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MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES;
FEVRIER
,
1774.
Mobilitate viget.
VIRGILE.
Beugnes
A
PARIS ,
, Rue Chez
LACOMBE , Libraire
Chriſtine , près la rue
Dauphine.
Avec Approbation & Privilége du Rois
AVERTISSEMENT.
C'EST au Sicur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriftine , que l'on prie d'adrefler , francs de port ,
les paquets & lettres , ainfi que les livres , les eltampes
, les piéces de vers ou de profe , la mufique
, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques fur les
fciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
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; on recevra avec reconnoiffance ce qu'ils
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libraire , à Paris , rue Chriftine.
BEGIA
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Lettres nouvelles de Mde de Sévigné, in - 12 , br. 21.
Poëme fur l'Inoculation , in- 8 ° , br.
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2 liv.
1. io f
Mémoire furla Mufique des Anciens , nouv.
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Lettrefur a divifion du Zodiaque , in- 12.
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12 f.
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8° . broché ,
3 liv.
21.10 f.
La Henriade de M. de Voltaire , en vers latins
& françois , 1772 , in- 8 °. br.
Traité du Rakitis , ou l'art de redreffer les
enfans contrefaits , in - 8 °. br. avec fig. 41 .
Lettres d'Elle & de Lui , in - 8 °. b.
Le Phafma ou l'Apparition , hiſtoire grecque
, in- 8°. br.
Les Mufes Grecques , in-8 °. br.
Les Pythiques de Pindare , in- 8 ° . br.
I 1.4f.
1 1. 10 f
Il. 16f.
s liv.. Le Philofophe férieux , hift. comique , br. 1 I. 4 f.
Monumens érigés en France à la gloire de
Louis XV , &c, in- fol. avec planches ,
rel. en carton ,
241. Mémoires fur les objets les plus importans de
l'Architecture , in- 4°. avec figures, rel. en
carton ,
Les Caractères modernes , 2 vol. br.
Maximes deguerre du C de Kevenhuller ,
Hiftoire naturelle du Thé , avec fig.br.
12 1.
3 1.
1 1, 10 (.
11.16f.
7
MERCURE
DE
FRANCE.
FÉVRIER ,
1774.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE
FANATIS ME.
QUE
Ode.
LEL nuage nous environne !
Quels éclat quels funeftes coups !
Quel démon ! Son fouffle empoilonne :
L'Enfer eftarmé contre nous.
Un monſtre , affreux auteur du crime ,
A percé la nuit de l'abyme :
Soutenez vos droits immortels ;
A iij
MERCURE DE FRANCE
Dieu vengeur ; lancez le tonnerre :
Le Fanatifine eft fur la terre ;
Il marche à l'ombre des autels.
O vous qu'éclaire la fageffe ,
Interprètes facrés des dieux ,
Souvent la voix enchanterefle
A furpris vos coeurs vertueux .
Du Ciel que fa présence outrage
Il ofe emprunter le langage
Pour faire triompher l'erreur :
Et fur l'autel qu'il veut détruire
L'impofteur établit l'empire
Du menfonge & de la fureur.
Malgré les cris de la nature ,
Jadis l'Ammonite égaré
Offroit au dieu de l'impofture
Son fils par le feu dévoré .
Miniftre d'un temple profane ,
L'Iman , le Bonze , le Brachmane
A fubjugué l'orgueil des Rois :
Et c'eft la voix du fanatifme
De l'abfurde mahométiſme
Qui régla le culte & les loix .
* L'ammonite fanatique ; barbare & cruel met
toit des enfans dans les bras ardens de la ftatue
de fon dieu Moloch.
FEVRIER. 1774.- 7
Efclaves d'un tyran perfide ,
Triftes victimes des Enfers ,
L'illufion vous fert de guide ;
Que de précipices ouverts!
Ouvrez les yeux fur votre idole.
Quel espoirtrompeur & frivole ,
Quelle aveugle erreur vous féduit !
Fuyez des phantômes funèbres ,
Malheureux ! l'Ange de ténèbres
Vous livre à la mort qui le fuit.
En vain brille le feu céleste
Qui fuit l'augufte Vérité ;
Son éclat , de l'ombre funefte
Ne peut vaincre l'obscurité.
Le fanatique en fon ivrefle
Eft fans remords & fans foibleffe ;
Il est l'interprète du forr.
Il confond au gré du caprice
L'héroïsme avec l'injuſtice ,
Et vole au crime avec tranſport.
Signalez votre obéiſſance ,
Appailez un Dieu courroucé :
Que du profane qui l'offenſe
Le fang coupable ſoit verfé.
Il dit :une troupe cruelle,
Miniftre aveugle d'un faux zèle ,
Croit levir le Ciel outragé :
1 .
A iv
MERCURE DE FRANCE.
Le frère affaffine fon frère ,
Le fils percé des coups d'un père ,
Le frappe , tombe , & meurt vengé.
Théâtre où triomphait fa rage * ,
Peuples terraflés par les coups ,
Climats arrofés par le Tage ,
Vousjouiffez d'un fort plus doux.
L'avenir aura peine à croire
La finiftre & funefte hiftoire
Du fanatifme accrédité.
On verra qu'en Maître ſuprême
Il ofa fur le trône même
Déployer Ta férocité, **
* L'odieux tribunal de l'Inquifition a trop
long- temps affervi l'Espagne , le Portugal , & les
domaines de ces deux Puiflances dans les deux
hémisphères. Goa , fur la côte de Malabar , étoit
le fiége le plus redoutable de fon empire. Ses fureurs
ont été modérées par un édit également ſage
& refpectable.
** Philippe II , Roi d'Elpagne , voyant paffer
un auto-da- fé , entraîné par un mouvement de
commifération bien naturel , s'attendrit fur le
fort de ces infortunés , & les plaignit . L'Inquifiteur
ofa en faire un crime au Monarque , & exigea
une réparation. Ce Prince fabjugué eut la
foibleffe de confentir qu'il lui fût tiré une palette
de fang , qui fut jetée par la main du bourreau
dans le bûcher en forme d'expiation.
FEVRIER. 1774
Inquifiteurs, horde barbare
Gémis dans l'opprobre des fers ;
Non. Le feu que ta main prépare
Pourra feul venger l'Univers.
Un Dieu de paix & de clémence
Jamais n'ordonna la vengeance,
Jamais n'ordonna les forfaits.
Ame , foutien de la Nature ,
Son effence immuable
, pure
Règne fur nous par les bienfaits
Quels cris affreux percent la nue ! *
Quel tumulte fur nos remparts !,
Quelle eft cette troupe éperdue
Que la mort fuit de toutes parts?
Ce que la guerre a de terrible
N'eft rien près de ce jour horrible .....
Puiflent ces odieux momens ,
Momens où la rage inhumaine
Fit rongir les flots de la Seine ,
Se perdre dans la nuit des temps !
Princes, tremblez . Le diadême
N'impofe point à fa fureur ;
C'eft le fanatifme lui-même, **
* La St Barthelemi.
** L'affaffinat de Henri III,dernier des Valois;
Fan 1589 , par le F. François - Jacques Clément ,
Dominiquain.
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Valois , qui te perce le coeur.
L'efprit de cabale , * de briguet
Banniela paix , arme la Ligue ;
Henri mer la difcorde aux fers :
L'Enfer frémit . ** Henri fuccombe
Les vertus élèvent la tombe :
Son maufolée eft l'univers.
Il n'eft plus , ce fiècle d'orage ,
Maître abfolu de nos deftins :
L'Eternel perce le nuage ;
Il nous promet des jours fereins.
Et toi , cruel auteur des crimes ,
Tu n'as plus d'autels , de victimes ;
Il fut un temps pour tes horreurs.
Rentre dans les royaumes fombres ,
Fanatifme ; effraye les ombres
Par le récit de tes fureurs.
Par M. Delorme , Chevalier de St Louis
Gentilhomme ord, de Sa Majesté.
* La guerre , le fanatisme , la proceffion de la
Ligue.
** Le parricide de Henri le Grand , en 1610.
FEVRIER. 1774. II
LES ALPES franchies par Annibal.
Extrait d'une Lettre de M. l'Ab. Roman ,
Gd. V. de T. , auteur du Poëme de
l'Inoculation.
Ce farouche Annibal , la terreur des Romains ,
Suivi des Espagnols , ſuivi des Africains ,
Affronta les rigueurs de ce climat fauvage.
Des bouches de l'Isère il remonte en dix jours ;
Nor loin du fablonneux rivage ,
Où l'Arche termine fon cours.
En deux jours de combats & de marches pénibles ,
Il pénètre au travers des rocs inaceffibles
Qui de ces régions font l'éternel rempart.
Il s'empare déjà du plus fort boulevard . *
Vainqueur de l'Allobroge & de la Maurienne ,
Des rochers efcarpés il fuit la double chaîne ,
Et, par d'incroyables efforts ,
De l'Arche aux flots bruyans occupant les deux
bords ,
Même en s'approchant de leur fource ,
Par la marche rapide il imite leur courſe.
C'en eft fait ; il arrive avec ſes bataillons ,
* Caftellum quod erat caput ejus regionis. Tit.
Liv. C'eft St Jean de Maurienne.
A vj
12
MERCURE
DE FRANCE:
Ses éléphans & fes machines ,
Au pied de ces fuperbes monts ,
Qui,cachant aux Enfers leurs profondes racines,
Dans les Cieux étonnés ofent porter leurs fronts,
Il grimpe fur les bords d'un effroyable abyme ;
Il gravit du Cénis le penchant efcarpé ;
Il diffout les rochers , & déjà fur la cime
L'Africain triomphant fous la tente eft campé.
A fes braves foldats il inſpire la joie ,
Leur montre l'Italie , objet de leurs travaux.
Ils dévorent des yeux cette fuperbe proie ,
Et , brûlant d'affronter mille périls nouveaux ,
Sur la pente rapide entre deux précipices
Ils marchent d'un pas ferme & defcendent du
mont.
Par le fer d'Annibal faut - il que tu périfles ,
O Rome ? le voilà dans les champs du Piémont.
V
A M. FAURE , mon peintre.
OTRE talent ici ne peut aller trop loin :
Il vous faut de votre art déployer la finefle,
Quelqu'un qui m'eft bien cher eft l'objet de ee
foin ;
Exprimez dans mes yeux l'excès de ma tendrefle ;
Rendez du fentiment le touchant coloris :
C'eſt-là qu'on apperçoit vraiment la main du
maître.
FEVRIER. 1774. 13
Le plaifir d'une mère en doit être le prix.
Qu'en voyant ce portrait , fon cri foit : c'eſt mon
fils !
C'eft lui!.. Mon coeur, mesyeux ont
noître.
fu le recon
Par M. V. , Commiſſaire de la Marine ,
à Toulon.
L'ENFANT & LE FEU DE PAILLE.
DANS ANS un de ces jours fortunés ,
Où, content & plein d'alégreſſe ,
Le François marque fa tendrefle
Pour quelques Princes nouveaux nés:
Un enfant vit la populace
Autour d'un feu , fur une place
Sauter , rire , & fe divertir ;
ec
Partageons , dit-il , ce plaifir »
Il part: le voilà qui travaille ,
Ramaffe quelques brins de paille
En fait un tas , puis au milieu ,
Sans autre façon , mét le feu....
La flammeen ondes fe déploie ;
Nouveaux fauts , nouveaux cris de joie -
Tandis qu'il rit de tout fon coeur ,
Soudain , ô mortelle douleur !
I voit la paille confumée
Devenir le jouet du vent :
14 MERCURE DE FRANCE.
Ainsi , lecteurs , le plus fouvent ,
Nos plaifirs s'en vont en fumée.
Par M. Houllier de St Remi.
de. Sezanne.
NOUVELLE en Proverbes italiens , où
l'on fait voir que qui plus a , moins á.
Ce n'eft pas fans raifon qu'Efope dit que
le coq eft hardi fur fon fumier ; felon le
proverbe d'Andaloufie , qui n'a pas vu
Séville , n'a pas vu chofe gentille. Mais
s'il n'eft pas toujours vrai que ce qui eft
beau eft ce qui plaît , puifque chaque
fourmi aime fon trou , toutefois il arriva
qu'un marchand de Paris laiffant cette
ville délicieufe , & difant en foi même
que la parrie d'un galant homme eft partout
, refolut de fixer fa réfidence à Séville
. Comme le vent lui fouffloit en
pouppe , il éprouvoit la vérité de la fentence
qui enfeigne que la patrie eft l'endroit
où l'on a du bien ; il gagna en trafiquant
avec les Efpagnols plus de piftoles
que la lune d'Avril ne produit de feuil-
Yes ; & , comme l'on fait que quand la forFEVRIER.
1774. FS
tune fert de ménétrière il fait bon danfer ,
il ne fe laffoit point de tirer la quinteſſence.
Mais celui qui eft né , devant mourir ,
chacun avalant , comme l'on dit, la mort
dans fa première foupe ; quand notre mar
chand vint , à fon tour , à ce fâcheux paffage
, il fe détermina à faire comme les
autres , à laiffer ce qu'il ne pouvoit emporter.
Ayant donc un fils unique , il fic
comme le payfan qui engraiffe fon cochon
quand il eft feul : il abandonna fes
facultés à fon fils unique & lui laiffa une
fortune très confidérable. Dès que le père
fut mort & que le fils fe vit maître de
tant de richeffes , comme il eft de règle
que le bien qui entre par les fenêtres ,
forte par là , felon l'invincible raifon
qu'avec le cheval d'autrui & fes propres
éperons on fait les lieux bien longues ,
& qu'il n'eft que de gagner pour apprendre
à dépenfer , le pauvre fot commença
à jeter fes écus à pleines pêles , & à gafpiller
fon bien en diffipateur. Auffi , comme
l'on dit communément que chacun court
faire du bois quand le chêne eft à terre ,
le jeune fot fe vit invefti d'une infinité
de ces gens qui favent s'enivrer au tonneau
d'autrui & s'empiffrer à la table des
autres, jeûnant, pour en voir la fin , chez
"
16 MERCURE DE FRANCE.
eux fans vigile . Comme tout bois a fon
ver , notre jeune homme avoit fes défauts
: qu'on juge fi fes écus s'en alloient
à flots ! Entr'autres gens qui s'aidèrent à
le plumer , il y eut un miférable gueux
de profeffion, qui , fachant qu'on ne perd
rien à demandet , & que tel qui veut
beaucoup ne doit pas demander peu , outre
que chien affamé n'a pas peur du bâton
, pria le diffipateur de vouloir bien
lui donner cent pièces . Le prodigue faifant,
felon le proverbe , à telle demande
telle réponſe , lui dit : Pourquoi demandes-
tu aux autres un denier & à moi cent
pièces? Le mendiant , fans s'amufer à lui
graiffer les botres , lui répondit franchement
: c'est que j'efpère recevoir encore
une fois des autres , & de toi jamais plus;
car on dit : après avoir rafé , il n'y a pas
de quoi tondre ; & qui ne tient pas compte
d'un fou n'eft jamais maître d'un écu .
Cette réponſe deffilla les yeux du prodigue
; il fut convaincu qu'il eft plus aifé
de faire des plaies que de les guérir . Il
donna les cent pièces au mendiant & ferra
fa bourſe , apprenant de cette façon que
celui qui ne fait pas quand il peut, ne fait
pas quand il veut.
FEVRIER. 1774. 17
LE FAUX ÉPAGNEUL.
PAR
Conte.
AR un jeudi , beau jour des boulevards ,
Où tout Paris fe heurte & fe promène ;
Où le beau monde arrive dans des chars
Pour écrafer , une fois la femaine ,
Les gens à pied de fon fafte jaloux ;
Pour afficher quelque mode étrangère ;
Pout refpirer moins d'air que de pouffière ,
Voir la parade , & pour fentir des choux ;
Un jeudi donc Hortenle avec les grâces
Que relevoit l'éclat du diamant ,
Vint au rempart en carofle à ſept glaces.
L'Abbé Frivole étoit fur le devant ,
Charmant perfide , & fripon fûr de plaire :
C'étoit l'Amour dans le char de fa mère.
En moins de rien deux courfiers vigoureux
L'ont amenée au milieu de la file ,
Où la voiture , enclavée entre mille ,
Avance un pas , puis en recule deux.
•
Là , chaque inftant quelque gare derrière,
A contre-fens vous force de rouler :
En reculant vous faites reculer ,
Et de voiture en voiture il opère ,
Tant qu'il ait fait reculer la dernière.
IS
MERCURE
DE FRANCE
.
Or bien fouvent un fiacre malheureux
Donne ce branle à tous nos merveilleux.
Pendant ce temps la petite marchande ,
D'un équipage approchant fans façon ,
Monte à la botte afin d'être plus grande ,
Et tout roulant vous montre fon carton .
Efpère- t'elle avoir grand débit ? Non ;
Mais elle fait que dans cette pofture ,
Tandis qu'on lorgne en- dedans la figure ,
Ceux de dehors lorgnent fon pied mignon.
D'autres fripons remplacent la friponne ,
Plus fûrs de vendre , à beaux louis comptans,
Les animaux où le caprice donne ,
Des chiens , des chats , des perroquets parlans ,
Ou des magots bien laids , bien excellens .
L'un d'eux portoir une des fept merveilles ,
Un Epagneul pas plus gros que le poing ,
Alongue foie , & dont les deux oreilles
Traînoient à terre ; enfin de point en point
Un vrai miracle. Hortente perdit tête ,
A cette vue. Appelez l'Homme au chien !
L'Abbé... Mes gens ! .. Mon Dieu ! l'aimable
bête ! ..
Dites , marchand ; je veux l'avoir. Combien ?-
Vingt- cinq louis . ---Vingt- cinq ! mais c'eſt pour
rien..
Au même inftant la fomme eft délivrée ,
Au même inftant s'éclipfe le vendeur.
FEVRIER . 1774 19
De fon emplette Hortenfe eft enivrée .--
Mon cher Abbé , vous me portez bonheur ...
Qu'il eft charmant ! comme la taille eft prile ! --
Heft divin , d'honneur , répond l'Abbé;
Voilà de quoi défoler la Marquife ,
Vous avez- là réponſe à la Tisbé . --
Fi donc , Monfieur ! Tisbé fera mauflade
Auprès de lui... Quel oeil (pirituel ! ..
Le petit homme a l'air un peu malade ;
C'est la fatigue ; il fait un chaud cruel.
L'Abbé , tirez le cordon ... A l'hôtel .
Rapidement on part... Elle eft rentrée.
Dans une loge artiſtement dorée ,
Sur un couffin tout rempli d'édredon
On établit le petit mirmidon .
Soupe légère eft pour lui préparée ;
Mais vainement. On ne peut l'obliger
A faire honneur à ce friand potage .
Il aime mieux peut - être un blanc- manger ?
Il en vient un. Hélas ! pas davantage.
On ne fait pas qu'un obftacle étranger
Des alimens refferre le paffage.
Bon ! dit l'Abbé , s'il s'étoit promené ,
Il mangeroit. On le met donc à terre.
Son mouvement eft contraint & gêné.
Il veut marcher , héfite , délibère ,
Fait quelques pas & tombe fur le né.
A cette chûte , on conçoit les alarmes
20 MERCURE DE FRANCE.
De fa maîtrefle. Elle jette un grand cri ,
Et tout de bon fes yeux verfent les larmes
Qu'elle doit feindre au deuil de fon mari .
Chez Lionnois que tout Paris renomme ,
Hortenfe envoie & renvoie à l'inftant.
Lionnois vient à la fin , affectant
La gravité d'un médecin pour homme ,
Se fait donner le chérif animal ,
Le prend , le tâte ... Oh ! oh ! dit- il , fon mal
Eft peu de chofe. A ces mots il apprête
De grands cifeaux dont Hortenſe frémit ,
Et vous découd le ventre de la bète.
Ciel ! ... Arrêtez ... Elle s'évanouit .
--
Il va fon train , & , taillant chaque membre ,
D'un bel étui parvient à dégager
Un laid roquet fretillant par la chambre ,
Qui tout joyeux de le voir foulager ,
Sans regretter la parure acceffoire ,
S'en va gaîment lapper le blanc-manger
Dont il n'a pu profiter dans la gloire.
Par l'Auteur de la pièce fur le Wifck.
FEVRIER. 1774 21
STANCES à M. de Buffon , fur fon paf
fage dans fa patrie ; par M. Baillot
fuppléant au College : envoyées à l'Académie
& lues dans la féance publique ,
leLe s Août
DANS
1773,
ANS Cette enceinte , ô ma patrie !
Lève , lève un front triomphant ;
Réjouis- toi , mère chérie ,
Voici ton plus illuſtre enfant.
C'eft dans tonfein qu'avec la vie
Il puifa fonbrillant génie ;
Célèbre avec moi fes fuccès :
Heureux berceau de fon enfance ,
Tu donnas un Pline à la France ;
Ton nom ne périra jamais,
Jetons des fleurs fur fon paffage ,
Accourez tous , ôCitoyens !
Venez lui rendre un juſte hommage
Venez unir vos yeux aux miens.
Ah ! mon coeur treflaille à fa vue !
Sans doute votre ame eft émue
Comme la mienne en l'écoutant.
O jour le plus beau de ma vie !
J'ai fatisfait ma noble envie ,
J'ai vu Buffon ..... je fuis content.
22
MERCURE
DE
FRANCE
.
Afon afpect majeune lyre
Rend fous mes doigts des fons plus doux :
C'est lui..... je cède à mon délire !
C'eſt lui qui s'affied parmi nous.
Buffon , dont les fçavans ouvrages
Enleveront tous les fuffrages
De la jufte Postérité ;
Buffon , que , dès fon vivant même ,
A marqué de fon (ceau fuprême
La main de l'immortalité.
Qu'ilfera cher à la penſée
De ces favoris d'Apollon ,
Ce jour où leur nouveau Licée
S'ouvre pour recevoir Buffon ,
Comme le dieu de l'harmonie
Charme les Nymphes d'Aonie
Par les accens mélodieux ;
Avec quelle éloquence active
Il rend notre oreille attentive ,
Et peint la Nature à nos yeux !
Dans les entrailles de la terre
Il defcend jufqu'à ces métaux ,
Source funefte & falutaire
Et de nos biens & de nos maux.
Il les épie à leur naiflance,
Les fuit de l'oeil avec conftanee ,
Marquefureux l'effet du temps
FEVRIER . 1774 . 2}
Et, faififlant chaque nuance ,
Pour nous découvrir leur effence ,
Il remonte à leurs élémens .
Que fon exemple nous enflamme ,
Elèves du facré Vallon !
Eft-il pour éveiller notre ame,
Eft-il un plus noble aiguillon ?
Voyons , voyons d'un oeil tranquille
L'eflaim bourdonnant & futile
Des infectes de l'Hélicon ;
Et , lors qu'ils fiffleront de rage ,
Si l'un de nous fe décourage
Qu'iljette un regard ſur Buffon,
Contre lui l'Envie animée
Dreffe fes ferpens meurtriers ;
En vain fa bouche envenimée
Tente de fouiller fes lauriers ,
L'entendez vous défefpérée ,
De fes couleuvres entourée
Mugir fous les pas de Buffon ?
Tandis qu'oubliant ſa victoire
Il vole au temple de Mémoire
Cueillir la palme d'Apollon .
Ainfi périt l'Hydre indomptable
Qui de Lerne infeftoit les bords ;
D'Alcide le bras redoutable
Triompha de fes vains efforts
24 MERCURE DE FRANCE.
Sa fable devient ton hiſtoire ,
Elprit divin , qui vers la gloire
A pris un vol audacieux ;
Que te font les cris inutiles
De tous ces odieux reptiles ,
Quand tu t'élances dans les Cieux ?
Un jour , par un fort invincible
Notre globe qu'il a décrit ,
Tombera fous la faulx terrible
Du monftre aîlé qui nous pourfuit ;
Mais tandis que, foule inactive ,
Nous végérerons fur larive
Des froides ondes du Léthé ,
Cet aftre brillant de lumière ,
Dans fon immortelle carrière
Roulera fans être arrêté.
EPITRE de Sapho à Phaon ; Traduction
libre d'Ovide.
INSENSIBLE Phaon , reconnoîtras - tu les
caractères de cette épître ? Le nom de
celle qui les a tracés eft- il tout- à - fait forti
de ta mémoire ? Ingrat , ton coeur ne te
dit il plus que c'eft Sapho qui t'écrit ? Peutêtre
vas- tu demander pourquoi ce ron
plaintif?
FEVRIER . 1774: 25
plaintif ? Hélas ! il convient à ma fituation
déplorable. Il fut un temps où l'écho
répétoit les fons mélodieux de ma lyre ;
déformais il ne répétera plus que les accens
de ma douleur . Le ton funèbre de l'élégie
a été inventé pour l'amante abandonnée
& trahie.
Malheureufe ! le feu circule dans mes
veines . La fleur de ma jeuneffe fe fane .
C'est ainsi que , dans l'ardeur de la cani.
cule , le vent brûlant du midi , deffèche
les moiffons & Alétrit la verdure . Je pleure
, & Phaon parcourt avec tranquillité
les riantes campagnes de la Sicile. Ma voix
ne s'accorde plus au fon de ma lyre . Les
Mufes ne m'infpirent plus. Elles fuyent
une amante défefpérée . Les aimables com
pagnes de mon enfance n'ont plus à mes
yeux ces charmes qui me les rendoient fi
chères. La belle Anactorie a perdu fes
attraits . La blonde Cydno & l'aimable
Athis ne font plus les mêmes . Je les
fuis , je ne fonge qu'à Phaon , je ne vis
que pour Phaon.
O le plus chéri des amans ! je crois
te voir à chaque inftant. Je contemple
encore ces beaux yeux dont l'éclat a été
fi funefte à mon repos . Tantôt je te vois
tenant la lyre , & je te prends alors pour
B
谨
26 MERCURE DE FRANCE.
Apollon ; tantôt je te vois un thyrfe à la
main , & je crois voir alors l'aimable
Bacchus. Ces Dieux charmans auxquels
tu ne cèdes point en beauté , ne furent
point infenfibles. Apollon aima Daphné ,
Bacchus brûla pour Ariane ; l'une & l'autre
cependant ne furent pas favorifées
des Mufes. Les chaftes Soeurs du Permelle
m'infpirèrent des chants lyriques. Mon
nom fera immortel parmi les races furures.
La gloire du poëte Alcée ne s'étendra
pas plus loin que la mienne. Nous
rendrons à jamais célèbre l'ifle de Leſbos
qui nous a vu naître.
Si la Nature m'a refufé les agrémens
du corps , elle m'a prodigué ceux de l'ef.
prit. Je n'ai point cette blancheur éblouiſ-
Tante qui fafcine les yeux des amans vulgaires
;
mais Andromède , née fous le
ciel brûlant de l'Ethiopie , avoit le teint
noir , & Perfée ne l'en aima pas moins.
La blanche colombe s'unit fouvent au
pigeon d'un plumage différent . La tendre :
tourterelle ne dédaigne pas fon amant fidèle
, parce que fon plumage eft noir.
Il fut un temps où j'étois belle à tes :
yeux .Je m'en fouviens encore. (Les amans
perdent- ils le fouvenir de leur bonheur ) ?
Ah ! rapelle- toi ces momens heureux où
FEVRIER . 1774. 27
to me preffois tendrement fur ton fein.
Je chantois , & tu m'interrompois par des
baifers pleins de feu . Tes yeux peignoient
la volupté & la tendreffe. Tu admirois
avec tranfport le fon de ma voix & les
vers tendres que l'amour m'infpiroit . Ta
bouche collée fur la mienne , me juroit
alors de m'aimer toujours . Perfide ! où
font tes fermens ? Pourquoi fuis - je à Leſbos
? Phaon n'y eft plus . Que ne fuis je en
Sicile ? C'est là que le parjure cherche à
faire de nouvelles conquêtes . Jeunes
Beautés , qui habitez les champs fleuris de
la Sicile , fuyez les piéges que le plus
dangereux des hommes tend à votre ingenuité
. Renvoyez - le à Lefbos ; c'eſt
là que l'infortunée Sapho qu'il a trom
pée , gémit fans cefle. Il vous trompe
comme elle . Son langage , fes fermens
l'expreffion même de fes yeux autrefois fi
tendres , tout eft faux . O Venus ! fi jamais
j'ai chanté des hymnes à ta louange ,
venge- moi d'un perfide qui me fuit , &
qui s'eft réfugié jufques aux pied de tes
autels. *
1
Hélas ! la Fortune a épuifé fur moi fes
* Vénus étoit adorée en Sicile fous le nom
d'Ericyna.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE,
rigueurs. A l'aurore de mon âge , elle s'at ,
tacha à mon fort pour me pourfuivre. Je
n'avois vu que fix printemps , & j'arrofai
déjà de mes larmes l'urne d'un père.
Il me reftoit un frète . Une femme artificieufe
fçut gliffer dans fon coeur le
poifon de l'amour . Malheureufe victime
de fa paffion , il s'oublia lui même !
Honneur , fortune ; il prodigua tout pour
fon indigne conquête. Les confeils que
mon amitié alarmée lui donna , l'éloignèrent
de moi . Fugitif & déſeſpéré , il
parcourt les mers pour foutenir les reftes
d'une vie languiffante . Je n'ai qu'une fille .
Elle eft dans cet âge heureux où le coeur
ne s'ouvre pas encore aux impreffions
de la douleur. La tendreffe maternelle
m'alarme fans ceffe fur fon fort . Je crains
qu'un jour elle ne foit aufli malheureuſe
que fa mère,
Phaon Parmi tant de viciffitudes
étoit ma feule confolation . C'étoit pour
lui que je me parois de fleurs . C'étoit pour
plaire à fes yeux , que j'ornois mes cheveux
de l'éclat des tubis , & des parfums
dé l'Arabie . Vains ornemens ! ils me font
déformais inutiles. Je voulois plaire à--
Phaon , & Phaon n'eft plus ici. Les mers
nous féparent. Je néglige à préfent le foin
de ma parure. Le Zéphire ne ſe joue plus
f
FEVRIER. 1774.
د و
dans ces treffes charmantes que la main
de mon amant avoit formées . Mes cheveux
Hottent négligemment & fans apprêt
fur mes épaules. Tout m'accable ,
tout me devient importun .
eût
Heureufe & l'absence de l'objet chéri ,
ра étiendre le feu qui me dévore ! Que
je fuis loin de cette douce fécurité qui
fuit l'indifférence ! Je le fens , la plaie de
mon coeur eſt incurable. Les Parques , auffi
cruelles que toi , ont pris plaifir à tramer
les jours de ma vie infortunée . Je cherthe
en vain le repos dans le commerce
des Mufes : j'y trouve toujours l'amour .
Pouvois-je réfifter à tes charmes ? Une
foible mortelle pouvoit - elle contempler
fans danger ce teint de rofe , & ces yeux
dont l'éclat eût charmé les Divinités ?
Belle Aurore ! Combien de fois n'ai-je pas
craint que tu ne m'enlevalles monamant ?
Mais ton coeur étoit fixé , l'amour de Céphale
te captivoit. Lune brillante ! combien
de fois dans le filence de la nuit ne
t'es-tu pas arrêtée dans ton char d'argent ,
pour admirer
mon cher Phaon
dans les
bras du fommeil
? Ah ! fi Endimyon
n'eût fçu te plaire , fans doute je t'eufle vu
ma rivale. Vénus même n'auroit
pu téfif
ter aux charmes
qui m'ont féduite , ſi le
Biij
30 MERCURE DE FRANCE .
fouvenir d'Adonis n'eût été gravé dans
fon coeur.
O Phaon ! aimable jeune homme , la
gloire & l'ornement de ton fiècle , reviens ,
reviens cruel , dans les bras de ta Sapho.
Je ne demande point que tu m'aimes :
fouffre feulement que je t'adore ; ne me
hais point. Ce n'eft pas un crime de t'aimer
avec tranfport . Cet écrit arrofé de
mes larmes ne dit il rien à ton coeur ?
As tu pu m'abandonner fans me dire le
dernier adieu ? Puifque tu devois me quit
ter pour toujours , pourquoi m'avoir envié
la foible confolation de te baigner de mes
larmes , de t'accabler de mes baifers? Pourquoi
ne m'avoir laiffé aucun gage de ton
amour ? Babare ! mon coeur , ma vie ,
mon innocence même , tout étoit à toi ;
& tu ne m'as pas permis de te dire en
partant : Phaon , n'oublie point ta Sapho.
·
Que devins -je , grands dieux ! lorfque
je fus informée de ton départ . Un froid
mortel glaça mon coeur . Ma douleur concentrée
au dedans , ne put s'épancher
par mes larmes . Je voulus parler ; la parole
expira fur mes lèvres. Abartue & confternée
, je ne pus prononcer que ton nom .
Bientôt un torrent de larmes coula de
mes yeux. Mon défefpoir éclata en reFEVRIER.
1774. 31
proches contre la perfidie des hommes .
Hors de moi , je déchirai mon fein , j'arrachai
mes cheveux . Semblable à une
tendre mère qui fuit au bûcher le corps
inanimé d'un fils unique ; je poulfai
vers le ciel d'affreux gémiffemens .
J'appelai Phaon , & Phaon ne me répondit
point. Mon frère , mon barbare frère ,
iufulta à ma douleur , par le ris amer
de l'ironie . Toutes mes concitoyennes
furent témoins de mon défefpoir . Je ne
cherchai point à dérober à leurs yeux le
trait cruel qui me déchiroit . Mes larmes ,
mon vifage pâle & défait , tout m'auroit
-trahi .
Cher amant ! ton image me pourſuit
fans ceffe . La nuit , lorfque Morphée répand
fur moi fes pavots , je te vois à mes
côtés. Je te tends les bras. Je te preffe
contre mon fein . Mes baiſers raniment
tes yeux mourans & accablés fous le
poids de la volupté . J'entends encore ta
voix enchantereffe répondre à mes foupirs.
Chere illuſion ! Elle s'évanouit au
lever de l'aurore. Alors mon bonheur
fantaflique difparoît . La clarté du jour me
devient infupportable . Je fuis dans les
antres des rochers , & dans les forêts , autrefois
les témoins de nos plaifis . Je res
Biv
32
MERCURE
DE
FRANCE
.
connois.cette grotte ruftique, où tu me fis
le premier aveu de ton amour. Je reconnois
ces arbres touffus ,où font encore gravés
ton nom & le mien. Que ces lieux.
font changés ! je n'y retrouve plus celui
dont la préfence me les rendoit fi chers.
Je parcours feule & défefpétée ces riantes
prairies que nous parcourûmes autrefois
enfemble. Je vois encore ce tendre gazon
où Phaon voloit des bras de l'amour
dans ceux du repos . Alors des larmes
s'échappent de mes yeux , & je dis en foupirant
c'est ici que l'ingrat me jura de
'aimertoujours.Toute la Nature femble
partager ma douleur. Ces fleurs qui s'embelliffoient
à l'aspect de nos plaifirs, fe flétriffent
& languiffent far leur tige defféchée
. Les oifeaux ne voltigent plus dans
ces bocages. Ils ne chantent plus leurs
amours. La malheureufe Procné déplore
fa difgrace. Elle redemande Ithis à l'écho
des bois. Elle pleure la mort d'un fils ,
& Sapho regrette l'abfence d'un amant ..
Le doux zéphire ne folâtre plus avec les
fleurs ; il n'agite plus le feuillage de arbres.
L'abfence de Phaon attriſte tous les
objets .
Dans le réduit obfcur d'un bois foliaire
, eft une fontaine qu'une ancienne
FEVRIER . 1774. 33
Tradition a confacrée . Ses eaux claires &
limpides font bordées d'un gazon toujours
fleuri . Un feuillage épais en interdit
l'accès aux rayons du foleil . Un foir , au
clair de la lune , je m'endormis dans cet
afyle champêtre. Je crus voir une Nayades
fortir de la fontaine & s'arrêter devant
moi. Elle étoit trifte , & , me regardant
d'un air compatiffant , elle fembloit par
tager mes peines . Sapho , me dit - elle ,
malheureufe Sapho , tu peux éteindre le
feu qui te confume. Dirige tes pas vers
le promontoire confacré à Apollon . Précipite-
toi dans la iner, & tu feras guétie..
Deucalion enflammé d'amour pour l'infenfible
Pirtha , monta fur le rocher de
Leucate , & fe précipita dans les flots.
Aufi tôt fon coeur fut libre , & la cruelle
Pinha commença dès- lors à foupirer..
Depuis ce temps , ce promontoire a tou
jours été le refuge des amans défefpérés
Ainfi parla la Nymphe , & elle difparut
auffi tôt. Je me réveillai faifie de crainte..
Mes joues étoient inondées de larmes.
Belle Nayade , je fuivrai tes confeils..
J'irai , oui , j'irai fur le rocher de Leucate.
Je me précipiterai dans la mer . L'Amour
meprêtera fesaîles. Le Zéphir fou
tiendra le poids léger de mon corps..
- B. w
34
MERCURE DE FRANCE.
Lorfque j'aurai oublié l'ingrat qui caufe
tous mes malheurs , je confacrerai ma lyre
à Apollon ; ma lyre fur laquelle j'ai chanté
mes amours.
Homme dur & infenfible ! pourquoi
me forces - tu de chercher dans la mer un
remède à mes maux. Reviens , & ta préfence
me rendra ce bonheur qui s'eſt évanoui
comme un fonge. Reviens , tu feras
mon dieu , tu feras mon Apollon . Que
dis je ? Peut être dis-ton coeur , plus dur que
les rochers , triomphera-t'il de ma mort .
Ah ! du moins , fi je pouvois te ferrer
encore une fois dans mes bras , & me précipiter
avec toi ; je ne me plaindrois point
de ta cruauté.
Jeunes filles de Lefbos , vos chants
n'accompagneront plus le fon mélodieux
de ma lyre . Vous ne vous affemblerez
plus au tour de moi , pour m'entendre
chanter mes amours. L'aimable mortel
qui m'infpiroit n'eft plus ici . Je paifois
dans fes yeux cet enthoufiafime divin qui
m'élevoit l'ame . Sa préfence allumoit le
feu de mon génie . Un feul de fes regards
enflammoit mon imagination , & faifoit
naître dans mon coeur l'extafe du fentiment.
Il n'eft plus ici . Je cherche en vain
a le toucher par mes prières. Il ne m'enFEVRIER
. 1774. 35 %
tend plus . Mes foupirs ne parviennent
point jufqu'à lui .
Ah ! fi , du haut d'un rocher , je voyois
un jour les voiles de ton vaiffeau flotter
dans les airs ; puiffe alors la déeffe de Cythère
, calmer l'impétuofité des flots ! Que
l'Amour prenne lui - même le gouvernail,
& que l'haleine des Zéphirs enfle doucement
les voiles ! Mais fi cet efpoir eft
vain ; fi Sapho doit être pour jamais féparée
de fon cher Phaon , annonce moi,
mon `malheur. J'aurai alors recours à la
plus trifte des reffources , au rocher de
Leucate. Le danger ne m'effraye point ,
pourvu que je puiffe efpérer un fort , plus
heureux .
Par M. D..... , de Chartres :
ODE A LYDIE ?
Imitée de la 8e. du premier livre d'Horace.
LYDIE , auprès de toi , victime de tes charmes ,
Sybaris a perdu des momens glorieux ;
Il fuit le champ de Mars , il néglige les armes ,'
Il cède fans effort au pouvoir de tes yeux.
Nous ne le voyons plus fe battre dans l'arène ,
B vj
36 MERCURE DE FRANCE .
Lui qu'un foleil brûlant excitoit aux combats :
Loin de ces jeux brillans fa tentreffe l'entraîne ;;
Il eſt enchaîné dans res bras .
La molleffe a flétti fa gloire,
Il préfère aux lauriers les myrtes de l'Amour ,.
Tandis que les rivaux volent à la victoire ,
Que , par toi , l'imprudent a perdu fans retour.
A fon penchant perfide , hélas ! il s'abandonne ,.
Ses courfiers négligés ont perdu leur ardeur ;
Eh ! qu'importe à préfent que ta main le cou
ronne ?
Tu ne peux lui donner les lauriers du vainqueur..
Le Tibre a ceffé de lui plaire ;.
Il roule une onde falutaire ,
Les lutteurs dans fes flots vont le défaltérer;
Ah ! Lydie eft l'objet que Sybaris préfère ;
Près d'elle , il aime à s'enivrer
De l'encens impur de Cythère.
L'huile des combattans flatte peu fes defirs ,
I le livre aux tranfports d'une ardeur infen
fée ;
Ses beaux joursfont perdus , & ſon ame abuſée:
Ofe facrifier la gloire à fes plaifirs .
Tel , goûtant les douceurs d'une perfide joie
FEVRIER. 1774
37
Dans l'ifle de Scyros , fuyant les murs de Troye
Le terrible enfant de Thétis
Aux genoux de Déidamie ,
9.
Par une lâche ardeur voit fon ame aſſervie ,
Et laille triompher le perfide Pâris .
Par M Guittard cadet , de Limoux,
en Languedoc.
LES YEUX gatent le Coeur.
Conte .
On peut , N peut , fans être belle , avoir la taille lefte ,2
Et je ne fais quoi de touchant :
Aimables laides , ,j'en attefte
Un fidèle miroir ; il vous en dit autant.
Votre empire eft plus doux. • votre amour plus
conftant ,
La beauté n'eft qu'un don funefte ,
Les yeux gâtent le coeur , une Sapho l'a dit,
Oferoit-on la contredire?
Je récitous ce trait à la jeune Thémire ,
Quand tout- à- coup on nous apprit
Que le galant Cléon , des amans de la belle
Le plus volage & le plus beau ,
Avoit reçu des mains d'une prude rebelle
Un coup d'aiguille , où de cifeau ,
Tout au travers de la prunelle.
38 MERCURE
DE FRANCE
:
Eh ! bien tant mieux , s'écria - t'elle :
Le Ciel accomplit mon fouhait ,
Les yeux gâtent le coeur , Cléon fera parfait.
Le lendemain notre douzelle ,
En revoyant Cléon , recula de frayeur ,
Et dit ingénument : les yeux gârent le coeur.
Bientôt des larmes abondantes
coeur
Se joignirent aux cris d'une amère douleur .
Que faires - vous , lui dit une de les fuivantes ?
Avec vos beaux romans , avec votre bon
Voilà vos yeux rougis à faire peur !
Confolez -vous , Mademoiselle ,
Et le plutôt fera le mieux ;
Une infenfible eſt toujours belle ;
C'eft lecoeur qui gâte les yeux.
Par M. de la Louptière.
EPITRE à Madame Drouin , qui , après
avoir fait les délices du théâtre de Touloufe
, & avoir habité aux environs de
cette ville une maifon de campagne ap .
pelée Mon- plair , s'eft engagée pour
quelque temps à la Comédie de Bruxelles.
Vous dont la fageffe riante
Aux amans de Thalie offre un nouvel attrait;
FEVRIER. 1774. 39
Vous , d'une foubrete piquante
Le modèle le plus parfait ,
Avez- vous dans vos jeux oublié que Toulouſe
De les droits fut roujours jalouſe ?
Je l'ai vue exhaler fes plaintes , fes regrets ;
Peut- on cueillir ailleurs des couronnes plus bel
" les ? *
Depuis que vos talens , tels que des feux folers ,
Ont entraîné les Ris aux marais de Bruxelles ,
En vain vers la Garonne un champêtre manoir
Rappelle leur troupe folâtre :
Son bocage , qui fut leur plus digne théâtre ,
Renaît fans ranimer les jeux & leur espoir :
Le nom de Mon- plaifir eft tout ce qui lui refte. :
Les concerts de ma Mufe agrefte
Pouvoient ils remplacer la douceur de vous voir?
Tout languit , tout reffent votre abfence funefte.
Quelquefois , au retour d'un paiſible boſquer,
Et des erreurs d'un labyrinthe ,
Où des pas de Thalie on vient chercher l'empreinte
,
Je ne fais quel trouble fecret ,
Me ramenant à l'hermitage ,
Fixoit fur un paſtel mes yeux & mon hommage.
Si le crépuscule du foir
Au falon venoit me furprendre ,
Lifant le roman le plus tendre ,
J'allois rêver dans le boudoir ;
40 MERCURE DE FRANCE.
Quel charme règne encor dans l'air qu'on y ref
pire !
Et qu'il mêloit d'ivrefle aux accens de ma lyre !
Pour chanter les feux de l'Amour
J'avois bien choiſi men léjour.
Fidèle ami des arts , le Touloulain ſouhaite
Que cette agréable retraite
Rentre en votre pouvoir à votre heureux retour:
C'est pour les Talens qu'elle eft faite ,
Et , quoique je renonce à ce traité jaloux
Qui pour long temps m'enread le maître ,
Les côteaux champenois où les dieux m'ont fait
naître ,
Paris même , Paris qui remplit tous mes goûts ,
N'offent pas à ma Muſe un aſyle fi doux ;
Elle n'eft pas transfuge : eft- on tenté de l'être ,
Lorique l'on a figné des accords avec vous ?
Par le même.
TRADUCTION libre des Fables Angloifes
, par M. R. d'Avignon , Docteur en
droit.
LE PAYSAN & LE MATIN.
DANS cette contrée où le Nil , ce Ro
des Acuves , répand l'abondance avec le
1
FEVRIER . 1774. 4*
eaux , un payfan veuf élevoit avec un
foin vraiment paternel , fon petit enfant ,
P'unique héritier qui lui reftoit de fon
époufe , qu'il avoit plus aimée que fa vie
pendant tout le temps qu'il avoit habité
avec elle . Une affaire preffante furvient
& l'oblige de fortir de fa cabane ruftique.
Il n'étoit pas befoin que ce père tendre
endormît le petit enfant par des chanfons
; il dormoit déjà dans fon berceau.
Un mâtin étoit couché auprès de lui , &
c'eft fur fa fidélité que l'homme de campagne
fe repofa pour garder fa maiſon .
Son affaire finie , il fe hâte de revoir
fon bien aimé nourriffon. Il lève le loquet
; car il n'y avoit point d'autre barreau
ni d'autre clôture à fa petite cabane.
Le mâtin , par fa façon d'aboyer &
fon empreffement à faire jouer fa queue,
( eh ! la perfidie fe trouva- t- elle jamais
dans cet animal ? ) exprime , ce femble ,
un fentiment de joie , plus fort qu'à l'ordinaire.
Il s'entrelace dans les jambes de
fon maître , & ne ceffe pas de le careffer.
Mais quelle fut la furprife du père !
Il voit fon chien tout couvert de fang ; fa
gucule effroyable le diftilloit encore , &
donnoit des indices qui faifoient foupçonner
quelque meurtre. Le père épou
&
42 MERCURE DE FRANCE .
vanté regarde autour , fans découvrir fon
enfant , l'unique objet de fa tendrefle.
Le berceau étoit renverfé. L'effro , le
défefpoir dans l'ame , il jette un regard
farouche fur tout le refte. Chaque objet
lui confirme le malheureux fort de fon
fils , & il ne voit plus dans fon chien
que le meurtrier de cet enfant chéri . H
s'abandonne alors à la fureur , s'arrache
les cheveux , jure d'abattre d'un coup de
hache qu'il tenoit à la main , la tête du
coupable , & fur le champ le mâtin eft
cruellement tué. Le campagnard court
enfuite vers le berceau , le lève , & tout
étonné il voit fon petit enfant endormi ,
fans avoir reçu le moindre mal. Auprès
de lui il apperçoit un ferpent monftrueux ,
fraîchement déchiré & feignant encore ;
de forte qu'il étoit évident que ce chien
fidèle , & trop inhumainement immolé ,
avoit tué le ferpent , pour défendre le fils
de fon maître & l'arracher à la mort. La
fable dit que , dans le combat, l'enfant &
le berceau avoient été renversés .
Il en doit être d'un ami comme d'une
autre perfonne ; ne le condamnez jamais
fans l'entendre.
FEVRIER. 1774. 43
LE BERGER PATRIOTE .
Lorfque les animaux avoient la raifon
en partage , un troupeau de moutons
amateur de la liberté , voulut fe choifir
un berger pour le garder & le défendre.
Les moutons de ce temps là avoient , ainfi
que les citoyens d'Angleterre , le droit
voter. Parmi les payfans qui ambitionnoient
ce pofte , il s'en trouva un doué
de toutes les qualités propres à fubjuguer
les efprits. Il élevoit hautement la voix
en faveur de la liberté ; il careffoit la gent
moutonière , & ne cefloit de lui donner
des marques de fon zèle apparent. Les
moutons , ainfi que les hommes , fe laiffent
prendre à la flatterie . L'adroit campagnard
affiche la générofité , fait des
préfens aux uns & aux autres , marque
à tous beaucoup d'attention . L'herbe
tendre leur eft prodiguée , & c'eſt toujours
de l'eau la plus fraîche & la plus
limpide qu'il leur fait boire. Le jour de
l'élection arrive ; le fin matois eft choifi
pour berger , fans que perfonne y mette
la moindre oppofition. Rien de plus vrai
que le proverbe : Les honneurs changent
les moeurs. On ne voit plus de zèle patriotique
dans le nouveau berger ; il ceffe
44 MERCURE DE FRANCE .
d'être le foutien du bien public ; les mou
tons ne paiffent plus fur la montagne ; ils
ne vont plus fe défaltérer dans de clairs
ruiffeaux . Le filet tiffu par le démon de
la corruption , avoit été tiré , & le poiſſon
étoit pris. Le nouveau defpote ne parle
que d'obéiffance , du pouvoir des bergers
, de la fidélité qui doit fe trouver
dans les moutons. Il les dépouille cruellement
de leur laine , fans avoir égard ni
au temps ni à la faifon ; il les traîne au
marché , les agneaux nés libres font inhu
mainement vendus ; & fi les animaux
bêlans font entendre leurs juftes plaintes,
il leur répond avec un air moqueur :
Ceux qui font affez foux pour fe vendre
à prix d'argent , ne doivent jamais fe
plaindre de leur efclavage . Permettez ,
moutons mes amis , que je vous le dife ;
je vous ai achetés , ne trouvez donc pas
mauvais que je vous vende.
La morale , Monfieur ? .... je ne fuis
pas affez fot que de tenir le miroir devant
un aveugle.
LE GÉNIE , LA VERTU & LA
REPUTATION.
Le Génie , la Vertu & la Réputation
convinrent enfemble de parcourir l'AnFEVRIER
. 1774- 41
>
7
gleterre , pour y examiner ce que la na
tion offre de remarquable & de curieux ;
mais dirent ils de concert , comme
nous ne fautions prévoir les événemens
qui peuvent nous arriver , il faut fixer un
endroit où nous nous retrouvions , ſuppofé
que nous venions à nous féparer les
uns des autres . Le Génie fe leva le premier
, & leur parla ainfi : Si ma mauvaiſe
fortune me fait égarer , j'irai devant le
tombeau de Shakeſpear , pour m'y tenic
humblement profterné : ce fera là que
vous me reverrez , ou bien à l'ombre de
ce bois champêtre & touffu d'où Milton :
faifoit entendre les fons éclatans de fa
voix aux efprits céleftes , ou enfin dans
cette grotte où Pope , plongé dans de profondes
réflexions , reçut les premières
infpirations de la poëfie,
La Vertu prit alors la parole , la tête
penchée & pouffant un foupit de langueur
: Hélas ! il n'eft que trop vrai , ditelle
, & je fuis forcée de l'avouer : je n'ai
que peu d'imitateurs. Si jamais vous êtes
privés de ma préfence , allez dans les
temples pour me trouver. Au cas qu'on
ne m'y donne point d'afyle , f'en chercherai
dans les fuperbes palais & au milieu
des lambris dorés ; je tâcherai de
46 MERCURE DE FRANCE.
paroître avec une noble fierté dans les
riches appartemens des grands Seigneurs.
Si mes efforts font vains >
j'irai dans
quelque cabane éloignée du tulmulte ,
inconnue à l'orgueil , & à l'abri des paffions
. C'eft dans ce berceau des plaifirs
tendres & purs que vous me trouverez à
toute heure.
Il n'en eft pas de moi comme de vous ,
reprit la réputation avec beaucoup de vérité
; une fois qu'on m'a perdue , on ne
me retrouve jamais.
L'EXPLICATION du mot de la première
énigme du Mercure du fecond vol . de
Janvier 1774 , eft Léchefritte ; celui de
la feconde eft Quinola , ou valet de coeur
au jeu de Reverfis , celui de la troiſième
eft le Fufeau. Le mot du premier logogryphe
eft Ail , où l'on trouve aï , lia ,
la , ali ; celui du fecond eſt Trépas , où
l'on trouve repas.
>
ÉNIGM E.
ILLE d'un père malheureux ,
Je fuis encor plus malheureufe ;
FEVRIER. 1774. 47
Mon fort eft des plus rigoureux ,
L'on me croit riche , & je fuis * gueule,
Si quelqu'un me reçoit chez lui ,
C'est qu'il eft trompé par ma mine ;
Je rougis du défaut d'autrui ,
Dans le moment qu'on m'examine,
Après avoir trompé fouvent,
Quoique fans deflein de le faire,
Il arrive ordinairement ,
Que je caufe la mort à mon père,
Par M. D. L. P.
AUTRE.
Je fais un meuble fort commode ,
Er , quoiqu'ancien , toujours de mode ;
Auffi chacun veut- il m'avoir :
Jufqu'aux pieds des autels on peut m'appercevoir,
En cent réduits divers je fais ma réſidence ;
Je luis fur le bureau d'un homme de finance ;
Le fçavant près de lui m'a dans fon cabinet ;
Je fers au voyageur à table , au cabaret ;
Au même endroit , comme une fouche ,
Jerefte, à moins qu'on ne me touche ;
* Pauvre...
MERCURE DE FRANCE.
Cependant j'ai par fois un certain mouvement :
La nuit comme le jour utile également ,
Mon emploi le plus ordinaire ,
Eft de faire aller & venir
Gens à qui cela ne plaît guère
Et qu'à force de coups je fçais faire obeir ;
Coups donnés de façon à ne les point ſentir .
Lorſqu'au gré de tes voeux ainſi je me comporte
Lecteur , fut- il jamais procédés plus criants ?
Pour les fervices que je rends
Cruel , le plus fouvent tu me mets à la porte.
Par M. Houllier de St Remi.
AUTRE.
BIEN qu'on redoute ma préſence ,
Lecteur , je crois , fans me vanter ,
Qu'on ne fauroit me difputer
L'éclat d'une illuftre naiflance :
La déefle de la Beauté ,
La tendre Vénus eft ma mère ;
Et le dieu de la Volupté ,
L'enjoué Bacchus eft mon père,
Par un Chapelain de Dourdan.
à Senlis.
AUTRE
FEVRIER . 1
1774 49
A UTR E.
NON , fur la terre , il n'eſt plus de juſtice ! `\ _
C'eſt la loi du plus fort qu'on voit en exercice !
J'en fuis la preuve, hélas ! on force ma mailon ,
On en enleve la cloiſon ,
On m'en arrache , on me dévore :
Et moi , pauvre pécore,
Je ne dis pas le mat.
Il faut être bien fot !
Nepourrois -je donc pas payer de ma perfonne
Puifqu'on prétend que je raiſonne.
Par le même.
LOGO GRYPHE.
PLUS fo LUS folide qu'un vain plumage .
Point ne me portent les oiſeaux ,
Mais bien les habitans des eaux ;
Nature tout exprès me fit pour leur ufage :
Sans tête je deviens un oiſeau paflager
Petit , mais très- bon à manger.
C
ر ت ق
MERCURE DE FRANCE.
CHANSON.
Ir majeur.
INSPIRE par fon hu-meur noire, Un Philofo-
phe original , Vouloit un jour me
faire accroi-re Que dans le monde
tout eft mal ; J'é -tois ché- ri de mon
If me ne Mon coeur ne de- fi - roit
plus rien ; Notre Sa- vant per-dit fa peine :
Je fou-tins que tout étoit bien , Je fou-tins
que tout étoit bien. Da
capo.
* Les paroles font de M. de Launay.
* Mufique de M. Tiffier,
FEVRIER. 1774. S-I
Un autre jour que ma Ber- gère Re- fufa
de baiſer mon chien ; Un Philo- fo- phe
moins fé- vère , Vint me di- re que tout
' eft bien : Je trou-vai ce nouveau fyl-tême
D'un ridi- cu- le fans égal : Je craignois
un refus moi- même ; Je fou- tins
que tout étoit mal , Je fou- tins que
tout é- toit mal.
Ce n'eft point la brillante autore
Qui pour moi produit de beaux jours ,
Le charmant objet que j'adore
En peut feul embellir le cours.
Lui feul fixe de mafortune
Et les faveurs & les revers :
Loin d'Ifmène tout m'importune ,
Mon Ifmène eft mon univers .
C ij
MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
* Orphanis , tragédie de M. Blin de Sain-
More, repréſentée pour la première fois.
par les Comédiens ordinaires du Roi ,
le famedi 25 Sept. 1773. Prix , 36 f. A
Paris , chez Delalain , libraire , rue & à
côté de la Comédie Françaiſe .
> Si l'on n'écrivait que pour la capitale
il ferait à peu près inutile de parler de
cet ouvrage. On n'aurait perfonne à dé
tromper. L'opinion publique eft fi connue
& fi prononcée depuis l'impreffion
de cette tragédie , qu'il eft impoffible à
qui que ce foit , & peut être à l'auteur
lui - même , de s'y méprendre de bonne
foi. Mais d'autres raifons ont engagé à
faire cet article. Les perfonnes de provin
ce , les Etrangers qui ont entendu parler
d'une Orphanis qui a eu du fuccès , &
qui effayent de lire cette pièce , croient
qu'à Paris l'on a perdu le jugement , &
déplorent la honteufe décadence où le
théâtre eft réduit . Il faut bien leur dire
pour notre juftification quelle a été l'eſ-
* Cet Article & les deuxfuivans font de M. de
La Harpe.
FEVRIER. 1774 53
par
pèce de fuccès dont ce drame a joui , fur
quoi il était fondé , & ce qu'on en penſe
généralement. Quant aux louanges données
écrit à ce même ouvrage , c'eft
ici plus que jamais l'occafion de faire apprécier
ce trafic d'éloges conftamment
donnés à ce qui eft mauvais par des juges
qui ne peuvent pas louer ce qui eft bon.
Un expofé très -fuccinct du plan d'Orphanis
, fera voir d'un coup d'oeil ce qu'il
en faut penfer. Nous dirons enfuite un
mot du ſtyle .
Orphanis eft une veuve Tyrienne
d'un fang obfcur , dont le père , l'époux
& deux enfans au berceau ont été maffacrés
à la prife de Tyr par Séfoftris .
Ce conquérant a fait venir Orphanis dans
fon palais , on ne fait pourquoi. Il fallait
le dire. Cette Orphanis eft ambitieufe
& n'afpire à rien moins qu'à régner. L'amour
que conçoit pour elle Arcès , le neveu
de Séfoftris , lui donne les plus hautes
efpérances. Il lui propofe d'abord le rang
de fa maîtreffe. Elle en eft étonnée. On a
peine à concevoir cet étonnement. C'étoit
affurément la propofition la plus naturelle
à lui faire . Il est même impoffible moralement
que le neveu de Séfoftris , quelque
amour qu'on lui fuppofe , s'offre d'abord
pour époux à une étrangere orpheline, obſ-
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
cure & captive. Il eft vrai que dans le cours
de la pièce , elle fe dit
Veuve d'un Etranger , fameux par cent conquêtes;
mais comme on ne fait pas même le nom
de cet étranger , de ce Syrien fameux par
cent conquêtes , dont jamais perfonne n'a
entendu parler , on n'eſt pas fort frappé
de cette fuppofition gratuite , qui ne relève
pas beaucoup Orphanis aux yeux da
fpectateur , & qui ne peut pas même
donner une grande idée de l'imagination
de M. Blin.
trouvera
Mais voici un autre trait de cette
même imagination qu'on ne
peut- être pas beaucoup plus heureux , Il
y a une loi en Egypte , établie par le plus
fage de fes rois , en vertu de laquelle l'hé
ritier du trône a droit de demander une
grâce à fon choix , lorfqu'il remporte la
victoire pour la première fois fur les ennemis
de l'Etat. Arcés , vainqueur des
Crétois rebelles , ne manque pas , en conféquence
de cette loi , de demander Orphanis
en mariage , précisément dans le
mêine moment que l'Envoyé Crétois demande
Arcès pour la fille d'Idoménée ,
& que Séfoftris vient de promettre cette
alliance. Voilà le noeud de la pièce . On
voit que la fituation d'Arcès eft préciſéFEVRIER
. 1774. 55
ment celle de Dom Pèdre dans Inès ,
l'intérêt près qu'Inès infpire , & qu'Ofphanis
h'infpite point du tout. Arcès fe
croit intéreffé par la loi à exiger qu'on
lui donne Orphanis , quoiqu'aflurément
il n'ait point le droit d'exiger de Séfoftris
un patjure. Mais quoi de plus abfurde
, s'il faut parler férieuſement , que
cette prétendue loi qu'on ne connaît pas
plus que les cent conquêtes du fameux
étranger ? Eft il permis d'appuyer une tragédie
fur une fuppofition fi étrange ? Il
faut au moins quand on fuppofere loi ,
que cette loi foit vraisemblable . Et dans
quel pays policé a - t-on pu établir cette
loi extravagante qui peut renverfer l'Etat?
Comment imagine - t-on de l'attribuer au
plus fage des Rois , chez un peuple répu
té l'un des plus fages de l'Antiquité ? C'est
pourtant fur ce feul pivot que roule toute
la pièce. En vérité , bâtir un ouvrage fur
un pareil fondement , ce n'eft. pas feulement
ftérilité d'imagination , c'eſt un dé
faut abfolu de bon fens.
Séfoftris qui vient de prendre des en
gagemens avec l'Envoyé de Crète pour
le mariage d'Arcès avec la fille d'Idomérée
, refuſe , comme il le doit , Orphanis
à fon neveu. il devrait de plus s'indigner
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
1
de cette union fi difproportionnée , & qui
ne peut être excufable qu'aux yeux d'Arcès.
A peine en dit - il un mot. Arcès fe
refufe abfolument à l'hymen qu'on lui
propofe , & ne peut oppofer que de trèsmauvaifes
raifons à celle que lui donne
Séfoftris. Ce Prince a engagé fa parole , &,
en admettant même l'inconcevable loi
dont nous parlions tout à l'heure , il n'y
a point de loi qui ordonne qu'un Prince
manque à fa parole , fur tout lorfqu'il eft
queftion d'un traité qui donne la paix à
fes peuples . Arcès qui eft dans la même
fituation que le D. Pèdre d'Inès , dit préeifément
les mêmes chofes , mais les dit
beaucoup plus mal . Il offre de faire la
guerre aux Crétois , & Sefoftris s'étend,
comme Alphonfe, fur les malheurs de la
guerre . Si l'on fe donnait la peine de rapprocher
ces morceaux , l'on verrait combien
les vers de la Motte , quoique juftement
critiqués , font au deffus des répétitions
de fon copiſte M. Blin.
Arcès apprend fon déſaſtre à Orphanis
qui fe prépare à mettre en oeuvre tous les
artifices dont elle eft capable pour armer
le Prince contre Séfoftris . L'oncle & le
neveu ont enſemble une feconde fcène
où le jeune Arcès s'emporte avec l'indécence
la plus déplacée contre un oncle à
1
FEVRIER . 1774. 57
qui il doit tout , dont il n'a nul fujet de
fe plaindre , & qui l'écoute avec une merveilleufe
patience . Séfoftris fait arrêter
Orphanis , & Arcès ofe le menacer de fe
porter aux dernières extrémités , fans que
le Monarque , qui devrait punir cet outrage
, faffe arrêter un jeune audacieux
qui le traite avec cette indignité. Il prend
le parti d'affembler le confeil . Ce moyen
qui n'eft pas trop tragique , eft froid dans
Alphonfe qui pourtant doit prononcer
fur la condamnation d'un fils qui s'eft
rendu coupable de crime d'Etat , en prenant
les armes contre lui . Qu'on juge
combien ce moyen eft encore plus froid
& plus déplacé , lorfqu'il n'eft queſtion
que de s'affurer d'un jeune extravagant
qui aime une aventurière. Quoi
qu'il en foit , pendant qu'on affemble le
confeil , Orphanis qu'Arcès délivre les
armes à la main , lui fait entendre, le plus
adroitement qu'elle peut , que , dans de
pareilles occafions un amant tue fon oncle
pour époufer fa maîtrefle. Elle lui remetun
poignard & le quitte. C'eft ici la
fituation du Barnevel Anglais . Nous en
parlerons tout à l'heure. Séfoftris ne
manque pas de venir tout feul la nuit à
l'endroit où fon neveu l'attend le poi-
Су
-
58 MERCURE
DE FRANCE
.
guard à la main. Il prie Dieu de rendre
la raifon & la fagelle à ce pauvre neveu ,
qui en effet en a grand.befoin . Arcès l'entend
, jette fon poignard & tombe à fés
pieds. Orphanis arrive , voit fes efpérances
trompées , & fe tue.
Tel eft le fonds de cet ouvrage. Il eft
aifé de voir d'abord qu'il ne peut y avoir
d'intérêt. En effet à quoi peut - on s'intéreffer
? Ce n'eft pas à l'amour d'Arcès pour
une femme ambitieufe & cruelle qui ne
l'aime point. Que peut- on defirer ? Car
il faut toujours qu'un drame préfente
un objet d'efpérance ou de crainte . Tout
ce qu'on peut fouhaiter , tout ce qui peut
arriver de plus heureux , c'eft qu'Arcès ne
foit pas la dupe d'Orphanis , & qu'il
n'égorge pas fon oncle. Certainement ce
n'eft pas là un intérêt qui puiffe remplir
l'ame pendant cinq actes. On ne peut pas
non plus reffentir beaucoup de terreur.
Le danger de Séfoftris , le feul objet de
crainte que l'on puiffe avoir, ne commence
qu'à la fin du se acte. Encore le meurtre
eft- il fi atroce & fi peu vraisemblable
qu'on ne peut pas le craindre véritablement.
Cependant l'inftant où le jeune
homme,preflé par fes remords & attendri
par les voeux que Séfoftris forme pour lui
FEVRIER . 1774. 59
jette fon poignard loin de lui & embrafle
les genoux de fon oncle , cet inſtant eſt
le leul qui produife quelque émotion
après quatre actes de la plus ennuyeufe
langueur. Cette fcène eft une imitation
très - faible de la fameufe fcène du Marchand
de Londres . L'oncle de Barnevel
poignardé par fon neveu , s'écrie en tombant
: mon Dieu , recevez mon ame &
prenez pitié de mon cher neveu . A ces
mots le malheureux jeune homme jette
fon mafque & fon poignard , fe précipite
furfon oncle expirant : eh ! c'est lui , c'est
ce neveu qui vous affaffine . Le généreux
vieillard meurt en demandant au Ciel la
grâce de fon affaffin , & en le ferrant dans
fes bras. Cette fituation eft déchirante.
C'eft le comble de l'horreur mêlée à l'at
tendriffement ; & le comble de la difficulté
& du génie ferait de rendre le meurtre
vaiſemblable & fupportable. M. Blin
était fort loin de pouvoir même le tenter .
Mais , malgré la faiblaiffe de l'imitation
& du ftyle , il n'a pu détruire le fonds
d'intérêt que produit ce moment du drame
anglois.
Au défaut d'intrigue & d'imagination
dans le plan , fe joint dans Orphanis lė
défaut des caracteres & des convenances,
C vj
bo MERCURE DE FRANCE.
