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1773, 12
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MERCURE
DE FRANCE.
DÉCEMBRE , 1773 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERSfur le Mariage de Monseigneur
le Comte D'ARTOIS.
tout en QUE ce beau jour &s'anime&
prefle.
Accourez en ces lieux , peuples de l'Univers ;
Faites les retentir de vos cris d'alegrefle ,
Et formez des concerts.
s'em-
Louis , toujours jaloux du bonheur de la France,
De l'hymen pour ſon fils va ferrer les doux noeuds.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
•François ! cette double & célèbre alliance
Doit combler tous vos voeux.
Et toi , jeune Héros , connois ta deſtinée :
Sans avoir eu le tems de former des deſirs ,
Tu reçois une Epouſe auguſte & fortunée
De la main des Plaiſirs .
Par les ſoins de Louis , cette aimable Princefle
Trouve un Peuple empreſlé qui prévient tous ſes
goûts.
Elle verſe fur lui des larmes de tendreſſe ,
Et vole à ſon époux .
Jouis de ton bonheur , fois digne de ton père.
Ce Prince vertueux , la gloire des François ,
De tout infortuné ſoulageoit la misère
Par de juſtes bienfaits .
Mais toi- même , bientôt volant à la victoire
Tu ſauras éclipſer les plus fameux guerriers ;
Et nous irons graver au temple de Mémoire ,
Ton nom & tes lauriers .
2
Je te vois aux vaincus tendre une main propice,
Et ranimer l'eſpoir dans leurs coeurs abattus .
J'entends tout l'Univers célébrer ta juftice
Et chanter tes vertus.
D'un ſi bel avenir accepte le préſage ;
DECEMBRE. 1773 .
Hâte- toi d'arriver à l'immortalité.
Un Dieu t'offre d'avance & l'encens & Thommage
De la Poſtérité.
Du ſein des immortels , veille ſur cet empire ,
Père des Bourbons , toi , l'exemple des Rois .
A tes enfans chéris daigne aujourd'hui ſourire ,
Et leur dicter tes loix .
Par M. d'Aigremont.
DISCOURS en vers prononcé le jour de
la diftribution des prix du Collège royal
de Brive , le 25 Août 1773 , par M.
Caftan de la Courtade , Doctrinaire ,
Préfet du Collège.
Auu bruit de ces brillans concerts
Dans ce jour fortuné les Peuples applaudiflent :
De ces lieux enchanteurs les voûtes retentiſſent
Des louanges du Dieu des vers.
J'entends la trompette bruyante ,
Et tous les inſtrumens divers .
Des favoris des Arts la troupe triomphante
Se couronne à mes yeux de lauriers toujours
verds.
A iv
MERCURE DE FRANCE.
Dans cette aflemblée éclatante ,
Que forment tant de beaux Eſprits ,
Je vois briller à mes regards ſurpris
Ces Magiftrats zélés , ces hommes reſpetables ,
La gloire & le ſoutien par leurs vertus aimables
De nos citoyens attendris :
Je les vois ici réunis
Avec ces Muſes &ces Grâces ,
Qui fixent toujours fur leurs traces-
Les talens , les jeux& les ris .
Vous qui dans une heureuſe ivreſſe ,
Puiſez dans les ſacrés tréfors
DuDieu fublime du Permeffe ;
Raroiffez , charmante jeuneſle ;
Répétez ici ces accords
Que votre eſprit offre à notre tendreſſe.
Venez aux yeux de vos pâles rivaux
Que dévorent l'envie & lafombre triſteſſe ,
Venez jouir du fruit de vos nobles travaux.
Sur un nuage d'or s'avance la Victoire :
Elle pare vos fronts des rayons de laGloire.
Ne voyez- vous pas les neuf Soeurs
Abandonner pour vous le temple de Mémoire ?
Quel heureux moment pour vos coeurs !
Elles vous ont couverts de leurs brillantes aîles ;
Déjà de leurs mains immortelles
Elles vous ont offert des guirlandes de fleurs
Et des couronnes éternelles ....
DECEMBRE. 1773 . 9
Quoi ! chers enfans, vous fuyez leurs faveurs,
Les applaudiſſemens flatteurs
D'une multitude innombrable ! :
On environne en vain votre jeuneſſe aimable :
Vous volez, la palme àla main,
Dans le bras de celui qui vous donna la vie ;
Et fuſpendus au cou d'une mère ravie ,
Vous inondez ſon viſage & ſon ſein
Despleurs que font couler la joie & l'alegrede.
Tous les deux attendris béniffent leur deſtin.
Ah ! qu'il eſt doux d'offrir à leur tendreſle
Une couronne , accordée auxtalens ,
Et que mériteroit votre aimable ſageſle !
Mais qu'il eſt bien plus doux d'offrir des ſentis
mens !
Que les vôtres pour ceux dontvous tenez la vie ,
Partent toujours d'un coeur tendre & reſpectueux :
Gravez en traits de feu dans votre ame attendric
Ces conſeils ſages , précieux ,
Et ces maximes reſpectables ,
Queje vous adreſſe pour eux.
Mon fils , vous dit ce père vertueux ,
«J'admire avec tranſport tes qualités aimables ,
Ton ingénuité , toneſprit , ta candeur :
** Les paffions , ces tyrans redoutables ,
>>N'ont pas encor pénétré dans ton coeur.
>La main de l'Eternel , en traits ineffaçables ,
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
• Semble avoir peint ſur ton front ingénu
>>Tous les attraits de la vertu.
>>Mais , hélas ! mon cher fils , partage mes alar-
>> mes ,
>>>Soutiens mon courage abattu :
>> Viens avec moi verſer des larmes ;
>>Viens , fois ſenſible à ma douleur.
>>Dans les jardins qu'embellit Flore
>> Mes yeux ont vu naître une fleur ,
>>T>ousles jours les pleurs de l'Aurore
→ Sur elle répandoient la vie & la fraîcheur.
>> Zéphir la careſſoit de ſon aîle badine;
Elle brilloit au loin ; & ſon odeur divine
>>>Parfumoir les lieux d'alentour.
→ Flore la chériſſoit : les Nymphes des campa-
»gnes
→→ Près d'elle avoient fixé leur tranquille ſéjour.
→ J'eſpérois que l'hiver deſcendu des montagnes ,
Reſpecteroit la gloire & l'honneur du printems...
>>>Hélas ! les moindres fiflemens
>> De l'Aquilon impitoyable
>>Ont defféché la ſève & flétri la couleur
>>De cette magnifique fleur ,
>> Qui répandoit jadis un parfum délectable.
>> Sur elle la tempête exerce ſa fureur....
>>>O mon cher fils , viens voir ſur ſa tige mou-
>> rante
>>Cette reine des fleurs autrefois ſi brillante ;
Hélas ! elle toinbe & périt.
DECEMBRE. 1773 . II
>>Epargne-moi , mon fils , des ſoucis & des larmes
:
i
J'aime mieux voit la mort moiſſonant tous tes
>> charmes ,
Te plonger à jamais dans l'éternelle nuit ,
Que de te voir devenir la victime
>>D>eces infames paſſions ,
>> De ces monftres affreux , qui, reſpirant le crime,
>>>Sèment par-tout l'horreur & les diviſions.
>> Elles doivent régner ſur un coeur magnanime ,
>>Dira ce jeune audacieux ....
>>> Fuis ce monſtre , ê mon fils ! ſon air contagieux
>> Infecteroit ton innocence.
>>>Son front impie , où règne la licence ,
>>> Brave les Souverains & le Maître des Cieux.. :
→→ Suis la religion , la foi de tes ancêtres .
>> Reſpecte tous les Rois : obéis à tes maîtres .
>>Vole dans les champs de l'honneur
>>>Sacrifier pour eux & ton ſang & ta vie.
>>>Immole- toi pour la patrie :
>> Deviens l'effroi de l'oppreſſeur.
>>Protège la foible innocence.
Si Thémis dans tes mains a remis ſa balance,
>>Que la veuve & que l'orphelin
Trouvent en toi leur plus ſûre défenſe ;
>>> Et bénis ton noble deſtin
►Quandtu pourras ſoulager l'indigenca
vj
1.2 MERCURE DE FRANCE.
Si du Très-Haur Miniſtre révéré,
>> Tu t'afſfieds dans ſon ſanctuaire ,
>Q>u>e ton peuple te ſoit facré:
>>Ouvre pour lui des entrailles de père.
>>Que ton zèle , mon fils , ſoit actif , animé :
>Contre le crime heureux qu'il s'élève & qu'il
tonne ;
>>Mais de quelque chaleur que tu ſois enflammé ,
>>En attaquant le vice, épargne la perfonne ;
>> Miniſtred'un Dieu qui pardonne ,
>>Ne le peins pas toujours de ſes foudres armé.
>>Que dans toi , la foule innombrable
>>De tes hardis perfécuteurs ,
>>Ne trouve qu'un front calme, une ame inébran
>>lable;
>>Ma>is fur-tout oppoſedes moeurs
>Alacorruptionde ce ſiècle coupable.:
>>A>h ! c'eſt alors , mon fils , que fur mes cheveux
>>blancs
Viendront ſe repoſer la joie & l'alegrefle:
>>Tranſporté d'une douce ivrefle ,
>>Tu verras le bonheur filer tous mes inftans ,
Sa main , ſemant de fleurs ma brillante vieil
>>l>efle,
>>Effacer ſur mon front le ravage des ans ,
Etpour moiſeul briſerla faulxduTems.
DECEMBRE . 1773 . 13
REGRETS.
AIR : Ne v'là t'ilpas que j'aime.
PLEUREZ , LEUREZ , Amours , Graces pleurcz
Ma cruelle infortune:
Aux douleurs mes ſens ſont livrés;
Hélas ! tout m'importune.
Je poflédois depuis long- tems
Le coeur de mon Agathe ;
Mais aujourd'hui tous mes accens
N'ont plus rien qui la flatte.
Son plaifir étoit de me voir ,
De m'aimer , de m'entendre ,
Elle s'en faifoit un devoir;
Pouvois-je m'y méprendre ?
Aujourd'hui , le dirai-je ? hélas !
Elle fuit ma préſence :
Mon coeur pour elle eſt ſans appas,
Et mes vers ſans cadence.
Nem'en as-tu pas fait ferment,
Otrop aimable Agathe ,
Dem'aimer toujours conſtamment ?
Serois-tu done ingrate ?
14 MERCURE DE FRANCE.
Moi , ne t'aimé-je pas toujours ?
Toujours avec tendreſſe ?
Pourquoi répandre ſur mes jours
La plus ſombre triſteſſe ?
Va , chère Agathe , de mon coeur
Tu peux ſentir la flamme :
Tu verras que la même ardeur
Brûle au fond de mon ame.
Ah ! fi tu mépriſes encor
Ces accens de ma lyre ,
Du moins prends pitié de mon ſort ;
Tu fais tout mon martyre .
Par M. le C. d'Art... , abonne
an Mercure.
EPIGRAMME.
CERTAIN pédant , ſuivi de la communauté
Vit un ivrogne. Ah ! quelle iniquité ,
Dit- il ! quel ſujet de ſcandale !
Il enfilait ſur ce point de morale
Un éloquent & long fermon.
L'ivrogne , courroucé d'entendre ce jargon :
Tout beau , dit- il , prédicateur ,
Holà ! foin de parcils apôtres ,
DECEMBRE . 17730 IS
Eh ! ſi tu n'aimes point la divine liqueur ,
N'entreprends pas , morbleu ! d'en dégoûter les
autres .
Par le même.
U
AUTRE.
N Savetier badin rencontra dans la rue
Une femelle un peu boſſue.
Ah! ma fille , bon jour . -Ta fille ! impertinent ?
Dit la pimbèche , quel outrage !
Eh ! ne vous fâchez pas , répondit le manant ,
Un objet mal tourné tel que votre corſage ,
D'un Savetier peut bien être l'ouvrage.
Par le méme.
AUTRE.
Le vendredi ,
Non , belle Iris , le vendredi
N'eſt point jour de mauvais augure ,
Croyez ainſi que je le di ;
Eſpérons-y bonne aventure
Et le comble de nos defirs ;
C'eſt le jour de Vénus , la mère des Plaifirs.
Par le même. :
16 MERCURE DE FRANCE .
OMAR , ou les Erreurs de l'Ambition.
OMAR, l'hermite de la montagne Aubukabis
, qui s'élève à l'Orient de la Mecque
, & domine fur cette ſuperbe ville ,
trouva un foir , à quelques pas de ſa cellule
, un hommeſeul , couché fur la terre,
dans l'attitude de la douleur , & qui paroiffoit
même trop affligé pour verſer des
larmes . Il promenoit au hasard un oeil
farouche , & fes traits décharnés annonçoient
ſa foibleſſe. Son eſprit étoit fi diftrait
qu'il fixa longtems Omar ſans le
voir. Mais tout- à- coup il parut ſe réveiller
& fortir d'un fonge : l'aſpect de
fon ſemblable l'humilia , & fon viſage
peignoit ſon déſeſpoir. Il s'inclina vers
la terre moins pour ſaluer Omar , que
pour lui dérober ſa confufion. Fils de l'affiction
, lui dit Omar , qui es-tu , & quel
eſt ton malheur ? Mon nom , reprit l'Etranger
, eſt Affan , &cette ville eſt ma
patrie. L'Ange de l'adverſité a étendu fur
ma tête ſon bras impitoyable ; tu as compaffion-
de-moi , mais tu ne peux me ſecourir;
ta pitié ſera ſtérile , &je ſerai
toujours malheureux. Je ſçais , répondit
DECEMBRE. 1773 . 17
Omar , que l'Etre de qui nous devons recevoir
le bien & le mal avec une égale
humilité , peut ſeul faire briller le Soleil
de la proſpérité à travers les nuages de
la douleur ; cependant daigne m'ouvrir
ton coeur ; peut-être je te donnerai la force
defoutenir ton infortune: ce ſera prefque
la réparer. Affan fixa quelques inftans
la terre , &,levant avec timidité ſes
yeux appeſantis , il ofa regarder Omar ,
pouſſa un profond ſoupir, & parla en ces
termes:
« Il y a actuellement fix ans que notre
puiſſant Souverain leCalifeAlmalie,dont
la mémoire foitbénite à jamais, vint adorer
dans le temple de la fainte Cité. Succeſſeur
du Prophète, il crut qu'il ne pouvoit
lui plaire qu'en l'imitant , & il s'empreſſa
de répandre ſur ſon peuple les tréforsde
ſa bienfaiſance. Dans les intervallesque
lui laiſfoient ſes prières , il ſortoit
de la ville , & cherchoit l'infortune pour
la fecourir,& la foibleſſe pour la foulager.
La veuve fourioit à fon aſpect , & retrouvoit
un appui ; l'orphelin oublioit le ſentiment
de ſa première perte , & ne s'appercevoit
plus qu'il lui manquoit un père..
Pour moi , qui ne craignois d'autre mal
que la ſouffrance du corps ,&n'attendois
18 MERCURE DE FRANCE.
d'autre bien que le fruit de mon travail ,
je chantois & m'occupois tranquillement
à mon ouvrage accoutumé , quand Afmalie
entra dans mon habitation. Il promena
ſes regards autour de lui avec un
fourire de complaiſance ; il paroiſloit fatisfait
de voir une maiſon ſi ruſtique & fi
propre , & un homme fi pauvre & fi content.
Comme il portoit l'habit d'un pélerin
, je le reçus avec tout l'empreſſement
de l'hoſpitalité , & ma gaîté s'accrut encore
par la préſence de mon nouvel hôte.
Lorſqu'il eut accepté quelques rafraîchifſemens
, il me fit différentes queſtions ;
mais, plus je m'efforçois de l'amuſer par
mes réponſes , plus il paroifſoit abſorbé
dans ſes réflexions. Il gardoit le ſilence
&me fixoit d'un oeil calme & attentif. Je
penſai que j'étois peut-être connu de lui,
ce qui me détermina à lui demander ſon
nom & celui de ſa patrie. Allan , me ditil
, j'ai excité ta curioſité , & je vais la fatisfaire
. Celui qui te parle eſt Almalie ,
aſſis ſur le trône de Médine , le Souverain
desfidèles & l'eſclave de ton Dieu. A ces
mots je fus ſaiſi d'étonnement , mais mon
doute égala ma ſurpriſe . Almalie s'en apperçut
, ôta ſon vêtement , me découvrit
l'habit diſtinctif de ſa majesté , & mit à
,
DECEMBRE. 1773. 19.
-
ſon doigt l'anneau royal. Je me levai auffitôt
&j'allois me proſterner devant lui. Afſan
, reprit- il en me retenant par le bras ,
tu es plus grand que moi , & c'eſt par toi
que je viens de connoitre la ſageſſe &
Phumilité. Pourquoi , lui dis-je , inſulter
ton eſclave qui n'eſt qu'un vermiſſeau devant
toi ? La vie & la mort font dans ta
main , & la félicité & la misère font les
filles de ta volonté . Non Affan , je ne
puis donner lebonheur ; je puis ſeulement
ne pas l'ôter : mais tu es au delà desbornes
de ma puiſſance & de ma bonté. S'il
m'étoit poſſible de faire un heureux,je voudrois
l'être moi-même. Est- ce donc faire
le bien que de pouvoir fatisfaire l'avarice
& l'ambition ? Hélas ! je n'ai que le droit
auſſi triſte que jufte de réprimer les défor.
dres& le crime ; mais l'Etre Souverain
qui me donne ce droit s'eſt réſervé celui
de récompenfer la vertu , ou plutôt , il l'a
chargée elle-même de ſa propre récompenſe
en la faiſant jouir du plaiſir de ſe
connoître. Si le ſalaire de la vertu pouvoit
dépendre de moi , c'eſt à toi ſans
doute que je croirois le devoir. Mais tu
es content ,& par conféquent l'avarice&
l'ambition ne ſouillent point ton ame.
T'élever , ce ſeroit ôter à ton exiſtence la
20 MERCURE DE FRANCE.
fimplicité qui l'embellit & le bonheur
qui la ſoutient. Alors il ſe leva , m'ordonna
de garder le fecret , & partit.
L'étonnement dans lequel leCalife me
laiſſa , fit bientôt place à mes regrets : je
me ſavois mauvais gré de mon bonheur
paffé , & fur-tout de m'être oppolé , par
mon air de fatisfaction , à mon bonheur
futur. J'accuſois de folie la gaîté qui avoit
été juſqu'alorslacompagne fidelledemon
travail & de ma pauvreté. Je rougiflois
de l'obſcurité de mon état où ma froide
inſenſibilité me condamnoit pour toujours
; je négligeai mon travail,parce que
j'en méprifois le ſalaire; je paffois mes
jours dans l'oiſiveté , & je formois des
projets romaneſques pour recouvrer les
avantages que j'avois perdus. La nuit , au
lieu de goûter les douceurs d'unfommeil
rafraîchiſſant qui me rendît le plaifir , &
la force néceſſaire à mes travaux , je ne
revois que d'habits éclatans,de ſuire nom.
beuſe , dejardins , de palais , d'Eunuques ,
de férail , & je ne me réveillois que pour
regretter les illuſions qui s'évanouiffoient
avec la nuit. Ma ſanté fut bientôt altérée
par les agitations continuelles de mon
eſprit;je vendis tout que je poſlédois pour
nourrir mon oiſfiveté & mes erreurs ,&je
DECEMBRE. 1773 . 21
ne réſervai qu'un mauvais grabat ſur lequel
je me jettois quand ma foibleſſe me
forçoitau repos,
Dans la première lune de l'année ſuivante
le Calife vint encore à la Mecque
auſſi ſecrétement & dans les mêmes defſeins.
Il étoit curieux de revoir un homme
qu'il croyoit d'autant plus heureux
qu'il ne devoit fon bonheur qu'à lui-même
; mais il ne trouva plus cet homme fi
joyeux , qui chantoit à ſon ouvrage , &
dont l'embonpoint annonçoit la force &
le bonheur. J'étois pâle& défiguré , étendu
ſur la terre& mâchant de l'opium qui
contribuoit à ſuppléer à des grandeurs
réelles par les fantômes de mon imagination
exaltée . Il entroit avec l'air d'une
douce impatience qui ſe changea tout-àcoup
enun ſentiment de compaffion &
d'étonnement. J'avois mille fois deſiré
quelque occaſion de m'adreffer au Calife ,
mais je demeuraiinterdit en ſa préſence;
je me proſternai à ſes pieds , j'étendis ma
main ſur ma tête , & je demeurai ſans
voix . Affan , medit- il , qu'as-tu fait des
biens que ton travail t'avoit donnés ?
Qu'as-tu fait de cette ſantédont tu favois
jouir , de cette gaîté naïve qui brilloit fur
ton viſage,& dont la ſource étoit dans ton
22 MERCURE DE FRANCE.
coeur ? Quel malheur nouveau a détruit
ton bonheur paflé ? Si je ſuis affez puifſant
, parle , & fois heureux. Alors je le.
vai les yeux , & je répondis en ces mots :
Pardonne à l'orgueil de ton eſclave qui
aimeroit mieux mourir que de cacher la
vérité à ſon maître. Je ſuis devenu malheureux
par la perte des biens que je n'ai
jamais connus : tu as élevé dans mon ame
des deſirs que je ne mérite pas que tu fatisfaſſes
; ... Mais enfin pourquoi celui
qui a été heureux au ſein de l'indigence &
de l'obſcurité , ne ſeroit- il pas plus heureux
encore au milieu de la richeſſe &des
grandeurs ?
Quand j'eus fini ces mots , Almatie
refta quelques momens en filence , & je
demeurai proſterné devant lui : Affan ,
me dit- il , j'apperçois avec plus de regret
que d'indignation , que les apparences
m'ont trompé , & qu'il faut mieux approfondir
l'homme pour le connoître. Ton
ambition étoit endormie par l'habitude
de la médiocrité. Les objets lointains ſe
font approchés ; ils ont réveillé ton ame
comme l'aimant force le fer de s'unir à
lui. Je ne puis te donner de l'autorité ſur
mon peuple ; ce ſeroit le ſoumettre à l'oppreffion&
me forcer de punir des crimes
DECEMBRE. 1773 . 23
que je t'aurois permis de commettre ;
mais, comme je t'ai privé d'un bien que je
ne puis te rendre , je veux du moins fatisfaire
tes deſirs que jai fait naître , afin
que tu ne m'accuſes point d'injuftice &
que tu ceſſes de haïr ton exiſtence. Levetoi
, & fuis mes pas. Je me relevai de terre
comme l'oiſeau qui fend la nue ; je
baiſai ſes habits avec tous les tranſports
de la reconnoiſſance & de la joie , & je
quittai ma demeure auſſi ſatisfait que ſi
j'échappois de la tanière d'un lion furieux :
je ſuivis Almatie , &, lorſqu'il eut rempli
ſes voeux, il me conduiſit aveclui àMédine,
&me fit donner un appartement au ſérail .
J'étois ſervi par ſes propres eſclaves,j'étois
nourri de ſa table , & l'on m'apportoit ,
toutes les ſemaines , une ſomme qui ſurpaſſoit
de beaucoup les tréſors que me
prêtoient mes idées romaneſques. Mais je
m'apperçus bientôt que les mêts les mieux
apprêtés de l'opulence avoit bien moins
de goût que la nourriture groſſière que le
travail donne à l'appétit ; que le ſommeil
de la molleſſe avoit bien moins de douceur
que celui de la fatigue , & que le
tems le plus agréable eſt celui où l'activité
attend ſa récompenfe. Je me rappelai
toutes ces jouiſſances &je les regret
24 MERCURE DE FRANCE.
tai; mais, tandis que je foupirois aumilieu
d'une abondance fuperflue qui m'embaraffoit
, & que cependant je ne pouvois
quitter , tout diſparut en unmoment , &
mon fort changea comme celui de tout
l'Empire.
Almatie, au milieu de ſa gloire &de fa
puiſſance , &dans la vigueur de ſon âge ,
expira ſubitement dans le bain. Telle fut ,
tu le ſais , la volonté du Tout-Puiffant , &
ladeſtinée du Calife .
Son fils Abubekir , qui lui faccéda , fut
prévenu contre moi par quelques courtiſans
qui me mépriſoient , quoique jaloux
demonbonheur. Il me fit retirer ma penfion
, &me fit chaſſer dupalais. Mesennemis
exécutèrent cet ordre avec tant de
ſévérité , qu'au bout de quelques heures
j'étois dans les rues de Médine fans reffource&
fans amis , expoſé aux outrages
&à la faim , & ne confervantque les habits
du luxe & le ſentiment de l'orgueil.
Ne te permers pas un injufte mépris ,
toi à qui l'expérience n'a pas appris que
c'eſt un malheur de perdre ce que ce n'é
toit pas un bonheur de poſſéder. Que
cette leçon eſt terrible ! & que la Providence
a voulu qu'il m'en coutât pour
m'inſtruire ! je ſuis venu de Médine à la
Mecque ;
DECEMBRE. 1773 . 25
Mecque ; l'horreur de mon fort me fuit
par-tout,&je ne puis me dérober à la ſenſation
pénible de mon malheur. Les deux
états de ma vie font bien différens. Le
ſouvenir de tous deux me déchire également
, & les plaiſirs de l'un &de l'autre
ne reviendrontjamais . Affan , après avoir
prononcé ces mots , joignit ſes mains ,
leva les yeux au Ciel ,& fon viſage fut
inondé d'un torrent de larmes .
: Lorſqu'Omar eut laiſſe paſſer ces tranfports,
il s'approcha d'Affan , &, le prenant
par la main: Mon fils , lui dit- il , il reſte
encore en ton pouvoir plus qu'Almalie
ne peut te donner & qu'Aububekir ne
peut t'enlever. Ecoute la leçon du Prophète
; c'eſt lui qui va te parler par ma
bouche.
Almalie te l'avoit bien dit : tu étois
contentdans ton premier état , parce que
l'habitude t'avoit plié au travail & à la
pauvreté , & que la richeſſe étoit placée
trop loin de toi pour y atteindre , même
par l'eſpérance. Quand la richeſſe s'eft
approchée de toi, le travail& la pauvreté
ont emporté tes plaiſirs. Ce qui étoit devenu
l'objet de ton eſpérance , en eſt auſſi
devenu le terme , & celui dont l'eſpérance
eſt , pour ainſi dire, émouſſée, doit né
B
26 MERCURE DE FRANCE.
ceffairement être malheureux. Le travail
entretient l'eſpoir continuelde la récompenſe
; mais l'inaction de la richeſſe n'eſt
que la léthargie d'une ame ſans reffort.
Retourne chez toi, rends graces au Ciel
qui t'éclaire , mets ta confiance dans celui
qui peut ſeul fatisfaire les deſirs de la raifon.
Ofe eſpérer une portion de ce bonheur
en comparaiſon duquel le bonheur
de cemonde eſt comme ungrain de pouf.
fière dans une balance, ou une goutte d'eau
dans le ſeindes mers. Va , mon fils , retourne
à ton ouvrage ; ta nourriture va
reprendre ſon goût; ton ſommeil retrouvera
ſa douceur , & ton fort heureux &
tranquille te conduira paiſiblement à celui
qui t'attenddans le féjour célefte.
Affan , dans le coeur duquel l'Ange
de l'inſtruction avoit gravé la leçon d'Omar,
courut ſe proſterner dans le temple
du Prophète; la douce paixs'infinuadans
fon ame , comme les premiers rayons de
l'aurore pénètrent dans nos yeux ; il retourna
gaiement à fon ouvage , &les derniers
jours de ſa vie furent plus heureux
que lespremiers.
دمح
DECEMBRE . 1773. 47
VERS à Madame la Comteſſede Noailles,
Grande d'Espagne , Dame d'Honneur
de Madame la Dauphine.
QAND l'art de Prométhéc cut animé Pandore
,
Les Déeſſes , fur- tout les Dieux ,
De leurs dons les plus précieux
Voulurent l'enrichir encore .
2
D'eſprit &de talens Apollon ſut l'orner ;
Les Grâces prirent ſoin d'arranger ſa parure ;
Vénus , en rougiſſant , dénoua ſa ceinture , -
L'Amour donna tout ce qu'il peut donner.
Le Souverain des Dieux fait un préſent céleste.
Alajeune Beauté dont ſes yeux ſont charmés
Il remet la boîte funeſte
Où les maux étoient renfermés.
«Ne l'ouvrez
I
pas , dit - il , ô charmante Pan-
>>>dore ! >>>
Défenſe vaine ! elle l'ouvrit , hélas !
Elle oublia de conſulter Pallas ,
J
९ Et l'on vit tous les maux éclore.
Jupiter , attendri ſur le ſort des humains ,
Dit : Qu'une Pandore nouvelle
1
: Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
>> Soit le chef- d'oeuvre de mes mains ;
Je lui donne l'urne immortelle
>>>Qui doit verſer tous mes bienfaits :
Vous , Minerve , ſoyez ſa compagne fidelle ,
>>De Noailles prenez les traits.
Antoinette naquit : en la voyant ſi belle ,
L'Olympe s'écria : " Pandore cut moins d'at-
>>>traits ,
>>>Et les Immortels déſormais
>>Du bonheur des humains ſe repoſent ſur elle.>>
Par M. L. P. *****.
TRADUCTION de l'Ode d'Horace ,
Otium divos rogat, &c.
Le marchand , éloigné du paiablerivage ,
Voit-il les cieux voilés d'un ténébreux nuage ,
Les aſtres s'éclipſer , les vents troubler les flots ;
Il tremble , & , d'un gain für mépriſant tous les
charmes ,
Au milieudes alarmes
Deſire le repos.
C'eſt le repos qu'attend , au ſein de la victoire ,
Leguerrier altéré de carnage & de gloire ;
Mais ce repos , Damon , ne ſe peut acheter ;
Ni l'or , ni les rubis , ni la perle brillante,
DECEMBRE. 1773 . 29
Ni la pourpre éclatante
Ne ſauroient l'apporter.
Non , des tréſors des Rois la ſplendeur menſongère
,
Les faiſceaux , les licteurs , la pompe conſulaire
Ne fauroient affranchir nos coeurs déſeſpérés
Du choc des paſſions , de la crainte frivole ,
Ni du chagrin qui vole
Sous les lambris dorés.
Celui qui vit de peu goûte un ſort préférable.
Jamais il n'étala ſur ſa modeſte table ,
D'un couvert ſomptueux le frivole appareil ;
Mais l'inquiete peur , l'avarice ſfordide
Et le defir avide
Epargnent ſon ſommeil.
Et pourquoi , jouiſſant d'une fi courte vie ,
Formons- nous de projets une ſuite infinie ?
Pourquoi chercher , peupler un nouvel Univers ?
Voit- on l'homme qui fuit les lieux qui l'ont vu
naître ,
Se rendre enfin le maître
De ſes penchans pervers ?
Inſenſés ! nous cherchons & la paix & la joie ;
Mais l'importun ſouci ne lâche pas la proie.
Monté ſur nos vaiſſeaux , il vogue , il fend les
mers ;
Il ſuit des cavaliers l'eſcadron intrépide
B iij
30: MERCURE DE FRANCE.
Plus que le vent , rapide ,
Plus vîte que les cerfs.
Nos coeurs font ils en proie à la triſteſle amère ;
Qu'un ris honnête & pur auſſi- tôt la modère:
Mépriſons l'avenir , ſi nous ſommes joyeux ;
Mais au ſein des plaiſirs , apprenons à connoître
Que rien ne fauroit être
Parfaitement heureux .
La Mort ravit Achille au ſein de la victoire
Et l'immortel Tithon , ennuyé de ſa gloire ,
Languit accablé d'ans, & de vieilleſle uſé.
Peut- être au même inſtant , la Parque inexorable
Me devient favorable ,
Vous êtes refulé.
Vos centtroupeaux errans dans un gras pâturage,
De leur mugiſſemens étonnentle rivage.
Vos ſuperbes chevaux n'attendent que le prix ,
Et la plus noble ardeur en leurs yeux étincelle ,
La pourpre la plus belle
Enrichit vos habits.
De l'Etre qui voit tout la ſage providence
M'a refufé des biens l'inutile abondance .
Elle m'accorde , au lieu de ces funeſtes dons ,
Un ſouffle de l'eſprit de la ſavanteGrèce ;
Des Nymphes du Permeſſe
Les aimables chanſons .
Par lefolitaired'Escate.
DECEMBRE. 1773 . 31
EPITRE d'Héloïfe à Abeilard , traduite
de l'anglois de Pope.
AVANT - PROPOS .
HELOISE & Abeilard vivoient dans le
douzième ſiècle. Ces deux perſonnes furent
les plus diſtinguées de leur tems par
leur ſcience & lesgrâces du coprs. Rien ne
les a rendus plus célèbres que leur amour
infortuné. Leurs lettres ſont conuues de
tous ceux qui aiment la belle latinité &
l'énergie des ſentimens. Par une ſuite de
malheurs , Héloïfe & Abeilard furent
contraints de ſe retirer chacun dans un
couvent. Quelques années après,une lettre
d'Abeilard qu'il écrivoit à un de ſes
amis , & dans laquelle il faiſoit le récit de
ſes malheurs , tomba par hafard entre les
mains d'Héloïfe. Elle réveilla toute fa
tendreſſe ; & elle occafionna ces lettres fi
célèbres , dans leſquelles on voit de ſi vives
peintures du combat de l'amour & de
la grâce. Pope en a extrait une partie des
ſentimens qui brillent dans ſon ouvrage .
J'oſe dire que je ne connois en ce genre
riende plus fublime & de plus énergique
que l'épître de ce célèbre poëte.
Biv
32
MERCURE DE FRANCE.
-
HELOÏSE A ABEILARD .
Dans ces profondes folitudes , dans ces
fombres cellules où règnent la contemplation
des choſes céleſtes , & la mélancolie
qui médite toujours ; quel tumulte
s'élève dans les veines d'une veſtale ?
Pourquoi mes penſées volent- elles au-delà
de cette dernière retraite ? Pourquoi
des feux éteints depuis ſi long- tems viennent-
ils embraſer mon coeur ? Aimeroisje
encore ? ... Cette lettre eſt d'Abeilard,
&il faut encore qu'Héloïſe en baiſe les
caractères ?
O nom cher & fatal ! reſte toujours enſeveli
dans un ſacré filence.Que ma bouche
n'oſe jamais te prononcer ! O mon
coeur ! renferme-le dans ces ſecrets replis
où l'idée chérie d'un amant vient ſans
ceffſe ſe confondre avec celle d'un Dieu !
O ma main ! n'écris point ce nom funeſte,
le nom d'Abeilard .... Mais hélas ! il eſt
écrit ; effacez le, mes pleurs. C'eſt en vain
qu'Héloïſe éperdue prie & gémit ſans
ceſſe ; ſon coeur dicte encore , & fa main
obéit.
Murs impitoyables , dont la ſombre
enceinte renferme les ſanglots du repentir
& les douleurs volontaires , ô vous rocs
DECEMBRE. 1773 . 33
eſcarpés , preſlés ſi ſouvent par les genoux
des vierges innocentes ! vous , grottes &
cavernes hérifiées de ronces & d'épines !
Reliques autour deſquelles veillent fans
ceſſe des vierges pâles & défaites ! Saints
compatiſfans , dont les ſtatues apprennent
à pleurer! Immobile & filencieuſe, je ſuis
froide comme vous ; mais helasje ne puis
m'oublier moi- même ni devenir inſenſible
comine la pierre. La nature rebelle a
preſque ſubjugué mon coeur. Ni les prières
, ni les jeûnes , ni les pleurs que je répands
en vain depuis tant d'années , n'ont
pu réprimer les mouvemens impétueux
qui l'agitent.
J'ouvre en tremblant tes lettres , &
auſſi-tôt un nom trop bien connu réveille
tous mes malheurs. O nom toujours terrible,
toujours cher à mon coeur , que je ne
puis prononcer qu'en ſanglottant , &que
je n'ai lu qu'en verſant des larmes ! je
tremble auſſi en lifant le mien. Par-tour
il eſt ſuivi du récit de quelques - uns de
mes malheurs ; chaque ligne de ta lettre
me fait verſer des pleurs. Je m'y vois
plongée dans une variété cruelle d'infor
tunes. Hélas ! l'amour me confume ; la
fleur de ma jeuneſle ſe Aétrit, je ſuis perdue,
pour ainſi dire , dans l'obſcurité folitaire
d'un cloître. Ici la Religion doit
By
34 MERCURE DE FRANCE.
éteindre le feu qui me dévore ; ici doivent
mourir les plus douces des paſſions : l'amour&
la gloire.
Ah! écris - moi , écris moi ſans ceſſe ,
afin que je puiſſe joindre mes malheurs
aux tiens , & répéter tes ſoupirs. Ni nos
ennemis , ni la fortune n'ont pu m'ôter ce
pouvoir : mon Abeilard ſera-t'il moins
compatiſſant ? Mes larmes ſont à moi . Je
n'ai pas beſoin de les épargner. Si elles
ne couloient pour l'amour , elles ſeroient
répandues aux pieds des autels. Mes yeux
languiffent& font appeſantis : lire & pleurer
eſt tout ce qu'ils peuvent faire. Cher
Abeilard ! que je partage ta douleur. Accordemoi
du moins cette triſte confolation
! Ou plutôt, ne la partageons point ;
que j'en fois ſeule la victime.
Sans doute leCiel enſeigna l'art d'écrire
en faveur des infortunés , des amans bannis
ou de l'amante captive. Les lettres
vivent; elles parlent, elles peignent avec
chaleur ce que l'amour inſpire. Echauffées
par l'ame, elles ſont fidelles à ſes feux. La
jeune amante peut fans crainte & fans
rougir leur confier ſes voeux les plus ſeerets.
Son tendre coeur s'y épanche en liberté.
Les lettres entretiennent le commercede
deux ames paſſionnées ,& com
DECEMBRE. 1773 . 35
muniquent d'un pole à l'autre les ſoupirs
de l'amour.
Tu fais avec quelle innocence j'allai
au-devant de ta flamme. L'amour s'introduifit
dans mon coeur ſous le voile de
l'amitié. Dans l'eſſorde mon imagination
je te repréſentois comme un être formé
d'une ſubſtance angélique , ou comme une
émanation de l'Eſprit divin. Tes yeux
peignant la volupté , eſſayant , pour ainſi
dire , leurs rayons , brilloient doucement
d'une clarté céleste. Je t'admirois alors ,
&j'étois innocente. LeCiel ſembloit en
tendre les ſons mélodieux de ta voix . Ta
bouche exprimoit & embelliſſoit encore
les vérités divines. Avec tant d'éloquence,
Abeilard , pouvois tu manquer de m'émouvoir.
