêts ,&ne s'oc-
>>cupa jamais que de ceux d'une ambition
>>arrogante & fi folle , que ſes plus grands
>>ſuccès font ceux qui étonnent le plus par
la grandeur de leur injustice.
१०
MERCURE DE FRANCE.
>>>Le Tribunat eut enfin la manie de
>>>dominer avec celle d'avoir diviſé la
>>fouveraineté ; il domina , mais avec
>>un orgueil ſi déplacé , fi impérieux
>>& ſi inſoutenable , que la fuppreffion
>>de cette magiftrature ſurprend bien
>>moins que fa durée. La violence avoit
>>fait le partage de l'autorité ſouverai-
>>ne entre le peuple & le ſénat; un par-
»ticien , en la réuniſſant toute entière
>>en ſa perſonne par une violence encore
aplus injuſte & plus criante , opprima le
>>peuple , le ſénat , la liberté & la répu-
„ blique . Tel devoit être le réſultat des
>>entrepriſes du Tribunat: il ſema entre
>>les deux Ordres la jaloufie, l'inquiétude,
>>la diſcorde irréconciliable. Il boulever-
>>ſoit lesmagiftratures ,l'ordre civil & po-
>>litique , les loix & la religion ; il pro-
>>nonçoit toujoursle nom de la république
>>dont il perfuadoit qu'il étoit le défenſeur.
>>César vit , jugea la diſpoſition des affai-
>>res & des eſprits , la mit à profit ; & la
>>république ne fut plus qu'un vaſte em-
>>pire ſoumis à la volonté d'un maître ab-
»folu.
>>Si le collége n'avoit pas été aveuglé
>>par l'ivreſſe de la domination ; ſi , étant
>>parvenu à partager avec lespraticiens tou-
>>tes les diſtinctions de leur ordre,il eût
OCTOBRE. 1774. 1
>>mis des bornes à ſon ambition ; s'il n'eût
>>pas perdu de vue les principes qui l'a-
>>voient conduit de l'abjection à l'éléva-
>>tion; s'il eût conſervé entre les membres
>> l'union qui faifoit ſa force ; s'il n'eût pas
>>donné lui - même , par les aſſaſſinats ,
>>l'exemple de laprofanationde ſaſainteté;
>>ſi , pour avoir part au gouvernement , il
>>ne fût pas deſcendu de ſa hauteur à la
>>baſſeſſe la plus vile , en rampant ſous
>>des ambitieux plus puiſſans que lui , il
>>auroitpu , finon éviter , reculer dumoins
> ſa deſtruction . »
Ces réflexions peuvent être regardées
commele réſultat politique del'hiſtoire du
Tribunat de Rome ; hiſtoire d'autantplus
intéreſſante , qu'il y a peu d'événemens
conſidérables dans l'hiſtoire romaine qui
n'entrent dans celle du Tribunat. L'hiſtorien
a eu ſoin d'appuyer les faits qu'il rapporte
, de les rapprocher & de les préſenter
ſous lepointde vue néceflaire,pour que
le lecteur puiſſe les ſaiſir d'un coup- d'oeil
&entirerles conféquencespropres à l'éclairer
ſur les maux qui réſultent néceſſairement
d'un gouvernement où la puiſſance
légifſlative & la puiſſance exécutrice ſe
trouvent contredites par un peuple toujours
diſpoſé à épouſer les paſſions de fes
92 MERCURE DE FRANCE.
chefs . Cependant quoique les tribuns de
Rome ayentſouvent caufé de grands troubles
dans la ville par leur ambition & l'abus
qu'ils firent de leur pouvoir , Cicéron
n'a pu s'empêcher de reconnoître que
leur établiſſement fut le falut de la république.
« En effet , dit il , la force du
peuple qui n'a point de chef, eſt plus ter-
>>rible. Un cheffent que l'affaire roule fur
>»lui ; il y penſe : mais le peuple , dans
>>fon impétuofité , ne connoît point le pé-
»ril où il ſe jette .
Navigation de Bourgogne , ou Mémoires
L & Projets pour augmenter & établir la
navigation fur les rivières du Duché de
Bourgogne ; par M. Antoine , fousingénieur
des Etats de la même Province.
Tome premier , in 4º. Prix , broché.
6 liv . A Dijon , chez Frantin ,
imprimeur - libraire , rue St Etienne ,
& à Paris , chez Piffot , libraire , quai
des Auguſtins .
La Bourgogne , commel'obſerve l'auteur
dans ſon avertiſſement , eſt une Province
fertile. Ses principales productions
conſiſtent en denrées , qu'on est obligé de
faire voiturer à de très grandes diſtances
pour trouver les ports des rivières naviga
OCTOBRE. 1774. 93
bles , ce qui d'une part eſt ruineux parles
frais immenfes des charrois, & de l'autre
empêche que des terreins qui pourroient
produire beaucoup foient portés à leur plus
grande valeur. Un bon citoyen , dans la
vue de faire jouir la Bourgogne de tous
ſes avantages , de favorifer non - ſeulement
ſa culture , par la facilité des arroſemens
, mais encore d'augmenter ſes richeſſes
relatives , en accélérant le tranſport
de ſes denrées,a raſſemblédans ce premier
volume ce que les projets , précédemment
formés fur la navigation de Bourgogne ,
offrent de plus intéreſſant. Iltrace enfuite
une idée générale du ſyſtême de navigatión
, dans lequel il croit que la Province
deBourgogne doit ſe renfermer , & il termine
ce volume par donner un mémoire
ſur la rivière de Saône , un autre ſur celle
de la Seille , un troiſième fur la rivière
de Doubs & le commencement d'un quatrième
fur la rivière d'Ouche. Comme
tous ces projets ou mémoires préſentent
des obfervations fur la navigation de
Bourgogne très - bien vues ,&des inftructions
très propres à accroître fon commerce
, il y a lieu d'eſpérerque cette collection
ſera accueillie favorablement , &
cet accueil engagera ſans doute l'auteur à
94 MERCURE DE FRANCE.
publier la ſuite de ces projets & mémoires.
Discours philofophique patriotiquefur la
Soumiſſion dans l'ordre politique, par M.
l'Abbé D. B. de Pauinerelle , de l'Académie
des arcades de Rome & d'Arezzo
, de l'Académie impériale des
Apatiftes de Florence , de la Philatmonique
de Vérone , & des Ricovrati
de Padoue .
Onde per ritrovar pace , e riſtoro ,
Fu duopo efferfoggetti à patti tali.
Metaſt. orig. delle leggi.
brochure in- 12 . de 22 pages. A Paris ,
chez Baſtien , libraire , rue de petit
Lyon .
Les beſoins que l'homme s'eſt donnés,
ſa foibleſſe même le rappellent néceſſairement
ſous les loix d'une communauté
puiſſante. Il n'y a qu'une telle communauté
qui puiſſe faire jouir l'homme de
tous ſes avantages . Il importe pour fon
bonheur qu'il foitbien couvaincu de cette
vérité , & c'eſt l'objet de ce diſcours qui
étoit fufceptible de plus de développement
; mais eſt - il néceſſaire de nous
prouver les bienfaits des loix ? Ce font
OCTOBRE. 1774. 95
:
de ces vérités qui n'ont beſoin que d'être
expoſées pour être ſenties ; ce diſcouts
doit donc être regardé moins comme un
objet d'inſtruction ,que comme le témoignage
des ſentimens d'un ſujet zélé &
d'un écrivain patriote, dont le ſtyle n'eſt
point dépourvu de chaleur.
Pensées de l'Empereur Marc-Aurèle-Antonin
, ou leçons du vertu que ce Prince
philoſophe ſe faifoit à lui-même. Nouvelle
traduction du grec , diſtribué en
chapitres, ſuivant les matières, avec des
notes& des variantes. Par M. de Joly,
ſeconde édition , à laquelle on a ajouté,
dans le même ordre , le texte grec , &
la verſion latine de Gataker, corrigée ;
2 vol. in- 1 2. petit format. AParis , de
l'imprimerie de Louis Cellot,rue Dauphine.
Marc- Aurèle , ſurnommé le Philoſophe,
ajuſtifié ce mot du ſage Platon : " Les
>>peuples ſeroient heureux ſi les philoſo-
>>phes étoient Rois, ou ſi les Rois étoient
>>philoſophes . » Lesguerres les plus cruelles
& les maux qui en font la ſuite, affligèrent
de ſon temps l'Empire Romain,&
néanmoins les Romains ne furent jamais
plus heureux que ſous ſon règne. Il fit le
96 MERCURE DE FRANCE .
bonheur de fon peuple , & ce bonheur ,
il le cherchoit , principalement à faire régner
la loi qui , ſeule , peut affurer la liberté
des Nations. Il remit en vigueur
l'autorité du Corps auguſte qui en étoit
dépoſitaire ; il affiſtoit à ſes affemblées
avec l'affiduité du moindre fénateur. Nonfeulement
il délibéroit de toutes les affaires
avec les plus fages du Sénat , mais encore
il déféroit à leur avis plutôt qu'au fien.
>>Il eſt plus raisonnable , diſoit- il , de
>>ſuivre l'opinion de pluſieurs perſonnes
>>éclairées , que de les obliger de ſe ſou-
>>m>ettre à celle d'un ſeul homme. »
La fottiſe de l'orgueil &la petite politique
des Cours n'altérèrent jamais enlui
les principes de cette philoſophie , qui le
faifoit regarder comme le premier ſujet
de la loi,& obligé par état de chercher fon
bonheur dans celui de tous . Ces principes
étoient le fruir de ſes réflexions , dont il
nous a laiffe un recueil dicté avec une fimplicité
auſſi noble que touchante . C'eſt
principalement pour lui - même que Marc-
Aurèle avoit écrit celle- ci : "Prends garde
>>de te croire ſupérieur à toute loi , comme
>>les mauvais Empereurs. Prends garde
>>de faire naufrage ; il n'y en a que trop
d'exemples . Perſiſte donc à vouloir être
>>ſimple ,
OCTOBRE. 1774 . 97
fimple , bon , de moeurs putes , grave ,
>>ennemi de plaifanteries,juſte,religieux,
bienfaiſant, humain , ferme dans la pratiquede
tes devoirs. Fais de nouveaux
>>efforts pour demeurer tel que la philo-
>>ſophie a voulu te rendre.Revère les dieux
»& rends ſervice aux hommes. La vie eſt
ourte ; le ſeul avantage qu'il y ait à
>>paffer quelque temps ſur la terre , c'eſt
>>de pouvoir y vivre faintement& y faire
>>des actions utiles à la ſocieté . La lecture
de ſemblables réflexions produit cer
effet ſur le lecteur,qu'elle lui donne meil
leure opinion de lui- même, parce qu'elle
lui fait concevoir une meilleure opinion
des hommes .
Marc-Aurèle avoit écrit ſes réflexions
engrec,&ce n'eſt pas le ſeulexemple que
l'on puiffe oppoſer à ceux qui nous citent
les Romains comme n'ayant jamais écrit
quedans leur langue. Le texte grec de
Marc-Aurèle a été traduit en françois par
M. Dacier. En 1742 M. de Joly fit réim.
primer cette traduction , non dans l'ordre
des douze livres du texte , mais par chapitres
, ſuivant l'ordre des matières avec
un abrégé de la vie de Marc- Aurèle. Cet
arrangement plut. L'édition ſe débita.
Elle fut même réimprimée à Dreſde en
II. Vol. E
+
9৪ MERCURE DE FRANCE .
1755 , fans aucun changement. Mais la
nouvelle édition que nous venons d'annoncer
diffère entièrement de la première
. M. de Joly jouiſlant de plus de
loiſir , ainſi qu'il nous le ditdans ſa préface
, flatté d'ailleurs de ſe rendre utile à
ſes concitoyens , en leur faiſant connoître
plus particulièrement les réflexions d'un
ſage Empereur , d'uu philofophe plein de
vertu &de piété , a conſulté pluſieurs ma
nufcrits originaux , & s'eſt mis à étudier
le texte grec , ce qui n'étoit pasune petite
difficulté ; car le ſtyle de Marc- Aurèle ,
quoique fimple , noble , énergique , eſt
quelquefois d'une conciſion pénible , &
ſemé d'expreſſions qui ne ſe rencontrent
guère dans d'autres livres.
Cette nouvelle édition eſt encore recommandable
par les notes ſavantes &
judicieuſes dont elle eſt enrichie , & par
l'ordre avec lequel toutes les réflexions de
Marc-Aurèle font diftribuées. Cet Empereur
avoit écrit pour ſa propre inſtruction,
pour ſe ſoutenir dans le chemin de la
vertu , & non pour compofer un ouvrage.
Auſſi ſes réflexions n'ont-elles dans l'original
ni fuite , ni liaiſon .
M. de Joly a raſſemblé les penſées fondamentales
de Marc Aurèle dans huit
OCTOBRE. 1774. 99
notes principales qui forment un tableau
général de ſa façon de penſer ſur l'Etre
Suprême , les Dieux créés, la Providence,
la raiſon , la loi naturelle, le ſuicide , la
douleur , la philofophie & l'immortalité
de l'ame.
On ſaura également gré au traducteur
d'avoir cité les plus beaux paſſages d'Epictète
, dont Marc-Aurèle avoit ſuppoſé la
connoiffance. Mais, pour mieux faire connoître
l'eſprit dans lequel M. de Joly a
fait cette traduction , dont il compte s'occuper
encore le reſte de ſa vie , nous terminerons
cette notice par citer ce trait
naïf de fon enthouſiaſme : « Si je ſuis
>>parvenu à rendre tout à fait ſenſible aux
>ames pures & ſincères le principe divin
>>& obligatoire de la loi naturelle , j'aurai
>>laillé quelque trace utile de mon paſſage
>>fur la terre ; j'y aurai fait , ſuivant l'ex-
>preffion de Marc- Aurèle , une fonction
>>d'homme, & je mourrai content. >>
رد
Démonstration de la Quadrature définie du
Cercle , Par M. Louis Dufé Lafrainaye
, Ecuyer , valet -de - chambre de
S. A. S. Monfeigneur le Duc d'Orléans,
Commenſal de la Maiſon du Roi ; brochure
in- 8 °. de 31 pages. A Paris, chez
!
E ij
JOO MERCURE DE FRANCE.
d'Houry, libraire,rue de la Vieille-Bou
clerie.
On ne peut nier , nous dit l'auteur dans
>>ſon diſcours préliminaire , que le pro-
>blême de la quadraturedu cercle ne ſoit
>>la plus grande & la plus fameuſe décou
Øverte qu'on puiſſe faire dans les fcien-
>>ces ; c'eſt la clef de la géométrie trans-
>>cendante , qui ouvre à la ſpéculationdes
>>lignes courbes , le plus vaſte champ
>>qu'il foit poſſible de deſirer. Les anciens
>>ont fibien ſenti l'importance d'une pa-
>>reille découverte , que les plus grands
>>hommes , les eſprits les plus fins & les
>>plus éclairés s'y ſont appliqués pour exer.
>>> cer ſur cette matière , toute leur adreſſe
& leur capacité ; cependant juſqu'ici ,
>>m>algréleurs efforts réiterés , ils n'ontpu
>arriver qu'à des approximations plus ou
>>>moins exactes , chacun s'y eſt pris de la
manière que ſon génie lui a inſpiré : en
>>un mot depuis & avant Archimède, c'eſtà-
dire depuis plus de deux mille ans , on
>>s'eſt occupé de cette recherche , mais
toujours infructueuſement,
>>La divinité qui donne des lumières à
>>qui bon lui ſemble , m'ayant inſpiré le
deſſein d'examiner cette queſtion , j'ai
reconnu après un mûr examen qui m'a
OCTOBRE. 1774. tot
fait entrer dans une foule nombreuſe de
>>conſidérations , quela quadrature du cer-
>>cle , dépendoit de la découverte des ra-
>>cines rondes& quarrées de tous les nombres
en général ; il eſt vrai que celle-ci
>>n'eſt enrien moins difficile que la quadrature
elle-même ; mais auffi ces con-
>noiſſances ſont ſi intimement liées en-
"ſemble , qu'elles dépendent abſolument
l'une de l'autre , c'est - à - dire que la qua-
>>drature du cercle dépend néceſſairement
>> de la connoiſſance des racines quarrées ,
>>dontj'ai fait l'heureuſe découverte : j'en
>>rends grâce au Ciel, qui a bien vouluque
la tranſmiſſion d'un fait ſi importantme
>>fût réſervée pour en faire part au genre
humain. Je vais donc expoſer ſuccincte-
>>ment mes découvertes , & faire voir la
>>marche que j'ai tenue pour arriver à des
>>connoiſſances auſſi ſublimes : on jugera
>>par-là de ma prétention & de la gran-
>>deur de ma découverte , qui , étant ap-
>>pliquée à tous les corps qui roulent dans
>>l'univers, en donnent lesrapports relatifs
>>& la connoiſſance parfaitede leur exif-
»tence . »
La prétention & la grandeur de la découverte
de M. Lafrainaye ont été foumiſes
au jugement de l'Académie royale
Eiij
102 MERCURE DE FRANCE.
des ſciences de Paris. Il eſt dit , par un
premier rapport du 2 Avril 1773 : « J'ai
>>examiné par ordre de l'Académie , un
>>mémoire ſur la Quadrature du Cercle ,
par M. Lafrainaye . M. Lafrainaye pré-
>>tend que la circonférence d'un cercle
eft à fon diamètre exactement comme
256 eft à 81 ; mais il eſt aifé de voir que
>> 256 eft beaucoup trop grand pour une
>>circonférence dont le diamètre eſt repréſenté
par 81. Nous n'examinerons
>>point les principes ſur leſquels M. La-
>>frainaye ſe fonde , ils n'appartiennentà
waucune des ſciences exactes , & ne font
>>point par conféquent du reffort de l'A-
>> cadémie , figné , COUSIN. »
Un fecond rapport , du 16 Juin fuivant
, porte : " J'ai lu , par ordre de l'A-
>>cadémie , un papier de M. Lafrainaye ,
>avec ce titre : Suite de ma démonstrawtion
de la Quadrature définie du Cercle.
>>Cette ſuite n'eſt pas mieux raiſonnée
>>que ce qui précède , & ne mérite pas
>>davantage d'occuper l'Académie.
*.Signé, COUSIN. رو
M. Lafrainaye appelle de ces deux jugemens
au Public. Tâchons , est - il dit
ici , de convaincre les génies les plus
>>incrédules , & inſtruiſons les plus ſavans
OCTOBRE. 1774 . 103
> des artiſtes de l'Univers , leur témoigna-
>>ge tiendra lieu de jugement ; il ne s'agit
>>que de leur faire ſentir la vérité , alors
>on pourra regarder M. Lafrainaye , ce
>>nouveau génie , comme un prodige. »
Pluſieurs diſcuſſions que préſente cet
écrit tendent à développer & à appuyer la
prétention de M. Lafrainaye. Il faut voir
ces diſcuſſions dans l'écrit même qui eſt
terminé par ce certificat de M. le Rohbergher
de Vauſenville. D'après l'immenſe
>>vérification que j'ai faite des principes
> de M. Lafrainaye , je reconnois que tou-
>>tes les conféquences en ſont très - juſtes
>> & très - exactes , & qu'il ne manque que
»l'éclairciſſement du principe d'où dé-
>pend toute la ſolution , c'est-à-dire, qu'il
>>reſte à prouver d'une manière fuffifante,
>>que le rapport du diamètre à la circon-
>>férence eſt comme 81 à 256 , ou bien
>>que quand le côté d'un quarré a 8 pou-
>>ces , ſa ſurface eſt égale à celle d'un cercle
qui en a 9 pour diamètre. C'eſt pour-
>>quoi je dis : fi ledit ſieur justifie de la
>>ſolidité de ſes principes aux termes qui
>>viennent d'être énoncés , il ſera impof-
>>ſible de lui refuſer la gloire d'avoir ré-
>>ſolu le problème de la Quadrature défi-
>>nie du Cercle , dont je ferai de ſa réqui-
1
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.
>>> ſition la démonstration à l'Académie ود
>>royale des Sciences , ſous le bon plaifir
>>du Roi , & celui de Monſeigneur leDuc
>>d'Orléans , auquel il a foumis cet im-
>>portant ouvrage. En foi de quoi j'ai
>>ſigné à St Cloud , ce 27 Octobre 1771 ,
>> DE VAUSENVILLE . »
Un autre écrit de M. de Vauſenville ,
imprimé à la ſuite du premier , porte : " Je
>>promets & m'engage de démontrer la
>>Quadrature du Cercle & d'en produire
>>la réſolution par l'analyſe en termes gé-
>>néraux & dans toute la rigueur géomé-
>>trique , ſans qu'il y ait le moindre dé-
>>> faut , & en même temps de vérifier les
>>prétentions de M. Lafrainaye. A Paris ,
»le 18 Février 1774 ,
LE ROHBERGHER DE VAUSENVILLE .
Traité analytique des eaux minérales ,
de leur propriété & de leur usage dans
les maladies , tome second , in - 12 , par
M. Raulin , Docteur en Médecine , Médecin
ordinaire du Roi , aggrégé hono--
raire du Collège de Médecine de Nancy ,
de la Société de Londres . &c . &c . A
Paris, chez Vincent, Imprimeur- Libraire,
rue des Mathurins .
M. Raulin a publié en 1772 , le pre
OCTOBRE. 1774. 1ος
mier volume de cet Ouvrage , il ne s'ett
pour- lors attaché qu'aux généralités fur
les eaux minérales ; il y a expofé une
ancienne doctrine ſur les eaux acidules
qui eſt rejetée de nos jours par tous les
habiles Chimiſtes , & qui ne manque-
Foit pas certainement de l'être par l'Auteur
, s'il étoit auſſi verſé dans la Chimie
qu'il l'eſt dans la pratique médicinale ;
mais comme M. Raulin ne s'eſt attaché
qu'accidentellement à l'étude des eaux ,
il s'eſt cru pardonnable s'il n'a pasdiſcuté
cette matière avec toute l'érudition
propre à ceux qui en font leur unique
application ; cependant M. Raulin
dans la Préface du ſecond Volume que
nous annonçons , tache d'appuyer par de
nouvelles raiſons ſon ſentiment ſur les
eaux acidules ; mais les prétendues preuves
qu'il en donne , loin d'être peremptoires
, font auſſi peu convainquantes:
que celles qui ſe trouvent énoncées dans
fon premier volume , & qui ont été réfutées
par des moyens fatisfaiſans danss
le Journal des Sçavans du mois de Seprembre
dernier. Quant aux objets traitéss
dans le ſecond volume , ce ſont différentes
analyſes d'eaux particulières dur
Royaume qui ont été communiquées
ود
r
106 MERCURE DE FRANCE.
l'auteur, & qu'il vient de publier. Les eaux
dont on donne l'analyſe dans ce ſecond
volume , ſont celles de S. Noyon , de
Langeac , de la Villetour , de Châtelguion
, de Pavillon , de Vols , de Bilaſay ,
de Bagnols en Gévaudan , de Condé ,
de Joanette , de Mont brifon , de S.
