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MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES:
AOUST , 1774.
Mobilitate viget .
VIRGILE.
Heugha
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire ,
• Rue
Chriſtine
, près
la rue Dauphine
,
Avec Approbation & Privilége du Roi.
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, les piéces de vers ou de profe , la mufique
, les annonces , avis , obfervations , anecdoses
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, in-8°. br.
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érigés
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Louis
XV, &c. in - fol. avec planches
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,
Mémoires
fur les objets
les plus importans
de
l'Architecture
, in-4°. avec figures
, rel . en
carton ,
Les Caractères modernes, 2 vol, br,
241.
121,
3 l,
MERCURE
DE FRANCE.
A OUST , 1774.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LA VENGEANCE , Ode lue à la féance
publique de l'Académie royale de Nimes
,
Le IS Juin 1774.
Ipfa maximam partem veneni fui bibit.
SENEC .
QUELLE ardeur foudaine m'enflammet
D'où viennent ces nouveaux tranſports !
Un Dieu s'empare de mon ame ;
Il vient ranimer mes accords.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Fuis pour jamais de la préfence ,
Fille d'enfer , fombre Vengeance L
Laiffe en paix les foibles mortels.
Monftre , rentre dans les abysmes
Où tu dois prendre pour victimes
Ceux qui te dreflent des autels.
N'eft-ce pas au fond du Tartare
Que pour toujours tu dois punir
Le mortel injufte & barbare
Qui , dans fon coeur , peur te nourrit ?
Mais quoi ! la fuprême Juſtice
Lui fait prefentir le fupplice
Que ta fureur va préparer.
Déjà ta rage le confume ,
Et c'eft dans fon fein qu'elle allume
Le feu qui doit le dévorer.
Quel poifon coule dans tes veines ,
Dis-moi , mortel infortuné ?
Ton coeur aux plus cruelles peines
Eft-il pour toujours condamné ? ……..
If fe taic ; le jour qu'il évite ,
Mes foins , mon trouble , tout l'irrite.
Un démon femble l'agiter.
Ses traits changent , fes yeux s'allument ;
Des feux inteftins le confument ;
C'eſt un volcan prêt d'éclater .
Traître , je te fuis. Ton outrage
AOUST. 7 1774.
1
Dans tout ton fang va le laver.
Mais s'il m'échappoit à ma rage
Si la mort venoit l'enlever ! ...
Ah! je donnerois mille vies ,
Je le fuivrois , & des Furies
J'emprunterois tous les ferpens.
O toi mon unique efpérance ,
Sombre démon de la vengeance,
Empare- toi de mes fens !
O Ciel ! quel horrible cohorte
Se preffe tous les étendards !
Le défefpoir qui la trantporte ,
L'égare & l'arme de poignards..
Elle court au fein des ténèbres ;
Secouant les torches funèbres ,
La haine vient guider fes pas.
La trahison aux deux vifages ,.
Le meurtre fanglant , les ravages
Ouvrent l'abysme du trépas.
Quels troubles affreux fur la terre !
Que d'horribles profcriprions!
Le tyran ivre de colère ,
Aflaffine les Nations ;
L'amant poignarde fa maîtreffe ,
Jouet d'une amitié traîtreffe ,
L'ami defcend dans le tombeau .
Sans le vieillard qu'un Dieu ranime ,
1
A iv
MERCURE DE FRANCE.
ㅕ
Dans le fein de quelle victime
Mérope enfonçoit le couteau !
Par mille complots fanguinaires ,
Brifant les plus facrés liens ,
Des vengeances héréditaires
Egorgent des concitoyens.
La clémence eft une foiblefle ,
La grandeur d'ame une baſſeſſe
Le vindicatif un héros.
Vengeons - nous , & que le Ciel gronde,
Que l'enfer s'ouvre & que le monde
Rentre avec nous dans le chaos.
Mais , ô forfait ! que la Nature
Ne peut voir fans pâlir d'effroi !
Thiefte , ô Ciel ! qu'elle pâture
Ton frère a fervi devant toi !
Par quelle horrible perfidie
De l'hospitalité trahie
Atrée aux pieds foule les droits !
Mais voyez La race coupable ,
Du défelpoir épouvantable
Par-tout faire enteudre la voix.
Rois deftructeurs ! votre ame émue
Abjurera fa cruauté .
Quel fpectacle offre à votre vue
Le deftin de l'humanité !
Pour venger de vaines querelles
77
A O UST. 1774
De quelles guerres criminelles
N'allumez
- vous pas les flambeaux !
Voyez vos Provinces remplies
De fang , de débris , d'incendies ,
De victimes & de bourreaux.
Malheureux ! quels projets funeftes
Roulent dans ton coeur en courroux
Connois l'homme que tu déteftes ,
Avant que de porter tes coups.
De la vengeance qui t'anime ,
Fatale & première victime ,
Tu maudiras ton lâche coeur.
Qu'est donc une injure paflée ?
L'orgueil de ton ame offenſée
Fait-il un crime d'une erreur ?
Vains efforts ! la rage l'entraîne ,
Tous les efprits bouleverſés ,
L'oeil en feu , refpirant à peine ,
Il court les cheveux hériflés .
De fang & de carnage avide
Il tient dans fa main homicide
Un impitoyable couteau...
Ah ! malheureux ! écoute , arrête ;
Entends la foudre fur ta tête,
Er fous tes pieds vois le tombeau.
Déjà la victime fuccombe ;
Mais en frappant il a frémi,
Av
to MERCURE DE FRANCE .
Il veut s'enfuir , il tremble , il tombe
Sur le corps fanglant d'un ami .
O
coup fatak ! O crime ! ôrage !
Par- out cette fanglante image
Se montre & déchire ſon coeur ;
Il veut fuir le jour qu'il abhorre ,
Et le remords qui le dévore
Tourne contre lui fa fureur.
Eft-ce pour vous entre détruire
Que vous vous êtes réunis ?
Mortels ! quel atroce délire ,
De frères vous rend ennemis ?
Voyez les Maîtres de la terres
Ils pouvoient lancer leer tommerre
Sur Cinna for Ligarius ;
Mais , par un exemple fublime
Du pardon le plus magnanime,
Ils font adorer leurs vertus.
Un Prince élèvé fur le Trône
* Peu de gens ignorent que Louis XII , furnommé
le Père du Peuple , avoit été défait &
pris à la bataille de St Aubin , n'étant encore que
Duc d'Orléans , par Louis de las Trimouille , &
qu'il dit à ce fujet , lorfqu'il fut parvenu à la Couronne
, que le Roi de France ne vengeoit pas les
querelles du Duc d'Orléans . Le Président Hénault
rapporte un mot d'Adrien qui n'eft pas moins
beau. Parvenu à FEmpire , ifdir, dans les mêmes
AOUST. 1774. II
Peut déployer fonbras vengeut ;
Dans la foule qui l'environne
La Trimouille craint la rigueur.
Flatteurs , orgueil, rang , tout l'excites
Mais l'humanité follicite ,
Et Louis cède à fes accens.
Règnons , dit-il , par la clémence ;
>>Non , ce n'eft point au Roi de France
»A venger le Duc d'Orléans.
Defcends de la céleſte voûté j
Viens , adorable Déité !
Généreufe Clémence , écoute
Les fanglots de l'humanité !
T'attendriffant fur fes alarmes ,
Tu vins en effuyer les larmes
Par l'heureufe main deLouis.
Le Ciel le ravit à la terre !
Fixe à jamais ton fanctuaire
Dans l'ame de fon petit- fils.
O Louis !... Quch morné filence !
Vains regrets ! fanglots fuperßus !
Un trifte deuil couvre la France ,
Louis le Bien- Aimén'eft plus !
Ma patrie eft toute éperduc ,
Déjà ma lyre , détendue ,
I
{
circonftances, à un homme qui le haïfſoit : Vous
voilà fauvé.
A vj
iž MERCURE DE FRANCE.
28
Ne rend que de lugubres fons...
Que dis- je ? il vit , il règne encore ;
Le Prince que la France adore
En prend le fceptre & les leçons.
Quel eft ce tranfport prophétique !
Ah ! quel fpectacle attendriflant !
La reconnoillance publique
Nomme Louis le Bienfaifant.
Louis Seize prend pour modèle
Les Antonins , les Marc - Aurelle ;
Trajan , Titus , le Grand Henri.
Des moeurs défenseur intrépide ,
Il prend la clémence pour guide ,
Et fon peuple pour favori .
>
Puiffions - nous tous goûter les charmes
Dont jouit l'homme vertueux !
Il ne combat qu'avec les armes
D'un coeur fenfible & généreux ;
Lorfque d'un ennemi terrible
Adouciflant l'ame infenfible ,!
Par fa clémence il l'a vaincu ;
Les pleurs inondent fon vifage ;
11 le confole , il l'encourage
Et le rappelle à la vertu..
Par M. Beaux de Maguielles , avocat
au parlement de Toulouse & au confeil
fuper. de Nifmes, affocié de l'Acad.
3
AOUST. 1774. 13
LE PRINTEMPS TEL QU'IL EST ,
Tableau original , par M. Augufte.
Un jeune Dieu des plus charmans UN
Vient en habit verd , tous les ans,
Egayer trois mois le Parnafle ,
Et recueillir les complimens
De ceux que les attraits puiffans
Ont alors fixé fur la trace.
Ce jeune Dieu , c'eſt le Printemps.
Je lui deftinois mon encens ,
Mais il faudra bien qu'il s'en paſſe.
Et la toux & les maux de dents
Dont jamais il ne me fait grâce ,
M'ont changé depuis quelque temps ,
Et quand je vois les agrémens ,
Je les vois fous une autre face
Que les fortunés partifans.
Agréable & joli Printemps ,
D'abord , vous conviendrez peut- être
Que ſouvent vous prenez en traître
Et les vieillards & les enfans ›
Sans oublier les jeunes gens.
11 eft vrai que vous donnez l'être
A mille infectes bourdonnans ,
₹
Ceux- ci rampans , ceux- là volans ;
Mais fi l'homine alloit reconnaîtr
14 MERCURE DE FRANCE.
Que l'air le peuple à fes dépens ,
Il diroit : monfieur le Printemps ,
Faites-en déformais moins naître .
Et laiflez vivre plus de gens.
De la plaintive Philomèle ,
Comment goûter les doux accens
Quand la pituite me harcele
Et femble déchirer mes flancs ?
Heureux époux , heureux amans ,
Foulez ces trônes de verdure ,
Et preffez ces gazons naiflans.
Cette magnifique tenture
Sort pour embellir la Nature
De la navette du Printemps.
Courez , enivrez - y vos lens
D'une volupté vive & pure.
Au fond de mon alcove obfcure ,
Envieux de ces doux momens ,
Je me roule entre des draps blancs
Et là Dieu fait comme je jure ,
Le tout , pour tromper les tourmens
Qu'il faut malgré moi que j'endure.
Contre les rigueurs du Printemps
On n'eft pas toujours en colère,
On eft véridique & fincère .
Amis lecteurs , mes confidens
C'est grâce à lui que fur la terre ,
Arachné rebondie & fière ,
Cède aux defers doux & preffans
"
•
AOUST. 1774- rs
De mériter le nom de mère.
C'est par lui qu'au fond des étangs ,
Sur un lit de bourbe groffière ,
Crapauds chatains , petits & grands
Offrent un coeur pur & fincère
A l'objet de leurs voeux ardens.
C'est grâce à lui qu'on entend braire
Baudets légers , bauders galants ,
En l'honnneur des minois touchans
Auxquelsils s'efforcent de plaire.
Mulets badins , taureaux fringans
Jufqu'aux verrats , dans le Printemps .
Tout veut Y mettre du mystère.
Bêtes & gens vont à Cythère' ,
Comme Paris vole à Long- champs
Lorfque l'Eglife notre mère
Ferme nos fpectacles rians ,
Et contraint Lulfi de fe taire ,
Pour ne pas troubler les accens
D'un Saint Prophète atrabilaire.
Sont- ce donc là les agrémens
Que vous accordez au Printemps ,
Répondra la Critique afrière
En faisant fiffler les ferpens ?
Marchez fur la route vulgaire ,
Et peignez- nous une bergère
Qui débite des complimens
D'une éloquence menfongère ,
Au plus conſtant des inconftans.
r
16 MERCURE DE FRANCE .
Ces crapauds font trop dégoûtans.
Tant pis je n'y faurois que faire ,
Eh ! chaque Peintre a fa manière
Si par caſcade , un jour le temps ,
Entre les mains de nos coquettes ,
Peut porter ces vers nonchalans ,
Sautez , crapauds , fur leurs toilettes :
Vengez- nous de ces femmelettes
En glaçant d'effroi tous leurs fens.
Puiffent alors , puiffent ces dames ,
Au fond des flacons bienfaiſans ,
Où l'on court repêcherleurs ames ,
Puifer de meilleurs fentimens !
Celui que la raifon éclaire ,
Sait accoutumer ſa viſière
Aux objets les plus révoltans :
Pour lui , dans la Nature entière ,
Rien n'eſt abject , que les méchants .
L'AMANT POLITIQUE
Conte moral.
NiÉ d'un père diftingué dans la haute
finance , j'ai eu de bonne heure la perfpective
d'une fortune très - honnête . Je
me fuis vu fils unique à l'âge de vingt ans :
mon aîné venoit de mourir , le parti
A O UST. 1774. 19
des armes qu'il avoit embraffé ne porta
fa carrière qu'à vingt-cinq ; fa perte ne
contribua pas peu à la mort de celle qui
nous donna le jour.
M. de Ferrière ( c'étoit le nom de
mon père ) ne me -demanda aucun compte
de ma vocation , dans la crainte que
je n'euffe conçu la même. Il fe raffura en
voyant que j'aimois la vie fédentaire ;
mes études faites , il me procura des livres
auffi amufans qu'inftructifs ; je
m'y livrai. Il me vint un peu de goût pour
la peinture ; un nouveau maître en ce
genre me fut donné. J'employois tout
mon temps à ces occupations , fans autres
defirs , conduite affez rare pour mon âge ,
où ils font ordinairement impétueux. M.
de Ferrière s'en étonna .
>> Cher Chevalier , me dit-il un jour ,
»je te laiffe , comme tu le vois , maître
»de tes actions ; mais , mon ami , une
»folitude trop conftante n'eft pas de fai-
"fon pour toi : j'aimois la lecture & l'é-
»tude dans ma jeuneffe , & cela ne
"m'empêchoit pas de prendre quelque
"diffipation . Celle , par exemple , que
donne la chaffe, & prife modérément,me
plaifoit; c'est un exercice... » Volontiers
mon père , dis - je en l'interrom
18 MERCURE DE FRANCE.
pant ; jefens que je l'aimerai . En effet an
defir fubit pour ce nouveau plaifir s'empara
de moi. J'admire ici la deftinée qui ,
par des voies auffi fingulières qu'inattendues,
nous mène à fon but.
Dès le lendemain , de grand matin , je
fus fur pied. Mon équipage prêt , fuivi de
deux domestiques , je pars pour le canton
qu'ils connoifloient affez éloigné , &
dans lequel mon père avoit des droits .
J'entre en chaffe ; fans talens encore pour
cet amuſement , je fuivis mes guides &
me comportai fuivant leurs principes ;
rien ne me paroifloit plus agréable ; j'y
paffai une grande partie de la journée. Je
fis dîner mes gens , & mangeai peu ;
impatient d'y retourner feul , je les laiffai
ils m'indiquè ent le côté que je devois
prendre , fans. me perdre abfolument
de vue.
Après avoir marché long temps , la
chaleur m'obligea d'entrer dans un petic
bois ; je n'eus pas fait deux cents pas que
je me trouvai dans une longue avenue de
futaie , au bout de laquelle s'élevoit un
fuperbe château fitué à quelques lieues
de Paris, dans un des plus beaux lieux que
baigne la Seine. Je parcourus des yeux ,
avec un fecret plaifir , fa vafte enceinte.
AOUST. 19 1774.
C'étoit dans un de ces momens d'une belle
foirée , où le foleil aux trois quarts de fa
courſe , nous fait , au milieu d'un ombrage
frais , dédommagement de fes rigueurs
, appercevoir plus diftinctement
les objets qu'il éclaire encore .
En avançant fous ce délicieux couvert ,
à l'air que j'y refpirois , fe mêloir une variété
d'agréables odeurs émanées des
Яeurs , & des fruits des jardins de ce beau
féjour; je fus furpris de voir à vingt pas de
moi, des Dames avec chacune leur cavalier
, qui venoient s'y promener ; mon
premier mouvement fut de les éviter ,
mais je fentis qu'il feroit indécent de
retourner fur mes pas . Je les avois à pei
ne faluées , que le plus âgé , que je crus
connoître de vue , me dit : ah ! c'eſt vous
Chevalier de Ferrière ! vous voilà donc
chaffeur ? Il me préfenta aux Dames , &
leur dit du bien de moi . Elles me proposèrent
de me rafraîchir : je leur répondis
qu'ayant ma fuite peu éloignée , je n'avois
befoin de rien . J'achevai avec la compagnie
la longue diftance de cette avenue
qui alloit me mettre dans mon chemin.
Je pris part à la converfation ; mes regards
timides d'abord avoient erré fur toutes
les phyfionomies indiſtinctement ; mais
20 MERCURE
DE FRANCE.
bientôt ils furent forcés de fe fixer fur cel
le d'une jeune & jolie perfonne que j'entendis
nommer Emilie : un port diſtingué
, une noble aifance , en marchant ,
attiroient tous les yeux fur elle ; le fon
de fa voix pénétroit le coeur ; elle avoit
une gaieté & une vivacité qui complé
toient fes charmes . Elle proféra peu de
mots , tout le temps que je pus l'entendre
, & je les trouvai pleins de ſens &
de raifon.
Arrivé au terme de leur promenade
j'y trouvai mes gens , & je pris congé
avec regret la Maîtreffe du château
du moins elle me parut telle , me dit que
je lui ferois plaifir de venir la voir ; qu'elle
connoiffoit de réputation mon père , fa
probité & la fageffe de ma conduite ,
& qu'elle nous invitoit pour le lendemain
matin. Jede lui promis , & n'avois garde
d'y manquer.
Je montai à cheval : je devois arriver
tard ; l'idée que j'emportois de la belle
Emilie calma l'impatience que j'avois de
revoir M. de Ferrière . Je n'étois pas à la
moitié du chemin que la nuit avançoit ,
& que paffant près d'un taillis qui le bordoit
, j'entendis , tout près delà , tirer
deux coups de piftolets . Mes deux domef
AOUST. 1774- 21'
tiques étoient armés ainli que moi.
J'arretai ; j'entendis une voix qui appeloir
quelqu'un , & dans le même inftant un
homme à cheval courant vîte vers moi :
Arrête , lui dis je d'un ton ferme ,
préfentant mon fufil ; que veux-tu ? . «
Votre fecours , Monfieur , répondit- il ;
»je fuis affailli par des voleurs ; j'ai tiré
>>mes deux coups : ces coquins font en
»nombre ; le cri que j'ai fait , joint au
»bruit de vos chevaux qu'ils ont enten-
"dus , les a obligés de s'éloigner.
Je trouvai tant de vraisemblance dans
le propos de cethomme, que je l'approchai ,
Lejour en fuyant laiffoit encore quelques
traces de lumière ; il me parut jeune
& équipé de façon à me perfuader qu'il
n'étoit pas ce que j'avois craint. Je lui demandai
où il alloit ; il me dit qu'il s'arrêtoit
à un château qui nétoit pas éloigné
d'où nous étions : je jugeai que c'étoit
celui que je venois de quitter. Il ajouta
qu'il alloit y prendre un de fes amis pour
fe rendre à une maison de campagne que
celui ci avoit à quelques milles delà ;
que fon domestique le fuivoit ; qu'en vain
il l'avoit appelé , & qu'apparemment
n'étant pas bien monté , il n'avoit pu
joindre. J'allois lui offrir un des miens ,
-
le
22 MERCURE
DE FRANCE.
quand le fien parut. Je lui fis donner de
quoi charger les armes : il me fit beaucoup
de remerciemens , & nous nous féparâmes
. La circonftance & l'empreffement
que j'avois de me rendre , ne me permirent
pas d'autres queſtions , ce dont
pourtant j'aurois été curieux, en voyant ce
jeune homme aller jouir du bonheur d'être
auprès d'Emilie que je venois de quitter.
En arrivant , M. de Ferrière que j'embraflai
, fut bien aife de me voir une
fatisfaction & une vivacité que je n'a
vois pas ordinairement : je n'empêchai
point qu'il l'attribuât au plaifir de la chaffe.
Je lui appris en foupant , non ma
dernière aventure qui lui auroit fait beau
coup de peine , mais la rencontre heureufe
de ces Dames , & les honnêtetés que
j'en avois reçues ; je lui dépeignis les
lieux , & à- peu - près les perfonnes.
« Celui qui t'a reconnu , me dit mon
père , eft Darbi, un de mes amis que tu
as pu voir ici ; celle à qui appartient le
» château eft Mde de Varenne qui s'y
tient dans la belle faifon avec fa fille
»qu'on nommoit Emilie avant que fon
» aînée , qui vient de ſe marier , lui eût
»remis le nom de famille ; c'eft , dit- on
une aimable fille qui a tout l'efprit pof
A O UST. 1774. 23
fible ; fa mère eft une riche veuve dont
»elle aura beaucoup de bien : aufli eftnelle
fort courtifée par les jeunes Bel-
»dor & Richardie , dont les pères tiennnent
à - peu- près le même état que moi. Il me quitta
en me difant
que j'avois
befoin
de repos
. C'eft
bien
dit du repos
,
penfai
-je en moi même
, avec un ferrement de coeur
; ce que je viens
d'apprendre
, ne
m'en
promet
guères
. Il n'étoit
pas en
en effet
compatible
avec
l'idée
plus
charmante
d'Emilie
, que
celle
que
j'avois
avant
cet éloge
de fon mérite
,
& traversée
encore
par celle
que
me
donnoit
l'espoir
prétendu
des Beldor
&
Richardie
. Que j'étois
loin déjà de cette inquiétude
avec laquelle
fe régloient
tous
mes mouvemens
! Mon
fort le vouloit ainfi
; il fallut
le remplir
: je me couchai
, & dormis
peu.
4
L'efpoit me vint avec le jour. Je me
fais préparer tout ce dont j'ai besoin pour
m'habiller le plus proprement que j'euffe
encore été. Prêt de bonne heure , jentre
chez mon père qui , lifant fes lettres , me
dit que des affaires furvenues l'empêchoient
abfolument de venir avec moi ;
vainement j'infiftai . Des deux carroffes
qu'il avoit , il me fait donner le plus
beau : je pars.
24 MERCURE DE FRANCE.
Plus j'approchois de Varenne , plus
mon ame étoit faifie de ces frémiffemens
qu'on éprouve lorfqu'au moment d'un
événement il y va pour nous du plus
grand intérêt. J'avois peu pratiqué l'amour
, mais la théorie que j'en avois
acquife m'annonça que j'allois faire une
ample connoiffance avec lui. Arrivé , je
fus faluer Madame & Mademoiſelle de
Varenne ; je leur repréfentai l'impoffibilité
où avoit été mon père , de m'accompagner.
Je fus frappé de l'éclat d'Emilie
: un ajustement de fantaiſie , quelques
fleurs fur la tête fans trop de fymmétrie
ornoient modeftement fa beauté
fans en rien dérober ; effet bien différent
de celui qui réfulte de l'attirail immenſe
d'une toilette recherchée , objet de mille
foins enfans de l'art.
Il y eut beaucoup de monde au dîné ;
j'étois feul d'étranger , & en cette qualité
je fus placé près de Mademoiſelle de
Varenne. Il étoit probable que les deux
amoureux devoient y être : je ne favois
par qui m'en inftruire . M. Darbi n'étoit
pas à ma portée ; je ne fus pas
long- temps à en être affuré par euxmêmes.
Leurs regards étonnés , autant
que repétés fur ma perfonne, me le confirmèrent
ceux qu'ils portoient fur
Emilie
A O UST. 1774 25
Emilie fembloient lui reprocher mon
bonheur. J'examinai à mon tour, l'un
deux : fa voix ne m'étoit point abfolu
ment étrangère non plus que fa figure ;
il me fembloit l'avoir vu ailleurs : j'en
étois à cette réflexion , fur la fin du re
pas , lorfque qu'Emilie lui dit : » Mon ,
fieur de Richardie , racontez nous done
la fâcheufe rencontre que vous avez
faite dans le bois de Brierre ; vous ne
»nous en avez dit que peu de mots
»& à la hâte , hier au foir . Il y fatisfit
& ce que je venois d'entendre me fit
redoubler mon attention. Quand il fut
à l'endroit de l'inconnu qui lui avoit ,
difoit il , fauvé la vie , & renouvelé gé
néreusement le feu de fes armes , je
vis clairement que c'étoit mon homme
aux deux coups de piftolet , & , en finiffant
, il nous dit qu'il n'avoir jamais
rien tant defiré que de connoître celui
à qui il avoit certe obligation .
Vous ne m'en devez , point , Monfieur
, lui dis- je au grand étonnement
de toute la table ; mon Equipage paffant
par- là , c'eft le hafard qui m'a fait
vous tirer du danger : voici l'homme ,
continuai je en lui montrant mon va-,
let- de-chambre derrière moi , qui vous
B
26 MERCURE
DE FRANCE
.
a rechargé vos piftolets ; il n'y avoit pas
une heure qu'ici javois quitté ces Dames.
Il fe leva , & vint précipitamment
m'affurer de fa reconnoiffance en m'em .
braffant. Toute la compagnie trouva ma
fermeté louable , quoique téméraire ,
ayant armé de nuit un homme que je
ne connoiflois point , & qui fortoit d'un
bois.
Dès qu'on fe fut levé , mes deux Che .
valiers vinrent fe dédommager près de
l'objet qu'ils m'envioient . J'examinai lequel
des deux étoit affez fortuné pour
plaire ; je n'y vis pas la moindre diftinction
de la part de celle qui les enflammoit,
Je fus joindre dans le jardin M. Darby
; je pris de lui mes inftructions , en
le queftionnant indifféremment . Il m'apprit
qu'outre les deux prétendans dont
il vient d'être queftion, beaucoup d'autres
à Paris avoient fait demander Mademoifelle
de Varenne , mais qu'elle avoit
une répugnance peu commune pour le
mariage , fans pourtant être fâchée que
la plupart de ces Meffieurs vinffent chez
elle ; que fa mère , quelqu'envie qu'elle
eût de la voir établie , n'oſoit , par tendreſſe
pour elle , la contraindre ; qu'enA
O UST. 1774 27
fin il ne paroiffoit pas qu'elle eût encore
pris de goût pour perfonne .
Je n'en voulus pas favoir davantage :
de ce moment là , je me formai fecrettement
un plan de conduite dans cette
maiſon où je prévoyois qu'il me feroit
aifé d'aller habituellement , fur- tour à
la ville, où l'on devoit revenir à la fin de
la faifon qui avançoit. Je me contentai
en partant de faire beaucoup de politeffe
à la mère & à la fille .
A leur arrivée , je fus les voir avec
mon père que pour le coup je me vis
dans le cas de préfenter ; il fut très bien
reçu Madame de Varenne lui fit mille
queftions fur mon compte ; pendant.
ce temps-là , je fus me mettre auprès
de fa fille , malgré qu'elle fût environnées
de plus d'un foupirant . Je m'enhardis par
la fuite , & me familiarifai à l'inftac
des autres , & avec autant d'affiduité ;
mais je tins une conduite toute différente
.
Beldor & Richardie que la conformité
de leur peu de fuccès avoit rendus
amis , ne me prenoient que pour leur
confident : je partageai leur amitié , &
je puis dire que je la ferrai étroitement
avec Richardie qui avoit une façon de
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
penfer diftinguée . Pabonnés tous les
deux , & les deux feuls qui ne s'étoient
point encore rebutés , ils obfédoient
Emilie de complimens & de déclarations
qui me paroiffoient lui devenir
fades & ennuyeux , à force d'être répé
tés. Plus difcret , & non moins amoureux
qu'eux , je m'amufois à parler indifféremment
avec d'autres Dames & Demoifelles
qui s'y trouvoient ; lors même
que le hafard me mettoit auprès d'Emilie
, je ne la traitois pas autrement, fans
manquer toutefois à la moindre des at- .
tentions pour ce qui la regardoit. Je cherchai
à la connoître à fond : je ne fus pas
long temps à trouver dans fon caractère
Tous les trésors defirables . J'avois craint
d'abord d'y rencontrer quelque léger indice
de coquetterie , mais non ; je fus
pleinement raffuré fur cet article . Quant
à mon amour , je m'étois fait une loi de
le taire jufqu'à ce que je puffe un jour
entrevoir dans fon coeur de l'intérêt pour
moi.
J'avois pour maxime dans mon efprit,
qu'une femme à principes , légère , indifférente
, ou infenfible , cède d'autant
moins à une poutfuite inftante , que cette
façon d'aimer jette dans fon coeur plus
A O UST. 1774; 29
de fatiété que de defir : celui-ci eft le
vrai reffort de l'amour ; & pour qu'elle
fe rende , il faut que ce mobile agille fur
elle comme fur nous , fans quoi elle
s'en tient à fa conquête , & ne met rien
du fien ; ce defir dont je parle aura d'ailleurs
fon objet autant délicat qu'on le
voudra.
Allant donc régulièrement chez Emi.
lie , je m'obfervois de façon qu'elle pût
voir que ce n'étoit pas précisément pour
elle feule : j'y jetois quelquefois ; affez
fouvent je lui faifois part de mes réflexions
for tout ce qui fe paffoit , & étoit
à fa connoiffance ; j'y mettois le plus d'intérêt
qu'il étoit en mon pouvoir de le
faire, car enfin je voulois lui plaire , mais
dans notre converfation le mot de rendreffe
n'entroit jamais je vantois fon
efprit & fa fagefle ; par-là je ne me
rendois point fufpect ; elle avoit toutes
les voix pour elle à cet égard . Je me
fouviendrai long- tems de ce qu'elle me
dit à propos de cet éloge mérité ; elle
s'exprima ainfi :
"Je pense qu'on peut être en confcien-
» ce flatté de cette diftinction que nous
» donne une belle réputation ; mais doit
" on fe perfuader l'avoir au degré qu'on
»nous la donne ? Non fans doute ; ce
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
»n'eft très fouvent que la pofition ou
la circonftance dans laquelle nous
»nous trouvons, qui nous la fait ufurper.
"Je crois fort difficile d'apprécier le métite
» de quelqu'un. Ce n'eft pas fur des dé-
"monftrations extérieures , fufceptibles
»d'un faux éclat , ou fur le récit toujours
amplifié de quelques faits attribués à
»la perfonne , qu'on doit établir un ju-
»gement ; c'eft fur la connoiffance in-
>>time & fuivie qu'on aura d'ellemême.
Par exemple , on a la bonté de
>>me donner à moi , l'efprit & la beau
té mais m'a-t- on bien examinée
wa - t on aflez refléchi fur ce que j'ai pu
» dire , ou faire ? N'eft- ce point plutôt
mon état actuel de liberté , quelque
»vivacité , & fur- tout ma jeunelfe por-
-»tant avec elle Fillafion , qui ont fait
»prononcer fi avantageufement fur mon
>> compte ?
Je n'attendois pas moins de la modestie
de Mademoiſelle de Varenne : la
force & la candeur de fon raifonnement
me remplirent d'admiration . Je
n'eus que le temps de lui répondre que
l'amour - propre étoit à craindre à un
top haut degré , mais qu'il falloit en
avoir affez pour ſe rendre justice , & ne
pas méconnoître le prix de fes vertus; il
A O UST. 1774 . 31
furvint du monde qui , à mon grand
regret , mit fin à notre entretien .
Quel que fût à mes yeux le nouvel
éclat des qualités d'Emilie , je tins ferme
, & ne fuccombai point . Je me gardai
fur-tout des avances que les autres
avoient faites ou fait faire à ſa mère
qui , je crois , étoit un peu étonnée de
mon filence .
Je parcourois un jour , tandis que les
parties fe faifoient , & que la mère &
la fille affifes fur un canapé jafoient enfemble
, une brochure nouvelle tombée
par hafard fous ma main . J'entendis dif
tinctement ces paroles , quoique prononcées
à voix baffe : « Ma chère Emilie ,
»il faut convenir que le Chevalier de
>>Ferrière est bien fage & bien pofé
"pour fon âge ; il me paroît un aimable
» Cavalier. J'attendois en tremblant la
réponse de fa fille : elle n'en fit point.
Je levai comme par hafard les yeux vers
elle ; je trouvai les fiens fur moi fans
qu'elle fongeât même à les détourner .
Que lifez-vous- là , Chevalier , me dit
"Madame de Varenne ? Un pauvre diable
, répondis- je , qui fait des lamenta
tions for ce qu'il ne peut être aimé de
ee qu'il adore . Il est bien fou , ajoutai - je ;
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
l'amour et une vilaine chofé à ce prixlà
; je me propofe bien de l'abjurer pour
la vie. Je trouve extravagant qu'un hom
me de fens entre dans une carrière aufli
épineufe , fans avoir preffenti quelque
retour de la part de celle qu'il veut aimer.
Vous avez bien raifon , me dit
Emilie ; j'ai pensé comme vous , en lifant
, ce matin , le même endroit de ce
livre. Elle fe leva auffi- tôt , & fut fe
mettre à une partie : je m'apperçus que
fes yeux fixés fur la table , la montraient
rêveufe , plus qu'attentive au
jeu. Dans ce moment , entrèrent Beldor
& Richardie ; elles ne les vit point ,
& ne s'apperçut pas qu'ils la faluoient.
Je pris ce moment pour fortir en réfléchiffant
à cette circonftance . On fe flatte
aifément quand on aime : je me fis une
défavorable de ce on n'étoit
བས་ པ
དཔ
poviêtre
qu'une pure fantaisie de celle que
je defirois voir fenfible.
L'hiver fe paffa ainfi on parla bientôt
d'aller à la Campagne. Vous viendrez
avec nous & le papa , me dit Madame
de Varenne j'y aurai trop de plaifir ,
Madame , dis - je , pour y manquer. Je
regardai fa fille qui tout- à- coup rougir ;
je ne fus que penfer de cette fenfiti
AOUST. 1774. 33
lité : fi c'étoit modeftie , je la trouvois
déplacée.
Nous partons tous pour cette délicieufe
maiſon : chacun s'en faifoit une joie :
quant à moi , je n'étois pas affez content
de mon fort pour y participer . Il
me fallut la fimuler ; j'étois , par un effet
contraire , dans le même cas de Mademoiſelle
de Varenne ; elle s'efforçoit
de reprendre fa gaieté qui venoit d'être
contrariée , fa mère lui ayant touché
quelque chofe de fon indifférence . A l'é
gard des différens partis qui fe préfentoient
pour elle , j'en étois informé ;
je fus qu'elle avoir beancoup pleuré en
conjurant cette mère de ne lui jamais
parler d'engagement .
Le dîné diflipa ces fâcheux pronoftics :
on s'y amufa ; le chagrin particulier cède
ordinairement , dans ces momens - là ,
à la joie générale . Dès qu'il fut fini , je
fortis fans rien dire : je m'enfonçai dans
la plus fombre allée du parc ; j'y délibérai
fur le parti que j'avois à prendre
d'abandonner Emilie , ou de m'armer de
conſtance ; quelle alternative , me disje
! La conftance eft un trifte moyen de
s'affurer un coeur ; c'eft perdre trop de
' temps dans un état d'incertitude qui très
Bv
34
MERCURE DE FRANCE:
"
-
•
1
fouvent n'apporte pour tout fruit qu'un
long défefpoir. J'en étois là , lorfque je
vis venir de loin , au travers du boſquer,
toute la compagnie pour s'y repofer. Sûr
de n'avoir point été apperçu, je me cou.
lai bien vîte , en me baiffant , derrière
- cette allée . La charmille étoit épaifle en
cet endroit je pouvois fans être vu
m'y ménager un jour pour bien regarder
Emilie qui s'étoit affife près de fa mère
fur le même fiége de gazon que je venois
de quitter : mon père étoit auffi du
nombre.. Je reftai là , j'obſervai tous les,
mouvemens de celle que je fuyois pour
mieux la pofféder. Je la fixai dans un
jour favorable, & au moment qu'elle têvoit
, je pris mes tabletres , & j'eus tout
le temps d'efquifler fes traits. Cela fait ,
je portai mes pas légèrement vers le:
bout de l'allée , & je parus. Mon abfence
n'avoit pas été affez longue pour
qu'on pût m'en faire reproche. On m'apprit
que la partie étoit faite , d'aller
voir la foeur de Mademoiſelle de Vatenne
qui avoit fa maifon à quatre lieues.
par de- là de la rivière , & que nous y
refterions quelque temps. Nous fumes:
fommés mon père & moi de venir prendre
ces Dames dans trois jours, Il étoit
4
A O UST. 1774 · 39
l'heure de partir , nous nous rendîmes
à Paris. Je ne lui dis rien de ce qui fe
palloit dans mon coeur ; ma bleſſure n'étant
point connue de fon vainqueur , tour
mortel devoit l'ignorer , par fuite de mon
principe.
J'achevai le portrait qui étoit très reffemblant.
Je me dédommageai avec lui
du filence qu'il me falloit garder près de
l'original . Je lui dis tout , je le baifai mille
fois , mille fois je lui dévoilai les
tendres fecrets de mon ame. Le fuccès
de mon pincau ne m'étonna pas; je
le devois à l'amour. Emilie gravée dans
mon coeur , aucun de fes traits n'avoit
dû échapper à ma main . Cette image que
je me rendois vivante adoucit pendant
les trois jours la privation d'une réalité
fans laquelle je voyois bien que je ne
pourrois pas vivre.
Le jour marqué , nous arrivâmes a
rendez - vous . Tout étoit prêt : on fir paffer
les équipages de l'autre côté de la
rivière qui n'étoit qu'à cent pas de
Varenne ; on déjeûna avec une joie fans
égale. Nous fumes joindre le bac qui
devoit nous paffer ; nous y entrâmes
tous. Je ne cite point cette époque
fans en frémir encore ; à plus de moi
ié de la traversée un bateau charg
B vi
36 MERCURE DE FRANCE.
›
qu'on apperçut trop tard , ne pouvant
modérer fa courfe forcée par le courant
de l'eau , heurta , la corde étant à peine
baiflée , le derrière du bac : Emilie affife
fur le bord oppofé , regardant ainfi que
nous le port que nous approchions
fat par ce rude choc renverfée dans
la rivière. L'y voir & m'y jeter ,
ne fut qu'un même effroi pour tout
le monde ; je la faifis par un bras :
Richardie qui avoit fait comme moi
s'empara de l'autre ; le courant nous avoit
d'abord entraînés , en nous fefant retrograder
, mais nous favions nager , &
le courage né de l'amour , donne bien
de la force ; nous gagnâmes la rive où
tout notre monde étoit defcendu , &
nous y tînmes dans nos bras Mademoifelle
de Varenne fans connoiffance . Quel
fpectacle pour un véritable amant ! Il eft
aifé de fe le figurer , de même que
la po
fition d'un père & d'une mère en voyant
chacun fon unique enfant entraîné à la
mort, Madame de Varenne vint promptement
s'emparer de fa chère fille : on
fait avancer une voiture ; nous l'y por
tons : Beldor que mon père avoit empêché
de fe jerer à l'eau , prévoyant
qu'il pouvoit nuire à notre opération ,
dit au cocher d'aller très doucement à fa
A O UST. 1774 . 37
maifon , qui heureufement n'étoit qu'à
une demi - lieue ; fa mère & fa foeur y
étoient : on coucha Mademoiſelle de
Varenne qui un moment après reprit fes
fens que la frayeur feule avoit faifis ;
ma célérité à la fecourir l'ayant empêché
d'être fuffoquée par l'eau . Il lui furvint
un étouffement qui nous alarma. Beldor
prit la pofte pour avoir un habile Médecin
de Paris ; mais bientôt l'accident
ceffa . Après m'être féché , & afluré que la
malade alloit de mieux en mieux , nous
nous rendîmes à Paris mon pèr , & moi .
Il me dit , chemin faifant : » voilà
wune aventure qui va fans doute déci-
» der Emilie pour vous autres , car j'imagine
, mon ami , que cette aimable
fille à dû te plaire ; tu vaux bien les
autres , & je penfe que ton coeur auffi
fenfible.... Non, mon père , lui dis - je
en l'interrompant ; elle n'aime que fa liberté,
tout engagement l'effraye . Je parlai
promptement d'autres chofes , pour éluder
les queftions de M. de Ferrière que
j'aimois tendrement , & à qui javois peine
à cacher mes vrais fentimens .
Le lendemain nous apprîmes par notre
courier que la frayeur de Mademoiselle
de Varenne n'avoit point eu de fuite facheufe
, & qu'au lieu d'aller à la Cam+
8 MERCURE DE FRANCE.
•
pagne de fa foeur , on fe rendoit à Paris.
Je me trouvai à leur arrivée. Emilie
étoit un peu changée : fes beaux yeux s'attachèrent
fur moi avec une certaine liberté
; je crus y voir déjà le langage de
la reconnoiffance. Que ce moment fut
précieux à mon coeur ! Qu'il me paya bien
de mes derniers foins! Elle demanda à
garder la chambre pour fe remettre un
peu.
Un matin que j'étois dans la mienne ,
tout entier à celle qui venoit de commencer
à faire mon bonheur , tenant à
la main fon portrait avec lequel je m'entretenois
, Beldor , qui ne s'étoit point
fait annoncer , entra fans faire de bruit ,
voulant me furprendre , en badinant ; je
l'apperçus pourtant affez tôt pour ferret
ce portrait , & dérober , du moins à
fes yeux, la connoiffance de l'objet qu'il
renfermoit. » Vous- voilà tendrement
occupé , dit il : que j'envie vorre fort !
"Pofféder le portrait de ce qu'on aime
c'eft tenir le garant de fon bonheur.
"A propos de bonheur , continua-t- il
je vous donnne avis , mon cher Ferrière ,
que demain Richardie & moi , nous
nous expliquons définitivement avec
Mademoiſelle de Varenne : voilà une
circonftance favorable ; il faut en preA
O UST . 1774. 19
fiter , favoir fes dernières volontés ,
& prendre fon parti fi nous la trouvons
encore fur la négative . Nous nous fommes
promis une réfignation mutuelle
waprès le choix qu'elle aura fait de nous
»deux. Il ne mmee llaaiiffffaa pas le temps
de répondre , & difparut auffi promptement
qu'il étoit venv .
Quelques heures après , on m'anonça
Richardie qui débuta honnêtement par
me rendre grâce du prompt fecours que
favois donné à celle , difoit- il , qui
lui étoit plus chère que la vie , car il
n'imaginoit pas non plus, que je duffe
avoir part à la reconnoiffance d'Emilie,
Le hafard fit que nous arrivâmes tous
les deux chez Madame de Varenne : il
n'étoit point fâché de me voir le témoin
de ce qui devoit être prononcé fur fon
compte. Beldor , quoiqu'avec moins de
titres que nous , avoit pris les devants ;
aufli fut- il le premier qui dût fçavoir à
quoi s'en tenir. Il avoit reçu l'ordre formel
, & de la bouche d'Emilie , de ne
plus paroître chez elle à titre d'amant.
Nous moniâmes Richardie & moi.
Là , d'une voix mal affurée , il parla
ainfi Voici le moment , Mademoi
»felle , qui va décider ou de mon défefpoir
ou de la poffeffion de ce qu'il y
40 MERCURE DE FRANCE.
na de plus précieux au monde. Je vous
"ai donné une nouvelle preuve de l'at-
»tachement le plus vrai , avec un fen-
»timent aufli tendre que refpectueux.
»Pourquoi votre coeur généreux , touché
maintenant par la reconnoiffance , n'y
répondroit- il pas , en affurant mon
bonheur ? Prononcez , belle Emilie ;
" attendez tout de mon obéiffance ; vos
»volontés me feront toujours facrées .
"
Elle lui répondit avec beaucoup de
grâce & de modeftie : « Je fuis fenfible,
Monfieur , à votre façon de penſer fur
"mon compte ; l'idée que j'ai de vous
répond à celle que vous voulez bien
»me conferver : je n'oublierai point le
»fervice généreux & important que
» vous m'avez rendu ; ma reconnoiffance
fera fans borne. Mais je dois Vous
»dire avec la même vérité qu'il n'eft pas
"en mon pouvoir de jamais répondre à
»Votre tendreffe.
Un
coup de foudre
n'eût
pas plus
altéré
cé malheureux
amant
; il fortit
. Je
m'approchai
. Le vifage
d'Emilie
parut
éprouver
un changement
fubit
; je ne
pus que l'attribuer
à fa compaffion
pour
celui
qu'elle
venoit
de défefpérer
.
Quant à moi , lui dis - je , Mademoifelle
, je ne fuis venu ici que pour me
A O UST. 1774. 41
féliciter avec vous d'avoir pu contribuer
à vous fauver d'un danger preffant :
tout le prix que j'en attends , eft de m'af
furer davantage de votre estime dont je
fais le plus grand cas. Je n'ai point de
prétention femblable à celle de Richardie
; je ne porte pas mes voeux fi haut :
ce n'eft pas que je ne connoiffe auffi
bien que lui tout l'éclat de vos chatmes;
mais , vous le fçavez , on n'eſt pas plus
le maître d'aimer , que de refter indif
férent.
Elle me regarda , ne répondit rien ;
j'allois fortir.... « Vous avez raiſon
"Monfieur , me dit- elle ; vous prenez
le bon parti , & je l'approuve beau-
>> coup.
Elle appuya fur ces derniers mots , comme
pour bien me les faire entendre ; je
fortis , & dans le mème infant mos
père entra avec M, Darbi . Je revins
chez moi l'efprit rempli de diverfes
idées fur ce qui venoit de fe paffer. J'ai
mal fait , me dis je , & j'en ferai puni.
Un moment après, mon efpoir renaiffoit
je me rappelai l'air & le ton
dont on m'avoit répondu ; ils me préfentoient
Emilie moins offenfée qu'elle
n'étoit piquée. Accoutumée à tout fubju-
:
42 MERCURE
DE FRANCE.
guergratuitement , pourquoi ne m'auroitelle
pas fait fubir le même fort des autres
, fi ina conduite n'eût pas été différente
? Le moment étoit décifif ; je n'ai
voulu que l'étonner , & j'ai réuffi . Ma
réfiftance ne peut que préparer fon coeur
à reconnoître les foins que je me propofe
encore de lui rendre.
M. de Ferrière ne tarda pas à revemit
chez lui. Il monta dans mon appartement
, fit retirer tous nos gens , & d'un
air foucieux , me tint ce langage :
81
Dites- moi, je vous prie , Monfieur ,
s'il eft dans l'ordre qu'un fils taife
»à fon père qui l'aime , une inclination
»formée au mépris de fon aveu , de fes
»confeils , & d'un établiſſement riche &
»honnête qu'il n'eût pas été peut-être
»éloigné de faire ?
Je l'avouerai , ce reproche de la pare
d'un père que je chériffois , me déconcerta
; je ne favois trop cù il en vouloit
venir . Continuant fur le même ton :
« Quel est donc cet objet qui vous inté
» reffe tant ? Montrez mei ce portrait
»qui vous confine ici , & que vous croyez
»dérober à tous les yeux ? Montrez - le
»moi ; je vous l'ordonne .
-
Je me raffurai alors ; je vis de quoi
A O UST. 1774 : 43
·
il pouvoit être queftion . Oui mon père ,
j'aime, répondis- je , une perfonne adorable
que vous connoiffez . Je ne vous en
ai fait un mystère que parce que j'ai
craint l'excès de votre bonté pour moi ,
en cherchant les moyens de combler
mes voeux : vous apprendrez bientôt que
cette voie eût été dangereufe pour moi.
Mais comment, pourfuivis- je , ce fecret
ignoré d'elle & de tout ce qui refpire ,
vous eft il parvenu ? Ce portrait ..
Je le tiens de Mademoiſelle de Varenne ,
répondit il , qui m'en a paru fort étonnée
& qui vous trouve fort fingulier. Elle
m'approuvera bien- tôt, m'écriai- je en embraffant
M. de Ferrière : tenez , en lui
remettant le portrait , voilà le fujet de
vos alarmes ; regardez , mon cher père ;
voyez fi ce choix doit me mériter votre
courroux. Frappé alors d'une vive furprife
, voici mon ami , me dit ce tendre
père , le plus doux moment de ma
vie : ce que j'ai a pris , ce que je vois ,
tout fait naître dans mon ame un preffentiment
de ton bonheur prochain , &
je ne puis que louer ta conduite. Il m'apprit
l'étonnement dans lequel étoit restée
Emilie lorfque je l'avois quittée . A l'égard
du portrait , je vis bien que l'indifcrétion
venoit d'un rival , mais il étoit
44 MERCURE
DE FRANCE
.
malheureux , & , en cette qualité, pardonnable.
Ayant appris que depuis deux jours
elle n'avoit voulu voir perfonne , j'avois
des doutes cruels , & , malgré de flatteufes
efpérances , la frayeur s'empara de moi.
J'étois le feul alors cenfé y aller avec
prétention ; je pouvois fort bien me mettre
dans le cas de m'entendre à mon
tour prononcer mon arrêt. Une impulfion
fecrette m'y entraîna . Je n'y trouvai
d'étranger que M. Darbi qui y avoit
dîné . Mademoiſelle de Varenne me falua
avec un férieux qui me glaça de
crainte ; elle ne m'avoit pas encore traité
ainfi . " Pourquoi ne veux - tu donc pas
»venir à l'Opéra , ma chère Emilie ,
»lui dit fa mère? Nous voilà quatre ;
nengagez - la donc , Morfieur le Chevalier
, à venir avec nous ; M. Darbi la
»prefle vainement depuis une heure.
Je defire bien fort de déterminer Mademoiſelle
, dis je ; mais je ne ferai jámais
d'inftances contre fes volontés : je
crois lui avoir prouvé que je les refpecte
beaucoup. Elle fe leva en fouriant , &
nous partîmes.
En paffant près d'une rue affez déferte ,
je vis tous près de nous Richardie qui
alloit y entrer avec un jeune Officier :
A O UST. 1774. 45
celui- ci fort animé le menaçoit : je fus
le feul qui tes apperçus , & jugeant qu'ils
alloient fe battre , je fis arrêter à quelque
pas de- là notre voiture. Je prétextai
une affaire d'un moment , & je demandai
la permiffion de quitter ces Dames
que je remis aux foins de M. Darbi.
1
La vie de mon ami en danger m'étonna:
je le connoiflois fage & modéré ;
je courus les joindre ; il venoit en effet
de mettre l'épée à la main. Alors
thant la mienne , & les prévenant , je
croifai les leurs & je retins Richardie.
Je connois parfaitement votre adverfaire
, dis -je à l'Officier ; je le crois in
capable de vous avoir offenfé au poineque
vous paroiffez l'être ; fi pourtant jem'étois
trompé , je vous laiffe fur le
champ libres tous deux ; mais avant ,
daignez m'inftruire. L'Officier me répondit
: Je viens d'obtenir de la Cour
l'agrément d'un régiment , & Monfieur
»a dit à un de mes camarades que j'é-
"tois trop jeune pour commander un
"corps ; ce propos ne peut être qu'infultant
pour moi.
~
Eh! Monfieur , répliquai-je , vous traitez
cela d'infulte ? Quoi ! c'eft- là le motif
qui vous fair rifquer votre vie , ou cher
3
46 MERCURE DE FRANCE.
cher la vaine fatisfaction de lui arracher
la fienne ? Permettez-moi de vous obferver
que pareille chofe fe dit tous les
jours de quelqu'un qu'on ne connoît
point & en qui la raifon & la maturité
ont devancé l'âge , ainfi que vous
nous en montrez un exemple . Mon ami ,
j'en fuis fûr , a maintenant cette idéelà
de vous. Le Colonel prématuré fentit
la force de mon raifonnement. Il me
prit la main en me remerciant : à ma
prière , les combattans s'ambrafsèrent ,
& je les quittai.
J'entrois à peine dans la loge où j'avois
apperçu nos Dames , que j'entendis
d'une autre qui en étoit voifine: le voilà
le voilà ! Je ne crus pas que c'étoit à moi
qu'on adreffoit ces mots ; Mademoiſelle
de Varenne me regardant à différentes
fois , me parut un peu affectée: fa mère
me demanda fi je n'étois point bleffé ;
je répondis en riant , que je ne m'étois
pas mis dans ce cas , & qu'après le ſpectacle
, je leur rendrois un compte exact
de ce qui m'avoit fait les quitter. J'appris
fur le champ par M. Darbi que je leuc
avois caufé à tous la plus vive alarme ;
qu'Emilie avoit penfé fe trouver mal ,
ce qui l'avoit empêché d'aller me chersher
, & que j'avois bien fait d'arriver :
A O UST. 1774. 47
voilà , me dit- il en me montrant une
Dame peu éloignée de nous , l'indifcret
perfonnage qui nous a effrayés , en difant
à qui a voulu l'entendre , qu'elle venoit
» de voir le Chevalier de Ferrière dans
»une rue , l'épée à la main contre deux
»Officiers . Je me rappelai bien effectivement
qu'un carroffe avoit paffé dans
la même rue au moment que je ſéparois
les deux combattans : quant à la
Dame qui avoit mal rendu l'affaire , &
à laquelle il étoit naturel qu'elle fe fûr
trompée , je ne la connoiffois que de
vue. J'expliquai le fait à nos Dames en
les remettant chez elles . Emilie fit valoir
ma prudente activité en faveur d'un
ami , en me difant que j'étois né pour
fa confervation.
Il n'étoit pas poffible que l'état de
perplexité dans lequel j'étois , en allant
habituellement chez Mademoiſelle de
Varenne , ne prît pas fin de façon ou
d'autre. Je trouvois qu'il étoit dangereux
pour moi de revenir fur mes pas, connoiffant
où pouvoit aller le caprice d'une
femme fière de fon principe ; il me falloit
en conféquence foutenir ce que j'avois
avancé. M. de Ferrière qui avoit
goûté ma maxime , ne jugeoit pas-à - pro48
MERCURE
DE
FRANCE
. pos non plus de rien précipiter. Le haſard
amena ce que je croyois éloigné .
" J'étois à peine entré chez Madame
de Varenne , qu'elle me dit en riant :
"votre affaire d'hier , Chevalier , a fait du
»bruit ; une Dame de mes amies qui eft
venue me voir ce matin , m'a afluré
"que c'eft pour une maîtreffe que vous
"Vous êtes battu . Emilie prenant la parole:
pour une maîtreffe ! oh je fuis fùre
>> que non : il nous a fait connoître fa
"façon de penfer ; l'amour et loin de
»lui ! Eh quel temps prendroit- il pour s'y
livrer ? Il vient nous voir chaque jour ,
»& chaque jour fort libre des foins
»qu'entraîne l'amour .
ohje
Vous vous trompez Mademoifelle
lui dis - je ; il eft depuis long- temps dans
mon coeur avec autant de force que de
difcrétion celle qui l'a fait n'aître eft
digne de captiver le plus rebelle ; mais
fon infenfibilité m'a fait lui cacher fa
:
dernière victoire . Je lui parus fi pénétré
de ce que je difois, qu'un trouble fecret ,
& qui ne put l'être à mes yeux , s'empara
de fes fens : j'en profitai. Voulez:
vous, charmante Emilie , continuai- je
que je vous la faffe connoître ? Vous
ferez la feule à qui j'en aurai fait confidence
;
A OUST. 49%
1774.
fidence ; alors , tombant à fes genoux ,
& lui donnant fon portrait : la voilà , disje
, celle qui peut m'affurer une félicité durable
; oui, je l'adore & vous prends pour
mon juge . Regardez - la ... Pourriez vous
me condamner ?
Emilie tremblante voulut répondre ;
fa voix s'éteignit : fes yeux fe fixoient
tantôt fur moi , tantôt fur la mère : je
faifis une de fes mains ...« Ah ! Chevalier
, me dit- elle en me l'abandonnant
, que vous favez bien trouver le
chemin d'un coeur ! » Alors Madame de
Varenne vint la ferrer dans fes bras .
Ah ! Ma chère fille , que je fuis heureuſe
de voir qu'enfin ton choix eft fait ! Il
eft digne de toi , & tel que je le defirois .
Je leur racontai tout de fuite par quel
moyen je m'étois procuré ce portrait.
Dans ce moment-là , mon père entrant
avec M. Darbi , fe douta bien à notre
air fatisfait , de la fçene attendriffante.
qui venoit de fe paffer. Je me précipitai
dans fes bras, en l'affurant de mon bonheur
d'autant plus certain , qu'il venoit
d'être confirmé par la bouche de la divine"
Emilie. Madame de Varenne & lui , au,
comble de leurs voeux , ne tardèrent
mettre le fceau à notre union .
pas
à
i
C
So
MERCURE DE FRANCE.
Ce qui ajouta à ma fatisfaction , s'il
étoit poffible que j'euffe encore à defirer
quelque chofe , ce fut le mariage
de R chardie avec une perfonne bien
née , qui fe fit à- peu - près dans le même
temps que le nôtre. Je fus bien aife
de voir par la fuite Madame de Ferrière
& elle le vifiter. Quant à Beldor , nous
le perdîmes abfolument de vue.
Par M. des Barbalières.
LETTRE écrite à M. le Marquis Daren
nes , Lieutenant de Roi en Languedoc,
Ecuyer de main de Mefdames , par
M. *** , de l'Académie de Marfeille.
Le 6 Juillet 1774.
IL faifoit très -beau hier au foir , M. le Marquis ,
lorfque vous m'annonçâtes de l'eau pour le lendemain
, de la part de Madame Adelaïde. Je vous
avoue que je n'y comptois pas. Me voilà obligé
de croire qu'une grande Princefle de France eft ,
de nos jours , prefqu'auffi favante que l'étoient
autrefois les fimples bergères de la Chaldée.
Levé dès la pointe du jour , je n'ai pas pu voir ,
fans fourire , qu'il n'en étoit pas de la prédiction
de Madame Adelaïde comme de celles d'une certaine
éclipfe & d'une certaine comète annoncées
par nos Zoroaftres . Une pluie , fine comme rofée,
A O UST. 1774. St
eft d'abord venue rafraîchir le rideau de verdure
qui fert de perfiennes aux fenêtres de mon cabinet
. Enfuite il a plu tout de bon. Cela continuoit;
j'ai pensé à vous : je vous ai cru dormant ; il étoit
quatre heures alors : avois- je tort ? Je gage que
non. Témoin oculaire de ce qui s'eſt paflé , j'ai
donc raifon de me flatter de vous l'apprendre.
Mais patience vous n'êtes pas quitte de cette
nouvelle, & vous le ne ferez pas à bon marché. J'ai
fait des réflexions fur le talent de Madame Adelaïde.
Cela m'eft permis , je crois. J'ai mis mes
réflexions en vers. Cela ne m'eft - il pas permis
encore ? Non. Pourquoi cela ? Paflons.... Si je
me fuis livré à un peu de gaieté fur l'heureuſe flue
de fa prophétie aftrologique , ce n'a été que pour
montrer les plus précieux avantages fous unjour
plus éclatant. Ce goût , cette connoillance qu'elle
a , de la manière dont je les ai peints , deviennent
l'ombre de mon tableau. Rien ne reffortiroir fans
cela . En profe comme en vers , vous le favez
je mets toujours mon ame fur la toile . Cette piè
ce-ci peut ne rien valoir ; j'y foufcris ; mais je ne
facrifierai pas le fentiment qui y règue ; je m'en
applaudirai au contraire. C'eft une branche de
mon amour--propre que je ne faurois livrer aux
critiques. Voici ma pièce : 3
VERS fur l'accompliſſement d'une Prédiction
faite par Madame Adelaide de
France.
Vous m'avouerez que la Princeffe
Qui prédit fibien l'avenir
Jadis , (avec un peu d'adrefle )
Eût eu le titre de Déelle.
C ij
52
MERCURE
DE FRANCE
.
Il falloit peu pour l'obtenir....
Son talent & plus de finefle ,
De nos jours pour y parvenir ,
Lui ferviront bien moins qu'en Grèce.
Tout franchement , je le confefle ,
Un auffi haut degré d'honneurs
N'eft point pour la devinereffe ;
Mais par des titres plus flatteurs
N'a-t- elle pas droit d'y prétendre ,
Et ne doit- elle pas s'atrendre
A cet hommage de nos coeurs ?
Qui ; fon éclat n'a rien qui blefle
Et qu'on ne puiffe foutenir .
L'aménité , la politefle
Le tempèrent fans le ternir.
Lefort du pauvre l'intéreſſe ;
Sa bonté fait le prévenir ,
Chacun a droit à ſa richeſſe .
Quand elle annonce une largefle
Sa bouche donne la promeffe ,"
Son coeur répond de la tenir.
Un pofte vaque : à la nobleſſe ,
Au guerrier il peut convenir ;
Le mérite doit l'obtenir ;
# 1
C'eft pour lui feul qu'elle s'empreffe ;
Son crédit gagne de vîtefle ;
Faire un beureux, c'eft fon plaifir !
Sabienfaiſance agit fans celle .
Des goûts la foule enchanterelle
TAO UST. 1774. 53
Sait à - propos la garantir
Du poifon lent de la trifteffe.
Chez elle on voit les Arts venir.
Elle les aime & les carefle ;
Elle eft vouée à la tendreffe ;
France , tu dois t'en fouvenir ! ...
Son ame enfiu fait réunir
Des qualités de mille eſpèce
Et des vertus qu'on doit bénir.
Ah ! j'en conviens , ſous cet aſpect ,
Adelaïde a droit à nos hommages
L'amour l'eftime & le reſpect >
>
En font les moindres témoignages.
Oui , tout François lui rend un culte peu ſuſpect :
Nous laiflons-là Junon , Vénus , Eole , Alcide ,
Dieux , entre nous très peu réels ,
Quoique cités dans l'Encïde.
Quand j'y croirais , ils font cruels ;
Mais qu'elle eft bonne Adelaïde !
Dans nos coeurs que l'équité guide
Nous lui dreffons tous des autels ;
Sa gloire eft pure ; elle eft folide :
Le véritable Olympe eft le coeur des mortels.
Nous vous attendons ce foir , M. le Marquis ;
venez- vous régaler de fraiſes , & confondre avec
du Bourgogne un peu d'eau fumeule de l'Hypocrène.
Cette mixtion & le plaifir de vous voir font
la confolation d'un ferviteur à qui vous avez permis
de fe dire votre ami .
C iij
34
MERCURE DE FRANCE.
DIALOGUE
Entre MARIE STUART &
On
JEANNE GRAI.
JEANNE GRAI.
N me fit Reine malgré moi , & ce
beau titre me conduifit à l'échafaud .
MARIE STUART.
J'étois Reine par ma naiffance , &
mon rang ne put m'exempter du même
fort.
J. GRAI .
Je trouve dans notre deſtinée une autre
différence . Je n'avois que feize ans
lorfqu'on me trancha la tête.
M. STUART.
J'en avois quarante deux quand je la
perdis ; mais on peut encore à cet âge
regretter la vie & une couronne.
J., GRA I
On prétend que j'étois belle.
A O UST. 1774.
SS
M. STUART.
Perfonne n'ignore combien je l'avois
été.
J. GRA 1.
Je poffédois plufieurs langues , fans
avoir négligé la mienne , & je préférois
la morale de Platon aux flatteries de mes
courtifans.
M.
STUART.
Je n'avois que dix ans lorfque je haranguai
la Cour deFrance en latin . Je parvins
à pofléder jufqu'à fix fortes de langues
; mérite tare dans un fiècle & dans
un rang où l'on fe permettoit de tout ignorer.
J. GRA I.
Si j'en crois certains rapports , les livres
ne vous occupoient pas toujours . On
vous reproche bien des foibleffes.
M. STU ÁR T.
Je n'eus d'abord que les plus excufables
; celles de l'amour.
J. GRA I.
On dit que vous changiez fouvent d'époux
, & même d'amans .
Civ
56 MERCURE
DE FRANCE.
M. STUART.
J'avois pour ennemie une femme qui
m'envioit jufqu'à mes foibleffes & qui me
cherchoit des crimes. Cette femme étoit
Reine ; elle trouva autant de complices
de fes fureurs qu'elle avoit de fujets . Il
ne lui fut donc pas difficile de me noircir.
J. GRA I.
Mais , comment ofa- t- elle vous punir
des crimes qu'elle vous fuppofoit ?
M.
STUART.
J'étois fon égale , & rien ne l'autorifoit
à devenir mon juge. Ma mort eſt une
tache de fa vie. On ne put voir en elle
qu'une femme jaloufe qui faifoit périr fa
rivale .
J. GRA I.
Quel pouvoit être l'objet de cette rivalité
? Vous envioit- elle la Couronne
d'Ecoffe ? Lui difputâtes vous celle d'Angleterre
?
M. STUA r t.
Elle m'envioit un avantage que ni
fes armes , ni fa politique , ne pouvoient
me ravir ; la beauté. Elifabeth
eut quelques unes des qualités de l'homA
O UST. 1774. 57
me , & toutes les foiblefes de la femme.
Elle n'étoit pas moins jalou e de plaire
que de bien gouverner . Elle eût envié
ce dernier avantage à la moindre de fes
fujettes , comme elle envioit l'autre à
tous les Souverains de l'Europe . Mapuiffance
ne lui fut jamais redoutable ; mais
on vantoit mes charmes , & ces éloges
troubloient fon repos. C'étoit trop à fes
yeux que d'être , en même temps ,
fon
égale en dignité & fa fupérieure en agrémens
; & lors même que la beauté qu'on
vantoit en moi eut perdu une partie de
fon éclat ; lorfque le temps alloit en achever
la ruine mon ennemie ne put fe
réfoudre à s'en repofer fur lui . Il fallut
que la main d'un bourreau fit tomber cette
tête que l'infortune & fes années n'avoient
déjà que trop flétrie.
J. GRA I.
J'ignore fi la jaloufie de ma rivale infuá
fur mon fupplice. On fait que la laideur
de cette Reine égaloit fa cruauté.
Mais euſſé - je été auffi maltraitée qu'elle
par la Nature , je doute qu'elle m'eût pardonné
les avances quem'avoit
faites la for
tune. J'avois occupé fon trône durant
quelques jours ; elle eûr toujours cru m'y
voir affife à fes côtés. C'eft une de ces
Cy
$8 MERCURE
DE FRANCE
.
2
places qu'on ne veut partager avec perfonne
, même en idée ; j'étois coupable
puifque j'avois ofé m'y afleoirfans pouvoir
m'y maintenir.
M. STUART.
Vous n'aviez , d'ailleurs , aucun droit
de vous en emparer,
J. GRA I.
Je fus portée fur ce trêne plutôt que je
n'y montai moi même. Un ayeul ambitieux
me fit fervir d'inftrument à fon am.
bition . Il en fut la victime , & l'on crut
dévoir brifer jufqu'à l'inftrument dont il
s'étoit fervi.
M. STUART.
Encore une fois , la Reine dont vous
étiez née fujette , & que vous aviez voulu
fupplanter, étoit devenue votre juge légitime.
Elifabeth n'eut pas le même
droit fur ma perfonne. Je fuyois des fujets
révoltés & dont cette reine encourageoit
la révolte. Une tempête furieufe
me jette fur les côtes d'Angleterre . On
me reconnoît , on m'arrête , & je trouve
des fers où j'aurois dû trouver des fecours.
Elifabeth en ufa envers moi comme
ces nations barbares qui dévorent ceux
que la tempête a jetés fur leurs rivages .
A O UST. 1774. 59
J. GRAI .
Les plus tristes événemens peuvent
nous être avantageux . La plus belle partie
de votre hiſtoire eft celle de votre cap.
tivité & de votre mort.
M. STUART.
Je foutins l'une & l'autre avec courage
; gloire bien plus facile à acquérir
que celle de vaincre fes paffions quand on
eft libre .
J. GRAI .
Je ne connus jamais les paffions .
M. STUART .
Vous en teniez d'autant moins à votre
existence . Elles nous apprennent à la chérir
& à la regretter. Un coeur exempt de
pallions renonce à la vie auffi facilement
qu'on renonce à une fociété où l'on ne
s'eft fait aucun ami .
J. GRAI.
Comment fites - vous donc pour mourir
avec fermeté ?
M. STUART .
Dix-huit ans de prifon avoient bien relâché
les liens qui m'attachoient au mon-
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
de. Je m'étois accoutumée aux privations :
je haïlfois mon exiftence. Ainfi , quand
Elifabeth crut me la ravir , je trouvai
qu'elle m'en délivroit .
J. GRA I.
J'eus à - peu- près le même avantage , &
je montai fur l'échafaud avec plus de fatisfaction
que je n'étois montée fur le
trône.
M. STUA r t.
J'ai deux questions à vous faire ; la
première , pourquoi vous refusâtes les
adieux de votre époux qui , comme vous ,
alloit mourir la feconde , pourquoi vous
donnâtes vos tablettes à l'Officier de votre
garde ?
:
J. GRAI.
Je voulois que mon époux mourût avec
courage , & cette entrevue n'étoit propre
qu'à le lui ôter.
M. STU ART.
Et les tablettes ?
J. GRAI.
On me conduifoit à la mort. L'Officier
qui me gardoit me demanda quelque
AOUST. 1774.
chofe qui pût lui rappeler mon fouvenir .
Je lui donnai mes tablettes , après y avoir
écrit trois axiomes différens , en trois
langues différentes.
M. STUART..
C'eft montrer beaucoup de préfence
d'efprit. Vous vouliez que cet homme ſe
fouvînt , en même-temps , & de vous &
de votre érudition .