Trop tôt , hélas ! tes précepres
m'apprirent que l'amour n'étoit point un
crime. Ces ſentimens me plurent , je les
ſaiſis avec tranſport. Je t'aimois comme
un homme,& je ne defirois point que tu
devinſſes un ange. Je voyois confufément
&comme en perſpective les plaiſirs des
Saints , & je ne leur enviois point le Ciel
que je perdois pour toi.
Combien de fois , lorſque tu me parlois
du mariage , t'ai-je répondu ? Abei-
→ lard,mépriſons toutes les lois humai
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE .
» nes , ne reſpectons que celles de l'a-
» mour. A la vue des liens que les hom-
> mes ont tiffus , l'Amour , auffi libre que
>> l'air , déploie ſes aîles légères & s'en-
>> vole en un inſtant. Que les biens , que
>>l'honneur foient le partage de celle qui
» s'eſt engagée ſous les lois de l'Hymen.
> Que fon contrat lui paroiſſe auguſte,&
» que ſa réputation foit facrée pour elle.
>> Toutes ces vues diſparoiſſent devant
>>une paſſion véritable . Réputation, hon-
>> neur , fortune , vains fantômes , qu'ê-
>> tes-vous pour l'Amour. Ce dieu jaloux
, lorſque nous mépriſons ſes feux ,
nous inſpire les paſſions les plus violentes.
Il fait gémir ces mortels, victimes de
F'erreur , qui cherchent dans l'amour autre
choſe que lui-même. C'est ainſi qu'il
ſe venge. Le plus puiffant Monarque de
la terre tomberoit à mes pieds . Lui , fon
trône , l'univers même , je les mépriſerois
tous. Je dédaignerois recevoir les
hommages d'un Céfar. Non faites - moi
la maîtreffe de celui que j'aime , & s'il
eſt encore un titre plus libre , plus tendre
que celui d'amante , queje le prenne pour
Abeilard.
Eft il un état plus heureux que celui
de deux ames qui s'attirent mutuelle
DECEMBRE . 17730 37
ment ? L'amour eft libre pour ces deux
amans. Leur loi , c'eſt la nature. Alors
tous les voeux ſont comblés : on jouit , on
eſt aimé , le coeur n'éprouve point un
vuide affreux qui le déchire. Les penſées
ſe rencontrent de part & d'autre , même
avant que d'être exprimées. Chaque brûlant
deſir ſe forme en même- tems , &
s'explique de même. Sans doute , c'eſt-là
le bonheur ( fi toutefois le bonheur exiſte
ſur la terre. ) Tel fut autrefois le fort d'A.
beilard & d'Héloïſe .
Que les tems font changés ! Quelles
horreurs s'élèvent tout - à - coup ! Mon
amant étendu , .. lié... & tout ſanglant..
Oh Héloïſe ! Héloïſe ! où étois- tu alors !
Mes cris , ma main ,un poignard ſe ſeroient
oppoſés à cet ordre ſanguinaire.
Barbares ! arrêtez .... ſuſpendez ce coup
funeſte. Le crime fut commun : que la
peine le ſoit auſſi. Je ne puis...... La
honte&la fureur retiennent ma plume.
Que mes pleurs & ma rougeur brûlante
expriment le reſte.
Peux-tu oublier ce jour fombre & folennel
où , ſemblables à deux victimes ,
nous étions aux pieds des autels ? Peux-tu
oublier les larmes qui coulèrent dans cet
inftant fatal , où , à la fleur & dans l'ar
38 MERCURE DE FRANCE.
deur de la jeuneſſe ,je dis au monde un
éternel adieu? Je collai mes lèvres froides
&tremblantes ſur le voile facré. Alors
les autels parurent ébranlés ; la lueur des
flambeaux devint plus pâle ; le Ciel parut
douter de ſa conquête ,& les Saints entendirent
avec étonnement les voeux que
je prononçois . Oh ! lorſque je me jetai
aux pieds de cet autel & redoutable , mes
yeux ne furent point fixés ſur la croix ;
ils ne le furent que ſur toi. Ni la grâce
ni un ſaint zèle ne m'appelèrent point à
ce grand facrifice; l'amour ſeul fut ma
vocation .
Viens, monAbeilard; que tes regards ,
que tes paroles adouciſſent l'amertume de
mes maux ! Il eſt encore en ton pouvoir
de m'accorder cette confolation. Laiſſemoi
pencher amoureuſement ſur ton fein.
Que je favoure à longs traits le poiſon
délicieux que tes yeux diſtillent. Que
j'expire ſur tes lèvres , &que mon coeur
palpite contre le tien. Tu peux encore
mé donner tout cela ; je rêverai le reſte.
Mais que dis - je ! Ah plutôt ! inſtruismoi
à puiſer d'autres plaiſirs. Charme
mes yeux prévenus par d'autres beautés
célestes . Ouvre devant moi la brillante
demeure des bienheureux , & fais - moi
DECEMBRE. 1773 . 39
quitter Abeilard pour un Dieu. Penfe
que le troupeau qui t'eſt confié mérite
tous tes ſoins. Viens cultiver tes jeunes
plantes ; elles font tes enfans , elles ont
beſoinde tes prières. Ces vierges timides
, enlevées , à l'aurore de leur âge , aux
vanités d'un monde trompeur , furent reléguées
par toi au milieu des montagnes
&des déferts. Ces murs furent élevés &
conſacrés par tes mains. Alors ces déſerts
fourirent . Le Paradis ſembla s'ouvrit
dans ces lieux ſauvages. L'orphelin ne
vit point en pleurant le bien de ſes pères
orner nos reliques & décorer nos lambris.
Le coupable mourant ne chercha point ,
en décorant ces lieux , à appaiſer la colère
d'un Dieu juſtement irrité. La fimple
piété éleva cet édifice. Il ne retentit que
des louanges de l'Etre Suprême.
Ces murs folitaires , ces dômes converts
de moufle , ces tours élévées en pyramides
où des voûtes majestueuſes interdiſent
l'entrée à la clarté du ſoleil , &
où des fénêtres étroites n'introduifent
qu'une lumière ſombre & auguſte ; ces
ieux , dis -je , parurent éclairés à la lueur
de ta gloire , & tes yeux y répandirent un
rayon réconciliateur.
Hélas! ta préſence ne nous apporteplus
ces contentemens divins . Le noir chagrin
40 MERCURE DE FRANCE.
ſeul eſt reſté avec nous , & à chaque inftant
nous répandons des larmes.
Vois avec quelle ardeur je prie au
pied des autels. Pieuſe illufion , hélas !
d'une ame paſſionnée qui cherche à ſe
tromper elle-même. Mais pourquoi avoir
recours à la prière ? Vaine reſſource!Abeilard
n'eſt plus ici. Viens , ô mon père ,
mon frère , mon epoux , mon ami ; viens.
C'eſt ta foeur , ta fille , ton amie qui t'appelle.
Mais il eſt un titre plus tendre ;
viens , c'eſt Héloïſe , c'eſt ton amante.
Ces pins antiques inclinés ſur les mon
tagnes , qui , agités par les vents, ſemblent
imiter leurs frémiſſemens , ces flots argentés
qui fuyent entre les collines ; l'écho
, qui du fonds des grottes , répète le
murmure d'un ruiſſeau; les doux zéphirs
qui viennent , pour ainſi dire, palpiter &
expirer ſur les arbres ; ces lacs dont la furface,
ridée par les vents , ſemble frémir ;
tous ces objets ne favoriſent plus mes
méditations ; ils n'invitent plus au repos
une malheureuſe viſionnaire . Dans les
bois épais , au fond des cavernes , au
milieu des ruines & des tombeaux , la
noire Mélancolie eſt aſſiſe. Elle jette au
tour d'elle le filence , image de la mort ,
& le repos funèbre. Sa fombre préſence
attriſte toute la nature. Elle détrit les
DECEMBRE . 1773 . 41
fleurs , noircit la verdure ; elle change le
murmure d'un ruiſſeau en un bruit fourd
& terrible , & elle exhale une vapeur
empoiſonnée qui obſcurcit les forêts .
Pour toujours ! pour toujours dans ce
lieu d'horreur ! Le Ciel ſemble éprouver
fur moi ſi l'amour ſait obéir. La mort, la
la ſeule mort peut rompre une chaîne indiffoluble
; & même alors il faudra que
mon corps froid & inanimé reſte dans
ces lieux. Il y dépoſera ſa fragilité ; les
flammes qui le conſumoient s'éteindront;
&il faudra qu'il attende le moment où il
pourra ſans crime être confondu avec le
tien.
Malheureuſe! je me crus en vain l'épouſe
d'un Dieu. En vain je l'ai profeffé au
pied des autels ; j'étois alors l'eſclave de
l'amour & d'un homme. Grand Dieu !
nem'abandonne pas. Mais d'où part cette
prière ? Eſt - ce d'un coeur foutenu par la
piété, ou flétri par le déſeſpoir? L'inſenſible
pudeur s'eſt retirée dans ces lieux , &
l'Amour y a des autels ! Héloïſe y brûle
de feux criminels ! Je devrois déteſter mes
erreurs : je le dois.... je ne le puis. Je
devrois pleurer ſur moi- même , & je ne
pleurequemon amant. Je vois mon crime,
&jem'enflamine à cette vue. Je merepens
42 MERCURE DE FRANCE.
de mes plaiſirs pallés & je ſouhaite , helas
! les voir renaître. Tantôt mon eſprit
s'élance vers le Ciel , je pleure mes erreurs;
tantôt ton image vient me diſtraire,
&je maudis alors mon innocence. Le
plus cruel des maux , & l'effort le plus
difficile pour une amante paſſionnée , eſt
d'oublier le cher objet de ſa paſſion. Puis.
je perdre le ſouvenir d'un amour dont je
conſerve encore le ſentiment ? J'aime
l'offenſeur ; puis - je détester l'offenſe ?
Comment penſer à l'amant , & ne plus
fonger à l'amour ? Me ſera-t'il poſſible de
diftinguer les larmes du repentir d'avec
celles que l'amour fait répandre ?
Hélas ! que ces efforts font au -deſſus
d'Héloïſe ? Une ame auſſi touchée , aufli
affectée , auſſi tendre que la mienne, peutelle
abjurer la plus douce des paſſions?
Avant qu'elle puiſſe recouvrer ſa tranquillité
, combien de fois faudra-t'il qu'elle
aime ? Combiende fois faudra t'il qu'elle
haïfle ? Eſpérance , déſeſpoir , reſſentiment
, regrets , mépris-même , il faudra
que j'éprouve les ſentimens les plus contraires.
Je puis tout, Abeilard... mais je
ne puis t'oublier .
Si le Ciel anime un inſtant ce foible
coeur , il ſe ſent enflammé; il n'eſt ni ravi
, ni touché ; il eſt plus : il eſt inſpiré.
DECEMBRE. 1773 . 43
Viens m'apprendre à fubjuguer la nature
, à renoncer à mon amour , à ma vie,
à moi - même & à toi ... cher Abeilard ;
remplis mon coeur de l'idée d'un Dieu .
Lui feul eſt digne d'être ton rival. Lui
ſeul peut te ſuccéder.
Heureuſe la vierge innocente qui oublie
le monde , &que le monde oublie!
Une clarté divine luit toujours dans ſon
ame. Ses prières font agréées du Ciel ; elle
lui ſacrifie tous ſes deſirs. Ses jours paiſibles
ſe partagent entre le travail & le repos.
Les nuits tranquilles pour elle , ne lui
ôtent pas le pouvoir de veiller & de gémir.
Ses deſirs font toujours modérés , ſes
affections toujours égales. De douces lar .
mes coulent de ſes yeux , & ſes ſoupits
s'exhalent vers le Ciel. La grâce lumineuſe
lance ſur elle ſes rayons les plus
ſereins. Les Anges qui préſident à fon
fommeil font voltiger les ſonges légers
& agréables . Pour elle les roſes d'Eden
fleuriffent & ne ſe Aétriſſent jamais . Les
aîles des Séraphins,s'agitant autour d'elle,
répandent une odeur fuave & divine.
Pour elle l'époux prépare l'anneau nuptial,
& les Vierges, vêtues de blanc, chantent
l'hymne de l'Hymenée. Ses jours
s'envolent au ſon de la harpe céleste , &
44
MERCURE DE FRANCE .
ſe fondent , pour ainſi dire , à la vue d'une
éternité bienheureuſe .
Hélas ! l'extaſe de mon ame , & la joie
profane qui la ravit eſt bien différente !
Lorſque la nuit ſuccède au jour aufli tombre
pour moi , je te vois , Abeilard , tel
que tu fus autrefois. Mon imagination
s'enflamme... La confcience ſe taît; la
nature reſte libre , & mon ame éperdue
s'élance vers toi. O nuit à jamais funeſte,
&dont le fouvenir encore cher me retrace
des plaiſirs ! ..... Je ne me connois .
plus. L'Ange des ténèbres a ſubjugué mon
coeur. Je brûle.... Abeilard , je te vois,
je t'entends , je contemple tes charmes.
Mes bras te cherchent dans l'obfcurité.
je voudrois te preſſer dans les miens .
Hélas! je ne ſaiſis que ton fantôme. Je
m'éveille , je ne vois plus , je n'entends
plus rien. Ton image , auſſi impitoyable
que toi, fuit devant moi. Jel'appelle; elle
ne m'entend plus. Je lui tends les bras ;
elle m'échappe .
L'erreur me plaît. Pour la voir renaître,
je ferme les yeux ; j'appelle le ſommeil.
Tendres erreurs , chère illuſion ! où êtesvous
? Hélas ! elles m'ont abandonnée.
Des fonges plus affreux ſuccèdent. Il
me ſemble que nous errons enſemble au
DECEMBRE. 1773. 45
milieu des ruines. Là nous déplorons
nos malheurs. Une tour preſque réduite
en poudre , autour de laquelle rampe le
lierre pâle , ſe conforme à notre ſituation
déplorable. Un rocher , dont la pointe ſe
balance ſur d'affreux précipices , ſemble
nous menacer. Tu t'élances au - deffus
des abîmes. Ta tête qui touche au firmament
, me fait figne; mais des nuages
nous ſéparent , le tonnerre gronde , les
vents mugiſſent. Je frémis.... Je m'éveille
en ſurſaut; & c'eſt encore pour
fongerà nos malheurs! Je ne vois par- tout
que des objets de déſolation .
Le fort doux & cruel à ton égard fait
couler tes jours dans l'indifférence &
dans une froide privation de peines &de
plaiſirs. Ta vie eſt un long calme , un
long ſommeil ſemblable à la mort. Ton
fang ne bouillonne plus. Le feu ne circule
plus dans tes veines. Ton état eſt
comme celui de la mer, lorſque les aquilons
n'en troublent point le calme. Ta
vie s'écoule doucement comme le ſommeil
du ſolitaire rentré en grâce , qui
voit les cieux ouverts. Viens , Abeilard.
Que peux-tu craindre ? Le flambeau de
l'Amour se brûle point pour les morts.
La nature eſt réprimée , la Religion te
46 MERCURE DE FRANCE.
ſoutient , & tu es inſenſible ! Que dis je?
Abeilard inſenſible! .. & Héloïſe brûle
encore ! Malheureuſe ! la flamme qui me
confume ne s'éteint point; ſemblable à
ces lampes ſépulchrales qui brûlent en
vain pour éclairer les morts , & pour
échauffer les urnes & les tombeaux .
Mais quels objets ſe préſentent à mes
yeux ? Par-tout où je porte la vue , je ne
vois qu'Abeilard. Je fuis ,& fon fantôme
me pourſuir. Il voltige au tour des tombeaux.
Je le trouve au pied des autels.
Son image remplit mon ame; elle fafcine
mes yeux ; elle s'élève entre Dieu &
moi.
Cher Abeilard! c'eſt pour toi qu'Héloïſe
ſoupire, au leverde l'aurore. Je prie ,
&mes prières font interrompues par mes
larmes. Lorſque j'entends chanter les
hymnes , je crois reconnoître les accens
mélodieux de ta voix. Lorſque des nuages
d'encens s'élèvent dans nos temples
pour rendre hommage à l'Eternel , & que
le concert harmonieux des orgues élève
l'ame vers la demeure céleſte , l'idée d'Abeilard
vient me diſtraire. Aufſi - tôt
toute l'impreſſion de la pompe divine eſt
détruite. Prêtres , flambeaux , temples ,
tout difparoît à mes yeux. Mon ame ſe
:
i
DECEMBRE. 1773 . 47
plonge , pour ainſi dire , dans l'abîme des
paffions , tandis que l'autel brille de mille
feux , & que les Anges qui l'environnent
fontdans un ſaint tremblement.
Pendant que , tremblante & proſternée,
jem'efforce par mes larmes , de fléchir un
Dieu irrité ; pendant que je me roule
dans la pouffière , & que les rayons de la
grâce commencent à luire dans mon ame;
viens ! Abeilard , auſſi charmant que tu
parois à mes yeux ; viens, fi tu l'ofes. Oppoſe-
toi aux décrets du Ciel. Diſpute lui
mon coeur. Rends vaines& infructueuſes
les impreſſions de la grâce , mes larmes ,
mes ſoupirs , ma pénitence & mes prières.
Arrache - moi du pied des autels.
Joins- toi aux Furies ; arrache-moi du ſein
d'unDieu.
Que dis je ? Fuis... fuis moi , malheureux
! Que des montagnes , que des mers
nous ſéparent.Puiſſions nous être aux deux
boutsdu monde ! Ne viens point , ne m'éeris
plus , ne penſe plusà moi. Hélas ! ne
partage pas tous les maux que je ſens pour
toi. Je te rends tes fermens. J'abjure ta
mémoire. Oublie moi.... Oublie jufqu'au
nom d'Héloïſe. Regards attendriffans
! beaux yeux qui me charmiez &que
je vois encore , idée long tems chérie &
48 MERCURE DE FRANCE.
toujours adorée , Abeilard ! ... Adieu...
adieu pour toujours. O Grâce toujours
pure ; ô Vertu, beauté céleſte ; divin oubli
des ſoins bas & terreſtres ; Eſpérance toujours
floriſſante , fille aimable du Ciel ;
Foi facrée qui anticipes pour nous le bonheur
de l'immortalité ; venez toutes ; venez
, regnez dans mon coeur , rétabliſſezy
le calme & la paix , & procurez moi un
repos éternel.
Abeilard , contemple dans ſa ſolitude
Héloïſe triſte & éplorée. Contemple - la
dans le ſéjour des morts , appuyée ſur une
tombe. Au moindre bruit, il me ſemble
entendre une voix qui m'appelle. L'écho
de ces lieux d'horreur répète des accens
funèbres. Là je veillois à la lueur pâle &
tremblante d'une lampe ſépulchrale. J'entendis
, ou je crus entendre un bruit fourd
&une voix fombre qui ſortoit d'un tombeau.
" Viens , me dit-elle ; ta place eſt
>> ici ; viens , malheureuſe Héloïſe. Com-
» me toi je tremblois autrefois , je priois.
»& je verfois des larmes. Je gémiſſois
>> alors , victime de l'amour. A préſent
>> jejouis du bonheur des Saints . Viens ,
» ma triſte ſoeur ; tout est calme dans ce
» ſommeil éternel. Ici l'infortune ne gé-
» mit plus , l'amour ne verſe plus des
larmes ,
DECEMBRE . 1773 . 49
>> larmes , la ſuperſtition même abjure fes
>>vaines frayeurs; car,dans l'empire de la
>> mort , c'eſt Dieu , & non l'homme, qui
>> juge nos foibleſſes. »
Je viens , je viens. Vierges ſaintes ,
préparez vos boſquets de roſes , la palme
céleste , & des couronnes de fleurs . C'eſt
là que le pécheur qui ſe repent trouve un
bonheur éternel. Là les ſentimens font
purs , & un feu divin embraſe le coeur des
Séraphins.
Abeilard , jet'attends ; viens me rendre
les derniers devoirs. Facilite- moi le paf
ſage à un jour éternel. Vois mes lèvres
trembler, & mes yeux s'ouvrir à la lumiè
re pour la dernière fois. Reçois mon
dernier foupir ; retiens mon ame prête à
s'échapper.
Non: parois plutôt avec tous les vêrement
ſacrés& le cierge funèbre tremblant
danstes mains.Préſente la croix à mes yeux
mourans.Enſeigne-moi ,&apprends demoi
àmourir. Alors contemple ton Héloïſe
autrefois ſi chérie. En cet état , le Ciel ne
te fera plus un crime de m'admirer. Vois
les roſes de mes joues ſe fléttir,& perdre
leur éclat. Vois le feux de mes yeux briller
pour la derniere fois , & s'éteindre
tout-à-fait. Contemple - moi juſqu'à ce
C
:
50
MERCURE DE FRANCE.
triſte moment où le ſouffle de la vie
s'exhalera , & où mon Abeilard même
ne ſera plus aimé. Mort éloquente ! toi
ſeule peux nous apprendre combien il eſt
extravagant de s'attacher à l'homme, cette
vile pouſſière.
t Lorſque l'Ange de la mort détruira tes
charmes , autrefois la cauſe de mes fautes
&de mes plaiſirs, puifle alors une divine
extaſe t'épargner les angoiſſes de l'agonie!
Qu'un nuage brillant & des rayons de
gloire t'environnent. Que les Anges veillent
autour de toi. Que les Saints t'embraſſentavec
tranſport&avec une tendreſſe
égale à la mienne. Tels font les derniers
voeux d'Héloïſe pour Abeilard.
Lorſque mes malheurs feront finis , &
que mes ſens ceſſeront d'être rebelles ,
puiſſe le même tombeau renfermer nos
cendres , & rendre immortel , parmi les
races futures, le nom d'Abeilard & l'amour
d'Héloïfe !
Un jour, ſi le haſard conduit les pas de
deux amans autour des murs &des ruifſeaux
argentés du Paraclet , ils contempleront
cette demeure à jamais célèbre ;
ils s'arrêteront ſur le marbre pâle qui couvrira
nos cendres. Ils s'embraſſeront tendrement
. L'amant eſſuiera avec ſeslèvres
les larmes de ſon amante ; &, dans le plus
DECEMBRE. 1773 . SE
vif attendnflement , ils s'écriront : voilà
le tombeau de deux amans infortunés ;
hélas ! n'aimons pas comme eux.
Au milieu de la pompe du divin facrifice,
lorſque le temple retentit des louanges
de l'Etre Suprême , celui qui par haſard
jettera les yeux ſur le tombeau , le
monument de nos amours , fera attendri,
Ses penſées ceſſeront pour un inſtant d'avoir
le Ciel pour objet. Il verſera des larmes
, & ce mouvement de compaſſion lui
ſera pardonné.
Si un jour il ſe trouve un poëte auſſi
malheureux que nous ; s'il eſt condamné
à pleurer pour toujours l'abfence d'un
objet chéri ; s'il eſt auſſi tendre , auffi conftant
qu'Héloïſe , qu'il raconte l'hiſtoire
-déplorable de nos malheurs. Plus il ſera
ſenſible , mieux il ſaura les peindre .
HELOÏSE .
Cettetraduction est deM. Dattinde Chartres.
SONNETS DE PETRAR QUE..
Loda lafua donna di moltè parte.
ΟNDE tolſe amor l'oro , e di qua'l vena,
Per far due treccie bionde ? e'n quali ſpine
Colſe le roſe , e'n qual piaggia le brine
Cij
52
MERCURE DE FRANCE.
Tenere e freſche , e diè lor polſo , e lena ?
Onde le perle , in ch'ei frange ed affrena
Dolci parole , honeſte , e pellegrine ?
Onde tante bellezze , e ſi divine
Di qual fronte più che'l ciel ſerena ?
Da quali angeli moſſe , edi qual ſpera
Quel celefte cantar , che mi disface
Si che m'avanza ho mai da disfar poco.
Di qual fol nacque l'alma luce altra
Di que' begli occhi , ond'i 'ho guerra e pace ,
Chemi cuocon ' l cor in ghiaccio , e'n foco.
Il chante tous les attraits de LAURE.
QUELLE veine afſlez riche &
Acédé ſon or à l'Amour ,
pure
Pour en former la blonde chevelure
Qu'il treffe ou laiſſe aux vents agiter tour-a-tour ?
Sous quel Ciel heureux ſont écloſes
Ces tendres fleurs , ces immortelles roſes
Dont il a compoſe ſon teint?
Quelle plaine a reçu cette neige mobile
Qui , parun mouvement uniforme & tranquile ,
Paroît s'animer ſur ſon ſein ?
Où ce Dieu trouva-t'il,pour orner ſon ouvrage,
Cesperles que ſa main avec grâce arrangea ,
Etqu'endeux rangs égaux lui -même il partagea ,
Pour s'ouvrir & prêter paſſage
Acette voix fi douce , àce chant ſi flatteur
Dont les eſprits divins lui donnèrent l'uſage ,
DECEMBRE. 1773 . 53
Et qui retentit dans mon coeur?
Le ſoleil s'eſt privé du rayon de lumière
Qu'il voit fortir de ces beaux yeux ,
Ces yeux dont un regard ou paiſible ou ſévère
Commande toujours à ines feux.
En déployant ainſi ſa brillante parure ,
Sur ce front plus ſerein que le ciel d'un beaujour,
Sans doute il faut que la nature
Ait tout prodigué pour l'amour.
Lasso, ch'io ardo , ed altri non mel crede :
Si crede ogni nom , ſe non ſola colei ,
Che so'pr ' ogni altra , e ch'io ſola vorței
Ella non par che'l creda , e sì ſel vede
Infinita belleza , epoca fede ,
Non vedeic voi ' l cor negli occhi miei ?
Se non foſſe mia ſtella , io pur devrei
Al fonte di pietà trovar mercede.
Queſt'arder mio , di che vi cal sì poco ,
E i voſtri onori in mie rime diffuſi
Ne porian imfiammar fors' ancor mille: *
A
*Petrarque dit mot à mot : « Je prévois qu'un
>> feu fi doux , une langue froide & deux beaux
>> yeux fermés reſteront après nous remplis d'étin-
>>celles. » Il faut avouer que le ſens de ces derniers
vers eft bien obſcur ; l'on a cru lui donner
plus de clarté en faiſant dire au poëte que ſes ouvrages
apprendroient à la poſtérité l'hiſtoire de
Ciij
$4 MERCURE DE FRANCE.
Ch'io veggio nel penſier , dolce mio foco ,
Fredda una lingua , e duo begli occhi chiuſi
Rimanesdopo noi pien di faville.
TOUT Our ce qui m'environne eſt témoin de ma
flamme:
Mon amour n'est pas moins connu que vos appas ,
Et vous , vous qui devez lire mieux dans mon
ame,
Vous ſeule le voyez & ne le croyez pas !
Eſt-on ſi peu crédule , alors qu'en eft fi belle?
Mon coeur ne s'eſt- il pas peint cent foisdans mes
yeux ,
Et fans mon étoile cruelle ,
Votre humanité naturelle
N'auroit-elle pas eu pitié d'un malheureux ?
Cette flamme ſi pure , &cet amant ſi tendre ,
Toujours conſtant &dédaigné toujours;
Ces vers qu'en votre honneur par-tout j'ai fait
entendre ,
Pourront peut-être quelques jours
Attendrir un objet moins fier & plus ſenſible.
Non , mon coeur me le dit , non , il n'est pas poffible
Qu'un ſentiment ſi vrai ſoit éteint avec nous.
Quand ma langue fera glacée ,
ſon amour. Ce qui ſe rapporte parfaitement à ces
mots , porian infiammarfors' ancor mille.
DECEMBRE. 1773 . 55
Et de vos yeux la lumière éclipſée ,
L'onverra dans mes vers briller un feu fi doux.
Quelques fidelles érincelles
Seront des preuves immortelles
Que j'ai toujours brûlé pour vous.
Po' , ben puoi , portartene la ſcorza
Dime con tue poflenti e rapide onde :
Ma lo ſpirto , ch'ivi entro ſi naſconde ,
Non cura nè di tua , nè d'altrui forza :
Loqual ſenz'alternar poggia con orza
Dritto per l'aure al ſuo defir ſeconde
Battendo l'ali verſo l'aurea fronde ,
L'acqua , e'l vento , e la vela , ei remisforza ,
Re degli altri , ſuperbo altero fiume ,
Eh' incontri'l ſol, quando ci ne mena il giorno
E'nponente abbandonni un più bel lume.
Tu te ne vai col mio mortal ſul corno :
L'alto coverto d'amoroſe piume
Torna volando al ſuo dolce ſoggiorno.
Ror des fleuves , vaſte Eridan ,
Toi , qui de tes pareils dédaignant la carrière,
Ofes mener tes caux vers le foleil levant ,
Etdans ta courſe , à toi même contraire ,
Quittes l'aſtre nouveau qui luit dansl'Occident.
Ton onde impétueule & fière
Peut emporter avec effroi
:
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
La foible & terreſtre matière
D'un corps qui s'abandonne à toi.

Mais l'ame qui le meut eſt hors de ta puiſſance.
Moi ſeul je puis en diſpoſer ,
Etje ſais, dans l'indépendance ,
Quoique le deſtin puiſſe oſer ,
Sous un ciel pur & fans nuage ,
Comme au milieu des flots , des vents & de l'orage
,
Conſerver le droit de penſer.
Tu portes de mon être une moitié mortelle ;
Mais l'autre , pour voler vers un plusbeau lejour,
Malgré l'abſence & malgré toi fidelle ,
Apris les aîles de l'Amour.
Traduit par M. Le H * *.
RÉPONSE à la chanson des Vieux de
M. l'Abbé l'Attaignant , & à celle des
Jeunes de M. Auguſte .
AIR : Lifon dormoit dans un bocage.
Vous connoiflez tous Iſabelle ,
Sa taille , ſon air & les yeux ;
Sage& prudente autant que belle ,
C'eſt le vrai chef d'oeuvre des Cieux :
Elle a d'amans une ſequelle ;
Mais tous ſi jeunes ou fi vieux! ...
DECEMBRE. 17730 $7
Jeunes ni vieux , bis.
N'ont rien à prétendre chez elle ,
Jeunes ni vieux , bis.
Iſabelle choiſit bien mieux»
Age mûr , conſtance , franchiſe ,
Voilà ce qui flatte ſon coeur ,
C'eſt moi que le ſort favoriſe ,
Demain elle fait mon bonheur.
Auguſte * en perdrala cervelle
L'Attaignant , * en eſt furieux !
Jeunes ni vieux , &c. bis.
Aquarante ans c'eſt le bel âge ,
Le brillant midi d'un beau jour ;
L'amant jouit avec ménage :
Auſſi connoît il le retour.
L'amour lui refuſe ſon aîle ,
Mais il lui conſerve ſes feux.
Jeunes ni vieux bis.
Ne ſont pas le fait d'une belle
Jeunes ni vieux bis.
Iſabelle choiſit bien mieux
Foin detout amant qui radote ,
En voulant conter des douceurs ;
* Auteurdes couplets pour les Jeunes.
* Auteur des couplets pour les Vieux.i
Cv
38 MERCURE DE FRANCE.
Foin du merveilleux qui balotte
Et ſa maîtreſſe & les faveurs.
L'un trompe l'eſpoir d'une belle ,
Et l'autre évapore ſes feux.
Jeunes ni vieux , bis.
Ne ſont point le fait d'unebelle;
Jeunes ni vieux
Iſabelle choiſit bien mieux , bis.
Envain la Beauté complaiſante
Se prête aux feux d'un vieux amante
Il ſouffle , il ſue , il ſe tourmente,
Ses efforts ne ſont que du vent.
On le voit dormir auprès d'elle ,
Et l'amour s'enfuit tout honteux.
Jeunes ni vieux , bis.
Ne ſont point le fait d'une belle , &c.
D'un amant dans la fleur de l'âge
Jeune nymphe ne craint jamais
D'eſſuyer un pareil outrage ;
Mais ſes feux ſont ils fatisfaits;
Il vole aux pieds d'une autre belle
Jafer , faire l'avantageux .
Jeunes ni vieux , &c. bis.
Le vieux eſt diſcretpar prudence ,
Lejeune eſt indiſcret par ton ,
Si le vieux chante la conſtance
C'eſt moins par goût que pour raiſon;
1
DECEMBRE. 17730 19
S'il apperçoit beauté nouvelle
Le jeune ouvre auffitôt les yeux.
Jeunes ni vieux , bis.
Tous les amoureux à lunettes
N'ont plus pour eux que le caquet ;
Cespetits- maîtres de toilettes
Ont l'air trop fat & trop coquet ;
L'un roupille auprès d'une belle ,
L'autre eſt toujours capricieux.
Jeunes ni vieux , bis.
Ne ſont pas le faitd'une belle ;
Jeunes ni vieux , bis.
Iſabelle choifit bien mieux.
Titon, dans les bras de l'Aurore,
Eut beſoin d'être rajeuni;
Pâris,amant trop jeune encore ,
Fit bien le coup d'un étourdi ;
Hercule de tous le modèle ,
Amant fait , fut digne des dieux.
Jeunes ni vieux , bis.
Nefontpas le fait d'unebelle ;
Jeunes ni vieux , bis.
Iſabelle choiſit bien mieux.
Cvj
6. MERCURE DE FRANCE.
EPITRE A LA FIÈVRE.
Tor qui dans ta marche inégale
Sais mettre tant d'égalité ,
Pourquoi d'un trompeur intervalle
M'offres-tu l'appas répété ?
Le jour calme ta violence
Et me rend ma tranquillité ;
J'en crois cette faufle apparence :
Mais le jour fuit , la nuit s'avance ,
Et ſa fatale obſcurité
Ramène ton effervescence.
4
ンSa A
toi ! dont les fougueux acces
1
Rendroient Socrate frénétique ,
Fièvre bizarre & tyrannique !
Quels font donc les calculs ſecrets
De ton retour énigmatique ?
On en prévoit l'inſtant critique ,
Et les ſymptômes orageux ,
Comme un ſavant ingenieux
Mefure la route elliptique
Des aftres qu'il croit dangereux. *
Mais de tes reſſorts ténébreux
Onignore la mécanique,
* Les comètes.
A
A
DECEMBRE. 1773 . 61
Et de tes effets non douteux
La cauſe eſt très -problématique.
En vain je m'affermis contre eux ;
Quand tu reviens je déraiſonne.
Mon corps frémit , mon ſang bouillonne ,
Mon eſprit erre en mille lieux.
Mais hélas ! raiſonné je mieux
Lorſque ton accès m'abandonne ?
Déraiſonner , même en ſanté,
Eſt le lot de l'humanité.
Ou plutôt , quoiqu'on nous affure,
D'après un poulx vingt fois tâté ,
Que notre ſang, avec meſure ,
Circule en pleine liberté ;
1
D'une fièvre quotidienne ,
Preſque tout homme eſt affecté;
Le ſage lui-même a la fienne ,
S'il n'eſt ſage ſans vanité.
1
L'ambitieux qui ſe tourmente
Pour affermir de vains projets ,
De ſa fièvre qu'il alimente
Ne fait que hâtes les progrès ;
Et, dans l'ardente frénéſie:
Qui lui At perdretout repos ,
Le fameux- vainqueur de l'Afie ,
Dont l'hiſtoire a fait un héros ,
Eut la fièvre toute la vie.
Ce coustilanvain & titré
:
62 MERCURE DE FRANCE..
S'arrache des bras de Julie ,
Et, la prunelle appelantie ,
Sejettedans un char doré.
Il dort , & vole en diligence
AlaCour briguer un regard.
Souvent il le doit au haſard ,
Et n'en a que plus d'importance.
Le lendemain , par un coup- d'oeil ,
Il eſt trompédans ſon attente ;
Mais bientôt un léger accueil
Raflure ſon ame tremblante ,
Et lui rend ſon premier orgueil.
Sa fièvre n'eſt qu'intermittente.
Orgon , qui dans ſon coffre- fort
Depuis vingt ans entaſſe , entaſſe,
Pour entailer demain encor ,
Sans ceffe occupé de ſon or
Dont il ſe repaît & ſe paſle ,
En eſt- il heureux poffefleur ?
Non: ce tréſor fait ſon malheur.
Jour & nuit il le garde à vue;
Il croit , dans ſa pénible erreur ,
S'il n'augmente , qu'il diminue...
Il craint la main du raviſſeur :
C'eſtune fièvre continue.
هل
Et toi ! lâche&triſte envieux ,
Rougis de tes voeux mépriſables !
Tu crains ,nond'être malheureux
DECEMBRE. 1773 . 63
Mais de voir heureux tes ſemblables.
Leurs ſuccès déchirent ton coeur ,
Et d'un calme faux & perfide
Tu maſques ta lombre fureur :
Ta fièvre eſt infecte & putride.

Quel eſt ce couple fi brillant ,
Si leſte & fi propre à ſe plaire ?
Il ſe le dit preſque en riant ;
Il ſe le jure , & n'y croit guère.
N'importe : on s'arrange à l'inftant,
Et , pour ſublime témoignage
De cet accord plein de candeur ,
On l'affiche , ſelon l'uſage.
Un mois s'écoule ſans langueur ,
Sans rixe , & même ſans partage :
Mais un plus long terme fait peur :
Onn'ytientplus ! .. Ehbien! que faire ?
On ſe quitte alors ſans myſtère ,
Sans nul reproche , ſans aigreur :
C'était une fièvre éphemère.
1 Cet audacieux , débutant
Dans la carrière du Génie ,
Croitd'un plein ſaut l'avoir franchie ,
Lorſqu'il n'y marche qu'en boitant.
Mais, dans cet eflor téméraire ,
Dépourvu de force& d'appui ,
Il tombe lourdement àterre ,
64 MERCURE DE PRANCE.
Et ſa chûte devient pour lui
Unfébrifuge ſalutaire.
Où va ce Mortel inſenſé
Qu'un feu ſecret mine & dévore ?
Qu'il eſt àplaindre ! Il aime encore
L'objet dont il eſt délaiſſé.
Son coeur ſe nourrit d'amertume ,
Son eſprit voltige égaré ;
Et du tourment qui le conſume
Il tremble d'être délivré.
Accourez , enfans d'Epidaure ,
De votre art épuiſez l'effort.
Saignez , prodiguez l'ellébore ;
C'eſt une fièvre avec tranſport.
Que vois- je ? c'eſt la jeune Hortenfe.
:
Apeine quatorze printems
Ont épuisé leur influence
Sur ſes appas encor naiflans.
D'où vient que ſes regards touchans
Semblent voilés d'un doux nuage ?
Certain trouble agite ſes ſens ,
Et ſon coeur ému le partages
Maisfon efprit recherche en vain
La cauſe du trouble inteſtin
Qu'elledéguiſe & qui s'augmente.
Sa fièvre eſt une fièvre lente :
L'amour ſera (on médecin. I
3
DECEMBRE. 1773 . 65
Je vois l'inconſtante Bélife,
Qui , du ſeul changement épriſe ,
Change de parure & d'amant
Avec la même promptitude :
Si quelquefois , pourun moment ,
On lui voit de l'incertitude ,
C'eſt qu'un nouveau choix ſeulement
Exige d'elle prudemment
Au moins quelque légère étude.