Alban , de Sail Sous Coufans , & de S.
Galmire . M. Buchoz , dans ſon Dictionnaire
minéralogique & hydrologique de
la France , a déjà publié une partie de
ces eaux ; il ſe propoſe d'en faire connoître
encore pluſieurs autres , quoiqu'il
ait déjà parlé de près de quatre cent
fources ignorées; il les indiquera pourlors
par Provinces , & il s'attachera
fur-tout à faire connoître que chaque
Pays a dans ſes eaux minérales , de même
que dans ſes plantes & autres productions
, tout ce qui peut concourir à la
guériſon des maladies qui peuvent y
régner. A quoi bon aller ſouvent chercher
bien loin des fecours que la nature
offre chez nous , & qui ne font ignorés
que parce qu'il ne s'eſt pas trouvé
deMédecins pour les préconifer , comme
Pont été quelques ſources du Royaume
plus connues.
OCTOBRE. 1774. 107
Obſervations de M. Raulin , Medecin de
l'Hôpital-Militaire de Valenciennes,fur
la maladie épizootique qui a régnédans
la Province de Hainault.
M. Raulin fils , animé du même zèle
que M. fon père pour tout ce qui peut
contribuer aux biens de l'Humanité ,
donne , dans ces obſervations , les ſymptômes
diagnoſtiques & prognoſtiques de
cette maladie , & il en preſcrit le traitement
dont il a expérimenté le ſuccès ,
en effet , le traitement qu'il rapporte
eſt fondé ſur la théorie la plus ſaine ,
ſur l'inſpection des cadavres , ſur l'état
de l'atmosphère & fur la nature des
eaux & des alimens dont ont fait uſage
les bêtes malades ; quand un Medecin
entre dans de pareils détails , il eſt pref.
que toujours fûr de réuſſir dans les cures
qu'il entreprend. Dans le ſeul village
de Scmmain , il s'eſt trouvé trente- neuf
bêtes à corne guéries par cette méthode.
LA FRANCE illustrée par les Arts , ou
les Arts juſtifiés par les faits ſous
Louis XIV & Louis XV , Poëme
par M. le Chevalier de Juilly de
Thomaffin , Brigadier des Gardes du
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
Corps , Membre de pluſieurs Acadé
mies.
Regis ad exemplar totus componitur Orbis..
L'exemple d'un grand Roicommande àl'Univers..
:
Brochure in- 8 ° . A Paris chez Valleyre
l'aîné , rue de la Vieille Bouclerie à
l'arbre de Jeffé .
Ce Poëme préſenté au Roi, eſt le fruit
des loiſirs d'un Officier qui connoît tout
le prix des Arts , & veut prouver leur
influence ſur les moeurs par la peinture
des deux plus beaux ſiècles de notre
Monarchie ,le ſiècle de Louis XIV &
celui de Louis XV. Comme les monu
mens & les faits ſe ſont préſentés en
foule fous la plume du Poëte , il a cru
devoir abreger les deſcriptions & les
épiſodes. Nous croyons cependant que
l'Auteur auroit répandu plus d'intérêt
dans ſon Poëme , en ſe permettant ces
détails qui caractériſent l'objet , & le rendent
en quelque forte préſent à l'imagi
nation du Lecteur. Le trait du Peintre
des Arts eſt ſouvent vague , incertain .
Un pareil Poëme exigeoit d'ailleurs une
verfification facile , harmonieuſe , pittorefque
, & cet enthouſiaſme bien permis
, fans doute , quand on parle des
OCTOBRE. 1774. 109
Arts, c'eſt ceque l'on ne rencontre pas toujours
ici . Nous louerons cependant l'Aureut
des efforts qu'il a faits pour chanter
lesArts. L'amour qu'il témoigne pour eux
annonce une âme noble , un coeur généreux&
ſenſible.
Recherches critiques , historiques & topos
graphiques fur la Ville de Paris , depuis
Ses commencemens connusjusqu'à préfent
, avec le plan de chaque quartier ,
par le ſieur Jaillot , Géographe ordinaire
du Roi , de l'Académie Royale
des Sciences & Belles- Lettres d'Angers.
Quid verum... curo& rogo , & omnis in hoc
Sum.
Hor. lib. 1 , epift. r.
Dix-ſeptième cahier in 8 ° . Quartier
S. Benoîr. A Paris , chez l'Auteur ,,
Quai & à côté des Grands Augustins ,
& chez Lottin aîné , Imprimeur- Libraire
, rue S. Jacques.
Ce Quartier qui renferme l'Abbaye
Royale de Sainte Genevieve , celle du
Val de Grâce , deux Egliſes Collégiales ,,
quatre Paroifles , trois Chapelles , quatre
Séminaires, fix Communautés d'hommes,
110 MERCURE DE FRANCE.
quatre de filles & fix Couvents , deux
Ecoles , dix - neuf Colléges , un Hôpital ,
l'Obſervatoire , &c . a donné lieu à l'Auteur
des recherches d'en faire pluſieurs
ſur ces différens objets , & de rectifier
des erreurs dans leſquels les Topographes
de la Ville de Paris , & même les Hiſtoriens
, font tombés. Quelques-uns de ces
articles , tels que ceux de l'Egliſe de
Saint Etienne - des - Grès , de l'Abbaye
Royale de Sainte Genevieve , du Collége
des Lombards , des Religieuſes Carmelites
, &c. préſentent des diſcuſſions
étendues. Ceux qui s'adonnent à l'étude
de l'hiſtoire pourront les confulter avec
fruit & avec confiance , parce que l'Auteur
n'affirme rien que d'après les actes
authentiques qu'il a vus , & examinés
en homme inſtruit & éclairé.
Oraiſon funèbre de Louis XV , Roi de
France & de Navarre , prononcée dans
l'Eglife de Toulouſe , le 7 Septembre,
1774 , par M. l'Abbé de Vaumalle ,
Grand Vicaire . Brochure in 12. A
Toulouſe , chez Dalles , imprimeur ,
& Vitrac , libraire.
: L'Egliſe de Toulouſe emprunte ici la
voix d'un orateur , dont l'éloquence eſt
OCTOBRE. 1774. ΙΙΙ
auſſi noble que touchante, pour payer à la
mémoire de Louis XV le tribut de recon .
noiffance qui lui eſt dû, & rappeler à tou
te la France les droits que ce Monarque
avoit acquis fur nos coeurs, &qui lui méri
tèrent le titre de Bien Aimé , le ſeul dont
fon ame paternelle fût jalouſe. In manfuezudine
perfice opera tua &fuper gloriam hominum
diligeris. Accompliſſez vos auvres
avecdouceur , & vous vous attirerez
non ſeulement l'eſtime , mais l'amour
des hommes. Ces paroles de l'Eccléſiaſte
ferventde texte à ce difcours.
Oraiſon funèbre de Louis XV, Roi de
France & de Navarre , furnommé le
Bien-Aimé ; prononcée au Service ſolemnel
célébré dans l'Eglife de Soiffons
, le 18 Août 1774. Par M. l'Abbé
Guyot , prédicateur ordinaire du
Roi , doyen & chanoine de l'Eglife de
Soiffons , des Académies de Soiffons ,
de Nancy& de Caën , in 4°. A Soiffons,
chez Louis - François Waroquier , & à
Paris , chez le Clerc , libraire , quai
des Auguſtins , & Demonville , rue St
Severin.
Miferemini mei , miſeremini mei , ...
Vos amici mei , quia manus Domini teti
112 MERCURE DE FRANCE.
git me. Ayez pitié de moi , ayez pitiéde
moi , ... Vous mes amis , parce que la
main du Seigneur m'a frappé !
L'orateur met dans la bouche du Monarque,
dont nous pleurons la perte, cette
prière gémiſſante de Job, qui fert de texte
à l'Oraiſon funèbre . Ce diſcours , rempli
d'onction & écrit dans le ſtyle propre de
la chaire, nous rappelle les engagemens de
notre amour pour ce Prince & ceux de notre
reconnoiffance envers la Providence,
que l'orateur nous repréſente attentive fur
le règne de Louis & miféricordieuſe ſur
fes voies.
Hiftoriæ Romanæ res memorabiles , &c.
les événemens les plus remarquables
de l'Hiſtoire Romaine , depuis la fondation
de Romejuſqu'à la mort d'Auguſte
; extraits des plus célèbres hiſtoriens
, de Tite- Live , Florus , Salluſte
&Patercule . Vol. in- 12. Prix , 2 liv. 10
fols relié . A Paris , chez Ruault , libraire
, rue de la Harpe.
Cetabrégé, qui a reçu l'approbation de
Univerſité de Paris , doit être diftingué
des abrégés ordinaires . Cen'eſt pointune
compilation sèche de faits tronqués
mais une hiſtoire ſuivie , où les faits fond
OCTOBRE. 1774. 113
1
rapportés dans les propres termes de
l'historien , & avec toutes les circonstances
qui peignent à l'eſprit un événement. Cet
abrégé de l'hiſtoire Romaine fera donc
placé utilement entre les mains des jeunes
gens. Il leur préſentera dans le cours
d'une année un tableau ſuivi de l'hiſtoire
Romaine , il ſuppléera aux lacunes de Tite
Live, & leur rappellera pluſieurs anecdotes
éparſes dans différens hiſtoriens.
Ceux qui n'ont pas le loiſir de parcourir
un grand nombre de volumes, trouveront
également dans cet abrégé une voie commode
pour connoître les plus beaux traits
de l'histoire Romaine & ſe former à l'intelligence
des meilleurs hiſtoriens latins.
Rapport fait par ordre de l'Académie des
Sciences , fur la mort du Sr Lemaire
&fur celle de fon épouſe , marchands
de modes , à l'enſeigne de la Corbeille
galante , rue St Honoré ; cauſées par la
vapeur du charbon ; avec les obfervations
fur les effets des vapeurs méphitiques
ſur le corps de l'homme , & fur
le moyen de rappeler à la vie ceux qui
en ont été ſuffoqués . Par M. Portal ,
profeſſeur de médecine au Collége
royal , médecin de Monſeigneur le
Comte d'Artois , de l'Académie des
114 MERCURE DE FRANCE.
Sciences de Paris , de l'Inſtitut de Bologne
, de la Société royale des Sciences
de Montpellier , & de la Société
médicale d'Edimbourg ; brochure in-
12. A Paris , chez Vincent, imprimeurlibraire
, rue des Mathurins , hôtel de
Clugny.
L'Académie , ainſi que M. P. l'expoſe
dans fon rapport , a été frappée de la manière
tragique dont ont péri le Marchand
& la Marchande de modes de la Corbeille
galante , rue St Honoré , à Paris ;
& , comme cette compagnie eſt toujours
attentive à l'avancement des ſciences , &
fur tout de celles qui ont pour objet la
conſervation de l'eſpèce humaine , elle
avoit chargé M. P. de lui rendre compte
de ce triſte événement , & des cauſes qui
peuvent l'avoir produit. M. P. , en conféquence
, s'eſt tranſporté vers les cinq heus
res du ſoir , le jour même de cet accident
, le 3 Août 1774 , au lieu où s'étoit
paflée cette ſcène tragique. Il entra dans
une chambre de médiocre grandeur , qui
n'étoit éclairée que par une ſeule croiſée :
les murailles en étoient couvertes d'une
boiſerie nouvellement peinte , mais qui
n'exhaloit aucune mauvaiſe odeur : elle
étoit habitée depuis quelques ſemaines .
OCTOBRE. 1774. 115
Au milieu de cette chambre étoient les
deux corps morts , celui du marchand &
celui de la marchande * . Ils avoient tous
deux la face colorée , les yeux luifans, les
membres flexibles , même la mâchoire
inférieure ; leur peau étoit encore ſouple,
& affez chaude ; leur bas
très tuméfié . M. P. fit diverſes queſtions
pour découvrir les cauſes d'un accident fi
funeſte , & il apprit qu'il y avoit un baigneur
logé au deſſous ; que le tuyau de
la cheminée de ce baigneur s'ouvroit dans
celle de la chambre où étoient ces deux
perſonnes ; que le baigneur avoit allumé
du charbon dans ſa cheminée vers les
cinq heures du matin, & qu'à ſept heures
on avoit trouvé les deux ſujets morts dans
leur chambre , qui étoit pleine de fumée;
qu'on leur avoit fait faire une faignée à
la jugulaire ; qu'on leur avoit donné de
l'émétique , & qu'on avoit tâché de leur
introduire de la fumée de tabac par le
fondement , & c , & c , mais que tous ces
fecours avoient été inutiles. M. P. connoiſſoit
les altérations qu'on trouve dans
les corps des perſonnes ſuffoquées par la
ventre étoit
* Il y avoit auſſi un petit chien qui avoit été
étouffé par la vapeur du charbon.
116 MERCURE DE FRANCE .
vapeur du charbon , tant d'après la leca
ture de divers auteurs qui ſe ſont occupés
de cet objet , que d'après pluſieurs ouvertures
qu'il a faites d'hommes & d'animaux
morts de cette manière . M. P. auroit
cependant voulu s'aſſurer de nouveau,
par l'ouverture de ces deux perſonnes ,
des vraies cauſes de leur mort; car ce n'eſt
qu'à force d'obſervations que la médecine
s'éclaire. Il ſollicita les parens pour
qu'ils lui permiſſent de faire l'ouverture
des corps morts ; ſes demandes furent
inutiles ; on s'y oppoſa toujours ſous des
prétextes puérils & ſuperſtitieux ; de forte
qu'il ne put venir à bout de remplir les
intentions de l'Académie , ni fatisfaire
l'envie qu'il avoit d'acquérir de nouvelles
notions fur la cauſe de la mort des perſonnes
ſuffoquées par la vapeur du charbon.
" Cependant , ajoute-t- il dans ſon
wrapport , la mort tragique qui venoit
>>d'enlever ces deux époux , & qui moif-
>>fonne tous les ans un ſi grand nombre
>de citoyens d'une manière auſſi prompte
qu'imprévue , cette triſte mort fixa mon
>>attention : je me rappelai mille hiſtoi-
>>res ſemblables; &, comme je ſavois que
>>pluſieurs perſonnes , avec tous les ſignes
>>de la mort , avoient été rappelées à la
>vie par divers moyens , & que je crai
OCTOBRE. 1774. 117
gnois que d'autres n'euffent le malheur
>>d'être enterrées vivantes , je crus qu'il
>>n'y avoit tien de plus utile que de re-
>>cueillir tous lesmoyens les plus falutai-
>>res qui avoient été mis en uſage , de les
>>préſenter à l'Académie & au Public ,
>>pour en faciliter l'exécution , & pour les
>>faire connoître de plus en plus. »
M. P. , pour traiter cette queſtion avec
ordre , examine 1º, les altérations qu'on
trouve dans les corps des perſonnes qui
font mortes fuffoquées ;
2º . Il expoſe les recherchesqu'il a fai
res pour découvrir la cauſe qui les produit;
3º. Il traite enfuite des moyens qu'il
faut employer pour rappeler à la vie ceux
qui ont été fuffoqués par cette eſpèce de
vapeur.
Comme la connoiſſance des ſecours
qu'il faut donner aux perſonnes fuffoquées
par des vapeurs méphitiques , peut intéreffer
bien des perſonnes , nous tranfcrirons
ici cet article en faveur de ceux qui
ne ſeroient pas à portée de ſe procurer le
mémoire de M. P.
Le premier objet qu'on doit ſe propofer
pour rappeler à la vie les perſonnes
fuffoquées par les vapeurs méphitiques ,
c'eſt 1º. de diminuer la preſſion que le
118 MERCURE DE FRANCE.
/
fang fait fur le cerveau ; & l'on y réuffira
par les ſaignées , principalement par celles
de la jugulaire , qui dégorge plus directement
les vaiſſeaux de la tête , que les
ſaignées du bras & du pied ; mais il faut
évacuer par cette faignée une grande quantité
de fang : l'indication eſtde déſemplir
les vaiſſeaux du cerveau , qui font gorgés
d'un ſang très raréfié; & l'on ne peut produire
cet effet qu'en faifant une ſaignée
très copieuſe; il faudroit même y recourir
de nouveau , ſi la première ne paroifſoit
pas ſuffiſante .
2º. L'expérience a prouvé que l'uſage
des acides étoit très- falutaire , c'eſt pourquoi
l'on doit faire avaler au ſujet , ſi on
le peut , du vinaigre affoibli avec trois
parties d'eau ; on doit auſſi le lui donner
en lavement avec autant d'eau froide : les
frictions faites avec le vinaigre ont été
utiles à pluſieurs . M. P. a vu des perfonnes
, incommodées de vives douleurs de
tête , pour s'être expoſées à la vapeur du
charbon , leſquelles le font toujours bien
trouvées de l'uſage du vinaigre , pris de
la manière qui vient d'être conſeillée ; &
le célèbre M. de Sauvages le recommande
avecraifon contre toutes les vapeurs méphitiques.
3° . Il faut expoſer les corps des ſuffon
OCTOBRE . 1774. 119
qués au grand air, leur ôter leurs vêtemens
ſans craindre le froid : l'obſervation prouve
que la chaleur eſt alors plus préjudiciable
qu'utile ; elle n'eſt déjà que trop
grande dans ces ſujets , fans qu'il faille
l'augmenter ; ils ont beſoin d'un air élaftique
& pur ; c'eſt pourquoi il faut promptementles
fortit de leur chambre , pour
les porter dans la cour ou dans la rue , à
moins qu'en ouvrant les fenêtres & les
portes, on puifle établir dans cette chambre
pluſieurs courants d'air.
4°. Bien loin de mettre les ſuffoqués
dans des lits de cendres , comme on le
fait à l'égard des noyés , il faut leur jeter
de l'eau fraiche deſſus ; c'eſt ce que Borel
a fait avec ſuccès , ce que M. de Sauvages
recommande dans ſa nofologie , & ce qui
eſt conforme à la bonne théorie & à l'obſervation
. En effet , obſerve M. P. , les
vaiſſeaux étant gorgés par le ſang qui eſt
très - raréfié , il eſt plus naturel de le condenſer
par un liqueur froide, que de l'agiter
davantage par l'application des corps
chauds ; auſſi n'y a-t-il rien de plus préjudiciable
que l'adminiſtration des liqueurs
ſpiritueuſes,qu'on s'opiniâtre à faire prendre
aux malheureux qui ont reſpiré des
vapeursméphitiques. Un autre abus qu'on
120 MERCURE DE FRANCE:
commet très- ſouvent , c'eſt de preſcrire
l'émétique dans ce cas : rien n'eſt plus
propre à déterminer le ſang vers le cerveau
que le vomiſſement ; il faut donc
l'éviter au lieu de l'exciter.
«Je n'ai vu , continue M. P. , aucun
>>des ſuffoqués , à qui l'on a preſcrit l'émé-
>tique , revenir à la vie. Le célèbre Morgagni
, qui blâme l'uſage des vomitifs
dans la plupart des apoplexies , & qui
>>doute qu'on doive jamais y recourir
>>dans cette maladie , ſe ſeroit bien récrié,
>>s'il eût vu preſcrire l'émétique dans le
cas d'une fuffocation occaſionnée par
des vapeurs méphitiques. Il n'y a point
>>d'évacuation à opérer; &l'irritation qu'on
>>produit , & les mouvemens de l'eſtomac
>>qu'on ſuſcite , aggravent la cauſe de la
>>m>aladie , au lieu de concourir à la diffi-
>>per. Je ne comprends pas non plus fur
>>quel principe on fonde l'usage d'intro-
„duire de la fumée de tabac par le fonde-
>ment : pour quelques atomes de tabac
»qui s'infinuent dans le canal inteſtinal ,
>>il y pénètre une grande maſſe d'air qui
>>ſe développe en ſe rarefiant ; alors les
>>>inteſtins & l'eſtomac ſe diſtendent &
refoulent le diaphragme vers la poitrine;
ce qui produit néceſſairement une
>>compreffion
OCTOBRE. 1774 . 121
>>compreſſion ſur le poumon , augmente
>>l'engorgement de ce viſcère , & s'oppoſe
>>à l'introduction de l'air dans les bron-
>>ches & à l'expanſion du poumon , fans
>>laquelle le ſang ne peut reprendre fon
>>cours , & fans laquelle le ſujet ne peut
>>être rappelé à la vie. On pourroit fup-
>>pléer à la fumée de tabac par les lave-
>mens irritans . »
२ 5º . Mais enfin, ſi tous ces ſecours font
inutiles , il faudra introduire de l'air dans
la trachée - artère pour gonfler les poumons
. En effet , le principal objet qu'on
doive ſe propoſer pour rappeler à la vie
les perſonnes fuffoquées par des vapeurs
méphitiques , c'eſt de lever l'obſtacle qui
s'oppoſe à la circulation du ſang dans les
poumons. :
La méthode d'introduire l'air dans les
bronches aëriennes des perſonnes qui ont
reſpiré des vapeurs méphitiques , eſt d'une
telle utilité , que c'eſt ſur elle qu'on peut
principalement compter pour les rappeler
à la vie. Il eſt deux moyens d'introduire
l'air dans les bronches ; le premier , &
qui eſt le plus fûr , c'eſt de faire une ouverture
à la trachée-artère , & d'y introduire
un tuyau à vent ; mais comme le
peuple craint beaucoup cette opération ,
II. Vol. F
;
122 MERCURE DE FRANCE.
&que celui qui la pratique ſur une perſonne
faffoquée pourroit paſſer pour fon
affaffin , il ne faudra y recourir que lotfque
le fecond moyen aura manqué : ce
moyen conſiſte à introduire un tuyau recourbé
dans une des narines , & de ſouf.
fler dans ce tuyau ; l'extrémité de ce
tuyau tombe alors perpendiculairement
fur la glotte , & l'air y paſſe avec autant
de facilité , que ſi le canaldont on fe fert
pour porter l'air dans les poumons , &
celui de la trachée artère , étoient connus.