·
Il est bien extraordinaire qu'on ait été
choifir le grand Séfoftris pour en faire un
imbécille. Il eft avili & gourmandé par
tous ceux à qui il parle , même pat l'Am.
baffadeur Crétois qui lui fait prefque
avouer qu'il a fait une guerre injufte . Il
eft fur tout indécemment maltraité par
fon neveu , & n'oppofe que la douceur &
les prières aux emportemens infenfés &
aux menaces injurieufes d'un jeune homme
à qui il devrait impofer filence d'un
mot. Il s'en faut bien que D. Pèdre parle
fur ce ton au févère Alphonfe . Les convenances
font parfaitement gardées ;
mais M. de la Motte avait de l'efprit , &
l'efprit fert à tout.
Si le caractère de Séfoftris eft abfolument
dépourvu de la dignité qu'il devait
avoir , il fuit de ce que nous venons de
dire , que celui d'Arcès manque de toutes
les nuances qui pouvaient y jeter de l'intérêt.
Le langage qu'il tient à fon oncle ,
eft odieux & révoltant. Quand Séfoftris
lui déclare qu'il ne doit plus revoir Orphanis
, que répond- il ?
Je ne la verrai plus ! De quel droit , à quel titre
De fes jours & des miens vous rendez - vous l'arbitre
?
Dès l'inftant
que mon bras dompta vos ennemis ,
FEVRIER. 1774 61
H
Au pouvoir de la loi n'êtes - vous pas foumis?
On ne m'abule point par un eſpoir frivole ;
Vous m'avez tout promis ; & vous tiendrez parole.
Bon Dieu ! & c'est un jeune homme qui
parle ainfi à Séfoftris ! Séfoftris ne devait-
il pas lui répondre : « Vous joignez
» la déraifon à l'infolence. Comment
» m'ofez-vous nier l'autorité que j'ai fur
» un neveu & fur un fujer que j'ai la
» bonté de traiter comme un fils , & fur
» une orpheline captive que j'ai eu la
» bonté d'élever ? Comment ofez - vous
» réclamer la loi , comme s'il y avait une
» loi qui pût anéantir un engagement
» facré, & difpenfer un Roi de tenir fes
» fermens ? Comment ofez - vous fur- tout
» me menacer , quand je puis vous punir
» à l'inſtant de votre ingratitude & de
» votre audace? Voilà ce que devait dire
Séfoftris , & que dit- il ?
"
Qu'entends - je? un imprudent brave ainfi mon
pouvoir !
Un imprudent ! le terme eft doux .
Qu'as-tu donc fait enfin que t'acquitter du qèle
D'un fils reconnaiſlant & d'un fujet fidèle ?
C'eft bien de cela qu'il eft queftion!
On ne s'acquitte point du zèle. Mais la
62 MERCURE DE FRANCE.
propriété des termes eft une des qualités
du ftyle abfolument inconnues à l'au
teur , comme nous le verrons dans un
moment. Veut on quelque chofe de plus
fort ? Arcès dit à Séfoftris :
J'attendais de vous plus de reconnaiſſance.
Quel difcours ! quel oubli de toutes
les bienféances ! Un oncle qui l'a comblé
de bienfaits , & qui lui offroit un moment
auparavant là moitié de fes Etats !
& cet oncle eft Séfoftris ! Et Arcès , pour
avoir remporté un avantage fur les Crétois
, fur un peuple tributaire , parle
comme il aurait à peine droit de parler
fi Séfoftris lui devait fa couronne ! C'eft
à ce honteux renversement de toute raifon
& de toute vraisemblance qu'eſt parvenu
le dialogue dramatique fur la fçène
Françaiſe ! & on le tolère !
Le caractère d'Orphanis eft moins défectueux
; elle est toujours ambitieuſe ,
fauffe & intrigante . C'eft la copie de vingt
caractères de cette efpèce connus au théâtre.
C'eſt la Milvoud Anglaife , à l'énergie
près. Il n'y a pas dans le rôle d'Orphanis
un feul vers qui exprime un ſentiment
profond , comme il n'y a pas dans
le rôle de l'amoureux Arcès un feul vers
FEVRIER. 1774.
"
63
3
A
de paffion . Ecoutez - le parler de fon
amour :
Si je vous étais cher , auriez -vous pu , cruelle ,
Preffer l'affreux moment d'une abfence éternelle ?
Hélas ! fivous faviez quel afcendant vainqueur ,
Quel empire l'amour vous donne fur mon coeur ;
Ce qu'il m'en a coûté de tourmens & de larmes
Pour m'être un feul inſtant ſéparé de vos charmes
!
Pourriez- vous me payer d'un fi faible retour ?
Quandje brûlais pour vous du plus ardent amour,
& c.
Vous oublier , Madame ?
Ah ! quel trait déchirant lanceż - vous dans mon
ame ?
Vous oublier ! Le Roi peut bien nous séparer ;
Mais le deftin d'Arcès eft de vous adorer !
' Si le Ciel eût daigné nous unir l'un à l'autre ;
Je le fens , mon bonheur eût dépendu du vôtre.
Ah ! pouvez vous cefler de m'être chère , &c.
Quelamas d'hémiftiches rebattus ! quelle
diction flafque ! quel plagiat de tous les
opéras anciens & nouveaux ! De pareils
vers , dénués d'ame & de fens , font pires
que tous les folécifmes. Mais quand un
acteur paffionné les déclame , il met dans
fon jeu l'amour qui n'eft pas dans les vers ,
& la multitude eft trompée.
64
MERCURE
DE
FRANCE
.
#
Nous avons dit que nous parlerions du
ftyle. On vient d'en voir un échantillon ,
qui peut faire juger de l'énergie & de la
fenfibilité que l'auteur a fu mettre dans
fa diction . Elle eft la même d'un bout à
l'autre de la pièce , fi ce n'eft qu'on remarque
de temps en temps un certain
nombre de vers plus ineptes & plus ridicules
que les autres. Il eft impoffible de
fe fervir d'autres termes . Le lecteur en
va juger.
J'espère.. je crains tout. Oui , les flots en fureur
Sont , hélas ! mille fois plus calmes que mon
coeur.
Une mer en fureur mille fois plus calme
qu'un coeur ! l'hyperbole eft paffable .
7
Je fentis tout-à- coup , ainfi qu'un trait de flamme,
L'ardente ambition s'embrafer dans mon ame.
L'ambition qui s'embrafe & qui s'embrafe
comme un trait !
Ce Prince entrait alors dans la fougue de l'âge.
Entrer dans la fougue eft une plaifante
expreffion ; & l'auteur ne fait pas que le mot d'âge
, quand
il eft pris géneri
quement
, fignifie
la vieilleffe
.
FEVRIER. 65 1774.
Mais l'âge a mis un frein à les jeunes ardeurs .
RACINE.
A mes parens flétris fous les rides de l'âge.
VOLTAIRE.
Son oeil , accoutumé chaque jour à mevoir ,
De mes faibles attraits fentit tout le pouvoir.
Si l'on voulait faire des vers de paro.
die , pourroit on mieux réuſſir ? Tout le
pouvoir de mes faibles attraits ! Cela rappelle
ce vers ,
Eclairas- tu jamais une fi belle nuit,
Solcil!
L'auteur était accoutumé à entendre
les Princeffes dire au théâtre en parlant
d'elles mêmes : mes faibles attraits ; & il
a mis mes faibles attraits , n'importe avec :
quoi . Voilà ce que c'est qu'un ftyle com
pofé d'hémiftiches coufus au hafard .
Le croiras-tu ? Ce Prince , aveugle en fon ivrefle,
Ofa m'offrir un jour le rang de la maîtrefle.
Je l'avouerai : ce coup étonna mes efprits.
On lit dans Zaïre ,
Que d'un maître abfolu la fuperbe tendreffe
M'offre l'honneur honteux du rang de fa maftreffe.
66 MERCURE DE FRANCE.
Le mot de rang eft très bien placé dans
ces deux beaux vers . C'eſt en effet un
rang dans le férail. Mais la maîtrelle
d'Arcès n'a point de rang , & M. Blin
place fouvent fort mal les hémiſtiches
qu'il prend de tous côtés. Le vers fuivant
elt bien pire.
Ce coup étonna mes efprits..
Ce coup eft burleſque. Et qu'eft - ce
donc que ce coup a de Gi étonnant ? Otphanis
voulait- elle qu'Arcès commençât
par vouloit l'époufer , comme nous l'avons
déjà obfervé ? Que de fautes , &
quelles fautes dans douze vers de fuite !
En faut- il davantage pour prouver la pri
vation totale du talent d'écrire ? Faut -il
retourner la page ? On trouvera, fans aller
plus loin ,
Mes tranfports n'éclataient qu'à l'ombre du myltère.
Des tranfports éclataient à l'ombre ! ne
voilà t'il pas des métaphores bien aflemblées
?
Nous attendions en paix un deftin plus heureux ,
Quand un coup imprévu vint l'offrir à nos voeux.
Un coup qui vient offrir un deflin ! L'auFEVRIER.
1774. 67
teur aime beaucoup ce mot de coup , &
il l'emploie toujours heureufement . Il
dit un moment après :
Un Prince , défigné pour fuccéder au trône ,
A, par un coup d'éclat , défendu la couronne.
Nous n'allons point , comme on le
voit , chercher malignement quelques
imperfections répandues dans un long ou
vrage. C'est dans deux pages que le préfentent
tant de bévues choquantes . L'auteur
ne fait le plus fouvent ni ce qu'il veut.
ni ce qu'il doit dire . Dans la fcène de Séfoftris
avec l'Envoyé Crétois , ce dernier
dit en parlant de la fille d'Idoménée :
Le fang de Jupiter peut prétendre , je crois ,
A l'honneur de s'unir au fang des plus grands
Rois.
L'auteur n'a pas fongé que ce n'eft pas
un honneur pour le fang de Jupiter de
s'unir au fang des Rois ; mais que c'en
ferait un pour le fang des Rois de s'unir
au fang de Jupiter. S'il n'y avait dans un
ouvrage qu'une feule faute de cette efpèce
, on pourroit la pardonner ; mais en
commettre à tout moment de pareilles ,
cè n'eſt pas feulement manquer de talent,
c'eſt manquer d'efprit.
饕
68 MERCURE DE FRANCE.
On connaît ce propos vulgaire , qu'il
faut toujours beaucoup d'efprit pour faire
une mauvaiſe tragédie. Ce propos eft
affez généralement adopté fans beaucoup
de réflexion. Pour fe convaincre du contraire
, il n'y a qu'à effayer de lire cette
foule de tragédies entièrement oubliées
depuis le commencement de ce fiècle jufqu'à
nos jours , & l'on verra que la plupart
de ces pièces fuppofent beaucoup
moins d'efprit qu'une jolie épître ou quatre
pages de bonne profe. Une bonne
tragédie eft peut être le chef-d'oeuvre de
l'efprit humain ; une mauvaife eft peutêtre
aujourd'hui ce qu'il y a de plus aifé à
faire . En effet rien n'eft fi facile que de
bâtir cinq actes fans qu'il y ait une feule
idée , un feul fentiment , une feule fitua
tion , un feul hémiſtiche qui appartienne
à l'auteur. Orphanis en eft la preuve dans
tous les points. Le grand nombre de piè
ces qu'on a faites procure cette facilité
& une vieille fituation , rajeunie par une
actrice,foutient un drame quelque temps ;
au lieu que pour faire une épître qui ait
quelque fuccès, pour fe faire lire en profe,
il faut des idées & de l'expreffion . Ce
n'eft pas que dans une tragédie mal faite ,
mal conçue , il ne puiffe y avoir de trèsFEVRIER
. 1774. 69
belles chofes , des traits qui prouvent le
talent. Dans le Barnevel Anglais dont
M. Blin parle avec affez de mépris dans
fa préface , il y a des défauts monstrueux .
Mais quatre lignes de la fcène des deux
Amis font infiniment au-deffus de quatre
Orphanis ; il ne peut même y avoir de
comparaifon , parce que l'on ne compare
pas quelque chofe à rien . Je me fouviens
d'une tragédie de Manco , jouée il y a dix
à douze ans . La pièce pouvait être mieux
faite. Elle eut cinq ou fix repréſentations .
L'auteur ne l'a pas imprimée , je ne fais
pas pourquoi . Mais voici quatre vers que
difait un Sauvage , ennemi de Manco ,
qui veut civilifer les Péruviens. Je me les
fuis toujours rappelés .
C'eft ainfi que Manco cherchait à nous féduire :
De je ne fais quels arts il prétend nous inftruire.
Et qu'avons nous befoin de ces arts dangereux ?
Et que peut-on apprendre à qui fait être heureux ?
Certes , ces quatre vers dont le dernier
eft d'une beauté frappante , valent un peu
mieux que les treize repréfentations
d'Orphanis. Ces vers tiennent au talent ,
& le nombre des repréfentations tient
à des circonftances . Ces vers ( & il y en
avait d'autres de ce genre dans la pièce )
70 MERCURE DE FRANCE.
montrent tout de fuite l'homme qui a
une idée , un fentiment à lui, & qui l'exprime
comme il l'a conçu . Au contraire ,
lifez Orphanis ; lifez cent pièces du même
genre : vous voyez un homme qui ne
penfe rien & qui affemble maladroitement
des hémiftiches pillés au hafard .
On demandera pourtant fi dans cet ouvrage
il ne s'offre abfolument rien de
louable quant au ftyle : il y a cinq ou fix
vers naturels. Les voici :
J'avais tant de plaifir à vous croire ſenſible !
C'est le jeune Arcès qui dit ce vers
àfa maîtreffe qui feint de renoncer à lui.
Il y a de la vérité dans ce fentiment,
Ce même jeune homme prêt à commettre
le meurtre & retenu par fes remords
prononce ces vers :
Dans le fond de mon coeur déjà je crois entendre
De ce faible vieillard la voix plaintive & tendre .
Je crois le voir tomber fous mes coups inhumains ,
M'implorer & mourir en me tendant les mains.
Quoi ! je fuis innocent & le remords m'accable !
Que fera ce , grands dieux ! fi je deviens coupable
?
Ces vers font communs , mais le fentiment
en eft vrai,
>
FEVRIER. 1774 71
1
Sous mes coups inhumains eft un bien
mauvais hémistiche dans une pareille
fituation. Mais le vers fuivant ,
M'implorer & mourir en me tendant les mains ,
offre une image intéreffante .
Connaiſſez de ce coeur l'ingratitude affreuſe ;
Tandis que vers le Ciel votre voix généreuſe
S'élevait pour me plaindre & pour me pardonner
Votre fils n'afpirait qu'à vous aflaffiner,
Ces vers ne feraient pas mal fans cette
expreffion n'afpiroit , qui eft fauffe &
déplacée . Arcès n'afpire point à affaffiper
Séfoftris . Il s'y réfout malgré lui ,
il en frémit. Cet Auteur a bien rarement
le mot propre.
Qui ! toi ! m'aflaffiner ! Dieux ! que viens- je d'entendre
!
Hélas ! de tes amis tu perdais le plus tendre,
Tout cela , il faut le redire , eft bien
commun ; mais c'est ce qu'il y a de
mieux dans la pièce. L'Auteur a foin de
mettre en interligne , que Séfoftris re
garde Arcès de l'air le plus touchant . Ces
fortes d'avertiffemens font aujourd'hui
une des grandes reffources de l'art dramatique
, & le lecteur ne manque.pas
72 MERCURE DE FRANCE .
de dire : Eh ! faites des vers touchans
& laiffez à l'Acteur le foin d'avoir l'air
touchant.
Le défaut qui fe fait le plus fentir
dans cette dernière fcène , c'eſt la difproportion
des forces de l'Auteur , avec
la fituation qu'il a empruntée . Le ftyle
qui devrait être animé & pathétique ,
eft d'une langueur affadiffante. Comment
Arcès s'exprime- t-il aux pieds de
Séfoftris ?
Grand Dieux ! que l'homme eft faible ! & qu'il faut
de vertu
Pour dompter un penchant qui nous entraîne au
crime ?
Hélas ! je me ſuis vu fur le bord de l'abyme.
Vengez-vous d'un barbare ; ordonnez mon tré◄
pas ;
Mais , en me condamnant , ne me haïflez pas.
Ce dernier vers eft auffi plein de
fenfibilité que les précédens en font
dépourvus. Il eft pris à M. de Voltaire
.
Aimez-vous ; mais au moins ne me haïflez pas.
Et dans Brutus :
ADELAÏDE.
Dites
FEVRIER. 1774. ts
Dites au moins : mon fils , Brutus ne te hait pas.
Tout le fentiment eft dans cet hé
miftiche , ne me haïlfez pas ; & c'eſt - là
de ces traits qu'il ne faut pas prendre.
Que répond Séfoftris à fon neveu
qui a voulu l'affaffiner ?
Mon fils , que pour jamais cette faute t'éclaire.
Entraîné par l'erreur d'un charme involontaire ,
Eh! quel coeur peut ne pas quelquefois s'égarer ?
Quels vers ! quelles trivialités , dans
un pareil moment !
Je t'aimai fans faiblefle , & ce triomphe infigne
De ma tendre amitié te rend encor plus digne.
Il faut remarquer que ce triomphe infigne
, c'eft de n'avoir pas affafliné fon
oncle & fon bienfaiteur ; car il n'a pas
encore promis de renoncer à Orphanis ;
il n'en a pas dit un mot , & Séfoftris
lui parle de ce triomphe infigne ! & pour
n'avoir pas commis le plus abominable
des crimes , il n'en eft que plus digne
de fa tendre amitié ! Il faut être bien
accoutumé à fe fervir au hafard des expreffions
répandues dans les tragédies ,
pour écrire de pareilles abfurdités . Voilà
ce que le favant Auteur de l'Almanach
D
7:4
MERCURE
DE FRANCE
.
des Mufes , appelle un des plus beaux cinquièmes
actes qui ſoient au théâtre .
Mais , dira - t - on , pourquoi pourquoi donc
cet ouvrage a - t-il eu quelque fuccès ?
On peut répondre : Et pourquoi tant
d'ouvrages dont les noms font oubliés
, & dont on ne peut pas lire un
acte , ont- ils eu du fuccès ? Ellayez d'y
jeter les yeux , & vous ne le comprendrez
pas . Tout tient à des circonstances
du moment. Joignez à l'exceffive indulgence
que l'on a toujours pour l'exceffive
foibleffe , le plaifir de voir une Actrice
juftement aimée , briller dans un
rôle nouveau , & y développer un talent
fait pour exciter le plus vif intérêt ; en
voilà affez pour foutenir un ouvrage ,
fur- tout dans le moment de l'année le
plus favorable pour les fpectacles. Dans
de pareilles circonftances , une feule fituation
fortifiée par le jeu d'un Acteur
plein d'ame & d'intelligence , ranime un
peu le Spectateur après quatre actes d'ennui
; & quant au nombre des repréſentations
, il dépend de la bonne volonté
des Acteurs ou de leur fanté. Beaucoup
d'ouvrages font interrompus au milieu
d'un grand fuccès ; d'autres traînent longtemps
un fuccès médiocre.
FEVRIER. 1774. 75
Ce qui paroit incompréhensible , c'eſt
le langage que tient l'Auteur d'Orphais
dans fa préface . On fait que le ri
dicule des préfaces , eft un des caractères
du fiècle. Voici comme M. Blin
termine la fienne .
Le fpectateur attendri par des fitua-
» tions intéreffantes , ébloui par des ca-
» ractères impofans , entraîné par la cha-
» leur & les mouvemens d'un jeu pitto-
» refque, peut prodiguer des applaudiffemens
; mais cette verfification hormo-
» nieufe , noble , facile & naturelle , ce
» ftyle pur & correct , ce coloris toujours
vrai , tantôt fier & majestueux , tantôt
» doux & flatteur ; cette éloquence qui
» vient du coeur , & que les efforts du bel
efprit ne peuvent imiter ; ce charme
» entraînant qu'on ne peut définir´: voilà
» ce que le lecteur exige ; voilà ce qui
diftingue un écrivain de la foule , & fait
triompher fon ouvrage des chicanes
» minutieufes de l'envie , de la mauvaiſe
»foi des critiques , du manége adroit des
cabales , & des dédains affectés de la
» médiocrité. »
»
"
On voit que M. Blin eft perfuadé que
le fpectateur a été attendri , ébloui , entraîné
par la tragédie , & il eſt affez natuę
Dij
76 MERCURE
DE FRANCE
.
rel qu'il ait cette opinion , quoique fon
ouvrage ait été très peu applaudi . Il eſt
encore très- naturel qu'il fe flatte de pofféder
cette harmonie , ce coloris , cette éloquence
du coeur , &c. Il n'y a qu'à le lire
pour voir qu'il en doit être convaincu .
Mais que M. Blin penfe avoir à triompher
des cabales , c'eft ce qui peut étonner . Cependant
lorsqu'on fait réflexion que
M. Blin nous a donné quatre Héroïdes depuis
quinze ans , & qu'on en trouve la
quatrième édition chez Delalain , on peut
concevoir qu'il y a- là de quoi fe faire une
prodigieufe réputation, qui ne peut manquer
d'attirer une prodigieuſe multitude
d'ennemis .
Quant aux chicanes minutieuſes , à la
mauvaise foi des critiques, il eft clair que
cela ne peut regarder que l'auteur de cer
article. Car M. Blin étoit bien fûr d'être
loué par- tout ailleurs , & loué à outrance,
Ainfi les chicanes minutieufes & ia man.
vaiſefoi nous appartiennent en propre. Le
lecteur jugera des minuties & de la maxvaife
foi.
A l'égard des dédains affectés de la médiocrité,
celui qui rend compte d'Orphanis
ne peut prendre cela pour lui . Il eft
clair qu'il ne dédaigne pas M. Blin . D'ail¬
FEVRIER. 1774 77
que
leurs , il y aurait de l'amour- propre à fe
croire médiocre. La médiocrité eft le reproche
banal que font aujourd'hui tous les
écrivains qu'on ne lit pas , à ceux qui ont
le petit avantage de fe faire lire . Quiconécrit
une illifible déclamation en vers
ou en profe , prétend exclufivement au
génie , & traite de médiocre tout ce qui
n'écrit pas comme lui. On voit que M.
Blin fe croit au - deffus de la médiocrité. It
a raiſon. L'auteur de Manlius , celui d'Abfalon
, celui d'Andronic étaient des écrivains
médiocres . L'auteur d'Orphanis eſt
fort loin d'être médiocre.
Il y a quelques années qu'un de ces
hommes de génie envoya un ouvrage. à
M. de S* L** , l'un des auteurs de ce fiècle
qui ont le mieux écrit en vers. Il priait
cet académicien de lui dire fon avis en
confcience. M. de S * L ** lui répondit
en confcience , qu'il fallait jeter l'ouvrage
au feu . L'Auteur fe garda bien de fuivre
cet avis. Mais il écrivit à celui qu'il
avait pris pour juge , qu'il s'était toujours
apperçu que rien n'était plus févère que la
médiocrité. Ce grand écrivain qui daignait
confulter un homme médiocre , avoit
autant de politeffe que de génie.
Le lecteur a pu s'appercevoir que pour
la première fois peut être , on n'avait
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
point cherché à adoucir les traits de la
critique . On doit lui en rendre taifon . Il
fallait néceffairement faire voir une fois
à quel point font dépourvus de tout talent
ces écrivains fi conftamment & fi
indécemment loués dans des compilations
périodiques. Il faut apprendre aux honnêtes
gens de la capitale , que dans des feuilles
qu'on n'y lit guères , dans plus d'un
journal , l'auteur d'Orphanis eft comparé
à Racine . C'eft à ce ridicule excès
qu'on profane le nom d'un des plus beaux
génies qui honore la France. La lecture
d'une fcène d'Orphanis fait fentir à touţ
homme qui a un peu de goût , & ce que
nous venons de dire prouve fans répli
que à tout homme qui a un peu de fens ,
2
que les fautes de Pradon ne font ni fi
ridicules , ni fi multipliées que celles de
M. Blin ; & il fe trouve des hommes qui
mettent le nom de Racine à côté de celui
de M. Blin ! On fait bien que toutes ces
louanges de complaifance , ou de conven,
tion , ou de parti , ne font rien pour la
renommée , & n'en impofent qu'à quel
ques jeunes gens qui fortent du collège ,
ou à quelques lecteurs peu inftruits . Mais
les prétendus juges qui donnent de pareils
éloges , s'applaudiflent tellement du filence
que l'on garde avec eux , quoiqu'ils
FEVRIER. 1774 79
en fachent fort bien le motif , qu'on a
cru néceffaire de découvrir une fois toute
leur ineptie.
t
Ce font ces mêmes juges qui exaltaient
il y a deux ans une épître à Racine ,
qu'ils difoient être écrite dans la langue dụ
grand homme à qui elle était adreffée.
Cette pièce qui eft de M. Blin , avait
concouru pour le prix de l'Académie de
l'année 1771 , & l'on voulait injurier celui
qui l'avait remporté. On voulait attaquer
lejugement de l'Académie . L'auteur de l'é .
pitre faifait mieux : il prétendoit dans fa
préface que , par unefatalité bien étrange ,fa
pièce n'avait pas été lue des académiciens ,
quoique le fecrétaire de l'Académie lui
eût montré le titre de fa pièce enregistré
avec les autres , & la date du jour où elle
avoit été rejetée après qu'on en eut lu une
trentaine de vers . M. Blin ne pouvait pas
concevoir comment on ne lifait que trente
de fes vers. Il eft facile de faire voir
que tout ce qu'il y a d'étonnant , c'eft
qu'on en ait lu autant . On ne voulut pas ,
dans le temps du jugement , parler de
cette pièce , ni d'aucune de celles qui
davoient concouru . C'eft une loi que l'au
teur de cet article à toujours fuivie à l'égard
de fes concurrens. Aujourd'hui que
toutes ces piéces & celle qui fut couron-
Div
80 MERCURE DE FRANCE .
née font également oubliées , il n'eft pas
hors de propos de faire voir au Public un
échantillon de cette pièce écrite dans le
goût de Racine. En voici les premiers
vers.
Otoi , peintre du coeur , dont l'heureufe impofture
Des ornemens de l'art embellit la nature ,
Toi dont l'efprit fécond , en fe pliant à tout ,
Fut l'honneur du Parnaffe & l'oracle du goût;
Racine , auteur divin , fi ma voix qui t'appelle
Peut percer jufqu'à toi dans la nuit éternelle ,
Repalle des enfers à la clarté du jour.
Reviens après un fiècle éclairer ceféjour ;
Et fi le Ciel enfin te permet de connaître
Quels hommes après toi notre Pinde a vu naître ,
Viens écouter mes chants ; mais fi la main du
fort
Te retient enchaîné dans l'ombre de la mort ,
Que dans la tombe au moins mes fons puiffent
defcendre ;
Reçois y le tribut que je rends à ta cendre ;
Et fais que, t'adreſſant d'utiles entretiens ,
Je forme des accords auffi doux que les tiens.
G On demande à tout lecteur fenfé ,
après ce ridicule galimathias , il eſt tenté
d'en lire davantage . Voilà feize vers fans
qu'il y ait l'apparence d'une idée , feize
FEVRIER. g 81
1774. *
: vers pour dire à Racine écoute moi ,
fois que tu fortes de la tombe ou que ta
y reftes. Et d'ailleurs qu'est - ce que cela.
veut dire ? Qu'importe pour ce que l'auteur
de l'épître doit dire à Racine , qu'il
forte de la tombe ou n'en forte pas ?
Comme tout cela eft vuide de fens ! Mais
ce n'eft rien encore : & le ftyle ! L'art &
la nature & l'heureufe impofure , & Racine
qui eft l'oracle du goût ! Voilà un poëte
tragique bien caractérifé . Racine qui eſt
l'honneur du Parnaffe ! C'est encore un
trait bien diftinctif. Et cet hémiftiche
d'une harmonie racinienne , en fe pliant
à tout, & ce vers élégant ,
Fais que t'adreffant d'utiles entretiens ;
voilà parfaitement la langue de Racine.
Onpourra dire que ce commencement
eft peut-être ce qu'il y a de plus mauvais
dans la pièce & que le refte vaut mieux.
Voyons l'endroit que citaient de préférence
les panégyrifles de M. Blin. Car
il en a, & perfonne ne doit défefpérer . Il
s'agit d'un tableau du fiècle de Louis XIV.
Quel éclat embellit les rives de la Seine ?
Condé dans les combats , Corneille fur la fcène ,
Entafaient chaque jour des triomphes divers.
D v
82 MERCURE DE FRANCE
Par - tout de grands exploits chantés dans de beaux
vers .
Boileau formait la langue & réglait le Parnaſſe .
La Fontaine, plus fimple, inftruiſait avec grâce.
Lulli notait les vers que foupirait Quinaut.
Le Brun ornait le Louvre élevé par Perraut.
Molière, plus grand peintre, en fes portraits fidèles
,
Pour corriger le vice , égayait fes modèles.
Le Pontife de Meaux , armé de traits vainqueurs ,.
Semblait un Dieu puiflant qui tonnait dans les
coeurs .
Et Fénelon , brûlant d'une plus douce flamme ,
Peignait dans fes difcours la candeur de fon ame.
Ces vers en général ne font pas nal
tournés ; c'eſt au moins quelque chofe.
Mais , aux yeux du connaiffeur , ils ont un
défaut inexcufable : c'eft de dire avec
la plus grande faibleſſe de ſtyle , tout ce
qui a été dit fupérieurement. Qu'est ce
que Corneille & Condé qui entaffent des
triomphes divers! Qu'est- ce que ces expreffions
vagues aprés ce beau vers de M. de
Voltaire ?
Le grand Condé pleurant aux vers du grand Cor-)
C neille.
Par- tout de grands exploits chantés dans de beaux
vers.
FEVRIER . 1774 83
Y at-il beaucoup de mérite à faire ce
vers , après celui- ci ?
Français , vous favez vaincre & chanter vos cone
quêtes..
VOLT.
Boileau formait la langue & réglait le Parnaffe.
Cet éloge de Defpréaux n'eft-il pas de la
profe feche ? Et la Fontaine eft il bien
caractérité dans le vers fuivant ?
La Fontaine , plus fimple, inftruifait avecgrâce.
Lulli notait les vers que foupirait Qui
nault : que foupirait Tibulle , eft un hémiftiche
de Boileau qui eft confacré . Et
que fignifie Lulli notait les vers ? Voilà un
Muficien bien loué !
Le Brun ornait le Louvre élevé par Perraut.
Orner le Louvre ! Cette expreffion qui peut
convenir à cent Artiftes différens , a-t -elle
rien qui foit particulier au talent de le
Brun ? Où eft dans tout cela la penſée ? Où
eft l'expreffion ? Et qu'eft ce que Fénelon
brûlant d'uneplus douceflamme & peignant
la candeur defon ame ? Eft ce ainfi que l'on
peint Fénelon ? Obfer vez que dans une
douzaine de vers , l'auteur nomme Corneille
, Condé , Boileau , la Fontaine ,
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
Lulli , Quinault , le Brun , Petraut , Boffuet
, Fénélon , & cependant fur aucun de
ces hommes fameux , vous ne trouvez un
feul trait qui caractériſe , une idée qui
appartienne à l'auteur . Tout eft vuide de
fens , excepté les deux vers fur Moliere
où il y a une penfée , faible à la vérité ,
mais enfin c'en eft une. Voilà cependant
les meilleurs vers de M. Blin . Ils femblent
faits pour prouver l'impuiffance .
N'oublions pas que dans cette même
épître , l'auteur dit à Racine :
Oui , les chants féducteurs de mille oifeaux divers
,
Sont moins harmonieux , moins touchans
vers .
que tes
Parmi ces oifeaux divers , à qui comparerat
on le chant de M. Blin ?
Recueil de Romances , tome fecond . A Paris
, chez le Jay , rue St Jacques.
Le premier volume de ce recueil parut
il y a quelques années , & l'édition en
eft épuifée aujourd'hui . Le fuccès que
doit avoir ce fecond volume fait eſpérer
qu'on réimprimera le premier. On doit
bien s'attendre que le feul avantage de
ces fortes de collections , c'eft de réunir
>
FEVRIER. 1774.
85
des pièces du même genre épatfes en différens
endroits , mais cet avantage eft effentiel.
Il y a cependant quelques morceaux
dans ce nouveau recueil , que l'on
ne trouverait pas ailleurs.
La Romance eft l'efpèce de chanfon la
plus intéreflante. La Romance hiftorique,
imitation de nos anciens fabliaux , eft
'un petit poëme qui doit joindre la naïveté
du ftyle à l'intérêt du récit. Cette naïve.
te y eft fi précieufe , que les vieilles tournures
Gauloifes , qui feraient déplacées
ailleurs , y ont été heureuſement employées.
Nous avons dans ce genre des
Romances de feu M. de Moncrif & de
M. le Duc de la V ** , qui paffent pour
des modèles . 3
La Romance est très - bien employée à
chanter l'amour malheureux . Les airs
que demande ce genre de compofition
femblent faits pour la plainte . Cette forte
de Romance n'eft qu'une élégie chantée.
Il y en a une troisième efpèce : c'eſt
la Romance burlefque ou mélangée de
tons férieux & comiques : telle eft la longue
Romance'de Scarron for Héro & Léandre
, où l'on a remarqué cette ftrophe
plaifante , fur un rendez -vous de ces
deux amans :
86 MERCURE
DE FRANCE
.
Il faut, en femblable aventure ,
Preffé d'un femblable defir ,
Avoir un femblable plaifir ,
Pour faire femblable peinture.
Mais en général ce mélange de tons
eft de mauvais goût & a fort peu d'agré
ment : il faudrait , pour y réuffit, trouver un
fujet qui eût un côté pathétique & un
côté ridicule ; & , quand on l'aurait trouvé
, rien ne ferait fi difficile que de paffer
d'un ton à l'autre par des nuances
juftes & délicates . On remarque dans le
recueil qui vient de paraître une romance
burlefque de M. le Mierre fur le Siége
de Calais , fujet où il n'y a pas le mot
pour rire.
Par Edouard , Roi d'Angleterre,
Calais bloqué
Se voyait confilqué.
La Faim , coufine de la Guerre ,
Met aux abois
Les plus riches bourgeois.
Pour tout feftin ,
Même pour pain ,
Dans ce coin de la terre ,
Des offemens pourris ,
Des fouris ,
Par-tout étaient ſervis,
FEVRIER. 1774.
87
.
Indigné de leur réfiftance ,
Le Prince Anglais
Leur envoie un exprès.
Livrez , dit-il , en diligence ,
A votre choix ,
Trois paires de bourgeois ;
Ou bien mon ,Roi ,
Semant l'effroi ,
S'en va, dans la vengeance ,
A grands coups de canon ,
Patapon ,
Mettre tout en charbon.
On demande quelle grâce , quel ef
prit , quel mérite il peut y avoir à dire
d'un ftyle ridicule des chofes qui ne font
point rire . Il y a une forte d'efprit à faifir
un côté plaifant dans un fujet férieux.
Mais un amas d'expreffions burleſques
n'a rien de plaifant.
On remarquera deux couplets en ftyle
de Romance , de M. de Moncrif. L'idée
en eft ingénieuſe.
Autrefois un Temple était :
( La fête en eft paflée ) ; "
Chaque amant y répétait
Sa plus douce penfée ;
Si ce Temple fe Louvrait
88 MERCURE DE FRANCE.
Pour ce tant doux myſtère ,
Que de fois on entendrait
J'adore la Vallière !
Voilà de la galanterie de très bon
goût. Il y a peu de femmes qui aient inf
piré de fi jolis vers. On connaît ceux - ci
de M. de Voltaire , imprimés par- tout.
Etre femme fans jalousie ,
Et belle fans coquetterie ,.
Bien juger fans beaucoup favoir ,
Et bien parler fans le vouloir ; :
N'être haute , ni familière ,
N'avoir point d'inégalité ;
C'eſt le portrait de la Vallière ;
Il n'eft ni fini ni flatté.
Mais peu de gens connaiffent un quatrain
plein d'efprit & de précifion , fait
pour la même perfonne , par une femme
qui fait fouvent de jolis vers & qui les
montre fort peu.
La Nature, indulgente & fage,
Force le Temps à respecter.
Les charmes de ce beau vifage
Qu'elle ne pouvait répéter .
On a de tout temps célébré la beauté ;
mais pas toujours fi heureufement.
FEVRIER. 1774. 89
Les refrains font un des plus grands
charmes de la Romance. Mais il y a
beaucoup d'art à les bien ramener . Surtout
il ne faut pas qu'un refrain ſerve à
redire toujours la même penfée , comme
dans la Romance intitulée les Souhaits .
Point ne voudrais pour bien pafler ma vie ,
Des riches dons du rivage Indien.
Point ne voudrais des parfums d'Arabie ,
Ni des trésors du Peuple Lybien.
Il ne me faut que l'amour de ma mie.
Pour moi fon coeur eft le fouverain bien.
On voit d'abord que ces vers ne font
qu'une très faible imitation de ce conplet
que le Milantrope a rendu fameux ,
j'aime mieux ma mie au gué. J'aime mieux
ma mie. Tous les autres couplets ne font
que la même penſée répétée . L'Auteur ne
veut ni de la gloire , ni de la philofophie,
ni des arts. J'aime mieux ma mie , & c. Il
faudrait varier la penſée en confervant le
refrain . D'ailleurs toutes ces rimes en ien
pendant cinquante vers font un effet gothique
qui eft l'oppofé de l'harmonie .
On ne faurait trop refpecter l'oreille dans.
les vers faits pour être chantés . Il y a des
mots qui ne doivent pas entrer dans une
90 MERCURE DE FRANCE .
chanfon. Comment chanter , par exemple
?
Plaire toujours , c'eft le noeud gordien.
Une femme connue dans la littérature
par un ouvrage très - eftimable , Mde E.
de B. , a répondu à ces couplets par des
couplets bien fupérieurs. Elle n'a point
employé de rimes barbares , & chez elle
chaque couplet amène une nouvelle penfée.
Nous n'en citerens qu'un qui nous a
paru excellent.
D'être un Apelle il m'aurait pris envie :
Mais fans daigner travailler pour les Rois ;
Si , des Rubens imitant la magie ,
La toile cût pu s'animer fous mes doigts ,
Quel beau portrait j'aurais fait de ma mie !
Je l'aurais peinte ainfi que je la vois.
Ce dernier vers eft charmant,
On retrouvera avec plaifir une imitation
très - connue de la fameufe chanfon
de Métaftafe , Grazié à l'inganni , & c . fur
laquelle plufieurs plames célèbres fe font
exercées , entre autres celle de l'auteur
d'Emile. Sa verfion , quoiqu'on y reconnaiffe
un homme trop peu accoutumé à
faire des vers , a quelquefois de la douceur
& de la grâce . Elle eft trop dénuée
FEVRIER. 1774. 91
:
d'élégance & de poëfie. Celle de M. de
St Lambert , qui commence par ces mots,
fans dépit , fans légèreté , &c . eft regardée
comme un chef d'oeuvre. C'eft celle qui
eft inférée dans le recueil. On y a mis
quelques romances de l'auteur de cet article
, déjà imprimées ailleurs . Il y a des
fautes de copilte ; mais , pour prendre la
peine de les relever , il faudroit mettre
quelque prix à ces bagatelles , & l'on n'en
met aucun. D'ailleurs les critiques bien
intentionnés mettront ces fautes fur le
compte de l'auteur. Il faut leur laiffer tous
leurs avantages
.
PS. Pendant qu'on imprimoit cette
feuille , il en paraiffait une de l'auteur
de l'Année littéraire qui juftifiait complet.
tement ce qu'on avait prédit. Dans une
ftrophe de la romance de Léandre on a
mist
Il va flottant fans réfiſtance ,
au lieu de
Il va flottant fans affiſtance.
comme on peut le lire dans un Mercure
de l'année 1768. Le Critique n'a pas
manqué de prouver fort au long que fans
réfiftance ne fignifiait rien , ce qui
n'était
92 MERCURE DE FRANCE.
C
pas une grande découverte. Il y aurait eu
plus d'efprit à s'appercevoir que c'était
une faute d'impreffion . C'eft avec la même
fagacité ou la même bonne foi qu'il
avait relevé dans Mélanie ces deux vers :
Vous aurez en tout temps contre un fort ennemi
Le Ciel & vos vercus , une mère , un ami.
Le plus imbécille des lecteurs s'appercevrait
qu'il faut lire contre un fort ennemi;
mais on eft trop heureux d'avoir des
vers à fouligner. Il ne faut rien perdre.
Almanach des Mufes , chez Delalain ,
libraire , rue & à côté de la Comédie
Françaiſe , 1774.
C'eft en parcourant ces fortes de recueils
que l'on fentira fur-tout les défauts
dominans de la plupart des écrits d'aujourd'hui
, le vuide des idées & l'affectation
du ftyle. On s'appercevra des progrès
du mauvais goût aux traces fréquentes
qu'on en retrouve même dans des écrivains
nés avec du talent. Cependant com.
me il n'eft pas jufte de prononcer avec rigueur
fur des ouvrages de peu d'importan
inférés dans une collection fouvent
fans l'aveu des auteurs , nous ne parlerons
guères que des pièces qui ont paru les
meilleures , & qui n'étaient pas imprimées
.ce ,
FEVRIER. 1774. 93
ailleurs. Tout ce qui eft de M. de Voltai
re était connu.
A quelques incorrections près , la Requête
à M. le Comte de *** , par Mde la
Marquife d'Antremont, eſt une très - jolie
pièce. Le ton en eft facile , aimable , &
l'expreffion fouvent heureufe . En général
aucune femme n'a mieux écrit en vers depuis
Mde Deshoulières . Il y a toujours dans
les vers de Mãe d'Antremont de l'efprit ,
de l'agrément & des négligences ; mais
jamais d'entortillage ni de jargon , défauts
fi communs aujourd'hui .
L'Avis aux Princes eft d'un écrivain
de très- bon goût & très ingénieux qui a
fait trop peu de vers.
Quoiqu'il paraiffe inutile de tranfcrire
des pièces d'un livre que tout le monde a
dans les mains , nous croyons pouvoir citer
celle de M. Bertin , adreffée à Rofine,
Elle est très- courte & très- jolie .
En faveur de ma jeuneffe
Et de ma folle gaîté,
Vous n'avez que trop vanté
Des chanfons que la parelle
Me dicta pour la beauté :
En flattant ma vanité ,
* La Brunette Anglaiſe eſt de M. Cazọt , & non
de M. de Voltaire.
94
MERCURE DE FRANCE.
Vous affligez ma tendrefle.
Je vous aime & j'ai vingt ans.
Le laurier peut-il me plaire ?
Enchaînez-moi de rubans .
Parez ma Mule légère
Et du myrte de Cythère
Et des feftons du printems.
La gloire eft triste à mon âge,
Et l'amour eft enchanteur.
Louez un peu moins l'ouvrage ;
Aimez un peu plus l'auteur .
Ces vers font rapides & très -bien tournés.
Ils font d'un jeune homme , & c'eſt
pour cela que nous les avons cités . Ils
donnent l'efpérance d'un talent très agréable.
Peut - être ne fallait- il pas dire : la
gloire eft trifte à mon age. La gloire fied
très bien à la jeuneffe mais elle ne lui
fuffit pas. Ce vers doit être changé.
Les couplets de M. de St Lambert , intitulés
les Caprices , font remarquables
par la préciſion & le fini qui caractérisent
tous fes ouvrages en ce genre .
Je lui portais les fleurs qu'elle aime ;
Elle les prit avec dédain.
Elle me donna le foir mêine
. La role qui parait fon fein.
Elle eft fimple , fans artifices ;
FEVRIER. ´1774.
95
Nul amant n'a tenté la foi ,
Et, fidèle dans fes caprices,
Elle n'aime & ne hait que moi.
Cette fineffe d'idées qui n'exclur point
la fimplicité dans l'expreffion, eft le vrai
ton de la chanfon françaife. Il fallait
moins d'efprit dans les chanfons grecques .
Anacréon parlait une plus belle langue.
On trouvera ici les plus jolis vers qu'ait
faits M. de Pezay .
J'ai voulu d'un pas témérairè
Pénétrer jufqu'au fanctuaire
Où le cache la Vérité.
En cherchant la réalité
Je n'ai changé que de chimère.
J'ai voulu toucher au compas.
Ma main fur la lyre étrangère ,
A préfent ne retrouve pas
Un feul chant digne de Glycère.
Qu'avez-vous appris à mon coeur ,
Triftes calculs , recherches vaines ?
Sans m'éclairer fur le bonheur ,
Vous m'avez dérobé l'erreur
Qui peut feule adoucir mes peines.
Vous avez bien défabufer
De la conftance d'une belle ;
Mais qu'avez-vous à propofer
96 MERCURE
DE FRANCE.
Qui puifle valoir le bailer
Que donne même une infidelle?
Cette fin eft charmante. Ma main fur
la lyre étrangère eft un vers qui manque
de clarté ; on ne fait à quoi fe rapporte
étrangère. Il eft certain que dans une piè
ce de vingt vers , il n'en faut pas laiffer
un qui foit obfcur. Il y a dans quelques
autres pièces du même auteur de l'agrément
& de l'inégalité . Une, entre autres, à
Mde la Comteffe de B ** finit ingénieufement
.
Belle à la fois & de l'efprit !
Ah ! c'eft trop de crimes fans doute.
Tu dois exciter leur dépit , (des femmes)
Soit qu'on te voye ou qu'on t'écoute.
Parmi les pièces de M. Dorar , on remarquera
fur-tout la réponse à M. Doi-
Eny. En voici les derniers vers où la facilité
fe joint à la grâce.
Peins nos femmes de bien , nos fublimes coquettes
,
Ayant toujours cinq ou fix goûts décens ,
Nos grands hommes d'Etat , leur travail aux toilettes
,
Nos faux modcftes , nos favans ,
L'extravagance de nos fages,
Tant
FEVRIER. 1774.
97
Tant d'agréables perfonnages ,
Petits fléaux de mode & doucereux tyrans.
·
Peins des braves du temps la jactance indiſcrette,
• nos Colonels penſeurs ,
Les prudes , les Abbés & le progrès des moeurs ,
Et le déclin de l'ariette.
De ces travaux encor fi tu crains le tourment ,
Chante l'Amour , préfère fes carefles ,
Et fur- tout célèbre gaîment
La trahifon de tes maîtrefles.
L'immortel écrivain , malgré les neuf Déeffes ,
Ne vaut pas le volage amant
Qui goûte cent plaiſirs , prodigue cent promeffes ;
Se moque de fon fiècle & jouir du moment.
On lit un poëte eſtimable
Dont les mâles travaux favent nous occuper !
Mais on vit avec l'homme aimable ;
C'est lui qu'on invite à fouper.
On ne doit pas oublier fur - tour deux
traductions , l'une de l'ode d'Horace , audivere
, Lyce, par M. Diderot , l'autre de
la harangue des Scythes à Alexandre par
M. Dorat. Ces deux morceaux , à trèspeu
de choſe près , font excellens.
Tous les quatrains de M. l'A. P. font
très jolis. Il y a de la douceur & du fentiment
dans quelques pièces de M. de
E
98 MERCURE
DE FRANCE
.
Fumars & de M.Berquin . Elles pourraient
être plus travaillées .
Mais le chef - d'oeuvre de ce recueil ,
c'est une chanfon de M. Fréron . Il était
bien jufte que le fucceffeur de Defpréaux
donnât , comme fon maître , le précepte
& l'exemple. Il eft queftion d'une fête où
M. Laujon l'avait fait admettre.
Mais voyez donc quel tour affreux
L'ami Laujon me joue !
Tout ce qui frappe ici mes yeux
Il faut que je le loue !
Par lui d'être admis en ces lieux
J'obtiens le privilége ;
Et c'eſt , c'eſt , j'enfuisfurieux ,
Pour me tendre ce piége !
L'ami Laujon me joue. Jon , joue , que
je le loue. Voilà une belle leçon d'har
monie; & comme le refte du couplet eft
ingénieux ! j'en fuis furieux. Comme
cette tournure eft fine ! M. Fréron reproche
toujours aux auteurs qu'il a réprouvés ,
d'avoir de l'efprit. On n'ufera pas de repréfailles
avec lui. Il y aurait trop d'injuftice
à lui faire un pareil reproche. Il eft
inutile d'en citer davantage. On doit
FEVRIER. 1774 99
même demander pardon aux lecteurs de
les entretenir de pareilles inepties. Mais
l'auteur de l'Année littéraire , qui ne perd
pas une occafion de fe faire valoir auprès
des lecteurs de province , a voulu leur
perfuader que les vers qu'il avait inférés
dans l'almanach des Mufes de je ne fais
quelle année , étaient évidemment irrépréhensibles
, puifqu'on n'en avait rien
dit dans le Mercure. On ne fera jamais un
pareil raifonnement fur fon filence . Mais
i l'on fe tait fur fes vers comme fur fa
profe , c'eſt qu'on n'aime pas à parler de
ce qui eft au - deffous de la critique. Lorfqu'il
s'avife , par exemple , de traduire
après M. de Voltaire un morceau de Lucrèce
, & qu'il parle des hommes ,
Qui , fans avoirjoui de l'éclair de la vie ,
Se perdent pour jamais dans la nuit du tombeau;
que veut - il qu'on dife de ces belles
métaphores ? Veut - il qu'on faffe remarquer
qu'il eft affez difficile de jouir d'un
éclair , & que par conféquent cette figure
n'a pas de fens ? Il eft des ouvrages fur
lefquels il n'y a rien à dire au Public.
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
UTRUM VULGO PLEBEIORUM LIBEROS
HUMANIORIBUS LITTERIS
EXCOLI OPORTEAT. Oratio in Jolemni
inftauratione Scholarum Collegii
Harcuriani habita à M.Francifco Mauduit
, Humaniorum Litterarum Profef
fore. 11 Octobre , 17.73 ,
·
Eft -il à propos que le commun des enfans du
Peuple foit inftruit dans les belles - lettres ?
Le Profeffeur d'Harcourt entreprend
de réfoy dre cette question problématique .
Il a raffemblé dans fon difcours les raisons
qui tendent à faire voir qu'il n'eft. pas expédient
, communément parlant , vulgò ,
de faire participer aux Arts libéraux les
enfans des conditions baffes , médiocres
ou d'entre le peuple .Il demande, conformé
mentaux intentions des fondateurs , qu'on
choififfe ceux qui font de bonne efpérance
, qui annoncent des talens & marquent
des difpofitions ; & que tous ces
efprits matériels & de plomb , ceux qu'il
appelle infauftos pueros, des enfans ineptes ,
ne foient par admis ou qu'ils foient renvoyés
de bonne heure à gymnafiis noftris
excludantur, aut maturè dimittantur. Mais
eft-il facile de diftinguer dans l'enfance la
ftupidité réelle; de cette trompeufe & apFEVRIER.
1774.
parente ftupidité qui eft l'annonce d'une
ame forte & d'un efprit penfif ? Suppofons
cependant que l'on puiffe facilement
difcerner les enfans ineptes ; faudra-t - il
pour cette raifon leur refufer un exercice
capable de développer leur intelligence
? Ne perdons point ici de vue le principal
objet des colléges , qui eft de procarer
à l'enfance des moyens d'exercer
& de perfectionner les facultés de fon efprit.
Ce n'eft point préciſement parce qu'un
jeune homme fçait le latin qu'il pourra
réuffir dans ce qu'il entreprendra , mieux
que celui qui n'a pas étudié cette langue ,
mais parce que fon efprit eft plus fouple ,
plus exercé , plus propre par conféquent
à vaincre les difficultés .
Recherches critiques , hiftoriques & topographiques
fur la Ville de Paris , depuis
fes commencemens connus julqu'à
préfent ; avec le plan de chaque
quartier par le Sr Jaillot , géographe
ordinaire du Roi , de l'Académie
royale des fciences & belles lettres
d'Angers.
Quid verum... curo & rogo , & omnis in hocfum.
HOR. lib. 1 ep. 1 .
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
Quatorzième quartier , le Temple ou
le Marais. Brochure in- 8 °. A Paris
chez l'auteur ; quai & à côté des
Grands Auguftins ; & chez Lottin aîné
, imprimeur- libraire , rue St Jacques
.
Ce quatorzième quartier eft borné à
POrient par les remparts & par la rue de
Menil montant inclufivement ; au fep-.
tentrion , par les extrémités des fauxbourgs
du Temple & de la Courtille inclufivement
; à l'occident , par la grande
rue des mêmes fauxbourgs & par la rue
du Temple inclufivement , jufqu'au coin
de la rue des Vieilles Haudriettes , des
quatre fils , de la Perle , du Parc Royal
& neuve St Gilles inclufivement. On y
compte cinquante- huit rues , trois culs- de-
Sacs , une communauté d'hommes , trois
convents & une communauté de filles ,
le Temple , un Hopital , & c . Il ya dans
ce nouveau cahier de très bonnes notices
hiftoriques fur les Religieufes du Calvaire
, les Templiers , & c . Les obfervations
Topographiques du même auteur
aideront le lecteur à fuivre les accroifemens
de Paris. La Courtille qui fait aujourd'hui
partie du fauxbourg du Temple
en a été long- tems féparée . Les Courtilles,
FEVRIER . 1774. 103
que
de
mot formé de Cortile employé dans les
glofes anciennes pour défigner une petite
cour ou jardin, étoient des vergers environnés
de haies où nos ancêtres alloient
prendre l'air ; on n'y bâtit d'abord
fimples hangards pour le mettre à couvert
; enfuite des maifonnettes , qu'on a
depuis agrandies & qui forment aujourd'hui
des cabarets nommés Guinguettes.
Ce nom a pu être donné à ces cabarets ,
parce qu'on y vend du petit vin verd appélé
ginguet : tel eft celui qui fe recueille
dans les environs de Paris .
Differtation critique fur la vifion de
Conftantin , par M. l'Abbé du Voifin ,
Docteur de la Maifon & Société de
Sorbonne , Profeffeur Royal de Théologie
, & Cenfeur Royal. Vol . in 12 .
A Paris , chez Dupuis , Libraire , rue
S. Jacques.
L'Auteur de cette differtation a ex,
pofé avec méthode tout ce qui pouvoit
conftater le fait de l'apparition d'une croix
lumineufe qui précèda la défaire de Ma
xence par Conftantin . Il a recueilli les témoignages
des anciens écrivains ; & ,
après avoir détruit leur autorité , il compare
leurs récits , interroge les divers mo
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.
numens qui nous reftent du fiècle de
Conſtantin , & termine fa differtation par
combattre le fentiment d'Albert Fabricius
. Ce favant d'Allemagne , qui admettoit
le récit d'Eufèbe & des autres écrivains
éccléfiaftiques , prétendoit que cette
apparition d'une croix lumineufe n'étoit
qu'un phénomène purement naturel , un
parhélie , un halo folaire que l'ignorance
où l'on étoit alors de la phyfique & de
l'aftronomie , fit prendre pour un miracle.
Comme la religion n'eſt pas effentiellement
intéreffée dans certe difpute , il fera.
libre au lecteur d'adopter ou de rejeter ,
d'après les difcuffions de l'auteur de cette
differtation , tout ce qui a été dir pour
ou contre la vérité de la vifion de Conftantin
.
•
Vies de S. Gaëtan de Thienne , Inſtituteur
de la Congrégation des Clercs Réguliers
,diesThéatins ;du bienheureux Jean
Marinon , de S. André Avellin , &
du B. Cardinal Paul Burali d'Arezzo ,
de la même Congrégation avec les
panégyriques de S. Gaëtan & de
S. André Avellin , par le R. P. de
Tracy , Clerc Régulier Théatin. Vol .
in- 12 . A Paris , chez Lottin l'aîné , &
,
FEVRIER. 1774. 105
Eugene Onfroy , Libraires , rue Saint-
Jacques , près de S. Yves.
Les Saints que cet ouvrage rappelle
à notre mémoire , font particulièrement
honorés en Italie . Ils ont enfeigné les préceptes
de la morale évangélique par une
vie laborieufe & pleine d'exercice ; &
c'eft contribuer au bien qu'ils on fait que
de travailler à répandre parmi les fidèles
les exemples de leurs vertus. L'hiſtoire
d'unSaint, fondateur d'ordre, peut d'aillears
intéreffer comme faifant partie de
l'hiftoire Eccléfiaftique. Saint Gaëtan de
Thienne fut le premier Inftituteur des
clercs réguliers , & fa vie eft ici précédée
d'une notice de toutes les différentes congrégations
de clercs réguliers . On fait obferver
dans la préface , de ne pas confondre
les clercs réguliers qui ont pour fin
les exercices de la vie Apoftolique , avec
les Chanoines réguliers qui font de plus
ancienne inftitution , qui fuivent la règle
de S. Auguftin , & ont pour objet fpécial
le culte divin & la célébration des
divins offices. Comme on diftingue en
France différentes congrégations de Chanoines
réguliers , tels que ceux de Prémontré
, de Sainte Géneviève , du Sau-
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
veur en Lorraine , de la Chancellade ,
de St Ruf , de St Antoine , des Trinitaires
, des Croifiers & autres : de même
on diftingue en Italie différentes congrégations
de clercs dont on peut voir les
noms dans cette même préface .
On n'avoit point vu jufqu'ici en françois
, la vie du B. Cardinal d'Arezzo ,
non plus que celle du B. Jean Marinon ,
qui fut difciple de S. Gaëtan , après avoir
été Chanoine de la célèbre Eglife de Saint
Marc à Venife. Le Biographe a joint à la
vie de S. André Avellin , une notice des
ouvrages de cet homme apoftolique , imprimés
en Italie en 7 vol . in 4°. S. André
Avellin vécut du temps de S. Charles , &
eut fa confiance .
Ces vies font fuivies des panégyriques
de S. Gaëtan & de S. André Avellin . Le
volume eft terminé par des remarques fur
l'établiffement des Théatins en France.
L'Aureur qui a donné précédemment
des conférences religieufes , des conférences
eccléfiaftiques , & un Traité des devoirs de
la vie chrétienne , a enfeigné , dans l'ouvrage
que nous venons d'annoncer , la
pratique de ces mêmes devoirs par les
grands exemples d'humilité , d'obéiffance
, de charité dont il a préſenté les traits
avec beaucoup d'onction & de piété.
FEVRIER . 1774. 107
•
Oraifon funèbre de très - haute , très puiffante
& très excellente Princeffe , Henriette
Louife -Marie Gabrielle Françoife
de Bourbon Condé , Madame de Ver
mandois , Abbeffe de l'Abbaye Royale
de Beaumont- lès - Tours ; prononcée le
8 Janvier 1773 , dans l'Eglife de l'Ab
baye Royale de Beaumont- lès-Tours ,
par M. l'Abbé Bruyas , de la Maiſon
& Société de Sorbonne , Vicaire général
du Diocèfe de Tours.
Lorfque Madame de Vermandois Fur
attaquée de la maladie dont elle eft
morte , Monfeigneur l'Archevêque de
Tours étoit dans le cours des vifites de
Ion Diocèfe. Le danger, qui fe manifefta
aufi - tôt que le mal , & la mort qui le
fuivit de près , obligèrent ce Prélat d'interrompre
& d'abandonner fes vifites .
pour fe rendre à l'Abbaye de Beaumont.
Nous rapportons cette circonftance , pour
mieux faire fentir la jufteſſe de l'application
de ce paffage des Apôtres , qui
fert de texte à l'oraifon funèbre : Circumfteterunt
( Petrum ) omnes viduæ fentes &
oftendentes ei tunicas & veftes quas faciebat
illi Dorcas. « Des veuves éplorées
» entouroient le Prince des Apôtres
» & lui montroient les robes & les vê
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
» temens que Dorcas leur avoit faits de
» fes propres mains . » act. Apoft. chap.
9. v. 39.
"
« Monfeigneur , dit l'Orateur en
» adreffant la parole à Monfeigneur l'Archevêque
de Tours officiant , tels fu-
» rent la trifteffe & l'abattement des
» fidèles de Joppé , à la mort de la
» généreufe Tabithe. Privés des exemples
de cette femme refpectable , enrichis
de fes libéralités , ils étoient
prêts de fuccomber fous le poids ac-
» cablant de leur douleur. La préfence
» du Pafteur pouvoit feule rappeler
99
la conftance qu'ils avoient perdue ,
» & ils venoient réclamer fon fecours ,
» avec la confiance que leur infpiroit fa
» tendreffe paternelle . Sensible aux pleurs
» de fes enfans , vivement touché lui-
» même de la caufe qui les faiſoit ré-
» pandre , S. Pierre interrompt auſſi tôt
» le cours de fa miffion apoftolique, & ,
» fe dérobant aux embraffemens de ceux
"
"
qui le poffédoient , il fe hâte de por-
« ter à cette Eglife défolée les confo-
» lations de l'Efprit Saint. Au premier
bruit de fon arrivée , tous les frères
» courent à fa rencontre ; ils l'arrêtent ,
» ils l'entourent ; à l'empreffement qu'ils
témoignent , on diroit qu'ils ont ou
"
FEVRIER . 1774. 109
» blié leur perte ; mais la trifteffe de leur
» ame eft peinte fur leur vifage , leur
» voix fe refuſe aux tendres épanche-
» mens de leur coeur ; ils demeurent quel-
» que momens faifis , muets , immo-
» biles ; enfin , cherchant à cacher leur
» trouble , ou plutôt entraînés par une
» force fecrete , ils fe détournent & mar-
» chent en filence vers le lieu qui ren-
» fermoit les reftes précieux de leur bien-
» faitrice . Jufques- là , le refpect avoit
» retenu leurs larmes ; mais , à la vue de
» ce corps étendu fans mouvement &
» fans vie , ils ne font plus les maîtres
» d'eux- mêmes ; ils donnent un libre
» cours à leurs fanglots ; l'air retentit de
» leurs plaintes , de leurs cris ; leurs yeux
» attachés fur ceux de l'Apôtre , lui re-
» demandent l'objet de tant de regrets ,
» & leurs mains élevées vers lui , font
chargées de ces vêtemens qu'avoit tif
» fus une charité également humble &
» libérale . Et circumfteterunt illum omnes
vidua flentes & offendentes ei tunicas &
veftes quas faciebat illis Dorcas.
L'éloquence emprunte ici le langage
d'une piété vive & tendre , pour nous
retracer les vertus de Madame de Vermandois
. Quel moyen plus puiffant pour
nous rappeler à nos devoirs , que le ta110
MERCURE DE FRANCE.
bleau fidèle de la vie active d'une Prin..
ceffe pratiquant également pendant tout
le cours de la vie , les devoirs & les
confeils évangéliques ; faifant à Dieu
les facrifices les plus généreux , & répandant
fur les pauvres les aumônes
les plus abondantes ; donnant aux hommes
, & d'une manière digne de fa
haute naiflance , l'exemple d'une piété
& d'une charité vraiement héroïques !
Hiftoire générale d'Italie , depuis la décadence
de l'Empire Romain , jufqu'au
temps préfent , dédiée à Monfeigneur
le Comte d'Artois ; par M. Targe ,
& tome 2 , in- 12. , à Paris ,
chez Monory , Libraire , rue & visà
- vis de la Comédie - Françoife.
tome 1 & tome 2
Il ne paroît encore que les deux premiers
volumes de cette hiftoire géné
rale , qui commence par l'étonnante révolution
arrivée en Italie en 476. Cette
révolution mit fin à l'Empire d'Occident
, & força Rome de fe foumettre
à un Roi dont le titre lui avoit été fi
odieux pendant tant de fiècles. Odoacre
(c'est le nom de ce Roi ) n'étant encore
que fimple Officier des Gardes d'Auguf
tale , avoit fu gagner la confiance des
FEVRIER. 1774. III
>
Ruges , des Herules , des Turcilinges &
autres races de Barbares qui faifoient la
glus grande partie des armées romaines .
Ces milices mécontentes de la folde de
l'Empereur offrirent leurs armes &
leur bravoure à Odoacre , qui s'en fervit
pour foumettre l'Italie , & y fonder un
Royaume ; le nouveau Roi fut toujours
obligé d'avoir les armes à la main , &
eut à combattre Théodoric. Ce Roi des :
Oftrogots , dans le deffein de ravir à
Odoacre fa conquête , étoit entré en Ita.
lie à la tête d'une armée de barbares ,:
qu'Ennodius compare pour le nombre ,
aux grenouilles des marais , & aux étoiles.
du firmament. Théodoric livra plufieurs
combats au nouveau Roi ; il l'obligea
de fe réfugier dans Ravenne , qu'il affiéga
par terre , en même temps qu'il prit des
mefures pour empêcher que la ville affiégée
ne reçût des vivres par mer. Ces peuples
barbares étoient peu expérimentés
dans la fcience des fiéges ; & quand les
villes qu'ils vouloient fubjuguer étoient
bien fortifiées , ils s'en tenoient à les refferrer
fi étroitement , que la famine les
obligeoit à la fin de fe rendre. Pendant
deux ans & demi que dura ce fiége
Odoacre fit connoître que la mifère
112 MERCURE DE FRANCE .
même la plus exceffive , ne pouvoir
abattre fon courage & celui de fes guerriers
. Ce Prince , réfolu de tenter un
dernier effort pour fa délivrance , choifit
le temps que les foldats de Théodoric
, eunuyés de la longueur de ce fiége
, montoient la garde avec moins de
vigilance. Le Roi d'Italie fait fortir
dans le filence de la nuit les reftes de
fon armée , & tombe tout-à- coup fur
les quartiers de fes ennemis . Théodoric ,
à cette attaque imprévue , prend les armes
, fe met à la tête de fes troupes ,
& engage un combat où la fureur eft
égale des deux côtés ; mais le défeſpoir
d'Odoacre & de fes gens fixe quelque
temps la victoire . Pour la première fois ,
les Oftrogots font mis en déroute. Ils
entraînent leur Prince dans leur fuite.
Théodoric , près de rentrer dans fon
camp , rencontre fa mère à la porte ,
qui l'arrête au paffage , en lui criant d'une
voix tonnante : » où coures- tu , mon fils ?,
» Il n'y a aucun lieu fur la terre qui
»
puiffe te recevoir dans ta fuire , à
» moins que tu ne rentres dans mon
fein ! » Le Prince s'arrête à ces mots
foudroyans . Son , premier mouvement
eft celui de la honte : le fecond eft
FEVRIER. 1774. 1131
le retour de fon courage : il raffemble
autant de fes gens qu'il en peut trouver
de difpofés à le fuivre ; & , à la tête de
cette troupe peu nombreuſe , mais qui
brûle du defir d'effacer le fouvenir de
fa défaite , il retourne aux ennemis , les
trouve difperfés au milieu de la campagne
; s'élance au milieu d'eux ; en fait
un affreux carnage ; force Odoacre à fe
renfermer dans les murs , & à accepter
les conditions de paix que fon ennemi
veut bien lui dicter. Les Hiſtoriens ne
font pas d'accord fur les articles du
Traité; mais , comme l'a remarqué Muratori
, le Prince Goth a pu accorder tout
ce qui lui fut demandé , puifqu'il n'avoit
aucune intention de tenir fes promeffes .
En effet , peu de jours après cet accord ,
il invita fon rival à un feftin où il le
fit tuer , ains que fon fils , par des aſſaſfins
qu'il avoit appoftés. » Ainfi finit
l'an 493 , le règne d'Odoacre , Prince
"
digne d'un meilleur fort , & qu'un
» écrivain anonyme appelle homo bona
» voluntatis. Ce fut lui qui donna com-
» mencement au royaume d'Italie ; &
» fi on ne peut l'excufer d'ufurpation ,
» elle fut bien couverte par la douceur
dont il ufa envers fes Sujets , quand il
fe crut affermi fut le trône. Ennodius,
114 MERCURE DE FRANCE.
»
•
» en voulant noircir fa mémoire , nous
prouve au contraire qu'il avoit peu de
» défauts puifque ce Panégyrifte de
» fon ennemi ne lui reproche que de
l'avarice & de la jaloufie contre les perfonnes
de haute naiffance ; foibleffe
affez ordinaire à ceux qui , d'une baſſe
extraction , font parvenus à des places
» éminentes . Nous devons croire que s'il
» eût eu des vices , Ennodius & Caffio .