Le choix ſe fait en peu de tems ,
Et s'annonce ſans formulaire .
Bélife , grâce à ſes penchans ,
N'a qu'une fièvre aflez légère
Exempte de redoublemens .
Pour la coquette Dorimène
Qui , lans ſe prendre , nous enchaîne
Et rit de notre vive ardeur;
Graves docteurs , laiſſez-la faire ;
Sa fièvre n'eſt qu'imaginaire :
Son fébrifuge eſt dans ſon coeur.
Paffons : affez d'autres ſans elle
1
Groſſiont la troupe fidelle
De nos cacochimes eſprits ,
Par une erreur habituelle
De leurs infirmités épris.
Peignons ces cabales obfcures
Cù des plus lâches impoſtures
Onépuiſe les arcenaux.
66 MERCURE DE FRANCE.
Peignons tant de langues impures ....
Mais pourquoi ſalir mes pinceaux
Par ces dégoûtantes peintures ?
Pour mieux égaïer nos tableaux
Egaïons auſſi nos figures.
Parlons de tous ces petits riens
Dont on s'occupe avec emphale ,
Et dont mes chers concitoyens
De leurs fublimes entretiens
Font & le prétexte & labaſe.
Parlons de cette activité
Qu'on y donne à la mediſance,
Des propos cruels qu'on y lance ,
Le tout avec légéreté ,
Etfanstirerà conféquence.
Oncalomnie avec gaîté;
Ourit avec malignité
D'untraitjoyeuſement cauſtique;
Et l'on relègue la bonté
Dansquelque petit comité ,
Reſte ennuyeux du tems gothique.
Tel eſt de la ſociété ,
Etde ſa fièvre épidémique
Le portrait ſimple & véridique ,
S'il n'est peut-être encor flatté.
Ainſi le Docteur de Molière
Trouveroit , ſans le tourmenter ,
Plus d'un vraimalade àtraiter ;
DECEMBRE . 1773 . 67
Il pourroit , dans la France entière ,
Preſque ſans choix , inſtrumenter.
Mais qui peut lui tracer la liſte
Des cures qu'il doit opérer ?
Ce froid & pelant moraliſte
Qui veut m'inſtruire & qui m'attriſte ;
Ce comique, enclin à pleurer ;
Cet emphatique & vain Sophifte
Qui s'égare & veut m'égarer;
Critophile affamé d'éloges
Et qui ſe tourmente en tout ſens
Pour faire prodiguer l'encens
Aquelques écrits allobroges
Dont il affiége les paſſans ,
Et que nos cenſeurs complaifans
Daignent placer en habits blancs
Dans leurs fombres martyrologes.
Damon qui de les méchans vers
Nous rend les innocens complices ;
Paſiſtrate qui de ſes vices
Voudroit pour témoin l'Univers.
Ge babillard qui déraiſonne ,
Et qui de tout veut raiſonner ;
Ce fat épris de la perſonne
Et qu'on daigne à regret berner ;
Griffon qui compile & qui juge ;
Cléon qui veut tout pénétrer ;
Argant qui veut tout meſurer ;
Damis qui veut tout admirer ;
68 MERCURE DE FRANCE.
Tymon qui veut tout cenſurer ;
Tous ont beſoin d'un fébrifuge.
Ah ! quede travaux importans
Pour la ſcience Galénique !
Hélas ! feront- ils ſuffifans !
Non: cer arbuſte d'Amérique ,
Si renommé depuis cent ans ,
Pour des accès fi différens
Seroit un foible ſpécifique.
Par M. de la Dixmerie.
T
MADRIGAL.
A Mademoiselle D ***.
ANT de fois , depuis mon enfance ,
Comme un tyran cruel on m'avoit peint l'Amour
,
Que j'avois juré ſans retour
De vivre dans l'indifférence ;
Mais que mon coeur éprouve un heureux change.
ment !
En vous voyant , belle Sylvie ,
J'ai rompu mon premier ferment
Pour vous aimer toute ma vie.
ParM. Desgranges,
DECEMBRE. 1773 . 69
EPIGRAMME.
АнH , de grâce , encore un combat.
Pour votre honneur ſoyez cruelle ;
Je puis un jour être infidèle ,
Et je rougirois d'être ingrat.
ParM. Mayer.
A M. JAUME .
DEE Caſtor & Pollux nous retraçons l'hiſtoire.
J'irois dans les enfers pour te rendre le jour ,
Et toi , non moins tendre , à ton tour ,
Tu me ſacrifierois fortune , vie & gloire.
Que n'as tu l'immortalité !
Mais n'en regrette point la perte ,
Seul je dois en être attriſté ,
Car tu me l'eufle encore offerte ,
Par le même.
VERS à Mademoiselle DE S ***.
Avec quels tendres battemens
J'ai vu reverdir ce bocage ,
70
MERCURE DE FRANCE.
Ce dais ſi propice aux amans !
C'étoit par tout le même ombrage ;
J'entendois le même ramage
Des heureux chantres du printems.
Je vis nos bergers , mes modèles ,
Aleurs vicilles amours , fidèles ;
Rien n'avoit changé dans nos champs.
Tout joyeux je cherchois Thémire.
Hélas ! je la vis dans un bois ,
Où tous les deux , plus d'une fois...
L'Amour me défend de tout dire.
Amans fidèles , plaignez - moi.
Qu'aimerai - je donc ſur la terre ,
Depuis qu'une jeune bergère ,
Sans pudeur m'amanqué de foi !
Par le même.
A Mademoiselle ***.
EGLE , GLE , non , vous ne m'aimez pas :
Vous dites trop bien je vous aime.
Un coeur dont l'amour est extrême ,
S'annonce avec plus d'embarras.
J'aurois voulu que votre trouble
• M'eût fait deviner cet aveu ;
Quand on eft franc on parle peu,
On eſt hardi quand on eſt double.
Parle même.
DECEMBRE. 1773 . 71
L'EXPLICATION du mot de la première
énigme du Mercure du mois de Novembre
1773 , eſt le Feu ; celui de la
ſeconde eſt Balle à jouer ; celui de la
troiſième eſt Bierre; le mot de la quatrième
eſt Senfibilité ; celui de la cinquième
eſt Eau. Le mot du premier logogryphe
eſt Fardeau , où se trouventfard, eau;
celui du ſecond eſt Préſage , où se trouvent
grape , repas ,ferpe , Gap , gré , gare ,
péage, rage , áge , Pégase, Ré, ( île ) page,
pré; celui du troiſième eſt Séminaire ,
dans lequel on trouve Sinai , fire , Siam ,
Mein, ſemaine , armée , mari , aire , ſem ,
mer , rame , rime , mère , ami , âne , maire,
fi, mi , ré , manie , reine , réne , aires,ain,
Maurefe , Mans.
ÉNIGME.
JE ſuis cette plaiſante choſe
Qu'on voit , lecteur , communément;
Et, quand mon maître me propoſe ,
Ce n'eſt que pour l'amusement ;
Volontiers la nuit il me prône ,
S'il veut avoir quelques tributs.
72
MERCURE DE FRANCE.
1
i
La ſaiſon de la froide zone
Eſt celle où je règne le plus.
C'eſt moins aux champs que dans la ville.
Qu'il appelle mes curieux ;
C'eſt là que pour mes jeux fourmille
Mainte troupe d'enfans joyeux ,
Qui tous de mes acteurs groteſques}
Dont les figures ſont burleſques,
Se font un ſpectacle charmant
Qui ne coûte pas grand argent .
Un petit rayon de lumière
Suffit à former la carrière
Où s'exercent tous mes héros ,
Qui très-bien rempliſſent leur rôle
Sans proférer une parole ;
Enfin dois-je ajouter ces mots ?
Que tout le prix de cette ſcène
adjuge au pauvre Diogène.
ParM Turpin de Cervignières,
deFalaise.
AUTRE.
Je ſuis un enfant très- aimable ,
Del'eſprit &de la gaîté ;
Mais , aimant la frivolité ,
Jedonne tout à l'agréable.
:
T
Mon
Decembre
1773
Musique deM. Sodi.
Ces Vallons et ces prairies, Ces bois,
ces ombragesfrais,Etces Campagnesfleu
-riesPourl'amour sontfaits expres
Fin
Lors qu'asa tendre bergere, Un ber:
ger, sur lafou gereAsçu trouver
l'art deplaire,L'a nature est son pa =
-lais S'il desire un empire, Il le
trouve dans un coeur Qui l'assure,
et luijure qu'ilpartage son bonheur .

DECEMBRE. 1773 . 73
Mon naturel & ma vivacité ,
Mon badinage & ma légéreté
Sont ſi jolis , qu'à moins que d'être diable ,
Cagot , pédant , prude ou colet-monté ,
Il n'eſt point de ſociété
Où l'on ne me ſoit favorable.
Dans un cercle , & fur-tout à table ,
Quand le Champagne délectable
Vient avec jambon & pâté,
Le bon mot, du rire eſcorté,
Par moi ſe place en liberté.
Quelquefois auſſi j'en abuſe ;
Etje crains la rigidité :
Alors ſaiſiſſant de la rufe
د
Le fin& la malignité
Avec l'air d'ingénuité
Qu'on prendroit pour la vérité ,
Soudain je prépare une excuſe
Pour échapper à la lévérité.
Mon plaifir & ma volupté
Sont toujours , lorſque je m'amuſe ,
Aux frais de la ſtupidité.
Un provincial emprunté
Eſt pour moi choſe trop exquiſe :
Pour faire grâce à la fottiſe
Je n'ai point aſſez de bonté.
Je vous l'ai dit : je ſuis enfant gâté.
Si quelque cenſeur entêté :
D:
74 MERCURE DE FRANCE.
S'aviſe , en fon hameur chagrine ,
deblâmermon humeur badine ,
Bientôtj'ai milledéfenteurs.
Jebrille enFrance plus qu'ailleurs ;
Mais j'y fuis ces froids difcoureurs
Qui parlent d'on ron didactique ,
(D'un tonàdonnerdes vapeurs)
Gouvernement , métaphyfique ,
Grande morale & politique
Etqui , par calent algébrique ,
Trouvent ce monde plein d'erreurs;
Je fuisde même ces frondeurs
Qui vont criant: Ô tems ! moeurs !
Je me mêle de peu de choſes ,
Et laifle aller tout de travers ,
Me ſouciant fort peu descauſes
Qui meuvent cegrandUnivers.
Auſſi les faiſeurs de ſyſtêmes
Ne font ils pas de mes amis :
Peut-on réfoudre leurs problêmes
Avec lesgrâces& les rist
C'eſt par eux que je fais vous plaire ,
C'eſt par eux que l'on peut charmer ;
Si vous voutez vous faire aimer,
Damon , d'une jeune bergère ,
Egayez votre caractère ,
Evitez le langage auſtère ;
Sachez qu'un excès de raiſon
Eſt ſouvent un fatal poiſon
DECEMBRE. 1773 . 75
Qui détruit l'enfant de Cythère.
(Que cet avis ſoit un ſecret. )
En m'arrêtant ſur ce ſujet
J'ai laiflé ce qui me regarde ;
Mais j'ai peut être fort bien fait ;
Car je ſuis une babıllarde
Qui vous laſſe de ſon caquet.
Par Mile Fanny, de Tours .
J
AUTRE.
E ſers aux champs comme à llaville
Pour le beſoin &l'agrémont.
A l'un je deviens meuble utile;
Al'autre , un meuble d'ornement.
Je ſuis l'appui de la vieilleſle ,
Son corps peſant me fait plier,
Mais ſouvent on me voit briller
Entre les mains de la jeunefle.
AUTRE.
TANTOTje fais dansles jardins ,
Tantôt au fond de la rivière;
Tantôt, tremblez foibles humains,
Je puis vous réduire en pouſſière:
Dij
74 MERCURE DE FRANCE,
Chez les tailleurs en proie au feu ,
Ailleurs je fers à plus d'un jeu ;
Point n'ai pour lors viſage blême :
Et tandis qu'ici ſans pitié
Chacun vient me fouler au pié ,
Là , moins pour moi que pour lui même ,
Souvent le beau ſexe plus doux
Ne met ſur moi que les genoux .
ParM. Houllier de St Remi.
LOGOGRYPΗ Ε .
Je ſuis une herbe potagère
Dont le peuple fait très-grand cas ;
Sans tête , c'eſt, pour l'ordinaire ,
Aqui ne me touchera pas.
Par le même.
4
AUTRE.
J''EEMMBBEELLLLIISS le divin langage
Inventé pour chanter les Dieux ;
Cependant de mes (ons l'uniforme étalage
Rend quelquefois mon ton faftidieux.
Side mes membres peu nombreux
7
DECEMBRE. 1773 . 77
On confidère l'aſſemblage ,
On trouve un élément , un penchant dangereux ;
Deux notes de muſique , un très- ſaint perſonnages
Un pronom fort en ulage ,
Et l'aliment du malheureux .
Par M. Chouteau du Plantis.
AUTRE.
Je nais dans le ſein d'Amphitrite :
Bientôt , à la quitter forcé par mon mérite ,
LesGrands à ma beauté ſavent mettre le prix ;
Maisje brille fur-tout fur les lèvres d'Iris .
Ma première moitié fait déclarer la guerre ,
L'autre eſt du campagnard l'aliment ordinaire.
Demes pieds combinés, le ſingulier effer
Me fait, parmi les Turcs , gendre de Mahomet.
Parmi les Juifs , une femme fidelle
Qui conſerva ſes dieux en les cachant ſous elle.
J'offre encore une note , un poëme , un pronoun ;
UneMuſe , un métal , un rang conſidérable ;
La fille d'Inachus que pourſuivoit Junon ;
Le ſéjour d'une Nymphe , un accent lamentable ;
Ce qui ſoutient la tête , une conjonction ;
Un amas d'eau , ce qui marque l'affliction ;
Un ancien inſtrument fort commun en Scythie ;
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Une Indienne , une ville , une fille d'Atlas...
Est-cetout ? Non: à tous je conferve la vie ,
Et ſous le même no'n je brille aux opéras .
Par le même.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Obfervationsfur les commencemens de la
Société; par J. Millar, profeſſeur en
droit à l'Univerſité de Glaſcow; tuaduit
de l'Anglois , d'après la ſeconde
édition ; vol. in 12 .; prix , 3 liv. relié.
A Paris , chez Piffot , libraire , quai de
Conti.
Le ſavant profeſſeur deGlaſcow a écarté
de fon ouvrage toute théorie métaphyfique&
abſtraite. C'eſt par la voie des faits
& de l'expérience qu'il a cherché à connoître
la nature humaine. Ses obſervations
font diviſées en quatre chapitres ,
&ces chapitres en ſections. L'hiſtoire naturelle
du genre humain y est éclaircie
dans pluſieurs points importans. L'auteur,
pour nous procurer ces éclairciſſemens , a
porté ſes regards fur les premiers progrès
ſenſibles de l'état de ſociété ; & a montré
DECEMBRE. 1773 . 79
:
l'influence qu'ils ont fur les moeurs , les
loix & le gouvernement d'une Nation.
Dans le premier chapitre ,l'auteur confidère
les changemens qu'ont fubis , dans
les différens âges de la ſociété , les idées
des hommes fur le rang & la condition
des deux ſexes. Delà ſont évidemment
dérivés les principaux règlemens fur le
mariage& fur les droits du mari & de la
femme. L'auteur ad'abord eſſayé de montrer
les effers d'un état de barbarie & de
pauvreté ſur les paſſions relatives aux
ſexes ; fur les occupations générales d'un
peuple ; fur le degré de conſidération
qa'ontobtenu les femmes, comme methbres
de la ſociété. Le Sauvage , qui ſe
nourrit de la chatte , de la pêche , ou
desfruits ſpontanés de la terre qu'il recueille
, n'eſt pas en état de mettre beaucoupde
rafinementdans ſes plaiſirs. Les
difficultés , les peines&les dangers qu'il
trouve à ſe procurer le ſimple néceſſaire ,
ne lui laiſſent ni le loiſir, ni le defir de
rechercher les commodités & les fuper-
Auités de la vie. Ses beſoins font en petit
nombre & proportionnés aux circonftances
bornées où il ſe trouve. Son grand
objet eſt de pouvoir raffafier ſa faim , &
de jouir , après la fatigue qu'il a éprou-
Div
80 MERCURE DE FRANCE .
vée , de la douceur du repos & de la pareffe.
Il n'a le tems ni d'entretenir un
commerce avec l'autre ſexe , ni de cher .
cher les jouiſſances qui y ſont attachées ;
ſes deſits n'étant excités ni par l'abondance
, ni par les jouiſſances fréquentes , font
retenus dans cet état de tiédeur qui ne
leur laiſſe que l'activité ſuffiſante pour répondre
au voeu de la nature,& fervir à la
conſervation de l'eſpèce .
La facilité avec laquelle il peut ordinairement
fatisfaire ſes appétits , eſt
une autre circonſtance qui diſtingue particulièrement
ſa ſituation dans les tems
les plus groſſiers & les plus barbares ; il
n'y a aucune différence de rangs qui puiſſe
gêner le commerce libre des deux ſexes.
Il n'y a d'autres diſtinctions parmi les individus,
que celles qui naiſſent de leur âge
&de leur expérience , de leur force , de
leur courage ou d'autres qualités perſonnelles.
Comme tous les membres des familles
différentes font à-peu-près ſur un
pied d'égalité les uns avec les autres , ils
vivent ordinairement & communiquent
enſemble avec la plus entière liberté , &
ils laiſſent éclater leurs deſirs mutuels ,
ſans contrainte & fans réſerve . Ils ne
connoiffent ni ces délicateſſes qui créent
des ſentimens vifs de préférence pour des
DECEMBRE. 1773 . SΣ
objets particuliers , ni ces règles artificielles
de convenance & de décence qui
impoſent des entraves aux actions & à la
conduite. On ne peut donc pas ſuppoſer
que les paffions qui tiennent à l'amour ,
aient jamais une grande activité dans l'ame
d'un Sauvage. It ne peut pas faire
grand cas de plaiſirs qu'il lui eſt ſi aiſé de
ſe procurer. Il ne trouve ni obſtacles ni
contrariétés qui augmentent le prix de la
jouiſſance , ou qui l'excitent à la rechercher
avec plus d'ardeur. Il a fatisfait ſes
deſirs avant qu'ils euſlent aſſez long tems
occupé ſa penſée , & il ne connoît point
ces anticipations délicieuſes du bonheur ,
que l'imagination fait embellir des couleurs
les plus féduisantes. Il n'éprouve
jamais ni ces eſpérances vives , ni ces
craintes inquiètes qui agitent l'ame d'un
amant , & qui, par leur choc, concourent
à rendre les ſenſations plus vives , & à
aiguiſer l'activitéde ſes ſenſations dominantes
. On conçoit que l'influence de
ſemblables moeurs ne doit point être favorable
à la dignité des femmes. Comme
dans cette ſociété on ne connoît que les
plaiſirs phyſiques,lesfemmesyfont néceffairement
privées de la confidération &
des égards qui naiſſent du moral de l'a-
Dr
82 MERCURE DE FRANCE.
ocmour
, de ce fentiment factice que les
femmes , chez les Nations civiliſées, ont
célébré avec beaucoup d'habileté , pour
mieux établir leur empire fur les hommes.
Il eſt encore facile de ſe perfuader
que chez un peuple continuellement
cupé de la guerre ou de la chaſſe , les
femmes ne peuvent ſe concilier l'eſtime
publique, ni par les talens qu'elles font
capables d'acquérir , ni par l'utilité des
occupations auxquelles elles ont occafion
de s'exercer. C'eſt à elles qu'il appartient
de ſoigner tous les détails inférieurs du
ménage , & de remplir toutes les fonctions
domeſtiques qu'exigent les différentes
circonſtances où se trouve la famille;
fonctions qui , quoique utiles , ne demandent
que peu de dextérité , & ne
donnent lieu à l'exercice d'aucun talent
difficile , & qui par-là font regardées naturellement
comme baſſes & ferviles
indignes du ſoin&de l'attention de ceux
qui font la guerre,& n'attachent de l'honneur
qu'aux qualités militaires. On peur,
d'après ces obſervations , ſe former une
idée de l'état & de la condition des femmesdans
les ſociétés naiſſantes. Comme
elles ne peuvent mériter des égards , ni
pat la conſidération des plaiſirs qu'elles
,
DECEMBRE. 1773 . 83
procurent aux hommes , ni par l'importance
des occupations auxquelles elles
font obligées de ſe livrer , elles ſont dégradées
au-deſſous de l'autre ſexe, & foumiſes
àcette autorité que le fort prend
fur le foible ; autorité qui , dans ces premiers
tems , n'étant ſujette à aucune reftriction
de la part du gouvernement ,
s'exerce avec un degré de dureté conforme
aux moeurs du peuple. On voit en
effet que dant cet état de ſociété les femmes
font ordinairement traitées dans une
famille , comme les ſervantes ou les efclaves
des hommes. Rien n'égale la dé
pendance & l'affervillement qu'on leur
impoſe , ni ladureté des travaux auxquels
elles ſont condamnées . On les voit obligées
de travailler fans relâche à arracher
des racines de la terre , à puiſer de l'eau ,
à porter dubois , àtraire les animaux qui
donnent du lait, à apprêter le repas , à
foigner les enfans , à faire enfin tout ce
que les hommes exigent d'elles & dédaignent
de faire. Le mari , lorſqu'il n'eſt
pas engagé dans quelqu'expédition de
guerre , ſe livre à la pareſle& à l'inacrion
, & laiffe à ſa femme tout le poids
des travaux domeſtiques; il dédaigneroit
de l'aider dans aucune de tes occupations
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
ſerviles ; il couche dans un lit différent ,
& ſa femme n'obtient que rarement la
permiffion de lui parler & de l'approcher.
Chez les Nègres de la Côte des Eſclaves ,
une femme ne peut paroître devant fon
mari , ni recevoir quelque choſe de ſes
mains , ſans ſe mettre à genoux devant
lui. Dans le royaume de Congo , & chez
la plus grande partie des Nations qui habitent
la Côte méridionale de l'Afrique ,
les femines , dans une famille , mangent
rarement avec les hommes. Le mari s'affied
ſeul à table , & la femme reſte communément
de bout derrière lui pour le
garantir des mouches , pour lui apporter
les mets , pour lui donner ſa pipe & fon
tabac. Lorſqu'il a fini ſon repas,la femme
a la permiſſion de manger lesreſtes , mais
non celle de s'affeoir , ce qui paroîtroit
incompatible avec l'infériorité & la foumiſſionqu'en
regarde comme le parrage de
ſon ſexe, Lorſqu'un Hottentot & fa femme
entrent au ſervice d'un Européen , & font
nourris ſous le même toir , le maître eft
obligé de leur faire donner à chacun leur
nourriture à part ;&, ſuivant l'uſage géné.
ral de leur pays , le mari mange toujours
àquelque diſtance de ſa femme. Dans la
relation que leCommodore ByronadonDECEMBRE.
1773. 85
1
née des Naturels de l'Amérique méridionale
, ont voit que les hommes exercent.
l'autorité la plus deſpotique ſur leurs femmes
; qu'ils les regardent uniquement
comme une partie de leur propriété , &
qu'ils endiſpoſenten conféquence. Ils les
traitent avec cruauté , même dans le cours
ordinaire de la vie ; car , quoique les femmes
foient chargées du ſoin de procurer
la ſubſiſtance commune , & éprouvent
ſeules les riſques& les fatigues qui y font
attachés , cependant il ne leur eſt pas
permis de toucher à un mets avant que le
mari ſoit raffalié; alors il leur aſſigne une
portion de nourriture , ordinairement
très - modique , & dont il ne voudroit
pas pour lui même . Dans un pays où
les femmes font univerſellement regardées
comme les eſclaves de l'autre ſexe ,
ondoit , par un ſuite naturelle , les vendre&
les acheter comme toute autre efpèce
de propriété. Epouſer une femme
n'eſt autre choſe qu'acheter une ſervante
quidoit avoir , ſous l'autorité du mari
la principale direction de la famille . Aufſi
chez toutes les nations ſauvages , ſoit en
Aſie , en Afrique ou en Amérique , une
femme eſt communément achetée par le
mari , quien paie le prix au père ou aux
86 MERCURE DE FRANCE.
autres parens de qui elle dépend; la conclufionde
ce marché eſtdonc devenue la
formalité la plus ordinaire de la célébrationde
leurmariage. Ceci paroît être le
fondementréelde ce qui eſt rapporté par
les hiftoriens , que dans quelques parties
du monde , c'eſt le mari qui donne une
dot à la femine ou à ſes parens , & non
la femme qui apporte unedot à fon mari.
Cette ancienne coutume que le mati
achette ſa femme de ſes parens , fubfifte
encore aujourd'hui chez les Chinois , qui ,
malgré leurs richeſſes & leurs progrès dans
les arts , font toujours très attachés aux
uſages nés dans des tems de barbarie. En
conféquence du même principe , le mari
eſt généralement ſuppoſéavoir ledroit de
vendre ſa femme ou de la renvoyer , touzes
les fois qu'il le juge convenable. Il
faut cependant remarquer que c'eſt un privilége
qui , par les moeurs même d'un peu
ple ſauvage , ne peut être exercé que rarement.
Le mari ne pourroit guères trouver
une perfonne plus capable d'élever&
deloigner ſes enfans que leur propre měre.
Ameſure qu'elle avance en âge , elle
acquiert en même tems plus de prudence
&d'habileté ; & plus ilya de tems qu'elle
vit dans la famille ,plus elle mérite
DECEMBRE. 1773 . 87
qu'on lui confie la direction des affaires
les plus importantes. Il n'ya qu'un crime
extraordinaire dont elle ſe rendroir coupable
, qui puiſſe déterminer le mari à ſe
priverd'un domeftique ſi utile , qu'il connoît
depuis ſi long tems ,&dont le travail
, l'attention & la fidélité ſont communément
d'un plus grand prix que l'argent
qu'il pourroit retirer en le vendant.
Les divorces doivent ſe rencontrer rarement
dans l'hiſtoire des Nations barbares .
Mais , quoique la femme puiſſe être difficilement
expoſée à encourir la diſgracede
ſon mari au point d'être challée de
ſa famille , il peut ſouvent lui arriver
d'éprouver les effets terribles & foudains
deſa colère&de fon reſſentiment. Quand
un pouvoir illimité eſt entre les mains
d'un Sauvage , il eſt impoſſible qu'en plaſieurs
occaſions il n'en abuſe avec excès ; il
traite ſa femme comme ſes autres ſerviteurs
, & attend d'elle la même obéiſſance
aveugle à ſes volontés. La moindre
contradiction allume fon reſſentiment ,
&ſa férocité naturelle le porte à des excès
de brutalité qui vont quelquefois juſqu'à
oter la vie à l'objetde ſa colère. Chez les
anciens habitans des Gaules , le mari
avoit droit de vie &de mort ſur ſes fem88
MERCURE DE FRANCE.
mes , & les traitoit avec toute la dureté
d'un maître abſolu &tyrannique . Toutes
les fois qu'un homme conſidérable étoit
ſoupçonné d'avoir péri d'une mort violente
, l'imputation du crime tomboit fur
ſesfemmes comme ſur ſes autres domef
tiques ; & on les mettoittous à la torture,
dans la vue de découvrir le coupable .
Le docteur Millar,après nous avoir fait
voir quels font les effets naturels de la
pauvreté& de la barbarie , relativement
aux paffions qui dérivent des ſexes, ainfi
qu'au rang & à la confidération dontjouiffent
les femmes , comme membres de la
fociété nous entretient de l'influence
que la mère acquiert dans une famille ,
avant que le mariage ſoit complettement
formé. Quoique l'on puiſſe regarder les
mariages comme ane des plus anciennes
ainſi qu'une des plus utiles inſtitutions de
la ſociété , cependantil faut un certain ef
pace de tems & un certaindegré d'expétience
avant qu'il puiſſe être pleinement
établi chez un peuple barbare. Les voyageurs
parlent de différentes nations à qui
cette inſtitution eſt abſolumentinconnue,
ou chezqui elle ne ſubſiſte que d'une manière
imparfaite & très limitée. Chez un
ſemblable peuple des enfans paroîtront
DECEMBRE . 1773. $ 9
avoir beaucoup plus de rapport avec leurs
mères qu'avec leurs pères. Si une femme
n'a aucun ſentimentd'affection & de fidélité
pour un homme en particulier ; fi ,
malgré le commerce accidentel qu'elle
aura eu avec différens individus , elle
continue de vivre à part , ou avec ſes propres
parens , l'enfant qu'elle mettra au
monde , qu'elle nourrira & qu'elle élevera
elle - même , ſera regardé comme un
membre de ſa famille ; & le père , étant
éloigné ou incertain ,n'aura aucun moyen
d'exercer de l'autorité fur cet enfant . Chez
lesLyciens il étoit d'uſage , dit Hérodote,
que les enfanspriſſent le nom de leursmè.
res&nonde leurs pères. Il eſt aisé dejuger,
d'après ces obſervations , que lamèred'une
famille nombreuſe , vivant éloignée de
ſes autres parens , pourra s'élever à un degré
de conſidération &de dignité auquel
ſon ſexe ne lui donneroit pas droit de pré .
tendre. Ses enfans tenant de ſes ſoins &
de fa tendreſſe leur ſubſiſtance & leur fureté
dans les premieres années de leur vie,
&accoutumés à ſe ſoumettre à fon autorité
, feront naturellement diſpoſés, lorfqu'ils
auront atteint l'âge de la force &
de l'indépendance , à la traiter toujours
avec un certain degré de reſpect & d'affection
filiale. C'eſt - là vraiſemblable50
MERCURE DE FRANCE.
ment la fource de cette autorité que les
femmes paroillent avoit eue chez quelques
peuples grofliers & barbares , en
différentes parties dumonde. Suivant les
relations de l'iſfle Formoſe , un homme
qui veut contracter une de ces unions paf.
fagères &momentanées auxquelles nos
voyageurs ont donné le nom de mariages,
quitte ſa propre famille , paſſe dans
celle de ſa femme, & continue d'y reſter
autant que dure ſa liaiſon avecelle. Dans
les Iles des Larrons, la femme eſt abſolument
maîtreſſede la maiſon , & le mari
nepeut diſpoſer derien ſans ſa permiffion.
Elle peut le châtier &le renvoyer à fon
gré;&, lorſqu'il ſe fait une ſéparation , la
femme garde non ſeulementtous ſes etfers
, mais encore ſes enfans ,qui traitent
comme leur père ,le nouveau mari qu'ele
le prend. Les Sauvagesde l'Amérique Sep.
tentrionale almettent ſouvent les femmes
dans leurs aſſemblées publiques ; elles
ont même quelquefois le privilége
de donner les premières leurs avis fur les
ſujets mis en délibération. Les femmes ,
à la vérité , ſont déclarées incapables
d'exercer l'emploi de chef; mais c'eſt par
ellesque ſe tranſmet la ſucceſſion à cet
emploi : ainſi , lorſqu'un chef meurt , il
eftremplacé, non pat ſon fils, mais par
DECEMBRE. وا . 1773
celui de ſa ſcoeur , & an défaut de ceux-ci ,
par fon plus proche patent dans la ligne
féminine. Quand il arrive que toute fa
famille est éteinte, ledroitde lui nommer
un fucceffeur appartient à la matrone la
plus diftinguée du village. Les femmes
Sauvages de l'Amérique Septentrionale
n'obtiennent cependant cette influence
&cette autorité qu'après un certain âge ,&
lotfque leurs enfans font en état de leur
attirerdureſpect Avant ce tems elles font
ordinairement traitées comme les eſclaves
des hommes. Il n'y a point de pays
dans le monde où le ſexe ſoit en général
plus dédaigné & plus négligé.
Quand on examine les circonstances
qui occafionnent l'abaiſſement des femmes
, & le peu d'égard qu'on a pour elles
chez les peuples ſimples & barbares , on
peut imaginer aisémentde quelle maniè
re leur fort doit changer & s'améliorer
dansun état plus avancéde ſociété. L'auteur
obſerve les progrès de la richelle &
de la civiliſation; il fait lesdegrés fuccef
fifsde la perfection du goût & des moeurs,
&explique en grande partie la conduite
desdiverſes nations dans ce qui eſt relatif
au rang des ſexes &à leur économie
domestique.
Aprèslesdroitsde la ſociété conjugale ,
92 MERCURE DE FRANCE .
viennent les rapports qui ſubſiſtent entre
les enfans & leurs parens. C'eſt l'objet du
ſecond chapitre de cet ouvrage. L'auteur
fait quelques obſervations ſur l'autorité
qu'un père exerce communément fur fes
enfansdans les premiers âges de la ſociété .
Il examine enſuite les limites qu'appor
tenta la jurifdiction paternelle , les ac
croiflemens de l'état ſocial.
Cec examen du gouvernement domef
tique eſt ſuivi d'obſervations non moins
intéreſſantes,renfermées dans le troifième
chapitre. L'auteur recherche quel eft l'état
d'une tribu , ou d'un bourg compo
ſé de pluſieurs familles , pour découvrir
P'origine dagouvernement d'un chefparvenu
à la tête de cette ſociété , & connoître
les différentes branches d'autorité
que ce premier magiſtrat a dû exercer relativement
aux différentes eſpèces de propriété
que la communauté a pu acquérir.
L'unionde pluſieurs tribus, en augmen
tant l'étendue de la ſociété , demandoit
un plus grand nombre de règlemens pour
affurer les droits des individus , & maintenir
la tranquillité publique ; c'eſt le fajet
du quatrième chapitre qui eſt diviſé en
deux articles. Le premier traite de la conftitution
politique qui dérive d'une fimple
confidération entre ces communautés
DECEMBRE. 1773 . 23
indépendantes . Quoique, parmi les divers
gouvernemens que produit cette forte d'a-
Tociation , on remarque en général beaucoup
d'uniformité ; cependant on y peut
obſerver des différences qui diftinguent
la conſtitution de quelques Etats . Une
de ces différences la plus ſenſible , eft
la légiflation féodale qui occupe tant
de place dans l'hiſtoire de l'Europe
& qui fait le ſujet de tant de recher
ches & de difputes. L'origine de cette
inſtitution , l'époque de fon établificment
& la manière dont cet établiſſement
a eu lieu , ont enfanté bien des opinions.
L'auteur hafarde la fienne qui lui paroît
propre à concilier cette multitude de faits
différens que pluſieurs ſavans verſés dans
les antiquités &la jurisprudence, ont accumulés
à l'envi pour appuyer leurs conjectures
oppoſées. La ſeconde partie de ce
chapitre contient des remarques fur les
changemens qu'entraînent dansla police
&le gouvernement d'un pays , les pro-,
grès de ſa population , de ſes manufactu
res , de fon commerce , & de cette poli.
reſſe de moeurs qui devient une ſuite naturelle
de l'abondance &de la fécurité,
M. Millard , après avoir conſidéré les
distinctions de rang parmi les citoyens
94 MERCURE DE FRANCE.
libres d'une Nation , finit par examiner
l'état de cette claſſe d'hommes , qui , pour
ſe procurer la ſubſiſtance, s'eſt miſe au
ſervice des riches , & forme la portion la
plas nombreute du peuple.
Comune l'objetde cet ouvrage eſt moins
de préſenter une diſcuſſion formelle des
avantages & des défavantages politiques
occafionnéspar lesdifférences arrivéesdans
les moeurs&contumes, que d'expliquer les
cauſesde ces différences , l'auteur n'a pris,
dans le détail des loix de chaque Nation,
oudans les inſtitutions particulières , que
ce qui contribuoit à développer les progrès
naturels de la fociété.
Les relations des voyageurs ont fourni
M. Millat les faits dont il avoit beſoin
pour appuyer ſes obfervations. On fait
que la plupart des hiſtoriens ſe ſont plus
attachés à nous faire le récit des batailles
&des négociations qu'à nous inſtruire de
la police intérieure & du gouvernement
des Empires. C'étoit donc une néceffité
pour M. Millar ,de conſulter les voyageurs
fur l'hiſtoire naturelle dugenre humain
dans les pays policés. La multitude
&la variété des relations leur donnent,
dans beaucoup de cas, un degré d'autorité
auquel on peut ſe livrer avec confiance,
DECEMBRE. 1773 . 95
& où ne fauroit prétendre aucun hiftotien
particulier , quelque reſpectable qu'il
foit. C'eſt la rédexion de l'auteur dans ſa
préface; it obferve encore que plus un
événement eft fingulier, moins il eſt probable
que différentes perſonnes,qui auroient
ledefleind'en impofer , puiffent , fans
s'être concertées entre elles , s'accorder
dans la relation de ce fait. Cependant ,
fans vouloir détruire le degré de certitude
que l'auteur donne aux relationsdes
voyageurs , combien ne s'entrouve - t'il
point , qui , pour ne pas laiſſer le récitde
leurs voyages imparfaits , croient devoir
ajouter aux choſes qu'ils ont vues celles
qu'ils ont lues. Il font premièrement
trompés , & ils trompent enſuite le lecteur
de bonne foi qui compte fur leur
exactitude.
Traité des Maladies vénériennes ,dans le
quelon indique un nouveau remède ,
dont l'efficacité eſt conftatée par des
expériences réitérées & un ſuccès conf
tant , depuis dix années. Par M. Pref
ſavin , gradué de l'Univerſité de Paris;
vol. in- 12. A Paris , chez Didot le
jeune , libraire , rue du Hurepoix ; à
Lyon , chez les Frères Perifle, rue Mercière,
95
MERCURE
DE FRANCE.
M. Preflavin fit imprimer , en 1767 ,
une courte differtation ſur un nouveau
remède antivénérien , qu'il avoit foumis
quatre ans auparavant à l'examen de MM.
ducollége royal de chirurgie de Lyon . Cet.
tediffertation eſt placée àla tête de ce nouveau
traité des maladies vénériennes. On
y verra les raiſons fur lesquelles l'auteur
fonde la ſupériorité de fon remède. Les
obfervations multipliées que lui a fournies
la multitude de malades qu'il a
traités depuis ce tems , l'ayant mis à même
de reconnoître tous les termes de
l'efficacité de fon remède , il a cru devoir
s'acquitter d'une dette eſſentielle que
tout honnête homme , dans ſon état,contracte
envers le Public , en lui faiſant part
de toutes les connoiffances qu'il a acquiſes
dans cette partie de l'art de guérir .
