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1773, 04, vol. 1-2
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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU RO Ι .
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE
LE
AVRIL , 1773 .
PREMIER VOLUME .
Mobilitate viget. VIRGILE.
TTRES
Beugne
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire ,
Chriſtine , près la rue Dauphine.
Rue
Avec Approbation & Privilège du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'EST au Sieur LACOMBE libraire , à Paris , rue
Chriſtine , que l'on prie d'adreſſer , francs de port,
les paquets & lettres , ainſi que les livres , les eftampes
, les piéces de vers ou de proſe , la muſique,
les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques ſur les
Iciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des livres
, eſtampes & pièces de muſique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres& de ceux qui les
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; on recevra avec reconnoiſſance ce qu'ils
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Maximesdeguerre du C. de Kevenhuller, 11.10 (.
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paroles françoiſes ,
:
11. 166.
MERCURE
DE FRANCE.
AVRIL , 1773 .
PIÉCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ANACREON. Poëme.
Le chantre de Téos, dont la lyre enjouée
Au tendre badinage , au plaiſir dévouée ,
Célébroit tour à-tour , par ſes ſons ingénus ,
Et le fils de Sémèle & le fils de Vénus ;
Cet élû de Paphos , dont les ardeurs volages
Vivront dans ſes chanſons juſques aux derniers
âges ,
Par le Roi de Samos appelé dans ſa cour ,
Des plaiſirs & des arts délicieux ſéjour ,
Aiij
6 MERCURE DE FRANCE.
Etdans les ſentimens de ce ſage monarque
Retrouvant la faveur du généreux Hiparque ,
En reçut cinq talens : c'étoit un vrai tréſor
Pour un fils d'Apollon qui connoiſſoit peu l'or.
D'abordde ſon éclat il ne put ſe défendre ;
Perfide éclat ! quels yeux ne s'y laiſſent ſurprendre?
L'un à l'autre oppoſés, cent projets à la fois
S'offrent à ſon eſprit & balancent ſon choix ;
Apeine il peut ſuffire à ce trouble agréable ;
Mais bientôt des tréſors compagne inſéparable ,
Et des coeurs qu'elle habite implacable vautour ,
La crainte dans le ſien vient fixer ſon ſéjour .
De ſoucis dévorans un noir efſain l'obsède ,
Le plaiſur l'abandonne & l'ennui lui ſuccède.
Son or est devenu le ſeul dieu de ſon coeur .
Dans quiconque l'approche il voit un raviſſeur.
Cet importun effroi , dans ſon ame qu'il glace ,
Ad'autres ſentimens ne laiſſe plus de place.
Son coeur n'eſt plus touché des plaiſirs de la cour ;
Plus de vers , plus de chants , plus de jeux , plus
d'amour ;
Les plus rares beautés ont pour lui peu de charmes
,
Et Bacchus tâche en vain de calmer ſes alarmes :
*Hiparque , fils de Piſiſtrate , invita Anacreon
à aller à Athènes , & lui envoya un vaiſſeau àcinquante
rames.
AVRIL. 1773 . 7
Veut- il toucher ſa lyre ? elle ne lui rend plus
Que de lugubres ſons à Cythère inconnus .
Son tréſor ſeul l'occupe ; inquiet , ſolitaire ,
Il s'en éloigne à peine , & ne peut s'en diſtraire ;
Pour cacher ce dépôt , nul aſyle à ſon gré
N'eſt allez inconnu , n'eſt aſſez aſſuré ...
Lorſque ſur l'Univers tendant ſes voiles ſombres ,
La nuit a ramené le calme avec les ombres ,
Morphée en vain ſur lui ſecouant ſes pavors ,
Pour calmer ſes eſprits appelle le repos ;
De frayeurs , de ſoupçons une troupe farouche
S'échappant des enfers , vient aſſiéger ſa couche ,
En interdit l'approche au paiſible ſommeil ,
Etdans ſes ſens troublés enflamme ſon réveil.
Tantôt le moindre bruit à ſon eſprit timide
Peint ſes talens ravis par une main perfide ,
Tantôt de leur emploi le choix embarraſlant
L'occupe , malgré lui , d'un fouci rewaiflant.
Si quelque fois ſes ſens un inſtant s'afloupiflent ,
Par ce repos trompeut loin que ſes maux finiflent,
Ce qu'avant ſon ſommeil il n'a que redouté ;
Il le voit... oui , pour lui c'eſt une vérité :
Ses talens enlevés.... A cette affreuſe image
Frémiſſant, il s'éveille , il ſent ſon eſclavage ,
Voit d'un oeil deſſillé la rigueur de ſon ſort;
Et d'ennuis excédé , s'écrie avec tranſport :
Otyran , dont l'éclat nout cache les entraves :
Ainſi tes poſſeſſeurs deviennent tes eſclaves !
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Charmant pour qui te voit dans un lointain flatteur
Cruel pour qui t'acquiert , s'il te livre ſon coeur.
Opourquoi les mortels , par le plus grand des
crimes ,
T'osèrent- ils chercherjuſqu'au fein des abîmes ,
Où pour notre repos , leCiel , en te formant ,
Loin de nos yeux pervers te cacha ſagement ?
Mais hélas ! tu ſuffis pour venger la juſtice ,
Dans l'objet de leur crime ils trouvent leur fupplice.
C'en est trop , c'en est trop; mes yeux ſe ſont ouverts
:
Craindre de s'affranchir , c'eſt mériter ſes fers.
Va , poiſon féducteur , va , retourne àton maîtres
Je t'ai trop bien connu pour vouloir encor l'être.
Je ne veux plus d'un bien , ſource de tant de
maux;
Et jevais , de ta perte , acheter mon repos.
Aces mots , il rapporte , aux pieds de Policrate
,
Ce métal dont l'éclat n'a plus rien qui le flatte.
Seigneur , quand vos bienfaits ont prévenu mes
voeux ,
Votre bonté royale a cru faire un heureux ;
Mais trompant votre attente , un fort peu favorable
De vos dons prodigués n'a fait qu'un miſérable.
AVRIL. 1773 .
Sansdoute la fortune a vu d'un oeil jaloux
Un bonheur qu'un mortel n'eût tenu que de vous;
Mais elle ne m'a pu ravir la jore intime
De trouver dans vos dons le ſceau de votre
eſtime ;
Et par cet avantage , à ſes coups échappé ,
Jetriomphe & me ris de ſon courroux trompé
Je vous rends ce métal , en ſoucis trop fertile.
Il nem'eſt point donné d'être riche & tranquile.
Cette épreuve m'éclaire en briſant mes liens ;
C'eſt le ſeul ſentiment qui met le prix aux biens.
Par une erreur commune , & peut- être excuſable,
J'avois cru le bonheur de l'or inséparable ;
Je connoiſlois peu l'or , & j'éprouve aujourd'hui
Que les plus grands des maux peuvent naître de
lui.
Ce métal n'eſt un bien que pour un coeur ſublime,
Qui pour des biens plus grands réſerve ſon eſtime
,
Que ſon frivole éclat ne peut tyrannifer ;
Qui craint peu de le perdre &fait le maîtriſer.
Moi , qui n'ai point reçu ces grands dons que
j'admire ,
Je ne veux d'autre bien que la joie & ma lyre ,
Et je renonce à l'or , s'il doit être acheté
Aux dépens du repos &dela liberté.
Par M. l'AbbéAmphoux , de Marseille ,
Aumônier des galères du Roi.
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
COMPLIMENT de bonne année à une
Demoiselle qui réunit aux charmes de
lajeuneſſe le talent de toucher du clavecin
avec fuccès.
AUTREFOIS les rochers marchèrent , :
Les murs de Thèbes s'élevèrent
Au gré des accords d'Amphion.
Orphée , au fond du ſombre empire ,
Par les ſons touchans de ſa lyre
Fléchit le barbare Pluton .
De ces maîtres de l'harmonie
L'art , le talent & le génie
Tranſportoient les mortels aux cieux.
Un plus beau triomphe vous reſte ,
Eglé : de l'empire céleſte
Vous faites deſcendre les dieux.
Digne de les fixer , recevez leur hommage;
Faites- leur préférer cette terre ſauvage
Au faſte révéré de leur brillant ſéjour.
Que mille fois le printems de retour,
Au fils d'Eole & de l'Aurore ,
Offre en vous celle qu'il adore ,
Et le retienne à votre cour.
Le tems en vain , dans ſa courſe rapide ,
Détruit nos monumens , &, d'un bras homicide ,
AVRIL. 1773. II
Nous ravit la clarté du jour.
Sa faulx reſpectera votre tête chérie.
Oferoit- il dans ſa furie
Frapper du même coup Flore, Euterpe & l'Amour?
Par M. J. Felix Nogaret ,
de l'académie d'Angers.
MADRIGAUX.
I.
L tendre Amour mepreſſede le ſuivre :
Il me promet ſes plus douces faveurs ;
Bacchus auffi veut qu'à lui je me livre :
De ſon empire il vante les douceurs.
Auquel des deux donner la préférence ?
C'eſt à Bacchus , ſi j'en crois les buveurs ; ..
Mais j'apperçois la jeune & belle Hortenſe ;
Adieu Bacchus: je ſuis au dieu des coeurs.
J'avois dix-huit ans lorſque je fis ce madrigal,
dans une ſociété dont j'étois . J'ai été ſurpris de
le retrouver depuis dans un recueil de poësie; mais
avec beaucoup de changemens. Peut être la pièce
en eſt-elle meilleure. Je n'en profiterai cependant
pas ; je veux donner mes ouvrages tels que je les
aifaits.
Par le Marquis de Thiard , de l'académie
des Sciences & belles lettres de Dijon ,
àSemur.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
1
QUI
II.
dit Agnès , dit beauté ſans malice,
Trop ſimple encor , ne ſachant rien de rien ;
Mais de ce ſens & de ſon injustice ,
En vérité , vous me détrompez bien ;
Et déſormais ſi je veux faire entendre
Qu'un jeune objet joint l'eſprit aux attraits ,
En quatre mots je le ferai comprendre ,
Et je dirai : c'eſt une jeune Agnès.
Par le même.
3
Gettebagatelle eſt de la même datte que l'autre
, à l'exception qu'elle ne parut pas fous mon
nom : un de mes amis qui aimoit une jeune &
jolie perſonne , dont le nom de baptême étoit
Agnès , me demanda des vers ;je lui donnai ceuxci,
qui réuffirent & paffèrent ſur ſon compte;
peut-être dut- il les louanges qu'on lui donna , à
la perfuafion où l'on étoit qu'il n'en avoitjamais
fait. Cet ami n'existe plus; je reprends ce qui
m'appartient.
III.
MOINS promptement l'impétueux Borée
Forme & détruit les tourbillons dans l'air ;
Moins promptement ſous la voûte azurée
L'oeil voit briller & mourir un éclair ,
Que dans un coeur que l'amour veut ſurprendre
Ce petit dieu n'a l'art de ſegliſſer ,
AVRIL. 1773. 13
Et ſon flambeau l'adéjà mis en cendre ,
Qu'on cherche encor comment le repoufler.
Parle même.
J'avois trois ou quatre ans de plusquand cehuitain
fut fait ; on préétteenndd qu'il y a plus dechaleur
&de poësie que dans les autres : le lecteur enſera
juge.
C
I V. ১
VEUX- TU chanter les Princes & laguerre ,
Et de l'épique atteindre les hauteurs ?
Sois animé de l'eſprit de Voltaire.
L'ode pompeuſe , en ſes nobles fureurs ,
Veut d'un Rouſſeau la ſublime éloquence ;
Mais , pour chanter l'amour & ſes douceurs ,
Il faut aimer ; c'eſt toute la ſcience .
T
Parle même.
L'ENFANT & LA BRANCHE DR
ROSIER. Fable.
DANS des lieux conſacrés à Flore
Une Roſe venoit d'éclore ;
Un jeune enfant la voit... Soudain
Yporte une furtive main ,
Et la cucille : .. Mais , prodige !
11
14 MERCURE DE FRANCE.
<
Il apperçoit mille autres fleurs
Briller des plus vives couleurs ,
Et toutes ſur la même tige
Exhaler le plus doux parfum ;
Il va , vient , s'agite & s'empreſſe :
Pour la pétulante jeuneſſe
Voir & defirer c'eſt tout un :
* Ayons , dit- il , la branche entière ; ...
Zefte... trop petit de moitié
Il ſe grandit à ſa manière:
Dreflé ſur la pointe du pié
Le morveux tend'le bras , s'élance ,
Saifit la tige , rit d'avance ,
Se pique , reflent des douleurs ,
Et finit par verſer des pleurs.
Le plaiſir offre mille charmes ;
Mais pour jouir de la douceur
Sans en éprover les alarmes ;
Il n'en faut prendre que la fleur.
Par M. Houllier de St Remi.
AVRIL. 1773 . 15
CYTHERIDE. Conte.
LILSIASNANDDRREE & Silamis ,, que la curiofité
avoit attirés à la ville d'Amathonte pour
aſſiſter à la fête de Vénus Adonienne , retournoient
à leur hameau en s'entretenant
de la cérémonie qu'ils venoient de voir.
L'amitié qui les uniſſoit ne leur permettoit
pas de ſe ſéparer un inſtant. Livrés à
eux mêmes dès l'âge le plus tendre , ces
aimables bergers s'étoient fait une douce
habitude de jouir enſemble des plaiſirs
de la vie champêtre , & ne connoilloient
d'autres biens ni d'autres plaiſirs que celui
de chanter ſur leur chalumeau , la félicité
dont ils jouiſſoient. Ils couloient ,
au ſeinde l'innocence , des jours obſcurs ;
inais tranquiles&purs.
:
:
La ſoirée étoit belle; la lune s'étoit
levée , un petit vent frais agitant les arbres
, le murmure d'un ruiſſeau, tout, dans
ce bois , ſembloit ſe réunir pour inviter
au repos. Nosdeux bergers étoient fi près
de leur habitation, qu'ils eurent envie de
s'arrêter ſous cette agréable feuillée. Ils
s'aſſirent : quoi ! dit Liſandre à Silamis ,
eſt-il poſſible que toi , dont l'ame eſt ſi
16 MERCURE DE FRANCE.
1
1
ſenſible aux douceurs de l'amitié , eſt- il
poſſible que tu aies vu toutes les bergères
de ce hameau ſans perdre cette indifférence
, qui ſeule , ternit toutes tes bonnes
qualités ? Qu'elles font belles ! non , la
déeſle de Cythère , à qui cetre iſle eſt conſacrée
, ne pourroit l'emporter ſur les
charmes des filles de cette contrée . J'en
conviens , lui répondit ftoidement Silamis;
mais , mon cher Liſandre , l'amour
ne dépend pas de notre volonté ; je puis
admirer les attraits de nos bergères ,
rendre juſtice à leur beauté , ſans que
mon coeur en ſoit affecté. Te l'avoûraije
, continua - t'il en ſoupirant ? l'indifférence
que tu me reproches n'est qu'apparente
: mon ame , remplie de l'idée d'un
fonge , ne foupire qu'après un objet inconnu;
j'adore un être , qui peut - être
n'exiſta jamais. Je ſens , je connois ma
foibleſſe , & loin de chercher du remède
à mes maux , je ne me plais qu'à les aggraver
encore. Sans tes reproches , mon
cher Lifandre , rien n'auroit pu m'arracher
cet aveu. Mes reproches , lui repliqua
Liſandre , n'étoient pas fondés , je
l'avoue ; mais , Silamis , ils n'ont qu'à
changer d'objet pour devenir légitimes.
Pourquoi me cacher ce qui t'afflige ?
t :
٦
AVRIL. 1773 . 17
Mon amitié pour toi mérite - t'elle cette
réſerve ? Ah , Silamis , que tu aimes foiblement
! pardonne , cher Liſandre ; l'or
dre d'un Dieu m'arrêtoit; mais ce puifſant
obſtacle ceſſe, le jour où je devois
voir cette beauté eſt paſſé , & je n'eſpère
plus parvenir à ce bonheur. Il y a huic
jours que , m'étant endormi dans ce bois
où nous ſommes , l'amour m'apparut ſous
la forme d'un enfant aîlé ; il étoit fans
bandeau : fon carquois pendoit négligemmentſur
ſes épaules , il tenoit une fléche
dorée de la main gauche. Il s'approcha de
moi , m'appela & me dit : Berger , je
>> ſuis le dieu qu'on révère à Cythère ;
>> fatisfait de ton culte , je veux récom-
>> penſer la piété avec laquelle tu ſers&
>> ma mère &moi. Je viens moi - même
> t'annoncer le bonheur dont tu jouiras
>> par mes foins. Va à Amathonte: le jour
de la fête d'Adonis ne ſe paſſera pas
>> que tu ne voie l'original de cette pein-
Il dit , & fit briller à mes yeux
étonnés , un petit portrait qui repréſentoit
une bergère d'environ quinze ans. « Vaà
>> Amathonte , me répéta l'amour : fois
>> conſtant , difcret , & j'applanirai les
>> obſtacles qui ſe préſenteront. Amour
dit&diſparut.
» ture.
Je m'éveillai ,& fus très- furpris de voir
18 MERCURE DE FRANCE.
à côté de moi , cette boîte que voici . Il la
donna à Liſandre qui l'alloit ouvrir, lorſ--
que des cris aigus frappant leurs oreilles ,
Silamis reprit le portrait des mains de fon
ami , & ils coururent tous deux du côté
d'où la voix leur ſembloit partir .
Ils ne furent pas long tems ſans trouver
ce qu'ils cherchoient : deux femmes,l'une
évanouie , l'autre âgée , tâchant d'écarter
un ferpent monstrueux , dont ſes cris &
les foibles efforts qu'elle faiſoit redoubloient
la rage , les émurent d'une tendre
pitié. Lesdeux amis ne balancèrent point;
tous deux attaquèrent le monſtre avec
leur houlette , qui étoit les ſeules armes
qu'ils portaffent. Ce fier animal
tourna fa rage contre eux ; il s'élança fur
Liſandre , fir pluſieurs plis au tour de lui ,
&lui auroit fait perdre la vie , ſi Silamis,
furieux du péril de ſon ami , n'eût , d'un
coup, parti d'une main aſſurée , coupé ce
furieux animal . Le ſerpent fit de grands
efforts pour ſe rejoindre à lui-même, mais
ce fut en vain ; il expira ſur le corps du
malheureux Lifandre .
Silamis ne fongea d'abord qu'à fon
ami ; il le crut expiré , &, dans ſa douleur
, il tournoitdéjà le ferde ſa houlette
contre ſon ſein , lorſqu'il ſe ſentit forte.
ment arrêté. « Est-ce ainſi , lui dit la per
AVRIL.
1773 . 19
»Sonne qui le tenoit , ô généreux berger ,
>> que vous voulez perdre une vie que
>> votre valeur nous a conſervée?Quel cha-
>> grin vous porte à vouloir mourir ? ayez
>> du moins pitié de deux infortunées ; ne
>> les abandonnez pas , cherchez - leur un
» aſyle , & ceſſez d'outrager les dieux en
>> vous livrant à un déſeſpoir condamna-
>> ble . » Ce peu de mots fit rentrer Silamis
en lui- même ; il eut honte de ſa foibleſle
, & regardant l'inconnue : pardonnez
, ô ma mère ! la douleur égaroit ma
raifon ; mon ami Liſandre n'eſt plus , je
ne voulois pas lui ſurvivre ; mais vous
m'éclairez ſur mes devoirs , vous diſſipez
mon aveuglement ; venez , je vais vous
conduire au hameau ; ma cabane fera la
vôtre; mes arbres , mon troupeau feront
à vous: heureux , trop heureux , ſi vous
daignez recevoir comme votre fils , celui
qui déſormais ſe fera gloire de vous aimer
& reſpecter comme ſa mère ! Il dir ,
& s'approcha de la jeune perſonne qu'il
trouva encore évanouie ; il courut à un
ruiſſeau voiſin , apporta de l'eau , & , fecondant
Mantho , c'eſt le nom de celle
qui lui avoit parlé , il parvint enfin à lui
faire ouvrir les yeux. La lune répandant
alors ſa clarté, il lui fut aifé de remarquer
20 MERCURE DE FRANCE.
les traits de la belle inconnue. A peine
l'eut- il enviſagée qu'il fit un grand cri ,
pâlit , & tomba ſans ſentiment à côté
d'elle. Mantho n'étoit pas peu embarrafſée:
des raiſons eſſentielles l'avoient obligée
de fuir ſa patrie ; & l'oracle de Delphes
, qu'elle avoit confulté , lui avoit ordonné
d'aller s'établir en Cypre. Seule
avec ſa fille , ſans ſecours , fans appui ,
dans une terre inconnue , elle ne ſavoit
que devenir , & l'extrême douleur qu'elle
reffentoit,l'empêchoit de ſecourir ſon défenſeur.
Cythéride, ſa fille, que des mouvemens
inconnus intéreſſoient à la conſervation
du berger , prit ce ſoin & réuſſit en peu
d'inſtans. Quelle joie pour le tendre Silamis
de ſe voir dans les bras de l'objet de
ſa flamme ! Ses tranſports ne ſe peuvent
décrire ; il ſe jeta à ſes genoux , & lui fit
connoître , dès ce moment, une partie de
l'ardeur qu'il reſſentoit pour elle. La bergère
ne répondit rien , ſes joues ſe colorèrent
d'une vive rougeur , & ſes yeux ,
d'accord avec ſon coeur, ne purent céler à
cet heureux amant , l'impreſſion qu'avoit
fait la vue. Tranſportés d'un tel bonheur,
ils ſe livroient tous deux au ſentiment le
plus tendre , lorſque la mère vint inter
AVRIL. 1773 21 .
rompre leur muet entretien. Elle conjura
Silamis de les conduire à ſa cabane ,& de
les retirer d'un lieu où elles ne reſtoient
pas fans effroi. Il ſe leva ſans lui répondre
, fit quelques pas , puis tout-à- coup ſe
ſouvenant de ſon malheureux ami , des
larmes amères coulèrent de ſes yeux :
Non , s'écria-t'il , je ne puis laiſſer mon
ami dans ce bois , expoſé à être dévoré
par les bêtes carnaffières . O Ciel , Ciel
inhumain ! pourquoi faut - il que le plus
grand des biens ſoit empoisonné par tant
d'amertume ? En diſant ces mots , il courut
vers l'endroit où étoit le ſerpent , il ſe
jeta ſur le corps de Liſandre , l'arroſa de
ſes pleurs , en proférant les diſcours les
plus tendres.
Les bergères l'avoient ſuivi , &, moins
troublées que lui , elles remarquèrent aifément
que Liſandre reſpiroit encore.
Mantho le dit à Silamis , qui paffa en ce
moment de l'excès de la douleur à celui
de la joie. Tous enſemble ſe donnèrent
tantde ſoins qu'ils parvinrent à rendre le
ſentiment , & bientôt la parole au berger
Liſandre. Le premier mot qu'il prononça
fut , Silamis ! Silamis l'embraſſa tendrement
, & l'aidant à ſe relever , ilsprirent
tous les quatre la route du hameau ..
22 MERCURE DE FRANCE.
Apeiney furent ils arrivés que l'amour,
partagé entre la pitié que lui inſpiroit le
fort de ſon ami , reprit tous ſes droits fur
Silamis ; il conduiſit ſa belle maîtreſſe à
ſa cabane , & la laiſſa elle & ſa mère en
liberté de ſe repoſer.
Il accompagna Liſandre dans la ſienne,
la partagea avec lui & lui fit part de fon
bonheur. L'amitié qui les uniſſoit étoit
trop vive pour que Liſandre fût inſenſible
à la félicité de ſon ami. Ils paffèrent prefque
toute la nuit à s'entretenir deCythéride;
& le lendemain ils coururent à la
cabane de Silamis , où ils trouvèrent les
deux étrangers qui s'entretenoient enſemble.
Cytheride & Silamis ſe ſaluèrent en
rougiſſant : leur trouble n'échappa point à
Mantho ; elle en ſourit , & voulant faire
ceſſer leur mutuel embarras , elle s'adreſſa
à Silamis , & , après l'avoir remercié de
tout ce qu'il avoit fait pour ſa fille & pour
elle : « Il eſt juſte , dit - elle , ô vaillant
>> berger , que je vous apprenne ce qui
> nous a conduit dans votre pays , & ce
» qui a donné lieu au ſervice que vous
>> nous avez rendu. Nous ſommes , conti-
» nua - t'elle , des environs d'Ephèſe ; je
>> perdis mon époux , le père de Cythé-
>> ride , preſque au moment de ſa naif-
4
AVRIL. 1773 .
23
» ſance. L'amour que je conſervois pour
» ſa mémoire ( car il étoit vertueux ,) me
>> rendit fa fille encore plus chère. Je ne
>> m'occupai plus que du ſoin d'élever cé
>> précieux rejeton dans la crainte des
>> dieux & dans l'amourde la vertu. Tout
>> notre bien conſiſtoit en un petit trou-
>>peau , dont je donnai la conduite àCy-
>> théride lorſqu'elle eut atteint fa dou-
» zième année . Nous paſſames deux ans
>> dans cette tranquille ſituation . Un jour
>> que quelque indiſpoſition me retint à
> la cabane , Cytheride conduiſit ſes mou
>> tons dans la prairie , & , fatiguée de la
>> chaleur , elle s'endormit à l'ombre d'un
» gros arbre qui bordoit la plaine. Dieux !
>> quel réveil fut le fien ! Adraſte , fils du
» Roi de Phrygie & neveu de Créſus , la
>> tenoit dans ſes bras ; ce monſtre vouloit
>> aſſouvir ſa brutale paſſion , & malgré
> les cris de ma fille , ſes prières, ſes lar-
» mes , il eût achevé ſon crime , ſi quel-
>> ques bergers , que les dieux envoyèrent
» au ſecours de l'innocence , ne l'euſſent
>> forcé de renoncer à ſon indigne entre-
» priſe.
>>Depuis ce jour malheureux , Cythé
>> ride ne fortit plus de la cabane , & le
>>chagrin l'ayant peu à peu minée , elle
>> tomba dangereuſement malade . Jugez ,
24 MERCURE DE FRANCE.
>> bergers , quelles furent mes alarmes !
>> Tremblante pour les jours d'une fille
>> que j'adorois , j'eus recours aux dieux ;
>> je les ſuppliai avec inſtance de me ren-
>> dre le ſeul objet qui me faiſoit aimer
>> la vie. Mes larmes , mes prières touchèrent
les immortels ; ils la rendirent
>> enfin à ma tendreſſe. Six mois ſe paſ-
>> sèrent ſans que rien troublât notre
>> tranquillité. Nous commencions mê-
» me à perdre le ſouvenir de cette
fâcheuſe aventure ; Cytheride ſeule
>> ne pouvoit ſe raſſurer. Etant allées
>> enſemble dans la prairie , les bergers
> nous apprirent le départ d'Adraſte.
» Nousreçumes cette nouvelle avec tranſ
>>port , & Cytheride étant aimée , les
>> bergers ſe proposèrent de l'amuſer par
>> une fête champêtre , qui ſervît à célé-
>> brer le départ de ce cruel prince.
>>Cytheride raſſurée , ne fit plus diffi-
>> culté de reprendre la conduite du trou-
>> peau. Un ſoir que j'étois ſeule dans no.
tre cabane , un homme armé de toutes
>>pièces y entra , jeta un regard curieux
> de tous côtés , & ne trouvant pas ce
>> qu'il cherchoir , fortit , remonta à cheval
, piqua des deux, & diſparut à mes
» yeux. L'étonnement où cette aventure
m'avoit miſe me fit reſter immobile ;
» je
AVRI L.
1773 . 25
> je cherchai vainement qui pouvoit
>> m'attirer une ſemblable viſite ; & ne
>> pouvant me décider ſur rien , j'attendis
» avec impatience le retour de ma fille.
>> L'heure à laquelle elle avoit coutume
>> de rentrer étant paſſée, l'inquiétude me
>> prit : je me mis à courir de toutes mes
>>forces juſqu'au lieu où je ſavois qu'elle
» étoit. Je la trouvai baignée dans ſes
>> larmes , couchée ſur le gazon , abſorbée
> dans une profonde rêverie. Je m'aſſis
>>>auprès d'elle ſans avoir la faculté d'arti-
>> culer un mot : peu de tems après , elle
>>> m'apperçut , ſe jeta dans mes bras , en
>> me diſant : ah ! ma mère , que je ſuis
>> malheureuſe ! Je la preſſai de s'expli-
>> quer; elle m'apprit qu'Adraſte, loin d'ê-
>> tre parti , comme on le croyoit , s'étoit
» caché dans ce canton ,& que le jour mê-
>>>me il l'avoit abordée , en lui diſant
>> qu'il falloit abſolument ſe reſoudre à
>> contenter ſes feux. Alors tremblante
>>d'effroi , elle mit tout en uſage pour ſe
>> défendre ; mais voyant qu'il étoit trop
>>bien accompagné pour qu'elle pût s'é-
>> chapper , elle diſſimula , lui demanda
>> quelques jours pour ſe déterminer.
>>Ce barbare , attendri par ſes pleurs , lui
>> accorda le tems qu'elle demandoit ,
I. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
» en lui proteſtant que rien ne la pour-
» roit ſouſtraire à ſa juſte fureur , fi elle
> oſoit avoir recours à la fuite. Cythéride
- n'acheva pas ce récit ſans répandre un
torrent de pleurs . J'y mêlai les miens,
»& craignant d'être écoutées , je lui
>> fis reprendre le chemin de la cabane .
» Ses larmes redoublèrent lorſque nous y
> fumes , & ma douleur égalant la ſienne,
>> je fus quelque tems ſans pouvoir la con-
>> foler. Mais enfin faiſant effort pour n'y
>> pas fuccomber , je communiquai à ma
> fille un expédient capable de nous ren-
>> dre notre tranquilité. Elle l'approuva ,
» & je me mis à même de l'exécuter. A
>> quelque diſtance du hameau que nous
→habitions étoit un vieux folitaire, connu
»pour un homme irrépréhenſible dans
>> ſes moeurs; je fus le trouver , je lui ex-
»pliquai mes alarmes , la crainte oùj'é-
>> tois que ce cruel Adraſte ne vînt dés-
>> honorer ma fille juſque dans mes bras :
»je lui demandai un aſyle pour quelque
tems; il me l'accorda volontiers , & je
» revins à la cabane aſſez tranquille.Nous
» partîmes dès le lendemain , chaffant
>> devant nous notre troupeau , &, par un
> ſentier détourné , que le ſolitaite m'a-
→voit enſeigné ,nous nous rendimes à fa
AVRIL. 1773. 27
» grote. Nous y reſtâmes huit jours pen-
• dant leſquels Timoclès ( ainſi ſe nom-
» moit l'homme juſte qui nous donna re-
>> traite ) Timoclès ,dis-je, fut à Delphes ,
>>confulter l'oracle au nom de Cytheride .
» Voici la réponſe qu'il en reçut : »
Va en Chipre : là , affez près d'Amathonte
, eſt un bois touffu quifera le théâ
tre du vice & de toutes les vertus ; persévère
dans le bien , & espère..
"Cet oracle nous raſſura un peu ; le ſo-
> litaire nous fit trouver un vaiſſeau prêt
» àmettre à la voile ; nous nous embar-
» quâmes , & abordâmes à cette iſle fans
» avoir eſſuyé aucun danger.
>>Ne ſachant de quel côté tourner dans
"un pays inconnu , nous réſolumes de
» venir dans ce bois attendre la fin de nos
>>infortunes. Fatiguées de la longue traite
que nous avions faite ce jour ,
>>nous nous aflimes , & nous commen-
>> cions à goûter les douceurs d'un paiſi-
>>ble ſommeil , lorſque Cytheride me
» réveilla par ſes cris. Saiſie de frayeur ,
>>je jettai les yeux de tous côtés , & la
>>lune éclairant alors , me laiſſa voir un
>> ſerpent monstrueux qui étoit à quatre
>>pas de Cythéride. La crainte me donna
des forces : je fus au devant de ce monf
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
> tre dans l'eſpoir d'aſſouvit ſa rage, &de
>>ſauver la vie à Cytheride par mon tré-
» pas. Un instinct machinal me fit faifir
>> une branche d'arbre qui ſe trouva ſous
» ma main , je m'en ſervis à l'écarter ; je
>> le fis d'abord affez heureuſement ; mais
>> voyant enfin que j'allois ſuccomber
j'eus recours à mes cris . >> Vous favezle
reſte , généreux bergers : c'eſt à vous que
nous devons la vie ; diſpoſez- en. C'eſt ,
hélas ! la ſeule reconnoiſſance qui ſoit en
notre pouvoir .
Mantho finit ainſi ſon récit, & Silamis,
qui pendant qu'elle avoit parlé , n'avoit
ceffé de regarder Cytheride , prit enfin la
parole& lui dit : Ceffez , vénérable Mantho
, de nous louer d'une action que les
plus barbares euffent faite à notre place,&
permettez que je loue moi- même les
dieux d'avoir empêché ma mort , en garantiſlant
vos jours &ceux de votre adorable
fille. Je vous l'ai déjà dit : le-peu
que les dieux m'ont donné eſt à vous ;
puiſſent-ils vous attendrir en faveur d'un
téméraite , & veuille l'amour accomplir
ce que lui-même m'a annoncé ! Alors ſe
jetant à ſes pieds , il lui avoua l'amour
dont il brûloit pour la belle Cythèride ;
lui raconta l'apparition du dieu de Cy-
,
AVRIL . 1773 . 27
thère , & lui fit voir le portrait de cette
admirable bergère .
Mantho l'écoutoit avec un intérêt qu'elle
ne vouloit ni ne pouvoit cacher ; & ,
lorſqu'il eut ceflé de parler , elle le fir relever
& lui dit : Les dieux , ô mon fils ,
ne font rien en vain ; je me foumets à
leurs décrets , je leur rends graces des biens
dont ils me comblent. Oui , je vous accepte
avec joie pour mon fils , & j'ordonne
à Cytheride de vous chérir comme
celui que les dieux lui ont deſtiné. A ces
mots , prenant la main de Cychéride &
celle du berger , elle les unit , les bénit&
les exhorta à continuer d'honorer les:
dieux , & à mériter par leur verta qu'ils
leur continuaflent leurs faveurs. Quels
furent les tranſports de l'amoureux Silamis!
fon bonheur lui ſembloit ſi grand
qu'il avoit peine à ſe l'imaginer réel. 11
prenoit la main de ſon amante , la couvroit
de baiſers , de larmes ; il couroit à
Mantho , la ferroit dans ſes bras , en l'appelant
ſa mère, ſe jetoit enſuite dans ceux
de Liſandre , qui partageant les tranſports
de ſon ami , lui rendoit ſes careſſes avec
ufure.
Cytheride,les yeux baiſſés,l'ame émue,
avoit tout écouté ſans paroître y prendre
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
trop d'intérêt : mais lorſque ſa mère lui
eut ordonné d'aimer Silamis , une joie
modeſte parut dans ſes yeux; fon coeur ,
d'accord avec celui de ſon amant , répétoit
tout bas les remercîmens , & partageoit
les careſſes qu'il faiſoit à cette mère
fi digne d'être aimée .
د
Ces quatre perſonnes , unies pat l'amour
& par l'amitié , paſſèrent la plus délicieuſe
de toutes les journées. Le troupeau
erra au tour de la cabane ; les deux
amans enchantés l'un de l'autre , ſe
livrèrent à l'ardeur qu'ils reſſentoient , &
la décence préſidant à toutes leurs actions ,
ils attendirent ſans Impatience l'heureux
jour où l'hymen devoitles unir à jamais.
Pluſieurs jours ſe paſſerent dans une ſi
douce occupation; une après - midi que
ces heureux amans , affis ſur le gazon , ré
pétoient à l'ombre de tendres chanfons
leurs yeux ſe rencontrèrent , quelques larmes
leur échappèrent , &des foupirs auſſi
fréquens qu'involontaires fortirent de
leur poitrine oppreſſée. Grands dieux !
s'écrièrent- ils à la fois , que nous préſage
cette triſteſſe mutuelle ? Silamis ! ... Cy.
théride ! .. répétèrent - ils , quelle feroit
notre douleur ſi quelque événement nous
ſéparoit ! ah ! fi le fort , dit le berger , me
,
AVRIL . 1773 . うま
réſervoitun coup ſi cruel , ſi ma chèreCythéride
m'étoit enlevée ! ... mon déſefpoir
m'empêcheroitde ſurvivre à ſa perte.
Mais , belle bergère , ajouta ce tendre
amant , l'amour qui m'a déjà protégé
n'abandonnera pas deux coeurs formés
pour l'adorer. Les dieux font juſtes , & ...
Mais quoi ! tes pleurs redoublent ! tu détournes
la tête ! t'aurois je offenſée ? En
parlant ainſi il s'approchoit de la bergère ,
recueilloit ſes larmes , tâchoit , par les careſſes
les plus tendres , de calmer (une
douleur qu'il partageoit lui-même.
Cytheride le regarda tendrement , lui
tendit la main , voulut parler ; mais agitée
de ſecrets mouvemens , je t'aime , je
me meurs , adieu ! ... furent les ſeuls mors
qu'elleprononça; elle s'évanouit. Silamis
éronné , immobile, la tenoitdans ſes bras ,
ne ſachant s'il exiſtoit. Enfin , il ſe leva ,
la poſadoucement ſur l'herbe, &tout hors
de lui , courut au ruiſſeau le plus proche
chercher de quoi rendre la connoiffance
àfon amante. Sa douleur le fit égarer ; il
s'éloigna du ruiſſeau ,&courut long-tems
fans s'appercevoir de ſa mépriſe. Enfin
jugeant aux différentes routes qui s'offroientà
ſa vue , qu'il étoit très - éloigné
de l'endroit qu'il cherchoit , il revint fur
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
fes pas,& voulant couper par un ſentier ,
il entendit des cris perçans ; il s'arrêta,&
reconnoiffant la voix de ſon amante , il .
vola du côté qu'il croyoit l'entendre.
Dieux! quelle fut ſa ſurpriſe, ſon défefpoir
, lorſqu'il la vit entourée d'hommes
armés , dont un s'efforçoit de la mettre en
croupe derrière le cheval qu'il montoit.
Elle le reconnut , & craignant pour ſa vie,
elle aima mieux ſuivre ſes raviffeurs, que
d'expoſer ſon amant à être maſſacré à fes
yeux.
A peine fut elle montée à cheval, que
toute la troupe diſparut aux yeux de l'infortuné
Silamis. Arrêtez , barbares , leur:
criat'il , rendez moi mon amante ; mon
épouſe , ou ôrez- moi la vie. Il courut de
toutes fes forces ſur les traces des ravifſeurs
, mais il ne put les atteindre ; & ,
voyant ſes peines inutiles , il ſe réfolut à
finir ſa déplorable vie . Déjà il tournoit le
fer de ſa houlette contre ſon eſtomac ,
lorſque Mantho , ſe jetant dans ſes bras ,
l'empêcha d'effectuer ſon ſiniſtre deſſein ..
Mantho , inquiete , les cherchoit tous
deux , lorſque rencontrant Liſandre qu'on
emmenoit lié avec des cordes , elle avoit
appris de lui le malheur arrivé à ſa fille .
Loin de ſe livrer à l'excès de ſa douleur ,
AVRIL.
1773 . 33
elle la combattit ,& ſe ſervit de tous les
moyens poſſibles pour conſoler Silamis .
Elle le fit réſoudre à conſerver ſa vie pour
tâcher de délivrer Gytheride ,& lui cacha
avec ſoin la détention de Liſandre .
Ce généreux ami , qui ne pouvoit être
long-tems éloigné de Silamis , le cher.
choit dans le bois , & le hazard l'ayant
conduit à l'endroit où étoit la bergère
Cytheride , il la trouva couchée ſur le gazon,
ſans aucune apparence de vie . Moins
troublé , ou plus heureux que Silamis , il
s'étoit hâté d'aller au ruiſſeau , & revenoit
pour ſecourir l'amante de ſon ami
lorſqu'il la vit entourée de pluſieurs ho
mes. Si-tôt qu'elle l'apperçut , elle le conjura
de la défendre : Liſandre n'hésita pas
un moment. Sauter ſur un de ces hommes,
lui enfoncer la houlette dans le corps,
lui arracher l'épée , toutes ces choſes ne
furent qu'un même inſtant pour le généreux
Lifandre.
Ce coup hardi lui fut d'autant plus facile
, que dans l'étonnement où ces gens
étoient de ſe voir attaquer par un homme
ſeul , par un berger , ils ne firent pas le
moindre mouvement , & virent percer
leur compagnon ſans ſe mettre en devoir
de le ſecourir. Cette inaction donna le
By
34 MERCURE DE FRANCE.
tems à Lifandre de s'élancer au milieu
d'eux , & de joindre leur chef qui tenoit
Cytheride entre ſes bras. Barbare ! lui
cria-t'il , abandonne Cithéride ou la vie.
En même-tems il lui aſſena un ſi grand
coupfur la tête, qu'il l'eût infailliblement
tué ſiun des ſiens ne l'avoit garanti aux
dépens de ſa propre vie. En effet, cemalheureux
tomba mort aux pieds de fon
maître . Adrafte , car c'étoit lui , ayant appris
l'évaſion de Cytheride , avoit li bien
fait qu'il avoit ſu &fon embarquement&
ſon arrivée en Cypre ; & l'ayant ſuivie
d'aſſez près , il avoit été à la cour , prétextant
ſon arrivée imprévue ſur l'envie
de ſaluer un allié du Roi fon père , & fur
le defir d'éviter toute cérémonie , voulant
, diſoit- il , n'être traité qu'en ſimple
particulier.
Le Roi le reçut parfaitement bien, lui
aſſigna un ſuperbe palais pour lui & tout
fon train , qu'il diſoit avoit laiſſé à quel
ques journées. Ce prince avoit ſu le voyage
de Timoclès à Delphes , &par préfens
&menaces , il s'étoit fait répéter l'oracle
rendu àCithéride. Il ſe déroba de la cour,
&ſe faiſant ſuivre par des gens dévoués
à ſes volontés , il s'étoit rendu dans les
bois , & avoit trouvé Cithéride qui reveAVRIL.
1773 . 35
noit de l'évanouiſſement dont on a parlé
plus haut. Trouvant l'occaſion ſi favora .
ble , il ne l'avoit pas laiſſée échapper ;
mais croyant, aux efforts de Liſandre , qu'il
étoit l'amant de cette belle fille , & n'attribuant
les refus de la bergère qu'à ſon
amour pour Liſandre , ſa rage monta à un
tel excès , qu'il ordonna à ſes gens de ſe
jeter tous fur ce prétendu rival ,de le lier ,
fon deſſein étant de le faire expirer dans
les tourmens les plus cruels.
Cet ordre fut exécuté , &malgré la valeur
de Lifandre & les cris de Cythéride,
onle lia fortement & on l'attacha ſur un
cheval . Alors la troupe ſe ſéparant , celle
qui conduiſoit Liſandre , fut rencontrée
par la malheureuſe Mantho ,& l'autre
rencontra l'infortuné Silamis..
Mantho étoit enfin parvenue à calmer
le déſeſpoir de ce tendre amant. Ils réſolurent
d'aller enſemble à Paphos , & de
demander juſtice au Roi , dont ils connoiſſoient
l'équité. La ſoirée étant trop
avancée , ils remirent leur départ au lendemain.
Mantho ne put ſe contenir ; elle
apprit à Silamis le nom du raviſſeur de fa
fille& la priſon de Liſandre. Ses tranfports
redoublèrent; il paſſa toute la nuit
dans une rage inexprimable. Ils partirent
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
au lever de l'aurore. A peine avoient-ils
fait quelques pas, qu'ils rencontrèrent une
vingtaine d'hommes qui leur demanderent
s'ils ne connoiſfoient pas une femme
nommée Mantho. C'eſt moi- même , répondit
cette courageufe mère : que me
veut on? Auſſi tôt ,fans lui répondre, on
l'arrache des bras de Silamis , qui voyant
qu'il ne pouvoit la fauver, la ſuivit , &
obtint des gardes , en la diſant ſa mère ,
la permiffion de partager le fort qu'on lui
deſtinoit.
On les conduifit tous deux à Paphos ,
&là on les jeta dans les cachots , fans
daigner répondre à leurs queſtions. Ils
pallèrent environ une ſemaine dans cet
affreux féjour ; leurs entretiens n'avoient
que Cytheride & Lifandre pour objet. Its
craignoient pour la vie de deux têtes ſi
chères,& euffent volontiersdonné la leur
pour ſavoir ce qui ſe paſſoit.
Au milieu de la nuit ils entendirent
ouvrir les portes de la priſon ; les gardes
qui les avoient arrêtés parurent , & , refferant
leurs chaînes , ils les conduiſirent
dans un appartement fuperbe , où ils les
laiffèrent entre les mains d'une partie des
leurs.
Leur ſurpriſe les rendit immobiles
4
1
AVRIL. 17736 37
pendant quelques inſtans ; mais enfin reprenant
leurs eſprits , ils ſe demandèrent
l'un à l'autre ce que pouvoit ſignifier ce
changement. Silamis,dont toutes les penfées
ſe tournoient ſur Cytheride , s'écria
tout- à- coup , ah ma mère! je ſuis perdu.
Nous ſommes ſans doute dans le palais
d'Adraſte , de mon cruel rival ; Cytheride
, tremblante pour vos jours , ſe ſera livrée
à cet indigne Prince , & .... Leurs
gardes rentrèrent , on les conduifit dans
une chambre très- ornée. Mais dieux! que
devinrent & Mantho & Silamis ! La charmante
Cythéride aux pieds du cruel
Adraſte, qui le fabré levé , n'attendoitque
ſa réponſe pour frapper cette adorable
fille ; le fidele Liſandre enchaîné ; un garde
senant une javeline appuyée ſur ſa poitrine,
prête à le percer au moindre ſigne ,
furent les funeſtes objets qui frappèrent
les yeux d'un amant , d'un ami , d'une
mère infortunée.
,
Le furieux Adraſte les fit avancer , &
plaçant Cytheride au milieu des deux
amis : lequel eſt ton amant , lui dit - il ?
La bergère effrayée , tremblante pour des
jours fi chers , héſitoit à répondre , lotfque
Liſandre la prévenant , c'eſt moi ,
s'écria - t'il , faut - il te le redire ? Ne te
38 MERCURE DE FRANCE.
fouvient - il plus que je voulois t'immoler
à ma juſte fureur ? Qu'attends - tu, barbare
! frappe , &délivre- moi de l'horreur
de voir un monſtre tel que toi.
Arrête , Adraſte , lui cria Silamis ! ne
confonds point l'innocent avec le coupable.
Je ſuis Silamis , l'amant de Cytheride
! ſi c'eſt être coupable que de l'adorer ,
de te haïr , ceſſe de te tourmenter ; ton
rival ne craint point tes coups. Epargne
Cytheride, Mantho , Lifandre , &punismoi
d'ofer adorer ce que la nature a formé
de plus beau. Ingrat , dit la bergère
en ſanglotant , eſt-ce là le prix que tu réfervois
à l'amitié la plus tendre ? quoi ! ru
veux mourir , & me laiſſer en proie à ce
monſtre ! meurs , s'il le faut , mais mourons
enſemble ; qu'un même coup nous
frappe , qu'un même tombeau nous uniffe.
Oui , tyran , continua- t'elle en regardant
Adraſte , acheve , pourquoi tardes - tuà
nous ôter la vie ? ... Mais que dis - je ,
nous ? Que t'ont fair ces bergers ? Avant
que je les connuſſe , tu m'avois outragée ;
lahaine , le mépris étoient les ſeuls ſentimens
dont mon coeur fut ſuſceptible à
ton égard. Je brave ton couroux ; je t'abandonne
ma vie ſans regret ; tes perfécurions
me la font haïr. Mais fi le moinAVRIL.
1773 .
39
i
dre remords trouve place en ton ame féroce
, contente-toi d'une victime ; épargne
deux infortunés que la ſeule pitié
attache à mon malheureux fort. Que Silamis
, que Liſandre ſoient libres, & qu'après
m'avoir vu rendre le dernier ſoupir,
ils ſe rendent auprès de ma mère ; qu'ils
la conſolent ; qu'ils lui diſent que j'ai préféré
la mort à l'infâmie. Que... Ah ! ma
fille , s'écria Mantho en s'efforçant de
s'approcher d'elle , vous ne mourrez pas
ſeule; la vie ſans vous m'eſt odieufe.
Monſtre , s'écria t'elle , emportée par l'excès
de ſa douleur , contente ta rage, mafſacre
la mère , le fils , la fille , l'ami; mais
n'attends pas que je nomme celui dont le
coeur de Cytheride & le mien ont fait
choix. Elle dit , &briſant les liens qui la
retenoient , elle s'elança dans les bras de
fafille.
Adraſte frémiſſoit de honte & de fureur
; ſes yeux égarés erroient fur ces
malheureufes victimes dévouées à fa rage,
&, ſe tournant vers Cytheride : parle ,
audacieuſe fille , lui dit - il , nomme le
traître qui oſe ſe déclarer mon rival ; à ce
prix je donne la vie à ta mère , à cet ami
quet'eſt ſi cher; mais , au contraire , ſi tu
perfiftes dans tes refus, ils périſſent tous ,
40 MERCURE DE FRANCE.
& ton bras , armé pour ma vengeance ,
arrachera lui - même ce coeur que tu me
préfères . Cythéride, épouvantée , ne pouvoit
ſe réfoudre ; ſa mère , loin de craindre
pour elle , l'encourageoit à braver les
ſupplices , la mort même.
Adraſte , las des refus qu'il éprouvoit ,
donna le fatal ſignal : les gardes ſe jetent
fur ces quatre infortunés... Mais, ô prodige
! le Ciel s'obfcurcit , le tonnerre
gronde , la terre frémit , la foudre part en
éclats , toute la nature ſe bouleverſe , &
l'horreur de cet inſtant porte la terreur
dans l'amedu farouche Adraſte & de ſes
fatellites .
Tout- à- coup le tonnerre ceſſe , la terre
ſe raffermit, leCiel s'éclaircit,& l'amour,
porté par les zéphirs , deſcend ſur une nuée
lumineufe.
Soyez libres , tendres amans , ſoyez
heureux ; c'eſt l'amour qui l'ordonne. Il
dit , & le palais d'Adraſte , la ville de
Paphos , tout diſparut ; les liens des deux
amis tombèrent d'eux - mêmes , & Mantho
, Cytheride , Silamis & Liſandre ſe
trouvètent dans le bois où ils s'étoient
vus la première fois. Tous ſe proſternèrent&
rendirent grace au dieu de la tendreſſe.
Apeine avoient- ils fini leur ar
AVRIL. 1773 . 41
dente prière, qu'ils entendirent une douce
mélodie . Les oiſeaux fe tûrent pour l'écourer;
la nature en filence partageoit le
raviſſement de tous les êtres ſenſibles. Nos
quatre bergers ſe regardoient avec étonnement
; plus l'harmonie approchoit, plus
leurs coeurs goûtoient cetre volupté pure ,
le partage des ames juſtes. L'harmonie
ceffa , l'Amour parut , ayant à ſa ſuite
l'Hymen tenant deux couronnes de roſes .
Les Plaiſirs ſuivoient enchaînés par ce
Dieu. Adraſte paroiſſoit à quelques pas :
la jaloufie , la rage le tenoient étroitement
ferré , & le forçoient d'être témoin
du bonheur des amaus . L'amour fit un
figne ; Adraſte , forcé par une puiſlance
irréſiſtible , s'avança , & le dieu de Cythère
s'adreſſant aux bergers , leur dit :
affez long- tems,Adratte, vous a fait trembler;
décidez de fon fort : il eſt en vos
mains.
Qu'il vive , s'écrièrent - ils tous d'une
voix ! qu'il ſe repente ; c'eſt la ſeule vengeance
qui nous ſoir permiſe en cet heureux
jour ! Vertueux bergers , reprit l'Amour
, votre ſageſſe vous renddignes du
fort que je vous deſtine . Oui , j'abandonne
Cythère , l'Idalie & tous les lieux où
l'on m'honore ; je deſcends en vos coeurs ;
2
42 MERCURE DE FRANCE.
c'eſt ſur la terre , le ſeul temple qui ſoit
digne de moi. L'Amour & l'Hymen les
unirent , les couronnèrent , & la Sageſſe ,
ſejoignant àces deux divinités , rendirent
cestendres amans l'exemple & l'admiration
des ſiècles reculés. La vénérable
Mantho , le fidele Liſandre partagèrent
leur félicité , & tous quatre jouirent d'un
bonheur inconnu aux mortels.
Adraſte , le farouche Adraſte , fit de
vains efforts pour ſe dérober à la vuede ces
époux fortunés : les furies l'entrainèrent
enfin ; il retourna en Lydie , où peu- après
il trouva une mort trop douce pour un
ſcélérat tel que lui.
EPITRE fur l'injustice qu'on a de refuser
aux grands Hommes vivans les éloges
qu'on leur prodigue lorsqu'ils font
morts.
César devoit périr: ſontrépas vengeoit Rome,
Ce n'étoit qu'un tyran ; enfin un Empereur.
Eſt-il afſfaffiné ? Rome frémit d'horreur ,
Et ne voit plus que le grand homme.
Mais qu'importe à Céfar
VRIL. 1773 . 43
Que far ſa tombe on pleure encore ?
Un hommage rendu trop tard
Nous flatte peu , s'il nous honore.
Saxe a- t'il triomphé d'un peuple d'ennemis ?
Voltaire,au premier rang , a- t'il droit d'être admis?
Que la palme à l'inſtant s'apprête ,
C'eſt le moment d'en couronner leur tête.
Lehéros,l'écrivain ſont nés pour les honneurs.
S'ils ont ſenti qu'ils les méritent ,
Vos refus les irritent.
L'injuſtice , à plus d'un , afait verſer des pleurs.
J'en ai vu dégoûtés , mélancoliques , ſombres ,
Retourner dans l'oubli dont ils s'étoient tirés.
Le Linus des François doute encor chez les ombrès
Si fes talens ſont révérés.
J'ai vu des forcenés alimenter l'envie ,
Conduire par la main ce mouſtre chancelant.
Hélas ! en faut - il tant pour troubler notre vie !
La plus foible piqûre eſt funeſte au talent.
Il faut le careſſer ſi vous voulez qu'il vive :
Avec reſpect ofez en approcher.
•Craignez toujours que cette ſenſitive
Se flétrifle par le toucher.
Quelle étrange fureur ! ô Ciel ! de méconnoître
Les artiſtes encor vivans !
Lorſqu'ils ont ceflé d'être ,
Dites , cruels , ſont- ils plus grands ?
44 MERCURE DE FRANCE.
Vous ne m'abuſez point par un douteux hom
mage
Que vous rendez à leurs tombeaux.
Ils le doivent à des rivaux
Aqui vous déniez leur fublime appanage.
Chaulieu ſera vanté pour rabaiſſer D **.
Pour flétrir les lauriers que moiſſonne Voltaire ,
Ongroffit les rameaux de la palme d'Homère..
Auprès de Campiſtron La H** eſt , dit- on', plat.
Ahlſi ces morts parloient , les yeux baignés de
larmes ,
Ils leur diroient: amis , conſolez - vous ,
On vous pourſuit avec les mêmes armes
Dont nous avons ſenti les coups.
Les vertus, de nos jours , ne ſont pas plus connues.
On va les rechercher dans le ſiècle paffé. ?
Le mal eſt à fon comble & tout eſt renverfé .
Mille voix de leurs cris font retentir les nues ...
Nous ne ſommes pas bons ; mais il eſt des vertas.
Je connois des héros , quoiqu'on en puitle dire.
Si le pallé fut beau , le préſent n'eſt pas pire .
•
Yous , qui nous conſolez dans nos douleurs mor
下
telles
,
Jeunes beautés , pleurez moins nos ayeux .
Nous vous aimons auſſi tendrement qu'eux .
On vit dans tous les tems des amans infidèles ;
Mais un fiècle qui naît entre nous & les morts ,
AVRIL. 1773 . 45
Entre ces morts & nous élève ſon optique :
Tout groffit à nos yeux ; tout paroît grand alors ,
L'enthouſiaſme étouffe une juſte critique.
Heureux qui vit ſans préjugé !
Plus heureux qui vit ſans envie!
Quand parmi ces erreurs on a paſlé la vie ,
On peutdire , en mourant , je fus mal partagé.
ParM. Mayer.
Q
A Madame LARUETTE.
UE ton jeu toujours vrai fait rendre intéreſfant
Le moment où tes doigts laiſſent tomber la roſe !
Oui , tu triomphes en cédant !
En vain ſur ton filence un tuteur le repoſe ,
Que Laruette parle ou qu'elle ait bouche- cloſe ,
Le ſentiment par elle eſt ſûr d'être vainqueur ;
Elle le peint d'après fon coeur.
ParM. Guerin de Frémicourt.
46 MERCURE DE FRANCE.
VERS postumes de Piron , contre un Détracteur
de l'Académie de ** , que fon
infuffisance &sa vanité ont fait déchoir
du rang qu'ily occupoit.
Pourte venger , permets-toi de tout dire :
On fait combien tu fus humilié .
Mais qui crois-tu que ta platte ſatyre ,
Pauvre Richard , * a le plus décrié ?
On te plaignoit ; fans ce bruyant délire ,
Ton for orgueil feroit même oublié.
Oqu'autre fois ta mergue faiſoit rire !
Et qu'à préſent ton dépit fait pitié !
* Nom en l'air.
On diſoit à M. Piron qu'il feroit l'épitaphe du
Genre humain ; & il la fit ainfi.
i
EPITAPHE DU GENRE- HUMAIN.
L'AURORE , ayant du jour entrouvert la bar
rière ,
Devançoit le ſoleil qui de près la ſuivit.
Mais quel étonnement , voyant la terreentière,
De ne plus y revoir perſonne qui la vît.
AVRIL. 1773 . 47
L'homme étoit diſparn de deſſus la ſurface
Du bourbeux élément dont il étoit forti :
Un ſouffle le créa , lui , jadis , & ſa race ,
Un ſouffle auſſi léger l'avoit anéanti .
Un funèbre obéliſque au ſommet du Caucaſe,
Terminoit & couvroit un vaſte ſouterrain ;
Et Néméſis venoit de graver ſur la baſe ,
En chiffres infernaux: cygit leGenre-humain.
Labelle inſcription pour le Grec hypocondre ,
Qui ſouhaita de voir tous les humains détruits !
Que l'autre Miſantrope & le Tymon de Londre ,
Young , à ſes côtés , coulent d'heureuſes nuits !
Moins rigoureulement jugeons la race humaine :
L'homme étoit vicieux , mais foible , peu ſenſé ,
Et plus digne , après tout , de pitié que de haine ;
Le Ciel devoit- il donc s'en tenir offenſé ?
Ah ! quand deux beaux eſprits admis dans l'Elyfée
,
Molière & Lucien , les Momus d'ici - bas ,
Aux hommes ont peint l'homine un objet de ri
fée ,
Les hommes en rioient , mais le Ciel n'en rît pas
Il dit qu'ils ne ſoient plus ;& la terre eſt déſerte.
Amour , dont elle fut l'empire en tous les tems ,
Tendre amour , c'eſt à toi de réparer ſa perte ,
Etde la repeupler de meilleurs habitans,
48 MERCURE DE FRANCE.
L'HOMME & LA COULEUVRE.
Fable.
UN jour ſur un chemin,preſque morte de froid
Gifloit une Couleuvre.
Faiſons une bonne coeuvre ,
Dit un Homme qui l'apperçoit :
Auſſi tôt de la prendre ,
Et, pour la réchauffer , de la mettre en ſon ſein ;
Mais qu'elle en fut la fin ?
Hélas ! auroit- il dû l'attendre ?
Piqué par l'éguillon du reptile aflaflin ,
La mort devint le prix d'un auſſi bon office.
Cette fable ne tend qu'à nous faire fentir
Que quiconque , aux méchans veut bien rendre
ſervice,
Atoujours , tôt ou tard , licu de s'en repentir.
Par M. de Lepine, âgé deſeize ans:
4
AVRIL. 1773 . 49
A Mademoiselle D*** , qui s'étoit amu-
Sée dans un jardin à lancer desflèches à
uneftatue de l'Amour .
DITIETESS-MOI donc , Daphné, que vous a fait
l'Amour
Pour vouloir le percer d'une ſflèche cruelle ?
Quel eſt ſon crime! .. eſt - il de vous rendre ſi
:
belle,
De vous comblerde dons , & d'être chaque jour
Soigneux de vous parer d'une fraîcheur nouvelle ?
Car il n'a pas oſé vous jouer quelque tour ;
Il vous reſpecte trop' , & vous doit cet hommage;
La vertu le mérite : elle eſt votre partage
Et s'embellit en vous... Naguère en un jardin
Je vous vis vous charger de redoutables armes
Qui relevoient encor cet éclat de vos charmes ,
Et rendoient leur pouvoir plus certain :
Vous teniez un arc dans la main ,
Tout prêt à ſervir votre colère ;
Et , comme la déeſſe des bois ,
Vous portiez ſur l'épaule un carquois.
J'admirois votre démarche fière ,
.
Vous aviez tout l'air d'une guerrière ;
Ou bien plutôt vous étiez dans ce jour ,
Sans le ſavoir , le portrait de l'Amour.
I. Vol. C
1
مو MERCURE DE FRANCE.
Je vous vis à l'inſtant voler vers ſon image;
Et là , voulant venger je ne ſais quel outrage
Sur le dieu qu'elle repréſentoit ,
Vous lancez auffi- tôt votre trait.
Mais fervant mal alors votre vengeance ,
Au lieu du coeur il va frapper la main.
Un autre ſuit , guidé par l'eſpérance ,
Qu'il remplira bien mieux votre deſlein ,
Quel étoit il ? . , étoit- ce de détruire
Avec l'amour fon dangereux empire ?
Il vous falloit réfléchir un peu mieux ;
Vous auriez ſu gu'il étoit dans vos yeux.
Mais apprenez ce que fit la vengeance ;
Car de Cythère , en prenant fes ébats ,
L'Amour vous vit; il vole en diligence ,
Bien réſolu de ſe mettre en défenſe
Etdepunir de pareils attentats.
Comme une fleur , dit-il , qui vient d'éclore ,
Moi-même , hélas !j'ai pu la cultiver ,
Et certe ingrate ici vient me braver !
Ah! c'en est trop... dans ſon coeur calme
Lançons un trait tout rempli de mes feux ,
Qu'il aille allumer dans ſon ame
Pour me venger , une éternelle flamme;
Oui, qu'elle aime enfin: je le veux ;
Qu'en ce jour elle éprouve elle - même
Juſqu'où va ma puiſſance ſuprême ,
:
7
د
encore,
Et comment ſe vengent les dieux.
Il dit, & prit foudain ſon arme meurtrière...
AVRIL. 1773 . 31
Onn'est pas fûrde foi ſouvent dans la colère ;
En ajuſtanr , ſon bras ſe dérangea ,
Au lieu de vous ce fut moi qu'il bleſſa.
ParM. Faur , gradué en la Faculté
des arts &de médecine.
!
DESCRIPTION des hautes Alpes de la
Suiſſe au commencement de Juin.
La tiède haleine du printems acirculé
dans la vallée; le ruiſſeau limpide qui la
baigne réfléchit les cintres brillans qui
parent ſon rivage : le rocher même n'eſt
plus un objet hideux ; des franges de
feuillée &des bouquets de fleurs éclatent
fur la pierre obſcurcie : du front glacé des
montagnes , ( 1) la neige deſcend avec un
long roulement qui ſe mêle au tumulte
des torrens&des ravines : l'or des rayons
folaires pénètre les nappes argentées des
caſcades qui brillent an loin ; dans leur
chûte profonde & bruyante , elles font
(1) C'eſt ce qu'on appelle lavanges. On fait
combienelles ſont dangereuſes dans les paſlages
étroits desAlpes,
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
jaillir des gerbes humides qui ſe difperfent
en vapeurs.
Déjà, d'un côté de la vallée , le foleil
illumine & décore l'amphithéâtre des
monts ; mais la vue de leurs cimes audacieuſes,
qu'une vive lumière environne,
ne me rend que plus atdent à les affronter
: d'abord je ſuis en ferpentant des ſentiers
folitaires frayés dans la prairie ; j'entre
bientôt ſous les plafonds riants des
hêtres étendus , j'aborde enfin le périſtile
impoſant des arbres toujours verds.
Quels nouveaux ſentimens viennent
me ſaiſir , lorſque je meſure de l'oeil ces
dômes majestueux ! l'Etre Suprême remplit
ſeul ces eſpaces , & l'odeur balfamiquequi
émanede ces vieux pins, eſt l'encens
que lui offre la nature au ſein du
Glence.
Long-tems j'ai parcouru ce temple refpectable
dans la nuitd'une fombre verdure
, mais je ſuis arrêté tout-à-coup au
pié d'une roche eſcarpée, d'où pendent çà
&là les houpes noires des ifs ſur les réſeaux
du lierre ; à l'aide de leurs branches,
je gravis avec effort contre ce mur effrayant
: quel contraſte! ici c'eſt un plateau
gracieux couvert de coudriers cintrés ; les
pétales légers des cerifiers & des aliziers
voltigent en tournoyant dans les airs.
AVRIL. 1773 . 53
Plus je monte déſormais , plus le peuplo
végétal s'humilie; mais plus l'eſpèce
des arbriſſeaux s'abaiſſe , plus leur parure
devient ſomptueuſe. Il en eſt un quis'empare
d'un canton ( 1 ) conſidérable : les
grappes nombreuſesde ſes fleurs empruntent
un nouvel éclat du verd foncé de fon
feuillage : c'eſt une maſſe couleur de roſe
qui ſe projette ſur la neige , & ſe mire ,
pour ainſi parler , dans les glaces voiſines .
Vers les bords , l'élégante Daphné ( 2) attire
les yeux & charme l'odorat : plusloin
ſe développe à mes regards un tapis ref-
(1 ) Rhododendron foliis glabris , fubtus leprofis
, corollis infundibuliformibus. Linn. fp. pl.
On monte pendant ſept ou huit heures avant de
trouver ce bel arbuſte. Il y a un autre thododendron
dans les Alpes qui a la feuille légèrement
velue ; il eſt d'une moindre taille que celui - ci , &
en tout moins beau : on le rencontre ſur les premières
croupes des montages.
(2) Daphne floribus congeftis , terminalibus ,
ſeſlilibus , foliis lanceolatis , nudis. Linn. Sp. pl.
Cneorum . Math, Thimelea lini folio , flore purpureo
, odoratiflimo. Tourn. Cet arbriffeau ne
s'élève guère qu'à un pied de haut ; mais chacune
de ſes branches eſt terminée par un bouquet de
fleurs d'un pourpre clair : elles exhalent un parfum
délicieux dont les plantes odorantes ne réveillent
pas l'idée.
t
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
plendiſſant ; le bleu ſuperbe de la gentiane
, ( 1) la ſoldanelle, par fa fleur d'améthiſte
, ſe distinguent dans cette foule
émaillée; elles ſe reflètent ſur les faiſceaux
de criſtal qui végètent parmi ces plantes.
Plushaut un parterre d'une parure nouvelle
fe déploie comme une riche étoffe
de deſſous un lit d'albâtre que le ſoleil
toujours plus actifamollit& fond peu àpeu.
La pointe des feuilles de l'oreille
d'ours ( 2) le perce à peine; mais fa tige
plus empreſſée vient de rompre ces froides
entraves : fur la turquoiſe de ſa fleur
on voit reluire encore quelques lames de
frimats.
Manqueroit- il des lambris à cette décoration
pittoreſque ? Des rochers à
plomb d'une hauteur extrême ſont partout
couverts des feſtons fleuris du lychnis
rampant (3 ) ; ce ſont d'amples rideaux
(1) Gentiana pumilla verna. Il y en a deux
efpèces.
(2) C'eſt l'oreille d'ours à fleur bleue. Outre
cette eſpèce on en trouve trois autres ; une à fleur
verdâtre qui eſt comme poudrée , une à fleur jaune
,&une dont la fleur eft d'un rouge brun . C'eſt
vraiſemblablement de la graine de ces trois eſpètes
originelles qu'on a obtenu les nombreuſes
variétés qui décorent les jardins des amateurs .
(3 ) Lychnis Alpina , pumila , folio gramineo ,
AVRIL. 1773 . 53
de pourpre : leur fomptuofité impoſe &
leur ſplendeur éblouit .
Nombre d'oiſeaux inconnus dans le
vallon planent au tourdes têtes chenues de
ces rochers ; les corneilles à pied rouge
frappent l'air de leurs croaſſemens bizar
res ; le merle (1) vigoureux des Alpes
fiftle fur un ton grave , tandis que le paffereau
folitaire (2) ſe plaint avec une mé
lodie attendriflante .
:
Odoux fentiment de l'amour! tu viens
depénétreraveclachaleurvernale,dufonds
des abymes juſqu'au ſommet glacé de ces
colonnesde la terre: quel charme de fouler
aux pieds les nates du printems , d'entendre
fes concerts , de reſpirer ſes parfums
, & de voir s'élever au - deſſus des
five muſeus Alpinus , Lychnidis flore. Tourn.
Cetteplante reſſemble à de la moufle ; mais entre
chacune de ſes très- petites feuilles s'épanouit une
fleur purpurine affez grande.
(1) Ce Merle reſſemble en tout au Merle commun
, mais il eſt une fois plusgros.
(2) Cet oiſeau n'eſt point un vrai Moineau;
c'eſt un inſectivore à bec fin. Il eſt à- peu- près de
la groſſeur & de la couleur d'une alouette. On
croit que c'eſt le Paſſereau ſolitaire dont parle le
Roi prophète. Il niche quelque fois ſur les toits
élevés.
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
fopha de Flore , le trône redoutable de
l'hiver! (1)
Sur ces hauteurs un air pur & fubtil
donne un reffort nouveau à l'organe de la
reſpiration : le ſang coule plus léger &
plus libre : tout l'être eſt comme transformé
; & la penſée affranchie prend un
effor vaſte & fublime. La vue s'égare au
loin ſur une perſpective immenſe. Diffé.
rens états , fous destraits incertains , y pa
roiffent confondus ſur une terre fugitive
qui ſe nuance & ſe perd dans un horifon
douteux. Oh ! que de miſérables errans
ſous ces pâles ombres travaillent au bonheur
de quelques hommes ! ô fiers & paifibles
Helvétiens ! que vous êtes grands à
mes yeux ! vous abandonnâtes ces plaines
fanglantes au luxe & à l'indigence , &
c'eſt au pié de ces montagnes,qu'abjurant
la vanité d'un eſclavage pompeux , vous
vîntes embraffer une pauvreté indépendante.
Votre félicité naît du ſein des vertus
, & tous vos biens découlent de vos
troupeaux abondans. Que je les vois avec
plaifir , fur les croupes inférieures , tracer
de profonds fillons dans l'herbe épaiſſe !
(1 ) Les glaces qui couronnent la cime de ces
montagnes&qui ne ſe fondent jamais.
AVRIL. 1773 . 57
leur grave meuglement éveille l'écho au
fond des cavernes , & le cornet de leur
gai conducteur fait entendre un air champêtre
( 1) qui porte dans les ſens une douceurinconnue.
Mais quoi ! ..... je ſerois aſſis fur
l'urne des fleuves , & je pourrois ne pas
méditer ſur leur origine ! de tous les
points de l'étendue des mers , le foleil
attire des globules aqueux ; rapprochés&
réunis , ils forment des napes obfcures
qui flottent au gré des vents, deſpotes effrénés
des hautes régions de l'atmofphère.
Quelle force pourroit arrêter dans leur
cours les nuages vagabonds , ſiune moindre
colonne d'air ne les fixoit par leur
gravité , & ne les faiſoit vaincre, par l'inertie,
la rapide impulfion des tempêtes ?
Suſpendus au-deſſus des ſommet menaçans
des monts , bientôt s'ouvrent leurs
lancs humides , & cet infaillible tribut
enfle les fources intariſſables . Les eaux
(1 ) Ces airs s'appellent des Vachers ; ils ont
unetelle magie que le foldat Suifle , éloigné de
ſes chères montagnes , s'il vient par hafard à les
entendre , tombe tout-à- coup dans cette noire
apathie , appelée maladie du pays .
Cv
38 MERCURE DE FRANCE.
qui baignent fans ceſſe les croupes les
plus hautes , forment des baffins dans les
groupesqui les appuyent. Dela,échappées
au travers des roches& des terres poreufes
, elles coulent ſur l'argile impénétrable
, &vont ſe faire jour dans les pentes
inférieures où les fontaines bruyantes
jailliſſentde toutes parts. Tantôt ces fon.
taines ſe réuniſſent & ſe précipitent en
torrens dans les gorges étroites des fommets
fubordonnés ; tantôt elles creuſent
fur les plateaux intérmédiaires des lacs
ſpacieux & profonds. Ces courans , ces
maſſes liquides ne font pas , autant que
dans laplaine,ſoumis à l'évaporation. Sur
ces cimes pyramidales les rayons ſolaires
n'ont qu'une réflexion oblique & reftreinte.
Un froid âpre y règne long- tems , &
ne cède à la chaleur qu'un empire foible
&momentané.
Ainſi ſe renouvellent & s'entretiennent
ces réſervoirs inépuiſables des fleuves
dont les eaux font éclorre au loin
l'abondance , & qui dans leurs détours
irréguliers , femblent chercher la route,
des mers où ils vont enfin porter en tribut
l'onde qu'ils en reçurent d'abord.
Ainfi tantôt en maſſes , tantôt en nuages ,
tantôt en courans, par l'évaporation , par
AVRIL. 1773. 59
la gravité , par la filtration ,tous les loix
immuables du ſiphon & du niveau , cette
meſure du fluide aqueux que Dieu verſa
autour du globe , circule fans celle dans
les veines de la terre&dans les plaines
du Ciel pour l'homme , l'infecte & la
mouffe. :
J'admirois paiſiblement la bienfai
fante équité de la nature , lorſqu'une
ſcène impoſante m'arrache à la méditation.
Un foleil pur ne fait plus étinceler
la neige , ni ſcintiller le diſque des fleurs.
Cet azur éthéré qui découvroit la profondeur
des cieux , eſt près de diſparoître :
des colonnes de vapeurs s'élèvent de tous
les vallons voiſins; dans un inſtant elles
ſe rapprochent , s'uniffent & m'environnent
d'obſcurité ; mais bientôt elles s'abaiffent
en fe comprimant. Au deffus de
moi le ſoleil difperſe de nouveau des jets
de lumière ſur un ciel ſerein& diaphane :
au-deſſous s'étend un amas de nuées qu'interrompent
les cimes les plus hautes des
monts :c'eſt une continuité de vagues
noites dont les bords refléchiffent un feu
fanglant. Cet océan de vapeurs va fe con.
fondre avec l'horifon céleste. C'eſt autravets
des ténèbres de ce voile épais qu'il
me faut pénétrer pour deſcendre la mon
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE .
tagne ; après m'être égaré long- tems, enfin
je ſalue le vallon .
Baigné d'une pluie féconde , il reparoît
à mes yeux plus brillant que jamais ,
& les concerts de la nature partent des
lambris de tous les côteaux . L'heureux
Helvétien poſſeſſeur d'un héritage
inconteſté , eſt ſorti ſourire aux
nouvelles promeſſes de l'année. O homme
libre & content ! oui , je me proſternerois
devant toi , ſi je ne me ſentois digne
de t'étreindre dans un raviſſeinent
délicieux .
Par M. T. G.
VERSfous le portrait de Madame D...
INNSECTES fugitifs , ſoupirans infidèles
De la role au jaſmin , du narcifle au muguet ,
Promenez l'inconſtance & l'émail de vos aîles ,
Preſſez le ſuc des fleurs , fouragez leur duver.
Déployez loin de moi votre humeur vagabonde.
Votre plus grand bonheur conſiſte à voltiger ;
Le mien eſt d'adorer ce chef-d'oeuvre du monde ,
De vivre dans ſes fers , de ne jamais changer.
Par M. Simon , Me en chirurgie.
Pay 60 .
Parodie d'un air Italien .
2773.
Colin dismoi dismoiquelleflameAu
-presdetortourmente mon ame Sije tefuis ah!jete re-
3
grette Quandtu me suis qu'estcequamarret....te
Toutjus qu'anosjeux inno:censPorte letrou ble
dansmes sensMon coeurpalpi te tiens Sens.
come ils'agiteSij'entens ta voix Ilbatdeme.me
※
Pourtantje t'aimejet'aimejet'aimeautantqu'autrefois,
Colin dismoi quelkest cetteflame Quipresde toi tourmen.
*
+
৩০
temon ame tourmente tourmen. ..
temon a 7?
AVRIL. 1773 . 61
MADRIGAL.
L'AMOUR - EXPIRANT.
Tu m'accuſes d'aimer vainement tes appas ,
Et tu veux , ma Chloé , que mon amour expire.
Je ſuivrai le conſeil que ta bouche m'inſpire ;
Mais je veux que le traître expire dans tes bras .
Parle méme.
ODE AUX MUSES , 3 liv. 4.
Quem tu , Melpomene , femel, &c .
HEUREUX qui , cher en naiſſant
Aux neuf doetes immortelles ,
Dès ſonberceau reçut d'elles
Unfourire careflant! .. 2 1 .
Les jeux brillans de laGrèce
Ne le verront point , vainqueur ,
Faire admirer ſa vigueur ,
Ses courfiers ou ſon adrefle.
Sur le char de nos guerriers:
Il n'ira point à la gloire ,
i?
1
62 MERCURE DE FRANCE.
Et la ſanglante victoire
Ne teindra point ſes lauriers.
C
Mais par le feu du génie
Son jeune coeur pénétré ,
Sera bientôt enivrém
Des charmes de l'harmonic.
Dans le filence des bois
Egarant la rêverie ,
De l'auftère poëfie
Il méditera les loix.
O d'un ſavante lyre ,
Doux & fublimes accords !
Odélicieux tranſports
D'un poëtique délire !
Si Rome aime mes écrits, 37
Si monnom fort des ténèbres,
Et ſe joint aux noms célèbres
De ſes poëtes chéris ;
Si l'envie , ardente ànuire ,
9.12.
Semble enfin me reſpecter ,
Si j'ai pu la furmonter
Ne pouvant pas la détruire ;
4
1
2
داب
"
AVRIL. 1773 . 63
Ovous dont je ſuis les loix ,
Muſes , charmantes déeſles ,
Omes , divines maîtreſſes ,
C'eſt à vous que je le dois !
Par M. L. R.
L'EXPLICATION du mot de la première
énigme du volume du mois de Mars
1773 , eſt Ane; celui de la feconde eſt
Public; celui de la troiſième est le Volant.
Le mot du premier logogryphe eſt Parc,
(de brebis ) où se trouve are; celui du
fecond eſt Poteau , où l'on trouve pot &
eau; celui du troifième eſt Mariage , où
ſe trouve age ; celui du quatrième eſt
Mercure , où l'on trouve mer , eure .
SANS
ÉNIGME.
Ans corps , fans ame , ni figure ,
Que luis-je ? un être de raiſon ?
Onme donne pourtant dans certaine ſaiſon ,
Ettel vamechercher qui ſouvent en murmute.
Men but eſt d'exciter les ris;
64 MERCURE DE FRANCE.
Je nais dans l'ombre du myſtère ,
Qui me prend eſt toujours ſurpris ;
Mais , chut ! il eſt tems de me taire.
Par M. Hubert , F. D. M. L. V. D.
S. M. , rue d'Orléans.
T
AUTRE.
our eſt ſoumis à mon empire :
Je fais plus de bien que de mal ;
Si l'on me perd , c'eſt un ſigne fatal :
Pour mon retour auſſi- tôt on ſoupire ;
Quand on me force à revenir
On riſque de s'en repentir.
De qui veut m'échapper je deviens le ſupplice.
Je vais quelque fois au ſermon ,
Dans le temple de la justice .
On m'appelle ſouvent avec une chanſon.
Il eſt un animal qui n'a point de malice ,
Qui ſert par mon ſecours d'infortunés mortels.
Les peuples autrefois me dreſſoient des autels ;
Mais on ne m'offre plus encens ni ſacrifice.
Je ſuis banni des lieux où règnent les plaiſirs ;
D'un amant malheureux je calme les ſoupirs.
Je vais coucher avec ſa belle
Qui ne me fut jamais cruelle.
ParMadame de G ***, de Montauban.
AVRIL. 1773 . 65
AUTRE.
Nous sommes deux & foeurs. Nous primes la
naiſſance
Le même jour , au même inſtant.
Sans jamais nous quitter , à certaine diſtance
Pour nous toujours la même , & petite ſouvent ,
Nous fixons notre réſidence.
Nous ne pouvons nous voir , quoiqu'en grande
évidence ;
Et tel eſt notre ſort , ou cruel ou plaiſant ,
Quenous cherchons le bruit , &gardons le filencc.
Sur deux ou quatre piés on nous voit cheminant
,
Sans rien diminuerde notre éloignement ;
Mais c'eſt afſez : lecteur , dis nous ce que tu
penfe.
Par Madame Lacombe.
A
LOGOGRYPHΗ Ε.
1
VANTAGGEEUUXX par fois ; mais plus ſouvent
fatal ,
De loin je ſuis un bien , de près je ſuis un mal.
66 MERCURE DE FRANCE.
L'aveugle paffion & l'intérêt fordide ,
Voilà ce qui me ſert de compagnon , de guide.
Demes faufles douceurs on verroit le poiſon ,
Si l'eſprit & le coeur étoient à l'uniflon ;
Mais , malgré tout cela , je ſuis ſi néceſſaire
Que le monde , ſans moi , deviendroit ſolitaire.
Avec lui je nâquis , car je ſuis fort ancien ,
Et mon terme , à coup- tûr , entraînera le fien.
Combine mes ſept pieds, cher lecteur ; je commence
Par deux mots différens qui font mon existence.
L'un eſt ce que convoite Iris depuis long- tems ;
L'autre , ce qu'elle cache avec ſes ornemens ;
Dans moi tu trouveras un accès de colère ;
Ce qui fait en tout ſens voguer unegalère ;
De l'art de bien chanter la première leçon ;
Celui de recourir au pouvoir du démon.
Un ſage de l'Egypte , un élément fubtil ;
Ce qui dirige l'oeil en tirant le fufil ;
La plus noble moitié de tout ce qui reſpire ;
Du frère de Pluton le turbulent empire ;
De l'oiſeau de Jupin leberceau ſpacieux ;
La vierge la plus pure ; un mois plus gracieux;
Celui que tu choiſis pour conſeiller ſincère ;
Du plus fimple aliment ce que le vieux préfère ;
De nos Rois fainéans le gouverneur altier ;
L'homicide inſtrument du valeureux guerrier ;
AVRIL. 1773 . 67
Le doux chant des oiſeaux ; un ouvrage en peinture
Où l'art , avec ſuccès , imite la nature ,
Enfin , ce qui ſouvent déconcerte un rimeur ,
Etqui plus d'une fois m'a donné de l'humeur.
Par Mde Series , Tunisienne , réſidente
àTrans , en Provence.
AUTRE.
LECTEURS , de certaine machine
Qui ne rendjamais que du ſon ,
Retranchez un pied ſans façon ,
Et bientôt vous pourrez avoir de la farine.
Par M. Houllier de St Remi.
AUTRE.
Des peuples je fais l'union ,
Quoiqu'on m'ait vu ſouvent parini la gent hu-
'maine
Cauſer de la diviſion :
A ces traits , cher lecteur , reconnois - moi ſans
peine.
68 MERCURE DE FRANCE.
Combine mes huit pieds , & tu vas y trouver
De la ſociété ce qui fait régner l'ordre;
Aux champs de Mars ce que cherche un guerrier
;
L'animal dont l'Afrique éprouve ledéſordre;
Un pays qu'environne l'eau ;
Le lieu qu'un franc- maçon révère ;
1
Ce que le vin laiſſle au fonds du tonnean ;
Une fête célèbre , un pape , une rivière ;
Ce qu'eſt un prince couronné ;
Ce culte affreux par la Grèce ordonné
En l'honneur du fils de Sémèle ,
Dontjadis ſe ſervit Progné
Pour venger ſa ſæur Philomèle.
Tutrouveras le grain que l'on mange au village ;
Un métal qu'on aime à tout âge ;
Ce que doit bien faire un acteur
Quand il veut émouvoir l'ame du ſpectateur ;
Ce qui n'eſt point , ne fut & ne ſera jamais ;
Une troupe Romaine , un oiſeau domeſtique ,
Une triſte couleur , une note en muſique;
Mais c'eſt aſſez : lecteur , devine ;je me tais.
Par M. Defcot de la Chesnaye ,
àArgentan.
:
AVRIL. 1773. 69
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Révolutions d'Italie , traduites de l'Italien
de M. Denina ; par M. l'Abbé Jardin :
tomes V & VI in 12. Prix , sliv. brochés
, & 6 liv. reliés . A Paris , chez le
Jay , libraire , rue St Jacques , au- deſſus
de celle des Mathurins .
LEs quatre premiers volumes de ces
révolutions ont fuffisamment fait connoître
la marche & le ſtyle de l'hiſtorien . Le
cinquième & le ſixième volume qui viennent
de paroître , conduiſent le lecteur
juſqu'en l'année 1515 , & lui préſentent
la fuite des guerres qui ont défolé l'Italie;
la tranſlation du ſiége pontifical à Avignon
en 1308 ; le grand ſchiſme d'Occident
; les révolutions arrivées dans le
royaume de Naple ſous le règne de la célèbre
Jeanne première ; l'origine des Mé.
dicis ; la conquête du Milanez par Louis
XII , Roi de France ; les tyrannies & entrepriſes
diverſes de Céfar Borgia , Duc
de Valentinois , que M. Denina met ici
en parallèle avec Louis Sforce , Duc de
Milan. « Tous deux furent ambitieux à
70 MERCURE DE FRANCE,
» l'excès, diſſimulés & perfides : plus vain
>> cependant , plus glorieux, plus ſuperbe,
>>celui-ci vouloit ſubjuguer l'eſtime &
> l'admiration ; plus fombre au contraire,
>> plus ténébreux , plus cruel , le premier
» ne vouloit régner que par la crainte &
» l'effroi . Tous deux ufurpateurs , ils eu-
>> rent à beaucoup d'égards , le talent de
>>gouverner les peuples :& fi les Roma-
>>gnoles furent plus attachés , plus fidèles
>> au Duc de Valentinois , que les Mila-
>> nois à Louis Sforce ; c'eſt que diſpoſant
» à ſon gré des tréſors de la Chambre
>> Apoftolique , Borgia n'eut pas beſoin
>> de fouler ſes ſujets , dont il lui étoit
aiſé d'ailleurs de captiver l'amour en
>leur faiſant échoir une partie des em-
» plois & des bénéfices que diſtribuoit la
„ Cour de Rome. L'un & l'autre ébranlèrent
ſucceſſivement les fondemens de
» l'Italie , & lui firent , dans l'eſpace au
>> plus de trois luſtres , changer preſque
>> entièrementde face. MaisLouis Sforce,
»enſe faiſantdépouiller parune puiſſance
» étrangère, fut la cauſe dece qu'une fibelle
>> portion de la contrée devint& ſetrou-
» ve même encore, au bout de près de trois
>>>ſiècles, province dépendante d'Etats Ul-
>> tramontains, fans nulle eſpérance de ſe
AVRI L. 1773 . 71
» voir gouverner par fes Souverains pro-
>>> pres , d'en redevenirjamais le féjour. H
» eſt bien inutile d'inſiſter ſur la gravité
» d'un tel préjudice , ſur l'extrême diffi-
>> cultéd'en trouver la compenfation. Au
> contraire , les ſanglantes opérations de
>>Borgia produiſirent , ſi je ne me trom-
>> pe , un bon effet ; elles facilitèrent la
» récompoſition du domaine eccléſiaſtique;
> elles mirent le ſouverain Pontife à por-
> tée de recouvrer toutes les cités de la
Romagne , toutes les terres ufurpées ſur
leSaint Siege. »
Le fpectacle des révolutions que nous
préfentent les vertus ou les crimes des
hommes illuſtres , eſt quelque fois interrompu
par les réflexions de l'hiſtorien fur
te commerce , l'agriculture & la navigation
, fur les progrès des lettres & des
arts, fur les avantages ou les inconvéniens
des différens ſyſtèmes politiques. Le lecteur
eft encore agréablement diſtrait des
ſcènes ſanglantes de l'ambition par des
traits de bonté , de générofité , de bienfaifance
dont le traducteur a ſouvent en
richi les notes qu'il a ajoutées aux principaux
événemens rapportés par l'hiſtorien
italien . Charles , Duc de Calabre ,
mort en 1328 , nous eſt dépeint dans une
72 MERCURE DE FRANCE .
de ces notes comme un Prince religieux,
clément , libéral , & qui regardoit avec
raiſon l'amour de la juſtice comme le premierdevoir
d'un ſouverain. Il parcouroit
chaque année les provinces de ſes états
pour examiner la conduite des barons &
des gouverneurs. Leurs vexations étoient
punies avec ſévérité. Charles , dans une
de ces inſpections , apprit que certain
ſeigneur, pour embellir ſa demeure , avoit
dépouillé un de ſes vaſſaux. Le Duc s'y
rend , admire le bâtiment& les entours ,
en vante la ſituation falubre & pittorefque
, & ajoute : Il vous en coûteroitfans
doute beaucoup de quitter unfi beau lieu ?
« J'avoue qu'il m'en coûteroit infiniment.
» Vous ſavez comme l'on tient aux pof-
>> ſeſſions de ſes pères ; il me ſtroit im-
>>poſſible d'en faire volontairement le
>>facrifice. Il faudroit par conséquent un
>> coup d'autorité ; ce qui n'eſt pas à crain-
>> dre fous un Prince adoré pour ſon équi.
» té & abfolument incapable de pareille
» injustice. » De pareille injustice , répète
le Duc en appuyant ! vous la trouveriez
donc bien criante ? " -Afſurément; eſt- il
>> rien de plus révoltant , rien même de
>>plus ſévèrement puniſſable , que d'en-
>>lever de force les poſſeſſionsd'autrui ?»-
AVRIL. 1773 . 73
Amerveille, reprend le Duc ; l'arrét estforti
de votre bouche ; &fi vous ne reftituez toutà
l'heure le fonds ufurpéfur votre vaſſal ,
je vousfais couper la tête.
Charles rendoit journellement la juſtice
à Naples , afſiſté de ſes miniſtres & de
ſes conſeillers qu'il aſſembloit dans le palais
à la place duquel on a bâti l'Incoronata
, célèbre Egliſe de Naples ; & dans
la crainte que les gardes ne fiffent pas entrer
les pauvres , il avoit fait placer une
ſonnette dans le tribunal même , dont le
cordon pendoit hors de la première enceinte.
Un vieux cheval abandonné de
ſon maître , vient ſegratter contre le mur
& fait fonner : Qu'on ouvre , dit le Prince
, & faites entrer qui que ce ſoit. « Ce
>> n'eſt que le cheval du ſeigneur Capece ,
dit le garde en rentrant : & toute l'affemblée
d'éclater... Vous riez , dit le Prince...
fachez que l'exactejuſtice étendfes
foinsjuſques fur les animaux... Qu'on
appelle Capece... Qu'est ce que c'est qu'un
cheval que vous laiſſez errer , lui demande
le Duc ? " Ah ! mon Prince , reprend le
> cavalier ; ç'a été un fier animal dans
• ſon tems ; il a fait vingt campagnes
>> ſous moi ; mais enfin il eſt hors de fer-
» vice , & je ne ſuis pas d'avis de le nou-
I. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE .
וכ
...
11-
rir à pure perte. » -Le Roi mon père
vous a cependant bien récompensé.
>> eſt vrai ... j'en suis comblé . » -Et
vous ne daignez pas nourrir ce généreux
animal qui eut tant de part à vos fervices!
Allez de ce pas lui donner une
place dans vos écuries : qu'il foit tenu à
l'égal de vos autres animaux domestiques ,
Sans quoije ne vous tiens plus vous- même
comme loyal cavalier , &je vous retire mes
bonnes graces. Ce trait & d'autres ſemblables
ont pu autoriſer le ſculpteur qui
a fait le mauſolée de ce Prince à le repréſenter
avec une conque ſous les pieds où
l'agneau& le loup boivent paiſiblement
à côté l'un de l'autre .
Camille de Turinga , belle & riche
bourgeoiſe de Meſſine , mérite bien d'être
placée au rang des femmes illuſtres. Le
traducteur en rapporte ce trait d'après
P'hiſtorien Coſtanzo . Rolland , frère naturel
de Dom Pedre Roi de Sicile , qui
lui avoit donné le commandement d'une
flotte pour s'oppoſer aux entrepriſes de
Robert Roi de Naples , venoit de perdre
un combat naval&d'être fait prifonnier.
Soit impuiſſance , ſoit reſſentiment , le
Roi de Sicile ne rachetoit point ſon frère,
dont la rançon étoit portée à douze.
AVRIL. 1773 . 75
1
mille Horins . La belle Meſſinoiſe fait offrir
la ſomme à Rolland, s'il veut l'époufer
en légitime mariage. Celui- ci , qui ne
voyoit pas d'autre moyen de fortir de ſa
captivité , palla bien volontiers une promeffe
d'épouſer ſa libératrice fitôt qu'il
feroit arrivé à Meſſine. Au moyen des
douze mille forins qui furent comptés
ſans délai , Rolland met à la voile, arrive
& ſe met fort peu en peine d'accomplir
ſa promeſſe , alléguant l'exceſſive diſparité
des conditions. Camille l'appelle en
jugement&produit l'acte ſigné de ſa main.
Les magiſtrats , frappés de la détreſſe où
ſe trouvoit le Roi , craignant de détruire
un reſte de confiance , jugent à la rigueur,
& condamnent Rolland à tenir ſa promeſſe
. Pluſieurs ſeigneurs l'exhortent ,
l'encouragent &l'accompagnent chez Camille
qui avoit étalé toute la magnificence
de ſes ameublemens , & s'étoit
chargée elle- même de ſes plus riches parures.
Rolland la ſupplie d'oublier ſon
injurieuſe réſiſtance , & déclare qu'il eſt
prêt ... « Arrête , lui dit Camille, je fuis
>> fatisfaite . Penſes-tu que mon coeur ait
>>>attendu le lendemain de ton arrivée à
» Meſſine pour te rejeter ? Je voulois un
» époux du ſang royal... mais tu déro-
Dij
76. MERCURE DE FRANCE.
... adieu;
>> geas au moment que tu fauſſas ta paro-
» le , & je jurai de n'être jamais à toi . Je
>> ne t'ai poursuivi en juſtice réglée ,
» qu'afin de te déshonorer.
>> porte ailleurs ta main Aétrie , reprends
» ta promefle , garde encore le prix de ta
>> rançon : je t'en fais préſent. » Et laiffant
Rolland ſtupide de confuſion , elle
perce la foule étonnée,& va ſe jeter dans
un couvent à qui elle donna la plus grande
partie de ſon bien.
Le ſtyle du traducteur n'eſt point dépourvu
d'élégance , de préciſion , ni de
chaleur dans les endroits qui en font
fufceptibles. Ses expreſſions font choifies
; mais quelquefois avec un peu trop
d'affectation , comme dans ces phrafes.
« Jeanne gagna ſon procès ; l'arrêt qui
>> l'innocentoit fortit précisément alors
>> que Louis , maître d'Averſe , ſe diſpo-
>> foit à faire le ſiége de Naples , &c. l'on
» ouvroit à Pérouſe des étoffes en poil de
» chèvre , &c . L'improbité , les noirceurs
» & fur- tout l'incontinence du Roi fon
>> neveu , &c. Quelqu'un a prétendu dans
>> ces derniers tems que c'étoit NicolasV
» qui avoit eu le plus de part à la réſura
>> rection des lettres , &c. >> e
AVRIL. 1773. 77
Le Palais de la Frivolité , par M. Compan
; vol . in- 12. A Amſterdam ; & fe
trouve à Paris chez Mérigot le jeune ,
libraire , quai des Auguſtins , au coin
de la rue Pavée.
Le Palais de la Frivolité eſt dédié aux
Dames : « O vous qui formez la plus
>>belle partie du monde que nous habi-
>>tons , à qui , mieux qu'à vous , pouvoit
>>convenir la dédicace de ce petit ouvra-
>> ge ? C'eſt un hommage qui vous eſt dû,
>> quelque foible qu'il foit. N'est- ce pas
>> en vous que réſide le principal reffort
>>qui nous fait mouvoir ? l'on vous regar-
>> de , & l'on vous imite ; vous marchez
»& nous vous ſuivens. Chacun , pour
>>gagner votre fuffrage , ſe règle ſur vos
>>goûts , ſur votre humeur , ſur vos pen-
>>chants , je n'oſe pas dire ſur vos capri-
>> ces . La frivolité vous doit ſans doute
>> l'empire conſtant qu'elle a ſur les Fran-
» çois , &c. » L'auteur rapporte dans cette
dédicace quelques traits hiſtoriques à la
louange des Dames ; mais comme d'un
autre côté il appuye malignement fur
quelques ſarcafmes que des eſprits chagrins
ont lancés contre elles , vraiſemblablement
on ne l'accuſera pas d'avoir
Diij
73 MERCURE DE FRANCE.
1
mendié la protection des Dames. Nous
craignons au contraire pour l'auteur qu'elles
ne regardent la deſcription qu'il nous
donne du palais de la Frivolité & la peinture
qu'il nous fait de ſon cortége , des
hommages qu'elle reçoit & des audiences
qu'elle donne , comme une plaiſanterie
ſatyrique déplacée dans un ſiècle où nos
auteurs comiques même conſultent nos
Dames pour ſavoir s'il n'y a rien dans
leurs drames qui puiſſe leur déplaire.
L'architecte du palais de la Frivolité
promène ſon lecteur dans l'enceinte de
ce palais, fur les murs duquel étoient repréſentés
des pantins de toute forme &
de toute grandeur. Il le conduit enſuite
devant la Souveraine , qu'il dit ſoeur de
la Légereté & mère de l'Inconſtance.
• Une robe de gaze , garnie de gazes
>> rayées de diverſes couleurs , faifoit
>> toute ſa parure. Ce vêtement tranfpa-
>>rent & léger ne déroboit rien de l'élé-
>> gance de la taille , & des graces de ſa
> démarche. Elle a pour autel une toilet-
» te , & c'eſt là qu'elle reçoit les voeux &
>> l'encens des François. On ne l'honore
>>que par des ris & des jeux , & elle
>>compte des ſujets de tout âge & de
>>tout rang. Antour d'elle font rangés les
AVRIL. 1773 . 79
>> ſoutiens de fon empire , marchandes de
» modes , revendeuſes , coëffeurs , parfu-
» meurs , baladins , danſeurs , muficiens
»& tous ceux dont le cerveau timbré a
>>donné des preuves claires d'extrava-
» gance , & ceux qui n'étant point encore
>>connus par quelque délire , donnent au
>>moins des eſpérances pour l'avenir. >>>
On eſt un peu fâché de voir ici les
muſiciens dans la compagnie des parfumeurs
& des marchandes de modes ; &
il faut croire que l'auteur n'aime pas la
muſique ou qu'il ne la regarde pas com--
me un art , qui , ainſi que les autres arts
libéraux , a pour objet l'imitation de la
belle nature& pour but de dérober l'hom.
me à ſes ennuis , & de l'élever en quelque
forte au deſſus de lui - même en lui
préſentant l'image d'un beau ſupérieur &
idéal.
Lorſque la Frivolité tient ſes audiences
, chacun plaide ſa cauſe. Tout avocat
en eſt exclu ; car la Frivolité, ajoute - t'on
ici , veut de la brieveté & de la clarté.
Nice & Lindor vinrent expoſer leurs
plaintes devant la ſouveraine. Ces deux
amans , dans les tranſports de leur tendreſſe
naiſſante, avoient juré de 's'aimer
toujours ; rien , à ce qu'il leur ſembloit ,
Div
So MERCURE DE FRANCE .
n'étoit capable de déſunir deux coeurs que
L'amour avoit enchaînés ; ils devoient
brûler d'une flamme éternelle. Et néanmoins
un beau matin le fidèle Lindor
oubliant fes fermens & ſes amours , avoit
abandonné ſa tendre Nice pour de nouveaux
attraits qui l'avoient ſu toucher , &
auxquels il étoit entraîné par un penchant
invincible. Nice , défolée , les yeux remplis
de larmes , & dans le déſordre d'une
femme à qui la parure eſt importune ,
lorſqu'elle a perdu l'amant pour lequel
elle ſe paroit , venoit aux piedsde la Reine
demander vengeance d'un abandon
auffi cruel , & preſſer le ſupplice de l'ingrat
qui la mépriſoit. Lindor , ſans ſe facher,
diſoit à la belle: « Je n'ai point trahi
>> ma foi , & je n'ai point violé mes fer-
>> mens . Ce n'est pas moi qui ai changé ,
» c'eſt vous . La promeſſe que je vous ai
faite de vous aimer ſans ceſſe , vous im-
>>poſoit de votre côté l'obligation d'être
>> toujours aimable. Et puis... y penfez-
>> vous ? des amours immortels ! j'ai ma
>> réputation à conferver , &je ſuis Fran-
>>çois. » Nice, en effet, étoit un peu changée;
ſon teint ne ſe ſoutenoit plus que
par l'art , ſa taille auparavant ſi bien priſe
, ſe perdoitdans un embonpoint bour
AVRIL. 1773. 81
geois : il y avoit plus de lenteur dans fa
marche & moins de gaîté dans ſes propos-
La Frivolité jugea en faveur de Lindor ;
" Car , diſoit cette Reine , que devien-
>> droit mon empire , & combien com-
> pterois-je de ſujets , ſi la triſte Conſtan-
>> ce s'établiſſoit dans ce pays ?,
Les hiſtoires de Juliette&de Francine
que la Frivolité avoit nommées à deux
places vacantes parimi ſes Dames d'atour ,
ajoutentde nouveaux traits aux différentes -
peintures que l'auteur nous fait de la Frivolité.
Ces hiſtoriettes jettent d'ailleurs
de la variété dans cet écrit , où l'on trouvera
pluſieurs traits connus , mais dont
l'auteur a fait une application plus ou
moins heureuſe à ſes perſonnages.
La Mode auroit pu jouer ici un rôle
auprès de la Frivolité , mais l'auteur ne
l'a point perſonnifiée ; il s'eſt contentéde
faire remarquer ſes changemens à des
étrangers qu'il fait venir au colifée. « Hatez
vous , leur dit il , de ſaiſir la mode
>>qui règne en cet inſtant; car elle doit
» s'évanouir avec le jour qui lui a donné
>naiſſance. Ces petits chapeaux n'ont pas
>> toujours couvert les têtes de nos jeu
> nes gens ; ils eun portoient , il n'y a pas
long.tems ,d' ne telle grandeur , que
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
>> tout leur corps étoit à l'ombre , & qu'on
u ne voyoit point leur figure. Nos fem-
> mes ſe couvroient de grands bonnets
>> ſurmontés de deux rangs de rubans ;
>> elles ont enſuite enseveli leurs attraits
>> ſous une longue caléche qu'elles pou-
>> voient étendre & replier à leur gré . Les
laides gagnoientà cette invention ; les
>>jolies n'y perdoient rien , leur minois
>>qu'elles laiſſoient quelque fois apper-
>>cevoir comme par mégarde & àla déro-
>>hée , en devenoit plus agaçant & plus
>> fin. On s'eſt laſſé de compter les diffé-
>>rentes formes qu'elles ont ſu donner à
>> leur coeffure ; tantôt à l'Elephant, tan-
>>tôt à la Rhinoceros , le matin à la Da-
>> nemarck , le ſoir à la Grecque. Aujour-
>> d'hui une haute pyramide de cheveux
>>s'élève ſur leur têre : on diroit qu'elles
>>croient , en ajoutant à leur taille, ajou-
>>ter à leur mérite. Mais un uſage qui
>> n'eſt point ſujet aux caprices de la mo-
>>de , & qu'elles veulent conferver (peut-
>>être par eſprit de contradiction , parce
>> qu'on voudroit qu'elles y renonçaſſent)
>>eſt celui de colorer leurs joues d'un
>> rouge emprunté , & qu'elles ont grand
>>ſoin de forcer,tant elles craignent qu'on
>> n'en découvre pas l'artifice . Nous ne
AVRIL. 8
1773 .
dirons pas avec l'auteur que c'eſt par elprit
de contradiction que les femmes
veulent conſerver l'uſage du rouge , mais
parce que le vermillon eſt devenu une
des livrées du rang&de la fortune. Sans
cette loi biſarre de la mode , loi que les
femmes laides, toujours en beaucoup plus
grand nombre que les belles , ont inttoduite,
quelle eſt la jolie femme qui conſentiroit
à ſe barbouiller de rouge ? Elle
ſaitbien qu'on ne flatte point l'organe de
la vue en le déchirant , que le vermillon
par ſon éclat fait paroître la peau jaune&
donne à celles qui le portent un même
air de famille ; ce qui faisoit dire à un
étranger que la première fois qu'il vit les
femmes rangées dans les loges de l'opéra
à Paris , il crut voir une longue platebande
de pivoines dans un jardin.
La Pariséide , ou Paris dans les Gaules.
A Paris , chez Piffot ; 2 vol. in - 8 °.
avec figures & privilège du Roi .
On n'a point la prétention de croire
avoir fait un poëme épique , dit l'auteur
déjà connu dans les lettres par quelques
ouvrages de ſa jeuneſſe, dont pluſieurs
ont eu plus d'une édition .
Ce n'eſt donc point à titre de poëme
Dvj
34 MERCURE DE FRANCE.
qu'il faut juger la nouvelle production
de M. D... & nous ne réveillerons point
la queſtion de ſavoir s'il peut exiſter un
poëme en proſe , puiſqu'il eſt encore des
gens affez épris de la rime & de la me-..
fure des mots pour refuſer ce titre au Télémaque.
Nous n'enviſagerons la Pariſéide que
comme un roman héroïque où M. D... ,
en nous offrant une origine vraiſemblable
de nós loix , de nos coutumes, de nos
préjugés&de nos uſages ,nous découvre
ce qu'ils peuvent avoir d'extravagant &
de ſenſé , de frivole & d'utile , de ſage &
de ridicule dans leurs cauſes &dans leurs
effets.
Il eſt des vérités qu'il faut redire fouvent
aux hommes , parce que la meilleure
leçon de la veille eſt preſque toujours une
leçon perdue. Les avertir qu'on va les
inſtruire , c'eſt les éloigner de ſoi : le maître
qui s'annonce à découvert paſſebientôt
pourunpédant ennuyeux .
Pour éviter cet écueil où vont ſe brifer
tant d'écrits moraux, eſtimables du moins
par leur objet , l'imagination prête quelquefois
au cenſeur ingénieux , le voile
d'une fiction heureuſe qui l'enveloppe &
qui le fait arriver à ſon but en amuſant
)
AVRIL. 1773 . 85
fon lecteur. Telle eſt l'idée qu'on doit ſe
faire de la Pariſéide .
Que l'infidèle époux d'Enone , que
Pâris foit venu dans les Gaules être le
fondateur d'une capitale qui porte aujourd'hui
ſon nom , c'eſt un point de fait inutile
à diſcurer. Ce nom ſe trouve parmi
ceux des vingt-quatre Rois que nos vieilles
chronologies déſignent depuis le déluge
juſqu'à Francus. Nos anciens hiftoriens
, & quelques - uns de nos poëtes ,
ont eu pour leur pays l'orgueil des Romains
, qui avoient été ſe chercher des
ayeux parmi les héros diſperſés de la malheureuſe
Troye ; c'en eſt aſſez pour la
fable de M. D... , dont le but moral eſt
de nous préſenter ce Pâris malheureux
par ſes vices , heureux depuis par la
vertu .
Le fils de Priam , bleffé fur les murs
deTroye, ſe reſfouvient qu'Enone, qu'il
avoit épousée étant encore berger ſur le
Mont Ida , & qu'il a cruellement abandonnée
pour fuivre la fatale Hélène,joint
à l'art de prédire celui de guérir les blef
fures . Il ſe traîne vers les lieux où il l'a
laiſſée ; mais none ne fe retrouve plus,
& l'on ignore ce qu'elle & Cébren fon
père ſont devenus.
86 MERCURE DE FRANCE .
Déſeſpéré d'une perte dont alors il refſent
toute l'étendue , il va ſe donner la
mort ſur le même autel où jadis il promità
la fille de Cébren une fidélité ſi mal
obſervée; lorſque Minerve paroît à ſes
yeux , elle ne vient point lui reprocher la
préférence qu'il donna ſur elle à Vénus .
C'est en déeſſe de la ſageſſe qu'elle va se
venger.
Elle l'élève à ſes côtés ſur un nuage ,
d'où elle lui fait découvrir ce qu'en Afie
on devoit appeler les contrées hyperboréennes.
Une double chaîne de montagnes
les ſépare du Latium & de l'Ibérie ;
les deux mers les embraſſent. Ce font les
Gaules , où cette déeſſe lui apprend qu'il
doit fonder un grand empire , & où-il
doit retrouver ſon épouse & fon fi's.
Pars , lui dit Minerve après l'avoir guéri,
oublie cette moitié de ta vie confacrée
à Vénus , & déſormais me prenant
pour guide :fois enfin unhéros , puisque iu
étois né pour l'être.
Quel eſt ſon étonnement après le départ
de la déeſſe, lorſqu'il apperçoit les
mêmes contrées qu'on vient de lui découvrir
gravées ſur ſon bouclier! il ſe réunit
au petit nombre d'amis qui l'avoient
ſuivi malheureuſement pour les Gaules ,
AVRIL . 1773 . 87
puiſque les défauts de leurs caractères devoient
y jeter des racines ſi difficiles à y
extirper , qu'on en voit encore des rejets
de tous côtés après tant de ſiècles révolus.
Manethon , dévoué par goût au culte
des femmes; Frivolides , qu'annonce ſuffiſamment
ſon nom ; Amatius, le patriarche
de nos fars ; Locuplès , celui de nos
peſans millionnaires; Eufémus , foible &
ſuperſtitieux , & Hippomenis , joli médecin
des vapeurs , mis à la mode par
Hélène , tels font les fix héros de la toilette
de cette Princeſſe que Paris entraîne
avec lui .
Arrivés d'abord dans l'Egypte corrom .
pue, ils en repartent ſur des vaiſſeaux qui
doivent conduire le vertueux Agénor aux
mêmes rivages que Minerve a tracés ſur le
bouclier de Pâris , & qui pour l'Egypte ,
étoient alors le lieu d'exil des victimes
de la tyrannie , ou la retraite de ceux qui
fayoient uu honteux eſclavage. Heureuſes
colonies , dit l'auteur , qui ne furent pas
formées comme tant d'autres du vilfuperflu
d'une nation qui nese prive ordinairement
quedeſes membres les moins à regretter!
•Dans la courſe de ces vaiſſeaux, le long
des côtes de l'Heſpérie , l'auteur fait un
tableau effrayant du Véſuve en courroux
$8 MERCURE DE FRANCE.
&d'une horrible tempête. L'imagination
& le pinceau du célèbre Vernet ſemblent
l'avoir tracé .
Un calme heureux ramené par l'aurore
redonne l'eſpérance ; on apperçoit la terre
&l'on touche heureuſement aux bords du
Rhodanim. (aujourd'hui le Rhône. ) Les
Arélates font effrayés de la deſcente ; ils
redoutent quelque ordre cruel du tyran
de l'Egypte ; mais le nom d'Agénor s'eſt
fait entendre. Arlétès , auffi célèbre par
fes malheurs que par ſa naiſſance , lui
préfente ſon peuple raſfuré.
Pâris , encore ignoré , examine attentivement
une nation fur laquelle la promeſſe
de Minerve le deſtine à régner. Il
s'avance vers la colonie des Phocéens
établis à Marfillis. (Marseille) Il apprend
d'eux qu'Anténor , ſuivi de quelques
Troyens , l'a devancé dans les Gaules. Il
fuit avec ſes amis le cours de la Durance.
Les charmes de la Fontaine de Vaucluſe
l'arrêtent. Il y entend parler d'un ſage
vieillard qui habite les hauteurs de ce
déſert. Il veut le voir : il eſpère que c'eſt
Anténor ; mais c'eſt le père de ſon époufe
: c'eſt Cébren dans les bras duquel il
fe trouve. Il lui demande Enone ; le
vieillardne faitce qu'elle eſt devenue.
A
AVRIL. 1773 . 89
S'il en croit un ſonge , il a vu une immortelle
la confier à des vierges ſacrées . Un
fils d'Enone lui reſte pour ſa confolation.
Un fils. ? c'eſt celui de Pâris qui le voit
une houlette à la main , qui vole à lui &
l'embrasle .
Les bornes d'un extrait ne nous permettent
pas de nous arrêter à l'hiſtoire de
Cébren , au mariage du jeune Parifis , &
à toutes les courſes que font ſéparément
dans le ſein des Gaules & le père & le
fils. Ils ſe réuniſſent ſur les bords de la
Marne à la nouvelle Troyes que Francus
& les Troyens , qui les avoient précédés,
venoient de conſtruire .
Pâris croit revoir ſa patrie ; tout ſemble
la lui retracer au merveilleux près que
Fétiſſe , puiſſante protectrice de ces cantons
, y répandoit ; car M. D.... , aux
fictions de la mythologie , réunit auſſi les
êtres allégoriques & la Féerie peut - être
étonnés de ſe trouver enſemble , mais qui
multiplient les reſſources de l'auteur.
La bibliothèque de Francus avoit une
fingularité dont il doit nous être permis
d'être jaloux . Toute eſpèce de livres qu'on
ypréſentoit ,,en paſſant ſous une baguette
de Fétiffe , s'y réduiſoient aux ſeules choſes
neuves qu'ils contencient ; enforte
90 MERCURE DE FRANCE.
qu'il n'en reſtoit que le grain d'or pur
qu'ils renfermoient; de tous les ouvrages
de poëſie ſur- tout , il n'en demeuroit que
ce qui portoit l'empreinte du génie. Tous
les livres de médecine s'étoient réduits à
quelques feuilles volantes qui traitoient
des fimples&de leur vertu ,&c. &c . Divine
baguette de Fétiſſe , pourquoi n'êtesvous
qu'une fable plaiſante ?
Tandis que Pariſis , avant la réunion
dont nous venons de parler , s'étoit avan.
cé vers l'Orient des Gaules , & qu'il avoit
vů les arts & l'induſtrie faire déjà la gloire
&la richeſſe de cette ville ſituée au con-
Auent du Rhodanim & de l'Arare , ( la
Saône ) ſon père avoit parcouru les côtes
méridionales de ce pays.
L'image que fait l'auteur des Montipéléens
* eſt aſſez fingulière . Vils esclaves
de la mort , dit il , & condamnés à porter
Sa lugubre livrée , il ne leur est permis
d'habiter les tristes avenues de ſon empire
qu'à condition de lui livrer chaque année
un certain nombre de victimes , & ils ne
rempliffent que trop bien leurs engagemens;
car la guerre à l'oeil farouche , au coeur de
** Les Habitans de Montpellier.
AVRIL. 1773 . 91
fer, ne moiſſonne pas plus de mortels que
ce peuple d'enchanteurs .
Tout le livre quatrième , qui nous paffe
actuellement ſous les yeux , eſt rempli de
fictions heureuſes. L'Eſpérance y conduit
Pâris au temple du Deſtin ; il y voit la
foule des Rois qui doivent, après lui, faire
retentir la gloire des lys dans tout l'Univers
; ily découvre l'ame de ſon fils Parifis
animer le grand Clovis. Le tems lui
fait auffi remarquer la fienne deſtinée à
être celle de plus d'un Roi célèbre , & furtout
celle du grand Henri .
Il voit Mercure conduire dans ce palais
les ames qu'il a fair paſſer par le fleuve
d'Oubli . Il les place au hafard dans les
caſes qui ſe trouvent vuides , & la main
du Tems aveugle n'eſt guère plus fûre
dans la diſtribution qu'il en fait au befoin.
L'hiſtoire des Tectoſages & celle de
leur corruption , cauſée par l'or apporté
de Delphes , occupent le cinquième &
ſixième livres , où l'on trouve l'origine de
la nobleſſe , celle du luxe & de tous les
mauxqu'il entraîne avec lui .
C'eſt au livre ſeptième que ſe fait la
réunion du ſage Paris & de ſon fils à la
nouvelle Troyes Pâtisobtient de Francus
92 MERCURE DE FRANCE.
la faveur de voir la puiſſante Fétiſle qui
renouvelle & confirme les eſpérances que
lui a données Minerve. Elle le conduit
avec ſes Troyens au temple de la Gloire ,
précédé de celui de Gloriole. Ladefcriptionde
ces temples & l'hiſtoire que conte
la Fée de la formation de l'homme &
de celle de la femme, ſont des morceaux
qui appartiennent à l'imagination la plus
féconde & la plus riante.
Pâris & fes Troyens ſe ſéparent de
Francus ,& ſuivant le cours de laMarne ,
ils arrivent fur le rocher de Karenton
(aujourd'hui Charenton.) Un vieux Druide
qui avoit donné fon nom à ce lieu ,
apprend aux Parifiens que le pays eſt habité
par des femmes qui ont ufurpé les
droits de la divinité , & qui régnent impérieuſement
ſur les foibles Samothides,
quoique gouvernés par des Rois.
Le ſecret de cette divinité des femmes
& ſa deſtruction occupent agréablement
le neuvième & dixième livres . Au moment
de la capitulation , voici quelquesunes
des conditions propofées pour la réunion
des deux ſexes , avec les apoſtilles
des anciennes déeſſes de Lutèce.
AVRIL. 1773 . 93
ART. II .
Les femmes n'auront plus d'autels.
(Apostille. ) Leur toilette leur en tiendra
lieu ; & s'il n'eſt plus permis de les
adorer en effet , on continuera au moins
de le leur dire .
ART. III .
Elles vivront avec les hommes dans le
même habitation .
(Apoftille.) Mais l'appartement le plus
vaſte & le plus commode ſera pour la
femme , & c'eft chez elle que l'on foupera
.
ART. IV .
La femme n'aura qu'un homme , & lui
ſera fidèle.
(Apostille. ) S'il eſt aimable & s'il ſe
borne à elle ſeule on verra , & c. &c .
L'obſervation de la fête des modes fut
auſſi un des articles convenus,& la deſcription
qu'en fait l'auteur est très ingénieuſe.
Ce fut à peu près dans ce temps - là ,
dit - il , qu'un peintre Egyptien voulant
remporter dans ſon pays le coſtume des
Pariſéennes qui varioit chaque jour , en
peignit une , tenant une pièce d'étoffe
94 MERCURE DE FRANCE .
fous fon bras & des ciſeaux à la main,avec
cette inſcription : comme elle voudra .
L'origine des courtiſannes , des ſpectacles
, des romans occupe le livre onzième.
Fétiſſe vient voir Paris , & d'un lieu
élevé elle lui découvre ce que la ville de
Lutèce doit être dans trois mille ans . C'eſt
Paris tel qu'il eſt aujourdhui , avec quelques
obſervations diſcretes & ſenſées :
caractère toujoursſoutenu de l'eſprit critique
de cet ouvrage qui pouvoit aiſément
prêter à la malignité & à ce ton de farcaſme
trop commun de nos jours ; mais
quinepaſſe jamais les bornes d'une philofophie
& d'une raiſon meſurées.
La chevalerie , les tournois terminent
ce livre , & c'eſt dans le douzième que
Pâris avec fon fils , vainqueur des Celtes
&des Inglis ſes ennemis , eſt unanimement
déclaré le Roi des Gaules , & que
voulant accomplir le voeu qu'il avoit fait
à Minerve , il retrouve dans un de ſes
temples ſa chère Enone parmi les prêtreſſes
de la divinité.
Tel eſt, en abregé, le plande cette production
qui ne peut qu'augmenter l'eſtime
qu'on avoit conçue des talens de M.
D.... Après un long filence ſon imagination
n'en paroît que plus fraîche & plus
AVRIL .
95 1773 .
brillante. Cent tableaux d'un effet trèspiquant
ſe préſentent dans le cours de cet
ouvrage auffi utile qu'amuſant ; c'eſt par.
tout un peintre de payſages , de marines ,
de tempêtes , de batailles , de fêtes ; nous
ajoûterons qu'il eſt auſſi le peintre ingénieux
& fidèle des moeurs&de la vérité ,
& que fon ouvrage n'annonce pas moins
un homme très - honnête qu'un écrivain
aimable & très- inſtruit .
La Nature conſidérée ſousſes différens
aspects.
Cet ouvrage paroît périodiquement
tous les quinze jours , par cahiers , de
trois feuilles chacun , caractère de cicero,
lous format in - 12 . On y traite de l'homme
, conſidéré phyſiquement , moralement&
médicalement ; des différens animaux
, de leurs moeurs , de leur tempérament,
des uſages qu'on en peut tirer pour
l'économie domeſtique. On y fait part
au Public de ce qu'il y a d'intéreſſant&
de nouveau dans la médecine , l'art vétérinaire
, l'agriculture , le jardinage , la
botanique , la minéralogie , & généralement
dans toutes les parties de l'hiſtoire
naturelle & économique ; celle du royaume
y eſt ſpécialement traitée. On confi
96 MERCURE DE FRANCE.
gnera dans cet ouvrage périodique , généralement
tous les mémoires qu'on pourra
adreſſer à l'auteur , & qui pourront y mériter
une place par l'intérêt qui y règnera .
Cette eſpèce de Journal , ou plutôt de
commerce épiſtolaire , a commencé au
mois d'Août 1768 , & a toujours paru
depuis avec ſuccès ; ce n'eſt même qu'à
l'empreſſement que le Public a fait paroître
pour ſe le procurer , que l'auteur s'eſt
déterminé à en donner la continuation .
On y rapporte en outre des notices abrégées
ſur tous les livres , tant anciens que
modernes , qui peuvent avoir rapport aux
objets qui y ſont traités. On y fait furtout
mention de toutes les découvertes
nouvelles , de même que des remèdes
dont on a expérimenté l'efficacité dans
les maladies les plus rebelles & les plus
invétérées. On peut dire que de tous les
ouvrages périodiques , il y en a peu d'auffi
avantageux que celui- ci ; il eſt tout- à lafois
curieux & utile ; il convient à toutes
les claſſes de citoyens. Il n'eſt pas uniquement
rédigé pour les ſçavans , mais on l'a
mis à la portée de chacun. A quoi ſert
d'y rapporter des diſſertations pompeuſes ,
qui ne peuvent être entendues que d'un
très-petit nombre de lecteurs ? On a évité ,
tant qu'on a pu , tous ces termes ſcientifiques
AVRIL. 1773 . 97
ques qui rendent toujours le langage des
ſavans inutile à la plupart des hommes ,
&qui par conféquent privent ceux- ci de
toutes les découvertes intéreſſantes qui
pourroient être faites de la part de ceuxlà.
Ce n'eſt qu'en parlant vulgairement ,
qu'on ſe met à même de pouvoir être entendu
, & qu'on peut rendre ſon travail
utile à tout le monde. L'auteur oſe ſe flatter
que tous les Seigneurs , les Curés de
campagne , les Economistes , les Médecins
, les phyſiciens , les Agriculteurs , les
Botaniſtes , les Maréchaux , les Laboureurs
, les Jardiniers , les Vignerons , &
généralement tous les artiſtes , trouveront
dans cet ouvrage , non-feulement du curieux
, mais auſſi de l'intéreſſant & de l'utile.
Comme c'eſt pour tous les membres
de la ſociété que nous travaillons , on les
invite de vouloir bien coopérer à ces vues
patriotiques , en confignant dans cet ouvrage
ce qui pourroit parvenir à leur connoillance
, touchant les objets que nous
nous propoſons d'y traiter.On inviteauſſi
MM. les Académiciens , non ſeulement
François , mais Etrangers , de vouloir bien
communiquer leurs différens mémoires.
Cet ouvrage eſt le vrai dépôt des ſciences
naturelles & économiques; on pourroit
I. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
très bien le qualifier de faſtes de la nature
, puiſqu'il en renferme la plupart des
myſtères ; & il eſt plus un livrede bibliothèque
, qu'un Journal ; c'est même une
descollections les plus précieuſes qui ſoit
en ce genre. Il en a déja paru depuis 1768
juſqu'en la préſente année , vingt - cinq
volumes , dont douze in- 8 ° . & treize in-
12. il y en aura cinq dans la préſente année
, de cinq cahiers chacun .
Le prix de l'abonnement , pour 25 cahiers
par an, eſt de quatorze liv. pour Paris
, & 18 liv . pour la Province , franc de
port. On foufcrit chez Lacombe, libraire ,
rue chriſtine , ou chez M. Buchoz, médecin
-botaniſte de Monſeigneur le Comte
deProvence , rue de Tourraine , faubourg
St Germain. Ce médecin , qui a toujours
pratiqué la médecine avec les végétaux ,
ſe propoſe ſpécialement dans cet ouvrage,
d'y faire connoître tous les traitemens
qu'on peut employer pour les différentes
maladies , par le ſeul moyen des plantes,
objet très important , & qui a été négligé
juſqu'à nos jours. Ceux qui deſireront
faire inférer dans ce Journal quelque
nouveau remède végétal , ou d'autres articles
qui ont rapport aux objets qui y
font traités, font priés de les faire tenir
AVRIL. 1773. 99
aux adreſſes ci- deſſus indiquées , francs de
port. On trouvera auſſi, aux mêmes adreſſes
, dix cahiers de cet ouvrage , ou deux
volumes , qui completteront l'année entière
1772 , pour lesquels on n'avoit pas
ſouſcrit ; on laiſſera ces deux volumes
pour 4 liv . à ceux qui auront ſouſcrit pour
cette année ; ceux qui n'auront pas ſoufcrit
les payeront , en tout tems , sliv.
Le premier cahier qui ſe diſtribue actuellement
renferme une lettre ou traité
ſur les dangers de l'inoculation. On y rap .
pelle les faits récents qui ſont contraires
à cette pratique.
Lettre II . fur les dragées de Keyſer ,
regardées juſqu'à préſent comme un ſpécifique
pour la guériſon des maladies vénériennes
. On y rapporte les opérations
néceſſaires pour faire ces dragées .
Lettre III . fur les chevaux & les toeufs
de l'Iſle Camargue en Provence. On y lic
un détail curieux ſur le ſpectacle ; (car c'en
eſt un) desferrades ou marques de fer que
l'on applique fur les boeufs.
La IV . lettre fait mention de la culture
de l'ananas en Europe .
La Ve, lettre traite des maladies des
fibres , & l'on y donne la traduction de la
thèſe de M. Fouquet.
Eij
roo MERCURE DE FRANCE.
La VI . lettre eſt ſur les arbres & arbuſtes
qui ſe cultivent dans le jardin de
M. Trochereau , à St Germain en Laye .
Ce cahier eſt terminé par des annonces
delivres.
* Le Temple de Cnide , mis en vers par
M. Colardeau . A Paris , chez le Jai ,
libraire , rue St Jacques , au-deſfus de
celle des Mathurins , au grand Corneille.
Le Temple de Cnide , dit M. Colardeau
au commencement de ſa préface ,
eſt du petit nombre de ces ouvrages charmans
que le Public relit toujours avec un
nouveau plaiſir.
Je ne fais ſi cet éloge ne paraîtra pasun
peu exagéré. Quand le Temple de Cnide
parut , on ſut gré à l'auteur d'avoir pu ſe
plier à un genre de compoſition ſi différent
de ſes premiers travaux. On fut gré
à cette tête penſante qui avait ſemé tant
d'idées dans les lettres Perſanes , qui ſemblaient
n'être qu'un ouvrage de pur agrément,
d'avoir pu ſe repoſer ſur des pein
tures paftorales & fur des fictions un peu
* Cet Article & les deux ſuivans font de Ma
de laHarpe.
2
AVRIL. 1773 . FOL
ulées. On vit avec plaifir des touches
fines & riantes ſous ce pinceau mâle &
énergique. Les Critiques ne reprochèrent
à M. de Montefquieu que de n'avoir pas
écrit en vers , comme ſi la proſe poëtique
prouvait le talent de la poësie. Mais bientôt
les connaiſſeurs , qui ſouvent ne ſe
font pas entendre les premiers , firent
d'autres reproches au Temple de Cnide .
On s'apperçut que le fonds n'en était pas
affez attachant , que la fable en était petite
& noyée dans trop de deſcriptions ,
que les perſonnages n'étaient ni affez caractériſés
ni affez variés , qu'enfin il y
avait de la recherche & de l'affectation
dans le ſtyle , beaucoup plus de galanterie
& d'eſprit que de ſentiment & d'imagination
, & qu'en général l'ouvrage n'était
guères qu'un lieu commun parfemé
de traits heureux. On ſe ſouvint alors
que M. de Monteſquieu , dans les lettres
Perſanes , avait parlé des poëtes avecaſſez
de mépris , en exceptant cependant les
poëtes dramatiques , & l'on crut voir dans
le Temple de Cnide la prétention d'être
poëte ſans écrire en vers. On ſavait que
l'auteur avait inutilement eſſayé d'en faire
; & c'eſt une faibleſſe dont plus d'un
grand homme a été ſuſceptible , de dé
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
précier ce qu'on ne peut atteindre. Il eft
coupable de lèse - poësie , écrivait M. de
Voltaire.
C'eſt à chacun des lecteurs à ſe deman-
✔der ſi le Temple deCnide eſt du nombre
des ouvrages qu'il voudrait relire le plus
ſouvent. Le mérite de cette production
eſt aſſez indifférent à la gloire d'en auſſi
grand homme que M. de Monteſquieu ,
&c'eſt par cette raiſon qu'on s'eſt permis
d'en parler avec cette liberté. Je ne fais
ſi l'auteur de l'Eſprit des Loix attachait
quelque importance anTemple de Cnide,
comme les poffeſſeurs des plus beaux palais
ſe plaiſent quelquefois dans une pe.
tite maiſon d'un goût médiocre ; mais ce
qui eſt certain , c'eſt que la poſtérité ne
l'a reçu que comme une bagatelle décorée
dunom d'un homme de génie.
M. Colardeau, dans ſa préface, juſtifie
ſon entrepriſe. Il cherche à prévenir les
objections qu'on pourra lui faire ; mais il
les affaiblit , & ne parle pas de celles qu'il
ſerait le plus difficile de détruire. Il eſt
certain qu'on ne doit refaire un ouvrage
que pour le faire mieux . Or le Temple
deCnide que nous connaiſſons était- il de
nature à être meilleur en vers qu'en proſe
? Un ouvrage dont le fonds manque
AVRIL. 1773. 103
d'intérêt , & dont tout le mérite eſt dans
les détails d'une proſe concife , animée
& pittoreſque , ne perdrat'il pas beaucoup
, lorſque ces mêmes détails feront
tranſportés dans une verſification même
élégante& douce , mais qui dans ſa marche
meſurée alonge communément tout
ce qu'elle traduit ? N'est - ce pas une vé.
rité reconnue,que ce qui paraît long dans
notre proſe , le paraît beaucoup plus dans
nos vers ? Les deſcriptions du Temple de
Cnide,que l'on trouve déjà trop fréquen.
tes , quoique chacune en particulier ait la
rapidité & le trait du ſtyle de Montefquieu,
ne paraîtront - elles pas beaucoup
trop abondantes dans des vers qui leur
ôtent leur préciſion originale ? Ces vers
peuvent avoir en général de la facilité &
de la molleſſe , mais ce n'eſt pas aſſez
pour foutenir le lecteur dans un ouvrage
d'une certaine étendue. Je le répète , &
je ne crois pas être contredit par ceux qui
ont réfléchi fur notre langue ; tout ou
vrage d'une certaine longueur qui ne ſe
ſoutiendra pas par le fonds du ſujet , paraîtra
toujours beaucoup plus long dans
norre poësie que dans notre profe. M. Colardeau
parle de mettre le Télémaque en
vers. On lit de ſuite & avec plaiſir plu
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
ſieurs livres duTélémaque . S'il était verfifié
, ou il faudrait en retrancher la moitié
, ou le Télémaque ſerait très difficile
-à lire : d'ailleurs , & c'eſt une autre raifon
très - importante , pourquoi toucher à des
productions originales ? la proſe poëtique
duTélémaque eſt marquée dun coin particulier
& porte l'empreinte du génie de
Fénélon. Ne voit- on pas qu'en le mettant
en vers on n'en fera qu'un ouvrage qui
rentrera dans la claſſe de tous les autres ?
Voilà les véritables raiſons qui doivent
détourner de pareilles entrepriſes , & que
M. Colardeau ſe diſſimule. La meilleure
raiſon qu'il donne , c'eſt qu'il n'a en vue
que fon amusement & ſa feule fatisfaction
: avec cette raiſon on pouvait ſe paſfer
des autres , & fur- tout ne pas citer le
roman de Pſyché mis en rimes par M.
l'Abbé Aubert.
L'auteur prétend que celui qui mettrait
le Télémaque en beaux vers , devrait être
placé au même rang que celui qui donnerait
une bonne traduction en vers de l'Iliade
ou de l'Enéide. Je ne fais ſi ce rapprochement
est bien juſte. Celui qui verfifierait
le Télémaque n'auraitguères d'autre
peine que celle de chercher la meſure
AVRIL . 1773. 105
:
&la rime , & pourrait le plus ſouvent ſe
ſervir des expreffions , des tournures, des
mouvemens de la proſe de Fénélon , au
lieu que le poëte qui traduit l'Enéide fait
combattre une langue contre une autre ,
eſt obligé de chercher ſans ceſſe les expreſſions
, les figures , les formes que fon
idiôme peut oppoſer à celles d'un idiôme
étranger & fupérieur ; & s'il ſe tire
heureuſement de cette lutte pénible &
inégale , il exécute une tâche très difficile,
il rend un grand ſervice à ſa langue naturelle
qu'il enrichit , & mérite un peu plus
de gloire que celui qui ſe ſerait amuſé à
mettre de la proſe françaiſe en vers français.
Concluons que ſi M. Colardeau voulait
faire un Temple de Cnide , ce n'était pas
celui de Monteſquieu qu'il fallait choiſfr .
Il devait élever un monument qui fût à
lui , & cette gloire appartenait à un
poëte.
Comparons le commencementdes deux
ouvrages .
« Vénus préfère le ſéjour de Cnide à
» celui de Paphos & d'Amathonte . Elle
» ne deſcend point de l'Olympe ſans ve-
>> nir parmi les Cnidiens. Elle a telle-
.: Εν.
406 MERCURE DE FRANCE.
>ment accoutumé ce peuple heureux à fa
vue, qu'il ne fent plus cette horreur fa-
>>crée qu'inſpire la préſence des dieux.
>>Quelquefois elle ſe couvre d'un nuage,
» & on la reconnaît à l'odeur divine qui
>> fort de ſes cheveux parfumés d'ambroi-
>> fie . La ville eſt au milieu d'une con-
>> trée ſur laquelle les dieux ont verſé
>> leurs bienfaits àpleines mains. On y
>> jouit d'un printems éternel. La terre
>> heureuſement fertile y prévient tous les
>>ſouhaits. Les troupeaux y paiſſent ſans
>> nombre . Les vents ſemblent n'y régner
>> que pour répandre par-tout l'eſpritdes
> fleurs. Les oiſeaux y chantent fans ceſſe.
>> Vous diriez que les bois ſont harmonieux.
Les ruiſſeaux murmurent dans
>> les plaines. Une chaleur douce fait tout
» éclore. L'air ne s'y reſpire qu'avec la
>> volupté. Auprès de la ville eſt le palais
>> de Vénus, Vulcain lui même en a bâti
>> les fondemens. Il travailla pour ſon
» infidèle , quand il voulut lui faire ou-
>> blier le cruel affront qu'il lui fit devant
» les dieux. >>
Cnide plaît à Vénus , &Vénus la préfère
Aux temples d'Amathonte , aux boſquets deCy
thère.
