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1774, 05-06
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MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ
AU
ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE
LETTRES
M A 1 ,
1774.
Mobilitate viget.
VIRGILE
DU
TOR
LIBR
LABRAKT
mo)
GHATEL
BOT
Beugnet
A
PARIS ,
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LACOMBE
, Libra
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Re
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JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE par M. l'Abbé Dinouart
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LE SPECTATEUR FRANÇOIS , 15 cahiers par an ,
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JOURNAL DES DAMES , 12 cahiers par an ,
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leurs par M. Regnault , par an ,
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12 liv.
Is liv .
L'ESPAGNE LITTÉRAIRE , 24 cahiers par an ,
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24 liv .
A ij
2
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DICT. de Diplomatique , avec fig. in-8 ° .
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31.
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Eloge de Racine avec des notes , par M. de
la Harpe , in-8°. br.
7 1.
12 f.
11. 10 .
Fables orientales , par M. Bret , vol. in-
8 °. broché , 3 liv.
La Henriade de M. de Voltaire , en vers la
tins &françois , 1772 , in- 8°. br . 2 1. 10 I.
Traité du Rakitis , ou l'art de redreffer les
enfans contrefaits , in- 8°. br. avec fig, 4 !.
Le Phafma ou l'Apparition , hiftoire grecque
, in- 8 °. br.
Les Mufes Grecques , in- 8 °. br.
T
1 1. 10 f.
11. 161.
Les Pythiques de Pindare , in- 8 °. br. 5 liv.
Monumens érigés en France à la gloire de
Louis XV, &c. in- fol. avec planches ,
241.
rel, en carton ,
Mémoires fur les objets les plus importans de
l'Architecture , in- 4° . avec figures, rel . en
carton ,
Les Caractères modernes , 2 vol. br.
121.
31.
MERCURE
DE FRANCE.
M A I , 1774
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
BIENFAISANCE.
M. DUQUESNOT , Chanoine régulier de
la Congrégation de notre Sauveur , ci devant
profeffeur au collège royal de faint
Louis de Metz , Prieur du Chénois &
Curé de Vouxey en Lorraine près Neufchâteau
, accorde , dans l'étendue de fa
paroiffe , des encouragemens à l'induftrie
& aux moeurs champêtres : ils confiftent
en des prix compofés d'une médaille
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
d'argent , d'un bouquet de fleurs d'I
talie & d'un ruban. D'un côté des médailles
eft repréfentée une charrue que
guide un laboureur ; au - deffus à droite
eft le foleil ; à gauche , les réfaux de
la pluie ; entre deux un peu plus haut ,
une main rayonnante diftribuant l'abondance
on lit autour cette infcription :
De benedictionibus metet ; fur le revers ,
prix d'agriculture à Vouxey , le 26 Septembre
1773.*
:
Quatre villages & plufieurs annexes
dépendent de fa cure : les habitans de ces
lieux , & un grand nombre des villages
voifins ont affifté à la diftribution des
prix de 1773 , qui s'eft faire en préfence
des Seigneurs & Gens de Juftice ;
elle a été accompagnée d'une bonne fymphonie
& d'un bal champêtre , terminé
par un repas auquel ont eu part plus de
quatre cents perfonnes . Les filles ont
chanté une chanfon compofée fur ce
fujer.
On a diftribué trois prix à celles qui
ont fait croître le plus beau lin , planté
* Les Journaux & papiers publics ont déjà rendu
compte de la bienfaifance de ce pafteur refpectable.
M A I. 1774.
A
·
dont la culture étoit jufqu'alors inconnue
dans ce canton ; un pour le chanvre , cinq
pour les vignes ; & , ce qui eft très remarquable
, fix pour la bonne conduite ;
tous ont été accordés à la pluralité des
voix des filles . Huit autres prix ont été
décernés aux garçons laboureurs qui fe
font diftingués dans les labours & les foins
de la culture des grains , à la pluralité des
voix des garçons .
N'omettons pas la circonftance la plus
touchante le nommé Jean Touvenin at
reçu un prix diftingué pour avoir montré
un refpectueux attachement à fon père ,
aveugle. M. Daquefnoi a fans doute fenti
combien il importoit d'encourager &
d'enflammer la piété filiale dans les campagnes
; nous y voyons malheureufement ,
par un effet de la misère qui endurcit le
coeur en concentrant toutes fes facultés.
fur les befoins impérieux du corps , que
les pères & les mères hors d'état de gagner
eux-mêmes leur vie , font abandonnés
ou négligés par leurs enfans néceffairement
occupés de leur fubfiſtance & de
celle des leurs , & y fuffifant à peine.
A iv
8. MERCURE DE FRANCE.
Tableau de la diftribution des Prix ,
pour l'année 1774.
Le premier , pour le laboureur qui aura
enfemencé le plus de terrein ; le fecond ,
pour celui qui aura le mieux cultivé la
terre ; le troifième , pour celui qui aura
tiré dans l'année , deux récoltes du même
fol ; le quatrième , pour celui qui aura
cultivé des grains fur des friches & endroits
abandonnés ; le cinquième , pour
celui qui aura tiré une plus belle récolte
d'un canten défigné , dont la culture eft
fans doute difficile. Ces prix , accordés
pour les mêmes objets dans les quatre
villages , feront adjugés par les Maires &
Gens de Juftice , à la pluralité des voix.
Autres prix d'agriculture , confiftans en
un bouquet de fleurs d'Italie & un beau
ruban. Le premier , pour ceux qui auront
les vignes les mieux façonnées; le fecond,
pour les manouvriers qui auront défriché
le plus de terrein ; le troifième , pour le
plus beau chanvre ; le quatrième , pour
le plus beau lin ; le cinquième , pour le
laboureur dont les chevaux feront le
mieux entretenus ; le fixième , pour le
manouvrier dont le bétail fe trouvera
M A I. 1774.
être dans le meilleur état ; & d'autres
enfin pour ceux qui auront le mieux
amaflé & entretenu les fumiers , ou cultivé
quelques plantes nouvelles &utiles.
On diftribuera aux filles les mêmes prix
que l'année précédente , & pour les mêmes
objets ; mais ils feront adjugés par
les femmes des Maires & Gens de Juftice.
Les petits garçons & valets de laboureurs
, qui auront le mieux gardé les chèvaux
, auront un écu & un bouquet.
Outre ces prix , M. Duquesnoi abandonne
fes dixines à ceux qui auront le
mieux cultivé la vigne ou défriché des
landes & terreins vagues. Ce tableau a
été lu en préſence des quatre Commuautés
, & enfuite dépofé dans le greffe
de chacune.
M. le Baron de Tschoudi , citoyen de
Metz & de Glaris , a adreffé l'Ode fuivante
au digne bienfaiteur de l'humanité
en lui envoyant une lettre pleine de fentiment
& une couronne de Chêne verd. *
* Le compte que nous rapportons , la Lettre de
M. Tschoudi & fon ode font raflemblés dans un
recueil qui le trouve à Metz, chez Antoine , im
primeur ordinaire du Roi.
A v
10 MERCURE DE FRANCE .
ODE A M. DUQUESNOI.
RAVISSEMENT facré ! divine ſymphonie !
Aux céleftes concerts quelle voix réunie
Chante l'homme de bien par d'auguftes accords ?
Treflaillez fous mes doigts , ô cordes de ma lyre !
A cet hymne immortel , cédant à mon délire ,
J'unirai mes tranſports.
7
Contre les flots fubits d'un torrent de lumière
Une force inconnue affermit ma paupière :
A mes yeux embrafés l'Eternel eft préfent ;
Les Anges éblouis des rayons qu'il difperfe ,
Abaiffent un regard , gage d'un doux commerce ,
Sur l'homme bienfaiſant.
Séraphin des mortels ! du Très- Haut douce
image !
Ta voix expiatoire au Ciel s'ouvre un paſſage ;
Il répond dans ton coeur par de fecrets échos ;
Ton fouffle véhément repoufle le tonnerre
Quel'on verroit , fans toi , lancé contre la terre ;
La plonger au chaos.
Jadis , pour t'exalter , augufte Bienfaisance !
D'un langage fervile on brava l'indigence ;
On inventa des fous de pompe revêtus :
Alors tu t'élanças , poëtique harmonie !
MAI. 11
1774.
F
Et l'on vit s'allumer le flambeau du Génie
Au Soleil des vertus .
Aux récits des bienfaits de l'utile fagefle
Du vifage embelli fe prête la foupleffe ;
Une ardeur extatique y peint fon noble cilor ;
Un feu divin fe mêle au criftal de nos larmes;
L'aurore du fouris fe lève fur ces charmes ,
Et les augmente encor.
Mais qui peindra du coeur l'ivrefle heureufe &
fainte ,
Ces rebelles torrens dont la vague eft contrainte ,
Ce defpotique effort d'un volcan révolté ? …….
L'efprit impétueux s'échappe fans méthode...
Duquesnoi ! je devois te rendre dans une Ode
Ce que tu m'as prêté.
Quel aigle me tranſporte aux rives de l'Alphée ?
La Grèce arrive en foule ; on élève un trophée ;
Sa vue excitera le prompt émulateur : ·
Mais le clairon thébain doit fonner la victoire ;
Dans l'abyme des temps retentira la gloire';
Quel aiguillon vainqueur !
Le fignal eft donné , l'ordre des chars s'élance ,
L'air fiffle. .... les courfiers dévorent la diftance ;
Des mufcles fur leurs flancs palpitent les réſeaux 3
Dans la fumée au loin rebondit leur crinière ,
Et de la roue ardente à travers la pouffière
Rayonnent les anneaux,
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Un cii part ; le vainqueur touche au bout de
l'efpace ;
Triomphez avec lui , beaux vallons de la Thrace,
Ecoles des courfiers qui fixent fes hafards !
Pindare ! dans l'arène , entre d'un pas rapide ,
Fais jaillir des éclairs d'une carrière aride,
Par les plus fiers écarts .
Je n'ai point à dompter un champ dur & rebelle
;
Aux touffes des moiffons l'abondance m'appelle ;
J'écrafe mille fleurs fous mes doigts opulens...
Tagloire , Duquefaoi ! de fes rayons me cache :
Heureux choix du fujet ! il fuffit qu'il attache ;
On pardonne aux talens .
Qu'un autre orne fon front de feuillages antiques
;
Je chanterai ta lice & tes lauriers ruftiques ;
C'eft l'école à la fois & des bras & des coeurs :
Là, par le filtre heureux que ta lagefle y verfe ,
Parmi l'émail des prés , à l'ombre de la herſe ,
Croît la palme des moeurs.
Quel eft cet orme fier régnant fur les prairies ?
De fon rameau penché deux couronnes fleuries
Defcendent en flottant au gré d'un doux zéphir :
Sur le tronc glorieux s'appuie un Paſteur fage ;
En cercle autour de lui fe range le village ,
A lavoix du plaifir.
M A I.
1774. 13
De la foule aufli tôt un grouppe fe détache ;
Des bras de fon vieux père un jeune homme s'ar
rache ;
Il s'approche , en tremblant , du Juge bienfaiteurs.
D'épis & de raiſins ceux- là lui font hommage ,
Et celui- ci rougit de n'avoir en partage
Que la bonté du coeur.
J'excitai parmi vous la champêtre induſtrie,
Mais je dois compte encore au Ciel , à la patrie ,
Dit le Paſteur aimé, des moeurs de mes troupeaux :
Jeune homme doux & bon ! dans le fein de ton
père
Tu verfas du bonheur le nectar falutaire ,
Le baume du repos .
Il dit , & détachant la plus fraîche couronne ,
Il en pare fon front où la vertu rayonne
Et mêle fes doux feux aux nuances des fleurs :
Bientôt des coeurs émus mille cris s'élancèrent ,
Le fouris circula , dans tous les
Et la joie & les pleurs.
yeux brillèrent
Mais de tous les vieillards , quelle fut l'alégrefle
!
On YouS vit un moment , rofes de la jeuneffe !
Errer fous les frimats de leurs cheveux blanchis ;
On vit le doux espoir éclairer leur viſage ,
Et des chaînes de glace , entraves de leur âge,
Lears genoux affranchis.
14 MERCURE DE FRANCE.
Rois ! quittez de vos Cours les drames & les
crimes ;
Repofez vos regards fur ces fcènes fublimes ;
D'un autre Prométhée * échauffez les projets
D'un levain plus actif il a pétri les ames ;
Des brûlantes vertus il a foufflé les flammes
Aux coeurs de vos fujets .
Sur lui de vos tréſors épanchez la roſée , "
Et bientôt germeront fur la plaine arrosée
Les doux fruits de l'aifance , au fein de mille fleurs.
Telfous un ciel avate , un généreux feuillage , **
Des fucs qu'il emprunta , fur une aride plage
Dilperle les vapeurs.
Telle auffi fous les loix d'un habile économe
De la pente des monts , au gré de l'agronome ,
Une fource defcend par d'utiles canaux ,
Et, divifée encor, va dans l'herbe mourante
Etendre fur les fleurs la nappe transparente
De fes fertiles eaux.
Mais fi l'onde , tombant d'une cime rapide ,
Dans fon cflor fougueux fe déborde fans guide ,
* Prométhée étoit un homme, bienfailant &
éclairé , un des premiers légiflateurs du monde
qui forma le coeur des hommes . Cette note & les
fuivantes font de l'auteur de l'Ode.
** Arbre de l'ifle de Fer qui arroſe la terre par
l'eau qui dégoutte de les feuilles.
MA I. 1774.
Is
Quels germes deſtructeurs roulent fes flots exrans
!
Elle court de l'arène imbiber l'avarice ,
Ou fe hâte d'enfler de la vague complice
La rage des torrens.
0
C'eſt en vain qu'aux fillons , fous un foc plus
fuperbe,
D'une fource nouvelle on vit jaillir la gerbe :
Déjà cette urne d'or tarit dans les guérets ;
Aux gouffres de Plutus ce Pactole s'écoule ,
Entraînant de fes flots , avec les pleurs qu'il roule ,
La coupe de Cérès . *
Auffi le vil orgueil de nos durs Politiques
Omet avec dédain , dans fes calculs iniques ,
La foifde l'indigence & les befoins des coeurs ;
Etd'un efprit fifcal , dans les rêves coupables,
Jamais n'envilagea l'eflaim des miférables ,
Que comme producteurs.
D'aifance & de vertus la force concentrée
Toutefois d'un Etat affure la durée ;
* Cérès eft prife ici pour les cultivateurs . Ce
n'eft qu'un trope ; au refte Cérès étoit une Reine
de Sicile qui enfeigna l'agriculture : ainfi ,qu'on ne
s'y méprenne pas , ces mots font pris ici dans le
fens hiftorique &non dans le fens de la mytholo
gie , dont nous n'avons pas voula bigarrer ce
fujet.
16 MERCURE DE FRANCE.
-Aux vents des paffions ce navire eft flottant :
Le vice & la misère épaiffiffent l'orage ,
Dont la muette horreur annonce le naufrage
Où le deftin l'attend:
O vertus des foyers ! ô flamme augufte & tendre!
Tu vas , liant les coeurs , juſqu'au trône t'étendre;
L'amour de la patrie eft ton plus grand éclat :
Rois pères ! écoutez , c'eſt en aimant un père ,
Qu'on apprend à chérir d'un amour tributaire
Les Pères de l'Etat.
Avant de s'épancher dans les urnes publiques ,
Les moeurs ont fait fleurir , près des toits domeſtiques,
Sur le fage olivier , les rofes du bonheur :
Duquefnoi ! dans tes champs il s'élève en futaie ;
Du vice , par tes foins , il étouffe l'ivraie
De fa noble vigueur.
Tonnez , Miniftres faints ! tonnez contre le
vice ;
De l'enfer à fes yeux creulez le précipice :
Il chancelle , il pâlit... va - t-il fe réformer ?
Aux banquets des vertus un Paſteur le convie ;
Lui verfe le nectar dans leur coupe entichie ,
Et les lui fait aimer.
Qu'on montre des gibets au crime téméraire ;
Eui , qui l'a vu fortir des flancs de la mifère ,
MAI. 1774. 17
Aux fêtes des moiflons l'a réconcilié :
Ilfait des citoyens , épargne des victimes ;
Il fait ce que la loi , par le plus grand des crimes ,
A toujours oublié.
Oui, courbant un rameau de l'arbre de Dodone,.
Et devant tous les yeux agitant ma couronné ,
Enflammant l'air froiffé de mon vol fier & prompt,
J'aborderai fon cirque & lafoule béante ,
J'irai , l'éclair dans l'oeil & d'une main brûlante ,
La fixer fur fon front.
A travers l'or des blés je le vois qui s'avance :
Triomphez devant lui , faifceaux de l'abondance t
Flears ! careflez fes pieds qui preffent vos tapis :
Orgueilleufe moiffon ! élève encor ton faîte ,
Et , doucement cintrée au-deffus de ſa têté ,
Balance tes épis.
Sous les pas du héros les herbes fe fétriſſent ;
Afon afpect fanglant de longs échos mugiffent ;
Le jour couvre fon front des voiles de la nuit ;
Les aftres , de frayeur , s'arrêtent dans leur courſe,
Le fleuve épouvanté remonte vers fa fource ;
Le Tartare jouit.
A tes yeux , Duqueſnoi ! fe pare la Nature ;
La fource harmonieuſe adoucit fon murmure ;
Des lambris des côteaux t'accueillent mille accens;
L'infecte , fous tes pieds , bourdonne tes louanges ;
18 MERCURE DE FRANCE.
Des parfums élevés vers les trônes des Anges
Tu partages l'encens.
✪ nuit , qui verras fuir l'étoile de fon ame !
Les fillons redoublés d'une fanglante flamme ,
Dans tes flancs entrouverts porteront la terreur ;
Et les mânes errans & les oiſeaux funèbres , 17
De ce deuil folennel , criant dans les ténèbres
Proclameront l'horreur.

Sous de pâles flambeaux , l'époufe couronnée
Unira des cyprès aux treffes d'hymenée ;
Le viellard gémira , courbé fur fon bâton ;
Les enfans , effrayés par de fombres aufpices ,
Baigneront de leurs pleurs le fein de leurs nourri
ces ,
En bégayant ton nom.
L'orme que tu paras des prix de la victoire ,
En étendant fon ombre , étendra ta mémoires
Les bergères en cercle iront danfer autour :
Les filles de Sion , devant l'Arche orgueilleuse ,
Mêloient ainfi , jadis , à leur danfe picule
Les grâces de l'Amour.
Phantôme fugitifdu ſonge de la vie !
Tu pourfais une flear que t'arrache l'envie ,
Qu'aux ferpens du remords difputa le defir ;
La douleur fuit tes pas , & l'effroite précède
L'avenir te menace & le néant fuccède
A tondernier plaisir.
MAI. 19 1774
L'individu périt , l'eſpèce eft immortelle ;
Seroit il né pour lui ? non , il naquit pour elle ;
La vie eſt un flambeau paflé de mains en mains :
Defpote qui t'en fers pour allumer la foudre !
Mortels qui l'éteignez dans la fange ou la poudre?
Etes- vous des humains ?
Non : l'homme bienfaifant a feul une ame active
,
Il remplit l'univers de la vie expanſive :
Que fon corps du deftin fubifle les décrets ,
C'est l'enfant qui s'endort dans le fein de fon père;
Dieu va le confoler du bien qu'il n'a pu faire ,
Qui fait tous les regrets.
Dans le cercle du jour , l'altre fécond s'élance ;
Il verfe les couleurs , la joie & l'abondance ;
Il a mâri le fep , l'or , la gerbe & le miel ;
Et terminant au foir fa courfe triomphante ;
Il va parmi les flors d'une pourpre éclatante
Revivre dans le Ciel .
Son ame eft réunie au fleuve de lumière ,
D'où le Ciel la lança dans l'humaine carrière ;
Mais fon reffort ofcille encore aux coeurs émus :
Et les flammes du fien jailliflent de fa cendre ,
Et les pleurs embrafés que fa mort fait répandre ,
Font germer des vertus.
Duquelnoi n'aura point un pompeux maufolée,
Où le maibre , imitant la France défolée ,
20 MERCURE DE FRANCE.
Semble éteindre un flambeau dans la nuit des douleurs
:
Sa cendre frémiroit du fang d'une hécatombe ;
Mais l'homme vertueux repandia fur fa tombe
Des larmes & des fleurs.
Deftin qui filez l'or de fes heures chéries !
Ah ! fongez qu'il s'enlace aux fils de mille vies ,
Dont il fait fon bonheur d'étendre l'heureux cours:
Mais s'il vous échappoit... la mienne eft moins
utile ;
Prenez , pour le nouer fur le fuſeau fertile ,
La trame de mes jours.
ZAMOS, ou la Bienfaisance récompenſée,
conte moral
DANS
ANS l'ifle de Crète , fameufe par fes
cent villes , on voyoit femés çà & là de
petits hameaux , heureufes demeures de
la paix & de l'innocence. Non loin des
rivages de la mer s'élevoit une colline
couronnée par une maiſon fimple & ruftique
qu'habitoit depuis quelque temps
le fage Adamas. Cet homme vertueux
dégoûté des vains plaifirs qui accompagnent
les grandeurs , avoir quitté la Cour
MA I. 1774. 21
& les palais fomptueux des Rois de la
Crète. Il avoit vu périr , à la fleur de fon
âge , une époufe aimable & chérie. Il lui
seftoit un fils , unique appui de fa vieilletfe.
Adamas voyoir avec plaifir les femences
de la vertu germer dans cette
ame tendre & compatiffante. « Mon fils,
» lui difoit-il un jour , jette les yeux fur
* ces vaſtes plaines . Vois ces humbles
» chaumières que la fuperbe Fortune fem
"
ble dédaigner. Elles font habitées par
» des malheureux qui gémiffent fous le
poids de l'indigence. Les Dieux nous
» ont comblés de biens ; ah ! fans doute
ils fe font repofés fur nous du foin d'étendre
leur providence. »
Ces paroles fi touchantes élevoient
l'ame du jeune Zamos. Des larmes d'attendriflement
couloient de les yeux. On
voyoit briller fur fon front la douce
férénité , fymbole de l'innocence. Tous
les pauvres habitans de la contrée s'entretenoient
fans ceffe de fa bienfaiſance.
" L'aimable jeune homme , répétoient
» ils fouvent ! il eft vertueux. Les Dieux
» le béniront . »
Les plaifirs de Zamos étoient auffi
purs
que fon ame. I chantoit fur la lyre les
merveilles de la Nature , & lebonheur du
jufte qui rend une main fecourable à la
!
22 MERCURE DE FRANCE .
vertu malheureufe. Quoiqu'élevé dans le
fafte des Cours , Zamos ne méprifoit
point les amuſemens champêtres. Confondu
avec les bergeis , il conduifoit les
troupeaux bondiflans dans les gras pâtu
rages arrofés par mille ruiffeaux qui fe
jouoient au travers des fleurs.
Il étoit déjà parvenu à cet âge bouillant
où les hommes corrompus par l'air
de contagion qu'on refpire dans les villes
font victimes des redoutables paffions.
Il devint tout-à-coup trifte & têveur
. Les nuages épais de la mélancolie
obfcurciffoient cette douce gaieté , compagne
inféparable du bonheur . Au lever
de l'autore il s'éloignoit de la maiſon de
fon père , & il ne rentroit qu'au déclin du
jour. Adamas fut furpris d'un fi prompt
changement , Il obfervoit fon fils . Le jeune
homme foupiroit & baiffoit les yeux .
Il n'avoit plus cette confiance qu'un
feul regard du plus tendre des pères lui
infpiroit toujours . Adamas eft inquier
mais cependant il eft raffuré par cette
profonde connoiffance qu'il avoit des
hommes , & fur tout du coeur de fon fils.
» Il me fuit; fe difoit-il à lui-même , il
» eft diffimulé ; fans doute le joug des
paffions affervit fon coeur trop fenfible.
» N'anticipons point fur des fecrets qu'il
99
MA I.
1774.
23
cherche à me dérober. Lorfqu'il fera
>> malheureux , il fentira le b‹ foin de s'épancher
dans le fein d'un ami . Je con-
» nois mon fils . Jamais , non jamais il
» n'aura de meilleur ami que fon père. n →
Un foir tous les bergers avoient ramené
les troupeaux des pâturages , & le laboureur
fatigué avoit dirigé fes pas vers
l'afyle du repos ; Adamas ne voit point
fon fils. Afis fous le berceau de pampre
qui étoit devant fa maifon , il eft en proie
à l'inquiétude la plus vive . Enfin il apperçoit
Zamos , court au- devant de lui &
le ferre dans fes bras. Le jeune homme
en rougiant prend la main de fon père ,
la preffe de fes lèvres & la mouille de fes
larmes. Le vieillard eft attendri . -O
mon fils , ô mon ami , ne fuis - je plus
digne de ta confiance ? Zamos fe précipite
encore dans les bras de fon père . Les fanglots
étouffent fa voix . Mon père, s'écriet-
il ,, que je fuis malheureux ! Aglaé ne
fera point à moi. Damétas fera fon époux,
Adamas engage fon fils à épancher dans
le fein paternel les fecrets de fon coeur .
Ils s'affeyent fur un bane de gazon . Zamos
regarde tendrement fon père , & lui
dit :
J'aime , ô mon père , j'aime la fille de
Polémon. Aglaé eft vertueufe , elle craint
24
MERCURE DE FRANCE.
les Dieux ; elle feule pourroit me rendre
heureux . J'ai fouvent entendu parler de
Polémon , interrompit Adamas ; les infortunés
répètent fans ceffe le nom de cet
homme bienfaifant. Mais, dis- moi , mon
fils, comment ton amour eft il né ? Où astu
vu Aglaé ? Zamos continua. Un jour
je m'étois égaré dans le riant vallon dominé
par cette colline qui fe perd dans le
lointain. Je vis une jeune fille qui étoit
aflife fur le bord d'un ruiffeau . C'étoit
Aglaé. Je fus frappé de fa beauté . Ses
yeux étoient humides ; elle avoit pleuré.
Je m'approchai d'elle. - Jeune fille , pourquoi
pleurez - vous ? Hélas , me répondit-
elle en foupirant , je fuis bien malheureufe.
Il y a douze ans que mon père
Polémon quitta fa famille pour voyager
dans le monde. Alors j'étois bien jeune .
Ma mère pleure tous les jours. Hier elle
me difoit en m'embraflant
: Aglaé , ma
chère Aglaé , ton père eft peut - être enfeveli
dans le fein des mers. Je pleurois
avec elle ; mais en me voyant pleurer, elle
redoubloit fes larmes. Pour rendre fa
douleur moins vive , je m'éloigne & je
viens dans ce vallon où je gémis fans ceffe.
Ainfi parla Aglaé. Auffi -tôt je fus attendri
, je partageai fes peines . J'éprouvai
dès lors des fenfations qui m'étoient inconnues.
MAI. 1774.
25
connues. Lorfque je ne voyois point
Aglaé , j'étois inquiet. Tous les jours je
retournois dans le vallon où je la vis pour
la première fois. Que les heures s'écouloient
alors rapidement ! Nous pleurion's
enfemble ; elle fut touchée de mes foins;
elle me difoit fouvent : Zamos , depuis
que tu prends part à mes peines , je ne
fuis plus fi malheureufe ; ta préfence me
confole. Oh ! avec quelle tendreſſe elle
me parloit de fa mère ! Sa naïveté , fa
piété filiale , tout m'enchantoit . Je ne
pouvois vivre fans elle ; je lui en fis l'aveu.
Une douce rougeur colora fes joues;
fes yeux fe fixèrent tendrement fur les
miens , elle me ferra la main . Aujourd'hui
je retournai dans le vallon . Je la vis
éplorée , les cheveux épars , & dans un
défordre qui annonçoit quelque funefte
changement. Elle fe précipita dans mes
bras. J'efluyai avec mes lèvres les larmes
qui ruiffeloient fur les joues enflammées.
« Ah ! Zamos , me dit- elle, adieu ; il faut
» nous quitter. Je t'aime , oui je t'aime ;
» mais ma mère veut que Dametas foit.
» mon époux. Aglaé , m'a- t elle dit , ta
» jeuneffe a befoin d'un appui . La mort
» fermera bientôt mes yeux. Ton père te
» deftinoit au jeune Dametas. Je dois
B
26 MERCURE
DE FRANCE .
» remplir fes volontés. Je le fens , je ne
puis réfifter à la meilleure des mères ;
adieu , Zamos ; il faut nous quitter. »
En difant ces mots , elle s'éloignoit lentement.
Je voulus l'arrêter ; mais , muet &
immobile , je n'en eus pas la force. Voilà,
mon père , la caufe da ma trifteffe . La vie
me deviendra infupportable fi Aglaé n'eſt
point à moi,
Adamas fut touché de ce récit . -Mon
fils , la mère d'Aglaé fait- elle que tu es
aimé de fa fille ? —Non , mon père ; la
timidité d'Aglaé l'a toujours empêchée
d'inftruire fa mère de notre amour. Eh
bien , reprit Adamas , demain va la trouver
; tu lui avoueras vos fentimens communs
. Si elle aime la fille , elle ne vou
-
rédra
pas la rendre malheureufe . Oui ,
mon père , oui , j'irai la trouver , j'embrafferai
fes genoux. Elle ne pourra
fifter aux larmes de fa fille . O mon Aglaé,,
nous ferons unis ! Nous emploierons nos
jours fortunés à faire le bonheur du plus
tendre des pères.
Zamos , flatté par cet efpoir , attend le
jour avec impatience. L'aurore paroît : il
fort après avoir embraffé fon père ; & ,
s'abandonnant aux tranfports les plus vifs,
il côtoye le bord de la mer. il apperçoit
MA I. 1774. 27
dans le lointain les débris d'un vaiffeau .
Un malheureux n'ayant d'autre appui
qu'un mât qui s'étoit détaché , fe débattoit
contre les flots . Ses bras , étendus vers
Zamos , fembloient implorer fa pitié. Le
vertueux jeune homme fe jette à la mer
fans héfiter. L'efpoir de fauver un malheureux
, l'aveugle fur le danger. Les
Dieux favorisèrent cette généreufe entreprife
; & l'inconnu s'échappa du péril qui
menaçoit fes jours. L'affreufe perfpective
de la mort n'avoit point altéré cette férénité
qui brilloit fur fon vifage . Le
temps avoit imprimé fur fon front les
rides de la vieilleffe. Sa phyfionomie
étoit douce. Son air grave & majestueux
infpiroit le refpect & l'amour. Il embrafe
fon libérateur. Jeune homme , lui dit- il ,
puiflent les juftes Dieux récompenſer ta
vertu ! Puis tout-à- coup , jetant les yeux
autour de lui , il paroît abſorbé dans de
profondes réflexions. Des larmes de joie
coulent de fes yeux . Un filence touchant
& énergique exprime les tranfports de
fon coeur. Son ame s'épanche en ces termes
: O ma chère patrie ! je vous revois
enfin ; je vous revois , terre heureufe de
la Crète où le fage Minos dicta fes loix .
je découvre le fommet du Mont Ida où le
grand Jupiter pafla fon enfance.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Zamos partage l'enthoufiafme de cet
étranger. Un mouvement inconnu l'inté
refle en la faveur . Il oublie en ce moment
le motif qui guidoit fes pas ; & préférant
les droits factés de l'hofpitalité à
l'amour qui le conduifoit chez la mère de
fon Aglaé : O étranger , dit-il , la maiſon
de mon père n'eft pas éloignée ; je vais
vous y conduire. Le vieillard fatigué accepte
cette offre ; & , s'appuyant fur l'épaule
de Zamos , ils montent la colline
fur laquelle eft fituée la maifon d'Adamas.
Ce tendre père avoit fuivi fon fils des
yeux ; étonné de le voir revenir avec un
étranger , il marche au -devant d'eux . Zamos
lui raconte comment il a fauvé cet
inconnu du naufrage. Adamas , tranfporté
d'alegreffe , embraffe fon fils , le baigne
de fes larmes , & s'adreffant au vieillard :
Si vous êtes père , dit- il , prenez part à
ma joie , ce jeune homme eſt mon
» fils . I les introduit dans fa maifon.
Tous fes fidèles efclaves prennent part à
la fatisfaction de leur maître , & s'empreffent
à rendre à ce nouvel hôte les devoirs
que Jupiter hofpitalier preferit aux
humains. On lui préfente des habits fimples
& commodes . Une table frugale eſt
auffi-tôt fervie. La douce familiarité préfide
à ce repas champêtre. A la première
MAI. 1774. 29
entrevue les hommes de bien font amis.
La fympathie de la vertu les enchaîne
par des liens indiffolubles . O mes amis ,
difoit le vieillard , qu'il eſt doux de fe
revoir au ſein de fa patrie ! avec quel plaifir
j'embrafferai mon époufe & ma fille !
Infenfé , le bonheur étoit chez moi , &
j'ai voulu le chercher dans des climats
étrangers. Ces paroles excitent la curiofité
d'Adamas.
Cette île eft ma patrie , continua l'inconnu
; je cultivois en paix les champs de
mes pères. Une épouse aimable & laborieufe
contribuoit à me rendre la vie douce
& agréable. Ma fille commençoit à
balbutier le tendre nom de père . Je verfois
fur les malheureux les richeffes que
les Dieux m'ont confiées . Cependant au
milieu de tous ces avantages , il me manquoit
la fageffe , & je n'étois point heureux.
Une vive inquiétude , des defirs
vagues étendoient mes vues au - delà du
préfent. Un jour je me promenois en rêvant
fur le rivage . Mon imagination
s'enflamma à la vue de ces énormes bâtimens
qui voguoient fur la vafte immenfité
des mers. Je me difois à moi- même :
l'île que j'habite n'eft qu'un point fur la
terre. Ce globe eft couvert de peuples
B iij
30
MERCURE DE FRANCE.
innombrables & de nations auffi variées
par les moeurs que par le langage. Je pris
dès -lors la réfolution de voyager . Je m'ar
rachai des bras de mon époufe ; j'efpérois
la revoir au bout d'une année , mais
les Dieux en ordonnèrent autrement.
J'errai pendant douze ans , tantôt libre ,
tantôt efclave. Je touchois preſque aux
côtes de la Crète , mon vaiffeau fe brifa
contre un écueil, & fans la compaffion de
ce jeune homme, j'aurois été englouti dans
les profonds abymes de la mer. Je n'ai recueilli
d'autres fruits de cette vie errante
& vagabonde que les triftes leçons de l'expérience.
Au milieu de tant d'hommes
j'étois ifolé. Perfonne ne s'intéreffoit à
mon fort. Si les Parques avoient tranché
le fil de mes jours , une main chérie n'auroit
point fermé mes yeux . Mon tombeau
n'auroit point été arrofé par les larmes
d'un ami . Je me rappelle encore
l'inftant où je me féparois de ma famille.
Ma fille me prodiguoit fes careffes enfantines
, & , me preffant de fes petits bras ,
elle fembloit preffentir les maux qui menaçoient
fon père . Mon époufe pâle &
éplorée ne répondoit à mes triftes adieux
que par de profonds gémiffemens . Les
Dieux m'ont ils confervé ces précieux
-
3T
7 objets de ma tendreffe ? O mes amis
avez- vous entendu parler de Polémon ?
Connoîtriez-vous ma chère Aglaé.
pen-
Quoi ! vous êtes Polémon , s'écria Zamos
en fe jetant au cou du vieillard ? heureux
père ! Polémon eſt étonné. Adamas
fourit & lui raconte comment Zamos a vu
Aglaé dans la prairie. Ce tendre père
fond en larmes en entendant parler de la
fenfibilité de fa fille . Mais lorfqu'Adamas
parle de l'amour de Zamos pour Aglaé ,
un air de trifteffe fe répand tout- à - coup
fur le vifage de Polémon. Il paroît embarraffé
, fon efprit eft agité par mille
fées différentes ; il garde le filence , &
après avoir réfléchi pendant quelque
temps , il prend la main de Zamos . Mon
ami , lui dit - il , je te dois la vie . Jamais
je ne pourrai m'acquitter d'une dette auffi
précieufe. Tu connois la vertu . Tu fais
qu'elle ne s'acquiert que par des facrifices;
écoute- moi , & fois mon juge . Zamos attend
en tremblant quelle fera la fuite de
ce difcours ; fon coeur treffaille. Polémon
continue. Dametas eft mon ami depuis
l'enfance . Le champ qu'il cultive eft petit.
Son père avoit contracté des dettes ;
Dametas en fut chargé . Je voulus les fatisfaire
; mais l'ame fière de mon amifur
Biv
30 MERCURE DE FRANCE.
innombrables & de nations auffi variées
par les moeurs que par le langage. Je pris
dès-lors la réfolution de voyager . Je m'ar
rachai des bras de mon époufe ; j'efpérois
la revoir au bout d'une année , mais
les Dieux en ordonnèrent autrement.
J'errai pendant douze ans , tantôt libre ,
tantôt efclave. Je touchois prefque aux
côtes de la Crète , mon vaiffeau fe brifa
contre un écueil , & fans la compaffion de
ce jeune homme,j'aurois été englouti dans
les profonds abymes de la mer. Je n'ai re
cueilli d'autres fruits de cette vie errante
& vagabonde que les triftes leçons de l'expérience.
Au milieu de tant d'hommes
j'étois ifolé. Perfonne ne s'intéreffoit à
mon fort. Si les Parques avoient tranché
le fil de mes jours , une main chérie n'auroit
point fermé mes yeux. Mon tombeau
n'auroit point été arrofé par les larmes
d'un ami . Je me rappelle encore
l'inftant me féparois de m mille.
odiguoit fes Ma fille
tines
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preffant
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infar
MAI 1774-
objets de ma tendreffe ? O mes amis
avez-vous entendu parler de Polémon
Connoîtriez -vous ma chère Aglaé.
Quoi ! vous êtes Polémon , s'écrisZa
mos en fe jetant au cou du vielijar:
Teux père ! Polémon eft étons:
fourit & lui raconte comme
Aglaé dans la prairie.
fond en larmes en entencac
fenibilité de fa fille.
parle de l'amour de me
un air de rifielle is
fur le vifage dePost .
Talk , for elpe
fees Ferences . .
apres avor fem
tempt..end
ami , des =
je ne pods . apr.
préciente.Too
qu'elle nes'acquiao
ecome-mo
Lenteent
am
as At

je
ers
de
nfus
32 MERCURE DE FRANCE.
révoltée de ma propofition. Polémon , me
dit ilavec nobleffe , vois -tu ces bras ? ils
cultiveront la terre. Dametas avoit beaucoup
d'enfans. Un de fes fils étoit de
l'âge de mon Aglaé . Je promis à mon ami
de les unir un jour. Tranfporté de joie ,
il me preffa contre fon fein . Je fentis
mon vifage mouillé de fes pleurs . Aujourd'hui
je reviens dans ma patrie ; fans
doute le jeune Dametas eft dans l'indigence
. Répondez mes amis , dois -je lui
refufer ma fille ? Manquerai- je à ma parole
, parce que mon ami eſt pauvre ? C'en
eft affez votre filence me dice ce que je
dois faire . N'en doute point ô Zamos ,
ma fille fera auffi généreufe que toi ! elle
fera le facrifice de fon amour.
Zamos s'efforce en vain de dévorer fes
larmes. Les fanglots le fuffoquent . Il cache
fon vifage dans le fein de fon père ;
Adamas mêle fes pleurs avec ceux de fon
fils . Polémon détourne la vue , & paroît
cruellement agité.
Mais l'impatience où il eft de revoir fa
famille ne lui permet plus de différer . II
embraffe Adamas. Viens , dit-il , mon cher
Zamos ; fois mon guide. N'écoute que la
voix de la vertu . Elle a déjà prefcrit à tan
coeur le facrifice qu'elle exige . Ils prennent
MAI. 1774.
33
tous deux le chemin de la colline au bas de
laquelle eft fitué le hameau de Polémon .
Zamos a les yeux baiffés . Il médite en
filence les dernières paroles du vertueux
viellard. L'amour & la vertu l'agitent
tour-à-tour. Il admire le procédé généreux
de Polémon ; mais auffi tôt , fé rappelant
les momens fortunés qu'il pafloit avec
fon Aglaé, le courage l'abandonne. Il n'écoute
plus que fon amour. Ses profonds
foupirs décèlent l'état cruel de fon ame.
Ils font déjà parvenus fur la colline . Polémon
découvre le hameau où il reçut la
naiffance. Il apperçoit de loin le toit ruftique
qui renferme ce qu'il a de plus cher
au monde. A cette vue il fent palpiter
fon coeur. A quelque pas de lui s'élevoit
un tombeau couvertde mouffe & ombragé
par de noirs cyprès . Une fimple infcription
annonçoit aux voyageurs que celui
qui étoit renfermé dans ce groffier monument
avoit été bon & bienfaifant . Polémon
fe profterne fur le tombeau , & l'arrofe
de fes pleurs . O mon père , s'écrie t'il ,
ô toi dont les foins généreux ont formé
mon enfance , reçois l'hommage que je
rends à ta mémoire. Si j'eus quelque vertu
, fi j'effuyai quelquefois les larmes de
l'indigent , c'eft à ton exemple que j'en fus
Bv.
34 MERCURE DE FRANCE.
redevable. Le fouvenir de tes bienfaits
fera toujours gravé dans le coeur des malheureux.
Puis s'adreffant à Zamos : jeune
homme voilà le tombeau d'un homme
fimple , humain & généreux . Mon père
avoit un ennemi ; ( car l'homme de bien
eft ſouvent en but à l'envie & aux complots
des méchans) ; il apprit que ce malheureux
qui lui vouloit du mal étoit tombé
dans l'indigence. Auffi-tôt il vale trouver.
Venez - vous infulter à ma misère ,
lui dit cet infortuné ? Non , reprit mon
père , mais je viens vous apprendre à me
connoître mieux. Lamon , vous êtes dans
l'indigence ; daignez accepter la moitié
de mon troupeau . Je vous aime , ô Lamon
; pourquoi me haïffez vous ? Par
cette action généreufe mon père acquit un
ami. C'est ce Lamon qui érigea en fon
honneur ce fimple monument.
A
Ainfi parloit Polémon . Zamos l'écoutoit
avec ce noble enthouſiaſme qui caractériſe
la jeuneffe vertueufe. Les charmes
de la vertu le préparoient au facrifice
que le devoir exigeoit , Déjà ils approchoient
du hameau . Polémon apperçut
dans la prairie une jeune fille qui le fixoit
avec intérêt. La Nature parloit ; rarement
elle nous trompe dans les preffentimens
qu'elle fait naître. C'eft- elle ... c'eft elleMA
I. 1774. 35
même , s'écria Zamos ; c'eft votre fille.
Aglaé eft déjà dans les bras de Polémon .
Ce tendre père la baigne de fes larmes.
O ma fille , ma chère fille ! il n'en peut
dire davantage . Aglaé fe dérobe aux tendres
embraffemens de fon père ; elle court
annoncer à fa trifte mère une rencontre
auffi heureufe .
La nouvelle fe répand bientôt dans le
hameau . Le laboureur quitte fes travaux
champêtres. Le berger abandonne fon
troupeau dans la prairie . L'époufe de Polémon
fe précipite dans fes bras. Tous les
amis l'environnent. Aglaé prend la main
de fon père , & la baife avec tranfport.
Cependant Zamos foupire. En voyant la
fenfibilité de fa fille , il fent davantage le
malheur de la perdre.Pendantque Polémon
répond à la joie univerfelle , il s'éloigne .
Accablé par fes chagrins, il s'appuye contre
un arbre. Il apperçoit la cabane de Dametas.
Heureux rival , fe dit-il à lui - mê
me , ô Dametas , je ne te hais point ; mais
hélas ! j'envie ton fort. Auffi -tôt des cris
& des gémiffemens qui partoient de la
cabane , viennent frapper fes oreilles . Il
dirige fes pas vers cet endroit. Il entre :
quel fpectacle pour un coeur fenfible ! Des
créanciers avides , autorifés par une loi
B vj
36 MERCURE
DE
FRANCE
.
barbare , fe difpofoient à traîner dans l'ef
clavage la déplorable famille de Dametas,
Ce vieillard déſeſpéré ſe traînoit dans
la pouffière aux pieds de ces monftres
impitoyables. Epargnez mes cheveux
blancs , épagnez mes enfans. Hélas ! s'écrioit
un jeune homme , je touchois au
moment d'être uni à la belle Aglaé. Quel
revers ! Que je fubifle feul le joug de l'efclavage
! Prenez mon fang, mais épargnez
mon pauvre père. Ah ! mes enfans! s'écrioit
une mère défolée en preffant dans fes
bras le malheureux fruit de fes amours
j'ai trop vécu. Mais ces tigres, enflammés
par un vil intérêt , infultoient à la vieilleffe
du vertueux Dametas. L'ame fenfible
de Zamos eft déchirée . Monftres ,
s'écrie -til en pleurant , arrêtez , ceſſez
d'infulter au fort de cette famille malheureuſe.
Ces nombreux troupeaux qui
errent fur le penchant de la colline font à
moi. J'en abandonne une partie pour
payer les dettes de Dametas.
A ces mots , père , mère , enfans , tous
tombent àfes genoux. Bon jeune homme !
s'écrient - ils d'une voix entrecoupée par
les fanglots , grands Dieux ! ne laiffez
point une telle action fans récompenfe,
Zamos attendri fe dérobe aux tranfports
MA I. 1774 37
de la reconnoiffance . Satisfait de lui même
, il retourne chez fon père -O mon
père ! embraffez votre fils . -Adamas eft
furpris de voir fon vifage rayonner de
joie. Quoi ! mon fils , ferois- tu heureux
? Aglać....- Oui , mon père, oui
je fuis heureux . J'ai fait une bonne action
.
-
Alors il raconte comment il a fauvé
Dametas & fa famille de l'esclavage .
Adamas , tranſporté d'alegreffe , les bras
étendus vers le Ciel , adreffe aux Dieux
cette prière fi touchante : Grand Jupiter ,
je te rends grâce de m'avoir donné un fils
A vertueux. Puiffe - t - il parvenir à une
vieilleffe auffi fortunée que la mienne !
Puiffe-t-il verfer fur fes enfans les larmes
de joie que je répands aujourd'hui fur
lui!
Le bon témoignage que Zamos fe rend
à lui - même calme , en quelque forte , la
vivacité de fa paffion . Il fe confole par fa
વિ
vertu du bonheur de fon rival. Le lende
main il fe dit à lui -même : c'eft peut êtré
aujourd'hui qu'Aglaé va être l'époufe de
Dametas . En difant ces mots , il laiffoit
échapper quelques larmes . Un inkant
après il fe reprochoit fa foibleffe. Mais
il apperçoit dans le vallon une troupe de
38 MERCURE DE FRANCE.
bergers & de bergères qui s'avançoient
vers fa cabane. C'étoit Polémon fuivi
de fa famille . Aglaé étoit ornée de guirlandes.
Le jeune Dametas étoit à fes côtés.
Zamos détourne la vue. Ils font heureux
, dit- il en foupirant ; mais pourquoi
me rendre le témoin de leur bonheur ?
Adamas va au - devant de Polémon , &
l'introduit chez lui . Zamos paroît & s'efforcede
diffimuler l'amertumede fon coeur.
I ! baiffe les yeux . L'alégreffe qui brille fur
le front d'Aglaé eft pour lui un furcroît de
douleur. Polémon l'embraffe en fouriant.
Mon fils , lui dit - il , mon Aglaé eft à toi.
Dametas m'a dégagé de ma parole. Oui ,
généreux Zamos , interrompit le jeune
Dametas en fe précipitant dans les bras
de fon bienfaiteur , Aglaé vous aime ;
elle eft à vous. Zamos , hors de lui - même
, a peine à croire ce qu'il entend . Adamas
jouit avec plaifir de fa furpriſe. Mon
fils , lui dit- il , la vertu n'est jamais fans
récompenfe.
1
Par M, Dattin , de Chartres.
MA I. 1774. 39
VERS à Madame la Ruette , fur fa
QUA
maladie.
UAND de Progné la foeur charmante
Revient fur l'aîle des Zéphirs ,
Célébrer , d'une voix touchante ,
Et fes malheurs & les plaifirs :
Tout s'éveille dans la Nature ;
Le ciel brille , l'air s'adoucit ,
Les bois fe couvrent de verdure
Et la rofe s'épanouit.
Mais quand un nouveau foin l'attire ,
Qu'on n'entend plus fes doux accens ,
Zéphir s'enfuit , la rofe expire,
Les bois , les prés font languiffans.
→ vous qu'une atteinte cruelle
Pour quelque temps va nous ravir ;
Rendez-nous bientôt Philomèle ,
Ou dans nos champs tout va périr.
Par un Militate,
40 MERCURE DE FRANCE.
LA PUISSANCE DE L'AMOUR ,
Ode imitée d'Horace.
DEPUIS longtemps .Coumis à ton empire ,
Vénus , je l'abjure en ce jour :
Aux pieds de tes autels je dépofe ma lyre ;
Mon coeur n'eft plus fait pour l'amour.
Sagefle , viens couper la trame
Des maux que m'ont tiflus les amoureux Plaiſirs :
Vives ardeurs qui dévoriez mon ame
Cefez d'enflammer mes defirs .
Mais hélas ! Cloé me rappelle ;
Je l'entends , je cède à la voix :
Favois juré d'oublier l'infidelle:
Amour, tu la foumets ; je rentre fous tes loix.
Par M. Pons , étudiant.
Au Mafque qui m'a tant intrigué
au bal.
DANS l'heureux temps où la ſimple Nature
Donnoit des loix , la timide Beauté ,
Belle fans fard, & fage fans fierté,
MA I. 1774. 41
Aux vains fecours de la
parure ,
Ne devoit point un éclat emprunté.
La jeune amante , alors fimple & naïve ,
Annonçoit , fans rougir , le penchant de fon
coeur ,
Et le berger fidèle , au comble du bonheur ,
Brûloit d'une ardeur toujours vive.
Ce temps n'eft plus ; le cercle des befoins ,
S'agrandiffant , divifa les humains.
Ah ! pour toujours , cette aimable franchiſe
A difparu ; par- tout on fe déguiſe ,
Par-tout , fous les efforts de l'art ,
La Nature eft ensevelic.
Entre les coeurs , il n'eſt plus d'harmonie ;
Ce n'eft plus que vice & que fard.
Vous -même avez recours à l'artifice ,
Et vous trompez fans crainte & fans remord.
Si votre coeur eft éloigné du vice ,
Il l'eft auffi de l'âge d'or.
O vous dont j'ai ſuivi les traces
Avec tant d'intérêt , avec fi peu de fruit,
Vous le fentez , fous un pareil habit ,
Je ne puis pas répondre de vos grâces
Mais je réponds de votre efprit.
Par M. le Mancel
42 MERCURE DE FRANCE:
SOUHAIT.
S1 jamais le Deftin , pour moi , moins rigoureux
,
Daignoit m'être propice & fourire à mes voeux!
Que ne puis-je , éloigné du tumulte des villes ,
Loin de l'éclat des Grands & du fafte des Cours ,
Dans un vallon paifible , orné de champs fertiles,
Couler tranquillement le refte de mes jours!
Que ne puis - je , au milieu d'agriculteurs honnêtes
,
De la fimple gaieté leuls & vrais poflefleurs ,
Soulager leurs travaux , me mêler à leurs fêtes ,
Et d'un repos heureux partager les douceurs !.
Que ne puis-je trouver un ami véritable
Dont l'efprit enjoué diffipe mes loisirs ,
Qui porte dans mon coeur ce calme inaltérable
Que produit la vertu , fource des vrais plaifirs !
Que ne puis-je embrafler une épouſe chérie
Qui contente à la fois mes defirs & mes fens ,
Au printems de mes jours tendre & fenfible
amie ,
Compagne aimable encor dans l'hiver de mes ans !
Que ne puis-je , au moment de mon heure dere
nière ,
M A I. 1774. 43
Yoir mes enfans heureux me fermer la paupière
!
Que nepuis-je ainfi vivre , & pafler tour- à - tour
Du fein de l'Amitié dans le bras de l'Amour!
Par M. C ** , Capitaine de cavalerie.
A une jeune Veuve Angloife.
J'AIME fort un peu de gaieté ,
Et je ne hais pas la Folie ;
Mais ta douce mélancolie
Rend plus touchante la beauté.
Tes yeux , image de ton ame ,
Expriment un pur fentiment.
Heureux le digne & tendre amant
Dont tu partageras la flamme !
Quelle aimable fimplicité !
Et quelle noble modeftie !
Chaque jour je vois Emilie ;
Je fuis toujours plus enchanté.
Son efprit égale fes grâces :
Mais que de vertus dans fon coeur !
L'Amour , pour marcher fur les traces ,
Prend le voile de la Pudeur.
Si d'un amantje peins l'ivreffe ,
44
MERCURE DE FRANCE.
On me rebute fans pitié ;
Onne veut point de ma tendreſſe ,
On ne m'offre que l'amitié.
Mais c'eft l'amitié d'Emilie.
Si quelque autre m'offroit l'amour ,
Je lui répondrols fans détour :
La belle , je vous remercie.
La Petite-Mattreffe & la Ménagère des
champs.
CERTAINE Petite-Maîtreffe ,
Marquife , Bourgeoife ou Ducheffe ,
( N'importe ; il en eft de tous rangs )
Au retour du zéphir vient s'établir aux champs.
Elle amène un grand équipage ,
Maint grand laquais , maint petit page,
Habite un fuperbe château ,
Donne chaquejour maint cadeau ,
Tranſporte la ville au village.
Eft-ce être aux champs , à votre avis ,
Que d'y traîner cette fequelle ?
Pour moi , je penfe que la belle
Eût tout auſſi bien fait de refter à Paris.
Ces gens que le luxe environne
Savent-ils refpirer l'air pur d'un beau matin ,
Goûter les vrais plaifirs que la Nature donne,
MA I. 1774. 45
D'un peuple fimple & doux partager le deftin ?
Près du palais de la Ducheſſe ,
Dans un afyle où la Mollefle
Ni l'Ennui n'entrèrent jamais ,
Un couple heureux vivoit en paix ,
Sans trésors comme lans misère .
Vous euffiez vu la Ménagère
Encore au printems de les jours ,
Fraîche & vermeille , fans atours ,
Belle de fes attraits , fans art fûre de plaire.
La Dame du château , defirant de la voir,
Arrive , & d'un ton de Princefle ,
Dédaigneux avec politefle ,
Que faites-vous , dit-elle ? & puis - je le ſavoir ?
Avez vous du plaiſir ? Aſſurément , Madamę ,
Képond la Ménagère ; & la fimplicité
Fixe ici le bonheur , entretient dans notre ame
Une vive & douce gaieté ;
C'est le fruit du travail & de la liberté.
Mon époux eft fidèle & fage ,
Le Ciel bénit nos foins ; que faut- il davantage ?
Vous pensez bien , lui dit la Dame ; mais enfia
N'aimeriez-vous pas mieux la ville ?
Y ferois je donc plus tranquille ,
Dit l'autre y trouverois -je un bonheur plus cer
tain ,
Un ciel plus doux & plus ferein ,
Plus de fraîcheur , plus de verdure ?
Dans nos déferts , parmi les bois ,
46
MERCURE
DE
FRANCE
.
Nous n'écoutons que la Nature ,
Toujours dociles à fa voix.
Voulez - vous voir ma plus chère parure ?
Montrez -la moi ! dit la Dame auffi- tôt.
La Ménagère fait un faut ,
Sort & revient , paroît environnée
De trois enfans chéris & beaux comme le jour ,
Ayant l'âge , les traits , le fexe de l'Amour.
La Duchefle en eft étonnée.
Qu'ils font forts ! le beau teint ! quels yeux & quel
les dents !
Quelle douceur ! ils font charmans !
Ils font bien élevés , répondent à merveille ,
Ils vous feront honneur. Leur père au moins y
veille ,
Et moi je les ai nourris tous ,
Dit d'un air pénétré la digne & tendre mère.
Peut- on charger une étrangère
D'un emploi fi cher & fi doux ?
Je lui dois l'union de ma famille entière ;
L'amour préfide parmi nous.
Du plus pur fentiment peut-on braver l'empire ?
De mes trois noutriffons j'eus le premier fourire ,
A peine ont-ils jamais preflé d'autres genoux.
La Nature punit la marâtre inhumaine
Pour qui ce foin eft une peine ,
Et qui , prétextant fa fanté ,
Yeut fur- tout conferver une vaine beauté.
MA I. 1774. 47
Mes traits ne font pas peur. Madame , ma vieilleffe
Trouvera le retour d'une vive tendrefle
Dans ces fils bien - aimés , allaités de mon ſein ,
Et je puis en tirer un augure certain ;
L'infortune d'autrui déjà les intéreſle.
Ce difcours attendrit la Petite- Maîtreffe ,
Et le doutant du vrai bonheur ,
Vous m'enchantez , dit-elle , & diffipez l'errent
Qui féduifit trop ma jeuneſie,
Le monde ne me tente plus,
Ah ! je veux profiter de vos leçons charmantes,
Puiflé- je égaler vos vertus ,
Vos grâces même , plus touchantes
Que nos airs affectés , nos bons tons prétendus.
DIALOGUE
Entre Madame DE LA VALLIÈRE
& Madame DE MONTESPAN .
Mde DE MONTESPAN.
CROYEZ VOUS m'avoir enfin pardonné ?.
M'de DE LA VALLIERE.
J'avois , avant de quitter l'autre monde ,
48 MERCURE
DE FRANCE
.
pardonné à tous ceux qui l'habitoient ,
excepté à moi - même ?
Mde DE MONTESPAN.
Il est difficile de pardonner à une rivale
qui nous a fupplantée.
Mde DE LA VALLIERE.
Faimois trop fincèrement
pour avoir
de l'amour
- propre , & d'ailleurs
, vous
l'amour - propre ,
ne m'enlevâtes
rien. Javois déjà perdu le
coeur de mon amant , puifqu'il
put ſe ré.
foudre à vous le donner.
Mde DE MONTESPAN.
Quoi ! vous préfumez que je ne vous
l'enlevai pas ?
Mde DE LA VALLIERE.
J'en fuis fûre , vous dis je . Un pareil
difcours afflige , fans doute , un peu votre
vanité : une femme , pour l'ordiuaire
, n'embitionne une conquête qu'autant
qu'elle croit la faire aux dépens d'une
autre femme. On ne fe borne point à
vaincre une rivale , on aime à la dépouiller.
Mais ce triomphe n'eft qu'une illufion.
La rivale que l'on croit vaincre n'avoit
plus que des armes émouffées . On ne
lui
MA I. 1774. 49
lui enlève que ce qui alloit de foi - même
lui échapper.
Mde DE MONTESPAN.
peu
Alattée
Une telle perfuafion m'eût
quand je me faifis de votre place ; elle
m'eût été bien utile quand je fus fupplantée
à mon tour..
Mde DE LA VALLIERE.
Elle ne me confola point. L'amour que
ce motif peut confoler , n'a pas même
befoin d'un tel fecours ; il met à profit
l'exemple qu'on lui donne , & auroit pu
facilement le prévenir.
Mde DE MONTESPAN.
Chacun a fon fyftême fur ce point com
me fur tout autre . Par exemple , on foutient
que vous aimiez L .... X .... pour
lui -même.
Mde DE LA VALLIERE.
On me rend juftiae , comme je la lui
rendois.
Mde DE MONTESPAN.
On fe fait fouvent illufion for fes propres
fentimens. Vous fouhaitiez , dit- on,
C
MERCURE DE FRANCE.
que le Monarque ne fût qu'un fimple
Gentilhomme : peut- être, s'il n'eût été qué
Gentilhomme , auriez vous fouhaité qu'il
fût Monarque.
Mde DE LA VALLIERE.
-Mes difcours étoient fincères ; la prenve
,c'est que je n'efpérois pas qu'ils fullent
jamais répétés .
Mde DE MONTESPAN .
Lehafard vous fervit bien : vous dûtes
à l'indifcrétion d'une rivale l'avantage de
ne vous être pas inutilement déclarée . Cet
aveu flatta beaucoup la vanité d'un Prince
qui n'en manquoit pas : il n'eût jamais
fongé à vous prévenir ; mais il vous fut
gré de l'avoir prévenu .
Mde DE LA VALLIERE.
Une ame vulgaire eût dédaigné mes
fentimens une grande, amne ne pouvoit
manquer d'y être fenfible ,, & je le fus
moi- même à fa reconnoiffance , autant que
je l'euffe été à fon amour , s'il eût préve
nu le mien. Un coeur tendre eft facile à
contenter. Il exige toujours moins qu'il
ne donne ; il tremble même de trop exiget.
Il est trop occupé de fes propres fenMAI.
1774% jud
timens pour épier avec foin ceux qu'il
fait naître : il aime à les croire dignes des
fiens, & craindroit d'être défabufé. Untel
amour vous paroîtra fans doute un peus
chimérique : tel fut, cependant , le mien.
J'étois moins flattée que touchée de ma
conquête j'oubliois le Monarque & ne
m'occupois que de l'amant. Son hommage
particulier m'intéreſſoit
plus que tousi
ceux de fa Cour , & quand cet hommage
s'affoiblit , je renonçai fans peine à des
honneurs que je n'ambitionnai
jamais .
Mde DE MONTESPAN.
Il eft facile d'écarter l'ambition quand
tout prévient nos voeux ; quand nous
n'avons pas même le loifir d'en former.
On fe félicite foi même d'un défintéreffement
qu'on n'eut point occafion de mettre
à l'épreuve.
Mde DE LA VALLIERE ..
Je crois qu'en pareil cas , il fuffira toujours
d'interroger fon ame. Elle diffimule
rarement avec nous ; & tandis qu'elle fe
mafque avec tant d'autres , nous avons ,
au moins , le privilége d'être fes confidens
.
C ij
MERCURE DE FRANCE.
Mde DE MONTESPAN.
Oui , mais nous devenons alors des
confidens fi difcrets ! ...
Mde DE LA VALLIERE.
La vôtre ne prit point la peine de fa
mafquer. L'éclat avec lequel vous jouîtes
de vos avantages, preuve qu'ils furent l'unique
objet de votre ambition.
Mde DE MONTESPAN.
J'avouerai , au contraire , que cette
ambition eut deux objets; d'abord , celui de
vous fupplanter , enfuite celui de plaire
à votre amant.
Mde DE LA VALLIERE.
Tout réuffit comme vous le fouhaitiez;
j'en excepte un point qui n'eft connu que
de moi.
Mde DE MONTESPAN,
Quel'eft- il?
Mde DE LA VALLIERE
+
C'eft que je fus pénétrée de l'inconftance
de mon amant , & que je ne fis nulle at
tention au triomphe de ma rivale,
J
M A I. 1774; 53
Mde DE MONTESPAN.
Eft-il poffible ? J'aurois préfutné tout le
contraire , & toute femme l'eût préſumé
de même.
Mde DE LA VALLIERE.
Je fais que mon fexe aime fouvent
moins par befoin que pat air. On veut
être diftinguée ; on fonge moins à fe donner
qu'on ne fe propofe d'acquérir ; & ce
fut ainfi que vous vous donnâtes .
Mde DE MONTESPAN.
Vous oubliez un point que toute autre
que vous n'oublieroit pas. J'eus lieu de me
croire la plus belle femme de toute la
Cour ; mais j'aurois cru me tromper fi le
Souverain de cette Cour eût efquivé mes
chaînes. J'aurois cru mal diriger mes traits,
s'il euffent porté plus bas que le trône :
ce fut , je l'avoue , le trône feul qui m'éblouit
. J'eus moins égard à ce qu'il m'en
coûtoit pour en approcher , qu'à ce qu'il
m'en coûteroit pour n'en approcher pas .
Je me pardonnois une foibleffe qu'on n'ofoit
me reprocher en face je jouiffois
également & des hommages d'un fexe
flatteur , & des fatires d'un fexe jaloux
C iij
SA MERCURE DE FRANCE.
·
j'euffe regretté de n'en être pas
doublement
l'objet. En un mot , il me falloit
untriomphe éclatant ; autrement je neuffe
pas cru triompher.
Mde DE LA VALLIERE.
J'euffe voulu enfevelir le mien dans les
plus fombres ténèbres : j'eule voulu n'avoir
pour témoin de ma foibleffe que l'objet
de cette foibleffe même.
Mde DE MONTESPAN .
C'eût été en perdre tout le fruit. Le rôle
que nous choisîmes n'eft agréable qu'au
tant que la fcène eft éclatante. On nous
le pardonneroit moins fi nous paroiffions.
l'oublier. Il eft doux , & très - doux , de
pouvoir défoler vingt rivales ; de les
contraindre à baiffer un oeil critique &
jaloux de réduire l'envie au filence &
même à l'adulation ; d'obliger celui devant
qui tant d'autres féchiffent , à filéchir
lui- même devant nous , à nous rendre
une partie des hommages qu'on lui prodigue
; à nous céder une portion du pouvoir
dont il jouit. Sans un tel fuccès , j'euf-
Le douté du pouvoir de mes charmes , &
tout fuccès inférieur à celui là , me les
eût fait juger inférieurs à d'autres.
MA I. 1774.
Mde DE LA VALLIERE .
Votre influence eut , toutefois , des
botnes. Vous fites quelques déftinées particulières
; mais non celles de l'Etat :
vous maîtrifiez l'homme , fans dominer
le Monarque.
Mde DE MONTESPAN.
C'eft qu'au fonds fa plus forte paffion
fut de régner : nulle autre ne put jamais
l'en diftraire. Il fit par goût ce que d'autres
ne firent fouvent que par néceflité .
Mon goût à moi-même ne me portoit
point à l'intriguer. Je ne voulois devoir
mon empire qu'à mon propre afcendant ;
& ma vanité une fois fatisfaite , on fatisfaifoit
aifément mon ambition .
Mde DE LA VALLIERE.
Ce n'étoit pas la peine de faire tant de
facrifices . Une foiblefle porte avec elle
fon excufe ; mais on n'excufe point la vanité
qui s'appuie uniquement fur une foi.
bleffe.
Par M. de la Dixmerie.
Civ
56
MERCURE DE FRANCE.
L'ANE & LE ROSSIGNOL ,
Fable.
CERTAIN Baudet , en traverfant un bois ,
D'un Roffignol entend la voix.
La critique fut un préliminaire
Que maître Aliboron préfuma néceffaire .
Auffi le jeune muficien
Fut critiqué : l'Ane l'éplucha bien ;
( Autant bien toutefois qu'un Ane peut le faire;
En chant comme en efprit il ne fe connoît guère. )
Il eût voulu trouver tout mal :
Malgré fon grand defir , le pauvre original ,
A certains fons flatteurs le vit forcé de dire :
Voici pourtant du ban ....» Malheur à la fatire
!
Que fait notre Ane ? il s'informe à l'inftant
Quel eft le Roffignol dont il entend le chant.
ес C'eft , lui dit on , un folitaire :
→ Ce bois
il le préfère que vous voyez ,
Même au palais des Rois.
Reclus ici depuis quatre ou cinq mois ,
» Tout fon plaifir , dans fa retraite ,.
C'eft de chanter... » -« Oh ! quel anachorette ,
S'écrie Aliboron d'un air tout courroucé !
» Eft- ce donc à cela qu'il doit être occupé ? 35
» Bénir le Créateur , le bénir en filence ;
M.A I. 17743 57
»De tous plaiſirs faire abſtinence ;
Ne pas quitter fon nid ;
»Avoir toujours un air contrit ;
Ne point chanter fur - tout ; voilà d'un foli
33 taire ,
Quel doit être le caractère. »
Le musicien allé ,
Sans mot dire , avoit écouté
Le porte-bât : voyant qu'enfin il s'alloit taire,'
Il voulut à ſon tour lui faire ,
En forme de remerciement ,
Un petit compliment.
Tout en chantant , il s'approche du Sire.
Dès qu'il le vit , notre Ane de fourire ,
Puis fur fon chant de le complimenter : ..
* Quelle charmante voix ! l'agréable gofier ! ..
Le Roffignol à cette fourberie
Ne peut tenir : il s'envole & s'écrie : ..
* Et fur mon vol auſſi , tant que tu le voudras ,
» Glofe tandis que je n'y ferai pas :
» Dis-bien fur-tout qu'il eft trop lefte ,
Qu'à l'exemple du tien , il doit être modefte.
» A ton aife tu peux le critiquer :
»Dans
peu je te rejoins pour l'entendre louer. »
Que d'Anes à figure humaine ,
Près de qui le mérite eft un titre de haine !
Par l'Abbé T.....
Cv
38 MERCURE DE FRANCE .
C
L'AVEUGLE & LE CUL- DE-JATTE ,
Fable imitée de l'allemand de M. Gellert.
Un pauvre Aveugle un jour faifoit voyage , N
De porte en porte allant quêter fon pain ,
N'ayant pour guide & pour tout équipage ,
Et même pourtout bien qu'un bâton à la main :
Il fit halte , dit- on, au milieu d'un chemin.
Là fe plaignant de la Nature injuſte ;
Ife croyoit feul dans ce cas ,
Tandis qu'un Cul- de- jatte arrivoit pas - à- pas ,
Traînant à grand-peine fon buſte ,
Ses deux béquilles fous les bras.
L'aveugle , qui l'entend , déjà reprend courage;
Ami , dit- il à cet eftropié ,
Daigne de moi prendre pitié ,
Et me conduire en mon voyage.
Qui moi , dit l'autre , te mener?
Hélas ! je ne faurois moi - même me traîner.
L'un à l'autre pourtant nous pouvons être utiles ,
Sur ton dos mes membres débiles
Pourront s'arranger tout au mieux :
Tu me parois des plus ingambes ;.
Nous marcherons avec tes jambes ,
Et nous verrons avec mes yeux.
Acet avis ingénieux
MAI. 1774.
19
L'Aveugle fe foumit fans doute ,
Er l'un fur l'autre tout joyeux
Sans peine ils fuivirent leur route.
C'eſt par ces foins bien entendus
Que l'un de l'autre inféparable ,
De deux mauvais individus
Ils en firent un très-paflable.
Des talens du prochain ne foyons point jaloux :
Tâchons plutôt de le fervir des nôtres ,
Et nous trouverons chez les autres
Ceux que le Ciel n'a pas placés chez nous.
C'eft par cet inégal partage
De les dons fur l'humanité ,
Que la Nature adroite & fage
Pofa les fondemens de la fociété.
Par M. Nafic , à Grenoble.
Beau fentiment du feu Roi de
VOUS
Sardaigne.
ous me voyèz , s'écrioit un bon Roi,
Aujour le plus beau de ma vie :
Je viens de délivrer ( j'en ai l'ame ravie )
Ceux que le Ciel a foumis à ma loi ,
D'un impôt onéreux que les frais de la guerre
M'avoient contraint d'en exiger:
C vj
6.0 MERCURE DE FRANCE.
Peuple chéri plus qu'aucun de la terre ,
Ah ! quel plaifir mon coeur trouve à te foulager!
Par M. D. P.
L'EXPLICATION du mot de la première
énigme du Mercure du fecond vol . du
mois d'Avril 1774 , eft les deux Quinolas
au Reverfis ; celui de la feconde eft le
Pefe- liqueur , inftrument pour connoître
les liqueurs fpiritueufes ; celui de la troifième
eft la Jaloufie ; celui de la quatrième
eft l'Automne. Le mot du premier
logogryphe eft Nil & lin ; celui du fecond
eft Rateau , où l'on trouve rat & eau ; celui
du troisième eft Coquille , où ſe trouvent
coq & quille ; celui du quatrième eſt
Velours , où l'on trouve vel , coujonction,
ours & Ours (laint. )
NOUS
ENIGM E.
Ous annonçons aux modernes Manfards
Que le plus heureux des hafards
Nous a fait découvrir un temple de Lucine
Dans l'épaiffeur d'un bois dont Lutèce eft voifine ;
Là , ne fe montrepoint le faſte vain des arts ,
MAI. 1774. 61
Les bronzes , les tableaux , les tapis , la dorure :
Pour intéreſſer les regards ,
L'architecte à faifi le ton de la Nature :
Ce temple d'un beau fimple a pour toute parure
La pureté de les Miniftres faints ;
Tout femble négligé dans fa ronde ſtructure ,
Le plafond , les lambris , même la couverture
Dans le chaume ou le jonc confondent leur
deffins ,
Et l'autel & le fanctuaire ,
Souvent font tapiſſés d'une moufle légère.
Dans le cercle annuel il eft fur- tout un temps
Où la fenfible Prêtrefle
Vient déposer aux pieds de la Déeffe
Son tréfor ; il confifte en quelques grains d'encens
,
Quelques perles encor d'une très - rare eſpèce
Que l'on voit s'animer par les foins bienfaifans
De la Déefle & des deux affiftans :
Cette fête fublime eft , dit - on , précédée
D'agréables combats , de jeux intéreflans ;
La clôture en eft annoncée
Par des choristes innocens
Dont la tête tondue & les accords perçans
Rappellent au Pontife , ainfi qu'à la contrée ,
La faifon la plus révérée .
Par M. Papelart , D.
b
62 MERCURE DE FRANCE.
DES
AUTR E.
Es mortels en tout temps je reçois les hommages.
Ils m'offrent
pour encens leurs veilles , leurs travaux
.
De l'écrivain jejuge les ouvrages ;
Je pèle les hauts faits des Rois & des Héros.
Que les traits déchirans d'un auteur fatitique
S'attachent fur Quinault ; il n'a secours qu'à moi :
Tout doit reconnoître ma loi ;
Et je fais taire la critique.
Mais gémiffez , mortels , fur la rigueur du Soft.
Pendant
que vous vivez , je ne pais vous défendre
;
En vain vous m'implorez : je ne puis vous enten ·
dre ;
Je ne parois qu'à votre mort.
Par M. le M. de C. , à Thionville.
AUTRE.
SOUVENT je fuis , quoi ? Rien , ou du moins peu
de chofe :
Comme une autre Pallas , je naquis du cerveau ;
Mais , pour en arracher ce tout qui me compole,
MA I. 1774 62 .
Mon père n'a jamais eu recours au marteau.
Sous différens afpects chaque lune on me voit.
Mon domaine s'étend fur toute la Nature ;
Dans fes productions je ſaiſis , à mon choix ,
Ce qui peut , cher lecteur , te mettre à la torture.
A ce même moment tu me vois ou m'entend ;
Loin d'ici tu pourrois me chercher vainement .
L'obscurité me plaît ; je te fais un mystère
D'une vétille , un mot , un rien , une misère ;
Mais , parbleu ! c'eft affez fur ce point difcuter ;
Regarde bien , relis, tu vas me deviner.
Par M. T***.
AUTRE.
INVISIBLE de ma nature ,
De moi le mortel occupé
Par fon voifin fe voit trompé ;
Mon filence aide à l'impoſture.
Sur terre j'ai certain renom ,
Qui paffe à la race future ;
Les humains font leur nourriture ,
De ceux dontje porte le nom.
Mon cher lecteur , fi l'on me donne ;
En me recevant , la perfonne
N'a pour tout bien qu'un pied de nez ,
Refteconfufe & ne fait plus que dire ;
64 MERCURE DE FRANCE:
Enfin , je fais bouder , mais auffi je fais rire.
Devine moi ? ..j'en dis affez.
Par M. Guillaume , directeur de
l'Académie royale d'Ecriture..
AUTRE.
Ma puillance s'étend fur tout ce qui reſpire 3 A
Rois , bergers , animaux , tout cède à mon pou
voir ,
Et , fans qu'il foit befoin que je ne fafle voir ,
J'exerce un defpotique Empire.
Ni lajeune Doris , de qui le coeur foupire ,
Ni l'avide Traitant , ni l'actif laboureur
Ne fauroient s'opposer à ce que je defire ;
Ma préfence fait leur bonheur .
Et toi- même , mon cher lecteur ,
Qu'un phantôme d'indépendance
Peut-être a déjà révolté
Contre mon air d'autorité ,
Tu ferois troppuni par mon indifférence:
Par le Solitaire d'Efcat .
MA I. 1774.
65
LOGO GRYPH E.
Jzbrûle brûle pour les Saints , pour la Divinité :
Coupez ma queue, & je fuis Saint moi -même ;
Coupez ma tête ...ô différence extrême !
Je m'oppose à la fainteté.
Par le même.
AUTRE.
LECTEUR , je renferme en mon fein
Mon propre père ,
Et fuis l'aîné de plus d'un frère ;
Et qui me cherche un peu doit me trouver loudain .
Renverfe mes fept pieds en façons différentes ,
Et ta verras en moi
Un corps fur les ondes flottantes :
Un Saint dans le déiert qui publioit la loi :)
Un animal dont la rétive tête
Caufa plus d'une fois de foudains embarras :
Cette barrière où la tempête
Brife fes flots avec fracas :
Ce nectar délectable
Dont connoifloit peu la vivacité
Un homme alors irraiſonable
66 MERCURE DE FRANCE.
Qui découvroit fa nudité :
L'état de l'ami de la treille ,
Quand il a perdu la raiſon :
Une racine alongée & vermeille,
Qui fur couche ſe fème en certaine ſaiſon :
De la mort l'ennemie :
Le dernier qui de moi compofe une partic
De ta peine fera la fin ;
Et prends bien garde , je te prie
On y trouvera rien .
Par Mile Defloirs.
AUTRE.
Sous différens habits cachée ,
Ami , lecteur , je m'expofe à tes yeux :
Quoique ronde,je fuis fur dix jambes portée ,
Et presque toujours bigarrée ;.
J'ai ma place en ces lieux
Où le cultivateur met la peine & les voeux .
Je vais décompofer mon être. ,
Plus ailément pour me montrer peut- être.
On trouve en moi l'ame de l'univers ,
Ce que chacun defire & garde avec envie :
L'un de quatre écrivains où nous puifons la vie ;
Ce nom de Saint mis à l'envers
Te découvre de l'homme une noble partie :
MA I. 1774.
67
L'expreffion d'un mot affirmatif:
Le premier mouvement d'une crainte fubite :
L'endroit où leplaifir au bruit donne la fuite ,
Où gît la volupté d'un véritable oifif :
Une Mufe dont la mémoire
Şait de l'obscurité retirer les travaux,
Et de nos vrais héros
Faire éclater la gloire :
Un ornement du fexe où le peint tour-à- tour
La langueur & la joie ,
Et qui , fait en ovale , inſpire de l'amour :
Ce qui fous le cachet au large fe déploie :
Un de nos fens : ce qui dáns Páris , dans les Cours
Sefuit fans cefle & fe pourfuit toujours :
Je vais enfin , me faiſant plus connoître ,
Ami le&eur , terminer ton ennui .
Je pourrois par cent mots décomposer mon être;
Jen'en dis plus que cinq: des Rois le feul appui :
Devine encore , fi tu l'ofe ,,
L'ennemi des bénédictins :
Le lien d'un cheval ; le nom de nos chemins :
Enfin l'extrémité du tout qui me compole ,
Du fer & de l'acier ternit bientôt l'éclat ,
Mais difparoît , quand on lime & qu'on bat :
Mais je me tais , car trop je gloſe.
Par la même.
68 MERCURE DE FRANCE.
ROMANCE. *
L'Amour, dans les yeux de Thé-mi- re ,
Me pro- met les plus doux plai- firs ;
Tous fes re-gards femblent me dire
,
De mon coeur je t'offre l'em- pire ,