La méthode preſcrite dans ce bon ouvrage
pour la cure radicale des différens
genres de maladies vénériennes, eſt a'une
pratique facile & à la portée de tout le
inonde. M. Preſſavin conſeille néanmoins
de ne point s'adminiſtrer ce remède ſans
confulter les gens de l'art. Il eſt tant de
variétés, ſoitdans le genre des maladies ,
foit dans la nature des tempéramens ,
qu'on ne fauroit apporter trop de précautions
pour éviter les mépriſes toujours
dangereuſes ,
DECEMBRE. 1773 .. 97
4
,
dangereuſes , & qu'il n'appartient qu'à
ceux qui font verſés dans cette partie de
la médecine , de bien diftinguer. La lecture
de ce traité ne peut cependant qu'être
très utile aux gens du monde pour
leur faire connoître les reſſources de la
médecine contre le virus vénérien . Ce
traité leur apprendra qu'on peut guérir
radicalement de la maladie vénérienne la
mieux conftatée & la plus invétérée , ſans
être obligé de ſe ſoumettre à un traitement
défagréable , qui enlève pour longtems
àla ſociété & aux affaires ſouvent
preſſantes , les ſujets qu'on y foumet , &
qui les conftitue dans des dépenſes audeſſus
des facultés du plus grand nombre.
Il leur enſeignera à ſe défier de la plupart
de ces remèdes dangereux dont aujourd'hui
pluſieurs praticiens ſe ſervent ,
& que quelques -uns ont annoncés d'une
manière bien propre à ſéduire ceux que
l'expérience n'a pas mis à même d'en reconnoître
l'inefficacité , & d'en craindre
les dangers. Il leur apprendra enfin les
précautions qu'on doit prendre pour éviter'
la contagion de cette maladie dans
les cas où on auroit eu un commerce avec
une perſonne ſuſpecte ; précautions néanmoins
qui feront toujours infuffiſantes
E C
28 MERCURE DE FRANCE.
contre les excès de la débauche & du libertinage.
Cours de Philofophie ; Elémens de Métaphysique
, ou préſervatif contre le matétialiſme
, l'athéiſme & le déifme ;
ouvrage dans lequel on a tâché de préfenter,
de la manière la plus claire ,
tout ce qu'on fait touchant la ſpiritualité
,l'immortalité , la liberté de l'ame
fur le corps , & du corps ſur l'ame ,
&c. On a démontré l'existence de la
Loi naturelle & la divinité de la Religion
Chrétienne ; enfin on a répondu
de la manière la plus ſolide , aux objections
des plus fameux déiſtes. Par
M. l'Abbé Sauri , ancien profetfeur de
philofophie en l'Univerſité de Mont-
'pellier , 2 vol . in - 12 . A Paris , chez
Saillant , la Ve. Deſaint , la Ve. Duchefne
, le Jay , Ruault & Valade , libraires
; & chez l'auteur , collége des
Tréſoriers , rue de Richelieu - Sorbonne.
Le titre détaillé de ces élémens de
rétaphysique que nous venons de tranfcrire
, fait affez connoître l'objet de l'auteur.
Ces élémens , diviſés en deux parties
, en méthaphyſique générale & en
1
DECEMBRE. وو . 1773
métaphyfique particulière , forment la
ſeconde partie du cours de philofophie ,
dont la fe partie, qui comprend la logi
que,a été très- accueillie. M. l'Abbé Sauri
a , dans ces élémens , examiné le pouvoir
des caufes phyſiques ſur l'eſprit , & a tiré
de cet examen pluſieurs inſtructions utiles.
Il rapporte en note , d'après le Journal
des Savans de 1717 , l'hiſtoire d'une
fille qui perdit entièrement la raifon par
une ſciatique remontée. On la traita ,
avec ſuccès , de cette maladie ; elle retrouva
pen- à-peu les idées qu'elle avoit
perdues , à l'exception des idées de phyfionomies
humaines; enforte qu'elle reconnoiffoit
, par exemple , les habits de
ſes foeurs , &, quand elle venoit au vifage,
elle ne les reconnoiſſoit pas ; ces dernières
idées lui revinrent enfin par l'uſa.
ge des eaux de Balaruc. M. l'Abbé Sauri
explique ce fait & entre dans pluſieurs
détails relatifs à cet objet , ſans prétendre
cependant que l'état du corps infque furcelai
de l'ame , de manière que fa liberté en
foit anéantie . L'ame peut réſiſter aux vices
auxquels la conſtitution du corps la
follicite ; mais le nombre de ceux qui
ont le courage de le faire eſt bien petit.
M. l'Abbé Sauri a pensé que , dans un
E ij
10. MERCURE DE FRANCE.
1
ſiècle où l'on ne ceſſe de publier des écrits
contre les vérités les plus palpables , l'exif
tence de Dieu , la ſpititualité , la liberté
l'immortalité de l'ame , il ſeroit utile de
rappeler à la plupart des lecteurs , les raiſons
qu'ils doivent oppoſer aux opinions
extravagantes des Athées , des Matérialif.
tes &des Déiſtes . On trouvera dans ces
élémens de métaphyſique la réfutation du
fameux ſyſtème de la Nature , les preus
ves de la divinité de notre Religion , la
réfutation de ceux qui prétendent que la
terre a été détachée du ſoleil par le choc
d'une comète ; que la matière eſt ſuſcep
tible de vice & de fentiment , &c . l'explicationde
la manière dont les animaux
de l'arche de Noé ont pu peupler l'Amérique
; la réfutation du Déiſme , & les
réponſes aux objections des plus fameux
partiſans de cet abſurde ſyſtême , &c . &c,
Examen de la Poudre , traduit de l'ita-
: lien par M. le Vicomte de Flavigny ;
vol in- 8 ° . A Paris , chez Ruault , libraire
, rue de la Harpe , & Jombert
fils , rue Dauphine .
Des planches gravées facilitent l'intelligence
des explications & des expériences
que renferme ce bon ouvrage. Ces
DECEMBRE. 1773. 101
:
expériences, faites avec beaucoup d'exactitude
par M. d'Antoni , auteur de ce
traité , conduiſent à une théorie très -folide
des propriétés & de la force de la Poudre.
L'accueil que les ſavans ne manqueront
pas de faire à cet écrit , engagera fans
doute le traducteur à nous donner une
pareille traduction de l'artillerie pratique
, des inftitutions phyſiques & mécaniques
, & de l'architecture militaire du
même auteur.
1
LeGuide du Fermier, ou inſtructions pour
élever , nourrir , acheter & vendre les
bêtes à corne , les brebis , les moutons,
les agneaux & les cochons : contenant
les ſymptômes de leurs maladies; les
✓ remèdes pour les guérir ; le choix de
leur nourriture , de leurs pâturages ; la
manière de leur en former de convenables
; les moyens de faire le meil
leur beurre & différentes eſpèces de
fromages ; la façon d'élever la volaille ,
les dindons , les oies , les canards, les
pigeons , & même les outardes , les
paons, les faifans , les perdrix & les
Japins domeſtiques ; avec la manière
de former des viviers,& d'y nourrir &
entretenir le poiffon ; & autres particu-
E iij
b02
MERCURE DE FRANCE .
larités néceſſaires à un fermier & d
toutes les perſonnes qui font valoir des
biens de campagne; traduit de l'Anglois
fut la quatrième édition : 2part.
in 12. Prix , 3 liv. les deux volumes
brochés. A Paris , chez Coſtard , libr.
rue St Jean-de-Beauvais .
Les éditions ſucceſſives de ce petitouvrage
en ont aſſez fait connoître l'utilité.
Lettres nouvelles de la Marquise de Sévivigné
& de la Marquise de Simiane,fa
petite- fille , pour ſervir de ſuite aux
différentes éditions des lettres de la
Marquiſe de Sévigné. A Paris , chez
Lacombe , libraire , rue Chriſtine.
Nous ne pouvons mieux faire connaître
ce recueil, qui forme un volume d'environ
400 pages , qu'en tranfcrivant la
préface que l'éditeur (M. de la Harpe) a
jointe à ces nouvelles lettres.
" Les lettres de Mde de Sévigné,que l'on
>> préſente ici au Public , font adreffées à
>>M. de Moulceau , préſident à laChambre
des Comptes de Montpellier , qui
» maria Mlle de Moulceau ſa fille , à M.
>> de Girard , confeiller en la même
>>Chambre , dont les filles font mortes
DECEMBRE. 1773. 103
>> ſans enfans. Ces lettres font parvenues
>>à M. le Marquis deGirard,leur coufin
» & leur héritier. Les originaux font en-
>> tre les mains. Elles ont été écrites de-
>> puis l'année 1681 juſqu'en l'année
» 1696 , où mourut Mde de Sévigné. On
>>y a joint quelques lettres de Corbinelli
» ſon ami , &de M. & Mde de Grignan .
>>C'eſt ce qui compoſe la première partie
>> de ce recueil. L'autre contient des let-
> tres de Mde la Marquiſe de Simiane à
» M. d'Héricourt. Mde de Simiane était,
> comme l'on fait , fille de Mde de Gri-
>>gnan,& petite-fille de Mde de Sévigné.
» C'eſt elle dont il eſt queſtion dans les
■ lettres de cette dernière ſous le nom de
>Pauline.
>>Le nom de Mde de Sévigné , le plus
> célèbre de tous les noms dans le genre
» épiſtolaire , ſuffit pour exciter la curio-
>> fité du Public. Ses lettres à M. de Moul-
» ceau ne nous ont point paru indignes
» d'elle. C'eſt la même délicateſſe & le
» même naturel qu'on remarque dans
> tout ce qu'elle a écrit. Elles font parfemées
d'anecdotes intéreſſantes . Celles
>> de Mde de Simiane , qui écrivait à la
>> campagne,n'ont pas ce dernier avanta-
> ge ; mais on y trouvera beaucoup d'ef-
>> prit & d'agrément. Ce volume eſt fait
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.
>> pour ſervir de ſuite au recueil des let-
» tres de Mde de Sévigné. Il ſerait inu-
>> tile de s'étendre ſur le mérite ſi connu
>> de ce recueil. Le plus grand éloge d'un
>>ouvrage , c'eſt d'être beaucoup relu ; &,
>> en ce ſens , qui a été plus louéque Mde
>>de Sévigné ? C'eſt le livre de toutes les
>>>heures : à la ville , à la campagne , en
>> voyage , on lit Mde de Sévigné. Quel
>>livre plus précieux que celui qui vous
>> amuſe , vous intéreſſe & vous inftruit
>> ſans vous demander d'attention ? C'eft
>> l'entretien d'une femme très - aimable
>> dans lequel on n'eſt point obligé de
>> mettre du ſien , ce qui eſt un grand
> charme pour les eſprits pareſſeux ; &
>>preſque tous les hommes le font au
» moins la moitié de lajournée.
: >>>Je fais bien que les détails hiſtoriques
>>d'une cour & d'un fiècle qui ont laiffé
>> une grande renommée , font une partie
>>de l'intérêt qu'on prend à la lecture de
>Mde de Sévigné. Mais la Cour d'Anne
>>>d'Autriche& la Fronde font des objets
>> très- curieux& très piquans , & Mde de
>> Motteville ennuye.
» Mde de Sévigné raconte ſupérieure-
> ment. Les plus parfaits modèles de
>> narration ſe trouvent dans ſes lettres.
>> Rien n'eſt égal à la vivacité de ſes tour
DECEMBRE. 1773 . 10 :
> nures & au bonheur de ſes expreſſions ;
» c'eſt qu'elle eſt toujours affectée de ce
>> qu'elle raconte. Elle peint comme ſi
>> elle voyait , & l'on croit voir ce qu'elle
» peint. Elle paraît avoir eu une imagi-
>> nation très - active & très - mobile, qui
>> l'attachait ſucceſſivement à tous les
>>objets . Dès qu'elle s'en occupe ,
>> prennent un grand pouvoir fur elle.
>>Voyez la mort de Turenne : perſonne
>>ne l'a pleuré de ſi bonne foi ; mais auffi
>>perſonne ne l'a tant fait pleurer. C'eſt
>> la plus belle oraiſon funèbre de ce
>>>grand homme , & fur- tout la plus tou .
ils.
chante. Jamais il n'a été ſi bien loué ni
>> fi bien regretté ; jamais on n'a rendu ſa
» mémoire plus chère& plus reſpectable .
» Pourquoi ? Ce n'eſt pas ſeulement par-
>> ce que tout est vrai & fenti ; c'eſt qu'on
>>ne ſe méfie pas d'une lettre comme
» d'un panégyrique. C'eſt une terrible
>>tâche que de dire : écoutez - moi; je vais
louer. Ecoutez- moi , & vous allez pleu-
>>rer . Alors précisément on pleure & on
>>admire le moins qu'on peut , &, lorſque
>>>l'orateur nous y a forcés , il a fait fon
» métier ; on met ſur le compte de fon
>> att une partiede la gloire de ſon héros
>>Mais celui qui s'entretient familière
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
>> ment avec moi,me fait bien plus d'im-
>> preſſion Il n'a point de miſſion à rem.
>>>plir. Son ame parle à la mienne , &, s'il
>>>eſt véritablement affecté , il ſe rend
>> maître de moi , & me communique
>> tout ce qu'il fent.
>>Ceux qui aiment à réfléchir peuvent
>>tirer un autre avantage des lettres de
►Mde de Sevigné ; c'eſt d'y voir fans
>> nuage l'eſprit de ſon tems ,les opinions
>> qui règnaient , ce qu'était le nom de
>>>Louis XIV , ce qu'etait ſa Cour ,ce
→ qu'était alors le mot de Cour , ce qu'était
la dévotion , ce qu'était un prédi
>>cateur de Verfailles , ce qu'était le con-
>> feſſeur du Roi , la Chaiſe, chez qui
> Luxembourg accufé allait faire une re-
>>traite. Ce mélange de faiblelles , de re-
>>ligion & d'agrément qui caractériſait
>>les femmesles plus célèbres; cette dé-
>licateſſe d'eſprit ,qui ,dans les courti-
>> fans , ſe mêlait à l'excès de l'adula-
» tion ; ce ton de chevalerie & d'héroïf-
>> me qui n'excluait pas le talent de l'in-
>> trigue , & fair pour plaire à un Prince
>> dont la grandeur avait une teinte ro-
>> manefque ; enfin dans tous les genres
>> ces caractères de ſupériorité qui appar-
>> tiennent àl'époque des grands talens &
DECEMBRE. 1773. 107
> des grands ſuccès , & qui en impoſentà
→ la dernière poſtérité : voilà ce qu'on
" trouve dans les lettres de Mde de Sé-
> vigne ; il n'y apoint de livre qui donne
>>plus à réfléchir à ceux qui obſervent la
> différence d'un fiècle à un autre. C'eſt
» ce même avantage qui rend les lettres
» de Cicéron à Atticus ſi précieuſes. En
>>les lifant on connaît mieux Céfar &
• Pompée que par tous les monumenshiſ.
> toriques. Cicéron nous inſtruit d'autant
>> mieux qu'il ne croyait pas nous inſtrui-
> re; ſes lettres font des confidences fai
> tes à un ami , & nous en avons furpris
> le ſecret. Elles ont un bien plus grand
» mérite que celui de l'eſprit. L'eſprit an
> contraire eſt tout le mérite des lettres
>>de Pline . Une recommandation , une
>>invitation font pour lui des ouvrages.
► Ii écrit tous fes billets ſous les yeux de
> la Poſtérité.
>>Il eſtbien étrange que les lettres de
>> Voiture y foient parvenues. Il est vrai
➤ qu'elle s'en occupe pen. Il n'y a guères
>> de recueils plus infipides. Sa répuration
> peut cependant s'expliquer : c'était le
> faux bel-eſprit qui fuccédait au pédan-
>>tifme , & c'était un degré par lequel il
>fallait paffer pour arriver au naturel ac
(
Lvj
10S MERCURE DE FRANCE.
» au bon goût. Telle eſt en tout la mar.
>> che de l'eſprit humain. Il ne trouve le
>>bon fens qu'après avoir épuiſé les fot-
>> tifes. »
Une des plus agréables lettres du nouveau
recueil eſt celle où il eſt queſtion du
retour de M. de Vardes à la Cour.
« N'avez - vous pas été bien furpris de
>> vous voir gliſſer des mains M. de Var-
» des * que vous teniez depuis 19 ans ?
>> Voilà le tems que notre Providence
>> avait marqué. En vérité, on n'y penſait
>> plus. Il paraifait oublié & facrifié à
>> l'exemple. Le Roi , qui penſe & qui
>> range tout dans ſa tête, déclara un beau
>> matin que M. de Vardes ſerait à la
>> Cour dans deux ou trois jours . Ilconta
» qu'il lui avait fait écrire par la poſte ;
» qu'il avait voulu le furprendre , & qu'il
>>y avait plus de fix mois que perſonne
>> ne lui en avait parlé. S. M. eut conten-
>> tement. Il voulait furprendre , & tout
>> le monde fut ſurpris. Jamais une nou-
>> velle n'a fait une ſi grande impreffion
ni un fi grand bruit que celle là . Enfin
» il arriva ſamedi matin avec une tête
* Il revenait de Languedoc , où il avait été
exilé.
DECEMBRE . 1773. 109
» unique en fon eſpèce & un vieux juſtau-
> corps à brevet , comme on le portait
» en 1663. Il ſe mit un genou en terre
>> dans la chambre du Roi , où il n'y avait
» que M. de Châteauneuf. Le Roi lui dit
>>que tant que ſon coeur avait été bleſſé ,
>>il ne l'avait point rappelé , mais que
> préſentement c'était de bon coeur , &
» qu'il était aiſe de le revoir. M. de Var-
> des répondit parfaitement bien & d'un
>> air pénétré , & ce don des larmes que
» Dieu lui a donné , ne fit pas mal fon
>> effet dans cette occaſion. Après cette
>> première vue le Roi fit appeler M. le
>> Dauphin , & le préſenta comme unjeu-
>> ne courtiſan. M. de Vardes le reconnut
» & le ſalua. Le Roi lui dit en riant :
» Vardes , voilà une fottiſe. Vous savez
» bien qu'on ne falue perſonne devant.
» moi. M. de Vardes, du même ton : Sire,
»je ne sais plus rien , j'ai tout oublié. Il
>> faut que Votre Majesté me pardonnejuf-
» qu'à trentefottiſes . Eh ! bien ,je le veux,
>>dit le Roi ; reste à vingt neuf. Enſuite le
>>Roi ſe moqua de fon juſtaucorps . M.de
>> Vardes lui dit : Sire , quand on est affez
» misérablepour être éloigné de vous, non-
*ſeulement on eft malheureux , mais on eft
ridicule. Tout eſt ſur ce ton de liberté
&d'agrément.
110 MERCURE DE FRANCE.
Ontrouvera dans les lettres de Mdede
Simiane , dit l'éditeur , un airde famille.
On nous faura gré de citer ce fragment
qui touchera toutes les ames honnêtes&
fenfibles.
« Vous avez un bon coeur , Monfieur ;
➤ vous avez des entrailles , vous favez ce
>> que c'eſt qu'un vieux &ancien domef
> tique d'un père & d'une mère tendre-
>> ment aimés . Voilà un pauvre vieillard
" affligé que je vous préſente , Monfieur.
» Il n'était pas domeſtique , mais excel-
> lent ſculpteur qui a travaillé toute ſa
» vie aux châteaux de Grignan & de la
» Garde. C'eſt un ouvrier qui a été admi.
>> rable & de pair avec les plus fameux.
» Il travaille encore à quatre - vingts ans
>> qu'il poffède ; au furplus bon & hon-
> nête homme. Ce miferable père a un
> fils qui le ſoulagerait dans ſa vieilleſſe.
Il s'eſt avisé dedonner un foufflet à fon
>> ſergent. Le voilà aux galères pour toute
ſa vie. Il eſt venu à moi tout en larmes.
» Je lui ai dit toute l'impoffibilité de ravoir
ce fils . Il le fait : il m'a montré cet-
› te letre , que je vous envoie de l'Abbé
►de Suze , aumônier du Roi. Je vous
>conjure, Monfieur , de vouloir accueillir
charitablement & cordialement ce
>> pauvre homme. Cela le conſolera. DiDECEMBRE.
1773. DIS
> res-lui que vous lui accordez votre pro-
» tection ; & , puis, dans la ſuite nous verrons
s'il y aurait quelque moyen de le
» fervir réellement. Il ſera coutent de
» cela, & vous me ferez un ſenſible plai.
>> fir. Quand je vois un vieux bonhomme
>> que j'ai vu toute ma vie chez mon père ;
>> que je le vois fondre en larmes devant
>> fon portrait , je vous avoue que, s'il me
>> demandait mon bien , je crois que je le
>> lui donnerais ; & je vous avertis que
>>je vous fatiguerai beaucoup au sujet de
>>ce fils galérien. Prenez contage , & ar-
>> mez vous de patience.>>>
Le volume eſt terminé par les lettres
de Mde de Sévigné ſur le procès de
Fouquet. Elles avaient déjà été imprimées
; mais elles manquaient. C'eſt un
monument historique très-curieux.
Cours d'études desjeunes Demoiselles , ouvrage
non moins utile aux jeunes gens
de l'autre ſexe , & pouvant fervir de
complément aux études des colléges ,
avec des cartes pour la géographie , &
des planches en taille- douce pour le
blafon , l'aſtronomie , la phyſique &
P'hiſtoire- naturelle ; par M. Fromageet,
prieus commendataireSeigneurdeGou
dargues , Uffel , &c. Prix , 3 liv. le vo-
4
:
112 MERCURE DE FRANCE.
lume relié . A Paris , chez Vincent ,
imprimeur - libraire , rue des Mathurins
, hôtel de Clugny ; Lacombe , libraire
, rue Chriſtine , Prault , fils , à
l'Immortalité , quai des Vieux Auguftins.
Ily a un an que nous annonçames fimplement
cet ouvrage,ſans donner l'extrait
des deux premiers volumes qui parurent
alors. Aujourd'hui l'auteur annonce , dans
ſon Profpectus , qu'il a repris l'impreſſion
de ſon Cours d'Etudes , interrompue par
un voyage indiſpenſable. Il vient de
mettre au jour les tomes III & IV ; mais ,
avant que de faire connoître ces deux
nouveaux volumes , nous allons donner
F'extrait des deux premiers. Cet ouvrage
important mérite d'être bien connu ; ce
que nous en avons déjà vu nous promet
un cours d'études complet dont l'utilité
fera d'autant plus générale , que les leçons
de l'auteur pourront fervir à l'inſtruction
des jeunes perſonnes des deux ſexes.
Dans la première partie du diſcoars
préliminaire , qui eſt à la tête du premier
volume, l'auteur fait de ſages réflexions
fur le peu de foin que l'on a pris juſqu'à
préfent de l'éducation des femmes . « Ce
>>n'est pas estimer ce ſexe , dit M. F. ,
DECEMBRE. 1773. 113
> c'eſt au contraire le dégrader & l'avilir,
que de regarder les femmes comme de
» belles fleurs , dont l'unique deſtination
>> eſt de fatisfaire les yeux. Il les engage
à ſe retirer elles- mêmes de l'état d'anéantiſſement
où elles ſont ; & , pour les
exciter plus fûrement à la gloire , il leur
rappelle les noms de ces femmes célèbres
qui ont été l'ornement de leur ſexe .
« Parcourons l'hiſtoire , & nous verrons
» combiende Femmes illuſtres ,dans tous
>> les ſiècles & parmi tous les peuples,ont
>>prouvé qu'elles peuvent être employées
» à un plus noble uſage ; à partager avec
>> les hommes la gloire des grandes en-
>> trepriſes , le mérite des belles connoif-
>>fances , & les lauriers littéraires dont
>> ils ſont ſi jaloux .... Les noms des Pul-
» chérie , des Sophie , des Athenaïs , des
» Amalafonte , des Iréne , des Margue-
» rite Valdemare , des Elifabeth d'Angleterre
, des Chriſtine de Suède , ne figurent-
ils pas dans les annales des Empi-
>> res , auffi-bien que ceux des Héros de
» l'autre ſexe ? » M. Fromageot ouvre de
même aux femmes la carrière des ſciences
& des belles - lettres , en leur faiſant
connoître celles qui s'y ſont diſtinguées .
L'auteur entre enſuite dans les détails
de l'éducation des jeunes Demoiſelles. II
114 MERCURE DE FRANCE .
ſeroit à ſouhaiter que chaque mère de
famille élevât elle- même ſes tilles : on ne
ſeroit plus obligé de confiner dans des
cloîtres les jeunes perſonnes deſtinées à
vivre dans la ſociété. M. Fromageot,fans
approuver l'éducation des couvens , invite
les mères qui font obligées d'y mettre
leurs filles , à choiſir du moins celui
où elles peuvent recevoir les meilleurs
principes; mais il paroît s'arrêter avec
plus de fatisfaction àdonner des avis à la
bonne mère qui veut diriger elle -même
l'éducation de ſa fille. « Mère tendre ,
> dit- il , qui voulez que votre fille foit
>> élevée ſous vos yeux , donnez lui pea
>> de préceptes , mais beaucoup de bons
>> exemples ; c'eſt là le fondement de la
> meilleure éducation.... Occupez vo-
>> tre fille , inſtruiſez-la de ſes devoirs ,
> formez fon coeur à la vertu ; mais ne
>> négligez pas fon eſprit : il doit être
>cultivé avec foin. Faites- vous gloire
>de ne pas ſuivre en cela l'opinion com-
> mune. Il n'y a que les fots qui s'imagi-
>> nent tout favoir , ou que ce qu'ils igno-
>> rent eſt inutile. Le travail que je vous
>>propoſe pour elle , eſt de pur agrément;
>> loin de prendre ſur ſes plaiſirs , il lui en
> procurera de plus fatisfaiſans que ceux
> que l'on goûte dans le tourbillon du
DECEMBRE. 1773. 11
>> fiècle. Quel charme ! quelle volupté
>>comparable àce fentiment intérieur !
>> J'exiſte réellement , je jouis tous les
>> jours du plaifir d'obſerver les tableaux
variés de cette ſociété au milieu de la-
> quelle je vis ; la Nature m'offre tous ſes
>> tréſors : je les vois, je les contemple
→d'un oeil curieux , & je lis dans ſes mer-
>> veilles tout ce que je dois à l'Etre Su-
>>prême , qui me manifeſte par elles la
>> grandeur de ſa puiſſance&de ſa bonté;
>>elle érale à mes regards des beautés que
➤n'apperçoit point l'oeil ſtupide de celui
>> qui en jouit fans les connoître ; elle
> ſemble ne prendre différentes formes
>que pour varier mes plaiſirs , étendre
>>>mes connoiffances & combler
> bonheur. On est heureux, en effet, lorf-
» que l'on peut quelquefois ſe ſouſtraire
>> au fracas du monde , pour jouir ainfi
>> de ſoi-même &de la Nature ; mais ce
>> bonheur doit être acheté par l'habitude
>>d'une occupation reglée. Cet éloge
du goût du travail , & ce détail des plaifirs
queprocurent les connoiſſances uriles,
ne pouvoient être mieux placés ni plus
à-propos qu'à la tête d'un Cours d'Etudes
auffi agréable , auffi complet que celui de
notre auteur. Il revient avec complaifanmon
116 MERCURE DE FRANCE.
ce ſur cet objet , & fait ainſi piquer l'amour-
propre des femmes. «On ne voit
>> pas les femmes de mérite ſe donner
>> en ſpectacle au Public , qui ſe rit de la
>>frivolité de celles qui l'amuſent....
» Une femme inſtruite fait ſe mettre à
> la portée de tout le monde ; elle ne ſe
>> trouve déplacée nulle part ; elle fait
• les délices de la ſociété , on la revoit
>> toujours avec un nouveau plaifir : tel
>> eſt l'avantage d'un eſprit cultivé ſur la
- beauté. Les grâces muettes ne ſavent
>> parler qu'aux yeux , & les yeux font
>> bientôt las d'un objet qui paroît tou-
>>jours ſous la même forme,quelque belle
» qu'elle ſoit ; l'eſprit cultivé fait au con-
» traire en prendre mille différentes , &
> ſe montrer ainſi plus avantageuſe-
>> ment. » Rien n'eſt plus vrai que cette
réflexion ; la plupart des femmes éprouvent
ſouvent combien elles perdent à
n'être pas inſtruites : puiſſent elles enfin
profiter des ſecours qui leur font offerts!
L'auteur avertit qu'il ne veut point les
accabler ſous le poids du travail ; que fon
livre fera pour elles un recueil dans lequel
ſe trouveront traités avec méthode
&de la manière la plus fimple , tous les
objets qui font à leur portée , & dont eli
DECEMBRE. 1773. 117:
les pourront acquérir la connoillance, lans
ſe fatiguer par un travail long & pénible.
Elles pouvoient autrefois être effrayées
par le nombre infini de volumes qu'elles
auroient eus à parcourir , pour y
puiſer les leçons qu'on leur préſente ;
mais ce grand obſtacle eſt levé : voici un
livre fait pour elles ; juſqu'à préſent elles
pouvoient nous reprocher d'avoir négligé
de nous occuper d'elles. « Nous conve-
>> nons que les femmes qui ont reçu une
>> bonne éducation ,& qui font inſtruites,
>> ſont préférables en tout à celles qui
>> n'ont que la beauté & la frivolité pour,
>>mérite ; donnons leur done la facilité
>> de devenir telles que nous les deſirons.
>>Quoiqu'elles ne foient pas faites pour
>>gouverner les Etats , pour marcher à la
>>tête des armées , pour être les appuis de
>> la Religion & du Trône , elles ne font
>>pas moins partie de la ſociété ; elles ſe
>> doivent à cette ſociété auffi - bien que
>> les hommes , & elles ont des devoirs
» à y remplir. Eſpérons tout d'elles, lorf
>>que l'on travaillera à leur donner cette
* éducation qui élève l'ame , qui la nour.
>> rit , qui donne la nobleſſe des ſenti-
» mens , la juſteſſe de l'eſprit & la fineffe,
>>du goût. Cette éducation précieuſe peut
» ſeule embellir leur génie , & faire ger,
18 MERCURE DE FRANCE.
mer leurs talens : alors nous aurons dé-
>>>couvert une nouvelle ſource de bonheut.
Connoiſſant mieux le prix de la
> bonne éducation , elles ne négligeront
>point celle de leurs enfans ; & , fi ce
> ſentiment devient plus général parmi
» elles , que de biens j'entrevois pour la
> ſociété ! Voilà donc le motif qui &
engagé l'auteur à rendre public ce Cours
d'Etudes qui doit applanir aux jeunes gens
de l'un &de l'autre fexe,les difficultés du
choix des objets , & de la manière d'étudier.
Dans la ſeconde partie de ſon difcours
, il développe le plan de ton ouvrage
, en donnant une idée préciſe de la
manière dont il a traité chaque objet.
Après avoir remarqué que notre littérature
, qui abonde en livres de toute
forte , manquoit encore d'un Cours compler
d'études , qui pût être mis entre les
mains des jeunes Demoiſelles , M. Fromageot
, parlant d'une jeune perſonne à
qui il faifoit lire fon manufcrit , s'exprime
ainn : Je crus devoir appliquer mon
» élève aux ſciences qui n'exigent que
>> des yeux & de la mémoire , avant que
>> de lui faire connoitre celles qui demandent
des raiſonnemens , des combinai-
> fons , & une application dont on n'eſt
>pas capable àhuit ans. Je lui donnai
DECEMBRE. 1773. 119
> un petit abregé de géographie , &c. Le
• compas à la main , ma perire géographe
>>parcouroit toutes les parties de l'Uni-
> vers , allant à grands pas tantôt d'un
>> pôle à l'autre , tantôt du couchant à
>> l'orient , ou du nord au midi... De
l'étude de la géographie il fait patfer fon
élève àcelle de l'histoire ; il lui donne
P'hiſtoire abrégée de chaque Nation , tant
ancienne que moderne ; &, pour la rendre
plus utile & plus agréable , il pafle
légèrement ſur le récit des guerres & des
conquêtes des peuples , & s'arrête à l'étude
de leurs loix , de leur religion ,de leurs
moeurs. La chronologie fuit l'histoire
pour en être comme le répertoire, ou la
tabledes matières .
,
Quoique l'auteur regarde le blafon
comme une ſcience vaime , il a cru néanmoins
devoir en donner quelques leçons
à fon élève ; mais, pour la rendre plus utile,
il en a fait une eſpèce de généalogie
hiſtorique de ces Maiſons anciennes qui
ont donné des grands hommes à l'Etat,&
des défenſeurs à la Patrie .
Ameſure que fon élève croît en âge ,
il l'occupe à de nouveaux objets. « La
Nature , dit- il , eſt un livre immenfe
>> ouvert à tous les hommes , mais tous
> ne favent pas le lire; tous jouiffent de
120 MERCURE DE FRANCE.
>>ſes richeſſes , un petit nombre fait les
apprécier : ſes merveilles s'opèrent aux
>> yeux de tous , mais il en eſt peu qui ſe
>> donnent la peine de les examiner : celui
» qui connoît la Nature , qui la ſuit dans
>>ſes opérations ,jouit avec plaiſir de ce
» qui cauſe de mortelles frayeurs à un
>> ignorant : tout s'embellit aux yeux du
>>premier , tout l'intéreſſe , tout eſt jouif-
> ſance pour lui ; elle eſt un champ vaſte
>>dans lequel il peut s'enrichir ſansjamais
>>l'épuiſer. >> L'hiſtoire naturelle & la
phyſique ſont deux ſciences agréables ,
toutes deux bien propres à farisfaire la
curioſité de l'adolefcence. C'eſt à cet âge
que l'on jette les premiers regards ſur
l'Univers , & c'eſt alors que l'on a beſoin
de guide pour éviter l'erreur ; mais ces
ſciences ont leurs difficultés : l'auteur les
aura ſans doute applanies ; laiſſons - le
expoſer lui-même la marche qu'il a fuivie.
Le ciel fut le premier objet de nos
>> obſervations ; mais nous ne nous occupâmes
pointdu calcul du mouvement
>>desastres , &de leurs révolutions. Des,
>> réflexions imples ſur la marche conf-
>> tante & uniforme des corps célestes ,
>> fur leur nombre , leur diſpoſition , leur
> figure , leur diſtance de la terre , furent
>>>toute notre akronomie .
Paffant
DECEMBRE. 1773 . 121
>>>Paſſant enſuite dans la moyenne ré-
>> gion de l'air , nous fimes quelques re-
>> cherches ſur la nature & les principales
>>propriétés de cet élément ; nous exa-
» minâmes les différens phénomènes qu'il
>> produit , & nous terminâmes nos re-
>>cherches par l'étude des météores. Le
>> feu , cet autre élément terrible dans ſes
>> effets , nous occupa enſuite : ſa nature ,
>> ſes propriétés & fes prodiges furent fuc-
>> ceſſivement les objets de notre curio-
>> ſité. En nous fixant enfin fur notre glo-
» be , la première choſe qui nous occupa,
>> ce fut l'eau, conſidérée comme troiſième
> élément.... La terre fut le terme de
>>nos recherches phyſiques ... Il falloit,
>>après avoir confidéré ſa nature & fes
>>propriétés , fixer nos regards ſur les êtres
» qui ſont ſur ſa ſurface , & fur ceux que
>> l'on tire de ſon ſein. » ...
L'homme eft le premier objet que M.
Fromageot confidère dans l'hiſtoire naturelle.
Placé ſur la terre au milieu de
>> tous les êtres qui l'environnent , il s'en
» eſt rendu le maître. Il a aſſujetti une
> partie des animaux à ſon ſervice : d'au-
>> tres lui fervent de nourriture ; il fait la
>> la guerre aux plus féroces pour avoir leur
>>dépouille : d'autres enfin lui fourniſſent
F

4
122 MERCURE DE FRANCE,
→ les vêtemens dont il ſe couvre. Il tire
>>parti de tout ; &, quand il a pourvu aux
>> plus preſſans beſoins , il penſe à fatis-
>>faire fon luxe & ſa curioſité. Il met à
>> contribution toute la nature ; la terre
> ne produit rien dont ilne profite pour
>> fes beſoins ; la mer n'a point de pro-
>> fondeur qui l'éronne ; il tire de fon fein
>> les poiffons qu'elle nourrit, les plantes..
» qui y croiffent; il y trouve même de
>> quoi contenter ſa cupidité. L'immenſe
>> étendue des airs n'eſt pas un aſyle für
» pour les oiſeaux , & il fouille juſques
> dans les entrailles de la terre , d'où il
» tire les minéraux. Toutes ces produc-
>>tions de la Nature prennent de nouvelles
formes entre ſes mains ; il taille &
>>façonne les diamants les plus bruts ; il
>> fait fondre ou ployer , à ſa volonté , les
>>métaux les plus durs , & ils deviennent,
>>par ſon induſtrie , des meubles ou des
>> bijoux à ſon uſage , des ornemens de
>>ſes maiſons , de fes palais & des tem-
>>ples.
>>Pouvois-je mieux terminer cette par-
» tie de l'éducation de mon élève , qu'en
ود lui faiſant connoître l'emploi que
> l'homme a fu faire de la Nature , par
>> une histoire courte & raiſonnée des arts
C
DECEMBRE. 1773 . 123
» & des manufactures ? » Ilya , dans ce
plan de phyſique &d'hiſtoire naturelle ,
une méthode lumineuſe , un enchaînement
des objets qui les amène fucceffive
ment , &qui les lie tous enſemble ; enfin ,
cette expotition du ſyſtême de l'auteur ne
laiſſe aucun lieu de douter du ſuccès de
cette partie intéreſfante.
Des études faciles & de pur agrément ,
il paſſe à des objets plus ſérieux , & qui
exigent un peu plus d'application. Il a
orné l'eſprit de ſon élève ; il va lui former
le goût ; il l'applique à l'étude de ſa
langue ; mais il ſuit encore unes route
nouvelle . Celle de tous les grammairiens
eſt ſemée de ronces & d'épines : il les ar
rache , & épargne à fon élève l'étude de ces
mots barbares dont toutes les grammaires
font hériffées. Il lui ouvre enfuite la carrière
agréable de la littérature françoiſe.
Malgré le préjugé qui ſembloit avoir
interdit aux femmes l'étude de la logique
&de la métaphysique , l'auteur a voulu
que ſon élève apprêt à bien taiſonner ; &
c'étoit aſſurément lui rendre un grand
fervice. Toujours attentifà ne préſenter
les choſes même les plus abſtraites que
ſous une forme agréable , il annonce que
ſa logique eſt dépouillée de toute la fés
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
chereſſe qui rendoit cette étude ennuyeuſe.
Celle de la métaphysique ſe réduità.
quelques differtations « fur l'existence de
» Dieu , ſa toute- puiſſance qui a créé l'U.