Elle ne quitte point le céleſte ſéjour ,
AVRIL. 1773 . 107
Sans voler vers ces lieux ſi chers à ſon amour.
Quand ſon chary deſcend des voûtes azurées ,
Le peuple adorateur de cesbelles contrées ,
N'éprouve point l'effroi ſombre & religieux
Qu'inſpire à l'Univers la préfence des dieux.
Cet aſpect bienfaifant renouvelé ſans ceffe ,
Accoutume la vue aux traits de la déefle .
D'une foule indiſcrette évitant le concours ,
Si Vénus d'un nuage emprunte le ſecours ,
Alors les doux parfums répandus autour d'elle ,
Aux Cnidiens charmés annoncent l'immortelle.
Cnide élève les murs dans des champs fortunés ,
Des épis de Cérès en tout tems couronnés ,
Làde nombreux troupeaux fur des rives fleuries ,
Foulent l'émail naiſſant des riantes prairies.
Les dieux verſent par - tout les tréſors de leur
main.
Le ſoleil , dans un ciel toujours calme& ſerein ,
Tempérant les rayons de ſa flamme éthérée ,
N'y flétrit point l'éclat dont la terre eſt parée.
L'oiſeau , dès le matin , ſous les feuillages verds ,
D'accords harmonieux fait retentir les airs .
L'onde entre les roſeaux murmure & s'y pro
mène.
Flore de ſon amant y parfume l'haleine ,
Et les coeurs pénétrés de ce ſouffle amoureux ,
D'une volupté purey reſpirent les feux.
Du palais de Vénus l'élégant périſtile
Sedécouvre non loin des remparts de la ville,
E vj
ICS MERCURE DE FRANCE.
L'Artiſan de Lemnos poſa ſes fondemens.
Vulcain craignait Vénus & les reflentimens .
Vulcain , pour réparer la furpriſe cruelle
Dont rougit autrefois la déeſſe infidelle ,
Lui bâtit ce palais , époux humilié ,
Trop heureux qu'à ce prix l'affront fût oublié.
Certainement ces vers ſont élégans &
faciles , & du ton convenable au genre.
Cependant on peut s'appercevoir que ce
début , indépendamment de quelques fautes
de ſtyle , a moins de vivacité que la
profe originale.
Cet aſpect bienfaiſant renouvelé ſans ceffe
✓Accoutume la vue aux traits de la déeſſe.
D'une foule indiſcrette évitant le concours ,
Si Vénus d'un nuage emprunte le ſecours , &c.
Ces phrases font faibles & traînantes.
Quelquefois elle se couvre d'un nuage ,
était la tournure qu'il fallait conſerver.
Ambrofiæque coma divinum vertice odorem
Spiravere.
Ce beau vers de Virgile que M. de
Monteſquieu traduit littéralement , On la
reconnaît à l'odeur divine qui fort de fes
cheveux parfumés d'ambroiſie ; ne paraît
pas heureuſement rendu par ces vers :
AVRIL. 1773 . 109
Les doux parfums répandus autour d'elle ,
Aux Cnidiens charmés annoncent l'immortelle.
Les bois harmonieux ſont une expreſſion
trouvée qu'on aurait voulu revoir dans les
vers de M. Colardeau , & qui vaut beaucoup
mieux que ces deux vers trop communs
;
L'oiſeau dès le matin , fous les feuillages verds ,
D'accords harmonieux fait retentir les airs .
L'air ne s'y refpire qu'avec la volupté eft
plus précis & plus énergique que cette
périphraſe
Et les coeurs , pénétrés de ce ſouffle amoureux ,
D'une volupté pure y reſpirent les feux.
On remarque une autre faute dans les
deux vers ſuivans :
Du palais de Vénus l'élégant périſtile
Se découvre non loin des remparts de la ville.
La conſtruction poëtique demandait
que le premier de ces vers fût le ſecond,
&les oreilles un peu familières avec la
poëſie ſentiront aisément cette différence.
L'Artisan de Lemnos eſt une dénomination
três-vague qui ne peut déſigner Vul
10 MERCURE DE FRANCE.
cain. Elle conviendrait à chacun des Ciclopes;
encore faudrait- il un autre mot
que celui d'artiſan.
Il eſt inutile de pouſſerplus loin ce parallèle
critique : le peu qu'on en a dit
fuffit pour indiquer dans quel eſprit on
pourrait examiner l'ouvrage. Bornonsnous
maintenant à citer quelques-uns des
morceaux qui font le plus d'honneur au
talent poëtique de M. Colardeau. En voi.
ci un qui offre des beautés qui ne font
point dans l'original. Il s'agit du prix de
la beauté que les femmes de toutes les
nations vinrent diſputer à Cnide. " Il vint
>> trente filles de Corynthe , dont les che-
>> veux tombaient à groſſes boucles fur
>> les épaules. Il en vint dix de Salamine
>> qui n'avaient encore vu que treize fois
>> le cours du ſoleil. "
Voici comme le poëte a embelli ce peu
de lignes .
J'ai vu des jeux ſacrés la pompe & le concours.
J'ai vu de toutes parts les Graces , les Amours ,
Amener par la main les belles étrangères.
L'innocence au front pur conduiſait les bergères.
Les filles de Corynthe étalaient aux regards
L'or flexible & mouvant de leurs cheveux épars.
Celles de Salamine à leur première aurore
1
AVRIL. 1773 .
Déployaient tout l'éclat& la fraîcheur de Flore.
Elles avaient cet âge , âge heureux de l'amour ,
Où la beauté va naître & naît comme un beau
: jour.
Apeine elles ont vu de ſon haleine pure
Le Zéphir treize fois rajeunir la nature.
A peine l'on voyoit s'élever ſur leur ſein
Cesglobes que l'amour arrondit de la main ,
Ces charmes que le feu de l'ardente jeuneſſe
Sous un voile importun fait palpiter ſans ceſſe.
Au lever du ſoleil telle on voit une fleur ,
Des premiers feux du jour reſſentant la chaleur,
Repoufler , déchirer le tiſſu qui la couvre
Et montrer les tréſors de ſon ſein qu'elle entrou-
८
vie.
Ces vers , d'un expreffion charmante&
pleins d'images gracieuſes , fuffiraient
ſeuls pour prouver que M. Colardeau ne
devait avoir recours à perfonne pour faire
unTemple de Cnide. La comparaiſon de
la roſe rappelle ces vers de laHentiade ,
furGabrielle d'Etrées.
Semblable en fon printems à la roſe nouvelle,
Qui renferme en naiſlant ſa beauté naturelle ,
Cache aux vents amoureux les tréſors de ſon
fein,
Et s'ouvre aux doux rayons d'un jour par& fe
rein.
112 MERCURE DE FRANCE.
La peinture des Fêtes de Bacchus eſt
vive & brillante .
On voit dans les tranſports d'un trouble impé
tueux
Sur la cime des monts , à travers les vallées ,
Les Bacchantes en feu courir échevelées .
Leur voile dans les airsſe diſperſe égaré.
De feuillages nouveaux leur front eſt entouré.
Les pampres voltigeans s'uniſſent au lierre.
De leur thirſe à grands coups elles frappaient la
terre.
Le vieux Silène arrive incertain , chancelant ,
Son animal tardif le traîne d'un pas lent.
D'ivreſle & de vapeurs ſa tête embarraſſée
Tour-à tour ſe ſoulève & retombe affaiflée.
Soncorps qui s'abandonne en ſes balancemens ,
Du tranquille animal fuit tous les mouvemens.
Là s'agite en tumulte une folle jeuneſle .
Pan , le dieu Pan s'élance & bondit d'alegreſſe.
De ſon aigre pipeau les ſons retentiſſaint.
Les Satyres légers autour de lui danſaient.
On voit dans tous les yeux étinceler la joie.
Le rire épanoui librement ſe déploie.
Un aimable déſordre unit , confond les jeux.
On chante , on s'entrelace , on court , on est heureux.
Le nectar eſt verſé des mains de la folie ,
Et deſes flots brillans chaque coupe eft remplie,
AVRIL. 1773. 113
Enfin je vis Bacchus par des tigres traîné.
Son char d'un peuple immenſe était environné.
Tel aux rives du Gange il paru: dans ſa gloire;
Jeune , portant par-tout la joie & la victoire .
L'auteur a fair lierre de trois ſyllabes .
Il eſt plus communément de deux , &
cette meſure eſt bien plus favorable à l'ereille
: Silène n'eſt point trainé ſur ſon
âne. Il eſt porté. C'eſt une impropriéré
de terme. Peut- être eft - ce une faute d'impreffion
, & faut-il lire ,
Son animal tardif ſe traîne d'un pas lent.
On pourrait citer pluſieurs autres morceaux
qui offrent des beautés de différens
genres. Mais en général le ſtyle eſt négligé
& reſſemble ſouvent àde la proſe faible.
Des charmes différens qu'elle unit & raſſemble ,
Aucun n'eſt régulier; on aime leur enſemble.
On ne l'admire point , elle enchante , elle plait.
On pourrait être mieux... elle est mieux comme
elleeft.
Cene ſont pas là des vers. Unit&raffemble
eſt une petite faute ; mais régulier
eſt une expreſſion trop faite pour la profe.
Elleplaît eſt mal placé après elle enchante;
114 MERCURE DE FRANCE.
& le dernier vers eſt auſſi obſcut pour le
ſens que proſaïque dans la tournure. Que
veut dire ?
On pourrait être mieux... elle eſt mieux comme
elle eft.
C'eſt-là le cas de citer Molière :
Ce n'eſt que jeu de mots , qu'affectation pure ,
Et ce n'eſt point ainſi que parle la nature.
Eſt ce la nature , eſt ce le bon goût qui
a dicté ce portrait de Camille ?
Sa voix tendre & flexible avec un ſon flatteur
Retentit à l'oreille &va parler au coeur.
Sentir , peindre , exprimer , voilà fon éloquence.
De tout ce qu'elle fait , de tout ce qu'elle penſe ,
L'art le plus innocent eft au loin rejeté :
C'eſt la candeur unie à la ſimplicité.
Il ne faut point dire d'une voix tendre
& flexible qu'elle retentis à l'oreille. C'eſt
ce qu'on dirait d'une voix ſonore & impoſante.
Sentir , peindre , exprimer , voilàfon éloquence.
Comme il ne peut y en avoir d'autre ,
cen'eſt point là un éloge qui puiſſe être
particulier à Camille ; & quelle phraſe
que celle-ci? L'art est rejeté au loin de tout
AVRIL.
1773 . IIS
ce qu'elle fait& de tout ce qu'elle penfe.
Cela ne peut être bon ni en vers ni en
proſe , & l'on doit être ſimple quand on
exprime la ſimplicité.
L'art n'eſt pas fait pour toi , tu n'en as pas beſoin.
L'art le plus innocent tient de la perfidic.
Voilà des modèles .
On me demande encor m'aimes-tu ? .. Si je t'aime!
Maiscomment m'aimes- tu ? .. toujours , toujours
de même.
Mon coeur eſt tel encor qu'il fut le premierjour.
Iln'est que mon amour d'égalà mon amour.
Ce petit dialogue eſt il vrai & naturel ?
Commentm'aimes tureſt dans M. de Monteſquieu,&
je ne l'en crois pas meilleur.
Jene penſe pas qu'on ait ſouvent fait une
pareille queſtion . Celle qui aime ſait bien
qu'il n'y a pas deux manières d'aimer . Le
dernier vers eſt encore bien plus recherché.
Iln'eſt quemonamour d'égal à mon amour.
Ce vers n'eſt pas tout-à- fait ſi heureux que
celui d'Ariane ,
Et perſonne jamais n'a tant aimé que moi.
C'eſt cependant la même penſée. Mais
116 MERCURE DE FRANCE .
ce dernier vers la dit franchement , &
dans l'autre on s'efforce de l'entortiller.
Nous crumes aux erreurs que nous imaginâmes.
Le poiſon circula refoulé dans nos veines .
Dans mon ſein palpitant mon ame hors d'haleine .
L'aveugle égarement ne connaitplus la peur , &c.
Ces vers & beaucoup d'autres que l'on
pourrait citer,ne font pas dignes du talent
de M. Colardean. Il ſemble qu'il n'a conſulté
perfonne , ou qu'il ne s'eſt pas affez
confulté lui même , & quand on vent
faire des ouvrages qui vivent , il ne faut
craindre ni le travail , ni la vérité .
Les quatre Parties du Jour , poëme en vers
libres imité de l'allemand de M. Zacharie
, dédié à Mgr le Comte de Provence;
par M. l'Abbé Aleaume, fecré
taire interprète de Monſeigneur. A
Paris , de l'imprimerie de Pierre-Alex .
le Prieur , imprimeur du Roi.
Ce poëme eſt précédé de réflexions trèsjudicieuſes
& très - bien énoncées ſur la
littérature allemande .
« Les Allemands ſe ſont montrés les
>> derniers dans la carrière des lettres ,
>> mais bientôt ils ont attiré nos regards .
AVRIL. 1773. 117
•On a fait paſſer avec ſuccès dans notre
>>langue pluſieurs de leurs ouvrages. Le
ود charmant poëme d'Abel fur-tout a ex-
>> cité un intérêtgénéral , par un genre de
>>beautés tout nouveau , par la naïveté
>> des ſentimens,par la peinture touchante
> des beautés de la nature au berceau , &
>> par l'expreſſion délicieuſe des moeurs du
>>premier âge . Cette époque aſſez récente
> eſt celle de la gloire de la Nation Alle-
>> mande. On s'eſt empreſſe de nous faire
> connaître les autres ouvrages qui l'ont
>> honorée. Parmi leurs poëtes, Zacharie ,
>>dont je donne aujourd'hui l'ouvrage en
>>partie , tient un des premiers rangs. Il
> a été traduit tout entier en profe , & je
>>dois compte au Public des raiſons qui
» m'ont déterminé à l'abréger dans cette
>> imitation en vers. D'ailleurs c'eſt une
> occaſion naturelle de faire fur la litté-
> rature allemande des réflexions qui
>> peuvent être utiles pour ceux , qui ſe
>>livrant à la nouveauté, croient pouvoir
>> tout imiter indiſtinctement chez les
» Etrangers. La preuve de ce danger ne
>>ſe fait que trop ſentir dans les effets
>> qu'ont produits fur les lettres françai
> ſes leur commerce avec les Ecrivains
Anglais. Nos auteurs , féduits par la vie
118 MERCURE DE FRANCE.
:
>> gueur , par la profondeur qui les carac-
» tériſent , ont abandonné pour un ſtyle
» nerveux , mais tendre , pour des pen-
» ſées brillantes , mais fauſles , pour une
>> profondeur ſouvent ténébreuſe , pour
>> une grandeur quelquefois giganteſque ,
>>l'élégante facilité, le naturel exquis ,
>> l'heureuſe clarté , les belles formes &
>> les juſtes proportions de nos premiers
> modèles. Les Allemands , comme les
>> Anglois, ont leurs beautés & leurs dé-
>>fauts dont on peut trouver la ſource
>> dans la conſtitution de leur gouverne-
» ment, dans leurs moeurs & leur fitua-
» tion . Je remarque d'abord que les Al-
>> lemands n'ont preſque point de pièces
>> de théâtre : ce genre de littérature de-
» mande de grandes villes très peuplées ;
» une ſociété très- perfectionnée, ce qui a
» manqué juſqu'à préſent à l'Allemagne ,
» où les perſonnes riches ſont diſperſées
>> dans la campagne, dont la vie ſimple &
>> utilement occupée eſt plusde leur goût
>> que les plaiſirs bruyans , les intrigues
>> galantes qui rempliſſent nos grandes
>>villes. C'eſt dans cette manière de vi-
>> vre qu'il faut chercher la cauſe de ce
>> grand nombre de poemes conſacrés à
>>peindre la beauté de la nature , les phé
AVRIL. 1773. 119
» nomènes des ſaiſons , les occupations
» de la campagne. Il faut avouer que les
>>Allemands ont dans ce genre de gran-
>> des beautés. On chante bien ce qu'on
>> connaît & ce qu'on aime , & , comme
» je l'ai déjà dit , ils aiment & connaif-
» ſent la campagne. On reconnaît cette
>> ſenſibilité & ce goût naturel dans leurs
>>peintures toujours vraies , ſouvent tou-
>> chantes du ſpectacle varié de la nature .
» Voilà ce qu'il faut louer & imiter en
» eux . Voici , je crois , ce qu'on peut bla-
» mer & ce qu'il faut éviter. Ils ne fa-
>>vent jamais s'arrêter ; leurs deſcriptions
>> fatiguent par leur multiplicité. Ils pei-
>>gnent la nature comme un amant vou-
>> drait peindre ſa maîtreſſe. Le moin-
>> dre détail les intéreſſe ; le moindre
>> trait leur paraît précieux ; & comme
>> ils aiment tout en elle , ils ſe croient
>>obligés de tout peindre. Mais la natu-
>> re eſt une de ces beautés de perſpective
>> dont il ne faut ſaiſir que les grands
>> traits . La monotonie & la longueur
>> font un autre défaut trop commun des
>>poëtes Allemands. On reconnaît l'in-
>> fluence du Nord dans la lenteur de leur
>> marche , dans l'expreſſion prolixe , dans
» la répétition faftidieuſe des mêmes ſen
120 MERCURE DE FRANCE.
» timens , des mêmes idées. On y trouve
> rarement, comme dans les ouvrages des
» Grecs & des Romains , ce paſſage ra-
» pide d'une idée à une idée différente ,
>> ce ſtyle animé & impétueux inſpiré par
» une ame ſenſible & retentiffante , li j'ofe
>> ainſi parler , qui frappée dans le même
>> inſtant de pluſieurs impreſſions , preſ-
>> ſéedu beſoin de les produire au dehors,
>> rencontre ou invente ces expreſſions
>> énergiques & préciſes qui réveillent
>> dans l'eſprit pluſieurs idées& pluſieurs
>> ſenſations. »
L'épître dédicatoire en vers à Mgr le
Comte de Provence, finitpar ces vers in
génieux & agréables.
Puiſſe ledieu de la lumière ,
Dont en vers inégaux ma muſe irrégulière
Va chanter le lever , le cours & le déclin ,
Ne faire qu'un beau jour de votre vie entière !
Digne d'un ſi brillant matin ,
Que votre midi ſans nuages ,
Rempliſſe les heureux préſages
Dont votre aurore a flatté notre eſpoir :
Que le ſoir de vos jours s'écoule ſans orages ,
Et que la nuit jamais ne remplace le foir.
Voici
AVRI L. 1773 . 121
Voici le début du matin.
Paraiflez , hâtez- vous d'éclore ,
Meſlagère du jour , ô confolante aurore !
De vos côteaux dorés dans ces fombres vallons
-Delcendez ; ſous vos pieds de roſe
Déjà s'épanouit la fleur pour nous écloſe ,
Le galon rajeunit , & les tendres boutons
Epars fur les tapis humides ,
Etincellent au loin de diamans fluides .
Pour ſaluer votre retour.
Entendez- vous des bois la muſique champêtre ?
La nature vient de renaître ,
Et votre éclat préſide aux feux pompeux du
jour.
On remarque des détails d'une expreffion
heureuſe & des vers très-bien tournés
, tels que ceux - ci :
Sur le penchant d'un toît le pigeon amoureux
Carefſe ſon amante en roucoulant ſes feux ,
Et , tout fier des couleurs qu'il tient de la nature,
Varie à chaque pas l'émail de ſa parure.
Dans le midi le poëte apostrophe les
habitans des villes , & les intéreſſe aux
travaux & aux fatigues des cultivateurs.
Du ſein d'une oiſive opulence
Contemplez l'active indigence
I. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE .
Qui vous procure , au prix de ſes fueurs ,
Tous les tréſors de l'abondance.
Contemplez ces faucheurs du ſoleil dévorés ,
Abattant ſous le fer l'herbage de vos prés.
Voyez des moiſſonneurs la troupe haletante ,
Couper l'épi doré de la moiſlon flottante.
Voyez le vigneron brûlé ſur ces côteaux ,
De la vigne docile émonder les rameaux.
Ingrats , qui mollement jouiſſez de les peines ,
C'eſt lui qui vous donna ce nectar précieux ,
Pont le parfum délicieux
Porte la ſanté dans vos veines .'
Pluſieurs des accidens d'un ſoir d'été
ſont peints avec intérêt & avec grace ,
C'eſt au retour du foir paiſible
Que le doux roffignol module ſes accens.
Ochantre aîlé des bois , quelle oreille inſenſible
Ne reſſentirait pas la douceur de tes chants ,
Quand d'une voix harmonieuſe
Charmant les échos des déſerts ,
Tu fais au loin gémir les airs
De ta douleur mélodieuſe ?
Tantôt précipitant tes légers roulemens ,
Tantêt en longs gémiſſemens
Prolongeant triſtement la plainte douloureuſe,
Le poëte paſſe à la peinture d'une foirée
d'hiver.
AVRIL.
1773 . 123
Mais lorſque du ſoleil faiſant pâlir les feux ,
L'hiver de ſes triſtes livrées
Habille la nature , & du jour ténébreux
Prolonge les ſombres ſoirées ,
Les mortels diſperſes ſe raſſemblent entre eux.
Sous un antre enfumé,près d'une lampe antique
Dont l'huile en pétillant nourrit les pâles feux ,
Le peuple des hameaux forme un cercle ruſtique.
Au milieu d'eux, le vieillard Philemon ,
Patriarche du lieu , l'oracle du canton ,
Contedes viſions ou des meurtres célèbres ;
Comment dans le château voiſin ,
Couvert de vêtemens funèbres ,
Toutes les nuits quelque bruyant lutin ,
Traîne des fers au milieu des ténèbres .
On voit à ces récits la troupe friſſonner ;
Plus près de lui le grouppe ſe ramène.
Pour l'écouter on ſuſpend ſon haleine ,
Et le fuſeau rapide a ceſſlé de tourner.
Ce dernier vers eſt très - heureux. Citons
encore les premiers vers du chant de
la nuit. Ils ont du nombre & de la nobleſſe.
Entouré des heures nocturnes ,
Le Silence parcourt & la terre & les cieux ,
Et laNuit conduisant ſes courſiers taciturnes ,
Dans toute ſa beauté ſe découvre à nos yeux.
-
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
1
Des rayons argentés partent de ſa couronne;
Des aſtres rayonnans tout le choeur l'environne ,
Et, diffipant l'horreur des céleſtes déſerts ,
Son habit étoilé flotte au loin dans les airs.
Cet ouvrage d'un jeune homme annonce
de la facilité & du talent pour la
* verſification . Peut - être l'auteur n'a t'il
pas toujours dans l'arrangement de ſes
vers de différente meſure, cette connaiſfance
des effets du rythme que l'expérience
ſeule peut donner. On rencontre auſſi
quelques vers de réminiſcence.
Aſtre toujours le même, aſtre toujours nouveau ,
Eſt un vers du poëme de la Religion, ainſi
que celui- ci.
Et l'habitant glacé du Nord le plus lointain,
Cet autre vers
Jeter languiſſamment les reſtes d'un beau jour ,
eſt d'une épître de M. de Lille.
Elégiefur la Mort deM. Piron, par M. Imbert.
A Paris , chez Delalain , tue de la
Comédie Françaiſe.
C'eſt à l'auteur de la Métromanie que
cette élégie eſt conſacrée , dit M. Imbert
AVRIL. 1773 . 125
:
dans un avant propos ; le nommer , c'eſt
justifier mon hommage. M. Imbert a raifon.
Rien ne fait plus d'honneur aux jeunes
diſciples des Muſes que leur reſpect
& leur enthouſiaſme pour les écrivains
fupérieurs. Cette ſenſibilité eſt un des
plus heureux préſages , & l'élève qui com.
mence par décrier les maîtres de fon art ,
ce qui n'eſt que trop commun aujourd'hui,
probablementne le deviendra jamais . M.
Imbert remarque que l'originalité eſt l'attribut
distinctif de M. Piron . Cet éloge
eft juſte. Sa Métromanie , ſes Contes, ſes
Chanfons & fes Epigrammes ont un caractère
original. La Métromanie eſt un
ouvrage du premier ordre & du très -petit
nombre des bonnes comédies qu'on a faites
depuis Molière. Ses Contes & fes
Chanfons ſont d'une tournure piquante ,
&d'un ſtyle énergique & ferré, quoiqu'un
peu dur. On connaît de lui pluſieurs épigrammes
excellentes&que l'on cite fouvent.
On a oublié les mauvaiſes. Il eût
fallu auſſi que M. Imbert oubliat avec le
Public les autres ouvrages de M. Piron .
Il ne faut point affaiblir fon propre fuffrage
en lifant ce qui n'eſt pas louable. Il
ne faut point remarquer une variétéfans
exemple entre les Fils ingrats ,Callifthène
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
& les Courſes de Tempé , &c. Il n'y a
point de variété dans ce qui eſt également
mauvais. Le Gustave eſt encore au théâtre
à la faveur de quelques ſituations , mais
n'eſt point lû & ne peut pas l'être .
M. Imbert obſerve que M. Piron, malgré
ſes épigrammes , n'a point paſſé pour
méchant. C'eſt que les méchans ne font
point d'épigrammes . Ils font des libelles
&des noirceurs. Les méchans ne font pas
gais; ils font atroces , & l'atrocité eſt aujourd'hui
le caractère des haines littéraires
, parce que les prétentions ont augmenté
avec le nombre des prétendans ,
&qu'après une foule de chefs - d'oeuvre ,
la médiocrité eſt plus mépriſée. Il eſt
plus dangereux qu'on ne croit d'être un
mauvais écrivain. Il ſemble d'abord que
ce ne ſoit qu'un travers de l'eſprit ; mais
ce travers produit ſouvent les vices & les
baffefles . L'auteur médiocre , dont l'amour
propre eſt bleſſé , ne peut pas, comme
l'écrivain ſupérieur , être confolé par
le Public& par ſa confcience. Il perd la
raifon , veut ſe venger & devient vil.
Voyons quelques vers de l'Elégie.
Vous qu'il aima , vous qui dès la jeuneſſe
L'avez chéri , Muſes ; de vos douleurs
Faites gémir les échos du Permeſſe ,
1
AVRIL. 1773 . 127
Sur ſon tombeau laiſſez couler vos pleurs .
Les demi - dieux , compagnons de Molière ,
Après des jours dans la gloire écoulés ,
Avec leur fiècle au tombeau rappelés ,
Avaient fourni leur brillante carrière.
Mais de cet arbre épandu dans les airs ,
Qui ſur l'Europe étendait ſon ombrage ,
Quelques rameaux échappés à l'orage ,
Vivaient encore , & , vainqueurs des hivers,
Voyaient fleurir leur antique feuillage .
Muſes , pleurez : un vent contagieux
Bientôt hélas ! juſques dans ſes racines
Va le ſécher , & n'offrir à nos yeux
Qu'un triſte ſol couvert de ſes ruines .
Opufcules mathématiques ou Mémoires
fur différens ſujets de géométrie , de
méchanique , d'optique , d'aſtronomie,
&c . Par M. D'ALEMBERT, de l'Académie
royale des Sciences , & fecrétaire
perpétuel de l'Académie Françoiſe ,
&c. Tome VI , volume in- 8 °. d'environ
450 pages , 1773. A Paris , chez
Briaſſon , rue St Jacques , à la Science .
Nous allons donner une courte expoſition
des différens ſujets que M. d'Alembert
a traités dans le ſixième volume de ſes
opufcules.
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
La théorie de la lune occupe depuis
trente ans les plus grands mathématiciens,
& perſonne n'a plus contribué que M.
d'Alembert à la perfection de cette théorie.
Il reſte cependant encore des équations
incertaines ; & l'existence d'une
équation féculaire , produite par la force
perturbatrice du ſoleil , n'eſt rien moins
que prouvée. M. d'Alembert fait ici de
nouvelles recherches propres à jeter un
grand jour fur ces queſtions importantes ,
& à montrer que ce qui reſte d'incertitude
tient fur-tout à la néceſſité où l'on eſt
de n'employer que des méthodes d'approximation
. M. d'Alembert fait auffi ,
dans ce même volume,des remarques ſur
quelques points de la théorie des planettes
& des comettes , théorie qui dépend
de la même analyſe que celle de la lune.
C'eſt lui qui le premier a réſolu le
problême de la préceſſion des équinoxes .
Sa folution adoptée par MM. Euler , de
la Grange & l'Abbé Boſſut,n'eſt pas conforme
à celle de Simpſon , quoique toutes
deux s'accordent avec les phénomènes .
M. d'Alembert prouve ici qu'il ſe trouve
dans la ſolution de Simpſon deux erreurs
qui heureuſement ſe compenfent.
La différence de longueur entre les
AVRIL. 1773. 129
pendules qui battent les ſecondes dans
les différentes latitudes , la direction de
la peſanteur & la meſure des degrés du
méridien ont prouvé également que la
terre devoit être un ſphéroïde applati
par les pôles , & les géomètres ont cherché
quelle devoit être la courbe génératrice
de ce ſphéroïde , pour que la direction
de ſa peſanteur fût perpendiculaire à
la furface, malgré l'action de la force centrifuge
, ou pour que le globe de la terre
étant ſuppoſé un fluide , ce fluide fût en
équilibre . On voit qu'on peut ſuppoſer
que la denfité du globe ou du fluide font
homogènes ou variables fuivant une loi
donnée ; qu'on peut ſuppoſer le globe ou
totalement fluide ou ayant un noyau folide
plus denſe ou moins denſe que le
fluide. Ces différentes hypothèſes doivent
conduire à différens cas d'équilibre , foit
permanent , ſoit pour un inſtant. On peut
de plus ſuppoſer que le fluide répandu
fur un noyau folide eſt attiré par un corps
placé foit dans l'axe de rotation, foit dans
un point quelconque.; alors le ſolide
change de figure à chaque inſtant , & il
faut déterminer ſa figure variable. Huyghens
& Newton ſe ſont occupés les premiers
de ces grandes queſtions. Maclaurin
Fy
J
130 MERCURE DE FRANCE.
&Clairaut , l'un dans ſon ouvrage ſur la
cauſedu Aux &du reflux , l'autre dans ſa
figurede la terre , ont déterminé plufieurs
cas d'équilibre ; mais M. d'Alembert a
été beaucoup plus loin en appliquant à ces
queſtions les nouvelles méthodes qu'il a
ajoutées à la théorie des fluides. Une partie
conſidérable de ſes Recherchesfur différens
points du ſyſtême du monde , avoit
été employée à la théorie de la figure de
la terre. Il y a ajouté beaucoup de choſes
nouvelles dans ce volume , où il répond
d'une manière victorieuſe à des objections
que lui avoit faites le traducteur
anonyme d'un ouvrage du Père Boſcovich
fur la même matière. L'effet de l'attraction
des montagnes fur le pendule , la
figure que doivent prendre les atmofphères
des planettes , font des queſtions
qui tiennent à celles de la figure de la terre
, & fur leſquelles M. d'Alembert a fait
ici des recherches intéreſſantes .
Ildiſcute enſuite quelques queſtions fur
* la réfraction . Lorſque Deſcartes publia ſa
dioptrique , on crut d'abord que cette
ſcience ſe trouvoit abſolument foumife
au calcul , & que tous les phénomènes de
lalumière n'étoient que les différens effers
de la loi très- ſimple que Deſcartes avoit
۱
AVRIL. 1773 . 131
découverte ; mais de nouvelles obſervations
nous ont appris que ces phénomènes
étoient bien plus compliqués, & qu'il
y avoit encore de nouvelles loix à trouver.
Les plus célèbres géomètres de ce
ſiècle ont perfectionné les travaux de Defcartes&
de Newton dans cet objet . Ces recherches
qui dépendent d'expériences délicates
, & quelquefois d'hipothèſes incertaines
, n'ont pas beſoin du ſecours d'une
analyſe ſublime , & l'eſprit philofophique
yeſt plus néceſſaire encore que le génie
de la géométrie. On doit juger delà avec
quelle ſupériorité elles doivent avoir été
traitées par M. d'Alembert .
Lemouvementd'un fluide dans un vaſe
n'avoit pas encore été calculé par une méthode
indépendante de toute hypothèſe.
M. d'Alembert trouve ici un principe qui
lui donne cette méthode & d'après lequel
il doit établir une nouvelle ſcience du
mouvement des fluides dans les vaſes.
On fait que M. d'Alembert avoit déjà
donné un principe pour déduire toutes les
propriétés méchaniques des fluides d'un
ſeul fait , l'égalité de preſſion .
La loi du parallelograme des forces ſe
trouve démontrée dans tous les livres de
méchanique; mais cesdémonstrationsn'ont
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
point paru rigoureuſes à pluſieurs géomè
tres. On peut voirdans les mémoires de
Turin les recherches curieuſes qu'a faites
fur cet objet M. le chevalier de Foncenex;
M. d'Alembert s'en eſt occupé dans les
mémoires de 1769 &dans ce fixième volume
, où il emploie , pour démontrer rigoureuſement
cette loi , une théorie nouvelle
, celle du calcul des fonctions dont
il eſt le premier inventeur. Cette queſtion
le conduit à en examiner pluſieurs autres
purement analytiques , & qui dépendent
de ce calcul plus connu des géomètres
fous le nom de calcul des différences partielles.
C'eſt ici le quatorzième volume que
M. d'Alembert publie ſur les mathématiques.
Il n'y en a aucun qui ne renferme
pluſieurs découvertes importantes, pas un
qui ne prouve un génie également original
& fécond. Sa Dinamique , la Préceffion
des Equinoxes , ſes Recherches fur les
Vents ont été l'époque d'une révolution
dans les ſciences , & d'une analyſe toute
nouvelle , celle des différences partielles.
Ce n'eſt point notre jugement que nous
donnons; nous ne ſommes ici que l'écho
de l'Europe ſavante.
AVRIL. 1773 . 134
Journal des Causes célèbres , curieuſes &
intéreſſantes de toutes les Cours fouveraines
du Royaume , avec les jugemens
qui les ont décidées .
Le titre ſeul annonce un ouvrage intéreffant;
& fi l'exécution répond au plan
développé dans le Profpectus , il ne peut
manquer d'être bien accueilli du Public.
Les auteurs promettent de fatisfaire égament,
& le lecteur curieux qui ſe contente
d'amuſer ſes loiſirs,& le lecteur plus
folide qui cherche à s'inſtruire . Nous ciserons
les deux morceaux du Profpectus
qui annoncent dans l'ouvrage les deux
fortes de mérite propres à contenter ces
deux claſſes de lecteurs .
: « Le Barreau eſt une forte de ſcène où
>>>les paffions humaines , après mille dé-
" tours obfcurs , mille déguifemens ſe-
>> crets, viennent fe démaſquer & fubir ,
>> en achevant leur rôle , la peine de leurs
> écarts & la reprimande des loix. Un
>> recueil de ce genre eſt untableau varié
où l'on rencontre mille traits reffem-
>> blans de la vie civile , des moeurs pré-
>> fentes & de la génération avec laquelle
>>>nous vivons. Chaque province , cha-
>> que ville y pourra conſidérer le progrès
134 MERCURE DE FRANCE.
» & le terme des affaires importantes
» qui ſont nées dans ſon ſein , & fuivre
>> la chaîne des événemens qui ont piqué
>>ſa curiofité , occupé ſes penſées & par-
>> tagé ſes opinions. Les malheurs des
>>autres feront une leçon touchante &
>> forte ; une forte de morale miſe en ac-
» tion par des perſonnages du même ſiè-
>> cle &de lamême condition que nous.
>>L>es Jurifconfultes fontauſſiune claſſe
>> de lecteurs à qui nous devons ambi-
» tionner de plaire ; & pour mériter leur
>> fuffrage , il faut leur préſenter des dé-
>> laſlemens utiles & aſſortis à la gravité
> de leur profeſſion. Nous nous attache-
>> rons ſur - tout à marquer la véritable
>>eſpèce des affaires , leur déciſion & les
» motifs qui ont pu déterminer les juges;
» & cette partie , trop négligée par M.
>> Gayot de Pitaval , n'ôtera rien à l'inté-
>> rêt de notre ouvrage. Comment n'y li-
>> roit- on pas avec plaiſir tous ces paſſages
>>éloquens , toutes ces diſcuſſions ſçavan-
>> tes & ornées qui ſe trouvent répandues
>> dans les différens mémoires , qui font
>> ſi propres à former les jeunes élèves du
>> barreau , chacun dans leur partie , &
» qui après avoir fait quelques jours l'al-
> miration paſſagère des capitales,reſtent
AVRIL. 1773 . 135
>> trop tôt oubliée dans l'obſcurité des ca-
>> binets , &c . ”
Ces deux morceaux ſont écrits de manière
à faire préjuger favorablement du
ſtyle de l'ouvrage , dont l'idée paroît des
plus heureuſes , & joint l'utile à la nouveauté.
Conditions.
Ce recueil fera compofé chaque année
de 8 vol . in- 12 . de 10 à 11 feuilles chacun
, caractère Philofophie interlignée. Ces
volumes paroîtront de deux en deux mois
environ , à commencer du mois d'Avril
prochain. Le prix de l'abonnement ſera
de 13 liv. 4 ſols pour Paris , & de 4 liv .
10 f. de plus pour la province , pour recevoir
l'ouvrage franc deport.
On s'abonnera pour Paris chez le Sieur
Lacombe , libraire , rue Chriſtine ; & chez
M. Des- Effarts , avocat , l'un des auteurs
de ce Journal , rue St Dominique , fauxbourg
Saint-Germain. Les perſonnes de
province s'adreſſeront à M. Des - Effart.
Elles affranchiront le port des lettres
& celui de leur argent. Chaque volume
de ce Journal ſera vendu chez le même
libraire , à raiſon de 2 liv. 10 f. pour ceux
qui ne ſe ſeront pas abonnés.
136 MERCURE DE FRANCE.
Le Spectateur François , pour ſervir de
ſuite à celui de M. de Marivaux :
L'étude propre à l'homme est l'homme même.
POPE.
- 12. année 1773 , tome premier in
Nos I & II . A Paris , chez Lacombe ,
libraire , rue Chriſtine .
"Inſtruire eſt la première obligation
>> d'un écrivain: plaire n'est qu'un moyen;
>> mais il eſt d'abfolue néceſſité ; l'inftruc-
>> tion ne s'infinue dans les eſprits & ne
>>pénètre dans les coeurs qu'à la faveur
» du plaiſir. Celui-ci peut bien quelque
>> fois ſe paſſer de l'inſtruction ; mais il
» n'attache pas long tems , il raffafie : &
>>l'ouvrage le plus agréable qui n'apprend
>> rien , qui n'offre aucune vérité , fatigue
>> le lecteur & tombe de ſes mains. C'eſt
>>ſans raiſon qu'on accuſe la poëſie d'ai-
> mer trop à plaire : elle eſt de tous les
» arts celui qui a ſu déguiſer avec plus
» d'adreſſe l'inſtruction ſous le voile du
>> plaiſir. Il est vrai qu'elle admet quelques
>> genres qui ſemblent n'avoir que l'agré-
> ment pour objet ; mais obſervez qu'il
> eſt défendu par les loix même de la
>> poësie de s'étendre dans les ouvrages de
AVRIL. 1773 . 137
* ces genres au-delà d'un nombre de vers
>> très- borné. Cette loi , comme toutes les
>> autres , eſt fondée ſur la naturequi n'ac-
>> corde au plaiſir vif& piquant que le
>>plus court terme. Malgré le ſuccès de
>> quelques poëfies licencieuſes , tout ou
>> vrage , ſoit en proſe , ſoit en vers , qui
>> n'a pour objet que d'inſtruire , manque
>> ſon but s'il déplait ; comme celui dont
>> l'auteur n'a cherché qu'à plaire , doit à
>> la fin accabler d'ennui l'homme raifon-
>> nable qui ne veut pas lire en vain. » Ces
réflexions , extraites du ſecond cahier du
Spectateur François , font aſſez connoître
le devoir que s'eſt impoſé le nouvel écri
vain qui s'eſt chargé de continuer ces
feuilles , de joindre à propos l'utile &
l'agréable , & de faire , s'il ſe peut, naître
l'un de l'autre. Le conte , s'il n'a un but
moral , quelque gai qu'il foit, n'amuſe
quedes enfans.
Il ſe paſſe tous les jours dans le monde
mille ſcènes dont les ſpectateurs rient ou
s'affligent , fuivant la ſituation où ils ſe
trouvent. Ces évenemens ſérieux ou comiques
ne font ſur eux que des impreffions
paſſagères .L'auteur de ces feuilles faifira
ceux des événemens qui lui paroîtront
dignes d'intéreſſer ſes lecteurs ; & , com
I138 MERCURE DE FRANCE.
me dansle moral ainſi que dans le phyſique
, rien n'arrive , rien n'eſt produit en
vain , il chrchera la fin morale des ſcènes
qu'il mettra ſous leurs yeux. On peut voir
dans le cahier que nous venons de citer
une de ces ſcènes dont nos agréables s'amuſent
aux dépens des victimes ; mais
que le Spectateur François a enviſagée
ſous un autre point de vue.
L'exemple d'une vertu récompenfée
eſt la leçon qui a le plus de force & fait
le plus d'impreſſion ſur le peuple . Pourquoi
donc , plus fobres que les Grecs &
les Romains dans la diſtribution des récompenfes
, ne les réſervons- nous qu'aux
actions & aux perſonnes d'un certain ordre
? Je voudrois , ajoute le Spectateur ,
>>puiſqu'on punit le crime publiquement ,
>> que les faits vertueux fuſſent récom-
> penſés en public; que dans chaque vil-
>> le , bourg , village du royaume ,le ma-
> giſtrat aſſemblât dans certains jours de
>>l'année , un nombre choiſi de citoyens ;
» qu'après s'être fait rendre compte des
>>plus belles actions qui ſe ſeroient paf-
> ſées depuis la dernière aſſemblée , il en
>>fît le rapport à ce ſénat plus recomman-
>>ble par la vertu des ſénateurs , que par
>> l'éclat de leurs dignités ou de leurs ta
AVRIL. 1773. 139
» lens ; qu'on délibérât ſur les motifs &
>> ſur le degré de mérite de ces actions , &
» qu'on diſtribuât des prix avec la plus
>> grande folemnité. Ce feroit un ſpecta-
>>cle d'un nouveau genre , plus utile &
>>qui pourroit devenir plus brillant que
>>>les tournois de nos anciens chevaliers.»
En attendant que ce beau rêve ſe réaliſe ,
le Spectateur raſſemblera les faits qui lui
paroîtront les plus dignes d'être ſoumis
aux tribunaux qu'il propoſe. Il prie ſes correſpondans
de lui communiquer exactement
ceux qui viendront à leur connoifſance.
Il taira les noms de ſes héros , jufqu'à
ce que les juges des prix l'interpellent.
Voici trois de ces faits qui viennent
de ſe paſſfer il y a peu de jours .
Un Anglois , frappé de la beauté , des
talens & de la ſageſſe d'une jeune actrice,
lui a écrit la lettre ſuivante :
MADEMOISELLE ,
On dit que vous êtes ſage & que
» vous avez fait la réſolution de l'être
>> toujours : je vous exhorte à ne jamais
>> changer. Je vous prie d'accepter le con-
>> trat que je vous envoie : il vous afſſure
>>cinquante guinées par mois , tant que
>>cette fantaiſie vous durera ; ſi par hafard
140 MERCURE DE FRANCE.
>> elle venoit à vous paffer , je vous de-
> mande la préférence , &je vous en don-
>>> nerai cent.>>>>
Undes plus grands biens que la philofophie
ait opérés de nos jours , c'eſt d'avoir
rappelé les mères au devoir d'alaiter
leurs enfans. Sophie a puiſé dans le ſein
d'une mère reſpectable les vertus les plus
pures ; Sophie & ſa mère ſont plus unies
par les liens de l'amitié que par ceux du
fang : l'une n'a que 15 ans , l'autre n'en a
que trente-deux . Elles ne s'étoient jamais
ſéparées lorſque Glycon épouſa & amena
Sophie dans ſa province; il a trouvé en
elle la maîtreſſe la plus charmante , & la
plus tendre des épouſes. Le moment approche
où le premier fruit de leur amour
va refferrer leurs noeuds. Sophie ne penfoitqu'avec
treſſaillement au plaiſir de le
nourrir de fon lait. Glycon , en louant
fon zèle , a craint qu'il ne devînt funeſte
à Sophie. En vain les médecins les plus
éclairés ont ils voulu la raſſurer ; l'amour,
le préjugé , la mort d'une femme de ſa
connoiffance , arrivée par hafard dans le
tems de la nutrition, ont effrayé Glycon :
il a décidé que ſa femme confieroit fon
enfant à une mère étrangère. Sophie , au
déſeſpoir, a fait part à la fienne de cette
AVRIL. 1773 . 141
déciſion fatale; cette vertueuſe femme
lui a répondu en ces termes : « Votre pre-
» mier devoir , ma fille , eſt de plaire &
» d'obéir à votre mari : celui d'alaiter vo.
» tre enfant n'eſt que le ſecond. Vous
» étiez à l'un avant que de vous devoir à
» l'autre ; mais conſolez - vous. Voici le
>> tems de ſevrer votre frère ;je donnerai
» à l'enfant que vous portez un lait dont
» le mien n'a plus beſoin ; je prolongerai
» ſa nutrition juſqu'au moment où j'ap-
>> prendrai que vous êtes accouchée. >>
Dans les premiers jours du mois de
Février , lorſque le froid étoit le plus pi.
quant & que la Seine étoit couvertede
glaçons , un porteur d'eau eut le malheur
degliſſer &de tomber dans la rivière ; il
plonge , ſurnage , replonge encore , ayant
à combattre contre les glaçons qui mena
cent ſa tête & fes bras , & contre les vagues
qui l'entraînent ; il ſe débat vainement
: tout retentit des cris des ſpectateurs
qui le voient périr ſans pouvoir lui donner
du ſecours, Troublé par la crainte d'une
mort inévitable , engourdi par le froid ,
ſes forces commençoient à l'abandonner ,
lorſqu'un jeune garçon pâtiffier , bravant
larigueur de la faifCoonn&l'impétuoſitédes
Hots , ſe jette dans la rivière,nage, écarte
142 MERCURE DE FRANCE.
les glaçons d'une main , de l'autre fend
les eaux , ſaiſit le malheureux à demimort
, le ramène juſqu'au bord , le traîne
ſur la grève & ne le quitte que lorſqu'il
le voit en fûreté , & entre les mains d'un
peuple compatiſſant ; alors ſe dérobant à
des applaudiſſemens qui l'importunent ,
il prend la fuite en grelotant : diſparoît ,
&va ſe réchauffer tranquillement chez
fon maître .
Le Spectateur , afin de mieux remplir
le but qu'il s'eſt propoſé de ne préſenter
à ſes lecteurs une vérité que pour la leur
faire aimer , de parler à leur ſens pour
mieux fixer leur attention , de joindre
enfin à propos l'inſtruction & l'agrément,
emploie tour- à-tour le voile de la fiction ,
la critique enjouée du poëte comique &
le fel d'une converſation vive & variée .
Le Spectateur fait auſſi partà ſon lecteur
des anecdotes étrangères , lorſque ces
anecdotes renferment une leçon . Celle
qu'il rapporte d'après le témoignage d'un
capitainede vaiſſeau chinois commerçant
à Batavia , peut fervir à faire connoître
les reſſources que trouve ſouvent en luimême
un juge intègre , éclairé , & qui
defire bien ardemmentde venir au ſecours
de l'opprimé & de punir le coupable. Un
AVRIL. 1773 .
143
fabriquant de papier en avoit chargé un
bateau qu'il conduiſoit lui - même dans
une ville un peu éloignée du lieu de ſa
fabrique . Le mauvais tems l'empêchant
d'y arriver avant la nuit , il réſolut de la
pafler dans une cabane de pêcheurs qu'il
vit ſur le rivage. Il attacha ſon bateau à
un arbre, ſe fit un lit de feuilles ſéches de
bambou , & s'endormit. Pendant fon fommeil
, des voleurs coupèrent la corde qui
retenoit le bateau , le conduiſirent à la
ville , & vendirent le papier avant que le
marchand fûtéveillé. Quelle fut ſa douleur
en voyant ſa perte & celle de ſes afſociés
! après s'être inutilement affligé , il
entra dars la ville , & alla faire ſa dépoſition
chez le juge ; c'étoit un perſonnage
très grave ; il exigea le ferment du plaignant
, & lui ordonna de revenir le lendemain
à une heure indiquée. Dès le mêmejour
il fit répandre dans toute la ville
la nouvelle du vol. Il fit en même tems
affigner l'arbre auquel le bateau avoit été
lié , à comparoître à fon tribunal à la
même heure qu'il avoit donnée au marchand.
Cette procédure ſingulière fut fuivie
, & ſa nouveauté attira un grand concours
de peuple. On étoit ſur le point de
ſe retirer; mais le juge , élevant la voix ,
144 MERCURE DE FRANCE.
repréſenta qu'il avoit pris toutes les voies
ordinaires pour s'aſſurer des coupables ,
& que c'étoit là où ſe bornoit ſon miniltère;
que les aſſiſtans pouvoient jouir d'un
plus grand avantage ; c'étoit de réparer la
perte de l'infortuné , pour qui cette procédure
avoit été faite ; qu'il ſuffiſoit pour
cela que chacun lui portâtle lendemain ,
à pareille heure , une petite quantité de
papier , ſuivant ſes moyens. On connoît
l'humanité des Chinois , on peut juger de
laquantité de papier qui fut apportée. Le
marchand qui s'étoit rendu au tribunal
avant le juge , témoignoit ſa reconnoifſance
par ſes difcours & par ſes geſtes.
Cependant il examinoit, par le conſeil du
magiſtrat , ſans affectation le papier qu'on
lui donnoit. Enfin il reconnut quelques
feuilles de celui qui avoit été volé : on
arrêta le particulier qui l'avoit apporté :
celui- ci déclara le marchand qui le lui
avoit vendu . On ſe tranſporta chez le
marchand qui déſigna ſi bien ceux dont il
l'avoit acheté , qu'on parvint à trouver les
voleurs .
Le Spectateur François est compoſé de
quinze cahiers par an ; il coûte 9 livres à
Paris , & 12 livres en province rendu
franc de port par la poſte.On peut foufcrire
AVRIL. 1773. 145
re entout tems pour cet ouvrage périodique
chez Lacombe , libraire à Paris , rue
Christine.
C
4
Dictionnairepour l'intelligence des Auteurs
claſſiques Grecs & Latins , tant facrés
que profanes , contenant la Géographie ,
l'Hiſtoire , la Fable , & les Antiquités ,
dédié à Mgr le Duc de Choiſeul , par
M. Sabbathier , Profeſſeur au Collège
de Châlons- for- Marne , & Secrétaire
perpétuel de l'Académie de la même
ville ; Tome XIII , grand in- 8 °, chez
Delalain , Libraire , rue de la Comédie
Françaiſe , 1773 .
M. Sabathier ſuit avec un zèle admirable
le travail immenſe qu'il a entrepris
pour faciliter l'intelligence des Aureurs
claſſiques. Les articles de fon Dictionnaire
font preſque tous des differtations
ſavantes & profondes , où l'Auteur ne
laiſſe rien à deſirer ſur l'objet de ſes recherches
. Ce volume , d'environ 5sopag.
en petits caractères à deux colonnes , ſe
termine à l'article Denys. On y trouve ,
comme dans les précédens , une érudition
éronnante , beaucoup de ſagacité , & une
diſcuſſion lumineuſe , appuyée d'autorités
reſpectables toujours fidèlement citées.
I. Vol. G
:
146 MERCURE DE FRANCE.
Cet ouvrage offrira dans ſon enſemble
une des plus belles & des plus grandes
entrepriſes littéraires de ce ſiècle. Ce volume
eſt précédé de la liſte des noms des
ſouſcripteurs qui ſe ſont fait connoître.
On vend chez le même libraire la
Géographie moderne , précédée d'un petit
traité de la Sphère & du Globe : ornée
de traits d'hiſtoire naturelle & politique ,
& terminée par une Géographiefacrée &
une Géographie ecclésiastique , où l'on
trouve tous les archevêches & évêchés de
J'Egliſe Catholique , & les principaux des
Egliſes Schifmatiques ; avec une table des
longitudes & latitudes des principales
villes du monde , & une autre des lieux
contenus dans cette géographie. Par M.
l'Abbé Nicolle de la Croix . Nouvelle édition
, revue par J. L. Barbeau dela Bruyè..
re; 2 vol. in- 12. de près de 100 pages
chacun. Prix , 6 liv. reliés. Il faut y joindre
un atlas très-bien fait en deux parties
in-4°. dont cette géographie donne l'intelligence.
Les fréquentes éditions de cet ouvrage,
dont celle ci eſt la huitième ſans com.
pter les contrefactions , prouvent affez
que le Public a reconnu le mérite de cette
géographie . L'Abbé Nicolle , mort en
AVRIL . 1773 . 147
1760, enſeigna long-tems cette ſcience.
L'expérience & ſes propres réflexions ne
pouvoient donc manquerde lui faire adoprer
la méthode la plus propre à l'inſtruction
de la jeuneſſe .
Cette nouvelle édition eſt enrichie
d'une table de longitudes & latitudes
beaucoup plus exacte que celle des éditions
précédentes. L'éditeur , bien connu
pat une mappemonde historique , &c . n'a
d'ailleurs rien négligé pour donner aux
inſtructions répandues dans l'ouvrage de
l'Abbé Nicolle , ce degré d'exactitude &
de clarté qui fait le principal mérite de
tout écrit élémentaire .
On peut ſe procurer encore chez M.
Delalain la Collection des Auteurs Italiens
en 36 vol. petit in 12 rel. 144 liv . Cette
Bibliothèque Italienne peut ſuffire aux
deſirs d'un amateur , en ce qu'elle raffemble
fous un même format les Auteurs les
plus eſtimés. L'édition a d'ailleurs le mérite
d'être exacte , & bien imprimée.
Le Patriotisme Français , 6 vol . in- 12 ,
par M. Roffel , offre le tablea intéreffant
des principaux événemens de notre
Hiſtoire , & principalement des faits patriotiques
de la Nation françaiſe ; prix
Is liv. les 6 vol . reliés.
Gij
i
148 MERCURE DE FRANCE.
: La Preuve par témoins de Danty , nouvelle
édition in-4°, augmentée de plus de
moitié ; ouvrage excellent & néceſſaire
dans l'étude , & dans la profeſſion des
affaires contentieuſes.
Dictionnaire minéralogique & hydrologi
que de la France , contenant 1º. la defcription
des mines , foſſiles , fluors ,
cristaux , terres , fables & cailloux qui
s'y trouvent ; l'art d'exploiter les mines
, la fonte & la purification des métaux
, leurs différentes préparations
chymiques , & les divers uſages pour
leſquels on peut les employer dans la
médecine , l'art vétérinaire & les arts
& métiers . 2º. L'hiſtoire naturelle de
toutes les fontaines minérales du royaume
, leur analyſe chymique; une notice
des maladies pour lesquelles elles
peuvent convenir avec quelques obfervations
- pratiques : on y a joint un
Gneumon gallicus pour ſervir de ſuite
au dictionnaire des plantes , arbres &
arbuſtes de la France , & au dictionnaire
vétérinaire&des animaux domeſtiques
&completter l'hiſtoire des productions
naturelles & économiques du royaume.
A Paris , chez Coſtard , libraire ,
AVRIL. 1773 . 149
* rue St Jean de Beauvais. Tomeſecond
in 8 ° . partie première; des fontaines
minérales .
Ce nouveau volume préſente une bibliographie
hydrologique & un ſupplément
à ce que l'auteur a déjà recueilli fur
les fontaines minérales de la France . L'au
teur , M. Buchoz , a répandu beaucoup de
lumières fur cette partie intéreſſante de
P'hiſtoire naturelle de la France par fes
recherches , une fuite d'obfervations bien
faites fur l'uſage des différentes eaux minérales
, & par les nouveaux mémoires
qu'il s'eſt procurés .
La condition de l'acquiſition actuelle
de ce dictionnaire , qui aura quatre volumes
de près de 700 pages chacun, eſt fimplementde
payer neuf livres , en retirant
le premier volume en feuilles. Au moyen
de quoi l'on recevra le troiſième gratis ,
&l'on ne paiera que neuf livres en retirant
le ſecond avec le quatrième que l'on
recevra gratis auffi. De façon que l'ouvragecomplet
ne coûtera que dix-huit livres
au lieu de vingt quatre livres aux perfon .
nes qui s'empreſſeront de l'acquérir. Les
reliures en carton ſe payeront ſéparément
fix fois par volume .
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
Lesvraisprincipes de la Lecture , de l'Orthographe
& de la Prononciation françoise
de M. Viard. Nouvelle édition
revue& augmentée par M. Luneau de
Boisjermain ; ouvrage utile aux enfans
qu'il conduit par degrés de l'alphabet à
la connoiſſance des règles de la prononciation,
de l'orthographe,de la ponctuation
, de la grammaire &de la proſodie
françoiſe,principalement deſtiné
aux Etrangers , auxquels on s'eſt propoſé
d'abréger l'étude de notre langue ,
&généralement adopté dans toutes les
écoles de la France ; 2 parties. Prix ,
36 f. port franc par la poſte. A Paris ,
chez Delalain , libraire , rue de la Comédie
Françoiſe , 1773 .
Le titre de cet ouvrage indique affez
fon objet& l'utilité dont il peut être pour
l'inſtruction , ſoitdes enfans à qui il faut
enſeigner les premiers élémens de la langue
françoiſe , ſoit aux étrangers qui en
veulent étudier les formes & les principés.
La Centenaire de Moliere , Comédie en un
- acte en vers & en proſe , ſuivie d'un
divertiſſement relatif à l'apothéoſe de
Molière , par M. Artaud , repréſentée
AVRIL. 1773. ISI
pour la première fois , par les Comédiens
français ordinaires du Roi,à Paris
le Jeudi 18 Février 1773 , & à Verſailles
devant Sa Majesté, le Mardi 3 Mars
1773 ; prix 24 fols. A Paris , chez la
veuve Ducheſne , Libraire , rue Saint
Jacques .
Nous avons rendu compte du ſuccès de
cetteComédie , &de l'empreſſement que
le public a montré pour rendre hommage
au génie de Molière. C'eſt une idée heureuſe
d'avoir rappelé les principaux caractères
traités par Molière pour faire
honneur à ſon talent , & à ſa mémoire .
Cette Comédie eſt terminée par des
couplets qui contiennent autant de préceptes.
THALI E.
Amis , que l'éclat de ce jour
Vous anime & vous intéreſſe ;
De reconnoiſſance & d'amour
Les dieux nous permettent l'ivrede
Dans les coeurs amis des talens
Que fa place foit la première ,
Etqu'on rediſe après cent ans :
Vive la gaîté de Molière.
Giv
152 MERCURE DE FRANCE:
МомUS.
Les jours paſlés chez mes Français
Furent pour moi dignes d'envie :
Joyeux , malins , plaiſans & gais ,
Qu'ils ſoient toujours chers à Thalie ;
Et s'ils s'endormoient une fois
Dans leur agréable carrière ,
Qu'ils le rappellent qu'autrefois
Je dis mon fecret à Molière .
Madame PERNELLE.
A ſe moquer des vieilles gens
On voit s'occuper la jeuneſle
Et de nos Catons de vingt ans
L'amour fait toute la ſagefle.
Ovous , qui de la vérité
Craignez la démarche trop fière,
Sous le maſque de la gaîté
Vous la goûterez chez Molière.
ALCESTE chante ſur l'air : Si le
Roi m'avoit donné.
Du Roi ſans un ordre exprès ,
Non jamais d'Oronte
Je ne louerai les ſonnets ;
Mais je le dis ſans honte ,
Qu'en révérant les talens
De nos auteurs excellens ,
:
AVRIL. 1773. 153
J'aime mieux Molière
O gué ,
J'aime mieux Molière .
L'Assemblée , Comédie en un acte & en
vers , avec l'Apothéoſe de Molière , Ballet
héroïque , repréſentée pour la première
fois , par les Comédiens français
ordinaires du Roi, le 17 Février 1773 ,
par M. l'abbé de Schofne , de l'Académie
Royale de Nîme , & de la Société
des Sciences & Belles - Lettres d'Auxerre
; prix 24 f. A Paris , chez Cellor ,
rue Dauphine.
Nous avons fait déjà connoître cette
Comédie d'un ſtyle gai & facile. Il y a des
faillies qui font rire aux dépens des Comédiens
& de l'Auteur; ce qui paroîtra ſans
doute fingulier lorſqu'il eſt queſtion de
célébrer la mémoire de Molière , auteur
& comédien .
Voici l'Ode du Temps prononcée par
une Prêtreſſe d'Apollon .
Toi , qui ſais étendre l'eſpace
Et limiter l'immenſité ;
Toi , dont le vaſte ſein embrafle
Le moment & l'éternité:
:
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
:
i
OTemps ! ton aîle fugitive
Tantôt couvre la ſombre rive
Du triſte ſéjour de la mort ,
Tantôt elle plane avec gloire
Sur les lieux ſacrés où l'hiſtoire
Force la demeure du ſort.
Devant ton tribunal augufte
Paffent les générations .
Ton arrêt terrible , mais juſte ,
Fait le deſtin des Nations.
Les Héros les plus magnanimes ;
Les Ecrivains les plus fublimes
A tes décrets ſont aſſervis :
La place que tu leur déſignes ;
Les honneurs que tu leur aſſignes ,
Pour jamais décident leur prix.
Si pendant le cours trop rapide
Des jours qui leur font deſtinés ,
La voix du préjugé ſtupide
Al'oubli les a condamnés ;
Ton zèle équitable s'enflamme ,
Tu leur élèves dans notre ame
De véritables monumens :
Leur gloire en devient plus brillante,
Et notre eſtime renaiſſante
S'accroît encore après cent ans.
Molière en offre un grand exemple,
AVRIL. 1773 .
ISS
L'auguſte image de ſes traits
Inſpire à l'oeil qui la contemple
De la tendrefle & des regrets.
On voit avec reconnoillance
Ce grand homme , qui de la France
Cherchant à couronner les moeurs ,
Ola préférer ſans ſcrupule
L'arme adroite du ridicule
A tout l'art brillant des Rhéteurs .
Cette arme ſouvent dangereuſe
Devint utile entre les mains.
Il la rendit victoricuſe
Contre les travers des humains.
Vous , qui le prendrez pour modèle ,
Par vos travaux , par votre zèle ,
Les vices ſeront abattus ,
Et votre gloire inaltérable
Fondera l'empire durable
Des vrais talens & des vertus.
Toni & Clairette , par M. de la Dixmerie ,
4 parties in- 12 , 4 liv. 16 f. brochées.
A Paris , chez Didot l'aîné , Libraire
Imprimeur , rue Pavée , près du quai
des Auguſtins , 17730
Ce Roman eſt précédé par un Diſcours
fur l'origine , les progrès & le genre des
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
Romans. Nous rendrons compre inceſſamment
de cet ouvrage intéreſlant.
Manière sûre&facile de traiter les maladies
vénériennės , par J. J. Gardane . Docteur
Régent de la Faculté de Médecine
de Paris , Médecin de Montpellier ,
Cenſeur royal , des Sociétés royales des
Sciences des Montpellier , de Nancy ,
&de l'Académie de Marſeille , approu--
vée par la Facultéde Médecine de Paris ,
&publiée par ordre du Gouvernement.
AParis , 1773 .
Le Magiſtrat qui veille à la sûreté des
citoyensde laCapitale, a établi depuis pluſieurs
années des ſecours publics , en différensendroits,
où les indigens de l'un& l'autre
ſexe , les enfans & les perſonnes atraquées
du mal contagieux reçoivent gratuitement
des foins , un traitement & des
remèdes à très - bas prix,qui les conduiſent
àune prompte & parfaite guérifon.
Ces rendez- vous falutaires ſont multipliés
autant qu'il eſt poſſible à Paris , &
le ferentbientôt ansles villes principales
de Province , en forte que cette contagion
dépopulatrice étant attaquée de toutes
parts fera bientôt affoiblie &arrêtée dans
fa fource.
AVRIL. 1773. 157
La brochure que nous annonçons indique
la méthode du traitement des malades
, & donne les formules des remèdes
avec les prix . C'eſt ſans doute un des plus
grands ſervices rendus àl'humanité que le
zèle & le déſintéreſſement avec lesquels
M. Gardane attaque & poursuit le plus
cruel des fléaux .
Astronomie nautique lunaire , où l'on
traite de la latitude & de la longitude en
mer , de la période ou ſaros , des parallaxes
de la lune avec des tables du nonagéſime
ſous l'équateur , & ſous les tropiques
, ſuivies d'autres tables des mouvemens
du ſoleil & des étoiles fixes , auxquelles
la lune ſera comparée dans les
voyages de long cours ; dédiée au Roi , par
M. le Monnier , de l'Académie royale des
Sciences , vol . in- 8º d'environ 140 pages.
A l'Hôtel de Thou , rue des Poitevins.
Théorie & pratique des longitudes en mer ,
publiées par ordre du Roi , 1772 , in-80
d'environ 300 pag. , à la même adreſſe.
Cet ouvrage eſt de M. de Charniere ,
Lieutenant des vaiſſeaux du Roi , & fera ,
comme le précédent, d'un grand avantage
aux navigateurs dans les voyages de long
:
138 MERCURE DE FRANCE.
cours. Une ſavante théorie ſe réunit dans
ces importantes productions à une expérience
éclairée pour donner aux marins
des guides qui leur apprennent à confulter
dans le ciel la route qu'ils doivent
tenir fur mer.
On délivre à la même adreſſe , l'Histoire
de l'Académie royale des Sciences ,
année 1769 , avec les Mémoires de Mathématique
& de Phyſique pour la même
année.
Et la Collection académique compofée
des Mémoires , Actes ou Journaux des
plus célèbres Académies & Sociétés Littéraires
de l'Europe , concernant l'Hiftoire
Naturelle , la Phyſique expérimentale , la
Chimie , la Botanique , l'Anatomie & la
Médecine.
Tome dixième de la partie étrangère ,
contenant les Mémoires de l'Académie
des Sciences de l'Inſtitut de Bologne , traduits
& rédigés par M. Paul , correfpondantde
la Société royale de Montpellier ,
& afſocié de l'Académie de Marseille .
Et la Collection académique compofée
de l'Hiſtoire & des Mémoires des plus
célèbres Académies & Sociétés Littéraires
de l'Europe ; Tome onzième de la partie
étrangère , contenant les Mémoires de
AVRIL. 1773 . 159
l'Académie des Sciences de Stockolm ,
1772 .
On ſouſcrit actuellement , chez Laurent
Prault , libraire , à la ſource des Sciences ,
à la deſcente du pont St Michel , près le
petit Marché , pour le Praticien du Chatelet
de Paris , vol . in-4º , dédié à M. le
Lieutenant- Civil. La ſouſcription eſt de
9 liv. On paye 6 1. en ſouſcrivant & 3 1.
en recevantledit volume en feuilles , dont
la livraiſon ſe fera au premierde Septembre
prochain . On ne recevra de ſouſcription
que juſqu'au premier Mai prochain .
Poefie delfignora Abbate Metaftafio , tomo
decimo , in- 8 ° , en blanc .
Idem papier d'Hollande.
4liv
liv
N. B. Ce volume fait la ſuite de l'édition
de Paris , en 9 vol. in - 8° , 1755 .
donnée par la veuve Quillau. Il contient
huit pièces de Théâtre & une ſavante differtation
, par M. Baretti , Sécretaire de
l'Académie royaledePeinturedeLondres.
APâque prochain , on mettra en vente
une nouvelle édition complette des Poëfies
de M. l'Abbé Metaſtaſio , en fix vol.
in 12 , petit format , dont le prix fera de
18 liv. en blanc , & cela fera fuite aux
160 MERCURE DE FRANCE.
auteurs Italiens , donnés par Prault. Il
faudra s'adreſſer au libraire Durand neveu
, rue Galande , pour ſe procurer ces
deux articles . Et l'on avertit le Public que
l'année 1773 révolue , on augmentera le
prix du dixiéme volume in- 8 ° , comme
on vient de l'annoncer dans le catalogue
du ſieur Durand , libraire.
LETTRE de M. Thomas , de l'Académie
Françoise , à M. Poultier d'Elmotte.
Je n'ai pu lire , Monfieur , ſans le plus grand
étonnement , l'Epître imprimée que vous venez
de m'adreffer. Elle est tout-à-fait différente de
la copie manufcrite que vous m'envoyâtes l'été
dernier , & à laquelle je répondis alors. Vous y
avez ajouté un très-grand nombre de vers , & des
ſatyres plus qu'indécentes tant contre un Roi
célèbre en Europe par ſes talens & par ſon règne ,
que contre le plus grand homme de notre littérature.
Vous ſavez que rien de tout cela n'exiftoitdans
la copie que j'ai reçue de vous , & dont
j'ai conſervé le manufcrit. Je connois le reſpect
qu'on doità tous les Souverains , & celui qui eſt
dû à un Prince dont l'Europe admire les talens ,
&que ſes ennemis même honorent. Je fais de
même profeffiond'attachement & de reſpect pour
le plus grand de nos écrivains que vous oſez attaquer.
Je déſavoue donc , Monfieur , tout ce
que vous avez inféré dans cette épître , & une
AVRIL. 161
1773 .
foule de vers que je n'ai pu approuver , puiſque
je ne les connoiſtois pas. J'ai quelquefois été
l'objet des ſatyres. Je n'en ai jamais écrit , & je
puis les approuver encore moins dans des vers
qui me font adreffés , & où l'on a bien voulu
mêler mon éloge. Comme votre épître eſt impri
mée, permettez que je rende ma déclaration
publique.
J'ai l'honneur d'être , &c.
THOMAS.
ACADÉMIES.
I.
L'Académie des Sciences , Arts & Belles-
Lettres de Dijon.
L'Académie a déjà fait annoncer le fujetdes
prix qu'elle diſtribuera en 1774 &
1775. Elle renouvelle aujourd'hui ces
avis , & fait ſavoir : :
Que n'ayant pas été pleinement ſatisfaite
des ouvrages quiavoient été envoyés
au concours pour l'année 1771 , elle propoſe
le même ſujet pour 1774 , & donnera
un prix double à celui qui aura déterminé
L'action des acidesfur les huiles ,le mé
162 MERCURE DE FRANCE.
:
chaniſme de leur combinaiſon , & la nature
des différens composés ſavonneux qui en
résultent.
Que le prix de 1775 ſera adjugé à celui
qui aura fait connoître
Quels sont les avantages que les moeurs
ont retirés des Exercices & des Jeux publics
, chez les différens Peuples &dans les
différens tems où ils ont été en uſage ?
Cette Compagnie deſire que ceux qui
concourront pour le prix de 1774 , indiquentdans
les trois règnes les productions
naturelles les plus ſimples qui participent
de l'état ſavonneux acide ; qu'ils eſſaient
en ce genre de nouvelles compoſitions ;
qu'ils expliquent leurs propriétés générales
& leurs caractères particuliers , & ne
préſentent leur théorie qu'appuyée de
l'obſervation & de l'expérience .
Elle ſouhaite que les ſavans qui aſpireront
au prix proposé pour 1775 , confidè
rent les Exercices & les Jeux publics du
côté moral & politique , & faſſent ſentir
juſqu'à quel point on doit regretter de les
avoir abandonnés .
On fera libre de donner aux mémoires
l'étendue qui paroîtra néceſſaire ; mais
l'on n'abufera pas de cetre liberté, & l'on
évitera avec ſoin toute diffuſion.
AVRIL. 1773 . 163
Tous les ſavans , à l'exception des académiciens
réſidens , feront admis au concours
. Ils ne ſe feront connoître ni directement
ni indirectement ; ils inferiront
ſeulement leurs noms dans un billet cacheté
, &ils adreſſeront leurs ouvrages ,
francs de port , à M. Marer , docteur en
médecine , ſecrétaire perpétuel , qui les
recevra juſqu'au premier Avril incluſivement
des années pour leſquelles ces différens
prix font propoſés .
Leprixfondé parM le Marquis du Ter
rail& par Madame Crufſſold Uzès de Montaufier,
son épouse , àpréſent Ducheffe de
Caylus , confifte en une médaille d'or de la
valeur de 300 livres , portant , d'un côté ,
l'empreinte des armes & du nom de M.
Pouffier , fondateur de l'Académie ; & de
l'autre, ladevise de cette Société littéraire.
:
I I.
Remarques fur le ſujet du Prix proposé
par l'Académie royale de Chirurgie de
Paris pour l'année 1774.
L'Académie royale de Chirurgie avoit
propoſé , pour le prix de l'année 1770 ,
d'expoſer les inconvéniens qui réſultent de
l'abus des onguens & des emplâtres ; & de
164 MERCURE DE FRANCE.
quelle réforme la pratique vulgaire est fuf.
ceptible à cet égard , dans le traitement des
ulcères .
Les auteurs des mémoires qui lui ont
été adreffés , au lien de prendre la propofitiondans
ſon ſens littéral , avoient cru
devoir proſcrire les moyens dont on defiroit
qu'ils fillent connoître l'uſage abuſif,
accrédité par la routine ou pratique vulgaire
; & comment cet uſage pouvoit être
réformé . Les deux mots , les abus & leur
réforme , devoient fixer l'attention des
concurrens , & les faire remonter aux
principes qui pouvoient démontrer les
inconvéniens des onguens & des emplatres,
& établir une pratique judicieuſe fur
leur uſage. Les deſirs de l'Académie
n'ayant pas été fatisfaits , elle jugea à proposde
remettre une ſeconde fois la même
queſtion , avec promeſſe d'un prix double
pour l'année 1772 ... 1
Parmi les vingt- huit mémoires envoyés
, il n'y en a aucun qui ait paruremplir
parfaitement les vues de l'Académie.
Preſque tous les auteurs ont paraphrafé
des notions triviales contre les onguens&
les emplâtres , & peu ont indiqué leur
uſage raiſonné. Ils ſe ſont tenus dans les
généralités ſcholaftiques ; on ne voit pas
AVRIL. 1773 . 165
qu'ils aient pris la peine d'approfondir
leur ſujet par l'étude de l'hiſtoire de l'art,
de ſes progrès &des variations de la pratique
en différens - tems & en différens
lieux. Les faits font trop négligés , & les
auteurs qui ont cra enrichir leur raifonnement
des connoiſſances acquiſes par
l'obſervation , ſe ſont bornés à quelques
exemples qui prouvent les ſuccès qu'ils
ont eus dans leur pratique particulière ;
&n'ont pas pris garde qu'il n'y a aucun
procédé , quelque défectueux qu'il foit ,
qu'on ne puiſſe étayer de l'expérience .
C'eſt moins par les effets que par les caufes
qu'il falloit enviſager les inconvéniens
qui réſultent de l'abus des médicamens
en queſtion. Leur manière d'agir tant
abſolue que relative , ſoit par des propriétés
mécaniques ou phyſiques , devoit être
examinée en premier lieu : il falloit voir
enfuite dans les différentes eſpèces d'ulcères
compliqués , quels obſtacles s'oppoſent
aux voies que la nature fuit dans
les cas les plus ſimples ; & , par une induction
méthodique , examiner ſi les remèdes
ou onguens recommandés,& dont
on fait uſage dans la pratique vulgaire ,
peuvent favorifer la guériſon qu'on ſe
propoſe d'obtenir par leur moyen, C'eſt
166 MERCURE DE FRANCE .
une erreur qui circonferit l'art dans des
bornes trop étroites , que de tout accorder
àla nature dans le traitement des ulcères,
commequelques auteurs l'ont établi. Elle
aplus ſouvent beſoin d'être conduite X
corrigée , que d'être ſuivie & aidée dans
famarche.
Les onguens & les emplâtres ont prévalu
dans la pratique vulgaire , quoique
l'autorité des meilleurs écrivains , d'après
la raiſon & l'expérience,ait rejeté exprefſément
ces remèdes. André de la Croix ,
qui a écrit très-judicieuſement ſur les ulcères
, au milieu du XVI . fiècle , dit
qu'on ne doit rien éviter avec plus d'attention
dans leur traitement , que les
graiſſes , les huiles & les réſines. Ce font
cependant ces corps qui font la baſede
tous les onguens &de tous les emplâtres
dont on abuſe ſi fort de nosjours .
Il ſembleroit, à la lecture du plus grand
grand nombre des mémoires que l'Académie
a reçus , que toute l'action des remèdes
dût être bornée à la ſurface ulcérée
; mais le vice purement local qui a
formé ou qui entretient l'ulcère est néceflairement
étendu au-delà de cette furface.
Auſſi voyons - nous qu'Hippocrate
ſe contentoit de mettre un ſimple linge
AVRIL. 1773 . 167
fur l'ulcère , & qu'il couvroit la partie où
il étoit ſitué de cataplaſmes de différentes
vertus , émolliens , anodins , diſcuſſifs ,
réſolutifs , &c. fuivant l'indication rai-
Sonnée. Le raiſonnement ſeul ne doit pas
fervir de guide : il doit être fondé ſur
l'exercice & l'expérience ; ce font les propres
paroles d'Hippocrate , au livre des
Préceptes.
André de la Croix met le traitement
empirique au nombre des cauſes qui
s'oppoſent , en général , à la guériſon des
ulcères , & l'on ne voit pas comment les
onguens & les emplâtres pourroient remé
dier à aucune de ces cauſes. In univerfum,
ulcerumfanitatem prohibent , malus fanguis
, prava partis affectæ difpofiuίο , ος
corruptum , malus aër , inordinatus vitæ
modus , ac mala medendi ratio & empirica
chirurgia.
L'Académie a diftingué quelques mémoires
en qui elle a reconnu de bons principes&
des vues ſaines ; mais la matière
lui a paru ſi importante qu'elle a réſolu
d'attendre un travail plus digéré , & qui
portât folidement ſur les connoiffances
fondamentales de l'art , qui font l'obfervation
& l'expérience auxquelles on n'a
pas donné affez d'attention. En confé
168 MERCURE DE FRANCE.
quence elle remet le même ſujet pour
l'année 1774 , avec promeſſe d'un prix
triple pour celui qui l'aura le mieux traité.
Le prix ſimple eſt , comme on fait , une
médaille d'or de la valeur de 500 livres ,
fondé par M. de la Peyronie. L'auteur
qui le remportera triple pourra ne prendre
qu'une médaille , & recevoir cent pif--
toles en argent.
L'Académie ayant établi qu'elle donneroit
tous les ans , fur les fonds qui lui
avoient été légués par M. de la Peyronie,
une médaille d'or de deux cens livres , à
celui des chirurgiens étrangers ou régnicoles
qui l'aura méritée par un ouvrage
fur quelque matière de chirurgie que ce
foit , au choix de l'auteur; Elle adjugera
ce prix d'émulation , de même que le précédent
, le jour de la ſéance publique, qui
ſe tiendra le jeudi après la quinzaine de
Pâques .
Les Académiciens de la claſſe des Libres
avoient eu juſqu'à préſent le droitde
partager avec les Chirurgiens Régnicoles,
les cinq médailles d'or qu'on accorde à
ceux qui ont le mieux mérité , dans le
cours de l'année, par un mémoire ou trois
obſervations intéreſſlantes. Il a patu que
les Académiciens étoient ſuffisamment
excités
AVRIL. 1773. 169
excités à contribuer aux travaux de l'Académie
pat l'honneur de s'y diſtinguer , &
que l'émulation ſeroit plus favoriſée en
diſtribuant les cinq médailles , ſans concurrence
, hors du ſein de l'Académie . M.
Peyrilhe a renoncé généreuſement au
droit qu'il avoit d'en recevoir une en
1772. Son déſintéreſſement a précédé la
règle qu'on a faite pour exciter le zèle
extérieur.
LOUIS , Secrétaire perpétuel de
l'Acad. royale de Chirurgie.
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL .
LES Es nouveaux Directeurs du Concert
Spirituel , MM. Gaviniés , Goſſec & le
Duc , ont donné le Jeudi 25 Mars leur
premier Concert diviſé en deux parties.
La premiere partie a commencé par
une ſymphonie à grand orcheſtre , de M.
Toeschi , maître des Concerts de S. A.
S. l'Electeur Palatin.Cette ſymphonie a été
ſupérieurement exécutée par un orcheſtie
nombreux, dirigé parMM. Gaviniés& le
Duc , excellents violons , qui étoient à
1. Vol. H
1,70 MERCURE DE FRANCE.
la tête, l'un du premier, l'autre du ſecond
deſſus. Les Muſiciens concertans plusrapprochés
, & plus à portée de s'entendre ,
ont dû mettre plus de préciſion , &
plus d'enſemble dans l'exécution. La
ſymphonie a fait en général le plaifir.
que cauſe un morceau d'harmonie parfaitement
rendu ; il y a un paſſage agréablementdialogué
qui a principalement été
remarqué & applaudi. M. Olivini , Muſicien
de la Chapelle du Roi , a chanté un
motet à voix ſeule; ce motet n'a point
paru d'un bon choix , tandis que l'Italie
en fournit un ſigrandnombre ,d'unchant
plus naturel & plus agréable. M. Rault
de l'Académie Royale de Muſique, a joué
un concerto de flute. Ce virtuoſe a beaucoup
d'exécution. On fouhaiterait auffi
d'entendre Monfieur Taillart , l'aîné
que l'on peut regarder comme le muficien
qui a porté cet inſtrument au
plus haut degré de perfection , qui
a l'embouchure ſi nette & fi égale ,
qui tire de ſa flute des fons brillants &
perlés,&qui unit une exécution étonnante
, à une facilité prodigieuſe. Certe
premiere partie de concerta été terminée
par un motet à deux voix de M. Bach ,
chanté par Mile Biglioni , & M. Ri-
,
AVRIL. 1773 . 171
cher. Les amateurs ont applaudi dans ce
petit motet,des chants agréables , & des
phraſes muſicales , que l'on peut dire ingénieuſes
, mais en général on y a trouvé
pen d'effets , & une ſorte de monotonie.
La deuxième partie a été compofée
d'une ſymphonie concertante de la compoſition
de M. Stamitz . Les parties concertantes
ont été exécutées entr'autres par
M. Bezozzi , excellent haubois, & par M.
le Duc , violon très agréable. Cette alternative
de ſymphonie &de parties con.
certantes , a fait plaifir.On pouvoit defirer
peut-être un morceau plus ſaillant , &
fur- tout d'un chant plus agréable . Mde
Larrivée a chanté un motet à voix ſeule ,
qui a été entendu avec plaiſir. On ne peut
donner trop d'éloges à M. Jarnovits , le
violon le plus fini , le plus gracieux , &
le plus brillant , que l'on puiſſe entendre ,
&qui a fait un excellent choix de mufique.
Le concert a fini par qui confidunt &c.
motet à grand choeur , de M. Mathieu ,
maître de Muſique , de la Chapelle du -
Roi.
Ondoit des élogesà ce premier eſſai des
nouveaux Directeurs. La diſpoſition des
muſiciens, la diſtribution des morceaux de
:
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
muſique , une exécution parfaite , un
choix varié annoncent qu'ils rempliront
l'opinion que le public a de leur intelligence
& de leur goût , & qu'ils releveront
ce concert , qui peut devenir avec
leurs foins , le concert le plus agréable
& le plus parfait de l'Europe .
OPERA.
L'ACADÉMIE Royale de Muſique continue
avec ſuccès les répréſentations de
Castor & Pollux . M. Larrivée a repris le
rôle de Pollux , qu'il rend intéreſlaut
par ſon chant & par fon jeu .
On a donné le Mercredi 17 Mars, pour
les Acteurs , la première repréſentation
de la repriſe de Daphnis & Alcimadure ,
Pastorale Languedocienne , dont les paroles
& la muſique ſont de M. Mondonville
. Cette paſtorale eſt précédée d'un
prologue ,dont le ſujet eſt l'inſtitution des
Jeux Floraux , par Clémence Iſaure.
La ſcène de ce prologue , commence
par des danſes qui font l'expofition naturelle
d'une fête galante, Ifaure célèbre l'amour.
Le choeur chante les bienfaits d'Iſau .
re. Mile Duplant repréſente avec avan
i
AVRIL. 1773 . 173
{
tage ce rôle , qui demande de la nobleſſe
&de la dignité.
Le Ballet en eſt très agréable.
Dans la paſtorale,MadameLarrivéejoue
Alcimadure, M.leGros Daphnis, M.Larrivée
Mirtil, frère d'Alcimadure . Le ſujet
de cette paſtorale eſt ſimple . Alcimadure
craint l'eſclavage de l'amour. Mais la reconnoiffance
qu'elle doit à Daphnis , qui
l'a ſauvée de la pourſuite d'un loup furieux
, & les ſoins & la conſtance d'un
berger auſſi fidèle , ont rendu ſon coeur
ſenſible. Elle n'oſe encore faire l'aveu de
ſes ſentimens , que Mirtil parvient enfin
à lui faire déclarer , en ſuppoſant la
nouvelle de la mortde Daphnis. Les rôles
de cette paſtorale ſont parfaitement
exécutés. Le Ballet eſt très-bien deſſiné ;
nous ne pourrions que répéter ici les
éloges que nous avons donnés dans le
premier volume du Mercure de Juillet
1768 .
Ce ſpectacle eſt terminé parEndymion,
Ballet héroïque , de la compoſitiondeM.
Veſtris.
La première ſçène de ce Drame Pantomime
, repréſente un rendez - vous de
chaffe. Les Nymphes de Diane raſſurent
un enfant égaré , qui les intéreſſe &
১
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
charme leur coeur. Cet enfant eſt l'amour .
Diane ſurvient , veut punir l'amour & le
fait enchaîner. Endymion délivre cet enfant
qui par reconnoiſſance lui promet
la plus belle victoire. Diane & les Nymphes
veulent combattre Endymion . L'amour
défend ſon libérateur & triomphe
deDiane. Les Nymphes ſurviennentpour.
ſuivies par des faunes : l'exemple de
Diane les engage à céder. L'amour change
la forêt en des boſquets délicieux &
paroît entouré des graces , des jeux & des
plaiſirs.
M.Veſtris le fils , à peine âgé de 12 ans,
repréſente l'amour ,&met dans ſa danſe
tant de force, de nobleffe &de préciſion ,
que le ſpectateur eſt auſſi étonné qu'enchanté
de fon talent. Diane ne pouvoit
être mieux figurée que par Mlle Guimard,
&Endymion par M. Veſtris . Le Public a
beaucoup applaudi à ce ſpectacle charmant.
COMÉDIE FRANÇOISE .
LES Comédiens Français ont donné le
Samedi 13 Mars , la première repréſentation
d'Alcidonis ou la Journée Lacédé-
1
AVRIL. 1773 . 175
monienne , Comédie en trois actes , avec
intermèdes .
Les perſonnages ſont Elatès , premier
Ephore de Sparte , M. Dalinval ; Eucratès
, Spartiate , M. Dauberval ; Alcidonis,
Athénien , M. Molé ; Fronton , eſclave ,
père de Glicérie , M. Brizard ; Eupolie ,
femme d'Elatès , Mde Préville ; Glicérie ,
amante d'Alcidonis Mlle Doligni ;
Dave , eſclave , M. Préville ; Nerine ,
affranchie de Glicérie , Mlle Dugazon .
,
Alcidonis vient ſur les traces de Glicérie
à Sparte , inquiet de ſon voyage &
tourmenté du deſir de la voir. Dave efclave
, depuis peu de jours au ſervice
d'Alcidonis, plaiſante àl'occaſion de cette
fuite ; mais Alcidonis l'oblige de
reſpecter Glicérie , la veuve & l'élève eftimable
du Philoſophe Ariſte. Nérine
inftruit Alcidonis , que ſa maîtreſſe a
vendu avec précipitation tout fon bien ,
pour ſe rendre à Sparte , & y exécuter
quelque deſſein qu'elle ignore.Glicérie va
trouver Elatès ; elle le conjure d'accepter
la rançon de fon père que des Pirates
ont fait prifonnier& qu'ils lui ont venda
comme eſclave. Elatès lui repond que
cette grace dépend d'Eupolie , fon épouſe
, parce que les femmes Lacédémo
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
niennes régnent ſur leur domeſtique. Gli
cérie va ſe jeter entre les bras de fon
pere qui eft à la ſuite d'Eupolie. L'intermède
du premier acte repréſente l'exercice
militaire de la jeuneſſe Lacédémonienne
des deux ſexes. Alcidonis eſt témoin
de ces jeux. Elatès l'apperçoit , le
fait avancer & honore dans lui le fils
d'Euribate . Il lui offre ſa maiſon. Alcidonis
ſe félicite de pouvoir ſervir Glicéricedans
la demande qu'elle fait à l'Ephore.
Eupolie s'intéreſſe au premier abord
au fils d'Euribate , mais elle apprend avec
ſurpriſe ſon amour pour Glicérie. Alcidanis
juſtifie l'hommage qu'il rend à la
vertu ; Eupolie veut éprouver le coeur de
ces amans , & garentir le jeune Athénien
du piége de la coquetterie. Elle exige
d'Alcidonis qu'il lui laiſſe le ſoin de
ſes intérêts ,& qu'il ne paroiſſe pas . Fron .
ton préſenteſa fille à Eupolie ; il ſe retire.
Eupolie fait entendre à Glicérie que la
richeſſe ne peut délivrer un eſclave à Lacédémone
& qu'elle ne peut obtenir la liberté
de ſon pere qu'au prix de la ſienne.
Glicérie n'hésite pas d'en faire le ſacrifice.
Eupolie commande à Glicérie de lui dévoiler
l'état de ſon coeur ; mais ſon filence
témoigne qu'elle veut encore faire le
AVRIL. 1773. 177
ſacrifice de ſon amour. Le ſecond intermède
repréſente un ſacrifice & le couronnement
de jeunes Lacédémoniens
qui ſe ſont diſtingués par leur vertu .
•
Dave apprend à Fronton à quel prix il
fort de l'eſclavage. Ce pere ne veut pas
de ſa liberté aux dépens de celle de ſa fille.
Il lui en fait des reproches , & prorefte
qu'il va reprendre ſes fers , & lui rendre
toutes ſes richeſſes. Sa fille le conjure envain
& ne le fait pas changer de deſſein
Eucratès , citoyen de Sparte, l'ami &le
protecteur de Glicérie , eſt attendri
de ce combat de ſentimens ſi tendres
& fi généreux ; il plaide avec un vif intérêt
la cauſe du pere & de la fille. Eupo .
lie ſemble vouloir maintenir ſes droits
fur fa nouvelle eſclave . Eucratès s'en indigne.
Enpolie répondavec fierté qu'étant
maîtreſſe de Glicérie , elle a pu en difpoſer
en faveur d'un jeune étranger , ce
qui paroît,à tous , le comble du malheur ;
mais cet étranger eſt Alcidonis , qui
offre ſa main à la vertueuſe Glicérie , &
tous les voeux alors ſont ſatisfaits .Ce troiſième
acte eſt terminé par un divertiſſement
des Lacédémoniens de différents
âges. Ce Drame eſtimable& intéreſſant ,
n'apaseuautantde ſuccès qu'il méritoit, à
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
T
lapremière repréſentation, mais au moyen
dequelques changemens, cette pièce,vue
'aux repréſentations ſuivantes , avec plus
de tranquilité , a été juſtement applaudie.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens, ont donné le
Jeudi 4 Mars , la première repréſentation
du Magnifique , Comédie en trois actes
en profe , mêlée d'ariettes , paroles deM.
Sédaine ,muſique de M. Gretry.
L'ouverture annonce une marche qui
eft celle des captifs , dont le Magnifique
a fait la délivrance.Clémentine,pupile du
Seigneur Aldobrandin, eſt conduire par
Alife , ſa gouvernante , à la croisée de
fon appartement, pour voir défiler ces
captifs.Alife reconnoît fon mari qui a été
racheté de l'eſclavage ; elle fait éclater fa
joie , elle informe enfuiteClémentine du
malheur de ſon pere , qui a été fait efclave
par des corſaires , & que l'on croit
mort. Aldobrandin a pris ſoin de fon
éducation , mais il ſe propoſe pour époux,
&Clémentine ne peut l'aimer à ce titre .
Elle en fait la confidence à ſa gouvermante.
Elle aime en ſecret un jeune SeiAVRIL.
1773. 179
gneur nommé Octave , que ſes fêtes& fes
largeſſes ont fait nommer le Magnifique.
Fabio , intrigant , eſt tout émerveillé
d'une ſuperbe haquenée , montée par
le Magnifique ; il en fait la deſcription ,
&donne au Seigneur Aldobrandin le defir
de l'acheter. Mais le prix en eſt exceffif.
Octave vient lui même propoſer une
meilleure compoſition; il promet de donner
fon beau cheval pour un quart d'heured'entretien
avec Clementine , en préfence
même de ſon tuteur & de Fabio.
Ce marché fingulier eft accepté. Aldobrandin
prévient ſa pupile de cette condition
, qu'il regarde comme extravagante ;
il exige d'elle que durant tout cet entretien
, elle ne répondra pas un ſeul mot ,
&ne fera pas même un figne. Le Magnifique
vienrau rendez-vous. Il fait placer le
tuteur & Fabio à une diſtance fuffifante
pour voir , mais pour ne pouvoir entendre.
Il s'apperçoit bientôt que Clémentine
eſtgênée par la préſence de fon tuteur ;
il fent qu'il ne peut en exiger un feul
mot , mais il imagine de lui demander
comme un confentement du retour'
qu'elle donne à ſa paſſion , de laiffer
tomber à fes pieds la roſe qu'elle tient.
Clémentine héſire long-tems à faire cet
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
aveu de ſa défaite : enfin l'amour triom
phe , & la roſe échappe de ſa main. Le
Magnifique ſe félicite, en affectant beaucoup
de colere contre Aldobrandin , du
filence de ſa pupile: mais fûr d'être aimé,
il ſe retire fort fatisfait. Cependant Aliſe
fait venir Laurence, fon mari. Cet eſclave
apprend à Clémentine que ſon pere eſt
avec lui à Florence , & que le Magnifique
lui a rendu la liberté ainſi qu'aux autres
Captifs. La pupile jouit du plaiſir de revoir
ſon pere , &de le devoir à ſon
amant d'autant plus généreux , qu'il lui a
caché ſon bienfait . L'eſclave reconnoît
l'intrigant ; il le pourſuit avec fureur.
Alife croit que c'eſt par jaloufie. Cependant
le pere de Clémentine arrive
avec Octave , ſon bienfaiteur. Clémentine
revoit avec tranſport ſon pere &
ſon amant. Laurence amène le perfide
Fabio , qui eſt forcé d'avouer que c'eſt lui
qui a vendu par ordre d'Aldobrandin , le
Maître& le valet , à desCorfaires. Aldobrandin
veut en vain nier ſon crime. II
eſt confondu , & chaſlé de la maiſon qui
appartient au pere de Clémentine. Enfin
Octave reçoit le prix de ſes bienfaits , &
Clémentine a le bonheur d'être unie à
fon pere& d'épouſer ſon amant. On a re-
2
AVRIL. 1773. 181
pris beaucoup de négligences de ſtyle
dans cette Comédie , mais elle forme en
général un ſpectale agréable , intéreſſant ,
varié & qui fait plaiſir. L'idée de la roſe
a paru fur- tout fort ingénieuſe , très délicate
& très heureuſe. La Muſique eſt excellente;
elle ſoutient&augmente la réputation
de M. Grétry , génie fécond , qui
ſe plie à tous les genres ,& qui ſait donner
avec tant de fuccès un langage intelligible
à fon chant , & des formes gra
cieufes &pittoreſques à ſa compofition.
Le Magnifique & Clémentine font joués
&chantés par M. Clerval & par Mde la
Ruette , avec un art , un ſentiment & un
jeuadmirables. On ne peut mieux rendre
d'un côté l'expreſſion d'un amant tendre
& généreux , & de l'autre , on ne peut
jouer avec plus de ſenſibilité , de décence
& de vérité , les combats d'une jeune
amante , qui réſiſte & cède à l'amour.
LETTRE à M. Lacombe , Auteur du
Mercure de France , fur la vraie caufe
de l'exil d'Ovide.
Par M. Poinfinet de Sivry.
Ovide eſt , Monfieur , un poëte d'un mérite ſi
reconnu , & la lecture a des charmes ſi touchans,
182 MERCURE DE FRANCE.
quedans tous les fiècles qui l'ont ſuivi , on s'eft
attaché à découvrir les cauſes de la diſgrace qu'il
éprouva de la part d'Auguſte. Mais , dans cette
recherche , il ſemble que les meilleurs eſprits ſe
foient donné le mot pour s'écarter de la queſtion ,
&pour s'abuſer ſur le motif de l'exil de ce grand
homme. Je penſe avoir fait à cet égard une découverte
que quelques amateurs vous fauront
gré peut être d'avoir publiée. Il me ſemble que
dans l'examen du fait hiſtorique que nous difcuttons
, on a trop négligé de conſidérer l'état civil
d'Ovide , & qu'on a eu tort de le conſidérer uniquement
comme poëte . Cet homme , àjamais célèbre
par la beauté de ſon génie , étoit encore
d'une naiſſance très-diſtinguée. Il repréſente fouventàAuguſte
que , du côté de l'extraction & de
l'ancienneté prodigieuſe de ſa race , il ne le céde
dans Rome à aucun autre Chevalier Romain , ſa
noblefle ſe perdant pour ainſi dire dans l'origine
même des faſtes de l'Aufonie.
Si quid id eft, ulque à proavis vetus ordinis hæres;
Non modò fortunæ munere factus eques.
Si genus excutias , equites ab origine primâ ,
Ufque per innumeros inveniemur avos.
En qualité de Chevalier Romain , il étoit parvenu
àpluſieurs places importantes de judicature ;
en un mot il avoit été l'un des premiers magiftrats
de Rome , & y avoit adminiſtré la justice
tant au civil qu'au criminel. Il articule même
dans ſes triſtes qu'il avoit été Decemvir , c'eſt àdire
l'un des lieutenans - criminels de Rome : it
ebferve qu'Augufte lui -même a plus d'une fois
AVRIL. 1773 . 183
rendujuſtice à fon intégrité dans la geftion de ces
places ; que le ſort des acculés a ſouvent dépendu
de ſon jugement , & que dans toutes les affaires
civiles ſur leſquelles il a prononcé , il a marqué
une impartialité fi exacte que la partie condamnéen'avoit
pu s'empêcher de reconnoître l'équité
de ſes arrêts . C'eſt ſans doute par alluſion à ces
poſtes importans , remplis autrefois par lui dans
la capitale du monde , qu'il recommande à un de
fes amis , au troiſième livre des Triftes , de ne
point fortir de la médiocrité & de fuir les grands
titres. Si j'avois fuivi ces maximes , ajoute- t'il ,
peut- être ſerois-je encore dans ma patrie.
Uſibus edocto fi quicquam credis amico ,
Vive tibi ;& longè nomina magna fuge.
His ego ſi monitis monitus priùs ipfe fuiffem ,
In quâ debebam forfitan urbe forem.
:
J'entre dans tous ces détails , Monfieur , perfuadé
qu'ils ne ſont point à négliger , & qu'ils
doivent nous conduire à la connoillance du fait
que tant de ſçavans ont travaillé à éclaircir. Je le
répète: c'eſt dans le poſte de magiftrature, exercé
par Ovide , qu'il faut chercherla fource de fa
disgrace. En toutnant de ce côté nos recherches ,
nous verrons tous les nuages ſe diffiper , & nos
conjectures ſe changer bientôt en certitude. En
effet , comment ſuppoſer un inſtant qu'Ovide ait
été exilé , comme quelques uns l'ont prétendu ,
pour avoir ſurpris Auguſte dans un inceſte ? Ce
poëte , dans ſes Triftes & ſes Pontiques , parle G
fouvent à ce Prince de l'événement quelconque
184 MERCURE DE FRANCE.
qui a donné lieu à ſa diſgrace , qu'il eſt impoſſible
de préſumer qu'il s'agit-là d'une turpitude perſonnelle
à l'Empereur. C'eût été le moyen infaillible
d'aigrir l'eſprit de ſon juge ; ou, pour mieux
dire , c'cût été aggraver la première faute & la
changer en une injure réelle. Aufſi d'anciens tritiques
n'ont- ils pas balancé à rejeter cette cauſe ,
comme abſurde & inadmiſſible. Si au contraire
on ſuppoſe qu'Ovide étant Decemvir, c'est- à-dire
l'un des lieutenans - criminels de Rome , a eu l'imprudence
d'informer de quelque crime énorme
commis par le jeune Marcus Agrippa , & que ce
fut enconféquence de ce forfait ébruité qu'Auguſte
prit le parti de releguer ce Prince dans une
ifle , & de le déclarer déchu de ſon droit à l'empire&
à la ſucceſſion , comme atteint & convaincu
de cruautés atroces , ainſi que le témoigne l'hiſtoire;
on ne fera plus étonné de voir ſi ſouvent
Ovide repréſenter à Auguſte qu'il n'a péché que
par imprudence , & pour avoir pris connoiſſance
d'un fait qu'il auroit dû ignorer. Rapportons ici
ceque le poëte écrit de plus déciſifà ce ſujet ; &
admirons combien, ſous ce nouveau point de vue,
tout ce qu'il diſoit auparavant d'obſcur & d'énigmatique
, devient clair & palpable. Je pourrois
citer un grand nombre de vers ; mais il me ſemble
que ces deux- ci ſuffiront :
Cur aliquid vidi ? cur noxia lumina feci ?
Cur imprudenti cognita cauſſa mihi eſt ?
:
:
C'est- à- dire , Pourquoi ai je eu des yeux ?
Pourquoi les ai je rendus coupables ? Pourquoi,
imprudent que j'ai été , ai je pris connoiſſance
d'une certaine affaire ? Au reſte , je lis ici cauffa
&non pas culpa, comme on lit ordinairement
AVRIL. 17736 185
fur quoi il eſt à obſerver que la leçon cauſſa eſt
celle qui s'offre dans les plus anciennes éditions
d'Ovide , & que cette leçon a été connue & ſuivie
par l'auteur d'une vie latine de ce poëte , impriméeàGenève
en 1619 , par Pierre de la Rovierre,
àla tête des Métamorphoſes. Mais , au furplus ,
quand on s'obſtineroit à conſerver la leçon culpa,
qui eſt la plus générale , il eſt évident que ce mot
peut également ſe prendre dans le ſens de procès,
d'affaire criminelle , d'accuſation , & , pour me
ſervir d'un terme de barreau , d'inculpation.
Ainfi , de toute façon , il réſulte de cette recherche
qu'Ovide a déplu à Auguſte pour avoir pris
connoiſlance d'une certaine affaire criminelle en
qualité de magigiffttrraatt.. Il eſt , dis - je , probable
qu'Ovide fit informer de quelque grand délit ,
dont il ne connoiſſoit pas l'auteur , & que cette
information juridique ayant donné lieuà la découverte
du coupable , il ſe trouva que le criminel
n'étoit autre que le Prince Agrippa , propre
perit fils& fuccefleur déſigné d'Augufte ; & que
l'Empereur ne put pardonner à Ovide cette faute
involontaire , le regardant comme la cauſe (innocente
, à la vérité) de l'opprobre de ſa maiſon.
Il me reſte à rapporter quatre vers d'Ovide , par
leſquels il nous apprend qu'il a été juge civil &
criminel , circonſtance de ſa vie à laquelle , juſ
qu'ici , on n'a point aſſez fait d'attention.
Nec malè commiſſa eſt nobis fortuna reorum ,
Uſque decem deciès inſpicienda viris :
Res quoque privatas ſtatui , fine crimine judex,
De que ineâ faſſa eſt pars quoque victa fide.
OVID. Trift 1. 2.
J'ai l'honneur d'être , &c.
186 MERCURE DE FRANCE.
ARTS.
২
GRAVURES.
I.
Principes du Defſſin dans le genre dupay-
Sage. A Paris , chez Demarteau , graveur
du Roi , tue de la Pelterie , à la
Cloche.
1L ne paroît encore que les deux premiers
cahiers de ces principes gravés dans
la manière du deſſin au crayon rouge ,
d'après les deſſins de M. le Prince , peintre
du Roi. Des notes placées au bas de
chaque planche éclairent l'élève & le dirigent
dans ſes études.
I I.
Ve. nouveau Choix de Pièces françoifes &
sitaliennes , petits Airs , Menuets , &c .
avec des doubles & variations , accom
modés pour deux violoncelles, batfons,
baſſes de viole , &c. par M. Taillart
l'aîné ; le tout recueilli& mis en ordre
par M. ***. Prix , 6 livres. A Paris ,
AVRIL. 1773 . 187
chez M. Taillart , rue de la Monnoie,
la première porte cochère à gauche en
deſcendant du Pont- neuf , maiſon de
M. Fabre ; & aux Adreſſes ordinaires
de Muſique .
Les quatre premiers Recueils que M.
Taillart l'aîné a déjà publiés pour le violoncelle
faifoient deficer celui- ci qui contient
la ſuite des airs applaudis ſur le
théâtre&dans les concerts. M. Taillart a
donné la préférence à ceux de ces airs ,
qui par leur caractère particulier , font le
meilleur effet ſur laballe. Des doubles&
variations inférés dans ce recueil le rendront
encore plus intéreſſfant pour les virtuofes&
les amateurs du violoncelle .
III.
Trois planches relatives à la Chymie ;
La premièrie contenant des tables complettes&
exactes des affinités; entr'autres ,
des affinités de l'acidum pingue , avec différentes
ſubſtances ; des diffolutions des
différens corps ; la deuxième des caractères
chymiques ,& des diviſions & fubdiviſions
des poids ; la troiſième les figures
des divers fourneaux. Ces trois planches
font grand in - fol. papier de Hollande ,
188 MERCURE DE FRANCE.
accompagnées de notes inſtructives. La
gravure en est très-foignée , & peut faire
ornement. Elles ſe vendent 3 liv. pièce ,
rue Tirechappe , chez M. Vaugny , maiſon
de la Penſion , au deuxième étage.
: I V.
LaMere Brigide , la petite Javotte.
Deux gravures d'après les deſſins de
M. Wille , fils , elles repréſentent , l'une
la tête d'une vieille , l'autre celle d'une
jeune fille. Ces eſtampes ont environ ſept
poucesde hauteur ,& fix de largeur. Elies
font gravées avec beaucoup de talent par
M. Muller ; prix 24 ſols , chez M. Wille,
Graveur du Roi , quai des Auguſtins .
V.
Le Marchand d'Orvietan , d'après le
tableau de K. du Jardin , qui eſt dans le
Cabinet de M. Blondel deGagny , &deux
Payſages d'après Ruiſdaal : le tableau d'un
de ces payſages eſt chez M. le Comte de
Beaudouin ; ils font gravés avec eſprit &
dans le caractère des Maîtres par M. de B.
qui s'eſt déjà diſtingué par pluſieurs morceaux
connus. A Paris , chez Joullain ,
Marchand de Tableaux & d'Estampes ,
AVRIL. 1773. 189
quai de la Mégiſſerie.On trouve auſſi chez
lui deux autres Payſages compoſés & gravés
par le même , avec autant d'eſprit que
les précédens.
MUSIQUE.
I.
Méthode raiſonnée pour apprendre aisément
àjouer de la flûte traverſière , avec les
principes de Muſique , des Ariettes &
autres jolis aits en duo.....
OUVRA UVRAGE utile & curieux qui conduit
en très peude tems à la parfaite connoif.
ſance de la muſique , & à jouer à livre
ouvert les Sonates , Concerto & Symphonies
, par M Corrette , Chevalier de l'Ordre
de Chriſt , nouvelle édition , revue ,
corrigée & augmentée de la gamme du
hautbois& de la clarinette ; prix 6 livres ,
aux adreſſes ordinaires de Muſique.
I I.
III Sinfonie a piu ſtromenti compoſte
dal Sigt Giuſeppe Hayden , Maestro di
Concerto& compoſitor di muſica di S, E.
1.90 MERCURE DE FRANCE .
il Principe Eſterhaſy , Opéra XV ; prix
7 liv. 4 f. Le parti d'obboe & corni da
caccia fono ad libitum .
Sei divertimenti per due violini , alto
& violoncello , compoſti da Luighi Boccherini
, compofitore & vertuoſo di Camera
di S. A. R. Don Luigi Infanti d'Ifpagnia
, opéra XI , libro quarto di quartetti
, nuovamente ſtampati a ſpeſe di G.
B. Venier; prix 9 liv. A Paris, chez Venier ,
éditeür depluſieurs ouvrages de muſique ,
rue St Thomas du Louvre , vis- à - vis le
château-d'eau ; & aux adreſſes ordinaires
de muſique. A Lyon , aux adreſſes de
muſique.
:
III.
Six Symphonies , deux de Toeſchy,
deux de C. Stamitz , deux de Vannhal ;
prix 12 liv. Ces mêmes Symphonies ſe
vendent ſéparément. Le prix de chacune
eſtde 2 liv. 8 fols.
Recueil d'Ariettes choiſies , tirées des
Opéra-comiques , & arrangées pour deux
violoncelles , par M. Julien l'aîné , premier
violoncelle de la comédie de laMarineau
portde Brest ; prix , 3 liv . A Paris,
chez Sieber , rue St Honoré , à l'hôtel
d'Aligre.
AVRIL. 1773. 19
Six trio pour deux violons & unebaſſe,
compofés par Hemberger ; prix , 7 liv .
4 fols . Ces Trio , d'un genre nouveau &
d'un chant agréable , & bien dialogué ,
plairont aux amateurs de la muſique inftrumentale.
L'exécution en eſt facile & à
la portée de tous ceux qui ſe ſont un peu
familiariſés avecle violon . On les trouve
à Paris , à l'adreſſe ci-deſſus ; & chez l'auteur
, à l'hôtel de Bourgogne , rue de Savoye.
IV..
Quatre Symphonies pour huit inſtrumens
, deux violons , deux hautbois,deux
cors , alto& baſſe ; la première avec tympanon
, & deux clarinettes ad libitum
compoſées par Vannhal ; prix, livres.A
Paris , au Bureau d'abonnement muſical ,
cour de l'ancien Grand Cerf , rues St Denis
, & des Deux - Portes St Sauveur , &
aux adreſſes ordinaires. A Lyon , chez
Caſtaud , place de laComédie.
Premier Recueil d'Ariettes avec accompagnement
de Clavecin ou de Piano
førte obligé& de violon : par M. Audif-,
frey , organiſte de l'Abbaye royale de St
Victor de Marſeille. Prix , 7 liv. 4 fols.
Aux adreſſes ordinaires de mufique.
192 MERCURE DE FRANCE .
ARCHITECTURE.
ON a donné un projet ſur les moyens
d'arrêter les progrès du feu ,dans les Salles
de Spectacles , lorſque le Public eft afſemblé
; d'après ce projet , on vient de
former un établiſſement à la Comédie
Italienne , qui a réuſſi à la fatisfaction
du Miniſtre & des Magiſtrats qui ſe ſont
aſſemblés & affurés d'après l'expérience
qu'on pouvoitdonnerdu ſecours en moins
d'une minute , dans toute l'étendue de
la Salle ſans que les différens mouvements
du Public puiffent jamais occaſionner
de retard.
M. Dumont , Profeſſeur d'Architecture
, vient de mettre aujour , deux Gravures;
l'une repréſentant la perſpective
d'un théâtre , avec une coupe qui laiſſe
appercevoir la pompe placée ſur un réſervoir,
& l'application du projet général;
Pautre repréſente une partie du plan de
la Salle de la Comédie Italienne , fur laquel
paſſe le nouvel établiſſement avec
le développement & les explications néceſſaires
pour l'intelligence de la machine
&de fa mécanique. Ces deux planches
feront
AVRIL. 1773 . 193
feront jointes à la ſuite du parralèle des
plas belles Salles de Spectacles publics
de l'Europe , du nombre de so feuilles
&du prix de 21 liv. ce qui fera préſen
tement 52 feuilles , du prix de 24 1. Ces
deux nouvelles gravures , priſes ſéparément
, feront enſemble du prix de 41. 4f.
& une ſeule , priſe à volonté , ſera du
prix de 2 liv. 8 f. Ces acquiſitions pourront
toujours ſe faire , chez l'Auteur , rue
des Arcís , maiſon du Commiſſaire &
chez Mrs Joulain , pere & fils , Quai de
la Mégiſſerie , à la Ville de Rome.
VERS au bas du Portrait de M. de
:
la Condamine.
Son ame fur active , & fa raifon profonde.
Onreſpecta ſes moeurs autantque les écrits.
Ses loiſirs l'ont placé parmi les beaux-efprits ,
Et ſes travaux au rang des bienfaiteurs dumonde,
: ParM. l'Abbé Porquet.
On ne peut qu'applaudir à ce tribut légitime
payé au ſavant reſpectable , auteur du premier
mémoire qu'on ait écrit en faveur de l'inoculation
, célèbre par ſes voyages philofophiques , &
dont les délaſſemens mêmes annoncent autant
d'eſprit que de goût.
I. Vol. I
1
:
:
194 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE de M. de Voltaire au Roi
de Pruffe.
A Ferney , le premier Février 1773 .
SIRE ,
1
D
121
Je vous ai remercié de votre porcelaine ; le
Roi mon maître n'en a pas de plus belle;.. maisje
voustemercie bien plus de ce que vous m'ôtez ,
queje ne ſuis ſenſible à ce que vous me donnez. )
Vous me retranchez tout net neuf années dans
votre dernière lettre ; jamais Contrôleur- général
des finances n'a fait de ſi grands changemens..
Votre Majesté a la bonté de me faire compliment
fur monâge de ſoixante - dix ans ; voilà comme on
trompe toujours les Rois ; j'en ai ſoixante- dixneuf
, s'il vous plaît , & bientôt quatre - vingt :
ainſi je ne verrai point la deſtruction queje fou
haitais ſi paſſionnémentde ces vilains Turcs , qui ,
enferment les femmes & qui ne cultivent point
les beaux arts.
Vous ne voulez donc point remplacer Thiriot,
votre hiſtoriographe des cafés ; il s'acquittait parfaitement
de cette charge ; il ſavait par coeur le
peude bons vers & le grand nombre des mauvais
qu'on faiſait dans Paris : c'était un homme bien
néceflaire à l'Etat.
Vous n'avez donc plus dans Paris
De courtier de littérature ;
Yous renoncez aux beaux eſprits,
1
:::
7
1
AVRIL. 1773 . 195
:
:
A tous les immortels écrits
De l'Almanach & du Mercure.
L'in-folio ni la brochure
Avos yeux n'ont donc plus de prix.
D'où vous vient tant d'indifférence ?
Vous ſoupçonnez que le bon tems
Eſt paflé pour jamais en France.
:
Ah ! jugez mieux de nos talens ,
Et voyez quelle eſt notre aiſance.
Nous ſommes & riches & grands ;
Mais c'eſt en fait d'extravagance ,
J'ai même très-peu d'eſpérance
Que M. l'Abbé S. ... * .....
Malgré la flatteuſe éloquence ,
Nous tire jamais du bourbier
Où nous a plongés l'abondance
De nos barbouilleurs de papier.
:
Le goût s'enfuit, l'ennui nous gêne ,
* L'Abbé S. ... de C.... , homme qui
s'eſt aviſé de juger les ſiècles avec un ci - devant
foi-diſant Jéſuite , & qui a ramaſſé un tas de calomnies
abſurdes pour vendre ſon livre qu'il n'a
point vendu. Note de M. de Voltaire .
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
:
On cherche des plaiſirs nouveaux ;
Nous étalons pour Melpomène
Quatre ou cinq fortes de treteaux ,
Au lieu du théâtre d'Athène .
On critique , on critiquera ,
On imprime , on imprimera
De beaux écrits ſur la mufique ,
Surla ſcience économique ,
Sur la finance & la tactique
Et fur les filles d'Opéra .
En province une Académie
Enſeigne méthodiquement ,
Etcalcule très - ſavamment
Les moyens d'avoir du génie.
Un auteur va mettre au grand jour
L'utile & la profonde hiſtoire
Des finges qu'on montre à la Foire
Et de ceux qui vont à la Cour.
Peut- être un peu de ridicule
Sejoint-il àtant d'agrèmens ;
Mais je connois certaines gens
Qui vers les bords de la Viſtule,
Ne paſſent pas ſi bien leurtems.
AVRIL. 1773. 197
ANECDOTES.
I.
ALFRED , Roi d'Angleterre , vivoit en
901. Il avoit beaucoup de goût pour
l'étude, & partageoit ordinairement, pour
y vaquer , le jour en trois parties égales ;
l'une pour ſon ſommeil& la réparation
de ſes forces par les alimens &l'exercice;
l'autre pour le travail du gouvernement ,
& la troiſième pour l'étude & la piété.
Afin de meſurer exactement ſes heures ,
il faifoit ufage de flambeaux d'un volume
ſemblable qu'il allumoit les uns après
les autres dans une lanterne , expédient
ingénieux pour un ſiècle groſſier , où la
géométrie des cadrans & le méchaniſme
des montres & des horloges étoient entièrement
inconnus. C'est ainſi , que par
une diſtribution régulière de fon tems ,
& malgré les fréquentes maladies dont il
étoit atraqué , ce héros , qui livra en perfonne
cinquante batailles ou combats ,
tant fur terre que fur mer , fut encore
capable d'acquérir plus de connoillances
& même de compoſer plus d'ouvrages-
1 iij
198 MERCURE DE FRANCE.
que les homines les plus ſtudieux & les
plus maîtres de leur loiſir&de leur application
n'en ont pu faire dans les ſiècles
les plus heureux.
II.
Le Marquis de Villars , Ambaſſadeur
de France à Madrid , s'étant mis à la tête
dubancdesGrands, dans une cérémonie,
fur un petit tabouret deſtiné au Connétable
de Caſtille , celui - ci arrivant peu
de tems après , alla droit au Marquis de
Villars , & lui dit que c'étoit ſa place.
J'en conviens , dit le Marquis , mais montrez
m'en une plus honorable,&je la prendrai.
Cela ſe termina , fans aigreur , par
apporter un ſecond tabouret pour le Connétable.
III.
Nous n'appercevons ordinairement
dans les choſes que ce que nous detirons
y trouver : témoin le conte d'un Curé &
d'une Dame. Ils avoient oui dire que la
June étoit habitée ; ils le croyoient , &, le
télescope en main , tous deux tâchoient
d'en reconnoître les habitans. Sije ne me
trompe , dit d'abord la Dame , j'apperçois
deux ombres ; elles s'inclinent l'une vers
l'autre :je n'en doute point , ce font deux
AVRIL. 1773. 199
2
amans heureux .... « Eh ! fi donc , Ma-
» dame , reprend le Curé , ces deux om-
: > bres que vous voyez ſont deux clochers
>> d'une cathédrale.
I V.
Un Ecolier ayant promis à un Maître
de Rhétorique de lui payer une certaine
ſomme quand il lui auroit appris l'art de
perfuader ; le Maître , impatient de ce
qu'il tardoit à lui donner de l'argent, l'appela
en juſtice , fondé ſur ceci , que s'il
-perfuadoit aux juges qu'il ne lui devoit
rien , il feroit obligé de le payerparce qu'il
Sauroit l'art de perfuader , & que s'il ne le
perfuadoit pas , il perdroitfa cause . Mais
l'Ecolier gagna par la même raiſon , par-
- ce que , dit-il , « Si je perfuade mes juges
>>je n'aurai rien à payer , puiſque j'aurai
>> gagné mon procès; & li je ne les per-
>> fuade pas , je ne devrai rien à mon Maî
» tre , puiſque je ne ſaurai pas l'art de
>> perfuader. »
:
AVIS.
I.
3
PASTE Royale , faite par le ſieur Arnauld
Marchand Parfumeur du Roi , au coin des rues
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
:
Traverfiere & du Halard, vis-à- vis la fontaine
de Richelieu à Paris ; il vend avec ſuccès ladite
Pâte Royale , fi connue pour blanchir les mains ;
elle adoucit la peau au point d'en êter les rongeurs
& boutons ; elle empêche & guérit les engelures.
Elle eſt d'une odeur très - agréable , ne ſe corrompt
jamais: on peut , comme il arrive tous les
jours , la tranſporter dans les pays les plus
éloignés.
C'eſt de cette Pâte dont le Roi ſe ſert que le
fieur Arnauld vend dans des pots de terre grife de
Flandre enveloppés, ficelés & cachetés d'une empreinte
au nomde l'Auteur.
Il y a des pots doubles de 8 liv . qui ne coûtent
plusque liv. lorſqu'on en rapporte un vuide , &
des pots de 4 liv. qui ne coûtent plus que 3 liv.
10 fols.
Le ſieur Arnauld prévient qu'il y a quelques
-Particuliers qui cherchent à contrefaire ladre
Pâte; mais qu'ils ne parviennent qu'à tromper
les perſonnes qui s'en ſervent, attendu que la leur
ſecorrompt très-promptement.
Ilvend toutes fortes de poudres d'odeurs & de
toutes les couleurs ; toutes fortes de pommades &
d'eaux de ſenteurs .
Il vend auſſi la véritable eau de Jouvence trèsagréable
pour la peau , c'est -à- dire ſur le viſage
&les autres parties où l'on jugera à propos de s'en
ſervir. Elle a la qualité de détruire les boutons ,
rougeurs& cuifions.
II.
M. Maget , ancien Chirurgien-Major de la
Marine , breveté du Roi , pour la guérifon radiAVRIL.
17730 201
/
caledes hernies ou defcentes , avertit ceux qui
voudront avoir de nouvelles preuves de la bonté
de ſa méthode, de s'adreſler à lui ; il leur indiquerades
perſonnes qu'il a guéries depuis peu ,
avec le même ſuccès que les précédentes ; elles
donneront les éclairciſſemens qu'on pourra
defirer. M. Maget demeure à Paris rue de la
Bourbe , Fauxbourg S. Jacques , maiſon de Madame
Lauzeret ; il prie d'affranchir les lettres ,
ſans quoi elles reſteront à la poſte.
III .
Le ſieur Juvigny, Ingénieur du Roi en chef, a
déjà annoncé pluſieurs méchaniques au public ,
& entr'autres , différens moulins économiques ;
mais comme il s'apperçoit que la plupart des perſonnes
craignent de ſe conſtituer en dépenſes , il
fait part aujourd'hui de deux nouveaux moulins
auſſi de ſon invention ; ſçavoir , un moulin , ſervi
par deux boeufs , qui moud environ deux cens
quarante livres de bled par heure ; ce moulineſt
très folide dans toutes les parties , il blute &
crible en même tems : le deuxième eſt un moulin
qui va fans eau', ſans vent , fans homme& fans
aucun ſecours d'animaux , il moud nuit & jour ,
& deux hommes ſuffiſent pour ſervir quatte
moulins de cette eſpèce; ces moulins n'occupent
pas moitié de terrein que les précédens , & les
deux hommes payés, le reſte eſt bénéfice net : ces
quatre moulins enſemble moudent 240 livres de
bled par heure; on peut n'en faire conſtruire
qu'un ou deux , qui produiſent à proportion .
Il a auffi inventé un nouveau battoir à bled
à douze fléaux qui crible en même tems : un ſeul
homme le fait mouvoir fans s'efforcer ; il eſt ſui
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
périeur à ceux qui ont été annoncés ci-devant.
Il a auſſi rectifié ſes curemoles ; l'épreuve en
ayant été faite ſur la riviere de Seine , le plus
petit curemole enlève à chaque curage quatre
pieds de terre cube par curage , moyennant deux
hommes ; le ſecond enlève huit pieds de terre
cube par curage , moyennant quatre hommes ; &
le troifiéme double ce dernier moyennant fix
hommes; ces méchaniques font uniques dans
leur genre. L'Auteur ne rallentira point ſon application
pour le bien & l'avantage du public;
il demeure toujours rue de la Tixéranderie ,
chez un Dégraifleur , vis à- vis un Chapelier.
Il prie d'affranchir les lettres qu'on lui écrira.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Copenhague , le 12 Février 1772 .
LE Miniſtre de Ruffie a notifié ici la majorité
duGrand-Duc de Ruffie comme Prince de l'Empire.
Il a annoncé en même tems que l'Impératrice
avoit remis à ce Prince le gouvernement des
Etats qu'il poflède en Allemagne.
La Compagnie Danoiſe des Indes vient d'accorder
une gratification de huit mille rixdalles ,
au ſieur Saly , chevalier de St Michel & ſculpteur
François , pour récompenfer ſon zèle & ſes ta .
lens. Ce célèbre artiſte a exécuté la ſtatue équeſtre
du feu Roi de Danemarck Fréderic V , que
cette Compagnie a conſacrée à la mémoire de ce
Prince.
:
L'armement de la grande flotte , dont on a déjà
AVRIL. 1773. 203
parlé, n'aura pas lieu quant à préſent. Les quatre
vaiſſeaux , qui ont d'abord reçu les ordres , doivent
ſeuls appareiller inceſſamment. On ne fait
point encore quelle eſt leur deſtination.
DeConstantinople , le 20 Janvier 1773 .
On avoit annoncé le retour des Plénipotentiaires
Ottomans ; mais quoiqu'on ſoit afluré
que les négociations n'ont point encore produit
l'effetqu'on en attendoit , les conférences continuent
toujours. On dit que les Miniſtres reſpectifs
ſont d'accord ſur les acceſſoires , & qu'ils ne
peuvent s'accorder ſur le fond principal . Les
Ruſſes perſiſtent à demander l'indépendance abfolue
de la Crimée , les Ports de Kerché , ( Panticapée
) & de Jeni- Calé , ſur le Détroit de Zabache
(Bosphore Cimmerien ) & un dédommagement
pour les frais de la guerre ; mais les Turcs
refuſent conſtamment ces articles , ſurtout les
deux premiers.
DesFrontières de la Pologne , le 4 Février.
1773 .
Le Roi de Pruſſe a fait adrefler aux Predicateurs
Diſſidens des villages du reffort de la ville
de Thorn qui ſont actuellement en ſa puiſlance ,
deux édits. Le premier contient une formule de
Prières dont ils doivent ſe ſervir en priant pour
le Roi & la Famille Royale : par le ſecond , il
leur enjoint de dénoncer à la Chancellerie tous
les enfans qui ſeront reçus dans leurs Egliſes ,
ſans s'arrêter aux uſages de la Pologne & de l'Egliſe
Romaine. Ils ont envoyé ces édits au Magiſtrat
de Thorn qui a demandé à la Chambre de
'Marienwerder de ſurſeoir à leur exécution , juſ
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
qu'à ce qu'il eût reponſe à la lettre qu'il a écrite
fur ce ſujet à la Cour de Berlin.
L'ouverture du Senatus Confilium ſe fit le 8 de
ce mois , jour fixé pour cette aſſemblée. Les conférences
ſe tinrent à huit clos , femotis arbitris. Il
s'en faut bien qu'il s'y ſoit trouvé le nombre de
Sénateurs ordinaire. Ilyen avoit environ trente.
UnMagnat Eccléſiaſtique , qui avoit droit d'y
fiéger autrefois , voulut y prendre féance ; mais
le Miniſtre de la Puiſſance de qui il dépend actuellement,
lui défendit d'y entrer. Un autre
Sénateur Séculier , à qui le même ordre fut fignifié,
demanda au Miniſtre une défenſe par écrit ,
afin qu'il pût le juſtifier auprès de la Nation , de
n'avoir point rempli ſon devoir dans cette occafion
importante. Dans la première ſéance , on fit
Iecturedes réponſes que les Puiflances reſpectives
de l'Europe ont faites à Sa Majesté , fur l'état
actuel de la Pologne.
Dans le dernier Senatûs Confilium , leCaftelland'Embinski
afſiſta aux ſéances des 8 , 9& 10;
mais ce dernier jour , il reçut un billet du Miniftre
de la Cour de Vienne , qui lui fignifioit que
ſa châtellenie fe trouvantdans les pofletfionsde
ſa Souveraine , la préſence n'étoit pas néceflaire
dans cette aflemblée. LeComte Krafinski , évêque
deKaminiec , ne comparut qu'à quelques féances,
parce qu'une partie de fon diocèſe étant déinembrée
de la Pologne , il étoit devenu fujet de l'Autriche.
Onditque toutes les places ſituées ſur laViſtule
vont être fortifiées , & que le Genéral Tottleben
n'attend que l'arrivée du général Romanius , qui
doit le relever à Grodno , pout aller le joindre ,
AVRI L. 1773 . 205
:
:
avec ſon corps d'obſervation , à l'armée qui ſe
trouve en Finlande.
LeComtedePergen publia , le 28 du mois dernier
, au nom de l'Impératrice- Reine une Déclasation
par laquelle Sa Majesté Iimpériale & Royale
réunit à ſes Domaines les terres appartenant aux
charges de Palatins & autres Grands Officiers ,
ainſi que les biens de la Couronne. Elle laifle la
moitié del'ufufruit de ces derniers aux poffefleurs
actuels , pendant leur vie ſeulement , & à certaines
conditions . On a expédié les lettres circulaires
pour les Diétines qui ſe tiendront le 22 du mois
prochain. Les troupes Ruſſes&Autrichiennes font
tous les jours des mouvemens & s'avancent de
plus enplusdans le centre du royaume.
:
De Vienne , le 10 Février 1773 .
Les Ingénieurs que cette Cour avoit envoyés
en Pologne, pour lever le plan de ſes nouvelles
pofleffions, font revenus ici depuis quelques jours.
D'après le réſultat de leurs opérations , l'étendue
des pays cédés à la Maiſon d'Autriche par le
Traité departage, eſt de quatorze cens mille quarrés
d'Allemagne.
Les Ingénieurs revenus de Pologne ont fait
fentir, par leur rapport , combien l'acquifition
de Cracovie & de Kaminiec feroit eſſentielle à la
sûreté &à la défenſe des nouvelles poſleſſions de
laMaiſon d'Autriche. On est perfuadé que cette
Cour exigera que ces deux places foient comprieſes
dans fon partage. On prétend que fes troupes
viennent de s'emparer de la première ,&on conjecture
que la ſeconde ne tardera pas à éprouver le
même fort.
206 MERCURE DE FRANCE .
On eſpère ici que la tenue de la Diète prochaine
achevera de conſolider les arrangemens pris par
les trois Cours co- partageantes , & l'on s'occupe
actuellement des moyens proptes à faire valoir
entièrement les domaines que la Maiſon d'Autriche
vient d'acquérir. On préſenta , cette ſemaine,
au Confeil d'Etat , plufieurs mémoires & pluſieurs
projetsà cette occafion. Il paroît que l'adminiſtration
des Salines de Wielicza eſt le premier objet
auquel on va s'attacher. On eſt perſuadé que les
Rois de Pologne , dont ces mines formoient le
principal revenu , n'en tiroient pas le quart de ce
qu'elles peuvent rapporter , & que , ſans augmenter
ſenſiblement le prix du ſel, il ſera facile de
*rendre cette poſleſſion une des plus lucratives de
laMonarchieAutrichienne.
:
Le voyage de l'Empereur en Pologne eſt actuellement
décidé , & doit avoir lieu au commencement
du mois prochain. Le Maréchal de Lacy ,
le Général Pelegrini , le Comte de Noſtitz , le
ComteDietrichſtein, Grand Ecuyer,& deux autres
Chambellans compoſeront la ſuite de Sa Majesté
Impériale qui ſe rendra en Tranfilvanie , après
avoir parcouru la Pologne Autrichienne , &reviendra
ici par le Bannat de Temeſwar.
De Ratisbonne , le 10 Février 1773 .
:م
On apprendde Wetzlar que les troubles qui
interrompoient la Vifitation de la Chambre Impériale,
depuis le mois de Mai dernier , ſont enfin
appaiſés , & que les Subdélégués ont repris leurs
-ſéances le premier de ce mois.
AVRIL . 1773 . 207
De Livourne , les Février 1773 . :
L'Académie de Mantoue a propofé , pour
pourle
prixde philofophie de cette année , un ſujetbien
intéreſlant: elle demande d'affigner la cause des
crimes, d'indiquer les moyens de les détruire , s'il
eſt poſſible ou d'en prévenir les effets, afin de
rendre lesfupplices plus rares ,fans que la sûreté
publique enfouffre .
: De Cadix , le 6 Février 1773 .
Des lettres de Salé & de Mogador annoncent
que la paix a été conclue avec les Etats Généraux
, aux mêmes conditions qu'auparavant , &
qu'il ne paroît pas qu'on en ait impoſé de nouvelles.
De la Haye, le 12 Mars 1773 .
Le ſieur Roffignol , Conful général des Provinces
Unies dans les Etats de l'Empereur de Maroc,
a écrit à Leurs Hautes Puiflances que ce Prince à
renouvelé la paix avec la Hollande , ſuivant l'ancien
Traité . Cette heureuſe nouvelle va rendre au
commerce la confiance & la liberté dont il avoit
beſoin. Il n'y a plus de différends entre les Puifſances
Barbareſques &les principales Nations du
Nord de l'Europe. Leurs navigateurs pourront ti-
-rer librement du Pays deMaroc les vivres qu'ils
n'obtiendroient point ailleurs ni ſi facilement ni
au même prix . Depuis les beſtiaux juſqu'aux légumes
, tout leur eſt fourni par les provinces fertiles
de cet Empire qui gagneroit plus à vendre
aux Chrétiens ſes denrées , qu'à faire des courſes
contr'eux.
On est ici attentifau ſort de la Pologne comme
chez toutes les auties Nations , &on recherche
208 MERCURE DE FRANCE.
avec avidité les nouvelles de ce pays ; on a été
inſtruitdu ſuccèsdu Senatus Confilium &de l'époque
de la Diete , fixée au 19 Avril. On ignoroit
quel pouvoit être le nombre des priſonniers Polonois
en Ruſſie , & l'on vient d'apprendre que la
liberté a été rendue à cinq mille. Peut- être ſerat'on
longtems à retrouver ceux qui ſe ſeront enfoncés
dans les déſerts de cet Empire. Lorſque
l'Impératrice régnante ordonna le retour des différentes
perſonnes exilées tous les regnes précédens
, on en rechercha envain pluſieurs dont la
trace étoit perdue & dont le ſort reſta ignoré. On
prétend qu'il n'y a pas fur la terre de prifons plus
propres à receler des malheureux que la libre étenduedes
folitudes de la Sibérie .
De Londres, le 20 Février 1773-
On ſe rappelle que le Gouvernement envoya ,
l'année dernière , deux bâtimens pour tenter de
nouvelles découvertes vers le pôle du Sud Il en
fait équiper actuellement deux autres deſtinés
pour celui du Nord. Ceux qui s'intéreſſent aux
progrès de la navigation , fondent de grandes
eſpérances fur le réſultat de cette double entreprife.
L
Les nouvellesde Saint Vincent portent que les
opérations contre les Caraïbes de cette Iſle font
très-lentes ; qu'il eſt auſſi dangereux que difficile
de pénétrerdans leur pays , à cauſe de l'épaiſleur
-des bois, qu'on lediſpoſe cependantà tenterquelqu'action
déciſive, parce que les maladies commencent
à tourmenter nos troupes...
:
Le Ministère a réſolu de profiter de la ſaiſon
tempérée pour envoyer fur la Mer du Nord denz
vaificaux , avec ordre de s'approcher du pôle artAVRIL.
1773. 209
1
:
tique le plus qu'ils pourront , & de ſe frayer un
paſlage par le Nord Oueſt. Cette expédition, que
la Société royale follicite depuis longtems , feta
confiée au capitaine Phipps.
NOMINATIONS .
de
3
Le Roi a diſpolé de la charge de Clerc ordinaire
de ſa Chapelle & Oratoite , vacante par la
mort de l'Abbé le Gris , en faveur l'Abbé Raffeneau
de Life , l'un de ſes Chapelains , & Sa
Majesté a accordé la charge de Clerc de Chapelle
de quartier , vacante par la promotion de l'Abbé
Cledat des Mazeaux à celle de Chapelain , à
FAbbé Duhautoire , Chanoine de Provins.
