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1773, 10, vol. 1-2
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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
OCTOBRE , 1773 .
PREMIER VOLUME .
Mobilitate viget. VIRGILE .
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , Rue
Chriſtine , près la rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilège du Roi
AVERTISSEMENT,
C'EESSTT au Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriſtine , que l'on prie d'adreſler , francs de port ,
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, les piéces de vers ou de proſe , la muſique
, les annonces , avis , obſervations , anecdoévénemens
finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des livres
, eſtampes & pièces de muſique.
tes
,
Ce Journal devant être principalement l'ou
vrage des amateurs des lettres& de ceux qui les
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enverront au Libraire ; on les nommera quand
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A ij
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tins &françois , 1772 , in - 8 °. br .
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Traité du Rakitis , ou l'art de redreffer les
21.101.
enfans contrefaits , in 8 ° . br. avec fig . 41.
Lettres d'Elle & de Lui , in 8 ° . b . 1 1. 4C.
que , in- 8 °. br.
LesMuſesGrecques , in- 8 ° . br.
Le Phasma ou l'Apparition , hiſtoire grec-
Les Nuits Parifiennes , 2 parties in - 8°.
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Du Luxe , broché , 12.f.
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Maximes deguerre du C. de Kevenhuller , 11. 101
Histoire naturelle du Thé, avec fig. br. 1116
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE , 1773 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
La NAVIGATIOΟΝ.
Ode qui a remporté le prix de l'Académie
Françoise , en 1773. par M. de la
Harpe.
Nil mortalibus arduum eſt. Hor.
A Paris , chez J. B. Brunet , imprimeurlibr.
de l' Acad. Franç . & Demonville ,
libraire , rue St Severin , 1/73 .
Si l'Homme a paru grand , fi le Fils de la terre
Aux élémens armés ofant livrer la guerre ,
Aiij
6 MERCURE DE FRANCE .
Par un fublime effort le rapprocha des Dieux ,
C'eſt alors qu'il fournit à ſon heureuſe audace
Cet effoyable eſpace ,
Cet empire des mers que lui fermoient les cieux.
De Neptune & d'Éole ignorant le caprice ,
C'eſt dans le creux d'un pin que ,Nautonier novice
,
Il eſſaya les flots qui devoient le porter;
Mais quand le Ciel plus fombre annonçoit un
orage,
Regagnant le rivage,
Il embraſtoit les bords qu'il venoit de quitter.
Bientôt il ole plus; ſa courſe eſt moins craintive :
Inſtruit par le ſuccès, & dedaignant la rive ,
Il met entre'elle & lui les vattes champs des mers ;
Il enferme les vents dans les plis de ſes voiles ;
Il lit dans les étoiles :
Du monde aux Nations les chemins ſont ouverts.
Comment l'Homme a- til pu , dans cet eſpace
immenfe ,
Et diriger ſa route , & marquer la diſtance ,
Lorſque la terre échappe à l'oeil épouvanté !
O prodige ! ô grandeur ! Ô mortels intrépides !
Qui vous donna des guides
Sur l'élémert nouveau que vous avez dompté ?
C'eſt toi qui les conduis , ô Muſe protectrice !
Uranie , au Nocher Divinité propice !
OCTOBRE. 1773 .
7
Tes auguſtes ſecrets font ouvertsà ſes yeux ;
Vous qu'atteint ſon regard ſur la voûte étoilée,
Aftres deGalilée , *
Vous éclairez ſa route écrite dans les cieux.
Ne vantez plus , o Grecs ! vos courſes trop fameuſes
,
Du Phaſe & d'lolcos les rives fabuleuſes ,
Centdemi- Dieux armés pour tavir la Toiſon ;
Ce vaiſſeau de Pallas , qui de la Propontide
Aux bords de la Colchide
Porta tous ces héros qui ſuivirent Jaſon.
Tandis que l'Océan , qu'ont adoré vos pères ,
De ſes humides bras preſſoit deux hémisphères ;
Peuples vains , l'un des deux n'exiſtoit point pour
vous ;
Etces immenfes eaux , baignant l'Inde & l'Afri
que ,
Et la mer du Mexique ,
N'ont eu d'autres vainqueurs , d'autres maîtres
que nous.
C'eſt trop , chantre d'Ulyſſe , admirer l'induſtrie
Qui l'égara dix ans autour de ſa patrie:
Renais pour des héros plus digues de tes vers.
Ulyfle cherche Itaque , & nous cherchons des
mondes ;
Les Satellites de Jupiter découverts parGalilée.
A iv
3 MERCURE DE FRANCE.
Il erroit ſur les ondes ,
Et l'Aiman conducteur nous ouvre l'Univers.
Mais que dis je ? Ah! tremblez , mortels ,que rien
n'arrête ;
Vos vaiſſeaux menacés roulent ſous la tempête ,
Et la nuit des Enfers ſe répand ſur les flots ;
Le vent frappe & tourmente augré de ſes caprices
Voş frèles édifices
Entre les feux du Ciel & le gouffre des Eaux.
Entendez le fracas du Tonnerre & des Ondes ,
Le cri des Aquilons, le bruit des Mers profondes.
Que la Nature eft grande en ſon auguſte hor
reur ! ...
Quel ſpectacle à mes yeux eſt encor plus ſublime!
L'Homme , qui ſur l'abyme ,
Combat les Elémens ,&dompte leur fureur.
Le Pilote eſt tranquille , & d'une main ſavante
Il enchaîne des Vents la rage obéillante ,
Tour- à-tour la dirige ou l'élude à ſon gré ;
Il trompe les écueils , repouſſe le naufrage ,
Et , porté par l'Orage ,
Infulte à l'Océan dont il eſt entouré.
Mais combien de fléaux balancent tantde gloire !
Que l'Homme a payé cher ſa ſuperbe victoire !
De combien de périls il vogue environné !
Que de maux à ſouffrir ,de beſoins à contraindre,
:
4
OCTOBRE. 17730 9
Que de trépas à craindre ,
Affiégent le Mortel aux Mers abandonné !
Ici le flot trompeur , introduit pour la perte ,
Affaifle fourdement ſa demeure entr'ouverte. *
Où fuir ! infortunés ! elle cède au fardeau ;
Dans l'horreur du trépas , que leurs efforts prolongent
,
Lentement ils ſe plongent ,
Et deſcendent vivans au fond de leur tombeau.
Là le feu , plus cruel&plus terrible encore ,
Parcourt , en pétillant , le Vaiſſeau qu'il dévore :
Cent bras , pour l'arrêter , ont fait un vain effort;
Je vois ces malheureux , ſans eſpoir , ſans alyles ,
Et d'horreur immobiles ,
Entre deux Élémens qui preſentent la mort.
Quoi ! malgré ces fléaux , en butte à leur furie ,
L'Homme a pu , renonçant à ſa douce patrie ,
Parcourir ſur les flots le cercle des ſaiſons !
Et , contemplant des Mers l'uniforme étendue ,
Dérober à la vue ,
Et l'aſpect du printems & l'eſpoir des moiſſons !
Hélas ! il préſageoit les maux qui nous puniffent ,
Ce Chantre renommé , que les Muſes chériſſent ,
Qui de Gama jadis célébra les travaux ... **
* Les voies d'eau .
** Voyez la Lusiade du Camoëns.
Av
IO MERCURE DE FRANCE.
Muſe , interromps tes chants , écoute , & rends
hommage
Au Virgile du Tage ;
C'eſt à lui de chanter les Dieux & les Hérosa
•Ce hardi Portugais . Gama , dont le courage
>>D'un nouvel Océan nous ouvrit le paſſage ,
De l'Afrique déjà voyoit fuir les rochers ;
>>>Un fantôme , du ſein de ces Mers inconnues ,
>>S'élevant juſqu'aux nues ,
>>D'un prodige ſiniſtre effraya les Nochers.
> Il étendoit ſon bras ſur l'Élément terrible ;
>>Des nuages affreux chargoient ſon front horri-
>>bl>e,
>>Autour de lui grondoient le Tonnerre & les
>>Vents ;
>> Il ébranla d'un cri les demeures profondes ,
>> Et ſa voix fur les Ondes ,
Fit retentir au loin ces funeftes accens :
>> Arrête (diſoit -il ) arrête, Peuple impie;
>> Reconnois de ces bords le ſouverain Génie,
» Le Dieu de l'Océan , dont tu foules les flots.
>>Crois- tu qu'impunément , ô race facrilége !
>>Ta fureur qui m'affiége
Ait fillonné ces Mers qu'ignoroient tes Vaifeaux
?
>>Tremble , tu vas porter ton audace profane
Aux rives de Mélinde , aux bords deTaprobane,
OCTOBRE. 1773 . II
Qu'en vain ſi loin de toi placèrent les Deſtins :
Vingt Peuples t'y ſuivront ; mais ce nouvelempire
>>Où tu vas les conduire ,
>>N'eſt qu'un tombeau de plus creusé pour les
>>h>umains.
> J'entends des cris de guerre au milieu des nau-
>> frages ,
Et les fons de l'airain ſe mêlant aux orages ,
Et les foudres de l'Homme aux tonnerres des
>>Cieux,
Les vainqueurs , les vaincus deviendront mes
>>victimes :
>>>Au fond de mes abymes
>> Leurs coupables tréſors deſcendront avec eux.
Il dir,&, ſe courbant fur les Eaux écumantes ,
Il ſe plonge ſoudain dans ces roches bruyantes ,
Où le flot va le perdre ,& mugit renfermé.
L'air parut s'embraſer , & le roc ſe diſſloudre ,
Et les traits de la foudre
Eclatèrent trois fois ſur l'écueil enflammé
Muſe, entends ces leçons à toi même adreſſées
Frémis de ces horreurs à tes yeux retracées ,
Qui ſouillent ce que l'Honsme a tenté de plus
grand.
:
Vois lahonte par tout à tant de gloire unic,
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Et le crime au génie ,
L'audace d'un Héros aux fureurs d'unTyran.
Regarde les effets de cet Art quetu vantes ;
Voisde ces grands travaux , de ces courſes ſavantes
Au Mexique , à Lima les affreux monumens.
Peux - tu , des Nations quand les ombres plainti
ves
S'élèvent ſur ces rives ,
Mêler des chants de gloire à leurs gémiſſemens ?
Vois le noir Africain ſuccombant ſous les chaî
nes ;
Deſcends , va pénétrer ces priſons ſouterraines,
Ces cachots de Plutus , dans le Potoſe ouverts;
Sépulcres des vivans , creuſés pour leur fupplice
C
Des mains de l'Avarice ,
Où l'Homme enchaîne l'Homme aux voûtes des
Enfers,
L'Humanité t'implore; expoſe ces images
Aux Tyrans endurcis qui lui font ces outrages ,
Etfais entendre encor la voix de ſes douleurs .
Redis tous leurs forfaits; que leurs fronts en rous
1
giflent ,
Que leurs coeurs en frémiſſent :
Ettu les chanteras , quand ils ſeront meilleurs,
:
OCTOBRE. 17730 15
Mais qu'entends je ? Est- il vrai ? Dignes de tes
hommages ,
* Des Mortels généreux , à des Hordes ſauvages ,
Portant des Arts nouveaux , préſent d'un Peuple
ami ,
Défendent , en touchant la rive hoſpitalière ,
Que la foudre guerrière ,
Au lieu d'un bienfaiteur , annonce un ennemi.
L'Anglois voit s'éloigner des peuplades craintives;
Sa bonté les rappelle , & fa main ſur leurs rives
Des Talens de l'Europe expoſe les eflais ,
Ces heureux inſtrumens de tous les Arts utiles
Cultivés dans nos villes ,
Enfans de l'Induſtrie & gages de la Paix.
* Dans les derniers voyages maritimes , entre
pris pour la découverte de nouvelles Terres , les
Commandans François & Anglois ont traité les
Peuples Sauvages avec tous les égards poſſibles.
Lifez le Voyage de M. de Bougainville , & celui
du Capitaine Wallis . Ce dernier découvrit , cn
1767 , dans la Mer du Sud , une petite Iſſe qu'il
nomma l'IfledelaReine Charlotte. Afon approche
, les Naturels de l'Iſſe te jetèrent dans leurs
pirogues , & s'enfuirent dans une Ine voisine. Le
Capitaine Wallis , ayant deſcendu à terre pour y
prendredes rafraîchiflemens , laıfla ſur la plage ,
en la quittant , des inſtrumens utiles & quelques
bijoux , comme un préſent qu'ilfaisoit aux habitans
, pour les dédommager de l'incommodité&de
l'inquiétude qu'il avoitpu leurcaufer.
14
MERCURE DE FRANCE.
4
Ils ſeront expiés , nos funeſtes ravages ; :
Nous n'irons plus porter ſur de lointains rivages
Nos vices opprefleurs , nos coupables abus ;
Et du Navigateur l'activité proſpère
Etendra fur la terre
Le commerce des Arts & celui des Vertus.
Bientôt , en abordant des plages étrangères ,
L'Européen dira : je viens chercher des frères ;
Ah ! c'eſt pour nous chérir qu'il faut nous raflembler.
Je viens à vous , Mortels , que la main du grand
Etre,
Comme nous a fait naître
Pour l'adorer enſemble & pour lui reſſembler.
L'Homme parcourt ce globe ouvert à ſon audace,
Domaine dont les yeux ont meſuré l'eſpace ,
Ce palais des humains qu'embellit leur Auteur.
Il fait , par ſes travaux , du ſéjour qu'il habite ,
Reculer la limite :
Il ſaura quelque jour y trouver le bonheur.
Oui ,ſans doute, à travers les maux & l'ignorance,
Le Monde lentement vers le bonheur s'avance.
Ceconſolant eſpoir ſeroit il une erreur ?
C'eſt la dernière au moins du ſonge de la vie ;
C'eſt une erreur chérie ,
Que le Sage en mourant emporte au fonddu coeur.
OCTOBRE . 1773. 15
EPITRE à un Homme de Lettres célibataire.
Pièce qui a concouru pour le Prix
de l'Académie Françoiſe en 1773 ; par
M. Doigni du Ponceau.
Les noms , les tendres noms & d'Epoux &de Père,
OHomine , ſeroient-ils étrangers à ton coeur ?
THOMAS.
A Paris , chez J. B. Brunet , imprimeur
, & Demonville , libraire .
L'Académie Françoise ayant fait une
mention honorable de cette pièce , on a cru
devoir lui en faire hommage en la donnant
au Public.
1
EH quoi ? toujours rebelle aux voeux de la nas
ture,
A fatouchante voix , qui dans ton ſein murmure,
Fier de ta liberté , tubriſes le lien
Par qui l'être ſenſible eſt Homme & Citoyen !
L'Hymen te fait frémir ! ſombre Célibataire !
Tu dédaignes les noms & d'Epoux & de Père ,
La froide indifférence adefléché ton coeur ,
Et c'eſt en n'aimant rien , que tu crois au bonheur!
Combien je plains , Ami , ta ſuperbe ſageſſe !
16 MERCURE DE FRANCE.
Ainsi , l'Amour heureux , l'innocente Tendreſſe,
Ces tréſors que le Ciel verſa ſur les Humains ,
Pour adoucir le poids de leurs cruels deſtins ,
N'embelliront jamais ton ſolitaire aſyle ;
Rien ne peut t'attendrir , ton ame eſt immobile.
Crois- moi , cette raiſon , qui te rend orgueilleux ,
D'un Mortel iſolé ne fait point un heureux ,
Et ne l'arrache point , par un triſte ſyſtême ,
Au pénible tourment de vivre avec lui -même ,
Le vrai Sage conſole & fert l'Humanité ,
Appartient tout entier à la ſociété ,
Etne repouſle pas la compagne chérie ,
Qui l'aide à ſupporter le fardean de la vie.
Je fais que l'égoïſme , orgueilleux deſtructeur ,
Atari parmi nous la ſource du bonheur ;
Dans ce fiècle fameux des Arts & du Génie ,
Si l'eſprit s'eſt orné , l'ame s'eſt endurcie.
Tous les coeurs ſont fermés , tous les noeuds ſont
rompus ,
Les Vices inſolens ont proſcrit les Vertus ,
Et des antiques Mooeurs le Temple reſpectable,
De la Beauté timide , aſyle inviolable ,
S'écroule , & n'offre plus que de triſtes débris ,
Où l'innocence en pleurs rampe aux pieds du
Mépris.
Quels coupables excès , & quel affreux ravage !
Mortel indépendant , contemple ton ouvrage !
De ton enfance , ami , peins-toi l'heureux tableau;
Vois ton père attendri , panché ſur ton berceau,
OCTOBRE. 1773 . 17
Couvrir de ſes regards , & mouiller de les larmes
L'intéreſlant objet de ſes cendres alarmes.
OCiel ! s'écria t'il , veille ſur cet enfant ,
Qu'unjour il ſoit utile , & qu'il foit bienfaiſant.
Je fais voeu de nourrir , dans cette ame flexible ,
Le beſoin d'être aimé , d'être honnête & fenfible ;
Qu'il forme , comme moi, ces reſpectables noeuds,
Quides Hommes unis font un Peuple d'heureux .
Oui , de chers rejetons ſoutiendront ma vieilleffe?
Rajeuni dans leurs bras , je renaîtrai ſans ceſſe ,
Leurs confolantes mains me fermeront les yeux ....
Et d'un père adoré tu trompes tous les vorax !
Eh bien , puiſqu'une voix ſi puiſlanre & fi tendre
Aton coeur endurci ne peut ſe faire entendre ,
Que ton propre intérêt , réveillant ta langueur ,
T'arracheà l'égoïſme , & te rende aubonheur.
Apprends que l'habitant de ce triſte hémisphère
N'eſt point impunément oiſit & folitaire :
Cedébile arbrıfleau , vers la terre panché ,
Qui bientôt ſe flétrit , s'il n'eſt point attaché ,
D'un appui ſecourable implore l'aſſiſtance .
Quand la fille du Temps , la ſage Expérience ,
Des erreurs du jeune âge effaçant le tableau ,
De nos yeux deſfillés a levé le bandeau ,
Soudain autour de nous la clarté réfléchie
Vient nous déſabuſer du ſonge de la vie ,
Et l'homme malheureux , qui recule d'effroi ,
Sur un globe défert ne trouve plus que foi.
18 MERCURE DE FRANCE.
Bientôt , & mon ami ! tes brillantes années ,
S'échappant brufquement des mains des Deſtid
nées ,
Sous les aîles du Temps vont perdre leur fraîcheur
;
Les Muſes , lesTalens , idoles de ton coeur ,
L'Imagination , puiſlante enchantereſſe ,
Danstes ſens engourdis ne porre plus l'ivreſſe ;
De la gloire des Arts cet amour enflammé
S'eſt éteint dans un ſein de foucis confumé.
Tu perds tout ; à la fois; &, dans ton indigence,
Il ne te reſte plus que ta morne indolence.
L'Hymen conſolateur t'ouvre & te tend les bras :
Al'Hymen , mon ami , que ne devrois -tu pas !
Ah! combien il eſt doux de confondre ſes larmes ,
Et les moindres chagrins & les moindres alarmes,
Degoûter fans remords lesplaiſirs les plus chers ,
Etd'êtreheureux ſans crime aux yeux de l'Univers!
Sainte &pure union , céleste jouiflance ,
Qu'ordonne la Nature , & permet l'Innocence,
Accord intéreſlant des Grâces, des Vertus ,
Pour les infortunés tes noeuds furent tiltus ,
Viens , pénètre avec moi dans cet aſyle ſombre ,
Où l'Indigence en pleurs ſouffre &gémit dans
l'ombre ;
Vois des Hommes en butte à tous les coups du
fort,
Qui,mourant mille fois , en invoquant la mort ,
OCTOBRE. 1773. 19
Sur un lit arroſé de leurs larmes amères ,
Du pain de la douleur nourriſſent leurs misères ;
Tous ces infortunés , flétris par tant d'horreurs ,
Dans leurs embraſlemens éprouvent des douceurs:
Au fond de ce cachot reconnois ton ſemblable ,
Qu'a profcrit l'injustice , & que l'opprobre accable:
Providence auguſte ! il revoit ſes enfans ....
Le plaifir brille encor dans les yeux expirans ;
Il lève vers leCiel ſa tête appeſantic ,
Et trouve moins amer le poiſon de la vie.
Que dis-je i Le Sauvage , au fond de ſes forêts ,
Du ſaint noeud de l'Hymen connoît tous les attraits;
Et toi , dans tes defirs , plus noble & plus fue
blime ,
Quela raifon éclaire& que l'honneur anime;
Toi , qui vois d'un coup-d'oeil les rapports mutuels
,
Et la chaîne établie entre tous les Mortels ,
De cet accord heureux ſpectateur immobile ,
Tu voudrois ufurper le droit d'être inutile !
Abjure , fier Mortel , abjure en rougiſlant ,
L'erreur de ton eſprit , que ton ame dément.
<<Loinde moi tes conſeils ; tu veux queje m'im
>>mole
>>Pour ce Sexe trompeur , inconſtant & frivole ,
>>> Impérieux tyran de notre liberté ,
-Que ſuivent le Parjure & l'Infidélité!
:
20 MERCURE DE FRANCE.
1
>>S'ils pouvoient revenir , ces jours de l'Inno-
>>cence ,
>>>Où l'Hymen & l'Amour , que guidoient la Dé-
יכcence,
>>Charmant par les plaiſirs les devoirs les plus
>> faints ,
>>De guirlandes de fleurs enchaînoient les Ha-
>>mains !
→Mais non : l'Hymen n'eſt plus qu'un lien ty-
>>r>annique ,
> Ourdi par l'Intérêt & par la Politique ;
>>L>aifle moidonc en paix au fond de mon réduit ,
>> Jouir de ma penſée &du tems qui s'enfuit.
Ces livres que tu vois , que je relis ſans ceſſe ,
>>Me tiennent lieu d'amis , de femme & de maf-
>> trefle ;
>>Charmes de tous les lieux & de tous les inftans ,
>>Pour l'Homme ſolitaire ils font toujours conf
>>>tans.
Va , malgré tes crayons trop durs & trop ſévères ,
Il eſt encor , crois- moi , des Epoules , des Mères
Queparent les Vertus, qu'embelliſſent les moeurs,
Qui , mépriſant la mode & ſes ſuccès trompeurs ,
Dans le ſein d'un Epoux verſent de douces larmes,
Et , pour mieux l'enchaîner , ſont fières de leurs
charmes.
Si dans ce tourbillon , objet de ton mépris ,
Au milieu des travers , des vices réunis ,
S'offroit à tes regards une Beauté ſenſible ,
OCTOBRE. 1773. 21
Ala contagion toujours inacceſſible ,
Qu'embelliroient encor l'Eſprit & la Bonte ,
La touchante Candeur , la douce Aménité...
Ta fière liberté , triſtement mutinée ,
Pourroit elle rougir de ſe voir enchaînée ?
Où trouver , diras tu , ce chef d'oeuvre des Cieux,
Dont l'éclat n'eſt point fait pour de profanes
yeux ?
Tu prends pour m'abuſer un ſoin trop inutile.
Où le trouver ? Regarde auprès de ton aſyle.
Tu ſoupires .... tu fors d'un pénible ſommeil ,
Les rayons du bonheur éclairent ton réveil.
Cet objet vertueux n'eſt donc point chimérique ?
Renonce , il en eſt tems , à ton orgueil ſtoïque ,
Reconnois l'Innocence , & tombe à tes genoux ;
Ne rougis point de toi dans des momens fi doux ;
Que parmi ſes ſujets le tendre Amour te nomme :
Aux pieds de la Beauté le Sage n'est qu'un Homme.
Quel brillant avenir va s'ouvrir devant toi !
Quand les gages heureux d'une conſtante foi ,
Pour te plaire , eſſayant leur voix foible &naiffante
,
4
De leur berceau tendront une main careſſante ,
Quand ta tendre moitié , prodigue de ſon lait ,
Dans leurs traits incertains cherchera ton pors
trait,
Et lorſque les regards d'un Epoux & d'un Père
Fixeront tour- à- tour les Enfans & la mère ;
Mes yeux ſe rempliront des pleurs du ſentiment,
22 MERCURE DE FRANCE.
Et mon coeur jouira de ce tableau charmant.
Alors , ômon Ami ! pleins de la même ivrefle ,
Nous relirons ces vers que ma Muſe t'adreſſe ;
Ces vers de l'amitié , fière de ton bonheur.
Plus content de toi
meilleur ,
même , & plus tendre &
Dans le fublime élan de ton ame ravie ,
Tu croitas mieux aimer ton Prince & ta Patrie ,
Et tu verras que l'Homme , heureux de s'attendrir
,
Se lafle de penſer , & jamais de ſentir.
EPITRE D'UN VIEILLARD .
A un Ami de fon âge.
Nec tarda ſenectus
Debilitat vires animi mutatque vigorem.
ENEID. lib. IX.
Gette pièce a été préſentée à l'Académie
pour concourir au prix. Elle étoit
accompagnée d'un mot de lettre à MM.
les Académiciens , par lequel l'auteur les
prévenoit qu'il avoit fait parler un de
leurs confères , mais qu'il n'avoit pris
cette liberté que de fon aven; qu'il avoit
cru que le tableau d'une infirmité fingulière
,&peut être unique , foutenue avec
OCTOBRE. 1773 . 23
courage , pouvoit intéreſſer led lecteurs ;
qu'il avoit tacté de rendre les fentimens
& les expreffions même de celui qu'il
avoit fait parler ,
A L'HIVER de nos ans nous voilà parvenus ,
Cher ami : nos beaux jours que ſont-ils devenus ?
Sain de corps & d'eſprit , avec un nom illuſtre,
Tu t'affliges d'atteindre à ton quinzième luftre;
Tu regrettes l'enfance & ſes frivoles jeux ,
Le ſeul tems de la vie où l'homme ſoit heureux.
Il l'eſt quand il l'ignore & ne peut ſe connoître :
S'il s'en appercevoit , ceſſeroit- il de l'être !
Qui : bientôt entraîné vers mille objets abſens,
Il formetoit des voeux ſans cefle renaulans .
Cet âge fur luivi d'une ardente jeuneſle :
Dans ces jours où regnoient le délire & l'ivreſſe ,
Quelle foule d'erreurs tint nos yeux éblouis !
Ces phantômes brillans ſe ſont évanouis .
D'ambitieux projets de gloire & de fortune
T'ont rendu lejouet de Mars & de Neptune ;
Las d'avoir vainement tout tenté , tour ofé ,
Si d'un eſpoir trompeur tu t'es détabulé ,
Faut- il que les chagrins emporſonnent ta vie?
Eh ! pourquoi re livrer à la mélancolie !
Crois- tu que déſormais inhabile aux plaiſirs ,
Tu doives à l'ennui d vouer tes loiſirs ?
Libre des paſſions , heureux de leur abſence ,
Recueille au moins les fruits de ton experience s
24 MERCURE DE FRANCE.
A l'abri de l'orage & près d'entrer au port ,
Vois les nochers errans , & déplore leur fort :
Ducalme de tes ſens reconnois l'avantage ,
Et ne murmure pas de pouvoir être ſage.
Si par ſeptante hivers tes goûts ſont émouflés ,
La tête eſt libre encor ; pourjouir c'eſt aſlez .
Plus à plaindre que toi , d'un corps qui fut robuſte
,
Je ne ſens exiſter aujourd'hui que lebuſte.
De douleurs toutefois ce corps n'eſt pas exempt:
Audehors il éprouve uncalme ſéduiſant ;
Mais l'orage ſuccède , & cet effet étrange
M'avertit au dedans que l'atmosphère change.
Unbâton me foutient &raffermit mes pas :
Un ami m'accompagne & me prête ſonbras.
J'ai rendu , jeune encor , de ſemblables ſervices :
D'aſſiſter un viellard je faiſois mes délices ,
De ſes moindres leçons je tirois vanité :
Quelquefois on m'écoute , &je m'en ſens flatté,
Si des faveurs du fort l'âge tarit la ſource ,
Pour nos beſoins nouveaux l'art n'est pas fans reffource.
Ces cheveux naturels , en longs anneaux flottans ,
Qu'on voyoit à regret tomber à ſoixante ans ,
L'art fait les remplacer ; une adroite impoſture
Semble avoir emprunté la main de la nature :
Il n'eſt plus de front chauve , & César , de nos
jours ,
Du laurier n'auroit pas empruntéle lecours.
Lik
O CTOBRE. 1773 . 25
Life perd une dent : elle gémit , ſoupire :
Il lui faut renoncer aux grands éclats de tire :
On lui rend chez Bourdet la perle d'Orient :
Elle eſt venue en pleurs , elle ſort en riant.
Les objets apperçus à travers un nuage
Tracent dans mon organe une confuſe image ;
Un criſtal qu'arrondit un art ingénieux ,
Reſſuſcite ma vue & préſente àmes yeux
Jupiter eſcorté de ſes quatre planettes .
Sénèque& Cicéron dépourvus de lunettes ,
Etoient privés de lire , & leurs divins écrits
A notre âge pour nous confervent tout leur prix.
Du fracas des volcans mon oreille étonnée
A perdre ſon reſſort ſemble être condamnée ;
Un tube me foulage , & cette invention
Peut recevoir du tems plus de perfection.
A Paris tous les arts s'approchent du pinacle ;
Leur progrès chaque jour offre un nouveau ſpectacle:
L'artifice ajoûtant à la réalité
Du curieux oiſifentretient la gaîté.
Gilles ſur le rempart , aveugle au premier acte ,
Se faitdans l'intervalle ôter la cataracte ,
Et revient au ſecond, clairvoyant comme un
Lynx:
Comusde nos badauts eſt l'Edipe & le Sphinx.
Mais du ſiècle paflé les philoſophes mêmes ,
S'ils voyoient s'écrouler leurs faſtueux ſyſtêmes ,
I. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE .
Par des faits imprévus juſtement étonnés ,
Croitoient à cet aſpect leurs regards faſcinés .
Que diroient , en voyant nos prodiges d'optique ,
Nos aïeux qu'enchantoit la lanterne magique ?
Dugrand Newton cet art a ſurpaflé l'eſpoir. *
D'Archimede , Buffon retrouve le miroir.
Quelque ſecret nouveau chaque inſtant ſe dévoile
;
Untableau pein: à freſque eſt porté ſur la toile ;
Du pastel fugitif on fixe la couleur :
L'aiman d'une carie appaiſe la douleur :
Le diamant ſe brûle & s'évapore en poudre :
Un fil d'archal dirige & détourne la foudre :
Le fer devient acier ; d'induſtrieux eſlais
Ont ſû multiplier les tréſors de Cérès :
L'eau marine s'épure ; elle eſt ſaine & potable :
Le poumon ulcéré renaît dans une étable.
Croirai -je , direz-vous , des faits prodigieux ?
Doutez avant de voir ; mais croyez- en vos yeux.
La rage s'humanife; on calme ſa furie :
Les noyésqu'on pleuroit ſont rendus à la vie ;
Un mal que ſuit la mort ou la difformité
Préſerve déſormaisla vie & la beauté.
Où ne parviendra pas la moderne induſtrie !
Elle offre un nouveau culte à votre idolâtrie ,
* Newton avoit déſeſpéré qu'on pût corriger
adiverſe réfrangibilité des rayons qui cauſent
des Iris. Les lunettes achromatiques y remédient.
OCTOBRE. 1773 . 27
En mettant ſous vos yeux , antiquaires ſavans ,
Des tréſors enfouis depuis ſeize cens ans . *
L'Equateur eft connu , larerre eſt meſurée :
Deces globes erransdans la voûte azurée ,
Jadis effroi du peuple , inconnus dans leurs
cours ,
D'Alembert ſans erreur prédira les retours.
Les Tycho , les Graham , leurs calculs , leur étude
Au Pilote incertain offrent la longitude ,
Etla palme promiſe à ces nobles travaux ,
Eſt due à leurs talens réunis & rivaux.
Des Drak & des Barentz ** renouvelant les
rôles ,
Nos modernes Typhis inveſtiſſent les pôles:
Tant de projets conçus au ſiècle de Louis
Pour éclorre attendoient l'oeil de ſon petit- fils.
Mais en vain du ſoleil on connoît la.diſtance :
Cet aſtre ſur mes maux a trop peu d'influence ;
Peireire , tongénie & tes adroits ſecours
Ont donné la parole à des muets nés ſourds ;
Desmuets ont parlé ! que ne puis-je prétendre
Recouvrer par ton art la faculté d'entendre !
Lesgens officieux accourent ſur mes pas
Empreſlés à guérir des maux que je n'ai pas :
*Les antiquités d'Herculanum & de Pompeia.
**Pilotes qui ont le plus approché des pôles dans
letems des grandes découvertes .
Bij
23 MERCURE DE FRANCE.
Souffrez -vous de la pierre ; appelez Frère Come ;
Habile , plein de zèle , avec ſon lithotome ,
Il vous taillera net ſans vous faire crier.
L'un m'offre un oeil de verre, & l'autre un ratelier .
Meſſieurs , leur dis-je à tous , pour le mal qui
m'obsède
S'armer de patience eſt l'unique remède :
Je n'en cherche plus d'autre , & n'enai point le
choix.
Ami , jen'en ſuis pas plus triſte qu'autrefois.
Mon état des bons coeurs eſt la pierre de touche :
Quelqu'un de mon oreille approche-t'il la bouche
;
J'aimeà croire qu'il eſt ſenſible à la pitié ,
Et ce doux ſentiment invite à l'amitié.
Je rends grâce à celui que mon filence étonne ,
Lorſqu'il m'apprend qu'il vente, ou m'avertit qu'il
tonne.
Tel que ce bruit alarme & fait trembler d'effroi ,
Voudroit en ces momens être plus ſourd que moi.
Quelquefois, folitaire au milieu de la foule,
Je ne m'apperçois pas ſi la maiſon s'écroule :
Sur un cercle brillant je promène mes yeux ;
Je ſuis dans un déſert , & je n'en vaux que mieux :
Parlez- nous , me dit - on : ne ſoyez pas ſtupide ;
Mais pour placer un mot il faut trouver un vuide ;
Si je vous interromps , l'élite des bons mots
Sera d'un moindre prix qu'un rien dit à- propos.
Tandis que la raiſon tient ma langue captive ,
OCTOBRE. 1773 . 29
De quelque trait ſaillant ma furdité me prive ;
Mais ſouvent un ſeul mot , avec peine entendu ,
Me laiſſe apercevoir que je n'ai rien perdu.
Je reçois deux amis , le haſard les raſſemble ;
Ils cèdent au plaifir de converſer enſemble :
Anéantis pour moi leurs fons frappent les airs ;
Je les vois ſe parler , tout bas je fais des vers.
D'autrefois ſous la main trouvant unebrochure;
Chacunde nous le taît , fait à part la lecture;
Ua quatrième arrive , & ce muet concours
Lui fait croire en entrant que nous ſommes trois,
fourds.
Telle eſt ſouvent ſur moi la force d'un bon livre ;
Il ſuſpend mes douleurs , de plaiſir il m'enivte :
Pour plaire au monde , un fourd feroit de vains
efforts ;
Je lis , je m'acoutume à vivre avec les morts.
J'en pourrois dire plus ſi je ſavois mieux peindre.
Toi qu'aucun mal n'aſſiége, oles- tu bien te plaindre?
)
:
Tu n'es pas , il eſt vrai , favori de Plutus ;
Mais tu peux , ſur le pauvre , exercer tes vertus :
Tu peux le ſoulager : aux yeux de l'indigente
La médiocrité reſſemble à l'opulence :
Undon , même léger , a des charmes puiflans :
Il eſt encor , crois -moi , des coeurs reconnoiſlans .
Sont - ils ingrats ? qu'importe ? un ſecret témoi-
1
4
guage
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Confolera ton coeur de perdre leur hommage.
Cette voix, de l'ennui chaſſera le poiſon ,
Et ton bonheur ſera le fruit de ta raiſon .
Je te donne un conſeil que je tâche de ſuivre:
A force de bienfaits fens le plaisir de vivre ;
Et fi l'intempérance eſt notre ſeul bourreau ,
Sobre , tu parviendras aux jours de Cornaro.
Mais en ſoi de ſa fin chacun porte le germe ,
Et , malgré nos efforts , nous panchons vers le
terme.
Tout vieillit ; de la loi tu n'es pas excepté :
Dieu ne nous donne point ce qu'il n'a que prêté.
Nos pères en mourant nous cédèrent la place ;
C'eſt à nous d'inſtaller une nouvelle race.
Ces enfans , que tu vois avec un oeil jaloux ,
Ou mourront , ou bientôt vieilliront comme
nous.
Chaque inſtantvers le but nous entraîne & nous
poufle.
Applanifions la rampe & rendons- la plus douce :
Marchons , & , s'il ſepeut , ralentiſſons le pas ,
En couronnantde fleurs les portes du trépas ;
Mais puiſque pour mourir le fort nous a fait
naître ,
Rentrons paiſiblement dans le ſein dugrand Etre.
OCTOBRE. 1773 . 31
EPITRE D'UN JEUNE POÈTE
Aunjeune Guerrier;
Pièce qui a concouru pour le prix de
l'Académie Françoiſe ; par M. André.
AParis , chez Brunet , &c.
On ne peut refuſer à l'auteur une tournure
de vers facile , & cet heureux choix
de mots harmonieux dont parle Boileau ,
&qui eſt un des premiers caractères du
poëre. Il ſemble que les diſpoſitions poëtiques
de M. André méritentdes encouragemens.
Ce jeune Athlère s'annonce ,
on ne peut pas plus avantageuſement ,
par l'eftime pleine d'enthousiasme qu'il
oſe afficher,fans ménagement pour la jalouſe
médiocrité , en faveur de l'homme
de génie qui laiſſe tous les concurrens fi
loinde lui dans la carrière , & qui vient
d'être couronné pour la fixième fois.
« Souventquelques auteurs, ditM. An
>> dré dans ſon avertiſſement , n'ayant
» obtenu ni mérité le prix de l'Académie,
» & très perfuadés néanmoins de la bonté
>>de leurs ouvrages , ont fait imprimer
>> leurs pièces , & ont appelé du tribunal
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
» de l'Académie à celui du Public qui ne
>> leur a pas donné gain de caufe . Ce
» n'est pas dans la même intention que
» je mets cette épître au jour. Je n'ai ni
>>affez d'amour-propre , ni aflez de mau-
>> vaiſe foi pour me diffimuler le mérite
>>de la pièce couronnée.... Je ne ſerai
>>jamais , ajoute-t'il en finiſſant , l'enne-
>> mi d'un homme qui n'aura d'autre eri-
>> me que d'avoir plus de talent que
>> moi .»
Il y a tout lieu de préſumer que celui
qui ſent ſi vivement le véritable talent ,
en a beaucoup lui - même. Mais on en
jugera mieux pat les vers que nous allons
tranfcrite.
1
Tu vas chercher , Damis , ſous les drapeaux de
Mars ,
:
1
Une gloire pénible & d'illuſtres hafards ;
J'adore auſſi la gloire ; & ſa Aamme puiflante
Dans mon coeur qu'elle embraſe eſt toujours renaiffante
.
Impénétrable aux traits des autres paſſions ,
J'éprouve ces defirs & ces émotions ,
Ces rapides élans que mon ame agrandie
Prend pour l'aveu du Ciel & l'instinct du génie.
OGloire , devant moi fais briller ton flambeau !
Gloire , ame du monde, aimable enchantereſle,
OCTOBRE . 1773 . 33
Accours , remplis mes ſens de ta ſublime ivreſſe.
Mère des vrais héros , Déefle des grands coeurs ,
Toi ſeule ouvres la lice & nomme les vainqueurs.
Des talens & des arts je parcours la carrière ;
Je voudrois d'un élan la franchir toute entière ,
Surpaſſer Euripide , Homère , Cicéron ;
Rival heureux d'Apelle & vainqueur de Myron ,
Faire revivre en moi leur gloire réunie ;
Joindre le luth d'Orphée au compas d'Uranie ,
Les palmes des Talens aux palmes des Guerriers ,
Remporter tous les prix , cueillir tous les lauriers
, &c.
:
Que l'Art heureux des vers ſoit le ſeul que j'embraffe.
Des Chantres immortels je veux ſuivre la trace ;
Et, formant ſur mon luth des ſons mélodieux ,
Mériter d'être un jour aſſis parmi ces Dieux.
:
Ces vers reſpirent le goût le plus vif
de la poëfie & de la gloire , & prouvent
que l'auteur est né pour cultiver l'une &
pour prétendre à l'autre. Mais il eſt un
âge où la verve du poëte eſt refroidie &
où le bras du guerrier s'affoiblit. C'eſt
par cette idée que M. André termine ſa
pièce. Ce morceau fera plaifir au lecteur.
By
4
34
MERCURE DE FRANCE.
D'autres tems , d'autres ſoins : ſi, pendant ta car
rière ,
LeCiel , ainſi qu'à moi , t'a permis d'être père ;
Cultive alors , Damis , ces rejetons naiſſans ,
Héritiers de ta gloire , autour de toi croiflans.
Mais ne te borne pas àdes ſoins ordinaires.
Malheur à qui tranſmet à des mains mercenaires,
Adeshommesgagés , ces droits ſi précieux ,
Cesdroits aux pères ſeuls réſervés par les Dieux !
Voit-on le Roides airs , voit- on l'aigle ſuperbe
Confier aux oiſeaux qui ſe cachent ſous l'herbe
Un aiglon généreux , dont l'oeil vif& perçant
Doit fixer du ſoleil le diſque éblouiſſant ?
Au-deſſus des rochers , loin des routes connues,
Lui -même il l'accoutume à planer dans les nues ;
Lui-même il ralentit ou preſſe ſon eſſor :
Et l'intrépide aiglon , fier du ſang dont il fort,
Signale ſous le ciel ſon audace première ,
Ervole ſe plonger dans des flots de lumière.
Eh ! que font à tes fils les antiques exploits
DesGrecs &des Romains célébrés tant de fois ?
Ne peut- on leur vanter que les palmes d'Arbel-
Ics?
Nousavons remportédes victoires plus belles.
Au lieudeMarathon ,parle-leur de Rocroi,
Qu'ils fachent que ton père , aux chams de Fontenoi
,
Aprodigué ſon ſang ſous les yeux de ſes maîtres.
Fais- leur jurer , ami , d'imiter leurs ancêtres.
OCTOBRE . 1773 . 35
Moi, je veux que mes fils marchentdans ces ſentiers
Où Corneille & Racine ont cueilli leurs lauriers .
Qu'ils courent étancher la ſoifqui les dévore.
Aux ſources du Permefleon peutpuiſer encore.
Eh! quand par nos enfans nous ſerions ſurpaſlés,
Quand ils effaceroient nostriomphes paflés ,
Sans en être jaloux jouiſſons de leur gloire.
Les demi-Dieux aſſis au Temple de Mémoire ,
Au ſeinde l'alegreſſe oubliant leurs travaux ,
D'un airdoux & ſerein contemplent leurs rivaux.
Ceshéros, favourant le nectar , l'ambroific ,
Regardent fans regret comme lans jaloufie
Leurs convives heureux , de ſplendeur revêtus ,
Attacher ſur leurs fronts quelques palmes de plus.
Cette épître ne peut faire que beaucoup
d'honneur à M. André. L'épigraphe de
ſa pièce eſt , Sic itur ad aftra. On pourroit
très - bien lui appliquer le vers entier.
Made animo ,generoſe puer ;ficitur ad aftra.
Pourſuis , c'eſt le chemin de l'immortalité.
1
1
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
AMANA , ou les Voeux indifcrets.
Conte oriental.
AMANA, fille du berger Saubad , tiroit
de l'eau du puits d'Adail , lorſqu'une caravane
qui traverſoit le déſert, arriva , &
le conducteur des chameaux deſcendit
pour les faire boire. Ceux qui vinrent les
premiers au puits appartenoient au marchand
Nouradin , qui tranſportoit dans
diverfes contrées de l'Orient du lin fin
&d'autres marchandifes d'un grand prix.
Lorſque la caravane fut proche , Amana
ſe couvrit de fon voile qu'un eſclave de
Nouradin eut l'inſolence de lui arracher
pour fatisfaite ſa brutale curioſité.
Amana , juſtement irritée de cette andace
, & encouragée par la préſence des
autres eſclaves, le frappa du bâton de ſon
ſceau. Il alloit ſe venger avec violence
quand Nouradin qui marchoit lui même
à la tête de fa caravane,lui ordonna de ſe
retirer & s'approcha du puits. Le voile
d'Amana étoit tombé ,dans ce déſordre.
La rougeur de la modeſtie ſe répandit
avec grâce ſur ſes joues. L'indignation qui
agitoit fon fein , & la colère qui étince
OCTOBRE. 1773 . 37
loit dans ſes yeux, exprimoient le vif ſentiment
de l'honneur irrité , ſentiment ſi
convenable à ſon ſexe , & qui dans ce
moment lui prêtoit de nouveaux charmes.
Nouradin n'étoit encore que dans
ſa dix-huitième année. Il n'avoit jamais
ſenti les peines de l'amour , mais il
n'avoit jamais goûté ſes plaiſirs . Tant
d'attraits excitèrent dans fon coeur un
trouble juſqu'alors inconnu. Il s'étonna
de ſe trouver ſenſible . l'Ange de la mort
venoit de lui enlever ſon père , & l'avoit
rendu maître d'une fortune immenſe ;
mais quoique l'indépendance & la richefle
ouvrent ordinairement une libre
carrière aux deſirs impétueux de la jeuneſſe
, Nouradin avoit l'ame trop élevée
pour abuſer de ces avantages. Il demanda
Amana à ſes parens qui reçurent ſes
offres avec reconnoiſſance , & peu de
tems après il l'emmena en Egypte , & fit
auparavant punir l'efclave téméraire qui
l'avoit inſultée.
Cependant comme il étoit endeuil de
ſon père , il différa les folemnités de fon
mariage juſqu'au moment où il pouvoit
avec décence faire ſuccéder la pompe de
l'alegreſſe aux vêtemens lugubres de la
douleur. Il reculoit réellement & goûtoit
4
38 MERCURE DE FRANCE .
d'avance en idée un bonheur qui ne pouvoit
lui échapper,& fuppofoit même qu'il
devoit augmenter par l'attente , comme
le tréfor d'un ufurier qui s'accroît par
le retard de la jouiſſance.
Dans cet intervalle Amana fortit de
cette joie tumultueuſe , fruit ordinaire
d'une fubite élévation , & l'amour fuccéda
dans fon coeur à l'ambition fatisfaite.
Elle avoit été privée des ſecours de l'éducation
, & ce malheur , le ſeul peutêtre
attaché à l'obſcurité de la naiſſance ,
futdu moins le ſeul qui affligea Nouradin.
Il s'occupa conſtamment à le réparer,
&orna l'eſprit de ſon amante de toutes
les connoiffances agréables & néceffaires.
La tendre Amana étoit pénétrée d'eſtime
&d'amour , & defiroit faire goûter à
fon époux, par undoux retour, le bonheur
qu'il étoit impatient de lui aſſurer.
Le Calife Ofmin étoit alors ſur le
trône d'Egypte. Les paſſions de ce prince
étoient auſſi impétueuſes que le torrent
d'Alared , & aufli funeſtes que les tour.
billonsdudéfert. Il cherchoit par tout de
nouveaux deſirs &de nouvelles jouiſſances
; mais comme ſes deſirs étoient infatiables
, ſes jouiſſances étoient imparfaites
, ſon pouvoir lui étoit odieux , parce
OCTOBRE . 1773 . 39
,
qu'il lui étoit inutile , & ſa vie étoit plus
malheureuſe que celle du plus vil de ſes
eſclaves. La beautérempliffoit ſon ſérail,
mais elle avoit perdu ſes droits ſur ſes ſens
émouflés. La fureur remplaça ſeule les
ſenſations qui le fuyoient. Il fit paroître
devant lui Nardic , ſon eunuque favori
&lui ordonna avec menaces & imprécations
de lui trouver un objet qui pût ranimer
le feu de ſes paffions. L'eunuque
avoit reçu de fon maître une puiſſance abfolue
fur fon royaume & ſur ſon ſérail .
Il fit publier que quiconque dans l'eſpace
de trois jours, procureroit au calife la plus
belle femme,ſeroit fur le champ nommé
la troiſième perſonne du royaume .
Caled , l'eſclave que Nouradin avoit
puni , étoit retourné avec lui en Egypte .
La fombre férocité de fon caractère étoit
augmentée par le defir de la vengeance ,
&fon déſeſpoir égaloit la noirceurde fon
eſprit mécontent. Lorſqu'il entendit la
proclamation de Nardic,la joie brilla fur
fon front comme l'éclair dans l'obfcurité
d'un orage. Il avoit outrage Amana : il
avoit été puni ; mais il étoit heureux : il
alloit ſe venger. Il ſavoit qu'elle étoit
encore vierge , & que fon mariage étoit
proche. Il ſe rend promptement au pa
40 MERCURE DE FRANCE.
lais & demande à être introduit en préfence
de Nardic ; l'eunuque pâle & farouche
gardoit un filence effrayant. La grandeur
& l'eſclavage , la baſſe ambition &
la flatterie plus baſſe encore , le faux zèle
de l'obéiſſance aveugle & l'orgueil qui
vient chercher l'humiliation , toute cette
vile ſuite de la puiſſance l'environnoit.
La ſombre inquiétude ridoit ſon front, &
la crainte faifoit palpiter ſon coeur.
Quand Caled parut, il ſe proſterna devant
lui. Qu'un autre que moi , lui ditil
, foit diftingué des eſclaves confondus
dans l'obſcurité ; que la faveur &le fourire
de mon maître faſſent ſortir un autre
de la pouſſière : je ſuis trop payé ſi mon
ſervice eſt accepté , & fi la beauté que
j'offre fatisfait les deſirs d'Oſmin. Amana
doit être dans peu l'épouſe de Nouradin
, mais le Souverain d'Egypte eſt ſeul
digne d'Amana. Hâte-toi donc de la demander.
Elle eſt actuellement avec lui
dans ſon habitation où je conduirai le
meſſager de ta volonté.
Nardic reçut cette découverte avec un
tranſport de joie .On expédia ſur le champ
un ordre à Nouradin. On y appoa le
ſceau royal : Caled en fut chargé , & retourna
avec des forces ſuffifantes pour
contraindre à l'obéillance. 1
OCTOBRE. 1773 . 41
Le deuil de Nouradin expiroit ce même
jour. Il avoit déjà quitté ſes habits & parfumé
ſa perſonne. Son viſage peignoit la
joie de ſon coeur . Ses amis étoient invités
àla cérémonie de fon mariage , & le
foir de cette journée devoit voir ſes defirs
accomplis. Amana attendoit auffi ce
moment avec une douce impatience , &
permettoit à ſon front l'expreſſion d'un
defir trop innocent pour le diffimuler.
Elle étoit amoureuſement panchée ſur le
fein de Nouradin ..... L'on entend du
bruit : c'eſt Caled avec l'ordre & les gardes.
2
L'alarme & l'effroi ſe répandent auſſitôt.
Nouradin tremblant fort bruſquement
de l'appartement d'Amana. Al'afpect
de Caled il frémit de colère & d'indignation
, mais il eft intimidé par les
gardes. Caled l'aborde avec les regards
triomphans de l'inſolence,& lui préſente
fon ordre. Nouradin voit le ſceau de fon
maître & s'incline pour le recevoir , jette
les yeux ſur l'adreſſe , ouvre la lettre &
frémit. Le malheureux qui l'avoit trahi
jouiſſoit de ſon déſeſpoir ; & voyant qu'il
n'avoit pas aſſez de force pour lire l'ordre,
il ini fit part de ce qu'il contenoit. Au
nom d'Amana , Nouradin reſta immobile
42 MERCURE DE FRANCE .
comme s'il eût ſenti la piqûre d'un ſcorpion,&
tomba ſans connoiſſance.
Le barbare Caled exécuta ſans différer
les ordres qu'il avoit reçus. Le malheur ,
les prières & les larmes n'eurent aucun
pouvoir ſur ſon coeur endurci . Il fit porter
Amana dans le ſérail & la préſenta à Nardicplein
de confiance & d'eſpoir. Nardic
flatté par le port & la taille d'Amana , lève
ſon voile avec impatience. Il la voit
&tombeà ſes pieds. Il ſentit que dans un
moment ſa vie alloit dépendre d'elle.
Amana fut conduite à l'appartement des
femmes,& Caled fut ſur le champ revêtu
de ſa nouvelle dignité. On lui donna un
logementdans le palais , & on le fit capitainede
la garde qui veilloit aux portes .
Quand Nouradin eut repris ſes fens,
&qu'il fut qu'Amana étoit renfermée
dans le ſérail , il devint tour- d - tour furieux
& ſtupide. Il paſſa la nuit dans une
agitation ſi violente qu'elle épuiſa toutes
ſes forces. Dès le matin il ſe renferma
dans la chambre d'Amana , & ſe jeta ſur
un ſopha , déterminé à ne prendre aucune
nourriture .
Tandis que cet amant malheureux s'abandonnoit
à ſa douleur , le récit que Nardic
fit d'Amana réveilla le Sultan & le fit
OCTOBRE . 1773 . 43
fortir de ſon apathie léthargique. Il commanda
qu'elle fût préparée à le recevoir,
&auffi-tôt il entra ſeul dans ſon appartement.
Ce Prince ſi familier avec la beauté
, ſi raſſafié de jouiſſances , ne put voir
Amana ſans émotion: il s'apperçut cepen.
dant qu'elle verſoit des pleurs& que la
préſence l'intimidoit. Il penſa qu'il diffiperoit
aisément cette crainte paflagère ,
qu'il l'adouciroit par ſes diſcours , & que
les carefles de fon maitre l'exciteroient à
y répondre. Mais , lorſqu'il s'approcha
d'elle , elle ſe jeta à ſes pieds & le conjura
de l'écouter avec tant d'inſtances ,
qu'il fut obligé deſe rendre. Il la relève,
&la foutenant dans ſes bras , il l'encourage
à s'expliquer. Souverain de mon
être , lui dit-elle , laiſſe aller une infortunée
qui n'eſt pas dignede ta préſence ,
& prends pitié d'une douleur qui ne peut
être adoucie par le plaifir. Je ſuis la fille
d'un berger promiſe au marchand Nouradin.
Mon corps en eſt arraché par la perfidie
d'un eſclave , mais mon ame eſtunie
à la fienne par des liens éternels.... Ne
lance point fur moi tes regards effrayans.
Le ſouverain d'Egypte s'abaiſſera- t'il à un
reptil de la pouſſière ? Le Juge des Nations
retiendra t'il le vil prix de la trahi-
:
44 MERCURE DE FRANCE .
fon & de la vengeance ? Celui qui laiſſe
languir les defirs de tant de Beautés jouira-
t'il de la ſouffrance d'un coeur qu'il
déſeſpère ? Oſmin , dont l'ame étoit fucceſſivement
enflammée par le deſir & la
colère , fixe un moment Amana , s'arrête,
la regarde encore , & fort ſans lui répondre.
Lorſqu'il fut ſeul il reſta quelques
momens en ſuſpens ; mais les paſſions
dont les diſcours touchans d'Amana
avoient réprimé la violence , reprirent
bientôt leur empire. Il fit dire à Amana
que ſi dans trois heures elle n'étoit diſpoſéeà
combler ſes deſirs , il feroit tomber
àſes pieds la tête de l'eſclave qui lui étoit
préféré.
L'enuque que l'on avoit chargé de cet
ordre& les femmes qui environnoient
Amana étoient pénétrés de ſa douleur ,
&frémiſſoient de ſondanger. Sans ſe flatter
de prévenir ſes malheurs , ils deſiroient
du moins les différer. Ils lui conſeillèrent
de demander trois jours de préparation;
elle pourroit dans cet eſpace
recouvrer la tranquilité de fon eſprit&
apprécier ſa ſituation actuelle. Ils ajouterent
qu'en même tems elle devoit , fuivant
l'uſage & pour preuve de ſon obéiffance,
envoyer une coupe de forbet , dans
/
OCTOBRE . 1773 . 45
laquelle on eût diſſout une perle , & dont
elle eût bû la première. Après tous les
combats du déſeſpoir , elle conſentit à ce
projet , & ſe prépara à le mettre à exécution.
Cependant Nouradin n'étoit forti de
ſon trouble que pour mieux ſenrir ſon
malheur. Il exhala ſa fureur par ces
mots : Eh quoi ! fi le bonheur & la ſageſſe
préſident aux ouvrages du Créateur, pourquoi
ne vois-je autour de moi que l'opprefſion,
l'injustice & la cruauté ? Si Nouradin
ſeul a droit ſur Amana , pourquoi Amana
eſt- elle au pouvoir d'Oſmin ? O Ciel , fois
jute,& je te pardonne : que je fois à cette
heute Ofmin , & qu'Oſmin ſoit Nouradin.
Au moment même l'air fut obſcurci
par un nuage épais qui fut diffipé par un
coup de tonnerre. Zachés , ce Génie redoutable
qui punit les voeux indifcrets
en les exauçant , parut & lui dit : Nouradin
, j'habite une région ſupérieure à la
tienne , mais je veille ſur les enfans de la
terre. Tu déſires être Oſmin; je vais remplir
ton ſouhait autant qu'il eſt en ma puiſfance
. Tu pourras prendre ſa figure &
exercer ſon pouvoir. J'ignore encore s'il
m'eſt permis de cacher Oſmin ſous les
traits de Nouradin , mais juſqu'à demain
il ne te nuira pas dans tes projets.
46 MERCURE DE FRANCE.
Nouradin , que la ſurpriſe & la terreur
avoient rendu immobile , reprit alors ſa
force comme en préſence d'un ami . Ilal-
Joir témoigner ſa reconnoiſſance,quand le
Génie s'approcha de lui &lia un taliſman
à ſon brasgauche. Toutes les fois , luiditil
, que ce braſſelet ſera appliqué à la région
de ton coeur , ta figure ſera alternativement
changée en celle d'Oſmin & de
Nouradin . Le Génie diſparut auſſi - tôt.
Nouradin , impatient de revoir Amana ,
approcha le braſſelet de ſa poitrine,&dans
l'inſtant ſe trouva ſeul dans un appartement
du férail.
Dans ce même moment le Calife attendoit
avec impatience la réponſe d'Amana.
Il deſcendit dans ſes jardins , ſe
promenoit lentement & fans deſſein ; & ,
profondément abſorbé dans ſes penſées ,
il ſe tint à lui-même ce langage : Quelle
eſt donc ma félicité ? quel eſt donc mon
pouvoir ? Je ſuis malheureux par la préférence
que le caprice d'une femme accorde
à mon eſclave. Je puis tout pour
ma vengeance , & ne puis rien pour mon
amour : je puis empêcher ſon bonheur &
ne puis faire le mien. Ah ! que n'eft il en
mon pouvoir de prendre la forme ſous
laquelle je ſerois du moins heureux par la
OCTOBRE. 1773 . 47
penſée ! Si j'étois Nouradin , peut- être en
ce moment Amana me prodigueroit les
tranſports innocens de ſon amour.
Ilne s'étoit abandonné juſqu'alors qu'au
délire de ſon imagination ; mais au moment
qu'il eut hautement expliqué ſes
defirs , ildevint à fon tour ſujet du Génie
qui avoit tranſporté Nouradin au palais.
Comme ilétoit près d'une fontaine, il s'ap .
perçut avec un plaiſir égal à ſa ſurpriſe
que ſes traits étoient changés& que ce
*miroir réfléchiſſoit une autre image.
Son eſprit étoit enflammé par les ca-
*reſſes idéales d'Amana. Ce prodige augmentoit
encore ſa paffion; &,ne fongeant
plus qu'à la fatisfaire , il court avec précipitation
au férail. Il ne fit point réflexion
que n'étant point connu on lui refuſeroit
le paſſage. En effet , comme il s'avançoit
rapidement , il eſt arrêté par les gatdes que
commandoitCaled. Il s'élève du tumulte :
Caled arrive , reconnoît Nouradin , croit
que dans la frénéſie de fon amour il a efcaladé
les murs du jardin pour enlever
Amana ; &, ſe réjouiſſant d'une occaſion
ſi favorable de ſe venger , il le perce de
fon poignard ; mais au même inſtant il
reçoit celui du calife dans le coeur. Ainfi
périrent à la fois le tyran & le traître ; le
48 MERCURE DE FRANCE .
tyran, par la main qui s'étoit armée pour
ſeconder ſon injustice , & le traître par la
fureur d'une paſſion que ſa perfidie avoit
allumée dans le ſeindeſon maître .
Cette ſcène ſanglante ſe paſſoit aux portes
du ſérail , & l'homme que l'on croyoit
égorgé repoſoit en fûreté ſur un ſopha.
Amana, ſuivant le conſeil de ſes femmes,
avoit préparé la coupe de forbet. Elle fut
envoyée au Calife & reçue par Nouradin.
Il comprit par ce meſſage qu'Amana n'avoit
point encore répondu aux deſirs d'Ofmin.
Tranſporté de joie il prend la coupe ,
la vuide , la rend à l'eunuque & ordonne
que l'on falle entrer Amana ſur le champ.
Elle parut ſeule , pâle , tremblante & défigurée.
Quoique ſes lèvres ſe forçaſſent au
fourire , les caractères de la douleur , de la
crainte & de la haine n'étoient point effacés
. Nouradin vit avec raviſſement ſon
déſordre qui lui prouvoit ſa fidélité. Il
s'élance , la ferre tendrement entre ſes
bras & l'arroſe de ſes larmes. Tranſports
inutiles , ſoins infructueux : Amana ne
répondoit à ſa tendreſſe que par des ſanglots
entrecoupés, & gémiſſoit d'inſpirer
l'amour. Nouradin comprit que ces careſſes
, reçues avec tant de dédain fous la
figure d'Oſmin, lui feroient rendues avec
ufure
OCTOBRE. 1773. 49
uſure ſous ſa forme naturelle. Il recula
quelques pas , appliqua le taliſman à ſa
poitrine , &, devenu Nouradin , il ſe jeta
une ſeconde fois dans ſes bras . Amana
reſta ſans mouvement. Il ſourit à ce prodige
, &, la foutenant contre ſon ſein , il
lui rapporta quelques événemens dont
eux ſeuls avoient connoiſſance. Il lui raconta
par quel moyen il s'étoit introduit
dans le palais , la preſſa de s'échapper
avec lui& d'abandonner l'appareil de la
grandeur au malheureux dont il quittoit
la reſſemblance avec plaiſir. Amana jeta
fur lui les yeux , le fixa avec une ſombre
tranquilité juſqu'à ce que ſes doutes fufſent
diſſipés. Auſſi-tôt elle ſe détourna
de lui , déchira ſes vêtemens,& regardant
le Ciel , elle appela ſa vengeance avec
imprécations : la voix lui manqua & elle
fondit en larmes .
Après cet accablement que Nouradin
voyoit avec une douleur inexprimable ,
les exclamations interrompues d'Amana
lui en apprirent la cauſe. Vous avez bû la
mort , lui dit elle ; cette coupe la renfermoit.
Auſſi téméraire que vous , j'ai vou
lu être plus ſage que l'Etre éternel qui
nous gouverne. J'ai voulu lui ôter le ſoin
de mon bonheur , & m'en charger moi
I. Vol. C
so
MERCURE DE FRANCE .
ſeule. J'ai defiré,en ôtant cette coupe de
mes lèvres, que la liqueur qui reſtoit devînt
du poifon. Aufli-tôt une main inviſible
a jeté dans le vaſe une poudre mortelle
, &une voix terrible m'a appris que
celui qui l'approcheroit de ſes lèvres devoit
périr.
Nouradin,qui ſentoit déjà les atteintes
deſtructives du poiſon , vit que la mort
l'environnoit. Ses genoux tremblèrent&
ſes yeux s'obſcurcirent. Ses bras défaillans
demandoient Amana,& fa langue articuloit
à peine les tendres & dernières expreſſions
de fon amour. Il chancelle &
tombe en arrière. Dans ſa chûte le talifman
touche ſa poitrine : ſa figure eſt en
core changée , & les horreurs de la mort
font imprimées ſur les traits d'Oſmin .
Quand Amana , qui s'efforçoit de le ſoutenir
, apperçut ce dernier changement ,
elle fortit de l'appartement avec la diftraction
impétueuſe du déſeſpoir. L'alar.
me ſe répandit dans le ſérail , le corps
fut examiné par les médecins & reconnu
pour celui d'Oſmin. Les effets du poifon
étoient évidens. Amana fut bientôt ſoupçonnée&
miſe à mort par l'ordre de Schomarqui
fuccédoit à ſon père.
Hommes préſomptueux , apprenez à
OCTOBRE. 1773 . SE
ſouffrir avec patience. Craignez de murmurer
dans le malheur , craignez de former
des voeux inſenſés. Le génie Zachés
les écoute. Vous êtes perdus s'il les remplic.
VERS à Madame D ** , qui , dans une
légère indiſpoſition , avoit eu la pensée
de renoncer à lafociété.
:
Le plus affreux blafpheme eſt ſorti de ta bouche!
Quelle ſombre vapeur banniſſoit ta gaîté ?
Ou plutôt , quel démon farouche
Put te faire outrager l'aimable vérité ?
Quoi donc! ſi l'on t'en croit dans ton triſte délire,
Le ſexe , quand il touche à la maturité ,
Et lorſque la raiſon établit ſon empire ,
Ne feroit rien à la ſociété ?
De ce principe épouvantable
Qui ſappe de l'humanité
Le fondement inébranlable ,
Tuvas nous démontrer toute la faufleté.
4
N'est- ce donc pas pour toi qu'en ce charmant
afyle
1
Accourent les jeux & les ris ?
Eh! ſous tes ſuperbes lambris
i
Y
Cij
52 MERCURE DE FRANCE,
Les verroit- on d'un pas agile
Former cent tours voluptueux ,
Si cette troupe , à tá voix ſi docile ,
Ne liſoit le plaiſir qui brille dans tes yeux?
Lorſque tu fais les honneurs de la table ,
N'y voit on pas s'aſſeoir l'aimable Liberté ?
Ceſt là que , banniſſant le ton ſi lamentable
De la fâcheuſe gravité ,
Tu ſais ſi bien , par des ripoſtes vives
Que tu ne tins jamais de la cauſticité ,
Réveiller les eſprits de tes heureux convives ,
Dont l'un , donnant l'eſſor à ſa naïveté ,
Croira s'approprier le ſel de tes ſaillies
S'il nuance ſes reparties
D'une ombre de lubricité.
Penſes- tu donc , adorable Emilie ,
Que ce ſéjour digne des Dieux ,
De mets ſi délicats cette table garnie ,
Ce chipre , ce rota , ce champagne moufleur ,
Et cette rare ſymphonie
Attirent ſur tes pas cet eflaim merveilleux ?
Non ; tu dois ces tranſports au deſir de te plaire.
Qui peut donc inſpirer la charmante Glicère ? *
* Ces vers furent préſentés au ſouper , à la
ſuite d'une fêre donnée ſur un théâtre de campagne
, dans laquelle une jeune perſonne , nièce
d'une actrice connue par les talens , avoit fait des
merveilles,
OCTOBRE. 1773 . 53
Lorſqu'en un ſpectacle divin ,
Sous l'habit & les traits de la jeune Lucile ,
Elle vient à tes yeux chauffer le brodequin ,
Et dans ſon jeu fimple & facile ,
Faire envier le trop heureux deſtin
Du bon tuteur de la pupille ;
On lorſqu'au grand plaiſir du ſpectateur ſure
pris ,
Déployant de ſa voix le précieux volume ,
Elle fait , par des ſons moëlleux & nourris ,
Attiſer dans mon coeur le feu qui le confume.
C'eſt encor pour orner ton triomphe nouveau
Que cette compagne ſi chère *
Qui pour elle cut toujours des entrailles de mère ,
Echo de Lulli , de Rameau ,
Dans leur ſcience ſi profonde ,
Veut bien au fond de ce hameau ,
Reprendre la baguette en prodiges féconde ,
Dont jadis , les cheveux épars ,
Au milieu des éclairs du Tonnerre qui gronde ,
On la vit à ſon gré bouleverſer le monde
Qu'elle enchantoit de ſes regards.
Eh bien ! quand à te plaire un peuple s'étudie ,
Que les arts , apportant des guirlandes de fleurs,
S'empreflentd'embellir leur idole chérie ;
Viendras- tu m'alarmer des gothiques frayeurs
* La tante.
C iij
54
MERCURE DE FRANCE.
Que dans la criſe des vapeurs
T'inſpira la miſantropie ?
Mais l'âge , diras- tu ... quels diſcours ſuperflus!
Faut- il encor te le rebattre ?
Eh ! que fait un luſtre de plus ,
Si , lorſque je te vois , je dois t'en ôter quatre?
Abjure donc une fauſle terreur.
Va, tu n'es point de ces beautés factices
Qui , dévorant en ſecret leur douleur ,
Et grimaçant tous les tons de novices ,
Penſent faire encor les délices
D'un monde qui frémit d'horreur ;
Et de leurs têtes furannées ,
Que ronge l'affreuſe maigreur ,
Prétendent réparer l'honneur ,
En s'eſcamotant des années ;
Qui , les matins , ſe poſtant dans un fort ,
A l'attelier de la parure ,
Vont raſlembler cent pièces de rapport
Pour ſe trouver une figure ;
Et , loin des yeux trop clair-voyans ,
Mettent en défaut la nature ,
En s'adaptant un teint , des ſourcils & des dents
Qu'elles font acheter à la manufacture .
Pour toi , ton embonpoint , ces yeux étincelans ,
Cette gaîté vive & folâtre ,
Cet éclat ſéducteur , ce port que j'idolâtre ,
Tout te met à l'abri de l'outrage du tems :
OCTOBRE 1773 . 55
Car apprends , fi tu veux analyſer ton ame ,
Qu'on ne vieillit que par le coeur :
Le cooeur eſt le foyer où fermente la flamme ,
Qui , portant dans nos ſens ſon utile chaleur ,
Denotre fragile machine ,
Qui tend ſans cefle à la ruine ,
Anime & ſoutient les reſſorts .
Si done de l'ardente jeuneſſe
Tu reflens les heureux tranſports ,
Ton ame peut encor s'ouvrir à la tendreſſe;
Et ne va point hater l'infipide vicilleſſe ,
En te créant de futiles remords .
Quand la Nature toujours ſage
Munit l'homme de tous ſes ſens ,
Pour nous en preſcrire l'uſage ,
Elle établit entre eux des rapports permanens:
Vois ce beau fruit perlé des larmes de l'Aurore :
Si ſon parfum délicieux ,
Et le tendreduvet dont ſa peau ſe colore ,
Te flattent tour-à-tour l'odorat & les yeux ;
C'eſt que tu peux , plus près de ſa tige admirable ,
Détacher le fruit précieux
Et goûter à longs traits ſa liqueur délectable.