J.
GRAL
Qu'importe ? C'eft , je crois , montrer
du courage , dans de pareils momens ,
que de s'occuper encore des momens qui
doivent les fuivre .
M. STUART.
J'ignore quelles réflexions notre deftinée
a fait naître chez ceux qui nous ont
furvécu. Elle prouve , du moins , que le
rang le plus élevé ne met point à l'abri
des traits de la fortune . Il faut fe méfier
même de fes préfens. Ce fut pour donner
plus d'éclat à notre chûte qu'elle me fit
naître fur le trône , & qu'elle vous força
d'y montér.
Par M. de la Dixmeric
62 MERCURE DE FRANCE.
COMPLAINTE & Doléance des Manans
& Habitans de la Ferté -fous- Jouarre ,
Sur la mort de Louis XV ; la maladie
de Mesdames , & l'inoculation du Roi
& des Princes fes frères.
Sur l'AIR : Des Ecoffeufes.
HILAS !! je fons aux abois ,
Je defléchons de triftefle :
Depuis plus de deux grands mois
Notre ame eſt toujours en détrefle :
Pas un feul petit moment
Exempt d'alarme & de tourment. Bis.
Que j'ons répandu de pleurs
Sur notre défunt bon maître ,
Ce Roi fi cher à nos coeurs ,
Et qui méritoit bien de l'être !
Nous rendre & nous voir heureux ,
C'étoit tout l'objet de ſes voeux. Bis.
Et puis ne voilà-t- il pas
Mefdemoiſelles fes Filles.
Près de le fuivre au trépas ? ...
J'en ons frémi dans nos familles : *
* La ville de la Ferté-Lous-Jouarre a eu des rai
A OUST . 63 1774.
J'ons évité le malheur ,
Mais j'avons eu toute la peur. Bis.
Enfin , pour dernier fujet
De douleurs les plus amères ,
Notre gentil Roi le fait
Malade exprès avec les frères...
Oh ! pour le coup , de dépit
J'ons manqué d'en perdre l'efprit. Bis.
Quoi ! donc de gaieté de coeur
Fâcher un Peuple fidèle
Qui leur montre tant d'ardeur ,
De refpect , d'amour & de zèle !
Faire du nial pour du bien ;
Vraiment ça n'eft pas trop Chrétien. Bis.
Mais au gré de nos ſouhaits ,
Ils vont tretous à merveille :
Puiflent-ils ne plus jamais
Nous mettre en épreuve pareille ! ..
Qu'ils ne cherchiont point malheur ,
Je leur promettons tout bonheur. Bis.
fons de joindre plus particulièrement les inquiétudes
aux alarmes publiques fur la maladie de
Meldames . Les bontés dont Madame Adelaïde &
Madame Victoire ont honoré ce petit pays à leur
paflage pour la Lorraine , & 600 liv . d'aumônes
qu'elles ont remifes alors au Curé de la paroiffe ,
ont afluré à ces auguftes Princeffes de la part des
habitans , l'attachement le plus refpectueux & la
plus vive reconnoiffance."
64
MERCURE
DE
FRANCE
.
Pour le nôtre, il eft certain ;
On le lira dans l'hiftoire :
Un Roi pieux , jufte , humain ,
En fait fon étude & la gloire :
Dieu lui donne de longs ans ,
Et je ferons heureux long-temps. Bis.
Chacun en fon patois
Se plaît à célébrer les Maîtres & fes Rois.
VERS PRESENTES AU ROI.
QU'EN longs habits de deuil , Minerve confternée
Sur l'urne de Louis fème à fon gré des fleurs ;
Ses éloges pompeux , Patrie infortunée ,
Ne tariront jamais la fource de tes pleurs.
Il n'appartient qu'à vous , Monarque plein de
charmes ,
De confoler la France & d'effuyer fes larmes.
Jadis fon doux elpoir , vous êtes aujourd'hui
Son Bien Aimé , fon Roi , fa gloire & fon appui
Régnez donc. Dans nos coeurs l'Amour vous dreſſe
un trône ;
Et toutes les vertus jalouſent comme lui
L'honneur d'unir leur fceptre avec votre cou
ronne.
Par M. l'Abbé d'Angerville , Prêtre
de St Eustache.
AOUST. 1774. 65
2
A Mlle Fannier , jouant dans la Femmejuge
& partie , & la Soubrette dans
l'Impromptu de campagne.
Des hommes le plus beau , des femmes la plus ES
belle ,
En te voyant , Fannier , j'ai cru voir aujourd'hui
L'heureux Pâris donnant cette pomme immortelle
,
ཏུ*
Et la Divinité qui la reçut de lui.
L'EXPLICATION du mot de la première
énigme du Mercure du fecond volume
du mois de Juillet 1774 , eft le Zéro ;
celui de la feconde eft le Pepin ; celui
de la troifième eft Mappemonde ; celui
de la quatrième eft le Balais. Le mot du
premier logogryphe eft Croute , où l'on
trouve route , or , tour , roc , ôter , cure ,
trou , roue . écroue , Turc , cure , ver , rot ,
ut , ré , troc , tuer , écu , rue , vert , or , cor,
coeur & coré ; celui du fecond eft Coton ;
celui du troifième eft Guerre , où se trouve
verre.
66 MERCURE DE FRANCE .
ÉNIGM E.
FILLE de la Nature , encore plus de l'Art ,
Mes compagnes & moi l'on nous veit toute pårt ,
Sur mer, fur terre , au fpectacle , à l'Eglife ,
En tout pays & même dans la Friſe.
Remplacer les abiens eft notre emploi communs
De nous très- bien s'accommode un chacun ;
Mais nous avons befoin d'un peu de nourriture
Qui nous feroit inutile en peinture.
Par M. L. G.
AUTR E.
DEPUIS que du hafard je reçus la naiſſance ;
J'opère chaque jour des effets merveilleux .
Ceux qui de mes faveurs éprouvent la conſtance ,
Ofent me comparer aux plus puiflans des Dieux.
Telle eft de mon pouvoir l'influence ſuprême ,
Que fouvent des combats j'ai (u fixer le fort ,
Souvent avec fuccès , d'une douleur êxtrême ,
Dans un corps engourdi , je détruifis l'effort.
Pour présenter au Ciel leurs voeux & leurs hommages
,
Les mortels vertueux fe fervent de ma voix.
AOUST. 1774. 67
Enfin je fuis chérie aux plus lointains rivages ,
Et je fais captiver les Bergers & les Rois.
Par M. Giron, maître de mufique & organife
aux Grands-Carmes de Bordeaux.
AUTR E.
LA mode a fait tout mon bonheur ,
Et, comme le plus beau parterre
Qui foit en l'ile de Cythère ,
En hiver , en été je ne fuis point ( ans fleur .
Quoique de part en part de mille trous percée ,
J'exiſte , & ma beauté n'en eft point effacée ;
J'en ai même plus d'agrémens :
J'augmente ceux de Life & de Cloris ,
Et je fais voir à leurs amans
Certain je ne fais quoi qui fait tous leurs délices ;
Enfin mon prix eft tel , que des Dieux immortels
J'orne & décore les autels.
Par M. Preaudeau du Pontdont ,
de Rennes.
68 MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRYPH E.
Au calcul algébrique on me fait très - utile s
D'un riche Partifan les revenus épars ,
Par mes foins réunis , viennent de toutes parts
Se ranger fous les yeux , fuflent-ils mille & mille:
Lecteur , je t'en préviens ,
Je veux pour plus d'ailance
A me trouver, te donner cent moyens.
Suis- moi bien : je commence.
Neufvilles ou cités , dont fept en France
Et deux dans le Brabant.
Un Philofophe Grec qui fuit notre morale ;
Une longueur toujours égale,
NéceЛlaire à plus d'un marchand.
Trois inftrumens , trois notes de muſique ;
Un des fujets nombreux d'un maître defpotique.
L'effet du vrai contentement ;
Un de chef- d'oeuvres de Racine ;
Un ovale parfait qui nous guide en tous lieux ;
Le flexible ornement de ſes bords radieux ;
Ce qui prend , en tournant , bon goût & bonne
mine ;
L'idole des mortels , caufe de tant d'abus ,
Qui fait perdre l'honneur à la plus vertueuſe ,
Sans donner de l'aifance à la plus malheureuſe.
Légume odorant , fort, lors même qu'il n'eſt plus.
-A O UST
69
.
. 1774.
Le Souverain de l'Empire des Ombres ;
Lefarouche gardien de leurs rivages fombres ;
La deftructrice des chemins ;
Un fluide qui gronde ;
La voûte à tout le monde ;
Le plus lévère des Romains ;
Ce qu'au-deflus du front n'a jamais porté femme ,
Mais ce dont le mari craint bien qu'on ne le fame,
Un inftrument aux oreilles fatal ;
Un chef de troupe à pied , de même qu'à cheval ;
Un objet pour lequel tout paflager foupire ;
A nos pieds , quoiqu'à l'aife , un douloureux martyre
;
L'honneur du médecin ;
Le fond de votre vin;
D'une place ou d'un rang poffeffion entière ;
D'un animal l'amoureufe fureur ;
L'effet d'une foudaine peur ;
Du repos des humains la brune avant- courière ;
Un revenu chanceux ;
Le plus voifin du crime ;
1
L'efpoir d'un amoureux ;
D'un très -bon vin le canton maritime ;
Une Nymphe , deux fruits , deux fleurs , & cinq
pronoms;
Un bout du monde ;
Un animal immonde ;
De trois arbres les noms ;
Le ton touchant de tout mortel qui ſouffre ;
70 MERCURE DE FRANCE.
Diminutif de gouffre ;
Quinze animaux dont l'un d'eux eft leur Roi ,
Comme étant le plus fort , & c'eft la loi ,
La chofe eft bien conftante.
Dans ce nombre font lept oifeaux
Le tout d'espèce différente ;
La mère des terreurs ;
Certain docteur qui dans la France
A pris naiflance
Et femé fes erreurs.
Huit Saints , deux fleuves , deux rivières ;
Un règlement pour les prières ;
Trois des meilleurs poiflons ;
Une liqueur très -blanche ;
Le devoir du Dimanche."
Ce qui le défunit au moment des moiflons ;
Un des maîtres du monde ;
Un ennemi toujours jaloux ;
Le trifte effet de l'onde ;
La nourriture à tous ;
Le paflage de l'un à l'autre ;
Celui qui répondra pour vous ;
Ni le mien ni le vôtre ;
Le lynonyme de courroux ; 1
Du babillard la faribole.
Le partage d'un fol , ainfi que d'une folle ;
210
Dans le royaume un grand Seigneur
Et le titre de Sa Grandeur ;
Un fruit ovale;
1
A O UST. 1774. 71
Une marque finale ;
D'un logis mal foudé le très- docte patron ;
De nos titres & droits le fûr dépofitaire ;
Pour un acteur la principale affaire ;
Enfin l'endroit mortel du vainqueur d'Ilion.
Eh bien , leeur , tu n'es pas en détreffe ?
En voilà plus de cent ; compte -les bien.
Que te dirois - je en plus directe espèce ?
Tout , rien.
Par M. le Général , à Versailles.
ROMANCE. *
L'Amour , dans les yeux de Thé-mire
,
Me pro- met les plus doux plai- firs ;
Tous fes re-gards femblent me di- re :
И
De mon coeur je t'offre l'em- pire ,
Paroles de M. de Launay ; mufique de M. Tef
fier, de l'Académie royale de mufique.
7.2 MERCURE DE FRANCE .
Ne crains rien , for- me des de- firs :
Thémi- re , auffi tendre que bel- le ,
Paroît fai- te pour tout char-
拜
mér ;
Mil- le A- mans fou - pi- rent pour el- le ,
Moi feul je ne faurois l'ai- mer ;
Mille A- mans foupi-rent pour el- le ,
Moi feul je ne fau- rois l'ai- mer ,
Moi feul je ne faurois l'ai- mer.
Eglé , par un regard févère ,
Répond à mes tendres regards ;
En rien je n'ai l'art de lui plaire :
Je vois à ma flamme fincère
Son coeur fermé de toutes parts :
Mais
A O UST. 1774 . 73
Mais , fût-elle encor plus cruelle,
Mon fort pour jamais eft reglé ';
Thémire eft peut - être auffi belle ,
Et je ne puis aimer qu'Eglé.
O toi dont j'adore l'empire ,
Amour , Amour , vois montourment ;
Fais cefler mon cruel martyre ,
Fais qu'Egle puifle avec Thémire
Changer pour moi de fentiment ;
Ou , s'il falloit qu'Eglé íans cefle
Fût contraire aux voeux que je fais ,
Laiffe- moi toute ma tendrelle ,
Pourvu qu'elle n'aime jamais.
NOUVELLES LITTÉRAIRES:
L'Esprit de la Fronde , ou Hitoire politique
& militaire des troubles de
France pendant la minorité de Louis
XIV .
དྡྷིཎྞཝཱ
Præcipuum munus annalium , feor , ne virtutes
fileantur , utque pravis dielis factisque ,
pofteritate & infamiâ metus fit.
Tacit. ann. lib. 3 , cap. LXV.
ex
cinq vol. in - 12 , Prix , rélié , 16 liv. 2
4 folst favoir gliv . les trois premiers :
D
74 MERCURE DE FRANCE.
volumes , & 7 liv. 4 fols les deux derniers
, qui ont plus de 800 pages chacun.
A paris , chez Moutard , libraire
de la Reine , quai des Auguſtins.
ES
•
Les trois premiers volumes de cet efprit
de la Fronde ont été publiés il y a
un an. Les deux derniers viennent de
paroître . Ils complertent cette hiftoire
que l'hiftorien a commencée à la mort de
Louis XIII , & qu'il conduit jufqu'en
1653 que les troubles s'appaifèrent &
que l'autorité royale plus raffermie que jamais
par les fecoufles même dont on avoit
voulu l'ébranler , commença à fe déployer
avec cette vigueur qui ne fit qu'aller
en croiffant fous le règne de Louis
XIV .
Les perfonnages qui ont joué les principaux
rôles dans cette guerre ont leurs
portraits tracés d'après les faits même développés
par l'hiftorien . Le quatrième
volume qui vient de paroître nous offre
ceux de Gafton & de la Princeffe Palatine.
" Gaſton Jean Baptifte de France
»Duc d'Orleans , oncle de Louis XIV ,
»placé fi près du trône ne laiffa pas de
tegrets aux François de ne point l'y voir
maffis . Ses moeurs douces & faciles ,
-
>
A O UST. 1774. 75
»l'enjouement de fon caractère , la bonté
de fon coeur , fon éloquence fans apprêts,
fon efprit vif, orné de mille connoiffances
qu'il devoit à fon goût pour l'hiftoire
, pour les médailles & pour les
plantes , le montroient fous la face la
plus lumineufe , & on l'auroit cru d'abord
fait pour rendre des fujets heureux ;
mais on ſe détrompoit bientôt quand on
»confidéroit cette foiblefle qui le faifoit
» entrer dans toutes les factions où il fal-
»loit du courage , & l'en dégageoit auffi
promptement , parce qu'il n'avoit pas
la force de les foutenir, On jugeoit
qu'un Prince qui cédoit fi facilement
»à toutes les impreffions , auroit été pref
"qu'auffi dangereux qu'un mauvais Roi ,
»parce que n'ayant pas le courage de faire
"le bien par lui-même , il auroit trouvé
trop de gens pour faire le mal fous fon
»nom : ce fut fa deftinée dans l'état même
de fimple particulier. Son ame
"molle étoit prête à prendre toutes les
»formes ; mais elle ne les gardoit pas
>>long-temps ; naturellemement inquiète
»& inconftante , grande dans les petites
» choſes , petite dans les grandes , il falloit
continuellement la preffer pour que
»le fceau qu'on y imprimoit fût ineffaça-
»ble. Comme la foibleffe dominoit éga
Dij
76
MERCURE
DE FRANCE
.
,
ils
»lement fon coeur & fon efprit , on n'é-
»toit jamais fûr de lui avoir rien perſuadé ,
»à moins qu'on n'eût fortement ému en
lui le premier de ces fentimens. Partout
où fes favoris & fes maîtreffes ju-
"geoient à propos de l'entraîner
»étoient fûrs de l'y emporter ; mais il
» leur faifoit payer bien chèrement cette
facilité timide pour lui feul , dès
qu'il avoit trouvé fes fûretés , il laifloit
>>aux autres le foin de prendre les leurs .
»Prince plus à plaindre que coupable
„dont un feal défaut ternit mille excellentes
qualités ; qui , avec de la bonne
»foi , patut faux ; avec de la générofité parut
lâche ; avec un coeur fenfible, parut dur ;
»avec un ame faite pour ainer toute el-
»pèce de devoir , parut mauvais frère
fujet rebelle , citoyen dangereux , &
toujours plus redoutable à fes amis qu'à
»fes ennemis .
>
>
Anne Gonzague de Clèves , Princeſſe
de Mantoue & de Monferrat &›Com-
»teffe Palatine du Rhin , avec beaucoup
»de vertus de fon fexe , avoit un grande
»partie de celles du nôtre. Deftinée par la
"Nature' à gouverner des hornmes , la
"fortune ne trompa fes vues que pour la
faire paroître digne d'une couronne :
»par ce qu'elle fit dans un état privé , oa
A O UST.
1774 77
»jugea avec allez de vraisemblance de ce
"qu'elle auroit fait fur le trône , & on ſefe
»perfuade qu'elle auroit égalé, fi elle n'eût
"furpaffé la fameufe Elifabeth . Avec les ta-
»lens de cette Reine immortelle , elle en
» eur les foibledes . Trahie par l'inconftance
»de ce Guife , qui , avec toute l'audace &
"tout legénie de fes pères , n'en avoit ni
» la prudence , ni la profonde politique ,
»en époufant le Prince Edouard , fils de
ce Frédéric , Electeur Palatin , dont
>> l'imprudence à accepter la couronne de
» Bohême fut punie par tant de revers
»tant d'humiliations , elle n'époufa qu'un
»vain nom , & s'en dédommagea par des
»galanteries : mais du moins fon efprit
"corrigea les travers de fon coeur & fes
fautes parurent plutôt ce les de la poli-
»tique que du tempérament. Efprit pé-
» nétrant & fubtil , jamais femme n'ap-
»porta dans une Cour plus d'adreſſe pour
»nouer une intrigue , plus de connoif
»fance du coeur humain , plus de patien-
»ce , plus d'éloquence pour la dévelop-
"per , plus de fagacité . plus d'activité
»pour la dénouer , quand elle l'avoit conduite
à fon point . Impénétrable à l'oeil
»le plus clairvoyant , rien ne lui échap
"poit à elle- même ; elle fe démêloit de
D iij
78 MERCURE DE FRANCE .
toutes les rufes , elle déconcertoit tous
les manéges , elle avoit le fil de tous
»les détours ; & tandis qu'elle déroboit
»toujours habilement fa marche , elle
étoit toujours fur les pas de ceux qui
croyoient l'avoir mife en défaut . Une
qualité qu'elle ne partagea prefque avec
»perfonne , fut la confiance qu'elle fa-
»voit s'attirer des deux partis contraires ,
»l'art de concilier les intérêts les plus op-
»pofés , & de former les noeuds qui les
réunit. C'eft qu'avec les talens du poli-
»tique le plus confommé , elle n'en avoit
"point les défauts ; c'est qu'elle portoit
»dans la négociation une fincérité , une
franchiſe qui lui ouvroient tous les coeurs,
wen leur faifant honte des rafinemens . »
Le Cardinal Mazarin redoutait extrêmes
ment cette Princeffe , & elle étoit une
de celles qui , avec les Duchefes de Longueville
& de Chevreufe , lui faifoient
dire à Dom Louis de Haro , Miniftre
d'Efpagne , dans les conférences pour la
paix des Pirenées : « vous autres Minif
tres Efpagnols , vous êtes bien heureux ;
»les femmes de votre pays ne vous don
»nent nulle peine à gouverner ; elles n'ont
»pour toute paffion que le luxe ou la va-
»nité ; les unes n'écrivent que pour leurs
A O UST. 79
1774.
•
samans , les autres que pour leurs confef
»feurs. Il n'en eft pas de même en France
; jeunes ou vieilles , prudes ou ga-
»lantes , fottes ou fpirituelles , toutes
»les femmes chez nous fe mêlent des af
faires de l'Etat ; & le citoyen le plus
#turbulent ne nous donne pas tant de pei-
»ne à contenir , que nous en procure par
alears intrigues , ou une Ducheffe de
»Chevreufe ou une Princeffe Palatine ,
sou telle autre femme de cette trempe . »
Cet Esprit de la Fronde peut être placé
à côté de l'Esprit de la Ligue , publié il y
a quelques années. Les troubles de la
Fronde cependant ne peuvent être comparés
pour l'intérêt & l'importance à ceux
de la Ligue . Cette guerre inteftine dont
la Religion fut le mobile ou le prétexte ,
arma la moitié des François contre l'autre
, & fe répandit dans tout le royaume
pour le dévafter. Mais le principal fiége
des troubles de la Fronde fut à Paris ; &
quoique l'hiftorien ait voulu leur donner
un certain degré d'importance , ils ne
préfentent rien de bien grave. Il ne s'agiffoit
que d'un Miniftre , le Cardinal
Mazarin , que l'on vouloit déplacer. Les
plus mutins du parti contraire au Gouvernement
furent comparés affez plai-
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
著
famment à des écoliers qui fe battent à
coups de fronde , origine du mot fronde
donné à cette guerre dont on peut réduire
les événemens les plus importans au combat
du fauxbourg St Antoine. Cette hif
toire cependant peut intéreffer par certains
détails très-propres à nous montrer
les hommes fous plufieurs faces ; à nous
faire connoître les excès , les maux &
même le ridicule des guerres civiles , &
à nous convaincre de la vérité de cette
réflexion d'un ancien hiftorien : « Le nom
fpécieux de bien public n'eft qu'un voile
»>dont fe couvrent tous ceux qui , dans
»ces temps orageux , troublent l'Etat.
» Leur élévation particulière eft le vrai
»motif qui leur fait prendre les armes . »
On doit d'ailleurs favoir gré à l'hiftorien
de la multitude des recherches qu'il a
faites & du foin qu'il a pris de concilier
entre eux les mémoires des auteurs contemporains
rarement d'accord , & le plus
fouvent dominés par les préjugés ou l'efprit
de parti qui régnoit alors. Ces diffé
rens écrivains font très bien appréciés
dans les notes hiftoriques & critiques qui
accompagnent cette hiftoire. Le fyle de
l'hiftorien n'eft point dépourvu de chaleur
& d'intérêt. On pourroit feulement
A O UST. 1774 .
81
Y defirer plus de franchiſe & de précision
fur-tout dans les portraits .
La Gnomonique - pratique , ou l'Art de
tracer les Cadrans folaires avec la plus
grande préciſion , par les méthodes qui
y font les plus propres & le plus foigneufement
choifies, en faveur principalement
de ceux qui font peu ou
point verfés dans les mathématiques.
Par Dom François Bedos de Celles ;
Bénédictin de la Congrégation de Se
Maur , de l'Académie royale des Sciences
de Bordeaux , & correfpondant de
celle des Sciences de Paris . Seconde
édition ; vol . in 8º . 9 liv . relié en veau .
A Paris , chez Delalain , rue de la Comédie
Françoife.
Il ne faut pas confondre la préfente
Gnomonique avec une autre qui a prefque
le même titre , imprimée à Marfeille
& compofée par M. Garnier . Celle - ci
remplit très bien l'objet que l'auteur s'eft
propofé de procurer àà cceeuuxx qquuii ne fe piquent
point d'une exacte précifion dans
leurs opérations & fe contentent d'un àpeu-
près,le moyen de faire promptement
un cadran. Mais les amateurs & les artiftes
qui veulent donner à leur travailcette
Dv
8.2 MERCURE DE FRANCE.
juftefle , cette précifion qui conftitue feule
tout le mérite d'un bon cadran folaire
& doit faire eftimer cet art , ne manque.
ront pas de confulter la Gnomonique- pratique
que nous venons d'annoncer.
La nouvelle édition de cet ouvrage ,
où il fe trouve beaucoup de corrections &
de changemens , a été préfentée à l'Académie,
royale des Siences de Paris , &
a mérité fon fuffrage. Le but de l'auteur ,
comme il le dit dans fa préface , eft de
donner à ceux qui ne font pas mathéma
ticiens , le moyen de tracer des cadrans
folaires avec autant de jufteffe & de précifion
que les mathématiciens les plus éclai
rés & les plus profonds peuvent le faire.
A cet effet il a choifi parmi les meilleures
méthodes celles qu'il a pu trouver les plus
fimples & le plus à la portée de ceux qu'il
a en vue. Il commence par les inftruire
des premiers élémens qu'il faut néceffairement
connoître : c'eft ce qu'il fait dans
les trois chapitres qui fervent d'introduction
à tout l'ouvrage .
qua-
L'auteur entre en matière dans le
trième chapitre . Il y donne la conftruction
du cadran horizontal , foit graphiquement
, foit par le calcul . Il enfeigne à faire
& à bien pofer l'axe , & à bien orienter
le cadran.
A O UST. 1774. $3
..
Le cinquième chapitre eft tout employé à
décrire les cadrans qu'on appelle réguliers:
les verticaux méridionaux & feptentrio-
'naux non- déclinans : les orientaux & les
occidentaux , & enfin l'équinoxial & le
polaire.
Le chapitre fixième eft le plus étendu ;
il s'y agit des verticaux déclinans . L'anteur
commence par enfeigner à bien préparer
le plan : il donne enfuite les meilleurs
moyens d'en trouver la déclinaifon
avec la plus grande précifion , felon les
méthodes de feu M. Deparcieux & de
M. Rivard , dont il donne l'intelligence
par la manière de les expliquer. Il enfeigne
à tracer ces cadtans , d'abord graphiquement
& enfuite par le calcul . Il donne
la méthode de découvrir quelles font
les premières & dernières heures qu'ily
faut marquer ; & enfin il détaille la manière
de pofer l'axe avec toutes les précau
tions & les foins que cette principale opé
ration demande.
Dans le chapitre feptième , l'auteur
traite des cadrans verticaux qui n'ont pas
le centre dans le plan. Il enfeigne à en
trouver les angles horaires par le calcul ,
quelqu'éloigné que foit le centre ; il donne
enfin les moyens de pofer l'axe avec
beaucoup de précision .
1
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
Dans le chapitre huitième , il traite
des cadrans inclinés de toute efpèce , foir
déclinans , foit non- declinans . Il enfeigne
à faire tous les calculs convenables à
ces fortes de cadrans.
Le chapitre neuvième est tout pour les
méridiennes . L'auteur donne plufieurs
bonnes méthodes de les tracer. Il explique
affez au long tout ce qui regarde la
grande méridienne horizontale ; il donne
quatre méthodes de la traces. Il enfeigne
à joindre quelques lignes horaires aux
méridiennes ; & enfin à tracer celle du
temps moyen qu'il explique fort en détail.
Il s'agit , dans le chapitre dixième , des
cadrans portatifs . On trouvera la defcription
de plufieurs efpèces de ces cadrans.
L'auteur , dans ce même chapitre , donne
la manière de graver à l'eau- forte un cadran
portatif, & enfeigne à faire le vernis
des gravures & toutes les opérations convenables
à ce sujet.
Le chapitre onzième contient des obfervations
pour régler les horloges . I
donne à cet effet les quatre tables du
temos moyen au midi vrai : il y enfeigne
plufieurs méthodes de régler les montres,
les pendules , & c . par le moyendes étoiles
& principalement du foleil.
AOUST. 1774. 85
Dans le chapitre douzième il décrit les
principaux ufages du compas de proportion
concernant la gnomonique.
Le treizième & dernier chapitre offre
un nombre aflez confidérable de devifes
ou courtes fentences que beaucoup de
perfonnes font dans le goût de mettre aux
cadrans folaires.
L'on voit enfuite une addition où l'aureur
donne la recette & le procédé du
vernis anglois , propre au cuivre poli ,
pour appliquer fur les cadrans portatifs ,
& fur les inftrumens à tracer les cadrans
Viennent enfuite les explications des
tables placées à la fin de l'ouvrage . Ce
font la table de la différence des méri .
diens entre l'Obfervatoire de Paris & les
principaux lieux de la terre , &c . ; , une
table de cordes , des rêfractions ; du rapport
des degrés au temps ; des premières
& dernières heures ; les deux tables de
l'équation générale , pour fervit de correction
à la méridienne , tracée par les
hauteurs correfpondantes , &c ; les quarre
tables de la déclinaifon du foleil à midi :
celle de la déclinaifun da foleil à chaque
degré de l'écliptique ; dix tables des hauteurs
du foleil à toutes les heures du jour
pour différentes latitudes ; on nombre de
86 MERCURE DE FRANCE.
-
tables pour le cadran horizontal , calculées
de 10 en 10 minutes de degré pour
chaque quart d'heure , fous différentes
latitudes ; une table de l'équation du
temps à chaque degré de l'écliptique. Le
tout eft terminé par une table des matiè
res bien détaillée .
Les planches qui accompagnent l'ouvrage
, pour lui fervir d'éclairciflement ,
font au nombre de 3 S. Onyyaa joint une
carte de France fuivant les opérations géométriques
de MM. de l'Académie royale
des Sciences .
Traité du Suicide , ou du Meurtre volon
taire de foi-même , par Jean Dumas.
Savoir fouffrir la vie & voir venir la mort ,
C'est le devoir du Sage ; & tel fera mon fort.
GRESSET , tragédie d'Edouard.
vol in 8 ° . de 444 pages. Prix , s liv.
broché. A Amfterdam , chez Changuion
; & à Paris , chez Valade , li
braire , rue St Jacques.
L'auteur de ce traité , après avoir fait
voir que le Suicide eft oppoſé à la loi de
Dieu révélée , à celle de la Nature , & à
la raifon , combat les raifonnemens des
apologiftes du Suicide . Il met au nombre
AQUST. 1774 87
de ces apologiftes l'auteur de la Nouvelle
Héloïfe . M. Dumas cependant ne combat
jamais plus avantageufement les fophif
mes cités dans la Nouvelle Héloïfe en faveur
du Suicide , qu'en rapportant les puif
fantes raifons que M. R. a oppofées à ces
mêmes fophifmes.
Principes nouveaux pour remédier à l'in²
commodité de la fumée dans la conftruction
des cheminées , & pour empêcher de
fumer celles qui font conftruites , fans les
reconftruire , & à peu de frais ; avec une
méthode facile& claire par laquelle toute
perfonne fera en état de diriger les
ouvriers dans ce travail . Broch, in 8º.
de 15 pag. avec fig. A Paris , de l'imprimerie
de Didot , quai des Auguftins.
Les architectes qui ont embelli les formes
& fixé les proportions des cheminées ,
ne le font pas fort occupés de leur utilité.
La conftruction finie , fi les cheminées fument
, on fait venir des ouvriers appelés
Fumiftes , qui fouvent , après avoir occafionné
beaucoup de dépenfe , ne remé
dient à rien , parce qu'une routine obfcure
eft leur feul talent. L'auteur de la
brochure que nous venons d'annoncer
après avoir pofé des principes puifés dans
88 MERCURE DE FRANCE .
la faine phyfique , fait l'application de ces
principes. I obferve enfuite que c'est
prefque toujours par les angles & le devant
du manteau que la fumée commence
à fortir. La raifon qu'il en donne eft que
ces parties latérales ne font point dans le
courant d'activité du feu , & que leur ef-
Fèce de repos n'oppofe qu'une très- foible
rélitance à la fumée que les vents directs
ou réfléchis compriment dans la cheminée .
L'auteur voudroit que les cheminées ordinaires
n'excédalfent point vingt à vingtquatre
pouces de profondeur. Le fond
pourroit être en forme elliptique ; mais à
pans coupés , il réfléchiroit encore mieux
la chaleur dans l'appartement.
Il fuffira dans les cheminées où la famée
ne vient jamais que lentement fortit
par les angles , d'adapter dans le tuyeau
trois languetres de fer blanc ou de tôle
formant trois côtés d'ane pyramide tronquée
, dont la baſe fera appuyée fur les côtés
& for le devant à la hauteur du manreau
de la cheminée . Comme il ne s'agit
que de diriger l'action du feu fur la fumée,
le rétréciffement que forment ces languet
tes produit cet effet; & la fomée ne pouvant
defcendre que par la direction du feu y
elle est chaffée rapidement.
Mais dans les cheminées où la fumée
A O UST. 1774. 89
1
eft refoulée par tourbillons violens , & qui
fe fuccèdent rapidement , il faut. que le
feu agifle fur la fumée avec toute fa force ;
que l'air de la cheminée ne puifle jamais
être en équilibre avec celui de la chambre ,
& qu'un torrent d'air fecondant l'activité
du feu , furmonte la force de la compreffion
des vents. Après avoir établi
les languettes de tôle ou de fer blanc ,
dont il vient d'être parlé , on tirera du dehors
de la chambre deux tuyaux d'air d'environ
deux pouces de diamètre , & on les
fera déboucher chacun fous une des deux
languettes des cotés. A ce bout de tuyau
horizontal on en adaptera un autre en forme
d'éventail , & dans la direction parallèle
aux languettes vers le haut de la cheminée
. L'extrémité de ce tuyau fera percée
comme celle d'un arrofoir , & pourra dépenfer
au plus les deux pouces d'air. L'écartement
des deux cotés de ce tuyau embraffera
dans fa direction la largeur de la
cheminée. Cet air intérieur fecondera l'activité
du feu , & foufflera avec d'autant
plus de violence , que la cheminée fera plus
échauffée , alors la fumée fera repouffée
par ce courant d'air très- rapide ; le renouvellement
d'air frais fe fera toujours dans
la cheminée , fans jamais nuire à la chaleur
de l'appartement . Les tayons diverMERCURE
DE FRANCE.
•
gens de ces tuyaux d'air , embraffant la
largeur de la cheminée , occupent un plus
grand efpace à mesure qu'ils s'éloignent ,
& conféquemment rompent au loin l'effort
de la compreffion des vents. Ces
tuyaux ne peuvent point troubler l'acti
vité du feu au- deffous des languettes , à
caufe du peu d'écartement qu'ont alors les
jets d'air.
Si dans une cheminée dévoyée , la fumée
ne fortoit jamais que d'un côté , un
feul tuyau fuffiroit . Dans les cheminées
étroites , où le dévoiement eft fort raccour
ci , il ne faudroit pas de languette du côté
où le feu fe porte avec le plus d'activité.
Au moyen de ces tuyaux , on n'a
plus à craindre d'être incommodé de la fumée
dans deux appartemens qui fe communiquent
, & où l'on fait du feu en même
temps.
On laiffera fix pouces d'intervalle entre
l'extrémité fupérieure de la languette du
devant & le fond de la cheminée. Les lan.
guettes des côtés feront diftantes de deux
pieds à leur partie fupérieure : ce qui formera
dans le tuyau de la cheminée , qu'elle
qu'enfoit la grandeur , une feconde ouverture
de deux pieds de long fur fix pouces
de large. Mais il ne peut y avoir de
règle fixe à ce fujet. Il faut proportionner
A O UST. 1774. • I
la diftance des languettes entre elles à la
grandeur de la cheminée & au volume de
fumée qui doit yy paffer.. OOnn pourra ailément
lailler mobiles ces plaques de tôle
ou de fer- blanc , pour laiffer la facilité de
ramoner ; on aura foin feulement de coller
un morceau de papier à leurs charnières
ou jonction entre elles & avec le
mür.
Il fera facile de changer la figure du
bout de ces tuyaux ; on pourroit le termiminer
en quarté, & leur faire remplie
ainfi tout le tuyau de la cheminée dans,
Les apparremens où l'on ne fait point de
feu , mais où la fumée defcend des cheminées
volunes. On peut auifi les terminer
en forme d'équerre , pour embraffer
parallèlement les trois languettes dans leur
direction On peut également s'en fervir
pour fouffler le feu en y adaptant un tuyau
qui fe termine en pointe , &c.
Ces explications fuccinctes & les principes
que l'auteur a exposés au commen.
cement de fon ouvrage font fuffifans pour
mettre toutes fortes de perfonnes en état
de diriger les ouvriers , & de juger quel
genre de réparation exige une cheminée
déjà conſtruite.
92 MERCURE DE FRANCE.
Variétés littéraires , galantes , & c . par M.
de Baſtide. Seconde partie in 8º. A
Paris , chez Monory , libraire , rue
& vis-à-vis la Comédie Françoife.
La première partie de ces variétés a été
annoncée dans leMercure du mois de Juin
dernier . Cette feconde partie offre également
des poches légères & de fociété ,
d'autres que l'efprit & le coeur ont dictées ,
& quelques écrits en profe.
Un article de ces variétés eft intitulé
L'Amant délicat ; c'eſt une fuite de lettres
adreflées à Manon. « Ce n'eft pas ,
"dit l'auteur de ces lettres , cette fille
»fourbe , vicieuſe & dépravée dont l'Ab-
»bé Prévoſt a immortalifé les égaremens
par un ftyle enchanteur. Toutes les fau-
»tes de ma Manon font nées de la tendref
»le de fon imagination ; mais je n'en ai
»pas eu moins à fouffrir les tourmens les
»plus incroyables. L'intempérance de fon
"coeur l'a portée à avoir fucceffivement plu
fieurs paflions ; & la tendreffe du mien
»m'a réduit à les lui pardonner . Que dis-
»je ? je les ai fouffertes ; je m'y fuis quel-
"quefois intéreffé ; je les ai favorifées ;
»j'en ai gémi avec elle lorfquelles ont altéré
fon repos ; fes larmes ont fait con-
» ler mes larmes ; jamais ont n'eut plus
A O UST. 1774. 93
d'amour pour une ingrate , & moins de
»mépris pour une infidelle. Manon, pour-
"fuit il , eft née avec des charmes féduifans.
Quoiqu'elle ait beaucoup aimé
»& beaucoup fouffert , toute fa fraîcheur
fe conferve. Le fentiment , la finefle
& le plaifir forment fa phyfionomie.
Elle eft gaie , elle eft careffante , elle
weft vive , elle eft naïve . Le feu brille
»dans les yeux & éclate dans fes mou-
»vemens ; un regard peint fon ame. Cè
» caractère de vérité toujours intéreifant ,
» fait prefque excufer la légèreté de fes
idées , & l'inconféquence de fa' con-
» duite. Quand elle a fait une faute ,
» il n'y à qu'à la regarder ; elle répond
au coup d'oeil comme au reproche
" .
Les autres écrits en profe que préfentent
ces variétés , font des lettres écrites
par M. de B. à un jeune Anglois
qui , dans fa réponſe , dit à l'auteur de
ces lettres avec allez ' de franchife & de
vérité le langage de l'ame eft fimple
, & il y a , Monfieur , dans vos com
plimens trop d'efprit , pour que
» je les regarde comme des fentimens
» du coeur .
19
"
13
Ces lettres font fuivies d'un effai fur
l'influence que les lettres ont for les
moeurs ; viennent enfuite des repréfenta94
MERCURE
DE FRANCE
.
tions fur la loi de mort contre les Soldats
déferteurs , par M. de Mopinot ,
Lieutenant Colonel de Cavalerie , Ingénieur
à la fuite des armées , affocié honoraire
de la fociété de Berne , & de
l'Académie Royale d'Espagne.
Une lettre fur les grandes écoles de
mufique pourta intéreffer les amateurs.
Par le terme d'école , dans la langue des
beaux arts , on entend proprement une
fucceffion d'artiftes qui ont fuivi les principes
de quelque grand Maître. Les uns les
ont reçus de lui - même ; les autres les ont
étudiés dans fes ouvrages . Les muficiens
en général paroiffent s'accorder à ne reconnoître
que trois grandes écoles de
mufique : favoir celle de Pergolefe en
Italie ; celle de Lulli en France ; & celle
de Handel en Angleterre. Quelquesuns
, ajoute l'auteur de cette lettre , en
admettent une quatrième qui diffère effentiellement
des trois autres ; celle de
Rameau , créateur de beautés nouvelles
qui n'appartiennent qu'à lui . L'école , de
Pergolefe obtient ici le premier rang.
« Cette école ne fe diftingue ni par la
» variété de fes modulations , ni par les
» accords nombreux de fa fymphonie ,
» ni par des éclats rapides & inattendus ;
elle a cependant mérité à fon auteur
-་
AOUST . 1774.
95
"
ท
» d'être regardé dans fa patrie comme
» le Raphaël de fon art. Le talent fingulier
de ce grand Maître confifte , fur-
» tout , à remuer le coeur par des fons.
» contraires, en apparence , aux paffions
» qu'il veut exciter. Quelquefois fon har-
» monie majestueufe & lente allume,
» en nous la fureur des combats ; ou
» bien , vive & légère , elle plonge l'a-
» me dans la mélancolie la plus profon-
≫de. C'eſt un fecret qui doit être né
» avec l'artiſte ; c'eſt une merveille dont
» il eft impoffible de rendre raifon ; elle.
réfulte , fans doute , de quelque fym-.
» pathie auffi difficile à expliquer que
» le mécanisme de l'homme même . A
» ce talent unique , Pergolefe en joint
» un autre dans lequel il furpaffe tout.
ce qu'il y a jamais eu de muficiens ;
» je veux parler des nuances , des gra
» dations heureufes par lefquelles il nous
» conduit effentiellement d'une affection
» à l'autre. Jamais auteur dramatique n'a
fçu mieux que lui , préparer fes incidens
. I remet d'abord fes auditeurs
» dans le repos agréable que procure le
filence des paffions ; il les flatte par
» une fymphonie fimple & délicate , où
» toutes les parties de fon orchestre fem-
221
99
1
96 MERCURE DE FRANCE .
»
و د
»
90
و ز
:
blent , pour ainfi dire , fe détendre
imperceptiblement , & fe remettre à
l'uniffon fa mélodie même , quoi
» qu'aucune paffion n'y foit exprimée ,
plaît par un bel uni , par un naturel
gracieux . Je n'en veux pour preuve que
» l'air de la ferva padrona qui commence
» par ces mots , la conosco . C'eſt un de
» fes plus beaux duo ; & l'on convient
qu'il excelle dans ce genre. Les mufi-
» ciens d'Italie , en général , ont imité
» la manière de ce grand homme . Ils
» prétendent cependant enchérir fur
» l'original , & croient embellir fa fim-
» plicité pleine de goût. Leur ftyle en
mufique reffemble affez à celui de
Sénèque en poëfie ; il y a des éclairs ,
des brillants qui éblouiffent & fati-
» guent par leur continuité . Leur élégance
» trop affectée déplaît à la fin.
»
Lulli eft le premier qui ait voulu
donner une certaine perfection à la
» mufique Françoife ; jufques- là elle reffembloit
à l'ancien plain - chant de nos
Eglifes. Communément la mufique
» d'un peuple eft férieufe en proportion
de fa gaieté ; ou , pour mieux dire ,
» on a reconnu que les Nations les plus
vives ont la mufique la plus traînante ;
2
藏
» &
AO UST . 1774 97.
& que les mouvemens les plus ferrés
» & les plus rapides plaifent infiniment
» à celles qui font portées par leur naturel
à la mélancolie . En France , en
Pologne , en Irlande , en Suiffe , les
» compofitions font d'une modulation
majestueule , tout eft lugubre. Les
Italiens au contraire , les Anglois , les
" Efpagnols , les Allemands ont des airs
» plus légers , à mesure qu'ils font plus
» ou moins férieux. Lulli n'a fait
que
» fubftituer au mauvais goût qu'il vou-
» loir réformer , un goût moins mauvais
de fa façon . Ses opéras fomnifères ,
» chatment * encore l'affemblée la plus
» femillante de l'Europe ; & quoique
" Rameau , tout à la fois Artifte &
Philofophe , ait fait voir autant par
fon exemple que par fes propres préceptes
, de combien d'améliorations la
mafique Françoife étoit encore fufceptible
, fes compatriotes n'en paroiffent.
pas plus perfuadés ; & les pont neuf
» font même aujourd'hui les beautés
» dominantes de leurs meilleurs ouvra
» ges en ce genre,
"
"
29
"
* L'auteur avoue cependant dans une note que
ce charme commence à fe détruire.
E
58 MERCURE DE FRANCE.
» L'école Angloife doit fon origine"
» à Purcel. Il a effayé d'allier le goût
» Italien qui commençoit à régner de
» fon temps , avec celui des anciens
s noëls Celtiques , & des ballades Ecof-
» foifes , dont l'origine eft encore ultramontaine
; car les meilleurs morceaux
de cette efpèce font attribués à
Rizzio. Quoi qu'il en foit , ce mélange
doit être regardé comme une nouvelle
manière qui appartient à la Nation
Angloife ; & Purcel paffetoit aujour
» d'hui pour le chef de l'école Angloiſe ,
»fi fa gloire n'étoit éclipfée par celle de
» Handel . Celui - ci , quoiqu'Allemand
» de naiffance , adopta le goût Anglois.
» Il a long- temps effayé de plaire par
» des Opéra Italiens , mais il n'a point
» réuffi ; & fes oratorio Anglois paffent
"pour des chef- d'oeuvres . Enfin , Pergolefe
excelle par une fimplicité dont
» le propre eft de remuer les paffions.
" On doit à Lulli la juftice d'avoir créé
» un genre nouveau , où tout eſt élé-
» gant , mais où rien n'enlève nine tranf
» porte: le fublime eft le vrai caractère
» de Handel. Toutes fes pièces font de
la compofition la plus riche : c'est une
variété de mouvemens , une multią
و ر
A
A O UST. 1774 99.
"
plicité d'accords qui étonnent. Les ou
» vrages des deux premiers demandent
peu d'acteurs pour leur exécution ; il.
faut un orchestre entier pour ceux de
» Handel. Il fubjuge l'attention ; il dé-
» chire le coeur lorfqu'il exprime à la
» fois plufieurs paffions ; mais rarement
» peut-il fe livrer à une feule : c'eft là
» qu'échoue ce grand maître. Il veut
tout peindre ; aucun détail ne lui
échappe , chaque mot eft rendu par
» une image muficale ; & quoiqu'il en
réfulte le plaifir que donne l'imita-
» tion bien faite , il ne peut faire naître
ces affections durables doit proque
» duire une muſique analogue aux mou-
» vemens de notre coeur . En un mot
» perfonne n'a mieux entendu l'harmo-
» nie que ce profond compofiteur ; mais
» il a été furpaflé par plufieurs dans la
» mélodie ».
"
"
و ر
L'Homme de Lettres & l'Homme du Mon“
de , par M. de *** ; vol . in 12. Prix,
3 liv. relié. A Orléans , chez Couret
de Villeneuve le jeune , libraire , rue
des Minimes ; & à Paris , chez Saillant
& Nyon , rue St Jean de Beauvais ;
Vincent, rue des Mathurins, & Ruault,
rue de la Harpe.
·
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
Un bon efprit accoutumé à refléchir
far les matières qui ont le plus de rapport
au bonheur de la fociété , a mis par
écrit les penfées relatives à cet objet qui
fe font offertes à lui dans la lecture, dans
la méditation , dans la converfation . Il
les a rangées fous des titres diftincts &
féparés , & a nommé ce recueil l'Homme
de Lettres & l'Homme du Monde.
Les articles de ce recueil font au nom .
bre de plus de 300. Le dernier article eft
intitulé , Penfees ifolées . Nous citerons
quelques penfées de ce recueil ; c'eft le
meilleur moyen de le faire connoître .
Il n'y a de véritable athéisme que ce
lui du coeur ; & il est très commun dans
toutes les religions .
ll
» l ! eft des gens à qui on refufe de
l'efprit , par la raifon qui fait qu'on
wn'aime pas à donner à plus riche que
» foi.
»Le ridicule des fots & des gens d'ef-
»prit vient de ce que les uns veulent
toujours paffer pour ce qu'ils ne font
"pas , & les autres toujours pour ce qu'ils
font.
» Un excès de familiarité de la part des
"Grands envers leurs inférieurs eft la
preuve la plus nette du peu de cas qu'ils
»en font.
AOUST. 1774 101
L
S
S
1
S
» Les bibliomanes font comme les
avares ; la manie d'amaffer leur tient
»lieu de jouiffance.
» Il eft prefque toujours fûr que l'auteur
»d'une fatire a plus de raifon de hair que
de méprifer celui qui en eft l'objet.
19
Les critiques les plus acharnés font
"ceux qui ne fe fentent pas affez d'étoffe
»pour devenir auteurs .
» Une manière bien délicate de foula-
» ger l'amour propre de ceux que nous
mavons comblés de nos bienfaits , c'eft de
»mettre leur reconnoiffance à de légères
Ȏpreuves.
La fpéculation eft une feconde ma-
»nière de jouir, inconnue à ceux qui met.
ntent la jouiffance des objets à un trop
haut prix. "
Il y a beaucoup de variété dans ce recueil
; mais comme l'auteur s'eft renfermé
dans la brièveté des fentences & des
maximes , & qu'il a donné à fes pensées
à- peu- près le même tour , le lecteur aura
quelquefois befoin de toute fon application
pour les faifir , & ne pourra fe défendre
d'un certain ennui occafionné par
l'uniformité du ftyle. Un autre reproche
que les femmes pourront lui faire , c'eſt
d'avoir marqué de l'humeur contre elles.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
1
"Deux fortes de perfonnes , nous dit l'auteur
, paroiffent fouvent exemptes de
"penfer par elles-mêmes ; les femmes &
»les traducteurs.
»C'eſt à la toilette des femmes que l'on
"apprend à les apprécier ; elles y font plus
»feinmes qu'ailleurs.
>>ll eft peu de femmes fpirituelles qui
»n'ayent une raifon fecrette pour préférer
un fot à un homme d'efprit.
» La plupart des femmes font naturellement
fi légères , que l'on peut les blâ-
»mer & les louer alternativement de ce
»qu'elles font , fans tomber en contradic-
»tion avec foi - même.
" Deux femmes ne peuvent fe regarder
»fixement fans qu'au moins l'une des
»deux foit mécontente de l'autre.
» Les femmes font comme les Grands ,
»lorfqu'elles font à leurs amans ou à leurs
maris plus de carefles que de coutume.
ל כ »Lesfemmesontungrandavantage
>>fur les hommes pour devenir politiques,
grâce au penchant naturel qui les porte
à la fauffeté. »
Il y a dans ce recueil quelques autres
penfées épigrammatiques qui , telles que
les deux dernières que nous venons de
A O UST . 1774. 103
riter , frappent fur deux objets à la fois.
Mais la fauffeté eft- elle un attribut de la
politique , comme l'auteur voudroit le
faire entendre dans la penfée ci- deffus ?
On peut fe rappeler ce mot de Dom
Louis de Haro , premier Miniftre d'Efpagne.
Ce Miniftre diſoit du Cardinal
Mazarin : « Il a un grand défaut en poli-
»tique ; il veut toujours tromper. »
*Choix des Poëfies de Pétrarque , tradui
tes de l'Italien par M. P. C. l'Evêque,
profeffeur de belles- lettres françaiſes à
l'Ecole des Cadets , à Pétersbourg. A
Venife ; & fe trouve à Paris , chez Valade
, libraire , rue St Jacques , vis - àvis
celle des Mathurins , & chez Hardouin
; libraire , dans le Louvre.
Cette traduction eft précédée d'un
avertiffement fort court , & d'une vie de
Pétrarque un peu longue . « Pétrarque
» (nous dit- on ) doit être regardé comme
»le père de la Poëlie moderne . Parmi les
Italiens , le Dante l'a précédé ; mais il
»n'eft pas fon égal . Nous avions les Trou
badours. Mais qui oferoit les comparer
à un poëte à qui quatre fiècles n'ont
* Article de M. de la Harpe.
E iv
704 MERCURE DE FRANCE.
rien fait perdre de fa réputation ; done
les ouvrages font entre les mains& ¸mieux
encore, dans la mémoire de tous fes compatriotes
; dont le ftyle fait loi , & qui
tient la première place parmi les auteurs
claffiques de l'Italie ? Il a même
»des partifans enthoufiaftes qui ne veulent
accorder leurs fuffrages à un morceau
de poësie qu'aurant qu'il eft dans le
»goût & même fur les rimes de Pétrarque .
Ce fonnet eft affez bon , difent quel-
»ques Italiens , mais il n'eft pas Pétrarchefque.
»
"
Ces idées ont befoin de quelque explication
, & ne font pas toutes bien juftes .
Pétrarque eft le Père de la Poëfie ; oui
parmi les Italiens ; c'eft à dire qu'il eft
le premier dont les ouvrages ayent fixé la
langue italienne & fervi à former le goût
& le ftyle des poëtes de cette Nation . Il
eft certain que fa diction fait loi & qu'il
eft à la tête des claffiques de fon pays.
Sans avoir ni l'imagination , ni l'énergie
que l'on remarque dans les beaux morceaux
du Dante , il eft en général bien
meilleur écrivain . On peut quelquefois
admirer le génie du Dante à travers la
foule de fes irrégularités & de fes inconféquences
; mais il ne pourrait fervir de
modèle , & Pétrarque en est un que tous
AOUST. 1774 105
les écrivains de fon pays fe fonc faic
gloire d'imiter. On a fondé une chaire
pour expliquer le Dante ; mais on fait Pétrarque
par coeur , & il vaut mieux être
retenu que commenté.
Mais faut il conclure de cet éloge que
Pétrarque doive être appelé le Père de la
Poëfie moderne ? Certainement nos premiers
poëtes nedui ont aucune obligation.
Un écrivain dont le principal mérite eft
le ftyle , ne peut influer beaucoup fur le
génie des étrangers Les premières poëlies
françaifes qui ayent mérité d'échapper à
l'oubli , c'est - à - dire , quelques morceaux
de Marot , de St Gelais , de Pafferat , & c.
ont paru près de deux cents ans après Pétrarque
, & ne font nullement dans fon
goût. Une gaieté naïve dans la tournure
& quelque fineffe dans la penfée , voilà
ce qui les caractérife . La diction poëtile
principal mérite de Pétrarque
ne s'y fait prefque jamais remarquer , &
n'a paru pour la première fois parmi nous
que dans Malherbe. C'eft lui que l'on
peut appeler véritablement le Père de la
Poësie françaife. C'eft lui qui le premier
a donné du nombre à nos vers , créé les
premières loix du rhythme , & l'harmonie
de la phrafe poetique. Voilà pourquoài
Defpréaux a fi bien dit :
que ,
1
Ev
106 MERCURE DE FRANCE:
›
Enfin Malherbe vint.
Le traducteur a montré beaucoup de
difcernement & de goût en ne s'exerçant
que fur un très - petit nombre des fonnets
de Pétrarque , & préférant de nous faire
connaître les plus belles odes , Canzoni ,
qui font en effet les chef- d'oeuvres de cet
auteur & ceux de fes ouvrages que les.
étrangers peuvent goûter davantage . Mais
quoi qu'en dife le traducteur, on a obſervé
avec raifon que tout morceau de poëſie
dont le fonds n'eft pas dramatique , ne
peut guères foutenir une verfion en profe.
C'est une vérité qu'on peut faire fentir
par un raifonnement bien fimple. Si l'on
mettait de bons vers français en profe, ce
ferait fans doute la meilleure manière de
prouver qu'ils font bons , mais ce ferait
un moyen fûr de leur faire perdre une
grande partie de leur mérite. On en peur
voir un exemple dans la fcène de Mithri
date , déconftruite par la Motte. C'eſt de
la bonne profe ; mais qu'elle eft loin des
vers de Racine ! Si les vers ont tout à
perdre à être réduits en profe dans la langue
où ils ont été faits , pourquoi veuton
qu'ils ne perdent pas beaucoup en paffant
dans la profe d'une autre langue ? Le
poëte chantait , & vous le faites parler.
AOUST. 1774 107
Quand il dirait la même chofe , la diffé
rence eft grande. Qu'un connaiffeur habile
life fur le papier cet air admirable
d'Iphigénie , confervez dans votre ame
& c. il jugera fans doute que cet air eft
très bien compofé ; mais que Mlle Ar
nould le chante , vous entendrez la plainte
de l'Amour & le gémiffement du Mal-
-heur.
S'il y a d'ailleurs un poëte qui demande
à être traduit en vers , c'eft fur tout
Pétrarque. Son ftyle eft riche d'imagination
& d'harmonie , fur- tout dans fes
odes ; car fes fonnets font gâtés le plus
fouvent par l'affectation , l'abus d'efprit
& le ftyle alambiqué. C'eft en lifant les
fonnets de Pétrarque que l'on fent combien
Tibulle avait de goût & de talent .
Pétrarque parle d'amour , & Tibulle le
fait fentir , ce Tibulle , le poëte de l'antiquité
le plus, délicat & le plus amoureux
; ( Catulle n'eft que libertin ; Ovide
n'a que de l'efprit ; ) ce Tibulle dont le
févère Defpréaux a fenti les grâces , lat
qui a méconnu celles de Quinault , &
qui n'a rendu aucun hommage à celles de
la Fontaine.
Ce qui eft remarquable dans les fonnets
de Pétrarque , & ce qui fait voir la pro
E vj
108 MERCURE DE FRANCE .
digieufe facilité de la poêlie italienne ,
égale à la prodigieufe difficulté de la nô
tre , c'eft qu'on y trouve les détails les plus
communs à côté des idées les plus recherchées.
Si un poëte François était obligé de
dire en vers qu'il a vu pour la première
fois fa mai reffe le fix Avril 1767 , à une
heure après midi , ceux qui nous parlent le
plus fouvent de leurs maîtreffes fe trouve-
Taient embarraffés . Pétrarque ne l'eft point
du tout. Il nout dit tout fimplement qu'il
a vu Laure pour la première fois le 6 Avril
1327 , à une heure après-midi , comme on
daterait une lettre..
: Cependant à Naples , à Rome , à Florence
, où l'on fait encore tous les ans
deux ou trois mille fonnets qu'on oublie,
ceux de Pétrarque font dans la bouche de
tout le monde . C'eft qu'il y a fans doute
dans fa diction un charme dont les Italiens
font les feals juges , & que dans ce
pays on aime exceffivement la galanterie
& les fonnets. Mais les hommes de toutes
les Nations qui aiment la belle poësie ,
la poësie harmonieufe & facile , riche &
naturelle à-la fois , reliront avec délices
plufieurs des Canzoni de Pétrarque , entre
autres cette belle ode qui fe grave fi facilement
dans la mémoire & dans le coeur ,
AOUST. 1774. 109
& qui eft adreffée à la fontaine nommée
Triada , & non pas à la fontaine de Vau
clufe , comme on le croit communément.
"
Chiare , fresche é dolci acque ,
Ové le belle membra
Pofe colei che fola a me par donna ;
Gentil ramo , ove piacque ,
(Con folpir mi rimembra , )
Alei di fare al bel fianco colonna :
gonna Erba , e fior , che la
Leggiadra ricoverfe
Con l'Angélico feno ;
Aer facro , fereno ,
Ov'amor co' begli occhi il cor m'aperfez
Date udienza infieme
Alle dolenti mie parole eftreme.
Voici la verfion du traducteur.
Clair & tranquille tuiffeau qui , dans
»tes ondes pures , as reçu la Beauté qui
m'eft chère ; Toi dont les flots heureux
"ont careffe fes membres delicats ; Ra-
>>meau fortuné qui lui prêtas un appui ,
»je me le rappelle encore en foupirant ;
» Tendre verdure , jeunes fleurs qui avez
»paré les vêtemens , qui avez bailé fon
chafte fein ; air ferein , air facré pour
moi ; Séjout charmant , où l'amour , où
110 MERCURE DE FRANCE.
» deux beaux yeux ont bleffé mon coeur ;
"écoutez ma voix plaintive , recevez mes
»derniers accens. »
Quoiqu'en général cette traduction foit
élégante , on y regrette plus d'une fois
l'original . Cette expreffion faible & commune
, la Beauté qui m'eft chère , rend- elle
ce trait fi délicat & fi heureux , che fola
a me par donna , celle qui pour moi eſt
la feule femme qu'il y ait au monde ? Le
poëte d'ailleurs ne dit pas que les fleurs
ont paré les vêtemens de Laure , mais
qu'elles couvraient fes vêtemens & fon
fein. Il ne paraît pas non plus que le traducteur
ait fenti combien il y avait de
grâce dans ces épithètes accumulées par
le fentiment , chiare , frefche, e dolci acque.
M. de Voltaire a bien heureuſement
rendu cette eſpèce de beauté , & y en
ajoute beaucoup d'autres dans une imitation
qu'il a faite de ce morceau .
› Claire fontaine , onde aimable, onde pure ,
Où la Beauté qui confume mon coeur,
Seule Beauté qui foit dans la Nature ,
Des feux du jour évitait la chaleur ;
Arbre heureux dont le feuillage ,
Agité par les zéphirs ,
La couvrit de fon ombrage
Qui rappelez mes foupirs
A O UST.
111
1774.
En rappelant fon image ;
Ornemens de ces bords & filles du matin ,
Vous dont je fuis jaloux , vous moins brillantes
qu'elles ,
Fleurs qu'elle embelliffait quand vous touchiez
fon fein ;
Roffignols , dont la voix eft moins douce & moins
belle ;
Air devenu plus pur , adorable Séjour,
Immortalifé par les charmes ;
Lieux dangereux & chers où , de fes tendres as
mes ,
L'Amour a bleffé tous mes fens ;
Écoutez mes derniers accens ,
Recevez mes dernières larmes.
On voit que l'illuftre imitateur a joint
des beautés qui lui appartiennent , à celles
de l'original. C'eft le génie qui laiffe fon
empreinte fur tout ce qu'il touche ; mais
s'il avait traduit la pièce entière , peutêtre
aurait- il refferré cette imitation , parce
que l'ode traduite dans ce goût ferait
devenue trop longue.
Les grâces & la douce molleffe du ftyle
ne font pas les feuls caractères de Pétrarque
; fa lyre fe monte quelquefois fur
un ton plus élevé. Voyez la feconde de
fes odes adreffée , felon M. de Voltaire,
112 MERCURE DE FRANCE.
à Nicolas Rienzi , & felon le traducteur ,
à Etienne Colonne. Elle eft pleine de nobleffe
, d'énergie & de grandes images .
Le poëte exhorte fon héros à ranimer
Rome expirante. Le tableau de fa faibleffe
& de l'aviliflement où elle eft tombée
, oppofé à fon ancienne grandeur
forme un contrafte frappant & fortement
tracé .
Pon man' in quella venérabil chioma
- Securamente , e nelle treccie fparte
Si , ché la neghittofa efca delfango :
" Portez une main courageufe dans fa
" chevelure vénérable j
- failiffez en les
"treffes difperfées , & tirez la de la fange
Poù elle refte honteufement plongée. »
Voilà de la vraie poëfie ; & la ftrophe
fuivante eft remplie de l'enthouſiaſme
lyrique .
L'antiche mura ch' ancor teme ed ama
E trema 'l mondo , quando ſi rimembra
Del tempo andato , e'ndietro fi rivolve ;
Ei faffi dove fur chiúfa le membra
Di tai che non faranno lenza fama
Se l'Univerfo pria non fi diffolve ;
E tutto quel ch'una ruina involve ,
Per te fpéra faldarogni (uo vizio.
Ograndi Scipioni , o fedel Bruto
AOUST . 113 1774.
Quanto v'aggrada , le gli è ancor venuto
Romor laggiù del ben locato uffizio !
Come cre' , che fabrizio
Si faccia lieto , udendo la novella !
E'dice , Roma mia fara , ancor bella.
ང་ Relevez ces anciens murs que le mon-
» de chérit , qu'il revère encore en tremblant
, quand il rappelle à fa mémoire
les fiècles écoulés & la grandeur de nos
»ancêtres ; rendez l'honneur à ces tombeaux
où font renfermés ces hommes
"illuftres dont la renommée durera jufqu'à
ce que les fondemens de l'univers
s'écroulent ; faites renaître Rome entière
qui n'eft plus qu'un monceau de ruines.
" Grands Scipions , fidèle Brutus , avec
»quelle joie vous apprendrez fur les fombres
bords qu'un héros a rendu la gloire
à votre patrie ! Frabicius , que vous recevrezavec
plaifir cette heureuſe nouvel-
»le ! Vous direz : Rome enfin a recouvré la
beauté. »
Certé traduction eft fidelle ; mais eftelle
animée du feu de l'original ? Pourquoi
n'avoir pas confervé la fufpenfion de
la phrafe poëtique , cette conftruction.
noble & impofante ; ces murs antiques ,
ces tombes auguftes , & c. attendant le li
bérateur , &c. Roma mia fara ancor bella:
114 MERCURE DE FRANCE:
•
Rome fera belle encore ? Cette tournure
a bien plus d'expreffion que la phraſe du
traducteur Rome enfin a recouvré fa
beauté.
Quand Pétrarque a tenté des ouvrages
plus confidérables , & qui demandaient
un plan plus étendu , il a manqué d'invention
. On trouve dans ce nouveau choix
de fes poëfies un poëme en quatre chants
dont le fujet eft le Triomphe de l'Amour .
La fable en eft pauvre & la marche monotone.
Le poëte rencontre dans le palais
de l'Amour tous les héros que ce Dieu a
vaincus . Il s'adreffe à eux tour à-tour , &
tous lui racontent leur hiftoire . Voilà ce
qui remplit quatre chants .
Pétrarque fut heureux , riche & honoré,
comme on peut le voir dans les mémoires
fur la vie , recueillis par M. l'Abbé
de Sade , defcendant de la belle Laure.
C'eftde là que le nouveau traducteur a tiré
les détails hiftoriques concernant Pétrarque,
qui précèdent le choix de fes poëlies.
On ne fera pas fâché d'en retrouver ici les
fragmens les plus curieux . C'est toujours
une lecture agréable pour ceux qui aiment
l'hiftoire littéraire.
Pétrarque vint au monde le 20 Juillet
1304 , dans Arezzo , petite ville de
Tofcane , où les parens s'étaient arrêtés
AOUST. 1774 IIS
en fuyant de Florence . Ils étaient Gibelins
& le parti des Guelphes qui , dans ce
moment, fe trouva le plus fort , les avait
chaffés de leur patrie. La deftinée de
Pétrarque , ainfi que celle du Taffe ,
commença par la profcription. Mais la
fortune qui pourfuivit fans relâche le
malheureux amant de Léonore de Ferrare,
fe réconcilia bientôt avec l'amant de
Laure . D'Arezzo , fes parens allèrent s'établir
à Carpentras , ville du Comtat, dans
le voisinage d'Avignon où le Pape Clément
V venait de tranfporter le St Siége .
Ils envoyèrent Pétrarque & un autre fils
qu'ils avaient , étudier le droit à Montpellier,
& enfuite à Bologne. Il paraît qu'au
cun des deux n'avait de vocation pour le
barre au. L'un ſe fit Chartreux ; l'autre de
vint poëte.
Ce n'eft pas que dans ce temps la poëfie
fût incompatible avec l'étude du droit;
car deux maîtres célèbres en cette fcience,
& qui furent ceux de Pétrarque , étaient
poëtes auffi ; l'un était Cino de Piſtoie
l'autre Cecco d'Afcoli , qui , de plus , était
médecin & aftrologue. Tous ces titres ne
lui portèrent pas bonheur. « Il fe rendit
» coupable d'un grand crime ; car il ofa
»critiquer la divine comédie du Dante &
>> une chanfon de Guido Cavalcanti..
116 MERCURE DE FRANCE.
D'ailleurs il fut affez malheureux pour
»être au moins auffi bon médecin qu'un
»Dino del Garbo qui avait du crédit . Le
»pauvre Cecco fut en conféquence déféré
à l'Inquifition comme hérétique & for-
»cier , & brûlé à Florence . Le peuple ac-
»courut à fon fupplice , perfuadé qu'il au-
»rait le divertiffement de voir un Efprit
familier qui viendrait l'arracher aux ilam-
»mes ; mais aucun démon ne parut, & le
philofophe brûla tout fimplement, comme
le plus ignorant des hommes. "
Pétrarque était fort galant & très - curieux
de fa parure . « Il cultiva d'abord la
"poëtie latine ; mais l'envie d'être entendu
des femmies , de les amufer & de leur
»plaire , fit un excellent poëte italien d'un
homme qui n'aurait été qu'un poëte la-
»tin . Ignoré , il ne tarda pas à trouver
» l'objet à qui il adreſſerait les chants . Il
en était alors des poëtes comme des chevaliers.
Il leur fallait abfolument une
»Dame en titre pour laquelle ils étaient
toujours prêts de rompre une lance ou
de faire des vers... Laure avait de la
beauté , des grâces , beaucoup de douceur
& de modeftie , & un rom affez
»propre à entrer dans des vers. Pétrarque
jugea à- propos dès ce moment de lui
confacrer les fiens . "
A O UST. 1774. 117
Le nouveau traducteur fe donne la peine
d'examiner , en difcutant les témoignages
& les autorités , fi l'amour de Pétrarque
pour Laure était une paffion férieufe
ou un jeu poëtique. La queftion de
fait importe affez peu à la poftérité. Il eſt
affez prouvé que l'imagination emprunte
le langage du fentiment , & c'eſt - là précifément
le talent du poëte. Mais pourquoi
perfonne ne s'eft-il jamais avilé de
mettre en queftion fi Tibulle aimait véritablement
Délie ?
Pétrarque s'attacha d'abord à la famille
Colonne , la plus illuftre Maifon d'Italie
après celle des Urlins . Il fut même chargé
de l'éducation d'Agapit , neveu de Jac
ques Colonne , Evêque de Lombez, Ce
fut Etienne Colonne , l'un des héros de
Rome moderne , qui prononça l'éloge de
Pétrarque , lorfqu'il fut couronné au Capitole.