Le Roi vient d'accorder le Régiment de Dragons
, vacant par la démiſſion du Prince de Beaufremont
, au Prince de Lambeſe, Grand-Ecuyer
de France , Capitaine dans le Régiment deMeſtre
de Camp général de la Cavalerie, qui a eu l'honneur
de faire , à cette occafion, ſes remercimens
à Sa Majesté .
:
PRESENTATIONS . 1
Le Comte d'Efloffy de Czerneick , Brigadler
des Armées du Roi , a eu l'honneut d'être préſenté
, ces jours derniers , au Roi & à la Famille
Royale , par le Marechal Duc de Richelieu ,
premier Gentilhomme de la Chambre de Sa Majeſté.
La Marquiſe de Roquefeuil eut l'honneur d'être
préſentée au Roi & à la Famille Royale , le
28 Février , par la Comteſſe de Noailles.
Le Marquis de Noailles , Ambaſſadeur du Roi
210 MERCURE DE FRANCE.
auprès des Etats- Généraux des Provinces-Unies ,
premier Gentilhomme de la Chambre de Monſeigneur
le Comte de Provence , en exercice ,
arriva à Verſailles le 6 Mars. Il eut l'honneur
d'être préſenté le même jour à Sa Majesté , par
le Duc d'Aiguillon , Miniſtre & Sécretaire d'Etat
au département des affaires Etrangeres; il
eut l'honneur d'être préſenté enſuite à la Famille
Royale.
Le 7 Mars , la Marquiſe de la Tour-du-Pin-
Montauban , a eu l'honneur d'être préſentée au
Roi , ainſi qu'à la Famille Royale , par la Marquile
de la Tour-du Pin .
La Vicomteffe de Faudoas , & la Vicomteffe
de Coetlosquet , ont eu l'honneur d'être prélenrées
à Sa Majesté , ainſi qu'à la Famille Royale ,
Ja première par la Comteffe de Rochechouart ,
&la ſeconde par la Comtefle de Polignac ,
MARIAGES. 7
Le Roi & la Famille Royale ſignerent le contrat
de mariage du ſieur de Bonafau de Preſque ,
Chevalier de l'Ordre royal & militaire de Saint
Louis, Lieutenant-Colonel de Cavalerie , Ecuyer
ordinaire de Sa Majesté , attaché à Madame Sophie
, avec Demoiselle de Bayle. 1
Le 16 Mars, le Roi a déclaré que le mariage
de Monſeigneur le Comte d'Artois étoit arrêté
avec la Princeſſe Marie- Théreſe , ſeconde Fille
du Roi de Sardaigne .
NAISSANCES.
Le 4 Février , la femme d'un Garçon CharpenAVRIL.
1773 . 211
tier de Copenhague accoucha de trois garçons
qui paroiſſent jouir d'une bonne ſanté , ainſi que
leur mère.
LaMarquiſe de la Jamaïque eſt accouchée d'un
garçon , le 24 Février .
La femme du nommé Pelletier , de Nancy , y
eſt accouchée , le 27 Février , de trois filles qui
ont reçu le baptême & qui ont vécu trois jours.
MORTS.
Charles Emmanuel III , Roi de Sardaigne ,
eſt mort à Turin , après une longue maladie ,
la nuit du ry au 20 Février , dans la foixantedouzième
année de ſon âge , étant né le 27
Avril 1701 .
Jacque Claude-Augustinde la Cour , Marquis
de Balleroy , Lieutenant-Général des Armées du
Roi , eſt mort dans ſon Château de Balleroy ,
en Bafle . Normandie , le 21 Février , dans la
quatre- vingtième année de ſon âge.
Jean Chaix dit Beſſon , de la Ville de Gap ,
yeſt mort le 14 Février à l'âge de 104 ans .
Louis-Antoine- Hipolite Vidard , Chevalier de
Saint -Clair , Vicomte de Vauciennes , Mestre de
Camp de Cavalerie , ancien Exempt des Gardes
du Corps du Roi , eſt mort à Epernay, en Champagne
, le 12 Février , dans la ſoixante - quinziéme
année de ſon âge.
Claude- Charles-Urbain de Vion de Gaillon ,
ancien Exempt des Gardes du Corps du Roi ,
Meſtre-de-Camp de Cavalerie , eſt mort à Meu212
MERCURE DE FRANCE .
:
lan , le 24 Février , dans la quatre - vingtiéme
année de fon âge.
Le ſieur Jacques Forthon eſt mort à Saint-
George , dans la Grenade , vers la fin du mois
d'Octobre 1772 , âgé de cent-vingt- ſept ans. 11
étoit né à Bordeaux en 1645, le maria en 1694 ,
à Saint Chriſtophe , paſſa à la Martinique , où il
demeura pendant trente ans , &le retira enfin à
Saint-George. Il perdit l'uſage de la vue en 1762 ,
mais cet accident ne l'empêcha pas de jouir d'une
très-bonne ſanté juſqu'aux derniers jours de la
vie.
C
La dame Cadenhead , eſt morte à Aberdeen ,
en Ecofle , à l'âge de cent trois ans.
Marie Jule de Gauville , Abbé de l'abbaye
de Saint Symphorien, Diocèſe de Beauvais , Vicaire
Général du Diocèse d'Evreux , eſt mort
dans cette dernière Ville , le 27 Février.
Marie Gillot , épouſe de Pierre- Jule de Coi .
gnet , Marquis de Courſon , eſt morte à Cosne,,
le 1 Mars , dans la quatrevingtième année de fon
âge.
Pierre- Joſeph de la Pimpie , Chevalier de Solignac
, Secrétaire intime du Cabinet & des Commandemens
du Roi de Pologne Duc de Lorraine
& de Bar , des Académies des Arcades , de la
Rochelle, de Berlin , de Besançon & de Lyon ,
aflocié- correſpondant de l'Académie royale de
Inſcriptions & Belles- Lettres , Bibliothécaire &
Sécretaire perpétuel de la Société royale des ſçiences
& Belles Lettres de Nancy, eſt mort dans
cette dernière Vinle, le 28 Février , dans la quatre-
vingt-neuvième année de ſon âge. Il efl con
AVRIL. 1773 . 21
nudans la république des Lettres par pluſieurs
ouvrages eſtimés.
Louis-Charles de Sainte-Marthe , ancien Capitaine
de Cavalerie , Chevalier de l'Ordre royal
& Militaire de Saint Louis , eſt mort à Poitiers
lesMars.
N. de Gains , Chevalier de Linars , Maréchal
des Camps & Armées du Roi , eſt mort , le 4
Mars , au Château d'Enval , Paroifle de Chamberet
, Diocèſe de Tulles , dans la ſoixante- unićme
année de ſon âge,
Antoine Camboulas , Curé de la Paroiſſe de
Barbarogne , dans le Diocèſe de Caftres , eſt mort
le 11 Mars , à l'âge de cent- quatorze ans.
LOTERIES.
Le cent quarante- fixième tirage de la Loterie
de l'hôtel-de- ville s'eſt fait , le 26 Février , en la
manière accoutumée. Le lot de cinquante mille
livres eſt échu au No. 70489. Celui de vingt mille
livres au N°. 63289 , & les deux de dix milles
aux numéros 72189 & 75486 ..
Le tirage de la loterie de l'Ecole royale militaire
s'eſt fait le Mars. Les numéros fortis de la roue
de fortune , ſont 70 , 2 , 22 , 52 , 3. Le prochain
sirage le fera le s Avril.
2.14 MERCURE DE FRANCE.
TABLE.
PIECES FUGITIVES en vers & en proſe, pages
Anacreon , poëme ,
Complimentdebonne année , &c .
ibid.
10
Madrigaux , II
L'Enfant & la Branche de Roſier , Fable , 13
Cytheride , conte ,
Epître ſur l'injustice qu'on a de refuſer aux
grands Hommes vivans les éloges qu'on
leur prodigue lorſqu'ils font morts , 42
AMadame Laruette , 45.
Vers poſthumes de Piron contre un Détracteur
de l'Académie *** , &c. 46
Epitaphe du Genre-Humain , ibid.
L'Homme & la Couleuvre ,fable, 48
A Mile D *** , qui s'étoit amuſée dans un
jardin à lancer des fléches à une ſtatue de
L'Amour , 49
Deſcription des hautes Alpes de la Suific au *
commencement de Juin , SI
Vers ſous le portrait de Madame D... 60
Madrigal , 61
Odes aux Muſes , ibid.
Explication des Enigmes & Logogryphes , 63
ENIGMES , ibid.
LOGOGRYPHES, 65 A
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 69
Révolutions d'Italie , traduites de l'italien de
M. Denina , par M. l'Abbé Jardin ,
"Le Palais de la Frivolité , par M. Compan , 77
69
La Pariſéïde , ou Pâris dans les Gaules , &c. 83
VRIL. 1773 . 215
La Nature conſidérée ſous ſes différens afpects
, : 85
Le Temple de Cnide , mis en vers par M. Colardeau
, 100
Les quatre parties du Jour , poëme en vers
libre par M. l'Abbé Aleaume , 116
Elégie ſur la mort de M. Piron , par M. Imbert
, : 124
Opufcules mathématiques , par M. d'Alem- 4
bert , de l'Académie Royale des Sciences ,
&c. 127
Journal des Cauſes célèbres , 133
Le Spectateur François , 136
Dictionnaire pour l'intelligence des Auteurs
claſſiques , Grecs &latins , tant ſacrés que
profanes , par M. Sabathier ,
Dictionnaire minéralogique & hydrologique
E
145
de la France , 148
Les vrais principes de la lecture de l'Orthographe
& de la Prononciation françoiſe
de M. Viard , revue & augmentée par
M. Luneau de Boisjermain ,
1
1
150
La Centenaire de Molière , ibid.
L'Aſſemblée , comédie en un acte & en vers
avec l'Apothéoſe de Molière , par M. l'Abbé
de Schofne ,
Toni & Clairette , par M. de la Dixmerie ,
&c.
Manière fûre & facile de traiter les Maladies
vénériennes , par J. J. Gardanne ,
Docteur-Régent de laFaculté de Médecine
de Paris ,
Aſtronomie nautique lunaire , par M. le Mon
153
ISS
156
nier , de l'Académie Royale des Sciences , 157
Théorie & pratique des longitudes en mer , ibid.
Poësie del Signor Abbati Metaſtafio , & c. 159
216 MERCURE DE FRANCE:
A
Lettre de M. Thomas, de l'Académie françoiſe
, à M. Poultier d'Elmotte
:
160
ACADÉMIE de Dijon, : ..: 1611
-De Chirurgie , 163
SPECTACLES , Concert fpirituel , 169
Opéra , 172
Comédie françoife, 174
Comédie italienne , 178
Lettre àM. Lacombe, auteur du Mercurede
France , fur la vraie cauſe de l'exil d'Ovide,
181
ARTS , Gravures ,
186
Muſique , 189
Architecture, 192
mine,
Vers au bas du portrait de M. de laConda-
Lettre de M. de Voltaire au Roi de Prufle ,
Anecdotes ,
AVIS ,
Nouvelles politiques ,
Nominations , Préſentations ,
Mariages , Naiflances ,
Morts
,
Loteries,
193
1941
197
1991
202
209
210
211 1
213 1
J'AI
APPROBATION.
lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le
premier volumedu Mercure du mois d'Avril 1773 .
&je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en
empêcher l'impreffion.
4
AParis, le 28 Mars 1773 .
LOUVEL.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de laHarpe
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI .
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES!
AVRIL , 1773 .
SECOND VOLUME .
Mobilitate viget. VIRGILE.
A PARIS ,
د
Chez LACOMBE , Libraire Rue
Chriſtine , près la rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'EST 'EST au Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriſtine , que l'on prie d'adreſſer , francs de port,
les paquets & lettres , ainſi que les livres , les eftampes
, les piéces de vers ou de proſe , la muſique
, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des livres
, eſtampes & pièces de muſique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourirà ſa perfection
; on recevra avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenſes ſur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv,
que l'on paiera d'avance pour ſeize volumes rendus
francs de port .
L'abonnement pour la province eſt de 32 livres
pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
port par la poſte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eſt de 36 ſols pour
ceux qui n'ont pas ſouſcrit,au lieu de 30 ſols pour
ceux qui font abonnés.
On ſupplie Meſſieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la pofte , ou autrement , au Sieur LACOMBE,
libraire , à Paris , rue Christine.
On trouve auſſi chez le même Libraire
les Journaux fuivans.
JOURNAL DES SCAVANS , in-4° ou in- 12 , 14 vol.
par an à Paris.
Franc de port en Province ,
16 liv.
20 1.4 £.
L'AVANTCOUREUR , feuille qui paroît le Lundi
de chaque ſemaine. L'abonnement , ſoit à Paris
, ſoit pour la Province , port franc par la
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JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE par M. l'Abbé Di.
nouart ; de 14 vol . par an , à Paris , 9 liv. 16 f.
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GAZETTE UNIVERSELLE DE LITTÉRATURE ; poit
franc par la poſte ; à PARIS , chez Lacombe ,
libraire , 18 liv.
L'OBSERVATEUR FRANÇOIS A LONDRES , 24 vol .
En Province , franc de port par la poſte ,
JOURNAL ENCYCLOPÉDIQUE , 24 vol. 33 liv.12 .
par an , à Paris , 30 liv.
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JOURNAL politique de Bouillon & fupplément
, 18 liv.
EPHÉMÉRIDES DU CITOYEN , 12 vol . par an ,
fort franc , à Paris , 18 liv.
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LE SPECTATEUR FRANÇOIS , 15 cahiers par an ,
à Paris , 9 liv.
En Province , 12 liv.
LA NATURE CONSIDÉRÉE , vingt - cinq cahiers
par an , 14liv.
En Province , 18 liv .
LA MUSE LYRIQUE ITALIENNE avec des paroles
françoiſes , baſle chifrée & accompagnement ,
12 cahiers par an , à Paris , 18 liv.
En province , 24 liv.
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Nouveautés chez le même Libraire.
ANNALES de la Bienfaisance , 3 vol .
in- 8°. br. 61.
Lettres du Roi de Pruſſe , in 18. br. 11. 16 f.
Eloge de Racine avec des notes , par M. de
la Harpe , in 8 °. br. 11.101.
Réponse d'Horace en vers , 121.
Fables orientales , par M. Bret , 3 vol. in-
8°. brochés , 3 liv.
LaHenriade de M. de Voltaire , en vers latins
&françois, 1772 , in - 8 °. br. 21.101.
Traité du Rakitis , ou l'art de redreſſer les
enfans contrefaits , in 8° br. avec fig. 41.
Lettres d'Elle & de Lui , in 8 °. b. 11. 4 .
LePhasma ou l'Apparition , hiſtoire grecque
, in 8 ° . br. 11.101.
LesMuſes Grecques , in- 8 ° , br. 11.166.
nouv . édition , broch .
Les Nuits Parifiennes , 2 parties in - 8 °.
Les Odes pythiques de Pindare , in - 8 ° .
Le Philofopheférieux , hist. comique , br. 1 1. 4 (.
3 liv.
broche, sliv.
Du Luxe , broché , 12 f.
Traité fur l'Equitation , in-8 ° br. 11.101.
Monumens érigés en France à la gloire de
Louis XV, &c . in fol. avec planches ,
rel. en carton , 241.
Mémoires fur les objets les plus importansde
l'Architecture , in- 4°. avec figures, rel. en
carton , 121.
Les Caractères modernes , 2vol. br. 31 .
Maximes deguerre du C. de Kevenhuller, 11. 101.
Airs choisis de Maîtres Italiens avec des
paroles françoiſes , 11.166.
MERCURE
DE FRANCE.
AVRIL , 1773 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
SÉNÈQUE mourant , à NERON.
Héroïde.
Tu t'abuſes , Néron , & tu trompes ta rage,
Si tu crois que la mort ébranle mon courage.
D'un oeil ferme& ferein j'apperçois le trépas ;
Je n'ai point de remords , je ne les connois pas.
Le glaive des tyrans & leur fière inſolence
N'a jamais fait pâlir ma tranquille conſtance.
Heureux! d'être puni comme ami des vertus ,
Aiij
6 MERCURE DE FRANCE.
J'expire au lit d'honneur comme expira Burrhus.
Mourant , j'étoufferai les ferpens de l'envie ;
Son ſouffle envenimé reſpectera ma vie .
Cemoment fortuné qui doit briſer mes fers
Va me juftifier aux yeux de l'Univers .
Les peuples avilis que ladouleur égare
(Je leur pardonne hélas! le malheur rend barbare.)
M'accuſoient , me voyant près d'un trône odieux,
De ces forfaits cruels qui font rougir les dieux !
Si les bienfaits trompeurs ont de quoi me conføndre,
Qu'ils écoutent ma voix... Ma mort va leur répondre.
Fidèle à mes devoirs , je t'aimois généreux ;
Mais,lorſque tu commis un parricide affreux ,
Je ne vis plus dans toi qu'un barbare , un impie ,
Quejejugeai moi -même indigne de la vie.
Tu fus pendant cinq ans le modèle des Rois ;
Tuméditois cinq ans tes tyranniques lois ,
Et , jouant la vertu ſous un maſque hypocrite ,
Tu parus tout- à coup à la terre interdite
Levant avec effroi ſur les pâles humains
Le ſceptretout ſanglant qui dégoûte en tes mains !
La Vérité le tut ; l'impuiſſante Juſtice
Ne fut plus que gémir ſous l'empire du Vice.
Ton trône , cimenté du ſang des malheureux ,
Repréſentoit la Mort tenant ſon glaive affreux ;
Et , comme elle , ton bras intimidant la terre
Achevoit chaque jour de braver le tonnerre.
AVRIL. 1773 . 7
On vit entre les bras du vil gladiateur ,
Ala face du Ciel, expirer la pudeur !
Les temples conſumés , le capitole en cendre
Et tout ce que la rage enfin oſe entreprendre....
O mortels vertueux ! ô vengeurs des Romains !
Le crime eſt vigilant : vos efforts furent vains.
Sous les coups d'un Tyran , tombez en ſacrifice.
Il n'a que le pouvoir : vous avez la Juſtice .
Des meilleurs citoyens ſa main perce le flanc ...
Les mortels ſeront - ils avares de ſon ſang ?
Sans avoir projetté ce meurtre légitime ,
Je ſubis comme vous un trépas magnanime !
Enchaîné pardes noeuds qui me faisoient rougir ,
Avos deſſeins ſecrets je n'ai pu qu'applaudir .
C'eſt mériter ſes maux que d'être ſans courage ,
De reſpecter un monſtre avide de carnage,
Qui , rendu plus cruel par notre lacheté ,
Fait ſous un joug de fer gémir l'Humanité .
Pour braver les remords qu'inſpire la Nature,
De forfaits impunis tu combles la meſure ,
Et t'abreuvant de ſang tu veux nous faire voir
Juſqu'où le crime altier peut porter ſon pouvoir ,
Triomphe ! l'Univers abattu ſous ta chaîne ,
Conſterné par l'effroi , ne reſpire qu'à peine.
Tu troubles les eſprits , tu ſemes la terreur ,
Et je vois l'Avenir , qu'étonne ta fureur
Liſant en traits de ſang ton Hiſtoire effrayante
Frémir à chaque page & pâlir d'épouvante !
Mais auſſi le deſtin que t'apprêtent les Dieux ,
A iv
S MERCURE DE FRANCE.
Semble égaler l'horreur de tes crimes affreux ;
! qu'unjour en effet la nature outragée
Soit de tes propres mains , ſur toi-même vengée;
Pour arrêter le cours de tes noirs attentats ,
Que la foudre s'élance , & previenne ton bras ; !
Quoi ! Rome , dont tu fis une ſeconde Troye ,
Pour donner un ſpectacle à ta brutale joie,
Ne receleroit point dans ſes débris fumans
Des coeurs déſeſpérés , ennemis des Tyrans ?
Va , du Ciel irrité le châtiment s'apprête ;
Le glaive ſuſpendu va fondre ſur ta tête.
LesDieux ne feroient plus que des fantômes vains !
S'ils voyoient ſans pitié les malheurs des humains.
Si du hautde leur trône ils lançoient leur tonnerre
Pour punir ſeulement , & nonvenger la terre .
Je quitte lans regrets un monde criminel ,
Où l'auguſte vertu ne trouve plus d'Autel,
Lamort eſt un tribut qu'il faut que chacun rendez
La mature le veut , & Néron le commande.
Par la douce faveur du trépas que j'attends ,
Bien- tôt Céíar & moi , ferons tous deux contens;
Mes yeux ont affez vu le cours de la Nature ,
Ses mouvemens divers , ſa divine ſtructure .
Dans un corps languiſſant que puis-je ſouhaiter ?
C'eſt une ordre nouveau qui va ſe préſenter !
Ton orgueil m'accabla du poids d'une opulence
Plus dangereuſe encor que la triſte indigence.
Toujours indépendant en différens états ,
Ces immenfes tréſors ne me poſlédoient pas ,
AVRIL. 1773 . 9
Jecrus en diſpoſer : tu veux me les reprendre ,
Le malheureux perdra ce qu'il devoit attendre.
Hélas ! ils vont ſervir à reſſerrer ſes fers ;
A foudoyer le crime , à troubler l'Univers.
Il approche l'inſtant où mon ame tranquille
Va goûter le repos dans un plus für aſyle !
D'aucun trouble honteux ce coeur n'eſt agité ,
Mon ame fent le prix de l'immortalité.
Enfinjete verrai ſans ombre & ſans nuage ,
SculeDivinité que reconnoît le ſage ;
Seul être bienfaifant , fource de toute paix
Qui récompenſe en Dieu par d'éternels bienfaits.
Egaux par le bonheur ,libres par ta juſtice ,
Tous les coeurs t'offriront un même ſacrifice.
Un amour mutuel enflammant les eſprits ,
De leur félicité fera le digne prix .
Achevede brifer ma malheureuſe chaîne ,
Omort ! là des tyrans j'irai braver la haine.
Eloigné d'un ſéjour où règne la fureur ,
La clémence d'un Dieu viendra remplir mon coeur.
Mais Ciel ! .. J'ai trop vécu... Quel ſpectacle
terrible!
Tu me gardois ce coup , ô vengeance inflexible.
Pauline ! .. je ne puis condamner ta grandeur ;
Mais ta tendreſſe , hélas ! me déchire le coeur.
O ſenſible Amitié , que tu deviens cruelle !
Quel plus affreux trépas pour moi ſe renouvelle!
Je vois couler les flots de ce ſang généreux,
Av
10 MERCURE DE FRANCE .
Ah ! Néron , fois content , j'expire malheureux.
Oui , tu viens d'ébranler ce courage ſtoïque ;
Je pleure ſur le ſort d'une femme héroïque.
Ses vertus méritoient un deſtin fortuné ;
Mais d'où l'attendre , hélas ! le crime eſt couronné.
Trop tendre épouſe , adieu, tu visdans ma penſée;
Qu'aux yeux de l'avenir ta gloire ſoit tracée.
L'excès de ton amour a fait tout mon bonheur.
Dans les fiècles futurs il fera mon honneur.
ODieu libérateur ! principe de tout être ,
Dieu des coeurs fortunés , ſeul monarque & ſeul
maître ,
Mon ame vient de toi , tu fais ſeul moneſpoir ,
Dieu clément , en ton ſein daigne la recevoir.
IDYLLE de M. Gessner, de Zurich , traduite
par M. Meister,ſon compatriote &
Sonami.
DAMETE & MILON.
DAMETE ,
VOOIISS- TTUU ce bélier comme il va ſe
plonger dans ce marais , & comme les
brebis l'y fuivent ? Ce limon ne produit
que des herbes mal faines; & ces eaux
AVRIL. 1773 . II
fourmillent d'inſectes nuiſibles . Allons
chaffer nos troupeaux de ce lieu .
MILON. Que ces animaux ſont infenfés
! voici du trèfle , du thin , de la lavande.
Tous ces arbuſtes ſont entourés de
lierre. Et ils quittent ce pâturage pour
les joncs d'un matais infect ! Mais , Damete
, ſommes - nous toujours plus ſages
qu'eux ? Ne paſſons - nous jamais à côté du
bien pour courir au mal ?
DAMETE . Où leur ſtupidité les pouffe!
Du milieu des roſeaux , les grenouilles
fautent au - devant d'eux. Inſenſés que
vous êtes , fortez de ce marécage, revenez
fur ces bords verdoyans . Comme les voilà
faits ! ... leur toiſon tout à l'heure
étoit fi blanche !
-
MICON. Enfin vous voici. Ne quittez
plus ces pelouſes fleuries. Mais dis-moi ,
Damete , que vois - je là ? Des colonnes
de marbre renverſées dans la fange , &
entourées de joncs & d'herbes ſauvages.
Regarde cette arcade écroulée. Elle eſt
enſevelie ſous ce lierre ; & de toutes ſes
crevafles on voit germer la ronce & l'épine.
DAMETE, C'étoit un tombeau.
MILON. Je le vois , Damete : voici
A vj
12 MERCURE DE FRANCE .
l'urne enfoncée dans la fange. Tous les
côtés du vaſe paroiſſent ornés de figures.
Ce font des guerriers terribles , des cour.
fiers fougueux , écraſant ſous leurs pieds
des hommes étendus dans la pouffière.
Celui qui voulut que ſa cendre fût couverte
de ſi funeſtes images , n'étoit fûrement
pas un berger. L'homme dont vous
avez laiflé tomber ainſi en ruines le ſuperbe
mauſolée , ne fut aſſurément pas
l'ami de ces hameaux : la poſtérité chérit
peu fa mémoire , & l'on a répandu peu de
Aeurs fur fa tombe.
DAMETE. Lui ! c'étoit un monſtre. Ila
dévaſté des campagnes fertiles ; d'hommes
libres , il a fait des eſclaves. Les
chevaux de ſes guerriers fouloient aux
pieds l'eſpérance du moiſſonneur ; & des
cadavres de nos ayeux ,il ſema ces champs
défolés. Ainſi que des loups affamés s'élancent
ſur de timides troupeaux , ſes efcadrons
armés ſe jetoient ſur des hommes
paiſibles , qui ne l'avoient point offenſés.
Fondant ſa grandeur ſur l'énormité
de ſes crimes , il étaloit ſon orgueil
dans des palais de marbre,& s'y nourrifſoit
du fang des provinces que ſa barbarie
avoit ravagées. Lui- même érigea ſur ces
AVRI L. 1773 . 13
bords ce pompeux monument de ſes fureurs.
MILON. Quel monſtre ! mais j'admire
ſa démence. C'eſt à ſes forfaits qu'il élève
un monument , pour que nos derniers
neveux ne puiſſent les ignorer, pour qu'ils
n'oublient jamais , lorſqu'ils paſſeront en
ce lieu , de maudire ſa mémoire. Et voici
fon tombeau renverfé. Et voici ſes cendres
répandues dans la fange , tandis que
l'urne qui les renfermoit s'eſt remplie de
limon & de reptiles venimeux. Peut-on
voir fans un fourire mêlé d'horreur & de
pitié la grenouille aſſiſe ſur le cafque du
héros,& le limaçon ſe traîner ſans crainte
le longde ſon épée menaçante ?
DAMETE. Que reſte-t il encore de ſa
funeſte grandeur ? Le noir ſouvenir de fes
attentats, &fon ombre plaintive eſt livrée
aux tourmens des furies vengereſſes.
MILON. Perfonne , non perfonne ne
daigne adreffer au Ciel le moindre voeu
pour lui. Dieux immortels ! combien eſt
malheureux celui qui fouille ſa vie par
des forfaits ! Même lorſqu'il n'eſt plus ,
ſa mémoire demeure en exécration. Non,
quand on m'offriroit les richeſſes de l'Univers,
s'il falloit les acheter par un cri-
۱
14 MERCURE DE FRANCE.
me , j'aimerois mieux n'avoir que deux
chèvres à garder & vivre en paix avec
moi même. Encore en ſacrifierois je une
aux dieux pour leur rendre graces de mon
bonheur.
DAMETE. Ce lieu n'offre que d'affreuſes
images . Viens avec moi , Milon. Je
veux te montrer un monument plus précieux
, le monument d'un homme de
bien , de mon père. Il fut élevé de ſes
propres mains . Alexis , tu veilleras en
attendant ſur nos troupeaux.
MILON. Je t'accompagne avec joie
pour célébrer la mémoire de ton père . Sa
droiture eſt révérée encore aujourd'hui
juſques dans les hameaux les plus éloignés.
DAMETE . Viens , mon ami. Suivons
ce ſentier qui traverſe la prairie. Nous
paſſerons auprès de ce dieu Terme couvert
de pampre & de houblon .
Ils y allèrent : fur la droite de ce ſentier
étoit un pré dont l'herbe s'élevoit
juſqu'à leur ceinture.Agauche, un champ
deblé dont les épis s'agitoient au - deſſus
de leurs têtes . Ce chemin les conduifit
ſous l'ombre paiſible des plus beaux arbres
fruitiers , qui entouroient une cabane
ſpacieuſe & riante. Là , Damete fit apAVRIL.
1773 . 15
porter une petite table au pied de l'arbre
le plus touffu , & la couvrit d'une corbeille
de fruits nouveaux , & d'un cruche
remplie de vin frais .
MILON. Dis- moi , Damete , où eſt le
monument conſacré à la mémoire de ton
père ? Que je verſe la première coupe de
vin aux manes de l'homme juſte !
DAMETE . Le voici , mon ami . Verſe-
-la ſous cette ombre paiſible . Tout ce que
tuvois eſt le monument de ſa vertu. Cette
contrée étoit ſauvage : c'eſt ſon travail qui
cultiva ces champs ; & c'eſt ſa main qui
planta ces arbres fertiles. Nous ſes enfans,
& nos derniers neveux , nous bénirons
tous fa mémoire ; & ceux avec qui nous
partagerons le fruit de ſes travaux, la béniront
avec nous. La proſpérité de l'homme
de bien repoſe ſur ces campagnes, fur
ces toîts tranquilles & fur nous .
MILON. Homme juſte & bienfaiſant !
que cette coupe que je verſe ici , foit offerte
à ta mémoire ! Laiſſer l'abondance
au ſein d'une famille vertueuſe , & faire
du bien même au-delà du trépas , eſt - il
un monumentplus reſpectable , plus cher
à l'humanité ?
16 MERCURE DE FRANCE.
EPITRE à M. le Comte de Couturelle ,
Chevalier de l'Ordre royal & militaire
de St Louis , & Chambellan de S. A.
S. Mgr l'Electeur Palatin.
COMTE , que Mars & la Victoire ,
Dès ſes plus jeunes ans', ont vu ſous leurs drapeaux
,
Dans la carrière des héros
Cueillir les palmes de la gloire ;
Seconder Richelieu , Maurice , Lowendal ;
Et par-tout alliant le guerrier & le ſage ,
Faire marcher d'un pas égal
La Prudence avec le Courage:
Vous , en qui les talens , par un heureux deftin ,
Serventà parer la naiſſance ;
Quand certain coup d'érat , chef-d'oeuvre de prudence,
Vous a fait admirer du Peuple Palatin ,
Chacunde votre coeur vanta la bienfaifance ;
Il étonna Sujet & Souverain.
Votre zèlepour eux éclate fur le Rhin ;
Sesbords ont vu fifter les ferpens de l'envie ,
Et des monſtres ingrats ſouffler le noir venin.
Votre gloire augmenta par tant de jalouſie ,
Et le mépris public punit leur perfidie.
AVRIL. 1773. 17
Fidèle en dépit d'eux au nouvel Antonin ,
Vous, François , dont l'eſprita ſu plaire au Germain,
Quels magnanimes traits illuftrent votre vie !
Pour les vers polis & flatteurs
Que jedois à votre indulgence ,
Puis-je encor , près de vous , après tant de lene
teurs ,
Acquiter ma reconnoiſſance?
Oui , vous ſavez que de mes jours ,
Les infirmités , l'amertume
Empoiſonnent le triſte cours ;
Qu'un mal perfide& lent par degré me conſume,
Et qu'il faut être enfin libre des noirs accès
Où plonge l'horreur de la vie ,
Pour manier avec ſuccès
Les pinceaux brillants du génie.
Je fais que loin de la patrie ,
Exilé de Lisbonne ,& chaffé deGoa ,
Malgré la fortune ennemie ,
L'Homère de Lufitanie
Chantoit la gloire deGama ;
Et que , toujours errant de rivage en rivages,
Il fut , en dépit des orages
Que raſſembloit ſur lui l'inclémence du fort ,
Dans ſon fier & brûlant tranſport ,
Tracer les fublimes images
D'une Inès , d'un Adamaſtor :
Tel aujourd'hui bravant l'injure
18 MERCURE DE FRANCE.
1
1
i
1
D'un âge où les plus beaux talens ,
Tributaires de la nature ,
Expirent ſous le faix des ans ,
L'auteur d'Edipe & de Mérope ,
De ſes écrits multipliés
Etonne encor toute l'Europe :
Au cyprès qui l'attend il mêle des lauriers ;
Pour lui chaque ſaiſon eſt celle de produire ,
Et , ſoit que de l'hiſtoire il prenne les crayons
Ou les armes de la ſatyre ,
De la littérature il embellit l'empire
Du feu de ſes derniers rayons.
Mais ce ſont- là des phénomènes ,
Et pour atteindre à ces efforts ,
Dans l'ame il faut d'autres reſſorts
Et d'autres forces que les miennes .
Toutefois , ſoit dit en paſſant ,
Et fans prétendre follement
Deces noms ſi fameux au temple de Mémoire ,
Rabaifler le mérite ou conteſter la gloire ,
Quand ſous le tropique Indien
Il chantoit les héros du Tage ,
Leurs conquêtes & leur courage ,
Le Camoëns ſe portoit bien :
Şi les vers de la Luſiade
Etoient les rêves d'un malade ,
Croyez-moi , l'on n'en diroit rien.
Quant au Sophocle de la France ,
Sans trop regretter vos climats ,
AVRIL. 1773 . 19
Ni le ſéjour de ſa naiflance ,
Théâtre des bruyans éclats
Qui d'un peuple d'auteurs ſignalent les combats ,
Et les haines & la vengeance ;
Il s'eſt fait de petits états ,
Où , dans le ſein des arts attirés ſur ſes pas ,
Au milieu des douceurs qu'enfante l'abondance ,
Il règne ſans nul embarras
Dans une pleine indépendance ;
Goûtant ces plaiſirs délicats ,
Ces plaiſirs de l'intelligence
Que la grandeur , que l'opulence
Ou dédaigne ou ne connoît pas :
Dans ſa retraite fortunée ,
Des quatre coins de l'Univers ,
Arrivent chaque matinée
Lettres flatteuſes , jolis vers ,
Où tranquille entre ſes courtines , *
Il voit des doctes ſoeurs les plus chers favoris ,
Les Sapho même , les Corines
De la province & de Paris
Aſes pieds mettre leurs écrits ,
S'abaiſſer devant ſa couronne ;
Et fiers d'en obtenir des regards careſſans ,
De leurs fleurs & de leur encens
* Depuis deux ans M. de Voltaire ne fort pref
que plus de ſon lit.
20 MERCURE DE FRANCE.
Parfumer l'air qui l'environne.
Parmi tant d'objets enchanteurs
On peut aifément ſe diſtraire
Des foibleffes & des langueurs ,
De l'âge , partage ordinaire :
Ebranlé dans ſes fondemens ,
Envain l'édifice chancelle ,
L'ame , quand tout rit au tour d'elle,
Peut de ſes premiers feux , en ces heureux mas
mens ,
Trouver encor quelque étincelle.
Que mes deſtins fønt différens !
Sur mille affreux objets , aſſemblage bizarre
D'erreurs & de réalités ,
Mon eſprit nuit & jour s'égare :
Des nuages épais offuſquent ſes clartés ,
Ou ne lui laiſſent de lumière
Que pour lui faire découvrir
Une fource encor plus amère
D'ennuis mortels dans l'avenir.
Eh ! comment au milieu de ces noires rénèbres
Qui ſemblent préluder à celles du tombeau ,
Parmi ces images funèbres,
Pourroit- on du génie allumer le flambeau ?
Non , non , il n'eſt plus de Parnaſle
Pour qui dans la douleur traîne ſes triſtesjours ;
Tous lesgoûts ſont éteints,la ſouffrance lesglace;
Bientôt de ſon coeur tout s'efface ,
Et les muſes & les amours .
AVRIL . 1773 . 21
Peut- être cette bagatelle ,
Ces vers que je trace au hafard ,
Ces ſentimens rendus ſans art ,
En font ils pour vous une preuve nouvelle :
Mais , Comte , je n'aſpire pas ,
Dans un fuperbe & vain délire ,
Au rang de ces eſprits , arbitres de la lyre ,
Au rang des Voiſenons , des Legiers , des Dorats :
Je me ſens dépourvu de ces talens fublimes
Qui tirent un auteur de ſon obſcurité ;
Cependant , fi mon nom peu connu , peu vanté,
Trouve encor place dans vos rimes ,
Il ira , j'en réponds , à l'immortalité.
MADRIGAL.
L'AMOUR n'aime point les querelles )
Aux moindres cris il prend l'effor.
C'eſt pour les fuir qu'il a des aîles ,
Iris , bouderez- vous encor ?
Voulez - vous qu'il ſuive vos traces ,
N'ayez point ces yeux de corroux ;
Imitez la douceur des Graces ,
Et ce dieu tombe à vos genoux.
ParM. Mayer, Gentilhomme.
22 MERCURE DE FRANCE.
IMPROMPTU.
A Madame Vestris , jouant à Rouen le
rôle d'Emilie dans la tragédie de Cinna,
le 31 Mars dernier.
Je voyageois pour voir quelque merveille.
A Rouen je demande , en est- il une à voir ?
Oui , me dit- on , vous entendrez ce ſoir
Veftris , jouant Corneille ,
J'y courus , & je dis : c'eſt bien une merveille.
Par le même.
C
MADRIGAL.
E ne ſont point , Iris , les rigueurs de l'abfence
Qui me font ſeuls plaindre en ce jour ;
Si je ne ſongeois pas aux charmes du retour ,
J'aurois bien moins d'impatience.
Par le même .
AVRIL. 1773 . 23
VERS pour mettre au bas d'un Portrait
de HENRI IV.
Au milieu des combats la main de la Victoire
Te couronna , grand Roi , de lauriers immortels
Et ta rare clémence , ajoutant à ta gloire ,
Dans le coeur des François t'éleva des autels .
ParM. Gautier de Marcillya
LA VERTU RÉCOMPENSÉE.
Conte.
Né d'une famille illuſtre , comblé des
faveurs de la fortune , élevé aux plus hautes
dignités du ſervice , Dorbécourt fembloit
devoir ſe flatter de couler des jours
purs & fereins au ſein du bonheur. Tout
lui rioit. L'affection du Prince , la bienveillance
des grands de ſa cour , étoient
pour lui des avantages réels , au moyen
de ce que ſa vertu favoit le garantir des
dangers dont ils font ordinairement accompagnés.
Une chaſte épouse & deux
jeunes fruits de l'hymen , l'ouvrage de la
24 MERCURE DE FRANCE.
ſympathie la plus formelle , s'étoient emparés
de toutes les facultés de fon ame.
C'étoit au milieu de ces trois êtres fortunés
qu'il aimoit à ſe délaſſer de la fatigue
de ſes emplois : c'étoit là , que pour former
ces jeunes coeurs à la vertu dont il
ne s'étoit jamais écarté: ſa modeſtie l'em .
pêchoit de ſe propoſer pour modèle ;
mais qu'il favoit leur produire ces traits
héroïques dont les hiſtoires de tous les
fiècles fourniſſent des exemples ; c'étoit
là que par les raiſonnemens les mieux
ſuivis, pat l'onction deſes paroles, par les
mouvemens de tendreſſe dont ſon coeur
paroiffoit agité &les larmesdu ſentiment,
il leur faifoit goûter les charmes de cette
morale puiſée dans le coeur de l'homme ,
qui lui fait tenirun rang fi noble dans la
fociéré , qui le diſtingue enfin de la brute :
c'étoit là qu'il employoit tous ſes efforts
pour les garantir du poifon mortel de
cet égoïſme qui ne connoît d'autres
loix que l'independance , d'autres moeurs
que l'intérêt perſonnel , d'autres plaifirs
que ceux des ſens , d'autre vertu qu'un
vain orgueil , d'autre bonheur que les richeſſes:
c'étoit là qu'il ſe dépouilloit de
ces dehors de dignité dont il étoit obligé
de ſe revêtir dans l'exercice de ſes places,
&
AVRIL. 1773 . 25
&qu'il arboroit cette familiarité qui n'engendre
point le mépris , mais ennemie
de la gêne & de la contrainte : c'étoit là
enfin qu'il mettoit ſon ſouverain plaiſir à
recevoir tour - à - tour dans ſes bras ſon
épouſe& ſes enfans , & à ſceller de ſes
larmes l'amour qu'il reſſentoit pour eux .
Dorbécourt goûtoit ainſi un bonheur
qu'il croyoit ne devoir jamais finir , lorfqu'il
entend dire qu'une Puiſſance voiſine
a pris injuſtement les armes contre fon
Souverain ; lorſqu'on vient de ſa part le
tirer du ſein de ſa famille , pour lui faire
défendre les intérêts de la Nation à la tête
de ſes armées. Cette valeur heroïque dont
il s'étoit toujours ſenti animé , ne lui eût
pas permis de balancer un inſtant à obéir,
s'il ne ſe fût cru en droit de ſe défendre
fur l'infériorité de ſes talens , d'un poſte
auſſi éminent& auffi périlleux ; mais plus
il allégua d'excuſes , plus on conçut une
haute idée de ſon mérire. Il fallut donc
partir & s'arracher de ces bras toujours
tendus pour le retenir, malgré les lauriers
dontildevoit revenir couvert. Il ſembloit
qu'il prévoyoit le triſte avenir qui le menaçoit
.
Des ennemis ſecrets , & qu'une vertu
trop conſtante ſait toujours ſuſciter dans
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
:
les cours , avoient tramé fourdement cette
promotion. Le crédit que Dorbécourt gagnoit
chaque jour auprès du trône , & qui
les offuſquoit , ( tout appuyé qu'il étoit
de la vertu la plus intègre) leur avoit fait
fentir l'obligation de l'en éloigner ; ils y
étoient parvenus à force de perfuader au
Prince que nul autre que Dorbécourt n'étoit
plus capable du commandement de
ſes troupes , ni plus digne de ſoutenir les
intérêts de l'Etat , les traîtres ſongeoient
bien plus aux leurs.
En effet , que firent- ils pour procurer
la chûte de Dorbécourt, qu'ils méditoient
depuis ſi long tems ? Ils traversèrent tou
tes ſes dématches , les dénigrèrent à tous
les yeux , indiſposèrent contre lui tous
ceux qui devoient coopérer à ſes entrepriſes
, troublèrent cet ordre & cette difcipline
fi néceſſaires pour faire mouvoir
enunclin d'oeil ces maſſes énormes qu'on
oppoſe l'une à l'autre dans les combats ,
pour encourager , adoucir ces marches
forcées, ces travaux inouis que les circonftances
rendent indiſpenſables , &fomenter
enfin ce courage qui ne ſe nourrit que
de la ſatisfaction du général. Ils firent fi
bien que tout ce qui devoit tourner à fon
avantage lui devint contraire ; tous les
AVRIL. 1773 . 27
moyens leur parurent légitimes pour parvenir
à leur but. Deux défaites eſſayees
coup fur coup , & qui devoient être deux
victoires , achevèrent leur ouvrage. Le
Monarque , dont les oreilles étoient continuellement
étourdies du menſonge &
de la calomnie , étoit lui - même livré à
l'erreur la plus formelle. La vérité n'ofe
preſque s'approcher du trône : il alla jufqu'à
concevoir un defirde vengeance contre
un ſujet qu'on lui avoit peint de ſi
noires couleurs , qu'on n'avoit pas craint
de le lui faire paſſer pour un traître à la
patrie. Aufſi ſa diſgrace ſuivit- elle de
près. Elle fut terrible. Le gouvernement
Je déclara déchu de toutes ſes dignités ,
s'empara de tous ſes biens qu'on regardoit
comme le fruit de ſes exactions& le prix
de ſon intelligence avec l'ennemi , on
ne lui laiſla que la vie, par une eſpèce de
compaffion , dont le ſentiment , profondément
gravé dans le coeur du Prince ,
n'avoit pu s'effacer , on l'abandonna avec
ſa femme, ſes enfans& fa vertu.
C'eſt alors que , relégué au fond d'une
province fort éloignée , en proie à ſes difgraces
, il conçut tout le prix de ce dernier
avantage; livré à la plus extrême indigence
, après s'être vu au faîte des gran
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
deurs , l'exercice de cette même vertu en
étoit devenu plus difficile : il voulut chercher
des ſecours dans ſes amis ; où les
trouver ? Ses adverſités les avoient fait
diſparoitre. Ses beſoins cependant devenoient
urgens .
,
Réduit preſqu'au déſeſpoir , il ſe déter.
mina un jour à faire à l'un de ſes voiſins
qui lui parut doué de beaux ſentimens , le
tableau de ſa triſte ſituation ; il le fit fans
rougir ; il n'en coûte que pour l'aveu du
crime ; mais quel fut ſon étonnement de
voir ce mortel vertueux le prévenir, pour
ainſi dire ; vouloir lui éviter le récit de
ſes malheurs , voler au-devant de ſes defirs
, & ne voir en lui que ſon ſemblable
fouffrant & conféquemment hors de
l'ordre général ! " Tout ce que je poſſède
>> eſt à vous , lui dit ce généreux voiſin ;
>>prenez - le & donnez - moi une fois en
>> ma vie le plaiſir que je cherchois depuis
>> ſi long - tems , & que la Providence
>> m'envoie aujourd'hui dans un moment
>> de ſa clémence ; le plaifir d'obliger un
>>malheureux . Vos infortunes ont percé
>> juſqu'à moi ; votre ancien état & votre
>>état préfent me font tous deux connus ,
> & je n'ai jamais pu m'imaginer que le
- pallage de la vertu au crime pût être
AVRIL. 1773 . 29
» auſſi rapide qu'on vous l'a imputé. Vous
>> êtes un de ces jouets de la fortune
» qu'elle ſe plaît peut - être à éprouver
>> dans toutes les ſituations de la vie ; &
>> ſans l'indigence extrême où je vous
>>vois plongé , & dont je me ſens ému ,
>>je vous regarderois comme le plus heu-
>> reux des mortels , d'être éloigné pour
>> jamais de ces cours qui ne reſpirent
» qu'un air de trahifon . Pourquoi ma for-
>> tune a-t'elle mis des bornes ſi étroites
>> aux ſentimens de mon coeur ? Je vous
>> vengerois de vos ennemis en vous ren-
>> dant les biens qu'ils vous ont ravis ;
>> mais quels que foient les leurs , ils n'é-
>>galeront jamais les vôtres. Votre vertu
>> ne connoîtrien qui la balance , & je
* veux , qu'à compter de ce jour , vous en
>> donniez chez moi les exemples dont
» vous êtes capable. Ne me refuſez pas .
» ou je vous forcerai de partager mon
» bonheur. L'homme iſolé n'en connoît
> point. Ce n'eſt que par les relations
>> qu'il a avec la ſociété que ſon coeur ſe
>> dilate & ſe déploie. Seul, je cherchois
>>>les vertus de la retraite ſans les trouver;
» avec vous , je veux les trouver ſans les
> chercher ; amenez - moi votre épouſe ,
> vos enfans. Que j'aie ſous les yeux le
Biij
'30 MERCURE DE FRANCE.
>> tableau de l'état le plus noble qui ſoit
> dans la nature . Nous bénirons de con-
>>cert cette Providence qui ſait nous ame.
ner à elle par toutes fortes de voies ,
> ſans nous fatiguer à ſonder ſes décrets ;
>>ſurmontant toutes les épines de l'infor-
>>>tune , rendons - nous dignes enfin des
>> regards bienfaiſans de cet Etre Suprême
>> qui voit tout à découvert , & dont au-
>> cun nuage humain ne peut modifier la
•juſtice. »
A ces mots , des larmes abondantes
coulèrent des yeux de d'Orbécourt . Il prit
la main de fon bienfaiteur pour la lui
baifer ; aucune expreſſion ne lui auroit
coûté pour lui témoigner fa reconnoifſance
, i Florimond , c'étoit le nom de
ce généreux humain , ne s'en fût offenſé.
• Si je fais le bien , laiſſez-le moi faire
>> ſans eſpoir d'aucune eſpèce de retour ;
>> laiſſez-le moi preſqu'oublier , lui dit it
>> encore , de peur qu'un ſentiment d'or-
>> gueil ne s'en introduiſe dans mon coeur
» & ne m'en enlève le mérite.>>>
D'Orbécourt demenra muet& confondu
àdes témoignages de vertu ſi peu équivoques;
les plus beaux jours de ſon premier
état ne lui paroiſſoient pas valoir un
ſeul des inſtans qu'il alloit paffer avec
Florimond.
AVRIL. 1773 : 37
>
Cependant quelques vrais amis de
d'Orbécourt , qui étoient reſtés auprès du
Prince , avoient en affez de courage pour
ſe ménager des reflources & des moyens
de le faire rentrer en graces. Ils avoient
été les témoins oculaires de la légitimité
de ſes vues , de ſa conduite & des fruits
de ſa vertu ; ils avoient toujours nourri
l'eſpérance de déſabuſer le Souverain
& de lui deſfiller les yeux , les révolutions
auxquelles les cours font fi
ſujettes , avoient écarté de ſa perfonne
tous les ennemis de d'Orbécourt. Il n'y
reſtoit plus que des partiſans de la vérité.
Elle préſidoit fur le trône , & l'éclat
qu'elle y répandoit avoit fuccédé à de telles
obfcurités , qu'elle ſembloit tout- à-fait
étrangere; c'étoitle momentde profiter de
Ion règne , quelquefois plus court qu'un
éclair ; auffi P'arrêtèrent- ils dans ſa courſe
& en ſuſpendirent ils,pour ainſi dire, l'éclipſe;
ils mirent le Monarque en état
de prononcer & de juſtifier enfin aux yeux
de toute la Nation le ſujet le plus fidèle ,
victime de l'envie la plus noire & de la
calomnie la plus atroce. Il fut rappelé &
réintégré dans toutes ſes dignités , dans
tous ſes biens ; ce n'étoit pas lui rendre
les plus grands objets de fes regrets, mais
Biv
32
MERCURE DE FRANCE.
le mettre à même , comme il fit , d'embraſſer
les genoux de ſon maître , & de
voir briller en lui ce rayon échappé de la
Divinité , & qui devroit faire l'ornement
de tous les diadêmes , la justice.
Ils ſe reſſouvint alors des ſecours défintéreſſés
qu'il avoit trouvés dans Florimond
, quoique d'une fortune &d'unétat
médiocres ; il l'appela auprès de lui pour
le mettre , par de plus grandes facultés ,
plus à portée d'exercer la générofité de
ſon coeur. Il n'étoit pas ſans mérite ; il
connoiffoit ſes vertus; que falloit - il de
plus pour diſſiper de concert ce qui pouvoit
encore reſter d'impur dans l'air dont
la cour avoit été long-tems infectée. On
crut être ſous le règne de Titus , & l'hiftoire
de d'Orbécourt & de Florimond
mettoient dans toutes les bouches ce proverbe
ſi connu , que la vertu ne reste pas
Jans récompense.
EPITRE à Monfieur ***.
Our, pour la Seine, ami , je renonce à la Meuſe:
Je revois donc enfin cette ville fameuſe ,
Dont l'aſpect impoſant préſente àmes regards
Le templedes plaiſirs , des ſciences ,des arts !
:
AVRIL. 1773 . 33:
Si l'amour de la gloire eft un don du génie ,
Tu fais que, dès l'enfance amant de l'harmonie ,
J'oſai toucher la lyre , &, fier de mes accens ,
Sur l'autel des neuf ſoeurs faire fumer l'encens .
Hélas ! c'étoient les feux de ma première aurore ;
Dans le berceau des arts je bégaïais encore.
Tout s'accroît avec l'âge : aujourd'hui que le
tems
M'offre déjà de loin mon vingtième printems ,
Et que de ma raiſon les forces moins bornées
Suivent d'un pas égal le progrès des années ;
Apollonmoins timide , & plus impérieux ,
Me force de ſubir ſon joug victorieux .
Ce tyran , malgré moi , me domine & m'inſpire.
Lui tyran ?. Ciel ! que dis-je ? heureux ſous ſon
empire ,
Je préfère un laurier au myrthe de Vénus.
Dieu puiſſant d'Amphion , d'Orphée & de Linus ,
Tu peux ſeul embellir les inſtans de ma vie.
Sur ton char menſonger dans l'Olympe ravie ,
Mon ame ne fent plus ces guerres , ces combats
Que les chagrins cruels lui livrent ici - bas .
Ami , fur notre front , d'un burin déreſtable ,
La Nature a gravé cet arrêt redoutable :
• Vers la tombe , mortels , hâtez - vous de courir ;
>>Tremblez , mortels , tremblez , vous naiflez
>>pour mourir. »
Ainfi de l'Océan les ondes épurées ,
By
34 MERCURE DE FRANCE.
Par des conduits ſecrets goutte à goutte filtrées,
Donnent bientôt naiſſance à de foibles ruifleaux ,
Qui fortant de la terre & groffiflant leurs eaux ,
Vont ſe précipiter d'une rapide courſe
Au ſein des vaſtes mers dont ils tirent leur fource.
Mais ces fleuves du moins ne trouvent pas toujours
Des digues , des rochers qui traverſent leurs
cours:
S'ils baignent quelquefois des campagnes.affreufes,
Ils arrofent bientôt des plaines plus heureuſes ,
Des champs délicieux placés ſous un ciel pur
Dontjamais les brouillards n'obfcurciſſent l'azur ,
Où la terre à leur gré ſervant Flore & Pomone ,
De fleurs , de fruits naiſſans tour à tour ſe couronne
,
Er du dieu de la Mer ces fils majestueux
Paroiflent s'applaudir de leurs cours faſtueux.
Ces fleuves , tu le vois , ami , ſont notre image ;
Et ces fleurs font les arts que Dieu , d'une main
fage,
Pour orner notre exil fit naître ſous nos pas.
Malheur à qui les voit & ne les cueille pas!
Malheur à l'homme vil , à cet Aſiatique ,
Parefleux par orgueil plus que par politique ,
Dont le coeur indolent , ſans goûts& fans deſirs,
Néglige l'art heureux de créer ſes plaifirs !
AVRIL. 1773 . 35
Qui veut vaincre l'oubli travaille avec conftance;
La Déeſſe des arts doublant mon exiſtence,
Vient offrir à mes yeux qu'éblouit ſa clarté ,
Le fantôme brillant de l'immortalité.
Sur vingt plans tour à tour mon eſprit ſe promène.
Tantôt , épris des jeux qu'inventa Melpomene ,
Je trace dans mes vers , ſous de ſombres cou
leurs ,
La Vertu malheureuſe exhalant ſes douleurs ;
Tantôt , pour m'égayer , j'appelle la Folie ,
Je m'affuble d'un maſque , & quittant chez Thalie
Le cothurne orgueilleux pour l'humble brode-
८
quin ,
Je m'arme d'un bon mot pour railler un faquin.
Oui , je veux être , ami , poëte à plus d'un titre :
Souvent , comme aujourd'hui , je t'adreſſe une
épître ,
Ou le verre à la main fredonnant quelques fons ,
A la fin d'un ſoupé je rime des chanſons.
Heureux , diloit Boileau , qui d'une voix légère
Paffe du grave au doux , du plaifant auſévère !
C'eſt ainſi que Rameau fut varier ſes chants.
Il formoit des accords ſi tendres , ſi touchans ,
Qu'il ſembloit qu'Erato ſoupirât ſur ſa lyre
Ces cris que la douleur arrache à Telaïre ,
Lorſqu'éclairant ſes pas d'un funèbre flambeau,
B vj
36, MERCURE DE FRANCE.
Elle appelleCaſtor ſourd au fond du tombeau ;
Mais employant ſoudain des accens plus terribles
,
Rameau nous retraçoit ces demeures horribles ,
Où le monarque affreux qui règne ſur ces bords ,
De ſon ſceptre de fer épouvante les morts .
Ami, j'ai cru ſouvent entendre au loin les ombres
D'un ton lugubre & lent gémir dans ces lieux
fombres .
Aces triſtes accords , à ces ſons odieux ,
Succédoient par degrés des airs mélodieux.
Ce n'eſt plus de l'enfer l'étendue embraſée ;
C'eſt le ſéjour riant de l'aimable Elyſée .
Là, ſous mille berceaux de guirlandes ornés ,
Repoſent mollement des héros fortunés :
Là , c'eſt une ombre agile en habit de bergère ,
Danſant d'un pied léger , & raſant la fougère.
Le ton change : on croit voir l'Olympe radieux
Qui tremble ſous le poids du plus grand de ſes
dieux,
:
Que d'autres , dans leurs vers dépourvus d'éner--
gie ,
Penſent reſluſciter l'Idylle & l'Elégie.
Jemépriſe un auteur , qui , prompt à ſoupirer ,
Selamente ſans cefle & ne fait que pleurer ,
Ou qui rimant toujours ſonnet, rondeau , ballade,
AVRIL. 1773.. 37
1
Croit paroîtregalant , & n'eſt ſouvent que fade.
Ami , quand je voudrois célébrer la beauté :
Quand mes portraits heureux , & pleins de vérité ,
Peindroient l'amour , ſes feux , ſes plaiſirs , ſes
alarmes ,
Quand je parviendrois même à voir couler les
larmes ,
De tous mes vains travaux , hélas ! quel triſte
prix !
Détournant ſes regards fixés ſur mes écrits ,
Théone... ( daigne , Amour , détourner ce prélage.
)
Théone obſerveroit les traits de mon viſage ,
Que du Ciel irrité l'inflexible rigueur
Marqua pour mon tourment du ſceau de la laideur
,
Et me diroit bientôt ces paroles cruelles ::
«La Beauté ſeule a droit de célébrer les belles. >>>>
Ah ! tu le poſlédois , ce don ſi précieux,
Des tranſports de l'amour peintre voluptueux ,
Lorſqu'au fein des plaiſirs qui couronnoient ta
vie, さい
Tu t'écriois , Catulle : aimons-nous , ma Lesbie.
Catulle étoit heureux: je ne ſais ſi Bernard
Eut le droit dedonner les leçons de ſon art ;
Sur un ſujet fibeau , trop malheureux poëte ,
Mon coeurs voudroit parler & ma bouche eſt
muette. 4
38 MERCURE DE FRANCE.
Je n'ai point tous ces dons ; mais les dieux , par
pitié ,
Me laiflèrent deux lots , les arts & l'amitié.
ParM. André , du collège d'Harcourt.
VERS pour mettre au bas de la Statue de
M. de Voltaire.
MELPOMENE , Clio , Calliope , Uranie,
De l'avoir inſpiré ſe diſputent l'honneur :
Poëte , hiſtorien , philoſophe , orateur ,
Il a tout embraſlé dans ſon vaſte génie.
Par le même.
LETTRE de M. de Voltaire à M. Pigal.
CHER HER PHIDIAS , votre Statue :
Me fait mille fois trop d'honneur.
Maisquand votre main s'évertue : :
Aſculpter votre Serviteur ,
Vous agacez l'eſprit railleur
Decertain peuple rimailleur ,
Qui depuis fi long-tems me hue.
८
:
:
४
AVRIL . 39 1773 .
Attendez que le deſtructeur ,
Qui nous confume & qui nous tue ,
Le Tems , aidé de mon Pasteur ,
Ait , d'un bras exterminateur ,
Enterré ma tête chenue.
Que ferez - vous d'un pauvre auteur
Dont la taille & le cou de grue
Et la mine très peu jouflue
Feront rire le connaiſſeur ?
Sculptez- nous quelque Beauté nue ,
De qui la chair blanche & dodue
Séduiſe l'oeil du ſpectateur ,
Et qui dans ſon ame infinue
Ces doux defirs & cette ardeur
Dont Pigmalion le ſculpteur ,
Votre digne prédéceſſeur ,
Brûla , ſi la fable en eſt crue.
Au marbre il futdonner un coeur
Cinq cens , inftrumens du bonheur ,
Une ame en ces ſens répandue ;
Et foudain fille devenue ,
Cette fille reſta pourvue
De doux appas que fa pudeur
Ne dérobait point à la vue :
Même elle fut plus diſſolue
Que ſonpère&ſoncréateus,
1
40 MERCURE DE FRANCE.
Que cet exemple ſi flatteur
1
Par vos beaux ſoins ſe perpétue !
ESSAI de traduction de la péroraiſon du
discours de Cicéron pour Milon ; par
M. l'Abbé Paul , profeſſeur d'éloquence
au collège d'Arles .
Onfait que Milon , l'intime ami de Cicéron
, fut accusé d'avoir tué Clodius.
Après avoir démontré par une ſuite de
raiſonnemens victorieux , qu'il nous eft permis
de tuer celui qui attente à notre vie ,
que Clodius avoit attenté à la vie de Milon
, & que par conséquent il a étépermis à
Milon de tuer Clodius , l'Orateur termine
ainfi le plus beau de fes discours par la
plus belle de ses péroraiſons.
Mais en voilà affez fur cette cauſe :
peut- être même me fuis-je trop étendu fur
des objets qui lui font étrangers. Que me
reſte t'il donc à faire , finon de vous prier,
de vous conjurer , Meſſieurs , d'avoir pour
un coeur généreux des ſentimens de commifération
qu'il ne follicite paslui même,
&que j'implore malgré lui ? Si Milon ne
mêle pas une ſeule larme à celles que nous
AVRIL. 1773. 41
répandons tous ſur ſon infortune ; s'il
conſerve encore un fronttranquille & ferein
, ſi ſon langage eſt toujours ferme &
intrépide , ne l'en jugez pas avec moins
d'humanité : une telle conſtance ne ſeroitelle
pas même un nouveau droit à votre
protection ? Si parmi les gladiateurs , qui
font les plus vils des hommes , nous regardons
avec les yeux du mépris & même
de la haine ces timides combattans , qui
après avoir été terraſſés , demandent lâchement
la vie ;& nous intéreſſons , au
contraire , à la conſervationde ces braves
athlètes qui affrontent la mortavec une
mâle intrépidité ; ſi ceux d'entr'eux qui ne
réclament pas notre pitié , en ſont plus les
objets, que ceux qui l'implorent ; combien
plus devons-nous être affectés de la forte à
l'égard des citoyens courageux ?
Ah ! Meſſieurs , que les diſcours deMilon
, que ſes ſentimens dont il me fait
chaque jour le dépoſitaire , me percent ,
me déchirent l'ame ! « Que mes conci-
>> toyens , dit il , reçoivent mes derniers
>> adieux : qu'ils coulent leurs jours dans
>>la fécurité , dans la gloire & dans le
>> bonheur ! que cette ville fameuſe , que
>> ma patrie , le plus tendre objet de mon
» amour , de quelque façon qu'elle me
42 MERCURE DE FRANCE .
>> traite , ſubſiſte à jamais. Puiſque je ne
>>peux jouir avec mes concitoyens de la
>> tranquillité de la république , qu'ils en,
>> jouillent fans moi , quoique ce ſoit par
- moi qu'ils doivent en jouir : je quitte
>>Rome , je pars . S'il ne m'eſt pas permis
>> de reſter dans une République vertueu..
>> fe , du moins ne vivrai-je pas dans une
>>République corrompue ; & la première
>> ville où je trouverai des moeurs & la
> liberté , fera déſormais le lieu de mon
>> repos. Inutiles travaux ! eſpérances trom,
>>peuſes ! vains projets ! lorſque , Tribun
>> du peuple & la République opprimée ,
>> je me dévouois au Sénat dont l'autorité
>> n'étoit plus , à l'ordre des Chevaliers
dont les forces étoient affoiblies , aux
gens de bien dont les violences de Clo-
>> dius & de fa faction avoient anéanti le
>>>crédit : aurois -je penfé que les bons
>> citoyens me refuſeroient leurs appuis ?
>> Lorſque je vous rendois à la patrie ,
>> ajoute-t'il en s'adreſſant à moi ; ( car , je
>> le répète , il m'ouvre très- fouvent fon
>> coeur) aurois je pû prévoit que je n'y
>> aurois point une place ? Où eſt mainte-
>> nant ce Sénat auquel je m'attachai ? Où
>> font cesChevaliers, ces Chevaliers dont
>> l'ordre& les ſentimens ſont les vôtres ?
AVRIL. 1773 . 43.
» Où eſt ce zèle des villes municipales ?
» Où eſt ce langage de l'Italie ? Où eſt
>> enfin , Cicéron , cette voix protectrice
>> que vous avez ſi ſouvent élevée en fa-
> veur de tant d'accuſés ? Sera- t'elle donc
>> fans force pour moi feul , pour moi ,
>> qui tant de fois pour vous ai bravé la
» mort ? »
Ce n'eſt pas , Meſſieurs , en verſant des
pleurs , comme je le fais ici , que Milon
parle de la forte : c'eſt avec ce même air
d'intrépidité que vous lui voyez. Il n'accuſe
point ſes concitoyens d'ingratitude à
l'égard des ſervices qu'il leur à rendus ; il
les regarde ſeulement comme des coeurs
foibles & timides , pleins de défiance &
voyant par-tout le danger. Il me rappelle
que pour affurer vos vies , il a d'abord
ſubjugué par fon courage,& enſuite adouci
par d'abondantes largeſſes, cette lie du
peuple , cette multitude groſſière& avide
qui, ſur les pas de Sextus-Clodius *, étoit
prête à envahir vos biens. En rendant àla
République un ſervice auſſi ſignalé , il eſt
aſſuré de s'être attaché vos coeurs . Il dit
que dans ces tems mêmes , le Sénat lui
donne ſouvent les preuves les moins équi-
*Parent de P. Clodius.
44 MERCURE DE FRANCE.
voques de ſa bienveillance ; qu'en quelque
lieu de la terre que la fortune le conduiſe
, il emportera le ſouvenir des prévenances
affectueuſes , du zèle empreſſé ,
des diſcours flatteurs dont vous l'honorez
, vous & vos différens ordres : qu'il a
été déclaré Conful par les fuffrages unanimes
du peuple, ce qu'il deſiroit uniquement;
qu'il ne lui a manqué que la proclamation
, ce qu'il ne ſouhaitoit point ;
&qu'enfin ſi c'eſt contre lui qu'on a armé
ces ſatellites , * ce n'eſt pas qu'on le croie
criminel par le fait, c'eſt qu'on le foup
çonne de l'être pas le droit.
Il ajoute , & ce ſont des vérités inconreſtables
, « que les ames vraiment coura-
>> geuſes & ſages s'attachent moins à la
>> récompenſe des belles actions , qu'aux
>> belles actions elles - mêmes ; que dans
>> le cours de ſa vie il n'a jamais rien fait
» que de glorieux , puiſqu'il n'eſt rien de
» plus beau , de plus digne d'un grand
» homme, que de ſauver ſa patrie; qu'à la
» vérité , ceux-là font heureux , auxquels
>> un pareil ſervice a valu l'eſtime & les
» éloges de leurs concitoyens , mais que
* Pompée avoit placé des ſoldats dans le Forum
pour contenir les partiſans de Clodius.
AVRIL.
1773 . 45
こ
>> ceux qui les ont vaincus en bienfaits
>>n'en ſont pas pour cela malheureux .
>>Que s'il falloit cependant enviſagerles
>> récompenfes , la gloire eſt le plusnoble
>>prix de la vertu ; qu'elle ſeule fait nous
>>conſoler de la briéveté de la vie par l'i-
» dée & le ſouvenir de la poſtérité : que
>> par elle , nous paroiſſons encore fur la
>> terre , après en avoir diſparu , & exif-
>>tons encore après avoir été : que c'eſt
>>enfin par ces degrés que l'homme paroît
>> monter,s'éleverjuſqu'au ciel. Le Peuple
> Romain , dit-il , toutes les Nations par-
>> leront à jamais de moi : je ſerai l'éternel
>> entretien des âges les plus reculés . Eh !
>> dans ces circonstances mêmes où mes
>> ennemis font briller à mes yeux les
» flambeaux de l'envie & de la haine ,
» que d'actions de graces , que de congra
>> tulations , que de diſcours flatteurs pour
» ma vertu ! je ne dis rien des fêtes de
>> l'Etrurie , inſtituées & célébrées en mon
>> honneur. Il ne s'eſt encore écoulé que
>> trois mois & dix jours depuis la mort de
>>Clodius, & le bruit , que dis-je ? la joie
>> de cette mort a déjà , je crois , pénétré
>>juſqu'au - delà des bornes de l'Empire ,
» Il m'importe donc peu de ſavoir , ajour
» te-til , où ce corps mortel pourra trou
46 MERCURE DE FRANCE.
1
>> ver un aſyle , puiſque la gloire de mon
>> nom remplit dès - apréſent l'Univers ,
•&qu'elley ſubſiſtera toujours. »
Ainſi m'avez- vous ſouvent parlé , Milon
, dans de fecrets entretiens : mais
voici ce que j'ai à vous dire , moi , en
préſence de vos juges. Votre courage eſt
ſans doute au- deſſus de mes éloges ; mais
plus il eſt héroïque & divin , plus notre
ſéparation me feroit douloureuſe. Si vous
m'êtes enlevé , je ſerai encore privé de la
triſte confolation de pouvoir me plaindre
de ceux qui m'auront fait une ſi cruelle
bleſſure. Ce ne feront point mes ennemis
qui vous arracheront à moi, ce feront mes
amis les plus intimes; ce feront des citoyens
qui ne m'ont jamais nui , & qui
m'ont toujours rendu les plus importans
fervices. Non , Meſſieurs , vous ne ſauriez
déſormais percer mon coeur d'un trait aufi
douloureux; ( il n'en eſt pointde pareil)
mais vous ne m'affligerez jamais affez
pour me faire oublier l'eſtime dont vous
m'avez toujouts honoré. Si vous l'avez
oubliée vous - même , cette eſtime , ou fi
j'ai pu vous déplaire , pourquoi votre ref
ſentiment n'éclate-t'il pas fur moi plutôt
que ſur Milon ? Je ſerois heureux de moutir,
fi ma mortprévenoit une diſgrace au
affreuſe.
AVRIL . 1773 . 47
La feule confolation qui me reſte , &
qui me ſoutient encore , c'eſt , Milon ,
d'avoir fervi vos intérêts avec toute la
chaleur du zèle , de l'amité , de la tendreſſe.
Pour vous , j'ai affronté l'inimitié
des plus puiſſans citoyens ; j'ai ſouvent
expofé ma tête au fer de vos ennemis ;
je me fuis abaidé , humilié devant une
infiniré de perſonnes , mes biens , mes
enfans , je vous ai tout dévoué : ſi aujourd'hui
même il faut eſſuyer pour vous des
violences ou foutenir pour vousdes affauts,
me voici , je me préſente au combat.
Qu'exige encore de moi notre amitié ?
Que dois - je dire ou faire en reconnoifſance
de vos ſervices , finon de regarder
votre fort comme le mien , quel qu'il
qu'il puiſſe être ? Non , je ne vous le refuſe
point , je vous fais volontiers ce dernier
facrifice. Et vous , Meſſieurs , je vous
en conjure : couronnez vos bienfaits à
mon égard par la conſervation de Milon ,
ou croyez qu'ils périront avec lui. Milon
n'eſt point ému de mes pleurs : la fermeté
de ſon coeur eſt inflexible , inébranlable.
Selon lui , le véritable lieu d'exil eſt celui
oùla vertu ne peut être : la mort n'eſt point
une peine , elle eſt le terme naturel de notre
courſe. Tel eſt le caractère de ſon ame,
48 MERCURE DE FRANCE .
tels font les principes avec leſquels il eſt
né. Mais vous , Meſſieurs , quels feront les
vôtres ? Conſerverez-vous le ſouvenir de
de Milon , en banniſſant ſa perſonne ? Et
fera - t'il dans l'Univers un lieu plus digne
de poſſéder ce grand homme , que celui
où il a vu le jour ? O vous , coeurs intré
pides & généreux , qui tant de fois avez
verſé votre ſang pour la patrie : vous ,
centurions , & vous , foldats ! ah ! intéreſſez-
vous au danger d'un homme & d'un
citoyen dont rien ne peut abattre le courage.
Quoi ! non ſeulement en votre préſence
, mais tandis que vous êtes armés ,
tandis que vous préſidez à ce jugement ,
un ſi grandhomme ſera chaſſé,ſera banni,
fera honteuſement rejeté de cette ville!
Je ſuis bien malheureux ! vous avez pû ,
Milon , engager ceux qui ſont aujourd'hui
vos juges à me rappeler à Rome , & je ne
pourrai , moi , les perfuader de vous y retenir
! Que répondrai - je à mes enfans ,
qui voient dans vous un ſecond père ? que
vous répondrai -je , à vous , Quintus mon
frère , qui êtes maintenant abfent , & qui
alors partagiez tous nos malheurs ? Serat'il
donc vrai queje n'aie pu ſauver Milon,
par le moyen de ceux dont il s'eſt ſervi
pour me fauver moi même! &dans quel .
le
AVRIL. 1177773. 49
de affaire ? Dans une affaire dont le ſujet
excite la joie de tous les peuples ; auprès
de quels juges ? auprès de ceux qui ont le
plus applaudi à la mort de Clodius ;
quelle interceffion ? par la mienne.
par
:
*
Quel crime atroce ai -je donc conçu ,
Meſſieurs , de quel horrible forfait me
fuis-je donc fouillé , lorſque j'ai recher.
ché , j'ai découvert , j'ai expoſé au grand
jour les preuves d'une conjuration
qui menaçoit l'Etat de ſa ruine entière;
lorſque j'en ai étouffé les premières
étincelles ? C'eſt là la ſource de toutes
les fortes de malheurs que nous avons
eſſuyés , moi & les miens. Pourquoi
avez vous voulu mon rappel ? Etoit- ce
pour chaſſer ſous mes yeux ceux qui m'avoient
rendu à la République ? Je vous en
ſupplie , Meſſieurs , empêchez que mon
retour ne me foit plus amer, que ma retraite
ne me fut douloureuſe. Eh ! comment
puis-je me croire véritablement rétabli
, ſi l'on m'arrache les citoyens par
qui je l'ai été ? Plût aux dieux immortels !
(pardonne , ô patrie! peut-être le langage
que m'inſpire ici ma tendreſſe pour Milon
, eſt-il à ſon égard une impiété ) plût
* Celle de Catilina ,
II. Vol.
-
C
so
MERCURE DE FRANCE.
,
aux dieux immortels , que non-feulement
Clodius vécût , mais qu'il fût Prêteur
Conful , Dictateur , fi je m'épargnois à
ce prix le ſpectacle déſolant d'une pareille
infortune !
Quel courage , grands dieux ! que celui
deMilon! qu'il mérite , Meſſieurs , que
vousle conſerviez à la République ! «Non,
>>non , dit ce héros ; que Clodius ait été
» puni , il a dû l'être ; que je le fois , s'il
>> le faut , à mon tour , fans le mériter. >>
Quoidonc! un tel homme, fi viſiblement
né pour ſa patrie, mourroit autre part que
dans ſon ſein ? Et l'Italie , en ſe réſervant
peut-être le ſouvenirde ſa grandeur d'ame
, lui refuſeroit un tombeau chez elle ?
Qui opinera à chaſſer de Rome un citoyen
, qui , chaffé par vous , ſera appelé
par tous les peuples ? Heureuſe la terre qui
recevra ce grand homme ! Ingrate , cette
ville , fi elle le met hors de ſes murs!
malheureuſe , ſi elle le perd ! mais je finis;
més larmes m'étouffent la voix , & Milon
ne veut point être défendu par des larmes .
Ofez , Meſſieurs , je vous en conjure, ofez
régler vos avis ſur vos vrais ſentimens.
Celui qui a choiſi pour juges les meilleurs
& les plus ſages citoyens , approuvera ,
n'en doutez point , un jugement dicté par
le courage & par l'équité,
AVRIL. 1773 . 51
VERS envoyés à Madame Trial , qui ,
après une absence defix mois , a reparu
avec le plus grand applaudiſſementfur
le Théâtre Italien , Samedi 6 Février.
EST- CE ST- CE ta voix , trop aimable Sylvie ,
Dont les ſons pénètrent nos coeurs ?
Oui , c'eſt celle de Polymnie.
Je ſuis au temple de tes foeurs.
Toi , dont le lyrique génie
Combina cet accord charmant
De la plus douce mélodie
Et du plus naïf ſentiment ,
Dis-moi par quel art enchanteur,
D'une extrême délicateſſe ,
D'amour tu nous peins la tendreſſe ,
Le dépit , la jalouſe erreur ;
Ou , ſi tu le refuſe , & fi l'on me défie,
Je vais le deviner , Sylvie.
Grace , eſprit , naïve gaîté ,
Tu reçus tout des mains de la Nature ,
Et qui pourroit t'accuſer d'impoſture,
Quand tu peins ſa ſimplicité ?
Pour nuancer un ſentiment ,
Ton coeur délicat & ſenſible
:
Semble s'épanouir, c'eſt ce charme inviſible
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
Dont la vive ſaillie anime ton accent.
Dela te vient le charmant avantage
D'inſpirer le plaifir : eſt- ce là ton ſecret ?
Tes yeux ſont de l'amour une riante image ;
Mais , s'il s'agit d'aimer , que ton coeur eſt diſ
cret!
Un ſeul amant , que l'hymen & l'amour
Unit à toi , comble tous tes deſirs .
Les beaux arts , les talens occupent tes loiſirs,
Tuplais à la ville , à la cour ;
Et fi je vante peu cet élégant corfage ,
Ce ſourire enfantin , cet air de volupté
Qu'emprunte Flore , aſſiſe en un bocage ,
Pour inſpirer l'amour & la gaîté ,
C'eſt que tous ces appas font des fleurs printa
nières
Que voit éclorre un beau matin ,
Qu'un ſouffle peur flétrir. Ces graces paſſagères
N'ont pas un plus heureux deſtin .
Eglé , dans ſon printems , en est- elle embellie ?
Nous lui faiſons l'aveu de tout ce qu'elle inſpire;
Eſt- elle déparée à la beauté flétric
Nous ne trouvons plus rien à dire.
Mais un plus durable ornement
Mérite un moins frivole hommage ,
La vertu , l'eſprit , l'enjoûment
Sont un plus ſolide avantage.
Parmi les tiens je le trouve , Sylviez
Et c'eſt celui que je veux admirer,
AVRIL. 1773 . 53
Ravir les coeurs , être ſage &jolie ,
C'eſt ta deviſe; & , s'il faut l'avouer ,
Puiſqu'il faut , avec toi , faire taire l'amour ,
Je vais m'en venger à mon tour.
J'aurai pour toi ces ſentimens
Qu'inſpire la vertu , qui triomphent du tems .
Cet aveu n'a rien qui te bleſle :
Daigne donc agréer mes vers ;
Relis- les , ſi je ſuis fidele àma promefle ;
Déchire-les , ſi je deviens pervers .
LA PIE & LE SOURICEAU .
Fable à l'occaſion d'une nouvelle brochure
où l'auteur de cette Fable ( M. Imbert)
eft loué , tandis que M. de Voltaire &
plufieurs Gens de lettres diftinguésſont
bafoués &fuftigés.
)
Des animaux avoient un jour
Porté les arts dans leur patrie ;
Ils avoient mainte académie.
Or une Pie
Jeune , étourdie ,
Qui faiſoit aux Muſes ſa cour ,
Loinde chercher les palmes du génie ,
Çiij
54 MERCURE DE FRANCE.
Entreprit de juger ſes juges à leur tour.
Fière de cet effort de goût & de courage ,
Elle alla voir un Souriceau ,
Qui logeoit dans ſon voiſinage.
Ami , dit elle ; du nouveau.
Atous nos beaux eſprits je vais lire un ouvrage ,
Où chacun eſt tancé ... Viens : j'y vais à préſent.
Cet ouvrage d'ailleurs a dequoi fatisfaire
Ton amour- propre. Il eſt , ma foi , plaiſant ,
Et pourtant ,
L
Je crois fort qu'on n'en rira guère.
Au Sénat littéraire ils s'avancent tous deux.
Agrands cris auſſi- tôt la Pie
Lit cet ouvrage , où , cités & jugés,
Maints beaux eſprits , par un arrêt impie ,
Etoient honnis , & même fuſtigés ;
La ſcène étoit un peu hardie.
On cria beaucoup à ce trait ;
Deux lignes plus bas il couronne
Le Souriceau , bonne perſonne ;
Mais qui n'avoit encor rien fait ,
Oupreſque rien . On rit un peu.Que faire?
Ce n'étoit pas tout- à- fait fans raifon.
Lecture faite : eh ! bien , cher compagnon ,
Dit la Pie ? ah ! ma foi , c'eſt te traiter en frère.
Hélas! que t'ai -je fait pour me traiter ainſi ,
Répond le Souriceau tout honteux de la fête ?
Parbleu , de beaux lauriers j'ai couronné ta tête ,
Et tu te plains ! -Ah ! grand-merci.
AVRIL. 1773 . SS
A ce cadeau je ne m'attendois guères .
Quand nos maîtres ici ſont fuſtigés par toi ,
Ne vois-tu pas bien que c'eſt moi
Qui reçois ſeul les étrivières.
Par M. Imbert.
L'auteur doit donner inceſſamment un recueil
de fables qui auront du ſuccès, ſi on en juge par le
talent qu'il a déjà montré dans le Jugement de
Paris , poëme très - agréable , & dans pluſieurs
autres poëfies légères .
ODE A LA DISCORDE ,
Traduite du hollandois de M. Guillaume
Van - Haaren .
ENNEMIE des dieux & des hommes ,
impure Difcorde , qui nâquis dans les
enfers , toujours oppofée aux deſirs des
coeurs vertueux , tu es le fléau des Peuples
& des Rois !
Par-tout où tu portes tes pas inégaux ,
la brillante lumière de la Liberté & du
Repos s'enfuit avec indignation , & le
trouble naît comme une tempête .
La fombre Nuit , aſſiſe ſur un trône
de nuages amoncelés , remplit l'air des
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
ombres qui l'accompagnent. Les Peuples
ſont plongés dans l'obſcurité la plus épaifſe.
Le Courage fait place à l'Abattement,
&la Joie à la Triſteſſe.
Chaos , le prince du Défordre , arrive
auſſi tôt , plein du fureur. L'Avarice ,
l'Envie , la Vengeance & la Haine , ces
colonnes de ſon empire , confondent tout
dans ce malheureux Etat.
La déeſſe de l'Aveuglement eſt aſſiſe
fur le trône, & ordonne au Hafard. Bientôt
le tréfor public eſt épuisé ; les loix
& l'armée font négligées. Infolente &
cruelle envers ceux qui dépendent d'elle,
elle eſt lâche devant ceux qui l'inful.
tent.
Que cette inſenſée ſe laiſſe aisément
ſéduire ! Elle s'irrite avec plus de facilité
contre ſes amis que contre ſes ennemis.
D'où auroit- elle appris à connoître celui
qui la hait de celui qui l'aime ?
Sous fa direction on ne doit s'attendre
qu'à des traités honteux ou à des fers inſupportables
. Que l'eſpoir de la Profpérité
ne flatte pas ſon coeur. La Proſpérité
& l'Esclavage ne demeurent point fous
le même toît .
Déjà elle entend le bruit des trompettes
de l'ennemi qui s'avance , & les cris
AVRIL. 1773 . 57
de ſon armée victorieuſe rempliffent les
airs. Son ame ne ſera-t'elle émue que
lorſqu'il aura inveſti ſa capitale ?
La Ruine approche avec toutes ſes
horreurs. La voilà qui paroît le glaive
enflammé dans la main... Peuple infortuné
! reviens de ton égarement. Renonce
à la fauſſe ſécurité qui t'enchante , &
qui dans peu d'inſtans va te devenir fi
funeſte !
Si jamais l'infernale Diſcorde paroît
dans ces contrées , Ange tutélaire de notre
République , Efprit de concorde qui
inſpires une ardeur invincible , je t'appelle
au fecours , & je te conjure de nous
regarder du haut des Cieux !
D'un Peuple impuiſſant , & qui languiſſoit
fous le joug le la Tyrannie , tu
nous a faits devenir parta ſageſſe un Peuple
libre & reſpectable parmi les Nations :
&par l'exemple de ta fermeté inébranlable
, tu nousa faits des Héros .
Ne détruis donc pas ton propre ouvrage.
OCiel ! verrois tu ce monſtre hideux
affis fur ce même ſiége que tu as planté au
milicu de nous , & où tu as placé les gages
ſacrés de notre Religion &de notre
Nberté ?
Cv
SS MERCURE DE FRANCE.
Non, non ! tu exauceras nos voeux , &,
quoique déchus de la valeur & de la prudence
de nos ancêtres , tu deſcendras du
haut de l'Olympe. Tu nous éclaireras des
rayons de la clarté céleste , &tu nous infpireras
une force indomptable !
Dès que ton foleil brillant ſe levera
fur notre horifon , ni Chaos , ni ladéeſſe
de l'Aveuglement ne foutiendront ſes regards.
L'Obſcurité s'évanouira devant la
Lumière : & la Sageſſe , toujours accomgagnée
du Contentement , reviendra nous
gouverner!
ODE A MÉCÈNE , 14 Epod.
Mollis inertia cur , &c.
MÉCÈNE , vous me déſolez
Quand votre idulgente tendreſſe
Me dit : « Pourquoi cette parefle
>>D>ont tes eſprits font accablés
>>>Il ſemble qu'une main cruelle
>> T'enivre des eaux de l'Oubli
>> Est- ce ainſi qu'Horace a rempli
Unepromefle folemnelle?>>
:
59
AVRIL. 1773 .
Ah ! fi j'abandonne imparfaits
Les vers qu'un ami tendre exige ,
Croyez , croyez qu'un Dieu m'oblige
De quitter les graves ſujets .
Ainſi , trop charmé de Bathille ,
De Théos le vieillard heureux
Conſacroit aux chants amoureux
Les ſons de ſa lyre facile.
Mais quoi ! vous- même êtes épris ;
Et l'illuftre objet qui vous bleſſe
Egale celui que la Grèce
Envia long-tems à Paris .
Pour moi qu'une ſimple Affranchie
Trahit & trompe chaque jour ,
Jejoins aux tourmens de l'amour
Les tourmens de la jaloufie.
Par M. L. R.
AUTRE , A PIRRA , ) , liv. 1 .
Quis multa gracilis , & c .
QUEL eſt ce
beau garçon , qui , parfumé d'eſfence
,
Surdes roſes couché , t'embrase de ſes feux ?
Pour qui tu fais fi bien , ſimple avec élégance ,
Nouar négligemment l'or de tes blonds cheveux ?
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
Crédule , il s'abandonne à l'amour qu'il t'inſpire,
Ates tranſports charmans , à ton coeur , à ta foi ;
Il croit que pour jamais ſoumiſe à ſon empire ,
Tu n'aimeras que lui comme il n'aime que toi.
Qu'il va ſe détromper ! qu'il va verſer de larmes !
Quel orage imprévu fuit ce calme trompeur !
Malheur à qui ſe laifſe éblouir par tes charmes ,
Et , dupede tes yeux , ne connoît pas ton coeur !
Pour moi , je ne crains plus ces funeſtes orages ,
Devenu circonſpect à mes propres dépens ,
Je porte le tableau de mes triſtes naufrages ,
Qu'au temple de Neptune à jamais je ſuſpens.
Parle même,
L'EXPLICATION du mot de la première
énigme du premier volume du mois d'Avril
1773 , eſt Poiſſon d'Avril ; celui de
la feconde eſt Sommeil ; celui de la troifième
eſt les Oreilles . Le mot du premier
logogryphe eſt Mariage , où se trouvent
mari , age , rage , rame , game , magie ,
mage , air , mire , ame , mer , aire , Marie,
Mai , ami , mie , maire , arme , ramage ,
image , rime ; celui du ſecond eſt Orgue ,
où se trouve orge; celui du troiſième eft
Religion , où l'on trouve loi, gloire, Lion ,
AVRIL. 1773 . 61
ile , loge , lie , Noël , Léon , Loire , Roi ,
orgie , orge , or , role , rien , légion , oie ,
noir , ne.
レ
ÉNIGME.
J'AI dans mon logement
Uncertain nombre de femelles ,
A leur devoir toujours fidelles ,
Que je garde ſoigneuſement.
On eſt content de leur filence ;
Mais , viennent- elles àjouer ,
C'eſt un tapage , un train à perdre patience ;
Le plus court eſt ſe taire ,&les laiſſer parler.
Ces vieilles ou jeunes poulettes
Ont un coq qui tient le haut bout.
Si quelquefois on les trouve muettes ,
Ce n'eſt pas pour long-tems ; lui ne dit rien du
tout.
Leschanſons ſont du goût des belles ;
Tantôt c'eſt un pont- neuf ou refrain d'opéra :
Quoique captif, au palais des Tournelles ,
N'entend- on pas chanter plus d'un força ?
Ehbien! c'eſt à-peu-près le ſort de mes donzelles.
Par M. .... deParis
62 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
Mon père , vil rebut , négligé dans un coin ,
Souvent jeté par la fenêtre ,
N'auroit jamais oſé paroître
Où l'on me conferve avec ſoin.
Je ſuis utile a bien du monde ,
Le peuple ſe ſert peu de moi.
Je voyage beaucoup dans la machine ronde ,
Et ne fuis guères ſans emploi.
J'annonce les ordres du Roi.
Je ſuis Juif , Chrétien , Proteftant , Janſéniste ,
Catholique , Mahometan ;
Je ſuis gai , libertin , ſérieux , moraliſte ,
Satyrique , ennuyeux , triſte , tendre , galant ,
Selon le ton que l'on me donne ;
Si c'eſt un docteur de Sorbonne ,
N'en doutez pas , lecteur , je dois être ſçavant.
Par Madame de G *** ,de Montauban.
2
AUTRE.
Je ſuis père de quatre enfans ,
Moins beaux que moi, beaucoup plus grands.
Choſe difficile à comprendre ,
AVRIL. 1773 . 63
Dans le moment je les engendre.
Ils en ont auſſi chacun deux
Plus grands que moi , plus petits qu'eux.
Je vaux autant qu'eux tous enſemble,
Par un côté je leur reſſemble.
Vous êtes gai quand vous m'avez :
Devinez- moi ſi vous pouvez.
Par M. Danzelle , Notaire royal
à St Valery.
UTRE.
J'at toujours une face unie.
Du feu je tire ma vigueur.
Ma vertu , par le froid bannic ,
Se ranime par la chaleur.
Enfant de la Délicatefle ,
Je me plais au tafinement ;
Et , quoique groffier inſtrument ,
J'embellis ce que je carefle.
Parle même.
:
64 MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRYPΗ Ε.
Je vous préſente ici , lecteurs ,
Des bois un habitant lauvage
Dont le chant eſt l'heureux préſage
Du retour de ce mois qui fait naître les fleurs :
Dès que Borée a , dans ſes plaines ,
Fait place aux folâtres zéphirs
De l'amour , fans ſoucis , ſans peines ,
Il ſavoure , à longs traits , les douceurs , les plaifirs;
Il a l'agrément d'être père
Sans être de ſoins agité ;
Sa compagne , en devenant mère ,
N'a pas les embarras de la maternité.
Avec cet avantage rare ,
On devroit envier fon nom ;
Mais , par un préjugé bizarre ,
On le prend , quelquefois, pour un ſanglantaffront
:
Il faut fix lettres pour l'écrire ;
Si vous le léparez en deux ,
Dans chaque part vous devez lire
AVRIL. 1773. 65.
De mot de cet endroit où tombent nos cheveux :
Mettez ces noms l'un devant l'autre ,
Jamais le ſens ne peut changer ;
Dans leur tout , peut-être eſt le vôtre ,
Ou celui qu'un beau jour on pourra vous donnera
ParM. de Lozières , fils , àArgentan.
LOGOGRYPHE GRAMMAIRIEN.
Tu vois en moi, lecteur ,un triſte ſubſtantif
Le deftin ne veut pas queje ſois adjectif;
Maſculin en naiſlant , ah ! j'ai ceflé de l'êtres
Et près du féminin ſil'on me voit paraître,
Je ne fuis jamais là pour être poffetfif;
Mais c'eſt pour empêcher un larcin effectif
Tu ne devines pas ? Ce bizarre langage
T'offre un infortuné qui reçut un outrage,
Et qu'un dur inſtrument , par trop expéditif,
Empêche , pour toujours , d'être un augmentatif.
Quoi! ton embarras dure ? A t'en tirer combine ,
Sache qu'on me connoît très - ſouvent à la mine ,
Et, pour mieux réuffir , penſe àmon collectif.
Ilaplus de fix pieds : quant au diſtributif,
Paſle- le pour choiſir du tout une partic
66 MERCURE DE FRANCE.
Qui préſente à tes yeux ville de Normandie .
Voiſine du pays dont l'habitant actif
A la tête , dit-on , chaude au ſuperlatif :
En laiſſant cette part ,prendse- nune nouvelle ,
Par le mot que tu vois , alors je te rappelle
Une mode qu'Adam mit au comparatif,
En-cédant au pouvoir du tendre impératif:
Unis à ce mot- là le reſte de mon être .
Un endroit de ton corps auffi - tôt doit paraître ;
Coupe deux pieds , tu vois un pronom relatif
Qui peut , changeant de nom , être interrogatif:
Enfin , pour me trouver , ſonge à cette aventure
Funeſte à deux amans qui ſuivoient la nature.
Par M. Picoche , premier Commis de
la direction générale d'Alençon.
AUTRE.
CHEHRERCCHHEEZZ en moi , lecteur , dans un moment
d'ennui ,
Le nom commun d'un fruit & d'une choſe vile ;
Retranchez une lettre , & vous aurez celui
D'un animal & d'une ville .
Par Mlle Renotte , de l'Hermenault
en Poitou.
-AVRIL. 1773 . 67
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Lettres édifiantes & curieuses , écrites des
Miſſions étrangères, par quelques Mifſionnaires
de la C. de J. xxx . recueil
in- 12 . A Paris , chez Ruault , libraire,
rue de la Harpe , près la rue Serpente .
LORSQUE , dans le volume du Mercure
dumois de Mars dernier,nous fimes l'extrait
du XXIX . recueil de ces lettres édifiantes
& curieuſes nous annonçâmes
que l'éditeur ſe promettoit de publier ſucceſſivement
plusieurs volumes de cette
collection . Le trentième , qui vient de
paroître, nous préſente l'état actuel de la
Religion Chrétienne dans les Indes , &
un recit fidèle de ſes diverſes révolutions .
Mais il faut voir ces détails dans l'ouvrage
même. Nous détacherons ſeulement
de ce recueil ce qui peut avoir rapport
aux moeurs , coutumes & uſages des différens
peuples des Indes , & à leur hiſtoire
naturelle.
Le Père Horta , Jefuite Italien , a dans
une de ſes lettres inférée dans le xxix .
recueil , parlé des formalités qu'obſervent
68 MERCURE DE FRANCE.
les Tonquinois dans leurs viſites. Un autre
Miffionnaire nous entretient ici de
l'hiſtoire naturelle du Tonquin . On compte
dans cette heureuſe contrée plus de
vingt mille villages , tous plus peuplés
les uns que les autres. On diroit que le
printemsy règne toujours ,& l'on n'y ſent
du froid que quand le vent du Nord y
ſouffle avec violence . On n'a jamais vu
ni glace , ni neige dans ce royaume ;
jamais les arbres n'y ont perdu leur
verdure ; jamais l'air n'y eſt infecté de
vapeurs contagieuſes; le ciel y eſt ordinai
rement ſi ſerein& fi pur , qu'on ignore ,
dans ces contrées ce que c'eſt que la
peſte. La goutte , la pierre , les fièvres
malignes , & mille autres maladies , fi
communes en Europe , font ici entièrement
inconnues. Le riz eſt la nourriture
ordinaire du pays ; on en fait même un
vin dont la force égale celle de l'eau devie.
Les meilleurs fruits duTonquin font
les oranges , & une eſpèce de figue rouge
qui feroit honneur aux tables les plus délicatement
ſervies de Paris. Le Miffionnaire
en a vu d'une autre ſorte qui reſleinblent
affez à celles de Provence , & pour
la forme & pour le goût : mais ce qui lui
a paru fort fingulier, c'eſt que ce ne font
د
AVRIL. 1773 . 69
point les branches qui les portent ; elles
ne naillent qu'au pied de l'arbre , & quelquefois
en ti grande quantité , que vingt
hommes affamés pourroient facilement
s'y ralfafier. On trouve auſſi beaucoupde
citrons; mais ils font mal fains,& les Ton.
quinois ne s'en ſervent guères que pour
teindre leurs étoffes.On voit dans ce pays
de grands arbres dont les branches ne
portent ni feuilles , ni fruits; ils ne produiſent
quedes fleurs. Il y en a une autre
eſpèce dont les branches ſe courbent jufqu'à
la terre , où elles jettent des racines
d'où naiſſent d'autres arbres ; les branches
de ces derniers ſe courbent de même,
pouflent à leur tour de ſemblables
racines ; & ces arbres , à la longue , occupent
une eſpace de terrein ſi étendu , que
trente mille hommes pourroient à l'aiſe
ſe repofer à leurs ombres. Les chevaux
duTonquin font d'une rare beauté & en
très- grand nombre ; on en admire la vivacité,
la légereté& la vigueur. Cependant
en général ils font petits ,& peu
propres à l'attelage. Les éléphans n'y font
pas moins communs ; on en nourrit plus
de cinq cens pour le ſervice du Roi. On
prétend que leur chair eſt bonne , & que
le Prince en mange quelquefois par délices.
On ne voit dans ce royaume ni
1
MERCURE DE FRANCE. 70
lions ni agneaux ; mais on y trouve une
quantité prodigieuſe de cerfs , d'ours , de
tigres & de finges. Ces derniers font remarquables
par leur groffeur & leur hardieſſe.
Il n'eſt pas rare de les voir au
nombre de deux ou trois mille entrer
comme ennemis , dans les champs des
laboureurs , s'y raſfaſier , ſe faire enſuite
de larges ceintures de paille , qu'ils roulent
autour de leurs corps , après les avoir
remplies de riz , & s'en retourner chargés
de butin , à la vue des payſans , ſans que
perſonne oſe les attaquer. Parmi les oifeaux
rares & curieux de ce pays , il en
eſt un que le Miſſionnaire croit avoir vu
dans l'ifle de Saint-Vincent ; c'eſt une efpèce
de chardonneret dont le chant eſt ſi
doux & fi mélodieux , qu'on lui a donné
le nom d'Oiseau céleste ; ſes yeux ont l'éclat
du rubis le plus étincelant ; fon
bec eſt rond& affilé ; un petit cordon
d'azur règne au tour de fon col ; & fur fa
tête s'élève une petite aigrette de diverſes
couleurs qui lui donne une grace merveilleuſe
. Ses aîles , lorſqu'il eſt perché ,
offrent un inêlange admirable de couleurs
jaune, bleue & verte ; mais quand il vole ,
elles perdent tout leur éclat. Cet oiſeau
fait fon nid dans les buiſſons les plus
épais , & multiplie ſon eſpèce deux fois
AVRIL. 1773 . 71
par an ; il ſe tient caché pendant les
pluies , & dès que les premiers rayons du
ſoleil viennent à ſe faire jour à travers les
nuages , il fort incontinent de ſa retraite,
va voltiger fur les haies , & par un ramage
des plus agréables ,il annonce aux labonreurs
le retour du beau tems .
LeMiſſionnaire qui écrit tous ces détails
, étonnera peut - être un peu plus ſes
lecteurs françois en leur apprenant qu'il
y a dans le Tonquin dés médecins auffi
habiles qu'en France. Ce n'eſt pas que les
Efculapes du Tonquin ne faffent entrer
la fuperftition dans leur art , mais c'eſt
pour plaire au peuple qui ne s'en ſerviroit
pas fans cela. Quand un médecin
viſite un malade , il ne l'accable pas, comme
en Europe, de ſon jargon ſcientifique;
il ſe contente ſeulement de lui tâter le
pouls , après quoi il dit la nature & les
effets de la maladie. Entâtant le pouls de
la main droite , il touche le malade en
trois endroits différens , dont le premier
répond au poulmon , le ſecond au ventri
cule , & le troiſième aux reins , du côté
droit. S'il tâte le pouls de la main gauche
, il le touche également en trois endroits
, dont le premier répond au coeur ,
leſecond au foie , &le troiſième aux reins
72 MERCURE DE FRANCE.
du côté gauche. Le médecin fait attention
fur- tout au nombre des battemens du
pouls durant une reſpiration ; & felon les
diverſes pulſations , il prétend connoître
la cauſede la maladie , & voir ſi le coeur ,
le foie ou lepoulmon eſt en mauvais état,
ou fi le mal vient de chaleur , de froid , de
joie ,de triſteſſe ou de colère , &combien
de tems ildoitdurer. Si lepouls vient às'affoiblir,
ou à s'arrêter,après avoir bartu quelque
tems, la maladie eſt jugée mortelle; fi,
aucontraire,le pouls , après s'être arrêté au
commencement , vient à battre de nouveau
, c'eſt un ligne que le mal doit durer
long-tems. Il ne faut pas croire cependant
que les médecins Tonquinois , qui font
la plupart fort éclairés , ajoutent foi à ces
fuperftitions ridicules. Notre Miffionnaire
ena connu un, homme de beaucoup
de mérite , qui lui dit un jour en riant ,
que la crédulité du peuple étoit legagnepaindetous
fesconfrères. Ordinairement
ces médecins ne ſe ſervent que d'herbes
&de racines dans la compoſition de leurs
remèdes. Cependant pour les migraines ,
les fièvres chaudes & les dyſſenteries , ils
emploient communémentle ſucd'un fruit
qu'on dit être d'une efficacité admirable
dans ces fortesde maladies. Le pourpre
eft
AVRIL. 1773 . 73
eſt une maladie fort dangereuſe en Europe;
mais dans le Tonquin peude perſonnes
en meurent. Voici la manière dont
les Tonquinois s'en guériſſent. Ils prennent
une moellede jonc, la trempentdans
l'huile , l'allument & l'appliquent fucceffivement
fur toutes les marques du pourpre.
La chair alors ſe fend avec un bruit
pareil à celui d'une petite fuſée; auſſi-tôt
on en exprime le ſang corrompu , & l'on
finit par frotter les plaies avec un peu de
gingembre. Ceremède doit être fort douloureux,
mais le Miſſionnaire en a vu des
effets ſi finguliers , qu'il ne doute nullement
de ſon efficacité. Les ſaignées ne
fontguères en uſage dansleTonquin. Les
Médecins François qui les recommandent
avec tantde ſoin , ſeroient bien furpris ſi
on leur diſoit que c'eſt ici la dernière refſourcedes
gens de l'art ; encore avant d'y
avoir recours , faut- il être bien aſſuré que
les autres remèdes ne peuvent être au
maladed'aucune utilité. LesTonquinois,
il eſt vrai , ne doivent pas avoir un beſoin
ſi fréquent de la ſaignée que les Européens;
leur fang eſt naturellement plus
pur , leurs exercices plus violens & plus
multipliés ; d'ailleurs, ils font un ſi grand
uſage des racines &des ſimples , qu'ils
II. Vol.
D
74 MERCURE DE FRANCE.
font beaucoup moins ſujets aux maladies
qu'occaſionnent en Europe l'abondance
& la corruption des humeurs .
Le P. Cibot , miſſionnaire à Peking ,
ville capitale de la Chine , nous fait,dans
ſa lettre datéedu 3 Novembre 1771 , le
portrait du Monarque actuellement regnant.
C'eſtun Prince qui voit tout par
>> lui -même ; plein de droiture & d'équi-
>> té , il ne ſouffre pas qu'on commette la
>> moindre injustice. Doux & acceſſible ,
>> il écoute avec plaifir l'innocent qui ſe
>> juſtifie ; mais prompt & févère , il hu-
>> milie & punit l'oppreſſeur. Il ne paroît
>>pas que l'adulation ait beaucoup d'em-
>> pire ſur ſon eſprit ; il a des courtiſans
>> comme tous les Princes de la terre ,
>> mais ſa modeſtie & fon mérite le met-
>> tent au- deſſus deleurs louanges intéreſ-
» ſées , & de leur fade encens . » Le P.
Cibot ajoute qu'il pourroit rapporter une
infinité de traits qui annoncent dans ce
Monarque l'ame la plus noble & la plus
éclairée ; mais qu'il laiſſe au Miffionnaire
qui travaille à ſon hiſtoire , le foin
de les tranſmettre à la poſtérité.
Uu autre Miſſionnaire qui apprend la
langue chinoiſe , avoue qu'il s'étoit d'abord
imaginé que cette langue étoit la
AVRIL. 1773 . 75
plus féconde&la plus riche de l'Univers ;
mais à meſure qu'il y a fait des progrès, il
s'eſt apperçu qu'il n'y en avoit peut - être
pas dans le monde de plus pauvre en expreffions.
Les Chinois ont plus de foixante
mille caractères , & cependant ils ne
peuvent rendre tout ce qu'on exprime
dans les langues de l'Europe , ſouvent
même ils ſe trouvent dans la néceſſité de
ſe ſervir de l'écriture pour ſe faire entendre.
Chaque mot a ſon caractère particulier
, ou ſon ſigne hiéroglyphique. On
peut s'imaginer dans quelle confufion
tomberoit la langue françoiſe , ſi quelqu'un
s'aviſoit de déſigner chaque mot ,
chaque nom , chaque tems par un caractère
ſpécial. La confuſion ſeroit bien plus
grande , fi l'on marquoit ainſi les termes
d'arts &de ſciences , par exemple , ceux
de peinture , d'architecture , de géométrie
, de philoſophie . Quel horrible embarras
ne feroit-ce pas pour les François
s'il leur falloit étudier tous ces divers
caractères ? Telle eſt la langue chinoiſe .
Le ſon des caractères chinois ne varie que
très - rarement , quoique la figure en ſoit
fort différente , & qu'ils ne ſignifient pas
la même choſe . Cette langue eſt ſi pleine
d'équivoques , qu'il eſt extrêmement dif
: . Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
ficile d'écrire ce qu'on entend prononcer,
&de comprendre le ſens d'un livre dont
on fait la lecture , ſi l'on n'a le livre même
ſous les yeux. Il arrive delà que fouvent
on n'entendra pas le diſcours d'un
homme , parlat - il avec la plus grande
exactitude ; de forte que la plupart du
tems il eſt obligé non- ſeulement de répéter
ce qu'il a dir , mais encore de l'écrire,
On eſt perfuadé en Europe que la multiplicité
des caractères eſt une preuve de la
richeſſe de la langue chinoiſe ; mais avec
plus de connoiſſance & de réflexion , on
verroit que c'eſt plutôt une marque de ſa
Stérilité. Les ſoixante mille caractères,&
plus,dont elle est compoſée,ne ſeroient pas
comparables à la multiplicitédes caractères
dont la langue latine ſeroit enrichie, ſi l'on
enréduiſoittous les termes à un ſigne particulier.
La langue françoiſe même , qui
eſt beaucoup plus bornée que la latine ,
l'emporteroit immanquablement ſur la
chinoiſe . Ajoutez à cela que les Européens
expriment avec vingt-quatre lettres touzes
les modifications de leur langue naturelle
, au lieu que les Chinois , avec le
nombre prodigieux de leurs hiéroglyphes,
ne peuvent pas même fixer leur prononciation
, encore moins le véritable ſens
des termes de leur langue.
AVRIL. 1773. 77
La plupart des voyageurs ne nous ont
donné que des peintures imparfaites &&
peu fidèles des moeurs , du génie & du
caractère des Perfans. Voici les nouvelles
obſervations fur ce ſujet que nous préſente
la lettre d'un Miſſionnaire . Les
Perfans forment la nation la plus polie &
la plus cultivéede l'Orient : ils fontdoux,
honnêtes , affables , fur tout à l'égard des
étrangers , paiſibles , ennemis des querelles&
des conteſtations . Sobres& tempérans
, ils fuient les excès. Aufſi ne voit
on parmi eux , ni débauches ſcandaleufes
, ni plaiſirs tumultueux. Si quel
qu'un tranfgreffe la loi qui défend l'uſage
du vin , ou commet quelque autre excès ,
il ſe tient caché chez lui ,& n'oſe ſe montrer
en public. Ce peuple eſt compatillant,
&ne verſe qu'avec peine le ſang humain ,
lors même qu'il s'agit de punir les plus
grands crimes. Pendant quatorze ans
qu'un des Miſſionnaires de la C. de J. a
demeuré à Iſpahan , l'on n'y a fait , de fa
connoiſſance, qu'une ſeule exécution . Les
Perſans ont uneſprit pénétrant , vif &
enjoué ; ils font curieux des ſciences &
aiment la poësie , pour laquelle ils ont un
génie particulier ; ce qui les rend naturellement
éloquens & bons acteurs. Ils ſe
Diij
78 MERCURE DE FRANCE .
i
plaiſent à repréſenter , à leur manière ,
des pièces publiques ſur des théâtres qu'ils
dreſſent dans leur meydan ; & quoique
leurs repréſentations ne foient pas felon
les règles du théâtre , les eſſais qu'ils en
font démontrent aſſez leur capacité naturelle
pour ce genre de travail ; il ne leur
manque pour y exceller que le ſecours de
l'étude & des livres. Les Perfans , ainſi
que toutes les autres Nations de l'Univers,
ont en partage l'avarice & la paffion d'amaſſer
des richeffes ; mais il n'arrive preſ
que jamais que ces vices deviennent ,
comme en Europe , des vices affreux &
funeſtes aux fortunes des particuliers.
Rarement on voit chez eux des vols , des
concuffions &des injustices ; ils donnent
peu & aiment beaucoup à recevoir. On
n'aborde guères lesGrands qu'avec un pré.
ſent à la main ; mais quelque léger que
foit un don , la manière dont ils le reçoivent
fait toujours ſentir l'eſtime qu'ils en
font.
La juſtice ſerend parmi les Perſans trèspromptement
& fans le ministère ni de
procureurs ni d'avocats. Ils ignorent toutes
ces formalités inutiles qui ne tendent qu'à
éternifer les affaires , & à les faire durer
des fiecles entiers ; ils ne connoiffent
AVRIL . 1773. 79
point de délais , ils terminent un procès
dans une ou deux ſéances . Le Divan-
Beghi , c'eſt-à dire le chef de la justice ,
ſe trouve une fois ou deux la ſemaine à
ſon tribunal ; là les parties expoſent ſimplement
leur grief de part & d'autre , &
le Divan-Beghi , après les avoit entendues
avec la dernière attention , prononce
ſon jugement , & l'on s'en tient à ſa déci .
ſion ſans pouvoir appeler à aucune cour
ſupérieure. Dans les villes un peu confidérables
la police s'exerce de la même
manière & ſans aucun embarras. Dans
chaque quartier il y a des commiſſaires
qui font tous les jours la ronde , accompagnés
de gens à cheval, pour examiner fi
tout eſt en ordre , ſi les denrées ſe vendent
loyalement& au prix taxé par les
magiſtrats. Voici un fait qu'on a raconté
à ce ſujet au Miſſionnaire. Un commiffaire
, étant un jour en fonction , rencontra
un bourgeois qui venoit de la boucherie
& s'en retournoit chez lui ; il lui
demanda ce qu'il portoit , " C'eſt, répon-
>> dit le bourgeois en colère , de la viande
>> que je viens d'acheter chez un tel bou-
>> cher. » Le commiſſaire , frappé de la
réponſe , voulut ſavoir le ſujet de ſon
mécontentement ; il s'informa s'il avoit
Div
SO MERCURE DE FRANCE .
payé ſa viande trop cher ? « Sans doute ,
>> repartit le bourgeois : vous avez beau
>> fixer le prix , les bouchers s'en moc-
>> quent ; ils exigent le triple de la taxe ,
"encore n'en donnent-ils pas le poids ; il
» manque à ce morceau au moins deux
>>>ou trois onces. » Mene - moi , dit le
commiſſaire , à l'endroit où tu l'a pris. Le
commiſſaire y étant arrivé , ordonna au
boucher de peſer le morceau , & il s'y
trouva effectivement quatre oucinqonces
de moins. Le commiſſaire alors adreſſa
ces paroles au bourgeois : Quellejustice
demandes zu de cet homme ? Que veux- tu
exiger de lui ? « Je demande , dit auffi-tôt
>>>le bourgeois , autant d'onces de ſachait
>> qu'il m'en a retranché du morceau qu'il
»m'a vendu. » Tu les auras , repartit le
commiſſaire , & tu les couperas toi-même;
maisfi tu en coupes plus ou moins,tuferas
puni. Le bourgeois, étonné de la ſageſſe
dujugement , diſparut comme un éclair.
Le royaume de Perſe eſt héréditaire ;
il paſſe du père aux fils légitimes , & à
Jeur défaut aux fils naturels , à l'excluſion
des autres parens. Il n'y a point de nobleſſe
dans ce royaume ainſi qu'en Turquie.
Les Grands n'y ſont diftingués ni
par l'antiquité de leurs familles , ni par
AVRIL. 1773 . 81
les armoiries , ni par l'éclat de la fortune.
On n'y connoît point ces noms pompeux
de Prince , de Duc , de Marquis,de
Comte , de Baron , &c . La véritable nobleſſe
ne conſiſte que dans les charges &
les emplois dont le Roi honore ceux qu'il
juge dignes de ſa confiance.
Ce trentième recueilde lettres édifiantes
&curieuses contient quelques autres détails
d'autant plus intéreſſans qu'ils font
donnés par des hommes éclairés , réſidens
fur les lieux , ne parlant que d'après ce
qu'ils ont eux-mêmes vérifié , &bien éloignés
de cette manie qu'ont la plupart des
voyageurs, de chercher à captiver lacurioſité
de leurs compatriotes par une relation
exagérée ou remplie de faits puiſés dans
des mémoires infidèles.
Effai fur le Barreau Grec , Romain &
François , &fur les moyens de donner
du lustre à ce dernier ;
Oratorum ipfa vis ignota eft , nota gloria.
CICER. de optimo gen. orat.
vol. in-8 °. A Paris , chez Grangé, imprimeur-
libraire , au Cabinet littéraire
, pont Notre-Dame , près la pompe.
M. le Moine d'Orgival nous avoit
Dv
82 MERCURE DE FRANCE .
donné en 1755 ,un discours ſur le Barreau
d'Athènes & fur celui de Rome.
L'auteur de l'eſſai que nous venons d'annoncer
a confulté cet écrit. Il en a profité
pour caractériſer les principaux Orateurs
Grecs & Romains. Son ouvrage eſt une
fuite de portraits peints avec trop de rapidité
pour que l'auteur ait ſongé à ajouterde
nouveaux traits à ceux que M. le
Moine d'Orgival avoit raſſemblés . Il
femble même n'avoir rappelé à notre fouvenir
la réputation des orateurs anciens
&la conſidération dont ils jouilloient ,
que pour nous mieux faire fentir le cercle
étroit dans lequel eſt renfermée la célébrité
de nos orateurs les plus célèbres .
On n'a pas encore oublié au Barreau que
Cochin , de Gennes , le Normand , Gueau
de Reverſeau furent de grands avocats ;
mais le Public ne s'en fouvient déjà plus,
& bientôt le Barreau ne s'en fouviendra
pas davantage. " Rarement , ajoute l'au-
>> teur , un avocat parmi nous ſe ſurvit à
>> lui-même. Un vers de Boileau fera
>> plus , pour le nom du mordant Gautier,
>> que ne feront pour celui de Doucer ,
>> des plaidoyers remplis de force , d'or-
>> dre & de clarté.
L'auteur expoſe ici quelques moyens
d'illuftrer leBarreau François.Ces moyens
AVRIL. 1773 . 83
:
:
n'ont pu être dictés que par un avocat qui
connoît la dignité & l'importance de ſes
fonctions , & qui ſait toutce que peut produire
ſur un orateur ſenſible &généreux
un regard de ſon Prince ou de ſa patrie.
2
Etrennes d'un Père àſes Enfans,première
&feconde parties in- 16. A Paris , à
l'adreſſe ci-deſſus .
Des dialogues écrits dans le ſtyle ſimple
, facile & varié de la converſation
compofent ces étrennes. Comme ces dialogues
préſentent différens objets d'inftruction
, un père peut les mettre utilement
entre les mains de ſes enfans. Ces
dialogues exciteront leur curioſité & leur
fuggéreront des demandes dont un inftituteur
attentif ne manquerapas de profiter
pour les inſtruire.
Obfervations fur le canon par rapportà
l'Infanterie en général, & àla colonne
en particulier : ſuivies de quelques extraits
de l'eſſai ſur l'uſage de l'artille-
- rie , avec les réponſes; vol. in 4. de
120 pages . Prix , 4 liv . 4 f. broché. A
Amfterdam; & ſe trouve à Paris , chez
Charles-Antoine Jombert, libraire du
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
Roi pour l'artillerie & le génie , rue
Dauphine.
Cesobſervations doivent être miſes à
la fuite du Projet d'un Ordre françois en
tactique , publié par le même auteur en
1755. Elles font précédées d'un difcours
où l'auteur , après avoir remarqué que les
Nations de l'Europe reviennent un peu
de la confiance qu'elles avoient dans leur
mouſqueterie , s'élève contre cette eſpèce
d'enthouſiaſme qui a fait exagérer à plufieurs
auteurs de traités militaires les effets
du canon , au point de regarder comime
impoſſible que l'infanterie en approche,
fur-tout dans un ordre ſolide . Les
obfervationsque nous venons d'annoncer
préſentent les raiſons les plus proptes à
diſſiper cette crainte exceſſive du canon ,
en général pour l'infanterie , & en particulier
pour celle qui iroit à la charge en
colonnes.
Aïdonologie , ou traité du Roſſignol franc
ou chanteur , contenant la manière de
le prendre au filet,de le nourrir facilement
en cage , & d'en avoir le chant
pendant toute l'année.Ouvrage accompagné
de remarques utiles &curieuſes
de cer oiſeau , avec figures ; brochure
AVRI L. 1773 . 85
in- 12 . Prix , liv . 16 f. relié. A Paris,
chez de Bure , quai des Auguſtins , à
l'image St Paul.
La plupart des Naturaliſtes ont regardé
leRoſſignol comme un oiſeaude paſſage;
mais l'auteur de ce traité prétend que cet
oiſeau ne quitte pas nos climats pour en
aller chercher de plus tempérés ; il croit
qu'il ſe tient caché pendant l'hiver à l'abri
du froid. Quoiqu'il en ſoit le Roffignol
ne paroît dans nos bois que vers le
commencement d'Avril , & on ne le voit
plus à la fin de Septembre. Il eſt très-ami
de la folitude. On a remarqué qu'il choifit
par préférence les endroits où ſe trouvent
des échos. C'eſt ordinairement lorſque
les autres oiſeaux fe taiſent , & dans le
filencede la nuit , qu'il déploie le mieux
l'étendue de ſa voix dont les accens variés
, vifs &harmonieux rendent le ſéjour
de la campagne ſi agréable,du moins pour
des oreilles un peu fenſibles à la mélodie ;
car on a vu des perſonnes affez mal organiſées
pour préférer le croaffement des
grenouilles au chant du Roſſignol. L'auteurde
ce traité cite même, d'après Pétrarque,
la bizarrerie d'un homme qui ſe levoitla
nuit pour chaffer à coups depierres
&de bâtons les Roſſignols , dont le chant
86 MERCURE DE FRANCE.
:
lui déplaifoit tellement , que pour les
éloigner plus fûrement de ſa maiſon , il
s'aviſa de faire couper tous les arbres du
voiſinage.
Ce traité du Roſſignol a été publié pour
la premiere fois en 1751. La nouvelle
édition que l'on en donne ne peut être
qu'agréable aux amateurs de l'hiſtoire naturelle,
à ceux fur tout qui veulent nourrir
des Roffignols. Ils y trouveront les inftructions
les plus néceſſaires pour les pren.
dre au filet , les élever , les traiter lorfqu'ils
font malades , leur apprendre des
airs ſiflés ou de Hageolet , diftinguer les
Roſſignols mâles d'avec les fémelles . Ce
traité enſeigne auſſi les moyens de ſe procurer
toute l'année le chant des vieux
Roffignols , la manière de les aveugler
pour les faire chanter plus long - tems ,
les ruſes qu'il faut employer pour établir
les Roffiguols dans les endroits où il n'y
en a point , &c.
Elémens de l'Histoire générale , première
partie, hiſtoire ancienne ; par M. l'Abbé
Milot , des académies de Lyon &
de Nancy ; 4 vol . in 12. Prix , 12 liv.
AParis , chez Prault , imprimeur, quai
de Gêvres ; il s'en trouve auſſi des
AVRIL. 1773. 87
exemplaires chez Durand , neveu , rue
Galande.
Ces quatre volumes contiennent un
abrégé clair & méthodique de l'hiſtoire
ancienne. Le titre d'Elémens que Kauteur
a donné à cet abrégé fait aſſez connoître
que l'on ne doit pas y chercher tous les
détails de ſiéges , de batailles , de marches
, & c. L'auteur a remplacé ces détails
plus utilement pour la jeuneſſe , par des
instructions&des faits relatifs aux moeurs,
coutumes &uſages des nations , aux progrès
des fciences&des arts. Une critique
ſage , éclairée & dirigée particulièrement
par les recherches de feu Goguet ſur l'O.
rigine des Loix , des Gouvernemens , &c.
rend ces élémens très- propres à être conſultés
par ceux mêmes qui ſon avancés
dans l'étude de l'hiſtoire . Nous louerons
encore l'auteur , qui n'a jamais perdu de
vue l'inſtruction de la jeuneſſe , d'avoir
diftribué ſon ouvrage de manière que
chaque chapitre peut faire la matière
d'une leçon. Les ſommaires forment une
eſpèce d'analyſe propre à faciliter le travailde
la mémoire. Deux tables ajoutées
:à ces élémens les rendront d'une utilité
: encore plus générale. La première eſtune
table de géographie ancienne qui ne con
88 MERCURE DE FRANCE.
tient que ce qui a paru néceſſaire; la ſeconde
eſt une table chronologique qui
fixe les époques reſpectives des faits les
plus mémorables .
La ſeconde partie de ces élémens , qui
eſt actuellement ſous prefle , comprendra
l'hiſtoire moderne .
Avis aux Gens de la campagne , ou traité
des maladies les plus communes , avec
des obſervations ſur les cauſes des
maladies du peuple , ſur l'abus des remèdes
& des alimens dont il fait ufage
, & fur ceux qu'il doit employer
pour ſe guérir des maladies auxquelles
il eſt le plus expoſé , quand il n'eſt pas
à portée d'avoir le fecours d'un médecin;
ouvrage très-utile aux Paſteurs ,
chirurgiens & gens de la campagne.
Par M. Didelor.
In morbis enim curandis , magnifemper
momenti eft opportunitas.
vol. in- 12 . A Paris , chez Merlin , li
braire , rue de la Harpe .
Nous avons différens traités élémentaires&
manuels de médecine où l'on s'eſt
propoſé , ainſi que dans celui-ci , de venir
au ſecours des gens de la campagne & de
AVRIL. 1773. 89
tous ceux qui ne font point à portée de
confulter un médecin prudent & éclairé.
Nous croyons cependant qu'il n'eſt point
d'ouvrage de médecine qui rempliſſe
mieux les loix que l'on doit s'impoſer
lorſqu'on écrit pour le peuple dans une
matière auſſi grave , auffi compliquée ,
auſſi importante que celle-ci. Les cauſes
des maladies & leurs ſymptômes ſonttrèsbiendétaillés
dans cet ouvrage,&fous une
forme claire , préciſe & méthodique. Les
remèdes indiqués à la ſuite de chaque maladie
ſont peu compoſés , faciles à préparer
&de peu de dépenſe. Ce traité eſt
d'ailleurs rempli d'excellentes maximes
&de bons conſeils que l'auteur doit aux
médecins les plus expérimentés qu'il a
confultés ,&à ſes propres obſervations:
Auſſi ce traité a mérité l'approbation des
gensde l'art , entr'autres celle de l'auteur
de l'Avis au Peuplefurſaſanté.
Calendrier historique de l'Orléanois , à l'uſage
de toute la province. Dédié a M.
de Cypierre , Baron de Chevilly , intendant
de la généralité d'Orléans;pour
l'année 1773 ; vol . in- 16. A Orléans
chez Couret de Villeneuve ; & ſe trouve
à Patis , chez Saillant & Nyon , libraires
, rue St Jean- de- Bauvais.
9. MERCURE DE FRANCE.
Ce Calendrier préſente l'Etat Eccléfiaftique
de l'Orléanois , &l'Etat militaire ,
civil & politique de la province . Ces détails
ſont précédés d'une histoire des
grands hommes de l'Orléanois. Mais il
n'eſt encore fait mention dans cette hiftoire
que d'Abbon , Abbé de Fleury , qui
vivoit dans le dixième ſiècle , & dont il
nous reſte plufieurs écrits. L'auteur du
calendrier promet de continuer cette hiftoire
& de donner chaque année la notice
de ceux de ſes compatriotes , qui ſe ſont
diſtingués dans les lettres oudans les arts.
2,
Ordre général desjours & heures du départ
desCouriers partantde Paris pour toutes
les Villes de France , où l'on a
joint ceux de leur arrivée à Paris , la
taxe des lettres & le nombre des jours
qu'elles font en route , conformément
à la déclaration du Roi du 8 Juillet
1769 .
L'ouvrage que l'on préſente cette année
au public , & qui paroîtra tous les
ans avec les changemens & augmentations
dont il ſera ſuſceptible , a été compoſé
dans la vue de mettre ceux qui écrivent
en état de connoître non-feulement
les jours & heures du départ des lettres
AVRIL. 1773 وا .
pour toutes les Villes du Royaume de
France&de l'Erranger , mais encore celui
de leur retour & le tems qu'elles font en
route.
On fera donc en état de ſçavoir quel
jour on pourra eſpérer les réponſes aux
lettres que l'on aura écrites , & fi les avis
que l'on veut donner ou recevoir arriveront
affez à tems.
Les Banquiers & Négocians ſentiront
mieux que tous autres de quelle importance
il eſt d'en être inſtruit , & tous les
autres états y trouveront auſſi leur avantage.
On a joint à cet ouvrage la taxe des
lettres ſimples qui partent de Paris
pour toutes les villes du Royaume , &
celles de l'étranger pour Patis , & le prix
de l'affranchiſſement de Paris aux autres
villes du pays étranger , pour lesquels il
eſt néceſſaire d'affranchir , conformément
à la déclaration du Roi du 8 Juillet
1759 .
On a prisroutes les précautions nécesfaires
pour rendre cet ouvrage complet ,
beaucoup plus correct & plus ſimple que
ce qui a paru juſqu'ici dans ce genre , &
on fera fatisfait, ſi l'on a mis le public en
état de profiter de l'ordre & de la célérité
établies pour le ſervice des lettres.
MERCURE DE FRANCE.
On a cru qu'il ſeroit utile d'inférer icí
les obſervations relatives au ſervice des
lettres.
On y a joint un Calendrier & on n'a
rien négligé pour la proprété & l'exécution.
La Louiſeïde ou le Héros Chrétien, poëme
épique en douze chants , accompagné
de notes ; 2 vol. in- 8°. A Paris , chez
Merlin , libraire , rue de la Harpe ;
1773 .
Cet ouvrage eſt recommandable furtout
par la nobleſſe & la vivacité du ſentiment
, & par les connoiffances & l'éru
dition de l'auteur. La poëſie eſt celle d'un
homme de beaucoup d'eſprit , qui n'a
pas toujours été à portée de confulter
&de corriger. Il y a un grand nombre
de vers heureux dans ce long poëme. On
yremarque beaucoup d'invention , une
riche abondance , une imagination brillante
, des épiſodes intéreſſans & des détails
curieux qui décelent le génie & le
calent. Nous citerons , comme un moreau
de fentiment bien louable , bien rare
& bien exprimé , l'épître dédicatoire.
Nous ſommes perfuadés qu'il n'y aura
pasun ſeul denos lecteurs qui ne retrouve
ر
AVRIL. 1773 . 95
ici cette épître avec plaiſir , & qui ne la
life avec une douce émotion .
A Monsieur PICQUET , Négociant.
<<Mon beau - frère , mon bienfaiteur ,
» mon ami, tu réunis tous les droits qu'un
» homme peut avoir ſur le coeur d'un
autrehomme. Tu étois le choix de ma
>> raiſon ; tu l'étois de mon inclination ,
>>avant que la reconnoiſſance la plus vive
» & la mieux fondée m'eût impoſé le
>> devoir ſi facile , ſi agréable , de t'aimer
> à jamais. J'étois expoſé au beſoin : tu
>> m'as fait part de ta fortune; je verſois
>> les larmes les plus amères que la paſſion
» ait jamais fait répandre ; tu les a ef-
>> ſuyées. La ſoeur de ton épouſe étoit
» néceſſaire à mon bonheur ; & ('je le
>> crois toujours ) à ma vie même : je dé-
>> ſeſpérois de l'obtenir ; au péril de ta
>> vie , tu m'as rendu ton frère. Tu m'as
>> mis dans l'impoſſibilité de m'acquitter
» jamais envers toi ; & cette vérité hu-
>> miliante pour l'ingratitude, plaît à mon
» coeur. J'aime à te ſentir cet avantage
>> ſur moi; j'aimerai toujours à te recon-
>> noître ; j'en tire vanité peut être. Ton
>> attachement me relève à mes propres
» yeux.
94 MERCURE DE FRANCE.
>>N'imagine donc pas que je t'offre
> mon livre pour diminuer la quantité
>> de mes obligations. Mon ame ſeroit
>> bien indigne de la tienne , ſi elle con-
» cevoit jamais qu'il y eût un autre tribut
>> à t'offrir qu'un ſentiment auſſi vrai,aufli
>> profond que celui qui t'attache à moi.
>> Seroit ce un livre qui pourroit payer
>> ton coeur ? Je doute qu'il en puiſſe exif-
> ter de cette valeur ,&je ſuis du moins
>> certain de ne pouvoir faire ce livre-là.
>>Pourquoi donc ai-je mis ton nom à
» la tête de mon ouvrage ? Nul homme
> ne s'occupe du Public moins que toi.
>> Tu ne veux d'eſtime que celle qu'ob-
>> tient la probité réunie au caractère le
>> plus modeſte , aux moeurs les plus fim-
» ples , aux vertus les plus douces & les
> plus indulgentes. Un hommage public
>> te fera rougir , & je te le rends . Si je
>> ſuis l'objet des ſarcaſmes du bel eſprit,
» (& j'ai lieu de les redouter ,) j'ai com-
>> promis celui que je voudrois voir eſti-
» mé du monde entier. Si j'obtenois quel.
» que célébrité paſſagère , peut être rien
>> ne te feroit moins agréable que de la
>> partager. En un mot , je ne dois pas me
>> flatter de te faire connoitre ; & fi j'y
>> parvenois , je ne te flattetois pas toi
» même.
AVRIL. 1773 . 95
»Ces raiſons m'ont fait héſiter d'aſſo-
>> cier ton nom au mien ; mais , mon ami,
>> peuvent- ils déſormais être ſéparés ? J'ai
>> faittaire la raiſon; j'ai obéi au ſentiment
» qui m'entraînoit , au plaiſir de parler de
» ce que j'aime avec familiarité,& de ce
» que j'eſtime juſqu'à la vénération. Tu
>> ſeras dans mon livre ce que j'offrirai au
» Public de plus digne de ſon ſuffrage.
د
» D'ailleurs mon ame eſt ſous tes
>> yeux. En la poſſédant , tu la connois
» intimement. Tu fais que l'éloge doit
>> être dans mon coeur avant qu'il foit fur
» mes lèvres , & que ma raiſon doit être
>> forcée à l'eſtime avant que je la pro-
>>feſſe. Tu fais que ma plume , qui ne
» deſcendra jamais juſqu'à la ſatyre , eſt
>>encore plus éloignée de ſe proſtituer à
>> la fatterie : que l'être le plus mépriſa-
>> ble à mes yeux , eſt celui qui force fon
>> talent à changer en vertus , le rang , la
« fortune , le crédit ou le pouvoir de per-
» fécuter , & qui loue ce qu'il craint , ce
» qu'il mépriſe ou même ce qu'il déteſte .
» Mon hommage obſcur a le double mé-
>> rite d'être libre &d'être vrai .
» J'eſtime Horace . Quand il dédia fes
» odes à un favori , il les dédioit à un
>> homme à qui il écrivoit : Te, dulcis
MERCURE DE FRANCE.
» amice , revisam. J'aimerois mieux ce-
» pendant qu'il les eût dédiées à Virgile.
» Je plains Corneille , ſans le blâmer ; il
» échangea , à la tête de ſon chef-d'oeuvre
, des louanges ridicules contre l'ar-
>>gent dont il avoit beſoin ; mais , mon
» ami , je ſens que je ne pourrois pas
>> écrire une ligne d'éloge , s'il pouvoit
>> être ſuſpect d'intérêt. Et tu fais bien ,
» pour te parler notre langue ſimple &
>> gauloiſe , que je dis vrai , quand je pro-
>> teſte t'offrir de toute mon ame , ce que
>>moneſpritcroit avoir fait de meilleur.
>>Mon amitié pour toi ne peut , ni croî-
>>tre, ni finir qu'à la mort. >>>
Ton frère ,
LE JEUNE.
M. le Jeune prouve , dans une préface
ingénieuſe & ſavante , la néceſſité & la
convenance du merveilleux même dans
un poëme Chrétien. Le Héros de la Louiféïde
eſt Saint Louis , combattant contre
les Infidèles , &fon but eſt de repréſenter
la vertu triomphante dans l'aviliſſement
&le malheur. Les bornes de ce Journal
ne nous permettent pas d'analyſer ce
grand ouvrage, &de citer tout ce qu'il y
a
AVRIL . 1773 . 97
ad'intéreſſant dans le poëme &dans les
notes. Nous ferons ſeulement connoître
la manière de l'auteur par l'épiſode de
Célébin dans le ſecond chant .
Par le Sultand'Alep , chéri dès ſon enfance,
Il ſut justifier ſon choix , ſon eſpérance ;
Il ſut plaire àfon maître & bien ſervir l'Etat .
Sa rapide faveur eut le plus grand éclat.
Même de l'amitié la douceur familière ,
Parut avoir détruit cette indigne barrière ,
Qu'au plus doux ſentiment oppoſe avec fierté,
Du trône d'un Soudan l'auſtère majeſté,
Le Sultan Ahmed avoit une ſoeur d'une
rare beauté , d'un caractère heureux ; il en
fit l'éloge à ſon ami ,& celui de ſon ami
àſa ſoeur.
Il excitoit deux coeurs , l'un à l'autre inconnus ,
Ajuger ſi ſes yeux n'étoient pas prévenus.
Ils ſe virent enfin ; & ſa bonté nuiſible
Leva , pour leur malheur , ce voile ſi terrible ;
Qui de tous les attraits ſuſpendant le pouvoir ,
Séparoit... deux amans , s'ils venoient à ſe voir,
Célébin diffimula ſon amour ; mais la
foible Abbaſlah ne put le cacher. Le Sultan
, maître de leur ſecret , les invite à un
feſtin ; il annonce à ſa ſcoeur qu'il lui a
II. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
1
fait choix d'un époux ; il ne lui permit
que d'attendre & ſe taire. Il dit enfuite à
Célébin qu'il le deſtine à un objet digne
de ſon amour .
Le reſpect d'un eſclave interdit la réplique.
Ce coup inattendu foudroya Célébin .
Dans unprofond filence , & s'inclinant ſoudain ,
Il cache le déſordre écrit fur fon viſage ,
Etdérobe ſa crainte à l'abri d'un hommage.
D'eſclaves entourée , au milieu du feſtin ,
Au ſignal convenu , l'épouſe arrive enfin.