Eufles-tu de Neſtor l'âge ſi reſpectable ,
Ne t'appeſantis plus ſur la marche du tems :
Du tendre Anacreon , ce vieillard adorable ,
L'Amour , l'aveugle Amour , voit- il les cheveux
blancs?
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Vois le ſe couronner de fleurs toujours nouvelles.
Crois moi , ſi l'amour a des aîles ,
C'eſt que , plus prompt que les feux dévorans
Que lance la main redoutable ,
Il atteint , quand il veut , le Tems infatigable
Qui franchit à grands pas la carrière des ans.
Ecoute moi : l'empire de Cythère
Que connoiflent ſi peu tant de vains diſcoureurs ,
Ne futjamais qu'un immenfe parterre
Où brillent mille & mille fleurs :
Chaque eſpèce figure une tendre mortelle ,
Et chaque leuren voit naître autour d'elle
En raiſon du nombre des coeurs
Qu'a pu fubjuguer une belle.
Acet éclat fi radieux
Je reconnois l'altière Tubéreuſe.
Oh Ciel! quel cortége nombreux !
Ala voir fi majestueuſe ,
Qui ne lui donneroit l'empire de ces lieux ?
Preſque ſeule en un coin, foible & pâle Jonquille,
Ne va pas t'arroger l'éclat dont elle brille.
Mais de ce parterre charmant
Qui frappe mon ame attendrie ,
Je le fais , ſenſible Emilie ,
Tu fus le plus bel ornement.
Quand le Dieu que tu pris pour maître
Enchaînoit ſur tes pas & la Ville &la Cour ,
Que de roſes l'on vit paroître
OCTOBRE . 1773 . 57
2
Dans ce vaſte champ de l'Amour !
Viens l'embellir encor par ton heureux retour :
Viens ; fur ces bords fameux tu vas te reconnoître:
Ah! puiſque tu fis tant pour ce brillant ſéjour ,
Tu peux bien cultiver les fleurs que tu fis naître.
Par M. E **.
L'ABEILLE & L'ECOLIER.
Fable.
LAA diligente Abeille , au lever de l'aurore ,
Careſloit tour- à- tour la jonquille & le thin ,
Quand un jeune Ecolier , en qui l'on cherche en
core
Ce qui put le porter à ce coup inhumain ,
Froiſſa l'aîle de la pécore ,
Et l'étendit fans force au pied d'un romarin.
Hélas ! un peu de patience
Eût avec le ſoleil ranimé ſes eſprits;
Ou l'une de ſes ſoeurs , ſenſible à ſa ſouffrance ,
L'eût , avant peu , reportée au logis .
Mais l'indiſcrete oſa ſe plaindre ,
L'Ecolier s'en formaliſa .
Tu murmures , dit- il , & crois te faire craindre!
Tu mourras . Auſſi tôt le cruel l'écraſa.
Ceci s'adreſle à vous , Petits qu'on tyrannife :
Cv
S MERCURE DE FRANCE.
Diſſimulez les maux que les Grands vous ont
faits ;
La plainte , hélas ! la plus permiſe ,
Excite les méchans à de nouveaux forfaits .
Par feu l'Abbé deMangenot.
ODE D'HORACE A BARINE,
BARINE , fi chaque parjure
Couvroit ou ton ongle ou ta dent
De la teinte la plus obſcure ,
Je pourrois croire à ton ferment.
Mais par quel pouvoir ( infidelle ! )
Lorſque cent fois ta bouche ment
Peux - tu nous paroître plus belle ?
Ah ! ſans doute l'enchantement
Qui dans ſon regard étincelle ,
Eſt la preuve la plus fidelle
Que , lans craindre le châtiment,
Tu peux jurer impunément
Et par les cendres de ta mère ,
Et par ces altres qui , ſans bruit ,
Sur l'horizon ou dans la nuit
Brillent en éclairant la terre .
Cependant la belle Cyp is
Dets noi ceurs ne fait que rire ,
Et tu ne crains point que fon fils
OCTOBRE . 1773 .
ر و
(Quand des Dieux tu braves l'empire )
Te frappe ſoudain par ces coups
Dont l'atteintetoujours cruelle
Fait, aux objets de ſon couroux ,
Sentir une atteinte mortelle !
Pour toi , mille eſclaves ſoumis
Naiſſent pour marcher àta ſuite ,
Et ceux qui , las de tes mépris ,
Avoient prémédité leur fuite,
Reviennent plus biûlans d'ardeur.
Mais qui pourroit peindre la peur
Des époux , des mères craintives ,
Qui , pour leurs tendres fils actives ,
Redoutent ton regard vainqueur ?
Tout reſſent de vives alarmes ,
Et la jeune épouſe frémit
En regardant avec dépit
Quelleest la forse de tes charmes.
Par Mde Dument:
LES
CONTRASTES.
Vers à Madame la Marquise de B **, св
réponse auxfiens.
DE fleurs toujours fraîches écloſes
Vous parfumez votre canton :
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
Vous ne cultivez que des rofés;
Moi , j'en fuis toujours au chardon.
Le luth de Tibulle & d'Horace
Réſonne à ravir ſous vos doigts ;
Vous mêlez à ſes ſons la grâce
Qui brille ſur votre minois :
Pour moi , ſi j'y touche , il ſe caſica
Les beaux vers que vous avez faits
Fixent votre rang au Parnaſſe ;
Je vous contemple des marais :
Vous chantez , & moi , je croafle.
Vous vous embelliſſez ; je pafle :
Le tems qui ſillonne mes traits ,
En planant ſur ma tête , efface
Ce qu'il ajoute à vos attraits ;
Et déjà ſon ſouffle me glace.
Vous avez le don de charmer ;
Apeine fuis-je fupportable ;
Je vieillis , & ne lais qu'aimer ;
Mais ce qui me rend excuſable,
Je ne ſaurois vous exprimer
Combien je vous trouve adorable !
ParM. Costard, libraire à Paris.
3
OCTOBRE . 1773 . 61
LES INCERTITUDES.
Epître à Mademoiselle D. R. B.
Sur les épines de la vie
Ondit qu'il faut ſemer des fleurs ;
Et fur cela l'on s'étudie
A régler à ſa fantaiſie
Ses habitudes & ſes moeurs.
D'abord de la monotonie
Pour éviter la pefanteur ,
Voilà ma jeuneſſe étourdie
Qui ſe ſauve comme un voleur
Dans les bras de femme jolie.
La retraite , auſſi bien choifie ,
Augoût des hommes fait honneur !
Déjà le char de la Folie ,
Emportant les voeux & le coeur ,
Dans les eſpaces de l'erreur
Promène la Philoſophie.
Le bel âge eſt bientôt paflé ;
Il eſt tems d'être raiſonnable.
C'eſt le mot : il eſt plus ſenſé
Que la choſe n'eſt pratiquable.
On n'en eſt pas plus avancé.
Le rang, les honneurs , la richeſſe
Tourmentent le coeur mécontent :
On couroit après la ſageſſe,
62 MERCURE DE FRANCE.
On eſt plus fou qu'auparavant .
Mais il eſt un bon expédient :
Prenons bien vite une maîtrefle ;
Nous ferons ſages à préſent !
Nous le ſerons certainement ;
Car déjà notre enchantereſſe
A fait choix d'un nouvel amant .
Que devenir donc , ô Sophie ?
Dans cette malheureuſe vie
N'eſt - on né que pour la douleur ?
Va , je ſuis las de mon malheur :
Je t'adorois ; je me marie :
Je vais encor changer d'erreur.
Parle même.
LA METEMPSICOS E.
A Madamede M.... , au sujet d'un
oranger qu'elle aime beaucoup .
ROMANCE .
Que la Métempſicole
Ade charmes pour moi !
C'eſt en vain qu'on propofe
De ſuivre une autre loi.
Out , c'eſt le bien suprême ;
Et , puiſque dans ce lieu , :
OCTOBRE. 1773 . 63
Il nous faut un ſyſtême ,
Pithagore eſt mon Dicu.
De ma foible exiſtence
Si je dois voir la fin ,
La plus douce eſpérance
Vient flatter mon deſtin .
Du prophète du More
J'aime moins les Hourris :
L'eſpoir de Pithagore
Vaut bien ſon paradis.
D'une Nymphe adorable
Un oranger charmant ,
Sous ſa verdure aimable ,
Dost couvrir mon tourment :
Ce tourment qui m'enchante
Et qui fait mon bonheur,
Dont ſa beauté touchante
Alçu remplir mon coeur.
Je changerai de vie ,
Mais ſans changer de lens ,
Et mon ame ravie
Entendra ſes accens .
J'éprouverai la force
D'un regard enchanteur.
Sa main ſous mon écorce
Retrouvera mon coeur,
64 MERCURE DE FRANCE
Ah ! ſi ſa main me touthe
Et daigne m'arroſer ,
Par- tout ſera ma bouche
Pour y prendre un baiſer.
Si ton tendre ſourire
Approuve mon ardeur ,
Chaque feuille au délire
Pourra livrer mon coeur.
1
Pour ſa gorge charmante
Si je me vois cueillir ,
Un ſeul ſoin me tourmente ,
C'eſt qu'il faut y finir.
Mais ſi de ſa paupière
Je reçois quelques pleurs ,
Je renaîtrai plus fière ,
La plus belle des fleurs.
Par M. le Scène Deſmaifons.
L'EXPLICATION du mot de la première
énigme du Mercure du mois de Septembre
1773 , eſt Lunettes ; celui de la
ſeconde eſt Mouchettes ; celui de la troiſième
eſt Rateau; celui de la quatrième
eft Chiquenaude. Le mot du premier logogryphe
eſt Diable dans lequel on
trouve deli , Albe , Albi , Die , Bade ,


ParM.Miroir.
Gratioso.
Octobre,
1773
Que la métempsi= co---seA
de charmespour moi, Cest envain qu'onpro:
-po:seDe suivre une autre loi Our
c'estle bien suprême Etprisque dans ce
lieu Oui c'est le bien su-prè= me Et
puisquedans ce lieu Il nousfautun sis :
têmePitagore est monDieu,Pitagore
+ .
est mon Dieu
OCTOBRE . 1773 . 65
bal , Eliab , ida , aîle , aide , ladi , bled ,
bale , Baile , bail, abeli , lia , ali , lie , able,
bile , lai , laid , ail , laie abdie , Abel ,
baie; celui du ſecond eſt Trone ; celui
du troiſième eſt Pilon , cù se trouvent
pin , il , ni , pion , lin , Pô , Nil , on ,
io , lion , poli , loi , poil, pli , loin ; celui
du quatrième eſt Orage , où se trouvent
rage , or , age.
A
ÉNIGME.
H, que mon état eſt abject !
Qu'on me porte peu de reſpect !
Sans que je diſe ou que je fafle ,
:
Chacun me foule aux pieds & me crache à la face .
Eſt ce pour me remercier
De mon ſervice journalier ?
Sansmes pareils &moi ,lecteurs , vos domiciles
Seroient fort finguliers aux champs ainſi qu'aux
villes ;
Fortpropres au ſurplus à loger des géants ,
€ Des chameaux & des éléphans .
Pour me trouver en ruminant peut être ,
Yous me voyez fans me connoître.
ParM. L. G.
66 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
FAITE de diverſes couleurs ,
Mais utile dépoſitaire ,
Par fois on me pare de fleurs ,
Iris , je vous ſuis néceſſaire.
A quoi m'a réduit le deſtin !
Souvent on me met à la chaîne ;
Hélas ! ce n'eſt pas tout ; pour agraver ma peine ,
Sans pitié , tous les jours on me perce le ſein.
Par Mlle Julie Malamy , à Paris.
AUTRE.
Pour t'aider , cher lecteur , à deviner mon
nom ,
Je ne demande ici nulle combinaiſon .
En latin , en françois , trois pieds forment mon
être ;
Sans lesdécompoſer , tu peux me reconnoître :
Mon latin , tous les ans , fait naître les jaſmins ,
Décore tes boſquets , embellit tes jardins ;
Mon françois, moins brillant, ne t'offre qu'un reptile.
Adieu ,moncher lecteur , je demeure tranquile.
OCTOBRE. 1773. 67
AUTRE.
LECTEUR, veux- ta voir mon portrait ?
Le voici : de noir on m'habille ,
Par les deux bouts on me tortille ,
On fend mon corps en deux ; .. & zeſte.. tout et
fait.
Abien d'autres pays je préfère la France ;
On ne peut s'y paller de moi :
A la tête de la finance,
Sans jamais être dans l'emploi ,
La nuit commele jour on me trouve en affaire ;
Aufſi ne me voit- on jamais dans la misère .
Je préſide aux feſtins ; là mon pouvoir agit ;
Mais aveccette différence ,
Que fi par moi la faim commence ,
C'eſt par moi que la ſoif finit.
Par M. Houllier de St Remi.
AUTRE.
FAIRE aller certains corps plus vite que le
vent ;
Dérøber des objets à l'oeil trop pénétrant ,
Tout cela pafle ton pouvoir ;
68 MERCURE DE FRANCE.
Eh ! bien , lecteur , pour moi c'eſt pure bagas
telle ;
A lon dam ſouvent une belle
Me voit changer de blanc en noir.
Par le même.
J
LOGOGRYPΗ Ε.
E fuis une vertu , lorſque je ſuis fincère :
Mon trône eſt dans le coeur ; le bienfait eſt mon
père.
De deux jeunes amans,même au ſein dubonheur,
Je luis , à l'amour près , la plus chère douceur.
Je me trouve à la cour , je me trouve aux vil
lages;
Lesmalheureux ſur tout me rendent plus d'hommages.
Un enfant vertueux ne peut , ſans mon ſecours ,
Reſpecter comme il doit les auteurs de ſesjours.
Il te faut maintenant décompoſer mon être ,
Lecteur ; d'abord tu vois paroître
Une province Angloiſe , un fameux courtiſan ;
Unmétal adoré dans le ſiècle préſent ;
La plus douce des fleurs , la place defirée ,
Où fraîche le matin , le ſoir elle eſt fanée.
Lebout d'une arme à feu; un animal qui brait ;
Cequi met un écrit ſous le ſceau du fecret ,
OCTOBRE. 1773 .
Une laide couleur , une belle rivière ;
Une herbe recherchée autant que falutaire ;
Cedont un gentilhomme eft toujours foit jaloux ,
Ce qui mène un auteur au temple de mémoire ;
Ce qu'on riſque ſouvent fitôt qu'on eſt époux ,
Et l'inſtrument enfin qui chante la victoire.
M. de Wallangellier,
AUTRE.
D'un Dieu fameux par mille exploite
Je m'amuſe à voiler le temple.
Lecteur , le beſoin ou l'exemple
Vous y conduifit quelquefois.
Dans ce dangereux ſanctuaire
Chaque prêtreſſe eſt mercenaire ;
Preſque toutes font ſans pudeur,
Ou bien une vertu ſauvage
Lesgarda du fréquent naufrage
Qui devoit leur ravir l'honneur.
Sept pieds font mon architecture;
Mais dérangez-en la ſtructure ,
Sans peinç alors vous trouverez
70 MERCURE DE FRANCE.
Un nom de ville , de rivière ;
Celui d'une plante étrangère
Qu'on peut cultiver dans nos prés ;
Un meuble d'un homme d'Eglife ;
Ce que certaine bête grife
Porte , toujours pour ſon tourment;
Un feuillet du livre bizarre
Qui , dans une lutte barbare ,
Fait le deſtin du combattant ;
Du corps humain une partie ;
Ce qui , dans la géographie ,
En peu de tems nous mène loin ;
Une pécore deſtructrice
Dont la dent donne à la malice
Plus qu'elle n'accorde au beſoin ,
Et qui , pour faire du ravage ,
Soit en ville , ſoit au village ,
N'aime point la clarté du jour.
Mon ſecret eft connu peut être :
Ajoutez y , l'on voit paroître
Le nom d'un enfant de l'Amour.
Par M. de Lozières , fils ,
àArgentan.
OCTOBRE. 1773 . 71
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Socrate en délire , ou dialogues de Diogène
de Synope , traduits de l'allemand de
M. Wieland , avec cette épigraphe.
Inſani ſapiens , æquus ferat nomen iniqui
Ultra quam fatis eft virtutem ſipetat ipſam.
vol. in- 12 . A Paris , chez la Ve. Defaint
, libraire , rue du Foin , & Delalain
, rue & à côté de la Comédie Françoiſe.
CETTE traduction a lemérite d'avoir été
revue par l'écrivain original , par M. Wieland
lui même. Les corrections qu'il y a
faites , dit le traducteur , décèlent toutes
une connoiffance approfondie de notre
langue ,& de ces nuances délicates que
le goût ſeul apprend à faifir.
Platon avoit gratifié Diogène du furnom
de Socrate en délire. Quelques étour
dis des fauxbourgs de Cotinthe en prirent
occaſion de mettre ſur ſon compte
une foule de ſottiſes de leur invention ,
Les Athéniens même,pour ſe venger de
ſa mordante ironie , calomnièrent ſes
72
MERCURE DE FRANCE .
moeurs par des hiſtoriettes, M. Wieland
venge le philoſophe de Synope de ces
calomnies qui n'avoient d'autre fondement
que la licence de ſes principes. Diogène
, dans un des dialogues qui viennent
d'être traduits , ſe juſtifie lui - même de
quelques interprétations malignes que les
habitans de Corinthe donnoient à pluſieurs
de ſes actions. Cet homme , di-
>> foient ils , affecte d'étre fingulier. Et ,
> vous , Meſieurs & Dames , vous affec-
» tez d'être honnêtes & quelquefois même
vertueux. Ila jeté fon écuelle de
» bois , après avoir vu un mendiant boire
» dans le creux de fa main. Ce trait , avec
votre permiſſion , eſt un peu falfifié.
L'écuelle devoit être jetée , parce qu'el-
>> le n'étoit plus bonne à rien. Il n'en
>> trouva pas d'autre à l'inſtant ; par bon-
» heur , il vit un honnête enfant , dont
>> il appris à boire fans écuelle. Un hom-
> me ſage trouve toujours l'occaſion d'ap-
• prendre quelque choſe... Mais ſuppo-
» ſons que je l'euſſe jetée , parce que je
>pouvois m'en paſſer ? Cléon , qui boit
>> aujourd'hui dans une coupe d'or parce
»qu'il a aidé àcondamner l'innocentNi-
»cias , Cléon ſeroit encore un honnête-
» homme , fi , comme moi , il eût pu
boire
OCTOBRE . 1773 . 73
» boire dans le creux de ſa main : Mais
* Diogène affecte de dire aux gens des
→ chofes désagréables. Eſt - ce ma faute , à
» moi , ſi la vérité n'eſt point agréable ? »
Dans un autre dialogue , Chéréa, homme
riche de Corinthe , eſt ſuppoſé rencontrer
le philoſophe de Synope. « Tu
- ne fais rien , Diogène , lui dit- il ; que
>> je m'aſſeye donc auprès de toi , fi tu
» n'as rien de mieux àfaire. Rien au mon-
» de. Il eſt vrai que je devrois être à la
> place publique . On juge l'affaire de ce
>> pauvre Lamon. Son père étoit ami de
» ma famille : je penſe que pour cette
>> fois il n'échappera pas fans peine à ſes
>> ennemis. Jele plains . J'étois réſolu hier
» à parler pour lui. Mais aujourd'hui ,
» je ne m'y trouve nullement diſpoſé.
» Nullement disposé ! Et le père de LA-
» MON étoit ami de ta famille ! .. & le
» pauvre LAMON est en danger ! .. Com-
>> me je vous diſois ma tête aujourd'hui
» n'eſt bonne à rien. Hier je ſoupai chez
» Clinias ... Nous paſſames toute la nuit
» à table . Du vin des dieux ! des danſeu-
» ſes , des mines , des philoſophes qui ſe
>> chamaillèrent , puis s'enivrèrent , puis
>s'adreſſerent aux danſeuſes . Enfin la
..
>> fête fut complette. Tout cela est fore
I. Vol. D
74
MERCURE DE FRANCE.
» agréable , fivous voulez : Mais le pauvre
» Lamon ? .. Je n'y ſaurois que faire. Je
» vous l'ai dit. Il me fait de la peine ;
» c'eſt un honnête homme. Il a une fem-
» me très - vertueuſe. Elle vint hier me
» recommander l'affaire de ſon mari,
> Deux enfans,dont l'aînée à peine a cinq
ans , l'accompagnoient : les aimables
>> petites créatures ! ſa parure n'étoit pas
> recherchée ; mais je fus frappé de ſa
>> figure &de ſon air. Elle ſe jeta à mes
> pieds : elle parla avec chaleur pour fon
» mari. Il est impoſſible qu'ilfoit coupable,
» me dit- elle : c'est le plus honnête hom-
» me , le père le plus tendre , l'ami le plus
» für. Iln'a pu rien faire de malhonnête à
» deffein . Aidez- nous; vous le pouvez...
» J'oppoſai des difficultés : elle les détrui-
>> fit . Je lui parlai du grand nombre & du
> pouvoir des ennemis de Lamon.Hélas!
>> dit - elle , ils le haïffent , uniquement ,
» parce qu'il a plus de mérite que de for-
» tune. Je fis un mouvement de compaf
>>fion, Elle pleura , & quand les deux jo-
>> lis enfans virent leur mère verſer des
>> larmes & parler d'un ton ému , ils em-
>>braſsèrent ſes genoux de leurs petits
>> bras , & lui demandèrenten tremblant :
» Ce Monfieur ne nous rendra-t'ilpas notre
1
1
i
OCTOBRE. 1773 . 75
» père ? La ſcène étoit touchante , je te
>> jure. J'aurois donné cinquante mines
>> pour avoir unbon peintre ,qui m'en eût
> fait un tableau d'après nature. Quoi !
» dans un pareil momentcette idée apu te
» venir? »
L'heureux de Corinthe continue le détail
de ſa conduite envers cette famille
malheureuſe , & cette conduite eſt à peuprès
celle de tous les riches voluptueux.
Diogène veut le rappeler à ſes devoirs , à
ceux de l'humanité ,& ilne fait que juſtifier
le furnom de Socrate en délire qui lui
eſt donné ; car , quoi de plus inſenſé que
d'eſpérer d'amollir le coeur d'un homme
inſenſible au beau moral , qui ne connoît
d'autres plaiſirs que ceux des ſens , &regarde
ſes richeſſes comme uniquement
deſtinées à contenter ſes caprices , ou à
lui procurer des voluptés que par le faſte
& l'apprêt qu'il y met, il ne pent même
goûter ? Vous autres enfans de la fortu-
> ne , ajoute Diogène , vous faites ſervir
>> vos richeſſes à récompenfer ceux qui
>> travaillent pour votre pareſſe , vorre
>> orgueil , vos plaiſirs : rien n'eſt plus iuf-
» te. Cependant , mon cher Chéréa , il y
>> a des gens qui ne peuvent contribuer en
>> rien à ce qui flatte tes ſens ou tes capri-
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
>> ces , & qui n'en ont pas moins de droits
» à ton ſuperflu. Le malheureux qui ſuit
>> ſa couche arroſée de ſes larmes , & à qui
» tu pourrois rendre le repos à ſi peu de
>> frais; l'innocente beauté qui ſert de mo-
» dèle aux miniatures libertines de Par-
>> rhafius , & à qui tu pourrois épargner
cette ignominie & un abus encore plus
>>>honteux de ſes charmes , pour la moi-
>> tié de ce qu'un de ces petits tableaux te
>> coûte ; l'orphelin délaiſlé à qui l'indi-
» gence & le mépris abattent l'ame , &
>> dont tes ſecours pourroient former un
>> citoyen utile à l'Etat , peut-être un grand
homme , un Sacrate , un Phocion. Tous
ces êtres , Chéréa , n'ont- ils aucun droit
> à ton ſuperflu ? Vous autres riches , vous
>>calculez admirablement bien . Calculez
» donc , je vous prie , combien de mil-
>> liers de créatures de votre eſpèce doi-
>> vent manquer du néceſſaire , pour qu'un
>> de vous parvienne à dépenſer annuelle.
> ment quarante ou cinquante talens. Ne
devriez - vous pas faire tout le bien qui
dépend de vous , ne fût ce que pour
prévenir la haine , que le ſpectacle de
> vos plaiſirs& de vos diſſipations doit
inſpirer à la plupart de vos concitoyens ,
»à ces infortunés livrés aux plus rudes
OCTOBRE 1773. 77
• travaux , & qui cependant ont peine d
>>procurer à leurs enfans autant de pain
>> que vous en faites mettre, tous les jours ,
>> dans la ſoupe de vos chiens. Réflé-
>>chiſſez , de grâce , un moment là def-
>fus. >>
..
M. W. pour mieux faire goûter la critique
qu'il fait des moeurs du ſiècle , employe
tour- a-tour les traits de la raillerie ,
le voile de l'allégorie & le pinceau du
moraliſte. Ses tableaux ne font ni triſtes ,
ni monotones. Pluſieurs pourroient nous
faire croire que l'auteur a fait quelque féjour
à Paris & qu'il y a fait des études d'après
nature. On reconnoîtra du moins
dans quelques- uns de ces tableaux cet efprit
léger& inconféquent qui caractériſe
nos jeunes agréables . Mais quoique le
moraliſte s'élève dans pluſieurs endroits
de ſes dialogues contre les dépradations
du luxe & l'abus que les hommes opulens
fontde leurs ticheſſes , il n'eſt rien moins
que l'ennemi du plaifir . « Le Nepenthe
>> d'Homère , fait- il dire à fon Diogène ,
>> cette plante enchantée qui nous procure
>> un doux oubli des chagrins préfens , des
>> peines paffées & des ſoucis de l'avenir; ..
>>c'eſt le plaiſir. » Que la plus grande
partie du genre humain ſeroit à plaindre ,
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
ſi , de tems en tems, la Nature compatiſflante
ne répandoit ſur les misères de la
vie quelques gouttes de ſa liqueur enchantereſſe
! Nous autres Grecs , nous
croyons ſi fermement que la joie eſt le
bonheur ſuprême des humains , que la
formule ordinaire que nous employons
pour ſaluer nos amis, eſt de leur ſouhaiter
de la joie. Si j'étois dans le cas de donner
des conſeils à un prince , ce que je lui
recommanderois le plus fortement , ſeroit
de tenir ſon peuple en belle humeur ...
Les gens à courte vue ne peuvent appercevoir
combien ce point eſt important. Une
nation gaie faittout ce qu'elle doit faire ,
plus volontiers & mieux qu'un peuple
triſte ou mélancolique , & elle eft capable
de ſouffrir vingt fois plus qu'une autre.
Quand les Athéniens ſont de bonne humeur
, une comédie , une nouvelle danſeuſe
, un vaudeville nouveau effacent le
chagrin qu'ils reſſentent d'une bataille
perdue , ou de la mauvaiſe adminiſtration
de leurs revenus . Alcibiade fit d'eux ce
qu'il voulut , parce qu'il eut le ſecret d'imaginer
fans ceffe quelques nouveaux
amuſemens , qui leur faifoient oublier
tout le mal qu'il leur cauſa. Un peuple
joyeux , un peuple ſenſible aux traits in
OCTOBRE. 1773 . 79
génieux & aux plaiſirs gais , ſe laiſſe gouverner
beaucoup plus aisément que celui
qui eſt triſte ; il a infiniment moins de
panchant pour les ſéditions , les troubles
&les révolutions. Le fanatiſme politique
& religieux , ces monftres capables d'enfanter
les plus funeſtes catastrophes parmi
les nations , ne trouvent aucune ouverture
pour pénétrer chez ce peuple ; ou, s'ils
y pénètrent , ils ceſſent d'être dangereux .
S'élève t'il dans un cerveau troublé quelque
vapeur atrabilaire ; on en plaiſante ,
on en raille... & tout eſt oublié. La même
vapeur , montée à la tête de quelque
individu chez un peuple miſantrope , fuffira
dans de certaines circonstances , pour
ébranler la conſtitution de l'état , ou faire
tourner pour le moins une demi douzaine
de ſes meilleures têtes . " Quand la vertu
>> prend un aſpect grave & empeſé , difoit
>>Démocrite , c'eſt un triſte ſymptôme
>> pour le bonheur d'une nation. C'eſt
>> alors qu'un démon malfaifant plane audeſſus
d'elle & porte ſur ſes ailes
>>déployées une foule de maux. Sans être
>> un Tiréſias, ajoutoit le vieillard , je pré-
>>dirois à cette nation ſon ſort avec une
>>conviction parfaite , & l'avenir ne me
>> démentira ſûrement point. »
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
Un projet de république termine cet
écrit. Diogène bannit de cette république
toute police factice , & ne la gouverne
que par les bonnes moeurs. La légiflation
écrite ſe réduità ce ſeul précepte : fois
juste & bienfaisant. Le philoſophe , pour
mieux affurer le bonheur de ces républicains
, leur ôre les beſoins d'opinions en
les rendant tous égaux ou du moins en ne
laillant fubfifter parmi eux que les différences
qui font l'ouvrage de la nature
même. Par une ſuire de ſa tendreſſe pour
fon nouveau peuple , il voudroit le placer
dans une ifle inacceſſible à tous les navi
gateurs , afin de lui ôter , autant qu'il eſt
poffible , toute occaſion de développer fa
perfectibilité & de ſe créer de nouveaux
beſoins .
:
Tableau chronologique des ouvrages &
des principales découvertes d'anatomie
&de chirurgie, par ordre des matières ,
pour fervir de table &de ſupplément à
l'hiſtoire de ces deux ſciences , avec un
index de tous les auteurs qui y ont été
cités. Par M. Portal , lecteur du Roi ,
& profeſſeur de médecine au collége
royal de France , profeſſeur d'anatomie
de Mgr le Dauphin , membre de l'Académie
royale des ſciences , &c .
OCTOBRE. 1773 .
Ex his enim patebit , quot res quæ vulgò , ob hif
toriæ ignorationem , reperta à pofterioribus credebantur
, quantò anteà propofitæfuerint.
Morgagni , epiftola valſalva. Tract . de aure.
Tome ſixième in- 8 °. petit format. A
Paris , chez P. Fr. Didot le jeune , libraire
, quai des Auguſtins .
Les cing volumes de l'hiſtoire de l'ana.
tomie & de la chirurgie publiés précédemment
par M. Portal, offrent par ordre
chronologique l'hiſtoire des auteurs qui
ont cultivé l'anatomie ou la chirurgie , &
la liſte raiſonnée des ouvrages qu'ils ont
publiés ſur l'une ou l'autre de ces deux
ſciences . Chaque article eſt une eſpèce
de tableau iſolé , où l'on voit ce qu'un
écrivain a fait pour les progrès de la partie
à laquelle il s'eſt particulièrement attaché.
Cependant , ainſi que l'auteur en
convient dans l'avertiſſement de ce ſixième
volume , la réunion de tous ces tableaux
préſente moins l'hiſtoire de l'art
que celle des artiſtes. Cette hiſtoire particulière
des auteurs faitmême perdre de
vue l'hiſtoire de l'art ; & l'analyſe des ouvrages
la mieux travaillée & la mieux réfléchie
ne laiſſe jamais voir à quel point
de perfection étoit telle ou telle partiede
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
l'anatomie ou de la chirurgie. C'eſt pour
quoi M. P. a formé le projet de préſenter
dans le ſixième volume que nous venons
d'annoncer, l'hiſtoire de l'art , ſéparée de
celle de l'artiſte , en formant un corps de
doctrine & d'inſtruction , tiré des divers
matériaux diſperſés dans les volumes précédens.
Le ſavant profeſſeur a réuni dans
cette intention les ouvrages & les découvertes
d'anatomie pour en faire autant de
matières chirurgicales. De plus , comme
cette première diviſion n'eût formé qu'un
tableau où les parties de l'art les plus difparates
ſe fuſſent trouvées confondues , il
acru devoir les ſous - diviſer en autant
d'articles qu'il y a de traités & de parties
dans l'anatomie& la chirurgie ; de forte
qu'en faveur de la clarté , l'hiſtorien eſt
defcendu du général au particulier , fans
omettre aucun détail eſſentiel. Les titres
des ouvrages généraux d'anatomie , ſuivis
de remarques &d'obſervations générales,
forment le premier chapitre du tableau
hiſtorique qu'il donne de cette ſcience. Il
a obſervé le même ordre pour la partie
chirurgicale , afin d'éviter les répétitions.
Viennent enſuite la liſte des écrits & les
remarques qui ont pu être recueillies fur
une partie de l'art conſidéré en général ;
OCTOBRE. 17738 831
& de ces généralités l'auteur deſcend à
chaque objet particulier. C'eſt en ſuivant
une telle méthode qu'il indique tous les
ouvrages & les remarques les plus eſſentielles
faites ſur l'anatomie & la chirurgie.
Chaque article eſt une eſpèce de cadre
où font raſſemblés , fous un même
point de vue, les travaux , les eſſais , les
ſuccès , les erreurs , les découvertes & les
perfections qui concernent une partie de
l'art . Ce nouveau volume ne peut donc
qu'être très bien accueillidu Public éclairé
, de ceux fur tout qui ſe ſont procuré
l'hiſtoire de l'anatomie &de la chirurgie
de M. Portal . Ils verront ſans peine que
ce fupplément étoit néceſſaire à la perfection
de l'ouvrage , & qu'il ſuppoſe lui
ſeul plus de travail que les cinq premiers
volumes.
Ce ſixième volume de l'histoire de l'anatomie&
de la chirurgie eſt en deux fortes
parties in 8°. On pourra encore foufcrire
pour cet ouvrage juſqu'au premier
janvier prochain à raiſon de 24 livres les
ſept volumes en blanc. Les reliures ou
brochures ſe payeront ſéparément .
Analyse des Conciles généraux &particuliers;
partie ſeconde , commenant, felon
Dvj
$4 MERCURE DE FRANCE.
l'ordre alphabétique , & rapprochées
du droit nouveau de la France principalement
, toutes les matières dogmatiques
, morales ou de diſcipline, dont
il eſt traité dans les Conciles. Par le
R. P. Charles - Louis Richard , profeffeur
en théologie , de l'Ordre & du
noviciat général des Frères Prêcheurs ,
auteur du dictionnaire univerſel des
ſciences eccléſiaſtiques. Vol. in - 4°.
tome troiſième. A Paris , chez Vincent
, rue des Mathurins , hôtel de
Clugny.
1
Les deux premiers volumes de cette
analyſe , publiés précédemment , contiennent
, ſelon l'ordre chronologique , une
notice hiſtorique de tous les Conciles ,
tant généraux que particuliers , avec leurs
canons ſur la foi , les moeurs , la difcipline
, & des notes pour l'éclairciſſement de
ceux qui font obfcurs. Le troiſième volume
que nous venons d'annoncer préſente
par ordre alphabétique toutes les
matières dont il eſt traité dans les Conciles
; & fur chacune de ces matières les
principaux canons qui y ont rapport. Ces
canons , tranſcrits ici en latin, ſont ſuivis
du droit nouveau , & particulièrement de
celui de la France puiſé dans les pragmatiOCTOBRE.
1773 . 85
ques&les concordats, édits & déclarations
de nos Rois; les arrêts du Parlement &
du Grand Conſeil ; les délibérations des
aſſemblées générales du Clergé ; les loix ,
uſages & libertés de l'Egliſe Gallicane, &
les déciſions des plus ſavans jurifconfultes.
Le dernier article de ce troiſième
volume concerne l'Extrême- onction, nom
que l'on a donné dans l'Egliſe Chrétienne
au ſacrement de la dernière des onctions
que le prêtre fait ſur les fidèles
dangereuſement malades. Ce troiſième
volume ſera ſuivi d'un quatrième qui
complétera l'ouvrage .
Bibliothèque grammaticale abrégée , ou
nouveaux mémoires ſur la parole &
fur l'écriture , contenant , 1. une théorie
des grammaires particulières & de
la grammaire générale d'après un ſeul
principe : 2 °. Les premiers élémens de
la philologie , déduits de la grammaire
: 3 ° . Des obſervations ſur la langue
philoſophique & différentes vues pour
y parvenir : 4°. L'art de ſuppléer à la
langue philofophique , avec quelques
ſtratagêmes par le moyen deſquels on
peut ſe ſervir de toutes les langues
étrangères , anciennes ou modernes ,
86 MERCURE DE FRANCE.
ſans ſe donner la peine de les apprendre:
5º. Une méthode pour apprendre
avec facilité & machinalement toutes
fortes de langues : 6. Un précis de
philoſophie grammaticale : 7°. Un efſai
fur la logomancie ou l'art de connoître
les hommes par leurs diſcours ,
& les nations par leurs idiomes : 8 °.
Des conjectures ſur la proſodie. Par
M. Changeux ; vol. in- 8° . petit format.
A Paris , chez Lacombe , libraire,
rue Chriſtine.
Les Anciens, comme l'obſerve l'auteur
de cette bibliothèque grammaticale dans
une note préliminaire , ont beaucoup
cultivé la grammaire ; ils la regardoient
comme la porte des ſciences& des arts .
Ils furent preſque toujours la rendre inventive&
féconde :ils obſerverent les rapports
qu'elle a avec la métaphyfique , la
morale , la politique , la philoſophie &
P'hiſtoire . Ce deſſein eſt curieux , & mérite
d'être renouvelé dans un ſiècle furtout
où l'eſprit philofophique s'efforce de
répandre de nouvelles lumières ſur toutes
les ſciences .
La grammaire conſidérée ſous le point
de vue qui vient d'être indiqué , eſt de
toutes les ſciences celle qui rend les au
OCTOBRE. 1773.. 87
tres plus claires & plus parfaites ; elle
devroit être auſſi la plus aisée & la plus
agréable ; elle eſt d'un uſage univerſel.
« Les hommes , ajoute l'auteur , ſe ſer-
> vent de leur langue naturelle & des
>>langues étrangères ſans les connoître : ils
>>ignorent la théorie fur laquelle elles
>> font toutes fondées ,& les avantages
>> qu'ils pourroient en retirer , ſoit pour
>éclaircir les autres ſciences , foit dans
>> le commerce de la vie. Les hommes
>> les plus éclairés s'entendent moins
>> qu'ils ne ſe devinent ; ils ne ſont point
>> affez inſtruits dans la ſcience dont ils
>> font pourtant un continuel uſage , je
>> veux dire dans la ſcience de la gram-
» maire. L'étude sèche & ingrate à la-
>> quelle on les a livrés pendant les pre-
>> mières années de leur vie , fait qu'ils
>> perdent de vue le point dont ils font
>>partis dans l'acquiſition de leurs idées.
>>Eſt-il étonnant qu'ils méconnoiſſent la
>> marche naturelle de l'eſprit , & la na-
>> ture des connoillances humaines ? Le
>> remède à ces abus conſiſteroit , 1º. dans
>> une théorie claire des grammaires par-
>> ticulières & univerſelles ; il faudroit
>> déduire cette théorie d'un principe fim-
>> ple & même unique : 29. Dans une
83 MERCURE DE FRANCE .
» méthode pour apprendre facilement
>> toutes les langues; il me ſemble que
>> cette méthode devroit être purement
>> méchanique & tellement facile , qu'elle
>> enſeignât même à faire quelque ufage
>> des langues qu'on ne voudroit pas ſe
> donner la peine d'apprendre : 30. Dans
>> une application de la grammaire à tou-
>> tes les ſciences , & en particulier aux
> ſciences morales & politiques .
>>>Le beau projet de la langue univer-
■ ſelle , ſi on pouvoit en montrer la pof-
>> ſibilité , renfermeroit des avantages
>> qu'il feroit fur - tout de l'objet d'une
> grammaire intéreſſante & curieuſe , de
>difcuter. »
Voilà à - peu - près le tableau général
des objets renfermés dans cette bibliothèque
abrégée de grammaire. Les différentes
parties de ce tableau ſont ici développées
avec une ſagacité peu commune
dans des mémoires diſtincts , écrits méthodiquement
& avec une forte de préciſion,
qui , ſans laiſſer aucune obſcurité
fur les objets , exige néanmoins l'attention
ſuivie du lecteur. Ces mémoires , en
étendant ſes connoiffances fur la grammaire
, & en lui offrant divers points de
vue vrais & philoſophiques fous lesquels
OCTOBRE. 1773 . 39
cette ſcience peut être enviſagée , pourront
le déſabuſer des vaines déclamations
de critiques peu éclairés qui veulent nous
perfuader que la grammaire eſt une ſcience
épuisée. Que ces critiques l'embraffent
avec notre grammairien philoſophe
dans toutes ſes parties , & ils ſe convaincront
que cette ſcience eſt réellement inépuiſable.
Parmi les différens mémoires qui compoſent
cette bibliothèque grammaticale ,
&qui ſont énoncés dans le titre de l'ouvrage
, celui qui a pour objet la Logoman.
cie ou l'art de connoître les hommes par
leurs diſcours , mérite d'autant plus de
nous arrêter un moment , qu'aucun écrivain
avant M. Changeux n'a traité ni même
parlé de cet art que l'on peut comparer
à celui de la physiognomie , ou l'art de
connoître les talens , les vertus , les vices
des hommes par les traits du viſage , par
les yeux , l'habitude du corps , & c.
L'auteur établit d'abord une distinction
entre le langage & la langue. La penſée
&le ſentiment doivent avoir des exprefſions
& des fignes qui les caractériſent :
ces ſignes font la langue & le langage ,
c'est - à-dire la parole& le ton ou l'accent
dont on l'accompagne. L'auteur entend
وه MERCURE DE FRANCE.
par la langue l'aſſemblage des mots & l'ordre
grammatical qu'on leur donne dans le
diſcours : la langue, ſous ce point de vue,
n'eſt donc que l'image de ia penſée; elle
ne fait connoître que le ſens que les mots
préſentent à l'eſprit. Il entend par le langage
l'accent des paſſions , le ton du fentiment
que chaque homme ajoûte à ſes
difcours : c'eſt le langage qui donne à la
langue d'un homme l'ame , la force , la
grâce , l'harmonie & le coloris; le langage
conſidéré de cette manière eſt donc
l'image du ſentiment; il exprime les affections
ſenſibles , la douleur , le plaifir ,
la joie , les tranſports des paffions. De
cette différence adiniſe entre la langue &
le langage , il ſuit 1°. que la langue eſt
la voix de l'eſprit , & n'exprime que les
idées ; 2 ° . Que le langage eſt la voix- du
coeur. Le langage touche , émeut ; la langue
convaint , démontre. Ce qui prouve
la vérité de la diſtinction que l'auteur fait
ici , c'eſt que les peuples parfaitement
ignorans qui fentent plus qu'ils ne penſent
, ont des langages &n'ont point de
langues ; & que les peuples polis qui penſent
plus qu'ils ne fentent , ont des langues
, & font moins uſage du langage : la
différence des langues chez ces derniers
OCTOBRE. 1773. 91
démontre qu'elles ſont le fruit de la rélexion
&du travail , & qu'elles ne peuvent
faire connoître que les qualités de
l'eſprit. Ne pourroit- on pas, ajoûte l'au-
» teur , décider ici la queſtion qui par-
>> tage les ſavans ſur les avantages des
>> ſciences ? La Nature a donné un langage
» commun à tous les hommes : les ac-
>> cens des paffions & le cri du coeur font
>> entendus dans tous les pays. L'homme
>>ſociable , le ſauvage , le barbare même,
> communiquent de cette manière, parce
» qu'il eſt eſſentiel à un être animé de
>> ſentir ; mais la réflexion , les connoif-
>ſances raiſonnées , les ſciences ne ſe
» développent que par le moyendes lan-
>> gues ; & les langues font par-tout dif-
> férentes & inintelligibles à tout autre
>> peuple qu'à ceux chez leſquels elles
>> font adoptées. La Nature a laifilé ici un
> libre champ à l'induſtrie & même au
>> caprice de l'homme , parce qu'appa-
> remment les ſciences ne lui ſont pas
>> néceſſaires.n
D'après les définitions précédentes on
peut conclure qu'il doit y avoir de grands
rapports entre les moeurs & le langage ,
&entre la langue & les opinions : c'eſt
fur ce corollaire qu'eſt fondée toute la
92 MERCURE DE FRANCE.
logomancie , mot dérivé du grec λογος difcours
, & μαντις devin , & qui peut être
définie l'art de connoître les hommes par
leurs difcours. L'auteur , pour faire connoître
les rapports qui exiſtent entre les
opinions & la langue , entre les moeurs
&le langage, établit que l'eſprit eſt doué
de qualités , ou naturelles ou acquiſes , &
que les opinions des hommes découlent
de ces deux principes comme de deux
fources fécondes , & en quelque forte intariffables
. Les rapports qui ſe trouvent
entre les qualités acquiſes & la langue
font quelquefois ſi frappans , que perſonne
ne peut les méconnoître . Leshommes
qui ont des préjugés de naiſſance , d'état ,
&c. ſe décèlent par une manière de parler
ſur certains objets, qui eſt uniforme. Tous
les gens de parti & les fauteurs de ſectes
ont un ſtyle qui leur eſt propre. L'on peut
dire qu'il n'y a pas d'homme qui n'ait des
opinions , un ſyſtême & une forte d'eſprit
factice par où il ſe trahit. Les qualités
naturelles de l'eſprit , telles que la ſubtilité,
la fineſſe , la profondeur , la hardieſſe
, &c. donnent à la langue des qualités
analogues. Il en eſt de même des vices
& des défauts de l'eſprit , tels que la
groſſiéreté , l'hébétude , l'obſcurité , &c.
OCTOBRE. 1773 . 93
L'habituded'analyſer les diſcours deshommes
donne à un logomancien la facultéde
connoître juſqu'où peut s'etendre leur efprit
naturel ou factice , de quelles actions
ils ſont capables, à quel genre de ſcience il
ſont propres ; il pénètre leurs deſſeins cachés
, il entrevoit quels moyens ils emploieront
pour les exécuter. Cette ſcience
empêche d'être la dupe des dehors les
plus féduisans , & de ſe laiſſer tromper
par des mots ; c'eſt ce que l'exemple ſuivant
peut fervir à démontrer . Un médecin
beau diſeur , eſprit femillant & agréable
, appelé un jour auprès d'un malade ,
ditdes choſes admirables ſur les cauſes
de la maladie , fit briller ſon imagination ,
& fortit fort content du rôle qu'il venoit
de jouer ; il avoit même ſéduit le malade
qui languiſſoit entre ſes mains fans ſe
plaindre. Un logomancien , qui ſe trouva
àune des viſites du docteur , affura qu'il
n'étoit médecin que de nom ; il prouva
que la médecine demande une eſprit froid
& obfervateur ; il fit remarquer que l'imagination
& la ſaillie pouvoient tout au
plus fervir à un diſcoureur ingénieux ,
mais qu'un guériſſeur avoit beſoin de
qualités bien différentes & même oppoſées
; il appuya toutce qu'il avançoit, par
94
MERCURE DE FRANCE.
des faits conſtatés. On le crut : on envoya
chercher un médecin qui ne péroroit pas
aufſi-bien , mais qui ſavoit guérir. Notre
malade ne languit pas entre les mains de
celui- ci comme il avoit fait; il recouvra
la ſanté en quelques jours. La logomancie
n'apprît - elle qu'à diſtinguer les vrais
médecins dans la foule des docteurs qui
vont exerçant leur art meurtrier , ce feroit
beaucoup. Mais l'auteur ſe borne à cet
exemple pour démontrer la propoſition
générale qu'il a établie ſur l'art de connoître
les talens & l'eſprit par la langue.
Al'égard des rapports entre les moeurs
& le langage , qui doute que les qualités
du coeur , telles que'la douceur , la dureté,
la compaffion , la férocité , la fermeté &
le courage , la pufillanimité & la lâcheté ,
la gaité& le contentement , la triſteſſe &
la miſantropie ne ſe caractériſent par des
accens particuliers ? Un homme chagrin
peut dire les mêmes choſes que celui qui
jouit d'une douce ſérénité ; mais , à coup
fûr , il ne les dira pas de la même maniè
re , & avec le même ton. " Lorſqueje veux
» ſavoir , dit M. Shaftesburi , quel eſt le
» maître dans une maiſon nombreuſe ,
>> c'est - à- dire quel eſt celui qui a le plus
» d'empire , j'écoute quelques inftans ,
1
OCTOBRE. 1773 . 95
» j'obſerve ceux qui parlent haut , qui
>> s'expriment d'un ton d'autorité , qui
>> font des queſtions , & auxquels on par-
» le , qu'on interoge. Si j'entends tou-
>> jours la voix des valets , je décide , ſans
> craindre de me tromper , qu'ils font
» réellement les maîtres , & qu'il n'y a
» d'ordre dans la maiſon , que celui que
>>de telles gens ſont capables d'y met-
» tre. »
Il eſt des paſſions adroites , & la langue
&le langage peuvent être déguiſés ; mais
il eſt des moyens fürs pour reconnoître ce
déguiſement ; & ces moyens , comme le
fait voir M. C. , font les diſparates & les
contradictions que l'on remarquera toujours
entre les ſignes des affections réelles&
les fignes des affections que l'homme
paſſionné s'efforce de feindre . Une
femme qui feint une pudeur qu'elle n'a
pass,, ſe courrouce contre les moindres
équivoques ; mais marque t'on tant d'horreur
des choſes qu'on doit ignorer ? On
rit de ſa fauſſe vertu , & fa colère n'en
impoſe à perſonne . Riende plus commun
&de plus varié que les feintes & les déguiſemens
en amour ; mais il faut que ces
déguiſemens ſoient peu trompeurs , puifque
, fans eux , l'amour perdroit beaucoup
96 MERCURE DE FRANCE.
de ſes charmes. Voyez un père lancer.contre
ſes enfans les plus terribles menaces ,
leur donner ſa nalédiction , & leur jurer
une haine éternelle : quelle peine n'éprouve-
t'il pas pour cacher ſes affections
réelles ? L'accent de ſon coeur dément
l'expreſſion de ſa bouche ; des ſoupirs ,
destons affectueux échappent nalgré lui ,
&raffurent fa famille éplorée. Un amant,
dans ſes accès de jalouſie , déclare avec
emportement qu'il mépriſe l'objet de ſes
feux , & que l'indifférence a fuccédé chez
lui à l'amour ; mais voyez l'amante ruſée:
elle pleure ſa diſgrace , & fe félicite en
ſecret de l'empire abſolu de ſes charmes ;
elle fait qu'elle verra bientôt à ſes pieds
celui qui feint de la haïr. Tous deux cherchent
vraiſemblablement à ſe cacher leurs
affections véritables .
M. C. donne auſſi des exemples qui
prouvent que la logomancie apprend à
connoître le caractère de chaque homme
en particulier. Diogène faifoit donc des
reproches bien mérités à ceux qui ſe contentoient
de juger des hommes par la
figure. Vous achetez des pots de terre ,
leur diſoit- il , & vous commencez par en
éprouver le fon pour ſavoir s'ils font entiers
ou bien s'ils font briſés ; pourquoi
donc
OCTOBRE . 1773 . 97
a
donc n'éprouvez- vous pas les hommes par
leurs paroles , avant de décider quel eſt
leur caractère ? Parle , ſi tu veux que je
ſache qui tu es : Loquere , ut te videam ,
diſoit ſouvent Socrate à ceux qu'il voyoit
pour la première fois. La plupart des
hommes conçoivent fans prudence une
opinion favorable ou déſavantageuſe des
autres ; & lors même qu'ils veulent bien
entendre parler ceux qu'ils citent à leurs
tribunaux injuſtes , ils ne leur donnent
pas le tems de s'expliquer & de ſe montrer
tels qu'ils font. L'on voit ici la raiſon
de cette maxime générale , « Qu'il faut
>> être très - circonſpect quand on paroît
>>pour la première fois devant des incon-
>> nus ; » c'eſt que l'on eſt jugé impitoyablementſur
les moindres apparences. Il y
ades perſonnes que l'on a vues fréquemment
, & dont on n'oſe porter aucun jugement;
mais les a-t'on entendues une fele
fois , on croit auſſi tôt être en droit de les
caractériſer & de divulguer tout ce qu'on
en penſe. La vue eſt un ſens qui paroît
embraſſer plus d'objets que l'ouie , mais
elle eſt moins pénétrante & elle a moins
de ſagacité que ce dernier ſens. Le jugement
de l'oreille est très prompt , fuperbiſſimum
auris judicium . Auſſi faut - il
I. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
avouer que la ſcience de la phyſiognomie
eft moins facile à expliquer& moins fûre
que la logomancie.
M. C. , après avoir appuyé ces remarques
par des exemples , fait des applications
plus générales de la logomancie, &
prouve qu'elle peut ſervir à faire connoître
les moeurs&l'eſprit des peuples,com.
me elle fait connoître les moeurs & l'efprit
de chaque homme.
On a vu plus haut que M. C. admet
dans lediſcours deux fortes de fignes , les
uns qui font connoître la penſée , les autres
qui expriment le ſentiment. L'auteur
diftingue également dans ſon mémoire .
fur la profodie, lorſqu'il parte des principes
fondamentaux de la muſique , deux
Veſpèces de mélodie. « La première eſt
>> puiſée dans la narute des paſſions : elte
>> n'eſt que la ſucceſſion des tons qui ex-
>> priment les affections de l'ame , dans
» l'ordre de ces mêmes affections. La fe-
> conde eſt puiſée dans la nature des fons,
c'est-à-dire dans les accords ou la com-
2
binaiſon & le rapport de ces fons entre
>> eux : combinaiſondélicieuſe , & qui fait
>> fur notre organe les impreſſions les plus
>> agréables. Cette dernière eſpèce de
»mélodie eſt déduite des principes de
>> l'harmonie , comme nous l'a enſeigné
OCTOBRE . 1773 . 99
Rameau. De cette diſtinction des deux
>> mélodies , il ſuit qu'il n'y a que la pre-
>> mière qui ſoit en état de produire de
>> puiſſans effets ſur le coeur , & que la
> ſeconde ne doit plaire qu'à l'oreille par
>> le charme des accords. Avant que l'on
>> eût inventé l'artde la muſique , tel que
>> nous l'avons, on peut dire que les hom-
» mes avoient une muſique plus vraie &
>> plus pittoreſque : notre muſique n'eſt
» qu'un art en grande partie factice , &
>> qui n'eſt point puiſé dans l'étude des
>>paffions &du coeur humain ; il paroît
>> que les Anciens ſe ſont moins écartés
>> que nous de la nature , & que leur mu-
>>fique artificielle n'étoit pas uniquement
>> fondée , comme la nôtre , fur la pro-
>> portion des ſons : nous n'en ſaurions
» parler cependant que par conjecture ,
>puiſqu'il ne nous reſte aucun veſtige
»de leur ancienne muſique ; nous n'en
>>jugeons que par les effets étonnans
•qu'elle produiſoit , & par des traités
>>philoſophiques qui font inſuffifans , &
>>qui , quelque parfaits qu'on les ſuppo-
>>sât , ne peuvent équivaloir à des exem-
»ples. Avant que l'on eût réfléchi ſur le
> rapport des tons entre eux , on ne pour
» voit avoir d'idée que de la première
E ij
100
MERCURE
DE FRANCE .
» eſpèce de mélodie ; c'est- à-dire que la
» véritable muſique étoit bien mieux
>> connue que de nos jours, où nous avons
> fait tant de progrès dans la connoiſſan-
» ce des fons. Cette eſpèce de paradoxe
» n'étonnera que ceux qui n'auroient
> point encore bien ſenti que la mélodie
» véritable ne conſiſte pas dans la com-
>> binaiſon la plus agréable des tons, mais
n dans celle qu'indique la nature , & qui
»n'auroient pas remarqué que dans la
• muſique , comme dans toute autre cho-
» ſe , nous ne ſaurions gagner d'un côté
> ſans perdre de l'autre. >>
Les autres obſervations de l'auteur ,
dans ſes conjectures ſur la proſodie , tendent
à nous prouver les propoſitions ſuivantes.
1º. Il est néceſſaire de diftinguer
la proſodie générale de la proſodie particulière
. 2°. Pour connoître la profodie
générale & commune à toutes les langues,
il faut ſe faire des idées nettes des trois
parties qui compoſent la muſique. 3°
L'on peut & l'on doit faire dans le difcours
, foit libre , ſoit meſuré , trois divi
fions qui correfpondent & qui font analogues
aux trois parties de la muſique.
4°. Il eſt une muſique oratoire & poëtique
; & cette eſpèce de chant étoit infé
OCTOBRE. 1773. for
parable des premières langues. 59. Plus
ces langues furent ſtériles & pauvres, plus
les hommes eurent beſoin de les rendre
muſicales . 6 ° . Plus les langues devinrent
abondantes , plus on négligea de joindre
aux mots les accens des paſſions . L'ornement
& l'harmonie ſuccédèrent aux accens
caractériſtiques & à la mélodie proprement
dite. 7°. La verſification & le
nombre oratoire ne font guère , fur-tout
dans nos langues modernes , que l'art de
flatter l'oreille par le charme de l'harmonic.
8 °. L'art de la déclamation peut
ſeul nous dévoiler les ſecrets de la proſodie
générale ; c'eſt la déclamation la
plus parfaite , c'eſt l'Euphonie qui ajoûte
aux mots ou fignes caractéristiques des
idées,la teinte du ſentiment , & qui anime
la parole, en y faiſant patſer toute la
chaleurdesdifférentes affections du coeur .
9°. Il n'eſt pas impoſſible à celui qui connoît
les rapports de la muſique oratoire
&de la muſique proprement dite, de concevoir
une gamme ou un ſyſtême de ponc.
tuation ; & l'art de noterla déclamation ,
quoiqu'il foit encore fort inconnu , n'eſt
pas chimérique. Rien n'a paru encore détruire
l'opinion des ſavans qui ont affuré
que les Anciens poſſédoient cet art. Voilà
E1ij
102 MERCURE DE FRANCE.
ce qui regarde la proſodie générale. 10 .
Al'égard de la proſodie particulière , il
paroît que les obſervations des grammat.
riens fur les accens , la quantité & l'afpiration
, ne doivent être regardées que
comme appartenant principalement à
l'harmonie , & qu'en voulant expliquer
toutes les beautés des ouvrages des orateurs
& des poëtes , ils ſe ſont mépris en
généraliſant des règles très-particulières ,
&qui n'étoient applicables qu'à un petit
nombre d'objets.
• Le problême de la langue univerſelle,
propoſé par pluſieurs ſavans , eſt , dans un
des mémoires qui compoſent cette bibliothèque
grammaticale , réduit à ſa plus
grande ſimplicité. Les diſcuſſions dans
leſquelles M. C. entre à ce ſujer ,& celles
qu'il s'eſt permiſes dans ſes autres mémoires,
méritent d'autant plus d'être conſultées,
que ces diſcuſſions , fruit d'un efprit
éclairé & méditatif , peuvent contribuer
à perfectionner l'inſtrument de nos
connoiſſances , donner de nouvelles vues
au grammairien philoſophe , & procurer
àtous les lecteurs des lumières ſur la
théorie des grammaires particulières &
fat les principes fondamentaux communs
àtoutes les langues , principes dont la
OCTOBRE. 1773 . 103
vérité eſt antérieure à toutes les conventions
arbitraires ou fortuites qui ont donné
naiſſance aux différens idiomes qui
diviſent le genre humain.
Gnomonique mise à la portée de tout le
monde , ou méthode ſimple & aifée
pour tracer des cadrans folaires , dans
laquelle on trouvera des tables calculées
depuis un degré de décimaifon
tant orientale qu'occidentale ,juſqu'as
१०. degré pour les différens angles ho
raires , pris au centre du cadran ; com .
mencées au 43. degré 18 minutes de
latitude juſqu'au 51. qui comprennent
tout le royaume de France & les pays
qui font entre les mêmes parallèles ,
avec une rable alphabétique des principales
villes , & la figure & l'explication
des inftrumens néceſſaires pour
l'opération. Par Jofeph Blaiſe Garnier;
vol. in 8°. A Marſeille , chez Moffy ;
&à Paris , chez Vincent .
Nous avons pluſieurs traités de gnomonique
ou de l'art de tracer des cadrans ſolaires
ſur unplan donné ou fur la furface
d'un corps donné quelconque. Ces traités
ſuppoſent dans le lecteur des connoiffances
acquiſes ; ils font longs&difficiles ,
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.
&les méthodes qu'ils propoſent ſont embaraſſantes
dans la pratique. Mais l'objet
de celui qui vient d'être annoncé eſt d'être
court , ſimple & d'une pratique ſi aiſée
, qu'elle eft à la portée de ceux même
qui ne ſavent que lire & un peu d'arithmétique.
:
Les tables calculées de ce traité s'étendent
depuis le quarante - troiſième degré
dix-huit minutes de latitude , juſqu'au
cinquante - unième , & comprennent le
royaume de France & tous les pays du
globe de la terre qui ſont entre les mêmes
parallèles : en Europe , la partie ſeptentrionale
de l'Eſpagne , la Savoie , la Suifle,
laToſcane , les Etats de Veniſe; la partie
méridionale de l'Allemagne , la Hongrie;
la partie méridionale ,de la Pologne , & c.
Dans tous ces pays on peut ſe ſervir de
ces tables , en faiſant attention à la latitude
du lieu où l'on eſt , & à la déclinaifon
du plan ſur lequel on veut travailler.
La déclinaiſon d'un plan eſt ce qu'il y a
de difficile à trouver. L'auteur en a expliqué
la méthode dans deux problemes auſſi
fimples qu'infaillibles , & on trouve dans
les tables , tant pour la déclinaiſon orientale
, que pour l'occidentale , tous les cadrans
calculés depuis un degré juſqu'à 90 .
OCTOBRE. 1773. 105
Quoique ces tables foient faciles à entendre
, l'auteur donne l'explication &
l'uſage qu'on en doit faire. Ily ajoint une
table alphabétique des principales villes
de la France , avec leurs degrés de latitude
, ou hauteur du pole ſur l'horizon . Les
minutes ne ſont pas préciſes , mais l'erreur
eſt ſi petite qu'elle eſt ſans conféquence.
L'auteur ſe ſert de deux inftrumens
ſimples qu'il nomme l'un , le compas
gradué; l'autre , le déclinatoire. Il en
donne la figure & l'uſage qui eſt auſſi facile
que celui des tables.
Quoique ce traité de gnonomonique
ſoit mis à la portée de ceux qui ne ſavent
qu'un peu d'arithmétique , l'auteur n'a
cependant pas négligé dedonner , en faveur
des lecteurs qui ont quelque connoiſſance
des mathématiques , la manière
de conſtruire ces tables par les logarithmes
, une pratique pour les cadrans orientaux
ou occidentaux, qui ſont ſans centre,
&la conſtruction du quart du cercle aſtronomique
pour avoir l'heure au ſoleil dans
tous les tems de l'année.
De la Philoſophie , par M. Beguin , licen
cié en théologie , de la Société royale
deNavarre , profeſſeur de philoſophie
Ev
106 MERCURE DE FRANCE .
en l'Univerſité de Paris , au collège de
Louis-le Grand.
Quàm pulchrum eſt in principiis in origine rerum
Defixifle oculos & nobile mentis acumen !
Pervolat huc ſapiens ...
Anti - Lucret.
Tome Ier , in- 8º. Prix , 1 liv . 16 f. broché.
A Paris , chez Joſeph Barbou, rue
des Mathurins .
Cet ouvrage , dont il ne paroît encore
que le premier volume , formera un cours
de philoſophie à l'uſage des colléges .
L'auteur répond dans ce premier volume
à pluſieurs reproches que l'on a faits à la
méthode d'enſeignement employée dans
les univerſités , méthode que le zèle &
l'application des profeſſeurs de l'univerfitéde
Paris améliorent de jour en jour.
L'ouvrage de M. B. contribuera aux progrès
de cette amélioration. Les matières
qu'embraſſe ſon cours de philofophie font
préſentées dans un nouvel ordre , avec
beaucoup de clarté&de préciſion. Lezélé
profeſſeur, après nous avoir fait un tableau
abrégé de l'homme phyſique &de l'homme
moral,traite de la philofophie en général
, de ſes élémens & de ſes diviſions.
OCTOBRE . 1773 . 107
رد
Ilfait très-bien voir qu'uncoursde philoſophie
devroit commencer par la phyſique
, ou que la phyſique devroit être la
première partie de la philofophie. « L'or-
>> dre naturel eſt d'aller des choſes ſen-
>>fibles à celles qui nele font pas. Il faut
" d'abord confidérer les êtres qui exiſtent ,
* qui nous frappent , qui fontà notre por-
>>-tée , avant que de nous élever dans la
>> région des choſes purement intelligi-
>> bles avec leſquelles nous avons peine à
>> nous familiarifer , & dont la connoif-
>>ſance demande des efforts que nous
démentons ſans ceſſe. Nous naiſſons
>>phyſiciens , la nature nous préſente d'a-
>> bord les corps ; l'enfant les ſaiſit , les
>>confidère & les obſerve avec joie : des
>>maîtres févères l'en arrachent avec pei-
>>ne pour le tranſporter dans l'univers in-
>> tellectuel & ſcientifique , où il ne ver-
>>roit rien que de triſte , ſi l'on n'avoit
>>ſoin de l'égayer par des images corpo-
>> relles. Nous ne nous connoillons d'a-
>>>bord que par le fentiment , nous n'ai
>>mous point à nous replier fur nous-mê-
>> mes , & ce n'est qu'après un long exer-
>>cice de nos facultés que nous venons à
>>>les conſidérer : ce n'eſt qu'après que nous
» avons comme épuifé les abjets exté
رد
E vj
108 MERCURE DE FRANCE:
>> rieurs que nous recherchons ceuxquinous
>> font intimes , & que nous nous recher-
> chons nous- mêmes : nous voyons , nous
> obſervons , avant que de comprendre ,
» de comparer ; de combiner , de juger ,
>>de raiſonner ; enfin avant que d'abſtrai-
>> re nous nous attachons aux réalités les
>>plus palpables. Tel eſt l'ordre , la mar-
>> che de la nature , le developpement &
>>le progrès des connoiffance humaines :
>> telle eſt donc la méthode qui doit être
>> obſervée dans l'enſeignement . La mé-
>> taphyſique eſt la ſcience de l'eſprit; elle
>>doit ſuivre celle des corps ; elle eſt la
>> ſcience de l'homme ; il faut donc l'étu-
>> dier en commençant par ce qu'il pré-
> ſente au premier abord & qui necontri-
>>bue pas peu à faciliter la connoiſſance de
>>ce qu'il y a de plus noble &de plus dif.
„ ficile à faifir , les opérations de l'une
>>des ſubſtances qui le compoſent , étant
>> intimement liées à celles de l'autre. La
>> métaphyfique eſt encore la ſcience de
>> Dieu : mais c'eſt dans le grand livre de
>> l'univers ſenſible qu'il faut d'abord
>> chercher ou plutôt voir l'exiſtence de
» l'Etre Suprême,& contempler ſes attri-
>>burs : enfin , elle eſt la ſcience des choſes
» abſtraites : mais ne faut ildonc pas coni
OCTOBRE . 1773 . 109
> ſidérer les choſes elles- mêmes & leurs
>>propriétés , avant que de les abſtraire ;
» à moins que l'on ne veuille bâtir ſur des
>>>abſtractions & abſtraire encore de ces
>> abſtractions juſqu'à perte , je ne dirai
>> pas d'haleine , mais de railon , comme
>> ont fait un grand nombre de ſcholafti-
>> ques ? C'eſt après de pareilles conſidéra.
» tions que pluſieurs philoſophes ont de-
>>ſiré qu'on commençat la philoſophie
> par la phyſique. »
La phyſique, qui eſt la ſcience du corps
naturel , nous apprend à connnoître ſes
propriétés naturelles. Comme ces propriétés
découlentde l'eſſence phyſique ou
de la conſtitution réelle& intrinſeque de
la matière , il est néceſſaire de confidérer
d'abord la nature ou l'eſſence phyſique des
corps . La chymie , qui en a fait ſon objet,
eſt donc la première partie de la phyſique .
Auſſi M. B. commence par donner,d'après
les meilleurs traités de chymie , les élémens
de cette ſcience , élémenstrès abrégés
, mais ſuffiſans pour mettre l'élève fur
la voiedes ſciences phyſiques , & l'aider à
mieux faifir les autres connoiſſances que
ce cours doit lui préſenter.
110 MER CURE DE FRANCE.
Recherches critiques , hiſtoriques & topo-
* graphiques ſur la Ville de Paris , depuis
fes commencemens connus juſqu'à préfent
avec le plan de chaque quartier ;
par le St Jaillot , géographe ordinaire
du Roi , de l'Académie royale des
ſciences & belles- lettres d'Angers .
:
Quid verum... curo & rogo , & omnis in hoc
fum.
HORAT.
Vol . in- 8 °. onzième quartier. La Grè .
ve. A Paris , chez l'auteur , quai & à
côté des grands Auguſtins , & chez
Lottin aîné , imprimeur - libraire , rue
St Jacques .
Ce onzième quartier eſt borné à l'orient
par la rue Geoffroi l'Aſnier , & par
la vieille tue du Temple excluſivement ;
au ſeptentrion , par les rues de laCroix-
Blanche & de laVerterie exclufivement; à
l'occident , par les rues des Arcis & de
Planchemibrai incluſivement; & au midi,
par les quais Pelletier & de la Grève incluſivement,
juſqu'au coin de la rue Geof.
froi-l'Afnier. On y compte trente - trois
rues , deux culs - de - facs , deux Eglifes
paroiſſiales , deux chapelles , une comOCTOBRE.
1773 . 111
munauté de filles , un hôpital , l'hôtel-deville
, deux places , &c .
L'auteur, par ſon empreſſement à publier
la ſuite de ſes recherches , répond
aux voeux de ceux qui veulent avoir fur la
topographie de Paris des inſtructions dirigées
par une critique ſage , judicieuſe &
éclairée.
Voyages entrepris par ordre de Sa Majeſté
Britannique George 111 , pour
faire des découvertes dans l'Hémiſphère
auſtral , exécutés ſucceſſivement
par le Commodore Biron , le capitaine
Wallis , le capitaine Carteret & le
capitaine Cook , ſur les vaiſſeaux le
Dauphin , le Swallow & l'Endeavour ,
tités des Journaux authentiques des
différens commandans ,& des papiers
de Joſeph Banks , écuyer , rédigés par
Jean Hawkeſworth , écuyer , en 3 vol.
in - 4°. , avec des planches en tailledouce&
un grand nombre de cattes ,
&c. traduits en françois. Propoſés par
ſouſcription. A Paris , chez Saillant&
Nyon , rue St Jean - de - Beauvais , &
chez Panckoucke , hôtel de Thou,rue
des Poitevins.
Les tentatives que font depuis quel112
MERCURE DE FRANCE.
ques années la France & l'Angleterre pour
reculer les limites du monde connu, méritent
ſans doute toute l'attention de notre
ſiècle. Les libraires ci -deſſus nommés
peuvent donc eſpérer que le Public tecevra
avec empreſſement la traduction
françoiſe des quatre derniers voyages
faits par ordre de S. M. B. dans l'hémiſphère
auſtral .