Par le moyenque M. P. propoſe pour ſouf.
fler les poumons , on ne riſque point de
baiſſer l'épiglotte , & de fermer l'ouverture
qui conduit à la trachée-artère ; ce
qui arrive lorſqu'on introduit le tuyau
avantdans la bouche, Parvenu versla baſe
de la langue , il abaiſſe l'épiglotte , laquelle
bouche la gløtte ; &le ventne peut
alors s'infinuer en aucune manière dans
les poumons , mais il parvient dans les
voies alimentaires qu'il gonfle & qu'il
diſtend inutilement. Ce moyen d'introduire
l'air dans les poumons , à la faveur
d'un tuyau inſinué dans une des narines ,
eſt autant avantageux à tous égards , que
luſage d'introduire le même tuyau par la
bouche eſt dangereux , puiſqu'on rifque
OCTOBRE. 1774. 123
d'étouffer le malade,s'ilreſpiroit encoreun
peu. On doit obferver de comprimer la narine
ouverte , lorſqu'on pouſſe l'air dans
le tuyau recourbé qu'on introduit dans
l'autre narine ; fans cette précaution , une
partiede l'air pourroit refluer & fortir par
la narine ouverte . Pour fouffler dans la
poitrine d'un homme ſuffoqué par la vapeur
d'une mine de charbon , le chirurgien
Toffach ne craignit pas d'appliquer
immédiatement ſa bouche ſur celledu fujet
qu'il vouloit ranimer. Il avoit le foin
en même temps de ferrer ſes narines
pour empêcher l'air de refluer au-dehors ,
& par ce moyen , il rappela à la vie un
homme qui auroitimmanquablementpéri
, ſuffoqué par la vapeur du charbon . On
pourroit ſuivre ce procédé lorſqu'on n'auroit
pas ſous ſa main un tuyau à vent
quoiqu'il foit aifé de s'en procurer un :
ontrouve par tout une pipe , un morceau
de roſeau , une gaine dont on couperoit
la pointe , &c. Mais enfin , ſi ces divers
moyens de conduire l'air dans le poumon
ne réuſſiſloient pas promptement , il faudra
faire une ouverture longitudinale à la
partie antérieure de la trachée-artère , à la
faveur de laquelle on introduira l'extrémité
d'un tuyau , à l'autre extrémité du
,
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
quel le chirurgien , ou quelqu'un des affiftans
, ſoufflera avec la bouche , à diverſes
repriſes , pour diſtendre les poumons,
Il n'eſt point inutile de dire qu'on doit mettre
la plus grande célérité dans l'adminiſtration
des ſecours qui font ici propoſés ;
le temps prefle , &plus on retarde , plus
on doit craindre qu'ils ne ſoient infructueux.
Si tous ces ſecours font inſuffifans
, on peut , pour ne rien omettre , faire
desſcarifications à la plante des pieds ou
desmains : on peut auſſi appliquer les
ventouſes en divers endroits du corps ;
mais , obſerve M. P. on doitpeu compter
fur ce moyen , quand ceux qu'il vient de
conſeiller n'ont pas réuffi .
:
:
* Oraiſon funèbre de Louis XV, le Bien .
Aimé , Roi de France &de Navarre ,
prononcée le lundi 29 Août 1774,dans
l'Egliſe cathédrale de Noyon , par M.
l'Abbé Bourlet de Vauxcelles , chanoine
& vicaire - général du diocèſe ,
prédicateur ordinaire du Roi , lecteur
&bibliothécaire de Mgr le Comte
d'Artois. A Paris , chez Saugrain , li
* Les trois articles ſuivans font de M. de
laHarpe.
OCTOBRE. 1774. 125
braire de Mgr le Comte d'Artois, quai
des Auguſtins.
M. l'Abbé de Vauxcelles , connu par
des ſuccès dans le genre du panégyrique ,
devait tenir une place diſtinguée parmi
les orateurs qui ont célébré la mémoire
de Louis XV . Son ouvrage eſt écrit avec
beaucoup d'élégance & de goût , & plein
d'une éloquence douce & facile. Nous citerons
d'abord une partie de l'exorde . Il
y règne un ton de gravité religieuſe trèsconvenable
au ſujet.
«Hélas ! vous le ſavez , nous n'attef-
>>tons pas en vain le Ciel & ſes vengean-
>>ces. Depuis long temps une Providence
>>irritée nous pourſuit , & la fuite des
>>événemens n'a paru que le cours & l'exécution
d'un grand jugement prononcé
>>ſur ce royaume ; ni l'adulation ne peut
diffimuler nos malheurs , ni la légèreté
>>en détourner nos regards ; la main du
>>Seigneur eſt trop préſente , & fes coups
>>furent trop ſignalés. Forcé de l'apperce-
>>voir & d'adorer ce jugement ſuprême ,
>>je ſens toute autre penſée s'éloigner de
>>mon eſprit , & l'éloge de Louis eſt ſu-
>>bordonné lui- même à l'inſtruction que
font naître ſes malheurs & ſes fautes.
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
>>Mais que dis -je?O mémoire de mon Roi!
>>dans cette aflemblée où je viens bénit
»vos vertus , me verra ton , nouveau
»Sémëi , mêler ma voix à celle de vos
>>détracteurs ? Non , fans doute : le minif-
>>tère faint nous interdit également & le
>>menfonge qui flatte les Rois& la témé-
>>tité qui les infulte. Mais s'il n'appartient
qu'à la vérité de parler dignement des
>>>morts ; s'il faut , pour l'inſtruction des
>>peuples , leur retracer les cauſes des évé-
"nemens qui les agitèrent ; ſi l'on doit fa-
>>tisfaire d'avance à la poſtérité que l'on
>>ne fléchit jamais , je dirai avec dou-
>>leur: le règne d'un Prince humain , judi .
>>cieux , chéri , devint par un ſecret juge-
>>ment du Ciel , un règne malheureux . Je
>>conſidérerai tour à tour fon règne & fa
>>perfonne ; fon règne , le plus forifant
>>peut- être qu'ait vu la Monarchie , de-
>>vint une époque d'humiliations , dedi-
>>viſions , d'indifcipline , de malheurs.
"Ses vertus , telles que le Ciel dans ſa
>>complaiſance n'en donna jamais de plus
>>douces , furent long-temps inutiles,& les
défauts nés de ces vertus même trou-
>>> blèrent ſa vie & affligèrent ſon peuple.
>>A cette vue , je ſuis forcé de m'écrier
comme leprophète : C'est le Seigneurqui
OCTOBRE. 1774. 127
»a fait ces maux. C'eſt ainſi qu'il châtie
>>une Nation puiſſante ; c'eſt ainſi qu'il la
>>chatie ſous un bon Roi.»
Le tableau des premières proſpérités
de Louis XV eſt noblement tracé & brillant
des couleurs oratoires . " C'était Joas
>>ſauvé des ruines de la maiſon deDavid,
»& gouvernant ſous les yeux du vertueux
>>Pontife Joïada ; c'était Salomon , le ſa.
>>ge , le magnifique , ornant ſes palais ,
élevant le temple du Seigneur ; c'était
>> Titus , & le charme de la bonté embelli
>>par la Victoire ; car la Victoire accou-
>>rut dès que nos drapeaux l'appelèrent ;
mais ce fut cette Victoire modelte , fa-
>>cile à défarmer , que la Paix même ap
pelle auprès d'elle pour la défendre ;
noncette autre que nos pères avaient
>>vu menaçante , funeſte mère des cala-
>>mités & des guerres interminables où
>>s'engloutit l'Humanité. Les conquêtes
>>de Louis ne furent point de ces inva-
>>ſions violentes , heureux forfaits des
Rois , que fait la haine , & que ſouvent
>>le malheur expie ; elles ne parurent que
»le juſte & naturel agrandiſſement d'un
>>Etat puiſſant qui s'arme avec ſageffe &
>>qui combat avec vigueur. Allez , heu-
>>teux Français que le Ciel protége ; al-
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE .
ود
>>lez d'une part ſur les bords du Rhin ,
>>de l'autre , dans les plaines de la Lon-
>bardie ; traverſez les Alpes qui , cette
>>>fois, s'ouvriront devant vous ,&defcen-
>>dez avec leur Souverain pour enlever &
>>partager de nobles dépouilles ; recueil-
>>lez l'héritage des Médicis ; aſſurez à
l'Eſpagne celui des Farnèſe , & Naples ,
>>cet ancien patrimoine de la valeur qui
>>échappa trois fois aux Capets ; diſtri-
>>buez des trônes pour en réſerver un à ce
>héros que Charles XII ne fit régner
>>qu'un moment; préparez à l'hiſtoire
>>de glorieux récits , & les beaux noms
>>de Parme , Guastalle Philifbourg :
>>l'Europe ne murmurera point ; elle
>>dira que vous êtes vaillans , mais non
>>pas que votre Roi eſt ambitieux ; elle
laiſſera l'Autriche courroucée ſe débat-
>>tre vainement contre vous ; & l'antique
>>Maiſon de Lorraine échangera paiſible-
>>ment ſes Etats , comme par un fecret
>>avertiſſement de la Providence qui la
>>deſtinait à régner bientôt ſur de plus
vaſtes contrées. Que j'aime à contem-
>>pler ce tranquille & brillant période , ce
>>grand repos & cette majeſté de l'Etat ,
>>ce concours de tous les genres de puiffance
& de gloire , tel que tous les peu-
1
,
OCTOBRE. 1774. 129
>>ples pouvaient ſe croire ſurpaffés , aucun
>>mépriſé , opprimé , aſſervi ; Louis , de-
>>venu comme Trajan , l'arbitre & le con-
>>ciliateur des Rois , & ce congrès de Soif.
>>ſons qui expie ſi dignement les confé-
>>rences de Gertrudenberg ; au même
>>temps cette foule de grands hommes
>>qui entoure le trône & qui l'éclaire ; les
>>uns vengeront ſes droits dans la guerre,
>>l>es autres font fleurir tous les arts de la
>>Paix ; Louis voit ſous ſes yeux ſes Abwner
, ſes Abifaï , ſes Hyram ; d'un côté
Villars , le vainqueur de Denain ; le conftant
& févère Barvick; Broglie , qui ſera
>>ſurpaſſé par ſon fils , Coigny, Belle- Ifle ,
>>Noailles & fur tout le fier Saxon qui
>>fera tout à la fois le Turenne & le Con-
>>dé de ſon ſiècle ; d'autre part d'Aguef-
>>ſeau , ſavant & vertueux Chancelier
>>que Louis XIV eût envié à ſon fuccef-
>>feur ; Maffillon , cet immortel orateur
>>des Rois , d'autres grands hommes qui
>>creuſaient les fondemens des loix , ou
>>qui dévoilaient les ſecrets de la Natunre
, &c .
On a pu remarquer dans ce morceau
cette ligne ſur le Maréchal de Saxe , qui
fera tout à-la-fois le Turenne & le Condé
de fonfiècle ; l'éloge eſt forr. Ce ferait
7
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
beaucoup d'être l'un des deux. On pour
rait faire obſerver à l'orateur que le
Comte de Saxe , dont perſonne d'ailleurs
ne conteſtera les talens ſupérieurs , ne
remporta guères de victoires que fur des
ennemistrès inférieurs en nombre ; qu'il
commandait des armées non - feulement
très - nombreuſes , mais abondamment
approviſionnées; qu'il ne manqua jamais
ni de vivres ni d'argent ; qu'il ne fut jamais
gêné par les ordres du Ministère.
Turenne & Condé manquèrent très fouvent
de tous ces avantages. Au ſurplus ,
loinde prétendre diminuer par cette réflexion
le mérite ni la gloire d'un grand
homme dont les Militaires éclairés ſont
les ſeuls juges compétens , on ne ſe la
permetque pour avoir occafion de rendre
témoignage à ſa modeſtie digne de ſes
grands talens. En effet c'eſt lui-même qui
fit cette obfervation en faveur de Turenne
& de Condé , devant de jeunes officiers
qui le comparaient à ces deux héros.
L'orateur parlait devant la Maiſon du
Roi. Cette circonſtance lui fournit une
apostrophe heureuſe. Vous connaiſſez
>>la victoire , Meſſieurs , ſon ivreſſe , ſes
>>dangers , tout ce qu'elle inſpire de fa-
>>>rouche & de terrible , tout le défordre
OCTOBRE. 1774. 13г
رد
>>qu'elle porte dans l'ame la plus modé-
>>rée , où le ſentiment de la ſupériorité
>>qu'elle acquiert ſubjugue ſi violemment
>>tous les autres; dites & Louis lui réſiſta ,
>>& fi fur fon front embelli par le ſuccès ,
>>on ne vit pas la douce compaffion préva-
>>loir. Repréſentez-le vous- même con-
>>duiſant fon fils , ſon digne fils , fur ce
>>théâtre de carnage , & lui difant: voyez
>>combien de ſang coûte la plus belle vic-
>>toire. Racontez avec quel attendriſfe-
>>ment il s'écriait: Que l'on épargne&que
"l'onfoigne les bleſſés, Français , Anglais,
nqu'ilsfoient tous fecourus; ils font tous
và moi. Qui , généreux Prince , ils font
» à vous , & l'humanité vous les donne
>>comme autant de panégyriſtes qui dic-
>>teront votre éloge à l'hiſtoire. Elle dira
>que vous méritiez de vaincre; vous mé-
>>ritiez que tous ces remparts du Brabant
tombalfent devant vous , ou plutôtqu'ils
»fe foumiflent & que votre peuple chan-
»tât l'hymne de la Paix , au lieu de tous
»ees hymnes de la Victoire ; que Rau-
>>coux & Lauffelt ne fuſſent pas enfanglantés
de nouveau ; que l'Italie , la Pro-
>>vence, les Mers de l'Inde , l'Amérique
>>ne viſſent pas tous ces combats d'une
>>fortune ſi variée ; que vos ennemis vous
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
>>ayant va fi grand , oſaſſent vous croire
>>ſincère , & accepter la paix que vous ne
>>ceffiez de leur offrir , & qu'enfin ils ap-
>>priffent par votre exemple cette maxime
>> importante à l'Europe , qu'un Roi de
>>France, content de vaincre,n'a pas beſoin
>d>e conquérir.>»>
Nous terminerons cet extrait par ce
morceau de la ſeconde partie ſur l'affabilité
& la bonté de Louis XV . « On croi-
>>ra parler d'Henri IV, en racontant qu'on
» le vit ( Louis XV) pleurer avec un guer-
>>rier que ſes bontés attendriſſaient. On
croira , dans une foule de réponſes , re-
>>>trouver Louis XIV , ſa dignité , ſa poli-
>>reſſe. Ainſi quand le vertueux Cardinal
>>de la Rochefoucault fut appelé au ſoin
>>des collations eccléſiaſtiques :je vous ai
>>nommé, dit- il, pour vous donner l'exemmple
d'un bon choix. Ainfi lorſqu'un jeu-
>ne Prince * parut , après une victoire ,
>>paré de ſa modeſtie & du grand nom de
>>Condé qu'il venait d'honorer , Louis
>>obſervant cette timidité ingénue qui ac-
>>compagnait tant de courage : Quoi! vous
craignez donc tout , excepté le canon !
>>Voilà les mots que l'ame inſpire & que
*Mgr le Prince de Condé.
OCTOBRE. 1774. 133
>>n'égale point le faſte des maximes ; voilà
>>les mots que la reconnoiſſance eſtime
>>plus que les bienfaits ; les mots qui en-
>>chaînent les amis , qui avertiſſent les
> talens , qui dévouent les héros à la mort ;
>>& vous ſavez ſi pour lui l'amour pouvait
>>aller juſqu'au dévouement. Ce nom ſeul
>>vous rappelle la gloire de notre ſiècle.
>>Quatre Princeffes ... vous me prévenez,
>>Meſſieurs , & que ne peut ma voix con-
>>ſacrée aujourd'hui à leur père , offrir à
>>chacune un juſte & folennel tribut d'é-
>>loges ! Trois d'entre elles ont livré leur
>>vie pour la ſienne ; l'autre pour ſon ſalut
»avoit déjà immolé ſa liberté & fa grandeur
. Sans doute elles ont aſſuré leur
>>gloire dans tous les fiècles ; mais elles
>>ont rehauffé celle de Louis. Quel père ,
>>dira- t- on , que celui qui mérita d'être
>ainſi aimé ! & l'hiſtoire qui placera cet
>>exemple parmi les plus beaux traits de la
>>piété filiale , s'en ſervira pour l'encoura-
>>gementde la bonté des pères . >>
Panégyrique de S. Louis , Roi de France',
prononcé dans la Chapelle de Louvre le
25 Août 1774 , en présence de l'Académie
Françoise , par M. l'Abbé Fauchet.
Brochure in- 8 °. A Paris , chez Dorez ,
134 MERCURE DE FRANCE.
Libraire , rue St Jacques en face de la
rue du Plâtre.
Il y a plus de talent que de goût dans ce
panégyrique fondé ſur des idées très- peu
juſtes,& écrit d'un ſtyle très- inégal. Dans
la première partie l'auteur nous préſente
la ſageſſe de St Louis comme un témoignage
authentique de la vérité de l'Evangile
, & il tamène à tout moment cette
étrange affertion qui paraît toujours plus
bizarre à meſure qu'il veut la développer.
Il ne faut point aſſervir une diviſion oratoire
fur une idée ſi forcée . On ne ſaurait
préſenter des réſultats trop lumineux. Les
vertus de St Louis honorent fans doute
ſa religion , mais ne la prouvent pas , &
la religion n'a nul beſoin d'un pareil gen.
re de preuves. Il n'y a point de rapports
entre la vie de St Louis & la vérité de
l'Evangile,qui doit être très- indépendante
de pareils témoignages. L'auteur n'eſt pas
plus naturel dans ſes expreſſions que dans
ſes pensées , lorſqu'il dit que l'ame de St
Louis naquit adulte. C'eſt là du ſtyle recherché
; & lorſqu'il dit dans l'exorde :
laſageſſe& l'héroïsme font incompatibles
dans leurprincipe; s'ilsse trouventjamais
réunis, ilfaut en chercher la cause hors de
la Nature; il dit une choſe très fauſſe. La
OCTOBRE . 1774.
135
ſageffe & l'héroïfime ne ſe rencontrent pas
très- fouvent enſemble, mais ne s'excluent
pas néceffairement , & il n'eſt point hors
de la naturedeles réunir. Scipion était affurément
un héros , & peut paffer pour uu
ſage , fi la ſageſſe conſiſte dans l'empire
qu'on obtient fur les paffions , & dans
cette raiſon victorieuse quiforme le fage ,
comme le dit M. l'Abbé Fauchet luimême.
Trajan avait les qualités d'un
héros & les lumières d'un ſage , puifqu'il
fut à la fois vaincre & gouverner.
On pourrait citer d'autres exemples ; mais
en voilà affez pour prouver que l'auteur
établit la gloire de St Louis & du Chriftianiſme
ſur de mauvais fondemens. Ces
défauts n'empêchent pas qu'il n'y ait dans
ce panégyrique pluſieurs morceaux écrits,
avec énergie, par exemple, la peinture du
défordre & de la barbarie qui régnaient
au moment où St Louis monta fur le trône.
Il était Roi , il l'était dès l'âge le
>>plus tendre ; le trône à peine affermi
>>dans ſa Maiſon , des vaſſaux impérieux
>>qui attendaient cette conjoncture d'un
>>Roi enfant pour s'arroger l'indépendan-
»ce , le peuple dans l'abrutiſſement de
>>l'esclavage, tes bonnes moeurs incon-
>>nues , le langage d'alors n'ayant pas mê136
MERCURE DE FRANCE.
>>me de terme pour les exprimer;des guer-
>>res éternelles , des provinces ravagées ,
>>l'héréſie & le fanatiſme étalant à l'envi
>>des ſcènes d'horreur; les lettres ignorées,
>>les dernières lumières de l'Egliſe étein-
>>tes , le Sacerdoce & l'Empire mêlant ,
>>dans une obſcurité profonde, leurs droits
>>réciproques , & ſe heurtant ſans ſe con-
>>naître ; les Nations féroces de l'Orient
>>prêtes à fondre ſur nos contrées & à con-
>>ſommer la dévaſtation ; tous les peuples
>>ſe donnant réciproquement le nom de
>>barbares , & le méritant tous : tel était
>>l'état des chofes quand St Louis, à peine
>>ſorti du berceau , monta ſur le trône. »
On lira avec plus de plaiſir encore le
morceau fur la gloire des Conquérans.
Il y a de la verve oratoire ,& les beautés
doivent faire pardonner les taches que
le Lecteur y remarquera. « Le nom de
>> Héros qui en impoſe tant à l'Univers
>> ne réveille que des idées déſolantes
> dans l'ame du Sage ; il voit la force &
» le génie enfanter le malheur , & il
>> verſe des larmes à l'aſpect de cette
>>gloire qui brille comme la foudre &
>> dévore comme elle. A conſulter l'hif-
>>toire des Empires , qu'est- ce en effet
> que l'héroïſme ? Le fléau du monde.
OCTOBRE. 1774 . 137
» Des Villes embraſées , des Provinces
>> ravagées , des Royaumes envahis , la
>> terre couverte d'homicides , fouillée
>> par tous les crimes , & au milieu de
>> ces excès , des Peuples abuſés qui en-
>> cenſent ce qu'ils abhorrent : voilà les
>> faſtes des Conquérans . Les préjugés
>> aveugles prodiguent l'admiration aux
>> ennemis du genre humain . C'eſt ſur
>> un fleuve de ſang que ces Héros fa-
>> meux ſont portés au temple de la
>> gloire ; c'eſt ſur ces cyprès funèbres
>> dont ils ont jonché la terre , qu'on va
>> cueillir leur couronne d'immortalité.