Le Sénat Romain lui avait décer
né cette magnifique récompenſe dont au
cun poëte n'avait été honoré depuis Claudien
. Le même jour que Pétrarque reçut
le décret du Sénat qui lui annonçait fon
triomphe , on lui apporta une lettre du
Chancelier de l'Univerfité de Paris , qui
lui offrait le même honneur & demandait
la préférence, Mais l'Univerfité ne
118 MERCURE DE FRANCE.
valait pas le Capitole , & Paris n'était pas
encore la capitale du monde lettré. « Pé-
»trarque voulut auparavant fubir un exa-
»men , & choifit Robert , Roi de Naples,
"pour fon juge. C'était un Prince aima-
»ble & le plus éclairé de fon fiècle ... Pé-
»trarque fe rendit auprès de lui , & fut
examiné pendant trois jours. Le juge-
»ment du Prince fut favorable au Poëte
»qui fe tranfporta à Rome auffi tôt . Il y
»arriva le 6 Avril 1341. Le fur lendemain
»les trompettes annoncèrent la cérémo-
»nie. Pétrarque , vêtu d'une robe dont le
Roi de Naples s'était dépouillé pour la
»lui donner , monta au Capitole précédé
»par douze jeunes gens vêtus d'écarlate &
choifis dans les premières familles de
»Rome. A fes côtés étaient fix des principaux
citoyens vêtus de verd & couronnés
»de fleurs . Le fénateur Orfo , Comte
»d'Anguillara , fuivait accompagné des
chefs du Confeil. Lorfque le cortége
»fut arrivé , un héraut appela le poëte
qui , après avoir fait une courte haran-
»>gue , fe mit aux genoux du fénateur . Celui
ci ôta de deffus fa tête une couronne
»de laurier & la mit fur la tête de Pétrar-
»que , en difant : la couronne eft la rén
compenfe de la vertu ; ce qui prouve
AQUST. 1774: 119
»que dès lors on donnait en Italie le nom
»de vertu aux talens . »
Il femble que les fêtes & les cérémonies
modernes ne puiffent jamais avoirla
dignité de celles des Anciens . Les
triomphateurs Romains ne fe mettaient às
genoux que devant les ftatues des Dieux ,
& marchaient couronnés de lauriers qui
leur étaient décernés par les loix de la
patrie , & qui n'appartenaient qu'à eux.
Il ne faut point que le mérite ait pour
récompenfes les diftinctions du pouvoir ,
de peur que bientôt le pouvoir ne s'attribue
les diftinctions du mérite. A Rome ,
du temps de la République , le laurier
n'appartenait qu'au triomphateur. Les
Empereurs en firent l'attribut de leur puif.
fance. Dès-lors ils fe difpensèrent de le
mériter , & le prodiguèrent à des efclaves
qui le méritaient encore moins.
Ces honneurs extraordinaires rendus à
Pétrarque furent le préfage & le com-.
mencement de fa fortune. Devenu Citoyen
Romain , il fut un des Ambaſſadeurs
nommés pour aller à Avignon
exhorter le Pape Clément VI à revenir à
Rome. Quelque temps après cette dépu- .
tation qui fut auffi inutile que folemnelle ,
Jean Visconti , Archevêque de Milan ,
lui donna une place dans fon Confeil. 1
100 MERCURE DE FRANCE .
•
C'était un des tyrans qui accablaient la
liberté de l'Italie . La fouveraineté de
Milan dont il avait hérité, était une ufurpation
de fon frère ; & en achetant Bologne
, il avait étendu fon pouvoir fur
toute la Lombardie . Ainfi Pétrarque qui¹
déplorait fans ceffe la perte de la liberté,
fe mit aux gages d'un de fes oppreffeurs.
Il y avait dans cette démarche encore !
moins de vertu qu'il n'y a de véritable
amour dans fes fonnets.
Pétrarque fut député tour- à- tour par
Visconti auprès du Pape , auprès de l'Empereur
Charles IV & du Roi de France!
Jean Second. Il avait déjà voyagé dans fa
jeuneffe en Allemagne , en France & dans !
les Pays- Bas. Il reçut de l'Empereur un
diplôme qui le créair Comte Palatin.
«
e
Ce ne fut pas fans frayeur qu'il entra
»dans la 6 année de fon âge . Il refte de
»lui une lettre à fon ami Bocace , dans
»laquelle il rapporte tous les paffages des
auteurs qui affirment que dans la 63e
année , les hommes font menacés de la¹
»mort , ou de quelque maladie grave ou
»de quelque accident funefte. Il cite en-
»tr'autres Firmicus Maternus qui affure
que les années de la vie fept & neuf
font plus dangereufes que les autres par
>>une caufe naturelle ; mais fecrette , &
» que
>
A O UST. 1774.
121
que la foixante - troifième année réful-
»tant de ces deux nombres multipliés l'un
par l'autre , doit être la plus dangereufe
»de toutes. »
On
peut compter cette faibleffe de Pétratque
parmi les nombreux exemples
qui prouvent que les talens n'élèvent pas
toujours un homme au- deffus des erreurs
de fon fiècle.
..
« Pétrarque mourut en 1374 , âgé de
» 70 ans. Ses étant entrés dans fon
gens
cabinet , le trouvèrent couché fur un livre
& fans mouvement... Il était d'une
figure agréable : dans fa jeuneffe il en
»tirait vanité , & ce fut avec chagrin qu'il
»vit fes cheveux blanchir avant l'âge or
dinaire. Né avec un penchant extrême
pour les femmes , il ne le conferva que
»jufqu'à l'âge de quarante ans , & vécut
» depuis dans la plus exacte continence ...
»Sa fcience était immenfe pour fon fiè-
» cle , & c'eft à lui qu'on doit la confer-
» vation d'un grand nombre d'auteurs annciens...
Il jouiffait d'une fortune confi-
» dérable pour un particulier & pour le
>>temps où il vivait . Il rentra en 1351
»dans fes biens patrimoniaux , qui furent
rachetés des deniers publics . Ce fut Bocace
que la République de Florence
F
122 MERCURE DE FRANCE.
»chargea de lui apporter cette nouvelle &
"celle de fon rappel dans fa patrie . »
A cette deftinée fi heureufe & fi brillante
, comparez celle du Taffe, fi fupérieur
en génie à Pétrarque , & dont les ouvrages
font un des monumens de l'efprit
humain les plus chers à la postérité : à ces
honneurs accumulés , à cette réputation fi
bien affermie & fi conftamment reconmue
; aux dignités , aux richeffes , aux titres
, comparez une vie errante & perfécutée
, les chagrins & l'indigence, fept ans
d'une captivité cruelle, un long oubli , &,
ce qui peut- être eft plus cruel encore , les
injuftices de l'envie acharnée à déchirer
le talent & les ouvrages ; enfin cette fuite
de difgrâces affez douloureufes pour égarer
& aliéner un efprit qui avait produit
Ja Jérufalem ; obfervez ce contrafte fi frappant
qui rappelle tant d'exemples femblables
de ce combat de la fortune & du génie
, & dites avec Pétrarque :
Yade volte adivien , ch' all' alte imprefe
Fortuna ingiuriofa non contrafti ;
Ch'a gli animofi fatti mal s'accorda.
Si quelquefois elle fait grâce au talent
agréable , il eſt rare qu'elle pardonne au
mérite éminent ; & cependant un homA
O UST. ; 1774 123
me qui n'aimerait pas mieux être le Taffe
que Pétrarque , ne ferait pas né pour la
gloire.
Chefd'Euvres dramatiques , ou Recueils
des meilleures pièces du Théâtre François
, tragique , comique & lyrique ,
avec des difcours préliminaires fur les
trois genres , & des remarques fur la
langue & le goût ; par M. Marmontel,
hiftoriographe de France , l'un des Quarante
de l'Académie Françoife ; dédié à
la Reine. A Paris , de l'imprimerie de
Grange , rue de la Parcheminerie ; in-
4° . grand papier , vign. & fig. 1. Recueil
, br. Prix , 12 liv . pour les Soufcripteurs
; chez Grangé & Brunet ;
Marchand , rue des Ecrivains .
Le premier recueil de cette importante
collection a déjà été publié & eſt annoncé
dans le Mercure de Mai 1773. Il contient
la Sophonisbe de Mairet , avec un
examen de la pièce & un abrégé de la vie
de l'auteur , précédés d'un diſcours fur la
tragédie. Ce fecond recueil renferme l'abrégé
de la vie de Duryer ; Scévole , tragédie
; l'hiftoire de la vie de Rotron ;
Venceslas , tragédie , avec un examen critique
de ces pièces & des notes gramma-
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
ticales. Tout concourt pour affurer le fuccès
de cette entreprife . Le goût & les
connoiffances de l'homme -de lettres qui
enrichit cet ouvrage d'une critique pleine
de raifon & de lumière ; le choix des drames
qui ont le plus de réputation ; la brillante
compofition des deflins & des ornemens
; la parfaite exécution des gravures,
la beauté du papier & le luxe de l'impreffion
tant d'avantages réunis feront obtenir
à l'édition de ces Chef - d'oeuvres ,
une place diftinguée dans les grandes bibliothèques
& dans celles des amateurs.
Nous allons donner une efquiffe légère
de ce nouveau recueil.
Pierre Duryer mourut en 1658 , âgé de
53 ans. Peu d'écrivains ont été plus laborieux
& plus féconds . Il a fait beaucoup
de traductions , & compofé dix-fept pièces
de théâtre . Ses moeurs étoient douces,
fimples , modeftes . On dit que fa femme
lui donnoit tous les jours fa tâche à remplir.
C'étoit peut- être la feule façon de
lui rendre agréable un travail forcé , & de
lui en donner le courage ; on obéit avec
moins de peine à l'amour qu'à la néceffité.
Le Scévole eft la feule des pièces de
Duryer qui reste encore au théâtre ; mais
ce n'eft pas la feule qui mérite d'être
V
A O UST. 125 1774.
fauvée de l'oubli . Il y a de l'intérêt dans
l'Alcionée , & un intérêt affez vif. Le Thémistocle
eft compofé avec fageffe. Ces
pièces font écrites avec une fimplicité
affez noble & d'un ton affez élevé , fans
comparaifon , toutefois , avec celles de
Corneille qui floriffoit alors & qui étoit
dans toute la gloire . Corneille créoit un
autre fiècle , & laiffoit le fien derrière lui
à une distance infinie.
Le Scévole parut en 1646 entre Rodo
gune & Heraclius. Quoique trop négligée
dans fon ftyle fouvent lâche , diffus, profaique
& fans mouvement , cette pièce
eft fort fupérieure à toutes celles du même
auteur. On y reconnoît visiblement
le ron que Corneille donnoit au théâtre.
L'éditeur difcute les beautés & les défauts
de cette pièce. Dans l'examen qu'il
en fait & dans fes remarques, il relève les
vices de langage fort ordinaires dans ces
anciens poëtes. Nous ne citerons que
cette remarque fur une faute qui échappe
fouvent à nos meilleurs écrivains.
De quelque puiflant noeud dont l'amitié nous lie.
Remarque. Il falloit dire que l'amitié
nous lie . L'exemple de Boileau :
C'est à vous , mon efprit , à quije veux parlet,
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
Ni celui de Rouffeau :
Mais de quelque fuperbe titre
Dont ces héros foient revêtus ,
ces exemples n'ont pu prévaloir contre
l'ufage & la raifon qui défendent que
l'article foit répété.
Jean Rotron , né à Dreux en 1609 ,
d'une honnête & ancienne famille , eft un
des hommes de-lettres dont les moeurs
ont le plus honoré les talens . Il fut ce que
pouvoit être de fon temps un homme de
talent fans beaucoup de génie , qui avoit
pris Hardi pour modèle, & qui ne croyoit
pouvoir faire mieux que de copier les Efpagnols
& de traduire les Latins . Le Venceflas
même eft une imitation de Dom
Francifco de Roxas . La pièce efpagnole a
pour titre , On ne peut être Père & Roi.
Rotrou en a pris le plan , les caractères
le mauvais dénouement , & , pour tout dire
enfin, les défauts avec les beautés . Ce qui
lui manquoit effentiellement , c'eft ce qui
dominoit dans Corneille , le génie de
l'invention . Ce poëte a fait environ 40
pièces de théâtre .
Rotrou ne demeuroit point à Paris , &
c'eft pour cela que , malgré l'eftime qu'avoit
pour lui le Cardinal de Richelieu ,
AOUST. 1774. 127
il ne fut point du nombre de ceux dont fe
forma l'Académie Françoife. Il faifoit fon
féjour à Dreux, où il rempliſſoit plufieurs
charges municipales , & particulièrement
celles de lieutenant- criminel & civil, &
de commiffaire examinateur au comté &
bailliage de cette ville , lorfqu'en 1650
Dreux fe vit affligé d'une maladie épidémique
dont il mouroit vingt cinq à trente
perſonnes par jour : c'étoit une eſpèce de
fièvre pourprée , accompagnée de tranfport
au cerveau , qui emportoit en trèspeu
de temps ceux qui en étoient attaqués.
Le Maire de la ville étoit mort ;
la
Lieutenant général étoit abſent. Le frère
de Rotrou lui écrivit pour le prier de
mettre la vie en fûreté , & de quitter le
féjour de Dreux . Rotrou répondit à fon
frère que fa confcience ne lui permettoit
pas de fuivre ce confeil , attendu qu'il
étoit le feal qui , dans des circonftances fi
fâcheufes , pat veiller aux befoins de la
ville & y maintenir le bon ordre. Il finif
foit fa lettre par ces mots : Ce n'eft pas
que le péril où je me trouve ne foit fort
grand , puifqu'au moment où je vous écris
les cloches fonnent pour la vingt- deuxième
perfonne qui eft morte aujourd'hui . Ce fera
pour moi quand il plaira à Dieu. Peu de
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
jours après,il fe fentit frappé de la maladie
, & il mourut le 27 Juin 1650.
Rotrou n'a rien mis d'auffi héroïque
dans fes ouvrages que ce trait qui couronne
fa vie ; & il eft beau de voir dans un
poëte tragique un caractère plus grand
lui-même & plus intéreffant que tous ceux
qu'il a peints.
L'examen du Venceslas & les remarques
qui font à la fuite de cette tragédie,
donnent l'idée la plus exacte de fes beautés
& de fes défauts. M. Marmontel montre
dans tout ce travail une connoillance
profonde du théâtre & de la langue françoife.
Cette collection deviendra une excellente
poëtique & un cours de littérature
françoife où l'exemple est toujours à
côté du précepte.
Doutes patriotiques , ou le nouveau Règne
, par M. Nougaret . Prix , 12 f. A
Paris , chez J. B. Brunet , imprimeur
de l'Academie Françoife ; & Demonville
, libraire , rue St Severin , vis - àvis
celle Zacharie ; la Ve. Duchefne ,
lib . au Temple du Goût , rue St Jacq .
L'anteur fuppofe dans ce petit ouvrage
qu'un François revient dans fa patrie après.
une abfence de 20 années au moins. Ce
A O UST. 1774. 129
François , qui n'eft inftruit d'aucun événement
, cherche à s'informer des motifs
de la joie publique . Il réfulte de fes demandes
& des réponfes qu'on lui fait une
efpèce de dialogue en vers.
Le retour de l'Age d'or , ou le Règne de
Louis XVI , poëme préfenté à la Reine
par M. Gallois .
Odes provinciales au Roi & à la Reine,
par M. C ***. A Paris , chez Valade ,
libraire ,,
rue St Jacques , vis - à - vis les
Mathurins.
L'Enthousiasme du Citoyen à Louis XVI
par M. Guyerand. A Paris, chez Cailleau ,
imprimeur libraire , rue St Severin .
On applaudit dans toutes ces poêles le
zèle qui les a infpirées & les fentimens
patriotiques qui y font heureufement exprimés.
Les poëtes font les interprètes
avoués par la Nation pour préfenter des
hommages à fon nouveau Souverain & à
fon augufte Famille .
L'Inoculation par afpiration , épître préfentée
à la Reine par l'Abbé de Morveau.
A Paris , chez Mufier fils , libraire
, quai des Auguftins.
M. l'Abbé de Morveau reçut des mains
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
de la Reine un bulletin qui annonçoit
quelqu'efpérance dans la maladie du feu
Roi , & fut chargé d'en faire la lecture.
On vous voit , on vole , on s'empreſſe ;
Car pour vous l'amour des François
Eft un délire , eſt une ivreſſe ,
Qui ne les quittera jamais :
Jufqu'à vos pieds chacun s'avance ;
Je fends la preffe , je m'élance ;
Le coeur palpite , on fait filence :
Ce fut alors , en me fixant ,
Que vous m'ordonnâtes de lire
Le buletin intéreſlant ,
Que le Monier venoit d'écrire.
Que devins - je dans ce moment !
Je ne fais pas encor comment
Ma foible voix put y (uffre .
Un morteljulques dans les cieux
Peut quelquefois porter la vue ;
Mais qu'un prodige ouvre la nue
Soutiendra -t-il l'éclat des Dieux
Sans que fon ame enfoit émue ¿
Tout glorieux de votre choix ,
Je ne pus jamais m'en défendre ;
Jebaifai le papier dix fois
Avantde pouvoir vous le rendre,
Plus d'une main l'avoit touché:
Sûrement il étoit taché
De cegerme variolique
?
A O UST. 1774. 131
Dont le poifon épidémique
Sur mes lèvres s'étoit collé :
Si bien donc qu'en place publique ,
J'eus l'honneur d'être inoculé .
Il fallut revenir au gîte ,
Mander un médecin bien vîte ,
Et choifir le premier venu ;
Car dans ma fphère infortunée ,
Avec un mince revenu ,
Point n'ai d'Efculape à l'année.
Fièvre , tranfport , tout m'accabla ;
Je ne voyois , par- ci , par - là ,
Que gens fe parler en arrière ,
Chuchotter , me plaindre tout bas ,
Et dire entre eux avec myſtère :
Mourra-t- il , ne mourra- t- il pas ?
Vous étiez déjà couronnée ;
Dans mon réduit la rénommée
Avoit apporté jufqu'à moi
Les grandeurs de mon nouveau Roi :
Je n'entendois à mes oreilles
Que vos vertus & fes merveilles
1
Dans ce moment , je n'y tins pas.
Hélas ! me difois- je à moi même :
Fut- il un malheur plus extrême ?
Henri renaît , & je m'en vas.
Que j'enrageois de ma détreffe ?
Tout Paris étoit dans l'ivreffe ,
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
J'entendois retentir les cieux
De cent mille cris d'alégrefle ,
Dont on vous béniffoit tous deux ;.
Cet inftant fufpend dans mon ame
Le fentiment de la douleur ;
Je ne fens plus rien que la Aamme
De l'amour qui brûle mon coeur.
Arrête donc , Parque inhumaine !
Que je puifle avant de mourir ,
Que je puiffe adoucir ma peine
Par le plaifir de les bénir .
Puifque de leur gloire infinie
Mes yeux ne feront pas témoins ,
Laifle-moi leur donner au moins.
Le dernier fouffle de ma vie..
Soudain un nouveau feu dans moi
S'allume encore & je m'écrie:
Queljour fe lève , ô ma Patrie !
Quel aftre heureux brille pour toi !!
O France ! Quelle main chérie ,.
Conduit l'autore de ton Roi ?
À l'amour du bien qui l'enflamme ,.
Henri , je reconnois- ton ame ,
Dans Louis nous trouvons tes traits
Siècle d'or , vous allez renaître ,
Si ce font les vertus du maître ,
Qui font celles de fes fujets.
A OST. 1774. 133
Quand l'Arbitre des deſtinées
Sur le trône éleva Titus ,
Ce nefut pas fur fes années
Que le Ciel régla fes vertus .
En t'admirant , rien ne m'étonne
Le Sort pour porter la Couronne ,
Comme lui t'avoit deſtiné ;
Dans res mains , c'eft ton héritage ;
Sur ta tête , elle eft au plus fage :
C'est être deux fois couronné .
Cette pièce mérite d'être diftinguée par
l'heureufe facilité de l'expreffion .
REPONSE de Va-de bon coeur , grenadier
, qui étoit en fentinelle fur la terraffe
du château de Verfailles ; à l'au
teur de l'Inoculation par afpiration
LORSQU ORSQU'UNE adorable Princefle
Daigna te choifir dans la preffe ,
Pour lire & pour nous calmer tous
Morbleu ! tu fis mille jaloux .
2
Mais il faut qu'un homme ſoit homme,
Tu devois boire le rogomme ,
En voyant paroître à ta peau
Le premier grain variolique ,
Et non pas prendre un empiriqua
Er jeter de l'argent dans l'eau .
134 MERCURE DE FRANCE.
Jour-de-Dieu ! c'eft avoir bon foie :
Pour deux fols tu pouvois guérir?
Et puis , craignois - tu de mourir
Quand tu n'étois pas mort de joie ?
Le Chirurgien Anglois , parade , par M...
Prix , 15 f. A Paris , chez la Ve. Duchefne
, the St Jacques ; Lacombe , rue
Chriftine , & à Lyon , chez Cellier ,
libraire .
Il ne faut chercher dans une pièce de
ce genre que l'ivreffe de la gaieté , &
qu'un comique outré qui doit déplaire à
Ja Raifon , mais faire fourire la Folie . Gilles
dit très - bien dans fon annonce : « De
tous les temps les grands Seigneurs &
les gens du beau monde ont fait & joué
>>la parade : c'eft ce qui m'autorife , Mef-
»fieur & Mefdames , à vous demander de
»l'indulgence pour celle que nous allons
avoir l'honneur de vous repréfenter en
" perſonnes naturelles . Il n'y a rien de fi
beau que la parade , de fi fublime que
»la parade , & rien cependant de fi ordi-
» naire que la parade. Le foldat qui va au
coup de fufil , ce n'eft que pour la parade .
Le Grand Turc n'a un férail que pour la
parade ; & beaucoup de gens parmi vous,
Meffieurs , ne portent un grand nez que
AO UST. 1774. 138
pour la parade ; les petites maîtrelles qui
sont des vapeurs , la bouffante , le gros
chignon & le caraco , ce n'eft que pour la
»parade ; les petits maîtres n'ont de chevaux
, de carroffes anglois & de Demoifelles
de l'Opéra que pour la parade . Si
on a abandonné Molière pour les pièces
»larmoyantes & les drames anglois ; les
vaudevilles pour l'ariette ; le vin pour les
femmes , les femmes pour les filles entretenues
, la table pour le luxe , tout
cela n'est que pour la parade. »>
Obfervations fur la Littérature , à M . **
in - 8°. & in- 12 pour faite fuite aux
Trois Siècles de la Littérature. A Paris,
chez Baftien , rue du petit Lyon .
Cet ouvrage eft une collection de différentes
differtations fur la littérature . On
y lit plufieurs lettres employées à relever
les fautes , le néologifme , les bévues &
les omiffions du dictionnaire des trois Siècles
, avec une recherche fur le nom du
véritable auteur de cet ouvrage que
l'Obfervateur donne tout entier à M.
l'Abbé Martin , vicaire de la paroiffe de
St André des Arts . Il compare M. l'Abbé
$ .., . dont il prétend arracher le mafque ,
à Bathylle qui s'attribua les deux vers de
13G MERCURE DE FRANCE.
:
Virgile Sic vos non vobis , & c . & qui
devint la fable des Romains quand le véritable
auteur fut connu . Sans doute que
M. l'Abbé S. défendra & prouvera fa
propriété ; il feroit trop honteux pour lui
d'être foupçonné de fe parer des plumes
du paon, & de s'en laiffer dépouiller à la
vue de fes admirateurs & de fes cenfeurs
mêmes qui tous alors fe réuniroient contre
lui.
Après ces diatribes , fuivent des ré-
Aexions fur une traduction latine de la
Henriade ; fur le Journal eccléfiaftique ;
for les poësies & moeurs de Santeuil , fuc
la latinité des auteurs modernes ; fur la
Fontaine & Boileau ; for la traduction
des Jardins de Rapin , avec une differtation
fur deux harangues latines & deux dif
Cours latins , l'un en faveur de la Nation
Normande , l'autre à l'occafion de la naif
fance du Duc de Bourgogne ; toutes piè
ces difparates & très- légères qui ne font là
que pour faire volume.
Les Cent Nouvelles Nouvelles de Mde de
Gomez , nouvelle édition ; 8 volumes
in 12. A Paris , chez Fournier , librai
re , rue du Hurepoix ; Guillaume fils ,
libraire , place de St Michel , & Gaillaume
neveu , libr . rue du Hurepoix . "
A O UST. 1774. 137
Il fuffit d'annoncer la nouvelle édition
de cet ouvrage fi connu par la variété de
fes cent Nouvelles , dont plufieurs font
agréables & amufantes.
Oraifonfunèbre de Louis XV , prononcée
dans l'Eglife de Mâcon le 13 Juin
1774 , par M. l'Abbé Sigorgne , de la
Maifon de Sorbonne , Archidiacre-
Chanoine de la même Eglife , & c . au
Service folemmel que MM. des Etats
du Pays & Comté de Mâconnois ont
fait célébrer . Cette Oraifon fe trouve
chez Goery , imprimeur - libraire à
Mâcon.
L'orateur a puifé dans la lettre de
Louis XVI le double tribut d'éloge qu'il
rend à la mémoire du feu Roi . Sa vie a
été remplie de gloire & de modération :
fa mort a été pleine d'édification & de
piété , c'eft le plan qu'il exécute dans fon
difcours avec une éloquence majestueufe ,
"Aimable fille du Ciel ! Paix defirable !
»qui aviez un trône dans fon coeur , ne fe-
"rez-vous jamais fentir le pouvoir de vos
" charmes aux corps des Nations ? Les
>>traités ne feront ils que des femences de
»guerre ? Renfermeront - ils toujours un
»feu caché qui prépare dans le filence une
138 MERCURE DE FRANCE.
» éruption d'autant plus terrible qu'elle
savoit été plus contrainte & plus inatten-
»due ? Heureux les Peuples quand tous
les Souverains auront l'humanité & la
»fidélité de Louis ! S'il eut des guerres à
foutenir , les circonftances les renditent
»inévitables , la juftice les entreprit , la
»modération les termina , »
Journal de Pierre le Grand , depuis l'année
1698 jufqu'à l'année 1714 , inclufivement
, traduit de l'original Ruſſe ,
imprimé d'après les manufcrits corrigés
de la main de Sa Majefté Impériale
qui font aux archives ; nouvelle édition
avec des notes , pat un Officier Suédois ,
grand in - 8°. A Stockholm ; on en
trouve des exemplaires à Paris , chez
Lacombe , libraire , rue Chriftine.
Ce Journal jette un grand jour fur une
des parties les plus intéreflantes de l'hiftoire
moderne , & fixe la vérité de pluhieurs
faits importans . Nous en rendrons
un compte plus détaillé.
L'Espagne littéraire , politique & commerçante
, ou Journal Efpagnol & Por.
tugais , dans lequel on rend un compte
périodique de la littérature, des poëlies,
A O UST. 1774. 139
des théâtres , de l'hiftoire , des fciences
exactes & fpéculatives ; des arts , de
l'induftrie , de l'agriculture , du commerce
, de la navigation , des établiffemens
, des mines , des inventions &
du génie de ces deux Nations envifagées
fous ces différens afpects .
Cet ouvrage eft un nouvel objet de circulation
ajouté à la fomme de nos connoiffances.
Les Efprits s'éclairent comme
les Nations s'enrichiffent , par la communication.
Que chaque Peuple garde pour
for fes productions dans tous les genres ;
l'indigence univerfelle deviendra le fruit
de cette fauffe économie. L'indigence des
Efprits feroit plus grande encore s'ils dédaignoient
cette efpèce d'échange qui fait
jouir l'un des travaux de l'autre , & rend
communes à toutes les Nations les richeffes
litréraires de chacune en particulier.
On peut dire que la république des lettres
ne fubfifte que par des emprunts ; mais
ce qui ruine tant d'Etats politiques , fait
précisément fon opulence & fa force.
>
La chaîne des connoiffances ne fut d'a-
'bord compofée que d'un bien petit nombre
d'anneaux . Diverfes Nations travaillèrent
à l'accroître , & la chaîne s'étendit .
Elle fe rompit plus d'une fois ; les chaînons
140 MERCURE DE FRANCE.
fe difpersèrent , & il fallut de nouveau le
concours de plufieurs Nations pour la rétablit
. On vante encore les fervices que
l'Italie a rendus à l'Europe littéraire : elle
devint l'afyle des beaux Arts chaflés de la
Grèce , leur ancienne patrie ; mais avant
cette époque fi glorieufe pour les Iraliens
, les Efpagnols cultivoient ces mêmes
arts inconnus chez tant d'autres peuples
de la terre , & oubliés en Italie même.
La poëfie en particulier y fut toujours cultivée
avec éclat. On fait quelle étoit la
réputation des Turdetains dans des fiècles
très -reculés . On fait qu'il naquit de grands
poëtes latins en Efpagne dans le temps
que Rome ceffoit d'en fournir. Tel fut
Lucain qui , malgré fes défauts , fera toujours
envifagé comme un homme de génie
; tel fut Sénèque le Tragique , dans
lequel plufieurs de nos meilleurs poëtes
n'ont pas dédaigné de puifer fouvent &
toujours avec avantage. Martial , autre
Efpagnol , eft encore aujourd'hui compté
parmi les claffiques latins ; d'autres écrivains
de la même Nation , & qui ne vin-
Tent que plus de deux fiècles après les précédens
, fontinrent encore par leurs productions
l'honneur de la poëfre latine ,
prefque abandonnée de toutes parts .
On n'entre dans tous ces détails que
AOUST. 1774. 141
pour démontrer combien les Efpagnols
eulent toujours d'aptitude pour cet art ,
eftimé le plus difficile de tous. Les invafions&
les ravages des Barbares fufpendirent
pour quelque temps cette ardeur ,
mais ils ne purent l'éteindre. L'Espagne
eut des poëtes lorfque nous n'avions encore
que des troubadours ; elle eut an
théâtre quand nous en étions réduits encore
aux tréteaux ; & quand Molière &
Corneille posèrent les vrais fondemens
de la fcène françoife , ils ne rougirent
point d'emprunter aux Efpagnols une parrie
des matériaux qui compofent cet édifice.
Lopès de Vega , Calderon , Guillen
de Caftro , Moretto , &c. ont été mis à
contribution par des François dignes de
les apprécier.
S'agit-il d'examiner les autres branches
de la littérature efpagnole ? Elle ne fera
pas encore prife au dépourvu . La patrie
de Quintilien n'eft point entièrement pri
vée d'orateurs. Ils ne fe font pas toujours
formés fur les préceptes de ce grand maî
tre en matière de goût & d'éloquence ;
mais , parmi quelques défauts , on découvre
en eux des beautés qui leur font propres
, qui tiennent à leur génie , & que les
meilleurs préceptes ne pourroient feuls
faire éclore. L'Efpagne a produit des hif142
MERCURE DE FRANCE.
toriens dont plufieurs fiècles n'ont point
altéré la réputation , & qu'on a traduits
avec fuccès dans plufieurs langues . Tels
font en particulier Moralès , Garibay ,
Mariana , Ferreras , Solis , auxquels on
pourroit joindre Zurita , dont le profond
favoir fir dire de lui qu'il voyoit dans la
nuit de l'hiftoire. En un mot , ce genre ,
dont il exifte fi peu de bons modèles chez
toutes les Nations , eſt un de ceux que
l'Espagne a cultivés avec le plus de fruit.
Elle a même fon Pline comme nous
avons le nôtre. On connoît tout le prix
de l'Hiftoire Naturelle de l'Amérique , par
le P. d'Acofta . Il eſt abſolument le créateur
de fon ouvrage , puifqu'avant lui nul
autre écrivain n'avoit traité cette matière .
Un nouvel écrit du même genre ,
dont
l'auteur eft également Efpagnol * , prouve
combien cette Nation eft propre à l'approfondir.
Elle s'eft occupée de la Jurifprudence
peut- être avec encore plus de fuccès . L'Ef
pagne a produit une foule de Jurifconfultes
dont les lumières pourroient fervir
de flambeau à toutes les Nations. Nous
n'en citerens qu'un petit nombre ; tels
qu'un Martin d'Afpilcueta , le même qui ,
* Notices Américaines , &c. par M. d'Ulloa.
A O UST. 1774.1 143
à l'âge de quatre - vingts ans , fit le voyage
de Rome pour aller plaider la caufe d'un
de fes amis ; un Covarrubias , qu'on a furnommé
le Bartole de l'Efpagne, & que fon
rare mérite éleva au rang de Chef du Confeil
Suprême de Caftille ; un Antoine-
Auguftin , archevêque de Tarragone , qui
réuniffoir à la parfaite connoillance du
droit civil & canonique , une érudition
profonde fur prefque tous les objets de
littérature ; lui que notre célèbre de Thou
appelle quelque part le grand flambeau de
l'Espagne , lui qui n'avoit que vingt-cinq
ans lorfqu'il mit au jour un de fes ouvrages
les plus eftimés , intitulé : Emendatio
nes Juris Civilis . On peut à tous ces grands
noms joindre celui d'Antoine de Gorea
à qui notre célèbre Cujas donnoit la préférence
fur lui- même . On peut y joindre
encore ceux des Larrea , des Solorzano
des Molina , des Valenzuela , des Velafquez
, des Gutierez , des Gonzalez , des
Azevedo , & d'une foule d'autres qui , de
nos jours même , foutiennent avec éclat
cette branche d'érudition , devenue malheureuſement
fi néceffaire .
>
La médecine a eu auffi en Eſpagne fes
Législateurs. La méthode de guérir du célèbre
Vallès a long - temps fervi de guide
à nos médecins , & l'on a déjà pu voir
144 MERCURE DE FRANCE .
dans les différens numéros de l'Espagne
Littéraire , que les médecins Efpagnols
reprennent avec une nouvelle ardeur cette
étude qui avoit paru languir quelque
temps parmi eux . C'eft de toutes les fciences
qui font l'objet de l'application des
hommes , celle qui peut le plus fe perfectionner
par la communication . Il paroît
même certain que nous en devons les premières
notions aux Efpagnols comme ils
les durent aux Arabes , leurs conquérans.
Ceux ci leur apportèrent encore quelques
autres connoiffances , telles que la phyfique
& l'aftronomie , c'eft-à - dire, ce qu'on
en favoit alors. Ils répandirent fur - tout
en Efpagne le goût de la poëfie , celui des
ouvrages d'imagination , & jufqu'à ce ton
de galanterie qui a produit tant de romans
de toute efpèce , & qui eft refté dans cette
contrée , quand les Maures en ont été
profcrits. Les ouvrages de ces derniers
forment eux- mêmes un accroiffement de
richeffe pour la littérature efpagnole. Ils
ont furvécu à la domination de ces tyrans
étrangers . C'eft le Nil qui , après fes débordemens
, laiffe fur le fol qu'il vient
d'inonder , un fel qui le fertilife.
Une opinion affez généralement érablie
, c'est que cette Nation , en quittant
l'Eſpagne , emporta avec elle toute
l'induftrie
A O UST. 1774. 145
Finduftrie de cette contrée . On affecte decroire
qu'elle ne renferme plus ni arts ,
ni commerce , ni agriculture , ni émulation
fut aucun de ces objets . On fe
trompe , & notre ouvrage démontrera
à quel point l'on s'eft trompé. Le temps
n'eft plus où l'Espagne ignoroit ou négligeoit
fes propres avantages , dédaignoit
de mettre à profit la fertilité de fon fol ,
de réveiller l'efprit induftrieux de fes habitans
, & fe bornoit à épuifer les mines
du Pérou , pour enrichir ceux qui fourniffoientà
fes premiers befoins. Elle fait
maintenant y pourvoir elle même. Ses
manufactures le réparent & fe multiplient
; on encourage tous les arts utiles ,
& en particulier l'agriculture , le plus
utile & le plus néceffaire de tous . Il exifte
dans la capitale & dans toutes les principales
villes d'Eſpagne , des Sociétés favantes
qui éclairent la pratique par la théo
rie. Ce n'eft pas tout le Gouvernement
& même les Grands du Royaume y joi.
gnent des encouragemens non moins efficaces
que les préceptes .
Les lettres , les arts , les fciences ont
Jeurs Académies particulières. On en
compte quatre dans la feule ville de Madrid;
celle de la Langue Efpagnole , celle
de l'hiftoire , celle de médecine , &
G
146 MERCURE DE FRANCE,
celle des beaux - arts . Il existe auffi dans
les principales villes d'Efpagne d'autres
Académies , & en particulier une des
fciences à Séville . Toutes ces différentes
fociétés littéraires s'occupent avec ardeur
des objets qui leur font relatifs . Par exem
ple l'Académie de la langue Efpagnole
a déjà publié en fix volumes in folio , un
très-bon dictionnaire de cette langue &
plufieurs autres ouvrages fort eftimés.
L'Académie de l'hiftoire a raffemblé tous
les matériaux qui doivent fervir de baſe
à une hiftoire bien complette d'Eſpagne ,
& elle s'occupe maintenant de ce grand
travail, La même émulation anime les
autres Académies. Un grand Monarque
accueille & encourage leurs efforts ; nouveau
motif pour elles de les redoubler ,
& moyen toujours fûr de les rendre.fruc
tueux .
On a dit plus haut que le théâtre Efpagnol
a de beaucoup devancé le nôtre ;
mais on fe figure affez généralement en
France que l'art dramatique eft aujourd'hui
prefque abandonné en Eſpagne,
C'eft une erreur qui fe trouve entièrement
démentie par le fait . On a pu voir dans
le premier Numéro de notre ouvrage le
précis d'une nouvelle comédie efpagnole ,
compofée dans toutes les règles de l'art
A O UST. 1774 147
& qui , bien traduite , pourroit fe foutenir
fur le premier de nos théâtres . Nous
pourrons fouvent renouveler ces fortes
de preuves. Il y a conftamment deux théât
tres ouverts toute l'année à Madrid , & il
en exifte d'autres dans toutes les principales
villes d'Efpagne.
Autre preuve des richeffes litréraires
de cette contrée. Nous avons fous les yeux
un Journal Efpagnol qui fe publioit il y a
quelques années à Madrid. Il eft entièrement
composé d'analyſes d'ouvrages qui
s'imprimèrent dans le même temps , &
prefque tous dans la même ville . Ce Jour
nal a été interrompu , non faute de matière
, mais par des motifs particuliers.
Ajoutons que chaque ville capitale des
provinces renferme plufieurs imprimeries
, & que plus de so villes d'un ordre
inférieur en renferment une ou deux cha
cune. Il faut des écrivains pour entretenir
ces preffes ; il faut des lecteurs pour encourager
tant d'écrivains .
En voilà, fans doute , aflez pour démentir
le préjugé qui s'étoit élevé parmi nous
contre la littérature des Efpagnols. Il ne
lui manquoit que de nous être mie sucon
nue. On a long- temps nié l'existence des
Antipodes , parce qu'on ignoroit celle de
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
Pékin . L'intérieur de l'Eſpagne eft fi peu
connu de nos compatriotes , qu'il faut leur
rendre à l'égard des Eſpagnols le même
fervice que le P. Duhalde leur a rendu à
l'égard des Chinois . Nous avons même
fur ce dernier un très-grand avantage , du
moins le regardons nous comme tel ; c'eft
qu'on ne vérifiera jamais que difficilement
fes affertions , & qu'il fera toujours facile
de vérifier les nôtres.
2
Au refte , l'ouvrage qui fait l'objet de
ce nouveau Profpectus n'eft plus un fimple
projet ; c'est un ouvrage commencé
établi , nous pourrions même ajouter accueilli
. On a pu voir , par ce qui vient
d'être dit , que les fources ne nous manqueront
pas ; & par ce qui a déjà été fait ,
on pourra juger fi nous y puifons utilement.
Rien ne nous borne à cet égard ,
Littérature agréable & légère , poëlies ,
théâtres , romans , hiftoire , fciences exactes
& fpéculatives , beaux - arts , induftrie ,
agriculture , commerce , navigation , établiflemens
de toute efpèce ; en un mot ,
tout ce qui conftitue l'Efpagne , fous ces
différens afpects , eft du reffort de notre
entreprife , & fera conkamment l'objet
de nos recherches.
Ce qui concerne le Portugal , fur tous
A O UST. 1774. 149
ces points , entre auffi dans notre plan , &
nous en avons déjà donné des preuves.
Le voisinage des deux Etats , l'analogie
des deux Langues , tout exigeoit de nous
cette affociation . C'eft encore une autre
mine abondante , précieufe , où nous puiferons
avec foin , & , autant qu'il dépendra
de nous , avec choix .
Nous ferons même , de temps à autre ,
fans négliger le courant , des excurfions
dans des temps plus reculés. Nous defirons
, & peut - être nos lecteurs le defirentils
comme nous , que notre ouvrage devienne
, indépendamment de fes autres
objets , un cours de littérature efpagnole
& portugaife. Ce qui n'eft point connu
eft toujours nouveau pour ceux à qui on
le fait connoître .
Nous continuons d'inviter les Savans
particulièrement ceux d'Efpagne & de Portugal
, de vouloir bien contribuer par leurs
confeils , & même par leurs productions,
au fuccès de notre ouvrage. Ils travailleront
pour la gloire de leur patrie , & auront
droit à la reconnoiffance de la nôtre .
Conditions pour la Soufcription .
Cet ouvrage qui fe reprend & fe continue
avec activité , a commencé en Janvier
1774 , & formera chaque année une
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
collection des vol . in 12. de is feuilles
chacun . On les diftribue par cahiers de 3
feuilles le 15 & le 30 de chaque mois . Il
en paroîtra trois dans celui de Décembre .
L'abonnement eft de 18 liv. pour Paris
& de 24 liv . pour la Province & les Pays
Etrangers . On affranchira le prix tant de
l'abonnement que des lettres d'avis , &
l'ouvrage fera rendu franc de port à Paris
& dans tout le royaume jufqu'aux frontières.
On peut s'abonner en tout temps chez
M. WILD , banquier , rue Grenier St Lazare
, pour les pays étrangers ;
Er chez LACOMBE , libraire à Paris , rue
Chriftine, pourla France & les pays volfins.
ACADEMIES.
Académie Françoife.
M. L'ABBÉ DELILLE ayant été élu par
MM . de l'Académie Françoife à la place
de M. de la Condamine , y vint prendre
féance le lundi 11 Juillet 1774 , & prononça
un difcours , dont nous allons citer
plufieurs morceaux.
Il fait l'éloge hiftorique de fon prédéceffeur
, de cet Académicien célèbre par
AQUST. 1774.
la variété de fes talens , par l'incroyable
activité de fon ame & la fingularité piquante
de fon caractère .
trer ;
"Sa paffion dominante fut une curiofité
infatiable. Ce doit être celle de ce petit
nombre d'hommes deſtinés à éclairer la
foule , & qui , tandis que les autres s'efforcent
d'arracher à la Nature fes productions
, travaillent à luiarracher fes fecrets.
Sans ce puiffant aiguillon , elle reſteroit
pour nous invifible & muette. Car elle no
parle qu'à ceux qui l'appellent ; elle ne fe
montre qu'à ceux qui cherchent à la pénéelle
enfevelit fes myſtères dans des
abymes, les place fur des hauteurs , les plonge
dans les ténèbres , les montre fous de
faux jours. Et comment parviendroientils
jufqu'à nous,fans la courageuſe opiniâtreté
d'un petit nombre d'hommes , qui ,
plus impérieuſement maîtrifés par les befoins
de l'efprit que par ceux du corps ,
aimeroient mieux renoncer à fes bienfaits
que de ne pas les connoître ; ne les faififfent
, pour ainsi dire , que par l'intelligence
, & ne jouiffent que par la penſée ?
Cette qualité , dis - je , fut dominante dans
M. de la Condamine , elle lui rendoit tous
les objets piquans ; tous les livres curieux,
sous les hommes intéreffans.
Giv
152 MERCURE DE FRANCE :
>
Pourrai-je le fuivre dans ces courfes
immenfes , entrepriſes à la fois par ce defir
ardent de s'inftruire & par celui d'être
utile Je le vois d'abord parcourir l'Orient
; on fe le repréſente aifément courant
de ruine en ruine , fouillant dans les
fouterrains , confultant les infcriptions
jamais plus piquantes pour lui que lorfqu'elles
étoient plus effacées ; mefurant
ces obélifques , ces pompeufes fépultures
, qui paroiffoient vouloir éternifer à la
fois l'orgueil & le néant ; par- tout pourfuivant
les traces de l'Antiquité qui femble
fe confoler en ces lieux de l'ignorance qui
l'environne , par le refpect des étrangers
qu'elle attire .
La Troade , fi fière des vers d'Homère
appela auffi ſes regards ; mais il y perdir
avec regret , les magnifiques idées qu'il
s'en étoit formées , en voyant un petit
ruiffeau qui fut jadis le Simoïs , quelques
mafures éparles dans des broutfailles ; &
il fut obligé de voir en Philofophe ce qu'il
auroit voulu ne voir qu'en Poëte . Il fit
quelque féjour à Conftantinople ; mais
un homme tel que lui dut être peu content
d'un tel féjour ; paffionné pour la
liberté , il ne pouvoit fe plaire dans un
Pays d'efclaves. Avide de connoître , il
AOUST. 1774. 153
dut être peu fatisfait d'une ville où fa
curiofité éprouva , non fans quelque dé
pit , qu'il étoit impoffible , & même , fi
j'en crois quelques anecdotes , qu'il étoit
dangereux d'y tout voir.
Mais fa paffion favorite ne faifoit que
préluder à de plus grandes entrepriſes ; il
étoit fait pour fe diftinguer de la foule des
Voyageurs. Parcourir quelques Etats de
l'Europe , connoître l'étiquette de leurs
Cours , goûter les délices du beau ciel de
la Grècè & les charmes de l'Italie ; voilà
ce qu'on appelle communément des voya
ges , & ce que M. la Condamine nommoit
fes promenades . L'Europe , où l'in-
Aluence du même climat , la fociété des
arts , les noeuds du commerce , fur-tour
le defir , plus épidémique que jamais ,
de copier la France , donnent à toutes les
Nations un air de famille ; l'Europe devoit
être bientôt épuisée par fa dévorante
avidité . Le continent même ne pouvoit
lui fuffire , & l'ambition de connoître
dans M. de la Condamine fe trouvoit aufli
trop refferrée dans un feul monde . En
1735 , il propofa le premier à l'Académie
un voyage à l'Equateur , pour déterminer,
par la méfure de trois degrés du
méridien , la figure du globe .
G▾
154 MERCURE DE FRANCE.
Sur fa propofition , quatre Académi
ciens furent nommés pour cette grande
entreprife , également glorieufe pour
eux , pour deur Souverain , & pour M.
de Comte de Maurepas , digne bienfaiseur,
pendant fon Miniſtère , des Sciences
& des Arts , qui , par une jufte reconnoiffance
, lui ont embelli le bonheur de
la vie privée , & qu'elles viennent de
céder de nouveau au befoin de l'Etat & à
J'eftime de fon Maître.
Tandis que les collègues de M. de la
Condamine fe préparoient à fupporter les
dangers & les fatigues, lui , il fe promettoit
de nouveaux plaifirs. Combien
fon coeur treffailloit d'avance de l'eſpoir
de connoître ces contrées , qui , malgré
la dégradation qu'ont cru y remarquer
dans le moral & même dans le physique,
des écrivains ingénieux , font fi fécondes
en grands & magnifiques fpectacles , où
Jes arbres fe perdent dans les nues , où les
Beuves fent des mers , où les montagnes
préfentent au voyageur , à mefure qu'il
monte ou qu'il defcend , toutes les températures
de l'air , depuis les ardeurs de
la Zone Torride jufqu'aux frimats de la
Zone Glaciale; où la Nature enfin , échauf
fée de plus près par le foleil , donne aux
ifeaux de plus riches couleurs , aux fruits
A O UST. 1774 ISS
plus de parfum , aux poifons même plus
d'activité ; prodigue à la fois fes plus admirables
& fes plus funeftes productions ,
& fes plus impofantes beautés & les plus
effrayantes horreurs.
Mais ce grand fpectacle n'étoit que la
fecond objet de M. de la Condamine. La
meſure des degrés du méridien réclamoit
d'abord tout fon zèle . Il feroit difficile de
bien peindre & la grandeur des obftacles
& celle de fon courage. »
L'Orateur fait M. de la Condamine dans
fes voyages , dans fes travaux , dans fes
aventures glorieufes & philofophiques ;
il s'écrie : vous qui voulez faire Aeurir
les fciences dans vos Etats , voilà les
voyages dignes de votre protection ; &
vous qui prétendez à inftruire les hommes
, voilà les
voilà les voyages féconds qui font
dignes de votre courage . Pourquoi vous
preffez- vous d'arranger le monde avant de
l'avoir connu , & de mettre l'incertitude
& le hafard de vos opinions entre vous &
la vérité ? Quittez les contrées déjà moiſfonnées
par la Philofophie ; il eft encore ,
il eft quelques régions intactes. Là , vous
attend un fond inépuifable d'obfervations
mouvelles ; là , vous verrez l'homme &
Gj
156 MERCURE DE FRANCE.
la terre , moitié cultivés , moitié fauvages
, luttant contre vos inftitutions &
vos arts , offrir à vos yeux l'intéreffant
contraſte de la nature brute & inculte ,
& de la nature perfectionnée ou corrompue
: hâtez vous ; déjà fon ancien empire
eft de plus en plus refferré par les conquêtes
des Arts ; déjà fon image primitive
s'efface de toute part : encore quelquetemps
, & ce grand fpectacle eft à jamais
perda . "
M. l'abbé Delille retrace avec beaucoup
d'intérêt les efforts & les écrits de M. de
la Condamine contre ce fléau terrible qui
a ravi à la France Louis le Bien - Aimé . Ce
Prince qui eut l'avantage unique d'avoir
fait jouir la France de ce que la victoire
a de plus brillant , & de ce que la paix a
de plus doux , au milieu des délices d'un
règne tranquille , au moment que des alliances
heureufes préparoient des espérances
à l'Etat , & des confolations à fa vieilleffe
, s'eft fenti tout - à - coup furpris par
ce mal contagieux , jamais plus cruel que
lorfqu'il eft plus retardé , & qui n'a rien
de plus affreux que de repouffer les carefles
du fang & les embraffemens de la nature.
Mais eft il des dangers que redoute la véritable
tendreffe ? Tandis que l'héritier
A O UST. 1774 157
du trône gémiffoit de fe voir , par la loi
facrée de l'Etat , privé des derniers foupirs
de fon ayeul , nous avons vu trois
généreufes Princeffes , victimes volontaires
, fe dévouer aux horreurs de la contagion
, pour conferver les jours de leur
père ; lui prodiguer de leurs royales mains
des fecours dont la douceur alloit jufqu'au
fond de fon ame fufpendre la violence
de la douleur & charmer les angoiffes
de la mort . Le Ciel qui nous a ravi
le père , s'eft contenté de nous faire
trembler fur le fort des enfans ; & en gémiffant
de fa rigueur nous rendons
grâces à fa clémence . M. de la Condamine
a été affez heureux pour n'être pas
témoin de notre perte & de nos alarmes ;
fans doute il auroit comme nous prié le
Ciel d'épargner à la France ces horribles
preuves de fon opinion.
>
Mais que dis-je , Meffieurs ? s'il a
échappé à un fpectacle douloureux pour
un coeur françois , il a perdu la plus brillante
époque de fa gloire ; il a perdu fon
plus beau triomphe. Le chef de l'Etat
les deux appuis de la Couronne
gufte Princeffe , fe foumettant à la fois
à cette méthode fi long temps combattue ,
dont il fut l'intrépide défenfeur : quel
moment pour lui s'il eût vécu ! Et ce mo
• une au158
MERCURE DE FRANCE.
ment , Mellieurs , non-feulement fon
zèle & fes talens l'ont hâté , mais la pénétration
l'avoit prévu . Vous me faurez
gré fans doute de rapporter les termes ,
j'oferois prefque dire de fa prophétie :
L'inoculation
, dit il , s'établira quelque
jour en France. Mais quand arrivera ce
jour ? Ce fera peut - être dans le temps
funcfte d'une cataſtrophe
femblable à
celle qui plongea la Nation dans le deuil
»en 1711. »
"Les derniers jours de M. de la Condamine
payèrent par différentes infirmités
les travaux de fes premières années . Celle
qu'il fouffroit le plus impatiemment étoit
fa furdité , parce qu'elle contrarioit fa
paffion favorite. Ceux qui favoient la
caufe de fon état ne pouvoient le voir
fans un fentiment de refpect : j'ai vu
moi-même , Meffieurs , quelque temps
avant fa mort , ce Philofophe , victime
de fon zèle pour les Sciences , avec cette
forte de vénération qu'inſpire la vue de
ces guerriers mutilés au fervice de l'Etat .
Cependant la fource de fes infirmités
en étoit le dédommagement. Dans l'honorable
repos de fa vieilleffe , il revoyoit en
efprit cette riche variété d'objets qu'i
avoit vue des yeux .
Mais fa plus douce confolation , c'étoit
AOUST. 1774. 359
T'attachement de fa digne époufe : fi jaamais
l'hymen eft refpectable , c'eft furtout
lorsqu'une femme jeune adoucit à
fon époux les derniers jours d'une vieimmolée
au bien public. La fienne aimoit
en lui un mati vertueux ; elle refpectoit
un citoyen utile. Cette impétuofité inquiéte
, qui dans M. de la Condamine
reffembloit quelquefois à l'humeur , loin
de rebuter fa tendreffe , la rendoit plus
ingénieufe. Elle le confoloit des maux
du corps , des peines de l'efprit , de fes
craintes , de fes inquiétudes , de fes ennemis
& de lui - même ; & ce bonheur
qui lui avoit échappé peut - être dans fes
courfes immenfes , il le trouvoit à côté
de lui , dans un coeur tendre , qui s'im
pofoit , par l'amour conftant du devoir ,
ces foins recherchés qu'inſpire à peine le
fentiment paflager de l'amour. »
L'orateur rend ainfi fes hommages à
l'Académie. « Ici fe trouvent réunis tous
les genres de talens , ici la tragédie & la
comédie m'offrent ce qu'il y a de plus
touchant dans la peinture des pallions
& de plus piquant dans la peinture des
mours. Ici la poêlie , tantôt peignant
avec magnificence les phénomènes des
faifons , tantôt deſcendant avec nobleſſe
à des badinages ingénieux ; l'éloquence
160 MERCURE DE FRANCE .
célébrant dans les Temples & les Lycées
les vertus des grands hommes ; les principes
des arts difcutés , leurs procédés embellis
par le charme des vers ; l'art important
d'abréger l'étude des langues , la
connoiffance profonde des langues anciennes
, la nêtre enrichie par vos ouvrages
, épurée par le commerce de ce que
la Cour a de plus grand par la naiffance ,
de plus aimable par l'efprit ; la morale
déguifée fous d'agréables fictions; l'hiftoire
écrite avec éloquence & fans partialité
; la fable , qui créée par un esclave dans
la Grèce , eemmbbeelllliiee àà RRoommee par un affranchi
, fe glorifie de devenir , entre
les mains d'un des premiers hommes de
la Cour , l'inftruction des Grands & des
Ruis tout femble m'offrir la réalité de ce
fabuleux Hélicon où habitoient toutes
les Divinités des Arts .
·
Et quelles couleurs prendai je pour
peindre cet homme qui réunit à lui ſeul
tous les gentes , qui , dans la carrière des
Lettres , après avoir , comme un autre
Hercule , épuifé tous les travaux , ne s'eſt
point , comme lui , permis de repos , & ne
s'eft point prefcrit de bornes ; dont le génie
eft également étendu & fublime , qu'on
pourroit comparer , par une image gigantefque
, s'il ne s'agiffoit de lui , à ces
A O UST. 1774. 161
montagnes , qui , non contentes de dominer
la terre par leur élévation , l'embraffent
encore fous différens noms par
l'immensité de leur chaîne.
Voyez avec quel intérêt l'orateur fe
rend l'interprète de la Nation dans le ta
bleau qu'il fait de ce jeune Monarquè
dont la bonté active a devancé nos eſpérances
, qui a effayé par des bienfaits la
douceur de régner. Augufte efpoir de la
France , jouiffez de votre gloire , jouiffez
du bonheur , que vous méritez fi
bien, de commander à des François . Tant
d'autres Princes ont des fujets , & vous
avez un Peuple , un Peuple qui reffent
pour les Rois l'ivreffe de l'amour & l'enthoufiafme
de la fidélité ; qui obéit à la ·
tendrefe , qui fe laiffe gouverner par
l'exemple. Entendez - vous ces applaudiffemens
qui vous reçoivent , qui vous
affiégent au fortir de votre Palais ?
Voyez- vous cette foule qui s'empreffe
autour de votre char ? Et lorfqu'au
milieu de ces cris d'alegreffe , ralentif
fant votre marche , charmé de voir votre
Peuple ; lui prodiguant , fans pouvoir
l'en raffafier , le bonheur de vous
voir , vous prolongez vos plaifirs mutuels
, eft- il , fut- il jamais un triomphe
que vous puiffiez encore envier ? Ces ape
162 MERCURE DE FRANCE .
•
plaudiflemens ne font point un vain bruit :
c'est le gage de notre bonheur & de notre
gloire. Un Roi avoit chargé un homme de
fa Cour de lui rappeler tous les jours
Les devoirs ; votre Peuple vous le rappelle
de la manière la plus touchante : en vous
annonçant qu'il vous aime , fes cris vous
difent affez de l'aimer , & votre coeur vous
le dit encore mieux . Pourrions nous crain
dre les flatteurs ? Mais quand vous n'en
feriez pas naturellement l'ennemi , quel
charme pourriez vous trouver à la fauffe
douceur de l'adulation , après avoir éprou
vé la douceur pure de ces acclamations fi
Batteufes ? Malheur au Souverain , qui
après avoit goûté le plaifir d'être aimé de
fes Sujets , peut voir tranquillement les
coeurs fe refermer pour lui !
La plus grande partie de ces fidèles Sujets
ne peut vous faire entendre les cris de
fon amour ; mais elle vous envoie le prix
de fes fueurs , mais fon fang eft prêt à
couler
pour vous. Déjà du milieu de la
capitale s'eft répandu dans les provinces ,
dans les villes , dans les armées , fous les
cabanes du pauvre le bruit des prémices
heureufes de vorte règne .
Bien loin de redouter votre jeuneffe ,
nous en tirons d'heureux augures. C'eſt
l'âge où l'ame fenfible & tendre s'ouvre
A O UST. 1774. 163
à l'amour du beau , & s'épanouit à la vertu.
Nous croyons voir ce moment , le
plus intéreffant de la Nature , ce moment
de l'aurore , où tout s'éveille , tout fe ranime
, tout reprend une nouvelle vie. Ce
plaifir fi touchant , de rendre un peuple
heureux , vous en favourez mieux la douceur
, en le partageant avec votre auguſte
Epoufe , qui préfente le plus beau fpectacle
que la terre puiffe offrir au Ciel ; la
beautébienfaifante fur le trône. Combien
de fois vos coeurs fe font ils rencontrés
avec délices dans les mêmes projets de
bienfaifance ! Couple augufte , autrefois
votre bonté étoit trop refferrée dans
le fecond rang de l'Etat ; eh bien ! la voilà
libre ; un vafte Empire lui ouvre une
immenfe carrière . Tous deux à d'heureufes
inclinations , vous joignez de grands
modèles : la Reine , une mère adorée
de fes fujets ; vous , un Père qui eût été
adoré des fiens , fi le Ciel ..... Mais
hélas ! me rouvrons pas la fource de nos
larmes . Il vous parle , ce Père , du fond
de fon tombeau . Mon fils , dit - il , fais :
nce que j'aurois voulu faire , rends heureux
ce bon Peuple ; je me confolois :
»quelquefois d'être deſtiné au Trône , par
l'efpérance de lui prouver mon amour
& de mériter le fen ». Vous hériterez
164 MERCURE DE FRANCE.
B
auffi de fon goût pour les lettres & les
Arts , dont la culture fuppofe toujous un
Etat heureux & floriffant ; ce font des
fleurs qui naiffent après les fruits . Vous
ne pouvez les aimer fans protéger ce Corps'
illuftre , qui , pour le louer par les
expreffions même de votre augufte Epoufe
, a fait de la Langue Françoife la langue
de l'Europe. Pour moi , qu'il daigne
adopter aujourd'hui , je me féliciterai à
jamais de vous avoir offert le premier ce
tribut académique , & je regarderai toujours
cette époque comme la plus glorieufe
de ma vie. »
Ce beau difcours a été fuivi de l'éloquente
réponse de M. l'Abbé de Radonvillers , directeur
de l'Académie ; nous allons en rapporter
quelques traits .
Vous venez prendre place parmi nous
plus tard que nous ne devions l'efpérer.
L'événement le plus funefte nous a tenus
long temps renfermés dans la douleur &
dans le filence . Bien-tôt il a entraîné après
lui d'autres fujets d'alarmes
Nous avons tremblé pour de nouvelles
Iphigénies , victimes courageufes , non de
l'ambition d'un père , mais de la piété
filiale. Trois foeurs , placées à côté l'une
AOUST. 1774 165
de l'autre fur le même autel , préparées
au même facrifice , ont vule glaive longtemps
fufpendu.... Hâtons- nous de dire
qu'il n'a pas frappé. Le même coup qui
en frappoit une , les immoloit toutes les
trois.
On commençoit à peine à refpirer
lorfqu'on apprend que les têtes les plus
élevées de l'Etat fe préparent à braver la
cruelle maladie dont nous déplorions
les ravages. A cette nouvelle , tous les
coeurs font émus , tous les efprits font partagés
....
Enfin , nos craintes font diffipées , &
diffipées pour toujours . Qu'il nous fereit
doux de nous livrer aux tranfports de la
plus vive alegreffe ? Mais dans ces jours
d'un deuil général , des tranfports de joie
ne nous fontpas permis,
La Nation n'a pas ceffé encore de donner
des larmes à fon Roi ; & l'Académie ,
qui les partage , y joint celles qu'elle doit
afon augufte Protecteur . Notre amour
eft la mefure de nos regrets : eh ! quel
Prince fut jamais plus aimé ? Ne me demandez
pas s'il fut adoré dans fa famille ;
demandez - le à tous fes auguftes Enfans
ou fi le refpect ne vous permet pas de les
interroger , jetez feulement les yeux fur
les Princefles fes filles ; vous verrez les
;
166 MERCURE DE FRANCE.
marques récentes de leur tendreffe , comme
de leur courage . Louis étoit Roi , &
il eut des amis : ne vous en étonnez pas ;
il les aimoit lui - même comme il en
étoit aimé .... »
་
Le favant directeur dit au nouvel Académicien
:«La place que vous venez prendre
aujourd'hui , étoit due à l'Auteur des
Géorgiques Françoifes. Votre poëme ,
qui a pour tous vos lecteurs le mérite
d'une verfification élégante & facile , a
encore un autre mérite pour nous : il a
enrichi notre littérature nationale . Jufques-
là Virgile ne fe trouvoit point dans
un cabinet de livres françois . Les traductions
en vers qui en ont été faites autrefois
, font oubliées , & les traductions
en profe ne font pas Virgile : une marche
lente & timide peut- elle atteindre un vol
rapide & hardi ? La profe conferve le
fond de l'ouvrage ; mais qu'est- ce que le
fond d'un ouvrage d'efprit , dépouillé de
fes plus beaux ornemens.... »
« Pourfuivez , Monfieur , vos travaux
fur l'Enéïde. Des amis éclairés , confidens
de vos ouvrages , applaudiffent déjà
à vos effais. Parcourez toute la carrière ;
le fuccès des premiers pas vous eft un garant
affuré de la gloire qui vous attend au
terme. Je fais que vous pourriez auſſi
AOUST . 1774. 167
; vous couronner de vos propres lauriers
& les vers que nous allons entendre en
feront la preuve. Mais ne penfez pas qu'en
nous donnant une Enéïde françoiſe , vous
renonciez au nom d'Auteur : traduire de
beaux vers en beaux vers , c'eſt écrire de
génie ....
Suit l'éloge de M, de la Condamine ,
qu'il peint avec autant de nobleffe que de
précifion .
"M. de la Condamine aimoit de goût
le bien public & les Sciences , comme ou
aime ordinairement les plaifirs , les honheurs
& les richeffes . C'étoit en lui une
paffion ; & quand il voyoit jour à la fatis
faire , il comptoit pour rien les obftacles
les travaux & même les dangers. Cette
paffion toujours brûlante dans fon coeur ,
s'enflammoit encore davantage par le choc
de la difpute . Alors , défenfeur inébranlable
de la vérité combattue , il la foutenoit
avec tant de chaleur , avec de fi grands
efforts pour la faire triompher , qu'on
pouvoit mettre endoute s'il auroit eu aučun
regret d'en être la victime... »
L'orateur finit par cet hommage fi intéreffant
, rendu au nom de l'Académie à
fon nouveau protecteur .
Pour remplir les devoirs de la place que
j'ai l'honneur d'occuper aujourd'hui , j'ai
168 MERCURE DE FRANCE .
vu.
commencé mon difcours par les regrets
dûs à l'augufte Protecteur que nous avons
perdu ; je le terminerai par l'hommage
que doit l'Académie dans cette première
féance publique, à fon nouveau protecteur.
Aurefte , Meffieurs , n'attendez pas de
moi le langage étudié d'un orateur qui
emploie les couleurs de l'éloquence ; je
parlerai le langage fimple d'un témoin
qui dépofe fidèlement ce qu'il a
Ayant eu l'honneur d'approcher ce Prince
pendant long-temps , la vérité que je devois
par état lui dire à lui - même , je vous
la dirai de lui avec la même fincérité. La
juftefle d'efprit , la droiture de coeur ,
l'amour du devoir ; telles font les qualités
principales dont le germe s'eft montré
dans le Roi dès fon enfance , & que
vous voyez le développer tous les jours,
depuis fon avénement au Trône . Il en est
d'autres , non moins importantes pour
fa gloire & pour notre bonheur , que vous
verrez dans les occafions fe développer
également . Ami de l'ordre , il maintiendra
le refpect pour la religion , la décence
des moeurs , la règle dans toutes les
patties de l'adminiftration . Ennemi des
frivolités , il dédaignera un vain luxe ,
de vaines parures , un vain étalage de difcours
AOUST. 1774. 159
cours fuperflus. Ne craignez pas que la
louange l'enivre de fon encens . La louan
ge , dès qu'elle approchera de l'adulation
, n'arrivera pas aifément juſqu'à lui .
Loifque les hommages dûs au Tròne ne
lui ouvriront pas l'entrée , il faura
repouffer en l'écoutant avec un air de
froideur & peut être d'indignation . D'or
dinaire on dit aux Rois de fe garder des
flatteurs : aujourd'hui il faut dire aux flatteurs
de fe garder du Roi . Cependant
être Roi à dix-neuf ans ! Mais rappelezvous
, Meffieurs , que c'eft à dix- neuf
ans précisément que Charles le Sage , le
Reftaurateur du royaume , prit en main
les rênes du Gouvernement . Puiffent nos
neveux , après l'expérience d'un long rè
gne , donner à Louis XVI le même furnom
que nos ancêtres ont donné à Charles
V
Ces difcours que le Public a entendus
avec fenfibilité, ont été faivis de la lecture
que M. l'Abbé de Lille a faite de fa Satire
fur le Luxe ; Poëme rempli de traits ad
mirables & énergiques contre le luxe &
des vices qu'il occafionne.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
SPECTACLES.
OPER A.
L'ACADÉMIE royale de Mufique continue
les repréfentations du Carnaval du
Parnaffe avec fon Prologue. Ce ballet eft
compofé d'airs agréables & faciles tant
pour le chant que pour les danfes qui fe
répètent & fe retiennent par les Spectateurs
, mais qui , en leur donnant le plaifir
de prévenir ou de fuivre l'acteur & l'orchefte
, leur ôtent le piquant de la nouveauté
& le charme de l'exécution d'une
mufique plus forte & plus expreffive .
Mile Rofalie joue avec beaucoup d'art
& de gaieté le rôle de Thalie en l'abfence
de Mde l'Arrivée . M. le Gros chante fupérieurement
le rôle d'Apollon , fi favorable
à fon organe , le plus brillant & le
plus flatteur que l'on puiffe entendre . On
ne peut trop applaudir la danfe noble &
impofante de Mlle Heinel ; l'élégance &
la perfection de la danfe de Mile Guimard;
l'étonnante vivacité & la gaieté de
Mile Perlin .
Mile Mallet a débuté à ce théâtre pour
A O UST. 1774. 17 !
le chant. Elle a fait entendre une voix
agréable , flexible & étendue , quoique
retenue encore & gênée par la timidité &
Par le peu d'habitude du chant dramatique.
- COMÉDIE FRANÇOIS E.
LES Comédiens François continuent de
jouer le Vindicatif , drame nouveau en
cinq actes & en vers , de M. Dudoyer.
Quelques changemens faits au rôle du
Vindicatif, quelques adouciffemens dans
les traits un peu trop marqués de ce caractère
, quelques corrections dans ce
drame , en rendent la repréſentation plus
intéreffante.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont donné le
lundi 18 Juillet , la première repréſentation
de la Fauffe- Peur , comédie nouvelle
en un acte, mêlée d'ariettes ; les paroles
font de M. M *** ; la mufique eft
de M. Darcis le fils , le même qui a fair ,
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
il y a quelques années , la muſique du Bat
mafqué.