Ne crains rien , for- me des de- firs :
Thémi- re , auffi tendre que bel- le ,
Paroît
fai- te pour tout char- mer ;
Mil- le A- mans fou- pi- rent pour el-le ,
* Paroles de M. de Launay ; Mufique de M.
Tiffier, de l'Académie royale de mufique.
MA I. 1774 . 69
Moi feul je ne faurois l'ai- mer ,
Mille A- mans foupi -rent pour el- le ,
Moi feul je ne fau- rois l'ai- mer ,
Moi feul je ne faurois l'ai- mer,
Mineur.
E- GLE , par un regard fé- ve- re ,
Ré- pond à mes ten-dres re-gards ;
En rien je n'ai l'art de lui plai- re ,
Je vois , à ma flam -me fin- ce- re ,
Son coeur fer- mé de toutes
parts :
Mais fût elle encor plus cru- el
le ,
70%
MERCURE DE FRANCE.
Mon fort , pour ja- mais , eft ré- gle ;
bel- le ,
Thé-mi- re eft peut-être auffi
Et je ne puis ai- mer qu'É- glé ,
#
Thé-mi- re eft peut-être auffi
bel- le ,
Et je ne puis ai- mer qu'E- glé ,
Et je ne puis ai- mer qu'E- glé.
- O toi , &c. au Majeur.
O toi dont j'adore l'empire ,
Amour , Amour , vois mon tourment ,
Fais ceffer mon cruel martyre,
Fais qu'Eglé puiffe , avec Thémire ,
: Changer pour moi de fentiment ;
Ou , s'il falloit qu'Eglé fans cele
Fût contraire aux voeux que je fais ,
Laiffe- moi toute ma tendrefle ,.
Pourvu qu'elle n'aimejamais..
M& A I. 1774. 71
Г
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Relation des voyages au tour du monde ,
entrepris par ordre de Sa Majefté Britannique
actuellement régnante , pour
faire des découvertes dans l'hémifphère
méridional , & fucceffivement
exécutés par le Commodore Byron ,
le Capitaine Carteret , le Capitaine.
Wallis & le Capitaine Cook , dans
les vaiffeaux le Dauphin le Swallow
& l'Endeavour ; rédigée d'après les
Journaux tenus par les différens Commandans
& les papiers de M. Banks ;
& enrichie de figures & d'un grand
nombre de plans & de cartes relatives
aux pays qui ont été nouvellement découverts
, ou qui n'étoient qu'imparfaitement
connus .
Oavrage traduit de l'Anglois , 4 vol .
in+4° . A Paris , chez Saillant & Nyon ,
rue St Jean - de-Beauvais , & Panckoucke
, Hôtel de Thou rue des
Poitevins.
DEPUIS la découverte entière de l'Amérique
, l'efprit des Navigateurs a dirigé
fes recherches vers cette pofition du
72 MERCURE DE FRANCE .
globe , qui eft entre la pointe méridionale
du nouveau monde , le Cap de bonne-
Efpérance , & le pole Auftral . Les diffétentes
expéditions qu'on a faites pour
reconnoître le continent qu'on fuppofoit
dans ces parages , n'ont pas acquis
toute la célébrité qu'elles auroient pu mériter
, & la géographie n'en a pas retiré
beaucoup de lumières. La Nation qui domine
fur les mers vient de fuivre les
mêmes vues avec plus de fuccès ; & les
quatre voyages autour du monde , qu'ont
exécutés les Anglois en fix ans , annoncent
d'une manière bien frappante les progrès
de la navigation .
Les trois premiers ont été fort utiles ;
mais le quatrième , qu'on peut appeler
une expédition vraiment philofophique ,
fera très mémorable aux yeux de la poftérité.
Les noms de Cook , de Banks &
de Solander feront fameux dans l'hiftoire
des voyages , & l'on dira peut- être qu'il
étoit plus facile de découvrir l'Amérique
fituée au bout de notre Europe , que d'aller
examiner les immenfes pays qu'ils ont
parcourus.
Il n'eft pas poffible de dire dans un extrait
, combien ils ont enrichi la philofophie
morale , l'hiftoire naturelle & la
géographie. La préface des traducteurs
expofe
MAI .
1774- 73
expofe quel étoit l'état de cette dernière
fcience avant les voyages que nous annoncons
, & jufqu'où ils l'ont perfectionnée
.
"
» Les Navigateurs qui avoient parcou-
» ru la mer du Sud , n'avoient pas pu
» déterminer fi la Nouvelle Guinée & la
» Nouv. Hollande ( * ) ne formoient qu'un
feul Pays , ou fi c'étoient deux contrées
féparées . On croyoit que la Nouv. Bretagne
étoit une feule île. La côte orien-
" tale de la Nouv. Hollande étoit abſo-
» lument inconnue . On ne connoiffoit
» guères de la Nouv. Zelande , que le
»petit canton où débarqua Tafman ,
» & qu'il appela baye des affaffins , &
» l'on fuppofoit d'ailleurs , que cette ré-
» gion faifoit partie du continent méri-
» dional. Les cartes plaçoient dans l'O-
» céan pacifique des îles imaginaires
"
39
"
qu'on n'a point trouvées , & elles repré
» fentoient, comme n'étant occupés que
» par la mer , de grands efpaces où
»l'on a découvert plufieurs îles . Enfin ,
les Phyficiens penfoient que depuis le
» degré de latitude fud , auquel les Na-
* Au lieu de Nouvelle Zelande , il faut lire
Nouvelle Hollande,
D
74 MERCURE
DE FRANCE.
"
vigateurs s'étoient arrêtés , il pouvoir
» y avoir jufqu'au pole auftral un conti-
» nent fort étendu .
و د
» Les Anglois , dans les quatre voyages.
qu'ils viennent de faire , ont reconnu
» que la côte orientale de la Nouv. Hol-
» lande , appelée par eux Nouv . Galles
» méridionale , étoit un pays beaucoup
» plus grand que l'Europe ; & le Capitaine
Cook a déterminé avec précifion le
gifement des côtes . La Nouv. Bretagne
» eft compofée de deux îles , & ces deux
îles font féparées par un canal nommé
canal St George . On a fait le tour de
la Nouv . Zelande , & la carte qu'on en a
dreffée , ne peut être plus exacte que
» celle de certaines côtes d'Europe. Quel-
» ques Auteurs avoient penfé que de
» l'ifle de George III à la Nouv . Zelande ,
» il pouvoit y avoir un continent:le Capi-
» taine Cook affure qu'ils fe fonttrompés,
"
"
מ
mais on y a découvert un grand nom-
» bre de petites îles. Quant au continent
méridional , it eft démontré qu'il n'y
en a point au Nord du quarantième de
gré de latitude fud ; nos Navigateurs
» n'ofent affurer également qu'iln'y
» en ait pas un au fud de ce quarantième
fans avoir degré. Le dernier voyage ,
n
"
pas
MAI 17746 75
و د
ود
» entièrement réfolu la queftion , a réduit
à un fi petit efpace l'unique portion de
» l'hémifphère méridional ou pourroit
» fe trouver ce continent , qu'il feroit
» fâcheux qu'on ne fit pas une nouvelle
» tentative pour s'aflurer de la vérité. "
Nous ne parlerons ici que du dernier
voyage , le plus intéreffant de la collec
tion.
L'Endeavour , monté par le Capitaine
Cook , MM. Banks & Solander , & les
autres Obfervateurs qui les accompa
gnoient , partit de Plimouth le 26 Août
1768. Comme ils avoient ordre d'abor
der promptement à l'île d'Otahiti , pour
y obferver le paffage de Vénus au deffus
du difque du faleil , & faire enfuite des
découvertes dans la mer du fud , ils fe
hâtèrent d'arriver à leur deftination . Nous
ne devons pas omettre deux faits qui feront
une preuve des obftacles fans nombre
& de toute efpèce , qu'ont eu à combattre
nos philofophes dans leur expédition.
Lorfqu'ils furent fur les côtes du
Brefil , ils voulurent relâcher à Rio - Janeiro
, pour y prendre des rafraîchiffemens
, & examiner l'état du pays &
fes productions naturelles. Le Vice- Roi
permit au capitaine d'acheter des pro-
Dij
766 MERCURE DE FRANCE,
vifions pour fon équipage
; mais il dé
fendit à MM. Banks & Solander & aux
autres Anglois, de débarquer. Ils parlèrent
en vain du motif de leur voyage , le Portugais
fut inflexible ; il les regardoic
comme des efpions , & il s'embarraffoit
fort peu du progrès des ſciences . MM.
Banks & Solander voulurent employer
des ftratagêmes & des déguifemens pour
pénétrer dans la campagne ; mais ils apprirent
bientôt qu'ils étoient pourfuivis
par les patrouilles du pays , & qu'on
avoit faifi quelques - uns de leurs compagnons
de voyage.
Au lieu de paffer le détroit de Magellan
, ils doublèrent le Cap de Horn
& pendant qu'ils étoient fur les côtes de
la terre de feu, il leur arriva un accident ,
trifte préfage des maux qui les atten
doient dans le courant de leur voyage,
MM. Banks & Solander virent une montagne
dans l'intérieur des terres , & ils
réfolurent d'y aller chercher des plantes,
Ils fe mirent en route , fuivis du Chirurgien
de l'équipage , de M. Gréen
l'Aftronome , de deux Deffinateurs , de
leursDomestiques & de deux Matelots.Ils
trouvèrent un terrein marécageux couvert
de buiffons fi bien entrelacés les uns
M A 1. 17746 77
dans les autres , qu'il étoit impoffible de
les écartér pour s'y frayer un paffage . Le
temps devint très- froid tout- à- coup ; il
tomba de la neige , & la nuit les furprit.
Il leur étoit impoffible de retourner au
vaiffeau , & ils n'eurent plus d'efpoic
que de trouver un abri où ils puflent allumer
du feu & attendre le lendemain
dans cet état cruel . Ils crurent apperce
voir un lieu convenable pour cela , &
chacun s'efforça de s'y traîner. La plupart
tombèrent bientôt fur la neige fans ponvoir
fe relever , ceux qui étoient les moins
engourdis prirent les devants , afin de préparer
le feu , & d'autres s'empreffèrent de
donner du fecours aux malades . Enfin ,
deux hommes furent trouvés morts le
lendemain , & ils couturent tous le plus
grand danger de périr de faim & de froid
dans cette forêt.
Nos voyageurs arrivèrent à Otahiti le
10 Avril 1769. Ils y ont féjourné trois
mois , & ils ont employé tout ce temps
à faire des obfervations fur les moeurs
& les ufages du peuple qui l'habite..Ces
Infulaires vivent dans un climat & fur
un fol qui les met au - deffus du befoin
des arts , & d'après tout ce qu'on en a
rapporté , on eft forcé de penfer que c'eft
*
D iij
78
MERCURE DE FRANCE.
le peuple le plus fortuné de la terre. La
tuation où ils fe trouvent eft véritablement
l'état de nature tel qu'il peut exifter
fur le globe ; & fi nous avions paffé
par cet état avant de nous policer , on auroit
lieu de regretter avec M. Rouffeau
notre ancienne barbarie. Les partifans de
cet eloquent Philofophe ne manqueront
pas de citer les Otahitiens pour appuyer
Leur fyftême ; mais on peut répondre d'avance
, que les circonflances réunies en
leur faveur , ne pourront prefque jamais
s'appliquer à une autre peuplade . Ils naiffent
fous un ciel doux & agréable , & la
même caufe les a rendus aimables , doux
& pacifiques par caractère. Leur pays eft
enchanteur , la terre y produit prefque
fans culture les fruits les plus délicieux ;
ils rencontrent rarement des obftacles à
leurs defirs , & ils fuivent toujours le
pur inftinct de la nature , qui les porte
rarement au mal. La defcription de cette
île & de fes habitans paroîtra romanefque
à pluGeurs lecteurs ; cependant
elle eft de la plus exacte vérité , & conforme
d'ailleurs à ce qu'en dit M. de
Bougainville qui a eu l'art d'y acquérir
tant de connoiffances en fi peu de
temps.
MAI. 17740 79
La moitié du fecond volume de cette
collection rapporte les aventures curieufes
furvenues aux Anglois pendant leur
féjour à Otahiti , & l'on ne trouve aucun
morceau d'hiftoire fur lequel l'ame s'arrête
avec plus de complaifance.
Voici le titre des trois derniers chapitnes
.
Chapitre 17. Defcription particulière
de l'île d'Otahiti , de fes productions &
de fes habitans . Habillemens , habitations
, nourriture , vie domeftique &
amuſemens.
Chapitre 18. Des manufactures , des
Pirogues & de la navigation des Otahitiens.
Chapitre 19. De la divifion du temps
à Orahiti ; manière de compter & de
calculer les diftances ; langue , maladie ,
funérailles & enterremens ; religion
guerres , armes & gouvernement.
Nous allons en citer quelques traits
curieux. Nos philofophes voulant s'inftruire
de la religion du pays , le Capitaine
fit célébrer un dimanche le fervice
divin au fort qu'ils avoient bâti.
M. Banks y invita un des Chefs du
pays , fa femme & quelques autres Otahitiens
; il efpéroit que ces cérémonies
Bccafionneroient quelques queftions de
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
leur part , &lui procureroient quelque inftruction.
Les Indiens s'affirent , fe tin-
» rent debout , ou fe mirent à genoux ,
"
lorfque M. Banks faifoit de même ;
» mais après que le fervice fut fini , ils
» ne firent aucune queftion , & ils ne
vouloient pas nous écouter , lorfque
nous tâchions de leur expliquer ce qui
» venoit de fe paffer.
a
» Les Otahitiens , après avoir vu nos
» cérémonies religieufes , jugèrent à pro-
" pos de nous montrer dans l'après - midi
» les leurs qui étoient très différentes . Ua
» jeune homme de fix pieds & une jeune
» fille de 1 à 12 ans , facrifièrent à Vénus
devant toute l'affemblée , fans paroître
attacher aucune idée d'indécence
» à leur action & avec la liberté qu'on
prend lorfqu'on fe conforme aux ufages
» du pays . La Reine Obéréa préfidoit à
» la cérémonie ; elle donnoit à la fille
» des inftructions fur la manière dont elle
» devoit jouer fon tôle.
"
Cette Obéréa eft la même qui devint
amoureufe du Capitaine Wallis quelques
années auparavant , & dont les adieux
font fi touchans dans leur naïveté , qu'ils
arrachent prefque autant de larmes , que
ceux de Didon à Enée .
M. Bancks , dont on ne peut affez
MAI. 1774. 81
"
»
louer le courage & le zèle infatigable ,
fut fi curieux un jour de voir un convoi
funéraire , qu'il réfolut de s'y charger d'un
emploi , après qu'on lui eut dit qu'il ne
pouvoit pas y affifter fans cette condition.
Il alla donc le foir dans l'endroit
» où étoit dépoté le corps , & il fut reçu
» par la fille de la défunte , quelques au-
» tres perfonnes & un jeune homme qui
» fe préparoient à la cérémonie. On le
» dépouilla de fes vêtemens à l'Européenne
; les Indiens nouèrent au tour
de fes reins une petite pièce d'étoffe
» & ils lui barbouillèrent tout le corps
jufqu'aux épaules avec du charbon &
» de l'eau , de manière qu'il étoit auffi
» noir qu'un nègre . Ils firent la même
» opération à plufieurs perfonnes , & en-
» tr'autres, à quelques femmes qu'on mit
» dans le même état de nudité
que lui ;
» le jeune homme fut noirci par - tout ,
» & enfuite le convoi fe mit en mar-
» che.
"

M. Banks faifoit une fonction qu'ils
appellent Nineveh ; il étoit chargé , ainfi
que deux Otahitiens , d'examiner s'il Y
avoit du monde dans les lieux où devoit
paffer le convoi , & il allojt dire au princi
pal perfonnage du deuil : imatata , il n'y
a perfonne.
Dy
B2 MERCURE
DE FRANCE
.
Voici un fait qu'on voudroit pouvoir
révoquer en doute , mais qui malheureufement
eft inconteftable.
» Un nombre très - confidérable d'O-
» tahitiens des deux fexes , forment des
» fociétés fingulières appelées arrcoy ,
» où toutes les femmes font communes
499
"
à tous les hommes; cet arrangement met
» dans leurs plaifirs une variété perpé-
» tuelle , dont ils ont tellement befoin
» que le même homme & la même fem-
"
me n'habitent guères plus de deux à
» trois jours enfemble. Les hommes s'y
» divertiffent par des combats de lutte ,
» & les femmes y danfent en liberté la
» Timorodée , ( * ) afin d'excites en elles
des defirs qu'elles fatisfont fur le
» champ.
» Les Otahitiens , loin de regarder
comme un déshonneur d'être aggrégés
» à cette fociété , en tirent au contraire
» vanité , comme d'une grande diftinc-
» tion. Lorfqu'on nous a indiqué quel-
» ques perfonnes qui étoient membre
و د
d'un Arreoy , nous leur avons fait M.
Bancks & moi , des queftions fur cette
» matière , & nous avons reçu de leus
* Efpèce de danfe lubrique du pays.
MAI. 1774. 83
propre bouche les témoignages que
» je viens de rapporter ".
On auroit tort d'imaginer que ce peuple
n'a point de maître , & qu'il jouir
de la chimérique liberté de la nature fi
vantée par des Ecrivains qui ne voient
pas qu'elle ne peut plus exifter dès que
les hommes fe raffembleront en troupes ;.
mais il est étonnant qu'il foit aflervi au
gouvernement féodal '; d'où il eft permis
de conclure que la plupart des peuples
fubiffent ce premier efclavage avant de
parvenir au dernier degré de civiliſation .
Il y a quatre claffes d'hommes à Otahiti
, le Roi , le Baron , le Vaffal & le
Paylan .
Le commerce des Otahitiens avec les
habitans de l'Europe , les a dejà infectés.
de la maladie vénérienne. » Ils la diftin-.
" guent par un mot qui revient à celui
» de pourriture , & ils lui donnent une fi
gnification beaucoup plus étendue ; ils
» nous décrivirent dans les termes les :
plus pathétiques , les fouffrances des :
premiers infortunés qui en furent les:
» victimes ; ils ajoutèrent qu'elle faifoit
"tomber les poils & les ongles , & pour .
riffoit la chair jufqu'aux os ; qu'elle
répandit parmi eux une terreur & une:
» confternation univerfelles; que les ma
"
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
» lades étoient abandonnés par leurs plus
» proches parens , qui craignoient que
» cette maladie ne fe communiquât par
contagion , & qu'on les laitoit péric
>> feuls dans des tourmens qu'ils n'avoient
jamais connus auparavant.
"
39
La Nature plaça en vain ce peuple au
milieu des mers ; deux vaiffeaux d'Europe
franchiffent cet intervalle immenſe ,
& ils portent à ces hommes heureux cette
maladie terrible , capable d'anéantir entièrement
leur race .
Nos Navigateurs , après un long lẻ-
jour avec les Otahitiens , fe préparèrent
à les quitter , & le Capitaine ordonna
que chacun fe rendît au vaideau . Deux
foldats de Marine , touchés du bonheur.
dout jouiffent les Infulaires dont ils alloient
fe féparer , & ne trouvant pas dans
nos fociétés policées le contentement
qu'ils efpéroient goûrer parmi eux , défertèrent
le fort, la nuit du jour où l'on devoit
mettre à la voile , & s'enfuirent dans
l'intérieur de l'île pour vivre avec les
Otahitiens. Le Capitaine voulut abfolement
recouvrer fes deux hommes : il
fit faifir quelques chefs & il leur fit des
menaces fi on ne renvoyoit pas les deux
foldats. Les Infulaires tâcherent de fe
défendre , & difoient que les deux EuMAI.
1774. 85
»
ropéens « avoient pris chacun une fem-
» me , & qu'ils étoient devenus habitans
du pays. Cependant , les gens
de l'équipage qu'on avoit envoyés après
eux , vinrent à bout de les ramener
de force..
"
Les déferteurs confirmèrent le rap-
» port des Indiens ; ils étoient devenus
» fort amoureux de deux filles , & ils
» avoient formé le projet de fe cacher
jufqu'à ce que le vaiffeau eût mis à la
voile , & de fixer leur réfidence à Ota-
» hitii »»..
Nous ne ferons aucune réflexion fur
ce fait intéreffant ; mais on ne peut s'empêcher
de regretter que les deux foldats
n'ayent pas accompli leur projet. Leur
conduite & leur vie auroient fourni bien
des lumières pour comparer l'état des
peuples fauvages avec celui des nations
civilifées , & à moins que le Capitaine
Cook n'eût befoin de ces deux hommes
pour le fervice du vailleau , il auroit
peut-être dû les laiffer à Otahiti , d'où
quelques bâtimens auroient pu dans la
fuite les ramener en Europe.
Un des Otahitiens nommé Tupia ,
qui avoit été premier Miniftre de la
Reine Obéréa , & principal Prêtre de
l'île , abandonna fa patrie pour 's'embar.
86 MERCURE DE FRANCE.
"
quer avec les Anglois. La vue de nos na
vigateurs & de leur vaiffeau lui avoit
donné l'idée d'un nouveau monde , & ,,
entraîné par l'inquiétude naturelle qui
tourmente l'ame du Sauvage comme celled'un
homme policé, il céda à l'invincible.
curiofité qui le portoit à voir d'autres
peuples & d'autres pays.
» Le 13 Juillet , jour du départ , le
vaiffeau fut rempli des Otahitiens nos
» amis. Dès le point du jour nous levâ-
" mes l'ancre , & dès que le bâtiment
« fut fous voiles , les Naturels du pays.
prirent congé de nous , & versèrent
» des larmes , pénétrés d'une trifteffe qui
avoit quelque chofe de bien tendre &
» de bien intéreffant . Tupia foutint cette:
» fcène avec une fermeté & une tranquillité
vraiment admirables ; il eft
» vrai qu'il pleura , mais les efforts qu'il
fit pour cacher fes larmes , faifoient
encore plus d'honneur à fon caractère :
" Il envoya une chemife pour dernier
39 préfent à Potomai , maîtreffe favo-
» rite de Tootahah , un des Chefs du
" pays ; il alla enfuite fur la grande hune
» avec M. Banks , & il fit des fignes
aux Pirogues tant qu'il continua de les
30%
» voir
Ce Tupia a été d'une très-grande utilité
MA I 1774. 87
aux Anglois pendant le refte du voyage ;
il leur donna fans ceffe des preuves de
fon jugement & de fa pénétration ; mais
malheureuſement il eft mort à Batavia
ainfi que le valet Indien qui l'avoit fuivi.
Nos Navigateurs , en appareillant d'Otahiti
, cherchèrent des îles nouvelles ,
& ils en ont découvert un très- grand
nombre dans les environs. Les moeurs
des peuples qui les habitent , & les incidens
qui leur furvinrent ne font pas
moins curieux . Après avoir paffé un mois
dans ces parages , le Capitaine Cook di
rigea fa route plus au fud , dans le deffein
de rencontrer le continent que des
Géographes y plaçoient. Il partit de l'île
d'Otéroah le 15 Août 1769 , & le 7·
Octobre , ils découvrirent une terre qu'ils
reconnurent par la fuite pour la Nouv.
Zelande : ils ont côtoyé ces deux grandes
îles jufqu'au premier Avril 1770. Ils
ont débarqué dans un très grand nombre
d'endroits , & ils ont prefque toujours
été attaqués par les féroces habitans da
pays.
Le fait fuivant eft fort extraordinaire..
En arrivant fur la côte de la Nouv. Zelande,
Tupia , Infulaire d'Otahiti , enten୫
. MERCURE DE FRANCE.
dit la langue des habitans du pays . Puifque
le langage de ces contrées fi eloignées
l'une de l'autre , eft à- peu- près le
même , il eft fûr que ces deux Nations
tirent leur fource d'une commune origine.
Après la defcription d'Otahiti , celle
de la Nouv. Zelande eft la plus curieufe
du voyage. L'exiftence des peuples antropophages
, conteftée fi mal - à -propos
par quelques Ecrivains , eft déformais hors
de doute , & il eft prouvé par cette relation
,, que les Zélandois mangent des
hommes.
»
" Pendant notre féjour dans le canal
» de la Reine Charlotte , nous trouvâ-
» mes des Indiens occupés à apprêter les
» alimens , & ils faifoient cuire alors un
» chien dans leur four ; il y avoit près
de là plufieurs paniers de provifion .
» En jetant par hafard les yeux fur un
» de ces paniers , à mefure que nous paffions
, nous apperçûmes deux os en-
» tièrement rongés qui ne nous parurent
» pas être des os de chiens , & que nous
reconnûmes pour des os humains , après
» les avoir examinés de plus près . Ce
fpectacle nous frappa d'horreur , quoiqu'il
ne fît que confirmer ce que nous
»
39
7
MAI. 1774. S
19
» avions oui dire plufieurs fois depuis
notre arrivée fur la côte . Comine il
» étoit fûr que c'étoit véritablement des
» os humains , il ne nous fut pas poffble
de douter que la chair qui les cou-
» vroit n'eût été mangée .... Nous char-
» geâmes Tupia de demander ce que c'étoient
que ces os , & les Indiens répondirent
fans héfiter en aucune manière
, que c'étoient des os d'hommes.
» Il leur demanda enfuite ce qu'étoit de
» venu la chair , & ils répliquèrent qu'ils
» l'avoient mangée . .. En nous infor-
» mant qui étoit l'homine dont nous
» avions trouvé les os , ils nous dirent
qu'environ cinq jours auparavant , une
Pirogue montée par fept de leurs en-
» nemis , étoit venue dans la Baye , &
» que cet homme étoit un des fept qu'ils
avoient tués ....
К
"
19
»
.....
Quelques jours après , Tupia reprit
» de nouveau la converfation fur l'ufage
» de manger la chair humaine , & les
Indiens répétèrent ce qu'ils avoient
déjà dit ; mais , dit Tupia , mangezvous
auffi les têtes ? Nous ne mangeons
» que la cervelle , répondit un vieillard
» & demain , je vous apporterai quelques
» têtes , pour vous convaincre que noust
» avons dit la vérité.
n
90% MERCURE
DE FRANCE.
On trouve dans le voyage beaucoup
d'autres preuves de cette horrible coutume.
Vingt jours de navigation s'écoulèrent
depuis leur départ de la Nouv . Zelande ,
jufqu'à la Nouv . Hollande. Ils découvrirent
enfuite la Nouv . Galles méridionale
, pays beaucoup plus grand que l'Europe.
Ils ont paffé trois mois & demi a
viliter les côtes de ce pays ; pendant cet
intervalle , il leur arriva un accident qui
mit tout l'équipage dans le plus grand
danger de périr . Le vaiffeau toucha fur
un banc de rochers , & y refta 48 heures ,
fans que tous les efforts de nos Navigateurs
puffent le remettre en pleine mer ..
On eft faifi d'attendriffement & d'effroi
en lifant la defcription de l'état où ils
fe trouvoient. Enfin , ils fortirent de dan
ger , & ils dûrent leur délivrance à une
circonftance bien fingulière . « Le rocher
» fur lequel échoua le bâtiment , fit plu-
» fieurs trous dans la calle , & un autre
» affez large pour nous couler à fond ;
» mais par bonheur , il fe trouva en
grande partie bouché par un morceau
» de rocher, qui ,après avoir fait l'ouver
»ture , y étoit reſté engagé,
"
Nos voyageurs touchent enfuite à la
Nouv. Guinée , & reprennent le chémin
MAI. 1774. 91
de l'Europpe à Batavia ; ils portent partout
leur efprit obfervateur , & ils nous
apprennent fur cette ville un grand
nombre de particularités qu'on ignoroit
abfolument .
L'homme paroît bien méchant & bien
vil , lorfqu'on le voit commettre des actions
telles que celle- ci , dont nos phi-
Fofophes ont été temoins ..
»
n
"
Depuis un temps immémorial , la
pratique , appelée courir un Muck
eft établie chez ces peuples . Après s'être
» enivrés d'opium , un homme le préci
pite dans les rues une arme à la main ,
tuant toutes les perfonnes qu'il rencontre
. jufqu'à ce qu'il foit tué lui- même
ou arrêté. Nous en avons vu plufieurs
» exemples pendant notre féjour à Batavia
, & un des Officiers chargés de
faifir ces furieux , nous dit qu'il fe paf
» foit rarement une femaine fans que lui
» ou fes confrères fuffent appelés pour
» en arrêter quelqu'un . Dans un des cas
" dont nous avons été témoins , l'homme
" avoit eu plufieurs fois à fe plaindre de
» la perfidie des femmes, & étoit de--
» venu fou de jaloufie avant de s'enivrer
"
d'opium ... Ceux qu'on prend en vie ,
font ordinairement bleйés ; mais ils
n'en font pas moins rompus vifs "..
92 MERCURE DE FRANCE.
L'équipage contracta à Batavia des gers
mes de maladie qui fe
développèrent dès
qu'ils furent en route. Nous avions , dit
le Capitaine , prefque tous les jours un
mort à´jeter à la mer , & dans l'efpace.
d'un mois & demi , nous perdîmes trente
hommes.
Enfin , nos Navigateurs relâchent au
Cap & à Ste Hélene , & ils mouillent
aux Dunes te 2 Mai 1771 , après un
voyage de trois ans.
que
Il eft fur que jamais on ne fera une
expédition au tour du globe auffi célèbre
celle dont on vient de parler ; &
dans la multitude infinie de voyages que
nous avions déjà , on n'en trouve aucun
dont la lecture foit auffi intéreffante &
auffi inftructive.
Fragmens de Tadique ou fix Mémoires ;
1. fur les Challeurs & fur la charge ;
2. Sur la manoeuvre de l'Infanterie ;
30. Sur la colonne & principes de
Tactique ;
4°. Sur les marches ;
5. Sur les ordres de bataille ;
6. Sur l'Eftai général de Tactique relativement
à ces différens objets .
Précédés d'un difcours préliminaire
fur la Tactique & fur fes fyftêmes,
MA I. 1774. 93
Vol. in 4°. d'environ 500 pages avec
7 planches. Prix , 15 liv . relié . A Paris
, chez Ch . Ant. Jombert , père , libraire
du Roi pour l'Artillerie & le
Génie , rue Dauphine , à l'Image Notre-
Dame , 1774 , avec approbation &
privilége du Roi,
La première partie du difcours préli
minaire eft une differtation fur la Tacti
que & fes fyftêmes. La Tactique , fcience,
de l'ordre , par conféquent des rapports ,
& faite pour être mefurée & calculée , eft
la partie mathématique de la fcience militaire,
Le Tacticien doit travailler d'après
les principes des Généraux , mais les Généraux
ont peu avancé la Tactique comme
fcience ; & , comment , dit l'auteur , ferions
nous véritablement Tacticiens.
quand il n'existe pas même d'élémens de
Tactique ? Si perfonne n'avoit lu d'élé
mens de fortifications ni de géométrie ,
qui feroit ingénieur ou géomètre ?
-
Une Nation a toujours une compoſition
de troupes déterminée , une divifion principale
, comme la cohorte ou le bataillon ;
ces bataillons ou cohortes ont une forme
primitive , & entr'eux un arrangement
habituel . C'eft cette forme & cet arrangement
habituel qu'on doit entendre par
94 MERCURE DE FRANCE.
Syfteme de Tactique. Les Grecs eurent le
leur ; les Romains en eurent fucceffivement
trois ; les Modernes en ont eu trois
auffi . Mais une chofe très - remarquable , &
point affez remarquée , c'eft que les trois
Syftêmes modernes corefpondent exactement
à ceux des Romains. Les bandes
ou enfeignes du feizième fiècle de 200
hommes ou environ , fur huit rangs ,
reffemblent beaucoup aux manipules du
temps de Scipion ; & à ces manipules
fuccédèrent les cohortes plus nombreuſes
& d'un front plus étendu , mais toujours
fur dix rangs & fur plufieurs lignes , tant
pleines que vuides , qui étoient en ufage
du temps de Céfar . Le même changement
fit des enfeignes de Briffac & Monluc les
bataillons du temps de Turenne. A la
troifième époque des Romains , qui eſt
celle de leur décadence , leurs cohortes
n'eurent plus que cinq ou fix rangs , & les
intervalles difparurent entr'elles. L'ordre
actuel en ligne mince & pleine n'eft - il pas
le pendant de ce dernier ordre Romain ?
« Le fyftême ainfi changé , les Géné-
≫raux continuèrent de l'employer tel qu'il
» étoit , & tous étant à cet égard au pair ,
» les fuccès entr'eux furent décidés par
toutes les cauſes étrangères au fond de
la Tactique » . Les plus habiles ayant d'aufſi
MA I. 1774.
25
bons outils que leurs ennemis & s'en fervant
mieux , s'avifèrent peu d'en defirer
de meilleurs. Les Auteurs qui d'abord
furent en petit nombre , traitèrent l'art
de faire la guerre avec les troupes telles
qu'elles étoient , ne laiffant pas pourtant
de regretter les principes de leurs devanciers
. Folard feul difcuta les principes du
fyftême actuel , propofa des changemens ,
mais ne fit pas proprement un Syftême de
Tactique. Il fit feulement voir la néceffité
d'en prendre un autre , dont il indiqua
en grande partie les principes. Cet
Auteur très-juflement célèbre n'acheva ni
n'établit rien , prépara tout.
L'Auteur parcourt enfuite en peu de
mots les trois principaux Syftêmes propofés
depuis , légions, pléfions & cohortes,
& fait voir en quoi & pourquoi diffèrent
ces trois Syftêmes, au fond très - analogues,
en quoi ils ne le font pas moins aux Syftêmes
déjà pratiqués , excepté aux troifièmes
Systêmes des Romains & des Modernes.
L'Auteur obferve que le Systême actuel
qui ne peut fe foutenir contre aucun des
autres , n'a jamais effayé non plus d'entrer
véritablement en lice avec eux & de foutenir
le parallèle. On s'eft contenté de les
combattre par d'autres moyens .
96 MERCURE DE FRANCE.
1
La feconde partie du Difcours préliminaire
eft la préface de l'Ouvrage , qui n'eft
pas moins que la première , capable d'éveiller
l'attention du lecteur , & n'eſt pas
plus fufceptible d'extrait . C'eft là que ,
après avoir rapporté les raifons qui engagent
l'Auteur à publier cet Ouvrage , il
juftifie par une comparaifon affez frappante
fa témérité apparente de prétendre
pour fes difpofitions & manoeuvres la fupériorité
même fur les difpofitions &
manoeuvres Pruffiennes .
Le premier des fix Mémoires qui compofent
le Corps de l'Ouvrage , eft fait
pour prouver la néceffité d'exercer & employer
les Chaffeurs , comme les Anciens
employoient leurs armées à la légère ; &
pour cela d'en avoir à chaque bataillon
une troupe toujours exiftante en paix
comme en guerre. Cette idée étant celle
d'une grande partie des Militaires & de
tous les Tacticiens , ce Mémoire , quoique
très néceffaire encore , n'eft pas fort
neuf , dit l'Auteur ; mais par bonheur il
eft fort court. L'Auteur penfe que la différence
des armes n'a pas rendu les velites
moins néceffaires aux Modernes : « qu'ils
» le font même à tout prendre beaucoup
plus qu'ils ne le furent jamais ; le feu
» étant venu au point que fans ce fecours,
39
» un
MAI. 1774. 97
un bataillon ne peut aller à la charge
avec grande efpérance de fuccès ».
Le fecond Mémoire fur la manoeuve
de Infanterie , contient quelques détails
néceffaires pour la perfectionner & fim¹-
plifier. Il établit d'abord l'arrangement
des compagnies dans le bataillon , des
bataillons dans la divifion , dans l'ordre
numérique par le centre. S'il s'agit de
marcher en avant , le bataillon ou la divifion
fe campe toujours par le centre ;
& , quelque doive être le front de la colonne
en marche , chaque bataillon commence
toujours , fauf à dédoubler encore
le front , par fe mettre dans l'état de colonne
d'attaque , c'eſt-à - dire , fur deux
compagnies de front & quatre de hauteur
, chaque compagnie fur fix rangs , &
toutes fe fuivent dans l'ordre numérique ,
les impaires à la droite. De toutes ces
colonnes particulières fe forme la colonne
totale dans laquelle les bataillors font pla
cés de même ; les divifions marchent par
le centre feulement fans mêler les brigades
; de forte que les brigades de la
droite marchent par la gauche , & réciproquement.
Pour remettre la colonne en
bataille , on la double & raccourcit autant
qu'il eft néceffaire pourque chaque bataillon
E
98 MERCURE DE FRANCE.

fe trouve , comme nous venons de le voir,
fur deux compagnies de front à fix de hauteut
. Puis , doublant & raccourcillant encore
, de cette colonne on en fait deux
jumelles , féparées l'une de l'autre par une
petite rue , & on ferre les divifions. Enfuite
cette double colonne équivalente à
une feule , qui auroit de front le quart de
rang du bataillon , fe déploie par le centre
une des jumelles s'étendant la
par
droite , l'autre par la gauche ; c'eft en grand
le développement de la pléfion , ou l'ancien
paffage du pont. Chaque bataillon
arrivé à fa place dans la ligne , fait en parriculier
la même manoeuvre , s'il s'agit d'un
développement total ; ce développement
eft évidemment le plus prompt poffible ,
le plus fimple , le plus correct , & c. L'Auteur
s'arrête enfuite à détruire très amplement
l'idée jufqu'à préfent très générale ,
que les manoeuvres centrales pour former
ou déployer des colonnes ne font
> pas
de mife lorfqu'il s'agit de partir ou arriver
par la droite ou la gauche. Et après avoir
remarqué que le plus fouvent il feroit
pour le moins auffi facile d'arriver au centre
, fi de propos délibéré on n'alloit chercher
la gauche ou la droite , il démontre
que fa manoeuvre centrale prefque tou
MAI. 1774
99
jours infiniment préférable , tout au moins
n'eft pas inférieure dans le cas affez rare ,
fuppofé à plaifir pour la contrarier , où il
s'agit d'arriver à la gauche d'un champ de
bataille qui n'a aucune profondeur. Mais
il faut voir dans l'Ouvrage même ces détails
, qu'il n'eft pas poffible de tronquer
fans les obfcurcir.
Le premier article du troifième Mémoire
contient quelques éclairciffemens
fur la colonne , qui ont paru à l'Auteur
encore néceflaires avant de donner des
ordres de bataille dans lefquels il en fait
un fi grand ufage . Il répond en même
temps aux objections que lui ont faites
quelquefois directement ou indirectement
ceux mêine qui , d'accord avec lui fut les
principes , s'en tiroient pas tout-à-fait les
mêmes conféquences ; & il s'adreſſe de
préférence à M. de Maizeroi , comme à
celui qui a le plus mérité l'attention de fes
rivaux & du Public.
On voit dans le fecond article de ce troifième
Mémoire ceux des principes de Tactique
qu'il eft plus néceffaire d'avoir bien
préfents pour examiner & juger les ordres
de bataille. Ces principes font en affez bon
nombre ; & dans ce nombre , dit l'Auteur
, pas un ne devroit être neuf.
Le quatrième Mémoire fur les marches
E ij
TOO MERCURE DE FRANCE.
expofe la manière de conduire & de
déployer les colonnes . On y voit l'application
& le développement de ce qui a été
dit déjà dans le fecond. On y voit aufli
quelques principes pour mettre dans les
marches plus d'exactitude & de préciſion ,
parvenir plus facilement & plus fûrement
à la formation des ordres de batailles
L'Auteur établit un ordre de marche habituel
auffi familier que l'ordre de bataille
habituel ; & que l'armée prendra tout naturellement
, quand on ne lui ordonnera
rien autre chofe que de marcher . Sa manière
de partir toujours par les déploye
mens de fes colonnes jumelles , donne
moyen d'établir , par rapport à l'artillerie ,
un principe très - remarquable , & de lui
faire protéger ces déployemens , fe por+
tant toute entière fur le front dès le commencement
de la manoeuvre,fans l'embar
raffer en aucune manière.
Le cinquième Mémoire le plus impor
tant , & pour lequel font faits tous les autres,
traite des ordres de bataille . L'Auteur
réduit les feptièmes difpofitions de Végèce
à deux , qui font l'ordre parallèle & l'ordre
oblique , mais il ajoute l'ordre perpendiculaire
& l'ordre féparé. Il diftingue dans
l'ordre parallèle , 1 °. l'ordre parallèle
Calonge, qui eft l'ordre habituel des MoMAI.
1774. FOR
dernes , n'eft bon que pour le feu , & ne
doit pas être employé en terrein libre ;
2. celui qu'il appelle parallèle fimple
égal en étendue au premier fur denx lignes
, & lui oppofant une feule ligne de
bataillons en colonnes , appuyées de leurs
grenadiers & chaffeurs dans l'ordre de
moufquetterie ; 3 ° . celui qu'il appelle
double , qui voulant faire de plus grands
efforts & employer en même étendue
plus grand nombre de troupes , a deux
lignes de colonnes au lieu d'une , & fur
le front les grenadiers & les chaffeurs de
toutes deux . L'un & l'autre ont en arrière
de leurs intervalles quelque cavalerie en
petites colonnes par demi -efcadron . I
feroit trop long de fuivre l'Auteur mon
rrant les propriétés & l'effet des deux dermiers
, les défauts du premier ; & le lecteur
militaire voit tout cela d'ici .
+ Le fixième Mémoire eft un examen de
l'Effai général de Tactique , autant qu'il
a paru néceffaire par rapport aux Mémoires
précédens. L'Auteur , dans fa préface
, annonçant cette partie de fon Ouvrage
, a très amplement déduit les raifons
qu'il a eues de la joindre aux autres .
Traitant , dit-il , les mêmes objets ,
» fouvent d'une manière fort oppofée à la
mienne ; attaquant continuellement une
»
·
E iij
302 MERCURE DE FRANCE.
29
» partie de mes principes , même trèsvivement
& avec beaucoup de mépris ;
» donnant pour le plus fublime & le det-
» nier effort de la Tactique des difpoft-
» tions & manoeuvres Pruffiennes trèscontraires
à ces mêmes principes : cet
Quvrage m'oblige de pefer fes raifons ,
» de répondre à fes objections . Et puifque
» je donne moi- même des difpofitions &
» manoeuvres , il m'eft abfolument indifpenfable
d'analyfer & de leur comparer
» les meilleures que leur ait encore oppo-
» fées la méthofe actuelle , pour mettre le
lecteur plus à portée de juger lefquelles
doivent être préférées . Il ne falloit
pas moins que ces raifons , & c. Tout ce
norceau , trop long pour être rapporté ici ,
annonce entre les Fragmens & l'Effai une
fréquente oppofition d'idées , une grande.
affaire , mais avec beaucoup d'honnêteté ,
& marquant pour celui- ci beaucoup d'ef
39
time .

I
-La première des deux additions qui font
à la fuite des Mémoires , eft une réponſe.
à une lettre de M. le Marquis de Puilégur,
contre les déployemens de l'effai : parce
que l'Auteur a fenti que de ce que M. de
P. oppofe à ces déployemens on pourroit
conclure un jour trop légèrement, qu'il
faut rejeter auffi bien qu'eux le fien qui
MAI. 1774. 103
fe fait auffi par le pas de flanc . Nous ne
nous artêterons point à analyfer cette réponfe
, dans laquelle , fans méconnoître
les calculs très jultes de M. de P. l'Auteur
prouve que ce qu'il oppoſe aux déploye
mens , n'empêche pas qu'ils ne foient de
beaucoup préférables à l'ancienne manière
de fe mettre en bataille ; & que fi les dé ~
ployemens de l'eflai valent infiniment
mieux , à plus forte raifon on doit préférer
celui des fragmens . A la fin de cette
petite differtation , l'Auteur effère que
M. de P. , " après avoir réfifté aux dé
ployemens des Pruffiens & de l'Elai
finira par reconnoître pleinement l'a
» vantage de celui-ci a.
"
La feconde addition eft fur la viteffe
des différens pas de l'Infanterie , que l'Au
teur trouve beaucoup trop lents . 11 faic
voir que la viteffe des Romains étoie
beaucoup plus grande , quoique moindre
qu'on ne la fuppofe ordinairement ; &
prouve que s'il y a quelque difficulté à
augmenter la viteffe , » cette difficulté
» n'eft pas dans l'homme très capable
d'une plus grande , comme le prouve
allez la plus continuelle & la plus uni-
» verfelle de toutes les expériences ; d'où
sail fuit que cette difficulté ne peut être
·
Fiv
104 MERCURE DE FRANCE.
que dans la difpofition qui s'oppoſe à
» cette vîteffe , & par conféquent n'exiftera
plus dès qu'on aura établi pour prin
» cipe , de ne jamais marcher ni ma-
» noeuvrer dans l'ordre qui empêtre la
» marche & la manoeuvre , mais tou-
39
jours dans l'ordre le plus mobile & le
» plus lefte ; dans celui qui eft fair pour
» la marche , de l'aveu de tout l'univers ,
» & qui eft fait pour la manoeuvre, de l'aveu
de ceux même qui lui font le plus
❞ oppofés .
"
Ce que nous venons d'expofer , ſuffic
pour faire connoître combien l'Auteur a
étudié & approfondi lajfciencede la tac-
Lique ; mais une efquiffe rapide du plan
général de l'Auteur , ne peut donner l'idée
de tous les avantages que le Militaire.
peut tirer de la lecture de cet ouvrage
très intéreffant par fon objet , & trèsimportant
fur- tout dans les circonstances
tuelles.
-
Veni mecum de Botanique ; ouvrage utile
à tout le monde , & particulièrement
aux Étudians en Médecine , en Chirurgie
& Pharmacie ; contenant la defcription
& les propriétés des plantes
uſuelles , la manière de les employer
MAI 1774.
105
utilement en Médecine aux différentes
formules où elles peuvent entrer ; par
M. Marquer , Doyen des Médecins
de Nancy , & Médecin Botaniſte de
fon Alteffe Royale Léopold premier
Duc de Lorraine & de Bar. Prix S liv,
les deux volumes brochés . A Paris ,
chez Lacombe , Libraire , rue Chriftine.
On voit paroître journellement . des
ouvrages fur les plantes , mais la plupart
font infuffifans. On remédie à ces inconvéniens
par la publication de celui - ci ; on
y trouve des defcriptions très exactes des
plantes ; on y donne la manière de les
formuler ; on y expofe leurs principales
vertus ; on indique aux Herboriftes les
endroits où on peut les aller chercher ;
felles fe trouvent dans les bois , les prés ,
ou fur les bords des rivières , fur les hauteurs
ou les vallées ; on y expofe encore:
le temps de leur floraifon & de la maturité
de leurs femences.
·
Un pareil ouvrage ne peut être que
erès utile ; il eft auffi des plus ufuels ;;
un jeune homme qui veut s'adonner à la
connoiffance des plantes pour la cure des
maladies , ne peut donc affez le lire ; il
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
doit même toujours l'avoir en main dans
fes promenades champêtres..
La Seule véritable Religion , démontrée
contre les Athées , les Déiftes , & tous
les Sectaires ; par M. l'Abbé Hefpelle ,
Docteur de Sorbonne , & Curé de
Dunkerque. A Paris , chez Hériſſant ,
rue Notre Dame , Humblot , rue S. Jacques,
& de Laguette , rue de la Vieille-
Draperie , 1774 , in- 12 , tom 1 588
pag la Préface comprife ; ouvrage dédié
à Madame la Dauphine.
M. l'Abbé Hefpelle démontre toutes
les vérités de la Religion , fait voir comment
elles font liées enfemble , comment
elles dérivent les unes des autres & fe
foutiennent mutuellement : fes raiſonne
mens font ferrés , & fes réponses aux
attaques contre la Religion font courtes.
& fatisfaifantes .
"
L'Auteur. fait dans fa Préface une defcription
des écarts des incrédules & des
hérétiques. L'irréligion , dit - il , a fait
» tant de progrès , qu'on ne refpecte plus
ni ordre , ni juftice , ni honnêteté , ni
» loi naturelle , ni droits de la Divinité.
" On les voit ( ces incrédules ) peindre la
» beauté de la vertu qu'ils tâchent d'é-
92
MAI. 1774. 107
teindre dans les ames , préconifer l'Evangile
dont il rejettent les dogmes ...
» répandre des doutes & du ridicule
n
tout. »
par-
M. l'Abbé Hefpelle divife la première
partie de fon ouvrage en quatre chapitres
. Le premier eft contre les Athées ;
les abfurdités de leurs fyftèmes y font
expofées , & les preuves de l'exiftence de
Dieu rapportées avec netteté. Dans le
fecond , l'Auteur prouve qu'il faut admettre
une providence & tous les autres
attributs de Dieu. Il fait une defcription
des merveilles de la Nature ; il fait voir
par-tout des effets étonnans qui exigent
la main de Dieu ; tien de plus frappant
que ce qu'il dit des élémens , des planres
, des animaux , de l'union du corps
& de l'ame , de la ftructure du corps hu
main , des fens , & c . Enfuite il donne la
vraie notion du vice & de la vertu , il en
fait voir la différence , & démontre que
Dieu ne peut pas les voir du même oeil ,
qu'il commande l'on & défend l'aute ;
il parle des loix , il prouve que Dien en
a faites , & a donné aux hommes le pou
voir d'en faire , après avoir prouvé la loi
naturelle. C'eftain qu'il répond au
Déifte , qui prétend que c'eft un préjugé
quifait dire que telle action eftjufte. S'il
1 vj
108 MERCURE DE FRANCE .
33
"
و د
"
و د
"
en étoit ainfi , comment arrive - t il que
» ceux qui s'écartent de nos principes ne
» parviennent jamais à ce repos intérieur
» que tout- homme defire ? Pourquoi les
hommes les plus déterminés à la fcélérateffe
gémiffent- ils quelquefois de leur
état ? Les voleurs refpectent l'image de
la vertu dans le fond même de leurs
» cavernes ; ... au milieu d'eux , & malgré
eux , une voix intérieure fe fait en-
» tendre ; leur propre coeur fait contr'eux
les fonctions d'accufateur , de juge &
» de bourreau . Sans donte que lorfqu'ils .
» jouiffent du fruit de leurs brigandages ,
» ils s'applaudiffent de leur fubtilité &
de leur audace. Mais attendez le pre-
» mier moment que leur laiffera l'ivreffe
» de la paffion , & demandez leur...fi
».la jouiffance de leurs vols eft accompagnée
de cette tranquillité d'ame fans
laquelle la plus haute fortune eft moins
» un foulagement qu'un poids qui accable.
Les articles de la fpiritualité &
de l'immortalité de notre ame , qui terminent
ce chapitre , nous ont paru fupérieurement
faits
"

ן כ
Dans le troisième chapitre , l'Auteur
traite du culte dû à la Divinité . Après
avoir prouvé par des raifons folides la
néceffité du culte intérieur , il conclut que
MAI. 1774 1:09
»
"
l'extérieur eft auffi néceflaire . » Qu'est- ce
qu'éprouve , dit il , un jeune perfonne
» dans les fpectacles profanes , où tous
» les fens font à la fois enchantés ... par la
magnificence de tout ce qui les frappe ,
» par les fons harmonieux des voix & des
» inftrumens ? .. Alors dans l'ivreffe... la
» raiſon s'oublie , & laiffe le coeur fans
défenſe ; la vertu la plus ferme fuc-
" combe , & dans la douceur du plaifir
on devient criminel fans s'en être pref
» que apperçu . Ce que les fpectacles font
fur le coeur pour remuer les paffions ,
» ceux du culte extérieur le font pour
infpirer la piété ; qu'un homme entre
dans nos temples les jours folennels :
» la vue des autels décorés ... il ne pourra
» réſiſter à l'impreffion qu'il en reffentira ;
» le reſpect pour la Religion s'imprimera.
» néceffairement dans fon ame ; elle oc-
» cupera tout fon efprit ; des fens elle
paffera dans le coeur , elle y fera naître
» la véneration & l'amour, «
'""'
"
Ce qu'il dit du Tolérantifme & de la
néceflité de la Révélation eſt fatisfaifant :
on y voit une netteté & une précifion qui
ne laiffent rien à defirer .
Dans le quatrième , l'Auteur parle de
la Religion Chrétienne ; il prouve que
110 MERCURE DE FRANCE,
de toutes les Religions , elle eft la plus
fublime & la plus fainte.
On lira aufli avec plaifir les articles
des prophéties & des miracles : l'Auteur
fait voir qu'on ne peut fe refufer à leur
créance fans renoncer aux lumières de la
raifon ; que l'effence & les attributs de
Dieu font une fource néceffaire de myftères
pour l'homme ; que les myſtères
font audeffus de la raifon , & qu'il eft
impoffible de prouver qu'ils foient contre ;
que leur croyance eft appuyée fur des
preuves certaines auxquelles ni l'homme
raifonnable , nile Critique le plus févère
ne peuvent fe refufer ; enfin que leur révélation
eft une fource de lumières inftructives.
Ce que M. l'Abbé Hefpelle dit du Céfibat
, de la morale Evangélique , & le
tableau qu'il en fait , doivent attirer l'at
tention du Lecteur . M. l'Abbé Hefpelle
répond d'une manière victorieufe aux
Fibertins qui condamnent la Religion ,
parce qu'elle réprouve les plaifirs des
fens , le luxe , &c. & quelle ordonne la
douceur , la pauvreté & la mortificas
tion. Ces réponfes font fans réplique:
Cet Auteur finit la preuve de la divinité
du Chriftianifme par fon établiſſement
dont il fait la defcription , après quoi il
MAI.
Fr
1774-
parle de fes rits & cérémonies , du bone
heur qu'il procure à la fociété en géné
ral , & à chaque Particulier ; enfin il tetmine
cette première partie par le fuicide ,
après avoir prouvé qu'il n'eft folie &
foibleffe , & qu'il ne peut jamais être
exempt de crime.
que
Hiftoire de l'Ordre du S. Efprit ; par M..
de Saint-Foix ; quatrième volume.
Nous croyons qu'il feroit difficile d'en
faire un extrait : tous les articles en font
très intéreffans ; le tableau des cabales ,
des intrigues de Cour , & des événemens
les plus remarquables dans nos guerres
civiles , fous les règnes de Charles IX ,
Henri III & Henri IV , nous a paru préfenté
dans un nouveau jour & le plus
véritable. Les divers caractères des perfonnes
qui environnoient alors le Trône ,
y font peints , en pen de mots , par
des.
traits curieux , inftructifs , & qui prefque
tous étoient peu connus. D'ailleurs
on connoît la narration vive & rapide de
M. de Saint-Foix.
Ce quatrième volume & le troisième
fe trouvent chez Piffor , Libraire , vis - àvis
de la defcente du Pont neuf, quai de
Conti..
#12 MERCURE DE FRANCE.
Lettres curieufes , utiles & intéreffantes ,
fur les avantages que l'homme peut
retirer de la connoiffance des Animaux
, dés Végétaux & des Minéraux ,
s vol. in 12. brochés. Prix 12 l . 10 f.
A Paris, chez Lacombe , Libraire, rue
Chriftine , avec approbation & privilége
du Roi.
י
Ces Lettres qui ont déjà paru fous la
forme d'un Journal , font intérellantes &
très variées ; ony traite de la Médecine ,
de l'art Vétérinaire , de l'Hiftoire Natu
relle , de l'Agriculture , du jardinage , &
de la culture de l'ananas , de l'entretien
des chevaux & des boeufs , de la defcription
de l'Ile de Camargue , du principe:
nutritif des végétaux , de la préfence de
Falkali minéral qui s'y trouve tout formé,
de l'ufage qu'on peut faire de la
coquelourde dans la médecine , de la
manière de préparer les fromages du
Mont d'or , du moxa des Chinois , des
l'hiftoire naturelle du vrai thé de la
Chine , & de la façon de le cultiver en
France , de l'électricité des plumes de
perroquet , des grottes d'Arcy en Bourgogne
, & de la fontaine de fel de la
même Province , de la fontaine de faint
Gondon , des eaux minérales de Contro
MAI. 1774. I 13.
>
xevile , de l'utilité qu'on peut tirer de
l'écorce du marronier d'Inde , des vertus
médicinales du lichen d'Iflande des
plantes propres à faire de la foude , des
accidens fâcheux qui font occafionnés
journellement par la jufquiame , des vertus
médicinales des plantes indigènes, de
F'hiftoire naturelle des coquilles, des animaux
nuifibles dans le jardinage , & des
différens moyens qu'on doit employer
pour les détruire ; on y trouve encore
T'hiſtoire naturelle du Beauvoifis , de la
Provence , du Limofin , de l'Auvergne
du Lyonuois , de la Marche & du Berri
; il y eft fait mention de plufieurs
maladies épidémiques qui ont regné en
France ; on y lit quelques cas de pratique
médicinale ; la compofition des dragées
de Keyfer , & celle des pilules toniques de
M. Bacher y font détaillées tout au long ;
on y examine en outre la queftion de l'ino-
.culation , dans quel cas on doit prati
quer la paracenthèfe pour les hydropifies
de poitrine ; quel eft le principe vital
dans l'homme enfin il feroit trop long
de rapporter toutes les chofes utiles &
curieufes qui fe trouvent renfermées dans
ce précieux recueil , qui mérite fans cons
tredit d'obtenir une place dans une bibliothèque
.
;
114 MERCURE DE FRANCE .

Dictionnaire Héraldique , contenant tout
ce qui a rapport à la ſcience du Blafon ,
avec l'explication des termes ; leurs
étymologies & les exemples néceffaires
pour leur intelligence . Suivi des
ordres de Chevalerie dans le Royaume
& de l'Ordre de Malthe ; avec figures .
Par M. G. D. L. T *** , Ecuyer , vol .
in 8. petit format. Prix 3 liv . 15 f.
broché. A Paris , chez Lacombe , Libraire
, rue Chriftine.
Ce Dictionnaire , le premier qui ait
été publié fur l'art du Blafon , eft auffi
Fouvrage le plus complet fur cet objet ,
puifque les traités les plus étendus ne
comprennent que trois cents termes héraldiques
, au lieu que ce Dictionnaire
en contient plus de fix cents. L'Auteur
donne l'explication de ces termes , leurs
étymologies , les noms de familles , ceux
de leurs terres ou fiefs , les provinces ou
villes qu'elles habitent , avec leurs armoi
ries , pour exemples.
#
Le Blafon que l'on nomme auf l'Art
Héraldique, repréfente , nous dit l'Auteur,
les actions héroïques & mémorables de
la Nobleffe ; & les pièces qui le compoſe
en font les hyéroglyphes. L'origine de
cet art remonte à l'an 1000 , & vient
MA I. 1774 ITS
d'abord des Tournois & enfuite des Croifades.
Les Hérauts qui étoient les Juges
du point d'honneur , régloient les marques
diftinctives que les Chevaliers prirent
pour être reconnus , & donnèrent à
ces marques , le nom d'armoiries , parce
qu'elles furent empreintes fur les boucliers
, cotte-d'armes , lances , & autres
armes offenfives & défenfives . Les termes
qu'on emploie dans l'art héraldique ,
tirent leurs étymologies des langues Latine
& Gauloife, & quelques uns de
F'Allemand , du Celtique , & c . Les métaux
, couleurs & fourrures , au nombre
de neuf, font nommés émaux ; parce que
pour les garantir de l'intempérie de l'air ,
on les émailloit fur les boucliers , cotted'armes,&
autres armes des Chevaliers
& Militaires. Les pièces honorables , ainfi
nommées de ce qu'elles furent les premières
en ufage , font le chef, la face ,
le pal , la croix , la bande , le chevron ,
& le fautoir. Elles repréfentent les principales
pièces de l'armure des anciens
Chevaliers , leurs voyages aux pays d'Oure-
mer , & les jurifdictions de leurs Seigneuries
.
L'Auteur rapporte différentes origines
da mot Blafon , mais il penfe avec le
Comte de Boulainvilliers , le Père Me116
MERCURE DE FRANCE.
neſtrier , & plufieurs autres Auteurs , que
le mot Blafon vient de l'Allemand Bla
fen , qui fignifie devife , proclamation ,
pour le faire connoître ; parce que les
Chevaliers & Gentilshommes qui fe
préfentoient aux anciens tournois , y
étoient annoncés publiquement au fon des
trompettes. Ils y venoient avec pompe ,
accompagnés de leurs Ecuyers , & fuivis
de teurs Domestiques. Ces Chevaliers &
Gentilshommes étoient décorés des cou
leurs des Demoiſelles qu'ils chériffoient' ,
ce qui a été l'origine des livrées. Les Serviteurs
ou Valets qui portoient les écus
des Chevaliers étoient déguifésen Satyres ,
Sauvages, monftres, lions , &c. afin d'inf
pirer la terreur à ceux qui devoient com
battre contre leurs maîtres , ce qui a decafionné
les tenans &fuppôts des armoi
ries.
"
Les inftructions qui accompagnent les
principaux articles de ce Dictionnaire font
le fruit des recherches de l'Auteur , qui
s'eft auffi appliqué à recueillir les anecdo
tes & les traits d'hiftoire qui ont rapport
à l'origine des armoiries. Plufteurs faits
mémorables & particuliers à des familles
ou maiſons illuftres , ajoutent en
core à l'utilité de ce Dictionnaire , & le
Lendent plus intéreſfant . L'Auteur après
MA 1. 1774. 117
avoir cité pour exemple du chevron écimé
, c'eſt - à - dire , du chevron dont la
pointe eft coupée , les armes de la Rochefoucault
, qui porte burelé d'argent &
d'azur , à trois chevrons de gueules brochans
, le premier écimé , fait mention
de ce trait honorable à cette Maifon,
Henri II vouloit faire Chevalier du S.
Efprit à la première promotion du 31
Décembre 1578 , Charles de la Rochefoucault
, Seigneur de Barbefieux , de Limieres
, & Capitaine de cinquante hommes
d'armes des Ordonnances , Confeil
ler au Confeil d'Etat & privé , Lieurenant-
Général au Gouvernement de Cham
pagne & de Brie. Henri demanda à la
Rochefoucault un état de fes fervices militaires
: il en remit un. Je ne vois là
lui dit le Prince , que les fiéges & les ba
sailles où vous vous êtes trouvé fous les
règnes de mon père & de mon grand père.
Sire, répondit-il au Monarque, nous
combattions alors contre les Efpagnols
» ou les Anglois : -contre qui nous avons
combattu depuis ? Quelles batailles !
» quels ennemis ; -à S. Denis , à Dreux
» à Jarnac , à Moncontour ! J'y ai vu
quatre-vingt mille François , féparés
» en deux armées, fous les plus braves &
"
118 MERCURE DE FRANCE.
» les plus habiles Chefs de l'Europe
» s'élancer les uns contre les autres &
» Ss'égorger ; peut-on mettre au rang de
» fes fervices le malfacre de fes parens ,
» de fes amis , de fes compatriotes ? »
Le Roi admira fa réponſe , le fit Chevalier
du Saint- Efprit , & eut pour ce
Courtisan une eftime particulière.
"
L'Auteur a cité à l'article trangles ce
trait de Jean de Chourfes , Comte de
Malicorne , Chevalier de l'Ordre du
Roi , Gouverneur de Poirou . Ce Comte
étoit fort attaché à Henri III , & ce Monarque
l'honoroit de fon amitié. Les
rebelles de Poitiers fe faifirent de fa perfonne
, le traînèrent dans les rues de cette
ville , en portant à chaque pas leurs hallebardes
à fa gorge , pour l'intimider &
l'obliger de
manquer de fidélité au Roi :
je n'ai jamais commis de lâcheté ; le
» ferment que vous voulez que je falſe
» en feroit une , leur répondit- il ; vous
»pouvez m'ôter la vie , mais vous ne
m'ôterez jamais l'honneur . » Ils le jetèrent
dans le foffé de la ville , qui étoit
plein d'herbes bourbenfes , d'où il s'échappa
heureufement fans danger,
Louis d'Alas , nommé le Chevalier
d'Affas , Lieutenant au Régiment d'AuMAI.
1774. 119
vergne en 1746 , Capitaine au même
Régiment en 1755 , fe trouva à Cloftercamp
en Octobre 1760, Ce Chevalier
s'étant avancé pendant la nuit , dans l'intention
de reconnoître le terrein , fut
faili par des Grenadiers Anglois , embufqués
pour furprendre l'armée Françoife,
Ces Grenadiers l'entourèrent & le mena.
cèrent de le poignarder fur le champ , s'il
faifoit le moindre bruit ; le Chevalier
d'Affas , quoique menacé de perdre la
vie dans l'inftant fous les bayonnettes ,
fe dévoue & crie d'une voix forte & magnanime
: à moi , Auvergne ; ce font les
ennemis . Ce vaillant Officier reçut grand
nombre de coups & expira aufli tôt . Le
Régiment d'Auvergne avança , foutint le
premier choc des ennemis , les repoulfa ,
& il s'en fuivit une victoire complette.
Ce trait eft rapporté à l'article étoile.
Nous pourrions citer d'autres traits.
hiftoriques non moins honorables à la
Nobleffe , dont il eft fait mention dans
ce Dictionnaire , qui eft terminé par la
notice des différens Ordres de Chevalerie
dans le Royaume. Suivent plufieurs
tables alphabétiques , ce qui contribue à
rendre ce Dictionnaire un répertoire indifpenfable
pour tous ceux qui étudient
MERCURE DE FRANCE.
le Blafon & même l'Hiftoire de France.
Deux planches gravées en tailles douces
repréfentent les émaux & les pièces ho¬
norables de l'écu dont il eft parlé dans le
corps de l'ouvrage.
uvres de Théâtre de M. de Saint-Foix
nouvelle édition , en trois volumes , à
I'Imprimerie Royale 1774 , & fe trouve
à Paris , chez Lacombe , Libraire , rue
Chriftine. Prix 7 liv. 10 f. reliés.
Il nous a paru que M. de Saint-Foix
a fait plufieurs corrections , additions &
changemens à cette nouvelle édition . On
parle fouvent de l'Oracle , de Deucalion ,
des Hommes, du Rival ſuppoſé , des Gráces
; pous croyons qu'Egérie , Julie , le
Derviche , le Financier , l'Ifle fauvage, le
Silphe méritent qu'on n'en parle pas
avec moins d'eftime . Le talent de M. de
Saint-Foix n'étoit point borné à ne préfenter
que des miniatures , & à ne peindre
que les petits fentimens tendres ,
naïfs & ingénus d'un jeune coeur ; on
trouve dans la plupart de fes Comédies
une gaieté, une plaifanterie charmantes ,
un comique faillant & jamais hafardé ;
une peinture , une critique agréables des
moeurs ; des portraits neufs , bien frappés
MA I.
121
1774.
pés , & qui n'avoient pas encore été mis
fuc la fcène d'ailleurs , un tyle pur
noble , élégant ; un dialogue vif, rapide
& bien coupé.
Réponse d'un jeune Penfeur à Madame
la Comteffe de B *** , A Amfterdams
& fe trouve à Paris , chez Monory ,
rue de la Comédie.
C
Cette pièce estimable à bien des égards
eft d'unjeune homme déjà connu dans la
littérature par une Héroïde intitulée : Leetre
d'un Solitaire de Chalcide à une Dame
Romaine. Cette pièce eft d'un genre plus
gracieux que l'Héroïde dont nous venons
de parler. Il y a de la molleffe dans le ftyle
, des détails piquans ; & l'auteur en
difant quelque fois un peu de mal des
femmes , laille entrevoir qu'il les aime ,
malgré tous leurs défauts . Il faut bien finic
par-là . Sans donner un extrait du plan de
cette réponſe qui peut- être n'en a pas un
affez déterminé , nous nous bornerons à
en citer quelques morceaux , pour donner
au lecteur quelque idée du ftyle de cejeune
poëte.
Après avoir réfuté ceux qui prétendent
que les femmes n'ont pas de raifon , &
F
122 MERCURE DE FRANCE .
cité , pour appuyer fon fiftême , l'exemple
de Socrate qui étudia chez la fameuſe
Afpafie , l'auteur ajoute :
De mon fexe philofophique ,
Oui , votre fexe eft le rival ;
Qui , j'admire en vousle moral ,
Mais je goûte aflez le phyfique ;
Comme un autre je fais prifer
Les vers charmans de nos Corines ;
Mais jepréfère un doux bailer
Pris fur leurs lèvres purpurines.
Voici un endroit qui eft charmant
plein de grâces , & de volupté :
Mais que de préfens la Nature.
Vous a faits pour nous enchaîner !
Loin de moi l'art de les orner
Par une frivole impofture.
Laiffons à Vénus fa ceinture
Vieux tréfor du bel Adoris ;
Laiffons à Flore la parure ,
Laiffons lui les roſes , les lis ,
Quele temps n'a jamais flétris ,
Quoiqu'ilsfoient nés avec le monde ;
A l'aurore qui fort de l'onde
Laiffons les éternels rubis.
Fayez , peintures rebattues ,
Pour faire place aux vérités ;
MA I. 1774. 123
Et vous , mes feules Déités ,
Venez : aux mortels enchantés
Je veaz offrir vos grâces nues ...
Mais fur votre front irrité
Quel rouge
foudain eft monté !
Vous craignez ma témérité :
Déjà votre pudeur s'alarme :
Ah! voilà votre plus doux charme ;
La pudeur vaut bien la beauté .
Oui , oui , je laurai me contraindre :
Quel délire alloit m'égarer !
Infortuné ! je voulais peindre
Tout ce qu'on ne doit qu'adorer.
L'auteur dit que parmi les femmes il
en eft qui n'ont pas la célébrité qu'elles
méritent, & par une tranfition fort heureu
fe , il paffe à l'éloge de fa mère. Ce mor
ceau plein de fentiment fait honneur à la
manière de penfer de l'auteur. C'est dans
cet endroit qu'on trouve ce trait charmant :
Parmi les noms que l'on admire
Ton nom ne paroîtra jamais ;
Toujours tu cachas tes bienfaits ,
Etfis des heureux , fans le dire.
Après avoir loué les femmes , l'auteur
vient à leurs défauts ; il les accufe entre
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
autres chofes , de préférer à un amant parfait
qui les adore
Un joli magot de la Chine !
Ou bien un de ces étourdis
Formé par nos tendres Laïs ,
Qui chaque jour , avec déliees ,
Vous entretient de fes coureurs ,
De fon boudoir , & des coulifles ,
Et s'imagine avoir des moeurs
Parce qu'il eft las des actrices ,
?
Vous plaifantez fur la comète , conti
nue l'auteur,
Et vous avez peur d'un éclair :
Poëte , orateur , géographe ,
Homère , Descartes , Platon ,
Vous lifez tout , jusqu'à Newton ;
Et vous ignorez l'orthographe,
Cette jolie pièce finit par un épilogue
adreflé à Madame la Comteffe de B ***
connue par des pièces charmantes qui la
mettent au rang des la Suze , des Deshoulières
, & des la Fayette.
M A I. 1774 125
Mémoire pour l'établissement d'un Hópi
tal d'enfans- trouvés à Angers , ville ca
pitale de l'apanage de Mgr le Comte
de Provence , vol . de 12 pages in-4°.
A Paris , chez J. B. Brunet , Imprimeur
, & Demonville , Libraires , rug
St Severin .
Ce Mémoire a été préfenté à Monfeigneur
le Comte de Provence , qui a dai-"
gné jeter des regards favorables & de
protection fur un établiffement que l'humanité
& le defir de contribuer au bonheur
de la Société ont propofé. Les Officiers
municipaux de la ville d'Angers
n'ont eu befoin pour faire voir l'utilité
& même la néceffité d'un pareil établiſſfement
, que d'expofer la trifte fituation o
fe trouve une multitude d'enfans que la
misère ou même la honte a rendus orphelins.
Ces enfans ont un afyle ouvert
à Paris dans l'Hôpital deftiné pour eux ;
mais cet afyle eft il fuffifant pour recueillir
la population infortunée de la Province
? Et quand cet afyle pourroit fuffire ,
les dangers auxquels ces enfans font expofés
pendant leur tranfport , dangers
dont l'Auteur du Mémoire nous fait une
peinture très - touchante , feroient encore
des motifs très-puiffans pour faire def
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
ter cet établiffement . Les ames honnêtes
& fenfibles , & ceux qui regardent avec
raifon la Société comme devant à tous
fes Membres protection & fanté , & à
plus forte raifon à des enfans qui n'ont ,
pour réclamer ce qui leur eft dû , que des
cris & des larines impuiffantes , ne peuvent
manquer d'applaudir aux motifs que
l'Auteur de ce Mémoire expofe en faveur
de l'établiſſement d'un Hôpital d'enfanstrouvés
à Angers. Ce Mémoire donne
auffi les moyens & la facilité de former
l'établiffement propofé. Un de ces moyens
eft puifé dans la générofité d'un eccléfiaſtique
titulaire d'un bénéfice à Angers .
Cet Eccléfiaftique vertueux & bienfaifant
par conféquent , puifqu'il ne peut y avoir
de vertu où l'humanité n'eft pas , confent
à la fuppreffion du titre de fon Prieuré ,
qui peut rapporter environ 7000 liv. de
rente , pour l'union en être faite à l'établiffement
de l'Hôpital defiré. » Unir des
» Prieurés fimples à des établiſſemens de
charité , c'eft , dit l'Auteur de ce bon
Mémoire , en faire la deftination la
plus canonique & la plus fainte ; les
»pauvres font les créanciers des bénéfices
; ils peuvent réclamer une partie
» du temporel , comme leur légitime &
» leur patrimoine ; mille unions dans des
33
"
MA I. 1774. 117
» cas même moins favorables , font l'éloge
de la piété de nos Souverains .
"
Guide complet pour le gouvernement des
Abeilles pendant toute l'année, par Daniel
Wildman , traduit de l'anglois ,
par M.Schwart , Interprète-Juré au Châ
telet ; brochure in 8 ° . de 45 pages .
A Amfterdam , & fe trouve à Paris
chez Prault , Libraire , rue de Tournon
.
L'Auteur de cette brochure a fait voir
dernièrement à la Foire Saint Germain ,
une ruche d'une nouvelle conftruction
qui a plufieurs avantages utiles & même
agréables ; celui, par exemple, de pouvoir
être adapté à la fenêtre d'une chambre
ou d'une fale à la campagne , & de procorer
par le moyen des glaces qui y font
pratiquées , le fpectacle du travail des
abeilles aux perfonnes qui defirent de s'en
amufer. La brochure que nous venons
d'annoncer , donne la defcription de cette
ruche . Les autres détails que cet écrit préfente
font fort fuccincts ; ces détails font
d'ailleurs connus . L'Auteur auroit pu rendre
fa brochure plus curieufe en nous inftruifant
des procédés qu'il a employés
pour fe rendre maître des abeilles , les
Fiv
28 MERCURE DE FRANCE.
agiter , les irriter même impunément ;
les faire paffer de leur ruche fur fon bras,
nud & fur fon vifage , les foumettre enfin
à fa volonté. Il s'eft réfervé le fecret:
de ces procédés , qui vraisemblablement
ne tarderont pas à être connus ; mais en
attendant qu'ils le foient , le fieur Wildman
répète devant les Curieux les expériences
que nous venons de citer , & qui
ont déjà êté vues à la Foire Saint- Germain.
Correfpondance fur l'art de la guerre ,
entre un Colonel de Dragons & un
Capitaine d'Infanterie , vol . in- 8 ° . de
157 pages. A Befançon , chez Fantet
Libraire , grande rue .
S
Cette correfpondance contient moins
ane critique qu'une difcuffion des maximes
& des réformes adoptées par l'auteur
de l'Effai générale de tactique , L'intérêt de
la chofe n'eft point ici confondu avec
celui de la perfonne , & l'art eft oppoſé
à l'art. Cette difcuffion n'a pu donc être
faite que par un Ecrivain éclairé , un Tacticien
inftruit , & un Militaire qui connoit
trop l'importance de la matière qu'il
traite , pour fubftituer fes opinions particulières
à l'expérience & aux raifonneM
A I. 1774 . 129
mens des plus profonds Tacticiens. L'Auteur
paroît d'ailleurs trop rempli des noblés
fentimens qu'infpire la généreufe
profeffion des armes , pour être foupçonné
de cette baffe jalousie ennemie du
génie , & qui renverfe tout fans jamais
édifier . Nous penfons donc que ces réfle
xions fur l'art de la guette auxquelles on
a donné le titre de correspondance , feront
lues avec fruit & même avec intérêt à
la fuite de l'Effai général de tactique..
Nous nous contenterons de citer quefques
reflexions de l'Auteur fur les harangues
, reffort puiffant trop fouvent négligé
par les Généraux . « Aujourd'hui que
» tout eft réduit en art , on commence à
» être perfuadé qu'il eft affez égal à la
" guerre d'avoir de bons ou de mauvais-
» foldats , pourvu qu'ils foient foumis ,
parce que , dit on , il ne faut qu'une rigoureufe
obéiffance pour l'exécution
» des opérations de l'art . Nousne nierons
» certainement pas la néceffité d'une
» obéiffance abfolue ; mais s'il étoit vrai
» que dans un petit coin de l'Europe' ,
la feule obéiffance eût renfermé routess
» les qualités militaires , & que l'inftitution
y eût été dirigée en conféquence ' ,
» ce ne feroit pas moins une rerrible er
Fw
"
130 MERCURE DE FRANCE:
"9
»
"
و د
» reur , d'avoir imaginé qu'une Nation
» vive & raiſonneufe pourroit s'accom-
» moder, pour toute vertu guerrière , de
» cette trifte auftérité. Heureufement les
» maximes ridicules n'ont que la durée
» des modes . On fait bien en général ,
qu'outre l'obéiffance , le métier de la
» guerre demande des hommes à paffions
fortes , des hommes fiers , généreux
robuftes de coeur autant que de corps ;
que comme les paffions peuvent s'at-
» tiédir , il faut fouvent les ranimer,
rappeler le fentiment de l'honneur &
» de la gloire , le faire dominer fur certaines
froideurs d'égoïfme , foi - difant
» philofophiques ; qu'il faut exciter l'i-
» vreffe guerrière par la force expanſive
» de l'éloquence du courage : Que c'eſt
» par elle que des héros communiquant
à leurs foldats les mouvemens de leur
» ame leur infpirent des réfolutions.
hardies , & leur font braver les dan-
» gers , la douleur & la mort . Il n'eft
» pas queftion de ces longs difcours
» mefurés , qui ne font que des menfon-
» ges hiftoriques . Les harangues doivent
» être courtes , fimples , nobles ; l'abon-
» dance des mots n'exprime rien ; les pa-
< roles font rarement actives. Comme
"
"