» dore ne les euffent pas laifé ignorer.
» La bonté de fon coeur parut dans la
» conduite qu'il tint avec Auguftule ;
conduite qui auroit dû fervir de modèle
à Théodoric . Quoiqu'élevé dans
» l'arianifme , les catholiques eurent une
» entière liberté fous fon règne . A l'égard
» de fes vertus guerrières , il étoit brave,
mais n'avoit rien d'un grand capitaine.
Il conquit un royaume où il n'éprouva
prefque aucune réfiftance , & il ne fut
pas le conferver. Au lieu d'établir la
» terreur de fon nom en marchant contre
Euric au commencement de fon règne ,
» il lui laiffa prendre tranquillement les
» villes d'Arles & de Marfeille , ce
ce qui
» dut donner aux Goths , une foible idée
» de fon activité , & contribua peut-être ,
» à rendre fes ennemis plus hardis à
l'attaquer. Inftruit de l'approche de
10
FEVRIER. 1774. 115
» Théodoric , le plus médiocre Général
» eût été lui difputer le paffage des Al-
" pes , ou même celui de la Sare ; &
» Odoacre refte tranquille dans les plai-
» nes de la Vénétie , où le Général des
Oftrogots a le temps de faire repofer
» fes troupes , & de le prendre enfuite à
fon avantage. A Pavie , Odoacre laiffe
» fon rival fe remettre de la terreur que
» lui caufe la défection de Tuffa , & at
»
tendre le renfort qui lui vient des
» Gaules . Dans fa dernière fortie de Ra
» venne , il met Théodoric en fuite ; & ,
» au lieu de le pourfuivre vivement , &
» de le forçer dans fon camp , il laiffe
» refroidir l'ardeur de fes propres trou-
» pes , qui demeurent difperfées dans
" la campagne. Enfin , il eût pu gagner
»le Port de Claffe , fe mettre en mer ;
» & s'il falloit périr , ce devoit être les
" armes à la main. Au contraire , il fe
» laiffe endormir par les promeffes infi-
» dieufes de fon vainqueur , il meurt
» lâchement à table . Il ne laiffe point de
» postérité. Tout le temps de fon règne
"
fut d'environ fix ans & demi ; mais
» on ignore quel étoit fon âge quand il
» mourut.
Toutes les hiftoires , celle des Goths
116 MERCURE DE FRANCE.
particulièrement , nous prouvent évidem
mént , que ce que l'on appelle l'efprit
d'une Nation , ne lui eft pas tellement
propre , qu'il ne fouffre des changemens
confidérables , fuivant les Chefs qui la
gouvernent . Sous Théodoric , la bravoure
, l'activité , la conftance à fuppor
ter les fatigues de la guerre , parurent
être le caractère des Goths : Le Souverain
allioit la valeur à la prudence ; ils fuivoient
les enfeignes avec confiance , &
renverfoient aifément tous les obſtacles
qui s'oppofoient à leurs entreprifes . Sous
Vitigès , une multitude prefque innombrable
ne put réfifter à une petite troupe
de foldats romains conduits par Bélifaire.
Ce font les mêmes hommes ; mais Théodoric
n'eft plus à leur tête ; & ces guerriers
, auparavant fi . formidables , font
réduits à fouffrir patiemment les infultes
de leurs propres femmes. Ils femblent
aller au devant des fers que leurs vainqueurs
leur préparent ; mais , dans ce moment
de gloire pour les romains , Bélifaire
s'éloigne ; Totila fe met à la tête
de fa nation : l'on voit la victoire changer
auffi tôt de parti . Les Romains perdent
tout à- coup leurs avantages
; la fageffe
s'écarte de leurs confeils ; des def
FEVRIER. 1774. 117
feins mal concertés font encore plus
mal exécutés , & les Goths qui ont paru
fi abattus , retrouvent fous un Roi
guerrier leur ancienne valeur .
Le fecond volume de cette hiftoire
générale va jufqu'à l'an 551. M. Targe ,
en compofant cette hiftoire , a eu devant
les yeux les Annales du favant Muratori
, l'Abrégé chronologique de M. de
Saint Marc , & l'hiftoire eccléfiaftique
de M. l'Abbé Fleuri ; mais il n'a point
négligé de confulter les ouvrages des Hif
toriens de chaque fiècle dont il rap
porte les événemens. Le choix qu'il a
fait de leurs matériaux , nous a paru
judicieux , difpofé avec ordre & dans cerre
jufte proportion que doivent avoir les
différentes parties d'une Hiftoire générale
, afin que l'une de ces parties ne
foit point offufquée par l'autre , & que
l'enfemble puife fe préfenter avec netteté
& fans effort au lecteur. La narration
, dans plufieurs endroits , pourroit
être plus vive , plus ferrée ; mais elle
plaît par une fage fimplicité & une
certaine gravité bien préférable à tous
ces ornemens étrangers , à ces expreffions
fentencieufes ou épigrammatiques , à ces
épithètes recherchées , qui font difpa118
MERCURE DE FRANCE.
roître les faits , pour ne laiffer apper
cevoir que l'Ecrivain qui les rapporte .
Cette hiftoire générale de l'Italie
peut être regardée , fuivant l'expreffion
de l'Auteur dans fon introduction , comme
le pendant de l'hiftoire du Bas Empire ,
par M. le Beau. M. Targe s'eft attaché
pour l'exécution Typographique au même
format , au même caractère , & à la
même diftribution qui a été adoptée par
l'hiftorien du Bas- Empire.
Almanach perpétuel , pronofticatif, proverbial
& gaulois , d'après les obfervations
de la docte Antiquité;utile aux
favans , aux gens de lettres , & intéreflant
pour leur fanté. vol . in 12 ;
petit format : à Wiflispurg; & fe trouve
à Paris , chez Defnos & Pyrę Libraires
, rue S. Jacques .
-
Cet almanach eft précédé de réflexions
fur le temps & fur fes différentes
divifions . Vient enfuite un calendrier
où les fêtes & les noms de chaque jour
font indiqués. Lorfque l'occafion s'en
préfente , on rapporte à chaque article
l'ancienne orthographe des mots , les étymologies
, les pronoftics & les proverbes
qui peuvent y avoir rapport . PiuFEVRIER.
1774. 119
fieurs de ces articles font auffi égayés
par de petits contes , des anecdotes ou
des facéties ; ce qui répand dans ce petit
ouvrage une forte de variété amufante
& inftructive .
L'Auteur a rapporté à l'article ſaiſons ,
ces vers furannés , qui font voir que
l'on prétendoit il y a déjà long- temps ,
que les faifons étoient dérangées .
Dieu ! t'ennuyes- tu de ton ouvrage ?
Viens -ta bâtir un nouvel âge ,
Ruinant le fiècle pervers ?
Les faifons font deflaiſonnées :
Le cours réglé des années
Se fourvoit errant de travers .
Baïf, Mimes , liv. 1 , p. 20.
Les pourceaux de S.
de S. Antoine du
Viennois en Dauphiné , ainfi qu'il eft
dit à l'article S. Antoine , fête qui arrive
le 17 Janvier , ont le privilége d'al-
Jer avec une clochette au cou , dans les
maiſons où on les régale en l'honneur
du Saint , bien loin d'ofer les chaffer,
De-là ces proverbes qui font allufion
aux Parafites : aller comme le pourceau de
S. Antoine , de porte en porte : faire comme
le pourceau de S. Antoine , fe fourier
par tout.
1
120 MERCURE DE FRANCE.
*
Il eft rapporté à l'article S. Barthelemi
l'origine de cet autre proverbe : Il
fait comme l'anguille de Melun ; il crie
avant qu'on l'écorche. Un jeune écolier
nommé Languille repréfentoit le perfonnage
de S. Barthelemi dans une pièce
jouée à Melun . Comme l'exécuteur approchoit
le couteau à la main , pour
feindre de l'écorcher l'Acteur épouvanté
fe mit à crier ; origine du proverbe
cité plus haut.
Il y a plufieurs façons de parler proverbiales
, qui font aujourd'hui oubliées ,
mais l'on que pourra être curieux de retrouver
dans ce petit almanach . De petits
contes remplacent quelquefois des recherches
fur les étymologies & fur les
proverbes . Un Confeiller ignorant , eftil
dit à l'article Saint - Eloi , tomba
un jour fur le verglas. Dieu foit loué ,
» s'écria fon clerc , de ce que vous
» ne vous êtes pas rompu le col ; j'en
» rends grâce à M. S. Eloi . » S. Eloi
n'eft que pour les chevaux , reprit l'homme
de loi . » Pardonnez- moi , il eſt auffi
" pour les ânes , Monfieur . »
»
Le
FEVRIER. 1774. 121
Le Spectateur françois finit fa troiſième
année , & va recommencer fa quatrième
. Il a fait , dans le cours de l'année
dernière , des obfervations trèsintéreffantes
fur les moeurs , les caractères
& les ridicules. Sa morale inftructive
& amufante eft ordinairement
miſe en action .
Ce Journal eft compofé de quinze cahiers
par an , chacun de trois feuilles ,
formant trois volumes , dont l'abonne
ment , franc de port , à Paris , eft
de. •
9 liv.
Et en Province
, port
franc
, par
la
pofte
.
12 liv.
On foufcrit en tout temps chez Lacombe
, Libraire , rue Chriftine.
Dans le premier cahier de 1773 , le
Spectateur a imaginé un fauteuil magique
où ceux qui font affis , laiffent échap.
per la vérité , quelqu'intérêt qu'ils ayent
de la déguifer ; ce qui produit des fcènes
fingulières , dans lefquelles le faux
Ami , le Courtifau , l'Orgueilleux , la
Coquette , l'Hypocrite , l'aimable Scé
lérat paroiffent tels qu'ils font , en s'efforçant
en vain de doubler leur voile . On
admire en riant l'originalité d'un homme
F
122 MERCURE DE FRANCE.
riche & bienfaifant , qui s'eft réduit au
fimple néceflaire , pour faire jouir les
malheureux qui avoient befoin de ſecours
, & qui leur donne l'exemple du
travail & de l'induftrie . Une anecdote
chinoife fait louer la fagacité d'un
Juge , & le foin qu'il doit prendre pour
découvrir la vérité. Les avis & les exemples
rappelés par le Spectateur fur
la crédulité , attachent la curiofité . Il
apprend dans une nouvelle , à fe défier
des intrigues de la calomnie. Il prouve
combien la gaieté eft néceffaire à la
Nation , & préférable à cette gravité
philofophique , & à ce fafte ruineux
qui tuent le plaifir , & entraînent ſouvent
au défefpoir & au fuicide. Il n'eft
pas d'objets fur lefquels le Spectateur ne
paffe fes crayons légers & expreffifs .
Nous ne pouvons le fuivre dans fa marche
rapide ; mais on fait combien un
Ecrivain exercé peut rendre utile , amufant
& intéreſſant un Journal qui a
pour objet l'étude & la critique du
monde moral . C'eſt ce que M. Caftilhon
paroît exécuter avec fuccès , fur- tout
avec le fecours des obfervateurs & des
penfeurs qui voudront bien adreffer
chez le Libraire leurs remarques & leurs
•
FEVRIER 1774. 123
vues nouvelles , fur les vertus pratiques ,
fur les vices , les moeurs , & les ridicules
.
Anecdotes orientales , contenant les an
ciens Rois de Perfe , & les différentes
dynaſties Perfes , Turques &
Mogoles , qui fe font élevées fucceffivement
en Afie , jufqu'aux Califes &
aux Sophis exclufivement ; 2 vol . in-
8°. , à Paris , chez Vincent Imprimeur
Libraire , rue des Mathurins.
-
•
L'Auteur des anecdotes orientales
s'eft un peu écarté de la forme fuivie
dans la rédaction des anecdotes françoifes
, angloifes , italiennes , & c. publiées
précédemment. Il a penfé que
l'hiftoire de l'Orient étant moins familière
au plus grand nombre des lecteurs
que les autres hiftoires , il falloit donner
quelques détails fur les moeurs , coutumes
& ufages des différens peuples
de l'Orient , faire connoître fur tout
leurs dynaſties, ou les différentes fuites de
princes d'une même race , qui ont régné
fur un pays. En effet,fans cette méthode
ces ane cdotes orientalesn'auroient préfenté
qu'une foule de petits traits détachés
-
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
fans liaiſon & fans fuite , qu'il eût été impoffible
au lecteur de rapprocher , faute
de connoître les dynafties auxquelles ils
appartenoient. L'Auteur , dans la vue de
ne point s'écarter de l'ordre chronologique
effentiel aux anecdotes , après avoir ,
dans l'introduction , fuivi dans leurs différentes
branches les trois ou quatre
grands peuples qui ont formé les dynafties
dont il doit être parlé , les a
rangés dans le corps de l'ouvrage , autant
qu'il a été poffible , fans couper la
matière , à l'époque de leur commencement
refpectif , & felon l'ordre des
temps qui les ont vus naître. Le lecteur
pourra par ce moyen , failir facilement
l'enſemble des révolutions qu'a
éprouvées l'Afie fous les différentes fouverainetés
qui s'y font fucceffivement
élevées & détruites. Il faut cependant
excepter de ces Souverainetés la Chine ,
les Califes , & les Perfes modernes.
Ces fouverainetés fourniffent beaucoup
de détails : leur hiftoire eft renvoyée aux
volumes fuivans .
}
Ces anecdotes nous rappellent fans
ceffe cette trifte vérité, que les paffions ont
armé contre l'homme l'animal le plus féroce
, l'homme. Ce n'eft pas cependant
qu'on ne trouve dans cette hiftoire quelFEVRIER.
1774.
125
ques traits d'humanité , de grandeur ,
de générofité ; & le lecteur vertueux qui
les rencontre , goûte le même plaifir
qu'un voyageur , qui , après avoir par
couru des précipices affreux , apperçoit
un côteau riant & fertile . Hormouz ,
Roi de Perfe , doué d'une taille avantageufe
, d'une fanté robuſte , & de tous
les avantages d'une bonne conftitution
ne s'occupoit cependant que très - peu
des exercices du corps. Son goût dominant
fut l'étude & l'application à la
politique. Il rendit les peuples heureux
par la fageffe & la tranquillité de fon
gouvernement. Le Gouverneur d'une
Province fituée vers les Indes lui envoya
dire un jour , qu'il avoit une occafion
d'acheter une grande quantité de
diamans , pour un prix peu confidérable.
Le Roi répondit qu'il n'en avoit
pas befoin. Le Gouverneur infiſta , en
lui faifant envifager qu'il y avoit cent
pour cent à gagner. » Cent où mille
» que m'importe , répondit Hormouz ?
Sije deviens Marchand , qui fera Roi ?
» Ou que deviendront les Commerçans ,
» fi j'employe mes richeffes à leur en-
» lever leur bénéfice ? » Ce Prince demandoit
un jour à fon Médecin combien
à peu près il falloit d'alimens par
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE
jour , pour le foutien d'un homme formé
? Le Médecin lui répondit que
cela alloit environ à une livre. » Com-
> ment une fi petite quantité pourroit-
» elle fuffire à un auffi grand corps que
» le mien ? -Cette quantité fuffit, fi vous
» voulez feulement que votre nourriture
» vous porte ; fi vous en prenez davan-
» tage , ce fera vous qui la porterez. »
Hofrou , furnommé Noufchirvan , ou
le Prince accompli , après avoir fait le
bonheur de fes Sujets pendant fa vie ,
donna en mourant à fon fils Hormouz
de fages inftructions où l'on trouve
toute la pompe du ftyle oriental , » Moi
» Noufchirvan , poffeffeur des royaumes
» de, Perfe & des Indes , j'adreffe mes
» dernières paroles à mon fils Hormouz
» afin qu'elles puiffent lui fervir de flam-
» beau dans les jours d'obfcurité ; de
» fentier, quand il fera dans les déferts ,
» & de bouffole , lorfqu'il voguera fur
» la mer orageufe de ce monde. Quand
» mes yeux , qui ne peuvent plus fou-
» tenir l'éclat du foleil , feront fermés
» à la lumière , que ce cher fils foit placé
» fur mon trône , & que fa prudence
égale celle de cet aftre glorieux. Mais
qu'il fe fouvienne au milieu de fa
grandeur , que les Rois n'ont été éta-
>>
ر و
ر د
FEVRIER . 1774 127
"
» blis que pour l'avantage de leurs Sujets
, & ne font , par rapport à eux ,
» que ce que font les cieux à l'égard
» de la terre. La terre pourroit-elle être
» fertile , fi elle n'étoit arrofée , & fi le
» ciel ne jetoit pas fur elle un regard
» favorable ? Que tout ton peuple , ô
» mon fils ! éprouve les effets de ta bon-
» té ; en coinmençant par ceux qui font
» le plus près de toi , & continuant ainfi
» jufqu'à la plus grande diftance de ton
» trône . Si j'ofois , je te propoſerois
» mon exemple ; mais j'aime mieux re
» remettre devant les yeux ce qui m'a
» fervi d'exemple à moi - même . Contemple
le foleil : S'il fe dérobe chaque
» jour à nos regards , ce n'eft que parce
qu'il eft le bienfaiteur de l'univers
» & qu'il doit fa clarté à tous les peu-
» ples. Ne mets jamais le pied dans une
province , que pour aller faire du bien
» à fes habitans , & n'en fors jamais que
» pour aller faire du bien à d'autres.
» Les méchans doivent être punis ; le
» foleil de bienfaiſance eft éclipfé pour
» eux. Les bons méritent toutes fortes
d'encouragemens , & doivent être éclai-
» rés des rayons du matin. Comme le
» foleil répond à toutes les fins pour
"
»
"
»
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
99
•
» leſquelles il a été créé , agis toujours
» en Roi , tant que tu fouhaiteras d'être
refpecté à ce noble titre. Implore fou-
» vent le fecours du Ciel ; mais que ce
foit toujours avec une ame pure. Si tu
» obferves exactement cette règle , tes
prières feront exaucées , tes ennemis
»feront frappés de terreur , tes amis te
» feront toujours fidèles ; tu feras les dé-
» lices de tes Sujets , & ils feront les tiennes
à leur tour. Fais juſtice, réprime les
» infolens ; confole les malheureux ;
>> aime tes enfans ; protege les fciences ;
fuis les avis que te donneront les an-
» ciens Confeillers de ton père , & empêche
les jeunes gens de fe mêler des
affaires de l'Etat ; fur- tout , que l'avantage
de ton peuple foit le grand &
» l'unique but de tes deffeins.Adieu , mon
» cher fils ; je te laiffe un grand royau-
» me tu le garderas fi tu fuis mes con-
» feils ; tu le perdras , fi tu les négliges.
"
»
22
» 32
Hormouz , fils de Noufchirvan , oublia
bientôt de fi fages confeils , & il
perdit le trône & la vie dans une révolution
. Ce Prince foible & jamais luimême
, fit le bien , tant qu'il fut foutenu
par les fages avis de Buzurge- Mihir ,
FEVRIER . 1774 129
t
ancien Miniftre de fon père , & fe livra
au mal , lorfqu'il fut abandonné aux
féductions des flatteurs. Pendant les trois
premières années de fon règne , qui précédèrent
la retraite volontaire de fon
Miniftre accablé d'années , tous les difcours
étoient des leçons de fageffe , &
fes actions des actes de bienfaifance. II
difoit à ceux qui paroiffoient étonnés de
l'extrême vénération qu'il portoit à fon
Miniftre : Mes amis , je lui ai plus
d'obligation qu'à mon père. La vie
» & la Monarchie de la Perfe ne me
» refteront que quelques années ; mais
» la réputation que je fuis fûr d'acqué-
» rir en fuivant fes confeils , fubfiftera
»pendant plufieurs fiècles.
و ر
L'Emir Ali , Général des troupes de Naffer
, Souverain de Perfe , nous donne
dans cette hiftoire un exemple peu commun
de courage & de patience . Ce Général
, recevant de fon Souverain les
ordres des difpofitions de la campagne ,
fentit une douleur qui l'obligea de faire
un léger mouvement. Lorfqu'il fut rentré
chez lui , il changea de vêtement
& trouva un fcorpion à l'endroit où il
avoit éprouvé la douleur . Il pfit les précautions
néceffaires pour empêcher l'effet
du venin . Naffer ayant appris le danger
F V
130 MERCURE DE FRANCE.
auquel s'étoit expofé Ali , par une patience
portée trop loin , lui en fir quelques
reproches : Comment , Seigneur ,
répondit Ali , un homme qui ne pour-
"
roit fupporter la morfure d'un vil in-
» fecte , prétendroit-il avoir le courage
» de s'expofer, pour votre fervice, à tous
» les traits des ennemis ? »
"
Séidar , mère de Magdeddoulat , huitième
Prince des Bovides , fut une Princeffe
recommandable par fa fagelle & la
prudence. Mahmoud , Sultan des Gaznévides
, lui avoit envoyé une ambaſſade
pour lui demander ou que l'on battît la
monnoie en fon nom dans tous les Etats ,
ou que fon nom fût publié dans toutes les
mofquées , ou qu'on lui payât tous les ans
un tribut ; en cas de refus il menaçoit de
la guerre. La Reine , qui ne vouloit ni
fléchir ni l'irriter par des refus marqués,
lui écrivit : « J'ai toujours eu , Seigneur ,
» la plus grande idée de votre puiffance
» & de votre courage ; j'en ai craint les
» effets pendant la vie du feu Roi , mon
"
époux , qui ne manquoit pas non plus
» de ces brillantes qualités : mais , depuis
» que la mort l'a enlevé , je n'ai pas eu les
» mêmes craintes Vous êtes trop grand ,
trop généreux pour profiter de l'état de
» faibleffe où nous nous trouvons . Vous
"
FEVRIER. 1774. 131
"
» favez combien le fort des armes e in-
» certain. Une victoire de plus ajouteroit
» peu à vos triomphes & votre gloire fe-
» roit ternie pour jamais, fi vous étiez battu
par une veuve ou par un orphelin . >>
Cette lettre eut l'effet qu'en attendoit la
Princeffe . Mahmoud fe piqua de générofité
& n'entreprit rien contre les Bovides .
Kaï-Kufrew eut fouvent à prendre les.
armes pour repouffer les Mogols qui s'étoient
avancés jufqu'en Arménie. Il avoit
des Francs parmi fes troupes. On rapporte
que fept cens Francs donnèrent la chafle
à foixante mille Mogols. Auffi avoit- on,
dans l'Inde la plus grande idée de leur
courage & de leur valeur. Un Raimond
de Brundufe & un autre Raimond de Gaf
cogne faits prifonniers par les Mogols en
1240 furent deftinés à combattre l'un
contre l'autre , afin de donner à ces barbares
un spectacle auffi neuf que curieux ,
en leur montrant comment fe battoient les
Francs. Ces deux gentilshommes , indi.
gnés d'un traitement qui les réduifoit à la
condition des gladiateurs Romains , fe
jetèrent fur les fpectateurs , & en tuèrent
chacun plus de trente avant de tomber fous
leurs coups .
< Nouradin , Soudan d'Alep , mort en
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
1173 , étoit devenu par les armes & fa pru
dence un des plus puiffans Prince de l'Afie.
Il étoit tout à la fois le plus grand général
& le plus favant théologien du Mufulmanifme
. Il s'étoit fait un plan de conduite
qu'il fuivit conftamment : c'étoit de vivre ,
au milieu de tous fes revenus , comme un
fimple particulier , du produit d'un lieu
qui formoit tout fon domaine. Les impôts
étoient deftinés aux befoins de l'Etat , &
il n'y touchoit jamais qu'en préſence des
docteurs de la Loi. Le Reine fon épouse,
qui s'accommodoit difficilement de cette
économie , fe plaignit un jour de la médiocrité
de fes revenus : je ne fuis , lui
repondit- il , que le tréforier des Mufulmans;
je ne puis toucher aux fommes
» qui me font confiées pour leurs befoins,
» fans attirer fur moi la colère de Dieu .
Je poffède encore trois boutiques à Hé-
» meffe : c'est tout que je puis vous don-
"
"
"
» ner. »
*
On a pu remarquer en lifant les noms
des Princes que nous venons de citer , que
le rédacteur de ces anecdotes s'eft appliqué
à fuivre & à rendre la prononciation orientale.
Les perfonnes inftruites défaprouveront
toujours les écrivains qui , par trop
de condefcendance pour leurs lecteurs >
FEVRIER. 1774. 133
adouciffent & défigurent les noms- propres
& certains mots techniques particuliers aux
peuples qu'ils veulent nous faire connoître
. Pourquoi , fuivant la remarque du
rédacteur de ces anecdotes dans fon avertiffement
, vouloir nous habiller à la françoife
des noms qui ne font tien moins que
françois ; qui malgré, leur parure empruntée
, n'en feront pas moins des noms étrangers,
& qui fouvent ont dans la langue à laquelle
il appartiennent , une fignification
propre , relative à quelque qualité perfonnelle
ou à quelque circonftance intéreffante
?
Dictionnaire de penfees ingénieufes , tant
en vers qu'en profe , des meilleurs
Ecrivains françois ; ouvrage propre aux
perfonnes de tout âge & de toute condition
, 2 vol. in - 8 ° . , à Paris , chez
la veuve Duchefne , Libraire , rue S.
Jacques , au temple du goût .
Ce dictionnaire met le Lecteur à portée
de retrouver facilement les fujets qui l'intéreffent
, fans être obligé de parcourir
plufieurs livres. L'Editeur a fait un bon
choix de vers & de profe ; il y a auffi
dans ce recueil on mélange agréable de
penfées fublimes & ingénieufes , de traits
134 MERCURE DE FRANCE.
hiftoriques , de faillies , d'anecdotes,,
naïvetés , & c.
de
On fe donnoit autrefois à l'Eglife
le baifer de paix , quand le Prêtre qui
difoit la melle avoit prononcé ces paroles
que la paix foit avec vous. La
Reine Blanche , époufe de Louis VIII ,
ayant reçu ce baifer , le rendit à une
fille publique , dont l'habillement annonçoit
qu'elle étoit mariée & d'une
condition honnête. La Reine , offenfée
dé la méprife , obtint une ordonnance
qui défendoit à ces fortes de perfonnes
de porter robes à queue , à colets renverfés
, & avec ceintures dorées. Le règlement
étant mal obfervé , les honnêtes
femmes s'en confolèrent par ce proverbe
bonne renommée vaut mieux que ceinture
dorée.
Les habitans d'une Paroiffe fe plaignant
à un Fondeur de ce que la cloche
qu'il leur avoit fondue ne fe faifoit
prefque pas entendre , il les confola ,
eu leur difant qu'ils n'avoient toujours
qu'à la faire monter , & qu'elle parleroit
avec l'âge.
Le Grand Condé qui affiégeoit Vezel ,
étant prié par les Dames de cette Ville
de ne les pas expofer aux fuites fâcheufes
d'un hége meurtrier , en leur perFEVRIER
. 1774- 135
mettant d'en fortir , leur répondit qu'il
ne pouvoit confentir , à une demande
qui le priveroit de ce qu'il y avoit de plus
beau dans fon triomphe.
Les amuſemens innocens , contenant le
traité des oifeaux de volière , ou le parfait
Oifeleur ouvrage dans lequel on
trouve la defcription de quarante oifeaux
de chant ; la conftruction de leurs nids ;
la couleur de leurs oeufs ; la durée & le
temps de leurs pontes ; leurs caractères ;
leurs moeurs ; la manière de les élever ;
la nourriture qui leur convient ; les dif
férentes rufes que l'on employe pour
les prendre ; la façon de faire les filers ;
la pipée , &c.; la manière de les apprivoifer
, & la cure de leurs différentes
maladies :
f 璽
Traduit en partie de l'ouvrage ita
lien d'Olina , & mis en ordre d'après
les avis des plus habiles Oifeleurs , in-
-12 relié. • 3 liv.
A Paris
, chez
Didot
le jeune
, Libraire
,
quai
des
Auguftins
.
Les Héros françois , ou le Siège de S.
Jean de Lone , drame héroïque en trois
actes & en profe , fuivi d'un précis hiftorique
de ces événemens ; par M. d'Uf
136 MERCURE DE FRANCE.
fieux , à Amfterdam , & à Paris , chez
le Jay , Libraire , rue S. Jacques , au
Grand Corneille , 1774
Eloge du Comte Charles Guftave Teſſin ,
Sénateur du royaume de Suède , pro.
noncé le 25 Mars 1771 , à l'Académie
des Sciences de Stockholm , par
le Comte André - Jean de Hapken ,
Sénateur du royaume de Suède ; Préfident
du collège de la Chancellerie ;
Chevalier & Commandeur des Ordres
de Sa Majefté ; traduit du Suédois ,
par M. Zabern , interprète des affaires
étrangères ; brochure in - 8 ° . prix ,
11. 4. A Paris , chez Piffot , Libraire
, quai de Conti , 1774 .
I
Le Comte Teffin eft connu en Europe
par fes talens , par fon amour pour
les Sciences & les Arts , & par le grand
rôle qu'il a joué dans fa patrie. Son
mérite a éclaté fur- tout en France , où il
a été chargé de négociations importantes.
L'Orateur chargé de célébrer la mé
moire de cet homme d'Etat qui , pen .
dant un temps , avoit été à la tête d'un
parti , & dont les principes & les opé
rations' politiques furent combattus &
FEVRIER. 1774. 137
défendus avec un égal fanatifme , a cru ,
en citoyen fage & éclairé , devoir
paffer rapidement fur tous les objets capables
d'échauffer les efprits , & de fournir
de nouveaux alimens à la haine &
à l'envie ; mais il a fuppléé à ces omiffions
, par les grands traits dont il
a peint les différentes époques de l'hiftoire
de Suède , par des réflexions fur
la fituation de la Patrie , & le caractère
de la Nation ; par le tableau frappant
qu'il a ofé préfenter à fes compatriotes
de leur corruption & de leurs vices .
La traduction de ce beau difcours fait
honneur au goût & aux connoiffances de
M. Zabern .
Etat actuel de la mufique du Roi , & des
trois Spectacles de Paris ; à Paris
chez Vente , Libraire des Menus Plaifirs
du Roi , au bas de la montagne
Sainte- Genevieve , 1774 .
On lit dans un avertiffement , l'hiſtoire
affez plaifante des prétentions & des
procès de la Communauté des Maîtres à
danfer , Joueurs d'inftrumens , tant hauts
que bas , & hautbois , de S. Julien des
Ménétriers , contre les Muficiens du
royaume ; on s'amufera de la chronolo138
MERCURE DE FRANCE.
gie des Rois & Maîtres des Ménétriers ,
dont le dernier fut le fieur Guignon ,
& l'on rira des efforts qu'il a fallu faire
pour mettre à la raifon le nommé Barbotin
, Lieutenant Général de la Commuuauté
, qui exerçoit fon defpotiſme
fur les Muficiens de plufieurs Provinces.
Cet almanach très- orné & parfaitement
exécuté , renferme tous les détails qui
peuvent intéreffer les amateurs des fpectacles
; il est une fuite de l'hiftoire de
la mufique du Roi , & des trois principaux
théâtres de la Capitale.
Tableau de l'hiftoire de l'Eglife , contenant
les événemens les plus intéreſfans
, tels que le premier âge du chriftianifme
, les perfécutions , les martyrs
illuftres , les anciens folitaires
les Pères & les Docteurs de l'Eglife ,
les Conciles généraux , les fameufes
héréfies , l'ancienne difcipline , les établiffemens
des nouveaux Ordres , les
Auteurs eccléfiaftiques , & généralement
les faits les plus curieux de cette
hiftoire , depuis le premier fiècle jufqu'au
dix -feptième inclufivement , à
Bruxelles , & fe trouve à Paris , chez
G. Defprez , Imprimeur - Libraire
FEVRIER. 1774.
139
rue S. Jacques , & A. Prevôt , rue de
la Harpe , 4 vol . in- 1 2 .
Ce Tableau de l'hiftoire de l'Eglife
eft un précis très bien fait & très - bien
préfenté des grands corps d'hiftoire eccléfiaftique.
L'Editeur a eu foin de raffembler
dans un petit efpace , fans confufion
& fans obfcurité , les objets les plus
importans & les plus intéreffans. Nous
croyons que cet abrégé eft non- feulement
une excellente introduction à l'étude
approfondie de l'hiftoire de l'Eglife ,
mais qu'il peut encore être très-utile à ceux
même qui , après être defcendus dans
le détail des faits , & dans les recherches
les plus multipliées , veulent fe retracer
le tableau de l'hiftoire de l'Eglife.
Recueil de lettres de S. M. le Roi de
Pruffe , pour fervir à l'hiftoire de la
guerre dernière . On y a joint une relation
de la bataille de Rosbach , &
plufieurs aurres pièces qui n'ont jamais
paru. Le tout enrichi de notes par un
Officier général , au fervice de la
Maifon d'Autriche . Seconde édition ,
corrigée & confidérablement augmentée ,
in-8°. broc. , prix , 1 liv . 16 f. , à
140 MERCURE DE FRANCE.
"
Léipfik , & fe trouve à Paris , chez
Lacombe , Libraire , rue Chriftine.
On lit dans un avis , que l'accueil
du Public pour ces lettres , a déterminé
les éditeurs , à donner une feconde édition;
& , pour la rendre plus intéreffante ,
ils ont corrigé pluGeurs fautes qui s'étoient
gliffées dans la première édition ;
ils ont ajouté plufieurs nouvelles notes
importantes. On en diftinguera principalement
deux ; l'une , fur l'expédition
du Prince Henri de Pruffe en Franconie ;
l'autre , fur la marche que S. A. R. fit
pour tourner l'armée du Maréchal de
Daun , & fe pofter fur l'Elbe ; enfin ,
on a joint à cette nouvelle édition un
Mémoire fur la cavalerie Pruffienne , qui
étoit devenu rare , & une relation de la
bataille de Bergen .
Le même Libraire a reçu quelques
exemplaires des Annales de la bienfaifance,
3 vol. in - 8 °. br . prix , 6 liv . ,
qui manquoient à Paris , & qui étoient
demandés depuis long-temps.
Suite du Difcours du Traité élémentaire
d'Algèbre par M. l'Abbé Boffut.
Quelque fyftême d'Arithmétique qu'on
adopte , lorfque la notation des nombres
FEVRIER. 1774 . 1.41
eft une fois fixée , les mêmes caractères ,
écrits de la même manière , expriment
toujours un même nombre . D'où l'on voit
que fi , après avoir réfolu une queftion numérique
, il s'agit d'en réfoudre une au
tre toute pareille , & différente feulement
par l'énoncé des termes , il faut commencer
une nouvelle opération . Les nombres
qui rempliffent les conditions du premier
problême , ont les propriétés individuelles
qui dérivent de fa nature ; & ils ne peuvent
pas être appliqués au fecond . Mais
files résultats font différens , les procédés
du calcul font d'ailleurs les mêmes dans
les deux cas. De là naît une réflexion. Ne
feroit- il pas poffible de renfermer dans
une même formule , ou dans une même
expreffion générale , toute la fuite des calculs
que demandent les problêmes d'un
même genre , de telle manière qu'on en
pûc tirer , par de fimples traductions ou
fubftitations numériques , la folution de
chaque problême particulier ? On a inventé
cet art étonnant , & c'eft l'objet de
l'Algèbre.
Cette fcience, qu'on appelle encore ana·
lyfe , ou méthode de décompofition , compare
donc enfemble les grandeurs confidérées
dans l'état d'abſtraction & de gé-
-néralité ; elle fait fur ces grandeurs les
142 MERCURE DE FRANCE.
mêmes opérations que l'Arithmétique fait
fur les nombres. Elle va plus loin encore ;
elle enchaîne en quelque forte les quantités
entr'elles , par des équations , fans diftinguer
les grandeurs qui font connues
& données immédiatement , d'avec celles
qui font inconnues. Par- là , elle procure
l'avantage de trouver , par de fimples opérations
de calcul , & fans que l'efprit foit
fatigué , le rapport des quantités inconnues
avec celles qui font données . Quelques
auteurs appellent l'Algèbre l'Arithmétique
univerfelle. Les réſultats de fes
formules contiennent en effet des calculs
numériques , indiqués de la manière la
plus fimple & la plus abrégée dont ils
puiffent être fufceptibles dans cet état de
généralité.
On doit à Diophante les premiers germes
de l'Algèbre du moins on trouve
dans fes écrits quelques calculs dont l'efprit
revient à celui des méthodes que
nous employons pour réfoudre les équations
du premier degré , & même celles
du fecond. Les Arabes ont fort cultivé
cette fcience ; & ils lui ont donné le nom
qu'elle porte. Nous n'avons pas une hiftoire
exacte des progrès qu'ils y avoient
faits ; mais on croit qu'ils étoient parvenus
jufqu'à réfoudre quelques cas partiFEVRIER.
1774 143
culiers des équations du troifième & du
quatrième degré.
>
Voffius raconte que vers l'an 1400 ,un certain
Léonard de Pife voyagea en Arabie
d'oùil rapporta la connoiffance de l'Algèbre
, qu'il répandit en Italie . Il avoit même
écrit fur cette fcience un ouvrage qui
eft perdu. Le premier traité d'Algèbre
qui ait paru en Europe , eft celui de Lucas
de Burgo , fous ce titre :fumma Arithmetica
& Geometrica . Il fut imprimé pour
la première fois en 1494 , & pour la feconde
en 1523. La réfolution des équations
n'y eft pouffée que jufqu'au fecond
degré . On prétend que Lucas de Burgo
n'a pas été auffi loin que les Arabes &
Léonard de Pife.
en
L'Algèbre fit de grands progrès en Europe
dans le XVIe fiècle. Tartaglia , Scipio
Ferrei , Cardan , tous Italiens ,
s'exerçant fur divers problêmes du troiſième
degré , parvinrent à la réſolution générale
des équations qui s'y rapportent. II
paroît que Tartaglia eut la plus grande
part à l'invention. Cette théorie eft expliquée
dans l'ouvrage de Cardan , qui a
pour titre de Arte magna , & qui parut en
1545. Les formules de cet auteur , les
feules qu'on ait pu trouver jufqu'à préfent
144 MERCURE DE FRANCE .
pour repréfenter les racines d'une équation
du troifième degré, renferment un cas
qui eft devenu la torture de tous les Analyftes
, & qu'on appelle par cette raiſon ,
cas irréductible. Dans les équations qu'il
embraffe , l'expreffion des racines eft compofée
de plufieurs parties , dont les unes
font réelles , les autres imaginaires :Cardan
n'ofa rien prononcer fur la nature de
ces racines. Raphaël Bombelli démontra
le premier , dans fon algèbre qui parut en
1595 , qu'elles formoient an refultat réel.
Cette propofition étoit d'abord un vrai
paradoxe ; mais le paradoxe difparut , en
s'aflurant que les parties imaginaires de
la racine devoient fe détruire mutuellement
par l'oppofition des fignes , & qu'il
ne refteroit de tout l'affemblage qu'une
quantité réelle. Quelques efforts qu'on
ait faits depuis ce temps là pour obtenit
directement la racine fous une forme
débarraffée d'imaginaires , on n'a pas encore
pu y parvenir. Mais on la trouve ,
du moins d'une manière approchée &
fuffisamment exacte pour la pratique.
Les équations du quatrième degré furent
téfolues peu de temps après celles
du troisième. Scipio Ferrei & Louis Ferrari
, difciple de Tartaglia , donnèrent
pour
FEVRIER. 1774. 145
pour cela , chacun de leur côté , une méthode
très- ingénieufe . Elle confifte à difpofer
les termes de l'équation , de manière
qu'en ajoutant à chaque membre
une même quantité , les deux membres
puiffent fe réfoudre par la méthode du
fecond degré. De- là réfulte , pour déterminer
la quantité ajoutée , une équation
de condition qui fe rapporte au troiſième
degré. Ainfi la folution complette du
quatrième degré eft liée avec celle du
troifième ; & la difficulté du cas irréduc
tible eft commune à l'un & à l'autre.
On eflaya d'étendre les méthodes pour
le troisième & le quatrième degré aux
équations des degrés fupérieurs ; mais
cette tentative n'eut pas tout le fuccès
qu'on efpéroit ; elle ne reuffit que pour
des claffes d'équations renfermées dans
des limites affez étroites .
Viete , Mathématicien François , contemporain
de Bombelli , introduifit dans
l'Algèbre l'ufage des lettres de l'alphabet ,
pour repréſenter toutes fortes de quantités
, connues ou inconnues ; & par- là il
donna aux formules algébriques une généralité
qui eft leur plus précieux avantage.
C'étoit un défaut dans l'arithmétique ,
d'exprimer les nombres par des lettres ;
nous en avons dit la taifon . Il en est tour
G
146 MERCURE DE FRANCE .
autrement dans l'Algèbre , parce qu'ici
une lettre n'eft pas employée à repréſenter
une même grandeur individuelle &
abfolue elle repréfente une certaine
quantité considérée en général ; & un même
calcul réfout toutes les queſtions
d'une même claffe. Avant notre auteur,
on ne confidéroit que des équations numériques
, & on repréfentoit l'inconnue
feulement par une lettre , ou par un caractère
particulier. I eft vrai qu'enfuite
la méthode appliquée à une équation pouvoit
être appliquée également à une autre
équation femblable. Mais il étoit à
defirer que toutes les équations particu
lières d'un même ordre ne fuffent que
des modifications d'une même formule
générale . Ainfi la notation de Viete chan
gea entièrement , à cet égard , la face de
I'Algèbre. Il n'en demeura pas- là . Il apprit
à faire fur les équations plufieurs
opérations préliminaires qui facilitent
les moyens de les réfoudre ; par exemple
, il enfeigne à chaffer le fecond terme
d'une équation , à multiplier ou à divifer
fes racines , par des nombres quelconques
, &c. Il finit par donner une nou
velle méthode pour réfoudre les équations
du troisième & du quatrième degré.
Les Anglois firent , peu après Viete ,'
FEVRIER. 1774. 147
·
des découvertes intéreffantes dans l'aigèbre
. Harriot raffembla tout ce qui avoit
été écrit fur cette fcience , & il y ajouta
plufieurs chofes de fon propre fonds. Il
eft le premier qui ait imaginé de mettre
tous les termes d'une équation , d'un même
côté. Cette idée fut la fource de quelques
Théorêmes très remarquables &
très -utiles . On vit par là que le coëfficient
du fecond terme d'une équation eft
la fomme de fes racines prifes avec des
fignes contraires ; que le coefficient du
troisième est le produit des racines prifes
deux à deux , &c.; & qu'enfin le dernier
terme eft le produit de toutes les racines.
On doit à ces théorêmes d'Harriot la
réfolution complette de plufieurs équations.
Le plus grand Promoteur de l'Algèbre
, vers le milieu du dernier fiècle ,
eft le fameux Defcartes , génie vaſte &
hardi , qui fait époque dans l'hiftoire de
l'efprit humain. On lui a reproché d'a
voir facrifié dans un âge mûr , où il devoit
être détrompé des illufions , fon repos
& fa vie , à la vaine curiofité d'une
Princeffe qui l'appela fous un ciel rigoureux
, pour s'inftruire avec lui , & qui
n'en devint ni plus favanté ni meilleure.
Mais la postérité a oublié la foiblefe
Gij
148 MERCURE DE FRANCE .
que Defcartes eut d'être courtisan , &.
ne voit plus en lui que le bienfaiteur
de la Philofophie . Il mérita en effet ce
titre. Il brifa les autels que la fuperftition
& l'ignorance avoient élevés à Ariftote.
Il apprit aux hommes dans fa mé
thode , l'art de chercher la vérité ; & il
joignit l'exemple au précepte , dans fa
géométrie & dans fa Dioptrique. La
gloire qu'il a acquife comme Mathéma
ticien , ne périta jamais , parce que les
vérités qu'il a découvertes font de tous
les temps ; mais on ne peut pas diffimuler
que la plupart de fes fyftêmes philofophiques
, enfantés par l'imagination
& contredits par la nature , ont déja difparu
, & n'ont produit d'autre avantage
d'abolir la tyrannie du péripatétiſme .
L'algèbre eft redevable à Defcartes de
plufieurs remarques importantes fur la
nature des équations & de l'ingénieufe
méthode des indéterminées . On ne connoiffoit
pas avant lui l'ufage des racines
négatives , & on les rejetoit comme
inutiles : il fit voir qu'elles étoient tout
aufli réelles que les racines pofitives ,
& que la feule diftinction qu'on devoit
mettre entre les unes & les autres , ne
dépendoit que de la manière d'envifager
les quantités dont elles étoient les exprefque
FEVRIER. 1774. 149
fions. I apprit à connoître dans une
équation qui ne contient que des racines
réelles , le nombre des racines pofitives
& celui des négatives , par la combinaifon
des lignes qui précèdent les termes
de l'équation . La règle qu'il propofe
pour cela , fut d'abord vivement attaquée
; mais elle eft aujourd'hui hors d'at-
-teinte , par la démonstration générale
que M. l'Abbé de Gua en a donnée .
Defcartes explique fa méthode des indéterminées
fur les équations du quatrième
degré. Il feint que l'équation générale
de ce degré eft le produit de
deux équations du fecond , qu'il affecte
de coëfficiens indéterminés ; & par la
comparaifon des termes de ce produit
avec ceux de l'équation propofée il ob
tient les valeurs des coefficiens inconnus.
Les ufages de cette méthode , dans
toutes les parties des mathématiques ,
font innombrables.
Je ne ferai point ici mention de plufieurs
favans Algébriftes , qui , peu de
temps après la mort de Defcartes , éclaircirent
& perfectionnèrent même fes
méthodes. Mais on doit diftinguer dans
ce nombre le célèbre Hudde , Bourgmeftre
d'Amfterdam , parce qu'il trouva
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
un très-beau Théorême concernant les
équations qui contiennent des racines
égales. Il fit voir que fi l'on maltiplie
les termes d'une équation de cette ef
pèce , par ceux d'une progreffion arithmétique
, la fomme des produits eft
égale à zéro , & qu'elle forme une nouvelle
équation qui contient , à l'exception
d'une , les racines égales de l'équation
propofée. Il fonda fur cette propriété
une règle fort fimple , pour découvrir
le plus grand ou le moindre accroiffement
auquel une quantité variable
peut parvenir.
Tous les efprits etoient en mouvement
au temps dont je parle ; les Sciences
marchoient d'un pas égal , en fe prêtant
des fecours mutuels. Il ne fe paffoit
pas de jour que l'algèbre ne s'enrichît
de quelque nouveauté , ou qu'on
ne l'appliquât à d'importans ufages.
Vallis fubftitua les expofans fractionnaires
à la place des fignes radicaux
ce qui facilite & abrege les opérations
dans plufieurs cas. Huighens , Barrou ,
& d'autres Mathématiciens réfolurent
par le calcul algébrique , des problêmes
que les Anciens n'auroient pas foupçonné
qu'on pût attaquer avec une apparence
de faccès.
>
FEVRIE Ř . 1774. 151
Malgré tant d'efforts & de découver
tes , il reftoit toujours un écueil où la
fagacité des Algébriftes venoit échouer :
c'étoit la réfolution complette des équations.
Neuton la chercha long-temps ; il
ne la trouva point : mais il recula d'ailleurs
confidérablement les bornes de l'algèbre
. Il donna une méthode pour décompofer
, lorfque la chofe eft poffible ,
une équation en facteurs commenfurables
cette méthode s'étend à tous les
degrés , & la pratique en eft auffi fimple
qu'on puiffe le defirer. Il fomma les puiffances
quelconques des racines d'une
équation . La théorie de l'élimination
lui doit fon origine & fes progrès les
plus marqués. Il enfeigna l'art d'extraire
les racines des quantités en partie commenfurables
, en partie incommenfurables
.Il inventa un genre de fuites infinies,
dont il fe fervit pour trouver , d'une manière
approchée, les racines des équations
numériques & littérales de tous les degrés
méthode qui fuppléoit prefqu'entièrement
au défaut d'une réfolution
complette & rigoureufe.
On fent que dans cette multitude de
découvertes algébriques de Neuton , il
devoit s'en trouver néceffairement qui
avoient befoin d'être développées & per-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
fectionnées . Elles le furent par Halley ;
Maclaurin , Nicole , Stirling , Clairaut ,
& c. Dans ces derniers temps , M. de
la Grange a cru remarquer encore des
imperfections dans la méthode de Neuton
, pour les approximations des racines
; il en propofe une autre , qui eft
très belle & très- digne de fon favant
Auteur.
.
La théorie des fuites comprend plufieurs
branches . Toutes ont été cultivées
avec fuccès ; & depuis cent ans on ne
celle d'en faire les plus profondes appli
cations. MM. Jacques Bernoulli , Taylor ,
Nicole , Stirling , Maclaurin , Euler
d'Alembert , de la Grange , Lambert ,
&c. , fe font le plus diftingués dans ces
recherches. Il y a environ foixante ans.
que les fuites récurrentes fe préfentèrent
pour la première fois à Moivre , à l'oc
cafion de quelques problêmes relatifs aux
jeux de hafard. Mais c'eft entre les mains.
de MM. Daniel Bernoulli & Euler &
du Père Riccati , qu'elles ont reçu leur
plus grand accroiflement .
On est encore revenu , depuis quelques
années , fur le problême de la réfolution
complette des équations . De
très -grands Analyftes s'en occupent avec
une chaleur qui annonce des effets avanFEVRIER
. 1774 153
tageux. Ils n'ont encore réfolu complet
tement , ni le cinquième degré , ni au
cun des degrés fupérieurs . Mais il refultera
fans doute de leurs travaux , ou
qu'ils donneront enfin la folution defirée
; ou que cette recherche doit être
abandonnée , foit parce qu'on ne trouvera
pas généralement la forme des
racines
, foit parce qu'en fuppofant
qu'on parvienne à la déterminer , les
calculs qu'il faudra faire enfuite , pour
avoir les expreffions mêmes des racines ,
feront d'une longueur infurmontable . Je
ne pourrois guère donner ici une idée
nette des tentatives dont il eft question ,
ni des connoiffances qu'elles ont déja produites
. D'ailleurs , ce détail demanderoit
une espèce d'analyfe des ouvrages où
elles fe trouvent ; & la crainte de commettre
fans le vouloir , quelque injuftice
en attribuant à un Auteur ce qu'un autre
auroit peut être le droit de revendi
quer , eft fuffifante pour m'interdire toute
difcuffion fur cet objet.
II ne me reste plus qu'à expofer ici
brièvement l'ordre que j'ai fuivi dans
les deux ouvrages qu'on va lire . Mon
but ayant été d'écrire en faveur des Commençans
, & de les mener , pour ainfi
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
dire par la main , depuis les premières
notions de l'arithmétique , jufqu'aux
vérités les plus compofées de l'algèbre ;
j'ai dû m'attacher à mettre de la clarté
& de la fuite dans les idées , à ne rien
avancer qu'à l'appui du raifonnement &
de la démonftration , à expliquer le précepte
par l'exemple , ou à les fondre quelquefois
enfemble , lorfque ce moyen m'a
paru néceffaire pour me faire mieux enrendre.
Quelques Auteurs fe font propofé
de fuivre dans leurs ouvrages la
marche des inventeurs , c'est - à - dire , d'expliquer
les propofitions comme elles ont
été trouvées , ou qu'elles ont pu être
trouvées fucceflivement . Mais cette méthode
, qui a l'avantage d'exciter d'abord
la curiofité , ne peut pas être obſervée
long- temps ; & lorfque les vérités viennent
à fe compliquer , on eft obligé de
l'abandonner , pour éviter les longueurs.
Car l'efprit humain étant borné par fa
nature , il n'arrive preſque jamais à un
but par le chemin le plus court ; il s'y
traîne ordinairement avec lenteur , &
par des détours dont on eft foi - même
étonné , lorsqu'on vient enfuite à comparer
l'intervalle réel qui féparoit deux
propofitions , avec l'efpace qu'on a parFEVRIER.
1774 155
couru pour les joindre enfemble . D'ail
leurs , une fcience ne s'accroît fouvent
qu'à l'occafion d'une autre il y a telle
recherche d'algèbre qui doit fon origine
à une queftion de géométrie ou de mécanique.
Il n'eft donc pas poffible de
fuivre exactement la marche des inventeurs
, fans renoncer en partie au mérite
de la préciſion , de l'élégance , & même
de la clarté . Si vous commencez par
cette méthode , & que vous l'abandonniez
pour en prendre une autre , vous
ôtez l'unité à votre ouvrage. Il auroit
mieux valu fans doute , adopter tout
d'un coup un fyftême où la gradation
des vérités fût uniforme , fimple & lumineufe
. J'ai travaillé fur ce dernier plan ;
mais je fuis très -éloigné de croire que je
l'aye bien rempli.
Il n'y a , comme on fait , que quatre
opérations principales dans l'arithmétique
; l'addition , la fouſtraction , la multiplication
& la divifion. Toutes les autres
opérations qu'on fait fur les nombres
, dérivent de celles là . J'ai donc tâ
ché d'abord de les expliquer clairement ,
tant pour les nombres incomplexes , que
pour les nombres fractionnaires & complexes
. De- là , je paffe à l'extraction des
racines quarrée & cube. Viennent en-
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
fuite les règles d'alliage. Les proportions
arithmétique & géométrique font traîtées
avec des détails fuffifans pour faire
bien entendre aux Lecteurs l'efprit &
l'ufage de cette théorie fi utile dans
toutes les parties des mathématiques . Il
m'a paru que fa vraie place étoit dans
l'arithmétique , puifque tout rapport eft
une fouftraction ou une divifion ordinaire.
J'explique à la fuite des proportions
géométriques , les règles de trois ,
de compagnie , d'intérêt & de fauffepofition
. Les Logarithmes découlent de
l'analogie qu'il y a entre les deux progreffions
arithmétique & géométrique :
je crois n'avoir laiffé aucune obſcurité
fur leur nature & fur la manière dont
ils doivent être employés . Je finis par
donner des notions générales & élémentaires
des combinaifons .
J'ai fuivi dans l'Algèbre le même ordre
que dans l'Arithmétique , pour toutes les
opérations qui fe correfpondent immé
diatement d'une fcience à l'autre. Après
avoir expliqué l'Addition , la Souftraction
, la Multiplication & la Divifion ' ,
pour les quantités algébriques , rationrelles
ou radicales , entières ou rompues ,
je paffe à la formation des puiffances &
à l'extraction des racines de toutes forte
FEVRIER. 1774. 157
de polynomes. De-là , j'entre dans la
théorie des équations , & je la traite avec
tout le foin & le détail qui m'ont paru
néceffaires pour en faciliter l'intelligence
& la pratique. Nous avons déjà remarqué
qu'on n'a des méthodes pour réfoudre
généralement les équations , que juſqu'au
quatrième degré inclufivement. Les formules
pour le troifième & le quatrième
degré peuvent fe fimplifier en certains
cas que je développe . J'explique à fond la
manière de tirer les racines des quantités
en partie commenfurables , en partie incommenfurables
du fecond degré. Les
mêmes principes me fervent à faire voir
que toute quantité imaginaire peut être
regardée comme réfultante de la réfolution
d'une équation du fecond degré : propofition
effentielle dans l'analyfe des équa
tions . M. d'Alembert avoit démontré depuis
long temps ce théorême , par une
méthode très-favante , qui embraffe dans
fa généralité les quantités exponentielles .
La démonftration que je donne du même
théorême , pour , pour les équations , eft nouvelle
, purement algébrique ; & je crois
qu'on la trouvera très- fimple . A ces théories
fuccèdent des confidérations générales
fur la nature des équations de tous les de
grés . Si, paffé le quatrième degré , on net
158 MERCURE DE FRANCE.
> au
fait point réfoudre d'équation générale ,
il y a du moins alors une foule d'équations
particulières qui peuvent être réfolues ,
ou être abaillées à des degrés inférieurs .
C'eft en examinant la manière dont elles
font compofées, qu'on peut parvenir à les
réfoudre , ou à les décompofer en d'autres
équations plus fimples. J'obferve donc
la loi fuivant laquelle fe forme une équation
d'un degré quelconque ; & après
avoir démontré , chemin faifant
moyen du même principe , la formule
pour élever un polynome à une puiffance
quelconque , entière ou rompue , pofitive
ou négative , j'approfondis de plus en
plus la nature des équations. Sans connoître
les facines , je les foumets à diffé
rentes transformations qui fervent enfuite
à les trouver , foit exactement , foit au
moins d'une manière approchée . Je détermine
les racines égales ou inégales , &
en général les facteurs rationnels d'un or
dre quelconque , qui peuvent être contenus
dans une équation . Lorfque tous les
moyens de réfoudre exactement une équation
, font épuifés , il refte la reffource
de la réfoudre par approximation . J'employe
pour cela la méthode de Neuron ,
& je la préfente de manière qu'on ne peut,
en aucun cas , rencontrer de la difficulté à
1
159
FEVRIER
. 1774.
que
faitel'opération dont il s'agit , nià la pouffer
jufqu'à tel point d'exactitude qu'on voudra.
Cette méthode eft très- expéditive pour
la pratique , où l'on eft rarement obligé
de pouffer l'approximation affez loin , pour
le calcul devienne long & pénible.
Je parle , comme on voit , des équations
numériques. On peut toujours , dans l'ufage
de l'Algèbre , ramener à cette claffe
les équations littérales ; car l'objet de tout
problême déterminé eft de faire trouver
une inconnue mêlée avec des quantités
données , & par conféquent exprimables
par des nombres donnés. Ainfi , il ne
refte rien à defirer pour l'approximation
des racines, lorfqu'il eft fimplement queftion
de réfoudre un problême particulier
qui en dépend . Néanmoins , comme il y
a des cas où l'on a beſoin d'avoir , fous
une forme générale , l'expreffion des racines
d'une équation littérale , j'explique
l'ufage des fuites directes & inverfes , pour
trouver ces fortes d'expreffions. La théorie
des équations eft terminée par la méthode
d'éliminer les inconnues , & de
faire évanouir les radicaux , dans les équations
de tous les degrés . Je paffe enfuite
à des recherches d'une autre nature : je
donne la manière de fommer plufieurs
fuites curieufes & utiles , telles que les
160 MERCURE DE FRANCE.
fuites des puiffances des nombres , les
fuites des nombres figurés , les fuites récurrentes
, &c. Enfin , j'expofe la théorie
des logarithmes fous un point de vue plus
général & plus approfondi que je n'avois
pu le faire dans l'Arithmétique.
Je n'en dirai pas davantage fur ces deux
Traités : fi on les trouve utiles , j'aurai atteint
le but que je m'étois propofé.
Des différens ouvrages que j'ai indiqués dans
ce Difcours , les uns forment des Traités à part ,
les autres font répandus dans les Recueils des Académies
de Paris , de Londres , de Pétersbourg , de
Berlin , de Bologne , &c. Il auroit été trop long
de les indiquer tous en détail .
Journal de la Nature confidérée fous fes
différens afpects.
LEE Journal de la Nature confidérée fous fes
différens afpects , paroîtra par cahier de deux
feuilles in - 12 . le premier & le quinze de chaque
mois . On ne doit pas confondre ce Journal avec
l'Avantcoureur , dont les droits ont été rétrocédés
au Sr Panckoucke , libraire . Tout en diffère ,
& doit néceflaitement en différer .
Nous nous occupons ici , difent les éditeurs ,
des grands objets de la Nature ; nous la confidérons
fous es différens afpects , & nous nous attachons
à rendre avec préciſion la ſcience phyfique
de l'Homine , celle des Animaux , des végétaux
FEVRIER. 1774 161
& des Minéraux. Le nouveau format que nous
reprenons eft pour fervir de fuite à ce Journal
qui a paru in 12. plufieurs années de fuite ; nous
le publions par deux feuilles tous les quinze jours,
afin que les articles importans ayent plus d'étendue,
& que nous ne foyons pas obligés de les divifer
comme nous y étions d'abord forcés.
Nous ne changeons rien au prix de ce Journal,
qui fera pareillement de 12 liv . par an , rendu
port franc par la pofte , tant à Paris qu'en Provins
ce. Nous aurons foin que le nombre de 52 feuil
les fe trouve également dans le cours de l'année.
MM les Soufcripteurs font priés de donner leur
nom &leur adreffe écrits lifiblement , & d'envoyer
la fomme de 12 liv port franc , airfi que la Lettre
d'avis , au Sieur LACOMBE , libraire , rue
Chriftine.
Avis de M. d'Alembert fur l'hiftoire de
l'Académie Françoife .
J AI annoncé dans l'aſſemblée publique de l'Académie
, le 25 Août 1772 , que je me propolois
de continuer l'hiftoire de cette Compagnie depuis
l'année 1700 , où M. l'Abbé d'Olivet a fini . La
principale partie de mon travail , qui eft déjà fort
avancé , confifte dans l'Eloge des Académiciens
morts depuis cette époque , & dont je joins ici
la lifte. J'ai marqué d'une étoile les noms de ceux
fur lefquels j'ai besoin de mémoires ; mais je recevrai
avec reconnoiflance les anecdotes qu'on
voudra bien me communiquer fur les autres ,
162 MERCURE DE FRANCE.
pourvu qu'elles foient peu connues. Ceux qui
s'intéreffent aux Académiciens dont il s'agit, pourront
m'adreffer leurs mémoires francs de port ,
s'il eft poffible , rue St Dominique , vis - à - vis
Belle-Chaffe. J'avertis que je ne ferai point uſage
des mémoires anonymes.
A Paris, ca 18 Janvier 1774.
Lifte des Membres de l'Académie Françoiſe,
morts depuis 1700 .
MM. de Segrais , de Clermont - Tonnerre
Evêque de Noyon , le Préfident Rofe , Charpentier
, de Coiflin , Perrault , Bofluet , Charles
Boileau , Teftu de Mauroi , Teftu de Belval ,
Coufin , Gallois , * Colbert Archev . de Rouen ,
Th . Corneille , de Crecy , Fléchier , Defpréaux ,
Tallemant, Regnier , de Silleri Evêque de Soilfons
, l'Abbé de Clerembault , * Chamillart
Evêque de Senlis , de Tourreil , le Cardinal d'Eftrées,
Fénelon , de Callieres , F'Abbé de Louvois,
Abeille , l'Abbé d'Eftrées , Geneſt , * de Mimeure
, de Dangeau , Renaudot , Huet , d'Argenfon
, Maffieu , Dacier , Campiftron , l'Abbé Fleuri
, la Chapelle , Card. du Rois , * de Melmes ,
F'abbé de Dangeau , l'Abbé de Choify , * l'Abbé
de Roquette , D. de la Force , Boivin , * de
Nelmond Archevêque de Touloufe , Malezieu ,
de Sacy , la Monnoye , Fraguier , de la Loubere,
de Valincourt , Poncet Evêque d'Angers , de la
Faye , de la Motte , de Morville , Caumartin
Evêque de Blois , Dantin Evêque de Langres ,
Coiflia Evêque de Metz , Maréchal de Villars
Adam , Portail , Buffy - Rabutin Evêque de
Luçon , Malet , Mar, d'Etrées , Card. de PoliFEVRIER.
1774 163
gnac , D. de la Tremoille , Dubos , Houteville,
Maffillon , de St Pierre , Card. de Fleury , l'Abbé
Bignon, de St Aulaire , Gedoyn , l'Ab. de Rothelin
, Bouhier , * Mongin Ev. de Bazas , Mongault,
* Ab. Girard , Danchet , Card. de Rohan ,
Amelot , Terraffon , Languet Arch. de Sens , de
Boze , Deftouches , la Chauffée , * Surian Ev . de
Vence , Montefquieu , Boyer Ev . de Mirepoix ,
Card. de Soubife, Fontenelle , Boifly , Maupertuis ,
Mirabaud , Vaureal , Ev . de Rennes , Sallier ,
l'Ab. de St Cyr , Duremel , * Seguy , Mar. de Belle-
Ifle , Crebillon , Marivaux , Bougainville , Hardion
, d'Oliver , Trublet , * Duc de Villars , Moncrif
, Henault , Alary , C. de Clermont , Mairan,
Bignon , Duclos.
ACADÉMIE.
I.
Extrait de la féance publique de l'Académie
des fciences , arts & belles - lettres de
Dijon , tenue le 5 Août dans le falon
d'un hôtel dont S. M. vient de permettre
à l'Académie de faire l'acquifition.
M. MARET , fecrétaire perpétuel pour
la partie des fciences , a ouvert la féance .
Il a dit que l'Académie avoit proposé
pour le fujer du prix qu'elle devoit diftribuer
ce jour- là
» De déterminer quelles font les ma164
MERCURE DE FRANCE:
ladies dans lesquelles la médecine expectante
eft préférable à l'agilfante , &
à quels fignes le Médecin reconnoît
» qu'il doit agir ou refter dans l'inaction.
» en attendant le moment favorable pour
placer les remèdes ;
39
Que cette compagnie voyoit avec chagrin
qu'aucune des pièces envoyées au
concours n'avoit rempli fes vues , & qu'elle
propofoit le même fujet pour le prix
de 1776 , qui fera doublé & formé de
deux médailles d'or chacune de 300 liv.
Il a ajouté que l'auteur d'une pièce qui
a pour épigraphe :
Cum ergò fint occafiones quædam faciendi
, quædam ceffandi , difcendum quæ
fint occafiones curandi & quá abftinendi
à curationibus ,
étoit celui qui avoit le mieux vu la
matière ; mais que le manufcrit avoit été
envoyé fi incomplet qu'il n'avoit pas été
poffible d'en apprécier au jufte le mérite .
Je n'aurai donc pas la fatisfaction de
:
célébrer un triomphe , a dit enfuite M.
Maret il ne me refte que le trifte emploi
de répandre quelques fleurs fur le
tombeau de M. Hoin que l'Académie a
perdu dans le cours de cette année . Mais,
avant de rendre à cet académicien le jufte
tribut de louanges qu'il mérita par la
FEVRIER. 1774. 165
vie la plus laborieufe & par des talens
diftingués , qu'il me foit permis de m'arrêter
à confidérer le fpectacle qui frappe
en ce moment nos yeux , & qui fera dans
nos annales une époque bien mémorable ,
C'étoit la première fois que l'Académie
tenoit fa léance dans l'hôtel qu'elle a
acquis. M. le Comte de Buffon , le plus
ancien de fes membres , y alloit lire un
mémoire. M. Maret faififfant cette circonftance
, a dit :
Un fénat augufte , des directeurs éclairés
, pénétrés des vues philofophiques de
notre illuftre fondateur , nous ont ouvert
ce nouveau lycée ; une Dame philofophe,
auffi bienfaifante que refpectable **
fe fait un plaifir de le décorer , & la voix
du plus grand , du plus célèbre de nos
compatriotes vient en faire réfonner les
yoûtes.
Objets heureux de tant de bienfaits !
nous qu'un voeu folennel oblige plus particulièrement
à travailler pour la gloire
* C'eft par un arrangement fait avec MM. les
Directeurs , & approuvé par le Parlement , que
l'Académie s'eft vú dans le cas d'acquérir l'hôtel
de Grandmont.
** Mde la Comteſſe de Loriol , douairière de
M. de Chintrey.
166 MERCURE DE FRANCE.
de notre patrie , pour l'utilité de nos concitoyens
, faififfons cet inftant pour renouveler
nos fermens : que fi quelque
jour nous laiffions éteindre ou même ralentir
le beau feu qui nous anime , ces
voûtes puiffent nous faire rougir de notre
langueur ; ces voûtes puiffent nous dire:
c'eft ici que Buffon , plus fçavant & plus
éloquent que Pline , vint vous honorer
en s'afféyant parmi vous ; c'eft ici
c'est ici que ,
dans l'enthoufiafme excité par fa préſence ,
vous jurâtes de tout entreprendre pour
vous rendre dignes de lui , & vous reftez
dans l'inaction ! Tous vos illuftres compatriotes
refpirent ici dans leurs buftes ; &
leurs regards ne tombent que fur une
poftérité peu digne de leur gloire ! Enfin
tout annonce ici les efpérances de la patrie
& les honneurs que vous étiez affurés
d'obtenir;&vous renoncez à ces honneurs,
& vous enlevez à une mère tendre la fatisfaction
de s'applaudir de votre exiftence
!