» Si j'avois à célébrer de tels triompha-
>> teurs , chaire fainte , ſacrés autels
>> ſanctuaire de la religion & des talens ,
» auguſte aſyle de la paix , je fuirais loin
» de vous. Un champ de bataille , ou les
> débris fumans d'une Ville réduite en
>> cendres , ſeraient un théâtre convenable
» à mon ſujet. Là , j'interpellerais les
» ames ſanguinaires & les coeurs inhu-
>> mains d'écouter mes accens . Les cou-,
» leurs de la mort , l'image de la def-
>> truction , les cris aigus des bleſſés , les
>>foupirs fourds des mourans , la gaieté
>> atroce des vainqueurs m'inſpireraient
>> une éloquence digne de mes Hé138
MERCURE DE FRANCE.
» tos. J'offrirais à ces meurtriers im-
>> mortels l'encens qui leur eſt dû ; je
» proportionnerais mes éloges à leur fu-
» reur , & la couronne dont je ceindrais
>> leur front incapable de pâlir ,ferait tif-
»fue de dépouilles humaines enſanglantées.
>> O Humanité ! ô Religion inconfola-
>>ble ! pourquoi faut-il que parmi des
>> freres il y ait un héroïſme guerrier ?
>>>>Pourquoi des guerres & destriomphes ?
» O Hommes , ignorerez vous donc tou
>> jours la paix , & ne viendra- t- il pas un
» temps où vous arracherez les palmes
>> dont vous ornez la Victoire , pour n'en
>>décorer que la Bienfaiſance ? »
On n'interpelle point d'écouter ; les
foupirs feurds choquent trop durement
Porcille. On ne fait trop ce que c'eſt que
les couleurs de la mort ; la gaieté eſt un
mot bien déplacé: celui de joie étoit
plus convenable. Proportionner n'eſt pas
une expreflion propre en cet endroit , &
fur tout on ne ſe repréſente gueres une
couronne tiſſue de dépouilles humaines.
Malgré ces fautes , ce morceau eft animé
& finit par un mouvement de ſenſibilité
qui contraſte heureuſement avec
les tableaux atroces qui précèdent. On a
pu remarquer , d'ailleurs , que tout le
OCTOBRE. 1774 . 139
commencement de ce morceau n'eſt
qu'une copie affaiblie de la belle ſtrophe
de Rouffeau dans l'Ode à la Fortune :
Quels traits me préſentent vos faſtes ,
Impitoyables conquérans ?
Des voeux outrés , des projets vaſtes ,
Des Rois vaincus par des tyrans ;
Des murs que la flamme ravage ,
Un vainqueur fumant de carnage ,
Unpeuple au fer abandonné ;
Des mères pâles & tremblantes ,
Arrachant leurs filles ſanglantes
Des bras d'un ſoldat effréné.
Il faut convenir que la proſe du pané.
gyriſte ne vaut pas ces vers du poëre ;
mais il était difficile de lutter contre cet
admirable tableau.
Ce qui apparrient plus à M. l'Abbé
Faucher, & ce qui doit lui faire honneur,
c'eſt le moment où il repréſente St Louis
au milieu des Sarrafins qui menacent ſa
vie. « Les événemens changent. Le Prin-
>>ce d'Egypte eſt maſſacré. Un meurtrier
>>teint de ſang appuie ſon glaive ſur le
>>ſein du Roi , & lui dit : Héros , arme-
>moi Chevalier. Deviens homme.
>>> Fais toi Chrétien. Comme Louis diſait ود
-
140 MERCURE DE FRANCE.
ود
>>cette parole , arrive une troupe de ſcé-
>>lérats , l'épée haute & fumante de car-
>>nage. La fureur les tranſporte , le crime
>> en eux appelle le crime . La violence &
>>la mort s'élancent de leurs regards avant
>>qu'elles partent de leurs mains ſanglan-
» tes . C'en est fait du héros. Non , c'en eſt
>>fait des Barbares . Ils ont repris l'huma-
>>nité à ſon aſpect ; ils l'adorent : en
>>voyant ce grand homme la poitrine hau-
>>te & découverte , le front ſerein , le
>>coup-d'oeil noble & fûr , la contenance
>>fière & tranquille , auffi calme devant la
>>mort & au milieu des rugiſſemens de
>>ces bêtes féroces , que s'il eût préfidé à
>>une cérémonie pacifique parmi les ap-
>plaudiſſemens de ſon peuple , Roi entre
>>les mains de ſes meurtriers comme dans
>>les batailles & au sein de la victoire ; le
>>fer échappe aux aſſaſſins ; ils deviennent
>>des ſujets ſous ſes regards. Proſternés ,
>>ils le ſupplient humblement d'accepter
>>la couronne. Il a ſuffi à la vertu de ſe
>>montrer avec ce grand caractère de di-
>>vinité, pour remporter ce triomphe , &
>>c'eſt ſans doute le plus fublime qu'ait
>>jamais célébré l'Univers. »
On voit encore ici des traits empruntés
de nos grands poëtes.
OCTOBRE. 1774. 141
Et de ſes aſlaſſins ce grand homme entouré
Semblait un Roi puiſſant de ſon peuple adoré.
HENRIADE .
Il s'avance au trépas
Avec le même front qu'il donnait des états,
La mort de Pompée
Ce n'eſt pas la première fois que la
poëſie a fourni des ornemens à l'éloquencede
la chaire. On fait que Maffillon a
imité plus d'un endroit de Racine. Mais
Maffillon n'avait reçu que de la Nature
l'heureuſe conformité qui ſe trouvait , à
pluſieurs égards , entre ſa proſe &les vers
dupoëte le plus parfait en notre langue.
Le Siége de Marseille par le Connétable de
Bourbon ; poëme qui a concouru pour
le prix de l'Académie Françaiſe en
1774 , par M. Duruflé. A Paris , chez
Demonville , imprimeur - libraire de
l'Académie Françaiſe , rue St Severin ,
aux Armes de Dombes .
Il y a de très-beaux vers , & en général
un ton de verſification noble & ferme
dans cette pièce, dont le ſujet ne pouvait
guères être rempli dans un ſi court eſpace.
Nousallons en mettre les meilleurs
142 MERCURE DE FRANCE.
morceaux ſous les yeux du lecteur. Le
poëte amène Bourbon devant les murs de
Marſeille.
Marſeille ſans terreur contemple ces apprêts ;
Marſeille en tous les temps illuſtre dans l'hiſtoire,
Fière du ſouvenir de ſon antique gloire ;
Marſeille dont Minerve a bâti les remparts ,
Où croît ſon olivier , où fleuriſſent ſes arts ;
Elle que célébrait le chantre de Pharſale ,
Que Carthage eut pour ſoeur & Rome pour rivale,
Fidelle ,& telle encor qu'on la vit autrefois
Durapide Célar arrêter les exploits.
Céſar était un conquérant rapide; mais
peut- on dire le rapide Céſar ?
Suivi de ſes guerriers déjà Bourbon s'avance.
De loin on le diſtingue à l'éclat de ſa lance.
Son oeil altier menace ; il vole dans les rangs.
Telle, embraſant les airs de ſes feux dévorans ,
Dans l'horreur de la nuit la comète ſanglante
Agite au haut des airs ſa queue étincelante.
Ces deux vers ſont beaux ; mais les
feux d'une comète ne font pointdévorans,
& il eſt difficile de diſtinguer un général
àl'éclat defa lance , quoiqu'on puifle le
diftinguer à l'éclat de fon armure,
OCTOBRE. 1774. 143
4
Les vailleaux raſſemblés ont inveſti le port.
Leurs flancs portent la foudre & vomiflent la mort.
Auſecours , à la fuite ils ferment le paſlage.
Le clairon retentit , précurseur du carnage ,
Et les cris des ſoldats , les cris des matelots
Répondent à l'airain qui tonne ſur les flots.
De ſombres tourbillons de flamme , de fumée ,
Ont couvert & la ville , & la flotte & l'armée.
Le ſalpêtre en furie éclate dans les airs ;
On marche à la lueur que jettent les éclairs.
Tel Neptune , de Troye ébranlait les murailles,
Ou tel l'Etna s'entrouvre & vomit ſes entrailles .
On n'entend pas trop à qui Neptune &
l'Etna font ici comparés. Ce ne peut être
qu'au falpêtre. Mais les points de comparaiſon
font trop éloignés . Quoique les
boulets lancés par le ſalpêtre ébranlent
les murailles , il y a peu de rapport entre
l'action de la poudre enflammée & celle
d'un Dieu qui renverſe des remparts . On
ne peut comparer une perſonne à une action.
Il n'y a pointde poëfie ſans images;
mais il n'y a point d'images ſans juſtelſe,
Voyons la defcription de l'aſſaut.
Eſt- ce vous que je vois , ô femmes courageuſes ,
D'un peuple de héros rivales généreuſes ?
Ces mères, de leur fils défendent le berceau ;
Cevieillard ſa patrie où l'attend un tombeau,
144 MERCURE DE FRANCE.
L'épouſe ſuit l'époux ſur la brèche ſanglante ,
L'amant reçoit des traits des mains de ſon amante.
Le frère par la ſoeur combat encouragé ;
Renverſe ſur ſon ſein , par elle il eſt vengé.
L'héroïque vertu ſurmonte la tendreſſe ,
La Nature eſt ſans pleurs & l'Amour ſans faiblefle.
Le ſuperbe Eſpagnol & le féroce Anglais
S'étonnent ; mais Bourbon reconnaît les Français.
Tout fuit; lui ſeul encor conſerve ſon audace ;
Il frémit , il accourt , prie , ordonne , menace ;
Il appelle ſes chefs , les ramène au combat ,
Et lui-même au danger s'abandonne en ſoldat.
Terrible , devançant ſes premières cohortes ,
Une hache à la main , il court briſer les portes ;
Le bois vole en éclats fous ſes coups redoublés ,
Et,tournant à grand bruit ſur ſes gonds ébranlés,
La porte s'ouvre , tombe ; il jette un cri de joie.
Amis , voici la brèche , & voilà votre proie.
Il dit , & ſes ſoldats , d'un choc impétueux ,
Preſſent autour de lui leurs flots tumultueux.
L'un ſur l'autre portés , ils roulent tous enſemble;
La peur les diſperſait , la fureur les raſſemble, &c.
On voit qu'il y adu feu dans cette peinture
, & que les vers font bien tournés.
Le défaut principal de la pièce, c'eſt qu'el.
le n'est qu'une deſcription continue dont
T'uniformité
OCTOBRE. 1774. 145
l'uniformité n'eſt relevée par aucun des
épiſodes qui pouvaient y jeter de la variété.
Ce n'était pas là un ſujet à traiter
dans deux cens vers. Mais ceux de M.
Duruflé prouvent un talent qu'il devrait
cultiver avec plus de ſoin .
Histoire de la Campagne de M. le
Prince de Condé en Flandres 1674 ,
précédée d'un tableau hiſtorique de la
guerre de Hollande juſqu'à cette époque;
ouvrage enrichi de plans & cartes ,
dédié & préſenté au Roi par le Chevalier
de Beaurain , Géographe de Sa
Majesté , & fon penſionnaire, in fol.
Prix 72 liv . en feuilles. A Paris , chez
l'Auteur , rue Gît le coeur , la première
porte- cochere à droite en entrant par
le Quai des Auguſtins ; & chez Antoine
Jombert père , Libraire du Roi
pour l'Artillerie & le Génie, rue Dauphine
; Delaguette , Imprimeur - Libraire
, rue de la vieille Draper ie ;
Monory , Libraire de S. A. S. Mgr le
Prince de Condé , rue de la Comédie
Françoiſe.
1
La Campagne de 1674 en Flandres
par l'armée du Roi , aux ordres de M.
le Prince de Condé , eſt une des plus fa-
11. Vol. G
j
146 MERCURE DE FRANCE.
vantes de ce grand homme , & celle qu'il
étoit le plus intéreſſant de traiter ; c'eſt
ce qui a engagé M. le Chevalier de
Beaurain de l'annoncer &de la propoſer
par ſouſciption en 1772. Cette entrepriſe
a été parfaitement accueillie. La
liſte nombreuſe des Souſcripteurs qui ſe
trouve ornée des premiers noms du
Royaume , &des Pays étrangers , en eſt
le témoignage. M.le Chevalier de Beaurain
a fait uſage non ſeulement des meilleures
cartes connues , mais encore de
pluſieurs qui ne le ſont pas , &de quelques
unes manufcrites levées par d'habiles
ingénieurs versle temps de la Campagne ;
circonſtance très importante à cauſe du
changement qui arrive néceſlairement
dans un terrein , d'un ſiècle à l'autre . Mgr
le Prince de Condé , digne émule du
Héros ſon aïeul , a favorifé cette belle
entrepriſe , en permettant que la correfpondance
de ſon illuſtre ancêtre , relativement
à la Campagne de 1674 , für
communiquée pour ce grand ouvrage ,
avec les manufcrits, plans & cartes qui
y ont rapport .
M. le Chevalier Dagueſſeau a bien
voulu entreprendre , à la recommandation
de M. le Chevalier de Chaſtellux ,
OCTOBRE. 1774. 147
ſon ami,qui l'a ſecondé dans ſon abſence ,
la partie hiſtorique de cet ouvrage. Cet Offi .
cierdiftinguépar ſes lumières& par ſes ſervices
, n'a épargné ni recherches ni peines
pour donner à cette hiſtoire toute la clarté
&la préciſion dont elle eſt ſuſceptible; &
non contentde donnerà l'hiſtoire de laCam.
pagne de 1674toute l'extenſion & le développement
poffibles , M. le Chevalier Dagueſſeau
a jugé à propos d'y joindre une
introduction ou tableau hiſtorique des
premières années de la guerre de Hollande
& des événemens politiques &
militaires qui ont amené & préparé cette
guerre. Ainſi le projet de cet ouvrage
qui n'embraſſoit d'abord que l'hiſtoire
d'une Campagne dans le genre de celles
du Maréchal de Luxembourg , s'eſt trouvé,
par cette augmentation , preſque auſſi
conſidérable que celui des cinq Campagnes
de ce Général . Au reſte , on n'a
rien négligé de tout ce qui pouvoir
contribuer au complet de cette hiſtoire
&à la perfection des cartes. Le tracé des
opérations & poſitions militaires a été
fubordonné au texte de l'hiſtoire .
C'eſt dans l'avant - propos & dans
l'exécution de cet ouvrage , que le Lecteur
pourra prendre une idée des travaux
Gij
148. MERCURE DE FRANCE.
de M. le Chevalier Dagueſſcau; nous
ajouteronsdeſon excellente critique , de
ſes connoitfances & de ſes talens. Un
ouvrage de cette nature n'eſt pas fufceptible
d'être préſenté dans un extrait. Il
faut le confulter & le inéditer dans ſon
enſemble.
ACADÉMIES.
I.
Prix extraordinaire proposé par l'Académie
Royale des Sciences , pour l'année
1777.
L'ACADÉMIE avoit accordé le titre de
fon Ingénieur en Inſtrumens de Mathématique
au feu ſieur Langlois , comine au
premiet Artiſte du Royaume en ce genre;
elle l'avoit accordé de ineine au ſieur Canivet
ſon neveu , qu'elle avoit regardé
comme l'héritier des talens de ſon oncle.
A la mort de ce dernier , pluſieurs Artiftes
ſe ſont empreſſés de demander ce ti.
tre vacant ; & l'Académie , toujours réfoluede
ne l'accorder qu'au plus habile,&
defirant quece choix fût fait avec la plus
grande connoiſſance de cauſe , a cru ne
OCTOBRE. 1774. 149
pouvoir mieux s'en aſſurer , que par le
moyen d'un concours .
Mais comme il n'auroitpas étéjuſted'exiger
de ceux qui voudrontconcourir , des
inſtrumens qui demanderoient des avances
confidérables , des foins & des attentions
ſcrupuleuſes , l'Académie auroit eu
peine à ſe déterminer à annoncer ce concours
, fi la bonté du Roi n'y avoit pourvu,
en aflignant , fur la demande de l'Académie
, pour cet objet , un prix de 2400 liv.
Elle avertitdonc ceux des Artiſtes nationaux
& régnicoles qui ſe ſentiront
capablesd'entrer en lice , que pendant l'efpace
de trois années , elle recevra les Inf
trumens qui feront préſentés au concours :
elle demande un Quart de cercle de trois
pieds de rayon , garni de toutes les pièces
qui peuventfervir à le rendre d un usage für
& commode , & accompagné d'un Mémoire
contenant le détail des moyens qui
auront été employés pour le conftruire.
LesOuvrages ne feront reçus que jufqu'au
premier Mai 1777 incluſivement ;
maisle concours ſera ouvert , & les pièces
préſentées feront examinées depuis
la publication de ce programme juſqu'audit
terme. Les ouvrages qui viendront
après , ne feront pas admis au Concours.
Giij
JO MERCURE DE FRANCE.
LesInſtrumens & les Mémoires feront
remis entre les mains du Secrétaire de
l'Académie , qui , après en avoir enregiſré
la préſentation , en donnera un récépiffé
, & fe chargera de les remettre aux
Commiſſaires nommés par l'Académie ,
qui les examineront , après quoi ils ſeront
rendus aux Auteurs.
L'Académie, à fon aſſemblée publique
de la St Martin 1777 , proclamera , dans
la forme ufitée , celui auquel elle adjugera
le Prix & le titre de ſon Ingénieur en
Inſtrumens de Mathématique.
I 1 .
BESANGON.
L'Académie des ſciences , belles lettres
& arts de Besançon diſtribuera le 24
Août 1775 trois prix différens .
Le premier , fondé par M. le Duc de
Tallard , pour l'éloquence , confiſte en
une médaille d'or de la valeur de 350 liv .
Le ſujet du diſcours ſera : Combien te
respectpour les moeurs contribue au bonheur
d'un Etat ?
Les ouvrages préſentés au concours de
1773 & 1774 , fur l'éloge de Nicolas Perrenot
de Grandvelle , Chancelierde Char
OCTOBRE. 1774. 151
les Quint , n'ayant point approché de la
perfection dont il étoit fufceptible , furtout
pour ceux qui font à portée des manufcrits
du Cardinal de Grandvelle , dépoſés
à la bibliothèque publique de l'abbaye
de Saint Vincent de cette ville , l'Académie
a cru devoir propoſer encore le
même ſujet , concurremment avec le précédent;&
comme elle aura trois médailles
de 350 liv . chacune , à diſtribueren 1775
pour l'éloquence , elle ſe déterminera par
le mérite des diſcours , à réunir ou à diviſer
les prix.
L'étendue des ouvrages doit être d'environ
unedemi- heure de lecture , ſans les
notes que l'on pourroit y joindre.
Le ſecond prix , également fondé par
feu M. le Duc de Tallard , eſt deſtiné à
une differtation littéraire . Il conſiſte en
une médaille d'or de la valeur de 250 liv .
L'Académie a déjà propoſé pour ſujet :
Quelle est l'origine de l'autorité concurrentedesEvêques
& des Comtes dans les cités
des Gaules , & en quel temps les Prélats
du royaume de Bourgogne ont ils obtenu le
titre &les droits de Prince d'Empire ?
La differtation ſera d'environ trois
quarts-d'heure de lecture , ſans y comprendre
les preuves.
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
Le troiſième prix , fondépar la Ville de
Besançon , conſiſte en une trédaille d'or
de la valeur de 200 liv , deſtinée à un mé
moire fur les arts .
On demande s'il est poffible d'établir des
moulins à vent ou des moulins à bateaux
dans les environs de Befangon , & quelle
feroit la meilleureforme à leur donner , eu
égardà l'impétuofité des vents & à la lenteur
de la rivière . Les auteurs font invités de
combiner l'utilité &la dépenſe des nouvelles
conſtructions que l'on propoſe ,
avec les avantages& lesinconvéniens des
moulins qui fubſiſtent actuellement.
Ils ne mettront point leurs noms à leurs
ouvrages , mais feulement une deviſe ou
fentence , à leur choix ; ils la répéreront
dans un billet cacheté , qui contiendra
leur nom & leur adreſſe : ceux qui ſe ferontconnoître
feront exclus du concours.
Les ouvrages feront adreffés , francs de
ports , à M. Droz , confeiller au Parlement
, ſecrétaire perpétuel de l'Académie
, avant le premier mai 1775 .
Pour faciliter les recherches & les expériences
des perſonnes qui ſe livrent à la
partie hiſtorique & aux arts , l'Académie
continuera de propoſer les ſujets à l'avance.
OCTOBRE. 1774. 153
:
Elle demande pour 1776 : quel degré
d'autorité les Empereurs ont - ils confervé
dans les Gaules après l'établiſſement des
Barbares?
Pour 1777. Quellesfont les causes& les.
caractères d'une maladie qui commence à
attaquer pluſieurs vignobles de Franche-
Comté, les moyens de la prévenir ou de la
guérir?
On s'apperçoit dans la province , depuis
quelques années ſeulement , du dépériſſementde
certaines vignes qui produi.
foient beaucoup auparavant : les feuilles
friſées& racornies , la petiteſſe du raiſin ,
la noirceur du bois dans l'intérieur , la
difficulté de provigner de nouveaux ceps
dans la place où les anciens ont péri , annoncent
qu'il eſt inſtantde prévenir cette
eſpèce d'épidémie.
L'auteur de la médecine expérimentale ,
imprimée à Paris chez Ducheſne en 1755 ,
fait mention d'une pareille maladie des
vignes , qui a commencé dans la Haute-
Autriche , & qui s'eſt enſuite étendue ,
comme une espèce de peste , dans l'Allemagne
, où on l'appelle Glaber. Si nos
vignes n'en ſont pas encore infectées , le
dépériſſement dont on a donné les ſymptômes
, cauſé peut-être par les hivers ri-
G
154 MERCURE DE FRANCE.
gonreux , & par l'édification de nouveaux
plants dans des lieux peu propres à cette
eſpècede culture , pourroit dégénérer en
glaber , & c'eſt ce qu'il s'agit de pré venir.
III.
BORDEAUX.
L'Académie royale des Belles- Lettres,
Sciences & Arts de Bordeaux , annonce
qu'un Citoyen zélé pour le bien public
a deſtiné une ſomme de soo liv. à un ouvrage
qui indiquera la meilleure manière
de tirer partie des landes de Bordeaux ,
quant à la culture & à la population. L'Académie
propoſe ce ſujet intéreſfant , pour
l'année 1776 .
SPECTACLE S.
OPÉRA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique continue
les repréſentations d'Orphée & d'Eurydice
, drame- héroïque en trois actes , en
attendant Afolan , opéra nouveau dont
la muſique eſt de M. Floquer .