-
>
La Marquife de ** , jeune veuve , a
eu l'imprudence d'écrire quelques lettres
au Chevalier de ** dont celui- ci veut
profiter pour le donner l'air d'un homma
à bonnes fortunes. Mais comme il a beaucoup
d'amour - propre , il tombe facilement
dans les piéges tendus à la vanité.
La Comteffe de ** , d'accord avec la Marquile
, feint de l'amour pour le Chevalier
& parvient à lui faire facrifier ces lettres
qu'elle rapporte à fon amie . Alors la Mar.
quife fonge au moyen de fe venger du fat &
de le perfiffler. Elle lui écrit & lui donne un
rendez- vous . Cependant le père de la Marquife
eft alarmé de la jeunefle de fa fille ;
inais il eft bientôt rafuré quand elle lui
dit que fon projet eft de faire l'acquifition
de la Terre où elle fe trouve , & de
choifir , le jour même , un époux qu'elle
ne veut pas encore nommer , mais dont
le choix lui fera honneur. Ce futur eft le
Marquis de qui prend d'abord de la
jaloufie & qui entre enfuite dans les
projets de la Marquife, pour punir le Chevalier.
Un M. Raille le croit aimé & vient
faire parade du talent qu'il a d'imiter l'Allemand
, l'Anglois , le danfeur , le chanteur
Italien & François ; la Marquife s'a
**
"
AQUST. 1774. 173
mufe de lui , mais fans lui donner d'efpérance,
Le Chevalier arrive plein de
confiance & de fuffifance. La Marquife
feint la douleur & le dépit d'une amante
trabie. Le Chevalier la traite légèrement .
Alors on apporte des glaces ; & quand
elles font prifes , la Marquife dit au Chevalier
qu'elle n'a pa foutenir fa perfidie ,
& qu'elle s'eft empoisonnée. Le Chevalier
dit en riant que c'eft porter trop loin
un amufement , & lui donner une fin trop
tragique ; mais il eft lui - même fort épouvanté
, quand la Marquife ajoute qu'elle
s'eft auffi vengée de lui , & que la glace
étoit préparée pour le punir . La Marquife
fe fauve. Le Chevalier crie au fecours ; il
croit déjà fentir l'effet du poifon . Lesgens
de la Marquife viennent au bruit , & concourent
à perfiffler le chevalier. Arrive auffi
M. Raille déguifé en médecin , qui joue
parfaitement fon rôle pour inquiéter &
pour impatienter cet amant. Le prétendu
médecin fait venir le corps de la Pharmacie
; & la Marquife elle - même paroît
brillante de ſanté & de gaieté. Le Chevalier
voit alors qu'il eft joué ; M. Raille
fe découvre & fe moque auffi de l'amant.
Un petit apothicaire , forti d'un grand
mortier, chante au Chevalier d'avaler cette
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
fâcheufe pilule. Enfin la Marquife n'attend
plus que leMarquis pour déclarerfon choix.
Le Marquis ne paroît point ; on vient au
contraire annoncer qu'il s'eft rendu l'acquéreur
de la terre que la Marquife vouloit
acheter ; & fes vaffaux arrivent pour
lui faire hommage ; mais il s'empreffe
bientôt lui même de rendre fes devoirs à
la Marquife , & d'accepter fa main . Le
Chevalier & M. Raille fe retirent confus.
La pièce fe termine par le confentement
que le père de la Marquife donne à fon
choix . On chante des vaudevilles .
Cette pièce n'a eu qu'un foible fuccès.
L'action a paru languir & avoir peu d'intérêt
; les perfonnages ont un caractère indécis
; les fcènes font peu liées . C'eft un
plan en général qui a paru mal conçu &
foiblement exécuté , quoiqu'il y ait des
détails affez comiques , comme l'ariette
de M. Raille , qui parodie d'une façon
plaifante différens caractères. On s'eft
- auffi amufé de l'inquiétude du fat , qui fe
croit empoisonné .
La musique eft d'un très jeune homme
qui annonce du talent ; qui a de la mémoire
& de l'adreffe , mais dont le ſtyle
n'eſt pas encore formé , comme il pourra
l'être avec l'âge par l'expérience , par l'obA
O UST. 1774. 175
fervation de la nature , par le confeil des
habiles maîtres & par une étude réfléchie.
à ce
M. Grétry & d'autres habiles maîtres
ont accoutumé le Public à entendre ,
théâtre , une mufique tout - à tour pittorefque
, éloquente , expreffive & paffionnée
qui fait imiter avec précifion & fe
montrer la fidelle interprète des fentimens
& des paffions . Ce n'eft plus un art dans
lequel le compofiteur puiffe procéder au
halard & offrir des traits vagues & indécis
; on exige à préfent que le muficien
ne laiffe dans fes compofitions rien de
froid ni d'équivoque . On veut fentir partout
dans les compofitions muficales cette
vérité embellie qui eft le fecret du génie
& le charme de l'art imitateur .
Les acteurs qui ont joué dans cette pièce
font M. & Mde Trial ; Mde Moulinghen
, MM . Julien , Suin & Meunier. Ils
ont mis dans leur rôle beaucoup d'intel
ligence & de vérité.
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
NOTICE fur M. Hulin , Miniftre du feu
Roi de Pologne , Duc de Lorraine &
de Bar.
MESSIRE Jacques Hulin naquit à Paris le 20
Octobre 1681 , fur la paroifle de St Gervais , &
fut baptifé le lendemain 21 dans cette Eglife.
M. Jacque Hulin fon père étoit un des Officiers
de Monfieur , Duc d'Orléans . M. Hulin fit fes
études avec le plus grand fuccès . Il les finit de
bonne heure.
Il fe diftingua d'abord par fon application ,
fon
intelligence , fon exactitude & fon extrême modeftie
, ainfi que par fa parfaite probité : vertus
qu'il a confervées toute la vie. Il étudia au colfége
des Quatre- Nations , ainfi que fes deux frères
décédés dans l'état eccléfiaftique il y a plus dé
quarante à cinquante ans.
Il excella fur-tout dans fes premières années
dans la philofophie qu'il étudia fous le célèbre
Pourchot , qui fut fon maître & fon ami. Mais la
partie de la philofophie qu'il aima de prédilection
fut la logique , ainfi que la morale qu'il
étudia toate fa vie en politique & en philofophe..
Né avec un coeur parfait & un efprit droit &
pénétrant , il n'eftimoit rien plus que l'exactitude ,
la juftefle de l'efprit & celle des fentimens.
Il étudia quelques années en théologie , ſe fit
tonfurer , prit fes degrés en droit , & pofléda
quelques bénéfices qu'il quitta quelque temps
après.
A O UST. 1774. 177
Sa rare prudence le fit bientôt goûter & rechercher
des Miniftres qui l'affocièrent au foin des
affaires étrangères. Il y brilla. Voici ce qu'écrivit
, le 30 Juillet 1730 , à ſon ſujet , M. de Chauvelin,
Garde des Sceaux de France , au Miniftre de
la Cour d'Espagne.
« La maladie confidérable de M. le Marquis de
»Brancas , Ambafladeur du Roi auprès du Roi
ad Efpagne , pouvant , Monfieur , être très lonague,
& les affaires à traiter entre les deux Cours
étant à un point où le moindre délai feroit trèspréjudiciable
aux intérêts de l'un & de l'autre
je fais partir , fuivant les intentions du Roi ,
M. Hulin qui aura l'honneur de rendre cette
lettre à Votre Excellence , par laquelle je vous
andemande pour lui toute créance , & de lui procurer
celle de Lours Majeftés Catholiques , dans
pele cas qu'Elles jugeroient à - propos de le faire
mapprocher d'Elles & de l'entendre. Sa faceffe &
fon intelligence éprouvées depuis longtemps ,
m'affurent que Votre Excellence le jugera digne
du choix qui a été fait de lui , pour , dans tous
ples cas que M. le Marquis de Brancas feroit
malheureusement hors d'état de fuivre les affaipores
, de le fuppléer , autant qu'il fera poffible. H
eft en effet très inftruit de tout ce qui a rapport
paux conjonctures préfentes fur lesquelles j'espère
que Votre Excellence ne fera point de difficulte
de s'expliquer à lui avec une confiance propor
ptionnée à celle que nous avons ici en fes bonnes
qualités , fes talens & fes connoiffances. » Quel
éloge , & par quelle bouche !
M. Hulin en effet fut revêtu des pleins - pouvoirs
de S. M. , & eut grande part au luccès . Auffi
Jui en marqua -t-Elle fa fatisfaction dans l'honorable
brevet de penfion qui lui en fut expédié
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
auffi-tôt après cette légation finie en 1733. Le
Roi Louis XV , de glorieufe mémoire , ce Prince
fi chéri , a fait lui-même l'éloge de fon Miniftre
"dans la lettre que S. M. écrivit au Roi de Pologne
, Duc de Lorraine & de Bar fon beau - père ,
Te 17 Avril 1737 .
«Monfieur mon Frère & Beau - Père , tout ce
qui me procurera des relations plus fréquentes
avec vous me faiſant beaucoup de plaifir , vous
ne pouvez douter de celui avec lequel j'ai appris
que vous avez nommé le fieur Hulin pour
réfider auprès de moi , en qualité de votre Miniftre.
Les motifs qui vous ont déterminé à le
choifir pour cet emploi augmentent les difpofi→
tions dans lefquelles je fuis de donner une entière
créance à tout ce qui me fera dit de votre
part. Quoique je fois tres content des fervices
que le fleur Hulin m'a rendus juſqu'à préſent ,
je le ferai encore davantage , fi je le vois s'attacher
autant que je l'espère à vous confirmer dans
l'idée que vous devez avoir de mes tendres fentimens
pour vous , &c.»
Après la mort du feu Roi de Pologne , Duc de
Lorraine & de Bar , le Roi marqua à M. Hulin la
fatisfaction que S. M. reflentoit des fervices qu'il
avoit rendus pendant tant d'années au feu Roi de
Pologne fon beau - père , par une lettre , une tabatière
enrichie du portrait de S. M. , & par un
brevet d'une penfion de fix mille livres."
Pendant plus de trente ans M. Hulin a joui de
la confiance entière du feu Roi Staniflás , de la
Reine & de la Reine de Pologne! Plufieurs lettres
de S. M. Polonoife l'ont établi lon Miniftre Pléinipotentiaire.
1 la furvit d'abord à Meudon, puis
à Chambord , enfuite à Lunéville , & enfin il a
réfilé depuis pendant la vie du Roi le Bienfaifant,
A O UST. 1774. 179
2
Paris , en qualité de fon Miniftre auprès du Roi,
à la fatisfaction de Leurs Majeftés.
Il devint l'intime ami de tous les Seigneurs de
Pologne , & autres attachés au Roi de Pologne
fon maître; du Duc Offolinski , de l'illuftre Maifon
de Sapieha , de celle de Jablonowski , du
Comte de Potoski , Palatin de Beltz ; de M. le Maréchal
de Bercheny , & c.
Il fut d'abord envoyé de la Cour de France dans
la plupart des Cours de l'Europe , dont il favoit
parfairement les langues , fur tout le Ruffe , l'Allemand
, l'Espagnol , le Portugais , l'Italien &
l'Anglois , & c.
Il a donné fes manufcrits ruffes & polonois à
M. le Docteur Sanchez , ancien premier Médecin
de l'Impératrice de Ruffie , fon ami. Il poffédoit
éminemment la langue , ainfi que tous les auteurs
Grecs & Latins , & fut l'ami de tous les gens -delettres
, de tous les lavans & des artiſtes les plus
habiles. Ayant mis dans les premières tontines ,
il n'a joui de fes revenus que pour en faire part
aux malheureux & pour obliger fes amis. Ses
jours n'ont été qu'un titlu de bienfaits . Par fon
teftament il récompenfe fes domeftiques , n'oublie
point les pauvres ; laifle un prix pour l'agriculture
; une fomme pour faire apprendre des métiers
, & il s'eft rendu à lui - même le doux témoignage
qu'il a donné des marques de fon eftime à
tous les amis de fon vivant ou par fes dernières
difpofitions.
Vers fes derniers jours , il a pleuré la perte de
Louis le Bien- Aimé , en difant : J'ai trop vécu !
Son ame s'eft épanouie en voyant Louis XVI ,
arrière- petit- fils du Roi Staniflas fon maître , fur
le trône , cejeune Roi fi fage & fi précieux ; & ne
H vj
180 MERCURE DE FRANCE .
4
pouvant foutenir une extrême douleur & une joie
fi fenfible , il est mort comme un flambeau qui
s'éteint , après avoir reçu le Viatique le 28 Mai
dernier , fur les deux heures après - midi ; il a été
inhumé en l'Eglife royale de St Germain l'Auxerrois
la paroifle , dans fa 93. année , le 29 Mai
1774 , fur les neuf heures du foir , univerfellement
honoré , cftimé & regretté .
LETTRE de Madame de Laiffe , en réponfe
à la critique de Mde la Baronne
de Prinfen , dans le Journal des Dames
du mois de Juin.
Voulez -vous bien , Madáme , agréer les marques
publiques de ma reconnoiffance & de mon
admiration. Une jolie femme ou un Abbé peuvent
feuls mettre dans une critique très fage
d'ailleurs , autant de douceur , & un coloris auffi
frais qu'il eft riant. La meilleure de toutes les
critiques , Madame , c'eft de comparer mon
ouvrage au vôtre : l'analyfe que vous faitesde
mes contes eft préfentée d'une manière fi
agréable , que me faifant illufion pour un moment
, j'ai ofé les croire bons : mais bientôt
ramenée par vos douces & judicieuſes réflexions
je les ai vus tout auffi mauvais que vous paroiffiez
defirer qu'ils foient trouvés . Guérie de mon
erreur, j'ai fenti augmenter, s'il eft poffible, la
haute eftime que déjà vous m'infpiriez .
Puis -je , Madame , fans yous déplaire , vous
préfenter quelques réflexions ? Vous reconnoîtrez
leur ineptie ; elle vous confirmera dans l'idée
A O UST. 1774. 181
que mon ouvrage vous a donnée , Madame ,
ma manière de voir.
de
Le premier de mes contes vous paroît tour
à fait ridicule , les objets dégoutans ; les faits
dénués de vraisemblance : voilà par où commence
le jugement que vous en portez . Ces
expreffions font nobles ; elles ont une certaine
douceur qui va à l'ame. On peut juger par
elles du fang froid que Madame de Prinfen a
mis dans fon travail : auffi trois mois le font- ils
paffés , avant qu'elle ait voulu donner au public
cette importante analyſe. Moins conféquente , j'y
réponds à l'inftant .
que
Ces deux feuls objets de votre jufte critique ,
Madame , m'ont paru préfenter, d'une manière
vraie , une oppofition de façon de penfer
faite pour intéreffer. Julie , femme d'un catactère
doux , fenfible , vertueufe , fans prétentions
, eft à mes yeux telle que je voudrois
toutes les femmes fuflent , pour faire le bonheur
de ceux auxquels le fort les lie ; telle que
je voudrois être , & comme je vous vois , Madame
; au moins ne vous plaindrez-vous pas
de mes yeux ) . Eléonore eft un monftre : oh !
vous avez raifon Madame ; mais ce monftre
dans mon anecdote fe punit de fon fortfair ,
tandis que les vertus de Julie font récompenfées
par un bonheur conftant . Je croyois , Madarne
que le but de tout ouvrage moral devoit être
de mettre fous les yeux du lecteur le vice
puni & la vertu triomphante ; tels ont du
moins penfé nos meilleurs Poëtes . Racine
même a ofé peindre la vertu malheureufe ;
c'eft cependant le feul qui ait ôté à la
Tragédie ce qu'elle a de terrible. On voit
182 MERCURE DE FRANCE.
Hypolite , le vertueux Hypolite dans la Tragédie
de Phèdre , périr malheureuſement ; le
Comte d'Effex , dans Corneille , condamné à
la mort par
une Reine plus ambitieufe que
tendre. Crébillon , plus noir , a préfenté des
objets qui doivent vous paroître odieux ,
Atrée & Thiefte.... ho ! Madame , vous n'auriez
jamais pu vous réfoudre à lire juſqu'à la
fin de telles horreurs; Mahomet du grand
Voltaire a dû vous faire frémir.
Je vous vois d'ici fourire & vous écrier :
eft-elle affez vaine cetre petite perfonne ; elle
ofe fe comparer aux plus grands génies , ( &
fon genre à celui de ces illuftres mortels ! )
eh non , Madame je me :
mets à ma place ;
mais parlons du genre ; il faudra fans doute
jerer au feu tous les romans de l'Abbé Prévost ,
l'admirable Clarice , les romans Anglois , l'inimitable
M. Marmontel même dans quelquesns
de fes contes. En vérité , Madame , il
faut toute ma confiance en vous , pour que je
puiffe croire ce que vous écrivez . Mais pourquoi
votre franchiſe , Madame , ne vous a - t- elle
pas permis de me donner de mon ouvrage
l'idée que vous voulez infpirer au Public ? Avec.
quelle reconnoiffance j'aurois reçu cet avis
charitable ! Les grâces qui accompagnent tout
ce que vous dites , me l'auroient rendu plus
agréable encore : mais votre bouche , tant accoutumée
à peindre le fentiment & fes douces
expreffions, ne fçait point s'ouvrir pour condamner.
1
Vous blâmez ma manière d'écrire : oh ! je
me la juftifierai point ; mais ce dont je ne puis
m'empêcher de demeurer convaincu , c'eft
A O UST. 1774. 183
qu'avec ma manière d'être , il eft impoffible
de préfenter un tableau dégoûtant & bas ; l'ame
, Madame › perce travers ce que l'om
écrit : il me femble que dans mon ouvrage
on y voit la mienne ; & c'eft ce qui me le fait
aimer.
Mon fecond conte , qui a pour titre : le
bonheur n'eft pas impoffible , vous paroît plus
mauvais que le premier , fa morale monftreufe
Ah ! Madame , de quelle délicatefle , de quelle
fineffe d'organe, yous doua la Nature Ce
préfent peut être funefte à votre bonheur ; vos
tre converfation gaie & pleine de faillies
eft moins févère que votre jugement ; c'eft
fans doute par pitié pour les oreilles groffières
qui vous écoutent avec tant de plaifir ..
Voilà ce qui fait la fupériorité.. (
>
Vous prétendez , Madame , qu'un homme
affez infortuné pour s'être rendu coupable une
fois , ne peut jamais être heureux ? Je ne fuis
plus étonnée qu'il y ait tant d'êtres mécontens ;
je croyois , moi , fimple créature, que des années
de repentir, une fermeté conftante dans le bien ,
pouvoient réparer autant qu'il eft en foi , le mal
paffé , & aflurer la félicité à venit.
1.
Les dangers d'une mauvaife éducation .
Ce titre ne vous paroît pas mieux rempli que
les autres c'efttune preuve bien certaine, Madame
, de mon peu de lumières ; je vais en
quatre mots peindre Mademoifelle de .
Cette fille en fortant des mains de fa nourrice,
paffe dans celles d'une tante Abbelle : loin
d'être contrariée dans fes goûts, on y applaudit ,
#
..... a
184 MERCURE DE FRANCE.
fes défauts augmentent avec l'âge , & l'éducation
n'y met point de frein ; nul principe ne
lui eft inculqué : à dix ans , à peine fçait - elle
lire, le premier ufage qu'elle fait de cette fcience,
c'eft de fire des romans qui échauffent fon
imagination & lui donnent une idée de l'amour ,
qui n'exifta jamais que dans ces livres dangereux:
fes actions répondent à l'inconféquence
de fes idées & à fon peu de principes ; elle croit
que la beauté fuffit pour mériter tous les hommages.
Combien de femmes ont été féduires
par cette folle idée , ont négligé ce qui pou
voit les rendre aimables , lorfque le règne de
la beauté feroit paffé ! Voilà , Madame , ce que
J'ai voulu peindre ; plaignez mon ineptie en
voyant combien j'ai manqué mon bat.
Oh! comme vous traitez mon orgueilleux: un
fot , Ini En ce cas il l'eft dans le conte feulement
: il pourroit l'être près de vous , Madame
; à mes yeux , c'eft une créature respectable ,
& , malgré les défauts , dans les fiens on voit
fon ame; elle eft belle ; & fa figure l'eft auffi.
Je l'ai mal peint , fi vous ne le jugez pas fait
pour exciter l'envie : j'ai des preuves contraires ;
Eliante eft une femme honnête & fimple ,
aimant la vertu , & qui ne condamna jamais
perfonne fon mari , cependant ( c'eft dans
l'ordre ) . Elle a cru , & je pense qu'elle avoit
raifon , que les parens de l'orgueilleux devoient
exciter fa pitié : c'eft le fentiment que les méchans
infpirent aux bons ; mais qu'il ne devoit
jamais les revoir , parce qu'ils avoient cherché
à lui ôter l'honneur .... Un calomniateur n'eftil
pas un être plus vil qu'un affaffin ?
Dans la jeuneffe du François , vous ne voyez ,
A O UST. 1774- 185
?
Madame , que le portrait de la première femm
du monde , & vos regards ne font point frappés
des étourderies du jeune homme dont j'ai fait
le portrait ; je l'ai donc toujours peint fage
Je croyois au contraire l'avoir préſenté comme
un être léger , tantôt efclave d'une coquette ,
qui , d'un homme brave , penfe faire un lâche ;
tantôt entraîné au vice par la fociété des gens
de fon âge , puis enfin ramené à la vertu par
la vertu même , fous le voile des grâces ; c'eft
la marche ordinaire . La Dame de Jomville eft
auffi rare que mon Eliante je n'ai vu en elles ,
que ce que toutes les femmes devroient être .
Je n'ai jamais defiré le don de l'efprit: au
contraire , je l'ai jufqu'ici regardé comme un
préfent fouvent nuifible au bonheur ; mais ,
depuis que je vous lis , Madame , j'ai plus
d'une fois gémi de n'en avoir pas aflez pour
fentir toute la fineſſe & la jufteffe de vos penfées
dans ce moment ci , Madame , fur- tout,
il eft bien cruel pour moi de ne pouvoir lé
gèrement piquer votre amour propre : alors une
difpute agréable s'éleveroit entre nous ; rien
ne feroit plus plaifant pour le Public , mais hé
las ! je ne fais que vous admirer.
Je viens encore de faire un ouvrage qui bientôt
paroîtra le titre avoit précédé mon travail
, comme j'ai fait jufqu'ici ; mais je l'ai
vite effacé , en lifant votre critique , & j'ai mis
à fa place ouvrage fans titre ; Minerve le don
nera : le Public jufte , quelquesfois févère , aura
bien -tôt nommé Madame la Baronne de
Prinfen .
Ou vous n'avez pas pris la peine de lire
mon Epître au fexe qui vous doit sa gloire,
186 MERCURE DE FRANCE.
ou vous n'avez pas cru , Madame , à ma fincérité
; fuffiez vous toutes , ai - je dit en la
terminant , plus belles , plus fpirituelles , plus
aimables que moi , je n'envierai aucun de ces
avantages , fi je puis dire avec vérité : oui ,
j'aime la vertu & j'en fuis la loi , tout autre
éloge ne fauroit me toucher. J'espère que
vous ne dédaignerez pas , Madame , l'aflurance
de ma vénération profonde & de l'admiration
réfléchie avec laqueile je fuis ,
La plus humble & la plus foumife
de vos fervantes ,
AParis , le 4 Juillet.
DE LAISSE.
COSMOGRAPHIE.
M. FRESNEAU Inftituteur de l'Academie
de enfans à Verfaillles , vient de
faire graver fon fon petit Atlas élémentaire,
aftronomique , géographique & hif
torique , adapté à la méthode , faifant
partie des tableaux de fon A. B. C. Cet
Atlas compofé principalement pour l'inftruction
des enfans confiés à fes foins ,
peut également fervir avec fuccès aux
perfonnes qui defirent s'inftruire des élé
mens de la Cofmographie. Il eft format
in- 8°. avec des explications. Prix 3 liv.
broché , & 4 liv. enluminé à la manière
Hollandoife.
A O UST. 1774. 187
On le trouve à Paris chez la veuve
Hérillant Imprimeur du Roi , & chez
Fortin Ingénieur-Mécanicien du Roi pour
les globes , rue de la Harpe ; à Verſailles
chez l'Auteur de l'Academie des enfans ,
& chez Blaifot au Cabinet Littéraire .
ARTS.
GRAVURES.
I.
LA MELANCOLIE , Eftampe nouvelle
gravée avec beaucoup de foin dans
la manière du crayon à la fanguine , par
l'éponſe de M. Maffard , d'après un defin
de M. Greuze Peintre du Roi ; cette
eftampe a huit pouces de hauteur & fix
de largeur. La mélancolie eft perfonnifiée
par une femme feule affife fur un banc
& dans l'attitude de la méditation . A
Paris , chez Maffard Graveur , rue St.
Hyacinthe , porte St. Michel , vis à - vis
le Serrurier.
I I.
Jeanne d'Arc , portrait gravé par M.
le Mire , fur un ancien tableau de l'Hôtelde-
Ville d'Orléans , & préfenté à M. de
188 MERCURE DE FRANCE.
Cipierre , Intendant d'Orléans. Ce portrait
de quatre pouces de hauteur fur trois
environ de largeur , eft gravé avec beaucoup
d'art & de délicatefle. Prix 24 fols.
A Orléans , chez Couret de Villeneuve
fils , Libraire ; à Paris , chez Maigret
Marchand d'Elampe , rue St. Jacques.
I I I.
Portrait en Médaillon de Marie-Thérefe
, Impératrice Douairiere , Reine de
Hongrie & de Bohême , mère de Marie-
Antoinette Reine de France.
Autre de Marie Leczinfca , Princeffe de
Pologne , époufe de Louis XV , Reine
de France & de Navarre , morte à Verfailles
le 24 Juin 1768 , âgée de 65 ans.
Ces deux portraits ont été deffinés &
gravés par le Beau. Prix chacun 12 fols
chez l'Auteur , rue St. Jacques , maiſon
de Madame Duchefne Libraire .
I V.
Vue de l'explosion du magafin à poudre
d'Abbeville , le 2 Novembre 1773 , dédié
à M. le Comte de Mailly ; eftampe de
16 pouces de largeur & 14 de hauteur.
AOUST. 1774. 189
Ce défaftre eft reprefenté avec une vérité
capable d'infpirer l'effroi , & doit faire
defirer que ces magasins à poudre foient
écartés des habitations des citoyens dont
la tranquillité & la fûreté paroiffent préférables
à toute autre confidération .
L'eftampe est très bien gravée par M.
Macret d'après un tableau de M. Choquer.
Elle fe trouve à Paris, chez M. Aliamet,
graveur du Roi , rue des Mathurins,
vis à- vis celle des Maçons .
MUSIQUE.
I. .
M. le Chevalier Gluck a temis Orphée
en partition avec les paroles Françoifes ,
avec beaucoup de changemiens & plufieurs
airs ajoutés aux divertiffemens . La gra
vure de cette partition eft proposée pat
foufcription par M. le Marchand
Marchand de Musique , rue Froidmenteau
.
Meffieurs les Soufcripteurs ne payetont
que 16 liv . Le Prix de la partition
fera de 21 liy . On ne recevra des foulcriptions
que jufqu'au 10 d'Août , chez
190 MERCURE DE FRANCE.
le fieur le Marchand feulement . On trouvera
chez lui & à la Salle de l'Opéra les
petits airs d'Orphée , & tous les ouvrages
de M. Gluck.
I I.
Ouverture de Julie arrangée pour le clavecin
ou le forte- piano avec accompagnement
d'un violon ad libitum , par M.
Benaut , Maître de Clavecin. Prix 2 liv.
8 fols.
A Paris , chez l'Auteur , rue Gît le coeur
la feconde porte à gauche en entrant par
le Pont- nepf, & aux adreffes ordinaires.
I II.
Six fonates pour le piano forte avec
accompagnement d'un violon , fuivies de
remarques fur les deux genres de Polonoifes
, & de fix Ariettes avec accompagnement
pour le même inftrument .
Compofées par Valentin Roezer , oeuvre
X. Prix 7 liv . 4 fols. chez l'Auteur , rue
Froidmenteau , maifon de M. Lamy Hor.
loger , & aux adreffes ordinaires de Mufique.
A O UST. 1774. 191
LETTRE de M. Patte , fur la préparation
du nouveau mortier découvert par M.
Loriot , à M. *** .
Vous entendez , dites -vous , parler fi diverſement
du nouveau mortier de M. Loriot , que
vous defirez favoir ce que j'en penfe avant de
vous déterminer à fon emploi ; il m'eft aifé , Monfieur
, de vous fatisfaire , & même ce que je vous
dirai à cet égard peut mériter d'autant plus votre
confiance, que j'ai oblervé avec toute l'attention
dont je fuis capable la plupart des travaux qui
ont été faits depuis peu à Paris & dans les environs
avec ce mortier.
Toute la différence entre le nouveau mortier
& le mortier ordinaire confifte , comme vous favez
, à ajouter dans ce dernier une certaine portion
de chaux vive nouvellement cuite & réduite
en poudre ; c'eft uniquement de la manière de
faire cette addition que dépend tout fon fuccès.
Il eût été fans doute à defirer que pour faciliter
de toutes parts l'ufage de cette découverte , au lieu
de fe borner , comme on a fait , à expoſer fimplement
fa compofition dans le mémoire qui a été
publié à ce fujet, on fe fût encore attaché à mettre
les gens
de l'art qui ne font pas à portée de voir
employer ce mortier , en état de le préparer fans
aucun autre fecours , & que l'on fût entré dans
dans tous les détails néceflaires à ſa manipulation
, lefquels ne font rien moins qu'indifférens
à la réuffice ; j'espère que vous me laurez gré d'y
Luppléer , non-feulement parce que cela me met192
MERCURE
DE FRANCE
.
tra à même de vous mieux motiver mon fentiment
fur cette découverte , mais auffi parce que vous pourrez alors éclairer en connoillance
de
caule les travaux que vous ordonnerez
en ce
gente,
Perfonne n'ignore que pour obtenir de bon mortier , fuivant le procédé ordinaire , il faut al- lier à - peu- près les , foit de bon fable de rivière
, foit de bon ciment compofé de tuile concaflée
bien cuite avec un tiers de chaux de bonne qua- lité , convenablement
éteinte ; & corroyer le tout enfemble avec le moins d'eau poffible , de façon à opérer un parfait mélange. En partant de cette
opération bien connue , voici ce qu'il convient d'ajouter fuivant la méthode de M Loriot : il
faut fe procurer de la pierre-à- chaux nouvelle- ment cuite , & fur- tout très - bien cuite ; c'eſt une
attention importante
à faire en pareil cas , vu que les chaufourniers
, pour épagner le bois , négli- gent fouvent de la faire cuire aflez . Afluré de la nouveauté & de la bonté de la chaux , on fait pie Jer ou écrafer fucceffivement
la pierre- à- chaux fur les dalles ou le pavé d'un magaſin deſtiné pour cet objet , avec des pilons de bois faits en
côned'environ trois pieds de longueur , & garnis
d'une plaque de fer par le gros bout qui a 3 ou 4 pouces de diamètre. Après en avoir réduit une certaine quantité en poudre ; comme il fe trouve
mêlé parmi cette poudre nombre de pierrailles
étrangères à la chaur,ou qui n'ont point été écra fées , on en fait la léparation en mettant le tout dans un bluteau que l'on meut avec une mani- velle : on récueille la poudre tombée ſous le blu- teau dans une boîtes enfin l'on rejette ce qui n'a pu paffer, pout être éteint avec la chaux du
mortier ordinaire.
Quand
A O UST. 1774. 193
Quand on a réduit à- peu - près la quantité de
chaux en poudre dont on prévoit avoir beſoin
pour quelques jours , il ne s'agit que d'en mettre
fucceffivement une portiondéterminéedans chaque
augée de mortier ordinaire. Il eft à remarquer que
l'ange dont on fe fert communément dans ces
fortes d'ouvrages eft plus grande que celle ufitée ,
& pourroit contenir à peu près 2 pieds cubes de
mortier, mais qu'on fe contente d'en mettre environ
un pied cube 4 , afin de laifler de la płace
pour le corroyer de nouveau dans cette auge , ce
qui fe fait avec des espèces de truelles qui ont des
manches de 4 ou 5 pieds de longueur : toutes les
particules de ciment ou de fable , fuivant la nature
du mortier , ayant été jugées bien impre
gnées de chaux , on jette de l'eau dans ce mortier
pour le rendre un peu plus liquidé qu'il ne le
faudroit fuivant la préparation ufitée : cela
étant fait , il n'eft plus queftion que d'y introduire
la portion de chaux vive ; & voici comme
Le fait cette opération . On prend une mesure ronde
de 6 pouces de diamètre fur 6 pouces de hau-'
teur , laquelle contient à peu près la 5ª partie de
la quantité de mortier ordinaire , mife précédem
ment dans l'auge ; on remplit cette meſure , de
chaux vive en poudre que l'on verte fur la fuperficie
de l'augée de mortier , en oblervant de la
bien mêler à l'aide des truelles à long manches
afin qu'elle fe répande ou qu'elle pénètre également
dans toute la nvafle . Ce mélange ayant été
fait avec foin , il faut fe hâter de le mettre en’
oeuvre pour prévenir l'action de la chaux vive
que l'on y a incorporée , & qui ne doit avoir lieu
qu'après fon emploi. Suppofons , par exemple ,
qu'il s'agiffe d'opérer un baffin avec le mortier de
M. Loriot, après avoir fait les excavations des ici
e
I
194 MERCURE DE FRANCE .
tes néceflaires , on commencera, comme de coutu
me, par conftruire les bords en moilons maçonnés .
fuivant l'art avec le nouveau mortier de chaux en
ciment. Après quoi pour faire fon plafond , on
étendra une aire dudit mortier de 2 à 3 pouces
d'épaifleur , directement fur la terre que l'on aura
eu loin d'arrofer auparavant : on introduira , ou
enfoncera enfuite dans cette aire du moilon dur ,
de la meulière ou d'autres pierres jointivement ,
& de manière à faire refluer le mortier entre leurs
joints , ce qui formera une espèce de maſſif de 6
ou 7 pouces d'épaiffeur à- peu - près de niveau pardeflus
: enfin pour dernière opération , on fera une
chape ou un enduit fur tout le pourtour intérieur
des murs de ce baffin & fur fon plafond , confiftant
en une aire de mortier comme ci - devant , mais auquel
on donnera feulement un pouce d'épaifleur.
Cette chape ne fe fait que par parties , & fucceffivement
par bandes , comme fi l'on pofoit des tables
de plomb fuivant leur longueur , en embraffant
la traversée du baffin. L'ouvrier fe fert pour
cette opération d'une truelle de forme triangu
laire & emmanchée à l'ordinaire , à l'aide de laquelle
il étend l'aire en la condensant fuivant
l'art , & il finit par unir le plus qu'il peut fa fuperficie
. Une bande étant faite , il en recommen.
ce une autre voifine , en apportant un grand ſoin
à la relier avec la précédente , afin qu'il ne paroifle
aucune marque de réunion . Quelques minutes
après que le mortier a été employé ou qu'un
enduit a été terminé , on s'apperçoit que la chaux
vive qui y a été introduite fermente ; qu'il le fait
une effervefcence dans toutes les parties ; qu'il
s'en exhale des vapeurs humides qui mouillent
le linge , & qu'enfin l'enduit s'échauffe au point
d'y pouvoir à peine fouffrir la main. C'eſt cette
A O UST. 1774. 1957
fermentation modérée avec art , ni trop lente ni
trop précipitée , qui fait tout le fuccès de la compofition
de ce nouveau mortier.
Les rerraffes font encore moins difficiles à faire
que les baffins ; il ne s'agit que de maçonner les
reins de la voûte où l'on veut l'afleoir , avec du
mortier en queftion , & d'y étendre enfuite une
aire bien enduite avec les mêmes attentions que cidevant
; lequel enduit difpenfera de carrelage , de
dalles de pierre , de tables de plomb & n'en fera
pas pour cela moins impénétrable à l'eau .
Malgré ce que j'ai dit précédemment , on ne
fauroit cependant affigner bien précisément le s
du mortier ordinaire déjà mis dans l'auge pour la
proportion de chaux vive qu'il eft à- propos d'ajouter
, parce que cette proportion doit dépendre
de la qualité de la chaux que l'on fait différer
fuivant celle de la pierre employée à fa fabrication
&, qui a auffi d'autant plus de force, qu'elle eft
nouvellement cuite. Il y a un égal inconvénient
à mettre trop de chaux vive , comme de n'en pas
mettre allez ; ce qu'il y a de certain , c'eft qu'il eft
à propos d'en augmenter progreflivement la dofe ,
& que plus elle eft ancienne , plus il en faut . Dans
les travaux dont j'ai été témoin , le lendemain ou
le furlendemain que la chaux avoit été cuite , on
n'y mettoit que la mefure ronde dont j'ai parlé ,
de 6 pouces de diamètre fur 6 pouces de hauteur;
le jour fuivant on y mettoit une mefure & un
quart ; le 4 & les jour on y mettoit jufqu'à
une mefure & demie. On le régloit à cet égard ,
non-feulement fur l'efpace de temps qui s'étoit
écoulé depuis que cette chaux avoit été mile dans
l'auge jufqu'à la fermentation , mais encore fur
le degré de cette fermentation , lequel est aisé à
conftater par le toucher.
I ij
1961 MERCURE DE FRANCE .
I
Remarquoit- on qu'elle le faifoit trop précipi→
tamment ? Ons mettoit moins de chaux vives room
marquoit-on qu'elle fe faifoit plus tard que dec
coutume ? Om en augmentoit la dofe : ainfi , comme
l'on voit , cette addition ne fauroit être uniforme
: l'effentiel eft de commencer par éprouver
la chaux d'un canton avant de faire ufage de ce
mortier , afin de connoître la quantité de chaux
vive qu'il convient d'y introduire. On verra par
ces effais qu'en admettant plus de chaux vive
qu'il n'eft néceflaire , fa fermentation devenant
trop brufque ou trop précipitée , outre que l'ouvrier
n'a pas le temps d'employer ce mortier , il
fe fait une deffication abfolue dans fon intérieur
qui diffour toutes fes parties , & que l'évaporation
de fon humidité devenant trop confidérable ,
il ne reste plus affez de gluten pour les unir , de
forte que le mortier fe trouvant ainsi dénué de
toute confiftance, tombe alors néceffairement en
pouffière.
On s'apperçevra au contraire que quand on
n'y admet pas affez de chaux vive , ou que la
chaux vive cft ancienne à un certain point , l'effet
en eft très- lent ; à peine fent- on quelque chaleur
du temps après qu'elle a été employée : d'où il ré
fulte que l'humidité du mortier y reste concentrées
qu'il s'y forme par la fuite des crevaftes , des
gerçures , & qu'en un mot ce mortier recelle tous
les inconvéniens du mortier ordinaire . Il a été
fait l'année dernière des baſſins aux portes de -Pa--
ris avec le nouveau mortier où l'on a échoué pour
n'avoir pas fait aflez d'attention à la nouveauté .
de la chaux vive ; on a recommencé depuis peu
cet ouvrage avec les précautions convenables, & "
l'on a réuti : ce qui prouve combien il eft effentiel
de fe munir de chaux nouvelle , & qu'il ne faut
ر
T
1
4
AQUS T. 1774 197
pas yby être moins ) attentif qu'à fa dofe : ces doax
chofes une fois reconnues , l'emploi de ce mortier
in'eft plus qu'une routine pour les ouvriers .
En fuppofant donc qu'on ait fait l'addition
de chaux - vive avec tout le foin convenable , on
fera fûr d'obtenir un mortier qui fe durcira promptement
& liera les pierres indiflolublement en s'y
incorporant ; qui fera propre aux mêmes ufages
que le plâtre fans en avoir les inconvéniens ;
avec lequel on fera des enduits incapables de fe
gercer ou de fe fendre , quand bien même ils feroient
expofés continuellement aux plus grandes
ardeurs du foleil ou aux plus fortes gelées ; en
un mot à l'aide duquel on conftruira en toutes
occafions , foit des terrafles , foit des baffins ,foit
des travaux hydrauliques impénétrables à l'eau &
avec la plus grande folidité. Y a- t- il quelque
mortier connu duquel on puiffe efpérer de lemblables
avantages ? Au furplus , ce que j'avance
ici n'est pas fondé fur de fimples conjectures ,
mais fur des faits réels , atteftés par des ouvrages
nombreux exécutés foit à Menars , ſoit à Verſailles
, foit à Paris & fes environs. Si l'on a fait
ailleurs quelques eflais qui n'ont pas également
réuffi , on n'en peut conclure autre chole finon
que les mal- adroits ou les gens mal inſtruits décréditent
quelquefois les meilleures inventions
car la bonté & l'efficacité de ce mortier font démonftratives
: elles font une fuite néceffaire &
immuable de fa conftitutión . La chaux vive que
l'on y ajoute dans une certaine proportion lai
donne une activité pour dier les pierres que ne
fauroit avoir le mortier ordinaire où l'on n'emploie
que de la chaux tout - à - fait noyée ; en
-échauffant au même inftant tout fon intérieur ,
elle force néceffairement l'humidité fuperflue de
;
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
fortir à la fois de toutes fes parties ; elle opère
une espèce de cuiflon générale qui les unit , les
refferre , les condenfe , les fixe & empêche qu'il
n'y refte aucun vuide ; tellement qu'il n'y a plus à
craindre ni lézardes , ni gerçures , & que l'action
du foleil fi préjudiciable aux autres mortiers ne
fauroit plus déformais produire d'autre effet (ur
la mafle totale que de la durcir encore davantage.
Voilà , Monfieur, mon fentiment fur le nouveau
mortier de M. Loriot ; il ne fauroit y avoir que
le défaut d'attention à le préparer qui puille mettre
obftacle à fa réuffite : j'eftime que c'est une
découverte précieule dont on ne peut trop recommanderl'ufage
pour affurer la durée des bâtimens.
Laillez dire tous ceux qui voudroient vous diffuader
de l'employer, foit parce qu'on ne l'a pas fou
વિષ્ણુ-
mis d'avance à leur examen , foit parce qu'on n'a
pas mandié l'approbation de leur Académie: ils auront
beau faire , toutes les cabales n'empêcheront
pas cet excellent mortier de prévaloir .
J'ai l'honneur d'être , & c.
44
LETTRE de M. Colardeau à
M. Lacombe.
A Etiolles , ce 25 Juillet 1774.
Je viens d'apprendre , Monfieur , que depuis
un mois un libelle manufcrit fe répand fous mon
nom dans les fociétés Je vous prie d'inférer dans
Je Mercure prochain le défaveu que je fais de cette
fatire auffi indigne de moi qu'injuſte envers la
perfonne qu'elle attaque. Je lui aurois rendu plu-
>
AOUST. 1774. 1 ༡༡
tôt cette juftice que je lui dois , fi mon abſence
de Paris ne m'avoit laiflé ignorer ce qui le paffoit
à cet égard.
J'ai l'honneur d'être , & c.
COLARDEAU.
ANECDOTES.
I.
UNE Dame retirée dans fon Château ,
n'avoit qu'un fils , joueur , débauché
mauvais fujet , qui s'étoit fait Comédien ,
comme tant d'autres , faute de reffources ,
& parce que fa mère ne vouloit plus le
voir. Or , le hafard voulut que la troupe
où il étoit engagé vînt précisément paffer
l'hiver dans la ville voifine du Château.
Au bout de quatre à cinq repréſentations ,
quelques perfonnes l'ayant reconnu , on
n'eut rien de plus preffé que d'en venir
informer la mère. Celle ci toute furpriſe ,
mais curieufe de voir repréfenter fon fils ,
& n'ayant d'ailleurs vu de fa vie aucun
fpectacle , prit fantaisie d'y aller incognito :
elle fait louer fous-main une loge, & fe
rend fecrettement à la Comédie , avec deux
ou trois de fes amies. On donnoit Béverlai
ou le joueur Anglois ; & le rapport
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
qui fe trouvoit dans cette pièce avec fon
fils chargé du principal perfonnage, étoit
fi fingulier , que le preftige fit tout fon
effet fur la bonne Dame : car à chaque
trait relatif à ce fils , elle faifoit fourdement
fes petites exclamations : le voilà ,
le libertin le coquin ! toujours le même,
il n'a point changé ! fi bien qu'à la fin
l'illufion augmentant chez elle à mefure
que la pièce avançoit , quand elle vit au
cinquième acte l'Acteur lever la main
pour malfacrer fon enfant , elle s'écria
d'une voix terrible avec le frémisement
de la Nature : arrête malheureux ! ne tue
pas ton enfant; je le prendrai plutôt chez
moi ...ce qui caufa la plus grande émotion
dans le fpectacle , & fir même défendre
la pièce pendant le féjour des Comédiens.
I 1.
Hogarts, fameux Peintre Anglois , vou.
loit avoir le portrait de Filding , Auteur
de Tom Jones & de quelques autres bons
ouvrages , pour le placer à la tête d'une
édition de fes oeuvres ; mais celui-ci étant
mort & ne s'étant jamais fait peindre ,
on étoit fort embarraffé pour avoir fa reffemblance
, lorfque l'étonnant Garrik
Acteur de Londres , informé du defir du
›
AOUST. 1774 201
Peintre fon ami , ayant d'ailleurs beaucoup
vécu avec Filding , fe préfenta un
jour aux regards du Peintre avec la figure
du défunt , tellement que Hogarts en fat
épouvanté au premier abord jufqu'à fe
trouver mal ; mais étant revenu de fa
furprife , il fe dépêcha de tirer le portrait
qu'il fit graver ; c'eft le même qui eft à
la tête des oeuvres de Filding, & qui eft
fort reflemblant.
III...
Cyrano de Bergerac avoit eu querelle
avec Monfleuri le Comédien 59&&Flluuii
avoit défendu , de ſon autorité privée , dé
monter fur le théâtré je t'interdis , lui
dit-il , pour un mois . Cependant Bergerac
le voyant paroître au bout de deux jours ,
lui cria de fe retirer ; & Montfleuri , de
crainte de pis, s'en alla . Bergerac difoit de
Montfleuri : a caufe que ce coquin eft fi
gros qu'on ne peut le bétonner tout en
sier en un jours il fait le fier.
IX
IV.
M. Piron étant à la repréfentation des
Chimères , Opéra Comique de la compos
fiton fe trouva à côté d'un homme
qui ne celloit de fe récrier contre cette farce
I v
202 MERCURE
DE FRANCE
.
en difant : que cela eft mauvais ! que cela
eft pitoyable ! qui eft- ce qui peut faire des
fottifes pareilles « C'eft moi , Monfieur
, lui répondit Piron , mais ne
» criez pas fi haut , parce qu'il y a beau-
» coup d'honnêtes gens qui trouvent cela
bon pour eux ..
ARRÊTS , LETTRES - PATENTES ,
ÉDITS , &c.
r
ARRET du Confeild'état du Roi,en date du 26
Avril , qui défend au fieur Tavernier, greffier des
Infinuations eccléfiaftiques d'Amiens, d'enregistrer
& infinuer aucuns actes du genre & de la qualité
de ceux énoncés en l'article 1 ' du tarif , du 29 Septembre
1772 , à moins qu'ils n'ayent été préala
blement contrôlés , à peine de demeurer perfonnellement
garant & refponfable des droits de con .
trôle qui en réfulteront & de 20c liv. d'amende
pour chaque contravention . Sa Majefté le décharge
, par grâce & fans tiret à conféquence , des
demandes dirigées contre lui , pour raifon des
actes qu'il avoit infinués , fans qu'ils cuflent été
revêtus de la formalité du contrôle .
·
Lettres patentes du Roi , en date du 4 Juin 3
elles confirment celles du 11 Décembre 1763 ›
portant ratification du Traité du 24 Mai 17723
entre le feu Roi & le Prince Evêque de Liége .
Deux Edits du Roi , en date du mois der
nier l'un crée & rétablit , fur les repréfentations
AOUST. 1774. 203
de Monfieur , l'office de Subftitut des Avocat &
Procureur du Roi au fiége & préfidial d'Angers ;
l'autre accorde à Monfieur , à titre d'augmentation
d'apanage , les écuries de feu Madame la Dauphine
, firuées à Versailles , à compter du 1 Juin ,
fans qu'il foit befoin de faire aucune évaluation
ou vifitation de ces écuries ou du terrein.
Lettres - patentes du Roi confirmant un règlement
fait par Monfieur , pour les chafles de
Ton apanage
.
AVIS.
I.
Guérifon de la Folie .
LA Dame Fabry donne avis au Public qu'elle
traite avec fuccès les perfonnes aliénées d'efprit.
Elle eft munie de certificats en bonne forme , tant
de la part des perſonnes qui ont éprouvé les effets
de fa manière d'opérer , que d'autres perfonnes
non fufpectes qui ont été les témoins oculaires de
fes cures. Elle vient encore tout récemment de
guérir plufieurs malades qu'on étoit obligé de tenir
enchaînés , & dont l'état a été constaté avant
& après leur traitement , par des Maîtres de l'art.
Elle continuera d'entreprendre , fous leur infpection
, les perfonnes aliénées d'efprit qui lui feront
confiées.
La Dame Fabry demeure rue des Récolets ;
contre l'Hôpital St Louis , attenant la barrière.
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
า
I I.
Le fieur Rouffel coupe les Cors , les guérit avec
un peu d'onguent , & coupe les ongles des pieds.
Il a une pommade pour les hémorrhoïdes , les
foulage & les guérit.
Il a une autre pommade pour guérir les brûlures
, approuvée par M. le Doyen & Préfident de la
Commiffion Royale de Médecine.
Le prix des boîtes , à douze mouches , pour les
cors , eft de 3 liv.
Celui des boîtes à fix mouches , eft de liv.
10 fols.
Les pots de pommades pour les hémorrhoïdes
font à 3 liv. &à 1 l. 4 f.
Le prix des bouteilles pour les brûlures eft de
3 liv . & de 1 1.4 f.
Le fieur Rouffel , demeurant à Paris , rue Jeande
l'Epîne , chez l'Epicier en gros , la porte cochère
à côté du Taillandier , au deuxième appar
tement fur le devant , près de la Grêve , débite
auffi avec permiffion , des bagues dont la proprié
té eft de guérir les perfonnes qui ont la goutte
foit aux mains foit aux pieds, & en peu de temps
celles qui en font moyennement attaquées.
Le prix des bagues montées en or , eft de 36
liv. & celles en argent , de 24.
On le trouve tous les jours , excepté les fêtes &
Dimanches. On prie les perfonnes d'affranchir
leurs lettres.
A O UST. · 205 1774
I I I.
Le Sieur Duboft , enclos St Martin - des - Champs
à Paris , dans le grand paffage , près la grille , eft
renommé par fon Effence de Beauté , pour conferverle
teint frais , le préferver de boutons , empêcher
le rouge de gâter la peau , & entretenir les
mains dans la plus grande blancheur ; cette Elfence
eft approuvée de MM . les Prévôt & Syndics
des Communautés des Baigneurs & Perruquiers
des villes de Paris , de Rouen , de Lyon & de Marfeille
; l'on s'en fert dans les bains de propreté ,
le fieur Duboft lui donnant telle odeur que l'on
defire ; elle eft eftimée au- deflus de toutes espèces
de favonnettes , & donne un tranchant doux aux
rafoirs ; enfin elle eſt d'un excellent ufage lorfqu'on
la mêle dans la pommade , & l'on peut être
afluré qu'elle eft efficace pour faire croître ou
pour conferver les cheveux.
Le fieur Dubolt , pour la fûreté du Public , a
fupprimé tous les bureaux qu'il avoit à Paris , &
il eft le feul dans cette capitale qui la diftribue ;
pour éviter les contrefactions , fon cachet eft à
chaque bout,
Iba un bureau au château de Verlailles , fous
le grand efcalier du Roi ; & à Saint - Germainen-
Laye , chez le Sr François , limenadier. En af
franchiflant les lettres pour Paris , il fait tenir les
bouteilles d'Effence à toutes les adreftes , franches
de port.
Les Dames mettront une goutte d'Effence dans
une cuillerée d'eau , pour ſe laver le vifage le foir
en fe couchant & le matin en fe levant ; elle leur
tiendra le teint frais & empêchera le rouge de gâ
per la peau pour les mains , on en mettra deux
206 MERCURE DE FRANCE :
gouttes , autant pour faire croître & entretenir
les cheveux , la frottant dans le creux de la main
jufqu'à ce qu'elle prenne confiftance de pommade,
anêlée avec la pommade ordinaire . Pour la barbe ,
verfez quatre gouttes de cette Effence dans une
cuillerée d'eau , battez - la avec un pinceau , & favous
- en, puis lavez le vilage & les
vonnez
mains.
-
Prix des bouteilles , 6 & 3 liv. Il y a auffi des
effais à une liv. 4 fols , avec lesquels on peut faire
au moins 80 barbes. On fournira les pinceaux à
ceux qui prendront des bouteilles de 6 & de 3 liv.
Il y a auffi , pour les voyages , des bouteilles doublées
de fer blanc , qui coûtent 20 fols de plus.
· NOUVELLES POLITIQUES.
Des Frontières de la Pologne , le 18 Juin
f 1774.
Les difficultés qui ont retardé jufqu'à ce jour
la démarcation des limites , n'ont point été fufcitées
par la Cour de Vienne ; elles naiflent de l'opinion
où les deux autres Cours font que cette affaire
eft terminée dans le traité même de partagé
& par la prile de poffeffion fubléquente . Il ne leur
paroît pas qu'il y ait d'autres moyens juridiques
à employer que la carte , où l'on verra les frontières
défignées par les rivières qui les féparent.
Ce procédé plus court que les écritures nouvelles
& anciennes , feroit fur tout favorable à la Cour
de Berlin.
Les Dantzikois paroiffent réfolus à foutenir un
Lége , fi leur réſiſtance les y expole. On croit que
A O UST. 1774. 207
•
ce parti , infpiré par le déſeſpoir , pourroit occafionner
des événemens d'autant plus dignes d'attention
, que les affiégés auront des magasins pour
plufieurs années & un nombre fuffifant de troupes
pour occuper hors de leurs murs une armée de
cinquante à foixante mille affiégeans . C'eſt la
feule réfolution vigoureufe qu'on paifle citer juf
qu'à préfent dans l'importante affaire de la Pologne.
On n'a reçu ici aucune nouvelle des armées
Ruffe & Turque. Si leur inaction ne vient pas de
l'efpérance de la paix , on ne peut l'attribuer qu'à
la laffitude des Rufles qui n'ont point encore réparé
l'épuilement occafionné par leurs triomphes
paflés.
Les Commiffaires nommés par la Cour de Ruffie
& par le Roi & la République de Pologne, pour
régler les frontières , font enfin partis .
De Warfovie , le 22 Juin 1774.
On apprend que les troupes Pruffiennes ont ré
cemment occupé Znin , petite ville au centre du
Palatinat de Gnefne , entre Thorn & Pofnanie ;
on dit même qu'il y a eu quelques efcarmouches
entr'elles & les troupes du Sr Krazewski , régiment
taire de la Grande Pologne , auquel elles ont ene
levé deux compagnies & tué plufieurs foldats.
De Vienne , le 6. Juillet 1774.
L'Empereur partit , vendredi dernier , pour le
rendre au camp d'artillerie qui vient d'être formé
à Budweifs en Bohême. Comme on doit faire de
vant ce Prince L'épreuve de plufieurs pièces de canon
d'une invention nouvelle & destinées pour le
fervice de la cavalerie , il n'a amené avec lui que
208 MERCURE DE FRANCE.
peu de perfonis, & aucun étranger ne fera admis
à cecamp.
De Danizick , le 25 Juin 1774.
Le Comte de Golowkin eſt encore ici & attend
toujours des ordres de la Cour. On forme à Konigsberg
des magafios confidérables , & , depuis
cinq jours , on arrête & l'on vifite toutes les voitures
qui paffent devant le Comptoir d'Accife
Pruffien. Celles du Magiftrat n'ont point encore
été vifitées .
De Stockolm , le 28 Juin 1774.
Un Payfan , travaillant dernièrement à la Terre
de Turcholm qui appartient au Sénateur Comté
de Bielke , a trouvé une grande quantité de pièces
d'or qui paroikmt être d'une antiquité fortrecu
lée. On y voit des bracelets pefans & groffière.
ment guillochés qui doivent avoir été portés an
haut du bras. Ils font compofés de deux demicercles
qui fe tiennent par une chaîne , & qui , repliés
l'un fur l'autre en fens oppolé , forment le
cercle & font arrêtés de chaque côté par une efs
pèce d'anneau quarré. Thy a d'autres pièces qui
femblent avoir été détachées, d'un fabre ou d'un
baudrier. Elles pefent toutes 28 div . & font de l'or
le plus fin.
De Copenhague , le 21 Juin 1774.
3
Quelques Officiers de la Marine Danoile ſe font
embarqués , ces jours derniers , fur un bâtiment
de tranfport pour le rendre en Norwege confor→
mément aux ordres qu'ils ont reçus .
1
De Conftantinople , le4 Juin 1774- ***
Du attend ici le Prince de Radziwill , Palatin
de Wilna , & foixante Officiers qui l'accompa
19
A O UST. 1774. 203
gnent. Le Sr. Koſakowski , l'un des anciens Maréchaux
de la Confédération de Bar , y eft arrivé
fuivi de deux Officiers étrangers . Le Sr Pulawski
fa quitté à Ragufe pour le rendre à l'armée du
Grand.Vifir avec une fuite de vingt perfonnes.
De la Haye , le premier Juillet 1774 .
On apprend que dans une des Colonies Hollandoifes
de l'Amérique , il s'eft élevé , entre les habirans
& les gens de guerre , une difpute qui ne
s'eft pas terminée fans effufion de fang ; mais
cette nouvelle a beſoin d'être confirmée .
Le fieur Carette , réfidant à Bruges , a publié ici
des averridemens au fujet d'un préfervatif qu'il
prétend avoir trouvé contre la petite vérole . Ce
préfervatif, qu'il dit être le fruit d'une longue
théorie , eft un facher qu'il applique fur le creux
de l'eftomach. Il a dépofé ici & dans toutes les
villes où il en efpere le debit, une quantité de ces
fachets dont les familles pourront lવeિ pourvoir.
De Madrid , le premier Juillet 1774
Une Commiflion particulière nommée par le
Roi vient de faire l'épreuve de comparaifon des
pièces d'artillerie fondues d'après le modèle de
celles de France par le Sr Maritz , infpecteur général
des fonderies de France & d'Espagne. S. M.
Catholique a témoigné fa fatisfaction du fuccès
qu'a eu cette opération . Il en réfukte , entr'autres
avantages , celui de pouvoir employer déformais ,
pour les fonderies d'Efpagne , le cuivre que produilent
fes poffeffions dans l'Inde , au lieu d'en ti
rer, à grands frais , des pays étrangers .
De Rome , le 6 Juillet 1774.
Les Millions qui doivent précéder de quelques
mois l'ouverture de l'Année Sainte dans cette ville,
210 MERCURE DE FRANCE.
commenceront le 30 de ce mois , & elles le feront,
fuivant l'ufage , dans les différentes places publiques.
De Florence , le 31 Juin 1774.
La tranquillité de cette Ville qui avoit été trou
blée par la querelle des Sbirres & des Grenadiers ,
paroît être entièrement rétablie. Les troupes dont
la garnifon étoit compofée font parties fucceffivement
pour Livonie , & ont été remplacées par celles
de la garnison de cette dernière Ville .
De Venife , le 11 Juin 1774.
On écrit de Conftantinople que l'objet le plus
important qui occupe le Divan , c'eft de chaffer
les Ruffes de la Crimée . On a répandu le bruit que
le Kan des Tartares , Dewler Guerai , s'étoit emparé
de Jeni- Kalé qu'on dit avoit été abandonné
par les ennemis , trop foibles réfifter aux for.
ces des Tartares foumis à la Porte . Une partie des
troupes envoyées à cette péninfule y a heureufement
débarqué. La flotte qui avoit mis à la voile
pour la Mer Noire , eſt déjà arrivée à ſa deſtination
.
pour
De Ragufe , le premier Juin 1774.
L'efcadre deftinée pour l'Archipel n'est point
encore fortie des Dardanelles . On attend tous les
jours les petites flotes Barbarefques qui doivent
la renforcer. On écrit de Conftantinople que , Cur
des dépêches nouvellement arrivées de Warfovie ,
Le Divan s'eft aflemblé plufieurs fois ; mais on
ignore quelles réfolutions on y a prifes. Au refte ,
le Peuple de cette capitale de l'Empire étant à l'abri
de la difette par l'abondance des vivres qu'on
ya raflemblés , paroît indifférent aux événemens
de la guerre & ne fait plus aucun voeu pour la
paix.
AOUS T. 217 1774.
De Londres , le 27 Juin 1774.
Les nouvelles de Bofton portent que le général
Gage y débarqua le 15 du mois dernier , & qu'il
y fut reçu avec les cérémonies d'ufage par tous les
Gouverneurs des différentes Colonies. Les Boſtoniems
paroiffent difpofés à rompre tout commerce
avec les Indes Occidentales , la Grande - Bretagne
& l'Irlande , jufqu'à ce que la liberté de la Ville &
port de Bofton foit rétablie . du
Le 27 du mois dernier , on fit à Plymouth l'épreuve
d'un bâtiment qui devoit s'enfoncer de luimême
à dix fept braffes de profondeur dans l'eau ,
y refter douze heures , fans que l'homme qui en
dirigeroir la manoeuvre , en fût incommodé ; &
reparoître enfuite de lui-même fur la furface de
la mer. Ce fpectacle avoit attiré une foule prodigicule
de perfonnes qui garniffoient le rivage. Le
bâtiment s'enfonça avec beaucoup de viteſſe , & ,
quelque temps après , on vit l'eau s'agiter & bouillonner.
Au terme fixé il ne reparut pas ; tous les
fpectateurs en furent confternés . Les mariniers
dilent qu'on ne pouvoit pas choisir un lieu
moins propre à faire cette expérience , puifque le
fond de la mer y eft hériflé de gros rochers , & l'on
eft étonné qu'on n'ait pris aucune précaution pour
retirer le navire en cas d'accident.
De Paris , le 20 Juillet 1774.
Le Sr Darquier, de l'Académie royale des Sciences
de Toulouſe & correfpondant de celle de Paris ,
a revu , dans fon obfervatoire à Toulouſe , le premier
de ce mois , à huit heures & demie du foir ,
les bras de Saturne égaux en longueur & en lumière.
Il avoit annoncé cette réapparition , pour
le même jour , dans un mémoire lu , le 14 Avril , à
l'aflemblée publique.
•
212 MERCURE DE FRANCE.
ΝΟΜΙΝATION S.
Le 8 Juillet , la Duchefle de la Vauguyon ,
ci -devant Dame d'Atours de Madame , eut l'honneur
de faire les remerciemens au Roi & à la Famille
Royale pour la place de Dame d'Honneur
de Madame , vacante par la mort de la Comtede
de Valentinois.
La Comtefle de la Guiche , Dame pour accompagner
Madame , a été nommée , fur la demande
de cette Princefle , à la place de la Dame d'Atours ,
qu'occupoit ci -devant la Duchefle de la Vau
.guyon.
Le Roi a accordé l'Evêché de St Papoul à l'Abbé
-d'Abzac , vicaire - général de Tours,
Le Roi a accordé au fieur Turgor , maître des
requêtes & intendant de Limoges , la charge de
fecrétaire d'état de la Marine , fur la démiſſion du
feur de Beynes. Il fut préfenté , le 19 Juiller , à
Leurs Majeftés , ainſi qu'à la Famille Royale , &
piêta ferment , ls 22 , entre les mains du Roi.
PRESENTATIONS.
Le Prince Louis de Rohan , Coadjuteur de l'Evêché
de Strasbourg & Ambaſſadeur extraordinai .
re à la Cour de Vienne , a eu l'honneur de rendre
fes refpects à Leurs Majeftés & à la Famille
Royale.
Le 18 Juillet , le Comte de Vergennes , miniltre
& fecrétaire d'état ayant le département des
Affaires Etrangères , eut l'honneur d'être préſenté
à Leurs Majeftés & à la Famille Royale.
Le Comte d'Aranda , Ambafladeur d'Efpagne ,
a cu l'honneur de préfenter à Leurs Majeſtés & à
1
A O UST. 1774. 213
la Famille Royale ,le Marquis de Llano ,ci - devant
Miniftre de l'Infant Duc de Parme.
NAISSANCES.
Le 9 Juin , la Princeffe du Bréfil accoucha heureufement
, à Lisbonne , d'une Princefle. Il y eut,
à cette occafion , gala à la Cour , & toute la ville.
fut illuminée pendant trois nuits confécutives.
La Marquife de Beauveau , fille du Marquis de
Molac , Maréchal des camps & armées du Roi ,
eft accouchée d'un garçon au château de la Treille,
en Anjou .
MORT S.
Gédeon. Anne de Joyeule , Comte de Grandpré,
eft mort en fon château de Grandpré.
Daniel- Bertrand de Langle , Evêque de Saint-
Papoul , en Languedoc , Abbé commendataire de
l'abbaye de Blanche Couronne , Ordre de St Benoit
, diocèfe de Nantes , eft mort à St Papoul ,
âgé de foixante-douze ans.
Geneviève Coquer de Totteville , veuve de
François-Léonor Comte de Prie , eft morte au
château de Coquainvilliers , âgée de foixante-trois
ans .
Le Comte de Touftaint , meſtre - de - camp de
Dragons , lieutenant- colonel du régiment Royal
& Chevalier de l'Ordre royal & militaire de faint/
Louis , eft mort à Niort , dans la quarante- cinquième
année de fon âge.
Anne-Marie -Antoinette de Fagan , époufe de
François - Xavier Comte de Viricu Beauvoir , brigadier
des armées du Roi , lieutenant pour le Roi
214 MERCURE DE FRANCE.
au gouvernement général du Havre , y eft morte ,
âgée de quarante- neuf ans.
Louife- Alexandrine- Cornélie du Puy - Montbrun
, veuve de François - Elzéard de Pontevès ,
marquis de Buoux , lieutenant du Roi en Provence
, gouverneur d'Apt , &c . eft morte à Apt en
Provence , dans la cent unième année de ſon âge.
PIECES
TABLE.
La Vengeance , Ode , &c.
IECES FUGITIVES en vers & en profe , page 5
ibid.
Le Printemps tel qu'il eft , 13
L'Amant politique , Conte moral,
16
Lettre écrite à M. le Marquis Darennes so
Vers fur l'accompliffement d'une prédiction
Dialogue ,
faite par Mde Adelaïde de France ,
Complainte & doléances des Manans & Habitans
de la Ferté - fous - Jouarre , fur la
54
2
mort de Louis XV ,
Vers préfentés au Roi ,
A Mlle Fannier ,
62
64
65
Explication des Enigmes & Logogryphes , ibid.
ENIGMES ,
LOGOGRYPHE ,
Romance ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
66
68
71
73,
A O UST . 1774. 215
L'Esprit de la Fronde ,
ibid.
La Gnomonique- pratique ,
81
Traité du Suicide ,
86
Principes nouveaux pour remédier à l'incommodité
de la fumée dans la conſtruction
des cheminées ,
87
92
Variétés littéraires , galantes , &c.
L'Homme de Lettres & l'Homme du Monde , 99
Choix des poëfies de Pétrarque ,
Chef d'oeuvres dramatiques ,
Doutes patriotiques ,
Le retour de l'Age d'or , ou le Règne de
Louis XVI ,
Odes provinciales au Roi & à la Reine ,
L'Enthouſiaſme du Citoyen à Louis XVI ,
L'Inoculation par aſpiration ,
Réponse de Va -de-bon -coeur à l'Auteur de
l'Inoculation par afpiration ,
Le Chirurgien Anglois ,
103
125
128
ibid.
ibid.
129
ibid..
133
134
Obfervations fur la Littérature , 135
Les cent Nouvelles - nouvelles , 136
Oraifon funèbre de Louis XV ,
Journal de Pierre le Grand ,
137
138
L'Elpagne littéraire , &c.
ibid.
ACADÉMIE françoiſe ,
SPECTACLES , Opéra ,
Comédie Françoiſe ,
Comédie Italienne ,
150
170
171
ibid.
216 MERCURE DE FRANCE.
Notice fur M. Hulin , Miniftres du feu Roi
de Pologne , &c.
Lettre de Mde de Laiffe en réponſe à la critiqué
de Mde la Baronne de Prinſen ,
176
181
Cofmographie ,
186
ARTS , gravures ,
187
Mufique ,
189
191
198
199
Lettre de M. Patte fur la préparation du nouveau
mortier découvert par M. Loriot ,
Lettre de M. Colardeau à M. Lacombe ,
Anecdotes ,
Arrêts , &c.
Avis ,
Nouvelles politiques ,
Nominations ,
Préfentations ,
Naifiances ,
Morts ,
202
203
206
212
ibid.
213
ibid.
APPROBATION.
JAT lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le
volume du Mercure du mois d'Août 1774 , &
je n'y ai rien trouvé qui m'ait ' paru devoir en )
empêcher l'impreffion .
A Paris , le 30 Juillet 1774-
LOUVEL.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES:
AOUST , 1774.
Mobilitate viget .
VIRGILE.
Heugha
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire ,
• Rue
Chriſtine
, près
la rue Dauphine
,
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'EST au Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriftiae , que l'on prie d'adreiler , francs de port,
les paquets & lettres , ainfi que les livres , les eftampes
, les piéces de vers ou de profe , la mufique
, les annonces , avis , obfervations , anecdoses
, événemens finguliers , remarques fur les
fciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inftruire ou amufer le
Lecteur. On prie auffi de marquer le prix des livres
, eftampes & pièces de mufique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourir à fa perfection
; on recevra avec reconnoiffance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenſes fur le
produit du Mercure ,
L'abonnement du Mercure à Paris eft de 24 liv.
que l'on paiera d'avance pour ſeize volumes ren-
Jus francs de port.