MAI 1774. 131
» il faut perfuader & faire agir , l'ora-
» teur guerrier tirera de l'occafion même ,
» la plus grande énergie de fes difcours ,
» & il ébranlera fur tout , par l'éloquence
» de fa fituation . Un homme fe préfente
» à Montécuculi , pendant la bataille de
St Gottard : tout eft perdu , dit- il ; les
troupes ne font rien qui vaille ; le Général
répond fans s'émouvoir je n'ai
» pas encore tiré l'épée. Ce n'eſt encore
là qu'un de ces traits fublimes fi pro-
» pres à raffurer des efprits émus par les
19
:
pernicieux avis des porte- alarmes . «
L'Auteur auroit pu citer les courtes harangues
, ou plutôt , les faillies que la
gloire & le courage infpirorent à Henri
IV au moment de l'action ; mais ces
faillies font connues de tous les lecteurs
qui fe rappelleront auffi ces mots de Guil
Jaume le bâtard , Duc de Normandie.
Ce Prince , appelé à la Couronne d'Angleterre
par le reftament d'Edouard III . ,
étant entré dans le royaume avec de
bonnes troupes , brûla fes vaiffeaux ,
dit à fon armée : voilà votre patrie. Qui
peut encore ignorer combien un terine
de mépris lancé à propos contre l'ennemi
dans une courte harangue , eft capable
de relever le courage abattu des trou
82
F vj
132 MERCURE DE FRANCE .
pes ? En 1683 , le Duc de Lorraine étoit
a la tête d'un Corps d'Armée en Hongrie ,.
pour empêcher les horribles dévastations .
des Turcs & des Tartares . Dans une attaque
très vive , quelques Efcadrons Allemands
qui avoient beaucoup fouffert ,.
commençoient à fe retirer en bon ordre..
Le Duc de Lorraine court à eux ; « Quoi ,
MM. , leur dit - il , vous, abandonnez
» l'honneur des armes à l'Empereur ! Vous
» avez peur de ces canailles ? Retournez ;,
je veux, les battre avec vous , & les.
chafer. Ils font auffi tôt volte face. ,.
marchent aux ennemis , & les battent.
..
Manuel anti Syphillitique ,, ou Ellai fure
les maladies vénétiennes , ouvrage fon .
dé fur l'expérience & l'obfervation
& rédigé d'après les principes des plus
grands Médecins , avec un préfervatif
de ces maladies ,. par . M. de Cézan ,.
Docteur Régent de la Faculté de Médecine
& de l'Univerfité de Paris , &c. ,,
vol. in 12. A Paris , chez Defventes :
de la Doué , Libraire , rue St Jacques ,.
vis - à - vis le, Collège de Louis le
Grand..
Le manuel anti Syphillitique , motem .
prunté de Jérôme Fracaftor , qui le pres
MAI 1-774. TFF
mier a donné le nom de fyphilis au mali
vénérien , et le fruit de l'expérience &
de l'obfervation . Le but de l'auteur , en
compofant cet ouvrage , a été de raffembler
fous un feul point de vue , tout ce
qui étoit néceffaire pour que chaque individu
pût être fon Médecin dans les cas
ordinaires. L'auteur a eu pareillement
pour objet de deffiller les yeux de cette
partie du Public , qui s'imagine que le
traitement des maladies vénériennes eft
du reffort feul de la Chirurgie , & que
les Médecins ne s'en occupent point.
Cet ouvrage eft divifé en deux parties ..
L'auteur traite dans la première , de l'origine
de la vérole , & fe croit affez
fondé en raifon , pour avancer que cette:
pefte , plus contagieufe que celle de Moldavie
, a infecté la terre de tout temps.
L'Auteur paffe enfuite aux accidens primitifs
du virus vénérien . Il efquiffe danss
la feconde partie de cet ouvrage , le caractère
de la vérole générale ou univerfelle
, c'est - à - dire , celle qui a infecté
toute la maffe des humeurs. Il affigne lefiége
du virus vénérien , en conciliant less
fentimens de Boerhaave & d'Aftruc. H
fait voir que les opinions de ces grands
hommes , regardées comme très - diffée
134 MERCURE DE FRANCE.
rentes , font au fond les mêmes , & que
leur oppofition apparente vient de ce
que l'on n'a pas établi diftinctement les
rapports qui font entre la lymphe & la
graiffe . L'auteur combat le préjugé de
ceux qui , par une routine aveugle , accordent
aux frictions plus qu'elles ne méritent
; il exalte la méthode qui preſcrit
le fublimé corrofif ; il infifte même fur
l'ufage de ce remède .
Un mérite particulier à cet ouvrage de
médecine , eft de pouvoir être confulté
avec fruit par ceux même qui n'ont fait
aucune étude de l'art de guérir. L'auteur
s'élève avec un courage très-louable contre
les empiriques ou ces Médecins en plein
vent , fuivant fon expreffion , qui ne font
que commettre journellement des affaffinats
clandeftins , en promettant plus qu'ils
ne peuvent tenir. Toutes les inftructions
de l'auteur font appuyées fur l'obſervation
& fur l'expérience ; méthode qui devroit
toujours être fuivie par ceux qui
traitent des différents objets relatifs à l'art
de guérir. La Médecine auroit pu faire
même plus de progrès parmi nous , fi
l'on s'étoit moins occupé à raifonner qu'à
obferver. C'étoit auf le fentiment de
M. Hequet , célèbre Médecin de la FaMA
I. 1774 135
culté de Paris. La Médecine s'eft perdue ,
difoit-il , depuis qu'elle eft devenue causfeufe.
Si ce Médecin revenoit , il pourroit
auffi fe plaindre avec raifon , de ce que
la plupart de nos Chirurgiens s'occupent
plus aujourd'hui à differter qu'à opérer
& manient plus fouvent la plume que le
fcalpel.
Recueil des Edits , Déclarations , Lettres-
Patentes , Ordonnances , &c. &c. Premier
fémeftre , 1772 , in- 4° . A Paris ,
chez Ruault , Libraire , rue de la
Harpe.
Les rédacteurs de ce recueil avoient
prévenu les Soufcripteurs dans l'avertif
fement du premier volume de 1773 ,
qu'ils retrancheroient les claufes du ſtyle
& les préambules qui n'offroient rien d'intéreffant
; mais ce plan n'ayant pas été
adopté généralement , on donnera déformais
dans leur entier , les Edits , Déclarations
, & c. &c. Cette réforme produifant
une augmentation de dépense ,
néceffite une augmentation dans le prix
de la foufcription . Elle fera de 13 liv.
10 fols pour chaque année , à l'exception
de 1772 & 1773 , que l'on continuera
de fournir au prix de 10 liv. 10 fols ,
136 MERCURE DE FRANCE .
parce que la collection de ces deux années
et exécutée fuivant le premier
plan.
On fouferit préfentement pour les années
1770 , 1771 & 1774 Les deux
premières feront délivrées complettes en
Octobre & Novembre prochain avec le
premier volume de 1774. On continuera
ainfi en remontant jufqu'en 1715 avec
Ies années courantes.
Wie de Marie de Médicis , Princeffe de
Tofcane , Reine de France & de Na
varre , 3. vol. , grand in - 8 °. , prix ,
18 liv. reliés . A Paris , chez Ruault
Libraire , rue de la Harpe , 1774.
Nous nous empreffons d'annoncer cet
ouvrage important rempli d'anecdotes &
de faits curieux , puifés dans les meilleures
fources , dont quelques - unes même
avoient été négligées par les Hiftoriens ,
écrits avec foin, difcutés avec fagacité ,.
préfentés avec art , & qui doivent attacher
& intéreffer tout lecteur qui veut
s'inftruire ou s'amufer . Nous donnerons
dans les Mercures fuivans quelques extraits
détaillés pour confirmer notre fen--
timent fur cette excellente hiftoire de
MAI. 1774. 137
règnes & de temps fi féconds en grands
événemens.
ACADEMIES.
I.
Académie des Infcriptions & Belles-
Lettres.
LACADEMIE Royale des Inferiptions &
Belles Lettres , a tenu fon affemblée publique
d'après Pâques , le 12 Avril .
M. Dupuy , Secrétaire perpétuel , an
nonça que le fujet du prix que l'Académie
devoit diftribuer à cette féance , con
fiftoit à examiner Quel étoit l'état de
L'agriculture chez les Romains , depuis le
commencement de la république jufqu'au
fiècle de Jules Céfar , relativement au gouvernement
, aux moeurs , au commerce.
Les Mémoires qu'elle a reçus , quoiqu'eftimables
, ne lui ayant pas paru cmbraffer
la queftion dans toute fon étendue
, elle propofe le même fujet pour
Pâques 1776. Elle exhorte les Auteurs à
compléter leur travail , en les avertiffant
que , elle a écarté les détails des procédés.
138 MERCURE DE FRANCE.
de l'art , elle n'a pas exclu les détails relatifs
aux différentes branches , foit de
l'agriculture , foit du commerce , tant
intérieur qu'extérieur . En les invitant à
bien marquer l'influence de l'agriculture
fur le gouvernement , les moeurs , le commerce
, & celle de ces trois objets fur
Fagriculture , elle defire que
le commerce
, qui ne doit pas être borné à celui
des blés , foit confidéré tant du côté
de l'importation & de l'exportation , que
du côté de la circulation intérieure.
Le prix fera double , confiftant en deux
médailles d'or , chacune de la valeur de
400 livres.
Toutes perfonnes , de quelque pays
& condition qu'elles foient excepté
celles qui compofent l'Académie , feront
admifes à concourir pour ce prix , &
leurs ouvrages pourront être écrits en
françois ou en latin , à leur choix.
Les auteurs mettront fimplement une
devife à leurs ouvrages ; mais , pour fe
faire connoître , ils y joindront dans un
papier cacheté & écrit de leur propre
main , leurs nom , demeure & qualités ,
& ce papier ne fera ouvert qu'après l'adjudication
du prix.
Les pièces affranchies de tout port ,
MAI.
1774. 139
feront remifes entre les mains du Secrétaire
de l'Académie , avant le premier
Décembre 1775 , & paffè ce jour fixé ,
on n'en recevra abfolument aucune .
M. Dupuy lut enfuite l'éloge de Milord
Shofterfield & celui de M. de la
Nauze. M. Dacier donna la notice trèscurieuſe
d'un manufcrit grec de la bibliothèque
du Roi , intitulé fyndipa , écriture
du XVI fiècle in-4° , cotée 2912 ;
c'eſt un Roman dans le goût des Romans
arabes , qui a été traduit de l'Indien , en
diverles langues , & particuliérement en
Syriaque , & de- là en Grec. Nos premiers
Romanciers en ont tiré le Roman:
françois , intitulé Dolopatos . M. le Beau
a lu enfuite fon 23 Mémoire fur la lé
gion : Le fujer de celui - ci concerne les
vivres du foldat Romain & les emplois.
de ceux par les mains defquels ils paffoient
avant que d'être diftribués .
M. l'Abbé Batteux devoit lire un
quatrième Mémoire fur la poétique ,
dans lequel il fait voir la comparaifon
de l'Epopée avec l'hiftoire & la tragédie ;
mais le temps ne lui permit pas de faire
cette lecture..
140 MERCURE DE FRANCE
I I.
'Académie royale des Sciences :
L'Académie royale des Sciences a tenu
fa féance publique de rentrée le 13 du
mois d'Avril. M. de Fouchi , Secrétaire
perpétuel , annonça que le prix extraordinaire
, pour la découverte ou la perfec
tion du verre , dit le Flintglass , avoit été
attribué au mémoire de M. Libaude ,
l'un des affociés à la Verrerie Allemande
de Val d'Aunoy près Abbeville . Ce niémoire
a pour devife : Nec eft alia materia
fequacior , Pl. lib. 37 , cap. 13 .
L'Académie avoit propofé pour le fujer
du prix de l'année 1774 , les deux queftions
fuivantes :
1º. Par quel moyen peat- on s'affurer
qu'il ne réfultera aucune erreur des quantités
qu'on aura négligées dans le calcul
des mouvemens de la Lune ?
2º. En ayant égard non- feulement à
l'action du Soleil & de la Terre fur la Lu
ne , mais encore , s'il eft néceffaire à l'action
des autres Planètes fur ce Satellite ,
& même à la figure non - ſphérique de la
Lune & de la Terre , peut on expliquerpar
la feule théorie de la gravitation , pourquoi
MA I. 1774. 141
la Lune paroît avoir une équation féculaire,
fans que la Terre en ait unefenfible ?
L'auteur de la pièce qui a pour devife :
Nec cum fiducia inveniendi , nec fine spe ,
s'eft appliqué à traiter principalement la
feconde de ces deux queftions , & l'a traitée
avec tant de fagacité & de favoir, que
l'Académie a cru fon travail digne de récompenfe.
En conféquence elle a adjugé
le prix à cette pièce , qui eft de M. de la
Grange , Affocié Etranger de l'Académie
, Directeur de la Claffe mathématique
de l'Acadéinie royale des Sciences
& des Belles- Lettres de Pruffe , & Membre
de la Société royale des Sciences de
Turin .

Comme cette pièce renferme fur l'équation
féculaire des affertions qui pourroient
n'être pas généralement admifes
par tous les Aftronomes l'Académie
croit devoir renouveler la déclaration
qu'elle a déjà faite plufieurs fois , qu'en
couronnant un ouvrage , elle ne prétend
pas adopter , fans réſerve ni reſtriction ,
tout ce que l'ouvrage contient .
Elle propofe pour le fujet du Prix de
l'année 1776 ,
la Théorie des perturbations que les Comètes
peuvent éprouver par l'action des
Planètes,
142 MERCURE DE FRANCE:
Comme elle defire fur-tout que les Savans
s'appliquent à perfectionner les folu
tions analytiques déjà connues de ce problême
, ou qu'ils en cherchent de nouvelles
, elle n'exige pas , au moins en ce
moment , l'application de la théorie de
ces perturbations à celles d'aucune Comè.
te en particulier.
Les Savans & les Artiftes de toutes les
Nations font invités à travailler fur ce fujet
, & même les Affociés- Etrangers de
l'Académie. Elle s'eft fait la loi d'exclure
les Académiciens regnicoles de prétendre
aux Prix.
Ceux qui compoferont font invités à
écrire en françois ou en latin , mais fans
aucune obligation . Ils pourront écrire en
telle langue qu'ils voudront , & l'Académie
fera traduire leurs ouvrages.
On les prie que leurs écrits foient fort
lifibles , fur tout quand il y aura des calculs
d'algèbre .
Ils ne mettront point leur nom à leurs
ouvrages ,
mais feulement une Sentence
ou Devife. Ils pourront , s'il veulent
attacher à leur écrit un billet féparé & cacheté
par eux , où feront, avec cette même
Sentence , leur nom , leurs qualités &
leur adreffe ; & ce billet ne fera ouverr
MA I.
1774. 143
par l'Academie , qu'en cas que la Pièce
ait remporté le prix.
Ceux qui travailleront pour le prix ,
adrefferont leurs ouvrages à Paris au Secrétaire
perpétuel de l'Académie , ou les
lui feront remettre entre les mains. Dans
ce fecond cas le Secrétaire en donnera en
même temps , à celui qui les lui aura remis,
fon récépiffé , où fera marquée la Sentence
de l'ouvrage & fon numéro , felon l'ordre
ou le temps dans lequel il aura été
reçu .
Les ouvrages ne feront reçus que jufqu'au
premier Septembre 1775 , exclufivement.
L'Académie , à ſon affemblée publique
d'après Pâques 1776 , proclamera la pièce
qui aura mérité ce prix .
S'il y a un récépiffé du Secrétaire pour
la pièce qui aura remporté le prix , le Tréforier
de l'Académie délivrera la fomme
du prix à celui qui lui rapportera ce récépiffé.
Il n'y aura à cela nulle autre formalité.
S'il n'y a pas de récépiffé du Secrétaire,
le Tréforier ne délivrera le prix qu'à l'auteur
même , qui fe fera connoître, ou au
porteur d'un procuration de fa part.
44 MERCURE DE FRANCE.
M. de Fouchi lut l'éloge de M. Morand
, penfionnaire anatomifte de l'Académie.
M. de Juffieu , neveu de M. Bernard
de Juffieu , fit enfuite la lecture d'un
mémoire fur les différentes méthodes de
botanique , & fur celle particulièrement
qui eft fuivie pour les démonſtrations au
Jardin du Roi .
* M. d'Alembert a terminé la léance par la lecture
de l'éloge de M. de la Condamine. Cet ouvrage
compofé par M. le Marquis de Condorcet,
adjoint au fecrétariat de l'Académie , a été accueilli
du Public avec les plus grands applaudiffemens.
C'est un des plus beaux morceaux que
l'on ait écrits dans le genre des éloges hiftoriques
qu'il faut diftinguer des éloges oratoires . On a
bien voulu nous en communiquer une copie , &
les fragmens que nous allons tranfcrire feront
defirer à tous les lecteurs , la publication de cet excellent
difcours .
Après un court exorde fur l'enfance & l'éducation
de M. de la Condamine , tiré des mémoires
que cet académicien avait écrits lui - même , & ¹
dans lequel on rapporte des traits de les premiè
res années qui annonçaient déjà fon caractère &
fon courage , l'auteur commence à le fuivre dans
la carrière de fes travaux philofophiques & académiques.
M. de la Condamine avoit quitté le
fervice pour fe livrer aux ſciences . Il était entré
* Ce qui fuit , jufqu'à la fin de l'article , a été
envoyé par M. de la Harpe.
MA I. 1774 .
145
ƉƆ
50
03
à l'Académie en 1730. « Feu de temps après il
» s'embarqua fur l'efcadre de M. Dugué Trouin , &
parcourut fur la Méditerranée les côtes de l'A-
» frique & de l'Afe. Il favait qu'il rapporterait
» de fon voyage de quoi fe faire pardonner fon
» abfence . Il allait voir des pays où les monu-
» mens de l'antiquité & les productions de la Na-
» ture font également inconnus aux peuples qui
» les habitent. Le refte des antiques habitans de
» cet empire y gémit fous le joug d'une peuplade
Scythe , amollie par le plaifir & avilie par l'efclavage,
fans avoir prefque rien perdu de fa férocité
naturelle . Là , tandis que le Despote fait
» trembler fes efclaves & tremble devant eux , le
peuple également foulé par le maître & par fes
fatellites , expofé à toutes les injuftices du gouvernement
, lans arts , fans agriculture , fans
» lumières , fans courage , fans activité, fans ver-
» tus , fans moeurs , n'offre aux yeux du voyageur
indigné qu'une espèce abrutie & dégénérée.
M. de la Condamine détourna les yeux
d'un spectacle qui lui aurait appris à haïr les
» hommes , & ne s'occupa que des monumens
anciens & des obfervations de toute espèce qui
pouvaient intérefler l'Académie , & dont il rapporta
une moiflon abondante ... En allant de
» Jérufalem à Conſtantinople , il s'arrêta à Baſſa.
20 C'eſt l'ancienne Paphos , célèbre autrefois par
le culte , que , dans une contrée délicieuſe , un
peuple voluptueux rendait à Vénus , & qui n'eſt
plus qu'une trifte bourgade , où quelques brigands
, érigés en gouverneurs , pillent impunément
les habitans & rançonnent les étrangers.
» Un Grec , qui étoit fur le même vaiffeau , tomba
malade , fe fit porter à terre & chargea M. de la
» Condamine de rendre à fes parens cinquante
DO
DO
DO
G
146 MERCURE DE FRANCE .
»
30
39
piaftres qui faifaient tout fon bien. Le Cali
voulut s'en emparer , fuivant l'uſage . M. de la
Condamine le refufa avec fermeté , lui protefta
qu'il ne les remettrait qu'aux parens du Grec ,
» & partit pour regagner le vaiffeau. Un Titafa ,
» espèce d'officier de police , avait déjà donné
»l'ordre de l'arrêter. M. de la Condamine , feul
>> avec un domestique , fait tête pendant quelque
temps à un détachement nombreux envoyé contre
lui . Forcés bientôt de céder au nombre , ils
fe jettent tous deux dans une chaloupe à la fa-
» veur de l'obscurité ; mais n'ayant pu regagner
leur vaiſſeau avant le jour , ils efluyent le feu
des remparts & des vaiffeaux Turcs. Enfin on
se les arrête , on les lie malgré leur réſiſtance , on
» les traîne demi- nuds , chez l'officier de police
qui redemande les so piaftres. M. de la Condamine
refufe de les remettre , fe plaint du traitement
barbare qu'il a effuyé , invoque les traités
faits entre la Porte & la France , menace de
vengeance du Divan. Le Titafa , étonné de
»sette fermeté , n'ofe pouffer plus loin la vexation
: il ordonne de relâcher M. de la Conda-
» mine qui part , en lui donnant fa parole qu'il
5 va demander vengeance à Conftantinople. Il la
» demande en effet & l'obtient . On ne trouve dans
l'hiftoire qu'un autre exemple d'un homme qui,
so captif & défarmé , ole menacer ceux qui le tien-
»nent dans leurs fers & les faffle trembler ; & cet
» homme , c'eft Célar. »
» la
50
20
50
Ce voyage de Grèce pouvait être confidéré
comme un amuſement en comparaiſon de celui
qu'entreprit peu de temps après M. de la Condamine
, accompagné de MM. Bouguer & Godin .
Il s'agilait d'aller mefurer fous la ligne un degré
du Méridien & un degré de l'Equateur , tandis
MAI. 1774.
147
que d'autres philofophes allaient prendre les mêmes
melures près du Pôle , & de la comparaifonde
ces melures devaient réfulter les preuves de la figu
re de la Terre, telle que Neuton l'avait déterminée .
C'était un objet également important à la géographie
& à l'aftronomie. Ce voyage donne occafion
à M. le Marquis de Condorcet de dire un mor
fur la manière dont s'introduifit le Neutonianisme
en France. Ce lyftême fondé fur la géo-
» métrie la plus fublime , n'avait pu d'abord être
entendu que d'un petit nombre de Savans , &
» quelques- uns de ces Savans avaient été aflez faibles
pour craindre de n'être plus que les disciples
» de Neuton. Ainfi Jean Bernoulli s'occupa toute la
» vie à combiner de vaines hypothèles fur le fyf
»tême du monde , tandis qu'en perfectionnant
la théorie de Neuton , il aurait pu , comme
» dans la fcience des nouveaux calculs , meriter
» une glonte égale à celle du premier inventeur,
22
La France eft la première Nation du Continent
» chez qui le Neutonianisme ait fait des progrès.
» Tout ce que l'Académie des Sciences avait de
jeunes géomètres fe livrait à ce lyftême avec
cette ardeur qu'inspire une nouveauté fublime
» & contestée. Un homme illuftre dont nous au-
→ rons occafion de parler encore , parce que fon
» nom , comme celui de M. de la Condamine , fe
trouve lié à ce qui s'eft fait de grand dans ce
fiècle , M. de Voltaire avait rendu les principes
» de Neuton , pour ainfi dire , populaires , en oppofant
au livre de la pluralité des Mondes un
» Ouvrage fondé fur une phyfique plus vraie »
39
Ce fervice que M. de Voltaire a rendu aug
fciences avait déjà été relevé dans le précis hiſtorique
fur la vie de ce grand homme , inféré dans
la galerie univerfelle. Mais on peut remarquer,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
en cette occafion , comme en beaucoup d'autres ,
ce qu'il faut de temps pour apprendre aux hommes
à être juftes . On n'a pas encore oublié l'efpèce
de mépris que l'on affectait pour le travail
vraiment utile , & alors très - difficile , que M. de
Voltaire avait fait fur les nouvelles découvertes .
On ne pouvait pardonner à l'auteur de la Henriade
& de Zaïre d'avoir voulu entendre Neuton
& de l'avoir fait entendre . Ceux qui n'étaient pas
en état de lire l'ouvrage, afluraient qu'il était
plein de fautes d'écolier , & les plus modérés prétendaient
qu'il ne fallait jamais parler de ce qu'on
n'avoit pas approfondi ; comme s'il était abſolument
défendu de parler de géométrie , à moins
que l'on n'en fache autant que M. d'Alembert ;
comme fi un homme , fingulièrement doué du
talent de répandre de la clarté & de l'intérêt
fur les matières les plus épineufes & le plus arides
, était repréhenfible d'exercer ce talent
l'avantage de fa patrie & le progrès des lumières
; enfin comme s'il eûr fallu , pour être en état
d'expliquer Neuton , être un auffi grand géomètre
que Neuton lui - même ! Obfervons encore que
perfonne n'avait trouvé mauvais que M. de Fontenelle
, qui ne paflait pas pour être plus profond
dans les fciences que M. de Voltaire , expliquât
Descartes & parlat d'aftronomie. Mais M. de
Fontenelle n'avait fait , en littérature , que des
ouvrages d'agrément , & M. de Voltaire avait
fait des ouvrages de génie. Il n'y avait donc pas
moyen de tolérer dans le dernier ce qu'on paffair
volontiers à l'autre . C'était trop de gloire à la
fois. A la fin la reconnaiflance & la vérité le font
entendre , & il y a loin des brochures que des
ignorans imprimaient, en 1740 , contre l'ouvrage
de M. de Voltaire fur Neuton , & l'hommage que
pour
M A 1.774. 149
lui rend aujourd'hui , au milieu de l'Académie des
fciences , un de fes membres les plus habiles &
les plus diftingués .
55
לכ
Ce qu'avaient commencé les écrits de M. de
Voltaire , les obſervations de M. de la Condamine
devaient l'achever . « Pour que le Neutonianifme
s'établît en France fans contradiction , il
» fallait qu'une opération d'éclat vînt le confitmer.
Il fallait fur tout que des Français en
euffent l'honneur . On regardait , comme une
» humiliation en France , d'être obligé d'abandonner
Descartes pour Neuton ; comme fi la
gloire d un peuple pouvait dépendre du halard
qui avait fait naître Descartes en Touraine &
Neuton dans le comté de Lincoln ! Ce qui honore
une Nation , c'eft le refpect qu'elle a pour
fes grands hommes .... En exécutant la mefure
d'un degré du méridien , les Français pou-
» vaient rétablir l'honneur de leur patrie. Une
» découverte eft l'ouvrage d'un homme dont le
hafard place la naiffance où il lui plaît ; mais
une entreprife comme celle de la meſure d'un
degré , qui demande la protection du Gouvernement
& l'approbation du Public , doit être regardée
comme l'ouvrage de la Nation. »
30
L'auteur rappelle avec reconnaiflance les fecours
dont l'Académie fut alors redevable à M.
le Comte de Maurepas . « Ce Miniftre , petit - fils
» du reftaurateur de l'Académie , & né, pour ainfi
» dire , avec elle , avait toujours regardé le loin
» d'encourager les Savans & de concourir au progrès
des fciences comme le devoir de la place le
plus agréable à remplir , & le plus propre à le
» confoler des foins pénibles du ministère. »

-33
ל כ
C
Ce témoignage , qui n'était que l'expreffion des
Giij
150 MERCURE DE FRANCE .
fentimens de tous les gens de lettres & du Public
éclairé , fut vivement applaudi.
M. de Condorcet , après avoir rendu juftice au
mérite de M. Bouguer , néceffaire au fuccès des
opérations académiques , prend une tournure
très ingénieule , pour faire fentir le mérité encore
plus néceflaire de Mi de la Condamine . » Il fallait
opérer dans un pays peu habité , où les
communications font difficiles , où l'on ignotreles
arts de l'Europe ; chez une nation étran-
» gète , nouvellement foumise à un Prince de la
Maiſon de France , & chez qui toute faveur
• accordée à un Français réveillait la jaloufie na-
» tionale. D'ailleurs dans toute contrée éloignée
» de deux mille lieues du Souverain , la facilité
de le tromper & d'éluder fes ordres , produit
- néceflairement une forte d'anarchie. Pour vainss
cre les difficultés que de telles circonstances
"
53
doivent faire naître à chaque pas , on avait befoin
d'un homme dont l'activité crût avec les
obftacles ; qui fût également prêt à facrifier au
fuccès de fon entreprise, fa fortune , la fanté ,
** fa vie ; qui réunit toutes les espèces de coura-
- ge ; qui , pénétré de la grandeur de ſon objet &
» du refpect que doivent toutes les Nations à un
un homme chargé des intérêts de l'humanité ,
fus réclamer hautement fes droits fans que
s rien pût l'intimider ou le rebuter . Il aurait
fallu encore que ce même homme joignît à
so tant de grandes qualités , cette univerfalité
de talens qui , feule , peut attirer au Sa-
» vant l'eftime de l'ignorance même ; qu'il eût
dans l'efprit un naturel piquant , une fingula-
» rité même propre à frapper les hommes de tous
les pays & de tous les états ; qu'il mît dans fes
discours cette chaleur qui entraîne , qui force
MAI. 1774
l'opinion & la volonté des autres : il fallait done
choifir M. de la Condamine. »
»
La route de M. de la Condamine dans le Pérou
eft décrite d'un ftyle pittorefque : Il marchait
»le plus fouvent à pied dans des forêts , où il fallait
s'ouvrir un paffage avec la hache , fa bouf-
» fole à la main , & faifant toujours des obſerva-
» tions de botanique. Il erra huit jours dans ces
déferts , fans autre nourriture que des fruits
»lauvages , & tourmenté par une fièvre dont heureufement
cette diète forcée le guérit. Cependant
» il s'avançait dans les Cordillières , graviflant
» entre des fentes de rochers , traverlant des torrens
fur d'immenfes claies de lianes qui fervent
»de pont , & qui , attachés aux deux rochers oppolés
, le courbent fous le poids du voyageur,
& le balancent au gré des vents . Les obſtacles ,
les fatigues , les dangers que M. de la Condamine
& les Affociés effuyèrent pendant huit années que
dura leur travail géométrique , le meurtre du Chirurgien:
Séniergues , aflaffiné comme hérétique
par une populace furieute & trompée , la juftice
difficile & tardive que M. de la Condamine obrint
au bout de trois ans contre les inftigateurs de ce
meurtre , le monument élevé dans Quito à la
gloire de la nation Françaiſe , & en mémoire des
travaux de l'Académie , tous ces objets font tracés
avec autant de nobleffe que de préciſion . Mais
nous cirerons encore le retour de M. de la Condamine
par la rivière des Amazones . » Seul avec
20 un domeftique Métis , il fe rendit à Borjas en
defcendant le Cungo . ( c'eft le nom d'un détroit
» où un fleuve immenfe , reflerré par une chaîne
de montagnes , fe précipite entre deux rochers
coupés à pic. ) Il faut s'abandonner fans gouver-
» nail , à la rapidité du courant , fur un radeau
55
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
בכ
30
flexible formé par des claies de lianes , & qui a
l'avantage de pouvoir heurter les rochers Tans
30 en être brifé. L'habitude n'a pas encore fami-
» liariſé les Indiens avec les dangers de ce paffage.
» Ceux qui accompagnaient M. de la Condamine
prirent leur route par terre. Il refta feul avec
fon domestique. Il paffa fur fon radeau , la nuit
qui précéda lon paſſage : il s'apperçut tout d'un
» coup que tandis que la rivière baillait , fon
radeau, arrêté pat une branche , allait demeurer
» fufpendu : il eut le temps de couper la branche;
»fans cela fes journaux , fes obſervations , fes
calculs , ces tréfors , les feuls qu'il ait emportés
» de l'Amérique , étaient perdus. Il ne fongea
feulement pas au danger de fa vie. Le lendemain
il pafla le Cungo , & parcourut cette galerie tor-
» tueufe bordée de rochers qui femblent fe réunir
x à leurs fommets , où l'on ne reçoit la lumière
que d'en haut , & à travers les branches entrela-
» cées des arbres qui , penchés fur le torrent , for
» ment un berceau fur la tête du voyageur éton.
né. Malgré la rapidité extrême du courant ,
»M. de la Condamine obfervait la largeur du
paffage , fon étendue , fa direction , la vitefle
de l'eau , & la hauteur des rochers contre lefquels
le torrent emportait fon radeau ».
"
לכ
ود
ל כ
>
Les caufes de la querelle entre M. Bouguer &
M. de la Condamine , font expliquées avec cette
fine le pénétrante qui démêle le fecret des caractè
res & les faibleffes de l'amour - propre, « M. Bouguer
avait paflé une grande partie de la vie en
» Province , lorfque fes talens le firent appeler à
» l'Académie. Il avait contracté dans la folitude
» une inflexibilité , une rudeffe de caractère que la
» fociété ne pouvait plus adoucir . Le peu de connaillance
qu'il avait des hommes le rendait in
MAI. 1774: 153
3 ය
נכ
30
20
:
quiet & défiant ; car l'ignorance donne une défiance
vague & fans objet , comme l'expérience
» conduit à une défiance utile & éclairée . Il était
» un peu trop difpofé à regarder ceux qui s'occupaient
des mêmes objets que lui , comme des
ennemis qui voulaient lui enlever une partie de
fa gloire , du feul bien dont il fût jaloux. Il ne
pouvait fe diffimuler la grande fupériorité qu'il
avait fur M. de la Condamine comme Mathematicien
tout ce qui dans la meſure du méri-
» dien exigeait des connaiflances profondes , de
» l'invention , de la fagacité , il le regardait com-
» me fon ouvrage. Selon lui , M. de la Conda-
» mine n'y avait mis que du zèle, de la générosité,
»une application infatigable , & du courage . M.
Bouguer croyait en conféquence devoir être le
premier objet de l'attention publique. Il voyait
cependant que M. de la Condamine , plus jeune
que lui , répandu dans toutes les fociétés , poflédant
l'art de perfuader aux ignorans qu'ils
» l'avaient entendu , rapportant des obfervations
fingulières & propres à amufer la curiofité frivole
des gens du monde , écrivant avec aflez
d'agrément pour le faire lire , avec trop de négligence
& un ton trop fimple pour blefler l'amour-
propre ou exciter l'envie , intéreflant par
»fon courage , & piquant même par fes défauts ,
avait entièrement fait oublier les favantes recherches
de fon Collègue , tandis que celui - ci
» femblait , comme on le lui dit un jour à lui-
» même , n'avoir été au Pérou qu'à la fuite de
M. de la Condamine. Il n'eut pas la patience
» d'attendre du Public & de M. de la Condamine
» lui même , la juftice qui était due à ſes talens.
» Il ne fentit pas aflez que le bruit qu'on fait à
> Paris , ne dure qu'un inoment , & que la gloire
20
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
» attachée à des ouvrages de génie eft éternelle
» comme eux. La relation de fon voyage fut pleine
d'humeur & de traits contre M. de la Conda-
Domine , qui n'y répondit qu'avec gaîté ; & le
Public qui ne pouvoit juger du fond de cette
difpute , fut pour ce dernier , parce qu'il favait
l'amufer , & que d'ailleurs M. Bouguer avait
l'air de vouloir être feul , & M. de la Condamine
de ne vouloir que partager avec lui ».
50
Combien cette manière d'écrire pleine de lagefle
& de véritable efprit , ce ton d'une raiſon
fupérieure qui parle toujours à celle du Lecteur ,
ce ftyle nourri d'idées & toujours convenable au
fujet , doit-il infpirer de dégoût pour ce ſtyle
vague , diffus & ampoulé , fi commun aujourd'hui
, pour toutes ces prétentions au fublime qui
font oublier le fens commun , ces tirades ambitieuſes
& déplacées , ces lambeaux mal recouſus
qui font de prefque tous les ouvrages , des lieux
communs infipides , & d'infupportables déclamations
!
L'Auteur arrive enfin à l'époque célèbre de
Tinoculation , & cet article eft traité avec intérêt .
Les bornes d'un extrait ne nous permettent pas
de le rapporter ; nous préférerons de tranfcrire ce
qui eft plus perfonnel à M. de la Condamine.
Par exemple , fon mariage avec la nièce. « M. de
»la Condamine , âgé de 55 ans , avait befoin
d'une compagne ; mais il ne voulait ni le rendre
20 ridicule , ni faire le malheur d'une femme. It
trouvait dans fa nièce une jeune perfonne accoutumée
à l'aimer comme un père , à refpecter
en lui fa gloire , fes talens , & jufqu'à fes
infirmités , qui n'étaient à fes yeux que des
fuites honorables de fes travaux pour les fciences.
Il crut qu'une femme raisonnable & senk-

MAI. 1774- Iss
55
ble , née dans un état où il eſt ſi rare d'épouser
celui que le coeur aurait choifi , pourrait ne
point regarder comme un malheur de s'unir à
» un oncle en qui elle était affurée de trouver un
ami. Cette union fut heureuse. Sûre de la con-
» fiance & de la tendreffe de son mari , les mouvemens
d'humeur inévitables dans un homme
» dont l'activité prodigieuse était contrariée sans
celle par ses infirmités , ne paraiffaient à Mde de
»la Condamine qu'un malheur de plus dont elle
devait le consoler. Quelque longue , quel
qu'infirme qu'ait été la vieillefle de son mari ,
jamais elle n'a ceflé de lui prodiguer les soins
les plus tendres , & c'était sans effort. L'idée
» qu'elle rempliffait un devoir sacré à plus d'un
titre , soutint son courage ; & il lui semblait
que soigner la vieillefle de M , de la Cordamine ,
c'était acquitter les dettes de l'humanité. Lorsqu'enfin
elle a eu le malheur de le perdre ,
l'a pleuré comme une jeune épouse pleure celui
qu'une mort prématurée lui enlève , & comme
on pleure une perte irréparable ».
30
25 elle
Les détails sur les dernières années & sur la fin
de M. de la Condamine , intéreſſent la senſibilité
des Lecteurs. « Devenu incapable de rien faire
» d'utile aux sciences , il aimait à s'occuper de ce
» que les autres faisaient pour elles 39.
ל כ » Lorsqu'il ne fut plus en état de venir à l'Aca
» démie , il voulut du moins parcourir les registres
, & lire ceux des Mémoires dont l'objet lui
paraiffait intéreffant. Il eflaya même de rendre
utiles au Public ces mêmes maladies qui l'empêchaient
de le servir d'une autre manière. II
proposa un prix sur la nature de l'espèce de catalepfic
dont il était attaqué. L'Académie de
39
2
Gvj
136 MERCURE DE FRANCE.
- ב כ
20
Berlin consentit à en être juge. Il se soumit à de
longues expériences d'électricité , qui , malheu
reusement , ne le soulagèrent pas. Enfin , lors-
» qu'il n'eut plus rien à donner à l'humanité , il
» lui fit le sacrifice de sa vie. Ayant lu la descrip-
» tion d'une opération encore peu connue , &
qu'on proposait comme salutaire pour la curè
»de l'hernie dont il était attaqué , il voulut confacrer
le peu de vie qui lui reftait à une épreuve
» utile. Il le soumit à cette opération , inftruifit
le Chirurgien qui devait la lui faire , en discuta
» avec lui tous les détails. L'opération fut secret-
»te , & aucun mot , aucun figne de douleur ne
trahit son secret , même aux yeux de sa feinme ,
» que fa tendrefle devait rendre fi clairvoyante.
» Il mourut des fuites de cette opération , fans que
fon courage , fa gaîté , fon activité le foient
démentis un feul inftant. Quelque tems après
l'avoir fubie , il drefla un mémoire de réponſes
à des questions fur les moeurs des Américains ,
qu'un Savant étranger lui avait proposés . Peu
de jours avant fa mort , il voulut faire confi-
» dence de fon état à un ami , & le premier mot
» de cette confidence fut un couplet plaifant fur
les fuites de l'opération qui le conduifait au
» tombeau. Son ami étonné de ce début , le fut
encore davantage lorsqu'après avoir achevé le
» détail de fes maux : ilfaut que vous me quittier ,
»dit le mourant , j'ai deux réponses à faire en
Efpagne , c'eft lejourde pofte : l'ordinaire prochain
peut- être il ne fera plus temps. Dans les
»derniers jours où les douleurs lui lailaient à
peine une heure de relâche , il fit encore des
-vers. Semblable à lui -même dans les derniers
inftans , il fut fans fafte comme fans faiblefle ,
& vit s'approcher la mort du même oeil dont il
20
20
2
MAI. 1774. 157
l'avait bravée tant de fois . Les Lettres , les Scien-
∞ces & l'humanité le perdirent le 4 Février 1774-
SPECTACLES.
OPÉRA.
L'ACADÉMIE Royale de Muſique
donné le Mardi 19 Avril la première
sepréſentation d'Iphigénie en Aulide
tragédie opéra en trois actes.
Le Poëme eft de M. le B. du R. La
mufique eft de M. le Chevalier Gluck.
On fera étonné , dit l'Auteur du Poëme
, qu'en tranfportant au théâtre lyrique
l'un des chef d'oeuvres immortels de
Racine , on n'en ait pas emprunté un plus
grand nombre de beautés , & fur- tout
qu'en confervant quelques - unes des penfées
& des images de ce grand Poëte , on
fe feit fervi d'autres expreffions que les
fiennes ; mais on nous en a fait une loi.
Il a fallu s'y foumettre , ou renoncer à
faire connoître en France un genre de
mufique nouveau , & qu'on n'y avoit pas.
encore entendu .
ACTEURS.
Agamemnon , M. l'Arrivée .
158 MERCURE DE FRANCE .
Clitemnestre , femme d'Agamemnon ;
Mademoiſelle Duplant.
Iphigénie , fille d'Agamemnon , Mademoiſelle
Arnould.
Achille , M.le Gros.
Patrocle , M. Durand.
Calchas , Grand - Prêtre , M. Gelin.
Arcas, Capitaine des Gardes d'Agamemnon
, M. Beauvalet.
Une Grecque , Mademoiſelle Rofalie.
Une Efclave Lesbienne , Mademoiſelle
Châteauneuf.
Guerriers & peuples Grecs ; femmes Argiennes
de la fuite des Princeffes
Prêtreffes de Diane , & c.
ACTE I. AGAMEMNON.
Diane impitoyable , en vain vous l'ordonnez
Cet affreux facrifice;
En vain vous promettez de nous être propice ;
De nous rendre les Vents , par votre ordre enchaî
nés .
Non , la Grèce outragée ,
Des Troyens à ce prix ne fera pas vengée.
Je renonce aux honneurs qui m'étoient deſtinés ;
Et , dût. il m'en coûter la vie ,
On n'immolera point ma fille Iphigénie.
MAI . 1774. 159
Agamemnon a envoyé , fur la route de
de Mycène Arcas pour tromper Clitemneftre
& la fille , & les engager à retourner
fur leurs pas , leur fuppofant qu'Achiile
infidèle fonge à former une autre
chaîne.
Cependant les Grecs forcent Calchas
de révéler ce que les dieux exigent pour
calmer leur courroux . Le Grand - Prêtre
cédant à leur fureur , dit que Diane demande
que le fang le plus pur foit verfé ,
& que la victime fe trouvera
même , à l'autel.
ce jour
CALCHAS à Agamemnon.
Vous voyez leur fureur extrême ,
Et vous favez des Dieux la volonté ſuprême.
AGAMEMNON.
Ah ! ne me parlez plus de ces Dieux que je hais,
CALCHA S.
Téméraire ! arrêtez , redoutéz leur vengeance.
Par une prompte obéiffance
Vous en pouvez encor prévenir les effets :
Soumettez- vous fans réfiftance
A leurs inflexibles décrets.
AGAMEMNON.
Peuvent-ils ordonner qu'un père
160 MERCURE DE FRANCE:
De la main préfente à l'autel ,
Et pare du bandeau mortel
Le front d'une victime & fi tendre & fi chère !
Je n'obéirai point à cet ordre inhumain :
J'entends retentir dans mon ( ein
Le cri plaintif de la nature .
Elle parle à mon coeur , & ſa voix eft plus sûre
Que les oracles du deftin.
CALCHA S.
Vous oferiez être parjure :
Le Ciel a reçu vos fermens.
AGAMEMNON.
Je connois mes engagemens.
Sur ces bords malheureux fi ma fille appelée
Obéit , je confens qu'elle foit immoléc.
CALCHA S.
On croit tromper les Dieux avec de vains détours
;
Maisjufqu'au fond des coeurs leur oeil perçant fait
lire.
S'il faut qu'Iphigénie expire,
Vous tentez vainement de conferver fes jours:
Malgré vous à l'autel ils fauront la conduire.
Ils y traînent déjà fes pas.
Des cris d'alegreffe , & l'empreffement
MAI. 1774 160 .
des Grecs annoncent l'arrivée de Clitemneftre
& fa fille .
AGAMEMNON.
Ma fille ! .. Je frémis ... ô douleur ! .. ô tendreffe
!
CALCHA S.
Au faîte des grandeurs , mortels impérieux ,
Voyez quelle eft votre foiblefle ,
Rois , fous qui tout fléchit , fléchiflez fous les
Dieux.
Clitemnestre & Iphigénie paroiffent
élevées fur un char antique , accompagnées
des femmes de leur fuite , de guerriers
& de peuples , qui font éclater leur
joie par leurs danfes & par leurs chants.
Clitemnere quitte les jeux , & va
trouver le Roi . Arcas lui fait la fauffe
confidence du changement d'Achille
& de l'ordre d'Agamemnon , de fuir loin
de l'Aulide . Cette mère irritée , annonce
à fa fille la perfidie de fon amant ; elle
veut en tirer, vengeance . Iphigénie refte
feule en proie à fes douleurs . Achille
vient & fe juftifie du crime d'infidélité
dont Iphigénie l'accufe.
ACTE II . Iphigénie exprime fes crain162
MERCURE DE FRANCE.
tes de favoir Achille irrité avec le fier
Agamemnon.
IPHIGENIE , aux femmes de fa fuite.
Vous eſſayez en vain de bannir mes alarmes :
Achille eft inftruit que le Roi
Le foupçonnoit de mépriſer mes charmes
Et de trahir fa foi.
Sa gloire offenlée en murmure.
Ce foupçon lui paroît une mortelle injure ,
& j'ai lu dans fes yeux tout fon reffentiment.
Vous connoiffez la fierté de mon père ;
Ils font enfemble en ce moment.
UNE FEMME de la fuite.
L'indomptable lion , ardent , plein de colère ,
Par les traits de l'Amour aisément terrafilé ,
Soumis en foupirant , courbe fa tête altière
Et careffe la main du Dieu qui l'a bleflé .
Clitemneftre diffipe les alarmes de fa
fille ; elle lui dit que fon hymen s'apprête
, & que le Roi en ordonne la fête.
Achille trompé par les préparatifs , vient
fe féliciter de fon bonheur , & les Grecs
ignorant encore quelle eft la victime demandée
par Diane , font éclater leur joie.
Mais Arcas vient avertir les amans du pro
jet cruel d'Agamemnon de conduire fa fille
MA I. 1774.
163
autemple pour l'immoler. Son récit frappe
d'horreur la mère , la fille & l'amant.
Les Theffaliens en tumulte jurent de
défendre leur Reine ; Clitemneftre implore
le fecours d'Achille ; ce Prince eſt
furieux & menaçant. Iphigénie veut appaifer
Achille , en lui repréfentant qu'Agamemnon
eft un père qu'elle aime , un
père infortuné qui fa chérit. Achille
court à la vengeance ; il n'eft retenu que
par
Patrocle fon ami , à qui il promet
de contraindre fon courroux.
ACHILLE à Agamemnon.
Je fais vos barbares projets.
Je fais qu'inhumain & parjure ,
Vous vouliez , fous mon nom , confommer des
forfaits
Dont frémit la nature.
J'en ſaurai , malgré vous , prévenir les effets ;
Mais vous qui m'avez fait la plus fenfible injure
,
Rendez grâce à l'Amour fimon bras furieux
N'a pas encor vengé....
AGAMEMNON.
Jeune présomptueux ,
Vous dont l'audace & m'indigne & me blefle ,
Oubliez- vous qu'ici je commande à la Grèce ;
164 MERCURE DE FRANCE.
Que je ne dois qu'aux Dieux compte de mes
deffeins ,
Et que vingt Rois , foumis à mon pouvoir fuprême
,
Doivent , fans murmurer ; que vous devez vousmême
,
Attendre avec reſpect mes ordres fouverains ?
A CHILLE .
Dieux ! faudra -t-il fouffrir ce fuperbe langage ?
Yotre fille eft à moi , nes droits font vos fermens
;
De mon bonheur votre aveu fut le gage :
Vous tiendrez vos engagemens.
AGAMEM NQ N.
Ceffez un difcours qui m'offense.
Quelque foit aujourd'hui qui lui ſoit deſtiné ,
C'eſt à vous d'attendre en filence
Ce qu'un père & les Dieux en auront ordonné.
ACHILLE.
Eft ce à moi que l'on parle , & pourroit on le

croire ?
Penfez - vous qu'infenfible à la gloire , à l'amour ,
Je vous laifle immoler votre fille en ce jour ,
Et des horreurs confommer la plus noire ?
MA I. 1774:
165
AGAMEMNON.
Penfez -
vous qu'oubliant & mon rang & ma
gloire ,
Je fouffre plus long - temps vos fuperbes dife
cours?
Du o.
De votre audace téméraire
J'arrêterai le cours.
ACHILLE.
De votre fureur fanguinaire
Je fauverai fes jours.
AGAMEMNON.
Audacieux !
A CHILLE.
Barbare père !
Enfemble.
Tremblez , redoutez ma colère ;
Craignez l'effet de mon reffentiment!
AGAMEMNON.
Je vous ferai connoître ;
ACHILLE .
Vous apprendrez peut-être
166 MERCURE DE FRANCE.
AGAMEMNON.
Si l'on me brave impunément.
ACHILLE .
Si l'on m'offenfe impunément.
Je n'ai plus qu'un mot à vous dire ;
Et , & vous m'entendez , ce feul mot doit fuffire.
Avant que votre fureur
Immole ce que j'aime ,
Il faut que votre rage extrême
S'apprête à me percer le coeur.
Agamemnon animé par la vengeance ,
veut preffer l'horrible facrifice ; mais la
voix de la nature , plus forte que fon reffentiment
, excite fa pitié pour une fille ,
l'objet le plus digne fa tendreffe . Il ordonne
au fidèle Arcas d'accompagner
,
avec fa garde , Clitemneftre & Iphigénie,
& de les emmener fecrètement loin de
l'Aulide.
ACTE III. Les Grecs en tumulte arrêtent
Arcas , & ne fouffrent point qu'il
enleve aux dieux leur victime. Iphigénie
fe dévoue elle - même à la mort ; elle
s'échappe des bras de fa mère ; elle refufe
de fuivre Achille qui veut la défendre.
M A I. 1774. 167
IPHIGENIE à Achille.
Arrêtez !.. Quel eft votre espoir ?
Avez- vous cru qu'Iphigénie
Pût oublier fa gloire & (on devoir !
Ils lui font plus chers que la vie.
Ah ! plutôt que de les trahir ,
Plutôt que d'être aux Dieux , à mon père rebelle ,
J'accepterai la mort la plus cruelle ;
Et,de mes propres mains , je faurai m'affranchir
Du criminel fecours que vous olez m'offrir.
A CHILLE .
Ehbien ! obéiflez , barbare ;
Courez chercher le plus affreux trépas ;
A ce temple odieux je marche fur vos pas.
J'y préviendrai le coup qu'on vous prépare .
Il fe livre à fa fureur. Les Grecs redoublent
leurs cris , & demandent la victime.
Clitemneftre s'efforce de retenir
Iphigénie ; mais rien , dit - elle , ne peut
prolonger le cours de fa vie que les dieux
ont marquée du fceau de leur colère ; elle
engage fa mère à l'abandonner , & à réunir
tous les voeux pour Orefte fon frère .
Clitemneftre tombe évanouie dans les
bras de fes femmes ; Iphigénie court au
temple.
168 MERCURE DE FRANCE.
CLITEMNESTRE aux femmes qui lui
barrent le paſſage.
Vous ofez retenir mes pas ,
Perfides ; privez-moi du jour que je détefte .
Dans ce fein maternel enfoncez le couteau ,
Et qu'au pied de l'autel funefte
Je trouve du moins mon tombeau.
Ah ! je fuccombe à ma douleur mortelle...
Ma fille…… . Je la vois ... fous le fer inhumain ..
Que fon barbare père aiguisa de ſa main ;
Un Prêtre , environné d'une foule cruelle ,
Ofe porter fur elle une main criminelle.
Il déchire fon fein... & d'un oeil curieux
Dans foncoeur... palpitant.. il confulte les Dieux.
Arrêtez , monftre fanguinaire ! 1
Tremblez ; c'eſt le pur fang du Souverain des
cieux
Dont vous ofez rougir la terre.
Clitemneftre effrayée par les chants du
facrifice qui fe font entendre , vole à
l'autel . Calchas , environné d'une foule
effrénée , s'apprête à répandre le fang
d'Iphigénie ; Achille , à la tête de fes
Theffaliens , enlève la victime , & menace
le peuple ; mais le Ciel fe déclare , le
tonnerre gronde, la foudre embrale l'autel .
Alors le Grand-Prêtre annonce aux Grecs
que
MA I. 1774. 169
{
que le Ciel eft fatisfait de leur zèle , de la
vertu d'Iphigénie , des pleurs de fa mère ,
de la valeur d'Achille ; que les vents
n'oppofent plus d'obstacles à leur gloire
& à leur triomphe. L'alegreffe fuccède
aux alarmes : l'union d'Achille & d'Iphigénie
eft célébrée comme le gage de la
jufte faveur des Dieux .
Jamais le Public n'a montré tant d'empreffement
& d'enthoufiafme que pour cet
opéra qui doit faire, époque dans la mufique
Françoife. Monfeigneur le Dauphin
& Madame la Dauphine , Monfeigneur
le Comte & Madame la Comteffe
de Provence ont honoré le fpectacle de
leur préfence à la première repréſentation
, & out confacré par leurs applaudiffemens
, réunis à ceux d'une brillante
affemblée , le mérite de cet ouvrage &
les grands talens des principaux Acteurs .
Nos Lecteurs peuvent fe rappeler à
l'occafion de cet opéra la lettre d'un Amateur
, rapportée dans le fecond Mercure
d'Octobre 1772 , & celle de M. le Chevalier
Gluck , imprimée dans le volume
de Fevrier 1773 .
Ces lettres ont donné le defir de voir
se fpectacle à Paris , où fon fuccès juftifie
H
170 MERCURE DE FRANCE.
ce qu'elles annonçoient du poëme & de la
mufique.
Le Poëte a fuivi le plan de la tragédie
de Racine ; il en a beaucoup abrégé l'action
, & retranché l'épiſode d'Eriphile.
Calchas paroît au premier acte à la place
du confident Arcas , ce qui donne du
mouvement & de l'intérêt à l'expofition .
Le dénouement a pareillement été mis
en action au lieu d'être en récit . Le poëme
a été diftribué en trois actes comme étant
la divifion la plus favorable , & le fujet
a fourni , fans contrainte , des divertiffemens
à chaque acte . Prefque toutes les
fcènes & tous les perfonnages font en
oppofition , ce qui foutient l'intérêt &
l'augmente en le variant . Ainfi , fans le
fecours des machines , & fans l'intervention
des dieux , on a fait un ſpectacle
brillant & majeftueux.
M. le Chevalier Gluck , après avoir
fait plus de quarante opéra Italiens , qui
ont eu le plus grand fuccès fur tous les théâtres
où la langue italienne eft admiſe , s'eſt
convaincu , dir l'Amateur que nous avons
cité , par une lecture réfléchie des anciens
& des modernes , & par de profon
des méditations fur fon art , que les Italiens
s'étoient écartés de la véritable route
MA I. 1774. 171
dans leurs compofitions théâtrales , que
le genre François étoit le véritable genre
dramatique mufical ; que s'il n'étoit point
parvenu jufqu'ici à la perfection , c'eſt
moins aux talens des Muficiens François,
vraiment eſtimables , qu'il falloit s'en
prendre , qu'aux Auteurs des poëmes ,
qui , ne connoiffant point la portée de l'art
mufical , avoient dans leurs compofitions
préféré l'efprit au fentiment , la galanterie
aux paffions , & la douceur & le
coloris de la verification au pathéthique
de ftyle & de fituation .
Expofons préfentement les fentimens
de M. le Chevalier Gluck fur la musique .
Quelque talent , dit - il , dans fa lettre ,
qu'ait lecompofiteur ,il ne fera jamais que
de la mufique médiocre , fi le Poëte
n'excite pas en lui cet enthouſiaſme fans
lequel les productions de tous les arts
font foibles & languiffantes. L'imitation
eft le but reconnu qu'il doivent tous fe
propofer ; c'est celui auquel je tâche d'atteindre
toujours fimple & naturel , autant
qu'il m'eft poffible , ma mufique ne
tend qu'à la plus grande expreffion , &
au renforcement de la déclamation de la
poéfie ; c'eft la raifon pour laquelle je
n'employe point les trilles , les paffages ,
Hij
874 MERCURE DE FRANCE.
ni les cadences que prodiguent les Italiens.
Leur langue qui s'y prête avec facilité,
n'a donc à cet égard aucun avantage
pour moi,
J'ai cherché , dit - il encore dans l'épitre
dédicatoire de fon opéra d'Alcefte
, à réduire la mufique à fa véritable
fonction. , celle de feconder la poésie
pour fortifier l'expreffion des fentimens
& l'intérêt des fituations. Je me fuis
donc bien gardé d'interrompre un Acteur
dans la chaleur du dialogue , pour
lui faire attendre une ennuyeufe ritournelle
, ou de l'arrêter au milieu de fon
difcours , fur une voyelle favorable , ſoit
pour déployer dans un long paffage l'agilité
de fa belle voix , foit pour attendre
que
l'orchestre lui donnât le temps
de reprendre haleine pour faire un point
d'orgue .
Je n'ai pas cru non plus devoir paffer
rapidement fur la feconde partie d'un
air , lorfque cette feconde partie étoit la
plus paffionnée & la plus importante ,
afin de répéter régulièrement quatre fois
les paroles de l'air , ni finir l'air où le
fens ne finit pas , pour donner au Chanteur
la facilité de faire voir qu'il peut
varier à fon gré & de plufieurs manières
MA I. 1774 173
un paffage. J'ai voulu profcrire tous ces
abus contre lefquels depuis long - temps
fe récrioient en vain le bon fens & le
bon goût. J'ai imaginé que la fymphonie
devoit prévenir les Spectateurs fur le caractère
de l'action qu'on alloit mettre
fous leurs yeux , & leur en indiquer le
fujet ; que les inftrumens ne devoient
être mis en action qu'à proportion du
degré d'intérêts & de paflions , & qu'il
falloit éviter fur- tout de laiffer dans le
dialogue une difparate trop tranchante
entre l'air & le récitatif , afin de ne pas
tronquer à contre- fens la période , & de
ne pas interrompre mal à propos le mou →
vement & la chaleur de la fcène . J'ai
cru encore que la plus grande partie de
mon travail devoit fe réduire à chercher
une belle fimplicité , & j'ai évité de faire
parade de difficultés aux dépens de la
clarté. Je n'ai attaché aucun prix à la dé
couverte d'une nouveauté , à moins qu'elle
ne fût naturellement donnée par la fitua
tion & liée à l'expreffion ; enfin il n'y a
aucune règle que je n'aye cru devoir fa
crifier de bonne grâce en faveur de l'effet,
Voilà mes principes.
M.le Chevalier Gluck a exactementob
fervé ces principes dans la compofition de
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
:
la mufique d'Iphigénie. Son ouverture eft
une expofition du genre & du caractère
général de l'action ; elle en eft l'expofition
& l'exorde ; elle fe lie même à la fcène &
en fait partie. La muſique du rôle d'Agamemnon
eft d'un ftyle fimple , noble ,
impofant celui d'Achille eft paffionné ,
rapide , énergique : Calchas a une expreffion
fière & élevée . On gémit , on s'irrite ,
on s'indigne avec Clitemnestre : Iphigénie
intereffe , émeut , attendrit . Les choeurs
forment des tableaux fenfibles de la joie
ou de la paffion tumultueufe du peuple.
L'orchestre toujours attachée à la scène
& à l'Acteur , foutient , anime , fortifie
l'action fans l'altérer ; elle concourt à un
bel enfemble par des fons toujours analogues
, & qui fe grouppent avec le fujet
principal. La plus grande partie de cet
opéra eft en récitatif , dont le favant
Compofiteur a varié les formes . Il a employé
un récitatif en quelque forte parlé,
pour les chofes qui ne demandent qu'un
fimple récit ; récitatif dans lequel des
traits d'inftrumens , à des diftances éloi
gnées , fuffifent pour maintenir le ton
de l'Acteur il a employé un récitatif
en quelque forte déclamé , & fortifié par
de grands traits détachés d'harmonie ,
MAI. 1774:
175
lorfque les paroles renferment un fenti
ment ; enfin un récitatif en quelque forte
chanté , & accompagné , pour exprimer
la paffion ou un grand intérêt ; & ce dernier
récitatif eft ordinairement terminé
par un air de paffion ou de fentiment qui
donne les derniers traits & la vie au tableau
. Ces récitatifs font , en génénal , à
la manière des Italiens ; mais les chants
tiennent beaucoup de l'ancien ftyle de Lul
ly , cependant avec beaucoup plus d'effets
d'orcheftre. Il y a des airs d'une modulation
fimple & douce, des duos de fituation,
des quatuors bien dialogués , des airs de
danfe très - agréables ; entr'autre la paffacaille
& les gavottes du fecond acte. M.
Gluck n'a point fait tous les airs de danfe
pour cet opéra ; il y a adapté quelques-uns
de fon opéra de Dom Jouan.
On a trouvé des longueurs dans les divertiffemens
, ce qui fait l'éloge de la ſcène
qui a de l'intérêt : or l'intérêt fouffre
d'être long-temps fufpendu . Ces divertiffemens
font heureufement amenés , mais
c'étoit bien l'occafion , comme les auteurs
le defiroient , d'y rappeller les moeurs , le
coftume & les jeux de la Grèce ; ce qui
n'a pu être alors exécuté .
On conçoit que les opinions des amateurs
doivent être partagées fur ce nou-
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
veau genre , ou plutôt fur cette nouvelle
forme de mufique dramatique ; ils font
tous réunis fur le mérite en général de
l'ouvrage & fur la fcience profonde & les
talens du compofiteur ; mais ils font
divifés fur le parti que cet habile maître
femble avoir adopté. Le récitatif a paru
étranger & imité des Italiens , tandis que
le chant prefque entièrement modulé ,
étoit dans l'ancienne fimplicité françoife.
Les uns trouvent en cela , que le compo-.
fiteur s'eft raproché de la nature & de la
vérité ; & leur fentiment ne pouvoit être
mieux foutenu ni mieux défendu que pat
l'homme de génie qui s'enflamme à celui
de M. Gluck , & qui dans une lettre imprimée
dans un papier public , où l'on
ne peut méconnoître fon goût exquis.
pour les arts , vient d'analyfer toutes les
beautés & les perfections de cet opéra ;
d'autres amateurs , dont nous rapportons
le fentiment , fans prendre leur parti
trouvent au contraire que le compofiteur
s'eft écarté de l'art & de la vraisemblance .
Le principe des arts , difent ces derniers ,
eft l'imitation de la nature ; mais ce principe
bien entendu , demande des modifications.
C'est moins le vrai que le vraifemblable
que l'on doit rechercher dans :
l'imitation. Voulez- vous rendre fcrupu
MAI. 1774 177
Heufement le cri fimple de la paffion , ou
les tons familiers du difcours , vous ferez
un mélange confus de tous les ftyles ;
du trivial avec le compofé , du langage
ordinaire , & des tons choilis & embel
lis . On ne trouve plus alors dans votre
compofition l'imitation de la nature , qui
en doit différer néceffairement par les
procédés mêmes de l'art , le vraifemblable
qui doit être diftingué du vrai , l'unité
qui fait l'ame du deffein , la proportion
qui en fait le caractère. Si vous abandonnez
un motif pour fuivre tous les
tons fucceflifs que préfentent les paroles ,,
vous divifez l'attention , vous l'empêchez
d'embraffer tout un objet , de le fuivre
, de s'en pénétrer .
L'imitation dans la mufique , comme
dans la peinture , eft un trait unique
c'eft un point où la nature & l'art ſe réuniffent
, fe fervent , & s'embelliffent mutuellement.
L'art ne fe propofant d'imiter
à la fois qu'un moment , qu'une action ,
doit s'arrêter à ce qu'il y a de plus frap
pant , choifit ce qu'il y a de plus agréable
& de plus piquant pour l'effet . Il doit
faire une heureufe exagération des beautés
éparfes de la nature ; il doit enfin préfenter
le beau vraisemblable qui a l'ap
parence du vrai , & qui eft plus en droit
I w
178 MERCURE DE FRANCE.
de nous plaire. Le génie , en fe propofant
la nature pour modèle , doit l'aggrandir ,
l'embellir & la vivifier. Enfin , en fimplifiant
toujours l'art , vous parviendriez ,
dit-on encore , à l'affoiblir , à le perdre ,
à l'anéantir . Mais quelques raifonnemens
que l'on oppofe , il n'en eft pas moins vrai
que cet opéra eft un ouvrage de génie , qui
paroîtra d'autant plus admirable , que l'on
en étudiera davantage les beautés & les
détails ; ce qui eft bien juftifié par fon
grand fuccès.
Les rôles de cet opéra font parfaitement
rendus par les premiers talens .
Mile Arnould charme autant qu'elle
étonne dans Iphigénie par fon jeu noble
& intéreffant , par l'ame & la fûreté de
fon chant , par une expreffion toujours
vraie & fenfible , par fa voix même
qni femble dans cet opéra , prendre plus
de corps , de force & d'étendue .
M. l'Arrivée , Acteur & Chanteur
confommé , n'a jamais déployé tous fes
moyens avec autant d'avantage , d'énergie
& de fuccès , que dans le rôle d'Agamemnon.
On a beaucoup applaudi au jeu & au
chant de M. le Gros qui rappelle dans
toute fa force le caractère bouillant , fier
& emporté d'Achille. Mlle Duplant rend
MAI. 1774. 179
avec fupériorité le rôle de Clitemnestre
par fa repréſentation , par fon organe &
par fon action . Le rôle de Calchas ne
peut êrre joué & chanté avec plus de dignité
& de vérité , que par M. Gelin.
Mlle Rofalie chante fort agréablement
plufieurs airs dans les divertiffemens ,
ainfi que Mlle Châteauneuf. Patrocle eft
tès -bien reprenfenté par M. Durand ;
& Arcas par M. Beauvalet. Le divertif
fement du premier acte eft de la compofition
de M. Gardel ; ceux des deux
autres , font de M. Veftris. Ces deux
maîtres & les autres premiers talens de
la danfe y font fort applaudis ; tels que
MM. Defpreaux , Lefevre , Simonin
Gardel le jeune , & Mlles Guimard , Pef-
Tin , Affelin , Leclerc , Compain , d'Elfevre
, Julie , Cléophile , &c . Mlle Heinel
n'ayant pas dansé à caufe de l'accident qui
lui eſt arrivé à la répétition de la veille du
jour de la première repréfentation ; Mlle
Dorival a appris en moins de quatre heures
fes entrées , dans la paflacaille . Certe
très jeune & très- admirable danſeuſe y a
recueilli tous les fuffrages.
·