Un voile répandu ſur toute ſa parure ,
Cachoit le double éclat de l'art , de la nature.
Les yeux de Célébin craignoient de le percer.
Leur foible & tendre voix trembloit de prononcer
Ler fermens de l'hymen , que leur dictoit un
:
maître ;
•
Chaque main ſe touchoit , mais n'oſoit confirmer
Ce comble de leurs voeux , le pouvoir de s'aimer.
D'un oeil fuperbe & froid , la fierté ſouveraine
Prolongeoit leur erreur , jouiſſoit de leur gêne.
Quand , d'un air plus ſerein , le Sultan fatisfait
Invite Célébin à juger en effer ,
, Si cédant librement à l'amour qu'il ordonne
Son coeur n'accepte pas l'épouſe qu'il lui donne.
Le favori confus ſoulève en palpitant
Cevoile redouté, ce voile inquiétant.....
AVRIL. 1773 . 99.
1
Un trait de feu l'embraſe ; il voit ce qu'il adore ,
Mais pâle , mais ſans voix , & plus aimable encore,
Il s'écrie , il ſoutient avec raviſſement
Cecorps voluptueux qu'il ferre tendrement.
Ils renaiffent bientôt ; leur flamme mutuelle
Colore leurs attraits , dans leurs yeux étincelle ,
Tous deux les précipite aux genoux du Sultan,
Célebin , en comblant les voeux de ces
deux amans , eut le caprice cruel de faire
leur fupplice par cet ordre inhumain .
J'ai fait votre bonheur ; je veux qu'il ſoit durable:
Mais n'en oubliez point ta clauſe irrévocable.
Célébin, c'eſt ma ſoeur qu'en tes mains je remets...
Poflède ce tréſor , & n'en uſe jamais.
D'un bienfait exceſſif, j'ai réſolu , j'exige
Qu'il ne puifle exiſter ni ſuite ni veſtige.
Nedeviensjamais père , ou j'immole àma loi
Et l'enfant , & la mère ; & ta famille , & toi .
Aveuglé par l'amour , le jeune couple à peine
Conçut la dureté de l'ordre qui l'enchaîne.
Libres de s'adorer , innocens , vertueux ,
Se poflédant enfin , ils ſe croyoientheureux.
Le bonheur de l'amour , d'abord eſt l'amour même,
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
Ah, que n'eſt-il durable ainſi qu'il eſt ſuprême!
Ingénieux tyran ! ta barbare injustice
Changeoit des noeuds d'hymen en chaînes de ſupplice.
Tu ſemblois de la haine avoir pris le flambeau ;
Sous le lit nuptial tu creuſas un tombeau.
La nature & l'amour exercèrent leur
empire fur ces deux époux amans ; ils
cédèrent à leur paſſion, La fuite put ſeule
•les ſouſtraire à la fureur de Célebin . Ils
errèrent long- tems de déſerts en déſerts.
Enfin , parvenus dans les campagnes du
Nil , Célébin eut le commandement d'un
vaiſſeau. Sa fidèle épouſe ne l'abandon-
•noit point. Son amour & ſes malheurs
avoient élevé ſon courage. Elle combattoit
à côté de fon mari; elle le voit périr ;
elle adreſſe cette imprécation au meurtrier
de ſon époux:
: •
م
Voilàton crime.
Ah monſtre d'Occident ! quel infernal abîme ,
Quels tourmens éternels te puniront affez !
Ciel ! que mes derniers voeux ſoient du moins
exaucés !
Jemeurs déſeſpérée : accorde-moi vengeance.
Tu me la dois , tu fais quelle eſt mon innocence.
AVRIL. 1773 . 4
Ισι
:
:
Que ce tigre , s'il aime , errant , expatrié ,
Proſcrit en tout climat, ſans trouver de pitié ,
Voie égorger unjour la beauté qu'il adore ;
Que ſes derniers regards lui jurent qu'elle l'abe
horre.
Aces mots , du poignard , dont l'uſage adopté
Arme dans ces climats le ſein de la beauté ,
Elle perce fon coeur ; ſon ame s'évapore
Sur le ſein de l'époux qu'elle embraſſoit encore.
M. le Jeune avertit dans une note que
cette aventure eſt celle de Giaffar le Barmécide
& du Sultan Haroun ; qu'il n'a
fait que changer les noms , l'époque &
le lieu de la ſcène .
LETTRE à M. de la Harpe , en réponse
à la Lettre de M. Linguetfur l'Infcription
de la Statue de Louis XV, à la
place des Tuileries .
MONSIEUR ,
t
Je neſuis d'aucune Académie : ainſi je
ne me crois point provoqué par le défi
qu'adreſſe M. Linguet à toutes les Académies
du monde. Mais j'ai lu mon Ru-
Eiif
102 MERCURE DE FRANCE.
diment comme lui , & quelques Auteurs
Latins. C'en eſt affez peut-être pour
décider la grave & importante queſtion
de la particule qudd& de fon régime ; &
dans la petite difcufſion que j'ai l'honneur
de vous envoyer , je me contente de
prendre pour arbitres tous les bons Troifiémes
de toutes les Univerſités .
M. Linguet prétend que dans cette
inſcription : Ludovico XV, optimo Principi
, qudd ad Scaldim , Mofam , Rhenum
victor, pacem armis, pace &fuorum, &
Europa felicitatem quafivit : Inſcription
compoſée ſous les yeux de l'Académie
desBelles- Lettres,par unde ſes Membres
les plus diſtingués ; ce mot quafivit eſt une
faute énorme , unfoléciſme. Il en apporte
pour preuve cette phraſe de Cicéron . Reperioquatuor
causas cursenectus mifera videatur
, unam quòd avocet à rebus gerendis
, alteram quòd corpus faciat infirmius ,
tertiam quòdprivet omnibusferè voluptatibus
, quartam quòd haud procul abfit à
morte. Il conclud de cet exemple que dans
l'inſcription rapportée ci-deſſus il falloit
quæfiverit & non pas quæſivit. Il y a plus
d'une erreur dans ce raiſonnement. Premièrement
la place du quòd n'eſt pas ,
quoiqu'on en diſe , la même dans les deux
phrafes. Dans celle de Cicéron , il eſt
AVRIL. 1773 . 103
évidemment entre deux verbes , il eſt
particule rationelle conjonctive. Reperio
quatuor caufas , &c . unam quòd , &c . Je
trouve quatre raisons , &c ; la premiere ,
c'est que &c . qudd dans cette place eſt
ſuivi communément du ſubjonctif. Dans
l'inſcription il n'eſt point entre deux verbes;
ilcommence la phraſe . Il ſignifie litté
ralement parce que. Parce que Louis vainqueur
a donné la paix , &c. ou , pour avoir
donnélapaix après des victoires, on a élevé
à Louis , &c. Voilà la conſtruction Latine
, & dans ce cas on trouvera cent
exemples du quòd ſuivi de l'indicatif.
VoyezMartial :
Quòd clamas ſemper , quòd agentibus obſtrepis ,
Heli , &c.
Quòd bene te jactas & fortia facta recenſes , &c.
Quòd fcribis Muſis &Apolline nullo , &c .
Dans tous ces exemples qudd ſignifie ,
parceque. Parce que vous criez toujours &
que vous interrompez ceux qui parlent
mieux que vous , &c . parce que vous vous
vantezà toutpropos & racontez vos prouesfes
, &c . parce que vous écrivezfans l'aveu
des Muſes & d'Apollon , &c vous
croyez donc , &c. Voilà le ſens des épi-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
grammes de Martial , & vous voyez tou
jours l'indicatif.
Je vais plus loin , &je trouve une autre
erreur de M. Linguet ; c'eſt que quand
même le qudd ſeroit entre deux verbes ,
il eft faux qu'il régiſſe toujours le ſubjonc
tif. C'eſt une particule cauſale qui ſeconstruit
également avec l'indicatif & le fubjonctif
, dit Robert Etienne dans ſon
tréſor de la langue Latine. Il dépend du
goût& d'une connoiffance plus ou moins
délicate de la langue , de ſavoir quand il
faut préférer l'un des deux modes à l'autre.
En général quand la phraſe eſt poſiti.
ve , on préfère l'indicatif , & l'on met le
ſubjonctif , quand la phraſe eſt conditionnelle
: Non tibi objicio quod hominem
omni argentoſpoliaſti. Cic. fecifti mihiper.
gratum qudd Serapionis librum ad me mififti.
Cic. Donnons pour dernier exemple
trois vers d'Horace , d'autant mieux
placés ici qu'ils ont le même objet que
la phrafedeCicéron citée par M.Linguet,
celui de tracer les inconvéniens de la
vieilleſſe. Il y verra le qudd abſolument
dans la même place ſuivi de l'indicatif.
Multa fenem circumveniunt incommoda , vel
quòd
Quærit & inventis miſer abſtinet ac timet uri ,
AVRIL. 1773. τος
Vel quòd res omnes timidè gelideque miniſtrat.
Après des exemples ſi formels & fi dé.
cififs , on eſt un peu furpris que M. Linguet
ait étéfurpris de découvrir cettefaute
un peu frappante . Car on ne découvre guères
ce qui n'eſt pas ; & quand une faute
eſt un peu frappante , on ne doit pas être
fi furpris de la découvrir. Laſurpriſe eſt
mal placée là dans tous les cas. Il est bierz
Surprenant , ajoute M. Linguet , qu'une
pareillefautefefoit glifféefur ce monument
Jans qu'on s'en ſoit apperçu , il ne l'estpas
moins que perſonne n'ait réclamé contre la
hardieffe avec laquelle elle s'y ſoutient. Le
génie anime tour , Monfieur. Que ditesvous
de la hardieſſe de ce quaſivit quiſe
foutient infolemment ſur le marbre où
en l'a gravé , en dépit de M. Linguet &
de l'année Littéraire ? Que faire pour en
confoler M. Linguet ? Pour moi je lui
conſeillerai ce que Triſſotin conſeilloit
contre une fièvre auſſi inſolente que le
quæfivit :
Sans le marchander davantage,
Noyez- le de vos propres mains .
)
MOL. Femmes favantes.
Puiſque chacun a le droit d'êtrefurpris ,
je l'ai été un pen , je l'avouerai , non pas
Ev
106 MERCURE DE FRANCE .
qu'on ſe trompât ſi lourdement , non pas
qu'on ignorât des règles ſi cominunes ,
prouvées par tant d'autorités , mais qu'étant
fi mal inſtruit,on défiât avectantd'asfurance
tous les hommes inſtruits ; que
n'apportant pour taiſons que des bévues ,
on reprochât des foléciſmes & des fautes
énormes à ceux dont on devroit prendre
des leçons . Cette confiance m'a paru au
moins auſſiſurprenante que la hardieſſe
du quaſivit a paru l'être pour M. Linguet.
Cependant je ſuis un peu revenu de mon
étonnement , lorſque je me suis rappelé
toutes les découvertes qu'il a faites dans
les matières d'érudition ; lorſque je me
fuis ſouvenu qu'il avoit traduit cette
phrafe de Grotius , Regia potestas fub se
habetpatriam &dominicam potestatem. La
puiſſance Royaleafous elle la puiſſance de
la Patrie & celle de la Souveraineté , phraſe
que tous les commentaires du monde
ne pourroient jamais rendre intelligible ,
au lieu que Grotius dit , la puiſſance
Royale a au- deſſous d'elle le pouvoir du
pere ſur ſes enfans & du maître ſur ſes
eſclaves ; je me ſuis ſouvenu qu'il avoit
traduit latæfententiæ , ce qui veut dire
les ſentences portées , par lesfentences larges.
Je me fuis ſouvenu que le dôme mobile
du palais de Néron ,qui , ſelon SuéAVRIL.
1773 . 107
tone tournoit jour & nuit , diebus ac noctibus
circumagebatur , felon M. Linguer ,
était tourné par les jours & par les nuits,
Je me ſuis ſouvenu que , felon M. Linguet
, M. d'Alembert avoit commis en
géométrie des fautes qu'un Ecolier ne
commettrait pas. Tous ces traits d'érudition
m'ont fait concevoir que M. Linguet
avoit des notions particulières qui lui
inſpiroient quelquefois une confiance
dangereuſe. Il me reſtoit encore un ſcrupule.
J'avois peine à comprendre comment
l'Auteur de l'Année Littéraire , le
ſavant le plus univerſel de l'Europe ,
avoit inféré dans ſes feuilles une lettre
ſi erronée , ſans en relever les mépriſes.
Mais on m'a fait appercevoir que cer
homme qui fait tant de choſes , & qui
nous en a tant appriſes depuis vingt ans ,
tomboit lui- même quelquefois dans des
fautes légères qui confolent un peu de ſa
prodigieuſe ſupériorité ſur les autres hommes
, comme par exemple , lorſqu'il nous
aſſure que M. Térentius Varro qui perdit
la bataille de Cannes l'an de Rome 537 ,
eſt précisément le même que le ſavant
Marcus Varron , qui vivoit ſous Auguſte,
cent cinquante ans après , ce qui fait un
petit anacroniſme de peu de conféquence .
Il ajoute même que ceſavant Varron battu
Evj
IOS MERCURE DE FRANCE.
à Cannes, étoit contemporain de Cicéron ,
enſorte que voilà Cicéron qui vivoit du
tems de la bataille de Cannes , plus d'un
ſiècle avant qu'il fût né. Il faut avouer
que les ſavans d'aujourd'hui , tels que
M. Fréron & Linguet , font un peu comme
Pradon , qui n'entendoit rien , diſoitil
, à la Chronologie.
J'oubliois de vous dire que cette Lettre
de M. Linguet où toutes les Académies
ſont ſi leſtement traitées , a été portée
à celle des Inſcriptions & Belles - Lettres
. Elle y a fait un très grand plaiſir,&
jamais féance n'a été plus gaye depuis la
fondation de l'Académie.
J'ai l'honneur d'être , &c .
MONBOSQUET.
RÉPONSE de M. de la Harpe.
MONSIEUR ,
Je ne vois qu'un reproche à vous faire :
c'eſt d'avoir trop raiſon ; & c'eſt le ſeul
danger qu'il y ait à courir avec de certains
adverſaires. Il eſt étrange ſans doute
qu'il faille ſouvent diſcuter ce qui eſt
clair & prouver ce qui eſt connu ,& c'eſt
AVRIL. 1773. 109
pourtant à quoi l'on est réduit lorſque l'on
veut répondre à des Auteurs qui ſe foucient
fort peu d'être confondus , pourvu
qu'ils écrivent. Les exemples que vous
citez contre M. Linguet ſont concluans.
Vous auriez pu en ajouter un qui l'eſt
peut-être plus que tous , parce qu'il s'agit
ici d'une inſcription , & que l'exemple
en eſt une. C'eſt une médaille frappée
du tems d'Auguſte pour la réparation des
chemins , fur laquelle on lit ces mots ,
quòd viæ munitæfunt. Ce témoignage eſt
frappant , mais il reſte une reſſource :
c'eſt de nier l'exiſtence de la médaille.
La lettre que vous m'avez fait l'honneur
de m'adreſſer , m'a engagé a voir
celle de M. Linguet à laquelle vous répondiez
, & il a bien fallu la chercher
das l'Année Littéraire que je ne lis pas
ſouvent.Mais, en vérité,je me ſuis faitun
reproche de ma négligence , quand j'ai
parcouru la feuille. On n'imagine pas
combien il s'y trouve de choſes curieuſes,
&je ne conçois pas pourquoi tant d'honnêtes
gens , à ce que dit l'Auteur , ſe ſont
condamnés à nejamais le lire. Je ferois
bien fâché ne n'avoir pas lu cette feuille.
J'y trouve que M. Fréron eſt , de l'aveu
de M. de Voltaire , le feul homme qui
ait du goût aujourd'hui. Je ne fais pas li
110 MERCURE DE FRANCE.
M. de Voltaire lui-même eſt compris
dans la proſcription générale. Ce qui
pourroit le faire croire , c'eſt que M. de
Voltaire eſt un Orang- outang; du moins
c'eſt ainſi que M. Fréron l'appelle. M. Fré
ron prétend encore qu'un moyenfürpour
fairefortune , c'eſt de dire du mal de lui,
Il me ſemble pourtant qu'aujourd'hui les
fortunes font affez rares. Il nous parle
d'une brochure, ou Dieu & moi, ( dit- il )
noussommesjoliment arranges.Ona remar
qué dans cette phrase un défaut de convenance.
Il falloit dire moi & Dieu.
J'ai trouvé pour moi-même dans cette
feuille un objet particulier d'inſtruction .
Il y a un fort long article ſur l'Eloge de
Racine dont on cite cinq ou fix phraſes
tronquées & en lettres italiques , ce qui
eſt un arrêt de réprobation dont on ne
ne peut pas appeler. Avec des lettres italiques
on eſt diſpenſé de rien motiver ;
& c'eſt l'effort du génie de la critique
d'inſtruire ainſi un Auteur de ſes fautes ,
ſans lui en rien dire. Il faut qu'il devine
lui- même dequoi il eſt coupable , & rien
ne reſſemble plus à l'Inquiſition . Mais fi
l'on dit peu de choſe de l'Eloge , en récompenſe
on parle beaucoup des notes ;
& quoiqu'il faille s'attendre à tout , voici
pourtant un trait qui m'a étonné , même
AVRIL. 1773. III
,
dans l'Année Littéraire. Dans la ſeconde
note je rappelle les propos ridicules que
j'ai entendu tenir par des ennemis de Racine
& de M. de Voltaire , & voici comme
je m'exprime. « Ces diſcours étoient
édifians , quoiqu'ils ne m'ayent pas con-
>> verti. C'étoit une averſion ſingulière
>> pour ce qu'on appelle l'art d'écrire
>> art fubalterne dont le génie peut ſe
>> paſſer & qui n'eſt néceſſaire qu'aux
>> hommes médiocres ; un mépris pro-
>> fond pour le goût , maître ſcrupuleux
»& pufillanime qui étouffe les grandes
>> beautés & fait valoir les petites , qui
» s'occupe d'élégance , de juſteſſe , d'har-
>> monie & autres mifères ſemblables ,
→ tandis qu'il néglige la force , la force
» qui , comme on fait , ne peut jamais ſe
-> trouver qu'avec l'incorrection & l'as-
>>périté d'un ſtyle hardi & inégal , la
" force enfin à laquelle il faut ſacrifier
la raiſon, parce que la raiſon eſt toujours
» foible » .
Vous viendroit il en penſée , Monſieur
, qu'il fût poſſible de m'attribuer férieuſement
, de donner comme mon avis
ces ridicules aſſertions que je mets dans
la bouche de mes adverſaires ? Je ne demande
pas ſi l'on peut s'y tromper ; le
plus ſtupide des lecteurs ne s'y mépren112
MERCURE DE FRANCE.
droitpas. Mais concevez-vous un moyen
de me faire tenir à moi même les propos
que je trouve ſi mépriſables, que je ne daigne
pas même les réfuter , & que je me
contente de les expoſer à la riſée du lecteur
? Eh ! bien , Monfieur , apprenez les
grands ſecrets du genre polémique,&con .
noiſſez les nobles armes dont la haine
fait ſe ſervir . On retranche toute la première
partie de la phrafe ,& l'on imprime
avec aflûrance : " M. de la Harpe
» n'entend pas même la ſignificationdes
>>mots. Il dit que laforce ne peutjamais
»se trouver qu'avec l'aſpérité & l'incorrec-
» tion d'unſtyle hardi & inégal , que ta
»force demande qu'on luifacrifie la rai-
"fon parce que la raison est toujours
» foible
Que dites vous, Monfieur , de ce tour
*d'adreſſe ? Ainfi c'eſt le Panegyriſte de
Racine qui fourient que la force ne peut
Se trouver qu'avec l'incorrection , & qui
par conféquent avoueroit que Racine , le
plus correct de tous les écrivains , manque
abſolument de force ! C'eſt le Panégyriſte
de Racine qui ſoutient que la raifon
ne peut jamais s'allier avec la force ,
que la raison est toujours foible , & qui
par conféquent avoueroit que Racine , le
plus raisonnable & le plus judicieux des
AVRIL. 1773 . 113
Ecrivains , eft toujours foible ! Penſezvous
, Monfieur , que l'on puiſſe attribuer
de bonne foi à l'homme qui fait
l'Eloge de Racine ces abſurdités,non-feulement
infoutenables ; mais directement
oppoſées à ce qu'il veut& doit établir ?
Ce qui eſt encore plus curieux dans M.
Fréron , c'eſt qu'il me réfute gravement .
Il daigne m'apprendre qu'il y a de la force
dans le rôle de Phèdre , dans Hermione ,
dans Oreſte , &c. Je vous le demande
encore , Monfieur , croyez- vous qu'il s'y
foit trompé ? Croyez - vous , parce que je
n'ai pas mis en parenthèſe , ( ce font mes
adverſaires qui parlent , ) qu'il ait cru que
c'étoit moi qui parlois ? Comme vous
êtes indulgent , peut- être aimerez - vous
mieux encore ſuppoſer cet étrange défaut
d'intelligence , qu'une infidélité ſi
odieuſe & un artifice ſi mépriſable ; mais
je ne veux vous laiſſer aucun doute. Dans
une note ſuivante (& vous croirez aifé
ment pour toutes fortes de raiſons que le
Critique qui emploie la moitiéde ſa feuil.
leàcombattre ces notes , lesalues toutes )
dans une note ſuivante , à-propos de Bajazet
, je cite les quatre vers fameux fur
Ibrahim & j'ajoute : « Je ne peux pas en
> citant ces vers me refuſer à l'occaſion
» qu'ils me préſentent de réfuter un peu
114 MERCURE DE FRANCE.
>>plusférieusement ce ridiculepréjugédont
» j'ai parlé ci-deſſus , ( remarquez ces
> paroles , Monfieur , ) qui ne veut ja-
> mais voir laforce du ſtyle qu'accompa-
» gnée de la dureté & de l'incorrection , &
» qui n'imagine pas qu'elle puiſſe jamais
>> ſe trouver avec l'élégance & l'harmo-
» nie. Je crois qu'il ſeroit difficile de
>> citer beaucoup de vers , qui égalaſſent
>>pour la force de l'expreſſion les quatre
>> vers ſur Ibrahim , & il y en a dans
>>Britannicusune foulede ce mêmegente.
>>Ce ſont-là les vrais modèles du ſtyle .
>>C'eſt en les étudiant que l'on concevra
» ce que c'eſt que la véritable énergie.
>>>On verra qu'elle conſiſte dans une com-
>> binaiſon de termes heureuſe & neuve ,
» & dans l'art de joindre la plus grande
>> étendue d'idées à la plus grande préci-
>> ſion de mots » .
Ce paſſage eſt il aſſez poſitif , Monfieur
? Cela n'empêche pas que M. Fréron
n'affirme qu'ilferoit inutile de me donner
une idée juste & précise de la force , que
mon efprit ne pourroit guères en faifir la
théorie dès que mon ame n'en apas lefentiment.
Et voilà ce qu'on vouloit dire à
quelque prix que ce fût ; il a fallu des
menfonges pour amener des injures.
Quel métier , Monfieur ? Vous demanAVRIL.
1773 . TIS
derez peut - être comment on s'expoſe à
être convaincu devant le public d'une pareille
manoeuvre ; c'eſt qu'il a cru ne pas
l'être. Il s'eſt dit à lui-même : on ne me
répond jamais : je puis tout riſquer : qui
me relevera ? Vous voyez , Monfieur
qu'on peut être trompé quelquefois par
l'habitude de l'impunité
J'ai l'honneur d'être , &c .
,
P. S. La crainte de rendre cette lettre
trop longue m'a empêché de relever d'autres
ſuppoſitions tout auſſi gratuites. Par
exemple , on me fait dire que la chaleur
n'est qu'un amas d'apostrophes , d'excla-
-mations , d'expreffions violentes, &c. Oui,
cequ'on appelle aujourd'hui de la chaleur ;
oui, la fauſſe chaleur, celle contre laquelle
je mefuis élevé; ce mot paraſite qu'on répéte
fans ceſſe , à- propos des plus mauvais
ouvrages , mais non pas celle que Boileau
loue dans Homère , lorſqu'il dit :
Une douce chaleur anime ſes diſcours.
Artpoët.
,
Mais non pas celle que j'admirois moimême
dans Fénélon , dans Maſſillon
dans Racine , lorſque j'ai dit en parlant
d'eux;
116 MERCURE DE FRANCE.
Voilà les écrivains dont la douce chaleur
N'étourdit point la tête & pénètre le coeur.
Fragment inféré dans le Mercure.
Je vous demande pardon , Monfieur , de
me citer ; mais rien ne prouve mieux
que ces deux vers , que je fais diftinguer
la vraie chaleur , & que je n'ai combattu
que l'abus de ce mot dont il eſt fi facile
& fi commun de faire une mauvaiſe application.
Il falloit bien une fois répondre
fur cet article à tous les étourdis qai
vous font déraiſonner comme eux , quand
vous ne vous êtes pas expliqué avec la plus
rigoureuſe préciſion. On me fait dire
encore dans la même feuille que M. Colardeau
fait mal des vers , quoique j'aye
diten propres termes qu'il étoit né avec
le talent le plus heureux pour les vers. Il
eſt vrai que j'en ai critiqué pluſieurs des
ſiens , mais j'en ai loué un bien plus
grand nombre , & les critiques de détail
ne ſont pas des énonciations générales.
Il eſt donc faux que j'aye dit que M. Co.
lardeaufaisait mal des vers. Le menſonge
eſt une arme familière à mes illuſtrés
ennemis. En dernier lieu l'on m'accuſe
dans la belle compilation des trois âges ,
d'avoir rabaiſſe Rouſſeau pour élever la
AVRIL. 1773. 117
Motte. Voici comme je parlais de la
Motte dans le fragment ſur la Poëſie Lyrique.
« Il faut bien parler de la Motte ,
>> puiſqu'il a faitdes Odes ; mais la Motte
» était-il Poëte ? étoit- il né pour faire
» des vers ou pour les ſentir ? Il y a de
>> lui quelques ſtrophes élégantes , pas
» une vraiment Poëtique. Son ſtyle eft
>>de la plus rebutante ſéchereſſe & fes
vers d'une odieuſe dureté » .
Voilà comme j'ai élevé la Motte. II
eſt au moins conſolant de n'avoir que
des ennemis qui vous donnent tant de
droits de les mépriſer.
* Fables par M. Boiſard , de l'Académie
des belles - lettres de Caën , ſecrétaire
du Conſeil de Mgr le Comte de Provence
. A Paris , chez Lacombe , libraire
, rue Chriſtine , in 8 ° . orné de
gravures ; prix , 2 liv. 10 f. broché.
On ſe plaint depuis long-tems que le
genre de la fable eſt trop négligé parmi
nous.On regrette ce genre d'inſtruction ſi
ingénieux & ſi aimable qui repoſe ſi dou
cement l'eſprit en l'éclairant , & qui ,
pour me ſervir des expreſſions heureuſes
*Article de M. de la Harpe.
118 MERCURE DE FRANCE.
que M. de Voltaire emploie pour un autre
objet ,
Dans notre coeur pénètre pas-à-pas ,
Commeun jour doux dans des yeux délicats.
On ne ſe laſſe point de lire , de citer,
d'admirer ce charmant & fublime fabuliſte
, conteur ſi plein de graces , & grand
poëte ſansjamais l'être trop , qui peut-être
de tous les poëtes du ſiècle dernier, eſt celui
dont on a retenu le plus de vers , &
qui de tous les écrivains était le plus heu.
reuſement né pour dire la vérité aux
hommes , parce qu'il avait reçu de la nature
cette ſimplicité , cette bonhommie
qui ſemble demander grace à l'amourpropre
& ne lui laiſſe pas la force de ſe
révolter. Voilà le caractère particulier
de la Fontaine , caractère qu'on ne peut
emprunter , qui dans l'apologue eft certainement
le premier de tous , parce qu'il
eſt le plus analogue au but de la fable ,
qui eſt de faire pardonner la vérité.
Mais plus on aime la Fontaine , plus
il nous fait aimer la fable , & plus ſa perfection
nous a rendus ſévères pour tous
ceux qui ſe ſont eſſayés dans le même
genre. Qu'eſt - il reſté des fables de Richer
, de Peſſelier, de Regnier , &c,? Une
AVRIL. 1773 . 119
douzaine de celles de la Motte eſt encore
ce qu'on a publié de meilleur depuis la
Fontaine. Les fables de M. l'Abbé Aubert
, vantées dans pluſieurs journaux , &
fur-tout dans le ſien , ſont d'une inſupportable
ſéchereſſe de ſtyle , ce qui eſt le
plus grand de tous les défauts dans un
genre qui demande ſur-tout de la grace
&de la douceur. Elles roulent d'ailleurs
preſque toutes ſur le même objet. C'eſt
toujours l'amour maternel ou le danger
de la philofophie. Ce qui me perfuade
que ce jugement eſt celui du Public , c'eſt
que de ma vie je n'ai entendu citer un
vers des fables de M. l'Abbé Aubert,
Malheur à tout écrivain que perſonne n'a
jamais ni cité ni critiqué !
On en a remarqué pluſieurs de jolies
dans les ouvrages de M. Dorat & de M.
Imbert. Mais on a defiré plus de naturel
dans l'un, & plus de poësie dans l'autre.
Ces deux écrivains pleins de mérite préparent
une nouvelle édition de leurs fables
& les auront ſans doute perfectionnées
.
Pluſieurs des fables de M. Boifard peuvent
figurer à côté des meilleures qu'on
ait faites depuis la Fontaine. On y trouve
du naturel , de la préciſion , un très grand
ſens , & jamais d'affectation ; mais le dé-
وت
120 MERCURE DE FRANCE.
faur du plus grand nombre eſt une moralité
vague & trop commune. Nous allons
citer les meilleures. Le lecteur jugera , &
des talens de l'auteur & de la justice de
nos éloges .
LE LION & LE SINGE .
UnRoi des animaux , fameux par mille exploits ,
Ami de la vertu , mais fur-tout de la gloire ,
Alexandre de nom & d'effet , dit l'hiſtoire ,
Permit que du plus grand des Rois ,
Gille-Appelle transmît les traits à la mémoire.
L'Alexandre des animaux
N'inſpira point le peintre , ainſi qu'il eſt d'uſage;
Car bien qu'il eût du goût , il croyait , en Roi
ſage,
Que les artiſtes , ſes vaflaux,
Quand il s'agiſſoit d'arts , en avaient davantage.
Gille , dans cette occafion ,
Conſulta les ſujets , en peintre de génie.
Quelle était de leur Roi la plus belle action ,
La plus belle , à leurs yeux , ou la plus applaudie?
Tous les avis conſidérés ,
Gille repréſenta le Roi donnant la vie
Au Rat , quide ſon trou fortant à l'étourdie ,
Se trouvoit par malheur ſous les ongles ſacrés.
Ce chef- d'oeuvre enchantait les juges éclairés ,
Le peuple l'admira ; la cour en fut émuc.
Le
AVRIL. 1773 . 121
Le Roi ne le fut point; il détourna la vue;
Et comme Gille était habile obſervateur ,
Il comprit , non pas ſans frayeur ,
Qu'Alexandre Lion jugeait que pour la gloire ,
On aurait pu choiſir un autre trait d'hiſtoire.
Il ſe remetà l'attelier ,
Faitunnouveau portrait différent du premier:
Ici , le Roi Lion , hériſſant ſa crinière ,
Au Tigre rugiffant fait mordre la pouſſière.
Le monarque ſourit : j'ignore ſi c'eſt moi ;
Mais , à ces traits , dit- il , on reconnaît un Roi.
Inſpira n'eſt point le mot propre ; mais
j'avoue qu'à cette faute près , cette fable
me paraît fort belle. En voici une d'un
-autre genre , dont la morale n'eſt pas
moinsbonne .
LE CHAT DES INDES .
Miaou , chat de l'Inde , avait les yeux ſi doux ,
Etait ſi tourmenté d'une petite toux ,
Qu'il paffait pour un faint , même chez ſon ef-
: e;
On ne lui connaiſſait ni vice , ni faibleſſe ;
Ses vertus étaient charité ,
Tempérance & fidélité.
Sur- tout : ſa conſcience était ſi délicate ,
Que jamais dans le ſac on ne lui prit la patte,
II. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
Miaou cependant , comme les autres Chats ,
Pourſuivait lans quartier les Souris & les Rats ,
Peſte maudite , race immonde ,
Qu'il mangeait , diſait-il , pour en purger le monde.
Or un foir , on ne fait par où ,
Pour quelque bon deſſein , le doucereux Indou
S'étant gliſſé dans une office ,
Yſurprit ungros Rat , mangeant un pain d'épice .
Or ça , je t'y prends done , dit- il , maître fripon ,
Vivant ſur le commun ! tu m'en feras raiſon.
Le Rat déconcerté répondit: le ſcrupule ,
En licu pareil , me ſemble &neuf & ridicule :
Nous ſommes ſeuls : crois- moi, ſaiſis l'occaſion ;
Mange& pille , & fois für de ma difcrétion.
Vraimentje ſuis d'avis , reprit la bonne bête
De faire mon profit de ſon diſcours moral ;
Pour ſe justifier , il veut m'induire à mal ;
La propoſition eſt douce & fort honnête !
Pour plaire au friponneau, l'on ſera comme lui
Sans honneur & fans foi , friand du bien d'au
trui ;
?
Au lieu d'être ſon juge, on ſera ſon complice :
De ſa déloyauté faiſons plutôt juſtice.
Il l'étrangle à ces mots , ſe tapit dans un coin ,
Et mange fans ſcrupule ainſi que ſans témoin.
Unvaletvient; mon Chat ſaiſiſſant ſa victime;
Vous allez voir içi bien du dégât, dit-il ,
AVRIL. 1773 . 123
Et vous voyez l'auteur du crime :
Il faut en convenir , le drôle était ſubtil ;
Mais ma prudence a ſu mettre en défaut la fienne;
Je veux payer pour lui , s'il faut qu'il y revienne.
Le valet ſouriant laiſſe aller Miaou ,
Mais le jugea dès-lors un dangereux Matou.
La fable ſuivante eſt pleine de douceur
&d'intérêt.
LA FAUVETTE EN CAGE.
Une Fauvette , à peine au ſortir du berceau ,
Fut condamnée à l'eſclavage.
On empriſonne hélas ! à la fleur de ſonâge ,
On encage le pauvre oiſeau ,
Dontle coeur fut formé pour une autre aventure !
Mainte carefle & maint bonbon
Lui firent oublier les champs & la verdure.
Elle allait quelquefois voltiger au ſalon ,
Rentrait ſans peine en ſa priſon ,
Paſſant ainſi les jours ſans joie&ſans murmure.
Elle ignorait encor qu'il fût dans la nature
D'autres plaiſirs pour les oiſeaux ;
Qu'end'autres lieux les agiles Fauvettes
S'ébattaient dans les airs , ou faiſaient leurs retraites
Sous des ombrages verts , fréquentés des moi
peaux.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
Jamais du Roſſignol la voix plaintive & tendre
Aſon tranquille coeur ne s'était fait entendre.
Unmoment perdit tour. Au retour du printems ,
Du côté d'un riant bocage ,
Au foleil un beau jour on expoſa ſa cage.
Ce ſpectacle inconnu développa ſes ſens ;
-
De Philomèle elle entend les accens ;
Elle apperçoit Progné qui ſe donnait carrière,
L'infortunée alors poufle un premier ſoupir ;
Elle veut s'envoler & ſe ſent retenir :
Elle comprit enfin qu'elle était prisonnière,
Hélas , dit- elle , qu'ai -je vu ?
yoilàdonc ce que j'ai perdu !
Cruels humains ! pour combler ma misère ,
Fallait- il m'étaler un ſpectacle ſi beau ?
Tyrans , vous vous jouez de ma douleur amère !
Tandis qu'elle ſoupire , elle voit un Moineau
Careflant ſous l'ombrage une jeune Fauvette.
•"Ah ! c'en est trop , s'écria la pauvrette ,
De mon deſtin j'ignorais la rigueur ;
Et le bonheur d'autrui manquait à mon malheur !
En voici une qui donne aux critiques
une leçon bien juſte &bien ingénieuſe.
LA COLOMBE & LA PIE.
Un jour la Colombe & la Pie 4
-: S'en allèrent de compagnie
Rendie viſite au Paon , viſite de devoir :
AVRIL. 1773 . 125
)
Et de pure cérémonie.
Quand l'Agafle à jafer eut montré ſon ſavoir ,
Elle leva le fiége , ainſi que ſon amie.
Agrand'peine elle était fortie:
Que penſez-vous de Monſeigneur ,
Lui dit-elle ? Avez vous admiré ſa preſtance,
Safaulle politefle & ſon air d'importance ?
Maisj'ai lu le réduire à ſa juſte valeur.
Quoiqu'il ait de lui- même opinion fort bonne ,
Je l'ai jugé d'abord tel qu'on me l'avait dit ,
Aſſez épais de corps & fort mince d'eſprit.
C'eſt dommage ; à tout prendre , il eſt bonne per
fonne;
Mais comme il eſt mauflade ! .. Et ſes pieds ?
quelle horreur! ..
Avez-vous remarqué que ſa voix m'a fait peur ?
Mes yeux apparemment font différens des võrres ,
Répondit la Colombe : il m'a paru civil ;
Et j'ai l'eſprit ſi peu fubtil ,
Que je juge toujours en bien celui des autres .
Par ſon aigrette d'or mes regards faſcinés
N'ont point vu ſi ſes pieds ſont bien ou mal tour :
nés;
Etj'ai tant remarqué l'éclat de ſon plumage ,
Queje n'ai point prêté l'oreille à ſon ramage.
Le bonheur de la médiocrité n'eſt - il
pas préſenté très - heureuſement dans la
fable de la Linotte ?
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
:
LA LINOTTE .
De ſes demeures maternelles
Dédaignant l'humble obſcurité,
Une Linotte un jour fit leſſai de ſes aîles.
Après avoir bien voleté ,
Elle apperçut un Pin dont la cime touffue
Allait ſe perdre dans la nue.
La hauteur de cet arbre ailément la ſéduit ;
Elle vole au ſommer , elle y poſe ſon nid.
Sur ce trône , des airs elle ſe croit la reine ,
Et d'un oeil fatisfait contemple ſon domaine.
Unorage fürvient; la pauvrette à l'effor
Dans les champs s'ébatait encor ,
Quand ſon petit palais fut frappé de la foudre...
De retour , plus de nid ! .. le pin réduit en poudre!
..
Ah !dit- elle , y penſais-je ? en m'approchant des
cieux ,
J'allais au- devant du tonnerre !
Renfermons- nous plutôt dans le ſein de la terre;
La foudre rarement tombe ſur les bas lieux .
Un autre nid ſur l'herbe eſt commencé ſur l'heure.
AVRIL. 1773 . 127
L'humidité , les vermiſſeaux
:
Lui font abandonner ſa nouvelle demeure...
Toute poſition , hélas ! a ſes fléaux ,
Et le bonheur n'eſt point encore dans la fange ;
Voyons unpeu plus haut.. inſtruit par le malheur,
Dans un buiflon épais , de moyenne hauteur ,
Que bien que mal enfin le beſtion s'arrange ;
Il y trouva le calme... & c'eſt là le bonheur.
On connaît ces vers de M. de Voltaire
contre la ſatyre.
On peut à Deſpréaux pardonner la fatyre.
Il joignit l'art de plaire au malheur de médire!
Le miel que cette abeille avait tiré des fleurs
Pouvait de ſa piqûre adoucir les douleurs.
M. Boiſard a compoſé ſur cette idée la
fable ſuivante.
L'ABEILLE & LE FRELON.
Pouffée aveuglément par un inſtinct fatal ,
L'Abeille piqua l'homme , au danger de ſa vie :
Va , méchante , dit- il , mais utile ennemie;
Pour le bien que tu fais je ſouffrirai le mal.
Auffi-tôt le Frélon vint rouvrir ſa bleſſure :
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
Oh ! pour toi , reprit-il ,ta récompenſe eſt ſure ;
Etre inutile & malfaiſant ,
C'eſt trop de moitié , meurs : il l'écraſe à l'infe
tant.
Il eſt difficile de faire une critique des
moeurs plus fine & plus heureuſe que dans
la fable que nous croyons devoir encore
citer.
LE CHEVAL , LE BOEUF , LE MOUTON ,
& L'ANE .
Quatre animaux divers & diſtinct & de nom ,
Dom Courfier , à l'humeur altière ,
Robin Mouton , le débonnaire ,
Tête-froide le Boeuf & maître Aliboron ,
Mourant de faim parmi les joncs d'un marécage
,
Convoitoient un gras pâturage
Qu'envain ils cotoyaient de près ,
Et dont Martin Bâton leur défendait l'accès .
Tous quatre dévoraient des yeux l'herbe fleurie ;
Mais Martin d'en goûter faiſait paſſer l'envie.
Robin , tremblant comme un mouton ,
:
En fongeant au danger oubliait la diſette ;
Dom Courſier , pour ſes faits prone dans la gazette
,
Perdait tout fon courage à l'aſpect du bâton.
Le Boeuf , après mûre réflexion ,
T
AVRIL. 1773 . 129
T
Abandonnait ſes projets de conquête .
Tandis qu'ils ruminaient , l'intrépide Grifon ,
Sans tant travailler de la tête ,
Du gardien terrible affronta le courroux ;
Ona beau le frapper , on ne peut s'en défaire ;
Le ladre , ſans pudeur , avance ſous les coups ;
D'un ſaut victorieux il franchit la barrière ;
Et le voilă dans l'herbe enfin juſqu'aux genoux ,
Se vautrant , gambadant & brouttant , fans ran
cune.
Ses difcrets compagnons le pourſuivaient en vain
De leurs regards jaloux : amis , dit le Rouffin ,
Voilà comme l'on fait fortune.
:
L'auteur a fait gardien de trois fyllabes,
c'eſt une faute ; mais d'ailleurs tout
le monde applaudira fans doute à l'idée
de cette fable , & même aux détails dont
pluſieurs font très analogues au genre ,
tels-que ces vers .
Et le voilà dans l'herbe enfin juſqu'aux genoux,
Se vautrant , gambadant & broutant fans Tancune
, &c .
L'auteur a très bien ſenti la difficulté
de travailler après la Fontaine , & il follicite
l'indulgence du lecteur dans la der
nière des ſes fables, qui n'eſt pas la moins
jolie. 21048
90
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
LE PINÇO N.
Quand la fublime Philomèle ,
Fuyant la rigueur des hivers ,
Eut privé nos climats de fes divins concerts ,
Le doux Pinçon, formé ſur cebrillant modèle ,
Voulut encore eſſayer quelques airs .
Que nous veut , dit le Geai , ce chantre à la voix
grêle
Quel ennuyeux , s'écriaient mille oiſeaux !
Quel ennuyeux , répétaient mille échos! ..
Oles-tu , chétive pécore ,
Du Roffignol imiter les éclats?
Il te manque une voix ſonore:
Pauvre fauſſet , tu n'en approches pas!
Ypenſons-nous , dit la Fauvette ?
Eſt- ce le tems d'être ſi délicats ,
Quand nous ſommes dans la diſette ?
Soyons moins durs que la ſaiſon ,
Ou bien nous n'aurons plus la moindre chanſonnette::
:
LeRoffignol nous manque , eh ! vive le Pinçon !
Il faudrait être bien ſévère & même
bien injuſte pour ne pas reconnaître beaucoup
d'eſprit & de talent dans ces fables
que nous venons de rapporter. Celui qui
les a faites eſt certainement très - capable
de compoſer en ce genre un recueil ssès
AVRIL. 1773 131
eftimable, en revoyant ce qui peut être
corrigé& fupprimant ce qui n'eſt pas digne
du reſte. On doit l'exhorter for- tout
àdonner beaucoup de ſoinà la fin de ſes
apologues . C'eſt par- là qu'il péche le plus
communément , & c'eſt pourtant le travail
le plus eſſentiel.
Les malheurs de l'Inconstance ou Lettres
de la Marquiſe de Syrcé & du Comte
de Mirbelle ; deux parties grand in 8 ° .
édition ornée de deux gravures.A Amsterdam,
& ſe trouve à Paris, chez Delalain
, Libraire , rue de la Comédie
Françoiſe 1773 .
:
CeRoman eſt en Lettres : fon objet eſt
de faire voir que les foibleſſes d'un coeur
honnête attirent des malheurs , mais ne
détruiſent point toujours la vertu ; il en
réſulte encore , que les jeunes gens ſe perdentſouvent
par les conſeils d'un homme
frivole qui ſe fait un jeu de l'inconfrance
& de la perfidie.
Lady Sidley , Angloiſe , avoit quittéfa
patrie par un reſſentiment de ſa famille ;
elle étoit venue avec ſa mere s'établir en
France près de Poitiers . Le Comte de
Mirbelle eut occaſion de la voir. « Une
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
>> modeſtie noble, une décence naturelle,
>> cette fierté intéreſſante dont peude fem-
>> mes ont le ſecret , un eſprit ſage & pé-
>>nétrant , fufceptible à la fois , & des
>> fineſſes du goût & de la ſévérité des
>> réflexions ; voilà Sidley . Tels font les
charmes qui captivent le Comte de Mir
belle. Lady s'apperçut bientôt du fouverain
empire qu'elle exerçoit , & fentit
elle-même quelques étincelles du feu
qu'elle avoit allumé. Le Comte lui déclara
un jour ſa paffion , &jura par l'honneur,
& par fa mere qui étoit préſente, de
contracter avec elle des engagemens que
rien ne pourroit rompre .
« Cet élan d'une ame pénétrée , la flam.
>> me qui étinceloit dans ſes yeux , la vé-
>> rité de fon émotion , la candeur de fes
>> difcours, & plus que tout cela , les dif-
>>poſitions favorables de Sidley , tourne-
>> rent à fon avantage , l'indifcrétion d'un
>> ſentiment qui n'avoir pu fe comman-
>> der. Elle foupira , rougit , accepta fon
>> ferment. Sa mere même y confentit ».
Le Comte, rappelé à Paris par ſa famille
, obtint de Lady & de ſa mere qu'el-
Jes viendroient s'y établir ; il leur chercha
un logement près de la capitale. Ii embellit
ce ſéjour de tout ce qui leur étoit
agréable. Il enrichit le jardin des fleurs
AVORI L. 1773 . 133
(
Sid- les plus rares. Elles arriverent.
>>>ley patut entrer avec une joie bien vraie
>>dans le temple champêtre dont fon
>> amant étoit l'architecte. Sans être en
>> bute aux regards ni aux propos , il
» voyoit tous les jours fa belle maîtreſſe .
CA
La mere de Ladi devint malade ;
& prête de mourir : " ma Sidley , dit-
>> elle à ſa fille ,, ma chere Sidley , le
fort nous ſépare , mais i ton amant eft
>> vertueux , il peut réparer ma perte .
» Il n'oubliera point la voix mourante
»d'une mere qui les lui rappelle. LeCiel
>> en fut témoin : fon honnêteté m'en eſt
>>le garant. Il t'aimera toujours; tu feras
>> heureuſe , tu le feras pour lui & fans
» moi. Omes enfans, venez que je vous
>> uniſſe ! que ce lit de mort ſoit pour
>> vous l'autel de l'hymen ! mon cher Mir.
belle... Jurez- moi ! .. je meurs . "
Cependant le Comte de Mirbelle fait
connoiſſance du Duc de ... homme léger ,
qui s'est fait un ſyſtème de libertinage ,
qui met fa gloire à ſéduire , & qui ne
compte ſes plaiſirs que par ſes conquêtes.
Le Comte ne pur ſe défier de ſes piéges ;
ſes viſites devinrent moins fréquentes
chez Lady. Elle s'inquiéte de ſon abfence
&lui faitde tendres reproches. Le Duc
de... avoit des vues ſur la belle Angloiſe;
134 MERCURE DE FRANCE.
& pour détourner le Comte de fon premier
attachement , il veut l'engager avec
la jeune Marquiſe de Syrcé. Il avoit luimême
fait des tentatives auprès d'elle ,
mais fans ſuccès. Il lui avoit déclaré ſon
amour & fon amitié. La Marquife lui
répondit avec une ironie propre à le déconcerter.
Le Duc fe fert d'un intrigant
pour avoir accès chez la belle Angloiſe ,
&n'eſt pas plus heureux dans cette nouvelle
tentative. Il preſſe le Comte de Mirbelle
d'abréger les préliminaires de fon
amour avec la Marquife. Il fait l'hiſtoire
de ſa vie au Vicomte de... voyageant en
Italie : il lui donne le conſeil de ſe livrer
à ſes plaiſirs & de ne rien ménager pour
les fatisfaire. Il lui peint ſon caractère qui
eſt celui d'un homme à bonnes fortunes ,
&d'unſcélerat galant. Il lui fait le portrait
le plus agréable de la Marquiſe de Syrcé,
dont il ne defire la défaite que pour augmenter
le nombre de fes victimes . I
trace le plan qu'il a dreſſé pour vaincre
la Marquiſe , & il veut engager le Comte
de Mirbelle avec une femme qu'il n'avoit
pas deſſein d'aimer , pour ſe faciliter
les moyens de lui enlever la femme
qu'il aime. Le Vicomte digne de ſon ami,
Jui raconte ſes bonnes fortunes ; fur tout
celle d'une Napolitaine, qui avec un air
AVRIL. 17738 135
de nonchalence dans ſon extérieur, eſt fort
déliée en amour. Envain le Comte de
Mirbelle veut réſiſter à une inclination
qui lui fait trahir ſes ſermens ; la Marquiſe
elle - même ne peut ſe défendre
d'être ſenſible. Le Comte de Mirbel.
le prend conſeil du Chevalier de Gerac
, fon ami , qui le conjure de ne pas
s'engager dans des liens qui feroient fon
malheur , & qui le rendroient ingrat &
pertide. Mais le Duc eſt toujours attentif
à allumer la paſſion du Comte & de
la Marquiſe en excitant leur jalouſie , &
ne parvient que trop heureuſement à ſes
fins . La Marquiſe a de l'amour & ne peut
échapper aux remords de ſesdevoirs trahis .
Le Duc... répand par tout la défaite de
la Marquiſe. Il donne de la jalouſie à
la belle Angloiſe : cette femme aimable,
qui ne reſpiroit que pour fon amant , ne
peut apprendre ſon infidélité ſans s'abandonner
au défeſpoir. Elle lui marque toute
ſon indignation , & ſe retire dans un
cloître. La Marquiſe apprenant auffi
qu'elle a une rivale ſe livre à la douleur ;
elle éprouve une révolution qui la réduit
autombeau. Le Comte de Mirbelle ,après
avoir fait le malheur de deux femmes
eſtimables , n'enviſageantqu'avec horreur
le piége où le Duc la conduit , s'en ven
136 MERCURE DE FRANCE.
ge& le tue ; entraîné lui même par fon
déſeſpoir , il ne conſent de vivre que
pour ſe ſoumettre aux ordres d'un pere
tendre qu'il aime.
La lecture de ce Roman doit attacher ,
émouvoir , inſtruire. Le vice & la vertu
y ſont peints avec les couleurs qui leur
conviennent. Tous les perſonnages ont
leurs traits & leurs caractères ; ils font
deſlinés avec beaucoup de vérité , & font
tous parfaitement mis en ſcène & en action.
Dictionnaire raisonné- univerſel des Arts
& Métiers , contenant l'Histoire , la
Deſcription , la Police des Fabriques
&Manufactures de France &des Pays
Etrangers; ouvrage utile à tous les citoyens.
Nouvelle édition , revue , corrigée
& conſidérablement augmentée ,
dédiée à M. de Sartine ; s vol. in- 8 °.
propofés par ſouſcription. A Paris ,
Chez P. Fr. Didot jeune , libraire de la
Faculté de Médecine de Paris , quai
desAugustins, 1773 ; avec approbation
& privilège du Roi .
:
Ce n'eſt que dans ce derniers tems
qu'on afenti combien il ſeroitutile au progrès
des arts de conſigner dans les écrits
publics les moyens que l'induſtrie emAVRIL.
1773 . 137
ploie pour fatisfaire nos goûts & nos befoins
. L'Académie royale des Sciences ne
fut pas plutôt établie , qu'elle s'occupa
ſérieuſement de ce projet ; & depuis ce
tems elle l'a toujouts ſuivi , comme on le
voit dans les Mémoires de cette illustre
Compagnie , & dans les ouvrages que
pluſieurs de ſes Membres ont composés .
Enfin elle a entrepris depuis quelquesannées
de publier des deſcriptions complettes
de tous les Arts ; celles qui font déjà
imprimées font la preuvedes utilités fans
nombre qu'on pourra retirerd'un ouvrage
où la pratique la plus détaillée&la plus
étendue eft éclairée par les lumières d'une
théorie ſavante,& où des planches exactes
&préciſes mettent ſous les yeux tous les
instrumens & la manière de les employer.
Les auteurs de l'Encyclopédie ont cru
devoir faire , de la deſcription des Arts &
Métiers , un des principaux objets de leur
travail : la manière ſavante dont ils ont
traité cette partie mérite certainement les
plus grands eloges .
Dès le commencement de ce ſiècle , &
même dès la fin du ſiècle dernier , pluſieurs
écrivains particuliers nous avoient
donné auſſi des notions utiles fur les Arts
138 MERCURE DE FRANCE.
&Métiers. On peut nommer entre autres
la Marre , dans ſon excellent Traité de la
Police , & Savari , dans ſon Dictionnaire
du Commerce..
Mais ces ouvrages font très- volumineux
, & pe font pas à la portée de tout le
monde. Ils renferment d'ailleurs une mul.
titude de choſes abfolument étrangères
aux Arts & Métiers ; & toutes ces différentes
parties ne peuvent avoir le même
degré de perfection , parce que l'éditeur
ne peut donner tous ſes ſoins àtant d'objets
différens. Il eſt vrai que les defcriptions
de l'Académie le bornent uniquement
à cet objet; mais elles exigent un fi
grand travail & le concours d'un ſi grand
nombre de Savans & d'Artistes , qu'elles
ne peuvent être remplies que par la fuite
des tems, comme le porte l'avertiſſement
de ce magnifique ouvrage.
Ces conſidérations ont fait penſer que
le Public pourroit recevoir avec plaiſir un
ouvrage moins étendu ,danslequel il trouveroit
des notions exactes ſur les Arts &
Métiers qui font la gloire &la richeſſe de
laNation.
Tel a été le but que l'on s'étoit propoſé
en donnant la première édition de ce
Dictionnaire en deux volumes in -8 ° .
AVRIL. 1773 . 139
1
L'empreſſement du Public à ſe procurer
un ouvrage auffi utile nous a bientôt engagés
à en préparer une nouvelle édition.
Pluſieurs particuliers nous avoient remis
des mémoires ; beaucoup d'artiſtes vouloient
bien nous aider de leurs conſeils ,
nous procurer des éclairciſſemens , des
corrections & des augmentations abfolu
ment néceſſaires : mais il falloit trouver
une perſonne en état de rédiger & de mettre
en ordre tous les matériaux que nous
avions , qui , auſſi laborieuſe que capable
de faire de bonnes obfervations , voulût
ſe donner la peine de voir travailler les
ouvriers dans leurs atteliers, leur demander
des mémoires , les queſtionner fur les
uſages des machines & des outils , recaifier
ce qu'ils auroient mal expliqué ; qui
pût ſaiſir leméchaniſme & l'eſprit de chaque
invention , leur apprendre même
quelquefois une manière plus avantageuſe
de procéder , leur donner enfin des
moyens pour épargner la main - d'oeuvre
fans riendiminuer de la qualité , de la ſolidité
&de l'agrément de leurs ouvrages.
M. l'Abbé Jaubert , de l'Académie des
SciencesdeBordeaux, connu par pluſieurs
ouvrages , a bien voulu ſe charger du ſoin
de cette nouvelle édition ; c'eſt donc à ſon
zèle infatigable , & aux recherches auſſi
:
140 MERCURE DE FRANCE.
pénibles qu'exactes qu'il a faites , que l'on
doit le degré de perfection auquel cet ouvrage
eſt parvenu .
2 M. Beaumé , célèbre apothicaire deParis
, dont nous avons pluſieurs mémoires
imprimés parmi ceux des Savans Etrangers
, &différens ouvrages de Chymie ,
de Pharmacie , qui lui affurent pour toujours
une réputation fi bien méritée , a
revu les arts qui dépendent de la chymie
&de la Phyſique dont il avoit traité la
plus grande partie dans la première édition.
Nous croitions manquer à cet habile
chymiſte ſi nous ne lui témoignions publiquement
notre reconnoiſſance.
Les ouvrages ſavans de MM. de Réaumur
, Macquer, Hellor, Duhamel , Geoffroy
, Bourgelat , la Guériniere , & d'une
infinité d'autres , nous ont été du plus
grand ſecours .
Nous nous ferions un vrai plaifir de
nommer pluſieurs artiſtes célèbres auxquels
nous avons les obligations les plus
eſſentielles , mais le filence qu'ils nous
ont impofé nous fait reſpecter leur modeſtie
.
: Pluſieurs Arts ont été traités exprofeffo.
Nous croyons que l'article Imprimerie fatisfera
ceux qui voudront avoir une idée
de ſes opérations , & qu'ils faifiront faci
AVRIL. 1773. 141
lement par le ſecours des figures le méchanifme
de cet art fi utile.
Les ouvrages techniques étant ordinairementplus
propres à inſtruire qu'à amufer ,
on a eu grand foin de joindre l'utile à l'agréable
, en donnant l'hiſtorique de chaque
art , ſon origine , ſon inventeur , fes
degrés de perfection , les matières qui lui
font propres , & en quels lieux elles ſe
trouvent ; leur préparation , les moyens
de diftinguer les bonnes ou mauvaiſes
qualités de chacune , quels font les principaux
ouvrages que l'on en fait , & comment
on y procède. On y a joint la def
cription des outils &des machines les plus
réceſſaires ; la notice des réglemens auxquels
les différens Arts font foumis dans
le royaume, & enfin la deſcription de pluſieurs
Atrs étrangers dont le travail roule
ſur des productions que la nature a refufées
à notre climar.
Pour nerien négliger dans un ouvrage
auffi intéreſſant , l'éditeur y a ajouté un
nombre conſidérable d'Arts qui manquoient
dans la première édition , y a
joint les Arts& les procédés nouvaux que
l'on a inventés , & a corrigé & augmenté
pluſieurs articles dont il paroiſſoit que
l'on n'avoit pas été aſſez inſtruit. C'eſt
ainſi qu'il a refondu entièrement l'article
142 MERCURE DE FRANCE.
Agriculture , d'après ce que les diverſes
ſociétés d'agriculture ont donnéde mieux
au Public , & les manufcrits que pluſieurs
artiſtes ont bien voulu lui communiquer.
Enfin iln'y a rien de curieux & d'intéreſſant
dans tous les Arts , dont il n'ait fait
mention .
Comme pluſieurs outils & machines ,
dont la figure & l'uſage ſont totalement
différens , ont ſouvent les mêmes noms ,
on a cru faire plaiſir au Public en lui
donnant une nomenclature de tous les
mots techniques avec leur explication ,
& l'on a eu ſoin à chaque mot technique
de renvoyer à l'Art auquel il appartient.
Cette nomenclature générale , qui
manquoit abſolument dans notre langue ,
étoit deſirée depuis très longtems ; elle
ne pouvoit mieux convenir qu'à la ſuite
de ceDictionnaire , puiſqu'en renvoyant
à l'Art même qui en donne la deſcription,
elle fera éviter bien des erreurs dans lefquelles
on étoit tombé juſqu'à préſent.
On délivre actuellement 4 volumes.
Le tome cinquième &dernier , contenant
la nomenclature des termes des différens
Arts , paroîtra au mois d'Avril ; il ſera
fourni gratis aux Souſcripteurs.
La ſouſcription , qui n'aura lieu que
juſques à la fin du mois d'Avril , eſt de
AVRIL. 1773 . 143
20 liv. pour les cinq volumes en feuilles.
Ceux qui n'auront pas ſouſcrit alors paieront
l'ouvrage 24 liv. en feuilles .
La brochure & relieure ſe paient ſépa
rément.
Le même libraire vient de recevoir
Artaus Cappadocis , & c . in - 8 °. faiſant
le tome s . des Princes de la Médecine ,
publié par M. de Haller ,
La Galeriedes Combinateurs , ouvrage
dédié aux Actionnaires de la Loterie
de l'Ecole Royale Militaire. Par M.
Gräff. Avec 4 planches en taille-douce .
Prix , 6 liv, broché .AParis , chezCouturier
fils , Libraire , Quai des Augustins
, au Coq ; & Merigot le jeune ,
Libraire , Quai des Auguſtins , au coin
de la rue Pavée ;& chez l'Auteur , rue
des Lavandieres Sainte - Opportune ,
vis- à- vis la rue des Mauvaiſes Paroles.
1773. Avec Approbation & Privilége
du Roi.
Cet ouvrage, fait avec beaucoup de foin
& de ſagacité , enſeigne les moyens les
plus probables de jouer utilement par
extrait, par ambe , & par terne à la Loterie
de l'Ecole Royale Militaire . L'Auteur
combine les retours du hafard & l'affu144
MERCURE DE FRANCE.
1
jettit en quelque forte aux loix d'un calcul
raiſonné & fuivi .
Hiftoire générale des Philofophes modernes;
contenant la vie & les découvertes
des plus célèbres Métaphyſiciens , Moraliſtes
, Légiflateurs , Reſtaurateursde
la Philofophie , Mathématiciens , Phyſiciens
, Chymiſtes , Coſmologiſtes &
Naturaliſtes qui ont fleuri depuis la
renaiſſance des lettresjuſqu'à nos jours;
avec leurs portraits. Par M. Savérien .
Huit volumes in4°. & in 12. enrichis
du portraitde l'auteur , de frontiſpices ,
de titres & de culs-de lampes gravés
en taille-douce. A Paris , de l'imprimerie
de Didot l'aîné , libraire & imprimeur
, rue Pavée , quai des Auguftins;
& ſe diſtribue chez la Dame
François , veuve de M. François , gra-
•veur des deſſins du cabinet du Roi , &
penſionnaire de Sa Majesté , rue Saint-
Jacques , à la vieille Poſte ; & chez les
libraires ordinaires ; 1773 .
Nous ne pouvons mieux faire connoître
l'importance & le mérite de cet ouvrage
qu'en citant le prospectus même qui
l'annonce. « Les éditions multipliées
qu'on a faites des différens volumes qui
ont
AVRIL. 1773 : 145
10
ont paru ſéparément , font un für garant
de la faveur du Public. Il manquoit pour
terminer cette hiſtoire le huitième &
dernier volume qu'on attendoit depuis
long- tems , & qui vient d'être publié. A
cette occafion nous croyons devoir donner
une idée ſommaire de toute cette
compoſition , afin de la faire connoître
aux perfonnes qui deſireroient ſe la procurer.
:
On fait que les Philoſophes modernes
ont rappelé& éclairci dans leurs ouvrages
tout ceque les Anciens ont écrit de folide;
qu'aux découvertes de ces ſages , ils ont
ajouté les leurs. Ce qu'il y a de certain
, c'eſt qu'il a paru plus d'hommes de
génie dans l'eſpace de trois ſiècles qu'il
n'en a vécu depuis le déluge juſqu'à larenaiſſance
des lettres.
Auſſi les grands coups font frappés. On
a fait l'anatomie de l'entendement humain
, & l'analyſe de ſes paſſions. On a
fixéles limites des ſciences exactes , & reculé
celles de la phyſique & de l'hiſtoire
naturelle .
- Il faut donc s'attendre à trouver dans
cette hiſtoire générale des Philoſophes
modernes les vérités les plus piquantes&
les plus fublimes. Tout ce que la métaphyſique
renferme de plus fubtil&de plus
II.Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
tranſcendant ; la morale , de plus ſenſé&
de plus vertueux; les mathématiques , de
plus intéreſſant & de plus utile ; la phytique
, de plus curieux &de plus important
; enfin l'hiſtoire naturelle , de plus
rare & de plus merveilleux , en forme le
riche tableau. En ajoutant à cette production
l'Histoire des Philoſophes anciens , s
vol. in - 12 , * par le même auteur , on
pourra regarder cette hiſtoire générale des
Philofophes comme le ſanctuaire de la
philofophie , où les actions , les découvertes
, les connoiſſances , & même les
écarts des plus grands génies ſont enregiſtrés
, pour éternifer leur mémoire , & fervir
à l'inſtruction véritable des hommes
préſens& à venir.
Voici les noms des Philoſophes qui
compoſent les huit volumes de l'hiſtoire
générale des Philoſophes modernes ; ſçayoir
:
Dans l'histoire des Métaphyficiens , te
me I. Erafme, Hobbes , Nicole , Loke ,
Spinofa,Mallebranche , Bayle , Abbadie,
Clarke , Collins . i
Dans l'histoire des Moraliſtes & des Législateurs
, tome II. Montagne , Charron ,
Grotius, la Rochefoucault , Pufendorff ,
* Chez Didot l'aîné , rue Pavée , au coin de la
fue des Auguſtins,
AVRIL. 1773. 147
Cumberland , la Bruyere , Duguet , Wollaſton
, Shaftesbury .
Dans l'histoire des Restaurateurs de la
Philofophie , première partie , tome III.
Ramus , Bacon , Gaſſendi , Deſcartes ,
Pafcal.
Dans l'histoire des Reſtaurateurs de la
Philofophie , feconde partie , tome IV.
Newton , Leibnitz , Halley , Bernoulli ,
Wolf.
Dans l'histoire des Mathématiciens ,
tome IV. Copernic , Viete, Ticho Brahé,
Galilée , Kepler , Fermat , Caffini , Hughens
, la Hire , Varignon .
Dans l'histoire des Phyſiciens, tome VI.
Rohault , Bayle , Hartfoeker , Polinière ,
Molières , Deſaguliers , s'Graveſande ,
Muſchenbroek.
Dans l'histoire des Chymiſtes &desCof.
mologistes , tome VII. Paracelſe , Lefèvre,
Kunckel , Burnet , Lemery , Homberg ,
Maillet , Woodward , Boerhaave .
Dans l'Histoire des Naturalistes , to
me VIII. Agricola , Gefner , Aldrovande,
Belon , Jonston , Liſter , Plumier , Tournefort
, Hales , Réaumur.
A la tête de chaque volume eſt un difcours
historique fur la matière qui en est
l'objet.
?
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
Le Luxe , poëme en fix chants , orné de
gravures avec des notes hiſtoriques &
critiques , ſuivi de poëfies diverſes .
Prix , 4liv. 4f. br. AParis , chez Monory
, libraire de S. A. S. Mgr le Prince
de Condé , rue de la Comédie Françoiſe
, 1773 .
M. le Chevalier du Coudray , Seigneur
des Follés , gouverneur pour le Roi des
villes & châteaux d'Andely , ci - devant
Mouſquetaire du Roi en ſa première
compagnie , &c. adreſſe ainſi ſon livre à
Meſſieurs de l'Académie Françoiſe.
MM.
LaCroix de St Louis eſt le prix militaire ;
J'en ſerai décoré parle Roi dans ſept ans.
Le fauteuil , parmi vous , eſt le prix littéraire ;
Dois-je ledemander ? non : Meſſieurs, je l'attends .
Unecitation ſuffira pour faire connoî
tre l'eſprit de cet ouvrage & pour faire
juger du talent poëtique de l'auteur.
Je dois en convenir en honnête rimeur ,
Aux ſottiſes du jour j'attache mon humeur :
Dans mes malins accès je n'épargne perſonne;
Aux pervers toutefois je la leur garde bonne
Et reſpecte les bons. Le luxe très-ſouvent
AVRIL. 1773. 149
Me cauſe ce chagrin dont je ſuis mécontent .
En moi je te réponds du meilleur caractère
Qui puiſſe ſe trouver , comme on dit , ſur la
terre.
J'ai le coeur trop ſenſible ; ici j'en fais l'aveu ,
Lorſque je réfléchis je me mets tout en feu .
Voici ce que M. le Chev. du Coudray
appelle une ode.
Que la tromperte réſonne;
Que nos bachiques concerts
Portent au plus haut des airs
Le nom du dieu de la tonne .
Voici ce qu'il nomme une épigramme.
Vous prétendez , Orgon , dans Paris & dans Rome
,
Etre connu bientôt pour vraiment habile homme :
Sans doute , je prévois qu'un jour vous irez loin ;
Car vous êtes déjà chez l'épicier du coin.
LETTRE de M. de Voltaire à M. le
Chevalier du Coudray.
Pardonnez , Monfieur , à un Vieillard décrépit
&malade , fi du fond de ces abîmes de neiges , il
ne vous a pas remercié plutôt de l'honneur que
vous lui avez fait. J'ai de bien plus grandes gra
G-iij
JO MERCURE DE FRANCE.
ces à vous rendre ; c'eſt de mon plaifir. Tout ce
que vous dites eſt naturel & vrai . Je ſuis de l'avis
de Boileau; le vrai ſeul eſt aimable. Peut - être
quelques gens d'un goût difficile vous reprocheront
quelquefois de ne vous être pas aſſez ſervi
de la lime ; mais je trouve que cette aiſance fied
très bien à un Mouſquetaire.
Quant au luxe dont vous parlez , vous faites
très-bien de déclamer contre lui , &d'en avoir un
peu chez vous ; le luxe eſt une fort bonne choſe
quand il ne va pas juſqu'au ridicule. Il eſt comme
tous les autres plaiſirs , il faut les goûter avec
quelque ſobriété pour en bien jouir. Vous ſavez
tout cela mieux que moi , & vous en faites un
bien meilleur uſage. Je ſuis ſur le bord de mon
tombeau ; c'eſt delà que je vous ſouhaite des jours
remplis de gaîté .
J'ai l'honneur d'être , &c .
LE VIEUX MALADE DE FERNEY.
RÉPONSE au Vieux Malade de Fermey.
Vieillard agréable ! o plume bienfaiſante!
Je lis , avec tranſport , ton épître charmante ,
Récitant à mes fils tes vers mélodieux ,
Cultivant , labourant le champ de mes ayeux ;
Sousmon ruftique toît couvert d'un humble chaume
,
La gloire d'ici-bas n'eſt pour moi qu'un phantôme
:
AVRIL. 1773 . 151
Je l'avouerai pourtant , mon orgueil eſt flatté
De recevoir l'écrit que le coeur t'a dicté ;
Ames fiers ennemis j'arrache la victoire ,
Paix , ne nous flattons point d'une ſtérile gloire.
Si le Luxs eſt connu dans ce vaſte Univers ,
Je le dois à ta proſe & non pas à mes vers .
,
Addition à l'ouvrage intitulé : les Trois
Siècles de notre Litterature ou Lettre
critique adreſſée à M. l'Abbé Sabatier
de Castres , foi -diſant auteur de ce
Dictionnaire .
Pour prononcer ſur les ouvrages d'eſprit , il
faut être connaiſleur & impartial .
Les Trois Siècles Littéraires , au motGoujet.
A Amſterdam. Et ſe trouve à Paris ,
chez J. F. Baſtien , libraire , rue du
Petit- Lyon , fauxbourg S. Germain ,
1773 .
L'ouvrage des Trois Siècles a été jugé
comme une production conçue par la
haine du mérite , & exécutée par l'ignorance
& la foibleſſe.Il ſuffiſoit de citer au
haſard quelques morceaux des jugemens
&du ſtyle des auteurs ou de l'auteur de
ces trois fiècles , pour faire connoître le
ridicule & l'impuiſſance de ces prétendus
Ariſtarques. L'auteur de cette addition
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
(M.Laus de Boiſſi)relève avec ſuccès dans
une brochure de 67 pag. quelques - unes
des erreurs , des omiſſions,des critiques ,
& des louanges de ce Dictionnaire. Il
eût falu un ouvrage plus long que les
trois volumes des trois fiècles , pour citer
tout ce qu'il y a de repréhenſible , &
c'eût été une peine bien inutile. On rira
des louanges que M. l'abbé S. ſe donne
ſans meſure , ainſi qu'à MM. l'a ... A. Cl .
&c . , & qu'il refuſe à MM. de Voltaire ,
de la H. d'A . St L. , &c. Que répondre à
des critiques qui ont fait le ſyſtème de
louer fans examen tout ce qui vient de
la médiocrité , & de blâmer fans raiſon
tout ce qui eſt produit par le génie?
LETTRE de M. Fleury à M. l'Abbé Sabatier
de Castres , auteur du livre des
Trois Siècles de notre Littérature.
J'emprunte , Monfieur , le ſecours du Mercure,
pour vous communiquer quelques obſervations
ſur un article de votre Dictionnaire qui me
concerne .
Vous y avez placé à la lettre F. Jacques Fleury,
Avocat au Parlement de Paris , mort en 17 .. , en
qualité d'Auteur de Poëfies diverſes ; l'énoncé
eft vrai en partie ; même ſurnom , même profeflion
, & les Poëſies ſont effectivement de moi ,
AVRIL. 11777733.. 193
mais mon nom propre n'eſt pas Jacques ; mes
Parrain & Marraine m'ont impofé ceux de François-
Thomas , quej'ai portés religieulement juſ
qu'aujourd'hui ; d'où il réſulte , qu'en deux traits
de plume , vous m'avez débatiſé d'abord , pour
m'enterrer enſuite tout vivant .
Ma fucceffion littéraire ainſi ouverte , vous
n'avez apperçu dans un inventaire fait trop à la
hâte , qu'une collection de Fables , Epîtres ,
Chanfons , Madrigaux , Epigrammes , &c. tous
effets , ſelon vous , ſans valeur , puiſque vous
les rangez parmi les ouvrages qui ne ſe liſent
point; la déciſion eſt tranchante , & c'eſt parler
en maître ; convenez pourtant , Monfieur , que
vous avez pris la peine de les lire , ou il s'enfuivroit
que vous les avez déprités ſans les connoître;
en tout cas , bien d'autres que vous ont éré
attrapés à cette lecture ; une première édition de
deux mille exemplaires , & une ſeconde qui l'a
ſuivie d'aflez près , augmentée de quantité de
pièces , font foi que mon livre n'a pas manqué de
Lecteurs ; & ce qui doit vous mortifier le plus ,
c'eſt que de tous les gens de lettres , journaliſtes
& autres qui en ont parlé avant vous , les
plus rigides l'ont fait avec plus de ménagement,
ſe renfermant dans les bornes d'une critique circonſpecte
, ſans ſe croire diſpenſés de louer ce
qu'ils ont vu de bon ou d'agréable dans ce livre.
J'en pourrois même citer juſqu'à fix , dont les
jugemens ſont ſous les yeux du Public , & qui
m'ont honoré d'éloges fort au deſſus de mes eſpérances;
c'en eſt allez , je penſe , pour m'autoriſer
à ſoutenir qu'il y a du moins fix à parier contre
un , que votre cenſure n'eſt pas équitable.
,
Vous auriez ſouhaité , je le vois , plus de
force & d'élévation dans la poësie des Fables ;
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
,
fongez vous bien , Monfieur , que le caractère
Propre de ces petits Poëmes , eſt le familier , le
ſimple , le naïf , qui loin d'en exclure le ſel &
l'agrément , fervent à les augmenter ; caractère
que notre la Fontaine , ce Peintre de la nature ,
a fi bien ſaiſi , qu'il ſemble que tous les récits
partent de l'abondance du coeur : voilà le modèle
que ceux qui courent la même carrière doivent
:s'efforcer de ſuivre , quoique ſans eſpérance de
l'atteindre car il n'y a qu'un la Fontaine au
monde ; ainſi notre poſition étant à peu près
ſemblable , & nous mettant conféquemment à
portée de traiter but à but , ſouffrez que je vous
propoſe un arrangement qui nous fatisfaſſe l'un
& l'autre : malgré toute mon attention à me
rapprocher le plus qu'il m'a été poflible du ton
riant ou moral des perſonnages de mes Fables ,
mon ſtyle vous paroît trop fimple & fans vigueur,
parce qu'il n'a ni affectation ni enflure; hé bien!
Monfieur , pardonnez - moi cette faute , fi c'en eſt
une , & je vous réponds d'une indulgence réciproque
de mapart , pour tout ce qui ſe rencontre
de foible , de défectueux , ou de faux dans votre
Dictionnaire , ſauf néanmoins le jugement du
Public , qui ſeul a le droit d'en décider.
La fin de l'article eſt une eſpèce d'éloge de mon
talent pour les Chanſons ; & dans la crainte que
trop de louange ne me gâte , vous avez grand
foin de la tempérer par des réſerves & des modi-,
fications , qui , fi elles étoient juſtes , ne laiſſesoient
guères de reſſources à mon amour propre;
forcé , comme vous l'êtes , d'avouer que cette
partie de mes Poëſies a eu de la vogue , n'est- ce
pas une affectation trop marquée de citer pour
preuve les Sociétés bourgeoiles , privativement
à toutes les autres , comme pour infinuer à vos
AVRIL. 1773 . 155
Lecteurs , que mon vol ne s'eſt pas étendu au
de- là ? Lorſqu'il eſt conſtant , & que perſonne
n'ignore , que mes Chanſons , ces petites productions
du plaiſir & de la liberté , ont amuſé
ſucceſſivement la Cour , la Ville , les Provinces ,
qu'on les a chantées par-tout , que la Cour du
Maine , l'une des plus ſpirituelles & des plus
polies , ſe plaiſoit à les entendre , que pluſieurs
ſont connues de l'étranger , & mêine ont pénétré
juſques dans l'Inde , enforte qu'un Chanfonnier
moins modeſte pourroit ſe vanter qu'elles ont
couru de l'un à l'autre pole.
La Muſique , m'allez-vous dire , a été ſans
doute le principe de cette petite fortune; je demeure
d'accord que le choix des airs y a contribué
; mais , outre que le mérite de ce choix ,
m'eſt réverſible , que répondre quand vous apprendrez
que j'ai compoſé la Muſique & les
paroles d'une partie de celles de mes Chanſons
qui ont le plus réuſſi ?
Ne croyez pas , toutefois , que la petite fortune
m'ait ébloui : une réputation éphémère
dont les fondemens ſont ſi légers , n'est pas de
nature à m'inſpirer trop d'orgueil ; j'ai plutôt à
me reprocher de vous avoir entretenu ſi longuement
de ces bagatelles ; & je ne puis mieux
terminer ma lettre que par une remarque à l'avantage
des Sociétés bourgeonſes dont nous
ſommes membres , & dont il paroît que vous
ne faites point aſſez de cas ; que l'eſprit , le
goût , les talens , la vraie gaité s'y rencontrent
auſſi fréquemment que dans les claſſes ſupérieures
; on a dit il y a long-temps , que la bonne &
la mauvaiſe compagnie ſont par- tout , ſans diltinction
des rangs & des conditions.
- Quelque plauſibles que foient mes raiſons , je
Gvj
196 MERCURE DE FRANCE .
n'oferois me flatter qu'elles faſſent ſur vous aflez
d'impreffion , pour vous déterminer à réformer
votrejugement; les gens d'eſprit , comme d'autres
, reviennent difficilement de leurs préventious
; mais refuſerez- vous de me reſtituer au
moins , dans votre errata , mes noms propres &
mon existence ? Vous pourriez me traiter plus
généreusement encore , fi vous courez les riſques
d'une ſeconde édition en m'effaçant tout-à-fait
de vos chroniques , où je ne me ſens pas digne
defigurer.
Un hommed'eſprit , plus au fait que moi du
courant de la littérature moderne , en m'envoyant
une copie de votre article , car c'eſt plus le vôtre
que le mien , m'a félicré de n'avoir point été
toué par l'Auteur des trois fiécles , qui n'applaudit
qu'à ce que nous avons de plus mauvais & de plus
miférable ; ce ſont ſes termes , qui me ſemblent
un peu outrés , n'étant guères poſſible d'imaginer
que la diſtribution d'un encens précieux ſoit à fi
bas prix.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Ce 23 Mars 1773 .
FLEURY.
ACADÉMIES.
I.
Aſſemblée publique de l'Académie royale
des Sciences & belles-lettres de Béfiers.
L'ACADÉMIE tint ſa féance publique le
Jeudi 15 Octobre 1772. M. de BouffaAVRIL.
1773 . 157
nelle , Brigadier des Armées du Roi , en
fit l'ouverture , en qualité de Directeur ,
par un compliment qu'il adreſſa à M. de
Nicolaï, Evêque & Seigneur de Béſiers ,
déja élu , avec l'agrément du Roi , Préſident
perpétuel , à la place vacante par la
mort de M. de Beauſſet de Roquefort ,
ſon prédéceſſeur . Et après la réponſe obligeante
que lui fit M. l'Evêque , & fon
compliment à la Compagnie , M. de
Bouffanelle lut un diſcours ſur l'envie ,
& la traduction littérale en vers françois
du chapitre XII , du ſecond Livre de l'Imitation
de Jeſus- Chriſt. De regiá via
Sanctæ crucis.
Dans fon diſcours M. de Bouſſanelle
remarque d'abord , que quoiqu'on confonde
affez ordinairement la jaloufie &
l'envie , ce ſont néanmoins deux pafſions
bien différentes , dont l'une eſt
fouvent une vertu , & l'autre eſt toujours
un vice honteux & déteſtable. La jaloufie
, dit- il , ne fait la guerre qu'à ceux qui
veulent lui ravir ſon bien : l'envie en
veut également à tous les hommes : elle
ne peut fouffrir en qui que ce ſoit aucun
avantage : elle s'en afflige : elle ne ſe repaît
&ne ſe réjouit que de malheurs.
L'Académicien trace enſuite fort au
long les caractères de la jaloufie , de l'ene
158 MERCURE DE FRANCE.
vie , de la critique , de l'eſprit , qu'on
confond quelquefois mal-a- propos . En
voici quelques lambeaux .
Le caractère de la jalouſie , dit - il ,
n'eſt point de rabaiſſer , mais d'atteindre ,
d'égaler ce qui la touche : celui de l'envie
, eſt de chercher des défauts dans ce
qu'elle eſt forcée d'eſtimer. La jaloufie
peut donner une forte d'émulation , &
par-là ranimer les talents : l'envie , la
noire envie ne s'occupe qu'à les étouffer ,
à les éteindre , &c. Le vrai critique , eſt
celui que la raiſon & la probité guident
Len tout , qui blâme l'action & reſpecte
la perſonne : l'envie ne garde aucune mefure.
On ſe tromperoit , ajoute-til , en
appelant eſprit la noire malice. L'homme
d'eſprit n'a en vue que l'exercice de ſes
talents , le bien public , l'honneur : il refpeste
la religion , l'humanité : bien différent
de ces frondeurs inexorables , il
ne critique ni les actions des hommes
en général , ni rien de ce qui regarde ceux
avec qui il vit.
Nous omettrons pour abréger , bien
des traits d'érudition & de morale , dont
M. de B. a enrichi ſon Diſcours. Nous
nous contenterons d'en rapporter la fin .
Je laiſſe , dit il , à la chaire , à montrer
les horreurs , le danger , & les ſuites de
AVRIL. 1773. 159
,
ne
l'affreuſe médiſance, & tout ce qu'a d'o
dieux , & de funeſte , ſa coupable & déteſtable
mère , l'Envie. Il réduit la manière
de vivte avec les hommes , & furtout
avec ceux qui font nés parmi nous
à rendre ſervice à ſes ſemblables
leur jamais nuire , publier leurs bonnes
qualités , leurs actions louables , taire
ſcrupuleufement leurs défauts , excuſer
autant qu'on le peut, leurs vraies ou prétendues
fautes , donner des conſeils à qui
en demande , employer ſon crédit pour
quiconque en a beſoin : en un mot, faire
le bien& dire le bien : cette vertu ſi
précieuſe aux yeux de l'Etre ſuprême , ſi
néceſſaire aux liens de l'humanité , eſt
du reffort de tout le monde ; d'où il conclud
qu'avec de très-petites facultés on
peut faire du bien .
Le Secrétaire annonça enſuite les ouvrages
qui nous avoient été communiqués
depuis la derniere ſéance publique
, ſçavoir , 1º , Une nouvelle Table
de la parallaxe du ſoleil , pour tous les
dégrés de hauteur, & pour tous les temps
de l'année , en ſuppoſant la moyenne de
8" s , réſultante du calcul de notre Affocié
Mde le Paute. 2°. Un mémoire
fur les effets da garou , ( Thymelea ) par
160 MERCURE DE FRANCE.
د
M. Bouniol , Docteur en Médecine de la
Faculté de Montpellier. 3 °. L'art du
Coutelier première partie , en un
gros volume in - fol . avec un grand
nombre de planches , & la Pogonotomie ,
petit volume in- 12 , par le ſieur Perret ,
natif de Befiers , & Maître Coutelier à
Paris.
Après quoi M. Bouillet le fils , Méde
cin, lut l'éloge de M. Maſſip , l'un des
fondateurs de l'Académie , en 1723 , &
vétérant depuis 1767. Il étoit né à Béfiers
en 1688 , & il mourut au commencement
de 1772. Ses Parents qui étoient
de très-bonne famille,n'avoient rien négligé
pour ſon éducation ; il paſſa Licen
tié en droit ; mais fon inclination le décida
en faveur des Belles - Lettres . A la
première de nos féances , à laquelle préſida
M. de Mairan , il prononça un difcours
fort éloquent , dont M. Bouillet ne
manqua pas de rapporter quelques traits ;
& après avoir loué ſon affiduité à nos
conférences , & fon exactitude à remplie
les devoirs de chrétien & d'académicien
, il finit en dépeignant fon caractère
; qui étoit la probité & la candeur
même.
M. l'Abbé Decugis Profeſſeur au ColAVRIL.
161
1773 .
lége royal de cette Ville ,lut fon remerciment
pour la place vacante par la mort
de M. Pradines , qu'on lui avoit accordée.
M. l'Abbé Bouillet , après avoir donné
une idée ſuccinte des progrès de la
nouvelle géométrie , lut l'extrait d'un
mémoire dans lequel , à l'occaſion de cer.
taines équations de tous les degrés , dont
le cas irréductible admet une ſolution
algébrique , affez facile ; il fait voir 1º.
Que la rectification de la circonférence du
cercle , n'est qu'un cas particulier de la
ſolution générale de ce cas irréductible .
2 ° . Qu'il eſt contre la nature du problèmegénéral,
que le cas particulier dont il
s'agit puiſſe être réſolu par le moyen d'une
expreſſion finie & réelle en même
temps. Dans ce même mémoire , M.
l'Abbé Bouillet donne une nouvelle manière
d'exprimer les arcs de cercle , les
finus , les logarithmes , &c. ( ainſi que
tous les facteurs d'un Binome , Trinome
de degré quelconque ,) au moyen de laquelle
toutes ces quantités ſe différencient
&s'intégrent comme les quantités purement
algébriques.
M. l'Abbé de Baſtard termina la ſéance
par un diſcours ſur la légereté qu'on
reproche aux françois. Pour en donner
1
162 MERCURE DE FRANCE.
une idée , il ſuffira d'en tranſcrire quelques
morceaux. Il avance , d'abord , que
c'eſt une choſe reçue de toute l'Europe ,
que le François l'emporte pour l'agrément
ſur toutes les nations. Une phyſionomie
ouverte , un air libre , une marche
afſurée , le ton décidé , l'élégance de
ſa parure , & ce certain je ne ſçais quoi ,
qu'on ne peut ni peindre ni imiter, joints
àſa vivacité , ſon enjouement , ſa façon
de rendre fes idées , & à l'harmonie de
ſa langue , lui ont fait unanimement
décerner la pomme. Mais nul tableau
s'objecte t- il , ſans ombre : on lui reproche
la légereté; de là l'inconſtance , l'étourderie.
Ces nuances paroiſſent trop
fortes à M. l'Abbé Bastard : il eſt tenté
d'appeler la légereté du françois fagefſe
, ſon inconſtance , prudence, ſon étourderie
, agrément ; car il croit qu'on nous
a mal jugés ,& il le prouve dans un aſſez
long détail .
د
Il tire ſes preuves du caractère & du
courage de nos ayeux , des premiers
Francs , qui n'étoient que ſoldats , & qui
parvinrent à former un glorieux établiſſement
, malgré tant d'obstacles ; de la
conſtante application de nos prédéceſſeurs
&de nos contemporains , à l'étude
des loix , des mathématiques , de la
AVRIL. 1773. 163
phyſique , de la médecine , & des progrès
qu'ils ont faits dans les ſciences ,
dans les arts , dans la guerre , &c. Et il
ſe croit en droit de s'écrier : François !
heureuſe Nation , vous ſçavez vivre &
badiner ! Les noirs & inutiles ſoucis ne
troublent ni ne tourmentent point votre
ame: les événemens, quels qu'ils foient,
ne fauroient vous affecter long-tems :
vous réfléchiſſez , vous combinez , mais
une force majeure détruit vos ſpéculations :
ſoumis à ſa loi , vous cherchez ſans héfiter
une autre plage pour revenir ſer
l'eau ; c'eſt en cela , conclud l'auteur ,
que conſiſte la ſageſle.
:
II.
Académie Royale des Sciences & Beaux
Arts , de Pau.
L'Académie ayantréſervélesprix qu'elle
avoit à diſtribuer cette année , en donneradeux
en 1774 , le premier à un Ouvrage
en Proſe , qui aura pour ſujet : Seroit- il
avantageux au Béarn , d'y établir les différentes
espèces de Prairies artificielles.
Le ſecond à un ouvrage en Vers , qui
aura pour ſujet : Les avantages & les maux
qui ont réſulté de la découverte du nouveau
Monde.
164 MERCURE DE FRANCE.
Les Ouvrages ſeront d'une demi- heure
de lecture au plus;il en ſera adreffé deux
exemplaires à M. de Crouſeilles , Sécretaire
de l'Académie. On n'en recevra aucun
après le mois de Novembre & s'ils ne
font affranchis des frais du port.
Chaque Auteur mettra à la fin de ſon
ouvrage une Sentence , & la répétera audeſſus
d'un billet cacheté , dans lequel il
écrira ſon nom .
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL
NOUouSs avons à rendre comptede cinq
Concerts , depuis le Dimanche de la Paffion
qu'au Jeudi-Saint , jour où nous
écrivons. Cet article deviendroit trop
étendu ſi nous nous attachions à tous les
détails de ces Concerts; il ſuffira d'en
indiquer les parties les plus intéreſfantes.
Le public paroît en général applaudir
aux efforts que les Directeurs font pour lui
plaire. On fait que pour faire une collection
de morceaux nouveaux & intéreſfans,
le tems leur a manqué ; d'ailleurs
on leur fait gré peut- être de ne pas vouloir
AVRIL. 1773 . 165
aſſervir le goût du public au leur. Leur
plan eſt , en effet , de donner des morceaux
de genres différens , & de préférer
le genre qui réuſſira le mieux. Les Concerts
font toujours diviſés en deux parties.
Celui du Dimanche de la Paſſion
commençapar une ſymphoniedeToeſchi,
on remarqua que l'orcheſtre, plus exhauſſé
qu'il ne l'étoit le Jeudi d'auparavant , rendoit
l'effet des inſtrumens plus ſaillant,
La diſtribution de l'orcheſtre étoit meilleure
auſſi. Dans le moter de M. le
Grand , qui termina la première partie ,
le chant fut trouvé facile & naturel , &
l'on y applaudit fur-toutunpetit choeur à
voix baſſe , dont le caractère eſt ſimple &
touchant. La ſeconde partie commença
par une ſymphonie concertante de M.
Davaux , Amateur ; cette ſymphonie fut
exécutée par MM. Capron & Gueſnin
avecbeaucoup de juſteſſe , de préciſion&
d'enſemble. Cette ſymphonie eſtdu meil.
leur genre , ainſi que tout ce que compoſe
M. Davaux; ſa muſique réunit tous
les avantages ; elle prête au talent de ceux
qui l'exécutent , & flatte également les
oreilles ſavantes & celles qui ne le font
pas. Madame Biglioni , dans un air Italien
, fir applaudir la légéreté de ſa voix ,
la flexibilité de ſon goſier , & la manière
166 MERCURE DE FRANCE.
facile avec laquelle elle chanre. M. Duport
joua une fonate de violoncelle , &
il s'y montra digne de ſa réputation , c'eſt
la façon la plus courte& la meilleure de
louer cet artiſte auſſi célèbre que digne de
l'être . Le Concert fut terminé par le
Confitebor Domino d'Auriſſichio , motet
d'un genre excellent , & dans lequel le
public diftingua fur-tout un cheoeur fort
touchant , entre-coupé de récits , à deux
voix. Les deux Coryphées étoient Madame
Larrivé & M. Platel; tous deux y
réuſſirent complettement.
DIMANCHE DES RAMEAUX.
M. l'Abbé Giroût fit exécuter à ce
Concert un petit motet; on y reconnut
le talent que l'auteur annonça dès fon
coup d'eſſai , par les deux motets couronnés
au concours il y a quelques années:
après le ſonate de M. Duport, MM.
leGros & Platel chantèrent avec beaucoup
de préciſion & de goût un petit
motet à deux voix , dont l'auteur ne
s'étoit point nommé. Le public charmé
de ce moter , crut y reconnoître la manière
de M. Gofſec: il ne ſe trompoit
pas; l'auteur qui avoit d'abord joui de
ſon ſuccès fans être connu , eut bientôt
après le plaiſir de recueillir les applau
AVRIL. 1773 . 167
diſſemens qui lui étoient directement
adreſſfés . Les paroles du petit motet font
Chrifte Redemptor. MM. le Duc freres ,
ouvrirent la ſeconde partie par un concertante
de bach chantant & bien coupé.
M. le Duc l'aîné , avoit cédé le premier
deſſus à ſon frere , qui eſt ſon élève.
L'élève & le maître ont fait briller leur
goût, leur adreſſe , & leur intelligence
dans l'exécution de ce morceau. Nous ne
répéterons point ici les éloges dûs au
talent deMadame Biglioni. M. Jarnovich
joua un concerto de violon : ce virtuoſe
tire de ſon inſtrument un fon tout-à-fait
diftingué , la qualité en eſt pure & brillante
; fa manière eſt gaie , vive & animée
; fſon exécution rapide , la difficultée
par-tout ydifparoît& s'y montre toujours
aimable. Le Concert finit par Eripe me
de M. Mathieu , Maître de Muſique de
la Chapelle du Roi. La facture de ce
Moteteſt excellente , & marque une main
habile ; nous ne doutons pas que M.
Mathieu ne gagnât beaucoup en appliquant
ſon talent aux choſes d'effer &
d'expreffion.
LUNDI - SAINT.
Après la ſymphonie ,M. Nihoul chanta
un air Italien. La voix de cet artiſte , dans
4
168 MERCURE DE FRANCE.
le haut fur- tout , a des ſous enchanteurs ;
il chante en grand Muſicien; on paroîr
defirer qu'il articule davantage ſa prononciation
dans les paroles latines . M. Bezozzi
joua avec toute la perfection pofſible
un concerto très-agréable dont M.
Mathieu eſt l'auteur. La première partie
fut terminée par le Miserere de Haffe. Le
commencement de ce Motet eſt d'un trèsbon
effet ; mais le premier morceau dure
trop , & n'eſt pas aſſez varié ; les autres
morceaux n'ont pas fait non plus une
grande impreſſion ſur le public ; la mufique
en eſt eſſentiellement bonne & trèsbien
faite , mais le chant& les effets n'en
font ni allez neufs ni affez diſtingués .
MM. Capron & Guefnin exécutèrent un
concertante. M. Capron ,ſi parfait & fi
fini dans les choſes même les plus difficile
, ne peut manquer de l'être dans des
folod'une moindre exécution. M. Gueſnin
le ſeconde avec tant de grace & d'enſemble
, qu'il inſpire l'envie de l'entendre
dans un concerto joué feul. On peut reprocher
de même à M. le Duc l'aîné ,
de ſe réduire au ſimple concertante ; fon
talent pourroit ſe montrer encore avec
plus d'éclat , en entreprenant davantage.
Madame Larrivée, toujours agréable au
public , a chanté avec ſuccès un petit
Motet.
AVRIL. 1773 . 169
Moter . M. Traverſa a joué un concerto
de violon . Ce vittuoſe tire une qualité de
ſon finie , douce & intéreſſante. Sa manière
eſt tout à fait aimable ; le public y auroit
rendu plus de juſtice encore , ſi l'artiſte eût
fait choix d'une muſique plus chantante
& plus convenable au lieu où il ſe faiſoit
entendre. Le Concert a fini par le Dies
ira de M. Goſſec; ce Motet a foutenu
toute la réputation qu'il s'étoit acquiſe
lorſqu'on l'entendit dans l'Egliſe des
Feuillans . La muſique en eſt pleine de
ſimplicité , de nobleſſe & d'expreffion .
Le public a paru distinguer principalement
le choeur Mors ftupebit & natura.
On a trouvé quelques longueurs dans le
Motet , & l'auteur eſt convenu d'y faire
des retranchemens.
MARDI SAINT.
Après une ſymphonie de diton , qui
eſt d'un très-bon effet , Mademoiselle
Duval chanta un petit Motet de M. lfo ;
c'eſt la première fois qu'on ait entendu en
public Mademoiselle Duval; on a fort
applaudi à la beauté de fon organe. M.
Lachnit , Muſicien de S. A. M. le Duc
des Deux-Ponts , exécuta très-bien un
concerto de cor-de-chaſle . Ce virtuoſe a
pouffé très-loin cet inſtrument; enſuite
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
7.
on entendit le Venite de M. Daveſne ; M.
le Gros ſe diftingua dans le verſet du
Venite , qu'il chanta de la façon la plus
ſage & la plus finie. M. Jarnovich joua
toujours avec le même ſuccès ; & le Concert
finit par la ſeconde partie de la Meſſe
de M. Goflec , qui eſt auſſi d'un effet excellent.
Madame Charpentier , мм.
Richer , Le Gros & Platel , y partagèrent
avec l'Auteur les juſtes applaudiſſemens
du public.
MERCREDI - SAINT.
Il y eut ce jour-là deux ſymphonies au
Concert , l'une au commencement , ( elle
eſt de Toeſchi , ) l'autre dans la ſeconde
partie , ( celle- ci eſt de Hayden. )
Toutes deux ont été extrêmement applaudies
, mais entr'autres l'andante de la
ſeconde dans lequel M. Rault exécuta un
folo ſur la flûte. Le public s'étonne que ce
virtuoſe n'ait pas rejoué au Concert depuis
l'Annonciation ; l'accueil qu'on lui
fit ce jour-là doit lui faire connoître
combien ſon talent eſt agréable à tout le
monde. Perſonne en effet n'a jamais tiré
de la flûte des fons plus intéreſſans , & n'a
joint à cette partie de l'art ſi difficile ,
celle d'une exécution plus vive & plus rapide;
dailleurs la manière de eet Artiſte ,
AVRIL. 1773 . 171
Son style en musique ſont excellens ; il a
toujours été reçu avec applaudiſſement ,
&doit toujours l'être de même .
Pour éviter toute eſpèce de répétition ,
nous ne parlerons ici que des deux corsde
chaffede M. le Prince de Monaco , &
du Stabat qui a terminé le Concert . Les
deux cors adouciſſent infiniment leur
inſtrument , & jouent leurs duos avec
beaucoup d'enſemble ; le Stabat a été très.
bien executé de la part de l'orchestre ,
très bien chanté par MM. Richer &
Nihoul ; & ce morceau a produit tout
l'effet qu'il a coutume de produire .
MADEMOISELLE de Raucourt a joué fur
le théâtre de la Ville de Verſailles , dans
la première ſemaine de la vacance des
ſpectacles de Paris , Alzire, Iphigénie en
Aulide , Emilie dans Cinna , Hermione
dansAndromaque , Euphemie dans Gaſton
& Bayard , Palmire dans Mahomet.
Cette Actrice y a été applaudie &
ſuivie comme dans ſon début. Voici des
vers qu'un Militaire lui a adreſſés , pour
lui marquer ſon admiration.
Hij J L
172 MERCURE DE FRANCE.
AMademoiselle de Raucourt , à lafuite
des Tragédies d'Andromaque &de Cinna
, à Versailles.
SOoUuSs le nom d'Emilie&celui d'Hermione
Je te vois ſur la ſcène attendrir tous les coeurs,
Tout , juſqu'à l'apreté des enfans de Bellone ,
Goûte ici le plaiſir de répandre des pleurs.
Je ne viens pas de l'art emprunter l'entremiſe
Pour peindre des momens dont je ſuis enchanté.
En faveur du mérite , aujourd'hui la franchiſe
Fait, ſans autre intérêt , parler la vérité.
Mille François frappés d'un moderne prodige ,
A tes attraits fans doute ont dreſſé mille autels.
Peut- être croiront- ils avoir droit au preſtige ,
En te faiſant afleoir auprès des immortels.
Des ſentimens du jour c'eſt la route ordinaire :
Sans un vain préjugé je puis penſer comme eux :
Silemérite avoit quelque rang ſur la terre ,
Ton fort eſt de régner en vivant près des dieux ;
Mais de l'opinion je briſe le fantôme :
Tes talens ont , Raucourt , de quoi m'en conſo
ler.
Je te vois , jejouis ,& ſuis ravi d'être homme
Pour l'unique agrément de t'entendre parler.
Par M. de B... Chev. de St Louis.
AVRIL. 1773. 173
LETTRE de M. de Voltaire à M. de la
Croix , avocat.
A Ferney , ce 22 Mars 17736
J'ai reçu , Monfieur , votre lettre, lorſque je
réchappais à peine,& pour très peu de tems, d'une
maladie qui n'épargne guères les gens de mon
age. Ainſi votre confrère M. Marchant eſt plus
endroit que jamais de faire mon teſtament. Mais
vous êtes bien plus en droit de réfuter la calom
nie qui vous a imputé un libelle contre M. de
Morangiés & contre moi. Je connais trop votre
ſtyle , Monfieur , pour m'y être mépris un moment.
Il eſt vrai qu'on a voulu l'imiter , mais on
n'en eſt pas venu à bout. Je vous ai toujours
rendu juſtice , & quoique nous ſoyons d'avis trèsdifférent
ſur le ſingulier procès de M.de Morangiés
, mon eſtime pour vous n'en a jamais été
altérée. Je me hâte de vous témoigner mes véritables
ſentimens , malgré la faibleſſe extrême ou
je ſuis ; je ſerais trop faché de mourir ſans com.
pter ſur votre amitié , & fans vous aſſurer de la
mienne. C'eſt avec ces ſentimens , Monfieur , que
j'ai l'honneur d'être votre très - humble & trèsobéiflant
ferviteur ,
:
VOLTAIRE.
T
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
ARTS.
GRAVURES.
I..
Le Jour & la Nuit. Deux eſtampes en
pendans de 15 pouces de large ſur Iz
de haut. Prix 24 fols chaque. Le Jour
eſt ſymbolisé par Clitie abandonnée
du Soleil , & la Nuit par Diane qui
vient trouver Endimyon fur le mont Latmus.
Ces deux Sujets tirés de la fable ,
quoique dejà traités , font d'une compolition
neuve & agréable. Ils ont été gravés
avec ſoin par Mag. Theo. Rouffel ,
d'après les deſſeins de Jac. Deſeve. Ils
ſe vendent chez l'Auteur , rue S. Pierre
au Boeuf , au coin du cul de ſac ſainte
Marine , & chez Buldet , rue de Gesvres.
ΙΙ.
Vuedes restes dupontqui conduit à lamai-
Sonde Mécénas à Tivoli.
Vue d'une Cascade ſur les bords du Tibre ,
près deRome.
Ces deux eſtampes , qui font pendans,
largeur environ 15 pouces , hauteur 12
AVRIL. 1773 . 175
ponces , font gravées d'après les tableaux
de M. Barbier l'aîné , par M. Cl . Duflos .
La compoſition en eſt agréable & gravée
avec goût & avec eſprit. Elles ſe vendent
chacune 2 livres. A Paris , chez M. Duflos
, rue Galande , dans la maiſon de
M. Fauchereau , Chapellier .
III.
Le Réveil , d'après le Tableau de M. Bou
cher , premier Peintredu Roi , gravé par
M. P. Car. Levêque .
Cette eſtampe , d'une compoſition galante,
eſt gravée avec ſoin ; prix i livre 16
fols. A Paris , chez Bligny , cour du Manége
, aux Tuileries .
On trouve à la même adreſſe le portrait
du Roi , Louis le Bien- Aimé , en
grand médaillon , gravé d'après Vanloo ,
par Gaucher; prix 2 liv.
Le portrait de Monſeigneur Charles-
Antoine de la Roche Aimon , Cardinal ,
Archevêque , Duc de Rheims , Grand-
Aumônier de France , Commandeur de
l'Ordre du S. Eſprit , &c. très-reffemblant
, d'après Roſlin ; prix z liv .
Le portrait de Henri-Louis Lekain ,
Comédien ordinaire du Roi dans le rôle
deGengiskan en médaillon ; prix 1 l . 4 f.
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
I V.
PortraitdelafemmedeGaspardNetscher.
PortraitdeGaspard Netscher. Deux eſtampesd'environ
13 pouces de hauteur , &
de 11 de largeur , gravées par Antoine
Hemery , d'après les tableaux de même
grandeur de Netscher , tirés du Cabinet
de M. le Comte de Baudouin ,
Brigadier des Armées du Roi , Capitaine
aux Gardes Françoiſes. A Paris ,
chez la veuve Jardinier , maiſon de
feu M. Cars rue S. Jacques , visà-
vis le Collége du Pleſſis .
د
V.
Tableau chronologique de l'histoire de France.
Prix 1 liv. 4fols.
Ce tableau gravé préſente ſous la divifion
de pluſieurs colonnes les trois Races ,
& la ſuite chronologique des Rois de
France.
V I.
T
Tableau des Affinités chymiques par
M. Fourcy , apothicaire ; ouvrage utile ,
gravé en une feuille ; prix , 4 liv. A Paris
, chez Collard , graveur , quai de la
Mégiſſerie .
AVRI L. 1773. 177
:
MUSIQUE.
I.
Six Sonates pour la harpe , avec accompagnement
de violon ad libitum , compofées
par Jacques- Philippe Meyer , Op .
VII ; prix 6 liv. A Pris , au Bureau d'Abonnement
muſical , cour de l'ancien
Grand- Cerf , rues Saint Denis & des
Deux- Portes S. Sauveur ; & aux adreſſes
ordinaires de Muſique. A Lyon , chez
Caſtaud , place de la Comédie.
11.
Premier Recueild'Ariettes, avec accompagnementde
clavecin , ou de piano forté
obligé , &de violon , par M. Audiffren ,
Organiſte de l'Abbaye Royale de Saint-
Victor de Marseille; prix 7 liv. 4 fols.A
Paris aux adreſſes ordinaires de Muſique.
,
III.
OEuvres VI , VII & VIII de IV Sonates
par OEuvre pour la Harpe , dont deux
avec un accompagnement chantant pour
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
e
le clavecin ou le forté piano , & deux
avec un accompagnement de violon ad
libitum , compoſées par M. Baur père ;
prix 7 liv. 14 ſols chaque Euvre , chez
l'Auteur , rue ſainte Anne , au coin de
celle de Clos Georgeot , chez Madame
Baur , Marchande Bourſiere , rue fainte
Marguerite , Fauxbourg S. Germain ; &
aux adreſſes ordinaires. A Lyon , chez
Caſtaud.
IV.
Avis concernant la nouvelle methode de
muſique , connuesous le nom de Solfsges
Italiens.
Cet ouvrage a été annoncé par un prospectus
inféré dans le ſecond volume du
mercure d'Avril 1772 , dans lequel les
Editeurs expoſoient , qu'en cherchant à
fe procurer les folfèges ou leçons de muſique
des plus célèbres maîtres d'Italie ;
ils n'avoient d'abord eu en vue que l'avancement
des Pages de la muſique du
Roi dont l'éducation leur eſt confiée , &
que les progrès rapides que ces jeunes
Elèves ont fait dans la muſique , depuis
qu'ils font enfeignés avec ces ſçavantes
leçons , leur avoient fait naître l'idée de
lesdonner au public.
AVRIL. 1773. 179
{
L'ordre & la gradation qu'il eſt indispenſable
de ſuivre dans un ouvrage de
ce genre , joints à l'étendue des leçons
qui ont toutes des baſles chiffrées , n'ont
pas laiſſé la liberté de réduire cette méthode
a aufli pen de pages quetoutes celles
qui l'ont précédé.
Le Livre étant plus volumineux , exige
plus de frais , & par conséquent n'a pu
fe donner au prix des autres.
Mais fur les repréſentations faites par
les Editeurs , que la plupart de ceux qui
ſe deſtinent à la muſique , regrettoient
que le prix de 24 liv. les mit hors d'état
de ſe procurer un Livre auſſi utile ; on a
bien voulu par le dédommagementd'une
partie des frais , mettre leſdits Editeurs à
portée de donner les ſolfèges Italiens
pendant tout le cours de cette année
1773 au prix de 12 liv. , paſſe lequel
tems il ne ſera plus donné à un prix auffe
médiocre.
>
• Pluſieurs maîtres de muſique attachés
à des Cathédrales , ont jugé ce Livre trèsnéceſſaire
pour enfeigner les enfans de
choeur ; n'ayant pas toujours le tems de
faire des leçons avec accompagnement ,
vû les ouvrages qu'i's font obligés de
compofer pour leurs Eglifes.
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
Ceux qui apprennent l'accompagnement
ſur le clavecin & qui s'adonnent à
la compoſition , ne doivent pas négliger
de ſe procurer ces ſçavantes leçons.
Elles ont été compoſées par Durante ,
Scarlatti , Leo , Porpora , Haffe , David
Perez , & c , &c . tous grands Maîtres dont
la célébrité eſt généralement reconnue.
On en trouve des exemplaires , à Paris,
chez les ſieurs Couſineau , Marchand Luthier
, rue des Poulies , vis-à-vis la colonade
du Louvre ; de la Chevardiere,Marchande
de muſique , rue du Roule , à la
Croix d'or .
Les perſonnes de Province qui defireront
avoir cette méthode , peuvent écrire
à Verſailles à M. Leveſque , ordinaire
de la muſique du Roi ; il leur fera parvenir
les Exemplaires qu'elles demanderont
, ayant ſoin d'affranchir le port de
l'argent.
De Constantinople , le 18 Janvier 1773 .
SUR LE TOMBEAU D'HOMÈRE.
MONSIEUR ,
La découverte du tombeau d'Homere , paroifſoit
devoir décider la queſtion ſi ſouvent agitéc
AVRIL. 1773 . 181
ſur la véritable patrie de ce Poëte. Mais l'événement
n'a point confirmé les eſpérances. Letombeau
de ce grand homme vient d'être découvert ;
une inſcription trouvée ſur un marbre détaché,
abeaucoup fait raiſonner , mais rien encore n'a
diffipé les doutes. La vérité ſe trouve toujours en
butte aux chocs de l'opinion &des préjugés.
Je prends la liberté de vous adreſſer la relation
Italienne , telle qu'elle m'a été envoyée. Comme
cet écrit eſt confus , quoiqu'il paroifle exact ,
pluſieurs n'oſent encore rien prononcer ſur ce monument:
j'y joins mes réflexions.
Réflexionsfur le Tombeau d'Homère , par
M. Paris , docteur en médecine de l'Univerſité
de Montpellier.
La deſtruction de l'Empire des Grecs ayant
ſuivi de près le départ des ſciences , les peuples
qui reſtèrent ſous le nouveau gouvernement , ne
pensèrent plus & n'agirent plus qu'en eſclaves . Ce
germe de génie,que leurs pères leur avoient tranfmis,
fut enfoui ; & par ledéfaut de culture ilne
produifit plusrien.
Malgré le joug de la ſervitude , cette nation a
toujours confervé un ſentiment d'orgueil qui la
diftinguedes autres. Dans les premiers temps elle
ſe reſſouvenoitde ſon ancienne ſplendeur , & ce
défaut pouvoit être excuſé. Mais aujourd'hui ce
peuple eſt tombé dans l'ignorance la plus profonde
Le temps lui a fait perdre de vue ce qu'il étoit ;
&l'orgueil, l'ignorance & la ſervitude ſont devenus
ſes ſeuls caractères .
Preſque tous les anciens monumens ont été
senverſés par levainqueur , & les Grecs ont perdu
182 MERCURE DE FRANCE:
avec eux , le ſouvenir de leur ancienne gloire. Si
la terre en renferme encore quelques-uns dans
fon ſein , ceux qui l'habitent ignorent même qu'ils
foulent aux pieds les cendres de leurs ayeux.
Les Savans qui ont fait des recherches ſur les
heux , n'ont jamais été aſſez heureux pour y
trouver des ſecours. Nul homme éclairé , nulle
tradition ſur laquelle on pût établir quelque certitude
, n'a ſecondé le zèle du voyageur. De- là les
fentimens n'ont ſouvent été que les effets de l'opinion.
La vérité eſt malheureuſement reſtée dans
les ténèbres , & nous ignorons encore bien des
choſes qui fatisferoient notre curioſité , & qui
pourroient nous inſtruire.
Pendant les derniers temps de la Grèce , trois
Villes ſe diſputoient encore la gloire d'être la
patrie du célèbre Homere. La découverte de ſon
tombeau auroit dû, ce me ſemble , nous inſtruire
fur ce point , mais il ne paroît pas qu'elle nous ait
apporté des lumières ſatisfaiſantes.
Suivant la relation , l'inſcription n'étoit point
fur le tombeau comme elle devroit l'être ſuivant
l'uſage de tous les temps ; mais dans le Sarcophage
, ſur un marbre détaché , ce qui paroît
hors de toute vraiſemblance . M. de Peyflonet ,
Conſul de France à Smyrne , connu dans la République
des lettres , & qui joint à une vaſte érudi
tion, un difcernement für & un jugement toujours
exempt de préjugé , me fit l'honneur de
m'écrire qu'il penſoit , que cemarbre n'estqu'une
infcription honorable à Homere , placée à Nio ,
lieudefa mort, aprèsfon decès, par ordre duSénat
de Smyrne , qui a voulu pofer un monument de
vénération pourla mémoire de ce Prince des Poë
ses,enterrédanscette ifle.
AVRIL. 1773. 183
Pluſieurs perſonnes ont traduit l'inſcription.
Ceux qui veulent qu'Homere ſoit né à Smyrne,
prétendent que le mot ΣΜΥΡΝΕΟΥ ſe rapporte
Homere , & non pas à Boulos : & voici quelle eſt
leur traduction ;
Le Poëte Boulos a fait ces vers
pour Homere de Smirne.
:
La terre couvre ici la tête ſacrée du divin Homere
qui eſt l'ornement des hommes héros .
Le poëteBoulos fait ces vers pourHomere qui est né
près dufleuve Mélite.
Si le mot ΣΜΥΡΝEOY ſe rapportoit à Homere,
ne ſeroit-il point dans le nombre des mots qui
compoſent les deux vers de l'épitaphe ?
ΒΟΥΛΟΣ ΕΠΟΙΕΙ .
ΣΜΥΡΝΕ , ΟΥ
ΕΝΘΑΔΕ ΤΗΝ ΙΕΡΑΝ ΚΕΦΑΛΗΝ
ΚΑΤΑΤΑΙΑ ΚΑΛΥΠΤΕΕΙ ΑΝΔΡΩΝ
ΗΡΩΩΝ ΚΟΣΜΗΤΟΡΑ , ΘΕΙΟΝ
ΟΜΗΡΟΝ
ΒΟΥΛΟΣ ΕΠΟΙΕΙ
ΜΕΛΙΤΑΣ,
Ces deux vers ſont dans le même genre que
ceux de ce célèbre Poëte. La meſure eſt la même.
Peut- être que l'Auteur en rendant un hommage à
Homere , a voulu ſauver fon nomdu naufrage de
l'oubli ; ou peut - être qu'en chantant ce Poëte
immortel , il a voulu tranſmettre à la poſtérité
Lon zèle& la vénération.
184 MERCURE DE FRANCE.
Mais quelque motif que Boulos ait eû pour
mettre fon nom au commencement & à la fin des
deux vers , il paroît évident que la meſure & la
conſtruction s'oppoſent à aucune application du
mot Smyrne à Homere.
UnGrec de mes amis , fort verſé dans le Grec
littéral , & qui par les voyages a acquis de grandes
connoiffances , a fait la conſtruction & la
traduction de l'Epitaphe ainſi que moi. Peut- être
n'est-ce point la meilleure manière de traduire ,
mais il eſt probable qu'elle paroît ſatisfaiſante&
dans l'ordre.
L'opinion affez vraiſemblable où l'on eſt que
Smyrne ſoit la patrie d'Homere , a d'abord fait
regarder le mot Smyrney, comme déſignant le
lieu de la naiſſance ; mais le ſens complet ,
meſure exacte qui ſe trouvent dans les deux vers ,
ne permettent point que le nomde Smyrne ait aucune
connexion avec le nom d'Homere.
Voici quelle eſt l'autre traduction .
Ces vers ſont écrits par Boulos de Smyrne.
La terre couvre ici la tête ſacrée .
la
Ledivin Homere qui a illuſtré les hommes héros.
Boulos Melite a écrit ces vers .
Il n'eſt point queſtion ici de Smyrne comme
de la patrie du chantre de la Grèce , ni du fleuve
Mélite.MMééllite eft un nom propre de Boulos , &
c'eſt à la fin qu'il l'a mis comme fa fignature.
Si le tombeau découvert eſt véritablement celui
*d'Homere notre ſiècle doit par ſentiment de
reconnoiffance , placer ſes cendres honorablement.
Quelle qu'ait été ſa patrie , elle étoit
fans contredit l'aſyle des arts & des ſciences.
১
AVRIL. 1773 . 185
L'Europe peat donc s'approprier ce monument , &
placer dans ſon ſein les précieux reſtes du plus
grand des Poëtes.
BIENFAISANCE.
Moyen mis en usage par le Curé d'une petite
Paroiffe en Gascogne , pour y encourager
l'agriculture.
La mifère dans laquelle la plupart des
laboureurs languiffent , eſt ſans doute un
grand obſtacle au progrès de l'agriculture;
elle cauſe un préjudice infini aux Rentiers
, & fur - tout à l'état. Ce Curé qui
par ſes économies étoitparvenu à ſe procurer
juſqu'à fix cent piſtoles en argent ,
ayant fait attention que la misère augmentoit
chaque année dans ſa paroiffe ,
en chercha les cauſes , & en trouva deux
des plus effentielles.
L'une venoit , de ce que les Laboureurs
n'ayant pas dequoi payer en argent
chaque année les impoſitions , les Collecteurs
leur faisoient ſaiſir , en hiver ,
les meubles , & vendre à l'encan ; le produit
n'en étant pas fuffiſant , la récolte
étoit pareillement ſaiſie , & vendue à
l'enchère à un taux au- deſſous de ſa juſte
136 MERCURE DE FRANCE.
H
valeur ; d'ailleurs les frais qui en réſul
toient , retomboient encore fur ces pauvres
Laboureurs . De tout cela il devoit
néceſſairement émaner un découragement
difficile à vaincre.
Seconde cauſe. Ces Laboureurs qui
avoient beſoin indiſpenſablement d'une
paire de boeufs pour leurs travaux , n'étant
pas en état d'en acheter pour leur
compte , & les Propriétaires des biens
ne voulant , ou ne pouvant leur en fournir
, étoient obligés de recourir à des
gens qui fontune eſpèce de commerce d
prêter des boeufs ( c'eſt ce qu'on appelle
en Gascogne , mettre des boeufs à la
grière ) : ils payoient par an , pour chaque
paire , cinq facs de grain pour le
le moins ( ce qui fait vingt meſures ).On
fent combien un pareil expédient devoit
être onéreux au Laboureur, puiſqu'il étoit
entièrement à ſa charge. Ce commerce
paroît d'abord uſuraire , mais comme le
Payſan ne répond point de la mort des
boeufs , & qu'il peut , ſi les premiers
viennent à périr dans le courant de l'année
, en exiger d'autres pour continuer
fon travail ; cela fait qu'on le tolère.
Le Curé propoſa à ſes Paroiſſiens que
s'ils vouloient ſouſcrire & fe conformer
à ce qu'il exigeroit d'eux , il les mettroit
AVRIL. 1773 . 187
chaque année dans le cas de payer les
ſubſides. Tous le lui ayant promis , il
leur dit de lui remettre tous les rôles
des impoſitions , à meſure qu'ils ſeroient
vérifiés & portés dans la Paroiffe , & qu'il
les acquitteroit tout de ſuite , ſous condition
qu'à la récolte , chacun d'eux porteroitdans
ſon grenier , du bled au prix
courant, juſqu'à la concurrence de ce qu'il
devoit. En effet après la moiſſon , les
Payſans remplirent leurs engagemens , &
leCuré en rayant les articles , mettoit
vis-à-vis , le nombre des meſures de bled
qu'il avoit reçues , & leur prix; le mois
deMai étant ordinairement dans ce payslà
, le tems le plus favorable à la vente ,
il ne vendoit ſes denrées que pour lors ,
& y joignoit le grain pris en payement
des Payſans ; enforte que fi , à la récolte
, il avoit reçu d'uu Payſan vingt
meſures à vingt ſols chaque , & qu'il
les vendît au mois de Mai ſuivant à
raiſon de quarante ſols , il remettoit au
Laboureur les vingt livres de profit. Par
cet arrangement , ce dernier avoit le bé
néficede fon bled , fans aucuns frais .
Ceux qui vouloient des boeufs à l'emprunt
, comme il eſt dit ci- deſſus , en
prenoient chez le Curé & le payoient
188 MERCURE DE FRANCE .
exactement à la récolte. Quand le pro
duit annuel de ces prêts accumulés s'élevoit
à la valeur du capital des boeufs , &
que le Laboureur revenoit pour lui porter
un nouveau payement , il le renvoyoit
avec ſon argent , & lui diſoit que les
boeufs lui appartenoient. Inſenſiblement
tous ſes Paroiffiens ſe trouvèrent à leut
aiſe , redoublèrent d'activité pour la culture
, doublerent leurs productions , les
rentes de leurs maîtres , & par conſéquent
la dîme ; enforte que le Curé
en les enrichiſſant s'enrichit lui- même.
Il mit ſa paroiſſe en état de ſupporter de
plus grandes taxes.
ANECDOTES.
I.
Anecdote littéraire en l'honneur de
M. de Rozoy.
La ville de Toulouſe , toujours attentive à
conſerver le titre de Palladienne qu'elle a mérité
depuis fi long temps , vient de donner une preuve
bien frappante de ſon amour pour les arts. M. de
Rozoi ayant déjà donné trois volumes des Annales
de Toulouſe , le Conſeil de Ville s'étant
aſſemblé le 22 Janvier de cette année, délibéra
AVRIL. 1773 . 189
par un fuffrage unanime de lui accorder le droit
de Citoyen , afin que cette adoption rendit en quelqueforte
propre à la ville de Toulouſe un Auteur
distingué parſongénie &parses talens littéraires.
Tel eſt l'énoncédu Brevet qui lui en fur expédié
ledouze Févier ſuivant.
Outre cela , le 30 Janvier , l'Académie Royale
de Peinture-Sculpture & Architecture , le nomma
par acclamation , ſon afſfocié correspondant
historiographe. Le nouvel Académicien ayant lu
lejour de la réception un diſcours ſur l'origine ,
Pétabliſſement, & les artiſtes célèbres de cette
Académie , Meſſieurs les Capitouls qui préſidqient
à cette affemblée , demandèrent à l'Auteur que
ce diſcours leur fût donné pour être imprimé aux
dépens de la Ville , & il vient de l'être
M. de Rozoi crut ne pouvoir mieux témoigner
ſa reconnoiſlance à la ville de Toulouſe , qu'en lui
faiſant hommage d'une tragédie à laquelle il
venoit de mettre la dernière main: elle eſt intitulée
Richard III Le ſuccès de cette pièce fut
auſſi brillant que peu conteſté. Une anecdote ,
peut-être unique en ce genre, y mit un nouveau
prix. Meſſieurs les Etudians en l'Univerſité de
Toulouſe , avoient député une douzaine des leurs
vers la Demoiſelle Valville , première actrice
deToulouſe. Ils lui avoient remis une couronne
de laurier pour la donner à l'auteur , en ſuppoſant
que la pièce eûr un ſuccès décidé. Auſſi lorfque
le parterre cria l'auteur avec enthouſiaſme ,
on cria la Couronne , & ce mot qui étoit une
énigme pour l'auteur lui -même , devint le ſujet
d'une ſcène intéreſlante. A peine M. de Rozoi
eut reçu la couronne qu'il la plaça ſur la tête de
la Demoiſelle Valville : auſſi cette actrice avoitelle
joué d'une manière vraiment énergique. Peu
190 MERCURE DE FRANCE.
de talens font auſſi réfléchis , auſſi variés , auffi
intéreſſans que les ſiens . Richard III a été joué
depuis , & l'Auteur encore redemandé.
Enfin le jeudi 18 de ce mois , l'Académie des
ſciences , inſcriptions , & belles lettres , a donné à
M. de Rozoi le titre de ſon correſpondant. Toute
l'Europe littéraire ſait que ce corps , eſt un de
ceux dont les membres réuniſſent le plus tous les
genres de mérite & de connoiſſances qui condui-
Tenttàà l'immortalité.
Ces détails ſur la manière dont la ville de
Toulouſe a récompensé les travaux d'un littérateur
eftimable , m'ont paru Meſſieurs , dignes
d'être intérés dans votrejournal.
J'écris au nom de mes Concitoyens ; & il n'eſt
pas indifférent pour les ames ſenſibles de prouver
aux détracteurs de ce ſiècle , que l'on y honore
encore les lettres & ceux qui les cultivent , ſurtout
lorſqu'ils joignent , comme M. de Rozoi, les
talens del'eſprit aux qualités du coeur.
Je ſuis , &c.
PAVANE , Greffier.
1
;
I L
C'eſt par la frugalité & par l'éloignement
du luxe que la République de Hollande
s'eſt accrue & s'eſt rendue puiſſante,
Le Chevalier Temple dit dans ſes Remarques
ſur la Hollande , que de ſontems
un Bourguemeftre d'Amſterdam invita a
un feſtin trente- fix Magiſtrats de la ville
avec leurs femmes & leurs enfans, Le
AVRIL. 1773. 191
premier ſervice n'étoit que de beure , de
ſtockfisch & de harengs ; quand on le
leva , les convives trouvèrent ſous la première
nape un billet qui marquoit que
'c'étoit en uſant de ces mêts que leurs
pères s'étoient enrichis : le ſecond ſervice
étoit de viandes groſſières , & lorſqu'il
fut levé , on trouva encore un billet qui
marquoit que c'étoit par cette forte de
nourriture que leurs ancêtres avoient fu
conſerver ce qu'ils avoient acquis . Enfin
le troiſième ſervice fut très - délicat , ce
n'étoient que volailles , gibier & ragouts
recherchés ; mais voici un billet bien différent
: on y liſoit que cette nouvelle
nourriture , introduite depuis peu dans la
République , ruineroit infailliblement la
ſanté& la fortune des particuliers,
ΙΙΙ .
Ceux qui ne vouloient pas ſe marier
étoient odieux chez les Lacédémoniens.
Darcillidas,un des plus vaillants Capitainesde
ſon tems , étant entré en une compagnie
, il y eut jeune homme qui ne
daigna pas ſe lever pour lui faire honneur,
parce que , lui dit-il , tu n'a pas fait d'enfans
qui me puiſſent faire cet honneur
dans la fuite,
192 MERCURE DE FRANCE.
I V.
Charles Vavoit excepté quelques particuliers
de l'amniſtie qu'il avoit accordée
aux Villes de Caſtille qui s'étoient
révoltées . Un homme lui donna avis du
lieu où s'étoit retiré un Gentilhomme excepté
de cette amniſtie. Charles fit une
belle réponſe à ce donneur d'avis : vous
feriez mieux , lui dit-il , d'avertir ce gentilhomme
quejesuis ici , que de m'appren.
dre où il eſt.
V.
Après la mort de Paul II les Cardinaux
avoient élu Pape le Cardinal Beffarion.
Trois d'entre eux étant allés chez lui
pour lui en porter la nouvelle , Nicolas
Perrot , ſon Camerier , ne voulut jamais
leur ouvrir la porte du cabinet où il travailloit
: piqués de ce refus , ils ſe retirerent
& élurent Sixte IV. Le Cardinal
Beſſarion ayant appris depuis ce qui s'étoit
paffé dit , à Perrot : Nicolas,ton incivilité
me coûte la Thiare & tefaitperdre un
chapeau de Cardinal.
VI.
Lorſque la Reine d'Angleterre ſe retira
en
AVRIL . 1773 . 193
en France , le Roi Louis XIV alla audevant
d'Elle & lui dit en l'abordant :
je ſuis faché , Madame , de vous rendre
de ſi triſtes offices ;mais j'eſpère vous en
rendre un jour de plus agréables. Cette
Princeſſe , après avoir remercié Sa Majeſté
, lui préſenta le Prince de Galles fon
fils , encore enfant , en lui diſant : Je l'estimerois
heureux de ne pas connoître fes
malheurs ; mais à préſentje l'eſtime bien
moins heureux de ne pas connoître vos
bontés.
AVIS.
I.
Cartes de la Marine.
LesCartes de laMarine qui ſe trouvoient chez
feu M. Bellin , ſe trouvent actuellement chez M.
Merigot l'ainé , Libraire , quai de Conti , ſeul
chargé de l'entrepriſe & du débit deſdites Cartes ,
tant pour Paris que pour toutes les Provinces du
Royaume , ainſi que pour les pays étrangers .
Ces cartes , plans & journaux de la Marine ,
raſſemblent toutes les connoiſſances qu'il eſt poſfible
de ſe procurer ſur la navigation dans les
différentes parties de la terre , & les obſervations
aſtronomiques & neceſſaires aux navigateurs.
II. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE,
II .
Prospectus du Clavecin accoustique &
céleste du fieur de Virbés.
Cen'eſt point ici un projet qui n'exiſte que dans
la tête d'un Machiniſte qu'on propoſe aux amateurs,
c'eſt une découverte précieuſe & unique ,
c'eſt un inſtrument ,, qui même avant qu'il fût au
point de perfection , où l'auteur l'a pouflé depuis.
3 mois , a mérité les éloges de l'Académie Royale
des Sciences , les fuffrages des connoiffeurs & l'admiration
des amateurs. On ne s'arrêtera pas à
détailler les avantages qu'a ce Clavecin ſur tous
les inſtrumens de quelle que nature qu'ils ſoient en
Europe. Ils font généralement reconnus des perſonnes
qui ont fait au ſieur de Virbés l'honneur de
l'entendie depuis peu. Quant à ceux qui ne le
connoiſſent point , de même que ceux qui l'ont
entendu précédemment , ne pouvant pas en juger ,
il nous ſuffira de leur dire que ce Clavecin avec
ſes ſimples & mêmes cordes , imite 18 fortes
d'inftrumens différens, entr'autres , pluſieurs inftrumens
à bouche , & notamment le fon d'une belle
voix ; qu'il rend toujours dans toutes les productions
des différens inftrumens, les effets du
Piano forté creſcendo : enfin tout ce qu'exige la
belle peinture en muſique ; & cela , ſans les ſecours
communs & ordinaires , comme tuyaux , foufflets,
archets & marteaux .
Cla-
Les Princes & une partie des principaux du concert
des amateurs , ayant remarqué que le Cl
vecin n'avoit rien quant à l'extérieur qui ledilsinguât
des autres , demandèrent à l'auteur s'il
étoit poſſible d'adapter la même méchanique à
AVRIL. 1773 .
d'autreClavecin , & ſur la réponſe qu'il leur fit ,
que cela ſe pouvoit parfaitement , ils ſollicitèrent
l'auteur de faire une ſouſcription , pour rendre un
ſervice important aux amateurs , en leur procurant
un inſtrument auſſi extraordinaire. Ce ſont
ces motifs qui ont déterminé le ſieur de Virbés
àfaire faire une ſoufcription ſous les conditions
ſuivantes .
Conditions de la Souſcription .
Le ſieur Virbés s'engage de faire placer le ſecret
de la méchanique ſur chaque Clavecin qui lui
ſera fourni par les ſouſcripteurs , qu'il fera rendre
pour lemoins, aufli parfait& auſſi varié dans ſes
effets que le ſien , qui n'est qu'un modèle d'épreuve.
Pour faciliter les perſonnes qui ſe décideront à
ſouſcrire,l'auteur attendra juſqu'à la fin de Mai ,
pendant lequel tems , les curieux connoiffeurs
pourront venir l'entendre chez l'auteur , ( pourvu
qu'ils aient labonté de le faire prévenir la veille )
afin qu'ils ſçachent en quoi conſiſte les avantages
de jouir d'un ſemblable inſtrument , & la facilité
des'en ſervir au bout de 24 heures , même avec
un talent ordinaire.
Cen'eſt pas ſeulement la qualité de la muſique
qui fait paroître cet inſtrument , c'eſt au contraire
l'inſtrument qui donne des beautés à la mufique
ja plus ſimple , relativement à ſes effets .
L'auteur prendra les précautions néceflaires
pour que perſonne ne puifle copier le ſecret
avec lequel font préparées les matières qui produiſent
les fons les plus rares , pas même ceux qui
pourroient le voir chez les perſonnes qui auroient
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
ſouſcrit , afin qu'il n'y ait que les ſouſcripteurs
qui jouiflent de cet avantage. Les ouvriers qui y
travailleront ignoreront le ſecret .
Il est bon de faire part aux amateurs curieux ,
que cette même méchanique rend un Clavecin
beaucoup plus fort d'harmonie & plus agréable ,
au moins du double , qui ne sçauroit être ſans
ces effets mathématiques du corps ſonore, comme
leClavecin ſeulement ; & ladite méchanique ſera
faite avec tant de folidité & préciſion , qu'il ſera
moins ſujet à l'entretien qu'un autre , & le clavier
tout auffi ailé à toucher.
Le prix de la ſouſcription eſt de 1500 liv. *
pour chaque perſonne qui fournita ſon Clavecin ,
ou 2400 liv. avec un bon Clavecin fourni par le
fieur Virbés .
On payera le tiers en ſouſcrivant , & 1000 liv.
en retirant leClavecin qu'on aura fourni .
à8 mois
La ſouſcription faite , le tems que l'auteur demande
pour remplir fon objet , ſera de 7
tout au plus.
Le moins que peut exiger l'auteur , pour remplir
la ſouſcription , ſera de 10 à 12 perſonnes.
Les ſouſcripteurs feront les maîtres de dépoſer
entre les mains du ſieur Virbés le tiers demandé
d'avance , ou entre les mains de notaires ou autres
* Cette ſomme étant bien différente de celle
qui a été offerte à Londres par le ſieur Bach, Maître
de Muſiquede la Reine , au ſieur Virbés , montant
à 1000 liv. ſterling , les amateurs trouveront un
avantage réel , d'autant qu'ils ſe le procureront
pour un ſeiziéme de ce qu'il vaut.
On ne peut pas juger de cet inſtrument par oui
dire; il faut l'entendre,
AVRIL. 1773 . 197
perſonnes publiques à leur choix , juſqu'à ce qu'on
commence le travail à faire aux Clavecins.
Le ſieur Virbés , ( auteur de cette découverte , )
Organiſte & Maître de Clavecin , demeure rue du
Four S. Honoré , en face du Pavillon Royal , au
premier au fond de la cour.
: ΙΙΙ.
Clavecins perfectionnés.
Le Chevalier de la Pleigniere , Ecuyer du Roi ,
tenant ſon Académie à Caen , nous a fait part qu'il
a trouvé une façon très facile d'arranger tous les
Clavecins ordinaires , pour qu'ils puiſſent enfier
&diminuer les ſons par le moyen de cinq nuances
différentes qu'on leur procure & qu'on fait changer
àvolonté fans ôter les mainsde deſſus le grand
clavier; comme il ne cache pas ſes découvertes ,
il nous a permis d'annoncer celle qu'il vient de
faire , & d'affurer les curieux qu'il les inſtruira
avec plaiſir , moyennant qu'ils affranchiront leurs
lettres.