L'abonnement pour la province eft de 32 livres
pareillement pour feize volumes rendus francs de
port par la polte .
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols pour
ceux qui n'ont pas loufcrit, au lieu de 30 fols
ceux qui font abonnés.
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On fupplie Meffieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la pofte , ou autrement , au Sieur LACOMBE ,
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la Harpe , in - 8 ° . br .
Fables orientales . , par M. Bret , vol. in-
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, ou l'art de redreſſer
les
enfans
contrefaits
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Grecques
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de Pindare
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érigés
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à la gloire
de
Louis
XV, &c. in - fol. avec planches
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fur les objets
les plus importans
de
l'Architecture
, in-4°. avec figures
, rel . en
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Les Caractères modernes, 2 vol, br,
241.
121,
3 l,
MERCURE
DE FRANCE.
A OUST , 1774.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LA VENGEANCE , Ode lue à la féance
publique de l'Académie royale de Nimes
,
Le IS Juin 1774.
Ipfa maximam partem veneni fui bibit.
SENEC .
QUELLE ardeur foudaine m'enflammet
D'où viennent ces nouveaux tranſports !
Un Dieu s'empare de mon ame ;
Il vient ranimer mes accords.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Fuis pour jamais de la préfence ,
Fille d'enfer , fombre Vengeance L
Laiffe en paix les foibles mortels.
Monftre , rentre dans les abysmes
Où tu dois prendre pour victimes
Ceux qui te dreflent des autels.
N'eft-ce pas au fond du Tartare
Que pour toujours tu dois punir
Le mortel injufte & barbare
Qui , dans fon coeur , peur te nourrit ?
Mais quoi ! la fuprême Juſtice
Lui fait prefentir le fupplice
Que ta fureur va préparer.
Déjà ta rage le confume ,
Et c'eft dans fon fein qu'elle allume
Le feu qui doit le dévorer.
Quel poifon coule dans tes veines ,
Dis-moi , mortel infortuné ?
Ton coeur aux plus cruelles peines
Eft-il pour toujours condamné ? ……..
If fe taic ; le jour qu'il évite ,
Mes foins , mon trouble , tout l'irrite.
Un démon femble l'agiter.
Ses traits changent , fes yeux s'allument ;
Des feux inteftins le confument ;
C'eſt un volcan prêt d'éclater .
Traître , je te fuis. Ton outrage
AOUST. 7 1774.
1
Dans tout ton fang va le laver.
Mais s'il m'échappoit à ma rage
Si la mort venoit l'enlever ! ...
Ah! je donnerois mille vies ,
Je le fuivrois , & des Furies
J'emprunterois tous les ferpens.
O toi mon unique efpérance ,
Sombre démon de la vengeance,
Empare- toi de mes fens !
O Ciel ! quel horrible cohorte
Se preffe tous les étendards !
Le défefpoir qui la trantporte ,
L'égare & l'arme de poignards..
Elle court au fein des ténèbres ;
Secouant les torches funèbres ,
La haine vient guider fes pas.
La trahison aux deux vifages ,.
Le meurtre fanglant , les ravages
Ouvrent l'abysme du trépas.
Quels troubles affreux fur la terre !
Que d'horribles profcriprions!
Le tyran ivre de colère ,
Aflaffine les Nations ;
L'amant poignarde fa maîtreffe ,
Jouet d'une amitié traîtreffe ,
L'ami defcend dans le tombeau .
Sans le vieillard qu'un Dieu ranime ,
1
A iv
MERCURE DE FRANCE.
ㅕ
Dans le fein de quelle victime
Mérope enfonçoit le couteau !
Par mille complots fanguinaires ,
Brifant les plus facrés liens ,
Des vengeances héréditaires
Egorgent des concitoyens.
La clémence eft une foiblefle ,
La grandeur d'ame une baſſeſſe
Le vindicatif un héros.
Vengeons - nous , & que le Ciel gronde,
Que l'enfer s'ouvre & que le monde
Rentre avec nous dans le chaos.
Mais , ô forfait ! que la Nature
Ne peut voir fans pâlir d'effroi !
Thiefte , ô Ciel ! qu'elle pâture
Ton frère a fervi devant toi !
Par quelle horrible perfidie
De l'hospitalité trahie
Atrée aux pieds foule les droits !
Mais voyez La race coupable ,
Du défelpoir épouvantable
Par-tout faire enteudre la voix.
Rois deftructeurs ! votre ame émue
Abjurera fa cruauté .
Quel fpectacle offre à votre vue
Le deftin de l'humanité !
Pour venger de vaines querelles
77
A O UST. 1774
De quelles guerres criminelles
N'allumez
- vous pas les flambeaux !
Voyez vos Provinces remplies
De fang , de débris , d'incendies ,
De victimes & de bourreaux.
Malheureux ! quels projets funeftes
Roulent dans ton coeur en courroux
Connois l'homme que tu déteftes ,
Avant que de porter tes coups.
De la vengeance qui t'anime ,
Fatale & première victime ,
Tu maudiras ton lâche coeur.
Qu'est donc une injure paflée ?
L'orgueil de ton ame offenſée
Fait-il un crime d'une erreur ?
Vains efforts ! la rage l'entraîne ,
Tous les efprits bouleverſés ,
L'oeil en feu , refpirant à peine ,
Il court les cheveux hériflés .
De fang & de carnage avide
Il tient dans fa main homicide
Un impitoyable couteau...
Ah ! malheureux ! écoute , arrête ;
Entends la foudre fur ta tête,
Er fous tes pieds vois le tombeau.
Déjà la victime fuccombe ;
Mais en frappant il a frémi,
Av
to MERCURE DE FRANCE .
Il veut s'enfuir , il tremble , il tombe
Sur le corps fanglant d'un ami .
O
coup fatak ! O crime ! ôrage !
Par- out cette fanglante image
Se montre & déchire ſon coeur ;
Il veut fuir le jour qu'il abhorre ,
Et le remords qui le dévore
Tourne contre lui fa fureur.
Eft-ce pour vous entre détruire
Que vous vous êtes réunis ?
Mortels ! quel atroce délire ,
De frères vous rend ennemis ?
Voyez les Maîtres de la terres
Ils pouvoient lancer leer tommerre
Sur Cinna for Ligarius ;
Mais , par un exemple fublime
Du pardon le plus magnanime,
Ils font adorer leurs vertus.
Un Prince élèvé fur le Trône
* Peu de gens ignorent que Louis XII , furnommé
le Père du Peuple , avoit été défait &
pris à la bataille de St Aubin , n'étant encore que
Duc d'Orléans , par Louis de las Trimouille , &
qu'il dit à ce fujet , lorfqu'il fut parvenu à la Couronne
, que le Roi de France ne vengeoit pas les
querelles du Duc d'Orléans . Le Président Hénault
rapporte un mot d'Adrien qui n'eft pas moins
beau. Parvenu à FEmpire , ifdir, dans les mêmes
AOUST. 1774. II
Peut déployer fonbras vengeut ;
Dans la foule qui l'environne
La Trimouille craint la rigueur.
Flatteurs , orgueil, rang , tout l'excites
Mais l'humanité follicite ,
Et Louis cède à fes accens.
Règnons , dit-il , par la clémence ;
>>Non , ce n'eft point au Roi de France
»A venger le Duc d'Orléans.
Defcends de la céleſte voûté j
Viens , adorable Déité !
Généreufe Clémence , écoute
Les fanglots de l'humanité !
T'attendriffant fur fes alarmes ,
Tu vins en effuyer les larmes
Par l'heureufe main deLouis.
Le Ciel le ravit à la terre !
Fixe à jamais ton fanctuaire
Dans l'ame de fon petit- fils.
O Louis !... Quch morné filence !
Vains regrets ! fanglots fuperßus !
Un trifte deuil couvre la France ,
Louis le Bien- Aimén'eft plus !
Ma patrie eft toute éperduc ,
Déjà ma lyre , détendue ,
I
{
circonftances, à un homme qui le haïfſoit : Vous
voilà fauvé.
A vj
iž MERCURE DE FRANCE.
28
Ne rend que de lugubres fons...
Que dis- je ? il vit , il règne encore ;
Le Prince que la France adore
En prend le fceptre & les leçons.
Quel eft ce tranfport prophétique !
Ah ! quel fpectacle attendriflant !
La reconnoillance publique
Nomme Louis le Bienfaifant.
Louis Seize prend pour modèle
Les Antonins , les Marc - Aurelle ;
Trajan , Titus , le Grand Henri.
Des moeurs défenseur intrépide ,
Il prend la clémence pour guide ,
Et fon peuple pour favori .
>
Puiffions - nous tous goûter les charmes
Dont jouit l'homme vertueux !
Il ne combat qu'avec les armes
D'un coeur fenfible & généreux ;
Lorfque d'un ennemi terrible
Adouciflant l'ame infenfible ,!
Par fa clémence il l'a vaincu ;
Les pleurs inondent fon vifage ;
11 le confole , il l'encourage
Et le rappelle à la vertu..
Par M. Beaux de Maguielles , avocat
au parlement de Toulouse & au confeil
fuper. de Nifmes, affocié de l'Acad.
3
AOUST. 1774. 13
LE PRINTEMPS TEL QU'IL EST ,
Tableau original , par M. Augufte.
Un jeune Dieu des plus charmans UN
Vient en habit verd , tous les ans,
Egayer trois mois le Parnafle ,
Et recueillir les complimens
De ceux que les attraits puiffans
Ont alors fixé fur la trace.
Ce jeune Dieu , c'eſt le Printemps.
Je lui deftinois mon encens ,
Mais il faudra bien qu'il s'en paſſe.
Et la toux & les maux de dents
Dont jamais il ne me fait grâce ,
M'ont changé depuis quelque temps ,
Et quand je vois les agrémens ,
Je les vois fous une autre face
Que les fortunés partifans.
Agréable & joli Printemps ,
D'abord , vous conviendrez peut- être
Que ſouvent vous prenez en traître
Et les vieillards & les enfans ›
Sans oublier les jeunes gens.
11 eft vrai que vous donnez l'être
A mille infectes bourdonnans ,
₹
Ceux- ci rampans , ceux- là volans ;
Mais fi l'homine alloit reconnaîtr
14 MERCURE DE FRANCE.
Que l'air le peuple à fes dépens ,
Il diroit : monfieur le Printemps ,
Faites-en déformais moins naître .
Et laiflez vivre plus de gens.
De la plaintive Philomèle ,
Comment goûter les doux accens
Quand la pituite me harcele
Et femble déchirer mes flancs ?
Heureux époux , heureux amans ,
Foulez ces trônes de verdure ,
Et preffez ces gazons naiflans.
Cette magnifique tenture
Sort pour embellir la Nature
De la navette du Printemps.
Courez , enivrez - y vos lens
D'une volupté vive & pure.
Au fond de mon alcove obfcure ,
Envieux de ces doux momens ,
Je me roule entre des draps blancs
Et là Dieu fait comme je jure ,
Le tout , pour tromper les tourmens
Qu'il faut malgré moi que j'endure.
Contre les rigueurs du Printemps
On n'eft pas toujours en colère,
On eft véridique & fincère .
Amis lecteurs , mes confidens
C'est grâce à lui que fur la terre ,
Arachné rebondie & fière ,
Cède aux defers doux & preffans
"
•
AOUST. 1774- rs
De mériter le nom de mère.
C'est par lui qu'au fond des étangs ,
Sur un lit de bourbe groffière ,
Crapauds chatains , petits & grands
Offrent un coeur pur & fincère
A l'objet de leurs voeux ardens.
C'est grâce à lui qu'on entend braire
Baudets légers , bauders galants ,
En l'honnneur des minois touchans
Auxquelsils s'efforcent de plaire.
Mulets badins , taureaux fringans
Jufqu'aux verrats , dans le Printemps .
Tout veut Y mettre du mystère.
Bêtes & gens vont à Cythère' ,
Comme Paris vole à Long- champs
Lorfque l'Eglife notre mère
Ferme nos fpectacles rians ,
Et contraint Lulfi de fe taire ,
Pour ne pas troubler les accens
D'un Saint Prophète atrabilaire.
Sont- ce donc là les agrémens
Que vous accordez au Printemps ,
Répondra la Critique afrière
En faisant fiffler les ferpens ?
Marchez fur la route vulgaire ,
Et peignez- nous une bergère
Qui débite des complimens
D'une éloquence menfongère ,
Au plus conſtant des inconftans.
r
16 MERCURE DE FRANCE .
Ces crapauds font trop dégoûtans.
Tant pis je n'y faurois que faire ,
Eh ! chaque Peintre a fa manière
Si par caſcade , un jour le temps ,
Entre les mains de nos coquettes ,
Peut porter ces vers nonchalans ,
Sautez , crapauds , fur leurs toilettes :
Vengez- nous de ces femmelettes
En glaçant d'effroi tous leurs fens.
Puiffent alors , puiffent ces dames ,
Au fond des flacons bienfaiſans ,
Où l'on court repêcherleurs ames ,
Puifer de meilleurs fentimens !
Celui que la raifon éclaire ,
Sait accoutumer ſa viſière
Aux objets les plus révoltans :
Pour lui , dans la Nature entière ,
Rien n'eſt abject , que les méchants .
L'AMANT POLITIQUE
Conte moral.
NiÉ d'un père diftingué dans la haute
finance , j'ai eu de bonne heure la perfpective
d'une fortune très - honnête . Je
me fuis vu fils unique à l'âge de vingt ans :
mon aîné venoit de mourir , le parti
A O UST. 1774. 19
des armes qu'il avoit embraffé ne porta
fa carrière qu'à vingt-cinq ; fa perte ne
contribua pas peu à la mort de celle qui
nous donna le jour.
M. de Ferrière ( c'étoit le nom de
mon père ) ne me -demanda aucun compte
de ma vocation , dans la crainte que
je n'euffe conçu la même. Il fe raffura en
voyant que j'aimois la vie fédentaire ;
mes études faites , il me procura des livres
auffi amufans qu'inftructifs ; je
m'y livrai. Il me vint un peu de goût pour
la peinture ; un nouveau maître en ce
genre me fut donné. J'employois tout
mon temps à ces occupations , fans autres
defirs , conduite affez rare pour mon âge ,
où ils font ordinairement impétueux. M.
de Ferrière s'en étonna .
>> Cher Chevalier , me dit-il un jour ,
»je te laiffe , comme tu le vois , maître
»de tes actions ; mais , mon ami , une
»folitude trop conftante n'eft pas de fai-
"fon pour toi : j'aimois la lecture & l'é-
»tude dans ma jeuneffe , & cela ne
"m'empêchoit pas de prendre quelque
"diffipation . Celle , par exemple , que
donne la chaffe, & prife modérément,me
plaifoit; c'est un exercice... » Volontiers
mon père , dis - je en l'interrom
18 MERCURE DE FRANCE.
pant ; jefens que je l'aimerai . En effet an
defir fubit pour ce nouveau plaifir s'empara
de moi. J'admire ici la deftinée qui ,
par des voies auffi fingulières qu'inattendues,
nous mène à fon but.
Dès le lendemain , de grand matin , je
fus fur pied. Mon équipage prêt , fuivi de
deux domestiques , je pars pour le canton
qu'ils connoifloient affez éloigné , &
dans lequel mon père avoit des droits .
J'entre en chaffe ; fans talens encore pour
cet amuſement , je fuivis mes guides &
me comportai fuivant leurs principes ;
rien ne me paroifloit plus agréable ; j'y
paffai une grande partie de la journée. Je
fis dîner mes gens , & mangeai peu ;
impatient d'y retourner feul , je les laiffai
ils m'indiquè ent le côté que je devois
prendre , fans. me perdre abfolument
de vue.
Après avoir marché long temps , la
chaleur m'obligea d'entrer dans un petic
bois ; je n'eus pas fait deux cents pas que
je me trouvai dans une longue avenue de
futaie , au bout de laquelle s'élevoit un
fuperbe château fitué à quelques lieues
de Paris, dans un des plus beaux lieux que
baigne la Seine. Je parcourus des yeux ,
avec un fecret plaifir , fa vafte enceinte.
AOUST. 19 1774.
C'étoit dans un de ces momens d'une belle
foirée , où le foleil aux trois quarts de fa
courſe , nous fait , au milieu d'un ombrage
frais , dédommagement de fes rigueurs
, appercevoir plus diftinctement
les objets qu'il éclaire encore .
En avançant fous ce délicieux couvert ,
à l'air que j'y refpirois , fe mêloir une variété
d'agréables odeurs émanées des
Яeurs , & des fruits des jardins de ce beau
féjour; je fus furpris de voir à vingt pas de
moi, des Dames avec chacune leur cavalier
, qui venoient s'y promener ; mon
premier mouvement fut de les éviter ,
mais je fentis qu'il feroit indécent de
retourner fur mes pas . Je les avois à pei
ne faluées , que le plus âgé , que je crus
connoître de vue , me dit : ah ! c'eſt vous
Chevalier de Ferrière ! vous voilà donc
chaffeur ? Il me préfenta aux Dames , &
leur dit du bien de moi . Elles me proposèrent
de me rafraîchir : je leur répondis
qu'ayant ma fuite peu éloignée , je n'avois
befoin de rien . J'achevai avec la compagnie
la longue diftance de cette avenue
qui alloit me mettre dans mon chemin.
Je pris part à la converfation ; mes regards
timides d'abord avoient erré fur toutes
les phyfionomies indiſtinctement ; mais
20 MERCURE
DE FRANCE.
bientôt ils furent forcés de fe fixer fur cel
le d'une jeune & jolie perfonne que j'entendis
nommer Emilie : un port diſtingué
, une noble aifance , en marchant ,
attiroient tous les yeux fur elle ; le fon
de fa voix pénétroit le coeur ; elle avoit
une gaieté & une vivacité qui complé
toient fes charmes . Elle proféra peu de
mots , tout le temps que je pus l'entendre
, & je les trouvai pleins de ſens &
de raifon.
Arrivé au terme de leur promenade
j'y trouvai mes gens , & je pris congé
avec regret la Maîtreffe du château
du moins elle me parut telle , me dit que
je lui ferois plaifir de venir la voir ; qu'elle
connoiffoit de réputation mon père , fa
probité & la fageffe de ma conduite ,
& qu'elle nous invitoit pour le lendemain
matin. Jede lui promis , & n'avois garde
d'y manquer.
Je montai à cheval : je devois arriver
tard ; l'idée que j'emportois de la belle
Emilie calma l'impatience que j'avois de
revoir M. de Ferrière . Je n'étois pas à la
moitié du chemin que la nuit avançoit ,
& que paffant près d'un taillis qui le bordoit
, j'entendis , tout près delà , tirer
deux coups de piftolets . Mes deux domef
AOUST. 1774- 21'
tiques étoient armés ainli que moi.
J'arretai ; j'entendis une voix qui appeloir
quelqu'un , & dans le même inftant un
homme à cheval courant vîte vers moi :
Arrête , lui dis je d'un ton ferme ,
préfentant mon fufil ; que veux-tu ? . «
Votre fecours , Monfieur , répondit- il ;
»je fuis affailli par des voleurs ; j'ai tiré
>>mes deux coups : ces coquins font en
»nombre ; le cri que j'ai fait , joint au
»bruit de vos chevaux qu'ils ont enten-
"dus , les a obligés de s'éloigner.
Je trouvai tant de vraisemblance dans
le propos de cethomme, que je l'approchai ,
Lejour en fuyant laiffoit encore quelques
traces de lumière ; il me parut jeune
& équipé de façon à me perfuader qu'il
n'étoit pas ce que j'avois craint. Je lui demandai
où il alloit ; il me dit qu'il s'arrêtoit
à un château qui nétoit pas éloigné
d'où nous étions : je jugeai que c'étoit
celui que je venois de quitter. Il ajouta
qu'il alloit y prendre un de fes amis pour
fe rendre à une maison de campagne que
celui ci avoit à quelques milles delà ;
que fon domestique le fuivoit ; qu'en vain
il l'avoit appelé , & qu'apparemment
n'étant pas bien monté , il n'avoit pu
joindre. J'allois lui offrir un des miens ,
-
le
22 MERCURE
DE FRANCE.
quand le fien parut. Je lui fis donner de
quoi charger les armes : il me fit beaucoup
de remerciemens , & nous nous féparâmes
. La circonftance & l'empreffement
que j'avois de me rendre , ne me permirent
pas d'autres queſtions , ce dont
pourtant j'aurois été curieux, en voyant ce
jeune homme aller jouir du bonheur d'être
auprès d'Emilie que je venois de quitter.
En arrivant , M. de Ferrière que j'embraflai
, fut bien aife de me voir une
fatisfaction & une vivacité que je n'a
vois pas ordinairement : je n'empêchai
point qu'il l'attribuât au plaifir de la chaffe.
Je lui appris en foupant , non ma
dernière aventure qui lui auroit fait beau
coup de peine , mais la rencontre heureufe
de ces Dames , & les honnêtetés que
j'en avois reçues ; je lui dépeignis les
lieux , & à- peu - près les perfonnes.
« Celui qui t'a reconnu , me dit mon
père , eft Darbi, un de mes amis que tu
as pu voir ici ; celle à qui appartient le
» château eft Mde de Varenne qui s'y
tient dans la belle faifon avec fa fille
»qu'on nommoit Emilie avant que fon
» aînée , qui vient de ſe marier , lui eût
»remis le nom de famille ; c'eft , dit- on
une aimable fille qui a tout l'efprit pof
A O UST. 1774. 23
fible ; fa mère eft une riche veuve dont
»elle aura beaucoup de bien : aufli eftnelle
fort courtifée par les jeunes Bel-
»dor & Richardie , dont les pères tiennnent
à - peu- près le même état que moi. Il me quitta
en me difant
que j'avois
befoin
de repos
. C'eft
bien
dit du repos
,
penfai
-je en moi même
, avec un ferrement de coeur
; ce que je viens
d'apprendre
, ne
m'en
promet
guères
. Il n'étoit
pas en
en effet
compatible
avec
l'idée
plus
charmante
d'Emilie
, que
celle
que
j'avois
avant
cet éloge
de fon mérite
,
& traversée
encore
par celle
que
me
donnoit
l'espoir
prétendu
des Beldor
&
Richardie
. Que j'étois
loin déjà de cette inquiétude
avec laquelle
fe régloient
tous
mes mouvemens
! Mon
fort le vouloit ainfi
; il fallut
le remplir
: je me couchai
, & dormis
peu.
4
L'efpoit me vint avec le jour. Je me
fais préparer tout ce dont j'ai besoin pour
m'habiller le plus proprement que j'euffe
encore été. Prêt de bonne heure , jentre
chez mon père qui , lifant fes lettres , me
dit que des affaires furvenues l'empêchoient
abfolument de venir avec moi ;
vainement j'infiftai . Des deux carroffes
qu'il avoit , il me fait donner le plus
beau : je pars.
24 MERCURE DE FRANCE.
Plus j'approchois de Varenne , plus
mon ame étoit faifie de ces frémiffemens
qu'on éprouve lorfqu'au moment d'un
événement il y va pour nous du plus
grand intérêt. J'avois peu pratiqué l'amour
, mais la théorie que j'en avois
acquife m'annonça que j'allois faire une
ample connoiffance avec lui. Arrivé , je
fus faluer Madame & Mademoiſelle de
Varenne ; je leur repréfentai l'impoffibilité
où avoit été mon père , de m'accompagner.
Je fus frappé de l'éclat d'Emilie
: un ajustement de fantaiſie , quelques
fleurs fur la tête fans trop de fymmétrie
ornoient modeftement fa beauté
fans en rien dérober ; effet bien différent
de celui qui réfulte de l'attirail immenſe
d'une toilette recherchée , objet de mille
foins enfans de l'art.
Il y eut beaucoup de monde au dîné ;
j'étois feul d'étranger , & en cette qualité
je fus placé près de Mademoiſelle de
Varenne. Il étoit probable que les deux
amoureux devoient y être : je ne favois
par qui m'en inftruire . M. Darbi n'étoit
pas à ma portée ; je ne fus pas
long- temps à en être affuré par euxmêmes.
Leurs regards étonnés , autant
que repétés fur ma perfonne, me le confirmèrent
ceux qu'ils portoient fur
Emilie
A O UST. 1774 25
Emilie fembloient lui reprocher mon
bonheur. J'examinai à mon tour, l'un
deux : fa voix ne m'étoit point abfolu
ment étrangère non plus que fa figure ;
il me fembloit l'avoir vu ailleurs : j'en
étois à cette réflexion , fur la fin du re
pas , lorfque qu'Emilie lui dit : » Mon ,
fieur de Richardie , racontez nous done
la fâcheufe rencontre que vous avez
faite dans le bois de Brierre ; vous ne
»nous en avez dit que peu de mots
»& à la hâte , hier au foir . Il y fatisfit
& ce que je venois d'entendre me fit
redoubler mon attention. Quand il fut
à l'endroit de l'inconnu qui lui avoit ,
difoit il , fauvé la vie , & renouvelé gé
néreusement le feu de fes armes , je
vis clairement que c'étoit mon homme
aux deux coups de piftolet , & , en finiffant
, il nous dit qu'il n'avoir jamais
rien tant defiré que de connoître celui
à qui il avoit certe obligation .
Vous ne m'en devez , point , Monfieur
, lui dis- je au grand étonnement
de toute la table ; mon Equipage paffant
par- là , c'eft le hafard qui m'a fait
vous tirer du danger : voici l'homme ,
continuai je en lui montrant mon va-,
let- de-chambre derrière moi , qui vous
B
26 MERCURE
DE FRANCE
.
a rechargé vos piftolets ; il n'y avoit pas
une heure qu'ici javois quitté ces Dames.
Il fe leva , & vint précipitamment
m'affurer de fa reconnoiffance en m'em .
braffant. Toute la compagnie trouva ma
fermeté louable , quoique téméraire ,
ayant armé de nuit un homme que je
ne connoiflois point , & qui fortoit d'un
bois.
Dès qu'on fe fut levé , mes deux Che .
valiers vinrent fe dédommager près de
l'objet qu'ils m'envioient . J'examinai lequel
des deux étoit affez fortuné pour
plaire ; je n'y vis pas la moindre diftinction
de la part de celle qui les enflammoit,
Je fus joindre dans le jardin M. Darby
; je pris de lui mes inftructions , en
le queftionnant indifféremment . Il m'apprit
qu'outre les deux prétendans dont
il vient d'être queftion, beaucoup d'autres
à Paris avoient fait demander Mademoifelle
de Varenne , mais qu'elle avoit
une répugnance peu commune pour le
mariage , fans pourtant être fâchée que
la plupart de ces Meffieurs vinffent chez
elle ; que fa mère , quelqu'envie qu'elle
eût de la voir établie , n'oſoit , par tendreſſe
pour elle , la contraindre ; qu'enA
O UST. 1774 27
fin il ne paroiffoit pas qu'elle eût encore
pris de goût pour perfonne .
Je n'en voulus pas favoir davantage :
de ce moment là , je me formai fecrettement
un plan de conduite dans cette
maiſon où je prévoyois qu'il me feroit
aifé d'aller habituellement , fur- tour à
la ville, où l'on devoit revenir à la fin de
la faifon qui avançoit. Je me contentai
en partant de faire beaucoup de politeffe
à la mère & à la fille .
A leur arrivée , je fus les voir avec
mon père que pour le coup je me vis
dans le cas de préfenter ; il fut très bien
reçu Madame de Varenne lui fit mille
queftions fur mon compte ; pendant.
ce temps-là , je fus me mettre auprès
de fa fille , malgré qu'elle fût environnées
de plus d'un foupirant . Je m'enhardis par
la fuite , & me familiarifai à l'inftac
des autres , & avec autant d'affiduité ;
mais je tins une conduite toute différente
.
Beldor & Richardie que la conformité
de leur peu de fuccès avoit rendus
amis , ne me prenoient que pour leur
confident : je partageai leur amitié , &
je puis dire que je la ferrai étroitement
avec Richardie qui avoit une façon de
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
penfer diftinguée . Pabonnés tous les
deux , & les deux feuls qui ne s'étoient
point encore rebutés , ils obfédoient
Emilie de complimens & de déclarations
qui me paroiffoient lui devenir
fades & ennuyeux , à force d'être répé
tés. Plus difcret , & non moins amoureux
qu'eux , je m'amufois à parler indifféremment
avec d'autres Dames & Demoifelles
qui s'y trouvoient ; lors même
que le hafard me mettoit auprès d'Emilie
, je ne la traitois pas autrement, fans
manquer toutefois à la moindre des at- .
tentions pour ce qui la regardoit. Je cherchai
à la connoître à fond : je ne fus pas
long temps à trouver dans fon caractère
Tous les trésors defirables . J'avois craint
d'abord d'y rencontrer quelque léger indice
de coquetterie , mais non ; je fus
pleinement raffuré fur cet article . Quant
à mon amour , je m'étois fait une loi de
le taire jufqu'à ce que je puffe un jour
entrevoir dans fon coeur de l'intérêt pour
moi.
J'avois pour maxime dans mon efprit,
qu'une femme à principes , légère , indifférente
, ou infenfible , cède d'autant
moins à une poutfuite inftante , que cette
façon d'aimer jette dans fon coeur plus
A O UST. 1774; 29
de fatiété que de defir : celui-ci eft le
vrai reffort de l'amour ; & pour qu'elle
fe rende , il faut que ce mobile agille fur
elle comme fur nous , fans quoi elle
s'en tient à fa conquête , & ne met rien
du fien ; ce defir dont je parle aura d'ailleurs
fon objet autant délicat qu'on le
voudra.
Allant donc régulièrement chez Emi.
lie , je m'obfervois de façon qu'elle pût
voir que ce n'étoit pas précisément pour
elle feule : j'y jetois quelquefois ; affez
fouvent je lui faifois part de mes réflexions
for tout ce qui fe paffoit , & étoit
à fa connoiffance ; j'y mettois le plus d'intérêt
qu'il étoit en mon pouvoir de le
faire, car enfin je voulois lui plaire , mais
dans notre converfation le mot de rendreffe
n'entroit jamais je vantois fon
efprit & fa fagefle ; par-là je ne me
rendois point fufpect ; elle avoit toutes
les voix pour elle à cet égard . Je me
fouviendrai long- tems de ce qu'elle me
dit à propos de cet éloge mérité ; elle
s'exprima ainfi :
"Je pense qu'on peut être en confcien-
» ce flatté de cette diftinction que nous
» donne une belle réputation ; mais doit
" on fe perfuader l'avoir au degré qu'on
»nous la donne ? Non fans doute ; ce
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
»n'eft très fouvent que la pofition ou
la circonftance dans laquelle nous
»nous trouvons, qui nous la fait ufurper.
"Je crois fort difficile d'apprécier le métite
» de quelqu'un. Ce n'eft pas fur des dé-
"monftrations extérieures , fufceptibles
»d'un faux éclat , ou fur le récit toujours
amplifié de quelques faits attribués à
»la perfonne , qu'on doit établir un ju-
»gement ; c'eft fur la connoiffance in-
>>time & fuivie qu'on aura d'ellemême.
Par exemple , on a la bonté de
>>me donner à moi , l'efprit & la beau
té mais m'a-t- on bien examinée
wa - t on aflez refléchi fur ce que j'ai pu
» dire , ou faire ? N'eft- ce point plutôt
mon état actuel de liberté , quelque
»vivacité , & fur- tout ma jeunelfe por-
-»tant avec elle Fillafion , qui ont fait
»prononcer fi avantageufement fur mon
>> compte ?
Je n'attendois pas moins de la modestie
de Mademoiſelle de Varenne : la
force & la candeur de fon raifonnement
me remplirent d'admiration . Je
n'eus que le temps de lui répondre que
l'amour - propre étoit à craindre à un
top haut degré , mais qu'il falloit en
avoir affez pour ſe rendre justice , & ne
pas méconnoître le prix de fes vertus; il
A O UST. 1774 . 31
furvint du monde qui , à mon grand
regret , mit fin à notre entretien .
Quel que fût à mes yeux le nouvel
éclat des qualités d'Emilie , je tins ferme
, & ne fuccombai point . Je me gardai
fur-tout des avances que les autres
avoient faites ou fait faire à ſa mère
qui , je crois , étoit un peu étonnée de
mon filence .
Je parcourois un jour , tandis que les
parties fe faifoient , & que la mère &
la fille affifes fur un canapé jafoient enfemble
, une brochure nouvelle tombée
par hafard fous ma main . J'entendis dif
tinctement ces paroles , quoique prononcées
à voix baffe : « Ma chère Emilie ,
»il faut convenir que le Chevalier de
>>Ferrière est bien fage & bien pofé
"pour fon âge ; il me paroît un aimable
» Cavalier. J'attendois en tremblant la
réponse de fa fille : elle n'en fit point.
Je levai comme par hafard les yeux vers
elle ; je trouvai les fiens fur moi fans
qu'elle fongeât même à les détourner .
Que lifez-vous- là , Chevalier , me dit
"Madame de Varenne ? Un pauvre diable
, répondis- je , qui fait des lamenta
tions for ce qu'il ne peut être aimé de
ee qu'il adore . Il est bien fou , ajoutai - je ;
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
l'amour et une vilaine chofé à ce prixlà
; je me propofe bien de l'abjurer pour
la vie. Je trouve extravagant qu'un hom
me de fens entre dans une carrière aufli
épineufe , fans avoir preffenti quelque
retour de la part de celle qu'il veut aimer.
Vous avez bien raifon , me dit
Emilie ; j'ai pensé comme vous , en lifant
, ce matin , le même endroit de ce
livre. Elle fe leva auffi- tôt , & fut fe
mettre à une partie : je m'apperçus que
fes yeux fixés fur la table , la montraient
rêveufe , plus qu'attentive au
jeu. Dans ce moment , entrèrent Beldor
& Richardie ; elles ne les vit point ,
& ne s'apperçut pas qu'ils la faluoient.
Je pris ce moment pour fortir en réfléchiffant
à cette circonftance . On fe flatte
aifément quand on aime : je me fis une
défavorable de ce on n'étoit
བས་ པ
དཔ
poviêtre
qu'une pure fantaisie de celle que
je defirois voir fenfible.
L'hiver fe paffa ainfi on parla bientôt
d'aller à la Campagne. Vous viendrez
avec nous & le papa , me dit Madame
de Varenne j'y aurai trop de plaifir ,
Madame , dis - je , pour y manquer. Je
regardai fa fille qui tout- à- coup rougir ;
je ne fus que penfer de cette fenfiti
AOUST. 1774. 33
lité : fi c'étoit modeftie , je la trouvois
déplacée.
Nous partons tous pour cette délicieufe
maiſon : chacun s'en faifoit une joie :
quant à moi , je n'étois pas affez content
de mon fort pour y participer . Il
me fallut la fimuler ; j'étois , par un effet
contraire , dans le même cas de Mademoiſelle
de Varenne ; elle s'efforçoit
de reprendre fa gaieté qui venoit d'être
contrariée , fa mère lui ayant touché
quelque chofe de fon indifférence . A l'é
gard des différens partis qui fe préfentoient
pour elle , j'en étois informé ;
je fus qu'elle avoir beancoup pleuré en
conjurant cette mère de ne lui jamais
parler d'engagement .
Le dîné diflipa ces fâcheux pronoftics :
on s'y amufa ; le chagrin particulier cède
ordinairement , dans ces momens - là ,
à la joie générale . Dès qu'il fut fini , je
fortis fans rien dire : je m'enfonçai dans
la plus fombre allée du parc ; j'y délibérai
fur le parti que j'avois à prendre
d'abandonner Emilie , ou de m'armer de
conſtance ; quelle alternative , me disje
! La conftance eft un trifte moyen de
s'affurer un coeur ; c'eft perdre trop de
' temps dans un état d'incertitude qui très
Bv
34
MERCURE DE FRANCE:
"
-
•
1
fouvent n'apporte pour tout fruit qu'un
long défefpoir. J'en étois là , lorfque je
vis venir de loin , au travers du boſquer,
toute la compagnie pour s'y repofer. Sûr
de n'avoir point été apperçu, je me cou.
lai bien vîte , en me baiffant , derrière
- cette allée . La charmille étoit épaifle en
cet endroit je pouvois fans être vu
m'y ménager un jour pour bien regarder
Emilie qui s'étoit affife près de fa mère
fur le même fiége de gazon que je venois
de quitter : mon père étoit auffi du
nombre.. Je reftai là , j'obſervai tous les,
mouvemens de celle que je fuyois pour
mieux la pofféder. Je la fixai dans un
jour favorable, & au moment qu'elle têvoit
, je pris mes tabletres , & j'eus tout
le temps d'efquifler fes traits. Cela fait ,
je portai mes pas légèrement vers le:
bout de l'allée , & je parus. Mon abfence
n'avoit pas été affez longue pour
qu'on pût m'en faire reproche. On m'apprit
que la partie étoit faite , d'aller
voir la foeur de Mademoiſelle de Vatenne
qui avoit fa maifon à quatre lieues.
par de- là de la rivière , & que nous y
refterions quelque temps. Nous fumes:
fommés mon père & moi de venir prendre
ces Dames dans trois jours, Il étoit
4
A O UST. 1774 · 39
l'heure de partir , nous nous rendîmes
à Paris. Je ne lui dis rien de ce qui fe
palloit dans mon coeur ; ma bleſſure n'étant
point connue de fon vainqueur , tour
mortel devoit l'ignorer , par fuite de mon
principe.
J'achevai le portrait qui étoit très reffemblant.
Je me dédommageai avec lui
du filence qu'il me falloit garder près de
l'original . Je lui dis tout , je le baifai mille
fois , mille fois je lui dévoilai les
tendres fecrets de mon ame. Le fuccès
de mon pincau ne m'étonna pas; je
le devois à l'amour. Emilie gravée dans
mon coeur , aucun de fes traits n'avoit
dû échapper à ma main . Cette image que
je me rendois vivante adoucit pendant
les trois jours la privation d'une réalité
fans laquelle je voyois bien que je ne
pourrois pas vivre.
Le jour marqué , nous arrivâmes a
rendez - vous . Tout étoit prêt : on fir paffer
les équipages de l'autre côté de la
rivière qui n'étoit qu'à cent pas de
Varenne ; on déjeûna avec une joie fans
égale. Nous fumes joindre le bac qui
devoit nous paffer ; nous y entrâmes
tous. Je ne cite point cette époque
fans en frémir encore ; à plus de moi
ié de la traversée un bateau charg
B vi
36 MERCURE DE FRANCE.
›
qu'on apperçut trop tard , ne pouvant
modérer fa courfe forcée par le courant
de l'eau , heurta , la corde étant à peine
baiflée , le derrière du bac : Emilie affife
fur le bord oppofé , regardant ainfi que
nous le port que nous approchions
fat par ce rude choc renverfée dans
la rivière. L'y voir & m'y jeter ,
ne fut qu'un même effroi pour tout
le monde ; je la faifis par un bras :
Richardie qui avoit fait comme moi
s'empara de l'autre ; le courant nous avoit
d'abord entraînés , en nous fefant retrograder
, mais nous favions nager , &
le courage né de l'amour , donne bien
de la force ; nous gagnâmes la rive où
tout notre monde étoit defcendu , &
nous y tînmes dans nos bras Mademoifelle
de Varenne fans connoiffance . Quel
fpectacle pour un véritable amant ! Il eft
aifé de fe le figurer , de même que
la po
fition d'un père & d'une mère en voyant
chacun fon unique enfant entraîné à la
mort, Madame de Varenne vint promptement
s'emparer de fa chère fille : on
fait avancer une voiture ; nous l'y por
tons : Beldor que mon père avoit empêché
de fe jerer à l'eau , prévoyant
qu'il pouvoit nuire à notre opération ,
dit au cocher d'aller très doucement à fa
A O UST. 1774 . 37
maifon , qui heureufement n'étoit qu'à
une demi - lieue ; fa mère & fa foeur y
étoient : on coucha Mademoiſelle de
Varenne qui un moment après reprit fes
fens que la frayeur feule avoit faifis ;
ma célérité à la fecourir l'ayant empêché
d'être fuffoquée par l'eau . Il lui furvint
un étouffement qui nous alarma. Beldor
prit la pofte pour avoir un habile Médecin
de Paris ; mais bientôt l'accident
ceffa . Après m'être féché , & afluré que la
malade alloit de mieux en mieux , nous
nous rendîmes à Paris mon pèr , & moi .
Il me dit , chemin faifant : » voilà
wune aventure qui va fans doute déci-
» der Emilie pour vous autres , car j'imagine
, mon ami , que cette aimable
fille à dû te plaire ; tu vaux bien les
autres , & je penfe que ton coeur auffi
fenfible.... Non, mon père , lui dis - je
en l'interrompant ; elle n'aime que fa liberté,
tout engagement l'effraye . Je parlai
promptement d'autres chofes , pour éluder
les queftions de M. de Ferrière que
j'aimois tendrement , & à qui javois peine
à cacher mes vrais fentimens .
Le lendemain nous apprîmes par notre
courier que la frayeur de Mademoiselle
de Varenne n'avoit point eu de fuite facheufe
, & qu'au lieu d'aller à la Cam+
8 MERCURE DE FRANCE.
•
pagne de fa foeur , on fe rendoit à Paris.
Je me trouvai à leur arrivée. Emilie
étoit un peu changée : fes beaux yeux s'attachèrent
fur moi avec une certaine liberté
; je crus y voir déjà le langage de
la reconnoiffance. Que ce moment fut
précieux à mon coeur ! Qu'il me paya bien
de mes derniers foins! Elle demanda à
garder la chambre pour fe remettre un
peu.
Un matin que j'étois dans la mienne ,
tout entier à celle qui venoit de commencer
à faire mon bonheur , tenant à
la main fon portrait avec lequel je m'entretenois
, Beldor , qui ne s'étoit point
fait annoncer , entra fans faire de bruit ,
voulant me furprendre , en badinant ; je
l'apperçus pourtant affez tôt pour ferret
ce portrait , & dérober , du moins à
fes yeux, la connoiffance de l'objet qu'il
renfermoit. » Vous- voilà tendrement
occupé , dit il : que j'envie vorre fort !
"Pofféder le portrait de ce qu'on aime
c'eft tenir le garant de fon bonheur.
"A propos de bonheur , continua-t- il
je vous donnne avis , mon cher Ferrière ,
que demain Richardie & moi , nous
nous expliquons définitivement avec
Mademoiſelle de Varenne : voilà une
circonftance favorable ; il faut en preA
O UST . 1774. 19
fiter , favoir fes dernières volontés ,
& prendre fon parti fi nous la trouvons
encore fur la négative . Nous nous fommes
promis une réfignation mutuelle
waprès le choix qu'elle aura fait de nous
»deux. Il ne mmee llaaiiffffaa pas le temps
de répondre , & difparut auffi promptement
qu'il étoit venv .
Quelques heures après , on m'anonça
Richardie qui débuta honnêtement par
me rendre grâce du prompt fecours que
favois donné à celle , difoit- il , qui
lui étoit plus chère que la vie , car il
n'imaginoit pas non plus, que je duffe
avoir part à la reconnoiffance d'Emilie,
Le hafard fit que nous arrivâmes tous
les deux chez Madame de Varenne : il
n'étoit point fâché de me voir le témoin
de ce qui devoit être prononcé fur fon
compte. Beldor , quoiqu'avec moins de
titres que nous , avoit pris les devants ;
aufli fut- il le premier qui dût fçavoir à
quoi s'en tenir. Il avoit reçu l'ordre formel
, & de la bouche d'Emilie , de ne
plus paroître chez elle à titre d'amant.
Nous moniâmes Richardie & moi.
Là , d'une voix mal affurée , il parla
ainfi Voici le moment , Mademoi
»felle , qui va décider ou de mon défefpoir
ou de la poffeffion de ce qu'il y
40 MERCURE DE FRANCE.
na de plus précieux au monde. Je vous
"ai donné une nouvelle preuve de l'at-
»tachement le plus vrai , avec un fen-
»timent aufli tendre que refpectueux.
»Pourquoi votre coeur généreux , touché
maintenant par la reconnoiffance , n'y
répondroit- il pas , en affurant mon
bonheur ? Prononcez , belle Emilie ;
" attendez tout de mon obéiffance ; vos
»volontés me feront toujours facrées .
"
Elle lui répondit avec beaucoup de
grâce & de modeftie : « Je fuis fenfible,
Monfieur , à votre façon de penſer fur
"mon compte ; l'idée que j'ai de vous
répond à celle que vous voulez bien
»me conferver : je n'oublierai point le
»fervice généreux & important que
» vous m'avez rendu ; ma reconnoiffance
fera fans borne. Mais je dois Vous
»dire avec la même vérité qu'il n'eft pas
"en mon pouvoir de jamais répondre à
»Votre tendreffe.
Un
coup de foudre
n'eût
pas plus
altéré
cé malheureux
amant
; il fortit
. Je
m'approchai
. Le vifage
d'Emilie
parut
éprouver
un changement
fubit
; je ne
pus que l'attribuer
à fa compaffion
pour
celui
qu'elle
venoit
de défefpérer
.
Quant à moi , lui dis - je , Mademoifelle
, je ne fuis venu ici que pour me
A O UST. 1774. 41
féliciter avec vous d'avoir pu contribuer
à vous fauver d'un danger preffant :
tout le prix que j'en attends , eft de m'af
furer davantage de votre estime dont je
fais le plus grand cas. Je n'ai point de
prétention femblable à celle de Richardie
; je ne porte pas mes voeux fi haut :
ce n'eft pas que je ne connoiffe auffi
bien que lui tout l'éclat de vos chatmes;
mais , vous le fçavez , on n'eſt pas plus
le maître d'aimer , que de refter indif
férent.
Elle me regarda , ne répondit rien ;
j'allois fortir.... « Vous avez raiſon
"Monfieur , me dit- elle ; vous prenez
le bon parti , & je l'approuve beau-
>> coup.
Elle appuya fur ces derniers mots , comme
pour bien me les faire entendre ; je
fortis , & dans le mème infant mos
père entra avec M, Darbi . Je revins
chez moi l'efprit rempli de diverfes
idées fur ce qui venoit de fe paffer. J'ai
mal fait , me dis je , & j'en ferai puni.
Un moment après, mon efpoir renaiffoit
je me rappelai l'air & le ton
dont on m'avoit répondu ; ils me préfentoient
Emilie moins offenfée qu'elle
n'étoit piquée. Accoutumée à tout fubju-
:
42 MERCURE
DE FRANCE.
guergratuitement , pourquoi ne m'auroitelle
pas fait fubir le même fort des autres
, fi ina conduite n'eût pas été différente
? Le moment étoit décifif ; je n'ai
voulu que l'étonner , & j'ai réuffi . Ma
réfiftance ne peut que préparer fon coeur
à reconnoître les foins que je me propofe
encore de lui rendre.
M. de Ferrière ne tarda pas à revemit
chez lui. Il monta dans mon appartement
, fit retirer tous nos gens , & d'un
air foucieux , me tint ce langage :
81
Dites- moi, je vous prie , Monfieur ,
s'il eft dans l'ordre qu'un fils taife
»à fon père qui l'aime , une inclination
»formée au mépris de fon aveu , de fes
»confeils , & d'un établiſſement riche &
»honnête qu'il n'eût pas été peut-être
»éloigné de faire ?
Je l'avouerai , ce reproche de la pare
d'un père que je chériffois , me déconcerta
; je ne favois trop cù il en vouloit
venir . Continuant fur le même ton :
« Quel est donc cet objet qui vous inté
» reffe tant ? Montrez mei ce portrait
»qui vous confine ici , & que vous croyez
»dérober à tous les yeux ? Montrez - le
»moi ; je vous l'ordonne .
-
Je me raffurai alors ; je vis de quoi
A O UST. 1774 : 43
·
il pouvoit être queftion . Oui mon père ,
j'aime, répondis- je , une perfonne adorable
que vous connoiffez . Je ne vous en
ai fait un mystère que parce que j'ai
craint l'excès de votre bonté pour moi ,
en cherchant les moyens de combler
mes voeux : vous apprendrez bientôt que
cette voie eût été dangereufe pour moi.
Mais comment, pourfuivis- je , ce fecret
ignoré d'elle & de tout ce qui refpire ,
vous eft il parvenu ? Ce portrait ..
Je le tiens de Mademoiſelle de Varenne ,
répondit il , qui m'en a paru fort étonnée
& qui vous trouve fort fingulier. Elle
m'approuvera bien- tôt, m'écriai- je en embraffant
M. de Ferrière : tenez , en lui
remettant le portrait , voilà le fujet de
vos alarmes ; regardez , mon cher père ;
voyez fi ce choix doit me mériter votre
courroux. Frappé alors d'une vive furprife
, voici mon ami , me dit ce tendre
père , le plus doux moment de ma
vie : ce que j'ai a pris , ce que je vois ,
tout fait naître dans mon ame un preffentiment
de ton bonheur prochain , &
je ne puis que louer ta conduite. Il m'apprit
l'étonnement dans lequel étoit restée
Emilie lorfque je l'avois quittée . A l'égard
du portrait , je vis bien que l'indifcrétion
venoit d'un rival , mais il étoit
44 MERCURE
DE FRANCE
.
malheureux , & , en cette qualité, pardonnable.
Ayant appris que depuis deux jours
elle n'avoit voulu voir perfonne , j'avois
des doutes cruels , & , malgré de flatteufes
efpérances , la frayeur s'empara de moi.
J'étois le feul alors cenfé y aller avec
prétention ; je pouvois fort bien me mettre
dans le cas de m'entendre à mon
tour prononcer mon arrêt. Une impulfion
fecrette m'y entraîna . Je n'y trouvai
d'étranger que M. Darbi qui y avoit
dîné . Mademoiſelle de Varenne me falua
avec un férieux qui me glaça de
crainte ; elle ne m'avoit pas encore traité
ainfi . " Pourquoi ne veux - tu donc pas
»venir à l'Opéra , ma chère Emilie ,
»lui dit fa mère? Nous voilà quatre ;
nengagez - la donc , Morfieur le Chevalier
, à venir avec nous ; M. Darbi la
»prefle vainement depuis une heure.
Je defire bien fort de déterminer Mademoiſelle
, dis je ; mais je ne ferai jámais
d'inftances contre fes volontés : je
crois lui avoir prouvé que je les refpecte
beaucoup. Elle fe leva en fouriant , &
nous partîmes.
En paffant près d'une rue affez déferte ,
je vis tous près de nous Richardie qui
alloit y entrer avec un jeune Officier :
A O UST. 1774. 45
celui- ci fort animé le menaçoit : je fus
le feul qui tes apperçus , & jugeant qu'ils
alloient fe battre , je fis arrêter à quelque
pas de- là notre voiture. Je prétextai
une affaire d'un moment , & je demandai
la permiffion de quitter ces Dames
que je remis aux foins de M. Darbi.
1
La vie de mon ami en danger m'étonna:
je le connoiflois fage & modéré ;
je courus les joindre ; il venoit en effet
de mettre l'épée à la main. Alors
thant la mienne , & les prévenant , je
croifai les leurs & je retins Richardie.
Je connois parfaitement votre adverfaire
, dis -je à l'Officier ; je le crois in
capable de vous avoir offenfé au poineque
vous paroiffez l'être ; fi pourtant jem'étois
trompé , je vous laiffe fur le
champ libres tous deux ; mais avant ,
daignez m'inftruire. L'Officier me répondit
: Je viens d'obtenir de la Cour
l'agrément d'un régiment , & Monfieur
»a dit à un de mes camarades que j'é-
"tois trop jeune pour commander un
"corps ; ce propos ne peut être qu'infultant
pour moi.
~
Eh! Monfieur , répliquai-je , vous traitez
cela d'infulte ? Quoi ! c'eft- là le motif
qui vous fair rifquer votre vie , ou cher
3
46 MERCURE DE FRANCE.
cher la vaine fatisfaction de lui arracher
la fienne ? Permettez-moi de vous obferver
que pareille chofe fe dit tous les
jours de quelqu'un qu'on ne connoît
point & en qui la raifon & la maturité
ont devancé l'âge , ainfi que vous
nous en montrez un exemple . Mon ami ,
j'en fuis fûr , a maintenant cette idéelà
de vous. Le Colonel prématuré fentit
la force de mon raifonnement. Il me
prit la main en me remerciant : à ma
prière , les combattans s'ambrafsèrent ,
& je les quittai.
J'entrois à peine dans la loge où j'avois
apperçu nos Dames , que j'entendis
d'une autre qui en étoit voifine: le voilà
le voilà ! Je ne crus pas que c'étoit à moi
qu'on adreffoit ces mots ; Mademoiſelle
de Varenne me regardant à différentes
fois , me parut un peu affectée: fa mère
me demanda fi je n'étois point bleffé ;
je répondis en riant , que je ne m'étois
pas mis dans ce cas , & qu'après le ſpectacle
, je leur rendrois un compte exact
de ce qui m'avoit fait les quitter. J'appris
fur le champ par M. Darbi que je leuc
avois caufé à tous la plus vive alarme ;
qu'Emilie avoit penfé fe trouver mal ,
ce qui l'avoit empêché d'aller me chersher
, & que j'avois bien fait d'arriver :
A O UST. 1774. 47
voilà , me dit- il en me montrant une
Dame peu éloignée de nous , l'indifcret
perfonnage qui nous a effrayés , en difant
à qui a voulu l'entendre , qu'elle venoit
» de voir le Chevalier de Ferrière dans
»une rue , l'épée à la main contre deux
»Officiers . Je me rappelai bien effectivement
qu'un carroffe avoit paffé dans
la même rue au moment que je ſéparois
les deux combattans : quant à la
Dame qui avoit mal rendu l'affaire , &
à laquelle il étoit naturel qu'elle fe fûr
trompée , je ne la connoiffois que de
vue. J'expliquai le fait à nos Dames en
les remettant chez elles . Emilie fit valoir
ma prudente activité en faveur d'un
ami , en me difant que j'étois né pour
fa confervation.
Il n'étoit pas poffible que l'état de
perplexité dans lequel j'étois , en allant
habituellement chez Mademoiſelle de
Varenne , ne prît pas fin de façon ou
d'autre. Je trouvois qu'il étoit dangereux
pour moi de revenir fur mes pas, connoiffant
où pouvoit aller le caprice d'une
femme fière de fon principe ; il me falloit
en conféquence foutenir ce que j'avois
avancé. M. de Ferrière qui avoit
goûté ma maxime , ne jugeoit pas-à - pro48
MERCURE
DE
FRANCE
. pos non plus de rien précipiter. Le haſard
amena ce que je croyois éloigné .
" J'étois à peine entré chez Madame
de Varenne , qu'elle me dit en riant :
"votre affaire d'hier , Chevalier , a fait du
»bruit ; une Dame de mes amies qui eft
venue me voir ce matin , m'a afluré
"que c'eft pour une maîtreffe que vous
"Vous êtes battu . Emilie prenant la parole:
pour une maîtreffe ! oh je fuis fùre
>> que non : il nous a fait connoître fa
"façon de penfer ; l'amour et loin de
»lui ! Eh quel temps prendroit- il pour s'y
livrer ? Il vient nous voir chaque jour ,
»& chaque jour fort libre des foins
»qu'entraîne l'amour .
ohje
Vous vous trompez Mademoifelle
lui dis - je ; il eft depuis long- temps dans
mon coeur avec autant de force que de
difcrétion celle qui l'a fait n'aître eft
digne de captiver le plus rebelle ; mais
fon infenfibilité m'a fait lui cacher fa
:
dernière victoire . Je lui parus fi pénétré
de ce que je difois, qu'un trouble fecret ,
& qui ne put l'être à mes yeux , s'empara
de fes fens : j'en profitai. Voulez:
vous, charmante Emilie , continuai- je
que je vous la faffe connoître ? Vous
ferez la feule à qui j'en aurai fait confidence
;
A OUST. 49%
1774.
fidence ; alors , tombant à fes genoux ,
& lui donnant fon portrait : la voilà , disje
, celle qui peut m'affurer une félicité durable
; oui, je l'adore & vous prends pour
mon juge . Regardez - la ... Pourriez vous
me condamner ?
Emilie tremblante voulut répondre ;
fa voix s'éteignit : fes yeux fe fixoient
tantôt fur moi , tantôt fur la mère : je
faifis une de fes mains ...« Ah ! Chevalier
, me dit- elle en me l'abandonnant
, que vous favez bien trouver le
chemin d'un coeur ! » Alors Madame de
Varenne vint la ferrer dans fes bras .
Ah ! Ma chère fille , que je fuis heureuſe
de voir qu'enfin ton choix eft fait ! Il
eft digne de toi , & tel que je le defirois .
Je leur racontai tout de fuite par quel
moyen je m'étois procuré ce portrait.
Dans ce moment-là , mon père entrant
avec M. Darbi , fe douta bien à notre
air fatisfait , de la fçene attendriffante.
qui venoit de fe paffer. Je me précipitai
dans fes bras, en l'affurant de mon bonheur
d'autant plus certain , qu'il venoit
d'être confirmé par la bouche de la divine"
Emilie. Madame de Varenne & lui , au,
comble de leurs voeux , ne tardèrent
mettre le fceau à notre union .
pas
à
i
C
So
MERCURE DE FRANCE.
Ce qui ajouta à ma fatisfaction , s'il
étoit poffible que j'euffe encore à defirer
quelque chofe , ce fut le mariage
de R chardie avec une perfonne bien
née , qui fe fit à- peu - près dans le même
temps que le nôtre. Je fus bien aife
de voir par la fuite Madame de Ferrière
& elle le vifiter. Quant à Beldor , nous
le perdîmes abfolument de vue.
Par M. des Barbalières.
LETTRE écrite à M. le Marquis Daren
nes , Lieutenant de Roi en Languedoc,
Ecuyer de main de Mefdames , par
M. *** , de l'Académie de Marfeille.
Le 6 Juillet 1774.
IL faifoit très -beau hier au foir , M. le Marquis ,
lorfque vous m'annonçâtes de l'eau pour le lendemain
, de la part de Madame Adelaïde. Je vous
avoue que je n'y comptois pas. Me voilà obligé
de croire qu'une grande Princefle de France eft ,
de nos jours , prefqu'auffi favante que l'étoient
autrefois les fimples bergères de la Chaldée.
Levé dès la pointe du jour , je n'ai pas pu voir ,
fans fourire , qu'il n'en étoit pas de la prédiction
de Madame Adelaïde comme de celles d'une certaine
éclipfe & d'une certaine comète annoncées
par nos Zoroaftres . Une pluie , fine comme rofée,
A O UST. 1774. St
eft d'abord venue rafraîchir le rideau de verdure
qui fert de perfiennes aux fenêtres de mon cabinet
. Enfuite il a plu tout de bon. Cela continuoit;
j'ai pensé à vous : je vous ai cru dormant ; il étoit
quatre heures alors : avois- je tort ? Je gage que
non. Témoin oculaire de ce qui s'eſt paflé , j'ai
donc raifon de me flatter de vous l'apprendre.
Mais patience vous n'êtes pas quitte de cette
nouvelle, & vous le ne ferez pas à bon marché. J'ai
fait des réflexions fur le talent de Madame Adelaïde.
Cela m'eft permis , je crois. J'ai mis mes
réflexions en vers. Cela ne m'eft - il pas permis
encore ? Non. Pourquoi cela ? Paflons.... Si je
me fuis livré à un peu de gaieté fur l'heureuſe flue
de fa prophétie aftrologique , ce n'a été que pour
montrer les plus précieux avantages fous unjour
plus éclatant. Ce goût , cette connoillance qu'elle
a , de la manière dont je les ai peints , deviennent
l'ombre de mon tableau. Rien ne reffortiroir fans
cela . En profe comme en vers , vous le favez
je mets toujours mon ame fur la toile . Cette piè
ce-ci peut ne rien valoir ; j'y foufcris ; mais je ne
facrifierai pas le fentiment qui y règue ; je m'en
applaudirai au contraire. C'eft une branche de
mon amour--propre que je ne faurois livrer aux
critiques. Voici ma pièce : 3
VERS fur l'accompliſſement d'une Prédiction
faite par Madame Adelaide de
France.
Vous m'avouerez que la Princeffe
Qui prédit fibien l'avenir
Jadis , (avec un peu d'adrefle )
Eût eu le titre de Déelle.
C ij
52
MERCURE
DE FRANCE
.
Il falloit peu pour l'obtenir....
Son talent & plus de finefle ,
De nos jours pour y parvenir ,
Lui ferviront bien moins qu'en Grèce.
Tout franchement , je le confefle ,
Un auffi haut degré d'honneurs
N'eft point pour la devinereffe ;
Mais par des titres plus flatteurs
N'a-t- elle pas droit d'y prétendre ,
Et ne doit- elle pas s'atrendre
A cet hommage de nos coeurs ?
Qui ; fon éclat n'a rien qui blefle
Et qu'on ne puiffe foutenir .
L'aménité , la politefle
Le tempèrent fans le ternir.
Lefort du pauvre l'intéreſſe ;
Sa bonté fait le prévenir ,
Chacun a droit à ſa richeſſe .
Quand elle annonce une largefle
Sa bouche donne la promeffe ,"
Son coeur répond de la tenir.
Un pofte vaque : à la nobleſſe ,
Au guerrier il peut convenir ;
Le mérite doit l'obtenir ;
# 1
C'eft pour lui feul qu'elle s'empreffe ;
Son crédit gagne de vîtefle ;
Faire un beureux, c'eft fon plaifir !
Sabienfaiſance agit fans celle .
Des goûts la foule enchanterelle
TAO UST. 1774. 53
Sait à - propos la garantir
Du poifon lent de la trifteffe.
Chez elle on voit les Arts venir.
Elle les aime & les carefle ;
Elle eft vouée à la tendreffe ;
France , tu dois t'en fouvenir ! ...
Son ame enfiu fait réunir
Des qualités de mille eſpèce
Et des vertus qu'on doit bénir.
Ah ! j'en conviens , ſous cet aſpect ,
Adelaïde a droit à nos hommages
L'amour l'eftime & le reſpect >
>
En font les moindres témoignages.
Oui , tout François lui rend un culte peu ſuſpect :
Nous laiflons-là Junon , Vénus , Eole , Alcide ,
Dieux , entre nous très peu réels ,
Quoique cités dans l'Encïde.
Quand j'y croirais , ils font cruels ;
Mais qu'elle eft bonne Adelaïde !
Dans nos coeurs que l'équité guide
Nous lui dreffons tous des autels ;
Sa gloire eft pure ; elle eft folide :
Le véritable Olympe eft le coeur des mortels.
Nous vous attendons ce foir , M. le Marquis ;
venez- vous régaler de fraiſes , & confondre avec
du Bourgogne un peu d'eau fumeule de l'Hypocrène.
Cette mixtion & le plaifir de vous voir font
la confolation d'un ferviteur à qui vous avez permis
de fe dire votre ami .
C iij
34
MERCURE DE FRANCE.
DIALOGUE
Entre MARIE STUART &
On
JEANNE GRAI.
JEANNE GRAI.
N me fit Reine malgré moi , & ce
beau titre me conduifit à l'échafaud .
MARIE STUART.
J'étois Reine par ma naiffance , &
mon rang ne put m'exempter du même
fort.
J. GRAI .
Je trouve dans notre deſtinée une autre
différence . Je n'avois que feize ans
lorfqu'on me trancha la tête.
M. STUART.
J'en avois quarante deux quand je la
perdis ; mais on peut encore à cet âge
regretter la vie & une couronne.
J., GRA I
On prétend que j'étois belle.
A O UST. 1774.
SS
M. STUART.
Perfonne n'ignore combien je l'avois
été.
J. GRA 1.
Je poffédois plufieurs langues , fans
avoir négligé la mienne , & je préférois
la morale de Platon aux flatteries de mes
courtifans.
M.
STUART.
Je n'avois que dix ans lorfque je haranguai
la Cour deFrance en latin . Je parvins
à pofléder jufqu'à fix fortes de langues
; mérite tare dans un fiècle & dans
un rang où l'on fe permettoit de tout ignorer.
J. GRA I.
Si j'en crois certains rapports , les livres
ne vous occupoient pas toujours . On
vous reproche bien des foibleffes.
M. STU ÁR T.
Je n'eus d'abord que les plus excufables
; celles de l'amour.
J. GRA I.
On dit que vous changiez fouvent d'époux
, & même d'amans .
Civ
56 MERCURE
DE FRANCE.
M. STUART.
J'avois pour ennemie une femme qui
m'envioit jufqu'à mes foibleffes & qui me
cherchoit des crimes. Cette femme étoit
Reine ; elle trouva autant de complices
de fes fureurs qu'elle avoit de fujets . Il
ne lui fut donc pas difficile de me noircir.
J. GRA I.
Mais , comment ofa- t- elle vous punir
des crimes qu'elle vous fuppofoit ?
M.
STUART.
J'étois fon égale , & rien ne l'autorifoit
à devenir mon juge. Ma mort eſt une
tache de fa vie. On ne put voir en elle
qu'une femme jaloufe qui faifoit périr fa
rivale .
J. GRA I.
Quel pouvoit être l'objet de cette rivalité
? Vous envioit- elle la Couronne
d'Ecoffe ? Lui difputâtes vous celle d'Angleterre
?
M. STUA r t.
Elle m'envioit un avantage que ni
fes armes , ni fa politique , ne pouvoient
me ravir ; la beauté. Elifabeth
eut quelques unes des qualités de l'homA
O UST. 1774. 57
me , & toutes les foiblefes de la femme.
Elle n'étoit pas moins jalou e de plaire
que de bien gouverner . Elle eût envié
ce dernier avantage à la moindre de fes
fujettes , comme elle envioit l'autre à
tous les Souverains de l'Europe . Mapuiffance
ne lui fut jamais redoutable ; mais
on vantoit mes charmes , & ces éloges
troubloient fon repos. C'étoit trop à fes
yeux que d'être , en même temps ,
fon
égale en dignité & fa fupérieure en agrémens
; & lors même que la beauté qu'on
vantoit en moi eut perdu une partie de
fon éclat ; lorfque le temps alloit en achever
la ruine mon ennemie ne put fe
réfoudre à s'en repofer fur lui . Il fallut
que la main d'un bourreau fit tomber cette
tête que l'infortune & fes années n'avoient
déjà que trop flétrie.
J. GRA I.
J'ignore fi la jaloufie de ma rivale infuá
fur mon fupplice. On fait que la laideur
de cette Reine égaloit fa cruauté.
Mais euſſé - je été auffi maltraitée qu'elle
par la Nature , je doute qu'elle m'eût pardonné
les avances quem'avoit
faites la for
tune. J'avois occupé fon trône durant
quelques jours ; elle eûr toujours cru m'y
voir affife à fes côtés. C'eft une de ces
Cy
$8 MERCURE
DE FRANCE
.
2
places qu'on ne veut partager avec perfonne
, même en idée ; j'étois coupable
puifque j'avois ofé m'y afleoirfans pouvoir
m'y maintenir.
M. STUART.
Vous n'aviez , d'ailleurs , aucun droit
de vous en emparer,
J. GRA I.
Je fus portée fur ce trêne plutôt que je
n'y montai moi même. Un ayeul ambitieux
me fit fervir d'inftrument à fon am.
bition . Il en fut la victime , & l'on crut
dévoir brifer jufqu'à l'inftrument dont il
s'étoit fervi.
M. STUART.
Encore une fois , la Reine dont vous
étiez née fujette , & que vous aviez voulu
fupplanter, étoit devenue votre juge légitime.
Elifabeth n'eut pas le même
droit fur ma perfonne. Je fuyois des fujets
révoltés & dont cette reine encourageoit
la révolte. Une tempête furieufe
me jette fur les côtes d'Angleterre . On
me reconnoît , on m'arrête , & je trouve
des fers où j'aurois dû trouver des fecours.
Elifabeth en ufa envers moi comme
ces nations barbares qui dévorent ceux
que la tempête a jetés fur leurs rivages .
A O UST. 1774. 59
J. GRAI .
Les plus tristes événemens peuvent
nous être avantageux . La plus belle partie
de votre hiſtoire eft celle de votre cap.
tivité & de votre mort.
M. STUART.
Je foutins l'une & l'autre avec courage
; gloire bien plus facile à acquérir
que celle de vaincre fes paffions quand on
eft libre .
J. GRAI .
Je ne connus jamais les paffions .
M. STUART .
Vous en teniez d'autant moins à votre
existence . Elles nous apprennent à la chérir
& à la regretter. Un coeur exempt de
pallions renonce à la vie auffi facilement
qu'on renonce à une fociété où l'on ne
s'eft fait aucun ami .
J. GRAI.
Comment fites - vous donc pour mourir
avec fermeté ?
M. STUART .
Dix-huit ans de prifon avoient bien relâché
les liens qui m'attachoient au mon-
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
de. Je m'étois accoutumée aux privations :
je haïlfois mon exiftence. Ainfi , quand
Elifabeth crut me la ravir , je trouvai
qu'elle m'en délivroit .
J. GRA I.
J'eus à - peu- près le même avantage , &
je montai fur l'échafaud avec plus de fatisfaction
que je n'étois montée fur le
trône.
M. STUA r t.
J'ai deux questions à vous faire ; la
première , pourquoi vous refusâtes les
adieux de votre époux qui , comme vous ,
alloit mourir la feconde , pourquoi vous
donnâtes vos tablettes à l'Officier de votre
garde ?
:
J. GRAI.
Je voulois que mon époux mourût avec
courage , & cette entrevue n'étoit propre
qu'à le lui ôter.