H vj
180 MERCURE DE FRANCE..
On nous a envoyé ces vers pour le por
trait de Mile Dorival.
C'eſt un enfant , c'eſt Hébé , c'eſt l'Amour;;
Mais fur la scène où le Public l'adore ,
Lorfque des Jeux elle conduit la cour,
L'enfant n'eft plus & l'on voit Terpficore.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES
ES Comédiens François ont donné
pour l'ouverture de leur theâtre Cinna ,
tragédie , chef d'oeuvre immortel de P.
Corneille ; & la gageure , jolie comédie
nouvelle de M. Sedaine . Le compliment
d'ufage fut prononcé par M, Dugazon
& fut très applaudi . On attend à ce théâ
tre Lerédan , drame nnuveau en quatre:
actes , que l'on répète actuellement.
COMÉDIE ITALIENNE..
LEs Comédiens Italiens donnèrent le
lundi Avril , le Magnifique , pièce de
M.. Sedaine , mife en mufique par M..
Gretry. Le petit drame pour l'ouverture:
du théâtre , a été joué par M. Julien &
MAI. 1774. 181
Mefdames Billioni & Moulinghen. Il a
été fort applaudi.. Ces complimens de
clôture & de rentrée , qui font de la
compofition de M. Anfaulme , ont de
la gaieté , & font reffortir avec avantage
le zèle & les talens des acteurs.
LETTRE à M. L. , aufujet d'une fauffe:
accufation de plagiat.
M. Je viens de lire dans le fecond volume du
Mercure de ce mois , une lettre de M. le Cheva
lier de Cubières , où il fe plaint des brigandagesque
l'on fe permet dans la Littérature. Il prétend
que l'Auteur d'un Madrigal inféré dans le
premier volume d'Avril , lui a joué un tour de
maraudeur, & qu'il lui a pris l'idée de ce Madri--
gal . Il cire pour preuve un impromptu qui a
été imprimé dans le fameux Almanach des Mufes.
Je ne tanferis ici , ni le Madrigal , ni l'Ime
promptu ; ils fe trouvent l'un & l'autre dans la
leure de M. le Ch . de C.
La pensée qui foutient ces deux petites pièces
confifte à dire à une Dame qui a été piquée par
une abeille , que cet infecte l'a prile pour la
Reine des fleurs.
Je crois , dit M. le Ch , de C. que l'idée m'ap
partient ; il eft certain que le Madrigal du Mercure
a été fait d'après le mien.`
A vous parler franchement , Monfieur , jè
crois que l'idée appartient autant à l'Auteur du
Madrigal , qu'à M. de C. Ils me paroiflent avoir:
182 MERCURE DE FRANCE.
puifé dans la même fource , & je vous avoue
que la facilité qui règne dans le Madrigal me
femble devoir lui mériter la préférence : cependant
, comme M. de C. aflure que l'idée lui appartient
, fi j'avois l'honneur de le connoître , je
ui ferois de très - fincères complimens fur le bon
heur qu'il a eu de fe rencontrer avec un des plus
beaux génies de l'Europe : voici comment le
Talle avoit exprimé cette même penſée ; je ne
puis réfifter au plaifir de vous tranferire les vers
charmans où elle fe trouve .
Aminte raconte de quelle manière a commencé
fon amour pour Sylvie .
All'ombra d'un bel faggio Silvia e Filli
Sedean' un giorno , ed io con loro infieme ,
Quando un' ape ingegnofa , che cogliendo
Se n' giva il mel per que' prati fioriti ,
Alle guancie di Fillide volando ,
Alle guancie vermiglie , come roſa ,
Le morle e le rimorſe avidamente ;
Ch' , alla fimilitudine ingannata ,
Forfe un fior le credette. & c .
AMINTA. SC. 2. Vº. 104. &c .
J'étois affis un jour à l'ombre d'un hêtre ;
avec Sylvie & Philis Une abeille folâtre parcourant
les fleurs de la prairie pour en exprimer
les fucs les plus doux , fe fixa fur les joues de
Philis ; fur ces joues vermeilles comme larofe.
Elle les offenfa par des piqûres réitérées . Šéduite
par la vivacité du coloris , fans doute elle
les prit pour une fleur.
MA I. 1774.
183
Peut- on voir un tableau plus frais & plus
agréable ? Quelle délicatefle ! quel goût ! que
de grâce dans cette répétition alle guancie , alle
guancie! Que d'expreffion dans ces mots ie morfe
e le rimorfe avidamente ! Toutes ces beautés ont
difparu dans les deux pièces dont je vous parlois
; peut-être y auroient- elles été déplacées :
quoi qu'il en foit , convenez qu'il eft très flatteur
pour M. le Ch. de C. d'avoir eu la même idée
que le Tafle.
Je luis , &c.
M. D. M. abonné.
Monfieur Joubleau de la Motte , auteur da
joli madrigal que nous avons rapporté , nous a
auffi écrit pour fe plaindre des termes injurieux
qui lui font prodigués de maraudeur & de filou ,
bien gratuitement & bien injuftement , comme
on vient de le dire , parce que le feul hafard l'a
conduit avec M. le Ch . de C. dans le même
champ , où ils ont cueilli , l'un & l'autre , fans
fe connoître , une fleur qui ne leur appattenoit
pas , mais dont chacun a eu le droit , fans vol
ni fraude , de compofer fon bouquet . Cette penfée
d'ailleurs ou cette phraſe eſt du nombre de
celles qui le préfentent tout naturellement aux
Poëtes occupés du même objet . Elle est même
toure entière , autant que je peux m'en fouvenir
, dans un ancien Poëte français nommé le
Pays. Eh! qui ne fe rappelle pas encore , à cette
occafion , ce couplet charmant de M. Favart ,
dans les Amours champêtres ?
Le Roffignol va chantant
Joyeux de la voir & belle ;
184 MERCURE DE FRANCE.
Le papillon voltigeant
La prend pour la fleur nouvelle , &c.
1
M. Raugier nous a écrit auffi les obfervations
fur le prétenda plagiat dont M. le Chevalier de
Cubieres s'eft rendu accufateur . Il cite un livre
qui a pour titre , Menues Poëfies de M. Pierre
C** , ancien Confeiller au Parlement de Paris ,
inprimé , après la mort , à la Haye , 1693 , dont
il rapporte cette chanfon imprimée , pag. 30.
A une Demoiselle , piquée par une
abeille.
Cloris dormant dans fon jardin ,
On dit qu'une folâtre abeille
Ofa , fur la bouche vermeille ,
Appuyer fon dard inhumain .
Voyant tes lèvres demi- clofes ,
Elle put le tromper , Cloris ;
Avec un fi frais coloris ,
Qui ne les eût pris pour des rofes :
Immédiatement après cette chanſon , on lit
cette épigramme.
Eft- il vrai que Damon , brûlant d'ardeurs nou
velles,
Depuis long- temps , Cloris , aspire à votre main
Quoi ! pour être boîteux & laid comme Vulcain ,,
Penfe- t il être fait pour la Reine des Belles ?
Enfin nous avons depuis deux ans , entre less
mains , ce madrigal de M. Laus de Boifly
MA I. 1774. 185
A une Dame piquée par une abeille &
abandonnée par fon amant qu'elle appeloit
Zéphir.
Une abeille vous pique , & Zéphir eft parjure :
Ces deux événemens vous arrachent des pleurs.
Rofe , de ce deſtin vous deviez être sûre ,
Quand on eft, comme vous, la plus belle des fleurs.
Il y a long - temps , comme l'on voit , que les
poëtes font en pofleffion de comparer les lèvres
d'une belle à des rofes , les époux laids à Vulcain
& les aimables perſonnes à Vénus.
LETTRE de M. de Villemert , furfon
livre de l'irréligion dévoilée.
M. En donnant au Public l'Irréligion dévoilée
, que vous avez annoncée , ainſi que quelques
Journaux , je n'ai cru lui offrir , comme
Vous l'avez dit , qu'un précis de ce que la raifon
dicte à tous les hommes qui l'écoutent loin
du tumulte des paffions. Cependant cet Ouvrage
vient d'effuyer des contradictions qui m'alarmeroient
, fi je n'avois pas eu la précaution de
le foumettre à l'examen de Théologiens profonds
& non fufpects. Si , malgré cette précaution , il
m'étoit échappé quelque expreffion qui fût tant
peu contraire aux principes reçus , je vous
prie de vouloir bien inférer dans votre Journal
, la déclaration que je fais , qu'elle doit
être interprétée dans le feus le plus conforme à
e qui eft admis dans l'Églife & dans l'État . Je
foit
186 MERCURE DE FRANCE.
me fais gloire d'être entièrement foumis à l'une
& à l'autre Puiffance , & je n'ai jamais écrit
que pour concourir à la paix & au bon ordre
préférant beaucoup la qualité de citoyen paifible
& ignoré à celle d'écrivain téméraire & dangereux.
Je fuis , &c.
DE VILLEMERT.
A Monfeigneur le Duc de la Vrillière ,
venant pofer la premiere pierre du Collége
Royal, le 22 Mars 1774.
Du Temple des Beaux - Arts relevez les débris .
C'est là que l'on inscrit les Vertus bienfaisantes :
Dans ces murs déformais nos voix reconnoiffantes
Mêleront votre Eloge à celui de Louis .
Par M. l'Abbé Aubert , lecteur & prof.
royal en littérature françoife.
VERS pour mettre au bas du portrait
de Madame la Dauphine.
Sous- un différent caractère ,
Chaque belle a des traits qui peuvent tout charmer
;
MAI. 187 1774.
L'une entraîne les coeurs , l'autre fait les gagner ,
L'une règne foudain , l'autre parvient à plaire :
Quel triomphe eft celui d'une beauté fi chère
Faite pour plaire & pour régner !
Par M. de la Louptière .
VERS pour mettre au bas du portrait de
M. P** , Tréforier de Mgr le Prince de
C**, peints avec les attributs de l'Abondance.
LA Générofité , compagne du Bonheur ,
Met exprès dans les mains la corne d'abondance,
Pour lui faire exercer la douce bienfaiſance ,
Et feconder ainfi le penchant de fon coeur.
Par M. M ** A ** , Caftres.
C'est par erreur qu'on a attribué le portrait
d'Adelaïde , inféré dans le premier volume d'Avril
, à M. M ** , à Caftres . Il eft de M. M **
A ** Caftres .
188 MERCURE DE FRANCE.
DIALOGUE
DE PEGASE & DU VIEILLARD,
PEGASE.
Que fais - tu dans ces champs au coin d'une
mafure ?
LE VIEILLARD.
J'exerce un art utile , & je fers la Nature.
Je défiiche un défert ; je feme & je bâtis
PEGAS E.
Que je vois en pitié tes fens appefantis !
Que tes goûts font changés , & que l'âge te glace
Ne reconnais-tu plus ton courfier du Parnaffe ?
Monte- moi..
LE VIEILLARD.
Je ne puis. Notre maître Apollon ,
Comme moi , dans fon temps , fut berger &
maçon.
PEGASE.
Oui ; mais, rendu bientôt àfa grandeur première ,
Dans les plaines du ciel il fema la lumière ;
Il reprit la guitarre ; il fit de nouveaux vers
MA 1. 1774 189
Des Filles de mémoire il régla les concerts.
Imite en tout le Dieu dont tu cites l'exemple :
Les doctes Securs encor pouraient t'ouvrir leur
temple :
Tu pourais dans la foule , heureufement guide,
Et fuivant d'affez loin le fublime Vadé ,
Retrouver une place au féjour du Génie.
LE VIEILLARD,
Hélas ! j'eus autrefois cette noble manic.
D'un efpoir orgueilleux honteufement déçu
Tu fais , mon cher ami , comme je fus reçu ,
Et comme on baffoua mes grandes entrepriſes,
A peine j'abordai , les places étaient priſes .
Lé nombre des Elus au Parnaffe eft complet ;
Nous n'avons qu'à jouir , nos pères ont tout fait.
Quand l'oeillet , le narcifle & les rofes vermeilles
One prodigué leur fuc aux trompes des abeilles ,
Les bourdons fur le foir y vont chercher envain
Çes parfums épuisés qui plaiſaient au matin.
Ton Parnaffe d'ailleurs & ta belle écurie ,
Ce palais de la Gloire eſt l'antre de l'Envie .
Homère , cet esprit fi vafte & fi puiflant ,
N'eut qu'un imitateur , & Zoïle en eut cent.
Je gravis avec peine à cette double cime ,
Où la meſure antique a fait place à la rime ;
Ou Melpomène en pleurs étale en (es discours
190 MERCURE DE FRANCE .
Des Rois du temps paflé la gloire & les amours .
Pour contempler de près cette grande merveille ,
Je me mis dans un coin , fous les pieds de Corneille.
Bientôt M... , prompt à me corriger ,
M'apperçut dans ma niche & m'en fit déloger.
Par ceJuge équitable exilé du Parnaffe,
Sans fecours , fans amis , humble dans ma disgrace
,
Je voulus adoucir par des égards flatteurs ,
Par quelques foins polis , mes frères les auteurs ;
Je n'y réuflis point ; leur bruyante féquelle
A connu rarement l'amitié fraternelle :
Je n'ai pu défarmer S.... mon rival.
Le Parnafle a bien fait de n'avoir qu'un cheval ;
Si nous en avions deux , ils ſe mordraient lans
doute.
J'ai vu les beaux - efprits ; je fais ce qu'il en
coûte.
Il fallut , malgré moi , combattre foixante ans
Les plus grands écrivains , les plus profonds favans
,
Toujours en faction , toujours en fentinelle :
Ici , c'eft L... G... ; plus bas c'eft L…………
Leur nombre eft dangereux . J'aime mieux déformais
Les languiflans plaifirs d'une infipide paix.
Il faut que je te fafle une autre confidence.
MAI. 1774. 191
La pofte , comme on fait , conſole de l'abfence :
Les frères , les époux , les amis , les amans
Surchargent les couriers de leurs beaux fentimens
:
J'ouvre fouvent mon coeur en profe ainfi qu'en
rime ;
J'écris une fottife ; auffi -tôt on l'imprime.
On y joint méchamment le recueil clandeftin
De mon coufin Vadé , de mon oncle B ...
Candide , emprisonné dans mon vieux fecrétaire ,
En criant tout efl bien , s'enfuit chez un libraire .
Jeanne & la tendre Agnès , & le gourmand Bonneau
Courent en étourdis de Genève à Breslau.
Quatre Bénédictins avec leurs doctes plumes
Auraient peine à fournir ce nombre de volumes.'
On ne va point , mon fils , fût- on, fur toi , monté,
Avec ce gros bagage , à la postérité,
་ ་
Pourcomble de malheur , une foule importune
De bâtards indiscrets , rebut de la fortune ,
Nés le long du Charnier , nommé des Innocens
Se gliffe fous la preffe avec mes vrais enfans ,
C'en eft trop . Je renonce à tes neuf Immortelles
;
J'ai beaucoup de reſpect & d'eſtime pour elles ;
Mais tout change , tout s'ule , & tout amous
prend fin :
Va , vole au moat- facré ; je rcfte en mon jardin
192 MERCURE DE FRANCE.
1
PEGASE.
Tes dégoûts vont trop loin , tes chagrins fon
injuftes.
Des arts , qui t'ont nourri , les Déefles auguftes
Ont mis fur ton front chauve un brin de ce laus
rier
Qui coëffa Chapelain , Desmarets , St Didier.
N'as - tu pas vu cent fois , à la tragique fcène ,
Sous le nom de Clairon , l'altière Melpomène ,
Et l'éloquent le Kain , le premier des acteurs ,
De tes drames rempans ranimant les langueurs ,
Corriger , par des tons que dictait la Nature ,
De ton ftyle ampoulé la froide & sèche enflure ?
De quoi te plaindrais- tu ? Parle de bonne foi :
Ginquante bons esprits , qui valaient mieux que
toi ,
N'ont-ils pas , à leurs frais , érigé la ftatue
Dont tu n'étais pas digne , & qui leur était due ?
Malgré tous tes rivaux , mon écuyer Pigal
Pofa ton corps tout nu fur un beau pié - d'eſtal ;
Sa main creula les traits de ton vifage étique ,
Et plus d'un connoiffeur le prend pour une antique.
Je vis M... à le mordre attaché ,
Confumer de fes dents tout l'ébène ébreché.
Je viston bufte rire à l'énorme grimace
Viens donc tire avec nous , viens fouler à tes pieds
Dc
MAI.
193 1774.
Deres fots ennemis les fronts humiliés .
Aux fons de ton fifflet vois rouler dans la crotte
S... Tur C.. P... fur N...
Leurs clameurs un moment pourront te divertir .
LE VIEILLAR D.
Les cris des malheureux ne me font point plaifir.
De quoi viens - tu flatter le déclin de mon âge ?
La jeunefle eft maligne , & la vieilleffe eft fage.
Le Sage , en fa retraite , occupé de jouir ,
Sans chercher les humains , & pourtant fans les
fuir ,
Ne s'embarraffe point des bruyantes querelles
Des auteurs ou des Rois , des moines ou des belles.
Il regarde de loin , fans dire fon avis.
• ·
Dans les champs cultivés , àl'abri des revers ,
Le Sage vit tranquille & ne fait point de vers.
Monfieur . ... , pour le bien du Royaume,
Préfère un laboureur , un prudent économe
Atous nos vains écrits qu'il ne lira jamas.
Triptolême eft le Dieu dont je veux les bienfaits.
Un bon cultivateur eft cent fois plus utile
Que ne fut autrefois Héfiode ou Virgile.
Le befoin , la raifon , l'inftinct doit nous porter
I
194 MERCURE DE FRANCE.
A faire nos moiflons plutôt qu'à les chanter.
J'aime mieux t'atteler toi-même à ma charrue,
Que d'aller fur ton dos voltiger dans la nue.
PEGAS E.
*
Ah ! doyen des ingrats ! ce trifte & froid diſcours
Eft d'un vieux impuiſſant qui médit des amours.
Un pauvre homme épuifé fe pique de fageffe.
Eh bien ! tu te fens faible ; écris avec faibleffe ;
Corneille , en cheveux blancs , fur moi caracola ,
Quand , en croupe avec lui , je portais Attila :
Je fuis tout fier encor de fa courfe dernière.
Tout mortel jufqu'au bout doit fournir ſa carrière
,
Et je ne puis fouffrir un changement groffier.
Quoi ! renoncer aux arts , & prendre un vil métier!
Sais-tu qu'un villageois fans esprit , ſans ſcience ,
N'ayant pour tout talent qu'un peu d'expérience ,
Fait jaunir dans fon champ de plus riches moilfons.
Que n'en eut Mirabeau par fes nobles leçons ?
Laiffe un travail pénible aux mains du mercenaire
,
Aux journaliers la bêche, aux maçons leur équer
re .
Songe que tú naquis pour mon facré vallon.
Chante encore avec Pope, & penfe avec Platon ;
Ou rime , en vers badins, les leçons d'Epicure ,
MAI. 1774. 198
Pour la dernière fois veux -tu me monter ?
LE tVIEILLARD.
Non.
Apprends que tout fyftême offenfe ma raiſon.
Plus de vers, & fur-tout plus de philoſophic.
PEGAS E.
Eh bien ! végète & meurs. Je revole à Paris
Préfenter mon fervice à de profonds esprits ;
Les uns , dans leurs greniers , fondant des répu
bliques ;
J'en connais qui pourraient , loin des profance
yeux ,
Sans le fecours des vers , élevés dans les cieux,
Emules fortunés de l'Effence éternelle , 4
Tout faire avec des mots , & tout créer comme
elle.
Ils ont befoin de moi dans leurs inventions.
J'avais porté René parmi fes tourbillons ;
Son disciplé plus fou , mais non pas moins fu
perbe ,
Iij
196 MERCURE DE FRANCE:
Etoit monté ſur moi.
J'ai des amis en profe & bien mieux inspirés
Que tes héros du Pinde aux rimes confacrés :
Je vais porter leurs noms dans les deux hémisphères.
LE VIEILLARD.
Adieu donc : bon voyage au pays des chimères.
ARTS.
GRAVURES.
I.
La Soirée des Tuileries , eftampe d'environ
12 pouces de haut fur neuf de
large , gravée d'après le tableau de
Baudouin , Peintre du Roi , par Simonet
. A Paris , chez Bazan & Poignant,
Marchand d'Eftampes , rue & Hôtel
Serpente , prix 3 liv,
CETTE eftampe fait fuite à celles gravées
d'après les compofitions du même
Peintre, par les fieurs Choffard , Delau
nay , &c. Cette faire fe trouve à la même
adreffe ci-deffus défignée.
MIA I. 1774. 197
I I.
Joueuse de Ciftre , eftampe agréable &
d'un burin élégant & moelleux , par J. G.
Müller , d'après le tableau de M. Wille
fils . Cette eftampe eft dédiée à M.le Baron
de Thun , Miniftre Plénipotentiaire
de S. A. S. Mgr le Duc de Virtemberg à
la Cour de France ; elle a environ 11 pouces
de haut fur de large ; prix , 36 fols.
A Paris , chez Chereau , graveur , rue St
Jacques , près les Mathurins, M
2
II I.

Les Moeurs du Temps. Le fujet eft exprimé
par ces mots : On épouse une femme,
on vit avec une autre , & l'on n'aime que
foi. Cette eftampe eft gravée avec beaucoup
de talent par M. Ingouf l'aîné , d'après
le deffin de M. Freudeberg. Elle eſt
dédiée à M. J. de Turckheim fils . Elle a
environ 15 pouces de hauteur & 12 de
largeur. A Paris , chez Buldet , marchand ,
rue de Gêvres.
21 } ཀུན་པས།
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
GÉOGRAPHIE,
-I
NOUVELLE Carte de la Pologne demembrée,
plus détaillée & plus exacte
que la précédente , conforme au Traité
de partage
actuellement
ratifié par la
dière; par M. Brion , Ingénieur - Géographe
du Roi. Prix 12 fols. A Paris
chez l'auteur , rue St Jacques , maiſon
de M. Efnaus, Marchand
d'eftampes.
I. I.
Hemifphère auftral ou antarctique , Cette
Cartetrès curieufe , d'une projection nou-
-velle & de la plus grande utilité , eft de
l'invention & dirigée par les foins de
M. le Duc de Croy , Seigneur dont on
connoît le goût , la fagacité & les recherches
profondes , concernant les fciences
phyfiques & aſtronomiques :
M. le Duc de Croy a fenti qu'un
hémisphère auftral terminé par l'équateur ,
n'eût pas répondu au but qu'il fe propofoit
, de repréſenter tous les pays fréquenles
Navigateurs , tant dans les
tés
par
MAI. 1774. 199
mers des Indes orientales , que dans
la partie méridionale de la mer du fud ;
mais au moyen d'un globe monté d'une
manière particulière & très commode ,
qu'il a imaginé , il a reconnu qu'en
plaçant le zenith à 140 degrés de Tongitude
orientale de l'île de Fer , & à
66 degrés 32 minutes de latitude auftrale
, c'est -à - dire , fous le cercle polaire
antarctique , l'on jouiffoit des côtes de
Malabar , & de Coromandel , de Macao
& de Canton , Ports importants de
la Chine , & des îles voisines dans la
mer orientale . Il a donc adopté cette
projection oblique , qui a l'avantage de
montrer du même coup d'oeil l'enſemble
de toutes les mers , côtes & ports fréquentés
par les Européens dans l'hémifphère
antarctique , ainfi que fes envi
Fons & entre les deux tropiques pour la
partie principale. On y voit tout à la fois
toutes les routes faites & celles qui refrent
à faire , pour avoir la connoiſſance
complette de notre globe , & l'enſemble
de tous ces endroits dans leurs juftes rapports
.
Il s'est trouvé plus de pofitions certaines
qu'on ne croit , pour placer avec
précifion les principaux endroits de cet
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
hémisphère. Il y a auffi un grand nombre
d'autres lieux , dont la poſition eft
prefque auffi fûre par l'exactitude & la
proximité des routes des vaiffeaux qui
pattent de points certains. Les routes
fur- tout de MM. Cook & de Bougainville
, donnent avec une grande jufteffe
le détail de la mer du fud , & les obfervations
aftronomiques qui déterminent
le cap Horn , Fakland , le cap de Bonne-
Efpérance , l'île de France , Pondichéri ,
Batavia , Canton , Manille , le port Praflin
, Taïti , la nouvelle Zélande , la terre
de Diemen , & c.
On n'a oublié dans cette Carte aucune
des routes principales connues : on
s'eft attaché fur- tout à marquer celles
qui ayant paffé à travers des mers peu
connues, contribuent à en conftater l'étendue.
Par ce moyen , on voit l'enſemble
de ce qui a été connu & parcouru ; &
par les endroits vuidés , on juge d'abord
de ce qui reste à connoître , ainli que
des voyages les plus utiles qui font à
faire , & de la manière dont on doit s'y
prendre.
Il'a paru encore très- intéreffant de
tracer avec exactitude & en très petits
points jaunes , les contours des antipodes
MA I. 201 1774.
t de l'Europe , & d'indiquer les principales
villes , avec leurs noms écrits de
l'autre fens & d'un caractère plus foibler;
-ainfi , l'on aura la fatisfaction de reconnoître
au jufte la pofition des antipodes ,
leurs rapports avec leurs endroits voifins
dans cet hémisphère ; & les Navigateurs
qui parcourent les mers inconnues , re-
-connoîtront fucceffivement à quoi répond
le point où ils pourront le trouver , &
sce qui n'eft pas moins avantageux , de
pouvoir comparer les différences de température
& dendroits habitables , quoiqu'à
pareille latitude .

Enfin , cette Carre par la difpofition
que lui a donnée M.le Duc de Croy, &
qui en a fait lui-même tracer exactement
toutes les roures d'après les journaux anciens
& nouveaux , peut fervir de Carte
générale pour toutes les mers de l'hémifphère
oppofé , & pour les ports de commerce
qui y font compris. En effet ,
comme il faut toujours paffer entre l'Afrique
& l'Amérique , dès que l'on a at
teint le cap Frio , ou les îles, de la Trinité
ou de Ste Helene , on entre dans les mers
indiquées fur cette Carte , & l'on trouve
tous les endroits par lefuels on peut
faire le tour du globe; favoir , en paf-
·
202 MERCURE DE FRANCE .
-
fant entre l'île Formofe & Manille , ou
entre Manille & la nouvelle Guinée , ou
par le détroit de l'Endeavour , découvert
par M. Cook en 1770, oa enfin , en doublant
le cap de Demien qui eft le plus
court , ainfi que toutes les routes faifables
pour le tour du monde , en paffant par
les caps Horn & de Bonne - Espérance
qu'il faut toujours doubler. La Carte ramene
venfin jufqu'à l'île Ste Hélene &
celle de la Trinité par où l'on éft entré &
par où il faut toujours revenir : ainfi , on
a l'enfemble général fous les yeux ; ce
qu'on n'auroit pas dans un hémisphère
terminé par l'Equateur.
ལ Certe Carte a été exécutée avec beaucoup
de netteté & de précision par M.
Robert de Vaugondi , & fe trouve chez
lai , quai de l'Horloge . Prix 3 liv. en
· feuille , & S liv. collée fur toile ; on
confeille de la prendre fur toile , parce
qu'elle eft plus folide , & qu'elle a l'avantage
, au moyen de quatre anneaux de
rubans aux quatre coins , de pouvoir s'attacher
en tous fens , étant une carré ronde
qu'il faut tourner à méfure. On trouve
auffi chez M. de Vaugondi , des globes
exécutés à la manière de M. le Duc de

г
M. A. I, 203
1774.
Croy , qui rendent plus facile l'examen
des pôles .
f
TOPOGRAPHIE.
Plan hiftorique de la Ville de Paris & de
fes Fauxbourgs , fon accroiffement depuis
Philippe Augufte jufqu'au règne
de Louis XV, d'après Sauval, Felibien ,
Dom Bouquet , Dóm Bernard de
Montfaucon & autres Hiftoriens , &
d'après les pièces juftificatives , ordonnances
, édits & déclarations ; dédié &
préfenté au Roi par le fieur Moithey ,
Ingénieur Géographe du Roi , & Profelleur
de Mathématiques des Pages
de LL. AA. SS. les Princes de Conty
& de la Marche . Ce plan fe vend à
Paris , chez l'Auteur , rue de la Harpe ,
cochere vis-à vis la Sorbonne ,
& chez Crepy , Marchand d'Eftampes ,
rue S. Jacques. Prix 12 livres.
la
CE
porte
E plan eft en buit , feuilles , qui s'affemblent
& forment une carte topogra
phique d'environ trois pieds & demi de
haut , fur quatre & demi de large . Cette
carte préfente dans des plans particuliers
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
les différens accroiflemens de Patis de
puis Philippe Auguſte juſqu'à nos jours.
Ces plans indicatifs font d'autant plus
fatisfaifans , que l'Auteur a eu foin d'écarter
toute conjecture pour fe conformer
aux récits des hiftoriens les plus fidèles
& les plus avérés . Le plan actuel de
Paris eft très-bien développé. On voit
avec plaifir que l'Auteur , dans la defcription
de ce plan , marche fur les traces de
l'Abbé de la Grive , Auteur d'une topographie
de Paris , très - circonftanciée . La
clôture de Philippe Augufte , l'enceinte
de Charles V & de Charles VI , & la
clôture de Louis XIII , font marquées fur
ce nouveau plan. M. Moithey l'a de plus
enrichi des plus beaux monumens qui
font l'ornement de la Capitale de la
France . Tout ceci eft exécuté avec la netteté
, l'exactitude & l'érudition néceffaires
pour faire diftinguer ce plan hiftorique
de ceux qui ont été publiés précédemment.
MAI. 1774
201
MUSIQUE.
I.
Pièces d'orgue , meſſe en ton majeur
dédiées à Madame de Montmorency La
val , Abbeffe de l'Abbaye royale de Montmartre
; compofées par M. Benaut , Maître
de clavecin . Prix 3 liv. A Paris , chez
l'Auteur , rue Gît- le coeur , la deuxième
porte cóchère à gauche en entrant par
le Pont- neuf ; & aux adreffes ordinaires.
Il faut lire l'avertiffement, dans lequel
l'auteur donne les moyens d'employer ,
exécuter & varier fa mufique fuivant les
circonftances. Il continuera de compofer
des meffes & magnificat dans tous
les tons.
IE
Sei duetti per due flauti traverfi , del
Signor Cauciello , primo flauto del Ré
de Pologina . Prix 6 liv. A Paris , chez
M. Garnier , de l'Académie Royale de
mufique , rue St Honoré , près la croix
du Trahoir, maifon de M. Cader, Apothi
206 MERCURE DE FRANCE.
caire ; chez M. de la Chevardiere , rue
du Roule , à la croix d'or ; & aux adreffes
ordinaires de mufique. A Lyon , chez
M. Caftaud. A Toulouſe chez M. Brunet.
I I I.
XVIII Recueil périodique d'ariettes
d'opéra- comiques & autres , arrangées
pour le forté piano & pour le clavecin ,
par M.Pouteau , organifte de St Jacques de
la Boucherie & de St Martin-des- champs ,
& maître de clavecin . Le violon peut
accompagner , en jouant à l'unifon , le
premier deffus de chaque air ; année
11773 , mois d'Octobre.
Il en paroîtra un recueil tous les mois.
jufqu'à la concurrence de douze. L'abonnement
et de 12 liv . pour Paris , & de
-18 liv. pour la province , franc de port .
L'on foufcrit à Paris , chez l'auteur, rue
Planche Mibray , à l'Image Notre Dame;
M. Bouin , marchand de mufique , rue St
Honoré près St Roch, & Mlle Caftagnery,
rueldes Prouvaires .
I V.
Recueil d'ariettes d'opéra- comiques , &
autres , avec accompagnement de guita
MA I. 1774 207
te , par M. Tiffier , de l'Académie royale
de mufique ; oeuvre V. Prix , 7 liv. 4 fols.
A Paris , chez l'auteur , rue St Honoré
près l'Oratoire , à la gerbe d'or ; & aux
adreffes ordinaires de mufique.
1
V.
Nouvelle méthode pour apprendre à
jouer de la harpe , avec la manière de l'accorder
, par P. J. Meyer , maître de harpe ;
mife au jour par M. Bouin ; oeuvre I Xe.
Prix , 6 liv. A Paris , chez M. Bouin ,
maître de mufique , rue St Honoré près
St Roch ;
Et Mile Caſtagnery, rue des Prouvaires ,
Et à Lyon , Lille , Bordeaux , & c. chez
les Marchands de mufique.
ARCHITECTURE.
"Principale façade de l'Hôtel des Monnoies
, exécutée à Paris , fur les deffins
de M. Antoine , Architecte , & gravée
par le fieur Poulieau . Prix 2 liv .
8 fols. A Paris , chez Chereau , rue
St Jacques , aux deux pilliers d'or ,
208 MERCURE DE FRANCE.
& chez le fieur Poulleau , place de
l'Eftrapade , près le Corps -de- Garde.
CETTE gravure eft dédiée par l'Architecte
, à M. l'Abbé Terray , Miniftre d'Etat
, Contrôleur - Général des Finances
Commandeur des Ordres de Sa Majesté ,
Directeur & Ordonnateur Général des
Bâtimens , Jardins , Arts , Académies &
Manufactures Royales. Ce bâtiment con.
fidérable & qui fait un nouvel ornement
de la Capitale dans lafituation la plus remarquable
, eft un chef-d'oeuvre de conf
truction ; le plan eft d'un ftyle fimple ,
impofant & convenable à fa deftination.
MÉTÉOR E.
Extrait d'une lettre écrite de Gujan , près
Le baffin d'Arcachon , diftant de Bordeaux
de dix lieues , le 27 Mars
1774
LE 24 Mars , la matinée ayant été trèsbelle
, le foleil fort chaud & le vent au
mord , nous apperçûmes vers le fad ,
MA I. 1774.
209
une heure après midi , un nuage d'un rouge
foncé , qui s'augmenta affez pour nous
cacher entièrement le foleil , & qui , parvenu
à notre zénith , nous jeta , pour
ainsi dire , dans l'obfcurité . Vers les trois
heures , ce nuage s'ouvrit à l'eft : il en
fortit une colonne de deux pouces de diamètre
, de la même matière & de la même
couleur que paroiffoit être le nuage .
Elle defcendit jufques fur les marais de
Certes ; fa chûte fit élever l'eau & la
terre à deux toifes de hauteur ; elle s'accrut
fenfiblement an point que fa baſe
rempliffoit l'efpace d'une toife & demie,
fon milieu de deux toifes & démie , fe
perdant en cône obtus , dans le nuage
d'où elle fortoit , par une courbe.de deux
pieds de diamètre , montrant en tout une
hauteur de dix - huit à vingt toifes . Il en
fortoit de temps en temps de petits nuages
fous la forme d'animaux quadrupedes
qui , s'y réuniffant bientôt , nous paroiffoient
grimper jufqu'à ce que nous les
perdions dans l'obfcurité . Le vent paffa
au fud jufqu'à cinq heures & demie qu'il
devint nord oueft.
A l'oueft da la colonne , nous ne vîmes
que du noir & beaucoup d'agitation dans
le fluide dont elle étoit compofée . Les
210 MERCURE DE FRANCE.

A
habitans de Certes , placés à fon eft , virent
fortir de fa baſe , du feu & une fumée
épaiffe , qui répandit une odeur de
foufre infupportable , & fut accompagnée
d'un vent affez impétueux pour tranſporter
au loin la charpente d'une grange.
Cette colonne quitta la terre , & porta
fa
bafe dans le baffin d'Arcachon . On apperçur
trois autres petites colonnes vers le
nord , à fix pieds de distances l'une de
l'autre ; elles ne defcendirent qu'à dix ou
douze pieds , & parurent remonter dans le
nuage quelques momens après . Une forte
exploſion annonça la chûte de la foudre ,
qui tomba effectivement à demi - lieue au
fud de la colonne, fur un des parcs à brebis
de M. de Ruat , vis-à -vis le château de
ce Seigneur. Ce parc fur bientôt réduit
en cendres : Il fuccéda à ce coup de tonnerre
une grêle fèche , de la groffeur d'une
noix. La Paroiffe du Teich , & partie de
celle de Gujan en furent accablées pendant
vingt-fept minutes. Ce phénomène
nous a occupés pendant plus de trois
quarts d'heure. On avoit entendu vers
le nord , avant l'orage , un bruit fouterrein
qui dura quatre minutes.
MA I. 1774 211
ANECDOTES.
I.
LE Connétable de Lefdiguière étoit de
Languedoc : fon père, qui n'étoit pas riche
, étoit Cadet d'une ancienne maifon
de nobleffe ; il étoit lui-même cadet
de plufieurs enfans ; il s'avifa un jour
étant encore fort jeune , d'aller voir un
de fes parens qui avoit un château , &
tenoit un affez grand état dans la province;
le Seigneur Châtelain avoit compagnie
chez lui ,& reçut affez froidement
fon jeune parent. Il fentit le mauvais
accueil qu'on lui faifoit , mangea beaucoup
à fouper , parce qu'il avoit faim
& alla fe coucher.
Il étoit né fier & fenfible ; excellentes.
difpofitions pour faire fortune quand on
y joint , comme il le fit , de l'intelligence
, de l'activité & de la conduite ;
Te lendemain il partit , & fit une efpèce
de vou de ne pas remettre les piés dans
le pays , qu'il ne fût devenu au moins
audi grand Seigneur que fon parent ; il
fe jeta dans le premier régiment d'in212
MERCURE DE FRANCE.
fanterie qu'il trouva , & débuta par y
être fimple foldat. On lui demandoit
un jour comment il avoit pu faire pour
devenir de fimple foldat , Connétable de
France ; il répondit qu'il n'avoit employé
pour cela qu'un moyen très simple ; qu'il
n'avoit jamais remis au lendemain ce
qu'il avoit pu faire la veille . Louis XIII ,
à qui tout faifoit ombrage , lui demandoit
un jour quel befoin il avoit de
traîner toujours 500 Gentilshommes à
fa fuite : « Je n'ai pas befoin d'eux ,
Sire , lui répondit - il ; mais ils ont
befoin de moi n
"
I I.
Un homme de néant nommé Valenzuela
, avoit plu au Roi d'Eſpagne , dont
il devint le favori , & qui l'honora de la
grandeffe ; les Grands regardèrent cette
promotion comme un affront fait à leur
Corps ; un d'eux prit la chofe plus à
coeur & fit voeu de ne ne pas voir le
jour , tant que Valenzuela feroir Grandd'Efpagne.
En effet il fe renferma dans
fon appartement dont il fit boucher tous
les jours. Son valer- de- chambre entroit
tous les matins dans l'appartement , pour
fui porter la nourriture ; il lui deman-

MA I. 1774. 213
doit quel temps il faifoit , quelle nouvelle
on débitoit , & fi fon Boucher n'étoit
point devenu Grand- d'Efpagne . Le
valet , après avoir répondu à toutes ces
queſtions , fortoit & ne rentroit plus dans
l'appartement que le lendemain. La fortune
de Valenzuela 'dura peu ; il fut difgracié
, privé de tous fes emplois & de la
grandeffe. Le Grand confentit alors de
revoir la lumière .
I I L
Les deux premiers vers de la belle tragédie
de Mithridate de M. Racine
font :
On nous a fait , Arbate , un fidèle rapport ;
Rome , en effet , triomphe , & Mithridate eft
mort,
Lorsqu'on la repréfenta pour la première
fois , un plaifant dit dans le parterre
après ces vers :« Nous pouvons nous
» en aller , Meffieurs ; la pièce eſt finie.
»>
1 V.
Le Maire d'une ville de Languedoc
dit un jour au Gouverneur de cette province
: « Monfeigneur, deux chofes ont
a
214 MERCURE DE FRANCE.
"3
» toujours incommodé vos prédéceffeurs
, lorfqu'ils font venus prendre
poffeffion de leur gouvernement : Les
» coufins & les longues harangues : Je
» prie Dieu qu'il vous garantifle du pre-
» mier de ces fléaux , & pour ma part ,
» du moins , je vous garantirai du fe-
» cond n.
"
DÉCLARATIONS , ARRÊTS ,
LETTRES - PATENTES , & c.
1.
DECLARATION du Roi , portant règlement
concernant les Mémoires à confulter , enregistrée
au Parlement le 26 Mars 1774. II ne pourra
être imprimé aucuns mémoires , conſultations ou
autres écrits que fur les affaires contentieufes , &
feulement lorsque l'affaire fera devenue contradictoire,
il eft défendu aux parties de faire imprimersil
eft pareillement défendu d'expofer en
vente aucuns mémoires qu'après l'année du jugement
définitif.
I I.
Déclaration du Roi , interprétatoire de l'édit du
mois de Février 1772 , portant règlement pour la
procédure regiſtrée en Parlement le 28 Mars
1774.
L
MA I. 1774. 215
I I I.
Des lettres-patentes du Roi portent ratification
du contrat de vente paflé entre le Roi & le Comte
d'Eu. Par ce contrat , le Comte d'Eu cède à Sa
Majefté tous les biens , moyennant la fomme de
douze millions , payable aux termes convenus , &
s'en réferve l'ufufruit.
I V.
Un arrêt du confeil d'état du Roi porte queSa
Majesté voulant fimplifier la comptabilité de fes
recettes générales , les états des charges de ces recettes
tant des pays d'élections que des pays d'Etats
& pays conquis , ceux des Domaines & bois
des charges affignées fur les fermes & fur les gabelles
, ainfi que ceux des gages des différenres
Cours , ne contiendront plus , à compter de l'année
dernière 1773 , que les gages & augmentations
de gages, taxations & attributions attachés
aux offices de juftice , police & finance , les,
fiefs & aumônes , les indemnités & autres objets
non fusceptibles de rembourfement , finon ceux
des quittances de finance provenant de liquidations
des offices des Cours fupprimées depuis 1771.
A V IS.
I.
M. BUCHOZ , médecin de Mgr le Comte de
Provence , de Mgr le Comte d'Artois & de feu le
Roi de Pologne , Duc de Lorraine & de Bar,
216 MERCURE DE FRANCE.
connu par différens ouvrages utiles qu'il a mis
au jour , tant fur la botanique & la matière médicale
, que fur l'hiftoire naturelle & économique
du royaume , qu'il eft fur le point de finir , & par
le traitement particulier qu'il a publié pour les
maladies de poitrine , continue journellement à
faire de nouvelles recherches pour pouvoir parvenir
à une guérifon complette & radicale de maladies
aufli défespérées , & malheureufement trop
fréquentes dans cette capitale ; il a eu l'avantage
d'y avoir eu quelques fuccès , quand les malades
ne fe font pas écartés du traitement qu'il leur a
prescrit. Son zèle pour le bien de l'humanité , le
portera dans ces cas , ainfi qu'en toutes autres maladies
, à donner les mêmes fecours aux pauvres
qu'aux riches ; il s'y prêtera même d'autant plus
volontiers , qu'ayant fini la plus grande partie des
travaux dans lesquels il étoit engagé , il lui restera
une plus grande partie de fon temps qu'il
donnera au ſervice des malheureux. Il eſt auffi
parvenu à découvrir , dans les trois règnes de la
Nature, un vrai spécifique pour les fleurs blanches
des femmes , foit qu'elles leur proviennent par
défaut de digeftion , foit par quelque vice dans
le fang ou dans la lymphe ; il emploie encore avec
fuccès l'électuaire de Marquet pour la guériſon
des maladies vénériennes , des dartres & en général
pour purifier la maffe du fang.
Son adrelle eft actuellement rue Haute - Feuille
près celle des Cordeliers , vis- à-vis un Charron.
I 1.
Les perfonnes qui voudront faire ufage des
caux minérales de Buffang pourront s'adreffer au
Leur Thouvenel , cenfitaire & propriétaire desdites
MAI. 1774. 217
dites eaux , réfidant à Remiremont en Lorraine :
il les fera parvenir en caiffes à MM . les Commettans
, par la voie des voitures publiques , ou
directement par des voitures particulières, lorsque
la quantité des eaux commiles le requerra , &
fera de 800 à 1400 bouteilles . En employant
cette feconde voie , il les vend , à Paris & à Lyon,
à 20 fols la bouteille , pinte mefure de Paris , fran
che de voiture , acquits & autres droits ; & , dans
les autres villes du royaume , à un prix proportionné
, relativement à la diftance de ces deux
villes aux fources des eaux de Bufſang , qui eſt
d'environ 8 lieues .
Les perfonnes qui voudront traiter avec le cenfitaire
par lettres , font priées de les faire affranchir
ou contrefigner ; mais cette précaution deviendra
inutile dans les cas où l'on commettra
pofitivement de ces eaux.
I I I.
Le fieur Odiot , peintre & vernifleur du Roi ,
a trouvé le fecret d'émailler fur la dorure toutes
fortes de couleurs imitant les pierres précieuſes ,
tour ce qui concerne la décoration des appartemens
, baguettes , confoles , bois de fauteuils &
autres , même fur les métaux ; le tout affortiflant
aux étoffes auxquelles cette façon d'émailler donne
un relief abfolument diftingué : elle ne craint
point l'eau .
Sa manufacture & fon magafin viennent d'être
établis , aux Armes de France , fur le Boulevard
de la Porte Saint - Martin , vis - à- vis du trottoir.
Le Public y trouvera ce qu'il peut defirer , dans ce
genre, de plus parfait & d'un goût nouveau .
K
218 MERCURE DE FRANCE .
NOUVELLES POLITIQUES.
De Conftantinople , le 4 Mars 1774.
On écritde Smyrne que les troubles excités par
les gens d'Ayas Aga , font entièrement diffipés
& que le Chef de ces efpèces de brigands a été
chaflé de la ville par le commandant des Janillai-
ICS.
N
On continue les travaux à l'arfenal pour augmenter
la flotte ainfi que la fonte des canons &
l'exercice des canoniers & des Ingénieurs. On attend
avec impatience l'efcadre Tunifienne qu'on
dit avoir déjà paru fur les côtes de la Morée &
qu'on efpère voir bientôt entrer aux Dardanelles ,
elle évite la rencontre des Vaifleaux ennemis.
On attend auffi quelques bâtimens de renfort des
régences d'Alger & de Tripoli.
.
De Syrie , les Décembre 1773 .
Le navire Anglois le Parker Galli , arrivé de
Londres en cette rade , a remis au Sr Aftier , Conful
de France , une caifle contenant une grande
coupe d'argent, avec ſon couvercle , & une foucoupe
; fur cette coupe eft gravée une infcription
qui attefte les fervices rendus par ce Conful à la
Nation Angloife , après la mort du Conful d'Angleterre,
& la reconnoiflance de la compagnie des
Négocians d'Angleterre qui commercent dansCles
mers du Levant.
MAI 1774. 219
Des Frontières de la Pologne , le 26 -Mars
1774.
Les lettres qu'on reçoit de Ruffie , repéfentent
la rebellion de Pagatichew comme un feu qui ga
gne , chaque jour , du terrein . On commence à
douter de la prise de Clilnow , & l'on n'eft pas
fans inquiétude fur la ville d'Orenbourg. Le Général
Bibikow attend , à ce que l'on dit , de nouveaux
renforts , & fur tout quelques corps de cavalerie
qui lui font néceflaires pour donner la
chaffe aux eflaimsde révoltés quivoltigent dans les
vaftes plaines de la Ruffie Orientale & portent le
ravage ou l'efprit de rebellion dans une étendue de
plus de fix cens lieues . On apprend que le Chef
des rebelles continue à publier des manifeftes au
nom de Pierre III ; que par un dernier Ukafe il a
affranchi tous les payfansde la couronne , & que,
les Tarcares Budziaks que 1Tmpératrice a fait
transporter, après la prife de Bender , fur les rives
du Volga , fe font armés pour fe ranger lous fes
drapeaux .
De Warfovie , le 19 Mars 1774.
L'affaire des Diffidens rencontre de jour en jour
de nouvelles difficultés , & l'on prétend que les
Evêques n'épargnent rien pour la faire traîner en
longueur. Le Général - Major Wilczewski , Noncede
Wilna , & l'un des trois oppofans aux traités
de partage , a fait éclater fon zèle pour la religion
dominante de fa patrie , & s'eft efforcé de prouver
, dans un difcours véhément , qu'on ne devoit
point acquiefcer aux demandes des Diffidens.
Cependant plufieurs articles relatifs à cette affaire
Kij
220 MERCURE DE FRANCE.
font déjà réglés ; mais ils ne font point encore
connus.
Les Délégués ont décidé , ces jours derniers, que
la République enverroit une Députation aux trois
Cours alliées , au fujet des nouvelles hoftilités
faites par les Pruffiens. Le Comte Braniki , Grand
Général de la Couronne , a été nommé pour fe
rendre à la Cour de Pétersbourg . Le fieur Öginski
retournera à celle de Vienne , & le fieur Kwilecki
à celle de Berlin .
De Vienne , le 30 Mars 1774.
On a publié deux ordonnances de l'Impératri
ce- Reine , concernant la confcription militaire
établie , l'année dernière , dans les différentes
Provinces héréditaires. Par la première , l'Empereur
défend aux Magiftrats & aux Officiers foumis
à la nouvelle inftitution , d'accorder légèrement
aux fujets qui y font domiciliés , la permiffion
d'aller fe fixer dans les Provinces où certe
confcription ne s'étend pas. La feconde a pour objet
les éclairciflemens qu'on fera en droit d'exiger
de ceux qui prétexteront la qualité d'étrangers,
De Copenhague , le 2 Avril 1774.
On prétend qu'il va paroître inceflamment une
nouvelle Loi fomptuaire pour les neufs claffes de
perfonnes nobles & pour tous les autres Sujets du
Joyaume.
De Venife , le 12 Mars 1774.
Le Sénat vient d'ordonner au Surintendant de
Arfenal de faire équiper au plutôt deux Vaifléaux
de guerre , deux Frégares & deux Chebecs qui renforceront
la flotte déjà exiftante à Corfou . ~ Il paMA
I. 1774.
221
roît que l'intention de la République eft de prendre
les mesures néceflaires & efficaces pour faire rel-,
pecter fa neutralité & protéger fon commerce.
Afin de hâter cet armement , le Sénat a doublé la
paie des ouvriers de l'arfenal qui travaillent même
pendant la nuit à la lueur des flambeaux .
De Mantoue , le 26 Mars 1774.
L'Académie royale des Sciences , Arts & Belles-
Lettres de cette ville , propofe pour fujet du prix
de Philofophie de cette année , la queſtion fuivante
: Quelle doit être l'éducation des enfans du
menu Peuple , & comment peut - on la faire tourner
à l'avantage de tous les Citoyens ? Le fujet
du prix pour les Belles - Lettres eft de démontrer ;
Quelle a été & quelle part avoit la Mufique dans
Eéducation des Grecs ? & quel avantage on pourroit
en retirer , fi elle étoit introduite dans le plan
de l'éducation moderne ?
De Turin , le 9 Mars 1774.
On travaille , avec la plus grande activité ,
par ordre du Koi , aux fortifications de Tortone
& d'Alexandrie. Outre la quantité de grains confidérable
qui le trouve dans les Etats de Sa Majesté,
on continue à en tirer des pays étrangers
d'abondantes provifions que l'on verfe dans les
places de Tortone , Alexandrie & autres des Etats
do Piémont & de Savoie.
De la Haye , le 12 Avril 1774.
Les débordemens qui ont précédé le printemps
de cette année , le font étendus dans les Pays- Bas
Autrichiens. On mande que les ravages faits aux
K jij
222 MERCURE DE FRANCE.
campagnes par les inondations , font très - confidérables.
Du côté de Heusden , territoire de Hol-
Jande , en travaillant à une digue , on a été obligé
de tenir les éclufes fermées ; ce qui a fait monter
l'eau fi haut , faute d'iflue , que plufieurs maifons
en ont été couvertes, & les perfonnes les plus
âgées ne fe louviennent pas d'une ſemblable lubmerfion.
Les digues qui contiennent la Meufe
ont été très endommagées. Il eft à craindre que
les labours donnés aux campagues dans ces cantons
, plus fertiles que d'autres , ne foient totalement
perdus.
De Londres , le 11 Avril 1774.
On répand le bruit que les Sauvages Creeks ont
déclaré qu'ils n'attendoient que le moment où la rivière
de Savanna feroit guéable , pour fondre fur
les Colons Anglois de leur voisinage. Cette réfolution
a été communiquée au Surintendant des
affaires des Sauvages par les Chefs des Cherokees
qui lui ont donné en même temps les plus fortes
aflurances du defir qu'ils avoient de voir continuer
la paix. On a déjà élevé divers forts fur les.
frontières de la Province , & l'on a pris toutes les
mefures convenables pour repouffer les Creeks. »
Les dernières lettres reçues de la partie fupérieure
de leur pays , portent que ces Sauvages , à l'épo- .
que du 24 Janvier , n'étoient point informés des
meurtres qui ont été cominis dans la Géorgie ,
excepté de celui du nommé White & de fa famille
, pour lequel ils femblent être prêts à donner
fatisfaction , en déclarant que la ceffion de
pays ne doit point avoir lieu , mais que le fang
doit être vengé par le fang , afin d'empêcher , par
un exemple févère , qu'on ne coqimette déforMAI
1774. 223
mais de pareils excès. On ne fait pas quelle impreffion
pourra faire fur leur efprit la nouvelle
des autres meurtres ; mais on n'a , jusqu'à ce
jour, aucune raifon de les attribuer à la Nation
des Creeks.
De Versailles , le 24 Avril 1774.
Monfeigneur le Comte de Provence ayant indi
qué pour le mardi 19 de ce mois , un Chapitre des
Ordres royaux , militaires & hofpitaliers de Notre
Dame de Mont- Carmel & de Saint Lazare de Jérufalem
, ſe rendit , à dix heures du matin , dans
la maifon des Pères Miffionnaires qui deflervent
l'Eglife paroiffiale de Saint Louis. Ce Prince ordonna
, avec l'agrément du Roi , à tous les Chevaliers
& Commandeurs Profès de porter journellement
une Croix verte à huit pointes , confue
fur leurs habits , & , dans les cérémonies de l'Or
dre , fur leurs manteaux , faifant revivre , par ce
règlement , un ufage pratiqué anciennement dans
l'Ordre de faint Lazare.
De Paris , le 18 Avril 1774.
Le Marquis de Paulmi fe rendit à l'Académie
de St Luc pour y diftribuer les prix à ceux des
Elèves qui les avoient mérités. Le premier pour
la peinture, fut adjugé au fieur Tanche , & le fecond
au fieur le Sueur. Le premier prix pour la
fculpture fut donné au fieur Dumont , & le fecond
au fieur le Sueur , frère de celui qu'on vient
de nommer. On accorda deux acceffit , l'un au
fieur Drelin , peintre , & l'autre au Sr Chardiguy,
fculpteur.

224 MERCURE DE FRANCE.
NOMINATIONS.
Le 19 Avril , Monfeigneur le Comte de Provence
proclama le Marquis de Montesquiou , brigadier
des armées du Roi & premier écuyer de
Monfeigneur le Comte de Provence , pour être reçu
Chevalier de l'Ordre de St Lazare au premier cha
pitre
Le Roi a accordé l'abbaye de Notre- Dame de
Sauve-Majeure , Ordre de St Benoît , diocèse de
Bordeaux , à l'Evêque Comte de Noyon ; celle de
Tourtoirac , mêmeordre , diocèfe de Périgueux ,
àl'Abbé de Paty , vicaire - général de Condom ;
celle de Saint- Paul , même Ordre , diocèfe de Soiffons
, à la Dame le Tonnellier de Breteuil , Abbelle
du Réconfort ; celle du Réconfort , Ordre de Cîteaux
, diocèle d'Autun , à la Dame de Combres
de Brefloles , religieufe de l'abbaye de Cuffel , dioeeft
de Clermont.
PRÉSENTATION.
Le 12 Avril , le Maréchal Lacy , général des
troupes de l'Empereur , eut l'honneur d'être préfente
au Roi & à la Famille Royale .
NAISSANCE.
La Princefle de Liftenois eft accouchée d'une
Alle.
MORTS.
Henriette-Caroline-Chriftiane- Philippe-Louife,
Landgrave de Hefle- Darmstadt , fille de Caroline,
Princeffe de Naßlau - Saarbruck , Duchefle DouaiM.
A I. 1774. 225
• tière de Deux Ponts , eft décédée le 25 Mars , à
Darmstadt , dans la cinquante troifième année de
lon âge.
Jean-Ignace de la Ville , Evêque de Tricomie,
Abbé Commendataire des abbayes royales de St
Quentin- lès - Beauvais , Ordre de St Auguftin , &
de Leflay , Ordre de St Benoît , diocèfe de Coutances
, directeur général des affaires étrangères,
ci- devant miniftre du Roi en Hollande , & l'un
des Quarante de l'Académie Françoife , eft mort
à Versailles , le 15 Avril .
Marie- Anne -Geneviève du Quesnois , époule
de Léonard - François , Marquis de Chevriers ,
meftre de camp de cavalerie , & ancien officier de
Gendarmerie , eft morte à Paris, âgée de quaranteneufans.
·
Victoire - Delphine , née Princefle de Fournonville
, veuve de Victor Alexandre de Mailly ,
Marquis de Mailly , comte de Rubembré , brigadier
des armées du Roi , eft morte à Paris , dans
la foixante- dix feptième année de fon âge.
-
Claude Fichel , laboureur de la paroiffe de
Laizé en Mâconnois , eft mort à Douzi - le - Royal ,
autre paroifle de la même province , dans la cent
neuvième année de fon âge. Il avoit été marié
deux fois ; avoit eu de fa première femme deux
fils & trois filles qui ont donné naiſlance à dix enfans
, & ceux - ci à neuf autres ; & de la feconde ,
fept enfans , dont trois font morts en bas âge .
Les quatre autres fe font mariés , vivent encore
& ont dix - huit enfans . Ainfi ce laboureur a vu
naître de lui une poftérité de quarante- neuf perfonnes
: il n'a été malade que les trois derniers
jours de la vie .
226 MERCURE DE FRANCE.
PIECES
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en profe, page ←
Bienfailance ,
Zamos , ou la Bienfaisance récompenfée ,
conte moral,
Vers à Mde la Ruette , fur fa maladie ,
La puiflance de l'Amour , ede imitée d'Horace
,
Au mafque qui m'a tant intrigué au bal ,
Souhait ,
Aune jeune veuve Angloife ,
ibid.
18
39
40
ibid.
42
43
La Petite - Maîtrefle & la Ménagère des champs, 44
Dialogue ,
L'Ane & le Roffignol , fable ,
L'Aveugle & le Cul- de-jatte , fable ,
Beau fentiment du feu Roi de Sardaigne ,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Relation des voyages au tour du Monde ,
Fragmens de Tactique ,
Veni mecum de Botanique ,
La feule véritable Religion ,
Hiftoire de l'Ordre du St efprit ,
47
56
58
59.
601
ibid.
1
65
71
ibid.
92
104
106
111
MAI. 1774. 227
Dictionnaire héraldique ,
214
120
OEuvres de théâtre de M. de Saint Foix ,
Réponse d'un jeune Penfeur à Mde la Comteſſe
de B ***
Mémoire pour l'établiflement d'un Hôpital
d'Enfans-Trouvés à Angers ,
121
125
Guide complet ,
127
Correspondance fur l'art de la Guerre ,
128
Manuel anti-Syphillitique , 132
Recueil des édits , déclarations , 135
Vie de Marie de Médicis , 136
ACADÉMIES des Inscriptions & Belles Let-
·
tres,
137
-Royale des Sciences ,
140
SPECTACLES , Opéra ,
157
Comédie Françoiſe , 180
tion de plagiat ,
la Dauphine,
P *** , &c.
Comédie Italienne ,
Lettre à M. L. au lujet d'une faufle accufa-
Lettre de M. de Villemert , fur fon livre de
l'irréligion dévoilée ,
A Mgr le Duc de la Vrillière , venant pofer
la première pierre du Collège royal ,
Vers pour mettre au bas du portrait de Mde
-Pour mettre au bas du portrait de M.
Dialogue entre Pégafe & le Vieillard ,
ibid.
181
185
186
ibid.
-187
188
228 MERCURE DE FRANCE.
ARTS, gravures,
Géographie ,
Topographie ,
Mufique ,
Architecture ,
Météores ,
Anecdotes ,
196
198
203
205
201
208
211
Déclarations , & c. 214
Avis ,
215
Nouvelles politiques ; 218
Nominations , Préſentations , 224
Naillance , Morts ,
ibid.
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le
volume du Mercure du mois de Mai 1774 , &
je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en
empêcher l'impreffion .
A Paris , le 30 Avril 1774.
LOUVEL.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe
MERCURE
DE FRANCE ,
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les paquets & lettres , ainfi que les livres , les eltampes
, les piéces de vers ou de profe , la mufique
, les annonces , avis , obfervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques fur les
fciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inftruire ou amufer le
Lecteur. On prie auffi de marquer le prix des livres
, eftampes & pièces de muſique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourir à la perfection
; on recevra avec reconnoiffance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenfes fur le
produit du Mercore.
L'abonnement du Mercure à Paris eft de 24 liv,
que l'on paiera d'avance pour feire volumes rendus
francs de port.
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Eloge de Racine avec des notes , par M. de
la Harpe , in- 8 ° . br . I l. 10 f.
Fables orientales , par M. Bret , vol. in-
8°. broché ,
1
3 liv. La Henriade de M. de Voltaire , en vers la
tins &françois , 1772 , in- 8 °. br. 21. 10 6.
Traité du Rakitis , ou l'art de redreffer les
enfans contrefaits , in 8 ° . br. avec fig. 41.
Le Phafma ou l'Apparition , hiftoire gree
"
que , in- 8°. br.
Les Mufes Grecques , in-8°. br.
1 l. 1o f.
11.161.
Les Pythiques de Pindare , in-8°. br. liv.
Monumens érigés en France à la gloire de
Louis XV, &c. in - fol. avec planches ,
rel. en carton ,
Mémoires fur les objets les plus importans de
PArchitecture , in - 4° . avec figures, rel, en
carton ,
Les Caractères modernes, 2 vol. br
241
12 1.
3 L.
K
MERCURE
DE FRANCE.
JUIN , 1774.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LA MER.
Imitation d'une pièce angloife de Prior.
Sur les bords de la Mer , auprès de ma Célie , UR
Je m'amufois à converfer:
Le jour commençoit à baiffer ,
L'onde n'étoit qu'une glace polie ;
Prêt à fe plonger dans les flots ,
Phoebus de fes rayons coloroit les rivages
Sans échauffer la furface des eaux ;
A iij
MERCURE DE FRANCE.
L'air étoit pur , & le ciel fans nuages :
Les Zéphires veilloient encor
Et voltigeoiene fur la liquide plaine
Que leur douce, & tranquille haleine
N'agitoit par aucun effort.
Ce calme heureux enchanta ma Célie ,
Et la douceur de l'air pafla dans les accens.
" Ole beau jour ! queces lienx font touchans !
Puiflé-je les revoir tous les jours de mavie , »
Dit-elle ! Et le Plaifir , d'un pinceau de carmin
Vint relever l'éclat & les lis . de fon tein..
Mais quel retour fubit ! ... L'air mugit , le vent
gronde ,
Les Autans déchaînés troublent la terre & l'onde
Le ciel d'an crêpe noir a voilé fon azur ,
Le jour fait , l'horizon le peint d'un rouge obl
cur ,.
La foudre & les éclairs déchirent les nuages ,,
Les vagues en courroux le briſent aux rivages ,
Tout frémit ; & Célie , à cet objet d'horreur,
Tremble , le retourne & friffonne ,
Et jure que jamais perfonne
Ne la verra dans ce lieu de terreur.
Célie , eh bien ! contemple, ton. image :
Tes traits font peints fur cette immenſe,plage
Quand la raison règle tes fentimens ,,
Que le plaifir anime tous tes Lens
JUIN. 1774. 7
Le foleil eft moins pur , moins beau que tom
vilage 3
Les flots calmés n'ont pas tant de lérénité.
Sur l'océan d'Amour , fans crainte de naufrage ,
Je vogue avec tranquillité ;
Je bénis mes liens , & mon coeur enchanté
Abandonne à l'oubli les charmes du rivage.
Mais quand fur ton front incertain
Je vois errer la Triftefle & la Crainte ,
Quand la Douleur dépare top bean fein ,
Dans tes yeux alarmés fi la Douleur eft ,peinte ,
Alors c'eft la Mer en fureur
Qu'agitent à l'envi l'Aquilon & Borde ,
Par la pluie & les vents tour- à- tour déchirées
LeMatelot faif , confterné de frayeur
Eft moins troublé , moins wexé que moncoeur.
ד י
Jenate à trouver un alylo'g'
Je cherche , mais en vain , à regargner les bords :
La Fortune & l'Amour repouflent mes efforts.
Echoué fur les flots , j'ydemeure immobilez
Contraint enfin à t'imiter,
Je gronde , & ma voix menaçantë
En reproches ofe éclater....
Mais je oède bientôt au charme qui m'enchante
Malheureux loin de toi , tourmenté dans tes
brass
Je-meurs en te voyant &ne te voyant pas..
Par M. Simon , maître en chirurgle
a
Troyes.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
LE PAPILLON & LE PAVOT ,
Fable.
ANG un jardin vanté
Où l'art , par fa parure ,
Cherche en vain la beauté
De la fimple Nature ,
Un Papillon,
Au lever de l'aurore ,
Dans la belle faifon,
Venoit d'éclore.
Le nouvel inconftant ,
Surpris de la métamorphofe ,
Va , vient , fait mille tours , voltige , fe repole,
De fon foible être tout content.
Puis avec grâce bat de l'aîle
Et craint... Mais féduit par la voix
De l'Inconftance qui l'appelle ,
Pour la première fois
Prend l'effor pour errer lous les trompeurs aufpices.
Le voilà dans les airs , portant par - tout fes yeux.
Quelques papillons peu novices
Promenoient leurs caprices
Sur les fleurs d'un parterre affez près de ces lieux.
Ce fpectacle nouveau des plaifirs qu'il ignore,
Elifle bientôt en lui le ſoupçon du plaiſir ¡
JUIN. 1774 9
Et , fans connoître tien encore ,
Intrigué par l'exemple , il connoît le defir:
Et defir, en ce cas , n'eft pas long à s'accroître ;
Bientôt c'eft un befoin.
Il quitte promptement le lieu qui l'a vu naître ;
Pour eux , comme pour nous , le bonheur.. C'eſt
plus loin.
Arrivé fur les fleurs , tout lui plaît , tout l'eng
chante ,
Puifque pour lui tout eft nouveau.
La première qui fe préfente
Il la choifit... C'eft un Pavot,
Qui , retenant avec adreſſe ,
Sous le mafque de la beauté ,
Son haleine traîtreffe ,
Profite du moment , l'anime , & , dans l'ivrefle ;
Gliffe en lui le poiſon dont il eſt infecté.
C'en eft fait pour jamais , la jeunefle eſt flétrie ,
3
Ses beaux jours ne font plus ; le malheureux
amant
Paie le plaifir d'un moment
Du refte de fa vie.
*
Jeuneffe aveugle & fans raiſon ,
Crains les plaifirs offerts ; vois à qui tu t'adreſſes :
Les Pavots offrent leur poifon;
La Rofe défend fes richelles.
Par M. Th. de la Ch
Av .
MERCURE DE FRANCE.
SYLFIE , Conte paſtoral.
ANS. les campagnes fleuries de la
Theffalie eft une vallée délicieufe que les
poëtes ont chantée fous le nom de Tempe..
Ce lieu charmant, dominé par l'Olympe,
étoit fouvent la retraite des Mufes. Les
Divinités prenoient plaifir à fe communiquer
aux fortunés habirans de cer aſyle:
champêtre. Les Nymphes folâtroient avec
les . Bergers , & les Satyres des bois devenoient
enjoués & moins farouches à l'af
pect d'une jolie bergère . On a vu de vieux
Faunes foupirer ,, & faire retentir les échos
de leurs plaintes amoureufes. Diane préféroir
le féjour de Tempé à celui de Dé-
Jos. Elle pourfuivoit avec fes Nymphes;
les Faons timides & les biches effrayées:
qui fuyoient dans les vallons pour éviten
les traits de la Déeffe..
L'aimable enfant de Cyrbère s'échap
poir quelquefois de la cour bruyante des
ris & des jeux. Seul & fans éclar , il venoit
goûter à Tempe cette douce tranquillité
qui fuit les grandes villes. Tan
tôr , couché fur un lit de roſes , il méditoit
quelques jours de ſa façon ; tantôt, caché
JUIN. 17748
dans un feuillage , il furprenoit la jeune
amante qui , fe croyant fans témoins, fe
livroit fans réferve aux tendres impreffions
de fon coeur. La préfence d'Amour
animbit toute la Nature . Les autels de
gazon , élevés par les Nymphes & les
bergères , atteftoient par tout la puiſſance.
Le camage des oifeaux étoit plus
doux. Zéphite care foit les fleurs avec
plus de vivacité . Tous les êtres fembloieng
s'unir dans un tranfpott univerfel pour
rendre hommage au Dieu qui règnè fur
tout l'Univers.
Une feule Beauté étoit infenfible. Sylvie
, attachée au culte de Diane , fuyoir
J'amour & fes douceurs . Lorſqu'elle entendoit
célébrer les louanges , elle fourioit
avec mépris . Un enfant , difoit- elle ,
un enfant voudroit tout enchaîner fous
fes lois!
Les bergères s'entrerendient fouvent
de la beauté de Sylvie. Le dépit entrors
prefque toujours dans les louanges qu'el
les lui prodigaoient. J'ai va , difoit un
jour la jeune Iris , j'ai vu mon berget fourpirer
en la voyant , la folâtre Philis difoir
avec on fouris malin , que le tendre Endymion
s'étoit artêté pour contempler
Sylvie, & que Diane avoir rougi.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Parmi tous les bergers on diftinguoit
facilement le jeune Hilas . Il n'avoit vu
que feize printems ; & fon coeur foupiroic
fans ceffe pour l'infenfible Sylvie. Tous
les jours , au lever de l'Aurore , il jonchoit
de fleurs le feuil de fa cabane , il
entouroit fa houlette de guirlandes ; mais
des foins fi touchans ne pouvoient atten
dris cette Beauté févère. Lorfqu'un amant
ofoit exprimer les fentimens qu'elle avoit
fait naître , elle fuyoit. C'eſt ainfi qu'on
vit fuir Daphné lorfqu'elle fur pourfuivie
par Apollon. Les Dieux punirent cette
nymphe inhumaine , & la changèrent en
laurier. On voit encore à Tempé cet arbre
fatal , monument du trifte fort de la
fille du vieux Pénée. Ce fleuve , penché
fur fon urne , déplore le malheur de fa
fille , & femble defirer qu'elle eût été
moins cruelle. Lorfque le Printemps couronné
de fleurs commence à fourire , les
bergers & les bergères s'aflemblent autour
du laurier, & chantent des hymnes en
l'honneur d'Apollon . Jeunes filles , difent
les bergers , que l'aventure de Daphné
vous apprenne à ne point fuir un amant
chéri . Ces mots font fourire les bergères
innocentes ; elles promettent , promettent , au fond
de leur coeur , de n'être point cruelles
JUI N. 1774. 13
pour ne point partager le fort de la nymphe.
Pour plaire aux yeux de Sylvie , Hilas
ornoit en vain fon chapeau de fleurs . En
vain il uniffoit les tendres accens de fa
voix à la douce mélodie de fon chalumeau.
Lorfqu'il rencontroit fa bergère ,
fon coeur étoit vivement agité. Il vouloit
parler ; mais , déconcerté par un feul de fes
regards , il fe taifoit , foupiroit & baiffoit
les yeux. Sylvie feignoit de ne point entendre
ce langage. La chaffe étoit l'unique
amufement auquel elle fût fenfible . Souvent
, abandonnant fon troupeau dans la
prairie , & confondue avec les nymphes
de Diane , elle parcouroit les plaines &
les vallons. Hilas fuivoit de loin cette
troupe aimable & enjouée ; car alors aucun
mortel , excepté Endymion , n'oſoit
paroître aux yeux de la déeffe . La déplorable
aventure d'Actéon effrayoit tous les
bergers. Au déclin du jour , Diane avoit
coutume de congédier fes nymphes. Les
unes faifoient les préparatifs de la chaffe
fuivante, les autres fe réfugioient dans les
bofquets , où elles étoient attendues par
les Faunes rufés.
Un foir Sylvie , fatiguée de la chaffe ,
s'étoit endormie dans un bocage . Le ha-
&
24 MERCURE DE FRANCE.
fard , ou plutôt cet inſtina fatal qui guide
les amans , y conduifit Hilas. La furprife
& l'admiration le rendent immobile. Les
yeux fixés fur la bergère , il dévore en
filence les charmes qui s'offrent à fa vue.
A la moindre agitation des feuilles , it
craint d'interrompre un fommeil G favosable
pour un amant. Les beaux yeux de
Sylvie qui font fermés, n'intimident plus
par leur éclar. Sa tête et appuyée nonchalamment
fur fon bras. Son arc & lon
carquois font à fes côtés. Des guirlandes
de fleurs , entrelacées avec les lungs cheveux
, dérobent aux regards avides les
tréfors de Ton fein. Hilas , le timide Hilas
s'avance lentement. Ah ! s'il ofoit appliquer
les lèvres brûlantes fur ce bras
arrondi par les Grâces ! Il ofe , & la bergère
ne fe réveille point, Une bouche
vermeille l'invite à caeillir un baifet. Imprudent
, que vas-tu faire ? Mais , c'en eft
fait , il n'écoute que fes tranfports. Un
fecond baifer eft bientôt ravi. Sylvie og
vre fes beaux yeux ; elle les promène languillamment
autour d'elle. Elle apperçoit
le berger. Confufe d'avoir été futprife
, fes joues s'enflamment. Le dépit
éclate dans fes regards Elle veut fair :
Hilas l'arrête & fe précipite à fes pieds.
JUI N. 1774. 15
Téméraire berger , s'écrie - t - elle , as - tu
donc oublié que j'appartiens à Diane ? A
ses mots Hilas eft confondu. ( Les amans
font timides. ) Il lève les yeux , mais il ne
voir plus Sylvie ; elle a déjà difparu .
Le malheureux berger fe défefpère . Il
prend les bois & les prairies à témoin de
la cruauté de fa bergère . Toute la Nature
fe conforme à fa trifte fituation . Philomèle
oublie fés propres malheurs pour
partager les fiens. Les tendres oifeaux ceffent
leur ramage pour entendre fes plaines.
Echo foupire avec lui ; & le murmoure
d'un ruiffeau qui coule à les côtés,
devient plus doux . Le folâtre zéphir n'agite
plus le feuillage des arbres. Un profond
filence règne autour de lui ; il le
rompir enfin : « Infenfible Sylvie , rien
» me peut attendrir ton coeur plus dur
que les rochers ! Que faut- il , cruelle ,
on que faut - il donc pour te plaire ?
» Au lever de Faurore , lorfque la tour
terelle fait entendre dans nos champs
» les doux accens de fa voix , je te fuis
» dans les campagnes. Dans l'ardeur bru
lante du midi , je prépare le boſquet
affez fortuné pour re procurer fon ombrage.
Hélas ! que n'ai-je point fair ?
J'ai dédaigné pour toiles bergères de nos
hameaux. Hier je traverfois la prairie.
16 MERCURE DE FRANCE.
"
מ
LesNayades qui folâtroient fur les bords
» des fontaines , ne fixèrent en ſouriant.
» J'entendis qu'elles difoient : Voilà le
» plus beau des bergers. Je ne m'arrêtois
point ,car je cherchois Sylvie . Les Nymphes
font belles ; mais ma bergère eft
» plus belle encore. Puiffant Amour , fi ja-
» mais j'ai paré tes autels de fleurs , ne
fois pas infenfible à mes maux. Jet'en
» conjure par le nom de la belle Pfyché ,
» par les Nymphes que tu pourfuis dans
» les bois d'Idalie , partes loix fouverai-
"
nes qui captivent tous les coeurs. Souf-
» friras tu qu'une fimple mortelle foit in-
» fenfible à tes feux?
C'eft ainfi que le tendre Hilas exprimoit
fa douleur lorfque l'Amour parut à
fes yeux. Ce dieu , caché dans un bocage
voifin, avoit entendu les plaintes du berger.
On dit même que ce tyran des coeurs
en fut touché & verfa des larmes. Jeunes
Beautés , vous le favez , il ne s'attendrit
pas toujours. Mais alors les Grâces
étoient fimples & naïves , & l'Amour n'étoit
point cruel. Il n'avoit pas cet air fa
rouche qui effraye la bergère innocente.
Son regard étoit doux . La naïveté de l'enfance
répandoit fur fa phyfionomie cette
expreffion touchante qui intéreffe & qui
perfuade. Ses flèches n'étoient point emJUIN.
A
17 :
1774.
poifonnées comme elles le furent dans les
fiècles moins heureux . Il regarde tendrement
Hilas , & lui parle ainfi : « Berger ,
» j'ai entendu tes prières ; effuye tes
» pleurs : j'exaucerai tes voeux . Demain ,
avant que l'aftre du jour air ceffé d'éclai
» rer ces côteaux , Sylvie fera touchée de
» tes foins. Tu feras heureux , & je triompherai
. » Il dit, & difparut auffi- tôt.
Comme la rofée bienfaifante ranime
une fleur à peine éclofe qui fe penchoit déjà
fur la tige defléchée , l'efpérance fait
renaître dans le coeur du berger le fentiment
du plaifir. N'eft ce point un fonge ,
» s'écrie t- il tranſporté ? l'ai je bien en-
» tendu ! Sylvie fera fenfible ! Amour ,
«
charmant Amour , puifles tujamais ne
» trouver de cruelle ! Puiffent les jeunes
» bergères te faire hommage de leurs pre-
» miers fentimens ! O ma Sylvie , de-
» main avant la fin du jour je te verrai
fourire à mon afpect . Mais comment
» l'Amour opérera-t-il ce prodige ? Ses
flèches feront-elles ce que les foins les
plus tendres n'ont jamais pu faire ? Oui
» fans doute ; rien n'eft impoffible à ce
» Dieu féduifant. Diane elle - même a ref-
» fenti les atteintes de fon pouvoir. N'en
» doute plus , heureux Hilas ; Sylvie ſera
fenfible.
18 MERCURE DE FRANCE.
Déjà les rayons argentés de la lune
commençoient à percer au travers du feuillage
des arbres : Hilas retourne à fa cabane.
Tranfporté d'alegreffe , il fait retentir
les échos du doux fon de fa mufette .
Les bergers qui ramenoient leurs troupeaux
des pâturages , font furpris de le
voir & joyeux. Et ce- là , difent- ils , cet
infortuné qui gémiffoit fans ceffe, victime
des rigueurs de l'Amour ? Il chante ; fon
-coeur eft content : oh! fans doute , Sylvie
a celé d'être cruelle. Le jaloux Daphnis
l'interroge en tremblant -Quoi ! berger ,
ferois-tu donc heureux ? La fière Sylvie
t'auroit elle engagé fa foi ? -Non , non :
mais demain avant la findu jour ma bergère
fera fenfible : ies bergers ne comprennent
point ce langage. Hélas ! difentils
, fa raifon s'eft égarée.
Rentré dans fa cabane , Hilas fonge
fans ceffe aux promeffes de l'Amour. Il
croit que ce Dien choifira le temps du
fommeil pour blefler le coeur de fa bergère.
Peut lêore, fe dit- il à lui- même, peutêtre
Sylvie commence- t-elle à foupirer ?
Oma cabane , tu feras embellie parla préfence.
Elle daignera t'habiter avec moi.
Demain, an ever de l'aurore, j'irai au devant
d'elle feis youx fe fixeront rendrement
fur les miens . Je cueillerai des
JUI N. 1774
19
Meurs ; j'en ornerai fon fein. O nuit , que
tu me parois longue ! L'impatient Hilas
fe livre aux tranfports de l'efpérance. Le
fommeil qui fuit les amans n'appefantit
point les paupières. Il fort & parcourt la
prairie. Lepâle flambeau de la lune guide
fes pas incertains. Montant fur un coteau
couronné de chênes antiques , il regarde
fi l'aurore commence à poindre fur l'horizon
. Il lui adreffe fes plaintes : Belle
Aurore , pourquoi languis-tu filong-temps
dans les bras du vieux Titon ? Couronne .
toi de rofes, parois ; le beau Céphale t'attend
fur les montagnes. Mais il apperçoit
au bas du côteau la cabane de Sylvie entourée
de jeunes ar briſſeaux que fes mains
ont plantés . A cette vue , il ne fe fent
pas de joie. Il fe précipite dans le vallon.
Voilà le gazon fur lequel ma Sylvie refpire
la fraîcheur des belles foirées . Croiffez
, charmantes fleurs ; embelliffez- vous
d'un nouveau coloris .
Les
roît abforbé dans ces douces méditations
qui font fouvent interrompues par les
tranfports les plus vifs . Si l'haleine du
Zéphire agite les feuilles , il croit entendre
fa bergère. Son coeur treffaille . Ses
genoux fe dérobent fous lui . Amour
yeux fixés fur la cabane , Hilas pa20
MERCURE DE FRANCE.
Amour, ah ! fouviens- toi de tes promef
fes.
Déjà les rayons de l'aftre du jour commencent
à dorer le fommet des montagnes.
Diane fe dérobe enfin aux tranſports
du fidèle Endymion ; elle appelle
fes Nymphes, qui , agitant leur blonde
chevelure , s'affemblent en foule autour
d'elle. Le bruit des cors retentit au loin
dans les vallons . Les animaux effrayés
abandonnent leur tanière &fe précipitent
au devant de la mort. La belle Sylvie ,
plus brillante que l'Aurore , fort enfin de
La cabane. Ses cheveux flottent négligemment
fur un fein plus blanc que les lis.
Le repos de la nuit femble avoir donné
aux rofes de fon teint une fraîcheur plus
vive . Elle dirige les pas vers une fontaine
dont les eaux claires & limpides invitent
toutes les bergères à s'affurer de leur beauté.
On dit que Sylvie jeta quelques
coups- d'oeil à la dérobée dans le criſtal
des eaux , & qu'elle fe trouva belle . Un
fouris de fa bouche charmante exprima
toute la fatisfaction qu'elle éprouvoir.
Hilas , qui fe tenoit caché derrière les arbres
, en conçut un bon augure. Ah ! fans
doute , elle veut plaire , dit- il , l'Amour
l'aura rendue fenfible. Il veut fe préfenter.
JUI N. 1774