M. le Gros n'a point abandonné fon
rêle ,quoique très-fatiguant, fur- tout par
OCTOBRE. 1774. 155
lejeudes paflions & par l'expreſſion des
ſentimens exaltés de l'amour , de la douleur
, du déſeſpoir , qu'il rend avec autant
de vérité que d'énergie.
C'eſt une juſtice que l'on doit rendre
à ſon zèle auſſi ſoutenu que ſes talens
ſont ſupérieurs.
L'Orcheſtre ſi juſtement renommé de
ce ſpectacle n'a jamais mieux répondu
à la haute idée que l'on a de ſon exécution
, de ſa préciſion& de ſon intelligence.
Il fait unité & un enſemble parfait
avec le chant , l'action & les danſes.
Nous devons en particulier des éloges à
M. Rault , célèbre flûte , qui ſemble ſe
furpaſſer dans le long récit & dans l'accompagnement
intéreſſant qu'il fait entendre
dans cet opéra , & qui eſt généralement
applaudi & diftingué par les
Amateurs ſenſibles .
Mlle Laguerte joue depuis peu le rôle
d'Eurydice avec le plus grand fuccès.
Cette Actrice a tous les avantages que
peuvent donner pour le Théâtre , la figute
, une belle voix , une prononciation
nette , un jeu aifé , beaucoup d'intelligence
, dela ſenſibilité & ungoût de chant
formé par l'étude &ſecondé par le fentiment.
C'eſt principalement par les ſoins
& par les talens de M. Ferer , premies
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
Maître de chant de l'Académie , que
cette Actrice eſt parvenue à jouer & à
chanter ainfi avec éclat un rôle d'une mufique
expreffive & d'une exécution dif-
•ficile.
Mile Maller , Elève de M. le Gros ,
a auſſi débuté ſur ceThéâtre , & a été
très- accueillie. Elle joue avec applaudifſement
le rôle de l'Amour. Cette jeune
Actrice précédemment attachée à la mufique
de M. le Duc de Noailles , & qui
a été entendue & applaudie auConcert-
Spirituel & à celui des Amateurs , eſt
excellente muſicienne : elle a un très bel
organe, avec tous les avantages qu'il faut
pour réuſſir. Eile a de plus profité des
conſeils de M. le Gros , bien capable de
guider & de perfectionner ſes talens.
COMÉDIE FRANÇOISE.
RIEN de nouveau à ce Spectacle. On ſe
diſpoſe à y donner inceſſamment les
Amans généreux , comédie nouvelle en
cinq actes en proſe , imitée de l'Allemand
par M. Rochon qui a déjà donné à ce
théâtre pluſieurs pièces agréables que l'on
y revoit avec plaifir.
OCTOBRE. 1774 . 157
M. le Kain , cet Acteur célèbre , qui
eſt regardé à tant de juſtes titres comine
un parfait modèle de la déclamation &
de l'action dans la Tragédie , a reparu
dans l'Orphelin de la Chine , dans Britannicus
, dans Mahomet , &c . & a attiré
un concours prodigieux de Spectateurs
empreſſés de l'admirer & de l'applaudir.
Il est vrai qu'il ne peut-être mieux fecondé
que par les talens ſupérieurs de
M. Brifart , i intéreſſant & fi vrai dans
fon jeu ; par M. Molé , qui met dans
ſes rôles tant d'ame , tant d'énergie & de
pathétique ; par Mile Dumefnil , dont on
connoît le jeu fublime & paffionné ; par
Mde Veſtris , qui a l'art de développer &
de nuancer tous les ſentimens ; par Mlle
St Val qui a le talentde faire oublier l'actrice,
poury ſubſtituer le perſonnage qu'elle
repréſente ; par Mlle Doligni , fi intéreffante
, fi admirable dans lesrôles qui lui
ſont confiés ; enfin par Mlle de Raucour
qui a tant de moyens pour s'élever juſqu'à
la paſſion & la grandeur des perſonnages
qu'ellejoue:témoinlerôlede Palmire dont
elle a exprimé l'indignation , la fierté &
les ſentimens avec autant d'énergie que
de vérité.
158 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont donné le
famedi premier Octobre , la première repréſentation
du Retour de Tendreffe , comédie
en un acte en vers , mêlée d'ariettes,
muſique de M. Mereau.
Le Retour de Tendreſſe eſt tiré de la
Réconciliation Villageviſe , comédie en
un acte en proſe , que feu M. Poinfinet
avoit mife au Théâtre d'après le plan qui
lui en avoit été donné par M. de la
Ribardiere en 1765. M. Anſeaume a
fait beaucoup de changemens dans cette
pièce , ſoit pour le plan , foit en la mettant
en vers & en ariettes . L'intrigue
eneſt fort ſimple , & fournit des fiènes
de caractère & de ſituation. Rofe &
Colin s'aiment; mais le fuccès de leurs
amours dépend de la bonne intelligence
de Lucas & de Perrette , père & mère de
Roſe. Baber , jeune ſoeur de Roſe , annonce
à ces amans , comme une grande
nouvelle , la réconciliation du mari &
de la femme. En effet , ils paroiffent
s'aimer ; ils ſemblent même confentir à
l'union des amans. Mais Lucas ayant
OCTOBRE. 1774. 159
,
dit , par malheur , qu'il vouloit diſpoſer
de la main de ſa fille ce mot révolte
Perrette. La querelle revient dans le
ménage: tout eft brouillé au point que
les amans déſeſpérés ont recours au
Bailli qui leur promet ſes ſervices.
Lucas veut quitter ſa femme & le Village.
Il vend ſes vignes au Bailli qui
les achette 1coo liv. L'argent qu'il dépoſe
chez lui eſt trouvé par ſa femme ,
qui s'en fert pour engager le Bailli à
faire caffer fon mariage. Lucas , furieux
d'avoir été volé , & voulant toujours
s'en aller , vend ſa maiſon encore 1000
liv. au Bailli qui ſe met ainſi en pofſeſſion
de tous leurs biens. Cependant
le mari & la femine commencent à ſe
repentir de leur ſéparation. Ils ſe réconcilient
; mais ils font au comble du malheur
, apprenant l'un de l'autre la privation
de leur fortune. Le généreux Bailli
ne tarde pas à les conſoler , en leur difant
qu'il n'a voulu que leur faire
connoître les malheurs caufés par la
méſintelligence . L'homme & la femme
fe réconcilient de bonne foi , & le mariage
des deux amans eſt la ſuite de leur
retour de tendreſſe. M. Anſeaume entend
très-bien le dialogue & la tournure
.
160 MERCURE DE FRANCE.
des airs ou paroles propres à la muſique ;
c'eſt ce qui a été particulièrement remarquédans
ce Draine .
M. Mereau , excellent compoſiteur , a
mis beaucoup d'expreſſion & d'effet dans
ſa muſique ; ſes motifs ou ſujets de chant
fontbien choiſis& fupérieurementtraités.
Il a été généralement applaudi . On pourroit
peut être deſirer qu'il s'étudiât à appli
quer plus particulièrement le caractère &
l'expreffion propres à la muſique , au ſentiment
& à l'état des perſonnages ;ce qui
lui doit être d'autant plus facile , qu'il
poffède fon art , & qu'il peut le maîtrifer.
Cette pièce eſt parfaitement jouée
par Mde Billioni , dont la voix ſenſible
& délicate eſt en même temps conduite
avec tout l'art & le goût potlibles ;
par Mile Beaupré qui met dans ſes rôles
beaucoup de grâce &d'ingénuité; par Mde
Bérard qui joue avec beaucoup de feu& de
verité ; par M. Trial , bon acteur & chanteur
excellent ; par M. Nainville qui plaît
égalementpar ſa belle voix , par ſon chant
& par fon jeu ; par M. Julien , dont les
talens pour le chant & pour l'action font
juſtement applaudis.
OCTOBRE. 1774 161
1
1
NOTICE hiftorique fur M. Mariette.
Pierre - Jean Mariette , ſecrétaire du Roi , contrôleur
de la Chancellerie , amateur honoraire de
l'Académie de Peinture & Sculpture , & allocié de
l'Académie de Florence , naquit à Paris le 7 Mai
1694.
Son père, qui ſe diſtingua dans l'art de la gravure
dont il faiſont ſa profeffion , lui donna une
éducation analogue à l'état qu'il devoit embraffer.
La maiſon paternelle fut ſa première école ;
les leçons & les exemples ne lui inanquerent pas.
Il fit ſes humanités au collége des Jéſuites , & la
rhétorique ſous le célèbre Père Porée.
L'eſprit , la vivacité , une mémoire des plus
heureuſes , un goût décidépour le travail , s'annoncèrent
de bonne heure chez M. Mariette.
En 1717 , il fit le voyage d'Allemagne & demeura
à Vienne pendant deux ans. S. A. S. le
Prince Eugène de Savoie l'honora d'une protection
particulière , & le chargea de l'arrangement
du cabinet d'eſtampes de S. M. Imp. Charles VI.
M. Mariette pafla enſuite en Italie , le centre des
beaux arts ; il parcourut , avec des yeux obſervateurs
, les chef-d'oeuvres en tout genre que cette
patrie de Raphaël , de Michel-Ange , du Bernin
du Tuien , &c . offre à chaque pas aux amateurs
éclairés. La comparaiſon que M. Mariette eut
ſouvent occafion de faire de ces précieux monumens
du génie , perfectionna ſon goût naturel &
lui procura ce tréſor de connoiſlances qui devoit
un jour le rendre une des lumières de ſon ſiècle
pour tous les objets relatifs au deſſin.
,
162 MERCURE DE FRANCE.
En 1741 , la famille de feu M. Crozat dont il
avoit toujours été l'ami , le pria de ſe charger de
la direction de la vente de ſes deffins & pierres
gravées. Il en fit un catalogue raiſonné : ce catalogue
ſera toujours confulté avec fruit par les
amateurs , parce que M Mariette a joint aux defcriptions
des defſins , de très - bonnes remarques
critiques fur le génie , le ſtyle & la manière de
deſſiner des principaux artiſtes .
,
Ce fut à cette vente qu'il augmenta ſa riche &
précieuſe collection de deſfins qui ſe trouve aujourd'hui
dans ſon cabinet, Le recueil d'eſtampes
qui eſt auſſi très conſidérable & du plus beau
choix , avoit quant à ce qui regarde les productions
des anciens graveurs , été commencé par le
père de M. Mariette. Ce cabinet , fi connu dans
toute l'Europe par la voix de la renommée,le ſera
bientôt plus particulièrement par le catalogue *
qu'endoit faire le ſieur Bafan , auteur du dictionnaire
des Graveurs.
*Ce catalogue peut , entre les mains de M. Balan
, devenir très- inftructif. Il eſt aſſez ordinaire,
dans un catalogue raiſonné d'eftampes , de les
ranger par école ; enforte qu'un artiſte qui a
gravé d'après des Peintres Italiens , François ,
Flamands , &c. a ſes ouvrages diſtribués dans ces
trois Ecoles . Mais ne feroit- il pas plus fimple ,
pour les recherches & la commodité des amateurs,
de former le catalogue d'eſtampes de M. Mariette,
puiſque ſa collection eft affez complette , par ordre
chronologique de graveurs ? Ceux qui affectionneroient
un artiſte plus qu'un autre pourroient
, par cette méthode , voir d'un coup - d'oeil
la ſuite de ſes productions Un autre avantage.
qui en réſulteroit, feroit de préſenter aux lecteurs
OCTOBRE. 1774. 163
1
:
1
1
En 1750 , l'Académie royale de Peinture & de
Sculpture l'admit au nombre de ſes Honoraires
Aflociés libres .
M. Mariette étoit conſidéré d'un grand nombre
de perſonnes diftinguées par leurs places &
leurs talens . M. le Comte de Maurepas , dont
l'eſtime eſt un éloge , l'a toujours honoré de la
fienne. M. le Comte de Caylus étoit ſon ami particulier.
Les célèbres artiſtes Watteau , le Moyne,
Coypel , Bouchardon , Vanloo , & c , & c . ont vécu
avec lui dans la plus grande intimité , &
avoient dans ſes lumières la plus grande confiance.
Il étoit confulté dans toutes les matières du
reffort des arts; & fon jugement étoit adopté de
préférence. Il y portoit cet oeil obſervateur à qui
rien n'échappe. M. Mariette , pour mieux appro
les progrès ſucceſſifs de la gravure; ouvrage qui
manque ablolument dans nos bibliothèques . Les
amateurs pourroient obſerver facilement dans un
pareil catalogue les graveurs qui ont fait époque
dans leur art & ont le plus contribué à ſa perfection.
Ils ſe convaincroient par eux - mêmes que
nos plus célèbres graveurs modernes , en s'éloignant
de la pratique de Wischer , de Bolswert ,
de Pontius , de Voſterman , dont il ſe trouve des
oeuvres complettes dans la collection de M. Mariette
, n'ont point fait faire un pas de plus à la
gravure. Ils ont , par la manoeuvre d'un burin
net & pur , donné plus de propreté & de douceur
à leurs eſtampes ; mais ils ont beaucoup perdu
de la force , du coloris &de l'effet que les graveurs
Flamands ſavoient répandre dans leur gravure
qui d'ailleurs,par la variété de ſes travaux ,
étoit très-propre à caractériſer les différens objets.
164 MERCURE DE FRANCE.
fondir ſes connoillances en ce genre , embraſla
différentes fortes d'études. Il poſffédoit le latin ,
l'italien ſupérieurement ; &, depuis pluſieurs années
, il avoit appris l'anglois.
Il s'étoit appliqué particulièrement à la ſcience
des médailles & pierres gravées. L'excellent Traité
qu'il en a donné en 2 vol. in-fol. eſt rempli de
ſavantes recherches qui lui méritèrent les plus
grands éloges & lui donnèrent un rang parmi les
bons écrivains Nous avons aufli de cet amateûr
éclairé une lettre adreffée à M. le Comte de Cay-
Jus fur Léonard de Vinci , dont il a écrit la vie &
tracé le caractère ; une autre lettre fur la fontaine
de la rue de Grenelle ; une troiſième lettre ſur les
ouvrages de Piranesi. On trouve , dans cette dernière
lettre, des réflexions lumineuſes qui ne font
pas relatives aux arts ſeuls , mais dont l'application
peut ſe faire à l'éloquence , à la poëfie &
àla philofophie des Romains .
M. Mariette menoit une vie aſſez retirée , &
ne ſe plaifoit jamais mieux que dans ſon cabinet.
Les arts , qu'il ne ceffa de cultiver , lui
procurèrent ce calme intérieur , & le firent jouir
de ces plaiſirs de l'esprit qui nous rendent la retraite
fi douce , & contribuent le plus à notre
bonheur.
Père heureux , ami fidèle & zélé , d'une probité
exacte & vraie , d'une humeur douce , conciliante
, toujours égale ; toutes ces qualités rendoient
ſon commerce sûr & intéreſlant. Il a fini
ſa carrière le to Septembre 1774 , après une maladie
longue & douloureuſe; il étoit âgé de 80 ans
&4 mois.
OCTOBRE. 1774 . 165
AVIS touchant une nouvelle Edition ,
grand in quarto , des Aventures de
Télémaque .
LE Sr Monnet , de l'Académie Royale
de Peinture , & le ſieur Tillard , Graveur
, ont donné, il y a plus d'un an , un
Profpectus par lequel ils ont annoncé
qu'ils ſe diſpoſoient à mettre au jour les
principaux ſujets des Aventures de Télémaque
en une ſuite de 72 Eſtampes ,
grand format in-quarta. Les Libraires qui
ont le privilége du Télémaque , ont égalent
annoncé qu'il donneroient de lear
côté une édition du texte de cet immortel
ouvrage , dans lemême format que les eftampes.
Des contretemps &des diſcuſſions aux
quelles ni lesuns niles autres ne devoient
pas s'attendre , ont retardé l'exécution
de leur projet : mais àpréſentque la justice
du Magiſtrat a levé toutobſtacle , & que
leur édition eſt la ſeule qui doive avoir
lieu , ils ont repris cette entrepriſe avec
d'autant plus d'ardeur , que la manière
dont le Public a accueilli la première li
166 MERCURE DE FRANCE.
vraiſon des eſtampes , ne peut que les encourager.
Ainfiles ſieurs Monnet & Tillard avertiſſent
qu'ils diſtribuent à préſent le ſecond
cahier compofé de ſix eſtampes nouvelles,
& que le troiſième cahier paroîtra vers le
commencement de l'année prochaine . Ils
auront ſoin , pour ce qui doit ſuivre , de
prévenir par les Papiers publics, du temps
auquel chaque livraiſon ſe fera. Leur intérêt&
fur- toutleur honneur étant attachés
àla plus prompte exécution,ils promettent
d'apportertoutle zèle& tousles ſoins dont
ils font capables , pour répondre à l'accueil
favorable dont le Public a daigné honorer
leur premières productions. Les perſonnes
qui n'ont point encore ſouſcrit ,& qui
voudront juger du mérite de leur travail ,
pourront voir les eſtampes déjà gravées ,
&les autres, à meſure qu'elles paroîtront ,
chez le ſieur Tillard , Graveur , Quai des
Auguſtins , & chez les libraires aſſociés.
Le prix de chaque cahier formant fix Eftampes
eſt toujours de 8 liv .
Quant aux libraires , ils ne peuvent
que répéter ce qu'ils ont avancé dans le
premier Profpectus , qu'ils feront tous
leurs efforts pour que la partie Typographique
réponde aux ſoins & aux talensdes
OCTOBRE. 1774. 167
Artiſtes pour la Gravure. Les perſonnes
qui connoiffent les belles éditions des
Voyages en Sibérie par M. l'Abbé Chappe
, ou le Traité des arbres à fruit par M.
Duhamel , peuvent prendre par ces Ouvrages
une idée de l'édition qu'ils projettent.
Ils ſe propoſent de mettre à la tête
un Portrait de M de Fénélon d'après le
tableau original qui eſt dans la Famille ,
ainſi que ſon éloge hiſtorique ; en un
mot , ils tâcheront de ne rien laiſſer à deſirer
, foit pour le papier, ſoit pour le caractère
, & ils ſe feront un devoirde profiter
des vues & des lumières qu'on voudra bien
leur donner pour tout ce qui pourra contribuer
à rendre cette édition parfaite.
Les libraires font ſeulement obſerver
qu'il n'en eſt pas d'un livre comme d'une
eſtampe , & qu'avant de commencer à
imprimer un livre , il faut fixer le nombre
d'exemplaires auquel on veut le tirer.
C'eſt pourquoi ils invitent les Amateurs
des belles éditions qui voudront ſe procurer
celle- ci , de ſe faire inſcrire chez eux
d'icià la fin de la préſente année 1774 ,
parce qu'ils ſe régleront pour le nombre
d'exemplaires qu'ilsen doivent tirer , fur
celui des perſonnes qui ſe ſeront fait infcrire.
Cette inſcription ne fera contrac168
MERCURE DE FRANCE.
de
ter aucun engagement , & ne conftituera
dans aucune dépense : on fera libre de prendre
le Texte ſans les estampes ou les eftampes
fans le texte. Les libraires n'ont
d'autre but dans cette demande, que d'éviter
de ne pas fatisfaire le Publics'ils ne ti
roient qu'un trop petit nombre d'exemplaires
. ou faire une entrepriſe onéreuſe
pour eux-mêmes , s'ils en tiroient
untrop grandnombre . On pourra cependant
trouver un petit avantage à ſe faire
infctire des premiers ; & fi les libraires
de leur côté y joignent quelques eſtampes,
telles que le portraitde M. de Fénélon,
ils fuivront fidèlement , pour la livraiſon
des épreuves , la date à laquelle les perfonnes
ſe feront fait infcrire . LeTexte du
Télémaque pourra former deux volumes
avec les eſtampes. Ce feront les dépenſes
qu'on ſera obligé de faire qui décideront
le prix de cette édition qui pourra allerd'un
louis à dix écus .
Lesperſonnes deprovince qui ſouhaiteront
envoyer leurs noms , ſont priées
d'affranchir les lettres .
Les libraires afſociés chez leſquels on
peutſe faire infcrire font ,
Les Frères Eſtienne , rue St Jacques.
La VeuveBarois ,Quai des Auguſtins.
Aumont ,
OCTOBRE. 1774. 169
Aumont , au Pavillon du Collége des
Quatre-Nations.
Brocas , rue St Jacques.
Barbou , rue des Mathurins .
ARTS.
GRAVURES .
I.
Avènement de Louis Auguſte XVI & de
Marie Antoinette d'Autriche auTrônede
France, en Mai 1774 ; allégorie inventée,
deſſinée &gravée par le ſieur Patas ,
& par lui préſentée à leurs Majeftés
avec ces vers :
De cet autel où le Génie
A placé vos auguſtes traits,
Qui ne voit pas l'allégorie
N'a pas le coeur de vos ſujets.
CETTE eſtampe, d'une compoſition ingé
nieuſe & d'une exécution agréable , atr
pouces environde hauteur &huit de largeur
; on la trouve chez le ſieur Patas
Hôtel des Urſins , derrière St Denis de la
Chartre.
II. Vol.
)
H
170 MERCURE DE FRANCE.
I I.
Portraits en médaillons de Louis XVI,
Roi de France , & de Marie-Antoinette,
Archiducheſſe d'Autriche, Reine
de France ; gravés par Cathelin , Graveur
duRoi.
Ces portraits ,ſi intéreſſans& fi recherchés
par là Nătión , font rendus avec beaucoup
de ſoin &de talent. On les trouve
chez Bligny , cour du manége aux Tuileries.
FIL
La vieille Flamande& lajeune Flamande,
gravées dans la manière du deſſin au
crayon rouge par Vangeliſty , d'après
les deſſins originaux de Vicher. La
grandeur eſt de 10 pouces , la largeur
de 8. Prix , chaque eſtampe 1 liv. 10 f.
Autre portrait pareillementdans la maniè
reducrayon,d'après M. Ville filsqui s'eſt
repréſenté lui-même. Prix 1 liv. 4f.
Ces gravures ſont très-bien traitées ,
&annoncent beaucoup de talent ; elles
ſe vendent à Paris chez MM. Buldet &
Iſabey , Marchands , rue de Geſvrés ..
OCTOBRE. 1774. 171
I V.