>> nivers & qui le gouverne , & fur fes
>> autres attributs ; fur la nature de l'hom-
>>me composé d'une ame & d'un corps,
>> ſur ſon ame & ſes facultés. Matières
>>bien dignes d'occuper tout être raiſon-
» nable , qui veut faire uſage de la plus
>> noble partie de lui- même.
Enfin la morale eſt le maître qu'il donne
à ſon élève en la quittant. Ce n'eſt
point , dit l'auteur , un amas confus de
préceptes ; ce font les devoirs d'une citoyenne
, d'une épouſe , d'une mère de
famille , d'une maîtreſſe de maiſon , appuyés
de faits hiſtoriques à l'aide deſquels
les principes doivent ſe graver plus profondément
dans la mémoire. Les bornes
étroites d'un ſimple extrait ne nous ont
pas permis de citer ici tout ce qui nous a
frappés dans ce difcours qui donne une
grande idée du reſte de l'ouvrage.
Le premier volume contient un traité
de géographie dont la diſpoſition des parties,&
la manière dont elles font traitées,
font voir que l'auteur l'a annoncé luimême
avec modeſtie dans ſon difcours
DECEMBRE. 1773. 125
préliminaire. Ce volume eſt enrichi de
lix cartes bien gravées ; on n'y trouve que
les choſes les plus remarquables , & elles
ne ſont faites que pour accoutumer l'oeil
d'un enfant à la poſition des principales
villes , rivières , & c .
Le ſecond volume a tous les agrémens
de la variété par la multiplicité des chofes
qu'il contient. On y trouve d'abord un
avant-propos fur l'hiſtoire , ſur la manière
de l'étudier ; enfin l'auteur y parle de la
partie intéreſſante de l'hiſtoire , de l'étude
desmoeurs&des uſages des Peuples.
Ces obfervations ſur l'hiſtoire ſont ſuivies
de quelques principes de politique
fur la nature des différens Gouvernemens .
Vient enſuite l'hiſtoire ſainte qui eſt ſuivie
de notes curieuſes & inſtructives fur
leGouvernement, la Religion, les moeurs,
les uſages de la vie privée des Hébreux .
Après cela l'hiſtoire d'Egypte , ſuivie de
même , des notes ſur leGouvernement ,
&c . l'hiſtoire des Perſes anciens & des
Perſans modernes ; & ce volume eſt terminé
par le parallèle duGouvernement ,
de la Religon de ces Peuples , &c.

Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
* Leçons de Morale , de Politique &de
Droit public , puiſées dans l'hiſtoire de
notre Monarchie , ou nouveau plan
d'étude de l'hiſtoire de France , rédigé
par les ordres & d'après les vues de feu
Mgr le Dauphin,pour l'inſtruction des
Princes fes fils . A Verſailles , de l'imprimerie
du Département des Affaires
étrangères ; & à Paris , chez Moutard ,
libraire , rue du Hurepoix .
L'auteur fut choiſi en 1764 pour compoſer
cette eſquiſſe , qui n'eſt que le prof.
pectus d'un grand ouvrage,& le ſommaire
des articles que l'on y doit traiter. C'eſt
ce qu'ilnous apprend lui-même dans une
épître dédicatoire à Mgr le Dauphin. Le
>>but que ſe propoſa feu Mgr le Dau-
>> phin , fut , Monſeigneur , d'attacher à
>>l'histoire de France toutes les leçons de
>>morale , de politique & de droit public
» qu'il croyait néceſſaires à l'éducation
» des Princes ſes enfans. Il voulait qu'en
>>les faiſant deſcendre depuis l'origine
>> de notre monarchie juſqu'au règne de
>>de votre auguſte Ayeul , on les accou-
>> tumât à rechercher eux mêmes les cau-
* Cet Article & les deux ſuivansfont de M. de
laHarpe.
:
DECEMBRE. 1773. 127
:
1
>> ſes des révolutions que le pouvoir a
» eſſuyées , des changemens que la conf-
>> titution a ſoufferts , & des viciſſicitudes
>> qui ont alternativement produit le bon-
>>heur & les calamités des peuples . Par-
>>là l'hiſtoire était deſtinée à ſuppléer
» pour eux cette expérience tardive qui
>>>inſtruit les Particuliers . Placés ſuccelli-
>> vement à toutes les époques que pré-
>> fentent nos faſtes , ils devaient prome-
>> ner d'abord leurs regards autour d'eux ,
>> pour connaître quelle était , à chacune
>> d'elles , l'adminiſtration publique ; les
>> étendre enfuire au delà de nos frontiè-
> res , pour examiner quelles étaient les
>> relations politiques de la France avec
>> toutes les Puiſſances voiſines. Mais, fous
>> l'un& l'autre point de vue, ils devaient
>> fur- tout obſerver la marche de ce pou-
>> voir ſuprême de la raiſon &de l'ordre
>> qui triomphera toujours des travers &
>> des folies du genre humain. C'est ainſi
>> que l'hiſtoire de la Monarchie Françaiſe
>>devenait pour vous , Monseigneur , le
>>ſujet d'une foule d'obſervations qu'il
>> eſt bien plus facile aux Princes de faire
>> fur le paflé que ſur le préſent qui ne
> leur parvient qu'à travers les petits in-
>>térêts& les grandes paffions de ceux qui
>> les environnent. »
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
L'auteur finit ſa dédicace par cette
phraſe qui est très-belle. « L'hiſtoire n'eſt
» qu'une ſuite de grandes leçons de mo-
>> rale ; & c'eſt là que , parmi des mon-
>> ceaux de ruines , on trouve écrites en
>>>toutes fortes de caractères & fur toutes
> fortes de monumens ces maximes déjà
• ſi profondément gravées dans votre
>> coeur : foyez juſtes pour être libres ;
>> ſoyez juſtes pour être puiſlans ; foyez
>>juſtes pour être heureux . >>
L'exorde de ce proſpectus a de la nobleſſe
&de l'intérêt, quoiqu'on puifle y
remarquer peut - être quelques défauts
d'exactitude & de juſteſle. « La flatterie
>> environne de toutes parts & les Rois &
» les Princes deſtinés à régner. Comme
>> ils ne voient jamais les événemens
>> contemporains qu'à travers les paflions
>> des hommes intéreſſés à les leur dégui-
>> ſer , il eſt rare qu'ils puiſſent profiter de
>>l'expérience du préſent ; elle ferait
>> d'ailleurs preſque toujours tardive , &
>> c'eſt une choſe affligeante pour ceux
> qui gouvernent , que leurs fautes , fou-
> vent funeſtes au monde , leur font ra-
>> rement utiles à eux - mêmes. Il ſera
» pour vous , Monſeigneur , une expé-
>> rience moins dangereuſe &plus facile :

DECEMBRE. 1773 . 129
>> c'eſt celle des ſiècles paſſes. Les Rois
» meurent , & les règnes ſe ſuccèdent. La
>> confcience de l'Univers juge les Souve-
>> rains qui ne font plus. Comme ils
>> n'ont plus de flatteurs, l'hiſtoire les met
« à leur place. »
On permet en poësie d'appliquer aux
choſes le mot contemporains , qui ,dans la
règle, ne doit s'appliquer qu'aux perfonnes.
Il faudrait, pour l'excuſer en proſe ,
qu'il mît dans une phrafe une préciſion
qui ferait pardonner l'irrégularité. Mais
des événemens contemporains d'un Prince
ne valent pas mieux que des événemens
defonfiècle. Ainſi ce n'était pas la peine
de forcer l'acception d'un mot. Cette
remarque n'est pas très - importante par
elle-même ; mais ces fortes d'obſervations
ne font peut- être pas inutiles dans
un temps où la langue françaiſe, que l'on
corrompt tous les jours , court riſque
d'être bientôt dénaturée au point que les
Etrangers ne la reconnaitraient plus.
C'est une chose affligeante que leurs fau.
tes sont, &c. La tègle demandait le fubjonctif
qui était même plus élégant. II
-fallait mettre que leurs fautes foient , &c .
La conscience de l'Univers juge les Rois
3qui ne font plus. Elle juge les Rois qui
L
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
regnent , & , après leur mort, cette confciencedevient
la voix de la renommée.
«S'il était poffible qu'un Prince fûr
>> pendant dix ou douze ſiècles à la tête
>> d'un vaſte Empire ,& que , voyant paffer
>> devant lui les événemens & les peu
>>ples , il demeurât immobile au milieu
>de leur durée rapide , penſez- vous qu'il
>> ne devînt pas le plus fage des Rois ,
> pour peu qu'il voulût faire attention
>>>aux caufes des événemens & à leurs
faites?"
: Cette ſuppoſition n'est pas fine. Ce
font-là de ces vérités trop unies qu'il vaudrait
autantine pas dire. Il est trop évident
qu'un homme qui vivrait dix ou
douze fiècles , aurait une prodigieuſe expérience
, &l'on n'en peut rien conclure
fi ce n'est que Dieu eft infiniment fage.
L'auteur partage le plande ſon hiſtoire
raiſonnée en quarante difcours. Toutes
les queſtions de fait& de droit relatives
à l'économie politique de la Monarchie
Françaiſe depuis ſa naiſſance juſqu'à nous,
doivent être la matière de chacun de ces
difcours. Ce plan eſt étendu. Il demande
de vaſtes connaiſſances , un travail opiniâtre
, une intégrité courageufe. Dans
-l'examen de ces grands objets où il s'agit
v1
DECEMBRE. 1773 . 131
}
}
des droits des Peuples&de ceux des Rois,
le mérite du ſtyle eſt ſans doute le moins
important. Cependant , plus un ouvrage
doit être utile , moins il faut négliger de
le rendre attachant. Ilfaut éviter les lieux
communs , l'affectation , les expreffions
peu faitespour la dignité de l'Histoire. On
rencontre quelquefois de ces défauts dans
les ſommaires de cette nouvelle hiſtoire
de France. Tandis que la Souveraineté
dormaità l'ombre des règles barbares de la
féodalité , &c. Il eſt difficile d'entendre
cette phrase. Elle ſemble dire même le
contraire de ce qu'elle doit dire . Dormir
à l'ombre , au figuré , c'eſt ſe repoſer ſous
laprotection. Afſurément la Souveraineté
n'a jamais repoſé ſous la protection de la
féodalité qui en était ſouvent l'ennemie;
&d'ailleurs qu'est- ce que dormir à l'ombre
des règles ? Ne font-ce pas-là des mots
qui ne doivent point aller enſemble ?
Plus la matière eſt grave , plus le ſtyle
doit être auſtère & rejeter ces petits ornemens
qui ſeraient toujours déplacés ,
quand même ils ſeraient de meilleur
goût. Il ne doit pas non plus tomber dans
le trivial. Il ne faut pas dire que Philippele
Bel employa l'escamotage dans le gouvernement
des finances , que Louis XI
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
rufa toujours avec la licence , &c. Le
pouvoir militaire, ignorant ſa propre faibleſſe,
& contrariant,parson action même,
l'organisation que l'on avait conſervée ,
préſente un autre excès , l'abus des abftractions
& des mots figurés qui rend la
diction inintelligible. On ſe permet ces
remarques , parce que la diction hiſtorique
eſt peut- être de tous les gentes d'écrire
aujourd'hui , le plus corrompu , &
que les excellens modèles que les Anciens
nous ont laiſſés dans cette partie , nous
préſentent inutilement une perfection qui
accuſe notre faibleſſe .
Hiſtoire Romaine de Tite - Live , traduite
par M. Guerin , ancien profeſſeur d'é
loquence en l'Univerſité de Paris ; nouvelle
édition,revue & corrigée par M.
Coffon , profeſſeur en la même Univerſité
au collége Mazarin . A Paris ,
chez de Lormel , rue du Foin , à Ste
Geneviève ; Brocas , rue St Jacques , au
Chef St Jean ; Valleyre , rue de la V.
Bouclerie , à l'arbrede Jeſſé ; Delalain,
rue de la Comédie Françaiſe ; Barbou ,
rue des Mathurins ; Durand , rue des
Noyers , &c .
--L'un de ces modèles de l'éloquence
DECEMBRE . 1773 . 133
hiſtorique dont nous parlionsci- deſſus , eſt
fans contredit Tite- Live, dont M. Coffon
nous préſente la traduction retouchée , ou
plutôt , comme il nous le dit lui- même ,
preſque entièrement refondue. La verfion
de M. Guerin était en général claire
& exacte ; mais elle manquoit de préciſion
&d'énergie , & c'eſt ce que le nouveau
traducteur s'eſt efforcé de lui donner.
Il n'a juſqu'ici appliqué ſon travail
qu'à la ſeconde & quatrième décade , qui
d'ailleurs manquaient abſolument , l'édition
en étant épuisée. Nous nous contenterons
de citer un morceau de l'hiſtorien
Latin , & de mettre en regard les deux
verſions , l'ancienne & la nouvelle. Le
lecteur inſtruit pourra juger du travail de
M. Coffon . Nous prendrons un endroit
très-connu , la mort d'Annibal , liv. 9 de
la 4º décade.
Ad Prufiam Regem legatus Titus Quinzius
Flaminius venit, quemſuſpectum Romanis
& receptus post fugam Antiochi
Annibal , & bellum adverfus Eumenem
motum faciebat. Ibi , feu quia à Flaminio
inter catera objectum Prufiæ erat hominem
omnium qui viverent infeſtiſſimum Populo
Romano apud eum effe qui patriæfuæ primùm
, deinde,fractis ejus opibus , Antiocho
regi auctor belli adverfus P. Romanum
134 MERCURE DE FRANCE.
fuiſſet; seu quia ipfe Prufias, ut gratificaretur
prafenti Flaminio Romaniſque , perfe necandiaut
tradendi ejus in poteftatem confilium
cepit , à primo colloquio Flaminii ,
milites extemplo ad domum Annibalis
cuftodiendam miffifunt. Semper talem exitum
vitæfuæ Annibal profpexerat animo,
& Romanorum inexpiabile odium in fe
cernens , &fidei Regum nihil fanè confi.
fus. Prufiæ verò levitatem etiam expertus
erat; Flaminii quoquè adventum velut faralem
fibi horruerat. Ad omnia undique
infefta , ut iter femper aliquod præparatum
fugæ haberet , feptem exitus è domo
fecerat , & ex iis quofdam occultè , ne cuf.
todiafepirentur. Sed grave imperium Regum
nihil inexploratum , quod investigari
volunt , efficit. Totius circuitum domûs ita
cuftodiis complexi funt, ut nemo indè elabi
poffet. Annibalpoſteà quàm est nunciatum
Regios milites in vestibulo eſſe , poftico
quod devium maximè atque occultiffimi
exitus erat , fugere conatus , ut id quoque
occurfu militum obfeptum fenfit & omnia
circà clausa cuftodiis diſpoſitis effe , venenum
quod mulid antè præparatum ad tales
habebat cafus , popofcit : Liberemus , inquit,
diuturna curâ Populum Romanum ,
quando mortem ſenis expectare longum
cenfent. Nec magnam , nec memorabilem
DECEMBRE. 1773. 135
ex inermi proditoque Flaminius victoriam
feret. Mores quidem Populi Romani quantum
mutaverint , vel hic dies argumento
erit. Horum patres Pyrrho Regi , hofti ar..
mato exercitum in Italia habenti , ut à ve
neno caveret prædixerunt. Hi Legatum
Confularem qui auctor effet Prufiæ perfcelus
occidendi hofpitis , miferunt. Execratus
deinde in caput regnumque Prufia , &
Hospitales Deos violatæ ab eo fidei teftes
invocans , poculum exhaust. Hic vitæ
exitusfuit Annibalis.
Traduction de M. Guérin.
«T. Quintius Flaminius fut envoyé en
>>>amballade vers Pruſias , devenu ſuſpect
>>>aux Romains,pour avoir donné retraite
» à Annibal , après la défaite d'Antio-
>> chus , & pour avoir déclaré la guerre à
› Eumènes. Là , ſoit que Flaminius , en-
>>>tre les autres reproches qu'il fit à Pru-
>> Gas , ſe fût plaint qu'il gardait dans fa
>>Cour l'ennemi le plus déclaré des Ro-
>>>mains , cet Annibal qui avait foulevé
> contre eux , premièrement fa patrie, puis,
>>>après l'avoir ruinée par fon ambition ,
>> le Roi Antiochus; ſoit que Prufias ,
»pour faire ſa cour au Peuple Romain &
» à fon Ambaſſadeur , eût de lui - même
136 MERCURE DE FRANCE.
>> conçu le deſſein de faire mourir ce Car-
>>thaginois , ou de le livrer à ſes enne-
>> mis ; ce qu'il y a d'aſſuré , c'eſt qu'im-
>> médiatement après la première entre-
>> vue de Flaminius & du Roi , une troupe
>> de ſoldats fut envoyée pour garder les
>> avenues de la maiſon d'Annibal. Cet
> infortuné Capitaine avaittoujours prévu
» qu'il périrait de la façon que nous allons
» voir ; lorſqu'il avait fait réflexion à la
>>haine implacable qu'avaient pour lui
>>> les Romains , & au peu de fonds qu'il
>> devait faire ſur la fidélité des Rois .
» Déjà même il avait éprouvé l'inconf-
>> tance de Pruſias , & l'arrivée de Flami-
>> nius ne lui avait inſpiré que des idées
>> funeftes. C'est pourquoi, afin de pouvoir
» échapper aux périls dont il était mena-
» cé , il avait pratiqué au palais qu'il ha-
>> bitait, ſept iſſues , dont il en avait tenu
>> quelques unes cachées , afin qu'on ne
> pût pas les lui fermer. Mais il n'y a
>> point de ſecret impénétrable à la curiofité
empreſſée des Rois ; & , dès qu'ils
> commandent , ils veulent être obéis. Le
>>palais d'Annibal fut fur le champ in-
>> veſti de tant de ſoldats &fi vigilans ,
>>q>u'il ne lui fut pas poſſible de ſe déro-
• ber à leur vue. Dès qu'Annibal apprit
DECEMBRE. 1773. 137
-> que les gardes de Prufias étaient dans
>> fon veſtibule , il tâcha de ſe ſauver par
>> une porte de derrière qu'il croyait ab-
>> ſolument inconnue. Mais , s'apperce-
(>> vant qu'elle était auſſi gardée par des
>> ſoldats répandus dans toute la circonfé-
» rence defon logis , il demanda le poifon
>> qu'il avait eu ſoin de préparer depuis
-> long-temps, pour s'en fervir en pareil
» cas ; &, quand on le lui eut apporté :
» délivrons , dit- il , le Peuple Romain
>> d'une inquiétude qui le tourmente de-
» puisfi long - tems , puiſqu'il n'a pas la
>> patience d'attendre la mort d'un vieil-
>> lard. La victoire que Flaminius va rem-
>> porter ſur un ennemi déſarné & trahi
»ne lui fera pas beaucoup d'honneur.
>> Mais ce jour ſeul fera connaître com-
>> bien les Romains ont dégénéré. Leurs
» pères envoyèrent un exprès à Pyrrhus ,
>> lorſqu'il leur faiſait la guerre dans le
>> coeur de l'Italie , pour l'avertir d'éviter
>> le poiſon que les ſiens mêmes lui pré-
>> paraient ; & ceux - ci ont dépêché vers
Pruſias un Ambaſſadeur Confulaire
>> pour lui conſeiller de faire périr ſon
>>>hôte & fon ami par la plus noire des
>>>trahiſons. Après avoir ainſi parlé , il
>> prit les Dieux hofpitaliers à témoins
» de la perfidie de Prufias , &, ſouhaitant
138 MERCURE DE FRANCE.
>> à ce Prince & à fon royaume tous les
> malheurs qu'il méritait , il avala lebreu-
> vaze funeste qui termina ſa vie & fes
aventures . "
Il faut convenir que cette traduction
n'est pas bonne , & nous n'en avons marqué
que les défauts les plus frappans. M.
Coffon en a fait diſparaître une partie ,
& fa verſion , comme on va le voir , eft
généralement meilleure.
T. Quintius-Flaminius fut envoyé en
ambaflade vers Profias , devenu ſuſpect
aux Romains pour avoir donné retraite
> à Annibal, après la défaite d'Antiochus,
*»&déclaré la guerre à Eumènes. Là, foit
> que Flaminius eût vivement reproché à
<*>> Pruſias de garder à ſa cour l'ennemi le
>>plus implacable des Romains, celui qui
> avait foulevé contre eux , premièrement
ſa patrie , enſuite le Roi Antiochus ,
> lorſque Carthage eut fuccombé ; foit
que Profias , pour plaire à Flaminius &
>>> au Peuple Romain, eût lui-même conçu
» le deſſein de le faire périr ou de le livrer
; ce qu'il y a d'aſſuré , c'est qu'im-
» médiatement après la première confé-
" rence de l'Ambaſfadeur avec le Roi, des
foldats eurent ordre d'aller inveſtir la
>> maiſon d'Annibal. Il avait toujours
>> prévu qu'il périrait de laforte , en fai
DECEMBRE. 1773. 139
> fant réflexion , ſoit à la haine implaca-
>> ble des Romains , foit à la fragile pro-
>>tection des Rois. Déjà même il avait
>>éprouvé l'inconſtance de Prufias , &
> l'arrivée de Flaminius ne lui offrait que
>des préſages funestes. C'est pourquoi ,
nafin de pouvoir échapper aux périls
dont ils était menacé de toutes parts ,
» il avait pratiqué à la maison qu'il habitait
, fept iſſues dont quelques - unes
>> étaient fecreties ,& devaient tromper
>> l'oeil des gardes. Mais les Rois font
* obéis quand ils commandent, & poureux
wil n'est rien d'impoſſible. Le logis d'An-
»nibal fut fi exactement entouré de foldats,
qu'il n'était pas poſſible de ſe ſauver
fans être apperçu. Dès qu'Annibal
>>>apprit que les gardes de Prufias étaient
>> dans le veſtibule , il tacha de ſe déro-
»bet par une porte de derrière très ca-
>> chée , & qui ſemblait devoir être abſo-
>>lument inconnue ; mais, s'appercevant
» qu'elle était auſſi gardée par des ſenti-
" nelles , il demanda le poifon qu'il avait
>> eu ſoin de préparer depuis long - temps
>pour s'en fervir en pareille occafion.
>> Délivrons , dit-il , le Peuple Romain
•d'une inquiétude qui le tourmente de-
» puisfi long-temps , puiſqu'il n'a pas la
140 MERCURE DE FRANCE.
>> patience d'attendre la mort d'un vieil-
> lard. Ce n'eſt pas une victoire honora-
>> ble & brillante que Flaminius va rem-
>> potter fur un ennemi déſarmé & trahi .
>> Ce jour ſuffira ſeul pour faire connaître
>> combien les Romains ont dégénéré.
>> Leurs pères , lors même que Pyrrhus en
>> guerre avec eux , avait une armée dans
>>l'Italie , l'avertirent de ſe précautionner
>> contre le poifon ; & ceux-ci ont dépêché
vers Pruſias un Ambaſſadeur Con-
>> fulairepour conſeiller à cePrince de vio.
ler , par un afſaſſinat , les droits de l'hof-
>> piralité. Enfuite , ſe livrant àmille im-
» précations contre Prufias & fon royau-
>> me , & réclamant la vengeance des
>>Dieux hofpitaliers , témoins d'un pa-
>>reil forfait , il avala le poiſon. Telle fut
→ la fin d'Annibal.
Cette traduction eſt ſuſceptible de reproches
fondés. On pourrait excuſer quel.
ques défauts d'élégance, comme l'adverbe
premièrement , au milieu d'une phrafe ,
lorſqu'il était facile de mettre d'abord' ;
c'est pourquoi , afin de , &c. commencement
de phrafe traînant, dans un moment
où le ſtyle doit procéder avec nobleſle ;
liaiſon languiſſante qui n'eſt point dans
le latin. Il avait toujours prévu qu'il pé
DECEMBRE. 1773. 1411
rirait de laforte ; expreſſion bien peu convenable
à la dignité de ce morceau , &
qu'on pouvait éviter en mettant : il avait
toujours prévu le fort qui l'attendait ; il
avait pratiqué à la maison , au lieu de , il
avait pratiqué dans la maiſon , ce qui était
plus exact , & c. L'auteur tombe d'ailleurs
dans des fautes plus eſſentielles . Les Rois
font obéis quand ils commandent , & pour
eux il n'est rien d'impoffible. Ces généralités
vagues ne ſont point dans le latin.
La phrafe de Tite - Live eſt particulièrementadaptée
à la circonstance dont ils'agit.
La preſſante autorité des Rois , dit- il , ne
laiſle rien d'inacceſſible , par tout où leurs
regards veulent pénétrer. Voilà ce que
ſignifie litteralement grave imperium )
Regum nihil inexploratum,quod investigari
volunt , efficit. Qui ne voit combien cette
phrafe énergique eſt préférable à la maxime
commune du traducteur ? II demanda
le poiſon qu'il avait eu foin de préparer depuis
long tems pour s'en ſervir en pareille!
occafion . C'eſt détruire tout l'intérêt que
d'employer de pareilles expreſſions,quand
il eſt queſtion de grands objets. Le poiſon
que depuis longtemps il avait foin
de tenir prêt pour cette dernière extrémité
; c'était là une tournure plus conve
142 MERCURE DE FRANCE.
nable. Ensuiteſe livrant à mille imprécations
contre Prufpas , &c. On ne ſe livre
point àdes imprécations ; mais, ce qui eſt
pis , c'eſt de mêler ces teintes fauſſes &
étrangères au tableau que traceTite-Live.
Combien un ſeul mot peut gâter une
belle phraſe! Tite Live dit: il prononça
des imprécations contre Prufias , il invoqua
les Dieux hofpitaliers , témoins &
vengeurs de la foi violée. Ce tableau eſt
grave; c'eſt ainſi qu'on ſe repréſente Annibal
mourant. Mais ,fi vous y ajoutez
mille imprécations , vous gâtez tout ; c'eſt
la mort d'un farieux , c'eſt le déſeſpoir
d'une femme trahie , &c.
Le travail de M. Coffon eſt ſansdoute
eſtimable & utile; mais onne peut s'empêcher
d'obſerver combien il eſt plus facile
d'expliquer les auteurs anciens pour
des écoliers , que de les traduire pour les
gens de goût & les hommes inſtruits.
Au reſte le libraire Basbou prévient le
Public qu'il a fous preffe une édition la.
tine de Tite Live , revue par M. l'Abbé
l'Allemand , qui a déjà employé ſes ſoins
àdonner une édition correcte de Tacite ,
de Cicéron&dos lettres de Pline. Celle
de Tire Live doit entrerdans la collection
des auteurs Latins, commencée par
1
DE CEMBRE. 1773. 143
Coutelier , & continuée avec ſuccès par
Barbou. On y inférera le nouveau fragment
découvert à Rome.
Le même libraire annonce qu'il vient
d'acquérir des exemplaires des lettres de
Pline , traduites par Sacy , 2 vol. in- 12.
On trouve auſſi chez lui la belle édition,
de Molière , enrichie du commentaire)
inſtructif &des recherches utiles dont on
eſt redevable à M. Bret .
L'Homme de Lettres & l'Homme du Mon
de , par M. de **. A Berlin ; & fe
trouve à Paris , chez Vincent, libraire,
tue des Mathurins, &Ruault , libraire,
rue de la Harpe .
t
>
Cet ouvrage eſt un recueil de penſées,
détachées , dans la forme & dans le goût
de celles de M. de la Rochefoucault ;
mais il eſt beaucoup plus conſidérable,&
par conféquent plus mêlé. Le livre de
M. de la Rochefoucault fut dans ſon
temps un ouvrage original qui fervit à
donner de la préciſion à notre langue, & à
faire connaître cet art des tournures qui
peut rendre piquant ce qui par lui-même
ferait commun. Mais M. de la Rochefoucault
n'écrivit qu'un petit nombre de
penſées. Il ſentit bien qu'on ne lirait guè
144 MERCURE DE FRANCE.
H
re un volume de réflexions ifolées . L'auteur
du nouveau recueil n'a pas été ſi ſobre
& fi réſervé. S'il revoyait aujourd'hui
ſon ouvrage , il le réduirait beaucoup.
Toutes ſes penſées ne ſont pas également
juſtes ni fines ; mais ily en ad'ingénieuſes
&de bien tournées. Il ſuffira d'en citer
quelques- unes. C'eſt la ſeule manière de
donner au lecteur une idée de cet ouvrage
.
La différence des eſprits produit prefque
autant de liaiſons que leur fympathie.
Il eſt plus aiſé à un eſprit délicat de
paraître fublime , qu'à un eſprit fublime
de paraître délicat .
Le bel- eſprit ne parle que pour ſoi ;
l'homme de génie ne penſe qu'avec foi .
Celui qui hait le travail n'a aſſez ni de
foi ni des autres .
Les gens à talens ſontcomme les prodigues
; ils vont toujours en avant, ſans prévoir
s'ils ne feront pas dupes de ceux à qui
ils font utiles.
Dictionnaire vétérinaire , & des animaux
domestiques ; contenant leurs moeurs ,
leurs caractères , leurs deſcriptions anatomiques
, la manière de les nourrir ,
de
DECEMBRE. 1773 . 145
de les élever & de les gouverner ; les
alimens qui leur ſont propres , les maladies
auxquelles ils ſont ſujets , &
leurs propriétés tant pour la médecine
&la nourriture de l'homme , que pour
les différens uſages de la ſociété civile;
auquel on a ajouté un Fauna Gallicus,
cinq volumes in 8°. de 700 pag. avec
un très - grand nombre de planches ,
gravées en taille douce d'après nature.
A Paris , chez Coſtard & Compagnie ,
libraires , rue St Jean-de-Beauvais .
Trois éditions faites & épuisées conſfécutivement
dans l'eſpace de deux an-
-nées , de cet ouvrage intéreſſant , le rendent
aſſez recommandable , & nous difpenſent
d'en relever le mérite , & d'en
faire valoir de nouveau tous les avantages.
Le titre les indique ; l'exécution les
ajuſtifiés .
On ne pouvoit mieux répondre à l'accueil
dont le Public a honoré cette entrepriſe
précieuſe pour l'humanité en général
, qu'en lui en offrant encore une nouvelle
édition.
Le quatrième volume que l'on vient
de publier , & qui ſert à compléter les
trois premiers , renferme des détails abſolument
neufs. Les articles Médecine-
G
146 MERCURE DE FRANCE.
*
Vétérinaire , Miel , Motue , Morve ,
Mouche à miel , Moutons , Muferaigne ,
OEufs , Orge , Pêche , Perdrix , Pied , Pigeons
& Pipée , y font traités avec la plus
grande méthode , & l'exactitude la plus
ſcrupuleuſe. Le cinquième &dernier volume
eft fous preſſe; il complétera l'ouvrage.
L'acquiſition actuelle eſt ſimplement de
261.5 f. qu'on paye en recevant les quatre
premiers volumes en feuilles , au moyen
dequoi l'on recevra le cinquième volume
gratis. Ceux qui n'auront point acquis les
quatre premiers volumes avant la diſtributiondu
cinquième , payeront l'ouvrage
complet 40 livres.
Il n'est pas poſſible de le faire relier
préſentement , parce que les planches &
l'impreffion maculeroient.
Les reliûres en carton ſe payeront féparément
6 fols par volume.
Le ſuccès du Dictionnaire des Plantes ,
Arbres&Arbustes , contenant la defcription
raiſonnée de tous les végétaux , confidérés
relativement à l'agriculture , aujardinage,
aux aris & métiers, à l'économie
domeftique & champêtre , & à la médecine
des hommes &des animaux , par le même
anteur, en 4très -forts volumes in 8 ° . ,
DECEMBRE. 1773. 147
très bien imprimés , a déterminé à réimprimer
les volumes qui manquoient,pour
pouvoir le compléter. On fait que ce livre
, qui parut il y a deux ans , eſt un répertoire
de botanique , en quelque forte
indiſpenſable pour les cabinets d'hiſtoire
naturelle , & qu'en peu de tems il eſt devenu
fort rare. C'eſt pour fatisfaire à
l'empreſſement qu'on a témoigné d'en
jouir , que cet ouvrage a été mis en état
de reparoître ſous les yeux du Public. Les
perſonnes de Paris &de Province qui defireront
de ſe le procurer d'ici à la fin de
la préſente année , feront payer gratis la
ſomme de 24 livres pour l'exemplaire
qu'elles retireront enfeuilles ſur le champ:
paffé ce tems , vu la petite quantité qui
nous reſte d'exemplaires , il ne ſera pas
poſſible de ledonner à moins de 30 liv.
Après ces deux ouvrages qui ont fixé
la réputation de leur auteur , il s'en préfentoit
néceſſaitement un autre à executer,
non moins utile , & ſur lequel on
n'avoit encore que des traités particuliers,
mais rien de général & d'aflez complet
pour fatisfaire le naturaliſte & l'amateur :
c'étoit un Dictionnaire des Mines , Foffiles,
Fluors , Cryſtaux , Terres , Sables &
Cailloux , &des Equx & Fontaines miné
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
rales. L'auteur des deux ouvrages que
nous annonçons , vient de remplir cet
objet ; il eſt en vente , ſous le titre de
Dictionnaire minéralogique & hydrologique
, dédié à Monseigneur le Comte d'Artois
, en 4 vol . in- 8 ° . de près de 700 pag.
chacun. Ce dictionnaire eſt unique dans
ſon genre , & renferme une foule de connoiffances
qu'on auroit beaucoup de peine
à ſe procurer ailleurs , relativement
aux matières qui y font traitées. Il eſt
également utile aux médecins , aux naturaliftes,
comme aux perſonnes qui , par
leur ſanté , ſont dans le cas d'avoir recours
à l'uſage des eaux minérales. Au
reſte le jugement qu'en ont porté la plupart
des ſavans à qui il a été communiqué
, ſuffit pour ſon éloge. L'acquifition
actuelle conſiſte ſimplement à payer 9 liv .
en retirant les deux premiers volumes
qui paroiſſent préſentement en feuilles ,
au moyen de quoi l'on retirera les tomes
troiſième & quatrième avec la même
fomme. Ceux qui n'auront point acquis
lestomesun & deux avant la diſtribution
du tome troiſième , ne pourront jouir de
la douceur de ce prix qui ſera alors de
24 liv. Les reliûres en carton ſe payeront
ſéparément 6 fols par volume.
DECEMBRE . 1773 . 149
Lettres à Miladi *** , & autres Euvres
mêlées tant en proſe qu'en vers , par
M. de la Place , 3 vol. in 12. chacun de
250 pages , 1773. A Bruxelles , chez
Boubers ; & à Paris , chez Guillaume
neveu , libraire , rue de Hurepoix , aucoin
du pont St Michel .
On trouve chez Dufour , libraire , rue
de la Juiverie près la Madeleine en la
Cité , les livres ſuivans :
Le Temple de Gnide , en vers , par M.
Leonard , in - 8°.; nouvelle édition ornée
de onze belles gravures , & augmentée
du poëme de l'Amour vengé ; broché,
6liv .
Les Journées Mogoles , opufcule décent
par un docteur Chinois , 2 vol. in- 8 °.;
nouvelle édition , 3 liv.
Systéme nouveau & complet de l'art des
Accouchements , tant théorique que pratique
, avec la deſcription des maladies
particulières aux femmes enceintes , aux
femmes en couches , & aux enfants nouveaux
nés. Traduit de l'Anglois de M.
Burton , par M. Lemoine , Docteur-
Régent de la Faculté de Médecine en
l'Univerſité de Paris , tome ſecond , de
800 pages, enrichi de notes &de figures.
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
A Paris , chez la veuve Hériſſant , Imprimeur
Libraire , rue Saint Jacques.
Almanach perpétuel , pronoſticatif ,
proverbial & gaulois , d'après les obſervations
de la docte Antiquité , utile aux favans
, aux gens de lettres , & intéreſſant
pour la ſanté. A Paris , chez Defnos ,
Libraire , rue S. Jacques , & Pyre , près
les Jacobins.
Almanach récréatifou recueil de Chanfons
nouvelles , fur desairs connus , pout
l'année 1774 & les ſuivantes. A Paris ,
chez Monory , Libraire , rue & vis-à- vis
la Comédie Françoiſe.
Calendrier perpétuel , rendu ſenſible ,
&mis à la portée de tout le monde , ou
nouveau & vrai Calendrier perpétuel ;
dont chacun peut ſe ſervir comme d'un
Almanach ordinaire , & fans aucun calcul
; précédé d'un Traité ſuccinct de tout
ce qui a rapport au Calendrier. Par M.
G. S. H. ***. chez Gueffier , libraire ,
imprimeur , rue de la Harpe. Prix , 36 f.
broché.
On trouve chez Lacombe , Libraire ,
rue Chriſtine , l'Inoculation , Poëme en
quatre chants , avec des remarques hifto
DECEMBRE. 1773 .
riques & critiques. Par M. L. R. in 8 °.
avec fig. br. prix 3 liv .
Odes d'Horace, traduites en vers François
avec des notes par M. Chabanon
de Maugris , livre troisième , in - 12 ,
br. 2 liv.
La vie du Dante , & notice de ſes
ouvrages , avec la traduction ou imitation
en vers françois de pluſieurs de ſes
Peëfies ; par M. Chabanon , de l'Académie
des Inſcriptions & Belles- Lettres ;
in 8°. br. 2 liv . 10f.
Mémoire historique & pratique fur la
Muſique des Anciens , où l'on expoſe le
principe des proportions authentiques ,
dites de Pythagore , & de divers ſyſtêmes
de Muſique chez les Grecs , les Chinois
& les Egyptiens : avec une parallèle entre
le ſyſtême des Egyptiens & celui des
Modernes ; par M. l'Abbé Rouflier, Chanoine
d'Ecouis , ſeconde édition .
Satis via ſtrata eſt , ut poſteri perfectam une
tractatu
Muſicam exponant.
Arift. Quint. de Muf. infine , lib. 3.
avec approbation & privilége du Roi.
i
Giv
I152 MERCURE DE FRANCE.
ACADÉMIES.
Académie Royale des Inscriptions &
Belles- Lettres.
Dans la féance publique d'après la St
Martin , le 12 de Novembre , M. Dupuy,
ſecrétaire perpétuel , annonça que le prix
avoit été remporté par M. le Baron de
Ste Croix . C'eſt pour la ſeconde fois que
l'Académie le couronne. Le ſujet du prix
étoit : Quels furent les attributs de Minerve
? M. Dupuy fit enſuite lecture des
Eloges de MM. Daclos &de la Bletterie
. M. Duſaulx lut un mémoire fur les
Poëtesfatyriques latins , particulièrement
fur le génie & le caractère d'Horace. M. de
Chabanon lut une traduction en vers
françois de deux Idylles de Théocrite , &
M. de Rochefort termina la ſéance par
la lecture d'un Mémoire concernant les
idées que les anciens Philosophes avoient
du bonheur.