M. le docteur Hawkeſworth , homme
de lettres avantageuſement connu par
pluſieurs ouvrages eſtimés * , ayant été
chargé par S. M. Britannique de la rédaction
des Journaux authentiques &originaux
du Commodore Biron , du capitaine
Wallis , du capitaine Carteret & du
capitaine Cook , a exécuté cette entrepriſe
avec le ſoin , l'intelligence &le goût
que le Public attendoit de lui .
L'ouvrage anglois qui vient d'être publié
, eſt formé de trois volumes in-4°. ,
contenant plus de cinquante planches &
cartes. Tout ce qui peut rendre un ouvrage
de ce genre intéreſſant ſe trouve
raſſemblé dans celui-ci. Mers nouvelles
parcourues , obſervations aſtronomiques
* L'Adventurer Hamet & Almoran , une cxcellente
traduction du Télémaque , &c.
OCTOBRE. 1773 . 113
& hydrographiques perfectionnant le
grand art de la Navigation ; pays ignorés
juſqu'à nous , dont les productions particulières
& variées reculent les limites.
de l'hiſtoire naturelle ; Nations inconnues
, dont les moeurs , les uſages & les
loix recueillies par des philoſophes , font
unobjet ſi dignede l'attention de tous ceux
qui veulent étudier l'homme : tout cela
ſans doute ne peut qu'exciter la plus grande
curiofiré.
Un ouvrage ſi intéreſſfant ne pouvoit
manquer d'être traduit dans une langue
qui est aujourd'hui la plus répandue de
l'Europe ; mais par- là même il étoit à
craindre que la traduction ne s'en fit avec
la négligence qu'on met trop ſouvent à
faire paffer en françois les ouvrages de
nos voiſins.
M. le docteur Howkeſworth a cru pouvoir
prévenir cet inconvénient en remettant
les feuilles de ſon ouvrage , longtems
avant qu'il fût public, à un homme
de lettres François , qui s'eſt chargé d'en
donner la traduction . La confiance de
l'auteur ſuffira peut- être pour donner une
idée favorable de la manière dont la traduction
ſera exécutée.
Quant à la partie typographique, l'ouI114
MERCURE DE FRANCE.
vrage ſera imprimé en même nombre de
volumes que l'original anglois , fur du
très - beau papier & avec un caractère
neuf.
Les planches & les cartes , au nombre
de plus de cinquante , ſont gravées ſur
les deſſins & les planches angloiſes avec
le plus grand foin & la plus grande exactitude.
Le premier volume étant déjà fous
preſſe , & les graveurs en mouvement ,
les librairespublietont fûrement l'ouvrage
entier avant la fin de la préſente année
1773 ; & quoique les fonds qu'il a fallu
faire foient conſidérables , ainſi qu'on
peut le concevoir , ils ne demandent
qu'une ſimple avance de 12 liv. Les trois
volumes feront délivrés aux ſouſcripteurs
à raiſon de 45 liv. brochés. Et les libraires
s'engagent à leur fournir les premières
& les plus belles épreuves des planches&
des cartes .
N°.
Modèle de ſouſcription .
Je foufligné , m'oblige d'acquérir l'ouvrage
ci deſſus , à compte daquel j'ai payé
la ſomme de 12 livres , & promets de
payer la ſomme de 33 liv. lorſqu'on déOCTOBRE.
1773 . IIS
livrera les trois volumes in - 4°. Paris ,
ce 1773 .
Ceux qui n'auront pas ſouſcrit payeront
les trois volumes, qui ſeront en
vente à la fin de Novembre , 54 liv.
LETTRE de M. l'Abbé Roubaud , contenant
un FRAGMENT DE TITELIVE
, nouvellement découvert àRome.
AParis , 30 Août.
MONSIEUR ,
Depuis environ un an , les papiers Allemands ,
Anglois , Italiens ont annoncé pluſieurs découvertes
de fragmens d'auteurs anciens , trouvés en
Allemagne , en Italie , à Conſtantinople. Jadis le
monde lavant auroit été dans une violente agitation
: plus patient aujourd'hui , il attend en
filence la publication de ces antiquités nouvelles
ou nouveautés anciennes , comme on voudra .
Peut- être a - t'il raiſon de ne plus s'inquiéter : il y
aun fiècle & demi qu'on lui a promis un XXXIII
livre de Tite- Live de la bibliothèque de Bambergs
on lui a donné up Pétrone couſu de lambeaux
d'une manufacture du dix- septième ſiècle ; enfin
il s'eſt laflé de croire. De toutes ces découvertes
affirmativement annoncées , je ne vois éclore
qu'un fragment du XCI . livre de Tite - Live ,
trouvé dans une ancienne bible de la bibliothèque
du Vatican . M. Marie Giovenazzi , Na
11G MERCURE DE FRANCE.
politain , & M. Paul-JacquesBruns , de Lubeck,
en ont deviné l'existence & la teneur. Je dis qu'ils
ont devine ; car les copiſtes de la bible avoient
habilement pris le parchemin ſur lequel ilétoit
écrit pour du papier blanc, ou , ſi vous l'aimez
mieux , du parchemin neuf; & ils avoient , avec
leur plume , leur ſtyle ou leur pinceau , erſeveli
le texte profane ſous le texte ſacré.
Il falloit , Monfieur, autant de zèle pour l'honnewt
des lettres que de connoiffance de l'ancienne
calligraphie , pour entreprendre de lire le paflage
de Tite Liveà travers une couche de la bible.
Ces Savans y font parvenus avec un ſuccès digne
de toute la reconnoiſlance de la république littéraire.
Afin de prévenir ou de diffiper les ſoupçons
faciles d'une ſuppoſition plus ou moins adroite ,
Sa Sainteté a chargé le P. Abbé Gallerti & M.
l'Abbé Amadeſi , perſonnages consommés dans
ces matières , d'examiner le manufcrit avec le
plus grand ſoin , ſous les yeux du Cardinal de
Zelada : le rapport des cenfeurs a confirmé authentiquement
la réalité de la découverte.
MM. Giovenazzi & Bruns ont laiflé des lacunes
là où l'écriture étoit entièrement effacée . Ils
ont poutlé le ſcrupule juſqu'à mettre en caractères
italiques les lettres qu'ils fuppléoient , quoiqu'évidemment
indiquées.
Le paſlage en queſtion appartient à l'hiſtoire
de la fameuſe guerre de Sertorius . Il tire de l'oubli
pluſieurs noms d'acteurs de cette tragédie , de
villes& de peuples. On y trouvera des éclaircilſemeus
ſur quelques points de géographie ancienne.
M. Giovenazzi a illuſtré le texte pardes
annotations d'un très -grand prix .
Ce fragment & les pièces relatives à la déconOCTOBRE
. 1773. 119
verte&à ſon explication viennent d'être magnifiquement
imprimés à Rome , chez Caſaletti
par les ſoins de M. François Cancellieri , jeune
Romain d'un rare talent , & digne de partager la
gloire de MM. Giovenazzi & Bruns. Le texte eſt,
fur une colonne , en lettres majufcules , équidiftantes,
& ponctuées comme dans l'original ; fur
une autre colonne , il eſt préſenté ſelon notre
manière actuelle d'écrire. M.Giovenazzi prélume
que le manufcrit eſt du ſiècle des Antonins.
Je crois , Monfieur , que vous ferez bien aiſe
d'orner votre Journal de ce précieux fragment ,
&qu'il ſera très- agréable au Public. Je vous prie
d'avoir ſoin qu'il ne s'y gliſle aucun changement
àl'impreſſion ; je le copie avec la plus ſcrupuleuſe
exactitude,
Fragment du XCIS. livre de Tite- Live,
Tamen inſequenti ipſo pervigilante
eodem loco alia excitata turris prima
luce miraculo hoftibus fuit , fimul & oppidi
turris , quæ maximum propugnaculum
fuerat , fubrutis fundamentis , dehifcere
ingentibus rimis , & tu .... ius ...
um igni cepit : incendiique fimul , &
ruinae metu tertitiContrebienſes de muro
trepidi effugerunt , & ut legati mitterentur
ad dedendam urbem , ab univerſa
multitudine conclamatum eſt. Eadem
virtus , quæ inritantes oppugnaverat , victorem
placabiliorem fecit. Obfidibus acceptis
pecuniæ modicam exegit ſummam,
118 MERCURE DE FRANCE.
armaque omnia ademit ; transfugas liberos
vivos ad ſe adduci juffit , & fugitivos
, quorum major multitudo erat. Ipfis
imperavitut interficerent. ( 1 ) Jugulatos de
muro dejecerunt. Cum magna jactura
militum quattuor , &quadraginta diebus
Contrebia expugnata , relictoque ibi L.
Inſteio...... ad Hiberum ftumen copias
adduxit. Ibi hibernaculis ſecundum oppidum
,quod Caſtra Aelia vocatur , ædificatis
, ipſe in caftris manebat , interdiu
conventum fociarum civitatium in oppido
agebat. Arma ut fierent pro copiis
cujuſque populi per totam provinciam
edixerat , quibus inſpectis referre cetera
arma milites juffit , quæ aut itineribus
crebris , aut oppu... f.an ........ tione
(1 ) Je préſume qu'il ya ici une faute de ponctuation
dans la copie que j'ai reçue , & qu'il faut
lire : transfugas liberos ad se adduci juffit , &
fugitivos quorum major multitudo erat , ipfis imperavitut
interficerent. Sertorius ordonne aux Contrebiens
de lui amener en vie les transfuges , & leur
commande de mettre à mort les fugitifs : en effer,
ils étranglent ou égorgent ces derniers & les jetrent
du haut des murailles. Il s'y trouve d'autres
fautes , mais que je n'ai pu prendre ſur moi de
corriger ; par exemple, civitatium pour civitatum;
une virgule mal placée entre quatuor & quadraginta;
convetat pour convertat ; ſegitibus pour
fegetibus; benit pour venit ; civitium , &c.
OCTOBRE. 1773 . 119
inita qu.. di..culo effici poffit. Itaque
omnes fimul inſta..m .. tur , neque materia
artificibus praeparatis nixo civitium
.. idio , nec ſuo quiſque operi
artifex deerat .
quæque in oppugnandis urbibus hoftium
geffiflet expofuit ,&ad reliqua belli
cohortatus eſt paucis edoctos , quantùm
hifpaniae provincias intereſſet ſuas partes
fuperiores efle . Dimiſſo deinde conventu,
juſſiſque omnibus ibi..... re fuas principio
veris M. Perpernam cum viginti milibus
peditunı , equitibus mille quingentis
in Ilurcaonum gentem mifit ad tuendam
regionis ejus maritimam oram , datis
præceptis , quibus itineribus duceret ad
defendendas ſocias urbes , quas Ponpeius
oppugnaret , quibuſque ipſum agmen
Ponpei ex infidiis adgrederetur.
Eodem tempore & ad Herennuleium ,
qui in iſdem locis erat, litteras miſir , &
in alteram provinciam ad L. Hertuleium
praecipiens , quemadmodum bellam adminiſtrare
vellet : ante omnia ut ita ſocias
civitates tueretur , ne acie cum Metello
dimicaret , cui neque auctoritate ,
neque viribus par eſſet..........mconfilium.....
verfum..... neque in aciem
defcenfurum eum credebat , fi trahere120
MERCURE DE FRANCE.
۱
tur bellum. Hoſti cum mare ab tergo ,
provinciaſque omnes in poteſtate haberet,
navibus undique commeatus venturos ;
ipſi autem , confumptis priori aeſtate quae
praeparata fuiffent , omnium rerum inopiam
fore.
Perpernam in maritimam regionem
ſub... tum...... a geri cum ab ſe oppugnarentur
Celtiberi ur.. armis ... zmu .....
maritimam ne oram , ut Ponpeium ab
Ilercaonia & Conteſtania arceat , utraque
ſocia gente , an ad Metellum , & Rufitaniam
ſe convetat. Haec ſecum agitans
Sertorius praeter Hiberum amnem per
pacatos agros quietum exercitum fine
ullius noxa duxit. Profectus inde in Burſaonum
, & Graceuritanorum fines , evaftatis
omnibus , proculcatiſque ſegetibus ,
ad Calagurim Naficam fociorum urbem
benit ; tranfgreffuſque amnem propinquum
urbi , ponte facto , caftra pofuit.
Poſtero die M. Maſium quæſtorem in
Arvacos , & Cerindones miſit ad confcribendos
ex iis gentibus milites , frumentumque
inde Contrebiam , quæ Leucada
appellatur , comportandum , præter
quam urbem opportuniſſimus ex Beronibus
tranfitus erat in quamcumque regionem
ducere exercitum ftatuiffet ; & C.
Inſterum ,
OCTOBRE . 1773 . 121
Inſtelum , præfectuin equitum Segoviam ,
& in Vacreorum gentem ad equitum
conquifitionem mifit , juffum cum equitibus
Contrebiae ſeſe opperiri . Dimiffis
iis ipſe profectus per Vinconum agrum
duto exercitu , in confinio Vironum
pofuit caftra. Poſtero die cum equitibus
praegreſſus ad itinera exploranda , juſſo
pedite quadrato agmine ſequi ad Vareiam
validiffimam regionis ejus urbem venit.
Haud inopinantibus... advenerat , undique
equitibus &fuae gentis & Autric .....
Ici finit le fragment.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Traduction où l'on supplée par des conjectures
, aux lacunes du texte.
Cependant le général lui-même paſſa
la nuit ( 1) ſuivante ſur pié , tellement
qu'au point du jour une nouvelle tour ,
conſtruite par les aſſiégeans , remplit
l'ennemi de ſurpriſe ; & , ce qui ymit le
comble , ce fut de voir le principal rem-
(1 ) Je ſuppoſe que le texte latin commençoit
par le mot noite , & que ce mot s'eſt effacé par
laps de tems.
I. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE .
part, la tour de la ville manquer par fes
fondemens , & s'ouvrir en immenfes crevaſſes.
Le feu prit en même tems à une
tour (1) de bois d'un des édifices. Les
habitans de Contrebie , (2) preffés par
le double danger d'être écraſés fous une
ruine prochaine , ou de ſe voir la proie
des flammes , prennent la fuite d'épouvante
, & défertent le mur. Il n'y eut
(1 ) On entrevoit qu'il y avoit au texte : ET
Turris unIUS ÆDIUM ignESCERE capit. Que
le copiſte à qui l'on doit l'original de ce fragment
précieux de Tite - Live , ait écrit ignifcere pour
ignefcere, c'eſt ce qui eft très-croyable , puiſque ce
copiſte étoit ſujet à employer i où il faut un e
ou même à l'employer par pure redondance ;
comme dans fegitibus pour ſegetibus ; civitatium
pour civitatum ; tout au contraire de Tite- Live,
qui , ſeton Pignorius , écrivoit fibe & quafe pour
fibi&quafi.
(2) Contrebia chez Tite- Live , Patercule , Florus
, eſt une ville de la Celtibérie. On croit que
c'eſt la même dont Prolomée & Pline ont parlé
ſous le nom de Contributa. Ortelius veutde plus
que ce ſoit la même que Complega chez Appien ;
&la même encore que Centobrica chez Valere
Maxime , qui fait affiéger Centobrica par Quintus
Metellus , mais fans doute dans une autre
époque , ſi ces deux villes ſont la même. Au reſte,
il y avoit deux Contrebie , dont l'une étoit furnommée
Leucade , comme on le verra ſur la fin
dece fragment.
OCTOBRE . 1773 . 123
plus qu'un cri général chez toute la multitude
, qu'il falloit envoyer des députés
pour rendre la ville. Le vainqueur s'étoit
livré à toute l'impétuoſité de fon courage
contre l'ennemi qui l'avoit provoqué ;
la généroſité de ce même courage le porta
à la clémence envers un ennemi vaincu.
Après avoir reçu des otages , il ſe
contenta d'une modique ſomme d'argent
&de la confiſcation de toutes les armes.
Quant aux transfuges , il ſe fit livrer en
vie tous ceux qui étoient de condition
libre ; mais à l'égard des eſclaves fugitifs,
dont le nombre étoit plus grand , il ordonna
aux Contrébiens de les mettre
eux-mêmes à mort. Obéiſſant donc à cet
ordre , ils les précipitèrent du hautdu mur
après les avoir égorgés. Contrebie coûta
aux affiégeans beaucoup de monde , pendant
quarante- quatre jours que dura le
ſiège.
Sertorius laiſſa ſur le lieu Lucius Infteius...
& conduifit ſes troupes vers
l'Ebro ; fur la rive duquel il conſtruifit
ſon camp d'hiver , auprès de la ville
nommée Caftra Elia. Il reſtoit affidument
dans ſon camp , allant feulement
quelquefois tenir dans la ville l'affemblée
des cités alliées. Il avoit ordonné
des armes de nouvelle fabrique dans
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
toute la province , felon ce que chaque
peuple étoit en état d'en fournir. Après
en avoir fait l'inſpection , il commanda
à ſes troupes de rapporter toutes les autres
armes endommagées par des marches
nombreuſes , ou par de fréquentes
attaques de places , (1 ) ou par leur feule
vetusté ; & ayant fait aſſembler un grand
nombre d'ouvriers , il les exhorta à faire
enforte que ces vieilles armes fuſſent réparées
& remises en état pour lepoint dujour.
Lui-même ne quitta point les travailleurs ,
paſſant toute la nuit à les aiguillonner (2)
parsa préſence. Auſſi fut - ilfervi de tous
avec un égal zèle , nulle matière ne manquant
à l'ouvrier , grâce à l'empreſſement
antérieur des cités à remplir les magaſins ;
& nul ouvrier , d'autre part , ne manquant
àſa tâche. Quand on eut rempli fes intentions
, & que tous ſes ſoldats furent
pourvus d'armes nouvelles , ou réparées à
neuf, il lesfit aſſembler , & les haranguant
en peu de mots :) il leur retraça ſes tra-
(1) Tout ce qui ſe voit ici de ſoulignédans la
traduction , a été ajouté par conjecture , en ſuivant,
autant qu'il a été poſſible , les veſtiges d'un
texte auſſi tronqué que celui-ci.
(2) Je lis au texte itaque omnes fimul , infsante
Imperatore , operantur , &c.
OCTOBRE. 1773 . 125
vaux aux ſiéges des villes ennemies , &
les exhorta à continuer la guerre , en leur
repréſentant en peu de mots combien il
étoit important pour les provinces d'Efpagne
que fon parti triomphât. Enſuite il
congédia la dière des alliés , & leur fixa
un tems pour le venir rejoindre au même
lieu. Au commencement du printems ,
il envoya Marcus Perpenna ( 1 ) avec vingt
mille hommes de pied & quinze cens
chevaux au territoire des Ilurcaons , pour
couvrir la côte maritime de ce côté- là ;
&lui donna des inſtructions fur les voies
qu'il devoit ſuivre pour défendre les villes
alliées que Pompée aſſiégeroit , &
pour ſurprendre l'armée même de Pompée.
En même tems il écrivit à Herennuleius
qui étoit ſur cette même côte des
Ilurcaons , ainſi qu'à Lucius Hertuleius ,
dans un autre département , leur prefcrivant
la manière dont il vouloit qu'ils ſe
conduiſiſſent dans cette guerre. Avant
tout , il recommanda à ce dernier de défendre
ſes alliés , ſans en venir aux mains
avec Metellus , avec qui il ne pouvoit
(1) Ce fut ce même Perpenna qui trahit eas
ſuite Sertorius , & l'aſſaſſina lâchement.
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
entrer en comparaiſon ni pour le nombre
des troupes , ni pour l'autorité dans la
contrée ( 1 ) .... ( Mais il me semble que
Sertorius eût faitfagement de prescrire à
fon lieutenant une conduite toute contraire.
) Car il n'y avoit nulle apparence que
Metellus cherchât à en venir à une baraille
rangée. En effet tout invitoit Sertorius
à réfléchir que s'il tiroit la guerre
en longueur , l'ennemi qui étoit adoſſé à
la côte , & qui tenoit toutes les provinces
ſous ſa main , auroit le tems de faire venir
par mer les convois qu'il deſireroit ,
tandis que lui ſe trouveroit dans l'indigence
de toutes chofes , la campagne de
l'été précédent lui ayant confommé ſes
provitions,
(1) Cette phraſe ſoulignée eſt pour ſuppléer
aux lacunesdu texte , qui portoit , comme je préfume
: fed hoc Sertorii maluiſſeM CONSILIUM
imò inVERSUM capere ; nam neque erga Metellum
moræ opus erat , NEQUE IN ACIEM
DESCENSURUM EUM CREDEBAT . ( Ici il
faut un point ) SI TRAHERETUR BELLUM ,
(ici il ne faut qu'une virgule ) HOSTI CUM
MARE , &c. Et tout à la fin de la phraſe ,après
ces mots INOPIAM FORE , il faut ſuppoſer
que l'auteur avoit écrit : credibile fuit . Le ſens
eſt : credibile fuit , fi traheretur bellum , hofti ,
&c.
OCTOBRE . 1773. 127
Ayant rejoint ( 1 ) Perpenna qui s'avançoit
vers la côte , Sertorius qui tenoit
pour lors la Celtibérie en échec ( 2 ) , fut
incertain s'il s'attacheroit à écarter Pompée
des confins des Ilercaons & des Conteſtaniens
, deux nations alliées , ou s'il
ſe porteroit vers Metellus & la Lufitanie .
Occupé de ces grands intérêts , il pafle
l'Ebro , traverſe les pays pacifiés ſans faire
tort à qui que ce foit. Enfuite dirigeant ſa
marche ſur les confins des Burſaons &des
Graccuritains , il ravage tout ce qu'ilrencontre
, foulant aux pieds les moiffons ,
juſqu'à ce qu'il arrive à Calaguris furnommée
Nafica, l'une de ſes villes alliées .
Là il fait jeter un pont ſur le fleuve voiſin
de la ville , & poſe ſon camp de l'autre
côté . Le lendemain il envoie le Queſteur
Marcus Mafius au territoire des Arvaques
& des Cérindons pour y enrôler des
naturels du pays dans les troupes , &
pour faire tranſporter des bleds de là à
Contrébie furnommée Leucade , parce que
,
(1 ) Il y a ici quelques lacunes dont la reſtitution
n'eſt pas allez importante pour qu'on s'y
arrête.
(2) Par la priſe de Contrebia , & par la jonczion
des troupes de Perpenna aux ſiennes.
1
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
par-delà cette ville , à partir du pays des
Berons , il avoit le paſſage le plus libre
&le plus commode pour diriger la mar
che de ſon arinée par tout où il jugeroir
à-propos. Il envoya auſſi Caius Inſteius ( 1 )
préfet de la cavalerie , recruter des cavaliers
à Segovie & chez les Vacréens , avec
ordre de venir l'attendre avec ſa troupe
à Contrébie ( 2) . Ayant ainſi diſpoſé de
ces détachemens , il ſe met lui même en
marche avec ſon armée , prenant ſa route
par le champ Vinconien . Arrivé aux confins
des Virons , il y campe. Le lendemain
il va en avant avec ſes gens de cheval
pour reconnoître les chemins , avec
ordre à l'infanterie de le ſuivre en bataillon
quarré. Il marcha de cette manière
juſqu'à Vareia (3 ) , la plus forte place de
(1) Le texte porte ici Inſtelus ; mais on voit
par un nom preſque tout ſemblable dont il a été
queſtion plus haut , qu'il faut lire Inſteius , ſans
pourtant fair,ede ces deux Inſteiusun même perſonnage.
Le prénom du premier eſt Lucius , celui
du ſecond eſt Caius.
(2) Cette Contrébie , que l'on distinguoit par
le ſurnom de Leucade , & qu'il ne faut pas confondre
avec cette autre Contrebie dont Tite-
Live a décrit le fiége , au commencement du fragment.
(3 ) Cette Vareia de Tite - Live paroît être la
OCTOBRE. 1773 . 129
cette contrée. Son arrivée ne mit point
les Vareiens en défaut . Ils avoient raffemblé
un grand nombre de cavaliers , tant
de leur propre nation que de celle des
Autricaniens ( 1 ) , &c.
Fin du fragment.
NB. Cette traduction proviſoire , & où
l'on déclare que le traducteur n'a eu aucune
prétention à rendre les grâces & toute
l'énergie de l'original , eſt due , ainſi que
les notes qui l'accompagnent , à M. Poin-
Ouaria ( Varia ) de Strabon & de Ptolomée ,
dont les uns font aujourd'hui Logronno , les autres
Varea. C'étoit une ville des Berons.
(1 ) Le texte porte Autric... mot tronqué ,
mais qui laifle croire que Tite - Live avoit écrit
Autricanorum. Ces Autricaniens de Tite - Live
paroiſlent être les Autrigons de Pline , 1. 3 , ch. 3,
tom. 2 , p. 54 , 55 & 56 de mon édition. Rappelons
ici deux faits , à la gloire de Tite-Live.
De ſon vivant , un Eſpagnol ſe tranſporta de Séville
à Rome , uniquement pour contempler ce
grand homme, & pour jouir , quelques inftans ,
de fa converſation. En 1451 , Alphonse , Roi
d'Arragon , ayant recouvré la ſanté par le charme
de la lecture des oeuvres de Tite - Live. , fit
demander à la ville de Padoue l'os du bras droit
de cet hiſtorien ; &, l'ayant obtenu , il le fit tranf
porter, & le reçut lui même àNaples , avec tou
tes fortes d'honneurs .
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
finet de Sivry , qui ne s'eſt propoſé ici
d'autre but que de ſatisfaire le plus promprement
poflible l'empreſſement que nous
avions de mettre la majeure partie des
lecteurs à portée de jouir d'une découverte
auſſi intéreſſante pour les lettres . Il ne
s'eſt point étendu ſur les diſcuſſions des
noms géographiques renfermés dans ce
précieux fragment , autant qu'il l'eût fair,
s'il n'eût préſumé que M. l'Abbé Giovenazzi
a dû ſupérieurement remplir cet
objet dans les Annotations , qu'il n'a pu
encore ſe procurer.
ACADÉMIE.
MARSEILLE.
L'ACADEMIE des belles -lettres , ſciences
& arts de Marſeille , diſtribuera le jour
de St Louis de l'année prochaine 1774 ,
lesprix des ſujets ſuivaus:
1º. Un diſcours fur l'influence que le
commerce a eu dans tous les temsfur l'efprit
&fur les moeurs des Peuples.
2 ° . L'Eloge de Lafontaine.
3°. Le Siège de Marseille par le Connesable
de Bourbon , poëme.
4. Annibal mourant au Sénat de Carthage
, hércide.
:
OCTOBRE. 1773 . 131
Ces prix feront chacun une médaille
d'or de la valeur de 300 liv . Les ouvrages
feront adreſſés francs de port à M. Mouraille
, ſecrétaire perpétuel de l'Académie,
& ils ne feront reçus que juſqu'au is de
Mai.
SPECTACLE S.
OPERA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique a donné
le mardi , 7 Septembre 1773 , la première
repréſentation de l'Union de l'Amour &
desArts , ballet héroïque en trois entrées,
compoſé des actes de Bathile & Chloé , de
Theodore& de la Cour d'Amour.
'Le poëme eſt de M. le Monnier , commiſſaire
des guerres; la muſique eſt de
M.Floquer.
Première entrée. Les acteurs font Hermotime
, grand prêtre d'Apollon , père de
Chloé, repréſenté par M. Gelin.
Chloé , fille d'Hermotime-Mile Beaumefoil.
Theone, confidente de Chloé-Mlle Châ
teauneuf.
132 MERCURE DE FRANCE:
Bathile, Amans [M. Legros.
Harpage , deChloé. (M. Durand.
Un Prêtre d'Apollon , M. Cavallier.
Le récit d'Eglé, dans le conte des Trois
Manières de M. de Voltaire , a fourni le
plan & pluſieurs détails de l'acte de Bathile
& Chloé. On retrouve auſſi quelques
vers du conte heureuſement adaptés au
drame.
Théone eſt étonnée de voirChloé craindre
l'apprêt de ſon hymen avec Harpage.
Chloé lui apprend la cauſe de ſes ennuis .
Son père , ne conſultant que ſon goût pour
les beaux arts, veut, dit- elle , que l'hymen
ne l'engage
Qu'au mortel qui ſaura le mieux
Animer ſur la toile & chanter ſur la lyre
Mes frivoles appas ... cruel préſent des dieux.
Elle regrette Bathilefon amant.
Bathile eſt ſimple & fans fard.
Son eſprit eſt ſans culture;
Mais, s'il ne doit rien à l'art ,
Il doit tout à la nature.
Dans ſes yeux j'ai vu , cent fois,
Briller le feu du génie ;
Et c'eſt à lui que je dois
Les beaux jours de ma vie.
OCTOBRE. 1773 . 133
Mon amant ne fait qu'aimer ;
Mais dans cet art il eſt maître :
Sans talens faits pour charmer ,
Il fait encor s'y connoître.
L'Amour, qui forma ſon coeur,
Lui donna le don ſuprême
D'enſeigner cet art vainqueur
Auffi bien que lui -même .
Hermotime préfente Harpage àſafille.
Voici l'époux que je couronne.
C'eft Harpage... c'eſt lui dont les talens heureux
Ont décidé mon choix ; & ma main vous le
donne.
Les arts & les talens nous rapprochent des dieux.
Chloé exprimeſaſoumiſſion & en même
temsfa douleur.
HERMOTIME à Chloé.
Qui peut cauſer le trouble où je vous vois ,
Lorfque votre bonheur m'occupe & m'intérefle ?
Le fatal ſouvenir d'une aveugle tendrefle
Vous fait- il dédaigner mon choix ?
HARPAGE.
Pour prix de mon amour ſincère ,
Laiflez- moi lire au moins dans vosyeux fatisfaits
434 MERCURE DE FRANCE.
Un aven qui mettra le comble à mes ſouhaits.
CHLOÉ à Harpage.
Seigneur , j'obéis à mon père;
Mais le tems ſeul calmera mes regrets.
Tout est prêt pour le facrifice & pour
P'hymen , lorſqu'on apporte dans le temple
un tableau representant Chloé. Ce chefd'oeuvre
nouveau obtient tous lesfuffrages ;
on fufpend la cérémonie. Harpage inſiſte ,
&dit avec vivacité :
Chloé doit être mon partage.
Quel autre en ce moment peut me la diſputer ?...
HERMOΤΙΜΕ.
L'heureux mortel qui fait du talent d'imiter
Faire un art fi fublime.
Le terme n'eſt pas expiré ,
Et votre hymen encor peut être différé.
Bathilese fait connoître àHermotime.
M'accordez - vous la victoire
Sur mes rivaux en ce jour ?
Je n'ai rien fait pour la gloire,
J'ai tout fait pour mon amour .
Je craindrois moins pour ma hamme
Si , flatté d'un doux ſuccès
OCTOBRE. 1773 . 135
J'avois purendre ſes traits
Comme ils font gravés dans mon ame.
HARPAGE.
Bathile eſt mon rival ; je n'en devrois plus craindre.
Maisj'ai fubi des loix qu'il doit ſuivre à fon tours
S'il eſt animé par l'amour
Il chantera Chloé , comme il a ſu la peindre.
Bathile chante :
Echo de mes foupirs , organede mes feux,
O ma lyre , fais éclore
Des fons harmonieux :
Je chante l'objet que j'adore.
AChloe.
Jamais la naillante Aurore
N'eut l'éclat de vos attraits;
C'eſt la jeuneſle de Flore
Qu'on voit briller dans vos traits.
Belle Chloé , tout doit vous rendre hommage,
Tout annonce que les Dieux
Vous ont faite à leur image
Pour le charme des coeurs & le plaifir des yeux.
Bathile triomphe par le chant comme
par la peinture. Hermotime ne peut le refufer
aux voeux de fa fille. Harpagefaifit
unjavelot, & veut percer fon rival qui le
136 MERCURE DE FRANCE.
désarme , & lui pardonne. On célèbre le
triomphe des deux amans.
Mlle Beaumeſnil a joué & chanté dans
cet acte avec beaucoup d'expreffion &
d'intelligence. On ne peut trop donner
d'éloge à la beauté de l'organe , au goût
&au charme du chant de M. Legros. Les
autres rôles font parfaitement remplis par
MM. Gelin & Durand , & par Mlle Châteauneuf.
Le ballet de cet acte eſt d'un
deſſin ingénieux & galant , de la compo-
Ation de M. Gardel . On y a beaucoup applaudi
Mlle Hidou , qui fait tous les
jours des progrès dans la danſe vive ; M.
Deſpréaux & Mlle Leclerc , dont les talens
font très - diftingués ; M. Gardel le
jeune , qui plaît& qui étonne par la nobleſſe
& la fûreté de ſa danſe ; Mile Dorival
, ſa digne émule , qui dans l'aurore
de la jeuneſſe , s'annonce avec tout ce que
les grâces , l'art & l'étude peuvent donner
d'agrémens .
Seconde entrée. THEODORE , ballet heroïque.
ACTEURS :
Théophile , Empereur de Biſance-М.
l'Arrivée.
Théodore-Mile Duplant .
Léonce , confident de l'Empereur - М.
la Suze.
OCTOBRE. 1773 . 137
L'auteur prévient que le ſujet de cet
acte eſt le même que celui traité par M.
Roi dans le ballet des Grâces ; on y a ſupprimé
un rôle inutile , & d'ailleurs on a
changé peu de choſes à l'ordre des ſcènes.
THÉOPHILE.
Retraite, qui cachez l'aimable Théodore ,
Retracez- lui toujours mes ſoupirs & mes feux,
Son coeur n'eſt point ambitieux ;
La feinte eſt un art qu'elle ignore :
Jaflure mon bonheur en lui celant encore
Le rang où m'ont placé les dieux.
Il déclare àfon confident que ſon choix
est fait , & qu'il doit élever Théodore au
trône des Céfars.
Rappelle- toi ce jour qu'égaré dans nos bois ,
Et ſurpris par la nuit , je cherchois un aſyle :
Le ſort guida mes pas vers un réduit tranquile
Ou l'Amour pour jamais m'enchaîna ſous ſes loix.
C'eſt là que j'apperçus l'objet dont j'ai fait choix.
Il faudroit que l'Amour me prêtât un langage
Pour t'exprimer l'excès de ma félicité.
Peins-toi le plus rare aſſemblage
Des attraits dont les dieux font briller la beauté ,
Ettu n'auras encor qu'une imparfaite image
Des charmes de l'objet dont je ſuis enchanté.
Pour t'exprimer l'excès de ma félicité ,
Il faudroit que l'Amour me prêtât ſon langage.
138 MERCURE DE FRANCE.
L'Empereur veut tenter une épreuve nouvelle
pour éprouver l'amour de Théodore.
Cependant conduite dans le palais de Byfance
pour difputer l'empire avec ſes rivales
, & ignorant que fon amant est le souverain
, Théodore le regrette ; elle craint
fon inconstance ou fon infidélité. Théophile
paroît; iljouit du plaisir d'être aimé pour
lui- même , en la trouvant inſenſible à l'am.
bition , & lui diſant qu'il n'a qu'un coeur à
lui offrir , lorsque fa beauté pent l'appeler
au trône. Enfin , transporté d'amour , il ne
lui cache plus fon rang , & lui dit avec
transport:
Je ſuis trop heureux !
Avec l'inconnu qui vous aime ,
Voyez tout l'Univers tomber à vos genoux.
Les deux principaux rôles de cet acte
font ſupérieurement joués & chantés par
Mile Duplant & M. l'Arrivée.
Le ballet eſt de la compoſition de M.
Veſtris , & lui fait le plus grand honneur.
Le deffin en eſt varié & très agréable.
Mile Guimard y danſe pluſieurs entrées
avec un talent très - diſtingné & très- applaudi
. MM. Veſtris & Gardel ont exécuté
un pas de deux , ou leurs talens réunis
& de l'accord le plus précis , le plus
OCTOBRE . 1773 . 139
animé, leplus expreſſif, ont donné un ſpectacle
infinimentprécieux aux amateurs.M.
Lefévre , jeune danſeur de grande eſpérance
, a reçu auſſi les éloges qu'il mérite .
Troisième entrée. La Cour d'Amour , ou
les Troubadours , paſtorale héroïque .
ACTEURS :
Aglaé , préſidente de la Cour d'Amour ,
Mde l'Arrivée .
Floridan , amant d'Aglaé-M. Legros .
Céphiſe , amie d'Aglaé , dans les intérêts
de Floridan -Mile Beaumeſnil.
Un Vieillard Provençal-M. l'Arrivée.
Une Vieille-Mlle Châteauneuf.
Floridan aime Aglaé,& , ne pouvant
obtenir l'aveu defon amante , est favorife
par Céphiſe qui l'engage à user de stratagéme.
CÉPHISE.
Sous le nom de Miſis , ſous un déguiſement
Que l'inſtant , que le lieu , que la fête autoriſe ,
Nous ferons expliquer un ceoeur indifférent.
Quand je ſers vos projets , quand je les favoriſe ,
C'eſt qu'à vos tendres feux cette rufe eft permife.
140 MERCURE DE FRANCE.
FLORIDAN.
Je trompe ce que j'aime ! & peut- être qu'un jour
Mon hommage auroit ſu lui plaire .
CÉPHISE.
Un peu d'art en amour
Eſt ſouvent néceſſaire.
Amans , amans , c'eſt une erreur
De vouloir qu'une Beauté fière
Convienne jamais la première
Du triomphe de (on vainqueur.
N'y comptez pas ; c'eſt une erreur.
Suivez ce que l'Amour lui - même
Vous preſcrit , pour votre bonheur.
Ce n'eſt pas tromper ce qu'on aime
Que d'éclairer les ſecrets de ſon coeur.
Floridan demande à Aglaé ſi l'Amour
peut enfin la compter au rang de fes conquêtes
; elle répond :
Accordez dans mon coeur la raiſon & l'amour ,
Et je vous cède la victoire .
Du penchant le plus doux l'une défend ma gloire,
L'autre exige de moi le plus tendre retour.
Aglaé laiſſe échapper un soupir & fait
connoître qu'elle veut en vain réſiſter à fon
penchant ; mais la Cour d'amour arrive &
fufpend son aveu. Elle prendſon rang de
OCTOBRE . 1773 . 141
préſidente des jeux. Alors Floridan , ſous
le nom de Mifis & masqué , vientſe plaindre
de la feinte indifférence de Cephife.
Aglaéprononce contreelle-même en croyant
condamner Céphife.
AGLAÉ , à Floridan.
Au deſtin le plus doux vous devez vous attendre .
à Céphiſe.
Aimez , jeune Beauté ; vous réſiſtez envain.
Soyez le prix d'un coeur fidèle & tendre ;
L'Amour le veut : tel eſt ſon ordre ſouverain.
FLORIDAN , avec transport , en se démaſquant
:
C'eſt vous , c'eſt vous ſeule que j'aime ,
BelleAglaé , vous vous jugez vous-même.
Aglaé ne se défend plus a'aimer. Elle
chante elle même le triomphe& les faveurs
de l'Amour.
Madame l'Arrivée , dont l'organe eſt
fi brillant , & le goût ſi délicat , a chanté
& joué avec applaudiſſement le rôle d'Aglaé;
M. Legros a pareillement obtenu
tous les fuffrages dans le rôle de Floridan .
Celui de Céphiſe a été parfaitement rendu
parMlle Beaumeſnil . M. l'Arrivée &
Mile Châteauneuf ont chanté avec beau142
MERCURE DE FRANCE.
X
coup d'art & de goût le duo des Vieillards.
La compoſition du ballet de cet
acte eſt due au génie pittoreſque de M.
d'Auberval . Il offre une multitude variée
de tableaux , tous d'une gaîté charmante ,
que M. d'Auberval lui-même , Mlle Allard
& Mlle Peſlin animent encore par
leur danſe. M. Giroux , Mlles Hidou &
Compain y exécutent auſſi des entrées
brillantes. La pantomime des Vieillards
danſans eſt très-bien rendue par Mlle Lafond
& M. Malter.
Les poëmes de ces trois entrées , dont
M. le Monnier eſt l'auteur , ont paru ingénieux
, très - propres au chant , & heureuſement
diſpoſés pour le genre lyrique.
La muſique de M. Floquet,jeune homme
de vingt- deux ans , annonce du génie,
du goût & du talent. Il débute avec éclat
dans cette carrière difficile & périlleuſe.
Son premier eſſai eſt digne d'un grand
maître. Il entend très bien les grands effets
d'harmonie ; ſes airs de danſes ſont
d'une mélodie agréable, d'un tour neuf&
faillant. On admire ſon duo & fa belle
chaconne du ſecond acte , le trio des Vieillards
au troiſième acte , comparables aux
plus beaux morceaux de ce genre. On peut
deſirer peut- être des motifs mieux choiſis,
OCTOBRE. 1773 . 143
& plus foutenus dans fon chant , & une
expreffion plus juſte & plus fentie dans
fon récitatif; mais ce jeune muſicien fe
préſente avec tant d'avantages & de connoiffance
, qu'il doit être compté parmi
nos ſavans compofiteurs. On peut même
dire que le caractère & le ſtyle de ſa mufique
annoncent du génie , & tiennent à
un talent original .
COMÉDIE FRANÇOISE.
Les repréſentations de Regulus , tragédie
, & de la Feinte par amour , Comédie
, ont occupé agréablement & longtems
la Scène Françoiſe. On a donné le famedi
25 Sept. , fur ce théâtre , Orphanis ,
tragédie nouvelle de M. Blin de St Maur.
Nous en parlerons dans le Mercure
prochain.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES comédiens italiens préparent pluſieurs
nouveautés. Ils ont repris Zémire
& Azor , Comédie de M. Marmontel ,
144 MERCURE DE FRANCE .
f en quatre actes & en Vers , mêlée d'Ariettes.
On a revu avec un nouveau plaifir
ce drame recommandable par les ſcènes
de piété filiale , de tendrefle paternelle
, d'amour & d'amitié ; & l'on aentendu
avec ſenſibilité & avec raviffement
la Muſique a expreſſive , fi affectueuſe
, ſi délicieuſe de M. Gretry ,
qui dans cette pièce , comme dans toutes
ſes autres compoſitions , unit tant de
génie , de vérité, & de ſentiment.
DEBUT
M. Gaillard a débuté ſur ce théâtre
le Dimanche 29 Août , dans le rôle de
Colas , de la comédie de Rose & Colas ,
& dans celui de Dorval , de la comédie
on ne s'aviſe jamais de tout. Il a
joué encore Jones dans Tom - Jones ,
Pierot dans le Tableau parlant ; Dorlis
dans Iſabelle & Gertrude , &c. Cet Acteur
a l'intelligence & l'habitude du théâ
tre ; il a une haute-contre agréable , il
eſt bon Muſicien , & chante avec goût
& facilité . On dit qu'il a joué avec fuccès
à Bordeaux & à Nantes ; il pourra
également réuſſir dans la Capitale , &
ſe rendre très-utile à la Comédie Italienne.
VERS
OCTOBRE . 1773 . 145
VERS à une jeune perſonne de qualité
nommée Thérèse , qui a fupérieurement
joué le rôle de Lucile ſur un theatre de
Société.
QUAUANNDD deLucile en pleurs vous peignez les
tourmens ;
Quand Blaiſe a fait l'aveu que vous êtes ſa fille ,
Les coeurs que vous charmez par vos divins accens
Vont vous accompagner dans ſa pauvre famille ;
Et tous les ſpectateurs deviennent vos parens.
Vous êtes plus touchante encore ,
Quand vous affrontez le malheur.
Le tendre délire du coeur ,
Que le menſonge a fait éclore ,
Cefle bientôt d'être une erreur.
C'eſt bien Lucile qu'on honore ,
On applaudit à ſon bonheur ;
Mais c'eſt Thérèle qu'on adore.
Par M. de la Touraille.
G
AChantilly , 27 Août 1773 .
1. Vol.
146 MERCURE DE FRANCE.
FÉTE PARTICULIÈRE.
LesComédiens François ayant toujours
conſervé une eſtime particulière pour
Mile Dangeville qui a fait les beauxjours
de leur théâtre pendant trente-trois ans ,
dans tous les genres de la comédie , ont
célébré ſa fête leis d'Août , à ſa maiſon
de Vaugirard , en lui donnant une repré.
ſentation de la Partie de chaſle de HenriIV
, fur un petitthéâtre conſtruit dans
un des boſquets de fon jardin. L'illufion
étoit complette , furtout au ſecond acte,
où la forêt étoit repréſentée par la nature,
Chaque comédien s'eſt efforcé de lui témoigner
fon zèle , & cette pièce , ainſi
que la ſuite des plaiſirs de cette journée ,
ont été autant de triomphespour cette admirable
actrice .
Les acteurs principaux étoient M. Brifard,
faiſant le rôle d'Henri IV ; M. Dalainval
, Sally ; M. d'Auberval , le Duc
de Bellegarde; M. Ponteuil, le Marquis
de Conchini ; M. Deseſſarts , Michau ;
M. Molé, Richard ; M. Feuillie , Lucas ;
Mde Drouin repréſentoit Margot; Mlie
Hus , Agathe ; Mlle Fanier , Catau . On
connoît affez leurs talens pour être perſuadé
que chacun s'eſt acquitté de ſon
rôle avec une vérité à faire illufion,
OCTOBRE. 1773. 147
Voici quelques couplets qui ont été
chantés à cette fêre .
Couplets adreffés à Mlle Dangeville & à
quelques perfonnes de distinction qui
s'étoient fait unplaifir d'être ſpectateurs,
&chantés, après la pièce , par Mlle Hus
jouant le rôle d'Agathe .
AIR DE FANFARE :
Les Talens appellent les Gráces.
PAR Ar votre indulgence ordinaire
Vous rendez le plaiſir complet ;
Mais ſi nous avons ſu vous plaire ,
C'eſt par l'intérêt du ſujet.
C'eſt pour nous tous tant que nous ſommes
Le moment le plus glorieux
De repréſenter ces grands homines ,
D'agir&de parler comme eux.
Onlent un excès de tendreffe,
Et le coeur paroît enchanté ;
Le ſpectateur eſt dans l'ivreſſe,
Et l'acteur ſe ſent tranſporté ,
Voyant Sulli , Praflin , la Châtres ,
Villars , Crillon , Montmorency ,
Ettant d'autres tous idolâtres
Des vertus du bon Roi Henry.
Mais en nous ce qui plus augmente
L'excès de ſenſibilité ,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt de voir ceux que mon coeur chante
Revivre en leur poſtérité .
Il en eſt un dont la préſence
Veut bien honorer nos efforts :
Sûr de notre reconnoiflance ,
Qu'il partage auſſi nos tranſports .
Il n'y a preſque point eu de convive
qui n'ait donné & chanté à table des couplets
, tous également bons par leur motif
qui eſt l'effuſion du coeur. Nous en.
citerons ſeulement quelques-uns.
AIR : Si le Roi m'avoit donné ou la bonne
aventure au gué.
PoOuUrR Dangeville un couplet
Peut d'abord ſe faire ;
Mais je veux qu'il ſoit parfait ,
Digne de lui plaire .
Oh ! j'en fais le ſûr moyen ,
C'eſt d'y mettre pour refrein
Le nom de Molière ,
Au gué ,
Le nom de Molière.
Le talent diſparoiſſoit
De la ſcène entière ,
Dangeville commençoit
Sabelle carrière,
OCTOBRE . 1773 . 149
Là-bas cet homme divin ,
De ſon goût , de ſon jeu fin
La fit héritière ,
Au gué ,
La fit héritière.
Quand aux François on fêta
Cette ombre ſi chère ,
Un plaiſir vif tranſporta
Loges & Parterre ;
Mais tout haut chacun diſoit
Que Dangeville manquoit
A la centénaire ,
Au gué ,
A la centénaire .
AUTRE.
Sur l'AIR : Liſon dormoit.
QUEL charme en ce lieu nous appelle !
Pour qui ces bouquets & ces vers ?
C'eſt une Muſe qu'il recèle ,
Les lauriers y font toujours verds.
Des jeux quelle aimable affluence !
Cet air pour eux eſt l'air natal :
Concert ici , plus loin le bal ,
L'un rit ou chante , & l'autre danſe ;
On eſt uni , quoique rival ,
Et le plaiſir rend tout égal.
Giij
150 MERCURE DE FRANCE .
C'eſt la cour même de Thalie ,
Son maſque eſt levé : je la vois.
Sonnez , grelots de la Folie ;
Zéphirs , apportez nous les loix ;
Laiſſez les chagrins à la porte ,
Faites entrer la Liberté ;
Sombres vapeurs du Comité ,
Qu'un bon ventbien loin vous emporte.
Le couple ici le plus féré,
C'eſt la Nature & la Gaïté.
J'en prends à témoinDangeville;
Sa palme eſt couverte de fleurs ;
Molière fut ſon maître habile
Il vaut bien nos graves auteurs.
Il ſavoit & penſer & rire ,
Dangeville a ce talent- là.
Grâces par- ci , raiſon par- là ,
C'eſt ce que dans elle on admire ;
Et ce qu'aujourd'hui l'on dira ,
L'avenir le répétera.
AUTRE.
Sur le même air , chanté par Mlie Hus.
A THALIE un brillant aſyle
Va donc enfin être élevé ;
C'eſt un temple où de Dangeville
Le nom doit être conſervé .
OCTOBRE. 1773 .
Je voudrois , fur toutes les portes ,
Qu'on l'imprimât en lettres d'or ,
Et puis encor , & puis encor
Des emblêmes de toutes fortes ;
Et puis encor , & puis encor ,
Des talens voici le tréſor.
Je voudrois auffi que fon buſte
Orné de fleurs & de lauriers ,
Eût ſa place , comme il eſt juſte,
Aubeau milieu de nos foyers.
Voltaire , Racine & Molière
A l'entour d'elle on placeroit.
Mon coeur voudroit , mon coeur voudroit
Plus que les dieux ne pourroient faire.
Mon coeur voudroit , mon coeur voudroit
Ce qu'amitié lui dicteroit.
IMPROMPTU , fur le même air.
Pour Miles Dumenil * & Dangeville.
ORSQUE pour célébrer Thalie ,
Chacun concourt en ces beaux lieux ,
Amis, ſous le nom de Marie ,
AMelpomene offrons nos voeux.
Que Dumenil & Dangeville
*Mlle Dumenil , qui y étoit , ſe nomme auſſi
Maric.
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
Partagent ici notre encens ;
Couronnons- les , que nos accens
Les uniſſent dans cet aſyle;
Réuniſlons par nos accens
Le triomphe heureux des talens .
ARTS.
Expofition au Salon du Louvre des peintures
, Sculptures & gravures de MM. de
L'Académie royale.
CETTE expoſition , qui revient tous les
deux ans , n'eſt pas auſſi riche , auſſi variée
qu'elle pourroit l'être, parce que pluſieurs
artiſtes refuſent d'y placer leurs productions.
Un amour- propre trop ſenſible leur
fait appréhender les traits de la critique.
Mais fi la cenſure eſt juſte , elle honore
leurs ouvrages , & malheur à toute production
que perſonne ne critique ! Si elle
ne l'eſt pas , que peuvent faire contre eux
les remarques d'un obſervateur prévenu
qui ne voit dans un tableau que ce qu'il
veut y voir ? Cet obſervateur en impoſera-
t'il aux amateurs éclairés ? Non ; ceuxci
ne jugent que d'après un examen réfléOCTOBRE.
1773 . 153
chi ; ou ils ne ſe laiſſent guider que par
un ſentiment vif & délicat qui eſt le réſultat
de leurs connoiffances acquiſes &
des comparaiſons des chefs-d'oeuvre des
plus grands maîtres, qu'ilsont ſouvent faites
. L'artiſte qui cherche à éviter lears remarques,
avoue ſa foibleſſe, ſe privede l'aiguillon
le plus puiſſant de ſon émulation
& annonce qu'il eſt peu jaloux d'obtenir
les fuffrages du Public éclairé. Ce Public
en revanche oublie ordinairement l'artiſte
qui le néglige , pour tourner toute fon
attention vers ceux qui s'efforcent de mériter
fon approbation. Avec quel empreſ.
ſement , par exemple , n'a-t'il pas vu au
ſalon la ſuite des tableaux qui doivent
décorer la Chapelle de l'Ecole royale militaire
? Les tableaux expoſés étoient au
nombre de dix , & formoient une eſpèce
de concours où chaque artiſte avoit cherché
à ſe ſurpaffer. Ces tableaux , dont on
ſentira encore mieux l'effetlorqu'ils feront
placés dans la chapelle pour laquelle ils font
deſtinés , repréſentent les principales actions
de la vie de St Louis . Ce Prince étoit
parvenu à la couronne à l'âge de douze ans
fous la tutelle de laReineBlanche deCaſtil.
le ſa mère . Il eſt repréſenté dans le premier
tableau remettant à cette Princeſſe le gou
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
vernement du royaume. La Reine aſſiſe
& vêtue de blanc , parce qu'elle étoit alors
en deuil de Louis VIII fon époux , reçoit
des mains du jeune Prince , qui eſt debout
& vêtu d'une dalmatique ſemée de
fleurs de lys , un gouvernail , ſymboledu
gouvernement. Cette cérémonie ſe fait
en préfence du Cardinal Romain , Légat
du St Siege. Le Cardinal eſt en violet ;
la pourpre ne diftinguoit point encore les
Cardinaux . L'exacte obſervation du coftume
ſe fait auſſi remarquer dans l'architecture
gothique de la ſalle où la ſcène ſe
paffe. Cette ſcène eſt ici traitée avec cette
ſageſſe& cette ſimplicité dans la difpofition
, cette pureté & cette netteté dans
l'exécution , qui caractériſent les autres
productions de M. Vien .
On voit dans le ſecond tableau , qui
eſt de M. Vanloo , St Louis , âgé de douze
ans , qui eſt préſenté par la Reine Blanche
ſa mère , pour être facré. Jacques de
Bazoche, évêque de Soiffons , fait la fonction,
le fiége de Reims étant vacant. Le duc
deBourgogne porte la couronne, l'évêque
de Laon tient la fainte Ampoule, le ſceptre
eſt tenu par l'Evêque de Langres ; derrière
le Duc de Bourgogne font les Comteſſes
de Flandre & de Champagne , re
OCTOBRE. 1773 . 155
préſentant leurs maris abſens ; dans le
fond font le Chancelier & le Cardinal de
StAnge. Lors de cette cérémonie,nous dit
l'hiſtoire , pluſieurs des grands Vaſſaux
de la Couronne , mécontens du gouvernement
ou feignanr de l'être , s'étoient
abſentés. Ce facre ne pouvoit pour cette
raiſon être repréſenté avec toute la pom-.
pe qui devoit l'accompagner. L'artiſte y a
ſuppléé en quelque forte en faiſant partir
de la voûte une eſpèce de Gloire qui
peut être regardée comme un ſigne de la
faveur ſignalée que le Ciel accorde à cette
auguſte cérémonie. Cet heureux incident
produit un bon effet , effet qui ſeroit encore
plus ſenſible ſi l'artiſte avoit tenu
ſur le premier plan de ſon tableau les
tons de fon coloris un peu plus fourds.
On pourroit d'ailleurs deſirer qu'il y eût
quelques traits de reſſemblance entre le
jeune Prince qui nous eſt ici repréſenté ,
&celui du premier tableau , puiſque c'eſt
la même perſonne. Il ſeroit en général
difficile de distinguer , dans les différens
tableaux de cette fuite , St Louis par des
traits de phyſionomie particuliers. Nous
avons cependant des médailles , des basreliefs
& même des gravures en creux du
13. ſiècle , qui nous ont conſervé quel-
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
ques portraits de ce Prince , & ces por
traits auroient pu déterminer le modèle
commun qu'il étoit néceſſaire de confulter.
Le troiſième tableau , peint par M.
Taraval , nous repréſente le mariage de
St Louis. Ce Prince , âgé de 19 ans ,
épouſe , en 1234 , Marguerite , fille de
Raimond Berenger , Comte de Provence :
cette Princeſſe étoit dans ſa quatorzième
année. La cérémonie ſe fait dans l'égliſe
de Sens , par Gauthier , archevêque de
cette ville. Au bas des marches de l'autel,
àdroite ſur un prie-Dieu , eſt Blanche de
Caſtille, mère du Roi. Le cardinal Romain
de St Ange , légat du Pape , eſt près d'elle
& lui adreſſe la parole. A gauche on voit
les Seigneurs & Dames du cortége , &
dans les travées du fond de l'égliſe , le
peuple que la curioſité amène. Une perfpective
bien entendue ſe fait remarquer
dans ce tableau d'un ton de couleur affez
vigoureux , mais d'un genre d'harmonie
qui ne plaira pas univerſellement. On
pourra même trouver un coloris & des
traits trop exagérés dans le caractère de
tête du Cardinal préſent à la cérémonie.
Ce Cardinal eſt vêtu de rouge , diſtinction
cependant qui ne fut accordée aux
Cardinaux que poſtérieurement.
OCTOBRE . 1773. 157
L'humilité de St Louis fait le ſujet du
tableau ſuivant , peint par M. Durameau .
Le Monarque , dans ſes habits de cérémonie
, lave les pieds à des pauvres placés
ſur une eſpèce d'eſtrade un peu élevée
, ce qui a procuré à l'artiſte le moyen
de faire dominer avec avantage le perſonnage
du Prince , qui eſt debout , bien
développé , mais vu un peu trop par derrière.
Le ſpectateur n'apperçoit même
qu'un très- léger profil de latête,qui par fon
expreſſion , auroit pu jeter un intérêt plus
marqué ſur cette compoſition , une des
plus riches , pour les draperies ſur-tout.
Les pauvres mêmes en ſont revêtus avec
une forte de luxe , peut- être contraire au
caractère de ſimplicité qui devroit ici
dominer. Au reſte ce tableau eſt d'un co
loris harmonieux & bien diſpoſé pour
l'effet général .
St Louis donnoit lui- même aux Juges
l'exemple de la plus grande affiduité au
travail. Souvent j'ai vu , dit Joinville ,
l'un des principaux Seigneurs de la
Cour de ce Monarque & fon digne
hiſtorien , " que le bon Roi , après la
>> Meſſe , alloit ſe promener au bois de
>> Vincennes , s'aſſéyoit au pied d'un chê-
> ne , nous faisoit prendre place à côté
:
I158 MERCURE DE FRANCE.
>>de lui , & donnoit audience à tous ceux
» qui avoient à lui parler , fans qu'aucun
>>huiffier ou garde les empêchât de l'ap-
>> procher. >> Nous avons rapporté ce trait
de la vie de St Louis , peint par M. Lépicié
, pour juſtifier cet artiſte auprès de
ceux qui feroient tentés de lui reprocher
d'avoir repréſenté pluſieurs officiers familièrement
aſſis au tour du Monarque :
ce Prince eſt adoſſé contre un chêne , &
remet à un officier , peut être au Sir de
Joinville lui-même , un placet qui lui a
été préſenté par un bon vieillard qui lui
embraffe la main gauche. On voit d'autres
ſujets qui s'approchent de leur Prince
dont le regard plein de bonté eſt bien
propre à inſpirer la confiance. Cette ſcène
eſt heureuſement diſpoſée pour que le
ſpectateur puiſſe jouir fans obſtacle de la
vue du vertueux Monarque. Le payſage
qui fert de fond à la compoſition , pouvoit
être plus étudié , mais on ne peut
qu'applaudir au ton de couleur général ,
louange qui mérite d'autant plus d'être
remarquée que l'on a eu quelquefois occa
ſion de reprocher à cet artiſte un coloris
un peu violet.
Le cinquième tableau nous peint la
piété du Monarque.On le voit nud pieds
OCTOBRE. 1773 . 159
&portant en proceſſion , de Vincennes à
Paris , la fainte Couronne d'épines. La
difficulté de faire paroître un grand nombre
de figures, une proceſſion enfin, dans
un petit eſpace en hauteur , ne peut être
bien ſentie que par les artiſtes qui ont eu
de pareils ſujets à traiter. M. Hallé , qui a
peint ce tableau , a placé le Monarque fur
le ſecond plan , & a mis ſur le devantde
ſa compoſition des figures à genoux . On
apperçoit dans le lointain le château de
Vincennes &une partie des arbres de la
forêt peints d'une teinte un peu ardoiſée.
Le coloris de ce tableau paroîtra en général
trop monotone à ceux fur-tout qui
ne font point attention qu'une ſcène qui
ſe paſſe en plein air n'eſt ſouvent éclairée
que par une lumière vague & dont la dégradation
eſt peu ſenſible. Il est vrai que
l'artiſte auroit pu éviter de mettre ſur fon
premier plan des figures vêtues d'étoffes
dont les tons rouges , bleus , violets attirent
un peu trop les regards par leur
éclat. Mais il y adans ce tableau une belle
entente de plan & de perſpective , & des
détails qui occupent agréablement le ſpectateur.
Les enfans de choeur qui accompagnent
la proceffion ont cette naïveté &
cette aimable candeur qui caractériſent
leur âge.
160 MERCURE DE FRANCE.
Les Tartares & le vieux de la Montagne
, prince des aſſaſſins , ayant fait
une irruption dans l'Aſie méridionale ,
envoyèrent en 1238 , des Ambaſſadeurs
à la Cour de France pour demander
du ſecours à St Louis ; leur réception eſt
le ſujet du tableau peint par M. Brenet
qui a beaucoup ajoûté, par cette nouvelle
production de ſon pinceau,à la réputation
qu'il s'étoit acquiſe par les précédentes .
On peut même remarquer ici un artiſte
qui s'eſt rendu compte de ſon ſujet &
qui en a bien étudié le coſtume , l'ordonnance
& la difpofition , pour obtenir
le meilleur effet poſſible ; auffi le
ſpectateur croit être préſent à la ſcène
qu'il a peinte. Son coloris eſt harmonieux
& vrai . Ce tableau , pour cette
raiſon , paroîtra un peu éloigné de ces
compoſitions couleur de roſe que pluſieurs
artiſtes ont la complaiſance de peindre
pour l'amuſement des yeux & l'ornement
des boudoirs . Les traits du vifage
de St Louis nous paroiſſent affez conformes
aux portraits en relief qui nous
font reſtés de ce Prince ; mais l'artiſte, en
cherchant à faire paſſer ces traits ſur la
toile , s'eſt il aſſez défendu d'une certaine
roideur que pouvoit avoir le bas - relief
qu'il a confulté ?
OCTOBRE. 1773. 161
L'entrevue de St Louis & du Pape Innocent
IV a été traitée par M. Lagrenée
l'aîné. La ville de Lyon fut le lieu indiqué
pour cette entrevue ; le Pape s'y rendit le
premier , accompagné de l'Empereur de
Conftantinople , de pluſieurs Patriarches ,
Evêques & Cardinaux. Auffi-tôt que le
Pontife fut que le Roi arrivoit , accompagné
de la Reine Blanche , ſa mère , de
fon frère & de leur Cour , il fut au - devantde
lui & l'embraſſa affectueuſement .
Ce fentiment de tendreſſe & d'affection
eſt noblement exprimé dans le caractère
de tête du ſouverain Pontife . Le Roi eſt
vu de profil. Il a la couronne ſur la tête &
eſt revêtu du manteau royal , dont la couleur
bleue foiblement rompue fait paroître
les autres objets un peu gris , & nuit
par conféquent à l'effet général du tableau.
Le ſpectateur eſt d'ailleurs un peu fâché
de voir le premier plan occupé par une
pellerine qui eſt à genoux. Il préféreroit
ſans doute que l'artiſte l'eût ſupprimée
pour donner plus de champ au reſte de ſa
compoſition , & faire paroître avec avantage
l'Empereur de Conſtantinoplé & les
autres grands perſonnages qui accompagnoient
le Pape .
St Louis étant près de Tunis pour en
1
162 MERCURE DE FRANCE.
faire le fiége , eſt attaqué de la peſte ; &,
prévoyant qu'il en mourroit , remet à fon
fils , qui lui faccéda , les inſtructions d'un
grand Roi , d'un digne père &d'un Saint,
M. Beaufort , qui a peint ce moment intéreſſant
, a porté toute fon attention ſut
la perſonne du Roi , qui , aſſis ſur le lie
de mort , exprime dans ſon caractère de
tête cette confiance dans leTout- Puiffant
& cette fermeté d'ame qui diftinguent le
Héros Chrétien . Philippe fon fils , placé
debout au pied du lit, areçu le papier contenantles
inſtructions de ſon père,& paroît
attentif à recueillir ſes dernières paroles.
La Reine de Navatre , fille de St Louis,
eſt aſſiſe à côté du lit & paroît évanouie ,
ce qui ajoûte au pathétique de la ſcène.
Cette Princeſſe a la couronne ſur la tête ,
& eſt revêtue , ainſi que Philippe,du manteau
royal. Nous ignorons ſi cette couronne
que porte la Princeſſe dans un moment
qui ne ſembloit point exiger cette
marque de diſtinction , étoit indiquée à
l'artiſte par l'hiſtoire. On pourroit néanmoins
ſuppoſer que St Louis ſe voyant
dans un pays étranger , & prévoyant fa
fin prochaine , avoit exigé que ſa famille ,
en cas d'événement, ſe montrât auſſi- tôt à
OCTOBRE . 1773 . 163
l'armée avec les marques de ſon rang pour
rétablir l'ordre que la mort du Monarque
&du Général auroit pu troubler. Différens
Officiers accompagnent le jeunePrince
& paroiflent , ainſi que lui , au pied du
lit. L'ordonnance de cette ſcène préſentoit
bien des difficultés , & l'artiſte en a
vaincu pluſieurs. Le pointde vuede ſon tableau
eſt extrêmement haut. On apperçoit
même le deſſus du baldaquin du lit où le
Roi eſt couché. Ce baldaquin ne diffère
pas des nôtres. Mais combien de formes
de meubles que l'on croit modernes &
que l'on retrouve dans le coftume des
Grecs&des Romains ! On peut confulter
à ce ſujet les cahiers du coſtume des anciens
peuples , publiés par M. d'André
Bardon .
Tous les tableaux de cette fuite ont
neuf pieds de haut fur fix pieds fix pouces
de large. Mais celui de M. Doyen ,
qui eſt deſtiné à décorer le maître - autel
de la Chapelle , a dix - sept pieds de haut
fur dix de large. Voici l'explication que
l'on adonnée de ce tableau dans le livret
du ſalon . St Louis eſt attaqué de la ma-
>>ladie épidémique qui règnoitdans fon
>>camp de Tunis , occaſionnée par les fa-
> bles brûlans que les Sarraſins remuoient
164 MERCURE DE FRANCE.
» avec des machines ſur le haut des mon-
>>tagnes , & que les vents pouſſoient fur
>> les Chrétiens . Il demande le Saint Via-
>> tique , qui lui eſt apporté par Geoffroy
>> de Beaulieu , ſon confeffeur , de l'Ordre
>> des Frères Prêcheurs . Ce faint Roi étoit
>> fi foible qu'il ne pouvoit ſe ſoutenir ;
>> mais ſa fermeté & fon profond reſpect
>> pour le Roi des Rois le ſoutintent ; il
>> ſe jeta au bas de ſon lir ; Philippe ſon
>> fils , & ceux qui entouroient le Roi , le
> couvrent de fon manteauroyal : il reçoit
» à genoux le ſacrement de l'Euchariftie,
>> avec la dévotion la plus exemplaire , &
>>recommande à ſon fils ſa famille, dont
>> une partie étoit préſente.On fut enfuite
>>obligé de le reporter fur fon lit. Il mou-
>> rut fur le rivage de Tunis , près de Car-
>> thage , le 25 Août 1270 , âgé de 56
>> ans. » Il y avoit ici pluſieurs momens à
peindre : M. Doyen a choiſi celui où le
St Roi , à genoux au bas de ſon lit, reçoit
le facrement de l'Eucharistie. Le beau caractère
de tête du Saint , l'expreſſion de
charité & de réſignation répandue ſur ſa
phyſionomie , l'affaiſſement même où paroît
le malade & qu'il s'efforce de ſurmonter
pour recevoir avec toute la dévotion
dont il eſt capable , le Pain céleste ; tout
OCTOBRE. 1773. 165
concourt à tirer le ſpectateur de ſon état
d'indifférence ordinaire. Philippe , pénétré
de la perte qu'il va faire , eſt penché vers
ſon père & l'arroſe de larmes. Sa douleur
eſt auſſi noble que vraie. On voit ſur un
plan plus bas la Princeſſe Iſabelle , fille de
St Louis. Cette Princeſſe a la tête penchée
ſur ſon bras qui lui cache entièrement le
viſage. Cette penſée nous rappelle le voi .
le dont Thimante enveloppa le viſage
d'Agamemnon pour laiſſer à l'imaginationdu
ſpectateur le ſoindeſe repréſenter
quelle étoit la ſituation de ce père malheureux.
Les figures de ce tableau ont une.
proportion colofſale , ce qui a dû nécefſairement
gêner l'artiſte dans ſa compoſition
; auſſi il n'y a que la figure du Saint
qui ſoit bien développée. Mais que cette
figure eſt belle , qu'elle eſt ſublime ! Elle
attireroit encore plus l'attention du ſpectateur
, fi l'artiſte ne l'avoit pas diſtrait
par la richeſſe & l'éclat des étoffes. Les
tons jaunes & rouges qui dominent dans
ſon tableau en rendent le coloris brillant,
mais un peu éloigné de celui de la nature.
Peut - être que l'artiſte a voulu exprimer
par cecoloris ardent le climat brûlant d'Afrique
, où la ſcène ſe paſſe ; car , dans une
tête fortement échauffée de ſon ſujet, tout
devient poëtique.
166 MERCURE DE FRANCE.
M. Doyen nous a donné une nouvelle
preuve de fon génie vraiment poëtique
dansune compoſition allégorique de l'hiver
, exécutée au biſtre. Cybèle , mère des
Dieux , y repréſente la Terre avec ſes attributs.
Sur un rocher glacé , les vents
raſſemblent tous les frimars , & attaquent
la mère des Dieux ; fon char eſt briſé;
ſes lions , effrayés , fe preffent au tour
d'elle pour la défendre ; les vents fouterreins
, en combattant contre eux , ébranlent
le rocher ſur lequel la Terre eft
renverſée ; au même inſtant Jupiter plavieux
arrive avec les enfans des Nuées
pour appaifer les vents & délivrer Cybèle.
Ce Jupiter pluvieux préſente ici une
image très pittoreſque . L'eau lui découle
des pieds , des mains , des cheveux & de
toutes les parties du corps . On voit qu'il
diffère du Jupiter pluvieux de la colonne
Antonine ; celui- ci preſſe les Nuées entre
ſes bras pour en exprimer l'eau qui ſe ré
foud en pluye .