I V.
Penſion de Pantin , banlieue de Paris ;
lenuepar M. Audet , maître- ès - arts en
l'Univerſité , ancien profeffeur de belleslettres
au collège de Châlons-fur Marne,
& membre de l'académie de cette ville.
1º. Réglemens de la maison en général.
On reçoit des enfans en cette penſion depuis
l'âge de cinq ou fix ans juſqu'à douze ; mais ra
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
rement au-deſſus de cet âge , à moins qu'on ne
connoifle bien l'innocence de leurs moeurs , ainfi
que leur caractère.
Il y a en conféquence , ſuivant les vues des
parens, pour la lecture , l'écriture , le calcul & la
partiedes études ,des claſſes en règle , ſéparées ,
avec autant de maîtres particuliers , tous ſédentaires
à la mailon .
La journée , à l'exception des fêtes , des dimanches
ou des jours de promenade , qui ont néceffairement
des loix différentes , eſt partagée en
quatre études & autant de récréations intermédiaires
, qui raniment au progrès ,&font utiles à
laſanté.
Les enfans , tous les jours fous les yeux de la
maîtrefle &de ſes ſuppléantes , font peignés à
fonds , poudrés , ſoignés & ajustés avec la plus
grande exactitude& la dernière propreté.
Indépendamment , pour ce qui est du local, de
la ſituation la plus riante & du bon air , on peut
voir dans les claſſes , dans les dortoirs &tous les
lieux qu'ils habitent , la décence & le bon ordre
qu'on y maintient en tout genre.
,
On tâche auſſi , en inſtruiſant , d'uſer d'une
diſcipline , qui ſans molle indulgence , prévienne
le dégoût , & rende autant qu'il eſt poflible ,
l'érude aimable. On emploie pour cet effet les
Récompenfes & l'Honneur , comme les moyens
favoris: & l'on s'applique , en écartant les coups ,
les mauvaiſes façons & les tons durs , à infinuer
ou faire éclore dans les jeunes gens les Sentimens
& la Vertu , qui ſont l'empreinte & comme la
trempedes amesbien nées.
Quand ils font ſuffisamment inſtruits , & qu'ils
AVRIL. 1773 . 199
paroiſſent d'ailleurs d'une conduite louable,on les
diſpoſe avec plaisir à faire dignement & avec fruit
leur première Communion.
II°. Prix de la Penfion & Conditions
requiſes.
Le prix de la Penſion, y compris les maîtres
ci-deſſus , la nourriture & le blanchiſlage , le feu
&le luminaire , le papier , plumes & encre , poudre
&pommade , eſt de trois cent cinquante liv.
juſqu'a dix ans , & de quatre cent livres , y compris
les mêmes chofes , pour ceux d'un âge audeſſus.
Le premier quartier , comme c'eſt l'ufage
par- tout, ſe paie d'avance.
Il n'y a de mémoires pour les parens , qu'au.cas
que de leur accord, & pour les obliger , on ait
étéchargé par eux d'achats , de fournitures ou de
racommodages conſidérables. Les racommodages
qui font légers , en quelque eſpèce qu'ils foient ,
ſe font tous les jours à la maiſon d'une manière
gratuite.
Le perruquier , pour ceux qui l'ont , ainſi que
lemaîtrededanſe, maître en fait - d'armes , &c.
&les autres maîtres acceſſoires , ſont le ſeul objet
qui ſe paie à part.
Chacun , en arrivant , eſt obligé de fournit
fon lit complet , avec un pavillon , un goblet , un
couvertd'argent , deux affiettes d'étain , fix ferviettes,
au moins deux paires de draps & huit
chemiſes , fi les parens ne jugent à - propos d'en
donner un plus grand nombre.
On paye auffi en entrant neuf livres de bien
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
venue , tant pour les maîtres que pour les domeſtiques.
On ſe prête en général avec plaiſir pour le lit ,
l'entretien & même tout autre objet , aux arrangemens
les plus commodes pour les perſonnes de
province ou des pays étrangers .
Nota La petite Poſte de Paris vient à Pantin
deux fois par jour ; & l'on y trouve , outre la
proximité de la capitale , utile en bien des cas ,
en fait de chirurgien & d'autres ſecours , toutes
les choles néceflaires .
Il y a auſſi dans le même lieu , ce qui pourroit
être gracieux pour certains parens , une Penſion
nouvellement établie de jeunes Demoiſelles.
On peut s'adreſſer, pour la Penfion deM. Audet,
fur le lieu à lui-même ;
Et à Paris , à M. Marye , procureur au Chatelet
, rue St André dès-Arts,
AFayolle, ce 18 Mars 1773 .
J'ai vu avec ſurpriſe,Monfieur,que quelques- uns
vous avoient fait mettre dans votre Mercure qu'ils
étoient les ſeuls de la maiſon de Luſignan ;je vous
prie de mettre dans le premier , après la réception
de ma lettre , que fi vous l'avez fait , c'eſt
par ſurpriſe , que les maiſons de Couhé font
auſſi de la maiſon de Luſignan , dont vous
donnerez la généalogie au public telle qu'elle ſuit.
Cette maiſon a pour fondateur Amory , fils
puîné d'Hugue de Lufignan , quatrième du nom ,
& d'Elifabeth , Comteile d'Angoulême ; ce Sci
AVRIL. 1773 . 201
gneur eut pour appanage la terre & baronnie de
Couhé , retenant toute fois les armes de Lufiguan
, qu'il chargea de fix faucons de gueule pour
brifure , il s'allia en Ecofle dans la maiſon de
Douglas , & étant veuf, il ſe mit dans l'ordre
Eccleſiaſtique , & fut Evêque de Vinceſter en Angleterre.
Il eut , entre ſes enfans , Geoffroi de Lufignan
, qui commença à joindre le nom de
Couhé à celui de Luſignan, & porta pour armes
quatre merlettes écartelées d'or & d'afure , & une
mellufine pour cimier , qui ſe baigne dans une
cuve d'or.
Il épouſa Jeanne de Cogniac , par contrat de
l'an 1317, duquel mariage eſt iſſu, entre pluſieurs
enfans , Jean de Couhé de Luſignan , lequel par
contrat de l'an 1348 , épouſa Marie de Vantadour
, de laquelle il eut un fils & fuccefleur qui
fuit.
Guy de Couhé de Luſignan , Seigneur de la
Roche , Aguet , Maillie , la Buffiere & la Quetiere
; il épouſa Anne de Saluce , par contrat de
mariage de l'an 1395 ; & de ce mariage fortirent
Catherine deCouhé de Luſignan Abeſſe de Sainte
Croix de Poitiers , Jean & Guillaume de Couhé de
Lufignan. Jean a continué la branche de Maillie ,
qui eſt encore à Maillié en Poitou , & Guillaume
afait la branchedes Seigneurs de Letang en Baffe
Marche , ainſi qu'il fuit.
Ledit Guillaume épouſa Jeanne du Monard ,
par contrat de l'an 1427; de ce mariage eſt
iffu ,
Jean de Couhé de Luſignan , Seigneur de
Letang , qui épouſa Charlotte Dépraée , par com
trat de l'an 1466 ; de ce mariage eſt iſſu
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
François de Couhé de Lufignan , Seigneur de
Letang , qui épouſa Antoinette Anbamat , l'an
1506 ; de ce mariage eſt iffu ,
Autre François de Couhé de Lufignan , Seigneur
de Letang & Fayole , qui époufa Deniſe de la
Roche Beaucour , par contrat de l'an 153) ; de ce
mariage eft iflu ,
Autre François de Couhé de Luſignan , Seigneur
de Letang, Fayole , le Mat & Mefiere , Gentilhomme
de la Chambre du Roi Henti IV , ſuivant
la commiſſion donnée à Paris le 22 Janvier
1605 , fignée par le Roi Henri, & plus bas
Voliers.
>
;
Ce Seigneur époufa Françoiſe Iſoré, des Marquisde
Plumartin & Derveau , l'an 1572; de ce
mariage eſt iſſu ,
Autre François qui a continue la branche du
Mat , qui exifte actuellement près Bellac , &
Jacques de Couhé de Luſignan , qui fait la branche
de Fayole; ledit Jacques épouſa Marie de Puguineau,
par contrat de l'an 1621 ; de ce mariage
eftiffa.
Gilbert de Couhé de Luſignan , Seigneur de
Fayole , qui épouſa Diane Begeaud , par contrat
de l'an 1660; de ce mariage eſt iſlu ,
Jean de Couhé de Luſignan , qui épouſa Marie-
Philippe de Chaſeau , par contrat de l'an 1693 ;
de ce mariage eſt iſlu ,
Pierre de Couhé de Luſignan , Seigneur de
Fayole; ledit Jean de Couhé de Lufignan épouſa
en ſecondes nôces Mariede Chamborant , duquel
mariage eſt iffa Pierre ,Capitaine dans le Régiment
de laMarche , tué à la bataille de Leaufeld;
mort fans hoirs .
Elifabeth , mariée à Louis de Saint-George ,
Seigneur de Veignier & Periflé , par contrat de
AVRII. 1773 . 203
l'an 1728; duquel mariage font iflus Joſeph de
Saint-George .... de Saint-George , Chevalier ,
Capitaine de Dragon dans le régiment de Lannant
; François Olivier de Saint George , Comte
de Lyon , & deux filles Religieufes à l'Abbaye
Royale de Fontevrault; Pierre de Couhé de Lufignan,
Seigneur de Fayole , & fils de Jean & de
Marie-Philippe de Chafaud , a continué la branchede
Fayole , & a épousé Marie-Anne Thiſon
par contrat de l'an 1715 ; duquel mariage eſt
illu ,
François de Couhé de Luſignan , Seigneur de
Fayole , Commerfcat & Marcilhac , a épousé
Marie-Charlotte Gracieux , par contrat de l'an
1749 ; duquel mariage font iffus ,
François-Louis de Couhé de Luſignan , Officier
dans le régiment de Normandie ; Marie-Jeanne ,
mariée à François de Couhé de Lufignan , Seigneur
de la Bagge , & deux filles Religieufes à l'Abbaye
Royale de Fonteverault.
Je ſuis , &c.
1
DE FAYOLLE.
NOUVELLES POLITIQUES.
I
De Hambourg , le 23 Mars 1773 .
E Maréchal Comte de Romanzow a fait revehit
plufieurs régimens qu'il avoit détachés de fon
armée, dans l'eſpérance d'une paix prochaine.
Cestroupes , en paſſant par la Podolie, y ont répandula
peſte.
L'impératrice de Ruſſie ſe propoſe d'envoyer
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
encore un renfort dans la Méditerranée , compoſé
de huit vaiſleaux & de pluſieurs bâtimens de tranſport.
Cette Souveraine a fait remettre au Sénat
un Ukaſe en faveur du Prince Orlow. Cette pièce
eſt remarquable en ce qu'elle porte , entr'autres
articles , que ce Prince ne ſera jamais tenu de
rendre compte de ſa conduite ni à Sa Majesté
Impériale , ni à ſes ſucceſſeurs.
De Coppenhague , le 15 Mars 1773 .
On avoit cru que l'équipement de la grande
flottedont il a été parlé , ſeroit ſuſpendu; mais
depuis que les quatre premiers vaifleaux font en
rade , on travaille , avec la plus grande activité ,
à l'armement des autres , & l'on aſſure que les
matelots qui doivent s'embarquer ont déjà reçu
la paye de campagne qu'on ne leur donne ordinairement
que forſqu'ils entrent à bord. L'Amiral
qui la commandera n'eſt pas encore nommé. Les
uns déſignent l'Amiral Kaas , d'autres l'Amiral
Hooglan .
De Constantinople , le premier Mars 1773 .
Le Major Beloz a paſlé ici avec des dépêches
du Général Comte de Romanzow pour le Comte
Orlow. Le bruit s'eſt répandu qu'il portoit la
nouvelle de la prolongation de l'armiſtice ; peu
de tems après , il arriva un exprès de l'armée du
Grand Vifir , & l'on aſſembla tour de ſuite le Divan.
On ne fait quel a été l'objet de ce conſeil ;
mais il a tranſpiré dans le public que le Muphti
s'étoit oppofé fortementà toute propoſition qui
tendroit ou à démembrer l'Empire ou à porter atteinte
à la jurifdiction ſur les pays de la Crimée &
que les autres miniſtres avoient adhéré à cet avis,
AVRIL. 1773. 205
auquel le peuple paroît applaudir. Si cette conjecture
eſt vraie , la paix paroît plus éloignée que
jamais.
De Larneca , en Chypre, lepremier Janvier 1773 .
La petite vérole fait , depuis cinq mois , les
plus grands ravages dans cette ifle. Les Papas
(prêtres ) Grecs & les Turcs y ont proſcrit l'inoculation.
Cette méthode y eſt cependant connue
de tems immémorial. On la pratique de deux manières.
La première eſt conforme à celle qui eſt a
préſent en uſage en Europe; la ſeconde s'appelle
dans le pays Comeſture ( de comedere. ) Onfait
manger à ceux à qui on veut communiquer cette
maladie , des grains de petite vérole bénigne , en
nature ou en poudre , dans de la ſoupe , & pour
les petits enfans , dans du lait.
De Vienne , le 23 Mars 1773 .
Le Général Baron de Loudon 'avoit envoyé à
Ja Cour la démiſſion de tous ſes emplois ; mais
ayant été appelé dans cette capitale par Leurs
Majeſtés Impériales , il en a été traité avec tant
debonté &de distinction , qu'il s'eft rendu à leurs
defirs & a promis de reſter à leur ſervice. L'Enpereur
l'a nommé, fur le champ, pour l'accompagner
dans les voyages qu'il ſe propoſe de faire . Le Public
aappris avec plaifir cet événement qui conſerve à
la Monarchie Autrichienne un Officier Général
eſtimé de toute l'armée , & dont les talens ont
paru avec tant d'éclat dans la dernière guerre. Sa
Majesté Imperiale partira le 6du mois prochain.
Elle a renoncé au projet de paffer en Pologne.
Elle ſe propoſe ſeulement d'aller dans le Bannat
de Temeswar , pour examiner les nouveaux éta:
206 MERCURE DE FRANCE .
bliſſemens qu'on y a'fairs , & dans la Tranſylvanie
, pour connoître cetre partie intéreſſante de
ſesEtats; Elle ſe rendra enſuite au camp de Peſt ,
où Elle doit arriver le 26 Juillet.
Des Frontières de la Pologne , le 4 Mars .
1773-
On dit que , loin de fortir des frontières de la
République , luivant la réquiſitiondu Conſeil du
Sénat , pour que la Nation pût délibérer en liberté&
légalement far fa poſition préfente , les
armées des trois Puiflances camperont autour de
Warſovie , de manière à bloquer entièrement
cette capitale pendant la diète prochaine. Celle
d'Autriche s'étendra juſqu'à Jaſdou, & celle des
Rufles occupera les bords de laViſtule , depuis
Sroleck juſqu'au fauxbourg de Prague.
Les lettres de Ruffie portent que les armées
Ruſſes , qui alloient à Riga , ont fuſpendu leur
marche,&qu'elles ſe ſont mêmes retirées juſqu'au
Dniefter.
DeWarfovie , le 10 Mars 1773 .
On écrit de Samogitie que le Roi de Pruffe
farme des prétentions fur ce Duché ; mais que les
Rulles , prévenus de ſon projet , ont tiré un cordon
vers ce côté. On ajoute que ce Prince doit
faire avancer un corps de troupes ſur les frontières
de la Ruffie ou de la Suéde. Le régiment de
Schack eſt arrivé à Czenſtochow , & la garniſon
Rufle , pour ne pas expoſer cette place à l'invafion
des Pruffiens , n'eſt ſortie de la forterefle
qu'après l'arrivée de ce régiment ; mais elle a emporté
toutes les munitions de guerre & de bou
ché.
AVRIL. 1773 . 207
Il court ici des bruits qui le détruiſent d'un
moment à l'autre. Ilya des perſonnes qui prétendent
que la dière prochaine n'aura pas lieu , ou
du moins qu'elle ſera de peu de durée ; d'autres
ajoutent que , même avant la diète , la Pologne
deviendra le théâtre de la guerre.
De Dantrick, le 20 Mars 1773 .
On travaille toujours , avec la plus grande ac
tivité , aux différens dépôts de l'artillerie , on y
conftruit ſur tout des charriots & des affuts. Le
7de ce mois , trois régimens fortirent de Koenifberg,
fans qu'on fache leur deſtination. Ils furent
remplacés , le lendemain , par un régiment de recrues.
Les Pruffiens ne ceſſent de faire des enrôlemens
forcés . Il y'a , ſeulement en Courlande ,
deuxcent-vingt enrôleurs de cette Nation.
On doute que la Grande Pologne ait des Repréſentans
à ladiète ; car la plupart des Palatinats
de cette province font occupés par les Pruffiens ;
le fieur de Brinkenof vient même d'appoſer les
fcellés à tous les Grods du Palatinat de Cujavie.
Sa Majefté Prufſienne a établi la gabelle dans ſes
nouveaux Etats ; mais la Compagnie chargée de
cette régie n'a pas le ſel néceſſaire pour fournir
àla conſommation. Elle y a fuppléé en forçant
leshabitans d'accepter des tonneaux qui font cenfésrenfermer
cinq meſures de cette denrée& qui
n'en contiennent pas même trois.
De la Haye, le 19 Mars 1773 .
Le fieur Bancks , célèbre par ſes voyages , &fe
fieur Charles Greeville , fils du Comte de Warwick
, font arrivés à Rotterdam & ont affiſté à
J'affemblée de la Société Batave qui leur a donné
208 MERCURE DE FRANCE.
letitre de Correſpondans. Le premier le propoſe
d'entreprendre un voyage vers le Pole Arctique
pour y faire des découvertes . Il en a prévenu tous
les Négocians & les Navigateurs des Provinces-
Unies , & les a priés de lui donner les éclairciſſemens
& les obſervations qu'ils pourroient ſe procurer
touchant les navires qui ont été par les 84
degrés de latitude ſeptentrionale. Il promet de
ſon côté de leur communiquer , à fon retour , les
découvertes qu'il aura faites .
De Londres , le 20 Mars 1772 .
Les dernieres lettres de Madagascar nous apprennent
qu'on a découvert , à douze lieues de la
côte Orientale d'Afrique , un courant fi rapide ,
qu'il fait faire huit mille dans l'eſpace d'une heure.
Il s'étend depuis le 17. degré de latitude méridionale
juſqu'au 3. degré de latitude ſeptentrionale
. Cette nouvelle route va donner une
grande facilité pour le commerce & la navigation
entre cette Iſle & le Continent.
Le Conſul Anglois à la Cour de Maroc ayant
demandé , d'après les ordres de Sa Majesté Britannique
, une ſeconde fois à l'Empereur , la permifſion
de faire la réſidence à Tetuan , ce Prince lui
a fait fignifier qu'il la lui refuſoit abſolument ;
ceConful eft retourné , en conféquence , àGibraltar
pour y attendre des ordres ultérieurs.
De Paris , le 9 Avril 1773 .
On éprouve tous les jours l'utilité de l'établiſſement
formé par la Ville , pour ſecourir les noyés.
Le 2 de ce mois , la nommée Eliſabeth Bourdin ,
veuve de Jacques Brillon , couvreur , retirée
AVRIL. 1773 . 209
l'Hôpital , s'étant préſentée trop tard pour rentrer
dans cette maiſon , fut obligée de revenir à Paris.
En paſſant par la barrière du quai Saint Bernard,
à minuit & demi , elle tomba dans la rivière . Un
foldat de la garde du port , s'en étant apperçu , en
donna avis au corps de garde. Les fergens & les
foldats allèrent au ſecours de cette femme , &
parvinrent à la retirer de l'eau; mais elle étoit
ſans connoiſlance , & ne conſervoit aucun ſigne
de vie. On lui adminiſtra les ſecours , ſans interruption
& fans ſuccès , pendant près de cinq heures;
mais, après les avoir encore répétés pluſieurs
fois, on cut le bonheur de la rappeller à la vie.
Elle a été reconduite à l'Hôpital , où elle jouit aetuellement
d'une bonne ſanté.
NOMINATIONS.
LeRoi vientd'accorder le régimentdeDragons,
vacantpar ladémiſſiondu Prince de Beauftemont,
au Prince de Lorraine , grand Ecuyer de France ,
capitaine dans le régiment de Meſtre-de-Camp-
Général de Cavalerie , quia eu l'honneur de faire
à cette occaſion ſes remercimens à Sa Majesté.
Le Marquis de la Rivière ayant donné ſa démiſſion
de la charge de Cornette dans la ſeconde
compagnie des Mouſquetaires de la Garde du Roi,
Sa Majesté a nonimé pour le remplacer le Comte
de Gallifet , capitaine de Dragons.
Le Roi a chargé du Commandement du Portde
Toulon le Marquis de Saint-Aignan , lieutenantgénéral
des armées navales. Sa Majesté a , en
même- tems , diſpoſé de la dignité de Grand Croix
de l'Ordre de St Louis , en faveur du Comre d'Aubigny
, autre lieutenant - général , commandeur
1
210 MERCURE DE FRANCE.
:
de ſes Ordres , & a accordé celle de Comman
deur, qu'il laiſſe vacante, au ſieur deRochemore,
Chefd'Efendre.
Le Roi ayant jugé à propos de recréer la charge
de premier Ecuyer en la grande Ecurie , ſupprimée
en 1764 , Sa Majesté en adiſpoſé en faveur
du ſieur de Malbec de Monjoc , Marquis de
Briges.
PRÉSENTATIONS.
LaVicomtelle de Beaumonteut l'honneur d'être
préſentée , le 20 Mars , à Sa Majefté , ainſi qu'à la
Famille Royale , par la Comteffe de Beaumont.
Le 4 Avril , le Marquis de Verac , Meftre de
camp de Dragons & Miniſtre plénipotentiaire de
Sa Majesté auprès du Landgrave de Hefle Caffel ,
prit congé du Roi &de la Famille Royale pour
fe rendre à ſa destination. Il eut Thonneur d'être
préſenté à Sa Majesté par le Duc d'Aiguillon ,
miniſtre& fecrétaire d'état ayant le département
des affaires étrangères .
MARIAGES.
SaMajeſté, ainſi que la Famille Royale , ſigna;
le 21 Mars , le contrat de mariage d'André -Berhard,
Vicomte du Hamel , lieutenantde maire de
la ville de Bordeaux , avec Demoiselle Guione-
Emilie le Gentil de Paroy , Chanoineffe de Montigny,
fille deGui-le-Gentil, Marquis de Paroy ,
lieutenant de Roi au gouvernement de Champagne
& de Brie , grand bailly héréditaire des villes&
comtédeProvins & de Montereau , chevalier
de St Louis, ancien lieutenant du régiment
AVRIL. 1773 . 211
desGardes - Françoiſes , & de Dame Louiſe-ElifabetRigaudde
Vaudreuil.
Le Roi , ainſi que la Famille Royale , figna , le
28Mars , le contrat de mariage du Comte de St
Simon, brigadier des armées de Sa Majesté& colonel
du régiment provincial de Poitiers , avec
Demoisellede Pange.
Le Roi & la Famille Royale ont ſigné le contrat
de mariage du Comte de Montmorency-Laval
, capitaine au régiment Daupliin , cavalerie ,
avec Demoiſelle de Genfac , & celui du Vicomte
de Bourdeilles , capitaine au même régiment ,
avec Demoiselle d'Eſtampes.
NAISSANCES .
Onmande de Zoffen que la femme du nommé
Fischer , meûnier à Chriftindorf, eſt accouchée ,
le 18 Février , de trois enfans , dont deux garçons&
une fille , qui ont reçu le baptême & qui
le portent bien , ainſique leur mère.
La Ducheffe de Montmorency eſt accouchée
d'ungarçon.
f
MORTS .
Le nommé Witt eſt mort à Rotterdam dans la
cent-unièmeannée de ſon âge.
André Baron de Basquiat de la Houze , père da
Baron de la Houze , ci devant miniſtre plénipozentiaire
auprès de l'Infant Duc de Parme , & qui
réfide préſentement avec le même titre , auprès
des Princes & Etats des Cercles de la Bafle Saxe ,
212 MERCURE DE FRANCE.
eſt mort , le 13 Février , à Saint- Sever , en Guien
ne , dans la quatre-vingt ſeptième année de ſon
âge.
Jacques Réné de Croismare , Chevalier grand' .
croix de l'Ordre royal & militaire de St Louis ,
lieutenant- général des armées du Roi , & gouverneur
de l'hôtel de l'Ecole royale militaire , eſt
mort à Paris , le 22 Mars , âgé de foixante - quatorze
ans .
Jacques Fitz - Gerald , maréchal des camps &
armées du Roi , eſt mort à Brive - la- Gaillarde ,
le 19 Février , dans la cinquante- troiſième année
de ſon âge.
Marie-Magdeleine Mazade , épouſe de Charles
de Maſlo , marquis de la Ferrière , ſénéchal de
Lyon , lieutenant-général des armées du Roi , eſt
morte en cette ville , le 23 Mars , dans la cinquante-
ſeptième année de ſon âge.
Alexandre- Ferdinand Prince de la Tour &Taxis,
furintendant- général des poſtes impériales , principal
commiſſaire de l'Empereur à la dière générale
de l'Empire , chevalier de l'Ordre de la Toifond'Or
, &c. eſt mort à Ratisbonne , le 17 Mars,
dans la ſoixante-neuvième année de ſon âge.
André Marquis de Finety , maréchal des camps
& armées du Roi , ci-devant fous - gouverneur de
Mgr le Dauphin , de Mgr le Conte de Provence ,
&deMgr le Comte d'Artois , premier maître d'hôtel
deMgr le Comte de Provence , eſt mort à Verfailles
, le 29 Mars , dans la ſoixantième année
de ſon âge.
Jean Baptiste Grondel , ancien lieutenant - colonel
, ci - devant commandant à l'iſle de Groix ,
eſt mort à Baud , dans l'évêché de Vannes , dans
lacent ſeptième année de ſon âge.
BertrandGlaize eſt mort dans le bourg du Mas
AVRIL.
1773 . 213
d'Agenois , en Guienne , dans la cent deuxième
année de ſon âge ; & Etiennette Fleurot , veuve
de François Berthaud , eſt morte à Souflei , paroifle
du bailliage de Semur , en Auxois , dans le
diocèle d'Autun , à l'âge de cent ans & quelques
mois.
Charles - François de Warans , Marquis de
Boursin , eſt mort à Paris , le 29 Mars , dans la
foixante feizième année de ſon âge.
Le Sieur de Bompar , lieutenant- général des
armées navales , grand'croix de l'Ordre royal &
militaire de St Louis , & commandant la Marine
au Port de Toulon , eſt mort à Toulon , le 23
Mars.
LOTERIES.
Le cent quarante- ſeptième tirage de la Loterie
de l'hôtel - de - ville s'eſt fait , le 26 Mars , en la
manière accoutumée. Le lot de cinquante mille
livres eſt échu au No. 89732. Celuide vingt mille
livres au Nº. 86421 , & les deux de dix mille ,
aux numéros 86814 & 96987 .
Le tiragede la loterie de l'Ecole royale militaire
s'est fait les Avril. Les numéros ſortis de la roue
de fortune , font 57,83 , 11 , 64 , 38. Le prochain
tirage le fera les Mai.
NB. Dans le compte que l'on a rendu du Tema
ple de Cnide de M. Collardeau , on a mis , en citant
un vers de ce poëme ,
On pourrair être mieux... elte eſt mieux comme
elle eft.
214 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt une faute échappée en tranſcrivant. Ily a
dans l'ouvrage:
Elle peut être mieux.... elle eſt mieux comme
elle eft.
Quoique ce changement très- involontaire
n'entre pour rien dans la critique qu'on a faite dei
ce vers , on a cru cependant devoir en avertir pour
prévenir tout reproche d'inexactitude même indifférente.
PIECES
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers& en preſe , pages
Senèque mourant àNeron , héroïde ,
Idylle de M. Geſner , traduite par M. Meilrer
,
Fpître àM. leComte de Couturelle ,
Madrigal ,
Impromptu à Madame Veftris , jouant à
Rouen le rôle d'Emilie ,
Vers pour mettre au bas d'un Portrait de
ibid.
10
16
20
22.
Henri IV , 23
La Vertu récompensée , conte, ibid.
Epître à Monfieur *** , 32.
Vers pour mettre au bas de la Statue deM.
deVoltaire, 38
Lettre deM. de Voltaire à M. Pigal , ibid.
Péroraiſon du diſcours de Cicéron pour
-Milon, 40
Vers envoyés à Madame Trial , SI
La Pie&le Souriceau ,fable , 53
Odeà la Diſcorde , traduite du Hollandois , ss
AVRIL. 1773 . 215
Ode à Mécène,
Ode à Pirra ,
58
رو
Explication des Enigmes & Logogryphes , 69
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES,
Lettres édifiantes & curieuſes ,
61
64
67
ibid.
Eflai ſur le Barreau Grec , Romain & François
, 81
Etrennes d'un Père à ſes enfans , 83
Obſervations ſur le Canon , ibid.
Aëdonologie ou Traité du Roſſignol , 84
Elémens de l'hiſtoire générale , par M. l'Abbé
Milot, 86
Avis aux Gens de la campagne , par M. Didelot
,
Calendrier hiſtorique de l'Orléanois ,
Ordre général des jours & heures du départ
des Couriers ,
La Louiſéïde ou le Héros Chrétien ,
Lettre à M. de la Harpe en réponſe à la lettre
de M. Linguet , ſur l'Inſcription de la Statue
de Louis XV ,
Réponſe de M. de laHarpe,
92
88
89
१०
ΙΟΙ
108
Fables par M Boiſard , 117
Les Malheurs de l'Inconſtance , 131
Dictionnaire raiſonné univerſel des Arts &
Métiers , 136
L'Artdes Combinateurs , par M. Graff, 143
Hiſtoire générale des Philoſophes modernes
par M. Savérien , 144
Le Luxe , poëme en fix chants ,
148
Lettre de M. de Voltaire à M. le Chevalier
de Coudrai, 149
Réponſe au vieux Malade de Ferney , 159
Addition à l'ouvrage intitulé : les Trois Siç
216 MERCURE DE FRANCE :
cles de notre Littérature ,
Lettre de M. Fleury à M. l'Abbé Sabatier de
Caftres ,
ACADÉMIES de Béſiers ,
De Pau ,
SPECTACLES , Concert ſpirituel ,
A Mile de Raucourt ,
Lettre de M. de Voltaire à M. de la Croix ,
avocat ,
ARTS , Gravures ,
Muſique ,
Sur le Tombeau d'Homère ,
Bienfaiſance ,
Anecdotes ,
AVIS ,
Nouvelles politiques ,
Nominations ,
Préſentations ,
Mariages ,
Naiſlances,
Morts ,
Loteries ,
15
152
156
163
164
171
173
174
177
180
185
188
193.
203
209
IIQ
ibid.
ibid.
213
APPROBATION.
Tat lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le
ſecond volume du Mercure du mois d'Avril 1773 ,
&je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en
empêcher l'impreffion .
AParis , le 14 Avril 1773 .
LOUVIL.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue11. Harpe
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU RO Ι .
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE
LE
AVRIL , 1773 .
PREMIER VOLUME .
Mobilitate viget. VIRGILE.
TTRES
Beugne
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire ,
Chriſtine , près la rue Dauphine.
Rue
Avec Approbation & Privilège du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'EST au Sieur LACOMBE libraire , à Paris , rue
Chriſtine , que l'on prie d'adreſſer , francs de port,
les paquets & lettres , ainſi que les livres , les eftampes
, les piéces de vers ou de proſe , la muſique,
les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques ſur les
Iciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des livres
, eſtampes & pièces de muſique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres& de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourir à ſa perfection
; on recevra avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenſes ſur le
produit du Mercure .
,
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv:
que l'on paiera d'avance pour ſeize volumes rendus
francs de port.
L'abonnement pour la province eſt de 32 livres
pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
port par la poſte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eſt de 36 ſols pour
ceux qui n'ont pas ſouſcrit, au lieu de 30 ſols pour
ceux qui ſont abonnés .
On ſupplie Meſſieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
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françois , 1772 , in - 8 °. br. 21.10 1.
Traité du Rakitis , ou l'art de redreffer les
enfans contrefaits , in- 8 °. br. avec fig. 41.
Lettres d'Elle & de Lui , in- 8 ° . b.
LePhasma ou l'Apparition , hiſtoire grec-
1 1. 4f.
que , in- 8 ° . br. 11.10 f.
LesMuſes Grecques , in-8°. br. 11. 161.
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l'Architecture , in-4°. avec figures, rel. en
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Maximesdeguerre du C. de Kevenhuller, 11.10 (.
Airs choisis de Maîtres Italiens avec des
paroles françoiſes ,
:
11. 166.
MERCURE
DE FRANCE.
AVRIL , 1773 .
PIÉCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ANACREON. Poëme.
Le chantre de Téos, dont la lyre enjouée
Au tendre badinage , au plaiſir dévouée ,
Célébroit tour à-tour , par ſes ſons ingénus ,
Et le fils de Sémèle & le fils de Vénus ;
Cet élû de Paphos , dont les ardeurs volages
Vivront dans ſes chanſons juſques aux derniers
âges ,
Par le Roi de Samos appelé dans ſa cour ,
Des plaiſirs & des arts délicieux ſéjour ,
Aiij
6 MERCURE DE FRANCE.
Etdans les ſentimens de ce ſage monarque
Retrouvant la faveur du généreux Hiparque ,
En reçut cinq talens : c'étoit un vrai tréſor
Pour un fils d'Apollon qui connoiſſoit peu l'or.
D'abordde ſon éclat il ne put ſe défendre ;
Perfide éclat ! quels yeux ne s'y laiſſent ſurprendre?
L'un à l'autre oppoſés, cent projets à la fois
S'offrent à ſon eſprit & balancent ſon choix ;
Apeine il peut ſuffire à ce trouble agréable ;
Mais bientôt des tréſors compagne inſéparable ,
Et des coeurs qu'elle habite implacable vautour ,
La crainte dans le ſien vient fixer ſon ſéjour .
De ſoucis dévorans un noir efſain l'obsède ,
Le plaiſur l'abandonne & l'ennui lui ſuccède.
Son or est devenu le ſeul dieu de ſon coeur .
Dans quiconque l'approche il voit un raviſſeur.
Cet importun effroi , dans ſon ame qu'il glace ,
Ad'autres ſentimens ne laiſſe plus de place.
Son coeur n'eſt plus touché des plaiſirs de la cour ;
Plus de vers , plus de chants , plus de jeux , plus
d'amour ;
Les plus rares beautés ont pour lui peu de charmes
,
Et Bacchus tâche en vain de calmer ſes alarmes :
*Hiparque , fils de Piſiſtrate , invita Anacreon
à aller à Athènes , & lui envoya un vaiſſeau àcinquante
rames.
AVRIL. 1773 . 7
Veut- il toucher ſa lyre ? elle ne lui rend plus
Que de lugubres ſons à Cythère inconnus .
Son tréſor ſeul l'occupe ; inquiet , ſolitaire ,
Il s'en éloigne à peine , & ne peut s'en diſtraire ;
Pour cacher ce dépôt , nul aſyle à ſon gré
N'eſt allez inconnu , n'eſt aſſez aſſuré ...
Lorſque ſur l'Univers tendant ſes voiles ſombres ,
La nuit a ramené le calme avec les ombres ,
Morphée en vain ſur lui ſecouant ſes pavors ,
Pour calmer ſes eſprits appelle le repos ;
De frayeurs , de ſoupçons une troupe farouche
S'échappant des enfers , vient aſſiéger ſa couche ,
En interdit l'approche au paiſible ſommeil ,
Etdans ſes ſens troublés enflamme ſon réveil.
Tantôt le moindre bruit à ſon eſprit timide
Peint ſes talens ravis par une main perfide ,
Tantôt de leur emploi le choix embarraſlant
L'occupe , malgré lui , d'un fouci rewaiflant.
Si quelque fois ſes ſens un inſtant s'afloupiflent ,
Par ce repos trompeut loin que ſes maux finiflent,
Ce qu'avant ſon ſommeil il n'a que redouté ;
Il le voit... oui , pour lui c'eſt une vérité :
Ses talens enlevés.... A cette affreuſe image
Frémiſſant, il s'éveille , il ſent ſon eſclavage ,
Voit d'un oeil deſſillé la rigueur de ſon ſort;
Et d'ennuis excédé , s'écrie avec tranſport :
Otyran , dont l'éclat nout cache les entraves :
Ainſi tes poſſeſſeurs deviennent tes eſclaves !
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Charmant pour qui te voit dans un lointain flatteur
Cruel pour qui t'acquiert , s'il te livre ſon coeur.
Opourquoi les mortels , par le plus grand des
crimes ,
T'osèrent- ils chercherjuſqu'au fein des abîmes ,
Où pour notre repos , leCiel , en te formant ,
Loin de nos yeux pervers te cacha ſagement ?
Mais hélas ! tu ſuffis pour venger la juſtice ,
Dans l'objet de leur crime ils trouvent leur fupplice.
C'en est trop , c'en est trop; mes yeux ſe ſont ouverts
:
Craindre de s'affranchir , c'eſt mériter ſes fers.
Va , poiſon féducteur , va , retourne àton maîtres
Je t'ai trop bien connu pour vouloir encor l'être.
Je ne veux plus d'un bien , ſource de tant de
maux;
Et jevais , de ta perte , acheter mon repos.
Aces mots , il rapporte , aux pieds de Policrate
,
Ce métal dont l'éclat n'a plus rien qui le flatte.
Seigneur , quand vos bienfaits ont prévenu mes
voeux ,
Votre bonté royale a cru faire un heureux ;
Mais trompant votre attente , un fort peu favorable
De vos dons prodigués n'a fait qu'un miſérable.
AVRIL. 1773 .
Sansdoute la fortune a vu d'un oeil jaloux
Un bonheur qu'un mortel n'eût tenu que de vous;
Mais elle ne m'a pu ravir la jore intime
De trouver dans vos dons le ſceau de votre
eſtime ;
Et par cet avantage , à ſes coups échappé ,
Jetriomphe & me ris de ſon courroux trompé
Je vous rends ce métal , en ſoucis trop fertile.
Il nem'eſt point donné d'être riche & tranquile.
Cette épreuve m'éclaire en briſant mes liens ;
C'eſt le ſeul ſentiment qui met le prix aux biens.
Par une erreur commune , & peut- être excuſable,
J'avois cru le bonheur de l'or inséparable ;
Je connoiſlois peu l'or , & j'éprouve aujourd'hui
Que les plus grands des maux peuvent naître de
lui.
Ce métal n'eſt un bien que pour un coeur ſublime,
Qui pour des biens plus grands réſerve ſon eſtime
,
Que ſon frivole éclat ne peut tyrannifer ;
Qui craint peu de le perdre &fait le maîtriſer.
Moi , qui n'ai point reçu ces grands dons que
j'admire ,
Je ne veux d'autre bien que la joie & ma lyre ,
Et je renonce à l'or , s'il doit être acheté
Aux dépens du repos &dela liberté.
Par M. l'AbbéAmphoux , de Marseille ,
Aumônier des galères du Roi.
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
COMPLIMENT de bonne année à une
Demoiselle qui réunit aux charmes de
lajeuneſſe le talent de toucher du clavecin
avec fuccès.
AUTREFOIS les rochers marchèrent , :
Les murs de Thèbes s'élevèrent
Au gré des accords d'Amphion.
Orphée , au fond du ſombre empire ,
Par les ſons touchans de ſa lyre
Fléchit le barbare Pluton .
De ces maîtres de l'harmonie
L'art , le talent & le génie
Tranſportoient les mortels aux cieux.
Un plus beau triomphe vous reſte ,
Eglé : de l'empire céleſte
Vous faites deſcendre les dieux.
Digne de les fixer , recevez leur hommage;
Faites- leur préférer cette terre ſauvage
Au faſte révéré de leur brillant ſéjour.
Que mille fois le printems de retour,
Au fils d'Eole & de l'Aurore ,
Offre en vous celle qu'il adore ,
Et le retienne à votre cour.
Le tems en vain , dans ſa courſe rapide ,
Détruit nos monumens , &, d'un bras homicide ,
AVRIL. 1773. II
Nous ravit la clarté du jour.
Sa faulx reſpectera votre tête chérie.
Oferoit- il dans ſa furie
Frapper du même coup Flore, Euterpe & l'Amour?
Par M. J. Felix Nogaret ,
de l'académie d'Angers.
MADRIGAUX.
I.
L tendre Amour mepreſſede le ſuivre :
Il me promet ſes plus douces faveurs ;
Bacchus auffi veut qu'à lui je me livre :
De ſon empire il vante les douceurs.
Auquel des deux donner la préférence ?
C'eſt à Bacchus , ſi j'en crois les buveurs ; ..
Mais j'apperçois la jeune & belle Hortenſe ;
Adieu Bacchus: je ſuis au dieu des coeurs.
J'avois dix-huit ans lorſque je fis ce madrigal,
dans une ſociété dont j'étois . J'ai été ſurpris de
le retrouver depuis dans un recueil de poësie; mais
avec beaucoup de changemens. Peut être la pièce
en eſt-elle meilleure. Je n'en profiterai cependant
pas ; je veux donner mes ouvrages tels que je les
aifaits.
Par le Marquis de Thiard , de l'académie
des Sciences & belles lettres de Dijon ,
àSemur.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
1
QUI
II.
dit Agnès , dit beauté ſans malice,
Trop ſimple encor , ne ſachant rien de rien ;
Mais de ce ſens & de ſon injustice ,
En vérité , vous me détrompez bien ;
Et déſormais ſi je veux faire entendre
Qu'un jeune objet joint l'eſprit aux attraits ,
En quatre mots je le ferai comprendre ,
Et je dirai : c'eſt une jeune Agnès.
Par le même.
3
Gettebagatelle eſt de la même datte que l'autre
, à l'exception qu'elle ne parut pas fous mon
nom : un de mes amis qui aimoit une jeune &
jolie perſonne , dont le nom de baptême étoit
Agnès , me demanda des vers ;je lui donnai ceuxci,
qui réuffirent & paffèrent ſur ſon compte;
peut-être dut- il les louanges qu'on lui donna , à
la perfuafion où l'on étoit qu'il n'en avoitjamais
fait. Cet ami n'existe plus; je reprends ce qui
m'appartient.
III.
MOINS promptement l'impétueux Borée
Forme & détruit les tourbillons dans l'air ;
Moins promptement ſous la voûte azurée
L'oeil voit briller & mourir un éclair ,
Que dans un coeur que l'amour veut ſurprendre
Ce petit dieu n'a l'art de ſegliſſer ,
AVRIL. 1773. 13
Et ſon flambeau l'adéjà mis en cendre ,
Qu'on cherche encor comment le repoufler.
Parle même.
J'avois trois ou quatre ans de plusquand cehuitain
fut fait ; on préétteenndd qu'il y a plus dechaleur
&de poësie que dans les autres : le lecteur enſera
juge.
C
I V. ১
VEUX- TU chanter les Princes & laguerre ,
Et de l'épique atteindre les hauteurs ?
Sois animé de l'eſprit de Voltaire.
L'ode pompeuſe , en ſes nobles fureurs ,
Veut d'un Rouſſeau la ſublime éloquence ;
Mais , pour chanter l'amour & ſes douceurs ,
Il faut aimer ; c'eſt toute la ſcience .
T
Parle même.
L'ENFANT & LA BRANCHE DR
ROSIER. Fable.
DANS des lieux conſacrés à Flore
Une Roſe venoit d'éclore ;
Un jeune enfant la voit... Soudain
Yporte une furtive main ,
Et la cucille : .. Mais , prodige !
11
14 MERCURE DE FRANCE.
<
Il apperçoit mille autres fleurs
Briller des plus vives couleurs ,
Et toutes ſur la même tige
Exhaler le plus doux parfum ;
Il va , vient , s'agite & s'empreſſe :
Pour la pétulante jeuneſſe
Voir & defirer c'eſt tout un :
* Ayons , dit- il , la branche entière ; ...
Zefte... trop petit de moitié
Il ſe grandit à ſa manière:
Dreflé ſur la pointe du pié
Le morveux tend'le bras , s'élance ,
Saifit la tige , rit d'avance ,
Se pique , reflent des douleurs ,
Et finit par verſer des pleurs.
Le plaiſir offre mille charmes ;
Mais pour jouir de la douceur
Sans en éprover les alarmes ;
Il n'en faut prendre que la fleur.
Par M. Houllier de St Remi.
AVRIL. 1773 . 15
CYTHERIDE. Conte.
LILSIASNANDDRREE & Silamis ,, que la curiofité
avoit attirés à la ville d'Amathonte pour
aſſiſter à la fête de Vénus Adonienne , retournoient
à leur hameau en s'entretenant
de la cérémonie qu'ils venoient de voir.
L'amitié qui les uniſſoit ne leur permettoit
pas de ſe ſéparer un inſtant. Livrés à
eux mêmes dès l'âge le plus tendre , ces
aimables bergers s'étoient fait une douce
habitude de jouir enſemble des plaiſirs
de la vie champêtre , & ne connoilloient
d'autres biens ni d'autres plaiſirs que celui
de chanter ſur leur chalumeau , la félicité
dont ils jouiſſoient. Ils couloient ,
au ſeinde l'innocence , des jours obſcurs ;
inais tranquiles&purs.
:
:
La ſoirée étoit belle; la lune s'étoit
levée , un petit vent frais agitant les arbres
, le murmure d'un ruiſſeau, tout, dans
ce bois , ſembloit ſe réunir pour inviter
au repos. Nosdeux bergers étoient fi près
de leur habitation, qu'ils eurent envie de
s'arrêter ſous cette agréable feuillée. Ils
s'aſſirent : quoi ! dit Liſandre à Silamis ,
eſt-il poſſible que toi , dont l'ame eſt ſi
16 MERCURE DE FRANCE.
1
1
ſenſible aux douceurs de l'amitié , eſt- il
poſſible que tu aies vu toutes les bergères
de ce hameau ſans perdre cette indifférence
, qui ſeule , ternit toutes tes bonnes
qualités ? Qu'elles font belles ! non , la
déeſle de Cythère , à qui cetre iſle eſt conſacrée
, ne pourroit l'emporter ſur les
charmes des filles de cette contrée . J'en
conviens , lui répondit ftoidement Silamis;
mais , mon cher Liſandre , l'amour
ne dépend pas de notre volonté ; je puis
admirer les attraits de nos bergères ,
rendre juſtice à leur beauté , ſans que
mon coeur en ſoit affecté. Te l'avoûraije
, continua - t'il en ſoupirant ? l'indifférence
que tu me reproches n'est qu'apparente
: mon ame , remplie de l'idée d'un
fonge , ne foupire qu'après un objet inconnu;
j'adore un être , qui peut - être
n'exiſta jamais. Je ſens , je connois ma
foibleſſe , & loin de chercher du remède
à mes maux , je ne me plais qu'à les aggraver
encore. Sans tes reproches , mon
cher Lifandre , rien n'auroit pu m'arracher
cet aveu. Mes reproches , lui repliqua
Liſandre , n'étoient pas fondés , je
l'avoue ; mais , Silamis , ils n'ont qu'à
changer d'objet pour devenir légitimes.
Pourquoi me cacher ce qui t'afflige ?
t :
٦
AVRIL. 1773 . 17
Mon amitié pour toi mérite - t'elle cette
réſerve ? Ah , Silamis , que tu aimes foiblement
! pardonne , cher Liſandre ; l'or
dre d'un Dieu m'arrêtoit; mais ce puifſant
obſtacle ceſſe, le jour où je devois
voir cette beauté eſt paſſé , & je n'eſpère
plus parvenir à ce bonheur. Il y a huic
jours que , m'étant endormi dans ce bois
où nous ſommes , l'amour m'apparut ſous
la forme d'un enfant aîlé ; il étoit fans
bandeau : fon carquois pendoit négligemmentſur
ſes épaules , il tenoit une fléche
dorée de la main gauche. Il s'approcha de
moi , m'appela & me dit : Berger , je
>> ſuis le dieu qu'on révère à Cythère ;
>> fatisfait de ton culte , je veux récom-
>> penſer la piété avec laquelle tu ſers&
>> ma mère &moi. Je viens moi - même
> t'annoncer le bonheur dont tu jouiras
>> par mes foins. Va à Amathonte: le jour
de la fête d'Adonis ne ſe paſſera pas
>> que tu ne voie l'original de cette pein-
Il dit , & fit briller à mes yeux
étonnés , un petit portrait qui repréſentoit
une bergère d'environ quinze ans. « Vaà
>> Amathonte , me répéta l'amour : fois
>> conſtant , difcret , & j'applanirai les
>> obſtacles qui ſe préſenteront. Amour
dit&diſparut.
» ture.
Je m'éveillai ,& fus très- furpris de voir
18 MERCURE DE FRANCE.
à côté de moi , cette boîte que voici . Il la
donna à Liſandre qui l'alloit ouvrir, lorſ--
que des cris aigus frappant leurs oreilles ,
Silamis reprit le portrait des mains de fon
ami , & ils coururent tous deux du côté
d'où la voix leur ſembloit partir .
Ils ne furent pas long tems ſans trouver
ce qu'ils cherchoient : deux femmes,l'une
évanouie , l'autre âgée , tâchant d'écarter
un ferpent monstrueux , dont ſes cris &
les foibles efforts qu'elle faiſoit redoubloient
la rage , les émurent d'une tendre
pitié. Lesdeux amis ne balancèrent point;
tous deux attaquèrent le monſtre avec
leur houlette , qui étoit les ſeules armes
qu'ils portaffent. Ce fier animal
tourna fa rage contre eux ; il s'élança fur
Liſandre , fir pluſieurs plis au tour de lui ,
&lui auroit fait perdre la vie , ſi Silamis,
furieux du péril de ſon ami , n'eût , d'un
coup, parti d'une main aſſurée , coupé ce
furieux animal . Le ſerpent fit de grands
efforts pour ſe rejoindre à lui-même, mais
ce fut en vain ; il expira ſur le corps du
malheureux Lifandre .
Silamis ne fongea d'abord qu'à fon
ami ; il le crut expiré , &, dans ſa douleur
, il tournoitdéjà le ferde ſa houlette
contre ſon ſein , lorſqu'il ſe ſentit forte.
ment arrêté. « Est-ce ainſi , lui dit la per
AVRIL.
1773 . 19
»Sonne qui le tenoit , ô généreux berger ,
>> que vous voulez perdre une vie que
>> votre valeur nous a conſervée?Quel cha-
>> grin vous porte à vouloir mourir ? ayez
>> du moins pitié de deux infortunées ; ne
>> les abandonnez pas , cherchez - leur un
» aſyle , & ceſſez d'outrager les dieux en
>> vous livrant à un déſeſpoir condamna-
>> ble . » Ce peu de mots fit rentrer Silamis
en lui- même ; il eut honte de ſa foibleſle
, & regardant l'inconnue : pardonnez
, ô ma mère ! la douleur égaroit ma
raifon ; mon ami Liſandre n'eſt plus , je
ne voulois pas lui ſurvivre ; mais vous
m'éclairez ſur mes devoirs , vous diſſipez
mon aveuglement ; venez , je vais vous
conduire au hameau ; ma cabane fera la
vôtre; mes arbres , mon troupeau feront
à vous: heureux , trop heureux , ſi vous
daignez recevoir comme votre fils , celui
qui déſormais ſe fera gloire de vous aimer
& reſpecter comme ſa mère ! Il dir ,
& s'approcha de la jeune perſonne qu'il
trouva encore évanouie ; il courut à un
ruiſſeau voiſin , apporta de l'eau , & , fecondant
Mantho , c'eſt le nom de celle
qui lui avoit parlé , il parvint enfin à lui
faire ouvrir les yeux. La lune répandant
alors ſa clarté, il lui fut aifé de remarquer
20 MERCURE DE FRANCE.
les traits de la belle inconnue. A peine
l'eut- il enviſagée qu'il fit un grand cri ,
pâlit , & tomba ſans ſentiment à côté
d'elle. Mantho n'étoit pas peu embarrafſée:
des raiſons eſſentielles l'avoient obligée
de fuir ſa patrie ; & l'oracle de Delphes
, qu'elle avoit confulté , lui avoit ordonné
d'aller s'établir en Cypre. Seule
avec ſa fille , ſans ſecours , fans appui ,
dans une terre inconnue , elle ne ſavoit
que devenir , & l'extrême douleur qu'elle
reffentoit,l'empêchoit de ſecourir ſon défenſeur.
Cythéride, ſa fille, que des mouvemens
inconnus intéreſſoient à la conſervation
du berger , prit ce ſoin & réuſſit en peu
d'inſtans. Quelle joie pour le tendre Silamis
de ſe voir dans les bras de l'objet de
ſa flamme ! Ses tranſports ne ſe peuvent
décrire ; il ſe jeta à ſes genoux , & lui fit
connoître , dès ce moment, une partie de
l'ardeur qu'il reſſentoit pour elle. La bergère
ne répondit rien , ſes joues ſe colorèrent
d'une vive rougeur , & ſes yeux ,
d'accord avec ſon coeur, ne purent céler à
cet heureux amant , l'impreſſion qu'avoit
fait la vue. Tranſportés d'un tel bonheur,
ils ſe livroient tous deux au ſentiment le
plus tendre , lorſque la mère vint inter
AVRIL. 1773 21 .
rompre leur muet entretien. Elle conjura
Silamis de les conduire à ſa cabane ,& de
les retirer d'un lieu où elles ne reſtoient
pas fans effroi. Il ſe leva ſans lui répondre
, fit quelques pas , puis tout-à- coup ſe
ſouvenant de ſon malheureux ami , des
larmes amères coulèrent de ſes yeux :
Non , s'écria-t'il , je ne puis laiſſer mon
ami dans ce bois , expoſé à être dévoré
par les bêtes carnaffières . O Ciel , Ciel
inhumain ! pourquoi faut - il que le plus
grand des biens ſoit empoisonné par tant
d'amertume ? En diſant ces mots , il courut
vers l'endroit où étoit le ſerpent , il ſe
jeta ſur le corps de Liſandre , l'arroſa de
ſes pleurs , en proférant les diſcours les
plus tendres.
Les bergères l'avoient ſuivi , &, moins
troublées que lui , elles remarquèrent aifément
que Liſandre reſpiroit encore.
Mantho le dit à Silamis , qui paffa en ce
moment de l'excès de la douleur à celui
de la joie. Tous enſemble ſe donnèrent
tantde ſoins qu'ils parvinrent à rendre le
ſentiment , & bientôt la parole au berger
Liſandre. Le premier mot qu'il prononça
fut , Silamis ! Silamis l'embraſſa tendrement
, & l'aidant à ſe relever , ilsprirent
tous les quatre la route du hameau ..
22 MERCURE DE FRANCE.
Apeiney furent ils arrivés que l'amour,
partagé entre la pitié que lui inſpiroit le
fort de ſon ami , reprit tous ſes droits fur
Silamis ; il conduiſit ſa belle maîtreſſe à
ſa cabane , & la laiſſa elle & ſa mère en
liberté de ſe repoſer.
Il accompagna Liſandre dans la ſienne,
la partagea avec lui & lui fit part de fon
bonheur. L'amitié qui les uniſſoit étoit
trop vive pour que Liſandre fût inſenſible
à la félicité de ſon ami. Ils paffèrent prefque
toute la nuit à s'entretenir deCythéride;
& le lendemain ils coururent à la
cabane de Silamis , où ils trouvèrent les
deux étrangers qui s'entretenoient enſemble.
Cytheride & Silamis ſe ſaluèrent en
rougiſſant : leur trouble n'échappa point à
Mantho ; elle en ſourit , & voulant faire
ceſſer leur mutuel embarras , elle s'adreſſa
à Silamis , & , après l'avoir remercié de
tout ce qu'il avoit fait pour ſa fille & pour
elle : « Il eſt juſte , dit - elle , ô vaillant
>> berger , que je vous apprenne ce qui
> nous a conduit dans votre pays , & ce
» qui a donné lieu au ſervice que vous
>> nous avez rendu. Nous ſommes , conti-
» nua - t'elle , des environs d'Ephèſe ; je
>> perdis mon époux , le père de Cythé-
>> ride , preſque au moment de ſa naif-
4
AVRIL. 1773 .
23
» ſance. L'amour que je conſervois pour
» ſa mémoire ( car il étoit vertueux ,) me
>> rendit fa fille encore plus chère. Je ne
>> m'occupai plus que du ſoin d'élever cé
>> précieux rejeton dans la crainte des
>> dieux & dans l'amourde la vertu. Tout
>> notre bien conſiſtoit en un petit trou-
>>peau , dont je donnai la conduite àCy-
>> théride lorſqu'elle eut atteint fa dou-
» zième année . Nous paſſames deux ans
>> dans cette tranquille ſituation . Un jour
>> que quelque indiſpoſition me retint à
> la cabane , Cytheride conduiſit ſes mou
>> tons dans la prairie , & , fatiguée de la
>> chaleur , elle s'endormit à l'ombre d'un
» gros arbre qui bordoit la plaine. Dieux !
>> quel réveil fut le fien ! Adraſte , fils du
» Roi de Phrygie & neveu de Créſus , la
>> tenoit dans ſes bras ; ce monſtre vouloit
>> aſſouvir ſa brutale paſſion , & malgré
> les cris de ma fille , ſes prières, ſes lar-
» mes , il eût achevé ſon crime , ſi quel-
>> ques bergers , que les dieux envoyèrent
» au ſecours de l'innocence , ne l'euſſent
>> forcé de renoncer à ſon indigne entre-
» priſe.
>>Depuis ce jour malheureux , Cythé
>> ride ne fortit plus de la cabane , & le
>>chagrin l'ayant peu à peu minée , elle
>> tomba dangereuſement malade . Jugez ,
24 MERCURE DE FRANCE.
>> bergers , quelles furent mes alarmes !
>> Tremblante pour les jours d'une fille
>> que j'adorois , j'eus recours aux dieux ;
>> je les ſuppliai avec inſtance de me ren-
>> dre le ſeul objet qui me faiſoit aimer
>> la vie. Mes larmes , mes prières touchèrent
les immortels ; ils la rendirent
>> enfin à ma tendreſſe. Six mois ſe paſ-
>> sèrent ſans que rien troublât notre
>> tranquillité. Nous commencions mê-
» me à perdre le ſouvenir de cette
fâcheuſe aventure ; Cytheride ſeule
>> ne pouvoit ſe raſſurer. Etant allées
>> enſemble dans la prairie , les bergers
> nous apprirent le départ d'Adraſte.
» Nousreçumes cette nouvelle avec tranſ
>>port , & Cytheride étant aimée , les
>> bergers ſe proposèrent de l'amuſer par
>> une fête champêtre , qui ſervît à célé-
>> brer le départ de ce cruel prince.
>>Cytheride raſſurée , ne fit plus diffi-
>> culté de reprendre la conduite du trou-
>> peau. Un ſoir que j'étois ſeule dans no.
tre cabane , un homme armé de toutes
>>pièces y entra , jeta un regard curieux
> de tous côtés , & ne trouvant pas ce
>> qu'il cherchoir , fortit , remonta à cheval
, piqua des deux, & diſparut à mes
» yeux. L'étonnement où cette aventure
m'avoit miſe me fit reſter immobile ;
» je
AVRI L.
1773 . 25
> je cherchai vainement qui pouvoit
>> m'attirer une ſemblable viſite ; & ne
>> pouvant me décider ſur rien , j'attendis
» avec impatience le retour de ma fille.
>> L'heure à laquelle elle avoit coutume
>> de rentrer étant paſſée, l'inquiétude me
>> prit : je me mis à courir de toutes mes
>>forces juſqu'au lieu où je ſavois qu'elle
» étoit. Je la trouvai baignée dans ſes
>> larmes , couchée ſur le gazon , abſorbée
> dans une profonde rêverie. Je m'aſſis
>>>auprès d'elle ſans avoir la faculté d'arti-
>> culer un mot : peu de tems après , elle
>>> m'apperçut , ſe jeta dans mes bras , en
>> me diſant : ah ! ma mère , que je ſuis
>> malheureuſe ! Je la preſſai de s'expli-
>> quer; elle m'apprit qu'Adraſte, loin d'ê-
>> tre parti , comme on le croyoit , s'étoit
» caché dans ce canton ,& que le jour mê-
>>>me il l'avoit abordée , en lui diſant
>> qu'il falloit abſolument ſe reſoudre à
>> contenter ſes feux. Alors tremblante
>>d'effroi , elle mit tout en uſage pour ſe
>> défendre ; mais voyant qu'il étoit trop
>>bien accompagné pour qu'elle pût s'é-
>> chapper , elle diſſimula , lui demanda
>> quelques jours pour ſe déterminer.
>>Ce barbare , attendri par ſes pleurs , lui
>> accorda le tems qu'elle demandoit ,
I. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
» en lui proteſtant que rien ne la pour-
» roit ſouſtraire à ſa juſte fureur , fi elle
> oſoit avoir recours à la fuite. Cythéride
- n'acheva pas ce récit ſans répandre un
torrent de pleurs . J'y mêlai les miens,
»& craignant d'être écoutées , je lui
>> fis reprendre le chemin de la cabane .
» Ses larmes redoublèrent lorſque nous y
> fumes , & ma douleur égalant la ſienne,
>> je fus quelque tems ſans pouvoir la con-
>> foler. Mais enfin faiſant effort pour n'y
>> pas fuccomber , je communiquai à ma
> fille un expédient capable de nous ren-
>> dre notre tranquilité. Elle l'approuva ,
» & je me mis à même de l'exécuter. A
>> quelque diſtance du hameau que nous
→habitions étoit un vieux folitaire, connu
»pour un homme irrépréhenſible dans
>> ſes moeurs; je fus le trouver , je lui ex-
»pliquai mes alarmes , la crainte oùj'é-
>> tois que ce cruel Adraſte ne vînt dés-
>> honorer ma fille juſque dans mes bras :
»je lui demandai un aſyle pour quelque
tems; il me l'accorda volontiers , & je
» revins à la cabane aſſez tranquille.Nous
» partîmes dès le lendemain , chaffant
>> devant nous notre troupeau , &, par un
> ſentier détourné , que le ſolitaite m'a-
→voit enſeigné ,nous nous rendimes à fa
AVRIL. 1773. 27
» grote. Nous y reſtâmes huit jours pen-
• dant leſquels Timoclès ( ainſi ſe nom-
» moit l'homme juſte qui nous donna re-
>> traite ) Timoclès ,dis-je, fut à Delphes ,
>>confulter l'oracle au nom de Cytheride .
» Voici la réponſe qu'il en reçut : »
Va en Chipre : là , affez près d'Amathonte
, eſt un bois touffu quifera le théâ
tre du vice & de toutes les vertus ; persévère
dans le bien , & espère..
"Cet oracle nous raſſura un peu ; le ſo-
> litaire nous fit trouver un vaiſſeau prêt
» àmettre à la voile ; nous nous embar-
» quâmes , & abordâmes à cette iſle fans
» avoir eſſuyé aucun danger.
>>Ne ſachant de quel côté tourner dans
"un pays inconnu , nous réſolumes de
» venir dans ce bois attendre la fin de nos
>>infortunes. Fatiguées de la longue traite
que nous avions faite ce jour ,
>>nous nous aflimes , & nous commen-
>> cions à goûter les douceurs d'un paiſi-
>>ble ſommeil , lorſque Cytheride me
» réveilla par ſes cris. Saiſie de frayeur ,
>>je jettai les yeux de tous côtés , & la
>>lune éclairant alors , me laiſſa voir un
>> ſerpent monstrueux qui étoit à quatre
>>pas de Cythéride. La crainte me donna
des forces : je fus au devant de ce monf
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
> tre dans l'eſpoir d'aſſouvit ſa rage, &de
>>ſauver la vie à Cytheride par mon tré-
» pas. Un instinct machinal me fit faifir
>> une branche d'arbre qui ſe trouva ſous
» ma main , je m'en ſervis à l'écarter ; je
>> le fis d'abord affez heureuſement ; mais
>> voyant enfin que j'allois ſuccomber
j'eus recours à mes cris . >> Vous favezle
reſte , généreux bergers : c'eſt à vous que
nous devons la vie ; diſpoſez- en. C'eſt ,
hélas ! la ſeule reconnoiſſance qui ſoit en
notre pouvoir .
Mantho finit ainſi ſon récit, & Silamis,
qui pendant qu'elle avoit parlé , n'avoit
ceffé de regarder Cytheride , prit enfin la
parole& lui dit : Ceffez , vénérable Mantho
, de nous louer d'une action que les
plus barbares euffent faite à notre place,&
permettez que je loue moi- même les
dieux d'avoir empêché ma mort , en garantiſlant
vos jours &ceux de votre adorable
fille. Je vous l'ai déjà dit : le-peu
que les dieux m'ont donné eſt à vous ;
puiſſent-ils vous attendrir en faveur d'un
téméraite , & veuille l'amour accomplir
ce que lui-même m'a annoncé ! Alors ſe
jetant à ſes pieds , il lui avoua l'amour
dont il brûloit pour la belle Cythèride ;
lui raconta l'apparition du dieu de Cy-
,
AVRIL . 1773 . 27
thère , & lui fit voir le portrait de cette
admirable bergère .
Mantho l'écoutoit avec un intérêt qu'elle
ne vouloit ni ne pouvoit cacher ; & ,
lorſqu'il eut ceflé de parler , elle le fir relever
& lui dit : Les dieux , ô mon fils ,
ne font rien en vain ; je me foumets à
leurs décrets , je leur rends graces des biens
dont ils me comblent. Oui , je vous accepte
avec joie pour mon fils , & j'ordonne
à Cytheride de vous chérir comme
celui que les dieux lui ont deſtiné. A ces
mots , prenant la main de Cychéride &
celle du berger , elle les unit , les bénit&
les exhorta à continuer d'honorer les:
dieux , & à mériter par leur verta qu'ils
leur continuaflent leurs faveurs. Quels
furent les tranſports de l'amoureux Silamis!
fon bonheur lui ſembloit ſi grand
qu'il avoit peine à ſe l'imaginer réel. 11
prenoit la main de ſon amante , la couvroit
de baiſers , de larmes ; il couroit à
Mantho , la ferroit dans ſes bras , en l'appelant
ſa mère, ſe jetoit enſuite dans ceux
de Liſandre , qui partageant les tranſports
de ſon ami , lui rendoit ſes careſſes avec
ufure.
Cytheride,les yeux baiſſés,l'ame émue,
avoit tout écouté ſans paroître y prendre
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
trop d'intérêt : mais lorſque ſa mère lui
eut ordonné d'aimer Silamis , une joie
modeſte parut dans ſes yeux; fon coeur ,
d'accord avec celui de ſon amant , répétoit
tout bas les remercîmens , & partageoit
les careſſes qu'il faiſoit à cette mère
fi digne d'être aimée .
د
Ces quatre perſonnes , unies pat l'amour
& par l'amitié , paſſèrent la plus délicieuſe
de toutes les journées. Le troupeau
erra au tour de la cabane ; les deux
amans enchantés l'un de l'autre , ſe
livrèrent à l'ardeur qu'ils reſſentoient , &
la décence préſidant à toutes leurs actions ,
ils attendirent ſans Impatience l'heureux
jour où l'hymen devoitles unir à jamais.
Pluſieurs jours ſe paſſerent dans une ſi
douce occupation; une après - midi que
ces heureux amans , affis ſur le gazon , ré
pétoient à l'ombre de tendres chanfons
leurs yeux ſe rencontrèrent , quelques larmes
leur échappèrent , &des foupirs auſſi
fréquens qu'involontaires fortirent de
leur poitrine oppreſſée. Grands dieux !
s'écrièrent- ils à la fois , que nous préſage
cette triſteſſe mutuelle ? Silamis ! ... Cy.
théride ! .. répétèrent - ils , quelle feroit
notre douleur ſi quelque événement nous
ſéparoit ! ah ! fi le fort , dit le berger , me
,
AVRIL . 1773 . うま
réſervoitun coup ſi cruel , ſi ma chèreCythéride
m'étoit enlevée ! ... mon déſefpoir
m'empêcheroitde ſurvivre à ſa perte.
Mais , belle bergère , ajouta ce tendre
amant , l'amour qui m'a déjà protégé
n'abandonnera pas deux coeurs formés
pour l'adorer. Les dieux font juſtes , & ...
Mais quoi ! tes pleurs redoublent ! tu détournes
la tête ! t'aurois je offenſée ? En
parlant ainſi il s'approchoit de la bergère ,
recueilloit ſes larmes , tâchoit , par les careſſes
les plus tendres , de calmer (une
douleur qu'il partageoit lui-même.
Cytheride le regarda tendrement , lui
tendit la main , voulut parler ; mais agitée
de ſecrets mouvemens , je t'aime , je
me meurs , adieu ! ... furent les ſeuls mors
qu'elleprononça; elle s'évanouit. Silamis
éronné , immobile, la tenoitdans ſes bras ,
ne ſachant s'il exiſtoit. Enfin , il ſe leva ,
la poſadoucement ſur l'herbe, &tout hors
de lui , courut au ruiſſeau le plus proche
chercher de quoi rendre la connoiffance
àfon amante. Sa douleur le fit égarer ; il
s'éloigna du ruiſſeau ,&courut long-tems
fans s'appercevoir de ſa mépriſe. Enfin
jugeant aux différentes routes qui s'offroientà
ſa vue , qu'il étoit très - éloigné
de l'endroit qu'il cherchoit , il revint fur
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
fes pas,& voulant couper par un ſentier ,
il entendit des cris perçans ; il s'arrêta,&
reconnoiffant la voix de ſon amante , il .
vola du côté qu'il croyoit l'entendre.
Dieux! quelle fut ſa ſurpriſe, ſon défefpoir
, lorſqu'il la vit entourée d'hommes
armés , dont un s'efforçoit de la mettre en
croupe derrière le cheval qu'il montoit.
Elle le reconnut , & craignant pour ſa vie,
elle aima mieux ſuivre ſes raviffeurs, que
d'expoſer ſon amant à être maſſacré à fes
yeux.
A peine fut elle montée à cheval, que
toute la troupe diſparut aux yeux de l'infortuné
Silamis. Arrêtez , barbares , leur:
criat'il , rendez moi mon amante ; mon
épouſe , ou ôrez- moi la vie. Il courut de
toutes fes forces ſur les traces des ravifſeurs
, mais il ne put les atteindre ; & ,
voyant ſes peines inutiles , il ſe réfolut à
finir ſa déplorable vie . Déjà il tournoit le
fer de ſa houlette contre ſon eſtomac ,
lorſque Mantho , ſe jetant dans ſes bras ,
l'empêcha d'effectuer ſon ſiniſtre deſſein ..
Mantho , inquiete , les cherchoit tous
deux , lorſque rencontrant Liſandre qu'on
emmenoit lié avec des cordes , elle avoit
appris de lui le malheur arrivé à ſa fille .
Loin de ſe livrer à l'excès de ſa douleur ,
AVRIL.
1773 . 33
elle la combattit ,& ſe ſervit de tous les
moyens poſſibles pour conſoler Silamis .
Elle le fit réſoudre à conſerver ſa vie pour
tâcher de délivrer Gytheride ,& lui cacha
avec ſoin la détention de Liſandre .
Ce généreux ami , qui ne pouvoit être
long-tems éloigné de Silamis , le cher.
choit dans le bois , & le hazard l'ayant
conduit à l'endroit où étoit la bergère
Cytheride , il la trouva couchée ſur le gazon,
ſans aucune apparence de vie . Moins
troublé , ou plus heureux que Silamis , il
s'étoit hâté d'aller au ruiſſeau , & revenoit
pour ſecourir l'amante de ſon ami
lorſqu'il la vit entourée de pluſieurs ho
mes. Si-tôt qu'elle l'apperçut , elle le conjura
de la défendre : Liſandre n'hésita pas
un moment. Sauter ſur un de ces hommes,
lui enfoncer la houlette dans le corps,
lui arracher l'épée , toutes ces choſes ne
furent qu'un même inſtant pour le généreux
Lifandre.
Ce coup hardi lui fut d'autant plus facile
, que dans l'étonnement où ces gens
étoient de ſe voir attaquer par un homme
ſeul , par un berger , ils ne firent pas le
moindre mouvement , & virent percer
leur compagnon ſans ſe mettre en devoir
de le ſecourir. Cette inaction donna le
By
34 MERCURE DE FRANCE.
tems à Lifandre de s'élancer au milieu
d'eux , & de joindre leur chef qui tenoit
Cytheride entre ſes bras. Barbare ! lui
cria-t'il , abandonne Cithéride ou la vie.
En même-tems il lui aſſena un ſi grand
coupfur la tête, qu'il l'eût infailliblement
tué ſiun des ſiens ne l'avoit garanti aux
dépens de ſa propre vie. En effet, cemalheureux
tomba mort aux pieds de fon
maître . Adrafte , car c'étoit lui , ayant appris
l'évaſion de Cytheride , avoit li bien
fait qu'il avoit ſu &fon embarquement&
ſon arrivée en Cypre ; & l'ayant ſuivie
d'aſſez près , il avoit été à la cour , prétextant
ſon arrivée imprévue ſur l'envie
de ſaluer un allié du Roi fon père , & fur
le defir d'éviter toute cérémonie , voulant
, diſoit- il , n'être traité qu'en ſimple
particulier.
Le Roi le reçut parfaitement bien, lui
aſſigna un ſuperbe palais pour lui & tout
fon train , qu'il diſoit avoit laiſſé à quel
ques journées. Ce prince avoit ſu le voyage
de Timoclès à Delphes , &par préfens
&menaces , il s'étoit fait répéter l'oracle
rendu àCithéride. Il ſe déroba de la cour,
&ſe faiſant ſuivre par des gens dévoués
à ſes volontés , il s'étoit rendu dans les
bois , & avoit trouvé Cithéride qui reveAVRIL.
1773 . 35
noit de l'évanouiſſement dont on a parlé
plus haut. Trouvant l'occaſion ſi favora .
ble , il ne l'avoit pas laiſſée échapper ;
mais croyant, aux efforts de Liſandre , qu'il
étoit l'amant de cette belle fille , & n'attribuant
les refus de la bergère qu'à ſon
amour pour Liſandre , ſa rage monta à un
tel excès , qu'il ordonna à ſes gens de ſe
jeter tous fur ce prétendu rival ,de le lier ,
fon deſſein étant de le faire expirer dans
les tourmens les plus cruels.
Cet ordre fut exécuté , &malgré la valeur
de Lifandre & les cris de Cythéride,
onle lia fortement & on l'attacha ſur un
cheval . Alors la troupe ſe ſéparant , celle
qui conduiſoit Liſandre , fut rencontrée
par la malheureuſe Mantho ,& l'autre
rencontra l'infortuné Silamis..
Mantho étoit enfin parvenue à calmer
le déſeſpoir de ce tendre amant. Ils réſolurent
d'aller enſemble à Paphos , & de
demander juſtice au Roi , dont ils connoiſſoient
l'équité. La ſoirée étant trop
avancée , ils remirent leur départ au lendemain.
Mantho ne put ſe contenir ; elle
apprit à Silamis le nom du raviſſeur de fa
fille& la priſon de Liſandre. Ses tranfports
redoublèrent; il paſſa toute la nuit
dans une rage inexprimable. Ils partirent
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
au lever de l'aurore. A peine avoient-ils
fait quelques pas, qu'ils rencontrèrent une
vingtaine d'hommes qui leur demanderent
s'ils ne connoiſfoient pas une femme
nommée Mantho. C'eſt moi- même , répondit
cette courageufe mère : que me
veut on? Auſſi tôt ,fans lui répondre, on
l'arrache des bras de Silamis , qui voyant
qu'il ne pouvoit la fauver, la ſuivit , &
obtint des gardes , en la diſant ſa mère ,
la permiffion de partager le fort qu'on lui
deſtinoit.
On les conduifit tous deux à Paphos ,
&là on les jeta dans les cachots , fans
daigner répondre à leurs queſtions. Ils
pallèrent environ une ſemaine dans cet
affreux féjour ; leurs entretiens n'avoient
que Cytheride & Lifandre pour objet. Its
craignoient pour la vie de deux têtes ſi
chères,& euffent volontiersdonné la leur
pour ſavoir ce qui ſe paſſoit.
Au milieu de la nuit ils entendirent
ouvrir les portes de la priſon ; les gardes
qui les avoient arrêtés parurent , & , refferant
leurs chaînes , ils les conduiſirent
dans un appartement fuperbe , où ils les
laiffèrent entre les mains d'une partie des
leurs.
Leur ſurpriſe les rendit immobiles
4
1
AVRIL. 17736 37
pendant quelques inſtans ; mais enfin reprenant
leurs eſprits , ils ſe demandèrent
l'un à l'autre ce que pouvoit ſignifier ce
changement. Silamis,dont toutes les penfées
ſe tournoient ſur Cytheride , s'écria
tout- à- coup , ah ma mère! je ſuis perdu.
Nous ſommes ſans doute dans le palais
d'Adraſte , de mon cruel rival ; Cytheride
, tremblante pour vos jours , ſe ſera livrée
à cet indigne Prince , & .... Leurs
gardes rentrèrent , on les conduifit dans
une chambre très- ornée. Mais dieux! que
devinrent & Mantho & Silamis ! La charmante
Cythéride aux pieds du cruel
Adraſte, qui le fabré levé , n'attendoitque
ſa réponſe pour frapper cette adorable
fille ; le fidele Liſandre enchaîné ; un garde
senant une javeline appuyée ſur ſa poitrine,
prête à le percer au moindre ſigne ,
furent les funeſtes objets qui frappèrent
les yeux d'un amant , d'un ami , d'une
mère infortunée.
,
Le furieux Adraſte les fit avancer , &
plaçant Cytheride au milieu des deux
amis : lequel eſt ton amant , lui dit - il ?
La bergère effrayée , tremblante pour des
jours fi chers , héſitoit à répondre , lotfque
Liſandre la prévenant , c'eſt moi ,
s'écria - t'il , faut - il te le redire ? Ne te
38 MERCURE DE FRANCE.
fouvient - il plus que je voulois t'immoler
à ma juſte fureur ? Qu'attends - tu, barbare
! frappe , &délivre- moi de l'horreur
de voir un monſtre tel que toi.
Arrête , Adraſte , lui cria Silamis ! ne
confonds point l'innocent avec le coupable.
Je ſuis Silamis , l'amant de Cytheride
! ſi c'eſt être coupable que de l'adorer ,
de te haïr , ceſſe de te tourmenter ; ton
rival ne craint point tes coups. Epargne
Cytheride, Mantho , Lifandre , &punismoi
d'ofer adorer ce que la nature a formé
de plus beau. Ingrat , dit la bergère
en ſanglotant , eſt-ce là le prix que tu réfervois
à l'amitié la plus tendre ? quoi ! ru
veux mourir , & me laiſſer en proie à ce
monſtre ! meurs , s'il le faut , mais mourons
enſemble ; qu'un même coup nous
frappe , qu'un même tombeau nous uniffe.
Oui , tyran , continua- t'elle en regardant
Adraſte , acheve , pourquoi tardes - tuà
nous ôter la vie ? ... Mais que dis - je ,
nous ? Que t'ont fair ces bergers ? Avant
que je les connuſſe , tu m'avois outragée ;
lahaine , le mépris étoient les ſeuls ſentimens
dont mon coeur fut ſuſceptible à
ton égard. Je brave ton couroux ; je t'abandonne
ma vie ſans regret ; tes perfécurions
me la font haïr. Mais fi le moinAVRIL.
1773 .
39
i
dre remords trouve place en ton ame féroce
, contente-toi d'une victime ; épargne
deux infortunés que la ſeule pitié
attache à mon malheureux fort. Que Silamis
, que Liſandre ſoient libres, & qu'après
m'avoir vu rendre le dernier ſoupir,
ils ſe rendent auprès de ma mère ; qu'ils
la conſolent ; qu'ils lui diſent que j'ai préféré
la mort à l'infâmie. Que... Ah ! ma
fille , s'écria Mantho en s'efforçant de
s'approcher d'elle , vous ne mourrez pas
ſeule; la vie ſans vous m'eſt odieufe.
Monſtre , s'écria t'elle , emportée par l'excès
de ſa douleur , contente ta rage, mafſacre
la mère , le fils , la fille , l'ami; mais
n'attends pas que je nomme celui dont le
coeur de Cytheride & le mien ont fait
choix. Elle dit , &briſant les liens qui la
retenoient , elle s'elança dans les bras de
fafille.
Adraſte frémiſſoit de honte & de fureur
; ſes yeux égarés erroient fur ces
malheureufes victimes dévouées à fa rage,
&, ſe tournant vers Cytheride : parle ,
audacieuſe fille , lui dit - il , nomme le
traître qui oſe ſe déclarer mon rival ; à ce
prix je donne la vie à ta mère , à cet ami
quet'eſt ſi cher; mais , au contraire , ſi tu
perfiftes dans tes refus, ils périſſent tous ,
40 MERCURE DE FRANCE.
& ton bras , armé pour ma vengeance ,
arrachera lui - même ce coeur que tu me
préfères . Cythéride, épouvantée , ne pouvoit
ſe réfoudre ; ſa mère , loin de craindre
pour elle , l'encourageoit à braver les
ſupplices , la mort même.
Adraſte , las des refus qu'il éprouvoit ,
donna le fatal ſignal : les gardes ſe jetent
fur ces quatre infortunés... Mais, ô prodige
! le Ciel s'obfcurcit , le tonnerre
gronde , la terre frémit , la foudre part en
éclats , toute la nature ſe bouleverſe , &
l'horreur de cet inſtant porte la terreur
dans l'amedu farouche Adraſte & de ſes
fatellites .
Tout- à- coup le tonnerre ceſſe , la terre
ſe raffermit, leCiel s'éclaircit,& l'amour,
porté par les zéphirs , deſcend ſur une nuée
lumineufe.
Soyez libres , tendres amans , ſoyez
heureux ; c'eſt l'amour qui l'ordonne. Il
dit , & le palais d'Adraſte , la ville de
Paphos , tout diſparut ; les liens des deux
amis tombèrent d'eux - mêmes , & Mantho
, Cytheride , Silamis & Liſandre ſe
trouvètent dans le bois où ils s'étoient
vus la première fois. Tous ſe proſternèrent&
rendirent grace au dieu de la tendreſſe.
Apeine avoient- ils fini leur ar
AVRIL. 1773 . 41
dente prière, qu'ils entendirent une douce
mélodie . Les oiſeaux fe tûrent pour l'écourer;
la nature en filence partageoit le
raviſſement de tous les êtres ſenſibles. Nos
quatre bergers ſe regardoient avec étonnement
; plus l'harmonie approchoit, plus
leurs coeurs goûtoient cetre volupté pure ,
le partage des ames juſtes. L'harmonie
ceffa , l'Amour parut , ayant à ſa ſuite
l'Hymen tenant deux couronnes de roſes .
Les Plaiſirs ſuivoient enchaînés par ce
Dieu. Adraſte paroiſſoit à quelques pas :
la jaloufie , la rage le tenoient étroitement
ferré , & le forçoient d'être témoin
du bonheur des amaus . L'amour fit un
figne ; Adraſte , forcé par une puiſlance
irréſiſtible , s'avança , & le dieu de Cythère
s'adreſſant aux bergers , leur dit :
affez long- tems,Adratte, vous a fait trembler;
décidez de fon fort : il eſt en vos
mains.
Qu'il vive , s'écrièrent - ils tous d'une
voix ! qu'il ſe repente ; c'eſt la ſeule vengeance
qui nous ſoir permiſe en cet heureux
jour ! Vertueux bergers , reprit l'Amour
, votre ſageſſe vous renddignes du
fort que je vous deſtine . Oui , j'abandonne
Cythère , l'Idalie & tous les lieux où
l'on m'honore ; je deſcends en vos coeurs ;
2
42 MERCURE DE FRANCE.
c'eſt ſur la terre , le ſeul temple qui ſoit
digne de moi. L'Amour & l'Hymen les
unirent , les couronnèrent , & la Sageſſe ,
ſejoignant àces deux divinités , rendirent
cestendres amans l'exemple & l'admiration
des ſiècles reculés. La vénérable
Mantho , le fidele Liſandre partagèrent
leur félicité , & tous quatre jouirent d'un
bonheur inconnu aux mortels.
Adraſte , le farouche Adraſte , fit de
vains efforts pour ſe dérober à la vuede ces
époux fortunés : les furies l'entrainèrent
enfin ; il retourna en Lydie , où peu- après
il trouva une mort trop douce pour un
ſcélérat tel que lui.
EPITRE fur l'injustice qu'on a de refuser
aux grands Hommes vivans les éloges
qu'on leur prodigue lorsqu'ils font
morts.
César devoit périr: ſontrépas vengeoit Rome,
Ce n'étoit qu'un tyran ; enfin un Empereur.
Eſt-il afſfaffiné ? Rome frémit d'horreur ,
Et ne voit plus que le grand homme.
Mais qu'importe à Céfar
VRIL. 1773 . 43
Que far ſa tombe on pleure encore ?
Un hommage rendu trop tard
Nous flatte peu , s'il nous honore.
Saxe a- t'il triomphé d'un peuple d'ennemis ?
Voltaire,au premier rang , a- t'il droit d'être admis?
Que la palme à l'inſtant s'apprête ,
C'eſt le moment d'en couronner leur tête.
Lehéros,l'écrivain ſont nés pour les honneurs.
S'ils ont ſenti qu'ils les méritent ,
Vos refus les irritent.
L'injuſtice , à plus d'un , afait verſer des pleurs.
J'en ai vu dégoûtés , mélancoliques , ſombres ,
Retourner dans l'oubli dont ils s'étoient tirés.
Le Linus des François doute encor chez les ombrès
Si fes talens ſont révérés.
J'ai vu des forcenés alimenter l'envie ,
Conduire par la main ce mouſtre chancelant.
Hélas ! en faut - il tant pour troubler notre vie !
La plus foible piqûre eſt funeſte au talent.
Il faut le careſſer ſi vous voulez qu'il vive :
Avec reſpect ofez en approcher.
•Craignez toujours que cette ſenſitive
Se flétrifle par le toucher.
Quelle étrange fureur ! ô Ciel ! de méconnoître
Les artiſtes encor vivans !
Lorſqu'ils ont ceflé d'être ,
Dites , cruels , ſont- ils plus grands ?
44 MERCURE DE FRANCE.
Vous ne m'abuſez point par un douteux hom
mage
Que vous rendez à leurs tombeaux.
Ils le doivent à des rivaux
Aqui vous déniez leur fublime appanage.
Chaulieu ſera vanté pour rabaiſſer D **.
Pour flétrir les lauriers que moiſſonne Voltaire ,
Ongroffit les rameaux de la palme d'Homère..
Auprès de Campiſtron La H** eſt , dit- on', plat.
Ahlſi ces morts parloient , les yeux baignés de
larmes ,
Ils leur diroient: amis , conſolez - vous ,
On vous pourſuit avec les mêmes armes
Dont nous avons ſenti les coups.
Les vertus, de nos jours , ne ſont pas plus connues.
On va les rechercher dans le ſiècle paffé. ?
Le mal eſt à fon comble & tout eſt renverfé .
Mille voix de leurs cris font retentir les nues ...
Nous ne ſommes pas bons ; mais il eſt des vertas.
Je connois des héros , quoiqu'on en puitle dire.
Si le pallé fut beau , le préſent n'eſt pas pire .
•
Yous , qui nous conſolez dans nos douleurs mor
下
telles
,
Jeunes beautés , pleurez moins nos ayeux .
Nous vous aimons auſſi tendrement qu'eux .
On vit dans tous les tems des amans infidèles ;
Mais un fiècle qui naît entre nous & les morts ,
AVRIL. 1773 . 45
Entre ces morts & nous élève ſon optique :
Tout groffit à nos yeux ; tout paroît grand alors ,
L'enthouſiaſme étouffe une juſte critique.
Heureux qui vit ſans préjugé !
Plus heureux qui vit ſans envie!
Quand parmi ces erreurs on a paſlé la vie ,
On peutdire , en mourant , je fus mal partagé.
ParM. Mayer.
Q
A Madame LARUETTE.
UE ton jeu toujours vrai fait rendre intéreſfant
Le moment où tes doigts laiſſent tomber la roſe !
Oui , tu triomphes en cédant !
En vain ſur ton filence un tuteur le repoſe ,
Que Laruette parle ou qu'elle ait bouche- cloſe ,
Le ſentiment par elle eſt ſûr d'être vainqueur ;
Elle le peint d'après fon coeur.
ParM. Guerin de Frémicourt.
46 MERCURE DE FRANCE.
VERS postumes de Piron , contre un Détracteur
de l'Académie de ** , que fon
infuffisance &sa vanité ont fait déchoir
du rang qu'ily occupoit.
Pourte venger , permets-toi de tout dire :
On fait combien tu fus humilié .
Mais qui crois-tu que ta platte ſatyre ,
Pauvre Richard , * a le plus décrié ?
On te plaignoit ; fans ce bruyant délire ,
Ton for orgueil feroit même oublié.
Oqu'autre fois ta mergue faiſoit rire !
Et qu'à préſent ton dépit fait pitié !
* Nom en l'air.
On diſoit à M. Piron qu'il feroit l'épitaphe du
Genre humain ; & il la fit ainfi.
i
EPITAPHE DU GENRE- HUMAIN.
L'AURORE , ayant du jour entrouvert la bar
rière ,
Devançoit le ſoleil qui de près la ſuivit.
Mais quel étonnement , voyant la terreentière,
De ne plus y revoir perſonne qui la vît.
AVRIL. 1773 . 47
L'homme étoit diſparn de deſſus la ſurface
Du bourbeux élément dont il étoit forti :
Un ſouffle le créa , lui , jadis , & ſa race ,
Un ſouffle auſſi léger l'avoit anéanti .
Un funèbre obéliſque au ſommet du Caucaſe,
Terminoit & couvroit un vaſte ſouterrain ;
Et Néméſis venoit de graver ſur la baſe ,
En chiffres infernaux: cygit leGenre-humain.
Labelle inſcription pour le Grec hypocondre ,
Qui ſouhaita de voir tous les humains détruits !
Que l'autre Miſantrope & le Tymon de Londre ,
Young , à ſes côtés , coulent d'heureuſes nuits !
Moins rigoureulement jugeons la race humaine :
L'homme étoit vicieux , mais foible , peu ſenſé ,
Et plus digne , après tout , de pitié que de haine ;
Le Ciel devoit- il donc s'en tenir offenſé ?
Ah ! quand deux beaux eſprits admis dans l'Elyfée
,
Molière & Lucien , les Momus d'ici - bas ,
Aux hommes ont peint l'homine un objet de ri
fée ,
Les hommes en rioient , mais le Ciel n'en rît pas
Il dit qu'ils ne ſoient plus ;& la terre eſt déſerte.
Amour , dont elle fut l'empire en tous les tems ,
Tendre amour , c'eſt à toi de réparer ſa perte ,
Etde la repeupler de meilleurs habitans,
48 MERCURE DE FRANCE.
L'HOMME & LA COULEUVRE.
Fable.
UN jour ſur un chemin,preſque morte de froid
Gifloit une Couleuvre.
Faiſons une bonne coeuvre ,
Dit un Homme qui l'apperçoit :
Auſſi tôt de la prendre ,
Et, pour la réchauffer , de la mettre en ſon ſein ;
Mais qu'elle en fut la fin ?
Hélas ! auroit- il dû l'attendre ?
Piqué par l'éguillon du reptile aflaflin ,
La mort devint le prix d'un auſſi bon office.
Cette fable ne tend qu'à nous faire fentir
Que quiconque , aux méchans veut bien rendre
ſervice,
Atoujours , tôt ou tard , licu de s'en repentir.
Par M. de Lepine, âgé deſeize ans:
4
AVRIL. 1773 . 49
A Mademoiselle D*** , qui s'étoit amu-
Sée dans un jardin à lancer desflèches à
uneftatue de l'Amour .
DITIETESS-MOI donc , Daphné, que vous a fait
l'Amour
Pour vouloir le percer d'une ſflèche cruelle ?
Quel eſt ſon crime! .. eſt - il de vous rendre ſi
:
belle,
De vous comblerde dons , & d'être chaque jour
Soigneux de vous parer d'une fraîcheur nouvelle ?
Car il n'a pas oſé vous jouer quelque tour ;
Il vous reſpecte trop' , & vous doit cet hommage;
La vertu le mérite : elle eſt votre partage
Et s'embellit en vous... Naguère en un jardin
Je vous vis vous charger de redoutables armes
Qui relevoient encor cet éclat de vos charmes ,
Et rendoient leur pouvoir plus certain :
Vous teniez un arc dans la main ,
Tout prêt à ſervir votre colère ;
Et , comme la déeſſe des bois ,
Vous portiez ſur l'épaule un carquois.
J'admirois votre démarche fière ,
.
Vous aviez tout l'air d'une guerrière ;
Ou bien plutôt vous étiez dans ce jour ,
Sans le ſavoir , le portrait de l'Amour.
I. Vol. C
1
مو MERCURE DE FRANCE.
Je vous vis à l'inſtant voler vers ſon image;
Et là , voulant venger je ne ſais quel outrage
Sur le dieu qu'elle repréſentoit ,
Vous lancez auffi- tôt votre trait.
Mais fervant mal alors votre vengeance ,
Au lieu du coeur il va frapper la main.
Un autre ſuit , guidé par l'eſpérance ,
Qu'il remplira bien mieux votre deſlein ,
Quel étoit il ? . , étoit- ce de détruire
Avec l'amour fon dangereux empire ?
Il vous falloit réfléchir un peu mieux ;
Vous auriez ſu gu'il étoit dans vos yeux.
Mais apprenez ce que fit la vengeance ;
Car de Cythère , en prenant fes ébats ,
L'Amour vous vit; il vole en diligence ,
Bien réſolu de ſe mettre en défenſe
Etdepunir de pareils attentats.
Comme une fleur , dit-il , qui vient d'éclore ,
Moi-même , hélas !j'ai pu la cultiver ,
Et certe ingrate ici vient me braver !
Ah! c'en est trop... dans ſon coeur calme
Lançons un trait tout rempli de mes feux ,
Qu'il aille allumer dans ſon ame
Pour me venger , une éternelle flamme;
Oui, qu'elle aime enfin: je le veux ;
Qu'en ce jour elle éprouve elle - même
Juſqu'où va ma puiſſance ſuprême ,
:
7
د
encore,
Et comment ſe vengent les dieux.
Il dit, & prit foudain ſon arme meurtrière...
AVRIL. 1773 . 31
Onn'est pas fûrde foi ſouvent dans la colère ;
En ajuſtanr , ſon bras ſe dérangea ,
Au lieu de vous ce fut moi qu'il bleſſa.
ParM. Faur , gradué en la Faculté
des arts &de médecine.
!
DESCRIPTION des hautes Alpes de la
Suiſſe au commencement de Juin.
La tiède haleine du printems acirculé
dans la vallée; le ruiſſeau limpide qui la
baigne réfléchit les cintres brillans qui
parent ſon rivage : le rocher même n'eſt
plus un objet hideux ; des franges de
feuillée &des bouquets de fleurs éclatent
fur la pierre obſcurcie : du front glacé des
montagnes , ( 1) la neige deſcend avec un
long roulement qui ſe mêle au tumulte
des torrens&des ravines : l'or des rayons
folaires pénètre les nappes argentées des
caſcades qui brillent an loin ; dans leur
chûte profonde & bruyante , elles font
(1) C'eſt ce qu'on appelle lavanges. On fait
combienelles ſont dangereuſes dans les paſlages
étroits desAlpes,
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
jaillir des gerbes humides qui ſe difperfent
en vapeurs.
Déjà, d'un côté de la vallée , le foleil
illumine & décore l'amphithéâtre des
monts ; mais la vue de leurs cimes audacieuſes,
qu'une vive lumière environne,
ne me rend que plus atdent à les affronter
: d'abord je ſuis en ferpentant des ſentiers
folitaires frayés dans la prairie ; j'entre
bientôt ſous les plafonds riants des
hêtres étendus , j'aborde enfin le périſtile
impoſant des arbres toujours verds.
Quels nouveaux ſentimens viennent
me ſaiſir , lorſque je meſure de l'oeil ces
dômes majestueux ! l'Etre Suprême remplit
ſeul ces eſpaces , & l'odeur balfamiquequi
émanede ces vieux pins, eſt l'encens
que lui offre la nature au ſein du
Glence.
Long-tems j'ai parcouru ce temple refpectable
dans la nuitd'une fombre verdure
, mais je ſuis arrêté tout-à-coup au
pié d'une roche eſcarpée, d'où pendent çà
&là les houpes noires des ifs ſur les réſeaux
du lierre ; à l'aide de leurs branches,
je gravis avec effort contre ce mur effrayant
: quel contraſte! ici c'eſt un plateau
gracieux couvert de coudriers cintrés ; les
pétales légers des cerifiers & des aliziers
voltigent en tournoyant dans les airs.
AVRIL. 1773 . 53
Plus je monte déſormais , plus le peuplo
végétal s'humilie; mais plus l'eſpèce
des arbriſſeaux s'abaiſſe , plus leur parure
devient ſomptueuſe. Il en eſt un quis'empare
d'un canton ( 1 ) conſidérable : les
grappes nombreuſesde ſes fleurs empruntent
un nouvel éclat du verd foncé de fon
feuillage : c'eſt une maſſe couleur de roſe
qui ſe projette ſur la neige , & ſe mire ,
pour ainſi parler , dans les glaces voiſines .
Vers les bords , l'élégante Daphné ( 2) attire
les yeux & charme l'odorat : plusloin
ſe développe à mes regards un tapis ref-
(1 ) Rhododendron foliis glabris , fubtus leprofis
, corollis infundibuliformibus. Linn. fp. pl.
On monte pendant ſept ou huit heures avant de
trouver ce bel arbuſte. Il y a un autre thododendron
dans les Alpes qui a la feuille légèrement
velue ; il eſt d'une moindre taille que celui - ci , &
en tout moins beau : on le rencontre ſur les premières
croupes des montages.
(2) Daphne floribus congeftis , terminalibus ,
ſeſlilibus , foliis lanceolatis , nudis. Linn. Sp. pl.
Cneorum . Math, Thimelea lini folio , flore purpureo
, odoratiflimo. Tourn. Cet arbriffeau ne
s'élève guère qu'à un pied de haut ; mais chacune
de ſes branches eſt terminée par un bouquet de
fleurs d'un pourpre clair : elles exhalent un parfum
délicieux dont les plantes odorantes ne réveillent
pas l'idée.
t
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
plendiſſant ; le bleu ſuperbe de la gentiane
, ( 1) la ſoldanelle, par fa fleur d'améthiſte
, ſe distinguent dans cette foule
émaillée; elles ſe reflètent ſur les faiſceaux
de criſtal qui végètent parmi ces plantes.
Plushaut un parterre d'une parure nouvelle
fe déploie comme une riche étoffe
de deſſous un lit d'albâtre que le ſoleil
toujours plus actifamollit& fond peu àpeu.
La pointe des feuilles de l'oreille
d'ours ( 2) le perce à peine; mais fa tige
plus empreſſée vient de rompre ces froides
entraves : fur la turquoiſe de ſa fleur
on voit reluire encore quelques lames de
frimats.
Manqueroit- il des lambris à cette décoration
pittoreſque ? Des rochers à
plomb d'une hauteur extrême ſont partout
couverts des feſtons fleuris du lychnis
rampant (3 ) ; ce ſont d'amples rideaux
(1) Gentiana pumilla verna. Il y en a deux
efpèces.
(2) C'eſt l'oreille d'ours à fleur bleue. Outre
cette eſpèce on en trouve trois autres ; une à fleur
verdâtre qui eſt comme poudrée , une à fleur jaune
,&une dont la fleur eft d'un rouge brun . C'eſt
vraiſemblablement de la graine de ces trois eſpètes
originelles qu'on a obtenu les nombreuſes
variétés qui décorent les jardins des amateurs .
(3 ) Lychnis Alpina , pumila , folio gramineo ,
AVRIL. 1773 . 53
de pourpre : leur fomptuofité impoſe &
leur ſplendeur éblouit .
Nombre d'oiſeaux inconnus dans le
vallon planent au tourdes têtes chenues de
ces rochers ; les corneilles à pied rouge
frappent l'air de leurs croaſſemens bizar
res ; le merle (1) vigoureux des Alpes
fiftle fur un ton grave , tandis que le paffereau
folitaire (2) ſe plaint avec une mé
lodie attendriflante .
:
Odoux fentiment de l'amour! tu viens
depénétreraveclachaleurvernale,dufonds
des abymes juſqu'au ſommet glacé de ces
colonnesde la terre: quel charme de fouler
aux pieds les nates du printems , d'entendre
fes concerts , de reſpirer ſes parfums
, & de voir s'élever au - deſſus des
five muſeus Alpinus , Lychnidis flore. Tourn.
Cetteplante reſſemble à de la moufle ; mais entre
chacune de ſes très- petites feuilles s'épanouit une
fleur purpurine affez grande.
(1) Ce Merle reſſemble en tout au Merle commun
, mais il eſt une fois plusgros.
(2) Cet oiſeau n'eſt point un vrai Moineau;
c'eſt un inſectivore à bec fin. Il eſt à- peu- près de
la groſſeur & de la couleur d'une alouette. On
croit que c'eſt le Paſſereau ſolitaire dont parle le
Roi prophète. Il niche quelque fois ſur les toits
élevés.
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
fopha de Flore , le trône redoutable de
l'hiver! (1)
Sur ces hauteurs un air pur & fubtil
donne un reffort nouveau à l'organe de la
reſpiration : le ſang coule plus léger &
plus libre : tout l'être eſt comme transformé
; & la penſée affranchie prend un
effor vaſte & fublime. La vue s'égare au
loin ſur une perſpective immenſe. Diffé.
rens états , fous destraits incertains , y pa
roiffent confondus ſur une terre fugitive
qui ſe nuance & ſe perd dans un horifon
douteux. Oh ! que de miſérables errans
ſous ces pâles ombres travaillent au bonheur
de quelques hommes ! ô fiers & paifibles
Helvétiens ! que vous êtes grands à
mes yeux ! vous abandonnâtes ces plaines
fanglantes au luxe & à l'indigence , &
c'eſt au pié de ces montagnes,qu'abjurant
la vanité d'un eſclavage pompeux , vous
vîntes embraffer une pauvreté indépendante.
Votre félicité naît du ſein des vertus
, & tous vos biens découlent de vos
troupeaux abondans. Que je les vois avec
plaifir , fur les croupes inférieures , tracer
de profonds fillons dans l'herbe épaiſſe !
(1 ) Les glaces qui couronnent la cime de ces
montagnes&qui ne ſe fondent jamais.
AVRIL. 1773 . 57
leur grave meuglement éveille l'écho au
fond des cavernes , & le cornet de leur
gai conducteur fait entendre un air champêtre
( 1) qui porte dans les ſens une douceurinconnue.
Mais quoi ! ..... je ſerois aſſis fur
l'urne des fleuves , & je pourrois ne pas
méditer ſur leur origine ! de tous les
points de l'étendue des mers , le foleil
attire des globules aqueux ; rapprochés&
réunis , ils forment des napes obfcures
qui flottent au gré des vents, deſpotes effrénés
des hautes régions de l'atmofphère.
Quelle force pourroit arrêter dans leur
cours les nuages vagabonds , ſiune moindre
colonne d'air ne les fixoit par leur
gravité , & ne les faiſoit vaincre, par l'inertie,
la rapide impulfion des tempêtes ?
Suſpendus au-deſſus des ſommet menaçans
des monts , bientôt s'ouvrent leurs
lancs humides , & cet infaillible tribut
enfle les fources intariſſables . Les eaux
(1 ) Ces airs s'appellent des Vachers ; ils ont
unetelle magie que le foldat Suifle , éloigné de
ſes chères montagnes , s'il vient par hafard à les
entendre , tombe tout-à- coup dans cette noire
apathie , appelée maladie du pays .
Cv
38 MERCURE DE FRANCE.
qui baignent fans ceſſe les croupes les
plus hautes , forment des baffins dans les
groupesqui les appuyent. Dela,échappées
au travers des roches& des terres poreufes
, elles coulent ſur l'argile impénétrable
, &vont ſe faire jour dans les pentes
inférieures où les fontaines bruyantes
jailliſſentde toutes parts. Tantôt ces fon.
taines ſe réuniſſent & ſe précipitent en
torrens dans les gorges étroites des fommets
fubordonnés ; tantôt elles creuſent
fur les plateaux intérmédiaires des lacs
ſpacieux & profonds. Ces courans , ces
maſſes liquides ne font pas , autant que
dans laplaine,ſoumis à l'évaporation. Sur
ces cimes pyramidales les rayons ſolaires
n'ont qu'une réflexion oblique & reftreinte.
Un froid âpre y règne long- tems , &
ne cède à la chaleur qu'un empire foible
&momentané.
Ainſi ſe renouvellent & s'entretiennent
ces réſervoirs inépuiſables des fleuves
dont les eaux font éclorre au loin
l'abondance , & qui dans leurs détours
irréguliers , femblent chercher la route,
des mers où ils vont enfin porter en tribut
l'onde qu'ils en reçurent d'abord.
Ainfi tantôt en maſſes , tantôt en nuages ,
tantôt en courans, par l'évaporation , par
AVRIL. 1773. 59
la gravité , par la filtration ,tous les loix
immuables du ſiphon & du niveau , cette
meſure du fluide aqueux que Dieu verſa
autour du globe , circule fans celle dans
les veines de la terre&dans les plaines
du Ciel pour l'homme , l'infecte & la
mouffe. :
J'admirois paiſiblement la bienfai
fante équité de la nature , lorſqu'une
ſcène impoſante m'arrache à la méditation.
Un foleil pur ne fait plus étinceler
la neige , ni ſcintiller le diſque des fleurs.
Cet azur éthéré qui découvroit la profondeur
des cieux , eſt près de diſparoître :
des colonnes de vapeurs s'élèvent de tous
les vallons voiſins; dans un inſtant elles
ſe rapprochent , s'uniffent & m'environnent
d'obſcurité ; mais bientôt elles s'abaiffent
en fe comprimant. Au deffus de
moi le ſoleil difperſe de nouveau des jets
de lumière ſur un ciel ſerein& diaphane :
au-deſſous s'étend un amas de nuées qu'interrompent
les cimes les plus hautes des
monts :c'eſt une continuité de vagues
noites dont les bords refléchiffent un feu
fanglant. Cet océan de vapeurs va fe con.
fondre avec l'horifon céleste. C'eſt autravets
des ténèbres de ce voile épais qu'il
me faut pénétrer pour deſcendre la mon
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE .
tagne ; après m'être égaré long- tems, enfin
je ſalue le vallon .
Baigné d'une pluie féconde , il reparoît
à mes yeux plus brillant que jamais ,
& les concerts de la nature partent des
lambris de tous les côteaux . L'heureux
Helvétien poſſeſſeur d'un héritage
inconteſté , eſt ſorti ſourire aux
nouvelles promeſſes de l'année. O homme
libre & content ! oui , je me proſternerois
devant toi , ſi je ne me ſentois digne
de t'étreindre dans un raviſſeinent
délicieux .
Par M. T. G.
VERSfous le portrait de Madame D...
INNSECTES fugitifs , ſoupirans infidèles
De la role au jaſmin , du narcifle au muguet ,
Promenez l'inconſtance & l'émail de vos aîles ,
Preſſez le ſuc des fleurs , fouragez leur duver.
Déployez loin de moi votre humeur vagabonde.
Votre plus grand bonheur conſiſte à voltiger ;
Le mien eſt d'adorer ce chef-d'oeuvre du monde ,
De vivre dans ſes fers , de ne jamais changer.
Par M. Simon , Me en chirurgie.
Pay 60 .
Parodie d'un air Italien .
2773.
Colin dismoi dismoiquelleflameAu
-presdetortourmente mon ame Sije tefuis ah!jete re-
3
grette Quandtu me suis qu'estcequamarret....te
Toutjus qu'anosjeux inno:censPorte letrou ble
dansmes sensMon coeurpalpi te tiens Sens.
come ils'agiteSij'entens ta voix Ilbatdeme.me
※
Pourtantje t'aimejet'aimejet'aimeautantqu'autrefois,
Colin dismoi quelkest cetteflame Quipresde toi tourmen.
*
+
৩০
temon ame tourmente tourmen. ..
temon a 7?
AVRIL. 1773 . 61
MADRIGAL.
L'AMOUR - EXPIRANT.
Tu m'accuſes d'aimer vainement tes appas ,
Et tu veux , ma Chloé , que mon amour expire.
Je ſuivrai le conſeil que ta bouche m'inſpire ;
Mais je veux que le traître expire dans tes bras .
Parle méme.
ODE AUX MUSES , 3 liv. 4.
Quem tu , Melpomene , femel, &c .
HEUREUX qui , cher en naiſſant
Aux neuf doetes immortelles ,
Dès ſonberceau reçut d'elles
Unfourire careflant! .. 2 1 .
Les jeux brillans de laGrèce
Ne le verront point , vainqueur ,
Faire admirer ſa vigueur ,
Ses courfiers ou ſon adrefle.
Sur le char de nos guerriers:
Il n'ira point à la gloire ,
i?
1
62 MERCURE DE FRANCE.
Et la ſanglante victoire
Ne teindra point ſes lauriers.
C
Mais par le feu du génie
Son jeune coeur pénétré ,
Sera bientôt enivrém
Des charmes de l'harmonic.
Dans le filence des bois
Egarant la rêverie ,
De l'auftère poëfie
Il méditera les loix.
O d'un ſavante lyre ,
Doux & fublimes accords !
Odélicieux tranſports
D'un poëtique délire !
Si Rome aime mes écrits, 37
Si monnom fort des ténèbres,
Et ſe joint aux noms célèbres
De ſes poëtes chéris ;
Si l'envie , ardente ànuire ,
9.12.
Semble enfin me reſpecter ,
Si j'ai pu la furmonter
Ne pouvant pas la détruire ;
4
1
2
داب
"
AVRIL. 1773 . 63
Ovous dont je ſuis les loix ,
Muſes , charmantes déeſles ,
Omes , divines maîtreſſes ,
C'eſt à vous que je le dois !
Par M. L. R.
L'EXPLICATION du mot de la première
énigme du volume du mois de Mars
1773 , eſt Ane; celui de la feconde eſt
Public; celui de la troiſième est le Volant.
Le mot du premier logogryphe eſt Parc,
(de brebis ) où se trouve are; celui du
fecond eſt Poteau , où l'on trouve pot &
eau; celui du troifième eſt Mariage , où
ſe trouve age ; celui du quatrième eſt
Mercure , où l'on trouve mer , eure .
SANS
ÉNIGME.
Ans corps , fans ame , ni figure ,
Que luis-je ? un être de raiſon ?
Onme donne pourtant dans certaine ſaiſon ,
Ettel vamechercher qui ſouvent en murmute.
Men but eſt d'exciter les ris;
64 MERCURE DE FRANCE.
Je nais dans l'ombre du myſtère ,
Qui me prend eſt toujours ſurpris ;
Mais , chut ! il eſt tems de me taire.
Par M. Hubert , F. D. M. L. V. D.
S. M. , rue d'Orléans.
T
AUTRE.
our eſt ſoumis à mon empire :
Je fais plus de bien que de mal ;
Si l'on me perd , c'eſt un ſigne fatal :
Pour mon retour auſſi- tôt on ſoupire ;
Quand on me force à revenir
On riſque de s'en repentir.
De qui veut m'échapper je deviens le ſupplice.
Je vais quelque fois au ſermon ,
Dans le temple de la justice .
On m'appelle ſouvent avec une chanſon.
Il eſt un animal qui n'a point de malice ,
Qui ſert par mon ſecours d'infortunés mortels.
Les peuples autrefois me dreſſoient des autels ;
Mais on ne m'offre plus encens ni ſacrifice.
Je ſuis banni des lieux où règnent les plaiſirs ;
D'un amant malheureux je calme les ſoupirs.
Je vais coucher avec ſa belle
Qui ne me fut jamais cruelle.
ParMadame de G ***, de Montauban.
AVRIL. 1773 . 65
AUTRE.
Nous sommes deux & foeurs. Nous primes la
naiſſance
Le même jour , au même inſtant.
Sans jamais nous quitter , à certaine diſtance
Pour nous toujours la même , & petite ſouvent ,
Nous fixons notre réſidence.
Nous ne pouvons nous voir , quoiqu'en grande
évidence ;
Et tel eſt notre ſort , ou cruel ou plaiſant ,
Quenous cherchons le bruit , &gardons le filencc.
Sur deux ou quatre piés on nous voit cheminant
,
Sans rien diminuerde notre éloignement ;
Mais c'eſt afſez : lecteur , dis nous ce que tu
penfe.
Par Madame Lacombe.
A
LOGOGRYPHΗ Ε.
1
VANTAGGEEUUXX par fois ; mais plus ſouvent
fatal ,
De loin je ſuis un bien , de près je ſuis un mal.
66 MERCURE DE FRANCE.
L'aveugle paffion & l'intérêt fordide ,
Voilà ce qui me ſert de compagnon , de guide.
Demes faufles douceurs on verroit le poiſon ,
Si l'eſprit & le coeur étoient à l'uniflon ;
Mais , malgré tout cela , je ſuis ſi néceſſaire
Que le monde , ſans moi , deviendroit ſolitaire.
Avec lui je nâquis , car je ſuis fort ancien ,
Et mon terme , à coup- tûr , entraînera le fien.
Combine mes ſept pieds, cher lecteur ; je commence
Par deux mots différens qui font mon existence.
L'un eſt ce que convoite Iris depuis long- tems ;
L'autre , ce qu'elle cache avec ſes ornemens ;
Dans moi tu trouveras un accès de colère ;
Ce qui fait en tout ſens voguer unegalère ;
De l'art de bien chanter la première leçon ;
Celui de recourir au pouvoir du démon.
Un ſage de l'Egypte , un élément fubtil ;
Ce qui dirige l'oeil en tirant le fufil ;
La plus noble moitié de tout ce qui reſpire ;
Du frère de Pluton le turbulent empire ;
De l'oiſeau de Jupin leberceau ſpacieux ;
La vierge la plus pure ; un mois plus gracieux;
Celui que tu choiſis pour conſeiller ſincère ;
Du plus fimple aliment ce que le vieux préfère ;
De nos Rois fainéans le gouverneur altier ;
L'homicide inſtrument du valeureux guerrier ;
AVRIL. 1773 . 67
Le doux chant des oiſeaux ; un ouvrage en peinture
Où l'art , avec ſuccès , imite la nature ,
Enfin , ce qui ſouvent déconcerte un rimeur ,
Etqui plus d'une fois m'a donné de l'humeur.
Par Mde Series , Tunisienne , réſidente
àTrans , en Provence.
AUTRE.
LECTEURS , de certaine machine
Qui ne rendjamais que du ſon ,
Retranchez un pied ſans façon ,
Et bientôt vous pourrez avoir de la farine.
Par M. Houllier de St Remi.
AUTRE.
Des peuples je fais l'union ,
Quoiqu'on m'ait vu ſouvent parini la gent hu-
'maine
Cauſer de la diviſion :
A ces traits , cher lecteur , reconnois - moi ſans
peine.
68 MERCURE DE FRANCE.
Combine mes huit pieds , & tu vas y trouver
De la ſociété ce qui fait régner l'ordre;
Aux champs de Mars ce que cherche un guerrier
;
L'animal dont l'Afrique éprouve ledéſordre;
Un pays qu'environne l'eau ;
Le lieu qu'un franc- maçon révère ;
1
Ce que le vin laiſſle au fonds du tonnean ;
Une fête célèbre , un pape , une rivière ;
Ce qu'eſt un prince couronné ;
Ce culte affreux par la Grèce ordonné
En l'honneur du fils de Sémèle ,
Dontjadis ſe ſervit Progné
Pour venger ſa ſæur Philomèle.
Tutrouveras le grain que l'on mange au village ;
Un métal qu'on aime à tout âge ;
Ce que doit bien faire un acteur
Quand il veut émouvoir l'ame du ſpectateur ;
Ce qui n'eſt point , ne fut & ne ſera jamais ;
Une troupe Romaine , un oiſeau domeſtique ,
Une triſte couleur , une note en muſique;
Mais c'eſt aſſez : lecteur , devine ;je me tais.
Par M. Defcot de la Chesnaye ,
àArgentan.
:
AVRIL. 1773. 69
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Révolutions d'Italie , traduites de l'Italien
de M. Denina ; par M. l'Abbé Jardin :
tomes V & VI in 12. Prix , sliv. brochés
, & 6 liv. reliés . A Paris , chez le
Jay , libraire , rue St Jacques , au- deſſus
de celle des Mathurins .
LEs quatre premiers volumes de ces
révolutions ont fuffisamment fait connoître
la marche & le ſtyle de l'hiſtorien . Le
cinquième & le ſixième volume qui viennent
de paroître , conduiſent le lecteur
juſqu'en l'année 1515 , & lui préſentent
la fuite des guerres qui ont défolé l'Italie;
la tranſlation du ſiége pontifical à Avignon
en 1308 ; le grand ſchiſme d'Occident
; les révolutions arrivées dans le
royaume de Naple ſous le règne de la célèbre
Jeanne première ; l'origine des Mé.
dicis ; la conquête du Milanez par Louis
XII , Roi de France ; les tyrannies & entrepriſes
diverſes de Céfar Borgia , Duc
de Valentinois , que M. Denina met ici
en parallèle avec Louis Sforce , Duc de
Milan. « Tous deux furent ambitieux à
70 MERCURE DE FRANCE,
» l'excès, diſſimulés & perfides : plus vain
>> cependant , plus glorieux, plus ſuperbe,
>>celui-ci vouloit ſubjuguer l'eſtime &
> l'admiration ; plus fombre au contraire,
>> plus ténébreux , plus cruel , le premier
» ne vouloit régner que par la crainte &
» l'effroi . Tous deux ufurpateurs , ils eu-
>> rent à beaucoup d'égards , le talent de
>>gouverner les peuples :& fi les Roma-
>>gnoles furent plus attachés , plus fidèles
>> au Duc de Valentinois , que les Mila-
>> nois à Louis Sforce ; c'eſt que diſpoſant
» à ſon gré des tréſors de la Chambre
>> Apoftolique , Borgia n'eut pas beſoin
>> de fouler ſes ſujets , dont il lui étoit
aiſé d'ailleurs de captiver l'amour en
>leur faiſant échoir une partie des em-
» plois & des bénéfices que diſtribuoit la
„ Cour de Rome. L'un & l'autre ébranlèrent
ſucceſſivement les fondemens de
» l'Italie , & lui firent , dans l'eſpace au
>> plus de trois luſtres , changer preſque
>> entièrementde face. MaisLouis Sforce,
»enſe faiſantdépouiller parune puiſſance
» étrangère, fut la cauſe dece qu'une fibelle
>> portion de la contrée devint& ſetrou-
» ve même encore, au bout de près de trois
>>>ſiècles, province dépendante d'Etats Ul-
>> tramontains, fans nulle eſpérance de ſe
AVRI L. 1773 . 71
» voir gouverner par fes Souverains pro-
>>> pres , d'en redevenirjamais le féjour. H
» eſt bien inutile d'inſiſter ſur la gravité
» d'un tel préjudice , ſur l'extrême diffi-
>> cultéd'en trouver la compenfation. Au
> contraire , les ſanglantes opérations de
>>Borgia produiſirent , ſi je ne me trom-
>> pe , un bon effet ; elles facilitèrent la
» récompoſition du domaine eccléſiaſtique;
> elles mirent le ſouverain Pontife à por-
> tée de recouvrer toutes les cités de la
Romagne , toutes les terres ufurpées ſur
leSaint Siege. »
Le fpectacle des révolutions que nous
préfentent les vertus ou les crimes des
hommes illuſtres , eſt quelque fois interrompu
par les réflexions de l'hiſtorien fur
te commerce , l'agriculture & la navigation
, fur les progrès des lettres & des
arts, fur les avantages ou les inconvéniens
des différens ſyſtèmes politiques. Le lecteur
eft encore agréablement diſtrait des
ſcènes ſanglantes de l'ambition par des
traits de bonté , de générofité , de bienfaifance
dont le traducteur a ſouvent en
richi les notes qu'il a ajoutées aux principaux
événemens rapportés par l'hiſtorien
italien . Charles , Duc de Calabre ,
mort en 1328 , nous eſt dépeint dans une
72 MERCURE DE FRANCE .
de ces notes comme un Prince religieux,
clément , libéral , & qui regardoit avec
raiſon l'amour de la juſtice comme le premierdevoir
d'un ſouverain. Il parcouroit
chaque année les provinces de ſes états
pour examiner la conduite des barons &
des gouverneurs. Leurs vexations étoient
punies avec ſévérité. Charles , dans une
de ces inſpections , apprit que certain
ſeigneur, pour embellir ſa demeure , avoit
dépouillé un de ſes vaſſaux. Le Duc s'y
rend , admire le bâtiment& les entours ,
en vante la ſituation falubre & pittorefque
, & ajoute : Il vous en coûteroitfans
doute beaucoup de quitter unfi beau lieu ?
« J'avoue qu'il m'en coûteroit infiniment.
» Vous ſavez comme l'on tient aux pof-
>> ſeſſions de ſes pères ; il me ſtroit im-
>>poſſible d'en faire volontairement le
>>facrifice. Il faudroit par conséquent un
>> coup d'autorité ; ce qui n'eſt pas à crain-
>> dre fous un Prince adoré pour ſon équi.
» té & abfolument incapable de pareille
» injustice. » De pareille injustice , répète
le Duc en appuyant ! vous la trouveriez
donc bien criante ? " -Afſurément; eſt- il
>> rien de plus révoltant , rien même de
>>plus ſévèrement puniſſable , que d'en-
>>lever de force les poſſeſſionsd'autrui ?»-
AVRIL. 1773 . 73
Amerveille, reprend le Duc ; l'arrét estforti
de votre bouche ; &fi vous ne reftituez toutà
l'heure le fonds ufurpéfur votre vaſſal ,
je vousfais couper la tête.
Charles rendoit journellement la juſtice
à Naples , afſiſté de ſes miniſtres & de
ſes conſeillers qu'il aſſembloit dans le palais
à la place duquel on a bâti l'Incoronata
, célèbre Egliſe de Naples ; & dans
la crainte que les gardes ne fiffent pas entrer
les pauvres , il avoit fait placer une
ſonnette dans le tribunal même , dont le
cordon pendoit hors de la première enceinte.
Un vieux cheval abandonné de
ſon maître , vient ſegratter contre le mur
& fait fonner : Qu'on ouvre , dit le Prince
, & faites entrer qui que ce ſoit. « Ce
>> n'eſt que le cheval du ſeigneur Capece ,
dit le garde en rentrant : & toute l'affemblée
d'éclater... Vous riez , dit le Prince...
fachez que l'exactejuſtice étendfes
foinsjuſques fur les animaux... Qu'on
appelle Capece... Qu'est ce que c'est qu'un
cheval que vous laiſſez errer , lui demande
le Duc ? " Ah ! mon Prince , reprend le
> cavalier ; ç'a été un fier animal dans
• ſon tems ; il a fait vingt campagnes
>> ſous moi ; mais enfin il eſt hors de fer-
» vice , & je ne ſuis pas d'avis de le nou-
I. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE .
וכ
...
11-
rir à pure perte. » -Le Roi mon père
vous a cependant bien récompensé.
>> eſt vrai ... j'en suis comblé . » -Et
vous ne daignez pas nourrir ce généreux
animal qui eut tant de part à vos fervices!
Allez de ce pas lui donner une
place dans vos écuries : qu'il foit tenu à
l'égal de vos autres animaux domestiques ,
Sans quoije ne vous tiens plus vous- même
comme loyal cavalier , &je vous retire mes
bonnes graces. Ce trait & d'autres ſemblables
ont pu autoriſer le ſculpteur qui
a fait le mauſolée de ce Prince à le repréſenter
avec une conque ſous les pieds où
l'agneau& le loup boivent paiſiblement
à côté l'un de l'autre .
Camille de Turinga , belle & riche
bourgeoiſe de Meſſine , mérite bien d'être
placée au rang des femmes illuſtres. Le
traducteur en rapporte ce trait d'après
P'hiſtorien Coſtanzo . Rolland , frère naturel
de Dom Pedre Roi de Sicile , qui
lui avoit donné le commandement d'une
flotte pour s'oppoſer aux entrepriſes de
Robert Roi de Naples , venoit de perdre
un combat naval&d'être fait prifonnier.
Soit impuiſſance , ſoit reſſentiment , le
Roi de Sicile ne rachetoit point ſon frère,
dont la rançon étoit portée à douze.
AVRIL. 1773 . 75
1
mille Horins . La belle Meſſinoiſe fait offrir
la ſomme à Rolland, s'il veut l'époufer
en légitime mariage. Celui- ci , qui ne
voyoit pas d'autre moyen de fortir de ſa
captivité , palla bien volontiers une promeffe
d'épouſer ſa libératrice fitôt qu'il
feroit arrivé à Meſſine. Au moyen des
douze mille forins qui furent comptés
ſans délai , Rolland met à la voile, arrive
& ſe met fort peu en peine d'accomplir
ſa promeſſe , alléguant l'exceſſive diſparité
des conditions. Camille l'appelle en
jugement&produit l'acte ſigné de ſa main.
Les magiſtrats , frappés de la détreſſe où
ſe trouvoit le Roi , craignant de détruire
un reſte de confiance , jugent à la rigueur,
& condamnent Rolland à tenir ſa promeſſe
. Pluſieurs ſeigneurs l'exhortent ,
l'encouragent &l'accompagnent chez Camille
qui avoit étalé toute la magnificence
de ſes ameublemens , & s'étoit
chargée elle- même de ſes plus riches parures.
Rolland la ſupplie d'oublier ſon
injurieuſe réſiſtance , & déclare qu'il eſt
prêt ... « Arrête , lui dit Camille, je fuis
>> fatisfaite . Penſes-tu que mon coeur ait
>>>attendu le lendemain de ton arrivée à
» Meſſine pour te rejeter ? Je voulois un
» époux du ſang royal... mais tu déro-
Dij
76. MERCURE DE FRANCE.
... adieu;
>> geas au moment que tu fauſſas ta paro-
» le , & je jurai de n'être jamais à toi . Je
>> ne t'ai poursuivi en juſtice réglée ,
» qu'afin de te déshonorer.
>> porte ailleurs ta main Aétrie , reprends
» ta promefle , garde encore le prix de ta
>> rançon : je t'en fais préſent. » Et laiffant
Rolland ſtupide de confuſion , elle
perce la foule étonnée,& va ſe jeter dans
un couvent à qui elle donna la plus grande
partie de ſon bien.
Le ſtyle du traducteur n'eſt point dépourvu
d'élégance , de préciſion , ni de
chaleur dans les endroits qui en font
fufceptibles. Ses expreſſions font choifies
; mais quelquefois avec un peu trop
d'affectation , comme dans ces phrafes.
« Jeanne gagna ſon procès ; l'arrêt qui
>> l'innocentoit fortit précisément alors
>> que Louis , maître d'Averſe , ſe diſpo-
>> foit à faire le ſiége de Naples , &c. l'on
» ouvroit à Pérouſe des étoffes en poil de
» chèvre , &c . L'improbité , les noirceurs
» & fur- tout l'incontinence du Roi fon
>> neveu , &c. Quelqu'un a prétendu dans
>> ces derniers tems que c'étoit NicolasV
» qui avoit eu le plus de part à la réſura
>> rection des lettres , &c. >> e
AVRIL. 1773. 77
Le Palais de la Frivolité , par M. Compan
; vol . in- 12. A Amſterdam ; & fe
trouve à Paris chez Mérigot le jeune ,
libraire , quai des Auguſtins , au coin
de la rue Pavée.
Le Palais de la Frivolité eſt dédié aux
Dames : « O vous qui formez la plus
>>belle partie du monde que nous habi-
>>tons , à qui , mieux qu'à vous , pouvoit
>>convenir la dédicace de ce petit ouvra-
>> ge ? C'eſt un hommage qui vous eſt dû,
>> quelque foible qu'il foit. N'est- ce pas
>> en vous que réſide le principal reffort
>>qui nous fait mouvoir ? l'on vous regar-
>> de , & l'on vous imite ; vous marchez
»& nous vous ſuivens. Chacun , pour
>>gagner votre fuffrage , ſe règle ſur vos
>>goûts , ſur votre humeur , ſur vos pen-
>>chants , je n'oſe pas dire ſur vos capri-
>> ces . La frivolité vous doit ſans doute
>> l'empire conſtant qu'elle a ſur les Fran-
» çois , &c. » L'auteur rapporte dans cette
dédicace quelques traits hiſtoriques à la
louange des Dames ; mais comme d'un
autre côté il appuye malignement fur
quelques ſarcafmes que des eſprits chagrins
ont lancés contre elles , vraiſemblablement
on ne l'accuſera pas d'avoir
Diij
73 MERCURE DE FRANCE.
1
mendié la protection des Dames. Nous
craignons au contraire pour l'auteur qu'elles
ne regardent la deſcription qu'il nous
donne du palais de la Frivolité & la peinture
qu'il nous fait de ſon cortége , des
hommages qu'elle reçoit & des audiences
qu'elle donne , comme une plaiſanterie
ſatyrique déplacée dans un ſiècle où nos
auteurs comiques même conſultent nos
Dames pour ſavoir s'il n'y a rien dans
leurs drames qui puiſſe leur déplaire.
L'architecte du palais de la Frivolité
promène ſon lecteur dans l'enceinte de
ce palais, fur les murs duquel étoient repréſentés
des pantins de toute forme &
de toute grandeur. Il le conduit enſuite
devant la Souveraine , qu'il dit ſoeur de
la Légereté & mère de l'Inconſtance.
• Une robe de gaze , garnie de gazes
>> rayées de diverſes couleurs , faifoit
>> toute ſa parure. Ce vêtement tranfpa-
>>rent & léger ne déroboit rien de l'élé-
>> gance de la taille , & des graces de ſa
> démarche. Elle a pour autel une toilet-
» te , & c'eſt là qu'elle reçoit les voeux &
>> l'encens des François. On ne l'honore
>>que par des ris & des jeux , & elle
>>compte des ſujets de tout âge & de
>>tout rang. Antour d'elle font rangés les
AVRIL. 1773 . 79
>> ſoutiens de fon empire , marchandes de
» modes , revendeuſes , coëffeurs , parfu-
» meurs , baladins , danſeurs , muficiens
»& tous ceux dont le cerveau timbré a
>>donné des preuves claires d'extrava-
» gance , & ceux qui n'étant point encore
>>connus par quelque délire , donnent au
>>moins des eſpérances pour l'avenir. >>>
On eſt un peu fâché de voir ici les
muſiciens dans la compagnie des parfumeurs
& des marchandes de modes ; &
il faut croire que l'auteur n'aime pas la
muſique ou qu'il ne la regarde pas com--
me un art , qui , ainſi que les autres arts
libéraux , a pour objet l'imitation de la
belle nature& pour but de dérober l'hom.
me à ſes ennuis , & de l'élever en quelque
forte au deſſus de lui - même en lui
préſentant l'image d'un beau ſupérieur &
idéal.
Lorſque la Frivolité tient ſes audiences
, chacun plaide ſa cauſe. Tout avocat
en eſt exclu ; car la Frivolité, ajoute - t'on
ici , veut de la brieveté & de la clarté.
Nice & Lindor vinrent expoſer leurs
plaintes devant la ſouveraine. Ces deux
amans , dans les tranſports de leur tendreſſe
naiſſante, avoient juré de 's'aimer
toujours ; rien , à ce qu'il leur ſembloit ,
Div
So MERCURE DE FRANCE .
n'étoit capable de déſunir deux coeurs que
L'amour avoit enchaînés ; ils devoient
brûler d'une flamme éternelle. Et néanmoins
un beau matin le fidèle Lindor
oubliant fes fermens & ſes amours , avoit
abandonné ſa tendre Nice pour de nouveaux
attraits qui l'avoient ſu toucher , &
auxquels il étoit entraîné par un penchant
invincible. Nice , défolée , les yeux remplis
de larmes , & dans le déſordre d'une
femme à qui la parure eſt importune ,
lorſqu'elle a perdu l'amant pour lequel
elle ſe paroit , venoit aux piedsde la Reine
demander vengeance d'un abandon
auffi cruel , & preſſer le ſupplice de l'ingrat
qui la mépriſoit. Lindor , ſans ſe facher,
diſoit à la belle: « Je n'ai point trahi
>> ma foi , & je n'ai point violé mes fer-
>> mens . Ce n'est pas moi qui ai changé ,
» c'eſt vous . La promeſſe que je vous ai
faite de vous aimer ſans ceſſe , vous im-
>>poſoit de votre côté l'obligation d'être
>> toujours aimable. Et puis... y penfez-
>> vous ? des amours immortels ! j'ai ma
>> réputation à conferver , &je ſuis Fran-
>>çois. » Nice, en effet, étoit un peu changée;
ſon teint ne ſe ſoutenoit plus que
par l'art , ſa taille auparavant ſi bien priſe
, ſe perdoitdans un embonpoint bour
AVRIL. 1773. 81
geois : il y avoit plus de lenteur dans fa
marche & moins de gaîté dans ſes propos-
La Frivolité jugea en faveur de Lindor ;
" Car , diſoit cette Reine , que devien-
>> droit mon empire , & combien com-
> pterois-je de ſujets , ſi la triſte Conſtan-
>> ce s'établiſſoit dans ce pays ?,
Les hiſtoires de Juliette&de Francine
que la Frivolité avoit nommées à deux
places vacantes parimi ſes Dames d'atour ,
ajoutentde nouveaux traits aux différentes -
peintures que l'auteur nous fait de la Frivolité.
Ces hiſtoriettes jettent d'ailleurs
de la variété dans cet écrit , où l'on trouvera
pluſieurs traits connus , mais dont
l'auteur a fait une application plus ou
moins heureuſe à ſes perſonnages.
La Mode auroit pu jouer ici un rôle
auprès de la Frivolité , mais l'auteur ne
l'a point perſonnifiée ; il s'eſt contentéde
faire remarquer ſes changemens à des
étrangers qu'il fait venir au colifée. « Hatez
vous , leur dit il , de ſaiſir la mode
>>qui règne en cet inſtant; car elle doit
» s'évanouir avec le jour qui lui a donné
>naiſſance. Ces petits chapeaux n'ont pas
>> toujours couvert les têtes de nos jeu
> nes gens ; ils eun portoient , il n'y a pas
long.tems ,d' ne telle grandeur , que
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
>> tout leur corps étoit à l'ombre , & qu'on
u ne voyoit point leur figure. Nos fem-
> mes ſe couvroient de grands bonnets
>> ſurmontés de deux rangs de rubans ;
>> elles ont enſuite enseveli leurs attraits
>> ſous une longue caléche qu'elles pou-
>> voient étendre & replier à leur gré . Les
laides gagnoientà cette invention ; les
>>jolies n'y perdoient rien , leur minois
>>qu'elles laiſſoient quelque fois apper-
>>cevoir comme par mégarde & àla déro-
>>hée , en devenoit plus agaçant & plus
>> fin. On s'eſt laſſé de compter les diffé-
>>rentes formes qu'elles ont ſu donner à
>> leur coeffure ; tantôt à l'Elephant, tan-
>>tôt à la Rhinoceros , le matin à la Da-
>> nemarck , le ſoir à la Grecque. Aujour-
>> d'hui une haute pyramide de cheveux
>>s'élève ſur leur têre : on diroit qu'elles
>>croient , en ajoutant à leur taille, ajou-
>>ter à leur mérite. Mais un uſage qui
>> n'eſt point ſujet aux caprices de la mo-
>>de , & qu'elles veulent conferver (peut-
>>être par eſprit de contradiction , parce
>> qu'on voudroit qu'elles y renonçaſſent)
>>eſt celui de colorer leurs joues d'un
>> rouge emprunté , & qu'elles ont grand
>>ſoin de forcer,tant elles craignent qu'on
>> n'en découvre pas l'artifice . Nous ne
AVRIL. 8
1773 .
dirons pas avec l'auteur que c'eſt par elprit
de contradiction que les femmes
veulent conſerver l'uſage du rouge , mais
parce que le vermillon eſt devenu une
des livrées du rang&de la fortune. Sans
cette loi biſarre de la mode , loi que les
femmes laides, toujours en beaucoup plus
grand nombre que les belles , ont inttoduite,
quelle eſt la jolie femme qui conſentiroit
à ſe barbouiller de rouge ? Elle
ſaitbien qu'on ne flatte point l'organe de
la vue en le déchirant , que le vermillon
par ſon éclat fait paroître la peau jaune&
donne à celles qui le portent un même
air de famille ; ce qui faisoit dire à un
étranger que la première fois qu'il vit les
femmes rangées dans les loges de l'opéra
à Paris , il crut voir une longue platebande
de pivoines dans un jardin.