devant elle ; il hélite . Enfin , animé par
l'efpérance , il s'approche en tremblant.
La parole expire fur fes lèvres. Sylvie ...
Belle Sylvie.... La bergère le voit
raugit, & ne lui donne pas le temps d'achever,
Plus légère qu'une biche qui fe
dérobe aux pourfuites du chaffeur infatigable
, elle part , & elle est déjà dans
les bois où Diane avoit affemblé fes
Nymphes.
Hilas eft muet , immobile , anéanti .
Malheureux berger , font- ce- là les efpérances
que l'Amour t'avoit données? Eftce-
là ce bonheur imaginaire dont ton
coeur s'étoit flatté ? C'en eft fait , il va
l'oublier. L'ingrate ne fe rira plus de fes
peines. Elle ne jouira plus de fon triomphe.
Non , non , je ne veux plus l'aimer.
J'aimerai plutôt cette belle Nymphe
dont les yeux font fi doux. Elle ne
fera pas auffi cruelle que Sylvie. Ses regards
auront peut être moins de charmes ;
mais au moins je ne la verrai point fuir
devant moi . Cruelle Sylvie , adieu ....
adieu pour toujours . Je vais quitter ces
lieux embellis par ta préfence . J'irai , oui
j'irai dans des climats ftériles & fauvages.
Hélas ! ton image m'y pourfuivra fans
ceffe. Je t'aimerai peut-être encore, mais
22 MERCURE DE FRANCE.
je ne te verrai plus. Va , j'en mourrai de
regret . Perfide Amour , pourquoi m'as - tu
trompé?
Il dit , & un torrent de larmes inondoir
fon vifage. Son coeur eft agité par mille
mouvemens divers. Il ne peut s'arracher
des lieux chéris de fa naiflance : Il veut
revoir encore une fois ce bolquer folitaire
où il vit fa bergère endormie , & où
l'Amour lui apparut . Ah ! s'il y rencontroit
Sylvie , s'il lui difoit qu'il ne l'aime
plus , qu'il va la haïr ; oui , fon fort fe
roit moins affreux. Vain efpoir ! La fa-
Touche Sylvie parcouroit les forêts . Elle
ne fongeoit pas que le fenfible Hilas fe
livroit au défefpoir. Amour , n'amolliras-
tu point le coeur de cette inhumaine?
Que le bofquet eft changé ! Hilas n'y voit
plus fa bergère. Voilà l'arbre touffu à
l'ombre duquel elle fe livroit aux douceurs
du fommeil. Ces fleurs Alétries &
fanées défignent encore l'endroit où elle
repofoit fes membres délicats. Heureux
oifeaux qui chantez vos amours , vous
fûtes les témoins de mes tranfports indifcrets
: foyez- le déformais de mon funefte
fort . Je veux mourir. Ah ! Sylvie ,
les Nymphes te reprocheront ta cruauté,
Tu les vertas , les cheveux épars , arrofers
JUI N. 1774. 23
de larmes mon corps froid & inanimé.
Tu pleureras peut- être auffi , & , dans l'amertume
de ton coeur , tu diras : hélas ! il
méritoit un deftin plus heureux . Regrets:
inutiles ! Hilas ne fera plus. Ces mots
étoient entrecoupés par fes foupirs & fes
fanglots. Il grava fur l'écorce d'un arbre
ces triftes paroles :
Hilas aima Sylvie , & ſe donna la mort.
L'ingrate en fut la caufe; amans , plaignez fon
fort.
Auffi - tôr un bruit fe fait entendre. Il
détourne la tête. Une jeune bergère effrayée,
& fuyant à pas précipités , fe jette
dans fes bras Hilas , fauvez moi...
Un monftre... Elle n'en dit pas davantage
, & tombe évanouie. Hilas reconnoît .
fa bergère. C'étoit Sylvie. Grands Dieux !
quelle fut fa furprife ! Mais il apperçoit
au travers des arbres un énorme fanglier .
qui venoit droit vers le bofquet. Le péril
étoit proche. Hilas ne balance point;
il laiffe Sylvie fur le gazon , faifit fa lance
& vole au-devant de cette bête féroce.
Cependant la bergère revint par degrés
de la frayeur qui avoit glacé fes fens . Ne
voyant plus l'objet de fa terreur , elle fe
raffure Les roles de fon teint fe rani
24 :
MERCURE DE FRANCE.
ment. Un fentiment plus doux fuccède à
la crainte & à l'effroi . La reconnoillance .
l'intéreffe en faveur de ce berger généreux
qui vient d'expofer fa vie pour fauver la
fienne. Comme elle ne le voit plus auprès
d'elle , elle ne doute pas qu'il n'ait
pourfuivi le monftre. Hélas , dit elle , il
fera peut-être la proie de cette bête féroce
! Les caractères qu'Hilas vient de graver
fur un hêtre , excitent fa curiofité.
Elle approche , & lit en tremblant . -
« Dieux ! je lui fuis redevable de la vie ,
» & je ferai la caufe de fa mort ! Il m'a
trop aimée ; étoit- ce donc un crime qui
» méritât ma haine ? Malheureux berger,
» pourquoi t'ai - je réduit au défefpoir ?
» Mon devoir m'ordonnoît d'être infenfible
; mais je ne devois pas te haïr , je
» ne devois pas te fuir avec tant de ri-
» gueur. »
Sylvie , l'infenfible Sylvie verfe des
larmes. Elle appelle Hilas , mais Hilas ne
répond point. Pauvre berger , répète- t elle
fans ceffe , pour abréger les jours, il fe fera
peut -être livré aux fureurs du fanglier.
Elle éprouve une inquiétude qu'elle n'a
pas encore fentie. Elle regarde au travers
des arbres fi elle n'appercevra point Hilas.
Tandis
JUIN. 1774. 25
Tandis qu'elle fe livroit aux réflexions
les plus triftes , de profonds gémiffemens
viennent frapper fes oreilles . Elle s'arrête
, friffonne , & femble preffentir quelque
nouveau malheur. Elle dirige fes pas
chancelans vers l'endroit d'où partoient
ces foupirs. Elle voit un jeune enfant appuyé
contre un arbre. La douleur la plus
vive eft peinte fur fon vifage. Ses yeux
font mouillés de larmes. Feignant de ne
point appercevoir la bergère , il continue
de fe plaindre , & prononce , en fanglottant
, le nom d'Hilas. Sylvie eft effrayée,
Berger , que dis - tu ? Hilas ? eh bien Hi
las ? .. Le jeune enfant fe retourne &
paroît étonné. -Eft -ce à toi , bergère
inhumaine , d'être inquiette fur le fort
d'un malheureux dont tu as voulu la
mort ? Triomphe , barbare : Hilas n'eft
plus ; il n'eft plus ... Tu pleures , cruelle ,
tu pleures ! quoi! ton coeur s'attendrit ? -
A ces mots , un nuage épais obfcurcit les
yeux de la bergère. La pâleur de la mort
Le répand fur les joues . Elle fuccombe,
Le jeune berger la foutient dans fes bras,
Ah ! Sylvie , tu ne vois pas le piége qui
eft tendu fous tes pas. Ce jeune berger
qui pleure la mort d'Hilas , c'eft l'Amour.
Ses yeux le trahiffent. Ce Dieu femble
B
·
2.6 MERCURE DE FRANCE .
s'applaudir de fon triomphe. Il fourit en
voyant l'heureux effet de fes paroles arri
ficieuſes . L'occafion eft favorable: il prend
une de fes flèches & perce le coeur de la
bergère .
Comment peindre les tranfports de
Sylvie? L'Amour qui les a caufés pourroit
feul les décrire. Elle ouvre fes yeux mourans
; fon vifage eft enflammé. Ce n'eft
plus , ce n'eft plus cette fuperbe Beauté
qui fayoit au feul nom d'un amant. Son
imagination s'égare . Elle croit voir Hi-
Las , elle lui adreffe la parole. Tantôt elle
Le reproche fa cruauté ; elle déteste ces
vains plaisirs qui avoient flatté jufqu'alors
fon ame infenfible. " Ah ! fi je
» pouvois le rappeler à la vie aux dépens
de la mienne ! Berger , raconte - moi
» fon funefte deftin, Ne crains point de
» déchirer un cout trop fenfible. Chacune
de tes paroles me donnera la mort;
mais j'ai mérité mes malheurs. »

L'Amour compofe fur le champ les
traits de fou vifage. Le voilà devenu
triste , & il recommence à pleurer . J'ai
vu , dit-il , j'ai vu le tendre Hilas fuccom
ber , victime de ta cruauté. Il a terraffé
cet horrible fanglier qui te pourfuivoit
Tous les bergers furent témoins de fa vicJUIN.
1774. 27
toire. On lifoit fur fon vilage la joie
qu'il éprouvoit d'avoir pu fauver ces jours.
life dérobe aux éloges qui font dûs à fa
valeur ; & , me conduifant dans un bofquet
: Berger , me dit- il , j'ai fauvé les
jours de ma bergère ; je meurs content.
Hélas ! j'euffe mieux aimé paffer ma vis
avec elle; mais rien n'a pu fléchir cette
féyère Beauté. Adieu va dire à Sylvie
que j'ai rendu mon dernier foupit en prononçant
fon nom. Auffi - tôrfes
nom. Auffi tôt les yeux s'é
garent; il prend fa lance , & . Ah !
berger , n'acheve pas. Epargne ce dernier
trait à mon coeur ulcéré. O mon cher Hilas
! j'ai refufé de partager avec toi les
douceurs de la vie : eh bien , je te fai vrai
dans l'empire des Morts. Berger , conduis
moi vers l'endroit où eft le corps de
mon cher Hilas . Je l'arroferai de mes lar
mes, & je m'emprefferai d'aller aux Enfers
appaifer fon ombre irritée...
La malheureufe Sylvie s'abandonne
fans réferve à l'égarement de fa douleur.
Elle arrache des fleurs qui ornent les che
veux ; elle déchire fes guirlandes, Cruel
Amour , pourquoi prolonges tu fes tourmens
? Ton triomphe n'eft- il pas complet
? Auffi- tôt un concert harmonieux
d'inftrumens champêtres fe fait entendre.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
-
Une foule de bergers s'avance . On eût
dit d'une fête brillante. Ils chantoient en
choeur les louanges d'Hilas , & célébroient
la victoire qu'il venoit de remporter fur
le fanglier. On dépofe aux pieds de Sylvie
la hure de cet affreux monftre. Elle
rejette ce funefte préfent. Eh !
Eh ! que
m'importe ce trifte monument de fa victoire
? Il n'eft plus . O mon cher Hilas !
-Un berger fe précipite à fes pieds .
O ma chère Sylvie , Hilas vit encore ; il
vit pour t'adorer. Sylvie , hors d'ellemême
, fe précipite dans les bras de l'amoureux
berger , l'arrofe de fes larmes,
Eft ce toi , cher Hilas , s'écrie- t elle ; eftce
toi ? En croitai - je mes yeux ? —Hilas,
dans l'ivreffe du bonheur , ne peut exprimer
fes tranfports . Il la preffe contre fon
fein , la couvre de les baifers. Les bergers
attendris contemplent une fcène fi
touchante, Amour s'applaudir , & , dé
ployant les ailes , il s'élève fur un nuage
d'or foutenu par les Zéphirs, Soyez heu
reux , leur dit- il ; c'eft ainsi , belle Sylvie,
que je punis les coeurs rebelles à mes loix .
Les jours que vous allez paffer fous mon
empire feront filés par la main des Plai
firs . Une aimable rougeur colore les joues
de Sylvie. Elle foupire , elle eft fâchée,
JUIN. 1774: 29
non de céder aux tranfports d'un amant
fidèle , mais d'avoir différé fi long - temps
de rendre à l'Amour le tribut de fon coeur,
Aimable Zirphé , que mes foins n'ont pu
attendrir , puiffe l'Amour vous ouvrir les
yeux & me rendre auffi fortuné qu'Hilas !
Par M. D ** , de Chartres.
LA MORT DE TRAJAN , Ode.
Sous la faulx de la Mort victime languiflante ,
Trajan n'entendoit plus que la voix gémiſſante
Des peuples qui pleuroient ſon deſtin rigoureux.
Ah ! quels peuples , dit- il ; quels honneurs ils me
rendent!
Les larmes qu'ils répandent
Font fentir àmon coeur que j'ai fait des heureux.
Du germe des vertus voilà les fruits utiles.
Loin de multiplier des loix fouvent stériles ,
Aux moeurs des citoyens j'ai confié mes droits.
Les moeurs , mieux que les loix , font un appui
fidèle ;
Et , quand l'Etat chancelle ,
La vertu des Sujets eft la force des Rois:
Qu'est-ce donc qu'un mortel chargé de la cou
ronne ?
:
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
Du rang de fes égaux , s'il monte fur le trône ,
N'eft- il au- deflus d'eux que pour les écrafer- ?
Pareil à ces vapeurs , alimens du tonnerre ,
Qui partent de la terre ,
Et fur elle en grondant tombent pour l'embrafer.
Combien de fois j'ai dit , en traînant mes entraves
:
Les fujets font des Rois & les Rois des efclaves.
Le peuple , fous nos loix , ne cherche qu'un appai.
Ah ! fi de fon bonheur , par un commun fnffrage ,
Il nous laifle l'ouvrage ,
La tempête eft
pour nous & le calme pour lui.
Je vais donc te quitter , ô famille chérie ;
Tes foupirs ont paflé dans mon ame attendrie :
Puifle le Ciel propice exaucer mes fouhaits ,
T'accorder un bon Prince , & qui , fléau du vice ,
Surpalle ma juftice ,
Et même dans ton coeur efface mes bienfaits !
A ces mots le trépas lui ferme la paupière ,
Et Con ame, traçant un fillon de lumière
Avec l'humanité s'envole vers les cieux.
Cette voix dans les airs foudain fe fait entendre :
Qu'on révère fa cendre , I
Le tombeau d'un grand homme eft le temple des
Dicus.
I
Déjà vers lon cercueil de toutes parts accourent
JUIN. 1774. 31
Des fujets défolés qui l'embraffent , l'entourent ,
L'arrosent de leurs pleurs mêlés à ceux des grands,
Et ceux- ci s'écrioient : fous un fi jufte maître ,
Qui de nous fut un traître ?
On ne voit des flatteurs qu'à la cour des tyrans.
Traînant à pas tardifs fa famille tremblante ,
Un laboureur courbé , d'une main défaillante ,
Montroit àfes enfans le foutien qu'ils perdoient
Qui Trajan , difoit-il , nous a fervi de père ;
Les pleurs & la misère
S'enfuirent de nos champs que fes yeux fécondoient.
C'eft en vain que la guerre , aux cris de la vengeance
,
S'éveille , & , fur fes pas amenant l'indigence ,
Menace d'étouffer l'efpoir de nos fillens :
Trajan s'arme , s'élance , écarte les tempêtes
Qui grondent fur nos têtes ,
Er le dieu des combats eft celui des moiflons.
Il n'interroge point fut le fort des provinces
Ces efclavés titrés , fiers de tromper les Princes.
Il vient dans nos hameaux : il y pèle fes droits ,
Là , réglant les befoins des fujets & du maître ,
I commence à connaître
Qu'une vile chaumière eft l'école des Rois .
Si d'ornemens pompeux les villes s'embelliffent ,

Biv
32 MERCURE DE FRANCE .
L'or de nos ennemis qui fous le joug fléchiffent ;.
Des monumens vantés vient payer la fplendeur ;
Mais , cherchant de l'Etat les richefles utiles ,
C'eſt pour nos bras fertiles
Qu'ilvouloit que l'Empire affermît fa grandeur.
Enfin j'ai vu Trajan ſous un toit pacifique
Déposer des Céfars le fafte magnifique
Et bénir nos travaux dont il étoit l'appui ;
Je l'ai vu , dans les camps , fier au milieu des armes
,
Craindre bien plus nos larmes
Que cent peuples ligués prêts à fondre fur lui.
Falloit- il donc le voir deſcendre dans la tombe ?
Impitoyable Sort , quand fous tes coups il tombe ,
Tu frappes mon pays d'un malheur éternel.
Oh ! que n'ai - je obtenu de mourir à ſa place !
Mes enfans que j'embra fle
Auroient trouvé mon coeur dans fon coeur paternel.
n
Entendez ce mortel qu'un zèle pur anime ;
!
Rois , les pleurs qu'il répand font un difcours fublime
Qui célèbre Trajan mieux que tous les exploits 5
En vain vos courtiſans dont l'orgueil vous contemple
,
Yous placent dans un temple ;
JUIN. 1774. 33
Ce n'eft qu'au Peuple feul à nommer les grands
Rois.
Ce Peuple cependant , ce Peuple reſpectable ,
Foulé fouvent aux pieds d'un maître redoutable ,
Languit dans la misère , accablé de tourmens.
Quoi ! vous ofez , conduits par un affreux (yſtême,
Frapper votre feiu même ,
Et de votre grandeur brifer les inftrumens !
Pour nourrir vos flatteurs , vos peuples s'appau
vriflent ;
Mais , quand des biens d'un feul cent familles gé
miflent
L'Etat penche , miné par le luxe des Grands.
Faut-il voir les faveurs par l'orgueil attirées ,
Et vos mains égarées
Deflécher les ruifleaux pour groffir les tørrens ?
Tendant toujours au Peuple une main paternelle ,
Trajan le défendit , & la gloire immortelle
Sur l'Univers entier fait briller fes rayons ;
J'interroge la Terre ; elle s'éveille , encenfe
Le Prince que laFrance
A vu régner depuis fous les traits des Bourbons.
Par M. Sabatier , profeffeur d'éloquence
au Collège de Tournon
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
TRADUCTION de l'Ode d'Horace
Rectiùs vives , Licini , neque altum , &c.
QUE
UE ton vaifleau , Damon , dans fa courfe ra
pide ,
N'affionte pas toujours l'Océan furieux ;
Mais ne va pas aufſi , trop foible ou trop timide
Rafer les bords infidicur.
Qu'un honnête milieu devienne ton partage ;
C'est un tréfor caché fous les plus fimples toits.
D'un réduit incommode évite l'esclavage ,
Méprife les palais des Rois.
Les plus énormes tours étonnent par leur chûte;
La foudro aime àfrapper les monts majeftueux 5
Plus un arbre s'élève , & plus il eſt en bute
Aux aquilons impétueux.
D'un avenir houreux la fédeifante image
Soutient le fage en proie à la calamité z
Et des cruels revers ib redoute la rage ,
Au fein de la prospérité
Le Sort frappe aujourd'hui ; demain il eſt traita-
Hleg
Le même dicu ramène & chaffe les hivers ;
Tour-à-tour Apollon tend fon arc redoutable ,
Et forme les plus doux conceris.
JUIN. 35 1774.
Au milieu des malheurs fignale ton courage ,
Oppofe un front d'airain aux plus grands coups
du Soft ;
Mais , fage mátelöt , vois- ta finir l'orage
Amèhé , & regagne le port.
Par le Solitaire d'Eſcate.
C'EST BEAU , C'EST BON.
Conte.
Le bon n'eft pas toujours camarade du beau.
La Fontaine l'a dit. Auteur inimitable ,
Il fut les réunir dans mainte & mainte fable.
Je croirois qu'avec lui tous deux lont au tombeau.
Rarement en effet le hafard les raflemble.
Près de Life autrefois je les trouvois enſemble .
On lès a vus encore ailleurs.
Au village. Seroit- ce au milieu des honneurs ;
Au château ? Non : jamais ils n'y font à leur place .
Chez le Juge Encor moins. L'avarice les chaffe .
Chez le Curé Cet homme eft toujours en procès.
Et le bon & le beau font amis de la pair .
Où le trouvent-ils donc ? Dans une hunible chaumière;
* Ce mot , purement marin , m'a paru rendre
avec énergie le tour de plirafe latin.
1
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
Vous ne le croiriez pas ! Chez un pauvre vicaire.
Celui que je vais peindre , à fes devoirs exact ,
Vivoit , dit- on , réglé , comme ſon almanach .
Quoique prêtre Normand , doux , loyal dans
fon zèle ,
Peu prodigue en difcours
moins ,
en fermons encor
A bien prêcher d'exemple il bornoit tous les loins.
On le citoit , comme un modèle.
Hors de chez lui jamais on ne le rencontroit.
Notre homme en vrai reclus toujours fe reflerroit
,
Chez lui ne recevoit aucune compagnie.
Même on lui foupçonnoit quelque philoſophie.
Au refte bien portant , le vifage ferein ,
Il ne paroifloit pas engendrer de chagrin.
Quefaire , toujours feul ! Sans doute la lecture
De fon ame élevée étoit la nourriture ?
Il s'étoit procuré des pafle- temps plus doux.
Mon vicaire tenoit ce que nous cherchons tous.
Le bonheur ! -un quidam découvrit le mystère.
Le temps avoit percé fa chétive chaumière.
Les regards au -dedans pénétroient aisément.
Un curieux s'approche , & voit le bon vicaire
Sut fa table accoudé , rêvant profondément.
Il tenoit à la main un almanach de Liége.
Devant les yeux brilloit un pot de cidre plein.
Juillet, premier quartier ; un temps fec & ferein.
JUIN.. 37 1774.
» Ces mots bien prononcés , fe dreflant fur fon
fiége ,
» Il s'écrioit : -» C'eſt beau ! Puis , le pot à la
main ,
De l'or d'un cidre pur il remplifloit fon verre ,
Avaloit en deux traits , & s'écrioit'« c'eft bon !
» Dernier quartier , temps chaud , ouragans &
tonnerre ,
»C'est beau - le pot marchoit toujours du même
ton,
» C'eft bon ! -- C'eſt beau ! toujours même admi
ration.
Mon homme ne faifoit , ne liloit autre choſe ,
Trouvoit le cidre bon , trouvoit belle la gloſe.
Qui fut bien étonné ? Ce fut mon curieux .
Il eut peine à garder long- temps fon férieux .
Je le crois ; mais auffi , que d'hommes qu'on admire
,
Philofophes de loin , vus de près me font rire !
Chacun , dans fon penchant , voit l'objet le plus
doux.
Une femme me plaît. Je la crois bonne & belle.
Une autre lui fuccède ; j'en dis autant pour elle.
Tout ce qui nous contente eft bel & bon pour
nous.
Par M. Girard- Raigné.
38
MERCURE
DE
FRANCE
.
EPIGRAMME.
Lucas prêchantun jour Grégoire ,
L'exhortoit à fe corriget.
Du penchant qu'il avoit à boire :
Ne te verra- t'on point changer ?
J'ypenfe , mais , ne t'en déplaife ,
Dit l'autre en lui tendant la main ,
Entrons aucabaret voiling,
Nous jaferons plus à notre aife.
Par M. Houllier de St Remi.
LE MARI PENITENT . Conie.
EN proie aux chagrins fur la terre ,
Que vous refte t'il donc à faire ,
Demandoit à fes auditeurs ,
L'oracle des prédicateurs ?
Que chacun avec patience ,
» Dans un esprit de pénitence ,
Porte jentiellement fa croix. ›
Cléon , que ce difcours enflamme ,
Ne fe le fait dite à deux fois ,
Et fut fon dos charge ... fa femme.
Par le méme.
JUIN. 1774- 39
DIALOGUE
Entre le Dervis ABDALLAH &
HASSAN ,jeune Mendiant Ture . *
ABDALLAH.
Vors-tu ce rocher , mon fils ? C'eft ora
demeure , c'est le lieu qui renferme mon
tréfor.
HASSAN.
O refpectable vieillard !
ABDALLAH.
C'eft- là que le fage Nahamir a caché
d'immenfes richeffes. I m'en a fair don
en moufant , & j'ai fait vou de les parta
ger avec l'homme qui en feroit le plus
digne
HASSAL N.
Hélas ! & comment ai - je mérité cette
glorienfe préférence ?
Sujet tiré des Mille & une Nuits.
40 MERCURE DE FRANCE.
ABDALLAH,
Par ta vertu , mon fils , par la févérité
de ton ame au milieu des horreurs de la
misère. Celui - là eft le plus digne de
pofféder des richeſſes , qui fait le mieux
s'en paffer.
HASSA N.
Ma confcience ne me reproche rien.
Qui pourroit troubler mon bonheur ?
ABDALLA H.
Heureux état , mon fils ! Il ne tient qu'à
toi de le conferver ; retourne chez ton
père, & laiffe cet or à la terre qui le renferme.
HASSA N. ୮
Hélas ! peut - être vous repentez- vous
des promeffes que vous m'avez faites ;
mais je fens qu'il m'auroit été bien doux
d'être à portée de faire des beureux .
ABDALLA H.
: Viens , mon fils puiffe ta vertu foutenir
l'épreuve des richeffes comme elle
a foutenu celle de la pauvreté !
HASSAN.
O fage Dervis ! pourquoi ces frémiffeJUIN.
1774. 41
mens ? Mon ame nage dans la joie ; d'où
vient cette trifteffe qui s'empare de la vûtre
? Vous faites le bonheur d'Haffan : auroit-
il à fe reprocher de troubler le vôtre ?
ABDALLA H.
Non , mon fils ; fois vertueux , fois
heureux toi- même. ( Il tire de ſon ſein
une petite boîte dans laquelle eſt une
pommade ; il en frette un des côtés du
rocher qui s'ouvre & laiffe voir des richefles
immenfes. )
HASSAN regarde ce tréfor avec le plus
grand étonnement.
Eft-ce un rêve, puiffant Abdallah ? Quelle
prodigieufe quantité d'or ! Heureux celui
à qui elle appartiendroit en entier ! ( 1
devientfombre & rêveur. )
ABDALLA H.
Eh ! bien , mon fils , voilà plus de richeffes
que n'en poffède le plus puiffant
des Souverains. C'eft par mes foins que
la moitié t'en appartient. ( Il le regarde
fixement.).
HASSAN , avec un profond foupir.
Une famille nombreuſe ! Un père dans
l'indigence ! Que de charges !
42 MERCURE DE FRANCE.
ABDALLAH , d'un air furpris.
Eh ! quoi , ingrat , au lien de te livrer
aux mouvemens d'une jufte reconnoiffance
!
HASSA N.
Pardonnez , fage vieillard , pardonnez
mon trouble . Je vous dois mon bonheur
& ma vie. Qu'étois - je avant que vous
euffiez jeté les yeux fur moi ? Un malheu
reux , ignoré de tout le monde . Vous
'm'avez donné une nouvelle exiſtence : je
vous en conjure , mettez le comble à vos
bienfaits.
ABDALLAH.
Quel langage , mon fils ; que te man
que- t-il ? Le plus opulent citoyen de Bagpas
auffi riche que toi. dad n'eſt
HASSA N.
Il eſt vrai , Abdallah ; mais ma fortune
eft votre ouvrage ; plus je ferai grand
plus vous en tirerez de gloire. Confidérez
quelles charges m'impofent les richeffes
dont vous m'avez fait don. De quels ti
tres brillans ne faut- il pas que je me décore
? N'ai je pas un père , une famille
dans l'indigence ? Voyez avec combien de
JUIN. 1774. 43
gens j'ai à partager . Qu'il vous en coûteroit
peu pour me rendre heureux !
ABDALLA R.
Eh bien , Haſſan , parlez ; que vous
faut-il ?
HASSA N.
Les deux tiers... Oui , rien que les
deux tiers.
ABDALLAH.
Les deux tiers , foit ; je vous les aban.
donne.
HASSAN , embraffant fes genoux.
O le plus indulgent des hommes ! refpectable
Abdallah ! O mon père ! prends
pitié d'un malheureux . Je n'ofe t'ouvrir
mon coeur ; mais tu en pénètres tous
les replis..
1.
ABDALLAH , reculant de ſurpriſe.
Vous n'êtes pas encore fatisfait , malheureux
?
HASSAN , avec un peu de confufion .
Je reconnois la justice de vos plaintes ,
Abdallah ; mais, vous qui êtes fage , ne de
vez-vouspas comparir à ma foibleffe? Vous
44 MERCURE DE FRANCE.
voulez faire un heureux ; il ne tient qu'à
vous d'achever votre ouvrage.
ABDALLA H.
Vous vous trompez , Haffan ; le bonheur
eft perdu pour vous à jamais .
HASSAN , d'un ton ferme & fe mettant à
l'entrée du tréfor.
Mon bonheur eft entre vos mains, Ab
dallah . Au milieu de votre défert , cet or
vous devient inutile .
ABDALLAH.
Mes preffentimens font-ils aflez juftifiés
? En vous comblant de biens , je ne
fuis parvenu qu'à vous rendre le plus méchant
des hommes. Eh bien , Hallan
je vous céderai encore : dépouillez - moi
de ce qui me refte, pour prix de ce que je
je vous ai donné.
HASSAN , transporté de joie.
O Fortune ! tu me devois ce retour ,
ABDALLAH.
Allez , ô le plus ingrat des hommes;
fayez loin de ce lieu . Emportez cet or,
vil objet de vos adorations ; & ne fouillez
JUIN. 1774.
45
plus mes regards de votre odieufe préfence
.
HASSAN , fans l'écouter , ſe promène d'un
air rêveur.
Heureux Haffan ! tous tes defirs font
fatisfaits ; que ton fort fera doux déformais
!Cependant , fi tu avois cette pommade
merveilleuse qui t'a découvert ce
tréfor!
ABDALLA H.
Puiffes - tu trouver dans l'objet de ton
infatiable avidité le fupplice de ton ingratitude!
HASSAN , toujours rêveur.
Je me croyois puiffant , heureux , fortuné.
Que je me trompois ! Peut-être ce
Dervis deviendra - t- il par ce inoyen poffeffeur
de dix tréfors plus riches que le
mien... Si je pouvois le déterminer à me
céder cette pommade miraculeufe ! ( courant
après Abdallah. ) Sage vieillard.
ABDALLAH , d'un ton mécontent.
Que veux-tu ?
¥ 23. J N
MAIT
HASSAN.
Vous êtes accoutumé à l'indifcrétion de
46 MERCURE
DE FRANCE
.
mes demandes ; pardonnez - moi cette
dernière importunité : fur ma vie, ce fera
la dernière.
ABDALLA H.
Eh ! que peux - tu defirer encore , homme
injufte? Ces miférables vêtemens exciteroient
ils ta cupidité ? C'eft le feul bien
que tu m'as taiflé.
HASSAN .
A Dieu ne plaife que je me rende coupable
d'un pareil crime envers mon généreux
bienfaiteur ! Oui , ce que vous avez
fait pour moi m'enhardit , Abdallah ; je
ne puis croire que vous me refufiez la plus
légère, des bagatelles.
ABDALLAH , d'un ton févère.
Quelle eft- elle ?
1
HASSAN, héfiant.
Moins que rien , généreux Dervis...
Cette petite boîte blanche que vous avez
renfermée dans votre fein.
ABDALLAH , avec un fouris amer
Rien que cela ?,
JUI N. 1774.
47.
HASSAN.
Voilà tour ; & je fuis le plus heureux
des hommes.
ABDALLAH , lui tourne le dos , fans lui
répondre .
HASSAN , lui
embraſſant les genoux,
O mon père , mon père ! laiffez -vous
fléchir.
ABDALLAH , ſe débarraſſant de lui.
Laiffe-moi , jeune infenfé..
HASSAN , le retenant par fa robe.
Arrête , Abdallah.
ABDALLAH.
Eh! quoi, tu ofes employer la violence?
HASSA N.
Homme de Dieu , ne me réduiſez
pas
au déſeſpoir.
ABDALLA H.
Retire-toi.
HASSAN.
Par notre faint Prophète .
48 MERCURE DE FRANCE .
ABDALLA H.
Miférable , ofes- tu prononcer fon nom?.
Quitte mes habits. ( Il s'échappe de fes
mains,)
HASSAN tire fon cimeterre & court fur
Abdallah.
Je ne me connois plus. Téméraire
vieillard , arrête ... Tremble pour tes
jours , homme trop obſtiné.
ABDALLAH fe retourne.
Eh ! quoi , Halan , contre votre bienfaiteur?
HASSAN , le fabre à la main.
Je n'écoute rien. Crois tu donc , imbé
cille vieillard , m'éblouir par un fantôme
de bonheur , tandis que tu tiens entre tes
mains la feule chofe qui peut l'affurer?
ABDALLA H.
Qu'ai-je pu faire pour vous que je n'aye
pas fait?
HASSAN , furieux , le menace .
Tu feins de l'ignorer ; cette pommade
magique que je te demande avec les plus
baffes fupplications,
ABDALLAH
JUI N.. 1774. 49
ABDALLAH.
Oh ! qu'à cela ne tienne , Haffan : vous
l'avez trop bien gagnée ; mais auparavant
il faut que je vous en enfeigne l'ufage.
( Il tire la boîte de fon ſein. )
HASSAN , remettant fon cimeterre.
Tant que que vous parlerez ainfi , Abdallah
, vous trouverez en moi un ami.
ABDALLA II.
Si vous vous frottez les yeux de cette
pommade , rien n'eft fi raviffant que le
fpectacle dont vous jouiffez. Tout ce que
la Nature produit de plus riche & de plus
précieux fe préfente auffi - tôt à vos regards.
HASSAN prend la boîte & s'empreffe de fe
frotter les yeux de pommade.
Que cela doit être beau ! Voyons . Ciel !
où fuis-je ? Quelles ténèbres m'environnent.
Ah ! je fuis perdu . Malheureux
vieillard , tu m'as trompé! ( Il marche en
tâtonnant. )
ABDALL A H.
Telle eft la punition que méritent ton
C

50 MERCURE
DE FRANCE
.
injuftice & too avidité ; mais elle efſt trop
foible pour ton ingratitude.
HASSA N.
Dieux ! que devenir ? Où fuis je ? Où
eft mon tréfor ? Hélas ! mon bonheur a
paffé comme un fonge . Cruel Abdallah !
Que la foudre... Mais où m'égaré- je ? O
fage Dervis , pardonnez- moi.
ABDALLA H.
Tes crimes t'ont rendu indigne de tout
pardon . Rentre dans le fein de la misère
d'où je t'avois tiré.
que
HASSA N.
C'en eft trop , c'en eft trop . Le remords
me rouge. Malheureux , malheureux Haffan
! n'es - tu encore aux portes de
Bagdad à attendre les charités des paſſans?
Hélas ! que j'éprouve bien qu'un coeur qui
fe laifle une fois ouvrir à l'infatiable foif
de l'or , devient bientôt capable de tous
les crimes .
Par Mlle Raigner de Malfontaine.
JU IN. Ã774MELA SI›
VERS à Mademoiſelle ** .
LAISSONS
C
AISSONS ce Stoïque févère
Qui , malgré les élans d'un coeur qui le dément ,
Dans fon humeur atrabilaire
Fuit l'amour , méprite l'amant
Et fournit la trifte carrière
Sans connoître ce fentiment
Qui charme la Nature entière ;
* Si 1.
Son erreur est un vrai tourment.

Avec lui je veux un moment 5.
Que l'amour foit un mal ; ce mat eft néceffaire ,
Et je crois qu'il vaut mieux pécher en trop aimant,
Que de pécher par un excès contraire.
Mais l'amour nous caufe des pleurs ,
Et prefque toujours l'amertume
Vient empoisonner fes douceurs.
Son flambeau tour à - tour s'allume
Dans le fein des Plaiſirs , dans le feu des Fureurs.
Cette fatalité n'eft qu'une vaine excufe.
L'Amour est bienfaisant , fon caractère eft doux.
L'aveuglement qui nous abufe
Fait que c'eft lui que l'on accufe
Des vices qui ne font qu'en nous.
Voyez l'Amour régner dans le coeur d'un jaloux ;
Cij
32
MERCURE DE FRANCE:
Ce n'eft plus cet enfant , ce charme de la vie
"Ce dieu féduifant , enchanteur ;
C'eſt un affreux tyran de qui la frénéfie ~~
Eloignant le plaifir , veut trouver le bonheur.
Voyez ce débauché dont l'ame femble encore
Senfible. Avide de plaifir
t
01
Il prend pour de l'amour cet effréné defir
Qui le tourmente & le dévore.
Malheur à la jeune Beauté
De qui le coeur à fon aurore,
Séduit par la témérité ,
Comble , enivre de volupté
+
Le monftre qui la déshonorev aj utó A
En abufant de fa fimplicité! more 19
Aflouvi par la jouiffance ,
P &C
Le cruel porte ailleurs l'amour qu'il crus avoir ;
El fuit , & fa victime , en proie au defefpoir ,'
Regrette en vain fon innocence ,
Accufe injuftementl'Amour & fa puiflance
Des maux qu'il n'a pas faits & qu'il eû dû prévoir
1 C
Voyez ces deux amans fidèles , u Zulant bu
Qu'Amour perça des mêmes traits:
De deux êtres heureux ce font les vrais modèles.
Pour prix de leurs vertus , pour prix de leurs at
traits ,
Ce dieu les couvre de les ailes 3
JUIN. 1774. 53
Illeur promet des roles immortelles ,
Et ce couple amoureux célèbre ſes bienfaits.
L'Amour eft un Prothée ; il change & fe conforme
Aux qualités des coeurs qu'il brûle de fes feux :
Charmant dans un coeur vertueux ,
Dans un coeur bas il eft difforme.
Dieu (éduifant , dieu de la volupté ,
1
Si tu ne prenois pour victimes
མ །
Que des coeurs innocens , exempts de faufleté ,
Bientôt on oublieroit tes crimes
Pour ne chanter que ta bonté.
Si tu voulois établir ton empire
Dans le coeur de *** ! il eft digne de toi ,
Et la vertu , bien loin de te détruire ,
Se foumettroit d'elle-même à ta loi .
Mais j'entends mon coeur qui ſoupire ,
Et j'ai prefque ofé la nommer.
En lui dépeignant mon martyre ,
Je m'oublierois dans mon délire ,
Et je craindrois de l'alarmer ;
Car , quoiqu'il foit permis d'aimer ,
Il ne faut pas toujours le dire.
Par M. le Fuel de Mericourt.
C'iij
54
MERCURE DE FRANCE .
La Réunion de la Mufique & de la Poësie,
Epitre à Mlle Beaumenil.
D'EUTER
-1
EUTERS & d'Erato jenne & vive interprète
, 2. 1: 31905 a
Beaumenil , que de volupté ,
Que d'intérêt ta voix leur prête !
grâdé Que de charmesta grâce ajoute à leur beauté !
Ton art les embellit ton talent les infpire. !
Avant toi leurs débats ont fouvent éclaté ,
Et même affoibli leur empire ;
Enfin tu les unis : le Pinde eft enchanté .
L'Amour partage fon délire ,
Et te préfente un prix tant de fois mérité.
Céphile , Pomone , Zirphé ;,
Sylvie , Adèle , Télaïre ,
111
Sous les yeux d'Apollon , aux accens de fa lyre ,
Signent à l'envi le traité.
Que j'aime à te voir tiomphante !
Qui pourra décider jamais philo
Des deux aimables fecurs quelle eft la plus contente
,
Lorfque , déployant mille attraits ,
Tu viens , ou folâtre ou plaintive ,
Tantôt , par des chants féducteurs ,
Varier los plaifirs de l'oreille attentive ,
Et tantôt , par un jeu qui touche & qui captive ,
JUIN. 1774.
55
Tout exprimer , tout peindre &-t'emparer des
coeurs ?
O puiffance de ta Magie !
Par un père homicide entraînée à l'autel ,
Sans te plaindre de lui , fans regretter la vie ,
Et pour Achille feul offrant des voeux au Ciel ,
Que tu commandes bien à mon ame attendrie !
L'actrice difparoît fous le couteau mortel ;
Je tremble pour Iphigénie..
TIRCIS & AMARANTE ,
Fable imitée de la Fontaine.
AIR Las Champcenets , fanfare.
De la jeune & fimple Amarante E
Tircis adoroit les beaux yeux.
Un jour , dans une douce attente ,
Il lui dit , d'un air amoureux :
Ah ! fi vous connoiffiez , bergère ,
Un certain mal qui nous plaît tant !
Il n'eft aucun bien fur la terre
Qui vous parût valoir autant.
Souffrez qu'on vous le communique.
Croyez-moi , n'ayez point de peur ;
Je fais votre ami, je m'en pique ,
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Pourrois-je tromper votre coeur ?
Amarante dit au jeune homme :
Ce mal , comment l'appelez- vous ?
L'Amour, voilà comme on le nomme.
L'amour! Ah ! oui : ce mot eft douz.
Mais à quoi puis - je le connoître ?
Quels font fes fignes ? que fent - on ?
Des peines qui charment notre être ;
Dans tous les fens un doux poiſon.
On fe plaît feule en un bocage ;
On foupire , on ne fait pourquoi ;
Les mains laiflent tomber l'ouvrage,.
On s'oublie , on n'eft plus à foi.
L'efprit vous retrace une image ,
Des larmes s'échappent des yeux:
L'afpect d'un berger du village
Caufe un trouble délicieux.
Amarante auffi- tôt s'écrie :
Oh ! ce mal ne m'eſt pas nouveau ;
Il règne en mon ame attendrie ,
Je le reconnois au tableau .
A cet aveu que fit la belle,
Tircis croyoit les voeux remplis ;
Mais elle ajouta , la cruelle !
Je lens tout cela pour Daphnis..
L'autre penfa mourir de honte.
Il eft force gens comme lui ,
JUIN. 1774.
$7
Qui n'agiflent que pour leur compte
Et qui font le marché d'autrui .
Par Mile Coffon de la Creffonnière.
A M. le Comte de T.
QUAND UAND Vous chantiez votre Thémire ,
Tout ici refpiroit l'amour.
Lui-même il montoit votre lyre ;
Il fut embellir ce féjour.
Près de vous je voyois les Grâces
Sourire à vos divins accords.
Tous les plaifirs fuivoient leurs traces
Ils enchantoient ces triftes bords.
Ne verrons nous jamais renaître
Ces beaux jours , ces momens fi doux ?
Non : Phébus vous a pris pour maîtres
Il fe plaît trop auprès de vous.
Des Mufes la troupe ravie
Ecoute vos tendres chansons ,
Et ne vous offre pour leçons ,
Que les fruits de votre génie.
121
Rarement ces Divinités
Viennent éclairer ma patrie ;
Et le Parnaffe & l'Idalie
Sont aux lieux que vous habitez.
Cy
$8
MERCURE
DE
FRANCE
.
Que ne puis- je pour vous , Mécène ,
Quitter aujourd'hui ces défertsin
Où les vents , échappés des mers
Portent la fièvre & la migraine !
A peine y voyons- nous des fleurs
Après de longs & noirs orages.
Enfin fur nos climats fauvages
Le Ciel répand quelques faveurs.
D'Albion les Nymphes charmantes
Y brillent fans rouge & fans fard ;
Leurs grâces , naïves , touchantes ,
Ne doivent prefque rien à l'art.
Mais bientôt ce tableau s'efface ;
L'Aquilon chaffe les Zéphirs ,
Et l'hiver triftement remplace
Jaani , l'Amour & les Plaifis.
"
3
J'ai tout perdu dans ces alyles
Avec les anteurs de mesjours ,
Er de mes regrets inutiles ,
Hélas ! rien n'arrêtoit le cours.
Mais je cède au charme invincible
De votre fouvenir flatteur ,
Et mon ame toujours fenfible
Vous doit un inftant de bonheur.
JUIN. 1774.
$2
A Miss JANNI , Ch.
L'AURORE qui vient de naître ,
Dont le tendre éclat nous luit ,
Le printems qu'on voit paroître ,
La fleur qui s'épanouit ,
Du zéphir la pure haleine ,
Et le gazon rajeuni ,
Dont l'émail couvre la plaine ,
C'eft l'image de Jannî .
Du ciel l'azur fans nuage
Brille toujours dans les yeux.
D'Hébé c'eft le fin corfage ,
De Vénus les blonds cheveux ,
Des Grâces le doux (ourire ,
Le maintien , le ſein auſſi…… .
Heureux qui pourroit tout dire !
Jugez du tout par ceci.
Janni , pardonne à ma flamme
Un effor trop indifcret :
Pour mieux faire ton portrait ,
Il faudroit peindre ton ame ,
Comme toi, belle fans fard :
Mais , ôjeune objet que j'aime ,
Janni , cet effort fuprême
Eft au deflus de mon art.
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
VERS à Mde la Comteffe de R... , au
nom de plufieurs malheureux qui ont
tout perdu dans un incendie à Plombières
le mois de Juillet dernier
qu'elle a fecourus de la façon la plus
noble & la plus généreuse.
Le plús terrible des fléaux
E
Nous a laiflé notre exiſtence ,
Pour admirer les exemples nouveaux
De ta douceur & de ta bienfaifance .
Tu fais donc plaindre le malheur !
Le notre eſt- il aflez funeſte ?
Nous perdons tout , mais ta pitié nous refte ;
Nôtre reflource eft dans ton coeur
Femme fublime , ame céleste !
>
&
Qui joins tant de vertus aux attaits les plus doux ,
Entends le cri de la Reconnoiflance ,
Elevé par la voix de la trifte Indigence ;
Hélas ! nous n'avons rien à nous ;
Mais nous venons t'offrir la fenfible éloquence
De l'infortune en pleurs qui tombe à tes genoux.
Par M. le Clerc de la Motte , Cap Chev.
de St Louis au rég. d'Orléans , inf.
JUI N. 1774*
61
L'EXPLICATION du mot de la première
énigme du Mercure du mois de Mai
1774 , eft le Nid d'Oifeau ; celui de la
feconde eft la Poftérité ; celui de la troifième
eft Enigme celui de la quatrième
eft Poiffon d'Avril ; celui de la cinquiè
me eft Sommeil. Le mot du premier logogryphe
eft Cire , où l'on trouve faint
Cir & ire ; celui du fecond eft Janvier
où fe trouvent an , navire , Jean , Ane ,
rive , vin , ivre, rave , vie , rien ; celui du
troisième eft Citrouille , où l'on trouve
or , Luc , Cul , oui , cri , lit , Clio , ail
cire, ouie , rous , loi , loutre , licou , rue,
rouille.
ENIGM E.
Au tréfor de la République ,
Lorſque les fonds ſont amaflés
Tous les fujets font empreffés
A me verfer dans la caiffe publique ;-
Cet impôt d'ailleurs eft très - doux ,
Et pris , en plus grande partie ,
Sur le travail & l'induftrie ;
Les rangs égaux , point de jaloux :
62 MERCURE DE FRANCE.
Pour vous , Meffieurs de la Finance ,
Il ne feroit pas d'importance ;
Mais , puifqu'il faut le déclarer ,
Ce peuple peut vous éclairer.
Par le même.
EST - CE
AUTRE.
CE en blanc , lecteur , eft - ce en noir
Que tu defires me connoître ?
D'accord ; mais avant de paroître
Je veux me défigner , ainfi que tu vas voir :
En blanc l'on me recherche , en noir on me redoute.
En noir je peux fouvent mettre tout en déroute.
En blanc je fuis un agrément.
En noir je peux caufer plus d'un enterrement ;
Et pour t'apprendre , enfin , quelle eſt ma deſtinée,
Je m'envole en pouflière ou m'en vais en fumée.
Par le même.
AUTRE.
CELLE dont je porte le nom
Contribue à mon existence.
A m'entendre on diroit que j'ai toujours saifon.
JUIN.
63 1774.
C'eft le but de mon père ; il voudroit qu'on le
penfe.
Je mafque quelquefois les défauts des fripons ;
Mais, fans bouche ni voix ,je défends l'innocence.
Utile en tout état , peu fe paflent de moi ;
Dans le commerce , les affaires ,
Marchands , procureurs & notaires ,
Je fuis reçu par-tout. Je perce jufqu'au Roi .
Sous la main des Savans j'éclaircis la matière.
Je l'embrouille fouvent avec l'homme de loi .
Mon tout , plus d'une fois , a fait pâlir d'effroi
Combien de voyageurs j'ai fait mettre en colère!
Il eft certaines gens chez qui je fuis fuſpect ,
Sortes de cuifiniers qui font mauvaiſe chère ;
Maisgardons - nous ici de manquer de refpect
U eft plus fage de le taire.
Par M. Hubert.
A UTR E.
Vous allez me croire impotent.
Je ne quitte pas d'un inftant
La plus étroite des ruelles ,
Etje fuis nuit & jour gardé par deux fem
Vous allez me croire infole-
Je meſure les Rois & je
Vous allez me cro
64
MERCURE DE FRANCE.
Je marche fièrement entre vingt fentinelles ,
Et fous l'étendard mufulman .
Vous allez me croire marchand.
Chaque jour , à mon gré , j'ouvre & ferme bouti
que ;
Enfin tantôt fripon & tantôt impofant ,
On me croiroit un matois à rubrique.
Quel changement ! je perds tout ce clinquant.
On me met dans la main fur le ton de l'emblême ,
Et celui qui me rend ce fervice fuprême,
Bar état eft un fou chez l'homme inconféquent
Par M. Papelart.
LOGOGRY PH E.
Sozr qu'en folidité je le diſpute au fer ,
Soit qu'un tiflu léger , quoique plus élastique ,
Forme de mon enfemble un contour fymmétrique,
Je n'en offre pas moins matière à deviner.
Mon nom eft très - connu : cinq lettres le compo-

fent ;
Mais je ne l'ai pas feul , que mes lecteurs en
glofent :
un objet comme moi dénommé ; '
CELLE dont je , je ne fuis plus lé même ,
Contribue à mon e & mon tout eſt changé;
▲ m'entendre on diroit quûte un plaifir extrême.
JUIN. 65 1774:
Le fexe féminin veut bien me rechercher.
Heureux d'être l'objet de cette préférence ,
J'en connois tout le prix , & fais la mériter ;
Mais fouvent mes efforts trompent fon efpérance.
Semblable à l'ouvrier qui forma ma texture,
Le fexe croit par moi réformer la Nature :
Se trompe- t-il ? Peut- être. Eh ! qu'importe , après
tout à
Je fais ce que je puis ; le Ciel eft pour le tout.
D'une fille en effet , aux portes de l'enfance ,
Je fuis , à point nommé , le développement ;
J'en dirige l'action , j'en guide l'influence ,
Je lui fournis enfin des appas en naiſſant.
Je ne me borne pas à l'âge d'innocence ;
Mon pouvoir va plus loin : chez les divinités
Oùl'or de nos Midas fair réguer l'opulence ,
Mes fervices jamais ne furent oubliés .
Je les pare fouvent de frivoles appas ;
Mais là , c'eft trop jafer pour une bagatelle :
Tendron qui lit ceci déjà le fert de moi..
S'il eft quelque Beauté dans la gente femelle ,
Rarement elle oublie à me porter fur foi .
Par M. Tan. **
66 MERCURE DE FRANCE.
EPITRE
LOGOGRYPHIQUE ,
à Mile la C *** ,fous le nom d'EGLÉ .
Vous m'ordonnez , Eglé , de faire un logogryphe
;
Un logogryphe à moi ! le tour eft trop fanglant :
Vous avez donc juré ma mort ou mon tourment ?
J'aimerois cent fois mieux que Lucifer megriffe ,
Ou me griffât ; parlons grammaticalement.
Si demandiez quelque tendre élégie ,
Quelque chanfon ou quelque madrigal ,
Alors... vous vous fâchez ! allons ,
mal ,
Il faut contenter votre envie.
taut bien
Cependant , jeune Eglé , dans l'art de deviner
Vous faites voir tant de juſteſſe
Que je ne fais qu'imaginer
Pour exercer tant foit peu
votre adreffe.
Si je vous dépeignois amitié , fentiment ,
Vertu , candeur , reconnoiffance ,
Sagefle & cætera ; vous diriez promptement
La belle fineffe vraiment !
Je fais le mot : malgré mon éloquence ,
Dans votre coeur affurément
que
Vous le trouveriez , & .... Quant à moi plus je
peníe...
JUIN. 1774. 67
Attendez... certain nom ……. Le connoiflez - vous
bien ?
Je ne crois pas: oh ! tant mieux ; j'ai moyen
D'exercer votre favoir- faire.
Or écoutez , n'omettez rien
Et fuivez- moi : j'entre en matière,
Je fuis... Comment , Eglé , vous tracer mon por-
Ce n'eft
trait ?
pas
chole aifée au moins ; car un feul
trait
Pourroit bien me faire connoître ,
Et fi vous aviez peur... Je veux être difcret ,
Vous me devineriez peut- être ,
Et je veux m'en garder. Suivons notre chemin.
Je fuis natif du rivage Afriquain.
Très- mal bâti de ma nature ,
Je fais horreur même en peinture ,
Jugez au naturel. Enfin ,
Pour abréger la procédure ,
Onze lettres en tout compofent ma ftructure.
C'eft beaucoup , dites-vous ; vingt mots à combiner
Ne font pas entre nous une petite affaire.
Si vous venez à deviner ,
De vos fuccès , auffi , comme vous ferez fière !
Allons ferme; dans la carrière
Tâchons de nous acheminer,
Mon tout décompofé montre avec avantage
Une nourriture en ufage
68 MERCURE DE FRANCE .
Chez tous les Peuples du Levant.
Le contraire de tout ; ce que fait fort fouvent
Un coupable qui cherche à paroître innocent ;
De Jupiter une maîtreffe ;
L'oppofé du mot oui ; le contrafte du blanc ;
Celle dont l'oeil malin , & le minois charmant
Sut d'Ovide amoureux captiver la tendreſſe ;
Deux notes de musique , & ce que fait celui
Qui de pleurer n'a nulle envie ;
Des mouches un préfent fort utile aujourd'hui ;
Du corps humain la plus dure partie ;
t
Le mot qu'on difoit autrefois
Quand on vouloit défigner la colère ;
La production de la voix ,
Et ce qu'en la farine on ne recherche guère.
Enfuite un coquin d'efpion
Qui trompa les Troyens , dit - on,
Et leur perfuada d'abattre leur muraille
Pour y faire entrer , fans façon ,
Un grand cheval de bois , non pas rempli de
paille ,
Mais de gens préparés à brûler Ilion.
Ce n'eft point tout , Eglé : je fuis impitoyable ,
Et, puifque je vous tiens , j'irai jufques au bout ;
Jufques au bout ! ce n'eft point une fable ;
Je n'en rabattrai rien du tout.
Vous trouverez encor ce que porta la terre
Lorfqu'Adam , notre premier père &
Du jardin d'Eden fut chaſſé ,
JUI N. 1774. 69
Et que , par un ordre févère ,
De fon péché jufte falaire ,
Au travail ilfervit forcé
Le nom d'un ancien Patriarche
Qui , pour le préferver des eaux ,
Par l'ordre de Dieu , bâtit l'arche ,
Qù , s'enfermant avec les animaux ,
Il brava la fureur des flots ,
Pendant que le déluge inondant la campagne ,
Engloutit fous les eaux la plus haute montagne ,'
Et perdit tout le genre humain ;
Un autre fon
contemporains
Deux feuves , l'un en France & l'autre en Allemagne
;
Le nom d'un Saint & trois oiſeaux';
Une rivière dont les eaux
Au-deffous de Conflans le jettent dans la Seine.
La plus belle des fleurs , qui ne vit qu'un inftant ;
Certain jour dont par fois trop tard on fe repent,
La chanceétant fort incertaine,
Vous yverrez encor les armes des taureaux ,
Et de certains .
; ce qu'on n'a qu'avec peine,
Et qui cependant eft la fource de tous maux .
Pourſuivons ; mais je perds haleine ,
Et de plus je pourrois devenir ennuyeux ;
Adieu , charmante Eglé ; devine fi tu peux.
Par M. E. F. D.
70 MERCURE DE FRANCE.
AIR de M. GLUCK , dans Iphigenie.
CRU EL- LE , non, ja- mais
votre infenfi- ble coeur Ne fut touché

de mon a- mour ex-trê- me. Si vous
m'ai- miez au-tant que je vous ai- me ,
Vous ne douteriez pas de ma fidelle
ar- deur , Vous ne 'dou-te- riez
pas de ma fi- del-le ar- deur.
Vous pouvez
afili- ger. un coeur
JUI N. 1774 71

qui vous ado- re , Par des foupçons inju-
ri- eux ,
Et lui faire un tourment
af freux Du feu conftant qui le
dé- VOre
,
Et lui
faire un tourment af- freux Du feu
conftant qui le dé- vo- re.
Cru- el- le , Cru- el- le , non ,
ja- mais votre infen- fi-ble coeur
Ne fut tou- ché de mon a- mour ex72
MERCURE DE FRANCE.
trê me. Si vous m'ai- miez autant
que je vous ai- me , Vous ne
*
dou-teriez pas de ma fidelle ar-deur ,
Vous ne doute- riez pas de ma fibele
delle ar- deur. Cru- elle , non ,
ja- mais votre coeur ne fut touché.
NOUVELLES
JUI N. 1774. 73
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Contes traduits de l'Anglois. Deux parties
in- 12 . A Londres ; & fe trouve à Paris
, chez la Veuve Duchefne , rue St
Jacques; Merigot le jeune , quai des Auguftins
; Efprit, au palais royal .
La plus grande partie de ce recueil eft
tirée d'un ouvrage périodique anglois intitulé
l'Aventurier , The Adventurer. Le
traducteur s'eft permis quelquefois d'augmenter
, de retrancher & de modifier divers
endroits de ces contes , parce que fon
but a moins été de nous en donner une
traduction littérale que de faire naître &
de nourrir dans l'ame du lecteur cette douce
fenfibilité d'où découlent toutes les
vertus fociales , la générofité , la clémence
, l'humanité &c. ; qualité par conféquent
fi propre à contribuer au bonheur
de la fociété & même à notre bonheur particulier.
« Voulez- vous, dit un interlocu
» teur de ces contes à un lord qui foupi-
» roit en vain après le bonheur , que tou-
» te la Nature , depuis long- temps mor-
» ne & éteintepour vous , change de face
D
74
MERCURE DE FRANCE.
33
à vos yeux ; qu'au lieu de la langueur
,, & de la mélancolie dont vous vous plaignez
, elle mette dans votre ame une
joie conftante ; en un mot , que tout
confpire à vous rendre heureux ? Ne
fongez qu'au bonheur des autres. Ceux
» qui s'occupent trop de leur fanté , vi-
» vent miférablement. Il en eft de même
» de ceux qui s'occupent trop de leur bon-
"
"
"
heur : il eft le fruit de l'exercice de nos
» facultés morales , & fe détruit par les
foins exceffifs qu'on prend de lui ; com
» me la fanté eft généralement le fruit de
» l'exercice des facultés du corps , & s'af-
» foiblit par les précautions fuperftitieufes
"
& les remèdes indifcrets qu'on prend
» pour la conferver . Ne vivre , ne ref-
» pirer que pour l'avantage de l'humanité
; n'avoir que des affections agréables
» à tout le monde ; produire , dans ceux
» qui font à portée de nos bienfaits , des
» fentimens de joie , d'amour , d'eſtime
» & de reconnoiffance ; n'écouter , n'é-
» prouver que des mouvemens de juſtice ,
d'amitié , de bienveillance , de compaffion
, de générofité ; c'eft , Milord ,
» la vie heureufe par excellence , la feu-
» le qui foit digne d'envie , & qui pût
faire fouhaiter raifonnablement la con-
»
.
JUI N. 1774. 75
» dition des Princes & des Rois , s'ils
» favoient en profiter. »
Les différentes fituations que nous offrent
les contes de ce recueil, attachent par
certains détails dictés avec fimplicité &
qui rendent en quelque forte l'objet préfent.
On lira fur tout avec intérêt l'hiftoire
trouvée dans les papiers d'une jeune étrangère
morte à Amiens.
Traité fur la meilleure manière de cultiver
la Navette & le Colfat , & d'en extraire
une huile dépouillée de fon mauvais
goût & de fon odeur défagréable ; par
l'auteur du Journal d'obfervations fur
la phyfique , fur l'hiftoire naturelle &
fur les arts & métiers . Vol. in - 8°. prix
2 livres 8 f. br. A Paris , chez Ruault
libraire , rue de la Harpe.
M. l'Abbé Rozier a foumis au jugement
de l'académie royale des fciences fes
recherches& fes obfervations fur la culture
de l'efpèce de chou nommé Colfat; fur celle
de la Navette , & fur les moyens d'extraire
de leurs femences une huile douce
, dépouillée de tout mauvais goût & de
toute odeur défagréable . Les commiffaires
nommés par l'académie pour faire l'exa-
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
men de ces recherches & obfervations , ont
reconnu que les deux mémoires qui les
raffembloient formoient un traité complet
fur la culture du Colfat & de la Navette ;
que la méthode enfeignée par l'auteur
pour extraire de leurs femences une huile
douce & agréable , étoit puiſée dans les
meilleurs principes de physique & de chimie
; & qu'il étoit d'autant plus probable
qu'elle réuffiroit en grand , & entre
les mains des cultivateurs , qu'elle étoit
déjà pratiquée dans nos provinces méri
dionales pour la préparation des olives
de table .
Ces deux mémoires font précédés , dans
l'ouvrage que nous venons d'annoncer , d'un
avant- propos que l'auteur a foumis également
au jugement de l'académie . Comme
cet avant- propos difcute un objet qui
peut intéreffer le commerce national & la
fanté des citoyens , nous nous ferons un
devoir de rapporter fidèlement l'extrait
même qu'en ont fait les commiffaires de
l'académie. « M. l'Abbé Rozier prétend
"qu'une partie des huiles qui fe vendent à
Paris comme huile d'olives ,font coupées
»& altérées par un mélange plus ou moins
"confidérable d'huile de Pavot , vulgai-
Prement appelée huile d'aillet ; les expéJUIN.
1774. 77
3
riences fur lesquelles il établit cette affer-
»tion nous ont paru , ajoutent les com-
»miffaires , affez décifives pour qu'il fûr
»difficile de la révoquer en doute. Les
»caufes des manoeuvres qui fe font intro-
»duites à cet égard dans le commerce
>>font, fuivant M. l'Abbé Rozier ; 1º . la
"qualité mème de l'huile d'illet qui n'a
"prefque aucun goûr , qui fe rappro-
>>che en cela beaucoup de l'huile d'Olive ,
»& qui peut être télée avec elle fans l'altérer
fenfiblement ; 2 ° . da bas prix auquel
wil eft poffible de fe la procurer . 3 °. de la
"proximité des provinces où elle fe fabri-
»que. 4° . enfin de la loi qui prohibe l'uſa-
"ge de l'huile d'illet pour entrer dans les
»alimens ; prohibition qui empêche les
marchands de la vendre fous fon vérita-
»ble nom . Cette dernière confidération
"conduit M. l'Abbé Rozier à quelques
»réflexions fur la loi même qui a pronon-
»cé la prohibition : il obferve d'abord que
> cette loi eft demeurée fans effet , puifque
malgré les peines qu'elle a prononcées ,
»le pavot ne s'en cultive pas moins li-
»brement dans le royaume , & que l'huile
» qu'on tire de fes femences ne s'en
»confomme pas moins dans la capitale
; il va plus loin , & il avance de
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
3
>>plus que cette loi eſt ſans objet , parce
»que l'huile de Pavot ou d'Eillet , loin
»d'être narcotique , comme elle l'annon-
»ce dans le préambule , ne contient au *
»contraire rien de nuifible à la fanté . Il
"invoque à cet égard deux décrets de la
"Faculté de médecine de Paris , l'un du
»vingt fix Juin 1717 , l'autre du vingt-
»neuf Janvier dernier , qui décident for-
»mellement la queftion en faveur de l'huile
de Pavotou d'illet. Ces deux pièces
»ont d'autant plus de poids dans la quef-
»tion , qu'elles fe trouvent conformes au
»fentiment unanime de tous les natura-
»liftes modernes ; qu'elles font juftifiées
" d'ailleurs par l'exemple de prefque tous
»les Peuples du Nord , de ceux des Pays-
»Bas , de la Flandre , de l'Alface , du
»Baujolois , de la Lorraine & de la Fran-
"che -Comté. Dans tous ces pays & dans
beaucoup d'autres , l'huile de pavor eft
»une des plus en ufage , & on n'a jamais
>>reconnu qu'elle produisît de mauvais
"effets. I paroît prouvé , d'après ces dif-
»férentes autorités , que la loi qui prohibe
l'huile d'oeillet porte fur une fuppofition
»qui n'eft pas exacte , & nous fommes à
»cet égard , continuent les Commiffai-
»res , entièrement de l'avis de M. l'Abbé
el
t
JUIN. 1774. 79
»Rozier. Nous fommes bien éloignés de
» prétendre critiquer par- là une loi fage ;
»fans doute dans le temps où elle a été ren-
»due , on n'avoit pas vraisemblablement
»alors des connoiffances auffi précifes de
» la nature & des effets de l'huile de pa-
"vot , & les Magiftrats ont penfé que
»dans une matière auffi importante , il
»falloit choifir le parti le plus fûr ; mais
"aujourd'hui qu'il eft prouvé que l'huile
»de femence de pavot ne contient rien
»de nuiſible à la fanté , qu'elle peut rem-
>>placer l'huile d'olive à bien des égards ,
»>& qu'elle la remplace en effet dans le
>>commerce fans qu'il exifte aucun moyen
de s'y oppofer , la loi prohibitive , loin
d'avoir l'objet d'utilité qu'elle a eu en
"vue , entraîne au contraire différens inconvéniens
qui doivent engager à la ré-
»former. Ces inconvéniens font . 1 °. de
»donner lieu à des mélanges contraires à
"la bonne foi & à la confiance néceffaires
» dans le commerce , & qui cefferoient de
»l'être s'ils étoient avoués. 2°. De ralen-
»tir une culture intéreffante pour plufieurs
»provinces du royaume. 3° . De laiffer
»paffer à l'Etranger des fommes confidé-
»rables dont il feroit poffible de confer-
»ver la plus grande partie en France. 4° .
Div
དང ། ཟླ མ
80 MERCURE DE FRANCE .
»d'occafionner un renchériffement né-
»ceffaire dans l'huile d'olive par le défaut
» d'une autre huile qui puiffe entrer en
concurrence avec elle. »
Les Commiffaires terminent leur extrait
par donner de juftes louanges à cet
avant - propos qui leur a paru intéreffant
relativement à l'objet d'utilité publique
que l'auteur a en vue , & la faine phypar
fique qui l'a guidé dans fes recherches .
Dictionnaire de Titres originaux , pour
les fiefs , le domaine du Roi , l'hiftoire
, la généalogie , & généralement tous
les objets qui concernent le gouvernement
de l'Etar ; ou inventaire général
du cabinet du Chevalier Blondeau de
Charnage , penfionnaire du Roi , alſocié
étranger de l'Académie royale d'Angers
, ci - devant lieutenant d'infanterie
, demeurant à Paris , vieille rue du
Temple , près l'hôtel de Soubife ;tome
Ve. in-12 . de 129 pages . A paris , chez
l'auteur & chez la V. Vatel , libraire ,
rue Plâtrière , vis - à - vis de la grande
poſte.
L'auteur continue dans ce cinquième
volume , ainfi que dans les précédens , de
donner l'énoncé des titres originaux qui
JUIN. 1774.
fe trouvent dans fon cabinet. Ces titres
conftatent plufieurs faits relatifs à diffézentes
généalogies , au domaine du Roi ,
à des droits féodaux , & même à l'hiftoire.
L'auteur cite entre autres « une copie
» en forme probante de l'inftruction , con-
» tenant vingt & un chefs , donnée à
» Montauban le 12 Juillet 1578 , par le
Roi de Navarre , depuis Henri IV da
» nom , Roi de France , furnommé le
» Grand , à fon Envoyé vers le Roi Henti
» III du nom , avec les réponfes de ce
» Monarque , datées à Paris du 24 Juil-
" let de ladite année . » M. B. ajoute que
cette inftruction contient des faits hiftoriques
très intéreffans. Mais comme fon
objet eft de donner une fimple notice des
titres & autres actes qu'il a raſſemblés ,
ne cite aucun de ces faits hiftoriques .
ill
Les quatre premiers volumes de ce
dictionnaire ont été imprimés par foufcription
& fe trouvent à l'adreffe ci deffus.
Fables par M. Dorat, in 8° . Prix 24 liv.
broché en carton , & 36 liv . fur papier
d'Hollande , dont il y a un très - petic
nombre. A Paris , chez Monory , libraire
, rue de la Comédie Françoife.
Dv
8.2 MERCURE DE FRANCE.
Le mérite de ces Fables eft connu &
confacré par l'eftime publique . La raifon
y paroît toujours embellie par les graces,
& l'on peut dire que M. Dorat a obfervé
lui- même , avec beaucoup d'art & de fuc
cès , la leçon qu'il donne dans fon apologue
, la Fable & la Vérité.
La Vérité dit un jour à la Fable :
De quel front foutiens- tu que nos droits font
égaux ?
T'exiffe avant les Temps : toujours brillante &
ſtable ,
>
Tai vu les Elémens s'élancer du chaos..
Tout le détruit , change & fuccombe..
A cette loi l'Univers eft foumis ;
Je la brave ; un empire tombe ;.
Moi , je m'affieds fur les débris.
Ja connois ton pouvoir, je fais ton . origine ,
Lui répond la Fable en riant :.
Elle eft très- noble affurément.
Sur les âges, elle domine :
Je ne fuis que ton ombre , & le dis franchement ;;
Mais je fuis une ombre badine.
Ton miroir, par exemple, eft.un meuble effrayant
La Foiblefle le craint , l'Amour- propre le brife..
Moi , je corrige en égayant ;
Tu montres la leçon , & moi je la déguiſe..
Le Temps ne fut pas trop fenfé
JUIN.
1774 83 .
De t'avoir ainfi dépouillée .
Quand l'homme eft corrompu tu dois être voilée;
Ma très augufte four , l'âge d'or eft paflé .
Ne va point prêcher ainfi nue ;
Si tu prétends groffir ta Cour ,
Vénus même , Vénus plaît mieux un peu vêtue.
La nudité ne fied bien qu'à l'Amour.
Tu menaces , je ris fans cele .'
Pour inftruire l'Orgueil il faut le careffer.
Quandje guéris les coeurs que tu viens de blefler ,'
L'Homme , ce vicil enfant , me prend pour la Sa
gefle.
Tiens , faifons la paix en ce jour ,
Uniflons -nous pour venger ton injure 3
Je ferai ta Dame- d'Atour
Etj'aurai foin de ta parure.
Cette édition , ornée d'eftampes , eft
un des plus grands ouvrages qui fe foient
faits en ce genre. M. Marillier , jeune artifte
, qui en a fait tous les deffins , & qui
a en la direction de la gravure , a donné
tous fes foins pour perfectionner cette
collection . La petiteffe des cadres où il
a été obligé de fe renfermer , a dû mettre
des entraves à fon génie ; mais il a réparé
cette contrainte par la prodigieufe va
riété qu'il a mife dans les différens fujets
qu'il a traités. Les culs de lampes , qui
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
* fembleroient n'être que des ornemens
ftériles , renferment la moralité de la fable
ou quelque chofe d'analogue . Les
idées qu'il a employées , & qui lui appartiennent
, font la plupart agréables ou ingénieufes
, & l'on doit lui favoir gré d'avoir
tiré tous fes ornemens du fond de fes
fujets .
Comme l'on a employé plufieurs graveurs
pour l'exécution de cet ouvrage , il
paroît qu'ils fe font piqués d'emulation ,
& peut être que jamais leur zèle ne s'eft
moins démenti . L'on diftingue fur tout
le burin brillant & précieux de MM . de
Ghenth , le Gouaz & Ponce , & la touche
vigoureufe & fpirituelle de MM . Née &
Mefquelier.
M. Dorat a adreffé cette épître à M.
Marillier , auteur des deffins de ces fables.
Vivent d'habiles interprètes !
Je m'affligeois ; tu viens me confoler.
Mes bêtes me ſembloient muettes ,
Etton crayon les fait parler.
Quels ingénieur artifices!
Que de traits délicats fous tes doigts font éclos
Emule des Cochins , rival des Gravelots ,
Je t'ai fourni quelques efquifles ;
Tu les transformes en tableaux,
JUIN. 1774. F
C
Grâces à toi , mes moutons m'attendrißent ,
Je prends en haine mes hiboux ;
Mcs finges , mes renards , mes rats me diverti
fent ,
Et j'ai prefque peur de mes loups.
Grand merci de cette impofture ;
L'ouvrage te doit tout fon fard.
Mes animaux n'étoient qu'enfans de l'Art ,
Et tu les rends à la Nature.
Cueille la palme des Talens
Parmi les noms fameux que l'Avenir te cite.
La Fontaine eft mort pour long- temps ;
Mais Oudri dans toi reflufcite..
Abrégé élémentaire de la Géographie univerfelle
de la France , dans lequel on
trouve tout ce que le royaume a de plus
curieux dans la minéralogie , métallurgie
, arts , manufactures , commerce
hiftoire naturelle , eaux minérales
production du terroir , antiquités , & c .
Par M. Maffon de Mervilliers en Lorraine
; fe vend chez Moutard, quai des
Auguftins , près du Pont St - Michel..
La plupart des géographies qui ont précédé
celle - ci n'enfeignoient fouvent au
lecteur que la pofition des villes & la diftribution
des provinces ; encore quelque
fois n'étoient- elles point exactes : ce qui
86 MERCURE DE FRANCE..
eft un défaut énorme ; car moins on contracte
d'engagemens avec le Public , plus
on doit être exact à les remplir. M. Maf-
"fon voit la géographie plus en grand. Chez
lui , elle a des rapports avec l'hiftoire ancienne
& moderne , les moeurs des Peuples
, le commerce , les beaux - arts , l'hiftoire
naturelle. Il traite la géographie en
philofophe . Il ne veut pas qu'un enfant
qui a lu l'article Rouen dans fon livre
fache feulement que Rouen eft une grande
ville bâtie fur la Seine , & capitale de
la Normandie ; il l'inftruit de la manière
dont les anciens Normands ont acquis
cette Province , de leurs moeurs.comparées
avec celles des Normands d'aujourd'hui
, du coinmerce qu'ils faifaient , & du
commerce qu'ils font ; des grands hommes
que cette Province a produits , des
curiofités naturelles , & c , & c. Par là cet
enfant n'aura pas feulement des mots dans
la tête; il aura auffi des chofes : de forte qu'en
développant davantage le plan de M.
Maflon , la géographie deviendroit une
efpèce d'Encyclopédie , à laquelle fe rapporteroient
toutes les connoiflances humaines.
L'auteur , dans les deux volumes,
fe borne à la France. Il fuffit de jeter les
yeux fur la divifion des matières qui eft

JUIN. 3774. 87
à la tête du premier volume , pour voir
combien de chofes il a embraffées . Et fi
fon titre promet beaucoup , du moins il
n'eft pas comme les charlatans qui promettent
, fans tenir.