Pluſieurs tableaux de M. Vien, dans le
goût& le coftume grec , attirent l'atten- tion des amateurs de cette aimable fimplicité
qui eſt un des appanages de l'âge
d'or célébré par les poëtes. Dans un de
ces tableaux l'artiſte nous a repréſenté
OCTOBRE. 1773. 167
deux jeunes Grecques qui font ſerment de
ne jamais aimer , & ſe jurent un attachement
éternel ſur l'autel de l'Amitié ; le
Tems endormi & fa faux briſée , dont les
débris fervent à entretenir le feu qui brûle
fur l'autel , indiquent que leur union
feradurable ; mais l'Amour,qui rit de pareils
fermens , & qui favoriſe les voeux du
jeune homme qu'on apperçoit dans le
fond du tableau , profite du ſommeildu
Tems pour allumer fon flambleau à l'antel
même de l'Amitié . Ce tableau de 10
pieds de haut fur 7 pieds 6 pouces de large
, eſt deſtiné pour Lucienne , & a pour
pendant un autre tableau où font repréſentées
de jeunes Grecques qui rencontrent
l'Amour endormi dans un jardin ;
elles s'en approchent ſans le connoître &
s'amufent à le parer de guirlandes de
fleurs.
Un autre rableau de cet artiſte , deſtiné
pour Trianon , nous offre Diane accompagnéede
ſes nymphes , qui au retour de
la chaffe , ordonne de diftribuer le gibier
aux bergers des environs. Le moment du
jout eſt nettement indiqué dans ce tableau
dont les figures d'un deſſin pur ,
correct& élégant ont droit de plaire,
Mais il eſt ungrand nombre de ſpecta
168 MERCURE DE FRANCE.
teurs qui pourront prendre pour de la
froideur la ſévérité des principes qui eſt
ici adoptée. On conçoit d'ailleurs que la
ſimplicité des draperies des ſtatues antiques
employée dans ces différens tableaux
doit paroître un peu meſquine à ceux qui
ſe laiſſent éblouir par le fracas des étoffes
.
Un jeune Nymphe endormie ſur un lit
de forme grecque & peinte par le même
artiſte , a attité particulièrement les regards
par la fineſſe du deſſin & la fraîcheur des
carnations. Des fonges légers ſembloient
agiter doucement la Nymphe , & animer
le coloris de ſes joues.
Plus de trente tableaux de M. le Prince
annoncent ſon affiduité au travail & fa
facilité. Nous venons de voir des compoſitions
dans le coſtume grec ; celles de M.
le Prince font dans le coſtume ruſſe. Ici
c'eſt une jeune fille qui ſe croyant malade
confulte un vieux médecin ; l'enfant expérimenté
d'Eſculape en tâtant le pouls
de la malade, lui annonce que la maladie
eſt dans ſon coeur. Là , une jeune femme
fait eſſayer à ſon époux des lunettes afin
qu'il découvre bien des choſes au loin&ne
voiepas cequi ſe paſſe à côté de lui. Auprès
de ce tableau étoit repréſentée une femme
OCTOBRE . 1773. 169
me endormie qu'un jeune homme veut
éveiller au ſon de ſa guitare. Plus loin
l'artiſte nous a peint une mère , qui , ayant
furpris une caffette renfermant un portrait
, des lettres & des bijoux , fait les
plus vifs reproches à ſa fille. Cette jeune
perſonne , malgré l'apparence de fon repentir
, reçoit encore une lettre qu'une
ſervante lui donne en cachette; le père
cherche à lire les ſentimens de ſa fille dans
ſes yeux , tandis que la grand - mère lit
une de ces lettres. Toutes les compoſitions
de cet artiſte ingénieux offrent ordinairement
quelque action naïve ou enjouée
rendue d'une touche précieuſe &
en même tems ſpirituelle. Des draperies
bien étudiées , un coloris brillant & de
jolis effets feront rechercher ſes tableaux
detous les amateurs , de ceux fur-tout qui
aimeront à voir de petits minois françois
aſſez piquans ſous l'habillement pittorefque
des femmes Ruſſes. Un grand payſage
peint dans le ſtyle des meileurs payſagiſtes
Flamands , ajoûte à la réputation
de ce charmant artiſte .
On a pu remarquer parmi les grands
tableaux du ſalon , celui de M. Vanloo ,
repréſentant la Sultane favorite avec ſes
femmes, ſervie par des eunuques noirs &
I. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
blancs . Ce tableau a 15 pieds de large fur
10 de haut. Une lumière vague & aërienne
, des figures placées dans les différentes
parties de cette compoſition qu'elles
enrichiffent , & des détails ſoignés peuvent
rendre cette compoſition très propre
àêtre executée en tapiſſerie...
Le génie aimable de M. Lagrenée l'aîné
s'elt fait principalement remaiquer
dans les tableaux repréſentant les quatre
Arts , la Poëfie ,la Peinture, la Sculpture
& la Muſique , qu'il a déſignés par divers
ſujetsdel'histoire ancienne. Ses troisGrâ
ces au bain font d'un pinceau moëlleux ,
d'une touche pâteuſe , d'une couleur franche
qui a droit de plaire ; une de ces Grâ
ces ſemble jouer avec la colombe de
Vénus , qui lui a dérobé ſon collier de
perles. Dans un autre tableau Diane au
bain ſe fait apporter fon arc parfon chien,
Ces différentes actions donnent du mouvement
à la compoſition , & rendent ces
fujets rebattus moins infipides. On voit
autli quelques petits tableaux de dévotion
du même artiſte. Dansun de ces tableaux
la ſainte Vierge nous eſt repréſentée promenant
l'Enfant Jefus fut un mouton
penſée queGrégoire Huret a employée ,
mais qui a pu ſe préſenter également à
M. Lagrenée,
OCTOBRE . 1773 . 171
St Jean dans l'Iſle de Pathmos ; St Antoine
tenté par le Diable ſous la figure.
d'une jeune femme ; Moyſe ſauvé des
eaux, & d'autres petits tableaux de chevalet
de M. Lagrenée le jeune , ont plu
par l'agrémentde la compoſition, la fineſſe
dudetlin & par de jolis tons de couleur ,
qui , s'ils ne font pas toujours dans la nature,
Aattent du moins par une harmonie
douce & variée. Le St Michel terraſſant
le Diable , grand tableau en hauteur du
même artiſte , eſt d'un tour heureux &
bien fenti .
Des détails rendus avec ſoin & des
effets affez brillans feront rechercher le
petit Dellinateur , l'Elève curieux , la Po.
liteſſe intéreſſée &autres petits tableaux
de M. Lepicié, dont il y avoit au ſalon une
fuite allez nombreuſe.
On a remarqué un petit groupe d'enfans
tenantdes raiſins , peint par M. Beaufort ,
&un autre petit tableau de cet artiſte repréſentant
Loch & ſes filles , morceaux
précieux&d'un coloris aimable. Un grand
deffin du même artiſte repréſentant l'enlevement
des Sabines , a plupar la richeſſe
de l'ordonnance .
M. Vernet , toujours l'ami de la nature
dont il fait li bien ſaiſir-les ſcènes les plus
Hij
1
172 MERCURE DE FRANCE.
/
pathétiques ou peindre les momens les
plus tranquiles & les plus délicieux, a caractériſé
dans quatre tableaux de payſages
&marines,les quatre parties un jour. Un
autre grand tableau de 8 pieds de large fur
5 pieds de haut , repréſentant une marine
&payſage ſur les bords de la Méditerrannée
, a prouvé aſſez que les anciens tableaux
de cet artiſte ne peuvent en rien
diminuer le mérite de ſes nouvelles productions
. Un poëte , M. Bouquier , qui
s'eſt ſouvent fenti échauffé à la vue des
beautés naturelles ou poëtiques que lui
offroient les tableaux de M. Vernet , a
cherché à faire paſſer dans une épître en
vers adreſſée à cet artiſte , les différentes
ſenſations que ces beautés lui faifoient
éprouver. Cette épître ſe diſtribue à Paris,
chez Monory .
M. Robin , nouvel agréé , nous a fait
connoître ſes talens par un grand tableau
d'égliſe repréſentant St Pierre qui guérit
les malades par fon ombre. Cette compo.
ſition , exécutée ſuivant les grands principes
, s'eſt fait remarquer par des plans
bien diſtincts , des touches larges , de
grandes maſſes , mais dont les ombres peu
reflétées nuifoient au relief des objets &
les faifoient paroître d'un ton mat &
terne .
OCTOBRE. 1773 . 173
M. Bellangé a datté les yeux par des tableaux
de fleurs & de fruits d'un coloris
fin & d'une touche précieuſe .
Ceux du même genre par Mlle Valayer
plairont plus généralement auxartiſtes
par la libertéde la touche , & par l'intelligence
avec laquelle chaque objet eſt
groupé pour recevoir la lumière & produire
le meilleur effet poſſible . Le portrait
de Madame B * * * tenant un violon
, peint par cette même artiſte , a un
caractère de vérité & même de naïveté
qui fait honneur à fon pinceau , & annonce
que cette artiſte ne ſe refuſera point à
peindre le ſentiment au milieu même des
objets inanimés qui rempliffent ſon atelier.
M. Huet , dont nous avons vu auſſi
des tableaux de fleurs& de fruits , & différens
payſages ornés de figures & d'animaux,
paroît avoir un peu ſactifié au goût
de certains amateurs pour les tous clairs
&brillants.
Différens tableaux de MM. Jollain ,
Monnet , Guerin , Renou , Martin
n'ont point été vus avec indifférence par
les amateurs éclairés qui applaudironttoujours
aux efforts que font les artiſtes pour
mériter leurs fuffrages .
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
Ces amateurs ont remarqué dans les
tableaux d'architecture & de ruines de
MM. Robert , Machy , Clérideau , la
diverſité des procédés que l'art emploie
ſouvent pour arriver au même but. Les
tableaux de M. Robert plaitont par des
compoſitions ingénieuſes, par fon talent
à choiſir des points de vue pittoreſques ,
par une touche libre & fpirituelle ; M.
Machy , par une touche plus précieuſe ,
par des détails plus ſoignés. Son tableau
repréſentant Monſeigneur le Dauphin &
Madame la Dauphine aux Tuileries allant
vers le pont tournant , a été vu avec
intérêt.
M. Clériſſeau , dont on a vu au ſalon
cinq morceaux d'architecture peints à
gouache , nous tranſporte ordinairement
au milieu des ruines de la belle antiquité.
Cet artiſte , qui a l'idée du gand , ne cherche
point à fixer l'attention de l'amateut
par un amas de ruines , de colonnes, d'ornemens
. Il n'ignore point que des objets
trop diviſés deviennent petits. Ses plans
font toujours raiſonnés , & fon architectute
eſt exécutée avec une vérité dans la
couleur , une préciſion dans les détails &
une unité dans l'enſemble , qui portent le
caractère du fublime. Auſſi la Nobleffe
OCTOBRE. 1773. 175
Angloiſe qui voyage beaucoup , &a fouvent
examiné & comparé les reſtes des
monumens antiques , a toujours fait le
plus grand accueil aux productionsde M.
Clétiffeau. Cet artiſte a même prouvé à
Londres , par des monumens qu'il y faic
élever& par les deſſins qu'il a donnés
pour des décorations de chambres , de
cabinets , de ſalons, qu'il eſt encore plus
grand architecte qu'habile peintre. Les
antiquités de la France que M. Clériſſeau
de propoſe de publier , confirmeront de
plus en plus , par l'exactitude &la précifion
des détails quiyſerantjoints, lestalens
ſupérieurs de cet artiſte .
M.de Wally , qui eſt des deux académies
de peinture & d'architecture , a fait voir
deux très-belles vues perſpectives du pavillon
de Minerve , dédiées à l'Imperatrice
de Ruſſie. Parmi les détails que préſentoient
ces pavillons , on a remarqué
commeune nouveauté agréable que les
hauts des cheminées étoient figutées en
caffolettes qui doivent être preſque toujours
fumantes fous un climat auffi froid
que l'eſt celui de Pétersbourg. Trois deffins
du falon de M. le Marquis Spinola
ont auſſi été vus avec ſatisfaction . Dans
une des coupes de ce falon on apperçoit
l'effet d'une gallerie produite par la répéi
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
tition des glaces pratiquées dans les trois
entrecolonnemens & au-deſſus de l'archivolte.
Le modèle d'un eſcalier , exécuté
chez M. le Marquis de Voyer aux Ormes
, & appareillé en petit de toutes ſes
pièces priſes en coupe comme dans l'exécution
, faifoit voir que l'architecte avoit
fu réunir la hardieſſe , la ſolidité & la
légereté avec l'économie de la pierre.
Cette hardieffe néanmoins pourra être
blâmée par ceux qui ignorent toutes les
reffources de l'art , ou qui exigent que
l'architecture n'ait pas ſeulement une folidité
réelle , mais encore une ſolidité
apparente.
La collection des portraits étoitcomme
àl'ordinaire fort nombreuſe au ſalon , &
le Public empreſſé s'eſt arrêté devant ceux
de Sa Majesté Louis XV,de Mgr le Danphin
, de Madame la Dauphine , deMde
la Comteffe de Provence , de Mgr le
Comte d'Artois , de Mde Victoire , du
feu Comte de Clermont , du Roi de Suéde.
M. Roflin , qui a peint ce dernier
portrait , a repréſenté Sa Majesté Suédoiſe
-en buſte dans l'uniforme des Gardes-ducorps
, tel qu'au jour de la révolution du
19 Août 1772 , où le Roi avoit donné
pour ſignal , à ceux qui lui étoient attachés
, un mouchoir blanc au bras. -
OCTOBRE . 1773 . 177
Les portraits & les ſujets peints en miniature
par MM . Hall , Pasquier & Courtois
ont plu à ceux qui aiment à voir la
nature en petit & parée de tous les charmes
que peuvent lui prêter la fineſſe du
coloris & la délicateſſe du pinceau . Le
portrait de Mgr le Comte d'Attois, peint
parM. Hall , a fixé particulièrement l'artentiondes
connoiffeurs par la franchiſe
de la touche .
Le buſte de Mgr le Dauphin , ceux de
l'Empereur & de l'Impératrice Reine de
Hongrie , exécutés en tapiflerie de hauteliſſe
ſous la conduite du Sr Cozette, ſembloient
le diſputer aux plus beaux tableaux
à l'huile par la fidélité du deffin,
lebeau choixdes couleurs locales , & l'accord
des tons &des nuances.
Plufieurs portraits de MM. Peronneau,
Drouais,du Pleſſis & Aubri ont attiré l'attention
des connoiffeurs. Celui de M..
l'Abbé Boffut , par M. du Pleffis , a furtout
été remarqué pour ces dérails finement
exprimés qui rendent juſqu'au catère
même du modèle.
M. Drouais s'eſt principalement diftingué
par le portrait en pied de M. le
Comte de Clermont,&par le beau portrait
de Madame la comteffe du Barry ,
dont on a auſſi vu au ſalon le buſte en
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
marbre exécuté par M. Pajou ; buſte plein
de grâce & aſſaiſonné de toutes les finefſesque
le ciſeau peut donner.
Si onenviſage la ſculpture du côté moral
, le but le plus digne ſans doute de
cet art eſt de perpétuer la mémoire des
hommes illuſtres . On s'eſt arrété cette
année avec fatisfaction devant les modèles
de pluſieurs ſtatues deſtinées à décorer
l'Ecole royale militaire. Ces ſtatues font
celles du Vicomte de Turenne , par M.
Pajou ; du Grand Condé , par M. le Comte
; du Maréchal de Luxembourg., par
M. Mouchy , & celle du Maréchal de
Saxe , par M. d'Huès .
Lebufte de M. de Buffon , exécuté en
marbre par M. Pajou , a été jugé très- refſemblant.
L'expreffion animée de ce butte
le caractériſe très bien.
1
Un taille ſvelte & d'un deſſin pur ,
élégant; une attitude d'un tour heureux
ſe faifoient remarquer dans cette nymphe,
deſtinée à orner le pavillon de Lucienne
&exécutée en marbre par le même artiſte.
M. Caffiery dont le génie aimable & va
rié fait , pardes penfées neuves , fixer l'attention
des ſpectateurs même les plus
indifférens , nous a repréſenté dans un
groupe en plâtre de cinq pieds fix pouce
HOCTOBR E. 1773.179
de proportion , l'Amitié ſurpriſe par l'Amour
: l'Amitié qui ne connoît pas l'Amour
, l'embraſſe avec confiance ; l'Amour
la careffe & ſaiſit ce moment pour
lableſſer d'un de ſes traits .
Uneterre cuite qui eſt l'eſquiſſe termi
née d'un monument funéraire que ce
même artiſte doit exécuter en marbre dans
la proportion de trois pieds , a plu à tous
les gens de goût. L'Amitié eſt repréſentée
dans ce monument pleurant for, les cendres
de ſon amie &y répandant des fleurs.
L'urne cinéraire eſt poſée ſur unautel; une
des Muſes eſt appuyée fur une harpe , &
couronne le médaillon qui eſt attaché à
une colonne funéraire , ſurmontée d'une
caffolette; la colonne eſt en partie enveloppée
& accompagnée de Cyprès ; aux
pieds de la Muſe ſont divers inſtrumens
de muſique , un livre & un maſque. On
litaubas dece monument ce vers qui in
dique le ſouvenir qu'il doit rappeler.
Grâces ,tendre amitié ,talens , Favart, n'eſt plus.
Les cyprès & autres acceſſoires employés
dans ce monument, préſentent des
parties mattes , grenues & polies qui ,
dans l'exécution qui en ſera faite en marbre
, do'vent , par l'heureuſe difpofition
de l'enemble , répandre fur cette ingé-
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
nieuſe compoſition la magie du clair
obfcur. :
Un modèle en plâtre grand comme nature
, repréſentant Pyrrha ou la Population
, a fait beaucoup d'honneur à M.
Taffaert. Cet artiſte a fu répandre de
l'intérêt fur ce groupe , qui n'en paroiffoit
pas d'abord ſuſceptible , en exprimant
ſur le viſage de Pyrrha un fentiment
de tendreſſe à la vue du premier
enfant qui lui eſt né , & femble vouloir
embraffer ſa mère . Pluſieurs autres enfans
font au tour de Pyrrha. Deux font leurs
efforts pour tirer à eux un de leurs frères
qui eft encore engagé dans la pierre . Ce
fujet , comme l'on voit , étoit très-propre
à être exécuté en ſculpture. On auroit
feulement pu deſirer que l'artiſte eût rendu
plus fenfible le poids des pierres que
Pyrrha porte dans ſa draperie. Vraifemblablement
le modèle que l'artiſte a confulté
netenoitque des épongesou des cartons.
Ungrand bas- relief qui doit être exécuté
dans la largeur de 31 piedsau nouveau
bâtiment des Ecotes de chirurgie ,
par M. Berruer , repréſente la Chirurgie
, qui , ſous l'emblême de la Santé ,
accompagnée de la Prudence , dela ViOCTOBRE
. 1773 . 181
gilance & d'un Génie , préſente au Roi
le plan du nouveau bâtiment. Auprès de
Sa Majesté ſont Minerve & la Générofié :
on voit en bas des groupes de malades &
de bleſſfés : compoſition riche , bien ordonnée
& heureuſementdiſpoſée.
Un St Bruno en prières de M. Gois exprimoit
dans ſon attitude & dans ſon caractère
de tête, la piété , le recueillement
&l'austérité.
Le bas- relief du même artiſte , repréfentant
St Jacques & St Philippe prêchant&
faiſant des miracles, a paru conçu
avec chaleur & diſpoſé pour produire le
meilleur effet.
Un enfant qui pleuroit ſon oiſeau ,
marbre de grandeur naturelle , par M.
leComte , avoit cette expreffion de douleur
enfantine capable de faire illuſion.
Les connoiffeurs n'ont pas vu avec indifférence
le martyre de St Bathelemi
groupe en marbrede 3 pieds de haut , qui
eſt le morceau de réception de M. Bridan .
Ce groupe réunit tout ce que l'on a droit
d'exiger de l'artiſte le plus conſommé , des
expreffions bien rendues , de beaux contraftes
, une diſpoſition avantageuſepour
le jeu des lumières & des ombres .
M. Monot a ſu exprimer dans une têre
182 MERCURE DE FRANCE.
de Bacchante , ornée de feuilles de lierre
&de raiſins , ce caractère de laſcivité qui
accompague ordinairement l'ivreſſe.
Des projets de différens monumens érigés
en l'honneur de M. le Prince Michel
Michailowitsch Gallitzin ,& qui doivent
être exécutés par M. Houdon,confirment
bien avantageuſement les talensde cet artiſte
, dont on a auſſi vu au falon pluſieurs
têtes &portraits , entre autres celui del'Imdératrice
de Ruſſie , très - beau bufte en
marbre.
On s'eſt beaucoup arrêté devant la ſtatue
pédestre du Roi , qui doit être placée
àBreft . M. Boizot a repréſenté Sa Majeſté
employant ſa force à maintenir la
paix fur la terre ; ce qui est déſigné par
une branche d'olivier qu'elle ploie d'une
main fur le globe terreſtre , placé à côté
d'elle fur un trophéede marine . De l'autre
main le Roi préſente la gloire de l'immortalité
aux Officiers de ſa Marine , qui
s'en rendent dignes ; ce qui eſt caractérisé
par les couronnes de laurier unies au
cercle d'or , ſymbole de l'immortalité.
Ce modèle , de 4pieds 6 pouces de haut ,
doit être exécuté en marbre fur 18 pieds
de hauteur pour être placé à Bret par
MM. les Officiers de marine de ce département
.
OCTOBRE. 1773 . 183
Un groupe en terre cuite , ſujet de
Bacchanale , & deux bas reliefs du même
artiſte où font repréſentées des Nymphes
qui relevent la ſtatue de l'Amour &
celle du Dieu Pan, ont inſpiré la gaîté par
des attitudes pleines de mouvement& par
des expreſſions de naïveté folâtre trèsbien
rendues. Deux ſupports , ou groupes
de deux figures chacun , & qui doivent
ètre exécutés en argent d'après les modèles
du même artiſte , ont la grâce , l'élégance
& la légéreté que l'on demande
dans ces fortes d'ouvrages deſtinés àorner
les tables de deffert. L'un de ces ſupports
est composé de Zéphyr & Flore,& l'autre
de l'Amitié & l'Amour.
M. Clodion , nouvel agréé , a expofé
différens morceaux qui prouvent les érudes
ſérieuſes qu'il a faites en Italie d'après
l'antique. Son Jupiter , prêt à lancer la
foudre , s'annonçoit par tous ſes traits , &
fur-tout par ces ſourcils dont le mouvement,
difent les poëres , ébranle l'Olym
pe. Hercule qui ſe repoſe , le fleuve du
Rhin ſéparant ſes eaux, le fleuver Scamandre
defléché pat les feux du Vulcain ,
implorant le fecours desdieu'x; une femme
qui en expirant montre à fon époux le
fils qu'elle lui laiſſe, ſujetdeſtiné pont un
184 MERCURE DE FRANCE .
tombeau , ont également mérité les élo
ges du Public éclairé. De jolis vaſes ornés
de bas- reliefs , des terres cuites du même
Artiſte , repréſentant des bacchanales &
des offrandes à l'Amour & au dieu Pan
annoncent un génie abondant , facile &
enjoué. Un petit Satyre en marbre d'un
pied de hauteur , a de plus prouvé la
délicateſſe du ciſeau de cet Artiſte. Cet
enfant dontle caractère de tête ne paroît
pointtenir de celui du Satyre , mais qui a
toute la naiveté de ſon âge , porte entre
ſes bras un Hibou . Les plumes de
cet oiſeau , les lierres dont l'enfant eft
couronné , les poils même d'une peau
dont il eſt en partie couvert , ont été rendus
avec une recherche dans le travail,
& une légèreté d'outil qui ne laiſſent rien
àdefirer.
,
Monfieur. du Vivier , Graveur des
médailles du Roi a fait voir aux
amateurs des médailles une fuite
d'empreintes & de jetons repréſentant
le buſte de l'Impératrice Reine de Hongrie
, ceux de Monſeigneur le Dauphin
&de Madame la Dauphine , de Monſeigneur
le Comte de Provence , & de
Madamela Comteſſe de Provence &plu-
Geurs autres empreintes de médailles
1
OCTOBRE. 1773 . 185
qui ont été frappées pour des prix , ou
pour conferver la mémoire de différens
événemens. L'exactitude du deſſin & la
netteté du trait , fe font remarquer dans
les ouvrages de M. du Vivier , dont le
genre de gravure ne fauroit être trop
encouragé , puiſque les productions de
cet art , par leur réſiſtance à la voracité
du tems , & par la facilité même
de les multiplier & de les conſerver ,
doivent contribuer plus qu'aucun autre
monument , à éternifer les grands établiſſemens
, les actions des Rois , & la
mémoire des perſonnages illuftres ou chers
à leur fiècle. "
Les Estampes qui ont été expoſées
au Salon , font connues des amateurs ;
nous terminerons donc cet article , en
annonçant à ceux qui s'intéreſſent à la
ſuite des Estampes allégoriques des événemens
les plus connus de l'hiſtoire de
France , gravées d'apres les deſſins de M.
Cochin , que cet Artiſte ne perd point
de vue cette manière pittoreſque & abrégée
de tracer l'hiſtoire. On a vu au
Salon deux deffins de cette ſuite , & plu-
Geurs deffins des aventures de Télemaque
, deſtinés à une Edition in - 8º. de
ce livre.
:
186 MERCURE DE FRANCE .
:
4
GRAVURES.
I.
Amusemens du jeune âge.
CETTE Eſtampe eft gravée par M. Chevillet
, d'après le deſſin de M. Wille
le fils. elle a dix pouces & demi de
largeur , & quinze environ de hauteur .
M. Wille a repréſenté une jeune fille
d'une figute très- agréable qui careſſeun
oiſeau. La gravure eſt intéreſſante ,& d'un
travail précieux & fini. à Paris , chez M.
Chevillet , rue des Maçons , maiſon de
M. Freville.
ê
101.
2
e
Portrait de Joseph II , Empereur & Roi
des Romains , né le treize Mars mil
Sept cent quarante-un . :
Ce Portrait eſt en médaillon , d'après
le tableau peint à Vienne par Ducreux ,
& gravé avec beaucoup de foin par Cathelin
; prix 40 1. chez Bligny , Lancier
du Roi , cour du manege aux Tuille
ries.
OCTOBRE. 1773. 187
MUSIQUE.
I. :
DIXIEME recueil des récréations de
Polymnie , ou choix d'arietes , parodies
d'airs à la mode , tendres & légers ; avec
accompagnement de violon , flûte , hautbois
, par deſſus de viole , &c. Ces airs
peuvent auffi très-bien s'exécuter avec
deux inſtrumens de deſſus , au défautde la
voix Dédiées au beau ſexe , recueillies
&miſes en ordre par M. Leloup , Maître
de Flûte , éditeur de ce recueil . On a féparé
par des virgules les phraſesdu chant
&de l'accompagnement , pour faliciter
la reſpiration . Il eſt eſſentiel de remarquer
que ces fignes ne font ſouvent que
ſéparer un peu le chant far's en retarder
la marche . Prix 3 liv. 12 f. à Paris , chez
l'Editeur , maiſon de M. Balin , Peintre
& doreur , rue des deux Portes St Jean,
près de la rue de la Verrerie . On trouvera
les Recuils précédensà la même adreſſe .
Ce dizième Recueil offre une ſuite
d'airs choiſis, arrangés pour la commodité
des voix , & pour la facilité de l'accompagnement.
188 MERCURE DE FRANCE.
1 1.
Une Symphonie concertante , par C.
Stamitz ; prix 3 liv. 12 f. chez le ſieur
Sieber , rue S. Honoré , à l'hôtel d'Aligre
, près la Croix du Trahoir.
Trois ſymphonies , par Vannhal , oeu
vre 14. prix 6 liv . Six idem , par de
Maky , oeuvre 3 ; prix 6 liv. à l'adreſſe
ci-deſſus.
1
Les plaiſirs de Cachant , duo à deux
voix égales , avec un accompagnement
de harpe , compofé par M. Darondeau;
prix 2 liv. 8 f. chez l'auteur , rue de
Grenelle , Fauxbourg Saint Germain , ou
chez le ſieur Sieber .
III.
1
SixSonates pour le clavecin ou Piano for
te , avec accompagnement d'un violon ou
violoncelle , ad libitum. compoſeés parM.
Dupré, Organiſtede S. Martin de Tours ,
& maître de Clavecin. oeuvre 1 r. prix
و livres.
IV. 1
Six Quatuors pour deux violons , alto
&baffo , dédiés à M. le Comte de Guines
Maréchal des Camps & Armées
OCTOBRE. 1773 . 189
, , predu
Roi , Inſpecteur de ſon Infanterie ,
& fon Ambaſladeur près de Sa Majesté
Britannique par M. Vachon
mier violon de S. A. S. Monſeigneur
le Prince de Conty ; Opéra VIIe . &
ſecond livre de quatuors ; prix 9 liv.
A Paris , chez M. Venier , Editeur de
pluſieurs ouvrages de muſique , à l'entrée
dela rue S.Thomas duLouvre , vis- à - visle
Château d'eau , & aux Adreſſes ordinaires.
A Lyon , aux adreſſes de muſique ,
avec privilége du Roi .
VERS à l'occaſion du Portrait du Roi de
Suéde , peint dans l'habillement qu'il
portait lejourde la grande révolution.
PRINCE, dont les hauts faits
Reſluſſitenten toi les Héros de ta Race ,
D'un Sénat orgueilleux ſi tu confonds l'audace ,
C'eſt pour le bien de tes ſujets.
Ton nom vole en tous lieux eſcorté de la gloire :
Ondit que ranimant le ſiècle des Titus ,
Sur le trône avec toi vont regner les Vertus...
Digne Héros du temple de Mémoire
1
Pourſuis ; de tes projets n'interromps point le
cours;
190 MERCURE DE FRANCE.
«Et ſouviens - toi que chacun de tes jours
>>>Eſt un feuillet de ton hiſtoire . * >>
Par M. L. D. B.
Cours de Langue Angloise .
MONSIEUR Robert commencera fon
Cours le quatre de Novembre prochain.
Les perſonnes qui voudront le ſuivre ,
ſe feront infcrire d'avance ; le prix eſt
de deux louis. Il y aura quatre leçons
par ſemaine ; ſavoir , le lundi , mardi
Jeudi & vendredi , qui commenceront à
dix heures préciſes .
د
En lifant quelques hiſtoriens Anglois ,
on expliquera les règles de la Grammaire
, & on terminera la féance par la
lecture de quelques-uns de nos Poëtes
les plus célèbres. Ce Cours durera fix
mois ; de forte qu'avec un peu d'étude
on peut être sûr de bien connoître cette
langue. On réſervera deux jours de chaque
ſemaine des deux derniers mois
pour les compoſitions , où les principes
de la langue feront détaillées avec précifion
, & pour donner une idée de la
* Repartie d'un Philofophe à un Prince.
,
OCTOBRE . 1773. 191
verſification angloiſe. Le Public peut s'affurer
que l'auteur ne négligera rien pour
rendre ce Cours utile & intereſſant : les
perſonnes qui commercent avec l'Angleterre
, en le ſuivant , feront en état
de lire les lettres qu'elles en recevront ,
&d'y faire une réponſe intelligible. Ceux
qui n'ont pas la commodité de venir le
matin , pourront profiter d'un autre cours
qui ſe fera les mêmes jours à fix heures
du foir. M. Robert s'arrange avec
les Négocians pour écrire & traduire
les lettres qu'ils recevront , ou qu'ils auront
occaſion d'envoyer en Angleterre .
Sa demeure eſt rue des Francs Bourgrois
, place S. Michel , vis à- vis du Marbrier
, chez M. Tourillon , à Paris .
Cours de Mathématique .
DUPONT , Maître de Mathématiques
, recommencera le premier Octobre
prochain ſes cours de Mathématiques
dans ſon école , rue neuve Saint
Méderic , ainſi que le cours de deſſin
pour la carte & le payſage , & fait fuivre
alternativement dans ces cours , les oeuvres
de MM. Bezou & l'abbé Beffu.
Il fait à la campagne une fois par
192 MERCURE DE FRANCE.
ſemaine une leçon de pratique , & il continue
ſon cours gratuit de calcul , de géométrie
& de mécanique pour les Artiſtes ,
tous les Dimanches.
:
ACTE DE BIENFAISANCE.
UN Malheureux étoit poursuivi pour
paiement de loyers de maiſon , de la
part d'un Huiffier qui en étoit le Propriétaire.
Hors d'état de ſe liquider , il
n'avoit de reſſource pour ſubſiſter lui &
ſa famille , que dans une récolte prête
à moiffonner. L'Huiſſier la confidérant
d'un oeil avide , ſe promettoit bien de
l'en dépouiller fans égard , ſans pitié ; il
s'embarraffoit peu de quelle manière lui
&fa famille vivroient ; il infultoit à
leur misère , à leur triſte ſituation. L'affaire
eſt portée à l'Audience. Le Juge
inſtruit des deſſeins de l'Huiffier , & de
la déſolation de fon débiteur , prononce
le jugement ſuivant : Parties ouies , nous
avons accordé acte des offres faites par la
Partie ( du débiteur ) , de la somme de
trente fix livres . l'Avocat de l'Huifier ſe
lève , ſoutient qu'il n'y a pas d'offres.
Le Juge ajoûte tout de ſuite , & de ce
qu'il
OCTOBRE . 1773 .. 193
qu'il a préſentement payé ladite fomme.
En même-tems il tire de ſa poche trentefix
livres qu'il jette ſur le bureau pour
le paiement de l'Huiſſier ; il ſauve ainfi
un malheureux prêt à périr. Cet excès
de générofité ſurprit beaucoup : il n'avoit
pas encore été imaginé ; on le doit
au Bailly de Condé , l'une des Juſtices
de M. l'Evêque d'Evreux , connu par
d'autres actions ſemblables , qui mériteroient
auſſi d'être relevées .
ANECDOTES.
1.
Un Cadet de Gascogne prit une prife
de tabac dans la tabatière de ſon Commandant
: celui- ci fut piqué de cette familiarité
; & , pour en témoigner à l'autre
fon reffentiment , il renverſa ſa rabatière
, & demanda d'autre tabac. Notre
Gaſcon épioit le moment de ſe venger
de l'inſulte qu'on venoitde lui faire ;
il trouva l'occaſion & en profita. Le Commandant
ouvre ſa tabatiere pour prendre
une priſe de nouveau tabac qu'on venoit
de lui apporter. Notre Cadet , qui méditoit
fon coup , porte vite la main à
I. Vol. I
1
194 MERCURE DE FRANCE.
la tabatière , & prend ſa priſe de tabac
; il dit en même tems à ſon Commandant
: vous avez eu raifon , Monſieur
, de renverſer l'autre tabac , car celui-
ci eſt meilleur.
I. I.
M. le Duc de Vivonne qui étoit Amiral
, paflant le Rhin avec l'armée , ſon
cheval fit un mouvement qui penſa le
déſarçonner ; lui , ſe retenant , ſe contenta
de dire en riant : au moins ne fais pas
périr un Amiral dans l'eau douce.
III ,
La femme d'un Attiſan s'étoit priſe d'af
fection pour madame de Longueville,
Un jour elle trouva dans l'antichambre
de la princeſſe, qui pour lors étoit ma.
lade , une grande femme avec un habit
fort uni , des manches fort longues ,
&une grande coeffe noire. La bonne femme
s'approche , & demande des nouvelles
de la Princeſſe. La grande femme
noire ne daigna pas lui faire la moindre
réponſe. L'autre , croyant que tout
étoir perdu , fe mit à faire de grands
cris. La grande femme noire importunée ,
dit à un valet de chambre : faites moi
OCTOBRE. 1773 . 195
fortir cette pleureuſe ; c'eſt bien à une
bégueule comme celle là , à être en peine
de la ſanté de Madaine de Longueville.
AVIS.
I.
Histoire abrégée de tous les Empires ,
Royaumes & Républiques , connus depuis
la création du Monde jusqu'à Je-
Jus Chrift.
0N en donnera toutàla fois une double édi
tion , pour la commodité du Public , l'une en 20
tableaux ou cartes , d'environ trois pieds de long
fur deux & demi de large; l'autre en 40 cartes
d'égale longueur , & de moitié de largeur des
premières.
Ces cartes , tant grandes que petites , préſentent
ſous un ſeul coup d'oeil tous les événemens
d'un même teins. Elles ſont diviſées en autant
de colonnes qu'il y a d'Empires , Royaumes &
Républiques , connus dans citaque partie de tems
qui s'y trouvent traitées , à l'exception toutefois
de ceux fur lesquels il y a peu de choſes à dire ,
qui font portés aux pieds des colones des Etats
marquans.
Nombre des cartes. 30 grandes , 60 petites.
Prix pour les Souſcripteurs , 40 f. & 20 f.
Enluminées , 52 1. & 26 L
L'ouvrage entier 60 liv.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
On ne demande d'avance aux Souſcripteurs,
pour aider aux frais conſidérables de cet ouvrage,
que 14 liv.
On renouvellera conféquemment la ſoufcription
tous les quatre mois. La première a été ouverte
dès que ce Prospectus a paru , & fermée
pour Paris à la fin de Mai; pour les Provinces ,
àla fin de Juillet . La feconde a été ouverte , tant
pour la Province que four Paris , au premier Septembre
, & fera fermée au 15 Octobre.

Les perſonnes qui n'auront pas ſouſcrit à tems
ne jouiront pas des remiſes ci - deſſus dites , &
payeront pour chaque carte comme les particuliers.
On ſouſcrira à Paris , chez le Sr Carpentier ,
maître de géographie & d'histoire , aureur de ces
cartes , rue du Four St Eustache , au Nº. 89;
Et chez Jorry , fils , imprimeur - libraire , rue
de la Huchette , près du petit Châteler.
II.
Le Premier volume du Monde Primitif
analyſé & comparé avec le Monde Moderne ,
in-4°. avec des Figures en taille douce , paroît
depuis quelque tems; il contient le plan
général de tout l'Ouvrage , un traité ſur le
-genie allégorique des Anciens , & l'explication
de l'Hiſtoire de Cronus dans ſanchoniâton ou
de Saturne , celle de Mercure & celle d'Hercule ,
& de ſes XII Travaux ; conſidérées dans un
fens allégorique , comme relatives à l'invention
de l'Agriculture & du Calandrier , & à la fucceffion
des Travaux Champêtres , pendant la
durée du Calendrier
OCTOBRE. 1773. 197
La Souſcription eſt auſſi actuellement ouwerte
pour deux nouveaux volumes qui renfermeront
, l'un la Grammaire univerſelle confidérée
en elle même , & dans ſes rapports
avec celle des principales langues ; & les
principes fur l'origine du langage & de l'écriture.
La ſouſcription pour chacun de ces volumes
, eſt de fix livres en ſouſcrivant , & de
fix livres en le recevant. On peut ſouſcrite
chez les principaux Libraires de l'Europe, & particulièrement
chez quelque correſpondant de
l'Auteur , tels que M. de Loys, à Lausanne en
Suiffe , M. Pierre Dutilh, Négociant à Bordeaux ,
M. de Vidal , Avocat à Orthez en Béarne ,
chez qui l'on trouvera auſſi des exemplaires du
premier volume , & auxquels on pourra faire
paffer les remarques & les obſervations qu'on
auroit à envoyer à l'Auteur. Le premier des
deux volumes pour leſquels on foufcrit , paroîtra
vers la fin de l'année préſente 1773 .
Le troiſième ſuivra de près : l'Auteur ne né
gligeant rien pour répondre à l'empreſſement
fatteur du Public.
NOUVELLES POLITIQUES.
L
De Constantinople, le 3 Août 1773 .
E Prince Repnin eſt traité aux Sept Tours
avec beaucoup de diſtinction. Le Grand Vifir a
cu pour ce prifonnier tous les égards dûs à ſa
naifſlance. Il l'a fait accompagner , juſqu'à cetre
capitale , par le ſicur Fonton, frère du premier
Jiij
دود 1 MERCURE DE FRANCE.
interprete de France & chirurgien au ſervice du
premier Miniſtre de l'Empire Ottoman.
De Pétersbourg , le 2 Août 1773 .
Il y a eu un incendie très- conſidérable à Moſcou
dans un des plus beaux quartiers. Deux rues ont
été entierement confumées , ſans qu'on ait pu
préſerver des flammes aucun des grands hôtels
qui y étoient fitués .
De Warfovie , le 15 Août 1772 .
La Commiffion nommée pour juger le régicides
prononça la ſentence définitive , le6 de ce
mois après midi. Elle a condamné à mort tous les
coupables , à l'exception de Kuſma ou Koſinski
qui a obtenu fon pardon , pour s'être repenti de
fon crime&pour avoir ſauvé le Roi . Sa Majesté
avoit demandé grâce pour tous & pour ce dernier
en particulier. Le Difcours qu'Elle prononça
dans l'aſſemblée vient d'être imprimé , & nous le
mettrons ſous les yeux de nos lecteurs dans un
des Mercures ſuivants .
On a ignoré , juſqu'à ce jour , la deſtination
des troupes Rufles qui ſortent du Royaume ; mais
il eſt aujourd'hui décidé qu'elles vont ſe rendre
en Crimée , où les Tartares paroiffent diſpoſés
àſe ſoulever en faveur de la Porte; on prétend
même que les Turcs y ont déjà exécuté leur
defcente; mais cette nouvelle mérite confirmation.
La grande affaire du partage de la Pologne
ſera bientôt terminée , malgré la réclamation de
pluſieurs Délégués. Le Baron Rewitzki répondit
, le 20dece mois , au manifeſte du Prince
Czetwertynski , auquel pluſieurs autres Délégués
avoient adhéré; il expoſe toutes les raiſons
OCTOBRE . 1773 . 199
de nullité qui ſe trouvent dans cet Acte. Après
avoir levé cette difficulté , il a pouffé avec tant
de chaleur la négociation dont il étoit chargé ,
que le lendemain le traité qu'il avoit préſenté
fut figné par l'Evêque de Cujavie , Préſident
de la Délégation , & par les autres Chefs qui
formèrent d'inutiles obſtacles. Deux jours après,
ce Miniſtre & le Général de Richecour partirent
pour Zamosk , où ils doivent préſenter à
l'Empereur le Traité conclu avec la Pologne.
Cette affaire ayant été terminée , les Délégues
commencèrent , hier , leurs négociations avec
le Baron de Stackel-berg , Envoyé de Ruffie .
On aſſure qu'elles ne dureront que huit jours ,
après leſquels ce nouveau traité devra lui être
remis avec la fignature de la Délégation. Celui
de la Cour de Berlin occupera encore moins
de tems , puiſqu'on prétend qu'il ſera ſigné dans
trois jours. On ignore ſi l'on y réglera ce qui
concerne les Villes de Thorn & de Dantzick .
Malgré la célérité qu'ont met à la conclufion
du partage de la Pologne , on ne croit pas
que les Délégués puiſſent avoir fini leurs opérations
au is du mois prochain . Il reſte encore
à régler la nouvelle Conſtitution du Gouvernement
& à diſcuter les intérêts des Diſſidens . Les
trois Cours qui ont agi d'un concert unanime
pour le partage , different entr'elles ſur les
demandes des Diſſidens. La Cour de Ruſſie
paroît exiger pour eux une liberté entiere ,
tandis que celle d'Autriche ne veut pas qu'on
étende les droits dont ils jouiffoient auparavant
, & la Cour de Berlin ſe montre indifférente
dans cette difcuffion .
La Commiſſion pour les Régicides tint ,
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
avant-hier , une nouvelle ſéance dans la Salle
des Sénateurs ; mais on n'a point encore publié
le jugement qu'elle a rendu; on ſçait ſeulement
que Kuſma aura la liberté & qu'on
lui accordera une penſion modique dont une
partie lui ſera payée par le Roi , & l'autre par
laRépublique.
De Vienne , le 20 Août 1773 .
L'Empereur partit , les de ce mois , de Léopol ,
pour visiter les autres parties de la PologneAutrichienne;
mais Sa Majesté Impériale doit retourner
en cette ville le is du mois prochain.
On préſume que , comme tout ce qui concerne
le partage de la Pologne ſera alors réglé àWarſovie
, ce Prince recevra lui-même l'hommage de
ſes nouveaux ſujets.
,
L'augmentation qui a été ordonnée dernièrement
dans l'armée Autrichienne n'ayant pas paru
ſuffifante pour remplir l'objet qu'on ſe propoſe,
(çavoir , d'entretenir en Pologne , même lorſque
lecalmeyſera entièrement rétabli un Corps de
quarante mille hommes , on vient encore de
donner des ordres pour une nouvelle levée de
vingt-quatre mille Soldats. On avoit d'abord
voulu pour cet effet créer fix Régimens d'Infanterie
& de Cavalerie ; mais, afin d'épargner l'entretien
des Etats - Majors , on a préféré de compléter
les bataillons de campagne , ainſi que tous
les bataillons de garniſon , excepté ceux qui ſe
trouvent en cette Ville. Par le moyen de ces augmentations
ſucceſſives , l'armée Autrichienne
ſera bientôt compoſée de deux cens quatre-vinge
mille combattans .
OCTOBRE . 17730 201
DeHambourg , le 16 Août 1773 .
On ne doute plus qu'on n'exécute bientôt le
Traité conclu en 1768 , entre la Ruffie & le Danemarck,
relativement au Holſtein Ducal. Par cette
convention , le Grand Duc doit renoncer , pour
lui & ſes ſuccefleurs , à la portion du Duché de
Sleſwick qui appartenoit anciennement à ſa branche&
dont le Danemarck eſt en poſſeſſion depuis
1721 , & confentir à l'échange de ſa portion da
Duché de Holſtein contre les Comtés d'Oldembourg
& de Delmenhorst en Westphalie. Pour
obtenir l'acceffion du Prince-Evêque de Lubeck
&de la branche , le Danemarck lui cédera le
Baillage de Rheinfeld & de Rethwiſch , provenant
de la ſucceſſion du dernier Duc de Molſtein-
Ploen, & confentira àun nouvel arrangement
relatif à l'Evêché de Lubeck . Le ſiége de cetEvêché
Proteftant qui jouit d'ailleurs de la qualité
de Principauté immédiate du Saint Empire , eft
occupé , depuis 1586 , par des Princes iſſus de la
branche Ducale de Holſtein. Le zèle avec lequel
ils s'opposèrentà la fécularitation de cette Eglife
, engagea le Chapitre à s'obliger , en 1747.9
envers l'Evêque Jean de Holſtein , à choifir fucceſſivement
fix Evêques dans ſa branche. Il fut
*ſtipulé en 1667 , par la convention de Gluckſtadt
conclue entre le Roi de Danemark Frédéric III ८
l'Evêque Coadjuteur de Lubeck , qu'après que
cette convention auroit cu fon effet , les Evêques
ſeroient pris alternativement dans la Maiſon
Royale de Danemarck & dans la Maiſon Ducale
de Holſtein. En conséquence de cette ſtipula ion,
le Prince Frederic de Danemarck , frère du Roi
regnant , fut élu , en 1756 , Coadjuteur de l'Evê
que actuel, le dernier des fix qui devoient être
202 MERCURE DE FRANCE .
tirés de la branche Ducale. On aſſure , aujour
d'hui , que Son Alteſle Royale ſe démettra de
cette Coadjuroserie , & que l'Evêché de Lubeck
deviendra héréditaire dans la famille du Prince-
Evêque actuel , en réſervant les droits du Chapitre&
ceux de l'Empire.
De Berlin , le 13 Août 1773-
On affure que le Roi a fait propoſer un Traité
decommerce au Magiſtrat de Hambourg. L'objet
de ce Traité ſeroit de former dans cette Ville un
entrepôt général de toutes les marchandises que
les Etats du Roi tirent de l'Océan & de la Mer
Méditerranée. Il paroîtroit , par cette propoſition
, qu'on auroit en vue d'éviter le paſlage du
Sund& de faire communiquer la Prufle & la Pologne
avec l'Allemagne & avec le reſte de l'Europe
par le canal de Bromberg.
Le Roi , accompagné du Prince de Pruſſe&du
Prince Frédéric de Brunswick , partit , avanthier
, pour la Siléſie , où il ſe diſpoſe à faire les
revues accoutumées. On dit que Sa Majesté va
faire élever un ſtatue au fieeuurr Quantz , célèbre
Joueur de Flûte , qui a enrichi la muſique d'une
quantité conſidérable de fonnates & de duo , tous
deſtinés à l'uſage de Sa Majefté. On en porte le
nombreà deux cens quatre- vingt-dix .
On a complété le Corps d'Artillerie à cheval ,
&il fait déjà ſes évolutions & ſes manoeuvres
avec la plus grande préciſion .
De Livourne , le 20 Août 1772 .
Il paroît ici une ordonnance du Grand-Duc,
par laquelle il eſt défendu d'inhumer dans les
Egliſes les morts de quelque condition qu'ils
foient, excepté ceux qui y ont des ſépultures
OCTOBRE . 1773 . 203
fondées. En conféquence , on a déjà commencé à
enterrer hors des remparts , les perſonnes mortes
depuis quelques jours.
De Londres , le 25 Août 1773 .
C'eſt ſans aucun fondement que les papiers pu
blics ont fait mention d'un ſoulevement au Chili.
Cette nouvelle eſt abſolument faufle , & depuis
trois ans que le Roi d'Eſpagne a ratifié les anciens
Traités avec les Sauvages naturels du Pays , il y
règne une paix profonde.
On mandede Saint- Vincent que cette Colonie
jouit d'une tranquilité parfaite , & que les Caraïbes
cultivent avec ſatisfaction les terres que le
Gouvernement leur a aſſignées .
-
L'Eſcadre de l'Amiral Spry croiſe toujours dans
la Manche où elle a été jointe par pluſieurs autres
vaiſſeaux de guerre partis de Portsmouth & de
Plymouth. On ne fait point encore quelle eſt ſa
deſtination .
De Rome , le 19 Août 1773 .
On a expoſé , ces jours derniers , dans une des
falles du Vatican , les portraits de l'Empereur &
du Grand- Duc de Toſcane en un même tableau
que le Souverain Pontife a fait exécuter en mofaïque
, & qu'il envoie en préſent à l'Impératrice
Reine. On s'eſt empréflé à voir ce magnifique ouvrage
, & on a beaucoup applaudi à l'exécution .
Il eſt eſtimé 16 oco écus Romains . La bordure
eſt de bronze doré ; elle eſt garnie de lapis lazuli
& d'ornemens en argent.
,
De Verfailles , le 19 Septembre 1773 .
Monſeigneur le Comte de Provence a prêté
ferment entre les mains du Roi pour la charge de
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
Grand Maître de l'Ordre de Saint Lazare , dont
Monſeigneur leDauphin s'eſt démis , avec la permiffion
de Sa Majesté , en faveur de ce Prince. Ila
été conduit , en allant à la Chapelle & en revenant
, parle Duc de la Vrillière , Miniſtre &Secrétaire
d'Etat , Gérent & Adminiſtrateur de l'Ordre
, par les grands Officiers Commandeurs & par
douze Commandeurs ; arrivé à fon appartement,
le Marquis de Paulmy , Chancelier de l'Ordre ,
a eu l'honneur de le complimenter.
L'Abbé Terray , Contrôleur Général des Finances
, Directeur & Ordonnateur Général des Bâtimens
du Roi , a eu l'honneur de préſenter au Rơi
le portrait en pied de Sa Majesté , d'après l'original
peint par feu Michel Vanloo , exécuté en
rapiſſerie de hautelifle à la Manufacture Royale
desGobelins , ſous la conduite du ſieur Coſette,
Entrepreneur des ouvrages de la Couronne. Ce
portrait , dont le ſieur Coſette fils a fait la tête,
eſten bordure ſous glace ; il a 101 pouces de hauteur
ſur 62 de largeur. Sa Majesté a bien voulu
en marquer ſa ſatisfaction, ainſi que de ſonbuſte,
exécutéà la Savonnerie par le ſieurdu Vivier fils ,
Yous la conduite de ſon père , Entrepreneur de certe
Manufacture.
De Paris , le 3 Septembre 1773 .
Monſeigneur le Comte de Provence ayant fait
T'honneur à fon régiment d'Infanterie de lui envoyer
fon portrait , peint par le ſieur Fédou , ſon
premier peintre , ce régiment , qui eſt en garniſon
au Havre-de- Grace , prit les armes , le 25 du
mois dernier , ſous les ordres du Comte de Virieu
- Beauvoir , commandant au gouvernement
du Havre ,& alla recevoir , à la porte de la ville,
ce portrait qui fut portéà travers une baie de
OCTOBRE . 1773 . 205
foldats , au bruit de l'artillerie des remparts &
des cris répétés de vive le Roi & Monseigneur le
Comte de Provence , juſqu'à la citadelle où l'on
avoit élevé un portique d'architecture coloſlale ,
orné de trophées &d'allégories , fur les deffins du
chevalier de Querhoënt - Boiſruault , premier
lieutenant de ce corps, où il fut placé , & devant
lequel le régiment défila , ayant à la tête lecomte
de Virien , colonel- lieutenant. On fit une triple
décharge de mouſqueterie , & le Peuple joignit
ſes acclamations àcelles des foldats. Le régiment
alla enfuite occuper les tables que l'on
avoit diſtribuées ſur la place d'armes , où l'on
but à la ſanté du Colonel. Après le repas , il y
cut un bal qui dura toute la nuit. "Ce régiment a
donné , dans cette occafion , des marques fignalées
d'amour pour le Prince qu'il a l'honneur
d'avoir à ſa tête .
Monſeigneur le Dauphin & Madame la Dauphine
vintent ſe promener , jeudi 2 de ce mois ,
fur les boulevards de cette capitale. Ils virent la
Place Royale , revinrent par la rue St Louis aux
boulevards , traversèrent la foire St Ovide ſur la
Place de Louis XV , que les ſyndics de la foire
avoient fait illuminer , & reprirent le chemin de
Verſailles.
Lundi 6 de ce mois , Monſeigneur le Comte
de Provence & Madame la Comteſſe de Provence
, accompagnés de Officiers & des Dames
de leur Maiſon , vinrent en cette Capitale. Ils
furent ſalués , à leur arrivée , & à leur départ ,
par le canon de la Baſtille , pat celui de l'Hôtel-
Royal des Invalides & par le canon de la Ville.
Ils trouvèrent , à la porte de la Conférence
le Corps de Ville qui leur fut préſenté par le
4
206 MERCURE DE FRANCE .
Maréchal Duc de Briffac , Gouverneur de Paris ,
& par le ſieur de la Michodiere , Conſeiller
d'Erat & Prevôt des Marchands , qui eut l'honneur
de les complimenter. Le ſieur de Sartine ,
Conſeiller d'Etat & LieutenantGénéral de Police,'
s'étoit rendu dans le même lieu . Monſeigneur
le Comte de Provence & Madame la Comteſſe
de Provence étoient montes , en arrivant ,
dans un des caroffes de parade qui les atten
doient & qui furent remplis par les Seigneurs
& les Dames de leur ſuite. Celui qu'occupoient
le Prince & la Princeſſe , étoit précédé & ſuivi
de leurs Gardes d Corps. Ce brillant cortege
prit le chemin de Notre-Dame par le Quai
des Tuileries , le Font-Royal , les Quai des
Théatins & de Couti , le Pont- Neuf , le Quai
des Orfèvres , la rue Saint Louis & le Marché-
Neuf. Arrivés à la Cathédrale , Monseigneur
le Comte de Provence & Madame la Comteffe
de Provence furent reçus & complimentés , à
la porte de l'Eglife , par l'Archevêque de
Paris , revêtu de ſes habits pontificanx & à la
tête des Chanoines. Après avoir fait leurs prières
dans le choeur , & entendu la Mefſe à la
Chapelle de la Vierge , ils furent reconduits
avec les mêmes cérémonies , montèrent dans
leur carroffe & allèrent à Sainte Geneviève
par le Pont-Neuf, le Quai des Auguftins
, le Pont Saint- Michel, les rues de la Bouclerie
, Saint Severin , Sain Jacques , le Marché
& la Place de la nouvelle Eglife . L'Abbé de
Sainte Geneviève , accompagné des Chanoines
Réguliers de cette Abbaye , eut l'honneur de
les recevoir & de leur adreſſer un Diſcours .
Après avoir fait leurs prières dans cette Eglife ,
OCTOBRE. 1773 . 207
ils ſe rendirent aux Tuileries par les rues S.
Thomas , d'Enfer , des Francs Bourgeois , de
Vaugirad , de Tournon , des Quatre-Vents , de
la Comédie Françoiſe , la rue Dauphine , le
Pont- Neuf , les rues de la Monnoie , du Roule,
Saint Honoré , Saint Nicaiſe & par la Place du
Carouſel. Ils dînerent au Palais des Tuileries,
ſe promenèrent dans le Jardin & retournerent ,
le foir , à verſailles par la Place de Louis XV
& la Foire Saint- Ovide que les Syndics avoient
eu ſoin de faire illuminer. Le Gouverneur de
Paris , le Lieutenant-Général de Police & le
Prevôt des Marchands ſe ſont trouvés dans
tous les endroits où le Prince & la Princeſſe
ſont deſcendus , & où les Gardes Françoiſes
& Suiſſes étoient ſous les armes , ayant leurs
Officiers à leur tête. Le Peuple , empreſſo de
les voir , craignoit que la pluie qui n'avoit
ceffé de tomber pendant toute la nuit & une
partie de la journée , ne l'empêchât de ſe trouver
à leur paſſage ; mais par une circonstance
heureuſe , comme on le remarqua dans une fête
Romaine , le tems s'éclaircit dès l'inſtant qu'ils
arrivèrent à Paris & qu'ils commencèrent leur
marche , de forte que les Citoyens purent librement
border toutes les rues , s'approcher
des carofles , ſuivre le cortége en faiſant retentir
les airs de leurs acclamations , & remplir
le Jardin du Palais des Tuileries où ils firent
éclater leur joie de voir ces auguſtes époux ,
par des cris mille fois répéres de vive le Roi.
Monſeigneur le Comte de Provence eut la
bonté de faire arrêter ſon caroſſe devant les
Ecoles de Droit , ſur la nouvelle place de Sainte
Geneviève , & le ſieur Abbé Coger , Recteur
208 MERCURE DE FRANCE .
de l'Univerſité , cut l'honneur de lui adreſſet
de Difcours ſuivant.
«Monſeigneur ,
* Vous venez jouir du ſpectacle le plus délicieux
pour une ame tendre & fenfible. Au
milieu de ce Peuple qui vous environne , vous
>>goûtez un plaisir préférable à la joie des
Conquérans , le plaifir d'enchaîner tous les
coeurs. Les hommages auxquels vous êtes ac-
>> coutumé , on ne peut les refufer à votre rang ,
>> à votre naiſſance. Aujourd'hui c'eſt un tribut
libre & volontaire que s'empreſſe de vous
>>> offrir l'amour qui n'écoute que la voix de
l'eſtime & du ſentiment. Cette bonté tou-
>> chante qui tempère la noble fierté de votre
ofigine ; l'accueil favorable dont vous hono-
>> rez les arts & les talens ; votre zèle pour la
Religion , à la quelle ſeule il appartient d'af
>> furer la gloire & la proſpérité des Empires,
voilà , Monſeigneur , les titres qui vous
>> rendent ſi cher à la Batrie .
>>Ceux que vous nous préſentez , Madame ,
>> ne font pas moins précieux à la France. Le
fang qui coule dans vos veines , eſt le même
qui donna le jour à LOUIS le bien-Aimé :
> c'eſt dans cette ſource auguſte & féconde que
vous avez puiſé ces vertus aimables qui percent
le voile de votre modeftie , & ſur lef-
* quelles la Nation arrête ſes regards avec une
>> douce complaiſance.
• L'Univerſité de Paris , célèbre dans tous
les ſiècles par ſon dévouement au bien de
l'Eglife & de l'Etat , vous ſupplie , MonfeiOCTOBRE.
1773 . 209
gneur , d'être l'interprète de ſa reconnoif-
> ſance auprès d'un Monarque auquel elle
>> doit encore plus qu'a Charlemagne , fon
>> père & ſon fondateur. >>
Monſeigneur le Comte de Provence , imitant
l'exemple de ſon auguſte frère Monfeigneur
le Dauphin , a ſignalé ſon entrée à
Paris par un acte de bienfaiſance , & il a fait
remettre de ſa caſſere au ſieur de Sartine ,
Conſeiller d'Etat & Lieutenant- Général de Police,
une ſomme applicable à la délivrance des prifonniers
détenus faute de payement des mois
de nourrice de leurs enfans .
Deux jours auparavant , Madame & Madame
Elifabeth , accompagnées de la Comteſſe de
Marfan , Gouvernante des Enfans de France ,
étoient venues voir les tableaux expoſés au
Salon du Louvre.
Le 14 de ce mois , Monſeigneur le Comte de
Provence & Madame la Comteſſe de Provence
vinrent en cette capitale pour aſſiſter à l'opéra.
Les citoyens , empreſſés de les voir , accoururent
en foule à ce ſpectacle & témoignèrent les ſentimens
de reſpect & de joie que leur inſpire l'amour
dont les François ſont pénétrés pour leur auguſte
Maître & pour les Princes de ſon ſang. En retournant
à Verſailles , Monſeigneur le Comte &
Madame la Comtefle de Provence entièrent dans
le Coliſée , où l'on tira deux feux d'artifice , l'un
dans le cirque , l'autre en-dehors vers la grille.
Le Public , touché des marques de bonté & d'affabilné
que le Prince & la Princefle daignèrent
donner , fit éclater de nouveau ſa reconnoiffance
&la fatisfaction de les voir , par de battemens
de mains continuels .
210 MERCURE DE FRANCE.
Le 31 de ce mois , Madame la Dauphine , Mas
dame la Comteſſe de Provence & Madame Victoire
ſe rendirent à la Manufacture royale de la Savonnerie,
pour y voir les différens ouvrages qu'on
y exécute. L'Abbé Terray , contrôleur - général
des finances , directeur & ordonnateur général des
bâtimens , jardins , arts , académies & manufactures
royales , eut l'honneur d'y recevoir ces
Princeſſes &de préſenter à Madame la Dauphine
trois tableaux en tapiflerie , exécutés dans cette
manufacture.
Madame la Dauphine , Madame la Comteſle de
Provence , Madame Adelaide & Meſdames Victoire
& Sophie vinrent , le is de ce mois , à la
Bibliothèque du Roi , & , après avoir viſité la galerie
des livres , elles paſlèrent dans le cabinetdes
médailles , & enſuite dans la ſalle des manufcrits.
Le ſieur Bignon , bibliothécaire de Sa Majesté ,
eut l'honneurde les accompagner & de leur montrer
les livres le plus remarquables , les médailles
les plus rares & les manuſcrits les plus précieux.
NOMINATION S.
Le Roi a accordé l'évêché de Treguier à l'Abbé
de Fretat de Sara , vicaire général du Puy , &
l'abbaye régulière de Loutre , ordre de St Auguſ
· tin , diocèſe de Trèves , à la Dame de Menenftein
, religieuſe de cette abbaye.
Le Roi ayant agréé la retraite du chevalier de
la Billarderie , enſeigne des Gardes -du-Corps du
Roi dans la compagnie de Villeroy , Sa Majefté ,
ſur la préſentation qui lui en a été faite par le
duc de Villeroy , a diſpolé de cette brigade en
faveurdu comte de Laſtic , premier exempt dans
la même compagnie , ainſi que du bâton d'exempt
OCTOBRE. 1773 . 211
du comte de Laſtic, en faveur du chevalier Dûre,
officier dans les Carabiniers. Sa Majefté ayant
pareillement agréé la retraite du marquis de
Blaru , hentenant dans la même compagnie &
lieutenant général de ſes armées , commandeur
de l'Ordre royal & militaire de St Louis , & commandant
de Sa Maiſon , a diſpoſé de ſa brigade
fur la préſentation qui lut en a été faite par le
duc de Villeroy , en faveur du marquis de Tilly ,
ſon fils , lieutenant-colonel au régiment de Languedoc
, Dragons .
PRÉSENTATIONS .
Le premier Septembre , le Corps -de- Ville de
Patis ſe rendit à Verſailles , ayant à ſa tête le maréchal
duc de Brillac , gouverneur de Paris. Il
ent audience de Sa Majesté , à laquelle il fut préſenté
par le duc de la Vrillière , miniſtre & ſecrétaire
d'état , & conduit par le marquis de
Dreux , grand maître des cérémonies. Les ſieurs
Boucher & Etienne , nouveaux échevins , prêtèrent
le ferment dont le duc de la Vrillière fit la
lecture , ainſi que du ſcrutin qui fut préſenté par
le Sieur d'Agueſſeau de Freſne , avocat du Roi
au Châtelet. Le Corps de - Ville eut auſſi l'honneur
de rendre ſes reſpects à la Famille Royale.
Les Députés des Etats du Languedoc furent
admis , le 6 , à l'audience du Roi. Ils furent préſentés
à Sa Majesté par le duc de Gontaut , chevalier
des Ordres du Roi , lieutenant général de
la Province , & par le duc de la Vrillière , minif
tre & fecrétaire d'état , ayant le département de
cette province , & conduits par le marquis de
Dreux , grand - maître , le ſieur de Nantouillet ,
maître , & le ſieur de Watronville , aide des céré-
!
212 MERCURE DE FRANCE.
monies . La députation étoit compoſée , pour le
Clergé , de l'évêque de Lavaur , qui porta la parole;
pour la Nobleſſe , du vicomte de Polignac;
pour le Tiers - Etat, des ſieurs Raynal ,
anciens capitouls de Toulouſe , & Atizon , maire
de Nismes , & du ſieur de la Fage , fyndic général
de toute la province. La députation cut en-
Luite audience de la Famille Royale.
La vicomtelle d'Hautefort a eu l'honneur d'être
préſentée au Roi & à la Famille Royale par la
comtefle d'Hautefort.
Le 12 Septembre , le comte d'Aranda , grand
d'Eſpagne & ambaſſadeur extraordinaire de Sa
Majesté Catholique , cut une audience particu-
Lère du Roi à qui il remit ſes lettres de créance.
Il fut conduitàcette audience & à celle de la Famille
Royale , par le ſicur Tolozan , introduc
teur des Ambaſladeurs .
Le 12 Septembre , l'Académie des Sciences eut
Thonneur de préſenter au Roi & à la Famille
Royale, le volume de les mémoires de l'année
1770. Sa Majesté ayant bien voula accorder à
Cette compagnie la prérogative honorable de lut
préſenter déſormais les académiciens nouvellement
reçus , les ſieurs Beaumé , chymiſte , de
Juſſicu , botaniſte , Danville , géographe , & de
la Place , mécanicien , eurent l'honneur de lui être
préſentés , le même jour , par le Sr de Trudaine,
conſeiller d'état , préſident de cette Académie.
MARIAGES.
Le 22 Août , le Roi & la Famille Royalelignerentà
Compiegne le contrat de mariage du ſieur
de Journer , intendant d'Anche , avec Demoiselle
de Franclieu.
OCTOBRE. 1773 . 213
Le Roi & la Famille Royale ſignèrent , les
Septembre , le contrat de mariage du comte de
Rougraw , colonel à la ſuite du régiment Royal
Allemand , cavalerie , avec Demoiselle de Macmahon
, fille du marquis de Macmahon d'Eguilly.
NAISSANCES.
Le 27 Juillet , la Reine des Deux - Siciles eft
heureuſement accouchée d'une Princeſſe.
LaPrinceflede Croy eſt accouchée d'un garçon,
le 12 Septembre , au château de l'Hermitage .
MORTS.
Marie Smith eſt morte à Stanton en Angle
terre, le 12 Août , dans la cent quatrième année
de fon âge. Elle filoit encore au rouet deux heures
avant ſa mort.
Le chevalier de Montigny, chargédes affaires
de France à la Cour de Portugal , eſt mort à Lif
bonne , le & Août , d'une petite vérole rentrée.
Elifabeth- Philippine de Poitiers , veuve du feu
Maréchal Duc de Lorges , commandant pour le
Roi dans la province de Franche - Comté , eſt
morte à Paris , le 23 Août.
LOTERIES.
Le cent cinquante deuxième tirage de la Loterie
de l'hôtel -de- ville s'eft fait , le 26 Août , en
la manière accoutumée. Le lot de cinquante mille
livres eſt échu au No. 96095. Celui de vingt mille
214 MERCURE DE FRANCE.
livres au N°. 99035 , & les deux de dix mille ,
aux numéros 91889 , & 94730 .
Le tirage de la loterie de l'Ecole royale militaire
s'eft fait les Septembre. Les numéros ſortis de la
rose de fortune , lont 47 , 85 , 34,82 , 55. Le
prochain rirage le fera les Octobre.
TABLE.
PIEICECEESS FUGITIVES en vers&en proſe, pages
Ode qui a remporté le prix de l'Académie
Françoile , en 1773 , par M. de la Harpe , ibid.
Epître à un homme de lettres célibataire ,
pièce qui a concouru pour le prix de l'Acad.
Fr. en 1773 , par M. Doigni du Ponceau ,
Epître d'un Vieillard à un homme de ſon âge,
Epître d'un jeune poëte à un jeune Guerrier ,
pièce qui a concouru pour le prix de l'Acad.
Fr. , par M.André ,
Amana , ou les Voeux indiſcrets , conte oriental,
1
Vers à MadameD, qui , dans une légère indifpofition
, avoit eu la penſée de renoncer
à la ſociété,
L'Abeille & l'Ecolier , fable ,
Ode d'Horace à Barine ,
Les Contraſtes , &c .
Les Incertitudes ,
IS
22
31
36
SI
57
5
رو
I
OCTOBRE. 1773. 215
LaMétempſycoſe, 62
Explication des Enigmes & Logogryphes , 64
ENIGMES , 65
LOGOGRYPHES ,
68
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 71
Socrate en délire , ibid.
Tableau chronologique des ouvrages & des
principales découvertes d'anatomie &c.
Analyſe des Conciles généraux & particuliers, 83
80
Bibliothèque grammaticale abtégée , & c .
Gnomonique mile à la portée de tout le
85
monde , &c . 103
De la Philofophie , 1ος
Recherches critiques hiſtoriques & ropographiques
(ur la ville de Paris ,
Voyages entrepris par ordre de S. M. Britan .
George III , pour faire des découvertes
dans l'hémisphère auſtral , &c.
Lettre de M. l'Abbé Roubaud , contenant un
fragment de Tite- Live , nouvellement dé-
110
III
couvert àRome ,
ACADÉMIES ,
SPECTACLES , Opéra ,
Comédie Françoiſe ,
Comédie Italienne ,
130
131
143
ibid.