L'Académie propoſe pour le ſujet qui
fera diſtribué à la ſéance de la St Martin
1775 , de déterminer : Quels furent les
noms & les attributs divers de Vénus , chez
DECEMBRE. 1773. 153
les différens Peuples de la Grèce & de l'Ivalie
; quel a étéfon culte ? L'Académie
invite encore les auteurs à chercher quels
ont étélesſtatues , les temples , les tableaux
célèbres de cette Divinité , & les artistes
quifefont leplus illuftrés par ces ouvrages.
Le prix ſera une médaille d'or de cing
cens livres.
Les pièces , affranchies de tout port ,
doivent être remiſes entre les mains du
ſecrétaire perpétuel de l'Académie , avant
le 1 Juillet 1775 .
Académie royale des Sciences de Paris.
La ſéance publique de cette Académie
fut tenue le 13 de Novembre. M. de
Fouchy , ſecrétaire perpétuel , lut l'éloge
de M. Buache , géographe ; & M. le Marquis
de Condorcet , adjoint au ſecrétariat
, celui de M. Fontaine , géomètre.
Cette lecture fut ſuivie de celle d'un
troiſième mémoire de M. Vaucanſon ,
furlafilature desfoies à Organcin.M. Caffini
lut un mémoire à l'occaſion des ob-,
fervations fur la disparition de l'Anneau
de Saturne ; M. le Roy , un mémoire fur
la forme des barres ou des conducteurs
métalliques , destinés à préſerver les édifices
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
des effets de la foudre ; & M. Portail un
mémoirefur la néceſſité & les moyens de
reconnoître les maladies dufoie & autres
viſcères , par le ract.
SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique a donné
, le mardi 9 Novembre , une repréſentation
de Callirhoé , tragédie dont les
paroles font de Roi , & la muſique de
Deſtouches. Cet opéra fut joué avec fuccès
en 1712 , repris en 1731 & en 1743-
Mais en 1773 , cette muſique parut d'un
ſtyle trop ſimple; on ſoutint difficilement
la longueur d'un récitatif monotone,&
l'on écouta ſans intérêt & fans
plaiſir des chants qui étoient trop lents ,
trop unis , & peut être trop connus; cependant
on applaudit pluſieurs airs de
danſe,&quelques morceaux de ſymphonie
où l'on ſentir la touche moderne d'un
habile compofireur. Cette tragédie a été
remplacée auffi tôt par la continuationde
l'Union de l'Amour & des Arts , balles
héroïque que les amateurs ne ſe laſſent
point de voir& d'applaudir.
DECEMBRE. 1773. 155
Les ſpectacles que l'on est dans l'habitude
de donner les jeudi d'après la St
Martin , ont été ſuſpendus à cauſe du ſers
vice de la Cour. Nous rendrons compte
des opéra qui doivent être joués dans les
mois de Novembre & Décembre , fur le
théâtre de Verſailles , à l'occaſion du mariage
de Monſeigneur le Comte & de
Madame la Comteſle d'Artois. Ces opéra
font :
Iſmenor, poëme allégorique de M. des
Fontaines pour les paroles , &de M. Rodolphe
pour la muſique.
Bellerophon , ancien opéra de Fontenelle
, muſique de Lulli.
Sabinus , tragédie lyrique de M. de
Chabanon , muſique de M. Goſſec .
Ernelinde , tragédie de Poinfinet , muſique
de M. Philidor.
Ifé, pastorale de la Motte& Deftouches.
Céphale & Procris , tragédie lyrique en
trois actes de M. Marmontel , muſique
de M. Grétry.
:
4
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
:
COMÉDIE FRANÇOISE.
د
LES Comédiens François ont donné , le
lundi 22 Nov. , la quatrième repréſentation
, ou la continuation d'Orphanis
tragédie nouvelle , interrompue par le
voyage de Fontainebleau. L'auteur a fait
quelques changemens heureux qui ont
mis dans les caractères de ſes perſonnages
plus de préciſion , & dans la marche
de ſa tragédie plus de mouvement &
d'intérêt.
VERS faits à la Comédie , & adreſſés à
Mile Luzy , qui , après deux ans d'abfence,
reparoîtfur le théatre François.
0
Par M. ***
DIGNE élève de Thalie ,
Objet de nos plus tendres voeux ,
Après avoir craint pour ta vie ,
Nous te revoyons en ces lieux!
Loin de nous les triſtes alarmes :
Luzy , tous nos maux vont finir .
;
DECEMBRE. 17730 157
Ah ! l'inſtant qui nous rend tes charmes,
Eſt pour nous l'inſtant du plaiſir !
De ce plaifir dont ta préſence ,
Tes talens toujours enchanteurs ,
Font naître en nous la jouiflance ,
En te ſoumettant tous les coeurs.
De ceux qui te rendent hommage ,
Daigne au moins diſtinguer le mien.
Chacun te donne ſon fuffrage;
Puis-je un jour mériter le tien !
De tes ſuccès & de ta gloire
Je voudrois avoir la moitié.
Oui , c'eſt le voeu , tu peux m'en croire ,
De l'Amour & de l'Amitié.
1
COMÉDIE ITALIENNE.
9
LES Comédiens Italiens n'ont joué aucunes
nouveautés ; mais ils ont repris
avec ſuccès , Acajou , l'Ami de la Mai-
Son , l'Amoureux de quinze ans. Ils doivent
auffi reprendre inceſſamment le
Magnifique , comédie en trois acte , mêlée
158 MERCURE DE FRANCE.
d'ariettes , par M. Sedaine , muſique de
M. Grétry.
Madame Trial , jouant l'Amoureux
de quinze ans.
AIR: Qu'il est cruelden'avoirque quinze ans.
Q
:
U'IL eſt joli , l'Amoureux de quinze ans !
Ah! queTrial y met de charmes!
Pour couronner tant de talens ,
L'Amour lui prête encor ſes armes.
L'attrait touchant de ſes tendres accens
Faità nos coeurs partager ſes alarmes ;
Mais quel plaifir ravit nos ſens ,
:
Lorſque l'Amour vient eſſuyer ſes larmes!
Qu'il eſt joli , &c.
ParM.G. de F**
DECEMBRE. 1773. 159
VERS à Mile le Couvreur, par M. de
: Voltaire.
On a retrouvé dans une anciennebrochure
, imprimée en 1730 , ces vers à
Mile le Couvreur , qui ne ſont dans aucane
édition des oeuvres de M. de Voltaire
, & qui pourraient figurer à côté de
ſes meilleures pièces en ce genre .
L'HEUREUX talent dont vous charmez la France
Avait en vous brillé dès votre enfance:
Il fut des lors dangereux de vous voir ,
Et vous plaiſiez même ſans le ſavoir.
Sur le théâtre heureuſement conduite ,
Parmi les voeux de cent ceurs empreſlés
Vous récitiez, par la Nature inſtruite;
C'était beaucoup: ce n'était point affez .
Il vous fallut encore un plus grandmaître:
Permettez-moi de faire ici connaître
Quel est ce Dieu de qui l'art enchanteur
Vous adonné votre gloire ſuprême ;
Le tendre Amour me l'a conté lui-même.
On me dira que l'Amour est menteur :
Hélas! je fais qu'il faut qu'on s'en défic.
Qui mieux que moi connaît ſa perfidic ?
160 MERCURE DE FRANCE.
Qui ſouffre plus de ſa déloyauté ?
Je ne croirai cet enfant de ma vie;
Mais cette fois il m'a dit vérité .
Ce même Amour , Vénus &Melpomène
Loin de Paris faiſaient voyage un jour ;
Ces Dieux charmans vinrent dans un ſéjour
Où vos attraits éclataient ſur la ſcène.
Chacun des trois avec étonnement
Vit cette grâce & fimple & naturelle ,
Qui faiſait lors votre unique ornement.
Ah ! dit l'Amour , cette jeune mortelie
Mérite bien que , ſans retardement ,
Nous répandions tous nos tréfors ſur elle.
Ce qu'un Dicu veut ſe fait dans le moment.
Tout auſſi - tôt la tragique Déeſle
Vous inſpira le goût , le ſentiment ,
Le pathétique & la délicateffe.
Moi , dit Vénus , je lui fais un préſent
Plus précieux : & c'eſt le don de plaire:
Elle accroîtra l'empire de Cythère ,
Aſon aſpect tout ceoeur ſera troublé ,
Tous les eſprits viendront lui rendre hommage.
Moi , dit l'Amour , je ferai davantage :
DECEMBRE. 1773 . 161
Je veux qu'elle aime. Apeine eut-il parlé ,
Quedans l'inſtant vous devintes parfaite.
Sans aucun ſoin , ſans étude , ſans fard ,
Des paſſions vous fûtes l'interprète.
Ode l'Amour adorable ſujette ,
N'oubliez pas le ſecret de votre art.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
:
M. pluſieurs perſonnes de province qui
ne ſavent pas que j'ai remis dans d'autres
mains la plume du Spectateur Français ,
continuent de m'adreſſer leurs réflexions ;
j'ai joui aſſez long-temps de leur erreur ,
&je me crois en confcience obligé de les
déſabuſer. Je vous prie donc , Monfieur ,
d'annoncer à tous les moraliſtes , à tous
les critiques que la ſageſſe & le goût ont
diſperſés dans l'Europe , que mes regards
ne font plus attachés ſur la ſcène du monde;
je l'ai conſidérée deux ans : c'en eſt aſſez
pour ma foible vue. Depuis un an un voile
épais s'eſt abaiſſé entre moi & les humains
; je les entends encore , mais je ne
les vois plus .
Pendant que M. de Caſtilhon , mon
continuateur , donne de nouvelles feuilles
162 MERCURE DE FRANCE.
au Public , je m'occupe à corriger les
miennes ; j'enlève des fix volumes que
j'ai publiés tout ce qui eſt indigne de réparoître
dans la nouvelle édition à laquelle
je travaille. On ne manquera pas
dedire que ſi je tiens parole , je les réduirai
à peu de choſe; mais une plaifanterie,
quand même elle ſeroit bonne , ne me
déconcerte pas. Je fais me contenter du
fuffrage de quelques philoſophes , des
éloges d'un ami éclairé , du rire d'une
femme charmante à laquelle il ne manque
que la célébrité de Mde Deshoullières .
Voilà les juges que je me ſuis choiſis ;
je récuſe tous les autres , même celui qui
vient de fondre fur tous les Journaux , &
d'écrire à l'auteurde l'Année littéraire que
le Spectateur François couroit trop après
le bel esprit & les petites phrases. Je ne lui
ferai pas le même reproche ; ſes phraſes
m'ont paru très longues , & il ne m'a pas
ſemblé qu'il courût après l'eſprit.
J'ai l'honneur , &c .
DE LA CROIX.
DECEMBRE. 1773. 163
RÉPONSE à la Lettre de M. de Cintres,
imprimée dans l'Année Littéraire.
On nous accuſe dans l'Année Littéraire , d'avoir
refuſé d'inférer dans le Mercure une lettre de
M.deCintres , élève du corps duGénie, parce que
cette lettre eſt une critique unpeu vived une autre
lettre ſur les Comètes , attribuée à M. de Voltaire.
Il eſt d'autant plus étonnant que M.deCintres
autoriſe ces plaintes &nous fafle des reproches ,
que , d'après quelques obſervations ſur ſes plaifanteries&
fur ſes erreurs , il s'étoit fait juſtice ,
&qu'il étoit venu lui-même retirer ſa diatribe ;
il fait même que le Savant principalement intéreflé
dans cette diſcuſſion , avoit écritune lettre
très - preſſante à l'auteur du Mercure , pour le
prier de ne pas faire uſage de la réponſe à la let
tre de Grenoble. Que penſer actuellement de ce
procédé?
Il eſt vrai que nous avons montré d'abord quelque
répugnance de nous charger de cette critique,
&voici quels étoient nos motifs.
Premièrement cette lettre où l'on compare au
jeune Parangue & à Sancho Pança l'auteur de la
Henriade, de Mahomet , & d'Alzire ; où l'on parle
des oreilles d'âne d'un vieillard illustre à qui
foixante ans de gloire & tant de chefs - d'oeuvre
dans des genres ſi différens donnent un droit fi
juſte au reſpect de tout écrivain honnête ; où un
jeune homme oſe lui appliquer le proverbe , Ne
futor ultrà crepidam; cette lettre devoit- elle être
164 MERCURE DE FRANCE.
imprimée dans un Journal dont les auteurs font
jaloux de l'eſtime publique ?
on
Secondement un homme qui parle des oreilles
de M. de Voltaire n'auroit pas dû en montrer. Il
prétend , page 46 , que la comète ne peut décrire
une parabole , parce que l'on ne lauroit pas de
quel point cette comète seroit partie. M. de Cintres
fait apparemment de quel point ſont parties
les comètes qui décrivent des elliples. Un géomètre
que nous avons confulté , nous a aſſuré
que dès qu'on connoilloit la courbe que décrit un
corps , & la loi felon laquelle il la décrit ,
pouvoit aſſigner le lieu & la vîteſſe de ce corps
dans un tems donné ; que cela étroit même beaucoup
plus ailé pour la parabole que pour l'ellipfe;
que pour connoître le point d'où une comète eſt
partie, il falloit ſavoir le tems où elle commence
à ſe mouvoir , c'est-à-dire le moment de ſa création.
Il nous a ajouté que tout corps qui eft attiré
en raiſon inverſe du quarré des diſtances ,
décrit une ſection conique dont le centre des forces
occupe le foyer , & que cette ſection eſt un
cercle , une parabole , une ellipſe ou une hyperbole
, ſelon le rapport qu'ont entre elles la force
de projection & la force centrale ; qu'ainſi pour
pouvoir affurer qu'une comète ne peut pas décrire
une parabole , il faudroit avoir reçu parole de
laNature qu'elle ne donneroit jamais à une comète
la force de projection qui lui feroit décrire
une parabole. Il diſoit encore que la théorie des
comètes eſt très- incertaine ; que l'on ne pouvoit
déterminer la plus petite diſtance dont elles devoient
approcher de la Terre qu'à plus de foixante
millions de lieues près ; qu'ainſi tout ce qu'on
peut dire de raiſonnable ſur le danger que nous
DECEMBRE. 1773. 165
courons , c'eſt qu'il n'eſt pas impoſſible qu'une
comète vienne déranger un jour notre globe , ce
qui ne vaut pas la peine d'être dit; que le calcul
des probabilités n'a rien à faire dans ces queſ
tions ; que fi de grands géomètres l'ont quelquefois
employé dans des circonftances ſemblables ,
c'étoit pour le divertir , & que Neuton ſeroit bien
étonné s'il voyoitdesſavans s'occuper ſérieuſement
àcalculer les mouvemens des corps céleſtes par les
mêmes règles que les chances du Biribi. Il dit encore
bien d'autres choles que nous ne répéterons
pas ici , mais qui nous ont paru prouver que s'il
ſe montre ici quelque bout d'oreilles , ce n'eſt pas
àM. de Voltaire qu'il appartient.
Troiſièmement M. de Cintres prétend que Neuton
n'a jamais dit que la comète cût éprouvé une
chaleur deux mille fois plus grande que celle d'un
fer rouge: mais ſeulement que la chaleur du Soleil
étoitàla ſurfacede la comète 28000 fois plus grande
qu'elle ne l'eſt en été ſur la ſurface de laterre, &
ilcite le paſlage de Neuton , avec la page où il ſe
trouve Cependant s'il s'étoit donné la peinede lire
en entier l'endroit qu'il indique fi exactement , il
auroit vu que Neuton ajoute précisément ce que
M. de Voltaire lui attribue. Non-ſeulement Neuton
a dit que la comète avoit éprouvé cette chaleur
deux mille fois plus grande que celle du fer
rouge , mais il s'eſt trouvé des calculateurs qui
ontdéterminé le tems qu'elle a dû mettre à ſe refroidir
. Le calcul de Neuton ſur la chaleur de la
comète de 1680 eſt fondé ſur des hypothèſes purement
précaires , à peu près comme celui de
Wolf ſur la taille des habitans de Jupiter , qu'il
trouva devoir être la même que celled'Og , Roi
de Bazau ,dont le lit avoit neuf coudées delong
166 MERCURE DE FRANCE.
Il ne faut pas croire queNeuton ait attaché à ces
calculs la même importance qu'à ſes tublimes
recherches. Ces petites applications font faciles ,
&fervent àdélafier de travaux plus ſérieux &
plus pénibles.
Quatrièmement , M. de Cintres répond trèsgravement&
très longuement à desplaifanteries.
Il prouve ſérieuſement que la Terre ne ſera ni réduite
en poudre impalpable , ni brûlée , mais feulement
couverte d'une marée de deux mille toiſes
dehaut , quoique l'on n'ait aucune méthode pour
calculer dans ce cas la hauteur des marées ; &,
après avoit opposé à une plaiſanterie l'étalage de
la ſcience la plus commune ſur les loix du choc
des corps , il croit avoir découvert & non pas
montré un autre bout d'oreilles .
1
Nousn'avons donc pas trouvé que la lettre de
M. deCintres pût ni inftruire ni amuſer perſonne;
&, comme elle ne contenoit que des expreffions
très-dures contre M. de Voltaire , & plufieurs
inexactitudes , nous avons cu raiſon de conſeiller
dene point l'imprimer. La ſeule inſtruction qu'on
enpuifle tirer eſt celle que renferme la phrafe
fuivante, que nous allons rapporter en faveur de
ceux qui ne lifent point l'AnnéeLittéraire,& qui
liſent le Mercure..
(«L'endroit des Métamorpholes d'Ovide eſt done
>>cité auſſi mal- à- propos dans la lettre ( attribuée
>>åM. de Voltaire) que le livre des inſtitutions af-
>>tronomiques de M. le Monnier , où il ſe trouve
une faute d'impreſſion dans la mentiondu calcul
>>> deNeuton , trois mille pour deux , pag. 347. La
même faute ſe trouve dans les Inſtitutions de
Kcil. » ),
L
DECEMBRE. 1773 . 167
1
1
Les Inſtitutions de Keil , traduites & commentées
par M. le Monier, ſont un ouvrage ſi répandu
&fi utile à ceux qui veulent étudier l'aſtronomie ,
&fi important, qu'on doit de la reconnoiſſance
à ceux qui contribuent à ſa perfection , quand ce
ne feroit qu'en y corrigeant les fautes typographiques.
Nous finirons par remarquer que ce calcul
de Neuton dont on trouve la mention dans les
Inſtitutions de Keil ſon diſciple , & l'éditeur des
principes , eſt ce même calcul ſur la chaleur de la
comète dont , deux pages auparavant , M.de Cintres
affure que Neuton n'a jamais parlé. Nous
avons prouvé ci- deſſus que Keil , & même M. de
Voltaire ſavent mieux que M. de Cintres ce qu'a
ditNeuton.
2
PROSPECTUS,
Tableaux géographiques & hiſtoriques.
M. Rohard vient d'annoncer des Tableaux
géographiques & hiſtoriques gravés,
contenant tout ce qu'il eſt intéreſſant
de ſavoir , tant de l'ancien Monde , &
des Royaumes célèbres avant J. C. , que
des quatre parties de la Terre , dans fon
état actuel.
On a déjà publié ſix cartes ou tableaux
qui donnent l'introduction à l'hiſtoire &
à la géographie , & une idée fuffifante
pour ceux qui veulent les étudier. Mais ,
168 MERCURE DE FRANCE.
pour en faciliter l'étude , l'auteur donnera
, dans vingt-quatre tableaux , les fubdiviſions
de ces fix premières cartes , &
une connoiſſance détaillée de chaque
Empire , Royaume , République , & autre
Etat , dont l'enſemble formera un
corps de géographie hiſtorique dans un
gente nouveau , utile à la jeuneſſe & aux
perſonnes déjà inftruites .
Les fix premières cartes préſentent le
tableau de l'ancien Monde ; le tableau
hiſtorique des Royaumes célèbres avant
J. C.; le tableau de l'Aſſe , l'Afrique ,
l'Europe & l'Amérique .
Les vingt quatre autres qui ſuivront ,
donneront les détails ſur : 1. la Hollande;
2. l'Allemagne , diviſée par Cercles ; 3. la
Pruſſe ; 4. la Pologne ; 5. les Etats de la
Maiſon d'Autriche ; 6. la Hongrie ; 7 .
les Etats du Grand Seigneur ; 8. la Rufſie
; 9. la Suède ; 0. le Danemarck ; 11 .
l'Angleterre ; 12. l'Ecoffe ; 13. l'Irlande ;
14. l'Eſpagne ; 15. le Portugal ; 16. Iltalie;
17.l'Etat de l'Egliſe; 18.la République
de Veniſe ; 19. les Etats du Roi de Sardaigne
; 20. le Royaume des Deux Siciles;
21. la Suiſſe ; 22. la France ; 23. la
Perfe; 24. la Chine.
Lesplanches de ces tableaux ſe gravent,
format
DECEMBRE. 1773 . 169
format de grand Aigle & Chapelet en
Atlas , par le ſieur Dezauches .
On diſtribue actuellement les fix premières
cartes annoncées ci - deſſus ; chacune
du prix de 40 ſols.
On diſtribuera les vingt - quatre autres
cartes de mois en mois , enforte que tout
l'ouvrage ſoit complet dans l'eſpace d'une
année.
Chacune de ces cartes ſera de même du
prix de 40 ſols .
On ſera libre de ſouſcrire , en faiſant
l'avance de 6 livres, qui ſeront imputées
fur les dernières cartes , & alors les Soufcripteurs
ne paieront que 30 fols au lieu
de 40 , en recevant chaque carte ; ce qui
fera , ſur la totalité de l'ouvrage , une remiſe
de 15 liv .
On foufcrit à Paris , chez Lacombe , li-
Abraire , rue Christine , qui délivre dès à
préſent , les fix premières cartes. Les deux
premières des ſubdiviſions paroîtront en
Janvier , & ainſi de ſuite .
H
170 MERCURE DE FRANCE.
ARTS.
GRAVURE.
I.
La Dame de Charité , eſtampe d'environ
16 pouces de haut fur 12 de large , gravée
par Voyez l'aîné , d'aprés le deffin
original de Charles Eiſen , peintre &
deffinateur , aflocié de l'académie des
ſciences , belles - lettres & arts de
Rouen . A Paris , chez le Père , & Avau.
lez , marchands d'eſtampes , rue St Jacques
, vis-à-vis celle du Plâtre , à l'ancienne
poſte. Prix , s liv.
1
UNE Dame de Charité viſite un pauvre
Vieillard étendu fut fon lit & entouré de
ſa famille. Cette famille indigente paroît
écouter avec intérêt les paroles confolantes
de cette Dame. Des enfans placés de
bout au pied du lit , ont la distraction de
leur âge , & font plus occupés à confidérer
l'habillement de la Dame de Charité.
Cette compofition eſt riche & bien difpoſée.
Elle a été rendue avec intelligence
par le graveur .
DECEMBRE. 1773 . 171
On distribue à la même adreſſe une ſuite
de principes pour apprendre à deſſiner
la figure . Ces élémens ou principes font
gravés dans la manière du deſſin au
crayon rouge par J. F. Janiſſet, d'après les
deſſins originaux de Thomas le Clerc , &
font dédiés par l'auteur à M. Pierre , premier
peintre du Roi. Les huit cahiers
paroiffent actuellement. Prix 25 fols
chaque cahier . M. le Clerc ſe propoſe de
publier ſucceſſivement les principes pour
deſſiner les animaux , les fleurs , le payfage
, d'après les artiſtes qui ont le plus excellé
dans ces différens genres ; ce qui
formera un cours de deſſin le plus complet
qui ait encore paru dans le genre du
crayon. Des notes placées à chaque cahier,
rappellent les principes élémentaires du
deſſin , & les expliquent aux élèves.
I I.
Portrait de Madame Marie- Thérèse , Comteffe
d'Artois , née le 31 Janvier 1756.
A Paris , chez Bonnet , graveur , rue St
Jacques , au coin de celle du Plâtre.
Cebeau portrait eſt grand comme nature.
Il eſt renfermé dans un ovale & vu
des trois quarts. L'artiſte l'a gravé d'après
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
le tableau du St Ilferdink , dans la manière
du deſſin au crayon rouge .
Le même artiſte vient de publier une
jolie étude de tête de femme , gravée
d'après le deſſin de M. Lagrenée l'aîné ,
peintre du Roi , dans la manière du deſſin
au crayon rouge & noir.
III.
Portrait en médaillon de Monseigneur
le Comte d'Artois , petit fils de France &
petit- fils du Louis XV le Bien - Aimé ,
gravé avec beaucoup de talent& de vérité
d'après le tableau de M. Fredon , par
M. Cathelin . A Paris , chez Bligny , cour
du manége aux Tuileries. Prix , 2 liv .
On trouve à la même adreſle , le portrait
, en petit médaillon , de M. Pichaut
de la Martinière , premier Chirurgien du
Roi , &c. gravé par Duchenne. Prix , 1 l .
4f.
IV.
Vue de la Bibliothèque de Ste Geneviève ,
deſſinée & gravée par P. C. de la Gardette
, dédiée à M. Raymond Revoire,
Abbé de Ste Geneviève , Supérient-
Général des Chanoines Réguliers de
2
DECEMBRE. 1773. 173
la Congrégation de France , & Chef de
tout l'Ordre du Val- des - Ecoliers .
Cette gravure préſente en perſpective
la riche bibliothèque de Ste Geneviève,
Elle eſt faite avec beaucoup de ſoin & de
ſuccès ; largeur 18 pouces ; hauteur 14 ;
prix , 2 liv. A Paris , chez l'auteur , rue
&porte St Jacques , au coin de la rue des
Foilés St Jacques.
COROGRAPHIE.
NOUVELLE Carte de la Pologne démembrée
, très - détaillée & très - exacte ,
conformément au traité de partage actuellement
ratifié par la Diète , avec de
nouvelles remarques & des calculs rectifiés.
L'auteur a ſigné cette carte pour la
faire diftinguer des contrefactions toujours
fautives & très - négligées . Prix ,
12 f. A Paris , chez M. Brion , ingénieurgéographe
du Roi , au coin de la rue du
Plâtre St Jacques , maiſon neuve , au premier.
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
MUSIQUE.
I.
Sei Duetti per due flauti traverſiere o due
violini , del Signor Antonio Rodil , oeuvre
premier ; prix , 4 liv. A Paris, chez
Taillart l'aîné , rue de la Monnoie , la
première porte cochère à gauche , en
defcendant le Pont-neuf, chez M. Fabre
, & aux adreſſes ordinaires de mufique.
Ces duos d'un chant facile , agréable &
bien dialogué , font un très bon effet ,
exécutés par des flûtes ou par des violons.
Ils ajoutent à la réputation de M. Rodil ,
virtuoſe attaché à la muſique du Roi de
Portugal .
I I.
Duopour deux Violons ; compoſés par
Emmanuel Barbella ; mis au jour par
M. Bouin , oeuvre 3º. prix 7 liv. 4 fols.
A Paris , chez l'Editeur, marchand de Muſique
& de cordes d'Inſtrumens , rue S.
Honoré, au gagne-petit, près S. Roch . Le
1cr . & fecond oeuvre de Duo , du même
Auteur , ſe vendent à la même adreſſe .
DECEMBRE. 1773. 175
III.
Recueil d'Ariettes choisies , arrangées
pour le Clavecin ou le forte piano avec
accompagnement de 2 violons & la baffe
chiffrée ; dédiées à Mlle Lenglé de
Schoebeque ; par M. Benault , maître
de Clavecin ; prix 1 liv. 16 fols. A Paris ,
chez l'Auteur , rue Git-le- coeur , & aux
adreſſes ordinaires de Mufique : on trouve
à la même adreſſe la Furſtemberg , avec
fix variations ; prix 1 liv . 16 fols.
I V.
Deuxfimphonies concertantes , la rte.
pour 2 violons principaux & un alto viola
récitans; 2 violons ripieno : unſecond alto
& une baffe obligés; les hautbois & les
cors ad libitum. La 2º. pour deux violons
principaux recitans ; 2 violons ripieno ; un
alto ; & 2 hautbois obligés , les cors ad
libitum : compoſées par M. Davaux, amateur
; oeuvre VII , prix ; 7 liv . 4 fols.
A Paris , aux adreſſes ordinaires de muſi .
que ; à Lion , chez Caſtau ; à Toulouſe ,
chez Brunet.
Η iv
176 MERCURE DE FRANCE.
V.
Deux Concertos à violon principal ,
premier & fecond deſſus , alto & baffe ,
hautbois ou Aûtes & deux cors , ad libitum
; compoſés par M. de S. Georges ,
auvre 1. mis au jour par M. Bailleux ;
prix , 7 liv. 4 f. A Paris , chez M. Bailleux
, marchand de Muſique ordinaire
de la chambre & des Menus - Plaiſirs du
Roi , rue S. Honoré , à la règle d'or ; d
Lion , à Bordeaux & à Toulouſe , aux
adreſſes ordinaires.
Ces concertos ont été exécutés l'hiver
dernier au concert des amateurs
, par
l'Auteur même , & ont reçu les plus
grands applaudiſſemens , tant pour le mérite
de l'exécution que pour celui de la
compoſition.
VI.
La petite Nicette , ariette chantée par
Mile.Vandersteen , au concert de MM. les
amateurs de la ville de Mons , en préſencede
leurs Alteſſes royales , Mgr.le Prince
Charles , & de madame la Princeſſe
Charlotte ; la muſique de M. Légat de
Furcy , maître de goût de chant , & organiſte
; les paroles de M. Mentelle ; prix ,
DECEMBRE . 1773 . 177
2 liv. 8 f. A Paris , chez l'auteur , parvis
Notre- Dame ; & aux adreſſes ordinaires
de muſique , avec privilége du Roi .
Cette ariette a été compoſée pour leurs
Alteſſes royales , qui ont eu la bonté d'y
applaudir : & ce n'eſt pas la première fois
que les ouvrages de M. Légat de Furcy
ont eu cet honneur.
VII.
Six arriettes à voixfeule , avec accompagnementde
deux violons , alto &baffe,
hautbois & cors ad libitum ; dédiées à
M. de la Garde , maître des requêtes ,
par A. L. Baudron , premier violon de
la Comédie Françoiſe ; oeuvres , les paroles
de M. Quérant ; prix , 9 liv. compris
la double baſſe. A Paris chez l'anteur
, rue Guénégaud ; chez Mde Berault ,
marchande de muſique , rue de la Comédie
Françoiſe , & aux adreſſes ordinaires .
VIII .
XV . Duettini gratiofi per due traverfieri,
perdivertimento del ſignori amatori,
compoſti dal fig. Laudini ; op. rer nuovamente
ſtampata del Sr. Borelli ; prezze
4 liv. 4 f. A Paris , chez le Sr. Borelli ,
cue & vis-à-vis la ferme de l'Abbaye de
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
St. Victor , & aux adreſſes ordinaires de
muſique.
1 Χ.
Sei quartetti per due violini , viola &
violoncello ; compoſti da Giuſeppe Cambini
; opera 12. prix , 9 liv. nuovamente
ſtampati a ſpeſe di G.B. Venier.A Paris ,
chez M. Venier , éditeur de pluſieurs ouvrages
de muſique , rue S. Thomas du
Louvre , vis-à-vis le château d'eau , &
aux adreſſes ordinaires ; à Lyon , aux
adreſſes de muſique.
Cours d'Histoire naturelle , par M.
Valmont Bomare , maître en pharmacie ,
démonstrateur d'hiſt . naturelle avoué du
gouvernement , cenſeur royal , directeur
des cabinets d'hiſtoire naturelle, de phyſique
, &c . &c. de S. A. S. Mgr. le Prince
de Condé. Maître d'hiſtoire naturelle de
IL. AA . SS. Mgr. & Mde. la Duchefle
de Chartres , Mgr. & Mde. la Ducheffe
de Bourbon; Membre de pluſieurs académies
de l'Europe : en fon cabinet , rue
de la Verrerie , près la rue des Billettes ,
le lundi fix décembre 1773 , à dix heures
& demie très-préciſes du matin ; &
DECEMBRE . 1773. 179
fera continuéles mercredi, vendredi & lundi
de chaque ſemaine , à la même heure..
Dans ce cours, qui concerne les minéraux
, les végétaux & les animaux , on
s'eſt proposé d'expliquer , conformément
au Discoursgénéralfur leſpectacle & l'étude
de la nature qu'on prononcera à l'ouver
ture , tout ce qui peut être de quelque
utilité aux arts , aux métiers , aux besoins
& à l'agrément de la vie : on expofera une
théorie préciſe des différens ſyſtêmes fur
la formation de notre globe , ſes altérations
, les différens foffiles dont il eft
compoſé , les tremblemens de terre , les
volcans , &c. les corps organiſés qui
croiffent à la furface & y vivent : en um
mot , tout ce qui eſt relatif à ces trois
regnes , ſera expoſé aux yeux des auditeurs
pendant la démonstration .
2
Nota. Ce même démonftrareur ouvrira
un ſecond Cours d'hiſtoire naturelle
le jeudi neuf décembre 1773 , à onze
heures & demie très- préciſes du matin .
Ce Cours particulier ſera continué les
famedi , mardi & jeudi de chaque femaine
, à la même heure. Ceux qui voudront
y prendre part , ſont avertis d'entendre
le difcours général annoncé pour
le lundi fix décembre à dix heures
demie.
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
Cours de Physique expérimentale. M.
Briffon, de l'académie royale des ſciences,
maître de phyſique & d'hiſtoire naturelle
des enfans de France , profeſſeur royal
de phyſique expérimentale au collége
royal de Navarre , commencera le lundi
fixdécembre , ſon cours de phyſique expérimentale,
dans ſon cabinetde machines,
rue du Jardinet , fauxbourg S. Germain .
Les perſonnes qui veulent ſuivre ce
Cours , ſont priées de ſe faire infcrire
chez lui.
COMPLIMENT de M. de Montazer , Archevêque
& Comte de Lyon , à Madame
la Comteſſe d'Artois , lejour que cette
Princeffe fit fon entrée dans l'Eglise
primatiale de Lyon , le 7 Sept. 1773 .
MADAME ,
Les mariages des Princes ont ſouvent
plus d'influence ſur la deſtinée des Empires
que toutes les opérations de la politique
, & que le fort même des combats ;
&, quand il plaît à Dieu de répandre ſes
bénédictions ſur ces hautes Alliances , il
n'eſt point de préſage plus aluré de la
DECEMBRE. 1773 . 181
proſpérité des Etats & du bonheur des
Peuples. Tout annonce à la France , Madame,
qu'elle peut ſe livrer aujourd'hui
àde fi douces eſpérances .
La gloire de votre augufte Maiſon eſt
auſſi ancienne que ſon origine. Vos illuftres
Ancêtres ont tous été perfuadés que
les Rois ſont pour les Peuples , qu'ils leur
doivent le bonheur , & que , s'ils ne font
bienfaifans , ils ſe flattent en vain d'être
juſtes. Ces précieuſes maximes ont été
tranſmiſes de génération en génération
juſqu'aux Princes de qui vous tenez plus
immédiatement le jour ; & l'accroiffement
de leur puiſſance , loin de les diftraire
ou de les éblouir , eſt venu ajouter
un nouvel éclat à leur bonté & à leur fageſſe.
Ils ne ſe ſont pas contentés , Madame
, d'ouvrir au-dedans de leurs Etats
toutes les ſources de la félicité publique ,
& d'en être eux - mêmes le principe le
plus fécond ; ils ont écarté les influences
étrangères qui auroient pu en troubler les
douceurs. Tandis qu'une corruption preſque
générale inonde le reſte de l'Europe ,
on reſpire toujours ſous leurs ſages loix
l'air pur de la vertu; on ne connoît dans
ces heureux climats ni ce luxe dévorant
qui dépouille la nature de tout ce qu'il
prodigue à la vanité , ni cette licence d'e
182 MERCURE DE FRANCE.
pinions qu'on peut appeler le ſecond luxe
de notre ſiècle , le luxe des eſprits , nonfeulement
parce qu'il marche toujours à
la fuite du premier , mais encore parce
qu'il eſt le grand abus de la raiſon , comme
l'autre eſt le grand abus des richeſſes .
Voilà , Madaine , ce qui rend le nom
que vous portez digne de l'admiration de
l'Univers, & ce qui fait la joie de la
France toutes les fois qu'elle voit le ſang
de ſes Souverains s'unir avec le vôtre .
Que de moindres Etats cherchent leur
agrandiffement ou leur fûreté dans des
Alliances intéreſſées ; pour nous , Mada.
me , nous n'avons beſoin que de vertus ;
&, avec celles dont le germe a paflé dans
votre coeur , & dont vous avez reçu autant
d'exemples que de leçons , vous êtes
plus aſſurée de notre reſpect & de notre
amour , que ſi vous nous apportiez des
villes & des provinces.
Il ne falloit pas moins , Madame , que
tous les avantages répandus ſur votre
naillance & fur votre perſonne,pour vous
préparer au fort qui vous attend. Vous
allez devenir la fille du meilleur des pères
comme du plus puiſſant des Rois , &
cetitre, en vous impofant l'obligation de
travailler à la félicité du Monarque , vous
charge en même temps du bonheur de
DECEMBRE. 1773 . 183
tous ſes ſujets ; vous allez recevoir la
main de l'Epoux le plus aimable , & qui ,
dans un rang moins élevé , eût été jugé dignede
celuiqu'il occupe parles grâces quile
distinguent & par les vertus qu'il promet;
vous allez jouir à la Cour d'un bien d'autant
plus flatteur qu'il a été réſervé à vous
ſeule , celui de vivre fous un ciel étranger
avec une foeur chérie , & de n'avoir qu'à
marcher for ſes traces pour achever de
gagner tous les coeurs .
Nos voeux feront exaucés , Madame, &
le temps embellira encore vos glorieuſes
deſtinées ; vous en ſanctifierez l'uſage ;
vous en ferez remonter la gloire juſqu'au
Très Haut , qui en eſt le ſuprême Difpenſateur.
Votre piété en obtiendra des
Princes auxquels vous imprimerez & la
crainte de Dieu & l'amour des Peuples ,
&la voix des générations futures viendra
s'unir un jour avec la nôtre pour bénir une
Princeſſe qui aura donné des appuis au
Trône & des protecteurs à la Religion .
LE TRIPLE EPITHALAME.
RHIN jaloux , Alpes rivales !
Vous n'oppoferez plus vos barrières fatales
184 MERCURE DE FRANCE.
Aux fublimes deſtins de l'Empire des Lys :
Par trois auguſtes noeuds tous les coeurs fontunis.
Empreſſez - vous , Plaiſirs. O France fortunée !
Confacre en ce beau jour
Trois myrtes à l'Amour ,
Et trois autels à l'Hymenée.
Jour heureux , fête durable !