Débarquement des vivres ; eſtampe d'environ
10 pouces de largeur & 7 de hauteur
, gravée par Martini d'après un tableau
de Berghen. La compoſition eſt riche&
variée ; la gravure eſt d'un effet
pittoreſque , d'un travail ſpirituel & délicat.
Prix, i liv . 10 ſ. A Paris chez Martini
, rue de Sorbonne, paſſage St Benoît.
V.
Cris de Paris , gravés d'après les deſſins
de M. Poiſſon; dédiés à M. Bignon ,
Bibliothécaire du Roi. A Paris , chez
le ſieur Poiffon , Cloître St Honoré ,
maiſon de la Maîtriſe , au fond du
jardin.
Cette collection amuſante ſera come
poſée de 72 figures formant douze ca
hiers chacun de ſix feuilles: les fix premiers
cahiers paroiſſent préſentement ;
les fix autres paroîtront ſucceſſivement
& fans interruption .
Le prix des douze cahiers en papier
ordinaire eſt de 7 liv. 4 f. ce qui revient
à 12 f. le cahier ;en beau papier & brochés
12 liv.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
L'on trouve chez l'Auteur différentes
eſtampes dont les prix font marqués ſur
ſon catalogue,
VI.
Portrait en médaillon de M. Armand-
Thomas Hue , Chevalier Marquis de
Miromenil,Garde des Sceaux de France,
gravé par le Beau ; & ſe diſtribue chez
lui , rue St Jacques , maiſon de la Ve.
Ducheſne , rue St Jacques,
Ce portrait eſt accompagné des attributs
des ſciences &des lettres que ceMagiſtrat
cultive & qu'il protége avec autant
delumièrequedebienfaiſance. Lagravure
eſt faite avec ſoin.
Ontrouve àla mêmeadreſſele Portraitde
Louis- Henri Joſeph de Bourbon - Condé
Duc de Bourbon ; médaillon orné des
Aeurs qui conviennent à l'éclat de ce jeune
Prince , & de lauriers que lui promettent
ſon nom , ſon amourde lagloi
re& ſes vertus.
Chacun de ces portraits eſt du prix de
2fols.
:
OCTOBRE. 1774. 173
MUSIQUE.
I.
SOUSCRIPTION .
Recueil d'airs & de duos de la compofi
tion deMM. le Gros , penſionnaire du
Roi & de l'Academie royale de mufique
; & Deformery , Acteur du Théatre
Italien .
/
Ce recueil contiendra ſeize airs & huit
duos avec accompagnement de violon ,
alto &baffe .
Ces parties d'accompagnement feront
ſéparées pour la facilité de l'exécution.
Le prix de la ſouſcription eſt de 24 1 .
pour Paris , en obſervant que les perſonnes
de la Province ſe chargeront du
port .
On ſouſcrira juſqu'au premier Janvier
1775 chez le ſieur le Gros , l'un des Auteurs
, rue de Richelieu , au coin de la
rue des petits- champs, vis- à- vis la Bibliothèque
du Roi .
Ce recueil paroîtra dans le courant
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
du mois de Février ; de manière quetous
les Souſ ripteurs pourront faire retirer
leurs exemplaires pour en jouir au premier
Mars prochain.
Un recueil d'airs de M. le Gros , ce
nouvel Orphée qui met tant de goût
&d'expreſſion dans ſon chant , doit ex.
citer l'attention des Amateurs . Ils feront
flattés de trouver l'occaſion d'honorer le
talentdiftingué.
I I.
Recueil d'Airs & Ariettes choifies avec
accompagnement de Guittare ou Mandore ,
dédié à Madame la Marquiſe de Brulard
par Mile Péan ; oeuvre I' . Prix , 7 liv. 4 f.
AParis , chez l'auteur , rue du Sépulcre ,
vis-à- vis la petite rue Taranne , fauxbourg
St Germain ; M. Jolivet , rue Françoiſe ,
& aux Adreffes ordinaires de Muſique.
OCTOBRE. 1774 .
الプチ
LETTRE de M. le Chevalier de Cubières.
FIGURE DE HENRI IV .
M. Glockner eſt Auteur d'une belle figure de
Henri IV , que tout Paris a vue avec admiration.
Au talent d'imiter la nature, cet Artiſte
habile joint le mérite de penſer avec beaucoup
de finefle. C'est lui qui m'a fourni les idées des
vers que je vous envoie. C'eſt un joli diamant
qu'il m'a donné à tailler , & que j'ai gâté peutêtre.
Je ne m'en ſerois jamais vanté , ſi je n'eufle
été fier d'entrer pour quelque choſe dans un
hommage rendu à la vertu.
Je ſuis , &c .
DE CUBIERES DE PALMÉSEAUX
AVersailles , le 14 Septembre 1774.
VERS préſentés au Roi par M. Glockner,
auteur de la Figure de Henri IV.
Je rêvais au meilleur des Rois ;
J'admirais ſes vertus , ſa valeur , ſes exploits.
En ce moment le Ciel m'inſpire
Un art merveilleux & nouveau
Qui de ſes traits chéris préſente le tableau.
On croit voir ce héros : " Regardez- le; il reſpire ,
Dilent tous les Français, en le couvrant de fleurs;
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
Son bufte vénérable eſt inondé de pleurs. "
J'en répands à mon tour , &, croyant voir l'image
Du héros bienfaiſant qui règna ſur les coeurs ,
Nouveau Pigmalion , j'adore mon ouvrage.
Mais quel prodige inattendu !
Que de temps, hélas ! j'ai perdu !
Louis paraît , & tout lui rend hommage.
Louis , au printemps de ſon âge ,
Du Roi que figurait mon art imitateur
Offre un modèle plein de vie :
On fiffle mon chef- d'oeuvre ainſi que l'inventeur,
Et l'on court admirer la nouvelle copie.
Amon Henri perſonne ne vient plus ;
Louis en a les traits, & fur- tout les vertus.
Pour ne plus me laiſſer abattre
Par un revers peu mérité , **
Je ne modelerai jamais de Henri Quatre
Que d'après Votre Majesté.
L'AMOUREUX DE CINQ ANS ,
Hiftoire véritable.
Qu
AIR : De la petite Pofte.
UE Laujon , dans des vers heureux ,
De quinze ans peigne un amoureux ;
Moi , pour égayer Ilabeau ,
Je vais , fur mon fimple pipeau ,
OCTOBRE. 1774. 177
!
Lui chanter les feux innocens
D'un petit amant de cinq ans.
LeDieu qui règne dans Paphos
Se plaità vaincre les héros ;
Souvent fur des vieillards glacés
On trouve tous ſes traits lancés ;
Mais il trouble aujourd'hui les ſens
D'un petit homme de cinq ans.
:
Loin des yeux qui l'ont ſu bleſſer ,
Fanfan ne veut plus s'amuser .
Il briſe , au fort de ſon chagrin ,
Cerf- volant , raquette &pantin :
Il exprime tous ſes tourmens
Comme un amoureux de cinq ans,
Mais , près de ſa Divinité ,
Son ame eſt ivre de gaieté.
Alors il ne peut plus parler ;
On le voit rougir & trembler :
Il décèle dans ces inſtans
Unpetit amant de cinq ans.
:
Si de fa Nymphe on dit du mal ,
Ous'il ſe rencontre un rival ,
Il veut tuer , dans ſa fureur ,
Et le rival & l'impoſteur :
Enfin par cent traits différens
Il prouve qu'on aime à cinq ans.
H
178 MERCURE DE FRANCE.
Tel ſoupirant , ſans vanité
Peut eſpérer d'être écouté.
Il doit toucher l'aimable Iris
Dont ſon jeune coeur eſt épris :
Pallas même agréeroit l'encens
D'un amant qui n'a que cinq ans.
ParMlle Coffon de la Crefſfonniere.
HISTOIRE NATURELLE.
J'ai lu , Monfieur , dans le Journal Encyclopédique
du mois d'Août , tomes , partie 3 ,
deux faits. J'en peux certifier deux pareils , l'un
comme témoin oculaire , l'autre comme m'ayant
été raconté par la perſonne même qui a été guérie
d'une hydropifie.
En 1758 , voyageant au mois de Juillet avec
le Régimentde la Fère , où je ſervois alors , j'ai
vu chez un Marchand Chandelier d'Agen , deux
perroquets éclos depuis peu & fans plumes ; on
avoit laiflé au printemps le père & la mère
voler en liberté dans une grande chambre ; ils
avoient formé un nid avec de la paille & de
la plume , qu'on avoit mis dans un coin ; ils
ont fait deux petits , que j'ai vus &tenus:je ne
me ſouviens pas du temps qu'a duré l'incubation
, & j'ignore fi cette nouvelle famille a vécu ,
&fi elle a pu ſe perpétuer. Il ſeroit ailé de ſavoir
par des perſonnes d'Agen toutes les circonftan-
:
OCTOBRE. 1774. 179
ces d'un fait que je cite , ex viſu , pour prouver
que celui de Villeneuve-lès-Avignon eft poffible,
puiſque antérieurement il y en a cu un
pareil.
2
En 1757, étant en garnison à Antibes , j'ai
vu débarquer de Corſe M. Cadeau , Capitaine
au Régiment de Flandres , avec Madame ſon
épouſe ; il me dit qu'il avoit failli mourir d'une
hydropifie ; qu'il s'en étoit guéri en ſe faiſant
frotter d'huile d'olive devant un grand feu ; ce
qui lui occaſionna des ſueurs ſi abondantes ,
qu'elles perçoient les matelas ; il avouoit que
le remède étoit violent , mais qu'il lui devoit
ſa guériſon. Cet Officier étoit de Sirek , près de
Thionville. Si ſa femme ou lui ne vivoit plus ,
il ſe trouvera encore des Officiers de ce Régiment
( incorporé dans Touraine ) qui peuvent
avoir vu ce que j'ai entendu de la bouche même
de celui qui diſoit en avoir fait l'expérience.
Vous ferez , Monfieur , de mon témoignage
l'uſage que vous jugerez à propos : je le rends
en faveur de l'humanité , & pour confirmer un
phénomène qui tegarde l'hiſtoire naturelle ; ceux
qui en douteront peuvent , ſans que je me
nomme , fatisfaire leur curiofité.
J'ai l'honneur d'être , &c.
H** , M**
Hvj !
180 MERCURE DE FRANCE.
RÉPONSE de M. de Voltaire , à l'Epitre
fur le mois d'Auguste , par M. François
de Neufchâteau.
A Ferney , 31 Auguste 1774.
Le vieux malade , Monfieur , que vous avez
ragaillardi par votre jolie épître ſur le mois d'Auguſte
, vous eſt bien obligé. Vous avez raiſon en
tout , excepté dans les choſes trop flatteuſes dont
vous enivrez mon amour propre. Comment ne
vous aimerais- je pas , puiſque vous êtes au- deffus
des préjugés ? Si vous les combattez tous
avec autant d'élégance & d'harmonie , il n'y en
aura bientôt plus.
Je ſuis trop foible pour écrire de longues let
tres; maisje n'en ſens pas moins vivement le prix
de vos talens & de votre amitié,
VOLTAIRE
LETTRE de M.le Président d'Alco à
Madame de St P... , au sujet d'une
gravuredeM. Roffet, Maîtredes Comptes.
AMontpellier, le 2 Juillet 1774
J'AI reçu , Madame , la belle Gravure de M.
Roſſet que vous avez bien voulu m'envoyer ; je
vous avoue qu'à la forme de l'envoi , je me
OCTOBRE. 1774. 181
ſuis flatté un moment d'être plus heureux que je
ne ſuis; mais le rabat , la grande perruque &
la figure même m'ont vivement déſabuſé. Enfin ,
tout eft agréable de votre part. Je vous remercie
sur-tout de l'occaſion que vous m'offrez de vous
aſſurer que les quatre Vers latins placés au bas
de cette Gravure , & attribués mal à propos ,
tels qu'ils font , au feu Préſident d'Alco , mon
Père , ne font point le véritable ouvrage de
l'Auteur. Je conçois votre peu d'intérêt pour des
Vers latins ; mais vous êtes juſte , & vous aimez
véritablement vos amis; voilà qui est du reſſort
de tous les Sexes : ainſi , autant pour vous plaire ,
Madame , que pour m'acquitter moi-même de
ce que je dois à la mémoire d'un Père fi reſpectable
, je prends la liberté de placer ici , tout au
long , & dans leur intégrité originale , les Vers
qui ſe trouvent ſi étrangement mutilés & défigurés
au bas de l'Eſtampe de M. Roſſet.
lle est Francorum proprio qui carmine primus
Dixit , vina , nemus , jugera , prata , boves ,
Fæmineas Cathedras , ludos , penetralia legum,
Et varias coluit multus amicitias;
Et quanquam aſſiduè cecinitfordentia rura,
Hicfuit urbis amans , hicfuit urbis amor.
Voilà , Madame , les Vers de mon Père , tels
que je les ai trouvés écrits de fa propre main
dans les papiers qu'il ma laiſſés. Je n'ajouterai
point à la hardieffed'une citation de vers latins ,
celle d'une mauvaiſe traduction en vers françois
vous ne manquerez pas d'amis qui vous les traduiront
enbonne profe. Je vous prie de les faire
182 MERCURE DE FRANCE.
lire à tous ceux qui verront la Gravure ; je leur
laiſſe le plaiſir de la comparaiſon. Je dois vous
ajouter , Madame , que feu mon Père n'a jamais
eu la manie de ſe faire imprimer; il rendoit aux
Lettres un culte ſecret. Il me diſoit ſouvent , avec
cette douce franchiſe que vous lui connoiſſiez ,
qu'un Livre in-4° . bien plié chez ſon Auteur
n'avoit jamais fait tort à perſonne ; mais que
quatre Vers imprimés & mauvais , pouvoient
décider de la réputation du plus honnête-homme
du monde. Quant à ces Vers ci , des raiſons
particulières l'auroient toujours empêché de confentirà
leur impreffion. M. Roſſet auroit dû rendre
justice aux intentions de mon père , qu'il
avoue être ſon ami ; il devoit ſupprimer les Vers ,
s'il ne ſe ſentoit pas le courage de les rapporter
fidèlement.
Vous me pardonnerez , Madame , en faveur
du motif de cette longue Lettre , & fur-tout de
vous avoir cité des Vers latins ; je voudrois qu'il
exiſtât une Langue dans laquelle il me fût permis
de vous dire tout ce que vous inſpirez . Soyez
toujours perfuadée du defir que j'ai de vous plaire,
&de la reſpectueuſe conſidération avec laquelle
j'ai l'honneur d'être , Madame , &c.
VERS pourle Portrait de S. E. M. le
Cardinal de Bernis.
IL fut poëte aimable , il devint un grand homme;
Miniſtre , il protégea la paix & les beaux arts ;
OCTOBRE. 1774. 183
Il ajoint aux talens du ſiècle des Célars
La pourpre & les vertus de la nouvelle Rome.
Par M. le P. d'Alco.
VERS fur le retour de Mde la Comteffe
:
de Montmorency- Laval à Paris.
Des folâtres zéphirs la ſaiſon eft paffée:
Les fiers enfans du Nord vont régner en ces lieux.
De leurs jeux inhumains déjà l'ame eft glacée.
Mais quoi ! Montmorency reparoît à nos yeux !
e
7
Par la préſence qu'on adore
Nous oublierons les frimats & les vents :
Quand on peut contempler Flore ,
C'eſt toujours être au printemps.
Par Mile Coffon de la Creſſonniere.
Sur l'usage que les Anciens faisoient

du verre.
Fluviumque liquentem. VIRG.
PAARRMMIIles découvertes que nousdevons
aux Anciens , il y ena pen de plus utiles
pour les commodités & pour les plaiſirs
de la vie, que l'invention du verre . Sa
4
184 MERCURE DE FRANCE.
beauté , l'afage qu'on en peut faire , &
ſa fuſibilité qui le rend fufceptible de tant
de formes , font ſi bien connues qu'il ſeroit
inutile de s'arrêter là-deſſus. Si nous
en croyons Pline , cette découverte eſt
due au hafard : quelques négocians venant
de la Phénicie chargés de nitre , &
ne trouvant pas de pierres ſur le bord du.
Belus pour foutenir leurs trépieds , s'avisèrent
de ſe ſervir de morceaux de nitre ,
qui s'enflammèrent bientôt , s'incorporèrent
avec le ſable & ſe fondirent en ruif- .
ſeaux d'une liqueur transparente , qui
s'étant repoſée , leur fit voir la manière
de faire du verre : cette découverte peut
être placée mille ans avant la naiſſance
de Jeſus Chriſt .
د
Dans un livre * fauſſement attribué à St
Clément on parle de colonnes de verre
d'une grandeur & d'une hauteur prodigieuſes
; mais le plus fameux ouvrage en
verre eft le théâtre que Scaurus fit conftruire
pendant qu'il étoit Edile : c'étoit
le plus beau morceau qui ait jamais exifté.
Ce théâtre avoit trois étages ornés
de trois cent-foixante colonnes. Le premier
étage étoir tout de marbre , le ſe-
* Les Récognitions.
d0
:
OCTOBRE. 17744 185
cond tout incruſté de verre en mosaïque
ornement juſqu'alors inconnu & qui n'a
jaunais été imité depuis. Le troiſième étoit
de bois doré; les colonnes du premier étage
avoient 38 pieds de hauteur. Trois
mille ſtatues de bronze placées entre les
pilliers rendoient ce théâtre leplus noble&
leplus ſomptueux que l'on ait jamais vu.
Outre cette manière d'employer le verre ,
les Anciens , auſſi bien que les Modernes,
en ont fait uſage dans la vie ordinaire :
les petits maîtres Grecs & Romains,comme
les petits maîtres de nos jours,s'en fervoient
pour s'y regarder ; les Dames
Romaines , comme les modernes, le confultoient
à leur toiletre.
Pline * nous dit les uſages principaux
qu'on faiſoit des miroirs. Selon lui , il
n'y avoit pas de ville plus renommée pour
l'art de faire les glaces,que celle de Sidon :
c'eſt là qu'on adécouvert le ſecret de faire
les miroirs ; & , quelques lignes plus
bas , parlant de miroirs noirs faits à l'imitation
du jayet , il nous rapporte qu'on
les plaçoit parmi les miroirs ordinaires ,
exprès pour tromper ceux qui venoient
s'y regarder , & qui , au lieude trouver
* Hift. nat. XXXVI , 26.

186 MERCURE DE FRANCE.
leur chère perſonnne , ne voyoient qu'une
ombre imparfaite; car tel étoit l'effet que
produiſoient ces miroirs obfcurs. Le même
auteur nous apprend que le verre étoit
un des grands ornemens des alcoves des
Anciens , & que pour la première fois on
fit des jattes &des coupes de verre blanc
ſous le règne de Néron , qui imitoient
fortbien le crystal de roche : on le faiſoit
venir de l'Egypte , fur-tout d'Alexandrie.
Il étoittrès- eſtiné à Rome , & les curieux
Pachetoient à haut prix .
Le verre trouvoit auſſi place dans les
bibliothèques des Anciens , dont la ſphè.
rede glace , ou les globes céleſtes inventés
par Archimède , & qui fervoient à re
prétenter le mouvement apparent des
cieux , faifoient l'ornement principal ;
il eſt probable , malgré l'opinion commune
, que les télescopes ou lunettes à
longue vue ne leur étoient pas inconnues;
car un des Ptolomées , Roi d'Egypte ,
avoit fait conſtruire une tour , ou obfervatoire
dans la même île où on avoit élevé
le fanal d'Alexandrie , du ſommet duquel
ont pouvoit diſtinguer à cent lieues
les vaiſſeaux qui venoient faire une defcente
ſur leurs côtes ; ce qui n'auroit pas
été praticable ſans le ſecours des télef
OCTOBRE. 1774- 187
copes. Les Anciens ſe ſervoient auſſi du
vetre dans leurs jeux , comme dans celui
de paume de verre , vitrea pila ; ceux qui
s'amuſoient à ce jeu tenoient leurs deux
mains en l'air , une pour attraper la paume
qu'on leur avoit jetée , & l'autre
pour la renvoyer. Le mérite de ce jeu
conſiſtoit à ne point laiſſer tomber la balle
; car celui qui la caſſoit perdoit la partie.
Un Romain nommé Urfus Togatus
, en fut l'inventeur , & on a jugé àpropos
de faire paſſer ſon nom à la poſtérité
par une inſcription qu'on peut voir
dans la collection de Gruter. LesAnciens
connoiſfoient auſſi l'art de peindre for le
verre qui fleurifſloit il y a quelques ſiècles
en Europe , & dont il reſte encore de
beaux morceaux dans pluſieurs Eglifes.
Selon Pline , ils y peignoient en toutes
fortes de couleurs & imitoient parfaitement
bien toute eſpèce de pierres précieuſes.
Juſqu'ici nous avons vu que le verre
entroit dans les amufemens des Anciens
; qu'il les aidoit à parer leur perfonne
, à orner leurs maiſons & fervoit à
perfectionner leurs études ; mais ce n'eſt
pas tout : il les fuivoit dans leurs tombeaux
; car les Romains enſeveliſfoient
avec leurs amis dans des urnes de verre
188 MERCURE DE FRANCE.
qu'ils appeloient urnes lacrymales , les
pleurs qu'ils avoient verſés à leur mort .
Après l'établiſſement du Chriftianiſme
on ne ſe ſervit plus de ces urnes , quoique
quelquefois on trouve dans les tombeaux
de martyrs des fioles de verre
qu'on croit avoir été remplies du ſang
qu'ils avoient répandu pour foutenir la
véťité de la foi chrétienne.A l'égard des
fenêtres vitrées telles que les nôtres , on
peut croire , ſelon ce que dit St Jérôme ,
qu'elles étoient en uſage dans le cinquième
ſiècle : avant ce temps les Romains
ſe ſervoient pour leurs fenêtres & pour
leurs litières d'une eſpèce de talc qu'ils
appeloient lapis ſpecularis , ſur quoi cependant
les Savans font partagés dans leurs
opinions. Sénèque parle de ces fenêtres
comme d'une choſe connue long- temps
avant lui : de-là on peut conclure qu'elles
étoient à la mode avant la chûte de la
république. Il ne ſera peut-être pas mal- àpropos
de parler ici de la malleabilité du
verre , mentionnée par quelques anciens
auteurs. Par malléabilité on entend que
le verre eſt capable d'être travaillé en telle
forme que l'on veut par le marteau ,
comme l'or , l'argent , &c. , mais cela
étantcontraire aux principes de la philo
OCTOBRE. 1774. 189
ſophie naturelle , on peut le regarder
commeune de ces hiſtoires fabuleuſes par
leſquelles des hommes plus érudits qu'éclairés
ont impoſé au monde. Pline eſt le
premier qui en parle ; les autres auteurs
ne ſont que ſes échos .