Non , Meffieurs , jamais nous ne nous
attirerons de tels reproches ; nous entrons
dans ce lycée fous de trop heureux aufpices.
Au feul fouvenir de ce beau jour ,
nos coeurs enflammés du plus ardent patriotifme
s'efforcerent de nous mériter les
FEVRIER. 1774. 167 .
"
noms de bons citoyens , de véritables académiciens.
M. Maret a lu enfuite l'Eloge de M.
Hoin , académicien penfionnaire , Lieutenant
de M. le premier Chirurgiens du
Roi , correspondant de l'Académie roya
le de Chirurgie & de la Société littéraire
de Clermont- Ferrand .
Une expofition des événemens de la
vie de cet académicien enlevé par une
mort prématurée , & une notice de fes
ouvrages ont prouvé que M. Hoin , né
avec un goût décidé pour les fciences &
les lettres , une ardeur peu connue pour
le travail , le defir de fe rendre utile ,
une ame fenfible , tendre & active , étoit
un citoyen précieux , digne de l'attachement
de fa famille & de la parrie , & qui
méritoit l'eftime de tous ceux qui favent
apprécier les hommes,
M. le Comte de Buffon a fait lecture
d'un chapitre d'un ouvrage quia pour objet
l'expofition des époques de la Nature.
Les avantages que l'on retire dans l'hiftoire
des époques formées par les événemens
mémorables , fervent à M. de Buf
fon pour faire fentir l'importance de fon
entrepriſe.Il fait voir dans l'exordre de fon
ouvrage que c'eft par la recherche des dif
férentes époques de la Nature qu'on peut
168 MERCURE DE FRANCE .
parvenir à la connoiffance de fon antitiquité.
»Pofons , dit - il , un certain nombre de
pierres numéraires fut la route éternelle
du temps. « Cette belle expreffion doit
faire concevoir tout le projet de M. de
Buffon .
On connoît le talent de ce célèbre naturalifte
pour l'exécution ; & dans l'impoffibilité
de donner ici un extrait fatisfaifant
du chapitre qu'il a lu , on ſe contentera
de dire que le Public y a retrouvé la
touche favante & fublime de l'auteur de
l'hiftoire naturelle .
Cette lecture a été fuivie de celle d'une
fcène lyrique de Pigmalion par M. Gueneau
de Mont- beillard . On ne pourroit la
faire connoître qu'en la donnant en entier
, & , comme les bornes d'un extrait ne
le permettent
pas , on fe contentera
de
copier
l'avant
- propos
qu'il
a fait en annonçant
cette
fcène
.
39
«
Elle a déjà été exécutée par M. Rouf-
» feau de Genève , eft - il dit , & exécutée
» avec beaucoup d'art & de génie . Si donc
j'ai ofé traiter le même fujet , ce n'eft
» point dans la vaine idée de faire mieux ,
» ni même auffi bien ; mais c'eſt parce que
» le fujet m'a entraîné , & qu'il m'a pré-
» fenté des points de vue qui ont échappé
» à "
FEVRIER. 1774 169
» à M. Rouffeau , ou qu'il a négligés
» parce qu'ils n'étoient pas de fon plan . »
Les perfonnes qui connoiffent le faire
énergique de M. Gueneau de Mont -beillard
, préfumeront facilement que cette
fçène a été rendue avec autant de fenfibilité
que de force & d'élégance ; celles qui
n'ont aucune idée du ftyle & de la maniè
re de l'auteur , pourront s'en faire une en
apprenant que M. le Comte de Buffon a
confié à cet académicien une partie de l'hif
toire des oiſeaux.
M. de Broffe a lu un effai de géographie
éthymologique fur les noms donnés
aux peuples Scytes anciens & modernes.
Cet ouvrage va être connu par l'impreffion
, puifqu'il fera inféré dans le fecond
volume des mémoires de l'Académie , actuellement
fous preſſe.
Le préjugé qui paroît condamner les
femmes à renonçer aux honneurs académiques
, a été attaqué par M. Saifi . Il
en a prouvé l'injuftice par des raiſonnemens
concluants & par des faits décififs .
Le Sr Baillot, jeune homme de vingtun
ans , fuppléant au collège de cette ville ,
avoit envoyé à l'Académie , des Stances
que lui avoit dictées la préſence de M. de
Buffon.
H
:
3
170 MERCURE DE FRANCE.
M. de Morveau en a fair la lecture ;
elles ont été inférées dans ce Mercure.
I I.
MARSEILLE.
«L'Académie des belles lettres , fciences
& arts de Marfeille , s'empreffe de
» rendre publique une lettre qui prouve
» combien le célèbre la Fontaine , en
» honorant fa Nation , a acquis de droits
» fur l'admiration & la reconnaiffance de
» toutes les autres. »
Copie de la Lettre d'un Etranger anonyme,
à M. Mourraille , fecrétaire perpétuel de
l'Académie des belles lettres , fciences
& arts de Marfeille.
MONSIEUR ,
-
Ce n'eft que ces jours ci que j'apprends
par la voie du Mercure , que l'Académie
des belles lettres , fciences & arts de Marfeille
, propofe , entre autres , pour ſujet
du prix de l'année prochaine , l'Eloge de
la Fontaine. Comme j'ai une admiration
particulière pour ce grand homme, & que
je m'intérefle à fa gloire, comme fij'étois
fon compatriote , je commence d'abord
par remercier l'Académie qui veut bien
FEVRIER. 1774. 170
procurer un digne éloge de cet écrivain
fupérieur qu'on ne peut affez louer , & je
prends en même temps la liberté de préfenter
deux mille livres , que je prie l'Académie
de Marſeille de vouloir bien
joindre à la médaille de la valeur de trois
cent livres , deftinée par elle pour cet éloge
; de manière que celui , qui, au jugement
de l'Académie de Marſeille , aura
rendu le meilleur hommage à la Fontaine,
recevra un prix de deux mille trois cent
livres.
La feule grâce que je demanderois ,
Monfieur, fi elle pouvoit m'être accordée ,
feroit d'étendre , en faveur de ce feul prix,
le terme jufqu'auquel on recevra les ouvrages
pour le concours . J'aurai beaucoup
de reconnoiffance , fi on veut bien recevoir
lefdits ouvrages jufqu'au 15 de Juin,
ou jufqu'au premier Juillet. Au refte je
ne mets point de claufe ; ce ne feroit
qu'un plaifir de plus pour moi.
J'ai l'honneur d'être , Monfieur , avec
toute l'eftime & la confidération diftinguée
qu'on doit à ceux qui cultivent leur
raifon , & s'intéreffent au progrès de l'efprit
humain ,
Votre très - humble & trèsobéiffant
ferviteur ***.
A.... le... 1773.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
Je ne mets point mon inutile nom au
bas de cette Lettre , ce que vous
voudrez bien excufer.
PS. En publiant là-deffus ce que vous
jugerez à propos , je vous prie , Monfieur,
de dire fimplement en parlant de moi ,
un Etranger , fans même faire connoître
le lieu d'où cette Lettre eft datée.
« L'Académie de Marfeille comptera
donc les deux mille livres qu'elle a
» reçues , à l'auteur de l'Eloge de la Fon-
» taine , qu'elle couronnera , en même
» temps qu'elle lui donnera la médaille
d'or déjà annoncée ; & , pour fe con-
» former entièrement au defir de l'Ano-
» nyme , elle a délibéré de fixer au pre-
» mier Juillet prochain , le terme juſqu'auquel
elle admettra au concours
» les Eloges de ce poëte inimitable. »
J'ai l'honneur d'être , &c.
"
MOURRAILLE .
SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique a donné
, le mardi 25 Janvier , la première reFEVRIER.
1774 73
préſentation de la reprife des fragmens
compofés de l'acte du Feu ou la Veftale ,
de l'acte de la Terre ou Vertumne & Pomone
, & du Devin du Village.
Les deux premiers actes font tirés du
ballet des Elémens , paroles de M. Roi ,
mufique de Deftouches & Lalande ; le
Devin du Village eft de M. Rouffeau
pour le poëme & la mufique.
-
Ces fragmens ont été fort bien remis,
& quoique très-connus , ils ont fait encore
beaucoup de plaifir . M. l'Arrivée &
Mile Duplant font très - applaudis dans
l'acte de la Veftale ; M. le Gros & Mile
Arnould jouent & chantent , à la fatisfaction
des amateurs , les rôles de Vertumne
& Pomone dans l'acte de la Terre . Mlle
Rofalie , MM . Tirot & Gelin ont réuni
tous les fuffrages dans le Devin du Village
. Les ballets font très agréables .
Dans le premier acte M. Veftris & Mlle
Heinel danfent avec la perfection que
l'on attend de leurs talens. Miles Guimard
& Peflin , & M. Gardel paroiffent
avec diftinction dans le fecond acte , ainfi
que Miles le Clerc, Heidous , & Mrs d'Auberval
, Malter & Defpréaux dans le 3º.
acte. Il y a plusieurs morceaux de mufique
ajoutés aux fragmens, qui ont été remar-
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
qués , particulièrement une belle farabande
& une chaconne de main de maître
dans l'acte du Feu.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François ont donné le
famedi 15 de Janvier , la première repréfentation
de Sophonisbe , tragédie de
Mairet , corrigée par M. de Voltaire.
Cette tragédie eft fameufe dans l'hif
toire du théâtre. Elle parut long - temps
avant le Cid . Elle eft la première qui apprit
aux François les règles de la tragédie
& qui mit le théâtre en honneur. M. de
Voltaire a rajeuni ce drame , tout ingrat
qu'en foit le fujet ; mais il étoit digne de
ce grand maître de faire connoître , au-
* tant qu'il étoit poffible , ce premier effor
du génie.
ACTE I. Syphax , Roi de Numidie , fe
plaint de l'infidélité de Sophoniſbe fon
épouſe , dont il a furpris une lettre qu'elle
écrit à Maffiniffe , Roi d'une partie de la
Numidie . Il fait venit la Reine & l'oblige
de fe juftifier. Il la quitte enfuite pour
aller défendre fa ville contre les RoFEVRIER.
1774. 175
mains. La Reine avoue à fa confidente
le crime de fon amour.
ACTE II . Sophoniſbe eft effrayée du
bruit du combat . Elle apprend la mort
de Syphax fon époux , & le triomphe &
la clémence du jeune Maffiniffe . Elle fort
à la vue du vainqueur. Maffiniffe s'indi
gne de l'orgueil des Romains & de leur
domination . On lui donne le billet que
Sophoniſbe a écrit . La Reine vient lui
rendre hommage , & demander fon appui
contre la haine des Romains. Maffi
niffe veut qu'elle conferve l'honneur du
rang fuprême . Cependant Lelie , lieutenant
de Scipion , annonce que Sophoniſbe
doit être l'efclave de Rome.
ACTE III . Lelie ne déguiſe pas à Mafs
finiffe que c'eft au Sénat à régler fon deftin
& celui de Sophonisbe . Maffiniffe ne
peut contenir fa fureur. It fe prépare à
venger fon injure. Il unit fon fort à celui
de Sophonisbe , qui ne peut refuſer pour
époux fon vengeur & fon appui.
ACTE IV . Lélie donne des ordres pour
prévenir le complot que Maffiniffe a
formé de détruire les Romains . Maffiniſſe
eſt lui- même arrêté dans fon palais .
Scipion lui confirme que l'ordre du Sénat
eft de donner des fers à Sophonisbe . Maffi-
1
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
niffe demande feulement la liberté de
voir la Reine pour la dernière fois . Ce
Roi déplore fon fort , & abhorre la funefte
amitié des Romains. Dans ces momens
cruels ,Sophonisbe ranime le courage
de Maffiniffe . Ces deux malheureux époux
projettent d'enlever par leut mort la proie
que pourfuivent les Romains .
ACTE V. Scipion croit pouvoir fubjuguer
l'inconftance de Maffiniffe par la
fermeté jointe avec la clémence ; mais
Lélie craint l'amour & le défelpoir de ce
Numide . Il confeille au Conful de s'affu
rer de Sophonisbe. Phédime , confidente
de la Reine , dit à Scipion que bientôt
Sophonisbe va reconnoître en lui fon maître
& fon vainqueur . Maffiniffe lui même
vient offrir aux Romains leur victime
; mais au moment de livrer la Reine
il dit au Conful , en lui montrant Sophonisbe
étendue fur un lit avec un poignard
dans le fein .
Tiens , la voilà , perfide ! elle eft devant tes yeux.
La connois-tu ?
SCIPION.
Cruel !
SOPHONISBE à Maffiniffe.
Viens , que ta main chérie
FEVRIER. 1774. 177
Achève de m'ôter ce fardeau de la vie.
Digne époux , je meurs libre , & je meurs dans tes
bras.
MASSINIS SE .
Je vous la rends , Romains. Elle eſt à vous.
SCIPION.
Malheureux ! qu'as- tu fait ?
MASSINISSE.
Hélas!
Ses volontés , les miennes
Sur ces bras tout fanglants viens eflayer tes chaînes.
Approche , où font tes fers ?
LÉ LIE.
O fpectacle d'horreur !
MASSINISSE à Scipion.
Tu recules d'effroi ! Que devient ton grand coeur ?
Ilfe met entre Sophonisbe & les Romains.
Monftres qui par mes mains avez commis mon
crime ,
Allez au Capitole offrir votre victime.
Montrez à votre peuple , autour d'elle empreflé ,
Ce coeur , ce noble coeur que vous avez percé.
Jouis de ce triomphe. Es tu content , barbare ?
Tu le dois à mes foins , c'est moi qui le prépare.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
Ai-je affez fatisfait ta trifte vanité ,
Et de tes jeux romains l'infame atrocité ?
Triomphe , Scipion : fi les Dieux qui m'entendent
Accordent les faveurs que les mourans demandent.
Si , devançant les temps , le grand voile du fort *
Se tire à nos regards au moment de la mort ,
Je vois dans l'avenir Sophonisbe vengée ,
Rome à son tour fanglante , à fon tour faccagée ,
Expiant dans fon fang fes triomphes affreux ,
Et les fers & l'opprobre accablant tes neveux .
Je vois vingt Nations de toi -même ignorées ,
Que le Nord vomira des mets hyperborées ,
Dans votre indigne fang vos temples renversés ;
Ces temples qu'Annibal a du moins menacés ;
Tous les vils defcendans des Catons , des Emiles ,
Aux fers des Etrangers tendant des bras ferviles ;
Ton Capitole en cendre , & tes Dieux pleins d'ef.
froi,
Détruits par des tyrans moins funeftes que toi.
Avant
que Rome
tombe
au gré de ma furie
,
Va mourir
oublié
, chaffé
de ta patrie
.
Je meurs , mais dans la mienne & c'eft en te bravant.
Le poifon que j'ai pris agit trop lentement.
* C'étoit une opinion reçue.
FEVRIER. 1774- 179
Ce fer que j'enfonçai dans le fein de ma femme *
Joint mon fang à ſon ſang , mon ame à ſa grande
ame.
Va , je ne veux pas même un tombeau de tes
mains.
•
La tragédie de Mairet eft fondée fur
une intrigue trop peu intéreffante . La
querelle d'un mari jaloux & d'une femme
infidelle eft déplacée dans cette pièce. Les
Rois Syphax & Maffiniffe font trop avilis
par leur foibleffe . Cependant M. de Vol.
taire a mis dans cette tragédie plus de
convenance ; il y a répandu des détails
très heureux ; il y a donné de l'intérêt
, & il a fait un tableau grand & vraiment
tragique de la mort de Sophonisbe .
Mais tout l'art de ce grand écrivain n'a
pu couvrir les défauts de Mairet , & donner
à Sophonisbe l'éclat & la perfection
que nous cherchons & que nous admirons
dans les chef- d'oeuvres de fon génie . Le
tôle de Sophonisbe a été bien joué par
Mde Veftris . M. Lekain a repréfenté
Maffiniffe , M. d'Alinval Syphax , M.
Molé Scipion , M. Brifard Lelie .
* Il tire le poignard du ſein de Sophonisbe ,
tombe auprès d'elle.
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE ITALIENNE .
LES Comédiens Italiens doivent donner
inceffamment la Rofière , comédie en
trois actes, mêlée d'ariettes dont la mufique
eft de M. Gretry.
DEBUT.
Le Sr Demery a debuté dans Tom Jones
, dans le Soldat Magicien , dans le
Déferteur , dans l'Amoureux de Quinze
ans , & dans plufieurs autres comédies ,
où il a rempli les rôles de baffe - taille . Il
a du feu , de l'habitude & de l'intelligence.
Sa figure & ſa voix font agréables.
Cet acteur a déjà paru il y a deux ans fur
ce théâtre ; il a beaucoup avancé ſon talent
par fon travail en Province ; il peut
fe rendre utile à la Comédie , & intéreffant
pour le Public , en étudiant & perfectionnant
fon jeu , & s'appliquant à
rendre la mufique avec jufteffe & précifion.
FEVRIER. 1774. 181
ARTS.
GRAVURES.
.I.
Coftume des anciens Peuples , par M. Dandré
Bardon , profeffeur de l'Académie
royale de peinture & de fculpture ,
quinzième cahier in - 4° . A Paris , rue
Dauphine , chez Jombert & Cellot,
Les chars de triomphe des Anciens &
les fymboles de la déïfication nous font
préfentés dans ce cahier qui termine le
coftume des Grecs & des Romains , formant
la première partie de l'ouvrage fur
le coftume des anciens Peuples.
I 1.
On trouve chez M. Lebas , Graveur
du Cabinet du Roi , rue de la Harpe ,
plufieurs eftampes nouvelles , qui méritent
l'attention des amateurs ; favoir.
La fraîche matinée , d'après Carle Dujardin
. La grandeur de cette eftampe ,
d'environ 12 pouces de hauteur , & 12
de largeur , faite par M. Lebas , ek d'un
182. MERCURE DE FRANCE .
travail précieux & pittorefque , exécutée
avec la préciſion la plus fidelle & la plus
propre à repréfenter toutes les beautés
de l'original , prix. · • 3 liv.
Le
même
maître
à gravé
avec
beaucoup
de
foin
, d'après
Brakenburg
deux
eftampes
en
pendant
, de
deux
pouces
en
hauteur
, &
neuf
& demi
en
largeur
; le plaisir
de la danfe
, & le réfultat
du jeu
, prix
, chacune
.
I 1. 19 f.
• •
Le Violon hollandois , & le Vieillard
joyeux , d'après Oftade , deux eftampes
en pendant , 10 pouces de hauteur &
8 de largeur ; la première , gravée fous
la direction de M. Lebas , & la feconde ,
par M. David , dont le butin flatteur &
brillant , eft varié avec intelligence .
La onzième & douzième vue d'Italie
, d'après M. Verner ; hauteur , fept
pouces ; largeur , neuf pouces ; gravées
avec beaucoup d'art , par M. C. Veisbrod
, prix , chacune.... . 1 1. 10 f.
MUSIQUE.
PREMIER Concerto à violon principal.
Premier & fecond violon alto & baffe
arrangé ſur des ariettes des opéras de Luci
FEVRIER. 17745
le & du Déferteur , dédié à M. de Brier ,
Ecuyer , grand Bailli héréditaire des
Ville & Territoire de Dunkerque ; par
J. B. Dupont , premier violon du concert
de Dunkerque , prix , 3 liv. 12 f. A
Dunkerque , chez l'Auteur . A Paris , chez
M. Borelly , rue S. Victor , vis- à- vis la
Ferme. Bignou , Graveur , Place du
vieux Louvre , & aux adreffes ordinaires
de muſique .
Sei duelti per due flauti traverfi , del fignore
Antonio Rodill , ordinario della
mufica dil Rei di Portugale in Lisbona ,
prix , 4 liv . 16 fols . A Paris , chez Bignou
, Place du vieux Louvre , & aux
adreffes ordinaires de mufique .
Sonates en trio pour la harpe , le clavecin
ou le piano forte & violon , par
M. de Mignaux , ordinaire de la mufique
du Roi.
Ces pièces peuvent s'exécuter avec la
harpe & le violon , de même avec le
clavecin & le violon , prix 7 liv . 4 f. A
Verſailles , chez l'Auteur , rue de la
Pompe , à l'hôtel de Bavière , & à Paris
, aux adrefles ordinaires , à Lyon
chez M. Caftaud.
184 MERCURE DE FRANCE.
Ces fonates font dédiées à Madame
la Dauphine par cette épître en vers .
Vos vertus font le bonheur de la France.
Sur votre lyre on entend vos accens .
On veut louer ; vous impofez filence ,
Pour obéir on fe fait violence.
Le reſpect éteint notre encens.
De vos talens faiſons myſtère.
Les publier feroit vous offenſer.
En vous offrant de quoi les excufer ,
Je les aurai loués fans vous déplaire.
Six Quatuor dialogués d'un genre nouveau
pour deux violons alto & baffe,compofés
par M. Defnofe , profeffeur de violon
à Touloufe ; dédiés aux Amateurs
de l'harmonie ; 2c. oeuvre ; prix , 9 liv . A
Toulouſe , chez l'auteur , & chez Bruner ,
marchand de mufique . A Paris , aux adreffes
de mufique.
ÉCRITURE.
Tableau fait à la plume.
LE Roi ayant honoré les fieurs Paillaffon
& Potier , Vèrificateurs & Membres
de l'Académie Royale d'écriture
FEVRIER. 1774: 185
chacun d'un brevet d'écrivains de fon
cabinet ; ils ont cru devoir en rendre
hommage à Sa Majefté , en lui offrant
un tableau , dont le titre porte : HOм-
MAGE AU ROI. Il repréfente dans le fond
d'une vaſte architecture , ornée de colonnes
cannelées & de vaſes , une bibliothèque
, au-deffus de laquelle eft peinte
la préfentation d'une médaille à Sa Majefté
par l'Académie Royale d'écriture
le 10 Avril 1763. A l'entrée de la même
bibliothèque , eft fur un piédeſtal l’Écriture
, qui écrit les faftes de Louis
XV. le Bien-aimé . Minerve eft vis - à - vis
d'un côté , qui fupplie le Roi qui eft de
l'autre , d'agréer l'hommage des deux
Artiftes , & qui lit à Sa Majesté les vers
fuivans tracés fur le devant du piédeftal
.
>
Solide appui de mon empire ,
Louis , de fes Sujets , anime les talens ;
Il vient de rendre à l'art d'écrire
Un titre glorieux perdu depuis long- temps.
Ces artiſtes Alattés d'un fi grand avantage
Ofent préfenter par ma voix ,
Les voeux ardens , le tendre hommage',
Qu'ils doivent au meilleur des Rois.
>
186 MERCURE DE FRANCE.
Au fommet de l'architecture eft la Renommée
, qui publie l'honneur dont le
Roi décore les Artiftes. Entre les colonnes
font des médaillons , où se trouvent
les noms de ceux qui ont été écrivains
des Rois prédéceffeurs de notre Monarque.
Les bas reliefs des colonnes repréfentent
à droite le Prince Dagobert , fils
de Clotaire II. , qui apprend d'Andrégifile
l'art d'écrire , & à gauche , le Roi
Louis XII. , accordant des privilèges à
deux célèbres écrivains. Dans l'avantcorps
de la bibliothèque , font les buftes
de Colbert & de Paris , qui ont protégé
l'écriture .
Ce tableau en architecture en couleur
& en traits d'écriture , a été préſenté à
Sa Majefté par les deux Auteurs , le 31
Décembre 1773 .
DISCOURS lu à l'ouverture de l'Académie
Royale d'écriture , en préfence de
M. de Sartine , Confeiller d'Etat , Lieu
tenant - Général de Police , & de M.
Moreau Procureur du Roi du Châtelet
de Paris , par M. Guillaume , Directeur.
Le 23 Novembre 1773.
FEVRIER. 1774. 137
MM. Il m'eft bien glorieux d'être élu
une feconde fois , pour occuper la place
de Directeur de l'Académie Royale d'écriture.
Votre confiance me flatte autant
qu'elle m'honnore ; mais elle ne m'aveugle
pas. Si le zèle que vous me connoiffez
vous y a déterminés , j'aurai le
plaifir de vous feconder dans toutes vas
opérations , j'y apporterai mes foins , pour
vous prouver mon ſincère attachement
& juftifier votre choix.
La reconnoiflance eft une vertu trèseftimée
parmi les gens de bien , elle eſt
gravée dans nos coeurs , envers les deux
illuftres Magiftrats qui nous honorent de
leur préfence.
Le repos paisible dont jouit cette
Ville , occupe nuit & jour le premier ,
tandis qu'il s'en prive lui-même ; & par
une grâce toute particulière pour nous ,
il facrifie des momens précieux , pour
nous entendre & pour nous animer. Les
privilèges des citoyens font entre les
mains du fecond , il en eft le confervateur
; fa bonté pour nous , tend également
au même but. Rien n'échappe
à leur fcience , à leur prudence , à leur
fageffe , & nous fentons vivement dans
cet heureux jour , combien ils fe font
188 MERCURE DE FRANCE.
un vrai plaifir de maintenir notre Académie
, afin de la faire profpérer fous
l'augufte autorité de Louis le Bienaimé
, fon fondateur & fon protec
teur.
Pour répondre à leur bienveillance ,
nous avons bien des chofes à examiner ,
à corriger & à perfectionner. Les premiers
ouvrages font commencés , ils font
conftatés dans l'état même où ils fe
trouvent.
pour nous ,
La carrière où nous allons rentrer eſt
ouverte ; nous en diftinguons fans peine
tous les points de vue , nous en connoiffons
tous les fentiers ; mais il faudra
plufieurs années pour la parcourir.
Quelle fatisfaction
MM. ,
fi par nos travaux , nous réuffiffons à
intéreffer les perfonnes favantes & éclairées
qui nous écoutent ; fi tous les citoyens
de cette Capitale y applaudiffent ;
enfin , fi nous avons le bonheur & la
gloire de les rendre tels , qu'ils foient
utiles à tous les habitans du Royaume.
FEVRIER. 1774. 189
REPONSE de M. de Voltaire à M. le
Baron d'Espagnac.
A Ferney, le 10 Janvier 1774.
Je vous demande bien pardon , Monfieur
, de n'avoir pas répondu plutôt à la
lettre que vous m'avez fait l'honneur de
'm'écrire . J'ai été très- malade comme à
mon ordinaire , & j'ai voulu laiffer paſfer
les complimens du jour de l'an .
Pour les complimens que vous recevez
, Monfieur , de toutes parts fur votre
belle & inftructive Hiftoire du Maréchal
de Saxe , ils ne pafferont pas fitôt . Je
vous fuplie de me compter au nombre
de ceux qui ont admiré les premiers cet
Ouvrage . Quoique je ne fois pas militaire
, j'ai fenti bientôt que vous avez
fait le Breviaire des Gens de Guerre. Je
fouhaite que la France demeure longrems
en paix , & que quand il faudra
marcher en campagne , tous les Officiers
fachent votre livre par coeur.
J'ai l'honneur d'être & c.
VOLTAIRE.
1
190 MERCURE DE FRANCE.
TRAIT D'AMITIÉ.
LESEs liens dont l'amitié fe fert pour
enchaîner les coeurs , font indiffolubles.
Il fuffit de lire le trait fuivant , pour
être convaincu de cette vérité .
Deux jeunes gens de familles diftinguées
, avoient formé dès leur enfance ,
une amitié fi vive , qu'ils ne pouvoient
ſe ſéparer d'un inftant. Ils fe promenoient
un jour d'été fur le bord de la Meufe .
La chaleur , la rivière même , ſemblèrent
les inviter à fe baigner. L'un , plus
impatient que l'autre , fe deshabille auffitôt
, & fe jette à l'eau , à peine a - t- il fait
quelques pas, guidé par fon imprudence ,
qu'il tombe dans un précipice affreux .
Il a beau crier , il a beau appeler à
fon fecours ; fes efforts , fes cris font
inutiles , il eft entraîné par le courant.
Son ami , après plufieurs tentatives , défefpéré
de ne pouvoir le fauver du danger
, fe jette entre fes bras , content de
mourir avec lui .
FEVRIER . 1774. 191
TRAIT D'INTÉGRITÉ.
UN Gentil - homme Anglois , avoit
un procès conſidérable à la Chancellerie .
Pour fe rendre Thomas Morus favora -
ble , il lui envoya par un de fes domeftiques
, un préfent de deux flacons d'or ,
enrichis de pierreries . Le Chancelier loua
beaucoup l'ouvrage & l'ouvrier , & faifant
venir fon fommelier , il lui dit ,
conduifez cet homme en mia cave , &
rempliffez ces deux flacons du meilleur
vin. Puis fe tournant vers celui qui les
avoit apportés , mon ami , ajouta - t-il ,
dites à votre maître que s'il le trouve
bon , il vous renvoye ici.
ANECDOTES.
Le Duc de Parme avoit obligé Henri IV .
de lever le fiége de Rouen ; mais Henri
IV. le joignit dans le pays de Caux , &
l'enferma dans une efpèce de coude que
forme la Seine , vers Caudebec : il ne
paroiffoit pas poffible que fon armée pût
échapper déja l'on manquoit de tout
192 MERCURE DE FRANCE.
dans fon camp : le Duc de Parme qui fentoit
tout le danger de fa fituation , offroit
à chaque instant la bataille au Roi , qui
la refufoit , & fe flattoit d'avoir fon ennemi
à difcrétion dans ce pays ; le Duc
de Parme , qui étoit maître du cours de la
rivière , fit venir de Rouen un grand
nombre de bateaux qu'il rangea à petit
bruit le long de la côte : quand il en eut
affez , il les joignit enſemble , jeta des
planches deffus ; & une belle nuit , les
feux étant allumés dans fon camp, comme
à l'ordinaire , il fit pafler toute fon armée .
Quand il fut de l'autre côté , il envoya
un trompette complimenter le Roi de fa
part , & lui demander comment il trouvoit
cette retraite . Henri IV. très- piqué
qu'il lui eût échappé, répondit : « Ventre-
99
fain - gris , je ne me connois pas en re-
» traites ! dis à ton maître que je n'en ai
jamais fait . Il ne fe fouvenoit plus
fans doute de fa belle retraite du Pontd'Aumale
. Celle du Duc de Parme , dont
ce ne fut là que le commencement , fut
une des plus belles qui aient jamais été
faites .
I I.
J'ai oui raconter par Madame de la
Fayette , dit l'Abbé de Saint - Pierre ,
que
FEVRIER. 1774. 193
"
que dans une converfation , Racine fou
tint qu'un bon Poëte pouvoit faire excufer
les grands crimes , & même infpirer
de la compaffion pour les criminels.
Il ajouta qu'il ne falloit que de
la fécondité , de la délicateffe , de la
jufteffe d'efprit , pour diminuer tellement
l'horreur des crimes de Médée ou
de Phedre , qu'on les rendroit aimables
aux Spectateurs , au point d'infpirer de
la pitié. Comme les Affiftans lui niè
rent que cela fût poffible , & qu'on
voulut même le tourner en ridicule fuc
une opinion fi extraordinaire , le dépit
qu'il en eut , le fit réfoudre à entreprendre
la tragédie de Phedre , où il réuffic
fi bien à faire plaindre fes malheurs , que
le Spectateur a plus de pitié de la criminelle
belle - mère , que du vertueux
Hyppolice.
I I I.
Un Peintre Allemand peignant une
fort jolie femme , lui faifoit des boutons
qu'elle avoit ce jour-là , pour avoir , à ce
qu'elle difoit , mal dormi . Cette femme
s'en étant apperçue , s'écria : » mais ,
» Monfieur , vous n'y penfez pas , vous
peignez mes boutons ! ils ne font
"
I
194 MERCURE DE FRANCE.
» qu'accidentels & ne font nullement
partie de mon vifage » . Bon , bon ,
Madame , répondit le Peintre en baragouinant
, qu'eft ce que cela fait ? Si vous
n'avez pas ceux- là , vous en aurez d'autres.
V. I.
Fontenelle avoit un frère Abbé. On
lui demandoit un jour : que fair Mr votre
frère ? Mon frère ?' dit il , il eft Prêtre.
A-t-il des Bénéfices ? Non. A quoi s'occupe
t-il? Il dit la Meffe le matin.... Et
le foir ? Le foir , il ne fait ce qu'il dit.
ARRÊTS , ÉDITS , DÉCLARATIONS ,
LETTRES - PATENTES , &c.
I.
DiCLARATION da Roi ,; dus Septem. 1773-
concernant le remboursement des Quittances de
Snance provenant de la liquidation des offices du
Parlement de Provence , fupprimés par l'Edit de
Septembre 1771 .
I I.
Edit du Roi , du mois d'Octobre 1773 › portant
fuppreffion de fix Offices de Notaires Royaux
à Caen , & création de fix Offices de Notaires en
Ladite ville.
FE V RI E R. 1774. 195
I I I.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du, 10 Décembre
1773 , concernant l'Ordre de St Ruf.
I V.
量
Lettres - patentes du Roi , du premier Novem
bre 1773 , qui accordent à Mgr le Comte d'Artois
la jouiflance de ſes revenus ,
premier Novembre 1773.
V.
à
compter
du
Lettres - patentes du Roi , du 5 Décembre 1773 ,
portant nomination de Commiſſaires de la Cham
bre des Comptes , pour procéder à l'évaluation
des biens formant l'apanage de Mgr le Comte
d'Artois.
V I.
Edit du Roi , d'Octobre 1773 , portant établiſſement
d'un Siége de Maréchauffée à Avelnes
en Haynault , & création d'un Office de Lieutenant
& d'un Aflefleur , d'un Procureur du Roi &
d'un Greffier.
VII.
Edit du Roi , de Septembre 1773 , portant
création de trois Offices de Confeillers au Bailliage
de Pontoife.
•
VIII.
1.
Déclaration du Roi , du premier Novembre
1773 , qui preferit aux Tanneurs , tant de la Ville
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
de Paris que des autres villes & bourgs du royauce
qu'ils doivent obferver dans la vente &
apprêt d'ouvrages de leur profeſſion.
me ,
I X.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 31 Décembre
1773 , qui fixe les Ports des Généralités de
Bretagne , la Rochelle & Poitiers , par lesquels
le commerce des grains fera libre comme dans les
ports où il y a Siége & Amirauté , en fe conformant
aux formalités prefcrites par l'arrêt du 14
Février 1773 i
Et à cinquante tonneaux feulement les chargemens
qui feront permis dans tous les ports pour
ceux de la même Province.
1
X.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du S Décembre
1773 , qui ordonne que les Maréchauffées
dans l'exercice de leurs fonctionsjouiront , come
me les autres Troupes de Sa Majefté , de l'exemption
de tous les droits de Bacs fur toutes les riviè
res du royaume.
X I.
Arrêt du confeil d'état du Roi & lettres patentes
fur icelui , du 27 Juin 1773 , concernant les
Receveurs des Confignations de Normandie.
FEVRIER. 1774. 197
AVIS.
Epurement des Laines .
SUR la fin de 1764 , le Sieur Carles , Fabri
quant de draps , fut auffi étonné que futpris ,
de voir qu'on ne fe fût point apperçu de la corruption
infecte & putride qui eft dans toutes
les laines qu'on vend à Paris , pour matelas &
Couvertures , & de ce qu'on fe pique fi peu de
tá propreté de ces meubles , dont nous devrions
être fi jaloux , puifque nous y fommes couchés
& enveloppés une bonne partie de notre vie ,
& que notre chaleur naturelle ne pouvant que
faire fermenter la corruption infecte de ces laines
, cela devroit nous faire craindre que , pendant
notre fommeil , temps où nos pores font
le plus dilatés , le vice de cette corruption ne
´perçât à travers , & ne nous occafionnât des maladies
d'autant plus dangereules , qu'il feroit
difficile au plus habile Médecin d'en connoître
la caufe.
Si ceux qui fe portent le mieux , ont à craindre
la corruption infecte de ces laines , à quel
danger les pauvres malades ne font- ils pas expofés
, puifque la cohabitation de leurs fueurs
& exhalaifons avec la corruption des laines , la
rend bien plus dangereufe ?
Après que le fieur Carles eut bien réfléchi
fur le vice dangereux de ces laines , il fe crut
obligé envers le Public d'en faire un Mémoire,
avec les moyens certains de les rendre de toute
propreté & falubrité , & de foumettre fon Mé-
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
moire aux lumières fupérieures de l'Académie
Royale des Sciences , & de la Faculté de Médecine
, ce qu'il fit ; & fur le rapport de MM.
les Cominiflaires que ces deux Corps célèbres
nommèrent pour l'examiner , ils lui en accor
dèrent en Janvier 1765 , les approbations les
plus glorieufes & les plus authentiques.
Ces approbations engagèrent le fieur Carles
d'établir une manufacture d'épurement de laines
& couvertures & d'en faire un profpectus
qu'il fit diftribuer dans Paris ; ce profpectus ne
lui a procuré que peu d'ouvrage des maifons
de condition , mais paflablement bien , d'un
nombre de favans & autres honnêtes gens ,
qui aiment beaucoup la propreté , & l'eftiment
comme très néceflaire à la confervation de la
fanté , dont une partie de ces derniers , après
avoir examiné fcrupuleufement les moyens que
le fieur Carles pratique pour bien épurer les
laines & les avoit applaudis , lui dirent qu'il y
avoit beaucoup à craindre , qu'il ne pourroit
point foutenir fon établiffement ; ce qui fera ,
dirent ils , beaucoup à regretter. 1º . Parce que
la corruption dans les laines n'eft connue dans
Paris que du petit nombre de ceux qui ont vu
fon profpectus. 2 °. Que les perfonnes de condition
, de même que les maiſons bien montées ,
s'en rapporteront toujours à leurs Tapithers
ou autres , qu'ils ont chargés du foin de ces
meubles qui, pouvant avoir des intérêts fecrets
que ce foin ne leur foit point ôté , mettront
tout en ufage pour priver & éloigner leurs
maîtres de jouir des avantages de cette propreté
, & de l'économie qui en réfulte ; & 3 °. Que
le plus grand nombre des habitans de cette Capitale
eft hors d'état d'en pouvoir faire la dépenfe
FEVRIER . 1774 199
Cette dernière obfervation fit connoître au
feur Carles qu'il avoit manqué fon but , qui
a toujours été le bien général , & que l'ayant
manqué , il devoit ( ce qu'il fit tout de fuite , )
chercher de moyens certains de pouvoir épurer
lés laines des matelats à un prix qui approchât
de celui qu'on paye pour les faire recarder ,
pour que tout le monde puifle jouir des avantages
qui en réfultem ; qui font , 1º. La proprété
fi eflentielle à la confervation de la fanté.
2°. Que ces laines en feront quatre fois plus
d'ufage ; & 3°. Qu'on y eft bien plus long
temps , & bien mieux couché , que fur celles
qu'on fait recarder .
Le fieur Carles n'eut pas fi tôt réuſſi à cep
purement , qu'il en fit imprimer, il y a environ
deux années , un avis qu'il fit diftribuer dans
tous les quartiers de Paris , & pour mériter la
confiance du Public ; dans cet avis , il donne le
détail des opérations qu'il fait fubir aux laines,
qui ne fauroient manquer de produire les bons
effets qu'il y annonce.
Le fieur Carles ayant le fecret de détruire
les vers qui rongent les laines des matelats ,
les couvertures de laine & le crin des faumiers ,
offre dans cet avis fes fervices à tous ceux
qui voudront lui en donner commiſſion ; il eſt
bon d'obferver que le temps d'hiver eft le plus
propre pour détruire ces infectés .
Si ceux qui n'ont point vu fon profpectus
ni fon avis , en font curieux , il en donnera un
aux honnêtes gens qui le lui demanderont.
Son adrefle eft rue de la Boucherie , vis- àvis
la boucherie des Invalides , au Gros- Caillou .
Ceux qui lui feront l'honneur de s'adrefler
à lui par la voie de la petite pofte , font puiss
de vouloir bien affranchir leurs lettres.
1
1 Iv
200 MERCURE DE FRANCE.
I I.
Le fieur Juville , expert herniaire , reçu au collége
royal de chirurgie de Paris , donne avis au
public que fon bandage pour les defcentes de
T'aine , qu'il a déjà annoncé , continue à avoir
les plus grands fuccès , & qu'il contient avec
douceur & fans gêner , les hernies les plus difficiles.
L'ufage feul de ce bandage guérit radicalement
les enfans & les jeunes perfonnes en très - peu de
tems. Il dure plus que la vie , fans perdre de fon
élafticité .
Le même Auteur fabrique auffi un nouveau
bandage pour les perfonnes qui ont une deſcente
à l'aine de chaque côté. Ce bandage , doux &
commode , eft brifé par devant & par derrière ; il
a deux crémaillères qui permettent d'éloigner &
de rapprocher les deux pelottes à volonté , relativement
à la diftance des anneaux , fans qu'il perde
pour cela de fa fölidité.
Le fieur Juville met dans les pelottes de ces
deux bandages , un reffort , quand le cas le requiert.
Ce reffort , quoique très doux dans fa
preffion , met le malade dans la plus parfaite fécurité
.
Le fieur Juville continue auffi d'appliquer avec
fuccès fon nouveau bandage pour les hernies ombilicales
ou ventrales .
n'a
Ce bandage eft doux , commode & léger. Il
pas une ligne & demie d'épaiffeur. Son auteur,
en le compofant , n'a eu que la nature pour guide.
Auffi ce bandage le prête- t- il à tous les mouvemens
de dilatation & de refferrement du ventre .
Deux refforts , dans lesquels gliffent deux minces
coulifles pyramidales & obliques , appliqués fur
FEVRIER. 1774. 201
une légère plaque d'acier prefqu'entièrement évuidée
, en font toute la mécanique. Quoique trèsfimple
, il eft néanmoins très - folide. Il contient
quatre hernies à la fois , & peut en contenir
davantage , fans la moindre complication.
Ces trois bandages ont été préfentés à l'Académie
royale des fciences , qui les a trouvés dignes
de fon approbation , & en a accordé au fieur Jeville
, le huit Janvier de cette année , un fuffrage
qui en conftate la nouveauté & les bonnes qua
lités.
Sa demeure eft rue des foffés S Germain- l'Auxerrois
, en face de la colonnade du louvre, à Paris.
Les perfonnes de province font priées d'affranchir
leurs lettres , & d'y inférer leur mesure prife
avec une faveur fur la partie on doit être appliqué
le bandage , ainfi que la defcription exacte de leur
état actuel , dictée par un homme de l'art , fi faire
fe peut: elles feront sûres de recevoir un bandage
qui répondra à leur defir.
I I I.
Le magafin général des plantes des montagnes
de la Suiffe , des Vofges , des Pyrenées , de la Savoie
, d'Auvergne & des ifles , établi par arrêt du
Confeil du octobre 1770 , rue S. Honoré , visà
- vis celle de l'Arbrefec , chez un brûleur d'or , à
l'enfeigne d'Apollon , transféré depuis rue des
foflés S. Germain l'Auxerrois , eft actuellement
rue Dauphine , près de la rue d'Anjou , à l'hôtel
de Genlis , au premierfur le devant , & au- deffus
de la boutique du marchand bijoutier orfévre , où
eft le tableau d'Apollon qui l'indique ; on y entre
par la petite porte attenante à cette boutique.
Parmi le nombre des plantes renouvelées dans
202 MERCURE DE FRANCE.
ce magafin , on y vend en gros & en détail du
très beau creffon de roche. Cette plante ufuelle eft
fouveraine pour les maladies de poitrine , les
rhumes , pour faciliter la digeftion , pour les in
digeftions , la rétention d'urine &la gravelle.
Des fleurs d'arnica , dont l'infufion théiforme
& très légère , produit une prompte guérifon dans
rous les cas de chûte , contufion , crachement de
fang , hémorragies , fang coagulé & les abcès.
Le véritable bois de Surinam , fébrifuge &` ftomachique
infiniment préférable au quinkina ,
fouverain fur- tour pour les fièvrés intermittentes.
On y débite auffi de l'excellent génipy- Sabaudorum
& des feuilles d'uva urfi.
Desfleurs de petite centaurée étrangère , excel
lent fébrifuge & ftomachique.
Lesvraies vulnéraires de Suiffe.
Des plantes mélangées pour lesfumigations dans
les maladies de poitrine.
D'autres plantes admirables pour la rétention
d'urine , la gravelle & la pierre.
En un mot , toutes les autres plantes à l'uſage
'de la médecine,
On y trouve auffi une poudré céphalique fimple
& vulnéraire , fouveraine pourla pituite , les
maux de tête , la migraine , l'apoplexie & la paralyfie
, & c.
Et de l'excellente pâte de guimauve , de la blanche
& de la brune ; cette pâte de guimauve , feule
de fon eſpèce à Paris , eft en grande réputation.
De plus , on y tient un magafin du nouveau
Syrop pectoral de creffon de roche. Ce fyrop ufuel ,
agréable au goût , le prend en forme de bavaroife.
Il eſt fouverain pour les maladies de poiFEVRIER
. 1774 203
trine , les rhumes , pour précipiter la digeftion
après les repas , & pour les indigeftions . Prix s
liv. la pinte , i liv. io fous le rouleau , & is fous
le demi-rouleau.
Un magafin de fyrop de guimauve étrangère ,
fupérieur à celui ordinaire de Paris.
Les véritables boules d'acier vulnéraires de
Nancy.
On y tient encore un magafin de chocolat de
Bayonne & de Turin & autre , fabriqué à la façon
d'Efpagne. Le tout à jufte prix...
vient
Le fieur Dubuiflon , connu par le beau ronge
qu'il fabrique , qui ne gâte point la peau ,
de trouver , dans la même qualité , un rouge d'un
éclat & d'un coloris fi fupérieurs , qu'il n'eft pas
poffible d'en defirer de plus agréable ; le grain
en eft fi fin , que l'on ne peut l'appercevoir qu'à
l'aide du microſcope. Il s'allie , on ne peut mieux,
avec la peau la plus feche , & ne la quitte que
lorfqu'on l'efluye.
Ce rouge fe trouve chez l'auteur , toujours en
la même demeure , rue des cifeaux , pres l'abbaye
S. Germain , & fe vend 6 liv . le pot ; il eft ériqueté
en rouge avec le prix fur l'étiquette , pour
le diftinguer de fon ancien , dont les pots font
étiquetés en noir , & qu'il vend toujours à l'ordinaire
3 liv . le pot.
Il continue de débiter l'eau blanche ou de
beauté qu'il compofe , qui blanchit la peau fur
le champ ,fans lui être nuifible.
Cette eau ainfi que fon rouge ont été approu
vés par la commiſſion de médecine , au mois de
mai dernier.
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
1
NOUVELLES POLITIQUES.
De Conftantinople , le 4 Décembre 1773
ONVIC
N vient de tranfporter dans cette capitale une
partie des trophées que les troupes Ottomanes
ont enlevés aux Rufles dans le combat du 12 du
mois dernier , donné près de Varna & dans leur
retraite. Cette affaire a été beaucoup plus confidérable
qu'on ne l'avoit cru d'abord. Les ennemis
ont perdu plus de fix mille hommes , beaucoup
d'Artillerie , des munitions de guerre & tous leurs
équipages. Les dernières lettres du grand Vifir
font datées du camp de Chiumla , où il paſſera
l'hiver avec fon armée.
Il y a huit jours que le nouveau Patriarche Grec
fut déposé, fans autre motif apparent que fon peu
de talent pour cette place. Le Grand Seigneur a
choifipour lui fuccéder le Prêtre Samuel, qui avoit
été élevé autrefois au Patriarchat.
De Pétersbourg , le 18 Décembre 177.3 .
Les Ukafes ( Ordonnances ) font fouvent.contrefaits
dans les provinces de cet Empire , où des
écrivains fauffaires publient , fous le nom de
l'Impératrice & du Sénat , des loix de leur invention
, pour tromper les Peuples ou pour les porter
à la révolte : c'eft ainfi que s'exprime l'Impératrice
Elle - même . Dès 1764 , le Gouvernement
avoit pris , contre ce défordre , des précautions
qui n'ont point eu le fuccès qu'on en attendoit.
C'eft ce qui a occafionné un nouvel Ukafe , du 19
Octobre dernier , par lequel les Peuples font aver .
tis qu'ils ne feront foumis déformais qu'à des loix
FEVRIER . 1774.
205
imprimées & revêtues de certaines formalités que
la plume des fauflaires ne puiffe imiter. l'Impé
ratrice accorde , par un autre Ukafe, une amniſtie
à tous les foldats déferteurs de fes troupes , ainfi
qu'aux Cofaques du Don & du Jaik , qui fe préfenteront
jufqu'au 1 ' Avril prochain , pour profi
ter de cette grâce.
De Dantzick, le 18 Décembre 1773.
Les lettres qu'on a reçues de Moſcow confir
ment la nouvelle qu'on avoit répandue d'un fou
levement dans la Ruffie Afiatique. On prétend que
les rebelles le font emparés de plufieurs fortere fles
qui font partie de celles qui couvrent Calan ; qu'ils
ont battu les troupes que le Général de Brandt
avoit fait marcher contr'eux , & que le Général
Karr , envoyé au fecours de ce dernier , a été
repouffé avec perte. On fait défiler des troupes de
la répartition de la Finlande & de Novogorod
pour former un corps d'armée capable d'arrêter
les progrès des rebelles
Des lettres arrivées de Mofcou confirment la
nouvelle du foulevement des Cofaques du Jaïk ,
auxquels le font réunies plufieurs autres Peupla
des voisines du Volga. Ils ont choisi pour Chef un
nommé Pugachew , & l'on aflure qu'ils ont taillé
en pièces le détachement que le Colonel Karra fait
marcher contre eux ; pillé & dévafté les mines de
Dimidof; fait périr quelques Seigneurs de ces cantons
qui refufoient d'embrafler leur parti , &
qu'un grand nombre d'exilés & de prifonniers
échappés des fers s'eft rangé fous leurs drapeaux.
Les troupes qu'on va leur oppofer , & dont une
partie a été tirée de la garnifon de Pétersbourg ,
font en pleine marche , & l'on efpère qu'en attaquant
d'un côté les rebelles , tandis que le cor206
MERCURE DE FRANCE.
don de Sibérie les enveloppera de l'autre , elles
parviendront facilement à les foumettre.
De Warfovie, le 20 Décembre 1773 .
Les Miniftres des trois Cours ont été fort occupés
pendant huit jours, du ſoin de faire approuver
par le Roi le projer du Confeil permanent dont
le pouvoir feroit auffi étendu que l'étoit celui du
Sénat de Suéde avant l'heureuſe révolution qui a
délivré ce royaume de l'anarchie. Le 10 & le 11
ils tinrent des conférences avec Sa Majeſté , dans
une delquelles ils lui remirent l'Ultimatum de leurs
Cours.
Le troupes Pruffiennes ont entièrement évacué
la Pologne , & celles de la Maifon d'Autriche fe
font mifes également en route pour rentrer dans
les Etats Héréditaires.
De Stockolm le 20 Décembre 1773.
Les papiers publics ont parlé d'une machine
inventée par le Sr Olof Borjeflon , de la paroifle
de Lesbo au Fief de Nykoping , & qui fert à enlever
toutes les pierres dont les champs font cou
verts. L'inventeur de cette machine en a fait l'ef
fai dans le pays en préſence de beaucoup de perfonnes
, & , en moins de trois heures , if a nettoyé
la campagne d'une quantité prodigieufe de pierres.
Il a même , au grand étonnement des fpecta
teurs , arraché de la terre & foulevé avec facilité
une mafle de roc qui pefoit au moins trois cens
foixante- huit quintaux.
De Vienne , le 29 Décembre 1773 .
La médaille frappée pour les acquifitions de
la maiſon d'Autriche en Pologne , repréfente ,
d'un côté, les buftes de l'Empereur & de l'Impé
FEVRIER. 1774. 207
ratrice -Reine , avec la légende : Jofephus II. &
Maria-Therefia Augus. Au revers on voit une
femme repréfentant la maiſon d'Autriche : elle eft
affife fur un trôné , appuyée ſur l'écuflon de fes ,
armes , tenant une branche d'olivier à la main ;
la Pologne , un genou en terre , reftitue les provinces
défignées tous les noms de Galicie & de
Lodomerie : elle eft caractérisée deux écuffons
aux armes de ce royaume . La légende eſt :
Antiqua Jura vindicata , & l'exergue : Galicia &
Lodomeriain fidem receptis 1773 .
par
De Thorn , le 29 Décembre 1773.
Les dernières lettres de Ruffie ne laiffent aucun
doute fur les progrès des rebelles . On a tiré trois
cens hommes de chaque régiment des Gardes,
pour les envoyer à l'armée du général Bibikov
avec quelques régimens de la Divifion de Finlan
de ; celui de Drewitz , houflards , levé en Pologne,
a ordre de prendre la même route , & l'on a fait
marcher trois régimens de la Divifion de Sibérie
pour couvrir les mines de Catherinenbourg contre
l'invafion des Kirgis.
De Londres , le 27 Décembre 1773 .
le
On vient d'imprimer ici un recueil de poëfies
remarquables par la qualité de leur auteur. Une
fille Nègre , tranfportée d'Afrique à Boſton en
fut achetée 1761 , âgée de fept à huit ans , par
fieur Whetley. Aidée des feuls fecours qu'elle put
trouver dans la famille , elle parvint à entendre ,
à parler & écrire la langue angloife. Conduite par
fon goût & à fon génie , & fans autre maître que
les livres qu'on mit entre les mains , elle a produit
un grand nombre de poëfies remplies des vérités
les plus fublimes de la Morale & de la Reliz
208 MERCURE DE FRANCE.
P
gion. Ceux qui les ont lues affurent que la fimplicité
de l'expreffion égale la profondeur des penfées
& la force du fentiment. Cette jeune perfonne,
née dans un climat malheureux , fans maître, fans
éducation , portant encore les fers de la fervitude,
& affujettie aux fervices humilians de cet état ,
déploie des talens qui feroient honneur dans les
régions les plus éclairées de l'Europe . Elle a demandé
& obtenu des livres pour apprendre la langue
latine , à laquelle elle fe livre dans le peu de
loifir dont elle peut jouir . Elle s'appelle Phillis
Whetley
.
La Chambre Haute du Parlement d'Irlande a
paflé , à la fatisfaction générale de la Nation , le
Billpour autorifer les Catholiques Romains à prêter
de l'argent fur les biens fonds. Les Communes
ont ordonné qu'il en feroit porté un autre tendant
à affurer la liberté des Sujets . On a obfervé, à cette
occafion , qu'en Angleterre l'acte de Habeas Corpus
mettoit le citoyen à l'abri de l'oppreffion , &
que le Ministère paroiffant difpofé à foulager le
Peuple d'Irlande , il eft à préfumer qu'il approu
vera le bill propofé. La foufcription ouverte à
Dublin pour 250 , ooo liv . fterl . d'annuités , eſt
actuellement remplie.
L'Efcadre Rufle qui mouille à Portſmouth mettra
bientôt à la voile pour la Méditerranée. Elle
eft composée de quatre vaiffeaux de ligne , & de
deux frégates. La totalité de fes équipages , y
compris fix cens foldats , ne monte qu'à environ
trois mille hommes , dont il y a quatre cens vingt
malades à l'hôpital de Portſmouth.
De la Haye , le 18 Janvier 1774.
Une Société de Négocians Ecoflois fe propoſe
de préfenter au Parlement d'Angleterre , un MéFEVRIER.
1774. 209
S
2
moire contre la liberté illimitée qu'on a laiffée
jufqu'à ce jour aux Nations étrangères, de pêcher
aux Ifles Orcades. C'eſt une alarme donnée à nos
Négocians. Mais on ne croit pas ici que cette demande
produife quelqu'effet. Cependant un de
nos pêcheurs vient de faire un accord avec un négociant
de Gothembourg , pour faire la même
pêche dans les mers voifines de la Suède , où l'on
a apperçu beaucoup de poiffons du genre des Caggelots
( ou Cachalots ) & des Nords - Capers : ces
poiffons , qui font une efpèce de baleine , paroiffent
très- fauvages ', & l'on n'en approche
ficilement.
De Rome , le S
Janvier 1774.
que dif-
Des lettres écrites de Veniſe portent que I'Efcadre
Rufle s'eft emparée dans l'Archipel de plufieurs
navires marchands Vénitiens , fous prétexte
que leurs chargemens étoient pour la Turquie.
De Naples , le 25 Décembre 1773 .
Le Comte de Matignon , gendre du Baron de
Breteuil , Ambafladeur de France en cette Cour ,
a eu le malheur de périr à la chaffe près de Capoue.
Il fe diſpoſoit à franchir un foflé bordé d'épines
que des pieux foutenoient de diſtance en
diftance ; mais ayant accroché fon fufil à un de
ces pieux par le tambour des gachettes , & vou-
Jant s'y appuyer , il fit , par cet effort , partir le
coup qui l'étendit mort dans le foflé , le canon du
fufil s'étant trouvé malheureuſement dirigé vers
La poitrine. Les chaffeurs , accourus au bruit , le
trouvèrent baigné dans fon fang & le firent tranfporter
en cette ville , où il fut inhumé le lendemain
au foir dans l'Eglife de Ste Marie la Neuve.
1
10 MERCURE DE FRANCE.
De Paris , le 17 Janvier 1774.
Le bail des fermes générales qui avoit été conclu
, le 17 mál 1767 , à 132 , 000 , 000 liv . de
prix annuel & dont plufieurs droits ont été diftraits
ou fupprimés pendant fa duréé , vient d'être
renouvelé à la même compagnie pour fix années ,
à compter du premier octobre prochain ; & par
l'effet des opérations de finance qui ont été faites ,
le prix , y compris les objets en régie , en a été
porté à 162 , coo , doo , dont les fermiers géné
raux retiendront chaque année , comme ils ont
fait dans le cours du bail actuel , 3 , 333 , 333 l.
pour continuer de fe remplir de l'avance qu'ils
avoient faite au Roi de 92 , 000 , 000 , & qui ,
par ce moyen , fetrouvera à l'expiration du prochain
bail , réduite à 52 , 000 , 000.
Le fieur Meflier , Aftronome de la Marine , qui
avoit obfervé la difparition des anfes de l'anneau
de Saturne le 12 octobre de l'année dernière ,
avec une lunette achromatique de trois pieds &
demi , à triple objectif , vient d'obſerver , avec
eet inftrument, le même anneau qu'on avoit annoncé
devoir reparoître dans ce mois. Le rr , à
quatre heures & demie du matin , le ciel étant
ferein , l'anneau reparoiffoit ; mais la lumière en
étoit extrêmement foible & difficile à appercevoir.
NOMINATIONS.
Le Chevalier de Larroux , Brigadier des Gard
des -du - Corps dans compagnie de Noailles ,
été nommé Exempt - fous - aide- Major dans la
même compagnie , à la place du Sieur de Guillemier.
FEVRIER. 1774. 201
Le Roi a accordé l'Archevêché de Besançon à
l'Evêque de Montpellier ; l'Evêché de Montpellier
à l'Evêque d'Avranches , & celui d'Avranches,
à l'Abbé de Belbeuf , Grand - Vicaire de Pontoile.
PRÉSENTATIONS.
La Marquife de Rochechouart a eu l'honneur
d'être préfentée au Roi & à la Famille Royale par
la Comtefle de Rochechouart.
Le 1s Janvier , les Députés du Bureau des Finances
de Tours eurent l'honneur d'être préſentés
à Mgr le Comte de Provence , & de le remercier de
ce qu'il a bien voulu leur attribuer la connoiffance
des matières féodales de fon apanage . Le fieur
Petiteau porta la parole.
• L'Abbé Terray , Contrôleur Général des Finances
, a eu l'honneur de préfenter au Roi les
Députés de la Compagnie des Fermiers Généraux
auxquels Sa Majefté vient de renouveler le bail
de fes Fermes générales .
Le 25 Janvier , le Prince Baratinski , Miniſtre
Plénipotentiaire de l'Impératrice de Ruffie , ent
une audience particulière du Roi à qui il remit fa
lettre de créance . Il fur conduit à cette audience
& à celle de la Famille Royale , par le Sieur la
Live de la Briche , Introducteur des Ambafladeurs.
MARIAGES.
Le 16 Janvier , le Roi figna le contrat de mariage
du Marquis du Chillau avec Demoiſelle de
Montullé.
212 MERCURE DE FRANCE.
NAISSANCES.
La femme d'un charretier eft accouchée , dans
le village de Reutilli , près Lagny en Brie, de trois
garçons qui le portent bien , ainfi que la mère.
Marie- Magdeleine Aubert , femme de Jacques
Roſe , cabaretier à Bièvre près Verſailles , eft accouchée
de trois garçons , dont un eft mort après
avoir reçu le baptême. Les deux autres font en
bonne fanté.
Jeanne Teffier , femme de Louis - Claude l'Ecuyer
, vigneron du village de Stains , près Saint-
Denis , élection de Paris , eft accouchée de trois
garçons venus à terme.
MORT S.
Nicolas Garnier, Grand- Maître des Eaux & Forêts
de l'Evêché de Strasbourg , eft mort à Beinsheim
, dans la vallée de Schirmeck , âgé de centcinq
ans.
Antoine Clairiadus de Choifeul - Beaupré , Car.
dinal - Prêtre de la fainte Eglife Romaine , Archevêque
de Belançon , Prince du St Empire , Primat
de Lorraine , Abbé commendataire de l'Abbaye
royale de St Bertin , Ordre de St Benoît , diocèle
de St Omer , & Prieur de Morteaux , Ordre de St
Benoît , diocèfe de Befançon , eft mort le 7 Janvier
, en fon château de Gy , dans la foixantehuitième
année de fon âge.
• Louis de Conflans , Marquis d'Armentières
Maréchal de France , Chevalier des Ordres du
1
1
FEVRIER. 1774. 213
Roi , Lieutenant - Général de la Hauté Guienne ,
Gouverneur du Neuf Brifac , Commandant dans
les trois Evêchés , eft mort à Paris , le 18 Janv.
âgé de foixante- trois ans.
Frère Alexandre - Louis d'Audibert de Luffan-
Maffilian , Chevalier de l'Ordre de St Jean de Jérufalem
, Commandeur de Durbans , au Prieuré
de St Giles , eft mort à Paris , dans la foixanteneuvième
année de fon âge.
Charles-François de Wignacourt , Marquis de
Wignacourt , eft mort à ſon château d'Humbercourt
, en Picardie , dans la foixante- quatorzième
de fon âge.
Michel Vallon de Boifreger , ancien Fermiergénéral
de feu Monſeigneur , eft mort à Chartres
en Baufle le 10 Janvier dans la quatre-vingt-dixhuitième
année de fon âge. Reſté veuf à 50 ans
il avoit eu de fon mariage avec Françoiſe Durand,
fille du Receveur des Tailles d'Eftampes , dix fept
enfans . Il en laifle onze vivans , avec une nombreufe
poftérité. Le Sieur de Boifroger chargé des
ordres de Roi pour les fournitures des Colonies ,
quoique fexagénaire , eft un des plus jeunes . Tous
les fept ans il effluyoit régulièrement une maladie
inflammatoire & violente . C'eft auffi dans le 14 .
période feptenaire de fa vie qu'il vient de mourir.
Il avoit confervé d'ailleurs une fanté robufte avec
toute fa mémoire , & une entière connoiffance
jufqu'au dernier moment , & il eft mort comme
il avoit vécu dans les fentimens d'une piété exemplaire.
214 MERCURE DE FRANCE.
PIECES
TABL E.
IECES FUGITIVES en vers &.en profe, page s
Le Fanatifme , Ode ,
Les Alpes franchies par Annibal ,
A M. Faure , mon peintre ,
L'Enfant & le Feu de paille ,
Nouvelle en proverbes italiens, où l'on fait
voir que qui plus a , moins a
Le faux Epagneul , Conte ,
Stances à M. de Buffon fur fon paflage dans
fa patrie , par M. Baillot , &c.
Epître de Sapho à Phaen , traduction libre
d'Ovide ,
Ode à Lydie ,
Les Yeux gâtent le coeur ,
Epître à Mde Droin , &c.
Conte ,
Traduction libre des Fables Angloiſes , par
M. R. d'Avignon , docteur en droit ,
Le Payfan & le Mâcin ,
Le Berger Patriote ,
Le Génie , la Vertu & la Réputation ,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
Chanson ,
ibid.
II
12
13
14
17
21
24
35
37
38
40
ibid.
43
44
46
ibid.
49
So
NOUVELLES LITTÉRAIRES 52
Orphanis , tragédie de M. Blin˚ de St. More , ibid.
-Recueil de Romances ,
Almanach des Muſes ,
Utrum vulgò Plebeiorum liberos humanioribus
litteris excoli
oporteat ,
Recherches critiques , hiftoriques & topogra
84
97
100
FEVRIER. 1774. 2.19
phiques fur la Ville de Paris ,
Diflertation critique fur la vifion de Conftantin
, par M. L'Abbé du Voifin ,
Vie de St Gaëtan de Thienne , & c .
101
103
104
Oraiſon funèbre de la Princefle Henriette-
Louife-Marie-Gabrielle- Françoile de Bourbon
-Condé , Madame de Vermandois , & c. 107
Hiftoire générale d'Italie ,
Almanach perpétuel , pronofticatif , proverbial
& gaulois ,
Le Spectateur François ,
Anecdotes orientales ,
Les Amuſemens innocens ,
Dictionnaire de penſées ingénieuſes ,
Les Héros François , ou le Siége de Saint-Jean
X de Lône ,
Eloge du Comte Charles - Guftave Terfin ,
110
118
121
123
133
135
ibid.
136
Etat actuel de la Mufique du Roi & des trois
Spectacles de Paris , 137
Tableau de l'Hiftoire de l'Eglife ,
Recueil de lettres de S. M.le Roi de Prufle ,
Suite du Difcours du Traité élémentaire d'Algèbre,
par M. l'Abbé Boflat ,
Journal de la Nature confidérée fous les différens
afpects,
138
139
140
160
Avis de M. d'Alembert ſur l'hiftoire de l'Académie
Françoife ,
161!
ACADÉMIES , Dijon , 163.
-Marſeille , 170
SPECTACLES , Opéra
172
Comédie Françoife ,
Comédie Italienne
ARTS , Gravures
Mufique ,
Ecriture ,
174
180
181
182
184
216 MERCURE DE FRANCE .
Difcours lu à l'ouverture de l'Académie d'Ecriture
,
Réponſe de M. de Voltaire à M. le Baron
d'Efpagnac ,
186
189
Trait d'Amitié ,
190
Trait d'Intégrité , 191
Anecdotes , ibid.
Arrêts , Edits , Déclarations , &c. 194
Avis ,
197
Nouvelles politiques ,
204
Nominations ,
210
Préfentations ,
Mariages ,
Naiflances ,
211
ibid.
212
Morts ,
ibid.
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le AI
volume du Mercure du mois de Février 1774 ,
& je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en
empêcher l'impreffion .
A Paris , le 31 Janvier 1774.
LOUVIL.
De l'Imp. de M. LAMBERT , tue de la Harpe
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES;
FEVRIER
,
1774.
Mobilitate viget.
VIRGILE.
Beugnes
A
PARIS ,
, Rue Chez
LACOMBE , Libraire
Chriſtine , près la rue
Dauphine.
Avec Approbation & Privilége du Rois
AVERTISSEMENT.
C'EST au Sicur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriftine , que l'on prie d'adrefler , francs de port ,
les paquets & lettres , ainfi que les livres , les eltampes
, les piéces de vers ou de profe , la mufique
, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques fur les
fciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inftruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auffi de marquer le prix des livres
, eftampes & pièces de mufique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourir à fa perfection
; on recevra avec reconnoiffance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront mêine un titre de
préférence pour obtenir des récompenſes fur le
produit du Mercure .