1
Paris , Vienne & Turin , d'une paix defirable
Sont , par un triple hymen , pour jamais aſſurés.
Applaudis , Univers , à ces ſermens ſacrés ;
Tonbonheur en dépend. O Francefortunée!
Confacre en ce beau jour
Trois myrtes à l'Amour ,
Et trois autels à l'Hymenée.
Accourez , Muſes ſavantes !
Mais chantez les Plaiſirs , non les guerres fanglantes.
Bellone fuit nos bords , & Mars eſt aux abois .
Rendre l'Europe heureuſe eſt l'eſpoir de trois
Rois:
Ce triple hymen l'exauce. O Francefortunée!
Confacre en ce beau jour
Trois myrtes à l'Amour ,
Et trois autels à l'Hymenée.
BarM. Poinfinet de Sivry.
DECEMBRE . 17730 185
CELUI
VERS fur les mêmes rimes.
ELUI qui , dans Paris , à laCour , au village,
Fit parler de lui , dans un âge
Où les enfans du Peuple , ainſi que ceux des Rois,
De la parole ont à peine l'uſage ,
Et qui , preſque au berceau , fit courir maint
adage;
Lui qu'on prend pour l'Amour , ſans qu'il ait ſon
bagage ,
Les flèches , l'arc ni le carquois ;
Intrépide chafleur qui fait voir dans nos bois
Un Hyppolite moins sauvage ,
Plus courageux , moins fier que celuid'autrefois ,
Plus vif& plus brillant , plus tendre & non moins
lage;
Ce Prince fi chéri ( chacun nomme d'Artois )
Ne veutpoint ſe ſouſtraire au plus doux eſclavage:
Sous le joug de l'Hymen avec joie il s'engage.
La Beauté dont pour lui lesGrâces ont fait choix,
Réunit tous leurs dons , eſt leur plus bel ouvrage.
Les Peuples accourus de l'Amérique plage
Etdes climats divers de l'Empire Gaulois ,
Aux Etrangers unis , volent ſur leur paflage.
On les entend crier tous à- la- fois :
Puiflent leurs jours le paſſer ſans orage !
186 MERCURE DE FRANCE .
Heureux qui vivra ſous leurs loix !
Chacun , à ſa façon , exprimant ſon hommage ,
Ils parlent tous enſemble un différent langage ;
Et fur ces deux Epoux ils n'ont tous qu'une voix.
Par M. du M. **
VERS préſentés à Madame la Comteffe
1
D'ARTOIS , le jour même de ſon mariage.
PRINCESSE ardemment defirée ,
Enfin vous êtes parmi nous :
Vous voyez cette Cour , où , toujours adorée ,
Vous rendrez de l'Hymen tous les Amoursjaloux .
Dans les tranſports de ſon ivrefle
Le Peuple eſt le rival des Grands ;
Et , dans ce jour , la plus vive alegreſſle
Confond & les voeux & les rangs .
Digne choix de notre Monarque ,
Vous fûtes à l'inſtant celui de tous les coeurs ,
Et le fil de vos jours, dans les mains de la Parque,
Devint une chaîne de fleurs .
Rien ne peut altérer votre bonheur ſuprême;
Fille de notre Roi , tout vous dit aujourd'hui
DECEMBRE. 1773. 187
Qu'avant que de vous voir on vous aimoit pour
lui,
Qu'en vous voyant, c'eſt pour vous-même.
Par Mde de Princen , épouse du Baron
de Princen , capitaine de cavalerie.
COUPLETS fur le Mariage de Monfeigneurle
Comte D'ARTOIS .
AIR: Partez, puiſque Mars vous l'ordonne.
L'AMOUR , pour le bien de la France
Vient encor ferrer de beaux noeuds :
Déjà deux fois une auguſte alliance
Des coeurs François a fatisfait les voeux:
L'Amour , pour le bien de la France ,
Vient encor ferrer de beaux noeuds.
Pour former des Hymens fidèles
Trois Princes croiſſoient à nos yeux.
Ondit qu'alors , du ſein des immortelles ,
Il s'échappoit des ſoupirs envieux.
Pour former des Hymens fidèles
Trois Princes croiſfloient à nos yeux .
Dans la Savoie & dans l'Autriche
On choiſit trois jeunes Beautés ;
Cythère en vain de ce bien ſemble riche :
188 MERCURE DE FRANCE.
Il nous falloit d'autres Divinités .
Dans la Savoie & dans l'Autriche
On choiſit trois jeunes Beautés .
f
D'abord une Pſyché nouvelle
S'enchaîne à l'aîné des Amours ;
Une autre Hébé nous arrive après elle :
Avec Provence on l'unit pour toujours.
D'abord une Pſyché nouvelle
S'enchaîne à l'aîné des Amours .
Aujourd'hui le tendre Hymenée
Couronne Théreſe & d'Artois ;
Pour célébrer ſi douce deſtinée ,
Soeurs d'Apollon réuniſſez vos voix .
Aujourd'hui le tendre Hymenée
Couronne Théreſe & d'Artois .
Ce jour unit Zéphir à Flore ,
L'année aura plus d'un printems;
Que de plaiſirs , que de Fleurs vont éclore
Des jeux badins de ces nouveaux amans !
Ce jour unit Zéphir à Flore ,
L'année aura plus d'un printems.
Par Mile Coffon de la Creffonniere.
:
DECEMBRE. 1773. 189
CHANSON nouvelle , à l'occaſion de vingt
Filles mariées par la Ville de Paris , au
fujet du mariage de Monseigneur le
Comte d'Artois .
Sur l'AIR : Lifoit dormoit dans un bocage.
Pourcélébrer lemariage
Du petit - fils de notre Roi ,
Vingt fillettes , dans le bel âge ,
De l'Hymen ont ſubı la loi.
En imitant une Princefle
Qui fixe l'amour ſur ſes pas ,
Le coeur leurbat ,
Le coeur leur bat ;
Mais c'eſt de plaifir , de tendreſſe ,
Le coeur leur bat ,
Le coeur leur bat ;
Il rend hommage à ſes appas.
Jadis le bruit & le tapage
Pouvoient éblouir un moment ;
Mais la VILLE prudente & ſage
Joint le plaiſir au ſentiment ;
Autrefois un feu d'artifice
Signaloit un événement ;
Mais à préſent ,
Mais à préſent ,
Chacun revient de ce caprice ;
Mais àpréſent ,
i
:
دوه MERCURE DE FRANCE.
Mais à préſent ,
On ne perd plus ſa poudre au vent.
Au ſein d'aimables Orphelines ,
On voit renaître la gaîté ;
Le plaiſir , de ſes mains badines ,
Apprête leur félicité :
Entre ces jeunes Citoyennes ,
L'Amour folâtre & rit toutbas ;
Dans ſes ébats ,
Dans ſes ébats ,
Ce Dieu leur fait chérir ſes chaînes ;
Dans ſes ébats ,
Dans ſes ébats ,
Il leur prête encor plus d'appas .
Cequi redoubleleur ivrefle ,
Ce qui les charme dans cejour ,
Ce ſont les voeux d'une Princefle ,
Couronnés par le tendre Amour :
L'inſtant qui l'enchaîne à la France
Avu ceſſer tous leurs ſoupirs ;
Ah!quels plaiſirs !
Ah! quels plaiſirs !
Lebonheur vole à la préſence !
Ah! quels plaiſirs !
Ah ! quels plaiſirs !
THE'RESE a comblé leurs deſirs .
Oui , THERESE à nos voeux fi chère ,
Fera toujours notre bonheur ;
DECEMBRE. 1773 . 191
A ſesgenoux , DE LA VRILLIERE
Lui préſentera notre coeur ;
Sur nos beſoins , ſans artifice ,
Aux pieds du Trône il parlera ;
Il appuyera ;
Il s'écriera :
Aces enfans ſoyez propice
Il obtiendra ;
Jamais il n'a
D'autre plaiſir que celui-là.
Mais je vois un Héros ſourire
Auprèsde ces jeunes Beautés ;
Leur candeur le flatte & l'attire ;
Ses regards en ſont enchantés.
Près de lui le Dieu de Cythère
Dit à ce Patron des Guerriers :
Vous les voyez ;
Vous les voyez ,
Ces Beautés dont l'ame eſt incère;
Vous les voyez ;
Vous les voyez ;
Contentez- vous de vos lauriers.
Mais BRISSAC , toujours magnanime ,
Ne cèle point ſes ſentimens;
Il veut , dans l'ardeur qui l'anime ,
Qu'on donne à l'Etat des Enfans.
Jalouſes du titre de Mère
Si nous obtenons cet honneur ;
192 MERCURE DE FRANCE.
Ah ! Monſeigneur !
Ah ! Monſeigneur !
A nos enfans ſervez de Père ;
Ah , Monseigneur !
Ah , Monſegneur !
Soyez toujours leur protecteur.
Sous une loi qui nous eſt chère ,
Unir nos coeurs , remplir nos voeux ;
Ah ! c'eſt à DE LA MICHODIERE
Qu'appartient ce projet heureux !
Marier dans ce jour les Filles ,
Qui , tout le monde applaudira ;
Etlui dira ,
Etlui dira :
Quand elles ſont jeunes , gentilles;
Etlui dira ,
Et lui dira :
C'eſt bien la fête de l'Etat .
Au doux plaifir livrons notre ame ;
Rions , chantons dans ce banquet ;
Tout approuve de notre flamme
Le ſentiment vif & diſcret .
Que parmi nous la joie éclate ;
Qu'elle fignale notre foi
A notre Roi ,
A notre Roi ;
Buvons au Prince qui nous flatte ;
,
Buvons au Roi
Buvons au Roi ;
L'Amour nous en dicte la loi.
رب
VAUDEVILLE
DECEMBRE. 1773. 193
VAUDEVILLE nouveau , fur les courses
de Monseigneur le Dauphin & de Madame
la Dauphine , à Paris ; par le
Doyen des Chansonniers de cette ville.
AIR : Cela reviendra ! oubien , Ilsyreviendront !
SUuRr vos pas , éléganteDauphine,
Nous courons ici comme des fous !
Venez ſouvent voir Carlin , Argentine ;
Arnoud , Lekain ; Doligni dans Nanine:
C'est bien fait à vous !
Vos regards ont conquis ,dans la ville ,
Tous les coeurs ; & c'eſt bien fait à vous !
En vous offrant , ſur l'air d'un vaudeville ,
Un encens pur , qui n'a rien de ſervile ,
C'est bien fait à nous !
Nous diſons tous : elle eſt adorable ;
Ses yeux ſont majestueux & doux :
Ne craignant pas d'être moins reſpectable ,
Vous avez pris le parti d'être aimable !
C'eſt bien fait à vous !
Des Peuples nous ſommes le plus tendre;
Nous vous aimons , vous & votre époux .
Vousavez dit : " par l'ame on peut les prendre;
Et vos deux coeurs , à nous ſe font entendre :
C'eſt bien fait à vous !
I
1
124 MERCURE DE FRANCE,
Pour vous la France s'eſt enflammée ,
Et voit quels ſont vos projets ſur nous.
Vous defirez d'être un jour ſurnommée
Marie-Antoinette , la Bien-Aimée :
:
C'eſt bien fait à vous !
Ce ſurnom devient héréditaire.
Ce ſera celui de votre époux ;
C'eſt celui de Madame votre Mère ;
Et ce ſera le vôtre , auſſi j'eſpère:
C'eſt bien fait à vous !
Couplet détaché pour Madame la Dauphine
, à l'occaſion de ce Payfan d' 4-
chères , qui afait , par elle , fa fortune ,
par un moyen un peu violent.
AIR : C'est là ce qui m'étonne.
Quede l'argent on faſle peu de cas ;
Et qu'une ame un peu charitable
De loin ſecoure un miſérable ,
Cela ne me ſurprend pas ;
Mais qu'une jeune , une auguſte perſonne ,
Par un ſentiment généreux ,
Se rapproche des malheureux ;
Et pleure avec eux & fureux ,
4
C'eſt- là ce qui m'étonne !
C'eſt- là ce qu'on honore !

C'eft-là ce qu'on adore.
ParM. Colle.
:
DECEMBRE. 1773. 19
COUPLETS chantés fur le théâtre du
château de la Broffe , après la représentation
du Tonnelier , où Madame la
Ducheffe de Montmorenci venoit de
jouer le rôle de Fanchette , & à laquelle
M. le Maréchal de Berchini aſſiſtoit .
Sur l'AIR : du Vaudeville d'Epicure , ou de
celui du Tonnelier.
Au bonheur qu'ici tout inſpire
Vous joignez des charmes nouveaux ,
Berchiny ; notre heureux délire
Paffe dans l'ame d'un Héros .
Cegrand coeur qu'enflamma Bellone ,
Fanchette ! s'enflamme à vos pieds ,
Et vient joindre à votre couronne
Quelques branches de ſes lauriers.
Pour rendre la fête complette ,
Le Dieux ſe raſſemblent ici ;
Vénus , ſous les traits de Fanchette ,
Mars , ſous le nom de Berchiny.
De ces Dieux que vante l'hiſtoire ,
A l'un , tous les coeurs ſont ſoumis ,
Et l'autre , aux champs de la Victoire ,
Fera trembler nos ennemis.
1
2
1
Tij
196 MERCURE DE FRANCE.
:
Sur vos pas , charmante Duchefle ,
Que les Grâces ſement de fleurs !
Dans vos yeux ſe peint l'alegreſſe ,
L'ivrefle en paſſe dans nos coeurs.
Jamais le bandeau de Thalie
Ne couvrit un front ſi charmant ;
Jamais le Dieu de la Folie
Ne prit un ton plus ſéduiſant.
Et vous * que les Dieux ont fait naître
Pour fixer ici les beaux- arts ,
Et qui ne voulez y paroître
Quefous leurs brillans étendards
Partagez auſſi la couronne
Queles Talens vont vous cueillir ;
LaGloire , qui vous environne ,
Le cède au charme du Plaifir .
Mais pour vous * quel heureux préſage,
Enfans chéris des demi-Dieux !
Déjà , ſous les traits de votre âge ,
Se peint l'ame de vos ayeux.
Qu'un Nom que la France révère
Réuniſle içi tous nos voeux ;
Sur les pas d'un illuſtre père
Croiffez, anais pour nous rendre heureux.
* M. le Duc de Montmorency.
*Ses enfans.
Par M. l'Abbé du C,
DECEMBRE. 1773 197
AUTRE fur le même air : préſenté par
l'auteur à Madame la Duchesse de
Montmorency , après la pièce.
S I mon hommage a pu vous plaire ,
C'eſt que les Dieux font indulgens
Lorſqu'un mortel trop ordinaire
Ofe leur offrir ſon encens.
Honoré par votre ſuffrage ,
Ah ! fi mes vers l'ont mérité ,
C'eſt d'avoir ébauché l'image
Dont vous êtes la vérité.
Par le même.
ANECDOTES.
I.
BLONDEL , maître de muſique de la
chapelle de Richard , avoit les plus tendres.
fentimens pour ce Monarque. Ennuyé
de ſon abfence , il étoit parti pour
la Terre Sainte , ſous l'habit de pélerin.
Il en revenoit , fouillant tous les lieux
par où le prince pouvoit être paflé , &
le ſuivant, pour ainſi dire , àpiſte . Arrivé
en Allemagne , au village de Loſemf
test , où l'empereur avoit un château ,
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
il s'informa ſourdement ſi ce château
étoit habité , & il apprit que l'on y tenoit
, depuis un an, un prifonnier d'imm
portance ; que perſonne n'approchoit.
Blondel , ſoupçonnant que ce prifonnier
étoit le prince qu'il cherchoit , alla ſe
promener autour du château ; & s'arrêtant
au pied d'une tour grillée , il entonna
une des chanſons Françaiſes qu'il avait
autrefois compoſées en commun avec Richard.
Il n'en chanta que les premiers
couplets , & prêta l'oreille pour entendre
ſi quelqu'un lai répondoit. Du fond
de la tour une voix chanta les couplets
ſuivans ,& termina la chanſon . Certain
alors de ſa découverte , il ſe hâta de
paffer en Angleterre , où l'on entama
avec l'empereur les négociations qui rendirent
Richard à ſon Royaume.
I I.
Willegiſe , fils d'un châron de village
de Schoningen au duché de Brunswick ,
devint,par ſon mérite, chancelier des Em .
pereurs Otton III & Henri II , puis archevêque
de Mayence , il vécut dans ces premières
dignités de l'Empire avec tant de
modeſtie & d'humilité , que , pour avoir
toujours devant les yeux la baſſeſſe de fa
naillance , il prit pour armoiries une roue
DECEMBRE. 1773 . 199
d'argent , qui depuis a toujours ſervi de
blafon à l'Egliſe Electorale de Mayence ;
& qu'outre cela , il la fit peindre aux vitresde
fon palais & des châteaux où il faifoit
fademeure ordinaire .
ΙΙΙ.
Lorſque les Magiſtrats de la ville de
Paris vinrent complimenter Henri IV fur
la priſe d'Amiens : Meffieurs , dit il , voilà
le Maréchal de Biron queje préſente volontiers
à mes amis & à mes ennemis.
AVIS.
I.
Rouge végétal.
Le Rouge végétal du Sr Collin , approuvé par
l'Académie royale des Sciences , qui a précédemment
été annoncé dans le Mercure , continue de
ſediſtribuer avec ſuccès. Le bureau général pour
la diftribution eft chez la Dlle Héran , barrière
neuve des Gobelins , laquelle , pour la commodité
des Dames , du conſentement de l'auteur , a
érabli un dépôt chez la Dame Sadous , rue d'Orléans
St Honoré , maiſon de Mde Tonnellier ,
marchande de mødes . Le tableau eſt à côté de la
porte.
Il y a des pots à 3 , à 6&à 12 liv. fur lesquels
Liv
200 MERCURE DE FRANCE.
ſe trouve une étiquette avec ces mots , Rouge ve
gétal, approuvépar l'Académie royale des Sciences,
& un cachet repréſentant un tête antique. Ce
rouge ſera toujours de la même beauté & de la
même nature ; mais la fineſſe différera en raifon
du prix .
Le prix ſera continuellement écrit en toutes
lettres furthaque pot ; & les Dames de la provincequidefireront
faire uſage du Rouge végétal
font priées d'écrire , ſoit à la Dlle Héran , foit à
la Dame Sadous , & d'affranchir leurs lettres . Les
envoisqui leur ſeront indiqués ſeront faits avec
précaution& célérité.
FI.
Petites Mèches de Lampes.
Le ſieur Perin, déjà connu depuis pluſieurs années,
demeurant rue Chriſtine , même maiſon du
fieur Lacombe, libraire , continue toujours de débiter
des boîtes de petites mèches pour les lampes
de nuit ; ces mèches font arrangées ſur un rond
de carre , & il y en a dans chaque boîte pourtoute
l'année moyennant 30 fols. Il suffitde mettre cette
mèthe ainſi préparée, ſur de l'huile, dans une toucoupe;
la lumière dure neuf à dix heures &plus ,
fans confommer beaucoup d'huile.
Le ſieur Perin prévient les perſonnes qui ne
font pas à portée d'envoyer par elles-mêmes les
prendre directement de lui , qu'il y en a de contrefaites
; c'eſt pourquoi il faut être bien für .
defireront Les Perfonnes de province qui en
font prévenues que ſon adreſſe eſt ſur chaqueboîte,&
qu'en lui écrivant directement, il faut affranchir
les le tures .
1
DECEMBRE. 1773. 201
NOUVELLES POLITIQUES.
De Pétersbourg , le 13 Octobre 1773 .
ON célébra , Dimanche dernier , le mariage du
Grand-Duc de Ruffie avec la Princefle de Hefle-
Darmſtadt. La pompe de cette cérémonie a été
digne de l'héritier d'un grand Empire. Les fêtes
dureront douze jours. L'impératrice a nommé
quatre Seigneurs de ſa Cour pour aller annoncer
cer heureux événement. Le Prince Dolgoruki ,
chambellan , doit ſe rendre à Vienne ; le Prince
ſon frère à Berlin , & deux Colonels iront l'un à
Stockholm & l'autre à Darmſtadt.
DeWarfovie, le 23 Octobre 1773 .
On mande de Naklo que les troupes Pruffiennes
font en marche vers Koſcian , & qu'elles ſe
font rapprochées des domaines appartenant à la
République. Le général Prufſien Lentulus a nor
tifié aux Commiſſaires nommés pour régler les
frontières de la Pologne avec les Etats du Roi fon
maître , que leurs opérations ne pourroient commencer
qu'au printemps. La promefle que les
Cours avoient faite d'évacuer la Pologne quinze
jours après la ratification des Traités de partage ,
ne ſe réaliſe point. Leurs troupes s'avancentplus
avant dans le centre de la République , & elles
éxigentdenouvelles contributions des habitans.
:
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
De Bafſfora , le 27 Juillet 1773 .
Kerim- Kan , régent de Perſe , a fait ſommer
les Turcs qui commandent dans cette ville , de
lui remettre les Sujets Perfans , Arméniens & autres
qui s'y lont établis ſous la protection de la
Porte. Il ya grande apparence que l'objet de cette
demande eſt de faire acheter aux Perſans la liberté
d'y demeurer.
DePalerme , en Sicile , le 6 Octobre 1773 .
Il y a eudans cette ville , une émeute populaire
qui n'a cu aucune ſuite funeſte.
De la Haye, le 29 Octobre 1773 .
Les Anglois viennent de tirer de Rotterdam une
grande quantitéde bled; quarante bâtimens chargés
de cette denrée , achetée , tant en Hollande
qu'ailleurs , font entrés depuis peu de tems dans
la Tamife , & doivent , après l'abondante récolte
qu'on a faite en Angleterre , calmer les alarmes de
laNation ſur la cherté des grains.
4
De Turin , le 16 Octobre 1773 ..
Le 16desce mois , le Baron de Choiſeul , ambaſſadeur
extraordinaire & plénipotentiaire de
France en cette Cour , ſe rendit , à dix heures du
matin , au château de Moncalier ; à ſon arrivée ,
Jedétachement des Gardes de la Porte prit les armes,
& les Gardes du Corps ſe rangèrent en haie
fur ſon paflage ; il fut reçu , au bas de l'eſcalier ,
par l'Introducteur & le Sous - Introducteur des
Ambaſladeurs & conduit à l'audience du Roi , auprès
duquel étoient rangés les Grand Officiers de
DECEMBRE. 1773 . 203
fa Cour , les Chevaliers de l'Ordre de l'Annonciade
& les Miniſtres d'Etat. L'Ambaſladeur fit ,
au nom du Roi ſon maître , la demande de Madame
la Princefle Marie- Théreſe , fille de Sa Majeſté.
Le Roi lui répondit dans les termes les plus
flatteurs & les plus tendres. L'Ambaſladeur eut
enſuite audience de la Reine , & remit à Madame
la Princefle Marie-Théreſe une lettre de Monfeigneur
le Comte d'Artois. Il ſe rendit après chez
le Prince de Piémont& le refte de la Famille Koya..
le. Le lendemain , le Roi donna un concert au
château de Stupinis , auquel afſiſtèrent toute la
Cour , les Miniftres Etrangers & la principaleNobleſle
du pays. On avoit préparé dans le jardin un
feu d'artifice qui fut tiréà huit heures du ſoir. Le
18 , l'Ambaſſadeur de France donna à la principale
Noblefle de Turin , un ſouper qui fut précédé
& ſuivi d'un bal , auquel les Princes du Sang
lai firent l'honneur de ſe rendre. Il y eut , le 19 ,
illumination au petit théâtre; le 20 , le Roi donna
, au château de Stupinis , un bal paré. Le ſallom
étoit magnifiquement décoré ; la façade du château
illuminée , & le chemin de Stupinis à Turin
éclairé par des pots à feu , avec des chiffres &des
emblêmes analogues à la fête. Lecontrat de maxiage
fut figné à Moncalier , le 23 , & le Baron de
Choiſeul donna , le foir , à Turin , à toute la No--
bleſle de la ville , une aſſemblée qui finit par uro
fouper ſuivi d'un bal . Le 24 , l'Ambaſſadeur de
France ſe rendit , l'après-midi , à Moncalier , pour
la célébration du mariage. A cinqheures , le Roi
& la Famille Royale allèrent dans la chapelle
intérieure du château. L'Archevêque de Turin
grand aumônier du Roi, après avoir adreflé un difcours
à Monſeigneur le Comte d'Artois,
Ivj
204 MERCURE DE FRANCE.
préſenté par le Prince de l'iémont , & à Madame
la Princefle Marie-Théreſe , leur donna la bénédiction
nuptiale. Après la cérémonie , le Roi fit
préſent au Baron de Choiſeul de fon portrait, enrichi
de fuperbes diamans. Madame la Comteſle
d'Artois eſt partie ce matin. Leurs Majestés , le
Prince de Piémont & le Duc de Chablais l'accompagneront
juſqu'à Veillane où elle doit coucher.
Elle arriveta demain à la Novaleſe , & la Famille
Royale reviendra à Moncalier.
Du 4 Novembre.
Le4 , Madame la Comrefle d'Artois arriva, ſur
Jesdeux heures après midi , au Pont de Beauvoifin
dans la partie de Savoie : peu de temps après,
la Comteile de Forcalquier , nommée par le Roi
Dame d'Honneur de cette Princeſſe , la Comtefle
deBourbon- Buffer , Dame d'Atouts , & les Dames
nommées pour l'accompagner , le Marquis
de Vintimille , ſon chevalier d'honneur , le Marquis
de Chabrillant , ſon premier écuyer , eurent
Thonneur de lui faire leur cour , ainſi que toutes
les autres perfonnes qui devoient compofer ſa
fuite. L'Evêquede Belay , le Comte de Tonnerre,
le Marquis de Puſigneux , lieutenant-général des
armées du Roi , le Comte de Blot, le ſieur Pajot
deMarcheval , & les Officiers durégiment de Boccard,
Suifle , de la Légion de Soubiſe , d'un dérachement
du régiment de Toul& du Corps Royal
d'Artillerie , qui étoient allés au - devant d'elle ,
eurent l'honneur de lui être préſentés. Les , à
haitheures du matin, les Gardes du Corps , les
Cent Suifles & les Gardes de la Porte duRoi , envoyés
pour efcorrer Madame la Comtefle d'Ar-
10.5, privent leurs poſtes. Le régiment de BocDECEMBRE.
1773 . 205
cardhorda la baie , tandis qu'un détachement de
centDragons de la Légion de Soubiſe , commandé
par le Comte de Vargemont , monta à cheval
&ſe mit en rataille à la fuite de l'Infanterie, ainfi
qu'un autre détachement de la Maréchauflée du
Dauphiné , aux ordres du Prévôt général & d'un
de ſes Lieutenans. A neufheures & demie , le Maréchal
Comte de la Trinité , commiflaire plénipotentiaire
du Roi de Sardaigne , remit au Marquis
de Brancas , commiſſaire plénipotentiaire de Sa
Majesté Très - Chrétienne , & à toutes les perfonnes
de la ſuite Françoiſe , Madame la Comtefle
d'Artois qui fut ſaluée , au moment de la fignature
du procès-verbal , d'une triple décharge de
fix canons. Le Marquis de Brancas eut enſuite
Phonneur de préſenter & de nommer à la Princefle
les Seigneurs & les Dames qui devdient l'accompagner
& compoſer ſa ſuite. Vers les onze
heures , Madame la Comtefle d'Artois ſe mit en
marche , précédée du Marquis de Brancas , commiflaire
plénipotentiaire , du Marquis de Vintimille
, ſon chevalier d'honneur , du Marquis de
Chabrillant , fon premier écuyer , accompagnée
de la Dame d'honneur , de ſa Dame d'atours &
des autres Dames de ſa ſuite . Elle trouva fur le
pont qui ſépare les deux Etats , un arc de triomphe
élevé par les foins des Officiers municipaux
du Pont de Beauvoifin, La Princeffe alla dîner à
Bourgoin , dans la maiſon du Marquis de Reffroi
, trouva ſur ſon paſſage cent cinquantebommes
du régiment de Boccard , Suifle , & un détachement
de Maréchauffée , commandée par un
Lieutenant , & partit , après le dîner , pour Lyon
où elle arriva , ſur les fix heures du foir. Le Comtes
de Tonnerre , le Comte de Blot & le ſicur Pajetde
206 MERCURE DE FRANCE .

Marcheval eurent l'honneur de l'accompagner
juſqu'en cette dernière ville & de prendre enfuite
congéd'elle.
Dus Novembre.
Madame la Comteſſe d'Atois arriva , les de ce
mois, vers les cinq heures du ſoir , à un quartde
lieu de Lyon , & defcendit dans une maiſon où
les carrofles du Roi l'attendoient , & que le ſieur
de Fleſlettes , intendant de cette généralité, avoit
fait préparer pour la recevoir. Elle y prit quelques
rafraîchiflemens. Le ſieur de Fleſfelles s'y
étoit rendu quelque temps avant ſon arrivée , &
cut l'honneur de lui être préſenté. Cette Princeſſe
monta enſuite dans les carrofles du Roi , & ſe mit
en marche , précédée des carrofles & du nombreux
cortége du Marquis de Brancas , miniftre plénipotentiaire.
Elle arriva , vers les fix heures, àla
porte de la ville , ou le Marquis de Belleſcizes ,
Prévôt des Marchands , eut l'honneur de la complimenter,
au noin & à la tête du Conſulat. Elle
fit fon entrée au bruit de pluſieurs décharges
d'artillerie , & traverſa la ville dont toutes les
rues étoient illu ninées , au milieu dequatre mille
hommes de la milice bourgeoiſe , tous en uniforme,
& dont les officiers avoient des juſte- aucorps
brodés en or , d'une compagnie d'Invalides ,
d'une compagnie franche du régiment Lyonnois ,
de celles de l'Arquebuſe & du Guer ; toutes ces
troupes bordoient la haie depuis l'entrée du fauxbourg
de la Guillotière , du côté du Dauphiné ,
juſqu'au palais archiepifcopal , où l'Archevêque
cur l'honneur de la recevoir. Le ſieur de Fleffelles
qui avoit précédé de quelques momens l'arrivée
de cette Princefle ,ſe trouva àla defcente de fon
DECEMBRE. 1773. 207
-
carroſſe, ainſi que le Marquis de Belleſcizes. L'In
tendante & la Prévôte des Marchands , qui s'étoient
également rendues au palais archiepifcopal
, eurent l'honneur de lui être nommées , ainſi
que pluſieurs Dames de la Nobleſle & plufieurs
Gentilshommes. Le ſieur Proft , procureur- général
de la Ville , ent l'honneur de lur préſenter de
fuperbes étoffes fabriquées à Lyon. Sur les 7 heures
, le Confulat fit tirer un feu d'artifice ſur la
Saône , en face de l'Archevêché. Le 6 Madame la
Comteſſe d'Artois entendit la meſſe , pendant làquelle
on chanta des moters , & la Muſique du
Marquis de Brancas exécuta divers morceaux de
fymphonie. Les Comtes de Lyon , le Conſeil Su
périeur , le Bureau des Finances , le Préfidial , l'Election
& l'Académie des Sciences eurent Thonneur
de complimenter Madame la Comteſſe d'Artois.
Vers les 4 heures , elle ſe rendit à la magnifique
Bibliothèque du Collége de la Trinité , où , s'étant
montrée ſur un balconà un peuple immenſe , ſa
préſence excita les plus grands applaudiſſemens &
les acclamations de vive le Roi , vive Madame
la Comteffe d'Artois. L'affabilité & la ſenſibilité
de la Princeſſe firent redoubler ces démonſtrations
de joie. En fortant de la Bibliothèque , Madame
la Comteffe d'Artois ſe rendit à là Comédie , où
elle vit repréſenter la Partie de Chaſſe d'Henri IV
&le Déferteur. Elle trouva , au retour de la Comédie
, toutes les rues illuminées , & l'édifice de
l'artifice , qu'on avoit conſtruit ſur la rivière
entouré d'une flotte de petits bateaux pareillement
illuminés. Un bouquet d'artifice ſuperbe termina
ce ſpectacle. Le 7, cette Princeſſe ſe rendit à l'Egliſe
Métropolitaine , & fut reçue à la porte par
208 MFRCURE DE FRANCE.
tout le Chapitre des Contes de Lyon, à la tête duquel
étoit l'Archevêque , qui eut l'honneur de la
complimenter Elle entendit enſuite la grand'meſſe
qui fut célébrée par ce Prelat. Sur les 6 heures
du foir , elle aſſiſta à l'Hôtel -de-Ville au bal paré
qui avoit été diſpoſé par les Prévôt des Marchands
& Echevins , dans une ſalle magnifique ,
où l'on avoit préparé un Trône pour la Princeſſe,
&où ſept cens femmes parées étoient placées ſur
des amphithéatres. A fept heures cette Princefle
rentra au Palais Archiepifcopal , & foupa à fon
grand couvert , où tout le peuple fut admis. Le
8 elle entendit la Meſſe & partit de Lyon à onze
heures ; elle traverſa la Ville , aux acclamations
redoublées du peuple , & au milieu des mêmes
troupes qu'elle avoit trouvées en entrant. Les Prévôt
des Marchands & Echevins lui renouvelèrent
leurs hommages à la porte de la Ville. La Princeſſe
arriva , vers les huit heures du foir , à Roan
ne , où elle trouva les ponts & l'eſpace d'une
demi- lieue entièrement illuminés . Les Officiers
municipaux eurent l'honneur de la complimenter
avant fon entrée dans la Ville. Un détachement
de Dragons du régiment de Jarnac , la
conduifit juſqu'à l'Hôtelqui lui avoit été préparé,
& où le fieur & la dame de Fleſſelles l'attendoient.
Cette Princefle y reçut quelques momens après ,
les Officiers du Bailliage & de l'Election , qui eurent
l'honneur de la complimenter. Elle paſſa
enfuite dans une ſalle de Spectacle que le ſieur
de Fleſfelles avoit fait conſtruire & décorer auprès
de l'Hôtel , où l'on exécuta un Prologue
analogue à fon mariage , ſuivi du Préjugé vaincu
&de l'AveugledePalmire. Immédiatement après
ce ſpectacle , on ouvrit le fond du théâtre , &
DECEMBRE. 1773 . 209
Madame la Comteſſe d'Artois , ſans ſe déplacer,
vit tirer un feu d'artifice qui eut le plus grand
ſuccès. Lorſqu'elle fut rentrée dans ſon appartement
, elle apperçut une longue allée illuminée
, & terminée par un grouppe de montagnes,
repréſentant les Alpes , d'où s'élevoit une étoile ,
ſymbole de l'arrivée de la Princeffe en France. A
ce ſpectacle ſuccéda un très- beau bouquet d'artifice.
Le 9 Madame la Comteſſe d'Artois entendit
la Meſſe , pendant laquelle on exécuta un
motet , & elle partit , ſur les onze heures , pour
Moulins en Bourbonnois. Le Sr de Fleſſelles eut
l'honneur de prendre congé d'elle ſur les confins
de la Généralité de Lyon.
Du 22 Novembre.
Mardi 9 de ce mois , Madame la Comteſſed'Artois
arriva à Moulins à huit heures du foir. Le Sr
Depont , Intendant de la Province , étoit allé
andevant de cette Princeſſe juſqu'à Roanne. Elle
trouva à la porte appelée de Lyon les Maire &
Echevins qui eurent l'honneur de la complimenter.
Comme la Ville eſt difficile à traverſer , le
ſieur Depont avoit formé en dehors une avenue
d'arbres , par laquelle la Princeſſe paſſa ; elle
entra dans deux autres cours également bordées
d'arbres . Cet eſpace d'environ ſept cent toiſes ,
étoit éclairé par des ifs , des luſtres , des pyramides
de terrines , & par des guirlandes de lanternes.
Il étoit garni de la garde de la Ville, ſous
les armes , & d'une immenfe quantité de peuple
qui faisoit retentir les airs des cris de vive te
Roi & la Famille Roycle. La Princeſſe étoit efeortée
par le régiment d'Orléans , Dragons , à la
210 MERCURE DE FRANCE.
tête duquel étoient le Marquis de Poyanne
Lieutenant - Général des armées du Roi , &
Commandant dans la Province , le Marquis de
Pont- Saint Maurice , Lieutenant-Général & Colonel
, & le Comte de Montboiffier , Colonel en
ſecond, Lorſque Madame la Comteſſe d'Artois
fut arrivée à l'Intendance , qui étoit illuminée ,
F'Intendante eut l'honneur de la recevoir & de
lui être nommée . La Princeſſe entra dans fon
appartement , où la Comteſſe de Forcalquier , ſa
Dame d'honneur , lui nomma les Dames & les
Hommes de qualité de la Ville & de la Province.
On exécuta , pendant le ſouper , différens morceaux
de ſymphonie, La Princeſſe paſla dans une
autre pièce , d'où elle vit tirer un feu d'artifice
exécuté par le ſieur de Bray , Artificier du Roi.
Elle arriva le lendemain à fix heures du ſoir à
Nevers , au bruit des acclamations du peuple ,&
defcendit au Château du Duc de Nivernois. Le
ſieur Depont avoit fait diſpoſer un théâtre ſur
lequel les principaux Acteurs de la Comédie Italienne
exécutèrent , avec beaucoup de ſuccès , un
Prologue mêlé d'Arriettes & de Vaudevilles analogues
à la Fête , & l'Opéra comique de Tom-
Jones , qui fut terminé par des couplets faits en
T'honneur de la Princeſſe , & que les ſpectateurs
ne ceſsèrent d'applaudir. Il y avoit fur la place
ducale , une illumination repréſentant le Temple
de l'Hymen. Madame la Comtesie d'Artois
étoit placée de manière qu'ayant en face les Acreurs
, elle voyoit , à ſa droite, ce Temple & toute
la place illuminée; elle parcourut enfuite cette
place en carrosſe, & alladeſcendre à l'Evêché où
elle ſoupa; l'Evêque de Nevers , le Clergé & le
Corps-de-Ville avoient eu l'honneur de la com
DECEMBRE. 1773 . ZIZ
plimenter à fon arrivée ; elle partit le lendemain
àhuit heures du matin , pour ſe rendre àMontargis
, ele trouva à la porte de Nevers des
détachemens du régiment d'Orléans Dragons ,
ayant à leur tête le Marquis de Pont- Saint Maurice
& le Comte de Montboiffier. Le fieur Depont
a eu l'honneur d'accompagner cette Prin
ceste , & d'en prendre congé à Pougues .