Vers à une jeune perſonnede qualité nommée
Thérèſe , qui a ſupérieurement joué
le rôle de Lucile ſur un théâtre de ſociété , 145
216 MERCURE DE FRANCE.
152
186
ibid.
ARTS ,
Gravures ,
Muſique ,
Vers à l'occaſion du portrait du Roi de Suéde ,
peint dans l'habillement qu'il portoit le jour
de la grande révolution ,
189
Cours de Langue Angloiſe , 190
Cours de Mathématique , 191
Actede Bienfaiſance , 192
Anecdotes , 193
AVIS ,
195
Nouvelles politiques , 197
Nominations ,
210
Préſentations ,
211
Mariages ,
212
Naiſſances , 213
Morts ,
Loteries ,
ibid.
ibid.
APPROΒΑΤΙΟ Ν.
,
J''AAII lu par ordre de Mgr le Chancelier , le
premier vol du Mercure du mois d'Octobre 1773 ,
&je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en
empêcher l'impreſſion .
AParis , le 30 Septembe 1773 .
LOUVEL,
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI .
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
OCTOBRE , 1773 .
SECOND VOLUME .
Mobilitate viget. VIRGILE.
Reugne :
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , Rue
Chriſtine , près la rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilège du Roi.
AVERTISSEMENT.
GEST au Sicur LACOMBE libraire , à Paris , rue
Chriftine , que l'on prie d'adreſler , francs de port,
les paquets & lettres , ainſi que les livres , les eftampes
, les piéces de vers ou de profe , la mufique,
les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques fur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inftruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auffi de marquer le prix des livres
, eftampes & pièces de muſique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourirà ſa perfection
; on recevra avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront meine un titre de
préférence pour obtenir des récompenſes ſur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv.
que l'on paiera d'avance pour ſeize volumes rendus
francs de port .
L'abonnement pour la province eſt de 32 livres
pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
port par la poſte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eſt de 36 ſols pour
ceux qui n'ont pas ſouſcrit, au lieu de 30 fols pour
ceux qui ſont abonnés.
A
On fupplie Mefſſieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la poſte , ou autrement , au Sieur LACOMBE,
libraire , à Paris , rue Christine.
On trouve auſſi chez le même Libraire
les Journaux fuivans.
JOURNAL DES SCAVANS , in-4° ou in- 12 , 14 vol:
par an à Paris .
Franc de port en Province ,
16 liv.
20 1.4f.
L'AVANTCOUREUR , feuille qui paroît le Lundi
de chaque ſemaine. L'abonnement , foit à Paris
, foit pour la Province , port franc par la
poſte , eſt de 12 liv.
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE par M. l'Abbé Dinouart
; de 14 vol . par an , à Paris , 9 liv. 16 .
EnProvince,port franc par la poſte , 14liv.
GAZETTE UNIVERSELLE DE LITTÉRATURE ; port
franc par la poltes à Paris , chez Lacombe ,
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JOURNAL DES CAUSES CÉLÈBRES , 8 vol. in 12 .
par an , à Paris , : 13 1.4 6.
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JOURNAL ENCYCLOPÉDIQUE , 24 vol. 33 liv . 12 .
JOURNAL hiſtorique & politique de Genève ,
36 cahiers par an , 18 liv.
JOURNAL de muſique des Deux- Ponts , partition
imprimée , 24 cahiers par an , franc de
port, 30 liv.
LE SPECTATEUR FRANÇOIS , IS cahiers par an ,
àParis, 9 liv.
En Province , 12 liv.
LA NATURE CONSIDÉRÉE , vingt - cinq cahiers
paran , 14 liv .
En Province , 18 liv.
LA MUSE LYRIQUE ITALIENNE avec des paroles
françoiſes , balle chifrée & accompagnement ,
12 cahiers par an , à Paris , 18 liv
En province , 24live,
A ij
Nouveautés chez le même Libraire.
FABLES nouvelles parM. Boisard , in- 8 °.
orné de gravures , br. 21.101.
'Annales de la Bienfaisance , 3 vol. in-8° .
brochés ,
61.
Lettresdu Roi de Pruffe , in- 18. br. 11. 166.
Eloge de Racine avec des notes, par M. de
la Harpe , in-8°. br.
Réponse d'Horace en vers ,
Fables orientales , par M. Bret , 3 vol. in-
11.101.
121.
8°. brochés , 3 liv.
tins &françois ,1772 , in-8°. br. 21. 101,
LaHenriade de M. de Voltaire , en vers la-
Traité du Rakitis , ou l'art de redreſſer les
enfans contrefaits , in 8°. br. avec fig. 41.
Lettresd'Elle&de Lui , in 8º. b.
Le Phasma ou l'Apparition , hiſtoiregrecque
, in-8°. br.
LesMuſesGrecques , in-8 °. br.
11.4 .
11. 10 f.
11.161.
Les Nuits Parifiennes , 2 parties in -8°.
nouv . édition , broch.
Les Odes pythiques de Pindare , in - 8 °.
3 liv.
sliv.
LePhilofopheſérieux , hist. comique , br. 11. 4 f.
Monumens érigés en France à la gloire de
broche,
Du Luxe, broché , 121.
Traité ſur l'Equitation , in-8° . br. 1 1,10 1,
Louis XV, &c. in - fol. avec planches ,
rel. en carton , 24.1.
Mémoires fur les objets lesplus importans de
I'Architecture , in-4°.avec figures, rel , en
carton ,
121.
Les Caractères modernes , 2 vol. br.
Maximesdeguerre du C. de Kevenhuller , 11. 10 (.
Histoire naturelle du Thé, avec fig.br. 11166
31.
/
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE , 1773 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
EPITRE à un Ami malheureux ; qui a
concouru à l'Académie Françoise , pour
leprix de Poësie. ParM. Duruflé.
AMI,dontlajeuneſſe , àla vertu docile ,
S'ouvritdans ſes ſentiers uneroute facile,
Trouva ſonjoug aimable & ſçut l'orner de fleurs ,
Délicat dans tes goûts , enjoué dans tes moeurs ;
Depuis quand les pinceaux de la mélancolie
Changent- ils à tes yeux le tableau de la vie?
Aiij
6 MERCURE DE FRANCE.
Eſt- ce à toi d'exhaler le funeſte poiſon
Dont un ſyſtême abſurde infecta la raiſon ,
Et , prêt à t'ajouter à ſes triſtes victimes ,
Ofes-tu m'étaler ſes coupables maximes ?
C'en est fait , me dis-tu ; je ſuis las de ſouffrir :
>>>Sans doute un malheureux a le droit de moutir.
La mort mettra le terme aux tourmens quej'en-
>>dure,
>>E>tje vais m'endormir au ſein de la nature.
>>Vois comme de mes jours dévoués au tombeau ,
La douleur lentement confume le flambeau ;
>>Dans un corps abattu mon ame défaillante
Eſt à peine un rayon de ſa clarté mourante ,
Et mon eſprit glacé , ſans reffort , ſans vigueur ,
Des organes flétris partage la langeur.
>>Laiffe-moi , de la vie heureuſement prodigue ,
En rejeter le poids , quand ce poids me fatigue.
>>Epargne-moi tes pleurs : viens plutôt m'affer-
>>mir.
Jen'ai qu'un pas à faire , & j'oſe le franchir ,
J'ai vécu. Sauve- moi de cette pitié vaine
>>Cr>uelle par foibleſle & ſemblable à la haine ,
>>Qui ne ſoupçonne pas qu'un être infortuné
Se confole en mourant , du malheur d'être
,
>>né. »
Arrête ! je frémis à ce ſombre langage ,
Arrête ; à ton ami cefle de faire outrage .
Qui ! moi , t'abandonner & te laiſſer périr !
Te poufler dans l'abîme , oùje te vois courir!
7
OCTOBRE. 1773. 7
Donne-moi donc , cruel ! ta fermeté barbare.
Que dis- je à mes combats que ton coeur ſe prépare
:
Tu peux nommer foibleſſe une tendre pitié ,
Je la ſens : mieux que toi je conois l'amitié ,
Jene lui prête point un ministère impie ,
Je ne l'honore point par une barbarie .
Dans ta tetraite , Ciel ! que ne puis -je voler ! ..
Puifque tu crains mes pleurs , tu les verrois couler.
: Viens;je te forcerai de t'attendrir encore ,
D'abjurer dans mes bras un projet que j'abhorre
Viens par ton repentir l'expier à mes yeux ,
Et Ten's de l'amitié l'aſſaut victorieux .
Panche-toi ſur mon ſein , mouille- moi de tes lar
mes ,
Viens t'écrier encore : oui ! la vie a des charmes.
De ces épanchemens tu connus les douceurs :
Souviens toi de ce jour où de tes longs malheurs
Retraçant à mes yeux la douloureule image ,
Tu me diſois : " ami ! to ſoutiens mon courage ;
L'amitié confolante amene au fond du coeur
>>>Et l'amour de la vie , & l'oubli du malheur ;
Je lui dois ma conſtance, & la voix me ranime.
>>Elle abandonne un coeur avili par le crime ;
>>C'eſt à lui d'implorer le bienfait de la mort.
On réſiſte au malheur ; on fuccombe au re-
>>>mord . >>>
A
i
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Tels étoient res diſcours; puis-je ry recon
noître?
C'eſt l'homme vertueux quidéteſte ſon être !
Hâte- toi d'étouffer ces mouvemens affreux ;
Laifle , laiffe aur pervers leurs deſirs monstrueux.
Peins - toi ce jour terrible ou tout mortel ſuccombe,
Où la mort , s'élevant fur les bords de la tombe,
Redemande la vie à l'homme épouvanté ,
Et vient à ſes regards ouvrir l'éternité .
Ah! le plus malheureux , en ces combats funeftes
,
De ſes jours condamnés veut diſputer les reſtes ;
Il repouſſe la mort , il frémit , & fon coeur
Sous la fatale faulx palpite avec horreur.
De l'inſtinct qui ſe trouble explique le murmure :
Tu ne peux te méprendre au voeu de la nature.
C'eſt cet inſtinct puiſſant , préſent de notre Auteur
,
Et des foibles humains heureux conſervateur .
Il parle, & dans ſes fers tremblante prifonnière ,
L'amen'oſebrifer la fragile barrière.
Tu lui délobéis & penfes le braver !
Dans ton coeur , mais trop tard ! crains de leretrouver,
Vois-tu ce malheureux que la douleur égare ,
Qui prodigue des jours dont le Ciel eſt avare?
Le fer long-tems héſite appuyé ſur ſon ſein
OCTOBRE. 1773 .
2
Et vingt fois il échappe à ſa tremblante main:
Frappé du coup mortel , couché ſur la poufſière,
Il ouvre un oeil errant & cherche la lumière.
Ah ! qu'il voudroit alors , environné d'horreurs ,
Souffrir encor la vie & traîner ſes malheurs !
Vains regrets ! de les jours il a marqué le nombre :
Il meurt. Le déſeſpoir accompagne ſon ombre.
Un nouveau jour nous luit aux portes du trépas ;
Crains ſa trifte lumière.... Ah ! ne t'y trompe
pas ,
Le courage n'eſt point une aveugle furie ,
Et l'honneur n'eſt pas grand de prodiguer la vic ;
D'affliger , de trahir ſes amis éperdus ,
Une mère , qui meurt ! ſi ſon fils ne vit plus ,
Etton épouſe , hélas ! qui , triſtement féconde ,
Reprocheroit ta mortà ma douleur profonde.
Tu ne peux , au mépris des devoirs les plus
faints ,
Rompre un noeud qui t'attache au reſte des humains.
Ecoute: Si pour toi ces devoirs ſont ſans charmes
,
Situ peux d'un oeil ſec voir répandredes larmes ,
Si le dur égoïſme a flétri ta vertu ,
Je net'arrête point : meurs ; pourquoi vivrois-tu ?
Sans doute tu rougis , & ce diſcours te blefle ;
Je venge tous les droits que trahit ta foible fle.
Dugrand nom de Caton ne crois pas m'éblouir :
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
Pour fon pays fans doute il eſt beaude mourir ;
Mais, ſauver la patrie , oſer vivre pour elle ,
C'étoit peut- être encore une gloire plus belle ;
Pour donner à Caton le prix de la vertu ,
Voyons , non comme il meurt , mais comme il a
:
vécu.
Eh ! que m'importe enfin la gloire qu'on lui
donne?
Tesjoursfont en danger & la mort t'environne.
Soit courage , ou foibleſſe , abjure ton deflein.
Crois - moi , fi le malheur l'enfantoit dans mon
fein,
Le tendre ſouvenir de l'amitié plaintive
Cruel ! arrêteroit mon ame fugitive.
Jen'aurois pas un coeur inſenſible à ſa voix ,
Ce coeur , qui ſe permet de trahir tous ſes droits.
Tu vis mon déſeſpoir , quand de ma tendre mère
Mes mains , jeunes encor , fermèrent la paupière :
Dans ſes bras défaillansje me ſentis preflé !
J'ai reçu ſes adieux dans un baiſer glacé !
J'ai pleuré le trepas d'une ſoeur adorée ,
Des roſes de l'Hymen nouvellement parée !
Un ami ſeul me reſte ... & veut m'abandonner !
Foible ami ! vis encor : je vais te pardonner.
Viens : commel'amitié , le malheur nous raſlemble
,
Et deux infortunés ſe conſolent enſemble.
Ciel ! c'est toi quej'implore. Ami du malheu-
яжих!
OCTOBRE. 1773 . 11
Si le voeude mon coeur te paroît vertueux ,
J'oſe juſqu'à ton trône élancer ma prière .
Aux yeux de mon ami fais briller ta lumière ,
Fais defcendre la paix dans ſon coeur abattu ,
Montre- lui dans ton ſein le prix de la vertu .
Oui , j'aime à le penſer : l'éternelle Sagefle
S'abaifle avec bonté ſur l'humaine foiblefle .
Heureux ou malheureux , en tout tems , en tout
licu ,
Ami ,l'homme eſt placé fous les regards d'un
:
Dieu .
Oſe t'en applaudir. Qu'un orgeuil légitime
Vienne élever ton coeur , l'échauffe & le ranime:
Offre un digne ſpectacle à l'auguſte témoin ,
Que la vertu defire & dont elle abeſoin .
La vie est difficile : eh bien ! lutte contr'elle;
Plus le combat eſt long , plus la victoire eſt belle.
Ce Dieu , qui prit pitié des mortels corrompus ,
Voulut que l'infortune enfantât les vertus .
Vois les vents déchaînés raſſembler les nuages :
L'abondance deſcend au milieu des orages .
Que la fortune étale une vaine ſplendeur : ' :
Vois ſes vils favoris , & pardonne au malheur.
De l'utile malheur l'homme né tributaire .
Abeſoin des leçons de ce Maître ſévère.
La joie a les écueils . Contemple l'Univers
Ami ? fi l'homme eſt grand , il l'eſt par les revers.
S'il n'eſt plus de malheur , que devient la conf
:
:
Lance
Avj
12 MERCURE DE FRANCE .
Est- ce pour les heureux qu'eſt faite l'eſpérance ?
L'eſpérance immortelle eſt la fille des Dieux :
Pour habiter la terre , elle a quitté lesCieux.
Telle que l'amitié , compagnes des diſgraces ,
Elle ſuit le malheur pour effacer ſes traces :
La douce illuſion , qu'embraſſent lesdouleurs,
De ſes rians tableaux vient broyer les couleurs.
Les triſtes ſouvenirs devant elle s'envolent.
Et , même en nous trompant , ſes charmes nous
confolent.
Elle brille à mes yeux , & couledans mon coeur.
Amour ! ô des humains éternel Bienfaiteur !
Toi que ne connois pas la grandeur importune ,
Plaifir dans lebonheur , vertu dans l'infortune !
Viens rendre àmon anti fon courage expirant ,
Rallume de ſes jours le flambeau pâliſſant ;
Auberceau de ſon fils prends ſoin de le conduire :
Du plus doux des devoirs c'eſt à toi de l'inſtruire.
Careflédans ſes bras , ah ! pourra-t'il former
D'autre voeu que celui de vivre&de l'aimer ?
Qu'il eſt doux en effet d'être époux , d'être père ,
De voir ſon fils ſourire & d'embraſſer la mère !
La voix de la nature a réveillé ton coeur ;
Ami , tu vas renaître , & renaître au bonheur !
OCTOBRE. 1773 . 13
ESSAI fur les avantages & les inconvéniens
de la Philofophie ; pièce qui a
concouru pour le prix de l'Académie
Françoise , en 1773. Par M. * * *. A
Paris , chez J. B. Brunet , imprimeur ,
& Demonville , libraire.
Ona vu trop long-tems l'Ignorance hautaine
Afon foible horizon borner la ſphère humaine ,
Etplongeant les eſprits dans un honteux ſommeil
,
Défendre à la Kaifon de hâter leur réveil.
Mais, fur les pas du Temps , la Raiſon qui s'avance
,
Diffipe par degrés la nuit de l'Ignorance.
L'ombre fuit; le jour naît . L'auguſte Vérité,
Pour accoutumer l'homme à ſouffrir ſa clarté ,
Soulève lentement le voile qui la couvre.
O fublime Uranie ! enfin ton Temple s'ouvre !
Tu parois: ton aſpect a changé l'Univers.
L'homme a vu ſa foibleſſe ; ila brifé ſes fers.
En vain le Fanatiſme , en ſa rage infentée ,
Réclame le pouvoir d'enchaîner la Penfée;
Déefle des talens ta voix ſait adoucir
Ce Deſpote cruel qui veut tout aſſervir.
Tu bannis les fureurs d'un zèle fanguinaire ,
14 MERCURE DE FRANCE.
Pour épargner du moins quelques maux à la
terre !
combien la Difcorde a troublé des Etats ,
Que la nuit des erreurs a caché d'attentats ,
Quand , ſous le nom du Ciel , l'injuſte politique
Abuſoit à fon gré l'Ignorance publique ! ....
Mais pourquoi rappeler ces horribles forfaits ?,
Sainte Religion ! ô mère de la Paix !
Tu ne vois plus enfin mille ſectes rivales ,
Répandre dans ton ſein le poiſon des cabales ;
Tune vois plus couler au tour de tes Autels
Les larmes & le fang des malheureux mortels.
Des viles factions les orages s'apppaiſent ;
Uranie a parlé ; les Préjugés ſe taiſent.
C'eſt dans ce calme heureux des ſuperftitions
Que , plus libre & plus lage en ſes opinions ,
Dans les ſentiers du vrai l'homme peut le conduire
;
De la Raifon alors il connoît mieux l'empire.
Ainfi , quand la tempête a régné (fur les mers ,
Si la fureur des vents n'agite plus les airs ,
L'Océan s'applanit ; le Pilote tranquille
Trouve , au milieu des eaux , une route facile.
L'homme penſe ; il fait plus: il apprend à douter.
Où cefle l'évidence il voudroit s'arrêter ;
Et , renonçant au droit de ſe tromper lui-même .
Ecarter pour jamais le bandeau du ſyſtème.
Mais fier de ſes progrès & de la liberté
212. :
OCTOBRE. 1773 . 15
Dubeſoin de connoître en ſecret tourmenté,
Il s'élève , il s'égare ; & d'une aîle rapide
Devance la Raiſon dans ſa marche timide.
Au-deſſus de ſa ſphère ardent à s'élancer ,
Au Trône de Dieu même il oſe ſe placer ;
Il croit dans ſon audace égaler ce grand Etre
Que des Stoïciens ſe vantoient de connoître ,
Cet Eſprit embraſlant tous les êtres divers ,
Invisible moteur de l'immenfe univers.
Bientôt l'Illuſion enfante le Sophifme .
Au labyrinte obfcur d'un fatal Pirrhoniſme ,
Des Tages inſenſés , de hardis impoſteurs
Attirent les humains par de faufles lueurs.
Tels , parmi les écueils , des Pirates avides
Font , dans l'ombre des nuits , briller des feux
perfides .
Des rêves du Sophiſme abſurdes Partiſans ,
Ce qu'ils nomment Raiſon , c'eſt l'abus des Talens
.
Qu'apperçois-je prèsd'eux? Quel phantôme volage
Les adımire & les ſuit ſous le maſque du ſage ?
C'eſt la Frivolité , ce Précepteur des fots ,
Dont toute la ſcience eſt l'étude des mots ,
Qui penſe pas accès , déraiſonne avec grâce ,
Etdes objets profonds effleure la furface...
Q
i
Déefle des Arts , tes Miniftres facrés
De ce trompeur ſavoir feroient- ils enivrés ?
Seroient ils éblouis part'honneur mépriſable
T
16 MERCURE DE FRANCE.
D'embellir le menſonge &de le rendre aimable ?
La gloire d'être utile en combattant l'erreur ,
Voilà leur premier guide , & voilà leur grandeur.
Ils regardent loin d'eux le torrent des chimères
Entraîner le troupeau des Sophiſtes vulgaires ,
Tandis que la Raiſon accroît , par leur ſecours ,
Sur les opinions ſon inſenſible cours.
La Science autrefois méprilée , inconnue ,
Juſqu'au palais des Grands pénètre & s'infinue.
Le Riche , fatigué du poids de ſon loiſir ,
Se permet de penſer , &s'inſtruit ſans rougir.
Dans fon obſcurité , l'agriculteur paiſible
Ranime ſes travaux , & voit le bien poſſible.
On fent le prix des Arts; & ces Arts bienfaifans
Du bonheur général poſent les fondemens.
- Si du pouvoir des Rois ce bonheur est l'ous
vrage ,
Quel est l'objet des voeux &des efforts du ſage ?
11 cherche les rapports du Trône avec les Lois ,
Des Lois avec les moeurs , du Peuple avec les
Rois;
Des antiques abus il parcourt le dédale ,
Etdes vrais Souverains révèle la Morale.
"Connoiflez , leur dit- il , l'art du Législateur ;
>>L>es talens , les vertus ſont enfans de l'honneur;
>>Plus fort dans un Etat que la crainte& les peines
,
OCTOBRE. 1773 . 17
L'Honneur des Paſſions doit ſeul tenir les rênes..
>>Et fi la Tyrannie a perdu ſes ſecrets * ,
Si l'homme eſt occupé de ſes vrais intérêts ,
C'eſt à toi de règner , ô douce Bienfaiſance ,
Qui du trône aux ſujets rempliflant la diſtance,
>>S>oumets à la vertu la volonté d'un Roi ,
>>L>es Citoyens au Prince ,&le Prince à la Loi..
Ainfi , par ſon flambeau , la divine Uranie
Eclaire le Pouvoir , les Arts & le Génie.
Semblable à ces ſoleils , ces globes lumineux ,
Qu'un immortelle main a ſemés dans les cieux ,
Elle donne aux eſprits la vie& la lumière ;
Sa clarté ſe répand ſur la nature entière.
Souverainedes Arts ,fi leChef d'un Etat
Te doit ſa ſüreré , ſa force & ſon éclat ,
Sous un Roi vraiment Roi tu rends le peuple li
bre.
Desdivers intérêts maintenant l'équilibre ,
Tu produis cet accord & fi rare &fi doux
Du pouvoir d'un ſeul homme& du bonheur de
tous.
Oui ; s'il eſt des climats qu'habite la bafleſle ,
Où la force a le droitd'opprimer la foibleſle ;
Oul'affreux Deſpotiſme , au coeur dur , à l'oeil
faux,
* Rien de fi difficile à gouverner mal , & rien
de ſi facile à gouverner bien , qu'un peuple qui
penſe. Encyclopédie , au mot Honneur.
18 MERCURE DE FRANCE.
En s'oppolant au bien , éterniſe les maux ;
Ah! c'eſt que l'ignorance , appuyant l'impoſture ,
Cache les droits de l'homme & ceux de la nature.
L'ignorance pour l'homme eſt un malheur de
plus . :
Comment des Nations réformer les abus ,
Comment les découvrir , fi la raiſon captive
Pour le bien , pour le vrai , languit toujours oifive?
:
Il faut que les mortels , de leurs fers dégagés ,
La balance à la main , pèſent leurs préjugés ;
Il faut qu'impunément l'homme ſage railonne ,
Et qu'à la Vérité le Genre humain pardonne *.
Quel ſpectacle offriroit un Peuple ami des Arts ,
Qui de la vérité ſoutiendroit les regards ;
Où les eſprits , frappés d'une lumière égale ,
Réſiſteroient fans crainte à toute erreur fatale ?
Là , tonjours le Génie , aſſuré de ſes droits ,
Pout l'intérêt public éleveroit ſa voix ;
Sur la Religion & fur les Lois fondée,
La Morale jamais ne ſeroit dégradée ,
Ne prêteroit ſon voile au Crime audacieux ,
* On feroit une longue hiſtoire , dit M. de
Fontenelle , des vérités qui ont été mal reçues
chez les hommes , & des mauvais traitemens
eſſuyés par les introducteurs de ces malheureuſes
étrangères.
OCTOBRE. 1773 . 19
Au fanglant Fanatiſme , au Menſonge odieux..
On verroit de l'Etat s'affermir l'édifice ,
Contre les coups du Tems & contre l'Injustice .
C'eſt ainſi que pour l'homme agitla Vérité.
Mais lorſqu'elle eſt ſans force & fans activité ;
Quand les opinions , les moeurs & les uſages
L'obſcurciflent toujours par de nouveaux nuages ,
Au lieu de ſecourir les mortels malheureux ,
Elle- même ſouvent a des dangers pour eux.
Des ſources du honheur s'augmentent le misères ,
Les abus font détruits par des abus contraires.
L'invincible afcendant de la Prévention ,
Le choc des intérêts qui heurtent la Raiſon ,
Tout corrompt les talens ; tout flécrit les feinences
Que , parmi les erreurs , ont jeté les Sciences.
Du véritable honneur on briſe les refforts ;
On eſt faux par ſyſteme , on eſt vil fans remords.
Indifférent à tout , le Citoyen s'iſole ;
Au bonheur perſonnel le bien commun s'immole ;
Et le Sophiſme encor prête au Vice effronté
Les maximes du Sage & de l'Humanité !
O vous qui gémiſlez ſur les excès du vice ,
Dont la faufle ſageſſe eſt eſclave ou complice ;
Vous qui , d'un vain ſavoir dédaignant les appas ,
De la Vérité ſeule oſez ſuivre les pas ;
O Sages , puiffiez- vous , en Aétriſlant le Crime ,
Réveiller dans les coeurs le beſoin de l'eſtime!
20 MERCURE DE FRANCE.
Pour ſervir les humains , puiſſiez-vous réunir
Lagloire de penſer & le pouvoir d'agir ;
Etdes Arts , des Talens , dirigeant l'influence ,
Faire mûrir les fruits de l'humaine Prudence !
LETTRE d'un Père laboureur à fon
fils parvenu.
Tor dont le vain orgueil dédaigne tes parens,
Et cauſe le malheur d'un père en cheveux blancs ,
Mon fils , entends ma voix. Depuis ta longue
abſence ,
Depuis que,dans l'éclat d'une injuſte opulence ,
Tu méconnois ton père au ſein de la grandeur ,
Ton image , mon fils , ne fort point de mon
coeur.
Je te rêvois toujours , dans mon humble chaus
mière
Recevant avec joie un baiſer de ton père.
Il me ſouvient d'un tems à mon coeux précieux .
Je languiſſois , frappé d'un air contagieux ..
Rien ne pouvoit du mal calmer la violence.
Les larmes de tes yeux couloient en abondance.
Levant les mains au Ciel dans ton affliction ,
Tu demandois à Dieu ma prompte guériſon.
Qu'il vive , diſois-tu , ce bon père que j'aime.
Au ſeinde la douleur ma joie étoit extrême.;
OCTOBRE. 1773 . 21
D'être aimé tendrement je goûtois le bonheur ;
Et tes larmes , tes cris répondoientà mon coeur.
Pourquoi , dans nos hameaux , étouffant la nature
,
L'âge a-t'il corrompu ton ame ſimple & pure ?
Apeine fleurifſoit ton quinzième printems :
Tu faifois un teproche àtes triſtes parens ,
De conſumer leurs jours dans un travail ſtérile ,
De vivre dans les champs & non pas à la ville.
Lorſque , pendant l'été , dépouillant nos guérets,
Je revenois chargé des épis de Cérès ,
Ou que , fur nos côteaux , je cueillois , en automne
,
Les fruits délicieux de Bacchus , de Pomone :
Tu dédaignois , mon fils , mes ruſtiques travaux.
Tu mépriſois les bois , les vergers , les hameaux,
Paris t'éblouiſſoit ; & fa magnificence
Te rendoit odieux le lieu de ta naiſlance.
Tu quittas ma chaumière. Un chagrin éternel
Adévoré ce coeur , hélas ! trop paternel.
De mon fils fugitif la douloureuſe image
M'offroit les paſſions , les dangers de ſon âge.
Voyant l'abyme affreux qui s'ouvroit ſur ſes pas ,
« Jem'écriois : mon Dieu ! ne l'abandonne pas .
>>Daigne , daigne guider ſa jeuneſle imprudente .
Ce monde eſt plein d'écueils... J'en frémis
d'épouvante...
22 MERCURE DE FRANCE.
>>>Fais qu'il ne quitte point le ſentier de l'honneur.
33
Chaque matin , mon fils , en proie à ma douleur ,
Sans conlation , ſous mon toit ſolitaire ,
Je faifois au Seigneur cette ardente prière;
Et , ſoit que le ſoleil éclairât l'Univers ,
Soit que la fombre nuit vint obſcurcir les airs ,
Déleſpéré , pleurant ton éternelle abſence ,
Lé tems ne calmoit point ma triſte impatience ;
Et l'ennui , de mes jours confumant le flambeau ,
Précipitoit mes pas dans la nuit du tombeau.
Depuis quatorze hiversje ſéchois dans les larmes
,
Quandj'apprends que l'objet de mes longues alarmes
,
Mon fils coule ſes jours dans un riche palais ,
Et qu'un ſuperbe rang couronne fes ſouhaits.
Quoi ! ſous la pourpre & l'or , oubliant ma chawmière
,
Ton coeur n'eſt point troublé du ſouvenir d'un
père?
Enfant dénaturé, tu ne t'informes pas
Si ton ingratitude a caulé mon trépas !
Enflé d'un vain orgueil qu'inſpire la fortune ,
Tu veux anéantir ma mémoire importune!
Tu rougis d'être né d'un père laboureur!
Si l'honneur peut toucher ton inſenſible coeur ,
Rougis plutôt , rougis d'un bien illégitime ,
OCTOBRE. 1773 . 23
Le fruit de la baflefle , & peut- être du crime .
Rougis de la ſplendeur d'un poſte où tu te rends ,
Et la haine du peuple & le mépris des grands.
Va, tremble que , malgré ta fortune éclatante ,
Unjour le fort cruel ne trompe ton attente.
Tout change. L'Univers retentit des malheurs
De ceux qu'on voit briller au faîte des honneurs .
Quand tu crois être heureux au ſein de l'opulence
,
Crains des rivaux jaloux que ta richeſſe offenſe.
Habiles à te nuite , ils trament des complots
Pour ravir , dévorer le fruit de tes travaux.
Crains fur-tout, crains du Ciel la vengeance équitable.
:
Dieu va précipiter ta chûte inévitable.
Tes malheurs vont venger un père abandonné.
D'un funeste revers ton coeur eft conſterné .
,
Tu ne peux ſoutenir le poids de la dilgrace.
Trahi , perfécuté , dépouillé de ta place
De ton naufrage à peine emportant les débris ,
Odieux & chargé d'un éternel mépris ,
Tu viendras , t'éloignant par une fuite prompte
Dans un champ ſolitaire enfevelir ta honte ;
Et même , en ta douleur , furieux , égaré ,
Armer contre tes jours un bras déſeſpére.
Sors de l'enchantement. Reviens à la nature.
Viens jouir d'un beau jour , des fleurs , de la verdure.
:
4
MERCURE DE FRANCE.
Brûlé des paſſions quitourmentent ton coeur ,
Dans le calme des bois viens goûter la fraîcheur.
Revois le doux rivage où leCiel t'a fait naitre ,
Nos fertiles côteaux , ma demeure champêtre.
Va , ne dédaigne point mon honorable état.
Crois-moi : le laboureur eſt heureux ſans éclat ;
Et poſsède avec joie une honnête richeſle
Qu'il doit à ſes travaux & non à la balleſſe.
Eh! mon fils , puiſſe un père aux portes du tombeau
,
Unpère déchirer le funeſte bandeau
Qui te cache les bords d'un affreux précipice ,
Et l'opprobre éternel dont te couvre le vice !
Puiſſe ma voix , trouvant le chemin de ton coeur ,
Reffuſciter en toi l'homme mort à l'honneur!
ParM. l'AbbéPotet,prof. au col.Max.
LE MALHEUR & LA VERTU .
Le père de Méliſſa étoit fils d'un gentilhomme
retiré dans ſes terres , & qui
jouiſſoit d'environ cinq cens livres ſterlings
de rente. Le haſard , qui lui avoit
donné un frère aîné & trois foeurs , lui
avoit ôté l'eſpérance de la fortune. Il
voulut s'en dédommager par la gloire.
Son
OCTOBRE. 1773 . 25
Son père l'avoit deſtiné au commerce &
l'avoit placé chez un des plus riches négocians
de Briſtol ; mais le jeune homme,
né avec une imagination vive & enflammée
par la lecture de l'hiſtoire &
l'exemple des Héros qu'elle fait paffer à
l'immortalité , dédaigna de languir dans
l'obſcurité d'un comptoir. Laricheſſe lui
parut trop facile à acquérir : il la mépriſa
bientôt , & réſolut de courir une carrière
plus difficile & plus brillante. Il s'échappe
de Bristol , & ſe fait foldat à la ville
voiſine , ne doutant point que ſes vertus
militaires ne le fiſſent monter un jour au
rang qu'il vouloit mériter. On le fit paffer
à Londres avec d'autres recrues , &
partir avec ſa compagnie pour une garniſon
ſi éloignée de ſa famille qu'il ne craignit
plus qu'on eût pitié de lui , & qu'une
amitié ridicule lui fermât le chemin de
l'honneur .
Un de ſes camarades le conduiſit un
jour dans la maiſon d'un Gentilhomme ,
où il avoit quelques particularités avec
une jeune femme-de- chambre , & le fit
entrer dans la cour. Ce gentilhomme ,
âgé d'environ ſoixante ans , avoit épouſé,
depuis deux ans , une ſeconde femine qui
lui avoit apporté , pour tout bien , une
II. Vol.
B
:
!
26 MERCURE DE FRANCE .
éducation très - diftinguée. Il avoit pluſieurs
enfans de ſa première épouſe,morte
depuis fort long-tems. Le plus jeune étoit
une fille qui entroit dans ſa dix-feptième
année. Elle étoit d'une taille avantageuſe,
&d'une figure très agréable ; mais fon
père qui ne l'aimoit que par inſtinct, comme
les animaux aiment leurs petits, avoit
entièrement négligé de la faire inſtruire.
Il croyoit ne pouvoir pas vivre fanselle , &
aimoit mieux voir ſa fille mal élevée chez
lui , que de l'envoyer à Londres pour lui
donner les connoiſſances néceſſaires à ſon
ſexe , & convenables à ſa naiſſance. La
jeune Betti n'avoit d'autre occupation
que de jouer avec les valets. Il s'étoit établi
entr'eux une confidence réciproque ,
&elle ne ſe croyoit heureuſe que dans la
cuiſine & la baſſe- cour .
La tendreſſe capricieuſe de ſon père
n'avoitjamais attiré la ſienne ,& elle s'apperçut
ſans regret que ſon ſecond mariage
la diminuoit. Sa belle mère ne la contraignoit
point ; elle obſervoit même avec
une fatisfaction ſecrète que Miſs ſe déro
boit à la ſociété , & elle trouvoit plus aiſé
de cacher ſes défauts quede les corriger.
Betti , à qui Claire, ſa femme- de- chambre,
avoit dit qu'elle attendoit ſon amant,
OCTOBRE. 1773: 27
deſcendit ſecrètementl'eſcalier,& ne ſe fic
point ſcrupule de jouer avec eux. Le fol.
dat fut énchanté d'elle , & découvrit ou
crut découvrir dans la ſimplicité de la nature
quelques qualités que l'art n'auroit
pas beaucoup de peine à développer.
D'ailleurs tout ce qui avoit l'apparence
d'une aventure , avoit pour lui des attraits
, & l'eſpérance d'enlever une jeune
Demoiselle , ſous le ſimple habit de foldat
, flattoit autant ſa vanité qu'elle répondoit
à ſon amour.
Il devint très - aſſidu , fit tous ſes efforts
pour plaire , & y réuſſit : la compagnie
ayant eu ordre de ſe rendre à une
autre garniſon , Betti &Claire partirent
un beau matin avec leurs galans , & fe
marièrent dans un village voiſin .
Auſſi-tôt que le vieux Gentilhomme
fut informé de la faite de ſa fille , il fit
faire des recherches avec tant de diligen.
ce&de ſoin , qu'il fut bientôt le chemin
qu'elle avoit pris. Il monte à cheval , &
la pourſuit avec imprécation. Ce n'étoient
point les émotions de la tendreſſe;
c'étoient les tranſports de la rage. Il regardoit
cette offenſe moins comme la
déſobéiſſance d'un enfant que comme la .
révolte d'une eſclave. Il la joignit bien
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
tôt , mais trop tard pour fa vengeance.
Le mariage étoit conſommé. Le foldat lej
lui apprit lui - même. Le père prodigua
les expreffions de la brutalité &de l'indignation
, & jura qu'il ne pardonneroit
jamais une faute qu'il auroit dû prévenir,
L'union de ces jeunes amans , en augmentant
leur malheur, ne diminua point
leur tendreſſe. Le régiment fut envoyé
près du Roi Guillaume au ſfiége de Namur.
Le foldat , qui n'attendoit que les
dangers , reçut cet ordre avec des tranfports
de joie ; il voyoit devant lui la
gloire,& fe croyoit auffi fûr d'y parvenir
que s'il alloit prendre poffeffion d'un tré
for. Sa femme , groſſe de quelques mois,
ne voyant aucun moyen de ſubſiſter dans
l'absence de ſon mari , demanda à le ſuivre,
& en obtint la permiffion, Lorſqu'elle
fut confondue avec la foule qui fuivoit
le camp , qu'elle ſe vit au milieu des dé.
bris du carnage parmi des malheureux
qui nagent dans le fang , qui oublient la
mort & la bravent en ſa préſence pour
dépouiller ſes victimes , & à qui l'horreur
eſt auſſi familière que la pitié eſt impoffible
, elle fut épouvantée de la licence
des femmes & de la brutalité des hommes,
Claire , fa femme de chambre,qui
OCTOBRE. 1773 . 19
avoit ſuivi fon mari , étoit la ſeule qui
pût la confoler , & la ſeule dont elle pût
eſpérer les ſecours néceffaires.
Ce n'étoit pas allez de fouffrir; il falloit
vivre , & les beſoins du corps ajou
toient encore aux fouffrances de l'ame.
Betti ayant entendu prononcer le nom
d'unofficierqu'elle ſe reſſouvintd'avoir vu
quelquefois dans la maiſon de ſon père ,
elle s'adretla à lui , le nomma , & lui demanda
ſa protection & la permiffion de
prendre ſoin de fes équipages. Le Capitainey
confentit. Dès ce moment l'état
de Betti fut moins affreux , & fon eſprit
futplus tranquille; mais elle ne put échap.
per au malheur. Elle vit fon mari mar
cher le matin à une attaque , &le vit rap.
portet le foir couvert de bleſſures mortelles.
Le lendemain on le mit dans un
charriot avecunequantité d'autres bleſfés ,
pour le conduire à un hôpital éloigné de
trois lieues. Comme la voiture étoit remplie
, elle pattit à pied ,ne voulant pas ſe
ſéparer de ſon mari dans un moment fi
funeſte. Elle ne pouvoit aller auffi vite
que lui , & elle arriva précisément pour
le voir expirer ſur ſes genoux , & recueillir
ſes derniers foupirs. La fatigue & la
douleur lui causèrent une révolution fi
B iij
30 MERCURE DE FRANCE .
grande qu'elle accoucha quelques inſtans
après , & ne vécut que pour donner la vie
à Méliffa , qu'elle laiſſa dans l'état le plus
déplorable , ſans parens , ſans amis , dans
un pays étranger , & parmi des gens trop
accoutumés à voir les ſouffrances pour les
plaindre & les ſouſager. Sa tendreſſe étoit
fans eſpoir , & cette idée ſeule lui rendis
la mort terrible .
Parmi ceux que le haſard ou le malheur
rendirent témoins de la naiſſance de Méliſſa
, il ſe trouva une jeune femme dont
le mari venoit de périr dans le dernier
combat , & qui avoit perdu depuis deux
jours un enfant qu'elle nourriſſoit de fon
lait. Cette femme , plutôt dans la crainte
des inconvéniens qui pouvoient en réful.
ter que par compaſſion pour l'orpheline ,
la prit dans ſon ſein , & fe crut autoriſée
às'emparer de la dépouille de ſa mère.
Elle ne trouva dans ſes poches que quelques
pièces de monnoie , & le certificat
de ſon mariage. Elle donna ce papier au
capitaine , qui apprit avec compaſſion le
fort de Betti , mit cette femme à ſa place
, & l'engagea à continuer ſes ſoins à
l'enfant qu'elle avoit ſauvé. Après la
guerre , il les emmena toutes deux en
Angleterre , & garda la jeune femme à
ſon ſervice.
OCTOBRE . 1773 . 31
Il fit auffi-tôt un paquet de tout ce qui
pouvoit concerner Méliſſa , l'envoya à
ſon grand- père avec la nourrice , & renferma
le certificat du mariage de ſa mère
dans une lettre qui contenoit le récit de
ſa mort , &des moyens qui avoient conſervé
la vie à ſon enfant. Ceux qui nous
ont été chers , par quelque offenſe qu'ils
ayent perdu leurs droits fur notre tendreſſe
pendant leur vie , les reprennent
toujours à leur mort. Le tombeau qui les
met à couvert de notre reſſentiment &
rend la réconciliation impoſſible , nous
ramene à des ſentimens plus doux , &
c'eſt alors que nous regardons comme une
ſévérité , ce que nous regardions comme
une juſtice . Le Capitaine faifoit au grand.
père de Méliſſa , l'honneur de le juger
comme les autres hommes ; il penſoit
que la tendreſſe paternelle du vieillard ſe
réveilleroit à l'aſpect de cet enfant ; que
l'infortune de ſa fille lui feroit oublier fa
faute , & qu'il épargneroit cette ſeconde
victime . Ces eſpérances étoient raifonnables
; mais cet inflexible gentilhomme
ne l'étoit pas . Lorſqu'il fut informé par
lebiller que l'enfant qu'il tenoit dans ſes
bras étoit le ſien qui réclamoit ſa protection
, il n'acheva pas ſa lecture , acca
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
bla la nourrice de menaces &d'inſultes ,
&les renvoya ſans pitié. Un événement
auſſi extraordinaire eſt bientôt ſu dant une
ville de province. Un oncle de Mélifla
apprit cette nouvelle preuve de la brutalité
de ſon père avec indignation. Il envoya
auſſi- tôt chercher l'enfant , & affura
la nourrice que ſa nièce ſeroit traitée
chez lui comme ſa fille. Il lui dit qu'il
étoit auſſi brouillé depuis long-tems avec
fon père pour des raiſons particulières ;
que ſa fortune étoit médiocre , & qu'il
avoit même été obligé de prendre à ferme
une petite métairie qu'il tenoit d'un
écuyer fort galant homme; mais qu'il
vivoit allez content ſans enfans , & avec
beaucoup d'économie .
Claire , femme de chambre de Betti ,
étoit revenue veuve dans ſon pays , &
avoit prévenu tous ceux à qui elle avoit
raconté les tourmens de ſa maîtreſſe .
Mélilla ajouta par les bonnes qualités
qu'elle annonçoit , à l'intérêt que l'on
prend à l'infortune. Bientôt même elle
n'eut plus beſoin d'avoir été malheureuſe
pour être aimée. On lui apprit ſucceſſivement
tout ce qu'elle devoit ſavoir. Les
connoiſſances entroient dans ſon eſprit
auſſi facilement que la reconnoiffance
OCTOBRE. 1773 . 33
pénétroit dans ſon ame; mais ſes douleurs
augmentèrent avec la triſte faculté
de les ſentir ; elle n'avoit que onze ans
lorſque ſa tente mourut,& deux ans après
elle perdit fon oncle .
Funeſte victime du fort , Méliſſa ſe re
trouvoit plongée dans un état d'autant
plus malheureux qu'elle avoit entrevu le
bonheur. Aufli affligée du paflé , qu'in
quiète de l'avenir , elle s'abandonnoita
fon déſeſpoir, lorſqu'elle vit entrer chez
elleun homme envoyé par l'écuyer , inf
truit de la mort de ſes parens. Cet hom
me généreux ne permit pas qu'une vie
conſervée par une eſpèce de miracle , fû
expoſée plus long tems aux misères qui
l'avoient environnée. Il ſe détermina
la prendre chez lui, non pas comme f
domeſtique , mais comme une compagne
pour ſa fille , jeune perſonne accomplie
& âgée d'environ quirze ans. Elle fu
reçue par le père & la fille avec l'empref
fement d'une ſenûbilité généreuſe. Se
larmes féchèrent,& il ne lui reſta de ſo
affliction que le tendre ſouvenir d'un on
cle qu'elle regardoit comme ſon père-
Elle eut alors le courage d'ouvrir une.
petite boëre qu'il lui avoit miſe dans les
mains avant de mourir : elle n'y trouva
a
-
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
que le certificat du mariage de ſa mère ,
renfermé dans la lettre du Capitaine , &
'un récit des événemens que fon oncle
avoit écrit lui - même. Cette longue hiftoire
d'infortunes lui cauſoit des émotions
ſi violentes , qu'elles l'auroient conduite
à l'inſenſibilité , fi la raiſon n'avoit
pas été aſſezpuillante pour les combattre.
Cependant Méliſſa étoit chérie de toute
lafamille qui retourna quelques ſemaines
après à Londres. Le bon écuyer la regardoitcomme
ſon enfant , & fa fille la regardoit
comme ſa ſcoeur. On lui enſeigna
Ia muſique & la danſe ; on la préſenta
dans la ſociété , on l'habilla avec goût ,
& elle avoit toujours allez d'argent
pour fatisfaire les petites fantaiſies de
fon fexe. Jamais dans la jeuneſſe la crainte
du lendemain n'a altéré la jouiſſance
dujour. Au contraire ,la félicité préſente
eſt un gage de la félicité à venir. Méliſſa
étoit auffi contente que ſi elle devoit
l'être toujours .
Elle étoit dans ſa dix huitième année
lorſque le fils unique de fon bienfaiteur
fut rappelé de l'univerſité d'Oxford pour
paffer l'hiver à Londres. La perſonne , la
conduite & les diſcours de Miéliſſa le
charmèrent comme cela devoit être. 2
OCTOBRE. 1773 . 35
Dès que l'on voit deux jeunes gens réunis
, l'on s'attend toujours a voir l'amour
en tiers avec eux . Si ces récits font communs
, c'eſt que les paflions le font auffi,
& l'hiſtoire de la nature ne peut pas être
plus variée qu'elle. Le jeune homme employa
tous les petits foins , les petits détours
d'un premier amour , d'autant plus
clairs qu'on prend plus de précaution pour
les cacher. Méliſſa,ſans connoître l'amour,
le devina à ſa conduite ; elle pouvoit en
être flattée : elle n'en fut qu'affligée . Elle
prévit que fi ce ſentiment étoit furpris
par le père ou la fooeur , la paix de la famille
feroit troublée , & que la cauſe de
cet orage en feroit peut- être auſſi la victime.
Elle affecta donc de prendre les
attentions de ce jeune amant pour des
politeſſes de complaiſance , & imagina
que ces précautions l'intimideroient &
éloigneroient une déclaration dans les formes.
Mais tout mortifié qu'il fut de voir
Méliſſa dédaigner un amour qu'elle avoit
fans doute reconnu , il ſe détermina à lui
parler dans des termes qui ne lui permet
troient pas de conſerver plus long- tems
cette neutralité.Quoiqu'il reſpectat ſa verru
, il craignoit trop ſon père pour fonger
à en faire ſon épouſe , & il aimoit trop
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
ardemment Meliffa pour ne pas eſpérer
d'en faire ſa maîtreſſe. Méliſſa tourna
d'abord en plaiſanterie ſon amour & fes
proteſtations. Mais lorſqu'elle s'apperçut
qu'il avoitdeſſein de la ſéduire , elle fondit
en larmes & tomba évanouie. Il frémit
à cet aſpect , & fon repentir fut égal
àſa douleur. Tant de vertu ne fit qu'augmenter
ſon eſtime. Ce n'étoit pas diminuer
ſon amour. Il la prit dans ſes bras ,
& lui offrit ſa main pour réparer fon outrage.
Mais la vertu n'avoit pas permis
àMéliſſa d'être la maîtreſſe de ſon amant.
La reconnoiſſance ne lui permit pas de
devenir ſa femme. Elle le pria même de
ne la preſſer jamais de violer ce qu'elle
ſe devoit à elle- même & à fon bienfaiteur
, & lui dit que cette réſolution étoit
auſſi inébranlable qu'elle étoit juſte .
Il fallut donc vaincre les defirs de l'amour
dont l'ardeur s'accroît par fa délicareffe.
Telle étoit la ſituation des deux
amans. Un matin il tenoit fa main dans
çelle de Méliſſa . Il lui parloit avec la plus
vive tendreffe,& elle le regardoit avecune
eſpèce de fatisfaction timide , & l'écoutoit
avec une attention que fon coeur
condamnoit. Dans ce tendre moment où
l'on n'eſt occupé que de ce qu'on aime ,
OCTOBRE . 1773. 37
le père s'approche , entend fon fils lai
faire des propofitions de mariage,& ſe re
tire fans être apperçu.
Il étoit loin de penſer qu'une fille, dans
la fituation de Méliſſa , pût rejeter une
telle propofition , & s'imaginoit que les
femmes ſe croient vertueuſes quand elles
n'ont point accordé la dernière faveur, &
n'appliquent le véritable honneur qu'à
l'honneur du devoir. Il prit ſes mefures
d'après ces idées. C'étoit le tems où il
avoit coutume de ſe retirer à ſa terre. I
donna ordre que out fût difposé pour le
lendemain , & que la voiture fût prête à
fix heures du matin. Ses enfans furent un
peu ſurpris de cette retraite ſubite ; mais
quoique le père fût naturellement bon ,
il gouvernoit fa maiſon avec autorité,&
s'ils s'apperçurent que quelque choſe l'avoit
offenſé , ils n'osèrent pas lui demander
, ni même foupçonner la cauſe de
fon humeur. Méliſſa fit ſes paquets à l'ordinaire.
Le lendemain , le père fit monter
dans ſa voiture fa fille & fon fils , & fit
entrer Méliſſa dans fon cabinet. Là il lui
dit en peu de mots , mais avec beaucoup
d'aigreur , qu'elle avoit formé le deſſein
d'épouſer ſon fils , fans fon conſentement
que cet excèsd'ingratitude le forçoit à lui
38 MERCURE DE FRANCE.
1
reprocher les bontés dont il l'avoit comblée.
En même tems il lui mit dans la
main un billet de cinquante livres ſterlings
, & lui ordonna de fortir de chez
lui avant huit jours. Méliſſa fut trop accablée
de ce coup pour répondre . Le père
monta précipitamment en voiture & partit
fur le champ.
Telle étoit Méliſſa pour une troiſième
fois , & plus malheureuſe que jamais :
elle avoit plus de ſecours qu'à la mort de
fon oncle , mais auſſi elle avoit plus de
dangers à craindre. Ceux qui ſont accoutumés
à dormir fur les oreillers du bonheur
&du plaisir , réſiſtent rarement aux attraits
du vice qui préſente toujours l'abondance
&lebien-être, quand la vertu n'offre qu'un
grabat , des repas ſuccincts , des haillons
&un travail continuel.
Méliſſa , lorſqu'elle fut revenue de l'ac
cablement où l'avoit jetée ce pallage ſubit
d'une fortune à l'autre , ſe détermina
à ne point accepter les bontés d'un homme
qui l'en croyoit indigne ; elle ne voulut
même pas ſe juſtifier , parce qu'elle
étoit trop intéreſfée pour qu'on la crût
fincère , & que d'ailleurs cet état précaire
n'étoit qu'un eſclavage brillant qui dépendoit
toujours du caprice d'un moment.
OCTOBRE. 1773 . 39
:
Elle ne ſavoit comment ſubiſter un ſeul
jour , lorſqu'elle renvoya le billet& fortit
de la maifon. Elle enveloppa ce billet &
l'adreſſa à la maiſon de campagne , le fit
porter à la porte par une ſervante que l'on
avoit laiſſée pour prendre ſoin de la maifon.
Quand cette ſervante fut de retour ,
elle lui apprit tout ce qui s'étoit paflé , &
lui demanda conſeil. Cette femme, après
quelques momens de ſurpriſe & de douleur
, lui dit qu'elle avoit une foeur qui
travailloit en modes dans ſa chambre ;
qu'elle avoit ſouvent plus d'ouvrage
qu'elle n'en pouvoit faire , & qu'elle feroit
enchantée de la recevoir juſqu'à des
momens plus heureux. Méliſſa écouta
cette propofition comme une voix du
Ciel , embraſſa cette femme & ſe hâta de
partir avec elle. Méliſſa fut reçue trèshonnêtement
; il fut convenu qu'elle travailleroit
pour ſon logement& pour ſa
nourriture ; car elle ne voulut jamais accepter
comme un don ce qu'elle pouvoit
recevoir comme un paiement.
Un jour on apporta chez elle une garniture
de dentelle enveloppée dans une
gazette. On ferra la garniture ,& la gazette
fut jetée indifféremment dans la
chambre. Meliſſa l'a prit ; mais voyant
40 MERCURE DE FRANCE.
qu'elle étoit publique depuis quinze jours,
elle alloit la jeter au feu , lorſque ſon oeil
tomba ſur le nom de ſon père ; elle la reprend
aufli tôt avec la plus grande émotion
, & lit un avertiſſement dans lequel
ſon père , que l'on diſoit avoir quitté ſa
famille depuis près de dix - neuf ans pour
entrer dans le ſervice , étoit averti de
s'adreſſer à une perſonne qui l'informeroit
de choſes fort intéreſſantes pour lui.
Méliſſa courut , & apprit que le frère aîné
de ſon père étoit mort depuis peu fans
s'être marié ; qu'il poſſédoit quinze cent
livres ſterlings de rente , dont cinq cent
Ini venoient de ſon père ,& mille avoient
été laiffées par un oncle ; qu'au défaut
d'enfant mâle , les ſoeurs avoient hérité
de ces quinze cent livres , mais qu'une
maîtreſſe de ce frère, qui avoit à ſe plaindre
de leur mépris , avoit appris qu'il y
avoit un frère cadet abfent , & que dans
la vivacité de ſon reffentiment , elle avoit
rendu cet avertiſſement public.
Méliffa eut trop d'idées à la fois pour
s'arrêter à une feule. Enfin après autant
de réſolutions que de projets , elle fongea
que le capitaine qui l'avoit fait porter en
Angleterre pourroit lui donner plus de
fecours que tout autre; elle fitdes recher
OCTOBRE. 1773 . 41
ches pour ſavoir ſa demeure,& s'y fit conduire
auſſi - tôt. Elle lui dit qu'elle étoit
la perſonne que ſa pitié avoit ſauvée dans
fon enfance , & elle lui fit voir la lettre
& le certificat qu'elle renfermoit ; que
par la mort du frère aîné de ſon père ,
dont elle n'avoitjamais connu la famille,
elle devenoit héritière d'un bien confidérable
; mais qu'elle ne ſavoit comment
conſtater fon droit , & à qui confier la
pourſuite d'une affaire où elle auroit à
combattre les richeſſes & la protection .
LeCapitaine la reçut avec la politeffe
particulière à fon état, il la félicita furun
événement auffi heureux qu'inattendu ,
&, fans ſe vanter d'une générofité d'oſtentation&
lui tirer l'aveu de fon indigence
, il lui donna une lettre pour fon avocat
, & lui dit qu'elle pouvoit s'adreſſer
à lui avec confiance , & lui faire le récit
de ſon hiſtoire. Je ne doute point du
ſuccès , ajouta-t'il . Je ſerai toujours prêt
à témoigner ce que je fais , & la femme
qui étoit préſente à votre naiſſance , &
qui demeure encore chez moi , pourra
vous rendre ſervice dans cette occafion.
Méliſſa ſe retira pleine de reconnoifſance
& d'eſpoir. L'Avocat du Capitaine
pourſuivit cette affaire avec tant de cha42
MERCURE DE FRANCE.
1
leur & de promptitude , qu'en peu de
mois elle fut miſe en poffeffion de fon
bien. Son premier ſoin fut d'aller remercier
le Capitaine , auquel elle étoit redevable
de la vie &de la fortune. Elle prit
un beau logement , & ne fongea plus qu'à
justifier ſa conduite aux yeux de l'écuyer,
dont elle ſe rappeloit les bienfaits &
dont elle avoit oublié l'injustice . Dans ce
deſſein elle monta dans un carroſſe attelé
de fix chevaux , & ſuivi de pluſieurs domeſtiques
en livrée , & partit pour la
maiſon de campagne où il étoit. Elle
s'arrêta pour coucher à un village éloigné
d'environ fix milles. Le lendemain , de
grand matin , elle ſe rendit au château.
Elle vit avec plaiſir le trouble & la curioſité
qu'excitent dans une maiſon l'arrivée
imprévue d'une perſonne de diſtinction .
Elle apperçut le frère & la foeur qui regardoient
à travers la croiſée , pour tâcher
de reconnoître la livrée. Elle jouiſſoit de
l'empreſſement avec lequel on alloit recevoir
cette même Méliſſa , chaſſée quelques
mois auparavant avec mépris.
On la pria d'entrer dans l'appartement
le plus honnête. L'écuyer s'habilla pour
la recevoir ; elle ſe cacha le viſage pour
n'être pas trop tôt reconnue , defcendit
OCTOBRE. 1773 . 43
de voiture & développa un riche déshabillé
qui répondoit à l'élégance de ſa fuite.
Sitôt qu'elle vit ſon ancien ami , elle
ſe découvrit , & avant qu'il eût repris ſa
préſence d'eſprit , elle lui parla en ces
termes : « Vous voyez devant vous , Mon-
>> ſieur , une orpheline qui a les plus gran-
>>des obligations à votre bonté , & qui a
» été également humiliée par vos ſoup-
>> çons & votre injustice. Lorſque je te-
>> nois tout de votre libéralité , je n'ai
> point voulu vous aſſurer de mon inno-
>> cence , parce que j'aurois pu être ſoup-
>> çonnée de fauſſeté. Mais je vous en
>> affure actuellement que je ſuis en pof-
> ſeſſion du bien de mes parens , parce
* je ne puis ſouffrir d'être ſoupçonnée
>> d'ingratitude. Il eſt vrai que votre fils
m'a propoſé de l'épouſer , mais il eſt
> vrai auſſi que je l'ai refuſé , &que je ne
>>voulois pas tromper vos eſpérances &
>> trahir votre amitié . » La confuſion du
vieillard augmentoit à chaque mot. II
excuſoir ſes ſoupçons maladroitement ,
il héſiteit , gardoit le filence , comme
s'il eût douté de ce qu'il voyoit , &
l'inſtant d'après il ſe répandoit en compliment
ſur ſa bonne fortune , & s'arrêtoit
encore au milieu de ſon diſcours .
44 MERCURE DE FRANCE.
Mélila s'apperçut de ſes doutes , & en
fentit la raiſon : eile ſe préparoit à lui
faire un récit plus détaillé ; mais Miſs ,
qui avoit appris par les domeſtiques
que la perſonne qui étoit avec ſon père
étoit Méliffa , &qu'elle avoit acquis de
grands biens par la mort d'un oncle ,
ne put pas retenir plus long- tems fon
impatience ; elle entra avec précipitation
, & ſe jeta dans les bras de Méliſſa
avec des tranſports qui ne ſont ſentis
que par l'amitié , & qui ne s'expriment
que par des pleurs . Quand ce filence
éloquent fut fini , tous les doutes furent
bientôt levés , & la réconciliation fut
réciproque & fincère. Le père lui donna
la main , & la préſenta à fon fils , en
leur demandant obligeamment excufe
de ſa conduite envers eux.
On ne laifla point partir Méliffa , qui ,
quelque tems après , devint la fille de fon
ami , & pendant pluſieurs années jouit
du bonheur qui eſt la récompenſe de la
vertu. Elle ent pluſieurs enfans ; mais aucun
ne lui ſurvécut , & Meliffa , après
avoir perdu fon mari , ſe retira dans ſes
terres où elle fut aimée pendant ſa vie ,
&regrettée après ſa mort.
OCTOBRE . 1773 . 45
COUPLET'S fur les Entrées de nos
Princeſſes dans Paris.
>
AIR: Ah ! il n'est point de fête , &c,
DANANSS un corrégs de Reine
Oui , trois Grâces tour- à-tour ,
Sur les rives de la Seine
Ont joui de notre amour :
Vers ces Déïtés nouvelles
Les coeurs voloient par millions;
C'eſt qu'on voyoit en elles
Le bonheur des Bourbons,
Notre charmante Dauphine
D'abord ſe rend à nos voeux ;
Sa beauté piquante & fine
Enchante & fixe les yeux ;
A l'aſpect de cette belle
Le François perd la raiſon.
Ah! c'eſt qu'il voit en elle
L'épouse d'un Bourbon.
Les jeux amènent enſuite
Une Elève de Pallas ;
A l'adorer tout invite
Et l'on ne s'en défend pas.
:
46 MERCURE DE FRANCE.
Pour cette noble pucelle
On fait nouveau carillon :
Ah ! c'eſt qu'on voit en elle
La fille d'un Bourbon .
Enfin l'aimable Provence
Vient auſſi nous vifiter ;
Pourjouir de ſa préſence
L'on riſque de s'étouffer.
De ce fou , mais tendre zèle ,
Vous devinez la raiſon ,
C'eſt qu'on retrouve en elle
La mère d'un Bourbon.
Dans Paris , dans les provinces
Ce ſont mêmes ſentimens.
Oui , la France , pour ſes Princes ,
Ales tranſports des amans.
A les aimer tout enagge ,
Ils ont tous le coeur fi bon !
L'on iroit à la nage
Pour mieux voir un Bourbon.
ParMile Coffſon de la Creffonniere.
:
4
OCTOBRE. 1773. 47
ROMANCE GRECQUE.
AIR: la Fanfare , à Paris , tout est à la grecque.
QUAANNDD,, laiſſant la cité voiſine ,
Nous venons vivre en ce hameau ,
Tous les matins la jeune Erine
Nous apporte oeufs frais , lait nouveau.
Epris de la beauté naiſſante ,
Zaphiri la ſuivoit un jour ;
Etdu berger la voix touchante
Lui peignoit ainſi ſon amour :
«Fleur de ſagefle , ô ma lumière !
>>Plaiſir des yeux , écoute.moi ;
>>J>e ſuis pauvre, mais , ma bergère ,
>>M>on coeur ne veut rien que pourtoi.
Je voudrois avoir en partage
Ce troupeau pour te le donner,
>>Et me voir le Roi du village
Pour l'honneur de te couronner,
Erine , à ces voeux qu'il expoſe ,
Rougit & fuit d'un pas léger ;
Maisde ſon ſein tombe une roſe
Pour récompenſer le berger.
Me voilà , dit-il , par ce gage
Qui vient embellir mon chapeau ,
48 MERCURE DE FRANCE.
Plus fier que le Roi du village ,
Que le maître de mon troupeau .
Par la même.
COUPLETS au Marchand du Petit
Dunkerque , *fur le bonheur qu'il a eu
de voir Madame LA DAUPHINE
chez lui.
AIR: Fanfare de St Cloud.
MARCHAND ARCHAND du Petit Dunkerque ,
Tu primes ſur tes voiſins:
L'heureux vainqueur de Stinkerque
Eût envié tes deſtins.
La Fortune te rend maître
De mille effets précieux ,
Et puis elle vient te mettre
En commerce avec les Dieux.
Pour charmer notre DAUPHINE ,
Chez toi l'on voit réunis
Et d'Angleterre & de Chine
Les bijoux les mieux finis :
Mais le jour que cette Belle
*Magaſin de bijouterie ſur le quai deConti.
Vint
1
OCTOBRE. 1773 . 49
Vint en choisir de fa main ,
Non, rien de ſi rare qu'Elle
N'étoit dans ton Magaſin .
Decette époque brillante
Tu peux bient'enorgueillir,
Etd'une voix triomphante
Chanter ainſi ton plaiſir :
«Pour un mortel ordinaire
> Quels momens délicieux ! ...
>> Hélas ! fans quitter la Terre ,
>> Je me ſuis vu dans les Cieux !
AMonseigneur le Comte de Provence , &
à Madamela Comteffe de Provence ,
fur leur entrée à Paris.
ENTNTRREE la France & laSavoie
Il n'eſt donc plus de Mont Cenis ! )
Vous vous plaiſez parmi les Lys ,
:
Et votre auguſte Soeur va combler notre joie.
Princeſſe , vous entrez dans nos murs embellis,
Où votre Epoux , cher à la France ,
Règne avec vous ſur les eſprits
Par le charme de ſa préſence.
D'illuftres Conquérans jadis ,
Dans Babylone ou dans Byſance ,
II. Vol. C
so
MERCURE DE FRANCE.
Entroient victorieux , mais d'eſclaves ſuivis ;
Ils voyoient autour d'eux la gloire ,
Mais ils n'y voyoient point les coeurs.
Couple heureux , je vous vois ſur vos chars victorieux
;
Vous êtes adorés : voilà les vrais honneurs.
ParM. de Bourette.
AMonseigneur le Comte de Provence ,
Sur l'Ordre de St Lazare.
Lajeuneſſe toujours fied bien
Ala tête d'un Ordre illuſtre ,
Et vos grâces , votre maintien
Lui donnent cent fois plus de luftre
Que la gravité d'un Doyen,
Parla même,
OCTOBRE . 1773 . SI
Imitation de la première Elégie de
Tibule ; par M. de la Harpe.
Q UN autre pourſuivant la gloire&la
tune ,
,
Troublé d'une crainte importune ,
Empoiſonne la vie & perde ſon ſommeil ;
Que, dévouant à Mars ſa pénible carrière ,
La trompette ſiniſtre & le cri de la guerre
Retentiſſent à ſon réveil ;
for-
Pour moi , qui des grandeurs n'ai point l'ame
frappée ,
Puiflé- je , ſans rien craindre & ſans rien envier ,
Cacher tranquillement près d'un humble foyer
Ma pauvretédéſoccupée !
Que, ſouriant à mes loiſirs ,
Toujours la flatteuſe Eſpérance
M'offre dans le lointain la champêtre abondance
Ornant l'étroit enclos qui borne mes deſirs .
Que des biens que j'attends l'agréable promeſſe
Suffiſe à mes amuſemens ;
Je ſoignerai ma vigne & mes arbres naiſlans :
Armé de l'aiguillon , de mes boeufs indolens
J'irai gourmander la pareile.
Qu'avec plaiſir ſouvent j'emporte dans mon ſein
L'agneau s'égarant ſur la live ,
Cij
52
MERCURE DE FRANCE.
Le chevreau qu'en courant ſa mère inattentive
A délaiflé ſur le chemin !
J'offrirai de mes biens les ruſtiques prémices
Audieude la vendange , au dieu du laboureur.
Divinités des champs qui l'êtes du bonheur ,
Vous recevez toujours mes premiers ſacrifices.
J'épanche le lait pur en l'honneur de Palès .
Je préſentedes fruits ſurl'autelde Pomone ,
Et des épis que je moiſlonne
Jaflemble & forme une couronne
Quemamain va ſuſpendre au temple deCérès.
Vous , jadis les gardiens d'un plus ample hérie
tage,
Avant que des deſtins j'euſle éprouvé l'outrage ,
Mais de ma pauvreté devenus protecteurs ,
O Pénates conſolateurs !
Jadis le ſang d'une genifle
Vous payoit le tribut de mon nombreux troupeau;
Aujourd'hui le ſang d'un agneau
Eſt mon plus riche ſacrifice,
Vous l'aurez cet agneau , le plus beau de mes
dons.
Vous verrez du hameau la folâtre jeuneſle ,
Au tour de la victime exprimant l'allégreſſe ,
Demander en chantant des vins & des moillons,
Ah ! prêtez à leurs chants une oreille facile ,
Et ne dédaignez pas notre ſimplicité.
Le premier vaſe aux dieux autrefois préſenté
Futpêtri d'une ſimple argile.
OCTOBRE. 1773 . 53
Je n'ai point regretté les biens de mes ayeux ,
Content_de mon champêtre aſyle ,
Content de repoſer ſur la couche tranquille ,
Où le fommeil ferme mes yeux.
O qu'il eſt doux , lorſque la pluie
A petit bruit tombe des Cieux ,
De céder à l'attrait d'un ſommeil gracieux ! :
Qu'il eſt plus doux encor , la nuit , près de Délie,
De ſe ſentir preſlé dans les bras amoureux ,
Etd'entendre mugir l'Aquilon en furie !
Ce ſont-là lesplaiſirs que je demande aux dieux.
Qu'il foit riche, celui que des travaux ſans nombre
Ontcomblé de tréſors ſi chèrement payés ;
Je ſuis pauvre , &je vais chercher le frais à l'ombre,
Affis près d'un ruiſſeau qui murmure à mes pieds.
Ah ! périfle tout l'or de la fuperbe Afie ,
Si , pour l'aller ravir , il faut quitter Délie ;
S'il faut lui coûter quelques pleurs...
Que Meſlala prétende aux lauriers des vaine
queurs ,
Etque des ennemis les dépouilles brillantes ,
Ornent de ſon palais les portes triomphantes.
Moi , je ſuis dans les fers d'une jeune Beauté ;
Je vis ſous les loix de Délie .
Pourvu que je te voie , ô maîtreſſe chérie !
Je renonce à la gloire , à la poſtérité.
Il n'est point d'honneurs que j'envic ;
Rien ne vaut mon obſcurité.
Ciij
54
MERCURE DE FRANCE.
Oui , j'irais avec toi , ſur un mont ſolitaire ,
Conduire un troupeau ſur mes pas.
Je confens à n'avoir d'autre lit que la terre ,
Pourvu que tu fois dans mes bras .
Eh ! d'un lit ſomptueux l'éclatante parure
N'en écarte pas les ennuis.
La pourpre & le duvet , les eaux & leur murmure
Ne font pas la douceur des nuits.
Qu'importe à nos deſirs la couche la plus belle ,
Lorſqu'on y veille dans les pleurs ,
Lorſqu'on appelle en vain la maîtreſſe infidelle
Qui porte les amours ailleurs ?