L'abonnement du Mercure à Paris eft de 24 liv.
que l'on paiera d'avance pour ſeize volumes rendus
francs de port .
L'abonnement pour la province eft de 32 livres
pareillement pour feize volumes rendus francs de
port par la pofte.
On s'abonne en tout temps .
Le prix de chaque volume eft de 36 fols pour
ceux qui n'ont pas foufcrit, au lieu de 30 fols
ceux qui font abonnés.
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On fupplie Meffieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
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13 1. 4f.
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JOURNAL ENCYCLOPEDIQUE , 24 vol . 33 liv.12 .
JOURNAL hiftorique & politique de Genève ,
36 cahiers par an , 18 liv.
LA NATURE CONSIDÉRÉE fous différens afpects,
52 feuilles par an à Paris & en Province , 12 liv.
LE SPECTATEUR FRANÇOIS , 15 cahiers par an ,
à Paris ,
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En Province ,
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DICT. de Diplomatique , avec fig. in-8° .
121, 2 vol. br.:
Théâtre de M. de Sivry, 1 vol . in- 8° . broch. 2 liv.
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Lettres nouvelles de Mde de Sévigné, in - 12 , br. 21.
Poëme fur l'Inoculation , in- 8 ° , br.
Ille liv des Odes d'Horace , in - 12.
Vie du Dante , &c. in 8 ° . br. I
3 1.
2 liv.
1. io f
Mémoire furla Mufique des Anciens , nouv.
édition in- 4°. br.
Lettrefur a divifion du Zodiaque , in- 12.
Eloge de Racine avec des notes , par M. de
la Harpe , in- 8 °. br.
7 1.
12 f.
1 1. 10 f.
Fables orientales › par M. Bret , vol. in-
8° . broché ,
3 liv.
21.10 f.
La Henriade de M. de Voltaire , en vers latins
& françois , 1772 , in- 8 °. br.
Traité du Rakitis , ou l'art de redreffer les
enfans contrefaits , in - 8 °. br. avec fig. 41 .
Lettres d'Elle & de Lui , in - 8 °. b.
Le Phafma ou l'Apparition , hiſtoire grecque
, in- 8°. br.
Les Mufes Grecques , in-8 °. br.
Les Pythiques de Pindare , in- 8 ° . br.
I 1.4f.
1 1. 10 f
Il. 16f.
s liv.. Le Philofophe férieux , hift. comique , br. 1 I. 4 f.
Monumens érigés en France à la gloire de
Louis XV , &c, in- fol. avec planches ,
rel. en carton ,
241. Mémoires fur les objets les plus importans de
l'Architecture , in- 4°. avec figures, rel. en
carton ,
Les Caractères modernes , 2 vol. br.
Maximes deguerre du C de Kevenhuller ,
Hiftoire naturelle du Thé , avec fig.br.
12 1.
3 1.
1 1, 10 (.
11.16f.
7
MERCURE
DE
FRANCE.
FÉVRIER ,
1774.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE
FANATIS ME.
QUE
Ode.
LEL nuage nous environne !
Quels éclat quels funeftes coups !
Quel démon ! Son fouffle empoilonne :
L'Enfer eftarmé contre nous.
Un monſtre , affreux auteur du crime ,
A percé la nuit de l'abyme :
Soutenez vos droits immortels ;
A iij
MERCURE DE FRANCE
Dieu vengeur ; lancez le tonnerre :
Le Fanatifine eft fur la terre ;
Il marche à l'ombre des autels.
O vous qu'éclaire la fageffe ,
Interprètes facrés des dieux ,
Souvent la voix enchanterefle
A furpris vos coeurs vertueux .
Du Ciel que fa présence outrage
Il ofe emprunter le langage
Pour faire triompher l'erreur :
Et fur l'autel qu'il veut détruire
L'impofteur établit l'empire
Du menfonge & de la fureur.
Malgré les cris de la nature ,
Jadis l'Ammonite égaré
Offroit au dieu de l'impofture
Son fils par le feu dévoré .
Miniftre d'un temple profane ,
L'Iman , le Bonze , le Brachmane
A fubjugué l'orgueil des Rois :
Et c'eft la voix du fanatifme
De l'abfurde mahométiſme
Qui régla le culte & les loix .
* L'ammonite fanatique ; barbare & cruel met
toit des enfans dans les bras ardens de la ftatue
de fon dieu Moloch.
FEVRIER. 1774.- 7
Efclaves d'un tyran perfide ,
Triftes victimes des Enfers ,
L'illufion vous fert de guide ;
Que de précipices ouverts!
Ouvrez les yeux fur votre idole.
Quel espoirtrompeur & frivole ,
Quelle aveugle erreur vous féduit !
Fuyez des phantômes funèbres ,
Malheureux ! l'Ange de ténèbres
Vous livre à la mort qui le fuit.
En vain brille le feu céleste
Qui fuit l'augufte Vérité ;
Son éclat , de l'ombre funefte
Ne peut vaincre l'obscurité.
Le fanatique en fon ivrefle
Eft fans remords & fans foibleffe ;
Il est l'interprète du forr.
Il confond au gré du caprice
L'héroïsme avec l'injuſtice ,
Et vole au crime avec tranſport.
Signalez votre obéiſſance ,
Appailez un Dieu courroucé :
Que du profane qui l'offenſe
Le fang coupable ſoit verfé.
Il dit :une troupe cruelle,
Miniftre aveugle d'un faux zèle ,
Croit levir le Ciel outragé :
1 .
A iv
MERCURE DE FRANCE.
Le frère affaffine fon frère ,
Le fils percé des coups d'un père ,
Le frappe , tombe , & meurt vengé.
Théâtre où triomphait fa rage * ,
Peuples terraflés par les coups ,
Climats arrofés par le Tage ,
Vousjouiffez d'un fort plus doux.
L'avenir aura peine à croire
La finiftre & funefte hiftoire
Du fanatifme accrédité.
On verra qu'en Maître ſuprême
Il ofa fur le trône même
Déployer Ta férocité, **
* L'odieux tribunal de l'Inquifition a trop
long- temps affervi l'Espagne , le Portugal , & les
domaines de ces deux Puiflances dans les deux
hémisphères. Goa , fur la côte de Malabar , étoit
le fiége le plus redoutable de fon empire. Ses fureurs
ont été modérées par un édit également ſage
& refpectable.
** Philippe II , Roi d'Elpagne , voyant paffer
un auto-da- fé , entraîné par un mouvement de
commifération bien naturel , s'attendrit fur le
fort de ces infortunés , & les plaignit . L'Inquifiteur
ofa en faire un crime au Monarque , & exigea
une réparation. Ce Prince fabjugué eut la
foibleffe de confentir qu'il lui fût tiré une palette
de fang , qui fut jetée par la main du bourreau
dans le bûcher en forme d'expiation.
FEVRIER. 1774
Inquifiteurs, horde barbare
Gémis dans l'opprobre des fers ;
Non. Le feu que ta main prépare
Pourra feul venger l'Univers.
Un Dieu de paix & de clémence
Jamais n'ordonna la vengeance,
Jamais n'ordonna les forfaits.
Ame , foutien de la Nature ,
Son effence immuable
, pure
Règne fur nous par les bienfaits
Quels cris affreux percent la nue ! *
Quel tumulte fur nos remparts !,
Quelle eft cette troupe éperdue
Que la mort fuit de toutes parts?
Ce que la guerre a de terrible
N'eft rien près de ce jour horrible .....
Puiflent ces odieux momens ,
Momens où la rage inhumaine
Fit rongir les flots de la Seine ,
Se perdre dans la nuit des temps !
Princes, tremblez . Le diadême
N'impofe point à fa fureur ;
C'eft le fanatifme lui-même, **
* La St Barthelemi.
** L'affaffinat de Henri III,dernier des Valois;
Fan 1589 , par le F. François - Jacques Clément ,
Dominiquain.
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Valois , qui te perce le coeur.
L'efprit de cabale , * de briguet
Banniela paix , arme la Ligue ;
Henri mer la difcorde aux fers :
L'Enfer frémit . ** Henri fuccombe
Les vertus élèvent la tombe :
Son maufolée eft l'univers.
Il n'eft plus , ce fiècle d'orage ,
Maître abfolu de nos deftins :
L'Eternel perce le nuage ;
Il nous promet des jours fereins.
Et toi , cruel auteur des crimes ,
Tu n'as plus d'autels , de victimes ;
Il fut un temps pour tes horreurs.
Rentre dans les royaumes fombres ,
Fanatifme ; effraye les ombres
Par le récit de tes fureurs.
Par M. Delorme , Chevalier de St Louis
Gentilhomme ord, de Sa Majesté.
* La guerre , le fanatisme , la proceffion de la
Ligue.
** Le parricide de Henri le Grand , en 1610.
FEVRIER. 1774. II
LES ALPES franchies par Annibal.
Extrait d'une Lettre de M. l'Ab. Roman ,
Gd. V. de T. , auteur du Poëme de
l'Inoculation.
Ce farouche Annibal , la terreur des Romains ,
Suivi des Espagnols , ſuivi des Africains ,
Affronta les rigueurs de ce climat fauvage.
Des bouches de l'Isère il remonte en dix jours ;
Nor loin du fablonneux rivage ,
Où l'Arche termine fon cours.
En deux jours de combats & de marches pénibles ,
Il pénètre au travers des rocs inaceffibles
Qui de ces régions font l'éternel rempart.
Il s'empare déjà du plus fort boulevard . *
Vainqueur de l'Allobroge & de la Maurienne ,
Des rochers efcarpés il fuit la double chaîne ,
Et, par d'incroyables efforts ,
De l'Arche aux flots bruyans occupant les deux
bords ,
Même en s'approchant de leur fource ,
Par la marche rapide il imite leur courſe.
C'en eft fait ; il arrive avec ſes bataillons ,
* Caftellum quod erat caput ejus regionis. Tit.
Liv. C'eft St Jean de Maurienne.
A vj
12
MERCURE
DE FRANCE:
Ses éléphans & fes machines ,
Au pied de ces fuperbes monts ,
Qui,cachant aux Enfers leurs profondes racines,
Dans les Cieux étonnés ofent porter leurs fronts,
Il grimpe fur les bords d'un effroyable abyme ;
Il gravit du Cénis le penchant efcarpé ;
Il diffout les rochers , & déjà fur la cime
L'Africain triomphant fous la tente eft campé.
A fes braves foldats il inſpire la joie ,
Leur montre l'Italie , objet de leurs travaux.
Ils dévorent des yeux cette fuperbe proie ,
Et , brûlant d'affronter mille périls nouveaux ,
Sur la pente rapide entre deux précipices
Ils marchent d'un pas ferme & defcendent du
mont.
Par le fer d'Annibal faut - il que tu périfles ,
O Rome ? le voilà dans les champs du Piémont.
V
A M. FAURE , mon peintre.
OTRE talent ici ne peut aller trop loin :
Il vous faut de votre art déployer la finefle,
Quelqu'un qui m'eft bien cher eft l'objet de ee
foin ;
Exprimez dans mes yeux l'excès de ma tendrefle ;
Rendez du fentiment le touchant coloris :
C'eſt-là qu'on apperçoit vraiment la main du
maître.
FEVRIER. 1774. 13
Le plaifir d'une mère en doit être le prix.
Qu'en voyant ce portrait , fon cri foit : c'eſt mon
fils !
C'eft lui!.. Mon coeur, mesyeux ont
noître.
fu le recon
Par M. V. , Commiſſaire de la Marine ,
à Toulon.
L'ENFANT & LE FEU DE PAILLE.
DANS ANS un de ces jours fortunés ,
Où, content & plein d'alégreſſe ,
Le François marque fa tendrefle
Pour quelques Princes nouveaux nés:
Un enfant vit la populace
Autour d'un feu , fur une place
Sauter , rire , & fe divertir ;
ec
Partageons , dit-il , ce plaifir »
Il part: le voilà qui travaille ,
Ramaffe quelques brins de paille
En fait un tas , puis au milieu ,
Sans autre façon , mét le feu....
La flammeen ondes fe déploie ;
Nouveaux fauts , nouveaux cris de joie -
Tandis qu'il rit de tout fon coeur ,
Soudain , ô mortelle douleur !
I voit la paille confumée
Devenir le jouet du vent :
14 MERCURE DE FRANCE.
Ainsi , lecteurs , le plus fouvent ,
Nos plaifirs s'en vont en fumée.
Par M. Houllier de St Remi.
de. Sezanne.
NOUVELLE en Proverbes italiens , où
l'on fait voir que qui plus a , moins á.
Ce n'eft pas fans raifon qu'Efope dit que
le coq eft hardi fur fon fumier ; felon le
proverbe d'Andaloufie , qui n'a pas vu
Séville , n'a pas vu chofe gentille. Mais
s'il n'eft pas toujours vrai que ce qui eft
beau eft ce qui plaît , puifque chaque
fourmi aime fon trou , toutefois il arriva
qu'un marchand de Paris laiffant cette
ville délicieufe , & difant en foi même
que la parrie d'un galant homme eft partout
, refolut de fixer fa réfidence à Séville
. Comme le vent lui fouffloit en
pouppe , il éprouvoit la vérité de la fentence
qui enfeigne que la patrie eft l'endroit
où l'on a du bien ; il gagna en trafiquant
avec les Efpagnols plus de piftoles
que la lune d'Avril ne produit de feuil-
Yes ; & , comme l'on fait que quand la forFEVRIER.
1774. FS
tune fert de ménétrière il fait bon danfer ,
il ne fe laffoit point de tirer la quinteſſence.
Mais celui qui eft né , devant mourir ,
chacun avalant , comme l'on dit, la mort
dans fa première foupe ; quand notre mar
chand vint , à fon tour , à ce fâcheux paffage
, il fe détermina à faire comme les
autres , à laiffer ce qu'il ne pouvoit emporter.
Ayant donc un fils unique , il fic
comme le payfan qui engraiffe fon cochon
quand il eft feul : il abandonna fes
facultés à fon fils unique & lui laiffa une
fortune très confidérable. Dès que le père
fut mort & que le fils fe vit maître de
tant de richeffes , comme il eft de règle
que le bien qui entre par les fenêtres ,
forte par là , felon l'invincible raifon
qu'avec le cheval d'autrui & fes propres
éperons on fait les lieux bien longues ,
& qu'il n'eft que de gagner pour apprendre
à dépenfer , le pauvre fot commença
à jeter fes écus à pleines pêles , & à gafpiller
fon bien en diffipateur. Auffi , comme
l'on dit communément que chacun court
faire du bois quand le chêne eft à terre ,
le jeune fot fe vit invefti d'une infinité
de ces gens qui favent s'enivrer au tonneau
d'autrui & s'empiffrer à la table des
autres, jeûnant, pour en voir la fin , chez
"
16 MERCURE DE FRANCE.
eux fans vigile . Comme tout bois a fon
ver , notre jeune homme avoit fes défauts
: qu'on juge fi fes écus s'en alloient
à flots ! Entr'autres gens qui s'aidèrent à
le plumer , il y eut un miférable gueux
de profeffion, qui , fachant qu'on ne perd
rien à demandet , & que tel qui veut
beaucoup ne doit pas demander peu , outre
que chien affamé n'a pas peur du bâton
, pria le diffipateur de vouloir bien
lui donner cent pièces . Le prodigue faifant,
felon le proverbe , à telle demande
telle réponſe , lui dit : Pourquoi demandes-
tu aux autres un denier & à moi cent
pièces? Le mendiant , fans s'amufer à lui
graiffer les botres , lui répondit franchement
: c'est que j'efpère recevoir encore
une fois des autres , & de toi jamais plus;
car on dit : après avoir rafé , il n'y a pas
de quoi tondre ; & qui ne tient pas compte
d'un fou n'eft jamais maître d'un écu .
Cette réponſe deffilla les yeux du prodigue
; il fut convaincu qu'il eft plus aifé
de faire des plaies que de les guérir . Il
donna les cent pièces au mendiant & ferra
fa bourſe , apprenant de cette façon que
celui qui ne fait pas quand il peut, ne fait
pas quand il veut.
FEVRIER. 1774. 17
LE FAUX ÉPAGNEUL.
PAR
Conte.
AR un jeudi , beau jour des boulevards ,
Où tout Paris fe heurte & fe promène ;
Où le beau monde arrive dans des chars
Pour écrafer , une fois la femaine ,
Les gens à pied de fon fafte jaloux ;
Pour afficher quelque mode étrangère ;
Pout refpirer moins d'air que de pouffière ,
Voir la parade , & pour fentir des choux ;
Un jeudi donc Hortenle avec les grâces
Que relevoit l'éclat du diamant ,
Vint au rempart en carofle à ſept glaces.
L'Abbé Frivole étoit fur le devant ,
Charmant perfide , & fripon fûr de plaire :
C'étoit l'Amour dans le char de fa mère.
En moins de rien deux courfiers vigoureux
L'ont amenée au milieu de la file ,
Où la voiture , enclavée entre mille ,
Avance un pas , puis en recule deux.
•
Là , chaque inftant quelque gare derrière,
A contre-fens vous force de rouler :
En reculant vous faites reculer ,
Et de voiture en voiture il opère ,
Tant qu'il ait fait reculer la dernière.
IS
MERCURE
DE FRANCE
.
Or bien fouvent un fiacre malheureux
Donne ce branle à tous nos merveilleux.
Pendant ce temps la petite marchande ,
D'un équipage approchant fans façon ,
Monte à la botte afin d'être plus grande ,
Et tout roulant vous montre fon carton .
Efpère- t'elle avoir grand débit ? Non ;
Mais elle fait que dans cette pofture ,
Tandis qu'on lorgne en- dedans la figure ,
Ceux de dehors lorgnent fon pied mignon.
D'autres fripons remplacent la friponne ,
Plus fûrs de vendre , à beaux louis comptans,
Les animaux où le caprice donne ,
Des chiens , des chats , des perroquets parlans ,
Ou des magots bien laids , bien excellens .
L'un d'eux portoir une des fept merveilles ,
Un Epagneul pas plus gros que le poing ,
Alongue foie , & dont les deux oreilles
Traînoient à terre ; enfin de point en point
Un vrai miracle. Hortente perdit tête ,
A cette vue. Appelez l'Homme au chien !
L'Abbé... Mes gens ! .. Mon Dieu ! l'aimable
bête ! ..
Dites , marchand ; je veux l'avoir. Combien ?-
Vingt- cinq louis . ---Vingt- cinq ! mais c'eſt pour
rien..
Au même inftant la fomme eft délivrée ,
Au même inftant s'éclipfe le vendeur.
FEVRIER . 1774 19
De fon emplette Hortenfe eft enivrée .--
Mon cher Abbé , vous me portez bonheur ...
Qu'il eft charmant ! comme la taille eft prile ! --
Heft divin , d'honneur , répond l'Abbé;
Voilà de quoi défoler la Marquife ,
Vous avez- là réponſe à la Tisbé . --
Fi donc , Monfieur ! Tisbé fera mauflade
Auprès de lui... Quel oeil (pirituel ! ..
Le petit homme a l'air un peu malade ;
C'est la fatigue ; il fait un chaud cruel.
L'Abbé , tirez le cordon ... A l'hôtel .
Rapidement on part... Elle eft rentrée.
Dans une loge artiſtement dorée ,
Sur un couffin tout rempli d'édredon
On établit le petit mirmidon .
Soupe légère eft pour lui préparée ;
Mais vainement. On ne peut l'obliger
A faire honneur à ce friand potage .
Il aime mieux peut - être un blanc- manger ?
Il en vient un. Hélas ! pas davantage.
On ne fait pas qu'un obftacle étranger
Des alimens refferre le paffage.
Bon ! dit l'Abbé , s'il s'étoit promené ,
Il mangeroit. On le met donc à terre.
Son mouvement eft contraint & gêné.
Il veut marcher , héfite , délibère ,
Fait quelques pas & tombe fur le né.
A cette chûte , on conçoit les alarmes
20 MERCURE DE FRANCE.
De fa maîtrefle. Elle jette un grand cri ,
Et tout de bon fes yeux verfent les larmes
Qu'elle doit feindre au deuil de fon mari .
Chez Lionnois que tout Paris renomme ,
Hortenfe envoie & renvoie à l'inftant.
Lionnois vient à la fin , affectant
La gravité d'un médecin pour homme ,
Se fait donner le chérif animal ,
Le prend , le tâte ... Oh ! oh ! dit- il , fon mal
Eft peu de chofe. A ces mots il apprête
De grands cifeaux dont Hortenſe frémit ,
Et vous découd le ventre de la bète.
Ciel ! ... Arrêtez ... Elle s'évanouit .
--
Il va fon train , & , taillant chaque membre ,
D'un bel étui parvient à dégager
Un laid roquet fretillant par la chambre ,
Qui tout joyeux de le voir foulager ,
Sans regretter la parure acceffoire ,
S'en va gaîment lapper le blanc-manger
Dont il n'a pu profiter dans la gloire.
Par l'Auteur de la pièce fur le Wifck.
FEVRIER. 1774 21
STANCES à M. de Buffon , fur fon paf
fage dans fa patrie ; par M. Baillot
fuppléant au College : envoyées à l'Académie
& lues dans la féance publique ,
leLe s Août
DANS
1773,
ANS Cette enceinte , ô ma patrie !
Lève , lève un front triomphant ;
Réjouis- toi , mère chérie ,
Voici ton plus illuſtre enfant.
C'eft dans tonfein qu'avec la vie
Il puifa fonbrillant génie ;
Célèbre avec moi fes fuccès :
Heureux berceau de fon enfance ,
Tu donnas un Pline à la France ;
Ton nom ne périra jamais,
Jetons des fleurs fur fon paffage ,
Accourez tous , ôCitoyens !
Venez lui rendre un juſte hommage
Venez unir vos yeux aux miens.
Ah ! mon coeur treflaille à fa vue !
Sans doute votre ame eft émue
Comme la mienne en l'écoutant.
O jour le plus beau de ma vie !
J'ai fatisfait ma noble envie ,
J'ai vu Buffon ..... je fuis content.
22
MERCURE
DE
FRANCE
.
Afon afpect majeune lyre
Rend fous mes doigts des fons plus doux :
C'est lui..... je cède à mon délire !
C'eſt lui qui s'affied parmi nous.
Buffon , dont les fçavans ouvrages
Enleveront tous les fuffrages
De la jufte Postérité ;
Buffon , que , dès fon vivant même ,
A marqué de fon (ceau fuprême
La main de l'immortalité.
Qu'ilfera cher à la penſée
De ces favoris d'Apollon ,
Ce jour où leur nouveau Licée
S'ouvre pour recevoir Buffon ,
Comme le dieu de l'harmonie
Charme les Nymphes d'Aonie
Par les accens mélodieux ;
Avec quelle éloquence active
Il rend notre oreille attentive ,
Et peint la Nature à nos yeux !
Dans les entrailles de la terre
Il defcend jufqu'à ces métaux ,
Source funefte & falutaire
Et de nos biens & de nos maux.
Il les épie à leur naiflance,
Les fuit de l'oeil avec conftanee ,
Marquefureux l'effet du temps
FEVRIER . 1774 . 2}
Et, faififlant chaque nuance ,
Pour nous découvrir leur effence ,
Il remonte à leurs élémens .
Que fon exemple nous enflamme ,
Elèves du facré Vallon !
Eft-il pour éveiller notre ame,
Eft-il un plus noble aiguillon ?
Voyons , voyons d'un oeil tranquille
L'eflaim bourdonnant & futile
Des infectes de l'Hélicon ;
Et , lors qu'ils fiffleront de rage ,
Si l'un de nous fe décourage
Qu'iljette un regard ſur Buffon,
Contre lui l'Envie animée
Dreffe fes ferpens meurtriers ;
En vain fa bouche envenimée
Tente de fouiller fes lauriers ,
L'entendez vous défefpérée ,
De fes couleuvres entourée
Mugir fous les pas de Buffon ?
Tandis qu'oubliant ſa victoire
Il vole au temple de Mémoire
Cueillir la palme d'Apollon .
Ainfi périt l'Hydre indomptable
Qui de Lerne infeftoit les bords ;
D'Alcide le bras redoutable
Triompha de fes vains efforts
24 MERCURE DE FRANCE.
Sa fable devient ton hiſtoire ,
Elprit divin , qui vers la gloire
A pris un vol audacieux ;
Que te font les cris inutiles
De tous ces odieux reptiles ,
Quand tu t'élances dans les Cieux ?
Un jour , par un fort invincible
Notre globe qu'il a décrit ,
Tombera fous la faulx terrible
Du monftre aîlé qui nous pourfuit ;
Mais tandis que, foule inactive ,
Nous végérerons fur larive
Des froides ondes du Léthé ,
Cet aftre brillant de lumière ,
Dans fon immortelle carrière
Roulera fans être arrêté.
EPITRE de Sapho à Phaon ; Traduction
libre d'Ovide.
INSENSIBLE Phaon , reconnoîtras - tu les
caractères de cette épître ? Le nom de
celle qui les a tracés eft- il tout- à - fait forti
de ta mémoire ? Ingrat , ton coeur ne te
dit il plus que c'eft Sapho qui t'écrit ? Peutêtre
vas- tu demander pourquoi ce ron
plaintif?
FEVRIER . 1774: 25
plaintif ? Hélas ! il convient à ma fituation
déplorable. Il fut un temps où l'écho
répétoit les fons mélodieux de ma lyre ;
déformais il ne répétera plus que les accens
de ma douleur . Le ton funèbre de l'élégie
a été inventé pour l'amante abandonnée
& trahie.
Malheureufe ! le feu circule dans mes
veines . La fleur de ma jeuneffe fe fane .
C'est ainsi que , dans l'ardeur de la cani.
cule , le vent brûlant du midi , deffèche
les moiffons & Alétrit la verdure . Je pleure
, & Phaon parcourt avec tranquillité
les riantes campagnes de la Sicile. Ma voix
ne s'accorde plus au fon de ma lyre . Les
Mufes ne m'infpirent plus. Elles fuyent
une amante défefpérée . Les aimables com
pagnes de mon enfance n'ont plus à mes
yeux ces charmes qui me les rendoient fi
chères. La belle Anactorie a perdu fes
attraits . La blonde Cydno & l'aimable
Athis ne font plus les mêmes . Je les
fuis , je ne fonge qu'à Phaon , je ne vis
que pour Phaon.
O le plus chéri des amans ! je crois
te voir à chaque inftant. Je contemple
encore ces beaux yeux dont l'éclat a été
fi funefte à mon repos . Tantôt je te vois
tenant la lyre , & je te prends alors pour
B
谨
26 MERCURE DE FRANCE.
Apollon ; tantôt je te vois un thyrfe à la
main , & je crois voir alors l'aimable
Bacchus. Ces Dieux charmans auxquels
tu ne cèdes point en beauté , ne furent
point infenfibles. Apollon aima Daphné ,
Bacchus brûla pour Ariane ; l'une & l'autre
cependant ne furent pas favorifées
des Mufes. Les chaftes Soeurs du Permelle
m'infpirèrent des chants lyriques. Mon
nom fera immortel parmi les races furures.
La gloire du poëte Alcée ne s'étendra
pas plus loin que la mienne. Nous
rendrons à jamais célèbre l'ifle de Leſbos
qui nous a vu naître.
Si la Nature m'a refufé les agrémens
du corps , elle m'a prodigué ceux de l'ef.
prit. Je n'ai point cette blancheur éblouiſ-
Tante qui fafcine les yeux des amans vulgaires
;
mais Andromède , née fous le
ciel brûlant de l'Ethiopie , avoit le teint
noir , & Perfée ne l'en aima pas moins.
La blanche colombe s'unit fouvent au
pigeon d'un plumage différent . La tendre :
tourterelle ne dédaigne pas fon amant fidèle
, parce que fon plumage eft noir.
Il fut un temps où j'étois belle à tes :
yeux .Je m'en fouviens encore. (Les amans
perdent- ils le fouvenir de leur bonheur ) ?
Ah ! rapelle- toi ces momens heureux où
FEVRIER . 1774. 27
to me preffois tendrement fur ton fein.
Je chantois , & tu m'interrompois par des
baifers pleins de feu . Tes yeux peignoient
la volupté & la tendreffe. Tu admirois
avec tranfport le fon de ma voix & les
vers tendres que l'amour m'infpiroit . Ta
bouche collée fur la mienne , me juroit
alors de m'aimer toujours . Perfide ! où
font tes fermens ? Pourquoi fuis - je à Leſbos
? Phaon n'y eft plus . Que ne fuis je en
Sicile ? C'est là que le parjure cherche à
faire de nouvelles conquêtes . Jeunes
Beautés , qui habitez les champs fleuris de
la Sicile , fuyez les piéges que le plus
dangereux des hommes tend à votre ingenuité
. Renvoyez - le à Lefbos ; c'eſt
là que l'infortunée Sapho qu'il a trom
pée , gémit fans cefle. Il vous trompe
comme elle . Son langage , fes fermens
l'expreffion même de fes yeux autrefois fi
tendres , tout eft faux . O Venus ! fi jamais
j'ai chanté des hymnes à ta louange ,
venge- moi d'un perfide qui me fuit , &
qui s'eft réfugié jufques aux pied de tes
autels. *
1
Hélas ! la Fortune a épuifé fur moi fes
* Vénus étoit adorée en Sicile fous le nom
d'Ericyna.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE,
rigueurs. A l'aurore de mon âge , elle s'at ,
tacha à mon fort pour me pourfuivre. Je
n'avois vu que fix printemps , & j'arrofai
déjà de mes larmes l'urne d'un père.
Il me reftoit un frète . Une femme artificieufe
fçut gliffer dans fon coeur le
poifon de l'amour . Malheureufe victime
de fa paffion , il s'oublia lui même !
Honneur , fortune ; il prodigua tout pour
fon indigne conquête. Les confeils que
mon amitié alarmée lui donna , l'éloignèrent
de moi . Fugitif & déſeſpéré , il
parcourt les mers pour foutenir les reftes
d'une vie languiffante . Je n'ai qu'une fille .
Elle eft dans cet âge heureux où le coeur
ne s'ouvre pas encore aux impreffions
de la douleur. La tendreffe maternelle
m'alarme fans ceffe fur fon fort . Je crains
qu'un jour elle ne foit aufli malheureuſe
que fa mère,
Phaon Parmi tant de viciffitudes
étoit ma feule confolation . C'étoit pour
lui que je me parois de fleurs . C'étoit pour
plaire à fes yeux , que j'ornois mes cheveux
de l'éclat des tubis , & des parfums
dé l'Arabie . Vains ornemens ! ils me font
déformais inutiles. Je voulois plaire à--
Phaon , & Phaon n'eft plus ici. Les mers
nous féparent. Je néglige à préfent le foin
de ma parure. Le Zéphire ne ſe joue plus
f
FEVRIER. 1774.
د و
dans ces treffes charmantes que la main
de mon amant avoit formées . Mes cheveux
Hottent négligemment & fans apprêt
fur mes épaules. Tout m'accable ,
tout me devient importun .
eût
Heureufe & l'absence de l'objet chéri ,
ра étiendre le feu qui me dévore ! Que
je fuis loin de cette douce fécurité qui
fuit l'indifférence ! Je le fens , la plaie de
mon coeur eſt incurable. Les Parques , auffi
cruelles que toi , ont pris plaifir à tramer
les jours de ma vie infortunée . Je cherthe
en vain le repos dans le commerce
des Mufes : j'y trouve toujours l'amour .
Pouvois-je réfifter à tes charmes ? Une
foible mortelle pouvoit - elle contempler
fans danger ce teint de rofe , & ces yeux
dont l'éclat eût charmé les Divinités ?
Belle Aurore ! Combien de fois n'ai-je pas
craint que tu ne m'enlevalles monamant ?
Mais ton coeur étoit fixé , l'amour de Céphale
te captivoit. Lune brillante ! combien
de fois dans le filence de la nuit ne
t'es-tu pas arrêtée dans ton char d'argent ,
pour admirer
mon cher Phaon
dans les
bras du fommeil
? Ah ! fi Endimyon
n'eût fçu te plaire , fans doute je t'eufle vu
ma rivale. Vénus même n'auroit
pu téfif
ter aux charmes
qui m'ont féduite , ſi le
Biij
30 MERCURE DE FRANCE .
fouvenir d'Adonis n'eût été gravé dans
fon coeur.
O Phaon ! aimable jeune homme , la
gloire & l'ornement de ton fiècle , reviens ,
reviens cruel , dans les bras de ta Sapho.
Je ne demande point que tu m'aimes :
fouffre feulement que je t'adore ; ne me
hais point. Ce n'eft pas un crime de t'aimer
avec tranfport . Cet écrit arrofé de
mes larmes ne dit il rien à ton coeur ?
As tu pu m'abandonner fans me dire le
dernier adieu ? Puifque tu devois me quit
ter pour toujours , pourquoi m'avoir envié
la foible confolation de te baigner de mes
larmes , de t'accabler de mes baifers? Pourquoi
ne m'avoir laiffé aucun gage de ton
amour ? Babare ! mon coeur , ma vie ,
mon innocence même , tout étoit à toi ;
& tu ne m'as pas permis de te dire en
partant : Phaon , n'oublie point ta Sapho.
·
Que devins -je , grands dieux ! lorfque
je fus informée de ton départ . Un froid
mortel glaça mon coeur . Ma douleur concentrée
au dedans , ne put s'épancher
par mes larmes . Je voulus parler ; la parole
expira fur mes lèvres. Abartue & confternée
, je ne pus prononcer que ton nom .
Bientôt un torrent de larmes coula de
mes yeux. Mon défefpoir éclata en reFEVRIER.
1774. 31
proches contre la perfidie des hommes .
Hors de moi , je déchirai mon fein , j'arrachai
mes cheveux . Semblable à une
tendre mère qui fuit au bûcher le corps
inanimé d'un fils unique ; je poulfai
vers le ciel d'affreux gémiffemens .
J'appelai Phaon , & Phaon ne me répondit
point. Mon frère , mon barbare frère ,
iufulta à ma douleur , par le ris amer
de l'ironie . Toutes mes concitoyennes
furent témoins de mon défefpoir . Je ne
cherchai point à dérober à leurs yeux le
trait cruel qui me déchiroit . Mes larmes ,
mon vifage pâle & défait , tout m'auroit
-trahi .
Cher amant ! ton image me pourſuit
fans ceffe . La nuit , lorfque Morphée répand
fur moi fes pavots , je te vois à mes
côtés. Je te tends les bras. Je te preffe
contre mon fein . Mes baiſers raniment
tes yeux mourans & accablés fous le
poids de la volupté . J'entends encore ta
voix enchantereffe répondre à mes foupirs.
Chere illuſion ! Elle s'évanouit au
lever de l'aurore. Alors mon bonheur
fantaflique difparoît . La clarté du jour me
devient infupportable . Je fuis dans les
antres des rochers , & dans les forêts , autrefois
les témoins de nos plaifis . Je res
Biv
32
MERCURE
DE
FRANCE
.
connois.cette grotte ruftique, où tu me fis
le premier aveu de ton amour. Je reconnois
ces arbres touffus ,où font encore gravés
ton nom & le mien. Que ces lieux.
font changés ! je n'y retrouve plus celui
dont la préfence me les rendoit fi chers.
Je parcours feule & défefpétée ces riantes
prairies que nous parcourûmes autrefois
enfemble. Je vois encore ce tendre gazon
où Phaon voloit des bras de l'amour
dans ceux du repos . Alors des larmes
s'échappent de mes yeux , & je dis en foupirant
c'est ici que l'ingrat me jura de
'aimertoujours.Toute la Nature femble
partager ma douleur. Ces fleurs qui s'embelliffoient
à l'aspect de nos plaifirs, fe flétriffent
& languiffent far leur tige defféchée
. Les oifeaux ne voltigent plus dans
ces bocages. Ils ne chantent plus leurs
amours. La malheureufe Procné déplore
fa difgrace. Elle redemande Ithis à l'écho
des bois. Elle pleure la mort d'un fils ,
& Sapho regrette l'abfence d'un amant ..
Le doux zéphire ne folâtre plus avec les
fleurs ; il n'agite plus le feuillage de arbres.
L'abfence de Phaon attriſte tous les
objets .
Dans le réduit obfcur d'un bois foliaire
, eft une fontaine qu'une ancienne
FEVRIER . 1774. 33
Tradition a confacrée . Ses eaux claires &
limpides font bordées d'un gazon toujours
fleuri . Un feuillage épais en interdit
l'accès aux rayons du foleil . Un foir , au
clair de la lune , je m'endormis dans cet
afyle champêtre. Je crus voir une Nayades
fortir de la fontaine & s'arrêter devant
moi. Elle étoit trifte , & , me regardant
d'un air compatiffant , elle fembloit par
tager mes peines . Sapho , me dit - elle ,
malheureufe Sapho , tu peux éteindre le
feu qui te confume. Dirige tes pas vers
le promontoire confacré à Apollon . Précipite-
toi dans la iner, & tu feras guétie..
Deucalion enflammé d'amour pour l'infenfible
Pirtha , monta fur le rocher de
Leucate , & fe précipita dans les flots.
Aufi tôt fon coeur fut libre , & la cruelle
Pinha commença dès- lors à foupirer..
Depuis ce temps , ce promontoire a tou
jours été le refuge des amans défefpérés
Ainfi parla la Nymphe , & elle difparut
auffi tôt. Je me réveillai faifie de crainte..
Mes joues étoient inondées de larmes.
Belle Nayade , je fuivrai tes confeils..
J'irai , oui , j'irai fur le rocher de Leucate.
Je me précipiterai dans la mer . L'Amour
meprêtera fesaîles. Le Zéphir fou
tiendra le poids léger de mon corps..
- B. w
34
MERCURE DE FRANCE.
Lorfque j'aurai oublié l'ingrat qui caufe
tous mes malheurs , je confacrerai ma lyre
à Apollon ; ma lyre fur laquelle j'ai chanté
mes amours.
Homme dur & infenfible ! pourquoi
me forces - tu de chercher dans la mer un
remède à mes maux. Reviens , & ta préfence
me rendra ce bonheur qui s'eſt évanoui
comme un fonge. Reviens , tu feras
mon dieu , tu feras mon Apollon . Que
dis je ? Peut être dis-ton coeur , plus dur que
les rochers , triomphera-t'il de ma mort .
Ah ! du moins , fi je pouvois te ferrer
encore une fois dans mes bras , & me précipiter
avec toi ; je ne me plaindrois point
de ta cruauté.
Jeunes filles de Lefbos , vos chants
n'accompagneront plus le fon mélodieux
de ma lyre . Vous ne vous affemblerez
plus au tour de moi , pour m'entendre
chanter mes amours. L'aimable mortel
qui m'infpiroit n'eft plus ici . Je paifois
dans fes yeux cet enthoufiafime divin qui
m'élevoit l'ame . Sa préfence allumoit le
feu de mon génie . Un feul de fes regards
enflammoit mon imagination , & faifoit
naître dans mon coeur l'extafe du fentiment.
Il n'eft plus ici . Je cherche en vain
a le toucher par mes prières. Il ne m'enFEVRIER
. 1774. 35 %
tend plus . Mes foupirs ne parviennent
point jufqu'à lui .
Ah ! fi , du haut d'un rocher , je voyois
un jour les voiles de ton vaiffeau flotter
dans les airs ; puiffe alors la déeffe de Cythère
, calmer l'impétuofité des flots ! Que
l'Amour prenne lui - même le gouvernail,
& que l'haleine des Zéphirs enfle doucement
les voiles ! Mais fi cet efpoir eft
vain ; fi Sapho doit être pour jamais féparée
de fon cher Phaon , annonce moi,
mon `malheur. J'aurai alors recours à la
plus trifte des reffources , au rocher de
Leucate. Le danger ne m'effraye point ,
pourvu que je puiffe efpérer un fort , plus
heureux .
Par M. D..... , de Chartres :
ODE A LYDIE ?
Imitée de la 8e. du premier livre d'Horace.
LYDIE , auprès de toi , victime de tes charmes ,
Sybaris a perdu des momens glorieux ;
Il fuit le champ de Mars , il néglige les armes ,'
Il cède fans effort au pouvoir de tes yeux.
Nous ne le voyons plus fe battre dans l'arène ,
B vj
36 MERCURE DE FRANCE .
Lui qu'un foleil brûlant excitoit aux combats :
Loin de ces jeux brillans fa tentreffe l'entraîne ;;
Il eſt enchaîné dans res bras .
La molleffe a flétti fa gloire,
Il préfère aux lauriers les myrtes de l'Amour ,.
Tandis que les rivaux volent à la victoire ,
Que , par toi , l'imprudent a perdu fans retour.
A fon penchant perfide , hélas ! il s'abandonne ,.
Ses courfiers négligés ont perdu leur ardeur ;
Eh ! qu'importe à préfent que ta main le cou
ronne ?
Tu ne peux lui donner les lauriers du vainqueur..
Le Tibre a ceffé de lui plaire ;.
Il roule une onde falutaire ,
Les lutteurs dans fes flots vont le défaltérer;
Ah ! Lydie eft l'objet que Sybaris préfère ;
Près d'elle , il aime à s'enivrer
De l'encens impur de Cythère.
L'huile des combattans flatte peu fes defirs ,
I le livre aux tranfports d'une ardeur infen
fée ;
Ses beaux joursfont perdus , & ſon ame abuſée:
Ofe facrifier la gloire à fes plaifirs .
Tel , goûtant les douceurs d'une perfide joie
FEVRIER. 1774
37
Dans l'ifle de Scyros , fuyant les murs de Troye
Le terrible enfant de Thétis
Aux genoux de Déidamie ,
9.
Par une lâche ardeur voit fon ame aſſervie ,
Et laille triompher le perfide Pâris .
Par M Guittard cadet , de Limoux,
en Languedoc.
LES YEUX gatent le Coeur.
Conte .
On peut , N peut , fans être belle , avoir la taille lefte ,2
Et je ne fais quoi de touchant :
Aimables laides , ,j'en attefte
Un fidèle miroir ; il vous en dit autant.
Votre empire eft plus doux. • votre amour plus
conftant ,
La beauté n'eft qu'un don funefte ,
Les yeux gâtent le coeur , une Sapho l'a dit,
Oferoit-on la contredire?
Je récitous ce trait à la jeune Thémire ,
Quand tout- à- coup on nous apprit
Que le galant Cléon , des amans de la belle
Le plus volage & le plus beau ,
Avoit reçu des mains d'une prude rebelle
Un coup d'aiguille , où de cifeau ,
Tout au travers de la prunelle.
38 MERCURE
DE FRANCE
:
Eh ! bien tant mieux , s'écria - t'elle :
Le Ciel accomplit mon fouhait ,
Les yeux gâtent le coeur , Cléon fera parfait.
Le lendemain notre douzelle ,
En revoyant Cléon , recula de frayeur ,
Et dit ingénument : les yeux gârent le coeur.
Bientôt des larmes abondantes
coeur
Se joignirent aux cris d'une amère douleur .
Que faires - vous , lui dit une de les fuivantes ?
Avec vos beaux romans , avec votre bon
Voilà vos yeux rougis à faire peur !
Confolez -vous , Mademoiselle ,
Et le plutôt fera le mieux ;
Une infenfible eſt toujours belle ;
C'eft lecoeur qui gâte les yeux.
Par M. de la Louptière.
EPITRE à Madame Drouin , qui , après
avoir fait les délices du théâtre de Touloufe
, & avoir habité aux environs de
cette ville une maifon de campagne ap .
pelée Mon- plair , s'eft engagée pour
quelque temps à la Comédie de Bruxelles.
Vous dont la fageffe riante
Aux amans de Thalie offre un nouvel attrait;
FEVRIER. 1774. 39
Vous , d'une foubrete piquante
Le modèle le plus parfait ,
Avez- vous dans vos jeux oublié que Toulouſe
De les droits fut roujours jalouſe ?
Je l'ai vue exhaler fes plaintes , fes regrets ;
Peut- on cueillir ailleurs des couronnes plus bel
" les ? *
Depuis que vos talens , tels que des feux folers ,
Ont entraîné les Ris aux marais de Bruxelles ,
En vain vers la Garonne un champêtre manoir
Rappelle leur troupe folâtre :
Son bocage , qui fut leur plus digne théâtre ,
Renaît fans ranimer les jeux & leur espoir :
Le nom de Mon- plaifir eft tout ce qui lui refte. :
Les concerts de ma Mufe agrefte
Pouvoient ils remplacer la douceur de vous voir?
Tout languit , tout reffent votre abfence funefte.
Quelquefois , au retour d'un paiſible boſquer,
Et des erreurs d'un labyrinthe ,
Où des pas de Thalie on vient chercher l'empreinte
,
Je ne fais quel trouble fecret ,
Me ramenant à l'hermitage ,
Fixoit fur un paſtel mes yeux & mon hommage.
Si le crépuscule du foir
Au falon venoit me furprendre ,
Lifant le roman le plus tendre ,
J'allois rêver dans le boudoir ;
40 MERCURE DE FRANCE.
Quel charme règne encor dans l'air qu'on y ref
pire !
Et qu'il mêloit d'ivrefle aux accens de ma lyre !
Pour chanter les feux de l'Amour
J'avois bien choiſi men léjour.
Fidèle ami des arts , le Touloulain ſouhaite
Que cette agréable retraite
Rentre en votre pouvoir à votre heureux retour:
C'est pour les Talens qu'elle eft faite ,
Et , quoique je renonce à ce traité jaloux
Qui pour long temps m'enread le maître ,
Les côteaux champenois où les dieux m'ont fait
naître ,
Paris même , Paris qui remplit tous mes goûts ,
N'offent pas à ma Muſe un aſyle fi doux ;
Elle n'eft pas transfuge : eft- on tenté de l'être ,
Lorique l'on a figné des accords avec vous ?
Par le même.
TRADUCTION libre des Fables Angloifes
, par M. R. d'Avignon , Docteur en
droit.
LE PAYSAN & LE MATIN.
DANS cette contrée où le Nil , ce Ro
des Acuves , répand l'abondance avec le
1
FEVRIER . 1774. 4*
eaux , un payfan veuf élevoit avec un
foin vraiment paternel , fon petit enfant ,
P'unique héritier qui lui reftoit de fon
époufe , qu'il avoit plus aimée que fa vie
pendant tout le temps qu'il avoit habité
avec elle . Une affaire preffante furvient
& l'oblige de fortir de fa cabane ruftique.
Il n'étoit pas befoin que ce père tendre
endormît le petit enfant par des chanfons
; il dormoit déjà dans fon berceau.
Un mâtin étoit couché auprès de lui , &
c'eft fur fa fidélité que l'homme de campagne
fe repofa pour garder fa maiſon .
Son affaire finie , il fe hâte de revoir
fon bien aimé nourriffon. Il lève le loquet
; car il n'y avoit point d'autre barreau
ni d'autre clôture à fa petite cabane.
Le mâtin , par fa façon d'aboyer &
fon empreffement à faire jouer fa queue,
( eh ! la perfidie fe trouva- t- elle jamais
dans cet animal ? ) exprime , ce femble ,
un fentiment de joie , plus fort qu'à l'ordinaire.
Il s'entrelace dans les jambes de
fon maître , & ne ceffe pas de le careffer.
Mais quelle fut la furprife du père !
Il voit fon chien tout couvert de fang ; fa
gucule effroyable le diftilloit encore , &
donnoit des indices qui faifoient foupçonner
quelque meurtre. Le père épou
&
42 MERCURE DE FRANCE .
vanté regarde autour , fans découvrir fon
enfant , l'unique objet de fa tendrefle.
Le berceau étoit renverfé. L'effro , le
défefpoir dans l'ame , il jette un regard
farouche fur tout le refte. Chaque objet
lui confirme le malheureux fort de fon
fils , & il ne voit plus dans fon chien
que le meurtrier de cet enfant chéri . H
s'abandonne alors à la fureur , s'arrache
les cheveux , jure d'abattre d'un coup de
hache qu'il tenoit à la main , la tête du
coupable , & fur le champ le mâtin eft
cruellement tué. Le campagnard court
enfuite vers le berceau , le lève , & tout
étonné il voit fon petit enfant endormi ,
fans avoir reçu le moindre mal. Auprès
de lui il apperçoit un ferpent monftrueux ,
fraîchement déchiré & feignant encore ;
de forte qu'il étoit évident que ce chien
fidèle , & trop inhumainement immolé ,
avoit tué le ferpent , pour défendre le fils
de fon maître & l'arracher à la mort. La
fable dit que , dans le combat, l'enfant &
le berceau avoient été renversés .
Il en doit être d'un ami comme d'une
autre perfonne ; ne le condamnez jamais
fans l'entendre.
FEVRIER. 1774. 43
LE BERGER PATRIOTE .
Lorfque les animaux avoient la raifon
en partage , un troupeau de moutons
amateur de la liberté , voulut fe choifir
un berger pour le garder & le défendre.
Les moutons de ce temps là avoient , ainfi
que les citoyens d'Angleterre , le droit
voter. Parmi les payfans qui ambitionnoient
ce pofte , il s'en trouva un doué
de toutes les qualités propres à fubjuguer
les efprits. Il élevoit hautement la voix
en faveur de la liberté ; il careffoit la gent
moutonière , & ne cefloit de lui donner
des marques de fon zèle apparent. Les
moutons , ainfi que les hommes , fe laiffent
prendre à la flatterie . L'adroit campagnard
affiche la générofité , fait des
préfens aux uns & aux autres , marque
à tous beaucoup d'attention . L'herbe
tendre leur eft prodiguée , & c'eſt toujours
de l'eau la plus fraîche & la plus
limpide qu'il leur fait boire. Le jour de
l'élection arrive ; le fin matois eft choifi
pour berger , fans que perfonne y mette
la moindre oppofition. Rien de plus vrai
que le proverbe : Les honneurs changent
les moeurs. On ne voit plus de zèle patriotique
dans le nouveau berger ; il ceffe
44 MERCURE DE FRANCE .
d'être le foutien du bien public ; les mou
tons ne paiffent plus fur la montagne ; ils
ne vont plus fe défaltérer dans de clairs
ruiffeaux . Le filet tiffu par le démon de
la corruption , avoit été tiré , & le poiſſon
étoit pris. Le nouveau defpote ne parle
que d'obéiffance , du pouvoir des bergers
, de la fidélité qui doit fe trouver
dans les moutons. Il les dépouille cruellement
de leur laine , fans avoir égard ni
au temps ni à la faifon ; il les traîne au
marché , les agneaux nés libres font inhu
mainement vendus ; & fi les animaux
bêlans font entendre leurs juftes plaintes,
il leur répond avec un air moqueur :
Ceux qui font affez foux pour fe vendre
à prix d'argent , ne doivent jamais fe
plaindre de leur efclavage . Permettez ,
moutons mes amis , que je vous le dife ;
je vous ai achetés , ne trouvez donc pas
mauvais que je vous vende.
La morale , Monfieur ? .... je ne fuis
pas affez fot que de tenir le miroir devant
un aveugle.
LE GÉNIE , LA VERTU & LA
REPUTATION.
Le Génie , la Vertu & la Réputation
convinrent enfemble de parcourir l'AnFEVRIER
. 1774- 41
>
7
gleterre , pour y examiner ce que la na
tion offre de remarquable & de curieux ;
mais dirent ils de concert , comme
nous ne fautions prévoir les événemens
qui peuvent nous arriver , il faut fixer un
endroit où nous nous retrouvions , ſuppofé
que nous venions à nous féparer les
uns des autres . Le Génie fe leva le premier
, & leur parla ainfi : Si ma mauvaiſe
fortune me fait égarer , j'irai devant le
tombeau de Shakeſpear , pour m'y tenic
humblement profterné : ce fera là que
vous me reverrez , ou bien à l'ombre de
ce bois champêtre & touffu d'où Milton :
faifoit entendre les fons éclatans de fa
voix aux efprits céleftes , ou enfin dans
cette grotte où Pope , plongé dans de profondes
réflexions , reçut les premières
infpirations de la poëfie,
La Vertu prit alors la parole , la tête
penchée & pouffant un foupit de langueur
: Hélas ! il n'eft que trop vrai , ditelle
, & je fuis forcée de l'avouer : je n'ai
que peu d'imitateurs. Si jamais vous êtes
privés de ma préfence , allez dans les
temples pour me trouver. Au cas qu'on
ne m'y donne point d'afyle , f'en chercherai
dans les fuperbes palais & au milieu
des lambris dorés ; je tâcherai de
46 MERCURE DE FRANCE.
paroître avec une noble fierté dans les
riches appartemens des grands Seigneurs.
Si mes efforts font vains >
j'irai dans
quelque cabane éloignée du tulmulte ,
inconnue à l'orgueil , & à l'abri des paffions
. C'eft dans ce berceau des plaifirs
tendres & purs que vous me trouverez à
toute heure.
Il n'en eft pas de moi comme de vous ,
reprit la réputation avec beaucoup de vérité
; une fois qu'on m'a perdue , on ne
me retrouve jamais.
L'EXPLICATION du mot de la première
énigme du Mercure du fecond vol . de
Janvier 1774 , eft Léchefritte ; celui de
la feconde eft Quinola , ou valet de coeur
au jeu de Reverfis , celui de la troiſième
eft le Fufeau. Le mot du premier logogryphe
eft Ail , où l'on trouve aï , lia ,
la , ali ; celui du fecond eſt Trépas , où
l'on trouve repas.
>
ÉNIGM E.
ILLE d'un père malheureux ,
Je fuis encor plus malheureufe ;
FEVRIER. 1774. 47
Mon fort eft des plus rigoureux ,
L'on me croit riche , & je fuis * gueule,
Si quelqu'un me reçoit chez lui ,
C'est qu'il eft trompé par ma mine ;
Je rougis du défaut d'autrui ,
Dans le moment qu'on m'examine,
Après avoir trompé fouvent,
Quoique fans deflein de le faire,
Il arrive ordinairement ,
Que je caufe la mort à mon père,
Par M. D. L. P.
AUTRE.
Je fais un meuble fort commode ,
Er , quoiqu'ancien , toujours de mode ;
Auffi chacun veut- il m'avoir :
Jufqu'aux pieds des autels on peut m'appercevoir,
En cent réduits divers je fais ma réſidence ;
Je luis fur le bureau d'un homme de finance ;
Le fçavant près de lui m'a dans fon cabinet ;
Je fers au voyageur à table , au cabaret ;
Au même endroit , comme une fouche ,
Jerefte, à moins qu'on ne me touche ;
* Pauvre...
MERCURE DE FRANCE.
Cependant j'ai par fois un certain mouvement :
La nuit comme le jour utile également ,
Mon emploi le plus ordinaire ,
Eft de faire aller & venir
Gens à qui cela ne plaît guère
Et qu'à force de coups je fçais faire obeir ;
Coups donnés de façon à ne les point ſentir .
Lorſqu'au gré de tes voeux ainſi je me comporte
Lecteur , fut- il jamais procédés plus criants ?
Pour les fervices que je rends
Cruel , le plus fouvent tu me mets à la porte.
Par M. Houllier de St Remi.
AUTRE.
BIEN qu'on redoute ma préſence ,
Lecteur , je crois , fans me vanter ,
Qu'on ne fauroit me difputer
L'éclat d'une illuftre naiflance :
La déefle de la Beauté ,
La tendre Vénus eft ma mère ;
Et le dieu de la Volupté ,
L'enjoué Bacchus eft mon père,
Par un Chapelain de Dourdan.
à Senlis.
AUTRE
FEVRIER . 1
1774 49
A UTR E.
NON , fur la terre , il n'eſt plus de juſtice ! `\ _
C'eſt la loi du plus fort qu'on voit en exercice !
J'en fuis la preuve, hélas ! on force ma mailon ,
On en enleve la cloiſon ,
On m'en arrache , on me dévore :
Et moi , pauvre pécore,
Je ne dis pas le mat.
Il faut être bien fot !
Nepourrois -je donc pas payer de ma perfonne
Puifqu'on prétend que je raiſonne.
Par le même.
LOGO GRYPHE.
PLUS fo LUS folide qu'un vain plumage .
Point ne me portent les oiſeaux ,
Mais bien les habitans des eaux ;
Nature tout exprès me fit pour leur ufage :
Sans tête je deviens un oiſeau paflager
Petit , mais très- bon à manger.
C
ر ت ق
MERCURE DE FRANCE.
CHANSON.
Ir majeur.
INSPIRE par fon hu-meur noire, Un Philofo-
phe original , Vouloit un jour me
faire accroi-re Que dans le monde
tout eft mal ; J'é -tois ché- ri de mon
If me ne Mon coeur ne de- fi - roit
plus rien ; Notre Sa- vant per-dit fa peine :
Je fou-tins que tout étoit bien , Je fou-tins
que tout étoit bien. Da
capo.
* Les paroles font de M. de Launay.
* Mufique de M. Tiffier,
FEVRIER. 1774. S-I
Un autre jour que ma Ber- gère Re- fufa
de baiſer mon chien ; Un Philo- fo- phe
moins fé- vère , Vint me di- re que tout
' eft bien : Je trou-vai ce nouveau fyl-tême
D'un ridi- cu- le fans égal : Je craignois
un refus moi- même ; Je fou- tins
que tout étoit mal , Je fou- tins que
tout é- toit mal.
Ce n'eft point la brillante autore
Qui pour moi produit de beaux jours ,
Le charmant objet que j'adore
En peut feul embellir le cours.
Lui feul fixe de mafortune
Et les faveurs & les revers :
Loin d'Ifmène tout m'importune ,
Mon Ifmène eft mon univers .
C ij
MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
* Orphanis , tragédie de M. Blin de Sain-
More, repréſentée pour la première fois.
par les Comédiens ordinaires du Roi ,
le famedi 25 Sept. 1773. Prix , 36 f. A
Paris , chez Delalain , libraire , rue & à
côté de la Comédie Françaiſe .
> Si l'on n'écrivait que pour la capitale
il ferait à peu près inutile de parler de
cet ouvrage. On n'aurait perfonne à dé
tromper. L'opinion publique eft fi connue
& fi prononcée depuis l'impreffion
de cette tragédie , qu'il eft impoffible à
qui que ce foit , & peut être à l'auteur
lui - même , de s'y méprendre de bonne
foi. Mais d'autres raifons ont engagé à
faire cet article. Les perfonnes de provin
ce , les Etrangers qui ont entendu parler
d'une Orphanis qui a eu du fuccès , &
qui effayent de lire cette pièce , croient
qu'à Paris l'on a perdu le jugement , &
déplorent la honteufe décadence où le
théâtre eft réduit . Il faut bien leur dire
pour notre juftification quelle a été l'eſ-
* Cet Article & les deuxfuivans font de M. de
La Harpe.
FEVRIER. 1774 53
par
pèce de fuccès dont ce drame a joui , fur
quoi il était fondé , & ce qu'on en penſe
généralement. Quant aux louanges données
écrit à ce même ouvrage , c'eft
ici plus que jamais l'occafion de faire apprécier
ce trafic d'éloges conftamment
donnés à ce qui eft mauvais par des juges
qui ne peuvent pas louer ce qui eft bon.
Un expofé très -fuccinct du plan d'Orphanis
, fera voir d'un coup d'oeil ce qu'il
en faut penfer. Nous dirons enfuite un
mot du ſtyle .
Orphanis eft une veuve Tyrienne
d'un fang obfcur , dont le père , l'époux
& deux enfans au berceau ont été maffacrés
à la prife de Tyr par Séfoftris .
Ce conquérant a fait venir Orphanis dans
fon palais , on ne fait pourquoi. Il fallait
le dire. Cette Orphanis eft ambitieufe
& n'afpire à rien moins qu'à régner. L'amour
que conçoit pour elle Arcès , le neveu
de Séfoftris , lui donne les plus hautes
efpérances. Il lui propofe d'abord le rang
de fa maîtreffe. Elle en eft étonnée. On a
peine à concevoir cet étonnement. C'étoit
affurément la propofition la plus naturelle
à lui faire . Il est même impoffible moralement
que le neveu de Séfoftris , quelque
amour qu'on lui fuppofe , s'offre d'abord
pour époux à une étrangere orpheline, obſ-
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
cure & captive. Il eft vrai que dans le cours
de la pièce , elle fe dit
Veuve d'un Etranger , fameux par cent conquêtes;
mais comme on ne fait pas même le nom
de cet étranger , de ce Syrien fameux par
cent conquêtes , dont jamais perfonne n'a
entendu parler , on n'eſt pas fort frappé
de cette fuppofition gratuite , qui ne relève
pas beaucoup Orphanis aux yeux da
fpectateur , & qui ne peut pas même
donner une grande idée de l'imagination
de M. Blin.
trouvera
Mais voici un autre trait de cette
même imagination qu'on ne
peut- être pas beaucoup plus heureux , Il
y a une loi en Egypte , établie par le plus
fage de fes rois , en vertu de laquelle l'hé
ritier du trône a droit de demander une
grâce à fon choix , lorfqu'il remporte la
victoire pour la première fois fur les ennemis
de l'Etat. Arcés , vainqueur des
Crétois rebelles , ne manque pas , en conféquence
de cette loi , de demander Orphanis
en mariage , précisément dans le
mêine moment que l'Envoyé Crétois demande
Arcès pour la fille d'Idoménée ,
& que Séfoftris vient de promettre cette
alliance. Voilà le noeud de la pièce . On
voit que la fituation d'Arcès eft préciſéFEVRIER
. 1774. 55
ment celle de Dom Pèdre dans Inès ,
l'intérêt près qu'Inès infpire , & qu'Ofphanis
h'infpite point du tout. Arcès fe
croit intéreffé par la loi à exiger qu'on
lui donne Orphanis , quoiqu'aflurément
il n'ait point le droit d'exiger de Séfoftris
un patjure. Mais quoi de plus abfurde
, s'il faut parler férieuſement , que
cette prétendue loi qu'on ne connaît pas
plus que les cent conquêtes du fameux
étranger ? Eft il permis d'appuyer une tragédie
fur une fuppofition fi étrange ? Il
faut au moins quand on fuppofere loi ,
que cette loi foit vraisemblable . Et dans
quel pays policé a - t-on pu établir cette
loi extravagante qui peut renverfer l'Etat?
Comment imagine - t-on de l'attribuer au
plus fage des Rois , chez un peuple répu
té l'un des plus fages de l'Antiquité ? C'est
pourtant fur ce feul pivot que roule toute
la pièce. En vérité , bâtir un ouvrage fur
un pareil fondement , ce n'eft. pas feulement
ftérilité d'imagination , c'eſt un dé
faut abfolu de bon fens.
Séfoftris qui vient de prendre des en
gagemens avec l'Envoyé de Crète pour
le mariage d'Arcès avec la fille d'Idomérée
, refuſe , comme il le doit , Orphanis
à fon neveu. il devrait de plus s'indigner
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
1
de cette union fi difproportionnée , & qui
ne peut être excufable qu'aux yeux d'Arcès.
A peine en dit - il un mot. Arcès fe
refufe abfolument à l'hymen qu'on lui
propofe , & ne peut oppofer que de trèsmauvaifes
raifons à celle que lui donne
Séfoftris. Ce Prince a engagé fa parole , &,
en admettant même l'inconcevable loi
dont nous parlions tout à l'heure , il n'y
a point de loi qui ordonne qu'un Prince
manque à fa parole , fur tout lorfqu'il eft
queftion d'un traité qui donne la paix à
fes peuples . Arcès qui eft dans la même
fituation que le D. Pèdre d'Inès , dit préeifément
les mêmes chofes , mais les dit
beaucoup plus mal . Il offre de faire la
guerre aux Crétois , & Sefoftris s'étend,
comme Alphonfe, fur les malheurs de la
guerre . Si l'on fe donnait la peine de rapprocher
ces morceaux , l'on verrait combien
les vers de la Motte , quoique juftement
critiqués , font au deffus des répétitions
de fon copiſte M. Blin.
Arcès apprend fon déſaſtre à Orphanis
qui fe prépare à mettre en oeuvre tous les
artifices dont elle eft capable pour armer
le Prince contre Séfoftris . L'oncle & le
neveu ont enſemble une feconde fcène
où le jeune Arcès s'emporte avec l'indécence
la plus déplacée contre un oncle à
1
FEVRIER . 1774. 57
qui il doit tout , dont il n'a nul fujet de
fe plaindre , & qui l'écoute avec une merveilleufe
patience . Séfoftris fait arrêter
Orphanis , & Arcès ofe le menacer de fe
porter aux dernières extrémités , fans que
le Monarque , qui devrait punir cet outrage
, faffe arrêter un jeune audacieux
qui le traite avec cette indignité. Il prend
le parti d'affembler le confeil . Ce moyen
qui n'eft pas trop tragique , eft froid dans
Alphonfe qui pourtant doit prononcer
fur la condamnation d'un fils qui s'eft
rendu coupable de crime d'Etat , en prenant
les armes contre lui . Qu'on juge
combien ce moyen eft encore plus froid
& plus déplacé , lorfqu'il n'eft queſtion
que de s'affurer d'un jeune extravagant
qui aime une aventurière. Quoi
qu'il en foit , pendant qu'on affemble le
confeil , Orphanis qu'Arcès délivre les
armes à la main , lui fait entendre, le plus
adroitement qu'elle peut , que , dans de
pareilles occafions un amant tue fon oncle
pour époufer fa maîtrefle. Elle lui remetun
poignard & le quitte. C'eft ici la
fituation du Barnevel Anglais . Nous en
parlerons tout à l'heure. Séfoftris ne
manque pas de venir tout feul la nuit à
l'endroit où fon neveu l'attend le poi-
Су
-
58 MERCURE
DE FRANCE
.
guard à la main. Il prie Dieu de rendre
la raifon & la fagelle à ce pauvre neveu ,
qui en effet en a grand.befoin . Arcès l'entend
, jette fon poignard & tombe à fés
pieds. Orphanis arrive , voit fes efpérances
trompées , & fe tue.
Tel eft le fonds de cet ouvrage. Il eft
aifé de voir d'abord qu'il ne peut y avoir
d'intérêt. En effet à quoi peut - on s'intéreffer
? Ce n'eft pas à l'amour d'Arcès pour
une femme ambitieufe & cruelle qui ne
l'aime point. Que peut- on defirer ? Car
il faut toujours qu'un drame préfente
un objet d'efpérance ou de crainte . Tout
ce qu'on peut fouhaiter , tout ce qui peut
arriver de plus heureux , c'eft qu'Arcès ne
foit pas la dupe d'Orphanis , & qu'il
n'égorge pas fon oncle. Certainement ce
n'eft pas là un intérêt qui puiffe remplir
l'ame pendant cinq actes. On ne peut pas
non plus reffentir beaucoup de terreur.
Le danger de Séfoftris , le feul objet de
crainte que l'on puiffe avoir, ne commence
qu'à la fin du se acte. Encore le meurtre
eft- il fi atroce & fi peu vraisemblable
qu'on ne peut pas le craindre véritablement.
Cependant l'inftant où le jeune
homme,preflé par fes remords & attendri
par les voeux que Séfoftris forme pour lui
FEVRIER . 1774. 59
jette fon poignard loin de lui & embrafle
les genoux de fon oncle , cet inſtant eſt
le leul qui produife quelque émotion
après quatre actes de la plus ennuyeufe
langueur. Cette fcène eft une imitation
très - faible de la fameufe fcène du Marchand
de Londres . L'oncle de Barnevel
poignardé par fon neveu , s'écrie en tombant
: mon Dieu , recevez mon ame &
prenez pitié de mon cher neveu . A ces
mots le malheureux jeune homme jette
fon mafque & fon poignard , fe précipite
furfon oncle expirant : eh ! c'est lui , c'est
ce neveu qui vous affaffine . Le généreux
vieillard meurt en demandant au Ciel la
grâce de fon affaffin , & en le ferrant dans
fes bras. Cette fituation eft déchirante.
C'eft le comble de l'horreur mêlée à l'at
tendriffement ; & le comble de la difficulté
& du génie ferait de rendre le meurtre
vaiſemblable & fupportable. M. Blin
était fort loin de pouvoir même le tenter .