"
Il ne faut pas s'attendre à trouver dans
fon livre un fiyle nombreux & brillant. Il
fe contente d'être fimple & correct . Les
matières qu'il traite n'en exigent pas davantage
, & peut être ne le fupporteroient
pas . M. Maffon va donner au Public une
géographie de l'Italie , ce pays fameux ,
le feul de l'Univers , qui ait eu le bonheur
de voir les arts naître deux fois dans fon
fein. Mais il a cru devoir commencer
par la France , parce qu'il eft jufte qu'un
enfant connoiffe fa patrie avant les pays
étrangers . Si fon fecond ouvrage eft auffi
bien diftribué que le premier , nous ofons
lui promettre un fuccès d'autant plus affuré
qu'il l'aura acquis par des titres folides.
Alphabet ingénieux , hiftorique & amufant,
pour les enfans ; avec figures. Seconde
édition , revue , corrigée & augmentée.
Vol . in 8 ° . petit format de 150
pages. A Paris, chez Langlois , libraire
, rue du petit-Pont , près la rue de
St Severin.
$8 MERCURE DE FRANCE .
Cet alphabet contient plufieurs images
ou figures qui fixent l'attention de l'enfant
& l'aident à retenir plus facilement l'inftruction
qui lui eft préfentée en caractères
d'imprimerie . L'auteur a de plus eu l'attention
de varier ces caractères afin de repréfenter
la même lettre telle qu'elle s'offre
dans les difcours imprimés ou manufcrits.
Cet alphabet mérite donc d'être
préféré à ceux que l'on met ordinairement
entre les mains des enfans . La première
édition a été bien accueillie ; & la
nouvelle qui eft corrigée & augmentée ,
ne peut manquer de recevoir le même açcueil.
Variétés littéraires & galantes en profe &
en vers , par M. de Baftide ; vol . in- 8 ° .
de 126 pages . A Paris , chez Monory
libraire , rue de la Comédie Françoiſe.
Ce recueil eft d'un homme de lettres
qui a autant d'efprit que de facilité.
La première pièce de ce recueil eft une
épître à Mde la Comteffe de B *** connue
par des écrits charmans qui n'ont que
le défaut d'être en trop petit nombre .
Je vous écris fans vous connoître,
Je vous luppole des attraits ,
JUIN. 89
1774.
Des yeux charinans , un teint bien frais ;
Je vous crois tout ce qu'on peut êtze .
Oui , votre épître à ce Sultan
Qui trancha les jours de Zaïre
Pour avoir cru trop ailément`
Les erreurs d'un jaloux délire ,
Eft le plus tendre monument
Des fureurs que l'Amour infpire.
Nos moeurs , notre frivolité
Enervent en nous la tendrefle ;
Nous avons beaucoup de foiblefle
Et peu de fenfibilité ;
Nos coeurs font fans activité ,
Nos efprits fans délicateffe ,
Nous fommes épris fans ivrefle ,
Nous foupçonnous par vanité ,
Nous nous vengeons avec baileffe.
Voilà ce peuple fi vanté
Par fon ton , par fa politefle ,
Par fon air de vivacité ;
Il eft fenfible à la Beauté ,
Mais il aime peu fa maîtrefle .
La pièce qui fuit eft une lettre à Mde
de L** , où l'on raconte une aventure piquante
, qu'on dit être vraie , & qui prouve
que pour enchaîner un homme honnête
, il ne faut pas toujours lui prodi୨୦
MERCURE
DE FRANCE
.
guer les biens qu'il a eu tant de peine à
conquérir.
Le reste du recueil offre d'autres lettres
mêlées de profe & de vers , une entr'autres
à M. Dorat. L'auteur paroît rempli
de fentiment pour cet écrivain ingénieux .
On lira avec plaifir un dialogue entre
une Marquife & un Chevalier.
Viennent enfuite des vers fur les agrémens
de la campagne. C'eft une fuite de
tableaux fur les différentes fenfations que
l'auteur a éprouvées dans les champs.
Les boudoirs richement ornés
Où l'on parle d'amour en bâillant de trifteffe ;
Ces lieux trop fouvent deftinés
Aux abus du plaifir , & non à la tendreſſe ,
Sont prudemment abandonnés
Pour des réduits d'une autre eſpèce ,
Et pour des goûts mieux raifonnés.
Des cabinets formés par la Nature
Reçoivent les amans , & couvrent leurs plaifirs
D'un fimple rideau de verdure .
Le chant du roffignol anime leurs defirs .
Un banc de gazon eft le trône
Où la bergère , auprès de fon vainqueur ,
Modeftement affife , & livrée à l'ardeur
Qu'elle rellent & qu'elle donne
Reçoit , au lieu d'une couronne ,
Tous les bailers qu'a mérités fon coeur , &c .
JUIN. 91 1774.
Cette pièce eft précédée d'une lettre en
profe & en vers à Mde de L ** , où règnent
l'efprit & la gaieté.
Sans méchanceté , fans envie ,
Vous morigenez la Beauté ;
Les traits de la malignité ,
Dirigés par votre génie ,
Surpaffent en utilité
La baguette de la magie.
Vous corrigez la vanité ,
Et vous éclairez la Folie.
L'effai qui vient enfuite fur le fièclé 16º
eſt un ſommaire très- bien fait de plufieurs
volumes. L'auteur a donné dans cet effai
un exemple fingulier & qui pourroit avoir
d'heureux imitateurs ; il l'a écrit en profe
& en vers .
On paffe de ce morceau à de jolis vers
adreffés à Mde la Comteſſe de Beauh ***
fur fon écrit adreffé à tous les Penfeurs.
Je viens de lire votre écrit
Plein de gaieté , de raifon & d'efprit. "
Il est bien propre à nous confondre ;
Et , fans nous flatter , je ne fais
Si l'on peut espérer jamais
De l'égaler ou d'y répondre , &c.
92 MERCURE DE FRANCE .
Les nouveaux Mémoires d'un Homme de
B *** . qualité ; par M. le M *** , de B **
Ludit in humanis divina potentia rebus.
OVID .
2 parties in - 12 . A Paris , chez la Ve.
Duchefne , rue St Jacques, & Dehanfy,
libraires , même rue .
Ces Mémoires font du même auteur
qui nous a déjà donné le Manège parifien,
la Femme dans les trois Etats , & autres
écrits d'un ſtyle enjoué , quelquefois naïf,
remarquable fur - tout par une tournure
d'efprit particulière à l'écrivain . L'auteur,
dans ce nouveau roman , ainfi que dans
les précédens , récrée fon lecteur par la
multitude de petits faits qu'il lui préfente ;
faits néanmoins qui rentrent dans la claffe
ordinaire des anecdotes de fociété où
l'auteur paroît puifer la variété qu'il répand
dans les épifodes de fes romans.
Tout ceci eft affaifonné de quelques idées
un peu fingulières ; de ce nombre font les
confeils que l'auteur fait donner par un
père à fa fille qu'il deftine à jouer un rôle
dans une Cour de l'Europe.
JULN. 1774. 93
Modèles d'Eloquence latine ; vol . in - 12 .
Prix , 1 liv, 16 fols broché , & 2 liv.
f. relié. A Paris , chez Brunet , imprimeur
, & Demonville , libraires , rue
St Severin , vis- à - vis celle de Zacharie.
>
Ces Modèles d'Eloquence latine font
extraits de difcours publics faits par des
profeffeurs d'éloquence qui ont vieilli :
dans l'étude de cette langue. Une traduction
françoiſe eft ici mife à côté du latin .
Ce recueil eft particulièrement deftiné
aux jeunes inftituteurs qui defirent d'avoir
fous leurs mains des fujets de thêmes
ou de verfions pour occuper utilement
leurs élèves .
Récréations phyfiques , économiques & chimiques
de M. Model , Confeiller de
la Cour , premier apothicaire de l'Impératrice
de Ruffie , Chef des Pharmacies
Ruffes , Membre de l'Académie
des Sciences de Pétersbourg , & de
prefque toutes les Sociétés favantes de
l'Europe ; ouvrage traduit de l'Allemand
avec des obfervations & des additions
; par M. Parmentier , apothicaire
major de l'hôtel royal des Invalides
, de l'Académie royales des føien94
MERCURE DE FRANCE.
ces , belles - lettres & arts de Rouen ,
&c , &c. 2 vol . in - 8 ° . Prix , 12 liv.
relié. A Paris , chez Monory , libraire
de S. A. S. Mgr le Prince de Condé ,
rue de la Comédie Françoife.
M. Model , célèbre apothicaire de Pétersbourg,
& connu depuis long- temps de
la plupart de nos chimiftes François d'une
manière très - avantageuſe par un traité latin
fur le fel de Perfe , eft parvenu , malgré
les occupations infinies que lui donne fa
charge à la Cour de Ruffie , à publier
différentes differtations fous le titre de
Récréations. Elles font en effet le fruit de
fes loisirs & fes délaffemens , & fe trouvent
être un travail réel . Les médecins , les
phyficiens , les naturalites , les chimistes
& les économistes trouveront , dans l'ouvrage
que nous annonçons , de quoi fatisfaire
leur curiofité . M. Parmentier n'a
rien oublié pour rendre fa traduction
utile. Il l'a enrichie d'obfervations & d'additions
plus étendues que l'ouvrage même,
& non moins intéreffantes. Le lecteur ne
fera peut-être pas fâché que nous lui mettions
ici fous les yeux les expériences que
ce Chimiste a faites fur l'Ergot , grain
difforme qui croît ordinairement fur le
JUIN. 1774
95
feigle , & que l'on a traité & pourſuivi
chez toutes les Nations de l'Europe , comme
un des plus cruels fléaux que l'humanité
ait à redouter.
« Je choifis pour mes expériences , dit
» M. Parmentier , des animaux granivo-
» res ; je tins dans des cages féparées
» un pigeon & une poule , je mêlai à leur
» manger ordinaire de l'ergot crud , c'eft-
» à- dire que pendant quatre jours j'ajou-
» tois à la vefce un huitième d'ergot con-
» caffé par petits morceaux de pareille
quantité à l'orge pour la poule : celle-
» ci montra d'abord de la répugnance ;
» vraisemblablement , comme le remarque
M. Model , la couleur noire l'ef-
» faroucha , ou peut- être la faveur diffé-
» rente , car le lendemain elle finit par
le manger comme le pigeon , & avec la
» même avidité que les autres grains.
"
»
ود
" le
» J'augmentai pendant quatre autres
» jours la proportion de l'ergot , c'est - à-
» dire que j'en mêlai un quatrième avec
» les alimens ordinaires de ces animaux ,
» J'eus le foin d'être préfent lorfqu'on leur
» donnoit de nouvelles graines , afin d'ob
» ferver fi l'une & l'autre feroient prifes in
» différemment . Je vis très- diftinctement
» que l'ergot qu'ils avaloient avec plaifir
96 MERCURE
DE FRANCE.
" ne produifoit fur eux aucune altéra-
» tion.
» Mes expériences auroient été impatfaites
, fi je n'euffe affocié à ces volati-
» les un quadrupède. Je condamnai donc
un chien à manger auffi de l'ergot pen-
» dant le même temps ; mais au lieu de
lui donner ce grain concaffé , je le ré-
» duifis en poudre & le confondis dans
» le mêlange de pain & de viande , fui-
» vant les dofes prefcrites . Je n'apperçus
» dans ce chien , pas plus que dans fes
camarades d'ordinaire , aucun effet par-
» ticulier.
» Je preffentis bien qu'il falloit auffi
que mon palais & mon eftomach fiffent
» connoiffance avec l'ergot. Ces prélimi-
» naires m'enhardirent , & je crus ne pou
n
voir me difpenfer de devenir un qua .
» trième objet d'épreuve . Je me déter-
» minai donc , pour connoître la faveur
» de l'ergot & l'effet qu'il produifoit fur
» moi , d'en prendre demi -gros tous les
» matins à jeun pendant huit jours. Je
» crus d'abord , en le mâchant , apperce-
» voir un peu d'âcreté ; mais cette âcreté
difparut auffi- tôt , ne laiffant plus qu'une
» faveur de noifette & un certain goût
amer. Mais je n'éprouvai enfuite au-
"
» Cune
JUIN. 1774. 97
»
cune irritation à la gorge ni les autres
>> accidens que l'on accufe l'ergot de pro-
» duire. Mon fommeil fut tranquille pendant
tout ce régime , & je n'eus pas le
plus petit mal de tête.
»
"
"
" Quoique nous jouiffions de la meil-
» leure fanté mon pigeon , ma poule ,
» mon chien & moi , il s'en falloit cepen-
» dant encore que je fulle entièrement
raffuré fur le compte de l'ergot ; car
» fous quelle forme & dans quel état , me
difois je , fait on ufage de ce grain ? Ce
» n'eft qu'après qu'il a été réduit en farine
» & converti en pain . Il eft poffible, con-
» tinuai - je , que dans la fermentation
» toutes les qualités nuifibles fe dévelop-
» pent , tandis que l'ergot feul & en grain
» pourroit fort bien n'opérer aucun mau..
"
vais effet , ainfi que l'expérience foute-
» nue pendant huit jours m'en a convain-
» cu ; en conféquence j'ai profité de la
» moitié de mon ergot qui me reftoit en-
» core , pour le foumettre à un nouveau
» genre d'effai.
" J'ai réduit d'abord l'ergot en poudre,
» & j'en ai obtenu une farine d'un brun
» violet. J'ai mêlé une once de cette fa-
» rine avec huit onces de pâte composée
» de levain & de farine de feigle : j'en ai
E .....
98
MERCURE
DE
FRANCE
.
"
39
formé un pain que j'ai laiffé refroidir
» pour éviter les inconvéniens du pain
chaud. Il étoit d'une affez vilaine cou--
leur , mais ayant une bonne odeur & un
goût tant foit peu amer. Ce pain fur
diftribué avec beaucoup d'économie à
» mes penfionnaires , fuivant leur eſpè-
» ce , & aucun d'eux ne fut indifpofé . Le
futlendemain je préparai un même pain ,"
» mais dans lequel je doublai la propor
» tion de l'ergot . Il fut diftribué égale-
» ment & mange avec le même plaifir ,
fans qu'il en foit réfulté le plus léger
» accident.
"
»
à
" J'avois encore à ma difpofition quatre
onces de farine d'ergot . Je me réfolus
mettre toute cette quantité avec le
» double de fon poids de pâte de feigle,
» pour voir files individus que j'avois
» accoutumés à l'ufage de l'ergot montres
» roient dans cette nouvelle circonftance
» ou de la répugnance ou quelque altéra
» tion qu'on pût comparer à l'effet attri
bue continuellement à l'ergot. Leur exif-
» tence me parut conftamment la même.
» Je mangeai auffi de ce pain fans rien
» reffentir de particulier ; & , pour que
» rien ne fût perdu , j'en jetai les miettes
» à des francs moineaux qui n'en ont pas
W» été malades.
JUI N. 1974. 99
19
و و
Je remis après cela mes animaux à
leur nourriture habituelle , & les vifitai
» très- exactement fans rien appercevoir
» qui fût étranger à leur manière d'être . Ils
étoient gras & fort gais . La fatisfaction de
» les voir jouir de la meilleure fanté fut
» bientôt troublée par l'idée de leur deftruc
» tion . Je l'avouerai , ce ne fut pas fans un
» combat intérieur que je m'expofai au re
» mords d'être cruel & ingrat envers eux;
» mais les antagonistes de l'ergot deman-
» doient un facrifice . Il fallut prononcer.
Je fis donc tuer mon pigeon & ma pous
» le. L'ouverture du corps de ces victimes
» ne laiffa appercevoir aucun point gan-
» greneux, ni des veftiges d'érofion dans
» l'eftomac ou les entrailles. Je me dé
» terminai , non fans peine , à en manger
» la chair , toute ergotée qu'elle étoit ;
» mon chien en congea les os . Je protefte
» que nous ne fommes ni l'un ni l'autre
» incommodés : j'ajoute même que mes
» membres tiennent folidement au bufte ;
qu'enfin ils font fains , entiers & très-
» valides.
"
" On fera peut- être furpris de voir tou
jours mes expériences finir par la defcription
de quelque repas , mais il faut
» bien obferver que c'eft le dernier moyen
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
*
"
qui me refte pour confirmer de plus en
plus la nature & les propriétés des com-
» meftibles que j'examine ; d'ailleurs qui-
» conque fait de pareils repas ne craint
» pas de palfer pour gourmand.
19
» Je fuis bien éloigné de prétendre que
l'ergot puifle équivaloir au bon grain ;
» mais je crois pouvoir avancer qu'il n'eſt
» pas malfaifant , comme on l'à avancé
» avec tant de confiance . Quelque abondant
qu'on le fuppofe dans nos récoltes,
» il n'eft jamais en aufli grande quantité
» que nous l'avons employé pour nos expériences
; & , malgré que le nombre
» de ce grain ergoté foit indéterminé dans
» les épis où on le rencontre , il va rare-
» ment à plus de quatre à cinq.
"
M. Parmentier préfume bien qu'il n'y
a qu'une fuite de fuccès répétés qui puiffe
détruire entièrement des préjugés accrédités
par des noms refpectables tant en
France qu'en Angleterre & en Allemagne.
Auffi fe propofe-t - il de reprendre , dans
la faifon favorable , cet objet , & de le
fuivre avec toute l'attention & l'exactitudes
dues à fon importance. Les autres
obfervations du traducteur roulent fut des
chofes également intéreffantes. Ce font
des détails fur la difficulté de procéder à
JUIN. 1774. ΙΟΙ
F'analyse des eaux minérales , fur la caufe
de la fertilité des terres , fur les effets de
la ciguë , des champignons , d'une nouvelle
teinture minérale d'antimoine , de
l'huile animale de Dippel , & c. Enfin
toutes les expériences & les procédés de
M. Parmentier femblent avoir pour but
la recherche & l'examen de deux fubftances
effentielles à connoître :la vraie nature
de l'aliment & celle des médicamens .
On trouve chez le même libraire l'onvrage
économique fur les pommes de
terre , par M. Parmentier. Nous en avons
rendu compte il y a quelque temps .
Effaifynthétique fur laformation des langues.
vol. in 8°. Prix , 5 liv . relié. A
Paris , chez Ruault , libraire , rue de
la Harpe.
La queftion de l'origine & de la formation
des Langues peut être envifagée
fous deux afpects ; ou comme une queftion
de fait , ou comme une queftion purement
hypothétique . L'origine des langues
, quant à la queftion de fait , ne
peut , nous dit l'auteur , avoir aucune difficulté.
Perfonne n'ignore qu'elle fe trouve
irrévocablement décidée par l'autorité
des livres de Moïfe. L'homme y eft par
раг
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
tout repréfenté comme ufant de la parole
ainsi que d'un bien qu'il a reçu avec
la vie. Plufieurs autres réflexions de l'auteur
tendent également à nous donner la
folution de la question de l'origine des
langues , fi on ne vouloit la confidérer
que comme une queſtion de fait. Mais
elle peut être auffi envifagée , ainfi qu'il
vient d'être obfervé , fous un point de
vue purement hypothétique . Car en admetant
que, dans le fait & dans fon principe
, le langage humain n'ait point été
inventé par les hommes , on fera toujours
en droit de demander fi , dans toute
hypothèfe , il eft impoffible qu'il le foit
par eux. L'auteur croit donc pouvoir examiner:
Si des hommes , par des moyens
purement naturels , fe formeroient une
langue , & quelle route pourroit les
>> conduire. »
وو
Y
La manière de réfoudre incontestablement
ce difficile problême , ce feroit de
prendre la voie de l'expérience , en mettant
un certain nombre d'hommes dans
telle pofition , que , s'ils ne parvenoient
point à fe former une langue , ce fût une
preuve que cette opération eft entièrement
au- deffus de nos facultés . Cette expérience
n'a jamais été faite ; elle ne le
JUI N. 1774. 103
fera peut-être jamais . L'auteur fe contente
donc d'indiquer comment elle devroit
sêtre dirigée , & de montrer les résultats
qu'on pourroit raisonnablement en attendre.
Ce tour donné à la queſtion paroît favorable
en ce qu'il prête moins aux écarts
de l'imagination , & qu'il met à portée
de réduire la difficulté aux moindres ter-
-mes , par la liberté qu'il procure de prendre
tous les avantages qu'on peut croire
-néceffaires au fuccès de la tentative . En
effet , comme en phyſique une expérience
ne réuffit que par le concours de toutes
les circonstances qui la favorifent , il faudroit
de même être affuré d'avoir parfaitement
bien conduit l'expérience propofée
, avant de conclure qu'il eft impoiiible
en foi , que des hommes inventent
d'eux - mêmes une langue.
L'auteur réunit donc les circonftances qu'il
juge les plus avantageufes . Il fuit , relativement
au langage, l'établiffement d'une
-colonie formée & dirigée fur une fiction,
où il fe donne la plus grande liberté , fans
cependant fortir de la vraisemblance , &
fans rien demander qu'on ne pût abfolument
exécuter. I tâche d'expliquer les
développemens du langage d'une telle co-
Jonie , en le conduifant des plus foibles
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
élémens , jufqu'au point où il pourroit approcher
de nos langues connues & cultivées.
Il voit que ce langage admettroit
d'abord les tons expreffifs des paffions qui
fe peindroient par des cris , des accens ,
&c. intelligibles à tout être fenfible : c'eft
ce premier langage qu'il nomme pathéti■
que.
L'homme n'ayant pas toujous des fentimens
ou paffionnés ou violens à exprimer
, & fe trouvant fans ceffe dans la néceffité
de faire comprendre l'impreffion
modérée que font fur lui les objets extérieurs
, défigne cette forte d'impreffion par
le gefte, l'action , le mouvement du corps ,
par différentes poftures & attitudes : de la
naît un fecond langage que l'auteur appelle
mimique.
La mobilité des organes de la voix &
de la parole qui porte l'homme à proférer
des fons lors même qu'il ne les entend
pas ; l'ufage continuel du fens de l'ouie ;
le goût de l'imitation qu'on eft forcé d'ad
mettre au nombre des facultés naturelles
de l'homme , ne peuvent manquer de lui
faire contracter l'habitude d'imiter, par les
fons de la voix , les différens bruits qui
l'intéreffent dans la Nature , & de peindre
un grand nombre d'objets , auffi bien que
JUI N. 1774. 105
les affections qu'ilsproduifent furfon ame,
par le genre de fon qui lui eft propre. Telles
font les fources d'un troisième langage
que l'auteur nomme imitatif,
1
L'extenfion dont le langage imitatif eft
fufceptible par voie d'approximation , de
fimilitude , d'affinité , &c. produit encore
une forte de langage que l'auteur défigne
par le nom d'analogique ; parce que
ce langage n'eft véritablement qu'une dérivation
du langage imitatif.
Jufques- là le fens de l'ouie a fuffi pour
guider les hommes dans la formation du
langage par fons ; & il eft conftant qu'avec
l'amélioration qu'auroit pu recevoit
fucceffivement le langage mimique, des
Sauvages auroient , en fait de langage , àpeu
près tout ce qui feroit néceffaire à
leurs befoins. Parvenu à ce point , l'édifice
des langues ne peut plus s'élever
qu'au moyen de la réflexion . Mais fi l'on
a droit d'en fuppofer capables les hommes
qu'on a en vue , il viendra infailli
blement un temps où , revenant fur leurs
pas ,
ils pourront
étudier la marche
qu'ils
auront fuivie , obferver
un fait palpable
dans leur propre langage , & voir que
les fons de la voix peuvent
être employés
pour exprimer
les idées ; dès- lors la dé
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
couverte des langues eft faite. Auffi tôt
naît un cinquième langage que l'auteur a
nommé conventionnel, qui feul conftitue
proprement une longue , & peut fuppléer
avantageulement à tous les autres langages
qui l'ont précédé. Il ne les abforbe cependant
que peu- à- peu ; parceque les développemens
s'en font infenfiblement , &
ne peuvent être que l'ouvrage du temps.
L'hiftoire de l'origine & des progrès du
langage couventionnel étant évidemment
la partie la plus intéreffante de la queſtion
que l'auteur s'eft propofé de difcuter , it
s'eft attaché à la traiter avec plus d'érendue
, en fuppofant feulement dans le peuple
de fon hypothèfe , les facultés les
plus ordinaires , & en ne les affujeriffant
qu'à une marche d'idées qui paroît néceffaire
à tous les êtres doués de raifon.
L'ouvrage eft terminé par des réponſes
de l'auteur aux difficultés qui , fuivanc
M. Rouffeau de Genève dans fon difcours
où il examine les fondemens de l'inégali
té parmi les hommes , empêchent qu'on
puiffe jamais éclaircir la queftion de
l'origine & de la formation des langues .
Plufieurs notes utiles accompagnent le
texte de l'ouvrage. Une de ces notes eft ,
à caufe de fon étendue , rejetée à la fin
JUI N. 1774. 107
du volume . L'auteur y fait un examen
critique & raiſonné de la première partie
de la grammaire générale de M. Beauzée .
On remarque dans toutes ces difcuffions
un efprit d'obfervation & de logique , &
une fagacité peu commune. Si l'examen
de la queftion de l'origine & de la formation
des langues paroît d'abord à quelques
lecteurs un peu chimérique , ces mêmes
lecteurs feront obligés de convenir , après
avoir lu l'ouvrage , que les réflexions de
l'auteur peuvent répandre un nouveau jour
fur la métaphyfique des langues , réfoudre
plufieurs doutes relatifs au langage le
plus propre à la mufique & éclairer les
inftituteurs fur les meilleurs procédés pour
apprendre à leurs élèves les premiers rudimens
du langage.
L'auteur , dans une de fes notes , propofe
une nouvelle méthode de lecture pour
les enfans . Nous ne doutons point, d'après
fes réflexions , que cette méthode ne foit
préférable à celle adoptée par le commun
des inftituteurs.On ne peut donc qu'exhorrer
l'auteur à faire imprimer la pratique
de cette méthode. Il la réduira , com
me il eft convenable , à un petit livret
qui aura deux parties . Dans l'une il donnera
de courtes inftructions pour les maî
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
tres ; dans l'autre , outre les tables élémentaires
pour le latin & le françois , on
trouvera des modèles de lecture adaptés à
ces mêmes tables .
Précis des recherches faites en France depuis
l'année 1730 , pour la détermination
des longitudes en met , par la mefure
artificielle du temps ; par M. le
Roy , horloger du Roi ; vol. in- 4° . de
51 pages. A Paris , chez l'auteur , rue
de Harlay ; le Breton , rue de la Harpe;
Jombert père , rue Dauphine ; Bailly,
quai des Auguftins.
Ce mémoire peut être regardé comme
un fupplément à ceux que l'auteur aa déjà
publiés fur la mefure du temps en mer.
M. le Roy , dans ce même mémoire , a
eu pour but de prouver °. Que l'anteur
du Traité des Horloges marines , par M.
B. , de la Société royale de Londres , horloger
mécanicien, & c . n'eft pas le premier
en France qui , de nos jours , ait cherché,
à déterminer les longitudes par les horlo
ges ; que lui , M. le Roy , s'eft occupé à
cette détermination , & y eft parvenu
long temps avant l'auteur du Traité . 2°.
Que les découvertes far lefquelles font
établies les montres marines françoifes ,
JUIN 1774. 109
font le fruit des veilles de M. le Roy.
3°.Que la conftruction de montre marine
qu'il a préfentée au Roi & à l'Académie.
en 1766 , eft la meilleure qui ait paru.
Nouveaux Contes moraux ; par Mde de
Laiffe , époufe d'un Capitaine de cavalerie
au régiment d'Artois; 2 parties
in-1 2. A Paris , chez Valade , libraire,
rue St Jacques.
Chaque conte de ce recueil renferme
des maximes de morale- pratique . Mais
ces maximes n'ont rien de trifte & de rebutant
, parce qu'elles font mifes en action
avec tous les détails néceffaires pour
rendre ces actions des exemples de conduite
à fuivre ou à éviter. Ces exemples
ont été tracés d'après plusieurs modèles
qu'offre la fociété Aufli y trouve - t'on un
caractère de vérité naïve préférable fans.
doute à tous les ornemens dont l'imagina-.
tion fe plaît à revêtir les êtres qu'elle a
créés. J'ai peint vos grâces , nous dit l'au-
» teur dans une épître adreffée aux femmes ,
non avec le pinceau de l'art , mais avec
» celui de la vérité ; j'ai ofé auffi parler de
» vos défauts : j'ai même paru , dans les
» ouvrages que j'ai faits jufqu'ici , blâmer.
» l'éducation que l'on vous donne : ai-je
110 MERCURE DE FRANCE .
eu tort? Les hommes , ces fiers tyrans
» dont l'encens eft un poifon offert à def
» fein d'amollir votre coeur , en faisant
» taire votre raifon ; ces hommes , disje
, fi vains de leur prétendue fupério-
» rité , feroient vos plus humbles efcla-
» ves , & s'honoreroient de porter vos
» chaînes , fi la vertu les cimentoit. La
Nature vous donna la beauté , les grâ-
» ces ; elle vous fit un préfent bien plus
» précieux encore , la inodeftie , ce voile
intéreffant qui ne laiffe que mieux ap-
"
و د
percevoir les agrémens qu'elle femble
» vouloir cacher. La fineffe des organes ,
» la vivacité de l'imagination , la dética-
» teffe de l'efprit , tout vous fut accordé
» par la bienfaifante Nature. Profitez de
» ces dons heureux ; & , tandis que vos
doigts délicats pincent la harpe ou la
lyre , ne dédaignez pas d'étudier la mo
» rale , les beaux arts & la fcience plus
utile encore de vous connoître & de
» vous refpecter. Pardonnez à ma fran-
» chife , pardonnez- moi les confeils que
» ma raiſon vous donne : vous les devez
» à l'intérêt tendre que vous m'infpirez ;
» jamais je ne fentis l'atteinte de la jalou
fie ; & fuffiez - vous toutes plus belles
» plus fpirituelles , plus aimables que
JUIN. 1774.
» moi , je n'envierai aucun de ces avan
» tages , i mon coeur ne me reproche
» rien , & fi je puis me dire avec vérité :
» oui , j'aime la vertu &j'en fuis la loi.
99
L'épître adreflée aux Hommes fervira
encore à faire connoître dans quel efprit
ces nouveaux contes moraux ont été dictés
. Une femme aimable , charmante
» même , a bien voulu , il n'y a pas long-
» temps , chercher à juftifier fon fexe en
accufant le vôtre ; il falloit beaucoup
moins d'efprit qu'elle n'en a pour prou-
» ver cette importante vérité ; il n'eſt
befoin , pour en être pénétré , que de
jeter un coup- d'oeil impartial fur tout
» ce qui fe paffe dans le monde ? Eft-il de
» penſée plus vraie que celle de M , Bar-
" the en parlant de ce fexe tout à la fois
l'objet de votre culte & de votre mépris,
lorfqu'il dit : fes vertus font de lui ,
fes défauts font de nous ? Votre exem
ple , vos confeils l'entraînent égale-
» ment au vice , & vous ofez l'accufer de
» foibleffe ! Peut -être auroit- il moins
d'empire , s'il n'avoit que des vertus ;
» ce n'eft pas ordinairement elles qui reçoivent
vos hommages : on aime rare-
» ment ce qui nous humilie ; vous le crain
» driez alors , mais vous l'aimeriez peu
ود
""
»
»
312 MERCURE DE FRANCE .
"
"
"
» Je ne fais pourquoi les femmes ,
» dans l'épître que je leur ai adreffée ,
» ont imaginé appercevoir un fentiment
» de vanité ; elles ont pris le defir de
» pofféder les vertus pour l'affurance de
» les avoir toutes . A Dieu ne plaife que
» j'aye un fentiment de moi fi peu raiſon-
» nable ! Je fais le peu'que je vaux , & il
» n'eft prefque point de femme dont
» je n'envie les qualités refpectables.
Quant à vous , Meffieurs , j'ai un peu
» moins bonne opinion des vôtres : votre
façon de penfer fur leur compte ne pa-
» roît rien moins que raifonnable. Ce
n'eft qu'à fes dépens qu'on corrompt, ce
» qu'on aime;c'eftcependantà quoi tendent
» tous vos deffeins . Oh ! combien la vic-
» time de votre paffion doit vous haïr &
» vous méprifer , lorfque fes yeux deffillés
lui laiffent appercevoir l'abyme ou
» vert fous fes pas ! Pour moi , fi , libre
» de mon choix , je permettois à mon -
coeur d'en faire un , ce ne feroit point
» un petit - maître enchanté de fa figure ,
» de fes manières & de fon efprit oifif ,
» quoique fans ceffe occupé , qui pour-
" roit le fixer , mais un être vertueux &
fimple , aimant fa patrie , fervant fes
frères, & l'honnêteinfortuné l'emportant:
W
"
"
JUI N. 113
1774
"
» toujours dans fon ame fenfible fur l'o-
» pulent vicieux . J'ai vu des hommes de
» cette espèce ; je crois qu'il en eft d'efti-
" mables que je ne connois je pas mais ,
» foit folie ou raifon , j'imagine qu'il en
» eft peu . Je ne fais , Meffieurs , fi vous
» trouverez ma façon de penfer raifon-
» nable ; mais plus vous la défapprouve-