M. STU ART.
Et les tablettes ?
J. GRAI.
On me conduifoit à la mort. L'Officier
qui me gardoit me demanda quelque
AOUST. 1774.
chofe qui pût lui rappeler mon fouvenir .
Je lui donnai mes tablettes , après y avoir
écrit trois axiomes différens , en trois
langues différentes.
M. STUART..
C'eft montrer beaucoup de préfence
d'efprit. Vous vouliez que cet homme ſe
fouvînt , en même-temps , & de vous &
de votre érudition .
J.
GRAL
Qu'importe ? C'eft , je crois , montrer
du courage , dans de pareils momens ,
que de s'occuper encore des momens qui
doivent les fuivre .
M. STUART.
J'ignore quelles réflexions notre deftinée
a fait naître chez ceux qui nous ont
furvécu. Elle prouve , du moins , que le
rang le plus élevé ne met point à l'abri
des traits de la fortune . Il faut fe méfier
même de fes préfens. Ce fut pour donner
plus d'éclat à notre chûte qu'elle me fit
naître fur le trône , & qu'elle vous força
d'y montér.
Par M. de la Dixmeric
62 MERCURE DE FRANCE.
COMPLAINTE & Doléance des Manans
& Habitans de la Ferté -fous- Jouarre ,
Sur la mort de Louis XV ; la maladie
de Mesdames , & l'inoculation du Roi
& des Princes fes frères.
Sur l'AIR : Des Ecoffeufes.
HILAS !! je fons aux abois ,
Je defléchons de triftefle :
Depuis plus de deux grands mois
Notre ame eſt toujours en détrefle :
Pas un feul petit moment
Exempt d'alarme & de tourment. Bis.
Que j'ons répandu de pleurs
Sur notre défunt bon maître ,
Ce Roi fi cher à nos coeurs ,
Et qui méritoit bien de l'être !
Nous rendre & nous voir heureux ,
C'étoit tout l'objet de ſes voeux. Bis.
Et puis ne voilà-t- il pas
Mefdemoiſelles fes Filles.
Près de le fuivre au trépas ? ...
J'en ons frémi dans nos familles : *
* La ville de la Ferté-Lous-Jouarre a eu des rai
A OUST . 63 1774.
J'ons évité le malheur ,
Mais j'avons eu toute la peur. Bis.
Enfin , pour dernier fujet
De douleurs les plus amères ,
Notre gentil Roi le fait
Malade exprès avec les frères...
Oh ! pour le coup , de dépit
J'ons manqué d'en perdre l'efprit. Bis.
Quoi ! donc de gaieté de coeur
Fâcher un Peuple fidèle
Qui leur montre tant d'ardeur ,
De refpect , d'amour & de zèle !
Faire du nial pour du bien ;
Vraiment ça n'eft pas trop Chrétien. Bis.
Mais au gré de nos ſouhaits ,
Ils vont tretous à merveille :
Puiflent-ils ne plus jamais
Nous mettre en épreuve pareille ! ..
Qu'ils ne cherchiont point malheur ,
Je leur promettons tout bonheur. Bis.
fons de joindre plus particulièrement les inquiétudes
aux alarmes publiques fur la maladie de
Meldames . Les bontés dont Madame Adelaïde &
Madame Victoire ont honoré ce petit pays à leur
paflage pour la Lorraine , & 600 liv . d'aumônes
qu'elles ont remifes alors au Curé de la paroiffe ,
ont afluré à ces auguftes Princeffes de la part des
habitans , l'attachement le plus refpectueux & la
plus vive reconnoiffance."
64
MERCURE
DE
FRANCE
.
Pour le nôtre, il eft certain ;
On le lira dans l'hiftoire :
Un Roi pieux , jufte , humain ,
En fait fon étude & la gloire :
Dieu lui donne de longs ans ,
Et je ferons heureux long-temps. Bis.
Chacun en fon patois
Se plaît à célébrer les Maîtres & fes Rois.
VERS PRESENTES AU ROI.
QU'EN longs habits de deuil , Minerve confternée
Sur l'urne de Louis fème à fon gré des fleurs ;
Ses éloges pompeux , Patrie infortunée ,
Ne tariront jamais la fource de tes pleurs.
Il n'appartient qu'à vous , Monarque plein de
charmes ,
De confoler la France & d'effuyer fes larmes.
Jadis fon doux elpoir , vous êtes aujourd'hui
Son Bien Aimé , fon Roi , fa gloire & fon appui
Régnez donc. Dans nos coeurs l'Amour vous dreſſe
un trône ;
Et toutes les vertus jalouſent comme lui
L'honneur d'unir leur fceptre avec votre cou
ronne.
Par M. l'Abbé d'Angerville , Prêtre
de St Eustache.
AOUST. 1774. 65
2
A Mlle Fannier , jouant dans la Femmejuge
& partie , & la Soubrette dans
l'Impromptu de campagne.
Des hommes le plus beau , des femmes la plus ES
belle ,
En te voyant , Fannier , j'ai cru voir aujourd'hui
L'heureux Pâris donnant cette pomme immortelle
,
ཏུ*
Et la Divinité qui la reçut de lui.
L'EXPLICATION du mot de la première
énigme du Mercure du fecond volume
du mois de Juillet 1774 , eft le Zéro ;
celui de la feconde eft le Pepin ; celui
de la troifième eft Mappemonde ; celui
de la quatrième eft le Balais. Le mot du
premier logogryphe eft Croute , où l'on
trouve route , or , tour , roc , ôter , cure ,
trou , roue . écroue , Turc , cure , ver , rot ,
ut , ré , troc , tuer , écu , rue , vert , or , cor,
coeur & coré ; celui du fecond eft Coton ;
celui du troifième eft Guerre , où se trouve
verre.
66 MERCURE DE FRANCE .
ÉNIGM E.
FILLE de la Nature , encore plus de l'Art ,
Mes compagnes & moi l'on nous veit toute pårt ,
Sur mer, fur terre , au fpectacle , à l'Eglife ,
En tout pays & même dans la Friſe.
Remplacer les abiens eft notre emploi communs
De nous très- bien s'accommode un chacun ;
Mais nous avons befoin d'un peu de nourriture
Qui nous feroit inutile en peinture.
Par M. L. G.
AUTR E.
DEPUIS que du hafard je reçus la naiſſance ;
J'opère chaque jour des effets merveilleux .
Ceux qui de mes faveurs éprouvent la conſtance ,
Ofent me comparer aux plus puiflans des Dieux.
Telle eft de mon pouvoir l'influence ſuprême ,
Que fouvent des combats j'ai (u fixer le fort ,
Souvent avec fuccès , d'une douleur êxtrême ,
Dans un corps engourdi , je détruifis l'effort.
Pour présenter au Ciel leurs voeux & leurs hommages
,
Les mortels vertueux fe fervent de ma voix.
AOUST. 1774. 67
Enfin je fuis chérie aux plus lointains rivages ,
Et je fais captiver les Bergers & les Rois.
Par M. Giron, maître de mufique & organife
aux Grands-Carmes de Bordeaux.
AUTR E.
LA mode a fait tout mon bonheur ,
Et, comme le plus beau parterre
Qui foit en l'ile de Cythère ,
En hiver , en été je ne fuis point ( ans fleur .
Quoique de part en part de mille trous percée ,
J'exiſte , & ma beauté n'en eft point effacée ;
J'en ai même plus d'agrémens :
J'augmente ceux de Life & de Cloris ,
Et je fais voir à leurs amans
Certain je ne fais quoi qui fait tous leurs délices ;
Enfin mon prix eft tel , que des Dieux immortels
J'orne & décore les autels.
Par M. Preaudeau du Pontdont ,
de Rennes.
68 MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRYPH E.
Au calcul algébrique on me fait très - utile s
D'un riche Partifan les revenus épars ,
Par mes foins réunis , viennent de toutes parts
Se ranger fous les yeux , fuflent-ils mille & mille:
Lecteur , je t'en préviens ,
Je veux pour plus d'ailance
A me trouver, te donner cent moyens.
Suis- moi bien : je commence.
Neufvilles ou cités , dont fept en France
Et deux dans le Brabant.
Un Philofophe Grec qui fuit notre morale ;
Une longueur toujours égale,
NéceЛlaire à plus d'un marchand.
Trois inftrumens , trois notes de muſique ;
Un des fujets nombreux d'un maître defpotique.
L'effet du vrai contentement ;
Un de chef- d'oeuvres de Racine ;
Un ovale parfait qui nous guide en tous lieux ;
Le flexible ornement de ſes bords radieux ;
Ce qui prend , en tournant , bon goût & bonne
mine ;
L'idole des mortels , caufe de tant d'abus ,
Qui fait perdre l'honneur à la plus vertueuſe ,
Sans donner de l'aifance à la plus malheureuſe.
Légume odorant , fort, lors même qu'il n'eſt plus.
-A O UST
69
.
. 1774.
Le Souverain de l'Empire des Ombres ;
Lefarouche gardien de leurs rivages fombres ;
La deftructrice des chemins ;
Un fluide qui gronde ;
La voûte à tout le monde ;
Le plus lévère des Romains ;
Ce qu'au-deflus du front n'a jamais porté femme ,
Mais ce dont le mari craint bien qu'on ne le fame,
Un inftrument aux oreilles fatal ;
Un chef de troupe à pied , de même qu'à cheval ;
Un objet pour lequel tout paflager foupire ;
A nos pieds , quoiqu'à l'aife , un douloureux martyre
;
L'honneur du médecin ;
Le fond de votre vin;
D'une place ou d'un rang poffeffion entière ;
D'un animal l'amoureufe fureur ;
L'effet d'une foudaine peur ;
Du repos des humains la brune avant- courière ;
Un revenu chanceux ;
Le plus voifin du crime ;
1
L'efpoir d'un amoureux ;
D'un très -bon vin le canton maritime ;
Une Nymphe , deux fruits , deux fleurs , & cinq
pronoms;
Un bout du monde ;
Un animal immonde ;
De trois arbres les noms ;
Le ton touchant de tout mortel qui ſouffre ;
70 MERCURE DE FRANCE.
Diminutif de gouffre ;
Quinze animaux dont l'un d'eux eft leur Roi ,
Comme étant le plus fort , & c'eft la loi ,
La chofe eft bien conftante.
Dans ce nombre font lept oifeaux
Le tout d'espèce différente ;
La mère des terreurs ;
Certain docteur qui dans la France
A pris naiflance
Et femé fes erreurs.
Huit Saints , deux fleuves , deux rivières ;
Un règlement pour les prières ;
Trois des meilleurs poiflons ;
Une liqueur très -blanche ;
Le devoir du Dimanche."
Ce qui le défunit au moment des moiflons ;
Un des maîtres du monde ;
Un ennemi toujours jaloux ;
Le trifte effet de l'onde ;
La nourriture à tous ;
Le paflage de l'un à l'autre ;
Celui qui répondra pour vous ;
Ni le mien ni le vôtre ;
Le lynonyme de courroux ; 1
Du babillard la faribole.
Le partage d'un fol , ainfi que d'une folle ;
210
Dans le royaume un grand Seigneur
Et le titre de Sa Grandeur ;
Un fruit ovale;
1
A O UST. 1774. 71
Une marque finale ;
D'un logis mal foudé le très- docte patron ;
De nos titres & droits le fûr dépofitaire ;
Pour un acteur la principale affaire ;
Enfin l'endroit mortel du vainqueur d'Ilion.
Eh bien , leeur , tu n'es pas en détreffe ?
En voilà plus de cent ; compte -les bien.
Que te dirois - je en plus directe espèce ?
Tout , rien.
Par M. le Général , à Versailles.
ROMANCE. *
L'Amour , dans les yeux de Thé-mire
,
Me pro- met les plus doux plai- firs ;
Tous fes re-gards femblent me di- re :
И
De mon coeur je t'offre l'em- pire ,
Paroles de M. de Launay ; mufique de M. Tef
fier, de l'Académie royale de mufique.
7.2 MERCURE DE FRANCE .
Ne crains rien , for- me des de- firs :
Thémi- re , auffi tendre que bel- le ,
Paroît fai- te pour tout char-
拜
mér ;
Mil- le A- mans fou - pi- rent pour el- le ,
Moi feul je ne faurois l'ai- mer ;
Mille A- mans foupi-rent pour el- le ,
Moi feul je ne fau- rois l'ai- mer ,
Moi feul je ne faurois l'ai- mer.
Eglé , par un regard févère ,
Répond à mes tendres regards ;
En rien je n'ai l'art de lui plaire :
Je vois à ma flamme fincère
Son coeur fermé de toutes parts :
Mais
A O UST. 1774 . 73
Mais , fût-elle encor plus cruelle,
Mon fort pour jamais eft reglé ';
Thémire eft peut - être auffi belle ,
Et je ne puis aimer qu'Eglé.
O toi dont j'adore l'empire ,
Amour , Amour , vois montourment ;
Fais cefler mon cruel martyre ,
Fais qu'Egle puifle avec Thémire
Changer pour moi de fentiment ;
Ou , s'il falloit qu'Eglé íans cefle
Fût contraire aux voeux que je fais ,
Laiffe- moi toute ma tendrelle ,
Pourvu qu'elle n'aime jamais.
NOUVELLES LITTÉRAIRES:
L'Esprit de la Fronde , ou Hitoire politique
& militaire des troubles de
France pendant la minorité de Louis
XIV .
དྡྷིཎྞཝཱ
Præcipuum munus annalium , feor , ne virtutes
fileantur , utque pravis dielis factisque ,
pofteritate & infamiâ metus fit.
Tacit. ann. lib. 3 , cap. LXV.
ex
cinq vol. in - 12 , Prix , rélié , 16 liv. 2
4 folst favoir gliv . les trois premiers :
D
74 MERCURE DE FRANCE.
volumes , & 7 liv. 4 fols les deux derniers
, qui ont plus de 800 pages chacun.
A paris , chez Moutard , libraire
de la Reine , quai des Auguſtins.
ES
•
Les trois premiers volumes de cet efprit
de la Fronde ont été publiés il y a
un an. Les deux derniers viennent de
paroître . Ils complertent cette hiftoire
que l'hiftorien a commencée à la mort de
Louis XIII , & qu'il conduit jufqu'en
1653 que les troubles s'appaifèrent &
que l'autorité royale plus raffermie que jamais
par les fecoufles même dont on avoit
voulu l'ébranler , commença à fe déployer
avec cette vigueur qui ne fit qu'aller
en croiffant fous le règne de Louis
XIV .
Les perfonnages qui ont joué les principaux
rôles dans cette guerre ont leurs
portraits tracés d'après les faits même développés
par l'hiftorien . Le quatrième
volume qui vient de paroître nous offre
ceux de Gafton & de la Princeffe Palatine.
" Gaſton Jean Baptifte de France
»Duc d'Orleans , oncle de Louis XIV ,
»placé fi près du trône ne laiffa pas de
tegrets aux François de ne point l'y voir
maffis . Ses moeurs douces & faciles ,
-
>
A O UST. 1774. 75
»l'enjouement de fon caractère , la bonté
de fon coeur , fon éloquence fans apprêts,
fon efprit vif, orné de mille connoiffances
qu'il devoit à fon goût pour l'hiftoire
, pour les médailles & pour les
plantes , le montroient fous la face la
plus lumineufe , & on l'auroit cru d'abord
fait pour rendre des fujets heureux ;
mais on ſe détrompoit bientôt quand on
»confidéroit cette foiblefle qui le faifoit
» entrer dans toutes les factions où il fal-
»loit du courage , & l'en dégageoit auffi
promptement , parce qu'il n'avoit pas
la force de les foutenir, On jugeoit
qu'un Prince qui cédoit fi facilement
»à toutes les impreffions , auroit été pref
"qu'auffi dangereux qu'un mauvais Roi ,
»parce que n'ayant pas le courage de faire
"le bien par lui-même , il auroit trouvé
trop de gens pour faire le mal fous fon
»nom : ce fut fa deftinée dans l'état même
de fimple particulier. Son ame
"molle étoit prête à prendre toutes les
»formes ; mais elle ne les gardoit pas
>>long-temps ; naturellemement inquiète
»& inconftante , grande dans les petites
» choſes , petite dans les grandes , il falloit
continuellement la preffer pour que
»le fceau qu'on y imprimoit fût ineffaça-
»ble. Comme la foibleffe dominoit éga
Dij
76
MERCURE
DE FRANCE
.
,
ils
»lement fon coeur & fon efprit , on n'é-
»toit jamais fûr de lui avoir rien perſuadé ,
»à moins qu'on n'eût fortement ému en
lui le premier de ces fentimens. Partout
où fes favoris & fes maîtreffes ju-
"geoient à propos de l'entraîner
»étoient fûrs de l'y emporter ; mais il
» leur faifoit payer bien chèrement cette
facilité timide pour lui feul , dès
qu'il avoit trouvé fes fûretés , il laifloit
>>aux autres le foin de prendre les leurs .
»Prince plus à plaindre que coupable
„dont un feal défaut ternit mille excellentes
qualités ; qui , avec de la bonne
»foi , patut faux ; avec de la générofité parut
lâche ; avec un coeur fenfible, parut dur ;
»avec un ame faite pour ainer toute el-
»pèce de devoir , parut mauvais frère
fujet rebelle , citoyen dangereux , &
toujours plus redoutable à fes amis qu'à
»fes ennemis .
>
>
Anne Gonzague de Clèves , Princeſſe
de Mantoue & de Monferrat &›Com-
»teffe Palatine du Rhin , avec beaucoup
»de vertus de fon fexe , avoit un grande
»partie de celles du nôtre. Deftinée par la
"Nature' à gouverner des hornmes , la
"fortune ne trompa fes vues que pour la
faire paroître digne d'une couronne :
»par ce qu'elle fit dans un état privé , oa
A O UST.
1774 77
»jugea avec allez de vraisemblance de ce
"qu'elle auroit fait fur le trône , & on ſefe
»perfuade qu'elle auroit égalé, fi elle n'eût
"furpaffé la fameufe Elifabeth . Avec les ta-
»lens de cette Reine immortelle , elle en
» eur les foibledes . Trahie par l'inconftance
»de ce Guife , qui , avec toute l'audace &
"tout legénie de fes pères , n'en avoit ni
» la prudence , ni la profonde politique ,
»en époufant le Prince Edouard , fils de
ce Frédéric , Electeur Palatin , dont
>> l'imprudence à accepter la couronne de
» Bohême fut punie par tant de revers
»tant d'humiliations , elle n'époufa qu'un
»vain nom , & s'en dédommagea par des
»galanteries : mais du moins fon efprit
"corrigea les travers de fon coeur & fes
fautes parurent plutôt ce les de la poli-
»tique que du tempérament. Efprit pé-
» nétrant & fubtil , jamais femme n'ap-
»porta dans une Cour plus d'adreſſe pour
»nouer une intrigue , plus de connoif
»fance du coeur humain , plus de patien-
»ce , plus d'éloquence pour la dévelop-
"per , plus de fagacité . plus d'activité
»pour la dénouer , quand elle l'avoit conduite
à fon point . Impénétrable à l'oeil
»le plus clairvoyant , rien ne lui échap
"poit à elle- même ; elle fe démêloit de
D iij
78 MERCURE DE FRANCE .
toutes les rufes , elle déconcertoit tous
les manéges , elle avoit le fil de tous
»les détours ; & tandis qu'elle déroboit
»toujours habilement fa marche , elle
étoit toujours fur les pas de ceux qui
croyoient l'avoir mife en défaut . Une
qualité qu'elle ne partagea prefque avec
»perfonne , fut la confiance qu'elle fa-
»voit s'attirer des deux partis contraires ,
»l'art de concilier les intérêts les plus op-
»pofés , & de former les noeuds qui les
réunit. C'eft qu'avec les talens du poli-
»tique le plus confommé , elle n'en avoit
"point les défauts ; c'est qu'elle portoit
»dans la négociation une fincérité , une
franchiſe qui lui ouvroient tous les coeurs,
wen leur faifant honte des rafinemens . »
Le Cardinal Mazarin redoutait extrêmes
ment cette Princeffe , & elle étoit une
de celles qui , avec les Duchefes de Longueville
& de Chevreufe , lui faifoient
dire à Dom Louis de Haro , Miniftre
d'Efpagne , dans les conférences pour la
paix des Pirenées : « vous autres Minif
tres Efpagnols , vous êtes bien heureux ;
»les femmes de votre pays ne vous don
»nent nulle peine à gouverner ; elles n'ont
»pour toute paffion que le luxe ou la va-
»nité ; les unes n'écrivent que pour leurs
A O UST. 79
1774.
•
samans , les autres que pour leurs confef
»feurs. Il n'en eft pas de même en France
; jeunes ou vieilles , prudes ou ga-
»lantes , fottes ou fpirituelles , toutes
»les femmes chez nous fe mêlent des af
faires de l'Etat ; & le citoyen le plus
#turbulent ne nous donne pas tant de pei-
»ne à contenir , que nous en procure par
alears intrigues , ou une Ducheffe de
»Chevreufe ou une Princeffe Palatine ,
sou telle autre femme de cette trempe . »
Cet Esprit de la Fronde peut être placé
à côté de l'Esprit de la Ligue , publié il y
a quelques années. Les troubles de la
Fronde cependant ne peuvent être comparés
pour l'intérêt & l'importance à ceux
de la Ligue . Cette guerre inteftine dont
la Religion fut le mobile ou le prétexte ,
arma la moitié des François contre l'autre
, & fe répandit dans tout le royaume
pour le dévafter. Mais le principal fiége
des troubles de la Fronde fut à Paris ; &
quoique l'hiftorien ait voulu leur donner
un certain degré d'importance , ils ne
préfentent rien de bien grave. Il ne s'agiffoit
que d'un Miniftre , le Cardinal
Mazarin , que l'on vouloit déplacer. Les
plus mutins du parti contraire au Gouvernement
furent comparés affez plai-
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
著
famment à des écoliers qui fe battent à
coups de fronde , origine du mot fronde
donné à cette guerre dont on peut réduire
les événemens les plus importans au combat
du fauxbourg St Antoine. Cette hif
toire cependant peut intéreffer par certains
détails très-propres à nous montrer
les hommes fous plufieurs faces ; à nous
faire connoître les excès , les maux &
même le ridicule des guerres civiles , &
à nous convaincre de la vérité de cette
réflexion d'un ancien hiftorien : « Le nom
fpécieux de bien public n'eft qu'un voile
»>dont fe couvrent tous ceux qui , dans
»ces temps orageux , troublent l'Etat.
» Leur élévation particulière eft le vrai
»motif qui leur fait prendre les armes . »
On doit d'ailleurs favoir gré à l'hiftorien
de la multitude des recherches qu'il a
faites & du foin qu'il a pris de concilier
entre eux les mémoires des auteurs contemporains
rarement d'accord , & le plus
fouvent dominés par les préjugés ou l'efprit
de parti qui régnoit alors. Ces diffé
rens écrivains font très bien appréciés
dans les notes hiftoriques & critiques qui
accompagnent cette hiftoire. Le fyle de
l'hiftorien n'eft point dépourvu de chaleur
& d'intérêt. On pourroit feulement
A O UST. 1774 .
81
Y defirer plus de franchiſe & de précision
fur-tout dans les portraits .
La Gnomonique - pratique , ou l'Art de
tracer les Cadrans folaires avec la plus
grande préciſion , par les méthodes qui
y font les plus propres & le plus foigneufement
choifies, en faveur principalement
de ceux qui font peu ou
point verfés dans les mathématiques.
Par Dom François Bedos de Celles ;
Bénédictin de la Congrégation de Se
Maur , de l'Académie royale des Sciences
de Bordeaux , & correfpondant de
celle des Sciences de Paris . Seconde
édition ; vol . in 8º . 9 liv . relié en veau .
A Paris , chez Delalain , rue de la Comédie
Françoife.
Il ne faut pas confondre la préfente
Gnomonique avec une autre qui a prefque
le même titre , imprimée à Marfeille
& compofée par M. Garnier . Celle - ci
remplit très bien l'objet que l'auteur s'eft
propofé de procurer àà cceeuuxx qquuii ne fe piquent
point d'une exacte précifion dans
leurs opérations & fe contentent d'un àpeu-
près,le moyen de faire promptement
un cadran. Mais les amateurs & les artiftes
qui veulent donner à leur travailcette
Dv
8.2 MERCURE DE FRANCE.
juftefle , cette précifion qui conftitue feule
tout le mérite d'un bon cadran folaire
& doit faire eftimer cet art , ne manque.
ront pas de confulter la Gnomonique- pratique
que nous venons d'annoncer.
La nouvelle édition de cet ouvrage ,
où il fe trouve beaucoup de corrections &
de changemens , a été préfentée à l'Académie,
royale des Siences de Paris , &
a mérité fon fuffrage. Le but de l'auteur ,
comme il le dit dans fa préface , eft de
donner à ceux qui ne font pas mathéma
ticiens , le moyen de tracer des cadrans
folaires avec autant de jufteffe & de précifion
que les mathématiciens les plus éclai
rés & les plus profonds peuvent le faire.
A cet effet il a choifi parmi les meilleures
méthodes celles qu'il a pu trouver les plus
fimples & le plus à la portée de ceux qu'il
a en vue. Il commence par les inftruire
des premiers élémens qu'il faut néceffairement
connoître : c'eft ce qu'il fait dans
les trois chapitres qui fervent d'introduction
à tout l'ouvrage .
qua-
L'auteur entre en matière dans le
trième chapitre . Il y donne la conftruction
du cadran horizontal , foit graphiquement
, foit par le calcul . Il enfeigne à faire
& à bien pofer l'axe , & à bien orienter
le cadran.
A O UST. 1774. $3
..
Le cinquième chapitre eft tout employé à
décrire les cadrans qu'on appelle réguliers:
les verticaux méridionaux & feptentrio-
'naux non- déclinans : les orientaux & les
occidentaux , & enfin l'équinoxial & le
polaire.
Le chapitre fixième eft le plus étendu ;
il s'y agit des verticaux déclinans . L'anteur
commence par enfeigner à bien préparer
le plan : il donne enfuite les meilleurs
moyens d'en trouver la déclinaifon
avec la plus grande précifion , felon les
méthodes de feu M. Deparcieux & de
M. Rivard , dont il donne l'intelligence
par la manière de les expliquer. Il enfeigne
à tracer ces cadtans , d'abord graphiquement
& enfuite par le calcul . Il donne
la méthode de découvrir quelles font
les premières & dernières heures qu'ily
faut marquer ; & enfin il détaille la manière
de pofer l'axe avec toutes les précau
tions & les foins que cette principale opé
ration demande.
Dans le chapitre feptième , l'auteur
traite des cadrans verticaux qui n'ont pas
le centre dans le plan. Il enfeigne à en
trouver les angles horaires par le calcul ,
quelqu'éloigné que foit le centre ; il donne
enfin les moyens de pofer l'axe avec
beaucoup de précision .
1
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
Dans le chapitre huitième , il traite
des cadrans inclinés de toute efpèce , foir
déclinans , foit non- declinans . Il enfeigne
à faire tous les calculs convenables à
ces fortes de cadrans.
Le chapitre neuvième est tout pour les
méridiennes . L'auteur donne plufieurs
bonnes méthodes de les tracer. Il explique
affez au long tout ce qui regarde la
grande méridienne horizontale ; il donne
quatre méthodes de la traces. Il enfeigne
à joindre quelques lignes horaires aux
méridiennes ; & enfin à tracer celle du
temps moyen qu'il explique fort en détail.
Il s'agit , dans le chapitre dixième , des
cadrans portatifs . On trouvera la defcription
de plufieurs efpèces de ces cadrans.
L'auteur , dans ce même chapitre , donne
la manière de graver à l'eau- forte un cadran
portatif, & enfeigne à faire le vernis
des gravures & toutes les opérations convenables
à ce sujet.
Le chapitre onzième contient des obfervations
pour régler les horloges . I
donne à cet effet les quatre tables du
temos moyen au midi vrai : il y enfeigne
plufieurs méthodes de régler les montres,
les pendules , & c . par le moyendes étoiles
& principalement du foleil.
AOUST. 1774. 85
Dans le chapitre douzième il décrit les
principaux ufages du compas de proportion
concernant la gnomonique.
Le treizième & dernier chapitre offre
un nombre aflez confidérable de devifes
ou courtes fentences que beaucoup de
perfonnes font dans le goût de mettre aux
cadrans folaires.
L'on voit enfuite une addition où l'aureur
donne la recette & le procédé du
vernis anglois , propre au cuivre poli ,
pour appliquer fur les cadrans portatifs ,
& fur les inftrumens à tracer les cadrans
Viennent enfuite les explications des
tables placées à la fin de l'ouvrage . Ce
font la table de la différence des méri .
diens entre l'Obfervatoire de Paris & les
principaux lieux de la terre , &c . ; , une
table de cordes , des rêfractions ; du rapport
des degrés au temps ; des premières
& dernières heures ; les deux tables de
l'équation générale , pour fervit de correction
à la méridienne , tracée par les
hauteurs correfpondantes , &c ; les quarre
tables de la déclinaifon du foleil à midi :
celle de la déclinaifun da foleil à chaque
degré de l'écliptique ; dix tables des hauteurs
du foleil à toutes les heures du jour
pour différentes latitudes ; on nombre de
86 MERCURE DE FRANCE.
-
tables pour le cadran horizontal , calculées
de 10 en 10 minutes de degré pour
chaque quart d'heure , fous différentes
latitudes ; une table de l'équation du
temps à chaque degré de l'écliptique. Le
tout eft terminé par une table des matiè
res bien détaillée .
Les planches qui accompagnent l'ouvrage
, pour lui fervir d'éclairciflement ,
font au nombre de 3 S. Onyyaa joint une
carte de France fuivant les opérations géométriques
de MM. de l'Académie royale
des Sciences .
Traité du Suicide , ou du Meurtre volon
taire de foi-même , par Jean Dumas.
Savoir fouffrir la vie & voir venir la mort ,
C'est le devoir du Sage ; & tel fera mon fort.
GRESSET , tragédie d'Edouard.
vol in 8 ° . de 444 pages. Prix , s liv.
broché. A Amfterdam , chez Changuion
; & à Paris , chez Valade , li
braire , rue St Jacques.
L'auteur de ce traité , après avoir fait
voir que le Suicide eft oppoſé à la loi de
Dieu révélée , à celle de la Nature , & à
la raifon , combat les raifonnemens des
apologiftes du Suicide . Il met au nombre
AQUST. 1774 87
de ces apologiftes l'auteur de la Nouvelle
Héloïfe . M. Dumas cependant ne combat
jamais plus avantageufement les fophif
mes cités dans la Nouvelle Héloïfe en faveur
du Suicide , qu'en rapportant les puif
fantes raifons que M. R. a oppofées à ces
mêmes fophifmes.
Principes nouveaux pour remédier à l'in²
commodité de la fumée dans la conftruction
des cheminées , & pour empêcher de
fumer celles qui font conftruites , fans les
reconftruire , & à peu de frais ; avec une
méthode facile& claire par laquelle toute
perfonne fera en état de diriger les
ouvriers dans ce travail . Broch, in 8º.
de 15 pag. avec fig. A Paris , de l'imprimerie
de Didot , quai des Auguftins.
Les architectes qui ont embelli les formes
& fixé les proportions des cheminées ,
ne le font pas fort occupés de leur utilité.
La conftruction finie , fi les cheminées fument
, on fait venir des ouvriers appelés
Fumiftes , qui fouvent , après avoir occafionné
beaucoup de dépenfe , ne remé
dient à rien , parce qu'une routine obfcure
eft leur feul talent. L'auteur de la
brochure que nous venons d'annoncer
après avoir pofé des principes puifés dans
88 MERCURE DE FRANCE .
la faine phyfique , fait l'application de ces
principes. I obferve enfuite que c'est
prefque toujours par les angles & le devant
du manteau que la fumée commence
à fortir. La raifon qu'il en donne eft que
ces parties latérales ne font point dans le
courant d'activité du feu , & que leur ef-
Fèce de repos n'oppofe qu'une très- foible
rélitance à la fumée que les vents directs
ou réfléchis compriment dans la cheminée .
L'auteur voudroit que les cheminées ordinaires
n'excédalfent point vingt à vingtquatre
pouces de profondeur. Le fond
pourroit être en forme elliptique ; mais à
pans coupés , il réfléchiroit encore mieux
la chaleur dans l'appartement.
Il fuffira dans les cheminées où la famée
ne vient jamais que lentement fortit
par les angles , d'adapter dans le tuyeau
trois languetres de fer blanc ou de tôle
formant trois côtés d'ane pyramide tronquée
, dont la baſe fera appuyée fur les côtés
& for le devant à la hauteur du manreau
de la cheminée . Comme il ne s'agit
que de diriger l'action du feu fur la fumée,
le rétréciffement que forment ces languet
tes produit cet effet; & la fomée ne pouvant
defcendre que par la direction du feu y
elle est chaffée rapidement.
Mais dans les cheminées où la fumée
A O UST. 1774. 89
1
eft refoulée par tourbillons violens , & qui
fe fuccèdent rapidement , il faut. que le
feu agifle fur la fumée avec toute fa force ;
que l'air de la cheminée ne puifle jamais
être en équilibre avec celui de la chambre ,
& qu'un torrent d'air fecondant l'activité
du feu , furmonte la force de la compreffion
des vents. Après avoir établi
les languettes de tôle ou de fer blanc ,
dont il vient d'être parlé , on tirera du dehors
de la chambre deux tuyaux d'air d'environ
deux pouces de diamètre , & on les
fera déboucher chacun fous une des deux
languettes des cotés. A ce bout de tuyau
horizontal on en adaptera un autre en forme
d'éventail , & dans la direction parallèle
aux languettes vers le haut de la cheminée
. L'extrémité de ce tuyau fera percée
comme celle d'un arrofoir , & pourra dépenfer
au plus les deux pouces d'air. L'écartement
des deux cotés de ce tuyau embraffera
dans fa direction la largeur de la
cheminée. Cet air intérieur fecondera l'activité
du feu , & foufflera avec d'autant
plus de violence , que la cheminée fera plus
échauffée , alors la fumée fera repouffée
par ce courant d'air très- rapide ; le renouvellement
d'air frais fe fera toujours dans
la cheminée , fans jamais nuire à la chaleur
de l'appartement . Les tayons diverMERCURE
DE FRANCE.
•
gens de ces tuyaux d'air , embraffant la
largeur de la cheminée , occupent un plus
grand efpace à mesure qu'ils s'éloignent ,
& conféquemment rompent au loin l'effort
de la compreffion des vents. Ces
tuyaux ne peuvent point troubler l'acti
vité du feu au- deffous des languettes , à
caufe du peu d'écartement qu'ont alors les
jets d'air.
Si dans une cheminée dévoyée , la fumée
ne fortoit jamais que d'un côté , un
feul tuyau fuffiroit . Dans les cheminées
étroites , où le dévoiement eft fort raccour
ci , il ne faudroit pas de languette du côté
où le feu fe porte avec le plus d'activité.
Au moyen de ces tuyaux , on n'a
plus à craindre d'être incommodé de la fumée
dans deux appartemens qui fe communiquent
, & où l'on fait du feu en même
temps.
On laiffera fix pouces d'intervalle entre
l'extrémité fupérieure de la languette du
devant & le fond de la cheminée. Les lan.
guettes des côtés feront diftantes de deux
pieds à leur partie fupérieure : ce qui formera
dans le tuyau de la cheminée , qu'elle
qu'enfoit la grandeur , une feconde ouverture
de deux pieds de long fur fix pouces
de large. Mais il ne peut y avoir de
règle fixe à ce fujet. Il faut proportionner
A O UST. 1774. • I
la diftance des languettes entre elles à la
grandeur de la cheminée & au volume de
fumée qui doit yy paffer.. OOnn pourra ailément
lailler mobiles ces plaques de tôle
ou de fer- blanc , pour laiffer la facilité de
ramoner ; on aura foin feulement de coller
un morceau de papier à leurs charnières
ou jonction entre elles & avec le
mür.
Il fera facile de changer la figure du
bout de ces tuyaux ; on pourroit le termiminer
en quarté, & leur faire remplie
ainfi tout le tuyau de la cheminée dans,
Les apparremens où l'on ne fait point de
feu , mais où la fumée defcend des cheminées
volunes. On peut auifi les terminer
en forme d'équerre , pour embraffer
parallèlement les trois languettes dans leur
direction On peut également s'en fervir
pour fouffler le feu en y adaptant un tuyau
qui fe termine en pointe , &c.
Ces explications fuccinctes & les principes
que l'auteur a exposés au commen.
cement de fon ouvrage font fuffifans pour
mettre toutes fortes de perfonnes en état
de diriger les ouvriers , & de juger quel
genre de réparation exige une cheminée
déjà conſtruite.
92 MERCURE DE FRANCE.
Variétés littéraires , galantes , & c . par M.
de Baſtide. Seconde partie in 8º. A
Paris , chez Monory , libraire , rue
& vis-à-vis la Comédie Françoife.
La première partie de ces variétés a été
annoncée dans leMercure du mois de Juin
dernier . Cette feconde partie offre également
des poches légères & de fociété ,
d'autres que l'efprit & le coeur ont dictées ,
& quelques écrits en profe.
Un article de ces variétés eft intitulé
L'Amant délicat ; c'eſt une fuite de lettres
adreflées à Manon. « Ce n'eft pas ,
"dit l'auteur de ces lettres , cette fille
»fourbe , vicieuſe & dépravée dont l'Ab-
»bé Prévoſt a immortalifé les égaremens
par un ftyle enchanteur. Toutes les fau-
»tes de ma Manon font nées de la tendref
»le de fon imagination ; mais je n'en ai
»pas eu moins à fouffrir les tourmens les
»plus incroyables. L'intempérance de fon
"coeur l'a portée à avoir fucceffivement plu
fieurs paflions ; & la tendreffe du mien
»m'a réduit à les lui pardonner . Que dis-
»je ? je les ai fouffertes ; je m'y fuis quel-
"quefois intéreffé ; je les ai favorifées ;
»j'en ai gémi avec elle lorfquelles ont altéré
fon repos ; fes larmes ont fait con-
» ler mes larmes ; jamais ont n'eut plus
A O UST. 1774. 93
d'amour pour une ingrate , & moins de
»mépris pour une infidelle. Manon, pour-
"fuit il , eft née avec des charmes féduifans.
Quoiqu'elle ait beaucoup aimé
»& beaucoup fouffert , toute fa fraîcheur
fe conferve. Le fentiment , la finefle
& le plaifir forment fa phyfionomie.
Elle eft gaie , elle eft careffante , elle
weft vive , elle eft naïve . Le feu brille
»dans les yeux & éclate dans fes mou-
»vemens ; un regard peint fon ame. Cè
» caractère de vérité toujours intéreifant ,
» fait prefque excufer la légèreté de fes
idées , & l'inconféquence de fa' con-
» duite. Quand elle a fait une faute ,
» il n'y à qu'à la regarder ; elle répond
au coup d'oeil comme au reproche
" .
Les autres écrits en profe que préfentent
ces variétés , font des lettres écrites
par M. de B. à un jeune Anglois
qui , dans fa réponſe , dit à l'auteur de
ces lettres avec allez ' de franchife & de
vérité le langage de l'ame eft fimple
, & il y a , Monfieur , dans vos com
plimens trop d'efprit , pour que
» je les regarde comme des fentimens
» du coeur .
19
"
13
Ces lettres font fuivies d'un effai fur
l'influence que les lettres ont for les
moeurs ; viennent enfuite des repréfenta94
MERCURE
DE FRANCE
.
tions fur la loi de mort contre les Soldats
déferteurs , par M. de Mopinot ,
Lieutenant Colonel de Cavalerie , Ingénieur
à la fuite des armées , affocié honoraire
de la fociété de Berne , & de
l'Académie Royale d'Espagne.
Une lettre fur les grandes écoles de
mufique pourta intéreffer les amateurs.
Par le terme d'école , dans la langue des
beaux arts , on entend proprement une
fucceffion d'artiftes qui ont fuivi les principes
de quelque grand Maître. Les uns les
ont reçus de lui - même ; les autres les ont
étudiés dans fes ouvrages . Les muficiens
en général paroiffent s'accorder à ne reconnoître
que trois grandes écoles de
mufique : favoir celle de Pergolefe en
Italie ; celle de Lulli en France ; & celle
de Handel en Angleterre. Quelquesuns
, ajoute l'auteur de cette lettre , en
admettent une quatrième qui diffère effentiellement
des trois autres ; celle de
Rameau , créateur de beautés nouvelles
qui n'appartiennent qu'à lui . L'école , de
Pergolefe obtient ici le premier rang.
« Cette école ne fe diftingue ni par la
» variété de fes modulations , ni par les
» accords nombreux de fa fymphonie ,
» ni par des éclats rapides & inattendus ;
elle a cependant mérité à fon auteur
-་
AOUST . 1774.
95
"
ท
» d'être regardé dans fa patrie comme
» le Raphaël de fon art. Le talent fingulier
de ce grand Maître confifte , fur-
» tout , à remuer le coeur par des fons.
» contraires, en apparence , aux paffions
» qu'il veut exciter. Quelquefois fon har-
» monie majestueufe & lente allume,
» en nous la fureur des combats ; ou
» bien , vive & légère , elle plonge l'a-
» me dans la mélancolie la plus profon-
≫de. C'eſt un fecret qui doit être né
» avec l'artiſte ; c'eſt une merveille dont
» il eft impoffible de rendre raifon ; elle.
réfulte , fans doute , de quelque fym-.
» pathie auffi difficile à expliquer que
» le mécanisme de l'homme même . A
» ce talent unique , Pergolefe en joint
» un autre dans lequel il furpaffe tout.
ce qu'il y a jamais eu de muficiens ;
» je veux parler des nuances , des gra
» dations heureufes par lefquelles il nous
» conduit effentiellement d'une affection
» à l'autre. Jamais auteur dramatique n'a
fçu mieux que lui , préparer fes incidens
. I remet d'abord fes auditeurs
» dans le repos agréable que procure le
filence des paffions ; il les flatte par
» une fymphonie fimple & délicate , où
» toutes les parties de fon orchestre fem-
221
99
1
96 MERCURE DE FRANCE .
»
و د
»
90
و ز
:
blent , pour ainfi dire , fe détendre
imperceptiblement , & fe remettre à
l'uniffon fa mélodie même , quoi
» qu'aucune paffion n'y foit exprimée ,
plaît par un bel uni , par un naturel
gracieux . Je n'en veux pour preuve que
» l'air de la ferva padrona qui commence
» par ces mots , la conosco . C'eſt un de
» fes plus beaux duo ; & l'on convient
qu'il excelle dans ce genre. Les mufi-
» ciens d'Italie , en général , ont imité
» la manière de ce grand homme . Ils
» prétendent cependant enchérir fur
» l'original , & croient embellir fa fim-
» plicité pleine de goût. Leur ftyle en
mufique reffemble affez à celui de
Sénèque en poëfie ; il y a des éclairs ,
des brillants qui éblouiffent & fati-
» guent par leur continuité . Leur élégance
» trop affectée déplaît à la fin.
»
Lulli eft le premier qui ait voulu
donner une certaine perfection à la
» mufique Françoife ; jufques- là elle reffembloit
à l'ancien plain - chant de nos
Eglifes. Communément la mufique
» d'un peuple eft férieufe en proportion
de fa gaieté ; ou , pour mieux dire ,
» on a reconnu que les Nations les plus
vives ont la mufique la plus traînante ;
2
藏
» &
AO UST . 1774 97.
& que les mouvemens les plus ferrés
» & les plus rapides plaifent infiniment
» à celles qui font portées par leur naturel
à la mélancolie . En France , en
Pologne , en Irlande , en Suiffe , les
» compofitions font d'une modulation
majestueule , tout eft lugubre. Les
Italiens au contraire , les Anglois , les
" Efpagnols , les Allemands ont des airs
» plus légers , à mesure qu'ils font plus
» ou moins férieux. Lulli n'a fait
que
» fubftituer au mauvais goût qu'il vou-
» loir réformer , un goût moins mauvais
de fa façon . Ses opéras fomnifères ,
» chatment * encore l'affemblée la plus
» femillante de l'Europe ; & quoique
" Rameau , tout à la fois Artifte &
Philofophe , ait fait voir autant par
fon exemple que par fes propres préceptes
, de combien d'améliorations la
mafique Françoife étoit encore fufceptible
, fes compatriotes n'en paroiffent.
pas plus perfuadés ; & les pont neuf
» font même aujourd'hui les beautés
» dominantes de leurs meilleurs ouvra
» ges en ce genre,
"
"
29
"
* L'auteur avoue cependant dans une note que
ce charme commence à fe détruire.
E
58 MERCURE DE FRANCE.
» L'école Angloife doit fon origine"
» à Purcel. Il a effayé d'allier le goût
» Italien qui commençoit à régner de
» fon temps , avec celui des anciens
s noëls Celtiques , & des ballades Ecof-
» foifes , dont l'origine eft encore ultramontaine
; car les meilleurs morceaux
de cette efpèce font attribués à
Rizzio. Quoi qu'il en foit , ce mélange
doit être regardé comme une nouvelle
manière qui appartient à la Nation
Angloife ; & Purcel paffetoit aujour
» d'hui pour le chef de l'école Angloiſe ,
»fi fa gloire n'étoit éclipfée par celle de
» Handel . Celui - ci , quoiqu'Allemand
» de naiffance , adopta le goût Anglois.
» Il a long- temps effayé de plaire par
» des Opéra Italiens , mais il n'a point
» réuffi ; & fes oratorio Anglois paffent
"pour des chef- d'oeuvres . Enfin , Pergolefe
excelle par une fimplicité dont
» le propre eft de remuer les paffions.
" On doit à Lulli la juftice d'avoir créé
» un genre nouveau , où tout eſt élé-
» gant , mais où rien n'enlève nine tranf
» porte: le fublime eft le vrai caractère
» de Handel. Toutes fes pièces font de
la compofition la plus riche : c'est une
variété de mouvemens , une multią
و ر
A
A O UST. 1774 99.
"
plicité d'accords qui étonnent. Les ou
» vrages des deux premiers demandent
peu d'acteurs pour leur exécution ; il.
faut un orchestre entier pour ceux de
» Handel. Il fubjuge l'attention ; il dé-
» chire le coeur lorfqu'il exprime à la
» fois plufieurs paffions ; mais rarement
» peut-il fe livrer à une feule : c'eft là
» qu'échoue ce grand maître. Il veut
tout peindre ; aucun détail ne lui
échappe , chaque mot eft rendu par
» une image muficale ; & quoiqu'il en
réfulte le plaifir que donne l'imita-
» tion bien faite , il ne peut faire naître
ces affections durables doit proque
» duire une muſique analogue aux mou-
» vemens de notre coeur . En un mot
» perfonne n'a mieux entendu l'harmo-
» nie que ce profond compofiteur ; mais
» il a été furpaflé par plufieurs dans la
» mélodie ».
"
"
و ر
L'Homme de Lettres & l'Homme du Mon“
de , par M. de *** ; vol . in 12. Prix,
3 liv. relié. A Orléans , chez Couret
de Villeneuve le jeune , libraire , rue
des Minimes ; & à Paris , chez Saillant
& Nyon , rue St Jean de Beauvais ;
Vincent, rue des Mathurins, & Ruault,
rue de la Harpe.
·
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
Un bon efprit accoutumé à refléchir
far les matières qui ont le plus de rapport
au bonheur de la fociété , a mis par
écrit les penfées relatives à cet objet qui
fe font offertes à lui dans la lecture, dans
la méditation , dans la converfation . Il
les a rangées fous des titres diftincts &
féparés , & a nommé ce recueil l'Homme
de Lettres & l'Homme du Monde.
Les articles de ce recueil font au nom .
bre de plus de 300. Le dernier article eft
intitulé , Penfees ifolées . Nous citerons
quelques penfées de ce recueil ; c'eft le
meilleur moyen de le faire connoître .
Il n'y a de véritable athéisme que ce
lui du coeur ; & il est très commun dans
toutes les religions .
ll
» l ! eft des gens à qui on refufe de
l'efprit , par la raifon qui fait qu'on
wn'aime pas à donner à plus riche que
» foi.
»Le ridicule des fots & des gens d'ef-
»prit vient de ce que les uns veulent
toujours paffer pour ce qu'ils ne font
"pas , & les autres toujours pour ce qu'ils
font.
» Un excès de familiarité de la part des
"Grands envers leurs inférieurs eft la
preuve la plus nette du peu de cas qu'ils
»en font.
AOUST. 1774 101
L
S
S
1
S
» Les bibliomanes font comme les
avares ; la manie d'amaffer leur tient
»lieu de jouiffance.
» Il eft prefque toujours fûr que l'auteur
»d'une fatire a plus de raifon de hair que
de méprifer celui qui en eft l'objet.
19
Les critiques les plus acharnés font
"ceux qui ne fe fentent pas affez d'étoffe
»pour devenir auteurs .
» Une manière bien délicate de foula-
» ger l'amour propre de ceux que nous
mavons comblés de nos bienfaits , c'eft de
»mettre leur reconnoiffance à de légères
Ȏpreuves.
La fpéculation eft une feconde ma-
»nière de jouir, inconnue à ceux qui met.
ntent la jouiffance des objets à un trop
haut prix. "
Il y a beaucoup de variété dans ce recueil
; mais comme l'auteur s'eft renfermé
dans la brièveté des fentences & des
maximes , & qu'il a donné à fes pensées
à- peu- près le même tour , le lecteur aura
quelquefois befoin de toute fon application
pour les faifir , & ne pourra fe défendre
d'un certain ennui occafionné par
l'uniformité du ftyle. Un autre reproche
que les femmes pourront lui faire , c'eſt
d'avoir marqué de l'humeur contre elles.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
1
"Deux fortes de perfonnes , nous dit l'auteur
, paroiffent fouvent exemptes de
"penfer par elles-mêmes ; les femmes &
»les traducteurs.
»C'eſt à la toilette des femmes que l'on
"apprend à les apprécier ; elles y font plus
»feinmes qu'ailleurs.
>>ll eft peu de femmes fpirituelles qui
»n'ayent une raifon fecrette pour préférer
un fot à un homme d'efprit.
» La plupart des femmes font naturellement
fi légères , que l'on peut les blâ-
»mer & les louer alternativement de ce
»qu'elles font , fans tomber en contradic-
»tion avec foi - même.
" Deux femmes ne peuvent fe regarder
»fixement fans qu'au moins l'une des
»deux foit mécontente de l'autre.
» Les femmes font comme les Grands ,
»lorfqu'elles font à leurs amans ou à leurs
maris plus de carefles que de coutume.
ל כ »Lesfemmesontungrandavantage
>>fur les hommes pour devenir politiques,
grâce au penchant naturel qui les porte
à la fauffeté. »
Il y a dans ce recueil quelques autres
penfées épigrammatiques qui , telles que
les deux dernières que nous venons de
A O UST . 1774. 103
riter , frappent fur deux objets à la fois.
Mais la fauffeté eft- elle un attribut de la
politique , comme l'auteur voudroit le
faire entendre dans la penfée ci- deffus ?
On peut fe rappeler ce mot de Dom
Louis de Haro , premier Miniftre d'Efpagne.
Ce Miniftre diſoit du Cardinal
Mazarin : « Il a un grand défaut en poli-
»tique ; il veut toujours tromper. »
*Choix des Poëfies de Pétrarque , tradui
tes de l'Italien par M. P. C. l'Evêque,
profeffeur de belles- lettres françaiſes à
l'Ecole des Cadets , à Pétersbourg. A
Venife ; & fe trouve à Paris , chez Valade
, libraire , rue St Jacques , vis - àvis
celle des Mathurins , & chez Hardouin
; libraire , dans le Louvre.
Cette traduction eft précédée d'un
avertiffement fort court , & d'une vie de
Pétrarque un peu longue . « Pétrarque
» (nous dit- on ) doit être regardé comme
»le père de la Poëlie moderne . Parmi les
Italiens , le Dante l'a précédé ; mais il
»n'eft pas fon égal . Nous avions les Trou
badours. Mais qui oferoit les comparer
à un poëte à qui quatre fiècles n'ont
* Article de M. de la Harpe.
E iv
704 MERCURE DE FRANCE.
rien fait perdre de fa réputation ; done
les ouvrages font entre les mains& ¸mieux
encore, dans la mémoire de tous fes compatriotes
; dont le ftyle fait loi , & qui
tient la première place parmi les auteurs
claffiques de l'Italie ? Il a même
»des partifans enthoufiaftes qui ne veulent
accorder leurs fuffrages à un morceau
de poësie qu'aurant qu'il eft dans le
»goût & même fur les rimes de Pétrarque .
Ce fonnet eft affez bon , difent quel-
»ques Italiens , mais il n'eft pas Pétrarchefque.
»
"
Ces idées ont befoin de quelque explication
, & ne font pas toutes bien juftes .
Pétrarque eft le Père de la Poëfie ; oui
parmi les Italiens ; c'eft à dire qu'il eft
le premier dont les ouvrages ayent fixé la
langue italienne & fervi à former le goût
& le ftyle des poëtes de cette Nation . Il
eft certain que fa diction fait loi & qu'il
eft à la tête des claffiques de fon pays.
Sans avoir ni l'imagination , ni l'énergie
que l'on remarque dans les beaux morceaux
du Dante , il eft en général bien
meilleur écrivain . On peut quelquefois
admirer le génie du Dante à travers la
foule de fes irrégularités & de fes inconféquences
; mais il ne pourrait fervir de
modèle , & Pétrarque en est un que tous
AOUST. 1774 105
les écrivains de fon pays fe fonc faic
gloire d'imiter. On a fondé une chaire
pour expliquer le Dante ; mais on fait Pétrarque
par coeur , & il vaut mieux être
retenu que commenté.
Mais faut il conclure de cet éloge que
Pétrarque doive être appelé le Père de la
Poëfie moderne ? Certainement nos premiers
poëtes nedui ont aucune obligation.
Un écrivain dont le principal mérite eft
le ftyle , ne peut influer beaucoup fur le
génie des étrangers Les premières poëlies
françaifes qui ayent mérité d'échapper à
l'oubli , c'est - à - dire , quelques morceaux
de Marot , de St Gelais , de Pafferat , & c.
ont paru près de deux cents ans après Pétrarque
, & ne font nullement dans fon
goût. Une gaieté naïve dans la tournure
& quelque fineffe dans la penfée , voilà
ce qui les caractérife . La diction poëtile
principal mérite de Pétrarque
ne s'y fait prefque jamais remarquer , &
n'a paru pour la première fois parmi nous
que dans Malherbe. C'eft lui que l'on
peut appeler véritablement le Père de la
Poësie françaife. C'eft lui qui le premier
a donné du nombre à nos vers , créé les
premières loix du rhythme , & l'harmonie
de la phrafe poetique. Voilà pourquoài
Defpréaux a fi bien dit :
que ,
1
Ev
106 MERCURE DE FRANCE:
›
Enfin Malherbe vint.
Le traducteur a montré beaucoup de
difcernement & de goût en ne s'exerçant
que fur un très - petit nombre des fonnets
de Pétrarque , & préférant de nous faire
connaître les plus belles odes , Canzoni ,
qui font en effet les chef- d'oeuvres de cet
auteur & ceux de fes ouvrages que les.
étrangers peuvent goûter davantage . Mais
quoi qu'en dife le traducteur, on a obſervé
avec raifon que tout morceau de poëſie
dont le fonds n'eft pas dramatique , ne
peut guères foutenir une verfion en profe.
C'est une vérité qu'on peut faire fentir
par un raifonnement bien fimple. Si l'on
mettait de bons vers français en profe, ce
ferait fans doute la meilleure manière de
prouver qu'ils font bons , mais ce ferait
un moyen fûr de leur faire perdre une
grande partie de leur mérite. On en peur
voir un exemple dans la fcène de Mithri
date , déconftruite par la Motte. C'eſt de
la bonne profe ; mais qu'elle eft loin des
vers de Racine ! Si les vers ont tout à
perdre à être réduits en profe dans la langue
où ils ont été faits , pourquoi veuton
qu'ils ne perdent pas beaucoup en paffant
dans la profe d'une autre langue ? Le
poëte chantait , & vous le faites parler.
AOUST. 1774 107
Quand il dirait la même chofe , la diffé
rence eft grande. Qu'un connaiffeur habile
life fur le papier cet air admirable
d'Iphigénie , confervez dans votre ame
& c. il jugera fans doute que cet air eft
très bien compofé ; mais que Mlle Ar
nould le chante , vous entendrez la plainte
de l'Amour & le gémiffement du Mal-
-heur.
S'il y a d'ailleurs un poëte qui demande
à être traduit en vers , c'eft fur tout
Pétrarque. Son ftyle eft riche d'imagination
& d'harmonie , fur- tout dans fes
odes ; car fes fonnets font gâtés le plus
fouvent par l'affectation , l'abus d'efprit
& le ftyle alambiqué. C'eft en lifant les
fonnets de Pétrarque que l'on fent combien
Tibulle avait de goût & de talent .
Pétrarque parle d'amour , & Tibulle le
fait fentir , ce Tibulle , le poëte de l'antiquité
le plus, délicat & le plus amoureux
; ( Catulle n'eft que libertin ; Ovide
n'a que de l'efprit ; ) ce Tibulle dont le
févère Defpréaux a fenti les grâces , lat
qui a méconnu celles de Quinault , &
qui n'a rendu aucun hommage à celles de
la Fontaine.
Ce qui eft remarquable dans les fonnets
de Pétrarque , & ce qui fait voir la pro
E vj
108 MERCURE DE FRANCE .
digieufe facilité de la poêlie italienne ,
égale à la prodigieufe difficulté de la nô
tre , c'eft qu'on y trouve les détails les plus
communs à côté des idées les plus recherchées.
Si un poëte François était obligé de
dire en vers qu'il a vu pour la première
fois fa mai reffe le fix Avril 1767 , à une
heure après midi , ceux qui nous parlent le
plus fouvent de leurs maîtreffes fe trouve-
Taient embarraffés . Pétrarque ne l'eft point
du tout. Il nout dit tout fimplement qu'il
a vu Laure pour la première fois le 6 Avril
1327 , à une heure après-midi , comme on
daterait une lettre..
: Cependant à Naples , à Rome , à Florence
, où l'on fait encore tous les ans
deux ou trois mille fonnets qu'on oublie,
ceux de Pétrarque font dans la bouche de
tout le monde . C'eft qu'il y a fans doute
dans fa diction un charme dont les Italiens
font les feals juges , & que dans ce
pays on aime exceffivement la galanterie
& les fonnets. Mais les hommes de toutes
les Nations qui aiment la belle poësie ,
la poësie harmonieufe & facile , riche &
naturelle à-la fois , reliront avec délices
plufieurs des Canzoni de Pétrarque , entre
autres cette belle ode qui fe grave fi facilement
dans la mémoire & dans le coeur ,
AOUST. 1774. 109
& qui eft adreffée à la fontaine nommée
Triada , & non pas à la fontaine de Vau
clufe , comme on le croit communément.
"
Chiare , fresche é dolci acque ,
Ové le belle membra
Pofe colei che fola a me par donna ;
Gentil ramo , ove piacque ,
(Con folpir mi rimembra , )
Alei di fare al bel fianco colonna :
gonna Erba , e fior , che la
Leggiadra ricoverfe
Con l'Angélico feno ;
Aer facro , fereno ,
Ov'amor co' begli occhi il cor m'aperfez
Date udienza infieme
Alle dolenti mie parole eftreme.
Voici la verfion du traducteur.
Clair & tranquille tuiffeau qui , dans
»tes ondes pures , as reçu la Beauté qui
m'eft chère ; Toi dont les flots heureux
"ont careffe fes membres delicats ; Ra-
>>meau fortuné qui lui prêtas un appui ,
»je me le rappelle encore en foupirant ;
» Tendre verdure , jeunes fleurs qui avez
»paré les vêtemens , qui avez bailé fon
chafte fein ; air ferein , air facré pour
moi ; Séjout charmant , où l'amour , où
110 MERCURE DE FRANCE.
» deux beaux yeux ont bleffé mon coeur ;
"écoutez ma voix plaintive , recevez mes
»derniers accens. »
Quoiqu'en général cette traduction foit
élégante , on y regrette plus d'une fois
l'original . Cette expreffion faible & commune
, la Beauté qui m'eft chère , rend- elle
ce trait fi délicat & fi heureux , che fola
a me par donna , celle qui pour moi eſt
la feule femme qu'il y ait au monde ? Le
poëte d'ailleurs ne dit pas que les fleurs
ont paré les vêtemens de Laure , mais
qu'elles couvraient fes vêtemens & fon
fein. Il ne paraît pas non plus que le traducteur
ait fenti combien il y avait de
grâce dans ces épithètes accumulées par
le fentiment , chiare , frefche, e dolci acque.
M. de Voltaire a bien heureuſement
rendu cette eſpèce de beauté , & y en
ajoute beaucoup d'autres dans une imitation
qu'il a faite de ce morceau .
› Claire fontaine , onde aimable, onde pure ,
Où la Beauté qui confume mon coeur,
Seule Beauté qui foit dans la Nature ,
Des feux du jour évitait la chaleur ;
Arbre heureux dont le feuillage ,
Agité par les zéphirs ,
La couvrit de fon ombrage
Qui rappelez mes foupirs
A O UST.
111
1774.
En rappelant fon image ;
Ornemens de ces bords & filles du matin ,
Vous dont je fuis jaloux , vous moins brillantes
qu'elles ,
Fleurs qu'elle embelliffait quand vous touchiez
fon fein ;
Roffignols , dont la voix eft moins douce & moins
belle ;
Air devenu plus pur , adorable Séjour,
Immortalifé par les charmes ;
Lieux dangereux & chers où , de fes tendres as
mes ,
L'Amour a bleffé tous mes fens ;
Écoutez mes derniers accens ,
Recevez mes dernières larmes.
On voit que l'illuftre imitateur a joint
des beautés qui lui appartiennent , à celles
de l'original. C'eft le génie qui laiffe fon
empreinte fur tout ce qu'il touche ; mais
s'il avait traduit la pièce entière , peutêtre
aurait- il refferré cette imitation , parce
que l'ode traduite dans ce goût ferait
devenue trop longue.
Les grâces & la douce molleffe du ftyle
ne font pas les feuls caractères de Pétrarque
; fa lyre fe monte quelquefois fur
un ton plus élevé. Voyez la feconde de
fes odes adreffée , felon M. de Voltaire,
112 MERCURE DE FRANCE.
à Nicolas Rienzi , & felon le traducteur ,
à Etienne Colonne. Elle eft pleine de nobleffe
, d'énergie & de grandes images .
Le poëte exhorte fon héros à ranimer
Rome expirante. Le tableau de fa faibleffe
& de l'aviliflement où elle eft tombée
, oppofé à fon ancienne grandeur
forme un contrafte frappant & fortement
tracé .
Pon man' in quella venérabil chioma
- Securamente , e nelle treccie fparte
Si , ché la neghittofa efca delfango :
" Portez une main courageufe dans fa
" chevelure vénérable j
- failiffez en les
"treffes difperfées , & tirez la de la fange
Poù elle refte honteufement plongée. »
Voilà de la vraie poëfie ; & la ftrophe
fuivante eft remplie de l'enthouſiaſme
lyrique .
L'antiche mura ch' ancor teme ed ama
E trema 'l mondo , quando ſi rimembra
Del tempo andato , e'ndietro fi rivolve ;
Ei faffi dove fur chiúfa le membra
Di tai che non faranno lenza fama
Se l'Univerfo pria non fi diffolve ;
E tutto quel ch'una ruina involve ,
Per te fpéra faldarogni (uo vizio.
Ograndi Scipioni , o fedel Bruto
AOUST . 113 1774.
Quanto v'aggrada , le gli è ancor venuto
Romor laggiù del ben locato uffizio !
Come cre' , che fabrizio
Si faccia lieto , udendo la novella !
E'dice , Roma mia fara , ancor bella.
ང་ Relevez ces anciens murs que le mon-
» de chérit , qu'il revère encore en tremblant
, quand il rappelle à fa mémoire
les fiècles écoulés & la grandeur de nos
»ancêtres ; rendez l'honneur à ces tombeaux
où font renfermés ces hommes
"illuftres dont la renommée durera jufqu'à
ce que les fondemens de l'univers
s'écroulent ; faites renaître Rome entière
qui n'eft plus qu'un monceau de ruines.
" Grands Scipions , fidèle Brutus , avec
»quelle joie vous apprendrez fur les fombres
bords qu'un héros a rendu la gloire
à votre patrie ! Frabicius , que vous recevrezavec
plaifir cette heureuſe nouvel-
»le ! Vous direz : Rome enfin a recouvré la
beauté. »
Certé traduction eft fidelle ; mais eftelle
animée du feu de l'original ? Pourquoi
n'avoir pas confervé la fufpenfion de
la phrafe poëtique , cette conftruction.
noble & impofante ; ces murs antiques ,
ces tombes auguftes , & c. attendant le li
bérateur , &c. Roma mia fara ancor bella:
114 MERCURE DE FRANCE:
•
Rome fera belle encore ? Cette tournure
a bien plus d'expreffion que la phraſe du
traducteur Rome enfin a recouvré fa
beauté.
Quand Pétrarque a tenté des ouvrages
plus confidérables , & qui demandaient
un plan plus étendu , il a manqué d'invention
. On trouve dans ce nouveau choix
de fes poëfies un poëme en quatre chants
dont le fujet eft le Triomphe de l'Amour .
La fable en eft pauvre & la marche monotone.
Le poëte rencontre dans le palais
de l'Amour tous les héros que ce Dieu a
vaincus . Il s'adreffe à eux tour à-tour , &
tous lui racontent leur hiftoire . Voilà ce
qui remplit quatre chants .
Pétrarque fut heureux , riche & honoré,
comme on peut le voir dans les mémoires
fur la vie , recueillis par M. l'Abbé
de Sade , defcendant de la belle Laure.
C'eftde là que le nouveau traducteur a tiré
les détails hiftoriques concernant Pétrarque,
qui précèdent le choix de fes poëlies.
On ne fera pas fâché d'en retrouver ici les
fragmens les plus curieux . C'est toujours
une lecture agréable pour ceux qui aiment
l'hiftoire littéraire.
Pétrarque vint au monde le 20 Juillet
1304 , dans Arezzo , petite ville de
Tofcane , où les parens s'étaient arrêtés
AOUST. 1774 IIS
en fuyant de Florence . Ils étaient Gibelins
& le parti des Guelphes qui , dans ce
moment, fe trouva le plus fort , les avait
chaffés de leur patrie. La deftinée de
Pétrarque , ainfi que celle du Taffe ,
commença par la profcription. Mais la
fortune qui pourfuivit fans relâche le
malheureux amant de Léonore de Ferrare,
fe réconcilia bientôt avec l'amant de
Laure . D'Arezzo , fes parens allèrent s'établir
à Carpentras , ville du Comtat, dans
le voisinage d'Avignon où le Pape Clément
V venait de tranfporter le St Siége .
Ils envoyèrent Pétrarque & un autre fils
qu'ils avaient , étudier le droit à Montpellier,
& enfuite à Bologne. Il paraît qu'au
cun des deux n'avait de vocation pour le
barre au. L'un ſe fit Chartreux ; l'autre de
vint poëte.
Ce n'eft pas que dans ce temps la poëfie
fût incompatible avec l'étude du droit;
car deux maîtres célèbres en cette fcience,
& qui furent ceux de Pétrarque , étaient
poëtes auffi ; l'un était Cino de Piſtoie
l'autre Cecco d'Afcoli , qui , de plus , était
médecin & aftrologue. Tous ces titres ne
lui portèrent pas bonheur. « Il fe rendit
» coupable d'un grand crime ; car il ofa
»critiquer la divine comédie du Dante &
>> une chanfon de Guido Cavalcanti..
116 MERCURE DE FRANCE.
D'ailleurs il fut affez malheureux pour
»être au moins auffi bon médecin qu'un
»Dino del Garbo qui avait du crédit . Le
»pauvre Cecco fut en conféquence déféré
à l'Inquifition comme hérétique & for-
»cier , & brûlé à Florence . Le peuple ac-
»courut à fon fupplice , perfuadé qu'il au-
»rait le divertiffement de voir un Efprit
familier qui viendrait l'arracher aux ilam-
»mes ; mais aucun démon ne parut, & le
philofophe brûla tout fimplement, comme
le plus ignorant des hommes. "
Pétrarque était fort galant & très - curieux
de fa parure . « Il cultiva d'abord la
"poëtie latine ; mais l'envie d'être entendu
des femmies , de les amufer & de leur
»plaire , fit un excellent poëte italien d'un
homme qui n'aurait été qu'un poëte la-
»tin . Ignoré , il ne tarda pas à trouver
» l'objet à qui il adreſſerait les chants . Il
en était alors des poëtes comme des chevaliers.
Il leur fallait abfolument une
»Dame en titre pour laquelle ils étaient
toujours prêts de rompre une lance ou
de faire des vers... Laure avait de la
beauté , des grâces , beaucoup de douceur
& de modeftie , & un rom affez
»propre à entrer dans des vers. Pétrarque
jugea à- propos dès ce moment de lui
confacrer les fiens . "
A O UST. 1774. 117
Le nouveau traducteur fe donne la peine
d'examiner , en difcutant les témoignages
& les autorités , fi l'amour de Pétrarque
pour Laure était une paffion férieufe
ou un jeu poëtique. La queftion de
fait importe affez peu à la poftérité. Il eſt
affez prouvé que l'imagination emprunte
le langage du fentiment , & c'eſt - là précifément
le talent du poëte. Mais pourquoi
perfonne ne s'eft-il jamais avilé de
mettre en queftion fi Tibulle aimait véritablement
Délie ?