Mais , malgré la faiblaiffe de l'imitation
& du ftyle , il n'a pu détruire le fonds
d'intérêt que produit ce moment du drame
anglois.
Au défaut d'intrigue & d'imagination
dans le plan , fe joint dans Orphanis lė
défaut des caracteres & des convenances,
C vj
bo MERCURE DE FRANCE.
·
Il est bien extraordinaire qu'on ait été
choifir le grand Séfoftris pour en faire un
imbécille. Il eft avili & gourmandé par
tous ceux à qui il parle , même pat l'Am.
baffadeur Crétois qui lui fait prefque
avouer qu'il a fait une guerre injufte . Il
eft fur tout indécemment maltraité par
fon neveu , & n'oppofe que la douceur &
les prières aux emportemens infenfés &
aux menaces injurieufes d'un jeune homme
à qui il devrait impofer filence d'un
mot. Il s'en faut bien que D. Pèdre parle
fur ce ton au févère Alphonfe . Les convenances
font parfaitement gardées ;
mais M. de la Motte avait de l'efprit , &
l'efprit fert à tout.
Si le caractère de Séfoftris eft abfolument
dépourvu de la dignité qu'il devait
avoir , il fuit de ce que nous venons de
dire , que celui d'Arcès manque de toutes
les nuances qui pouvaient y jeter de l'intérêt.
Le langage qu'il tient à fon oncle ,
eft odieux & révoltant. Quand Séfoftris
lui déclare qu'il ne doit plus revoir Orphanis
, que répond- il ?
Je ne la verrai plus ! De quel droit , à quel titre
De fes jours & des miens vous rendez - vous l'arbitre
?
Dès l'inftant
que mon bras dompta vos ennemis ,
FEVRIER. 1774 61
H
Au pouvoir de la loi n'êtes - vous pas foumis?
On ne m'abule point par un eſpoir frivole ;
Vous m'avez tout promis ; & vous tiendrez parole.
Bon Dieu ! & c'est un jeune homme qui
parle ainfi à Séfoftris ! Séfoftris ne devait-
il pas lui répondre : « Vous joignez
» la déraifon à l'infolence. Comment
» m'ofez-vous nier l'autorité que j'ai fur
» un neveu & fur un fujer que j'ai la
» bonté de traiter comme un fils , & fur
» une orpheline captive que j'ai eu la
» bonté d'élever ? Comment ofez - vous
» réclamer la loi , comme s'il y avait une
» loi qui pût anéantir un engagement
» facré, & difpenfer un Roi de tenir fes
» fermens ? Comment ofez - vous fur- tout
» me menacer , quand je puis vous punir
» à l'inſtant de votre ingratitude & de
» votre audace? Voilà ce que devait dire
Séfoftris , & que dit- il ?
"
Qu'entends - je? un imprudent brave ainfi mon
pouvoir !
Un imprudent ! le terme eft doux .
Qu'as-tu donc fait enfin que t'acquitter du qèle
D'un fils reconnaiſlant & d'un fujet fidèle ?
C'eft bien de cela qu'il eft queftion!
On ne s'acquitte point du zèle. Mais la
62 MERCURE DE FRANCE.
propriété des termes eft une des qualités
du ftyle abfolument inconnues à l'au
teur , comme nous le verrons dans un
moment. Veut on quelque chofe de plus
fort ? Arcès dit à Séfoftris :
J'attendais de vous plus de reconnaiſſance.
Quel difcours ! quel oubli de toutes
les bienféances ! Un oncle qui l'a comblé
de bienfaits , & qui lui offroit un moment
auparavant là moitié de fes Etats !
& cet oncle eft Séfoftris ! Et Arcès , pour
avoir remporté un avantage fur les Crétois
, fur un peuple tributaire , parle
comme il aurait à peine droit de parler
fi Séfoftris lui devait fa couronne ! C'eft
à ce honteux renversement de toute raifon
& de toute vraisemblance qu'eſt parvenu
le dialogue dramatique fur la fçène
Françaiſe ! & on le tolère !
Le caractère d'Orphanis eft moins défectueux
; elle est toujours ambitieuſe ,
fauffe & intrigante . C'eft la copie de vingt
caractères de cette efpèce connus au théâtre.
C'eſt la Milvoud Anglaife , à l'énergie
près. Il n'y a pas dans le rôle d'Orphanis
un feul vers qui exprime un ſentiment
profond , comme il n'y a pas dans
le rôle de l'amoureux Arcès un feul vers
FEVRIER. 1774.
"
63
3
A
de paffion . Ecoutez - le parler de fon
amour :
Si je vous étais cher , auriez -vous pu , cruelle ,
Preffer l'affreux moment d'une abfence éternelle ?
Hélas ! fivous faviez quel afcendant vainqueur ,
Quel empire l'amour vous donne fur mon coeur ;
Ce qu'il m'en a coûté de tourmens & de larmes
Pour m'être un feul inſtant ſéparé de vos charmes
!
Pourriez- vous me payer d'un fi faible retour ?
Quandje brûlais pour vous du plus ardent amour,
& c.
Vous oublier , Madame ?
Ah ! quel trait déchirant lanceż - vous dans mon
ame ?
Vous oublier ! Le Roi peut bien nous séparer ;
Mais le deftin d'Arcès eft de vous adorer !
' Si le Ciel eût daigné nous unir l'un à l'autre ;
Je le fens , mon bonheur eût dépendu du vôtre.
Ah ! pouvez vous cefler de m'être chère , &c.
Quelamas d'hémiftiches rebattus ! quelle
diction flafque ! quel plagiat de tous les
opéras anciens & nouveaux ! De pareils
vers , dénués d'ame & de fens , font pires
que tous les folécifmes. Mais quand un
acteur paffionné les déclame , il met dans
fon jeu l'amour qui n'eft pas dans les vers ,
& la multitude eft trompée.
64
MERCURE
DE
FRANCE
.
#
Nous avons dit que nous parlerions du
ftyle. On vient d'en voir un échantillon ,
qui peut faire juger de l'énergie & de la
fenfibilité que l'auteur a fu mettre dans
fa diction . Elle eft la même d'un bout à
l'autre de la pièce , fi ce n'eft qu'on remarque
de temps en temps un certain
nombre de vers plus ineptes & plus ridicules
que les autres. Il eft impoffible de
fe fervir d'autres termes . Le lecteur en
va juger.
J'espère.. je crains tout. Oui , les flots en fureur
Sont , hélas ! mille fois plus calmes que mon
coeur.
Une mer en fureur mille fois plus calme
qu'un coeur ! l'hyperbole eft paffable .
7
Je fentis tout-à- coup , ainfi qu'un trait de flamme,
L'ardente ambition s'embrafer dans mon ame.
L'ambition qui s'embrafe & qui s'embrafe
comme un trait !
Ce Prince entrait alors dans la fougue de l'âge.
Entrer dans la fougue eft une plaifante
expreffion ; & l'auteur ne fait pas que le mot d'âge
, quand
il eft pris géneri
quement
, fignifie
la vieilleffe
.
FEVRIER. 65 1774.
Mais l'âge a mis un frein à les jeunes ardeurs .
RACINE.
A mes parens flétris fous les rides de l'âge.
VOLTAIRE.
Son oeil , accoutumé chaque jour à mevoir ,
De mes faibles attraits fentit tout le pouvoir.
Si l'on voulait faire des vers de paro.
die , pourroit on mieux réuſſir ? Tout le
pouvoir de mes faibles attraits ! Cela rappelle
ce vers ,
Eclairas- tu jamais une fi belle nuit,
Solcil!
L'auteur était accoutumé à entendre
les Princeffes dire au théâtre en parlant
d'elles mêmes : mes faibles attraits ; & il
a mis mes faibles attraits , n'importe avec :
quoi . Voilà ce que c'est qu'un ftyle com
pofé d'hémiftiches coufus au hafard .
Le croiras-tu ? Ce Prince , aveugle en fon ivrefle,
Ofa m'offrir un jour le rang de la maîtrefle.
Je l'avouerai : ce coup étonna mes efprits.
On lit dans Zaïre ,
Que d'un maître abfolu la fuperbe tendreffe
M'offre l'honneur honteux du rang de fa maftreffe.
66 MERCURE DE FRANCE.
Le mot de rang eft très bien placé dans
ces deux beaux vers . C'eſt en effet un
rang dans le férail. Mais la maîtrelle
d'Arcès n'a point de rang , & M. Blin
place fouvent fort mal les hémiſtiches
qu'il prend de tous côtés. Le vers fuivant
elt bien pire.
Ce coup étonna mes efprits..
Ce coup eft burleſque. Et qu'eft - ce
donc que ce coup a de Gi étonnant ? Otphanis
voulait- elle qu'Arcès commençât
par vouloit l'époufer , comme nous l'avons
déjà obfervé ? Que de fautes , &
quelles fautes dans douze vers de fuite !
En faut- il davantage pour prouver la pri
vation totale du talent d'écrire ? Faut -il
retourner la page ? On trouvera, fans aller
plus loin ,
Mes tranfports n'éclataient qu'à l'ombre du myltère.
Des tranfports éclataient à l'ombre ! ne
voilà t'il pas des métaphores bien aflemblées
?
Nous attendions en paix un deftin plus heureux ,
Quand un coup imprévu vint l'offrir à nos voeux.
Un coup qui vient offrir un deflin ! L'auFEVRIER.
1774. 67
teur aime beaucoup ce mot de coup , &
il l'emploie toujours heureufement . Il
dit un moment après :
Un Prince , défigné pour fuccéder au trône ,
A, par un coup d'éclat , défendu la couronne.
Nous n'allons point , comme on le
voit , chercher malignement quelques
imperfections répandues dans un long ou
vrage. C'est dans deux pages que le préfentent
tant de bévues choquantes . L'auteur
ne fait le plus fouvent ni ce qu'il veut.
ni ce qu'il doit dire . Dans la fcène de Séfoftris
avec l'Envoyé Crétois , ce dernier
dit en parlant de la fille d'Idoménée :
Le fang de Jupiter peut prétendre , je crois ,
A l'honneur de s'unir au fang des plus grands
Rois.
L'auteur n'a pas fongé que ce n'eft pas
un honneur pour le fang de Jupiter de
s'unir au fang des Rois ; mais que c'en
ferait un pour le fang des Rois de s'unir
au fang de Jupiter. S'il n'y avait dans un
ouvrage qu'une feule faute de cette efpèce
, on pourroit la pardonner ; mais en
commettre à tout moment de pareilles ,
cè n'eſt pas feulement manquer de talent,
c'eſt manquer d'efprit.
饕
68 MERCURE DE FRANCE.
On connaît ce propos vulgaire , qu'il
faut toujours beaucoup d'efprit pour faire
une mauvaiſe tragédie. Ce propos eft
affez généralement adopté fans beaucoup
de réflexion. Pour fe convaincre du contraire
, il n'y a qu'à effayer de lire cette
foule de tragédies entièrement oubliées
depuis le commencement de ce fiècle jufqu'à
nos jours , & l'on verra que la plupart
de ces pièces fuppofent beaucoup
moins d'efprit qu'une jolie épître ou quatre
pages de bonne profe. Une bonne
tragédie eft peut être le chef-d'oeuvre de
l'efprit humain ; une mauvaife eft peutêtre
aujourd'hui ce qu'il y a de plus aifé à
faire . En effet rien n'eft fi facile que de
bâtir cinq actes fans qu'il y ait une feule
idée , un feul fentiment , une feule fitua
tion , un feul hémiſtiche qui appartienne
à l'auteur. Orphanis en eft la preuve dans
tous les points. Le grand nombre de piè
ces qu'on a faites procure cette facilité
& une vieille fituation , rajeunie par une
actrice,foutient un drame quelque temps ;
au lieu que pour faire une épître qui ait
quelque fuccès, pour fe faire lire en profe,
il faut des idées & de l'expreffion . Ce
n'eft pas que dans une tragédie mal faite ,
mal conçue , il ne puiffe y avoir de trèsFEVRIER
. 1774. 69
belles chofes , des traits qui prouvent le
talent. Dans le Barnevel Anglais dont
M. Blin parle avec affez de mépris dans
fa préface , il y a des défauts monstrueux .
Mais quatre lignes de la fcène des deux
Amis font infiniment au-deffus de quatre
Orphanis ; il ne peut même y avoir de
comparaifon , parce que l'on ne compare
pas quelque chofe à rien . Je me fouviens
d'une tragédie de Manco , jouée il y a dix
à douze ans . La pièce pouvait être mieux
faite. Elle eut cinq ou fix repréſentations .
L'auteur ne l'a pas imprimée , je ne fais
pas pourquoi . Mais voici quatre vers que
difait un Sauvage , ennemi de Manco ,
qui veut civilifer les Péruviens. Je me les
fuis toujours rappelés .
C'eft ainfi que Manco cherchait à nous féduire :
De je ne fais quels arts il prétend nous inftruire.
Et qu'avons nous befoin de ces arts dangereux ?
Et que peut-on apprendre à qui fait être heureux ?
Certes , ces quatre vers dont le dernier
eft d'une beauté frappante , valent un peu
mieux que les treize repréfentations
d'Orphanis. Ces vers tiennent au talent ,
& le nombre des repréfentations tient
à des circonftances . Ces vers ( & il y en
avait d'autres de ce genre dans la pièce )
70 MERCURE DE FRANCE.
montrent tout de fuite l'homme qui a
une idée , un fentiment à lui, & qui l'exprime
comme il l'a conçu . Au contraire ,
lifez Orphanis ; lifez cent pièces du même
genre : vous voyez un homme qui ne
penfe rien & qui affemble maladroitement
des hémiftiches pillés au hafard .
On demandera pourtant fi dans cet ouvrage
il ne s'offre abfolument rien de
louable quant au ftyle : il y a cinq ou fix
vers naturels. Les voici :
J'avais tant de plaifir à vous croire ſenſible !
C'est le jeune Arcès qui dit ce vers
àfa maîtreffe qui feint de renoncer à lui.
Il y a de la vérité dans ce fentiment,
Ce même jeune homme prêt à commettre
le meurtre & retenu par fes remords
prononce ces vers :
Dans le fond de mon coeur déjà je crois entendre
De ce faible vieillard la voix plaintive & tendre .
Je crois le voir tomber fous mes coups inhumains ,
M'implorer & mourir en me tendant les mains.
Quoi ! je fuis innocent & le remords m'accable !
Que fera ce , grands dieux ! fi je deviens coupable
?
Ces vers font communs , mais le fentiment
en eft vrai,
>
FEVRIER. 1774 71
1
Sous mes coups inhumains eft un bien
mauvais hémistiche dans une pareille
fituation. Mais le vers fuivant ,
M'implorer & mourir en me tendant les mains ,
offre une image intéreffante .
Connaiſſez de ce coeur l'ingratitude affreuſe ;
Tandis que vers le Ciel votre voix généreuſe
S'élevait pour me plaindre & pour me pardonner
Votre fils n'afpirait qu'à vous aflaffiner,
Ces vers ne feraient pas mal fans cette
expreffion n'afpiroit , qui eft fauffe &
déplacée . Arcès n'afpire point à affaffiper
Séfoftris . Il s'y réfout malgré lui ,
il en frémit. Cet Auteur a bien rarement
le mot propre.
Qui ! toi ! m'aflaffiner ! Dieux ! que viens- je d'entendre
!
Hélas ! de tes amis tu perdais le plus tendre,
Tout cela , il faut le redire , eft bien
commun ; mais c'est ce qu'il y a de
mieux dans la pièce. L'Auteur a foin de
mettre en interligne , que Séfoftris re
garde Arcès de l'air le plus touchant . Ces
fortes d'avertiffemens font aujourd'hui
une des grandes reffources de l'art dramatique
, & le lecteur ne manque.pas
72 MERCURE DE FRANCE .
de dire : Eh ! faites des vers touchans
& laiffez à l'Acteur le foin d'avoir l'air
touchant.
Le défaut qui fe fait le plus fentir
dans cette dernière fcène , c'eſt la difproportion
des forces de l'Auteur , avec
la fituation qu'il a empruntée . Le ftyle
qui devrait être animé & pathétique ,
eft d'une langueur affadiffante. Comment
Arcès s'exprime- t-il aux pieds de
Séfoftris ?
Grand Dieux ! que l'homme eft faible ! & qu'il faut
de vertu
Pour dompter un penchant qui nous entraîne au
crime ?
Hélas ! je me ſuis vu fur le bord de l'abyme.
Vengez-vous d'un barbare ; ordonnez mon tré◄
pas ;
Mais , en me condamnant , ne me haïflez pas.
Ce dernier vers eft auffi plein de
fenfibilité que les précédens en font
dépourvus. Il eft pris à M. de Voltaire
.
Aimez-vous ; mais au moins ne me haïflez pas.
Et dans Brutus :
ADELAÏDE.
Dites
FEVRIER. 1774. ts
Dites au moins : mon fils , Brutus ne te hait pas.
Tout le fentiment eft dans cet hé
miftiche , ne me haïlfez pas ; & c'eſt - là
de ces traits qu'il ne faut pas prendre.
Que répond Séfoftris à fon neveu
qui a voulu l'affaffiner ?
Mon fils , que pour jamais cette faute t'éclaire.
Entraîné par l'erreur d'un charme involontaire ,
Eh! quel coeur peut ne pas quelquefois s'égarer ?
Quels vers ! quelles trivialités , dans
un pareil moment !
Je t'aimai fans faiblefle , & ce triomphe infigne
De ma tendre amitié te rend encor plus digne.
Il faut remarquer que ce triomphe infigne
, c'eft de n'avoir pas affafliné fon
oncle & fon bienfaiteur ; car il n'a pas
encore promis de renoncer à Orphanis ;
il n'en a pas dit un mot , & Séfoftris
lui parle de ce triomphe infigne ! & pour
n'avoir pas commis le plus abominable
des crimes , il n'en eft que plus digne
de fa tendre amitié ! Il faut être bien
accoutumé à fe fervir au hafard des expreffions
répandues dans les tragédies ,
pour écrire de pareilles abfurdités . Voilà
ce que le favant Auteur de l'Almanach
D
7:4
MERCURE
DE FRANCE
.
des Mufes , appelle un des plus beaux cinquièmes
actes qui ſoient au théâtre .
Mais , dira - t - on , pourquoi pourquoi donc
cet ouvrage a - t-il eu quelque fuccès ?
On peut répondre : Et pourquoi tant
d'ouvrages dont les noms font oubliés
, & dont on ne peut pas lire un
acte , ont- ils eu du fuccès ? Ellayez d'y
jeter les yeux , & vous ne le comprendrez
pas . Tout tient à des circonstances
du moment. Joignez à l'exceffive indulgence
que l'on a toujours pour l'exceffive
foibleffe , le plaifir de voir une Actrice
juftement aimée , briller dans un
rôle nouveau , & y développer un talent
fait pour exciter le plus vif intérêt ; en
voilà affez pour foutenir un ouvrage ,
fur- tout dans le moment de l'année le
plus favorable pour les fpectacles. Dans
de pareilles circonftances , une feule fituation
fortifiée par le jeu d'un Acteur
plein d'ame & d'intelligence , ranime un
peu le Spectateur après quatre actes d'ennui
; & quant au nombre des repréſentations
, il dépend de la bonne volonté
des Acteurs ou de leur fanté. Beaucoup
d'ouvrages font interrompus au milieu
d'un grand fuccès ; d'autres traînent longtemps
un fuccès médiocre.
FEVRIER. 1774. 75
Ce qui paroit incompréhensible , c'eſt
le langage que tient l'Auteur d'Orphais
dans fa préface . On fait que le ri
dicule des préfaces , eft un des caractères
du fiècle. Voici comme M. Blin
termine la fienne .
Le fpectateur attendri par des fitua-
» tions intéreffantes , ébloui par des ca-
» ractères impofans , entraîné par la cha-
» leur & les mouvemens d'un jeu pitto-
» refque, peut prodiguer des applaudiffemens
; mais cette verfification hormo-
» nieufe , noble , facile & naturelle , ce
» ftyle pur & correct , ce coloris toujours
vrai , tantôt fier & majestueux , tantôt
» doux & flatteur ; cette éloquence qui
» vient du coeur , & que les efforts du bel
efprit ne peuvent imiter ; ce charme
» entraînant qu'on ne peut définir´: voilà
» ce que le lecteur exige ; voilà ce qui
diftingue un écrivain de la foule , & fait
triompher fon ouvrage des chicanes
» minutieufes de l'envie , de la mauvaiſe
»foi des critiques , du manége adroit des
cabales , & des dédains affectés de la
» médiocrité. »
»
"
On voit que M. Blin eft perfuadé que
le fpectateur a été attendri , ébloui , entraîné
par la tragédie , & il eſt affez natuę
Dij
76 MERCURE
DE FRANCE
.
rel qu'il ait cette opinion , quoique fon
ouvrage ait été très peu applaudi . Il eſt
encore très- naturel qu'il fe flatte de pofféder
cette harmonie , ce coloris , cette éloquence
du coeur , &c. Il n'y a qu'à le lire
pour voir qu'il en doit être convaincu .
Mais que M. Blin penfe avoir à triompher
des cabales , c'eft ce qui peut étonner . Cependant
lorsqu'on fait réflexion que
M. Blin nous a donné quatre Héroïdes depuis
quinze ans , & qu'on en trouve la
quatrième édition chez Delalain , on peut
concevoir qu'il y a- là de quoi fe faire une
prodigieufe réputation, qui ne peut manquer
d'attirer une prodigieuſe multitude
d'ennemis .
Quant aux chicanes minutieuſes , à la
mauvaise foi des critiques, il eft clair que
cela ne peut regarder que l'auteur de cer
article. Car M. Blin étoit bien fûr d'être
loué par- tout ailleurs , & loué à outrance,
Ainfi les chicanes minutieufes & ia man.
vaiſefoi nous appartiennent en propre. Le
lecteur jugera des minuties & de la maxvaife
foi.
A l'égard des dédains affectés de la médiocrité,
celui qui rend compte d'Orphanis
ne peut prendre cela pour lui . Il eft
clair qu'il ne dédaigne pas M. Blin . D'ail¬
FEVRIER. 1774 77
que
leurs , il y aurait de l'amour- propre à fe
croire médiocre. La médiocrité eft le reproche
banal que font aujourd'hui tous les
écrivains qu'on ne lit pas , à ceux qui ont
le petit avantage de fe faire lire . Quiconécrit
une illifible déclamation en vers
ou en profe , prétend exclufivement au
génie , & traite de médiocre tout ce qui
n'écrit pas comme lui. On voit que M.
Blin fe croit au - deffus de la médiocrité. It
a raiſon. L'auteur de Manlius , celui d'Abfalon
, celui d'Andronic étaient des écrivains
médiocres . L'auteur d'Orphanis eſt
fort loin d'être médiocre.
Il y a quelques années qu'un de ces
hommes de génie envoya un ouvrage. à
M. de S* L** , l'un des auteurs de ce fiècle
qui ont le mieux écrit en vers. Il priait
cet académicien de lui dire fon avis en
confcience. M. de S * L ** lui répondit
en confcience , qu'il fallait jeter l'ouvrage
au feu . L'Auteur fe garda bien de fuivre
cet avis. Mais il écrivit à celui qu'il
avait pris pour juge , qu'il s'était toujours
apperçu que rien n'était plus févère que la
médiocrité. Ce grand écrivain qui daignait
confulter un homme médiocre , avoit
autant de politeffe que de génie.
Le lecteur a pu s'appercevoir que pour
la première fois peut être , on n'avait
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
point cherché à adoucir les traits de la
critique . On doit lui en rendre taifon . Il
fallait néceffairement faire voir une fois
à quel point font dépourvus de tout talent
ces écrivains fi conftamment & fi
indécemment loués dans des compilations
périodiques. Il faut apprendre aux honnêtes
gens de la capitale , que dans des feuilles
qu'on n'y lit guères , dans plus d'un
journal , l'auteur d'Orphanis eft comparé
à Racine . C'eft à ce ridicule excès
qu'on profane le nom d'un des plus beaux
génies qui honore la France. La lecture
d'une fcène d'Orphanis fait fentir à touţ
homme qui a un peu de goût , & ce que
nous venons de dire prouve fans répli
que à tout homme qui a un peu de fens ,
2
que les fautes de Pradon ne font ni fi
ridicules , ni fi multipliées que celles de
M. Blin ; & il fe trouve des hommes qui
mettent le nom de Racine à côté de celui
de M. Blin ! On fait bien que toutes ces
louanges de complaifance , ou de conven,
tion , ou de parti , ne font rien pour la
renommée , & n'en impofent qu'à quel
ques jeunes gens qui fortent du collège ,
ou à quelques lecteurs peu inftruits . Mais
les prétendus juges qui donnent de pareils
éloges , s'applaudiflent tellement du filence
que l'on garde avec eux , quoiqu'ils
FEVRIER. 1774 79
en fachent fort bien le motif , qu'on a
cru néceffaire de découvrir une fois toute
leur ineptie.
t
Ce font ces mêmes juges qui exaltaient
il y a deux ans une épître à Racine ,
qu'ils difoient être écrite dans la langue dụ
grand homme à qui elle était adreffée.
Cette pièce qui eft de M. Blin , avait
concouru pour le prix de l'Académie de
l'année 1771 , & l'on voulait injurier celui
qui l'avait remporté. On voulait attaquer
lejugement de l'Académie . L'auteur de l'é .
pitre faifait mieux : il prétendoit dans fa
préface que , par unefatalité bien étrange ,fa
pièce n'avait pas été lue des académiciens ,
quoique le fecrétaire de l'Académie lui
eût montré le titre de fa pièce enregistré
avec les autres , & la date du jour où elle
avoit été rejetée après qu'on en eut lu une
trentaine de vers . M. Blin ne pouvait pas
concevoir comment on ne lifait que trente
de fes vers. Il eft facile de faire voir
que tout ce qu'il y a d'étonnant , c'eft
qu'on en ait lu autant . On ne voulut pas ,
dans le temps du jugement , parler de
cette pièce , ni d'aucune de celles qui
davoient concouru . C'eft une loi que l'au
teur de cet article à toujours fuivie à l'égard
de fes concurrens. Aujourd'hui que
toutes ces piéces & celle qui fut couron-
Div
80 MERCURE DE FRANCE .
née font également oubliées , il n'eft pas
hors de propos de faire voir au Public un
échantillon de cette pièce écrite dans le
goût de Racine. En voici les premiers
vers.
Otoi , peintre du coeur , dont l'heureufe impofture
Des ornemens de l'art embellit la nature ,
Toi dont l'efprit fécond , en fe pliant à tout ,
Fut l'honneur du Parnaffe & l'oracle du goût;
Racine , auteur divin , fi ma voix qui t'appelle
Peut percer jufqu'à toi dans la nuit éternelle ,
Repalle des enfers à la clarté du jour.
Reviens après un fiècle éclairer ceféjour ;
Et fi le Ciel enfin te permet de connaître
Quels hommes après toi notre Pinde a vu naître ,
Viens écouter mes chants ; mais fi la main du
fort
Te retient enchaîné dans l'ombre de la mort ,
Que dans la tombe au moins mes fons puiffent
defcendre ;
Reçois y le tribut que je rends à ta cendre ;
Et fais que, t'adreſſant d'utiles entretiens ,
Je forme des accords auffi doux que les tiens.
G On demande à tout lecteur fenfé ,
après ce ridicule galimathias , il eſt tenté
d'en lire davantage . Voilà feize vers fans
qu'il y ait l'apparence d'une idée , feize
FEVRIER. g 81
1774. *
: vers pour dire à Racine écoute moi ,
fois que tu fortes de la tombe ou que ta
y reftes. Et d'ailleurs qu'est - ce que cela.
veut dire ? Qu'importe pour ce que l'auteur
de l'épître doit dire à Racine , qu'il
forte de la tombe ou n'en forte pas ?
Comme tout cela eft vuide de fens ! Mais
ce n'eft rien encore : & le ftyle ! L'art &
la nature & l'heureufe impofure , & Racine
qui eft l'oracle du goût ! Voilà un poëte
tragique bien caractérifé . Racine qui eſt
l'honneur du Parnaffe ! C'est encore un
trait bien diftinctif. Et cet hémiftiche
d'une harmonie racinienne , en fe pliant
à tout, & ce vers élégant ,
Fais que t'adreffant d'utiles entretiens ;
voilà parfaitement la langue de Racine.
Onpourra dire que ce commencement
eft peut-être ce qu'il y a de plus mauvais
dans la pièce & que le refte vaut mieux.
Voyons l'endroit que citaient de préférence
les panégyrifles de M. Blin. Car
il en a, & perfonne ne doit défefpérer . Il
s'agit d'un tableau du fiècle de Louis XIV.
Quel éclat embellit les rives de la Seine ?
Condé dans les combats , Corneille fur la fcène ,
Entafaient chaque jour des triomphes divers.
D v
82 MERCURE DE FRANCE
Par - tout de grands exploits chantés dans de beaux
vers .
Boileau formait la langue & réglait le Parnaſſe .
La Fontaine, plus fimple, inftruiſait avec grâce.
Lulli notait les vers que foupirait Quinaut.
Le Brun ornait le Louvre élevé par Perraut.
Molière, plus grand peintre, en fes portraits fidèles
,
Pour corriger le vice , égayait fes modèles.
Le Pontife de Meaux , armé de traits vainqueurs ,.
Semblait un Dieu puiflant qui tonnait dans les
coeurs .
Et Fénelon , brûlant d'une plus douce flamme ,
Peignait dans fes difcours la candeur de fon ame.
Ces vers en général ne font pas nal
tournés ; c'eſt au moins quelque chofe.
Mais , aux yeux du connaiffeur , ils ont un
défaut inexcufable : c'eft de dire avec
la plus grande faibleſſe de ſtyle , tout ce
qui a été dit fupérieurement. Qu'est ce
que Corneille & Condé qui entaffent des
triomphes divers! Qu'est- ce que ces expreffions
vagues aprés ce beau vers de M. de
Voltaire ?
Le grand Condé pleurant aux vers du grand Cor-)
C neille.
Par- tout de grands exploits chantés dans de beaux
vers.
FEVRIER . 1774 83
Y at-il beaucoup de mérite à faire ce
vers , après celui- ci ?
Français , vous favez vaincre & chanter vos cone
quêtes..
VOLT.
Boileau formait la langue & réglait le Parnaffe.
Cet éloge de Defpréaux n'eft-il pas de la
profe feche ? Et la Fontaine eft il bien
caractérité dans le vers fuivant ?
La Fontaine , plus fimple, inftruifait avecgrâce.
Lulli notait les vers que foupirait Qui
nault : que foupirait Tibulle , eft un hémiftiche
de Boileau qui eft confacré . Et
que fignifie Lulli notait les vers ? Voilà un
Muficien bien loué !
Le Brun ornait le Louvre élevé par Perraut.
Orner le Louvre ! Cette expreffion qui peut
convenir à cent Artiftes différens , a-t -elle
rien qui foit particulier au talent de le
Brun ? Où eft dans tout cela la penſée ? Où
eft l'expreffion ? Et qu'eft ce que Fénelon
brûlant d'uneplus douceflamme & peignant
la candeur defon ame ? Eft ce ainfi que l'on
peint Fénelon ? Obfer vez que dans une
douzaine de vers , l'auteur nomme Corneille
, Condé , Boileau , la Fontaine ,
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
Lulli , Quinault , le Brun , Petraut , Boffuet
, Fénélon , & cependant fur aucun de
ces hommes fameux , vous ne trouvez un
feul trait qui caractériſe , une idée qui
appartienne à l'auteur . Tout eft vuide de
fens , excepté les deux vers fur Moliere
où il y a une penfée , faible à la vérité ,
mais enfin c'en eft une. Voilà cependant
les meilleurs vers de M. Blin . Ils femblent
faits pour prouver l'impuiffance .
N'oublions pas que dans cette même
épître , l'auteur dit à Racine :
Oui , les chants féducteurs de mille oifeaux divers
,
Sont moins harmonieux , moins touchans
vers .
que tes
Parmi ces oifeaux divers , à qui comparerat
on le chant de M. Blin ?
Recueil de Romances , tome fecond . A Paris
, chez le Jay , rue St Jacques.
Le premier volume de ce recueil parut
il y a quelques années , & l'édition en
eft épuifée aujourd'hui . Le fuccès que
doit avoir ce fecond volume fait eſpérer
qu'on réimprimera le premier. On doit
bien s'attendre que le feul avantage de
ces fortes de collections , c'eft de réunir
>
FEVRIER. 1774.
85
des pièces du même genre épatfes en différens
endroits , mais cet avantage eft effentiel.
Il y a cependant quelques morceaux
dans ce nouveau recueil , que l'on
ne trouverait pas ailleurs.
La Romance eft l'efpèce de chanfon la
plus intéreflante. La Romance hiftorique,
imitation de nos anciens fabliaux , eft
'un petit poëme qui doit joindre la naïveté
du ftyle à l'intérêt du récit. Cette naïve.
te y eft fi précieufe , que les vieilles tournures
Gauloifes , qui feraient déplacées
ailleurs , y ont été heureuſement employées.
Nous avons dans ce genre des
Romances de feu M. de Moncrif & de
M. le Duc de la V ** , qui paffent pour
des modèles . 3
La Romance est très - bien employée à
chanter l'amour malheureux . Les airs
que demande ce genre de compofition
femblent faits pour la plainte . Cette forte
de Romance n'eft qu'une élégie chantée.
Il y en a une troisième efpèce : c'eſt
la Romance burlefque ou mélangée de
tons férieux & comiques : telle eft la longue
Romance'de Scarron for Héro & Léandre
, où l'on a remarqué cette ftrophe
plaifante , fur un rendez -vous de ces
deux amans :
86 MERCURE
DE FRANCE
.
Il faut, en femblable aventure ,
Preffé d'un femblable defir ,
Avoir un femblable plaifir ,
Pour faire femblable peinture.
Mais en général ce mélange de tons
eft de mauvais goût & a fort peu d'agré
ment : il faudrait , pour y réuffit, trouver un
fujet qui eût un côté pathétique & un
côté ridicule ; & , quand on l'aurait trouvé
, rien ne ferait fi difficile que de paffer
d'un ton à l'autre par des nuances
juftes & délicates . On remarque dans le
recueil qui vient de paraître une romance
burlefque de M. le Mierre fur le Siége
de Calais , fujet où il n'y a pas le mot
pour rire.
Par Edouard , Roi d'Angleterre,
Calais bloqué
Se voyait confilqué.
La Faim , coufine de la Guerre ,
Met aux abois
Les plus riches bourgeois.
Pour tout feftin ,
Même pour pain ,
Dans ce coin de la terre ,
Des offemens pourris ,
Des fouris ,
Par-tout étaient ſervis,
FEVRIER. 1774.
87
.
Indigné de leur réfiftance ,
Le Prince Anglais
Leur envoie un exprès.
Livrez , dit-il , en diligence ,
A votre choix ,
Trois paires de bourgeois ;
Ou bien mon ,Roi ,
Semant l'effroi ,
S'en va, dans la vengeance ,
A grands coups de canon ,
Patapon ,
Mettre tout en charbon.
On demande quelle grâce , quel ef
prit , quel mérite il peut y avoir à dire
d'un ftyle ridicule des chofes qui ne font
point rire . Il y a une forte d'efprit à faifir
un côté plaifant dans un fujet férieux.
Mais un amas d'expreffions burleſques
n'a rien de plaifant.
On remarquera deux couplets en ftyle
de Romance , de M. de Moncrif. L'idée
en eft ingénieuſe.
Autrefois un Temple était :
( La fête en eft paflée ) ; "
Chaque amant y répétait
Sa plus douce penfée ;
Si ce Temple fe Louvrait
88 MERCURE DE FRANCE.
Pour ce tant doux myſtère ,
Que de fois on entendrait
J'adore la Vallière !
Voilà de la galanterie de très bon
goût. Il y a peu de femmes qui aient inf
piré de fi jolis vers. On connaît ceux - ci
de M. de Voltaire , imprimés par- tout.
Etre femme fans jalousie ,
Et belle fans coquetterie ,.
Bien juger fans beaucoup favoir ,
Et bien parler fans le vouloir ; :
N'être haute , ni familière ,
N'avoir point d'inégalité ;
C'eſt le portrait de la Vallière ;
Il n'eft ni fini ni flatté.
Mais peu de gens connaiffent un quatrain
plein d'efprit & de précifion , fait
pour la même perfonne , par une femme
qui fait fouvent de jolis vers & qui les
montre fort peu.
La Nature, indulgente & fage,
Force le Temps à respecter.
Les charmes de ce beau vifage
Qu'elle ne pouvait répéter .
On a de tout temps célébré la beauté ;
mais pas toujours fi heureufement.
FEVRIER. 1774. 89
Les refrains font un des plus grands
charmes de la Romance. Mais il y a
beaucoup d'art à les bien ramener . Surtout
il ne faut pas qu'un refrain ſerve à
redire toujours la même penfée , comme
dans la Romance intitulée les Souhaits .
Point ne voudrais pour bien pafler ma vie ,
Des riches dons du rivage Indien.
Point ne voudrais des parfums d'Arabie ,
Ni des trésors du Peuple Lybien.
Il ne me faut que l'amour de ma mie.
Pour moi fon coeur eft le fouverain bien.
On voit d'abord que ces vers ne font
qu'une très faible imitation de ce conplet
que le Milantrope a rendu fameux ,
j'aime mieux ma mie au gué. J'aime mieux
ma mie. Tous les autres couplets ne font
que la même penſée répétée . L'Auteur ne
veut ni de la gloire , ni de la philofophie,
ni des arts. J'aime mieux ma mie , & c. Il
faudrait varier la penſée en confervant le
refrain . D'ailleurs toutes ces rimes en ien
pendant cinquante vers font un effet gothique
qui eft l'oppofé de l'harmonie .
On ne faurait trop refpecter l'oreille dans.
les vers faits pour être chantés . Il y a des
mots qui ne doivent pas entrer dans une
90 MERCURE DE FRANCE .
chanfon. Comment chanter , par exemple
?
Plaire toujours , c'eft le noeud gordien.
Une femme connue dans la littérature
par un ouvrage très - eftimable , Mde E.
de B. , a répondu à ces couplets par des
couplets bien fupérieurs. Elle n'a point
employé de rimes barbares , & chez elle
chaque couplet amène une nouvelle penfée.
Nous n'en citerens qu'un qui nous a
paru excellent.
D'être un Apelle il m'aurait pris envie :
Mais fans daigner travailler pour les Rois ;
Si , des Rubens imitant la magie ,
La toile cût pu s'animer fous mes doigts ,
Quel beau portrait j'aurais fait de ma mie !
Je l'aurais peinte ainfi que je la vois.
Ce dernier vers eft charmant,
On retrouvera avec plaifir une imitation
très - connue de la fameufe chanfon
de Métaftafe , Grazié à l'inganni , & c . fur
laquelle plufieurs plames célèbres fe font
exercées , entre autres celle de l'auteur
d'Emile. Sa verfion , quoiqu'on y reconnaiffe
un homme trop peu accoutumé à
faire des vers , a quelquefois de la douceur
& de la grâce . Elle eft trop dénuée
FEVRIER. 1774. 91
:
d'élégance & de poëfie. Celle de M. de
St Lambert , qui commence par ces mots,
fans dépit , fans légèreté , &c . eft regardée
comme un chef d'oeuvre. C'eft celle qui
eft inférée dans le recueil. On y a mis
quelques romances de l'auteur de cet article
, déjà imprimées ailleurs . Il y a des
fautes de copilte ; mais , pour prendre la
peine de les relever , il faudroit mettre
quelque prix à ces bagatelles , & l'on n'en
met aucun. D'ailleurs les critiques bien
intentionnés mettront ces fautes fur le
compte de l'auteur. Il faut leur laiffer tous
leurs avantages
.
PS. Pendant qu'on imprimoit cette
feuille , il en paraiffait une de l'auteur
de l'Année littéraire qui juftifiait complet.
tement ce qu'on avait prédit. Dans une
ftrophe de la romance de Léandre on a
mist
Il va flottant fans réfiſtance ,
au lieu de
Il va flottant fans affiſtance.
comme on peut le lire dans un Mercure
de l'année 1768. Le Critique n'a pas
manqué de prouver fort au long que fans
réfiftance ne fignifiait rien , ce qui
n'était
92 MERCURE DE FRANCE.
C
pas une grande découverte. Il y aurait eu
plus d'efprit à s'appercevoir que c'était
une faute d'impreffion . C'eft avec la même
fagacité ou la même bonne foi qu'il
avait relevé dans Mélanie ces deux vers :
Vous aurez en tout temps contre un fort ennemi
Le Ciel & vos vercus , une mère , un ami.
Le plus imbécille des lecteurs s'appercevrait
qu'il faut lire contre un fort ennemi;
mais on eft trop heureux d'avoir des
vers à fouligner. Il ne faut rien perdre.
Almanach des Mufes , chez Delalain ,
libraire , rue & à côté de la Comédie
Françaiſe , 1774.
C'eft en parcourant ces fortes de recueils
que l'on fentira fur-tout les défauts
dominans de la plupart des écrits d'aujourd'hui
, le vuide des idées & l'affectation
du ftyle. On s'appercevra des progrès
du mauvais goût aux traces fréquentes
qu'on en retrouve même dans des écrivains
nés avec du talent. Cependant com.
me il n'eft pas jufte de prononcer avec rigueur
fur des ouvrages de peu d'importan
inférés dans une collection fouvent
fans l'aveu des auteurs , nous ne parlerons
guères que des pièces qui ont paru les
meilleures , & qui n'étaient pas imprimées
.ce ,
FEVRIER. 1774. 93
ailleurs. Tout ce qui eft de M. de Voltai
re était connu.
A quelques incorrections près , la Requête
à M. le Comte de *** , par Mde la
Marquife d'Antremont, eſt une très - jolie
pièce. Le ton en eft facile , aimable , &
l'expreffion fouvent heureufe . En général
aucune femme n'a mieux écrit en vers depuis
Mde Deshoulières . Il y a toujours dans
les vers de Mãe d'Antremont de l'efprit ,
de l'agrément & des négligences ; mais
jamais d'entortillage ni de jargon , défauts
fi communs aujourd'hui .
L'Avis aux Princes eft d'un écrivain
de très- bon goût & très ingénieux qui a
fait trop peu de vers.
Quoiqu'il paraiffe inutile de tranfcrire
des pièces d'un livre que tout le monde a
dans les mains , nous croyons pouvoir citer
celle de M. Bertin , adreffée à Rofine,
Elle est très- courte & très- jolie .
En faveur de ma jeuneffe
Et de ma folle gaîté,
Vous n'avez que trop vanté
Des chanfons que la parelle
Me dicta pour la beauté :
En flattant ma vanité ,
* La Brunette Anglaiſe eſt de M. Cazọt , & non
de M. de Voltaire.
94
MERCURE DE FRANCE.
Vous affligez ma tendrefle.
Je vous aime & j'ai vingt ans.
Le laurier peut-il me plaire ?
Enchaînez-moi de rubans .
Parez ma Mule légère
Et du myrte de Cythère
Et des feftons du printems.
La gloire eft triste à mon âge,
Et l'amour eft enchanteur.
Louez un peu moins l'ouvrage ;
Aimez un peu plus l'auteur .
Ces vers font rapides & très -bien tournés.
Ils font d'un jeune homme , & c'eſt
pour cela que nous les avons cités . Ils
donnent l'efpérance d'un talent très agréable.
Peut - être ne fallait- il pas dire : la
gloire eft trifte à mon age. La gloire fied
très bien à la jeuneffe mais elle ne lui
fuffit pas. Ce vers doit être changé.
Les couplets de M. de St Lambert , intitulés
les Caprices , font remarquables
par la préciſion & le fini qui caractérisent
tous fes ouvrages en ce genre .
Je lui portais les fleurs qu'elle aime ;
Elle les prit avec dédain.
Elle me donna le foir mêine
. La role qui parait fon fein.
Elle eft fimple , fans artifices ;
FEVRIER. ´1774.
95
Nul amant n'a tenté la foi ,
Et, fidèle dans fes caprices,
Elle n'aime & ne hait que moi.
Cette fineffe d'idées qui n'exclur point
la fimplicité dans l'expreffion, eft le vrai
ton de la chanfon françaife. Il fallait
moins d'efprit dans les chanfons grecques .
Anacréon parlait une plus belle langue.
On trouvera ici les plus jolis vers qu'ait
faits M. de Pezay .
J'ai voulu d'un pas témérairè
Pénétrer jufqu'au fanctuaire
Où le cache la Vérité.
En cherchant la réalité
Je n'ai changé que de chimère.
J'ai voulu toucher au compas.
Ma main fur la lyre étrangère ,
A préfent ne retrouve pas
Un feul chant digne de Glycère.
Qu'avez-vous appris à mon coeur ,
Triftes calculs , recherches vaines ?
Sans m'éclairer fur le bonheur ,
Vous m'avez dérobé l'erreur
Qui peut feule adoucir mes peines.
Vous avez bien défabufer
De la conftance d'une belle ;
Mais qu'avez-vous à propofer
96 MERCURE
DE FRANCE.
Qui puifle valoir le bailer
Que donne même une infidelle?
Cette fin eft charmante. Ma main fur
la lyre étrangère eft un vers qui manque
de clarté ; on ne fait à quoi fe rapporte
étrangère. Il eft certain que dans une piè
ce de vingt vers , il n'en faut pas laiffer
un qui foit obfcur. Il y a dans quelques
autres pièces du même auteur de l'agrément
& de l'inégalité . Une, entre autres, à
Mde la Comteffe de B ** finit ingénieufement
.
Belle à la fois & de l'efprit !
Ah ! c'eft trop de crimes fans doute.
Tu dois exciter leur dépit , (des femmes)
Soit qu'on te voye ou qu'on t'écoute.
Parmi les pièces de M. Dorar , on remarquera
fur-tout la réponse à M. Doi-
Eny. En voici les derniers vers où la facilité
fe joint à la grâce.
Peins nos femmes de bien , nos fublimes coquettes
,
Ayant toujours cinq ou fix goûts décens ,
Nos grands hommes d'Etat , leur travail aux toilettes
,
Nos faux modcftes , nos favans ,
L'extravagance de nos fages,
Tant
FEVRIER. 1774.
97
Tant d'agréables perfonnages ,
Petits fléaux de mode & doucereux tyrans.
·
Peins des braves du temps la jactance indiſcrette,
• nos Colonels penſeurs ,
Les prudes , les Abbés & le progrès des moeurs ,
Et le déclin de l'ariette.
De ces travaux encor fi tu crains le tourment ,
Chante l'Amour , préfère fes carefles ,
Et fur- tout célèbre gaîment
La trahifon de tes maîtrefles.
L'immortel écrivain , malgré les neuf Déeffes ,
Ne vaut pas le volage amant
Qui goûte cent plaiſirs , prodigue cent promeffes ;
Se moque de fon fiècle & jouir du moment.
On lit un poëte eſtimable
Dont les mâles travaux favent nous occuper !
Mais on vit avec l'homme aimable ;
C'est lui qu'on invite à fouper.
On ne doit pas oublier fur - tour deux
traductions , l'une de l'ode d'Horace , audivere
, Lyce, par M. Diderot , l'autre de
la harangue des Scythes à Alexandre par
M. Dorat. Ces deux morceaux , à trèspeu
de choſe près , font excellens.
Tous les quatrains de M. l'A. P. font
très jolis. Il y a de la douceur & du fentiment
dans quelques pièces de M. de
E
98 MERCURE
DE FRANCE
.
Fumars & de M.Berquin . Elles pourraient
être plus travaillées .
Mais le chef - d'oeuvre de ce recueil ,
c'est une chanfon de M. Fréron . Il était
bien jufte que le fucceffeur de Defpréaux
donnât , comme fon maître , le précepte
& l'exemple. Il eft queftion d'une fête où
M. Laujon l'avait fait admettre.
Mais voyez donc quel tour affreux
L'ami Laujon me joue !
Tout ce qui frappe ici mes yeux
Il faut que je le loue !
Par lui d'être admis en ces lieux
J'obtiens le privilége ;
Et c'eſt , c'eſt , j'enfuisfurieux ,
Pour me tendre ce piége !
L'ami Laujon me joue. Jon , joue , que
je le loue. Voilà une belle leçon d'har
monie; & comme le refte du couplet eft
ingénieux ! j'en fuis furieux. Comme
cette tournure eft fine ! M. Fréron reproche
toujours aux auteurs qu'il a réprouvés ,
d'avoir de l'efprit. On n'ufera pas de repréfailles
avec lui. Il y aurait trop d'injuftice
à lui faire un pareil reproche. Il eft
inutile d'en citer davantage. On doit
FEVRIER. 1774 99
même demander pardon aux lecteurs de
les entretenir de pareilles inepties. Mais
l'auteur de l'Année littéraire , qui ne perd
pas une occafion de fe faire valoir auprès
des lecteurs de province , a voulu leur
perfuader que les vers qu'il avait inférés
dans l'almanach des Mufes de je ne fais
quelle année , étaient évidemment irrépréhensibles
, puifqu'on n'en avait rien
dit dans le Mercure. On ne fera jamais un
pareil raifonnement fur fon filence . Mais
i l'on fe tait fur fes vers comme fur fa
profe , c'eſt qu'on n'aime pas à parler de
ce qui eft au - deffous de la critique. Lorfqu'il
s'avife , par exemple , de traduire
après M. de Voltaire un morceau de Lucrèce
, & qu'il parle des hommes ,
Qui , fans avoirjoui de l'éclair de la vie ,
Se perdent pour jamais dans la nuit du tombeau;
que veut - il qu'on dife de ces belles
métaphores ? Veut - il qu'on faffe remarquer
qu'il eft affez difficile de jouir d'un
éclair , & que par conféquent cette figure
n'a pas de fens ? Il eft des ouvrages fur
lefquels il n'y a rien à dire au Public.
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
UTRUM VULGO PLEBEIORUM LIBEROS
HUMANIORIBUS LITTERIS
EXCOLI OPORTEAT. Oratio in Jolemni
inftauratione Scholarum Collegii
Harcuriani habita à M.Francifco Mauduit
, Humaniorum Litterarum Profef
fore. 11 Octobre , 17.73 ,
·
Eft -il à propos que le commun des enfans du
Peuple foit inftruit dans les belles - lettres ?
Le Profeffeur d'Harcourt entreprend
de réfoy dre cette question problématique .
Il a raffemblé dans fon difcours les raisons
qui tendent à faire voir qu'il n'eft. pas expédient
, communément parlant , vulgò ,
de faire participer aux Arts libéraux les
enfans des conditions baffes , médiocres
ou d'entre le peuple .Il demande, conformé
mentaux intentions des fondateurs , qu'on
choififfe ceux qui font de bonne efpérance
, qui annoncent des talens & marquent
des difpofitions ; & que tous ces
efprits matériels & de plomb , ceux qu'il
appelle infauftos pueros, des enfans ineptes ,
ne foient par admis ou qu'ils foient renvoyés
de bonne heure à gymnafiis noftris
excludantur, aut maturè dimittantur. Mais
eft-il facile de diftinguer dans l'enfance la
ftupidité réelle; de cette trompeufe & apFEVRIER.
1774.
parente ftupidité qui eft l'annonce d'une
ame forte & d'un efprit penfif ? Suppofons
cependant que l'on puiffe facilement
difcerner les enfans ineptes ; faudra-t - il
pour cette raifon leur refufer un exercice
capable de développer leur intelligence
? Ne perdons point ici de vue le principal
objet des colléges , qui eft de procarer
à l'enfance des moyens d'exercer
& de perfectionner les facultés de fon efprit.
Ce n'eft point préciſement parce qu'un
jeune homme fçait le latin qu'il pourra
réuffir dans ce qu'il entreprendra , mieux
que celui qui n'a pas étudié cette langue ,
mais parce que fon efprit eft plus fouple ,
plus exercé , plus propre par conféquent
à vaincre les difficultés .
Recherches critiques , hiftoriques & topographiques
fur la Ville de Paris , depuis
fes commencemens connus julqu'à
préfent ; avec le plan de chaque
quartier par le Sr Jaillot , géographe
ordinaire du Roi , de l'Académie
royale des fciences & belles lettres
d'Angers.
Quid verum... curo & rogo , & omnis in hocfum.
HOR. lib. 1 ep. 1 .
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
Quatorzième quartier , le Temple ou
le Marais. Brochure in- 8 °. A Paris
chez l'auteur ; quai & à côté des
Grands Auguftins ; & chez Lottin aîné
, imprimeur- libraire , rue St Jacques
.
Ce quatorzième quartier eft borné à
POrient par les remparts & par la rue de
Menil montant inclufivement ; au fep-.
tentrion , par les extrémités des fauxbourgs
du Temple & de la Courtille inclufivement
; à l'occident , par la grande
rue des mêmes fauxbourgs & par la rue
du Temple inclufivement , jufqu'au coin
de la rue des Vieilles Haudriettes , des
quatre fils , de la Perle , du Parc Royal
& neuve St Gilles inclufivement. On y
compte cinquante- huit rues , trois culs- de-
Sacs , une communauté d'hommes , trois
convents & une communauté de filles ,
le Temple , un Hopital , & c . Il ya dans
ce nouveau cahier de très bonnes notices
hiftoriques fur les Religieufes du Calvaire
, les Templiers , & c . Les obfervations
Topographiques du même auteur
aideront le lecteur à fuivre les accroifemens
de Paris. La Courtille qui fait aujourd'hui
partie du fauxbourg du Temple
en a été long- tems féparée . Les Courtilles,
FEVRIER . 1774. 103
que
de
mot formé de Cortile employé dans les
glofes anciennes pour défigner une petite
cour ou jardin, étoient des vergers environnés
de haies où nos ancêtres alloient
prendre l'air ; on n'y bâtit d'abord
fimples hangards pour le mettre à couvert
; enfuite des maifonnettes , qu'on a
depuis agrandies & qui forment aujourd'hui
des cabarets nommés Guinguettes.
Ce nom a pu être donné à ces cabarets ,
parce qu'on y vend du petit vin verd appélé
ginguet : tel eft celui qui fe recueille
dans les environs de Paris .
Differtation critique fur la vifion de
Conftantin , par M. l'Abbé du Voifin ,
Docteur de la Maifon & Société de
Sorbonne , Profeffeur Royal de Théologie
, & Cenfeur Royal. Vol . in 12 .
A Paris , chez Dupuis , Libraire , rue
S. Jacques.
L'Auteur de cette differtation a ex,
pofé avec méthode tout ce qui pouvoit
conftater le fait de l'apparition d'une croix
lumineufe qui précèda la défaire de Ma
xence par Conftantin . Il a recueilli les témoignages
des anciens écrivains ; & ,
après avoir détruit leur autorité , il compare
leurs récits , interroge les divers mo
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.
numens qui nous reftent du fiècle de
Conſtantin , & termine fa differtation par
combattre le fentiment d'Albert Fabricius
. Ce favant d'Allemagne , qui admettoit
le récit d'Eufèbe & des autres écrivains
éccléfiaftiques , prétendoit que cette
apparition d'une croix lumineufe n'étoit
qu'un phénomène purement naturel , un
parhélie , un halo folaire que l'ignorance
où l'on étoit alors de la phyfique & de
l'aftronomie , fit prendre pour un miracle.
Comme la religion n'eſt pas effentiellement
intéreffée dans certe difpute , il fera.
libre au lecteur d'adopter ou de rejeter ,
d'après les difcuffions de l'auteur de cette
differtation , tout ce qui a été dir pour
ou contre la vérité de la vifion de Conftantin
.
•
Vies de S. Gaëtan de Thienne , Inſtituteur
de la Congrégation des Clercs Réguliers
,diesThéatins ;du bienheureux Jean
Marinon , de S. André Avellin , &
du B. Cardinal Paul Burali d'Arezzo ,
de la même Congrégation avec les
panégyriques de S. Gaëtan & de
S. André Avellin , par le R. P. de
Tracy , Clerc Régulier Théatin. Vol .
in- 12 . A Paris , chez Lottin l'aîné , &
,
FEVRIER. 1774. 105
Eugene Onfroy , Libraires , rue Saint-
Jacques , près de S. Yves.
Les Saints que cet ouvrage rappelle
à notre mémoire , font particulièrement
honorés en Italie . Ils ont enfeigné les préceptes
de la morale évangélique par une
vie laborieufe & pleine d'exercice ; &
c'eft contribuer au bien qu'ils on fait que
de travailler à répandre parmi les fidèles
les exemples de leurs vertus. L'hiſtoire
d'unSaint, fondateur d'ordre, peut d'aillears
intéreffer comme faifant partie de
l'hiftoire Eccléfiaftique. Saint Gaëtan de
Thienne fut le premier Inftituteur des
clercs réguliers , & fa vie eft ici précédée
d'une notice de toutes les différentes congrégations
de clercs réguliers . On fait obferver
dans la préface , de ne pas confondre
les clercs réguliers qui ont pour fin
les exercices de la vie Apoftolique , avec
les Chanoines réguliers qui font de plus
ancienne inftitution , qui fuivent la règle
de S. Auguftin , & ont pour objet fpécial
le culte divin & la célébration des
divins offices. Comme on diftingue en
France différentes congrégations de Chanoines
réguliers , tels que ceux de Prémontré
, de Sainte Géneviève , du Sau-
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
veur en Lorraine , de la Chancellade ,
de St Ruf , de St Antoine , des Trinitaires
, des Croifiers & autres : de même
on diftingue en Italie différentes congrégations
de clercs dont on peut voir les
noms dans cette même préface .
On n'avoit point vu jufqu'ici en françois
, la vie du B. Cardinal d'Arezzo ,
non plus que celle du B. Jean Marinon ,
qui fut difciple de S. Gaëtan , après avoir
été Chanoine de la célèbre Eglife de Saint
Marc à Venife. Le Biographe a joint à la
vie de S. André Avellin , une notice des
ouvrages de cet homme apoftolique , imprimés
en Italie en 7 vol . in 4°. S. André
Avellin vécut du temps de S. Charles , &
eut fa confiance .
Ces vies font fuivies des panégyriques
de S. Gaëtan & de S. André Avellin . Le
volume eft terminé par des remarques fur
l'établiffement des Théatins en France.
L'Aureur qui a donné précédemment
des conférences religieufes , des conférences
eccléfiaftiques , & un Traité des devoirs de
la vie chrétienne , a enfeigné , dans l'ouvrage
que nous venons d'annoncer , la
pratique de ces mêmes devoirs par les
grands exemples d'humilité , d'obéiffance
, de charité dont il a préſenté les traits
avec beaucoup d'onction & de piété.
FEVRIER . 1774. 107
•
Oraifon funèbre de très - haute , très puiffante
& très excellente Princeffe , Henriette
Louife -Marie Gabrielle Françoife
de Bourbon Condé , Madame de Ver
mandois , Abbeffe de l'Abbaye Royale
de Beaumont- lès - Tours ; prononcée le
8 Janvier 1773 , dans l'Eglife de l'Ab
baye Royale de Beaumont- lès-Tours ,
par M. l'Abbé Bruyas , de la Maiſon
& Société de Sorbonne , Vicaire général
du Diocèfe de Tours.
Lorfque Madame de Vermandois Fur
attaquée de la maladie dont elle eft
morte , Monfeigneur l'Archevêque de
Tours étoit dans le cours des vifites de
Ion Diocèfe. Le danger, qui fe manifefta
aufi - tôt que le mal , & la mort qui le
fuivit de près , obligèrent ce Prélat d'interrompre
& d'abandonner fes vifites .
pour fe rendre à l'Abbaye de Beaumont.
Nous rapportons cette circonftance , pour
mieux faire fentir la jufteſſe de l'application
de ce paffage des Apôtres , qui
fert de texte à l'oraifon funèbre : Circumfteterunt
( Petrum ) omnes viduæ fentes &
oftendentes ei tunicas & veftes quas faciebat
illi Dorcas. « Des veuves éplorées
» entouroient le Prince des Apôtres
» & lui montroient les robes & les vê
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
» temens que Dorcas leur avoit faits de
» fes propres mains . » act. Apoft. chap.
9. v. 39.
"
« Monfeigneur , dit l'Orateur en
» adreffant la parole à Monfeigneur l'Archevêque
de Tours officiant , tels fu-
» rent la trifteffe & l'abattement des
» fidèles de Joppé , à la mort de la
» généreufe Tabithe. Privés des exemples
de cette femme refpectable , enrichis
de fes libéralités , ils étoient
prêts de fuccomber fous le poids ac-
» cablant de leur douleur. La préfence
» du Pafteur pouvoit feule rappeler
99
la conftance qu'ils avoient perdue ,
» & ils venoient réclamer fon fecours ,
» avec la confiance que leur infpiroit fa
» tendreffe paternelle . Sensible aux pleurs
» de fes enfans , vivement touché lui-
» même de la caufe qui les faiſoit ré-
» pandre , S. Pierre interrompt auſſi tôt
» le cours de fa miffion apoftolique, & ,
» fe dérobant aux embraffemens de ceux
"
"
qui le poffédoient , il fe hâte de por-
« ter à cette Eglife défolée les confo-
» lations de l'Efprit Saint. Au premier
bruit de fon arrivée , tous les frères
» courent à fa rencontre ; ils l'arrêtent ,
» ils l'entourent ; à l'empreffement qu'ils
témoignent , on diroit qu'ils ont ou
"
FEVRIER . 1774. 109
» blié leur perte ; mais la trifteffe de leur
» ame eft peinte fur leur vifage , leur
» voix fe refuſe aux tendres épanche-
» mens de leur coeur ; ils demeurent quel-
» que momens faifis , muets , immo-
» biles ; enfin , cherchant à cacher leur
» trouble , ou plutôt entraînés par une
» force fecrete , ils fe détournent & mar-
» chent en filence vers le lieu qui ren-
» fermoit les reftes précieux de leur bien-
» faitrice . Jufques- là , le refpect avoit
» retenu leurs larmes ; mais , à la vue de
» ce corps étendu fans mouvement &
» fans vie , ils ne font plus les maîtres
» d'eux- mêmes ; ils donnent un libre
» cours à leurs fanglots ; l'air retentit de
» leurs plaintes , de leurs cris ; leurs yeux
» attachés fur ceux de l'Apôtre , lui re-
» demandent l'objet de tant de regrets ,
» & leurs mains élevées vers lui , font
chargées de ces vêtemens qu'avoit tif
» fus une charité également humble &
» libérale . Et circumfteterunt illum omnes
vidua flentes & offendentes ei tunicas &
veftes quas faciebat illis Dorcas.
L'éloquence emprunte ici le langage
d'une piété vive & tendre , pour nous
retracer les vertus de Madame de Vermandois
. Quel moyen plus puiffant pour
nous rappeler à nos devoirs , que le ta110
MERCURE DE FRANCE.
bleau fidèle de la vie active d'une Prin..
ceffe pratiquant également pendant tout
le cours de la vie , les devoirs & les
confeils évangéliques ; faifant à Dieu
les facrifices les plus généreux , & répandant
fur les pauvres les aumônes
les plus abondantes ; donnant aux hommes
, & d'une manière digne de fa
haute naiflance , l'exemple d'une piété
& d'une charité vraiement héroïques !
Hiftoire générale d'Italie , depuis la décadence
de l'Empire Romain , jufqu'au
temps préfent , dédiée à Monfeigneur
le Comte d'Artois ; par M. Targe ,
& tome 2 , in- 12. , à Paris ,
chez Monory , Libraire , rue & visà
- vis de la Comédie - Françoife.
tome 1 & tome 2
Il ne paroît encore que les deux premiers
volumes de cette hiftoire géné
rale , qui commence par l'étonnante révolution
arrivée en Italie en 476. Cette
révolution mit fin à l'Empire d'Occident
, & força Rome de fe foumettre
à un Roi dont le titre lui avoit été fi
odieux pendant tant de fiècles. Odoacre
(c'est le nom de ce Roi ) n'étant encore
que fimple Officier des Gardes d'Auguf
tale , avoit fu gagner la confiance des
FEVRIER. 1774. III
>
Ruges , des Herules , des Turcilinges &
autres races de Barbares qui faifoient la
glus grande partie des armées romaines .
Ces milices mécontentes de la folde de
l'Empereur offrirent leurs armes &
leur bravoure à Odoacre , qui s'en fervit
pour foumettre l'Italie , & y fonder un
Royaume ; le nouveau Roi fut toujours
obligé d'avoir les armes à la main , &
eut à combattre Théodoric. Ce Roi des :
Oftrogots , dans le deffein de ravir à
Odoacre fa conquête , étoit entré en Ita.
lie à la tête d'une armée de barbares ,:
qu'Ennodius compare pour le nombre ,
aux grenouilles des marais , & aux étoiles.
du firmament. Théodoric livra plufieurs
combats au nouveau Roi ; il l'obligea
de fe réfugier dans Ravenne , qu'il affiéga
par terre , en même temps qu'il prit des
mefures pour empêcher que la ville affiégée
ne reçût des vivres par mer. Ces peuples
barbares étoient peu expérimentés
dans la fcience des fiéges ; & quand les
villes qu'ils vouloient fubjuguer étoient
bien fortifiées , ils s'en tenoient à les refferrer
fi étroitement , que la famine les
obligeoit à la fin de fe rendre. Pendant
deux ans & demi que dura ce fiége
Odoacre fit connoître que la mifère
112 MERCURE DE FRANCE .
même la plus exceffive , ne pouvoir
abattre fon courage & celui de fes guerriers
. Ce Prince , réfolu de tenter un
dernier effort pour fa délivrance , choifit
le temps que les foldats de Théodoric
, eunuyés de la longueur de ce fiége
, montoient la garde avec moins de
vigilance. Le Roi d'Italie fait fortir
dans le filence de la nuit les reftes de
fon armée , & tombe tout-à- coup fur
les quartiers de fes ennemis . Théodoric ,
à cette attaque imprévue , prend les armes
, fe met à la tête de fes troupes ,
& engage un combat où la fureur eft
égale des deux côtés ; mais le défeſpoir
d'Odoacre & de fes gens fixe quelque
temps la victoire . Pour la première fois ,
les Oftrogots font mis en déroute. Ils
entraînent leur Prince dans leur fuite.
Théodoric , près de rentrer dans fon
camp , rencontre fa mère à la porte ,
qui l'arrête au paffage , en lui criant d'une
voix tonnante : » où coures- tu , mon fils ?,
» Il n'y a aucun lieu fur la terre qui
»
puiffe te recevoir dans ta fuire , à
» moins que tu ne rentres dans mon
fein ! » Le Prince s'arrête à ces mots
foudroyans . Son , premier mouvement
eft celui de la honte : le fecond eft
FEVRIER. 1774. 1131
le retour de fon courage : il raffemble
autant de fes gens qu'il en peut trouver
de difpofés à le fuivre ; & , à la tête de
cette troupe peu nombreuſe , mais qui
brûle du defir d'effacer le fouvenir de
fa défaite , il retourne aux ennemis , les
trouve difperfés au milieu de la campagne
; s'élance au milieu d'eux ; en fait
un affreux carnage ; force Odoacre à fe
renfermer dans les murs , & à accepter
les conditions de paix que fon ennemi
veut bien lui dicter. Les Hiſtoriens ne
font pas d'accord fur les articles du
Traité; mais , comme l'a remarqué Muratori
, le Prince Goth a pu accorder tout
ce qui lui fut demandé , puifqu'il n'avoit
aucune intention de tenir fes promeffes .