Suivant les premiers ordres du Roi , Madame
la Comtefle d'Artois devoit aller coucher de Nevers
à Briarre ; mais Sa Majesté , étant informée
que la petite vérole y regnoit , changea les premières
diſpoſitions , & ordonna que la Princeffe
iroit coucher à Montargis. Le ſieur de Cypierre ,
Intendant de la Généralité d'Orléans , qui avoit
fait tous les préparatifs à Briane , reçur contreordre
, le 23 Octobre. Il fit auſi-tôt de nouvelles
diſpoſitions à Montargis , leſquelles ſe trouvèrent
prêtes , le 29 , lors du paſſage du Cortége d'honneur
qui alloit au-devant de Madame la Comrefle
d'Artois.
Cette Princeffe n'arriva à Montargis , le ri
qu'à onze heures du ſoir , après une marche de
trente- fix lieues. Le ſieur de Cypierre avoit fait
placer à chaque relais , des terrines & des flambeaux
pour éclairer le chemin ; mais une pluie
continuelle , accompagnée d'un vent impétueux ,
rendit toutes ſes précautions inutiles. Pour y ſuppléer
, & fur-tout pour diriger les Poftillons , &
prévenir les dangers qu'entraîne l'obſcurité de la
nuit la plus affreuſe , il fit allumer des feux de
diſtance en diſtance , & tous les habitans des Villages
voiſins ſecondèrent ſon zèle avec une activité
incroyable. Les Officiers Municipaux eurent
212 MERCURE DE FRANCE.
l'honneur de complimenter Madame la Comteffe
d'Artois avant ſon entrée dans la Ville. Cette
Princeſſe trouva ſur ſon paſſage toutes les rues illuminées
, & la Milice Bourgeoiſe ſous les armes.
Le ſieur de Cypierre avoit ordonné une illumina
tion de fix cens toiſes , depuis les fauxbourgs de
la Ville juſqu'au Château ; il avoit fait éclairer la
montagne par des lanternes &des girandoles char
gées de lampions. Il y avoit devant l'appartement
de la Princeſſe , ſur l'eſplanade du Chatean , un
Arcde Triomphe , des pyramides & des girandoles
également illuminées ; mais la violence de
l'ouragan en détruifit l'effet. On parvint à peine
àconſerver le feu de quelques terrines , en les
garaiſſant devant avec des paniers d'ofier. Un Détachement
du Régimentde la Reine , Dragons ,
ayant à ſa tête le Marquis de Poyanne , Commandant
de la Province , & le Marquis de la Briffe
, Colonel de ce Régiment , étoit allé au-devant
de Madame la Comteſſe d'Artois , & le fieur de
Cypierre qui avoit pris ſes ordres à Briarre , &
qui avoit précédé fon arrivée à Montargis , ſe
trouva au Château à la deſcente de ſon carroffe,
& il eut l'honneur de la recevoir.
Le 12 , cette Princeſſe entendit la Meſſe , reçut
les Officiers du Bailliage & de l'Election , qui
eurent l'honneur de la complimenter ; dîna à ſon
grand couvert , où tout le monde fut admis à
la voir; & ſe rendit enfuite dans une ſalle voifine
de fon appartement , où le ſieur de Cypierre
avoit fait diſpoſer un Théâtre , ſur lequel les
enfans de l'Ambigu - Comique exécutèrent avec
beaucoup d'intelligence , une Pièce relative à la
circonftance & à l'heureux événement qui occupe
DECEMBRE. 1773. 213
la Nation.Elle étoit ſemée de couplets à la louange
du Roi & de la Famille Royale. La Princeſſe
témoigna ſon extrême ſatisfaction au fieur de
Cypierre , qui avoit ordonné cette Fête , & au
ſieur de Pleincheſne , ancien Capitaine d'Infanterie
, Auteur de cette Comédie. Ce même jour , à
trois heures après midi , Madame la Comteſſe
d'Artois partit pour Nemours, où le ſieur deCypierre
eut l'honneur de prendre congé d'Elle .
Du 18 Novembre.
Le Roi étant informé de là marche de Madame
la Comteſſed'Artois , envoya à Montargis le Comte
de Boiſgelin-Cucé , maître de ſa garderobe , &
àNemours , le Maréchal Duc de Richelieu , premier
gentilhomme de ſa Chambre en exercice ,
pour complimenter cette Princeſſe. Le 14 de ce
mois , Sa Majefté , accompagnée de Monſeigneur
le Dauphin ,de Madame la Dauphine , de Monſeigneur
le Comte de Provence , de Madame la
Comtefle de Provence , de Monſeigneur le Comte
d'Artois , de Madame Adélaïde , de Meſdames
Victoire & Sophie , & de ſes principatx Officiers .
alla au-devant de Madame la Comteſſe d'Artois
juſqu'au bas de la montagne de Bouron; les détachemens
des troupes de la Maiſon du Roi , ainſi
que le vol duCabinet , précédèrent & ſuivirent le
carroffe de SaMajeſté dans leurs rangs ordinaires,
Lorſque Madame la Comteſſe d'Artois apperçut le
Roi , elle defcendit de fon carroſſe & marcha à ſa
rencontre , ayant auprès d'elle le Marquis de Vintimille,
ſon Chevalier d'honneur , & le Marquis
deChabrillan , fon premier Ecuyer , qui lui don
nèrent la main; elle étoit accompagnéede la Com
$ 14 MERCURE DE FRANCE.
teffe de Forcalquier , ſa Dame d'honneur , de là
Comteſſe de Bourbon-Buffet , ſa Dame d'atours ,
&des Dames que le Roi avoit nommées pour aller
la recevoir fur la frontière. Cette Princeſſe étant
arrivée auprès du Roi , qui étoit deſcendu de fon
carroſſe, ſe jeta à ſes pieds. Sa Majesté la releva,
&, après l'avoir embraſſée avec beaucoup de tendreſſe,
lui préſenta Monſeigneur le Comte d'Artois
, qui l'embraſſa , & enfuite Monſeigneur le
Dauphin , Madame la Dauphine , Monſeigneur le
Comte de Provence , Madame la Comteſſe de Provence
, Madame Adélaïde & Meſdames Victoire
& Sophie, qui embraſsèrent également cette Princefle.
Après cette entrevue, le Roi remonta en carroſſe
pour retourner à Fontainebleau , d'où il partit , fur
Ies trois heures avec la Famille Royale , pour ſe
rendre à Choify. S. M. fit placer Madame la Comteſſe
d'Artois auprès d'Elle , comme en revenant
de Bouron. Cette Princefle en arrivant , fut conduite
au château dans l'appartement qui lui avoit
été préparé. Le Roi, ainſi que Monseigneur le
Comte d'Artois , lui donna la main juſques dans
ſon appartement, où elle trouva Madame , & Madame
Elifabeth qui s'étoient rendues à Choiſy
pour la recevoir , accompagnées de la Comteffe
deMarfan , gouvernante des Enfans de France ,
& où le Duc d'Orléans , le Duc de Chartres , le
Prince de Condé , le Duc de Bourbon , la Ducheſſe
de Bourbon , Mademoiselle , le Comte de la Marche,
la Comteile de la Marche , le Duc de Penthièvre&
la Princeſſe de Lamballe lui furent préſentés
par Sa Majeſté; ils prirent auſſi-tôt le tabouzet.
SaMajesté étantretournée à ſon appartement,
:
DECEMBRE. 1773 . 215
laComteffe de Forcalquier préſenta à Madame la
Comteſſe d'Artois les Seigneurs & les Dames qui
avoient accompagné le Roi ; Sa Majefté foupa le
foir en public avec Monfeigneur le Dauphin , Madame
la Dauphine , Monseigneur le Comte de
Provence , Madame la Comteffe de Provence ,
Monſeigneur le Comte d'Artois , Madame la Comteffe
d'Artois , Madame , Madame Elifabeth , Madame
Adélaïde , Mefdames Victoire & Sophie , le
Duc d'Orléans , le Duc de Chartres , le Prince de
Condé , le Duc de Bourbon , da Ducheffe de Bourbon
, le Comte de la Marche , la Comteſſe de la
Marche , le Duc de Penthievre , la Princeſſe de
Lamballe & les Dames de la Cour qui avoient été
invitées.
Monfeigneur le Comte d'Artois logea à Choiſy
dans le petit château.LeRoi fit apporter à Madame
laComreſſe d'Artois la magnifique parure de diamans
qui lui avoit été deſtinée.
Sa Majeſté partit, le 15, de Choiſy avec la Famille
Royale pour ſe rendre à Verſailles , où Madame la
Comteſſe d'Artois n'arriva que le lendemain ſur les
dix heures du matin. Le Roi paſſa auſſi-tôt chez
cette Princeſſe.
Vers une heure après midi , Madame la Comteſſe
d'Artois ſe rendit à l'appartement de Sa Majeſté
, d'où l'on alla à la Chapelle dans l'ordre fuiyant
: le Grand - Maître , le Maître & l'Aide des
Cérémonies marchoient à la tête & précédoient
Monſeigneur le Comte d'Artois qui donnoit la
main àMadame la Comteſſe d'Artois . Le Roi venoit
enſuite , ayant devant lui Monſeigneur le Dauphin
, Madame la Dauphine , Mgr le Comte de
Provence , Madame la Comteſſe de Provence
?
216 MERCURE DE FRANCE.
Madame , Madame Elifabeth & Meſdames , le
Duc d'Orléans , le Duc de Chartres , le Prince de
Condé, le Duc de Bourbon & Mademoifelle. S.
M. étoit ſuivie de ſes principaux Officiers & des
Seigneurs & dames dela Cour. Le Roi ſe plaça
fur fon Prie-Dieu ; Monſeigneur le Dauphin , Madame
la Dauphine , Monſeigneur le Comte de Provence
, Madame la Comteſſe de Provence , Madame
, Madame Elifabeth & Meſdames prirent
leurs places aux deux côtés , dans leur rang ordinaire.
Monſeigneur le Comte d'Artois & Madame
la Comteſſe d'Artois , en arrivant à la Chapelle ,
s'avancerent au bas de l'Autel , & ſe mirent à genoux
ſur un carreau placé ſur les marches du ſancctuaire.
Le Cardinal de la Roche-Aymon , Grand
Aumônier, qui ſortit de la ſacriſtie au moment où
leRoi arriva à la Chapelle , alla préſenter de l'eaubénite
à Sa Majesté , & monta enſuite à l'autel ,
duquel le Roi s'approcha, ainſi que la Famille Royale.
Ce Prélat , après avoir adreſſé un diſcours à
Monſeigneur le Comte d'Artois & à Madame la
Comteffe d'Artois, commença la cérémonie par la
bénédiction de treize pièces d'or , & d'un anneau
d'or; il les préſenta à Monteigneur le Comte d'Artois
, qui mit l'anneau au quarième doigt de la
main gauche de Madame la Comteſſe d'Artois , &
lui donna les treize pièces d'or. Les cérémonies
du mariage ayant été achevées , & Monſeigneur
le Comte d'Artois & Madame la Comteſſe d'Artois
ayant reçu la bénédiction nuptiale , le Roi retourna
à fon Prie-Dieu , & le Grand Aumônier commença
la Meſſe , pendant laquelle la mufique du Roi
exécuta d'abord une grande ſymphonie, & enſuite
le motet Omnes gentes , &c. de la compoſition du
-fieur
DECEMBRE. 1773. 217
!1
fieur Mathieu , maître de muſique de la Chapelle
de Sa Majefté. Après l'Offertoire , Monſeigneur le
Comte d'Artois & Madame la Comteſſe d'Artois
allèrent à l'offrande , &à la findu Pater, on étendit
au-deſſus de leurs têtes un poële de Brocard
d'argent ; l'Abbé Gaston , premier Aumonier de
Monſeigneur le Comte d'Artois , tenoit le poële
du côté de ce Prince , & l'Evêque de Cahors
premier Aumônier de Madame la Comteſſe d'Artois
, le tenoit du côté de cette Princeſſe. Ils ne
l'ôterent que lorſque le Grand Aumônier eut achevé
les prières ordinaires. La Meſſe étant finie , le
Grand Aumônier s'approcha du Prie-Dieu du Roi,
&préſenta à Sa Majeſté les regiſtres des mariages .
de la Paroiſſe que le Curé qui avoit aſſiſté à la
cérémonie , avoit apportés . Le Roi , accompagné
de la Famille Royale , fut reconduit à ſon appartement
, dans le même ordre qui avoit été obſervé
en allant à la Chapelle. Lorſque Madame la Comteſſe
d'Artois fut rentrée chez elle , le Maréchal
Duc de Richelieu eut l'honneur de lui remettre la
clefd'un coffre rempli d'un grand nombre de bijoux
que Sa Majesté avoit ordonné à ce premier
Gentilhomme de ſa Chambre en exercice , de
faire porter dans l'appartementde la Princeſſe. Au
retour de la Meſſe , les premiers Officiers de la
Maiſon de Madame la Comteſſe d'Artois eurent
P'honneur de prêter ſerment entre les mains de cette
Princeſſe, en préſence du Duc de la Vrilliere
Miniſtre&Secrétaire d'Etat , ayant le département
de laMaiſon du Roi.
,
,
Les Ambaſſadeurs & les Miniſtres des Cours
Etrangères ont eu l'honneur d'être préſentés à
Madame la Comteſſe d'Artois par les Introducteurs
des Ambaſſadeurs.
K
218 MERCURE DE FRANCE.
Vers les fix heures du ſoir , le Roi , accompagné
de la Famille Royale , des Princes & Princeſſes qui
avoient aſſiſté a la cérémonie du mariage , paffa
dans ſa grande gallerie , où Sa Majefté tint appartement&
joua au lanſquenet. Le Roi ſe rendit enſuite
dans le ſalon qui avoit été préparé à la ſalle
de ſpectacle pour le Feſtin Royal , où Sa Majefté
ſoupa à ſon grand couvert. On exécuta , pendant
le Feſtin Royal , différens morceaux de ſymphos
nie, ſous la conduite du ſieur Rebel , Chevalier
de l'Ordre du Roi , & Sur- Intendant de ſa Mufique.
Après le Feſtin , Sa Majesté ayant conduitMgr
*le Comte d'Artois & Madame la Comteſſe d'Artois
dans leur appartement , & la bénédiction du
lit ayant été faite par le Cardinal de la Roche-
Aymon , le Roi donna la chemiſe au Prince , &
Madame la Dauphine à la Princeſſe .
Le II du mois dernier , les façades de toutes les
maiſons de cette ville ont été illuminées , à l'occafiondu
mariage de Monſeigneur le Comte d'Artois
avec Madame Marie-Théreſe de Savoie.
Du 17 Novembre.
Le Roi , accompagné de la Famille Royale ,
s'étoit rendu , la veille, ſur les fix heures du foir ,
à la Salle des Spectacles , où ſa Majeſté aſſiſta à la
repréſentation de l'Opéra d'Iſménor.
Le 19 , le Roi , accompagné de la Famille Royale
, des Princes & Princeſſes du Sang , ſe rendit
dans le Salon qui avoit été préparé pour le Bal
paré , ſur le Théâtre de la grande Salle du Spectacle.
Cette magnifique Salle avoit été diſpoſée
par les ordres du Maréchal Duc de Richelieu , preDECEMBRE.
1773. 219 ;
mier Gentilhomme de la Chambre du Roi , en
exercice , ſous la conduite du ſieur Papillon de la
Ferté , Intendant des Menus-Plaiſirs de Sa Majeſté.
La Cour fut très - brillante & très - nombreuſes
Monſeigneur le Dauphin & Madame la Comteſſe
de Provence ouvrirent le Bal. Madame la Dauphine
qui avoit , depuis deux jours, une légère indiſpoſition
, vit ce divertiſſement d'une loge dans laquelle
elle étoit avec Madame Elifabeth. Sa Majesté revint
enſuite dans la Galerie , d'où Elle vit tirer le
Feu d'artifice qui avoit été préparé pour le 16 ,
jour du mariage , & dont le mauvais tems avoit
fait différer l'exécution. Le feu d'artifice qui fut
tiré le 19 de ce mois , ſur la terraſſe du château
de Verſailles , à l'occaſion du mariage deMgr le
Comte d'Artois , commença par une batterie de
huit cens gros marons , qui fut ſuivie de ſept cens
fuſées d'honneur. Alors on vit autour des deux
baſſins du parterre une cascade de feu tombant
dans l'eau des baſſins , du centre de laquelle s'élevoit
un grand jet , accompagné de gerbes. Une
moſaïque en fuſées volantes & en pots de batterie,
fut ſuivie d'une autre moſaïque étoilée qu'accompagnoit
une grande quantité de différentes bombettes
lumineuſes. Après ce coup de feu , il y eut
une décharge de groſſes bombes , de douze pouces
de diamètre , qui annoncèrent les forges de
Vulcain. L'ouverture de cette eſpèce de Drame
Pyrique , commença par des éclairs & par un bruit
fouterrein. Aufſi-tôt après , Vulcain & les Cyclopes
parurent ſur la ſcène. Le premier préſidoit
aux travaux des maîtres Forgerons , &ceux- ci faifoient
rougir le fer, chacun à ſa forge, ou frappoient
ſur l'enclume.Vulcain qui étoit d'abord ap-
4
Kij
220 MERCURE DE FRANCE.
puyé ſur un établi , ſe.promena enſuite , animant
de ſes geſtes & de ſes regards chaque ouvrier qui
lui montroit ſon ouvrage. Une ſymphonie harmonieuſe
annonça l'arrivée de Vénus qui deſcendit
au milieu d'un nuage éclairé , ſur un char , où
étoient afſis avec elle l'Amour & les Grâces. Vulcain
alla au-devant de la Déeſſe , l'aida à defcendre
de ſon char , la conduifit au milieu de la
ſcène , où il lui préſenta les flèches que l'Amour
avoit lui - méme forgées , & les travaux des Cyclopes
, dont elle parut très- fatisfaite. Leur retour
furla ſcène fut marqué par un grand bruit de
guerre, ſuivi d'une clarté éblouiſſante , au milieu
de laquelle parut Mars avec toute ſa ſuite & fes
attributs. Vulcain le reçut , &, après lui avoir
préſenté Vénus& l'Amour , il lui montra les armes
qui avoient été faites pour lui , & le conduifit
aux différentes forges. Dans l'intervalle , Vénus ,
l'Amour & les Grâces , avec leur ſuite , occupèrent
la ſcène. Les Grâces entourèrent les flèches
de guirlandes , & Vénus les mit dans le carquois
de l'Amour , qui en décocha une à Mars , en s'enfuyant.
Ce Dieu devint éperduement amoureux
de Vénus qui parut indéciſe. Les Cyclopes avertirent
Vulcain, qui arriva ſur la ſcène aumoment
où Mars tomboit aux genoux de Vénus. A cette
vue , la colère s'empara du coeur de Vulcain ; il la
fit éclater aux yeux de Vénus , &cette dernière
prit la fuite pour éviter ſes reproches. Vainement
LeDieu delaGuerre eſſaya d'appaiſer Vulcain. Celui-
ci ne lui répondit que par des menaces. La
querelle s'échauffa , les Cyclopes accoururent au
fecours de leur Souverain , le combat s'engagea ,
&Mars demeura vainqueur. Vulcain , honteux
de fadéfaite , ne ſongea qu'à ſe venger , & redou
DECEMBRE. 1773 . 22F
bla ſes feux. A l'inſtant, tout parut s'enflammer ,
la montagne s'entrouvrit , vomit des flammes;
Mars & fes Guerriers ſe trouvèrent environnés de
torrens de feu. Mais ils échappèrent par la fuite à
la colère de Vulcain , au inilieu du fracas , des
coups de bombes , de pétards & du bruit épouvantable
que produifit de dernier coup de feu. Le
Roi & la Famille Royale daignèrent témoigner
leur fatisfaction au ſieur Torré qui avoit fait exécuter
ce feu. Malgré la grande quantité d'artifices,
il n'y eut ni interruption, ni confufion. Toutes les
pièces ſe fuccédèrent en ordre , & produiſirent
l'effet qu'on en attendoit.
Le 24 , il y eutbal maſqué dans le grand appartement
qui étoit éclairé par un très grand nombre
de lumièresdiſtribuées dans des luftres & dans des
gitandoles polées ſur de fuperbes guéridons. Ce
bal s'eſt paflé avec beaucoup d'ordre , malgré le
nombre prodigieux des maſques .
Le ſieur le Fuel de Méricourt , avocat en parlement
, a eu l'honneur de préſenter au Roi & à la
Famille Royale , l'Amour vengé , conte allégorique,
en vers, au ſujet du mariage deMonſeigneur
le Comte d'Artois.
De Paris , le 18 Octobre 1773 ...
Le Roi ayant permis au Prévôt des Marchands
&Echevins decette Ville d'employer les ſommes ,
deſtinées pour la fête qu'ils ſe propoſoient de donner
, àl'occaſion du mariage de Monfeigseur le
Comte d'Artois , à marier vingt filles orphelines
depère& de mère , natives de Paris , lechoix en
a été faitparmi les Artiſans , Ouvriers , Mancuwriers&
autresque l'intuffiſancede leur fortune ou
A
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE .
1
du produit de leurs travaux met hors d'état de
pourvoir à leurs établiſſemens , en partie par le
Maréchal Duc de Biſſac , Gouverneur de Paris ,
par le Duc de la Vrillière , miniſtre & fecrét . d'état
par le Sr de la Michodière, Prévot des Marchands,
& en partie par les Echevins & principaux Officiers
du Corps - de - Ville La célébration de ces
vingt mariages , qui avoit été fixée au 25 de ce
mois, en l'égliſe de St Jean- en -Grève , fut annoncé
la veille par les cloches de cette paroifle , & le
jour même , à fix heures du matin , par une ſalve
générale de l'artillerie de la Ville Ilyeur une ſeconde
ſalve, vers midi , lorſque ces mariages furent
célébrés . Le Maréchal Duc de Briflac fit conduire
dans ſon carrofle , àl'hôtel de ville , par un
gentilhomme , la fille qu'il avoit nommee : le Duc
de la Vrillière en agit de même pour celle qu'il
avoit choifie ; & le Prévôt des Marchands , les
Echevins & les principaux Officiers de la Ville
conduifirent également celles qu'ils avoient nommées
, à l'hôtel de-ville , où un déjeûner fut ſervi
aux vingt filles . La Ville les avoit toutes dotées
&leur avoit fourni , ainſi qu'aux garçons , leurs
habillemens. Le Maréchal Duc de Briffac , accompagné
d'un nombreux cortége , ſe rendit enſuite
àl'hôtel-de- ville où il fut reçu , au bas de l'eſcalier
ſur le premier perron , par les Prévôt des Marchands
& Echevins , & délivra perſonnellement ,
àl'occaſion du mariage de Monſeigneur le Comte
d'Artois , un grand nombre de prisonniers , dont
il acquitta ſur le champ les dettes , & à chacun
deſquels il donna des gratifications. Il jera beaucoup
d'argent au Peuple par les fenêtres de l'hôtel-
de-ville. Ainmidi , le Corps de- Ville ayant àſa
tête ce Gouverneur , alla à pied à l'égliſe de ſaint
DECEMBRE . 1773 . 223
autour
Jean , où il fut reçu en la manière accoutumée. Il
étoit précédé par les vingt filles & les vingt garçons
qui marchoient deux à deux , & qui furent
placés de même dans le choeur. Le Curé de la paroifle
fit d'abord les fiançailles , donna enſuite la
bénédiction nuptiale, & prononça un diſcours qui
fut ſuivi de la célébration des Sts Myſtères . Après
la Meſſe , le Corps - de - Ville retourna , dans le
même ordre , à l'hôtel-de- ville où l'on ſervit aux
mariés , à une table de quarante couverts , un
feſtin de noces dans la grand'ſalle qui avoit été
décorée pour cet effet. On avoit formé
de cette table , une enceinte pour obvier à l'affluence
des perſonnes qui ſe ſont empreſlées à
jouir de ce ſpectacle. Il ſeroit difficile d'exprimer
les ſentimensde joie , d'amour & de reconnoiſſance
que les mariés firent éclater pour le Roi & la
Famille Royale , au milieu des plus vives acclamations.
Le Maréchal Duc de Briſſac conduifit luimême
à table la fille qu'il avoit nominée , ce qui
fut applaudi par tous les ſpectateurs avec des cris
redoublés de vive le Roi. Il necefla de donner ,
pendant le repas , des marques de ſon affabilité ,
de ſa magnanimité & de ſa généroſité . Après le
feſtin qui fut terminé par la ſanté du Roi , les mariés
furent reconduits , à leurs maiſons , par les
mêmes perſonnes , & de la même manière.
Le ſoir , la façade de l'hôtel-de-ville fut illuminée
avec magnificence , ainſi que les hôtels du
Maréchal Duc de Briflac & du Prévôt des Marchands
, & les maiſons des principaux Officiers de
la Ville. Tous les édifices de la capitale furent également
illuminés Il y eut , dans les places publiques,
des fontaines de vin , & l'on y diſtribua du
pain&de la viande au Peuple. Malgré l'affluence
Kiv
224 MERCURE DE FRANCE .
prodigieuſe de citoyens que cette fête avoit attirés
à l'hôtel- de-ville , le bon ordre a été tellement
maintenu par les détachemens de la garde à pied
& à cheval , qu'il n'eſt arrivé aucun accident . Les
mêmes précautions ont été employées avec ſuccès
dans tous les endroits où la Ville a fait diſtribuer
du vin & des comestibles . Il y en a eu de particu
lières pour l'hôtel de l'Ambaſſadeur de Sardaigne ,
& pour celui du Lieutenant- Général de Police.
Le 10 , 14 & 15 Octobre , les Officiets de la
Bourgeoisie & les Magiftrats d'Aigueperle , capitale
du Duché de Montpenfier en Auvergne , ſe
font réunis au Clergé de la Ste Chapelle de St
Louis & de Notre- Dame , pour célébrer , par des
actions de graces & par des fêtes publiques , la
naiflance de Monſeigneur le Duc de Valois .
NOMINATIONS.
Le Roi a accordé les Entrées de la Chambre au
Marquis de Molac , maréchal de les camps & armées.
PRÉSENTATION .
Le 28 Octobre , le Prince Pamphili Doria , Archevêque
de Seleucie , Nonce ordinaire du Pape ,
cut une audience patticulière du Roi , à qui il remit
un brefde Sa Sainteté en lettres de créance.
Il fut conduit à cette audience &à celle de la FamilleRoyale,
par le ſieur Tolozan , introducteur
des Amballadeurs .
Le 31 O&obre , la Comteſſe de Souza , épouſe
de l'Ambaſladeur de Portugal , fut préſentée au
Roi & à la Famille Royale , avec les cérémonies
accoutumées. K
DECEMBRE. 1773. 225
La Marquise de Seneroy a eu l'honneur d'erre
préſentée au Roi & à la Famille Royale , le 7 Novembre,
par la Comtefle de Sommyevre , Dame
pour accompagner Madame la Dauphine .
Le 11 Novembre , la Comtefle de Modène eut
T'honneur d'être préſentée au Roi & à la Famille
Royale par la Comteffe de la Tour d'Auvergne.
Les Ambaſſadeurs & les Miniſtres des Cours
étrangères ont eu l'honneur d'être préſentés à
Madame la Comteſſe d'Artois par la Comteſle de
Forcalquier.
Le 18 Novembre, les Députés des Etats d'Artois
eurent l'honneur de complimenter Monfeigneur
le Comte d'Artois & Madame la Comteſſe
dArtois , à l'occafion de leur mariage. La Députation
étoit compoſée , pour le Clergé , de l'Abbé
d'Aumale , vicaire-général du diocèſe de St Omer,
qui porta la parole; pour la Noblefle , du Comte
de Sannoy, brigadier des armées du Roi, colonel
du régiment provincial d'Arras , & pour le tiers
Etat, du ſieur Gofle de Droſtel , ancien échevin
de la villed'Artas .
Le même jour , le Corps-de-Ville de Paris , en
robes de cérémonies , ayant à la tête le Maréchal
Duc de Briſſac , eut l'honneur de complimenter
Monſeigneur le Comte d'Artois & Madame la
Comtelle d'Artois , à l'occaſion de leur mariage ,
&de leur offrit les préſens que la Ville eſt dans
l'uſage de faire en pareille circonſtance. Le ſieur
delaMichodière , Prévôt des Marchands , porta
la parole au nom du Corps-de-Ville , lequel fut
conduit à l'audience de Monſeigneur le Comte
d'Artois & de Madame la Comteſle d'Artois , par
226 MERCURE DE FRANCE:
JeMarquis de Dreux , grand-maître , &le fieur de
Nantouillet , maître des cérémonies.
Le même jour , la Comteffe de Viri , ambaſſadricede
Sardaigne , & la Comtefle de Souza , ambaffadrice
de Portugal , furent préſentées à Madame
la Comtefle d'Artois , avec les cérémonies
accoutumées .
La Comtefle de Bafſompierre a eu l'honneur
d'être préſentée au Roi & à la Famille Royale ,
parla Princeſſe de Beauveau.
MORT S.
Marie- Louiſe d'Amerval , épouſe de Charles-
Oudart- Jofeph Marquis de Mailly - Couronnel
Député des Etats d'Artois à la Cour , eft morte å
Paris , le 23 Octobre .
JeanHiertman , ci-devant cornette dans le régimentde
Smoland , eſt mort dans cette province,
en Suéde , à l'âge de cent quatre ans.
Suſanne - Elifabeth Tarbin eſt morte en Oſtrogothie
, à l'âge de cent-un ans.
Claude Drouas de Boufley , Evêque de Toul ,
Abbé commendataire de l'abbaye de Morigny ,
diocèſe de Sens , eſt mort à Toul , le 21 Octobre.
Marie-Eléonore de Roche-d'Ogletorf, Marquiſe
de Baſlompierre , eft morte à Nancy , le 20 Octobre.
Marie-Anne-Antoinette le Bel , épouſe de Gabriel-
Hectorde Cullon , Comte d'Arcy , chevalier
de l'Ordre royal & militaire de St Louis , meſtre
decamp de cavalerie , maréchal des logis de la
DECEMBRE. 1773. 227
ſeconde compagnie des Mouſquetaires de laGarde
du Roi , eſt morte à Paris , le 30 Octobre .
Le nommé Bernard Retranas du Bourdet eſt
mort , le 10 Octobre , dans la paroiſle de la Laune
Magnoac. On n'a point trouvé ſon extrait baptiftaire
dans les regiſtres depuis 1666 , ce qui prouve
qu'il étoit au moins âgé de cent ſept ans , &
fait préſumer qu'il pouvoit avoir cent quinze ans,
âge qu'il le donnoit lui - même. Ce centenaire a
conſervé juſqu'à la mort une bonne ſanté, toute
ſa mémoire & une entière connoillance .
Jean - Marc -Louis de la Garde , Comte de Saignes
, meftre-de-camp de cavalerie & lieutenantcolonel
du régiment de Bourgogne , cavalerie , eft
mort à Sédan , le 18 Octobre , dans la trente-cinquième
année de ſon âge.
Louis - Philippe de Touſtain - Richebourg , des
Comtes de Carenci , eſt mort en bas âge , le 27
Octobre , au château de Boisbaſſet , en Bretagne.
Jean- Pierre de Monléard, Marquis de Rumont,
ancien capitaine de cavalerie , commandeur de
l'Ordre de St Lazare , gouverneur & grand bailli
d'épée de Nemours , y eſt mort , le 2 Novembre ,
dans la quatre vingt- quatrième année de fon âge,
Il avoit été Page de Louis XIV & de Madame la
Duchefle de Bourgogne , mère du Roi.
Jean Baptifte - Gaspard - Hubert de Coriolisd'Eſpinouſe
, ancien Agent général du Clergéde
France , Chanoine de l'Egliſe de Paris , Abbé commendataire
de l'abbaye royale d'Eſchalis , Ordre
de Cîteaux , diocèſe de Sens , & de celle de ſaint
Gilles de Nîmes, ſéculariſée , eſt mort dans cette
228 MERCURE DE FRANCE.
dernière abbaye, le 15 Octobre, dans la sze année
defon âge.
Louife - Margueritede Roye de la Rochefoucauld,
veuved'Alexandre- Maximilien Balthazard
deGand de Merodes de Montmorency , Comte de
Middelbourg , Prince de Mamines , maréchal des
camps & armées du Roi , gouverneur des ville &
ciradelle de Bouchain , eſt morte à Paris , le 10
Novembre , dans la cinquante- ſeptième année de
fonâge.
Marie - Susanne Prevoſt de Sanſae , veuve de
Henri Marquis de Bourdeilles , Dame de feu Son
AltefleRoyale Madame la Ducheſſe d'Orléans , eſt
morte à Paris , dans la ſoixante- quatrième année
de fon âge.
La Princeſſe Charlotte de Lorraine , tante de
l'Empereur , foeur de feu l'Empereur François I' ,
&du duc Charles de Lorraine , Grand- Maître de
Fordre Teutonique & gouverneur - général des
Pays- Bas , eſt morte à Mons , le7 Novembre,dans
Ja cinquante - neuvième année de ſon âge Cette
Princeſte, que ſes rares qualités font généralement
regretter , étoit fille de Léopol , Duc de Lorraine&
de Bar , & d'Elifabeth-Charlotte , fille de
Monfieur , frère de Louis XIV. L'Impératrice-
Reine l'avoit nommée ſa Repréſentante , en qualité
d'Abbeffe féculière de Saint Waudru à Mons.
Elle avoit été élue Abbelle de Remiremont ca
Lorraine , le 7 Mai 1738 , coadjutrice de l'abbaye
Princiere de Thorn , en Westphalie , le 14 Juin
1756 , & de celle d'Eſſen , dans le même Cercle ,
18 Janvier 1757 .
LeMarquis de Chauvelin , ci-devant Ambal
DECEMBRE. 1773. 229
fadeurdu Roi à la Cour de Turin , Grand Croix
de l'Ordre royal & militaire de Saint Louis, gouverneur
d'Huningue , lieutenant des Armées de
Sa Majesté , maître de ſa garde- robe , eſt mort à
Verſailles , dans la ſoixante- deuxième année de
fon âge.
LOTERIES .
Letiragede la loterie de l'Ecole royale militaire
s'est fait les Novembre. Les numéros ſortis de la
roue de fortune , font 25 , 90 , 38 , 14, 87. Le
prochain tirage te fera le 6 Décembre.
TABLE.
PIECES IECES PUGITIVEs en vers & en proſe , page
Vers ſur le mariage deMonſeigneur le Comte
: d'Artois ,
Diſcours en vers prononcé le jour de la diſtriibid.
bution des prix ducollége royal de Brive , 7
Regrets , 13
Epigramme , 14
Autre , ibid.
Autre , ibid.
Omar , ou les Erreurs de l'Ambition , Conte , 16
Vers à Madame la Comtefle de Noailles ,
27
Traduction d'une l'Ode d'Horace ,
28
Epître d'Héloïſe à Abeilard , traduite en proſe, 31
Sonnets de Pétrarque ,
SI
Réponſe à la chanson des Vieux , &
àcelle
des Jeunes ,
1230 MERCURE DE FRANCE.
Epître à la Fièvre , 60
Madrigal à Mlle D *** , 68
Epigramme , 69
A M. Jaume , ibid.
Vers à Mlle de S *** , ibid.
AMademoiselle *** , 70
Explication des Enigmes & Logogryphes , 71
ENIGMES , ibid.
LOGOGRYPHES , 75
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 78
Obſervations ſur les commencemens de la
Société , ibid.
Traité des Maladies vénériennes , 95
Cours de Philoſophie , Elémens de Métaphyfique
, 98
Examen de la Poudre , 100
Le Guide du Fermier , 101
Lettres nouvelles de la Marquiſe de Sévigné
&de la Marquiſe de Simiane , ſa petitefille,
102
Cours d'études des jeunes Demoiſelles , III
4
Leçons de morale , de politique & de droit
public , 126
Hiſtoire Romaine de Tite- Live , 132
L'Homine de Lettres & l'Homme du Monde, 143
Dictionnaire vétérinaire & des animaux domeſtiques
, 144
Dictionnaire des plantes , arbres & arbustes ,
contenant la deſcription raiſonnée de tous
les végétaux , &c. 146
Dictionnaire des mines , foſſiles , fluors , &c.
ſous le titre de dictionnaire minéralogique
& hydrologique , dédié à Mgr le Comte
d'Artois , 148
Lettres à Miladi , 149
DECEMBRE. 1773 . 231
Le Temple de Guide , ibid.
Les Journées Mogoles , ibid.
Syſtême nouveau & complet de l'art des accouchemens
, ibid.
Almanach perpétuel , 150
Almanach recréatif, ibid.
Calendrier perpétuel ,
ibid.
L'Inoculation , ibid.
Odes d'Horace , 151
La Vie du Dante , ibid.

Mémoire hiſtorique & pratique ſur la muſique
des Anciens , ibid.
ACADÉMIE royale des inſcriptions & belleslettres
, ibid.
-royale de ſciences de Paris , 153
SPECTACLES , Opéra , 154
Comédie Françoiſe , 156
Vers faits à la Comédie , & adreflés à Mile
Luzy , ibid.
Comédie Italienne , 157
A Madame Trial , 158
Vers à Mile le Couvreur par M. de Voltaire , 159
Lettre à l'Auteur du Mercure , 161
Réponſe à la lettre de M. de Cintres , 163
Proſpectus , Tableaux géogr. & hiſtoriques , 167
ARTS , Gravures , 170
La Dame de Charité , ibid.
Portrait de Mde Marie- Théreſe , Comteffe
d'Artois , 171
Portrait en médaillon de Mgr le Counte
d'Artois , 172
Vuede la Biblothèque de Ste Géneviève , ibid.
Corographie , Nouv. Carte de la Pologne , 173
Muſique, 174
Cours d'hiſtoire naturelle , :
- 178
232 MERCURE DE FRANCE.
Compliment de M. de Montazet à Madame
laComtefle d'Artois , 180
Le triple Epithalame , 183
Vers ſur les mêmes rimes , 185
Vers préſentés à Mode la Comteſſe d'Artois le
jourde ſon mariage ,
186
d'Artois , 187
189
Couplets ſur le mariage de Mgr le Comte
Chanſon nouv. à l'occaſion des vingt filles
mariées par la Ville de Paris , &c.
Vaudeville nouveau ſur les courſes de Mgr le
Dauphin & de Mde la Dauphine , à Paris, 193
Couplet détaché pour Mde la Dauphine ,
Couplets chantés ſur le théâtre du château
194
de laBroffe , après la repréſ. du Tonnelier, 195
Anecdotes ,
AVIS ,
Nouvelles politiques ,
Nominations ,
Préſentations ,
Morts ,
Loteries ,
197
199
204
224
ibid.
226
229
APPROBATION.
J''AAII lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le
volume du Mercure du mois de Décembre 1773 ,
&je n'y ai rien trouvé qui m'ait peru devoir ca
empêcher l'impreſſion.
A Paris , le 30 Novembre 1773 .
LOUVEL.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe,
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le