La Pariséide , ou Paris dans les Gaules.
A Paris , chez Piffot ; 2 vol. in - 8 °.
avec figures & privilège du Roi .
On n'a point la prétention de croire
avoir fait un poëme épique , dit l'auteur
déjà connu dans les lettres par quelques
ouvrages de ſa jeuneſſe, dont pluſieurs
ont eu plus d'une édition .
Ce n'eſt donc point à titre de poëme
Dvj
34 MERCURE DE FRANCE.
qu'il faut juger la nouvelle production
de M. D... & nous ne réveillerons point
la queſtion de ſavoir s'il peut exiſter un
poëme en proſe , puiſqu'il eſt encore des
gens affez épris de la rime & de la me-..
fure des mots pour refuſer ce titre au Télémaque.
Nous n'enviſagerons la Pariſéide que
comme un roman héroïque où M. D... ,
en nous offrant une origine vraiſemblable
de nós loix , de nos coutumes, de nos
préjugés&de nos uſages ,nous découvre
ce qu'ils peuvent avoir d'extravagant &
de ſenſé , de frivole & d'utile , de ſage &
de ridicule dans leurs cauſes &dans leurs
effets.
Il eſt des vérités qu'il faut redire fouvent
aux hommes , parce que la meilleure
leçon de la veille eſt preſque toujours une
leçon perdue. Les avertir qu'on va les
inſtruire , c'eſt les éloigner de ſoi : le maître
qui s'annonce à découvert paſſebientôt
pourunpédant ennuyeux .
Pour éviter cet écueil où vont ſe brifer
tant d'écrits moraux, eſtimables du moins
par leur objet , l'imagination prête quelquefois
au cenſeur ingénieux , le voile
d'une fiction heureuſe qui l'enveloppe &
qui le fait arriver à ſon but en amuſant
)
AVRIL. 1773 . 85
fon lecteur. Telle eſt l'idée qu'on doit ſe
faire de la Pariſéide .
Que l'infidèle époux d'Enone , que
Pâris foit venu dans les Gaules être le
fondateur d'une capitale qui porte aujourd'hui
ſon nom , c'eſt un point de fait inutile
à diſcurer. Ce nom ſe trouve parmi
ceux des vingt-quatre Rois que nos vieilles
chronologies déſignent depuis le déluge
juſqu'à Francus. Nos anciens hiftoriens
, & quelques - uns de nos poëtes ,
ont eu pour leur pays l'orgueil des Romains
, qui avoient été ſe chercher des
ayeux parmi les héros diſperſés de la malheureuſe
Troye ; c'en eſt aſſez pour la
fable de M. D... , dont le but moral eſt
de nous préſenter ce Pâris malheureux
par ſes vices , heureux depuis par la
vertu .
Le fils de Priam , bleffé fur les murs
deTroye, ſe reſfouvient qu'Enone, qu'il
avoit épousée étant encore berger ſur le
Mont Ida , & qu'il a cruellement abandonnée
pour fuivre la fatale Hélène,joint
à l'art de prédire celui de guérir les blef
fures . Il ſe traîne vers les lieux où il l'a
laiſſée ; mais none ne fe retrouve plus,
& l'on ignore ce qu'elle & Cébren fon
père ſont devenus.
86 MERCURE DE FRANCE .
Déſeſpéré d'une perte dont alors il refſent
toute l'étendue , il va ſe donner la
mort ſur le même autel où jadis il promità
la fille de Cébren une fidélité ſi mal
obſervée; lorſque Minerve paroît à ſes
yeux , elle ne vient point lui reprocher la
préférence qu'il donna ſur elle à Vénus .
C'est en déeſſe de la ſageſſe qu'elle va se
venger.
Elle l'élève à ſes côtés ſur un nuage ,
d'où elle lui fait découvrir ce qu'en Afie
on devoit appeler les contrées hyperboréennes.
Une double chaîne de montagnes
les ſépare du Latium & de l'Ibérie ;
les deux mers les embraſſent. Ce font les
Gaules , où cette déeſſe lui apprend qu'il
doit fonder un grand empire , & où-il
doit retrouver ſon épouse & fon fi's.
Pars , lui dit Minerve après l'avoir guéri,
oublie cette moitié de ta vie confacrée
à Vénus , & déſormais me prenant
pour guide :fois enfin unhéros , puisque iu
étois né pour l'être.
Quel eſt ſon étonnement après le départ
de la déeſſe, lorſqu'il apperçoit les
mêmes contrées qu'on vient de lui découvrir
gravées ſur ſon bouclier! il ſe réunit
au petit nombre d'amis qui l'avoient
ſuivi malheureuſement pour les Gaules ,
AVRIL . 1773 . 87
puiſque les défauts de leurs caractères devoient
y jeter des racines ſi difficiles à y
extirper , qu'on en voit encore des rejets
de tous côtés après tant de ſiècles révolus.
Manethon , dévoué par goût au culte
des femmes; Frivolides , qu'annonce ſuffiſamment
ſon nom ; Amatius, le patriarche
de nos fars ; Locuplès , celui de nos
peſans millionnaires; Eufémus , foible &
ſuperſtitieux , & Hippomenis , joli médecin
des vapeurs , mis à la mode par
Hélène , tels font les fix héros de la toilette
de cette Princeſſe que Paris entraîne
avec lui .
Arrivés d'abord dans l'Egypte corrom .
pue, ils en repartent ſur des vaiſſeaux qui
doivent conduire le vertueux Agénor aux
mêmes rivages que Minerve a tracés ſur le
bouclier de Pâris , & qui pour l'Egypte ,
étoient alors le lieu d'exil des victimes
de la tyrannie , ou la retraite de ceux qui
fayoient uu honteux eſclavage. Heureuſes
colonies , dit l'auteur , qui ne furent pas
formées comme tant d'autres du vilfuperflu
d'une nation qui nese prive ordinairement
quedeſes membres les moins à regretter!
•Dans la courſe de ces vaiſſeaux, le long
des côtes de l'Heſpérie , l'auteur fait un
tableau effrayant du Véſuve en courroux
$8 MERCURE DE FRANCE.
&d'une horrible tempête. L'imagination
& le pinceau du célèbre Vernet ſemblent
l'avoir tracé .
Un calme heureux ramené par l'aurore
redonne l'eſpérance ; on apperçoit la terre
&l'on touche heureuſement aux bords du
Rhodanim. (aujourd'hui le Rhône. ) Les
Arélates font effrayés de la deſcente ; ils
redoutent quelque ordre cruel du tyran
de l'Egypte ; mais le nom d'Agénor s'eſt
fait entendre. Arlétès , auffi célèbre par
fes malheurs que par ſa naiſſance , lui
préfente ſon peuple raſfuré.
Pâris , encore ignoré , examine attentivement
une nation fur laquelle la promeſſe
de Minerve le deſtine à régner. Il
s'avance vers la colonie des Phocéens
établis à Marfillis. (Marseille) Il apprend
d'eux qu'Anténor , ſuivi de quelques
Troyens , l'a devancé dans les Gaules. Il
fuit avec ſes amis le cours de la Durance.
Les charmes de la Fontaine de Vaucluſe
l'arrêtent. Il y entend parler d'un ſage
vieillard qui habite les hauteurs de ce
déſert. Il veut le voir : il eſpère que c'eſt
Anténor ; mais c'eſt le père de ſon époufe
: c'eſt Cébren dans les bras duquel il
fe trouve. Il lui demande Enone ; le
vieillardne faitce qu'elle eſt devenue.
A
AVRIL. 1773 . 89
S'il en croit un ſonge , il a vu une immortelle
la confier à des vierges ſacrées . Un
fils d'Enone lui reſte pour ſa confolation.
Un fils. ? c'eſt celui de Pâris qui le voit
une houlette à la main , qui vole à lui &
l'embrasle .
Les bornes d'un extrait ne nous permettent
pas de nous arrêter à l'hiſtoire de
Cébren , au mariage du jeune Parifis , &
à toutes les courſes que font ſéparément
dans le ſein des Gaules & le père & le
fils. Ils ſe réuniſſent ſur les bords de la
Marne à la nouvelle Troyes que Francus
& les Troyens , qui les avoient précédés,
venoient de conſtruire .
Pâris croit revoir ſa patrie ; tout ſemble
la lui retracer au merveilleux près que
Fétiſſe , puiſſante protectrice de ces cantons
, y répandoit ; car M. D.... , aux
fictions de la mythologie , réunit auſſi les
êtres allégoriques & la Féerie peut - être
étonnés de ſe trouver enſemble , mais qui
multiplient les reſſources de l'auteur.
La bibliothèque de Francus avoit une
fingularité dont il doit nous être permis
d'être jaloux . Toute eſpèce de livres qu'on
ypréſentoit ,,en paſſant ſous une baguette
de Fétiffe , s'y réduiſoient aux ſeules choſes
neuves qu'ils contencient ; enforte
90 MERCURE DE FRANCE.
qu'il n'en reſtoit que le grain d'or pur
qu'ils renfermoient; de tous les ouvrages
de poëſie ſur- tout , il n'en demeuroit que
ce qui portoit l'empreinte du génie. Tous
les livres de médecine s'étoient réduits à
quelques feuilles volantes qui traitoient
des fimples&de leur vertu ,&c. &c . Divine
baguette de Fétiſſe , pourquoi n'êtesvous
qu'une fable plaiſante ?
Tandis que Pariſis , avant la réunion
dont nous venons de parler , s'étoit avan.
cé vers l'Orient des Gaules , & qu'il avoit
vů les arts & l'induſtrie faire déjà la gloire
&la richeſſe de cette ville ſituée au con-
Auent du Rhodanim & de l'Arare , ( la
Saône ) ſon père avoit parcouru les côtes
méridionales de ce pays.
L'image que fait l'auteur des Montipéléens
* eſt aſſez fingulière . Vils esclaves
de la mort , dit il , & condamnés à porter
Sa lugubre livrée , il ne leur est permis
d'habiter les tristes avenues de ſon empire
qu'à condition de lui livrer chaque année
un certain nombre de victimes , & ils ne
rempliffent que trop bien leurs engagemens;
car la guerre à l'oeil farouche , au coeur de
** Les Habitans de Montpellier.
AVRIL. 1773 . 91
fer, ne moiſſonne pas plus de mortels que
ce peuple d'enchanteurs .
Tout le livre quatrième , qui nous paffe
actuellement ſous les yeux , eſt rempli de
fictions heureuſes. L'Eſpérance y conduit
Pâris au temple du Deſtin ; il y voit la
foule des Rois qui doivent, après lui, faire
retentir la gloire des lys dans tout l'Univers
; ily découvre l'ame de ſon fils Parifis
animer le grand Clovis. Le tems lui
fait auffi remarquer la fienne deſtinée à
être celle de plus d'un Roi célèbre , & furtout
celle du grand Henri .
Il voit Mercure conduire dans ce palais
les ames qu'il a fair paſſer par le fleuve
d'Oubli . Il les place au hafard dans les
caſes qui ſe trouvent vuides , & la main
du Tems aveugle n'eſt guère plus fûre
dans la diſtribution qu'il en fait au befoin.
L'hiſtoire des Tectoſages & celle de
leur corruption , cauſée par l'or apporté
de Delphes , occupent le cinquième &
ſixième livres , où l'on trouve l'origine de
la nobleſſe , celle du luxe & de tous les
mauxqu'il entraîne avec lui .
C'eſt au livre ſeptième que ſe fait la
réunion du ſage Paris & de ſon fils à la
nouvelle Troyes Pâtisobtient de Francus
92 MERCURE DE FRANCE.
la faveur de voir la puiſſante Fétiſle qui
renouvelle & confirme les eſpérances que
lui a données Minerve. Elle le conduit
avec ſes Troyens au temple de la Gloire ,
précédé de celui de Gloriole. Ladefcriptionde
ces temples & l'hiſtoire que conte
la Fée de la formation de l'homme &
de celle de la femme, ſont des morceaux
qui appartiennent à l'imagination la plus
féconde & la plus riante.
Pâris & fes Troyens ſe ſéparent de
Francus ,& ſuivant le cours de laMarne ,
ils arrivent fur le rocher de Karenton
(aujourd'hui Charenton.) Un vieux Druide
qui avoit donné fon nom à ce lieu ,
apprend aux Parifiens que le pays eſt habité
par des femmes qui ont ufurpé les
droits de la divinité , & qui régnent impérieuſement
ſur les foibles Samothides,
quoique gouvernés par des Rois.
Le ſecret de cette divinité des femmes
& ſa deſtruction occupent agréablement
le neuvième & dixième livres . Au moment
de la capitulation , voici quelquesunes
des conditions propofées pour la réunion
des deux ſexes , avec les apoſtilles
des anciennes déeſſes de Lutèce.
AVRIL. 1773 . 93
ART. II .
Les femmes n'auront plus d'autels.
(Apostille. ) Leur toilette leur en tiendra
lieu ; & s'il n'eſt plus permis de les
adorer en effet , on continuera au moins
de le leur dire .
ART. III .
Elles vivront avec les hommes dans le
même habitation .
(Apoftille.) Mais l'appartement le plus
vaſte & le plus commode ſera pour la
femme , & c'eft chez elle que l'on foupera
.
ART. IV .
La femme n'aura qu'un homme , & lui
ſera fidèle.
(Apostille. ) S'il eſt aimable & s'il ſe
borne à elle ſeule on verra , & c. &c .
L'obſervation de la fête des modes fut
auſſi un des articles convenus,& la deſcription
qu'en fait l'auteur est très ingénieuſe.
Ce fut à peu près dans ce temps - là ,
dit - il , qu'un peintre Egyptien voulant
remporter dans ſon pays le coſtume des
Pariſéennes qui varioit chaque jour , en
peignit une , tenant une pièce d'étoffe
94 MERCURE DE FRANCE .
fous fon bras & des ciſeaux à la main,avec
cette inſcription : comme elle voudra .
L'origine des courtiſannes , des ſpectacles
, des romans occupe le livre onzième.
Fétiſſe vient voir Paris , & d'un lieu
élevé elle lui découvre ce que la ville de
Lutèce doit être dans trois mille ans . C'eſt
Paris tel qu'il eſt aujourdhui , avec quelques
obſervations diſcretes & ſenſées :
caractère toujoursſoutenu de l'eſprit critique
de cet ouvrage qui pouvoit aiſément
prêter à la malignité & à ce ton de farcaſme
trop commun de nos jours ; mais
quinepaſſe jamais les bornes d'une philofophie
& d'une raiſon meſurées.
La chevalerie , les tournois terminent
ce livre , & c'eſt dans le douzième que
Pâris avec fon fils , vainqueur des Celtes
&des Inglis ſes ennemis , eſt unanimement
déclaré le Roi des Gaules , & que
voulant accomplir le voeu qu'il avoit fait
à Minerve , il retrouve dans un de ſes
temples ſa chère Enone parmi les prêtreſſes
de la divinité.
Tel eſt, en abregé, le plande cette production
qui ne peut qu'augmenter l'eſtime
qu'on avoit conçue des talens de M.
D.... Après un long filence ſon imagination
n'en paroît que plus fraîche & plus
AVRIL .
95 1773 .
brillante. Cent tableaux d'un effet trèspiquant
ſe préſentent dans le cours de cet
ouvrage auffi utile qu'amuſant ; c'eſt par.
tout un peintre de payſages , de marines ,
de tempêtes , de batailles , de fêtes ; nous
ajoûterons qu'il eſt auſſi le peintre ingénieux
& fidèle des moeurs&de la vérité ,
& que fon ouvrage n'annonce pas moins
un homme très - honnête qu'un écrivain
aimable & très- inſtruit .
La Nature conſidérée ſousſes différens
aspects.
Cet ouvrage paroît périodiquement
tous les quinze jours , par cahiers , de
trois feuilles chacun , caractère de cicero,
lous format in - 12 . On y traite de l'homme
, conſidéré phyſiquement , moralement&
médicalement ; des différens animaux
, de leurs moeurs , de leur tempérament,
des uſages qu'on en peut tirer pour
l'économie domeſtique. On y fait part
au Public de ce qu'il y a d'intéreſſant&
de nouveau dans la médecine , l'art vétérinaire
, l'agriculture , le jardinage , la
botanique , la minéralogie , & généralement
dans toutes les parties de l'hiſtoire
naturelle & économique ; celle du royaume
y eſt ſpécialement traitée. On confi
96 MERCURE DE FRANCE.
gnera dans cet ouvrage périodique , généralement
tous les mémoires qu'on pourra
adreſſer à l'auteur , & qui pourront y mériter
une place par l'intérêt qui y règnera .
Cette eſpèce de Journal , ou plutôt de
commerce épiſtolaire , a commencé au
mois d'Août 1768 , & a toujours paru
depuis avec ſuccès ; ce n'eſt même qu'à
l'empreſſement que le Public a fait paroître
pour ſe le procurer , que l'auteur s'eſt
déterminé à en donner la continuation .
On y rapporte en outre des notices abrégées
ſur tous les livres , tant anciens que
modernes , qui peuvent avoir rapport aux
objets qui y ſont traités. On y fait furtout
mention de toutes les découvertes
nouvelles , de même que des remèdes
dont on a expérimenté l'efficacité dans
les maladies les plus rebelles & les plus
invétérées. On peut dire que de tous les
ouvrages périodiques , il y en a peu d'auffi
avantageux que celui- ci ; il eſt tout- à lafois
curieux & utile ; il convient à toutes
les claſſes de citoyens. Il n'eſt pas uniquement
rédigé pour les ſçavans , mais on l'a
mis à la portée de chacun. A quoi ſert
d'y rapporter des diſſertations pompeuſes ,
qui ne peuvent être entendues que d'un
très-petit nombre de lecteurs ? On a évité ,
tant qu'on a pu , tous ces termes ſcientifiques
AVRIL. 1773 . 97
ques qui rendent toujours le langage des
ſavans inutile à la plupart des hommes ,
&qui par conféquent privent ceux- ci de
toutes les découvertes intéreſſantes qui
pourroient être faites de la part de ceuxlà.
Ce n'eſt qu'en parlant vulgairement ,
qu'on ſe met à même de pouvoir être entendu
, & qu'on peut rendre ſon travail
utile à tout le monde. L'auteur oſe ſe flatter
que tous les Seigneurs , les Curés de
campagne , les Economistes , les Médecins
, les phyſiciens , les Agriculteurs , les
Botaniſtes , les Maréchaux , les Laboureurs
, les Jardiniers , les Vignerons , &
généralement tous les artiſtes , trouveront
dans cet ouvrage , non-feulement du curieux
, mais auſſi de l'intéreſſant & de l'utile.
Comme c'eſt pour tous les membres
de la ſociété que nous travaillons , on les
invite de vouloir bien coopérer à ces vues
patriotiques , en confignant dans cet ouvrage
ce qui pourroit parvenir à leur connoillance
, touchant les objets que nous
nous propoſons d'y traiter.On inviteauſſi
MM. les Académiciens , non ſeulement
François , mais Etrangers , de vouloir bien
communiquer leurs différens mémoires.
Cet ouvrage eſt le vrai dépôt des ſciences
naturelles & économiques; on pourroit
I. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
très bien le qualifier de faſtes de la nature
, puiſqu'il en renferme la plupart des
myſtères ; & il eſt plus un livrede bibliothèque
, qu'un Journal ; c'est même une
descollections les plus précieuſes qui ſoit
en ce genre. Il en a déja paru depuis 1768
juſqu'en la préſente année , vingt - cinq
volumes , dont douze in- 8 ° . & treize in-
12. il y en aura cinq dans la préſente année
, de cinq cahiers chacun .
Le prix de l'abonnement , pour 25 cahiers
par an, eſt de quatorze liv. pour Paris
, & 18 liv . pour la Province , franc de
port. On foufcrit chez Lacombe, libraire ,
rue chriſtine , ou chez M. Buchoz, médecin
-botaniſte de Monſeigneur le Comte
deProvence , rue de Tourraine , faubourg
St Germain. Ce médecin , qui a toujours
pratiqué la médecine avec les végétaux ,
ſe propoſe ſpécialement dans cet ouvrage,
d'y faire connoître tous les traitemens
qu'on peut employer pour les différentes
maladies , par le ſeul moyen des plantes,
objet très important , & qui a été négligé
juſqu'à nos jours. Ceux qui deſireront
faire inférer dans ce Journal quelque
nouveau remède végétal , ou d'autres articles
qui ont rapport aux objets qui y
font traités, font priés de les faire tenir
AVRIL. 1773. 99
aux adreſſes ci- deſſus indiquées , francs de
port. On trouvera auſſi, aux mêmes adreſſes
, dix cahiers de cet ouvrage , ou deux
volumes , qui completteront l'année entière
1772 , pour lesquels on n'avoit pas
ſouſcrit ; on laiſſera ces deux volumes
pour 4 liv . à ceux qui auront ſouſcrit pour
cette année ; ceux qui n'auront pas ſoufcrit
les payeront , en tout tems , sliv.
Le premier cahier qui ſe diſtribue actuellement
renferme une lettre ou traité
ſur les dangers de l'inoculation. On y rap .
pelle les faits récents qui ſont contraires
à cette pratique.
Lettre II . fur les dragées de Keyſer ,
regardées juſqu'à préſent comme un ſpécifique
pour la guériſon des maladies vénériennes
. On y rapporte les opérations
néceſſaires pour faire ces dragées .
Lettre III . fur les chevaux & les toeufs
de l'Iſle Camargue en Provence. On y lic
un détail curieux ſur le ſpectacle ; (car c'en
eſt un) desferrades ou marques de fer que
l'on applique fur les boeufs.
La IV . lettre fait mention de la culture
de l'ananas en Europe .
La Ve, lettre traite des maladies des
fibres , & l'on y donne la traduction de la
thèſe de M. Fouquet.
Eij
roo MERCURE DE FRANCE.
La VI . lettre eſt ſur les arbres & arbuſtes
qui ſe cultivent dans le jardin de
M. Trochereau , à St Germain en Laye .
Ce cahier eſt terminé par des annonces
delivres.
* Le Temple de Cnide , mis en vers par
M. Colardeau . A Paris , chez le Jai ,
libraire , rue St Jacques , au-deſfus de
celle des Mathurins , au grand Corneille.
Le Temple de Cnide , dit M. Colardeau
au commencement de ſa préface ,
eſt du petit nombre de ces ouvrages charmans
que le Public relit toujours avec un
nouveau plaiſir.
Je ne fais ſi cet éloge ne paraîtra pasun
peu exagéré. Quand le Temple de Cnide
parut , on ſut gré à l'auteur d'avoir pu ſe
plier à un genre de compoſition ſi différent
de ſes premiers travaux. On fut gré
à cette tête penſante qui avait ſemé tant
d'idées dans les lettres Perſanes , qui ſemblaient
n'être qu'un ouvrage de pur agrément,
d'avoir pu ſe repoſer ſur des pein
tures paftorales & fur des fictions un peu
* Cet Article & les deux ſuivans font de Ma
de laHarpe.
2
AVRIL. 1773 . FOL
ulées. On vit avec plaifir des touches
fines & riantes ſous ce pinceau mâle &
énergique. Les Critiques ne reprochèrent
à M. de Montefquieu que de n'avoir pas
écrit en vers , comme ſi la proſe poëtique
prouvait le talent de la poësie. Mais bientôt
les connaiſſeurs , qui ſouvent ne ſe
font pas entendre les premiers , firent
d'autres reproches au Temple de Cnide .
On s'apperçut que le fonds n'en était pas
affez attachant , que la fable en était petite
& noyée dans trop de deſcriptions ,
que les perſonnages n'étaient ni affez caractériſés
ni affez variés , qu'enfin il y
avait de la recherche & de l'affectation
dans le ſtyle , beaucoup plus de galanterie
& d'eſprit que de ſentiment & d'imagination
, & qu'en général l'ouvrage n'était
guères qu'un lieu commun parfemé
de traits heureux. On ſe ſouvint alors
que M. de Monteſquieu , dans les lettres
Perſanes , avait parlé des poëtes avecaſſez
de mépris , en exceptant cependant les
poëtes dramatiques , & l'on crut voir dans
le Temple de Cnide la prétention d'être
poëte ſans écrire en vers. On ſavait que
l'auteur avait inutilement eſſayé d'en faire
; & c'eſt une faibleſſe dont plus d'un
grand homme a été ſuſceptible , de dé
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
précier ce qu'on ne peut atteindre. Il eft
coupable de lèse - poësie , écrivait M. de
Voltaire.
C'eſt à chacun des lecteurs à ſe deman-
✔der ſi le Temple deCnide eſt du nombre
des ouvrages qu'il voudrait relire le plus
ſouvent. Le mérite de cette production
eſt aſſez indifférent à la gloire d'en auſſi
grand homme que M. de Monteſquieu ,
&c'eſt par cette raiſon qu'on s'eſt permis
d'en parler avec cette liberté. Je ne fais
ſi l'auteur de l'Eſprit des Loix attachait
quelque importance anTemple de Cnide,
comme les poffeſſeurs des plus beaux palais
ſe plaiſent quelquefois dans une pe.
tite maiſon d'un goût médiocre ; mais ce
qui eſt certain , c'eſt que la poſtérité ne
l'a reçu que comme une bagatelle décorée
dunom d'un homme de génie.
M. Colardeau, dans ſa préface, juſtifie
ſon entrepriſe. Il cherche à prévenir les
objections qu'on pourra lui faire ; mais il
les affaiblit , & ne parle pas de celles qu'il
ſerait le plus difficile de détruire. Il eſt
certain qu'on ne doit refaire un ouvrage
que pour le faire mieux . Or le Temple
deCnide que nous connaiſſons était- il de
nature à être meilleur en vers qu'en proſe
? Un ouvrage dont le fonds manque
AVRIL. 1773. 103
d'intérêt , & dont tout le mérite eſt dans
les détails d'une proſe concife , animée
& pittoreſque , ne perdrat'il pas beaucoup
, lorſque ces mêmes détails feront
tranſportés dans une verſification même
élégante& douce , mais qui dans ſa marche
meſurée alonge communément tout
ce qu'elle traduit ? N'est - ce pas une vé.
rité reconnue,que ce qui paraît long dans
notre proſe , le paraît beaucoup plus dans
nos vers ? Les deſcriptions du Temple de
Cnide,que l'on trouve déjà trop fréquen.
tes , quoique chacune en particulier ait la
rapidité & le trait du ſtyle de Montefquieu,
ne paraîtront - elles pas beaucoup
trop abondantes dans des vers qui leur
ôtent leur préciſion originale ? Ces vers
peuvent avoir en général de la facilité &
de la molleſſe , mais ce n'eſt pas aſſez
pour foutenir le lecteur dans un ouvrage
d'une certaine étendue. Je le répète , &
je ne crois pas être contredit par ceux qui
ont réfléchi fur notre langue ; tout ou
vrage d'une certaine longueur qui ne ſe
ſoutiendra pas par le fonds du ſujet , paraîtra
toujours beaucoup plus long dans
norre poësie que dans notre profe. M. Colardeau
parle de mettre le Télémaque en
vers. On lit de ſuite & avec plaiſir plu
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
ſieurs livres duTélémaque . S'il était verfifié
, ou il faudrait en retrancher la moitié
, ou le Télémaque ſerait très difficile
-à lire : d'ailleurs , & c'eſt une autre raifon
très - importante , pourquoi toucher à des
productions originales ? la proſe poëtique
duTélémaque eſt marquée dun coin particulier
& porte l'empreinte du génie de
Fénélon. Ne voit- on pas qu'en le mettant
en vers on n'en fera qu'un ouvrage qui
rentrera dans la claſſe de tous les autres ?
Voilà les véritables raiſons qui doivent
détourner de pareilles entrepriſes , & que
M. Colardeau ſe diſſimule. La meilleure
raiſon qu'il donne , c'eſt qu'il n'a en vue
que fon amusement & ſa feule fatisfaction
: avec cette raiſon on pouvait ſe paſfer
des autres , & fur- tout ne pas citer le
roman de Pſyché mis en rimes par M.
l'Abbé Aubert.
L'auteur prétend que celui qui mettrait
le Télémaque en beaux vers , devrait être
placé au même rang que celui qui donnerait
une bonne traduction en vers de l'Iliade
ou de l'Enéide. Je ne fais ſi ce rapprochement
est bien juſte. Celui qui verfifierait
le Télémaque n'auraitguères d'autre
peine que celle de chercher la meſure
AVRIL . 1773. 105
:
&la rime , & pourrait le plus ſouvent ſe
ſervir des expreffions , des tournures, des
mouvemens de la proſe de Fénélon , au
lieu que le poëte qui traduit l'Enéide fait
combattre une langue contre une autre ,
eſt obligé de chercher ſans ceſſe les expreſſions
, les figures , les formes que fon
idiôme peut oppoſer à celles d'un idiôme
étranger & fupérieur ; & s'il ſe tire
heureuſement de cette lutte pénible &
inégale , il exécute une tâche très difficile,
il rend un grand ſervice à ſa langue naturelle
qu'il enrichit , & mérite un peu plus
de gloire que celui qui ſe ſerait amuſé à
mettre de la proſe françaiſe en vers français.
Concluons que ſi M. Colardeau voulait
faire un Temple de Cnide , ce n'était pas
celui de Monteſquieu qu'il fallait choiſfr .
Il devait élever un monument qui fût à
lui , & cette gloire appartenait à un
poëte.
Comparons le commencementdes deux
ouvrages .
« Vénus préfère le ſéjour de Cnide à
» celui de Paphos & d'Amathonte . Elle
» ne deſcend point de l'Olympe ſans ve-
>> nir parmi les Cnidiens. Elle a telle-
.: Εν.
406 MERCURE DE FRANCE.
>ment accoutumé ce peuple heureux à fa
vue, qu'il ne fent plus cette horreur fa-
>>crée qu'inſpire la préſence des dieux.
>>Quelquefois elle ſe couvre d'un nuage,
» & on la reconnaît à l'odeur divine qui
>> fort de ſes cheveux parfumés d'ambroi-
>> fie . La ville eſt au milieu d'une con-
>> trée ſur laquelle les dieux ont verſé
>> leurs bienfaits àpleines mains. On y
>> jouit d'un printems éternel. La terre
>> heureuſement fertile y prévient tous les
>>ſouhaits. Les troupeaux y paiſſent ſans
>> nombre . Les vents ſemblent n'y régner
>> que pour répandre par-tout l'eſpritdes
> fleurs. Les oiſeaux y chantent fans ceſſe.
>> Vous diriez que les bois ſont harmonieux.
Les ruiſſeaux murmurent dans
>> les plaines. Une chaleur douce fait tout
» éclore. L'air ne s'y reſpire qu'avec la
>> volupté. Auprès de la ville eſt le palais
>> de Vénus, Vulcain lui même en a bâti
>> les fondemens. Il travailla pour ſon
» infidèle , quand il voulut lui faire ou-
>> blier le cruel affront qu'il lui fit devant
» les dieux. >>
Cnide plaît à Vénus , &Vénus la préfère
Aux temples d'Amathonte , aux boſquets deCy
thère.
Elle ne quitte point le céleſte ſéjour ,
AVRIL. 1773 . 107
Sans voler vers ces lieux ſi chers à ſon amour.
Quand ſon chary deſcend des voûtes azurées ,
Le peuple adorateur de cesbelles contrées ,
N'éprouve point l'effroi ſombre & religieux
Qu'inſpire à l'Univers la préfence des dieux.
Cet aſpect bienfaifant renouvelé ſans ceffe ,
Accoutume la vue aux traits de la déefle .
D'une foule indiſcrette évitant le concours ,
Si Vénus d'un nuage emprunte le ſecours ,
Alors les doux parfums répandus autour d'elle ,
Aux Cnidiens charmés annoncent l'immortelle.
Cnide élève les murs dans des champs fortunés ,
Des épis de Cérès en tout tems couronnés ,
Làde nombreux troupeaux fur des rives fleuries ,
Foulent l'émail naiſſant des riantes prairies.
Les dieux verſent par - tout les tréſors de leur
main.
Le ſoleil , dans un ciel toujours calme& ſerein ,
Tempérant les rayons de ſa flamme éthérée ,
N'y flétrit point l'éclat dont la terre eſt parée.
L'oiſeau , dès le matin , ſous les feuillages verds ,
D'accords harmonieux fait retentir les airs .
L'onde entre les roſeaux murmure & s'y pro
mène.
Flore de ſon amant y parfume l'haleine ,
Et les coeurs pénétrés de ce ſouffle amoureux ,
D'une volupté purey reſpirent les feux.
Du palais de Vénus l'élégant périſtile
Sedécouvre non loin des remparts de la ville,
E vj
ICS MERCURE DE FRANCE.
L'Artiſan de Lemnos poſa ſes fondemens.
Vulcain craignait Vénus & les reflentimens .
Vulcain , pour réparer la furpriſe cruelle
Dont rougit autrefois la déeſſe infidelle ,
Lui bâtit ce palais , époux humilié ,
Trop heureux qu'à ce prix l'affront fût oublié.
Certainement ces vers ſont élégans &
faciles , & du ton convenable au genre.
Cependant on peut s'appercevoir que ce
début , indépendamment de quelques fautes
de ſtyle , a moins de vivacité que la
profe originale.
Cet aſpect bienfaiſant renouvelé ſans ceffe
✓Accoutume la vue aux traits de la déeſſe.
D'une foule indiſcrette évitant le concours ,
Si Vénus d'un nuage emprunte le ſecours , &c.
Ces phrases font faibles & traînantes.
Quelquefois elle se couvre d'un nuage ,
était la tournure qu'il fallait conſerver.
Ambrofiæque coma divinum vertice odorem
Spiravere.
Ce beau vers de Virgile que M. de
Monteſquieu traduit littéralement , On la
reconnaît à l'odeur divine qui fort de fes
cheveux parfumés d'ambroiſie ; ne paraît
pas heureuſement rendu par ces vers :
AVRIL. 1773 . 109
Les doux parfums répandus autour d'elle ,
Aux Cnidiens charmés annoncent l'immortelle.
Les bois harmonieux ſont une expreſſion
trouvée qu'on aurait voulu revoir dans les
vers de M. Colardeau , & qui vaut beaucoup
mieux que ces deux vers trop communs
;
L'oiſeau dès le matin , fous les feuillages verds ,
D'accords harmonieux fait retentir les airs .
L'air ne s'y refpire qu'avec la volupté eft
plus précis & plus énergique que cette
périphraſe
Et les coeurs , pénétrés de ce ſouffle amoureux ,
D'une volupté pure y reſpirent les feux.
On remarque une autre faute dans les
deux vers ſuivans :
Du palais de Vénus l'élégant périſtile
Se découvre non loin des remparts de la ville.
La conſtruction poëtique demandait
que le premier de ces vers fût le ſecond,
&les oreilles un peu familières avec la
poëſie ſentiront aisément cette différence.
L'Artisan de Lemnos eſt une dénomination
três-vague qui ne peut déſigner Vul
10 MERCURE DE FRANCE.
cain. Elle conviendrait à chacun des Ciclopes;
encore faudrait- il un autre mot
que celui d'artiſan.
Il eſt inutile de pouſſerplus loin ce parallèle
critique : le peu qu'on en a dit
fuffit pour indiquer dans quel eſprit on
pourrait examiner l'ouvrage. Bornonsnous
maintenant à citer quelques-uns des
morceaux qui font le plus d'honneur au
talent poëtique de M. Colardeau. En voi.
ci un qui offre des beautés qui ne font
point dans l'original. Il s'agit du prix de
la beauté que les femmes de toutes les
nations vinrent diſputer à Cnide. " Il vint
>> trente filles de Corynthe , dont les che-
>> veux tombaient à groſſes boucles fur
>> les épaules. Il en vint dix de Salamine
>> qui n'avaient encore vu que treize fois
>> le cours du ſoleil. "
Voici comme le poëte a embelli ce peu
de lignes .
J'ai vu des jeux ſacrés la pompe & le concours.
J'ai vu de toutes parts les Graces , les Amours ,
Amener par la main les belles étrangères.
L'innocence au front pur conduiſait les bergères.
Les filles de Corynthe étalaient aux regards
L'or flexible & mouvant de leurs cheveux épars.
Celles de Salamine à leur première aurore
1
AVRIL. 1773 .
Déployaient tout l'éclat& la fraîcheur de Flore.
Elles avaient cet âge , âge heureux de l'amour ,
Où la beauté va naître & naît comme un beau
: jour.
Apeine elles ont vu de ſon haleine pure
Le Zéphir treize fois rajeunir la nature.
A peine l'on voyoit s'élever ſur leur ſein
Cesglobes que l'amour arrondit de la main ,
Ces charmes que le feu de l'ardente jeuneſſe
Sous un voile importun fait palpiter ſans ceſſe.
Au lever du ſoleil telle on voit une fleur ,
Des premiers feux du jour reſſentant la chaleur,
Repoufler , déchirer le tiſſu qui la couvre
Et montrer les tréſors de ſon ſein qu'elle entrou-
८
vie.
Ces vers , d'un expreffion charmante&
pleins d'images gracieuſes , fuffiraient
ſeuls pour prouver que M. Colardeau ne
devait avoir recours à perfonne pour faire
unTemple de Cnide. La comparaiſon de
la roſe rappelle ces vers de laHentiade ,
furGabrielle d'Etrées.
Semblable en fon printems à la roſe nouvelle,
Qui renferme en naiſlant ſa beauté naturelle ,
Cache aux vents amoureux les tréſors de ſon
fein,
Et s'ouvre aux doux rayons d'un jour par& fe
rein.
112 MERCURE DE FRANCE.
La peinture des Fêtes de Bacchus eſt
vive & brillante .
On voit dans les tranſports d'un trouble impé
tueux
Sur la cime des monts , à travers les vallées ,
Les Bacchantes en feu courir échevelées .
Leur voile dans les airsſe diſperſe égaré.
De feuillages nouveaux leur front eſt entouré.
Les pampres voltigeans s'uniſſent au lierre.
De leur thirſe à grands coups elles frappaient la
terre.
Le vieux Silène arrive incertain , chancelant ,
Son animal tardif le traîne d'un pas lent.
D'ivreſle & de vapeurs ſa tête embarraſſée
Tour-à tour ſe ſoulève & retombe affaiflée.
Soncorps qui s'abandonne en ſes balancemens ,
Du tranquille animal fuit tous les mouvemens.
Là s'agite en tumulte une folle jeuneſle .
Pan , le dieu Pan s'élance & bondit d'alegreſſe.
De ſon aigre pipeau les ſons retentiſſaint.
Les Satyres légers autour de lui danſaient.
On voit dans tous les yeux étinceler la joie.
Le rire épanoui librement ſe déploie.
Un aimable déſordre unit , confond les jeux.
On chante , on s'entrelace , on court , on est heureux.
Le nectar eſt verſé des mains de la folie ,
Et deſes flots brillans chaque coupe eft remplie,
AVRIL. 1773. 113
Enfin je vis Bacchus par des tigres traîné.
Son char d'un peuple immenſe était environné.
Tel aux rives du Gange il paru: dans ſa gloire;
Jeune , portant par-tout la joie & la victoire .
L'auteur a fair lierre de trois ſyllabes .
Il eſt plus communément de deux , &
cette meſure eſt bien plus favorable à l'ereille
: Silène n'eſt point trainé ſur ſon
âne. Il eſt porté. C'eſt une impropriéré
de terme. Peut- être eft - ce une faute d'impreffion
, & faut-il lire ,
Son animal tardif ſe traîne d'un pas lent.
On pourrait citer pluſieurs autres morceaux
qui offrent des beautés de différens
genres. Mais en général le ſtyle eſt négligé
& reſſemble ſouvent àde la proſe faible.
Des charmes différens qu'elle unit & raſſemble ,
Aucun n'eſt régulier; on aime leur enſemble.
On ne l'admire point , elle enchante , elle plait.
On pourrait être mieux... elle est mieux comme
elleeft.
Cene ſont pas là des vers. Unit&raffemble
eſt une petite faute ; mais régulier
eſt une expreſſion trop faite pour la profe.
Elleplaît eſt mal placé après elle enchante;
114 MERCURE DE FRANCE.
& le dernier vers eſt auſſi obſcut pour le
ſens que proſaïque dans la tournure. Que
veut dire ?
On pourrait être mieux... elle eſt mieux comme
elle eft.
C'eſt-là le cas de citer Molière :
Ce n'eſt que jeu de mots , qu'affectation pure ,
Et ce n'eſt point ainſi que parle la nature.
Eſt ce la nature , eſt ce le bon goût qui
a dicté ce portrait de Camille ?
Sa voix tendre & flexible avec un ſon flatteur
Retentit à l'oreille &va parler au coeur.
Sentir , peindre , exprimer , voilà fon éloquence.
De tout ce qu'elle fait , de tout ce qu'elle penſe ,
L'art le plus innocent eft au loin rejeté :
C'eſt la candeur unie à la ſimplicité.
Il ne faut point dire d'une voix tendre
& flexible qu'elle retentis à l'oreille. C'eſt
ce qu'on dirait d'une voix ſonore & impoſante.
Sentir , peindre , exprimer , voilàfon éloquence.
Comme il ne peut y en avoir d'autre ,
cen'eſt point là un éloge qui puiſſe être
particulier à Camille ; & quelle phraſe
que celle-ci? L'art est rejeté au loin de tout
AVRIL.
1773 . IIS
ce qu'elle fait& de tout ce qu'elle penfe.
Cela ne peut être bon ni en vers ni en
proſe , & l'on doit être ſimple quand on
exprime la ſimplicité.
L'art n'eſt pas fait pour toi , tu n'en as pas beſoin.
L'art le plus innocent tient de la perfidic.
Voilà des modèles .
On me demande encor m'aimes-tu ? .. Si je t'aime!
Maiscomment m'aimes- tu ? .. toujours , toujours
de même.
Mon coeur eſt tel encor qu'il fut le premierjour.
Iln'est que mon amour d'égalà mon amour.
Ce petit dialogue eſt il vrai & naturel ?
Commentm'aimes tureſt dans M. de Monteſquieu,&
je ne l'en crois pas meilleur.
Jene penſe pas qu'on ait ſouvent fait une
pareille queſtion . Celle qui aime ſait bien
qu'il n'y a pas deux manières d'aimer . Le
dernier vers eſt encore bien plus recherché.
Iln'eſt quemonamour d'égal à mon amour.
Ce vers n'eſt pas tout-à- fait ſi heureux que
celui d'Ariane ,
Et perſonne jamais n'a tant aimé que moi.
C'eſt cependant la même penſée. Mais
116 MERCURE DE FRANCE .
ce dernier vers la dit franchement , &
dans l'autre on s'efforce de l'entortiller.
Nous crumes aux erreurs que nous imaginâmes.
Le poiſon circula refoulé dans nos veines .
Dans mon ſein palpitant mon ame hors d'haleine .
L'aveugle égarement ne connaitplus la peur , &c.
Ces vers & beaucoup d'autres que l'on
pourrait citer,ne font pas dignes du talent
de M. Colardean. Il ſemble qu'il n'a conſulté
perfonne , ou qu'il ne s'eſt pas affez
confulté lui même , & quand on vent
faire des ouvrages qui vivent , il ne faut
craindre ni le travail , ni la vérité .
Les quatre Parties du Jour , poëme en vers
libres imité de l'allemand de M. Zacharie
, dédié à Mgr le Comte de Provence;
par M. l'Abbé Aleaume, fecré
taire interprète de Monſeigneur. A
Paris , de l'imprimerie de Pierre-Alex .
le Prieur , imprimeur du Roi.
Ce poëme eſt précédé de réflexions trèsjudicieuſes
& très - bien énoncées ſur la
littérature allemande .
« Les Allemands ſe ſont montrés les
>> derniers dans la carrière des lettres ,
>> mais bientôt ils ont attiré nos regards .
AVRIL. 1773. 117
•On a fait paſſer avec ſuccès dans notre
>>langue pluſieurs de leurs ouvrages. Le
ود charmant poëme d'Abel fur-tout a ex-
>> cité un intérêtgénéral , par un genre de
>>beautés tout nouveau , par la naïveté
>> des ſentimens,par la peinture touchante
> des beautés de la nature au berceau , &
>> par l'expreſſion délicieuſe des moeurs du
>>premier âge . Cette époque aſſez récente
> eſt celle de la gloire de la Nation Alle-
>> mande. On s'eſt empreſſe de nous faire
> connaître les autres ouvrages qui l'ont
>> honorée. Parmi leurs poëtes, Zacharie ,
>>dont je donne aujourd'hui l'ouvrage en
>>partie , tient un des premiers rangs. Il
> a été traduit tout entier en profe , & je
>>dois compte au Public des raiſons qui
» m'ont déterminé à l'abréger dans cette
>> imitation en vers. D'ailleurs c'eſt une
> occaſion naturelle de faire fur la litté-
> rature allemande des réflexions qui
>> peuvent être utiles pour ceux , qui ſe
>>livrant à la nouveauté, croient pouvoir
>> tout imiter indiſtinctement chez les
» Etrangers. La preuve de ce danger ne
>>ſe fait que trop ſentir dans les effets
>> qu'ont produits fur les lettres françai
> ſes leur commerce avec les Ecrivains
Anglais. Nos auteurs , féduits par la vie
118 MERCURE DE FRANCE.
:
>> gueur , par la profondeur qui les carac-
» tériſent , ont abandonné pour un ſtyle
» nerveux , mais tendre , pour des pen-
» ſées brillantes , mais fauſles , pour une
>> profondeur ſouvent ténébreuſe , pour
>> une grandeur quelquefois giganteſque ,
>>l'élégante facilité, le naturel exquis ,
>> l'heureuſe clarté , les belles formes &
>> les juſtes proportions de nos premiers
> modèles. Les Allemands , comme les
>> Anglois, ont leurs beautés & leurs dé-
>>fauts dont on peut trouver la ſource
>> dans la conſtitution de leur gouverne-
» ment, dans leurs moeurs & leur fitua-
» tion . Je remarque d'abord que les Al-
>> lemands n'ont preſque point de pièces
>> de théâtre : ce genre de littérature de-
» mande de grandes villes très peuplées ;
» une ſociété très- perfectionnée, ce qui a
» manqué juſqu'à préſent à l'Allemagne ,
» où les perſonnes riches ſont diſperſées
>> dans la campagne, dont la vie ſimple &
>> utilement occupée eſt plusde leur goût
>> que les plaiſirs bruyans , les intrigues
>> galantes qui rempliſſent nos grandes
>>villes. C'eſt dans cette manière de vi-
>> vre qu'il faut chercher la cauſe de ce
>> grand nombre de poemes conſacrés à
>>peindre la beauté de la nature , les phé
AVRIL. 1773. 119
» nomènes des ſaiſons , les occupations
» de la campagne. Il faut avouer que les
>>Allemands ont dans ce genre de gran-
>> des beautés. On chante bien ce qu'on
>> connaît & ce qu'on aime , & , comme
» je l'ai déjà dit , ils aiment & connaif-
» ſent la campagne. On reconnaît cette
>> ſenſibilité & ce goût naturel dans leurs
>>peintures toujours vraies , ſouvent tou-
>> chantes du ſpectacle varié de la nature .
» Voilà ce qu'il faut louer & imiter en
» eux . Voici , je crois , ce qu'on peut bla-
» mer & ce qu'il faut éviter. Ils ne fa-
>>vent jamais s'arrêter ; leurs deſcriptions
>> fatiguent par leur multiplicité. Ils pei-
>>gnent la nature comme un amant vou-
>> drait peindre ſa maîtreſſe. Le moin-
>> dre détail les intéreſſe ; le moindre
>> trait leur paraît précieux ; & comme
>> ils aiment tout en elle , ils ſe croient
>>obligés de tout peindre. Mais la natu-
>> re eſt une de ces beautés de perſpective
>> dont il ne faut ſaiſir que les grands
>> traits . La monotonie & la longueur
>> font un autre défaut trop commun des
>>poëtes Allemands. On reconnaît l'in-
>> fluence du Nord dans la lenteur de leur
>> marche , dans l'expreſſion prolixe , dans
» la répétition faftidieuſe des mêmes ſen
120 MERCURE DE FRANCE.
» timens , des mêmes idées. On y trouve
> rarement, comme dans les ouvrages des
» Grecs & des Romains , ce paſſage ra-
» pide d'une idée à une idée différente ,
>> ce ſtyle animé & impétueux inſpiré par
» une ame ſenſible & retentiffante , li j'ofe
>> ainſi parler , qui frappée dans le même
>> inſtant de pluſieurs impreſſions , preſ-
>> ſéedu beſoin de les produire au dehors,
>> rencontre ou invente ces expreſſions
>> énergiques & préciſes qui réveillent
>> dans l'eſprit pluſieurs idées& pluſieurs
>> ſenſations. »
L'épître dédicatoire en vers à Mgr le
Comte de Provence, finitpar ces vers in
génieux & agréables.
Puiſſe ledieu de la lumière ,
Dont en vers inégaux ma muſe irrégulière
Va chanter le lever , le cours & le déclin ,
Ne faire qu'un beau jour de votre vie entière !
Digne d'un ſi brillant matin ,
Que votre midi ſans nuages ,
Rempliſſe les heureux préſages
Dont votre aurore a flatté notre eſpoir :
Que le ſoir de vos jours s'écoule ſans orages ,
Et que la nuit jamais ne remplace le foir.
Voici
AVRI L. 1773 . 121
Voici le début du matin.
Paraiflez , hâtez- vous d'éclore ,
Meſlagère du jour , ô confolante aurore !
De vos côteaux dorés dans ces fombres vallons
-Delcendez ; ſous vos pieds de roſe
Déjà s'épanouit la fleur pour nous écloſe ,
Le galon rajeunit , & les tendres boutons
Epars fur les tapis humides ,
Etincellent au loin de diamans fluides .
Pour ſaluer votre retour.
Entendez- vous des bois la muſique champêtre ?
La nature vient de renaître ,
Et votre éclat préſide aux feux pompeux du
jour.
On remarque des détails d'une expreffion
heureuſe & des vers très-bien tournés
, tels que ceux - ci :
Sur le penchant d'un toît le pigeon amoureux
Carefſe ſon amante en roucoulant ſes feux ,
Et , tout fier des couleurs qu'il tient de la nature,
Varie à chaque pas l'émail de ſa parure.
Dans le midi le poëte apostrophe les
habitans des villes , & les intéreſſe aux
travaux & aux fatigues des cultivateurs.
Du ſein d'une oiſive opulence
Contemplez l'active indigence
I. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE .
Qui vous procure , au prix de ſes fueurs ,
Tous les tréſors de l'abondance.
Contemplez ces faucheurs du ſoleil dévorés ,
Abattant ſous le fer l'herbage de vos prés.
Voyez des moiſſonneurs la troupe haletante ,
Couper l'épi doré de la moiſlon flottante.
Voyez le vigneron brûlé ſur ces côteaux ,
De la vigne docile émonder les rameaux.
Ingrats , qui mollement jouiſſez de les peines ,
C'eſt lui qui vous donna ce nectar précieux ,
Pont le parfum délicieux
Porte la ſanté dans vos veines .'
Pluſieurs des accidens d'un ſoir d'été
ſont peints avec intérêt & avec grace ,
C'eſt au retour du foir paiſible
Que le doux roffignol module ſes accens.
Ochantre aîlé des bois , quelle oreille inſenſible
Ne reſſentirait pas la douceur de tes chants ,
Quand d'une voix harmonieuſe
Charmant les échos des déſerts ,
Tu fais au loin gémir les airs
De ta douleur mélodieuſe ?
Tantôt précipitant tes légers roulemens ,
Tantêt en longs gémiſſemens
Prolongeant triſtement la plainte douloureuſe,
Le poëte paſſe à la peinture d'une foirée
d'hiver.
AVRIL.
1773 . 123
Mais lorſque du ſoleil faiſant pâlir les feux ,
L'hiver de ſes triſtes livrées
Habille la nature , & du jour ténébreux
Prolonge les ſombres ſoirées ,
Les mortels diſperſes ſe raſſemblent entre eux.
Sous un antre enfumé,près d'une lampe antique
Dont l'huile en pétillant nourrit les pâles feux ,
Le peuple des hameaux forme un cercle ruſtique.
Au milieu d'eux, le vieillard Philemon ,
Patriarche du lieu , l'oracle du canton ,
Contedes viſions ou des meurtres célèbres ;
Comment dans le château voiſin ,
Couvert de vêtemens funèbres ,
Toutes les nuits quelque bruyant lutin ,
Traîne des fers au milieu des ténèbres .
On voit à ces récits la troupe friſſonner ;
Plus près de lui le grouppe ſe ramène.
Pour l'écouter on ſuſpend ſon haleine ,
Et le fuſeau rapide a ceſſlé de tourner.
Ce dernier vers eſt très - heureux. Citons
encore les premiers vers du chant de
la nuit. Ils ont du nombre & de la nobleſſe.
Entouré des heures nocturnes ,
Le Silence parcourt & la terre & les cieux ,
Et laNuit conduisant ſes courſiers taciturnes ,
Dans toute ſa beauté ſe découvre à nos yeux.
-
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
1
Des rayons argentés partent de ſa couronne;
Des aſtres rayonnans tout le choeur l'environne ,
Et, diffipant l'horreur des céleſtes déſerts ,
Son habit étoilé flotte au loin dans les airs.
Cet ouvrage d'un jeune homme annonce
de la facilité & du talent pour la
* verſification . Peut - être l'auteur n'a t'il
pas toujours dans l'arrangement de ſes
vers de différente meſure, cette connaiſfance
des effets du rythme que l'expérience
ſeule peut donner. On rencontre auſſi
quelques vers de réminiſcence.
Aſtre toujours le même, aſtre toujours nouveau ,
Eſt un vers du poëme de la Religion, ainſi
que celui- ci.
Et l'habitant glacé du Nord le plus lointain,
Cet autre vers
Jeter languiſſamment les reſtes d'un beau jour ,
eſt d'une épître de M. de Lille.
Elégiefur la Mort deM. Piron, par M. Imbert.
A Paris , chez Delalain , tue de la
Comédie Françaiſe.
C'eſt à l'auteur de la Métromanie que
cette élégie eſt conſacrée , dit M. Imbert
AVRIL. 1773 . 125
:
dans un avant propos ; le nommer , c'eſt
justifier mon hommage. M. Imbert a raifon.
Rien ne fait plus d'honneur aux jeunes
diſciples des Muſes que leur reſpect
& leur enthouſiaſme pour les écrivains
fupérieurs. Cette ſenſibilité eſt un des
plus heureux préſages , & l'élève qui com.
mence par décrier les maîtres de fon art ,
ce qui n'eſt que trop commun aujourd'hui,
probablementne le deviendra jamais . M.
Imbert remarque que l'originalité eſt l'attribut
distinctif de M. Piron . Cet éloge
eft juſte. Sa Métromanie , ſes Contes, ſes
Chanfons & fes Epigrammes ont un caractère
original. La Métromanie eſt un
ouvrage du premier ordre & du très -petit
nombre des bonnes comédies qu'on a faites
depuis Molière. Ses Contes & fes
Chanfons ſont d'une tournure piquante ,
&d'un ſtyle énergique & ferré, quoiqu'un
peu dur. On connaît de lui pluſieurs épigrammes
excellentes&que l'on cite fouvent.
On a oublié les mauvaiſes. Il eût
fallu auſſi que M. Imbert oubliat avec le
Public les autres ouvrages de M. Piron .
Il ne faut point affaiblir fon propre fuffrage
en lifant ce qui n'eſt pas louable. Il
ne faut point remarquer une variétéfans
exemple entre les Fils ingrats ,Callifthène
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
& les Courſes de Tempé , &c. Il n'y a
point de variété dans ce qui eſt également
mauvais. Le Gustave eſt encore au théâtre
à la faveur de quelques ſituations , mais
n'eſt point lû & ne peut pas l'être .
M. Imbert obſerve que M. Piron, malgré
ſes épigrammes , n'a point paſſé pour
méchant. C'eſt que les méchans ne font
point d'épigrammes . Ils font des libelles
&des noirceurs. Les méchans ne font pas
gais; ils font atroces , & l'atrocité eſt aujourd'hui
le caractère des haines littéraires
, parce que les prétentions ont augmenté
avec le nombre des prétendans ,
&qu'après une foule de chefs - d'oeuvre ,
la médiocrité eſt plus mépriſée. Il eſt
plus dangereux qu'on ne croit d'être un
mauvais écrivain. Il ſemble d'abord que
ce ne ſoit qu'un travers de l'eſprit ; mais
ce travers produit ſouvent les vices & les
baffefles . L'auteur médiocre , dont l'amour
propre eſt bleſſé , ne peut pas, comme
l'écrivain ſupérieur , être confolé par
le Public& par ſa confcience. Il perd la
raifon , veut ſe venger & devient vil.
Voyons quelques vers de l'Elégie.
Vous qu'il aima , vous qui dès la jeuneſſe
L'avez chéri , Muſes ; de vos douleurs
Faites gémir les échos du Permeſſe ,
1
AVRIL. 1773 . 127
Sur ſon tombeau laiſſez couler vos pleurs .
Les demi - dieux , compagnons de Molière ,
Après des jours dans la gloire écoulés ,
Avec leur fiècle au tombeau rappelés ,
Avaient fourni leur brillante carrière.
Mais de cet arbre épandu dans les airs ,
Qui ſur l'Europe étendait ſon ombrage ,
Quelques rameaux échappés à l'orage ,
Vivaient encore , & , vainqueurs des hivers,
Voyaient fleurir leur antique feuillage .
Muſes , pleurez : un vent contagieux
Bientôt hélas ! juſques dans ſes racines
Va le ſécher , & n'offrir à nos yeux
Qu'un triſte ſol couvert de ſes ruines .
Opufcules mathématiques ou Mémoires
fur différens ſujets de géométrie , de
méchanique , d'optique , d'aſtronomie,
&c . Par M. D'ALEMBERT, de l'Académie
royale des Sciences , & fecrétaire
perpétuel de l'Académie Françoiſe ,
&c. Tome VI , volume in- 8 °. d'environ
450 pages , 1773. A Paris , chez
Briaſſon , rue St Jacques , à la Science .
Nous allons donner une courte expoſition
des différens ſujets que M. d'Alembert
a traités dans le ſixième volume de ſes
opufcules.
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
La théorie de la lune occupe depuis
trente ans les plus grands mathématiciens,
& perſonne n'a plus contribué que M.
d'Alembert à la perfection de cette théorie.
Il reſte cependant encore des équations
incertaines ; & l'existence d'une
équation féculaire , produite par la force
perturbatrice du ſoleil , n'eſt rien moins
que prouvée. M. d'Alembert fait ici de
nouvelles recherches propres à jeter un
grand jour fur ces queſtions importantes ,
& à montrer que ce qui reſte d'incertitude
tient fur-tout à la néceſſité où l'on eſt
de n'employer que des méthodes d'approximation
. M. d'Alembert fait auffi ,
dans ce même volume,des remarques ſur
quelques points de la théorie des planettes
& des comettes , théorie qui dépend
de la même analyſe que celle de la lune.
C'eſt lui qui le premier a réſolu le
problême de la préceſſion des équinoxes .
Sa folution adoptée par MM. Euler , de
la Grange & l'Abbé Boſſut,n'eſt pas conforme
à celle de Simpſon , quoique toutes
deux s'accordent avec les phénomènes .
M. d'Alembert prouve ici qu'il ſe trouve
dans la ſolution de Simpſon deux erreurs
qui heureuſement ſe compenfent.
La différence de longueur entre les
AVRIL. 1773. 129
pendules qui battent les ſecondes dans
les différentes latitudes , la direction de
la peſanteur & la meſure des degrés du
méridien ont prouvé également que la
terre devoit être un ſphéroïde applati
par les pôles , & les géomètres ont cherché
quelle devoit être la courbe génératrice
de ce ſphéroïde , pour que la direction
de ſa peſanteur fût perpendiculaire à
la furface, malgré l'action de la force centrifuge
, ou pour que le globe de la terre
étant ſuppoſé un fluide , ce fluide fût en
équilibre . On voit qu'on peut ſuppoſer
que la denfité du globe ou du fluide font
homogènes ou variables fuivant une loi
donnée ; qu'on peut ſuppoſer le globe ou
totalement fluide ou ayant un noyau folide
plus denſe ou moins denſe que le
fluide. Ces différentes hypothèſes doivent
conduire à différens cas d'équilibre , foit
permanent , ſoit pour un inſtant. On peut
de plus ſuppoſer que le fluide répandu
fur un noyau folide eſt attiré par un corps
placé foit dans l'axe de rotation, foit dans
un point quelconque.; alors le ſolide
change de figure à chaque inſtant , & il
faut déterminer ſa figure variable. Huyghens
& Newton ſe ſont occupés les premiers
de ces grandes queſtions. Maclaurin
Fy
J
130 MERCURE DE FRANCE.
&Clairaut , l'un dans ſon ouvrage ſur la
cauſedu Aux &du reflux , l'autre dans ſa
figurede la terre , ont déterminé plufieurs
cas d'équilibre ; mais M. d'Alembert a
été beaucoup plus loin en appliquant à ces
queſtions les nouvelles méthodes qu'il a
ajoutées à la théorie des fluides. Une partie
conſidérable de ſes Recherchesfur différens
points du ſyſtême du monde , avoit
été employée à la théorie de la figure de
la terre. Il y a ajouté beaucoup de choſes
nouvelles dans ce volume , où il répond
d'une manière victorieuſe à des objections
que lui avoit faites le traducteur
anonyme d'un ouvrage du Père Boſcovich
fur la même matière. L'effet de l'attraction
des montagnes fur le pendule , la
figure que doivent prendre les atmofphères
des planettes , font des queſtions
qui tiennent à celles de la figure de la terre
, & fur leſquelles M. d'Alembert a fait
ici des recherches intéreſſantes .
Ildiſcute enſuite quelques queſtions fur
* la réfraction . Lorſque Deſcartes publia ſa
dioptrique , on crut d'abord que cette
ſcience ſe trouvoit abſolument foumife
au calcul , & que tous les phénomènes de
lalumière n'étoient que les différens effers
de la loi très- ſimple que Deſcartes avoit
۱
AVRIL. 1773 . 131
découverte ; mais de nouvelles obſervations
nous ont appris que ces phénomènes
étoient bien plus compliqués, & qu'il
y avoit encore de nouvelles loix à trouver.
Les plus célèbres géomètres de ce
ſiècle ont perfectionné les travaux de Defcartes&
de Newton dans cet objet . Ces recherches
qui dépendent d'expériences délicates
, & quelquefois d'hipothèſes incertaines
, n'ont pas beſoin du ſecours d'une
analyſe ſublime , & l'eſprit philofophique
yeſt plus néceſſaire encore que le génie
de la géométrie. On doit juger delà avec
quelle ſupériorité elles doivent avoir été
traitées par M. d'Alembert .
Lemouvementd'un fluide dans un vaſe
n'avoit pas encore été calculé par une méthode
indépendante de toute hypothèſe.
M. d'Alembert trouve ici un principe qui
lui donne cette méthode & d'après lequel
il doit établir une nouvelle ſcience du
mouvement des fluides dans les vaſes.
On fait que M. d'Alembert avoit déjà
donné un principe pour déduire toutes les
propriétés méchaniques des fluides d'un
ſeul fait , l'égalité de preſſion .
La loi du parallelograme des forces ſe
trouve démontrée dans tous les livres de
méchanique; mais cesdémonstrationsn'ont
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
point paru rigoureuſes à pluſieurs géomè
tres. On peut voirdans les mémoires de
Turin les recherches curieuſes qu'a faites
fur cet objet M. le chevalier de Foncenex;
M. d'Alembert s'en eſt occupé dans les
mémoires de 1769 &dans ce fixième volume
, où il emploie , pour démontrer rigoureuſement
cette loi , une théorie nouvelle
, celle du calcul des fonctions dont
il eſt le premier inventeur. Cette queſtion
le conduit à en examiner pluſieurs autres
purement analytiques , & qui dépendent
de ce calcul plus connu des géomètres
fous le nom de calcul des différences partielles.
C'eſt ici le quatorzième volume que
M. d'Alembert publie ſur les mathématiques.
Il n'y en a aucun qui ne renferme
pluſieurs découvertes importantes, pas un
qui ne prouve un génie également original
& fécond. Sa Dinamique , la Préceffion
des Equinoxes , ſes Recherches fur les
Vents ont été l'époque d'une révolution
dans les ſciences , & d'une analyſe toute
nouvelle , celle des différences partielles.
Ce n'eſt point notre jugement que nous
donnons; nous ne ſommes ici que l'écho
de l'Europe ſavante.
AVRIL. 1773 . 134
Journal des Causes célèbres , curieuſes &
intéreſſantes de toutes les Cours fouveraines
du Royaume , avec les jugemens
qui les ont décidées .
Le titre ſeul annonce un ouvrage intéreffant;
& fi l'exécution répond au plan
développé dans le Profpectus , il ne peut
manquer d'être bien accueilli du Public.
Les auteurs promettent de fatisfaire égament,
& le lecteur curieux qui ſe contente
d'amuſer ſes loiſirs,& le lecteur plus
folide qui cherche à s'inſtruire . Nous ciserons
les deux morceaux du Profpectus
qui annoncent dans l'ouvrage les deux
fortes de mérite propres à contenter ces
deux claſſes de lecteurs .
: « Le Barreau eſt une forte de ſcène où
>>>les paffions humaines , après mille dé-
" tours obfcurs , mille déguifemens ſe-
>> crets, viennent fe démaſquer & fubir ,
>> en achevant leur rôle , la peine de leurs
> écarts & la reprimande des loix. Un
>> recueil de ce genre eſt untableau varié
où l'on rencontre mille traits reffem-
>> blans de la vie civile , des moeurs pré-
>> fentes & de la génération avec laquelle
>>>nous vivons. Chaque province , cha-
>> que ville y pourra conſidérer le progrès
134 MERCURE DE FRANCE.
» & le terme des affaires importantes
» qui ſont nées dans ſon ſein , & fuivre
>> la chaîne des événemens qui ont piqué
>>ſa curiofité , occupé ſes penſées & par-
>> tagé ſes opinions. Les malheurs des
>>autres feront une leçon touchante &
>> forte ; une forte de morale miſe en ac-
» tion par des perſonnages du même ſiè-
>> cle &de lamême condition que nous.
>>L>es Jurifconfultes fontauſſiune claſſe
>> de lecteurs à qui nous devons ambi-
» tionner de plaire ; & pour mériter leur
>> fuffrage , il faut leur préſenter des dé-
>> laſlemens utiles & aſſortis à la gravité
> de leur profeſſion. Nous nous attache-
>> rons ſur - tout à marquer la véritable
>>eſpèce des affaires , leur déciſion & les
» motifs qui ont pu déterminer les juges;
» & cette partie , trop négligée par M.
>> Gayot de Pitaval , n'ôtera rien à l'inté-
>> rêt de notre ouvrage. Comment n'y li-
>> roit- on pas avec plaiſir tous ces paſſages
>>éloquens , toutes ces diſcuſſions ſçavan-
>> tes & ornées qui ſe trouvent répandues
>> dans les différens mémoires , qui font
>> ſi propres à former les jeunes élèves du
>> barreau , chacun dans leur partie , &
» qui après avoir fait quelques jours l'al-
> miration paſſagère des capitales,reſtent
AVRIL. 1773 . 135
>> trop tôt oubliée dans l'obſcurité des ca-
>> binets , &c . ”
Ces deux morceaux ſont écrits de manière
à faire préjuger favorablement du
ſtyle de l'ouvrage , dont l'idée paroît des
plus heureuſes , & joint l'utile à la nouveauté.
Conditions.
Ce recueil fera compofé chaque année
de 8 vol . in- 12 . de 10 à 11 feuilles chacun
, caractère Philofophie interlignée. Ces
volumes paroîtront de deux en deux mois
environ , à commencer du mois d'Avril
prochain. Le prix de l'abonnement ſera
de 13 liv. 4 ſols pour Paris , & de 4 liv .
10 f. de plus pour la province , pour recevoir
l'ouvrage franc deport.
On s'abonnera pour Paris chez le Sieur
Lacombe , libraire , rue Chriſtine ; & chez
M. Des- Effarts , avocat , l'un des auteurs
de ce Journal , rue St Dominique , fauxbourg
Saint-Germain. Les perſonnes de
province s'adreſſeront à M. Des - Effart.
Elles affranchiront le port des lettres
& celui de leur argent. Chaque volume
de ce Journal ſera vendu chez le même
libraire , à raiſon de 2 liv. 10 f. pour ceux
qui ne ſe ſeront pas abonnés.
136 MERCURE DE FRANCE.
Le Spectateur François , pour ſervir de
ſuite à celui de M. de Marivaux :
L'étude propre à l'homme est l'homme même.
POPE.
- 12. année 1773 , tome premier in
Nos I & II . A Paris , chez Lacombe ,
libraire , rue Chriſtine .
"Inſtruire eſt la première obligation
>> d'un écrivain: plaire n'est qu'un moyen;
>> mais il eſt d'abfolue néceſſité ; l'inftruc-
>> tion ne s'infinue dans les eſprits & ne
>>pénètre dans les coeurs qu'à la faveur
» du plaiſir. Celui-ci peut bien quelque
>> fois ſe paſſer de l'inſtruction ; mais il
» n'attache pas long tems , il raffafie : &
>>l'ouvrage le plus agréable qui n'apprend
>> rien , qui n'offre aucune vérité , fatigue
>> le lecteur & tombe de ſes mains. C'eſt
>>ſans raiſon qu'on accuſe la poëſie d'ai-
> mer trop à plaire : elle eſt de tous les
» arts celui qui a ſu déguiſer avec plus
» d'adreſſe l'inſtruction ſous le voile du
>> plaiſir. Il est vrai qu'elle admet quelques
>> genres qui ſemblent n'avoir que l'agré-
> ment pour objet ; mais obſervez qu'il
> eſt défendu par les loix même de la
>> poësie de s'étendre dans les ouvrages de
AVRIL. 1773 . 137
* ces genres au-delà d'un nombre de vers
>> très- borné. Cette loi , comme toutes les
>> autres , eſt fondée ſur la naturequi n'ac-
>> corde au plaiſir vif& piquant que le
>>plus court terme. Malgré le ſuccès de
>> quelques poëfies licencieuſes , tout ou
>> vrage , ſoit en proſe , ſoit en vers , qui
>> n'a pour objet que d'inſtruire , manque
>> ſon but s'il déplait ; comme celui dont
>> l'auteur n'a cherché qu'à plaire , doit à
>> la fin accabler d'ennui l'homme raifon-
>> nable qui ne veut pas lire en vain. » Ces
réflexions , extraites du ſecond cahier du
Spectateur François , font aſſez connoître
le devoir que s'eſt impoſé le nouvel écri
vain qui s'eſt chargé de continuer ces
feuilles , de joindre à propos l'utile &
l'agréable , & de faire , s'il ſe peut, naître
l'un de l'autre. Le conte , s'il n'a un but
moral , quelque gai qu'il foit, n'amuſe
quedes enfans.
Il ſe paſſe tous les jours dans le monde
mille ſcènes dont les ſpectateurs rient ou
s'affligent , fuivant la ſituation où ils ſe
trouvent. Ces évenemens ſérieux ou comiques
ne font ſur eux que des impreffions
paſſagères .L'auteur de ces feuilles faifira
ceux des événemens qui lui paroîtront
dignes d'intéreſſer ſes lecteurs ; & , com
I138 MERCURE DE FRANCE.
me dansle moral ainſi que dans le phyſique
, rien n'arrive , rien n'eſt produit en
vain , il chrchera la fin morale des ſcènes
qu'il mettra ſous leurs yeux. On peut voir
dans le cahier que nous venons de citer
une de ces ſcènes dont nos agréables s'amuſent
aux dépens des victimes ; mais
que le Spectateur François a enviſagée
ſous un autre point de vue.
L'exemple d'une vertu récompenfée
eſt la leçon qui a le plus de force & fait
le plus d'impreſſion ſur le peuple . Pourquoi
donc , plus fobres que les Grecs &
les Romains dans la diſtribution des récompenfes
, ne les réſervons- nous qu'aux
actions & aux perſonnes d'un certain ordre
? Je voudrois , ajoute le Spectateur ,
>>puiſqu'on punit le crime publiquement ,
>> que les faits vertueux fuſſent récom-
> penſés en public; que dans chaque vil-
>> le , bourg , village du royaume ,le ma-
> giſtrat aſſemblât dans certains jours de
>>l'année , un nombre choiſi de citoyens ;
» qu'après s'être fait rendre compte des
>>plus belles actions qui ſe ſeroient paf-
> ſées depuis la dernière aſſemblée , il en
>>fît le rapport à ce ſénat plus recomman-
>>ble par la vertu des ſénateurs , que par
>> l'éclat de leurs dignités ou de leurs ta
AVRIL. 1773. 139
» lens ; qu'on délibérât ſur les motifs &
>> ſur le degré de mérite de ces actions , &
» qu'on diſtribuât des prix avec la plus
>> grande folemnité. Ce feroit un ſpecta-
>>cle d'un nouveau genre , plus utile &
>>qui pourroit devenir plus brillant que
>>>les tournois de nos anciens chevaliers.»
En attendant que ce beau rêve ſe réaliſe ,
le Spectateur raſſemblera les faits qui lui
paroîtront les plus dignes d'être ſoumis
aux tribunaux qu'il propoſe. Il prie ſes correſpondans
de lui communiquer exactement
ceux qui viendront à leur connoifſance.
Il taira les noms de ſes héros , jufqu'à
ce que les juges des prix l'interpellent.
Voici trois de ces faits qui viennent
de ſe paſſfer il y a peu de jours .
Un Anglois , frappé de la beauté , des
talens & de la ſageſſe d'une jeune actrice,
lui a écrit la lettre ſuivante :
MADEMOISELLE ,
On dit que vous êtes ſage & que
» vous avez fait la réſolution de l'être
>> toujours : je vous exhorte à ne jamais
>> changer. Je vous prie d'accepter le con-
>> trat que je vous envoie : il vous afſſure
>>cinquante guinées par mois , tant que
>>cette fantaiſie vous durera ; ſi par hafard
140 MERCURE DE FRANCE.
>> elle venoit à vous paffer , je vous de-
> mande la préférence , &je vous en don-
>>> nerai cent.>>>>
Undes plus grands biens que la philofophie
ait opérés de nos jours , c'eſt d'avoir
rappelé les mères au devoir d'alaiter
leurs enfans. Sophie a puiſé dans le ſein
d'une mère reſpectable les vertus les plus
pures ; Sophie & ſa mère ſont plus unies
par les liens de l'amitié que par ceux du
fang : l'une n'a que 15 ans , l'autre n'en a
que trente-deux . Elles ne s'étoient jamais
ſéparées lorſque Glycon épouſa & amena
Sophie dans ſa province; il a trouvé en
elle la maîtreſſe la plus charmante , & la
plus tendre des épouſes. Le moment approche
où le premier fruit de leur amour
va refferrer leurs noeuds. Sophie ne penfoitqu'avec
treſſaillement au plaiſir de le
nourrir de fon lait. Glycon , en louant
fon zèle , a craint qu'il ne devînt funeſte
à Sophie. En vain les médecins les plus
éclairés ont ils voulu la raſſurer ; l'amour,
le préjugé , la mort d'une femme de ſa
connoiffance , arrivée par hafard dans le
tems de la nutrition, ont effrayé Glycon :
il a décidé que ſa femme confieroit fon
enfant à une mère étrangère. Sophie , au
déſeſpoir, a fait part à la fienne de cette
AVRIL. 1773 . 141
déciſion fatale; cette vertueuſe femme
lui a répondu en ces termes : « Votre pre-
» mier devoir , ma fille , eſt de plaire &
» d'obéir à votre mari : celui d'alaiter vo.
» tre enfant n'eſt que le ſecond. Vous
» étiez à l'un avant que de vous devoir à
» l'autre ; mais conſolez - vous. Voici le
>> tems de ſevrer votre frère ;je donnerai
» à l'enfant que vous portez un lait dont
» le mien n'a plus beſoin ; je prolongerai
» ſa nutrition juſqu'au moment où j'ap-
>> prendrai que vous êtes accouchée. >>
Dans les premiers jours du mois de
Février , lorſque le froid étoit le plus pi.
quant & que la Seine étoit couvertede
glaçons , un porteur d'eau eut le malheur
degliſſer &de tomber dans la rivière ; il
plonge , ſurnage , replonge encore , ayant
à combattre contre les glaçons qui mena
cent ſa tête & fes bras , & contre les vagues
qui l'entraînent ; il ſe débat vainement
: tout retentit des cris des ſpectateurs
qui le voient périr ſans pouvoir lui donner
du ſecours, Troublé par la crainte d'une
mort inévitable , engourdi par le froid ,
ſes forces commençoient à l'abandonner ,
lorſqu'un jeune garçon pâtiffier , bravant
larigueur de la faifCoonn&l'impétuoſitédes
Hots , ſe jette dans la rivière,nage, écarte
142 MERCURE DE FRANCE.
les glaçons d'une main , de l'autre fend
les eaux , ſaiſit le malheureux à demimort
, le ramène juſqu'au bord , le traîne
ſur la grève & ne le quitte que lorſqu'il
le voit en fûreté , & entre les mains d'un
peuple compatiſſant ; alors ſe dérobant à
des applaudiſſemens qui l'importunent ,
il prend la fuite en grelotant : diſparoît ,
&va ſe réchauffer tranquillement chez
fon maître .
Le Spectateur , afin de mieux remplir
le but qu'il s'eſt propoſé de ne préſenter
à ſes lecteurs une vérité que pour la leur
faire aimer , de parler à leur ſens pour
mieux fixer leur attention , de joindre
enfin à propos l'inſtruction & l'agrément,
emploie tour- à-tour le voile de la fiction ,
la critique enjouée du poëte comique &
le fel d'une converſation vive & variée .
Le Spectateur fait auſſi partà ſon lecteur
des anecdotes étrangères , lorſque ces
anecdotes renferment une leçon . Celle
qu'il rapporte d'après le témoignage d'un
capitainede vaiſſeau chinois commerçant
à Batavia , peut fervir à faire connoître
les reſſources que trouve ſouvent en luimême
un juge intègre , éclairé , & qui
defire bien ardemmentde venir au ſecours
de l'opprimé & de punir le coupable. Un
AVRIL. 1773 .
143
fabriquant de papier en avoit chargé un
bateau qu'il conduiſoit lui - même dans
une ville un peu éloignée du lieu de ſa
fabrique . Le mauvais tems l'empêchant
d'y arriver avant la nuit , il réſolut de la
pafler dans une cabane de pêcheurs qu'il
vit ſur le rivage. Il attacha ſon bateau à
un arbre, ſe fit un lit de feuilles ſéches de
bambou , & s'endormit. Pendant fon fommeil
, des voleurs coupèrent la corde qui
retenoit le bateau , le conduiſirent à la
ville , & vendirent le papier avant que le
marchand fûtéveillé. Quelle fut ſa douleur
en voyant ſa perte & celle de ſes afſociés
! après s'être inutilement affligé , il
entra dars la ville , & alla faire ſa dépoſition
chez le juge ; c'étoit un perſonnage
très grave ; il exigea le ferment du plaignant
, & lui ordonna de revenir le lendemain
à une heure indiquée. Dès le mêmejour
il fit répandre dans toute la ville
la nouvelle du vol. Il fit en même tems
affigner l'arbre auquel le bateau avoit été
lié , à comparoître à fon tribunal à la
même heure qu'il avoit donnée au marchand.
Cette procédure ſingulière fut fuivie
, & ſa nouveauté attira un grand concours
de peuple. On étoit ſur le point de
ſe retirer; mais le juge , élevant la voix ,
144 MERCURE DE FRANCE.
repréſenta qu'il avoit pris toutes les voies
ordinaires pour s'aſſurer des coupables ,
& que c'étoit là où ſe bornoit ſon miniltère;
que les aſſiſtans pouvoient jouir d'un
plus grand avantage ; c'étoit de réparer la
perte de l'infortuné , pour qui cette procédure
avoit été faite ; qu'il ſuffiſoit pour
cela que chacun lui portâtle lendemain ,
à pareille heure , une petite quantité de
papier , ſuivant ſes moyens. On connoît
l'humanité des Chinois , on peut juger de
laquantité de papier qui fut apportée. Le
marchand qui s'étoit rendu au tribunal
avant le juge , témoignoit ſa reconnoifſance
par ſes difcours & par ſes geſtes.
Cependant il examinoit, par le conſeil du
magiſtrat , ſans affectation le papier qu'on
lui donnoit. Enfin il reconnut quelques
feuilles de celui qui avoit été volé : on
arrêta le particulier qui l'avoit apporté :
celui- ci déclara le marchand qui le lui
avoit vendu . On ſe tranſporta chez le
marchand qui déſigna ſi bien ceux dont il
l'avoit acheté , qu'on parvint à trouver les
voleurs .
Le Spectateur François est compoſé de
quinze cahiers par an ; il coûte 9 livres à
Paris , & 12 livres en province rendu
franc de port par la poſte.On peut foufcrire
AVRIL. 1773. 145
re entout tems pour cet ouvrage périodique
chez Lacombe , libraire à Paris , rue
Christine.
C
4
Dictionnairepour l'intelligence des Auteurs
claſſiques Grecs & Latins , tant facrés
que profanes , contenant la Géographie ,
l'Hiſtoire , la Fable , & les Antiquités ,
dédié à Mgr le Duc de Choiſeul , par
M. Sabbathier , Profeſſeur au Collège
de Châlons- for- Marne , & Secrétaire
perpétuel de l'Académie de la même
ville ; Tome XIII , grand in- 8 °, chez
Delalain , Libraire , rue de la Comédie
Françaiſe , 1773 .
M. Sabathier ſuit avec un zèle admirable
le travail immenſe qu'il a entrepris
pour faciliter l'intelligence des Aureurs
claſſiques. Les articles de fon Dictionnaire
font preſque tous des differtations
ſavantes & profondes , où l'Auteur ne
laiſſe rien à deſirer ſur l'objet de ſes recherches
. Ce volume , d'environ 5sopag.
en petits caractères à deux colonnes , ſe
termine à l'article Denys. On y trouve ,
comme dans les précédens , une érudition
éronnante , beaucoup de ſagacité , & une
diſcuſſion lumineuſe , appuyée d'autorités
reſpectables toujours fidèlement citées.
I. Vol. G
:
146 MERCURE DE FRANCE.
Cet ouvrage offrira dans ſon enſemble
une des plus belles & des plus grandes
entrepriſes littéraires de ce ſiècle. Ce volume
eſt précédé de la liſte des noms des
ſouſcripteurs qui ſe ſont fait connoître.
On vend chez le même libraire la
Géographie moderne , précédée d'un petit
traité de la Sphère & du Globe : ornée
de traits d'hiſtoire naturelle & politique ,
& terminée par une Géographiefacrée &
une Géographie ecclésiastique , où l'on
trouve tous les archevêches & évêchés de
J'Egliſe Catholique , & les principaux des
Egliſes Schifmatiques ; avec une table des
longitudes & latitudes des principales
villes du monde , & une autre des lieux
contenus dans cette géographie. Par M.
l'Abbé Nicolle de la Croix . Nouvelle édition
, revue par J. L. Barbeau dela Bruyè..
re; 2 vol. in- 12. de près de 100 pages
chacun. Prix , 6 liv. reliés. Il faut y joindre
un atlas très-bien fait en deux parties
in-4°. dont cette géographie donne l'intelligence.
Les fréquentes éditions de cet ouvrage,
dont celle ci eſt la huitième ſans com.
pter les contrefactions , prouvent affez
que le Public a reconnu le mérite de cette
géographie . L'Abbé Nicolle , mort en
AVRIL . 1773 . 147
1760, enſeigna long-tems cette ſcience.
L'expérience & ſes propres réflexions ne
pouvoient donc manquerde lui faire adoprer
la méthode la plus propre à l'inſtruction
de la jeuneſſe .
Cette nouvelle édition eſt enrichie
d'une table de longitudes & latitudes
beaucoup plus exacte que celle des éditions
précédentes. L'éditeur , bien connu
pat une mappemonde historique , &c . n'a
d'ailleurs rien négligé pour donner aux
inſtructions répandues dans l'ouvrage de
l'Abbé Nicolle , ce degré d'exactitude &
de clarté qui fait le principal mérite de
tout écrit élémentaire .
On peut ſe procurer encore chez M.
Delalain la Collection des Auteurs Italiens
en 36 vol. petit in 12 rel. 144 liv . Cette
Bibliothèque Italienne peut ſuffire aux
deſirs d'un amateur , en ce qu'elle raffemble
fous un même format les Auteurs les
plus eſtimés. L'édition a d'ailleurs le mérite
d'être exacte , & bien imprimée.
Le Patriotisme Français , 6 vol . in- 12 ,
par M. Roffel , offre le tablea intéreffant
des principaux événemens de notre
Hiſtoire , & principalement des faits patriotiques
de la Nation françaiſe ; prix
Is liv. les 6 vol . reliés.
Gij
i
148 MERCURE DE FRANCE.
: La Preuve par témoins de Danty , nouvelle
édition in-4°, augmentée de plus de
moitié ; ouvrage excellent & néceſſaire
dans l'étude , & dans la profeſſion des
affaires contentieuſes.
Dictionnaire minéralogique & hydrologi
que de la France , contenant 1º. la defcription
des mines , foſſiles , fluors ,
cristaux , terres , fables & cailloux qui
s'y trouvent ; l'art d'exploiter les mines
, la fonte & la purification des métaux
, leurs différentes préparations
chymiques , & les divers uſages pour
leſquels on peut les employer dans la
médecine , l'art vétérinaire & les arts
& métiers . 2º. L'hiſtoire naturelle de
toutes les fontaines minérales du royaume
, leur analyſe chymique; une notice
des maladies pour lesquelles elles
peuvent convenir avec quelques obfervations
- pratiques : on y a joint un
Gneumon gallicus pour ſervir de ſuite
au dictionnaire des plantes , arbres &
arbuſtes de la France , & au dictionnaire
vétérinaire&des animaux domeſtiques
&completter l'hiſtoire des productions
naturelles & économiques du royaume.
A Paris , chez Coſtard , libraire ,
AVRIL. 1773 . 149
* rue St Jean de Beauvais. Tomeſecond
in 8 ° . partie première; des fontaines
minérales .
Ce nouveau volume préſente une bibliographie
hydrologique & un ſupplément
à ce que l'auteur a déjà recueilli fur
les fontaines minérales de la France . L'au
teur , M. Buchoz , a répandu beaucoup de
lumières fur cette partie intéreſſante de
P'hiſtoire naturelle de la France par fes
recherches , une fuite d'obfervations bien
faites fur l'uſage des différentes eaux minérales
, & par les nouveaux mémoires
qu'il s'eſt procurés .
La condition de l'acquiſition actuelle
de ce dictionnaire , qui aura quatre volumes
de près de 700 pages chacun, eſt fimplementde
payer neuf livres , en retirant
le premier volume en feuilles. Au moyen
de quoi l'on recevra le troiſième gratis ,
&l'on ne paiera que neuf livres en retirant
le ſecond avec le quatrième que l'on
recevra gratis auffi. De façon que l'ouvragecomplet
ne coûtera que dix-huit livres
au lieu de vingt quatre livres aux perfon .
nes qui s'empreſſeront de l'acquérir. Les
reliures en carton ſe payeront ſéparément
fix fois par volume .
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
Lesvraisprincipes de la Lecture , de l'Orthographe
& de la Prononciation françoise
de M. Viard. Nouvelle édition
revue& augmentée par M. Luneau de
Boisjermain ; ouvrage utile aux enfans
qu'il conduit par degrés de l'alphabet à
la connoiſſance des règles de la prononciation,
de l'orthographe,de la ponctuation
, de la grammaire &de la proſodie
françoiſe,principalement deſtiné
aux Etrangers , auxquels on s'eſt propoſé
d'abréger l'étude de notre langue ,
&généralement adopté dans toutes les
écoles de la France ; 2 parties. Prix ,
36 f. port franc par la poſte. A Paris ,
chez Delalain , libraire , rue de la Comédie
Françoiſe , 1773 .
Le titre de cet ouvrage indique affez
fon objet& l'utilité dont il peut être pour
l'inſtruction , ſoitdes enfans à qui il faut
enſeigner les premiers élémens de la langue
françoiſe , ſoit aux étrangers qui en
veulent étudier les formes & les principés.
La Centenaire de Moliere , Comédie en un
- acte en vers & en proſe , ſuivie d'un
divertiſſement relatif à l'apothéoſe de
Molière , par M. Artaud , repréſentée
AVRIL. 1773. ISI
pour la première fois , par les Comédiens
français ordinaires du Roi,à Paris
le Jeudi 18 Février 1773 , & à Verſailles
devant Sa Majesté, le Mardi 3 Mars
1773 ; prix 24 fols. A Paris , chez la
veuve Ducheſne , Libraire , rue Saint
Jacques .
Nous avons rendu compte du ſuccès de
cetteComédie , &de l'empreſſement que
le public a montré pour rendre hommage
au génie de Molière. C'eſt une idée heureuſe
d'avoir rappelé les principaux caractères
traités par Molière pour faire
honneur à ſon talent , & à ſa mémoire .
Cette Comédie eſt terminée par des
couplets qui contiennent autant de préceptes.
THALI E.
Amis , que l'éclat de ce jour
Vous anime & vous intéreſſe ;
De reconnoiſſance & d'amour
Les dieux nous permettent l'ivrede
Dans les coeurs amis des talens
Que fa place foit la première ,
Etqu'on rediſe après cent ans :
Vive la gaîté de Molière.
Giv
152 MERCURE DE FRANCE:
МомUS.
Les jours paſlés chez mes Français
Furent pour moi dignes d'envie :
Joyeux , malins , plaiſans & gais ,
Qu'ils ſoient toujours chers à Thalie ;
Et s'ils s'endormoient une fois
Dans leur agréable carrière ,
Qu'ils le rappellent qu'autrefois
Je dis mon fecret à Molière .
Madame PERNELLE.
A ſe moquer des vieilles gens
On voit s'occuper la jeuneſle
Et de nos Catons de vingt ans
L'amour fait toute la ſagefle.
Ovous , qui de la vérité
Craignez la démarche trop fière,
Sous le maſque de la gaîté
Vous la goûterez chez Molière.
ALCESTE chante ſur l'air : Si le
Roi m'avoit donné.
Du Roi ſans un ordre exprès ,
Non jamais d'Oronte
Je ne louerai les ſonnets ;
Mais je le dis ſans honte ,
Qu'en révérant les talens
De nos auteurs excellens ,
:
AVRIL. 1773. 153
J'aime mieux Molière
O gué ,
J'aime mieux Molière .
L'Assemblée , Comédie en un acte & en
vers , avec l'Apothéoſe de Molière , Ballet
héroïque , repréſentée pour la première
fois , par les Comédiens français
ordinaires du Roi, le 17 Février 1773 ,
par M. l'abbé de Schofne , de l'Académie
Royale de Nîme , & de la Société
des Sciences & Belles - Lettres d'Auxerre
; prix 24 f. A Paris , chez Cellor ,
rue Dauphine.
Nous avons fait déjà connoître cette
Comédie d'un ſtyle gai & facile. Il y a des
faillies qui font rire aux dépens des Comédiens
& de l'Auteur; ce qui paroîtra ſans
doute fingulier lorſqu'il eſt queſtion de
célébrer la mémoire de Molière , auteur
& comédien .
Voici l'Ode du Temps prononcée par
une Prêtreſſe d'Apollon .
Toi , qui ſais étendre l'eſpace
Et limiter l'immenſité ;
Toi , dont le vaſte ſein embrafle
Le moment & l'éternité:
:
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
:
i
OTemps ! ton aîle fugitive
Tantôt couvre la ſombre rive
Du triſte ſéjour de la mort ,
Tantôt elle plane avec gloire
Sur les lieux ſacrés où l'hiſtoire
Force la demeure du ſort.
Devant ton tribunal augufte
Paffent les générations .
Ton arrêt terrible , mais juſte ,
Fait le deſtin des Nations.
Les Héros les plus magnanimes ;
Les Ecrivains les plus fublimes
A tes décrets ſont aſſervis :
La place que tu leur déſignes ;
Les honneurs que tu leur aſſignes ,
Pour jamais décident leur prix.
Si pendant le cours trop rapide
Des jours qui leur font deſtinés ,
La voix du préjugé ſtupide
Al'oubli les a condamnés ;
Ton zèle équitable s'enflamme ,
Tu leur élèves dans notre ame
De véritables monumens :
Leur gloire en devient plus brillante,
Et notre eſtime renaiſſante
S'accroît encore après cent ans.
Molière en offre un grand exemple,
AVRIL. 1773 .
ISS
L'auguſte image de ſes traits
Inſpire à l'oeil qui la contemple
De la tendrefle & des regrets.
On voit avec reconnoillance
Ce grand homme , qui de la France
Cherchant à couronner les moeurs ,
Ola préférer ſans ſcrupule
L'arme adroite du ridicule
A tout l'art brillant des Rhéteurs .
Cette arme ſouvent dangereuſe
Devint utile entre les mains.
Il la rendit victoricuſe
Contre les travers des humains.
Vous , qui le prendrez pour modèle ,
Par vos travaux , par votre zèle ,
Les vices ſeront abattus ,
Et votre gloire inaltérable
Fondera l'empire durable
Des vrais talens & des vertus.
Toni & Clairette , par M. de la Dixmerie ,
4 parties in- 12 , 4 liv. 16 f. brochées.
A Paris , chez Didot l'aîné , Libraire
Imprimeur , rue Pavée , près du quai
des Auguſtins , 17730
Ce Roman eſt précédé par un Diſcours
fur l'origine , les progrès & le genre des
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
Romans. Nous rendrons compre inceſſamment
de cet ouvrage intéreſlant.
Manière sûre&facile de traiter les maladies
vénériennės , par J. J. Gardane . Docteur
Régent de la Faculté de Médecine
de Paris , Médecin de Montpellier ,
Cenſeur royal , des Sociétés royales des
Sciences des Montpellier , de Nancy ,
&de l'Académie de Marſeille , approu--
vée par la Facultéde Médecine de Paris ,
&publiée par ordre du Gouvernement.
AParis , 1773 .
Le Magiſtrat qui veille à la sûreté des
citoyensde laCapitale, a établi depuis pluſieurs
années des ſecours publics , en différensendroits,
où les indigens de l'un& l'autre
ſexe , les enfans & les perſonnes atraquées
du mal contagieux reçoivent gratuitement
des foins , un traitement & des
remèdes à très - bas prix,qui les conduiſent
àune prompte & parfaite guérifon.
Ces rendez- vous falutaires ſont multipliés
autant qu'il eſt poſſible à Paris , &
le ferentbientôt ansles villes principales
de Province , en forte que cette contagion
dépopulatrice étant attaquée de toutes
parts fera bientôt affoiblie &arrêtée dans
fa fource.
AVRIL. 1773. 157
La brochure que nous annonçons indique
la méthode du traitement des malades
, & donne les formules des remèdes
avec les prix . C'eſt ſans doute un des plus
grands ſervices rendus àl'humanité que le
zèle & le déſintéreſſement avec lesquels
M. Gardane attaque & poursuit le plus
cruel des fléaux .
Astronomie nautique lunaire , où l'on
traite de la latitude & de la longitude en
mer , de la période ou ſaros , des parallaxes
de la lune avec des tables du nonagéſime
ſous l'équateur , & ſous les tropiques
, ſuivies d'autres tables des mouvemens
du ſoleil & des étoiles fixes , auxquelles
la lune ſera comparée dans les
voyages de long cours ; dédiée au Roi , par
M. le Monnier , de l'Académie royale des
Sciences , vol . in- 8º d'environ 140 pages.
A l'Hôtel de Thou , rue des Poitevins.
Théorie & pratique des longitudes en mer ,
publiées par ordre du Roi , 1772 , in-80
d'environ 300 pag. , à la même adreſſe.
Cet ouvrage eſt de M. de Charniere ,
Lieutenant des vaiſſeaux du Roi , & fera ,
comme le précédent, d'un grand avantage
aux navigateurs dans les voyages de long
:
138 MERCURE DE FRANCE.
cours. Une ſavante théorie ſe réunit dans
ces importantes productions à une expérience
éclairée pour donner aux marins
des guides qui leur apprennent à confulter
dans le ciel la route qu'ils doivent
tenir fur mer.
On délivre à la même adreſſe , l'Histoire
de l'Académie royale des Sciences ,
année 1769 , avec les Mémoires de Mathématique
& de Phyſique pour la même
année.
Et la Collection académique compofée
des Mémoires , Actes ou Journaux des
plus célèbres Académies & Sociétés Littéraires
de l'Europe , concernant l'Hiftoire
Naturelle , la Phyſique expérimentale , la
Chimie , la Botanique , l'Anatomie & la
Médecine.
Tome dixième de la partie étrangère ,
contenant les Mémoires de l'Académie
des Sciences de l'Inſtitut de Bologne , traduits
& rédigés par M. Paul , correfpondantde
la Société royale de Montpellier ,
& afſocié de l'Académie de Marseille .
Et la Collection académique compofée
de l'Hiſtoire & des Mémoires des plus
célèbres Académies & Sociétés Littéraires
de l'Europe ; Tome onzième de la partie
étrangère , contenant les Mémoires de
AVRIL. 1773 . 159
l'Académie des Sciences de Stockolm ,
1772 .
On ſouſcrit actuellement , chez Laurent
Prault , libraire , à la ſource des Sciences ,
à la deſcente du pont St Michel , près le
petit Marché , pour le Praticien du Chatelet
de Paris , vol . in-4º , dédié à M. le
Lieutenant- Civil. La ſouſcription eſt de
9 liv. On paye 6 1. en ſouſcrivant & 3 1.
en recevantledit volume en feuilles , dont
la livraiſon ſe fera au premierde Septembre
prochain . On ne recevra de ſouſcription
que juſqu'au premier Mai prochain .
Poefie delfignora Abbate Metaftafio , tomo
decimo , in- 8 ° , en blanc .
Idem papier d'Hollande.
4liv
liv
N. B. Ce volume fait la ſuite de l'édition
de Paris , en 9 vol. in - 8° , 1755 .
donnée par la veuve Quillau. Il contient
huit pièces de Théâtre & une ſavante differtation
, par M. Baretti , Sécretaire de
l'Académie royaledePeinturedeLondres.
APâque prochain , on mettra en vente
une nouvelle édition complette des Poëfies
de M. l'Abbé Metaſtaſio , en fix vol.
in 12 , petit format , dont le prix fera de
18 liv. en blanc , & cela fera fuite aux
160 MERCURE DE FRANCE.
auteurs Italiens , donnés par Prault. Il
faudra s'adreſſer au libraire Durand neveu
, rue Galande , pour ſe procurer ces
deux articles . Et l'on avertit le Public que
l'année 1773 révolue , on augmentera le
prix du dixiéme volume in- 8 ° , comme
on vient de l'annoncer dans le catalogue
du ſieur Durand , libraire.
LETTRE de M. Thomas , de l'Académie
Françoise , à M. Poultier d'Elmotte.
Je n'ai pu lire , Monfieur , ſans le plus grand
étonnement , l'Epître imprimée que vous venez
de m'adreffer. Elle est tout-à-fait différente de
la copie manufcrite que vous m'envoyâtes l'été
dernier , & à laquelle je répondis alors. Vous y
avez ajouté un très-grand nombre de vers , & des
ſatyres plus qu'indécentes tant contre un Roi
célèbre en Europe par ſes talens & par ſon règne ,
que contre le plus grand homme de notre littérature.
Vous ſavez que rien de tout cela n'exiftoitdans
la copie que j'ai reçue de vous , & dont
j'ai conſervé le manufcrit. Je connois le reſpect
qu'on doità tous les Souverains , & celui qui eſt
dû à un Prince dont l'Europe admire les talens ,
&que ſes ennemis même honorent. Je fais de
même profeffiond'attachement & de reſpect pour
le plus grand de nos écrivains que vous oſez attaquer.
Je déſavoue donc , Monfieur , tout ce
que vous avez inféré dans cette épître , & une
AVRIL. 161
1773 .
foule de vers que je n'ai pu approuver , puiſque
je ne les connoiſtois pas. J'ai quelquefois été
l'objet des ſatyres. Je n'en ai jamais écrit , & je
puis les approuver encore moins dans des vers
qui me font adreffés , & où l'on a bien voulu
mêler mon éloge. Comme votre épître eſt impri
mée, permettez que je rende ma déclaration
publique.
J'ai l'honneur d'être , &c.
THOMAS.
ACADÉMIES.
I.
L'Académie des Sciences , Arts & Belles-
Lettres de Dijon.
L'Académie a déjà fait annoncer le fujetdes
prix qu'elle diſtribuera en 1774 &
1775. Elle renouvelle aujourd'hui ces
avis , & fait ſavoir : :
Que n'ayant pas été pleinement ſatisfaite
des ouvrages quiavoient été envoyés
au concours pour l'année 1771 , elle propoſe
le même ſujet pour 1774 , & donnera
un prix double à celui qui aura déterminé
L'action des acidesfur les huiles ,le mé
162 MERCURE DE FRANCE.
:
chaniſme de leur combinaiſon , & la nature
des différens composés ſavonneux qui en
résultent.
Que le prix de 1775 ſera adjugé à celui
qui aura fait connoître
Quels sont les avantages que les moeurs
ont retirés des Exercices & des Jeux publics
, chez les différens Peuples &dans les
différens tems où ils ont été en uſage ?
Cette Compagnie deſire que ceux qui
concourront pour le prix de 1774 , indiquentdans
les trois règnes les productions
naturelles les plus ſimples qui participent
de l'état ſavonneux acide ; qu'ils eſſaient
en ce genre de nouvelles compoſitions ;
qu'ils expliquent leurs propriétés générales
& leurs caractères particuliers , & ne
préſentent leur théorie qu'appuyée de
l'obſervation & de l'expérience .
Elle ſouhaite que les ſavans qui aſpireront
au prix proposé pour 1775 , confidè
rent les Exercices & les Jeux publics du
côté moral & politique , & faſſent ſentir
juſqu'à quel point on doit regretter de les
avoir abandonnés .
On fera libre de donner aux mémoires
l'étendue qui paroîtra néceſſaire ; mais
l'on n'abufera pas de cetre liberté, & l'on
évitera avec ſoin toute diffuſion.
AVRIL. 1773 . 163
Tous les ſavans , à l'exception des académiciens
réſidens , feront admis au concours
. Ils ne ſe feront connoître ni directement
ni indirectement ; ils inferiront
ſeulement leurs noms dans un billet cacheté
, &ils adreſſeront leurs ouvrages ,
francs de port , à M. Marer , docteur en
médecine , ſecrétaire perpétuel , qui les
recevra juſqu'au premier Avril incluſivement
des années pour leſquelles ces différens
prix font propoſés .
Leprixfondé parM le Marquis du Ter
rail& par Madame Crufſſold Uzès de Montaufier,
son épouse , àpréſent Ducheffe de
Caylus , confifte en une médaille d'or de la
valeur de 300 livres , portant , d'un côté ,
l'empreinte des armes & du nom de M.
Pouffier , fondateur de l'Académie ; & de
l'autre, ladevise de cette Société littéraire.
:
I I.
Remarques fur le ſujet du Prix proposé
par l'Académie royale de Chirurgie de
Paris pour l'année 1774.
L'Académie royale de Chirurgie avoit
propoſé , pour le prix de l'année 1770 ,
d'expoſer les inconvéniens qui réſultent de
l'abus des onguens & des emplâtres ; & de
164 MERCURE DE FRANCE.
quelle réforme la pratique vulgaire est fuf.
ceptible à cet égard , dans le traitement des
ulcères .
Les auteurs des mémoires qui lui ont
été adreffés , au lien de prendre la propofitiondans
ſon ſens littéral , avoient cru
devoir proſcrire les moyens dont on defiroit
qu'ils fillent connoître l'uſage abuſif,
accrédité par la routine ou pratique vulgaire
; & comment cet uſage pouvoit être
réformé . Les deux mots , les abus & leur
réforme , devoient fixer l'attention des
concurrens , & les faire remonter aux
principes qui pouvoient démontrer les
inconvéniens des onguens & des emplatres,
& établir une pratique judicieuſe fur
leur uſage. Les deſirs de l'Académie
n'ayant pas été fatisfaits , elle jugea à proposde
remettre une ſeconde fois la même
queſtion , avec promeſſe d'un prix double
pour l'année 1772 ... 1
Parmi les vingt- huit mémoires envoyés
, il n'y en a aucun qui ait paruremplir
parfaitement les vues de l'Académie.
Preſque tous les auteurs ont paraphrafé
des notions triviales contre les onguens&
les emplâtres , & peu ont indiqué leur
uſage raiſonné. Ils ſe ſont tenus dans les
généralités ſcholaftiques ; on ne voit pas
AVRIL. 1773 . 165
qu'ils aient pris la peine d'approfondir
leur ſujet par l'étude de l'hiſtoire de l'art,
de ſes progrès &des variations de la pratique
en différens - tems & en différens
lieux. Les faits font trop négligés , & les
auteurs qui ont cra enrichir leur raifonnement
des connoiſſances acquiſes par
l'obſervation , ſe ſont bornés à quelques
exemples qui prouvent les ſuccès qu'ils
ont eus dans leur pratique particulière ;
&n'ont pas pris garde qu'il n'y a aucun
procédé , quelque défectueux qu'il foit ,
qu'on ne puiſſe étayer de l'expérience .
C'eſt moins par les effets que par les caufes
qu'il falloit enviſager les inconvéniens
qui réſultent de l'abus des médicamens
en queſtion. Leur manière d'agir tant
abſolue que relative , ſoit par des propriétés
mécaniques ou phyſiques , devoit être
examinée en premier lieu : il falloit voir
enfuite dans les différentes eſpèces d'ulcères
compliqués , quels obſtacles s'oppoſent
aux voies que la nature fuit dans
les cas les plus ſimples ; & , par une induction
méthodique , examiner ſi les remèdes
ou onguens recommandés,& dont
on fait uſage dans la pratique vulgaire ,
peuvent favorifer la guériſon qu'on ſe
propoſe d'obtenir par leur moyen, C'eſt
166 MERCURE DE FRANCE .
une erreur qui circonferit l'art dans des
bornes trop étroites , que de tout accorder
àla nature dans le traitement des ulcères,
commequelques auteurs l'ont établi. Elle
aplus ſouvent beſoin d'être conduite X
corrigée , que d'être ſuivie & aidée dans
famarche.
Les onguens & les emplâtres ont prévalu
dans la pratique vulgaire , quoique
l'autorité des meilleurs écrivains , d'après
la raiſon & l'expérience,ait rejeté exprefſément
ces remèdes. André de la Croix ,
qui a écrit très-judicieuſement ſur les ulcères
, au milieu du XVI . fiècle , dit
qu'on ne doit rien éviter avec plus d'attention
dans leur traitement , que les
graiſſes , les huiles & les réſines. Ce font
cependant ces corps qui font la baſede
tous les onguens &de tous les emplâtres
dont on abuſe ſi fort de nosjours .
Il ſembleroit, à la lecture du plus grand
grand nombre des mémoires que l'Académie
a reçus , que toute l'action des remèdes
dût être bornée à la ſurface ulcérée
; mais le vice purement local qui a
formé ou qui entretient l'ulcère est néceflairement
étendu au-delà de cette furface.
Auſſi voyons - nous qu'Hippocrate
ſe contentoit de mettre un ſimple linge
AVRIL. 1773 . 167
fur l'ulcère , & qu'il couvroit la partie où
il étoit ſitué de cataplaſmes de différentes
vertus , émolliens , anodins , diſcuſſifs ,
réſolutifs , &c. fuivant l'indication rai-
Sonnée. Le raiſonnement ſeul ne doit pas
fervir de guide : il doit être fondé ſur
l'exercice & l'expérience ; ce font les propres
paroles d'Hippocrate , au livre des
Préceptes.
André de la Croix met le traitement
empirique au nombre des cauſes qui
s'oppoſent , en général , à la guériſon des
ulcères , & l'on ne voit pas comment les
onguens & les emplâtres pourroient remé
dier à aucune de ces cauſes. In univerfum,
ulcerumfanitatem prohibent , malus fanguis
, prava partis affectæ difpofiuίο , ος
corruptum , malus aër , inordinatus vitæ
modus , ac mala medendi ratio & empirica
chirurgia.
L'Académie a diftingué quelques mémoires
en qui elle a reconnu de bons principes&
des vues ſaines ; mais la matière
lui a paru ſi importante qu'elle a réſolu
d'attendre un travail plus digéré , & qui
portât folidement ſur les connoiffances
fondamentales de l'art , qui font l'obfervation
& l'expérience auxquelles on n'a
pas donné affez d'attention. En confé
168 MERCURE DE FRANCE.
quence elle remet le même ſujet pour
l'année 1774 , avec promeſſe d'un prix
triple pour celui qui l'aura le mieux traité.
Le prix ſimple eſt , comme on fait , une
médaille d'or de la valeur de 500 livres ,
fondé par M. de la Peyronie. L'auteur
qui le remportera triple pourra ne prendre
qu'une médaille , & recevoir cent pif--
toles en argent.
L'Académie ayant établi qu'elle donneroit
tous les ans , fur les fonds qui lui
avoient été légués par M. de la Peyronie,
une médaille d'or de deux cens livres , à
celui des chirurgiens étrangers ou régnicoles
qui l'aura méritée par un ouvrage
fur quelque matière de chirurgie que ce
foit , au choix de l'auteur; Elle adjugera
ce prix d'émulation , de même que le précédent
, le jour de la ſéance publique, qui
ſe tiendra le jeudi après la quinzaine de
Pâques .
Les Académiciens de la claſſe des Libres
avoient eu juſqu'à préſent le droitde
partager avec les Chirurgiens Régnicoles,
les cinq médailles d'or qu'on accorde à
ceux qui ont le mieux mérité , dans le
cours de l'année, par un mémoire ou trois
obſervations intéreſſlantes. Il a patu que
les Académiciens étoient ſuffisamment
excités
AVRIL. 1773. 169
excités à contribuer aux travaux de l'Académie
pat l'honneur de s'y diſtinguer , &
que l'émulation ſeroit plus favoriſée en
diſtribuant les cinq médailles , ſans concurrence
, hors du ſein de l'Académie . M.
Peyrilhe a renoncé généreuſement au
droit qu'il avoit d'en recevoir une en
1772. Son déſintéreſſement a précédé la
règle qu'on a faite pour exciter le zèle
extérieur.
LOUIS , Secrétaire perpétuel de
l'Acad. royale de Chirurgie.
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL .
LES Es nouveaux Directeurs du Concert
Spirituel , MM. Gaviniés , Goſſec & le
Duc , ont donné le Jeudi 25 Mars leur
premier Concert diviſé en deux parties.
La premiere partie a commencé par
une ſymphonie à grand orcheſtre , de M.
Toeschi , maître des Concerts de S. A.
S. l'Electeur Palatin.Cette ſymphonie a été
ſupérieurement exécutée par un orcheſtie
nombreux, dirigé parMM. Gaviniés& le
Duc , excellents violons , qui étoient à
1. Vol. H
1,70 MERCURE DE FRANCE.
la tête, l'un du premier, l'autre du ſecond
deſſus. Les Muſiciens concertans plusrapprochés
, & plus à portée de s'entendre ,
ont dû mettre plus de préciſion , &
plus d'enſemble dans l'exécution. La
ſymphonie a fait en général le plaifir.
que cauſe un morceau d'harmonie parfaitement
rendu ; il y a un paſſage agréablementdialogué
qui a principalement été
remarqué & applaudi. M. Olivini , Muſicien
de la Chapelle du Roi , a chanté un
motet à voix ſeule; ce motet n'a point
paru d'un bon choix , tandis que l'Italie
en fournit un ſigrandnombre ,d'unchant
plus naturel & plus agréable. M. Rault
de l'Académie Royale de Muſique, a joué
un concerto de flute. Ce virtuoſe a beaucoup
d'exécution. On fouhaiterait auffi
d'entendre Monfieur Taillart , l'aîné
que l'on peut regarder comme le muficien
qui a porté cet inſtrument au
plus haut degré de perfection , qui
a l'embouchure ſi nette & fi égale ,
qui tire de ſa flute des fons brillants &
perlés,&qui unit une exécution étonnante
, à une facilité prodigieuſe. Certe
premiere partie de concerta été terminée
par un motet à deux voix de M. Bach ,
chanté par Mile Biglioni , & M. Ri-
,
AVRIL. 1773 . 171
cher. Les amateurs ont applaudi dans ce
petit motet,des chants agréables , & des
phraſes muſicales , que l'on peut dire ingénieuſes
, mais en général on y a trouvé
pen d'effets , & une ſorte de monotonie.
La deuxième partie a été compofée
d'une ſymphonie concertante de la compoſition
de M. Stamitz . Les parties concertantes
ont été exécutées entr'autres par
M. Bezozzi , excellent haubois, & par M.
le Duc , violon très agréable. Cette alternative
de ſymphonie &de parties con.
certantes , a fait plaifir.On pouvoit defirer
peut-être un morceau plus ſaillant , &
fur- tout d'un chant plus agréable . Mde
Larrivée a chanté un motet à voix ſeule ,
qui a été entendu avec plaiſir. On ne peut
donner trop d'éloges à M. Jarnovits , le
violon le plus fini , le plus gracieux , &
le plus brillant , que l'on puiſſe entendre ,
&qui a fait un excellent choix de mufique.
Le concert a fini par qui confidunt &c.
motet à grand choeur , de M. Mathieu ,
maître de Muſique , de la Chapelle du -
Roi.
Ondoit des élogesà ce premier eſſai des
nouveaux Directeurs. La diſpoſition des
muſiciens, la diſtribution des morceaux de
:
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
muſique , une exécution parfaite , un
choix varié annoncent qu'ils rempliront
l'opinion que le public a de leur intelligence
& de leur goût , & qu'ils releveront
ce concert , qui peut devenir avec
leurs foins , le concert le plus agréable
& le plus parfait de l'Europe .
OPERA.
L'ACADÉMIE Royale de Muſique continue
avec ſuccès les répréſentations de
Castor & Pollux . M. Larrivée a repris le
rôle de Pollux , qu'il rend intéreſlaut
par ſon chant & par fon jeu .
On a donné le Mercredi 17 Mars, pour
les Acteurs , la première repréſentation
de la repriſe de Daphnis & Alcimadure ,
Pastorale Languedocienne , dont les paroles
& la muſique ſont de M. Mondonville
. Cette paſtorale eſt précédée d'un
prologue ,dont le ſujet eſt l'inſtitution des
Jeux Floraux , par Clémence Iſaure.
La ſcène de ce prologue , commence
par des danſes qui font l'expofition naturelle
d'une fête galante, Ifaure célèbre l'amour.
Le choeur chante les bienfaits d'Iſau .
re. Mile Duplant repréſente avec avan
i
AVRIL. 1773 . 173
{
tage ce rôle , qui demande de la nobleſſe
&de la dignité.
Le Ballet en eſt très agréable.
Dans la paſtorale,MadameLarrivéejoue
Alcimadure, M.leGros Daphnis, M.Larrivée
Mirtil, frère d'Alcimadure . Le ſujet
de cette paſtorale eſt ſimple . Alcimadure
craint l'eſclavage de l'amour. Mais la reconnoiffance
qu'elle doit à Daphnis , qui
l'a ſauvée de la pourſuite d'un loup furieux
, & les ſoins & la conſtance d'un
berger auſſi fidèle , ont rendu ſon coeur
ſenſible. Elle n'oſe encore faire l'aveu de
ſes ſentimens , que Mirtil parvient enfin
à lui faire déclarer , en ſuppoſant la
nouvelle de la mortde Daphnis. Les rôles
de cette paſtorale ſont parfaitement
exécutés. Le Ballet eſt très-bien deſſiné ;
nous ne pourrions que répéter ici les
éloges que nous avons donnés dans le
premier volume du Mercure de Juillet
1768 .
Ce ſpectacle eſt terminé parEndymion,
Ballet héroïque , de la compoſitiondeM.
Veſtris.
La première ſçène de ce Drame Pantomime
, repréſente un rendez - vous de
chaffe. Les Nymphes de Diane raſſurent
un enfant égaré , qui les intéreſſe &
১
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
charme leur coeur. Cet enfant eſt l'amour .
Diane ſurvient , veut punir l'amour & le
fait enchaîner. Endymion délivre cet enfant
qui par reconnoiſſance lui promet
la plus belle victoire. Diane & les Nymphes
veulent combattre Endymion . L'amour
défend ſon libérateur & triomphe
deDiane. Les Nymphes ſurviennentpour.
ſuivies par des faunes : l'exemple de
Diane les engage à céder. L'amour change
la forêt en des boſquets délicieux &
paroît entouré des graces , des jeux & des
plaiſirs.
M.Veſtris le fils , à peine âgé de 12 ans,
repréſente l'amour ,&met dans ſa danſe
tant de force, de nobleffe &de préciſion ,
que le ſpectateur eſt auſſi étonné qu'enchanté
de fon talent. Diane ne pouvoit
être mieux figurée que par Mlle Guimard,
&Endymion par M. Veſtris . Le Public a
beaucoup applaudi à ce ſpectacle charmant.
COMÉDIE FRANÇOISE .
LES Comédiens Français ont donné le
Samedi 13 Mars , la première repréſentation
d'Alcidonis ou la Journée Lacédé-
1
AVRIL. 1773 . 175
monienne , Comédie en trois actes , avec
intermèdes .
Les perſonnages ſont Elatès , premier
Ephore de Sparte , M. Dalinval ; Eucratès
, Spartiate , M. Dauberval ; Alcidonis,
Athénien , M. Molé ; Fronton , eſclave ,
père de Glicérie , M. Brizard ; Eupolie ,
femme d'Elatès , Mde Préville ; Glicérie ,
amante d'Alcidonis Mlle Doligni ;
Dave , eſclave , M. Préville ; Nerine ,
affranchie de Glicérie , Mlle Dugazon .
,
Alcidonis vient ſur les traces de Glicérie
à Sparte , inquiet de ſon voyage &
tourmenté du deſir de la voir. Dave efclave
, depuis peu de jours au ſervice
d'Alcidonis, plaiſante àl'occaſion de cette
fuite ; mais Alcidonis l'oblige de
reſpecter Glicérie , la veuve & l'élève eftimable
du Philoſophe Ariſte. Nérine
inftruit Alcidonis , que ſa maîtreſſe a
vendu avec précipitation tout fon bien ,
pour ſe rendre à Sparte , & y exécuter
quelque deſſein qu'elle ignore.Glicérie va
trouver Elatès ; elle le conjure d'accepter
la rançon de fon père que des Pirates
ont fait prifonnier& qu'ils lui ont venda
comme eſclave. Elatès lui repond que
cette grace dépend d'Eupolie , fon épouſe
, parce que les femmes Lacédémo
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
niennes régnent ſur leur domeſtique. Gli
cérie va ſe jeter entre les bras de fon
pere qui eft à la ſuite d'Eupolie. L'intermède
du premier acte repréſente l'exercice
militaire de la jeuneſſe Lacédémonienne
des deux ſexes. Alcidonis eſt témoin
de ces jeux. Elatès l'apperçoit , le
fait avancer & honore dans lui le fils
d'Euribate . Il lui offre ſa maiſon. Alcidonis
ſe félicite de pouvoir ſervir Glicéricedans
la demande qu'elle fait à l'Ephore.
Eupolie s'intéreſſe au premier abord
au fils d'Euribate , mais elle apprend avec
ſurpriſe ſon amour pour Glicérie. Alcidanis
juſtifie l'hommage qu'il rend à la
vertu ; Eupolie veut éprouver le coeur de
ces amans , & garentir le jeune Athénien
du piége de la coquetterie. Elle exige
d'Alcidonis qu'il lui laiſſe le ſoin de
ſes intérêts ,& qu'il ne paroiſſe pas . Fron .
ton préſenteſa fille à Eupolie ; il ſe retire.
Eupolie fait entendre à Glicérie que la
richeſſe ne peut délivrer un eſclave à Lacédémone
& qu'elle ne peut obtenir la liberté
de ſon pere qu'au prix de la ſienne.
Glicérie n'hésite pas d'en faire le ſacrifice.
Eupolie commande à Glicérie de lui dévoiler
l'état de ſon coeur ; mais ſon filence
témoigne qu'elle veut encore faire le
AVRIL. 1773. 177
ſacrifice de ſon amour. Le ſecond intermède
repréſente un ſacrifice & le couronnement
de jeunes Lacédémoniens
qui ſe ſont diſtingués par leur vertu .
•
Dave apprend à Fronton à quel prix il
fort de l'eſclavage. Ce pere ne veut pas
de ſa liberté aux dépens de celle de ſa fille.
Il lui en fait des reproches , & prorefte
qu'il va reprendre ſes fers , & lui rendre
toutes ſes richeſſes. Sa fille le conjure envain
& ne le fait pas changer de deſſein
Eucratès , citoyen de Sparte, l'ami &le
protecteur de Glicérie , eſt attendri
de ce combat de ſentimens ſi tendres
& fi généreux ; il plaide avec un vif intérêt
la cauſe du pere & de la fille. Eupo .
lie ſemble vouloir maintenir ſes droits
fur fa nouvelle eſclave . Eucratès s'en indigne.
Enpolie répondavec fierté qu'étant
maîtreſſe de Glicérie , elle a pu en difpoſer
en faveur d'un jeune étranger , ce
qui paroît,à tous , le comble du malheur ;
mais cet étranger eſt Alcidonis , qui
offre ſa main à la vertueuſe Glicérie , &
tous les voeux alors ſont ſatisfaits .Ce troiſième
acte eſt terminé par un divertiſſement
des Lacédémoniens de différents
âges. Ce Drame eſtimable& intéreſſant ,
n'apaseuautantde ſuccès qu'il méritoit, à
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
T
lapremière repréſentation, mais au moyen
dequelques changemens, cette pièce,vue
'aux repréſentations ſuivantes , avec plus
de tranquilité , a été juſtement applaudie.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens, ont donné le
Jeudi 4 Mars , la première repréſentation
du Magnifique , Comédie en trois actes
en profe , mêlée d'ariettes , paroles deM.
Sédaine ,muſique de M. Gretry.
L'ouverture annonce une marche qui
eft celle des captifs , dont le Magnifique
a fait la délivrance.Clémentine,pupile du
Seigneur Aldobrandin, eſt conduire par
Alife , ſa gouvernante , à la croisée de
fon appartement, pour voir défiler ces
captifs.Alife reconnoît fon mari qui a été
racheté de l'eſclavage ; elle fait éclater fa
joie , elle informe enfuiteClémentine du
malheur de ſon pere , qui a été fait efclave
par des corſaires , & que l'on croit
mort. Aldobrandin a pris ſoin de fon
éducation , mais il ſe propoſe pour époux,
&Clémentine ne peut l'aimer à ce titre .
Elle en fait la confidence à ſa gouvermante.
Elle aime en ſecret un jeune SeiAVRIL.
1773. 179
gneur nommé Octave , que ſes fêtes& fes
largeſſes ont fait nommer le Magnifique.
Fabio , intrigant , eſt tout émerveillé
d'une ſuperbe haquenée , montée par
le Magnifique ; il en fait la deſcription ,
&donne au Seigneur Aldobrandin le defir
de l'acheter. Mais le prix en eſt exceffif.
Octave vient lui même propoſer une
meilleure compoſition; il promet de donner
fon beau cheval pour un quart d'heured'entretien
avec Clementine , en préfence
même de ſon tuteur & de Fabio.
Ce marché fingulier eft accepté. Aldobrandin
prévient ſa pupile de cette condition
, qu'il regarde comme extravagante ;
il exige d'elle que durant tout cet entretien
, elle ne répondra pas un ſeul mot ,
&ne fera pas même un figne. Le Magnifique
vienrau rendez-vous. Il fait placer le
tuteur & Fabio à une diſtance fuffifante
pour voir , mais pour ne pouvoir entendre.
Il s'apperçoit bientôt que Clémentine
eſtgênée par la préſence de fon tuteur ;
il fent qu'il ne peut en exiger un feul
mot , mais il imagine de lui demander
comme un confentement du retour'
qu'elle donne à ſa paſſion , de laiffer
tomber à fes pieds la roſe qu'elle tient.
Clémentine héſire long-tems à faire cet
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
aveu de ſa défaite : enfin l'amour triom
phe , & la roſe échappe de ſa main. Le
Magnifique ſe félicite, en affectant beaucoup
de colere contre Aldobrandin , du
filence de ſa pupile: mais fûr d'être aimé,
il ſe retire fort fatisfait. Cependant Aliſe
fait venir Laurence, fon mari. Cet eſclave
apprend à Clémentine que ſon pere eſt
avec lui à Florence , & que le Magnifique
lui a rendu la liberté ainſi qu'aux autres
Captifs. La pupile jouit du plaiſir de revoir
ſon pere , &de le devoir à ſon
amant d'autant plus généreux , qu'il lui a
caché ſon bienfait . L'eſclave reconnoît
l'intrigant ; il le pourſuit avec fureur.
Alife croit que c'eſt par jaloufie. Cependant
le pere de Clémentine arrive
avec Octave , ſon bienfaiteur. Clémentine
revoit avec tranſport ſon pere &
ſon amant. Laurence amène le perfide
Fabio , qui eſt forcé d'avouer que c'eſt lui
qui a vendu par ordre d'Aldobrandin , le
Maître& le valet , à desCorfaires. Aldobrandin
veut en vain nier ſon crime. II
eſt confondu , & chaſlé de la maiſon qui
appartient au pere de Clémentine. Enfin
Octave reçoit le prix de ſes bienfaits , &
Clémentine a le bonheur d'être unie à
fon pere& d'épouſer ſon amant. On a re-
2
AVRIL. 1773. 181
pris beaucoup de négligences de ſtyle
dans cette Comédie , mais elle forme en
général un ſpectale agréable , intéreſſant ,
varié & qui fait plaiſir. L'idée de la roſe
a paru fur- tout fort ingénieuſe , très délicate
& très heureuſe. La Muſique eſt excellente;
elle ſoutient&augmente la réputation
de M. Grétry , génie fécond , qui
ſe plie à tous les genres ,& qui ſait donner
avec tant de fuccès un langage intelligible
à fon chant , & des formes gra
cieufes &pittoreſques à ſa compofition.
Le Magnifique & Clémentine font joués
&chantés par M. Clerval & par Mde la
Ruette , avec un art , un ſentiment & un
jeuadmirables. On ne peut mieux rendre
d'un côté l'expreſſion d'un amant tendre
& généreux , & de l'autre , on ne peut
jouer avec plus de ſenſibilité , de décence
& de vérité , les combats d'une jeune
amante , qui réſiſte & cède à l'amour.
LETTRE à M. Lacombe , Auteur du
Mercure de France , fur la vraie caufe
de l'exil d'Ovide.
Par M. Poinfinet de Sivry.
Ovide eſt , Monfieur , un poëte d'un mérite ſi
reconnu , & la lecture a des charmes ſi touchans,
182 MERCURE DE FRANCE.
quedans tous les fiècles qui l'ont ſuivi , on s'eft
attaché à découvrir les cauſes de la diſgrace qu'il
éprouva de la part d'Auguſte. Mais , dans cette
recherche , il ſemble que les meilleurs eſprits ſe
foient donné le mot pour s'écarter de la queſtion ,
&pour s'abuſer ſur le motif de l'exil de ce grand
homme. Je penſe avoir fait à cet égard une découverte
que quelques amateurs vous fauront
gré peut être d'avoir publiée. Il me ſemble que
dans l'examen du fait hiſtorique que nous difcuttons
, on a trop négligé de conſidérer l'état civil
d'Ovide , & qu'on a eu tort de le conſidérer uniquement
comme poëte . Cet homme , àjamais célèbre
par la beauté de ſon génie , étoit encore
d'une naiſſance très-diſtinguée. Il repréſente fouventàAuguſte
que , du côté de l'extraction & de
l'ancienneté prodigieuſe de ſa race , il ne le céde
dans Rome à aucun autre Chevalier Romain , ſa
noblefle ſe perdant pour ainſi dire dans l'origine
même des faſtes de l'Aufonie.
Si quid id eft, ulque à proavis vetus ordinis hæres;
Non modò fortunæ munere factus eques.
Si genus excutias , equites ab origine primâ ,
Ufque per innumeros inveniemur avos.
En qualité de Chevalier Romain , il étoit parvenu
àpluſieurs places importantes de judicature ;
en un mot il avoit été l'un des premiers magiftrats
de Rome , & y avoit adminiſtré la justice
tant au civil qu'au criminel. Il articule même
dans ſes triſtes qu'il avoit été Decemvir , c'eſt àdire
l'un des lieutenans - criminels de Rome : it
ebferve qu'Augufte lui -même a plus d'une fois
AVRIL. 1773 . 183
rendujuſtice à fon intégrité dans la geftion de ces
places ; que le ſort des acculés a ſouvent dépendu
de ſon jugement , & que dans toutes les affaires
civiles ſur leſquelles il a prononcé , il a marqué
une impartialité fi exacte que la partie condamnéen'avoit
pu s'empêcher de reconnoître l'équité
de ſes arrêts . C'eſt ſans doute par alluſion à ces
poſtes importans , remplis autrefois par lui dans
la capitale du monde , qu'il recommande à un de
fes amis , au troiſième livre des Triftes , de ne
point fortir de la médiocrité & de fuir les grands
titres. Si j'avois fuivi ces maximes , ajoute- t'il ,
peut- être ſerois-je encore dans ma patrie.
Uſibus edocto fi quicquam credis amico ,
Vive tibi ;& longè nomina magna fuge.
His ego ſi monitis monitus priùs ipfe fuiffem ,
In quâ debebam forfitan urbe forem.
:
J'entre dans tous ces détails , Monfieur , perfuadé
qu'ils ne ſont point à négliger , & qu'ils
doivent nous conduire à la connoillance du fait
que tant de ſçavans ont travaillé à éclaircir. Je le
répète: c'eſt dans le poſte de magiftrature, exercé
par Ovide , qu'il faut chercherla fource de fa
disgrace. En toutnant de ce côté nos recherches ,
nous verrons tous les nuages ſe diffiper , & nos
conjectures ſe changer bientôt en certitude. En
effet , comment ſuppoſer un inſtant qu'Ovide ait
été exilé , comme quelques uns l'ont prétendu ,
pour avoir ſurpris Auguſte dans un inceſte ? Ce
poëte , dans ſes Triftes & ſes Pontiques , parle G
fouvent à ce Prince de l'événement quelconque
184 MERCURE DE FRANCE.
qui a donné lieu à ſa diſgrace , qu'il eſt impoſſible
de préſumer qu'il s'agit-là d'une turpitude perſonnelle
à l'Empereur. C'eût été le moyen infaillible
d'aigrir l'eſprit de ſon juge ; ou, pour mieux
dire , c'cût été aggraver la première faute & la
changer en une injure réelle. Aufſi d'anciens tritiques
n'ont- ils pas balancé à rejeter cette cauſe ,
comme abſurde & inadmiſſible. Si au contraire
on ſuppoſe qu'Ovide étant Decemvir, c'est- à-dire
l'un des lieutenans - criminels de Rome , a eu l'imprudence
d'informer de quelque crime énorme
commis par le jeune Marcus Agrippa , & que ce
fut enconféquence de ce forfait ébruité qu'Auguſte
prit le parti de releguer ce Prince dans une
ifle , & de le déclarer déchu de ſon droit à l'empire&
à la ſucceſſion , comme atteint & convaincu
de cruautés atroces , ainſi que le témoigne l'hiſtoire;
on ne fera plus étonné de voir ſi ſouvent
Ovide repréſenter à Auguſte qu'il n'a péché que
par imprudence , & pour avoir pris connoiſſance
d'un fait qu'il auroit dû ignorer. Rapportons ici
ceque le poëte écrit de plus déciſifà ce ſujet ; &
admirons combien, ſous ce nouveau point de vue,
tout ce qu'il diſoit auparavant d'obſcur & d'énigmatique
, devient clair & palpable. Je pourrois
citer un grand nombre de vers ; mais il me ſemble
que ces deux- ci ſuffiront :
Cur aliquid vidi ? cur noxia lumina feci ?
Cur imprudenti cognita cauſſa mihi eſt ?
:
:
C'est- à- dire , Pourquoi ai je eu des yeux ?
Pourquoi les ai je rendus coupables ? Pourquoi,
imprudent que j'ai été , ai je pris connoiſſance
d'une certaine affaire ? Au reſte , je lis ici cauffa
&non pas culpa, comme on lit ordinairement
AVRIL. 17736 185
fur quoi il eſt à obſerver que la leçon cauſſa eſt
celle qui s'offre dans les plus anciennes éditions
d'Ovide , & que cette leçon a été connue & ſuivie
par l'auteur d'une vie latine de ce poëte , impriméeàGenève
en 1619 , par Pierre de la Rovierre,
àla tête des Métamorphoſes. Mais , au furplus ,
quand on s'obſtineroit à conſerver la leçon culpa,
qui eſt la plus générale , il eſt évident que ce mot
peut également ſe prendre dans le ſens de procès,
d'affaire criminelle , d'accuſation , & , pour me
ſervir d'un terme de barreau , d'inculpation.
Ainfi , de toute façon , il réſulte de cette recherche
qu'Ovide a déplu à Auguſte pour avoir pris
connoiſlance d'une certaine affaire criminelle en
qualité de magigiffttrraatt.. Il eſt , dis - je , probable
qu'Ovide fit informer de quelque grand délit ,
dont il ne connoiſſoit pas l'auteur , & que cette
information juridique ayant donné lieuà la découverte
du coupable , il ſe trouva que le criminel
n'étoit autre que le Prince Agrippa , propre
perit fils& fuccefleur déſigné d'Augufte ; & que
l'Empereur ne put pardonner à Ovide cette faute
involontaire , le regardant comme la cauſe (innocente
, à la vérité) de l'opprobre de ſa maiſon.
Il me reſte à rapporter quatre vers d'Ovide , par
leſquels il nous apprend qu'il a été juge civil &
criminel , circonſtance de ſa vie à laquelle , juſ
qu'ici , on n'a point aſſez fait d'attention.
Nec malè commiſſa eſt nobis fortuna reorum ,
Uſque decem deciès inſpicienda viris :
Res quoque privatas ſtatui , fine crimine judex,
De que ineâ faſſa eſt pars quoque victa fide.
OVID. Trift 1. 2.
J'ai l'honneur d'être , &c.
186 MERCURE DE FRANCE.
ARTS.
২
GRAVURES.
I.
Principes du Defſſin dans le genre dupay-
Sage. A Paris , chez Demarteau , graveur
du Roi , tue de la Pelterie , à la
Cloche.