En effet , peu de jours après cet accord ,
il invita fon rival à un feftin où il le
fit tuer , ains que fon fils , par des aſſaſfins
qu'il avoit appoftés. » Ainfi finit
l'an 493 , le règne d'Odoacre , Prince
"
digne d'un meilleur fort , & qu'un
» écrivain anonyme appelle homo bona
» voluntatis. Ce fut lui qui donna com-
» mencement au royaume d'Italie ; &
» fi on ne peut l'excufer d'ufurpation ,
» elle fut bien couverte par la douceur
dont il ufa envers fes Sujets , quand il
fe crut affermi fut le trône. Ennodius,
114 MERCURE DE FRANCE.
»
•
» en voulant noircir fa mémoire , nous
prouve au contraire qu'il avoit peu de
» défauts puifque ce Panégyrifte de
» fon ennemi ne lui reproche que de
l'avarice & de la jaloufie contre les perfonnes
de haute naiffance ; foibleffe
affez ordinaire à ceux qui , d'une baſſe
extraction , font parvenus à des places
» éminentes . Nous devons croire que s'il
» eût eu des vices , Ennodius & Caffio .
» dore ne les euffent pas laifé ignorer.
» La bonté de fon coeur parut dans la
» conduite qu'il tint avec Auguftule ;
conduite qui auroit dû fervir de modèle
à Théodoric . Quoiqu'élevé dans
» l'arianifme , les catholiques eurent une
» entière liberté fous fon règne . A l'égard
» de fes vertus guerrières , il étoit brave,
mais n'avoit rien d'un grand capitaine.
Il conquit un royaume où il n'éprouva
prefque aucune réfiftance , & il ne fut
pas le conferver. Au lieu d'établir la
» terreur de fon nom en marchant contre
Euric au commencement de fon règne ,
» il lui laiffa prendre tranquillement les
» villes d'Arles & de Marfeille , ce
ce qui
» dut donner aux Goths , une foible idée
» de fon activité , & contribua peut-être ,
» à rendre fes ennemis plus hardis à
l'attaquer. Inftruit de l'approche de
10
FEVRIER. 1774. 115
» Théodoric , le plus médiocre Général
» eût été lui difputer le paffage des Al-
" pes , ou même celui de la Sare ; &
» Odoacre refte tranquille dans les plai-
» nes de la Vénétie , où le Général des
Oftrogots a le temps de faire repofer
» fes troupes , & de le prendre enfuite à
fon avantage. A Pavie , Odoacre laiffe
» fon rival fe remettre de la terreur que
» lui caufe la défection de Tuffa , & at
»
tendre le renfort qui lui vient des
» Gaules . Dans fa dernière fortie de Ra
» venne , il met Théodoric en fuite ; & ,
» au lieu de le pourfuivre vivement , &
» de le forçer dans fon camp , il laiffe
» refroidir l'ardeur de fes propres trou-
» pes , qui demeurent difperfées dans
" la campagne. Enfin , il eût pu gagner
»le Port de Claffe , fe mettre en mer ;
» & s'il falloit périr , ce devoit être les
" armes à la main. Au contraire , il fe
» laiffe endormir par les promeffes infi-
» dieufes de fon vainqueur , il meurt
» lâchement à table . Il ne laiffe point de
» postérité. Tout le temps de fon règne
"
fut d'environ fix ans & demi ; mais
» on ignore quel étoit fon âge quand il
» mourut.
Toutes les hiftoires , celle des Goths
116 MERCURE DE FRANCE.
particulièrement , nous prouvent évidem
mént , que ce que l'on appelle l'efprit
d'une Nation , ne lui eft pas tellement
propre , qu'il ne fouffre des changemens
confidérables , fuivant les Chefs qui la
gouvernent . Sous Théodoric , la bravoure
, l'activité , la conftance à fuppor
ter les fatigues de la guerre , parurent
être le caractère des Goths : Le Souverain
allioit la valeur à la prudence ; ils fuivoient
les enfeignes avec confiance , &
renverfoient aifément tous les obſtacles
qui s'oppofoient à leurs entreprifes . Sous
Vitigès , une multitude prefque innombrable
ne put réfifter à une petite troupe
de foldats romains conduits par Bélifaire.
Ce font les mêmes hommes ; mais Théodoric
n'eft plus à leur tête ; & ces guerriers
, auparavant fi . formidables , font
réduits à fouffrir patiemment les infultes
de leurs propres femmes. Ils femblent
aller au devant des fers que leurs vainqueurs
leur préparent ; mais , dans ce moment
de gloire pour les romains , Bélifaire
s'éloigne ; Totila fe met à la tête
de fa nation : l'on voit la victoire changer
auffi tôt de parti . Les Romains perdent
tout à- coup leurs avantages
; la fageffe
s'écarte de leurs confeils ; des def
FEVRIER. 1774. 117
feins mal concertés font encore plus
mal exécutés , & les Goths qui ont paru
fi abattus , retrouvent fous un Roi
guerrier leur ancienne valeur .
Le fecond volume de cette hiftoire
générale va jufqu'à l'an 551. M. Targe ,
en compofant cette hiftoire , a eu devant
les yeux les Annales du favant Muratori
, l'Abrégé chronologique de M. de
Saint Marc , & l'hiftoire eccléfiaftique
de M. l'Abbé Fleuri ; mais il n'a point
négligé de confulter les ouvrages des Hif
toriens de chaque fiècle dont il rap
porte les événemens. Le choix qu'il a
fait de leurs matériaux , nous a paru
judicieux , difpofé avec ordre & dans cerre
jufte proportion que doivent avoir les
différentes parties d'une Hiftoire générale
, afin que l'une de ces parties ne
foit point offufquée par l'autre , & que
l'enfemble puife fe préfenter avec netteté
& fans effort au lecteur. La narration
, dans plufieurs endroits , pourroit
être plus vive , plus ferrée ; mais elle
plaît par une fage fimplicité & une
certaine gravité bien préférable à tous
ces ornemens étrangers , à ces expreffions
fentencieufes ou épigrammatiques , à ces
épithètes recherchées , qui font difpa118
MERCURE DE FRANCE.
roître les faits , pour ne laiffer apper
cevoir que l'Ecrivain qui les rapporte .
Cette hiftoire générale de l'Italie
peut être regardée , fuivant l'expreffion
de l'Auteur dans fon introduction , comme
le pendant de l'hiftoire du Bas Empire ,
par M. le Beau. M. Targe s'eft attaché
pour l'exécution Typographique au même
format , au même caractère , & à la
même diftribution qui a été adoptée par
l'hiftorien du Bas- Empire.
Almanach perpétuel , pronofticatif, proverbial
& gaulois , d'après les obfervations
de la docte Antiquité;utile aux
favans , aux gens de lettres , & intéreflant
pour leur fanté. vol . in 12 ;
petit format : à Wiflispurg; & fe trouve
à Paris , chez Defnos & Pyrę Libraires
, rue S. Jacques .
-
Cet almanach eft précédé de réflexions
fur le temps & fur fes différentes
divifions . Vient enfuite un calendrier
où les fêtes & les noms de chaque jour
font indiqués. Lorfque l'occafion s'en
préfente , on rapporte à chaque article
l'ancienne orthographe des mots , les étymologies
, les pronoftics & les proverbes
qui peuvent y avoir rapport . PiuFEVRIER.
1774. 119
fieurs de ces articles font auffi égayés
par de petits contes , des anecdotes ou
des facéties ; ce qui répand dans ce petit
ouvrage une forte de variété amufante
& inftructive .
L'Auteur a rapporté à l'article ſaiſons ,
ces vers furannés , qui font voir que
l'on prétendoit il y a déjà long- temps ,
que les faifons étoient dérangées .
Dieu ! t'ennuyes- tu de ton ouvrage ?
Viens -ta bâtir un nouvel âge ,
Ruinant le fiècle pervers ?
Les faifons font deflaiſonnées :
Le cours réglé des années
Se fourvoit errant de travers .
Baïf, Mimes , liv. 1 , p. 20.
Les pourceaux de S.
de S. Antoine du
Viennois en Dauphiné , ainfi qu'il eft
dit à l'article S. Antoine , fête qui arrive
le 17 Janvier , ont le privilége d'al-
Jer avec une clochette au cou , dans les
maiſons où on les régale en l'honneur
du Saint , bien loin d'ofer les chaffer,
De-là ces proverbes qui font allufion
aux Parafites : aller comme le pourceau de
S. Antoine , de porte en porte : faire comme
le pourceau de S. Antoine , fe fourier
par tout.
1
120 MERCURE DE FRANCE.
*
Il eft rapporté à l'article S. Barthelemi
l'origine de cet autre proverbe : Il
fait comme l'anguille de Melun ; il crie
avant qu'on l'écorche. Un jeune écolier
nommé Languille repréfentoit le perfonnage
de S. Barthelemi dans une pièce
jouée à Melun . Comme l'exécuteur approchoit
le couteau à la main , pour
feindre de l'écorcher l'Acteur épouvanté
fe mit à crier ; origine du proverbe
cité plus haut.
Il y a plufieurs façons de parler proverbiales
, qui font aujourd'hui oubliées ,
mais l'on que pourra être curieux de retrouver
dans ce petit almanach . De petits
contes remplacent quelquefois des recherches
fur les étymologies & fur les
proverbes . Un Confeiller ignorant , eftil
dit à l'article Saint - Eloi , tomba
un jour fur le verglas. Dieu foit loué ,
» s'écria fon clerc , de ce que vous
» ne vous êtes pas rompu le col ; j'en
» rends grâce à M. S. Eloi . » S. Eloi
n'eft que pour les chevaux , reprit l'homme
de loi . » Pardonnez- moi , il eſt auffi
" pour les ânes , Monfieur . »
»
Le
FEVRIER. 1774. 121
Le Spectateur françois finit fa troiſième
année , & va recommencer fa quatrième
. Il a fait , dans le cours de l'année
dernière , des obfervations trèsintéreffantes
fur les moeurs , les caractères
& les ridicules. Sa morale inftructive
& amufante eft ordinairement
miſe en action .
Ce Journal eft compofé de quinze cahiers
par an , chacun de trois feuilles ,
formant trois volumes , dont l'abonne
ment , franc de port , à Paris , eft
de. •
9 liv.
Et en Province
, port
franc
, par
la
pofte
.
12 liv.
On foufcrit en tout temps chez Lacombe
, Libraire , rue Chriftine.
Dans le premier cahier de 1773 , le
Spectateur a imaginé un fauteuil magique
où ceux qui font affis , laiffent échap.
per la vérité , quelqu'intérêt qu'ils ayent
de la déguifer ; ce qui produit des fcènes
fingulières , dans lefquelles le faux
Ami , le Courtifau , l'Orgueilleux , la
Coquette , l'Hypocrite , l'aimable Scé
lérat paroiffent tels qu'ils font , en s'efforçant
en vain de doubler leur voile . On
admire en riant l'originalité d'un homme
F
122 MERCURE DE FRANCE.
riche & bienfaifant , qui s'eft réduit au
fimple néceflaire , pour faire jouir les
malheureux qui avoient befoin de ſecours
, & qui leur donne l'exemple du
travail & de l'induftrie . Une anecdote
chinoife fait louer la fagacité d'un
Juge , & le foin qu'il doit prendre pour
découvrir la vérité. Les avis & les exemples
rappelés par le Spectateur fur
la crédulité , attachent la curiofité . Il
apprend dans une nouvelle , à fe défier
des intrigues de la calomnie. Il prouve
combien la gaieté eft néceffaire à la
Nation , & préférable à cette gravité
philofophique , & à ce fafte ruineux
qui tuent le plaifir , & entraînent ſouvent
au défefpoir & au fuicide. Il n'eft
pas d'objets fur lefquels le Spectateur ne
paffe fes crayons légers & expreffifs .
Nous ne pouvons le fuivre dans fa marche
rapide ; mais on fait combien un
Ecrivain exercé peut rendre utile , amufant
& intéreſſant un Journal qui a
pour objet l'étude & la critique du
monde moral . C'eſt ce que M. Caftilhon
paroît exécuter avec fuccès , fur- tout
avec le fecours des obfervateurs & des
penfeurs qui voudront bien adreffer
chez le Libraire leurs remarques & leurs
•
FEVRIER 1774. 123
vues nouvelles , fur les vertus pratiques ,
fur les vices , les moeurs , & les ridicules
.
Anecdotes orientales , contenant les an
ciens Rois de Perfe , & les différentes
dynaſties Perfes , Turques &
Mogoles , qui fe font élevées fucceffivement
en Afie , jufqu'aux Califes &
aux Sophis exclufivement ; 2 vol . in-
8°. , à Paris , chez Vincent Imprimeur
Libraire , rue des Mathurins.
-
•
L'Auteur des anecdotes orientales
s'eft un peu écarté de la forme fuivie
dans la rédaction des anecdotes françoifes
, angloifes , italiennes , & c. publiées
précédemment. Il a penfé que
l'hiftoire de l'Orient étant moins familière
au plus grand nombre des lecteurs
que les autres hiftoires , il falloit donner
quelques détails fur les moeurs , coutumes
& ufages des différens peuples
de l'Orient , faire connoître fur tout
leurs dynaſties, ou les différentes fuites de
princes d'une même race , qui ont régné
fur un pays. En effet,fans cette méthode
ces ane cdotes orientalesn'auroient préfenté
qu'une foule de petits traits détachés
-
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
fans liaiſon & fans fuite , qu'il eût été impoffible
au lecteur de rapprocher , faute
de connoître les dynafties auxquelles ils
appartenoient. L'Auteur , dans la vue de
ne point s'écarter de l'ordre chronologique
effentiel aux anecdotes , après avoir ,
dans l'introduction , fuivi dans leurs différentes
branches les trois ou quatre
grands peuples qui ont formé les dynafties
dont il doit être parlé , les a
rangés dans le corps de l'ouvrage , autant
qu'il a été poffible , fans couper la
matière , à l'époque de leur commencement
refpectif , & felon l'ordre des
temps qui les ont vus naître. Le lecteur
pourra par ce moyen , failir facilement
l'enſemble des révolutions qu'a
éprouvées l'Afie fous les différentes fouverainetés
qui s'y font fucceffivement
élevées & détruites. Il faut cependant
excepter de ces Souverainetés la Chine ,
les Califes , & les Perfes modernes.
Ces fouverainetés fourniffent beaucoup
de détails : leur hiftoire eft renvoyée aux
volumes fuivans .
}
Ces anecdotes nous rappellent fans
ceffe cette trifte vérité, que les paffions ont
armé contre l'homme l'animal le plus féroce
, l'homme. Ce n'eft pas cependant
qu'on ne trouve dans cette hiftoire quelFEVRIER.
1774.
125
ques traits d'humanité , de grandeur ,
de générofité ; & le lecteur vertueux qui
les rencontre , goûte le même plaifir
qu'un voyageur , qui , après avoir par
couru des précipices affreux , apperçoit
un côteau riant & fertile . Hormouz ,
Roi de Perfe , doué d'une taille avantageufe
, d'une fanté robuſte , & de tous
les avantages d'une bonne conftitution
ne s'occupoit cependant que très - peu
des exercices du corps. Son goût dominant
fut l'étude & l'application à la
politique. Il rendit les peuples heureux
par la fageffe & la tranquillité de fon
gouvernement. Le Gouverneur d'une
Province fituée vers les Indes lui envoya
dire un jour , qu'il avoit une occafion
d'acheter une grande quantité de
diamans , pour un prix peu confidérable.
Le Roi répondit qu'il n'en avoit
pas befoin. Le Gouverneur infiſta , en
lui faifant envifager qu'il y avoit cent
pour cent à gagner. » Cent où mille
» que m'importe , répondit Hormouz ?
Sije deviens Marchand , qui fera Roi ?
» Ou que deviendront les Commerçans ,
» fi j'employe mes richeffes à leur en-
» lever leur bénéfice ? » Ce Prince demandoit
un jour à fon Médecin combien
à peu près il falloit d'alimens par
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE
jour , pour le foutien d'un homme formé
? Le Médecin lui répondit que
cela alloit environ à une livre. » Com-
> ment une fi petite quantité pourroit-
» elle fuffire à un auffi grand corps que
» le mien ? -Cette quantité fuffit, fi vous
» voulez feulement que votre nourriture
» vous porte ; fi vous en prenez davan-
» tage , ce fera vous qui la porterez. »
Hofrou , furnommé Noufchirvan , ou
le Prince accompli , après avoir fait le
bonheur de fes Sujets pendant fa vie ,
donna en mourant à fon fils Hormouz
de fages inftructions où l'on trouve
toute la pompe du ftyle oriental , » Moi
» Noufchirvan , poffeffeur des royaumes
» de, Perfe & des Indes , j'adreffe mes
» dernières paroles à mon fils Hormouz
» afin qu'elles puiffent lui fervir de flam-
» beau dans les jours d'obfcurité ; de
» fentier, quand il fera dans les déferts ,
» & de bouffole , lorfqu'il voguera fur
» la mer orageufe de ce monde. Quand
» mes yeux , qui ne peuvent plus fou-
» tenir l'éclat du foleil , feront fermés
» à la lumière , que ce cher fils foit placé
» fur mon trône , & que fa prudence
égale celle de cet aftre glorieux. Mais
qu'il fe fouvienne au milieu de fa
grandeur , que les Rois n'ont été éta-
>>
ر و
ر د
FEVRIER . 1774 127
"
» blis que pour l'avantage de leurs Sujets
, & ne font , par rapport à eux ,
» que ce que font les cieux à l'égard
» de la terre. La terre pourroit-elle être
» fertile , fi elle n'étoit arrofée , & fi le
» ciel ne jetoit pas fur elle un regard
» favorable ? Que tout ton peuple , ô
» mon fils ! éprouve les effets de ta bon-
» té ; en coinmençant par ceux qui font
» le plus près de toi , & continuant ainfi
» jufqu'à la plus grande diftance de ton
» trône . Si j'ofois , je te propoſerois
» mon exemple ; mais j'aime mieux re
» remettre devant les yeux ce qui m'a
» fervi d'exemple à moi - même . Contemple
le foleil : S'il fe dérobe chaque
» jour à nos regards , ce n'eft que parce
qu'il eft le bienfaiteur de l'univers
» & qu'il doit fa clarté à tous les peu-
» ples. Ne mets jamais le pied dans une
province , que pour aller faire du bien
» à fes habitans , & n'en fors jamais que
» pour aller faire du bien à d'autres.
» Les méchans doivent être punis ; le
» foleil de bienfaiſance eft éclipfé pour
» eux. Les bons méritent toutes fortes
d'encouragemens , & doivent être éclai-
» rés des rayons du matin. Comme le
» foleil répond à toutes les fins pour
"
»
"
»
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
99
•
» leſquelles il a été créé , agis toujours
» en Roi , tant que tu fouhaiteras d'être
refpecté à ce noble titre. Implore fou-
» vent le fecours du Ciel ; mais que ce
foit toujours avec une ame pure. Si tu
» obferves exactement cette règle , tes
prières feront exaucées , tes ennemis
»feront frappés de terreur , tes amis te
» feront toujours fidèles ; tu feras les dé-
» lices de tes Sujets , & ils feront les tiennes
à leur tour. Fais juſtice, réprime les
» infolens ; confole les malheureux ;
>> aime tes enfans ; protege les fciences ;
fuis les avis que te donneront les an-
» ciens Confeillers de ton père , & empêche
les jeunes gens de fe mêler des
affaires de l'Etat ; fur- tout , que l'avantage
de ton peuple foit le grand &
» l'unique but de tes deffeins.Adieu , mon
» cher fils ; je te laiffe un grand royau-
» me tu le garderas fi tu fuis mes con-
» feils ; tu le perdras , fi tu les négliges.
"
»
22
» 32
Hormouz , fils de Noufchirvan , oublia
bientôt de fi fages confeils , & il
perdit le trône & la vie dans une révolution
. Ce Prince foible & jamais luimême
, fit le bien , tant qu'il fut foutenu
par les fages avis de Buzurge- Mihir ,
FEVRIER . 1774 129
t
ancien Miniftre de fon père , & fe livra
au mal , lorfqu'il fut abandonné aux
féductions des flatteurs. Pendant les trois
premières années de fon règne , qui précédèrent
la retraite volontaire de fon
Miniftre accablé d'années , tous les difcours
étoient des leçons de fageffe , &
fes actions des actes de bienfaifance. II
difoit à ceux qui paroiffoient étonnés de
l'extrême vénération qu'il portoit à fon
Miniftre : Mes amis , je lui ai plus
d'obligation qu'à mon père. La vie
» & la Monarchie de la Perfe ne me
» refteront que quelques années ; mais
» la réputation que je fuis fûr d'acqué-
» rir en fuivant fes confeils , fubfiftera
»pendant plufieurs fiècles.
و ر
L'Emir Ali , Général des troupes de Naffer
, Souverain de Perfe , nous donne
dans cette hiftoire un exemple peu commun
de courage & de patience . Ce Général
, recevant de fon Souverain les
ordres des difpofitions de la campagne ,
fentit une douleur qui l'obligea de faire
un léger mouvement. Lorfqu'il fut rentré
chez lui , il changea de vêtement
& trouva un fcorpion à l'endroit où il
avoit éprouvé la douleur . Il pfit les précautions
néceffaires pour empêcher l'effet
du venin . Naffer ayant appris le danger
F V
130 MERCURE DE FRANCE.
auquel s'étoit expofé Ali , par une patience
portée trop loin , lui en fir quelques
reproches : Comment , Seigneur ,
répondit Ali , un homme qui ne pour-
"
roit fupporter la morfure d'un vil in-
» fecte , prétendroit-il avoir le courage
» de s'expofer, pour votre fervice, à tous
» les traits des ennemis ? »
"
Séidar , mère de Magdeddoulat , huitième
Prince des Bovides , fut une Princeffe
recommandable par fa fagelle & la
prudence. Mahmoud , Sultan des Gaznévides
, lui avoit envoyé une ambaſſade
pour lui demander ou que l'on battît la
monnoie en fon nom dans tous les Etats ,
ou que fon nom fût publié dans toutes les
mofquées , ou qu'on lui payât tous les ans
un tribut ; en cas de refus il menaçoit de
la guerre. La Reine , qui ne vouloit ni
fléchir ni l'irriter par des refus marqués,
lui écrivit : « J'ai toujours eu , Seigneur ,
» la plus grande idée de votre puiffance
» & de votre courage ; j'en ai craint les
» effets pendant la vie du feu Roi , mon
"
époux , qui ne manquoit pas non plus
» de ces brillantes qualités : mais , depuis
» que la mort l'a enlevé , je n'ai pas eu les
» mêmes craintes Vous êtes trop grand ,
trop généreux pour profiter de l'état de
» faibleffe où nous nous trouvons . Vous
"
FEVRIER. 1774. 131
"
» favez combien le fort des armes e in-
» certain. Une victoire de plus ajouteroit
» peu à vos triomphes & votre gloire fe-
» roit ternie pour jamais, fi vous étiez battu
par une veuve ou par un orphelin . >>
Cette lettre eut l'effet qu'en attendoit la
Princeffe . Mahmoud fe piqua de générofité
& n'entreprit rien contre les Bovides .
Kaï-Kufrew eut fouvent à prendre les.
armes pour repouffer les Mogols qui s'étoient
avancés jufqu'en Arménie. Il avoit
des Francs parmi fes troupes. On rapporte
que fept cens Francs donnèrent la chafle
à foixante mille Mogols. Auffi avoit- on,
dans l'Inde la plus grande idée de leur
courage & de leur valeur. Un Raimond
de Brundufe & un autre Raimond de Gaf
cogne faits prifonniers par les Mogols en
1240 furent deftinés à combattre l'un
contre l'autre , afin de donner à ces barbares
un spectacle auffi neuf que curieux ,
en leur montrant comment fe battoient les
Francs. Ces deux gentilshommes , indi.
gnés d'un traitement qui les réduifoit à la
condition des gladiateurs Romains , fe
jetèrent fur les fpectateurs , & en tuèrent
chacun plus de trente avant de tomber fous
leurs coups .
< Nouradin , Soudan d'Alep , mort en
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
1173 , étoit devenu par les armes & fa pru
dence un des plus puiffans Prince de l'Afie.
Il étoit tout à la fois le plus grand général
& le plus favant théologien du Mufulmanifme
. Il s'étoit fait un plan de conduite
qu'il fuivit conftamment : c'étoit de vivre ,
au milieu de tous fes revenus , comme un
fimple particulier , du produit d'un lieu
qui formoit tout fon domaine. Les impôts
étoient deftinés aux befoins de l'Etat , &
il n'y touchoit jamais qu'en préſence des
docteurs de la Loi. Le Reine fon épouse,
qui s'accommodoit difficilement de cette
économie , fe plaignit un jour de la médiocrité
de fes revenus : je ne fuis , lui
repondit- il , que le tréforier des Mufulmans;
je ne puis toucher aux fommes
» qui me font confiées pour leurs befoins,
» fans attirer fur moi la colère de Dieu .
Je poffède encore trois boutiques à Hé-
» meffe : c'est tout que je puis vous don-
"
"
"
» ner. »
*
On a pu remarquer en lifant les noms
des Princes que nous venons de citer , que
le rédacteur de ces anecdotes s'eft appliqué
à fuivre & à rendre la prononciation orientale.
Les perfonnes inftruites défaprouveront
toujours les écrivains qui , par trop
de condefcendance pour leurs lecteurs >
FEVRIER. 1774. 133
adouciffent & défigurent les noms- propres
& certains mots techniques particuliers aux
peuples qu'ils veulent nous faire connoître
. Pourquoi , fuivant la remarque du
rédacteur de ces anecdotes dans fon avertiffement
, vouloir nous habiller à la françoife
des noms qui ne font tien moins que
françois ; qui malgré, leur parure empruntée
, n'en feront pas moins des noms étrangers,
& qui fouvent ont dans la langue à laquelle
il appartiennent , une fignification
propre , relative à quelque qualité perfonnelle
ou à quelque circonftance intéreffante
?
Dictionnaire de penfees ingénieufes , tant
en vers qu'en profe , des meilleurs
Ecrivains françois ; ouvrage propre aux
perfonnes de tout âge & de toute condition
, 2 vol. in - 8 ° . , à Paris , chez
la veuve Duchefne , Libraire , rue S.
Jacques , au temple du goût .
Ce dictionnaire met le Lecteur à portée
de retrouver facilement les fujets qui l'intéreffent
, fans être obligé de parcourir
plufieurs livres. L'Editeur a fait un bon
choix de vers & de profe ; il y a auffi
dans ce recueil on mélange agréable de
penfées fublimes & ingénieufes , de traits
134 MERCURE DE FRANCE.
hiftoriques , de faillies , d'anecdotes,,
naïvetés , & c.
de
On fe donnoit autrefois à l'Eglife
le baifer de paix , quand le Prêtre qui
difoit la melle avoit prononcé ces paroles
que la paix foit avec vous. La
Reine Blanche , époufe de Louis VIII ,
ayant reçu ce baifer , le rendit à une
fille publique , dont l'habillement annonçoit
qu'elle étoit mariée & d'une
condition honnête. La Reine , offenfée
dé la méprife , obtint une ordonnance
qui défendoit à ces fortes de perfonnes
de porter robes à queue , à colets renverfés
, & avec ceintures dorées. Le règlement
étant mal obfervé , les honnêtes
femmes s'en confolèrent par ce proverbe
bonne renommée vaut mieux que ceinture
dorée.
Les habitans d'une Paroiffe fe plaignant
à un Fondeur de ce que la cloche
qu'il leur avoit fondue ne fe faifoit
prefque pas entendre , il les confola ,
eu leur difant qu'ils n'avoient toujours
qu'à la faire monter , & qu'elle parleroit
avec l'âge.
Le Grand Condé qui affiégeoit Vezel ,
étant prié par les Dames de cette Ville
de ne les pas expofer aux fuites fâcheufes
d'un hége meurtrier , en leur perFEVRIER
. 1774- 135
mettant d'en fortir , leur répondit qu'il
ne pouvoit confentir , à une demande
qui le priveroit de ce qu'il y avoit de plus
beau dans fon triomphe.
Les amuſemens innocens , contenant le
traité des oifeaux de volière , ou le parfait
Oifeleur ouvrage dans lequel on
trouve la defcription de quarante oifeaux
de chant ; la conftruction de leurs nids ;
la couleur de leurs oeufs ; la durée & le
temps de leurs pontes ; leurs caractères ;
leurs moeurs ; la manière de les élever ;
la nourriture qui leur convient ; les dif
férentes rufes que l'on employe pour
les prendre ; la façon de faire les filers ;
la pipée , &c.; la manière de les apprivoifer
, & la cure de leurs différentes
maladies :
f 璽
Traduit en partie de l'ouvrage ita
lien d'Olina , & mis en ordre d'après
les avis des plus habiles Oifeleurs , in-
-12 relié. • 3 liv.
A Paris
, chez
Didot
le jeune
, Libraire
,
quai
des
Auguftins
.
Les Héros françois , ou le Siège de S.
Jean de Lone , drame héroïque en trois
actes & en profe , fuivi d'un précis hiftorique
de ces événemens ; par M. d'Uf
136 MERCURE DE FRANCE.
fieux , à Amfterdam , & à Paris , chez
le Jay , Libraire , rue S. Jacques , au
Grand Corneille , 1774
Eloge du Comte Charles Guftave Teſſin ,
Sénateur du royaume de Suède , pro.
noncé le 25 Mars 1771 , à l'Académie
des Sciences de Stockholm , par
le Comte André - Jean de Hapken ,
Sénateur du royaume de Suède ; Préfident
du collège de la Chancellerie ;
Chevalier & Commandeur des Ordres
de Sa Majefté ; traduit du Suédois ,
par M. Zabern , interprète des affaires
étrangères ; brochure in - 8 ° . prix ,
11. 4. A Paris , chez Piffot , Libraire
, quai de Conti , 1774 .
I
Le Comte Teffin eft connu en Europe
par fes talens , par fon amour pour
les Sciences & les Arts , & par le grand
rôle qu'il a joué dans fa patrie. Son
mérite a éclaté fur- tout en France , où il
a été chargé de négociations importantes.
L'Orateur chargé de célébrer la mé
moire de cet homme d'Etat qui , pen .
dant un temps , avoit été à la tête d'un
parti , & dont les principes & les opé
rations' politiques furent combattus &
FEVRIER. 1774. 137
défendus avec un égal fanatifme , a cru ,
en citoyen fage & éclairé , devoir
paffer rapidement fur tous les objets capables
d'échauffer les efprits , & de fournir
de nouveaux alimens à la haine &
à l'envie ; mais il a fuppléé à ces omiffions
, par les grands traits dont il
a peint les différentes époques de l'hiftoire
de Suède , par des réflexions fur
la fituation de la Patrie , & le caractère
de la Nation ; par le tableau frappant
qu'il a ofé préfenter à fes compatriotes
de leur corruption & de leurs vices .
La traduction de ce beau difcours fait
honneur au goût & aux connoiffances de
M. Zabern .
Etat actuel de la mufique du Roi , & des
trois Spectacles de Paris ; à Paris
chez Vente , Libraire des Menus Plaifirs
du Roi , au bas de la montagne
Sainte- Genevieve , 1774 .
On lit dans un avertiffement , l'hiſtoire
affez plaifante des prétentions & des
procès de la Communauté des Maîtres à
danfer , Joueurs d'inftrumens , tant hauts
que bas , & hautbois , de S. Julien des
Ménétriers , contre les Muficiens du
royaume ; on s'amufera de la chronolo138
MERCURE DE FRANCE.
gie des Rois & Maîtres des Ménétriers ,
dont le dernier fut le fieur Guignon ,
& l'on rira des efforts qu'il a fallu faire
pour mettre à la raifon le nommé Barbotin
, Lieutenant Général de la Commuuauté
, qui exerçoit fon defpotiſme
fur les Muficiens de plufieurs Provinces.
Cet almanach très- orné & parfaitement
exécuté , renferme tous les détails qui
peuvent intéreffer les amateurs des fpectacles
; il est une fuite de l'hiftoire de
la mufique du Roi , & des trois principaux
théâtres de la Capitale.
Tableau de l'hiftoire de l'Eglife , contenant
les événemens les plus intéreſfans
, tels que le premier âge du chriftianifme
, les perfécutions , les martyrs
illuftres , les anciens folitaires
les Pères & les Docteurs de l'Eglife ,
les Conciles généraux , les fameufes
héréfies , l'ancienne difcipline , les établiffemens
des nouveaux Ordres , les
Auteurs eccléfiaftiques , & généralement
les faits les plus curieux de cette
hiftoire , depuis le premier fiècle jufqu'au
dix -feptième inclufivement , à
Bruxelles , & fe trouve à Paris , chez
G. Defprez , Imprimeur - Libraire
FEVRIER. 1774.
139
rue S. Jacques , & A. Prevôt , rue de
la Harpe , 4 vol . in- 1 2 .
Ce Tableau de l'hiftoire de l'Eglife
eft un précis très bien fait & très - bien
préfenté des grands corps d'hiftoire eccléfiaftique.
L'Editeur a eu foin de raffembler
dans un petit efpace , fans confufion
& fans obfcurité , les objets les plus
importans & les plus intéreffans. Nous
croyons que cet abrégé eft non- feulement
une excellente introduction à l'étude
approfondie de l'hiftoire de l'Eglife ,
mais qu'il peut encore être très-utile à ceux
même qui , après être defcendus dans
le détail des faits , & dans les recherches
les plus multipliées , veulent fe retracer
le tableau de l'hiftoire de l'Eglife.
Recueil de lettres de S. M. le Roi de
Pruffe , pour fervir à l'hiftoire de la
guerre dernière . On y a joint une relation
de la bataille de Rosbach , &
plufieurs aurres pièces qui n'ont jamais
paru. Le tout enrichi de notes par un
Officier général , au fervice de la
Maifon d'Autriche . Seconde édition ,
corrigée & confidérablement augmentée ,
in-8°. broc. , prix , 1 liv . 16 f. , à
140 MERCURE DE FRANCE.
"
Léipfik , & fe trouve à Paris , chez
Lacombe , Libraire , rue Chriftine.
On lit dans un avis , que l'accueil
du Public pour ces lettres , a déterminé
les éditeurs , à donner une feconde édition;
& , pour la rendre plus intéreffante ,
ils ont corrigé pluGeurs fautes qui s'étoient
gliffées dans la première édition ;
ils ont ajouté plufieurs nouvelles notes
importantes. On en diftinguera principalement
deux ; l'une , fur l'expédition
du Prince Henri de Pruffe en Franconie ;
l'autre , fur la marche que S. A. R. fit
pour tourner l'armée du Maréchal de
Daun , & fe pofter fur l'Elbe ; enfin ,
on a joint à cette nouvelle édition un
Mémoire fur la cavalerie Pruffienne , qui
étoit devenu rare , & une relation de la
bataille de Bergen .
Le même Libraire a reçu quelques
exemplaires des Annales de la bienfaifance,
3 vol. in - 8 °. br . prix , 6 liv . ,
qui manquoient à Paris , & qui étoient
demandés depuis long-temps.
Suite du Difcours du Traité élémentaire
d'Algèbre par M. l'Abbé Boffut.
Quelque fyftême d'Arithmétique qu'on
adopte , lorfque la notation des nombres
FEVRIER. 1774 . 1.41
eft une fois fixée , les mêmes caractères ,
écrits de la même manière , expriment
toujours un même nombre . D'où l'on voit
que fi , après avoir réfolu une queftion numérique
, il s'agit d'en réfoudre une au
tre toute pareille , & différente feulement
par l'énoncé des termes , il faut commencer
une nouvelle opération . Les nombres
qui rempliffent les conditions du premier
problême , ont les propriétés individuelles
qui dérivent de fa nature ; & ils ne peuvent
pas être appliqués au fecond . Mais
files résultats font différens , les procédés
du calcul font d'ailleurs les mêmes dans
les deux cas. De là naît une réflexion. Ne
feroit- il pas poffible de renfermer dans
une même formule , ou dans une même
expreffion générale , toute la fuite des calculs
que demandent les problêmes d'un
même genre , de telle manière qu'on en
pûc tirer , par de fimples traductions ou
fubftitations numériques , la folution de
chaque problême particulier ? On a inventé
cet art étonnant , & c'eft l'objet de
l'Algèbre.
Cette fcience, qu'on appelle encore ana·
lyfe , ou méthode de décompofition , compare
donc enfemble les grandeurs confidérées
dans l'état d'abſtraction & de gé-
-néralité ; elle fait fur ces grandeurs les
142 MERCURE DE FRANCE.
mêmes opérations que l'Arithmétique fait
fur les nombres. Elle va plus loin encore ;
elle enchaîne en quelque forte les quantités
entr'elles , par des équations , fans diftinguer
les grandeurs qui font connues
& données immédiatement , d'avec celles
qui font inconnues. Par- là , elle procure
l'avantage de trouver , par de fimples opérations
de calcul , & fans que l'efprit foit
fatigué , le rapport des quantités inconnues
avec celles qui font données . Quelques
auteurs appellent l'Algèbre l'Arithmétique
univerfelle. Les réſultats de fes
formules contiennent en effet des calculs
numériques , indiqués de la manière la
plus fimple & la plus abrégée dont ils
puiffent être fufceptibles dans cet état de
généralité.
On doit à Diophante les premiers germes
de l'Algèbre du moins on trouve
dans fes écrits quelques calculs dont l'efprit
revient à celui des méthodes que
nous employons pour réfoudre les équations
du premier degré , & même celles
du fecond. Les Arabes ont fort cultivé
cette fcience ; & ils lui ont donné le nom
qu'elle porte. Nous n'avons pas une hiftoire
exacte des progrès qu'ils y avoient
faits ; mais on croit qu'ils étoient parvenus
jufqu'à réfoudre quelques cas partiFEVRIER.
1774 143
culiers des équations du troifième & du
quatrième degré.
>
Voffius raconte que vers l'an 1400 ,un certain
Léonard de Pife voyagea en Arabie
d'oùil rapporta la connoiffance de l'Algèbre
, qu'il répandit en Italie . Il avoit même
écrit fur cette fcience un ouvrage qui
eft perdu. Le premier traité d'Algèbre
qui ait paru en Europe , eft celui de Lucas
de Burgo , fous ce titre :fumma Arithmetica
& Geometrica . Il fut imprimé pour
la première fois en 1494 , & pour la feconde
en 1523. La réfolution des équations
n'y eft pouffée que jufqu'au fecond
degré . On prétend que Lucas de Burgo
n'a pas été auffi loin que les Arabes &
Léonard de Pife.
en
L'Algèbre fit de grands progrès en Europe
dans le XVIe fiècle. Tartaglia , Scipio
Ferrei , Cardan , tous Italiens ,
s'exerçant fur divers problêmes du troiſième
degré , parvinrent à la réſolution générale
des équations qui s'y rapportent. II
paroît que Tartaglia eut la plus grande
part à l'invention. Cette théorie eft expliquée
dans l'ouvrage de Cardan , qui a
pour titre de Arte magna , & qui parut en
1545. Les formules de cet auteur , les
feules qu'on ait pu trouver jufqu'à préfent
144 MERCURE DE FRANCE .
pour repréfenter les racines d'une équation
du troifième degré, renferment un cas
qui eft devenu la torture de tous les Analyftes
, & qu'on appelle par cette raiſon ,
cas irréductible. Dans les équations qu'il
embraffe , l'expreffion des racines eft compofée
de plufieurs parties , dont les unes
font réelles , les autres imaginaires :Cardan
n'ofa rien prononcer fur la nature de
ces racines. Raphaël Bombelli démontra
le premier , dans fon algèbre qui parut en
1595 , qu'elles formoient an refultat réel.
Cette propofition étoit d'abord un vrai
paradoxe ; mais le paradoxe difparut , en
s'aflurant que les parties imaginaires de
la racine devoient fe détruire mutuellement
par l'oppofition des fignes , & qu'il
ne refteroit de tout l'affemblage qu'une
quantité réelle. Quelques efforts qu'on
ait faits depuis ce temps là pour obtenit
directement la racine fous une forme
débarraffée d'imaginaires , on n'a pas encore
pu y parvenir. Mais on la trouve ,
du moins d'une manière approchée &
fuffisamment exacte pour la pratique.
Les équations du quatrième degré furent
téfolues peu de temps après celles
du troisième. Scipio Ferrei & Louis Ferrari
, difciple de Tartaglia , donnèrent
pour
FEVRIER. 1774. 145
pour cela , chacun de leur côté , une méthode
très- ingénieufe . Elle confifte à difpofer
les termes de l'équation , de manière
qu'en ajoutant à chaque membre
une même quantité , les deux membres
puiffent fe réfoudre par la méthode du
fecond degré. De- là réfulte , pour déterminer
la quantité ajoutée , une équation
de condition qui fe rapporte au troiſième
degré. Ainfi la folution complette du
quatrième degré eft liée avec celle du
troifième ; & la difficulté du cas irréduc
tible eft commune à l'un & à l'autre.
On eflaya d'étendre les méthodes pour
le troisième & le quatrième degré aux
équations des degrés fupérieurs ; mais
cette tentative n'eut pas tout le fuccès
qu'on efpéroit ; elle ne reuffit que pour
des claffes d'équations renfermées dans
des limites affez étroites .
Viete , Mathématicien François , contemporain
de Bombelli , introduifit dans
l'Algèbre l'ufage des lettres de l'alphabet ,
pour repréſenter toutes fortes de quantités
, connues ou inconnues ; & par- là il
donna aux formules algébriques une généralité
qui eft leur plus précieux avantage.
C'étoit un défaut dans l'arithmétique ,
d'exprimer les nombres par des lettres ;
nous en avons dit la taifon . Il en est tour
G
146 MERCURE DE FRANCE .
autrement dans l'Algèbre , parce qu'ici
une lettre n'eft pas employée à repréſenter
une même grandeur individuelle &
abfolue elle repréfente une certaine
quantité considérée en général ; & un même
calcul réfout toutes les queſtions
d'une même claffe. Avant notre auteur,
on ne confidéroit que des équations numériques
, & on repréfentoit l'inconnue
feulement par une lettre , ou par un caractère
particulier. I eft vrai qu'enfuite
la méthode appliquée à une équation pouvoit
être appliquée également à une autre
équation femblable. Mais il étoit à
defirer que toutes les équations particu
lières d'un même ordre ne fuffent que
des modifications d'une même formule
générale . Ainfi la notation de Viete chan
gea entièrement , à cet égard , la face de
I'Algèbre. Il n'en demeura pas- là . Il apprit
à faire fur les équations plufieurs
opérations préliminaires qui facilitent
les moyens de les réfoudre ; par exemple
, il enfeigne à chaffer le fecond terme
d'une équation , à multiplier ou à divifer
fes racines , par des nombres quelconques
, &c. Il finit par donner une nou
velle méthode pour réfoudre les équations
du troisième & du quatrième degré.
Les Anglois firent , peu après Viete ,'
FEVRIER. 1774. 147
·
des découvertes intéreffantes dans l'aigèbre
. Harriot raffembla tout ce qui avoit
été écrit fur cette fcience , & il y ajouta
plufieurs chofes de fon propre fonds. Il
eft le premier qui ait imaginé de mettre
tous les termes d'une équation , d'un même
côté. Cette idée fut la fource de quelques
Théorêmes très remarquables &
très -utiles . On vit par là que le coëfficient
du fecond terme d'une équation eft
la fomme de fes racines prifes avec des
fignes contraires ; que le coefficient du
troisième est le produit des racines prifes
deux à deux , &c.; & qu'enfin le dernier
terme eft le produit de toutes les racines.
On doit à ces théorêmes d'Harriot la
réfolution complette de plufieurs équations.
Le plus grand Promoteur de l'Algèbre
, vers le milieu du dernier fiècle ,
eft le fameux Defcartes , génie vaſte &
hardi , qui fait époque dans l'hiftoire de
l'efprit humain. On lui a reproché d'a
voir facrifié dans un âge mûr , où il devoit
être détrompé des illufions , fon repos
& fa vie , à la vaine curiofité d'une
Princeffe qui l'appela fous un ciel rigoureux
, pour s'inftruire avec lui , & qui
n'en devint ni plus favanté ni meilleure.
Mais la postérité a oublié la foiblefe
Gij
148 MERCURE DE FRANCE .
que Defcartes eut d'être courtisan , &.
ne voit plus en lui que le bienfaiteur
de la Philofophie . Il mérita en effet ce
titre. Il brifa les autels que la fuperftition
& l'ignorance avoient élevés à Ariftote.
Il apprit aux hommes dans fa mé
thode , l'art de chercher la vérité ; & il
joignit l'exemple au précepte , dans fa
géométrie & dans fa Dioptrique. La
gloire qu'il a acquife comme Mathéma
ticien , ne périta jamais , parce que les
vérités qu'il a découvertes font de tous
les temps ; mais on ne peut pas diffimuler
que la plupart de fes fyftêmes philofophiques
, enfantés par l'imagination
& contredits par la nature , ont déja difparu
, & n'ont produit d'autre avantage
d'abolir la tyrannie du péripatétiſme .
L'algèbre eft redevable à Defcartes de
plufieurs remarques importantes fur la
nature des équations & de l'ingénieufe
méthode des indéterminées . On ne connoiffoit
pas avant lui l'ufage des racines
négatives , & on les rejetoit comme
inutiles : il fit voir qu'elles étoient tout
aufli réelles que les racines pofitives ,
& que la feule diftinction qu'on devoit
mettre entre les unes & les autres , ne
dépendoit que de la manière d'envifager
les quantités dont elles étoient les exprefque
FEVRIER. 1774. 149
fions. I apprit à connoître dans une
équation qui ne contient que des racines
réelles , le nombre des racines pofitives
& celui des négatives , par la combinaifon
des lignes qui précèdent les termes
de l'équation . La règle qu'il propofe
pour cela , fut d'abord vivement attaquée
; mais elle eft aujourd'hui hors d'at-
-teinte , par la démonstration générale
que M. l'Abbé de Gua en a donnée .
Defcartes explique fa méthode des indéterminées
fur les équations du quatrième
degré. Il feint que l'équation générale
de ce degré eft le produit de
deux équations du fecond , qu'il affecte
de coëfficiens indéterminés ; & par la
comparaifon des termes de ce produit
avec ceux de l'équation propofée il ob
tient les valeurs des coefficiens inconnus.
Les ufages de cette méthode , dans
toutes les parties des mathématiques ,
font innombrables.
Je ne ferai point ici mention de plufieurs
favans Algébriftes , qui , peu de
temps après la mort de Defcartes , éclaircirent
& perfectionnèrent même fes
méthodes. Mais on doit diftinguer dans
ce nombre le célèbre Hudde , Bourgmeftre
d'Amfterdam , parce qu'il trouva
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
un très-beau Théorême concernant les
équations qui contiennent des racines
égales. Il fit voir que fi l'on maltiplie
les termes d'une équation de cette ef
pèce , par ceux d'une progreffion arithmétique
, la fomme des produits eft
égale à zéro , & qu'elle forme une nouvelle
équation qui contient , à l'exception
d'une , les racines égales de l'équation
propofée. Il fonda fur cette propriété
une règle fort fimple , pour découvrir
le plus grand ou le moindre accroiffement
auquel une quantité variable
peut parvenir.
Tous les efprits etoient en mouvement
au temps dont je parle ; les Sciences
marchoient d'un pas égal , en fe prêtant
des fecours mutuels. Il ne fe paffoit
pas de jour que l'algèbre ne s'enrichît
de quelque nouveauté , ou qu'on
ne l'appliquât à d'importans ufages.
Vallis fubftitua les expofans fractionnaires
à la place des fignes radicaux
ce qui facilite & abrege les opérations
dans plufieurs cas. Huighens , Barrou ,
& d'autres Mathématiciens réfolurent
par le calcul algébrique , des problêmes
que les Anciens n'auroient pas foupçonné
qu'on pût attaquer avec une apparence
de faccès.
>
FEVRIE Ř . 1774. 151
Malgré tant d'efforts & de découver
tes , il reftoit toujours un écueil où la
fagacité des Algébriftes venoit échouer :
c'étoit la réfolution complette des équations.
Neuton la chercha long-temps ; il
ne la trouva point : mais il recula d'ailleurs
confidérablement les bornes de l'algèbre
. Il donna une méthode pour décompofer
, lorfque la chofe eft poffible ,
une équation en facteurs commenfurables
cette méthode s'étend à tous les
degrés , & la pratique en eft auffi fimple
qu'on puiffe le defirer. Il fomma les puiffances
quelconques des racines d'une
équation . La théorie de l'élimination
lui doit fon origine & fes progrès les
plus marqués. Il enfeigna l'art d'extraire
les racines des quantités en partie commenfurables
, en partie incommenfurables
.Il inventa un genre de fuites infinies,
dont il fe fervit pour trouver , d'une manière
approchée, les racines des équations
numériques & littérales de tous les degrés
méthode qui fuppléoit prefqu'entièrement
au défaut d'une réfolution
complette & rigoureufe.
On fent que dans cette multitude de
découvertes algébriques de Neuton , il
devoit s'en trouver néceffairement qui
avoient befoin d'être développées & per-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
fectionnées . Elles le furent par Halley ;
Maclaurin , Nicole , Stirling , Clairaut ,
& c. Dans ces derniers temps , M. de
la Grange a cru remarquer encore des
imperfections dans la méthode de Neuton
, pour les approximations des racines
; il en propofe une autre , qui eft
très belle & très- digne de fon favant
Auteur.
.
La théorie des fuites comprend plufieurs
branches . Toutes ont été cultivées
avec fuccès ; & depuis cent ans on ne
celle d'en faire les plus profondes appli
cations. MM. Jacques Bernoulli , Taylor ,
Nicole , Stirling , Maclaurin , Euler
d'Alembert , de la Grange , Lambert ,
&c. , fe font le plus diftingués dans ces
recherches. Il y a environ foixante ans.
que les fuites récurrentes fe préfentèrent
pour la première fois à Moivre , à l'oc
cafion de quelques problêmes relatifs aux
jeux de hafard. Mais c'eft entre les mains.
de MM. Daniel Bernoulli & Euler &
du Père Riccati , qu'elles ont reçu leur
plus grand accroiflement .
On est encore revenu , depuis quelques
années , fur le problême de la réfolution
complette des équations . De
très -grands Analyftes s'en occupent avec
une chaleur qui annonce des effets avanFEVRIER
. 1774 153
tageux. Ils n'ont encore réfolu complet
tement , ni le cinquième degré , ni au
cun des degrés fupérieurs . Mais il refultera
fans doute de leurs travaux , ou
qu'ils donneront enfin la folution defirée
; ou que cette recherche doit être
abandonnée , foit parce qu'on ne trouvera
pas généralement la forme des
racines
, foit parce qu'en fuppofant
qu'on parvienne à la déterminer , les
calculs qu'il faudra faire enfuite , pour
avoir les expreffions mêmes des racines ,
feront d'une longueur infurmontable . Je
ne pourrois guère donner ici une idée
nette des tentatives dont il eft question ,
ni des connoiffances qu'elles ont déja produites
. D'ailleurs , ce détail demanderoit
une espèce d'analyfe des ouvrages où
elles fe trouvent ; & la crainte de commettre
fans le vouloir , quelque injuftice
en attribuant à un Auteur ce qu'un autre
auroit peut être le droit de revendi
quer , eft fuffifante pour m'interdire toute
difcuffion fur cet objet.
II ne me reste plus qu'à expofer ici
brièvement l'ordre que j'ai fuivi dans
les deux ouvrages qu'on va lire . Mon
but ayant été d'écrire en faveur des Commençans
, & de les mener , pour ainfi
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
dire par la main , depuis les premières
notions de l'arithmétique , jufqu'aux
vérités les plus compofées de l'algèbre ;
j'ai dû m'attacher à mettre de la clarté
& de la fuite dans les idées , à ne rien
avancer qu'à l'appui du raifonnement &
de la démonftration , à expliquer le précepte
par l'exemple , ou à les fondre quelquefois
enfemble , lorfque ce moyen m'a
paru néceffaire pour me faire mieux enrendre.
Quelques Auteurs fe font propofé
de fuivre dans leurs ouvrages la
marche des inventeurs , c'est - à - dire , d'expliquer
les propofitions comme elles ont
été trouvées , ou qu'elles ont pu être
trouvées fucceflivement . Mais cette méthode
, qui a l'avantage d'exciter d'abord
la curiofité , ne peut pas être obſervée
long- temps ; & lorfque les vérités viennent
à fe compliquer , on eft obligé de
l'abandonner , pour éviter les longueurs.
Car l'efprit humain étant borné par fa
nature , il n'arrive preſque jamais à un
but par le chemin le plus court ; il s'y
traîne ordinairement avec lenteur , &
par des détours dont on eft foi - même
étonné , lorsqu'on vient enfuite à comparer
l'intervalle réel qui féparoit deux
propofitions , avec l'efpace qu'on a parFEVRIER.
1774 155
couru pour les joindre enfemble . D'ail
leurs , une fcience ne s'accroît fouvent
qu'à l'occafion d'une autre il y a telle
recherche d'algèbre qui doit fon origine
à une queftion de géométrie ou de mécanique.
Il n'eft donc pas poffible de
fuivre exactement la marche des inventeurs
, fans renoncer en partie au mérite
de la préciſion , de l'élégance , & même
de la clarté . Si vous commencez par
cette méthode , & que vous l'abandonniez
pour en prendre une autre , vous
ôtez l'unité à votre ouvrage. Il auroit
mieux valu fans doute , adopter tout
d'un coup un fyftême où la gradation
des vérités fût uniforme , fimple & lumineufe
. J'ai travaillé fur ce dernier plan ;
mais je fuis très -éloigné de croire que je
l'aye bien rempli.
Il n'y a , comme on fait , que quatre
opérations principales dans l'arithmétique
; l'addition , la fouſtraction , la multiplication
& la divifion. Toutes les autres
opérations qu'on fait fur les nombres
, dérivent de celles là . J'ai donc tâ
ché d'abord de les expliquer clairement ,
tant pour les nombres incomplexes , que
pour les nombres fractionnaires & complexes
. De- là , je paffe à l'extraction des
racines quarrée & cube. Viennent en-
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
fuite les règles d'alliage. Les proportions
arithmétique & géométrique font traîtées
avec des détails fuffifans pour faire
bien entendre aux Lecteurs l'efprit &
l'ufage de cette théorie fi utile dans
toutes les parties des mathématiques . Il
m'a paru que fa vraie place étoit dans
l'arithmétique , puifque tout rapport eft
une fouftraction ou une divifion ordinaire.
J'explique à la fuite des proportions
géométriques , les règles de trois ,
de compagnie , d'intérêt & de fauffepofition
. Les Logarithmes découlent de
l'analogie qu'il y a entre les deux progreffions
arithmétique & géométrique :
je crois n'avoir laiffé aucune obſcurité
fur leur nature & fur la manière dont
ils doivent être employés . Je finis par
donner des notions générales & élémentaires
des combinaifons .
J'ai fuivi dans l'Algèbre le même ordre
que dans l'Arithmétique , pour toutes les
opérations qui fe correfpondent immé
diatement d'une fcience à l'autre. Après
avoir expliqué l'Addition , la Souftraction
, la Multiplication & la Divifion ' ,
pour les quantités algébriques , rationrelles
ou radicales , entières ou rompues ,
je paffe à la formation des puiffances &
à l'extraction des racines de toutes forte
FEVRIER. 1774. 157
de polynomes. De-là , j'entre dans la
théorie des équations , & je la traite avec
tout le foin & le détail qui m'ont paru
néceffaires pour en faciliter l'intelligence
& la pratique. Nous avons déjà remarqué
qu'on n'a des méthodes pour réfoudre
généralement les équations , que juſqu'au
quatrième degré inclufivement. Les formules
pour le troifième & le quatrième
degré peuvent fe fimplifier en certains
cas que je développe . J'explique à fond la
manière de tirer les racines des quantités
en partie commenfurables , en partie incommenfurables
du fecond degré. Les
mêmes principes me fervent à faire voir
que toute quantité imaginaire peut être
regardée comme réfultante de la réfolution
d'une équation du fecond degré : propofition
effentielle dans l'analyfe des équa
tions . M. d'Alembert avoit démontré depuis
long temps ce théorême , par une
méthode très-favante , qui embraffe dans
fa généralité les quantités exponentielles .
La démonftration que je donne du même
théorême , pour , pour les équations , eft nouvelle
, purement algébrique ; & je crois
qu'on la trouvera très- fimple . A ces théories
fuccèdent des confidérations générales
fur la nature des équations de tous les de
grés . Si, paffé le quatrième degré , on net
158 MERCURE DE FRANCE.
> au
fait point réfoudre d'équation générale ,
il y a du moins alors une foule d'équations
particulières qui peuvent être réfolues ,
ou être abaillées à des degrés inférieurs .
C'eft en examinant la manière dont elles
font compofées, qu'on peut parvenir à les
réfoudre , ou à les décompofer en d'autres
équations plus fimples. J'obferve donc
la loi fuivant laquelle fe forme une équation
d'un degré quelconque ; & après
avoir démontré , chemin faifant
moyen du même principe , la formule
pour élever un polynome à une puiffance
quelconque , entière ou rompue , pofitive
ou négative , j'approfondis de plus en
plus la nature des équations. Sans connoître
les facines , je les foumets à diffé
rentes transformations qui fervent enfuite
à les trouver , foit exactement , foit au
moins d'une manière approchée . Je détermine
les racines égales ou inégales , &
en général les facteurs rationnels d'un or
dre quelconque , qui peuvent être contenus
dans une équation . Lorfque tous les
moyens de réfoudre exactement une équation
, font épuifés , il refte la reffource
de la réfoudre par approximation . J'employe
pour cela la méthode de Neuron ,
& je la préfente de manière qu'on ne peut,
en aucun cas , rencontrer de la difficulté à
1
159
FEVRIER
. 1774.
que
faitel'opération dont il s'agit , nià la pouffer
jufqu'à tel point d'exactitude qu'on voudra.
Cette méthode eft très- expéditive pour
la pratique , où l'on eft rarement obligé
de pouffer l'approximation affez loin , pour
le calcul devienne long & pénible.
Je parle , comme on voit , des équations
numériques. On peut toujours , dans l'ufage
de l'Algèbre , ramener à cette claffe
les équations littérales ; car l'objet de tout
problême déterminé eft de faire trouver
une inconnue mêlée avec des quantités
données , & par conféquent exprimables
par des nombres donnés. Ainfi , il ne
refte rien à defirer pour l'approximation
des racines, lorfqu'il eft fimplement queftion
de réfoudre un problême particulier
qui en dépend . Néanmoins , comme il y
a des cas où l'on a beſoin d'avoir , fous
une forme générale , l'expreffion des racines
d'une équation littérale , j'explique
l'ufage des fuites directes & inverfes , pour
trouver ces fortes d'expreffions. La théorie
des équations eft terminée par la méthode
d'éliminer les inconnues , & de
faire évanouir les radicaux , dans les équations
de tous les degrés . Je paffe enfuite
à des recherches d'une autre nature : je
donne la manière de fommer plufieurs
fuites curieufes & utiles , telles que les
160 MERCURE DE FRANCE.
fuites des puiffances des nombres , les
fuites des nombres figurés , les fuites récurrentes
, &c. Enfin , j'expofe la théorie
des logarithmes fous un point de vue plus
général & plus approfondi que je n'avois
pu le faire dans l'Arithmétique.
Je n'en dirai pas davantage fur ces deux
Traités : fi on les trouve utiles , j'aurai atteint
le but que je m'étois propofé.
Des différens ouvrages que j'ai indiqués dans
ce Difcours , les uns forment des Traités à part ,
les autres font répandus dans les Recueils des Académies
de Paris , de Londres , de Pétersbourg , de
Berlin , de Bologne , &c. Il auroit été trop long
de les indiquer tous en détail .
Journal de la Nature confidérée fous fes
différens afpects.
LEE Journal de la Nature confidérée fous fes
différens afpects , paroîtra par cahier de deux
feuilles in - 12 . le premier & le quinze de chaque
mois . On ne doit pas confondre ce Journal avec
l'Avantcoureur , dont les droits ont été rétrocédés
au Sr Panckoucke , libraire . Tout en diffère ,
& doit néceflaitement en différer .
Nous nous occupons ici , difent les éditeurs ,
des grands objets de la Nature ; nous la confidérons
fous es différens afpects , & nous nous attachons
à rendre avec préciſion la ſcience phyfique
de l'Homine , celle des Animaux , des végétaux
FEVRIER. 1774 161
& des Minéraux. Le nouveau format que nous
reprenons eft pour fervir de fuite à ce Journal
qui a paru in 12. plufieurs années de fuite ; nous
le publions par deux feuilles tous les quinze jours,
afin que les articles importans ayent plus d'étendue,
& que nous ne foyons pas obligés de les divifer
comme nous y étions d'abord forcés.
Nous ne changeons rien au prix de ce Journal,
qui fera pareillement de 12 liv . par an , rendu
port franc par la pofte , tant à Paris qu'en Provins
ce. Nous aurons foin que le nombre de 52 feuil
les fe trouve également dans le cours de l'année.
MM les Soufcripteurs font priés de donner leur
nom &leur adreffe écrits lifiblement , & d'envoyer
la fomme de 12 liv port franc , airfi que la Lettre
d'avis , au Sieur LACOMBE , libraire , rue
Chriftine.
Avis de M. d'Alembert fur l'hiftoire de
l'Académie Françoife .
J AI annoncé dans l'aſſemblée publique de l'Académie
, le 25 Août 1772 , que je me propolois
de continuer l'hiftoire de cette Compagnie depuis
l'année 1700 , où M. l'Abbé d'Olivet a fini . La
principale partie de mon travail , qui eft déjà fort
avancé , confifte dans l'Eloge des Académiciens
morts depuis cette époque , & dont je joins ici
la lifte. J'ai marqué d'une étoile les noms de ceux
fur lefquels j'ai besoin de mémoires ; mais je recevrai
avec reconnoiflance les anecdotes qu'on
voudra bien me communiquer fur les autres ,
162 MERCURE DE FRANCE.
pourvu qu'elles foient peu connues. Ceux qui
s'intéreffent aux Académiciens dont il s'agit, pourront
m'adreffer leurs mémoires francs de port ,
s'il eft poffible , rue St Dominique , vis - à - vis
Belle-Chaffe. J'avertis que je ne ferai point uſage
des mémoires anonymes.
A Paris, ca 18 Janvier 1774.
Lifte des Membres de l'Académie Françoiſe,
morts depuis 1700 .
MM. de Segrais , de Clermont - Tonnerre
Evêque de Noyon , le Préfident Rofe , Charpentier
, de Coiflin , Perrault , Bofluet , Charles
Boileau , Teftu de Mauroi , Teftu de Belval ,
Coufin , Gallois , * Colbert Archev . de Rouen ,
Th . Corneille , de Crecy , Fléchier , Defpréaux ,
Tallemant, Regnier , de Silleri Evêque de Soilfons
, l'Abbé de Clerembault , * Chamillart
Evêque de Senlis , de Tourreil , le Cardinal d'Eftrées,
Fénelon , de Callieres , F'Abbé de Louvois,
Abeille , l'Abbé d'Eftrées , Geneſt , * de Mimeure
, de Dangeau , Renaudot , Huet , d'Argenfon
, Maffieu , Dacier , Campiftron , l'Abbé Fleuri
, la Chapelle , Card. du Rois , * de Melmes ,
F'abbé de Dangeau , l'Abbé de Choify , * l'Abbé
de Roquette , D. de la Force , Boivin , * de
Nelmond Archevêque de Touloufe , Malezieu ,
de Sacy , la Monnoye , Fraguier , de la Loubere,
de Valincourt , Poncet Evêque d'Angers , de la
Faye , de la Motte , de Morville , Caumartin
Evêque de Blois , Dantin Evêque de Langres ,
Coiflia Evêque de Metz , Maréchal de Villars
Adam , Portail , Buffy - Rabutin Evêque de
Luçon , Malet , Mar, d'Etrées , Card. de PoliFEVRIER.
1774 163
gnac , D. de la Tremoille , Dubos , Houteville,
Maffillon , de St Pierre , Card. de Fleury , l'Abbé
Bignon, de St Aulaire , Gedoyn , l'Ab. de Rothelin
, Bouhier , * Mongin Ev. de Bazas , Mongault,
* Ab. Girard , Danchet , Card. de Rohan ,
Amelot , Terraffon , Languet Arch. de Sens , de
Boze , Deftouches , la Chauffée , * Surian Ev . de
Vence , Montefquieu , Boyer Ev . de Mirepoix ,
Card. de Soubife, Fontenelle , Boifly , Maupertuis ,
Mirabaud , Vaureal , Ev . de Rennes , Sallier ,
l'Ab. de St Cyr , Duremel , * Seguy , Mar. de Belle-
Ifle , Crebillon , Marivaux , Bougainville , Hardion
, d'Oliver , Trublet , * Duc de Villars , Moncrif
, Henault , Alary , C. de Clermont , Mairan,
Bignon , Duclos.
ACADÉMIE.
I.
Extrait de la féance publique de l'Académie
des fciences , arts & belles - lettres de
Dijon , tenue le 5 Août dans le falon
d'un hôtel dont S. M. vient de permettre
à l'Académie de faire l'acquifition.
M. MARET , fecrétaire perpétuel pour
la partie des fciences , a ouvert la féance .
Il a dit que l'Académie avoit proposé
pour le fujer du prix qu'elle devoit diftribuer
ce jour- là
» De déterminer quelles font les ma164
MERCURE DE FRANCE:
ladies dans lesquelles la médecine expectante
eft préférable à l'agilfante , &
à quels fignes le Médecin reconnoît
» qu'il doit agir ou refter dans l'inaction.
» en attendant le moment favorable pour
placer les remèdes ;
39
Que cette compagnie voyoit avec chagrin
qu'aucune des pièces envoyées au
concours n'avoit rempli fes vues , & qu'elle
propofoit le même fujet pour le prix
de 1776 , qui fera doublé & formé de
deux médailles d'or chacune de 300 liv.
Il a ajouté que l'auteur d'une pièce qui
a pour épigraphe :
Cum ergò fint occafiones quædam faciendi
, quædam ceffandi , difcendum quæ
fint occafiones curandi & quá abftinendi
à curationibus ,
étoit celui qui avoit le mieux vu la
matière ; mais que le manufcrit avoit été
envoyé fi incomplet qu'il n'avoit pas été
poffible d'en apprécier au jufte le mérite .
Je n'aurai donc pas la fatisfaction de
:
célébrer un triomphe , a dit enfuite M.
Maret il ne me refte que le trifte emploi
de répandre quelques fleurs fur le
tombeau de M. Hoin que l'Académie a
perdu dans le cours de cette année . Mais,
avant de rendre à cet académicien le jufte
tribut de louanges qu'il mérita par la
FEVRIER. 1774. 165
vie la plus laborieufe & par des talens
diftingués , qu'il me foit permis de m'arrêter
à confidérer le fpectacle qui frappe
en ce moment nos yeux , & qui fera dans
nos annales une époque bien mémorable ,
C'étoit la première fois que l'Académie
tenoit fa léance dans l'hôtel qu'elle a
acquis. M. le Comte de Buffon , le plus
ancien de fes membres , y alloit lire un
mémoire. M. Maret faififfant cette circonftance
, a dit :
Un fénat augufte , des directeurs éclairés
, pénétrés des vues philofophiques de
notre illuftre fondateur , nous ont ouvert
ce nouveau lycée ; une Dame philofophe,
auffi bienfaifante que refpectable **
fe fait un plaifir de le décorer , & la voix
du plus grand , du plus célèbre de nos
compatriotes vient en faire réfonner les
yoûtes.
Objets heureux de tant de bienfaits !
nous qu'un voeu folennel oblige plus particulièrement
à travailler pour la gloire
* C'eft par un arrangement fait avec MM. les
Directeurs , & approuvé par le Parlement , que
l'Académie s'eft vú dans le cas d'acquérir l'hôtel
de Grandmont.