Hélas ! ſans les amours comment fouffrir la vie ?
Quel coeur , quel coeur d'airain , ô ma chère
Délie !
Goûtant le bonheur d'être à toi ,
Pourrait te préférer une gloire frivole ?
Les triomphes du Capitole
Valent- t'ils un regard que tu jettes ſur moi ?
Ah ! que ma paupière mourante
Se tourne encor vers toi dans mon dernier moment;
Que par un dernier mouvement
Je prefle encor tes mains de ma main défaillante.
Tu pleureras ſans doute auprès de mon bûcher.
Tes yeux , ces yeux ſi pleins de charmes ,
Répandront ſur moi quelques larmes ;
Tu n'as pas un coeur de rocher.
Tu pleureras Délie , & l'amant jeune &tendre ,
OCTOBRE. 1773 . SS
Et l'amante , objet de ſes voeux ,
Te verront honorer ma cendre ,
Et s'en retourneront les larmes dans les yeux.
Mais garde d'outrager ta belle chevelure ,
Ni de meurtrir ton front de ton bras irrité.
Aux mânes d'un amant c'eſt faire trop d'injure
Que d'attenter à ta beauté.
Hâtons- nous , dérobons à la Parque inflexible
Le moment de jouir , d'aimer & d'être heureux.
Le Tems entraîne tout dans ſa courſe inſenſible.
La Mort viendra bientôt de ſon voile terrible
Couvrir nos amours & nos jeux.
LeTems n'épargne point les amans & les belles ,
Et l'amour ne ſied pas au déclin de nos ans.
Ilne repoſe point ſes inconſtantes aîles
Sur une tête à cheveux blancs.
Je ſuis encore à lui ; je vis ſous fa puiſſance;
Contentdu peu qui m'eſt reſté ,
Je coule en paix mes jours fans chercher l'opu
lence ,
Et fans craindre lapauvreté.
Civ
36 MERCURE DE FRANCE.
HISTOIRE NATURELLE , * Ν°. Ι .
Pour bien voir la nature , pour fentit
ce qu'elle a d'admirable , il faut
vivre un peu loin du monde , il faut
être ſeul avec elle , c'eſt à - dire , n'être
diſtrait par rien qui lui ſoit étranger.
Il faut habiter la campagne , y partager
doucement ſa vie entre des travaux
&des amuſemens utiles , & la paiſible
ſociété d'une famille & de quelques
amis; voilà quel est mon état , voilà
d'où je pars , de quel point de vûe
je contemple la nature. Je ſouhaiterois
avoir le don de communiquer à mes
lecteurs le délicieux enthouſiaſme qu'elle
m'inſpire .
On peut regarder l'Univers viſible
comme un tout , & même comme un
ſeul corps , être composé de deux élé.
mens , la matière vivante & la matière
morte. Les diverſes combinaiſons de ces
deux matières produiſent tous les corps
*Nous donnerons ſucceſſivement pluſieursautres
difcours du même auteur..
OCTOBRE . 1773 . $7
poſſibles , & tous ne ſont par conſéquent
que des individus qui appartiennent
à l'eſpèce commune. La matière
vivante eſt diviſée en une infinité de
parties preſque inſenſibles , mais très
mobiles , très actives que nous nommerons
particules ou molécules organiques.
Ces particules s'introduiſent
fans ceffe entre les petits corps de
différentes figures , de l'aſſemblage des
quels eft formée la maſſe de matière
morte .
En admettant ce ſyſtême , qui paroît
d'accord avec ce que nous appercevons
du changement continuelde tous les êtres
viſibles , nous pouvons nous repréſenter
les trois règnes ou familles de la nature,
ſous l'emblême d'une pyramide dont la
baſe font les minéraux ; le milieu
les végétaux ; & la pointe , les animaux.
Ces dernièrs ont reçu du Créateur l'ef.
prit de vie qui a paffé , mais toujours
en diminuant , aux végétaux , & jufqu'aux
minéraux mêmes.
L'Auteur de la nature a tellement
organifé & conftruit les individus des
trois règnes , que les animaux peuvent
recevoir beaucoup de molécules orga
Cy
4
5S MERCURE DE FRANCE.
niques inprégnés de cet eſprit de vie,
que les végétaux n'en peuvent recevoir
qu'une petite quantité , & les minéraux
preſque point.
Remontons au grand oeuvre de la
création : ofons y porter des regards
reſpectueux , mais hardis ; ne craignons
point de vouloir pénétrer dans le ſein
de la Divinité , ſoyons des enfans pleins
d'amour & de reconnoiſſance qui veulent
approcher de leur Père,& que ſa tendreſſe
y invite.
Dieu eft la ſageſſe , la toute-puiſſance,
l'ordre. Comme ſageſſe , le plan ou
modèle intérieur de ce qu'il devoit
produire , a dû être le plus ſimple poffible;
la ſageſſe évite la complication ,
la pluralité des cauſes & des effets.
Comme toute - puiſſance , it a dû exécuter
ſes oeuvres de la manière la plus
fimple poſſible ; on ne multiplie pas
les inftrumens quand on peut tout faire
avec uמ ſeul : comme ordre , il a
dû mettre entr'elles la liaiſon & les
rapports les plus ſimples , les plus aiſés
à entretenir & à perpétuer. S'il ne l'avoit
pas fait , il auroit manqué de ſa
geſſe ou de puiſſance ..... " Les pro
OCTOBRE. 1773 . 59
>>ductions diverſes de la nature , dit
»Monfieur Bonnet , ne ſont pas différens
> traits du même deſſin : elles ne ſont
» que différens points d'un trait unique,
>>qui, par ſes circonvolutions infiniment
» variées , trace aux yeux du Cherubin
• étonné les formes , les proportions &
> l'enchaînement de tous les êtres ter
>>reſtres. Ce trait unique crayonne tous
>> les mondes ; le Chérubin lui-même
» n'en eſt qu'un point , & la main
>>adorable qui traça ce trait , poffède
>ſeule la manière de le décrire ». *
Il réſulte des principes que nous
venons d'établir, que tous les êtres doivent
avoir entr'eux une reſſemblance
générale , qui annonce l'unité de
deſſein & d'action , & qu'ils doivent
en même tems être variés à l'infini
dans les formes , parce que la fageſſe
& la toute- puiſſance doivent être tout
à la fois très ſimples , très abondantes
& très magnifiques dans leurs oeuvres.
Il réſulte encore de ces mêmes principes
, qu'il faut que la liaiſon & les
rapports faciles qui font entre tous les
êtres, faffent de leur enſemble , c'eſt-
* Contemplation de la Nature, VIII . part.
chap. XVII .
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE .
à- dire , de l'Univers entier , une chaîne
immenfe toujours en mouvement, mais
dont les chaînens ne ſe mêlent & ne
ſe croiſent jamais. Voilà le chef.
d'oeuvre de l'ordre , voilà ce qui produit
l'harmonie de l'Univers ..
Par une ſuire de l'auguſte & invariable
ſimplicité qui a préſidé à la
création , il faut que chaque être en
particulier foit formé , combiné à peu
près de la même manière que l'enſemble
des êtres : auſſi voyons-nous
que les loix de l'action & de la réaction
, de l'équilibre , des forces motrices
&c.s'obfervent invariablement entre les
moindres parties de chaque être , comme
entre les vaſtes globes qui font les
membres du corps illimité , infini ,
que nous appelons l'Univers : de-là viênt
que chacun des individus des trois règnes,
réunit en foi plus ou moins dif
tinctement, l'inertie des minéraux , l'action
très lente des végétaux & l'action
*
* L'infini eſt en Dieu ſeul , & n'existe pas ail
leurs; mais ceſt un mot fait pour foulager ta
foibleſle de notre eſprit & de notre imagination ,
qui, dirigés par l'amour propre, le perfuadent que
les choſes dont ils ne peuvent appercevoir les
deux extrémités ,n'ont en effet nicommencement
ni fin.
OCTOBRE. 1775.
vive des animaux ; il les réunit même
pour l'ordinaire , à peu-près dans l'ordre
de la pyramide allégorique dont j'ai
parlé ci-deſſus . En effet , le mouvement
même le plus facile , le plus prompt,
des pieds des animaux & de leurs
autres parties , en montant vers la tête ,
eſt à celui des nerfs , dont l'origine eſt
dans le cerveau , ce que les régnes
minéral & végétal , font au régne animal
. Les traînantes & humides bifurcations
des racines des plantes , ont auffi
à peu près les mêmes rapports avec
l'agréable & légère mobilité des rameaux
de leurs fommets . En conſidérant
enſemble tous les minéraux toute
la matière brute , qui ne fait qu'une
ſeule maffe ,qu'une croute épaiffe , nous
reconnoîtrons encore qu'en égard à la
variété , au mouvement , à l'action , au
changement continuel des formes , la
furface de la terre eftà ſon centre , ce
que les animaux font aux minéraux
Voulez- vous vous en affurer par
vos yeux ? Entrez dans les profondes
cavernes de la terre defcendez dans
fes abymes ; il n'y règne que ténèbres
& repos , touty eſt mort ; fi le filence
y eſt quelquefois interrompu , c'eſt par
......
62 MERCURE DE FRANCE.
le bruit épouvantable des torrens d'eau
& de feu ; ſi quelquefois les ténèbres
y ſont éclairées un inſtant , c'eſt par la
lueur paſſagère du bitume enflammé ;
ſi dans ces cavernes , dans ces abymes
vous rencontrez un être vivant , c'eſt
prefque toujours quelque monſtre informe
, hideux , rampant , qui y eſt né ,
fi je l'oſe dire , à l'inſu de la nature.
Vous y trouverez quelquefois , il eſt
vrai , des grottes d'une étendue immenſe
, dont la voûte hardie, incrustée
de congellations , ſemble être un ciel
de diamans porté ſur des pilliers d'or ;
( matières brillantes & ſtériles qui
n'étoient deſtinées qu'à foutenir la terre
& non pas à l'orner. ) Vous trouverez
ailleurs des bancs de pierre & de craie ,
ſouvent interceptés par des rochers ;
débris affreux de la ſtructure primitive
de notre globe ; tout cela jeté au hazard
& formant un ſpectacle pompeux,
que fon irrégularité même rend encore
plus magnifique mais auffi tout
cela viſible ſeulement à la pâle lumière
d'un flambeau ou des feux fouterreins ;
mais auffi par-tout la nuit par-tout
une fombre horreur un foid léthar-
Remontez gique ..... vers la ſurface
......
,
,
,
OCTOBRE. 1773 . 63
de la terre , tout commence a s'éclairer
& à s'embellir à meſure qu'on en approche
, & vous voyez enfin ſon ſein
couvert de productions charmantes
animées & variées à l'infini .
LE SENTIMENT ,
Ode anacreontique.
Un doux tranſport ravit mon ame :
Je cède au plaifir qu'il répand ;
Son feu me pénètre &m'enflamme ,
Je vais peindre le ſentiment.
Amour ! ſeconde mon délire ;
Ton carquois ſeul ſera ma lyre ;
Prête -moi ton feu ſéducteur :
Loin de moi , Nymphes du Permefle,
Ma voix , pour chanter la tendrefle ,
Ne veut puiſer que dans mon coeur.
Libertin ! dont l'ame légère ,
Profane par de faux dehors
Les autels du Dieu de Cythère,
Ferme l'oreille à mes accords :
Rougiſlant de reſter fidèle ,
Par une conquête nouvelle ,
Chaque jour émoufle tes ſens ,
Nage dans le ſein de l'ivrefle;
>
64 MERCURE DE FRANCE.
On voit , malgré ton alégreffe ,
Que tes plaiſirs font tes tourneus.
Du voile ſaint de la tendreſſe ,
Couvre ta lâche vanité ,
Par une amorce enchantereſſe ,
- Attaque la tendre beauté :
La perte de ſon innocence ,
Orne le char de ta puiflance ,
Et fait ton triomphe du jour :
Fier & glorieux de ſon crime
Ton coeur mépriſe la victime
Qui ſe facrifie à l'amour.
Mais parle , réponds- moi ſans feinte :
De tes crimes quel eſt le prix ? ..
Sur ton front la joie eſt empreinte ,
Quand tun'as pour toi que mépris :
Ton coeur que l'habitude entraîne ,
Pour trouver un plaiſir ſans peine ,
En vain fait de puiflans efforts ;
Par un fort commun& funeſte ,
De tes plaiſirs il ne te reſte
Que tes erreurs & tes remords.
r
Eſt- ce bien l'amour qui vous guide ,
Coeurs corrompus , hommes pervers ?
Non , les temples du dieu du Gnide
Ne vous furent jamais ouverts.
Parmi les rochers d'Amathonte ,
1
OCTOBRE. 1773 . 65
Cachez à jamais votre honte ,
Ou ſur les bords de Sibaris .
Au ſein d'une volupté pure ,
Je suis la loi de la nature ,
Sans craindre ſes honteux mépris.
Mais vous que la pure innocence
Conſerve encore ſous ſes loix ,
Tremblez ! fur les jeux de l'enfance ,
L'erreur peut établir fesdroits.
Si l'amour agire votre ame ,
Ne bravez point ſa douce flamme ,
Craignez l'amour , ſans l'éviter.
Ala fois aimable & terrible ,
Il ritau coeur pur & ſenſible ;
Le coeur faux peut ſeul l'irriter.
Damon , à l'aspect de Floriſe ,
Eprouve un tendre mouvement;
Eſt- ce l'amour ou la ſurpriſe
Qui caule ſon raviſſement ?
Floriſe eſt jeune , fraîche , belle;
Dès ce jour il ne voit plus qu'elle ,
Il ne voit plus que ſes appas :
Damon voit Florife , l'admire ,
Croit adorer ce qu'il deſire ,
Defire ce qu'il n'aime pas.
La Beauté , vive & féduiſante ,
Fauſle image de la Vertu ,
" MERCURE DE FRANCE.
Sous une candeur apparente ,
Souvent cache un coeur corrompu:
La roſe part , l'épine reſte ,
Ce qu'on aimoit , on le déteſte ,
Le regret vient , le plaiſir fuit....
Je préfère une ame fidelle ,
Toujours ſenſible , toujours belle ,
Ala beauté qui fe flétrit.
Le jeune Atis , près de Thémire ,
Lui peint ſes tendres ſentimens ;
Elle ſe trouble , elle ſoupire ,
A peine Thémire a quinze ans .
Dans le tranſport qui la dévore ,
Croyant trouver ce qu'elle ignore ,
Elle paye Atis de retour.
Ses fens ont trompé la jeuneſle ;
Elle ſe donne par foiblefle ,
Elle ſuccombe ſans amour.
DeDamis , encer dans l'enfance,
L'antique Aminte ſuit les pas ;
Parle faux jour de l'indécence,
Elle rajeunit fes appas.
Curieux , & flatté de plaire ,
Damis craint d'être téméraire ;
Il n'apperçoit pas ſon bonheur :
Mais Aminte , moins fcrupuleuſe ,
Par la démarche ingénieuſe ,
Abientôt corrompu ſon coeur.
OCTOBRE. 1773 . 67
Ainſi , ſouvent ſans inéfiance ,
Aux doux attraits d'un faux plaiſir ,
Par une trompeuſe apparence ,
Notre coeur ſe laiſſe éblouir ;
Quel est le mortel ſur la terre ,
Qui des feux du dieu de Cythère ,
N'ait cru reſſentir les ardeurs ?
Faux ſentiment ! frivole idée !
Amour , ſous ta chaîne ſacrée ,
Peu ſont comblés de tes faveurs.
Ames ſincères ! coeurs ſenfibles ,
Vous que le Ciel fit pour aimer ,
Percez ces lieux inacceſſibles
A ceux qu'Amour n'a pu charmer.
Voyez Lindor , voyez Palimire :
Un aimable & ſage délire ,
Brille dans leurs yeux attendris ,
La tranquilité de leur ame ,
En augmentant leur douce flamme ;
En eſt auſſi le plus doux prix .
Rien n'étoit plus beau que Palmire:
Elle émut le jeune Lindor ;
A fon tour la belle l'admire ,
Mais ils ne s'aiment pas encor :
Ils ſe parlent , ils fe connoiffent ,
Leur ames dans leur jour paroiſſent,
Le ſentiment en eſt le fruit :
Quel est l'attrait qui les engage ?
68 MERCURE DE FRANCE.
La Beauté commença l'ouvrage ,
La Vertu ſeule le finit.
Les tendres foins, la complaiſance ,
Sont le ciment de leurs amours ;
La Paix , unie à la Conſtance ,
File la trame de leurs jours .
Au ſein d'un paiſible ménage ,
Leur ame également partage
Et le plaifir & la douleur ;
2
Quoiqu'heureux , toujours ils ſonpirent.
C'eſt pour mieux s'aimer qu'ils s'admirent:
L'amour ne lafle point le coeur.
Voyez l'affreuſe Jalouſie
Fuir loin de ces tendres amans;
Le ſoufle infecté de l'Envie
Rend leurs feux toujours plus ardens.
Flatté d'une fi belle chaîne ,
Dans le tranſport qui les entraîne,
L'Amour leur prête un feu nouveau :
Et ſon délire , ſon ivrefle ,
Cedoux tombeau de la Tendreſſe ,
Pour eux en devient le berceau.
Oui , l'Amour , ce bien ineffable ,
Tire ſon prix du ſentiment.
Etre fincère , doux , affable ,
Affidu , tendre , complaiſant ,
Ne chercher dans ſon plaifir même
7
1
T
!
i
OCTOBRE. 1773 . 69
Que celui de l'objet qu'on aime ,
A fon coeur foumettre ſes ſens :
Tel eſt l'amour & ſa puiſlance ,
Ses attraits & ſa jouiſſance.
Je le peins comme je le ſens :
Par M. F.... d'E........ du Boccage,
Feintre& Comédien François.
IMPROMPTU à M. de T..... , qui ſe
difpofoit à partir , pour chercher , diſoitil
, des aventures comme un bon &loyal
Chevalier , redreſſant les torts , ficourant
les veuves , & protégeant les orphelins.
ΟNOQUES ne vis un tant preux Chevalier
Que ce Renault , amoureux d'aventure.
Par monts & veaux ſa beauté fut chercher.
Il fut toujours affourché fur monture ;
La dague au poing , défendant ſon pallier.
Or , on diſoit , c'eſt la vérité pure :
Oncques ne vis un tant preux Chevalier.
Que fi les torts vous voulez redrefſfer ,
Ami , faut Dame , & non Dame en peinture ,
Aqui pourrez tous vos voeux adrefler .
Comme Renault , faites merveille & cure ;
Ils écrirent , je puis yous l'aſſurer ,
70 MERCURE DE FRANCE.
Ces croniqueurs de la race future.
Oncques ne vis un tant preux Chevalier.
Contre Géans vous faudra batailler ,
Et d'enchanteurs confondre l'impoſture ;
Or c'eſt un point qu'il ne faut oublier ,
Et ſe défendre en châtel & maſure.
Or, entendant vos geſtes raconter ,
Donc m'écrirai , par-là morbleu je jure ,
Oncques ne vis un tant preux Chevalier.
ParM. Blaizot, abonné au Mercure , au
Cabinet littéraire à Versailles.
L'EXPLICATION du mot de la première
énigme du Mercure du premier volume
du mois d'Octobre 1773 , eſt Plancher ;
celui de la ſeconde eſt Pelotte aux épingles;
celui de la troiſième eſt Ver; le mor
de la quatrième eſt la lettre F; celui de
la cinquième eſt Voile. Le mot du premier
logogryphe eſt Reconnoiſſance, dans
lequel on trouve Ecoffe , Rofni , or , Rose,
fein , croffe , âne , cire , à cacheter , Seine,
creffon , race,Science , cornes , cor ; le mot
du ſecond eſt Cabaret , où se trouvent
Bar, ville & rivière de Champage , taOCTOBRE
. 1773. 71
bac , rabat , bat , carte , à jouer , rate , partie
du corps , carte , géographique , rat ,
batard , en ajoutant un d.
ÉNIGME.
MALGRÉ ma marche grave & lente ,
J'arrive bientôt à ma fin .
Utile àbien des gens , & quelquefois brillante,
De tout foible mortel je marque le deſtin.
Sans leurs foins cependant je ſuis évanouie;
Mais un coup de poignard , enfoncé dans mon
ſein ,
Me redonne bientôt une nouvelle vie ;
Et , ſans me détourner ,je pourſuis mon chemin. )
ParM. Campanfils , officier de la Chambre
de Madame la Dauphine.
AUTRE.
Au ſoutien de l'humanité
Je ne ſuis pas peu néceſſaire;
Meilleure , lorſque j'ai le plus de fermeté,
J'offre aux foibles mortels un appui ſalutaire.
Je ſuis , dès que je nais ,du ſexe maſculin ;
72 MERCURE DE FRANCE .
Mais bientôt , pour me rendre à plus de monde
utile,
Jedeviens être féminin.
Ce changement eſt fort facile :
Armé d'un tranchant bien aigu ,
Supprimez de mon être une partie ;
La femelle ſuccède au mâle qui n'eſt plus ,
Etje commence une autre vie.
Demon ſexe nouveau je ſaiſis à l'inſtant
Et l'eſprit&legoût : adieu , ample nature !
De la tête aux pieds fort fouvent
Je ne préſente aux yeux qu'une belle peinture.
O tems heureux, ou par néceſſité ,
:
.
A
2:
L'homme cherchoit mon aſſiſtance;
Vous n'êtes plus ! ſa ſotte vanité
Croit , en me poflédant , doubler fon importance.
Ami lecteur , pour me trouver ,
Ne te mets pas l'eſprità la torture.
Ce ſoir aux boulevards va-t'en te promener,
Et tu m'y verras , je te jure.
-- Là , je précède également
:
L'homme noble & titré , le brave Militaire ,
Lejeune Abbé, le vieux Marchand ,
Le Pédant au regard ſévère ,
L'élégant Avocat, le ſombre Procureur ,
Le Financier qui ſans ceſſe calcule,
Et cætera. Chacun de moi ſe fait honneur :
Touthomme , fût- il un Hercule
En moi ſe plaît à trouver unappui. Mais
OCTOBRE. 1773 . 73
Mais , malgré toute la richeſſe
Qui me fait briller aujourd'hui ,
Je ſuis toujours un figne de foiblefle.
ParM. Traffart .
AUTRE.
In eſt certains objets qu'on n'oferoit reprendre
Dès qu'on les a donnés ;
Mais j'en connois bien un qu'on prend plaisir à
rendre
Si vous le reprenez.
Vous dont ſubtile eſt la prunelle ,
Or , devinez comment cet objet- là s'appelle ?
Et , pour le rendre , aſſurément
On auroit tort d'avoir querelle ,
Puiſqu'à ce marché ſurprenant
Il en coûte le double à celui qui reprend ,
Et par la chance mutuelle
L'autre qui reſtitue y gagne cent pour cent ;
Or, devinez comment cet objet là s'appelle.
Par M. Labrouffe de Veyrazet , mousquetaire
de la première compagnie.
I.I Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
GRANDS, petits je conforte ;
Commun , je ſuis précieux ,
Je rends induſtrieux ;
Force fruits je rapporte ;
Je vaux mieux qu'un tréſor ,
On me préfère à l'or ;
Mais hélas ! l'induftrie ,
Même dès mon berceau ,
Prépare mon tombeau.
De ma mort vient ma vie ,
Et ma vie eft ma mort ;
Malgré mon triſte ſort ,
Dans le ſein de ma mère,
Nourrice de mon père ,
La ſource des engrais ,
En la guerre , en la paix ,
Fer , bois , vent , eau , feu , pierre ,
Me réduit en pouffière.
Par M. C. P. R. de B.
LOGOGRYPH Ε .
AMI lecteur , je ſuis , ſans vanité,
D'une très -grande utilité,
OCTOBRE. 1773 . 75
Veut- on me confulter , ſoit aux champs , ſoit en
ville?
Je puis , en même tems , fatisfaire à dix mille.
En tous lieux , en toute ſaiſon ,
Dans la rue , ou dans la maiſon ,
Toutce qu'on veut de moi , je ledis , ſans myſ
tère ,
Sans demander aucun ſalaire :
1
Bien mieux ; je ne dis rien que de vrai , que de
net:
Qui ſuit bien mes leçons , eſt certain de ſon fait.
A ces traits , cher lecteur , tu dois me reconnoître;
Mais , ne m'épargne pas , décompoſe mon être :
Quede mots douze pieds vont produire à l'inftant!
Ce qui clôt ta maiſon , & ce qui clôt ton champ ;
Trois notes de la gamme , un morceau de inufique;
La couronne papale ; un bonnet de prélat ;
Une troupe qui va très - gaîment au combat :
De Saint Joſeph une relique ;
Un métal , un ſouffle divin ;
Un réſervoir , une honte publique ;
L'épithète de Chicotin ;
La femme de Booz , & celle de ton père :
Unmal qui fait qu'on n'y voit pas ;
Une tête qui peut orner un grand repas ;
Ce qu'on voit à Paris le long de la rivière :
1
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Celui dont on reçoit toujours de bons avis;
Le Saint qui baptifa Clovis ;
Cequi , chez la femme , eſt ſi dur&fi mobile;
Un animal qu'elle loge ſouvent ;
Un autre qu'elle trouve ennuyeux , déplaiſant ;
Une conjonction , un chemin dans la ville :
Une ſaiſon , deux élémens ;
Un monde , un pays grec , cent mille combat
rans;
Un terme de chartier , un Canton de la Suiſſe ;
Un Saint , réformateur des enfans de Benoît ;
Un outil ferre-fort , celui qui rien ne doit ;
La veille d'aujourd'hui , le royaume d'Ulyffe ;
Un lieu chaud en hiver ; ce qui poufle un volant;
Ceque cherche un poëte ; un mal , un ligament ;
Une ſorte de fièvre ; une plaine ſalée';
Deux cris ; une enveloppe , &le milieu du pain;
La femme qui jamais n'a méditdu prochain ;
Le malheureux époux de Betſabée ;
Desbiches l'amoureuſe ardeur ;
Ce qui, chez bien des gens , n'eſt rien qu'extérieur;
Les hôteſſes du Chriſt ; une cabane obfcure;
Ce qui ſe voit de plus loin au vailleau ;
Deux inſectes, ce qui fend l'eau ;
Le grand rival'de la nature ;
Ce qu'on fait en toullant , & ce qui fait touſſer ;
Ce qui peut défendre ou bleſſer ;
Ce qui fait que quelqu'un eft reconnu fans peine ;
OCTOBRE . 1773 . 77
Celui qui ne faurait parler ;
Ce qu'en courant tu ſens enfler ;
Le tableau de la vie humaine ;
Une oeuvre d'écolier , un but , un Africain ;
Un homme plus que maigre, un fonds , un gagnepain;
Un cafuel , un coquillage ;
Le quart d'un , le quarré de deux;
Un homme qui vit ſeul , pour vivre plus heureux;
Un mot ſynonyme d'ulage ;
Pluſieurs ir finitifs ; un , marque changement;
Un , fatisfaitle coeur; un autre eſt ſon tourment;
L'un prend, l'autre demande; un , inarquel'exiftence;
Un... ma foi , cher lecteur , c'en eſt aſſez , je
penfe.
Par un Abonné , à Mortagne au Perche.
AUTRE.
HABITANT de l'Olympe ,
terre :
on me trouve ſur
Aſlez ſouvent , lecteur , tu me vois ſous tes yeux ;
Selon le poids de l'atmosphère ,
Je marche ou refte en place ; ami lecteur , en deux
Coupe mon tour , & d'un dieu de la fable
Je t'offre le palais ....
Diij
78 MERCURE DE FRANCE,
:
A propos , j'oubliais ,
Pour t'empêcher de te donner au diable ,
De t'avertir que ſept pieds font mon tout :
Tu viens d'en ôter trois ; courage , allons au
bout.
Dans les quatre autres pieds un ſeul objet me
frappe
Tant pour toi que pour moi ; c'eſt le but des travaux
D'un ſuppôt d'Eſculape ,
Lorſque nous l'appelons pour appailer nos maux .
Veux- tu , lecteur, choſe plus agréable ,
Un terme , qui toujours fut pour nous reſpectable?
Prends trois pieds de ma tête , un de ma queue ;
ami ,
Je ne fais pas les choſes à demi .
J'en ai bien dit; cherche bien : je t'aſſure
Que tu vas me trouver en lifant le Mercure.
ParM. M.., de la Ménardière , à Senlis.
AUTRE.
FRUIT de jardin , quelquefois de verger ,
Pris fur l'arbuſte? Non , ni ſur l'arbre fruitier :
De tous ces points , lecteur , il faut t'inſtruire ,
Je dois t'embarraffer , non en erreur t'induire.
Le tourment , ſi j'en cauſe , à toi ſeul ſera dû.
OCTOBRE. 1773 . 79
Ce n'eſt que dans les champs que je ſuis plus
connu .
Bien clairement , veux-tu que je raiſonne ,
Mets enſemble a , e, i , o , u ,
Prends garde cependant ; le dernier eſt conſonne,
En confcience il faut te l'avouer ;
Cherche à préſent à bien les combiner
Avec conſonne véritable.
Tu vas bientôt me deviner ,
J'en ſerai lors plus agréable.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Ectat actuel de l'Art & de la Science mi-.
litaire à la Chine , tiré des livres militaires
des Chinois , avec diverſes obſervations
fur l'étendue & les bornes
des connoiffances militaires chez les
Européens ; vol . in- 12 . A Paris , chez
Didot l'aîné , libraire-imprimeur , rue
Pavée , près du quaidesAuguſtins .
CeE bon ouvrage ſera lu avec fruit nonſeulement
du Militaire , mais encore de
tout citoyen qui voudra ſe procurer , fur
le gouvernement de la Chine , des connoiſſances
plus vraies & plus ſaines que
Div
80 MERCURE DE FRANCE .
celles que nous ont données la plupart
de nos hiſtoriens , qui n'approfondiffent
rien & ne décident ordinairement que fur
la foi d'autrui. Tout eſt mode pour la
frivolité françoiſe. Montesquieu avoit
donné le ton. Cet écrivain chercha à déprimer
le gouvernement chinois , parce
que ſon ame vertueuſe, qui s'indignoit au
ſeul nom dedeſpotifme, s'étoit imaginée
que l'empire de la Chine étoit foumis à
cette forme deſtructive de gouvernement.
Bientôt une foule d'écrivains , à l'exemple
de l'auteur de l'Eſprit des Loix , calomnièrent
le gouvernement de la Chine,
que la plupart d'entre eux n'étoient pas
même en état d'entendre. Mais que les
lecteurs qui ont adopté les préjugés de
ces écrivains liſent l'écrit que nous venons
d'annoncer , & qui préſente pluſieurs extraits
des livres claſſiques desChinois fur
l'art Militaire ; ils ſe convaincront par
eux mêmes que le gouvernement de la
Chine , malgré ſes défauts , eſt un des
meilleurs que l'on connoiffe. Les Souverains
, qui , pour le malheur des peuples ,
regardent la guerre comme un jeu royal ,
apprendront dans les livres militaires des
Chinois que la guerre défenſive eſt la
ſeule permife par la loi naturelle , &
OCTOBRE. 1773 . 81
qu'un Prince qui ne fait uſage de ſa puiſfance
que par une vaine gloire , ou pour
opprimer ſes voiſins , n'est qu'un monftre
couronné qu'on devroit enchaîner comme
une bête féroce.
Le préjugé , comme l'obſerve l'auteur
des réflexions placées à la tête de l'ouvrageque
nous venons d'annoncer , avoit fait
regarder juſqu'ici les Chinois comme un
• peuple lâche & abfolument ignorant dans
l'art militaire. Cependant les annales
d'aucune Nation n'offrent autant de traits
du véritable héroïſme , de ce brûlant
amour pour la patrie qui fait tout facrifier
pour elle , quand il s'agit de la défendre.
Auſfiles Chinois ont ils preſque toujours
triomphe de leurs ennemis ; &, lorſqu'ils
ont eu le malheur d'être vaincus , ils ont
donné la loi aux vainqueurs eux- mêmes.
C'eſt ce qui eſt arrivé àla dynaſtie règnante,
& c'eſt ce qui arrive toujours quand un
peuple peu inſtruit & peu nombreux fait
une grande conquête. Jamaisles Tartares
Mantchous , non plus qu'autrefois les
Mogolsde Gengis-kan , de fes fils & de
ſes petirs - fils , n'auroient ſubjugué les
Chinois , s'ils n'avoient eu un parti confidérable
dans la Nation , & s'ils n'en
avoient adopté les loix , les moeurs & les
ufages. Ils ont même , depuis qu'ils font
D
82 MERCURE DE FRANCE .
fur le trône , fait traduire en Tartare-
Mantchou tous les livres claſſiques des
Chinois ſur l'art militaire ; & chaque
officier doit fubir des examens rigoureux
fur ces livres , avant d'être reçu ou élevé
à de nouveaux grades . Ce font ces livres
que le père Amiot , miſſionnaire à la
Chine , a envoyés traduits en françois , &
que le ſavant M. de Guignes , auquel on
a déjà pluſieurs obligations de ce genre , a
publiés. Ils font précédés d'une inftruction
adreſſée par l'Empereur Yong-tcheng,
père de l'Empereur règnant , aux Mantchous
, qui font tous cenſés être des gens
de guerre. Les extraits qu'on donne de
ces livres chinois dans l'état actuel de l'art
&de la ſcience militaire à la Chine , rendront
les inſtructions que ces livres contiennent
plus à la portée des lecteurs .
Ces extraits font accompagnés de quelques
notes critiques ſur la traduction du
Père Amior. Ce Père , étranger à la ſcience
dont il traduiſoit différens traités , a
fans doute entendu pluſieurs termes chinois
comme ce ſyndic de village , dont
on rapporte l'anecdote ſuivante , avoit
entendu un terme de tactique. En 1756 ,
le ſubdélégué de *** , en Normandie ,
avoit donné ordre au Syndic du village
de *** de raſſembler les deux cens
OCTOBRE. 1773 . 83
miliciens des villages de ſes environs ;
& qu'en l'attendant , pour les conduire
au rendez vous général , il eût à les mettre
en bataille à trois de hauteur. Al'heure
de l'arrivée du Subdélégué , le Syndic
courut au-devant de lui pour lui faire ſes
excuſes de ce qu'il ne trouveroit pas tout
prêt, comme il l'avoit demandé. Mais ,
diſoit il , j'ai beau faire , Monfieur , il y
en a toujours qui culebutent; je n'ai jamais
pu les faire tenir qu'à deux de hauteur.
✔ Le Subdélégué n'en trouva effectivement
que fort peu qui puſſent ſupporter fur
leur dos la charge de deux hommes l'un
fur l'autre , & expliqua au Syndic que
trois de hauteur vouloit dire trois , l'um
derrière l'autre , & non pas l'un deſſus
d'autre.
Les notes critiques ſont ſuivies de
remarques , d'obſervations , de diſlertations
même ſur pluſieurs points de la
ſcience militaire . Ces remarques , ces
obſervations , & ces diſſertations n'ont
pu avoir été dictées que par un mili
taire doué de connoiſſances profondes
ſur la tactique. On y remarque par
tout un coeur droit & un eſprit éclai
ré qui ſe propoſe pour premier objet
de ſes travaux la plus grande gloire de
fon Prince, & les progrès de l'art mi-
Dj
84
MERCURE DE FRANCE .
litaire . Mats , comme ces extraits & les
réflexions du rédacteur doivent être
lus de ſuite dans l'ouvrage même , nous
nous contenterons de tranſcrire ici les
préceptes contenus dans l'instruction
de l'Empéreur Yong tcheng dont il a été
parlé plus haut. Cette inſtruction écrite
avec une fimplicité noble & touchante ,
eſt un beau monument de la ſageſſe de
cet Empereur : » aimez & respectez vos
>> parens , dit ce Prince à ſes gens de
> guerre . Quoique vous soyez engagés
>> dans la profeſſion des armes , & que
» l'étude des livres ſacrés & des livres
>> d'hiſtoire ne vous ait pas fortoccupés ,
>> il ne faut pas que vous ignoriez le
>> principal & le plus eſſentiel de vos
>>devoirs. Les bienfaits dont un père
» & une mère comblent leurs enfans
>>>font comme ceux dont le Ciel lui
>>même nous comble chaque jour ; ils
>> font de toute eſpèce , ils font fans
>> nombre , conviendroit-il de les oublier ,
>> de les méconnoître , de n'en avoir pas
>>la plus parfaite reconnoiſſance ? La ma-
>> nière de rendreà ſes parens une partie
>> de ce qu'on leur doit , eſt d'avoir pour
» eux la tendreſſe & tous les égards
>> convenables , eſt de les reſpecter , de
>> leur être foumis en tout , de leur
OCTOBRE . 1773 . 85
>>procurer la ſubſiſtance , & de les entretenir
décemment. La fortune des
>> hommes n'est pas la même : les uns
> font dans l'abondance , & les autres
>> dans la médiocrité ou la pauvreté ;
> mais le riche & le pauvre peuvent
» également remplir les mêmes devoirs .
>>Le reſpect , la ſoumiffion , la tendreſſe
ſont de tous les états. C'eſt être bon
>> fils que d'aller au devant de tout ce
» qui peut faire plaifir à ſon père , de
» ne lui déſobéir en rien , de ſuivre en
>> tout ſa volonté , de le conſulter dans
>> tout ce qu'on entreprend , de ne
>> trouver rien de difficile dans ce qu'il
>> commande , de le ſeconder dans toutes
» ſes vues , enfin de lui faire hommage
>> de tout ce qu'on poffède : foyez tels ,
» & vous aurez rempli la plus effentielle
, & la première de vos obliga-
>> tions. Ce n'est qu'en vous appliquant
>> de toutes vos forces à honorer , à
>> reſpecter , à ſervir & à aimer avec
>> tendreſſe vos parens , que vous pou-
>> vez exécuter le premier des ordres
» que je vous preſcris , comme votre
>> Empereur & votre maître dans la doc-
>> trine. » Tout le monde ſcait , ajoute
le ſage éditeur de ces inſtructions
qu'aucune nation , excepté les anciens
,
85 MERCURE DE FRANCE.
Egyptiens , n'a jamais eu autant de refpect
& de tendreſſe pour ſes parens que
les Chinois. C'eſt le comble du bonheur
, c'eſt l'objet de tous les voeux ,
d'avoir une famille nombreuſe : car
dès qu'un homme a des enfans un peu
grands , il eſt heureux , & ne penſe
plus qu'à jouir tranquillement des douceurs
de la vie. Les enfans voulant å
leur tour favourer les avantages inexprimables
attachés à la qualité de père ,
ſe la procurent le plutôt qu'il leur eft
poſſible. Voilà le vrai principe delimmenſe
population de la Chine , que
l'illustre Montesquieu croyoit venir de
la force du climat. Il auroit pu trouver
cette même force du climat dans
la Penſilvanie , où la population , fuivant
la remarque de l'eſtimable traduc
teur des lettres de Dickinson , double
tous les vingt cinq ans , parcequ'il y a
plus de moeurs que de loix , & qu'on
y jouit d'une liberté beaucoup plus
grande qu'en Europe. Par tout , ditun
grand Poëte , où la libertéfainte daigne
habiter , elle fertiliſe les roches , & peuple
les déferts.
Le ſecond précepte de l'Empereur .
eft » qu'il faut honorer & respecter fes
ainés. Dans le ſein d'une famille .
OCTOBRE . 1773. 87
dit il , le père & la mère ſont ce
» qu'il y a de plus précieux ; ilstiennent
>> le premier rang ; après eux viennent
> les enfans , chacun par préférence
» d'âge . Il convient qu'il y ait de la ſu-
> bordination , & que les plus jeunes
>> foient dans la dépendance des plus
» âgés . » C'eſt ainſi qu'en Chine toutes
les inſtructions , toutes les loix font
évidemment fondées ſur les loix naturelles
qui leur fervent de baſe . Ces
loix veulent que les enfans partagent
également entre eux la fucceffion de
leur père ; & c'eſt un uſage univerfellement
& conftamment pratiqué en
Chine.
Le troiſième précepte n'eſt pas moins
important pour la ſociété. Il preſcrit
» d'être en bonne intelligence avec tout
» le monde. Dans toutes les choſes qui
>> regardent le ſervice , dit l'Empereur ,
> comme dans celles qui n'y ont point de
rapport, il faut vous prêter mutuellement
>>des ſecours , & regarder tous ceux qui
- habitent un même lieu avec vous ,
> comme ſi c'étoit une ſeule perſonne
> à laquelle vous ſeriez chargés de rendre
>> ſervice , & avec laquelle vous voudriez
de tout votre coeur vous acquitter de
ce devoir. Ayez pour tout le mende
88 MERCURE DE FRANCE .
,
&
» les mêmes égards & les mêmes at.
> tentions que vous avez pour vous
» même. Partagez le bien & le mal
> de chacun. Aſſiſtez ceux qui ſont dans
» le beſoin ; & n'attendez pas qu'ils
» ſoient réduits dans une mifère ex-
» trême . Obligez tout le monde à pro-
>> pos ; travaillez de concert comme ſi
>> vous n'aviez qu'un même but
>> comme ſi tous enſemble ne compofiez
» qu'une même famille. Si vous tenez
>> cette conduite , les diſputes , les que-
>>relles & les diſſentions n'auront ja-
>>mais lieu parmi vous ; l'union
>> la concorde & la paix répandront fur
>> vos jours une douceur & une tran-
>>quilité que vous ne goûteriez jamais fans
» elles. Tel eſt en général , continue
l'Auteur de l'analyſe , l'eſprit de la
morale des Chinois , la justice & la
bienfaiſance en font les fondemens inébranlables
; auſſi ne voit on pas chez
eux de ces ſyſtêmes monstrueux que de
prétendus moraliſtes enfantent quelquefois
parmi nous , à la honte de l'hu.
manité. Ils n'ont de toute antiquité
qu'un ſeule catéchiſme très - court
ne peuvent pas concevoir qu'il foit
poſſible d'en avoir un plus étendu.
رو
&
Le quatrième précepte ordonne
OCTOBRE. 1773 . 89
"
d'inſtruire les enfans , & fes frères cadets.
Le cinquième , de cultiver la terre
avec foin. A l'abri plus que per-
>> ſonne de la diſette & des maux
» quelle entraîne après elle , moi- même
>> chaque année en préſence des Princes
» & des grands , dit l'Empereur dans
>> ſes inſtructions , je laboure la terre
>> de mes propres mains. Ce que j'en
>> fais eſt pour convaincre l'univers , que
>> les foins & les travaux que la terre
>>>exige regardent tout le monde , &
>> que tout le monde par conséquent ,
>> doit s'y employer de toutes ſes forces ,
>>puiſqu'il n'eſt perſonne qui ne profite
> de ce qu'elle produit. » On ſçait qu'en
Chine tous les foins , tous les voeux ,
toutes les attentions du gouvernement
ont toujours eu pour objet l'encouragement
de l'agriculture , parce que l'on
a pour maxime que la proſpérité de
l'État y est évidemment attachée. Les
terres y font libres comme les hommes :
parconféquent point de ſervitude , point
de lods & ventes. Auſſi le comble du
bonheur pour un Chinois , eſt d'être
propriétaire foncier. C'eſt où tendent
les voeux de chaque citoyen qui eſt privé
de cet avantage. Ah ! fijavois une petite
terre , diſoit un Chinois au père
१० MERCURE DE FRANCE.
Parrennin , que je ferois heureux ! fi ce
bon Chinois , ajoute ton ici , étoit né
citadin d'une de nos villes il ſe ſeroit
fans doute écrié : ah ! que je ferois heureux
, ſi j'avois un emploi dans les fermes
, ou fi je gagnois à la loterie ! On
ne doit pas être étonné , après une opinion
ſi différente , de trouver tant de
terres en friche dans notre pauvre Europe,
&de n'en voir aucune dans le vaſte Empire
de la Chine. Pourdéſigner un homme
fans moeurs, ſans talens, ſans vertus , le
Chinois dit : il eft comme une terre enfriche.
د
On trouve dans le ſixième précepte
qui concerne l'exercice militaire un
trait qui prouve fingulièrement la vénération
que les Chinois ont pour
leurs ancêtres : » C'eſt par votre habileté
>> dans les exercices , dit l'Empereur ,
quon meſurera le degré d'eſtime qu'on
>>doit avoir pour vous. On ne vous
> donnera des emplois militaires qu'à
>> proportion de votre capacité & de
>> votre adreſſe; les Soldats deviendront
> Officiers , les Officiers feront élevés
» à des grades distingués , & tous vous
>> jouirez d'une réputation qui ne fera
»pas moins glorieuse pour vos ancêtres
* que pour vos deſcendans.
Dans le ſeptième précepte , l'EmpeOCTOBRE.
1773 .
ود
1
reur recommande aux Tartares Mantchous
d'ufer d'oeconomie ; vertu bien néceffaire
chez les Chinois .
Dans le huitième précepte , il leur
peint avec les couleurs les plus vives ,
les funeſtes dangers de l'ivrognerie. »
La plupart des forfaits , dit- il , dont
>> le tribunal des crimes m'avertit cha-
>> que jour , n'ont guère été commis
>> que par des gens plongés dans l'ivref-
>> ſe : les priſons font pleines des vic-
ود times de livrognerie : elles regor-
>> gent de ces fortes de criminels , qui ,
>> après avoir confumé tous leurs biens
» dans les débauches du vin , ont com-
>> mis une infinité d'autres crimes , &
> ont entraîné dans le malheur , leurs
>> femmes , leurs enfans , leurs parens ,
»& leurs aînés. » On fait qu'en Chine
un criminel eſt non ſeulement puni
dans ſa propre perſonne , mais encore
dans celle de ſa femme , de ſes enfans,
de ſes plus proches parens , uſage terrible
qui fait que chacun veille avec le
plus grand foin à l'inſtruction générale
& particulière : uſage qui empêche ,
dit-on , une infinité de crimes , mais
fur lequel l'Auteur de cette analyſe
n'oſe prononcer .
La paſſion du jeu n'eſt pas moins en
92 MERCURE DE FRANCE .
horreur chez les Chinois que celle du
vin : un joueur , un homme capable de
tous les crimes , un malfaiteur avérés
four en Chine , dit le père Amiot dans
une note , des termes preſqueſynonymes.
Parmi les chofes qui portent un préjudice
à l'homme dit l'Empereur dans
fon neuvième précepte qui défend de
jouer , le jeu tient ſans contredit un
des premiers rangs. » Ce qui m'étonne,
> ajoute le bon Empereur , c'eſt d'ap-
>> prendre qu'il ſe trouve des hommes
>> affez imbéciles pour ſe laiſſer trom-
» per par ces joueurs de profeffion . On
>>>ne ſeroit point la dupe de tels frippons ,
>> ſi l'on vouloit faire quelque attention
>>>fur leur conduite . Ils ſéduiſent d'abord
» de mille manières ceux qu'ils veulent
>> dépouiller ; ils n'oublient rien pour
>> leur donner inſenſiblement le goût du
>>jeu , mais quand une fois ils les tien-
» nent dans leurs filets , ils ne les laif-
>> fent point échapper qu'ils ne les aient
>> entièrement ruinés. Un homme chez
>>qui la paſſion du jeu commence à
>> s'infinuer , dabord joueur timide , ne
>> donne au jeu que peu de tems ; mais
>> bientôt , devenu plus hardi , néglige
> ſes devoirs. Il n'a plus d'autre occu-
>> pation ni d'autre penſée que le jeu :
OCTOBRE. 1773 . 93
>> il vend ſes meubles , ſes maiſons &
>> tout ce qu'il poffède , juſqu'a ce qu'en.
>> fin réduit à une mifere affreuſe , fans
>> reſſources , fans honneur , fans répu-
>> tation , il n'eſt plus qu'un objet mé-
>>priſable aux yeux des homnes , &
>> un vil rebut de la nature humaine ,
>> qui ſe trouve comme déshonorée de
>> l'avoir produit. »
Le dixième & dernier précepte de
l'inſtruction de l'Empereur Yong tcheng ,
eſt qu'ilfaut éviter les combats & les querel.
» les .L'amour de la vie, dit- il, eſt naturel
>> a l'homme : le ſoin de la conſerver
> eſt naturellement le premier de fes
> ſoins : cependant , il y a des gens
> aſlez inſenſés pour ne pas craindre de
>> la perdre , en ſe livrant aux excès
> d'une colère aveugle , qui leur fait
>> oublier ce qu'ils font , & ce qu'ils ſe
doivent à eux- mêmes. L'homme
» dans quelqu'état que le Ciel l'ait fait
* naître , continue t-il , a des devoirs
>> à remplir . Au deſſos de lui , il doit
>> à ſes ancêtres le ſoin de faire , à des
>> tems réglés , les cérémonies preſcrites,
» pour marque de ſa reconnoiffance :
>> au deffous , il doit à ſes enfans & à
>> ſes defcendants le bon exemple , &
و
.
94 MERCURE DE FRANCE.
>> les inſtructions . Ces deux devoirs ne
>> ſont pas d'une petite conféquence ; ils
>> font indiſpenſables. On les oublie
>>>entièrement en s'oubliant ſoi- même .
» La colère étouffe tout ſentiment
d'honneur , de bienféance & d'huma-
>> nité : on ne penſe plus à la confer-
>> vation de ſa propre vie , comment
> penſeroit- on à remplir ſes autres obli-
>> gations ? L'homme qui fait ſe modé-
>> rer dans les occafions , acquiert une
>> humeur douce, & jouit d'une tran-
>>quilité inaltérable. Penfez toujours
>> que vous n'êtes pas les maîtres de
>> vos perſonnes , pour en diſpoſer à
>> votre gré ; elles appartiennent à l'Em-
» pire & à vos familles ; c'eſt pour
» l'Empire & vos familles que vous
» devez les conferver : un ſeul moment
>> d'oubli vous rendroit coupables en-
» vers l'un & envers les autres .
C'eſt par ces ſages conſeils que Yongtcheng
termine ſon inſtruction aux guerriers
Mantchous ; & c'eſt en général
dans ce ſtyle , comme l'obfèrve l'Auteur
de l'analyſe , que ſont écrits tous
les édits des Empereurs de la Chine.
C'eſt toujours un père tendre qui parle
avec douceur à ſes enfans , réellement
OCTOBRE . 1773 . १९
pour leur bien , & jamais pour leur
rien demander.
L'Art du Peintre , Doreur- Vernisseur , ouvrage
utile aux amateurs & aux artiſtes
qui veulent entreprendre de peindre ,
dorer & vernir toutes fortes de ſujets
en bâtimens , meubles , bijoux , équipages
, & c.in- 8 °. de 400 pag . en trois
parties ; par le Sr Watin , peintre , doreur
vernilleur & marchand de couleurs
, dorures & vernis . Seconde édition
. Prix , 4 liv . 16 f. broché franç de
port par tout le royaume, en lui faiſant
toucher ce prix net, & affranchiſſant la
lettre d'avis & le port de l'argent. A
Paris , chez l'auteur , carré de la porte
St Martin , à la Renommée des couleurs
& vernis ; & chez Grangé , imprimeur-
libraire , pont Notre Dame , &
Durand neveu , libraire , rue Galande,
1773 .
Cet ouvrage , dont la première édition
s'eſt rapidement épuiſée , & qui , dans
celle ci bien ſupérieure , offre de nouvelles
richeſſes d'art bien intéreſſantes ,
ne fauroit manquer d'être encore très - accueilli.
Il eſt peu d'arts dont la pratique
ſoit auſſi aifée que ceux dont le Sr Watin
96 MERCURE DE FRANCE .
nous donne la defcription , & il n'en eſt
point dont l'exécution également utile &
agréable préſente , ſoit au beſoin pour la
confervation de mille objets néceſſaires ,
foit au luxe pour l'embelliſſement , tant
de moyens de décorations ou de reffources
d'économie . Un traité , qui par - tout
bien écrit , bien correct , offre à chaque
page des préceptes , des détails , des procédés
, ne peut s'analyſer . Un extrait n'en
donneroit pas plus d'idée qu'un fimple
coup - d'oeil rapide dans un attelier ne
pourroit inſtruire des travaux d'un artiſte.
Il faut ou lire , ou cauſer avec lui ;
c'eſt en le confultant ou en le voyant
opérer qu'on peut s'inſtruire. Cependant
il ne faut pas croire que l'intelligence des
préceptes donnera toujours la perfection
du procédé. On ne l'atteint que par l'habitude
, & c'eſt ce que le Sr Watin développe
très bien lorſqu'il dit : « Nous ne
>>poufferons pas plus loin nos détails fur
» les procédés des trois arts dont nous
>> donnons la deſcription ; c'eſt au tems ,
» aux foins , aux mains- d'oeuvre réiterées
>> fur- tout , que nous abandonnons actuellement
l'amateur & l'artiſte qui
>> veulent ſe perfectionner ; ainſi que l'ef-
>> prit , la main a ſes progrès , ſes grada-
» tions. Tel bien décrit que foit un art
» méchanique
OCTOBRE. 1773 . 97
>> méchanique , c'eſt de l'habitude ſeule
>> qu'on doit eſpérer le ſuccès , & lorf-
» qu'elle a donné la facilité de l'exécu-
ود tron , le goût amenant à ſa ſuite le ta-
>> lent, inſpire la variété qui plaît& le fini
> qu'on recherche. >>
en
Si le Sieur Watin ſait s'arrêter dans
ſes deſcriptions , l'on voit auſſi qu'il
connoît parfaitement juſqu'à quel degré
de perfection l'on peut porter les
trois arts qu'il décrit; nous ne citerons
plus que le morceau ſuivant , extrait de
l'article où il compare la dorure
détrempe & celle à l'huile : « enfin la
>> dorure àl'huile a , pour ainſi dire , par-
>> tout la même phyſionomie ; l'autre au
>> contraire , par ſes ombres , ſes reflets ,
>> fon mat , fon bruni , ſes nuances , vit
» & reſpire : elle imite & peint tout.
>> Dans les mains de l'infortuné Midas ,
>> tout ce qu'il touchoit ſe changeoit
>> en or ; dans celle du doreur habile
>> l'or devient tout ce qu'il veut. C'eſt
>> ici , ajoute le Sr W. l'occaſion de com-
>> battre un préjugé trop généralement
>>adopté , que les dorures anciennes
>> étoient plus belles que les nôtres. S'il
>> étoit queſtion de la folidité , on en
> conviendroit , parce qu'effectivement
II. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE .
les Anciens employoient de l'or bien
>> plus épais. Mais nos ouvrages ſont
> certainement bien ſupérieurs aux leurs
» pour l'agréable & le fini. Leurs ſculp-
>>tures étoient lourdes, mattes: nulle idée
« nulle grace , nulle préciſion dans leur
>> deſſin : la dorure n'étoit pas mieux
>>conduite. Confultant peu l'effet de
>> la ſculpture , ne fachant pas réparer ,
ils bruniſſoient tout pour donner à
» tout de l'éclat : à peine y voyoit- on
>> des mats , des reflets; aujourd'hui ſous
>>le ciſeau de l'induſtrieux fculpteur ,
→ le bois parle & s'anime ; le doreur ,
par les traits fins de la reparure , lui
>> rend ſon expreffion , fon langage.
>>La roſe épanouie , le bouton prés d'é-
>>clore , le naifant feuillage , le lierre
» rampant , la gerbe abondante , le
>>pampre , la grappe du joyeux buveur ,
>> toutes les richeſſes de Flore , les dons
» de Cérès , les préſens de Pomone
>> ce velouté , cette fraîcheur , ce glacis
>> charmant que la nature répand fur
>> tout ce qu'elleanime font aujourd'hui
>>ſupérieurement rendus par deux arts
>>jaloux& imitateurs. * »رد
2
* Cette deſcription doit d'autant plus flatter
qu'on nous affure que tous les ouvrages de dernie
OCTOBRE 1 99 . 1773 .
La netteté des définitions , la clarté
des préceptes , la préciſion des procédés ,
enfin le tableau des dépenses que chaque
opération peut occafionner avec le
prix de toutes les marchandiſes & inftrumens
néceffaires aux trois arts décrits
par le Sr W. feront fûrement toujours
regarder ſon ouvrage comme un des
plus utiles , & des meilleurs en ce
genre.
Terminons en obſervant que le Sieur
Watin annonce un vernis , lequel nonſeulement
ne donne point d'odeur , mais
encore eniporte celle des appartemens
peints a l'huile , de forte qu'on peut y
coucher vingt-quatre heures après fon
application , ſans en avoir même l'odorat
affecté ; c'eſt ſûrement là une décou
verte à laquelle ceux qui font curieux
d'habiter promptement leur ſéjour, feront
attention, puiſqu'elle les met à-même
de fatisfaire leur empreſſement de jouir :
on remarquera encore un catalogue de
du Sr W. la réaliſent. Nombre d'amateurs connoiſſent
la fuperbe dorure de ſes Athéniennes; il
ſe fait un vrai plaiſir de les faire voir. L'athénien
ne eſt un meuble nouveau fait en trepied ſervant
pot à fleurs , caffolette de , réchaud , confole
&c.
2
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
gravures , repréſentant toutes fortes
de ſujets de décoration intérieure ,
dont le Sr Watin offre l'exportation
franche par tout le royaume aux prix
indiqués , ce qui doit plaire fur- tout aux
provinces & aux étrangers , puiſqu'àl'aide
d'une gravure, d'un deſſin promptement
exporté par la poſte , on peut
connoître tous les meubles de goût ,
d'après des prix convenus , & ſe procurer
tout ce que la capitale peut offrir
au beſoin ou au luxe.
:
,
Moyen infaillible de calmer nos frayeurs
fur la fin du Monde qu'on avoit
prédite , ſuivant le ſyſtême elliptique
des Comètes. Par Meſfire J. C. F. de
la Perrière , Chevalier Seigneur
de Roiffé . A Paris , chez L. Jorry ,
Imprimeur- Libraire , rue de la Hus :
د
chette , près du Petit Châtelet, 1773
: Il s'étoit répandu un bruit dans le
Public , qu'une Comète devoit paſſer
au premier jour proche le globe de la
Terre , & qu'il y avoit à craindre que
cette rencontre necauſat ſa deſtruction .On
croyoit qu'il étoit poſſiblequedans la ſuite
des révolutions de la Terre & de différentes
Comètes , il y en eût une qui ſe
OCTOBRE. 1773 . ΙΟΙ
trouvant dans le noeud de ſon orbite
lorſque la Terre y paffe , la choquât cu
la déplaçât , l'entraînât ou en fût entraînée ,
&confommat enfin cette grande révolation
qui feroit pour le genre humain
l'accompliſſement des ſiècles , la fin du
monde , ou le commencement d'un
nouvel ordre de choſes ; & on avoit
approché le tems de cette catastrophe.
L'alarme étoit générale . Pour la calmer
on écrivit que les rencontres des Comètes
avec le globe de la Terre ne font point
à redouter , parce que le nombre des
combinaiſons néceſſaires pour le produire
eſt immenfe , ainſi que le nombre
des haſards qui peuvent les éloigner ;
mais l'Auteur de l'ouvrage que nous
annonçons n'eſt point du tout content
de cette raiſon. Dès que ces événemens
font poffibles , dit il , dès qu'ils dépendent
de l'ordre phyſique , dès que les
combinaiſons & les hafards dont ils
dépendent , peuvent auſſi bien en accélérer
qu'en retarder le terme , ils n'en
feroient pas moins redoutables . Ce n'eſt
point affez , ſuivant M. de la Perriere ,
pour nous tranquiliſer , de dire que le
nombre des combinaiſons eſt immenſe;
il faut aſſurer que ces événemens font
impoſſibles , & que jamais aucune
Eiij
102 MERCURE DE FRANCE .
Comère ne rencontrera le globe de la
Terre , & voici pourquoi.
>> La plupart des Comètes diſparoif-
> ſent même dès le périhélie : il en eft
>> fort peu , qui, après leur paſſage ſous
>>le ſoleil, foient viſibles juſqu'à la hau-
>> teur où elles ont commmencé à pa-
>>roître. Ainfi 19. leurs apparitions ne
>>font ni une lumière propre perpétuelle,
>>ni la lumière du ſoleil , qu'elles re-
>> flechiffent vers nous en entrant fur les
>>limites de ſon ſyſtême planétaire. 2°..
» Les orbes qu'elles décrivent autour du
>>ſoleilne font pas des ellipfes alongées
>>à des diſtances prodigieuſes au de là
>>des limites de ſon ſyſtème planétaire ;.
»mais ce font des orbes qu'elles dé-
>> crivent entre ceux des planètes , &
>> par le même moyen & méchanifme.
>>par leſquels ces planétes décrivent les
>>leurs. Mais les Comètes n'y ſont vi-
» ſibles que lors des incendies ſpontanés,
>> momentanés & accidentels auxquels
رد leurs ſurfaces ſont ſujetres : ce font
>>les incendies qui en produiſent les
>> apparitions , les queues , les barbes ,
>> les chevelures , &c. 3 °. Les Comètes
→étant privées du mouvement alterne
>> en latitude , tournent & circulent fuc-
>> ceſſivement en tous ſens fur elles.
A
OCTOBRE . 1773 . 103
> mêmes autour de cet aftre moteur .
>> Chacune d'elles y préſente ſucceſſive-
>>ment par ce moyen les phénomènes
>de pluſieurs : trente ou même moins,
>> diftribuées dans les eſpaces interplané-
>>taires , ſuffiſent pour y produire tous
>>ceux des Comètes & des taches du
>> foleil. 4°. Leurs rencontres avec les
»Planètes ne pouvant plus avoir lieu
> nos frayeurs fur la fin du monde , qui
>> en réſulteroit infailliblement , font fans
>> fondement. Les prédictionsde ces ren-
>>>contres déſaſtreuſes font des chimères
»& des puérilités philoſophiques. »
,
Il faut voir dans l'ouvrage de M. de
la Perrière le développement de ce
ſyſtême , dont nous laiſſons le jugement
à la fagacité de ſes lecteurs .
t
Effaisfur l'Equitation , ou principes raifonnés
ſur l'artde monter & de drefler
les chevaux ; par M. Mottin de la Balme
, capitaine de cavalerie & officiermajor
de la Gendarmerie de France.
Hincbellator equus campo ſeſe arduus infert.
VIRG. géorg. 1. 2.
vol. in- 12 . A Paris , chez Jombert ,
rue Dauphine; & Ruault , rue de la
Harpe.
Nous avons pluſieurs traités & autres
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
écrits ſur l'Equitation. Mais quoique ces
écrits renferment de bonnes inſtructions
&préſentent des obſervations intéreſſantes
, M. de la Balme néanmoins , après
avoir lu ces écrits , a dû s'écrier : Ed anche
io , &c. & noi auſſi je puis écrire fur
l'équitation . Ses eſſais ferontd'autant plus
accueillis des élèves & des amateurs de
ce bel art , que l'auteur n'admet que des
principes ſimples & développés d'une
manière ſenſible. Ces principes , une fois
reconnus &adoptés, deviendront un point
de réunion. L'élève ne ſera plus fatigué
de cette diverſité d'opinions que l'on
trouve dans les ouvrages qui traitent de
l'Equitation . Il fortira enfin de ce doute
&de cette perplexité qui meneuttoujours
à une exécution fauſſe , pénible , dangereuſe
pour le cavalier , & pernicieuſe pour
Ics chevaux..
Onne peut diſconvenir , comme l'obſerve
M. de la B. dans ſon introduction ,
que l'unique baſe de la ſcience du manége
confiſte à donner aux élèves un parfait
à plomb & une très grande ſoupleſſe
dans toutes les parties du corps , de manière
qu'un cavalier puiſſe à ſon gré s'unir
au mouvement du cheval & reſter
ferme ſur la ſelle , malgré les vigoureux
contre tems que donnent certains cheOCTOBRE.
1773. 1051
vaux , foit par gaîté , en bondiſſant fur le
fol , foit par défenſe , quand le cavalier
exige quelque choſe d'eux , qu'ils ne favent
, ne veulent ou ne peuvent point
exécuter. M. de la B. pour parvenir à
donner une idée juſte & raiſonnée de la
bonne poſition , explique , ſuivant les
principes connus de la méchanique & de
l'anatomie , l'ordre &l'arrangement ſymmétrique
que doivent avoir toutes les
parties du corps , ſelon leurs différentes
proportions & leur mouvement relatif ,
pour approcher, le plus qu'il ſe peut faire
, de l'enſemble qui conftitue ce que
l'on nomme la belle poſture à cheval.
Ce ne fera , ajoute l'auteur , qu'après
>> avoir donné à un élève une affiette fer-
>> me , aifée , conſtante & telle qu'il fem-
>> ble être identifié avec le corps du che-
>> val , que l'on pourra lui déſigner &lui
> rendre ſenſible l'effet que produifent
>> ſes mouvemens ſur l'animal qui exerce;
>> l'inſtant , les degrés & l'efficacité de
» ces mouvemens faits à contre-tems &
>>leur danger ; ce qui prouve les difpofi-
> tions du cheval , ſa docilité ou fa co-
>> lère , ſa bonne ou mauvaiſe volonté ,
>> relativementà ſes habitudes , fes forces,
>> fon adreſſe ou ſa légèreté , ſa mémoire,
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
>> ſa ſoupleſſe,ſa bonne ou mauvaiſe con
>> formation.▾
Un cavalier qui aura acquis un parfait
à- plomb ou , pour nous fervir d'un terme
de manége , qui tiendra bien le fondde
la ſelle , & ne s'écartera point des principes
adoptés dans ces eſſais, ſera très en
érat d'exercer &d'aflouplir un cheval , en
ſuivant bien ſtrictement les véritables
principes out moyens qu'il faut employer
pour dreſfer les chevaux. L'auteur donne
une explication ſuccincte de ces moyens.
Il a cru auſſi devoir inférer dans ſon traité
l'analyſe de quelques- uns des livres anciens&
modernes qui ont de la réputation
, dont les principes différent des
hens .
M. de la B. nous promet un autre vo
lume ſervant de fuire à celui-ci , fur les
airs relevés , la leçon des piliers &les
voltes dont il ne dit rien ici , avec un
petit traité fur la manière de médicamenter
les chevaux dans les maladies les plus
ordinaires auxquelles ils font ſujets , tiré
des bons ouvrages fur l'hippiatrique. Il
yjoindra la deſcription d'une machine
très- ſimple, qu'il a imaginée , dont l'effer
eſt ſemblable à celui qu'occaſionne un
fauteur dans les piliers , que l'on pourra
:
OCTOBRE . 1773 . 107
placer dans un appartement , ſi l'on veut ,
pour la commodité des perſonnes qui
voudroient en uſer dans la vue d'exercer
& affouplir leurs corps .
L'auteur ſe borne à la fin de fon premiet
volume , à donner les raiſons qui
peuventprouver l'inutilité d'une quantité
de felles & de mords de toute eſpèce ,
dont on ſe ſert encore dans bien des endroits.
Il explique comment il faut choiſir
&drefler un cheval au feu & au montoir
pour les convalefcens qui cherchent à
recouvrer leurs forces , pour les perſonnes
âgées & les femmes quideſirent auſſi de
s'exercer , tant pour raiſon de ſanté que
pour l'agrément ; la manière générale de
foigner les chevaux , foit à l'écurie ou en
voyage , pour la conſervation d'un animal
i utile. L'auteur , comme militaire,
a cru devoir expoſer , dans quelques notes
, comment l'équitation peut conferver
, rendre célère &terrible à l'ennemi
la cavaleriedans ſes mouvemens lents ou
rapides , & le mauvais effet que peut occaſionner
une inftruction mal entendue.
Comme tout ceci eſt expoſé avec beaucoup
d'ordre ,de clarté & de précision ,
&que l'auteur a débarraffé ſes inſtructions
de tous les détails fatiguans , fes eſſais
E vj
103 MERCURE DE FRANCE.
feront lus avec ſatisfaction par ceux mê
me qui font abſolument étrangers à l'art
de l'Equitation .
Diſſertation fur le Jeu , ouvrage utile aux
Eccléſiaſtiques ; où les Laïques pourront
trouver des inſtructions importantes
. Par M. l'Abbé Chauchon , Abbé
Seigneurde Waaſt ; vol. in- 12. AAngers
, chez Charles Billault.
L'auteur s'eſt moins appliqué à donner
fes déciſions fur le jeu qu'à raſſembler fur
cet objet les fentimens de l'Eglife & la
doctrine des Conciles , des Pères , des
Docteurs & des Législateurs civils. Ces
recherches contribueront à éclairer les
Eccléſiaſtiques & les Religieux ſur leurs
devoirs , & à faire connoître aux perſonnes
engagées dans le monde, la conduite
qu'elledoiventtenirdans leursrecréations.
Le pieux écrivain , engagé dès l'âge de
25 ans dans le ſaint Ministère , employé
depuis à la direction des ames dans l'hôpital
général de la Salpetrière , placé peu
de tems après en qualité de premier vicaire
dans la paroiſſe de St Paul à Paris , &
honoré de la charge d'un des aumôniers
de feu Mgr le Duc d'Orléans , Premier
Prince du Sang , a été dans le cas de con
1
OCTOBRE. 1773 . 109
noire par lui - même les défordres qu'apporte
le jeu de haſard , même parmi les
Eccléſiaſtiques qui n'en confidèrent pas
aſſez les conféquences. Ses réflexions doivent
donc être regardées ici comme de
quelque poids. Le pieux écrivain nous
rapporte , dans cette même differtation
pluſieurs exemples de modération dans
le jeu , qui ont droit d'intéreſſer les lecteurs.
« Lorſque la place que j'occupois
>>auprès du Premier Prince du Sang,nous
>> dit- il , me retenoit à la Cour , j'ai vu ,
>> avec édification,desDames du premier
» Rang , qui , obligées de jouer par état ,
> diſtribuoient aux pauvres ce qu'elles
>>gagnoient , regardant comme une mor-
>>tification la perte qu'elles faifoient
• parce que c'étoit pour elles un moyen
» de moins , pour ſoulager les pauvres
>> autant qu'elles l'auroient voulu. »
.
La Nature en contraste avec la Religion
& la Raison ; ou l'ouvrage qui a pour
titre : de la Nature , condamné au tribunal
de la Foi & du bon Sens . Par le
R. P. Ch . L. Richard , profeſſeur en
théologie , de l'Ordre & du Noviciat
général des FF. Prêcheurs. vol. in 8 °.
AParis , chez J. Fr. Pyre , libraire , rue
St Jacques , près les Jacobins.
110 MERCURE DE FRANCE .
Quelques vérités utiles que l'on trouve
dans le livre qui a pour titre dela Nature ,
n'ont contribué qu'à faire prendre le
change au commun des lecteurs fur des
propofitions tendantes à favoriſet le mathérialiſine
, le pyrrhoniſme & l'incrédulité.