1L ne paroît encore que les deux premiers
cahiers de ces principes gravés dans
la manière du deſſin au crayon rouge ,
d'après les deſſins de M. le Prince , peintre
du Roi. Des notes placées au bas de
chaque planche éclairent l'élève & le dirigent
dans ſes études.
I I.
Ve. nouveau Choix de Pièces françoifes &
sitaliennes , petits Airs , Menuets , &c .
avec des doubles & variations , accom
modés pour deux violoncelles, batfons,
baſſes de viole , &c. par M. Taillart
l'aîné ; le tout recueilli& mis en ordre
par M. ***. Prix , 6 livres. A Paris ,
AVRIL. 1773 . 187
chez M. Taillart , rue de la Monnoie,
la première porte cochère à gauche en
deſcendant du Pont- neuf , maiſon de
M. Fabre ; & aux Adreſſes ordinaires
de Muſique .
Les quatre premiers Recueils que M.
Taillart l'aîné a déjà publiés pour le violoncelle
faifoient deficer celui- ci qui contient
la ſuite des airs applaudis ſur le
théâtre&dans les concerts. M. Taillart a
donné la préférence à ceux de ces airs ,
qui par leur caractère particulier , font le
meilleur effet ſur laballe. Des doubles&
variations inférés dans ce recueil le rendront
encore plus intéreſſfant pour les virtuofes&
les amateurs du violoncelle .
III.
Trois planches relatives à la Chymie ;
La premièrie contenant des tables complettes&
exactes des affinités; entr'autres ,
des affinités de l'acidum pingue , avec différentes
ſubſtances ; des diffolutions des
différens corps ; la deuxième des caractères
chymiques ,& des diviſions & fubdiviſions
des poids ; la troiſième les figures
des divers fourneaux. Ces trois planches
font grand in - fol. papier de Hollande ,
188 MERCURE DE FRANCE.
accompagnées de notes inſtructives. La
gravure en est très-foignée , & peut faire
ornement. Elles ſe vendent 3 liv. pièce ,
rue Tirechappe , chez M. Vaugny , maiſon
de la Penſion , au deuxième étage.
: I V.
LaMere Brigide , la petite Javotte.
Deux gravures d'après les deſſins de
M. Wille , fils , elles repréſentent , l'une
la tête d'une vieille , l'autre celle d'une
jeune fille. Ces eſtampes ont environ ſept
poucesde hauteur ,& fix de largeur. Elies
font gravées avec beaucoup de talent par
M. Muller ; prix 24 ſols , chez M. Wille,
Graveur du Roi , quai des Auguſtins .
V.
Le Marchand d'Orvietan , d'après le
tableau de K. du Jardin , qui eſt dans le
Cabinet de M. Blondel deGagny , &deux
Payſages d'après Ruiſdaal : le tableau d'un
de ces payſages eſt chez M. le Comte de
Beaudouin ; ils font gravés avec eſprit &
dans le caractère des Maîtres par M. de B.
qui s'eſt déjà diſtingué par pluſieurs morceaux
connus. A Paris , chez Joullain ,
Marchand de Tableaux & d'Estampes ,
AVRIL. 1773. 189
quai de la Mégiſſerie.On trouve auſſi chez
lui deux autres Payſages compoſés & gravés
par le même , avec autant d'eſprit que
les précédens.
MUSIQUE.
I.
Méthode raiſonnée pour apprendre aisément
àjouer de la flûte traverſière , avec les
principes de Muſique , des Ariettes &
autres jolis aits en duo.....
OUVRA UVRAGE utile & curieux qui conduit
en très peude tems à la parfaite connoif.
ſance de la muſique , & à jouer à livre
ouvert les Sonates , Concerto & Symphonies
, par M Corrette , Chevalier de l'Ordre
de Chriſt , nouvelle édition , revue ,
corrigée & augmentée de la gamme du
hautbois& de la clarinette ; prix 6 livres ,
aux adreſſes ordinaires de Muſique.
I I.
III Sinfonie a piu ſtromenti compoſte
dal Sigt Giuſeppe Hayden , Maestro di
Concerto& compoſitor di muſica di S, E.
1.90 MERCURE DE FRANCE .
il Principe Eſterhaſy , Opéra XV ; prix
7 liv. 4 f. Le parti d'obboe & corni da
caccia fono ad libitum .
Sei divertimenti per due violini , alto
& violoncello , compoſti da Luighi Boccherini
, compofitore & vertuoſo di Camera
di S. A. R. Don Luigi Infanti d'Ifpagnia
, opéra XI , libro quarto di quartetti
, nuovamente ſtampati a ſpeſe di G.
B. Venier; prix 9 liv. A Paris, chez Venier ,
éditeür depluſieurs ouvrages de muſique ,
rue St Thomas du Louvre , vis- à - vis le
château-d'eau ; & aux adreſſes ordinaires
de muſique. A Lyon , aux adreſſes de
muſique.
:
III.
Six Symphonies , deux de Toeſchy,
deux de C. Stamitz , deux de Vannhal ;
prix 12 liv. Ces mêmes Symphonies ſe
vendent ſéparément. Le prix de chacune
eſtde 2 liv. 8 fols.
Recueil d'Ariettes choiſies , tirées des
Opéra-comiques , & arrangées pour deux
violoncelles , par M. Julien l'aîné , premier
violoncelle de la comédie de laMarineau
portde Brest ; prix , 3 liv . A Paris,
chez Sieber , rue St Honoré , à l'hôtel
d'Aligre.
AVRIL. 1773. 19
Six trio pour deux violons & unebaſſe,
compofés par Hemberger ; prix , 7 liv .
4 fols . Ces Trio , d'un genre nouveau &
d'un chant agréable , & bien dialogué ,
plairont aux amateurs de la muſique inftrumentale.
L'exécution en eſt facile & à
la portée de tous ceux qui ſe ſont un peu
familiariſés avecle violon . On les trouve
à Paris , à l'adreſſe ci-deſſus ; & chez l'auteur
, à l'hôtel de Bourgogne , rue de Savoye.
IV..
Quatre Symphonies pour huit inſtrumens
, deux violons , deux hautbois,deux
cors , alto& baſſe ; la première avec tympanon
, & deux clarinettes ad libitum
compoſées par Vannhal ; prix, livres.A
Paris , au Bureau d'abonnement muſical ,
cour de l'ancien Grand Cerf , rues St Denis
, & des Deux - Portes St Sauveur , &
aux adreſſes ordinaires. A Lyon , chez
Caſtaud , place de laComédie.
Premier Recueil d'Ariettes avec accompagnement
de Clavecin ou de Piano
førte obligé& de violon : par M. Audif-,
frey , organiſte de l'Abbaye royale de St
Victor de Marſeille. Prix , 7 liv. 4 fols.
Aux adreſſes ordinaires de mufique.
192 MERCURE DE FRANCE .
ARCHITECTURE.
ON a donné un projet ſur les moyens
d'arrêter les progrès du feu ,dans les Salles
de Spectacles , lorſque le Public eft afſemblé
; d'après ce projet , on vient de
former un établiſſement à la Comédie
Italienne , qui a réuſſi à la fatisfaction
du Miniſtre & des Magiſtrats qui ſe ſont
aſſemblés & affurés d'après l'expérience
qu'on pouvoitdonnerdu ſecours en moins
d'une minute , dans toute l'étendue de
la Salle ſans que les différens mouvements
du Public puiffent jamais occaſionner
de retard.
M. Dumont , Profeſſeur d'Architecture
, vient de mettre aujour , deux Gravures;
l'une repréſentant la perſpective
d'un théâtre , avec une coupe qui laiſſe
appercevoir la pompe placée ſur un réſervoir,
& l'application du projet général;
Pautre repréſente une partie du plan de
la Salle de la Comédie Italienne , fur laquel
paſſe le nouvel établiſſement avec
le développement & les explications néceſſaires
pour l'intelligence de la machine
&de fa mécanique. Ces deux planches
feront
AVRIL. 1773 . 193
feront jointes à la ſuite du parralèle des
plas belles Salles de Spectacles publics
de l'Europe , du nombre de so feuilles
&du prix de 21 liv. ce qui fera préſen
tement 52 feuilles , du prix de 24 1. Ces
deux nouvelles gravures , priſes ſéparément
, feront enſemble du prix de 41. 4f.
& une ſeule , priſe à volonté , ſera du
prix de 2 liv. 8 f. Ces acquiſitions pourront
toujours ſe faire , chez l'Auteur , rue
des Arcís , maiſon du Commiſſaire &
chez Mrs Joulain , pere & fils , Quai de
la Mégiſſerie , à la Ville de Rome.
VERS au bas du Portrait de M. de
:
la Condamine.
Son ame fur active , & fa raifon profonde.
Onreſpecta ſes moeurs autantque les écrits.
Ses loiſirs l'ont placé parmi les beaux-efprits ,
Et ſes travaux au rang des bienfaiteurs dumonde,
: ParM. l'Abbé Porquet.
On ne peut qu'applaudir à ce tribut légitime
payé au ſavant reſpectable , auteur du premier
mémoire qu'on ait écrit en faveur de l'inoculation
, célèbre par ſes voyages philofophiques , &
dont les délaſſemens mêmes annoncent autant
d'eſprit que de goût.
I. Vol. I
1
:
:
194 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE de M. de Voltaire au Roi
de Pruffe.
A Ferney , le premier Février 1773 .
SIRE ,
1
D
121
Je vous ai remercié de votre porcelaine ; le
Roi mon maître n'en a pas de plus belle;.. maisje
voustemercie bien plus de ce que vous m'ôtez ,
queje ne ſuis ſenſible à ce que vous me donnez. )
Vous me retranchez tout net neuf années dans
votre dernière lettre ; jamais Contrôleur- général
des finances n'a fait de ſi grands changemens..
Votre Majesté a la bonté de me faire compliment
fur monâge de ſoixante - dix ans ; voilà comme on
trompe toujours les Rois ; j'en ai ſoixante- dixneuf
, s'il vous plaît , & bientôt quatre - vingt :
ainſi je ne verrai point la deſtruction queje fou
haitais ſi paſſionnémentde ces vilains Turcs , qui ,
enferment les femmes & qui ne cultivent point
les beaux arts.
Vous ne voulez donc point remplacer Thiriot,
votre hiſtoriographe des cafés ; il s'acquittait parfaitement
de cette charge ; il ſavait par coeur le
peude bons vers & le grand nombre des mauvais
qu'on faiſait dans Paris : c'était un homme bien
néceflaire à l'Etat.
Vous n'avez donc plus dans Paris
De courtier de littérature ;
Yous renoncez aux beaux eſprits,
1
:::
7
1
AVRIL. 1773 . 195
:
:
A tous les immortels écrits
De l'Almanach & du Mercure.
L'in-folio ni la brochure
Avos yeux n'ont donc plus de prix.
D'où vous vient tant d'indifférence ?
Vous ſoupçonnez que le bon tems
Eſt paflé pour jamais en France.
:
Ah ! jugez mieux de nos talens ,
Et voyez quelle eſt notre aiſance.
Nous ſommes & riches & grands ;
Mais c'eſt en fait d'extravagance ,
J'ai même très-peu d'eſpérance
Que M. l'Abbé S. ... * .....
Malgré la flatteuſe éloquence ,
Nous tire jamais du bourbier
Où nous a plongés l'abondance
De nos barbouilleurs de papier.
:
Le goût s'enfuit, l'ennui nous gêne ,
* L'Abbé S. ... de C.... , homme qui
s'eſt aviſé de juger les ſiècles avec un ci - devant
foi-diſant Jéſuite , & qui a ramaſſé un tas de calomnies
abſurdes pour vendre ſon livre qu'il n'a
point vendu. Note de M. de Voltaire .
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
:
On cherche des plaiſirs nouveaux ;
Nous étalons pour Melpomène
Quatre ou cinq fortes de treteaux ,
Au lieu du théâtre d'Athène .
On critique , on critiquera ,
On imprime , on imprimera
De beaux écrits ſur la mufique ,
Surla ſcience économique ,
Sur la finance & la tactique
Et fur les filles d'Opéra .
En province une Académie
Enſeigne méthodiquement ,
Etcalcule très - ſavamment
Les moyens d'avoir du génie.
Un auteur va mettre au grand jour
L'utile & la profonde hiſtoire
Des finges qu'on montre à la Foire
Et de ceux qui vont à la Cour.
Peut- être un peu de ridicule
Sejoint-il àtant d'agrèmens ;
Mais je connois certaines gens
Qui vers les bords de la Viſtule,
Ne paſſent pas ſi bien leurtems.
AVRIL. 1773. 197
ANECDOTES.
I.
ALFRED , Roi d'Angleterre , vivoit en
901. Il avoit beaucoup de goût pour
l'étude, & partageoit ordinairement, pour
y vaquer , le jour en trois parties égales ;
l'une pour ſon ſommeil& la réparation
de ſes forces par les alimens &l'exercice;
l'autre pour le travail du gouvernement ,
& la troiſième pour l'étude & la piété.
Afin de meſurer exactement ſes heures ,
il faifoit ufage de flambeaux d'un volume
ſemblable qu'il allumoit les uns après
les autres dans une lanterne , expédient
ingénieux pour un ſiècle groſſier , où la
géométrie des cadrans & le méchaniſme
des montres & des horloges étoient entièrement
inconnus. C'est ainſi , que par
une diſtribution régulière de fon tems ,
& malgré les fréquentes maladies dont il
étoit atraqué , ce héros , qui livra en perfonne
cinquante batailles ou combats ,
tant fur terre que fur mer , fut encore
capable d'acquérir plus de connoillances
& même de compoſer plus d'ouvrages-
1 iij
198 MERCURE DE FRANCE.
que les homines les plus ſtudieux & les
plus maîtres de leur loiſir&de leur application
n'en ont pu faire dans les ſiècles
les plus heureux.
II.
Le Marquis de Villars , Ambaſſadeur
de France à Madrid , s'étant mis à la tête
dubancdesGrands, dans une cérémonie,
fur un petit tabouret deſtiné au Connétable
de Caſtille , celui - ci arrivant peu
de tems après , alla droit au Marquis de
Villars , & lui dit que c'étoit ſa place.
J'en conviens , dit le Marquis , mais montrez
m'en une plus honorable,&je la prendrai.
Cela ſe termina , fans aigreur , par
apporter un ſecond tabouret pour le Connétable.
III.
Nous n'appercevons ordinairement
dans les choſes que ce que nous detirons
y trouver : témoin le conte d'un Curé &
d'une Dame. Ils avoient oui dire que la
June étoit habitée ; ils le croyoient , &, le
télescope en main , tous deux tâchoient
d'en reconnoître les habitans. Sije ne me
trompe , dit d'abord la Dame , j'apperçois
deux ombres ; elles s'inclinent l'une vers
l'autre :je n'en doute point , ce font deux
AVRIL. 1773. 199
2
amans heureux .... « Eh ! fi donc , Ma-
» dame , reprend le Curé , ces deux om-
: > bres que vous voyez ſont deux clochers
>> d'une cathédrale.
I V.
Un Ecolier ayant promis à un Maître
de Rhétorique de lui payer une certaine
ſomme quand il lui auroit appris l'art de
perfuader ; le Maître , impatient de ce
qu'il tardoit à lui donner de l'argent, l'appela
en juſtice , fondé ſur ceci , que s'il
-perfuadoit aux juges qu'il ne lui devoit
rien , il feroit obligé de le payerparce qu'il
Sauroit l'art de perfuader , & que s'il ne le
perfuadoit pas , il perdroitfa cause . Mais
l'Ecolier gagna par la même raiſon , par-
- ce que , dit-il , « Si je perfuade mes juges
>>je n'aurai rien à payer , puiſque j'aurai
>> gagné mon procès; & li je ne les per-
>> fuade pas , je ne devrai rien à mon Maî
» tre , puiſque je ne ſaurai pas l'art de
>> perfuader. »
:
AVIS.
I.
3
PASTE Royale , faite par le ſieur Arnauld
Marchand Parfumeur du Roi , au coin des rues
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
:
Traverfiere & du Halard, vis-à- vis la fontaine
de Richelieu à Paris ; il vend avec ſuccès ladite
Pâte Royale , fi connue pour blanchir les mains ;
elle adoucit la peau au point d'en êter les rongeurs
& boutons ; elle empêche & guérit les engelures.
Elle eſt d'une odeur très - agréable , ne ſe corrompt
jamais: on peut , comme il arrive tous les
jours , la tranſporter dans les pays les plus
éloignés.
C'eſt de cette Pâte dont le Roi ſe ſert que le
fieur Arnauld vend dans des pots de terre grife de
Flandre enveloppés, ficelés & cachetés d'une empreinte
au nomde l'Auteur.
Il y a des pots doubles de 8 liv . qui ne coûtent
plusque liv. lorſqu'on en rapporte un vuide , &
des pots de 4 liv. qui ne coûtent plus que 3 liv.
10 fols.
Le ſieur Arnauld prévient qu'il y a quelques
-Particuliers qui cherchent à contrefaire ladre
Pâte; mais qu'ils ne parviennent qu'à tromper
les perſonnes qui s'en ſervent, attendu que la leur
ſecorrompt très-promptement.
Ilvend toutes fortes de poudres d'odeurs & de
toutes les couleurs ; toutes fortes de pommades &
d'eaux de ſenteurs .
Il vend auſſi la véritable eau de Jouvence trèsagréable
pour la peau , c'est -à- dire ſur le viſage
&les autres parties où l'on jugera à propos de s'en
ſervir. Elle a la qualité de détruire les boutons ,
rougeurs& cuifions.
II.
M. Maget , ancien Chirurgien-Major de la
Marine , breveté du Roi , pour la guérifon radiAVRIL.
17730 201
/
caledes hernies ou defcentes , avertit ceux qui
voudront avoir de nouvelles preuves de la bonté
de ſa méthode, de s'adreſler à lui ; il leur indiquerades
perſonnes qu'il a guéries depuis peu ,
avec le même ſuccès que les précédentes ; elles
donneront les éclairciſſemens qu'on pourra
defirer. M. Maget demeure à Paris rue de la
Bourbe , Fauxbourg S. Jacques , maiſon de Madame
Lauzeret ; il prie d'affranchir les lettres ,
ſans quoi elles reſteront à la poſte.
III .
Le ſieur Juvigny, Ingénieur du Roi en chef, a
déjà annoncé pluſieurs méchaniques au public ,
& entr'autres , différens moulins économiques ;
mais comme il s'apperçoit que la plupart des perſonnes
craignent de ſe conſtituer en dépenſes , il
fait part aujourd'hui de deux nouveaux moulins
auſſi de ſon invention ; ſçavoir , un moulin , ſervi
par deux boeufs , qui moud environ deux cens
quarante livres de bled par heure ; ce moulineſt
très folide dans toutes les parties , il blute &
crible en même tems : le deuxième eſt un moulin
qui va fans eau', ſans vent , fans homme& fans
aucun ſecours d'animaux , il moud nuit & jour ,
& deux hommes ſuffiſent pour ſervir quatte
moulins de cette eſpèce; ces moulins n'occupent
pas moitié de terrein que les précédens , & les
deux hommes payés, le reſte eſt bénéfice net : ces
quatre moulins enſemble moudent 240 livres de
bled par heure; on peut n'en faire conſtruire
qu'un ou deux , qui produiſent à proportion .
Il a auffi inventé un nouveau battoir à bled
à douze fléaux qui crible en même tems : un ſeul
homme le fait mouvoir fans s'efforcer ; il eſt ſui
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
périeur à ceux qui ont été annoncés ci-devant.
Il a auſſi rectifié ſes curemoles ; l'épreuve en
ayant été faite ſur la riviere de Seine , le plus
petit curemole enlève à chaque curage quatre
pieds de terre cube par curage , moyennant deux
hommes ; le ſecond enlève huit pieds de terre
cube par curage , moyennant quatre hommes ; &
le troifiéme double ce dernier moyennant fix
hommes; ces méchaniques font uniques dans
leur genre. L'Auteur ne rallentira point ſon application
pour le bien & l'avantage du public;
il demeure toujours rue de la Tixéranderie ,
chez un Dégraifleur , vis à- vis un Chapelier.
Il prie d'affranchir les lettres qu'on lui écrira.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Copenhague , le 12 Février 1772 .
LE Miniſtre de Ruffie a notifié ici la majorité
duGrand-Duc de Ruffie comme Prince de l'Empire.
Il a annoncé en même tems que l'Impératrice
avoit remis à ce Prince le gouvernement des
Etats qu'il poflède en Allemagne.
La Compagnie Danoiſe des Indes vient d'accorder
une gratification de huit mille rixdalles ,
au ſieur Saly , chevalier de St Michel & ſculpteur
François , pour récompenfer ſon zèle & ſes ta .
lens. Ce célèbre artiſte a exécuté la ſtatue équeſtre
du feu Roi de Danemarck Fréderic V , que
cette Compagnie a conſacrée à la mémoire de ce
Prince.
:
L'armement de la grande flotte , dont on a déjà
AVRIL. 1773. 203
parlé, n'aura pas lieu quant à préſent. Les quatre
vaiſſeaux , qui ont d'abord reçu les ordres , doivent
ſeuls appareiller inceſſamment. On ne fait
point encore quelle eſt leur deſtination.
DeConstantinople , le 20 Janvier 1773 .
On avoit annoncé le retour des Plénipotentiaires
Ottomans ; mais quoiqu'on ſoit afluré
que les négociations n'ont point encore produit
l'effetqu'on en attendoit , les conférences continuent
toujours. On dit que les Miniſtres reſpectifs
ſont d'accord ſur les acceſſoires , & qu'ils ne
peuvent s'accorder ſur le fond principal . Les
Ruſſes perſiſtent à demander l'indépendance abfolue
de la Crimée , les Ports de Kerché , ( Panticapée
) & de Jeni- Calé , ſur le Détroit de Zabache
(Bosphore Cimmerien ) & un dédommagement
pour les frais de la guerre ; mais les Turcs
refuſent conſtamment ces articles , ſurtout les
deux premiers.
DesFrontières de la Pologne , le 4 Février.
1773 .
Le Roi de Pruſſe a fait adrefler aux Predicateurs
Diſſidens des villages du reffort de la ville
de Thorn qui ſont actuellement en ſa puiſlance ,
deux édits. Le premier contient une formule de
Prières dont ils doivent ſe ſervir en priant pour
le Roi & la Famille Royale : par le ſecond , il
leur enjoint de dénoncer à la Chancellerie tous
les enfans qui ſeront reçus dans leurs Egliſes ,
ſans s'arrêter aux uſages de la Pologne & de l'Egliſe
Romaine. Ils ont envoyé ces édits au Magiſtrat
de Thorn qui a demandé à la Chambre de
'Marienwerder de ſurſeoir à leur exécution , juſ
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
qu'à ce qu'il eût reponſe à la lettre qu'il a écrite
fur ce ſujet à la Cour de Berlin.
L'ouverture du Senatus Confilium ſe fit le 8 de
ce mois , jour fixé pour cette aſſemblée. Les conférences
ſe tinrent à huit clos , femotis arbitris. Il
s'en faut bien qu'il s'y ſoit trouvé le nombre de
Sénateurs ordinaire. Ilyen avoit environ trente.
UnMagnat Eccléſiaſtique , qui avoit droit d'y
fiéger autrefois , voulut y prendre féance ; mais
le Miniſtre de la Puiſſance de qui il dépend actuellement,
lui défendit d'y entrer. Un autre
Sénateur Séculier , à qui le même ordre fut fignifié,
demanda au Miniſtre une défenſe par écrit ,
afin qu'il pût le juſtifier auprès de la Nation , de
n'avoir point rempli ſon devoir dans cette occafion
importante. Dans la première ſéance , on fit
Iecturedes réponſes que les Puiflances reſpectives
de l'Europe ont faites à Sa Majesté , fur l'état
actuel de la Pologne.
Dans le dernier Senatûs Confilium , leCaftelland'Embinski
afſiſta aux ſéances des 8 , 9& 10;
mais ce dernier jour , il reçut un billet du Miniftre
de la Cour de Vienne , qui lui fignifioit que
ſa châtellenie fe trouvantdans les pofletfionsde
ſa Souveraine , la préſence n'étoit pas néceflaire
dans cette aflemblée. LeComte Krafinski , évêque
deKaminiec , ne comparut qu'à quelques féances,
parce qu'une partie de fon diocèſe étant déinembrée
de la Pologne , il étoit devenu fujet de l'Autriche.
Onditque toutes les places ſituées ſur laViſtule
vont être fortifiées , & que le Genéral Tottleben
n'attend que l'arrivée du général Romanius , qui
doit le relever à Grodno , pout aller le joindre ,
AVRI L. 1773 . 205
:
:
avec ſon corps d'obſervation , à l'armée qui ſe
trouve en Finlande.
LeComtedePergen publia , le 28 du mois dernier
, au nom de l'Impératrice- Reine une Déclasation
par laquelle Sa Majesté Iimpériale & Royale
réunit à ſes Domaines les terres appartenant aux
charges de Palatins & autres Grands Officiers ,
ainſi que les biens de la Couronne. Elle laifle la
moitié del'ufufruit de ces derniers aux poffefleurs
actuels , pendant leur vie ſeulement , & à certaines
conditions . On a expédié les lettres circulaires
pour les Diétines qui ſe tiendront le 22 du mois
prochain. Les troupes Ruſſes&Autrichiennes font
tous les jours des mouvemens & s'avancent de
plus enplusdans le centre du royaume.
:
De Vienne , le 10 Février 1773 .
Les Ingénieurs que cette Cour avoit envoyés
en Pologne, pour lever le plan de ſes nouvelles
pofleffions, font revenus ici depuis quelques jours.
D'après le réſultat de leurs opérations , l'étendue
des pays cédés à la Maiſon d'Autriche par le
Traité departage, eſt de quatorze cens mille quarrés
d'Allemagne.
Les Ingénieurs revenus de Pologne ont fait
fentir, par leur rapport , combien l'acquifition
de Cracovie & de Kaminiec feroit eſſentielle à la
sûreté &à la défenſe des nouvelles poſleſſions de
laMaiſon d'Autriche. On est perfuadé que cette
Cour exigera que ces deux places foient comprieſes
dans fon partage. On prétend que fes troupes
viennent de s'emparer de la première ,&on conjecture
que la ſeconde ne tardera pas à éprouver le
même fort.
206 MERCURE DE FRANCE .
On eſpère ici que la tenue de la Diète prochaine
achevera de conſolider les arrangemens pris par
les trois Cours co- partageantes , & l'on s'occupe
actuellement des moyens proptes à faire valoir
entièrement les domaines que la Maiſon d'Autriche
vient d'acquérir. On préſenta , cette ſemaine,
au Confeil d'Etat , plufieurs mémoires & pluſieurs
projetsà cette occafion. Il paroît que l'adminiſtration
des Salines de Wielicza eſt le premier objet
auquel on va s'attacher. On eſt perſuadé que les
Rois de Pologne , dont ces mines formoient le
principal revenu , n'en tiroient pas le quart de ce
qu'elles peuvent rapporter , & que , ſans augmenter
ſenſiblement le prix du ſel, il ſera facile de
*rendre cette poſleſſion une des plus lucratives de
laMonarchieAutrichienne.
:
Le voyage de l'Empereur en Pologne eſt actuellement
décidé , & doit avoir lieu au commencement
du mois prochain. Le Maréchal de Lacy ,
le Général Pelegrini , le Comte de Noſtitz , le
ComteDietrichſtein, Grand Ecuyer,& deux autres
Chambellans compoſeront la ſuite de Sa Majesté
Impériale qui ſe rendra en Tranfilvanie , après
avoir parcouru la Pologne Autrichienne , &reviendra
ici par le Bannat de Temeſwar.
De Ratisbonne , le 10 Février 1773 .
:م
On apprendde Wetzlar que les troubles qui
interrompoient la Vifitation de la Chambre Impériale,
depuis le mois de Mai dernier , ſont enfin
appaiſés , & que les Subdélégués ont repris leurs
-ſéances le premier de ce mois.
AVRIL . 1773 . 207
De Livourne , les Février 1773 . :
L'Académie de Mantoue a propofé , pour
pourle
prixde philofophie de cette année , un ſujetbien
intéreſlant: elle demande d'affigner la cause des
crimes, d'indiquer les moyens de les détruire , s'il
eſt poſſible ou d'en prévenir les effets, afin de
rendre lesfupplices plus rares ,fans que la sûreté
publique enfouffre .
: De Cadix , le 6 Février 1773 .
Des lettres de Salé & de Mogador annoncent
que la paix a été conclue avec les Etats Généraux
, aux mêmes conditions qu'auparavant , &
qu'il ne paroît pas qu'on en ait impoſé de nouvelles.
De la Haye, le 12 Mars 1773 .
Le ſieur Roffignol , Conful général des Provinces
Unies dans les Etats de l'Empereur de Maroc,
a écrit à Leurs Hautes Puiflances que ce Prince à
renouvelé la paix avec la Hollande , ſuivant l'ancien
Traité . Cette heureuſe nouvelle va rendre au
commerce la confiance & la liberté dont il avoit
beſoin. Il n'y a plus de différends entre les Puifſances
Barbareſques &les principales Nations du
Nord de l'Europe. Leurs navigateurs pourront ti-
-rer librement du Pays deMaroc les vivres qu'ils
n'obtiendroient point ailleurs ni ſi facilement ni
au même prix . Depuis les beſtiaux juſqu'aux légumes
, tout leur eſt fourni par les provinces fertiles
de cet Empire qui gagneroit plus à vendre
aux Chrétiens ſes denrées , qu'à faire des courſes
contr'eux.
On est ici attentifau ſort de la Pologne comme
chez toutes les auties Nations , &on recherche
208 MERCURE DE FRANCE.
avec avidité les nouvelles de ce pays ; on a été
inſtruitdu ſuccèsdu Senatus Confilium &de l'époque
de la Diete , fixée au 19 Avril. On ignoroit
quel pouvoit être le nombre des priſonniers Polonois
en Ruſſie , & l'on vient d'apprendre que la
liberté a été rendue à cinq mille. Peut- être ſerat'on
longtems à retrouver ceux qui ſe ſeront enfoncés
dans les déſerts de cet Empire. Lorſque
l'Impératrice régnante ordonna le retour des différentes
perſonnes exilées tous les regnes précédens
, on en rechercha envain pluſieurs dont la
trace étoit perdue & dont le ſort reſta ignoré. On
prétend qu'il n'y a pas fur la terre de prifons plus
propres à receler des malheureux que la libre étenduedes
folitudes de la Sibérie .
De Londres, le 20 Février 1773-
On ſe rappelle que le Gouvernement envoya ,
l'année dernière , deux bâtimens pour tenter de
nouvelles découvertes vers le pôle du Sud Il en
fait équiper actuellement deux autres deſtinés
pour celui du Nord. Ceux qui s'intéreſſent aux
progrès de la navigation , fondent de grandes
eſpérances fur le réſultat de cette double entreprife.
L
Les nouvellesde Saint Vincent portent que les
opérations contre les Caraïbes de cette Iſle font
très-lentes ; qu'il eſt auſſi dangereux que difficile
de pénétrerdans leur pays , à cauſe de l'épaiſleur
-des bois, qu'on lediſpoſe cependantà tenterquelqu'action
déciſive, parce que les maladies commencent
à tourmenter nos troupes...
:
Le Ministère a réſolu de profiter de la ſaiſon
tempérée pour envoyer fur la Mer du Nord denz
vaificaux , avec ordre de s'approcher du pôle artAVRIL.
1773. 209
1
:
tique le plus qu'ils pourront , & de ſe frayer un
paſlage par le Nord Oueſt. Cette expédition, que
la Société royale follicite depuis longtems , feta
confiée au capitaine Phipps.
NOMINATIONS .
de
3
Le Roi a diſpolé de la charge de Clerc ordinaire
de ſa Chapelle & Oratoite , vacante par la
mort de l'Abbé le Gris , en faveur l'Abbé Raffeneau
de Life , l'un de ſes Chapelains , & Sa
Majesté a accordé la charge de Clerc de Chapelle
de quartier , vacante par la promotion de l'Abbé
Cledat des Mazeaux à celle de Chapelain , à
FAbbé Duhautoire , Chanoine de Provins.
Le Roi vient d'accorder le Régiment de Dragons
, vacant par la démiſſion du Prince de Beaufremont
, au Prince de Lambeſe, Grand-Ecuyer
de France , Capitaine dans le Régiment deMeſtre
de Camp général de la Cavalerie, qui a eu l'honneur
de faire , à cette occafion, ſes remercimens
à Sa Majesté .
:
PRESENTATIONS . 1
Le Comte d'Efloffy de Czerneick , Brigadler
des Armées du Roi , a eu l'honneut d'être préſenté
, ces jours derniers , au Roi & à la Famille
Royale , par le Marechal Duc de Richelieu ,
premier Gentilhomme de la Chambre de Sa Majeſté.
La Marquiſe de Roquefeuil eut l'honneur d'être
préſentée au Roi & à la Famille Royale , le
28 Février , par la Comteſſe de Noailles.
Le Marquis de Noailles , Ambaſſadeur du Roi
210 MERCURE DE FRANCE.
auprès des Etats- Généraux des Provinces-Unies ,
premier Gentilhomme de la Chambre de Monſeigneur
le Comte de Provence , en exercice ,
arriva à Verſailles le 6 Mars. Il eut l'honneur
d'être préſenté le même jour à Sa Majesté , par
le Duc d'Aiguillon , Miniſtre & Sécretaire d'Etat
au département des affaires Etrangeres; il
eut l'honneur d'être préſenté enſuite à la Famille
Royale.
Le 7 Mars , la Marquiſe de la Tour-du-Pin-
Montauban , a eu l'honneur d'être préſentée au
Roi , ainſi qu'à la Famille Royale , par la Marquile
de la Tour-du Pin .
La Vicomteffe de Faudoas , & la Vicomteffe
de Coetlosquet , ont eu l'honneur d'être prélenrées
à Sa Majesté , ainſi qu'à la Famille Royale ,
Ja première par la Comteffe de Rochechouart ,
&la ſeconde par la Comtefle de Polignac ,
MARIAGES. 7
Le Roi & la Famille Royale ſignerent le contrat
de mariage du ſieur de Bonafau de Preſque ,
Chevalier de l'Ordre royal & militaire de Saint
Louis, Lieutenant-Colonel de Cavalerie , Ecuyer
ordinaire de Sa Majesté , attaché à Madame Sophie
, avec Demoiselle de Bayle. 1
Le 16 Mars, le Roi a déclaré que le mariage
de Monſeigneur le Comte d'Artois étoit arrêté
avec la Princeſſe Marie- Théreſe , ſeconde Fille
du Roi de Sardaigne .
NAISSANCES.
Le 4 Février , la femme d'un Garçon CharpenAVRIL.
1773 . 211
tier de Copenhague accoucha de trois garçons
qui paroiſſent jouir d'une bonne ſanté , ainſi que
leur mère.
LaMarquiſe de la Jamaïque eſt accouchée d'un
garçon , le 24 Février .
La femme du nommé Pelletier , de Nancy , y
eſt accouchée , le 27 Février , de trois filles qui
ont reçu le baptême & qui ont vécu trois jours.
MORTS.
Charles Emmanuel III , Roi de Sardaigne ,
eſt mort à Turin , après une longue maladie ,
la nuit du ry au 20 Février , dans la foixantedouzième
année de ſon âge , étant né le 27
Avril 1701 .
Jacque Claude-Augustinde la Cour , Marquis
de Balleroy , Lieutenant-Général des Armées du
Roi , eſt mort dans ſon Château de Balleroy ,
en Bafle . Normandie , le 21 Février , dans la
quatre- vingtième année de ſon âge.
Jean Chaix dit Beſſon , de la Ville de Gap ,
yeſt mort le 14 Février à l'âge de 104 ans .
Louis-Antoine- Hipolite Vidard , Chevalier de
Saint -Clair , Vicomte de Vauciennes , Mestre de
Camp de Cavalerie , ancien Exempt des Gardes
du Corps du Roi , eſt mort à Epernay, en Champagne
, le 12 Février , dans la ſoixante - quinziéme
année de ſon âge.
Claude- Charles-Urbain de Vion de Gaillon ,
ancien Exempt des Gardes du Corps du Roi ,
Meſtre-de-Camp de Cavalerie , eſt mort à Meu212
MERCURE DE FRANCE .
:
lan , le 24 Février , dans la quatre - vingtiéme
année de fon âge.
Le ſieur Jacques Forthon eſt mort à Saint-
George , dans la Grenade , vers la fin du mois
d'Octobre 1772 , âgé de cent-vingt- ſept ans. 11
étoit né à Bordeaux en 1645, le maria en 1694 ,
à Saint Chriſtophe , paſſa à la Martinique , où il
demeura pendant trente ans , &le retira enfin à
Saint-George. Il perdit l'uſage de la vue en 1762 ,
mais cet accident ne l'empêcha pas de jouir d'une
très-bonne ſanté juſqu'aux derniers jours de la
vie.
C
La dame Cadenhead , eſt morte à Aberdeen ,
en Ecofle , à l'âge de cent trois ans.
Marie Jule de Gauville , Abbé de l'abbaye
de Saint Symphorien, Diocèſe de Beauvais , Vicaire
Général du Diocèse d'Evreux , eſt mort
dans cette dernière Ville , le 27 Février.
Marie Gillot , épouſe de Pierre- Jule de Coi .
gnet , Marquis de Courſon , eſt morte à Cosne,,
le 1 Mars , dans la quatrevingtième année de fon
âge.
Pierre- Joſeph de la Pimpie , Chevalier de Solignac
, Secrétaire intime du Cabinet & des Commandemens
du Roi de Pologne Duc de Lorraine
& de Bar , des Académies des Arcades , de la
Rochelle, de Berlin , de Besançon & de Lyon ,
aflocié- correſpondant de l'Académie royale de
Inſcriptions & Belles- Lettres , Bibliothécaire &
Sécretaire perpétuel de la Société royale des ſçiences
& Belles Lettres de Nancy, eſt mort dans
cette dernière Vinle, le 28 Février , dans la quatre-
vingt-neuvième année de ſon âge. Il efl con
AVRIL. 1773 . 21
nudans la république des Lettres par pluſieurs
ouvrages eſtimés.
Louis-Charles de Sainte-Marthe , ancien Capitaine
de Cavalerie , Chevalier de l'Ordre royal
& Militaire de Saint Louis , eſt mort à Poitiers
lesMars.
N. de Gains , Chevalier de Linars , Maréchal
des Camps & Armées du Roi , eſt mort , le 4
Mars , au Château d'Enval , Paroifle de Chamberet
, Diocèſe de Tulles , dans la ſoixante- unićme
année de ſon âge,
Antoine Camboulas , Curé de la Paroiſſe de
Barbarogne , dans le Diocèſe de Caftres , eſt mort
le 11 Mars , à l'âge de cent- quatorze ans.
LOTERIES.
Le cent quarante- fixième tirage de la Loterie
de l'hôtel-de- ville s'eſt fait , le 26 Février , en la
manière accoutumée. Le lot de cinquante mille
livres eſt échu au No. 70489. Celui de vingt mille
livres au N°. 63289 , & les deux de dix milles
aux numéros 72189 & 75486 ..
Le tirage de la loterie de l'Ecole royale militaire
s'eſt fait le Mars. Les numéros fortis de la roue
de fortune , ſont 70 , 2 , 22 , 52 , 3. Le prochain
sirage le fera le s Avril.
2.14 MERCURE DE FRANCE.
TABLE.
PIECES FUGITIVES en vers & en proſe, pages
Anacreon , poëme ,
Complimentdebonne année , &c .
ibid.
10
Madrigaux , II
L'Enfant & la Branche de Roſier , Fable , 13
Cytheride , conte ,
Epître ſur l'injustice qu'on a de refuſer aux
grands Hommes vivans les éloges qu'on
leur prodigue lorſqu'ils font morts , 42
AMadame Laruette , 45.
Vers poſthumes de Piron contre un Détracteur
de l'Académie *** , &c. 46
Epitaphe du Genre-Humain , ibid.
L'Homme & la Couleuvre ,fable, 48
A Mile D *** , qui s'étoit amuſée dans un
jardin à lancer des fléches à une ſtatue de
L'Amour , 49
Deſcription des hautes Alpes de la Suific au *
commencement de Juin , SI
Vers ſous le portrait de Madame D... 60
Madrigal , 61
Odes aux Muſes , ibid.
Explication des Enigmes & Logogryphes , 63
ENIGMES , ibid.
LOGOGRYPHES, 65 A
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 69
Révolutions d'Italie , traduites de l'italien de
M. Denina , par M. l'Abbé Jardin ,
"Le Palais de la Frivolité , par M. Compan , 77
69
La Pariſéïde , ou Pâris dans les Gaules , &c. 83
VRIL. 1773 . 215
La Nature conſidérée ſous ſes différens afpects
, : 85
Le Temple de Cnide , mis en vers par M. Colardeau
, 100
Les quatre parties du Jour , poëme en vers
libre par M. l'Abbé Aleaume , 116
Elégie ſur la mort de M. Piron , par M. Imbert
, : 124
Opufcules mathématiques , par M. d'Alem- 4
bert , de l'Académie Royale des Sciences ,
&c. 127
Journal des Cauſes célèbres , 133
Le Spectateur François , 136
Dictionnaire pour l'intelligence des Auteurs
claſſiques , Grecs &latins , tant ſacrés que
profanes , par M. Sabathier ,
Dictionnaire minéralogique & hydrologique
E
145
de la France , 148
Les vrais principes de la lecture de l'Orthographe
& de la Prononciation françoiſe
de M. Viard , revue & augmentée par
M. Luneau de Boisjermain ,
1
1
150
La Centenaire de Molière , ibid.
L'Aſſemblée , comédie en un acte & en vers
avec l'Apothéoſe de Molière , par M. l'Abbé
de Schofne ,
Toni & Clairette , par M. de la Dixmerie ,
&c.
Manière fûre & facile de traiter les Maladies
vénériennes , par J. J. Gardanne ,
Docteur-Régent de laFaculté de Médecine
de Paris ,
Aſtronomie nautique lunaire , par M. le Mon
153
ISS
156
nier , de l'Académie Royale des Sciences , 157
Théorie & pratique des longitudes en mer , ibid.
Poësie del Signor Abbati Metaſtafio , & c. 159
216 MERCURE DE FRANCE:
A
Lettre de M. Thomas, de l'Académie françoiſe
, à M. Poultier d'Elmotte
:
160
ACADÉMIE de Dijon, : ..: 1611
-De Chirurgie , 163
SPECTACLES , Concert fpirituel , 169
Opéra , 172
Comédie françoife, 174
Comédie italienne , 178
Lettre àM. Lacombe, auteur du Mercurede
France , fur la vraie cauſe de l'exil d'Ovide,
181
ARTS , Gravures ,
186
Muſique , 189
Architecture, 192
mine,
Vers au bas du portrait de M. de laConda-
Lettre de M. de Voltaire au Roi de Prufle ,
Anecdotes ,
AVIS ,
Nouvelles politiques ,
Nominations , Préſentations ,
Mariages , Naiflances ,
Morts
,
Loteries,
193
1941
197
1991
202
209
210
211 1
213 1
J'AI
APPROBATION.
lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le
premier volumedu Mercure du mois d'Avril 1773 .
&je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en
empêcher l'impreffion.
4
AParis, le 28 Mars 1773 .
LOUVEL.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de laHarpe
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI .
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES!
AVRIL , 1773 .
SECOND VOLUME .
Mobilitate viget. VIRGILE.
A PARIS ,
د
Chez LACOMBE , Libraire Rue
Chriſtine , près la rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'EST 'EST au Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriſtine , que l'on prie d'adreſſer , francs de port,
les paquets & lettres , ainſi que les livres , les eftampes
, les piéces de vers ou de proſe , la muſique
, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des livres
, eſtampes & pièces de muſique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourirà ſa perfection
; on recevra avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenſes ſur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv,
que l'on paiera d'avance pour ſeize volumes rendus
francs de port .
L'abonnement pour la province eſt de 32 livres
pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
port par la poſte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eſt de 36 ſols pour
ceux qui n'ont pas ſouſcrit,au lieu de 30 ſols pour
ceux qui font abonnés.
On ſupplie Meſſieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la pofte , ou autrement , au Sieur LACOMBE,
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de chaque ſemaine. L'abonnement , ſoit à Paris
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nouart ; de 14 vol . par an , à Paris , 9 liv. 16 f.
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franc par la poſte ; à PARIS , chez Lacombe ,
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JOURNAL ENCYCLOPÉDIQUE , 24 vol. 33 liv.12 .
par an , à Paris , 30 liv.
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, 18 liv.
EPHÉMÉRIDES DU CITOYEN , 12 vol . par an ,
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LE SPECTATEUR FRANÇOIS , 15 cahiers par an ,
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En Province , 12 liv.
LA NATURE CONSIDÉRÉE , vingt - cinq cahiers
par an , 14liv.
En Province , 18 liv .
LA MUSE LYRIQUE ITALIENNE avec des paroles
françoiſes , baſle chifrée & accompagnement ,
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ANNALES de la Bienfaisance , 3 vol .
in- 8°. br. 61.
Lettres du Roi de Pruſſe , in 18. br. 11. 16 f.
Eloge de Racine avec des notes , par M. de
la Harpe , in 8 °. br. 11.101.
Réponse d'Horace en vers , 121.
Fables orientales , par M. Bret , 3 vol. in-
8°. brochés , 3 liv.
LaHenriade de M. de Voltaire , en vers latins
&françois, 1772 , in - 8 °. br. 21.101.
Traité du Rakitis , ou l'art de redreſſer les
enfans contrefaits , in 8° br. avec fig. 41.
Lettres d'Elle & de Lui , in 8 °. b. 11. 4 .
LePhasma ou l'Apparition , hiſtoire grecque
, in 8 ° . br. 11.101.
LesMuſes Grecques , in- 8 ° , br. 11.166.
nouv . édition , broch .
Les Nuits Parifiennes , 2 parties in - 8 °.
Les Odes pythiques de Pindare , in - 8 ° .
Le Philofopheférieux , hist. comique , br. 1 1. 4 (.
3 liv.
broche, sliv.
Du Luxe , broché , 12 f.
Traité fur l'Equitation , in-8 ° br. 11.101.
Monumens érigés en France à la gloire de
Louis XV, &c . in fol. avec planches ,
rel. en carton , 241.
Mémoires fur les objets les plus importansde
l'Architecture , in- 4°. avec figures, rel. en
carton , 121.
Les Caractères modernes , 2vol. br. 31 .
Maximes deguerre du C. de Kevenhuller, 11. 101.
Airs choisis de Maîtres Italiens avec des
paroles françoiſes , 11.166.
MERCURE
DE FRANCE.
AVRIL , 1773 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
SÉNÈQUE mourant , à NERON.
Héroïde.
Tu t'abuſes , Néron , & tu trompes ta rage,
Si tu crois que la mort ébranle mon courage.
D'un oeil ferme& ferein j'apperçois le trépas ;
Je n'ai point de remords , je ne les connois pas.
Le glaive des tyrans & leur fière inſolence
N'a jamais fait pâlir ma tranquille conſtance.
Heureux! d'être puni comme ami des vertus ,
Aiij
6 MERCURE DE FRANCE.
J'expire au lit d'honneur comme expira Burrhus.
Mourant , j'étoufferai les ferpens de l'envie ;
Son ſouffle envenimé reſpectera ma vie .
Cemoment fortuné qui doit briſer mes fers
Va me juftifier aux yeux de l'Univers .
Les peuples avilis que ladouleur égare
(Je leur pardonne hélas! le malheur rend barbare.)
M'accuſoient , me voyant près d'un trône odieux,
De ces forfaits cruels qui font rougir les dieux !
Si les bienfaits trompeurs ont de quoi me conføndre,
Qu'ils écoutent ma voix... Ma mort va leur répondre.
Fidèle à mes devoirs , je t'aimois généreux ;
Mais,lorſque tu commis un parricide affreux ,
Je ne vis plus dans toi qu'un barbare , un impie ,
Quejejugeai moi -même indigne de la vie.
Tu fus pendant cinq ans le modèle des Rois ;
Tuméditois cinq ans tes tyranniques lois ,
Et , jouant la vertu ſous un maſque hypocrite ,
Tu parus tout- à coup à la terre interdite
Levant avec effroi ſur les pâles humains
Le ſceptretout ſanglant qui dégoûte en tes mains !
La Vérité le tut ; l'impuiſſante Juſtice
Ne fut plus que gémir ſous l'empire du Vice.
Ton trône , cimenté du ſang des malheureux ,
Repréſentoit la Mort tenant ſon glaive affreux ;
Et , comme elle , ton bras intimidant la terre
Achevoit chaque jour de braver le tonnerre.
AVRIL. 1773 . 7
On vit entre les bras du vil gladiateur ,
Ala face du Ciel, expirer la pudeur !
Les temples conſumés , le capitole en cendre
Et tout ce que la rage enfin oſe entreprendre....
O mortels vertueux ! ô vengeurs des Romains !
Le crime eſt vigilant : vos efforts furent vains.
Sous les coups d'un Tyran , tombez en ſacrifice.
Il n'a que le pouvoir : vous avez la Juſtice .
Des meilleurs citoyens ſa main perce le flanc ...
Les mortels ſeront - ils avares de ſon ſang ?
Sans avoir projetté ce meurtre légitime ,
Je ſubis comme vous un trépas magnanime !
Enchaîné pardes noeuds qui me faisoient rougir ,
Avos deſſeins ſecrets je n'ai pu qu'applaudir .
C'eſt mériter ſes maux que d'être ſans courage ,
De reſpecter un monſtre avide de carnage,
Qui , rendu plus cruel par notre lacheté ,
Fait ſous un joug de fer gémir l'Humanité .
Pour braver les remords qu'inſpire la Nature,
De forfaits impunis tu combles la meſure ,
Et t'abreuvant de ſang tu veux nous faire voir
Juſqu'où le crime altier peut porter ſon pouvoir ,
Triomphe ! l'Univers abattu ſous ta chaîne ,
Conſterné par l'effroi , ne reſpire qu'à peine.
Tu troubles les eſprits , tu ſemes la terreur ,
Et je vois l'Avenir , qu'étonne ta fureur
Liſant en traits de ſang ton Hiſtoire effrayante
Frémir à chaque page & pâlir d'épouvante !
Mais auſſi le deſtin que t'apprêtent les Dieux ,
A iv
S MERCURE DE FRANCE.
Semble égaler l'horreur de tes crimes affreux ;
! qu'unjour en effet la nature outragée
Soit de tes propres mains , ſur toi-même vengée;
Pour arrêter le cours de tes noirs attentats ,
Que la foudre s'élance , & previenne ton bras ; !
Quoi ! Rome , dont tu fis une ſeconde Troye ,
Pour donner un ſpectacle à ta brutale joie,
Ne receleroit point dans ſes débris fumans
Des coeurs déſeſpérés , ennemis des Tyrans ?
Va , du Ciel irrité le châtiment s'apprête ;
Le glaive ſuſpendu va fondre ſur ta tête.
LesDieux ne feroient plus que des fantômes vains !
S'ils voyoient ſans pitié les malheurs des humains.
Si du hautde leur trône ils lançoient leur tonnerre
Pour punir ſeulement , & nonvenger la terre .
Je quitte lans regrets un monde criminel ,
Où l'auguſte vertu ne trouve plus d'Autel,
Lamort eſt un tribut qu'il faut que chacun rendez
La mature le veut , & Néron le commande.
Par la douce faveur du trépas que j'attends ,
Bien- tôt Céíar & moi , ferons tous deux contens;
Mes yeux ont affez vu le cours de la Nature ,
Ses mouvemens divers , ſa divine ſtructure .
Dans un corps languiſſant que puis-je ſouhaiter ?
C'eſt une ordre nouveau qui va ſe préſenter !
Ton orgueil m'accabla du poids d'une opulence
Plus dangereuſe encor que la triſte indigence.
Toujours indépendant en différens états ,
Ces immenfes tréſors ne me poſlédoient pas ,
AVRIL. 1773 . 9
Jecrus en diſpoſer : tu veux me les reprendre ,
Le malheureux perdra ce qu'il devoit attendre.
Hélas ! ils vont ſervir à reſſerrer ſes fers ;
A foudoyer le crime , à troubler l'Univers.
Il approche l'inſtant où mon ame tranquille
Va goûter le repos dans un plus für aſyle !
D'aucun trouble honteux ce coeur n'eſt agité ,
Mon ame fent le prix de l'immortalité.
Enfinjete verrai ſans ombre & ſans nuage ,
SculeDivinité que reconnoît le ſage ;
Seul être bienfaifant , fource de toute paix
Qui récompenſe en Dieu par d'éternels bienfaits.
Egaux par le bonheur ,libres par ta juſtice ,
Tous les coeurs t'offriront un même ſacrifice.
Un amour mutuel enflammant les eſprits ,
De leur félicité fera le digne prix .
Achevede brifer ma malheureuſe chaîne ,
Omort ! là des tyrans j'irai braver la haine.
Eloigné d'un ſéjour où règne la fureur ,
La clémence d'un Dieu viendra remplir mon coeur.
Mais Ciel ! .. J'ai trop vécu... Quel ſpectacle
terrible!
Tu me gardois ce coup , ô vengeance inflexible.
Pauline ! .. je ne puis condamner ta grandeur ;
Mais ta tendreſſe , hélas ! me déchire le coeur.
O ſenſible Amitié , que tu deviens cruelle !
Quel plus affreux trépas pour moi ſe renouvelle!
Je vois couler les flots de ce ſang généreux,
Av
10 MERCURE DE FRANCE .
Ah ! Néron , fois content , j'expire malheureux.
Oui , tu viens d'ébranler ce courage ſtoïque ;
Je pleure ſur le ſort d'une femme héroïque.
Ses vertus méritoient un deſtin fortuné ;
Mais d'où l'attendre , hélas ! le crime eſt couronné.
Trop tendre épouſe , adieu, tu visdans ma penſée;
Qu'aux yeux de l'avenir ta gloire ſoit tracée.
L'excès de ton amour a fait tout mon bonheur.
Dans les fiècles futurs il fera mon honneur.
ODieu libérateur ! principe de tout être ,
Dieu des coeurs fortunés , ſeul monarque & ſeul
maître ,
Mon ame vient de toi , tu fais ſeul moneſpoir ,
Dieu clément , en ton ſein daigne la recevoir.
IDYLLE de M. Gessner, de Zurich , traduite
par M. Meister,ſon compatriote &
Sonami.
DAMETE & MILON.
DAMETE ,
VOOIISS- TTUU ce bélier comme il va ſe
plonger dans ce marais , & comme les
brebis l'y fuivent ? Ce limon ne produit
que des herbes mal faines; & ces eaux
AVRIL. 1773 . II
fourmillent d'inſectes nuiſibles . Allons
chaffer nos troupeaux de ce lieu .
MILON. Que ces animaux ſont infenfés
! voici du trèfle , du thin , de la lavande.
Tous ces arbuſtes ſont entourés de
lierre. Et ils quittent ce pâturage pour
les joncs d'un matais infect ! Mais , Damete
, ſommes - nous toujours plus ſages
qu'eux ? Ne paſſons - nous jamais à côté du
bien pour courir au mal ?
DAMETE . Où leur ſtupidité les pouffe!
Du milieu des roſeaux , les grenouilles
fautent au - devant d'eux. Inſenſés que
vous êtes , fortez de ce marécage, revenez
fur ces bords verdoyans . Comme les voilà
faits ! ... leur toiſon tout à l'heure
étoit fi blanche !
-
MICON. Enfin vous voici. Ne quittez
plus ces pelouſes fleuries. Mais dis-moi ,
Damete , que vois - je là ? Des colonnes
de marbre renverſées dans la fange , &
entourées de joncs & d'herbes ſauvages.
Regarde cette arcade écroulée. Elle eſt
enſevelie ſous ce lierre ; & de toutes ſes
crevafles on voit germer la ronce & l'épine.
DAMETE, C'étoit un tombeau.
MILON. Je le vois , Damete : voici
A vj
12 MERCURE DE FRANCE .
l'urne enfoncée dans la fange. Tous les
côtés du vaſe paroiſſent ornés de figures.
Ce font des guerriers terribles , des cour.
fiers fougueux , écraſant ſous leurs pieds
des hommes étendus dans la pouffière.
Celui qui voulut que ſa cendre fût couverte
de ſi funeſtes images , n'étoit fûrement
pas un berger. L'homme dont vous
avez laiflé tomber ainſi en ruines le ſuperbe
mauſolée , ne fut aſſurément pas
l'ami de ces hameaux : la poſtérité chérit
peu fa mémoire , & l'on a répandu peu de
Aeurs fur fa tombe.
DAMETE. Lui ! c'étoit un monſtre. Ila
dévaſté des campagnes fertiles ; d'hommes
libres , il a fait des eſclaves. Les
chevaux de ſes guerriers fouloient aux
pieds l'eſpérance du moiſſonneur ; & des
cadavres de nos ayeux ,il ſema ces champs
défolés. Ainſi que des loups affamés s'élancent
ſur de timides troupeaux , ſes efcadrons
armés ſe jetoient ſur des hommes
paiſibles , qui ne l'avoient point offenſés.
Fondant ſa grandeur ſur l'énormité
de ſes crimes , il étaloit ſon orgueil
dans des palais de marbre,& s'y nourrifſoit
du fang des provinces que ſa barbarie
avoit ravagées. Lui- même érigea ſur ces
AVRI L. 1773 . 13
bords ce pompeux monument de ſes fureurs.
MILON. Quel monſtre ! mais j'admire
ſa démence. C'eſt à ſes forfaits qu'il élève
un monument , pour que nos derniers
neveux ne puiſſent les ignorer, pour qu'ils
n'oublient jamais , lorſqu'ils paſſeront en
ce lieu , de maudire ſa mémoire. Et voici
fon tombeau renverfé. Et voici ſes cendres
répandues dans la fange , tandis que
l'urne qui les renfermoit s'eſt remplie de
limon & de reptiles venimeux. Peut-on
voir fans un fourire mêlé d'horreur & de
pitié la grenouille aſſiſe ſur le cafque du
héros,& le limaçon ſe traîner ſans crainte
le longde ſon épée menaçante ?
DAMETE. Que reſte-t il encore de ſa
funeſte grandeur ? Le noir ſouvenir de fes
attentats, &fon ombre plaintive eſt livrée
aux tourmens des furies vengereſſes.
MILON. Perfonne , non perfonne ne
daigne adreffer au Ciel le moindre voeu
pour lui. Dieux immortels ! combien eſt
malheureux celui qui fouille ſa vie par
des forfaits ! Même lorſqu'il n'eſt plus ,
ſa mémoire demeure en exécration. Non,
quand on m'offriroit les richeſſes de l'Univers,
s'il falloit les acheter par un cri-
۱
14 MERCURE DE FRANCE.
me , j'aimerois mieux n'avoir que deux
chèvres à garder & vivre en paix avec
moi même. Encore en ſacrifierois je une
aux dieux pour leur rendre graces de mon
bonheur.
DAMETE. Ce lieu n'offre que d'affreuſes
images . Viens avec moi , Milon. Je
veux te montrer un monument plus précieux
, le monument d'un homme de
bien , de mon père. Il fut élevé de ſes
propres mains . Alexis , tu veilleras en
attendant ſur nos troupeaux.
MILON. Je t'accompagne avec joie
pour célébrer la mémoire de ton père . Sa
droiture eſt révérée encore aujourd'hui
juſques dans les hameaux les plus éloignés.
DAMETE . Viens , mon ami. Suivons
ce ſentier qui traverſe la prairie. Nous
paſſerons auprès de ce dieu Terme couvert
de pampre & de houblon .
Ils y allèrent : fur la droite de ce ſentier
étoit un pré dont l'herbe s'élevoit
juſqu'à leur ceinture.Agauche, un champ
deblé dont les épis s'agitoient au - deſſus
de leurs têtes . Ce chemin les conduifit
ſous l'ombre paiſible des plus beaux arbres
fruitiers , qui entouroient une cabane
ſpacieuſe & riante. Là , Damete fit apAVRIL.
1773 . 15
porter une petite table au pied de l'arbre
le plus touffu , & la couvrit d'une corbeille
de fruits nouveaux , & d'un cruche
remplie de vin frais .
MILON. Dis- moi , Damete , où eſt le
monument conſacré à la mémoire de ton
père ? Que je verſe la première coupe de
vin aux manes de l'homme juſte !
DAMETE . Le voici , mon ami . Verſe-
-la ſous cette ombre paiſible . Tout ce que
tuvois eſt le monument de ſa vertu. Cette
contrée étoit ſauvage : c'eſt ſon travail qui
cultiva ces champs ; & c'eſt ſa main qui
planta ces arbres fertiles. Nous ſes enfans,
& nos derniers neveux , nous bénirons
tous fa mémoire ; & ceux avec qui nous
partagerons le fruit de ſes travaux, la béniront
avec nous. La proſpérité de l'homme
de bien repoſe ſur ces campagnes, fur
ces toîts tranquilles & fur nous .
MILON. Homme juſte & bienfaiſant !
que cette coupe que je verſe ici , foit offerte
à ta mémoire ! Laiſſer l'abondance
au ſein d'une famille vertueuſe , & faire
du bien même au-delà du trépas , eſt - il
un monumentplus reſpectable , plus cher
à l'humanité ?
16 MERCURE DE FRANCE.
EPITRE à M. le Comte de Couturelle ,
Chevalier de l'Ordre royal & militaire
de St Louis , & Chambellan de S. A.
S. Mgr l'Electeur Palatin.
COMTE , que Mars & la Victoire ,
Dès ſes plus jeunes ans', ont vu ſous leurs drapeaux
,
Dans la carrière des héros
Cueillir les palmes de la gloire ;
Seconder Richelieu , Maurice , Lowendal ;
Et par-tout alliant le guerrier & le ſage ,
Faire marcher d'un pas égal
La Prudence avec le Courage:
Vous , en qui les talens , par un heureux deftin ,
Serventà parer la naiſſance ;
Quand certain coup d'érat , chef-d'oeuvre de prudence,
Vous a fait admirer du Peuple Palatin ,
Chacunde votre coeur vanta la bienfaifance ;
Il étonna Sujet & Souverain.
Votre zèlepour eux éclate fur le Rhin ;
Sesbords ont vu fifter les ferpens de l'envie ,
Et des monſtres ingrats ſouffler le noir venin.
Votre gloire augmenta par tant de jalouſie ,
Et le mépris public punit leur perfidie.
AVRIL. 1773. 17
Fidèle en dépit d'eux au nouvel Antonin ,
Vous, François , dont l'eſprita ſu plaire au Germain,
Quels magnanimes traits illuftrent votre vie !
Pour les vers polis & flatteurs
Que jedois à votre indulgence ,
Puis-je encor , près de vous , après tant de lene
teurs ,
Acquiter ma reconnoiſſance?
Oui , vous ſavez que de mes jours ,
Les infirmités , l'amertume
Empoiſonnent le triſte cours ;
Qu'un mal perfide& lent par degré me conſume,
Et qu'il faut être enfin libre des noirs accès
Où plonge l'horreur de la vie ,
Pour manier avec ſuccès
Les pinceaux brillants du génie.
Je fais que loin de la patrie ,
Exilé de Lisbonne ,& chaffé deGoa ,
Malgré la fortune ennemie ,
L'Homère de Lufitanie
Chantoit la gloire deGama ;
Et que , toujours errant de rivage en rivages,
Il fut , en dépit des orages
Que raſſembloit ſur lui l'inclémence du fort ,
Dans ſon fier & brûlant tranſport ,
Tracer les fublimes images
D'une Inès , d'un Adamaſtor :
Tel aujourd'hui bravant l'injure
18 MERCURE DE FRANCE.
1
1
i
1
D'un âge où les plus beaux talens ,
Tributaires de la nature ,
Expirent ſous le faix des ans ,
L'auteur d'Edipe & de Mérope ,
De ſes écrits multipliés
Etonne encor toute l'Europe :
Au cyprès qui l'attend il mêle des lauriers ;
Pour lui chaque ſaiſon eſt celle de produire ,
Et , ſoit que de l'hiſtoire il prenne les crayons
Ou les armes de la ſatyre ,
De la littérature il embellit l'empire
Du feu de ſes derniers rayons.
Mais ce ſont- là des phénomènes ,
Et pour atteindre à ces efforts ,
Dans l'ame il faut d'autres reſſorts
Et d'autres forces que les miennes .
Toutefois , ſoit dit en paſſant ,
Et fans prétendre follement
Deces noms ſi fameux au temple de Mémoire ,
Rabaifler le mérite ou conteſter la gloire ,
Quand ſous le tropique Indien
Il chantoit les héros du Tage ,
Leurs conquêtes & leur courage ,
Le Camoëns ſe portoit bien :
Şi les vers de la Luſiade
Etoient les rêves d'un malade ,
Croyez-moi , l'on n'en diroit rien.
Quant au Sophocle de la France ,
Sans trop regretter vos climats ,
AVRIL. 1773 . 19
Ni le ſéjour de ſa naiflance ,
Théâtre des bruyans éclats
Qui d'un peuple d'auteurs ſignalent les combats ,
Et les haines & la vengeance ;
Il s'eſt fait de petits états ,
Où , dans le ſein des arts attirés ſur ſes pas ,
Au milieu des douceurs qu'enfante l'abondance ,
Il règne ſans nul embarras
Dans une pleine indépendance ;
Goûtant ces plaiſirs délicats ,
Ces plaiſirs de l'intelligence
Que la grandeur , que l'opulence
Ou dédaigne ou ne connoît pas :
Dans ſa retraite fortunée ,
Des quatre coins de l'Univers ,
Arrivent chaque matinée
Lettres flatteuſes , jolis vers ,
Où tranquille entre ſes courtines , *
Il voit des doctes ſoeurs les plus chers favoris ,
Les Sapho même , les Corines
De la province & de Paris
Aſes pieds mettre leurs écrits ,
S'abaiſſer devant ſa couronne ;
Et fiers d'en obtenir des regards careſſans ,
De leurs fleurs & de leur encens
* Depuis deux ans M. de Voltaire ne fort pref
que plus de ſon lit.
20 MERCURE DE FRANCE.
Parfumer l'air qui l'environne.
Parmi tant d'objets enchanteurs
On peut aifément ſe diſtraire
Des foibleffes & des langueurs ,
De l'âge , partage ordinaire :
Ebranlé dans ſes fondemens ,
Envain l'édifice chancelle ,
L'ame , quand tout rit au tour d'elle,
Peut de ſes premiers feux , en ces heureux mas
mens ,
Trouver encor quelque étincelle.
Que mes deſtins fønt différens !
Sur mille affreux objets , aſſemblage bizarre
D'erreurs & de réalités ,
Mon eſprit nuit & jour s'égare :
Des nuages épais offuſquent ſes clartés ,
Ou ne lui laiſſent de lumière
Que pour lui faire découvrir
Une fource encor plus amère
D'ennuis mortels dans l'avenir.
Eh ! comment au milieu de ces noires rénèbres
Qui ſemblent préluder à celles du tombeau ,
Parmi ces images funèbres,
Pourroit- on du génie allumer le flambeau ?
Non , non , il n'eſt plus de Parnaſle
Pour qui dans la douleur traîne ſes triſtesjours ;
Tous lesgoûts ſont éteints,la ſouffrance lesglace;
Bientôt de ſon coeur tout s'efface ,
Et les muſes & les amours .
AVRIL . 1773 . 21
Peut- être cette bagatelle ,
Ces vers que je trace au hafard ,
Ces ſentimens rendus ſans art ,
En font ils pour vous une preuve nouvelle :
Mais , Comte , je n'aſpire pas ,
Dans un fuperbe & vain délire ,
Au rang de ces eſprits , arbitres de la lyre ,
Au rang des Voiſenons , des Legiers , des Dorats :
Je me ſens dépourvu de ces talens fublimes
Qui tirent un auteur de ſon obſcurité ;
Cependant , fi mon nom peu connu , peu vanté,
Trouve encor place dans vos rimes ,
Il ira , j'en réponds , à l'immortalité.
MADRIGAL.
L'AMOUR n'aime point les querelles )
Aux moindres cris il prend l'effor.
C'eſt pour les fuir qu'il a des aîles ,
Iris , bouderez- vous encor ?
Voulez - vous qu'il ſuive vos traces ,
N'ayez point ces yeux de corroux ;
Imitez la douceur des Graces ,
Et ce dieu tombe à vos genoux.
ParM. Mayer, Gentilhomme.
22 MERCURE DE FRANCE.
IMPROMPTU.
A Madame Vestris , jouant à Rouen le
rôle d'Emilie dans la tragédie de Cinna,
le 31 Mars dernier.
Je voyageois pour voir quelque merveille.
A Rouen je demande , en est- il une à voir ?
Oui , me dit- on , vous entendrez ce ſoir
Veftris , jouant Corneille ,
J'y courus , & je dis : c'eſt bien une merveille.
Par le même.
C
MADRIGAL.
E ne ſont point , Iris , les rigueurs de l'abfence
Qui me font ſeuls plaindre en ce jour ;
Si je ne ſongeois pas aux charmes du retour ,
J'aurois bien moins d'impatience.
Par le même .
AVRIL. 1773 . 23
VERS pour mettre au bas d'un Portrait
de HENRI IV.
Au milieu des combats la main de la Victoire
Te couronna , grand Roi , de lauriers immortels
Et ta rare clémence , ajoutant à ta gloire ,
Dans le coeur des François t'éleva des autels .
ParM. Gautier de Marcillya
LA VERTU RÉCOMPENSÉE.
Conte.
Né d'une famille illuſtre , comblé des
faveurs de la fortune , élevé aux plus hautes
dignités du ſervice , Dorbécourt fembloit
devoir ſe flatter de couler des jours
purs & fereins au ſein du bonheur. Tout
lui rioit. L'affection du Prince , la bienveillance
des grands de ſa cour , étoient
pour lui des avantages réels , au moyen
de ce que ſa vertu favoit le garantir des
dangers dont ils font ordinairement accompagnés.
Une chaſte épouse & deux
jeunes fruits de l'hymen , l'ouvrage de la
24 MERCURE DE FRANCE.
ſympathie la plus formelle , s'étoient emparés
de toutes les facultés de fon ame.
C'étoit au milieu de ces trois êtres fortunés
qu'il aimoit à ſe délaſſer de la fatigue
de ſes emplois : c'étoit là , que pour former
ces jeunes coeurs à la vertu dont il
ne s'étoit jamais écarté: ſa modeſtie l'em .
pêchoit de ſe propoſer pour modèle ;
mais qu'il favoit leur produire ces traits
héroïques dont les hiſtoires de tous les
fiècles fourniſſent des exemples ; c'étoit
là que par les raiſonnemens les mieux
ſuivis, pat l'onction deſes paroles, par les
mouvemens de tendreſſe dont ſon coeur
paroiffoit agité &les larmesdu ſentiment,
il leur faifoit goûter les charmes de cette
morale puiſée dans le coeur de l'homme ,
qui lui fait tenirun rang fi noble dans la
fociéré , qui le diſtingue enfin de la brute :
c'étoit là qu'il employoit tous ſes efforts
pour les garantir du poifon mortel de
cet égoïſme qui ne connoît d'autres
loix que l'independance , d'autres moeurs
que l'intérêt perſonnel , d'autres plaifirs
que ceux des ſens , d'autre vertu qu'un
vain orgueil , d'autre bonheur que les richeſſes:
c'étoit là qu'il ſe dépouilloit de
ces dehors de dignité dont il étoit obligé
de ſe revêtir dans l'exercice de ſes places,
&
AVRIL. 1773 . 25
&qu'il arboroit cette familiarité qui n'engendre
point le mépris , mais ennemie
de la gêne & de la contrainte : c'étoit là
enfin qu'il mettoit ſon ſouverain plaiſir à
recevoir tour - à - tour dans ſes bras ſon
épouſe& ſes enfans , & à ſceller de ſes
larmes l'amour qu'il reſſentoit pour eux .
Dorbécourt goûtoit ainſi un bonheur
qu'il croyoit ne devoir jamais finir , lorfqu'il
entend dire qu'une Puiſſance voiſine
a pris injuſtement les armes contre fon
Souverain ; lorſqu'on vient de ſa part le
tirer du ſein de ſa famille , pour lui faire
défendre les intérêts de la Nation à la tête
de ſes armées. Cette valeur heroïque dont
il s'étoit toujours ſenti animé , ne lui eût
pas permis de balancer un inſtant à obéir,
s'il ne ſe fût cru en droit de ſe défendre
fur l'infériorité de ſes talens , d'un poſte
auſſi éminent& auffi périlleux ; mais plus
il allégua d'excuſes , plus on conçut une
haute idée de ſon mérire. Il fallut donc
partir & s'arracher de ces bras toujours
tendus pour le retenir, malgré les lauriers
dontildevoit revenir couvert. Il ſembloit
qu'il prévoyoit le triſte avenir qui le menaçoit
.
Des ennemis ſecrets , & qu'une vertu
trop conſtante ſait toujours ſuſciter dans
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
:
les cours , avoient tramé fourdement cette
promotion. Le crédit que Dorbécourt gagnoit
chaque jour auprès du trône , & qui
les offuſquoit , ( tout appuyé qu'il étoit
de la vertu la plus intègre) leur avoit fait
fentir l'obligation de l'en éloigner ; ils y
étoient parvenus à force de perfuader au
Prince que nul autre que Dorbécourt n'étoit
plus capable du commandement de
ſes troupes , ni plus digne de ſoutenir les
intérêts de l'Etat , les traîtres ſongeoient
bien plus aux leurs.
En effet , que firent- ils pour procurer
la chûte de Dorbécourt, qu'ils méditoient
depuis ſi long tems ? Ils traversèrent tou
tes ſes dématches , les dénigrèrent à tous
les yeux , indiſposèrent contre lui tous
ceux qui devoient coopérer à ſes entrepriſes
, troublèrent cet ordre & cette difcipline
fi néceſſaires pour faire mouvoir
enunclin d'oeil ces maſſes énormes qu'on
oppoſe l'une à l'autre dans les combats ,
pour encourager , adoucir ces marches
forcées, ces travaux inouis que les circonftances
rendent indiſpenſables , &fomenter
enfin ce courage qui ne ſe nourrit que
de la ſatisfaction du général. Ils firent fi
bien que tout ce qui devoit tourner à fon
avantage lui devint contraire ; tous les
AVRIL. 1773 . 27
moyens leur parurent légitimes pour parvenir
à leur but. Deux défaites eſſayees
coup fur coup , & qui devoient être deux
victoires , achevèrent leur ouvrage. Le
Monarque , dont les oreilles étoient continuellement
étourdies du menſonge &
de la calomnie , étoit lui - même livré à
l'erreur la plus formelle. La vérité n'ofe
preſque s'approcher du trône : il alla jufqu'à
concevoir un defirde vengeance contre
un ſujet qu'on lui avoit peint de ſi
noires couleurs , qu'on n'avoit pas craint
de le lui faire paſſer pour un traître à la
patrie. Aufſi ſa diſgrace ſuivit- elle de
près. Elle fut terrible. Le gouvernement
Je déclara déchu de toutes ſes dignités ,
s'empara de tous ſes biens qu'on regardoit
comme le fruit de ſes exactions& le prix
de ſon intelligence avec l'ennemi , on
ne lui laiſla que la vie, par une eſpèce de
compaffion , dont le ſentiment , profondément
gravé dans le coeur du Prince ,
n'avoit pu s'effacer , on l'abandonna avec
ſa femme, ſes enfans& fa vertu.
C'eſt alors que , relégué au fond d'une
province fort éloignée , en proie à ſes difgraces
, il conçut tout le prix de ce dernier
avantage; livré à la plus extrême indigence
, après s'être vu au faîte des gran
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
deurs , l'exercice de cette même vertu en
étoit devenu plus difficile : il voulut chercher
des ſecours dans ſes amis ; où les
trouver ? Ses adverſités les avoient fait
diſparoitre. Ses beſoins cependant devenoient
urgens .
,
Réduit preſqu'au déſeſpoir , il ſe déter.
mina un jour à faire à l'un de ſes voiſins
qui lui parut doué de beaux ſentimens , le
tableau de ſa triſte ſituation ; il le fit fans
rougir ; il n'en coûte que pour l'aveu du
crime ; mais quel fut ſon étonnement de
voir ce mortel vertueux le prévenir, pour
ainſi dire ; vouloir lui éviter le récit de
ſes malheurs , voler au-devant de ſes defirs
, & ne voir en lui que ſon ſemblable
fouffrant & conféquemment hors de
l'ordre général ! " Tout ce que je poſſède
>> eſt à vous , lui dit ce généreux voiſin ;
>>prenez - le & donnez - moi une fois en
>> ma vie le plaiſir que je cherchois depuis
>> ſi long - tems , & que la Providence
>> m'envoie aujourd'hui dans un moment
>> de ſa clémence ; le plaifir d'obliger un
>>malheureux . Vos infortunes ont percé
>> juſqu'à moi ; votre ancien état & votre
>>état préfent me font tous deux connus ,
> & je n'ai jamais pu m'imaginer que le
- pallage de la vertu au crime pût être
AVRIL. 1773 . 29
» auſſi rapide qu'on vous l'a imputé. Vous
>> êtes un de ces jouets de la fortune
» qu'elle ſe plaît peut - être à éprouver
>> dans toutes les ſituations de la vie ; &
>> ſans l'indigence extrême où je vous
>>vois plongé , & dont je me ſens ému ,
>>je vous regarderois comme le plus heu-
>> reux des mortels , d'être éloigné pour
>> jamais de ces cours qui ne reſpirent
» qu'un air de trahifon . Pourquoi ma for-
>> tune a-t'elle mis des bornes ſi étroites
>> aux ſentimens de mon coeur ? Je vous
>> vengerois de vos ennemis en vous ren-
>> dant les biens qu'ils vous ont ravis ;
>> mais quels que foient les leurs , ils n'é-
>>galeront jamais les vôtres. Votre vertu
>> ne connoîtrien qui la balance , & je
* veux , qu'à compter de ce jour , vous en
>> donniez chez moi les exemples dont
» vous êtes capable. Ne me refuſez pas .
» ou je vous forcerai de partager mon
» bonheur. L'homme iſolé n'en connoît
> point. Ce n'eſt que par les relations
>> qu'il a avec la ſociété que ſon coeur ſe
>> dilate & ſe déploie. Seul, je cherchois
>>>les vertus de la retraite ſans les trouver;
» avec vous , je veux les trouver ſans les
> chercher ; amenez - moi votre épouſe ,
> vos enfans. Que j'aie ſous les yeux le
Biij
'30 MERCURE DE FRANCE.
>> tableau de l'état le plus noble qui ſoit
> dans la nature . Nous bénirons de con-
>>cert cette Providence qui ſait nous ame.
ner à elle par toutes fortes de voies ,
> ſans nous fatiguer à ſonder ſes décrets ;
>>ſurmontant toutes les épines de l'infor-
>>>tune , rendons - nous dignes enfin des
>> regards bienfaiſans de cet Etre Suprême
>> qui voit tout à découvert , & dont au-
>> cun nuage humain ne peut modifier la
•juſtice. »
A ces mots , des larmes abondantes
coulèrent des yeux de d'Orbécourt . Il prit
la main de fon bienfaiteur pour la lui
baifer ; aucune expreſſion ne lui auroit
coûté pour lui témoigner fa reconnoifſance
, i Florimond , c'étoit le nom de
ce généreux humain , ne s'en fût offenſé.
• Si je fais le bien , laiſſez-le moi faire
>> ſans eſpoir d'aucune eſpèce de retour ;
>> laiſſez-le moi preſqu'oublier , lui dit it
>> encore , de peur qu'un ſentiment d'or-
>> gueil ne s'en introduiſe dans mon coeur
» & ne m'en enlève le mérite.>>>
D'Orbécourt demenra muet& confondu
àdes témoignages de vertu ſi peu équivoques;
les plus beaux jours de ſon premier
état ne lui paroiſſoient pas valoir un
ſeul des inſtans qu'il alloit paffer avec
Florimond.
AVRIL. 1773 : 37
>
Cependant quelques vrais amis de
d'Orbécourt , qui étoient reſtés auprès du
Prince , avoient en affez de courage pour
ſe ménager des reflources & des moyens
de le faire rentrer en graces. Ils avoient
été les témoins oculaires de la légitimité
de ſes vues , de ſa conduite & des fruits
de ſa vertu ; ils avoient toujours nourri
l'eſpérance de déſabuſer le Souverain
& de lui deſfiller les yeux , les révolutions
auxquelles les cours font fi
ſujettes , avoient écarté de ſa perfonne
tous les ennemis de d'Orbécourt. Il n'y
reſtoit plus que des partiſans de la vérité.
Elle préſidoit fur le trône , & l'éclat
qu'elle y répandoit avoit fuccédé à de telles
obfcurités , qu'elle ſembloit tout- à-fait
étrangere; c'étoitle momentde profiter de
Ion règne , quelquefois plus court qu'un
éclair ; auffi P'arrêtèrent- ils dans ſa courſe
& en ſuſpendirent ils,pour ainſi dire, l'éclipſe;
ils mirent le Monarque en état
de prononcer & de juſtifier enfin aux yeux
de toute la Nation le ſujet le plus fidèle ,
victime de l'envie la plus noire & de la
calomnie la plus atroce. Il fut rappelé &
réintégré dans toutes ſes dignités , dans
tous ſes biens ; ce n'étoit pas lui rendre
les plus grands objets de fes regrets, mais
Biv
32
MERCURE DE FRANCE.
le mettre à même , comme il fit , d'embraſſer
les genoux de ſon maître , & de
voir briller en lui ce rayon échappé de la
Divinité , & qui devroit faire l'ornement
de tous les diadêmes , la justice.
Ils ſe reſſouvint alors des ſecours défintéreſſés
qu'il avoit trouvés dans Florimond
, quoique d'une fortune &d'unétat
médiocres ; il l'appela auprès de lui pour
le mettre , par de plus grandes facultés ,
plus à portée d'exercer la générofité de
ſon coeur. Il n'étoit pas ſans mérite ; il
connoiffoit ſes vertus; que falloit - il de
plus pour diſſiper de concert ce qui pouvoit
encore reſter d'impur dans l'air dont
la cour avoit été long-tems infectée. On
crut être ſous le règne de Titus , & l'hiftoire
de d'Orbécourt & de Florimond
mettoient dans toutes les bouches ce proverbe
ſi connu , que la vertu ne reste pas
Jans récompense.
EPITRE à Monfieur ***.
Our, pour la Seine, ami , je renonce à la Meuſe:
Je revois donc enfin cette ville fameuſe ,
Dont l'aſpect impoſant préſente àmes regards
Le templedes plaiſirs , des ſciences ,des arts !
:
AVRIL. 1773 . 33:
Si l'amour de la gloire eft un don du génie ,
Tu fais que, dès l'enfance amant de l'harmonie ,
J'oſai toucher la lyre , &, fier de mes accens ,
Sur l'autel des neuf ſoeurs faire fumer l'encens .
Hélas ! c'étoient les feux de ma première aurore ;
Dans le berceau des arts je bégaïais encore.
Tout s'accroît avec l'âge : aujourd'hui que le
tems
M'offre déjà de loin mon vingtième printems ,
Et que de ma raiſon les forces moins bornées
Suivent d'un pas égal le progrès des années ;
Apollonmoins timide , & plus impérieux ,
Me force de ſubir ſon joug victorieux .
Ce tyran , malgré moi , me domine & m'inſpire.
Lui tyran ?. Ciel ! que dis-je ? heureux ſous ſon
empire ,
Je préfère un laurier au myrthe de Vénus.
Dieu puiſſant d'Amphion , d'Orphée & de Linus ,
Tu peux ſeul embellir les inſtans de ma vie.
Sur ton char menſonger dans l'Olympe ravie ,
Mon ame ne fent plus ces guerres , ces combats
Que les chagrins cruels lui livrent ici - bas .
Ami , fur notre front , d'un burin déreſtable ,
La Nature a gravé cet arrêt redoutable :
• Vers la tombe , mortels , hâtez - vous de courir ;
>>Tremblez , mortels , tremblez , vous naiflez
>>pour mourir. »
Ainfi de l'Océan les ondes épurées ,
By
34 MERCURE DE FRANCE.
Par des conduits ſecrets goutte à goutte filtrées,
Donnent bientôt naiſſance à de foibles ruifleaux ,
Qui fortant de la terre & groffiflant leurs eaux ,
Vont ſe précipiter d'une rapide courſe
Au ſein des vaſtes mers dont ils tirent leur fource.
Mais ces fleuves du moins ne trouvent pas toujours
Des digues , des rochers qui traverſent leurs
cours:
S'ils baignent quelquefois des campagnes.affreufes,
Ils arrofent bientôt des plaines plus heureuſes ,
Des champs délicieux placés ſous un ciel pur
Dontjamais les brouillards n'obfcurciſſent l'azur ,
Où la terre à leur gré ſervant Flore & Pomone ,
De fleurs , de fruits naiſſans tour à tour ſe couronne
,
Er du dieu de la Mer ces fils majestueux
Paroiflent s'applaudir de leurs cours faſtueux.
Ces fleuves , tu le vois , ami , ſont notre image ;
Et ces fleurs font les arts que Dieu , d'une main
fage,
Pour orner notre exil fit naître ſous nos pas.
Malheur à qui les voit & ne les cueille pas!
Malheur à l'homme vil , à cet Aſiatique ,
Parefleux par orgueil plus que par politique ,
Dont le coeur indolent , ſans goûts& fans deſirs,
Néglige l'art heureux de créer ſes plaifirs !
AVRIL. 1773 . 35
Qui veut vaincre l'oubli travaille avec conftance;
La Déeſſe des arts doublant mon exiſtence,
Vient offrir à mes yeux qu'éblouit ſa clarté ,
Le fantôme brillant de l'immortalité.
Sur vingt plans tour à tour mon eſprit ſe promène.
Tantôt , épris des jeux qu'inventa Melpomene ,
Je trace dans mes vers , ſous de ſombres cou
leurs ,
La Vertu malheureuſe exhalant ſes douleurs ;
Tantôt , pour m'égayer , j'appelle la Folie ,
Je m'affuble d'un maſque , & quittant chez Thalie
Le cothurne orgueilleux pour l'humble brode-
८
quin ,
Je m'arme d'un bon mot pour railler un faquin.
Oui , je veux être , ami , poëte à plus d'un titre :
Souvent , comme aujourd'hui , je t'adreſſe une
épître ,
Ou le verre à la main fredonnant quelques fons ,
A la fin d'un ſoupé je rime des chanſons.
Heureux , diloit Boileau , qui d'une voix légère
Paffe du grave au doux , du plaifant auſévère !
C'eſt ainſi que Rameau fut varier ſes chants.
Il formoit des accords ſi tendres , ſi touchans ,
Qu'il ſembloit qu'Erato ſoupirât ſur ſa lyre
Ces cris que la douleur arrache à Telaïre ,
Lorſqu'éclairant ſes pas d'un funèbre flambeau,
B vj
36, MERCURE DE FRANCE.
Elle appelleCaſtor ſourd au fond du tombeau ;
Mais employant ſoudain des accens plus terribles
,
Rameau nous retraçoit ces demeures horribles ,
Où le monarque affreux qui règne ſur ces bords ,
De ſon ſceptre de fer épouvante les morts .
Ami, j'ai cru ſouvent entendre au loin les ombres
D'un ton lugubre & lent gémir dans ces lieux
fombres .
Aces triſtes accords , à ces ſons odieux ,
Succédoient par degrés des airs mélodieux.
Ce n'eſt plus de l'enfer l'étendue embraſée ;
C'eſt le ſéjour riant de l'aimable Elyſée .
Là, ſous mille berceaux de guirlandes ornés ,
Repoſent mollement des héros fortunés :
Là , c'eſt une ombre agile en habit de bergère ,
Danſant d'un pied léger , & raſant la fougère.
Le ton change : on croit voir l'Olympe radieux
Qui tremble ſous le poids du plus grand de ſes
dieux,
:
Que d'autres , dans leurs vers dépourvus d'éner--
gie ,
Penſent reſluſciter l'Idylle & l'Elégie.
Jemépriſe un auteur , qui , prompt à ſoupirer ,
Selamente ſans cefle & ne fait que pleurer ,
Ou qui rimant toujours ſonnet, rondeau , ballade,
AVRIL. 1773.. 37
1
Croit paroîtregalant , & n'eſt ſouvent que fade.
Ami , quand je voudrois célébrer la beauté :
Quand mes portraits heureux , & pleins de vérité ,
Peindroient l'amour , ſes feux , ſes plaiſirs , ſes
alarmes ,
Quand je parviendrois même à voir couler les
larmes ,
De tous mes vains travaux , hélas ! quel triſte
prix !
Détournant ſes regards fixés ſur mes écrits ,
Théone... ( daigne , Amour , détourner ce prélage.
)
Théone obſerveroit les traits de mon viſage ,
Que du Ciel irrité l'inflexible rigueur
Marqua pour mon tourment du ſceau de la laideur
,
Et me diroit bientôt ces paroles cruelles ::
«La Beauté ſeule a droit de célébrer les belles. >>>>
Ah ! tu le poſlédois , ce don ſi précieux,
Des tranſports de l'amour peintre voluptueux ,
Lorſqu'au fein des plaiſirs qui couronnoient ta
vie, さい
Tu t'écriois , Catulle : aimons-nous , ma Lesbie.
Catulle étoit heureux: je ne ſais ſi Bernard
Eut le droit dedonner les leçons de ſon art ;
Sur un ſujet fibeau , trop malheureux poëte ,
Mon coeurs voudroit parler & ma bouche eſt
muette. 4
38 MERCURE DE FRANCE.
Je n'ai point tous ces dons ; mais les dieux , par
pitié ,
Me laiflèrent deux lots , les arts & l'amitié.
ParM. André , du collège d'Harcourt.
VERS pour mettre au bas de la Statue de
M. de Voltaire.
MELPOMENE , Clio , Calliope , Uranie,
De l'avoir inſpiré ſe diſputent l'honneur :
Poëte , hiſtorien , philoſophe , orateur ,
Il a tout embraſlé dans ſon vaſte génie.
Par le même.
LETTRE de M. de Voltaire à M. Pigal.
CHER HER PHIDIAS , votre Statue :
Me fait mille fois trop d'honneur.
Maisquand votre main s'évertue : :
Aſculpter votre Serviteur ,
Vous agacez l'eſprit railleur
Decertain peuple rimailleur ,
Qui depuis fi long-tems me hue.
८
:
:
४
AVRIL . 39 1773 .
Attendez que le deſtructeur ,
Qui nous confume & qui nous tue ,
Le Tems , aidé de mon Pasteur ,
Ait , d'un bras exterminateur ,
Enterré ma tête chenue.
Que ferez - vous d'un pauvre auteur
Dont la taille & le cou de grue
Et la mine très peu jouflue
Feront rire le connaiſſeur ?
Sculptez- nous quelque Beauté nue ,
De qui la chair blanche & dodue
Séduiſe l'oeil du ſpectateur ,
Et qui dans ſon ame infinue
Ces doux defirs & cette ardeur
Dont Pigmalion le ſculpteur ,
Votre digne prédéceſſeur ,
Brûla , ſi la fable en eſt crue.
Au marbre il futdonner un coeur
Cinq cens , inftrumens du bonheur ,
Une ame en ces ſens répandue ;
Et foudain fille devenue ,
Cette fille reſta pourvue
De doux appas que fa pudeur
Ne dérobait point à la vue :
Même elle fut plus diſſolue
Que ſonpère&ſoncréateus,
1
40 MERCURE DE FRANCE.
Que cet exemple ſi flatteur
1
Par vos beaux ſoins ſe perpétue !
ESSAI de traduction de la péroraiſon du
discours de Cicéron pour Milon ; par
M. l'Abbé Paul , profeſſeur d'éloquence
au collège d'Arles .
Onfait que Milon , l'intime ami de Cicéron
, fut accusé d'avoir tué Clodius.
Après avoir démontré par une ſuite de
raiſonnemens victorieux , qu'il nous eft permis
de tuer celui qui attente à notre vie ,
que Clodius avoit attenté à la vie de Milon
, & que par conséquent il a étépermis à
Milon de tuer Clodius , l'Orateur termine
ainfi le plus beau de fes discours par la
plus belle de ses péroraiſons.
Mais en voilà affez fur cette cauſe :
peut- être même me fuis-je trop étendu fur
des objets qui lui font étrangers. Que me
reſte t'il donc à faire , finon de vous prier,
de vous conjurer , Meſſieurs , d'avoir pour
un coeur généreux des ſentimens de commifération
qu'il ne follicite paslui même,
&que j'implore malgré lui ? Si Milon ne
mêle pas une ſeule larme à celles que nous
AVRIL. 1773. 41
répandons tous ſur ſon infortune ; s'il
conſerve encore un fronttranquille & ferein
, ſi ſon langage eſt toujours ferme &
intrépide , ne l'en jugez pas avec moins
d'humanité : une telle conſtance ne ſeroitelle
pas même un nouveau droit à votre
protection ? Si parmi les gladiateurs , qui
font les plus vils des hommes , nous regardons
avec les yeux du mépris & même
de la haine ces timides combattans , qui
après avoir été terraſſés , demandent lâchement
la vie ;& nous intéreſſons , au
contraire , à la conſervationde ces braves
athlètes qui affrontent la mortavec une
mâle intrépidité ; ſi ceux d'entr'eux qui ne
réclament pas notre pitié , en ſont plus les
objets, que ceux qui l'implorent ; combien
plus devons-nous être affectés de la forte à
l'égard des citoyens courageux ?
Ah ! Meſſieurs , que les diſcours deMilon
, que ſes ſentimens dont il me fait
chaque jour le dépoſitaire , me percent ,
me déchirent l'ame ! « Que mes conci-
>> toyens , dit il , reçoivent mes derniers
>> adieux : qu'ils coulent leurs jours dans
>>la fécurité , dans la gloire & dans le
>> bonheur ! que cette ville fameuſe , que
>> ma patrie , le plus tendre objet de mon
» amour , de quelque façon qu'elle me
42 MERCURE DE FRANCE .
>> traite , ſubſiſte à jamais. Puiſque je ne
>>peux jouir avec mes concitoyens de la
>> tranquillité de la république , qu'ils en,
>> jouillent fans moi , quoique ce ſoit par
- moi qu'ils doivent en jouir : je quitte
>>Rome , je pars . S'il ne m'eſt pas permis
>> de reſter dans une République vertueu..
>> fe , du moins ne vivrai-je pas dans une
>>République corrompue ; & la première
>> ville où je trouverai des moeurs & la
> liberté , fera déſormais le lieu de mon
>> repos. Inutiles travaux ! eſpérances trom,
>>peuſes ! vains projets ! lorſque , Tribun
>> du peuple & la République opprimée ,
>> je me dévouois au Sénat dont l'autorité
>> n'étoit plus , à l'ordre des Chevaliers
dont les forces étoient affoiblies , aux
gens de bien dont les violences de Clo-
>> dius & de fa faction avoient anéanti le
>>>crédit : aurois -je penfé que les bons
>> citoyens me refuſeroient leurs appuis ?
>> Lorſque je vous rendois à la patrie ,
>> ajoute-t'il en s'adreſſant à moi ; ( car , je
>> le répète , il m'ouvre très- fouvent fon
>> coeur) aurois je pû prévoit que je n'y
>> aurois point une place ? Où eſt mainte-
>> nant ce Sénat auquel je m'attachai ? Où
>> font cesChevaliers, ces Chevaliers dont
>> l'ordre& les ſentimens ſont les vôtres ?
AVRIL. 1773 . 43.
» Où eſt ce zèle des villes municipales ?
» Où eſt ce langage de l'Italie ? Où eſt
>> enfin , Cicéron , cette voix protectrice
>> que vous avez ſi ſouvent élevée en fa-
> veur de tant d'accuſés ? Sera- t'elle donc
>> fans force pour moi feul , pour moi ,
>> qui tant de fois pour vous ai bravé la
» mort ? »
Ce n'eſt pas , Meſſieurs , en verſant des
pleurs , comme je le fais ici , que Milon
parle de la forte : c'eſt avec ce même air
d'intrépidité que vous lui voyez. Il n'accuſe
point ſes concitoyens d'ingratitude à
l'égard des ſervices qu'il leur à rendus ; il
les regarde ſeulement comme des coeurs
foibles & timides , pleins de défiance &
voyant par-tout le danger. Il me rappelle
que pour affurer vos vies , il a d'abord
ſubjugué par fon courage,& enſuite adouci
par d'abondantes largeſſes, cette lie du
peuple , cette multitude groſſière& avide
qui, ſur les pas de Sextus-Clodius *, étoit
prête à envahir vos biens. En rendant àla
République un ſervice auſſi ſignalé , il eſt
aſſuré de s'être attaché vos coeurs . Il dit
que dans ces tems mêmes , le Sénat lui
donne ſouvent les preuves les moins équi-
*Parent de P. Clodius.
44 MERCURE DE FRANCE.
voques de ſa bienveillance ; qu'en quelque
lieu de la terre que la fortune le conduiſe
, il emportera le ſouvenir des prévenances
affectueuſes , du zèle empreſſé ,
des diſcours flatteurs dont vous l'honorez
, vous & vos différens ordres : qu'il a
été déclaré Conful par les fuffrages unanimes
du peuple, ce qu'il deſiroit uniquement;
qu'il ne lui a manqué que la proclamation
, ce qu'il ne ſouhaitoit point ;
&qu'enfin ſi c'eſt contre lui qu'on a armé
ces ſatellites , * ce n'eſt pas qu'on le croie
criminel par le fait, c'eſt qu'on le foup
çonne de l'être pas le droit.
Il ajoute , & ce ſont des vérités inconreſtables
, « que les ames vraiment coura-
>> geuſes & ſages s'attachent moins à la
>> récompenſe des belles actions , qu'aux
>> belles actions elles - mêmes ; que dans
>> le cours de ſa vie il n'a jamais rien fait
» que de glorieux , puiſqu'il n'eſt rien de
» plus beau , de plus digne d'un grand
» homme, que de ſauver ſa patrie; qu'à la
» vérité , ceux-là font heureux , auxquels
>> un pareil ſervice a valu l'eſtime & les
» éloges de leurs concitoyens , mais que
* Pompée avoit placé des ſoldats dans le Forum
pour contenir les partiſans de Clodius.
AVRIL.
1773 . 45
こ
>> ceux qui les ont vaincus en bienfaits
>>n'en ſont pas pour cela malheureux .
>>Que s'il falloit cependant enviſagerles
>> récompenfes , la gloire eſt le plusnoble
>>prix de la vertu ; qu'elle ſeule fait nous
>>conſoler de la briéveté de la vie par l'i-
» dée & le ſouvenir de la poſtérité : que
>> par elle , nous paroiſſons encore fur la
>> terre , après en avoir diſparu , & exif-
>>tons encore après avoir été : que c'eſt
>>enfin par ces degrés que l'homme paroît
>> monter,s'éleverjuſqu'au ciel. Le Peuple
> Romain , dit-il , toutes les Nations par-
>> leront à jamais de moi : je ſerai l'éternel
>> entretien des âges les plus reculés . Eh !
>> dans ces circonstances mêmes où mes
>> ennemis font briller à mes yeux les
» flambeaux de l'envie & de la haine ,
» que d'actions de graces , que de congra
>> tulations , que de diſcours flatteurs pour
» ma vertu ! je ne dis rien des fêtes de
>> l'Etrurie , inſtituées & célébrées en mon
>> honneur. Il ne s'eſt encore écoulé que
>> trois mois & dix jours depuis la mort de
>>Clodius, & le bruit , que dis-je ? la joie
>> de cette mort a déjà , je crois , pénétré
>>juſqu'au - delà des bornes de l'Empire ,
» Il m'importe donc peu de ſavoir , ajour
» te-til , où ce corps mortel pourra trou
46 MERCURE DE FRANCE.
1
>> ver un aſyle , puiſque la gloire de mon
>> nom remplit dès - apréſent l'Univers ,
•&qu'elley ſubſiſtera toujours. »
Ainſi m'avez- vous ſouvent parlé , Milon
, dans de fecrets entretiens : mais
voici ce que j'ai à vous dire , moi , en
préſence de vos juges. Votre courage eſt
ſans doute au- deſſus de mes éloges ; mais
plus il eſt héroïque & divin , plus notre
ſéparation me feroit douloureuſe. Si vous
m'êtes enlevé , je ſerai encore privé de la
triſte confolation de pouvoir me plaindre
de ceux qui m'auront fait une ſi cruelle
bleſſure. Ce ne feront point mes ennemis
qui vous arracheront à moi, ce feront mes
amis les plus intimes; ce feront des citoyens
qui ne m'ont jamais nui , & qui
m'ont toujours rendu les plus importans
fervices. Non , Meſſieurs , vous ne ſauriez
déſormais percer mon coeur d'un trait aufi
douloureux; ( il n'en eſt pointde pareil)
mais vous ne m'affligerez jamais affez
pour me faire oublier l'eſtime dont vous
m'avez toujouts honoré. Si vous l'avez
oubliée vous - même , cette eſtime , ou fi
j'ai pu vous déplaire , pourquoi votre ref
ſentiment n'éclate-t'il pas fur moi plutôt
que ſur Milon ? Je ſerois heureux de moutir,
fi ma mortprévenoit une diſgrace au
affreuſe.
AVRIL . 1773 . 47
La feule confolation qui me reſte , &
qui me ſoutient encore , c'eſt , Milon ,
d'avoir fervi vos intérêts avec toute la
chaleur du zèle , de l'amité , de la tendreſſe.
Pour vous , j'ai affronté l'inimitié
des plus puiſſans citoyens ; j'ai ſouvent
expofé ma tête au fer de vos ennemis ;
je me fuis abaidé , humilié devant une
infiniré de perſonnes , mes biens , mes
enfans , je vous ai tout dévoué : ſi aujourd'hui
même il faut eſſuyer pour vous des
violences ou foutenir pour vousdes affauts,
me voici , je me préſente au combat.
Qu'exige encore de moi notre amitié ?
Que dois - je dire ou faire en reconnoifſance
de vos ſervices , finon de regarder
votre fort comme le mien , quel qu'il
qu'il puiſſe être ? Non , je ne vous le refuſe
point , je vous fais volontiers ce dernier
facrifice. Et vous , Meſſieurs , je vous
en conjure : couronnez vos bienfaits à
mon égard par la conſervation de Milon ,
ou croyez qu'ils périront avec lui. Milon
n'eſt point ému de mes pleurs : la fermeté
de ſon coeur eſt inflexible , inébranlable.
Selon lui , le véritable lieu d'exil eſt celui
oùla vertu ne peut être : la mort n'eſt point
une peine , elle eſt le terme naturel de notre
courſe. Tel eſt le caractère de ſon ame,
48 MERCURE DE FRANCE .
tels font les principes avec leſquels il eſt
né. Mais vous , Meſſieurs , quels feront les
vôtres ? Conſerverez-vous le ſouvenir de
de Milon , en banniſſant ſa perſonne ? Et
fera - t'il dans l'Univers un lieu plus digne
de poſſéder ce grand homme , que celui
où il a vu le jour ? O vous , coeurs intré
pides & généreux , qui tant de fois avez
verſé votre ſang pour la patrie : vous ,
centurions , & vous , foldats ! ah ! intéreſſez-
vous au danger d'un homme & d'un
citoyen dont rien ne peut abattre le courage.
Quoi ! non ſeulement en votre préſence
, mais tandis que vous êtes armés ,
tandis que vous préſidez à ce jugement ,
un ſi grandhomme ſera chaſſé,ſera banni,
fera honteuſement rejeté de cette ville!
Je ſuis bien malheureux ! vous avez pû ,
Milon , engager ceux qui ſont aujourd'hui
vos juges à me rappeler à Rome , & je ne
pourrai , moi , les perfuader de vous y retenir
! Que répondrai - je à mes enfans ,
qui voient dans vous un ſecond père ? que
vous répondrai -je , à vous , Quintus mon
frère , qui êtes maintenant abfent , & qui
alors partagiez tous nos malheurs ? Serat'il
donc vrai queje n'aie pu ſauver Milon,
par le moyen de ceux dont il s'eſt ſervi
pour me fauver moi même! &dans quel .
le
AVRIL. 1177773. 49
de affaire ? Dans une affaire dont le ſujet
excite la joie de tous les peuples ; auprès
de quels juges ? auprès de ceux qui ont le
plus applaudi à la mort de Clodius ;
quelle interceffion ? par la mienne.
par
:
*
Quel crime atroce ai -je donc conçu ,
Meſſieurs , de quel horrible forfait me
fuis-je donc fouillé , lorſque j'ai recher.
ché , j'ai découvert , j'ai expoſé au grand
jour les preuves d'une conjuration
qui menaçoit l'Etat de ſa ruine entière;
lorſque j'en ai étouffé les premières
étincelles ? C'eſt là la ſource de toutes
les fortes de malheurs que nous avons
eſſuyés , moi & les miens. Pourquoi
avez vous voulu mon rappel ? Etoit- ce
pour chaſſer ſous mes yeux ceux qui m'avoient
rendu à la République ? Je vous en
ſupplie , Meſſieurs , empêchez que mon
retour ne me foit plus amer, que ma retraite
ne me fut douloureuſe. Eh ! comment
puis-je me croire véritablement rétabli
, ſi l'on m'arrache les citoyens par
qui je l'ai été ? Plût aux dieux immortels !
(pardonne , ô patrie! peut-être le langage
que m'inſpire ici ma tendreſſe pour Milon
, eſt-il à ſon égard une impiété ) plût
* Celle de Catilina ,
II. Vol.
-
C
so
MERCURE DE FRANCE.
,
aux dieux immortels , que non-feulement
Clodius vécût , mais qu'il fût Prêteur
Conful , Dictateur , fi je m'épargnois à
ce prix le ſpectacle déſolant d'une pareille
infortune !
Quel courage , grands dieux ! que celui
deMilon! qu'il mérite , Meſſieurs , que
vousle conſerviez à la République ! «Non,
>>non , dit ce héros ; que Clodius ait été
» puni , il a dû l'être ; que je le fois , s'il
>> le faut , à mon tour , fans le mériter. >>
Quoidonc! un tel homme, fi viſiblement
né pour ſa patrie, mourroit autre part que
dans ſon ſein ? Et l'Italie , en ſe réſervant
peut-être le ſouvenirde ſa grandeur d'ame
, lui refuſeroit un tombeau chez elle ?
Qui opinera à chaſſer de Rome un citoyen
, qui , chaffé par vous , ſera appelé
par tous les peuples ? Heureuſe la terre qui
recevra ce grand homme ! Ingrate , cette
ville , fi elle le met hors de ſes murs!
malheureuſe , ſi elle le perd ! mais je finis;
més larmes m'étouffent la voix , & Milon
ne veut point être défendu par des larmes .
Ofez , Meſſieurs , je vous en conjure, ofez
régler vos avis ſur vos vrais ſentimens.
Celui qui a choiſi pour juges les meilleurs
& les plus ſages citoyens , approuvera ,
n'en doutez point , un jugement dicté par
le courage & par l'équité,
AVRIL. 1773 . 51
VERS envoyés à Madame Trial , qui ,
après une absence defix mois , a reparu
avec le plus grand applaudiſſementfur
le Théâtre Italien , Samedi 6 Février.
EST- CE ST- CE ta voix , trop aimable Sylvie ,
Dont les ſons pénètrent nos coeurs ?
Oui , c'eſt celle de Polymnie.
Je ſuis au temple de tes foeurs.
Toi , dont le lyrique génie
Combina cet accord charmant
De la plus douce mélodie
Et du plus naïf ſentiment ,
Dis-moi par quel art enchanteur,
D'une extrême délicateſſe ,
D'amour tu nous peins la tendreſſe ,
Le dépit , la jalouſe erreur ;
Ou , ſi tu le refuſe , & fi l'on me défie,
Je vais le deviner , Sylvie.
Grace , eſprit , naïve gaîté ,
Tu reçus tout des mains de la Nature ,
Et qui pourroit t'accuſer d'impoſture,
Quand tu peins ſa ſimplicité ?
Pour nuancer un ſentiment ,
Ton coeur délicat & ſenſible
:
Semble s'épanouir, c'eſt ce charme inviſible
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
Dont la vive ſaillie anime ton accent.
Dela te vient le charmant avantage
D'inſpirer le plaifir : eſt- ce là ton ſecret ?
Tes yeux ſont de l'amour une riante image ;
Mais , s'il s'agit d'aimer , que ton coeur eſt diſ
cret!
Un ſeul amant , que l'hymen & l'amour
Unit à toi , comble tous tes deſirs .
Les beaux arts , les talens occupent tes loiſirs,
Tuplais à la ville , à la cour ;
Et fi je vante peu cet élégant corfage ,
Ce ſourire enfantin , cet air de volupté
Qu'emprunte Flore , aſſiſe en un bocage ,
Pour inſpirer l'amour & la gaîté ,
C'eſt que tous ces appas font des fleurs printa
nières
Que voit éclorre un beau matin ,
Qu'un ſouffle peur flétrir. Ces graces paſſagères
N'ont pas un plus heureux deſtin .
Eglé , dans ſon printems , en est- elle embellie ?
Nous lui faiſons l'aveu de tout ce qu'elle inſpire;
Eſt- elle déparée à la beauté flétric
Nous ne trouvons plus rien à dire.
Mais un plus durable ornement
Mérite un moins frivole hommage ,
La vertu , l'eſprit , l'enjoûment
Sont un plus ſolide avantage.
Parmi les tiens je le trouve , Sylviez
Et c'eſt celui que je veux admirer,
AVRIL. 1773 . 53
Ravir les coeurs , être ſage &jolie ,
C'eſt ta deviſe; & , s'il faut l'avouer ,
Puiſqu'il faut , avec toi , faire taire l'amour ,
Je vais m'en venger à mon tour.
J'aurai pour toi ces ſentimens
Qu'inſpire la vertu , qui triomphent du tems .
Cet aveu n'a rien qui te bleſle :
Daigne donc agréer mes vers ;
Relis- les , ſi je ſuis fidele àma promefle ;
Déchire-les , ſi je deviens pervers .
LA PIE & LE SOURICEAU .
Fable à l'occaſion d'une nouvelle brochure
où l'auteur de cette Fable ( M. Imbert)
eft loué , tandis que M. de Voltaire &
plufieurs Gens de lettres diftinguésſont
bafoués &fuftigés.
)
Des animaux avoient un jour
Porté les arts dans leur patrie ;
Ils avoient mainte académie.
Or une Pie
Jeune , étourdie ,
Qui faiſoit aux Muſes ſa cour ,
Loinde chercher les palmes du génie ,
Çiij
54 MERCURE DE FRANCE.
Entreprit de juger ſes juges à leur tour.
Fière de cet effort de goût & de courage ,
Elle alla voir un Souriceau ,
Qui logeoit dans ſon voiſinage.
Ami , dit elle ; du nouveau.
Atous nos beaux eſprits je vais lire un ouvrage ,
Où chacun eſt tancé ... Viens : j'y vais à préſent.
Cet ouvrage d'ailleurs a dequoi fatisfaire
Ton amour- propre. Il eſt , ma foi , plaiſant ,
Et pourtant ,
L
Je crois fort qu'on n'en rira guère.
Au Sénat littéraire ils s'avancent tous deux.
Agrands cris auſſi- tôt la Pie
Lit cet ouvrage , où , cités & jugés,
Maints beaux eſprits , par un arrêt impie ,
Etoient honnis , & même fuſtigés ;
La ſcène étoit un peu hardie.
On cria beaucoup à ce trait ;
Deux lignes plus bas il couronne
Le Souriceau , bonne perſonne ;
Mais qui n'avoit encor rien fait ,
Oupreſque rien . On rit un peu.Que faire?
Ce n'étoit pas tout- à- fait fans raifon.
Lecture faite : eh ! bien , cher compagnon ,
Dit la Pie ? ah ! ma foi , c'eſt te traiter en frère.
Hélas! que t'ai -je fait pour me traiter ainſi ,
Répond le Souriceau tout honteux de la fête ?
Parbleu , de beaux lauriers j'ai couronné ta tête ,
Et tu te plains ! -Ah ! grand-merci.
AVRIL. 1773 . SS
A ce cadeau je ne m'attendois guères .
Quand nos maîtres ici ſont fuſtigés par toi ,
Ne vois-tu pas bien que c'eſt moi
Qui reçois ſeul les étrivières.
Par M. Imbert.
L'auteur doit donner inceſſamment un recueil
de fables qui auront du ſuccès, ſi on en juge par le
talent qu'il a déjà montré dans le Jugement de
Paris , poëme très - agréable , & dans pluſieurs
autres poëfies légères .
ODE A LA DISCORDE ,
Traduite du hollandois de M. Guillaume
Van - Haaren .
ENNEMIE des dieux & des hommes ,
impure Difcorde , qui nâquis dans les
enfers , toujours oppofée aux deſirs des
coeurs vertueux , tu es le fléau des Peuples
& des Rois !
Par-tout où tu portes tes pas inégaux ,
la brillante lumière de la Liberté & du
Repos s'enfuit avec indignation , & le
trouble naît comme une tempête .
La fombre Nuit , aſſiſe ſur un trône
de nuages amoncelés , remplit l'air des
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
ombres qui l'accompagnent. Les Peuples
ſont plongés dans l'obſcurité la plus épaifſe.
Le Courage fait place à l'Abattement,
&la Joie à la Triſteſſe.
Chaos , le prince du Défordre , arrive
auſſi tôt , plein du fureur. L'Avarice ,
l'Envie , la Vengeance & la Haine , ces
colonnes de ſon empire , confondent tout
dans ce malheureux Etat.
La déeſſe de l'Aveuglement eſt aſſiſe
fur le trône, & ordonne au Hafard. Bientôt
le tréfor public eſt épuisé ; les loix
& l'armée font négligées. Infolente &
cruelle envers ceux qui dépendent d'elle,
elle eſt lâche devant ceux qui l'inful.
tent.
Que cette inſenſée ſe laiſſe aisément
ſéduire ! Elle s'irrite avec plus de facilité
contre ſes amis que contre ſes ennemis.
D'où auroit- elle appris à connoître celui
qui la hait de celui qui l'aime ?
Sous fa direction on ne doit s'attendre
qu'à des traités honteux ou à des fers inſupportables
. Que l'eſpoir de la Profpérité
ne flatte pas ſon coeur. La Proſpérité
& l'Esclavage ne demeurent point fous
le même toît .
Déjà elle entend le bruit des trompettes
de l'ennemi qui s'avance , & les cris
AVRIL. 1773 . 57
de ſon armée victorieuſe rempliffent les
airs. Son ame ne ſera-t'elle émue que
lorſqu'il aura inveſti ſa capitale ?
La Ruine approche avec toutes ſes
horreurs. La voilà qui paroît le glaive
enflammé dans la main... Peuple infortuné
! reviens de ton égarement. Renonce
à la fauſſe ſécurité qui t'enchante , &
qui dans peu d'inſtans va te devenir fi
funeſte !
Si jamais l'infernale Diſcorde paroît
dans ces contrées , Ange tutélaire de notre
République , Efprit de concorde qui
inſpires une ardeur invincible , je t'appelle
au fecours , & je te conjure de nous
regarder du haut des Cieux !
D'un Peuple impuiſſant , & qui languiſſoit
fous le joug le la Tyrannie , tu
nous a faits devenir parta ſageſſe un Peuple
libre & reſpectable parmi les Nations :
&par l'exemple de ta fermeté inébranlable
, tu nousa faits des Héros .
Ne détruis donc pas ton propre ouvrage.
OCiel ! verrois tu ce monſtre hideux
affis fur ce même ſiége que tu as planté au
milicu de nous , & où tu as placé les gages
ſacrés de notre Religion &de notre
Nberté ?
Cv
SS MERCURE DE FRANCE.
Non, non ! tu exauceras nos voeux , &,
quoique déchus de la valeur & de la prudence
de nos ancêtres , tu deſcendras du
haut de l'Olympe. Tu nous éclaireras des
rayons de la clarté céleste , &tu nous infpireras
une force indomptable !
Dès que ton foleil brillant ſe levera
fur notre horifon , ni Chaos , ni ladéeſſe
de l'Aveuglement ne foutiendront ſes regards.
L'Obſcurité s'évanouira devant la
Lumière : & la Sageſſe , toujours accomgagnée
du Contentement , reviendra nous
gouverner!
ODE A MÉCÈNE , 14 Epod.
Mollis inertia cur , &c.
MÉCÈNE , vous me déſolez
Quand votre idulgente tendreſſe
Me dit : « Pourquoi cette parefle
>>D>ont tes eſprits font accablés
>>>Il ſemble qu'une main cruelle
>> T'enivre des eaux de l'Oubli
>> Est- ce ainſi qu'Horace a rempli
Unepromefle folemnelle?>>
:
59
AVRIL. 1773 .
Ah ! fi j'abandonne imparfaits
Les vers qu'un ami tendre exige ,
Croyez , croyez qu'un Dieu m'oblige
De quitter les graves ſujets .
Ainſi , trop charmé de Bathille ,
De Théos le vieillard heureux
Conſacroit aux chants amoureux
Les ſons de ſa lyre facile.
Mais quoi ! vous- même êtes épris ;
Et l'illuftre objet qui vous bleſſe
Egale celui que la Grèce
Envia long-tems à Paris .
Pour moi qu'une ſimple Affranchie
Trahit & trompe chaque jour ,
Jejoins aux tourmens de l'amour
Les tourmens de la jaloufie.
Par M. L. R.
AUTRE , A PIRRA , ) , liv. 1 .
Quis multa gracilis , & c .
QUEL eſt ce
beau garçon , qui , parfumé d'eſfence
,
Surdes roſes couché , t'embrase de ſes feux ?
Pour qui tu fais fi bien , ſimple avec élégance ,
Nouar négligemment l'or de tes blonds cheveux ?
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
Crédule , il s'abandonne à l'amour qu'il t'inſpire,
Ates tranſports charmans , à ton coeur , à ta foi ;
Il croit que pour jamais ſoumiſe à ſon empire ,
Tu n'aimeras que lui comme il n'aime que toi.
Qu'il va ſe détromper ! qu'il va verſer de larmes !
Quel orage imprévu fuit ce calme trompeur !
Malheur à qui ſe laifſe éblouir par tes charmes ,
Et , dupede tes yeux , ne connoît pas ton coeur !
Pour moi , je ne crains plus ces funeſtes orages ,
Devenu circonſpect à mes propres dépens ,
Je porte le tableau de mes triſtes naufrages ,
Qu'au temple de Neptune à jamais je ſuſpens.
Parle même,
L'EXPLICATION du mot de la première
énigme du premier volume du mois d'Avril
1773 , eſt Poiſſon d'Avril ; celui de
la feconde eſt Sommeil ; celui de la troifième
eſt les Oreilles . Le mot du premier
logogryphe eſt Mariage , où se trouvent
mari , age , rage , rame , game , magie ,
mage , air , mire , ame , mer , aire , Marie,
Mai , ami , mie , maire , arme , ramage ,
image , rime ; celui du ſecond eſt Orgue ,
où se trouve orge; celui du troiſième eft
Religion , où l'on trouve loi, gloire, Lion ,
AVRIL. 1773 . 61
ile , loge , lie , Noël , Léon , Loire , Roi ,
orgie , orge , or , role , rien , légion , oie ,
noir , ne.
レ
ÉNIGME.
J'AI dans mon logement
Uncertain nombre de femelles ,
A leur devoir toujours fidelles ,
Que je garde ſoigneuſement.
On eſt content de leur filence ;
Mais , viennent- elles àjouer ,
C'eſt un tapage , un train à perdre patience ;
Le plus court eſt ſe taire ,&les laiſſer parler.
Ces vieilles ou jeunes poulettes
Ont un coq qui tient le haut bout.
Si quelquefois on les trouve muettes ,
Ce n'eſt pas pour long-tems ; lui ne dit rien du
tout.
Leschanſons ſont du goût des belles ;
Tantôt c'eſt un pont- neuf ou refrain d'opéra :
Quoique captif, au palais des Tournelles ,
N'entend- on pas chanter plus d'un força ?
Ehbien! c'eſt à-peu-près le ſort de mes donzelles.
Par M. .... deParis
62 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
Mon père , vil rebut , négligé dans un coin ,
Souvent jeté par la fenêtre ,
N'auroit jamais oſé paroître
Où l'on me conferve avec ſoin.
Je ſuis utile a bien du monde ,
Le peuple ſe ſert peu de moi.
Je voyage beaucoup dans la machine ronde ,
Et ne fuis guères ſans emploi.
J'annonce les ordres du Roi.
Je ſuis Juif , Chrétien , Proteftant , Janſéniste ,
Catholique , Mahometan ;
Je ſuis gai , libertin , ſérieux , moraliſte ,
Satyrique , ennuyeux , triſte , tendre , galant ,
Selon le ton que l'on me donne ;
Si c'eſt un docteur de Sorbonne ,
N'en doutez pas , lecteur , je dois être ſçavant.
Par Madame de G *** ,de Montauban.
2
AUTRE.
Je ſuis père de quatre enfans ,
Moins beaux que moi, beaucoup plus grands.
Choſe difficile à comprendre ,
AVRIL. 1773 . 63
Dans le moment je les engendre.
Ils en ont auſſi chacun deux
Plus grands que moi , plus petits qu'eux.
Je vaux autant qu'eux tous enſemble,
Par un côté je leur reſſemble.
Vous êtes gai quand vous m'avez :
Devinez- moi ſi vous pouvez.
Par M. Danzelle , Notaire royal
à St Valery.
UTRE.
J'at toujours une face unie.
Du feu je tire ma vigueur.
Ma vertu , par le froid bannic ,
Se ranime par la chaleur.
Enfant de la Délicatefle ,
Je me plais au tafinement ;
Et , quoique groffier inſtrument ,
J'embellis ce que je carefle.
Parle même.
:
64 MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRYPΗ Ε.
Je vous préſente ici , lecteurs ,
Des bois un habitant lauvage
Dont le chant eſt l'heureux préſage
Du retour de ce mois qui fait naître les fleurs :
Dès que Borée a , dans ſes plaines ,
Fait place aux folâtres zéphirs
De l'amour , fans ſoucis , ſans peines ,
Il ſavoure , à longs traits , les douceurs , les plaifirs;
Il a l'agrément d'être père
Sans être de ſoins agité ;
Sa compagne , en devenant mère ,
N'a pas les embarras de la maternité.
Avec cet avantage rare ,
On devroit envier fon nom ;
Mais , par un préjugé bizarre ,
On le prend , quelquefois, pour un ſanglantaffront
:
Il faut fix lettres pour l'écrire ;
Si vous le léparez en deux ,
Dans chaque part vous devez lire
AVRIL. 1773. 65.
De mot de cet endroit où tombent nos cheveux :
Mettez ces noms l'un devant l'autre ,
Jamais le ſens ne peut changer ;
Dans leur tout , peut-être eſt le vôtre ,
Ou celui qu'un beau jour on pourra vous donnera
ParM. de Lozières , fils , àArgentan.
LOGOGRYPHE GRAMMAIRIEN.
Tu vois en moi, lecteur ,un triſte ſubſtantif
Le deftin ne veut pas queje ſois adjectif;
Maſculin en naiſlant , ah ! j'ai ceflé de l'êtres
Et près du féminin ſil'on me voit paraître,
Je ne fuis jamais là pour être poffetfif;
Mais c'eſt pour empêcher un larcin effectif
Tu ne devines pas ? Ce bizarre langage
T'offre un infortuné qui reçut un outrage,
Et qu'un dur inſtrument , par trop expéditif,
Empêche , pour toujours , d'être un augmentatif.
Quoi! ton embarras dure ? A t'en tirer combine ,
Sache qu'on me connoît très - ſouvent à la mine ,
Et, pour mieux réuffir , penſe àmon collectif.
Ilaplus de fix pieds : quant au diſtributif,
Paſle- le pour choiſir du tout une partic
66 MERCURE DE FRANCE.
Qui préſente à tes yeux ville de Normandie .
Voiſine du pays dont l'habitant actif
A la tête , dit-on , chaude au ſuperlatif :
En laiſſant cette part ,prendse- nune nouvelle ,
Par le mot que tu vois , alors je te rappelle
Une mode qu'Adam mit au comparatif,
En-cédant au pouvoir du tendre impératif:
Unis à ce mot- là le reſte de mon être .
Un endroit de ton corps auffi - tôt doit paraître ;
Coupe deux pieds , tu vois un pronom relatif
Qui peut , changeant de nom , être interrogatif:
Enfin , pour me trouver , ſonge à cette aventure
Funeſte à deux amans qui ſuivoient la nature.
Par M. Picoche , premier Commis de
la direction générale d'Alençon.
AUTRE.
CHEHRERCCHHEEZZ en moi , lecteur , dans un moment
d'ennui ,
Le nom commun d'un fruit & d'une choſe vile ;
Retranchez une lettre , & vous aurez celui
D'un animal & d'une ville .
Par Mlle Renotte , de l'Hermenault
en Poitou.
-AVRIL. 1773 . 67
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Lettres édifiantes & curieuses , écrites des
Miſſions étrangères, par quelques Mifſionnaires
de la C. de J. xxx . recueil
in- 12 . A Paris , chez Ruault , libraire,
rue de la Harpe , près la rue Serpente .
LORSQUE , dans le volume du Mercure
dumois de Mars dernier,nous fimes l'extrait
du XXIX . recueil de ces lettres édifiantes
& curieuſes nous annonçâmes
que l'éditeur ſe promettoit de publier ſucceſſivement
plusieurs volumes de cette
collection . Le trentième , qui vient de
paroître, nous préſente l'état actuel de la
Religion Chrétienne dans les Indes , &
un recit fidèle de ſes diverſes révolutions .
Mais il faut voir ces détails dans l'ouvrage
même. Nous détacherons ſeulement
de ce recueil ce qui peut avoir rapport
aux moeurs , coutumes & uſages des différens
peuples des Indes , & à leur hiſtoire
naturelle.
Le Père Horta , Jefuite Italien , a dans
une de ſes lettres inférée dans le xxix .
recueil , parlé des formalités qu'obſervent
68 MERCURE DE FRANCE.
les Tonquinois dans leurs viſites. Un autre
Miffionnaire nous entretient ici de
l'hiſtoire naturelle du Tonquin . On compte
dans cette heureuſe contrée plus de
vingt mille villages , tous plus peuplés
les uns que les autres. On diroit que le
printemsy règne toujours ,& l'on n'y ſent
du froid que quand le vent du Nord y
ſouffle avec violence . On n'a jamais vu
ni glace , ni neige dans ce royaume ;
jamais les arbres n'y ont perdu leur
verdure ; jamais l'air n'y eſt infecté de
vapeurs contagieuſes; le ciel y eſt ordinai
rement ſi ſerein& fi pur , qu'on ignore ,
dans ces contrées ce que c'eſt que la
peſte. La goutte , la pierre , les fièvres
malignes , & mille autres maladies , fi
communes en Europe , font ici entièrement
inconnues. Le riz eſt la nourriture
ordinaire du pays ; on en fait même un
vin dont la force égale celle de l'eau devie.
Les meilleurs fruits duTonquin font
les oranges , & une eſpèce de figue rouge
qui feroit honneur aux tables les plus délicatement
ſervies de Paris. Le Miffionnaire
en a vu d'une autre ſorte qui reſleinblent
affez à celles de Provence , & pour
la forme & pour le goût : mais ce qui lui
a paru fort fingulier, c'eſt que ce ne font
د
AVRIL. 1773 . 69
point les branches qui les portent ; elles
ne naillent qu'au pied de l'arbre , & quelquefois
en ti grande quantité , que vingt
hommes affamés pourroient facilement
s'y ralfafier. On trouve auſſi beaucoupde
citrons; mais ils font mal fains,& les Ton.
quinois ne s'en ſervent guères que pour
teindre leurs étoffes.On voit dans ce pays
de grands arbres dont les branches ne
portent ni feuilles , ni fruits; ils ne produiſent
quedes fleurs. Il y en a une autre
eſpèce dont les branches ſe courbent jufqu'à
la terre , où elles jettent des racines
d'où naiſſent d'autres arbres ; les branches
de ces derniers ſe courbent de même,
pouflent à leur tour de ſemblables
racines ; & ces arbres , à la longue , occupent
une eſpace de terrein ſi étendu , que
trente mille hommes pourroient à l'aiſe
ſe repofer à leurs ombres. Les chevaux
duTonquin font d'une rare beauté & en
très- grand nombre ; on en admire la vivacité,
la légereté& la vigueur. Cependant
en général ils font petits ,& peu
propres à l'attelage. Les éléphans n'y font
pas moins communs ; on en nourrit plus
de cinq cens pour le ſervice du Roi. On
prétend que leur chair eſt bonne , & que
le Prince en mange quelquefois par délices.
On ne voit dans ce royaume ni
1
MERCURE DE FRANCE. 70
lions ni agneaux ; mais on y trouve une
quantité prodigieuſe de cerfs , d'ours , de
tigres & de finges. Ces derniers font remarquables
par leur groffeur & leur hardieſſe.
Il n'eſt pas rare de les voir au
nombre de deux ou trois mille entrer
comme ennemis , dans les champs des
laboureurs , s'y raſfaſier , ſe faire enſuite
de larges ceintures de paille , qu'ils roulent
autour de leurs corps , après les avoir
remplies de riz , & s'en retourner chargés
de butin , à la vue des payſans , ſans que
perſonne oſe les attaquer. Parmi les oifeaux
rares & curieux de ce pays , il en
eſt un que le Miſſionnaire croit avoir vu
dans l'ifle de Saint-Vincent ; c'eſt une efpèce
de chardonneret dont le chant eſt ſi
doux & fi mélodieux , qu'on lui a donné
le nom d'Oiseau céleste ; ſes yeux ont l'éclat
du rubis le plus étincelant ; fon
bec eſt rond& affilé ; un petit cordon
d'azur règne au tour de fon col ; & fur fa
tête s'élève une petite aigrette de diverſes
couleurs qui lui donne une grace merveilleuſe
. Ses aîles , lorſqu'il eſt perché ,
offrent un inêlange admirable de couleurs
jaune, bleue & verte ; mais quand il vole ,
elles perdent tout leur éclat. Cet oiſeau
fait fon nid dans les buiſſons les plus
épais , & multiplie ſon eſpèce deux fois
AVRIL. 1773 . 71
par an ; il ſe tient caché pendant les
pluies , & dès que les premiers rayons du
ſoleil viennent à ſe faire jour à travers les
nuages , il fort incontinent de ſa retraite,
va voltiger fur les haies , & par un ramage
des plus agréables ,il annonce aux labonreurs
le retour du beau tems .
LeMiſſionnaire qui écrit tous ces détails
, étonnera peut - être un peu plus ſes
lecteurs françois en leur apprenant qu'il
y a dans le Tonquin dés médecins auffi
habiles qu'en France. Ce n'eſt pas que les
Efculapes du Tonquin ne faffent entrer
la fuperftition dans leur art , mais c'eſt
pour plaire au peuple qui ne s'en ſerviroit
pas fans cela. Quand un médecin
viſite un malade , il ne l'accable pas, comme
en Europe, de ſon jargon ſcientifique;
il ſe contente ſeulement de lui tâter le
pouls , après quoi il dit la nature & les
effets de la maladie. Entâtant le pouls de
la main droite , il touche le malade en
trois endroits différens , dont le premier
répond au poulmon , le ſecond au ventri
cule , & le troiſième aux reins , du côté
droit. S'il tâte le pouls de la main gauche
, il le touche également en trois endroits
, dont le premier répond au coeur ,
leſecond au foie , &le troiſième aux reins
72 MERCURE DE FRANCE.
du côté gauche. Le médecin fait attention
fur- tout au nombre des battemens du
pouls durant une reſpiration ; & felon les
diverſes pulſations , il prétend connoître
la cauſede la maladie , & voir ſi le coeur ,
le foie ou lepoulmon eſt en mauvais état,
ou fi le mal vient de chaleur , de froid , de
joie ,de triſteſſe ou de colère , &combien
de tems ildoitdurer. Si lepouls vient às'affoiblir,
ou à s'arrêter,après avoir bartu quelque
tems, la maladie eſt jugée mortelle; fi,
aucontraire,le pouls , après s'être arrêté au
commencement , vient à battre de nouveau
, c'eſt un ligne que le mal doit durer
long-tems. Il ne faut pas croire cependant
que les médecins Tonquinois , qui font
la plupart fort éclairés , ajoutent foi à ces
fuperftitions ridicules. Notre Miffionnaire
ena connu un, homme de beaucoup
de mérite , qui lui dit un jour en riant ,
que la crédulité du peuple étoit legagnepaindetous
fesconfrères. Ordinairement
ces médecins ne ſe ſervent que d'herbes
&de racines dans la compoſition de leurs
remèdes. Cependant pour les migraines ,
les fièvres chaudes & les dyſſenteries , ils
emploient communémentle ſucd'un fruit
qu'on dit être d'une efficacité admirable
dans ces fortesde maladies. Le pourpre
eft
AVRIL. 1773 . 73
eſt une maladie fort dangereuſe en Europe;
mais dans le Tonquin peude perſonnes
en meurent. Voici la manière dont
les Tonquinois s'en guériſſent. Ils prennent
une moellede jonc, la trempentdans
l'huile , l'allument & l'appliquent fucceffivement
fur toutes les marques du pourpre.
La chair alors ſe fend avec un bruit
pareil à celui d'une petite fuſée; auſſi-tôt
on en exprime le ſang corrompu , & l'on
finit par frotter les plaies avec un peu de
gingembre. Ceremède doit être fort douloureux,
mais le Miſſionnaire en a vu des
effets ſi finguliers , qu'il ne doute nullement
de ſon efficacité. Les ſaignées ne
fontguères en uſage dansleTonquin. Les
Médecins François qui les recommandent
avec tantde ſoin , ſeroient bien furpris ſi
on leur diſoit que c'eſt ici la dernière refſourcedes
gens de l'art ; encore avant d'y
avoir recours , faut- il être bien aſſuré que
les autres remèdes ne peuvent être au
maladed'aucune utilité. LesTonquinois,
il eſt vrai , ne doivent pas avoir un beſoin
ſi fréquent de la ſaignée que les Européens;
leur fang eſt naturellement plus
pur , leurs exercices plus violens & plus
multipliés ; d'ailleurs, ils font un ſi grand
uſage des racines &des ſimples , qu'ils
II. Vol.
D
74 MERCURE DE FRANCE.
font beaucoup moins ſujets aux maladies
qu'occaſionnent en Europe l'abondance
& la corruption des humeurs .
Le P. Cibot , miſſionnaire à Peking ,
ville capitale de la Chine , nous fait,dans
ſa lettre datéedu 3 Novembre 1771 , le
portrait du Monarque actuellement regnant.
C'eſtun Prince qui voit tout par
>> lui -même ; plein de droiture & d'équi-
>> té , il ne ſouffre pas qu'on commette la
>> moindre injustice. Doux & acceſſible ,
>> il écoute avec plaifir l'innocent qui ſe
>> juſtifie ; mais prompt & févère , il hu-
>> milie & punit l'oppreſſeur. Il ne paroît
>>pas que l'adulation ait beaucoup d'em-
>> pire ſur ſon eſprit ; il a des courtiſans
>> comme tous les Princes de la terre ,
>> mais ſa modeſtie & fon mérite le met-
>> tent au- deſſus deleurs louanges intéreſ-
» ſées , & de leur fade encens . » Le P.
Cibot ajoute qu'il pourroit rapporter une
infinité de traits qui annoncent dans ce
Monarque l'ame la plus noble & la plus
éclairée ; mais qu'il laiſſe au Miffionnaire
qui travaille à ſon hiſtoire , le foin
de les tranſmettre à la poſtérité.
Uu autre Miſſionnaire qui apprend la
langue chinoiſe , avoue qu'il s'étoit d'abord
imaginé que cette langue étoit la
AVRIL. 1773 . 75
plus féconde&la plus riche de l'Univers ;
mais à meſure qu'il y a fait des progrès, il
s'eſt apperçu qu'il n'y en avoit peut - être
pas dans le monde de plus pauvre en expreffions.