rez , & plus je ferai tentée de la croire
" bonne : ce qui m'y a confirmée , c'eft la
» manière d'être des Dames , leur légè-
» reté que vous approuvez , parce qu'elle
» fert de prétexte à la vôtre. Quand je
verrai , au contraire , mon fexe plus
occupé d'acquérir des qualités que des
» grâces , je croirai alors à votre folidité ;
» jeftimerai les hommes , & je dirai avec
raifon : 6 l'heureuse métamorphofe! Rien
» n'eft moins prudent que de ne pas cher.
» cher à flatter fes juges , mais la vérité
» eft fi belle ! Je fais jufqu'à quel point
❞vous portez votre amour pour elle ; c'eft
» ce qui m'a fait vous parler avec tant de
» franchiſe ; c'est elle qui me fait encore
» vous affurer qu'après mon eftime , je
ne defire rien tant que la vôtre : je pen-
» ferai ainfi tant que je vivrai. »
"
"
Les Amans vertueux , ou Lettres d'une
jeune Dame , écrites de la campagne ,
114 MERCURE DE FRANCE .
à fon amie , à Londres ; ouvrage traduit
de l'Anglois .
Nec verbum verbo curabis reddere fidus
Interpres.
HOR . art. poët.
2 parties in- 12. A Paris , chez Coftard ,
libraire , rue St Jean de Beauvais .
Miss Henriette , l'héroïne de ce roman
, & le vertueux Rivers font amant
nous prouvent par leur conduite que le
véritable amour eft le plus chafte de tous
les liens ; qu'il épure nos fentimens
nous fait regarder l'innocence de l'objet
aimé comme le premier de fes charmes, &
fait toujours refpecter les droits facrés de
l'autorité paternelle . Ce roman offre peu
de fituations. L'action en eft très fimple
& fouvent interrompue par des converſations
ou des espèces de differtations philofophiques
fur différens objets de morale.
Des moralites mifanthropes nous ont
dépeint le coeur de l'homme fous les plus
noires couleurs . On voit avec fatisfaction
que l'auteur de ce nouveau roman
combat cette philofophie chagrine. Il nous
fait même remarquer que la fenfibilité eft
une vertu fi naturelle à l'homme , qu'elle
précède en lui toute réflexion . Le fens
3
JUIN. 1774. TES
99
moral eft aufli l'objet des obfervations de
l'auteur. « Le fens moral , nous dit - il , eft
» le goût que nous avons pour ce qui eft
» aimable . C'eft cette faculté de l'ame qui
" nous fait fentir fortement l'harmonie &
» le défordre de nos actions . C'eft le tou-
» cher , c'est l'oreille de l'ame. Le fens mo-
» ral fert d'une manière inftantanée , fans
>> attendre la délibération tardive des facultés
intellectuelles : tandis que la rai-
>> fon nous eft donnée pour régner fouve-
» rainement fur la volonté , pour régler
nospaffions , pour faire non feulement
» le bonheur de l'ame qu'elle habite
» mais pour le répandre dans celle de tous
» les êtres intelligens qui nous environnent.
Quand nous en agiffons ainfi
» nous agillons felon les règles de la vertu
la plus parfaite . Le vice au contraire
» n'eft que l'abus de certaines paffions
» qui n'avoient befoin que d'être mieux
dirigées pour produire des vertus ,
" & c. Tout ce qui eft dit ici du fens moral
eſt puifé dans les ouvrages philofophiques
du docteur Hume. Comme ces ré-
Hexions tendent à nous donner une plus
haute eftime de l'homme & à nous infpirer
l'amour du beau moral , on pardonnera
à l'auteur d'avoir coupé l'intérêt de fon to
man par ces fortes de difcuffions.
"
*
>
16 MERCURE DE FRANCE.
On trouve à la même adreffe ci - deffus
l'Eſſai fur l'art de la Teinture , & fur les
moyens de la perfectionner , avec des obfervations
fur quelques matières qui y font
propres; par M. le Pileur d'Apligny ; vol.
in- 12. Prix , broché , 2 liv . Cet ouvrage,
annoncé précédemment dans le Mercure
de France du mois de Novembre 1770
& dont on vient de donner une réimpreffion
, ne peut être trop répandu pour les
progrès de la teinture en France , & les
avantages même de notre agriculture..
Mémoire fur une découverte dans l'art de
bátir , faite par le Sr Loriot , mécanicien
, penfionnaire du Roi ; dans lequel
on rend publique , par ordre de
Sa Majefté , la méthode de compofer
un ciment ou mortier propre à une infinité
d'ouvrages , tant pour la conftrucrion
que pour la décoration ; vol . in-
8° de 54 pages. Prix , 30 fols. A Paris ,
de l'imprimerie de Michel Lambert ,
Bue de la Harpe , près St Côme.
Les arts fe font élevés depuis peu de
fiècles à un très haut degré de perfection .
On ne peut cependant fe diffimuler, lorfqu'on
parcourt les écrits des Anciens ou
que l'on obferve leurs monumens , qu'ils
JUIN. 1774: 117
étoient en poffeffion de certaines pratiques
que jufqu'ici l'on a cherchées en vain . Il
n'y auroit cependant rien de plus intéreſfant
pour les progrès de l'art de bâtir , que
de connoître les procédés employés par les
Anciens pour élever rapidement des édifices
avec toute forte de matériaux , & leur
imprimer ce degré de folidité dont les
nôtres ne peuvent approcher. Les recherches
fur cet objet de M. Loriot déjà con
nu par plufieurs découvertes dont l'utilité
eft avouée , n'ont point été infructueuses.
Ces recherches font exposées dans ce mé.
moire avec des détails fatisfaifans , &
elles font accompagnées des épreuves néceffaires
pour affurer l'importance de la
découverte.
Eloge de M. le Chevalier de Solignac, lecrétaire
du cabinet & des commandemens
du feu Roi de Pologne ; fecrétaire de la
province de Lorraine , fecrét. perpétuel
de la Société royale de Nancy , corref
pondant de l'Académie des infcriptions
& Belles Lettres de Paris , membre
de celle de la Rochelle , de Montpellier
& des Arcades ; l'un des Adminiftrateurs
du collège de Nancy : prononcé
, pour la rentrée des claffes , par M.
Ferlet , docteur aggrégé dans l'Univer
18 MERCURE DE FRANCE
fité de Paris & profeffeur de Belles-
Lettres en l'Univerfité de Lorraine ;
brochure in- 8 ° . A Paris , chez Moutard
, libraire , rue du Hurepoix , & à
Nancy , chez Babin , libraire,
Ce difcours a été dicté par la reconnoiffance
, l'amitié & l'amour des lettres ;
nous pourrions même ajouter par le fentiment
du beau , fi on ne trouvoit quelquefois
dans ce difcours plus de recherches
dans les tournures des phrafes que de
mouvemens de vraie éloquence ; plus d'affectation
dans les expreffions, que de profondeur
dans les penfées. L'orateur , dans
fon exorde , fe borne à nous dire que des
éloges ont été fouvent prodigués dans des
difcours publics à des perfonnages qui ne
les méritoient pas ; mais que cet abus ne
doit pas nous empêcher de rendre juſtice
au mérite ; ce qui eft ici exprimé avec
une forte d'abondance de ftyle qui annonce
au moins de l'imagination & de la
facilité. « De tous temps la reconnoiſſan-
» ce publique accompagnant le nom des
grands hommes au delà du trépas , leur
» rendit des honneurs, avoués de l'envie
même , foit pour les dédommager par
» une gloire qui leur furvit , des fatigues
qu'elle leur avoit coûté , foit pour en-
"
JU. IN. 1774. r19:
وو
"
"
» courager les autres à fupporter les mê-
» mes travaux par l'efpoir des mêmes récompenfes.
La Grèce leur drefloit des
autels , Rome leur élevoit des ſtatues.
» Dansinos . gouvernemens modernes.
l'éloquence leur paye un tribut dont ils
» ne s'enorgueilliroient pas moins , s'il
» n'étoit réfervé qu'au vrai talent , & file
grand nombre d'êtres obfcurs qui le par-
" tagent , ne l'avoient , pour ainfi - dire ,
» avili . Dans un fiècle auffi ftérile que
» le nôtre en hommes de mérite , on di-
" roit que nos villes ne font peuplées que
» de héros en tout genre. La mort des
per-
» fonnes les moins connues eft bientôt
» fuivie d'une eſpèce d'apothéofe , & le
» moindre artiste , fur le point de finir
» une carrière ignorée , pourroit prefque
» dire comme Vefpafien : voici le temps
où je vais devenir un Dieu . Semblable
» à ces femmes qui faifoient profeffion
» de pleurer aux funérailles des Anciens ,
» & qui regrettoient avec de grands cris ,
» ceux même qu'elles n'avoient jamais
» vus ; l'éloquence gémit indiftincte-
» ment fur toute forte de tombeaux , &
و د
4
confondant le génie avec la médiocrité,
» veut quelquefois confacrer à celle - ci
» des monumens dont on a privé jufqu'à
ce jour la cendre des Corneilles &
120 MERCURE DE FRANCE.
" des Racines. Cependant le préjugé que
cette honteufe profufion d'éloges fait
» naître contre eux , ne doit pas ouvrir
» notre coeur à l'ingratitude. Il feroit in-
99
jufte de refufer quelques fleurs à des
» Morts illuftres qui les méritent , parce
» qu'on les prodigue fouvent à des mânes
vulgaires qui ne les méritent. pas. Rap.
pelons au contraire cet ufage à fa pre-
" mière deſtination , en ne l'adoptant que
» pour des perfonnages rares , comme celui
queje me propofe d'expofer à votre
» vénération , & c.
Le Chevalier de Solignac embraffa
d'abord le parti de l'Eglife , foit pour dé .
férer au vou de fes parens , foit qu'il y
fût déterminé lui même par des talens fupérieurs
pour la chaire. Son début évangélique
lui attira les plus grands applaudiffeinens
dans fa province. Son féjour
dans la capitale changea bientôt fa vocation
; il vit Fontenelle , & il n'en eut
plus que pour les lettres . «On ne peut ,
ajoute l'orateur , fe rappeler l'auteur
» des mondes qui forme la ligne de féparation
entre les deux plus beaux Gècles
de notre littérature , fans fonger à
ce dieu de la fable , dont le double vifage
annonçoit qu'il fermoit une année
» pour en ouvrir une nouvelle. Au fort ,
»
-19
1
» ац
JUIN. 17740
99
39
au grand , au fublime qui caractéri
» foient le génie mâle de nos pères ,
Fontenelle fubftitua une élégance
» une finelle , un ton de philofophie in-
» connus avant lui. On avoit fait parler
» la raiſon avec une noble fimplicité , it
la fit parler avec efprit. Il changes les
» ornemens qu'elle ne tenoit que de la nature
, en une parure plus étudiée &
peut-être plus piquante. Il répandit fur
elle des fleurs avec abondance , quelquefois
avec profufion ; mais cet excès ,
» fi c'en eſt un, eft du moins plus attrayant
» que la triſte ſévérité du ſtyle philofophique
de nos jours , qui ne nous mon
tre la vérité que hérillée de ronces &
d'épines. Je m'arrête d'autant plus volontiers
à peindre la manière de cet
écrivain , qu'elle devint à peu près cel
le du Chevalier de Solignac. La reffem-
» blance de goût , la même trempe d'efprit
le rapprochèrent bientôt du philofophe
, malgré la différence de leur
âge & de leur caractère. Peut être mê-
» me que cette différence fut un des principaux
liens qui les unit enfemble ; &
» que le flegme Normand de l'un ai-
» moit à être remué par la vivacité Languedocienne
de l'autre. Quoiquelamul-
F
19
1
122 MERCURE DE FRANCE.
??
"
"
>
tiplicité de fes occupations lui permît
» peu de vuide dans un travail auquel il
ne confacroit qu'une partie de la jour-
» née , Fontenelle prenoit plaifir à re-
» voir les ouvrages de fon élève . Il s'at-
» tachoit fur- tout à épurer fon ſtyle,& à le
corriger, par la plaifanterie , de ces tournures
irrégulières & bizarres fruits
groffiers du terroir natal. Il lui appre-
» noit à répandre dans fes écrits , ces
» charmes & ce ton d'intérêt qu'il avoit
puifés lui - même ,dans les fociétés les
» plus brillantes , & fur- tout dans le com-
» merce d'un fexe dont il faifoit les déli-
» ces. Le jeune homme dévoroit ces le-
» çons précieuſes. Il s'enrichiffoit avide-
» ment de foixante ans de travaux & d'expérience
, & fa main avare de ces riches
tréfors , entafloit fur fa tête les ro-
" fes que la vieilleffe de fon maître fai
» foit éclorre. »
"
"
3
Le Chevalier de Solignac s'eft fait connoître
dans la république des lettres, nonfeulement
par des differtations inférées
dans la bibliothèque françoife , par des
éloges académiques , & par une hiftoire
intéreſſante de la Pologne ; mais encore
par fon zèle pour le progrès des lettres en
Lorraine & la part qu'il eut à l'établiſſeJUIN.
1774. 123
ment qu'avoit projeté Stanillas le Bienfaifant
en faveur des fciences & des arts .
Ce Prince le nomma fecrétaire perpétuel
de la fociété royale qu'il venoit de former.
« C'étoit principalement , dit l'ora-
» teur , fur le Chevalier de Solignac
» que pefoit le poids des affemblées . Il
» étoit rare qu'il n'y portât point la paro-
» le , & plus rare encore qu'il s'aquittât de
» cette commiffion fans caufer le plus.
"
"
grand plaifir , même fur la fin de
» fa carrière. Une douce éloquence cou-
» loit de fes lèvres , comme ce nectar que
» les poëtes nous repréfentent diftillant
» du tronc antique des chènes dans le fiè-
» cle d'or. L'effaim des jeux & des amours
voltigeoit encore autour de fa plume ,,
» en croyant folâtrer avec le bel âge. Les
» années lui apportoient de nouveaux
» agrémens en tribut. La riante jeuneffe.
paroit elle-même fa tête octogénaire ,
» & cachant fes cheveux blancs fous les
» myrthes de Saint Aulaire , ne ſembloit
» faire de toute fa vie qu'un primtems
» éternel . "
39
n
Nous avons vu plus haut, que les rofes ,
dont les poëtes couronnent la jeuncffe , rcgardée
comme le printems de notre vie
font données par
l'orateur pour attribut à
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
la vieilleffe deFontenelle . On rencontrera
dans ce difcours d'autres images pareilles ,
que la triſte ſévérité philofophique, dont
parle l'orateur , n'a pas fans doute tracées ,
mais où l'on pourroit defirer plus de goût ,
plus de ce naturel au moins que les petites
recherches du bel efprit ne peuvent jamais
remplacer.
Lettres à Myladi *** , & autres oeuvres
mêlées , tant en profe qu'en vers , par
M. de la Place ; 3 vol. in - 12 , A Bruxelles
, chez Boubers ; & à Paris , chez ·
Guillaume Neveu , libraire , place du
Pont St Michel ,
C'est un recueil agréablement varié de
vers & de profe , de contes nouveaux , de
fragmens d'hiftoires & de littérature, d'épigrammes
, de parodies d'airs connus &
de chanfons avec la mufique. Nous ne
citerons que ces vers fur le Sentiment ,
parce qu'il faudroit citer beaucoup, pour
faire connoître tous les bons morceaux de
ce recueil ;
O Sentiment , fource divine
Des vertus chères aux mortels ;
Quiconque prêche ta ruine
En voudra bientôt aux autels,
JUI N. 17745 115
Si ton feu , par fois nous égare ,
Ta franchiſe avoue & répare
Les erreurs où tu nous plongeas:
Mais lorsqu'on peut te méconnoître 3
Toujours indigne de fon être ,
On fe croit homme... on ne l'eft pas.
Hiftoriettes , ou Nouvelles en vers , par
M. Imbert ; feconde édition , revue ,
corrigée & augmentée par l'auteur. A
Amfterdam; & à Paris , chez Delalain.
Quoique cet ouvrage ait paru dans un
fiècle où l'on commence à aimer moins
les vers , cependant il a eu deux éditions
en trois mois ; il ne faut point s'étonner
de ce fuccès. Outre le mérite réel de
T'ouvrage , le genre eft agréable par luimême
; mais après la Fontaine , M. de
Voltaire , Piron , Sénecé , & même après
les bonnes pièces de Grécourt & de Vergier
, il devenoit affez difficile de fe diftinguer
dans ce genre . Quand on a autang
de talent que M. Imbert , ce n'eft point
de l'indulgence qu'on doit attendre ; c'eft
de l'eftime & de la critique.
La nouvelle Perrette eft fans contredig
le meilleur conte du recueil . Il y a de
Paction , de l'intérêt , un ton naïf , do
Fiij
116 MERCURE DE FRANCE.
ftyle & de la rapidité. Nous n'y avons
trouvé qu'un feul mot de trop. Nous allons
tranfcrire le conte tout entier:
Perrette tenoit fous fon bras
Son pot -au-lait gageons , lui dit Colette ,
( Les champs étoient alors tapiffés de verglas )
Que fur ta tête , ainfi , tu ne le porte pas ,
Là bas ,
Sans le caffer. Pourquoi non , dit Perrette.
On dépofe fur l'heure. Alors Perrette met
Sur la tête fon couffinet ,
Et par -deffus fon pot-au -lait ;
Puis de trotter. Trotter ! doucement , s'il vous
plaît ,
Et n'outrons rien. Perrette , en fille fage ,
Craint les faux pas , chemine lentement ;
Et c'eft prudemment fait ; on prétend qu'à cet âge
Le pied gliffe fort aisément.
Rien ne troubloit fa contenance .
Le pied ne pofoit pas , fans que l'oeil eût d'avance
Choifi l'endroit. Perrette a fi peur de glifler,
Qu'elle eût vu fon Seigneur pafler,
Et n'eut point fait la révérence.
Néanmoins Perrette un moment
Sent que fon pot- au- lait fur fa tête chancelle :
Défense d'y porter les mains ; or que fait-elle à
A droite , à gauche doucement ,
Sa tête , qui penche à mesure
JUIN. 1774. 127
De fon pot ébranlé fuit chaque mouvement ,
Lui rend l'équilibre & l'aflure ,
Dont Colette tout bas le dépite & murmure .
Ah ! c'eſt fait , elle arrivera .
Si cette pierre ! ... Bon ! elle l'appercevra.
Eh ! la voilà paflée. Ainfi Colette ,
De crainte en espoir s'en alloit ;
Tout fon corps fuoit , travailloit !
En fecouant la tête , il lui ſembloit
Que de la tête de Perrette
Elle feroit tomber le pot- au - lait.
Enfin la courfe étoit prefque finie :
Perrette aimoit Lubin , Colette le favoit ,
Et la voilà tout - à coup qui écrie :
Lubin! .. Perrette au cri fe détourne foudain ;
Adieu le pot au- lait ; il tombe , & la pauvrette
Perd la gageure & ne voit pas Lubin .
M. Imbert joint au talent l'admiration
due au génie de fes modèles. La Fontaine ,
Piron , M. de Voltaire ont tour- à- tour fon
hommage. Voilà ce qu'il adreffe au dernier
:
Simple , mais fier , mon Apollon
Ne vendit jamais fon fuffrage ;
Je te louois devant Piron ,
Et vois combien je ſuis fincère ,
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
Demain , fij'avois à le faire , *
Devant toi je louerois Fréron, &c.
Parmi les autres contes de M. Imbert ,
les Dévotes , le Fou de qualité , Alnafcar,
la jeune Veuve , le Fat en bonne fortune,
tiennent un rang diftingué . Il n'en eſt pas
même un de ceux qui ne font que médiooù
l'on ne trouve des morceaux de
poëfie agréables ; comme la defcription
d'une fonnette , dans l'Oncle & le Neveu :
cres ,
Des doigts il cherchoit un anneau
Caché dans la muraille au - deffus de la porte.
Cet anneau par un fil qui finement conduit
Suivoit au fein du mur une route fecrète ,
Ebranloit certaine fonnette
Qui ne rendoit qu'un petit bruit.
Et plus bas ,
Arrivé fous la porte , il cherche plufieurs fois
Le cordon qui là haut fait parler la ſonnette.
Dans le Diable puni on trouve ces
deux vers très pittorefques fur la balance
:
-
* L'auteur de l'Année Littéraire , dans l'extrait
des contes dont nous parlons , a cité le fecond de
ses derniers vers en retranchant le premier.
1
JUI N. 1774: 129
Je voyois par degré defcendre mon baſſin,
Et celui de Michel remonter à mefure.
la Fem. Nous ne diffimulerons pas que
me avare & le Divorce nous ont paru
écrits d'une manière trop commune & trop
longue. Plafieurs de ces contes ne font
que des épigrammes ; & , quoique l'auteur
en ait déjà retranché quelques - uns ,
nous defirerions qu'il les ôtât tous . Son
ouvrage ainfi cortigé, en deviendra plus
piquant , & nous fouhaitons qu'il ait
affez de fuccès pour l'engager à des travaux
plus confidérables & plus folides.
* Nouvelle édition du Théâtre de Pierre &
Thomas Corneille ; avec les commentaires
de M. de Voltaire , auxquels l'au
teur a fait des augmentations confidé
rables , belle édition encadrée avec des
figures à chaque pièce ,au nombre de 36 ,
( qui feront fournies gratis vers le mois
d'Août ) 8 vol . in - 4° . 80 liv. en feuilles
, 100 liv. reliés . Cette édition peut
fervir de fuire aux auvres de M. de
Voltaire in 4°. puifqu'on n'y impri
mera pas le commentaire. A Paris , ho
tel de Thou , rue des Poitevins
I
* Cet article & le fuivantfont de M. de la Herpe,
Fy
130 MERCURE DE FRANCE.
Le grand Corneille commenté par
M. de Voltaire , eft fans doute une époque
remarquable dans l'hiſtoire littéraire.
C'eft peut- être la première fois que le génie
a été commenté par le génie . Le goût
& les connaiffances néceffaires , pour bien
juger des ouvrages de l'imagination , font
très rares ; mais lorfqu'un écrivain , qui
s'eft élevé le premier au fublime de fon
art, eft apprécié long- temps après fa mort
par un homme que foixante ans de travaux
& de fuccès , dans ce même art , ont
mis au rang des maîtres & des modèles ;
lorfque ce juge joint à l'étendue des lumières
, à l'expérience , à la fupériorité
d'un goût reconnu , ce refpect naturel
qu'un grand homme a pour un grand hom .
me , & ce fentiment exquis des beautés
qui n'appartient qu'à ceux qui favent euxmêmes
les produire ; lorfque les réflexions
d'un pareil juge font éclairées & fortifiées
par les progrès que l'art a dû faire pendant
un fiècle ; alors on doit s'attendre à
voir un monument précieux de goût &
de raifon fait pour inftruire tous les âges,
& pour être le code éternel des artiftes &
des amateurs .
M. de Voltaire n'a pas ignoré les clameurs
indécentes qui s'étaient élevées
contre la première édition de fon comJUIN.
1774.
131
mentaire. Il était bien étrange qu'on dif
putât à l'auteur de Mérope le droit de juger
l'auteur du Cid ; & qui donc pourra
fentir & apprécier Corneille , fi ce n'eft M.
de Voltaire ? Obfervons fur- tout qu'il n'a
jamais énoncé un jugement fans le motiver
; & nous voyons tous les jours des
hommes auffi dénués de connaiffances que
de talens , prononcer arbitrairement fur
tous les ouvrages & fur tous les auteurs ,
fans entrer dans la plus légère difcuffion ;
& ce font ces mêmes hommes , incapables
de raifonner & de penfer , qui fe répandent
en invectives contre le commentateur
de Corneille ; ce font eux qui pouffent
la démence jufqu'à imprimer qu'Othon
, Attila & Pulchérie fuppofent plus de
génie qu'Alzire , Mérope & Mahomet. Ils
accufent M. de Voltaire d'avoir outragé
la mémoire de Corneille , d'être le détracteur
de fon génie & de fa gloire. Voici de
quelle façon M. de Voltaire eft le détrac
teur de Corneille.
»
" Voilà ce fameux qu'il mourut , ce
trait du plus grand fublime , ce mot auquel
il n'en eft aucun de comparable
dans toute l'antiquité . Que de beautés !
» & d'où naiffent elles ? d'une fimple méprife
très naturelle , fans complication
» d'événemens , fans aucune intrigue ren
F vj
13+ MERCURE DE FRANCE .
"
» cherchée , fans aucun effort. Il y a d'ani
» tres beautés tragiques ; mais celle -ci eft
au premier rang..
Et ailleurs.
On n'avoit jamais rien vu de fi fublime.
Il n'y a pas dans Longin un feub
» exemple d'une pareille grandeur. Ce
» font ces traits qui ont mérité à Corneil-
» le , le nom de Grand , non- feulement
» pour le diftinguer de fon fière , mais
» du refte des hommes. J'ai cherché dans
» tous les anciens & dans tous les théâ
» tres étrangers une fituation pareille , un
pareil melange de grandeur d'ame , de
» douleur , de bienséance , & je ne l'ai
» point trouvé.
D
Les belles fcènes du Cid , les admi
... rables morceaux des Horaces , les beau
tés nobles & fages de Cinna , le fublime
» de Cornélie , les rôles de Sévère & de
» Pauline , le se . acte de Rodogune , la
» conférence de Seftorius & de Pompée ;
» tant de beaux morceaux , tous produits.
» dans un temps où l'on fortait à peine
de la barbarie , affureront à Corneille
une place parmi les plus grands hommes
» jufqu'à la dernière poſtérité. »
29.
Après des témoignages fi éclatans , il fied
bien à d'ignorans écoliers de fe placer
IUIN. 1774. 133
entre Corneille & M. de Voltaire , n'étant
dignes d'admirer ni l'un ni l'autre , ni furtout
faits pour les juger. Qu'ont produit
leurs cris ridicules ? Le commentateur
accufé d'avoir trop pelé fur les défauts, a
fait voir , dans cette nouvelle édition
qu'il n'en avait obfervé qu'une partie ; il
a beaucoup ajouté à fes remarques & développé
davantage fes critiques . Il a fait
voir qu'en refpectant Corneille , il ne fallait
trahir ni la vérité , ni le bon goût , ni
le Public , ni l'intérêt des beaux ares . Il a
fait fentir qu'il connaiffait tous les devoirs
& tous fes droits. « Ceux qui m'ont
»
fait un crime d'être trop févère , ( dit il
» dans une préface ) m'ont forcé à l'être
» véritablement & à n'adoucir aucune
» vérité. Je ne dois rien à ceux qui font
» de mauvaife foi. Je ne dois compte à
perfonne de ce que j'ai fait pour une
» defcendante de Corneille, & de ce que
j'ai fait pour fatisfaire mon goût . Je
» connais mieux les beaux morceaux de
» ce grand génie que ceux qui feignent
» de refpecter les mauvais. Je fais par
» coeur tout ce qu'il a fait d'excellent.
* Mais on ne m'impoſera filence en aucun
genre fur ce qui me paraît défec
queux. Ma devife a toujours été fami
quefentiat.
134 MERCURE DE FRANCE.
و د
"
On trouve encore , après l'Edipe de
Corneille , cette déclaration de l'illuftre
éditeur. « Mon reſpect pour l'auteur des
» admirables morceaux du Cid , de Cin-
» na , & de tant de chefs- d'oeuvres , mon
» amitié conftante pour l'unique héritière
» de ce grand homme , ne m'ont pas empêché
de voir & de dire la vérité, quand
» j'ai examiné ſon Edipe & fes autres
pièces indignes de lui . Je crois avoir
prouvé tout ce que j'ai dit. Le fouvenir
même que j'ai fait autrefois d'une tragé-
» die d'Edipe ne m'a point retenu. Je ne
» me fuis point cru égal à Corneille . Je
» me fuis mis hors d'intérêt. Je n'ai eu
» devant les yeux que l'intérêt du Public ,
» l'inftruction des jeunes auteurs , l'amour
» du vrai qui l'emporte dans mon efprit
fur toutes les autres confidérations.
» Mon admiration fincère pour le beau
» eſt égale à ma haine pour le mauvais.
» Je ne connais ni l'envie , ni l'efprit de
» parti. Je n'ai jamais fongé qu'à la per-
» fection de l'art , & je dirai hardiment
» la vérité en tout genre jufqu'au dernier
» moment de ma vie. »
Obfervons fur-tout que ces prétendus
Ariftarques , dont le métier eft de donner
des leçons à ceux qui donnent des modè
les , & de diftribuer les rangs parce qu'ils
JUIN.. 1774. 135
ne peuvent en avoir aucun , font toujours
incapables de foutenir la moindre difcuffion
, lorfqu'on daigne prendre la peine
de les confondre. Ils fe plaignent qu'on
les méprife lorfqu'on ne leur répond pas ;
ils crient que le ridicule & la plaifanterie
ne font pas des raifons ; & lorfqu'enfin on
leur en donne , ils répondent par des injures
. On ena vuun exemple bien remarquable
dans l'auteur de la critique très injufte
du poëme des Saiſons & de la traduction
des Géorgiques . Il femblait ne demander
qu'une réponſe difcutée , & croire qu'on
ne pouvait le battre avec les armes du raifonnement.
On lui a démontré en quelques
pages que fes jugemens étaient erronés
, fes principes de critique des principes
d'erreur , fes cenfures dénuées de fondement
; on lui a prouvé qu'il blâmait ce
qui était bon , qu'il louait ce qui était
mauvais ; qu'il ne fe connaiffait ni en
ftyle , ni en harmonie ; qu'il dénigrait en
mauvaiſe profe de très-beaux vers ; qu'il
manquait à-la-fois de jufteffe , d'impartialité
, de goût , de connaiffances & de
politeffe . Chacun de ces reproches était
porté jufqu'à la démonftration la plus
évidente . Qu'a fait alors cet homme qui
fe donnait pour un critique ? Il a répondu
par des épigrammes auffi plates que grof136
MERCURE DE FRANCE.
*
fères. Sûr que fon adverfaire ne voudrais
jamais fe fervir de tous fes avantages , ni
fortir des bornes d'une difcuffion litté
raire , il a eu recours aux injures , aux
menfonges & aux calomnies. Il a conti
nué d'infulter M. de Voltaire dans des
lettres que perfonne ne lit. Il a cruqu'on
lui ferait encore l'honneur de le réfuter ;
mais il s'eft trompé. On laiſſe de pareils
ouvrages dans le néant , dont ils ne for.
tiront jamais. La première de ces lettres,
la feule dont on ait parlé un moment , ♣
dégoûté de lire les autres . Elle commençait
par ces mots : Je vais vous ôter les
trois quarts de votre gloire. On s'eft contenté
d'obferver que M. Clément ne les
avait pas pris pour lui .
L'Agriculture, poëme. A Paris , de l'Im
primerie royale , & fe vend chez Moutard
, rue du Hure poix.
Ce poëme for compofé dans le temps
de la guerre de 1741 , des victoires de
* Il a prétendu que les lettres , publiées par
M de Voltaire , étaient falfifiées. Il ne fonge pas
que les originaux exiftent . Mais il a pris le parti
de nier , perfuadé qu'on ne prendrait pas te peing
d'en venir à la vénfication , & ilacu railon,
JUIN. 1774. 137
Louis XV en Flandres , & de la paix qui
les fuivit. C'est ce que l'auteur nous apprend
dans un difcours préliminaire. Il
obferve qu'il n'avait encore paru parmi
nous aucun ouvrage en vers français fur
l'Agriculture, ni même prefque aucun écrit
en profe. Mais dans l'intervalle qui s'eft
écoulé entre la compofition de ce poëme
& fa publication , il a paru une prodigieufe
quantité d'écrits économiques , &
enfin la poësie même s'eft réconciliée
avec la langue géorgique , qui lui femblait
étrangère. L'auteur fait à peine mention
de l'ouvrage de M. l'Abbé de Lille , fous
prétexte que ce n'eft qu'une traduction ,
Mais le mérite de la difficulté vaincue
n'eft pas moindre , en faifant paffer heureufement
du latin en français les détails
des travaux ruftiques ,qu'en les failant entrer
dans un ouvrage original. Dans les
deux cas il faut dompter la langue , &
forcer la poëfie françaiſe à recevoir une
foule d'expreffions dont elle avait été
long- temps effarouchée . Ce mérite , qui
eft grand par lui même , quoiqu'indépendant
de la création d'un poëme , valaiz
peut être la peine que M. Roffet en par-
Jât avec un peu plus d'étendue . Il ne fait
pas plus d'attention au beau poëme des
Saifons , parce que ce n'eft pas un ouvra
138 MERCURE DE FRANCE.
ge didactique . Non , fans doute , & M.
Roffet eft le premier qui ait conçu le projet
de renfermer en fix livres , qu'il appelle
chants , tous les préceptes de la culture
des terres & tous les travaux de la
campagne depuis les femailles jufqu'à la
baffe- cour , fans relever & orner fon ouvrage
d'aucun trait d'imagination , d'aucun
épifode qui pût y jeter de l'intérêt & de
la variété. Il eft difficile de concevoir les
motifs d'un plan fi peu avantageux , &
l'auteur n'en donne aucune raifon , Il était
beau fans doute de lutter contre Virgile ,
& de vouloir que la langue françaiſe eût
fes Géorgiques. Mais celles de Virgile ,
regardées comme un des ouvrages les plus
parfaits de l'antiquité , font admirables ,
fur-tout par le choix & la beauté des épifodes
,& par la fage diftribution des ornemens
. C'était un modèle qu'il fallait imiter
autant qu'il était poffible; & quels que
foient les motifs de l'auteur pour avoir
pris une route différente , on croit toujours
, lorfqu'un écrivain n'a point mis
d'imagination dans un ouvrage qui en
demandait , qu'apparemment il n'en a
pas.
Je crois même que, pour faire avec quelque
fuccès des géorgiques complettes dans
notre langue , ce qui était difficile , mais
JUI N. 1774 . 139
poffible , il fallait y femer beaucoup plus
d'ornemens que Virgile n'en a répandus
dans les fiennes . Il eût fallu peut- être aux
tableaux purement ruftiques, dont le fonds
eft le moins noble & le moins attachant ,
joindre avec art des traits d'imagination ,
de fentiment , ou de morale qui foutinffent
l'attention du lecteur. Les fables anciennes
toujours agréables , lorfqu'elles
font rajeunies par le talent d'écrire , le
contrafte des moeurs & des idées de la ville
& de la campagne, que l'on aime toujours
à voir revenir , lorfqu'il eft faifi avec jufteffe
& tracé avec énergie, auraient fourni
des reffources heureufes, & les feules qui
puffent fauver la féchereffe du fujet. .M.
Roffet paraît avoir borné fon ambition à
rendre en vers français toutes les opérations
champêtres , & dans plus d'un endroit
il s'en est tiré avec honneur & a furmonté
la difficulté. On trouvera dans fon
ouvrage des morceaux très bien écrits
des vers très- bien tournés . En général , ſa
diction eft affez correcte , mais elle manque
trop fouvent d'élégance , de rithme ,
de poëfie. Tout eft précepte ou defcription
, & fouvent en profe rimée , en profe
féche ou dure. Cette monotonie ferait
peu fupportable , même dans un ouvrage
très-court. Combien l'eft elle davantage
>
140 MERCURE DE FRANCE.
+
dans un poëme en fix chants ! Nous met
trons fous les yeux du lecteur les morceaux
qui nous ont paru les meilleurs , &
nous indiquerons dans quelques autres
les défauts de ftyle qui dominent le plus
dans l'ouvrage. Par exemple , voyons fi le
début eft fait pour en donner une idée
avantageufe :
Je chante les travaux réglés par les faifons ,
L'art qui force la terre à donner les moiflons ,
Qui rend la vigne , l'arbre & les prés plus fer
tiles ,
Et qui nous affervit tant d'animaux utiles.
A chanter nos vrais biens , la culture & fes loix ,
Louis & la patrie encouragent ma voix .
Obfervez qu'il n'y a pas dans ces vers
une feule expreffion poëtique. Boileau a
dit , il eft vrai ,
Que le début foit fimple & n'ait rien d'affe &té.
Mais rien d'affecté , ne veut pas dire rien
de poëtique. Boileau n'a pas voulu dire
qu'il fallait que des vers fullent parfaitement
femblables à la profe . Ce feul mor ,
je chante , prouve que ces expreffions doivent
être au - dellus du langage ordinaire.
Les travaux réglés par les faifons , l'are
qui force la terre , qui rend la vigne , l'arJUIN.
1774.
141
bre & les prés plus fertiles , & cette expreffion
fi faible , tant d'animaux utiles
& ces deux rimes en épithètes au commencement
d'un poëme ; rien de tout
cela ne reffemble à de la poëfie, Ce ne
font pas des vers incorrects , mais ce font
de mauvais vers . Le morceau qui ſuit eſt
beaucoup meilleur :
Sourdes Divinités , infenfibles Idoles ,
Mes chants n'empruntent rien de vos fecours frivoles,
Aftres qui nous marquez les faifons & les ans ,
Le Dieu qui vous conduit nous donne leurs préfens.
Les épis , fans Cérès , dans les fillons jauniſſent ,
Les raisins , fans Bacchus , fous le pampre noirciflent.
De Pan & d'Apollon les fabuleux troupeaux
N'ont pas des immortels entendu les pipeaux .
L'olive ne doit point aux leçons de Minerve
Le foin qui la cultive & l'art qui la conſerve .
Neptune eft un vain nom , & le courfier ardent
Nefut point enfanté d'un coup de fon trident.
Ces vers ont tout le mérite qui manquait
aux précédens. Ils font vraiment
poëtiques. L'auteur ne pouvait pas annoncer
par des tournures plus heureufes qu'it
excluait les fables anciennes du plan de
141 MERCURE
DE FRANCE .
fon ouvrage. Mais peut- être valait - il
mieux s'en fervir. Au lieu d'un feul morceau
que cette excluſion lui a fourni , l'ufage
de la mythologie
lui en aurait fourni
vingt , qui entraient naturellement
dans
fon fujet. Croit - on que la querelle de
Neptune & de Minerve , & l'origine fabuleuse
du Cheval & de l'Olivier , n'euffent
pas formé un tableau très agréable
dans un poëme fur l'Agriculture
? Ces fables
font très - connues fans doute ; mais
elles n'ont point été traitées par aucun des
maîtres de la poëfie françaiſe . C'était un
grand avantage , & jamais elles ne pouvaient
être mieux placées que dans l'ouvrage
de M. Roffet.
-
L'application de l'aftronomie à l'agriculture
devait fournir à l'auteur des détails
riches & brillans . Il ne paraît pas en
avoir tiré tout ce qui fe préfentait à lui .
La culture aux humains montra l'aftronomie.
Des plaines de Babel les premiers habitans ,
Paſteurs de leurs troupeaux , laboureurs de leurs
champs ,
Pour rendre à leurs defirs la terre plus féconde ,
Tournèrent leurs regards vers les pôles du monde,
L'aftre brillant du jour gouverna les faifons.
Tour-à-tour il régna dans les douze maiſons .
De fon cours annuel ils tracèrent les lignes. ·
JUI N. 1774. 143
Le chefde leurs brebis fut chef des douzefignes...
LeTaureau fur fes pas , après lui les Gémeaux ,
Leur marquèrent l'époque où naiffent les troupeaux
.
Aux tropiques brûlans la Chèvre & l'Ecreviffe ,
De l'hiver , de l'été fixèrent le Solftice.
La Balance , à la nuit rendit le jour égal.
La Vierge, des moiflons ramena le ſignal.
Le Ciel devint un livre , où la terre étonnée ,
Lut en lettres de feu l'hiftoire de l'année.
Ces deux derniers vers font beaux , &
il y en a quelques autres de bien tournés .
Mais la féchereffe eft le défaut du plus
grand nombre . Les lignes & les douze
Signes , l'Ecreviffe & le Solstice , font des
rimes dures & des expreffions de l'almanach
. Chacune de ces idées devait être
rendue par un trait mithologique . Rien
n'était plus favorable à la poëfie ; ou même
les notions purement aftronomiques
pouvaient s'exprimer par des phrafes noblement
figurées . Voyez comme M. de
Voltaire a exprimé dans Alzire la marche
apparente du foleil de l'Equateur au Tro
pique.
Dela Zone enflammée & du milieu du monde
L'aſtre du jour a vu ma courfe vagabonde ,
144 MERCURE DE FRANCE .
Jufqu'aux lieux , où ceffant d'éclairer nos climats,
Il ramène l'année , & revient fur fes pas.
Voilà le langage du poëte . Il n'y a là
ni Ecréville ni Solftice. On pourrait obferver
d'autres fautes.
Pour rendre à leurs defirs la terre plus féconde ,
Tournèrent leurs regards vers les pôles du monde .
Cela n'eft correct , ni dans les idées ni
dans les termes . Plus féconde à leurs defirs
eft un folécifme. D'ailleurs les premières
obfervations aftronomiques ne
pouvaient pas avoir pour but la fécondité
de la terre. Elles ne pouvaient que marquer
un rapport entre les différentes époques
de l'agriculture & les différens périodes
de la révolution annuelle du foleil.
Peut - être auffi , pour plus d'exactitude
fallait - il mettre vers le pôle du monde
& non pas vers les pôles , puifqu'il eft
impoffible d'obferver à la fois les deux
pôles.
L'art d'exprimer quelquefois , avec une
élégance heurenfe les travaux du labourage
, eft , comme nous l'avons dit , le
principal mérite de l'auteur , par exemple
dans ces vers où il s'agit de la quantité
d'engrais propre à chaque terrein.
Que
JUIN. 1774. 345
Que de votre terroir les befoins , la nature ,
Règlent de ces préfens le genre & la meſure.
La terre , que pénètre un trop fort aliment ,
Par fa vigueur cruelle étouffe le froment ,
Et d'un feuillage vain nourrice malheureufe ,
N'enfante , au lieu de blé , qu'une paille trom
peufe.
Il ne fe tire pas fi bien des morceaux
qui demandent plus de chaleur & d'imagination
dans le ftyle . Voyons la defcription
d'une tempête.
Mais quand du Roi des Rois le terrible courroux
Lance fur vos moiflons les redoutables coups ,
Toute induftrie eft vaine : à vos juftes allarmes
Il n'eft d'autre fecours que vos cris & vos laimes .
Une vapeurparaît , s'étend & s'épaiffit ,
Le jour pâlit , l'air fiffle & le ciel s'obscurcit.
Dans le fein d'un nuage aflemblant les tempêtes ,"
La main de l'Eternel les fuípend fur nos têtes,
Il vient , & devant lui s'élancent les éclairs ,
Son trône redoutable eft au milieu des airs.
Il abaifle les cieux , l'orage l'environne.
Les vents font à les pieds , la flamme le couronne .
La foudre étincelante éclate dans les mains ;
Elle part, elle frappe , elle inftruit les humains.
De les traits enflammés voyez les tours brifées ,
Les rochers abattus , les forêts embrafées .
G
146 MERCURE DE FRANCE:
La terre eft en filence , & la pâle frayeur
Des peuples confternés glace & flétrit le coeur.
De les traits meurtriers la grêle impitoyable
Bat les triftes épics , les brife , les accable.
Tous les vents déchaînés arrachent des fillons ,
Les bleds enveloppés dans leurs noirs tourbillons.
Les torrens en fureur des montagnes deſcendent.
Les fleuves débordés dans les plaines s'étendent.
Les champs font fubmergés , les épics ne font plus.
O travaux d'une année ! un jour vous a perdus.
Cette defcription manque d'énergie &
d'effet. Il n'y a point de lecteur qui ne
s'en apperçoive ; mais il s'agit d'en trouver
les railons , & il eft facile de les faire
appercevoir au jour de la critique. D'abord
il ne falloit pas,dans toute la premiè
re partie de cette defcription , peindre
l'Eternel foudroyant les moiffons , & entaffer
toutes les expreffions tirées de l'Ecriture
, & employées cent fois dans de
pareils tableaux. Ce morceau parafite
détourne l'attention & l'intérêt qui devaient
fe raffembler uniquement fur le
fpectacle du défaftre produit par la tempête
. Enfuite toutes les fois qu'un poëte
entreprend une defcription déjà faite ,
fon premier devoir eft de trouver des expreflions
neuves , & non pas de répéter
JUIN. 1774. 147
toutes celles qui font uſées . C'eſt- là que
l'on apperçoit le talent , & c'eft ce qui eft
rare aujourd'hui , où l'on fait tant de vers
avec des hémiſtiches pillés comme ceuxci
, affemblant les tempêtes , fufpend fur nos
têtes , le jour pálit , l'air fiffle , il abaiffe
les Cieux, &c. la foudre étincelante éclate ,
&c. Il abaiffe les cieux eft de Racine . Le
refte eft de M. de Voltaire . Ce qui n'en
eft pas , c'eft cet hémistiche , elle inftruit
les humains. Voilà une leçon bien placée.
C'est avec de pareils traits qu'on refroidit
tout. Il y a dans la Henriade ,
La foudre en eft formée , & les mortels frémiflent.
Voyez la différence d'un trait qui fait
image & d'une réflexion froide. Enfin ſi
nous examinons la diction , combien de
fautes ? Le terrible courroux , les redoutables
coups , les traits meurtriers de la grêle
impitoyable ; ce font ces épithètes accumulées
ces hémiftiches rebattus qui
énervent le ſtyle. Et pourquoi peindre les
tours brifées & les rochers abattus ? Il s'agit
bien de tours & de rochers. Il s'agit des
vignes & des moiffons. La pâle frayeur
des peuples confternés qui flétrit le ceur
ne vaut pas mieux. L'effroi que produit
un orage ne flétrit point le coeur,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
Que l'impropriété des termes eft un défaut
commun ! mais qu'il eft deftri &teur
de tout effet ! Oppofons à cette defcription
celle que l'on trouve dans le fecond
chant du poëme des Saifons. Un pareil
modèle inftruira mieux que toutes les critiques.
On voit à l'horifon de deux points oppofés
Des nuages monter dans les airs embraſés.
On les voit s'épaiffir , s'élever & s'étendre :
D'un tonnerre éloigné le bruit s'eft fait entendre.
Les flots en ont frémi , l'air en eft ébranlé ,
Et le long du vallon le feuillage a tremblé.
Les monts ont prolongé le lugubre murmure
Dont le fon lent & fourd attrifte la Nature.
Il fuccéde à ce bruit un calme plein d'horreur ,
Et la terre en filence attend dans la terreur.
Des monts & des rochers le vaſte amphithéâtre
Difparaît tout- à- coup fous un voile grisâtre.
Le nuage élargi les couvre de les flancs ;
Il péfe fur les airs tranquilles & brûlans.
Mais des traits enflammés ont fillonné la nue ,
Et la foudre en grondant roule dans l'étendue.
Elle redouble , vole , éclate dans les airs ;
Leurnuit eft plus profonde , & de vaſtes éclairs
En font fortir lans cefle un jour pâle & livide.
Du couchant ténébreux s'élance un vent rapide ,
Qui tourne fur la plaine ; & , rafant les fillons ,
JUIN. 1774.
149
Enlève un fable noir qu'il roule en tourbillons.
Ce nuage nouveau , ce torrent de pouflière
Dérobe à la campagne un refte de lumière.
La peur , l'airain fonnant dans les Temples facrés
Font entrer à grands flots les peuples égarés.
Grand Dieu ! vois à tes pieds leur foule confternée
Te demander le prix des travaux de l'année.
Hélas ! d'un ciel en feu les globules glacés
Fcrafent en tombant les épis renversés.
Le tonnerre & les vents déchirent les nuages.
Le fermier , de fes champs contemple les ravages ,
Et prefle dans fes bras fes enfans effrayés .
La foudre éclate , tombe , & des monts foudroyés
Defcendent à grand bruit les graviers & les ondes
Qui courent en torrens fur les plaines fécondes .
O récolte ! ô moiffon ! tout périt fans retour.
L'ouvrage d'une année est détruit dans un jour.
Voilà le tableau d'un grand peintre ,
voilà le ftyle d'un grand poëte . L'obfervation
de la Nature eft parfaite . Peut- on
mieux peindre les approches d'un orage?
Et le long du vallon le feuillage a tremblé.
Le poëte vous tranfporte dans la campagne
. Vous voyez tous les objets .
Et la foudre en grondant roule dans l'étendue.
A-t- on mieux exprimé l'effet du ton .
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
*
nerre , dont le fon fe prolonge dans l'éloignement
? Et remarquez comme les
rournures & les expreflions appartiennent
à l'auteur. Rien n'eft vague. Rien n'eft
emprunté. Quel est le vrai poëte ? C'eſt
celui qui a vu & fenti , & non pas celui
qui a lu des vers. M. de St Lambert n'oc
cupe pas le lecteur des peintures ufées de
la grandeur de Dieu. Il ne lui adrefle
qu'un mot , & ce mot eft une prière touchante,
qui fait voir toute la grandeur du
péril :
Grand Dieu ! vois à tes pieds leur foule confternée
Te demander le prix des travaux de l'année .
Il s'arrête là , & continue fa defcription :
Hélas ! d'un ciel en feu les globules glacés
Ecrafent en tombant les épis renversés.
Les globules glacés valent un peu mieux
que la grêle impitoyable.
Et des monts foudroyés
Defcendent à grand bruit les graviers & les ondes
Qui courent en torrent , &c.
La phrafe court ; la conftruction defcend
& fe précipite . Voilà les fecrets du
ftyle. Comparez à ces vers celui- ci :
Les torrens en fureur des montagnes defcendent.
JUIN. 1774. ISI
Vous verrez que le rythme eft vif dans le
premier hémistiche & lent dans le fecond ,
ce qui forme un contrefens. C'est ce fentiment
de l'harmonie imitative , cet accord
dufon & de la penfée qui eft un des grands
moyens de perfection dans les vers . La
belle poësie demande & la juſteſſe de l'efprit
& la jufteffe de l'oreille. Rien n'eſt
plus rare que de les réunir , & c'est pour
cela qu'elle eft le premier des arts.
O travaux de l'année ! un jour vous a perdus ;
L'ouvrage de l'année eft détruit dans un jour.
Ces deux vers fe reflemblent beaucoup.
Il fe peut que le fujet les ait fournis
aux deux auteurs , fans que l'un ait copié
aît
l'autre.
Continuons de rapporter les beaux
vers qui fe préfentent çà & là dans le
poëme de l'Agriculture . Le chant de la
vigne eft peut - être celui où l'on en rencontre
le plus :
Mais craignez que la vigne , à fleurir empreffée ,
Par le Zéphir féduite & defes pleurs laffée ,
Ne laifle épanouir fa délicate fleur ;
Le Zéphir eft changeant , le Printemps.eft trompeur.
Souvent de nos climats repouflé jufqu'à l'Ourſe ,
Giv
152 MERCURE DE FRANCE .
Le redoutable Hiver , interrompant la courſe ,
Tourne fa tête affreufe & revient fur les pas.
Au milieu des beaux jours il répand les frimats.
Sa fureur àla terre enlève les richeſles ,
Er des rameaux naiſlans dévore les promefles .
On remarquera dans le troisième chant
ce morceau fur les forêts.
La Grèce imagina qu'habitans des campagnes ,
Les Dieux peuplaient les bois , les jardins , les
montagnes ,
Qu'on y voyait Diane & Priape & Sylvain ;
Que chaque arbre enfermoit une nymphe en fon
fein.
Elle allait , de Dodone admirant le miracle ,
De la forêt prophète interroger l'oracle .
Sur un chêne orgueilleux des peuples adoré ,
Les Druides fanglans cueillaient le Guy facré .
Les autels expofaient au culte du vulgaire
De la faveur des cieux ce gage imaginaire.
Refpectables forêts , c'eft à la vérité .
D'annoncer vos préfens & votre utilité.
De nos premiers ayeux vous fûtes les alyles.
Vos antres leurs maifons , votre enceinte leurs
villes.
Quand les mortels errans , réunis par les loix ,
Bâtirent des cités , élevèrent des toits ,
Les arbres fous leurs mains en lambris fe changerent
,
JUI N. 153 1774.
Er , pour couvrir leur faîte , en ordre ils ſe rangè
rent.
Le cédre s'alluma : dans leur obfcur féjour ,
Au milieu de la nuit il ramena le jour.
Des chênes embrafés la chaleur pénétrante
Adoucit des hivers la froidure piquante.
Le Pin quitte les monts , il defcend fur les eaux.
Les mobiles forêts fe courbent en vaiſleaux.
L'Océan , qui du monde a ſéparé les plages ,
Lui -même eft le lien qui rejoint fes rivages.
L'homme eft rapidement en tous lieux tranfporté.
L'Univers fe rapproche & n'eſt qu'une Cité.
A l'exception de l'avant - dernier vers
qui eft trop profaïque , tout ce morceau
eft d'un très-bon goût. La diction en eft
noble , harmonieufe & poëtique. Ces
deux vers fur-tout :
Elle allait , de Dodone admirant le miracle ,
De fa forêt prophète interroger l'oracle.
font d'une grande beauté d'expreffion.
Ce qui regarde la culture des arbres, &
leurs différens ufagés dans les jardins , nous
paraît auffi mériter des éloges , malgré
quelques défauts :
Les uns dans les jardins
Sur leurs troncs abaillés demeurent toujours
nains ;
GY
154 MERCURE DE FRANCE.
En forme de buiffon leurs branches s'épaiſſiſſent,
Et taillés par vos mains en vaſe ils s'arrondiffent,
Il en eft qui , fouffrant des traitemens plus durs ,
Devenus efpaliers , tapifleront vos murs ;
Leurs rameaux affervis , fléchis ſur un treillage ,
Embellis par leur chaîne , aiment leur esclavage.
Telle , aux fimples appas , que donne la beauté ,
Une Nymphe ajoutant un éclat emprunté
Captive les cheveux que la foie entrelace ;
Libres , ils plairaient moins , & leurs noeuds font
leur grâce.
Le foleil femble aimer ces arbres favoris ;
Il fe plaît à nourrir vos élèves chéris.
Ses dociles rayons à votre art obéiſſent ,
Et redoublent leurs feux que les murs réfléchiffent.
C'eft ainfi que les fruits , mûris par les chaleurs ,
Adouciflent leur sève , animent leurs couleurs.
Souvent d'un espalier empruntant la figure ,
L'oranger donne aux murs une riche parure.
D'un vafe plus fouvent il habite le ſein.
Des quarrés d'un parterre il orne le deffin .
Qu'il offre à vos regards de grâces raſſemblées !
Le parfum qu'il exhale embaume vos allées .
Toujours blanchi de fleurs , il ajoute à leur prix
Le verd des fruits naiflans & l'or des fruits mûris.
Trois fiècles font paflés , & fa fleur eft nouvelle .
La vieillefle reſpecte une tête fi belle.
JUIN.
ISS 1774.
"
*
Mais craignez les frimats pour un hôte fi cher.
Sauvez- le fous un toît des rigueurs de l'hiver.
Du printems qui n'eft plus qu'il y trouve l'image.
Dans les climats plus chauds , fans foins , fans elclavage
,
L'oranger dans les airs s'élève en liberté ,
Et prefquedes forêts atteint la majesté.
Le travail du ver à foie eſt décrit avec
art , & offrait beaucoup de difficultés :
· Laffés d'un vain loifir , & libres de leurs maux ,
Les vers veulent alors commencer leurs travaux .
Aidez de tous vos foins un espoir qui vous flatte.
Dans leurs corps transparens l'or de la foie éclate .
Vous les voyez monter , offrez - leur des rameaux ;
Qu'ils puiffent y fufpendre & filer leurs tombeaux.
Sous les anneaux mouvans qu'à vos yeux ils préfentent
,
Dans leur fein deux vaiffeaux à long replis ferpentent.
>
La foie en fe formant , brute & liquide encor
Dans fes riches canaux coule fes ondes d'or.
La liqueur s'épaiffit dans fa route dernière ,
Se transforme en un fil & fort par la filière.
Quand la chenille enfin voit ce temps arrivé ,
Elle prodigue un fuc jufqu'alors réservé .
En longs cercles d'abord , des fils qu'elle ménage
G vi
156 MERCURE DE FRANCE.
Elle forme un duvet , appui de fon ouvrage.
Bientôt elle décrit des mouvemens plus courts ,
Et les fils plus ferrés , unis par mille tours ,
D'un tiflu merveilleux compoſant la ſtructure ,
D'un oeuf d'or ou d'argent préfentent la figure.
Venez les admirer ; ce ver dans la priſon
Ne commence qu'à peine à former fa cloiſon.
Celui-ci que déjà cache un épais nuage ,
Laille encor de fes fils entrevoir l'aflemblage.
D'autres le renfermant dans les mêmes réſeaux ,
Unis pendant leur vie , uniflent leurs tombeaux .
Mais dans ces jours , hélas ! fi , du bruit du tonnerre,
Le ciel en fon courroux épouvante la terre ,
Ils friffonnent d'horreur , tombent , & pour jamais
laiflent en expirant leurs tiflus imparfaits.
Cependant fous fon toît la chenille mourante ,
Change en habit de deuil la robe tranſparente.
Un corps fans pieds , fans tête , immobile & ride
Au corps qu'elle animait femble avoir fuccédé.
Cette deſcription louable , à bien des
égards , n'eft- elle pas trop longue & trop
détaillée ? La poëfie n'aime point à le
perdre dans des objets imperceptibles; &,
en tout genre , c'est un grand défaut que
de dire tour.
Terminons ces citations par quelques
peintures. Nous choifirons celles de l'Eta
JUI N. 157 1774.
lon & du Coq. La première eft imitée de
Virgile . Nous la rapprocherons de la traduction
de M. l'Abbé de Lille.
L'Etalon que j'eftime , eft jeune , vigoureux ;
Il eft fuperbe & doux , docile & valeureux.
Son encolure eft haute & fa tête hardie.
Ses flancs font larges , pleins ; fa croupe eft arrondie
;
Il marche fièrement ; il court d'un pas léger ,
Il infulte à la peur , il brave le danger.
S'il entend la trompette ou les cris de la guerre ,
Il s'agite , il bondit ; fon pied frappe la terre.
Son fier henniffement appelle les drapeaux ,
Dans fes yeux le feu brille , il fort de les nâſeaux ,
Son oreille fe dreffe & les crins fe hériflent ,
Sa bouche eft écumante & les membres frémilfent.
Ce portrait a des beautés . Appelle les
drapaux , eft une expreffion froide , furtout
après celle de M. de Voltaire dans la
Henriade , appelle les dangers . En général ,
la meſure de ces vers eft trop uniforme ;
y a trop peu de mouvement & ils
n'enchériffent pas affez les uns fur les autres
. Ceux de M. de Lille me paraiffent
plus variés , plus riches & plus énergiques.
il
Ha le ventre court , l'encolure hardie ,
158 MERCURE DE FRANCE:
Une tête effilée , un croupe arrondie.
On voit fur fon poitrail fes mufcles fe gonfler,
Et les nerfs treffaillir & les veines s'enfler,
Que du clairon bruyant le fon guerrier l'éveille ,
Je le vois s'agiter , trembler , drefler l'oreille.
Son épine fe double & frémit fur fon dos ,
D'une épaifle crinière il fait bondir les flots.
De fes nâfeaux brûlans il refpire la guerre ;
Ses yeux roulent du feu , fon pied creufe la terre..
J'avourai en revanche que la defcription
du Coq m'a paru parfaite :
En amour , en fierté le Coq n'a point d'égal.
Une crête de pourpre orne fon front royal.
Son oeil noir lance au loin de vives étincelles .
Un plumage éclatant peint ſon corps & les aîles ,
Dore fon cou fuperbe & flotte en longs cheveux.
De fanglans éperons arment les pieds nerveux.
Sa queue , en fe jouant du dos jufqu'à la crête ,
S'avance & le recourbe en ombrageant la tête.
Le dernier vers fur- tout eft admirable.
C'eft peindre en vers comme M. de Buffon
peint en profe. On voit , par les mor.
ceaux que nous avons rapportés , que l'au
teur du poëme fur l'Agriculture avait
beaucoup de talent pour la poëlie , & que
fon ouvrage a des beautés réelles ; qu'il
lui a manqué un plan plus poëtique & une:
JUIN. 1774. 159
exécution plus foignée. On ne comprend
pas comment l'auteur des beaux vers que
l'on vient de lire , a pu en faire tels que
ceux- ci :
Tel le flambeau du jour , ou les feux de la terre
Eont monter les vapeurs au féjour du tonnerre.
Lefroid preffant leurs corps par le chaud dilatés ,
Les condenfe, & de l'air ils font précipités.
Ainfi fur le foyer fe forme l'eau - de-vie.
Par un nouveau travail fi l'art la rectifie ,
L'efprit de vin captifdu phlegme eftféparé , &c.
Et ailleurs ,
Invisible & vivant dans fes langes le germe
De fa captivité voit arriver le terme.
Et ailleurs :
De l'air , quifut dans l'oeuftoujours renouvelé“ ,
Le mouvement vital eſt alors redoublé.
Par lui l'aufpénétré diminue & tranfpire , &c.
On trouve quelquefois trente vers de
fuite de ce ftyle , parce que l'auteur s'eft
obftiné à mettre en vers des détails phyfiques
, auxquels la poëfie fe refufe abfo-
Jument , ou fur lefquels , avec beaucoup
de talent & de goût, on pourrait faire qua
tre vers heureux, mais qui ne peuvent être
160 MERCURE DE FRANCE.
approfondis fans beaucoup d'embarras
dans la diction , de féchereffe & d'ennui :
Et quæ
Defperat tractata nitefcere pofe relinquit.
HOR.
C'eft le précepte dont l'auteur aurait dû
faire le plus d'ufage , & qu'il a le plus
oublié.
LETTRE de M. de Voltaire à M. Roffet,
Maître des Comptes , auteur d'un poëme
fur l'Agriculture , dédié au Roi .
A Ferney , 22 Avril 1774.
MONSIEUR ,
Vous pardonnerez fans doute à mon grand âge
& à mes maladies continuelles , fi je ne vous ai
pas remercié plutôt du beau préſent dont vous
m'avez honoré .
J'ai lu avec beaucoup d'attention votre poëme
fur l'Agriculture. J'y ai trouvé l'utile & l'agréable
, la variété néceflaire , & la difficulté prefque
toujours heureufement furmontée.
On dit que vous n'avez jamais cultivé l'art qué
vous enfeignez . Je l'exerce depuis plus de vingt
ans , & certainement je ne l'enfeignerai pas après
VOUS .
JUIN. 1774. 161
J'ai été étonné que dans votre premier chant
vous adopticz la méthode de M. Tull , Anglais ,
de femer par planches . Plufieurs de nos Français ,
( que vous appelez toujours François , & que par
conféquent vous n'avez jamais ofé mettre au bout
d'un vers , ) ont voulu mettre en crédit cette innovation.
Je puis vous aflurer qu'elle est déteftable
, du moins dans le climat que j'habite . Un
homme , qui a été long- temps loué dans les Journaux
& qui étoit cultivateur par livres , fe ruinait
à femer par planches , & était obligé de
m'emprunter de l'argent , tandis que fon nom
brillait dans le Mercure .
J'ai défriché les terreins les plus ingrats , qui
n'avaient jamais pu feulement produire un peu
d'herbe groffière. Mais je ne confeillerais à perfonne
de m'imiter , excepté à des moines , parce
qu'eux feuls font affez riches pour (uffire à ces
frais immenfes , & pour attendre vingt ans lefruit
de leurs travaux .
Voilà pourquoi l'illuftre & refpectable M. de
St Lambert , que vous avouez être diftingué par
fes talens , a dit très - juſtement qu'il a fait des
Géorgiques pour les hommes chargés de protéger
les campagnes , & non pour ceux qui les cultivent;
que les Géorgiques de Virgile ne peuvent être
d'aucun ufage aux paysans ; que donner à cet
ordre d'hommes des leçons en vers fur leur métier,
eft un ouvrage inutile ; mais qu'il fera utile àjamais
d'infpirer à ceux que les loix élèvent audeffus
des cultivateurs , la bienveillance & les
égards qu'ils doivent à des citoyens eflimables.
Rien n'eft plus vrai , Monfieur. Soyez fûr que
fi je lifais aux paysans de mes villages , les Cuvres
& les Jours d'Héfiode , les Géorgiques de
162 MERCURE DE FRANCE.
Virgile & les vôtres , ils n'y comprendraient rien
Je me croirais même en confcience obligé de leur
faire reftitution , fi je les invitais à cultiver la
terre en Suifle , comme on la cultivait auprès de
Mantoue.
Les Géorgiques de Virgile feront toujours les
délices des Gens de lettres , non pas à caufe de fes
préceptes , qui font , pour la plupart , les vaines
répétitions des préjugés les plus groffiers ; non
pas à caufe des impertinentes louanges & de l'infâme
idolâtrie qu'il prodigue au Triumvir- Octave
; mais à caufe de fes admirables épiſodes , de
fa belle defcription de l'Italie , de ce morceau fi
charmant de poëfie & de philoſophie qui commence
par ces vers :
Ofortunatos nimiùm , &c.
à caufe de fa terrible & touchante defcription de
la pefte ; enfin à cauſe de l'épiſode d'Orphée.
Voilà pourquoi , Monfieur de St Lambert donne
aux Géorgiques l'épithète de charmantes , que
Vous femblez condamner.
J'aurais mauvaife grâce , Monfieur , de me
plaindre que vous ayez été plus févère envers
moi qu'envers M. de St Lambert. Vous me reprochez
d'avoir dit dans mon difcours à l'Académie
qu'on ne pouvait faire des Géorgiques en français.
J'ai dit qu'on ne l'ofait pas , & je n'ai jamais
dit qu'on ne le pouvait pas. Je me fuis plaint de
la timidité des auteurs , & non pas de leur impuiffance.
J'ai dit en propres mots qu'on avait
reflerré les agrémens de la langue dans des bornes
trop étroites. Je vous ai annoncé à la Nation , &
il me paraît que vous traitez un peu mal votre
précurseur.
JUI N. 1774. 163
Il femble que vous en vouliez auffi à la poëfie
dramatique , quand vous dites que la profe a eu
au moins autant de part à la formation de notre
langue que la poëfie de notre théâtre , & que
quand Corneille mit au jour fes chef - d'oeuvres
Balzac & Peliffon avaient écrit , & Paſcal écrivail
Premièrement on ne peut compter Balzac, cet
écrivain de phrafes empoulées , qui changea le
naturel du ftyle épiſtolaire en fades déclamations
recherchées.
A l'égard de Péliflon ,' il n'avait rien fait avant
le Cid & Cinna.
Les lettres provinciales de Pafcal ne parurent
qu'en 1654 , & la tragédie de Cinna , faite en 1642,
futjouée en 1643 .
Ainfi id eft évident , Monfieur , que c'eft Corneille
qui , le premier , a fait de véritablement
beaux ouvrages en notre langue.
à Permettez -moi de vous dire que ce n'eft pas
vous de rabaifler la poësie. J'aimerais autant que
M. d'Alembert & M. le Marquis de Condorcet
rabaiflaflent les mathématiques. Que chacun
jouifle de la gloire. Gelle de M. de St Lambert
eft d'avoir enfeigné aux poflefleurs des terres à
être humains envers leurs vafaux ; aux Intendans
, à ne pas opprimer le peuple par des corvées
; aux Miniftres , à adoucir le fardeau des
impôts , autant que l'intérêt de l'Etat peut le permettre.
Il a orné fon poëme d'épifodes très-agréables.
Il aécrit avec fenfibilité & avec imagination.
Vous avez joint , Monfieur , l'exactitude aux
ornemens ; vous avez lutté à tout moment contre
les difficultés de la langue , & vous les avez vaincues.
M. de St Lambert a chanté la Nature qu'il
aime, & vous avez écrit pour le Roi.
164 MERCURE DE FRANCE.
La Fontaine a dit :
On ne peut trop louer trois fortes de perfonnes ,
Les Dieux , fa Maîtrefle & fon Roi.
Elope le difait ; j'y fouscris quant à moi.
Elope n'a jamais rien dit de cela ; mais n'importe.
J'ai l'honneur d'être avec la plus refpectueufe
eftime ,
MONSIEUR ,
Votre , &c.
ACADÉMIE.
Académie de Chirurgie.
CETTE Académie a tenu fa féance publique
le jeudi 14 Avril 1774 , & M.
Louis , fecrétaire perpétuel , en a fait l'ouverture
par le difcours qui fuit .
L'Académie royale de Chirurgie avoit
déjà propofé deux fois , pour le grand prix
annuel , le fujet fuivant :
Expofer les inconvéniens qui résultent
de l'abus des onguens & des emplâtres , &
de quelle réforme la pratique vulgaire eft
fufceptible à cet égard dans le traitement des
ulcères.
JUIN. 1774.
165
Peu fatisfaite des mémoires qu'elle
avoit reçus la première année , l'Académie
remit la queftion avec promeffe d'un
prix double. Si la matière avoit été auffi
bien traitée dès la première fois , qu'elle
le fut à la feconde année , on n'auroit pu
ſe diſpenſer de couronner les efforts de
ceux qui avoient le mieux réuffi ; mais
leur fuccès même ayant fait voir qu'ils
étoient capables de porter beaucoup plus
loin leurs réflexions fur cette matière importante
, laquelle tient à des principes
fondamentaux , dont le développement
promet une révolution heureufe dans la
pratique qui fimplifiera & perfectionnera
la méthode de guérir les ulcères , on jugea
à-propos de préfenter encore le même
fujet pour cette année , avec promefle d'un
prix triple.
L'Académie a reçu 27 mémoires, la plu
part très bons; & c'eft par cetavantage qu'on
a connu , plus pofitivement que dans les
années précédentes , la difficulté de porter
un jugement équitable fur des ouvrages
dont le mérite balançoit les fuffrages à
différens égards . L'Académie a pris le
parti de partager le prix entre différens
concurrens ; perfuadée qu'ils n'ont travaillé
que pour la gloire , & que la récompenfe
pécuniaire eft ce qui les affec166
MERCURE DE FRANCE.
teroit le moins. Le prix eft triple , & l'on
couronne trois mémoires.
Le No. 3 , dont la devife eft l'aphorif- N°.
me d'Hippocrate , qui prefcrit l'ordre des
moyens curatifs , en propofant fucceffivement
l'ufage du fer & du feu , lorsque
les médicamens font fans effet .
&
Quæ medicamenta non fanant , ferrum
fanat ; quæ ferrum nonfanat , ignis fanat;
quæ hæc non fanant , infanabiliafunt.
Ce mémoire a fait une grande fenfa-.
tion . Il a paru l'ouvrage d'un homme de
génie & d'un praticien inftruit, qui a trèsbien
vu les abus des onguens & des emplâtres
. Il prouve qu'ils font communément
ou préjudiciables ou inutiles , & il
les profcrit abfolument , en leur fubftituant
un moyen qui n'eft pas inconnu dans
l'art , mais dout perfonne n'a fait un ufage
auffi fuivi que l'auteur , & qu'il a dirigé
en méthode. C'eft l'action de chauffer
la partie ulcérée . On l'approche d'un
charbon ardent mis dans une affiette fur
de la cendre . La chaleur actuelle agit avec
grande efficacité , la circonférence tranfpire
; les bords fe relâchant , le dégorgement
purulent fe fait en même- temps ,
le fonds , & les parois débarraffés de l'injection
des humeurs , la déterfion & l'exJUIN.
1774. 167
fication des chairs font les effets trèsprompts
de la continuation du même
moyen. Son adminiftration confifte à approcher
& à éloigner alternativement le
feu pour en reffentir la chaleur la plus
forte fans fe brûler. La fenfibilité du malade
eft en même-temps le guide de l'opérateur
& la règle de l'opération. La perfonne
intéreffée demande ordinairement
à fe charger de cette direction. L'action
du feu chauffant fur les folides & fur les
Auides , eft expliquée par une théorie fûre
autant que lumineufe , & elle eft appuyée
d'un grand nombre d'obfervations,
qui ne laiffent aucun doute fur les avantages
de cette méthode , lorfqu'on en ufera
avec les connoiffances requifes. Ce
travail a paru mériter une récompenfe
diftinctive ; mais , en l'examinant à côté
de la propofition donnée par l'Académie
pour le fujet du prix , & mis en parallèle
avec les mémoires des autres concurrens ,
ila femblé que l'auteur du N° . 3 , dont
nous parlons , s'étoit peu occupé du foin
de délier le noeud de la difficulté , & que,
femblable à Alexandre , à l'égard du noeudgordien
, il avoit jugé plus convenable de
le couper.
L'Académie ayant pris fon parti fur ce
mémoire , l'on a ouvert le papier qui cou168
MERCURE DE FRANCE.
vroit le nom de l'auteur , & elle a vu avec
fatisfaction que c'étoit M. Faure , corref
pondant de l'Académie , chirurgien- gradué
, ancien profeffeur de chirurgie & de
l'art des accouchemens à Lyon , retiré à
Avignon fa patrie , où il jouit de l'eſtime
la plus générale . M. Faure a remporté le
prix de l'Académie en 1762 fur les fcrophules
. Elle a déterminé que M. Faure
feroit propofé au Roi pour une place d'af
focié , & que fon mémoire feroit imprimé;
par cette récompenfe extraordinaire
& très- diftinguée , il n'a plus été en concurrence
pour partager le prix.
L'Académie a adjugé l'une des trois
médailles au mémoire No. 26. C'eſt un
ouvrage fort étendu , très- méthodique ,
qui préfente & réfoud toutes les difficultés
de la queftion . Il a pour devife ces
vers de Virgile du 3. livre des Géorgiques:
· . Alitur vitium , vivitque tegendo ,
Dum medicas adhibere manus ad vulnera paftor
Abnegat.
Ce texte eft rendu , dans la belle traduction
de M. l'Abbé de Lille , de l'Académie
Françoife , dans un fens différent de
celui qui l'a fait prendre pour devife.
Pour
JUI N. 169 1774.
Pour calmer la fourde violence
D'un mal qui fe nourrit & s'accroît en filence ,,
Hâte- toi , que l'acier , fagement rigoureux ,
S'ouvre au fein de l'ulcère un chemin douloureux .
Ce mémoire a pour auteur M. Champeaux
, chirurgien gradué à Lyon , profeffeur
d'anatomie , chirurgien ordinaire
du Roi pour les rapports en juſtice , correfpondant
de l'Académie royale de Chirurgie
& de la Société royale des fciences
de Montpellier , affocié de celle des
fciences , belles lettres & arts de Rouen ,
& de la Société littéraire d'Auxerre ,
On a couronné d'une pareille médaille
un mémoire latin , N° . 9 , d'une érudition
recherchée . On y voit l'hiftoire de l'art
dans les variations de la pratique ancienne
& moderne. La queftion propofée eft
traitée favamment & d'une manière également
agréable & inftructive . La devife
de ce mémoire eft prife des Tufculanes de
Cicéron Ineft in mentibus noftris infatiabilis
quædam cupiditas veri videndi.
L'auteur eft M. Camper , docteur en
Médecine , affocié étranger de l'Acadé
mie , profeffeur honoraire d'anatomie &
de chirurgie d'Amfterdam , & de médecine
en l'Université de Groningue , de
H
170 MERCURE DE FRANCE.
meurant à fa terre de Lauckmane , près
Franeker en Frife.
Laze médaille a été accordée au mémoire
No. 16 , qui a pour devife ces vers de
Virgile au fixième livre de l'Enéïde.
Circumftant animæ dextrâ laváque frequentes.
Nec vidiffe femel fatis eft : juvat ufque morari,
Et conferregradum , & veniendi difcere caufas.
Ce mémoire eft de M. Chambon
maître ès- arts & en chirurgie , correfpondant
de l'Académie , à Brévanne - fous-
Choifeul , par Langres.
M. Chambon a déjà obtenu des récom
penfes de l'Académie , fruits de ſon émulation
& de fes travaux .
L'Académie a accordé l'acceffit au mémoite
N°. 20 , dont la devife eft tirée de
Galien , au livre de methodo medendi.
Ulceris , quà ulcus , fanatio mediocris
ficcatio eft.
On a trouvé d'excellentes chofes dans
ce mémoire. Si l'auteur eût évité quelques
digreffions & la peine qu'il a prife de difcuter
plufieurs points peu intéreſſans , ce
travail auroit pu lui mériter des préférences.
L'auteur eft M. Aubray , chirurgien
en chef de l'Hôtel-Dieu & membre de
JUIN. 1774. 171
l'Académie des fciences & belles lettres à
Саёр .
Enfin un mémoire , No. 23 , dont la
devife eft une fentence de Celfe ... Cujus
rei non eft certa notitia , ejus opinio certum
reperire remedium non poteft.
Une expofition très- nette de l'état de
la question , l'intelligence de l'auteur
des vues nouvelles & folides fur la mapière
d'obferver, n'ont pu contrebalancer
les mémoires des autres concurrens . L'auteur
de celui - ci établit que dans la cure de
l'Ulcère fimple , les onguens & les em
plâtres font nuisibles , que leur ufage ne
peut que troubler le mécanisme de la nature
; & , en examinant les diverfes complications
des ulcères , & en raifonnant
fur les moyens les plus convenables pour
détruire ces complications & ramener l'ulcère
à la fimplicité qui le rend curable
par les feuls efforts de la nature , fecondés
d'un panfement méthodique , l'Auteur démontre
que les onguens & les emplâtres
ne peuvent être oppofés à aucune des complications.
Cet Ouvrage , où il ya beaucoup de travail
par les recherches qui ont fervi à raf
fembler un grand nombre de faits , extraits
pour ainfi dire, de tous les obfervateurs
Hij
17 MERCURE DE FRANCE.
dans l'intention de prouver que les cas les
plus épineux n'ont jamais cédé à l'appli
cation des emplâtres & des onguens , &
que leur ufage , lorfqu'il n'a point été
nuifible , a été au moins inutile ; cet ou
vrage , dis - je , n'eft fufceptible que d'ê
gre donné par extrair , en le reftreignant
aux principes & aux conféquences qu'an
trouvera folides & lumineufes. L'anteur
eft M. le Comte , docteur en médecine ,
à Evreux .
4
Le prix d'émulation , qui confifte en
une médaille d'or de 200 francs , a été
accordé à M. Nolleffon , fils , ci devant
chirurgien -aide- major des armées du Roi ,
maître ès-arts & en chirurgie à Vitry-le
François .
Les cinq petites médailles ont été accor
dées , 1º . à M. Saucerotte , chirurgien gradué
, correfpondant de l'Académie à Lune
ville . Il a eu précédemment , en différentes
années , le grand prix fur le fujet des contre-
coups dans les plaies de tête , & un
prix d'émulation . Par celui ci , fon front eft
ceint d'un triple laurier.
2º. A M. Chauffier , maître ès- arts &
il eft élève
en chirurgie à Dijon : arts &
éco,
les de Paris , où il a étudié avec difting
tion ,
JUI N. 1774. 173
3. A M. Varocquier , correfpondapt
de l'Académie à Lille , & célèbre accoucheur.
4°. A M. de la Marque le jeune , maî
tre en chirurgie & lithotomifte de la ville
de Toulouſe.
5°. A M. l'Héritier , prévôt de l'Ecolepratique
de Paris , qui a beaucoup de zèle
& eft très-attentif à préfenter à l'Académie
toutes les particularités , foit naturelles
, foit caufées par maladies , qu'on
rencontre dans les cadavres fournis pour
l'inſtruction des élèves de l'Ecole - prati
que .
L'Académie a récompenfé , par des
lettres de correfpondant , les travaux de
M. Terras, maître - en - chirurgie à Genève,
& de M. Campet , ci - devant chirurgien
major à Cayenne .
On propofe , pour le prix de l'année
1775 , la question fuivante : Quelle eft ,
dans le traitement des maladies chirurgicales
, l'influence des chofes nommées nonnaturelles
? Ce prix fera double ; deux
médailles d'or , de la valeur de cinq cens
livtes chacune , fuivant la fondation de
M. de la Peyronie ; ou une médaille , &
cinq cens livres en argent.
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
Après la diftribution des prix ,M. Louis
a prononcé les Eloges de M. le Baron
Van Swieten , affocié étranger de l'Académie
, premier médecin & bibliothécaire
de Leurs Majeftés Impériales & Royale-
Apoftoliques; & de M. Morand, ancien
fecrétaire de l'Académie , Chevalier de
l'Ordre du Roi , & c.
M. Bordenave a lu un mémoire fur le
danger des cauftiques dans la cure des
hernies : M. Souque a fait la lecture d'une
obfervation fur les moyens de rappeler
d'une mort apparente à la vie les perfonnes
fuffoquées , & M. Pipelet a terminé la
féance par llaa lleeccttuurree ddee remarques fur les
fignes illufoires des hernies épiploïques. *
* Ci-deflus page 166 , lig. 20 , dirigé , lifez rédigé
; & lig. 28 & 29 , injection , lifez infarction.
M. Houftet , ancien directeur de l'Académie
royale de Chirurgie , a fondé à perpétuité
quatre médailles d'or , de cent liv.
chacune , pour être diftribuées annuellement
à quatre étudians qui , parmi les
vingt- quatre , nombre fixé par les lettrespatentes
du mois de Mai 1768 , pour concourir
, auront le plus profité des exercices
& des inftructions de l'Ecole - pratique ,
établitlement utile & patriotique. Ces méJUN.
1774. 175
dailles ont été adjugées cette année , à la
rentrée des écoles , la première, au Sr Jean-
Marie Cezerac , de Miradoux , diocèfe de
Lectour ; la feconde , au SrBernard Caftelbietk
, de Thèfe , diocèſe de Leſcart ; la
troisième , au Sr Etienne Orelut de St Chamond
, diocèfe de Lyon ; la quatrième ,
au Sr Arnal Lapeyre , de Geanfac , diocèfe
de Comminge.
On a accordé les quatre acceffit, qui
confiftent en quatre médailles d'argent , pareillement
fondées par M. Houfter , la
première au Sieur Jean Baptifte Efmale ,
jeune élève qui s'eft diflingué dans les
exercices de l'Ecole - pratique > par une
grande fagacité & par beaucoup d'habileté
& de dextérité dans la pratique des opérations
, & qui a eu plufieurs fuffrages des
examinateurs pour une médaille d'or . Les
autres Médailles ont été données aux
Srs Antoine Chapplain , d'Ifigny , diocèfe
de Bayeux ; Dominique Darras , de
Haution, diocèle de Laon ; & François
Poujalgues , de Soucirac , diocèfe de Cahors.
On a jugé que d'autres élèves devoient
auffi participer à l'honneur de la
même récompenfe . Ces élèves font les
Sieurs Jean - François Dubofq , de Vite ,
diocèle de Bayeux ; Jofeph Noël , de
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
Bayon , diocèle de Toul ; Jean Salles ,
de Sauveterre , diocèfe de Bazas ; Louis-
Touffaint Leduc , de Dieppe , diocèfe de
Rouen; Jofeph Petit- Beau , d'Ecueille ,
diocèfe de Tours ; Charles Ragaud ,
de Pont - Château , diocèfe de Nantes ;
Jean-Baptiste Raget , de Tarafcon , diocèfe
d'Avignon , Pierre Juppin , de Sevigny
, diocèfe de Reims ; Guillaume Dupuid
, de St Aftier , diocèle de Périgueux
; Guillaume Cramier , de Terraffon
, diocèfe de Sarlat ; Jean- Baptiſte Polony
, de Miffon , diocèfe d'Ax ; Pierre
Dartreux , d'Orléans ; & Pierre Giry
d'Emouley , diocèſe de Périgueux .
ARTS.
GRAVURES.
I.
Portraits de Louis XVI , Roi de France
& de Navarre , & de Marie Antoinette
d'Autriche , foeur de l'Empereur, Reine
de France .
Es deux Portraits font en médaillon
de la grandeur d'environ 14 pouces &
JUIN. 1774. 177
demi , & 12 & demi de largeur. Ils rappellent
avec beaucoup de vérité les traits
de LL. Majeftés , objets fi intéreffans de
nos hommages refpectueux. La gravure
eft parfaitement exécutée par le Sieur
Brookshaw , dans la manière Angloiſe
ou manière noire , genre qui approche de
plus près la nature , & qui rend , avec la
douceur & l'éclat du pinceau , la délicateffe
des traits du vifage & le moëlleux
des draperies.
-Prix de chacun de ces portraits , 3 liv.
à Paris , chez Brookshaw & Haines , rue
de Tournon , chez le Bourrelier , vis-àvis
l'hôtel de Nivernois .
Le même artiſte a réduit à moitié de
grandeur ces portraits dans le même
genre de gravure , qu'il compte publier
inceffamment auffi à moitié de prix.
Il fait des envois par tout le royaume
lorfqu'on lui remet l'argent à Paris,
I I.
Voyageur Allemand & Chaffe - marée allemande
, deux eftampes nouvelles
d'environ 16 pouces de largeur & 14
de hauteur,gravées d'après les tableaux
originaux de Ph . Wauvermans ; la première
par le St Bacquoi , la feconde par
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
le Sr Patas , fous la direction du fieut
Martinet.
Ces eftampes font d'une compofition
agréable , & les fites en font gracieux ,
meublés de beaucoup de figures & de chevaux.
La gravure eft très-foignée & d'un
ton brillant. Elles font dédiées à M. le
Duc de la Vallière , Pair & grand Fau
connier de France , Chevalier des Ordres
du Roi , & c.
On vend ces eftampes chez le St Martinet
, graveur & deffinateur du cabinet
du Roi , d'hiſtoire naturelle , rue St Jacques
, à côté de Mde la Ve . Duchefne ,
libraire.
I I I.
Les Bergers Ruffes , eftampe d'environ 20
pouces de hauteur fur 14 de largeur ,
gravée d'après le tableau de M. le Prin
ce , peintre du Roi , par M. J. B. Tilliard
, dédiée à M. le Duc de la Rochefoucault
, Pair de France .
Cette eftampe repréfente un fite champêtre
très agréable , où l'on voit une jeune
fiile, de la figure la plus aimable , écouter
un concert exécuté par un vieux & par un
jeune bergers. La gravure a beaucoup de
JUI N. 1774. 172
brillant & d'effet . Les travaux en font
artiftement variés & concourent à faire
un enfemble pittorefque & charmant.
Cette eftampe fe trouve à Paris , chez
le fieur Tilliard , quai des grands Auguftins
, près la rue Pavée , maifon de M.
Debure , libraire.
Le même artifte diftribuera inceffamment
la feconde fuite des gravures du
Télemaque in 4° . qu'il a entreprifes avec
M. Monnet , peintre du Roi , dont les
travaux avoient été fufpendus par des difficultés
qui ne fubfiftent plus.
I V.
Eftampes gravées dans la manière du
crayon , par M. Bonnet , rue St Jacques ,
au coin de celle du Plâtre .
Le repos de Vénus , d'après Boucher ,
d'environ 14 pouces de hauteur fur 18 de
largeur ; prix , 2 liv . 8 fols.
Le Toucher & le Goût , deux eftampes
de 12 pouces de hauteur & 9 de largeur ,
d'après Ch . Eifen ; prix , chacune 15 s.
V.
Cahier contenant un recueil de vafes ,
trophées & bas- reliefs , tirés des jardins de
1
H vj
180 MERCURE DE FRANCE .
Verfailles , des Tuileries & ailleurs , fervant
de fupplément à la 2. partie des
Elémens d'architecture du Sr Panferon
que l'on trouve chez l'auteur , à Paris, rue
du Foin St Jacques , au collège de Me.
Gervais. Prix , 24 fols les fix feuilles.
J
On trouve à la même adreffe & au même
prix , un recueil des bas-reliefs tirés
des frontons de la galerie du Louvre,
Ces deux cahiers font utiles aux architectes
, & leur préfentent divers ornemens
d'une compofition riche & ingénieufe
, gravés à la pointe avec beaucoup
de netteté .
I
V I.
On trouve chez M. le Bas , graveur du
Roi , rue de la Harpe ,
Du cabinet de M. le Brun.
Le Marché à faire , d'après Teniers ;
prix, 3. liv.
Du cabinet de M. Baudoin.
Attaque de Trotipe lègère , d'après Vauvermans
, 3 liv. -
8
Du cabinet de M. le Duc de Praflin.
Première & feconde vue de Lérida ; prix
I liv . 10 fols.
J'UÍN. 1774. 181
Première & feconde vue de la Sicile
1 liv.
Première & feconde vue du Golfe de Venife
, gravé par M. David d'après les
tableaux originaux , peints par M. Vernet
; prix chaque , i liv . 4 f.
Toutes ces eftampes font gravées avec
beaucoup de foin & de talent , & font une
belle fuite à la riche collection de M. le
Bas.
V II.
Planches anatomiques en couleur.
M. Dagoty pere anatomiste , peny
fionné du Roi , va donner au Public , à
la fuite des ouvrages qu'il vient de faire
paroître , qui forment une oeuvre complète
fur l'anatomie des parties de la génération
, de la groffeffe & des accouchemens
, les organes des fens , d'après de
nouvelles diffections , en quatre grandes
planches du même format que les précédentes
, avec des differtations fur cette
partie de l'anatomie , comme il a fait dans
l'expofition des maux vénériens , qu'il
diftribue auffi , rue Dauphine , vis à- vis
le magafin de Provence , près le Pont Neuf.
182 MERCURE DE FRANCE:
MUSIQUE.
1.
11. Recueil pour le forte piano & le
clavecin , contenant des airs de Julie , des
Moiffonneurs , de l'Aveugle de Palmire
& autres airs détachés avec les paroles ,
des variations &
accompagnement de
violon , dédié à Madame la Vicomteffe de
Tavannes par M. Neveu , M. de clavecin
. Prix , 4 liv. 16 f. A Paris , chez l'auteur
, rue du Sépulcre , fauxbourg faint
Germain , la première porte cochère à
droite par la Croix rouge , & chez les
Marchands de mufique.
II. I I.
Traité d'harmonie & règles d'accompagnement
fervant à la compofition , fuivant
le fyftême de M. Rameau , dédiés à Mlle
Droffin , compofés par M. le Boeuf, or
ganiſte de l'Abbaye royale de Ste Géneviève
, M. de mufique & de clavecin.
Prix , 12 liv . Se vend à Paris , au bureau
mufical , cour de l'ancien grand Cerf,
rues St Denis , & des Deux- Portes St SauJUI
N. 1774. 183
veur; & aux adreffes ordinaires de muf
que , à Lyon , chez M. Caltaud , libraire ,
que de la Comédie .
III.
Trois Quatuor pour le clavecin avec
accompagnement de flûte , violon & baſſe,
par Baur , op . I. Ils peuvent s'exécuter à
feul , à deux ou à trois . Prix , 7 liv. 4 ſols.
& fe vend aux adreffes ci-deffus.
I V.
Cinquieme livre d'ariettes choifies avec
accompagnement de harpe , fuivies de
deux divertiffemens pour la harpe & un
violon , dédié à Madame la Marquife de
Sainte- Marie ; par J. G. Burckhoffer
Euvre XIIe ; prix 7 liv. 4 fols. A Paris ,
chez l'auteur , rue des foffés Montmartre ;
Nadermaun , Luthier de la Reine ; & aux
adreffes ordinaires de mufique.
V.
III . Recueil d'Ariettes choifies , arran
gées pour le clavecin , ou le forte piano
avec accompagnement de deux violons &
la balle chiffrée , dédiées à Mile Lenglé
de Schoebeque ; par M. Benaut , M. de
184 MERCURE DE FRANCE
clavecin. Prix , 1 liv . 16 fols. A Paris
chez l'auteur , rue Gît - le - Coeur , la 2 :
porte cochère à gauche en entrant par lé
Pont- neuf; & aux adreffes ordinaires de
mufique.
ARCHITECTURE. LI
QUATRE
2
I.
UATRE planches d'architecture de 10
pouces de longueur & s de hauteur; favoir,
deux Vues de la Place royale de Reims ,
une Vue de l'Hôtel- de- Ville , & le projet
de deux corps de bâtimens enface de l'Hotel
de Ville. Ces gravures font exécutées
avec beaucoup de netteté & de foin par
M. Sellier , graveur en architecture . Elles
fe vendent 20 fols , chez l'auteur , rue đẹ
la vieille Bouclerie , maifon de Mde
Ballet , matchande d'eftampes ; & chez le
Père & Avaulez , marchands , rue St Jacques.
I I.
་ ་
Deuxième fuite des Antiquités de Naples
, d'après le deffin de M. Dumont ,
gravée par Germain . Prix , 12 f. A Paris,
JUI N. 1774. 185
chez Pafquier , rue St Jacques , vis -à- vis
le collège de Louis le Grand ; & chez
Patour , graveur , rue Charone , à côté de
l'hôtel de Mortaigue .
LETTRE de M. le Chevalier de Cubières.
MONSIEUR ,
Je prie M. Joubleau de la Mothe de croire que
je n'ai point prétendu le traiter de maraudeur ni
de filou . A Dieu ne plaife que ces vilains fubstantifs
fouillent jamais ma plume , fur- tout visà-
vis d'un homme de lettres ! Quand j'ai dit que
dans la littérature il y avoir des maraudeurs &
des filous , je n'ai point voulu appliquer le reproche
à M. Joubleau de la Mothe ; il a conclu
mal- à propos du général au particulier. L'honnêteté
fera toujours l'arme que j'emploierai dans
la difpute , & je ne me pardonnerai jamais de
donner des injures pour des raifons . Affez d'autres
ont avili les lettres & les aviliflent chaque jour
par des querelles groffières & indécentes ; laiflons
les fe débattre avec les furies uniflons- nous
pour célébrer les grâces , & he faifons point du
temple des mufes une arène de gladiateurs . Pour
donner l'exemple de la paix , je remercie M. d.
M. de fa lettre obligeante : je pense qu'il auroit
dû y mettre fon nom en entier ; quand on fait un
compliment à quelqu'un , en affligeant fa modeftie
, on ne doit pas le priver du plaifir de la
reconnoillance. Je ne croyois pas avoir rien de
commun avec le célèbre auteur de la Jérufalem
délivrée . On ne voit guères le fceptre du génie à
côté du hochet de l'enfance , & celui qui n'aime