Pétrarque s'attacha d'abord à la famille
Colonne , la plus illuftre Maifon d'Italie
après celle des Urlins . Il fut même chargé
de l'éducation d'Agapit , neveu de Jac
ques Colonne , Evêque de Lombez, Ce
fut Etienne Colonne , l'un des héros de
Rome moderne , qui prononça l'éloge de
Pétrarque , lorfqu'il fut couronné au Capitole.
Le Sénat Romain lui avait décer
né cette magnifique récompenſe dont au
cun poëte n'avait été honoré depuis Claudien
. Le même jour que Pétrarque reçut
le décret du Sénat qui lui annonçait fon
triomphe , on lui apporta une lettre du
Chancelier de l'Univerfité de Paris , qui
lui offrait le même honneur & demandait
la préférence, Mais l'Univerfité ne
118 MERCURE DE FRANCE.
valait pas le Capitole , & Paris n'était pas
encore la capitale du monde lettré. « Pé-
»trarque voulut auparavant fubir un exa-
»men , & choifit Robert , Roi de Naples,
"pour fon juge. C'était un Prince aima-
»ble & le plus éclairé de fon fiècle ... Pé-
»trarque fe rendit auprès de lui , & fut
examiné pendant trois jours. Le juge-
»ment du Prince fut favorable au Poëte
»qui fe tranfporta à Rome auffi tôt . Il y
»arriva le 6 Avril 1341. Le fur lendemain
»les trompettes annoncèrent la cérémo-
»nie. Pétrarque , vêtu d'une robe dont le
Roi de Naples s'était dépouillé pour la
»lui donner , monta au Capitole précédé
»par douze jeunes gens vêtus d'écarlate &
choifis dans les premières familles de
»Rome. A fes côtés étaient fix des principaux
citoyens vêtus de verd & couronnés
»de fleurs . Le fénateur Orfo , Comte
»d'Anguillara , fuivait accompagné des
chefs du Confeil. Lorfque le cortége
»fut arrivé , un héraut appela le poëte
qui , après avoir fait une courte haran-
»>gue , fe mit aux genoux du fénateur . Celui
ci ôta de deffus fa tête une couronne
»de laurier & la mit fur la tête de Pétrar-
»que , en difant : la couronne eft la rén
compenfe de la vertu ; ce qui prouve
AQUST. 1774: 119
»que dès lors on donnait en Italie le nom
»de vertu aux talens . »
Il femble que les fêtes & les cérémonies
modernes ne puiffent jamais avoirla
dignité de celles des Anciens . Les
triomphateurs Romains ne fe mettaient às
genoux que devant les ftatues des Dieux ,
& marchaient couronnés de lauriers qui
leur étaient décernés par les loix de la
patrie , & qui n'appartenaient qu'à eux.
Il ne faut point que le mérite ait pour
récompenfes les diftinctions du pouvoir ,
de peur que bientôt le pouvoir ne s'attribue
les diftinctions du mérite. A Rome ,
du temps de la République , le laurier
n'appartenait qu'au triomphateur. Les
Empereurs en firent l'attribut de leur puif.
fance. Dès-lors ils fe difpensèrent de le
mériter , & le prodiguèrent à des efclaves
qui le méritaient encore moins.
Ces honneurs extraordinaires rendus à
Pétrarque furent le préfage & le com-.
mencement de fa fortune. Devenu Citoyen
Romain , il fut un des Ambaſſadeurs
nommés pour aller à Avignon
exhorter le Pape Clément VI à revenir à
Rome. Quelque temps après cette dépu- .
tation qui fut auffi inutile que folemnelle ,
Jean Visconti , Archevêque de Milan ,
lui donna une place dans fon Confeil. 1
100 MERCURE DE FRANCE .
•
C'était un des tyrans qui accablaient la
liberté de l'Italie . La fouveraineté de
Milan dont il avait hérité, était une ufurpation
de fon frère ; & en achetant Bologne
, il avait étendu fon pouvoir fur
toute la Lombardie . Ainfi Pétrarque qui¹
déplorait fans ceffe la perte de la liberté,
fe mit aux gages d'un de fes oppreffeurs.
Il y avait dans cette démarche encore !
moins de vertu qu'il n'y a de véritable
amour dans fes fonnets.
Pétrarque fut député tour- à- tour par
Visconti auprès du Pape , auprès de l'Empereur
Charles IV & du Roi de France!
Jean Second. Il avait déjà voyagé dans fa
jeuneffe en Allemagne , en France & dans !
les Pays- Bas. Il reçut de l'Empereur un
diplôme qui le créair Comte Palatin.
«
e
Ce ne fut pas fans frayeur qu'il entra
»dans la 6 année de fon âge . Il refte de
»lui une lettre à fon ami Bocace , dans
»laquelle il rapporte tous les paffages des
auteurs qui affirment que dans la 63e
année , les hommes font menacés de la¹
»mort , ou de quelque maladie grave ou
»de quelque accident funefte. Il cite en-
»tr'autres Firmicus Maternus qui affure
que les années de la vie fept & neuf
font plus dangereufes que les autres par
>>une caufe naturelle ; mais fecrette , &
» que
>
A O UST. 1774.
121
que la foixante - troifième année réful-
»tant de ces deux nombres multipliés l'un
par l'autre , doit être la plus dangereufe
»de toutes. »
On
peut compter cette faibleffe de Pétratque
parmi les nombreux exemples
qui prouvent que les talens n'élèvent pas
toujours un homme au- deffus des erreurs
de fon fiècle.
..
« Pétrarque mourut en 1374 , âgé de
» 70 ans. Ses étant entrés dans fon
gens
cabinet , le trouvèrent couché fur un livre
& fans mouvement... Il était d'une
figure agréable : dans fa jeuneffe il en
»tirait vanité , & ce fut avec chagrin qu'il
»vit fes cheveux blanchir avant l'âge or
dinaire. Né avec un penchant extrême
pour les femmes , il ne le conferva que
»jufqu'à l'âge de quarante ans , & vécut
» depuis dans la plus exacte continence ...
»Sa fcience était immenfe pour fon fiè-
» cle , & c'eft à lui qu'on doit la confer-
» vation d'un grand nombre d'auteurs annciens...
Il jouiffait d'une fortune confi-
» dérable pour un particulier & pour le
>>temps où il vivait . Il rentra en 1351
»dans fes biens patrimoniaux , qui furent
rachetés des deniers publics . Ce fut Bocace
que la République de Florence
F
122 MERCURE DE FRANCE.
»chargea de lui apporter cette nouvelle &
"celle de fon rappel dans fa patrie . »
A cette deftinée fi heureufe & fi brillante
, comparez celle du Taffe, fi fupérieur
en génie à Pétrarque , & dont les ouvrages
font un des monumens de l'efprit
humain les plus chers à la postérité : à ces
honneurs accumulés , à cette réputation fi
bien affermie & fi conftamment reconmue
; aux dignités , aux richeffes , aux titres
, comparez une vie errante & perfécutée
, les chagrins & l'indigence, fept ans
d'une captivité cruelle, un long oubli , &,
ce qui peut- être eft plus cruel encore , les
injuftices de l'envie acharnée à déchirer
le talent & les ouvrages ; enfin cette fuite
de difgrâces affez douloureufes pour égarer
& aliéner un efprit qui avait produit
Ja Jérufalem ; obfervez ce contrafte fi frappant
qui rappelle tant d'exemples femblables
de ce combat de la fortune & du génie
, & dites avec Pétrarque :
Yade volte adivien , ch' all' alte imprefe
Fortuna ingiuriofa non contrafti ;
Ch'a gli animofi fatti mal s'accorda.
Si quelquefois elle fait grâce au talent
agréable , il eſt rare qu'elle pardonne au
mérite éminent ; & cependant un homA
O UST. ; 1774 123
me qui n'aimerait pas mieux être le Taffe
que Pétrarque , ne ferait pas né pour la
gloire.
Chefd'Euvres dramatiques , ou Recueils
des meilleures pièces du Théâtre François
, tragique , comique & lyrique ,
avec des difcours préliminaires fur les
trois genres , & des remarques fur la
langue & le goût ; par M. Marmontel,
hiftoriographe de France , l'un des Quarante
de l'Académie Françoife ; dédié à
la Reine. A Paris , de l'imprimerie de
Grange , rue de la Parcheminerie ; in-
4° . grand papier , vign. & fig. 1. Recueil
, br. Prix , 12 liv . pour les Soufcripteurs
; chez Grangé & Brunet ;
Marchand , rue des Ecrivains .
Le premier recueil de cette importante
collection a déjà été publié & eſt annoncé
dans le Mercure de Mai 1773. Il contient
la Sophonisbe de Mairet , avec un
examen de la pièce & un abrégé de la vie
de l'auteur , précédés d'un diſcours fur la
tragédie. Ce fecond recueil renferme l'abrégé
de la vie de Duryer ; Scévole , tragédie
; l'hiftoire de la vie de Rotron ;
Venceslas , tragédie , avec un examen critique
de ces pièces & des notes gramma-
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
ticales. Tout concourt pour affurer le fuccès
de cette entreprife . Le goût & les
connoiffances de l'homme -de lettres qui
enrichit cet ouvrage d'une critique pleine
de raifon & de lumière ; le choix des drames
qui ont le plus de réputation ; la brillante
compofition des deflins & des ornemens
; la parfaite exécution des gravures,
la beauté du papier & le luxe de l'impreffion
tant d'avantages réunis feront obtenir
à l'édition de ces Chef - d'oeuvres ,
une place diftinguée dans les grandes bibliothèques
& dans celles des amateurs.
Nous allons donner une efquiffe légère
de ce nouveau recueil.
Pierre Duryer mourut en 1658 , âgé de
53 ans. Peu d'écrivains ont été plus laborieux
& plus féconds . Il a fait beaucoup
de traductions , & compofé dix-fept pièces
de théâtre . Ses moeurs étoient douces,
fimples , modeftes . On dit que fa femme
lui donnoit tous les jours fa tâche à remplir.
C'étoit peut- être la feule façon de
lui rendre agréable un travail forcé , & de
lui en donner le courage ; on obéit avec
moins de peine à l'amour qu'à la néceffité.
Le Scévole eft la feule des pièces de
Duryer qui reste encore au théâtre ; mais
ce n'eft pas la feule qui mérite d'être
V
A O UST. 125 1774.
fauvée de l'oubli . Il y a de l'intérêt dans
l'Alcionée , & un intérêt affez vif. Le Thémistocle
eft compofé avec fageffe. Ces
pièces font écrites avec une fimplicité
affez noble & d'un ton affez élevé , fans
comparaifon , toutefois , avec celles de
Corneille qui floriffoit alors & qui étoit
dans toute la gloire . Corneille créoit un
autre fiècle , & laiffoit le fien derrière lui
à une distance infinie.
Le Scévole parut en 1646 entre Rodo
gune & Heraclius. Quoique trop négligée
dans fon ftyle fouvent lâche , diffus, profaique
& fans mouvement , cette pièce
eft fort fupérieure à toutes celles du même
auteur. On y reconnoît visiblement
le ron que Corneille donnoit au théâtre.
L'éditeur difcute les beautés & les défauts
de cette pièce. Dans l'examen qu'il
en fait & dans fes remarques, il relève les
vices de langage fort ordinaires dans ces
anciens poëtes. Nous ne citerons que
cette remarque fur une faute qui échappe
fouvent à nos meilleurs écrivains.
De quelque puiflant noeud dont l'amitié nous lie.
Remarque. Il falloit dire que l'amitié
nous lie . L'exemple de Boileau :
C'est à vous , mon efprit , à quije veux parlet,
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
Ni celui de Rouffeau :
Mais de quelque fuperbe titre
Dont ces héros foient revêtus ,
ces exemples n'ont pu prévaloir contre
l'ufage & la raifon qui défendent que
l'article foit répété.
Jean Rotron , né à Dreux en 1609 ,
d'une honnête & ancienne famille , eft un
des hommes de-lettres dont les moeurs
ont le plus honoré les talens . Il fut ce que
pouvoit être de fon temps un homme de
talent fans beaucoup de génie , qui avoit
pris Hardi pour modèle, & qui ne croyoit
pouvoir faire mieux que de copier les Efpagnols
& de traduire les Latins . Le Venceflas
même eft une imitation de Dom
Francifco de Roxas . La pièce efpagnole a
pour titre , On ne peut être Père & Roi.
Rotrou en a pris le plan , les caractères
le mauvais dénouement , & , pour tout dire
enfin, les défauts avec les beautés . Ce qui
lui manquoit effentiellement , c'eft ce qui
dominoit dans Corneille , le génie de
l'invention . Ce poëte a fait environ 40
pièces de théâtre .
Rotrou ne demeuroit point à Paris , &
c'eft pour cela que , malgré l'eftime qu'avoit
pour lui le Cardinal de Richelieu ,
AOUST. 1774. 127
il ne fut point du nombre de ceux dont fe
forma l'Académie Françoife. Il faifoit fon
féjour à Dreux, où il rempliſſoit plufieurs
charges municipales , & particulièrement
celles de lieutenant- criminel & civil, &
de commiffaire examinateur au comté &
bailliage de cette ville , lorfqu'en 1650
Dreux fe vit affligé d'une maladie épidémique
dont il mouroit vingt cinq à trente
perſonnes par jour : c'étoit une eſpèce de
fièvre pourprée , accompagnée de tranfport
au cerveau , qui emportoit en trèspeu
de temps ceux qui en étoient attaqués.
Le Maire de la ville étoit mort ;
la
Lieutenant général étoit abſent. Le frère
de Rotrou lui écrivit pour le prier de
mettre la vie en fûreté , & de quitter le
féjour de Dreux . Rotrou répondit à fon
frère que fa confcience ne lui permettoit
pas de fuivre ce confeil , attendu qu'il
étoit le feal qui , dans des circonftances fi
fâcheufes , pat veiller aux befoins de la
ville & y maintenir le bon ordre. Il finif
foit fa lettre par ces mots : Ce n'eft pas
que le péril où je me trouve ne foit fort
grand , puifqu'au moment où je vous écris
les cloches fonnent pour la vingt- deuxième
perfonne qui eft morte aujourd'hui . Ce fera
pour moi quand il plaira à Dieu. Peu de
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
jours après,il fe fentit frappé de la maladie
, & il mourut le 27 Juin 1650.
Rotrou n'a rien mis d'auffi héroïque
dans fes ouvrages que ce trait qui couronne
fa vie ; & il eft beau de voir dans un
poëte tragique un caractère plus grand
lui-même & plus intéreffant que tous ceux
qu'il a peints.
L'examen du Venceslas & les remarques
qui font à la fuite de cette tragédie,
donnent l'idée la plus exacte de fes beautés
& de fes défauts. M. Marmontel montre
dans tout ce travail une connoillance
profonde du théâtre & de la langue françoife.
Cette collection deviendra une excellente
poëtique & un cours de littérature
françoife où l'exemple est toujours à
côté du précepte.
Doutes patriotiques , ou le nouveau Règne
, par M. Nougaret . Prix , 12 f. A
Paris , chez J. B. Brunet , imprimeur
de l'Academie Françoife ; & Demonville
, libraire , rue St Severin , vis - àvis
celle Zacharie ; la Ve. Duchefne ,
lib . au Temple du Goût , rue St Jacq .
L'anteur fuppofe dans ce petit ouvrage
qu'un François revient dans fa patrie après.
une abfence de 20 années au moins. Ce
A O UST. 1774. 129
François , qui n'eft inftruit d'aucun événement
, cherche à s'informer des motifs
de la joie publique . Il réfulte de fes demandes
& des réponfes qu'on lui fait une
efpèce de dialogue en vers.
Le retour de l'Age d'or , ou le Règne de
Louis XVI , poëme préfenté à la Reine
par M. Gallois .
Odes provinciales au Roi & à la Reine,
par M. C ***. A Paris , chez Valade ,
libraire ,,
rue St Jacques , vis - à - vis les
Mathurins.
L'Enthousiasme du Citoyen à Louis XVI
par M. Guyerand. A Paris, chez Cailleau ,
imprimeur libraire , rue St Severin .
On applaudit dans toutes ces poêles le
zèle qui les a infpirées & les fentimens
patriotiques qui y font heureufement exprimés.
Les poëtes font les interprètes
avoués par la Nation pour préfenter des
hommages à fon nouveau Souverain & à
fon augufte Famille .
L'Inoculation par afpiration , épître préfentée
à la Reine par l'Abbé de Morveau.
A Paris , chez Mufier fils , libraire
, quai des Auguftins.
M. l'Abbé de Morveau reçut des mains
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
de la Reine un bulletin qui annonçoit
quelqu'efpérance dans la maladie du feu
Roi , & fut chargé d'en faire la lecture.
On vous voit , on vole , on s'empreſſe ;
Car pour vous l'amour des François
Eft un délire , eſt une ivreſſe ,
Qui ne les quittera jamais :
Jufqu'à vos pieds chacun s'avance ;
Je fends la preffe , je m'élance ;
Le coeur palpite , on fait filence :
Ce fut alors , en me fixant ,
Que vous m'ordonnâtes de lire
Le buletin intéreſlant ,
Que le Monier venoit d'écrire.
Que devins - je dans ce moment !
Je ne fais pas encor comment
Ma foible voix put y (uffre .
Un morteljulques dans les cieux
Peut quelquefois porter la vue ;
Mais qu'un prodige ouvre la nue
Soutiendra -t-il l'éclat des Dieux
Sans que fon ame enfoit émue ¿
Tout glorieux de votre choix ,
Je ne pus jamais m'en défendre ;
Jebaifai le papier dix fois
Avantde pouvoir vous le rendre,
Plus d'une main l'avoit touché:
Sûrement il étoit taché
De cegerme variolique
?
A O UST. 1774. 131
Dont le poifon épidémique
Sur mes lèvres s'étoit collé :
Si bien donc qu'en place publique ,
J'eus l'honneur d'être inoculé .
Il fallut revenir au gîte ,
Mander un médecin bien vîte ,
Et choifir le premier venu ;
Car dans ma fphère infortunée ,
Avec un mince revenu ,
Point n'ai d'Efculape à l'année.
Fièvre , tranfport , tout m'accabla ;
Je ne voyois , par- ci , par - là ,
Que gens fe parler en arrière ,
Chuchotter , me plaindre tout bas ,
Et dire entre eux avec myſtère :
Mourra-t- il , ne mourra- t- il pas ?
Vous étiez déjà couronnée ;
Dans mon réduit la rénommée
Avoit apporté jufqu'à moi
Les grandeurs de mon nouveau Roi :
Je n'entendois à mes oreilles
Que vos vertus & fes merveilles
1
Dans ce moment , je n'y tins pas.
Hélas ! me difois- je à moi même :
Fut- il un malheur plus extrême ?
Henri renaît , & je m'en vas.
Que j'enrageois de ma détreffe ?
Tout Paris étoit dans l'ivreffe ,
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
J'entendois retentir les cieux
De cent mille cris d'alégrefle ,
Dont on vous béniffoit tous deux ;.
Cet inftant fufpend dans mon ame
Le fentiment de la douleur ;
Je ne fens plus rien que la Aamme
De l'amour qui brûle mon coeur.
Arrête donc , Parque inhumaine !
Que je puifle avant de mourir ,
Que je puiffe adoucir ma peine
Par le plaifir de les bénir .
Puifque de leur gloire infinie
Mes yeux ne feront pas témoins ,
Laifle-moi leur donner au moins.
Le dernier fouffle de ma vie..
Soudain un nouveau feu dans moi
S'allume encore & je m'écrie:
Queljour fe lève , ô ma Patrie !
Quel aftre heureux brille pour toi !!
O France ! Quelle main chérie ,.
Conduit l'autore de ton Roi ?
À l'amour du bien qui l'enflamme ,.
Henri , je reconnois- ton ame ,
Dans Louis nous trouvons tes traits
Siècle d'or , vous allez renaître ,
Si ce font les vertus du maître ,
Qui font celles de fes fujets.
A OST. 1774. 133
Quand l'Arbitre des deſtinées
Sur le trône éleva Titus ,
Ce nefut pas fur fes années
Que le Ciel régla fes vertus .
En t'admirant , rien ne m'étonne
Le Sort pour porter la Couronne ,
Comme lui t'avoit deſtiné ;
Dans res mains , c'eft ton héritage ;
Sur ta tête , elle eft au plus fage :
C'est être deux fois couronné .
Cette pièce mérite d'être diftinguée par
l'heureufe facilité de l'expreffion .
REPONSE de Va-de bon coeur , grenadier
, qui étoit en fentinelle fur la terraffe
du château de Verfailles ; à l'au
teur de l'Inoculation par afpiration
LORSQU ORSQU'UNE adorable Princefle
Daigna te choifir dans la preffe ,
Pour lire & pour nous calmer tous
Morbleu ! tu fis mille jaloux .
2
Mais il faut qu'un homme ſoit homme,
Tu devois boire le rogomme ,
En voyant paroître à ta peau
Le premier grain variolique ,
Et non pas prendre un empiriqua
Er jeter de l'argent dans l'eau .
134 MERCURE DE FRANCE.
Jour-de-Dieu ! c'eft avoir bon foie :
Pour deux fols tu pouvois guérir?
Et puis , craignois - tu de mourir
Quand tu n'étois pas mort de joie ?
Le Chirurgien Anglois , parade , par M...
Prix , 15 f. A Paris , chez la Ve. Duchefne
, the St Jacques ; Lacombe , rue
Chriftine , & à Lyon , chez Cellier ,
libraire .
Il ne faut chercher dans une pièce de
ce genre que l'ivreffe de la gaieté , &
qu'un comique outré qui doit déplaire à
Ja Raifon , mais faire fourire la Folie . Gilles
dit très - bien dans fon annonce : « De
tous les temps les grands Seigneurs &
les gens du beau monde ont fait & joué
>>la parade : c'eft ce qui m'autorife , Mef-
»fieur & Mefdames , à vous demander de
»l'indulgence pour celle que nous allons
avoir l'honneur de vous repréfenter en
" perſonnes naturelles . Il n'y a rien de fi
beau que la parade , de fi fublime que
»la parade , & rien cependant de fi ordi-
» naire que la parade. Le foldat qui va au
coup de fufil , ce n'eft que pour la parade .
Le Grand Turc n'a un férail que pour la
parade ; & beaucoup de gens parmi vous,
Meffieurs , ne portent un grand nez que
AO UST. 1774. 138
pour la parade ; les petites maîtrelles qui
sont des vapeurs , la bouffante , le gros
chignon & le caraco , ce n'eft que pour la
»parade ; les petits maîtres n'ont de chevaux
, de carroffes anglois & de Demoifelles
de l'Opéra que pour la parade . Si
on a abandonné Molière pour les pièces
»larmoyantes & les drames anglois ; les
vaudevilles pour l'ariette ; le vin pour les
femmes , les femmes pour les filles entretenues
, la table pour le luxe , tout
cela n'est que pour la parade. »>
Obfervations fur la Littérature , à M . **
in - 8°. & in- 12 pour faite fuite aux
Trois Siècles de la Littérature. A Paris,
chez Baftien , rue du petit Lyon .
Cet ouvrage eft une collection de différentes
differtations fur la littérature . On
y lit plufieurs lettres employées à relever
les fautes , le néologifme , les bévues &
les omiffions du dictionnaire des trois Siècles
, avec une recherche fur le nom du
véritable auteur de cet ouvrage que
l'Obfervateur donne tout entier à M.
l'Abbé Martin , vicaire de la paroiffe de
St André des Arts . Il compare M. l'Abbé
$ .., . dont il prétend arracher le mafque ,
à Bathylle qui s'attribua les deux vers de
13G MERCURE DE FRANCE.
:
Virgile Sic vos non vobis , & c . & qui
devint la fable des Romains quand le véritable
auteur fut connu . Sans doute que
M. l'Abbé S. défendra & prouvera fa
propriété ; il feroit trop honteux pour lui
d'être foupçonné de fe parer des plumes
du paon, & de s'en laiffer dépouiller à la
vue de fes admirateurs & de fes cenfeurs
mêmes qui tous alors fe réuniroient contre
lui.
Après ces diatribes , fuivent des ré-
Aexions fur une traduction latine de la
Henriade ; fur le Journal eccléfiaftique ;
for les poësies & moeurs de Santeuil , fuc
la latinité des auteurs modernes ; fur la
Fontaine & Boileau ; for la traduction
des Jardins de Rapin , avec une differtation
fur deux harangues latines & deux dif
Cours latins , l'un en faveur de la Nation
Normande , l'autre à l'occafion de la naif
fance du Duc de Bourgogne ; toutes piè
ces difparates & très- légères qui ne font là
que pour faire volume.
Les Cent Nouvelles Nouvelles de Mde de
Gomez , nouvelle édition ; 8 volumes
in 12. A Paris , chez Fournier , librai
re , rue du Hurepoix ; Guillaume fils ,
libraire , place de St Michel , & Gaillaume
neveu , libr . rue du Hurepoix . "
A O UST. 1774. 137
Il fuffit d'annoncer la nouvelle édition
de cet ouvrage fi connu par la variété de
fes cent Nouvelles , dont plufieurs font
agréables & amufantes.
Oraifonfunèbre de Louis XV , prononcée
dans l'Eglife de Mâcon le 13 Juin
1774 , par M. l'Abbé Sigorgne , de la
Maifon de Sorbonne , Archidiacre-
Chanoine de la même Eglife , & c . au
Service folemmel que MM. des Etats
du Pays & Comté de Mâconnois ont
fait célébrer . Cette Oraifon fe trouve
chez Goery , imprimeur - libraire à
Mâcon.
L'orateur a puifé dans la lettre de
Louis XVI le double tribut d'éloge qu'il
rend à la mémoire du feu Roi . Sa vie a
été remplie de gloire & de modération :
fa mort a été pleine d'édification & de
piété , c'eft le plan qu'il exécute dans fon
difcours avec une éloquence majestueufe ,
"Aimable fille du Ciel ! Paix defirable !
»qui aviez un trône dans fon coeur , ne fe-
"rez-vous jamais fentir le pouvoir de vos
" charmes aux corps des Nations ? Les
>>traités ne feront ils que des femences de
»guerre ? Renfermeront - ils toujours un
»feu caché qui prépare dans le filence une
138 MERCURE DE FRANCE.
» éruption d'autant plus terrible qu'elle
savoit été plus contrainte & plus inatten-
»due ? Heureux les Peuples quand tous
les Souverains auront l'humanité & la
»fidélité de Louis ! S'il eut des guerres à
foutenir , les circonftances les renditent
»inévitables , la juftice les entreprit , la
»modération les termina , »
Journal de Pierre le Grand , depuis l'année
1698 jufqu'à l'année 1714 , inclufivement
, traduit de l'original Ruſſe ,
imprimé d'après les manufcrits corrigés
de la main de Sa Majefté Impériale
qui font aux archives ; nouvelle édition
avec des notes , pat un Officier Suédois ,
grand in - 8°. A Stockholm ; on en
trouve des exemplaires à Paris , chez
Lacombe , libraire , rue Chriftine.
Ce Journal jette un grand jour fur une
des parties les plus intéreflantes de l'hiftoire
moderne , & fixe la vérité de pluhieurs
faits importans . Nous en rendrons
un compte plus détaillé.
L'Espagne littéraire , politique & commerçante
, ou Journal Efpagnol & Por.
tugais , dans lequel on rend un compte
périodique de la littérature, des poëlies,
A O UST. 1774. 139
des théâtres , de l'hiftoire , des fciences
exactes & fpéculatives ; des arts , de
l'induftrie , de l'agriculture , du commerce
, de la navigation , des établiffemens
, des mines , des inventions &
du génie de ces deux Nations envifagées
fous ces différens afpects .
Cet ouvrage eft un nouvel objet de circulation
ajouté à la fomme de nos connoiffances.
Les Efprits s'éclairent comme
les Nations s'enrichiffent , par la communication.
Que chaque Peuple garde pour
for fes productions dans tous les genres ;
l'indigence univerfelle deviendra le fruit
de cette fauffe économie. L'indigence des
Efprits feroit plus grande encore s'ils dédaignoient
cette efpèce d'échange qui fait
jouir l'un des travaux de l'autre , & rend
communes à toutes les Nations les richeffes
litréraires de chacune en particulier.
On peut dire que la république des lettres
ne fubfifte que par des emprunts ; mais
ce qui ruine tant d'Etats politiques , fait
précisément fon opulence & fa force.
>
La chaîne des connoiffances ne fut d'a-
'bord compofée que d'un bien petit nombre
d'anneaux . Diverfes Nations travaillèrent
à l'accroître , & la chaîne s'étendit .
Elle fe rompit plus d'une fois ; les chaînons
140 MERCURE DE FRANCE.
fe difpersèrent , & il fallut de nouveau le
concours de plufieurs Nations pour la rétablit
. On vante encore les fervices que
l'Italie a rendus à l'Europe littéraire : elle
devint l'afyle des beaux Arts chaflés de la
Grèce , leur ancienne patrie ; mais avant
cette époque fi glorieufe pour les Iraliens
, les Efpagnols cultivoient ces mêmes
arts inconnus chez tant d'autres peuples
de la terre , & oubliés en Italie même.
La poëfie en particulier y fut toujours cultivée
avec éclat. On fait quelle étoit la
réputation des Turdetains dans des fiècles
très -reculés . On fait qu'il naquit de grands
poëtes latins en Efpagne dans le temps
que Rome ceffoit d'en fournir. Tel fut
Lucain qui , malgré fes défauts , fera toujours
envifagé comme un homme de génie
; tel fut Sénèque le Tragique , dans
lequel plufieurs de nos meilleurs poëtes
n'ont pas dédaigné de puifer fouvent &
toujours avec avantage. Martial , autre
Efpagnol , eft encore aujourd'hui compté
parmi les claffiques latins ; d'autres écrivains
de la même Nation , & qui ne vin-
Tent que plus de deux fiècles après les précédens
, fontinrent encore par leurs productions
l'honneur de la poëfre latine ,
prefque abandonnée de toutes parts .
On n'entre dans tous ces détails que
AOUST. 1774. 141
pour démontrer combien les Efpagnols
eulent toujours d'aptitude pour cet art ,
eftimé le plus difficile de tous. Les invafions&
les ravages des Barbares fufpendirent
pour quelque temps cette ardeur ,
mais ils ne purent l'éteindre. L'Espagne
eut des poëtes lorfque nous n'avions encore
que des troubadours ; elle eut an
théâtre quand nous en étions réduits encore
aux tréteaux ; & quand Molière &
Corneille posèrent les vrais fondemens
de la fcène françoife , ils ne rougirent
point d'emprunter aux Efpagnols une parrie
des matériaux qui compofent cet édifice.
Lopès de Vega , Calderon , Guillen
de Caftro , Moretto , &c. ont été mis à
contribution par des François dignes de
les apprécier.
S'agit-il d'examiner les autres branches
de la littérature efpagnole ? Elle ne fera
pas encore prife au dépourvu . La patrie
de Quintilien n'eft point entièrement pri
vée d'orateurs. Ils ne fe font pas toujours
formés fur les préceptes de ce grand maî
tre en matière de goût & d'éloquence ;
mais , parmi quelques défauts , on découvre
en eux des beautés qui leur font propres
, qui tiennent à leur génie , & que les
meilleurs préceptes ne pourroient feuls
faire éclore. L'Efpagne a produit des hif142
MERCURE DE FRANCE.
toriens dont plufieurs fiècles n'ont point
altéré la réputation , & qu'on a traduits
avec fuccès dans plufieurs langues . Tels
font en particulier Moralès , Garibay ,
Mariana , Ferreras , Solis , auxquels on
pourroit joindre Zurita , dont le profond
favoir fir dire de lui qu'il voyoit dans la
nuit de l'hiftoire. En un mot , ce genre ,
dont il exifte fi peu de bons modèles chez
toutes les Nations , eſt un de ceux que
l'Espagne a cultivés avec le plus de fruit.
Elle a même fon Pline comme nous
avons le nôtre. On connoît tout le prix
de l'Hiftoire Naturelle de l'Amérique , par
le P. d'Acofta . Il eſt abſolument le créateur
de fon ouvrage , puifqu'avant lui nul
autre écrivain n'avoit traité cette matière .
Un nouvel écrit du même genre ,
dont
l'auteur eft également Efpagnol * , prouve
combien cette Nation eft propre à l'approfondir.
Elle s'eft occupée de la Jurifprudence
peut- être avec encore plus de fuccès . L'Ef
pagne a produit une foule de Jurifconfultes
dont les lumières pourroient fervir
de flambeau à toutes les Nations. Nous
n'en citerens qu'un petit nombre ; tels
qu'un Martin d'Afpilcueta , le même qui ,
* Notices Américaines , &c. par M. d'Ulloa.
A O UST. 1774.1 143
à l'âge de quatre - vingts ans , fit le voyage
de Rome pour aller plaider la caufe d'un
de fes amis ; un Covarrubias , qu'on a furnommé
le Bartole de l'Efpagne, & que fon
rare mérite éleva au rang de Chef du Confeil
Suprême de Caftille ; un Antoine-
Auguftin , archevêque de Tarragone , qui
réuniffoir à la parfaite connoillance du
droit civil & canonique , une érudition
profonde fur prefque tous les objets de
littérature ; lui que notre célèbre de Thou
appelle quelque part le grand flambeau de
l'Espagne , lui qui n'avoit que vingt-cinq
ans lorfqu'il mit au jour un de fes ouvrages
les plus eftimés , intitulé : Emendatio
nes Juris Civilis . On peut à tous ces grands
noms joindre celui d'Antoine de Gorea
à qui notre célèbre Cujas donnoit la préférence
fur lui- même . On peut y joindre
encore ceux des Larrea , des Solorzano
des Molina , des Valenzuela , des Velafquez
, des Gutierez , des Gonzalez , des
Azevedo , & d'une foule d'autres qui , de
nos jours même , foutiennent avec éclat
cette branche d'érudition , devenue malheureuſement
fi néceffaire .
>
La médecine a eu auffi en Eſpagne fes
Législateurs. La méthode de guérir du célèbre
Vallès a long - temps fervi de guide
à nos médecins , & l'on a déjà pu voir
144 MERCURE DE FRANCE .
dans les différens numéros de l'Espagne
Littéraire , que les médecins Efpagnols
reprennent avec une nouvelle ardeur cette
étude qui avoit paru languir quelque
temps parmi eux . C'eft de toutes les fciences
qui font l'objet de l'application des
hommes , celle qui peut le plus fe perfectionner
par la communication . Il paroît
même certain que nous en devons les premières
notions aux Efpagnols comme ils
les durent aux Arabes , leurs conquérans.
Ceux ci leur apportèrent encore quelques
autres connoiffances , telles que la phyfique
& l'aftronomie , c'eft-à - dire, ce qu'on
en favoit alors. Ils répandirent fur - tout
en Efpagne le goût de la poëfie , celui des
ouvrages d'imagination , & jufqu'à ce ton
de galanterie qui a produit tant de romans
de toute efpèce , & qui eft refté dans cette
contrée , quand les Maures en ont été
profcrits. Les ouvrages de ces derniers
forment eux- mêmes un accroiffement de
richeffe pour la littérature efpagnole. Ils
ont furvécu à la domination de ces tyrans
étrangers . C'eft le Nil qui , après fes débordemens
, laiffe fur le fol qu'il vient
d'inonder , un fel qui le fertilife.
Une opinion affez généralement érablie
, c'est que cette Nation , en quittant
l'Eſpagne , emporta avec elle toute
l'induftrie
A O UST. 1774. 145
Finduftrie de cette contrée . On affecte decroire
qu'elle ne renferme plus ni arts ,
ni commerce , ni agriculture , ni émulation
fut aucun de ces objets . On fe
trompe , & notre ouvrage démontrera
à quel point l'on s'eft trompé. Le temps
n'eft plus où l'Espagne ignoroit ou négligeoit
fes propres avantages , dédaignoit
de mettre à profit la fertilité de fon fol ,
de réveiller l'efprit induftrieux de fes habitans
, & fe bornoit à épuifer les mines
du Pérou , pour enrichir ceux qui fourniffoientà
fes premiers befoins. Elle fait
maintenant y pourvoir elle même. Ses
manufactures le réparent & fe multiplient
; on encourage tous les arts utiles ,
& en particulier l'agriculture , le plus
utile & le plus néceffaire de tous . Il exifte
dans la capitale & dans toutes les principales
villes d'Eſpagne , des Sociétés favantes
qui éclairent la pratique par la théo
rie. Ce n'eft pas tout le Gouvernement
& même les Grands du Royaume y joi.
gnent des encouragemens non moins efficaces
que les préceptes .
Les lettres , les arts , les fciences ont
Jeurs Académies particulières. On en
compte quatre dans la feule ville de Madrid;
celle de la Langue Efpagnole , celle
de l'hiftoire , celle de médecine , &
G
146 MERCURE DE FRANCE,
celle des beaux - arts . Il existe auffi dans
les principales villes d'Efpagne d'autres
Académies , & en particulier une des
fciences à Séville . Toutes ces différentes
fociétés littéraires s'occupent avec ardeur
des objets qui leur font relatifs . Par exem
ple l'Académie de la langue Efpagnole
a déjà publié en fix volumes in folio , un
très-bon dictionnaire de cette langue &
plufieurs autres ouvrages fort eftimés.
L'Académie de l'hiftoire a raffemblé tous
les matériaux qui doivent fervir de baſe
à une hiftoire bien complette d'Eſpagne ,
& elle s'occupe maintenant de ce grand
travail, La même émulation anime les
autres Académies. Un grand Monarque
accueille & encourage leurs efforts ; nouveau
motif pour elles de les redoubler ,
& moyen toujours fûr de les rendre.fruc
tueux .
On a dit plus haut que le théâtre Efpagnol
a de beaucoup devancé le nôtre ;
mais on fe figure affez généralement en
France que l'art dramatique eft aujourd'hui
prefque abandonné en Eſpagne,
C'eft une erreur qui fe trouve entièrement
démentie par le fait . On a pu voir dans
le premier Numéro de notre ouvrage le
précis d'une nouvelle comédie efpagnole ,
compofée dans toutes les règles de l'art
A O UST. 1774 147
& qui , bien traduite , pourroit fe foutenir
fur le premier de nos théâtres . Nous
pourrons fouvent renouveler ces fortes
de preuves. Il y a conftamment deux théât
tres ouverts toute l'année à Madrid , & il
en exifte d'autres dans toutes les principales
villes d'Efpagne.
Autre preuve des richeffes litréraires
de cette contrée. Nous avons fous les yeux
un Journal Efpagnol qui fe publioit il y a
quelques années à Madrid. Il eft entièrement
composé d'analyſes d'ouvrages qui
s'imprimèrent dans le même temps , &
prefque tous dans la même ville . Ce Jour
nal a été interrompu , non faute de matière
, mais par des motifs particuliers.
Ajoutons que chaque ville capitale des
provinces renferme plufieurs imprimeries
, & que plus de so villes d'un ordre
inférieur en renferment une ou deux cha
cune. Il faut des écrivains pour entretenir
ces preffes ; il faut des lecteurs pour encourager
tant d'écrivains .
En voilà, fans doute , aflez pour démentir
le préjugé qui s'étoit élevé parmi nous
contre la littérature des Efpagnols. Il ne
lui manquoit que de nous être mie sucon
nue. On a long- temps nié l'existence des
Antipodes , parce qu'on ignoroit celle de
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
Pékin . L'intérieur de l'Eſpagne eft fi peu
connu de nos compatriotes , qu'il faut leur
rendre à l'égard des Eſpagnols le même
fervice que le P. Duhalde leur a rendu à
l'égard des Chinois . Nous avons même
fur ce dernier un très-grand avantage , du
moins le regardons nous comme tel ; c'eft
qu'on ne vérifiera jamais que difficilement
fes affertions , & qu'il fera toujours facile
de vérifier les nôtres.
2
Au refte , l'ouvrage qui fait l'objet de
ce nouveau Profpectus n'eft plus un fimple
projet ; c'est un ouvrage commencé
établi , nous pourrions même ajouter accueilli
. On a pu voir , par ce qui vient
d'être dit , que les fources ne nous manqueront
pas ; & par ce qui a déjà été fait ,
on pourra juger fi nous y puifons utilement.
Rien ne nous borne à cet égard ,
Littérature agréable & légère , poëlies ,
théâtres , romans , hiftoire , fciences exactes
& fpéculatives , beaux - arts , induftrie ,
agriculture , commerce , navigation , établiflemens
de toute efpèce ; en un mot ,
tout ce qui conftitue l'Efpagne , fous ces
différens afpects , eft du reffort de notre
entreprife , & fera conkamment l'objet
de nos recherches.
Ce qui concerne le Portugal , fur tous
A O UST. 1774. 149
ces points , entre auffi dans notre plan , &
nous en avons déjà donné des preuves.
Le voisinage des deux Etats , l'analogie
des deux Langues , tout exigeoit de nous
cette affociation . C'eft encore une autre
mine abondante , précieufe , où nous puiferons
avec foin , & , autant qu'il dépendra
de nous , avec choix .
Nous ferons même , de temps à autre ,
fans négliger le courant , des excurfions
dans des temps plus reculés. Nous defirons
, & peut - être nos lecteurs le defirentils
comme nous , que notre ouvrage devienne
, indépendamment de fes autres
objets , un cours de littérature efpagnole
& portugaife. Ce qui n'eft point connu
eft toujours nouveau pour ceux à qui on
le fait connoître .
Nous continuons d'inviter les Savans
particulièrement ceux d'Efpagne & de Portugal
, de vouloir bien contribuer par leurs
confeils , & même par leurs productions,
au fuccès de notre ouvrage. Ils travailleront
pour la gloire de leur patrie , & auront
droit à la reconnoiffance de la nôtre .
Conditions pour la Soufcription .
Cet ouvrage qui fe reprend & fe continue
avec activité , a commencé en Janvier
1774 , & formera chaque année une
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
collection des vol . in 12. de is feuilles
chacun . On les diftribue par cahiers de 3
feuilles le 15 & le 30 de chaque mois . Il
en paroîtra trois dans celui de Décembre .
L'abonnement eft de 18 liv. pour Paris
& de 24 liv . pour la Province & les Pays
Etrangers . On affranchira le prix tant de
l'abonnement que des lettres d'avis , &
l'ouvrage fera rendu franc de port à Paris
& dans tout le royaume jufqu'aux frontières.
On peut s'abonner en tout temps chez
M. WILD , banquier , rue Grenier St Lazare
, pour les pays étrangers ;
Er chez LACOMBE , libraire à Paris , rue
Chriftine, pourla France & les pays volfins.
ACADEMIES.
Académie Françoife.
M. L'ABBÉ DELILLE ayant été élu par
MM . de l'Académie Françoife à la place
de M. de la Condamine , y vint prendre
féance le lundi 11 Juillet 1774 , & prononça
un difcours , dont nous allons citer
plufieurs morceaux.
Il fait l'éloge hiftorique de fon prédéceffeur
, de cet Académicien célèbre par
AQUST. 1774.
la variété de fes talens , par l'incroyable
activité de fon ame & la fingularité piquante
de fon caractère .
trer ;
"Sa paffion dominante fut une curiofité
infatiable. Ce doit être celle de ce petit
nombre d'hommes deſtinés à éclairer la
foule , & qui , tandis que les autres s'efforcent
d'arracher à la Nature fes productions
, travaillent à luiarracher fes fecrets.
Sans ce puiffant aiguillon , elle reſteroit
pour nous invifible & muette. Car elle no
parle qu'à ceux qui l'appellent ; elle ne fe
montre qu'à ceux qui cherchent à la pénéelle
enfevelit fes myſtères dans des
abymes, les place fur des hauteurs , les plonge
dans les ténèbres , les montre fous de
faux jours. Et comment parviendroientils
jufqu'à nous,fans la courageuſe opiniâtreté
d'un petit nombre d'hommes , qui ,
plus impérieuſement maîtrifés par les befoins
de l'efprit que par ceux du corps ,
aimeroient mieux renoncer à fes bienfaits
que de ne pas les connoître ; ne les faififfent
, pour ainsi dire , que par l'intelligence
, & ne jouiffent que par la penſée ?
Cette qualité , dis - je , fut dominante dans
M. de la Condamine , elle lui rendoit tous
les objets piquans ; tous les livres curieux,
sous les hommes intéreffans.
Giv
152 MERCURE DE FRANCE :
>
Pourrai-je le fuivre dans ces courfes
immenfes , entrepriſes à la fois par ce defir
ardent de s'inftruire & par celui d'être
utile Je le vois d'abord parcourir l'Orient
; on fe le repréſente aifément courant
de ruine en ruine , fouillant dans les
fouterrains , confultant les infcriptions
jamais plus piquantes pour lui que lorfqu'elles
étoient plus effacées ; mefurant
ces obélifques , ces pompeufes fépultures
, qui paroiffoient vouloir éternifer à la
fois l'orgueil & le néant ; par- tout pourfuivant
les traces de l'Antiquité qui femble
fe confoler en ces lieux de l'ignorance qui
l'environne , par le refpect des étrangers
qu'elle attire .
La Troade , fi fière des vers d'Homère
appela auffi ſes regards ; mais il y perdir
avec regret , les magnifiques idées qu'il
s'en étoit formées , en voyant un petit
ruiffeau qui fut jadis le Simoïs , quelques
mafures éparles dans des broutfailles ; &
il fut obligé de voir en Philofophe ce qu'il
auroit voulu ne voir qu'en Poëte . Il fit
quelque féjour à Conftantinople ; mais
un homme tel que lui dut être peu content
d'un tel féjour ; paffionné pour la
liberté , il ne pouvoit fe plaire dans un
Pays d'efclaves. Avide de connoître , il
AOUST. 1774. 153
dut être peu fatisfait d'une ville où fa
curiofité éprouva , non fans quelque dé
pit , qu'il étoit impoffible , & même , fi
j'en crois quelques anecdotes , qu'il étoit
dangereux d'y tout voir.
Mais fa paffion favorite ne faifoit que
préluder à de plus grandes entrepriſes ; il
étoit fait pour fe diftinguer de la foule des
Voyageurs. Parcourir quelques Etats de
l'Europe , connoître l'étiquette de leurs
Cours , goûter les délices du beau ciel de
la Grècè & les charmes de l'Italie ; voilà
ce qu'on appelle communément des voya
ges , & ce que M. la Condamine nommoit
fes promenades . L'Europe , où l'in-
Aluence du même climat , la fociété des
arts , les noeuds du commerce , fur-tour
le defir , plus épidémique que jamais ,
de copier la France , donnent à toutes les
Nations un air de famille ; l'Europe devoit
être bientôt épuisée par fa dévorante
avidité . Le continent même ne pouvoit
lui fuffire , & l'ambition de connoître
dans M. de la Condamine fe trouvoit aufli
trop refferrée dans un feul monde . En
1735 , il propofa le premier à l'Académie
un voyage à l'Equateur , pour déterminer,
par la méfure de trois degrés du
méridien , la figure du globe .
G▾
154 MERCURE DE FRANCE.
Sur fa propofition , quatre Académi
ciens furent nommés pour cette grande
entreprife , également glorieufe pour
eux , pour deur Souverain , & pour M.
de Comte de Maurepas , digne bienfaiseur,
pendant fon Miniſtère , des Sciences
& des Arts , qui , par une jufte reconnoiffance
, lui ont embelli le bonheur de
la vie privée , & qu'elles viennent de
céder de nouveau au befoin de l'Etat & à
J'eftime de fon Maître.
Tandis que les collègues de M. de la
Condamine fe préparoient à fupporter les
dangers & les fatigues, lui , il fe promettoit
de nouveaux plaifirs. Combien
fon coeur treffailloit d'avance de l'eſpoir
de connoître ces contrées , qui , malgré
la dégradation qu'ont cru y remarquer
dans le moral & même dans le physique,
des écrivains ingénieux , font fi fécondes
en grands & magnifiques fpectacles , où
Jes arbres fe perdent dans les nues , où les
Beuves fent des mers , où les montagnes
préfentent au voyageur , à mefure qu'il
monte ou qu'il defcend , toutes les températures
de l'air , depuis les ardeurs de
la Zone Torride jufqu'aux frimats de la
Zone Glaciale; où la Nature enfin , échauf
fée de plus près par le foleil , donne aux
ifeaux de plus riches couleurs , aux fruits
A O UST. 1774 ISS
plus de parfum , aux poifons même plus
d'activité ; prodigue à la fois fes plus admirables
& fes plus funeftes productions ,
& fes plus impofantes beautés & les plus
effrayantes horreurs.
Mais ce grand fpectacle n'étoit que la
fecond objet de M. de la Condamine. La
meſure des degrés du méridien réclamoit
d'abord tout fon zèle . Il feroit difficile de
bien peindre & la grandeur des obftacles
& celle de fon courage. »
L'Orateur fait M. de la Condamine dans
fes voyages , dans fes travaux , dans fes
aventures glorieufes & philofophiques ;
il s'écrie : vous qui voulez faire Aeurir
les fciences dans vos Etats , voilà les
voyages dignes de votre protection ; &
vous qui prétendez à inftruire les hommes
, voilà les
voilà les voyages féconds qui font
dignes de votre courage . Pourquoi vous
preffez- vous d'arranger le monde avant de
l'avoir connu , & de mettre l'incertitude
& le hafard de vos opinions entre vous &
la vérité ? Quittez les contrées déjà moiſfonnées
par la Philofophie ; il eft encore ,
il eft quelques régions intactes. Là , vous
attend un fond inépuifable d'obfervations
mouvelles ; là , vous verrez l'homme &
Gj
156 MERCURE DE FRANCE.
la terre , moitié cultivés , moitié fauvages
, luttant contre vos inftitutions &
vos arts , offrir à vos yeux l'intéreffant
contraſte de la nature brute & inculte ,
& de la nature perfectionnée ou corrompue
: hâtez vous ; déjà fon ancien empire
eft de plus en plus refferré par les conquêtes
des Arts ; déjà fon image primitive
s'efface de toute part : encore quelquetemps
, & ce grand fpectacle eft à jamais
perda . "
M. l'abbé Delille retrace avec beaucoup
d'intérêt les efforts & les écrits de M. de
la Condamine contre ce fléau terrible qui
a ravi à la France Louis le Bien - Aimé . Ce
Prince qui eut l'avantage unique d'avoir
fait jouir la France de ce que la victoire
a de plus brillant , & de ce que la paix a
de plus doux , au milieu des délices d'un
règne tranquille , au moment que des alliances
heureufes préparoient des espérances
à l'Etat , & des confolations à fa vieilleffe
, s'eft fenti tout - à - coup furpris par
ce mal contagieux , jamais plus cruel que
lorfqu'il eft plus retardé , & qui n'a rien
de plus affreux que de repouffer les carefles
du fang & les embraffemens de la nature.
Mais eft il des dangers que redoute la véritable
tendreffe ? Tandis que l'héritier
A O UST. 1774 157
du trône gémiffoit de fe voir , par la loi
facrée de l'Etat , privé des derniers foupirs
de fon ayeul , nous avons vu trois
généreufes Princeffes , victimes volontaires
, fe dévouer aux horreurs de la contagion
, pour conferver les jours de leur
père ; lui prodiguer de leurs royales mains
des fecours dont la douceur alloit jufqu'au
fond de fon ame fufpendre la violence
de la douleur & charmer les angoiffes
de la mort . Le Ciel qui nous a ravi
le père , s'eft contenté de nous faire
trembler fur le fort des enfans ; & en gémiffant
de fa rigueur nous rendons
grâces à fa clémence . M. de la Condamine
a été affez heureux pour n'être pas
témoin de notre perte & de nos alarmes ;
fans doute il auroit comme nous prié le
Ciel d'épargner à la France ces horribles
preuves de fon opinion.
>
Mais que dis-je , Meffieurs ? s'il a
échappé à un fpectacle douloureux pour
un coeur françois , il a perdu la plus brillante
époque de fa gloire ; il a perdu fon
plus beau triomphe. Le chef de l'Etat
les deux appuis de la Couronne
gufte Princeffe , fe foumettant à la fois
à cette méthode fi long temps combattue ,
dont il fut l'intrépide défenfeur : quel
moment pour lui s'il eût vécu ! Et ce mo
• une au158
MERCURE DE FRANCE.
ment , Mellieurs , non-feulement fon
zèle & fes talens l'ont hâté , mais la pénétration
l'avoit prévu . Vous me faurez
gré fans doute de rapporter les termes ,
j'oferois prefque dire de fa prophétie :
L'inoculation
, dit il , s'établira quelque
jour en France. Mais quand arrivera ce
jour ? Ce fera peut - être dans le temps
funcfte d'une cataſtrophe
femblable à
celle qui plongea la Nation dans le deuil
»en 1711. »
"Les derniers jours de M. de la Condamine
payèrent par différentes infirmités
les travaux de fes premières années . Celle
qu'il fouffroit le plus impatiemment étoit
fa furdité , parce qu'elle contrarioit fa
paffion favorite. Ceux qui favoient la
caufe de fon état ne pouvoient le voir
fans un fentiment de refpect : j'ai vu
moi-même , Meffieurs , quelque temps
avant fa mort , ce Philofophe , victime
de fon zèle pour les Sciences , avec cette
forte de vénération qu'inſpire la vue de
ces guerriers mutilés au fervice de l'Etat .
Cependant la fource de fes infirmités
en étoit le dédommagement. Dans l'honorable
repos de fa vieilleffe , il revoyoit en
efprit cette riche variété d'objets qu'i
avoit vue des yeux .
Mais fa plus douce confolation , c'étoit
AOUST. 1774. 359
T'attachement de fa digne époufe : fi jaamais
l'hymen eft refpectable , c'eft furtout
lorsqu'une femme jeune adoucit à
fon époux les derniers jours d'une vieimmolée
au bien public. La fienne aimoit
en lui un mati vertueux ; elle refpectoit
un citoyen utile. Cette impétuofité inquiéte
, qui dans M. de la Condamine
reffembloit quelquefois à l'humeur , loin
de rebuter fa tendreffe , la rendoit plus
ingénieufe. Elle le confoloit des maux
du corps , des peines de l'efprit , de fes
craintes , de fes inquiétudes , de fes ennemis
& de lui - même ; & ce bonheur
qui lui avoit échappé peut - être dans fes
courfes immenfes , il le trouvoit à côté
de lui , dans un coeur tendre , qui s'im
pofoit , par l'amour conftant du devoir ,
ces foins recherchés qu'inſpire à peine le
fentiment paflager de l'amour. »
L'orateur rend ainfi fes hommages à
l'Académie. « Ici fe trouvent réunis tous
les genres de talens , ici la tragédie & la
comédie m'offrent ce qu'il y a de plus
touchant dans la peinture des pallions
& de plus piquant dans la peinture des
mours. Ici la poêlie , tantôt peignant
avec magnificence les phénomènes des
faifons , tantôt deſcendant avec nobleſſe
à des badinages ingénieux ; l'éloquence
160 MERCURE DE FRANCE .
célébrant dans les Temples & les Lycées
les vertus des grands hommes ; les principes
des arts difcutés , leurs procédés embellis
par le charme des vers ; l'art important
d'abréger l'étude des langues , la
connoiffance profonde des langues anciennes
, la nêtre enrichie par vos ouvrages
, épurée par le commerce de ce que
la Cour a de plus grand par la naiffance ,
de plus aimable par l'efprit ; la morale
déguifée fous d'agréables fictions; l'hiftoire
écrite avec éloquence & fans partialité
; la fable , qui créée par un esclave dans
la Grèce , eemmbbeelllliiee àà RRoommee par un affranchi
, fe glorifie de devenir , entre
les mains d'un des premiers hommes de
la Cour , l'inftruction des Grands & des
Ruis tout femble m'offrir la réalité de ce
fabuleux Hélicon où habitoient toutes
les Divinités des Arts .
·
Et quelles couleurs prendai je pour
peindre cet homme qui réunit à lui ſeul
tous les gentes , qui , dans la carrière des
Lettres , après avoir , comme un autre
Hercule , épuifé tous les travaux , ne s'eſt
point , comme lui , permis de repos , & ne
s'eft point prefcrit de bornes ; dont le génie
eft également étendu & fublime , qu'on
pourroit comparer , par une image gigantefque
, s'il ne s'agiffoit de lui , à ces
A O UST. 1774. 161
montagnes , qui , non contentes de dominer
la terre par leur élévation , l'embraffent
encore fous différens noms par
l'immensité de leur chaîne.
Voyez avec quel intérêt l'orateur fe
rend l'interprète de la Nation dans le ta
bleau qu'il fait de ce jeune Monarquè
dont la bonté active a devancé nos eſpérances
, qui a effayé par des bienfaits la
douceur de régner. Augufte efpoir de la
France , jouiffez de votre gloire , jouiffez
du bonheur , que vous méritez fi
bien, de commander à des François . Tant
d'autres Princes ont des fujets , & vous
avez un Peuple , un Peuple qui reffent
pour les Rois l'ivreffe de l'amour & l'enthoufiafme
de la fidélité ; qui obéit à la ·
tendrefe , qui fe laiffe gouverner par
l'exemple. Entendez - vous ces applaudiffemens
qui vous reçoivent , qui vous
affiégent au fortir de votre Palais ?
Voyez- vous cette foule qui s'empreffe
autour de votre char ? Et lorfqu'au
milieu de ces cris d'alegreffe , ralentif
fant votre marche , charmé de voir votre
Peuple ; lui prodiguant , fans pouvoir
l'en raffafier , le bonheur de vous
voir , vous prolongez vos plaifirs mutuels
, eft- il , fut- il jamais un triomphe
que vous puiffiez encore envier ? Ces ape
162 MERCURE DE FRANCE .
•
plaudiflemens ne font point un vain bruit :
c'est le gage de notre bonheur & de notre
gloire. Un Roi avoit chargé un homme de
fa Cour de lui rappeler tous les jours
Les devoirs ; votre Peuple vous le rappelle
de la manière la plus touchante : en vous
annonçant qu'il vous aime , fes cris vous
difent affez de l'aimer , & votre coeur vous
le dit encore mieux . Pourrions nous crain
dre les flatteurs ? Mais quand vous n'en
feriez pas naturellement l'ennemi , quel
charme pourriez vous trouver à la fauffe
douceur de l'adulation , après avoir éprou
vé la douceur pure de ces acclamations fi
Batteufes ? Malheur au Souverain , qui
après avoit goûté le plaifir d'être aimé de
fes Sujets , peut voir tranquillement les
coeurs fe refermer pour lui !
La plus grande partie de ces fidèles Sujets
ne peut vous faire entendre les cris de
fon amour ; mais elle vous envoie le prix
de fes fueurs , mais fon fang eft prêt à
couler
pour vous. Déjà du milieu de la
capitale s'eft répandu dans les provinces ,
dans les villes , dans les armées , fous les
cabanes du pauvre le bruit des prémices
heureufes de vorte règne .
Bien loin de redouter votre jeuneffe ,
nous en tirons d'heureux augures. C'eſt
l'âge où l'ame fenfible & tendre s'ouvre
A O UST. 1774. 163
à l'amour du beau , & s'épanouit à la vertu.
Nous croyons voir ce moment , le
plus intéreffant de la Nature , ce moment
de l'aurore , où tout s'éveille , tout fe ranime
, tout reprend une nouvelle vie. Ce
plaifir fi touchant , de rendre un peuple
heureux , vous en favourez mieux la douceur
, en le partageant avec votre auguſte
Epoufe , qui préfente le plus beau fpectacle
que la terre puiffe offrir au Ciel ; la
beautébienfaifante fur le trône. Combien
de fois vos coeurs fe font ils rencontrés
avec délices dans les mêmes projets de
bienfaifance ! Couple augufte , autrefois
votre bonté étoit trop refferrée dans
le fecond rang de l'Etat ; eh bien ! la voilà
libre ; un vafte Empire lui ouvre une
immenfe carrière . Tous deux à d'heureufes
inclinations , vous joignez de grands
modèles : la Reine , une mère adorée
de fes fujets ; vous , un Père qui eût été
adoré des fiens , fi le Ciel ..... Mais
hélas ! me rouvrons pas la fource de nos
larmes . Il vous parle , ce Père , du fond
de fon tombeau . Mon fils , dit - il , fais :
nce que j'aurois voulu faire , rends heureux
ce bon Peuple ; je me confolois :
»quelquefois d'être deſtiné au Trône , par
l'efpérance de lui prouver mon amour
& de mériter le fen ». Vous hériterez
164 MERCURE DE FRANCE.
B
auffi de fon goût pour les lettres & les
Arts , dont la culture fuppofe toujous un
Etat heureux & floriffant ; ce font des
fleurs qui naiffent après les fruits . Vous
ne pouvez les aimer fans protéger ce Corps'
illuftre , qui , pour le louer par les
expreffions même de votre augufte Epoufe
, a fait de la Langue Françoife la langue
de l'Europe. Pour moi , qu'il daigne
adopter aujourd'hui , je me féliciterai à
jamais de vous avoir offert le premier ce
tribut académique , & je regarderai toujours
cette époque comme la plus glorieufe
de ma vie. »
Ce beau difcours a été fuivi de l'éloquente
réponse de M. l'Abbé de Radonvillers , directeur
de l'Académie ; nous allons en rapporter
quelques traits .
Vous venez prendre place parmi nous
plus tard que nous ne devions l'efpérer.
L'événement le plus funefte nous a tenus
long temps renfermés dans la douleur &
dans le filence . Bien-tôt il a entraîné après
lui d'autres fujets d'alarmes
Nous avons tremblé pour de nouvelles
Iphigénies , victimes courageufes , non de
l'ambition d'un père , mais de la piété
filiale. Trois foeurs , placées à côté l'une
AOUST. 1774 165
de l'autre fur le même autel , préparées
au même facrifice , ont vule glaive longtemps
fufpendu.... Hâtons- nous de dire
qu'il n'a pas frappé. Le même coup qui
en frappoit une , les immoloit toutes les
trois.
On commençoit à peine à refpirer
lorfqu'on apprend que les têtes les plus
élevées de l'Etat fe préparent à braver la
cruelle maladie dont nous déplorions
les ravages. A cette nouvelle , tous les
coeurs font émus , tous les efprits font partagés
....
Enfin , nos craintes font diffipées , &
diffipées pour toujours . Qu'il nous fereit
doux de nous livrer aux tranfports de la
plus vive alegreffe ? Mais dans ces jours
d'un deuil général , des tranfports de joie
ne nous fontpas permis,
La Nation n'a pas ceffé encore de donner
des larmes à fon Roi ; & l'Académie ,
qui les partage , y joint celles qu'elle doit
afon augufte Protecteur . Notre amour
eft la mefure de nos regrets : eh ! quel
Prince fut jamais plus aimé ? Ne me demandez
pas s'il fut adoré dans fa famille ;
demandez - le à tous fes auguftes Enfans
ou fi le refpect ne vous permet pas de les
interroger , jetez feulement les yeux fur
les Princefles fes filles ; vous verrez les
;
166 MERCURE DE FRANCE.
marques récentes de leur tendreffe , comme
de leur courage . Louis étoit Roi , &
il eut des amis : ne vous en étonnez pas ;
il les aimoit lui - même comme il en
étoit aimé .... »
་
Le favant directeur dit au nouvel Académicien
:«La place que vous venez prendre
aujourd'hui , étoit due à l'Auteur des
Géorgiques Françoifes. Votre poëme ,
qui a pour tous vos lecteurs le mérite
d'une verfification élégante & facile , a
encore un autre mérite pour nous : il a
enrichi notre littérature nationale . Jufques-
là Virgile ne fe trouvoit point dans
un cabinet de livres françois . Les traductions
en vers qui en ont été faites autrefois
, font oubliées , & les traductions
en profe ne font pas Virgile : une marche
lente & timide peut- elle atteindre un vol
rapide & hardi ? La profe conferve le
fond de l'ouvrage ; mais qu'est- ce que le
fond d'un ouvrage d'efprit , dépouillé de
fes plus beaux ornemens.... »
« Pourfuivez , Monfieur , vos travaux
fur l'Enéïde. Des amis éclairés , confidens
de vos ouvrages , applaudiffent déjà
à vos effais. Parcourez toute la carrière ;
le fuccès des premiers pas vous eft un garant
affuré de la gloire qui vous attend au
terme. Je fais que vous pourriez auſſi
AOUST . 1774. 167
; vous couronner de vos propres lauriers
& les vers que nous allons entendre en
feront la preuve. Mais ne penfez pas qu'en
nous donnant une Enéïde françoiſe , vous
renonciez au nom d'Auteur : traduire de
beaux vers en beaux vers , c'eſt écrire de
génie ....
Suit l'éloge de M, de la Condamine ,
qu'il peint avec autant de nobleffe que de
précifion .
"M. de la Condamine aimoit de goût
le bien public & les Sciences , comme ou
aime ordinairement les plaifirs , les honheurs
& les richeffes . C'étoit en lui une
paffion ; & quand il voyoit jour à la fatis
faire , il comptoit pour rien les obftacles
les travaux & même les dangers. Cette
paffion toujours brûlante dans fon coeur ,
s'enflammoit encore davantage par le choc
de la difpute . Alors , défenfeur inébranlable
de la vérité combattue , il la foutenoit
avec tant de chaleur , avec de fi grands
efforts pour la faire triompher , qu'on
pouvoit mettre endoute s'il auroit eu aučun
regret d'en être la victime... »
L'orateur finit par cet hommage fi intéreffant
, rendu au nom de l'Académie à
fon nouveau protecteur .
Pour remplir les devoirs de la place que
j'ai l'honneur d'occuper aujourd'hui , j'ai
168 MERCURE DE FRANCE .
vu.
commencé mon difcours par les regrets
dûs à l'augufte Protecteur que nous avons
perdu ; je le terminerai par l'hommage
que doit l'Académie dans cette première
féance publique, à fon nouveau protecteur.
Aurefte , Meffieurs , n'attendez pas de
moi le langage étudié d'un orateur qui
emploie les couleurs de l'éloquence ; je
parlerai le langage fimple d'un témoin
qui dépofe fidèlement ce qu'il a
Ayant eu l'honneur d'approcher ce Prince
pendant long-temps , la vérité que je devois
par état lui dire à lui - même , je vous
la dirai de lui avec la même fincérité. La
juftefle d'efprit , la droiture de coeur ,
l'amour du devoir ; telles font les qualités
principales dont le germe s'eft montré
dans le Roi dès fon enfance , & que
vous voyez le développer tous les jours,
depuis fon avénement au Trône . Il en est
d'autres , non moins importantes pour
fa gloire & pour notre bonheur , que vous
verrez dans les occafions fe développer
également . Ami de l'ordre , il maintiendra
le refpect pour la religion , la décence
des moeurs , la règle dans toutes les
patties de l'adminiftration . Ennemi des
frivolités , il dédaignera un vain luxe ,
de vaines parures , un vain étalage de difcours
AOUST. 1774. 159
cours fuperflus. Ne craignez pas que la
louange l'enivre de fon encens . La louan
ge , dès qu'elle approchera de l'adulation
, n'arrivera pas aifément juſqu'à lui .
Loifque les hommages dûs au Tròne ne
lui ouvriront pas l'entrée , il faura
repouffer en l'écoutant avec un air de
froideur & peut être d'indignation . D'or
dinaire on dit aux Rois de fe garder des
flatteurs : aujourd'hui il faut dire aux flatteurs
de fe garder du Roi . Cependant
être Roi à dix-neuf ans ! Mais rappelezvous
, Meffieurs , que c'eft à dix- neuf
ans précisément que Charles le Sage , le
Reftaurateur du royaume , prit en main
les rênes du Gouvernement . Puiffent nos
neveux , après l'expérience d'un long rè
gne , donner à Louis XVI le même furnom
que nos ancêtres ont donné à Charles
V
Ces difcours que le Public a entendus
avec fenfibilité, ont été faivis de la lecture
que M. l'Abbé de Lille a faite de fa Satire
fur le Luxe ; Poëme rempli de traits ad
mirables & énergiques contre le luxe &
des vices qu'il occafionne.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
SPECTACLES.
OPER A.
L'ACADÉMIE royale de Mufique continue
les repréfentations du Carnaval du
Parnaffe avec fon Prologue. Ce ballet eft
compofé d'airs agréables & faciles tant
pour le chant que pour les danfes qui fe
répètent & fe retiennent par les Spectateurs
, mais qui , en leur donnant le plaifir
de prévenir ou de fuivre l'acteur & l'orchefte
, leur ôtent le piquant de la nouveauté
& le charme de l'exécution d'une
mufique plus forte & plus expreffive .
Mile Rofalie joue avec beaucoup d'art
& de gaieté le rôle de Thalie en l'abfence
de Mde l'Arrivée . M. le Gros chante fupérieurement
le rôle d'Apollon , fi favorable
à fon organe , le plus brillant & le
plus flatteur que l'on puiffe entendre . On
ne peut trop applaudir la danfe noble &
impofante de Mlle Heinel ; l'élégance &
la perfection de la danfe de Mile Guimard;
l'étonnante vivacité & la gaieté de
Mile Perlin .
Mile Mallet a débuté à ce théâtre pour
A O UST. 1774. 17 !
le chant. Elle a fait entendre une voix
agréable , flexible & étendue , quoique
retenue encore & gênée par la timidité &
Par le peu d'habitude du chant dramatique.
- COMÉDIE FRANÇOIS E.
LES Comédiens François continuent de
jouer le Vindicatif , drame nouveau en
cinq actes & en vers , de M. Dudoyer.