Al'égard de l'hiſtoire racontée par Pé
trone , elle ne mérite aucune croyance ,
l'ouvrage entier de ce favori de Néron
n'étant qu'un roman ſatirique ; mais comme
ce conte a été ſérieuſement cité par
des auteurs graves , on s'attendra peutêtre
de le trouver ici. Un artiſte ayant
trouvé le ſecret de rendre le verre malléable
, en fir une coupe d'un ſi grande
beauté , qu'il la croyoit digne d'être préſentée
à l'Empereur , qui la reçut gracieuſement
, en admira la beauté & loua le
talent de l'artiſte , qui , ne ſe ſentant pas
de joie , ôta la coupe des mains de l'Empereur
, la jeta de toute ſa force à terre
ſans la caffer ; enfuite il la ramaſſa , prit
un marteau de ſa poche & raccommoda
auſſi bien quejamais les impreſſions qu'elle
avoit reçues par violence du coup.
L'Empereur tout étonné, lui demanda ſi
quelqu'un connoiſſoit fon fecret: il répond
que non ; ſur quoi il donna ordre
de le faire décapiter , diſant que ſi ce fe
9. MERCURE DE FRANCE.
cret venoit à être divulgué, l'or & l'argent
ſeroient plus communs que la boue .
Traduit de l'Anglois par M. Robert ,
profeſſeur de langue angloife.
REMÈDE CONTRE LA TEIGNE.
LETTRE de Florence en Toscane , le
20 Mai 1774.
Voici un exemple de récompenſe de l'hoſpitalité.
Un Curé de campagne reçut chez lui un
Paſſager , foi - diſant Américain , le tint quelque
temps , & lui donna des ſecours : ce galant
homme en partant lui donna par reconnoiſſance
un ſecret qui guérit en vingt-quatre heures radicalement
la teigne la plus forte , ſans douleurs
& fans excoriations. Le Curé a fait des
cures admirables , qui lui produifoient peu ; il
tenoit ſon ſecret peu en exercice. Son Altefle
Royale , le Grand Duc de Toſcane, qui ne s'oc
cupe que de faire du bien , a voulu l'acquérir.
Il a donné au Curé 3500 liv. argent comptant ,
& 2000 liv. de penſion annuelle ; & S. A. R.
avoulu enſuite que le ſecret fût rendu public
par les Gazettes de Florence.
En voici la traduction : ce remède eſt d'une
grande utilité , ſur-tout dans les Provinces où
ce mal eſt fortcommun , & la dépente eſt à portée
du plus pauvre.
Prenez des crapauds vivans ; mettez- les dans
un pot de terre bien verniflé ; couvrez- lede lon
OCTOBRE. 1774. 191
couvercle auſſi de terre , ſcellé hermétiquement
pour qu'il ne puifle évaporer. Mettez le por dans
un four bien ardent à pluſieurs repriſes , pour
que les crapauds ſe deflèchent au point de pouvoir
être réduits en poudre. Graiflez la tête du
malade avec du ſain doux frais; & ſemez par-deffus
de ladite poudre en quantité , telle que toute
la partie affligée en ſoit couverte; mettez fur
cela une calotte faite de veſſie de porc , bien
adaptée , & couvrez le tout de linge fort exactement:
au bout de vingt-quatre heures , levez
le tout , & la teigne ſera détachée ſans aucune
douleur.
Continuez pendant quelques jours à graifler
la partie avec le ſain- doux , mais (ans poudre ,
juſqu'à ce que les cicatrices de la teigne enlevée
foient réunies , & tenez toujours la tête enveloppée
de linge pour la garantir des impreſſions
de l'air pendant la cure du malade.
Ce remède a été éprouvé avec le plus grand
fuccès.
ANECDOTES.
I.
L'Empereur Mahmoud Akebar eut la
fantaifie de s'inftruire des principes de
toutes les religions répandues dans ſes
valtes provinces. Dégagé des ſuperſtitions
dont l'éducation Mahométane l'avoit
préoccupé , il voulut juger par lui même.
192 MERCURE DE FRANCE .
Rienne lui fut plus facile quede connoître
tous lescultes , qui ne demandent
qu'à faire des proſélytes: mais il échoua
dans ſes deſſeins , quand il fallut traiter
avec les Indiens , qui ne veulent admettre
perſonne dans la communion de leurs
myſtères .
Toute la puiſſance & les promeles
d'Akebar ne purent déterminer les Bramines
à lui découvrir les dogmes de leur religion
. Ce Prince recourut donc à l'artifice
. L'expédient qu'il imagina , fut de
faire remettre à ſes prêtres un jeune enfant
nommé Feizi , comme un pauvre
orphelin de la race facerdotale , la feule
qui puiſſe être admiſe aux faints myſtères
de la théologie . Feizi , bien inſtruit du
rôle qu'il devoit jouer , fut fecrétement
envoyé à Benarés , le ſiége des Sciences
de l'Indoſtan . Il fut reçu par un ſavant
Bramine qui l'éleva avec autant de tendreſſe
que s'il eût été ſon fils. Après dix
ans d'études , Akebar voulut faire revenir
le jeune homme : mais celui- ci étoit
épris des charmes de la fille du Bramine
ſon inftituteur .
:
Les femmes de la race facerdotale pafſent
pour les plus belles femmes de l'In.
doſtan. Le vieuxBramine ne s'oppoſa pas
aux
OCTOBRE. 1774. 193
aux progrès de la paſſion des deux amans,
Il aimoit Feizi , qui avoit gagné ſon coeur
pat ſes manières& la docilité , & lui offrit
ſon amante en mariage. Alors le jeune
homme , partagé entre l'amour & la reconnoiſſance,
ne voulutpas continuerplus long.
temps la ſupercherie. Tombant aux pieds
du Bramine , il lui découvre la fraude , &
le ſupplie de lui pardonner ſon crime.
Le prêtre , ſans lui faire aucun reproche,
ſaiſit un poignard qu'il portoit à ſa
ceinture , & alloit s'en frapper , i Feizi
n'eût arrêté ſon bras. Ce jeune homme
mit tout en uſage pour le calmer , proteſtant
qu'il étoit prêt à tout faire pour expier
fon infidélité. Le Btamine, fondant
en larmes , promit de lui pardonner , s'il
vouloit jurer de ne jamais traduire les
Bedas ou livres ſaints , &de ne jamais
révéler à perſonne le ſymbolede la croyan.
ce des Bramines. Feizi promit tout fans
héſiter. On ignore s'il obferva fidèlement
ſa parole ; mais juſqu'ici,ni lui , ni perſonne
n'a traduit les livres ſaints de l'Inde.
I I,
Le courageux Portugais.
Un feul vaiſſeau commandé par Lo-
II. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
pès Carafco , Portugais , ſe battit pendant
trois jours contre la flotte entière du Roi
d'Achem. Au milieu du combat on vint
dire au fils de Lopès que fon père avoit
été tué: c'eſt , dit-il , un brave homme
de moins; ilfautvaincre ou mériter de mourir
comme lui . Il prit le commandement
du vaiſſeau ; & , traverſant en vainqueur
la forte ennemie , ſe rendit devant
Malaca.
ΙΙΙ .
Le Hottentot.
La vie indépendante & oiſive que les
Hottentots mènent dans leurs déſerts
a pour eux des charmes inexprimables ;
rien ne peut les en détacher. Un d'entre
eux fut pris au berceau . On l'éleva
dans nos moeurs & dans notre croyance .
Ses progrès répondirent aux ſoins de fon
éducation. Il fut envoyé aux Indes , &
utilement employé dans le commerce .
Les circonstances l'ayant ramené dans ſa
patrie , il alla vifiter ſes parens dans leur
cabane. La fimplicité de ce qu'il voyoit
le frappa. Il ſe couvrit d'une peau de
brebis , & alla reporter au Fort ſes habits
européens. Je viens , dit- il au Gou-
:
OCTOBRE. 1774. 195
verneur , renoncerpour toujours au genre
de vie que vous m'aviez fait embraffer.
Ma réſolution est de ſuivrejusqu'à la mort
la religion & les usages de mes ancêtres.
Je garderai , pour l'amour de vous , le collier&
l'épée que vous m'avez donnés : trouvez
bon que j'abandonne tout le reste. Il
n'attendit point de réponſe ; &, ſe dérobant
par la fuite , on ne le revit jamais .
I V.
Démétrius de Phalere ayant appris que
lesAthéniens avoient renverſé ſes Statues :
Ils n'ont pas , dit - il, renversé la vertu
>>qui me les a fait dreſſer.>>
V.
Un fot railloit un homme d'eſprit fur
la grandeur de ſes oreilles. « J'avouerai ,
>>dit celui-ci , que je les ai trop grandes
>>pour unhomme; mais vous conviendrez
>>aufſi que les vôtres ſont trop petites pour
>>unâne.>>>
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
M. Je vois toujours avec étonnement, dans les
papiers publics , une liſte très-étendue de de-
:
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
mandes qui ont à la vérité une forte d'intérêt ,
mais dont l'objet n'est cependant pas le plus
important pour le bonheur. Il y eft continuellement
queſtion d'acquérir une Charge ou de s'en
défaire ; de vendre ou d'acheter une Maiſon ,
un Jardin , un Contrat ; de prêter & d'emprunter
de l'argent : cela m'ennuie juſqu'au dégoût.
Je voudrois de temps en temps voir annoncer le
defir de rencontrer des biens plus faits pour s'identifier
avec nous , en conféquence influer d'une
manière plus immédiate ſur notre bien - être. Je
ſuis furpris de ce qu'à l'imitation des Anglois ,
le Public ne profite pas de la publicité de votre
Journal , pour ſe procurer , par exemple , une
Epoufe avec toutes les qualités que chacun de
nous defireroit trouver pour ſa plus grande fatisfaction
.
,
A conſidérer le Mariage avec toute l'attention
qu'il mérite on trouve qu'il eſt l'acte le plus
important de la vie , par l'influence continuelle
duchoix que nous avons fait. Comment le faiton
? Prefque toujours au hasard ; que devient
notre jugement quand le charme de la figure
nous a féduits ? Appercevons- nous ce qui manque
à notre vainqueur ? Non ! tout n'est qu'illuſion
àdes yeux ſubjugués ! Nous ſommes , en vérité ,
plus difficiles en domeſtiques , en chiens , en chevaux
; & , malgré toutes nos précautions , nous
ſommes encore trompés ; à plus forte raiſon le devons-
nous être dans le choix d'une Compagne ,
ſi ſon premier coup d'oeil nous prive de la faculté
de délibérer.
Ne ſeroit- il pas plus prudent de faire conftater
par des yeux indifférens , mais sûrs & éclairés
, les moeurs , le caractère & les talens d'un
OCTOBRE. 1774. 197
S
nombre de ſujets diftingués ? Alors on pourroit
fans danger s'expoſer à confulter les grâces de
la figure , car il en faut ; mais ne les voyons que
comme acceſſoire des vertus .
Eft- on inſenſible aux grâces & au mérite ;
on n'écoute qu'un vil intérêt, les fortunes ſe mettent
dans la balance , & la plus conſidérable obtient
toujours la préférence. Pauvres humains !
vous quittez la réalité pour une ombre qui fuit.
Onpropoſe des récompenfes pour des bijoux
&des chiens perdus; on offre de l'or à celui qui
peut procurer la voiture la plus élégante , la
vaiſſelle la mieux recherchée ; tous ces Courtiers
font largement payés ; je ne dis rien de ceux
d'un autre genre qui le ſont encore davantage.

S'eſt - on jamais avisé d'intéreſſer celui qui
pourroit indiquer une demoiselle réuniſſant
affez de vertus , de talens & de charmes , pour
engager un galant homme à l'épouſer , ſans
égardpour la médiocrité de ſa fortune? Non . Cette
idée n'eſt entrée dans la tête de perſonne ; elle
eft trop raifonnable. Ah ! s'il ne falloit qu'un
exemple pour guérir ceux des mes Concitoyens
qu'une mauvaiſe honte retient , je le donnerois
volontiers , Monfieur ; trop content ſi , en cherchant
le bonheur, j'ouvrois à mes ſemblables une
route nouvelle , mais füre pour le trouver !
Je vous envoie ma propoſition en forme : vous
la rendrez publique ſi vous le jugez à propos.
Je fuis , &c.B.***.
4
Propofition.
L'Auteur de cette Lettre amateur du vrai
mérite , qui d'ailleurs a un état & un talent hon-
I iij
198 MERCUREDE FRANCE.
nêtes , eſtimés , & fuffiſans à ſa fortune , feroit
ſon bonheur d'épouſer une demoiſelle d'environ
vingt-ans , bien conſtituée , qui eût cultivé les
Lettres & les Arts par goût ; qui fût d'un caractère
doux , ſenſible & gai ; qui à des talens
agréables , joignît une figure gracieuſe , des
moeurs irréprochables , & enfin affez de philoſophie
, pour mépriſer le faſte & les ridicules de
la vanité. Le Citoyen intéreſſé à cette découverte
demande qu'il lui ſoit permis de s'aſſurer
des propoſitions qui peuvent lui être faites par
la voie de ce Journal.
ORDONNANCES , & c .
I.
ON a publié une déclaration du Roi , donnée
àVerfailles le 18 Septembre dernier , par laquelle
Sa Majesté ordonne que les poinçons de revers
des eſpèces d'or & d'argent , frappées en conféqueennccee
de l'édit de 1726 , continuent d'être employés
pour celles qui feront fabriquées à l'avenir,
comme avant la déclaration du 23 Mai 17743
&que l'effigie de Sa Majesté ſoit la ſeule difféfence
qui les diftingue de celles du feu Roi. Veur
en outre Sa Majeſté , que les louis d'or déjà fabriqués
envertude ladite déclaration , continuent
d'avoir cours , laiſſant néanmoins à ceux qui en
ont, la liberté de les rapporter au Change des
Hôtels des Monnoies , où ils ſeront reçus pour
leur valeur ordinaire , & échangés contre les nouveaux.
1
2
OCTOBRE . 1774. 199
I I.
Il paroît une ordonnance du Bureau des Finances
, du 6 Septembre dernier , par laquelle ,
conformément à celle du 30 Avril 1772 , il eſt
défendu à tous Propriétaires , Maçons , Charpentiers
& Ouvriers , de faire aucunes réparations
aux murs de face des maiſons ſituées dans les traverſes
des villes , bourgs & villages , ſans en avoir
obtenu les permiffions & alignemens , à peine de
démolition des ouvrages , de 300 liv. d'amende,
&d'emprisonnement des ouvriers .
AVIS.
I.
ΟN trouve chez le fieur Greſſon , horloger du
Roi, demeurant rue Dauphine près la rue Chriftine
à Paris , deux médailles très- bien frappées ,
qu'il a reçues d'Angleterre , repréſentant l'une
Louis XVI , l'autre le Pape Clément XIV. Le
prixde chacune eſt de 9 liv.
I I.
M. Lefebvre , auteur des Etrennes du Goût ,
qui paroîtront le premier Décembre de cette année
, avertit tous les Artiſtes , les Marchands &
les ouvriers quelconques qui voudront faire annoncer
des ouvrages ou modèles nouveaux , des
marchandiſes nouvelles ou de goût en tous genres
, d'envoyer leurs annonces chez lui , rue du
Liv
200 MERCURE DE FRANCE .
Foin St Jacques , au Collège de Me Gervais,avant
le dix du mois de Novembre.
111 .
7
Le SrGuyot, ſeul poſleſſeur du ſecret des encres
de la petite vertu , prévient le Public que les
contrefacteurs de ces encres deviennent aujourd'hui
plus fréquens que jamais & qu'ils donnent
aux encres de leur nouvelle compofition , les
noms faſtueux d'indélébile ; caractère qu'une
longue expérience peut ſeule leur affurer. Ils
s'efforcent tous de faire prendre le change au
Public en l'induiſant infidieuſement à confondre
leur encre avec celles de la petite vertu , & en
ufurpant ainſi une confiance que 200 ans d'expérience
leur a ſi juſtement méritée.
C'eſt pour éviter les abus qu'entraîneroit indubitablement
cette mépriſe , que le ſieurGuyot
déclare qu'il n'a jamais fait part de ſon ſecret à
qui que ce ſoit , & que les commis ou garçons
n'en ont jamais eu la plus légère connoiſſance.
Il prévient également le Public , que tous les
bureaux établis à Paris pour la diſtribution des
encres & cires d'Eſpagne de ſes fabriques , ont
à leur porte un tableau indicatif , ſur lequel
eſt inſcrit ſon nom & la demeure , & que
les bouteilles qui ſe débitent chez lui , ou chez
ſes débitans portent une étiquette gravée ,
⚫énonciative de ſon encre , avec ſa ſignature au
bas : c'eſt à cette fignature nomément qu'il faut
fe fixer.
Il vient d'ajouter dans pluſieurs de ſes bureaux
un entrepôt de cire d'Eſpagne , notamment
dans ſon ancienne maiſon rue des Arcis ,
près la rue de la Vannerie , entre un Marchand
OCTOBRE. 1774. 201
de Vin , & un Café. Il laiſſe au Public à apprécier
les encres & cires d'Eſpagne de ſes fabriques
, qu'ils ſe flatte d'avoir portée au plus haut
degré de perfection.
Elles ſe débitent toujours dans toutes les principales
Villes du Royaume & pays étrangers.
Ses fabriques ſont actuellement établies rue
du Mouton , près la Grêve , à Paris.
I V.
1
Pommadequi guérit radicalement les Hémorrhoides
internes &externes , en peu de jours ,
ſans qu'il y ait rien à craindre de retour de cette
maladie , ni accidens pour la vie , en les guérilſant
; prouvé par nombre de certificats authentiques
que l'Auteur a entre les mains , & par un
nombreinfini de perſonnes dignes de foi , de tout
âge & de tout ſexe , guéries radicalement depuis
pluſieurs années, &c. par l'uſage qu'elles ont fait
de cette pommade , inventée & compoſée par le Sr
C. Levallois , pour ſa propre guériſon à luimême
, au mois de Mai 1763 .
Cette Pommade fait ſon operation avec une
douceur&une diligence ſurprenantes, en étantd'abord
les douleurs dès ſes premières applications.
Elle eft diviſée en deux fortes , pour agir enſemblede
concert ; l'une eſt préparée en Suppoſitoires
, pour être infinuée & amollir les Hémorhoïdes
internes par une douce tranſpiration ;l'autre
eſt applicative fur les externes , pour fondre &
diſſoudre, avec la même douceur , les groſſeurs
externes , & recevoir au-dehors la tranſpiration
qui ſe fait intérieurement.
L'on diſtribue cetre Pommade avec Approbation
& permiſſion , chez l'Auteur , ci-devant
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
vieille rue du Temple & à préſent ruedes Gravilliers
la cinquième maiſon après la rue des Vertus,
en entrant par la rue St Martin, vis-à- vis d'un boulanger
; ou à fon dépôt, chez M. Deloche, limonadier
au coin de la rue de la Perle au Marais. A Paris.
Le prix des doubles boîtes , avec fix ſuppoſiroires
, pour les Hemorrhoïdes anciennes , eſt de
6 liv.
Etpour celles qui font nouvellement parues ,
la demi boîte , avec trois ſuppoſitoires , font de
3 liv. joint à un Imprimé qui indique la manière
des'enfervir.
Les perſonnes de province qui deſireront ſeprocurerdecette
pommade , font priées d'affranchir
leurs lettres
NOUVELLES POLITIQUES.
L
De Warfovie, le 18 Septembre 1774 .
It s'eſt tenu, le sde ce mois , chez Sa Majesté,
une conférence extraordinaire , à laquelle les
principaux Membres de la Confédération ont
aſſiſté avec les Miniftres des Cours alliées ; il en
a réſulté une ſorte d'accommodement qui met fin
aux diviſions occaſionnées par leurs prétentions
réciproques , & qui leur permet d'agir de concert
encreux & avec le Roi.
En conséquence des arrangemens pris dans
cette aflemblée , le Prince Poninski renonce à la
-place d'Orateur qui lui avoit été deſtinée origi-
-nairement , & qui a ceflé de lui convenir depuis
qu'on en a restreint les priviléges. Il acquiert ,
OCTOBRE. 1774 . 203
1
au lieu de cette charge , celle de Grand Tréſorier
de la Couronne , pour laquelle il paie au fieur de
Weflel 40 , 000 ducats. Le Prince Augufte Sulkowski
cède le Palatinat de Gneſne à ton frère
Antoine , & devient Orateur du Conſeil perinanent
, avec l'expectative de la première place vacante
dans le Ministère . Le Grand Chancelier de
la Couronne convertit en biens héréditaires quel-
- ques unes des plus belles Terres de ſon Evêché
de Posnanie , & cède en échange à ſes ſuccefleurs
le palais qu'il a fait bâtir en cette ville. L'Evêque
de Cujavie a la promefle de paſſer à l'Evêché de
Cracovie , au cas qu'il vienne à vaquer. Enfin
on a promis au Roi de lui affurer un revenu de
7,000 , 000 de florins , & de lui faire compter
une pareille ſomme pour acquitter ſes dettes . On
lui donne quatre Staroſties qui feront héréditaires
dans ſa famille , & la diſpoſition de quatre
autres. L'acte qui contient ces réſolutions eft
ſigné , & l'on va procéder à ſon exécution .
,
On a répandu ici la nouvelle que le Chef des
rebelles , Pugarschew , eſt prêt à finir ſon rôle de
la manière tragique qui eſt le terme ordinaire de
pareilles entrepriſes. On dit que fon confident ,
(éduit par argent , l'a trahi , en le menant à un
détachement de Coſaques qu'il lui diſoit avoir
promis de ſejoindre à lui; qu'arrivé à ce détachement
, il lui a mis le piſtolet ſous la gorge & l'a
livré aux Colaques , qui le conduiſent actuellement
à Pétersbourg ; mais ce bruit n'eſt pas encore
confirmé .