Comme ces propoſitions ne font
foutenues que par des parallogifmes fubtilement
enchaînés les uns aux autres , le
P. Richard n'a eu befon pour réfurer fon
adverſaire que de le fuivre pas à- pas; de
rapporter fidèlement fes paroles, & d'oppoſer
ſes taifonnemens les uns aux autres.
Le ſavant profeſſeur , dont pluſieurs
écrits en faveur de la Religion ont été
très-bien accueillis , fait voir dans celuici
que les affertions qu'il réfute ne font
pas moins contraires à la Religion qu'à là
raiſon , à la foi qu'au bon ſens. Cette réfutation
, ajoute un des cenfeurs nommés
pour l'examiner , ſera également propre
àdétromper ceux que la lecture de l'onvrage
combattu auroit féduits , & à prémunir
les autres contre le danger de la
féduction .
L'Art de graver au pinceau ; nouvelle
méthode plus prompte qu'aucune de
celles qui font en ufage , qu'on peut
exécuter facilement fans avoit l'habiOCTOBRE
. 1773. HI
tude du burin ni de la pointe ; miſeau
jour par M. Stapart. Vol. in 12. Prix ,
1 liv. 4 f. A Paris, chez l'auteur , rue
St Severin , vis-à- vis la rue Zacharie ,
maiſon de l'orfèvre ;& chez Aumont,
libraire , place des quatre Nations.
L'auteur diftingue deux opérations.
Par la première , on peut imiter un defſin
lavé d'un bon maître : en y réuniſſant
la ſeconde on parviendra à copier exactement
un tableau. Dans la première opération
les teintes ſont couchées à plat ,
&dans la ſeconde elles font variées , arrondies
& noyées imperceptiblement les
unes dans les autres.On conçoit que cette
découverte on que cette gravure au pinceau
étant plus expéditive que la gravure
à la pointe, peut procurer à l'artiſte beaucoup
de facilité pour multiplier & répandrepromptement
les productions de fon
génie. Cette nouvelle gravure fera égalementd'un
grand fecours pour les auteurs
qui écrivent fur l'architecture , la géométrie
, la perspective , le planimétrie ,&c .
puiſqu'elle joint la promptitude à l'économie.
Les procédés & les manipulations néceffaires
pour y réuffir font fuffisamment
détaillés par M. Stapart, qui donne auffi
112 MERCURE DE FRANCE.
les recettes des vernis , eaux fortes , mordans
dont il a éprouvé avec ſuccès les différens
effets; & il publie ces découvertes
avec un déſintéreſſement qui mérite la.
reconnaiſſance des amateurs & des artiftes.
Systéme nouveau & complet de l'art des
Accouchemens, tant théorique que pratique
, avec la deſcription des maladies
particulières aux femmes enceintes ,
aux femmes en couche & aux enfans
nouveau - nés ; traduit de l'Anglois de
J. Burton ; par M. le Moine , docteurrégent
de la Faculté de Médecine en
l'Univerſité de Paris ; ouvrage enrichi
de notes & de figures ; tome ſecond
in -3º. A Paris , rue St Jacques , chez
la Ve. Hériſſant.
Le premier volume de cet ouvrage ,
publié il a deux ans , a été très - accueilli.
L'utilité dont l'ouvrage entier peut être
à ceux qui pratiquent l'art de l'Accouche
ment , a été un nouveau motif pour M.
le Moine de traduire ce ſecond volume
qui mettra les chirurgiens accoucheurs
plus à portée d'approfondir les préceptes
dudocteur Burton , de juger ſolidement
de ſa pratique , & d'en faire une compa
OCTOBRE. 1773 .. 113
raiſon exacte avec celle des auteurs célèbres
qu'ils ont ſous les yeux. Le ſavant
traducteur a ſuivi la méthode qu'il avoit
adoptée pour la traduction du premier
volume. Ila , dans des notes , confirmé ,
par des expériences & par de nouvelles
autorités, les opinions avancées dans le
texte , & lesa réfutées lorſqu'il les a jugées
contraires à la vérité. Il a établi quelques
points de théorie ,& certains faits de pratique
dont Burton n'a point fait mention ,
mais qui ont paru à ſon traducteur affez
eſſentiels pour mériter un détail particulier.
Enfin il n'a rien négligé pour réunir
dans cet ouvrage toutes les instructions
que peuvent defirer ceux qui ſe propoſent
d'aſſiſter les femmes dans le travail de
l'enfantement , ou dans les maladies qui
accompagnent & fuivent la groffeffe , &
pour leur préfenter un corps de doctrine
complet qui les mît en état de s'inſtruire
parfaitement de leurs devoirs & de la
conduite qu'ils ont à tenir dans l'exercice
de leur art. Comme les matières traitées
dans ce fecond volume ont ſouvent une
connexion très - intime avec celles qui
compoſent le premier , le traducteur a eu
ſoin de placer des renvois pour éviter les
répétitions , & afin que le lecteur puiffe ,
:
114 MERCURE DE FRANCE.
e
avec plus de facilité, confulter en mêmetems
tout ce qui a rapport aux mêmes
objets.
Manuel des Marins , ou Explication des
termes de Marine , par M. Bourdé ,
officier des vaiſſeaux de la Compagnie
des Indes ; 2 vol. in- 8°. reliés en un.
Prix , 8 liv . A l'Orient , chez Julien
lejeune,fits , libraire ; & à Paris , chez
Sullant & Nyon , libraires , rue Saint-
Jean-de Beauvais.
Une définition exacte , claire & préciſe
des termes de Marine étoit d'autant plus
néceſſaire que ces termes ſe trouvent ordinairement
très- mal expliqués dans les
dictionnaires. Les auteurs de ces diction .
naires n'étant pas éclairés par la pratique,
ont ſouvent pris une choſe pour une autre
, ou ont donné de fauſſes définitions.
Les articles de ce Manuel préſentent
une explication pure & ſimple des termes
marins. L'auteur ne s'eſt permis aucun
détail ſur l'origine de ces termes, & n'eſt
entré dans aucune diſcuſſion relative à la
géométrie , la phyſique , l'aſtronomie ,
l'hydrodinamique ou la méchanique . Cet
ouvrage cependant eſt plus étendu qu'aucun
autre de ce gente par ce que l'auteur
OCTOBRE. 1773. 114
1
y a inféré une quantité de termes qui
manquent dans les autres dictionnaires.
Il les a expliqués en homme de l'art , &
avec le plus de précision qu'il lui a été
poſſible , dans la vue d'être utile aux perſonnes
qui navigent, qui font des armemens
ou qui fréquentent les ports du
royaume.
5
Dictionnaire vétérinaire , &des Animaux
• domestiques , contenant leurs moeurs ,
leurs caractères , leurs deſcriptions anatomiques
, la manière de les nourrir ,
de les élever & de les gouverner ; les
alimens qui leur font propres , les maladies
auxquelles ils ſontſujets,& leurs
-propriétés , tant pour la médecine &la
nourriture de l'homme que pour tous
les différens uſages de la ſociété civile;
auquel on a joint un Fauna gallicus.
Par M. Buchoz , médecin botaniſte de
Mgr le Comte de Provence , & méde.
cin de quartier ſurnuméraire de ſa
Maifon , ancien médecin ordinaire du
feu Roi de Pologne , agrégé du collé.
ge royal &de la faculté de médecine
de Nancy , aſſocié des académies de
Mayence , de Châlons , d'Angers , de
Dijon , de Béziers , de Caën , de Bordeaux
&de Metz; correfpondant de
:
116 MERCURE DE FRANCE.
celles de Rouen & de Toulouſe. Tome
IV . in- 8 ° . petit format. A Paris ,
chez J. P. Coſtard fils ,&Compagnie,
rue St Jean- de-Beauvais .
Ce nouveau volume eſt enrichi , ainſi
que les précédens , de pluſieurs planches
d'animaux gravées en taille - douce. Le
dernier article de ce quatrième volume
est Plongeon , oiſeau dont le caractère
diſtinctif est d'avoir quatre doigts , dont
les trois de devant font palmés ou joints
par une membrane , & celui de derrière
eſt ſimple.
Ily a dans ce nouveau volume des articles
très - bien détaillés. M. Buchoz a
penſé avec raiſon qu'il devoit donner une
certaine étendue aux objets les plus intéreſſans
de ce dictionnaire , afin d'épargner
des recherches toujours pénibles au commun
des lecteurs , à ceux fur tout qui
font occupés des travaux de la campagne .
-
Elémens deMathématiques , par M. l'Abbé
Delévieleuſe , profeffeur au collége
royal de Colmar ; vol . in 8 °. A Paris ,
chez Jombert , fils aîné , libraire , rue
:Dauphine .
Ces Elémens ſont particulièrement
OCTOBRE . 17730 117
deſtinés à la jeuneſſe. Ce qu'on ne peut
lui faire entrevoir d'abord , lui échappe
ordinairement pourtoujours: elle ne peut
ſuppléer aux démonstrations des auteurs
trop précis , ni voir des liaiſons où il n'y
en a point de marquées : elle peut encore
moins fuivre de longues explications.
L'expérience , ajoute l'auteur dans ſa préface,
fait voir que rien ne foulage plus la
mémoire que de voir d'abord une propoſition
énoncée brièvement , & de la trouver
enſuite éclaircie par une démonstration
aifée. Commencer par raiſonner fur
des vérités évidentes , & découvrir enſuite
des propriétés que l'on cherchoit ;
commencer par diſcuter les preuves, &
finir par énoncer les propoſitions ; c'eſt
fuppofer une combinaiſon fine à qui n'a
que de la mémoire; c'eſt ſuppoſer que la
volonté des jeunes gens s'étend au- delà
de l'offre qu'ils font d'apprendre par coeur .
Ce qui nuit encore plus à cette bonne volonté
, c'eſt cette arithmétique ſans chiffres
dont le nom effraie tous les eſprits
légers. L'auteur de ces Elémens, pour rendre
l'algèbre moins rebutante , n'en a pas
fait ici un traité ſuivi , mais il l'a entremêlée
de calcul numérique. Ila , par
l'application de l'algèbre aux nombres ,
118 MERCURE DE FRANCE...
4
:
tâché non- ſeulement de raffurer des ef
prits qui ſe ſeroient perdus dans une longue
fuite d'opérations muettes , mais encore
de faire paroître l'algèbre utile d'abord
, en la faiſant fervir de baſe aux
opérations numériques .
L'auteur ſe propoſe de publier fucceffivement
les autres parties des mathématiques
, rédigées avec la même clarté & la
même préciſion.
Supplément à l'abrégé du dictionnaire de
M. Pontas , ou obſervations fur cet
abrégé & fur le dictionnaire même ;
par le R. P. Nicolas Collin , chanoine
régulier de la réforme de Prémontré ,
docteur en théologie , &c. Ouvrage
néceſſaire à tous ceux qui ont le dictionnaire
& l'abrégé ; propoſé par foufcription.
A Paris , chez J. Fr. Pyre ,
libraire , rue St Jacques , près les Jacobins.
Le dictionnaire des cas de confcience
de M. Pontas , & l'abrégé de ce dictionnaire
, par M. Collet , font des ouvrages
auſſi eſtimables qu'utiles . Il eſt cependant
échappé à ces deux célèbres docteurs une
multitude de fautes de pluſieurs genres ,
des contradictions , de fauſſes déciſions ,
OCTOBRE. 1773 . 119

de faux principes même , qui en altérant
la pureté de leurs ouvrages , en ont auffi
diminué les avantages & l'utilité. C'eſt
pour les rendre &plus utiles & plus parfaits
, que des perſonnes de mérite ont
engagé l'auteur du ſupplément ou des obſervations
, à revoir l'abrégé du diction .
naire de Pontas & le dictionnaire même.
L'auteur , déjà connu pardes obſervations
qu'il adonnées au Public fur quelques
ouvrages de M. Collet , & récemment
fur fon Traité des Saints Mystères , a de
plus inféré dans ce ſupplément des cas
nouveaux qu'on ne trouvera ni dans le
dictionnaire de Pontas , ni dans l'abrégé,
&qui ferviront de préſervatifs contre
quelques écrits récens fur des points im.
portans de la difcipline actuelle de l'Eglife.
:
Cet ouvrage , formant un volume in-
4°. de 80 feuilles au moins , même for
mat , caractère & papier que le Profpectus
qui s'en publie , ſe vendra 10 livres en
feuilles. Les perſonnes qui ſouſcriront ,
ne le payeront , en ſouſcrivant , que 7
livres. L'ouvrage fera délivré peu de tems
après que les ſouſcriptions auront été fermées.
Elles feront ouvertes juſqu'au premier
Janvier 1774 , paſſe lequel tems
120 MERCURE DE FRANCE.
perſonne ne pourra jouir du bénéfice accordé.
Jurisprudence Conſulaire & instruction des
Négocians , ouvrage utile aux Marchands
, Banquiers , Commiſſionnaires
, receveurs , Gens d'Affaires , Procureurs
des Jurifdi&ions ordinaires où
on juge confulairement , Huiffiers , à
tous ceux qui vendent les beſtiaux &
dentées provenants de leurs biens ; Fermiers
& autres , &c. dédié à MM. les
Juges Confuls d'Anjou à Angers. Par
M Rogue , agréé pour plaider au Conſulat
, & affocié au bureau d'Agriculture
d'Angers ; 2 vol. in - 12. Prix , 6
liv. A Angers , chez Jahyer , imprimeur
du Roi ; & à Paris , chez Guillin ,
libraire , quai des Auguſtins , 1773 .
Les Jurisdictions conſulaires ont été
établies par un motif d'intérêt public, afin
de juger ſommairement les affaires de
commercefansêtre aſſujetties aux rigueurs
des ordonnances. On a choiſi des Négocians
pour juger, comme plus expérimenrés
. C'eſt Charles IX qui créa les Juges-
Confulsen 1563 & années ſuivantes ;
d'autres Rois en ont auſſi créés depuis.
Les Juges ordinaires ne peuvent entreprendre
OCTOBRE. 1773 . 121
11
$
e
15
P
OB
را
S
10
그래
prendre ſur les jurisdictions conſulaires
ni arrêter l'exécution de leurs ſentences.
Les jugemens conſulaires s'exécutent dans
tout le royaume ſans demander placet ,
viſa ni paréatis . Il n'y a qu'un arrêt de dé.
fenſe qui puiſſe en arrêter l'exécution.
L'auteur développe dans un grand détail
tout ce qui concerne les jurifdictions
confulaires. Il appuie toutes ſes propofitions
d'autorités ſuffiſantes , & il traite
toutes les queſtions relatives avec beaucoup
de méthode , de clarté &de précifion.
Cet ouvrage eſt très propre à faire
connoître les loix du Commerce , & à
prévenir des conteſtations mal fondées ,
&des condamnations ſouvent préjudiciables
du créditdes Commerçans.
Sennemours & Rosalie de Civraye , hiftoire
françoiſe . Les trois parties in- 1 2.
brochées , 31. 12 f. A Paris , chez Delalain
, libraire , rue & à côté de la
Comédie françoiſe.
Le Marquis de Sennemours revenoit
ſeul à cheval d'une maiſon de campagne
où il étoit allé dîner. La nuit qui s'approchoit
lui faifoit hater le pas , lorſqu'au
milieu d'un bois qu'il traverſoit,ſon cheval
s'arrêta tout- à coup. Le Marquis jeta
II. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
les yeux pour découvrir ce qui pouvoit
effrayer ſon cheval ; & , comme il faifoit
encore un peu jour, il entrevit un corps
étendu au pied d'un arbre aſſez loin du
chemin. Ne ſachant ce que pouvoit être ,
il donna de l'éperon à fon cheval , lorfqu'une
voix plaintiveproférant ces mots :
ah, Dieux ! ne lui laiſſa plus douter que
ce qu'il avoit entrevu ne fût une femme
qui avoit beſoin de ſecours. Le Marquis
mit auſſi -tôt pied à terre , & s'avança
vers la perſonne qu'il avoit entendue ſe
plaindre. Quel fut fon étonnement de
voir une jeune fille , d'une beauté frappante
, très - proprement miſe, ſeule , à
P'heure qu'il étoit , dans un bois! Dès
qu'elle vit un homme s'approcher , elle
eſſaya de ſelever. Le Marquis lui tendit
la main. « Eh ! mon Dieu , Mademoi-
» felle , s'écria t'il , qu'avez - vous ? Par
>> quelle diſgrace vous trouvez- vous dans
>> ce lieu , & dans la ſituation où je vous
>> vois ? Où voulez-vous que je vous con-
>> duiſe ? Hélas ! Monfieur,lui répondit
> elle d'un ton de voix qui auroit atten.
>> dri le coeur le plus barbare ,je me meurs
>> de beſoin & de laſſitude. La belle
affligée , ainſi qu'elle nous l'apprend ellemême
dans cette hiſtoire , s'appeloit Rofalie
de Civraye , & étoit fille d'un Gen
OCTOBRE . 1773 . 125
tilhomme. Cette infortunée venoit de
fuir la maiſon paternelle pour ſe dérober
à un mariage que ſon père vouloit lui
faire contracter malgré elle , & dans l'unique
vue de contenter une femme étrangère
qui avoit toute la confiance de ce
gentilhomme. La fatigue exceſſive qu'avoit
éprouvée la belle fugitive , le beſoin
de nourriture , la frayeur même de ſe
voir au milieu des bois à l'entrée de la
nuit ſans ſavoir où trouver un gîte , l'avoient
réduite dans un état ſi triſte qu'elle
étoit tombée preſque ſans connoiſſance
au pied de l'arbre où le Marquis de Sennemours
l'avoit trouvée. Cet événement
devoitfans doute faire faire bien des réflexions
au Marquis. En effet , quelques
circonſtances que l'on ſuppoſe qui puifſent
engager une jeune fille à fuir
de la maiſon paternelle , cette fille ne
s'expoſe- t'elle pas toujours à de plus
grands dangers , en courant au milieu des
chemins , expoſée aux inſultes & aux entrepriſes
du premier venu ? Si Rofalie a
trouvé dans le Marquis de Sennemours
un protecteur de ſon innocence , & même
un mari , comme l'annonce la ſuite
de ces mémoires , une fille qui s'abandonneroit
aux mêmes égaremens pour-
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
roit - elle eſpérer raisonnablement d'en
ſortir avec le même ſuccès ? C'eſt ſur quoi
l'écrivain , qui ne manque pas ordinairement
de tirer des faits qu'il rapporte
des maximes de conduite , n'a point allez
inſiſté . Cependant, pour nous rendre plus
intéreſſant le perſonnage de Roſalie , il
nous a inſtruits des perſécutions que cette
belle fugitive avoit à ſupporter de la part
de l'étrangère qui s'étoit emparée de la
confiance de M.de Civraye. Rofalie ,
quoique née ſenſible , n'enviſageoit cependant
le mariage que comme un état
de paix , ou une ſociété contractée pour
mieux remplir les devoirs civils; ſociété
où l'amour est moins néceſſaire qu'un
rapport d'humeurs & de caractères . C'eſt
d'après ces principes que cette jeune perſonne
rejette d'abord les voeux empreſſés
da Marquis de Sennemours , qui, de ſon
bienfaiteur, étoit devenu ſon amant. Cet
amant avoit fait toutes les démarches
néceſſaires pour obtenir à Rofalie le pardon
de fon père , & avoit , de l'aveu de
ce père , placé la jeune perſonne chez une
Dame reſpectable. Un jour que le Marquis
de Sennemours , plus amoureux que
jamais , vouloit faire décider Roſalie en
ſa faveur , la jeune perſonne lui déclara
nettement que , loin de ſe rendre à fes
OCTOBRE. 1773 . 125
perfécutions , elle prendroit de ſon caractère
une opinion qui l'éloigneroit à jamais
de ſe donner à lui ; qu'elle étoit moins
flattée d'un empreſſement qui lui prouvoit
la vivacité de ſon amour, qu'alarmée
de ce qu'elle entrevoyoit d'impérieux
dans cette conduite. « Quand je ſerai
>> votre femme , ſi je le ſuis jamais, ajou-
>> ta-t'elle, croyez , Monfieur , que le plus
>> doux de mes plaiſirs ſera de me con-
>> former à toutes vos idées , de les pré-
>> venir , de les deviner pour y rapporter
>toutes les miennes. L'ame de mon
» mari ſera mon ame ; & , du caractère
>>dont je ſuis , il n'y auroit pas une fem-
>>me au monde plus malheureuſe que
>>moi , s'il ſe préſentoit une ſeule occa-
>> ſion où mon goût s'opposât à cet entier
>> dévouement de moi même auquel j'at-
>>tache toute ma félicité. Cette façon de
>>penſer paroîtra romaneſque , ſoit; mais
» elle n'en exiſte pas moins , & le ma-
>>riage m'eſt en horreur lorſque je viens
>> à me ſuppoſer liée pour la vie, comme,
>> s'il en faut croire ce qu'on en dit , la
>>plupart des femmes le font à leurs ma-
>> ris , que les moins dépravées crai-
>>gnent , que les plus effrontées mépri-
>> fent ,& qui ne font aimées ni des uns
Fiij
126: MERCURE DE FRANCE.
>> ni des autres. Mais , Monfieur , fi je
>>>porte l'attachement au point de ne pou-
>> voir être heureuſe dans la ſociété d'un
>> époux , qu'en allant fans ceffe au-
>>devant de tout ce qui peut lui plaire ,
>> ſachez auſſi qu'abhorrant la contrainte
>& la dépendance , ma félicité s'éva-
>>nouiroit , ſi , parune heureuſe ſympathie
dans nos humeurs , tout ce qui lui
>> feroit agréable ne me l'étoit pas autant
» qu'à lui. Je vous le demande à préſent
>> à vous - même ; du caractère dont je
fuis , pourriez - vous me confeiller ;
>>Monfieur , de me contenter des appa-
» rences , & d'agréer ſur le champ l'offre
>>de votre main?
- Lorſque le Marquis de Sennemours ,
par ſa foumiffion , ſon teſpect , ſon attachement
, eſt enfin parvenu à faire confentir
ſon amante à une union prochaine,
des événemens qu'il n'auroit pas été facile
de prévoir , & la ſenſibilité même du
Marquis ſemblent éloigner pour jamais
l'objetde tous ſes defirs. Ces événemens
lui font faire de ſérieuſes réflexions fur
l'homme. « J'éprouve , dit- il dans une de
fes lettres à un de ſes amis , que nés
>> ſenſibles , il ne nous eſt pas poffiblede
jouir d'un bonheur un peu fuivi : 6
OCTOBRE. 1773 . 127
>> nous n'eiluyons pas des revers , nous
>>avons à partager les diſgraces des per-
>> fonnes dont nous ſommes environnés.
>> Quant à ces coeurs que rien n'émeut ,
> s'ils ne ſaignent jamais des malheurs
>> de leurs ſemblables , auſſi ne ſavourent-
>>ilsjamais ces plaiſirs vifs &purs , le par-
>>tage des ames tendres , & qui gliffent
>> fur leur froide exiſtence . Vous n'ima-
>> ginetiez pas quel eſt , ſelon moi , celui
>>qui jouit du bonheur le plus inaltéra-
>> ble : c'eſt le vrai dévot. Toutes les épi-
>> nes de la vie ſe changent en fleurs à ſes
>> yeux ; les biens auxquels il aſpire ne
>> font point périſſables; il ne périra ja-
>>mais lui-même ; & la mort qui détruit
>> toutes les eſpérances , réaliſe les fien-
>>nes. Les attributs infinis de l'Etre Su-
>> prême , ſa bonté ſur tout , quels objets
» pour les épanchemens de la plus arden-
>> te ſenſibilité ! Un fiècle de vie s'écoule
>> dans le feu d'un enthousiasme auffiref-
>> pectable que fortuné. Voilà le mortel
>heureux fur la terre. Tout cela ne donne
pas la foi , mais , certes , la doit
>>>faire deſirer. » Ces ſentimens pieux du
Marquis de Sennemours font ſouhaiter
aux lecteurs de lai voir goûter , avec la
ſenſible Rofalie de Civraye , le bonheur
1
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
d'une union vertueufe. Cette union forme
la concluſion de ce roman , dont les
événemens rentrent dans la claſſe ordimaire
de ces fortes de fictions ; mais les
ſituations que ces événemens amènent ne
font point dépourvues d'intérêt , & contiennent
des leçons utiles de morale .
*Eloge de Jean- Baptiste Colbert , qui a
remporté le prix de l'Académie Françoise
, en 1773. A Paris , chez Brunet,
imprimeur - libraire de l'Acad. Frang.
& Demonville , libraire , rue St Severin ,
vis à vis celle de Zacharie , aux armes
deDombes.
L'éloge de Colbert demandait un
homme qui joignît au talent d'écrire , des
connaiſſancesdansplus d'un genre d'adminiftration
. Il fallait diſcuter les principes
de ce miniſtre , & ſavoir ou les défendre
ou les condamner. Car l'un & l'autre eſt
égal pour la gloire de l'orateur , & peutêtre
même , juſqu'à un certain point ,
pour celle du héros. La ſupériorité des
talens , quand elle eſt conſtatée par des
monumens qui demeurent , eſt un titre
* Cet Article & les deuxſuivansfont de M. de
laHarpe.
OCTOBRE. 1773. 120
ſuffiſant pour obtenir les hommages publics.
Les erreurs , les mépriſes , les vices
tiennent ſans doute une place dans la balance
de la poſtérité ; mais la gloire des
grandes actions fait un poids qui entraîne
tout. Ainfi Colbert , malgré les
juſtes reproches qu'on peut lui faire à
pluſieurs égards , jouira toujours d'une
réputation d'autant mieux fondée , qu'il
ne l'a obtenue qu'après ſa mort, & qu'elle
a été mûrie & fortifiée par le tems qui en
a détruit tant d'autres. Il ſuffit de jeter
les yeux au tour de foi pour voir tout ce
qu'on doit à Colbert. Il eſt le fondateur
de l'induſtrie françaiſe , le créateur des
manufactures & des arts , eſpèce de force
politique qui affermit les autres ou les
ſupplée, contrepoids qui ſoutientun Etat
quand la gloire & l'accroiſſement de ſes
voiſins pèſent ſur lui. L'on doit aujourd'hui
ſentir d'autant mieux les bienfaits
de Colbert , que depuis fa mort l'efpric
de commerce eſt devenu l'ambition générale
. Il domine les Particuliers & les
Souverains; les uns , parce qu'il ajoûte à
leurs jouiſſances , les autres , parce qu'en
multipliant les échanges , les tranſports
&la circulation , il double leurs revenus.
L'orateur trace ainſi les commencemens
:
Fy
130 MERCURE DE FRANCE.
de ce Miniftre. « Mazarin fut le premier
» qui apperçut Colbert ,& qui s'empara
>> de ſes talens. Mazarin, né ambitieux ,
ود
mais à qui la Nature avoit refufé ces
>>grandes qualités qui ſubjuguent l'opi-
» nion & entraînent la voix publique ,
>> avait porté toute fon intelligence vers
» l'étude des hommes , ſe flattantde ſup-
» pléer , par une connaiſſance déliée des
- caractères , à l'impuiſſance où il était de
> ſoumettre les eſprits par de grandes
❤choſes.
>>Colbert réuniſſait des qualités pré-
» cieuſes pour ceux qui gouvernent. In-
•telligent & laborieux , il pouvait fervit
>> la gloire du Miniſtre ; difcret & mo-
» deſte , il la laiſſait fans partage.
»Colbert fut admis de bonne heure
» aux ſecrets de l'adminiſtration . Il n'en
>> abuſa point ; il ne fit jamais une vaine
> parade de ſon crédit . Une réſerve pro-
>>fonde , une difcrétion impénétrable
>>diftinguèrent ſes plus jeunes ans. Ces
- qualités à cet âge appartiennent preſque
>> toujours à un grand caractère ; ellesne
>> ſont point encore l'effet de la défiance,
» ce malhenteux préſent des années.. Dans
» ces beaux jours de la vie , où le coeur
> du jeune homme croit trouver par- tout
OCTOBRE. 1773. 131
l'honneur & la fidélité , quand il re-
>> tient ſon ſecret , quand il refuſe de ſa-
» tisfaire à la vaine curioſité , c'eſt par
>> l'effet d'un noble ſentiment , c'eſt parce
>>qu'il croit avoir en lui-même d'autres
>>moyens pour ſéduire , d'autres forces
»pourdominer. »
L'eſpèce de ſenſibilité qui convient à
un homme public est très heureuſement
caractériſée . « La ſenſibilité lui donne le
>defir d'être utile aux hommes : la vertu
» lui en fait un devoit : le génie lui en
> ouvre les moyens : le caractère les met
> enuſage; &laccoonrnaiſſancedes hom-
» mes adapte ces moyens à leurs paſſions
>&à leurs faibleſſes.
>>La ſenſibilité qu'on lui demande n'eſt
>pas cette ſenſibilité commune , qui s'ae
>> gite à l'aſpect d'un miſérable ,& qui fe
>> calme en détournant la vue , mais une
>> ſenſibilité vaſte , durable & profonde ,
>> capable de l'unir au bonheur de tout un
> peuple ; qui préſente àſes yeux le pau
> vreobſcur au fond d'une province, qui
» lui fait entendre ſes cris , qui lui mon
» tre ſes larmes , qui , dans l'immensité
d'un grand royaume , anéantit les dif-
> tances qui le ſéparent des malheureux ,
» & range autour de lui , par la penſée ,
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
>> tous ceux auxquels il peut faire du
>bien..
L'idée que l'auteur s'eſt formée de l'eſprit
d'adminiſtration eſt infiniment relevée.
• Devant l'eſprit d'adminiſtration ,
>> tous les autres diſparaiſſent. L'eſprit de
> ſociété ſe borne àconfidérer les objets
>> ſucceſſivement , ſous différentes faces ,
>>& par des rapports ingénieux , mais
>> prochains. Il faut que cet eſprit ne pré-
>> ſente que des combinaiſons ſimples ,
>> afin qu'elles ſoient proportionnées à
> l'attention d'un inſtant qui doit les ap-
>> percevoir. L'eſprit d'adminiſtration eſt
>>bien d'une autre trempe : les objets
» qu'il doit enchaîner , les rapports qu'il
>> doit ſaiſir , ſont à grande diſtance ; c'eſt
» à l'hommage des Nations& des ſiècles
>> qu'il doit prétendre , & c'eſt à l'étendue
>de leurs lumières qu'il doit proportion-
> ner ſes combinaiſons. Auſſi , l'homme
> doué de cet eſprit peut avoir preſque
> ſeul la confcience de ſes forces; il ne
>> peut conduire les autres juſques aux
>> bornes de ce qu'il voit. Souvent du
»moins le ſecret n'en eſt confié qu'à la
>> ſucceſſiondes âges. Le tems & la pof-
» térité , ce ſont- là ſes ſeuls juges.
>>L'eſprit de méditation , à qui nous
OCTOBRE. 1773. 133:
>>devons tant de découvertes dans les
ſciences&dans la morale, ne peut pasnon
>> plus nous donner une idée du génie de
» l'adminiſtrateur. Cet eſprit s'étend fort
>>loin , ſans doute , &ſes bornes ne font
>> pas connues ; mais il s'avance pas à pas:
>> c'eſt de chaînons en chainons qu'il at-
>> teintà la vérité. Le génie d'adminiftra.
>> tion ne marche point ainſi : il faut qu'il
>> embraſſe à la fois tous les objets de ſon
>> attention ; il faut qu'il découvre , d'un
>> ſeul regard , le but & les moyens , les
> rapports& les contrariétés , les reſſour-
>> ces& les obſtacles ; & , pour ce coup-.
» d'oeil , il n'eſt point de leçons , il n'eſt.
>> point de loix écrites; elles naiffent&
» meurent dans l'ame des grands hom-
» mes. »
Le panégyriſte ſe demande quel eſt,
l'homme qui peut atteindre à ces perfections
? Colbert. Il entre dans le détail des
vues & des opérationsde ce miniſtre. Il
montre la chaîne qui lie l'agriculture&
les arts , & il fait voir que Colbert n'a
point ſacrifié l'un de ces objets à l'autre ,
comme on l'en a ſouvent accufé. Il rappelle
les vuesde Colbert fur la fixation
des tailles . « Il diminua confidérable-
>ment les impôts ſur les terres ,& prin
134 MERCURE DE FRANCE.
>>cipalement les tailles qui affectent les
> cultivateurs les plus pauvres. Il tempé
>>ra la rigueur des ſaiſies qu'elles occa-
>> ſionnent ; car il ne voulait pas que le
>> malheur fût puni par l'impuiſſance de
» le réparer. Convaincu que rien n'eſt
>> plus inſupportable à l'homme que le
>>caprice des autorités ſubalternes, il vou-
>> lut y ſouſtraire cet impôt par des régle-
>> mens uniformes , & il deſira de le fixer
>>d'une manière invariable , en le pro-
>> portionnant à la terre , par un cadastre
>> général. On regrette que ces vues bien-
>> faiſantes n'ayent pas été remplies. L'in-
>> certitude du cultivateur , fur le tribut
» qu'on lui demandera , devient undes
>> plus grands maux de ſa vie ; il eſt ſans
> cefle tourmenté ou par l'injuſtice qu'il
» éprouve, ou par celle qu'il ſoupçonne:
> heureux celui qui pourra le délivrerde
» cette peine renaiſſante ,& qui lui per-
>> mettra de révéler ſans crainte & les fa-
>> veurs du Ciel & les ſuccès de ſon in-
» duſtrie ! »
L'orateur juſtifie Colbert ſur lesbornes
qu'il mit à la liberté d'exporter les grains,
&il faut voir les raiſons qu'il en donne ,
détaillées plus au long dansles notes qui
ſuivent lediſcours. Il eſt des matières qui
OCTOBRE. 1773. 139
ſe refuſent à l'art oratoire , & qui ne demandent
que de la préciſion& de la clarté.
L'homme de goût ſait prendre le ton
convenable , & laiſſe aux déclamateurs le
plaidoyer de l'intimé qui eſt le modèle
de la plupart des écrits d'aujourd'hui.
L'auteur ajoute : " On reproche à Colbert
>> de n'en avoir pas fixéles conditions par
» une loi invariable & permanente. Mais
>>peut - on préſumer que ce miniſtre qui
> avait ſoumis tant d'objets d'adminiſtra-
» tion à des réglemens durables , eût né-
>>gligé de déterminer de même les con-
>> ditionsde la fortie des grains, s'il avoit
>> cru que cette loi pût être faite avec fageffe
? Que l'homme réduit par fa
>> petiteffe aux plaiſirs de la vanité, venille
tout rapporter à ſes déciſions , qu'il ſe
>> complaiſe dans l'image renaiffante de
fon autorité , je n'en fuis point furpris:
il ſe diftrait de fa médiocrité par la
contemplation de fon pouvoir ; mais
un grand homme cherche d'autres plai-
>> firs : il aime à dominer les fiècles à ve-
»nir par une loi bienfaiſante ; il y met
> ſa grandeur , il y place fa gloire . Ainfi ,
" n'en doutons point, fi Colbert annonçait
chaque année la volonté du Souve-
>>rain ſur l'exportation des grains , c'eft
136 MERCURE DE FRANCE.
» qu'il ne croyait pas qu'il y eût un
>> moyen invariable d'en fixer les condi-
» tions avec ſageſſe; c'eſt qu'il ne voyait
>> pas quel était le ſigne éternel qui pour-
>> rait annoncer ſans mépriſe où commen-
>> cerait la fortie du néceſſaire , où finirait
celle du fuperflu. »
Quant à la manie des maximes générales
qui ne conviennent guères qu'à la
géométrie & qu'on veut introduire dans
l'adminiſtration , il eſt impoſſible de la
combattre avec plus d'eſprit & d'agrément.
En ſuivant les opérations deCol-
>> bert , on voit qu'il ne ſe livre aveuglé-
>>ment à aucun ſyſteme. On ne peut fe
>> laſſer d'admirer ſon eſprit de ſagefle &
>> de modération; par-tout il femble ſe
>> jouer à l'avance de ces hommes de no-
>> tre ſiècle , qui outrent toutes les maxi-
> mes générales , afin de ſe déguiſer à
> eux - mêmes l'impuiſſance où ils font
>>d'en poſer les limites , & pour donner,
>> par de l'exagération , un air de force à
>> leurspenſées.
>> L'adminiſtrateur médiocre adopte un
» ou deux principes , & y foumet ſa con-
>>duite. Né pour l'obéiſſance & l'imita-
>> tion, il ſe fait eſclave d'un feul maître;
» il le ſuit opiniâtrément , & il ſe croit
OCTOBRE. 1773 . 137
>> fort; il rapporte tout à lui , & il croit
>> avoir le ſecret de l'univers. Jaloux de
>> gouverner , & ne pouvant ſuivre la na-
>> ture dans ſes variétés , il lui ordonnne
• d'être ſimple , & la rabaiſſe au niveau
>> de ſon intelligence ; comme on voit des
>>>enfans autourd'une machine de mécha-
>> nique retrancher de ſes roues , & arrêter
>> ſon mouvement pour la comprendre.
>>Colbert eſt bien différent ; certainde
>> ſa grandeur il ne cherche point à ſe
>>>rehauffer par des principes exagérés ;
> familiariſé de bonheur avec les idées
>> générales , il apprit de même à les do-
>>miner. Colbert a vu les oppofitions
> dans les paſſions des hommes , & les
>> contrariétés dans les règles d'adminif-
>> tration ; il les ſuit, il les obferve , illes
accompagne ; ſon eſprit ſouple & Aexi-
>>ble ſe plie à leurs variétés ; il fait bien
>>que cet eſprit de meſure eſt en oppofi-
>>tion avec la gloire contemporaine ; car
>> la multitude des hommes croit qu'on
>> ne s'arrête que par faibleffe : il fait aufh
>> que cet eſprit eſt contraire au bonheur
>>de l'homme d'État , parce qu'il le con-
>damne àdes obſervations continuelles ,
n lui montreà chaque inſtant l'infuffifan-
>> ce de ſes moyens , & lui laiſſe le triſte
138 MERCURE DE FRANCE.
» ſentiment de ſon imperfection . Tandis
-qu'au ſein des principes exagérés on
>> jouit d'un profond repos , avec un ſeul ,
> la liberté parfaite , on gouvernele mon-
> de ſans la moindre peine ; on dit à l'in-
» térêt perſonnel & à l'ignorance : je me
>> fie à vous , & ils entraînent; s'ils heur-
>> tent , s'ils fracaſſent dans leur route , on
» ne s'en met point en peine ; on deman-
» de un ou deux ſiècles pour en voir l'ef-
» fet ; fi la ſociété bouleverſée ſe refuſe à
>>cette expérience , on l'accuſe d'impa.
>> tience, elle ſeule devient coupable , &
>>le principe garde encore ſagloire ou ſes
>>prétentions. »
Les idées de l'auteur ſur le luxe paraifſent
auſſi juſtes qu'ingénieuſes .
"Colbert avait promené ſes regards ſur
>> ces nombreuſes armées qui s'élevaient
» en Europe ; & , réfléchiſſant profondé-
> ment ſur la diſcipline rigoureuſe qu'on
> établiſfait , & qui devait gouverner cent
>> mille hommes par un ſeul mouvement
» & par une même volonté , il vit avec
>>douleur que ces vieilles vertus de la
>> Grèce& de Rome , l'amour de la pa-
>> trie , le fanatiſme de la gloire , ne ſe-
>> raient plus & ne pouvaient plus être
>>>l'unique force des Etats.
FOCTOBRE. 1773 . 139
»Jem'arrête peut- être ici ſur une triſte
» vérité ; mais on ne ſaurait attribuer
>> trop d'influence à l'invention de cette
>> difcipline guerrière : en rendant les
>>hommes égaux par la force de l'obéif-
» fance , elle a ſouſtrait la puiſſance des
>> Nations àl'antiqueinfluence des moeurs ,
>à cette énergie des ames qui diſpoſait
autrefois du ſceptre du monde. Qui ,
> c'eſt la perfection de cette difcipline
qui a mis la force dans le nombre , &
» qui fit fentir à Colbert que l'argent , ce
>> figne général des valeurs , le prix du
» ſervice des hommes , deviendrait néceflairement
le fondement eſſentiel de
*>> la puiſſance politique.
- Peut être aufli que ce grand miniſtre ,
ami de l'humanité , appercevant que
>> ces armées nombreuſes & difciplinées
-> devenues néceſſaires àla défenſe natio-
» nale , augmentaient en même tems la
force du Souverain ſur ſon peuple , dé-
>> couvrit avec plaiſir que les richeſſes mobiliaires
pourraient rendre un nouveau
ſerviceà fon pays , en excitant à ména-
>> ger fans ceſſe cette fource eſſentielle de
> la puiſſance par la douceur & la justice
» du gouvernement ; car fi la terre peut
* fuffire pour captiver ſes cultivateurs &&
>> fes propriétaires , le commerce & l'in140
MERCURE DE FRANCE.
> duſtriene connaiſſent d'autre chaîneque
>> le bonheur &la liberté. »
Il vient aux ſervices que Colbert rendit
aux lettres & aux arts , & termine cet article
par une réflexion très, fine. Cet endroit
eſt plein de grâce , & auſſi bien écrit
que bien penſé. -Peut-être auſſi que ce
>> miniſtre , que je me repréſente ſans ceſſe
>> occupé des objets de ſon administration,
>> ayant refléchi ſurle goût, qui n'eſt qu'un
> ſentiment parfait des convenances ,
❤ avait apperçu dans les chefs - d'oeuvre
> des Racine & des Molière , & dans
> leur repréſentation journalière , une
>> inſtruction dont l'induſtrie françaiſe
>> profiterait ſans y penſer ; il avait préfu-
» mé que l'habitude de distinguer de bon-
>> heur ces fils imperceptibles qui ſéparent
>>la grace de l'affectation, la ſimplicité de
>>la négligence , la grandeur de l'exagé-
>> ration , influerait de proche en proche
>> ſur l'eſprit national ,& perfectionnerait
>>ce goût qui fait aujourd'hui triomphet
>> les Français dans tous leurs ouvrages
> d'induſtrie , & leur permet de vendre
» bien cher aux étrangers une forte de
>> convenance ſpirituelle & fugitive , qui
>> ne tient ni au travail , ni au nombre des
>> hommes , & qui devient pour la France
OCTOBRE. 1773. 141
>> le plus adroit de tous les commerces. »
Rapprochons de ce morceau ſi agréable
on autre endroit plein d'énergie & d'élévation
: rien ne fait mieux voir combien
l'auteur ſait varier ſa diction. Il s'agit des
reproches que font à Colbert ceux que ſes
travaux ont inſtruits. Certes , qu'il eſt
» facile , apres cent ans d'expérience &
>> d'obſervations , d'appercevoir quelques
» taches dans cet immenſe tableau! Mais,
>> ſi l'on réfléchit ſur l'ignorance & la con-
>> fuſion qui régnaient , avant Colbert
>> dans tous les principes de finance& de
>> commerce, on ſentira peut être que c'eſt
> àla lumière de ſon adminiſtration, que
>> c'eſt à l'aide des flambeaux qu'il tenait
»en ſes mains , qu'on découvre aujour-
>> d'hui ſes erreurs . »
>
» Mais l'homme , ſur ce point , ſe méprendaiſément;
il porte quelques grains
>>de fable au ſommet de ces monts élevés
>> par le tems ; il ſe place au- deſſus , & il
» s'eſtime haut de ſa propre grandeur.
» Oui , c'eſt une ingratitude commune
» de l'eſprit envers le génie , que de mé-
>> connoître ce qu'on doit à ceux qui , dans
>> tous les genres , font ſortir du néant
» cette premiere idée à laquelle toutes
>> les autres viennent ſe prendre , & fur
,
142 MERCURE DE FRANCE.
» laquelle elles s'élèvent orgueilleuſement......
Colbert mourut , & le peu-
>>ple voulut enlever ſon corps & le déchirer.
Ce fut le prix de ſes travaux&
» de ſes bienfaits. Les opérations aux-
» quelles il avait été contraint par la
>> guerre avaient tout fait oublier. La
>multitude des hommes eſt toute ſauva-
> ge : elle eſt preſſée d'aimer & de hair ,
>&,ne ſe laiſſant aller qu'à des affections
fimples , il lui faut un objet qui puifle
» lui répondre de la guerre , des ſaiſons
» & des orages ; il lui faut un homme à
» qui elle puiſſe ſe prendrede ſon bonheur
ou de ſon malheur. Les circonf-
>> tances, ce mot dont l'empire eſt ſi grand
» aux yeux de l'eſprit obſervateur , eſt un
mot qu'elle n'entend point. >>
Ces morceaux ſont du ſtyle de Boffuet.
La péroraiſon que nous allons tranfcrire
termine dignement ce beau difcours.
Quand on a marché quelque tems dans
» la carrière de la vie , quand on a réflé-
» chi fur les jouiſſances que l'homme
>>pourſuit , on a vu combien font courtes
» & bornées celles qui n'ont pour objet
» que nous - mêmes ; on ne peut étendre
>> ſon exiſtence qu'en s'attachant à celle
> des autres par labienfaiſance. Venez le
OCTOBRE. 1773 . 143
» témoigner , ames ſenſibles qui vous
>>nourrillez de ce plaifir , & qui , dans la
» proportion de vos forces , vous appro-
>> chez du malheur pour le plaindre &
>> pour le fonlager. Mais quelle compa-
>> raiſon entre vos moyens & ceux qui
>>repoſent entre les mains d'un adminif-
>> trateur des finances ! Le coeur s'enflam-
» me en y réfléchiſſant. Oh ! quel plaiſir
> dans le recueillement de la ſolitude&
→dans le ſilence de la nuit , lorſque l'U.
» nivers fommeille , hormis celui qui
veille ſur tout , d'élever ſon ame vers
lui , de ſe dire à ſoi- même : ce jour ,
>> j'ai adouci la rigueur des impôts ; ce
>> jour , je les ai ſouſtraits au caprice de
» l'autorité ; ce jour , en les diſtribuant
> plus également , je pourrai convertir
>> un faſte inutile au bonheur , dans une
>> aiſance générale , qui fait à la fois ta
>>félicité , & de ceux qui en jouiffent , &
» de ceux qui la contemplent;ce jour,j'ai
>>tranquilliſé vingt mille familles alar-
>> mées fur leurs propriétés ; cejour , j'ai
>>ouvert un accès au travail , & un aſyle
>> à la misère ; ce jour , j'ai prêté l'oreille
» aux gémiſſemens fugitifs ,& aux plain-
>> tes impuiſlantesdes habitans de la cam-
>>pagne , & j'ai défendu leurs droits con
44 MERCURE DE FRANCE.
>> treles prétentions impérieuſes du crédit
»& de l'opulence ! O quel ſuperbe en-
> tretien ! quelle magnifique confidence
•de l'homme au Créateur du monde !
> qu'il paraît grand alors ! il ſemble s'af-
> ſocier aux deſſeins de Dieu- même. »
Cette péroraiſon eſt noble & touchante
, & le diſcours eſt l'ouvrage d'un eſprit
élevé & d'une ame ſenſible. Il n'y a ni
faux enthouſiaſme , ni chaleur apprêtée.
C'eſt un ame pénétrée du deſir de voir
les hommes heureux , affez généreuſe
pour ſentir tout le prix des ſacrifices que
ce bonheur exige de ceux dont il peut
être l'ouvrage , & aſſez éclairée pour en
voir tous les moyens. Lorſque l'auteur
nous repréſente le bonheur de Colbert
trouvant dans une femme aimable &
>> vertueuſe l'objet de ſes affections , qui
> le conſolait de l'injustice des hommes
» & de leur ingratitude , & qui , voyant
>> ſon ame a découvert, lui donnait par
> ſon eſtime le plus doux prix de ſes ver-
» tus ; » on ſent que l'écrivain méritait
d'avoir ſous les yeux le modèle de cette
touchante peinture. On pourrait lui reprocher
quelques expreſſions hazardées ,
quelques idées d'une métaphysique un
peu trop déliée , défauts d'un eſprit diftingué
SEPTEMBRE. 1773. 145
!
tingué qui compte trop ſur l'intelligence
de ſes lecteurs. Mais en général l'ouvrage
parle à l'ame & à la raiſon , & les notes
qui le ſuivent ſont des corollaires
d'adminiſtration , réſultat de beaucoup
de réflexions & d'expériences , & faits
pour inſtruire à la fois & ceux qui les
adopteront & ceux qui pourraient les
combattre.
:
Eloge de Jean Baptifle Colbert , diſcours
qui a obtenu le premier acceffit , au jugement
de l'Académie Françoiſe . A
Paris , chez les mêmes libraires . Par
M. Cofter , premier commis dubureau
de la Corſe , au département de M. le
Contrôleur-Général .
Le triomphe du Panégyriſte couronné a
étéd'autant plus glorieux qu'il étoit difputé
pardes concurrens très-eſtimables . L'ou .
vrage de M. Coſten, qui a été nommé le
premier, a fut- tout le mérite d'avoir trèsjudicieuferent
analyſé toutes les opérations
de Colbert & les ſervices qu'il a
rendusà la Nation , en créant une ſcience
nouvelle dans les finances , en fondant la
Marine Françoife , en donnant à tous les
arts des encouragemenis&des modèles . Il
y a d'ailleurs dans ce diſcours des idées
II. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
ingénieuſes &des morceaux bien écrits ,
quoiqu'en général le ſtyle n'en ſoit ni aſſez
naturel , ni affez foutenu. Nous citerons
ce qui nous a paru le plus louable , & ce
qui peut ſervir à faire le mieux connaître
les talens de l'auteur.
L'exorde , qui ne manque pas de nobleſſe
, finit par une réflexion heureuſe&
d'un ton très-oratoire. "Au reſte ne crai-
• gnons pas que la peinture du ſiècle à qui
> appartient Colbert devienne la fatyre
» du nôtre. La génération qui lui rend
» hommage , & qui aloué Sully comme
» il devait l'être , ne peut pas être humi-
>>liée devant celle qui perſécuta l'un &
>> qui méconnut l'autre ; & lesdeſcendans
>> d'un peuple qui porte la haine contre
>>le grand Colbert juſqu'à violer la paix
> de fon tombeau , apprendront à quel
>> point la cabale où l'intérêt du moment
>>peur rendre les hommes injuſtes dans
>>leurs préventions contre ceux qui les
>>gouvernenr. 12
L'auteur raſſemble , en quelques lignes
rapides , tous les traits de la grandeur
Françaiſe ſous le ministère de Colbert.
»Se créer avec une promptitude & un
>> ſuccès qui tiennent du prodiget, de
ſuperbes palais, les meubler avec la plus
>>grande magnificence , couvrir l'Océan
OCTOBRE. 1773. 147
>>de vaiſſeaux , nos ports d'arſenaux & de
>>magaſins , la capitale d'édifices & de
>>monumens , les provinces de manufactures
& d'atteliers ; payer des gratifications
au commerce , des penſions aux
>> ſavans , des modèles & des élèves à tous
>>les arts ; donner aux ſciences , aux inf-
» criptions , à l'architecture , leurs acadé-
» mies , à l'aſtronomie fon obfervatoire ,
> à la botanique , ſon jardin , à la pein-
>>ture la plus riche des collections , aux
>>lettres la plus magnifique des biblio-
>> thèques , & fur- tout un canal de com-
>> munication aux deux mers : qui croira
>>que l'économe de l'Etat ait pu fubvenir
→ àtant de dépenſes ? Qui pourra croite
>>que Colbert ait été le premier & fou-
✓vent le feul à les conſeiller?
On a dû remarquer que meubler n'eſt
pasun terme allez noble ; orner , décorer,
embellir étaient plus oratoires. Donner
aux Infcriptions leur académie , n'eſt pas
une expreſſion juſte ni claire. Les Inſcriptions
que demandoit Louis XIV , ont
occaſionné l'établiſſement d'une académie
d'érudition littéraire , mais le mot d'infcriptions
, pris génériquement , n'a pas
affez d'étendue pour qu'on puiſſe dire
oratoirement qu'on leur a donné une
académie. Aujourd'hui même on a fenti
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
l'inſuffiſance de ce titre , & l'on dit l'Acas
démie des Belles Lettres .
Les heureux effets de l'adminiſtration
de Colbert & de la création des manufactures
font réſumés avec préciſion .
« Ainſi ,ſous les heureuſes mains de Col.
>> bert , la France prend une face nouvelle .
>> Les tems ſont paſſes où l'on ne connaiſ.
>> fait que des fortereſſes & des bourgades
, qui étaient ſucceſſivement la proie
» & le fléau des habitans de la campagne.
>>A ces convulfions inteſtines du gou-
>> vernement féodal , ſuccède une aflo-
» ciation générale entre les différens or-
>>dres de l'état. Le beſoin conduit & ap-
>>pelle dans les villes le cultivateur & fa
>>denrée ; l'art la façonne , le commerce
>> la diſtribue ; tout ſe rapproche , tout
>>s'unit. Chaque cité n'eſt plus qu'une
> famille nombreuſe , dont Colbert li-
» quide les dettes , règle les dépenſes ,
» augmente les revenus , & dont il af-
>>>ſure le bonheur , en donnant à toutes
>>du travail , une bonne police & des
»moeurs.
L'orateur paſſe à la marine. Il n'avoit
>> pas tenu à Colbert que la France n'eût
>>bientôt cet empire de la mer dont nos
>> rivaux ont fait depuis , contre nous , un
>>fi funefte uſage. Sans matelots , fans
OCTOBRE. 1773 . 149
» agrêts , ſans finance , il oſe promettre
» à fon maître une marine redoutable.
>> On conſtruit à Rochefort , à Breſt , à
>> Toulon des arſenaux qui ſont encore
>> les plus beaux de l'univers. Il manque
>> de matelots . Eh ! bien , il connaît l'ac-
>> tivité de la nation. Il fait qu'elle va
>>faire ailleurs ce que le Gouvernement
>>néglige. Inſtruit que des milliers de
>>François exerçaient leur induſtrie par-
>>tout ou ils trouvaient la paix , il les
» avait rendus à leur patrie : trop heu-
>> reuſe ſi elle eût pu les conſerver après
>> lui ! Il voit les habitans de nos Provinces
> maritimes ſervir ſur mer les Puiſſances
> étrangères ; il eſſaye de les rappeler, &
>> joint bientôt la gloire du ſuccès au mé-
رد rite de l'avoir tenté. Dans moins de
>> cinq ans, trente fix vaiſſeaux deguerre ,
>>quinze brûlots , huit galères dans la
>>méditerranée , quatorze vaiſſeaux de
>>guerre & cinq brûlots dans l'océan ,
>> donnent le ſpectacle inattendu d'une
>>Puiſſance menaçante qui ſemble fortie
>>du fond des eaux. Elle diſpenſe nos
» bâtimens de baiſſer déſormais leur pa-
>>villon devant celui d'Angleterre ; elle
>> fait baiſſer devant eux le pavillon Ef-
>> pagnol , elle contraint au ſalut une flotte
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
» Hollandoiſe ,& force les Barbareſques
>>humiliés à deinander pardon à Louis
» XIV & à connaître au moins pour les
> Français , les loix de l'honneur & de l'hu-
>> manité.
Peut-être tous ces détails , quoiqu'ils
ne foient pas mal rendus , demandaientils
plus de force d'expreſſion. Lorſqu'on
eit obligé de redire ce qui a été dit , il
faut rajeunir ce qui ſemble uſé,&s'approprier
par la tournare ce qui paraît appartenir
àtout le monde. Il faut éviter ,
(&c'eſt une attention qui diſtingue ſurtout
les bons écrivains ) que le lecteur
ne puiſſe jamais dire : j'ai vu cela , &
jel'ai vu mieux dit. On ne fait guères aujourd'hui
que répéter mal & mal à propos
ce qui a été traité par des génies ſupérieurs.
C'eſt une marque infaillible de
médiocrité , & c'eſt un des caractères de
la décadence. Au ſurplus nous n'appliquons
point cette réflexion à M. Coſter.
Il était obligé de parler du ſiècle de
Louis XIV ; c'était en même tems un
avantage & une difficulté. La protection
accordée aux lettres devait trouver ſa place
dans l'éloge de Colbert. « Ce fut dans
>> le même eſprit qu'il s'attacha à l'Aca-
- démie Françaiſe , & qu'il attira les
OCTOBRE. 1773. 151
grâces& les penfions fur les gens de
>>lettres devenus fes confrères& les amis.
Il eût recherché leurs fuffrages par la
>>ſeule conformité de ſes goûts; il les
» eûtobtenus par ſes talens.Un plusgrand
>>intérêt les rapproche. Faire régner Louis
> fut un peuple éclairé , faire régner fur
• l'Europe la littérature & l'urbanité fran-
>> çaiſes, quel plus noble defſlein pouvait
» jamais raſſembler des ſages? Et main-
> tenantque leurs écrits font devenus des
> livres claſſiques , maintenant que nos
> écrivains, plus connus à Stockolm & à
>>Pétersbourg que ceux d'Athènes & de
» Rome , font par-tout les oracles des
>>peuples & les précepteurs des Rois ;
> maintenant que notre langue eſt
>>cellede toutes les Cours,& qu'à Fokiani
>> elle s'eſt trouvée le langage communde
>> l'Europe & de l'Afie : qui pourrait ou-
>>blier que Colbert prépara cette révolu-
➡tion fi déciſive pour la gloire de la
> France en devenant pour Louis XIV ce
que Mécène fut pour Auguſte ?
Il manque une prororaiſon à ce difcoursqui
finit un peu bruſquement. Il
eft fuivi de notes qui prouvent que l'auteur
a puiſé dans de bonnes ſources. On
y remarque une lettre de M. de Voltaire
àM. Laurent , que tous les lecteurs ſe-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
ront charmés de retrouver ici : elle eſt du
6 Décembre 1771 .
Je ſavois , Monfieur , ily along-temps ,
que vous aviez fait des prodiges de méchanique.
Maisj'avoue que j'ignorais dans
ma chaumière & dans mes déferts , que
vous travaillatfiez actuellement par ordre
du Roi , aux canaux qui vont enrichir la
Flandre & la Picardie. Je remercie la
laNature qui nous épargne les neiges
cette année. Je ſuis aveugle quand la
neige couvre nos montagnes. Je n'aurais
pas pu voir les plans que vous avez bien
voulu m'envoyer; j'en ſuis auffi furpris
que reconnoiffant. Votre canal fouterrein,
fur- tout , eſt un chef - d'oeuvre inovi.
Boileau diſoit à Louis XIV dans le beau
fiècle du goût :
J'entends déjà frémir les deux Mers étonnées
De voir leurs flots unis au pied des Pyrénées.
Lorſque ſon ſucceſſeur aura fait exécuter
tous fes projets , les mers ne s'éronneront
plus de rien ; elles ſeront très- accoutumées
aux prodiges .
Je trouve qu'on ſe faiſait peut-être un
peu trop valoir dans le ſiècle paſfé , quoiqu'avec
justice , & qu'on ne ſe fait peutêtre
pas aſſez valoir dans celui- ci . Je connaiſſais
le poème de l'Empereur de la
OCTOBRE. 1773 . 153
1
Chine , & j'ignorais les canaux navigables
de Louis XV.
Vous avez raiſon de me dire, Monfieur,
que je m'intéreſſe à tous les arts & aux
objets du commerce .
Tous les goûts à la fois ſont entrés dans mon
ame.
Quoiqu'octogénaire , j'ai établi des
fabriques dans ma folitude ſauvage .
J'ai d'excellens artiſtes qui ont envoyé
de leurs ouvrages en Ruſſie & en
Turquie ; & , fi j'étais plus jeune , je ne
déſeſpérerais pas de fournir la Cour de
Pekin , du fond de mon hameau fuiffe.
Vive la mémoire du grand Colbert qui
fit naître l'induſtrie en France ,
Et priva nos voiſins de ces tributs ſerviles
Que payait à leur art le luxe de nos villes.
Béniſſons cet homme qui donna tant
d'encouragemens au vrai génie , fans affaiblir
les fentimens que nous devons au
duc de Sully , qui commença le canal de
Briare, & qui aima l'agriculture plus que
les étoffes de foie .
Illa debuit facere & iſta non omittere .
Je défriche depuis longtemps une
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
terre ingrate. Les hommes quelquefois
le font encore plus; mais vous n'avez
point fait un ingrat en m'envoyant le plan
de l'ouvrage le plus utile.
Eloge de Jean-Baptiste Colbert , diſcours
qui a obtenu le ſecond acceffit au jugement
de l'Académie Françaiſe , par
M. P *** , à Paris , chez les mêmes
libraires .
1
Le devoir le plus indiſpenſable en
tout genre d'écrire , eſt de remplir le fujet
qu'on s'eſt propofé; & cette loi , à laquelle
l'Académie fait d'autant plus d'attention
qu'elle paraît aujourd'hui plus
oubliée , eſt ſans doute la règle qu'elle a
Tuivie & qu'elle a dû ſuivre en diftribuant
les acceffit. C'eſt ce qui a placé M. P*** ,
au fecond rang. Son ouvrage contient
moins l'éloge de Colbert que des idées
générates ſur l'adminiſtration ,&la moitié
de ſon diſcours n'eſt qu'une excursion fort
longue contre la population , qui ne peut
guères trouver de partiſans. Mais il arrive
quelquefois qu'un auteur,en manquant
un ſujet, ſe montre très -capable de réaffir
dans un autre , & avertit les connaiſſeurs
que, s'il a failli dans l'exécution , cen'était
pas faute de moyens. M. P *** , eft
4
4
! .
155 OCTOBRE . 1773 .
certainement dans ce cas. C'eſt le jugement
de l'Académie , & celui de tous les
lecteurséclairés .On ne peut s'empêcher en
le lifant de reconnaître un écrivain fait
pour être très diſtingué , & doué d'un
grand talent pout l'éloquence. Il fuffirait ,
pour en avoir cette opinion , de lire les
premières pagesde fon diſcouts.
Si le tableau des générations paf-
» fées n'eſt pour nous qu'une fource de
* réflexions lugubres , fur les ravages
» du tems & la fragilité de notre exiftence
, le ſouvenir des bienfaiteurs
»du genre- humain excite dans notre
>ame une admiration qui la réveille ,
» & un eſpoir qui la conſole. L'ora-
»tear qui vient demander pour eux
les. hommages de ſon fiècle
>> affuré de l'attention publique , patce
>>que les peuples dévoués à l'infortune
»écoutent toujours avec intérêt le ré-
»cit de la félicité de leurs pères : ils
>> cherchent à ſe perfuader qu'il eſt pofeft
fible d'être heureux; ils ſemblent in-
>> viter , par leurs gémiſſemens ,les prin-
>>ces & les miniſtres à fuivre les tra-
►ces des citoyens célèbres , dont la fa.
geffe dirigeoit la deſtinée des Empires.
Auffi les hommes paiflans ne
voient-ils ſouvent dans les mutmu
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
>> res de la multitude que des leçons &
>> des reproches qui bleſſent leur orgueil .
» Ils lui défendent la plainte ; ils lui
>> font un crime de ſa douleur , com-
» me fi leur bonheur étoit tellement ſa-
>> cré , qu'il ne fût pas permis de le trou-
>> bler par des larmes ».
On reconnoît d'abord dans cet exorde
le talent de l'expreſſion & cet intérêt
de ſtyle , cet art de joindre ſon ſentiment
à une idée , d'émouvoir l'ame des
lecteurs , en épanchant la ſienne ſans
affectation & fans effort ; art que l'on
croit inutilement ſuppléer par la fauſſe
chaleur des mouvemens de commande ,
& la profuſion des figures.
On ne peut pas diſſimuler que l'auteur
paraît manquer quelquefois de jufteſſe
dans les idées , s'il ne manque jamais
d'énergie dans les expreſſions. Il
ſe demande quelles ſont les cauſes du
malheur des peuples . " Vous verrez ( dit.
>> il ) que les Gouvernemens ont été fou-
>> vent calomnies ; & qu'en leur im-
>> putant toutes les mifères humaines ,
>> on leur a toujours refuſé le droit de
» les foulager. Oſons le dire : c'eſt l'i-
» négalité extrême dans les fortunes ;
>> c'eſt cette dévorante propriété aufli
>>peu limitée par les loix que par ſes
OCTOBRE. 17730 1
1
> deſirs : c'eſt elle , elle ſeule qui per-
» pétue le malheur fur la terre. Ce droit
>> terrible précéda par- tout l'autorité fou-
>> veraine qui le reſpecte , & qui ſe tait
>> preſque toujours devant lui . La vraie
> fouverainete eſt dans la main de l'o-
>>pulence. Le pauvre ne vit qu'autant
>>que le riche a des beſoins ou des
>> fantaiſies ; & les besoins & les fantai-
>>fies du riche , ayant toujours moins d'é-
» tendue que les besoins du pauvre , ce-
→ lui-ci eſt réduit à envier le ſort de ces
» vils animaux qu'on maltraite & qu'on
>> nourrit pour les dreſſer à des mouve-
>> mens ridicules qui amuſent l'oiſi-
» veté » .
Certainement , ſans vouloir accuſer
les intentions de l'auteur , il eſt évident
que ces phraſes ſemblent attaquer
le droit de propriété , & le faire regarder
comme un droit dangereux qu'il
eſt utile de reſtreindre. Cette opinion
ſeroit au moinstrès- extraordinaire, quand
il ferait vrai , comme on l'a avancé ,
que le droit de propriété n'existait pas
dans l'érat primitif de l'homme ; &
que celui qui le premier a cultivé un
champ & bâti une cabane , n'a pas cu
le droit de dire , cela eſt a moi ; il n'en
ferait pas moins, certain que , dans l'é
138 MERCURE DE FRANCE.
tat de ſociété , qui eſt l'état naturel du
plus parfait & du mieux organifé des
erres ſenſibles , la loi de la propriété
eſt le lien le plus facré & le plus indeftru&
ible qui puiſſe réunir les hommes;
& , s'il eſt briſé , il n'y a plus de
ſociété. L'auteur paroît admettre lui-même
cette conféquence , puiſqu'il avoue
que la feule proposition d'attaquer les
propriétés effrayeroit toutes les nations;
mais pourquoi prétend il que c'eſt la
propriété qui perpetue le malkeur fur la
terre? Il eſt inutile de rien ajouter ici
à tour ce qu'on a écrit fur les vices&
les malheurs de tous les Gouvernemens ,
& ſur les moyens d'y remédier. Ce
n'eſt pas-là une matière à effleurer ; &
d'ailleurs , il paraît que les moraliſtes
politiques font un peu comme les phy.
ficiens qui arrangent des mondes poffibles
, tandis que les ouragans , les inon.
dations , les volcans &les tremblemens
de terre bouleverſent notre monde actuel
qui n'en ſubſiſte pas moins.
L'auteur raiſonne infiniment plas jafte
, lorſqu'il s'élève avec tant de force
&d'enthousiasme contre ceux qui ont
érabli ce principe ,que la ſociété poli
tique ne confiſte que dans les proprié
saires de terres. «C'eſt ici queje crois
OCTOBRE. 17730 ব
159
> entendre les murmures de quelques
> citoyens trompés , qui regardent com-
>> un mal politique la protection que le
>>Gouvernement accorde à ceux qui n'ont
>> point de propriété foncière. Le fyf
" tême oppoſe aſſure , aon les en croit ,
• la proſpérité des empires. Que ſigni-
>> fient ces paroles pleines d'outrage
»pour la multitude ? Je ne connois
>> point cette odieuſe politique qui con-
> fiſte à protéger l'opulence contre la
>> mifère , la force contre la faibleſſe ;
>> je n'admets point certe diviſion de
>> propriétaires & de ſujets -ſans pro-
> priété. Hommes de toutes les condi-
❤tions , écoutez moi. Vous êtes tous les
>> enfans de la patrie ; vous avez tous des
>> droits à votre ſubſiſtance , ou par le
> travail , ou par la fortune. La forme
>>de la propriété n'eſt pas la même pour
>> chacun de vous ; mais cette propriété
>> n'en eſt ni moins incontestable , ni
>moins facrée . Tout l'édifice des loix
> ſociales porterait for une baſe d'ini-
» quité , ſi chaque citoyen n'avait pas
>> le droit de demander du pain ou du
travail . Ainſi donc , laiſſez l'opalence
» vous reprocher comme un opprobre
» l'exhérédationde la patrie , & ne vous
160 MERCURE DE FRANCE.
- y regardez pas comme ſans droits ,
> quoique la Loi ne les ait pas tracés
>> fur la forface de la rerre , & que vous
» ne puiſliez pas déterminer le ſol qui
> vous nourrira. Votre propriété eft va-
>>gue , mais aflurée ; & malheur au bar-
>> bare qui voudroit combattre cette idée
>> confolante & fraternelle que je vous
>> offre aujourd'hui pour relever vos ames
>> abattues , & ranumer la piété que vous
> devez à la patrie ! Ah ! s'il était vrai
>> que la terre qui me porte me fût
>> étrangère ; ſi je n'avois d'autre privi-
> lége que d'y poſer mes pieds & d'y
>> étendre mon cadavre avec quelle
>> fureur j'appellerais les malédictions
> ſur elle ! Avec quels délicieux tranf-
>> ports je verrais la foudre brûler ſes
» moiffons , & renverſer ces arbres qui
n'auroient pour moi ni fruits , ni om-
>> brage ? Raflurons-nous , malheureux
Humains . Sous une adminiſtration fa-
>>ge les Empires ne font qu'une fa-
>> mille , où quelques enfans à la vérité
>> ont du ſuperflu , mais où tous ont le
néceſſaire ».
,
Il n'y a peut être à reprendre , dans
ce morceau fublime , que le mot déli.
cieux qui ſemble conſacré aux ſentimens
OCTOBRE. 1773 . IGI
doux , & qui ne peut jamais convenir
aux jouiflances de la haine , & aux
imprécations da malheur. Il faut laiffer
les déclamateurs allier les mots qui
ne doivent pas ſe trouver enſemble.
Un mot de cette nature , parmi les
beautés vraies de l'éloquence , produit
l'effet d'un ſon faux dans une belle muſique.
Laiſſons tout ce qui regarde la po.
pulation. Les idées de l'auteur fur cer
article , font au moins auſſi étranges
que fur la propriété. Il mérite qu'on le
combatte ; mais il lui faut un champ
de bataille proportionné à ſes talens , &
des adverſaires dignes de lui . Bornonsnous
à admirer , avec nos lecteurs , la.
péroraiſon qui termine ſon diſcours.
» Nos neveux jouiront comme nous
>> de ce que Colbert a fait pour les arts .