** Mde la Comteſſe de Loriol , douairière de
M. de Chintrey.
166 MERCURE DE FRANCE.
de notre patrie , pour l'utilité de nos concitoyens
, faififfons cet inftant pour renouveler
nos fermens : que fi quelque
jour nous laiffions éteindre ou même ralentir
le beau feu qui nous anime , ces
voûtes puiffent nous faire rougir de notre
langueur ; ces voûtes puiffent nous dire:
c'eft ici que Buffon , plus fçavant & plus
éloquent que Pline , vint vous honorer
en s'afféyant parmi vous ; c'eft ici
c'est ici que ,
dans l'enthoufiafme excité par fa préſence ,
vous jurâtes de tout entreprendre pour
vous rendre dignes de lui , & vous reftez
dans l'inaction ! Tous vos illuftres compatriotes
refpirent ici dans leurs buftes ; &
leurs regards ne tombent que fur une
poftérité peu digne de leur gloire ! Enfin
tout annonce ici les efpérances de la patrie
& les honneurs que vous étiez affurés
d'obtenir;&vous renoncez à ces honneurs,
& vous enlevez à une mère tendre la fatisfaction
de s'applaudir de votre exiftence
!
Non , Meffieurs , jamais nous ne nous
attirerons de tels reproches ; nous entrons
dans ce lycée fous de trop heureux aufpices.
Au feul fouvenir de ce beau jour ,
nos coeurs enflammés du plus ardent patriotifme
s'efforcerent de nous mériter les
FEVRIER. 1774. 167 .
"
noms de bons citoyens , de véritables académiciens.
M. Maret a lu enfuite l'Eloge de M.
Hoin , académicien penfionnaire , Lieutenant
de M. le premier Chirurgiens du
Roi , correspondant de l'Académie roya
le de Chirurgie & de la Société littéraire
de Clermont- Ferrand .
Une expofition des événemens de la
vie de cet académicien enlevé par une
mort prématurée , & une notice de fes
ouvrages ont prouvé que M. Hoin , né
avec un goût décidé pour les fciences &
les lettres , une ardeur peu connue pour
le travail , le defir de fe rendre utile ,
une ame fenfible , tendre & active , étoit
un citoyen précieux , digne de l'attachement
de fa famille & de la parrie , & qui
méritoit l'eftime de tous ceux qui favent
apprécier les hommes,
M. le Comte de Buffon a fait lecture
d'un chapitre d'un ouvrage quia pour objet
l'expofition des époques de la Nature.
Les avantages que l'on retire dans l'hiftoire
des époques formées par les événemens
mémorables , fervent à M. de Buf
fon pour faire fentir l'importance de fon
entrepriſe.Il fait voir dans l'exordre de fon
ouvrage que c'eft par la recherche des dif
férentes époques de la Nature qu'on peut
168 MERCURE DE FRANCE .
parvenir à la connoiffance de fon antitiquité.
»Pofons , dit - il , un certain nombre de
pierres numéraires fut la route éternelle
du temps. « Cette belle expreffion doit
faire concevoir tout le projet de M. de
Buffon .
On connoît le talent de ce célèbre naturalifte
pour l'exécution ; & dans l'impoffibilité
de donner ici un extrait fatisfaifant
du chapitre qu'il a lu , on ſe contentera
de dire que le Public y a retrouvé la
touche favante & fublime de l'auteur de
l'hiftoire naturelle .
Cette lecture a été fuivie de celle d'une
fcène lyrique de Pigmalion par M. Gueneau
de Mont- beillard . On ne pourroit la
faire connoître qu'en la donnant en entier
, & , comme les bornes d'un extrait ne
le permettent
pas , on fe contentera
de
copier
l'avant
- propos
qu'il
a fait en annonçant
cette
fcène
.
39
«
Elle a déjà été exécutée par M. Rouf-
» feau de Genève , eft - il dit , & exécutée
» avec beaucoup d'art & de génie . Si donc
j'ai ofé traiter le même fujet , ce n'eft
» point dans la vaine idée de faire mieux ,
» ni même auffi bien ; mais c'eſt parce que
» le fujet m'a entraîné , & qu'il m'a pré-
» fenté des points de vue qui ont échappé
» à "
FEVRIER. 1774 169
» à M. Rouffeau , ou qu'il a négligés
» parce qu'ils n'étoient pas de fon plan . »
Les perfonnes qui connoiffent le faire
énergique de M. Gueneau de Mont -beillard
, préfumeront facilement que cette
fçène a été rendue avec autant de fenfibilité
que de force & d'élégance ; celles qui
n'ont aucune idée du ftyle & de la maniè
re de l'auteur , pourront s'en faire une en
apprenant que M. le Comte de Buffon a
confié à cet académicien une partie de l'hif
toire des oiſeaux.
M. de Broffe a lu un effai de géographie
éthymologique fur les noms donnés
aux peuples Scytes anciens & modernes.
Cet ouvrage va être connu par l'impreffion
, puifqu'il fera inféré dans le fecond
volume des mémoires de l'Académie , actuellement
fous preſſe.
Le préjugé qui paroît condamner les
femmes à renonçer aux honneurs académiques
, a été attaqué par M. Saifi . Il
en a prouvé l'injuftice par des raiſonnemens
concluants & par des faits décififs .
Le Sr Baillot, jeune homme de vingtun
ans , fuppléant au collège de cette ville ,
avoit envoyé à l'Académie , des Stances
que lui avoit dictées la préſence de M. de
Buffon.
H
:
3
170 MERCURE DE FRANCE.
M. de Morveau en a fair la lecture ;
elles ont été inférées dans ce Mercure.
I I.
MARSEILLE.
«L'Académie des belles lettres , fciences
& arts de Marfeille , s'empreffe de
» rendre publique une lettre qui prouve
» combien le célèbre la Fontaine , en
» honorant fa Nation , a acquis de droits
» fur l'admiration & la reconnaiffance de
» toutes les autres. »
Copie de la Lettre d'un Etranger anonyme,
à M. Mourraille , fecrétaire perpétuel de
l'Académie des belles lettres , fciences
& arts de Marfeille.
MONSIEUR ,
-
Ce n'eft que ces jours ci que j'apprends
par la voie du Mercure , que l'Académie
des belles lettres , fciences & arts de Marfeille
, propofe , entre autres , pour ſujet
du prix de l'année prochaine , l'Eloge de
la Fontaine. Comme j'ai une admiration
particulière pour ce grand homme, & que
je m'intérefle à fa gloire, comme fij'étois
fon compatriote , je commence d'abord
par remercier l'Académie qui veut bien
FEVRIER. 1774. 170
procurer un digne éloge de cet écrivain
fupérieur qu'on ne peut affez louer , & je
prends en même temps la liberté de préfenter
deux mille livres , que je prie l'Académie
de Marſeille de vouloir bien
joindre à la médaille de la valeur de trois
cent livres , deftinée par elle pour cet éloge
; de manière que celui , qui, au jugement
de l'Académie de Marſeille , aura
rendu le meilleur hommage à la Fontaine,
recevra un prix de deux mille trois cent
livres.
La feule grâce que je demanderois ,
Monfieur, fi elle pouvoit m'être accordée ,
feroit d'étendre , en faveur de ce feul prix,
le terme jufqu'auquel on recevra les ouvrages
pour le concours . J'aurai beaucoup
de reconnoiffance , fi on veut bien recevoir
lefdits ouvrages jufqu'au 15 de Juin,
ou jufqu'au premier Juillet. Au refte je
ne mets point de claufe ; ce ne feroit
qu'un plaifir de plus pour moi.
J'ai l'honneur d'être , Monfieur , avec
toute l'eftime & la confidération diftinguée
qu'on doit à ceux qui cultivent leur
raifon , & s'intéreffent au progrès de l'efprit
humain ,
Votre très - humble & trèsobéiffant
ferviteur ***.
A.... le... 1773.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
Je ne mets point mon inutile nom au
bas de cette Lettre , ce que vous
voudrez bien excufer.
PS. En publiant là-deffus ce que vous
jugerez à propos , je vous prie , Monfieur,
de dire fimplement en parlant de moi ,
un Etranger , fans même faire connoître
le lieu d'où cette Lettre eft datée.
« L'Académie de Marfeille comptera
donc les deux mille livres qu'elle a
» reçues , à l'auteur de l'Eloge de la Fon-
» taine , qu'elle couronnera , en même
» temps qu'elle lui donnera la médaille
d'or déjà annoncée ; & , pour fe con-
» former entièrement au defir de l'Ano-
» nyme , elle a délibéré de fixer au pre-
» mier Juillet prochain , le terme juſqu'auquel
elle admettra au concours
» les Eloges de ce poëte inimitable. »
J'ai l'honneur d'être , &c.
"
MOURRAILLE .
SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique a donné
, le mardi 25 Janvier , la première reFEVRIER.
1774 73
préſentation de la reprife des fragmens
compofés de l'acte du Feu ou la Veftale ,
de l'acte de la Terre ou Vertumne & Pomone
, & du Devin du Village.
Les deux premiers actes font tirés du
ballet des Elémens , paroles de M. Roi ,
mufique de Deftouches & Lalande ; le
Devin du Village eft de M. Rouffeau
pour le poëme & la mufique.
-
Ces fragmens ont été fort bien remis,
& quoique très-connus , ils ont fait encore
beaucoup de plaifir . M. l'Arrivée &
Mile Duplant font très - applaudis dans
l'acte de la Veftale ; M. le Gros & Mile
Arnould jouent & chantent , à la fatisfaction
des amateurs , les rôles de Vertumne
& Pomone dans l'acte de la Terre . Mlle
Rofalie , MM . Tirot & Gelin ont réuni
tous les fuffrages dans le Devin du Village
. Les ballets font très agréables .
Dans le premier acte M. Veftris & Mlle
Heinel danfent avec la perfection que
l'on attend de leurs talens. Miles Guimard
& Peflin , & M. Gardel paroiffent
avec diftinction dans le fecond acte , ainfi
que Miles le Clerc, Heidous , & Mrs d'Auberval
, Malter & Defpréaux dans le 3º.
acte. Il y a plusieurs morceaux de mufique
ajoutés aux fragmens, qui ont été remar-
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
qués , particulièrement une belle farabande
& une chaconne de main de maître
dans l'acte du Feu.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François ont donné le
famedi 15 de Janvier , la première repréfentation
de Sophonisbe , tragédie de
Mairet , corrigée par M. de Voltaire.
Cette tragédie eft fameufe dans l'hif
toire du théâtre. Elle parut long - temps
avant le Cid . Elle eft la première qui apprit
aux François les règles de la tragédie
& qui mit le théâtre en honneur. M. de
Voltaire a rajeuni ce drame , tout ingrat
qu'en foit le fujet ; mais il étoit digne de
ce grand maître de faire connoître , au-
* tant qu'il étoit poffible , ce premier effor
du génie.
ACTE I. Syphax , Roi de Numidie , fe
plaint de l'infidélité de Sophoniſbe fon
épouſe , dont il a furpris une lettre qu'elle
écrit à Maffiniffe , Roi d'une partie de la
Numidie . Il fait venit la Reine & l'oblige
de fe juftifier. Il la quitte enfuite pour
aller défendre fa ville contre les RoFEVRIER.
1774. 175
mains. La Reine avoue à fa confidente
le crime de fon amour.
ACTE II . Sophoniſbe eft effrayée du
bruit du combat . Elle apprend la mort
de Syphax fon époux , & le triomphe &
la clémence du jeune Maffiniffe . Elle fort
à la vue du vainqueur. Maffiniffe s'indi
gne de l'orgueil des Romains & de leur
domination . On lui donne le billet que
Sophoniſbe a écrit . La Reine vient lui
rendre hommage , & demander fon appui
contre la haine des Romains. Maffi
niffe veut qu'elle conferve l'honneur du
rang fuprême . Cependant Lelie , lieutenant
de Scipion , annonce que Sophoniſbe
doit être l'efclave de Rome.
ACTE III . Lelie ne déguiſe pas à Mafs
finiffe que c'eft au Sénat à régler fon deftin
& celui de Sophonisbe . Maffiniffe ne
peut contenir fa fureur. It fe prépare à
venger fon injure. Il unit fon fort à celui
de Sophonisbe , qui ne peut refuſer pour
époux fon vengeur & fon appui.
ACTE IV . Lélie donne des ordres pour
prévenir le complot que Maffiniffe a
formé de détruire les Romains . Maffiniſſe
eſt lui- même arrêté dans fon palais .
Scipion lui confirme que l'ordre du Sénat
eft de donner des fers à Sophonisbe . Maffi-
1
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
niffe demande feulement la liberté de
voir la Reine pour la dernière fois . Ce
Roi déplore fon fort , & abhorre la funefte
amitié des Romains. Dans ces momens
cruels ,Sophonisbe ranime le courage
de Maffiniffe . Ces deux malheureux époux
projettent d'enlever par leut mort la proie
que pourfuivent les Romains .
ACTE V. Scipion croit pouvoir fubjuguer
l'inconftance de Maffiniffe par la
fermeté jointe avec la clémence ; mais
Lélie craint l'amour & le défelpoir de ce
Numide . Il confeille au Conful de s'affu
rer de Sophonisbe. Phédime , confidente
de la Reine , dit à Scipion que bientôt
Sophonisbe va reconnoître en lui fon maître
& fon vainqueur . Maffiniffe lui même
vient offrir aux Romains leur victime
; mais au moment de livrer la Reine
il dit au Conful , en lui montrant Sophonisbe
étendue fur un lit avec un poignard
dans le fein .
Tiens , la voilà , perfide ! elle eft devant tes yeux.
La connois-tu ?
SCIPION.
Cruel !
SOPHONISBE à Maffiniffe.
Viens , que ta main chérie
FEVRIER. 1774. 177
Achève de m'ôter ce fardeau de la vie.
Digne époux , je meurs libre , & je meurs dans tes
bras.
MASSINIS SE .
Je vous la rends , Romains. Elle eſt à vous.
SCIPION.
Malheureux ! qu'as- tu fait ?
MASSINISSE.
Hélas!
Ses volontés , les miennes
Sur ces bras tout fanglants viens eflayer tes chaînes.
Approche , où font tes fers ?
LÉ LIE.
O fpectacle d'horreur !
MASSINISSE à Scipion.
Tu recules d'effroi ! Que devient ton grand coeur ?
Ilfe met entre Sophonisbe & les Romains.
Monftres qui par mes mains avez commis mon
crime ,
Allez au Capitole offrir votre victime.
Montrez à votre peuple , autour d'elle empreflé ,
Ce coeur , ce noble coeur que vous avez percé.
Jouis de ce triomphe. Es tu content , barbare ?
Tu le dois à mes foins , c'est moi qui le prépare.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
Ai-je affez fatisfait ta trifte vanité ,
Et de tes jeux romains l'infame atrocité ?
Triomphe , Scipion : fi les Dieux qui m'entendent
Accordent les faveurs que les mourans demandent.
Si , devançant les temps , le grand voile du fort *
Se tire à nos regards au moment de la mort ,
Je vois dans l'avenir Sophonisbe vengée ,
Rome à son tour fanglante , à fon tour faccagée ,
Expiant dans fon fang fes triomphes affreux ,
Et les fers & l'opprobre accablant tes neveux .
Je vois vingt Nations de toi -même ignorées ,
Que le Nord vomira des mets hyperborées ,
Dans votre indigne fang vos temples renversés ;
Ces temples qu'Annibal a du moins menacés ;
Tous les vils defcendans des Catons , des Emiles ,
Aux fers des Etrangers tendant des bras ferviles ;
Ton Capitole en cendre , & tes Dieux pleins d'ef.
froi,
Détruits par des tyrans moins funeftes que toi.
Avant
que Rome
tombe
au gré de ma furie
,
Va mourir
oublié
, chaffé
de ta patrie
.
Je meurs , mais dans la mienne & c'eft en te bravant.
Le poifon que j'ai pris agit trop lentement.
* C'étoit une opinion reçue.
FEVRIER. 1774- 179
Ce fer que j'enfonçai dans le fein de ma femme *
Joint mon fang à ſon ſang , mon ame à ſa grande
ame.
Va , je ne veux pas même un tombeau de tes
mains.
•
La tragédie de Mairet eft fondée fur
une intrigue trop peu intéreffante . La
querelle d'un mari jaloux & d'une femme
infidelle eft déplacée dans cette pièce. Les
Rois Syphax & Maffiniffe font trop avilis
par leur foibleffe . Cependant M. de Vol.
taire a mis dans cette tragédie plus de
convenance ; il y a répandu des détails
très heureux ; il y a donné de l'intérêt
, & il a fait un tableau grand & vraiment
tragique de la mort de Sophonisbe .
Mais tout l'art de ce grand écrivain n'a
pu couvrir les défauts de Mairet , & donner
à Sophonisbe l'éclat & la perfection
que nous cherchons & que nous admirons
dans les chef- d'oeuvres de fon génie . Le
tôle de Sophonisbe a été bien joué par
Mde Veftris . M. Lekain a repréfenté
Maffiniffe , M. d'Alinval Syphax , M.
Molé Scipion , M. Brifard Lelie .
* Il tire le poignard du ſein de Sophonisbe ,
tombe auprès d'elle.
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE ITALIENNE .
LES Comédiens Italiens doivent donner
inceffamment la Rofière , comédie en
trois actes, mêlée d'ariettes dont la mufique
eft de M. Gretry.
DEBUT.
Le Sr Demery a debuté dans Tom Jones
, dans le Soldat Magicien , dans le
Déferteur , dans l'Amoureux de Quinze
ans , & dans plufieurs autres comédies ,
où il a rempli les rôles de baffe - taille . Il
a du feu , de l'habitude & de l'intelligence.
Sa figure & ſa voix font agréables.
Cet acteur a déjà paru il y a deux ans fur
ce théâtre ; il a beaucoup avancé ſon talent
par fon travail en Province ; il peut
fe rendre utile à la Comédie , & intéreffant
pour le Public , en étudiant & perfectionnant
fon jeu , & s'appliquant à
rendre la mufique avec jufteffe & précifion.
FEVRIER. 1774. 181
ARTS.
GRAVURES.
.I.
Coftume des anciens Peuples , par M. Dandré
Bardon , profeffeur de l'Académie
royale de peinture & de fculpture ,
quinzième cahier in - 4° . A Paris , rue
Dauphine , chez Jombert & Cellot,
Les chars de triomphe des Anciens &
les fymboles de la déïfication nous font
préfentés dans ce cahier qui termine le
coftume des Grecs & des Romains , formant
la première partie de l'ouvrage fur
le coftume des anciens Peuples.
I 1.
On trouve chez M. Lebas , Graveur
du Cabinet du Roi , rue de la Harpe ,
plufieurs eftampes nouvelles , qui méritent
l'attention des amateurs ; favoir.
La fraîche matinée , d'après Carle Dujardin
. La grandeur de cette eftampe ,
d'environ 12 pouces de hauteur , & 12
de largeur , faite par M. Lebas , ek d'un
182. MERCURE DE FRANCE .
travail précieux & pittorefque , exécutée
avec la préciſion la plus fidelle & la plus
propre à repréfenter toutes les beautés
de l'original , prix. · • 3 liv.
Le
même
maître
à gravé
avec
beaucoup
de
foin
, d'après
Brakenburg
deux
eftampes
en
pendant
, de
deux
pouces
en
hauteur
, &
neuf
& demi
en
largeur
; le plaisir
de la danfe
, & le réfultat
du jeu
, prix
, chacune
.
I 1. 19 f.
• •
Le Violon hollandois , & le Vieillard
joyeux , d'après Oftade , deux eftampes
en pendant , 10 pouces de hauteur &
8 de largeur ; la première , gravée fous
la direction de M. Lebas , & la feconde ,
par M. David , dont le butin flatteur &
brillant , eft varié avec intelligence .
La onzième & douzième vue d'Italie
, d'après M. Verner ; hauteur , fept
pouces ; largeur , neuf pouces ; gravées
avec beaucoup d'art , par M. C. Veisbrod
, prix , chacune.... . 1 1. 10 f.
MUSIQUE.
PREMIER Concerto à violon principal.
Premier & fecond violon alto & baffe
arrangé ſur des ariettes des opéras de Luci
FEVRIER. 17745
le & du Déferteur , dédié à M. de Brier ,
Ecuyer , grand Bailli héréditaire des
Ville & Territoire de Dunkerque ; par
J. B. Dupont , premier violon du concert
de Dunkerque , prix , 3 liv. 12 f. A
Dunkerque , chez l'Auteur . A Paris , chez
M. Borelly , rue S. Victor , vis- à- vis la
Ferme. Bignou , Graveur , Place du
vieux Louvre , & aux adreffes ordinaires
de muſique .
Sei duelti per due flauti traverfi , del fignore
Antonio Rodill , ordinario della
mufica dil Rei di Portugale in Lisbona ,
prix , 4 liv . 16 fols . A Paris , chez Bignou
, Place du vieux Louvre , & aux
adreffes ordinaires de mufique .
Sonates en trio pour la harpe , le clavecin
ou le piano forte & violon , par
M. de Mignaux , ordinaire de la mufique
du Roi.
Ces pièces peuvent s'exécuter avec la
harpe & le violon , de même avec le
clavecin & le violon , prix 7 liv . 4 f. A
Verſailles , chez l'Auteur , rue de la
Pompe , à l'hôtel de Bavière , & à Paris
, aux adrefles ordinaires , à Lyon
chez M. Caftaud.
184 MERCURE DE FRANCE.
Ces fonates font dédiées à Madame
la Dauphine par cette épître en vers .
Vos vertus font le bonheur de la France.
Sur votre lyre on entend vos accens .
On veut louer ; vous impofez filence ,
Pour obéir on fe fait violence.
Le reſpect éteint notre encens.
De vos talens faiſons myſtère.
Les publier feroit vous offenſer.
En vous offrant de quoi les excufer ,
Je les aurai loués fans vous déplaire.
Six Quatuor dialogués d'un genre nouveau
pour deux violons alto & baffe,compofés
par M. Defnofe , profeffeur de violon
à Touloufe ; dédiés aux Amateurs
de l'harmonie ; 2c. oeuvre ; prix , 9 liv . A
Toulouſe , chez l'auteur , & chez Bruner ,
marchand de mufique . A Paris , aux adreffes
de mufique.
ÉCRITURE.
Tableau fait à la plume.
LE Roi ayant honoré les fieurs Paillaffon
& Potier , Vèrificateurs & Membres
de l'Académie Royale d'écriture
FEVRIER. 1774: 185
chacun d'un brevet d'écrivains de fon
cabinet ; ils ont cru devoir en rendre
hommage à Sa Majefté , en lui offrant
un tableau , dont le titre porte : HOм-
MAGE AU ROI. Il repréfente dans le fond
d'une vaſte architecture , ornée de colonnes
cannelées & de vaſes , une bibliothèque
, au-deffus de laquelle eft peinte
la préfentation d'une médaille à Sa Majefté
par l'Académie Royale d'écriture
le 10 Avril 1763. A l'entrée de la même
bibliothèque , eft fur un piédeſtal l’Écriture
, qui écrit les faftes de Louis
XV. le Bien-aimé . Minerve eft vis - à - vis
d'un côté , qui fupplie le Roi qui eft de
l'autre , d'agréer l'hommage des deux
Artiftes , & qui lit à Sa Majesté les vers
fuivans tracés fur le devant du piédeftal
.
>
Solide appui de mon empire ,
Louis , de fes Sujets , anime les talens ;
Il vient de rendre à l'art d'écrire
Un titre glorieux perdu depuis long- temps.
Ces artiſtes Alattés d'un fi grand avantage
Ofent préfenter par ma voix ,
Les voeux ardens , le tendre hommage',
Qu'ils doivent au meilleur des Rois.
>
186 MERCURE DE FRANCE.
Au fommet de l'architecture eft la Renommée
, qui publie l'honneur dont le
Roi décore les Artiftes. Entre les colonnes
font des médaillons , où se trouvent
les noms de ceux qui ont été écrivains
des Rois prédéceffeurs de notre Monarque.
Les bas reliefs des colonnes repréfentent
à droite le Prince Dagobert , fils
de Clotaire II. , qui apprend d'Andrégifile
l'art d'écrire , & à gauche , le Roi
Louis XII. , accordant des privilèges à
deux célèbres écrivains. Dans l'avantcorps
de la bibliothèque , font les buftes
de Colbert & de Paris , qui ont protégé
l'écriture .
Ce tableau en architecture en couleur
& en traits d'écriture , a été préſenté à
Sa Majefté par les deux Auteurs , le 31
Décembre 1773 .
DISCOURS lu à l'ouverture de l'Académie
Royale d'écriture , en préfence de
M. de Sartine , Confeiller d'Etat , Lieu
tenant - Général de Police , & de M.
Moreau Procureur du Roi du Châtelet
de Paris , par M. Guillaume , Directeur.
Le 23 Novembre 1773.
FEVRIER. 1774. 137
MM. Il m'eft bien glorieux d'être élu
une feconde fois , pour occuper la place
de Directeur de l'Académie Royale d'écriture.
Votre confiance me flatte autant
qu'elle m'honnore ; mais elle ne m'aveugle
pas. Si le zèle que vous me connoiffez
vous y a déterminés , j'aurai le
plaifir de vous feconder dans toutes vas
opérations , j'y apporterai mes foins , pour
vous prouver mon ſincère attachement
& juftifier votre choix.
La reconnoiflance eft une vertu trèseftimée
parmi les gens de bien , elle eſt
gravée dans nos coeurs , envers les deux
illuftres Magiftrats qui nous honorent de
leur préfence.
Le repos paisible dont jouit cette
Ville , occupe nuit & jour le premier ,
tandis qu'il s'en prive lui-même ; & par
une grâce toute particulière pour nous ,
il facrifie des momens précieux , pour
nous entendre & pour nous animer. Les
privilèges des citoyens font entre les
mains du fecond , il en eft le confervateur
; fa bonté pour nous , tend également
au même but. Rien n'échappe
à leur fcience , à leur prudence , à leur
fageffe , & nous fentons vivement dans
cet heureux jour , combien ils fe font
188 MERCURE DE FRANCE.
un vrai plaifir de maintenir notre Académie
, afin de la faire profpérer fous
l'augufte autorité de Louis le Bienaimé
, fon fondateur & fon protec
teur.
Pour répondre à leur bienveillance ,
nous avons bien des chofes à examiner ,
à corriger & à perfectionner. Les premiers
ouvrages font commencés , ils font
conftatés dans l'état même où ils fe
trouvent.
pour nous ,
La carrière où nous allons rentrer eſt
ouverte ; nous en diftinguons fans peine
tous les points de vue , nous en connoiffons
tous les fentiers ; mais il faudra
plufieurs années pour la parcourir.
Quelle fatisfaction
MM. ,
fi par nos travaux , nous réuffiffons à
intéreffer les perfonnes favantes & éclairées
qui nous écoutent ; fi tous les citoyens
de cette Capitale y applaudiffent ;
enfin , fi nous avons le bonheur & la
gloire de les rendre tels , qu'ils foient
utiles à tous les habitans du Royaume.
FEVRIER. 1774. 189
REPONSE de M. de Voltaire à M. le
Baron d'Espagnac.
A Ferney, le 10 Janvier 1774.
Je vous demande bien pardon , Monfieur
, de n'avoir pas répondu plutôt à la
lettre que vous m'avez fait l'honneur de
'm'écrire . J'ai été très- malade comme à
mon ordinaire , & j'ai voulu laiffer paſfer
les complimens du jour de l'an .
Pour les complimens que vous recevez
, Monfieur , de toutes parts fur votre
belle & inftructive Hiftoire du Maréchal
de Saxe , ils ne pafferont pas fitôt . Je
vous fuplie de me compter au nombre
de ceux qui ont admiré les premiers cet
Ouvrage . Quoique je ne fois pas militaire
, j'ai fenti bientôt que vous avez
fait le Breviaire des Gens de Guerre. Je
fouhaite que la France demeure longrems
en paix , & que quand il faudra
marcher en campagne , tous les Officiers
fachent votre livre par coeur.
J'ai l'honneur d'être & c.
VOLTAIRE.
1
190 MERCURE DE FRANCE.
TRAIT D'AMITIÉ.
LESEs liens dont l'amitié fe fert pour
enchaîner les coeurs , font indiffolubles.
Il fuffit de lire le trait fuivant , pour
être convaincu de cette vérité .
Deux jeunes gens de familles diftinguées
, avoient formé dès leur enfance ,
une amitié fi vive , qu'ils ne pouvoient
ſe ſéparer d'un inftant. Ils fe promenoient
un jour d'été fur le bord de la Meufe .
La chaleur , la rivière même , ſemblèrent
les inviter à fe baigner. L'un , plus
impatient que l'autre , fe deshabille auffitôt
, & fe jette à l'eau , à peine a - t- il fait
quelques pas, guidé par fon imprudence ,
qu'il tombe dans un précipice affreux .
Il a beau crier , il a beau appeler à
fon fecours ; fes efforts , fes cris font
inutiles , il eft entraîné par le courant.
Son ami , après plufieurs tentatives , défefpéré
de ne pouvoir le fauver du danger
, fe jette entre fes bras , content de
mourir avec lui .
FEVRIER . 1774. 191
TRAIT D'INTÉGRITÉ.
UN Gentil - homme Anglois , avoit
un procès conſidérable à la Chancellerie .
Pour fe rendre Thomas Morus favora -
ble , il lui envoya par un de fes domeftiques
, un préfent de deux flacons d'or ,
enrichis de pierreries . Le Chancelier loua
beaucoup l'ouvrage & l'ouvrier , & faifant
venir fon fommelier , il lui dit ,
conduifez cet homme en mia cave , &
rempliffez ces deux flacons du meilleur
vin. Puis fe tournant vers celui qui les
avoit apportés , mon ami , ajouta - t-il ,
dites à votre maître que s'il le trouve
bon , il vous renvoye ici.
ANECDOTES.
Le Duc de Parme avoit obligé Henri IV .
de lever le fiége de Rouen ; mais Henri
IV. le joignit dans le pays de Caux , &
l'enferma dans une efpèce de coude que
forme la Seine , vers Caudebec : il ne
paroiffoit pas poffible que fon armée pût
échapper déja l'on manquoit de tout
192 MERCURE DE FRANCE.
dans fon camp : le Duc de Parme qui fentoit
tout le danger de fa fituation , offroit
à chaque instant la bataille au Roi , qui
la refufoit , & fe flattoit d'avoir fon ennemi
à difcrétion dans ce pays ; le Duc
de Parme , qui étoit maître du cours de la
rivière , fit venir de Rouen un grand
nombre de bateaux qu'il rangea à petit
bruit le long de la côte : quand il en eut
affez , il les joignit enſemble , jeta des
planches deffus ; & une belle nuit , les
feux étant allumés dans fon camp, comme
à l'ordinaire , il fit pafler toute fon armée .
Quand il fut de l'autre côté , il envoya
un trompette complimenter le Roi de fa
part , & lui demander comment il trouvoit
cette retraite . Henri IV. très- piqué
qu'il lui eût échappé, répondit : « Ventre-
99
fain - gris , je ne me connois pas en re-
» traites ! dis à ton maître que je n'en ai
jamais fait . Il ne fe fouvenoit plus
fans doute de fa belle retraite du Pontd'Aumale
. Celle du Duc de Parme , dont
ce ne fut là que le commencement , fut
une des plus belles qui aient jamais été
faites .
I I.
J'ai oui raconter par Madame de la
Fayette , dit l'Abbé de Saint - Pierre ,
que
FEVRIER. 1774. 193
"
que dans une converfation , Racine fou
tint qu'un bon Poëte pouvoit faire excufer
les grands crimes , & même infpirer
de la compaffion pour les criminels.
Il ajouta qu'il ne falloit que de
la fécondité , de la délicateffe , de la
jufteffe d'efprit , pour diminuer tellement
l'horreur des crimes de Médée ou
de Phedre , qu'on les rendroit aimables
aux Spectateurs , au point d'infpirer de
la pitié. Comme les Affiftans lui niè
rent que cela fût poffible , & qu'on
voulut même le tourner en ridicule fuc
une opinion fi extraordinaire , le dépit
qu'il en eut , le fit réfoudre à entreprendre
la tragédie de Phedre , où il réuffic
fi bien à faire plaindre fes malheurs , que
le Spectateur a plus de pitié de la criminelle
belle - mère , que du vertueux
Hyppolice.
I I I.
Un Peintre Allemand peignant une
fort jolie femme , lui faifoit des boutons
qu'elle avoit ce jour-là , pour avoir , à ce
qu'elle difoit , mal dormi . Cette femme
s'en étant apperçue , s'écria : » mais ,
» Monfieur , vous n'y penfez pas , vous
peignez mes boutons ! ils ne font
"
I
194 MERCURE DE FRANCE.
» qu'accidentels & ne font nullement
partie de mon vifage » . Bon , bon ,
Madame , répondit le Peintre en baragouinant
, qu'eft ce que cela fait ? Si vous
n'avez pas ceux- là , vous en aurez d'autres.
V. I.
Fontenelle avoit un frère Abbé. On
lui demandoit un jour : que fair Mr votre
frère ? Mon frère ?' dit il , il eft Prêtre.
A-t-il des Bénéfices ? Non. A quoi s'occupe
t-il? Il dit la Meffe le matin.... Et
le foir ? Le foir , il ne fait ce qu'il dit.
ARRÊTS , ÉDITS , DÉCLARATIONS ,
LETTRES - PATENTES , &c.
I.
DiCLARATION da Roi ,; dus Septem. 1773-
concernant le remboursement des Quittances de
Snance provenant de la liquidation des offices du
Parlement de Provence , fupprimés par l'Edit de
Septembre 1771 .
I I.
Edit du Roi , du mois d'Octobre 1773 › portant
fuppreffion de fix Offices de Notaires Royaux
à Caen , & création de fix Offices de Notaires en
Ladite ville.
FE V RI E R. 1774. 195
I I I.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du, 10 Décembre
1773 , concernant l'Ordre de St Ruf.
I V.
量
Lettres - patentes du Roi , du premier Novem
bre 1773 , qui accordent à Mgr le Comte d'Artois
la jouiflance de ſes revenus ,
premier Novembre 1773.
V.
à
compter
du
Lettres - patentes du Roi , du 5 Décembre 1773 ,
portant nomination de Commiſſaires de la Cham
bre des Comptes , pour procéder à l'évaluation
des biens formant l'apanage de Mgr le Comte
d'Artois.
V I.
Edit du Roi , d'Octobre 1773 , portant établiſſement
d'un Siége de Maréchauffée à Avelnes
en Haynault , & création d'un Office de Lieutenant
& d'un Aflefleur , d'un Procureur du Roi &
d'un Greffier.
VII.
Edit du Roi , de Septembre 1773 , portant
création de trois Offices de Confeillers au Bailliage
de Pontoife.
•
VIII.
1.
Déclaration du Roi , du premier Novembre
1773 , qui preferit aux Tanneurs , tant de la Ville
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
de Paris que des autres villes & bourgs du royauce
qu'ils doivent obferver dans la vente &
apprêt d'ouvrages de leur profeſſion.
me ,
I X.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 31 Décembre
1773 , qui fixe les Ports des Généralités de
Bretagne , la Rochelle & Poitiers , par lesquels
le commerce des grains fera libre comme dans les
ports où il y a Siége & Amirauté , en fe conformant
aux formalités prefcrites par l'arrêt du 14
Février 1773 i
Et à cinquante tonneaux feulement les chargemens
qui feront permis dans tous les ports pour
ceux de la même Province.
1
X.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du S Décembre
1773 , qui ordonne que les Maréchauffées
dans l'exercice de leurs fonctionsjouiront , come
me les autres Troupes de Sa Majefté , de l'exemption
de tous les droits de Bacs fur toutes les riviè
res du royaume.
X I.
Arrêt du confeil d'état du Roi & lettres patentes
fur icelui , du 27 Juin 1773 , concernant les
Receveurs des Confignations de Normandie.
FEVRIER. 1774. 197
AVIS.
Epurement des Laines .
SUR la fin de 1764 , le Sieur Carles , Fabri
quant de draps , fut auffi étonné que futpris ,
de voir qu'on ne fe fût point apperçu de la corruption
infecte & putride qui eft dans toutes
les laines qu'on vend à Paris , pour matelas &
Couvertures , & de ce qu'on fe pique fi peu de
tá propreté de ces meubles , dont nous devrions
être fi jaloux , puifque nous y fommes couchés
& enveloppés une bonne partie de notre vie ,
& que notre chaleur naturelle ne pouvant que
faire fermenter la corruption infecte de ces laines
, cela devroit nous faire craindre que , pendant
notre fommeil , temps où nos pores font
le plus dilatés , le vice de cette corruption ne
´perçât à travers , & ne nous occafionnât des maladies
d'autant plus dangereules , qu'il feroit
difficile au plus habile Médecin d'en connoître
la caufe.
Si ceux qui fe portent le mieux , ont à craindre
la corruption infecte de ces laines , à quel
danger les pauvres malades ne font- ils pas expofés
, puifque la cohabitation de leurs fueurs
& exhalaifons avec la corruption des laines , la
rend bien plus dangereufe ?
Après que le fieur Carles eut bien réfléchi
fur le vice dangereux de ces laines , il fe crut
obligé envers le Public d'en faire un Mémoire,
avec les moyens certains de les rendre de toute
propreté & falubrité , & de foumettre fon Mé-
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
moire aux lumières fupérieures de l'Académie
Royale des Sciences , & de la Faculté de Médecine
, ce qu'il fit ; & fur le rapport de MM.
les Cominiflaires que ces deux Corps célèbres
nommèrent pour l'examiner , ils lui en accor
dèrent en Janvier 1765 , les approbations les
plus glorieufes & les plus authentiques.
Ces approbations engagèrent le fieur Carles
d'établir une manufacture d'épurement de laines
& couvertures & d'en faire un profpectus
qu'il fit diftribuer dans Paris ; ce profpectus ne
lui a procuré que peu d'ouvrage des maifons
de condition , mais paflablement bien , d'un
nombre de favans & autres honnêtes gens ,
qui aiment beaucoup la propreté , & l'eftiment
comme très néceflaire à la confervation de la
fanté , dont une partie de ces derniers , après
avoir examiné fcrupuleufement les moyens que
le fieur Carles pratique pour bien épurer les
laines & les avoit applaudis , lui dirent qu'il y
avoit beaucoup à craindre , qu'il ne pourroit
point foutenir fon établiffement ; ce qui fera ,
dirent ils , beaucoup à regretter. 1º . Parce que
la corruption dans les laines n'eft connue dans
Paris que du petit nombre de ceux qui ont vu
fon profpectus. 2 °. Que les perfonnes de condition
, de même que les maiſons bien montées ,
s'en rapporteront toujours à leurs Tapithers
ou autres , qu'ils ont chargés du foin de ces
meubles qui, pouvant avoir des intérêts fecrets
que ce foin ne leur foit point ôté , mettront
tout en ufage pour priver & éloigner leurs
maîtres de jouir des avantages de cette propreté
, & de l'économie qui en réfulte ; & 3 °. Que
le plus grand nombre des habitans de cette Capitale
eft hors d'état d'en pouvoir faire la dépenfe
FEVRIER . 1774 199
Cette dernière obfervation fit connoître au
feur Carles qu'il avoit manqué fon but , qui
a toujours été le bien général , & que l'ayant
manqué , il devoit ( ce qu'il fit tout de fuite , )
chercher de moyens certains de pouvoir épurer
lés laines des matelats à un prix qui approchât
de celui qu'on paye pour les faire recarder ,
pour que tout le monde puifle jouir des avantages
qui en réfultem ; qui font , 1º. La proprété
fi eflentielle à la confervation de la fanté.
2°. Que ces laines en feront quatre fois plus
d'ufage ; & 3°. Qu'on y eft bien plus long
temps , & bien mieux couché , que fur celles
qu'on fait recarder .
Le fieur Carles n'eut pas fi tôt réuſſi à cep
purement , qu'il en fit imprimer, il y a environ
deux années , un avis qu'il fit diftribuer dans
tous les quartiers de Paris , & pour mériter la
confiance du Public ; dans cet avis , il donne le
détail des opérations qu'il fait fubir aux laines,
qui ne fauroient manquer de produire les bons
effets qu'il y annonce.
Le fieur Carles ayant le fecret de détruire
les vers qui rongent les laines des matelats ,
les couvertures de laine & le crin des faumiers ,
offre dans cet avis fes fervices à tous ceux
qui voudront lui en donner commiſſion ; il eſt
bon d'obferver que le temps d'hiver eft le plus
propre pour détruire ces infectés .
Si ceux qui n'ont point vu fon profpectus
ni fon avis , en font curieux , il en donnera un
aux honnêtes gens qui le lui demanderont.
Son adrefle eft rue de la Boucherie , vis- àvis
la boucherie des Invalides , au Gros- Caillou .
Ceux qui lui feront l'honneur de s'adrefler
à lui par la voie de la petite pofte , font puiss
de vouloir bien affranchir leurs lettres.
1
1 Iv
200 MERCURE DE FRANCE.
I I.
Le fieur Juville , expert herniaire , reçu au collége
royal de chirurgie de Paris , donne avis au
public que fon bandage pour les defcentes de
T'aine , qu'il a déjà annoncé , continue à avoir
les plus grands fuccès , & qu'il contient avec
douceur & fans gêner , les hernies les plus difficiles.
L'ufage feul de ce bandage guérit radicalement
les enfans & les jeunes perfonnes en très - peu de
tems. Il dure plus que la vie , fans perdre de fon
élafticité .
Le même Auteur fabrique auffi un nouveau
bandage pour les perfonnes qui ont une deſcente
à l'aine de chaque côté. Ce bandage , doux &
commode , eft brifé par devant & par derrière ; il
a deux crémaillères qui permettent d'éloigner &
de rapprocher les deux pelottes à volonté , relativement
à la diftance des anneaux , fans qu'il perde
pour cela de fa fölidité.
Le fieur Juville met dans les pelottes de ces
deux bandages , un reffort , quand le cas le requiert.
Ce reffort , quoique très doux dans fa
preffion , met le malade dans la plus parfaite fécurité
.
Le fieur Juville continue auffi d'appliquer avec
fuccès fon nouveau bandage pour les hernies ombilicales
ou ventrales .
n'a
Ce bandage eft doux , commode & léger. Il
pas une ligne & demie d'épaiffeur. Son auteur,
en le compofant , n'a eu que la nature pour guide.
Auffi ce bandage le prête- t- il à tous les mouvemens
de dilatation & de refferrement du ventre .
Deux refforts , dans lesquels gliffent deux minces
coulifles pyramidales & obliques , appliqués fur
FEVRIER. 1774. 201
une légère plaque d'acier prefqu'entièrement évuidée
, en font toute la mécanique. Quoique trèsfimple
, il eft néanmoins très - folide. Il contient
quatre hernies à la fois , & peut en contenir
davantage , fans la moindre complication.
Ces trois bandages ont été préfentés à l'Académie
royale des fciences , qui les a trouvés dignes
de fon approbation , & en a accordé au fieur Jeville
, le huit Janvier de cette année , un fuffrage
qui en conftate la nouveauté & les bonnes qua
lités.
Sa demeure eft rue des foffés S Germain- l'Auxerrois
, en face de la colonnade du louvre, à Paris.
Les perfonnes de province font priées d'affranchir
leurs lettres , & d'y inférer leur mesure prife
avec une faveur fur la partie on doit être appliqué
le bandage , ainfi que la defcription exacte de leur
état actuel , dictée par un homme de l'art , fi faire
fe peut: elles feront sûres de recevoir un bandage
qui répondra à leur defir.
I I I.
Le magafin général des plantes des montagnes
de la Suiffe , des Vofges , des Pyrenées , de la Savoie
, d'Auvergne & des ifles , établi par arrêt du
Confeil du octobre 1770 , rue S. Honoré , visà
- vis celle de l'Arbrefec , chez un brûleur d'or , à
l'enfeigne d'Apollon , transféré depuis rue des
foflés S. Germain l'Auxerrois , eft actuellement
rue Dauphine , près de la rue d'Anjou , à l'hôtel
de Genlis , au premierfur le devant , & au- deffus
de la boutique du marchand bijoutier orfévre , où
eft le tableau d'Apollon qui l'indique ; on y entre
par la petite porte attenante à cette boutique.
Parmi le nombre des plantes renouvelées dans
202 MERCURE DE FRANCE.
ce magafin , on y vend en gros & en détail du
très beau creffon de roche. Cette plante ufuelle eft
fouveraine pour les maladies de poitrine , les
rhumes , pour faciliter la digeftion , pour les in
digeftions , la rétention d'urine &la gravelle.
Des fleurs d'arnica , dont l'infufion théiforme
& très légère , produit une prompte guérifon dans
rous les cas de chûte , contufion , crachement de
fang , hémorragies , fang coagulé & les abcès.
Le véritable bois de Surinam , fébrifuge &` ftomachique
infiniment préférable au quinkina ,
fouverain fur- tour pour les fièvrés intermittentes.
On y débite auffi de l'excellent génipy- Sabaudorum
& des feuilles d'uva urfi.
Desfleurs de petite centaurée étrangère , excel
lent fébrifuge & ftomachique.
Lesvraies vulnéraires de Suiffe.
Des plantes mélangées pour lesfumigations dans
les maladies de poitrine.
D'autres plantes admirables pour la rétention
d'urine , la gravelle & la pierre.
En un mot , toutes les autres plantes à l'uſage
'de la médecine,
On y trouve auffi une poudré céphalique fimple
& vulnéraire , fouveraine pourla pituite , les
maux de tête , la migraine , l'apoplexie & la paralyfie
, & c.
Et de l'excellente pâte de guimauve , de la blanche
& de la brune ; cette pâte de guimauve , feule
de fon eſpèce à Paris , eft en grande réputation.
De plus , on y tient un magafin du nouveau
Syrop pectoral de creffon de roche. Ce fyrop ufuel ,
agréable au goût , le prend en forme de bavaroife.
Il eſt fouverain pour les maladies de poiFEVRIER
. 1774 203
trine , les rhumes , pour précipiter la digeftion
après les repas , & pour les indigeftions . Prix s
liv. la pinte , i liv. io fous le rouleau , & is fous
le demi-rouleau.
Un magafin de fyrop de guimauve étrangère ,
fupérieur à celui ordinaire de Paris.
Les véritables boules d'acier vulnéraires de
Nancy.
On y tient encore un magafin de chocolat de
Bayonne & de Turin & autre , fabriqué à la façon
d'Efpagne. Le tout à jufte prix...
vient
Le fieur Dubuiflon , connu par le beau ronge
qu'il fabrique , qui ne gâte point la peau ,
de trouver , dans la même qualité , un rouge d'un
éclat & d'un coloris fi fupérieurs , qu'il n'eft pas
poffible d'en defirer de plus agréable ; le grain
en eft fi fin , que l'on ne peut l'appercevoir qu'à
l'aide du microſcope. Il s'allie , on ne peut mieux,
avec la peau la plus feche , & ne la quitte que
lorfqu'on l'efluye.
Ce rouge fe trouve chez l'auteur , toujours en
la même demeure , rue des cifeaux , pres l'abbaye
S. Germain , & fe vend 6 liv . le pot ; il eft ériqueté
en rouge avec le prix fur l'étiquette , pour
le diftinguer de fon ancien , dont les pots font
étiquetés en noir , & qu'il vend toujours à l'ordinaire
3 liv . le pot.
Il continue de débiter l'eau blanche ou de
beauté qu'il compofe , qui blanchit la peau fur
le champ ,fans lui être nuifible.
Cette eau ainfi que fon rouge ont été approu
vés par la commiſſion de médecine , au mois de
mai dernier.
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
1
NOUVELLES POLITIQUES.
De Conftantinople , le 4 Décembre 1773
ONVIC
N vient de tranfporter dans cette capitale une
partie des trophées que les troupes Ottomanes
ont enlevés aux Rufles dans le combat du 12 du
mois dernier , donné près de Varna & dans leur
retraite. Cette affaire a été beaucoup plus confidérable
qu'on ne l'avoit cru d'abord. Les ennemis
ont perdu plus de fix mille hommes , beaucoup
d'Artillerie , des munitions de guerre & tous leurs
équipages. Les dernières lettres du grand Vifir
font datées du camp de Chiumla , où il paſſera
l'hiver avec fon armée.
Il y a huit jours que le nouveau Patriarche Grec
fut déposé, fans autre motif apparent que fon peu
de talent pour cette place. Le Grand Seigneur a
choifipour lui fuccéder le Prêtre Samuel, qui avoit
été élevé autrefois au Patriarchat.
De Pétersbourg , le 18 Décembre 177.3 .
Les Ukafes ( Ordonnances ) font fouvent.contrefaits
dans les provinces de cet Empire , où des
écrivains fauffaires publient , fous le nom de
l'Impératrice & du Sénat , des loix de leur invention
, pour tromper les Peuples ou pour les porter
à la révolte : c'eft ainfi que s'exprime l'Impératrice
Elle - même . Dès 1764 , le Gouvernement
avoit pris , contre ce défordre , des précautions
qui n'ont point eu le fuccès qu'on en attendoit.
C'eft ce qui a occafionné un nouvel Ukafe , du 19
Octobre dernier , par lequel les Peuples font aver .
tis qu'ils ne feront foumis déformais qu'à des loix
FEVRIER . 1774.
205
imprimées & revêtues de certaines formalités que
la plume des fauflaires ne puiffe imiter. l'Impé
ratrice accorde , par un autre Ukafe, une amniſtie
à tous les foldats déferteurs de fes troupes , ainfi
qu'aux Cofaques du Don & du Jaik , qui fe préfenteront
jufqu'au 1 ' Avril prochain , pour profi
ter de cette grâce.
De Dantzick, le 18 Décembre 1773.
Les lettres qu'on a reçues de Moſcow confir
ment la nouvelle qu'on avoit répandue d'un fou
levement dans la Ruffie Afiatique. On prétend que
les rebelles le font emparés de plufieurs fortere fles
qui font partie de celles qui couvrent Calan ; qu'ils
ont battu les troupes que le Général de Brandt
avoit fait marcher contr'eux , & que le Général
Karr , envoyé au fecours de ce dernier , a été
repouffé avec perte. On fait défiler des troupes de
la répartition de la Finlande & de Novogorod
pour former un corps d'armée capable d'arrêter
les progrès des rebelles
Des lettres arrivées de Mofcou confirment la
nouvelle du foulevement des Cofaques du Jaïk ,
auxquels le font réunies plufieurs autres Peupla
des voisines du Volga. Ils ont choisi pour Chef un
nommé Pugachew , & l'on aflure qu'ils ont taillé
en pièces le détachement que le Colonel Karra fait
marcher contre eux ; pillé & dévafté les mines de
Dimidof; fait périr quelques Seigneurs de ces cantons
qui refufoient d'embrafler leur parti , &
qu'un grand nombre d'exilés & de prifonniers
échappés des fers s'eft rangé fous leurs drapeaux.
Les troupes qu'on va leur oppofer , & dont une
partie a été tirée de la garnifon de Pétersbourg ,
font en pleine marche , & l'on efpère qu'en attaquant
d'un côté les rebelles , tandis que le cor206
MERCURE DE FRANCE.
don de Sibérie les enveloppera de l'autre , elles
parviendront facilement à les foumettre.
De Warfovie, le 20 Décembre 1773 .
Les Miniftres des trois Cours ont été fort occupés
pendant huit jours, du ſoin de faire approuver
par le Roi le projer du Confeil permanent dont
le pouvoir feroit auffi étendu que l'étoit celui du
Sénat de Suéde avant l'heureuſe révolution qui a
délivré ce royaume de l'anarchie. Le 10 & le 11
ils tinrent des conférences avec Sa Majeſté , dans
une delquelles ils lui remirent l'Ultimatum de leurs
Cours.
Le troupes Pruffiennes ont entièrement évacué
la Pologne , & celles de la Maifon d'Autriche fe
font mifes également en route pour rentrer dans
les Etats Héréditaires.
De Stockolm le 20 Décembre 1773.
Les papiers publics ont parlé d'une machine
inventée par le Sr Olof Borjeflon , de la paroifle
de Lesbo au Fief de Nykoping , & qui fert à enlever
toutes les pierres dont les champs font cou
verts. L'inventeur de cette machine en a fait l'ef
fai dans le pays en préſence de beaucoup de perfonnes
, & , en moins de trois heures , if a nettoyé
la campagne d'une quantité prodigieufe de pierres.
Il a même , au grand étonnement des fpecta
teurs , arraché de la terre & foulevé avec facilité
une mafle de roc qui pefoit au moins trois cens
foixante- huit quintaux.
De Vienne , le 29 Décembre 1773 .
La médaille frappée pour les acquifitions de
la maiſon d'Autriche en Pologne , repréfente ,
d'un côté, les buftes de l'Empereur & de l'Impé
FEVRIER. 1774. 207
ratrice -Reine , avec la légende : Jofephus II. &
Maria-Therefia Augus. Au revers on voit une
femme repréfentant la maiſon d'Autriche : elle eft
affife fur un trôné , appuyée ſur l'écuflon de fes ,
armes , tenant une branche d'olivier à la main ;
la Pologne , un genou en terre , reftitue les provinces
défignées tous les noms de Galicie & de
Lodomerie : elle eft caractérisée deux écuffons
aux armes de ce royaume . La légende eſt :
Antiqua Jura vindicata , & l'exergue : Galicia &
Lodomeriain fidem receptis 1773 .
par
De Thorn , le 29 Décembre 1773.
Les dernières lettres de Ruffie ne laiffent aucun
doute fur les progrès des rebelles . On a tiré trois
cens hommes de chaque régiment des Gardes,
pour les envoyer à l'armée du général Bibikov
avec quelques régimens de la Divifion de Finlan
de ; celui de Drewitz , houflards , levé en Pologne,
a ordre de prendre la même route , & l'on a fait
marcher trois régimens de la Divifion de Sibérie
pour couvrir les mines de Catherinenbourg contre
l'invafion des Kirgis.
De Londres , le 27 Décembre 1773 .
le
On vient d'imprimer ici un recueil de poëfies
remarquables par la qualité de leur auteur. Une
fille Nègre , tranfportée d'Afrique à Boſton en
fut achetée 1761 , âgée de fept à huit ans , par
fieur Whetley. Aidée des feuls fecours qu'elle put
trouver dans la famille , elle parvint à entendre ,
à parler & écrire la langue angloife. Conduite par
fon goût & à fon génie , & fans autre maître que
les livres qu'on mit entre les mains , elle a produit
un grand nombre de poëfies remplies des vérités
les plus fublimes de la Morale & de la Reliz
208 MERCURE DE FRANCE.
P
gion. Ceux qui les ont lues affurent que la fimplicité
de l'expreffion égale la profondeur des penfées
& la force du fentiment. Cette jeune perfonne,
née dans un climat malheureux , fans maître, fans
éducation , portant encore les fers de la fervitude,
& affujettie aux fervices humilians de cet état ,
déploie des talens qui feroient honneur dans les
régions les plus éclairées de l'Europe . Elle a demandé
& obtenu des livres pour apprendre la langue
latine , à laquelle elle fe livre dans le peu de
loifir dont elle peut jouir . Elle s'appelle Phillis
Whetley
.
La Chambre Haute du Parlement d'Irlande a
paflé , à la fatisfaction générale de la Nation , le
Billpour autorifer les Catholiques Romains à prêter
de l'argent fur les biens fonds. Les Communes
ont ordonné qu'il en feroit porté un autre tendant
à affurer la liberté des Sujets . On a obfervé, à cette
occafion , qu'en Angleterre l'acte de Habeas Corpus
mettoit le citoyen à l'abri de l'oppreffion , &
que le Ministère paroiffant difpofé à foulager le
Peuple d'Irlande , il eft à préfumer qu'il approu
vera le bill propofé. La foufcription ouverte à
Dublin pour 250 , ooo liv . fterl . d'annuités , eſt
actuellement remplie.
L'Efcadre Rufle qui mouille à Portſmouth mettra
bientôt à la voile pour la Méditerranée. Elle
eft composée de quatre vaiffeaux de ligne , & de
deux frégates. La totalité de fes équipages , y
compris fix cens foldats , ne monte qu'à environ
trois mille hommes , dont il y a quatre cens vingt
malades à l'hôpital de Portſmouth.
De la Haye , le 18 Janvier 1774.
Une Société de Négocians Ecoflois fe propoſe
de préfenter au Parlement d'Angleterre , un MéFEVRIER.
1774. 209
S
2
moire contre la liberté illimitée qu'on a laiffée
jufqu'à ce jour aux Nations étrangères, de pêcher
aux Ifles Orcades. C'eſt une alarme donnée à nos
Négocians. Mais on ne croit pas ici que cette demande
produife quelqu'effet. Cependant un de
nos pêcheurs vient de faire un accord avec un négociant
de Gothembourg , pour faire la même
pêche dans les mers voifines de la Suède , où l'on
a apperçu beaucoup de poiffons du genre des Caggelots
( ou Cachalots ) & des Nords - Capers : ces
poiffons , qui font une efpèce de baleine , paroiffent
très- fauvages ', & l'on n'en approche
ficilement.
De Rome , le S
Janvier 1774.
que dif-
Des lettres écrites de Veniſe portent que I'Efcadre
Rufle s'eft emparée dans l'Archipel de plufieurs
navires marchands Vénitiens , fous prétexte
que leurs chargemens étoient pour la Turquie.
De Naples , le 25 Décembre 1773 .
Le Comte de Matignon , gendre du Baron de
Breteuil , Ambafladeur de France en cette Cour ,
a eu le malheur de périr à la chaffe près de Capoue.
Il fe diſpoſoit à franchir un foflé bordé d'épines
que des pieux foutenoient de diſtance en
diftance ; mais ayant accroché fon fufil à un de
ces pieux par le tambour des gachettes , & vou-
Jant s'y appuyer , il fit , par cet effort , partir le
coup qui l'étendit mort dans le foflé , le canon du
fufil s'étant trouvé malheureuſement dirigé vers
La poitrine. Les chaffeurs , accourus au bruit , le
trouvèrent baigné dans fon fang & le firent tranfporter
en cette ville , où il fut inhumé le lendemain
au foir dans l'Eglife de Ste Marie la Neuve.
1
10 MERCURE DE FRANCE.
De Paris , le 17 Janvier 1774.
Le bail des fermes générales qui avoit été conclu
, le 17 mál 1767 , à 132 , 000 , 000 liv . de
prix annuel & dont plufieurs droits ont été diftraits
ou fupprimés pendant fa duréé , vient d'être
renouvelé à la même compagnie pour fix années ,
à compter du premier octobre prochain ; & par
l'effet des opérations de finance qui ont été faites ,
le prix , y compris les objets en régie , en a été
porté à 162 , coo , doo , dont les fermiers géné
raux retiendront chaque année , comme ils ont
fait dans le cours du bail actuel , 3 , 333 , 333 l.
pour continuer de fe remplir de l'avance qu'ils
avoient faite au Roi de 92 , 000 , 000 , & qui ,
par ce moyen , fetrouvera à l'expiration du prochain
bail , réduite à 52 , 000 , 000.
Le fieur Meflier , Aftronome de la Marine , qui
avoit obfervé la difparition des anfes de l'anneau
de Saturne le 12 octobre de l'année dernière ,
avec une lunette achromatique de trois pieds &
demi , à triple objectif , vient d'obſerver , avec
eet inftrument, le même anneau qu'on avoit annoncé
devoir reparoître dans ce mois. Le rr , à
quatre heures & demie du matin , le ciel étant
ferein , l'anneau reparoiffoit ; mais la lumière en
étoit extrêmement foible & difficile à appercevoir.
NOMINATIONS.
Le Chevalier de Larroux , Brigadier des Gard
des -du - Corps dans compagnie de Noailles ,
été nommé Exempt - fous - aide- Major dans la
même compagnie , à la place du Sieur de Guillemier.
FEVRIER. 1774. 201
Le Roi a accordé l'Archevêché de Besançon à
l'Evêque de Montpellier ; l'Evêché de Montpellier
à l'Evêque d'Avranches , & celui d'Avranches,
à l'Abbé de Belbeuf , Grand - Vicaire de Pontoile.
PRÉSENTATIONS.
La Marquife de Rochechouart a eu l'honneur
d'être préfentée au Roi & à la Famille Royale par
la Comtefle de Rochechouart.
Le 1s Janvier , les Députés du Bureau des Finances
de Tours eurent l'honneur d'être préſentés
à Mgr le Comte de Provence , & de le remercier de
ce qu'il a bien voulu leur attribuer la connoiffance
des matières féodales de fon apanage . Le fieur
Petiteau porta la parole.
• L'Abbé Terray , Contrôleur Général des Finances
, a eu l'honneur de préfenter au Roi les
Députés de la Compagnie des Fermiers Généraux
auxquels Sa Majefté vient de renouveler le bail
de fes Fermes générales .
Le 25 Janvier , le Prince Baratinski , Miniſtre
Plénipotentiaire de l'Impératrice de Ruffie , ent
une audience particulière du Roi à qui il remit fa
lettre de créance . Il fur conduit à cette audience
& à celle de la Famille Royale , par le Sieur la
Live de la Briche , Introducteur des Ambafladeurs.
MARIAGES.
Le 16 Janvier , le Roi figna le contrat de mariage
du Marquis du Chillau avec Demoiſelle de
Montullé.
212 MERCURE DE FRANCE.
NAISSANCES.
La femme d'un charretier eft accouchée , dans
le village de Reutilli , près Lagny en Brie, de trois
garçons qui le portent bien , ainfi que la mère.
Marie- Magdeleine Aubert , femme de Jacques
Roſe , cabaretier à Bièvre près Verſailles , eft accouchée
de trois garçons , dont un eft mort après
avoir reçu le baptême. Les deux autres font en
bonne fanté.
Jeanne Teffier , femme de Louis - Claude l'Ecuyer
, vigneron du village de Stains , près Saint-
Denis , élection de Paris , eft accouchée de trois
garçons venus à terme.
MORT S.
Nicolas Garnier, Grand- Maître des Eaux & Forêts
de l'Evêché de Strasbourg , eft mort à Beinsheim
, dans la vallée de Schirmeck , âgé de centcinq
ans.
Antoine Clairiadus de Choifeul - Beaupré , Car.
dinal - Prêtre de la fainte Eglife Romaine , Archevêque
de Belançon , Prince du St Empire , Primat
de Lorraine , Abbé commendataire de l'Abbaye
royale de St Bertin , Ordre de St Benoît , diocèle
de St Omer , & Prieur de Morteaux , Ordre de St
Benoît , diocèfe de Befançon , eft mort le 7 Janvier
, en fon château de Gy , dans la foixantehuitième
année de fon âge.
• Louis de Conflans , Marquis d'Armentières
Maréchal de France , Chevalier des Ordres du
1
1
FEVRIER. 1774. 213
Roi , Lieutenant - Général de la Hauté Guienne ,
Gouverneur du Neuf Brifac , Commandant dans
les trois Evêchés , eft mort à Paris , le 18 Janv.
âgé de foixante- trois ans.
Frère Alexandre - Louis d'Audibert de Luffan-
Maffilian , Chevalier de l'Ordre de St Jean de Jérufalem
, Commandeur de Durbans , au Prieuré
de St Giles , eft mort à Paris , dans la foixanteneuvième
année de fon âge.
Charles-François de Wignacourt , Marquis de
Wignacourt , eft mort à ſon château d'Humbercourt
, en Picardie , dans la foixante- quatorzième
de fon âge.
Michel Vallon de Boifreger , ancien Fermiergénéral
de feu Monſeigneur , eft mort à Chartres
en Baufle le 10 Janvier dans la quatre-vingt-dixhuitième
année de fon âge. Reſté veuf à 50 ans
il avoit eu de fon mariage avec Françoiſe Durand,
fille du Receveur des Tailles d'Eftampes , dix fept
enfans . Il en laifle onze vivans , avec une nombreufe
poftérité. Le Sieur de Boifroger chargé des
ordres de Roi pour les fournitures des Colonies ,
quoique fexagénaire , eft un des plus jeunes . Tous
les fept ans il effluyoit régulièrement une maladie
inflammatoire & violente . C'eft auffi dans le 14 .
période feptenaire de fa vie qu'il vient de mourir.
Il avoit confervé d'ailleurs une fanté robufte avec
toute fa mémoire , & une entière connoiffance
jufqu'au dernier moment , & il eft mort comme
il avoit vécu dans les fentimens d'une piété exemplaire.
214 MERCURE DE FRANCE.
PIECES
TABL E.
IECES FUGITIVES en vers &.en profe, page s
Le Fanatifme , Ode ,
Les Alpes franchies par Annibal ,
A M. Faure , mon peintre ,
L'Enfant & le Feu de paille ,
Nouvelle en proverbes italiens, où l'on fait
voir que qui plus a , moins a
Le faux Epagneul , Conte ,
Stances à M. de Buffon fur fon paflage dans
fa patrie , par M. Baillot , &c.
Epître de Sapho à Phaen , traduction libre
d'Ovide ,
Ode à Lydie ,
Les Yeux gâtent le coeur ,
Epître à Mde Droin , &c.
Conte ,
Traduction libre des Fables Angloiſes , par
M. R. d'Avignon , docteur en droit ,
Le Payfan & le Mâcin ,
Le Berger Patriote ,
Le Génie , la Vertu & la Réputation ,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
Chanson ,
ibid.
II
12
13
14
17
21
24
35
37
38
40
ibid.
43
44
46
ibid.
49
So
NOUVELLES LITTÉRAIRES 52
Orphanis , tragédie de M. Blin˚ de St. More , ibid.
-Recueil de Romances ,
Almanach des Muſes ,
Utrum vulgò Plebeiorum liberos humanioribus
litteris excoli
oporteat ,
Recherches critiques , hiftoriques & topogra
84
97
100
FEVRIER. 1774. 2.19
phiques fur la Ville de Paris ,
Diflertation critique fur la vifion de Conftantin
, par M. L'Abbé du Voifin ,
Vie de St Gaëtan de Thienne , & c .
101
103
104
Oraiſon funèbre de la Princefle Henriette-
Louife-Marie-Gabrielle- Françoile de Bourbon
-Condé , Madame de Vermandois , & c. 107
Hiftoire générale d'Italie ,
Almanach perpétuel , pronofticatif , proverbial
& gaulois ,
Le Spectateur François ,
Anecdotes orientales ,
Les Amuſemens innocens ,
Dictionnaire de penſées ingénieuſes ,
Les Héros François , ou le Siége de Saint-Jean
X de Lône ,
Eloge du Comte Charles - Guftave Terfin ,
110
118
121
123
133
135
ibid.
136
Etat actuel de la Mufique du Roi & des trois
Spectacles de Paris , 137
Tableau de l'Hiftoire de l'Eglife ,
Recueil de lettres de S. M.le Roi de Prufle ,
Suite du Difcours du Traité élémentaire d'Algèbre,
par M. l'Abbé Boflat ,
Journal de la Nature confidérée fous les différens
afpects,
138
139
140
160
Avis de M. d'Alembert ſur l'hiftoire de l'Académie
Françoife ,
161!
ACADÉMIES , Dijon , 163.
-Marſeille , 170
SPECTACLES , Opéra
172
Comédie Françoife ,
Comédie Italienne
ARTS , Gravures
Mufique ,
Ecriture ,
174
180
181
182
184
216 MERCURE DE FRANCE .
Difcours lu à l'ouverture de l'Académie d'Ecriture
,
Réponſe de M. de Voltaire à M. le Baron
d'Efpagnac ,
186
189
Trait d'Amitié ,
190
Trait d'Intégrité , 191
Anecdotes , ibid.
Arrêts , Edits , Déclarations , &c. 194
Avis ,
197
Nouvelles politiques ,
204
Nominations ,
210
Préfentations ,
Mariages ,
Naiflances ,
211
ibid.
212
Morts ,
ibid.
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le AI
volume du Mercure du mois de Février 1774 ,
& je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en
empêcher l'impreffion .
A Paris , le 31 Janvier 1774.
LOUVIL.
De l'Imp. de M. LAMBERT , tue de la Harpe
Qualité de la reconnaissance optique de caractères