De Charles - Town , les Acût 1774.
On mande de Boſton , que le 13 du mois dernier
, le général Gage y avoit convoqué les principaux
habitans, pour leur notifier la claute du
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
dernier acte du Parlement portant défenſe de tenir
aucune aſſemblée ſans la permiſſion exprefle
du Gouvernement , & qu'après leur avoit fait
prendre lecture de cette clauſe , il avoit déclaré
qu'il leur donneroit la liberté de s'aſſembler quand
il le jugeroit néceſſaire. Les habitans répondirent
que les loix de la Province avoient toujours fait
la règle de leur conduite à cet égard. Le Gouverneur
répliqua qu'il étoit déterminé à mettre à
exécution l'acte du Parlement , & que les habitans
ſeroient reſponſables des ſuites fâcheuſes que
cette exécution pourroit entraîner.
De Bromberg , dans la Prufſfe Occidentale ,
Le 13 Septembre 1774 .
Les de ce mois , on a vu paffer le premier
convoi de bateaux fur le canal qui vient d'être
achevé , & qui joint la Neze à la Brahe. Il étoit
compoſé de onze bateaux , chargés de divers effets
&matériaux pour la rafinerie de fucre nouvellement
établie dans cette ville. Le trajet s'en
eſt fait avec beaucoup de pompe , aux acclamations
réitérées d'un grand concours de spectateurs
& au bruit de pluſieurs ſalves de mousqueterie.
Cette petite flotte a été ſuivie de plufieurs
autres bateaux chargés de ſel & d'autres marchandiſes.
Au moyen de ce nouveau canal , les
bateaux peuvent aller à préſent depuis Berlin jus-
•qu'àDantzick.
De Koping , le 2 Septembre 1774 .
Le 26 Août dernier , la femme d'un laboureur
nommé André Eriscon , eft accouchée , dans le
Diſtrict de Torpa en Weſtmanie , de trois enfans
, un fils & deux filles , qui ſe pottent bien ,
ainſi que leur mère.
OCTOBRE. 1774. 205
De Ratisbonne , le 16 Septembre 1774.
Le célèbre Aftronome Kepler , mort & enterré
dans cette ville en 1630 , avoit laiflé pluſieurs
manuscrits précieux , qui par la ſuite ont été mis
en gage à Francfort , & que plufieurs perſonnes
avoient cherché à retirer. L'Impératrice de Ruſſie
vient de les acheter pour l'Académie des Sciences
de Pétersbourg. Les ſieurs Euler , Lexel & Krafft,
membres de cette Académie , ſont chargés de les
examiner , & de fublier ceux qui méritent le plus
de voir le jour.
De Rome , le 22 Septembre 1774.
Le Pape Clément XIV ( François - Laurent Ganganelli
) , après avoir occupé la Chaire de Saint
Pierre pendant cinq ans & quatre mois , eſt mort
ici ce matin , âgé de ſoixante - neuf ans dix mois
&vingt deux jours , étant né dans le diocèſe de
Rimini , le 31 Octobre 1705. Sa Sainteté avoit
reçu la veille l'Extrême - Onction , avec toute ſa
connoiffance. Depuis quelque temps , l'affection
dartreuſe à laquelle le Saint Père étoit ſujet , au
lieu de ſe porter à la peau , avoit attaqué l'inté
rieur de la bouche & les glandes de la gorge. Sa
maigreur & ſa foibleſſe ne tarderent pas à donner
de très vives inquiétudes : elles augmenterent
encore par un dépériſſement qui fut le préſage
de ſa fin prochaine. Les vertus par leſquelles il
a édifié la Chrétienté ; la ſageſſe , la prudence &
les lumières avec lesquelles il a gouverné l'Eglife,
lui ont aſſuré les regrets les plus juſtes & les
mieux mérités , & l'ont placé au rang des Souverains
qui ont le plus illustré le Trône Pontifical .
Sa Sainteté a perſiſté juſqu'à la fin à ne pas déclarer
les onze Cardinaux réſervés in petto.
206 MERCURE DE FRANCE .
<
:
:
Sa Majesté Très-Chrétienne a nomméle Cardinal
de Bernis Protecteur des Affaires de France
en Cour de Rome; cette place étoit reftée vacante
depuis la mort du Cardinal Sciarra Colonna,
arrivée au mois d'Avril 1765 .
Le portique du nouveau Museum Clémentin
est fim. On est actuellement occupé à orner la
falle dite del Torzo , dans laquelle feront placées
lesdeux ſtatues coloſlales du Nil & du Tibre, qui
viennent d'être reſtaurées par le ſieur Sibilla
ſculpteur , ainſi que la précieuſe collection d'animaux
de sculpture antique , qui eſt déjà placée
dans cet édifice.
De Londres , le 15 Septembre 1774 .
,
Selon les dernieres nouvelles reçues ici des Colonies
Angloiſes , presque tous les Américains ,
hommes & femmes , depuis l'âge de dix- huit ans,
fignoient l'espèce de ligue formée contre le commerce
de la Métropole ; ils montrent une union
ferme & générale pour refuſer les marchandifes
Angloiſes , & ils ont pris la réſolution de n'en
acheter aucune .
Des lettres de Bengale , apportées par le vailſeau
de la Compagnie des Indes l'Harcourt , annoncent
une difette générale dans ce royaume.
Les habitans les plus riches ont acheté tout ce
qui ſe trouvoit de riz & d'autres proviſions ; &
les pauvres , privés de tous moyens de ſubſiſter ,
font réduits aux plus affreuſes extrémités. La ri .
gueur de la ſaiſon ajoute encore à l'horreur de
leur fituation: ceux que la famine avoit épargnés
ont fuccombé aux maladies occaſionnées par les
chaleurs exceffives de l'été.
OCTOBRE . 1774. 207
: De Paris , le 7 Octobre 1774. :
On célébra le 27 du mois dernier , dans la
Chapelle de l'Hôtel de l'Ecole- Royale- Militaire,
un Service folemnel pour le repos de l'ame du feu
Roi . L'Archevêque de Paris y officia. Le St Poncetde
la Riviere , ancien Evêque de Troyes, prononça
l'Oraiſon funebre ; & le Comte de Muy ,
mimſtre & fecrétaire d'état , ayant le département
de laGuerre , fit les honneurs de la cérémonie, en
ſa qualité de Surintendant de cet Hôtel. Cette
pompe funebre fut ordonnée avec autant de goût
que de magnificence , & rien n'étoit plus touchant
que l'aspect des Eleves en uniforme , rangés au
tourde la tombe du Roi leur pere & leur bienfaiteur,
Le 12 du mois dernier , la Ville de Perpignan
fit célébrer , dans l'Egliſe Cathédrale de St Jean,
un Service folemnel pour le repos de l'ame du feu
Roi. Sur l'invitation des Confuls , le Conſeil Souverain
de Rouffillon y aſſiſta , ainſi que les Officiers
des Juridi&ions ſubalternes & le Corps del'Univerſité.
Le ſieur de Chollet , lieutenant de
Roi , commandant dans la province en l'abſence
du Comte de Mailly , s'y rendit à la tête de l'Etat-
Major des Officiers de la Garniſon & de l'Ordre
de la Noblefle. L'Académie de Muſique exécuta
pendant le Service , la Meſle de Giles ; & l'Abbé
Jué, bénéficier de la cathédrale , prononça l'Oraiſon
funebre.
Les Officiers municipaux de la Ville de Verneuil
au Perche , de l'apanage de Monfieur ,
sont fait célébrer le Mardi 23 Août dernier , un
ſervice ſolemnel pour le repos de l'ame de
Louis XV, auquel ils ont invité le Clergé de la
ville & des environs , la Nobleſſe & les différentes
Juridictions.
208 MERCURE DE FRANCE.
La pompe funèbre & le catafalque élevé dans
l'Egliſe de ſainte Magdeleine , par les ſoins du
ſieur Vente , Maire royal & perpétuel de cette
ville , étoient dignes de la Majesté Royale. Ce
zélé Citoyen a fait éclater dans cette occafion
fon reſpect & ſon dévouement , en rendant les
derniers devoirs à feu Sa Majesté , qu'il avoit
l'honneur de ſervir depuis trente ans , en qualité
de Libraire de ſes menus plaiſirs.
Cette cérémonie a attiré dans la ville de Verneuil
un concours prodigieux de perſonnes de
tous états , venues des villes &des campagnes
voiſines.
Les mêmes Officiers ont diſtribué des aumônes
aux pauvres .
L'oraiſon funèbre a été prononcée par M.
l'Abbé de Redon d'Oriolle .
Dès que les habitans de la ville de Limoges
ont appris que le Roi avoit nominé à la place
de Contrôleur-Général M. Turgot , leur ancien
Intendant , ils ont fait éclater leur joie par une
fête publique ; les Officiers municipaux , précédés
de la Bourgeoisie en armes , avec l'appareil uſité,
ont fait tirer le 8 de ce mois un feu d'artifice
terminé par un ſoleil tournant , au milieu duquel
on liſoit vive Turgot ; le peuple y a applaudi
par de vives acclamations. Le ſieur Laforeſt ,
Chef de la Manufacture Royale de la même
ville , s'eſt empreflé à donner des marques particulières
de ſa reconnoiſſance au protecteur de
fon établiſſement. On voyoit au centre de l'illumination
qu'il avoit fait placer ſur la principale
porte d'entrée , les armes de M. Turgot ,
avec cette inſcription ; Restauratori.
NOMINATIONS .
Le 29 Septembre , le Comte de Vergennes ,
OCTOBRE. 1774. 209
Miniſtre & Secrétaire- d'Etat , ayant le département
des affaires étrangères , a prêté ſerment
entre les mains du Roi pour la charge de Secrésaire
des Ordres de Sa Majesté , que le Roi lui a
accordée ſur la démiſſion du ſieu: Joly de Fleury,
Confeiller d'Etat .
Le Roi a nommé à l'Archevêché de Cambray
l'Archevêque de Tours , & l'Evêque d'Arras à
l'Archevêché de Tours .
Le ſieur Marin , Cenſeur- Royal , s'étant démis
de la direction de la Gazette de France , le
Roi en a chargé l'Abbé Aubert , Cenſeur & Profefleur-
Royal de Littérature Françoiſe .
Le 6 Octobre , le Roi a accordé l'Evêché
d'Arras à l'Evêque de Saint - Omer ; celui de
Saint Omer à l'Abbé de Puylégur , Vieaire Général
de Rouen ; l'Abbaye de Leflay , Ordre de
Saint Benoît , à l'Archevêque de Besançon ; celle
de Saint Quentin , Ordre de Saint Auguſtin , à
l'Abbé de Béon , Aumônier de Madame Adélaïde ;
celle de Notre- Dame des Vertus , même Ordre ,
à l'abbé du Bouzet , Vicaire Général de Reims ;
celle de la Houce , Ordre de Prémontrés , à
l'Abbé de Spens , Vicaire Général de Bayonne ;
& celle de Fontaine- le-Comte , Ordre de Saint
Augustin , à l'Abbé Oroux , Chapelain du Roi.
Le Roi a accordé des lettres de Noblefle au
fieur Foucault qui s'eſt diſtingué par l'étendue
qu'il adonnée au commerce de l'inde , & par
lenombre des vaiſſeaux qu'il a armés.
PRÉSENTATIONS .
Le 29 Octobre, la Marquiſe de Savine a eu
l'honneur d'être préſentée à leurs Majestés & à
la Famille Royale par la Marquiſe de Caſtellane.
210 MERCURE DE FRANCE.
Le 29 Sept. la Baronne de Leſlie, laComteſſe de
Chevigné , & la Marquiſe de la Billarderie ont eu
l'honneur d'être préſentées à leurs Majestés & à
la Famille Royale ; la première , par la Princeffe
de Chymay ; la ſeconde par la Comteſſe de
Noailles , & la troiſième par la Duchefle de
Duras.
Le Prince règnant de Salm - Salm eut le 27
Septembre l'honneur d'être préſenté à leurs Majeſté
dans le cabinet , ainſi qu'à la Famille
Royale.
Le 2 Octobre , la Comteſſe du Muy a cu
l'honneur d'être préſentée à leurs Majestés & à
la famille Royale par la Marquiſe de Créqui.
Le 8 de Septembre , l'Académie Royale des
Sciences , ayant à ſa tête le Duc de la Vrilliere ,
Minitre St Secrétaire d'Etat , & Préfident de
cette Compagnie , eut l'honneur de préſenter au
Roi le neuvième volume de ſes Mémoires pour
l'année 1771 , avec la deſcription de pluſieurs
arts.
Le 4 Octobre , le ſieur Poncet de la Riviere ,
ancien Evêque de Troyes , & Commandeur Eccléfaftique
des Ordres Royaux de Notre Dame
de Montcarmel & de Saint Lazare de Jérufalem
, a eu l'honneur de préſenter à leurs Majeſtés
& à la Famille Royale l'Oraiſon funèbre
qu'il prononça le 27 Septembre dernier dans la
Chapelle de l'Ecole Royale Militaire.
,
Le même jour le Marquis de Seytrescaumont,
Député des Etats du Comtat Venaiffin pour
complimenter le Roi ſur ſon avénement au trône,
a eu de Sa Majesté une audience publique , à
laquelle il a été conduit , ainſi qu'à celle de la
Reine &de la Famille Royale, par le fieur Tolozan
, Introducteur , & le ſieur Sequeville , Secrétaire
ordinaire à la conduite des Ambaſladeurs .
OCTOBRE. 1774 . 211
L'Abbé de Launay, ancien Lecteur & Penſionnaire
de l'Académie de Portugal , a eu l'honneur
de préſenter à leurs Majeftés & à la Famille
Royale une Ode de ſa compoſition , qui a pour
titre : Le courage dans les peines de l'Esprit
ſuivie d'un Poëme intitulé les Plaiſirs de l'Efprit.
MARIAGES.
Le 18 Octobre , le Roi , la Reine & la Famille
Royale ont ſigné le contrat de mariage du Marquis
de Graville , ancien Officier de Gendarmerie ,
& Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire de
Saint Louis , avec Demoiselle Duhamel , fille du
ſieur Duhamel , ancien Officier d'Infanterie , &
Chevalier du même Ordre .
Le 29 Sept. le Roi, la Reine , & la Famille Royale
ont figné le contrat de mariage du Comte de Muy,
Chevalier des Ordres du Roi , Lieutenant-Général
de ſes armées , Gouverneur de Ville Franche
en Rouſſillon , Miniftre & Secrétaire d'Etat au
département de la guerre , avec Dame Marie-
Antoinette-Charlotte de Blankart , Chanoineffe
du Chapitre de Neuff, en Allemagne .
Le 2 Octobre , le Roi , la Reine , & la Famille
Royale ont ſigné le contrat de mariage
du Marquis de Roche - Dragon , Capitaine
dans les Carabiniers , avec Demoiſelle de Sailly,
Dame de la Comteſle de la Marche & fille
du Marquis de Sailly, Brigadier des Armées du
Roi , & Gentilhomme du Comte de la Marche.
,
Louis Anne-Alexandre de Biaudos , Marquis
de Caſteja , épouſa le 27 Septembre 1774 , dans
l'Eglife Paroiffiale d'Hinge , Dile Marie - Joſephine
Vedaſtine , Baronne du Pire-d'Hinge ,
fille de M. Alexandre Guiſlain , Baron du Pire
212 MERCURE DE FRANCE.
d'Hinge , & de Madame Habertine Errembault-
Dudzééle.
NAISSANCES.
Le 29 Septembre , la Marquiſe de Noailles
eſt accouchée d'un garçon .
Le 29 Septembre, la Comteſſe de Nadaillac eſt
accouchée d'un garçon , à Chaumont en Vexin.
MORTS.
1
Frère Adrien de la Viefville Dorvillé de Vignacourt
, Grand Prieur de Champagne , & Commandeur
des Commanderies de Lagny-le- ſec , &.
de Fontaine ſous Montdidier , eſt mort à Paris ,
le 29 Septembre , dans la quatre - vingt-troiſième
année de ſon âge.
Louis Tron , de la Croze de Faraman , ancien
Official du Diocèſe de Lyon , & Abbé Commendataire
de l'Abbaye royale de Notre-Dame des
Vertus , Ordre de Saint Augustin , eſt mort à
Paris , le 19 Septembre , dans la quatre-vingtunième
année de ſon âge.
Marie-Anne de Vaguier d'Aubignan , Veuve
d'André , Baron de Basquiat de la Houſe , eſt
morte à Saint - Sever en Guyenne , dans la foixante-
dix - neuvième année de ſon âge.
Le 4 Octobre , le Nonce eut une audience
particulière du Roi , dans laquelle il notifia à
Sa Majesté la mort du Pape Clément XIV.
Charles-Jean Bertin , Evêque de Vannes , &
Abbé de Saint-Gildasde Ruys , eſt mort à Vannes
, le 24 de Septembre , dans la ſoixante-troiſième
année de fon âge.
OCTOBRE. 1774. 213
Le Père Bonaventure Giraudeau , natif de
Saint-Vincent-fur- Jard ; Savant diftingué par ſes
connoiſſances dans les Langues Latine , Hébraïque
, Grecque , Eſpagnole & Italienne ; Auteur
d'un Dictionnaire , d'une Grammaire grecque ,
& de divers autres Ouvrages eſtimés , eſt mort
aux Sables d'Olonne , le 14 Septembre , dans la
ſoixante-dix-huitième année de ſon âge.
Nous ſommes engagés d'annoncer que l'énigme
le Portrait , inférée dans le Mercure de Septembre
1774 , n'eſt point de Mlle Parent de Melun ,
&que c'eſt à tort que cette énigme a été envoyée
&miſe ſous ſon nom.
LOTERIES.
Le cent ſoixante-cinquième tirage de la Loterie
de l'hôtel -de-ville s'eſt fait , le 26 du mois de
Septembre , en la manière accoutumée. Le lot de
cinquante mille liv. eſt échu au No. 43242. Celui
de vingt mille livres au N°. 52987 , & les deux
dedix mille , aux numéros 41389 & 58851 .
Letiragede la loterie de l'Ecole royale militaire
s'eſt fait les de ce mois. Les numéros ſortis de
la roue de fortune ſont 11 , 31 , 66 , 26 , 59. Le
prochaintirage ſe fera les Novembre.
ERRATA du Mercure d'Oftobre 1 vol. 1774.
Pag. 167, lig. 17 , l'auteur , lifez l'acteur.
214 MERCURE DE FRANCE.
TABLE.
PIECES FUGITIVES en vers& enproſe, pages
Le Sexe vengé , ibid
L'Avare & l'Envieux , 10
A Mile Heynel , 14
Traduction en vers d'une Epigramme Eſpagnole,
IS
L'Homme frivole & la Femme conféquente ,
Conte, ibid.
Chanſon pour le Roi & la Reine ,
Vers ſur l'Arrêt du Conseil d'Etat du Roi ,
Le Paflereau, fable ,
Epigramme ,
Madrigal ,
Epitre à un Dame ,
Portrait de Mlle *** ,
La Conſtance à l'épreuve ,
Dialogue entre Jules-Céfar &Chriftine ,
Réponſe de M. François de Neufchâteau ,
Impromptu,
du 13 Septembre 1774 ,
Explication des Enigmes & Logogryphes , ibid.
35
36
38
39
42
55
58
60
61
63
64
ENIGMES , 65
LOGOGRYPHES , هو
Lettre ſur une nouvelle édition des OEuvres
deChaulieu , 70
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 76
Childeric, ibid.
Principes d'inſtitution , 85
Hiſtoire du Tribunat de Rome , 87
Navigation de Bourgogne , 92
OCTOBRE. 1774. 215
Discours ſur la ſoumiſſion dans l'Ordre politique
, 94
Pentées de l'Empereur Marc - Aurel Antonin
Démonſtration de la Quadrature du Cercle ,
, 95
99
Traité analytique des Eaux minérales , 104
Obfervation de M. Raulin ſur la maladie
épizootique , 107
La France illuftrée par les Arts ,
Recherches ſur la Ville de Paris ,
ibid.
109
Oraiſon funèbre de Louis XV , par M. de
Vaumalle , ΙΙΟ
-Par M. l'Abbé Guyot , III
Hiftoriæ Romanæ res memorabiles , &c . 112
Rapport fur la mort du Sr Lemaire , & c.
Oraiſon funèbre de Louis XV , par M. l'Abbé
113
Bourlet , 124
Panégyrique de St Louis , par M. l'Abbé
Faucher , 133
Le Siége de Marſeille par le Connetable de
Bourbon , 141
Hiſtoire de la Campagne de M. le Prince de
1 Condé en Flandres , 1674 , 145
ACADÉMIE royale des Sciences , 148
-De Besançon , ISO
-Royale de Bordeaux , 154
SPECTACLES , Opéra , ibid.
Comédie Françoiſe , 156
Comédie Italienne , 158
Notice hiſtorique ſur M. Mariette , 161
Avis ſur une nouvelle édition grand in - 4º .
de Télémaque , 165
ARTS , Gravures , 169
Muſique , 173
Lettre de M. le Chevalier de Cubières , 175
L'Amoureux de cinq ans , 176
216 MERCURE DE FRANCE.
Hiſtoire Naturelle ,
Réponſe de M. de Voltaire à l'Epître ſur le
mois d'Auguſte ,
178
180
ibid.
Lettre de M le Préſident d'Alco à Mde de St P...
au ſujet d'une gravure de M. Roffer ,
Vers pour le Portrait de S. E. Mgr le Cardinal
deBernis ,
Vers ſur le retour de Madame la Comteſſe de
Montmorency- Laval à Paris ,
182
183
Sur l'uſage que les Anciens faiſoient du verre, ibid.
Remède contre la leigne ,
Anecdotes ,
Lettre à l'Auteur du Mercure ,
Ordonnance,
Avis ,
Nouvelles politiques ,
Nominations ,
Préſentations ,
Mariages,
Naiflances ,
Morts ,
Loteries ,
190
19
195
198
199
202
208
209
211
212
ibid.
213
APPROBATION.
J''AAII lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux ,
Ie fecond vol. du Mercure du mois d'Octobre
1774 , & je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir
en empêcher l'impreſſion.
A Paris , le 15 Octobre 1774.
:
LOUVEL.
De l'Imp. de M. LAMBERT, rue de la Harpe
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le