Quelques changemens faits au rôle du
Vindicatif, quelques adouciffemens dans
les traits un peu trop marqués de ce caractère
, quelques corrections dans ce
drame , en rendent la repréſentation plus
intéreffante.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont donné le
lundi 18 Juillet , la première repréſentation
de la Fauffe- Peur , comédie nouvelle
en un acte, mêlée d'ariettes ; les paroles
font de M. M *** ; la mufique eft
de M. Darcis le fils , le même qui a fair ,
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
il y a quelques années , la muſique du Bat
mafqué.
-
>
La Marquife de ** , jeune veuve , a
eu l'imprudence d'écrire quelques lettres
au Chevalier de ** dont celui- ci veut
profiter pour le donner l'air d'un homma
à bonnes fortunes. Mais comme il a beaucoup
d'amour - propre , il tombe facilement
dans les piéges tendus à la vanité.
La Comteffe de ** , d'accord avec la Marquile
, feint de l'amour pour le Chevalier
& parvient à lui faire facrifier ces lettres
qu'elle rapporte à fon amie . Alors la Mar.
quife fonge au moyen de fe venger du fat &
de le perfiffler. Elle lui écrit & lui donne un
rendez- vous . Cependant le père de la Marquife
eft alarmé de la jeunefle de fa fille ;
inais il eft bientôt rafuré quand elle lui
dit que fon projet eft de faire l'acquifition
de la Terre où elle fe trouve , & de
choifir , le jour même , un époux qu'elle
ne veut pas encore nommer , mais dont
le choix lui fera honneur. Ce futur eft le
Marquis de qui prend d'abord de la
jaloufie & qui entre enfuite dans les
projets de la Marquife, pour punir le Chevalier.
Un M. Raille le croit aimé & vient
faire parade du talent qu'il a d'imiter l'Allemand
, l'Anglois , le danfeur , le chanteur
Italien & François ; la Marquife s'a
**
"
AQUST. 1774. 173
mufe de lui , mais fans lui donner d'efpérance,
Le Chevalier arrive plein de
confiance & de fuffifance. La Marquife
feint la douleur & le dépit d'une amante
trabie. Le Chevalier la traite légèrement .
Alors on apporte des glaces ; & quand
elles font prifes , la Marquife dit au Chevalier
qu'elle n'a pa foutenir fa perfidie ,
& qu'elle s'eft empoisonnée. Le Chevalier
dit en riant que c'eft porter trop loin
un amufement , & lui donner une fin trop
tragique ; mais il eft lui - même fort épouvanté
, quand la Marquife ajoute qu'elle
s'eft auffi vengée de lui , & que la glace
étoit préparée pour le punir . La Marquife
fe fauve. Le Chevalier crie au fecours ; il
croit déjà fentir l'effet du poifon . Lesgens
de la Marquife viennent au bruit , & concourent
à perfiffler le chevalier. Arrive auffi
M. Raille déguifé en médecin , qui joue
parfaitement fon rôle pour inquiéter &
pour impatienter cet amant. Le prétendu
médecin fait venir le corps de la Pharmacie
; & la Marquife elle - même paroît
brillante de ſanté & de gaieté. Le Chevalier
voit alors qu'il eft joué ; M. Raille
fe découvre & fe moque auffi de l'amant.
Un petit apothicaire , forti d'un grand
mortier, chante au Chevalier d'avaler cette
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
fâcheufe pilule. Enfin la Marquife n'attend
plus que leMarquis pour déclarerfon choix.
Le Marquis ne paroît point ; on vient au
contraire annoncer qu'il s'eft rendu l'acquéreur
de la terre que la Marquife vouloit
acheter ; & fes vaffaux arrivent pour
lui faire hommage ; mais il s'empreffe
bientôt lui même de rendre fes devoirs à
la Marquife , & d'accepter fa main . Le
Chevalier & M. Raille fe retirent confus.
La pièce fe termine par le confentement
que le père de la Marquife donne à fon
choix . On chante des vaudevilles .
Cette pièce n'a eu qu'un foible fuccès.
L'action a paru languir & avoir peu d'intérêt
; les perfonnages ont un caractère indécis
; les fcènes font peu liées . C'eft un
plan en général qui a paru mal conçu &
foiblement exécuté , quoiqu'il y ait des
détails affez comiques , comme l'ariette
de M. Raille , qui parodie d'une façon
plaifante différens caractères. On s'eft
- auffi amufé de l'inquiétude du fat , qui fe
croit empoisonné .
La musique eft d'un très jeune homme
qui annonce du talent ; qui a de la mémoire
& de l'adreffe , mais dont le ſtyle
n'eſt pas encore formé , comme il pourra
l'être avec l'âge par l'expérience , par l'obA
O UST. 1774. 175
fervation de la nature , par le confeil des
habiles maîtres & par une étude réfléchie.
à ce
M. Grétry & d'autres habiles maîtres
ont accoutumé le Public à entendre ,
théâtre , une mufique tout - à tour pittorefque
, éloquente , expreffive & paffionnée
qui fait imiter avec précifion & fe
montrer la fidelle interprète des fentimens
& des paffions . Ce n'eft plus un art dans
lequel le compofiteur puiffe procéder au
halard & offrir des traits vagues & indécis
; on exige à préfent que le muficien
ne laiffe dans fes compofitions rien de
froid ni d'équivoque . On veut fentir partout
dans les compofitions muficales cette
vérité embellie qui eft le fecret du génie
& le charme de l'art imitateur .
Les acteurs qui ont joué dans cette pièce
font M. & Mde Trial ; Mde Moulinghen
, MM . Julien , Suin & Meunier. Ils
ont mis dans leur rôle beaucoup d'intel
ligence & de vérité.
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
NOTICE fur M. Hulin , Miniftre du feu
Roi de Pologne , Duc de Lorraine &
de Bar.
MESSIRE Jacques Hulin naquit à Paris le 20
Octobre 1681 , fur la paroifle de St Gervais , &
fut baptifé le lendemain 21 dans cette Eglife.
M. Jacque Hulin fon père étoit un des Officiers
de Monfieur , Duc d'Orléans . M. Hulin fit fes
études avec le plus grand fuccès . Il les finit de
bonne heure.
Il fe diftingua d'abord par fon application ,
fon
intelligence , fon exactitude & fon extrême modeftie
, ainfi que par fa parfaite probité : vertus
qu'il a confervées toute la vie. Il étudia au colfége
des Quatre- Nations , ainfi que fes deux frères
décédés dans l'état eccléfiaftique il y a plus dé
quarante à cinquante ans.
Il excella fur-tout dans fes premières années
dans la philofophie qu'il étudia fous le célèbre
Pourchot , qui fut fon maître & fon ami. Mais la
partie de la philofophie qu'il aima de prédilection
fut la logique , ainfi que la morale qu'il
étudia toate fa vie en politique & en philofophe..
Né avec un coeur parfait & un efprit droit &
pénétrant , il n'eftimoit rien plus que l'exactitude ,
la juftefle de l'efprit & celle des fentimens.
Il étudia quelques années en théologie , ſe fit
tonfurer , prit fes degrés en droit , & pofléda
quelques bénéfices qu'il quitta quelque temps
après.
A O UST. 1774. 177
Sa rare prudence le fit bientôt goûter & rechercher
des Miniftres qui l'affocièrent au foin des
affaires étrangères. Il y brilla. Voici ce qu'écrivit
, le 30 Juillet 1730 , à ſon ſujet , M. de Chauvelin,
Garde des Sceaux de France , au Miniftre de
la Cour d'Espagne.
« La maladie confidérable de M. le Marquis de
»Brancas , Ambafladeur du Roi auprès du Roi
ad Efpagne , pouvant , Monfieur , être très lonague,
& les affaires à traiter entre les deux Cours
étant à un point où le moindre délai feroit trèspréjudiciable
aux intérêts de l'un & de l'autre
je fais partir , fuivant les intentions du Roi ,
M. Hulin qui aura l'honneur de rendre cette
lettre à Votre Excellence , par laquelle je vous
andemande pour lui toute créance , & de lui procurer
celle de Lours Majeftés Catholiques , dans
pele cas qu'Elles jugeroient à - propos de le faire
mapprocher d'Elles & de l'entendre. Sa faceffe &
fon intelligence éprouvées depuis longtemps ,
m'affurent que Votre Excellence le jugera digne
du choix qui a été fait de lui , pour , dans tous
ples cas que M. le Marquis de Brancas feroit
malheureusement hors d'état de fuivre les affaipores
, de le fuppléer , autant qu'il fera poffible. H
eft en effet très inftruit de tout ce qui a rapport
paux conjonctures préfentes fur lesquelles j'espère
que Votre Excellence ne fera point de difficulte
de s'expliquer à lui avec une confiance propor
ptionnée à celle que nous avons ici en fes bonnes
qualités , fes talens & fes connoiffances. » Quel
éloge , & par quelle bouche !
M. Hulin en effet fut revêtu des pleins - pouvoirs
de S. M. , & eut grande part au luccès . Auffi
Jui en marqua -t-Elle fa fatisfaction dans l'honorable
brevet de penfion qui lui en fut expédié
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
auffi-tôt après cette légation finie en 1733. Le
Roi Louis XV , de glorieufe mémoire , ce Prince
fi chéri , a fait lui-même l'éloge de fon Miniftre
"dans la lettre que S. M. écrivit au Roi de Pologne
, Duc de Lorraine & de Bar fon beau - père ,
Te 17 Avril 1737 .
«Monfieur mon Frère & Beau - Père , tout ce
qui me procurera des relations plus fréquentes
avec vous me faiſant beaucoup de plaifir , vous
ne pouvez douter de celui avec lequel j'ai appris
que vous avez nommé le fieur Hulin pour
réfider auprès de moi , en qualité de votre Miniftre.
Les motifs qui vous ont déterminé à le
choifir pour cet emploi augmentent les difpofi→
tions dans lefquelles je fuis de donner une entière
créance à tout ce qui me fera dit de votre
part. Quoique je fois tres content des fervices
que le fleur Hulin m'a rendus juſqu'à préſent ,
je le ferai encore davantage , fi je le vois s'attacher
autant que je l'espère à vous confirmer dans
l'idée que vous devez avoir de mes tendres fentimens
pour vous , &c.»
Après la mort du feu Roi de Pologne , Duc de
Lorraine & de Bar , le Roi marqua à M. Hulin la
fatisfaction que S. M. reflentoit des fervices qu'il
avoit rendus pendant tant d'années au feu Roi de
Pologne fon beau - père , par une lettre , une tabatière
enrichie du portrait de S. M. , & par un
brevet d'une penfion de fix mille livres."
Pendant plus de trente ans M. Hulin a joui de
la confiance entière du feu Roi Staniflás , de la
Reine & de la Reine de Pologne! Plufieurs lettres
de S. M. Polonoife l'ont établi lon Miniftre Pléinipotentiaire.
1 la furvit d'abord à Meudon, puis
à Chambord , enfuite à Lunéville , & enfin il a
réfilé depuis pendant la vie du Roi le Bienfaifant,
A O UST. 1774. 179
2
Paris , en qualité de fon Miniftre auprès du Roi,
à la fatisfaction de Leurs Majeftés.
Il devint l'intime ami de tous les Seigneurs de
Pologne , & autres attachés au Roi de Pologne
fon maître; du Duc Offolinski , de l'illuftre Maifon
de Sapieha , de celle de Jablonowski , du
Comte de Potoski , Palatin de Beltz ; de M. le Maréchal
de Bercheny , & c.
Il fut d'abord envoyé de la Cour de France dans
la plupart des Cours de l'Europe , dont il favoit
parfairement les langues , fur tout le Ruffe , l'Allemand
, l'Espagnol , le Portugais , l'Italien &
l'Anglois , & c.
Il a donné fes manufcrits ruffes & polonois à
M. le Docteur Sanchez , ancien premier Médecin
de l'Impératrice de Ruffie , fon ami. Il poffédoit
éminemment la langue , ainfi que tous les auteurs
Grecs & Latins , & fut l'ami de tous les gens -delettres
, de tous les lavans & des artiſtes les plus
habiles. Ayant mis dans les premières tontines ,
il n'a joui de fes revenus que pour en faire part
aux malheureux & pour obliger fes amis. Ses
jours n'ont été qu'un titlu de bienfaits . Par fon
teftament il récompenfe fes domeftiques , n'oublie
point les pauvres ; laifle un prix pour l'agriculture
; une fomme pour faire apprendre des métiers
, & il s'eft rendu à lui - même le doux témoignage
qu'il a donné des marques de fon eftime à
tous les amis de fon vivant ou par fes dernières
difpofitions.
Vers fes derniers jours , il a pleuré la perte de
Louis le Bien- Aimé , en difant : J'ai trop vécu !
Son ame s'eft épanouie en voyant Louis XVI ,
arrière- petit- fils du Roi Staniflas fon maître , fur
le trône , cejeune Roi fi fage & fi précieux ; & ne
H vj
180 MERCURE DE FRANCE .
4
pouvant foutenir une extrême douleur & une joie
fi fenfible , il est mort comme un flambeau qui
s'éteint , après avoir reçu le Viatique le 28 Mai
dernier , fur les deux heures après - midi ; il a été
inhumé en l'Eglife royale de St Germain l'Auxerrois
la paroifle , dans fa 93. année , le 29 Mai
1774 , fur les neuf heures du foir , univerfellement
honoré , cftimé & regretté .
LETTRE de Madame de Laiffe , en réponfe
à la critique de Mde la Baronne
de Prinfen , dans le Journal des Dames
du mois de Juin.
Voulez -vous bien , Madáme , agréer les marques
publiques de ma reconnoiffance & de mon
admiration. Une jolie femme ou un Abbé peuvent
feuls mettre dans une critique très fage
d'ailleurs , autant de douceur , & un coloris auffi
frais qu'il eft riant. La meilleure de toutes les
critiques , Madame , c'eft de comparer mon
ouvrage au vôtre : l'analyfe que vous faitesde
mes contes eft préfentée d'une manière fi
agréable , que me faifant illufion pour un moment
, j'ai ofé les croire bons : mais bientôt
ramenée par vos douces & judicieuſes réflexions
je les ai vus tout auffi mauvais que vous paroiffiez
defirer qu'ils foient trouvés . Guérie de mon
erreur, j'ai fenti augmenter, s'il eft poffible, la
haute eftime que déjà vous m'infpiriez .
Puis -je , Madame , fans yous déplaire , vous
préfenter quelques réflexions ? Vous reconnoîtrez
leur ineptie ; elle vous confirmera dans l'idée
A O UST. 1774. 181
que mon ouvrage vous a donnée , Madame ,
ma manière de voir.
de
Le premier de mes contes vous paroît tour
à fait ridicule , les objets dégoutans ; les faits
dénués de vraisemblance : voilà par où commence
le jugement que vous en portez . Ces
expreffions font nobles ; elles ont une certaine
douceur qui va à l'ame. On peut juger par
elles du fang froid que Madame de Prinfen a
mis dans fon travail : auffi trois mois le font- ils
paffés , avant qu'elle ait voulu donner au public
cette importante analyſe. Moins conféquente , j'y
réponds à l'inftant .
que
Ces deux feuls objets de votre jufte critique ,
Madame , m'ont paru préfenter, d'une manière
vraie , une oppofition de façon de penfer
faite pour intéreffer. Julie , femme d'un catactère
doux , fenfible , vertueufe , fans prétentions
, eft à mes yeux telle que je voudrois
toutes les femmes fuflent , pour faire le bonheur
de ceux auxquels le fort les lie ; telle que
je voudrois être , & comme je vous vois , Madame
; au moins ne vous plaindrez-vous pas
de mes yeux ) . Eléonore eft un monftre : oh !
vous avez raifon Madame ; mais ce monftre
dans mon anecdote fe punit de fon fortfair ,
tandis que les vertus de Julie font récompenfées
par un bonheur conftant . Je croyois , Madarne
que le but de tout ouvrage moral devoit être
de mettre fous les yeux du lecteur le vice
puni & la vertu triomphante ; tels ont du
moins penfé nos meilleurs Poëtes . Racine
même a ofé peindre la vertu malheureufe ;
c'eft cependant le feul qui ait ôté à la
Tragédie ce qu'elle a de terrible. On voit
182 MERCURE DE FRANCE.
Hypolite , le vertueux Hypolite dans la Tragédie
de Phèdre , périr malheureuſement ; le
Comte d'Effex , dans Corneille , condamné à
la mort par
une Reine plus ambitieufe que
tendre. Crébillon , plus noir , a préfenté des
objets qui doivent vous paroître odieux ,
Atrée & Thiefte.... ho ! Madame , vous n'auriez
jamais pu vous réfoudre à lire juſqu'à la
fin de telles horreurs; Mahomet du grand
Voltaire a dû vous faire frémir.
Je vous vois d'ici fourire & vous écrier :
eft-elle affez vaine cetre petite perfonne ; elle
ofe fe comparer aux plus grands génies , ( &
fon genre à celui de ces illuftres mortels ! )
eh non , Madame je me :
mets à ma place ;
mais parlons du genre ; il faudra fans doute
jerer au feu tous les romans de l'Abbé Prévost ,
l'admirable Clarice , les romans Anglois , l'inimitable
M. Marmontel même dans quelquesns
de fes contes. En vérité , Madame , il
faut toute ma confiance en vous , pour que je
puiffe croire ce que vous écrivez . Mais pourquoi
votre franchiſe , Madame , ne vous a - t- elle
pas permis de me donner de mon ouvrage
l'idée que vous voulez infpirer au Public ? Avec.
quelle reconnoiffance j'aurois reçu cet avis
charitable ! Les grâces qui accompagnent tout
ce que vous dites , me l'auroient rendu plus
agréable encore : mais votre bouche , tant accoutumée
à peindre le fentiment & fes douces
expreffions, ne fçait point s'ouvrir pour condamner.
1
Vous blâmez ma manière d'écrire : oh ! je
me la juftifierai point ; mais ce dont je ne puis
m'empêcher de demeurer convaincu , c'eft
A O UST. 1774. 183
qu'avec ma manière d'être , il eft impoffible
de préfenter un tableau dégoûtant & bas ; l'ame
, Madame › perce travers ce que l'om
écrit : il me femble que dans mon ouvrage
on y voit la mienne ; & c'eft ce qui me le fait
aimer.
Mon fecond conte , qui a pour titre : le
bonheur n'eft pas impoffible , vous paroît plus
mauvais que le premier , fa morale monftreufe
Ah ! Madame , de quelle délicatefle , de quelle
fineffe d'organe, yous doua la Nature Ce
préfent peut être funefte à votre bonheur ; vos
tre converfation gaie & pleine de faillies
eft moins févère que votre jugement ; c'eft
fans doute par pitié pour les oreilles groffières
qui vous écoutent avec tant de plaifir ..
Voilà ce qui fait la fupériorité.. (
>
Vous prétendez , Madame , qu'un homme
affez infortuné pour s'être rendu coupable une
fois , ne peut jamais être heureux ? Je ne fuis
plus étonnée qu'il y ait tant d'êtres mécontens ;
je croyois , moi , fimple créature, que des années
de repentir, une fermeté conftante dans le bien ,
pouvoient réparer autant qu'il eft en foi , le mal
paffé , & aflurer la félicité à venit.
1.
Les dangers d'une mauvaife éducation .
Ce titre ne vous paroît pas mieux rempli que
les autres c'efttune preuve bien certaine, Madame
, de mon peu de lumières ; je vais en
quatre mots peindre Mademoifelle de .
Cette fille en fortant des mains de fa nourrice,
paffe dans celles d'une tante Abbelle : loin
d'être contrariée dans fes goûts, on y applaudit ,
#
..... a
184 MERCURE DE FRANCE.
fes défauts augmentent avec l'âge , & l'éducation
n'y met point de frein ; nul principe ne
lui eft inculqué : à dix ans , à peine fçait - elle
lire, le premier ufage qu'elle fait de cette fcience,
c'eft de fire des romans qui échauffent fon
imagination & lui donnent une idée de l'amour ,
qui n'exifta jamais que dans ces livres dangereux:
fes actions répondent à l'inconféquence
de fes idées & à fon peu de principes ; elle croit
que la beauté fuffit pour mériter tous les hommages.
Combien de femmes ont été féduires
par cette folle idée , ont négligé ce qui pou
voit les rendre aimables , lorfque le règne de
la beauté feroit paffé ! Voilà , Madame , ce que
J'ai voulu peindre ; plaignez mon ineptie en
voyant combien j'ai manqué mon bat.
Oh! comme vous traitez mon orgueilleux: un
fot , Ini En ce cas il l'eft dans le conte feulement
: il pourroit l'être près de vous , Madame
; à mes yeux , c'eft une créature respectable ,
& , malgré les défauts , dans les fiens on voit
fon ame; elle eft belle ; & fa figure l'eft auffi.
Je l'ai mal peint , fi vous ne le jugez pas fait
pour exciter l'envie : j'ai des preuves contraires ;
Eliante eft une femme honnête & fimple ,
aimant la vertu , & qui ne condamna jamais
perfonne fon mari , cependant ( c'eft dans
l'ordre ) . Elle a cru , & je pense qu'elle avoit
raifon , que les parens de l'orgueilleux devoient
exciter fa pitié : c'eft le fentiment que les méchans
infpirent aux bons ; mais qu'il ne devoit
jamais les revoir , parce qu'ils avoient cherché
à lui ôter l'honneur .... Un calomniateur n'eftil
pas un être plus vil qu'un affaffin ?
Dans la jeuneffe du François , vous ne voyez ,
A O UST. 1774- 185
?
Madame , que le portrait de la première femm
du monde , & vos regards ne font point frappés
des étourderies du jeune homme dont j'ai fait
le portrait ; je l'ai donc toujours peint fage
Je croyois au contraire l'avoir préſenté comme
un être léger , tantôt efclave d'une coquette ,
qui , d'un homme brave , penfe faire un lâche ;
tantôt entraîné au vice par la fociété des gens
de fon âge , puis enfin ramené à la vertu par
la vertu même , fous le voile des grâces ; c'eft
la marche ordinaire . La Dame de Jomville eft
auffi rare que mon Eliante je n'ai vu en elles ,
que ce que toutes les femmes devroient être .
Je n'ai jamais defiré le don de l'efprit: au
contraire , je l'ai jufqu'ici regardé comme un
préfent fouvent nuifible au bonheur ; mais ,
depuis que je vous lis , Madame , j'ai plus
d'une fois gémi de n'en avoir pas aflez pour
fentir toute la fineſſe & la jufteffe de vos penfées
dans ce moment ci , Madame , fur- tout,
il eft bien cruel pour moi de ne pouvoir lé
gèrement piquer votre amour propre : alors une
difpute agréable s'éleveroit entre nous ; rien
ne feroit plus plaifant pour le Public , mais hé
las ! je ne fais que vous admirer.
Je viens encore de faire un ouvrage qui bientôt
paroîtra le titre avoit précédé mon travail
, comme j'ai fait jufqu'ici ; mais je l'ai
vite effacé , en lifant votre critique , & j'ai mis
à fa place ouvrage fans titre ; Minerve le don
nera : le Public jufte , quelquesfois févère , aura
bien -tôt nommé Madame la Baronne de
Prinfen .
Ou vous n'avez pas pris la peine de lire
mon Epître au fexe qui vous doit sa gloire,
186 MERCURE DE FRANCE.
ou vous n'avez pas cru , Madame , à ma fincérité
; fuffiez vous toutes , ai - je dit en la
terminant , plus belles , plus fpirituelles , plus
aimables que moi , je n'envierai aucun de ces
avantages , fi je puis dire avec vérité : oui ,
j'aime la vertu & j'en fuis la loi , tout autre
éloge ne fauroit me toucher. J'espère que
vous ne dédaignerez pas , Madame , l'aflurance
de ma vénération profonde & de l'admiration
réfléchie avec laqueile je fuis ,
La plus humble & la plus foumife
de vos fervantes ,
AParis , le 4 Juillet.
DE LAISSE.
COSMOGRAPHIE.
M. FRESNEAU Inftituteur de l'Academie
de enfans à Verfaillles , vient de
faire graver fon fon petit Atlas élémentaire,
aftronomique , géographique & hif
torique , adapté à la méthode , faifant
partie des tableaux de fon A. B. C. Cet
Atlas compofé principalement pour l'inftruction
des enfans confiés à fes foins ,
peut également fervir avec fuccès aux
perfonnes qui defirent s'inftruire des élé
mens de la Cofmographie. Il eft format
in- 8°. avec des explications. Prix 3 liv.
broché , & 4 liv. enluminé à la manière
Hollandoife.
A O UST. 1774. 187
On le trouve à Paris chez la veuve
Hérillant Imprimeur du Roi , & chez
Fortin Ingénieur-Mécanicien du Roi pour
les globes , rue de la Harpe ; à Verſailles
chez l'Auteur de l'Academie des enfans ,
& chez Blaifot au Cabinet Littéraire .
ARTS.
GRAVURES.
I.
LA MELANCOLIE , Eftampe nouvelle
gravée avec beaucoup de foin dans
la manière du crayon à la fanguine , par
l'éponſe de M. Maffard , d'après un defin
de M. Greuze Peintre du Roi ; cette
eftampe a huit pouces de hauteur & fix
de largeur. La mélancolie eft perfonnifiée
par une femme feule affife fur un banc
& dans l'attitude de la méditation . A
Paris , chez Maffard Graveur , rue St.
Hyacinthe , porte St. Michel , vis à - vis
le Serrurier.
I I.
Jeanne d'Arc , portrait gravé par M.
le Mire , fur un ancien tableau de l'Hôtelde-
Ville d'Orléans , & préfenté à M. de
188 MERCURE DE FRANCE.
Cipierre , Intendant d'Orléans. Ce portrait
de quatre pouces de hauteur fur trois
environ de largeur , eft gravé avec beaucoup
d'art & de délicatefle. Prix 24 fols.
A Orléans , chez Couret de Villeneuve
fils , Libraire ; à Paris , chez Maigret
Marchand d'Elampe , rue St. Jacques.
I I I.
Portrait en Médaillon de Marie-Thérefe
, Impératrice Douairiere , Reine de
Hongrie & de Bohême , mère de Marie-
Antoinette Reine de France.
Autre de Marie Leczinfca , Princeffe de
Pologne , époufe de Louis XV , Reine
de France & de Navarre , morte à Verfailles
le 24 Juin 1768 , âgée de 65 ans.
Ces deux portraits ont été deffinés &
gravés par le Beau. Prix chacun 12 fols
chez l'Auteur , rue St. Jacques , maiſon
de Madame Duchefne Libraire .
I V.
Vue de l'explosion du magafin à poudre
d'Abbeville , le 2 Novembre 1773 , dédié
à M. le Comte de Mailly ; eftampe de
16 pouces de largeur & 14 de hauteur.
AOUST. 1774. 189
Ce défaftre eft reprefenté avec une vérité
capable d'infpirer l'effroi , & doit faire
defirer que ces magasins à poudre foient
écartés des habitations des citoyens dont
la tranquillité & la fûreté paroiffent préférables
à toute autre confidération .
L'eftampe est très bien gravée par M.
Macret d'après un tableau de M. Choquer.
Elle fe trouve à Paris, chez M. Aliamet,
graveur du Roi , rue des Mathurins,
vis à- vis celle des Maçons .
MUSIQUE.
I. .
M. le Chevalier Gluck a temis Orphée
en partition avec les paroles Françoifes ,
avec beaucoup de changemiens & plufieurs
airs ajoutés aux divertiffemens . La gra
vure de cette partition eft proposée pat
foufcription par M. le Marchand
Marchand de Musique , rue Froidmenteau
.
Meffieurs les Soufcripteurs ne payetont
que 16 liv . Le Prix de la partition
fera de 21 liy . On ne recevra des foulcriptions
que jufqu'au 10 d'Août , chez
190 MERCURE DE FRANCE.
le fieur le Marchand feulement . On trouvera
chez lui & à la Salle de l'Opéra les
petits airs d'Orphée , & tous les ouvrages
de M. Gluck.
I I.
Ouverture de Julie arrangée pour le clavecin
ou le forte- piano avec accompagnement
d'un violon ad libitum , par M.
Benaut , Maître de Clavecin. Prix 2 liv.
8 fols.
A Paris , chez l'Auteur , rue Gît le coeur
la feconde porte à gauche en entrant par
le Pont- nepf, & aux adreffes ordinaires.
I II.
Six fonates pour le piano forte avec
accompagnement d'un violon , fuivies de
remarques fur les deux genres de Polonoifes
, & de fix Ariettes avec accompagnement
pour le même inftrument .
Compofées par Valentin Roezer , oeuvre
X. Prix 7 liv . 4 fols. chez l'Auteur , rue
Froidmenteau , maifon de M. Lamy Hor.
loger , & aux adreffes ordinaires de Mufique.
A O UST. 1774. 191
LETTRE de M. Patte , fur la préparation
du nouveau mortier découvert par M.
Loriot , à M. *** .
Vous entendez , dites -vous , parler fi diverſement
du nouveau mortier de M. Loriot , que
vous defirez favoir ce que j'en penfe avant de
vous déterminer à fon emploi ; il m'eft aifé , Monfieur
, de vous fatisfaire , & même ce que je vous
dirai à cet égard peut mériter d'autant plus votre
confiance, que j'ai oblervé avec toute l'attention
dont je fuis capable la plupart des travaux qui
ont été faits depuis peu à Paris & dans les environs
avec ce mortier.
Toute la différence entre le nouveau mortier
& le mortier ordinaire confifte , comme vous favez
, à ajouter dans ce dernier une certaine portion
de chaux vive nouvellement cuite & réduite
en poudre ; c'eft uniquement de la manière de
faire cette addition que dépend tout fon fuccès.
Il eût été fans doute à defirer que pour faciliter
de toutes parts l'ufage de cette découverte , au lieu
de fe borner , comme on a fait , à expoſer fimplement
fa compofition dans le mémoire qui a été
publié à ce fujet, on fe fût encore attaché à mettre
les gens
de l'art qui ne font pas à portée de voir
employer ce mortier , en état de le préparer fans
aucun autre fecours , & que l'on fût entré dans
dans tous les détails néceflaires à ſa manipulation
, lefquels ne font rien moins qu'indifférens
à la réuffice ; j'espère que vous me laurez gré d'y
Luppléer , non-feulement parce que cela me met192
MERCURE
DE FRANCE
.
tra à même de vous mieux motiver mon fentiment
fur cette découverte , mais auffi parce que vous pourrez alors éclairer en connoillance
de
caule les travaux que vous ordonnerez
en ce
gente,
Perfonne n'ignore que pour obtenir de bon mortier , fuivant le procédé ordinaire , il faut al- lier à - peu- près les , foit de bon fable de rivière
, foit de bon ciment compofé de tuile concaflée
bien cuite avec un tiers de chaux de bonne qua- lité , convenablement
éteinte ; & corroyer le tout enfemble avec le moins d'eau poffible , de façon à opérer un parfait mélange. En partant de cette
opération bien connue , voici ce qu'il convient d'ajouter fuivant la méthode de M Loriot : il
faut fe procurer de la pierre-à- chaux nouvelle- ment cuite , & fur- tout très - bien cuite ; c'eſt une
attention importante
à faire en pareil cas , vu que les chaufourniers
, pour épagner le bois , négli- gent fouvent de la faire cuire aflez . Afluré de la nouveauté & de la bonté de la chaux , on fait pie Jer ou écrafer fucceffivement
la pierre- à- chaux fur les dalles ou le pavé d'un magaſin deſtiné pour cet objet , avec des pilons de bois faits en
côned'environ trois pieds de longueur , & garnis
d'une plaque de fer par le gros bout qui a 3 ou 4 pouces de diamètre. Après en avoir réduit une certaine quantité en poudre ; comme il fe trouve
mêlé parmi cette poudre nombre de pierrailles
étrangères à la chaur,ou qui n'ont point été écra fées , on en fait la léparation en mettant le tout dans un bluteau que l'on meut avec une mani- velle : on récueille la poudre tombée ſous le blu- teau dans une boîtes enfin l'on rejette ce qui n'a pu paffer, pout être éteint avec la chaux du
mortier ordinaire.
Quand
A O UST. 1774. 193
Quand on a réduit à- peu - près la quantité de
chaux en poudre dont on prévoit avoir beſoin
pour quelques jours , il ne s'agit que d'en mettre
fucceffivement une portiondéterminéedans chaque
augée de mortier ordinaire. Il eft à remarquer que
l'ange dont on fe fert communément dans ces
fortes d'ouvrages eft plus grande que celle ufitée ,
& pourroit contenir à peu près 2 pieds cubes de
mortier, mais qu'on fe contente d'en mettre environ
un pied cube 4 , afin de laifler de la płace
pour le corroyer de nouveau dans cette auge , ce
qui fe fait avec des espèces de truelles qui ont des
manches de 4 ou 5 pieds de longueur : toutes les
particules de ciment ou de fable , fuivant la nature
du mortier , ayant été jugées bien impre
gnées de chaux , on jette de l'eau dans ce mortier
pour le rendre un peu plus liquidé qu'il ne le
faudroit fuivant la préparation ufitée : cela
étant fait , il n'eft plus queftion que d'y introduire
la portion de chaux vive ; & voici comme
Le fait cette opération . On prend une mesure ronde
de 6 pouces de diamètre fur 6 pouces de hau-'
teur , laquelle contient à peu près la 5ª partie de
la quantité de mortier ordinaire , mife précédem
ment dans l'auge ; on remplit cette meſure , de
chaux vive en poudre que l'on verte fur la fuperficie
de l'augée de mortier , en oblervant de la
bien mêler à l'aide des truelles à long manches
afin qu'elle fe répande ou qu'elle pénètre également
dans toute la nvafle . Ce mélange ayant été
fait avec foin , il faut fe hâter de le mettre en’
oeuvre pour prévenir l'action de la chaux vive
que l'on y a incorporée , & qui ne doit avoir lieu
qu'après fon emploi. Suppofons , par exemple ,
qu'il s'agiffe d'opérer un baffin avec le mortier de
M. Loriot, après avoir fait les excavations des ici
e
I
194 MERCURE DE FRANCE .
tes néceflaires , on commencera, comme de coutu
me, par conftruire les bords en moilons maçonnés .
fuivant l'art avec le nouveau mortier de chaux en
ciment. Après quoi pour faire fon plafond , on
étendra une aire dudit mortier de 2 à 3 pouces
d'épaifleur , directement fur la terre que l'on aura
eu loin d'arrofer auparavant : on introduira , ou
enfoncera enfuite dans cette aire du moilon dur ,
de la meulière ou d'autres pierres jointivement ,
& de manière à faire refluer le mortier entre leurs
joints , ce qui formera une espèce de maſſif de 6
ou 7 pouces d'épaiffeur à- peu - près de niveau pardeflus
: enfin pour dernière opération , on fera une
chape ou un enduit fur tout le pourtour intérieur
des murs de ce baffin & fur fon plafond , confiftant
en une aire de mortier comme ci - devant , mais auquel
on donnera feulement un pouce d'épaifleur.
Cette chape ne fe fait que par parties , & fucceffivement
par bandes , comme fi l'on pofoit des tables
de plomb fuivant leur longueur , en embraffant
la traversée du baffin. L'ouvrier fe fert pour
cette opération d'une truelle de forme triangu
laire & emmanchée à l'ordinaire , à l'aide de laquelle
il étend l'aire en la condensant fuivant
l'art , & il finit par unir le plus qu'il peut fa fuperficie
. Une bande étant faite , il en recommen.
ce une autre voifine , en apportant un grand ſoin
à la relier avec la précédente , afin qu'il ne paroifle
aucune marque de réunion . Quelques minutes
après que le mortier a été employé ou qu'un
enduit a été terminé , on s'apperçoit que la chaux
vive qui y a été introduite fermente ; qu'il le fait
une effervefcence dans toutes les parties ; qu'il
s'en exhale des vapeurs humides qui mouillent
le linge , & qu'enfin l'enduit s'échauffe au point
d'y pouvoir à peine fouffrir la main. C'eſt cette
A O UST. 1774. 1957
fermentation modérée avec art , ni trop lente ni
trop précipitée , qui fait tout le fuccès de la compofition
de ce nouveau mortier.
Les rerraffes font encore moins difficiles à faire
que les baffins ; il ne s'agit que de maçonner les
reins de la voûte où l'on veut l'afleoir , avec du
mortier en queftion , & d'y étendre enfuite une
aire bien enduite avec les mêmes attentions que cidevant
; lequel enduit difpenfera de carrelage , de
dalles de pierre , de tables de plomb & n'en fera
pas pour cela moins impénétrable à l'eau .
Malgré ce que j'ai dit précédemment , on ne
fauroit cependant affigner bien précisément le s
du mortier ordinaire déjà mis dans l'auge pour la
proportion de chaux vive qu'il eft à- propos d'ajouter
, parce que cette proportion doit dépendre
de la qualité de la chaux que l'on fait différer
fuivant celle de la pierre employée à fa fabrication
&, qui a auffi d'autant plus de force, qu'elle eft
nouvellement cuite. Il y a un égal inconvénient
à mettre trop de chaux vive , comme de n'en pas
mettre allez ; ce qu'il y a de certain , c'eft qu'il eft
à propos d'en augmenter progreflivement la dofe ,
& que plus elle eft ancienne , plus il en faut . Dans
les travaux dont j'ai été témoin , le lendemain ou
le furlendemain que la chaux avoit été cuite , on
n'y mettoit que la mefure ronde dont j'ai parlé ,
de 6 pouces de diamètre fur 6 pouces de hauteur;
le jour fuivant on y mettoit une mefure & un
quart ; le 4 & les jour on y mettoit jufqu'à
une mefure & demie. On le régloit à cet égard ,
non-feulement fur l'efpace de temps qui s'étoit
écoulé depuis que cette chaux avoit été mile dans
l'auge jufqu'à la fermentation , mais encore fur
le degré de cette fermentation , lequel est aisé à
conftater par le toucher.
I ij
1961 MERCURE DE FRANCE .
I
Remarquoit- on qu'elle le faifoit trop précipi→
tamment ? Ons mettoit moins de chaux vives room
marquoit-on qu'elle fe faifoit plus tard que dec
coutume ? Om en augmentoit la dofe : ainfi , comme
l'on voit , cette addition ne fauroit être uniforme
: l'effentiel eft de commencer par éprouver
la chaux d'un canton avant de faire ufage de ce
mortier , afin de connoître la quantité de chaux
vive qu'il convient d'y introduire. On verra par
ces effais qu'en admettant plus de chaux vive
qu'il n'eft néceflaire , fa fermentation devenant
trop brufque ou trop précipitée , outre que l'ouvrier
n'a pas le temps d'employer ce mortier , il
fe fait une deffication abfolue dans fon intérieur
qui diffour toutes fes parties , & que l'évaporation
de fon humidité devenant trop confidérable ,
il ne reste plus affez de gluten pour les unir , de
forte que le mortier fe trouvant ainsi dénué de
toute confiftance, tombe alors néceffairement en
pouffière.
On s'apperçevra au contraire que quand on
n'y admet pas affez de chaux vive , ou que la
chaux vive cft ancienne à un certain point , l'effet
en eft très- lent ; à peine fent- on quelque chaleur
du temps après qu'elle a été employée : d'où il ré
fulte que l'humidité du mortier y reste concentrées
qu'il s'y forme par la fuite des crevaftes , des
gerçures , & qu'en un mot ce mortier recelle tous
les inconvéniens du mortier ordinaire . Il a été
fait l'année dernière des baſſins aux portes de -Pa--
ris avec le nouveau mortier où l'on a échoué pour
n'avoir pas fait aflez d'attention à la nouveauté .
de la chaux vive ; on a recommencé depuis peu
cet ouvrage avec les précautions convenables, & "
l'on a réuti : ce qui prouve combien il eft effentiel
de fe munir de chaux nouvelle , & qu'il ne faut
ر
T
1
4
AQUS T. 1774 197
pas yby être moins ) attentif qu'à fa dofe : ces doax
chofes une fois reconnues , l'emploi de ce mortier
in'eft plus qu'une routine pour les ouvriers .
En fuppofant donc qu'on ait fait l'addition
de chaux - vive avec tout le foin convenable , on
fera fûr d'obtenir un mortier qui fe durcira promptement
& liera les pierres indiflolublement en s'y
incorporant ; qui fera propre aux mêmes ufages
que le plâtre fans en avoir les inconvéniens ;
avec lequel on fera des enduits incapables de fe
gercer ou de fe fendre , quand bien même ils feroient
expofés continuellement aux plus grandes
ardeurs du foleil ou aux plus fortes gelées ; en
un mot à l'aide duquel on conftruira en toutes
occafions , foit des terrafles , foit des baffins ,foit
des travaux hydrauliques impénétrables à l'eau &
avec la plus grande folidité. Y a- t- il quelque
mortier connu duquel on puiffe efpérer de lemblables
avantages ? Au furplus , ce que j'avance
ici n'est pas fondé fur de fimples conjectures ,
mais fur des faits réels , atteftés par des ouvrages
nombreux exécutés foit à Menars , ſoit à Verſailles
, foit à Paris & fes environs. Si l'on a fait
ailleurs quelques eflais qui n'ont pas également
réuffi , on n'en peut conclure autre chole finon
que les mal- adroits ou les gens mal inſtruits décréditent
quelquefois les meilleures inventions
car la bonté & l'efficacité de ce mortier font démonftratives
: elles font une fuite néceffaire &
immuable de fa conftitutión . La chaux vive que
l'on y ajoute dans une certaine proportion lai
donne une activité pour dier les pierres que ne
fauroit avoir le mortier ordinaire où l'on n'emploie
que de la chaux tout - à - fait noyée ; en
-échauffant au même inftant tout fon intérieur ,
elle force néceffairement l'humidité fuperflue de
;
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
fortir à la fois de toutes fes parties ; elle opère
une espèce de cuiflon générale qui les unit , les
refferre , les condenfe , les fixe & empêche qu'il
n'y refte aucun vuide ; tellement qu'il n'y a plus à
craindre ni lézardes , ni gerçures , & que l'action
du foleil fi préjudiciable aux autres mortiers ne
fauroit plus déformais produire d'autre effet (ur
la mafle totale que de la durcir encore davantage.
Voilà , Monfieur, mon fentiment fur le nouveau
mortier de M. Loriot ; il ne fauroit y avoir que
le défaut d'attention à le préparer qui puille mettre
obftacle à fa réuffite : j'eftime que c'est une
découverte précieule dont on ne peut trop recommanderl'ufage
pour affurer la durée des bâtimens.
Laillez dire tous ceux qui voudroient vous diffuader
de l'employer, foit parce qu'on ne l'a pas fou
વિષ્ણુ-
mis d'avance à leur examen , foit parce qu'on n'a
pas mandié l'approbation de leur Académie: ils auront
beau faire , toutes les cabales n'empêcheront
pas cet excellent mortier de prévaloir .
J'ai l'honneur d'être , & c.
44
LETTRE de M. Colardeau à
M. Lacombe.
A Etiolles , ce 25 Juillet 1774.
Je viens d'apprendre , Monfieur , que depuis
un mois un libelle manufcrit fe répand fous mon
nom dans les fociétés Je vous prie d'inférer dans
Je Mercure prochain le défaveu que je fais de cette
fatire auffi indigne de moi qu'injuſte envers la
perfonne qu'elle attaque. Je lui aurois rendu plu-
>
AOUST. 1774. 1 ༡༡
tôt cette juftice que je lui dois , fi mon abſence
de Paris ne m'avoit laiflé ignorer ce qui le paffoit
à cet égard.
J'ai l'honneur d'être , & c.
COLARDEAU.
ANECDOTES.
I.
UNE Dame retirée dans fon Château ,
n'avoit qu'un fils , joueur , débauché
mauvais fujet , qui s'étoit fait Comédien ,
comme tant d'autres , faute de reffources ,
& parce que fa mère ne vouloit plus le
voir. Or , le hafard voulut que la troupe
où il étoit engagé vînt précisément paffer
l'hiver dans la ville voifine du Château.
Au bout de quatre à cinq repréſentations ,
quelques perfonnes l'ayant reconnu , on
n'eut rien de plus preffé que d'en venir
informer la mère. Celle ci toute furpriſe ,
mais curieufe de voir repréfenter fon fils ,
& n'ayant d'ailleurs vu de fa vie aucun
fpectacle , prit fantaisie d'y aller incognito :
elle fait louer fous-main une loge, & fe
rend fecrettement à la Comédie , avec deux
ou trois de fes amies. On donnoit Béverlai
ou le joueur Anglois ; & le rapport
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
qui fe trouvoit dans cette pièce avec fon
fils chargé du principal perfonnage, étoit
fi fingulier , que le preftige fit tout fon
effet fur la bonne Dame : car à chaque
trait relatif à ce fils , elle faifoit fourdement
fes petites exclamations : le voilà ,
le libertin le coquin ! toujours le même,
il n'a point changé ! fi bien qu'à la fin
l'illufion augmentant chez elle à mefure
que la pièce avançoit , quand elle vit au
cinquième acte l'Acteur lever la main
pour malfacrer fon enfant , elle s'écria
d'une voix terrible avec le frémisement
de la Nature : arrête malheureux ! ne tue
pas ton enfant; je le prendrai plutôt chez
moi ...ce qui caufa la plus grande émotion
dans le fpectacle , & fir même défendre
la pièce pendant le féjour des Comédiens.
I 1.
Hogarts, fameux Peintre Anglois , vou.
loit avoir le portrait de Filding , Auteur
de Tom Jones & de quelques autres bons
ouvrages , pour le placer à la tête d'une
édition de fes oeuvres ; mais celui-ci étant
mort & ne s'étant jamais fait peindre ,
on étoit fort embarraffé pour avoir fa reffemblance
, lorfque l'étonnant Garrik
Acteur de Londres , informé du defir du
›
AOUST. 1774 201
Peintre fon ami , ayant d'ailleurs beaucoup
vécu avec Filding , fe préfenta un
jour aux regards du Peintre avec la figure
du défunt , tellement que Hogarts en fat
épouvanté au premier abord jufqu'à fe
trouver mal ; mais étant revenu de fa
furprife , il fe dépêcha de tirer le portrait
qu'il fit graver ; c'eft le même qui eft à
la tête des oeuvres de Filding, & qui eft
fort reflemblant.
III...
Cyrano de Bergerac avoit eu querelle
avec Monfleuri le Comédien 59&&Flluuii
avoit défendu , de ſon autorité privée , dé
monter fur le théâtré je t'interdis , lui
dit-il , pour un mois . Cependant Bergerac
le voyant paroître au bout de deux jours ,
lui cria de fe retirer ; & Montfleuri , de
crainte de pis, s'en alla . Bergerac difoit de
Montfleuri : a caufe que ce coquin eft fi
gros qu'on ne peut le bétonner tout en
sier en un jours il fait le fier.
IX
IV.
M. Piron étant à la repréfentation des
Chimères , Opéra Comique de la compos
fiton fe trouva à côté d'un homme
qui ne celloit de fe récrier contre cette farce
I v
202 MERCURE
DE FRANCE
.
en difant : que cela eft mauvais ! que cela
eft pitoyable ! qui eft- ce qui peut faire des
fottifes pareilles « C'eft moi , Monfieur
, lui répondit Piron , mais ne
» criez pas fi haut , parce qu'il y a beau-
» coup d'honnêtes gens qui trouvent cela
bon pour eux ..
ARRÊTS , LETTRES - PATENTES ,
ÉDITS , &c.
r
ARRET du Confeild'état du Roi,en date du 26
Avril , qui défend au fieur Tavernier, greffier des
Infinuations eccléfiaftiques d'Amiens, d'enregistrer
& infinuer aucuns actes du genre & de la qualité
de ceux énoncés en l'article 1 ' du tarif , du 29 Septembre
1772 , à moins qu'ils n'ayent été préala
blement contrôlés , à peine de demeurer perfonnellement
garant & refponfable des droits de con .
trôle qui en réfulteront & de 20c liv. d'amende
pour chaque contravention . Sa Majefté le décharge
, par grâce & fans tiret à conféquence , des
demandes dirigées contre lui , pour raifon des
actes qu'il avoit infinués , fans qu'ils cuflent été
revêtus de la formalité du contrôle .
·
Lettres patentes du Roi , en date du 4 Juin 3
elles confirment celles du 11 Décembre 1763 ›
portant ratification du Traité du 24 Mai 17723
entre le feu Roi & le Prince Evêque de Liége .
Deux Edits du Roi , en date du mois der
nier l'un crée & rétablit , fur les repréfentations
AOUST. 1774. 203
de Monfieur , l'office de Subftitut des Avocat &
Procureur du Roi au fiége & préfidial d'Angers ;
l'autre accorde à Monfieur , à titre d'augmentation
d'apanage , les écuries de feu Madame la Dauphine
, firuées à Versailles , à compter du 1 Juin ,
fans qu'il foit befoin de faire aucune évaluation
ou vifitation de ces écuries ou du terrein.
Lettres - patentes du Roi confirmant un règlement
fait par Monfieur , pour les chafles de
Ton apanage
.
AVIS.
I.
Guérifon de la Folie .
LA Dame Fabry donne avis au Public qu'elle
traite avec fuccès les perfonnes aliénées d'efprit.
Elle eft munie de certificats en bonne forme , tant
de la part des perſonnes qui ont éprouvé les effets
de fa manière d'opérer , que d'autres perfonnes
non fufpectes qui ont été les témoins oculaires de
fes cures. Elle vient encore tout récemment de
guérir plufieurs malades qu'on étoit obligé de tenir
enchaînés , & dont l'état a été constaté avant
& après leur traitement , par des Maîtres de l'art.
Elle continuera d'entreprendre , fous leur infpection
, les perfonnes aliénées d'efprit qui lui feront
confiées.
La Dame Fabry demeure rue des Récolets ;
contre l'Hôpital St Louis , attenant la barrière.
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
า
I I.
Le fieur Rouffel coupe les Cors , les guérit avec
un peu d'onguent , & coupe les ongles des pieds.
Il a une pommade pour les hémorrhoïdes , les
foulage & les guérit.
Il a une autre pommade pour guérir les brûlures
, approuvée par M. le Doyen & Préfident de la
Commiffion Royale de Médecine.
Le prix des boîtes , à douze mouches , pour les
cors , eft de 3 liv.
Celui des boîtes à fix mouches , eft de liv.
10 fols.
Les pots de pommades pour les hémorrhoïdes
font à 3 liv. &à 1 l. 4 f.
Le prix des bouteilles pour les brûlures eft de
3 liv . & de 1 1.4 f.
Le fieur Rouffel , demeurant à Paris , rue Jeande
l'Epîne , chez l'Epicier en gros , la porte cochère
à côté du Taillandier , au deuxième appar
tement fur le devant , près de la Grêve , débite
auffi avec permiffion , des bagues dont la proprié
té eft de guérir les perfonnes qui ont la goutte
foit aux mains foit aux pieds, & en peu de temps
celles qui en font moyennement attaquées.
Le prix des bagues montées en or , eft de 36
liv. & celles en argent , de 24.
On le trouve tous les jours , excepté les fêtes &
Dimanches. On prie les perfonnes d'affranchir
leurs lettres.
A O UST. · 205 1774
I I I.
Le Sieur Duboft , enclos St Martin - des - Champs
à Paris , dans le grand paffage , près la grille , eft
renommé par fon Effence de Beauté , pour conferverle
teint frais , le préferver de boutons , empêcher
le rouge de gâter la peau , & entretenir les
mains dans la plus grande blancheur ; cette Elfence
eft approuvée de MM . les Prévôt & Syndics
des Communautés des Baigneurs & Perruquiers
des villes de Paris , de Rouen , de Lyon & de Marfeille
; l'on s'en fert dans les bains de propreté ,
le fieur Duboft lui donnant telle odeur que l'on
defire ; elle eft eftimée au- deflus de toutes espèces
de favonnettes , & donne un tranchant doux aux
rafoirs ; enfin elle eſt d'un excellent ufage lorfqu'on
la mêle dans la pommade , & l'on peut être
afluré qu'elle eft efficace pour faire croître ou
pour conferver les cheveux.
Le fieur Dubolt , pour la fûreté du Public , a
fupprimé tous les bureaux qu'il avoit à Paris , &
il eft le feul dans cette capitale qui la diftribue ;
pour éviter les contrefactions , fon cachet eft à
chaque bout,
Iba un bureau au château de Verlailles , fous
le grand efcalier du Roi ; & à Saint - Germainen-
Laye , chez le Sr François , limenadier. En af
franchiflant les lettres pour Paris , il fait tenir les
bouteilles d'Effence à toutes les adreftes , franches
de port.
Les Dames mettront une goutte d'Effence dans
une cuillerée d'eau , pour ſe laver le vifage le foir
en fe couchant & le matin en fe levant ; elle leur
tiendra le teint frais & empêchera le rouge de gâ
per la peau pour les mains , on en mettra deux
206 MERCURE DE FRANCE :
gouttes , autant pour faire croître & entretenir
les cheveux , la frottant dans le creux de la main
jufqu'à ce qu'elle prenne confiftance de pommade,
anêlée avec la pommade ordinaire . Pour la barbe ,
verfez quatre gouttes de cette Effence dans une
cuillerée d'eau , battez - la avec un pinceau , & favous
- en, puis lavez le vilage & les
vonnez
mains.
-
Prix des bouteilles , 6 & 3 liv. Il y a auffi des
effais à une liv. 4 fols , avec lesquels on peut faire
au moins 80 barbes. On fournira les pinceaux à
ceux qui prendront des bouteilles de 6 & de 3 liv.
Il y a auffi , pour les voyages , des bouteilles doublées
de fer blanc , qui coûtent 20 fols de plus.
· NOUVELLES POLITIQUES.
Des Frontières de la Pologne , le 18 Juin
f 1774.
Les difficultés qui ont retardé jufqu'à ce jour
la démarcation des limites , n'ont point été fufcitées
par la Cour de Vienne ; elles naiflent de l'opinion
où les deux autres Cours font que cette affaire
eft terminée dans le traité même de partagé
& par la prile de poffeffion fubléquente . Il ne leur
paroît pas qu'il y ait d'autres moyens juridiques
à employer que la carte , où l'on verra les frontières
défignées par les rivières qui les féparent.
Ce procédé plus court que les écritures nouvelles
& anciennes , feroit fur tout favorable à la Cour
de Berlin.
Les Dantzikois paroiffent réfolus à foutenir un
Lége , fi leur réſiſtance les y expole. On croit que
A O UST. 1774. 207
•
ce parti , infpiré par le déſeſpoir , pourroit occafionner
des événemens d'autant plus dignes d'attention
, que les affiégés auront des magasins pour
plufieurs années & un nombre fuffifant de troupes
pour occuper hors de leurs murs une armée de
cinquante à foixante mille affiégeans . C'eſt la
feule réfolution vigoureufe qu'on paifle citer juf
qu'à préfent dans l'importante affaire de la Pologne.
On n'a reçu ici aucune nouvelle des armées
Ruffe & Turque. Si leur inaction ne vient pas de
l'efpérance de la paix , on ne peut l'attribuer qu'à
la laffitude des Rufles qui n'ont point encore réparé
l'épuilement occafionné par leurs triomphes
paflés.
Les Commiffaires nommés par la Cour de Ruffie
& par le Roi & la République de Pologne, pour
régler les frontières , font enfin partis .
De Warfovie , le 22 Juin 1774.
On apprend que les troupes Pruffiennes ont ré
cemment occupé Znin , petite ville au centre du
Palatinat de Gnefne , entre Thorn & Pofnanie ;
on dit même qu'il y a eu quelques efcarmouches
entr'elles & les troupes du Sr Krazewski , régiment
taire de la Grande Pologne , auquel elles ont ene
levé deux compagnies & tué plufieurs foldats.
De Vienne , le 6. Juillet 1774.
L'Empereur partit , vendredi dernier , pour le
rendre au camp d'artillerie qui vient d'être formé
à Budweifs en Bohême. Comme on doit faire de
vant ce Prince L'épreuve de plufieurs pièces de canon
d'une invention nouvelle & destinées pour le
fervice de la cavalerie , il n'a amené avec lui que
208 MERCURE DE FRANCE.
peu de perfonis, & aucun étranger ne fera admis
à cecamp.
De Danizick , le 25 Juin 1774.
Le Comte de Golowkin eſt encore ici & attend
toujours des ordres de la Cour. On forme à Konigsberg
des magafios confidérables , & , depuis
cinq jours , on arrête & l'on vifite toutes les voitures
qui paffent devant le Comptoir d'Accife
Pruffien. Celles du Magiftrat n'ont point encore
été vifitées .
De Stockolm , le 28 Juin 1774.
Un Payfan , travaillant dernièrement à la Terre
de Turcholm qui appartient au Sénateur Comté
de Bielke , a trouvé une grande quantité de pièces
d'or qui paroikmt être d'une antiquité fortrecu
lée. On y voit des bracelets pefans & groffière.
ment guillochés qui doivent avoir été portés an
haut du bras. Ils font compofés de deux demicercles
qui fe tiennent par une chaîne , & qui , repliés
l'un fur l'autre en fens oppolé , forment le
cercle & font arrêtés de chaque côté par une efs
pèce d'anneau quarré. Thy a d'autres pièces qui
femblent avoir été détachées, d'un fabre ou d'un
baudrier. Elles pefent toutes 28 div . & font de l'or
le plus fin.
De Copenhague , le 21 Juin 1774.
3
Quelques Officiers de la Marine Danoile ſe font
embarqués , ces jours derniers , fur un bâtiment
de tranfport pour le rendre en Norwege confor→
mément aux ordres qu'ils ont reçus .
1
De Conftantinople , le4 Juin 1774- ***
Du attend ici le Prince de Radziwill , Palatin
de Wilna , & foixante Officiers qui l'accompa
19
A O UST. 1774. 203
gnent. Le Sr. Koſakowski , l'un des anciens Maréchaux
de la Confédération de Bar , y eft arrivé
fuivi de deux Officiers étrangers . Le Sr Pulawski
fa quitté à Ragufe pour le rendre à l'armée du
Grand.Vifir avec une fuite de vingt perfonnes.
De la Haye , le premier Juillet 1774 .
On apprend que dans une des Colonies Hollandoifes
de l'Amérique , il s'eft élevé , entre les habirans
& les gens de guerre , une difpute qui ne
s'eft pas terminée fans effufion de fang ; mais
cette nouvelle a beſoin d'être confirmée .
Le fieur Carette , réfidant à Bruges , a publié ici
des averridemens au fujet d'un préfervatif qu'il
prétend avoir trouvé contre la petite vérole . Ce
préfervatif, qu'il dit être le fruit d'une longue
théorie , eft un facher qu'il applique fur le creux
de l'eftomach. Il a dépofé ici & dans toutes les
villes où il en efpere le debit, une quantité de ces
fachets dont les familles pourront lવeિ pourvoir.
De Madrid , le premier Juillet 1774
Une Commiflion particulière nommée par le
Roi vient de faire l'épreuve de comparaifon des
pièces d'artillerie fondues d'après le modèle de
celles de France par le Sr Maritz , infpecteur général
des fonderies de France & d'Espagne. S. M.
Catholique a témoigné fa fatisfaction du fuccès
qu'a eu cette opération . Il en réfukte , entr'autres
avantages , celui de pouvoir employer déformais ,
pour les fonderies d'Efpagne , le cuivre que produilent
fes poffeffions dans l'Inde , au lieu d'en ti
rer, à grands frais , des pays étrangers .
De Rome , le 6 Juillet 1774.
Les Millions qui doivent précéder de quelques
mois l'ouverture de l'Année Sainte dans cette ville,
210 MERCURE DE FRANCE.
commenceront le 30 de ce mois , & elles le feront,
fuivant l'ufage , dans les différentes places publiques.
De Florence , le 31 Juin 1774.
La tranquillité de cette Ville qui avoit été trou
blée par la querelle des Sbirres & des Grenadiers ,
paroît être entièrement rétablie. Les troupes dont
la garnifon étoit compofée font parties fucceffivement
pour Livonie , & ont été remplacées par celles
de la garnison de cette dernière Ville .
De Venife , le 11 Juin 1774.
On écrit de Conftantinople que l'objet le plus
important qui occupe le Divan , c'eft de chaffer
les Ruffes de la Crimée . On a répandu le bruit que
le Kan des Tartares , Dewler Guerai , s'étoit emparé
de Jeni- Kalé qu'on dit avoit été abandonné
par les ennemis , trop foibles réfifter aux for.
ces des Tartares foumis à la Porte . Une partie des
troupes envoyées à cette péninfule y a heureufement
débarqué. La flotte qui avoit mis à la voile
pour la Mer Noire , eſt déjà arrivée à ſa deſtination
.
pour
De Ragufe , le premier Juin 1774.
L'efcadre deftinée pour l'Archipel n'est point
encore fortie des Dardanelles . On attend tous les
jours les petites flotes Barbarefques qui doivent
la renforcer. On écrit de Conftantinople que , Cur
des dépêches nouvellement arrivées de Warfovie ,
Le Divan s'eft aflemblé plufieurs fois ; mais on
ignore quelles réfolutions on y a prifes. Au refte ,
le Peuple de cette capitale de l'Empire étant à l'abri
de la difette par l'abondance des vivres qu'on
ya raflemblés , paroît indifférent aux événemens
de la guerre & ne fait plus aucun voeu pour la
paix.
AOUS T. 217 1774.
De Londres , le 27 Juin 1774.
Les nouvelles de Bofton portent que le général
Gage y débarqua le 15 du mois dernier , & qu'il
y fut reçu avec les cérémonies d'ufage par tous les
Gouverneurs des différentes Colonies. Les Boſtoniems
paroiffent difpofés à rompre tout commerce
avec les Indes Occidentales , la Grande - Bretagne
& l'Irlande , jufqu'à ce que la liberté de la Ville &
port de Bofton foit rétablie . du
Le 27 du mois dernier , on fit à Plymouth l'épreuve
d'un bâtiment qui devoit s'enfoncer de luimême
à dix fept braffes de profondeur dans l'eau ,
y refter douze heures , fans que l'homme qui en
dirigeroir la manoeuvre , en fût incommodé ; &
reparoître enfuite de lui-même fur la furface de
la mer. Ce fpectacle avoit attiré une foule prodigicule
de perfonnes qui garniffoient le rivage. Le
bâtiment s'enfonça avec beaucoup de viteſſe , & ,
quelque temps après , on vit l'eau s'agiter & bouillonner.
Au terme fixé il ne reparut pas ; tous les
fpectateurs en furent confternés . Les mariniers
dilent qu'on ne pouvoit pas choisir un lieu
moins propre à faire cette expérience , puifque le
fond de la mer y eft hériflé de gros rochers , & l'on
eft étonné qu'on n'ait pris aucune précaution pour
retirer le navire en cas d'accident.
De Paris , le 20 Juillet 1774.
Le Sr Darquier, de l'Académie royale des Sciences
de Toulouſe & correfpondant de celle de Paris ,
a revu , dans fon obfervatoire à Toulouſe , le premier
de ce mois , à huit heures & demie du foir ,
les bras de Saturne égaux en longueur & en lumière.
Il avoit annoncé cette réapparition , pour
le même jour , dans un mémoire lu , le 14 Avril , à
l'aflemblée publique.
•
212 MERCURE DE FRANCE.
ΝΟΜΙΝATION S.
Le 8 Juillet , la Duchefle de la Vauguyon ,
ci -devant Dame d'Atours de Madame , eut l'honneur
de faire les remerciemens au Roi & à la Famille
Royale pour la place de Dame d'Honneur
de Madame , vacante par la mort de la Comtede
de Valentinois.
La Comtefle de la Guiche , Dame pour accompagner
Madame , a été nommée , fur la demande
de cette Princefle , à la place de la Dame d'Atours ,
qu'occupoit ci -devant la Duchefle de la Vau
.guyon.
Le Roi a accordé l'Evêché de St Papoul à l'Abbé
-d'Abzac , vicaire - général de Tours,
Le Roi a accordé au fieur Turgor , maître des
requêtes & intendant de Limoges , la charge de
fecrétaire d'état de la Marine , fur la démiſſion du
feur de Beynes. Il fut préfenté , le 19 Juiller , à
Leurs Majeftés , ainſi qu'à la Famille Royale , &
piêta ferment , ls 22 , entre les mains du Roi.
PRESENTATIONS.
Le Prince Louis de Rohan , Coadjuteur de l'Evêché
de Strasbourg & Ambaſſadeur extraordinai .
re à la Cour de Vienne , a eu l'honneur de rendre
fes refpects à Leurs Majeftés & à la Famille
Royale.
Le 18 Juillet , le Comte de Vergennes , miniltre
& fecrétaire d'état ayant le département des
Affaires Etrangères , eut l'honneur d'être préſenté
à Leurs Majeftés & à la Famille Royale.
Le Comte d'Aranda , Ambafladeur d'Efpagne ,
a cu l'honneur de préfenter à Leurs Majeſtés & à
1
A O UST. 1774. 213
la Famille Royale ,le Marquis de Llano ,ci - devant
Miniftre de l'Infant Duc de Parme.
NAISSANCES.
Le 9 Juin , la Princeffe du Bréfil accoucha heureufement
, à Lisbonne , d'une Princefle. Il y eut,
à cette occafion , gala à la Cour , & toute la ville.
fut illuminée pendant trois nuits confécutives.
La Marquife de Beauveau , fille du Marquis de
Molac , Maréchal des camps & armées du Roi ,
eft accouchée d'un garçon au château de la Treille,
en Anjou .
MORT S.
Gédeon. Anne de Joyeule , Comte de Grandpré,
eft mort en fon château de Grandpré.
Daniel- Bertrand de Langle , Evêque de Saint-
Papoul , en Languedoc , Abbé commendataire de
l'abbaye de Blanche Couronne , Ordre de St Benoit
, diocèfe de Nantes , eft mort à St Papoul ,
âgé de foixante-douze ans.
Geneviève Coquer de Totteville , veuve de
François-Léonor Comte de Prie , eft morte au
château de Coquainvilliers , âgée de foixante-trois
ans .
Le Comte de Touftaint , meſtre - de - camp de
Dragons , lieutenant- colonel du régiment Royal
& Chevalier de l'Ordre royal & militaire de faint/
Louis , eft mort à Niort , dans la quarante- cinquième
année de fon âge.
Anne-Marie -Antoinette de Fagan , époufe de
François - Xavier Comte de Viricu Beauvoir , brigadier
des armées du Roi , lieutenant pour le Roi
214 MERCURE DE FRANCE.
au gouvernement général du Havre , y eft morte ,
âgée de quarante- neuf ans.
Louife- Alexandrine- Cornélie du Puy - Montbrun
, veuve de François - Elzéard de Pontevès ,
marquis de Buoux , lieutenant du Roi en Provence
, gouverneur d'Apt , &c . eft morte à Apt en
Provence , dans la cent unième année de ſon âge.
PIECES
TABLE.
La Vengeance , Ode , &c.
IECES FUGITIVES en vers & en profe , page 5
ibid.
Le Printemps tel qu'il eft , 13
L'Amant politique , Conte moral,
16
Lettre écrite à M. le Marquis Darennes so
Vers fur l'accompliffement d'une prédiction
Dialogue ,
faite par Mde Adelaïde de France ,
Complainte & doléances des Manans & Habitans
de la Ferté - fous - Jouarre , fur la
54
2
mort de Louis XV ,
Vers préfentés au Roi ,
A Mlle Fannier ,
62
64
65
Explication des Enigmes & Logogryphes , ibid.
ENIGMES ,
LOGOGRYPHE ,
Romance ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
66
68
71
73,
A O UST . 1774. 215
L'Esprit de la Fronde ,
ibid.
La Gnomonique- pratique ,
81
Traité du Suicide ,
86
Principes nouveaux pour remédier à l'incommodité
de la fumée dans la conſtruction
des cheminées ,
87
92
Variétés littéraires , galantes , &c.
L'Homme de Lettres & l'Homme du Monde , 99
Choix des poëfies de Pétrarque ,
Chef d'oeuvres dramatiques ,
Doutes patriotiques ,
Le retour de l'Age d'or , ou le Règne de
Louis XVI ,
Odes provinciales au Roi & à la Reine ,
L'Enthouſiaſme du Citoyen à Louis XVI ,
L'Inoculation par aſpiration ,
Réponse de Va -de-bon -coeur à l'Auteur de
l'Inoculation par afpiration ,
Le Chirurgien Anglois ,
103
125
128
ibid.
ibid.
129
ibid..
133
134
Obfervations fur la Littérature , 135
Les cent Nouvelles - nouvelles , 136
Oraifon funèbre de Louis XV ,
Journal de Pierre le Grand ,
137
138
L'Elpagne littéraire , &c.
ibid.
ACADÉMIE françoiſe ,
SPECTACLES , Opéra ,
Comédie Françoiſe ,
Comédie Italienne ,
150
170
171
ibid.
216 MERCURE DE FRANCE.
Notice fur M. Hulin , Miniftres du feu Roi
de Pologne , &c.
Lettre de Mde de Laiffe en réponſe à la critiqué
de Mde la Baronne de Prinſen ,
176
181
Cofmographie ,
186
ARTS , gravures ,
187
Mufique ,
189
191
198
199
Lettre de M. Patte fur la préparation du nouveau
mortier découvert par M. Loriot ,
Lettre de M. Colardeau à M. Lacombe ,
Anecdotes ,
Arrêts , &c.
Avis ,
Nouvelles politiques ,
Nominations ,
Préfentations ,
Naifiances ,
Morts ,
202
203
206
212
ibid.
213
ibid.
APPROBATION.
JAT lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le
volume du Mercure du mois d'Août 1774 , &
je n'y ai rien trouvé qui m'ait ' paru devoir en )
empêcher l'impreffion .
A Paris , le 30 Juillet 1774-
LOUVEL.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe
Qualité de la reconnaissance optique de caractères