186 MERCURE DE FRANCE.
que le plaifir ne s'occupe guères de la gloire ;
M. d. M. veur cependant que je me fois rencontré
avec lui ; fon opinion me flatte , & je ne chercherai
point à le détromper. Je reftitue done au
Tafle que j'ai peut- être trop lu , à M. Favart que
je lis quelquefois , à M. Joubleau de la Mothe ,
que je n'ai pas l'honneur de connoître , mais
dont jeftime le talent , à l'auteur des menues
poefies que je connois encore moins , à M. le Pays ,
à M. Laus de Boiffi , l'impromptu que je leur ai
dérobé , & je vous fais gré de m'avoir communiqué
les favantes recherches qu'on a faites pour
prouver que c'étoit moi qu'il falloit accufer de
plagiat. J'ai l'honneur d'être , Monfieur , avec la
plus parfaite confidération votre très - humble &
très-obéiflant ferviteur ,
Le Chevalier de Cubieres.
A Verfailles le 7 Mai 1774.
LETTRE de M. Thevenot , Chirurgien-
Accoucheur à Paris , en réponse à un
Accoucheur établi en province , qui demande
des éclairciffemens fur le régime
& le traitement convenables aux femmes
en couche. *
Vous me demandez , Monfieur , mon avis fur
* Cette lettre renferme de bonnes obſervations
d'un excellent praticien , & nous avons cru qu'elle
feroit lue avec utilité , fur-tout loin des fecours &
des avis des gens de l'art .
JUI N. 1774.
187
le régime & fur le traitement que doivent obfer
ver les femmes en couche. L'attention à bien
voir , l'habitude d'obſerver , la méthode de com-,
parer une obfervation avec une autre , l'art d'en
tirer des conféquences juftes & précifes : voilà le
grand livic ou vous devez vous inftruire ; cependant
comme il faut vous mettre fur la voie,
j'entrerai dans quelques détails fur un point effentiel
, qu'on me paroît avoir beaucoup trop négligé.
Il ne peut y avoir de règle purement abfolue ;
l'âge , le tempérament , le genre de vie , la
failon , le climat , les circonftances momentanées
ou locales , tout en un mot inérite des confidérations
particulières . Le point unique eft d'aider la
nature & de ne pas la contrarier. Les femmes qui
accouchent doivent être confidérées fous deux
points de vue différens ; celle qui nourrit & celle
qui ne nourrit pas . Le régime de la première eft
fimple , puifqu'elle fuit le voeu de la nature ; autfi
elle ne craint pas les révolutions fi terribles pour
les autres . Le lait monte fans peine dans les mamelles
; il en remplit les couloirs qui fe dégorgent
enfuite avec facilité ; cependant comme l'enfant
nouveau- né ne peut pas confommer tout le lait
de la mère , fur tout fi elle en a beaucoup , il convient
de modérer pendant quelques jours la qualité
& la quantité des alimens pour la mère . Sa boif
fon fera fimple & légère ; par exemple , du firop de
capillaire ou de guimauve , &c. Il faut éviter autant
qu'il fera poffible l'ufage du vin , fur- tout fi
cette liqueur eft acide ou aigre. La pratique de
vingt années m'a fourni un trop grand nombre
d'exemples fâcheux pour que je ne vous prémunifle
pas contre l'ufage de cette boiflon , & dans
le cas que vous foyez forcé de céder aux defirs de
188 MERCURE DE FRANCE.
l'accouchée , ne permettez d'employer qu'une
très- petite quantité de bon vin vieux , étendue
dans beaucoup d'eau ; tout vin acide produit trèsfouvent
l'engorgement du lait dans le fein des
femmes qui nourriflent , fur -tout fi elles habitent
des grandes villes . L'air qu'on y refpire , les alimens
trop fubftantiels ou trop épicés , le défaut
d'exercice concourent encore à augmenter les dan
gers , tandis que la fobre & la robufte villageoife
les connoît à peine. Pendant ces premiers jours ,
l'accouchée doit être tenue dans des appartemens
d'une chaleur douce & modérée , & févèrement
aérés , foir & matin. Les coups d'air , ou fur la
mafle totale du corps , ou fur quelques - unes de
Les parties feulement , produilent des effets trese
funeftes pour la fuite , & qui fe perpétuent quelque
fois jufqu'à la fin de la vie.
Tels font en général les foins que vous don
nerez à l'accouchée dans les dix ou douze premiers
jours , & que vous modifierez fuivant la
plus ou moins grande abondance du lait & fuis
vant l'appétit de l'enfant ; paffé ce tems , tout
rentre dans l'ordre de la nature , & vos foins de
viennent fuperflus.
Les femmes qui ne nourriffent pas exigent une
attention & des ménagemens plus fcrupuleux ,
parce que c'est à cette époque que la nature venge
fes droits outragés . Elles font beaucoup plus expofées
aux révolutions du lait. En effet , la marche
de la nature eft de le porter , dès le troisième jour,
dans le fein de la inère , quelquefois dès le fe- -
cond , d'autres fois , & fur-tout dans les femmes
d'un certain âge , feulement le quatrième , le cinquième
& même le fixième ; mais le terme ordinaire
eſt le troiſième. Dans le cas que ces retarde
JUI N. 189 1774
ayent lieu , prenez les précautions que l'art indique
pour que le lait féjourne le moins qu'il fera
poflible ; c'est- à- dire , qu'après les vingt - quatre
heures , vous mettrez tout en ulage pour qu'il ne
s'en forme pas beaucoup . Dans ce cas , la nourriture
fera légère , la boiflon fimple , afin que les
urines foient abondantes , & la malade tâchera
de le conſerver dans un état de chaleur doux &
modéré . Les extrêmes font dans ce cas toujours
dangereux . Un point que vous ne devez jamais
perdre de vue, c'eft que la mafle du lait eft toujours
en raifon de la qualité & de la quantité des alimens
que la femme prendra ; cependant fi , en
rout tems & naturellement , elle mange beaucoup
& qu'elle ait peu de lait , foyez moins févère)
confultez le tempérament , & relachez - vous fur
la quantité d'alimens.
La règle générale preferit de donner peu d'ali
mens folides aux femmes nouvellement accouchées.
On en lentira la néceffité , fi l'on confidère
l'effet qu'ont dû produire les douleurs violentes du
travail de l'enfantement fur toutes les parties du
corps ; combien les organes & les nerfs ont fouffert
; le trouble & l'agitation qui en résultent pour
toutes les parties du corps. D'après cela on conclura
fans peine que dans cet état la femme n'a
befoin que de repos & de quelques liquides pour
Tranfpirer & donner au corps le tems de fereinettre
des fatigues qu'il vient d'efluyer. Soyez afluré
que par ce régime bien fimple , vous préviendrez
les fièvres putrides , les dépôts laiteux qui font
prefque toujours produits par le vice & par le
résultat des mauvailes digeſtions.
L.
C
C
190 MERCURE DE FRANCE.
ESSAI SUR LE BONHEUR ,
traduit de l'Anglois.
Tour le monde parle du bonheur ; c'eſt un mot
très-énergique. Mais qui peut le flatter d'en pénétrer
tout le fens ? Nous le prononçons en ſoupirant
, lorfque l'objet de nos defirs cft loin de notre
efpérance ; il exprime notre fatisfaction , quand
nos voeux font remplis ; il défigne enfin le but où
nous voulons atteindre ; mais nous cherchons
plus à obtenir le bonheur qu'à le connoître ; nous
eftimons les choles par leur utilité ou par leur in-
Auence fur notre bien-être, & le lens précis de ces
mors , utilité , bonheur , reſte vague & indéfini .
Si le bonheur étoit uniquement attaché à la
poffeffion de ce qu'on defire , la plupart des hom
mes auroient à fe plaindre de leur fort ; nous mar
chons vers un but avec une ardeur impatiente ; fi
nous y parvenons , il cefle auffitôt de nous occuper
, & quelque paffion nouvelle vient exercer notre
ame. Notre imagination groffit les objets dans
le lointain, & les diminue à meſure qu'ils s'approchent.
Les plus triftes réflexions fur la nature humaine
nous ont été fuggérées par des hommeşoififs , que
l'ennui dévore : « Balancez , difent- ils , la fomme de
douleur & celle de plaifir qui font deſtinées aux
» mortels : vous trouverez prefque toujours que la
première furpaffe l'autre par fon intenfité , par
fa fréquence , & par fa durée. Confidérez la
conduite & les fentimens des hommes : vous les
» verrez précipiter leurs années avec une ardeur&
JUIN.
191 1774.
»une activité effrayantes ; le vieillard eft dégoûté
» des travaux de l'âge mûr, & le jeune homme des
»jouets de l'enfance ; qui des deux voudroit parcourir
une feconde fois la carrière qu'il vient de
» tracer ? Le préfent & le paflé nous font égale-
» ment à charge ; le temps n'entraîne que des
maux. Pour répondre à ces réflexions mélancoliques
, jetons les yeux fur nos campagnes &
fur nos villes ; le laboureur fatigué chante auprès
de fa charrue ; l'artifan dans fon attelier prend
un vilage fatisfait les efprits gais éprouvent
une fuite de fenfations agréables dont nous ignorons
la fource , & l'homme fenfible qui nous trace
l'hiftoire des mifères hunaines , oublie fes peines
lui- même en les écrivant & trouve quelque
charme à prouver les malheurs.
:
>
Les mots de plaifir & de peine font peut - être
équivoques dans l'acception commune, ils s'ap
pliquent feulement aux fenfations que produifent
les objets extérieurs , foir que le plaifir & la peine
dérivent du fouvenir du paflé , du fentiment du
préfent , ou de l'idée de l'avenir : Si telle eft notre
définition , la peine & le plaifir ne font pas les feules
fources de nos biens & de nos maux ; car on ne
fauroit juger du degré de bonheur par le nombre
des fenfations dont on conferve un fouvenir diftinct
; ce ne font pas les plaifirs qu'on peut comp
ter qui nous rendent heureux , mais une manière
d'être continue qui échappe à la réflexion . L'ame
plus active que paffive ne porte pas toujours fon
attention fur l'impreffion qu'elle reçoit des objets
extérieurs , & la diviſion de ſes facultés nous apprend
feulement les différentes manières d'agir.
L'intelligence , la mémoire , la prévoyance , le
fentiment , la volonté font autant de termes qui
expriment les opérations de notre ame. L'homme
192 MERCURE DE FRANCE .
fût- il exempt de douleurs & privé des fenfations
qu'on nomme jouiflances , pourroit être encore
heureux ou malheureux. Leplaifir & la peine occupent
donc une très - petite portion de notre exiftence
; c'est l'action qui la remplit. Inventer
éxécuter , pouríuivre , attendre , réfléchir , s'engager
: tel eft le cours de notre vie. Quand nous
perdons l'occafion d'exercer notre activité ,
n'eft pas le plaifir qui nous manque , c'est l'occupation
; & les géiflemens de l'homme qui fouffre
, font une preuve moins fûre du malheur , que
l'air languillant & inanimé de l'indolence.
ce
Nous comptons rarement au nombre des biens
la tâche que nous fommes obligés de remplir ;
nous portons toujours notre vue fur un temps de
jouiffance qui mettra fin à nos travaux , & la
véritable fource de notre fatisfaction nous échappe.
L'homme occupé attend fon bonheur du fuccès
de fon entreprife , & pourquoi n'eft il pas
malheureux dans l'intervalle ?
C'eft , dira - t- il , qu'il efpère obtenir ce qu'il
defire ; mais l'efpérance foutient- elle feule notre
ame dans l'attente d'un événement douteux ? &
l'entière aflurance de parvenir à ſon but vaudroit
elle les émotions que donne l'incertitude ?
Vous plaignez le chafleur de fes fatigues & le
joueur des agitations de fon ame ; donnez à l'un
le gibier qu'il pourſuit ; donnez à l'autre l'argent
qu'il peut gagner ; tous deux probablement dédaigneront
vos préfens ; l'un remettra fa fortune au
hafard & l'autre lancera le cerf dans les campagnes
; le joueur veut éprouver les tourmens de
Pincertitude ; le chafleur veut courir dans les forêts
, entendre le cri des chiens , & braver les
fatigues qui l'attendent . Otez aux hommes leurs
Occupations , fatisfaites leurs defirs : l'exiftence devieng
JUIN. 1774. 193
vient pour eux un fardeau , & le fouvenir du paſfé
aggrave leurs peines . Si nous concevons quelque
projet ; fi nous l'exécutons , c'est toujours le
fentiment qui nous entraîne , notre ame jouit
d'elle -même; l'utilité de l'objet que nous pourfuivons
ne décide pas du degré d'attention que nous
donnons aux moyens ; les affaires & les jeux
nous amulent également , nous ne defirons le
repos que pour rétablir nos forces épuiſées . L'amufement
n'eft guère qu'un changement d'occupation
. L'affliction nous met fouvent dans des
fituations agréables , & les gémiflemens peuvent
quelquefois exprimer le plaifir. Les peintres &
les poëtes ont fait ufage de ce principe ; ils nous
affligent pour nous plaire,& les ouvrages qui font
verfer des larmes font toujours reçus favorablement.
Si telle eft notre nature , le premier de nos biens ,
c'eft l'aiguillon qui nous anime au travail , foit
par l'attrait du plaifir, foit par la crainte de la douleur
; l'activité eft d'une plus grande importance
pour l'homme , que le bien même auquel il afpire;
& l'indolence eft un plus grand inal que la
douleur qu'il évite avec tant de foin .
Les plaifirs des fens font de courte durée : le
goût de la volupté eft une maladie de l'ame que
les fouvenirs guériroient bientôt , fi l'efpérance
ne l'augmentoit fans cefle. La chaffe finit moins
fûrement par la mort du gibier , que les plaifirs
du voluptueux par les excès de la débauche. Les
objets qui flattent les feus entrent eflentiellement
dans le fyftême de la vie humaine ; ils fervent de
lien à la fociété ; c'est le but éloigné qui nous
foutient dans nos travaux ; ils nous engagent à
fuivre le voeu de la nature , à conferver l'individu
& à perpétuer l'espèce humaine ; mais fonder le
I
194 MERCURE DE FRANCE.
bonheur fur les plaifirs des fens , c'eſt une erreur
dans la fpéculation & une plus grande erreur encore
dans la pratique . Confidérez le maître d'un férail;
c'eft pour lui qu'on parfume les airs , c'eſt
pour lui qu'on enlève du lein de la terre les diamants
& les émeraudes & qu'on arrache tous les
tréfors de l'empire des mains de fes fujets épouvantés
; pour lui l'on réunit fous de triples barreaux
les beautés timides du nord, & celles que les
paffions du midi embrafent de mille feux ; mais
tant d'objets flatteurs le trouvent infenfible ; il eft
plus malheureux peut -être que le peuple d'efclaves
qui confacrent à fes plairs leurs fortunes &
leurs travaux.
Une ame active réprime ailément le goût de la
volupté ; la curiofité qui s'éveille , les paffions
qui s'allument , une converfation qui s'anime
font oublier bientôt les plaifirs de la table , même
au milieu d'un fomptueux feftin ; l'enfant les
quitte pour les jeux & l'homme pour les affaires.
Quand on a fait l'énumération de toutes les
choles qui conviennent à notre nature , la fûreté, la
nourriture, le vêtement , & c . on croit avoir trouvé
les vrais fondemens fur lefquels repofe la félicité
; mais eft- il befoin de moralifer pour fe convaincre
que le bonheur n'eft pas attaché à la fortune?
Cependant elle nous fournit la fubfiftance
qui nous conferve, & les (uperfluités qui flattent
nos fens ; les événemens qui exigent du courage
, de la conduite & de la tempérance ,
nous expofent à des hafards & font mis au nombre
des maux. Cependant les hommes habiles
braves & ardens , fe plaiſent au milieu de ces difficultés
; c'eft alors qu'ils jouiffent d'eux-mêmes
& qu'ils trouvent des charmes à exercer leurs facultés
. Que de gens , pour fuir l'oifiveté , choiJUIN.
1774.
195
fillent les fatigues & les horreurs de la guerre ! Le
marin s'expofe aux privations & lutte avec les
dangers ; le politique le fait un jeu des factions , &
s'intérefle avec chaleur pour des nations inconnues;
le foldar , le marin & le politique ne préfèrent
pas fans doute les peines aux plaifirs , mais ils font
entraînés malgré eux par une fecrète inquiétude
qui les contraint à faire de continuels efforts pour
exercer leur talens ; ils triomphent au milieu des
obftacles ; ils languiffent & s'anéantiflent dans le
fein du repos. On difoit à Spinola que Sir François
Vére étoit mort , parcequ'il n'avoit rien à
faire c'en eft affez , répondit- il , pour tuer un
Général. Ce jeune homme, dont parle Tacite , qui
fe plaifoit dans les dangers, fans efpérer de récompenfe
, avoit-il confervé le goût de la volupté ?
Quels plaifirs le promettent les chaffeurs & les
guerriers , quand le fon des cors ou des trompettes
, le bruit des chiens , ou les clameurs de la bataille
réveillent au fond de leurs coeurs , lapaffion de
la chafle ou l'ardeur des combats? Les événemens
les moins intéreflans de la vie nous préparent des
fatigues & des dangers ; l'homme confidéré dans
toute fon excellence , n'eft pas uniquement deſtiné
à jouir ; il doit s'exercer comme les autres animaux
; il languit dans le fein des commodités &
de l'abondance ; il triomphe au milieu des alarmes
. Ainfi la fecrète inquiétude qui nous porte
à l'action eft fecondée par la diverfité de nos talens
, & les plus refpectables attributs de l'homme,
la magnanimité, le courage & la fageffe , expriment
des relations fenfibles avec les difficultés
qu'il doit combattre. Les plaifirs des fens deviennent
infipides , quand l'esprit eft occupé par des
objets d'une différente nature ; on fçait aufli que
les violentes affections de l'ame étouffent le fen-
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
2
timent de la douleur. Dans le tumulte & l'ardeur
d'une bataille , l'impreffion des bleſſures ne le fait
jamais fentir ; on commence feulement à s'en appercevoir,
quand le calme a fuccédé au trouble des
paffions. Ainfi l'homme dont l'efprit eft préoccupé
par quelque fentiment vigoureux , foit de religion
, d'entoufiafme , ou d'amour pour l'humanité
, cet homme, dis -je , fupporte avec fermeté les
tourmens qu'on lui fait fouffrir , & qu'on prolonge
avec induftrie. Dans de telles difpofitions
la torture même peut être une fource de plaifirs .
La gaieté du foldat dans les campagnes , & ſa patience
obftinée , les amufemens dangereux du
chafleur , le mépris des Nations fauvages pour la
faim , les tourmens & les pénitences extraordinaires
des prêtres de l'Orient , les mortifications continuelles
des fuperftitieux de tous les âges , nous
montrent aflez les erreurs fans nombre que nous
commettons dans le calcul des misères humaines.
Ceflons donc de mefurer le bonheur ou le malheur
par les jouiflances ou les fouffrances apparentes,
Si cette obfervation paroît un rafinement de la
philofophie , c'eſt un rafinement connu des Régulus
& desCincinnatus , long- temps avant l'exiftence
de la philofophie : c'eſt un rafinement connu
des enfans dans leurs jeux ; connu du fauvage ,
quand , da fond de fes forêts , il jette un oeil de
mépris fur les plantations & les cités paisibles des
Peuples civilifés qu'il dédaigne d'imiter.
Il faut l'avouer cependant ; malgré toute l'activité
de notre ame , nous lommes de la même nature
que les autres animaux ; l'efprit s'affoiblit
quand le corps perd fa vigueur , & l'ame s'envole
quand le fang cefle de couler : l'homme chargé du
foin de fa confervation eft inftruit par le fentiment
du plaifir ou de la peine. Il eft gardé par cette
JUIN.
197 1774.
terreur d'inftinct que la mort infpire; la Nature ne
confie pas le foin de notre vie à la feule vigilance
de notre ame , ni aux caprices de nos réflexions.
De la diftinction entre l'ame & le corps découlent
plufieurs conféquences importantes ; mais le
fujet que nous traitons ici eft indépendant de tous
les lyftêmes. Que l'homme foit formé d'une feule
& nême nature ou d'un aflemblage de natures diftinctes
, les faits que nous rapportons auront le
même degré de vérité. Soyons une machine
pour le matérialifte : cette opinion ne change
rien à l'hiftoire de l'homme ; c'est toujours un
être qui remplit diverfes fonctions par une
multiplicité d'organes vifibles ; les jointures.
le fléchiflent à nos yeux , & fes muſcles fe relâchent
ou fe reflerrent ; fon coeur bat dans fa
poitrine, & fon fang coule dans toutes les parties
de fon corps. Mais ce même être exécute auffi des
opérations d'un autre genre , qu'on ne peut attri
buer à aucun organe corporel ; l'homme apperçoit
, prévoit , defire , évite , admire , méprife ;
il jouit de les plaifirs , il fouffre de fes peines . Ces
deux manières d'agir , fi diftinctes à plufieurs
égards , font cependant toujours à l'uniflon . Si
le fang coule lentement , & que les mufcles foient
relâchés , notre intelligence eft tardive , & notre
imagination languiflante . Le médecin ne doit
pas donner moins d'attention aux peníées de les
malades qu'à leur régime , ni au mouvement de
leurs paffions qu'aux battement de leur pouls.
Malgré nos précautions & notre fagacité , malgré
cet instinct qui veille fans cefle à notre confervation,
nouspartageons le fort des autres animaux.
L'exiſtence nous conduit à la mort. Des milliers
d'hommes périflent avant d'avoir atteint la per-
I iij
198 MERCURE DE FRANCE .
fection de leur efpèce . La Nature laiſſe à l'individu
le choix de moyens pour prolonger le cours
de fes ans. Il peut le livrer aux mouvemens de
ion courage , ou céder aux terreurs qui dégradent
l'homme , & qui rempliflent de mille amertumes
cette vie qu'il veut conferver , à quelque prix que
ce foit.
Mais l'homme qui n'eſt point affervi aux foiblefles
humiliantes , aujoug de la crainte , forme
alors des projets fans les proportionner à la brièveté
de les jours ; l'efprit abforbé par de profondes
penfées ou par de violens defirs , ne peut être
diftrait par l'image des plaifirs & des peines que lui
offrent d'autres objets . A l'heure même de la mort,
fon ame femblejouir de les efforts & des combats
qu'elle efluie pour obtenir le but de fes travaux :
elle s'envole dans toute la vigueur , & les forces
qu'elle conferve donnent un nouveau jeu aux
mufcles affoiblis . A la bataille que donna Muley
Molluck, accablé par la maladie , & dans laquelle
i expira , il fe fit porter dans la litière au milieu
des combattans , & fon dernier mouvement fut de
mettre le doigt fur la bouche,pour montrer que la
mort devoit être fecrète , précaution qui étoit
en effet très néceflaire pour éviter la défaite de
fon armée. J'ignore fi nos réflexions ont aflez
d'empire fur nos ames pour leur faire contracter
cettenoble fermeté qui nous entraîne à travers les
écueils dont la vie eft femée ; mais quelles que
foient nos idées à cet égard , nous reflons tou
jours convaincus que le courage eft eflentiel au
bonheur. Chez les Grecs & les Romains , le mépris
des plaifirs , la patience dans les adverfités & l'indifférence
pour la vie étoient les qualités éminen.
tes du citoyen , l'objet de ſon éducation . On lui
JUIN. 17749
199
perfuadoit qu'un efprit mâle & vigoureux trou
voit toujours des occafions dignes de les forces ,
& que le premier pas vers la vertu étoit de fecouer
la foiblefle qui s'oppofe aux combats &
aux facrifices ; les hommes, en général , cherchent
les occafions d'exercer leur courage ; ils préfentent
fouvent aux ames foibles un spectacle qui
les épouvante. C'est pour braver fon ennemi que
le Sauvage s'accoutume aux tourmens . Scevola
tient la main dans un brafier ardent pour frapper
de terreur l'ame de Porfenna. Le Mufulman fil-
Jonne fa chair de plaies cruelles , & verſe aux
pieds de fa maîtreffe des ruiffeaux de fang , pour
fe montrer digne de fon eftime.
maux ,
Des Nations entières fe foumettent volontairement
à des peines effrayantes , & fe font un
jeu cruel de la douleur. D'autres la regardent
avec horreur , la mettent au rang des plus grands
& aggravent leurs fouffrances par les tere
reurs d'une imagination pufillanime. Je ne fuis
pas obligé d'expliquer ici tous les caprices de
T'efprit humain ; je traite une queftion générale
qui le rapporte à la nature de l'homme , & ce n'eft
pas fur les coutumes ou les opinions particulières
de certains pays ou de certains fiècles qu'on
doit juger de la force ou de la foibleffe.
Jetons les yeux fur la diverfité des conditions ,
fur les variétés des ulages , de l'éducation & de
la fortune nous verrons ailément que la feule
différence des fituations ne donne pas la mefure
du bonheur ; les hommes parcourent , il eft vrai ,
des routes oppofées ; ils travaillent ou ils jouiffent
, ils s'agitent ou ils le repofent , ils pourfuivent
des objets divers , ils fe plaifent dans des
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
conditions différentes , & cependant toutes leurs
actions tiennent à deux mobiles , l'averfion ou
le defir. Ces mobiles doivent être le principal
objet de nos obfervations. Ainfi les hommes font
toujours entraînés par des paffions qui fe reflem-
-blent ; mais on ne peut exprimer le point précis
où elles rendroient un homme heureux ou
malheureux , ni déterminer la circonſtance qui
mettroit fes paffions en mouvement ; le courage
& la générofité , la crainte & l'envie n'appartiennent
à aucun état en particulier , & dans toutes
les conditions, il fera poffible à l'homme d'exercer
fes talens & fes vertus.
·
Quelle eft donc cette expreffion mystérieuse , ce
mot de bonheur , qu'on peut appliquer à des fitua
tions fi différentes ? Comment les mêmes circon[-
tances ont elles été pour des Nations diverfes
une fource de bonheur ou de malheur ? Placerons-
nous le bonheur dans la fucceffion des plaifirs
des lens ? Mais la fréquence de ces plaifirs
produit le dégoût ou la fariété ; & fi nous les féparons
des foins qui les précèdent , ou des idées
acceffoires de fociété qui s'y mêlent continuellement
, ils ne rempliront que peu d'inftans dans
tout le cours de notre vie ; ſemblables à l'éclair
de la nuit qui perce à travers l'obscurité , & la
rend plus profonde , après l'avoir interrompue.
Trouverons - nous le bonheur dans cette quiétude
imaginaire , dans ce repos chimétique , dont la
perspective éloignée eft fi fouvent l'objet de nos
defirs ? Mais l'inaction produit la langueur ou l'ennui
, fentiment plus fâcheux que les peines réelles
. Le bonheur , nous venons de l'obferver , le
bonheur réfulte immédiatement des foins que
nous prenons pour l'obtenir ; il eft plus attaché à
JUI N. 201 1774.
nos travaux qu'au but même qui nous les fait
entreprendre.
Telle eft auffi la véritable caufe des charmes
de la nouveauté ; un état inconnu augmente la
contention de notre efprit , & réveille notre attention.
Donnons à ce principe toute l'évidence dont il
eft fufceptible. Quel eft le plaifir que les amufemens
nous font éprouver ? Dérive - t- il des avantages
qui les fuivent ou de l'occupation qui les
accompagne ? Cette question n'eft pas difficile à
réfoudre. Cependant écoutez la voix publique ;
l'homme heureux , c'eft celui dont les amuſemens
fe fuccèdent fans interruption . Pourquoi cette
épithète ne conviendroit elle pas également à
l'homme abforbé par des affaires importantes ?
L'avare trouve mille charmes dans les foins inquiets
qu'il prend de fa fortune ; il accumule des
tréfors avec foin , & défie fon prodigue héritier
de goûter à les répandre des plaifirs plus piquans .
Tout entier à ſon or , indifférent pour le genre
humain & pour les événemens qui l'agitent , il
recueille fes facultés , il concentre fes travaux
fur l'objet dont il a fait choix ; & s'il a vaincu
les paffions de l'envie & de la jaloufie , fatellites
ordinaires de l'avarice , pourquoi les jours ne couleroient
ils pas auffi heureufement que ceux de
l'amateur des arts , de l'antiquaire & de l'homme
de goût , qui occupent leur loifir fans nuire à la
fociété Les acquifitions qu'ils ont faites , ou les
ouvrages qu'ils ont écrits , leur deviennent auffi
inutiles qu'une bourfe l'eft à l'avare , ou des jetons
aux joueurs défintéreffés .
·
L'ennui vient nous faiûr au milieu des récréa-
1
t
1 v
202 MERCURE DE FRANCE.
+
tions qui n'ont aucun rapport aux affaires . C'eſt
le mouvement & le trouble des paffions qui nous
amulent ; c'est un exercice proportionné à nos
talens & à nos facultés. Tous les jeux qui exigent
une grande contention d'efprit animent notre
émulation , excitent notre amour- propre & s'emparent
de notre ame par une agréable émotion ;
le Géomètre fe plaît à réfoudre des problêmes difficiles
, & le Jurifconfulte eft ravi d'aiguifer la
fubtilité de fon efprit par des queftions épineules.
L'activité , comme tous les autres goûts naturels ,
peut être portée à l'excès ; l'homme abufe des
amuſemens ainfi que des liqueurs enivrantes.
D'abord l'efpoir d'une légère fomme fuffit aux
plaifirs du joueur ; bientôt il s'accoutume à ce
modique appas ; fon attention languiflante ne
peut plus fe ranimer par de foibles fecoufles ; l'a
mufement fut fon bur , mais il ne le trouve plus
qu'au milieu des anxiétés ou de l'espérance ; paffions
ardentes , que les hafards qu'il court allument
dans fon coeur. Les hommes veulent éprou
ver des émotions violentes fur le théâtre de leurs
amuſemens ; ils rendent leurs jeux plus férieux &
plus intéreflans que les affaires dont ils s'occupent;
& pourquoi donc leurs travaux ne feroient- ils pas
comptés au nombre de leurs plaifirs , fans avoir
égard aux conféquences éloignées , aux événemens
à venir qui en forment le but & l'importance
? Tel eft peut - être le fondement de cette
gaieté inaltérable qu'on attribue au tempérament
& au caractère ; telle eft peut - être cette
caufe ignorée , qui foutient le courage dans les
revers , reflource plus aflurée que celle de la réflexion
trop fouvent impuiflante. Formons done
un plan de conduite où d'amuſement qui puifle
créer & fixer notre bonheur. Il ne fuffit 'd'oc- pas
JUIN. 1774. 203
euper quelques inftans de notre vie , évaluons
l'espace entier que nous allons parcourir ; qu'il
foir pour nous un vafte théâtre cù le coeur & l'efprit
s'exercent perpétuellement.
59 55
Je veux tour eflayer , difoit Brutus à fes amis;
je ne ceflerai jamais de faire entendre ma voix
pour délivrer ma patrie de cet indigne cfclavage.
Si le Ciel me favorife . nous ferons tous
heureux ; fi l'événement m'eft contraire , il me
reftera encore quelques fujets de joie . Mais ,
dira -t-on , quel fujet de joie peut - il lui refter
quand le fuccès aura trompé fon attente , quand
fa patrie fera dans les fers Eh ! d'où me viendroit
, peut répondre le Romain , ce découragement
? J'ai fuivi les mouvemens de mon coeur ,
& je puis les fuivre encore. Les événemens peuvent
changer le théâtre où je fuis placé ; mais ils
ne peuvent m'empêcher d'y foutenir mon rôle.
Change la fcène , peu m'importe ; j'y foutiendrai
roujours le caractère d'un homme. Mettez - moi
dans une fituation où je ne puiffe ni agir ni mourir
, & feulement alors je me croirai malheureux.
2
Quiconque a le courage de confidérer la vie humaine
fous cet afpect , eft maître de fon bonheur ;
c'eſt par le choix de nos occupations que notre fort
devient indépendant , & que nous obtenons cette
liberté de l'ame , ce doux fentiment de notre exiftence
cette félicité particulière où nous ſommes
appelés par
l'activité de notre nature.
On divife en deux claffes lespenchants des l'homme
& les occupations qui en dérivent, les affections
perfonnelles & les affections fociales . Les premières
fe fatisfont dans la folitude ; fi elles ont
quelque rapport aux autres hommes , c'eſt par l'é
mulation , les concurrences & l'inimitié.
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
Les affections fociales nous portent à vivre avec
nos femblables , à leur faire du bien , à jouir de
leur bonheur & de leur fenfibilité ; elles transforment
en plaifir la préfence d'un autre.homme ; on
peut mettre dans cette claffe l'amour conjugal &
paternel , la piété filiale , l'humanité en général ,
ou les attachemens particuliers , & fur- tout cette
difpofition de l'ame par laquelle nous nous confidérons
nous - mêmes comme membres d'une fociété
chérie, dont la profpérité devient la règle de notre
conduite & l'objet de nos plus ardens defirs.
Cette difpofition eft un principe de juftice qui
n'admet ni bornes ni partialité ; elle étend nos
relations par la penſéejufqu'aux extrémités de l'Univers.
Vous aimez , difoit Antonin , la villefondée
par Cecrops ; & pourquoi n'aimeriez-vous pas
la Cité de Dieu même ?
Le coeur n'éprouve aucune émotion indifférente;
il treflaille de joie , il fremit de crainte , il
reffent des tranfports de plaifir & des convulfions
de douleur. Par conféquent l'exercice de nos différentes
difpofitions, & les moyens de fatisfaire nos
penchants , font pour nous des fources de bonheur
ou de malheur.
L'individu eft chargé du foin de la propre confervation
; il peut exifter dans la folitude ; il peut
exercer , loin de la fociété , fon imagination , fes
fens & la railon ; le charme de cette occupation
en fait la récompenfe : les exercices naturels qui
fe rapportent à nous-mêmes , comme ceux qui fe
rapportent à nos femblables , rempliffent fans ennui
les inftans de la vie, & font fouvent accompa
gnés de plaifirs réels.
Les moraliftes fuppofent que nous pouvons
pouffer à l'excès l'amour de nous- mêmes ; qu'il dégénère
fouvent en avarice en vanité , en of- ›
JUIN. 1774. 205
gueil ; qu'il nourrit l'envie , la jalouſie , la crainte
& la méchanceté , & qu'il devient auſſi nuifible
à nos jouiffances particulières , que funefte au
genre humain. N'attribuons pas cependant aufoin
exceffif de nous - mêmes le poifon qui ſe répand
fur notre exiſtence : accufons plutôt l'erreur que
nous commettons dans le choix des objets . Nous
cherchons le bonheur loin de nous ; il eft au fond
de nos coeurs.
Nous penfons baflement que notre félicité dépend
des hommes, & nous fommes ferviles & timides
; nous croyons follement que les élémens font
déchaînés contre notre vie, & nous fommes tourmentés
par la crainte ; nous plaçons la félicité fur
des objets que les autres hommes nous difputent,
& nous ne pouvons y parvenir qu'à travers les
écueils de l'émulation , de l'envie , de la haine ,
de l'animofité & de la vengeance , & nous arrivons
bientôt au dernier période de la mifère humaine.
Nous agiffons enfin comme fi le foin de nousmêmes
confiftoit à conferver nos foibleffes & àper
pétuer nos fouffrances.
9
Nous attribuons à nos femblables les anxiétés
d'une imagination déréglée & d'un coeur corrompu
; nous les accufons de nos angoifles , de notre
méchanceté & de la vanité de nos projets ; &
tandis que nous attifons le malheur dans notre
fein , nous fommes étonnés que l'amour de nousmêmes
contribue fi peu à notre bonheur : rappelons
donc notre raiſon égarée ; & puifque la Nature
nous deftine à vivre en fociété , ranimons
dans notre coeur des fentimens plus nobles & plus
humains , & bientôt nous ne trouverons dans
l'amour de nous-mêmes que des ſujets continuels
de triomphe & de joie.
206 MERCURE DE FRANCE.
Pourquoi divifer nos affections en fociales &
perfonnelles ? Cette diftinction nous induit en erreur.
Elle fuppoſe une différence réelle entre les
jouiflances perfonnelles , & les plaifirs de la bienveillance.
Afirmer que la vertu eft défintéreflée
c'eft nuire à la caufe. On a imaginé que les jouiffances
perfonnelles le bornoient au plaifir ou à
L'utilité de l'individu , & que celles de la bienveillance
ſe bornoient au plaifir ou à l'utilité d'autrui
; mais en effet chaque defir fatisfait eſt une
jouillance perfonnelle , l'intensité de ces jouflances
étant proportionnée à la nature & à la force du
fentiment. Ainfi le même homme peut être moins
heureux par le plaifir qu'il reflent , que par celui
qu'il procure.
S'il eft vrai que les plaifirs de la bienveillance
foient réellement des jouiflances perfonnelles
l'exercice de nos affections fociales eft un des premiers
moyens de bonheur. Les émotions de la
tendrefle maternelle , les épanchemens de l'amitié
, les tranſports de l'amour , le zèle pour le
bien public , l'enthoufiafme de l'humanité , font
autant de jouiffances affectives qui nous font
goûter le bonheur. La pitié même , la compaffion
ou la mélancolie , entées fur des affections fociales
, prennent l'empreinte du fentiment qui les
nourrit ; ce font des peines d'une nature particulière
qu'on ne changeroit pas contre de vrais
plaifirs , s'il falloit oublier en même temps le
fujet de notre triftefle. Les excès mêmes dans les
affections fociales ne font jamais caractérisés par
ces anxiétés cruelles qui déchirent les ames viles.
& intéreflées ; la bienveillance bannit la crainte
la haine , l'envie & la méchanceté ; ou fi quelques
paffions empoisonnées paroiffent découler
de notre attachement pour nos femblables ; &
ques
-
JUIN. 1774. 207
pous fommes fufceptibles de jalousie ou de défiance
, nous nous abufons certainement fur cet
attachement prétendu . C'eſt un fentiment d'une
elpèce différente , un retour fur nous- mêmes , un
defir de fixer l'attention & d'obtenir de la confidération
qui nous lie à nos femblables , & qui fou.
vent auffi les facrifie à notre intérêt ; les hommes
ne font plus alors les objets de notre bienveillance
, mais les inftrumens de nos plaifirs & de notre
vanité .
Un coeur plein de toutes les affections fociales,
un efprit occupé par un travail habituel , ne laifent
aucun vuide dans notre vie ; c'eſt aux hommes
vicieux à courir après des amulemens que les
dégoûts de leur ame défaillante leur rendent abfolument
néceflaires.
La tempérance eft aifée , quand les plaifirs des
fens font remplacés par ceux du coeur. Le courage
eft une vertu facile pour les ames fenfibles ;
il eft inféparable du zèle pour le bien public , &
pour le bonheur de nos amis , & de cette noble
ardeur qui nous entraîne à travers les périls & les
obftacles , & qui nous abforbe tout entiers par
un fentiment victorieux , fans nous laiffer le
temps de penser à nos dangers perfonnels . Il me
femble donc qu'un homme eft heureux s'il fait
de les affections fociales la fource & la règle de
fes occupations ; fi fon ame eft enflammée d'un
zèle ardent pour le bien général , s'il le confidère
comme membre d'une fociété , & s'il écarte dans
cet efprit les foins perfonnels qui font l'origine
de la crainte , des inquiétudes de la jaloufie & de
l'envie. M. Pope exprime ainfi le même (entitiment
: l'homme , femblable à la vigne généreuse;
a befoin, pour exifter , d'être foutenu ; en s'atta
chant, il fe fortifie. On peut appliquer cet exem208
MERCURE DE FRANCE .
ple à toute la Nature ; aimer , c'eft jouir ; haïr ,
c'eft fouffrir.
Si les affections fociales font le bien de l'individu
, elles font auffi celui du genre humain. La
vertu ne nous impofe pas de procurer aux autres
des avantages dont nous nous privons ; & fi elle
exige que nous travaillions au bien de l'Univers ,
elle fuppofe néceflairement que nous en jouirons.
La plupart des hommes le perfuadent que leur devoir
eft de faire du bien , & leur bonheur d'en recevoir
; mais fi l'humanité & le courage font effentiels
à la félicité , les bienfaits produisent le fentiment
du bonheur dans la perfonne qui les accorde
, fans le fuppofer dans celle qui les reçoit. Le
plus grand bien que les ames courageufes & fenfibles
puiflent procurer aux hommes , c'eft de leur
faire partager cet heureux caractère .
Le plus grand bien que vous puiffiez faire à votre
ville , difoit Epictete, ce n'eft pas de hauffer les
toits , mais d'élever les amesde vos concitoyens ;
car il vaut mieux que de grandes ames vivent dans
de petites mailons , que fi de vils efclaves rampoient
dans de vaftes Palais.
Le plaifir d'autrui eft une jouiflance pour un
coeur bienfaisant , & l'exiftence même eft un bonheur
dans un monde gouverné par la fuprême fagefle.
L'ame qui fe repofe fur les tendres foins du
maître de l'Univers eft délivrée des inquiétudes
qui mènent à la baflefle . Elle eft tranquille , active
& ferme ; capable des entrepiſes les plus hardies
, elle exerce courageulement les facultés qui
honorent l'homme. C'eft fur cette baſe qu'étoit
fondé ce grand caractère qui diftinguoit les nations
célèbres de l'Antiquité , durant un certain
période de l'hiftoire , & qui rendoit communs
dans leurs moeurs, les exemples de maganimité les
JUIN. 1774. 209
plus étonnans dans les nôtres ; exemples rares
fous des gouvernemens moins favorables aux
affections publiques ; exemples qui , fans être fuivis
, ni même compris , font devenus le ſujet de
notre admiration & de nos éloges. Ecoutez Xénophon
: ainfi , dit - il , mourut Thrafibule , qui
paroît avoir été un honnête homme. Précieuſe épitaphe
, & dont le fens eft très - étendu pour ceux
qui connoiflent l'hiftoire de cet homme admirable.
Les citoyens de ces illuftres Etats n'étoient
jamais occupés de leurs intérêts perfonnels ; ils
le confidéroient ou comme partie d'une fociété ,
ou comme intimement unis à quelque ordre d'hom
mes ; ils portoient uniquement leurs vues fur des
objets propres à les enflammer de l'amour de la
patrie ; ils rapportoient toutes leurs actions à la
profpérité de leurs concitoyens ; ils cultivoient
l'art de l'élocution , de la politique & de la guer
re , connoiffances d'où peut dépendre la fortu
ne des nations ; de- là dérivoit non feulement la
magnanimité des citoyens & la fupériorité de leur
conduite politique & militaire , mais encore les
progrès de la poëfie & de la littérature , talens
qu'on regardoit parmi eux comme les acceffoires
fubordonnés du génie ; car on cultivoit , on
eucourageoit , on aiguifoit l'efprit des citoyens
dans des vues plus fublimes.
·
Pour les Anciens , l'individu n'étoit rien , & le
Public étoit tout. Aujourd'hui , chez prefque
toutes les Nations de l'Europe , l'individu eft tout,
& le Public n'eft rien. L'Etat eft fimplement
un aflemblage de places différentes , qui préfentent
aux citoyens , en échange de leurs fervices , la confidération
, la richefle , la fupériorité ou le pou
voir. Telle fut la nature des gouvernemens modernes
dans leur première inſtitution ; ils donMERCURE
DE FRANCE .
noient à chaque particulier un rang fixe , dans
lequel il devoit fe maintenir . Tandis que nos ancêtres
avoient la paix au-dehors , ils combattoient
au -dedans pour leurs droits perfonnels , & par
leurs concurrences & la balance de leur pouvoir ,
ils foutenoient l'Etat dans une forte de liberté
politique. Leur poftérité, dans un fièele plus éclai
ré, a réprimé les défordres civils ; mais les citoyens
n'emploient pas le calme dont ils jouiflent, à nourrir
l'amour des loix & de la conftitution qui les
protége ; s'ils profitent de leur tranquillité , c'eſt
pour le procurer des avantages perfonnels , &
pour faifir tous les moyens d'avancement que les
établiflemens politiques leur fourniſlent ; dès-lors
le commerce qui favorife tous les arts lucratifs ,
eft confidéré comme le grand objet de la Nation
& la principale étude des hommes.
Cet intérêt perfonnel fe montre même dans les
Gouvernemens populaires où la liberté ne peut
être confervée que par l'activité & la vigilance
des citoyens, Qu'un particulier ait ce qu'on appelle
la fortune faire , il fe plaint de perdre fon
temps à fervir l'Etat. Il fe dévouera bientôt à des
amufemens folitaires , à cultiver le goût des
fleurs , celui de l'architecture , du deffin ou de la
mufique. C'est ainsi qu'il s'efforcera de remplir les
vuides d'une vie fans defir , & qu'il évitera de
guérir les langueurs de l'oifiveté par des férvices
rendus à la fociété ou au genre humain.
Les foibles & les méchans font très -heureux de
trouver des occupations innocentes , qui préviennent
les effets d'un caractère vicieux , dont ils feroient
les premières victimes ; mais les hommes
diftingués par leur courage & leur capacité , fe
rendent coupables d'une vraie débauche , en pro
diguant leur temps à des amufemens inutiles; car
JUIN. 1774. 21I
s'ils donnent à l'oifiveté ou à des occupations indifférentes
une heure qu'ils pourroient employer
au bien de leurs femblables , ils le dérobent le
bonheur & le privent du plus agréable de tous les
amuſemens.
Les plaifirs de la bienveillance , il eft vrai , ne
peuvent être le choix du mercenaire , de l'envieux
ou du méchant. Le prix n'en eft connu que des
ames fenfibles & honnêtes ; c'eſt à leur expérience
que nous en appelons ; guidées par leur penchant
, fans le fecours de la réflexion , elles rem--
pliffent les devoirs de l'amitié & de la vie civile;
elles jouiflent de l'heure préfente , fans regretter
le paflé , & fans espérer l'avenir ; & c'eft la
fpéculation , & non par la pratique , qu'elles parviennent
à découvrir que la vertu eſt une tâche
difficile & un renoncement à foi-même.
par
Le morceau qu'on vient de lire eft la traduction
de deux chapitres d'un excellent livre anglois,
intitulé Ellai fur l'Hiftoire de la Société civile ,
par M. Ferguffon. Cette traduction eft très- fidelle
fans être abfolument littérale : l'auteur ne s'eft!
écarté du texte que pour mettre un peu plus de:
précifion dans les idées , plus de netteté , & fouvent
de vigueur dans l'expreffion. C'est l'ouvrage
d'une femme qui réunit tout ce qui peut intéreffer
& plaire , dont les talens & les connoiffances honorent
fon fexe , & dont les vertus honorent la
Nature humaine. Nous regrettons quefa modeftie
ne nous ait pas permis de la nommer.
212 MERCURE DE FRANCE.
ANECDOTES.
I.
BAJAZET , Empereur des Turcs , ayant
été fait prifonnier par Tamerlan , & con .
duit devant lui , le vainqueur ne put
s'empêcher de rire en voyant fon priſonnier.
Il n'eft pas d'un grand coeur , lui dit
le Monarque Ottoman , d'infulter_un
malheureux. « Je n'infulte pas à ton état ,
»lui répliqua l'Empereur Tartare ; mais
»je ris de ce que la fortune a partagé
»l'empire du monde entre un borgne
»comme toi & un boiteux comme moi . »
Tamerlan étoit en effet resté incommodé
d'une bleffure au pié .
« Tu aurois pu , ajouta le Tartare , évi-
» ter ton malheur par un peu de condeſ-
» cendance. Profite de ta fortune , répondit
le fier Ottoman , & ne te mêle point
de me donner des leçons.
I I.
Douville , auteur de l'Abfent de chez
foi , montra cette comédie à l'abbé de
Boisrobert fon frere , qui lui dit francheJUI
N. 1774. 213
ment que fa piece étoit mauvaife. L'auteur
piqué dit qu'il s'en rapportoit au
Parterre , qui l'avoit applaudie , » Vous
faites bien , lui dit Boisrobert ; mais je
crains que vous ne le preniez pas toujours
pour votre juge . En effet , Douville ayant
donné une autre comédie qui fut fifflée ;
eh bien , lui dit l'abbé , vous en rapportezvous
encore au Parterre ? Non vraiment,
» dit Douville ; il n'a pas le fens com-
» mun ; » Eh quoi , s'écria Boisrobert ,
vous ne vous en appercevez que d'aujourd'hui!
Pour moi , je m'enfuis apperçu dès
votre premiere piece,
I I I.
Un ami de Rutilius Rufus lui difoit ;
A quoi me fert votre amitié, puifque vous
ne voulez pas faire ce que je vous denande
? Rutilius répondit : Et de quelle
utilité m'eft la vôtre, fi vous me demandez
une chofe que je ne dois pas faire?
I V.
Au paffage du Rhin , le Chevalier de
Grammont apperçut un Officier qui fe
difpofoit à fe jeter dans le fleuve : il alla
à lui le piftolet à la main , & lui dit :
Alte-là ; vous ne pafferez pas , ou
214 MERCURE DE FRANCE.
» payez moi les so louis que vous me
devez. Etes - vous fou , répondit l'Of
» ficier ? Non , en vérité , continua le
» Chevalier ; je fais bien que vous n'a-
»vez pas peur de mourir : noyé de dettes
» comme vous l'êtes , c'eft peut être ce
qui pourroit vous arriver de plus heureux
; mais quand vous ferez mort ,
» fur quoi prendrai - je mes so louis ?
» Payez-moi , vous dis je , ou vous ne
pallerez pas ".
"
"
95
DÉCLARATIONS , ARRÊTS ,
LETTRES - PATENTES , & c.
I.
DECLARATION du Roi du 2 Mai 1774 , con .
cernant le remboursement des quittances de finances
provenant de la liquidation des Offices du
Parlement de Grenoble.
Autre qui règle la comptabilité pour le payement
des arrérages & le remboursement des capitaux
des rentes créées fur l'Ordre du S. Esprit .
Lettres- Patentes du 3 Avril 1773 , concernant
le Convent & Collége des Frères Prêcheurs de la
rue S. Jacques à Paris , lefquelles ordonnent ,
conformément au Bref du Pape , du 15 Février
dernier , que ce Couvent foit foumis à la Juris -
diction immédiate de l'Ordre de S. Domique .
Déclaration du Roi du 15 Mars , concernant
JUIN. 1774.
215
leremboursement des quittances des finances provenant
de la liquidation des Offices du Confeil
Supérieur d'Artois , fupprimé.
Déclaration du Roi du 12 Décembre , portant
prorogation pour fix années , qui commenceront
au premier Août 1774 , de différens droits en faveur
de l'Hôpital général des Enfans- Trouvés ,
continués & établis par la Déclaration du 26
Juillet 1771 .
Lettres- Parentes du Roi du 6 Mars , qui ordonnent
que délivrance fera faite à M. le Comte
d'Artois des coupes ordinaires des bois de fon
apanage.
Lettres Patentes du Roi du 1 Septembre 1773 .
portant ratification d'une convention conclue entre
Sa Majefté & les Etats- Généraux des Provinces
Unies , pour l'exemption récipoque du
droit d'aubaine.
Lettres- Patentes , portant règlement pour l'enregistrement
du bail des Fermes , & de l'Arrêt de
prife de poffeffion , avec fixation des fommes à
payer pour ledit enregistrement.
Arrêt du 16 Mars 1774 , de la Chambre des
Comptes , concernant la forme des déclarations
à faire lors de
l'enregistrement des lettres de gardenoble.
Arrêt du Confeil d'Etat du 11 Avril 1774 ,
portant règlement pour le recouvrement des frais
de Juftice.
Déclaration du Roi du 20 Mars 1774 , portant
nouveau
règlement pour le jugement de la
fabrication des Monnoies.
Arrêt du Confeil d'Etat du 25 Avril 1774 ,
qui ordonne que le transport des grains dans le
po rt de Cannes , fera libre de tous les ports où il
y a fiège
d'Amirauté , ou de ceux qui leur ont été
116 MERCURE DE FRANCE.
affimilés , en fe conformant aux formalités pref
crites par l'Arrêt du 14 Février 1773 .
Arrêt du Confeil d'Etat du 31 Mars 1774 , qui
règle les droits qui appartiendront au Roi & ceux
qui appartiendront au Prince de Monaco , fur les
Offices dépendans du Duché de Valantinois &
autres domaines du Prince de Monaco .
Déclaration du Roi du 28 Mars 1774 , portant
réunion du Marquifat de Pompadour à la Vicomté
de Limoges , aux exceptions & réſerves
portées ; & ceflion à titre d'apanage de la Vicomté
de Turenne en faveur de Mgr le Comte
d'Artois.
Arrêt du Confeil d'Etat du 18 Avril 1774 ,
qui , enjinterprétant celui du 3 Octobre 1773 ,
concernant l'aprovifionnement du fel dans les dépôts
, permet que la livraison en foit faite aur
mêmesjours que par le paffé ; autorise l'adjudicataire
des Fermes à délivrer aux chefs de famille
, fous les conditions prefcrites , des augmen
tations de fel proportionnelles au nombre extraor
dinaire d'ouvriers étrangers qu'ils nourrifient ,
permet l'aflociation de plufieurs , même par la
levée d'un demi- quart de fel.
AVIS.
I.
RELIEFS de Stéréotomie , ou modèles de différens
morceaux relatifs à l'architecture , exécutés
avec foin d'après le traité de la coupe des pierres
de M. Frezier , par des procédés nouveaux qui
permettent
JUI N. 1774. 217
permettent de les fournir à des prix très-médiocres,
Ces reliefs qui forment différentes collections de
quarante pièces chacune , dont la plupart contiennent
plufieurs épures , font détaillés avec une
extrême préciſion & dans les proportions les plus
gracieuses. Ils font autant utiles pour faciliter aux
jeunes artiftes l'inrelligence de la coupe des folides
en général , qu'agréables & piquants par
leur nouveauté dans les cabinets des perfonnes
curieuſes. On peut s'en procurer chez M. Deſſain
Junior , Libraire , qui diftribue des avis plus détaillés
, au pavillon des quatre Nations , en face
du paflage de l'eau , où on en verra une collec
tion toute montée.
I I.
Pommade pour les Hémorroïdes.
Pommade qui guérit radicalement les hémorrhoides
internes & externes en peu de jours ,
fans qu'il y ait rien à craindre du retour de cette
maladie ni accidens , inventée & compofée par le
Sr C. Levallois , pour fa propre guérifon à luimême
, au mois de Mai 1763 .
Cette pominade fait fon opération avec une
douceur & une diligence furprenantes , en ôtant
d'abord les douleurs dès fes premières applications
; elle eft divifée en deux fortes pour agir enfemble
de concert : l'une eft préparée en fuppofitoires
pour être infinuée & amollir les hémorrhoïdes
internes par une douce tranſpiration ;
l'autre eft applicative fur les externes pourfondre
& difloudre avec la même douceur les groffeurs
externes , & recevoir au - dehors la tranſpiration
qui lefait intérieurement.
K
218 MERCURE DE FRANCE.
L'on diftribue cette pommade avec approbation
& permiffion chez l'Auteur , vieille rue du
Temple , près celle de la Perle , la porte cochère
à côté du Parfumeur , ou à fon défaut chez M.
de Loches , Limonadier attenant , à Paris .
Le prix des doubles boîtes pour les hémorrhoides
anciennes eft de 6 liv . & pour celles qui
font nouvellement parues , les deux demies boîtes
3 liv. joint à ce un imprimé qui indique la manière
de s'en fervir.
Les perfonnes des Provinces qui defirent le procurer
de cette pommade font priées d'affranchir
Jeurs lettres.
II I.
Frary , Diſtillateur de la Compagnie des Indes ,
donne avis à ceux qui lui font l'honneur d'envoyer
prendre des liqueurs chez lui , qu'il vient
de quitter fon café pour ne s'occuper que de fon
commerce de liqueurs . Outre celles qui font déjà
connues , il en a fait de nouvelles , & il invite
les Amateurs à venir les goûter. Son magaſin eſt
toujours dans fa maiſon , rue Montmartre , visà
- vis celle des Vieux - Auguftins , en entrant par
la porté cochère entre les deux Cafés .
Il tient auffi un affortiment de liqueurs étrangères
& de vins de liqueur , & fait des envois
dans la province & dans les pays étrangers.
J U I N. 1774. 219
MALADIE & MORT
DE LOUIS XV.
LE Mercredi 27 du mois d'Avril , Sa Majeſté
étant à Trianon , eut un friflon qui fut fuivi de
fièvre & d'un mal de tête violent avec douleurs
dans les reins & quelques envies de vomir . On
employa pour combattre ces accidens , les remè
des ordinaires ; & le lendemain , Sa Majefté le
détermina à revenir à Verfailles . Le 29 , Elle fut
faignée deux fois , & dans la foirée , la petite
vérole parut. Par le moyen de l'émétique qui fut
employé fur le champ , l'éruption s'eft faite avec
facilité & a fait des progrès pendant tout le jour
fuivant. Le 30 au matin , on a appliqué les véficatoires
aux jambes. Le matin du 1 Mai , l'éruption
parut fort avancée , & les véficatoires firent
l'effet le plus defirable.
Le 2 , l'éruption de la petite vérole fut jugée
complette; les boutons étoient extrêmement abone
dans au vifage & par tout le corps : le lendemain,
ils commencèrent tous à fuppurer. La marche de
la fuppuration , fans être rapide , s'eft foutenue
à peu-près fans trouble le jour fuivant ; le 5 ,
elle parut fort avancée , & l'on apperçut déjà
quelques croûtes fur les premiers boutons.
Le redoublement de la nuit fut plus fort que
les précédens ; il y eut beaucoup de chaleur &
même quelques momens de délire . Néanmoins
la journée du 6 s'eft paffée fort tranquillement
& la fuppuration a fait beaucoup de progrès. La
nuit fuivante , le redoublement a été plus mo-
Kij
220 MERCURE DE FRANCE .
déré , & quoiqu'il eût été moins long que dans
la nuit précédente , Sa Majefté fit appeler , de
fon propre mouvement , l'Abbé Maudoux , fon
Confefleur , & demanda , fur les fept heures du
matin , à recevoir le Saint Viatique qui lui fur
apporté par le Cardinal de la Roche - Aymon
Grand Aumônier de France . La Famille Royale ,
les Princes & Princefles du Sang , les Grands
Officiers de la Couronne , les Miniftres & Secrétaires
d'Etat , les Seigneurs & Dames de la
Cour accompagnèrent le Saint Sacrement jufqu'aux
appartemens du Roi, & le reconduifirent
à la Chapelle dans le même ordre. Les Gardes
Françoifes & Suifles étoient fous les armes dans
la grande Cour du Château & battoient aux
champs. Sa Majefté montra dans cette maladie ,
beaucoup de force , de fermeté , de conftance &
de courage , & principalement , dans cette occafion
, des fentimens de piété & de religion dignes
d'un Roi Très-Chrétien, & capables de faire juger
de fa parfaite réfignation à la volonté de Dieu.
Il donna à toute la Cour un fpectacle auffi attendriflant
qu'édifiant , en chargeant le Cardinal de
la Roche - Aymon d'annoncer que , fi Dieu lui
accordoit encore des jours , c'étoit pour les employer
à la gloire de la Religion & au bonheur
de fon Peuple. La journée du 7 fut fort calme
& la fuppuration a beaucoup avancé . On ne s'eft
point apperçu que les exercices de piété dont Sa
Majefté s'eft occupée le matin , ayent caufé la
moindre révolution Le redoublement du foir du
8 Mai , a retardé d'une bonne heure. Il a été
aflez modéré pendant une partie de la nuit du 9.
Le matin , vers les cinq heures & demie , il de,
vint très fort. & Sa Majefté eut quelques momens
de délire. Ces accidens ont été bientôt cal
JUI N. 1774. 22t
més par des efforts pour vomir qui font furvenus
naturellement . La fuppuration fe foutint & la
plus grande partie des boutons du visage & du
col étoient déjà defléchés .
Depuis la nuit du 8 de Mai , l'état du Roi
ayant toujours empiré , on perdit les espérances
de guérifon qu'on avoit conçues jufqu'à ce jour.
Sa Majesté fentant le danger où Elle le trouvoit,
demanda l'Extrême -Onction qui lui fut adminif
trée , le 9 à neuf heures du foir , par l'Evêque
de Senlis , fon premiet Aumônier. Le Roi reçut
ce Sacrement dans les fentimens de la piété la
plus édifiante , & , malgré les fouffrances , il
ne cefla de joindre fes prières à celles qu'on faifoit
pour lui. Il paffa la nuit la plus douloureuſe ,
& mourut le lendemain , à trois heures après
midi , âgé de foixante- quatre ans & trois mois
moins cinq jours. Ce Prince qui a confervé fa
connoiffance jufqu'au dernier moment de fa vie ,
a montré , pendant tout le cours de fa maladie ,
une fermeté inébranlable , la réfignation la plus
entière à la volonté divine & des fentimens de
Religion bien dignes du fils aîné de l'Eglife .
Il étoit né à Verlailles le is Février 1710 , avoit
été facré & couronné à Reims le 25 Octobre
1722 , & marié à Fontainebleau , le 5 Septembre
1725 , à la Princefle Marie Leczinska , fille de
Stanislas , Roi de Pologne , morte le 24 Juin
1768 Son règne qui a duré cinquante neuf ans
fera à jamais célébre par nombre de victoires ,
par l'acquifition de la Lorraine , l'établiflement
de l'Ecole- Royale Militaire , plufieurs Edifices.
confacrés à la Religion , une grande quantité de
Monumens publics , des routes ouvertes dans
tout le Royaume pour la facilité du commerce ,
enfin par une protection éclatante accordée aux
K iij
222 MERCURE DE FRANCE.
Sciences & aux Arts. Au milieu de la douleur où
la France eft plongée , elle ne trouve de confolation
que dans les vertus de fon Augufte Suc
ceffeurs & dans celles de la Princefle que le Ciel
a deftinée à faire le bonheur de la Nation.
Les hautes qualités de ce Monarque , la fenfibilité
de fon ame , fes vertus , fon tendre attachement
pour fa Famille , la modération dans
les triomphes , fa douceur , fa bienfaiſance &
fon affabilité envers toutes les perfonues qui
avoient l'honneur de le fervir ou de l'approcher ,
lui gagnèrent tous les coeurs & le firent furnommer
Louis le Bien Aimé , titre qui , en ap
prenant aux fiècles à venir l'amour de ſes Sujets ,
atreftera combien il en eft digne .
Après la mort de Sa Majefté , les Princes &
Princelles du Sang eurent l'honneur de rendre
leurs hommages au Roi Louis XVI , fon petitfils
, & à la Reine. Leurs Majeftés partirent le
même jour , vers les cinq heures & demie du
foir , pour le Château de Choily , avec Monfieur
& Madame , Monfeigneur le Comte d'Artois
, Madame la Comteffe d'Artois , Madame
Clotilde & Madame Elifabeth . Madame Adélaide
, Mefdames Victoire & Sophie qui ont
donné , pendant toute la maladie du feu Roi ,
les marques les plus touchantes de leur ten.
drefle pour fa perfonne & du zèle le plus actif,
fe font également rendues à Choily , où elles
occupent le petit Château qui eft léparé de
celui que Leuis Majeftés habitent.
Sa Majesté prit , le 11 Mai , le deuil à l'occafion
de la mort du Roi , & le grand deuil ,
qui fera de fept mois , le Dimanche 15 de ce
mois.
Le 12 de Mai , on fit , à fept heures du foir,
JUI N. 1774 223
la levée du corps du feu Roi qui fut conduit ,
fans cérémonie , à Saint Denis , felon l'ufage
pratiqué pour les Princes qui meurent de la
petite vérole. Les deux Paroifles & les Récolets
de Verfailles le fuivirent jufqu'à la Place d'Armes
, où il fut accompagné de l'Evêque de Senlis ,
premier Aumônier du Roi , & du Duc d'Admont ,
premier Gentilhomme de fa Chambre , de fervice.
Il arriva à St Denis entre onze heures & minuit ,
où le Clergé , tant féculier que régulier de cette
ville ,fut à la rencontre jufque fur le chemin de St
Ouen , accompagné du Comte Danès , gouverneut
de St Denis , à la tête des Officiers de Juftice & du
Corps-de- Ville Sa Majesté fut portée à l'abbaye ,
où , après un difcours prononcé par M. l'Evêque
de Senlis , auquel répondit le Prieur des Bénédic
tins, fon corps fut déposé dans le caveau destiné à
la fépulture des Rois & de la Famille Royale.
Auffi-tôt après la mort du Roi , les Feuillans
du Monaftère Royal de St Bernard , près les Tuileries
, avoient été mandés par le Grand Aumônier
pour prier Dieu jour & nuit auprès du corps
de Sa Majesté jufqu'au moment de fon transport
à Saint- Denis. Ils rempliffent cette fonction
depuis leur établiffement à Paris , auprès des
Princes & Princeffes de la Famille Royale.
L'Abbé Terray , Contrôleur Général des Finances
, a remis , par ordre du Roi Louis XVI ,
deux cens mille livres aux Curés des Paroifles de
cette Ville , pour être diftribuées aux Pauvres.
Le 11 , le Chapitre de Melun ayant été informé
de la mort du Roi , fit fonner toutes les cloches defon
Eglife pour l'annoncer au Peuple , conformé
ment au règlement fait par St Louis dans la chartre
de ce Prince de l'année 1257 , où il eft dit : Capicerius
mortuo Rege , Fratribus fuis , Reginâ , Filiis
Kiy
224 MERCURE DE FRANCE.
eorum, natis aut mortuis , debet pulfare cum omnibus
campanis diuturnè. Le famedi ſuivant , on
célébra une Mefle folennelle pour le repos de l'ame
du Roi comme Abbé & premier Chanoine de ce
Chapitre. L'Abbé de Mauroi , chantre en dignité ,
officia.
E
A LOUIS XVI
Le fils du grand Henri gouverna par les lois ,
Et ce devoir fi faint , premier devoir des Rois ,
Dans la postérité le fit nommer le Jufte. ( 1 )
Son fucceffeur obtint , par un règne éclatant ,
La gloire qu'il cherchoit & le titre de Grand. (2 )
Le Bien - Aimé ! quel nom plus tendre & plus
augufte
Rappelle à la famille , au Peuple gémiſflanc ,
La douce aménité d'un Monarque & d'un Père
Qu'enlève à notre amour la Parque meurtrière! ( 3 )
De tant de demi- Dieux , illuftre defcendant ,
Et vous , fage Minerve ! ô Reine tutélaire
De la trifte infortune & de l'heureux talent ,
Puiffe à jamais le Ciel exaucer ma prière
Et de profpérités remplir votre carrière !
Jufte , Grand , Bien- Aimé , Louis LE BIENFAI
SANT
( 1) Louis XIII.
(2 ) Louis XIV .
(3 ) Louis XV.
JUIN. 1774. 225
A ce titre unira les vertus & la gloire ,
De les nobles ayeux apanage brillant
Et feul les fera tous revivre dans l'hiſtoire.
Par Lacombe , libraire , auteur
du Mercure.
COMPLAINTE fur la mort DU Ro1.
PLEUREZ LEUREZ François , pleurez un Roi toujours
affable ,
Pouvoit on l'approcher fans en être charmé ?
De tous les Souverains c'étoit le plus aimable ,
Son nom fait fon éloge ; il fut le Bien-Aimé.
Par M. le Marquis de L....
ÉLÉGIE ALLEGORIQUE.
HIER , dans la plaine ,
Mille cris confus
Ont dit à la Seine :
Philène n'eft plus !
Troupeaux de Philène ,
Ah ! que je vous plains !
Seul , de vos deftins
Il tenoit la chaîne ,
Et des loups voifins
Il trompoit la haîne
KY
226 MERCURE DE FRANCE.
Et les noirs deffeins .
Couché fur l'herbette
D'un bocage épais ,
Près de fa boulette
Vous dormiez en paix.
Surfa bergerie
Fixer le bonheur ,
C'étoit là l'envie ,
Le voeu de fon coeur ;
Mais Dieux ! quel orage
Tout à coup ravage
Votre heureux canton !
Le tonnerre tombe
Et met dans la tombe
Ce berger fi bon.
Affreuſe tempête !
Funeftes momens !
Que l'écho répète
De gémiſſemens !
Brebis défolées ,
Ah ! dans ce malheur
Soyez confolées
En voyant l'ardeur
Du nouveau Paſteur.
Malgré fa jeuneffe ,
Ceft avec fagefle
Qu'il vous conduira.
Pour fervir fon zèle
D'un gardien fidèle
JUIN.
1774 227
Il fe munita.
Reprenez courage :
Par fes foins divers
Belle eau , frais ombrage
Et gras pâturage
Vous feront offerts.
Oui , fa bienfaisance
Vous promet d'avance
Le fort le plus doux ,
Et la vigilance
Détruira les loups.
La jeune bergère
Dont il eft l'époux ,
Auffi , pour lui plaire ,
Va veiller fur vous.
D'une mère tendre ,
L'image des Dieux ,
Elle fut apprendre
Le fecret de rendre
Des troupeaux beureux.
De les foins propices
Le foible chevreau ,
L'innocent agneau
Auront les prémices.
Bientôt fous fes pas
Les vaftes prairies
Seront plus fleuries.
Dans vos maux , hélas !
Ne les quittez pas.
218 MERCURE DE FRANCE
L'afpect de fes charmes ,
Couronnés de lis ,
Séchera les larmes.
De vos yeux flétris.
Ainfi la nuée ,
Par le doux retour
De l'aftre du jour
Se voit diffipée .
Par Mlle Coffon de la Creffonniere.
PRIÈRE A DIEU.
4
VEILLE , ômon Dieu du haut des Cieu■,
Veille fur les jours précieux
De ces Princelles magnanimes
En proie au plus cruel fléau.
Que ces coeurs tendres & ſublimes ,
De l'héroïlme le plus beau
Ne foient point les triftes victimes
Pour confoler un Père en pleurs ,
Couché fur un lit de douleurs ,
Elles ont exposé leur vie ;
Elles ont bravé la furie
Et le venin contagieux
De cette affreuſe maladie
Dont il périfloir à leurs yen
JUIN. 1774. 229
3
2
Exauce les voeux de la France
Pour leur
prompte
convalescence.
Qu'une vertu que tu chéris ,
Que la piété filiale
Ne leur devienne point fatale ;
Que de longs jours en foient le prix.
NOUVELLES POLITIQUES .
De Conftantinople , le 20 Mars 1774.
ON apprend de la Syrie que le Cheïk Daher &
fes fils ont mis bas les armes que la Porte accorde
à ce vieux guerrier la jouiſſance de la côte où il
domine , moyennant le miri ou tribut qu'il fe
charge d'acquitter , ainfi que la poffeffion de Seyde
, où le Grand Seigneur établira un Pacha pour
y commander. Sa Hauteffe a honoré le Chéik luimême
& fes fils , de deux Queues.
De Warfovie , le 6 Avril 1774-
On n'a reçu aucune nouvelle de l'armée Ruffe .
On apprend feulement que de gros corps de recrues
continuent à défiler par les Provinces Polonoiſes ,
voignes de la Ruffie , fans doute pour aller la renforcer.
Plufieurs nouveaux régimens de troupes Ruffes
font arrivés dans ces environs , & quelques autres
font en pleine marche vers le Danube.
Quant à l'affaire des limites , on apprend que
230 MERCURE DE FRANCE.
la Cour de Vienne a déjà nommé des Commiſſaires
pour les régler , & qu'on va s'occuper ici des
inftructions à donner aux Commiffaires chargés
de traiter avec eux. Si ce fait eft vrai , il éloigneroit
toute crainte d'un nouveau démembrement
fait de concert avec cette Puillance.
De Vienne , le 30 Avril 1774.
L'Archiduc Maximilien s'eft mis en route , ce
matin , accompagné des Comtes de Rofeinberg &
de Lamberg. Il cominence fon voyage par la Moravie
& la Bohême. Delà il fe rendra à Bruxelles ,
& il fe propofe d'arriver à Paris vers la fin de Dé .
cembre prochain.
Des Frontières de la Pologne , le 10 Avril
1774.
La nouvelle de l'extenfion que le Roi de Prufle
a donnée à les poffeffions en Pologne , eft confirmée
par des avis particuliers qui ajoutent que
douze mille Pruffiens font entrés de la Siléfie
dans le Palatinat de Pofen. On aflure que
les Rufles vont mettre deux mille hommes dans
Cracovie.
On a tépandu à Warfovie le bruit que la paix
entre la Porte & la Ruffie fe négocioit actuellement
entre les deux Généraux . Cette nouvelle étoit
fondée fur une lettre du Général Romanzow au
Baron de Stackelberg à qui il faifoit part d'une dépêche
qu'il avoit reçue du Sr de Zegelin , miniftre
de Pruffe à Conftantinople , & dans laquelle ce dernier
donnoit au général Ruffe les plus grandes efpérances
d'une paix prochaine. On doute beadcoup
que ce bruit ait du fondement.
On apprend que la révolte de Pugatschew n'eſt
point encore appailée , & qu'un peloton des iebelJUIN
. 1774. 231
les occupoit dernierement le chemin de Woronez
à Moscow.
De la Haye , le 26 Avril 1774.
Les Etats- Généraux ont perfifté à ne pas reconnoître
l'Envoyé de Tripoli , auquel ils ont feulement
accordé la fomme de dix mille florins & le
paffage fur une frégate de la République , prête à
faire voile pour la Méditerranée .
De Rome , le 6 Avril 1774.
Le Duc de Cumberland , qui voyage fous le nom
de Comte de Dublin , fit hier , au Cardinal de Ber
nis , l'honneur de dîner cbez lui avec les perfonnes
de fa fuite. Plufieurs Cardinaux , les Miniſtres
Etrangers , la principale Nobleffe de la ville & les
étrangers de diftinction furent admis à ce repas.
De Venife , le 2 Avril 1774.
On travaille fans relâche à l'armement que la
République a ordonné . Les trois vaifleaux & les
deux corvettes qu'on a dernièrement lancés à l'eau,
feront prêts à mettre à la voile vers la fin de ce
mois. On conftruit à l'Arfenal , avec la plus grande
activité , quatre autres vaiffeaux du premier
rang , deux frégates & deux chebecs , qu'on dat
être tous deftinés à faire refpecter dans le Levant
le pavillon de la République.
De Florence , le 21 Avril 1774.
On voit paffer ici beaucoup d'Officiers Confédérés
de Pologne , qui partent fucceflivement pour
Conftantinople. On prétend qu'ils emmenent avec
eux tous les Officiers étrangers de bonne volonté
qu'ils rencontrent.
232
MERCURE DE FRANCE.
De Londres , le 30 Avril 1774 .
On écrit d'Amfterdam que les Employés de la
Compagnie Hollandoife des Indes Orientales ont
protefté formellement , au nom de cette Compagnie
, contre la nouvelle conquête du royaume de
Tanjaour par la Compagnie des Indes Angloife ,
& que cette proteftation a été envoyée aux Etats-
Généraux.
De Choify , le 22 Mai 1774.
Madame Adelaïde eft entrée , hier à onze heures
du foir , dans le fixieme jour de fa maladie. La fup.
puration le fait aſſez bien , & les accidens qui auroient
pu caufer de l'inquiétude paroiffent calmés.
Madame Sophie eft entrée , à la même époque ,
dans le cinquieme jour de la petite vérole . L'é
touffement , qui ne l'avoit pas quittée jufqu'à préfent
,femble être diminué, & les boutons font dans
l'état où ils doivent être au période actuel de la
maladie. Madame Victoire avoit reffenti , depuis
quelques jours , de la fièvre &un aflez grand mat
de tête , ce qui avoit déterminé à la faigner plufieurs
fois . La petite vérole s'eft déclarée la nuit
dernière , & tous les fymptômes paroiffent juſqu'à
préfent favorables
De la Muette , le 19 Mai 1774.
La petite vérole de Madame Adelaide & de Madame
Sophie ayant été déclarée , Leurs Majeftés &
la Famille Royale partirent de Choify , hier , & fe
rendirent ici. Madame Victoire eft reſtée au petit
Château de Choify avec Meldames fes Soeurs .
Le Roi a décidé que le deuil feroit de fept mois,
dontun en grandes pleurcufes & un en petites
JUIN. 1774. 233
Le rg de ce mois , Sa Majesté reçut les hommages
des Princes du Sang , des Grands Officiers
de la Maifon , des Miniftres , des perfonnes qui
jouiflent des grandes Entrées & de celles à qui Elle
en avoit accordé une permiffion particulière . Le
foir du même jour , Elle travailla avec les Miniltres
; le lendemain , Elle tint fon Confeil d'Etat ,
dans lequel le Comte de Maurepas , Miniftre d'Etat
, fut appelé.
De Paris , le 23 Mai 1774.
Le 17 de ce mois , le Cardinal de la Roche-
Aymon & les Religieux de fon Abbaye de St Ger
main des Prés célébrèrent , pour le repos de l'ame
du feu Roi , un Service folennel auquel affiftèrent
beaucoup d'Evêques , ainfi qu'un grand nom
bre de perfonnes de diftinction . Le Cardinal de la
Roche-Aymon officia pontificalement.
Les Ordres royaux , militaires & hofpitaliers
de Notre-Dame de Mont Carmel & de St Lazars
de Jérufalem ont fait célébrer , dans la Chapelle
royale du château du vieux Louvre , l'anniverfaire
pour le repos de l'ame du Roi Henri IV , fondateur
de l'Ordre de Notre- Dame du Mont- Carmel ,
Monfieur , Grand - Maître defdits Ordres , a ordonné
d'ajouter des Prières particulières pour le repos
de l'ame du feu Roi Louis XV , bienfaiteur & reftaurateur
de ces Ordres. L'Abbé Gauthier , aumônier
, a officié.
Toutes les Paroifles de cette Capitale , & tous
les Corps Religieux , ont célébré des Mefles & un
Service folennel pour le repos de l'ame du feu Roi;
devoir pieux qui a été également pratiqué dans
toutes les provinces du royaume.
234 MERCURE DE FRANCE.
NOMINATIONS.
Le fieur de Malartic , ci - devant premier Préfident
de la Cour des Aides de Montauban , vient
d'être nommé à la place de premier Préſident du
Confeil Souverain de Perpignan , vacante par la
mort du Sr du Treflan , & le fieur de Clugny de
Nuis à celle d'Intendant du Rouffillon .
Le Roi a accordé au Comte de Caufans , capi
taine dans le régiment de Bourgogne , cavalerie ,
la charge de Colonel - Lieutenant du régiment
d'Infanterie du Comte de la Marche , vacante par
la déniſſion du Marquis de Cauſans.
L'Abbé de Montégut , chanoine de Chartres , a
été nommé par le Roi , inftituceur , en furvivance ,
des Enfans de France , d'après la démiſſion dẹ
l'Abbé de Lufinnes.
PRESENTATIONS.
Le 26 Avril , le Comte de Loos , Miniftre plénipotentiaire
de l'Electeur de Saxe , cut une an
dience particulière du Roi à qui il remit la lettre
de créance. Il fut conduit à cette audience & à
celle de la Famille Royale , par le Sr la Live de la
Briche , introducteur des Ambafladeurs .
La Cointelle de Budes de Guébriant a eu l'honneur
d'être préſentée au Roi & à la Famille Royale
par la Marquile de Budes de Guébriant.
MARIAGE.
Le Roi & la Famille Royale ont figné le contrat
de mariage du Marquis de Chambonas avec Dile
de l'Efpinafle de Langeac.
JUIN. 235 1774.
NAISSANCE.
Le 17 Avril , on baptifa en l'Eglife royale &
paroiffiale de faint Louis , l'enfant du fieur Neuf
de la Poterie , chevalier de l'Ordre royal & militaire
de St Louis , capitaine dans les troupes na
tionales de Cayenne. Il eut pour parein & mareine
Monfeigneur le Comte & Madame la Comtelle de
Provence qui furent repréfentés par le Duc de Laval
, premier Gentilhomme de la Chambre du
Prince ; & par la Ducheffe de la Vauguyon , Dame
d'Atours de la Princefle .
MORTS.
Marie Catherine Pallu , veuve d'Antoine- Louis
Rouillé , Miniftre & ancien ſecrétaire d'Etat anx
départemens de la Marine & des affaires étangè
res , Commandeur des Ordres du Roi , Grand-
Maître & Surintendant des poftes & relais de
France, eft morte à Paris , âgée de foixante - dixhuit
ans.
La nommée Marie Pitre , veuve de Nicolas
Nodé , née dans la ville de Dieppe , eft morte à
St Valery en Caux , dans la cent- unième année
de fon âge : elle laifle fes biens à un frère qu'elle
avoit à Dieppe , & qui eft âgé de quatre- vingt dix-
Lept ans.
Le Grec Yegnas , de la ville de Famagoufte
vient de mourir âgé de cent treize ans Il avoit
perdu toutes fes dents à quatre- vingt cinq ans ; &
elles repouffèrent à cent dix . Ces dents étoient fort
minces & fort aiguës . Ce vieillard avoit eu un
frère aîné qui eft mort à l'âge de cent - douze ans.
136 MERCURE DE FRANCE.
François -Marie de Villers la Faye , Comte de
Vaulgrenant , Chevalier des Ordres du Roi , ancien
Ambaladeur de Sa Majeſté dans les Cours de
Sardaigne , d'Efpagne & de Pologne , eft mort à
Paris , âgé de foixante dix -neuf ans.
Eulalie-Xavier Talaru de Chalmazel , Daine
de Madame la Comtefle de Provence , épouse de
Louis- Etienne François Comte de Damas , Brigadier
des armées du Roi , Chevalier de l'Ordre
royal & militaire de Saint - Louis , Colonel du régiment
de Limofin , & Menin de Monſeigneur le
Dauphin , eft morte à Paris , dans la vingt - troifième
année de fon âge.
Le fieur Rockus eft mort à Utrecht dans la centunième
année de fon âge , n'ayant jimais fenti de
douleur que celle d'une bleffure qu'il reçut à la
bataille de Malplaquet en 1709. Il fervoit dans
des troupes de la République de Hollande , depuis
1696 .
Jean Caufeur , fameux par la vieilleſſe extraor
dinaire , vient de mourir au Bourg de Saint Mat
thieu , près de Breft , fans avoir été , pour ainfi
dire , malade ; la foibleſſe ſeule l'avoit obligé de
de s'aliter. Quoique l'opinion du pays fût qu'il
avoir plus de cent trente ans , il paroît par l'extrait
de l'acte de fon fecond mariage , daté du 19 O&0-
bre 1692 , où il s'eft dit alors âgé de trente ans ,
qu'il en avoit en mourant cent douze à'cent treize.
On n'a pu retrouver fon extrait baptiftaire.
Eléonore de Vincens de Mauléon de Caufans ,
ancienne Abbefle de l'Abbaye royale de Bondeville
, diocèfe de Rouen , Ordre de Citeaux , eft
morte dans la quatre- vingt- quatrième année de
fon âge.
Marie- Sophie le Febvre , époufe de Louis - Bénigne
Pantaleon du Trouflet , Comte d'Héricourt,
JUIN.
237
1774.
Chevalier de l'Ordre royal & militaire de St Louis ,
eft morte à Paris ,
· &
Les nommés Panas & Rinkowski font morts ,
l'un en Volhynie , âgé de cent vingt ans ,
l'autre en cette ville , à l'âge de cent- quatre ans.
Ce dernier a eu vingt- quatre enfans , dont l'aîné
eft âgé de plus de quatre- vingts ans.
3 Françoife Guingand , veuve de Louis de Beaupoil
, Marquis de Saint Aulaire , eft morte en fon
château de Gore en Limoufin , âgée de quatrevingis
ans.
Une fille , appelée la faur d'Harfac , eft morte
à Sainte Marie d'Oleron , en Béarn , dans la cent
onzième année de fon âge.
Eve Conrad , née au village de Monmelenhein,
dans la Préfecture d'Haguenau , eft morte à Sa
verne , le 30 Avril , dans la cent - cinquième an
née de fon âge ; elle avoit époufé , en 1695 , Jean
Recht , prevôt de Schaffaufen en Alface , dont
elle eut huit enfans qu'elle a nourris & qui lui ont
donné une postérité de plus de cent petits ou ar
rière - petits enfans. Elle eft morte chez le plus
jeune de fes fils , âgé de foixante ans. En 1770
elle eut l'honneur , fous les aufpices du Cardinal
de Rohan , fon bienfaiteur , de complimenter la
Reine , dont elle éprouva la bienfaisance.
LOTERIES.
Le cent foixantième tirage de la Loterie de
Phôtel - de - ville s'eft fait , le 25 Avril , en la
manière accoutumée . Le lot de cinquante mille
liv. eft échu au No. 48177. Celui de vingt mille
livres au N°. 58480 , & les deux de dix mille ,
aux numéros 45386 & 50933.
23S MERCURE DE FRANCE.
Le tirage de la loterie de l'Ecole royale militaire
s'eft fait les Mai. Les numéros fortis de la roue
de fortune font 78 , 33 , 72 , 34 , 45. Le prochain
tirage fe fera le 6 Juin.
PIECES
TABL E.
IECES FUGITIVES en vers & en profe , pages
La Mer , imitation d'une pièce angloife de
Prior ,
Le Papillon & le Pavot , fable,
Sylvie , conte paftoral ,
La Mort de Trajan , ode ,
Traduction de l'Ode d'Horace , Reftiùs viibid.
ves , Licini , & c.
C'est beau , c'eft bon , conte ,
Epigramme ,
Le Mari pénitent , conte ,
Dialogue ,
Vers à Mademoiſelle **
Epître à Mlle Beaumenil ,
Tircis & Amarante , fable imitée de la Fontaine
,
A M. le Comte de T.
A Miss Janni , Ch.
Vers à Mde la Comteffe de R.... , & c.
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHE r
Epître logogryphique à Mlle la C ** ,
Air de M. Gluck , dans Iphigénie ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
10
29
34
35
38
ibid.
39
Si
54
ss
57
59
60
61
ibid.
64
66
70
-73
JUIN. 239 1774.
Contes traduits de l'Anglois ,
Traité fur la meilleure manière de cultiver
Dictionnaire de Titres originaux ,
la Navette & le Colfat ,
Fables par M. Dorat ,
ibid.
75
80
81
85
Abrégé élémentaire de la Géographie univerfelle
de la France ,
Alphabet ingénieux , hiftorique & amufant , 87
Variétés littéraires & galantes ,
Les nouveaux mémoires d'un Homme de qua.
lité ,
Modèles d'Eloquence latine ,
88
92
93
Récréations phyfiques , économiques , &c. ibid.
Ellai fynthétique fur la formation des Langues
,
Précis des recherches faites en France ,
Nouveaux Contes moraux ,
Les Amans vertueux ,
Mémoire fur une découverte dans l'art de
bâtir
Eloge de M. le Chevalier de Solignac ,
Lettres à Myladi *** ,
Hiftoriettes ,
Nouvelle édition du théâtre de Pierre & Th.
Corneille ,
L'Agriculture , poëme ,
Lettre de M. de Voltaire à M. Roflet ,
ACADÉMIE de Chirurgie ,
ARTS , gravures
,
Mufique ,
Architecture ,
Lettre de M. le Chevalier de Cubières ,
-De M. Thévenot à un Accoucheur ,
101
108
109
113
116
117
124
125
129
136
160
164
176
182

184
185
186
Eflai fur le Bonheur , traduit de l'Anglois , 190
Anecdotes , 212
240 MERCURE DE FRANCE.
Déclarations , &c. 214
Avis ,
216
Maladie & Mort du Louis XV , 219
A Louis XVI , 224
Complainte fur la mort du Roi , 225
Elégie allégorique ,
ibid.
Prière à Dieu,
228
Nouvelles politiques 229
Nominations , Préſentations , 234
Mariage ,
ibid.
Naifiance,
235
Morts ,
.ibid.
Loteries,
237
JAT lu
APPROBATION.
A1 , par ordre de Mgr le Chancelier , le
volume du Mercure du mois de Juin 1774 , &
je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en
empêcher l'impreffion .
A Paris , le 30 Mai 1774.
LOUVEL..
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le