>> Ils admireront ces grands monumens
» qui nous humilient , quand nous vou-
>>lons les comparer à nous- mêmes , mais
>> qui nous enorgueilliffent , quand nous
>> nous rappelons qu'ils font l'ouvrage
>> de l'homme. L'Obſervatoire , la Porte
» S. Denis , la colonade du Louvre , le
>> château de Verſailles furent élevés par
> ſes ſoins. Nous ne pouvons faire un
- pas dans la capitale ſans y trouver des
162 MERCURE DE FRANCE .
>>traces. de Colbert. C'eſt lui qui fit
>éclore tous ces eſprits créateurs qui
>> rappelèrent la nature à ſes forces
>> oubliées . L'académie des ſciences ,
>celle des belles-lettres , l'Ecole des arts,
>> fondée à Rome pour nos artiſtes ; la
>> bibliothèque du Roi fixèrent les re-
>> gards de l'Europe entière. Les Étran-
>>gers accoururent de toutes parts pour
>>jouir avec nous de tant d'avantages ,
>>pour voir un peuple qui avait effacé
>>la gloire des Grecs & des Romains,
>> ſans être libre comme eux. Puiffent
- ſes deſtinées être immortelles , com.
> me les productions du génie qui
- ont ſurvécu aux Empires , qui ont fub-
>>jugué les deftructeurs des nations , &
» qui conſolèrent fi long-tems Athènes
>>de la perte de fa liberté , lorſque ſes
>> vainqueurs envoyaient leurs enfans
>> chercher dans cette ville célèbre les
>>traces des vertus & des talens qu'elle
>avoit offerts à l'admiration de la
-terre!
» O vous , à qui le Souverain partage
>> les fonctions de ſa puiſſance , n'oubliez
»jamais que le zèle le plus conftant ,
>>les lumières les plus étendues peuvent
• à peine vous rendre dignes de préſi-
>der au fort de la première nation da
OCTOBRE. 1773 . 163
>> monde ; que ſi le Ciel vous impoſa
» de grands devoirs , il vous donne pour
>>les remplir des moyens plus grands
>> encore ; que la France , comblée de
» ſes bienfaits , n'a beſoin que d'un re-
>>gard du génie , pour produire des foldats
comme les Spartiates , des géné-
>> raux comme Scipion , des philoſophes
> comme Socrate , des moiſſons comme
>>celles de l'Égypte&dela Sicile; que fes
>> habitans ont le germe de toutes les ver-
» tus & de tous les talens ; des bras ac-
> coutumés à tous les travaux , des ames
>> qui bravent tous les dangers , & des
>>écrivains dignes d'étendre votre gloire
> parmi vos contemporains , & de la
tranſmettre à vos deſcendans » .
GA
Traité élémentaired'Algèbre , par M. l'Abbé
Boſlur , de l'Académie royale des
Sciences , Examinateur des Ingénieurs,
&c . in- 8 °. A Paris, chez Ant. Jombert
Als aîné , libraire , rue Dauphine, près
le Pont neuf , 17730
Le traité que nous annonçons eſt la
fuite de celui d'arithmétique que M.
l'Abbé Boſſut publia l'année dernière , &
la feconde partie du cours complet de
mathématiques qu'il ſe propoſe dedon164
MERCURE DE FRANCE.
.
ner . Cet ouvrage , qui eſt ſans contredit
le traité d'algèbre le plus complet que
nous connoiffions , contient pluſieurs choſes
nouvelles ; il eſt recommandable d'ail.
leurs par la méthode , la clarté & l'élégance
qui y règnent , & qui caractériſent
les autres ouvrages de M. l'Abbé Bollut.
Nous n'en ferons pas ici l'analyſe , parce
que nous nous proposons d'inférer- dans
un des Mercures ſuivans le diſcours préliminaire
, où l'auteur , à la ſuite d'un
précis hiſtorique de l'arithmétique & de
l'algèbre , expoſe lui même la manière
dontil a cru devoir traiter ces deux ſciences
. On fait que ce célèbre académicien
écritces fortes de morceaux d'une manière
qui inſpire du goût & de l'intérêt pour
les ſciences abſtraites .
ACADÉMIE.
AMIEN S.
L'ACADEMIE des ſciences , belles - lettres
& arts d'Amiens célébra , le 25 Août,
la fête de St Louis , dont le panégyrique
fut prononcé par M. l'Abbé Laurent.
M. Goffart , avocat , directeur de l'A
OCTOBRE. 1773 . 165
cadémie, en ouvrit la ſéance publique par
un difcours pniloſophique ſur la Gaité
françoise .
M. Baron , fecrétaire perpétuel , fit
l'Eloge de feu M. l'Abbé Clergé , académicien.
M. Vallier ; colonel d'infanterie , académicien
honoraire , lut un Effai en vers
fur les Talens , &particulièrement fur ceux
du Théâtre , & une autre pièce de poëſie
fur la Statue de Pigmalion animée par
l'Amour.
M. d'Eſmery , docteur en médecine ,
fit lecture d'un diſcours fur l'utilité des
Langues grecque & latine pour les gens de
lettres .
M. l'Abbé le Roy , prédicateur du Roi,
euré de Rouen , lut le premier chant du
Paradis perdu de Milton , traduit en vers
françois.
L'Académie avoit proposé pour ſujet
du prix de littérature , l'Eloge d'Adrien
Baillet. Elle a jugé que l'un des éloges ,
ayant pour épigraphe , fuit vir talis , qualis
verè ſapiens appellari poffit... QUINT.
étoit écrit avec ſageſſe ; que la vie & les
ouvrages de Baillet y étoient expofés avec
fimplicité & netteté. Elle exhorte l'auteur
à le retravailler : quelques corrections
166 MERCURE DE FRANCE .
faites par le goût pourroient lui obtenit
le prix qu'elle propoſe de nouveau pour
le même ſujet.
Elle propoſe auſſi pour ſujet d'un autre
prix , les Règles de conſtruction d'un hy.
gromètre, dont les variations ſuivent une
marche déterminée & comparable à celle
d'autres hygromètresſemblables.
Les auteurs doivent , ſurtout , s'attacher
à ſurmonter une des principales dif.
ficultés qu'on rencontre dans la conſtruction
de cet inſtrument , en y employant
des matières dont les variations ſoient
affez conftamment uniformes , pour qu'il
puiſſe devenir d'un uſage ordinaire . On
préferera pout le prix l'inſtrument le plus
ſimple.
L'Académie doit des éloges au ſeul
mémoire qu'elle a reçu ſur cette matière :
elle y a trouvé des détails intéreſſans &
bien préſentés pour la forme ; mais le
fonds n'a pas atteint le but du programme.
Chacun des deux prix propoſés eſt ure
médaille d'or.
Les ouvrages ne feront reçus que jufqu'au
premier Juillet 1774. Ils ferent
adreſſés , francs de port, à M. Baron ,Jecrétaireperpétuel
de l'Académie , à Amiens.
OCTOBRE. 1774. 167
Le prix de l'Ecole de Botanique , tenue
par l'un des académiciens, ſous la direction
de l'Académie , a été remporté parM.
d'Aullé, élève en chirurgie.
SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique continue
la repréſentation de l'Union de l'Amour&
des Arts, ballet héroïque en trois
entrées , compoſé des actes de Bathile&
Chloé, de Théodore & de la Cour d'Amour.
Nous n'ajouterons rien aux éloges
que nous avons déjà donnés au zèle &
aux talens des principaux ſujets qui conconrent
au brillant ſuccès de cet opéra.
COMÉDIE FRANÇOISE.
Les Comédiens François ont donné le
ſamedi , 25 Septembre , la première repréſentation
d'Orphanis , tragédie nouvelle
de M. Blin de St More.
Orphanis , priſonnière , après la défaite
de ſon père,général des Crétois, a été con
168 MERCURE DE FRANCE .
duite & élevée dans le palais du grand Séſoftris
, Roi d'Egypte. Arcès , neveu de Séfoftris&
fon fucceſſeur à la couronne, conçoir
une paſſion très- vive pour cette Princeſſe
étrangère . Séſoſtris a donné toute ſa
confiance & toute ſa tendreſſe à ce jeune
Prince dont il avoit puni le père qui étoit
coupable d'un attentat contre ſa vie.
Mais Arcès n'a pas hérité de la haine de
ſon père;& vainqueur des Crétois, il vient
dépoſer ſes lauriers aux pieds du Roi fon
bienfaiteur. Orphanis attendoit avec impatience
le retour de ce Prince , comprant
bien uſer de l'empire qu'elle a fur fon
coeur pour s'élever an tang fuprême , &
fatisfaire ſon ambition effrénée. Arcès
n'hésite pas de ſe lier à fon amante par
des fermens . Il y a une loi de l'Etat qui
accorde au vainqueur la première grâce
qu'il demande.
Séſoftris rappelle cette loi au jeune
Prince; & quand cette loi ne ſubſiſteroit
pas, il l'affure que fa tendreſſe s'en feroit
une de le ſatisfaire..Excité par tant de
bontés, Arcès oſe parler au Roi d'Orphanis,
comblée de ſes bienfaits , mais
arrêtée depuis long tems à ſa Cour'; il alloit
demander pour uniqué faveur à Séſoftris
, qu'il daignât approuver fon union
avec cette Princefle , & il l'auroit obtenue,
OCTOBRE. 1773 . 169
nue, lorſque, dans ce moment ſiprécieux
à fon amour , on introduit l'Ambatladeur
de Crète . Le jeune vainqueur ſe retire
plein d'eſpérance & de joie de voir ſes
voeux couronnés. Il va lui-même en porter
l'heureuſe nouvelle à Orphanis. Cette
femme, plus enivrée d'ambition que d'amour
, ſe félicite de recevoir bientôt le
prix de ſa ſéduction. Cependant l'Ambaſſadeur
de Crète vient offrir au grand
Séſoſtris le tribut des Crétois , leur foumiſſion
& leur alliance. Il demande que
la paix ſoit ſcellée entre les deux Nations
par l'union de l'héritiere de la ſouveraineté
de Crète avec le jeune héros , vainqueur
des Crétois.
Séloſttis voit tant d'avantages dans cette
alliance pout les vainqueurs & les vaincus
, qu'il ne balance pas à en aſſurer le
gage. Arcès apprend de Séſoſtris même
cette nouvelle ſi fatale à ſon amour ; il
manifeſte alors la violence de ſa paſſion
pour Orphanis ; il réclame la loi de l'Etat
& la promeffe du Roi. Il atteſte qu'il ne
peut trahir ſes ſermens. Séſoſtris lui répond
que l'intérêt public doit aller devant
le ſien; qu'il a donné ſa parole , &
qu'il faut qu'elle s'exécute. Arcès ne peut
contenir ſon déſeſpoir & ſes menaces.
L'ambitieuſe Orphanis irrite encore fa
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
fureur. Elle oſe même inſulter à Séfoftris
. Ce Roi la fait arrêter prifonnière
dans le palais. Arcès furieux , excite une
ſédition & rend la liberté à Orphanis.
Cette femme artificieuſe profite du trouble
de ſon amant pour allumer dans ſon
coeur les feux de la haine &de la vengeance.
Elle lui repréſente que l'implacable
Séfoſtris ne leur pardonnera jamais
Ieur révolte , & qu'un conſeil terrible va
prononcer leur arrêt de mort. Elle arme
en même tems fon amant d'un poignard.
Frappe , lui dit - elle , & préviens mon
ſupplice , ou venge- nous de la fureur du
tyran . Arcès frémit & d'amour & de terreur.
Orphanis l'abandonne à l'horreur
de ſa ſituation . Séſoſtris s'avance & laiſſe
échapper de tendres plaintes & des regrets
ſur le malheureux Arcès , qu'une
femme artificieuſe a rendu coupable. Arcès
ne peut entendre , ſans la plus douce
émotion , la voix de Séſoſtris. il rejette
le poignard que la vengeance avoit mis
dans ſes mains , & que la tendreſſe lui
arrache. Il ſe précipite en pleurant aux
pieds de Séſoftris ; il avoue fon crime;
il en demande la punition. Le Roi reconnoît
Arcès à fon retour vertueux ; il
lui rend ſa tendreſſe& ſa confiance; Arcès
reprend les ſentimensd'un fils reſpec.
1
OCTOBRE . 1773 . 171
tueux. Orphanis impatiente,s'empreffe de
venir jouir du crime de ſa ſéduction ;
mais, voyant fon amant aux pieds du Roi ,
elle ne doute plus de ſon malheur. C'eſt
moi , dit-elle , c'eſt mon ambition qui
l'a entraîné dans le précipice; trop foible
ou trop vertueux, il a trahi ma fureur,
&c'eſt à moi de périr. Elle ſe tue.
Cette tragédie a eu du ſuccès. On a
remarqué que l'auteur avoit employé
l'action du Barneweld Anglois , fajerterrible
dans lequel une femme artificieuſe
conduit ſon amant au crime , & veut le
faire fervir d'inſtrument à ſon ambition .
Un tel caractère qui a le froid de la réflexion
, & l'artifice lent de la ſéduction ,
ne peut produire autant d'intérêt que l'amour&
fes fureurs. Cette dernière paffion
toujours naturelle ſe communique rapidement,
lorſque les autres paffions, ſouvent
étrangères aux ſpectateurs , ont peine à produire
leur effet. Il y a dans cette tragédie
des vers heureux, des ſituations fortes, des
caractères foutenus. Mlle de Raucour a
joué ſupérieurement l'ambitieuſe &fuperbe
Orphanis. M. Molé a rendu avec beaucoup
de chaleur & d'intérêt , le rôle d'Arcès
; &M. Briſart a mis de la dignité & de
la grandeur dans la repréſentation de Sé-
Joftris.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont repréſenté
le lundi , 4 Octobre , le Stratagême découvert,
comédie nouvelle en deux actes ,
mêlée d'ariettes. Les paroles ſont de M.
Montvel , comédien François ; la muſique
eſt de M. Deſaides .
Ambroiſe attend ,le ſoir, dans le jardin,
le retourdeGéronte ſon maître ; & , pour
charmer ſon ennui , il répète une chanfonnette
. Alors Timanthe revient d'un
long voyage,trois jours plutôt qu'il n'étoit
attendu. Il veut ſurprendre ſon ami Géronte
, & jouir de fon étonnement. Ambroiſe
le reconnoît& le ſeconde dans ſon
defſſein . Il le fait cacher ſous un berceau,
à l'arrivée d'Iſabelle fille de Géronte , &
de Liſette ſa ſuivante. Iſabelle, dans l'abſence
de Timanthe qui lui eſt deſtiné en
mariage , a fait connoiſſance de Valère
ſon fils qu'elle préfère. Elle vient avec
Lifette au rendez - vous de Valère & de
Criſpin. Elles engagent Ambroise à s'aller
repoſer. Il ſoupçonne quelque choſe , &
ne tarde pas en effer à voir les amans
eſcalader les murs. Valère laiſſe éclater
OCTOBRE. 1773: 173
1
1
1
ſes plaintes & ſon amour. Il ne fait pas
qu'il a ſon père, en même-tems fonrival,
pour confident. Iſabelle gémit auſſi de la
rigueur de fon père qui veut difpofer de
ſa main en faveur du père de Valère
qu'elle ne connoît pas ; les amans font
dans une vive inquiétude. Criſpin , fertile
en expéditiens , promet de les tirer
d'embarras. En effet il imagine de ſe déguiſer
en vieillard , de s'annoncer pour
Timanthe au bonhomme Géronte qui n'a
pas vu depuis très - long-tems ſon vieil
ami ; &, fous ce déguiſement, il veut abu .
fer Géronte , & le faire confentir au mariage
d'Iſabelle & Valère. Timanthe entend
ce projet ; il en inſtruitGéronte , &
les deux pères ſe promettent bien de fe
divertir des jeunes amans .
Géronte inquière ſa fille en paroiſſant
inſtruit de tout ce qu'elle veut lui cacher;
il paroît cependant fe laiſſer tromper par
le fourbe de Criſpin ; mais bientôt le vrai
Timanthe dément & confond leur artifice.
Les deux pères ſemblent furieux
contre leurs enfans , qui , trop coupables ,
n'oſent tenter de les fléchir. On fait venir
le notaire. Iſabelle & Valère font
forcés de ſigner un contrat de mariage
qu'ils croient être en quelque forte leur
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
condamnation ; mais ils font bien agréablement
furpris lorſque ces amans reconnoiffent
par la lecture , qu'ils ont ſcellé
leur union & leur bonheur. Timanthe &
Géronte jouiffent du plaiſir qu'ils font à
leurs enfans , & ſe contentent d'avoir
puni , par un peu d'inquiétude , leur défaut
de confiance. On pardonne auffi à
Criſpin . Les principaux rôles de cette comédie
ont été joués par Meſdames la
Ruette & Trial , & par MM. Clerval , la
Ruette , Nainville & Trial .
Cette comédie a paru bien inférieure
pour les paroles & la muſique aux autres
ouvrages des mêmes auteurs. Peut - être ,
parviendront - ils , avec les changemens
annoncés , à la rendre plus digne de leur
réputation.
EPITRE A M. MARMONTEL ,
Historiographe de France.
Mon très- aimable ſucceſſeur ,
De la France hiſtoriographe ,
Votre indigne prédéceſſeur
Attend de vous ſon épitaphe.
Au bout de quatre- vingts hivers;
A
OCTOBRE. 1773 .. 175
Dans mon obſcurité profonde ,
Enſeveli dans mes délerts
Je me tiens déjà mort au monde.
Mais ſur le point d'être jeté
Au fond de la nuit éternelle ,
Comme tant d'autres l'ont été ,
Tout ce que je vois me rappelle
A ce monde que j'ai quitté.
Si , vers le foir , un triſte orage
Vient ternir l'éclat d'un beau jour ,
Je me ſouviens qu'à votre Cour
Le tems change encor davantage.
Si mes paons de leur beau plumage
Me font admirer les couleurs ,
Je crois voir vos jeunes ſeigneurs
Avec leur brillant étalage ;
Et mes coqs-d'inde ſont l'image
De leurs peſans imitateurs .
De vos courtiſans hypocrites
Mes chats me rappellent les tours.
Les renards , autres chatemites ,
Se gliflant dans mes baſſe-cours ,
Me font penſer à des jéſuites .
Puis- je voir mes troupeaux bêlans
A
t
Qu'un loup impunément dévore ,
Sans fonger à des conquérans
Qui ſont beaucoup plus loups encore ?
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
Lorſque les chantres du printems
Réjouiflent de leurs accens
Mes jardins & mon toit ruſtique ,
Lorſque mes ſens en ſont ravis ,
On me ſoutient que leur muſique
Céde aux bémols des Moncignis
Qu'on chante à l'Opéra comique.
Quel bruit chez le peuple Helvétique?
B ** arrive , on eſt ſurpris ;
On croit voir Pallas ou Cypris ,
Ou la Reine des Immortelles .
Mais chacun m'apprend qu'à Paris
On en voit cent preſque audi belles.
Je lis cet éloge éloquent
Que Thomas a fait ſavamment
Des Dames de Rome & d'Athène .
On me dit partez promptement ,
Venez ſur les bords de la Seine,
Et vous en direz tout autant
Avec moins d'eſprit &de peine.
Ainſi du monde détrompé ,
Tout m'en parle, tout m'y ramène.
Serai- je un eſclave échappé
Qui porte encore un bout de chaîne ...
Non je ne ſuis point foible aſſez
Pour regretterdes jours ſtériles ,
OCTOBRE. 1773 . 177
Perdus bien plutôt que paſſés
Parmi tant d'erreurs inutiles.
Adieu: faites de jolis riens ,
Vous encor dans l'âge de plaire,
Vous que les Amours & leur mère
Tiennent toujours dans leurs liens.
Nos ſolides hiſtoriens
Sont des auteurs bien reſpectables;...
Mais à vos chers concitoyens
Que faut- il , mon ami ? des fables.
RÉPONSE DE M. MARMONTEL
à M. de Voltaire.
AINSI par vous tout s'embellits
Ainfi tout s'anime& tout penſe
Divine & féconde influence
Du beau feu qui vous rajeunit
Pour vous l'âge n'a pointdeglaces
Les fleurs font de toute failon.
Enfant , vous orniez la raiſon ;
Vieillard , vous couronnez les Grâces,
Quand vous parcourez vos hameaux
La joie avec vous ſe promènez:
Par- tout,dans votre heureux domaine,
Hv
178. MERCURE DE FRANCE.
Vos ſemblables ſont vos égaux :
Le ſoin de ſoulager leur peine
Vous fait oublier tous vos maux ;
Et , pour mieux égayer la ſcène ,
Vous obſervez vos animaux
Avec les yeux de Lafontaine.
Oui , le monde est tel à-peu- près
Que vous en tracez la peinture.
L'art doit cauſer peu de regrets
Aqui jouit de la nature.
Elle a de fublimes erreurs ;
Et l'art n'a que de vains caprices.
Elle eſt ſi belle en ſes horreurs ;
Et l'homme eſt ſi laid dans ſes vices !
Croyez -moi , vos renards , vos loups
Sont bien moins cruels que les nôtres ;
Et nos chiens , ſoit dit entre nous ,
Sont moins vigilans que les vôtres.
De la Ruette & de Clairval
Grétti faitbriller le ramage ;
Mais le roſſignol , leur rival ,
De leurs chanſons vous dédommage.
Ne croyez pas tous les récits.
De Thomas les traits adoucis
Ont eux- mêmes flatté nos Dames ;
Prèsde N ** il étoit affis
1
OCTOBRE. 1773. 179
Lorſqu'il fit de ſi belles ames :
Sur la Vénus de Médicis
Il nous a peint toutes les femmes.
Des B ** ! ah ! qu'il eſt loin
Le tems où l'on en comptoit mille !
Notre pays , j'en ſuis témoin ,
N'eſt plus en Beautés ſi fertile.
On eſt plus jolie à préſent ,
Et d'un minois plus ſéduiſant
On a les piquantes fineſſes ;
Mais du Beau les tems ſont paſſés .
De nymhes , il en eſt aſſez ;
Mais nous avons peu de déeſſes.
Cependant Paris doit avoir
Pour vous encore aſſez de charmes ;
Et quand Zaïre ſur le ſoir ,
Le remplit de tendres alarmes ,
Il vous feroit doux de le voir
Applaudir & verſer des larmes.
Ne dédaignez pas les honneurs
Que l'on décernoit aux Corneilles ; *
Venez. Nos tranſports & nos pleurs
Sont un digne prix de vos veilles.
* Lorſque Pierre Corneille paroiſloit au ſpectacle
on ſe levoit pour lui comme pour les Princes
du Sang.
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
Ah ! fi j'approchois des grandeurs ,
Je ditois bien que c'eſt dommage
Que vous n'adoriez qu'une image ;
Qu'il eſt d'innocentes faveurs
Qu'on peut accorder à votre âge ,
Et qu'on devroit changer l'uſage
De baifer par ambafladeurs!
Mais ſi Paris qui vous defire ,
Vousdemande aux dieux vainement;
J'aurai du moins , en vous aimant ,
La douceur d'aller vous le dire.
Oui, j'irai les voir , ces heureux ,
Qui peuplent les lieux où vous êtes
J'irai vous bénir avec eux ,
Etjouir du bien que vous faites.
Du flambeau de la Vérité
J'irai ravir quelque étincelle,
Pour éclairer l'obſcurité
Du nuage qui la recèlle.
J'ai fait voeu de ſuivre ſes pas.
Je fais bien qu'elle a moins d'appаз
Que des fables enchantereffes ;
Mais ce ſont de folles maîtreſles-
Qu'on aime , &qu'on n'eſtime pas.
* Voyez la lettre de M. de Voltaire àMde la
Comtefle du B **.
1 OCTOBRE. 1773. 181
:
ARTS.
PEINTURE & SCUPTURE , &C.
Le Devidoir du Palais royal , inftrument
affez utile aux Peintres du ſalon de
1773 ; trochure in- 12 . avec cette épigraphe.
Ridendo dicere verum.
Vifion du JuifBen Efron , fils de Sepher,
marchand de tableaux ; brochure in 8
ſous l'adreſſe d'Amſterdam.
Eloge des Tableaux exposés au Louvre , le
26 Août 1773 , ſuivi de l'entretien
d'un Lord avec M. l'Abbé A*** , Paris,
1773
Ce font les trois différentes critiques
qui ont paru cette année ſur les tableaux
expoſés aux ſalon du Louvre. Il en eſt
peu queſtion dans la première où l'auteur
feint que l'ombre du Titien lui a remis
le devidoir de la belle Laure , entouré
d'un écrit fur la Peinture .
La Viſion du Juif Ben Efron fur la
peinture eſt une imitation de la viſiondu
182 MERCURE DE FRANCE.
petit prophète de Boehmischbroda ſur la
muſique. Les obſervations du Juif Ben-
Eſton ſont d'un connoiffeur trop ſévère ;
il n'a parlé que des tableaux. S'il eût eu
à parler de la ſculpture , il n'auroit pu
s'empêcher d'admirer , malgré ſon penchant
pour la critique , outre le magnifique
buſte de la beauté ſous les traits de
Madame la Comteſſe du Barry par M.
Pajou , le portrait du célèbre Comte de
Buffon , & cette Nymphe du même artiſte
, tenant une corne d'abondance. Il
auroit admiré l'ingénieuſe compoſition
du monument élevé par l'Amitié à la
mémoire de Mde Favart; il auroit furtout
conſidéré , avec la plus grande attention
, le portrait parfaitement reſſemblant
de feu M. Helvetius , dont le marbre
animé ſemble encore exprimer le caractère
aimable & bienfaiſant ; enfin les autres
chefs - d'oeuvre cités dans notre dernier
volume.
:
L'Eloge des Tableaux , ou la troiſième
brochure eſt d'une gaîté perfide & qui
chagrine les arts ſans les éclairer.
OCTOBRE . 1773.. 183
:
:
GRAVURE.
I.
1
L'Apparition des Anges aux Bergers . El.
tamped'environ 13 pouces de haut fur
11 de large , gravée dans la manière
dudeſſin au crayon rouge d'après Boucher
par Bonnet. Prix , I liv. 10 f. A
Paris , chez l'auteur , rue St Jacques,au
coin de celle du Plâtre .
DES Bergers endormis au milieu de
leurs troupeaux font réveillés par des Anges
qui leur annoncent la naiſſance du
Meflie : cette compoſition de forme ovale
eſt ingénieuſement diſpoſée.
Le même artiſte diſtribue chez lui un
ſujet paſtoral gravé auſſi dans la manière
dudeſſin au crayon rouge d'après Boucher.
Prix , 12 f. On y voit une jeune bergère
aſſiſe qui a auprès d'elle un enfant
tenant une colombe .
On peut ſe procurer à la même adreſſe
une Nayade , gravée dans la manière du
deſſin au crayon noir fur papier bleu rehauffé
de blanc. Prix , I liv. 41. Cette
Nayade , placée dans un fond de paylage ,
134 MERCURE DE FRANCE.
eft repréſentée appuyée ſur ſon arme. Elle
eſt d'un deſſin élégant. M. Bonnet l'a gravée
d'après le deſſin de M. Natoire, peintre
du Roi & directeur de l'Académie
royale à Rome , & lui a fait hommage de
fon travail.
Ce même attiſte vient auſſi de graver
une tête dans la manière du paſtel d'après
M. Lagrenée l'ainé , peintre du Roi . La
tête eſt vue de profil. Prix , 15 fots. Cette
manière de graver eſt particulière à M.
Bonnet , penſionné du Roi pour l'inven
tion de cette gravure.
ΓΙ.
Le Refus inutile. Eſtampe d'environ
pouces de haut fur 7 de large , gravée
par F. Flipart d'après le tableau de Ph.
Carême , peintre du Roi, A Paris ,aux
adreſſes ordinaires de gravure,
Une jeune fille paroît ſe défendre foi
blement d'un baifer qu'un jeune homme
veut lui donner : ſujet compofé de deux
figures vues à mi- corps & renfermées
dans un ovale. La gravure , qui eſt auburin
, eſttraitée avec beaucoup de douceur
&de netteté.
OCTOBRE. 1773 . 185
:
III.
Portrait de M. Helvetius , in4 . d'après le
tableau de M. Vanloo , gravé en médaillon
par M. de St Aubin , graveur
du Roi . Prix , 2 liv . 8 f. chez M. de
St Aubin , rue des Mathurins , an petit
hôtel de Clugny , & aux adreſſes ordinaires.
Le même graveur débitera le même portrait
format in- 12. Prix , I liv.
La reſſemblance eſt très bien repréſen
tée,& le portrait eſt gravé avec beaucoup
de ſoin &de talent.
CHIRURGIE.
Le Magiſtrat chargé de la police , toua
jours attentif à ce qui peut intéreſſer le
biende l'humanité , ayant été informédes
ſuccès de la méthode du Sr Maget , chirurgien
, pour la guérifon radicale des defcentes
, depuis fur-tout que cette méthode
a acquis le degré de certitude & de perfectiondont
elle peut être ſuſceptible par
les foins , réflexions & obſervations de
M. Gauthier , docteur-régent de la Facul
186 MERCURE DE FRANCE .
ré de Médecine de Paris ; a ordonné le
traitement , ſuivant cette méthode , de
quelques pauvresde Bicèrre , ſous les yeux
de Me Gauthier, qui devoit lui en rendre
compte. Le ſuccès a été auſſi complet que
fatisfaifant pour le Magiſtrat. Les malades
traités ſuivant cette méthode ont été
guéris de leurs deſcentes , d'ailleurs trèsanciennes
, complettes & volumineuſes ,
même un vieillard de 71 ans. L'état de ces
malades a éré conftaté avant & après la
guérifon par les chirurgiens de l'hôpitalgénéral
de Bicètre. C'eſt en conféquence
d'une réuſſite auſſi importante pour le
Public que nous en faiſons l'annonce.
M. Mager , auteur de cette méthode ,
demeure porte St Jacques , maiſon deMde
Monguin, à Paris . Ceux qui voudront lui
écrire ſont priés d'affranchir leurs lettres .
:
:
Planches anatomiques imprimées en
couleur.
M. Gautier Dagoty , père , anatomiſte ,
penſionné du Roi, diſtribue à ſes ſouſcripteurs
l'anatomie des parties naturelles de
l'homme & de la femme , jointe à l'angéiologie
de tout le corps humain , & à ce
qui concerne la groſſeſſe & l'accouche
OCTOBRE. 1773. 187
ment, en planches imprimées en couleur,
ſelon le nouvel art dont il eſt l'inventeur.
Cette partie complette d'anatomie , qui
eſt accompagnée de tables & de differtations
inſtructives , eſt ſuivie , en forme de
ſupplément , de l'expoſition anatomique
des maux vénériens ſur les deux ſexes : ce
morceau est neuf, & n'a encore été donné
par aucun auteur.
La diſtribution &la vente ſe font chez
l'aureur , rue des Martyrs-Monmartre , au
bureau royal de ſa correſpondance généra-
1e; & chez Brunet & Demonville , libraires
de l'Académie Françoiſe , rue St
Séverin.
MUSIQUE.
I.
RECUEIL de 25 airs en duo pour deux
clarinettes , compofés par M. Procksck ,
première clarinette de la muſique de S. A.
S. Mgr le Prince de Conti. Prix , 1 liv.
16 f. A Paris , au bureau muſical , cour de
l'ancienGrand Cerf, rues St Denis & des
deux Portes - St Sauveur , & aux adreſſes
ordinaires de muſique ; à Lyon, chez Caf
taux , Md libraire , place de la Comédie.
183 MERCURE DE FRANCE.
I I.
La Fuftemberg avec fix variations ar
rangées pour le clavecin , ou le forte piano
dédiées àMadame la Vicomteffe de Pons
par M. Benaut , maître de clavecin . Prix,
I liv. 16 f. A Paris , chez l'auteur , rue Gît .
le- Coeur , & aux adreſſes ordinaires de
muſique.
III.
Six Sonates pour le Clavecin , ou piano
forte , avec accompagnement d'un violon
& violoncelle ad libitum , compoſées par
M Dupré , Organiſte de St Martin-de-
Tours , & maître de clavecin ; oeuvre 1 .
prix , liv .
I V.
Six Quatuors , pour deux violons , alto
&baſſo , dédiés à M. le Comte de Guines,
maréchal des camps & armées du Roi ,
inſpecteur de fon infanterie & fon ambaſſadeur
près de Sa Majesté Britannique,
pat P. Vachon , premier violon de S. A.
S. Mgr le Prince de Conti , Opéra 7 , &
ſecond livre de Quatuors . Prix , 9 liv . A
Paris , chez M. Venier , éditeur de plu-
Geurs ouvrages de muſique , à l'entrée de
OCTOBRE. 1773 . 189
la rue St Thomas du Louvre , vis-à - vis le
château d'eau , & aux adreſſes ordinaires ;
à Lyon , aux adreſſes de muſique.
V.
Six Sonates pour clavecin , par J. C.
Bach. OEuv . Χ. Prix , 7 liv. 4 f. chez le
fieur Sieber , rue St Honoré , à l'hôtel
d'Aligre , près la Croix du Trahoir.
Une Symphonie concertante , par le même
, pour deux violons. Prix , 31. 12f.
Une Symphonie concertante , par C.
Stamiz . Prix , 3 liv. 12 f.
Six Quatuor concertant , par Giordani.
OEuv. 111. Prix , liv . chez le Sr Sieber,
même adreſſe ci-deſſus .
Cours de Belles- Lettres à commencer le
8 Novembre.
M. l'Abbé de Perravel de St Beron re
commencerale & Novembre & continuera
, les jours ſuivans , depuis midi & demi
juſqu'à deux heures & un quart , par une
méthode philofophique , ſon cours de langue
françoiſe ; depuis s juſqu'à 7 , fon
cours de langue italienne , &depuis 7 jul.
190 MERCURE DE FRANCE.
qu'à 9 ſon cours de géographie aſtronomique,
naturelle , hiſtorique & politique.
Aux amateurs qui ſe livrent par choix
& par goût à l'étude , ainſi qu'à ceux à qui
elle est néceſſaire&qui ont unpeu de ſa.
gacité, quatre mois complets des 24 leçons
ſuffiſent pour apprendre , relative.
ment à chacun de ces trois objets , le néceflaire
, & ce qu'il importe le plus de ſavoir.
Dans la crainte de trouver ici des
contradicteurs ou des incrédules , nous
ſupplions ceux de nos élèves qui feront à
portéede lire notre article dans les papiers
publics ,&dont nous avons ſi ſouvent cu
occafion d'admirer les talens &les progrès
dans l'une ou dans l'autre des ces études
qu'il ont faites ſous nos yeux ; d'après
l'expérience victorieuſe qu'ils ont fur notre
méthode , nous les ſupplions de vou-
* loir bien , dans leurs ſociétés & dans leurs
entretiens particuliers , rendre publique
l'idée qu'ils en ont conçue, faire fon éloge
&en relever le prix par ſa préciſion , fon
utilité eſt ſon efficacité. Nous invoquons
avec d'autant plus de confiance cet aveu ,
qu'il fervira à montrer au Public que nous
ſommes incapables de lui en impofer , &
que nous cherchons encore moins à le
tromper.
OCTOBRE . 1773 . 195
Le prixdu mois complet de 24 leçons
pour chaque genre d'enſeignement , eft
de 30 liv. chez lui ,& du double en ville.
On trouve M. l'Abbé de Perravel , tous
les matins juſqu'à onze heures chez lui ,
à l'entreſol du numéro 54 , entre les rues
de Sartine & Mercier , dans le tournant de
la nouvelle halle , ou à midi , dans la facriſtie
des meſſes de l'égliſe St Germainl'Auxerrois
,
Nouveaux Tableaux méthodiques , qui
rendent plus facile & plus agréable l'ézude
des ſciences & des arts : divisés en
fix cahiers , qu'on peut acheter tous en-
Semble ouséparément. Avec approbation
& privilége du Roi.
La premier cahier contient lestableaux
de l'art de lire & d'écrire ;
Le fecond renferme les tableaux relatifs
à l'étude de la langue latine ;
Le troiſième, ceux de la langue françoiſe;
Le quatrième , ceux de la géographie ,
de l'hiſtoire & de la chronologie ;
Le cinquième , ceux de l'art de traduire
, & ceux de l'éloquence ;
19 MERCURE DE FRANCE.
Le ſixième cahier enfin contient les tableaux
relatifs à l'étude de la philofophie.
On trouvera chez l'auteur , & chez les
libraires ci-après dénommés , le ſecond
cahier , contenant les tableaux de la langue
latine , à commencer du i Octobre
de cette année 1773. On le paiera 2 liv.
Les autres cahiers paroîtront ſucceſſivement.
Par M. le Roux , maître ès - arts & de
penſion en l'Univerſité , au collége de
Boncourt , à Paris , & auteur du Journal
d'Education préſenté au Roi ; & chez Butard,
imp. libraire , rue St Jacques , à la
Vérité ; Barbou , imp. libraire , rue des
Mathurins ; Brocas , libraire , rue St Jacques
, au Chef St Jean .
(Ils ſe trouvent au Journal d'Education, dont
ces tableaux peuvent être regardés comme la
continuation.
Les Princes & les Princeſſes de la Famille
Royale ont accordé aux Ecoliers
de l'Univerſité deParis des jours de congé
, que M. Coger , recteur , a annoncés
dans ſon Mandatum. Ceux qui aiment
la belle latinité y verrontavec plaifir l'art
avec
OCTOBRE. 1773 . 193
avec lequel font exprimés les ſentimens
de tous les citoyens à la préſence de l'auguſte
Famille de Louis le Bien Aimé.
1ACTES DE BIENFAISANCE.
A
I.
La bienfaifance est devenue un figne
de la magnificence de nos Princes. C'eſt
ainſi que Monſeigneur le Dauphin &
Madame la Dauphine , Monseigneur le
Comte & Madame la Conteffe de Provence
oat fignaté leur entrée dans Paris
par des bienfaits répandus fur des mal.
heureux . Ces Princes ont fait donner à
M. de Sartine , conſeiller d'état & lieutenant
- général de police , des ſommes
applicablés à la délivrance des prifonniers
détenus faute de paiement des mois de
nourrice de leurs enfans.
11.
Mgr l'Archevêque de Bordeaux , inftruit
que beaucoup de malheureux fouf
froient dans la capitale de fon diocèſe à
cauſe de la rareté & de la cherté des
grains , vint en bon père au fecours de
II. Vol. 1
194 MERCURE DE FRANCE.
ces infortunés ; il retrancha beaucoup de
ſa dépenſe , & fit diſtribuer cent écus par
jour pour les beſoins des pauvres.
:
III.
c
Julie Baronne de Boiſlager , ci-devant
chanoineſle au chapitre de Hohenhold
en Westphalie , épouſe de George François
Baron de Wimpffen , chambelan de
S. A. E. de Cologne , & général - major
au ſervice de L. M. I. R. A. vient de
mourir à Vienne en Autriche dans la 31
année de fon âge. Dès que Sa Majeſté
l'Impératrice Reine a été inſtruite de cette
mort , elle manda près d'elle le baron de
Wimpffen ; & voici le langage plein
d'humanité & de bonté que cette grande
Princeſſe lui tint :
«Je ſuis inftruite , lui dit-elle , de la
>> perte que vous venez de faire ; je fais
>> combien elle vous eſt ſenſible ; c'eſt en
> vain qu'on chercheroit à vous confoler.
>> Le tems ſeul peut apporter quelqu'a-
>> douciſſement à votre état; je fais que
>> vous avez trois fils : je vous demande
>> les deux aînés , je les placerai à mon
>>Collége Théreſien ; je les ferai élever ,
»&, lorſqu'ils feront inſtruits de ce qui
OCTOBRE. 1773 . 195
» leur convient de ſavoir , j'aurai ſoin
➡de leur fortune. Je vous remercie au
>> refte du zèle avec lequel vous m'avez
→ ſervie dans les différens pays où je vous
> ai employé ; la réputation que vous
>> vous êtes acquiſe ſera unjour une belle
>> leçon pour vos fils . »
Le baron de Wempffen s'étoit particu
lièrement diſtingué par des actions pleines
de courage & d'humanité qu'il a faites
quelques années auparavant, lorſqu'il fut
employé fur les frontières de la Tranſylvanie
, au cordon que l'on avoit formé
pour empêcher la peſte de ſe communiquer
à ces provinces. Plus d'une fois il a
expoſé ſa vie pour chercher à ſauver les
malheureux attaqués de cette maladie,&
leur donner des ſecours .
TRAIT DE GÉNÉROSITE.
La générosité eſt ingénieuſe; elle fait
déguiſer ſes faveurs , afin de ne les pas
laifler appercevoir. Tout le monde connoît
le trait de M. Turenne . Feu M. de
Brancas , Archevêque d'Aix , nous en
fournit un qui n'eſt pas moins frappant ,
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
& qui dit plus que tous les éloges qu'on
pourroit lui donner .
Ce Prélat, qui poſſédoit également tous
tes les vertus qui font,pour ainſi dire, héréditaires
dans ſa famille, avoit appris que
deux foeurs , d'une famille diftinguée , vi.
voient avec beaucoup de peine du travail
de leurs mains , n'ayant pour tout bien
que quelques mauvais meubles , & un
vieux tableau de peu de valeur. Auffi-tôt
il ſe tranſporte chez elles , &, cachant le
diſlein qui l'amenoit, leur dit en ſourianr,
& avec l'affabilité qui lui étoit naturelle :
• Vous avez chez vous un tableau qui eſt
» de mon goût , & fi ce n'étoit vous de-
>> mander une trop grande grâce , je vous
> prierois de me l'accorder pour ce peu. »
Il leur préſenta en même tems une bourſe
de 100 louis. Les proteſtations de refus
de la part des ſoeurs furent inutiles ; l'archevêque
vint à bout , par des inſtances
engageantes & réitérées , de la leur faire
accepter , & ſe retira fatisfait de ſadémarche.
:
OCTOBRE. 1773 . 197
ANECDOTES.
1.

DANS
Ans une compagnie où étoit Fonteneile
l'on parloit beaucoup fur les ſyſtêmes
Cartéſiens & Newtoniens. " Quoi !
>> dit Fontenelle après avoir un peu dif-
>> puté, il eſt donc certain maintenant que
>> la force centrifuge n'eſt pas ſuffiſante
>> pour expliquer le phénomène de la
> gravitation? » Oui ,répondit quelqu'un :
préſentement tous les philoſophes s'accor.
dent fur ce point. " Tant mieux , répli-
>>qua -t'il ; mais j'avoue que j'en ſuis un
>>peu fâché , &, ſe tournant vers la maî-
•treſſe de la maiſon : Pardonnez - moi ,
>> Madame , continua t'il ; je me fuis au-
>>trefois épuisé la cervelle fur ces fubli-
>> mes matières , &je ſens encore de l'in-
>> térêt & même de l'affection , pour mon
>>opinion dis - je , mais non pas pour la
»vérité. »
I I.
M. de R ** , chef d'eſcadre , ne rioit
jamais. Les officiers lui demandant pourquoi
il ne rioit point , il répondit : « je
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
>> ne ſuis pas moins aiſe que vous ; maisje
» n'aime pas à me chifonner le viſage . »
Madame la Ducheffe de Chartres , fur
fon accouchement de Monseigneur le
Duc de Valois.
JEEUUNNEE & vertueuſe Princeſſe,
Ah ! de quelle vive alegreſſe
Tous les coeurs ſe ſentent combler?
Vous donnez un Prince à la terre,
Qui ne peut , vous ayant pour Mère
Qu'être cher & vous reflembler.
Heureux Epoux , fortunés Pères,
Souffrez qu'en ces momens proſpères,
Lesaccens de ma foible voix ,
Par des témoignages fincères ,
Vous félicitent à la fois :
De cette Epouſe renommée,
La Vertu même a pris les traits
Pour être fûre d'être aimée
Et pour répandre ſes bienfaits .
Par Mde Bourette.
OCTOBRE. 1773. 199
COUPLETS fur la Naiſſance de Mgr le
Duc de Valois , préſentés à S. A. S.
Mgr le Duc de Penthièvre , le 8 Octob .
AIR : Fanfare de Choifi.
DES Princes que nous aimons
Il nous faut des rejetons.
Nous en demandons aux Dieux.
Il ſont touchés de nos voeux ;
Et du beau ſang de nos Rois ,
Il naît un Duc de Valois.
Mère de ce noble enfant ,
Pour vous quel jour triomphant !
Vos vertus , vos traits vainqueurs
Intéreſſent tous les coeurs :
Mais vous charmez plus cent fois,
Donnant an Duc de Valois.
Au milieu d'un berceau d'or
: On dépoſe ce tréſor .
A le veiller nuit & jour
Des Nymphes ſont à l'entour.
On en fit un heureux choix
Pour le beau Duc de Valois .
Les Jeux , les Ris & l'Amour
De Vénus quittent la Cour.
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
1
Excités par le Defir ,
Invités par le Plaifir ,
Ils viennent ſuivre les loix
Du charmant Duc de Valois.
Ah!dans ſes yeux enfantins.
Je lis déjà ſes deſtins.
Une intrépide valeur
Bientôt va ſaiſit fon coeur.
Déjà l'on craint les exploits
Du jeune Ducde Valois.
Oui , de ce Héros en fleur ,
L'existence eſt un bonheur.
Tous ſes auguſtes Parens
N'en font- ils pas des garans ?
Diſons donc tous à la fois,
Vive le Duc de Valois!!
3
21 21
14
ParMlle Coffon de la Creffonniere.
AMonseigneur le Duc de Penthièvre ,
Grand Amiral de France.
DIGNE Souverain des Mers ,
J'oſe vous offrir ces vers.
De votre félicité-
A
T
1
C'eſt un tableau rέρετε...
۱ 1
OCTOBRE. 1773. 201
Daignez ſourire à ma voix :
Je chante un Duc de Valois.
Par la même.
AVIS.
I.
Penſionnat de l'Univerſité , au Port à
l'Anglois.
:
Dous , maître- ès - arts , tient penſion dans une
maiſon très- commodément diftribuée ; il y a chapelle,
bains , parc , terraſſe , &c. On y enſeigne
les mathématiques , la géographie & la langue
latine ; on a la commodité d'y aller & d'en revenir
tous les jours par le coche d'eau , & deux fois
parjour pendant les voyages de la Cour à Fontainebleau.
I I.
(OPTIQUE . ) Collection des plus beaux
points de vue & des phénomènes de la
nature & de l'art, tant en France que
dans les royaumes qui l'avoiſinent.
Le ſieurGirard , peintre , opticien , avertitqu'il
*eſtde retour de ſon long voyage dans les principaux
ports de la Méditerranée & de l'Océan , &
dans l'intérieur du royaume de France. Le fieur
Girard a entrepris ce voyage pour ſe procurer
Iv
202 MERCURE DE FRANCE .
tout ce qui manque à la ſuite curicuſe qui formoit
ſon cabinet , qui a été vu , il y a quelques
années , à Paris par les amateurs.
Tous les points de vue qui compoſent ſa ſuite
ont été copiés & peints par lui - même ſur les
lieux , avec une exactitude & une vérité qui font
jouir des objets comune ſi on étoit tranſportédevant
eux Le fameux canal du Languedoc , qui
eſt une partie des plus intéreſſantes de cette collection
, & qui a toujours été regardé comme une
des merveilles du monde, ſera vu en élévation ;
il eſt pris depuis ſa ſource juſqu'à fes embouchures.
Le Steur Girard a fait voir ſon cabinet dans
toutes les villes où il afait ſes opérations , & a
reçu tous les applaudiſſemens qu'il pouvoit efpérer.
On peut donc annoncer que ce cabinet eſt
Je ſeul en Europe de ce genre. Le tout ſera vu de
grandeur naturelle , dans toutes les proportions.
Ce ſpectacle s'ouvrira tous les jours de la ſemaine,
depuis deux heures après midi juſqu'à huit
heures du foir. L'on prend vingt-quatre fols par
perfonne , &pour une ſeule trois livres. L'on ne
fera voir par jour à chaque repréſentation, qu'une
des trois parties qui compoſent cette ſuitede vues,
&l'ondonnera le choix de ces trois parties.
NOUVELLES POLITIQUES.
Ο
De Constantinople , le 17 Août 1773 .
n écrit de l'Archipel que l'Amiral Spirito
eſt parti avec la plus grande partie de ſes forces
pour quelqu'expédition ; il a été rencontré ,à la
Lauteur de l'Ile de Samos , avec huit vailleaux
:
OCTOBRE. 1773 . 103
de ligne , deux Bombardes , pluſieurs frégates &
autres bâtimens légers. On croit qu'il va a Rhodes
brûler trois vaifleaux de guerre qui ſont ſur
les chantiers .
Il eſt arrivé ici pluſieurs couriers ; mais il y a
apparence, qu'ils n'ont apporté aucune nouvelle
intéreſante . Les deux armées ſont dans l'inaction
, & l'on préfume qu'elles reſteront dans le
repos jutqu'à la fin de la campagne. On a talenti
les préparatifs, qu'on faiſon pour la guerre , &
l'on ne prefle plus le départ des troupes. Cette
fécurité& ce filence font conjecturer qu'on n'a
pas perdu toute eſpérance pour la paix ; on dit
même que le Grand Vifir Moufſfoun Oglou & le
général Comte de Romanzow entretiennent une
correſpondance.
J De Pétersbourg , le 31 Août 1773 .
Vendredi Is de ce mois , la future Grande-
Duchefle embrafla la Religion Grecque , & on lui
donna le nom de Nathalia Alexiwna ; elle eut
pour parrein l'Evêque de Troitca , & pour marreine
la Dame de Kropatoff, abbeſſe du monaftère
de Smolno. Sa Majesté fit préſent à cette abbefle
d'une robe de velours & de 200 roubles
(environ 10 , coo liv. ) Le même jour , Elle
nomma cinq Dames du Palais & cinq Gentilshommes
de la Chambre .
De Warfovie , le 8 Septembre 1773-
On prétend que la Diete recommencera autems
fixé, que les traités conclus avec la Délégation
feront alors ſignés par le Roi , & confirmés par
l'aſſemblée nationale qui fera enſuite prorogée ,
afin de régler les affaires intérieures de la Polo
2
I vi
204 MERCURE DE FRANCE.
gne & d'y introduire une nouvelle forme d'adminiftration.
7
Le traité avec la Cour de Berlin , après avoir
rencontré beaucoup de difficultés a été ſigné
conditionnellement. Les limites des acquifitions
de Sa Majesté Pruſſienne , qui doivent être bornées
par la Noteez , ne ſont pas , à ce qu'on dit ,
aflez clairement exprimées , & l'on craint que la
manière vague de déterminer ces frontières n'occafionne
de nouvelles prérentions. Après cette
fignature , les Délégués tinrent des ſéances pout
la nouvelle forme du gouvernement. On fit lecture
de pluſieurs projets , mais les miniftres des
trois Cours produifirent le plan déjà formé qu'on
préſenta au Roi deux jours après. On ne fait pas
s'il fera adopté dans la totalité : en voici les articles
principaux : « 1. la couronne continuera
d'être élective. Les Souverains ſeront de la Religion
Catholique Romaine , & aucun Prince
>> étranger ne pourra être élu. 2º. Après la mort
>> d'un Roi , aucun de ſes parens ne ſera éligible
qu'à la quatrième génération. 3°. Le royau-
>>>me ſera gouverné par un Conſeil perma-
»nent auquel le Roi préſidera , mais il n'aura
qu'une voix. Il ne pourra accorder aucune grâce,
ſans le conſentement du Confeil , & meine
>>les marques de l'Ordre de l'Aigle- Blanc. >>>
De Léopol, le 17 Août 1773.
Lorſque l'Empereur paſſa dans cette ville , un
des chefs de la Synagogue lui préſenta un cachet
àdeux faces , fur l'une deſquelles il avoit gravé
la date de l'arrivée de Sa Majesté Ce Prince le
chargea de graver de l'autre côté la ville , pour
endéſigner mieux l'objet. Les Juifs Polonois tra
vaillent à s'affurer la bienveillance des Princes
OCTOBRE. 1773 . 105
ſous la domination deſquels ils viennent de paf
ſer. Avant la révolution qui a changé la face de
ce royaume , ceux de Gracovie payoient annuellement
20 , 000 florins à la République. Lorſque
le Roi venoit à le marier , ils étoient obligés de
lui faire un préſent de 300 ducats ( environ 3150
liv. ) & à la Reine un de 200. ( 2100 ) Chaque
fois qu'elle accouchoit d'un Prince , la Synagogue
donnoit 100 ducats au nouveau né. La nouvelle
adminiſtration a pris note de ces uſages , &
l'on croit qu'on les laiſſera tous ſubſiſter.
De Dantrick , le 3 Septembre 1773 .
Cette ville a perdu enfin toute eſpérance fur le
rétabliſſement des droits qu'elle réclamoit. L'Impératrice
de Ruſſie a écrit au magiftrat une lettre
par laquelle Elle l'engage à terminer avec le Roi
de Pruſſe , en reconnoiffant le droit territorial de
ce Prince ſur le port , & en faiſant avec lui un
arrangement pour les douanes. D'un autre côté ,
le Sr Reichard , commiflaire de Sa Majefté Prufſienne
, a remis au comte de Golowkin une note
contenant les demandes du Roi , ſon maître .
De Vienne , le 15 Septembre 1773 .
Après dix-huit mois de captivité à Kiow & à
Smolensko , le brave défenſeur du château de
Cracovie , le fieur de Choifi , & vingt officiers
compagnons de ſa gloire &de ſes fers , ont obtenu
leur liberté de l'Impératrice de Ruffie. Ils
font arrivés ici & vont retourner dans leur patrie.
Le Prince Louis de Rohan les a reçus avec la
distinction que méritoit leur valeur , & leur a
témoigné ce vif intérêt que les belles actions infpirent.
Il a préſenté le fieur de Choifi à l'Impéra
trice-Reine qui lui a fait un accueil honorable
206 MERCURE DE FRANCE.
Elle lui a parlé des éloges que l'Empereur qui ve
noit de visiter le château de Cracovie avoit donnés
à l'intelligence & à l'intrépidité du chef , ainſi
qu'à la bravoure de ceux qui l'avoient ſecondé
dans une fi longue & fi glorieuſe réſiſtance. L'Impératrice
a voulu , en même tems , que le ſieur de
Choiſi attendît le retour de l'Empereur pour avoir
l'honneur de lui être préſenté.
Suivant les lettres de la frontière , le corps qui
étoit tous les ordres du général Weiſmann , &
qui eſt préſentement commandé par le général
Ungher , a paffé le Danube du côté de Braila , &
s'eſt établi a Babadagh . Elles ajoutent que , le 19
du mois dernier , la grande armée Rufle campoit
auprès de Jalonitz , petite ville de la Valachie,
fur la rivière de Zalonizza , à trois lieues de la
rive feptentrionale du Danube , & que le général
de Romanzow n'attendoit plus que le renfort qui
lui vient de Pologne pour exécuter l'ordre qu'il
doit avoir reçu de tenter de nouveau , à quelque
prix que ce ſoit , le paflage du ficuve , &de marcher
droit au Grand Viſir. On dit que l'Impératrice
, en lui intimant cet ordre , lui a rappelé
que les Romains ne demandoient jamais le nombredes
ennemis , mais le lieu où ils étoient, pour
les combattre.
L'Intendance du Commerce à Trieſte vient d'y
faire publier un édit de l'Impératrice - Reine qui
permet à l'avenir , de la manière la plus étendue ,
la libre exportation des grains par les ports de
l'Autriche , Sa Majesté Impériale voulant que ,
quand même Ellejugeroit à-propos de reſtreindre
ou d'arrêter , pour des raiſons particulières , la
fortie des grains dans une autre partie de fes
états , néanmoins les négocians de ſes ports ſitués
fur le Golfe Adriatique , puiſſent en faire venir ,
OCTOBRE. 1773 . 207
non- feulement de Hongrie , mais encore des autres
provinces héréditaires ,& les embarquer pour
le pays étranger.
De Copenhague , le 7 Septembre 1773 . 1
On parle d'un nouveau règlement pour les Payſans
de ce royaume , lequel fixeroit les obligations
deshabitansdela campagne enveisleursSeigneurs,
&les affranchiroitde certaines corvées , toujours
trop onéreuſes pour eux ; on prétend même que
leGouvernement n'attend , pour rendre ce règlement
public & le faire exécuter , que quelques
éclairciſlemens demandés aux Baillis des différences
provinces.
De la Haye , le 28 Septembre 1773 .
On paroît raſluré ici ſur les armemens de l'Empereur
de Maroc , & l'on reçoit des autres Etats
Barbareſques des nouvelles favorables au commerce.
Le Bey de Tunis augmente ſa marine
pour le ſervice du Grand Seigneur. Il a envoyé à
Conſtantinople un bâtiment Anglois , avec une
grofle ſomme de ſequins , & il doit en expédier
dix autres chargés de bled &de ſel .
:
On écrit de Conſtantinople que , depuis la mort
d'Ali - Bey , l'Egypte continue à être tranquille. Le
Grand Seigneur , qui depuis long-tems , n'avoit
rien tiré de ce pays , pourra en recevoir le tribut
ordinaire , qui confiſte annuellement en onze
mille quatre cens cinquante bourſes (dix - fept
millions cent ſoixante-quinze mille livres ) & en
deux cens quatre-vingt- feize mille ſept cens mefures
debled ou d'autres grains , outre fept cens mes
fures de lentilles,
,
208 MERCURE DE FRANCE.
De Génes, le 19 Août 1773 .
On vient d'apprendre par un bâtiment de cette
Nation qu'une pinque de Trapani ayant rencontre
ſur les hauteurs de Naples une galiote de Tunis
, engagea avec elle un combat qui dura trois
heures , & qu'après l'avoir coulée à fonds , elle
fut ſurpriſe a ſon tour , par deux autres galiotes
de Tunis qui s'en emparèrent , ainſi que de tout
l'équipage.
De Rome , le premier Août 1773 .
Il paroît ici , depuis quelques jours , un édit qui
permet la circulation libre des grains dans les
différentes provinces de l'Etat Eccléſiaſtique .
Le Curé de St Charles à Cattinari a préſenté au
Saint Père une machine avec laquelle on peut
nettoyer le Tibre , fans en retarder le cours. On
eft actuellement occupé à mettre en ufage cette
machine approuvée par tous ceux qui l'ont examinée.
* De Londres , le 26 Septembre 1773 .
Il exiſte à Walthamſtow une pauvre femme âgée
de cent douze ans , qui garde le lit depuis douze
ans chez ſa fille qui en a plus de quatre - vingt, &
qui exerce encore le métier de blanchiſleuſe pour
fournir a ſon entretien & à celui de ſa mère . Čerte
femme centenaire dort trente fix heures , puis ſe
réveille pour trente - fix autres heures , pendant
leſquelles elle demande continuellement à boire
&àmanger.
Le comte Ferrers arriva , la ſemaine dernière ,
àDepford ſur ſon yacht , après une croiſière d'environ
trois ſemaines uniquement entrepriſe pour
eſſayer ſa nouvelle méthode de conſtruction.
OCTOBRE. 1773 . 209
Tous les officiers qui montoient ce bâtiment ,
conviennent qu'aucun vaiſſeau n'a jamais été aufli
parfait. Ils difent que cet yacht joint , à l'avantage
d'une vitefle inconcevable, celui de porter
admuablement ſes voiles ,& qu'il réunit au plus
haut degré de perfection toutes les qualités qu'un
navire puiſle avoir , ſurtout dans une grofle mer.
On raconte différentes manoeuvres de cet yacht
également étonnantes ,& entre'autres celles-ci.
En remontantdes Dunes pour ſe rendre à Blackwall
& allant droit au vent , il gagnoit fur tous
les batimens qui faisoient la même route , trois
ouquatre milles par heure. & il a paflé au milieu
de plus de cent voiles de différentes eſpèces , qui
fortoient en même tems de la Tamife. Quoique
le vent n'ait pas ceffé d'être très frais & qu'il vine
de la Tamile, cependant le 18 de ce mois , vers
le foir , ce bâtiment remonta environ deux milles
à l'ouest de l'iſſe Sheepy juſqu'à l'embouchure de
la Tamiſe , où il arriva en quatre heures contre
la marée qui étoit alors dans ſa plus grande force.
Les gens de l'art admirent , fur tout , cette
dernière manoeuvre , & ne penſent pas qu'aucun
navire en ait fait , ni puifle jamais en faire une
Temblable.
De Paris , le 8 Octobre 1773 .
Le Duc & la Duchefle de Cumberland arriverent
à Reims le 25 du mois dernier . Ils reçurent
avec bonté l'hommage des Officiers Municipaux
&les préſens qu'ils font dans l'uſage d'offrir en
pareille circonſtance Le Prince & la Princeſſe vifitèrent
, le lendemain , la cathédrale , la place
royale , les promenades publiques & tous les monumens
qui peuvent intéreſſer la curiofité des
étrangers. Le foir , ils aſſiſtèrent à la comédie, où
210 MERCURE DE FRANCE .
l'on avoit eu ſoin de décorer leur loge. Le 27 , ils
arrivètent à Châlons à cinq heures du ſoir. Les
Officiers Municipaux eurent l'honneur de leur
rendre leurs reſpects , & leur offrirent les vins
d'honneur. Ils préſentèrent à la Princefle une corbeille
de Aeurs. Le Duc & la Duchefle de Cumberland
refusèrent , ainſi qu'à Reims , la garde qui
leur fut offerte. Ils partirent , le lendemain 28 ,
pour continuer leur route.
NOMINATIONS.
Le Roi a nommé le ſieur Senac de Meilhan,
intendant de la Rochelle , à l'intendance de Provence
, & le ſieur de Montyon , intendant de Provence
, à celle de la Rochelle. Sa Majesté a confervé
au ſieur de Montyon le traitement dont il
jouifloit , & lui a donné d'autres marques de la
ſatisfaction qu'Elle a de ſes ſervices.
Le Roi ayant agréé la retraite du Sr de Chauveron
, exempt des Gardes - du- Corps dans la
compagnie de Villeroi , Sa Majesté , ſur la préſentation
qui lui a été faite par le duc de Villeroi
, a diſpoſé du bâton d'exempt en faveur du
comte de Cheriſey , Garde-du- Corps de la même
compagnie.
Le Roi a nommé inſpecteur du commerce de
Marſeille & préſident de la Compagnie Royale
d'Afrique le ſieur de Gueudreville, intendant de
laMarine au port de Toulon. :
La marquiſe du Barry a eu l'honneur d'être
préſentée au Roi & à la Famille Royale par la
comtefle du Barry .
PRÉSENTATIONS .
La comteſſe de la Tourette & la comteffe de la
OCTOBRE. 1773. 211
Suze ont eu l'honneur d'être préſentées au Roi &
à la Famille Royale , la première , par la comrefle
du Roure , la feconde , par la marquiſe de
Monteynard.
Le 19 Septembre , la Comteſle de Viri , épouſe
de l'ambaſladeur du Roi de Sardaigne , a été pré
ſentée au Roi & à la Famille Royale avec les cérémonies
accoutumées.
Le 26 Septembre , la comteffe de Laezer &la
comtefle de Bufleul curent l'honneur d'être préfentées
au Roi & à la Famille Royale , la pres
mière , par la ducheſſe de Caylus , & laſeconde,
par la duckeſle de Coffé.
La marquiſe de Saint- Aignan a eu l'honneur
d'être préſentée au Roi & à la Famille Royale par
Laducheſle de Saint-Aignan.
MARIAGES.
Le Roi & la Famille Royale ont ſigné le contrat
de mariage du comte de Modène , gentilhomme
d'honneur de de Monſeigneur le Comte
de Provence, & ci-devant miniſtre plénipotentiaire
de Sa Majesté auprès des Princes du Cercle
de la Bafle- Saxe , & du Roi de Suéde , avec Der
moiſelle de Lieurray , fille du feu baron de
Lieurray. 1
Le Dimanche 19 Septembre , le Roi &la Famille
Royale ſignèrent le contrat de mariage du
Vicomte de Noailles , fils du Comte de Noailles ,
avec Demoiselle de Noailles, fille due Duc d'Ayen ,
ainſi que celui du Marquis d'Elpinay- Saint-Luc
mestre de camp de Dragons , avec Dame de Montvallat-
d'Entragues , Dame du chapitre de Remi
remont&comteffe du St Empire.
2
112 MERCURE DE FRANCE.
Le 3 Octobre , le Roi & la Famille Royale
ſignèrent le contrat de mariage du comte de la
Pletnoye , exempt des Gardes- du- Corps , avec
Deinorſelle Dolmen de la Courtaubois .
NAISSANCES.
La Ducheſſe de Chartres accoucha très - heureu
ſement , le 6 Octobre , d'un Prince qui portera le
nom de Duc de Valois.
Louiſe Bertrand , femme d'Urbain Lambaud ,
voiturier par eau , eſt accouchée à Souzé , prèsde
Saumur , de deux garçons & d'une fille qui ſe
portent bien , ainſi que la mère.
MORTS.
La Princeſſe Frederique-Eliſabatelh-Dorothée-
Henriette- Marie , fille aînée du Prince Ferdinand,
eft morte , àBerlin , le 28 Août , à l'âge de douze
ans. Son corps fut tranſporté , hier , à l'Egliſe
cathédrallee ,, &déposé au caveau royal; la Cour
a pris le deuil à cette occafion.
La nommée Anne - Marguerite Baumont eſt
morte, le 12 Août , à Rotterdam , à l'âge de cent
ans & quinze jours. Elle a conſervé juſqu'au dernier
moment de ſa vie l'uſage de tous ſes ſens.
Le nommé John Jones vient de mourir à
Cloonterk , dans le comté de Nayo , en Irlande ,
âgé de cent-deux ans .
و
Pauline Catherine Colbert veuve de Louis
Dupleſfis-Châtillon , marquis de Châtillon , lieutenant
- général des armées du Roi , eſt morte à
Paris , le 3 Octobre , dans la ſoixante-quatorzie
me année de ſon âge.
OCTOBRE. 1773. 113
Jean- Pierre-Paul - Marie Palamedes de Forbin ,
comte de Forbin , capitaine au régiment Royal-
Lorraine , cavalerie , eſt mort à Paris , le 4 Octobre
, âgé de vingt- deux ans. Il étoit petit neveu
du fameux comte de Forbin , chef d'escadre des
armées navales , qui s'eſt fignalé ſur mer par tant
d'actions éclatantes .
Gabriel- Céſar de Saint-Aubin de Saligny , archidiacre
comtede Lyon , vicaire-général du diocèſe
& abbé commendataire de l'abbaye royale
de Preaux ; Henri de Gaillarbois , comte de Marcouville
, chevalier de l'Ordre royal & militaire
de St Louis , font inorts à Paris ,
Albert - Louis Clerambeau , marquis de Vaudreuil
, chevalier de l'Ordre royal & militaire de
St Louis , ancien guidon de Gendarmerie & gouverneur
- lieutenant de Roi de la Neuville- aux-
Bois , eſt mort , le 29 Septembre , au château de
Saint - Germain , dans la trente - ſeptième année
de ſon âge.
Michel - Jacques Turgot , Marquis de Soufmont
, ancien préſident du parlement , eſt mort
le 28 Septembre dernier , en ſon château de Bons
en Baſſe-Normandie , âgé de 54 ans.
LOTERIES.
Le cent cinquante-troiſième tirage de la Loterie
de l'hôtel- de -ville s'est fait , le 25 du mois de
Septembre , en la manière accoutumée. Le lotde
cinquante mille liv. eft échu au No. 2191. Celui
de vingtmillelivres au Nº . 19111 , & les deux de
dix mille , aux numéros 4363 & 9516.
214 MERCURE DE FRANCE.
Letiragede la loterie de l'Ecole royale militaire
s'est fait les Octobre. Les numéros ſortis de las
roue de fortune , font 72 , 5 , 51 , 32 , 3. Le prochain
tirage ſe fera le s Novembre.
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers& enproſe, pages
Epitre à un Ami malheureux ,
P
ibid.
Eſlais ſur les avantages & les inconvéniens
de la Philoſophie , 13
Lettre d'un Père laboureurà ſon ils parvenu , 20
Le Matheur & la Vertu , 24
Couplets ſur les entrées de nos Princeſſes
dans Paris , 45
Romance grecque , 47
Couplets au Marchand du petit Dunkerque, 48
AMgr le Comte de Provence , & à Madame la
Comtefle de Provence ,
AMonſeigneur le Comte de Provence,
Imitation de la première élégie de Tabulle,
Hiftoire naturelle
Le Sentiment , ode anacreontique ,
Impromptu à M. de T...
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
!
49
se
SI
56
63
69
70
71
74
79
Etat actuel de l'art & de la ſcience militaire
à la Chine , ibid.
L'Art du Peintre , Doreur-Vernifleur , ور
Moyen infaillible de calmer nos frayeurs fur
la fin du monde, 100
OCTOBRE. 1773 . 215
Effai ſur l'Equitation , 103
Diflertation ſur le Jeu , 108
La Nature en contraſte avec la Religion &
la Kaifon , 109
L'Art de graver au pinceau , 110
Systéme nouveau & complet de l'art des Accouchemens
, 112
Manuel des Marins , 114
Dictionnaire vétérinaire & des animaux domeftiques
, 115
Elémens de Mathématiques , 116
Supplément à l'abrégé du dictionnaire de
M. Pontas , 118
Jurilprudence conſulaire , & inſtruction des
Négocians , 120
Sennemours & Roſalie de Civraye , 121
Eloge de J B. Colbert , qui a remporté le
prix de l'Académie Françoiſe , en 1773 ,
Eloge de J B. Colbert , diſcours qui a obtenu
le premier acceffit ,
Elogede J. B. Colbert , diſcours qui a obtenu
128
145
leſecond acceffit , 154
ACADÉMIES , 164
SPECTACLES , Opéra , 2.
167
Comédie Françoiſe , ibid.
Comédie Italienne , 172
Epître à M. Marmontel , 174
Réponſe de M. Marmontel ; 177
ARTS , 152
Peinture & Sculture , ibid.
Gravures , 183
Chirurgie , 185
Planches anatomiq. imprimées en couleur , 186
Muſique ,
Cours de belles -lettres ,
187
189
216 MERCURE DE FRANCE.
: Nouveaux Tableaux méthodiques ,
Congé accordé aux Ecoliers par les Princes
& Princeſſes de la Famille Royale ,
Actes de Bienfaiſance ,
Trait de Généroſité ,.
Anecdotes , :
▲Madame la Ducheſſe de Chartres ,
Couplets ſur la naiſiance de Mgr le Duc de
Valois,
AMgr le Duc de Pentièvre ,
AVIS,
Nouvelles politiques ,
Nominations ,
Préſentations ,
Mariages ,
Naitſances ,
Morts,
Loteries ,
191
192
193
295
197.
198
199
200
201
202
210
ibid.
211
212
ibid.
213
J'AI
APPROBATION.
'AI lu , par ordre de Mgr le Chancelier ,de
ſecond vol. du Mercure du moisd'Octobre 1773 ,
&je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en
empêcher l'impreſfiou .
T
A Paris , le 15 Octobre 1773 .
LOUVEL.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le