Les Chinois ont plus de foixante
mille caractères , & cependant ils ne
peuvent rendre tout ce qu'on exprime
dans les langues de l'Europe , ſouvent
même ils ſe trouvent dans la néceſſité de
ſe ſervir de l'écriture pour ſe faire entendre.
Chaque mot a ſon caractère particulier
, ou ſon ſigne hiéroglyphique. On
peut s'imaginer dans quelle confufion
tomberoit la langue françoiſe , ſi quelqu'un
s'aviſoit de déſigner chaque mot ,
chaque nom , chaque tems par un caractère
ſpécial. La confuſion ſeroit bien plus
grande , fi l'on marquoit ainſi les termes
d'arts &de ſciences , par exemple , ceux
de peinture , d'architecture , de géométrie
, de philoſophie . Quel horrible embarras
ne feroit-ce pas pour les François
s'il leur falloit étudier tous ces divers
caractères ? Telle eſt la langue chinoiſe .
Le ſon des caractères chinois ne varie que
très - rarement , quoique la figure en ſoit
fort différente , & qu'ils ne ſignifient pas
la même choſe . Cette langue eſt ſi pleine
d'équivoques , qu'il eſt extrêmement dif
: . Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
ficile d'écrire ce qu'on entend prononcer,
&de comprendre le ſens d'un livre dont
on fait la lecture , ſi l'on n'a le livre même
ſous les yeux. Il arrive delà que fouvent
on n'entendra pas le diſcours d'un
homme , parlat - il avec la plus grande
exactitude ; de forte que la plupart du
tems il eſt obligé non- ſeulement de répéter
ce qu'il a dir , mais encore de l'écrire,
On eſt perfuadé en Europe que la multiplicité
des caractères eſt une preuve de la
richeſſe de la langue chinoiſe ; mais avec
plus de connoiſſance & de réflexion , on
verroit que c'eſt plutôt une marque de ſa
Stérilité. Les ſoixante mille caractères,&
plus,dont elle est compoſée,ne ſeroient pas
comparables à la multiplicitédes caractères
dont la langue latine ſeroit enrichie, ſi l'on
enréduiſoittous les termes à un ſigne particulier.
La langue françoiſe même , qui
eſt beaucoup plus bornée que la latine ,
l'emporteroit immanquablement ſur la
chinoiſe . Ajoutez à cela que les Européens
expriment avec vingt-quatre lettres touzes
les modifications de leur langue naturelle
, au lieu que les Chinois , avec le
nombre prodigieux de leurs hiéroglyphes,
ne peuvent pas même fixer leur prononciation
, encore moins le véritable ſens
des termes de leur langue.
AVRIL. 1773. 77
La plupart des voyageurs ne nous ont
donné que des peintures imparfaites &&
peu fidèles des moeurs , du génie & du
caractère des Perfans. Voici les nouvelles
obſervations fur ce ſujet que nous préſente
la lettre d'un Miſſionnaire . Les
Perfans forment la nation la plus polie &
la plus cultivéede l'Orient : ils fontdoux,
honnêtes , affables , fur tout à l'égard des
étrangers , paiſibles , ennemis des querelles&
des conteſtations . Sobres& tempérans
, ils fuient les excès. Aufſi ne voit
on parmi eux , ni débauches ſcandaleufes
, ni plaiſirs tumultueux. Si quel
qu'un tranfgreffe la loi qui défend l'uſage
du vin , ou commet quelque autre excès ,
il ſe tient caché chez lui ,& n'oſe ſe montrer
en public. Ce peuple eſt compatillant,
&ne verſe qu'avec peine le ſang humain ,
lors même qu'il s'agit de punir les plus
grands crimes. Pendant quatorze ans
qu'un des Miſſionnaires de la C. de J. a
demeuré à Iſpahan , l'on n'y a fait , de fa
connoiſſance, qu'une ſeule exécution . Les
Perſans ont uneſprit pénétrant , vif &
enjoué ; ils font curieux des ſciences &
aiment la poësie , pour laquelle ils ont un
génie particulier ; ce qui les rend naturellement
éloquens & bons acteurs. Ils ſe
Diij
78 MERCURE DE FRANCE .
i
plaiſent à repréſenter , à leur manière ,
des pièces publiques ſur des théâtres qu'ils
dreſſent dans leur meydan ; & quoique
leurs repréſentations ne foient pas felon
les règles du théâtre , les eſſais qu'ils en
font démontrent aſſez leur capacité naturelle
pour ce genre de travail ; il ne leur
manque pour y exceller que le ſecours de
l'étude & des livres. Les Perfans , ainſi
que toutes les autres Nations de l'Univers,
ont en partage l'avarice & la paffion d'amaſſer
des richeffes ; mais il n'arrive preſ
que jamais que ces vices deviennent ,
comme en Europe , des vices affreux &
funeſtes aux fortunes des particuliers.
Rarement on voit chez eux des vols , des
concuffions &des injustices ; ils donnent
peu & aiment beaucoup à recevoir. On
n'aborde guères lesGrands qu'avec un pré.
ſent à la main ; mais quelque léger que
foit un don , la manière dont ils le reçoivent
fait toujours ſentir l'eſtime qu'ils en
font.
La juſtice ſerend parmi les Perſans trèspromptement
& fans le ministère ni de
procureurs ni d'avocats. Ils ignorent toutes
ces formalités inutiles qui ne tendent qu'à
éternifer les affaires , & à les faire durer
des fiecles entiers ; ils ne connoiffent
AVRIL . 1773. 79
point de délais , ils terminent un procès
dans une ou deux ſéances . Le Divan-
Beghi , c'eſt-à dire le chef de la justice ,
ſe trouve une fois ou deux la ſemaine à
ſon tribunal ; là les parties expoſent ſimplement
leur grief de part & d'autre , &
le Divan-Beghi , après les avoit entendues
avec la dernière attention , prononce
ſon jugement , & l'on s'en tient à ſa déci .
ſion ſans pouvoir appeler à aucune cour
ſupérieure. Dans les villes un peu confidérables
la police s'exerce de la même
manière & ſans aucun embarras. Dans
chaque quartier il y a des commiſſaires
qui font tous les jours la ronde , accompagnés
de gens à cheval, pour examiner fi
tout eſt en ordre , ſi les denrées ſe vendent
loyalement& au prix taxé par les
magiſtrats. Voici un fait qu'on a raconté
à ce ſujet au Miſſionnaire. Un commiffaire
, étant un jour en fonction , rencontra
un bourgeois qui venoit de la boucherie
& s'en retournoit chez lui ; il lui
demanda ce qu'il portoit , " C'eſt, répon-
>> dit le bourgeois en colère , de la viande
>> que je viens d'acheter chez un tel bou-
>> cher. » Le commiſſaire , frappé de la
réponſe , voulut ſavoir le ſujet de ſon
mécontentement ; il s'informa s'il avoit
Div
SO MERCURE DE FRANCE .
payé ſa viande trop cher ? « Sans doute ,
>> repartit le bourgeois : vous avez beau
>> fixer le prix , les bouchers s'en moc-
>> quent ; ils exigent le triple de la taxe ,
"encore n'en donnent-ils pas le poids ; il
» manque à ce morceau au moins deux
>>>ou trois onces. » Mene - moi , dit le
commiſſaire , à l'endroit où tu l'a pris. Le
commiſſaire y étant arrivé , ordonna au
boucher de peſer le morceau , & il s'y
trouva effectivement quatre oucinqonces
de moins. Le commiſſaire alors adreſſa
ces paroles au bourgeois : Quellejustice
demandes zu de cet homme ? Que veux- tu
exiger de lui ? « Je demande , dit auffi-tôt
>>>le bourgeois , autant d'onces de ſachait
>> qu'il m'en a retranché du morceau qu'il
»m'a vendu. » Tu les auras , repartit le
commiſſaire , & tu les couperas toi-même;
maisfi tu en coupes plus ou moins,tuferas
puni. Le bourgeois, étonné de la ſageſſe
dujugement , diſparut comme un éclair.
Le royaume de Perſe eſt héréditaire ;
il paſſe du père aux fils légitimes , & à
Jeur défaut aux fils naturels , à l'excluſion
des autres parens. Il n'y a point de nobleſſe
dans ce royaume ainſi qu'en Turquie.
Les Grands n'y ſont diftingués ni
par l'antiquité de leurs familles , ni par
AVRIL. 1773 . 81
les armoiries , ni par l'éclat de la fortune.
On n'y connoît point ces noms pompeux
de Prince , de Duc , de Marquis,de
Comte , de Baron , &c . La véritable nobleſſe
ne conſiſte que dans les charges &
les emplois dont le Roi honore ceux qu'il
juge dignes de ſa confiance.
Ce trentième recueilde lettres édifiantes
&curieuses contient quelques autres détails
d'autant plus intéreſſans qu'ils font
donnés par des hommes éclairés , réſidens
fur les lieux , ne parlant que d'après ce
qu'ils ont eux-mêmes vérifié , &bien éloignés
de cette manie qu'ont la plupart des
voyageurs, de chercher à captiver lacurioſité
de leurs compatriotes par une relation
exagérée ou remplie de faits puiſés dans
des mémoires infidèles.
Effai fur le Barreau Grec , Romain &
François , &fur les moyens de donner
du lustre à ce dernier ;
Oratorum ipfa vis ignota eft , nota gloria.
CICER. de optimo gen. orat.
vol. in-8 °. A Paris , chez Grangé, imprimeur-
libraire , au Cabinet littéraire
, pont Notre-Dame , près la pompe.
M. le Moine d'Orgival nous avoit
Dv
82 MERCURE DE FRANCE .
donné en 1755 ,un discours ſur le Barreau
d'Athènes & fur celui de Rome.
L'auteur de l'eſſai que nous venons d'annoncer
a confulté cet écrit. Il en a profité
pour caractériſer les principaux Orateurs
Grecs & Romains. Son ouvrage eſt une
fuite de portraits peints avec trop de rapidité
pour que l'auteur ait ſongé à ajouterde
nouveaux traits à ceux que M. le
Moine d'Orgival avoit raſſemblés . Il
femble même n'avoir rappelé à notre fouvenir
la réputation des orateurs anciens
&la conſidération dont ils jouilloient ,
que pour nous mieux faire fentir le cercle
étroit dans lequel eſt renfermée la célébrité
de nos orateurs les plus célèbres .
On n'a pas encore oublié au Barreau que
Cochin , de Gennes , le Normand , Gueau
de Reverſeau furent de grands avocats ;
mais le Public ne s'en fouvient déjà plus,
& bientôt le Barreau ne s'en fouviendra
pas davantage. " Rarement , ajoute l'au-
>> teur , un avocat parmi nous ſe ſurvit à
>> lui-même. Un vers de Boileau fera
>> plus , pour le nom du mordant Gautier,
>> que ne feront pour celui de Doucer ,
>> des plaidoyers remplis de force , d'or-
>> dre & de clarté.
L'auteur expoſe ici quelques moyens
d'illuftrer leBarreau François.Ces moyens
AVRIL. 1773 . 83
:
:
n'ont pu être dictés que par un avocat qui
connoît la dignité & l'importance de ſes
fonctions , & qui ſait toutce que peut produire
ſur un orateur ſenſible &généreux
un regard de ſon Prince ou de ſa patrie.
2
Etrennes d'un Père àſes Enfans,première
&feconde parties in- 16. A Paris , à
l'adreſſe ci-deſſus .
Des dialogues écrits dans le ſtyle ſimple
, facile & varié de la converſation
compofent ces étrennes. Comme ces dialogues
préſentent différens objets d'inftruction
, un père peut les mettre utilement
entre les mains de ſes enfans. Ces
dialogues exciteront leur curioſité & leur
fuggéreront des demandes dont un inftituteur
attentif ne manquerapas de profiter
pour les inſtruire.
Obfervations fur le canon par rapportà
l'Infanterie en général, & àla colonne
en particulier : ſuivies de quelques extraits
de l'eſſai ſur l'uſage de l'artille-
- rie , avec les réponſes; vol. in 4. de
120 pages . Prix , 4 liv . 4 f. broché. A
Amfterdam; & ſe trouve à Paris , chez
Charles-Antoine Jombert, libraire du
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
Roi pour l'artillerie & le génie , rue
Dauphine.
Cesobſervations doivent être miſes à
la fuite du Projet d'un Ordre françois en
tactique , publié par le même auteur en
1755. Elles font précédées d'un difcours
où l'auteur , après avoir remarqué que les
Nations de l'Europe reviennent un peu
de la confiance qu'elles avoient dans leur
mouſqueterie , s'élève contre cette eſpèce
d'enthouſiaſme qui a fait exagérer à plufieurs
auteurs de traités militaires les effets
du canon , au point de regarder comime
impoſſible que l'infanterie en approche,
fur-tout dans un ordre ſolide . Les
obfervationsque nous venons d'annoncer
préſentent les raiſons les plus proptes à
diſſiper cette crainte exceſſive du canon ,
en général pour l'infanterie , & en particulier
pour celle qui iroit à la charge en
colonnes.
Aïdonologie , ou traité du Roſſignol franc
ou chanteur , contenant la manière de
le prendre au filet,de le nourrir facilement
en cage , & d'en avoir le chant
pendant toute l'année.Ouvrage accompagné
de remarques utiles &curieuſes
de cer oiſeau , avec figures ; brochure
AVRI L. 1773 . 85
in- 12 . Prix , liv . 16 f. relié. A Paris,
chez de Bure , quai des Auguſtins , à
l'image St Paul.
La plupart des Naturaliſtes ont regardé
leRoſſignol comme un oiſeaude paſſage;
mais l'auteur de ce traité prétend que cet
oiſeau ne quitte pas nos climats pour en
aller chercher de plus tempérés ; il croit
qu'il ſe tient caché pendant l'hiver à l'abri
du froid. Quoiqu'il en ſoit le Roffignol
ne paroît dans nos bois que vers le
commencement d'Avril , & on ne le voit
plus à la fin de Septembre. Il eſt très-ami
de la folitude. On a remarqué qu'il choifit
par préférence les endroits où ſe trouvent
des échos. C'eſt ordinairement lorſque
les autres oiſeaux fe taiſent , & dans le
filencede la nuit , qu'il déploie le mieux
l'étendue de ſa voix dont les accens variés
, vifs &harmonieux rendent le ſéjour
de la campagne ſi agréable,du moins pour
des oreilles un peu fenſibles à la mélodie ;
car on a vu des perſonnes affez mal organiſées
pour préférer le croaffement des
grenouilles au chant du Roſſignol. L'auteurde
ce traité cite même, d'après Pétrarque,
la bizarrerie d'un homme qui ſe levoitla
nuit pour chaffer à coups depierres
&de bâtons les Roſſignols , dont le chant
86 MERCURE DE FRANCE.
:
lui déplaifoit tellement , que pour les
éloigner plus fûrement de ſa maiſon , il
s'aviſa de faire couper tous les arbres du
voiſinage.
Ce traité du Roſſignol a été publié pour
la premiere fois en 1751. La nouvelle
édition que l'on en donne ne peut être
qu'agréable aux amateurs de l'hiſtoire naturelle,
à ceux fur tout qui veulent nourrir
des Roffignols. Ils y trouveront les inftructions
les plus néceſſaires pour les pren.
dre au filet , les élever , les traiter lorfqu'ils
font malades , leur apprendre des
airs ſiflés ou de Hageolet , diftinguer les
Roſſignols mâles d'avec les fémelles . Ce
traité enſeigne auſſi les moyens de ſe procurer
toute l'année le chant des vieux
Roffignols , la manière de les aveugler
pour les faire chanter plus long - tems ,
les ruſes qu'il faut employer pour établir
les Roffiguols dans les endroits où il n'y
en a point , &c.
Elémens de l'Histoire générale , première
partie, hiſtoire ancienne ; par M. l'Abbé
Milot , des académies de Lyon &
de Nancy ; 4 vol . in 12. Prix , 12 liv.
AParis , chez Prault , imprimeur, quai
de Gêvres ; il s'en trouve auſſi des
AVRIL. 1773. 87
exemplaires chez Durand , neveu , rue
Galande.
Ces quatre volumes contiennent un
abrégé clair & méthodique de l'hiſtoire
ancienne. Le titre d'Elémens que Kauteur
a donné à cet abrégé fait aſſez connoître
que l'on ne doit pas y chercher tous les
détails de ſiéges , de batailles , de marches
, & c. L'auteur a remplacé ces détails
plus utilement pour la jeuneſſe , par des
instructions&des faits relatifs aux moeurs,
coutumes &uſages des nations , aux progrès
des fciences&des arts. Une critique
ſage , éclairée & dirigée particulièrement
par les recherches de feu Goguet ſur l'O.
rigine des Loix , des Gouvernemens , &c.
rend ces élémens très- propres à être conſultés
par ceux mêmes qui ſon avancés
dans l'étude de l'hiſtoire . Nous louerons
encore l'auteur , qui n'a jamais perdu de
vue l'inſtruction de la jeuneſſe , d'avoir
diftribué ſon ouvrage de manière que
chaque chapitre peut faire la matière
d'une leçon. Les ſommaires forment une
eſpèce d'analyſe propre à faciliter le travailde
la mémoire. Deux tables ajoutées
:à ces élémens les rendront d'une utilité
: encore plus générale. La première eſtune
table de géographie ancienne qui ne con
88 MERCURE DE FRANCE.
tient que ce qui a paru néceſſaire; la ſeconde
eſt une table chronologique qui
fixe les époques reſpectives des faits les
plus mémorables .
La ſeconde partie de ces élémens , qui
eſt actuellement ſous prefle , comprendra
l'hiſtoire moderne .
Avis aux Gens de la campagne , ou traité
des maladies les plus communes , avec
des obſervations ſur les cauſes des
maladies du peuple , ſur l'abus des remèdes
& des alimens dont il fait ufage
, & fur ceux qu'il doit employer
pour ſe guérir des maladies auxquelles
il eſt le plus expoſé , quand il n'eſt pas
à portée d'avoir le fecours d'un médecin;
ouvrage très-utile aux Paſteurs ,
chirurgiens & gens de la campagne.
Par M. Didelor.
In morbis enim curandis , magnifemper
momenti eft opportunitas.
vol. in- 12 . A Paris , chez Merlin , li
braire , rue de la Harpe .
Nous avons différens traités élémentaires&
manuels de médecine où l'on s'eſt
propoſé , ainſi que dans celui-ci , de venir
au ſecours des gens de la campagne & de
AVRIL. 1773. 89
tous ceux qui ne font point à portée de
confulter un médecin prudent & éclairé.
Nous croyons cependant qu'il n'eſt point
d'ouvrage de médecine qui rempliſſe
mieux les loix que l'on doit s'impoſer
lorſqu'on écrit pour le peuple dans une
matière auſſi grave , auffi compliquée ,
auſſi importante que celle-ci. Les cauſes
des maladies & leurs ſymptômes ſonttrèsbiendétaillés
dans cet ouvrage,&fous une
forme claire , préciſe & méthodique. Les
remèdes indiqués à la ſuite de chaque maladie
ſont peu compoſés , faciles à préparer
&de peu de dépenſe. Ce traité eſt
d'ailleurs rempli d'excellentes maximes
&de bons conſeils que l'auteur doit aux
médecins les plus expérimentés qu'il a
confultés ,&à ſes propres obſervations:
Auſſi ce traité a mérité l'approbation des
gensde l'art , entr'autres celle de l'auteur
de l'Avis au Peuplefurſaſanté.
Calendrier historique de l'Orléanois , à l'uſage
de toute la province. Dédié a M.
de Cypierre , Baron de Chevilly , intendant
de la généralité d'Orléans;pour
l'année 1773 ; vol . in- 16. A Orléans
chez Couret de Villeneuve ; & ſe trouve
à Patis , chez Saillant & Nyon , libraires
, rue St Jean- de- Bauvais.
9. MERCURE DE FRANCE.
Ce Calendrier préſente l'Etat Eccléfiaftique
de l'Orléanois , &l'Etat militaire ,
civil & politique de la province . Ces détails
ſont précédés d'une histoire des
grands hommes de l'Orléanois. Mais il
n'eſt encore fait mention dans cette hiftoire
que d'Abbon , Abbé de Fleury , qui
vivoit dans le dixième ſiècle , & dont il
nous reſte plufieurs écrits. L'auteur du
calendrier promet de continuer cette hiftoire
& de donner chaque année la notice
de ceux de ſes compatriotes , qui ſe ſont
diſtingués dans les lettres oudans les arts.
2,
Ordre général desjours & heures du départ
desCouriers partantde Paris pour toutes
les Villes de France , où l'on a
joint ceux de leur arrivée à Paris , la
taxe des lettres & le nombre des jours
qu'elles font en route , conformément
à la déclaration du Roi du 8 Juillet
1769 .
L'ouvrage que l'on préſente cette année
au public , & qui paroîtra tous les
ans avec les changemens & augmentations
dont il ſera ſuſceptible , a été compoſé
dans la vue de mettre ceux qui écrivent
en état de connoître non-feulement
les jours & heures du départ des lettres
AVRIL. 1773 وا .
pour toutes les Villes du Royaume de
France&de l'Erranger , mais encore celui
de leur retour & le tems qu'elles font en
route.
On fera donc en état de ſçavoir quel
jour on pourra eſpérer les réponſes aux
lettres que l'on aura écrites , & fi les avis
que l'on veut donner ou recevoir arriveront
affez à tems.
Les Banquiers & Négocians ſentiront
mieux que tous autres de quelle importance
il eſt d'en être inſtruit , & tous les
autres états y trouveront auſſi leur avantage.
On a joint à cet ouvrage la taxe des
lettres ſimples qui partent de Paris
pour toutes les villes du Royaume , &
celles de l'étranger pour Patis , & le prix
de l'affranchiſſement de Paris aux autres
villes du pays étranger , pour lesquels il
eſt néceſſaire d'affranchir , conformément
à la déclaration du Roi du 8 Juillet
1759 .
On a prisroutes les précautions nécesfaires
pour rendre cet ouvrage complet ,
beaucoup plus correct & plus ſimple que
ce qui a paru juſqu'ici dans ce genre , &
on fera fatisfait, ſi l'on a mis le public en
état de profiter de l'ordre & de la célérité
établies pour le ſervice des lettres.
MERCURE DE FRANCE.
On a cru qu'il ſeroit utile d'inférer icí
les obſervations relatives au ſervice des
lettres.
On y a joint un Calendrier & on n'a
rien négligé pour la proprété & l'exécution.
La Louiſeïde ou le Héros Chrétien, poëme
épique en douze chants , accompagné
de notes ; 2 vol. in- 8°. A Paris , chez
Merlin , libraire , rue de la Harpe ;
1773 .
Cet ouvrage eſt recommandable furtout
par la nobleſſe & la vivacité du ſentiment
, & par les connoiffances & l'éru
dition de l'auteur. La poëſie eſt celle d'un
homme de beaucoup d'eſprit , qui n'a
pas toujours été à portée de confulter
&de corriger. Il y a un grand nombre
de vers heureux dans ce long poëme. On
yremarque beaucoup d'invention , une
riche abondance , une imagination brillante
, des épiſodes intéreſſans & des détails
curieux qui décelent le génie & le
calent. Nous citerons , comme un moreau
de fentiment bien louable , bien rare
& bien exprimé , l'épître dédicatoire.
Nous ſommes perfuadés qu'il n'y aura
pasun ſeul denos lecteurs qui ne retrouve
ر
AVRIL. 1773 . 95
ici cette épître avec plaiſir , & qui ne la
life avec une douce émotion .
A Monsieur PICQUET , Négociant.
<<Mon beau - frère , mon bienfaiteur ,
» mon ami, tu réunis tous les droits qu'un
» homme peut avoir ſur le coeur d'un
autrehomme. Tu étois le choix de ma
>> raiſon ; tu l'étois de mon inclination ,
>>avant que la reconnoiſſance la plus vive
» & la mieux fondée m'eût impoſé le
>> devoir ſi facile , ſi agréable , de t'aimer
> à jamais. J'étois expoſé au beſoin : tu
>> m'as fait part de ta fortune; je verſois
>> les larmes les plus amères que la paſſion
» ait jamais fait répandre ; tu les a ef-
>> ſuyées. La ſoeur de ton épouſe étoit
» néceſſaire à mon bonheur ; & ('je le
>> crois toujours ) à ma vie même : je dé-
>> ſeſpérois de l'obtenir ; au péril de ta
>> vie , tu m'as rendu ton frère. Tu m'as
>> mis dans l'impoſſibilité de m'acquitter
» jamais envers toi ; & cette vérité hu-
>> miliante pour l'ingratitude, plaît à mon
» coeur. J'aime à te ſentir cet avantage
>> ſur moi; j'aimerai toujours à te recon-
>> noître ; j'en tire vanité peut être. Ton
>> attachement me relève à mes propres
» yeux.
94 MERCURE DE FRANCE.
>>N'imagine donc pas que je t'offre
> mon livre pour diminuer la quantité
>> de mes obligations. Mon ame ſeroit
>> bien indigne de la tienne , ſi elle con-
» cevoit jamais qu'il y eût un autre tribut
>> à t'offrir qu'un ſentiment auſſi vrai,aufli
>> profond que celui qui t'attache à moi.
>> Seroit ce un livre qui pourroit payer
>> ton coeur ? Je doute qu'il en puiſſe exif-
> ter de cette valeur ,&je ſuis du moins
>> certain de ne pouvoir faire ce livre-là.
>>Pourquoi donc ai-je mis ton nom à
» la tête de mon ouvrage ? Nul homme
> ne s'occupe du Public moins que toi.
>> Tu ne veux d'eſtime que celle qu'ob-
>> tient la probité réunie au caractère le
>> plus modeſte , aux moeurs les plus fim-
» ples , aux vertus les plus douces & les
> plus indulgentes. Un hommage public
>> te fera rougir , & je te le rends . Si je
>> ſuis l'objet des ſarcaſmes du bel eſprit,
» (& j'ai lieu de les redouter ,) j'ai com-
>> promis celui que je voudrois voir eſti-
» mé du monde entier. Si j'obtenois quel.
» que célébrité paſſagère , peut être rien
>> ne te feroit moins agréable que de la
>> partager. En un mot , je ne dois pas me
>> flatter de te faire connoitre ; & fi j'y
>> parvenois , je ne te flattetois pas toi
» même.
AVRIL. 1773 . 95
»Ces raiſons m'ont fait héſiter d'aſſo-
>> cier ton nom au mien ; mais , mon ami,
>> peuvent- ils déſormais être ſéparés ? J'ai
>> faittaire la raiſon; j'ai obéi au ſentiment
» qui m'entraînoit , au plaiſir de parler de
» ce que j'aime avec familiarité,& de ce
» que j'eſtime juſqu'à la vénération. Tu
>> ſeras dans mon livre ce que j'offrirai au
» Public de plus digne de ſon ſuffrage.
د
» D'ailleurs mon ame eſt ſous tes
>> yeux. En la poſſédant , tu la connois
» intimement. Tu fais que l'éloge doit
>> être dans mon coeur avant qu'il foit fur
» mes lèvres , & que ma raiſon doit être
>> forcée à l'eſtime avant que je la pro-
>>feſſe. Tu fais que ma plume , qui ne
» deſcendra jamais juſqu'à la ſatyre , eſt
>>encore plus éloignée de ſe proſtituer à
>> la fatterie : que l'être le plus mépriſa-
>> ble à mes yeux , eſt celui qui force fon
>> talent à changer en vertus , le rang , la
« fortune , le crédit ou le pouvoir de per-
» fécuter , & qui loue ce qu'il craint , ce
» qu'il mépriſe ou même ce qu'il déteſte .
» Mon hommage obſcur a le double mé-
>> rite d'être libre &d'être vrai .
» J'eſtime Horace . Quand il dédia fes
» odes à un favori , il les dédioit à un
>> homme à qui il écrivoit : Te, dulcis
MERCURE DE FRANCE.
» amice , revisam. J'aimerois mieux ce-
» pendant qu'il les eût dédiées à Virgile.
» Je plains Corneille , ſans le blâmer ; il
» échangea , à la tête de ſon chef-d'oeuvre
, des louanges ridicules contre l'ar-
>>gent dont il avoit beſoin ; mais , mon
» ami , je ſens que je ne pourrois pas
>> écrire une ligne d'éloge , s'il pouvoit
>> être ſuſpect d'intérêt. Et tu fais bien ,
» pour te parler notre langue ſimple &
>> gauloiſe , que je dis vrai , quand je pro-
>> teſte t'offrir de toute mon ame , ce que
>>moneſpritcroit avoir fait de meilleur.
>>Mon amitié pour toi ne peut , ni croî-
>>tre, ni finir qu'à la mort. >>>
Ton frère ,
LE JEUNE.
M. le Jeune prouve , dans une préface
ingénieuſe & ſavante , la néceſſité & la
convenance du merveilleux même dans
un poëme Chrétien. Le Héros de la Louiféïde
eſt Saint Louis , combattant contre
les Infidèles , &fon but eſt de repréſenter
la vertu triomphante dans l'aviliſſement
&le malheur. Les bornes de ce Journal
ne nous permettent pas d'analyſer ce
grand ouvrage, &de citer tout ce qu'il y
a
AVRIL . 1773 . 97
ad'intéreſſant dans le poëme &dans les
notes. Nous ferons ſeulement connoître
la manière de l'auteur par l'épiſode de
Célébin dans le ſecond chant .
Par le Sultand'Alep , chéri dès ſon enfance,
Il ſut justifier ſon choix , ſon eſpérance ;
Il ſut plaire àfon maître & bien ſervir l'Etat .
Sa rapide faveur eut le plus grand éclat.
Même de l'amitié la douceur familière ,
Parut avoir détruit cette indigne barrière ,
Qu'au plus doux ſentiment oppoſe avec fierté,
Du trône d'un Soudan l'auſtère majeſté,
Le Sultan Ahmed avoit une ſoeur d'une
rare beauté , d'un caractère heureux ; il en
fit l'éloge à ſon ami ,& celui de ſon ami
àſa ſoeur.
Il excitoit deux coeurs , l'un à l'autre inconnus ,
Ajuger ſi ſes yeux n'étoient pas prévenus.
Ils ſe virent enfin ; & ſa bonté nuiſible
Leva , pour leur malheur , ce voile ſi terrible ;
Qui de tous les attraits ſuſpendant le pouvoir ,
Séparoit... deux amans , s'ils venoient à ſe voir,
Célébin diffimula ſon amour ; mais la
foible Abbaſlah ne put le cacher. Le Sultan
, maître de leur ſecret , les invite à un
feſtin ; il annonce à ſa ſcoeur qu'il lui a
II. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
1
fait choix d'un époux ; il ne lui permit
que d'attendre & ſe taire. Il dit enfuite à
Célébin qu'il le deſtine à un objet digne
de ſon amour .
Le reſpect d'un eſclave interdit la réplique.
Ce coup inattendu foudroya Célébin .
Dans unprofond filence , & s'inclinant ſoudain ,
Il cache le déſordre écrit fur fon viſage ,
Etdérobe ſa crainte à l'abri d'un hommage.
D'eſclaves entourée , au milieu du feſtin ,
Au ſignal convenu , l'épouſe arrive enfin.
Un voile répandu ſur toute ſa parure ,
Cachoit le double éclat de l'art , de la nature.
Les yeux de Célébin craignoient de le percer.
Leur foible & tendre voix trembloit de prononcer
Ler fermens de l'hymen , que leur dictoit un
:
maître ;
•
Chaque main ſe touchoit , mais n'oſoit confirmer
Ce comble de leurs voeux , le pouvoir de s'aimer.
D'un oeil fuperbe & froid , la fierté ſouveraine
Prolongeoit leur erreur , jouiſſoit de leur gêne.
Quand , d'un air plus ſerein , le Sultan fatisfait
Invite Célébin à juger en effer ,
, Si cédant librement à l'amour qu'il ordonne
Son coeur n'accepte pas l'épouſe qu'il lui donne.
Le favori confus ſoulève en palpitant
Cevoile redouté, ce voile inquiétant.....
AVRIL. 1773 . 99.
1
Un trait de feu l'embraſe ; il voit ce qu'il adore ,
Mais pâle , mais ſans voix , & plus aimable encore,
Il s'écrie , il ſoutient avec raviſſement
Cecorps voluptueux qu'il ferre tendrement.
Ils renaiffent bientôt ; leur flamme mutuelle
Colore leurs attraits , dans leurs yeux étincelle ,
Tous deux les précipite aux genoux du Sultan,
Célebin , en comblant les voeux de ces
deux amans , eut le caprice cruel de faire
leur fupplice par cet ordre inhumain .
J'ai fait votre bonheur ; je veux qu'il ſoit durable:
Mais n'en oubliez point ta clauſe irrévocable.
Célébin, c'eſt ma ſoeur qu'en tes mains je remets...
Poflède ce tréſor , & n'en uſe jamais.
D'un bienfait exceſſif, j'ai réſolu , j'exige
Qu'il ne puifle exiſter ni ſuite ni veſtige.
Nedeviensjamais père , ou j'immole àma loi
Et l'enfant , & la mère ; & ta famille , & toi .
Aveuglé par l'amour , le jeune couple à peine
Conçut la dureté de l'ordre qui l'enchaîne.
Libres de s'adorer , innocens , vertueux ,
Se poflédant enfin , ils ſe croyoientheureux.
Le bonheur de l'amour , d'abord eſt l'amour même,
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
Ah, que n'eſt-il durable ainſi qu'il eſt ſuprême!
Ingénieux tyran ! ta barbare injustice
Changeoit des noeuds d'hymen en chaînes de ſupplice.
Tu ſemblois de la haine avoir pris le flambeau ;
Sous le lit nuptial tu creuſas un tombeau.
La nature & l'amour exercèrent leur
empire fur ces deux époux amans ; ils
cédèrent à leur paſſion, La fuite put ſeule
•les ſouſtraire à la fureur de Célebin . Ils
errèrent long- tems de déſerts en déſerts.
Enfin , parvenus dans les campagnes du
Nil , Célébin eut le commandement d'un
vaiſſeau. Sa fidèle épouſe ne l'abandon-
•noit point. Son amour & ſes malheurs
avoient élevé ſon courage. Elle combattoit
à côté de fon mari; elle le voit périr ;
elle adreſſe cette imprécation au meurtrier
de ſon époux:
: •
م
Voilàton crime.
Ah monſtre d'Occident ! quel infernal abîme ,
Quels tourmens éternels te puniront affez !
Ciel ! que mes derniers voeux ſoient du moins
exaucés !
Jemeurs déſeſpérée : accorde-moi vengeance.
Tu me la dois , tu fais quelle eſt mon innocence.
AVRIL. 1773 . 4
Ισι
:
:
Que ce tigre , s'il aime , errant , expatrié ,
Proſcrit en tout climat, ſans trouver de pitié ,
Voie égorger unjour la beauté qu'il adore ;
Que ſes derniers regards lui jurent qu'elle l'abe
horre.
Aces mots , du poignard , dont l'uſage adopté
Arme dans ces climats le ſein de la beauté ,
Elle perce fon coeur ; ſon ame s'évapore
Sur le ſein de l'époux qu'elle embraſſoit encore.
M. le Jeune avertit dans une note que
cette aventure eſt celle de Giaffar le Barmécide
& du Sultan Haroun ; qu'il n'a
fait que changer les noms , l'époque &
le lieu de la ſcène .
LETTRE à M. de la Harpe , en réponse
à la Lettre de M. Linguetfur l'Infcription
de la Statue de Louis XV, à la
place des Tuileries .
MONSIEUR ,
t
Je neſuis d'aucune Académie : ainſi je
ne me crois point provoqué par le défi
qu'adreſſe M. Linguet à toutes les Académies
du monde. Mais j'ai lu mon Ru-
Eiif
102 MERCURE DE FRANCE.
diment comme lui , & quelques Auteurs
Latins. C'en eſt affez peut-être pour
décider la grave & importante queſtion
de la particule qudd& de fon régime ; &
dans la petite difcufſion que j'ai l'honneur
de vous envoyer , je me contente de
prendre pour arbitres tous les bons Troifiémes
de toutes les Univerſités .
M. Linguet prétend que dans cette
inſcription : Ludovico XV, optimo Principi
, qudd ad Scaldim , Mofam , Rhenum
victor, pacem armis, pace &fuorum, &
Europa felicitatem quafivit : Inſcription
compoſée ſous les yeux de l'Académie
desBelles- Lettres,par unde ſes Membres
les plus diſtingués ; ce mot quafivit eſt une
faute énorme , unfoléciſme. Il en apporte
pour preuve cette phraſe de Cicéron . Reperioquatuor
causas cursenectus mifera videatur
, unam quòd avocet à rebus gerendis
, alteram quòd corpus faciat infirmius ,
tertiam quòdprivet omnibusferè voluptatibus
, quartam quòd haud procul abfit à
morte. Il conclud de cet exemple que dans
l'inſcription rapportée ci-deſſus il falloit
quæfiverit & non pas quæſivit. Il y a plus
d'une erreur dans ce raiſonnement. Premièrement
la place du quòd n'eſt pas ,
quoiqu'on en diſe , la même dans les deux
phrafes. Dans celle de Cicéron , il eſt
AVRIL. 1773 . 103
évidemment entre deux verbes , il eſt
particule rationelle conjonctive. Reperio
quatuor caufas , &c . unam quòd , &c . Je
trouve quatre raisons , &c ; la premiere ,
c'est que &c . qudd dans cette place eſt
ſuivi communément du ſubjonctif. Dans
l'inſcription il n'eſt point entre deux verbes;
ilcommence la phraſe . Il ſignifie litté
ralement parce que. Parce que Louis vainqueur
a donné la paix , &c. ou , pour avoir
donnélapaix après des victoires, on a élevé
à Louis , &c. Voilà la conſtruction Latine
, & dans ce cas on trouvera cent
exemples du quòd ſuivi de l'indicatif.
VoyezMartial :
Quòd clamas ſemper , quòd agentibus obſtrepis ,
Heli , &c.
Quòd bene te jactas & fortia facta recenſes , &c.
Quòd fcribis Muſis &Apolline nullo , &c .
Dans tous ces exemples qudd ſignifie ,
parceque. Parce que vous criez toujours &
que vous interrompez ceux qui parlent
mieux que vous , &c . parce que vous vous
vantezà toutpropos & racontez vos prouesfes
, &c . parce que vous écrivezfans l'aveu
des Muſes & d'Apollon , &c vous
croyez donc , &c. Voilà le ſens des épi-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
grammes de Martial , & vous voyez tou
jours l'indicatif.
Je vais plus loin , &je trouve une autre
erreur de M. Linguet ; c'eſt que quand
même le qudd ſeroit entre deux verbes ,
il eft faux qu'il régiſſe toujours le ſubjonc
tif. C'eſt une particule cauſale qui ſeconstruit
également avec l'indicatif & le fubjonctif
, dit Robert Etienne dans ſon
tréſor de la langue Latine. Il dépend du
goût& d'une connoiffance plus ou moins
délicate de la langue , de ſavoir quand il
faut préférer l'un des deux modes à l'autre.
En général quand la phraſe eſt poſiti.
ve , on préfère l'indicatif , & l'on met le
ſubjonctif , quand la phraſe eſt conditionnelle
: Non tibi objicio quod hominem
omni argentoſpoliaſti. Cic. fecifti mihiper.
gratum qudd Serapionis librum ad me mififti.
Cic. Donnons pour dernier exemple
trois vers d'Horace , d'autant mieux
placés ici qu'ils ont le même objet que
la phrafedeCicéron citée par M.Linguet,
celui de tracer les inconvéniens de la
vieilleſſe. Il y verra le qudd abſolument
dans la même place ſuivi de l'indicatif.
Multa fenem circumveniunt incommoda , vel
quòd
Quærit & inventis miſer abſtinet ac timet uri ,
AVRIL. 1773. τος
Vel quòd res omnes timidè gelideque miniſtrat.
Après des exemples ſi formels & fi dé.
cififs , on eſt un peu furpris que M. Linguet
ait étéfurpris de découvrir cettefaute
un peu frappante . Car on ne découvre guères
ce qui n'eſt pas ; & quand une faute
eſt un peu frappante , on ne doit pas être
fi furpris de la découvrir. Laſurpriſe eſt
mal placée là dans tous les cas. Il est bierz
Surprenant , ajoute M. Linguet , qu'une
pareillefautefefoit glifféefur ce monument
Jans qu'on s'en ſoit apperçu , il ne l'estpas
moins que perſonne n'ait réclamé contre la
hardieffe avec laquelle elle s'y ſoutient. Le
génie anime tour , Monfieur. Que ditesvous
de la hardieſſe de ce quaſivit quiſe
foutient infolemment ſur le marbre où
en l'a gravé , en dépit de M. Linguet &
de l'année Littéraire ? Que faire pour en
confoler M. Linguet ? Pour moi je lui
conſeillerai ce que Triſſotin conſeilloit
contre une fièvre auſſi inſolente que le
quæfivit :
Sans le marchander davantage,
Noyez- le de vos propres mains .
)
MOL. Femmes favantes.
Puiſque chacun a le droit d'êtrefurpris ,
je l'ai été un pen , je l'avouerai , non pas
Ev
106 MERCURE DE FRANCE .
qu'on ſe trompât ſi lourdement , non pas
qu'on ignorât des règles ſi cominunes ,
prouvées par tant d'autorités , mais qu'étant
fi mal inſtruit,on défiât avectantd'asfurance
tous les hommes inſtruits ; que
n'apportant pour taiſons que des bévues ,
on reprochât des foléciſmes & des fautes
énormes à ceux dont on devroit prendre
des leçons . Cette confiance m'a paru au
moins auſſiſurprenante que la hardieſſe
du quaſivit a paru l'être pour M. Linguet.
Cependant je ſuis un peu revenu de mon
étonnement , lorſque je me suis rappelé
toutes les découvertes qu'il a faites dans
les matières d'érudition ; lorſque je me
fuis ſouvenu qu'il avoit traduit cette
phrafe de Grotius , Regia potestas fub se
habetpatriam &dominicam potestatem. La
puiſſance Royaleafous elle la puiſſance de
la Patrie & celle de la Souveraineté , phraſe
que tous les commentaires du monde
ne pourroient jamais rendre intelligible ,
au lieu que Grotius dit , la puiſſance
Royale a au- deſſous d'elle le pouvoir du
pere ſur ſes enfans & du maître ſur ſes
eſclaves ; je me ſuis ſouvenu qu'il avoit
traduit latæfententiæ , ce qui veut dire
les ſentences portées , par lesfentences larges.
Je me fuis ſouvenu que le dôme mobile
du palais de Néron ,qui , ſelon SuéAVRIL.
1773 . 107
tone tournoit jour & nuit , diebus ac noctibus
circumagebatur , felon M. Linguer ,
était tourné par les jours & par les nuits,
Je me ſuis ſouvenu que , felon M. Linguet
, M. d'Alembert avoit commis en
géométrie des fautes qu'un Ecolier ne
commettrait pas. Tous ces traits d'érudition
m'ont fait concevoir que M. Linguet
avoit des notions particulières qui lui
inſpiroient quelquefois une confiance
dangereuſe. Il me reſtoit encore un ſcrupule.
J'avois peine à comprendre comment
l'Auteur de l'Année Littéraire , le
ſavant le plus univerſel de l'Europe ,
avoit inféré dans ſes feuilles une lettre
ſi erronée , ſans en relever les mépriſes.
Mais on m'a fait appercevoir que cer
homme qui fait tant de choſes , & qui
nous en a tant appriſes depuis vingt ans ,
tomboit lui- même quelquefois dans des
fautes légères qui confolent un peu de ſa
prodigieuſe ſupériorité ſur les autres hommes
, comme par exemple , lorſqu'il nous
aſſure que M. Térentius Varro qui perdit
la bataille de Cannes l'an de Rome 537 ,
eſt précisément le même que le ſavant
Marcus Varron , qui vivoit ſous Auguſte,
cent cinquante ans après , ce qui fait un
petit anacroniſme de peu de conféquence .
Il ajoute même que ceſavant Varron battu
Evj
IOS MERCURE DE FRANCE.
à Cannes, étoit contemporain de Cicéron ,
enſorte que voilà Cicéron qui vivoit du
tems de la bataille de Cannes , plus d'un
ſiècle avant qu'il fût né. Il faut avouer
que les ſavans d'aujourd'hui , tels que
M. Fréron & Linguet , font un peu comme
Pradon , qui n'entendoit rien , diſoitil
, à la Chronologie.
J'oubliois de vous dire que cette Lettre
de M. Linguet où toutes les Académies
ſont ſi leſtement traitées , a été portée
à celle des Inſcriptions & Belles - Lettres
. Elle y a fait un très grand plaiſir,&
jamais féance n'a été plus gaye depuis la
fondation de l'Académie.
J'ai l'honneur d'être , &c .
MONBOSQUET.
RÉPONSE de M. de la Harpe.
MONSIEUR ,
Je ne vois qu'un reproche à vous faire :
c'eſt d'avoir trop raiſon ; & c'eſt le ſeul
danger qu'il y ait à courir avec de certains
adverſaires. Il eſt étrange ſans doute
qu'il faille ſouvent diſcuter ce qui eſt
clair & prouver ce qui eſt connu ,& c'eſt
AVRIL. 1773. 109
pourtant à quoi l'on est réduit lorſque l'on
veut répondre à des Auteurs qui ſe foucient
fort peu d'être confondus , pourvu
qu'ils écrivent. Les exemples que vous
citez contre M. Linguet ſont concluans.
Vous auriez pu en ajouter un qui l'eſt
peut-être plus que tous , parce qu'il s'agit
ici d'une inſcription , & que l'exemple
en eſt une. C'eſt une médaille frappée
du tems d'Auguſte pour la réparation des
chemins , fur laquelle on lit ces mots ,
quòd viæ munitæfunt. Ce témoignage eſt
frappant , mais il reſte une reſſource :
c'eſt de nier l'exiſtence de la médaille.
La lettre que vous m'avez fait l'honneur
de m'adreſſer , m'a engagé a voir
celle de M. Linguet à laquelle vous répondiez
, & il a bien fallu la chercher
das l'Année Littéraire que je ne lis pas
ſouvent.Mais, en vérité,je me ſuis faitun
reproche de ma négligence , quand j'ai
parcouru la feuille. On n'imagine pas
combien il s'y trouve de choſes curieuſes,
&je ne conçois pas pourquoi tant d'honnêtes
gens , à ce que dit l'Auteur , ſe ſont
condamnés à nejamais le lire. Je ferois
bien fâché ne n'avoir pas lu cette feuille.
J'y trouve que M. Fréron eſt , de l'aveu
de M. de Voltaire , le feul homme qui
ait du goût aujourd'hui. Je ne fais pas li
110 MERCURE DE FRANCE.
M. de Voltaire lui-même eſt compris
dans la proſcription générale. Ce qui
pourroit le faire croire , c'eſt que M. de
Voltaire eſt un Orang- outang; du moins
c'eſt ainſi que M. Fréron l'appelle. M. Fré
ron prétend encore qu'un moyenfürpour
fairefortune , c'eſt de dire du mal de lui,
Il me ſemble pourtant qu'aujourd'hui les
fortunes font affez rares. Il nous parle
d'une brochure, ou Dieu & moi, ( dit- il )
noussommesjoliment arranges.Ona remar
qué dans cette phrase un défaut de convenance.
Il falloit dire moi & Dieu.
J'ai trouvé pour moi-même dans cette
feuille un objet particulier d'inſtruction .
Il y a un fort long article ſur l'Eloge de
Racine dont on cite cinq ou fix phraſes
tronquées & en lettres italiques , ce qui
eſt un arrêt de réprobation dont on ne
ne peut pas appeler. Avec des lettres italiques
on eſt diſpenſé de rien motiver ;
& c'eſt l'effort du génie de la critique
d'inſtruire ainſi un Auteur de ſes fautes ,
ſans lui en rien dire. Il faut qu'il devine
lui- même dequoi il eſt coupable , & rien
ne reſſemble plus à l'Inquiſition . Mais fi
l'on dit peu de choſe de l'Eloge , en récompenſe
on parle beaucoup des notes ;
& quoiqu'il faille s'attendre à tout , voici
pourtant un trait qui m'a étonné , même
AVRIL. 1773. III
,
dans l'Année Littéraire. Dans la ſeconde
note je rappelle les propos ridicules que
j'ai entendu tenir par des ennemis de Racine
& de M. de Voltaire , & voici comme
je m'exprime. « Ces diſcours étoient
édifians , quoiqu'ils ne m'ayent pas con-
>> verti. C'étoit une averſion ſingulière
>> pour ce qu'on appelle l'art d'écrire
>> art fubalterne dont le génie peut ſe
>> paſſer & qui n'eſt néceſſaire qu'aux
>> hommes médiocres ; un mépris pro-
>> fond pour le goût , maître ſcrupuleux
»& pufillanime qui étouffe les grandes
>> beautés & fait valoir les petites , qui
» s'occupe d'élégance , de juſteſſe , d'har-
>> monie & autres mifères ſemblables ,
→ tandis qu'il néglige la force , la force
» qui , comme on fait , ne peut jamais ſe
-> trouver qu'avec l'incorrection & l'as-
>>périté d'un ſtyle hardi & inégal , la
" force enfin à laquelle il faut ſacrifier
la raiſon, parce que la raiſon eſt toujours
» foible » .
Vous viendroit il en penſée , Monſieur
, qu'il fût poſſible de m'attribuer férieuſement
, de donner comme mon avis
ces ridicules aſſertions que je mets dans
la bouche de mes adverſaires ? Je ne demande
pas ſi l'on peut s'y tromper ; le
plus ſtupide des lecteurs ne s'y mépren112
MERCURE DE FRANCE.
droitpas. Mais concevez-vous un moyen
de me faire tenir à moi même les propos
que je trouve ſi mépriſables, que je ne daigne
pas même les réfuter , & que je me
contente de les expoſer à la riſée du lecteur
? Eh ! bien , Monfieur , apprenez les
grands ſecrets du genre polémique,&con .
noiſſez les nobles armes dont la haine
fait ſe ſervir . On retranche toute la première
partie de la phrafe ,& l'on imprime
avec aflûrance : " M. de la Harpe
» n'entend pas même la ſignificationdes
>>mots. Il dit que laforce ne peutjamais
»se trouver qu'avec l'aſpérité & l'incorrec-
» tion d'unſtyle hardi & inégal , que ta
»force demande qu'on luifacrifie la rai-
"fon parce que la raison est toujours
» foible
Que dites vous, Monfieur , de ce tour
*d'adreſſe ? Ainfi c'eſt le Panegyriſte de
Racine qui fourient que la force ne peut
Se trouver qu'avec l'incorrection , & qui
par conféquent avoueroit que Racine , le
plus correct de tous les écrivains , manque
abſolument de force ! C'eſt le Panégyriſte
de Racine qui ſoutient que la raifon
ne peut jamais s'allier avec la force ,
que la raison est toujours foible , & qui
par conféquent avoueroit que Racine , le
plus raisonnable & le plus judicieux des
AVRIL. 1773 . 113
Ecrivains , eft toujours foible ! Penſezvous
, Monfieur , que l'on puiſſe attribuer
de bonne foi à l'homme qui fait
l'Eloge de Racine ces abſurdités,non-feulement
infoutenables ; mais directement
oppoſées à ce qu'il veut& doit établir ?
Ce qui eſt encore plus curieux dans M.
Fréron , c'eſt qu'il me réfute gravement .
Il daigne m'apprendre qu'il y a de la force
dans le rôle de Phèdre , dans Hermione ,
dans Oreſte , &c. Je vous le demande
encore , Monfieur , croyez- vous qu'il s'y
foit trompé ? Croyez - vous , parce que je
n'ai pas mis en parenthèſe , ( ce font mes
adverſaires qui parlent , ) qu'il ait cru que
c'étoit moi qui parlois ? Comme vous
êtes indulgent , peut- être aimerez - vous
mieux encore ſuppoſer cet étrange défaut
d'intelligence , qu'une infidélité ſi
odieuſe & un artifice ſi mépriſable ; mais
je ne veux vous laiſſer aucun doute. Dans
une note ſuivante (& vous croirez aifé
ment pour toutes fortes de raiſons que le
Critique qui emploie la moitiéde ſa feuil.
leàcombattre ces notes , lesalues toutes )
dans une note ſuivante , à-propos de Bajazet
, je cite les quatre vers fameux fur
Ibrahim & j'ajoute : « Je ne peux pas en
> citant ces vers me refuſer à l'occaſion
» qu'ils me préſentent de réfuter un peu
114 MERCURE DE FRANCE.
>>plusférieusement ce ridiculepréjugédont
» j'ai parlé ci-deſſus , ( remarquez ces
> paroles , Monfieur , ) qui ne veut ja-
> mais voir laforce du ſtyle qu'accompa-
» gnée de la dureté & de l'incorrection , &
» qui n'imagine pas qu'elle puiſſe jamais
>> ſe trouver avec l'élégance & l'harmo-
» nie. Je crois qu'il ſeroit difficile de
>> citer beaucoup de vers , qui égalaſſent
>>pour la force de l'expreſſion les quatre
>> vers ſur Ibrahim , & il y en a dans
>>Britannicusune foulede ce mêmegente.
>>Ce ſont-là les vrais modèles du ſtyle .
>>C'eſt en les étudiant que l'on concevra
» ce que c'eſt que la véritable énergie.
>>>On verra qu'elle conſiſte dans une com-
>> binaiſon de termes heureuſe & neuve ,
» & dans l'art de joindre la plus grande
>> étendue d'idées à la plus grande préci-
>> ſion de mots » .
Ce paſſage eſt il aſſez poſitif , Monfieur
? Cela n'empêche pas que M. Fréron
n'affirme qu'ilferoit inutile de me donner
une idée juste & précise de la force , que
mon efprit ne pourroit guères en faifir la
théorie dès que mon ame n'en apas lefentiment.
Et voilà ce qu'on vouloit dire à
quelque prix que ce fût ; il a fallu des
menfonges pour amener des injures.
Quel métier , Monfieur ? Vous demanAVRIL.
1773 . TIS
derez peut - être comment on s'expoſe à
être convaincu devant le public d'une pareille
manoeuvre ; c'eſt qu'il a cru ne pas
l'être. Il s'eſt dit à lui-même : on ne me
répond jamais : je puis tout riſquer : qui
me relevera ? Vous voyez , Monfieur
qu'on peut être trompé quelquefois par
l'habitude de l'impunité
J'ai l'honneur d'être , &c .
,
P. S. La crainte de rendre cette lettre
trop longue m'a empêché de relever d'autres
ſuppoſitions tout auſſi gratuites. Par
exemple , on me fait dire que la chaleur
n'est qu'un amas d'apostrophes , d'excla-
-mations , d'expreffions violentes, &c. Oui,
cequ'on appelle aujourd'hui de la chaleur ;
oui, la fauſſe chaleur, celle contre laquelle
je mefuis élevé; ce mot paraſite qu'on répéte
fans ceſſe , à- propos des plus mauvais
ouvrages , mais non pas celle que Boileau
loue dans Homère , lorſqu'il dit :
Une douce chaleur anime ſes diſcours.
Artpoët.
,
Mais non pas celle que j'admirois moimême
dans Fénélon , dans Maſſillon
dans Racine , lorſque j'ai dit en parlant
d'eux;
116 MERCURE DE FRANCE.
Voilà les écrivains dont la douce chaleur
N'étourdit point la tête & pénètre le coeur.
Fragment inféré dans le Mercure.
Je vous demande pardon , Monfieur , de
me citer ; mais rien ne prouve mieux
que ces deux vers , que je fais diftinguer
la vraie chaleur , & que je n'ai combattu
que l'abus de ce mot dont il eſt fi facile
& fi commun de faire une mauvaiſe application.
Il falloit bien une fois répondre
fur cet article à tous les étourdis qai
vous font déraiſonner comme eux , quand
vous ne vous êtes pas expliqué avec la plus
rigoureuſe préciſion. On me fait dire
encore dans la même feuille que M. Colardeau
fait mal des vers , quoique j'aye
diten propres termes qu'il étoit né avec
le talent le plus heureux pour les vers. Il
eſt vrai que j'en ai critiqué pluſieurs des
ſiens , mais j'en ai loué un bien plus
grand nombre , & les critiques de détail
ne ſont pas des énonciations générales.
Il eſt donc faux que j'aye dit que M. Co.
lardeaufaisait mal des vers. Le menſonge
eſt une arme familière à mes illuſtrés
ennemis. En dernier lieu l'on m'accuſe
dans la belle compilation des trois âges ,
d'avoir rabaiſſe Rouſſeau pour élever la
AVRIL. 1773. 117
Motte. Voici comme je parlais de la
Motte dans le fragment ſur la Poëſie Lyrique.
« Il faut bien parler de la Motte ,
>> puiſqu'il a faitdes Odes ; mais la Motte
» était-il Poëte ? étoit- il né pour faire
» des vers ou pour les ſentir ? Il y a de
>> lui quelques ſtrophes élégantes , pas
» une vraiment Poëtique. Son ſtyle eft
>>de la plus rebutante ſéchereſſe & fes
vers d'une odieuſe dureté » .
Voilà comme j'ai élevé la Motte. II
eſt au moins conſolant de n'avoir que
des ennemis qui vous donnent tant de
droits de les mépriſer.
* Fables par M. Boiſard , de l'Académie
des belles - lettres de Caën , ſecrétaire
du Conſeil de Mgr le Comte de Provence
. A Paris , chez Lacombe , libraire
, rue Chriſtine , in 8 ° . orné de
gravures ; prix , 2 liv. 10 f. broché.
On ſe plaint depuis long-tems que le
genre de la fable eſt trop négligé parmi
nous.On regrette ce genre d'inſtruction ſi
ingénieux & ſi aimable qui repoſe ſi dou
cement l'eſprit en l'éclairant , & qui ,
pour me ſervir des expreſſions heureuſes
*Article de M. de la Harpe.
118 MERCURE DE FRANCE.
que M. de Voltaire emploie pour un autre
objet ,
Dans notre coeur pénètre pas-à-pas ,
Commeun jour doux dans des yeux délicats.
On ne ſe laſſe point de lire , de citer,
d'admirer ce charmant & fublime fabuliſte
, conteur ſi plein de graces , & grand
poëte ſansjamais l'être trop , qui peut-être
de tous les poëtes du ſiècle dernier, eſt celui
dont on a retenu le plus de vers , &
qui de tous les écrivains était le plus heu.
reuſement né pour dire la vérité aux
hommes , parce qu'il avait reçu de la nature
cette ſimplicité , cette bonhommie
qui ſemble demander grace à l'amourpropre
& ne lui laiſſe pas la force de ſe
révolter. Voilà le caractère particulier
de la Fontaine , caractère qu'on ne peut
emprunter , qui dans l'apologue eft certainement
le premier de tous , parce qu'il
eſt le plus analogue au but de la fable ,
qui eſt de faire pardonner la vérité.
Mais plus on aime la Fontaine , plus
il nous fait aimer la fable , & plus ſa perfection
nous a rendus ſévères pour tous
ceux qui ſe ſont eſſayés dans le même
genre. Qu'eſt - il reſté des fables de Richer
, de Peſſelier, de Regnier , &c,? Une
AVRIL. 1773 . 119
douzaine de celles de la Motte eſt encore
ce qu'on a publié de meilleur depuis la
Fontaine. Les fables de M. l'Abbé Aubert
, vantées dans pluſieurs journaux , &
fur-tout dans le ſien , ſont d'une inſupportable
ſéchereſſe de ſtyle , ce qui eſt le
plus grand de tous les défauts dans un
genre qui demande ſur-tout de la grace
&de la douceur. Elles roulent d'ailleurs
preſque toutes ſur le même objet. C'eſt
toujours l'amour maternel ou le danger
de la philofophie. Ce qui me perfuade
que ce jugement eſt celui du Public , c'eſt
que de ma vie je n'ai entendu citer un
vers des fables de M. l'Abbé Aubert,
Malheur à tout écrivain que perſonne n'a
jamais ni cité ni critiqué !
On en a remarqué pluſieurs de jolies
dans les ouvrages de M. Dorat & de M.
Imbert. Mais on a defiré plus de naturel
dans l'un, & plus de poësie dans l'autre.
Ces deux écrivains pleins de mérite préparent
une nouvelle édition de leurs fables
& les auront ſans doute perfectionnées
.
Pluſieurs des fables de M. Boifard peuvent
figurer à côté des meilleures qu'on
ait faites depuis la Fontaine. On y trouve
du naturel , de la préciſion , un très grand
ſens , & jamais d'affectation ; mais le dé-
وت
120 MERCURE DE FRANCE.
faur du plus grand nombre eſt une moralité
vague & trop commune. Nous allons
citer les meilleures. Le lecteur jugera , &
des talens de l'auteur & de la justice de
nos éloges .
LE LION & LE SINGE .
UnRoi des animaux , fameux par mille exploits ,
Ami de la vertu , mais fur-tout de la gloire ,
Alexandre de nom & d'effet , dit l'hiſtoire ,
Permit que du plus grand des Rois ,
Gille-Appelle transmît les traits à la mémoire.
L'Alexandre des animaux
N'inſpira point le peintre , ainſi qu'il eſt d'uſage;
Car bien qu'il eût du goût , il croyait , en Roi
ſage,
Que les artiſtes , ſes vaflaux,
Quand il s'agiſſoit d'arts , en avaient davantage.
Gille , dans cette occafion ,
Conſulta les ſujets , en peintre de génie.
Quelle était de leur Roi la plus belle action ,
La plus belle , à leurs yeux , ou la plus applaudie?
Tous les avis conſidérés ,
Gille repréſenta le Roi donnant la vie
Au Rat , quide ſon trou fortant à l'étourdie ,
Se trouvoit par malheur ſous les ongles ſacrés.
Ce chef- d'oeuvre enchantait les juges éclairés ,
Le peuple l'admira ; la cour en fut émuc.
Le
AVRIL. 1773 . 121
Le Roi ne le fut point; il détourna la vue;
Et comme Gille était habile obſervateur ,
Il comprit , non pas ſans frayeur ,
Qu'Alexandre Lion jugeait que pour la gloire ,
On aurait pu choiſir un autre trait d'hiſtoire.
Il ſe remetà l'attelier ,
Faitunnouveau portrait différent du premier:
Ici , le Roi Lion , hériſſant ſa crinière ,
Au Tigre rugiffant fait mordre la pouſſière.
Le monarque ſourit : j'ignore ſi c'eſt moi ;
Mais , à ces traits , dit- il , on reconnaît un Roi.
Inſpira n'eſt point le mot propre ; mais
j'avoue qu'à cette faute près , cette fable
me paraît fort belle. En voici une d'un
-autre genre , dont la morale n'eſt pas
moinsbonne .
LE CHAT DES INDES .
Miaou , chat de l'Inde , avait les yeux ſi doux ,
Etait ſi tourmenté d'une petite toux ,
Qu'il paffait pour un faint , même chez ſon ef-
: e;
On ne lui connaiſſait ni vice , ni faibleſſe ;
Ses vertus étaient charité ,
Tempérance & fidélité.
Sur- tout : ſa conſcience était ſi délicate ,
Que jamais dans le ſac on ne lui prit la patte,
II. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
Miaou cependant , comme les autres Chats ,
Pourſuivait lans quartier les Souris & les Rats ,
Peſte maudite , race immonde ,
Qu'il mangeait , diſait-il , pour en purger le monde.
Or un foir , on ne fait par où ,
Pour quelque bon deſſein , le doucereux Indou
S'étant gliſſé dans une office ,
Yſurprit ungros Rat , mangeant un pain d'épice .
Or ça , je t'y prends done , dit- il , maître fripon ,
Vivant ſur le commun ! tu m'en feras raiſon.
Le Rat déconcerté répondit: le ſcrupule ,
En licu pareil , me ſemble &neuf & ridicule :
Nous ſommes ſeuls : crois- moi, ſaiſis l'occaſion ;
Mange& pille , & fois für de ma difcrétion.
Vraimentje ſuis d'avis , reprit la bonne bête
De faire mon profit de ſon diſcours moral ;
Pour ſe justifier , il veut m'induire à mal ;
La propoſition eſt douce & fort honnête !
Pour plaire au friponneau, l'on ſera comme lui
Sans honneur & fans foi , friand du bien d'au
trui ;
?
Au lieu d'être ſon juge, on ſera ſon complice :
De ſa déloyauté faiſons plutôt juſtice.
Il l'étrangle à ces mots , ſe tapit dans un coin ,
Et mange fans ſcrupule ainſi que ſans témoin.
Unvaletvient; mon Chat ſaiſiſſant ſa victime;
Vous allez voir içi bien du dégât, dit-il ,
AVRIL. 1773 . 123
Et vous voyez l'auteur du crime :
Il faut en convenir , le drôle était ſubtil ;
Mais ma prudence a ſu mettre en défaut la fienne;
Je veux payer pour lui , s'il faut qu'il y revienne.
Le valet ſouriant laiſſe aller Miaou ,
Mais le jugea dès-lors un dangereux Matou.
La fable ſuivante eſt pleine de douceur
&d'intérêt.
LA FAUVETTE EN CAGE.
Une Fauvette , à peine au ſortir du berceau ,
Fut condamnée à l'eſclavage.
On empriſonne hélas ! à la fleur de ſonâge ,
On encage le pauvre oiſeau ,
Dontle coeur fut formé pour une autre aventure !
Mainte carefle & maint bonbon
Lui firent oublier les champs & la verdure.
Elle allait quelquefois voltiger au ſalon ,
Rentrait ſans peine en ſa priſon ,
Paſſant ainſi les jours ſans joie&ſans murmure.
Elle ignorait encor qu'il fût dans la nature
D'autres plaiſirs pour les oiſeaux ;
Qu'end'autres lieux les agiles Fauvettes
S'ébattaient dans les airs , ou faiſaient leurs retraites
Sous des ombrages verts , fréquentés des moi
peaux.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
Jamais du Roſſignol la voix plaintive & tendre
Aſon tranquille coeur ne s'était fait entendre.
Unmoment perdit tour. Au retour du printems ,
Du côté d'un riant bocage ,
Au foleil un beau jour on expoſa ſa cage.
Ce ſpectacle inconnu développa ſes ſens ;
-
De Philomèle elle entend les accens ;
Elle apperçoit Progné qui ſe donnait carrière,
L'infortunée alors poufle un premier ſoupir ;
Elle veut s'envoler & ſe ſent retenir :
Elle comprit enfin qu'elle était prisonnière,
Hélas , dit- elle , qu'ai -je vu ?
yoilàdonc ce que j'ai perdu !
Cruels humains ! pour combler ma misère ,
Fallait- il m'étaler un ſpectacle ſi beau ?
Tyrans , vous vous jouez de ma douleur amère !
Tandis qu'elle ſoupire , elle voit un Moineau
Careflant ſous l'ombrage une jeune Fauvette.
•"Ah ! c'en est trop , s'écria la pauvrette ,
De mon deſtin j'ignorais la rigueur ;
Et le bonheur d'autrui manquait à mon malheur !
En voici une qui donne aux critiques
une leçon bien juſte &bien ingénieuſe.
LA COLOMBE & LA PIE.
Un jour la Colombe & la Pie 4
-: S'en allèrent de compagnie
Rendie viſite au Paon , viſite de devoir :
AVRIL. 1773 . 125
)
Et de pure cérémonie.
Quand l'Agafle à jafer eut montré ſon ſavoir ,
Elle leva le fiége , ainſi que ſon amie.
Agrand'peine elle était fortie:
Que penſez-vous de Monſeigneur ,
Lui dit-elle ? Avez vous admiré ſa preſtance,
Safaulle politefle & ſon air d'importance ?
Maisj'ai lu le réduire à ſa juſte valeur.
Quoiqu'il ait de lui- même opinion fort bonne ,
Je l'ai jugé d'abord tel qu'on me l'avait dit ,
Aſſez épais de corps & fort mince d'eſprit.
C'eſt dommage ; à tout prendre , il eſt bonne per
fonne;
Mais comme il eſt mauflade ! .. Et ſes pieds ?
quelle horreur! ..
Avez-vous remarqué que ſa voix m'a fait peur ?
Mes yeux apparemment font différens des võrres ,
Répondit la Colombe : il m'a paru civil ;
Et j'ai l'eſprit ſi peu fubtil ,
Que je juge toujours en bien celui des autres .
Par ſon aigrette d'or mes regards faſcinés
N'ont point vu ſi ſes pieds ſont bien ou mal tour :
nés;
Etj'ai tant remarqué l'éclat de ſon plumage ,
Queje n'ai point prêté l'oreille à ſon ramage.
Le bonheur de la médiocrité n'eſt - il
pas préſenté très - heureuſement dans la
fable de la Linotte ?
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
:
LA LINOTTE .
De ſes demeures maternelles
Dédaignant l'humble obſcurité,
Une Linotte un jour fit leſſai de ſes aîles.
Après avoir bien voleté ,
Elle apperçut un Pin dont la cime touffue
Allait ſe perdre dans la nue.
La hauteur de cet arbre ailément la ſéduit ;
Elle vole au ſommer , elle y poſe ſon nid.
Sur ce trône , des airs elle ſe croit la reine ,
Et d'un oeil fatisfait contemple ſon domaine.
Unorage fürvient; la pauvrette à l'effor
Dans les champs s'ébatait encor ,
Quand ſon petit palais fut frappé de la foudre...
De retour , plus de nid ! .. le pin réduit en poudre!
..
Ah !dit- elle , y penſais-je ? en m'approchant des
cieux ,
J'allais au- devant du tonnerre !
Renfermons- nous plutôt dans le ſein de la terre;
La foudre rarement tombe ſur les bas lieux .
Un autre nid ſur l'herbe eſt commencé ſur l'heure.
AVRIL. 1773 . 127
L'humidité , les vermiſſeaux
:
Lui font abandonner ſa nouvelle demeure...
Toute poſition , hélas ! a ſes fléaux ,
Et le bonheur n'eſt point encore dans la fange ;
Voyons unpeu plus haut.. inſtruit par le malheur,
Dans un buiflon épais , de moyenne hauteur ,
Que bien que mal enfin le beſtion s'arrange ;
Il y trouva le calme... & c'eſt là le bonheur.
On connaît ces vers de M. de Voltaire
contre la ſatyre.
On peut à Deſpréaux pardonner la fatyre.
Il joignit l'art de plaire au malheur de médire!
Le miel que cette abeille avait tiré des fleurs
Pouvait de ſa piqûre adoucir les douleurs.
M. Boiſard a compoſé ſur cette idée la
fable ſuivante.
L'ABEILLE & LE FRELON.
Pouffée aveuglément par un inſtinct fatal ,
L'Abeille piqua l'homme , au danger de ſa vie :
Va , méchante , dit- il , mais utile ennemie;
Pour le bien que tu fais je ſouffrirai le mal.
Auffi-tôt le Frélon vint rouvrir ſa bleſſure :
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
Oh ! pour toi , reprit-il ,ta récompenſe eſt ſure ;
Etre inutile & malfaiſant ,
C'eſt trop de moitié , meurs : il l'écraſe à l'infe
tant.
Il eſt difficile de faire une critique des
moeurs plus fine & plus heureuſe que dans
la fable que nous croyons devoir encore
citer.
LE CHEVAL , LE BOEUF , LE MOUTON ,
& L'ANE .
Quatre animaux divers & diſtinct & de nom ,
Dom Courfier , à l'humeur altière ,
Robin Mouton , le débonnaire ,
Tête-froide le Boeuf & maître Aliboron ,
Mourant de faim parmi les joncs d'un marécage
,
Convoitoient un gras pâturage
Qu'envain ils cotoyaient de près ,
Et dont Martin Bâton leur défendait l'accès .
Tous quatre dévoraient des yeux l'herbe fleurie ;
Mais Martin d'en goûter faiſait paſſer l'envie.
Robin , tremblant comme un mouton ,
:
En fongeant au danger oubliait la diſette ;
Dom Courſier , pour ſes faits prone dans la gazette
,
Perdait tout fon courage à l'aſpect du bâton.
Le Boeuf , après mûre réflexion ,
T
AVRIL. 1773 . 129
T
Abandonnait ſes projets de conquête .
Tandis qu'ils ruminaient , l'intrépide Grifon ,
Sans tant travailler de la tête ,
Du gardien terrible affronta le courroux ;
Ona beau le frapper , on ne peut s'en défaire ;
Le ladre , ſans pudeur , avance ſous les coups ;
D'un ſaut victorieux il franchit la barrière ;
Et le voilă dans l'herbe enfin juſqu'aux genoux ,
Se vautrant , gambadant & brouttant , fans ran
cune.
Ses difcrets compagnons le pourſuivaient en vain
De leurs regards jaloux : amis , dit le Rouffin ,
Voilà comme l'on fait fortune.
:
L'auteur a fait gardien de trois fyllabes,
c'eſt une faute ; mais d'ailleurs tout
le monde applaudira fans doute à l'idée
de cette fable , & même aux détails dont
pluſieurs font très analogues au genre ,
tels-que ces vers .
Et le voilà dans l'herbe enfin juſqu'aux genoux,
Se vautrant , gambadant & broutant fans Tancune
, &c .
L'auteur a très bien ſenti la difficulté
de travailler après la Fontaine , & il follicite
l'indulgence du lecteur dans la der
nière des ſes fables, qui n'eſt pas la moins
jolie. 21048
90
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
LE PINÇO N.
Quand la fublime Philomèle ,
Fuyant la rigueur des hivers ,
Eut privé nos climats de fes divins concerts ,
Le doux Pinçon, formé ſur cebrillant modèle ,
Voulut encore eſſayer quelques airs .
Que nous veut , dit le Geai , ce chantre à la voix
grêle
Quel ennuyeux , s'écriaient mille oiſeaux !
Quel ennuyeux , répétaient mille échos! ..
Oles-tu , chétive pécore ,
Du Roffignol imiter les éclats?
Il te manque une voix ſonore:
Pauvre fauſſet , tu n'en approches pas!
Ypenſons-nous , dit la Fauvette ?
Eſt- ce le tems d'être ſi délicats ,
Quand nous ſommes dans la diſette ?
Soyons moins durs que la ſaiſon ,
Ou bien nous n'aurons plus la moindre chanſonnette::
:
LeRoffignol nous manque , eh ! vive le Pinçon !
Il faudrait être bien ſévère & même
bien injuſte pour ne pas reconnaître beaucoup
d'eſprit & de talent dans ces fables
que nous venons de rapporter. Celui qui
les a faites eſt certainement très - capable
de compoſer en ce genre un recueil ssès
AVRIL. 1773 131
eftimable, en revoyant ce qui peut être
corrigé& fupprimant ce qui n'eſt pas digne
du reſte. On doit l'exhorter for- tout
àdonner beaucoup de ſoinà la fin de ſes
apologues . C'eſt par- là qu'il péche le plus
communément , & c'eſt pourtant le travail
le plus eſſentiel.
Les malheurs de l'Inconstance ou Lettres
de la Marquiſe de Syrcé & du Comte
de Mirbelle ; deux parties grand in 8 ° .
édition ornée de deux gravures.A Amsterdam,
& ſe trouve à Paris, chez Delalain
, Libraire , rue de la Comédie
Françoiſe 1773 .
:
CeRoman eſt en Lettres : fon objet eſt
de faire voir que les foibleſſes d'un coeur
honnête attirent des malheurs , mais ne
détruiſent point toujours la vertu ; il en
réſulte encore , que les jeunes gens ſe perdentſouvent
par les conſeils d'un homme
frivole qui ſe fait un jeu de l'inconfrance
& de la perfidie.
Lady Sidley , Angloiſe , avoit quittéfa
patrie par un reſſentiment de ſa famille ;
elle étoit venue avec ſa mere s'établir en
France près de Poitiers . Le Comte de
Mirbelle eut occaſion de la voir. « Une
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
>> modeſtie noble, une décence naturelle,
>> cette fierté intéreſſante dont peude fem-
>> mes ont le ſecret , un eſprit ſage & pé-
>>nétrant , fufceptible à la fois , & des
>> fineſſes du goût & de la ſévérité des
>> réflexions ; voilà Sidley . Tels font les
charmes qui captivent le Comte de Mir
belle. Lady s'apperçut bientôt du fouverain
empire qu'elle exerçoit , & fentit
elle-même quelques étincelles du feu
qu'elle avoit allumé. Le Comte lui déclara
un jour ſa paffion , &jura par l'honneur,
& par fa mere qui étoit préſente, de
contracter avec elle des engagemens que
rien ne pourroit rompre .
« Cet élan d'une ame pénétrée , la flam.
>> me qui étinceloit dans ſes yeux , la vé-
>> rité de fon émotion , la candeur de fes
>> difcours, & plus que tout cela , les dif-
>>poſitions favorables de Sidley , tourne-
>> rent à fon avantage , l'indifcrétion d'un
>> ſentiment qui n'avoir pu fe comman-
>> der. Elle foupira , rougit , accepta fon
>> ferment. Sa mere même y confentit ».
Le Comte, rappelé à Paris par ſa famille
, obtint de Lady & de ſa mere qu'el-
Jes viendroient s'y établir ; il leur chercha
un logement près de la capitale. Ii embellit
ce ſéjour de tout ce qui leur étoit
agréable. Il enrichit le jardin des fleurs
AVORI L. 1773 . 133
(
Sid- les plus rares. Elles arriverent.
>>>ley patut entrer avec une joie bien vraie
>>dans le temple champêtre dont fon
>> amant étoit l'architecte. Sans être en
>> bute aux regards ni aux propos , il
» voyoit tous les jours fa belle maîtreſſe .
CA
La mere de Ladi devint malade ;
& prête de mourir : " ma Sidley , dit-
>> elle à ſa fille ,, ma chere Sidley , le
fort nous ſépare , mais i ton amant eft
>> vertueux , il peut réparer ma perte .
» Il n'oubliera point la voix mourante
»d'une mere qui les lui rappelle. LeCiel
>> en fut témoin : fon honnêteté m'en eſt
>>le garant. Il t'aimera toujours; tu feras
>> heureuſe , tu le feras pour lui & fans
» moi. Omes enfans, venez que je vous
>> uniſſe ! que ce lit de mort ſoit pour
>> vous l'autel de l'hymen ! mon cher Mir.
belle... Jurez- moi ! .. je meurs . "
Cependant le Comte de Mirbelle fait
connoiſſance du Duc de ... homme léger ,
qui s'est fait un ſyſtème de libertinage ,
qui met fa gloire à ſéduire , & qui ne
compte ſes plaiſirs que par ſes conquêtes.
Le Comte ne pur ſe défier de ſes piéges ;
ſes viſites devinrent moins fréquentes
chez Lady. Elle s'inquiéte de ſon abfence
&lui faitde tendres reproches. Le Duc
de... avoit des vues ſur la belle Angloiſe;
134 MERCURE DE FRANCE.
& pour détourner le Comte de fon premier
attachement , il veut l'engager avec
la jeune Marquiſe de Syrcé. Il avoit luimême
fait des tentatives auprès d'elle ,
mais fans ſuccès. Il lui avoit déclaré ſon
amour & fon amitié. La Marquife lui
répondit avec une ironie propre à le déconcerter.
Le Duc fe fert d'un intrigant
pour avoir accès chez la belle Angloiſe ,
&n'eſt pas plus heureux dans cette nouvelle
tentative. Il preſſe le Comte de Mirbelle
d'abréger les préliminaires de fon
amour avec la Marquife. Il fait l'hiſtoire
de ſa vie au Vicomte de... voyageant en
Italie : il lui donne le conſeil de ſe livrer
à ſes plaiſirs & de ne rien ménager pour
les fatisfaire. Il lui peint ſon caractère qui
eſt celui d'un homme à bonnes fortunes ,
&d'unſcélerat galant. Il lui fait le portrait
le plus agréable de la Marquiſe de Syrcé,
dont il ne defire la défaite que pour augmenter
le nombre de fes victimes . I
trace le plan qu'il a dreſſé pour vaincre
la Marquiſe , & il veut engager le Comte
de Mirbelle avec une femme qu'il n'avoit
pas deſſein d'aimer , pour ſe faciliter
les moyens de lui enlever la femme
qu'il aime. Le Vicomte digne de ſon ami,
Jui raconte ſes bonnes fortunes ; fur tout
celle d'une Napolitaine, qui avec un air
AVRIL. 17738 135
de nonchalence dans ſon extérieur, eſt fort
déliée en amour. Envain le Comte de
Mirbelle veut réſiſter à une inclination
qui lui fait trahir ſes ſermens ; la Marquiſe
elle - même ne peut ſe défendre
d'être ſenſible. Le Comte de Mirbel.
le prend conſeil du Chevalier de Gerac
, fon ami , qui le conjure de ne pas
s'engager dans des liens qui feroient fon
malheur , & qui le rendroient ingrat &
pertide. Mais le Duc eſt toujours attentif
à allumer la paſſion du Comte & de
la Marquiſe en excitant leur jalouſie , &
ne parvient que trop heureuſement à ſes
fins . La Marquiſe a de l'amour & ne peut
échapper aux remords de ſesdevoirs trahis .
Le Duc... répand par tout la défaite de
la Marquiſe. Il donne de la jalouſie à
la belle Angloiſe : cette femme aimable,
qui ne reſpiroit que pour fon amant , ne
peut apprendre ſon infidélité ſans s'abandonner
au défeſpoir. Elle lui marque toute
ſon indignation , & ſe retire dans un
cloître. La Marquiſe apprenant auffi
qu'elle a une rivale ſe livre à la douleur ;
elle éprouve une révolution qui la réduit
autombeau. Le Comte de Mirbelle ,après
avoir fait le malheur de deux femmes
eſtimables , n'enviſageantqu'avec horreur
le piége où le Duc la conduit , s'en ven
136 MERCURE DE FRANCE.
ge& le tue ; entraîné lui même par fon
déſeſpoir , il ne conſent de vivre que
pour ſe ſoumettre aux ordres d'un pere
tendre qu'il aime.
La lecture de ce Roman doit attacher ,
émouvoir , inſtruire. Le vice & la vertu
y ſont peints avec les couleurs qui leur
conviennent. Tous les perſonnages ont
leurs traits & leurs caractères ; ils font
deſlinés avec beaucoup de vérité , & font
tous parfaitement mis en ſcène & en action.
Dictionnaire raisonné- univerſel des Arts
& Métiers , contenant l'Histoire , la
Deſcription , la Police des Fabriques
&Manufactures de France &des Pays
Etrangers; ouvrage utile à tous les citoyens.
Nouvelle édition , revue , corrigée
& conſidérablement augmentée ,
dédiée à M. de Sartine ; s vol. in- 8 °.
propofés par ſouſcription. A Paris ,
Chez P. Fr. Didot jeune , libraire de la
Faculté de Médecine de Paris , quai
desAugustins, 1773 ; avec approbation
& privilège du Roi .
:
Ce n'eſt que dans ce derniers tems
qu'on afenti combien il ſeroitutile au progrès
des arts de conſigner dans les écrits
publics les moyens que l'induſtrie emAVRIL.
1773 . 137
ploie pour fatisfaire nos goûts & nos befoins
. L'Académie royale des Sciences ne
fut pas plutôt établie , qu'elle s'occupa
ſérieuſement de ce projet ; & depuis ce
tems elle l'a toujouts ſuivi , comme on le
voit dans les Mémoires de cette illustre
Compagnie , & dans les ouvrages que
pluſieurs de ſes Membres ont composés .
Enfin elle a entrepris depuis quelquesannées
de publier des deſcriptions complettes
de tous les Arts ; celles qui font déjà
imprimées font la preuvedes utilités fans
nombre qu'on pourra retirerd'un ouvrage
où la pratique la plus détaillée&la plus
étendue eft éclairée par les lumières d'une
théorie ſavante,& où des planches exactes
&préciſes mettent ſous les yeux tous les
instrumens & la manière de les employer.
Les auteurs de l'Encyclopédie ont cru
devoir faire , de la deſcription des Arts &
Métiers , un des principaux objets de leur
travail : la manière ſavante dont ils ont
traité cette partie mérite certainement les
plus grands eloges .
Dès le commencement de ce ſiècle , &
même dès la fin du ſiècle dernier , pluſieurs
écrivains particuliers nous avoient
donné auſſi des notions utiles fur les Arts
138 MERCURE DE FRANCE.
&Métiers. On peut nommer entre autres
la Marre , dans ſon excellent Traité de la
Police , & Savari , dans ſon Dictionnaire
du Commerce..
Mais ces ouvrages font très- volumineux
, & pe font pas à la portée de tout le
monde. Ils renferment d'ailleurs une mul.
titude de choſes abfolument étrangères
aux Arts & Métiers ; & toutes ces différentes
parties ne peuvent avoir le même
degré de perfection , parce que l'éditeur
ne peut donner tous ſes ſoins àtant d'objets
différens. Il eſt vrai que les defcriptions
de l'Académie le bornent uniquement
à cet objet; mais elles exigent un fi
grand travail & le concours d'un ſi grand
nombre de Savans & d'Artistes , qu'elles
ne peuvent être remplies que par la fuite
des tems, comme le porte l'avertiſſement
de ce magnifique ouvrage.
Ces conſidérations ont fait penſer que
le Public pourroit recevoir avec plaiſir un
ouvrage moins étendu ,danslequel il trouveroit
des notions exactes ſur les Arts &
Métiers qui font la gloire &la richeſſe de
laNation.
Tel a été le but que l'on s'étoit propoſé
en donnant la première édition de ce
Dictionnaire en deux volumes in -8 ° .
AVRIL. 1773 . 139
1
L'empreſſement du Public à ſe procurer
un ouvrage auffi utile nous a bientôt engagés
à en préparer une nouvelle édition.
Pluſieurs particuliers nous avoient remis
des mémoires ; beaucoup d'artiſtes vouloient
bien nous aider de leurs conſeils ,
nous procurer des éclairciſſemens , des
corrections & des augmentations abfolu
ment néceſſaires : mais il falloit trouver
une perſonne en état de rédiger & de mettre
en ordre tous les matériaux que nous
avions , qui , auſſi laborieuſe que capable
de faire de bonnes obfervations , voulût
ſe donner la peine de voir travailler les
ouvriers dans leurs atteliers, leur demander
des mémoires , les queſtionner fur les
uſages des machines & des outils , recaifier
ce qu'ils auroient mal expliqué ; qui
pût ſaiſir leméchaniſme & l'eſprit de chaque
invention , leur apprendre même
quelquefois une manière plus avantageuſe
de procéder , leur donner enfin des
moyens pour épargner la main - d'oeuvre
fans riendiminuer de la qualité , de la ſolidité
&de l'agrément de leurs ouvrages.
M. l'Abbé Jaubert , de l'Académie des
SciencesdeBordeaux, connu par pluſieurs
ouvrages , a bien voulu ſe charger du ſoin
de cette nouvelle édition ; c'eſt donc à ſon
zèle infatigable , & aux recherches auſſi
:
140 MERCURE DE FRANCE.
pénibles qu'exactes qu'il a faites , que l'on
doit le degré de perfection auquel cet ouvrage
eſt parvenu .
2 M. Beaumé , célèbre apothicaire deParis
, dont nous avons pluſieurs mémoires
imprimés parmi ceux des Savans Etrangers
, &différens ouvrages de Chymie ,
de Pharmacie , qui lui affurent pour toujours
une réputation fi bien méritée , a
revu les arts qui dépendent de la chymie
&de la Phyſique dont il avoit traité la
plus grande partie dans la première édition.
Nous croitions manquer à cet habile
chymiſte ſi nous ne lui témoignions publiquement
notre reconnoiſſance.
Les ouvrages ſavans de MM. de Réaumur
, Macquer, Hellor, Duhamel , Geoffroy
, Bourgelat , la Guériniere , & d'une
infinité d'autres , nous ont été du plus
grand ſecours .
Nous nous ferions un vrai plaifir de
nommer pluſieurs artiſtes célèbres auxquels
nous avons les obligations les plus
eſſentielles , mais le filence qu'ils nous
ont impofé nous fait reſpecter leur modeſtie
.
: Pluſieurs Arts ont été traités exprofeffo.
Nous croyons que l'article Imprimerie fatisfera
ceux qui voudront avoir une idée
de ſes opérations , & qu'ils faifiront faci
AVRIL. 1773. 141
lement par le ſecours des figures le méchanifme
de cet art fi utile.
Les ouvrages techniques étant ordinairementplus
propres à inſtruire qu'à amufer ,
on a eu grand foin de joindre l'utile à l'agréable
, en donnant l'hiſtorique de chaque
art , ſon origine , ſon inventeur , fes
degrés de perfection , les matières qui lui
font propres , & en quels lieux elles ſe
trouvent ; leur préparation , les moyens
de diftinguer les bonnes ou mauvaiſes
qualités de chacune , quels font les principaux
ouvrages que l'on en fait , & comment
on y procède. On y a joint la def
cription des outils &des machines les plus
réceſſaires ; la notice des réglemens auxquels
les différens Arts font foumis dans
le royaume, & enfin la deſcription de pluſieurs
Atrs étrangers dont le travail roule
ſur des productions que la nature a refufées
à notre climar.
Pour nerien négliger dans un ouvrage
auffi intéreſſant , l'éditeur y a ajouté un
nombre conſidérable d'Arts qui manquoient
dans la première édition , y a
joint les Arts& les procédés nouvaux que
l'on a inventés , & a corrigé & augmenté
pluſieurs articles dont il paroiſſoit que
l'on n'avoit pas été aſſez inſtruit. C'eſt
ainſi qu'il a refondu entièrement l'article
142 MERCURE DE FRANCE.
Agriculture , d'après ce que les diverſes
ſociétés d'agriculture ont donnéde mieux
au Public , & les manufcrits que pluſieurs
artiſtes ont bien voulu lui communiquer.
Enfin iln'y a rien de curieux & d'intéreſſant
dans tous les Arts , dont il n'ait fait
mention .
Comme pluſieurs outils & machines ,
dont la figure & l'uſage ſont totalement
différens , ont ſouvent les mêmes noms ,
on a cru faire plaiſir au Public en lui
donnant une nomenclature de tous les
mots techniques avec leur explication ,
& l'on a eu ſoin à chaque mot technique
de renvoyer à l'Art auquel il appartient.
Cette nomenclature générale , qui
manquoit abſolument dans notre langue ,
étoit deſirée depuis très longtems ; elle
ne pouvoit mieux convenir qu'à la ſuite
de ceDictionnaire , puiſqu'en renvoyant
à l'Art même qui en donne la deſcription,
elle fera éviter bien des erreurs dans lefquelles
on étoit tombé juſqu'à préſent.
On délivre actuellement 4 volumes.
Le tome cinquième &dernier , contenant
la nomenclature des termes des différens
Arts , paroîtra au mois d'Avril ; il ſera
fourni gratis aux Souſcripteurs.
La ſouſcription , qui n'aura lieu que
juſques à la fin du mois d'Avril , eſt de
AVRIL. 1773 . 143
20 liv. pour les cinq volumes en feuilles.
Ceux qui n'auront pas ſouſcrit alors paieront
l'ouvrage 24 liv. en feuilles .
La brochure & relieure ſe paient ſépa
rément.
Le même libraire vient de recevoir
Artaus Cappadocis , & c . in - 8 °. faiſant
le tome s . des Princes de la Médecine ,
publié par M. de Haller ,
La Galeriedes Combinateurs , ouvrage
dédié aux Actionnaires de la Loterie
de l'Ecole Royale Militaire. Par M.
Gräff. Avec 4 planches en taille-douce .
Prix , 6 liv, broché .AParis , chezCouturier
fils , Libraire , Quai des Augustins
, au Coq ; & Merigot le jeune ,
Libraire , Quai des Auguſtins , au coin
de la rue Pavée ;& chez l'Auteur , rue
des Lavandieres Sainte - Opportune ,
vis- à- vis la rue des Mauvaiſes Paroles.
1773. Avec Approbation & Privilége
du Roi.
Cet ouvrage, fait avec beaucoup de foin
& de ſagacité , enſeigne les moyens les
plus probables de jouer utilement par
extrait, par ambe , & par terne à la Loterie
de l'Ecole Royale Militaire . L'Auteur
combine les retours du hafard & l'affu144
MERCURE DE FRANCE.
1
jettit en quelque forte aux loix d'un calcul
raiſonné & fuivi .
Hiftoire générale des Philofophes modernes;
contenant la vie & les découvertes
des plus célèbres Métaphyſiciens , Moraliſtes
, Légiflateurs , Reſtaurateursde
la Philofophie , Mathématiciens , Phyſiciens
, Chymiſtes , Coſmologiſtes &
Naturaliſtes qui ont fleuri depuis la
renaiſſance des lettresjuſqu'à nos jours;
avec leurs portraits. Par M. Savérien .
Huit volumes in4°. & in 12. enrichis
du portraitde l'auteur , de frontiſpices ,
de titres & de culs-de lampes gravés
en taille-douce. A Paris , de l'imprimerie
de Didot l'aîné , libraire & imprimeur
, rue Pavée , quai des Auguftins;
& ſe diſtribue chez la Dame
François , veuve de M. François , gra-
•veur des deſſins du cabinet du Roi , &
penſionnaire de Sa Majesté , rue Saint-
Jacques , à la vieille Poſte ; & chez les
libraires ordinaires ; 1773 .
Nous ne pouvons mieux faire connoître
l'importance & le mérite de cet ouvrage
qu'en citant le prospectus même qui
l'annonce. « Les éditions multipliées
qu'on a faites des différens volumes qui
ont
AVRIL. 1773 : 145
10
ont paru ſéparément , font un für garant
de la faveur du Public. Il manquoit pour
terminer cette hiſtoire le huitième &
dernier volume qu'on attendoit depuis
long- tems , & qui vient d'être publié. A
cette occafion nous croyons devoir donner
une idée ſommaire de toute cette
compoſition , afin de la faire connoître
aux perfonnes qui deſireroient ſe la procurer.
:
On fait que les Philoſophes modernes
ont rappelé& éclairci dans leurs ouvrages
tout ceque les Anciens ont écrit de folide;
qu'aux découvertes de ces ſages , ils ont
ajouté les leurs. Ce qu'il y a de certain
, c'eſt qu'il a paru plus d'hommes de
génie dans l'eſpace de trois ſiècles qu'il
n'en a vécu depuis le déluge juſqu'à larenaiſſance
des lettres.
Auſſi les grands coups font frappés. On
a fait l'anatomie de l'entendement humain
, & l'analyſe de ſes paſſions. On a
fixéles limites des ſciences exactes , & reculé
celles de la phyſique & de l'hiſtoire
naturelle .
- Il faut donc s'attendre à trouver dans
cette hiſtoire générale des Philoſophes
modernes les vérités les plus piquantes&
les plus fublimes. Tout ce que la métaphyſique
renferme de plus fubtil&de plus
II.Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
tranſcendant ; la morale , de plus ſenſé&
de plus vertueux; les mathématiques , de
plus intéreſſant & de plus utile ; la phytique
, de plus curieux &de plus important
; enfin l'hiſtoire naturelle , de plus
rare & de plus merveilleux , en forme le
riche tableau. En ajoutant à cette production
l'Histoire des Philoſophes anciens , s
vol. in - 12 , * par le même auteur , on
pourra regarder cette hiſtoire générale des
Philofophes comme le ſanctuaire de la
philofophie , où les actions , les découvertes
, les connoiſſances , & même les
écarts des plus grands génies ſont enregiſtrés
, pour éternifer leur mémoire , & fervir
à l'inſtruction véritable des hommes
préſens& à venir.
Voici les noms des Philoſophes qui
compoſent les huit volumes de l'hiſtoire
générale des Philoſophes modernes ; ſçayoir
:
Dans l'histoire des Métaphyficiens , te
me I. Erafme, Hobbes , Nicole , Loke ,
Spinofa,Mallebranche , Bayle , Abbadie,
Clarke , Collins . i
Dans l'histoire des Moraliſtes & des Législateurs
, tome II. Montagne , Charron ,
Grotius, la Rochefoucault , Pufendorff ,
* Chez Didot l'aîné , rue Pavée , au coin de la
fue des Auguſtins,
AVRIL. 1773. 147
Cumberland , la Bruyere , Duguet , Wollaſton
, Shaftesbury .
Dans l'histoire des Restaurateurs de la
Philofophie , première partie , tome III.
Ramus , Bacon , Gaſſendi , Deſcartes ,
Pafcal.
Dans l'histoire des Reſtaurateurs de la
Philofophie , feconde partie , tome IV.
Newton , Leibnitz , Halley , Bernoulli ,
Wolf.
Dans l'histoire des Mathématiciens ,
tome IV. Copernic , Viete, Ticho Brahé,
Galilée , Kepler , Fermat , Caffini , Hughens
, la Hire , Varignon .
Dans l'histoire des Phyſiciens, tome VI.
Rohault , Bayle , Hartfoeker , Polinière ,
Molières , Deſaguliers , s'Graveſande ,
Muſchenbroek.
Dans l'histoire des Chymiſtes &desCof.
mologistes , tome VII. Paracelſe , Lefèvre,
Kunckel , Burnet , Lemery , Homberg ,
Maillet , Woodward , Boerhaave .
Dans l'Histoire des Naturalistes , to
me VIII. Agricola , Gefner , Aldrovande,
Belon , Jonston , Liſter , Plumier , Tournefort
, Hales , Réaumur.
A la tête de chaque volume eſt un difcours
historique fur la matière qui en est
l'objet.
?
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
Le Luxe , poëme en fix chants , orné de
gravures avec des notes hiſtoriques &
critiques , ſuivi de poëfies diverſes .
Prix , 4liv. 4f. br. AParis , chez Monory
, libraire de S. A. S. Mgr le Prince
de Condé , rue de la Comédie Françoiſe
, 1773 .
M. le Chevalier du Coudray , Seigneur
des Follés , gouverneur pour le Roi des
villes & châteaux d'Andely , ci - devant
Mouſquetaire du Roi en ſa première
compagnie , &c. adreſſe ainſi ſon livre à
Meſſieurs de l'Académie Françoiſe.
MM.
LaCroix de St Louis eſt le prix militaire ;
J'en ſerai décoré parle Roi dans ſept ans.
Le fauteuil , parmi vous , eſt le prix littéraire ;
Dois-je ledemander ? non : Meſſieurs, je l'attends .
Unecitation ſuffira pour faire connoî
tre l'eſprit de cet ouvrage & pour faire
juger du talent poëtique de l'auteur.
Je dois en convenir en honnête rimeur ,
Aux ſottiſes du jour j'attache mon humeur :
Dans mes malins accès je n'épargne perſonne;
Aux pervers toutefois je la leur garde bonne
Et reſpecte les bons. Le luxe très-ſouvent
AVRIL. 1773. 149
Me cauſe ce chagrin dont je ſuis mécontent .
En moi je te réponds du meilleur caractère
Qui puiſſe ſe trouver , comme on dit , ſur la
terre.
J'ai le coeur trop ſenſible ; ici j'en fais l'aveu ,
Lorſque je réfléchis je me mets tout en feu .
Voici ce que M. le Chev. du Coudray
appelle une ode.
Que la tromperte réſonne;
Que nos bachiques concerts
Portent au plus haut des airs
Le nom du dieu de la tonne .
Voici ce qu'il nomme une épigramme.
Vous prétendez , Orgon , dans Paris & dans Rome
,
Etre connu bientôt pour vraiment habile homme :
Sans doute , je prévois qu'un jour vous irez loin ;
Car vous êtes déjà chez l'épicier du coin.
LETTRE de M. de Voltaire à M. le
Chevalier du Coudray.
Pardonnez , Monfieur , à un Vieillard décrépit
&malade , fi du fond de ces abîmes de neiges , il
ne vous a pas remercié plutôt de l'honneur que
vous lui avez fait. J'ai de bien plus grandes gra
G-iij
JO MERCURE DE FRANCE.
ces à vous rendre ; c'eſt de mon plaifir. Tout ce
que vous dites eſt naturel & vrai . Je ſuis de l'avis
de Boileau; le vrai ſeul eſt aimable. Peut - être
quelques gens d'un goût difficile vous reprocheront
quelquefois de ne vous être pas aſſez ſervi
de la lime ; mais je trouve que cette aiſance fied
très bien à un Mouſquetaire.
Quant au luxe dont vous parlez , vous faites
très-bien de déclamer contre lui , &d'en avoir un
peu chez vous ; le luxe eſt une fort bonne choſe
quand il ne va pas juſqu'au ridicule. Il eſt comme
tous les autres plaiſirs , il faut les goûter avec
quelque ſobriété pour en bien jouir. Vous ſavez
tout cela mieux que moi , & vous en faites un
bien meilleur uſage. Je ſuis ſur le bord de mon
tombeau ; c'eſt delà que je vous ſouhaite des jours
remplis de gaîté .
J'ai l'honneur d'être , &c .
LE VIEUX MALADE DE FERNEY.
RÉPONSE au Vieux Malade de Fermey.
Vieillard agréable ! o plume bienfaiſante!
Je lis , avec tranſport , ton épître charmante ,
Récitant à mes fils tes vers mélodieux ,
Cultivant , labourant le champ de mes ayeux ;
Sousmon ruftique toît couvert d'un humble chaume
,
La gloire d'ici-bas n'eſt pour moi qu'un phantôme
:
AVRIL. 1773 . 151
Je l'avouerai pourtant , mon orgueil eſt flatté
De recevoir l'écrit que le coeur t'a dicté ;
Ames fiers ennemis j'arrache la victoire ,
Paix , ne nous flattons point d'une ſtérile gloire.
Si le Luxs eſt connu dans ce vaſte Univers ,
Je le dois à ta proſe & non pas à mes vers .
,
Addition à l'ouvrage intitulé : les Trois
Siècles de notre Litterature ou Lettre
critique adreſſée à M. l'Abbé Sabatier
de Castres , foi -diſant auteur de ce
Dictionnaire .
Pour prononcer ſur les ouvrages d'eſprit , il
faut être connaiſleur & impartial .
Les Trois Siècles Littéraires , au motGoujet.
A Amſterdam. Et ſe trouve à Paris ,
chez J. F. Baſtien , libraire , rue du
Petit- Lyon , fauxbourg S. Germain ,
1773 .
L'ouvrage des Trois Siècles a été jugé
comme une production conçue par la
haine du mérite , & exécutée par l'ignorance
& la foibleſſe.Il ſuffiſoit de citer au
haſard quelques morceaux des jugemens
&du ſtyle des auteurs ou de l'auteur de
ces trois fiècles , pour faire connoître le
ridicule & l'impuiſſance de ces prétendus
Ariſtarques. L'auteur de cette addition
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
(M.Laus de Boiſſi)relève avec ſuccès dans
une brochure de 67 pag. quelques - unes
des erreurs , des omiſſions,des critiques ,
& des louanges de ce Dictionnaire. Il
eût falu un ouvrage plus long que les
trois volumes des trois fiècles , pour citer
tout ce qu'il y a de repréhenſible , &
c'eût été une peine bien inutile. On rira
des louanges que M. l'abbé S. ſe donne
ſans meſure , ainſi qu'à MM. l'a ... A. Cl .
&c . , & qu'il refuſe à MM. de Voltaire ,
de la H. d'A . St L. , &c. Que répondre à
des critiques qui ont fait le ſyſtème de
louer fans examen tout ce qui vient de
la médiocrité , & de blâmer fans raiſon
tout ce qui eſt produit par le génie?
LETTRE de M. Fleury à M. l'Abbé Sabatier
de Castres , auteur du livre des
Trois Siècles de notre Littérature.
J'emprunte , Monfieur , le ſecours du Mercure,
pour vous communiquer quelques obſervations
ſur un article de votre Dictionnaire qui me
concerne .
Vous y avez placé à la lettre F. Jacques Fleury,
Avocat au Parlement de Paris , mort en 17 .. , en
qualité d'Auteur de Poëfies diverſes ; l'énoncé
eft vrai en partie ; même ſurnom , même profeflion
, & les Poëſies ſont effectivement de moi ,
AVRIL. 11777733.. 193
mais mon nom propre n'eſt pas Jacques ; mes
Parrain & Marraine m'ont impofé ceux de François-
Thomas , quej'ai portés religieulement juſ
qu'aujourd'hui ; d'où il réſulte , qu'en deux traits
de plume , vous m'avez débatiſé d'abord , pour
m'enterrer enſuite tout vivant .
Ma fucceffion littéraire ainſi ouverte , vous
n'avez apperçu dans un inventaire fait trop à la
hâte , qu'une collection de Fables , Epîtres ,
Chanfons , Madrigaux , Epigrammes , &c. tous
effets , ſelon vous , ſans valeur , puiſque vous
les rangez parmi les ouvrages qui ne ſe liſent
point; la déciſion eſt tranchante , & c'eſt parler
en maître ; convenez pourtant , Monfieur , que
vous avez pris la peine de les lire , ou il s'enfuivroit
que vous les avez déprités ſans les connoître;
en tout cas , bien d'autres que vous ont éré
attrapés à cette lecture ; une première édition de
deux mille exemplaires , & une ſeconde qui l'a
ſuivie d'aflez près , augmentée de quantité de
pièces , font foi que mon livre n'a pas manqué de
Lecteurs ; & ce qui doit vous mortifier le plus ,
c'eſt que de tous les gens de lettres , journaliſtes
& autres qui en ont parlé avant vous , les
plus rigides l'ont fait avec plus de ménagement,
ſe renfermant dans les bornes d'une critique circonſpecte
, ſans ſe croire diſpenſés de louer ce
qu'ils ont vu de bon ou d'agréable dans ce livre.
J'en pourrois même citer juſqu'à fix , dont les
jugemens ſont ſous les yeux du Public , & qui
m'ont honoré d'éloges fort au deſſus de mes eſpérances;
c'en eſt allez , je penſe , pour m'autoriſer
à ſoutenir qu'il y a du moins fix à parier contre
un , que votre cenſure n'eſt pas équitable.
,
Vous auriez ſouhaité , je le vois , plus de
force & d'élévation dans la poësie des Fables ;
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
,
fongez vous bien , Monfieur , que le caractère
Propre de ces petits Poëmes , eſt le familier , le
ſimple , le naïf , qui loin d'en exclure le ſel &
l'agrément , fervent à les augmenter ; caractère
que notre la Fontaine , ce Peintre de la nature ,
a fi bien ſaiſi , qu'il ſemble que tous les récits
partent de l'abondance du coeur : voilà le modèle
que ceux qui courent la même carrière doivent
:s'efforcer de ſuivre , quoique ſans eſpérance de
l'atteindre car il n'y a qu'un la Fontaine au
monde ; ainſi notre poſition étant à peu près
ſemblable , & nous mettant conféquemment à
portée de traiter but à but , ſouffrez que je vous
propoſe un arrangement qui nous fatisfaſſe l'un
& l'autre : malgré toute mon attention à me
rapprocher le plus qu'il m'a été poflible du ton
riant ou moral des perſonnages de mes Fables ,
mon ſtyle vous paroît trop fimple & fans vigueur,
parce qu'il n'a ni affectation ni enflure; hé bien!
Monfieur , pardonnez - moi cette faute , fi c'en eſt
une , & je vous réponds d'une indulgence réciproque
de mapart , pour tout ce qui ſe rencontre
de foible , de défectueux , ou de faux dans votre
Dictionnaire , ſauf néanmoins le jugement du
Public , qui ſeul a le droit d'en décider.
La fin de l'article eſt une eſpèce d'éloge de mon
talent pour les Chanſons ; & dans la crainte que
trop de louange ne me gâte , vous avez grand
foin de la tempérer par des réſerves & des modi-,
fications , qui , fi elles étoient juſtes , ne laiſſesoient
guères de reſſources à mon amour propre;
forcé , comme vous l'êtes , d'avouer que cette
partie de mes Poëſies a eu de la vogue , n'est- ce
pas une affectation trop marquée de citer pour
preuve les Sociétés bourgeoiles , privativement
à toutes les autres , comme pour infinuer à vos
AVRIL. 1773 . 155
Lecteurs , que mon vol ne s'eſt pas étendu au
de- là ? Lorſqu'il eſt conſtant , & que perſonne
n'ignore , que mes Chanſons , ces petites productions
du plaiſir & de la liberté , ont amuſé
ſucceſſivement la Cour , la Ville , les Provinces ,
qu'on les a chantées par-tout , que la Cour du
Maine , l'une des plus ſpirituelles & des plus
polies , ſe plaiſoit à les entendre , que pluſieurs
ſont connues de l'étranger , & mêine ont pénétré
juſques dans l'Inde , enforte qu'un Chanfonnier
moins modeſte pourroit ſe vanter qu'elles ont
couru de l'un à l'autre pole.
La Muſique , m'allez-vous dire , a été ſans
doute le principe de cette petite fortune; je demeure
d'accord que le choix des airs y a contribué
; mais , outre que le mérite de ce choix ,
m'eſt réverſible , que répondre quand vous apprendrez
que j'ai compoſé la Muſique & les
paroles d'une partie de celles de mes Chanſons
qui ont le plus réuſſi ?
Ne croyez pas , toutefois , que la petite fortune
m'ait ébloui : une réputation éphémère
dont les fondemens ſont ſi légers , n'est pas de
nature à m'inſpirer trop d'orgueil ; j'ai plutôt à
me reprocher de vous avoir entretenu ſi longuement
de ces bagatelles ; & je ne puis mieux
terminer ma lettre que par une remarque à l'avantage
des Sociétés bourgeonſes dont nous
ſommes membres , & dont il paroît que vous
ne faites point aſſez de cas ; que l'eſprit , le
goût , les talens , la vraie gaité s'y rencontrent
auſſi fréquemment que dans les claſſes ſupérieures
; on a dit il y a long-temps , que la bonne &
la mauvaiſe compagnie ſont par- tout , ſans diltinction
des rangs & des conditions.
- Quelque plauſibles que foient mes raiſons , je
Gvj
196 MERCURE DE FRANCE .
n'oferois me flatter qu'elles faſſent ſur vous aflez
d'impreffion , pour vous déterminer à réformer
votrejugement; les gens d'eſprit , comme d'autres
, reviennent difficilement de leurs préventious
; mais refuſerez- vous de me reſtituer au
moins , dans votre errata , mes noms propres &
mon existence ? Vous pourriez me traiter plus
généreusement encore , fi vous courez les riſques
d'une ſeconde édition en m'effaçant tout-à-fait
de vos chroniques , où je ne me ſens pas digne
defigurer.
Un hommed'eſprit , plus au fait que moi du
courant de la littérature moderne , en m'envoyant
une copie de votre article , car c'eſt plus le vôtre
que le mien , m'a félicré de n'avoir point été
toué par l'Auteur des trois fiécles , qui n'applaudit
qu'à ce que nous avons de plus mauvais & de plus
miférable ; ce ſont ſes termes , qui me ſemblent
un peu outrés , n'étant guères poſſible d'imaginer
que la diſtribution d'un encens précieux ſoit à fi
bas prix.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Ce 23 Mars 1773 .
FLEURY.
ACADÉMIES.
I.
Aſſemblée publique de l'Académie royale
des Sciences & belles-lettres de Béfiers.
L'ACADÉMIE tint ſa féance publique le
Jeudi 15 Octobre 1772. M. de BouffaAVRIL.
1773 . 157
nelle , Brigadier des Armées du Roi , en
fit l'ouverture , en qualité de Directeur ,
par un compliment qu'il adreſſa à M. de
Nicolaï, Evêque & Seigneur de Béſiers ,
déja élu , avec l'agrément du Roi , Préſident
perpétuel , à la place vacante par la
mort de M. de Beauſſet de Roquefort ,
ſon prédéceſſeur . Et après la réponſe obligeante
que lui fit M. l'Evêque , & fon
compliment à la Compagnie , M. de
Bouffanelle lut un diſcours ſur l'envie ,
& la traduction littérale en vers françois
du chapitre XII , du ſecond Livre de l'Imitation
de Jeſus- Chriſt. De regiá via
Sanctæ crucis.
Dans fon diſcours M. de Bouſſanelle
remarque d'abord , que quoiqu'on confonde
affez ordinairement la jaloufie &
l'envie , ce ſont néanmoins deux pafſions
bien différentes , dont l'une eſt
fouvent une vertu , & l'autre eſt toujours
un vice honteux & déteſtable. La jaloufie
, dit- il , ne fait la guerre qu'à ceux qui
veulent lui ravir ſon bien : l'envie en
veut également à tous les hommes : elle
ne peut fouffrir en qui que ce ſoit aucun
avantage : elle s'en afflige : elle ne ſe repaît
&ne ſe réjouit que de malheurs.
L'Académicien trace enſuite fort au
long les caractères de la jaloufie , de l'ene
158 MERCURE DE FRANCE.
vie , de la critique , de l'eſprit , qu'on
confond quelquefois mal-a- propos . En
voici quelques lambeaux .
Le caractère de la jalouſie , dit - il ,
n'eſt point de rabaiſſer , mais d'atteindre ,
d'égaler ce qui la touche : celui de l'envie
, eſt de chercher des défauts dans ce
qu'elle eſt forcée d'eſtimer. La jaloufie
peut donner une forte d'émulation , &
par-là ranimer les talents : l'envie , la
noire envie ne s'occupe qu'à les étouffer ,
à les éteindre , &c. Le vrai critique , eſt
celui que la raiſon & la probité guident
Len tout , qui blâme l'action & reſpecte
la perſonne : l'envie ne garde aucune mefure.
On ſe tromperoit , ajoute-til , en
appelant eſprit la noire malice. L'homme
d'eſprit n'a en vue que l'exercice de ſes
talents , le bien public , l'honneur : il refpeste
la religion , l'humanité : bien différent
de ces frondeurs inexorables , il
ne critique ni les actions des hommes
en général , ni rien de ce qui regarde ceux
avec qui il vit.
Nous omettrons pour abréger , bien
des traits d'érudition & de morale , dont
M. de B. a enrichi ſon Diſcours. Nous
nous contenterons d'en rapporter la fin .
Je laiſſe , dit il , à la chaire , à montrer
les horreurs , le danger , & les ſuites de
AVRIL. 1773. 159
,
ne
l'affreuſe médiſance, & tout ce qu'a d'o
dieux , & de funeſte , ſa coupable & déteſtable
mère , l'Envie. Il réduit la manière
de vivte avec les hommes , & furtout
avec ceux qui font nés parmi nous
à rendre ſervice à ſes ſemblables
leur jamais nuire , publier leurs bonnes
qualités , leurs actions louables , taire
ſcrupuleufement leurs défauts , excuſer
autant qu'on le peut, leurs vraies ou prétendues
fautes , donner des conſeils à qui
en demande , employer ſon crédit pour
quiconque en a beſoin : en un mot, faire
le bien& dire le bien : cette vertu ſi
précieuſe aux yeux de l'Etre ſuprême , ſi
néceſſaire aux liens de l'humanité , eſt
du reffort de tout le monde ; d'où il conclud
qu'avec de très-petites facultés on
peut faire du bien .
Le Secrétaire annonça enſuite les ouvrages
qui nous avoient été communiqués
depuis la derniere ſéance publique
, ſçavoir , 1º , Une nouvelle Table
de la parallaxe du ſoleil , pour tous les
dégrés de hauteur, & pour tous les temps
de l'année , en ſuppoſant la moyenne de
8" s , réſultante du calcul de notre Affocié
Mde le Paute. 2°. Un mémoire
fur les effets da garou , ( Thymelea ) par
160 MERCURE DE FRANCE.
د
M. Bouniol , Docteur en Médecine de la
Faculté de Montpellier. 3 °. L'art du
Coutelier première partie , en un
gros volume in - fol . avec un grand
nombre de planches , & la Pogonotomie ,
petit volume in- 12 , par le ſieur Perret ,
natif de Befiers , & Maître Coutelier à
Paris.
Après quoi M. Bouillet le fils , Méde
cin, lut l'éloge de M. Maſſip , l'un des
fondateurs de l'Académie , en 1723 , &
vétérant depuis 1767. Il étoit né à Béfiers
en 1688 , & il mourut au commencement
de 1772. Ses Parents qui étoient
de très-bonne famille,n'avoient rien négligé
pour ſon éducation ; il paſſa Licen
tié en droit ; mais fon inclination le décida
en faveur des Belles - Lettres . A la
première de nos féances , à laquelle préſida
M. de Mairan , il prononça un difcours
fort éloquent , dont M. Bouillet ne
manqua pas de rapporter quelques traits ;
& après avoir loué ſon affiduité à nos
conférences , & fon exactitude à remplie
les devoirs de chrétien & d'académicien
, il finit en dépeignant fon caractère
; qui étoit la probité & la candeur
même.
M. l'Abbé Decugis Profeſſeur au ColAVRIL.
161
1773 .
lége royal de cette Ville ,lut fon remerciment
pour la place vacante par la mort
de M. Pradines , qu'on lui avoit accordée.
M. l'Abbé Bouillet , après avoir donné
une idée ſuccinte des progrès de la
nouvelle géométrie , lut l'extrait d'un
mémoire dans lequel , à l'occaſion de cer.
taines équations de tous les degrés , dont
le cas irréductible admet une ſolution
algébrique , affez facile ; il fait voir 1º.
Que la rectification de la circonférence du
cercle , n'est qu'un cas particulier de la
ſolution générale de ce cas irréductible .
2 ° . Qu'il eſt contre la nature du problèmegénéral,
que le cas particulier dont il
s'agit puiſſe être réſolu par le moyen d'une
expreſſion finie & réelle en même
temps. Dans ce même mémoire , M.
l'Abbé Bouillet donne une nouvelle manière
d'exprimer les arcs de cercle , les
finus , les logarithmes , &c. ( ainſi que
tous les facteurs d'un Binome , Trinome
de degré quelconque ,) au moyen de laquelle
toutes ces quantités ſe différencient
&s'intégrent comme les quantités purement
algébriques.
M. l'Abbé de Baſtard termina la ſéance
par un diſcours ſur la légereté qu'on
reproche aux françois. Pour en donner
1
162 MERCURE DE FRANCE.
une idée , il ſuffira d'en tranſcrire quelques
morceaux. Il avance , d'abord , que
c'eſt une choſe reçue de toute l'Europe ,
que le François l'emporte pour l'agrément
ſur toutes les nations. Une phyſionomie
ouverte , un air libre , une marche
afſurée , le ton décidé , l'élégance de
ſa parure , & ce certain je ne ſçais quoi ,
qu'on ne peut ni peindre ni imiter, joints
àſa vivacité , ſon enjouement , ſa façon
de rendre fes idées , & à l'harmonie de
ſa langue , lui ont fait unanimement
décerner la pomme. Mais nul tableau
s'objecte t- il , ſans ombre : on lui reproche
la légereté; de là l'inconſtance , l'étourderie.
Ces nuances paroiſſent trop
fortes à M. l'Abbé Bastard : il eſt tenté
d'appeler la légereté du françois fagefſe
, ſon inconſtance , prudence, ſon étourderie
, agrément ; car il croit qu'on nous
a mal jugés ,& il le prouve dans un aſſez
long détail .
د
Il tire ſes preuves du caractère & du
courage de nos ayeux , des premiers
Francs , qui n'étoient que ſoldats , & qui
parvinrent à former un glorieux établiſſement
, malgré tant d'obstacles ; de la
conſtante application de nos prédéceſſeurs
&de nos contemporains , à l'étude
des loix , des mathématiques , de la
AVRIL. 1773. 163
phyſique , de la médecine , & des progrès
qu'ils ont faits dans les ſciences ,
dans les arts , dans la guerre , &c. Et il
ſe croit en droit de s'écrier : François !
heureuſe Nation , vous ſçavez vivre &
badiner ! Les noirs & inutiles ſoucis ne
troublent ni ne tourmentent point votre
ame: les événemens, quels qu'ils foient,
ne fauroient vous affecter long-tems :
vous réfléchiſſez , vous combinez , mais
une force majeure détruit vos ſpéculations :
ſoumis à ſa loi , vous cherchez ſans héfiter
une autre plage pour revenir ſer
l'eau ; c'eſt en cela , conclud l'auteur ,
que conſiſte la ſageſle.
:
II.
Académie Royale des Sciences & Beaux
Arts , de Pau.
L'Académie ayantréſervélesprix qu'elle
avoit à diſtribuer cette année , en donneradeux
en 1774 , le premier à un Ouvrage
en Proſe , qui aura pour ſujet : Seroit- il
avantageux au Béarn , d'y établir les différentes
espèces de Prairies artificielles.
Le ſecond à un ouvrage en Vers , qui
aura pour ſujet : Les avantages & les maux
qui ont réſulté de la découverte du nouveau
Monde.
164 MERCURE DE FRANCE.
Les Ouvrages ſeront d'une demi- heure
de lecture au plus;il en ſera adreffé deux
exemplaires à M. de Crouſeilles , Sécretaire
de l'Académie. On n'en recevra aucun
après le mois de Novembre & s'ils ne
font affranchis des frais du port.
Chaque Auteur mettra à la fin de ſon
ouvrage une Sentence , & la répétera audeſſus
d'un billet cacheté , dans lequel il
écrira ſon nom .
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL
NOUouSs avons à rendre comptede cinq
Concerts , depuis le Dimanche de la Paffion
qu'au Jeudi-Saint , jour où nous
écrivons. Cet article deviendroit trop
étendu ſi nous nous attachions à tous les
détails de ces Concerts; il ſuffira d'en
indiquer les parties les plus intéreſfantes.
Le public paroît en général applaudir
aux efforts que les Directeurs font pour lui
plaire. On fait que pour faire une collection
de morceaux nouveaux & intéreſfans,
le tems leur a manqué ; d'ailleurs
on leur fait gré peut- être de ne pas vouloir
AVRIL. 1773 . 165
aſſervir le goût du public au leur. Leur
plan eſt , en effet , de donner des morceaux
de genres différens , & de préférer
le genre qui réuſſira le mieux. Les Concerts
font toujours diviſés en deux parties.
Celui du Dimanche de la Paſſion
commençapar une ſymphoniedeToeſchi,
on remarqua que l'orcheſtre, plus exhauſſé
qu'il ne l'étoit le Jeudi d'auparavant , rendoit
l'effet des inſtrumens plus ſaillant,
La diſtribution de l'orcheſtre étoit meilleure
auſſi. Dans le moter de M. le
Grand , qui termina la première partie ,
le chant fut trouvé facile & naturel , &
l'on y applaudit fur-toutunpetit choeur à
voix baſſe , dont le caractère eſt ſimple &
touchant. La ſeconde partie commença
par une ſymphonie concertante de M.
Davaux , Amateur ; cette ſymphonie fut
exécutée par MM. Capron & Gueſnin
avecbeaucoup de juſteſſe , de préciſion&
d'enſemble. Cette ſymphonie eſtdu meil.
leur genre , ainſi que tout ce que compoſe
M. Davaux; ſa muſique réunit tous
les avantages ; elle prête au talent de ceux
qui l'exécutent , & flatte également les
oreilles ſavantes & celles qui ne le font
pas. Madame Biglioni , dans un air Italien
, fir applaudir la légéreté de ſa voix ,
la flexibilité de ſon goſier , & la manière
166 MERCURE DE FRANCE.
facile avec laquelle elle chanre. M. Duport
joua une fonate de violoncelle , &
il s'y montra digne de ſa réputation , c'eſt
la façon la plus courte& la meilleure de
louer cet artiſte auſſi célèbre que digne de
l'être . Le Concert fut terminé par le
Confitebor Domino d'Auriſſichio , motet
d'un genre excellent , & dans lequel le
public diftingua fur-tout un cheoeur fort
touchant , entre-coupé de récits , à deux
voix. Les deux Coryphées étoient Madame
Larrivé & M. Platel; tous deux y
réuſſirent complettement.
DIMANCHE DES RAMEAUX.
M. l'Abbé Giroût fit exécuter à ce
Concert un petit motet; on y reconnut
le talent que l'auteur annonça dès fon
coup d'eſſai , par les deux motets couronnés
au concours il y a quelques années:
après le ſonate de M. Duport, MM.
leGros & Platel chantèrent avec beaucoup
de préciſion & de goût un petit
motet à deux voix , dont l'auteur ne
s'étoit point nommé. Le public charmé
de ce moter , crut y reconnoître la manière
de M. Gofſec: il ne ſe trompoit
pas; l'auteur qui avoit d'abord joui de
ſon ſuccès fans être connu , eut bientôt
après le plaiſir de recueillir les applau
AVRIL. 1773 . 167
diſſemens qui lui étoient directement
adreſſfés . Les paroles du petit motet font
Chrifte Redemptor. MM. le Duc freres ,
ouvrirent la ſeconde partie par un concertante
de bach chantant & bien coupé.
M. le Duc l'aîné , avoit cédé le premier
deſſus à ſon frere , qui eſt ſon élève.
L'élève & le maître ont fait briller leur
goût, leur adreſſe , & leur intelligence
dans l'exécution de ce morceau. Nous ne
répéterons point ici les éloges dûs au
talent deMadame Biglioni. M. Jarnovich
joua un concerto de violon : ce virtuoſe
tire de ſon inſtrument un fon tout-à-fait
diftingué , la qualité en eſt pure & brillante
; fa manière eſt gaie , vive & animée
; fſon exécution rapide , la difficultée
par-tout ydifparoît& s'y montre toujours
aimable. Le Concert finit par Eripe me
de M. Mathieu , Maître de Muſique de
la Chapelle du Roi. La facture de ce
Moteteſt excellente , & marque une main
habile ; nous ne doutons pas que M.
Mathieu ne gagnât beaucoup en appliquant
ſon talent aux choſes d'effer &
d'expreffion.
LUNDI - SAINT.
Après la ſymphonie ,M. Nihoul chanta
un air Italien. La voix de cet artiſte , dans
4
168 MERCURE DE FRANCE.
le haut fur- tout , a des ſous enchanteurs ;
il chante en grand Muſicien; on paroîr
defirer qu'il articule davantage ſa prononciation
dans les paroles latines . M. Bezozzi
joua avec toute la perfection pofſible
un concerto très-agréable dont M.
Mathieu eſt l'auteur. La première partie
fut terminée par le Miserere de Haffe. Le
commencement de ce Motet eſt d'un trèsbon
effet ; mais le premier morceau dure
trop , & n'eſt pas aſſez varié ; les autres
morceaux n'ont pas fait non plus une
grande impreſſion ſur le public ; la mufique
en eſt eſſentiellement bonne & trèsbien
faite , mais le chant& les effets n'en
font ni allez neufs ni affez diſtingués .
MM. Capron & Guefnin exécutèrent un
concertante. M. Capron ,ſi parfait & fi
fini dans les choſes même les plus difficile
, ne peut manquer de l'être dans des
folod'une moindre exécution. M. Gueſnin
le ſeconde avec tant de grace & d'enſemble
, qu'il inſpire l'envie de l'entendre
dans un concerto joué feul. On peut reprocher
de même à M. le Duc l'aîné ,
de ſe réduire au ſimple concertante ; fon
talent pourroit ſe montrer encore avec
plus d'éclat , en entreprenant davantage.
Madame Larrivée, toujours agréable au
public , a chanté avec ſuccès un petit
Motet.
AVRIL. 1773 . 169
Moter . M. Traverſa a joué un concerto
de violon . Ce vittuoſe tire une qualité de
ſon finie , douce & intéreſſante. Sa manière
eſt tout à fait aimable ; le public y auroit
rendu plus de juſtice encore , ſi l'artiſte eût
fait choix d'une muſique plus chantante
& plus convenable au lieu où il ſe faiſoit
entendre. Le Concert a fini par le Dies
ira de M. Goſſec; ce Motet a foutenu
toute la réputation qu'il s'étoit acquiſe
lorſqu'on l'entendit dans l'Egliſe des
Feuillans . La muſique en eſt pleine de
ſimplicité , de nobleſſe & d'expreffion .
Le public a paru distinguer principalement
le choeur Mors ftupebit & natura.
On a trouvé quelques longueurs dans le
Motet , & l'auteur eſt convenu d'y faire
des retranchemens.
MARDI SAINT.
Après une ſymphonie de diton , qui
eſt d'un très-bon effet , Mademoiselle
Duval chanta un petit Motet de M. lfo ;
c'eſt la première fois qu'on ait entendu en
public Mademoiselle Duval; on a fort
applaudi à la beauté de fon organe. M.
Lachnit , Muſicien de S. A. M. le Duc
des Deux-Ponts , exécuta très-bien un
concerto de cor-de-chaſle . Ce virtuoſe a
pouffé très-loin cet inſtrument; enſuite
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
7.
on entendit le Venite de M. Daveſne ; M.
le Gros ſe diftingua dans le verſet du
Venite , qu'il chanta de la façon la plus
ſage & la plus finie. M. Jarnovich joua
toujours avec le même ſuccès ; & le Concert
finit par la ſeconde partie de la Meſſe
de M. Goflec , qui eſt auſſi d'un effet excellent.
Madame Charpentier , мм.
Richer , Le Gros & Platel , y partagèrent
avec l'Auteur les juſtes applaudiſſemens
du public.
MERCREDI - SAINT.
Il y eut ce jour-là deux ſymphonies au
Concert , l'une au commencement , ( elle
eſt de Toeſchi , ) l'autre dans la ſeconde
partie , ( celle- ci eſt de Hayden. )
Toutes deux ont été extrêmement applaudies
, mais entr'autres l'andante de la
ſeconde dans lequel M. Rault exécuta un
folo ſur la flûte. Le public s'étonne que ce
virtuoſe n'ait pas rejoué au Concert depuis
l'Annonciation ; l'accueil qu'on lui
fit ce jour-là doit lui faire connoître
combien ſon talent eſt agréable à tout le
monde. Perſonne en effet n'a jamais tiré
de la flûte des fons plus intéreſſans , & n'a
joint à cette partie de l'art ſi difficile ,
celle d'une exécution plus vive & plus rapide;
dailleurs la manière de eet Artiſte ,
AVRIL. 1773 . 171
Son style en musique ſont excellens ; il a
toujours été reçu avec applaudiſſement ,
&doit toujours l'être de même .
Pour éviter toute eſpèce de répétition ,
nous ne parlerons ici que des deux corsde
chaffede M. le Prince de Monaco , &
du Stabat qui a terminé le Concert . Les
deux cors adouciſſent infiniment leur
inſtrument , & jouent leurs duos avec
beaucoup d'enſemble ; le Stabat a été très.
bien executé de la part de l'orchestre ,
très bien chanté par MM. Richer &
Nihoul ; & ce morceau a produit tout
l'effet qu'il a coutume de produire .
MADEMOISELLE de Raucourt a joué fur
le théâtre de la Ville de Verſailles , dans
la première ſemaine de la vacance des
ſpectacles de Paris , Alzire, Iphigénie en
Aulide , Emilie dans Cinna , Hermione
dansAndromaque , Euphemie dans Gaſton
& Bayard , Palmire dans Mahomet.
Cette Actrice y a été applaudie &
ſuivie comme dans ſon début. Voici des
vers qu'un Militaire lui a adreſſés , pour
lui marquer ſon admiration.
Hij J L
172 MERCURE DE FRANCE.
AMademoiselle de Raucourt , à lafuite
des Tragédies d'Andromaque &de Cinna
, à Versailles.
SOoUuSs le nom d'Emilie&celui d'Hermione
Je te vois ſur la ſcène attendrir tous les coeurs,
Tout , juſqu'à l'apreté des enfans de Bellone ,
Goûte ici le plaiſir de répandre des pleurs.
Je ne viens pas de l'art emprunter l'entremiſe
Pour peindre des momens dont je ſuis enchanté.
En faveur du mérite , aujourd'hui la franchiſe
Fait, ſans autre intérêt , parler la vérité.
Mille François frappés d'un moderne prodige ,
A tes attraits fans doute ont dreſſé mille autels.
Peut- être croiront- ils avoir droit au preſtige ,
En te faiſant afleoir auprès des immortels.
Des ſentimens du jour c'eſt la route ordinaire :
Sans un vain préjugé je puis penſer comme eux :
Silemérite avoit quelque rang ſur la terre ,
Ton fort eſt de régner en vivant près des dieux ;
Mais de l'opinion je briſe le fantôme :
Tes talens ont , Raucourt , de quoi m'en conſo
ler.
Je te vois , jejouis ,& ſuis ravi d'être homme
Pour l'unique agrément de t'entendre parler.
Par M. de B... Chev. de St Louis.
AVRIL. 1773. 173
LETTRE de M. de Voltaire à M. de la
Croix , avocat.
A Ferney , ce 22 Mars 17736
J'ai reçu , Monfieur , votre lettre, lorſque je
réchappais à peine,& pour très peu de tems, d'une
maladie qui n'épargne guères les gens de mon
age. Ainſi votre confrère M. Marchant eſt plus
endroit que jamais de faire mon teſtament. Mais
vous êtes bien plus en droit de réfuter la calom
nie qui vous a imputé un libelle contre M. de
Morangiés & contre moi. Je connais trop votre
ſtyle , Monfieur , pour m'y être mépris un moment.
Il eſt vrai qu'on a voulu l'imiter , mais on
n'en eſt pas venu à bout. Je vous ai toujours
rendu juſtice , & quoique nous ſoyons d'avis trèsdifférent
ſur le ſingulier procès de M.de Morangiés
, mon eſtime pour vous n'en a jamais été
altérée. Je me hâte de vous témoigner mes véritables
ſentimens , malgré la faibleſſe extrême ou
je ſuis ; je ſerais trop faché de mourir ſans com.
pter ſur votre amitié , & fans vous aſſurer de la
mienne. C'eſt avec ces ſentimens , Monfieur , que
j'ai l'honneur d'être votre très - humble & trèsobéiflant
ferviteur ,
:
VOLTAIRE.
T
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
ARTS.
GRAVURES.
I..
Le Jour & la Nuit. Deux eſtampes en
pendans de 15 pouces de large ſur Iz
de haut. Prix 24 fols chaque. Le Jour
eſt ſymbolisé par Clitie abandonnée
du Soleil , & la Nuit par Diane qui
vient trouver Endimyon fur le mont Latmus.
Ces deux Sujets tirés de la fable ,
quoique dejà traités , font d'une compolition
neuve & agréable. Ils ont été gravés
avec ſoin par Mag. Theo. Rouffel ,
d'après les deſſeins de Jac. Deſeve. Ils
ſe vendent chez l'Auteur , rue S. Pierre
au Boeuf , au coin du cul de ſac ſainte
Marine , & chez Buldet , rue de Gesvres.
ΙΙ.
Vuedes restes dupontqui conduit à lamai-
Sonde Mécénas à Tivoli.
Vue d'une Cascade ſur les bords du Tibre ,
près deRome.
Ces deux eſtampes , qui font pendans,
largeur environ 15 pouces , hauteur 12
AVRIL. 1773 . 175
ponces , font gravées d'après les tableaux
de M. Barbier l'aîné , par M. Cl . Duflos .
La compoſition en eſt agréable & gravée
avec goût & avec eſprit. Elles ſe vendent
chacune 2 livres. A Paris , chez M. Duflos
, rue Galande , dans la maiſon de
M. Fauchereau , Chapellier .
III.
Le Réveil , d'après le Tableau de M. Bou
cher , premier Peintredu Roi , gravé par
M. P. Car. Levêque .
Cette eſtampe , d'une compoſition galante,
eſt gravée avec ſoin ; prix i livre 16
fols. A Paris , chez Bligny , cour du Manége
, aux Tuileries .
On trouve à la même adreſſe le portrait
du Roi , Louis le Bien- Aimé , en
grand médaillon , gravé d'après Vanloo ,
par Gaucher; prix 2 liv.
Le portrait de Monſeigneur Charles-
Antoine de la Roche Aimon , Cardinal ,
Archevêque , Duc de Rheims , Grand-
Aumônier de France , Commandeur de
l'Ordre du S. Eſprit , &c. très-reffemblant
, d'après Roſlin ; prix z liv .
Le portrait de Henri-Louis Lekain ,
Comédien ordinaire du Roi dans le rôle
deGengiskan en médaillon ; prix 1 l . 4 f.
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
I V.
PortraitdelafemmedeGaspardNetscher.
PortraitdeGaspard Netscher. Deux eſtampesd'environ
13 pouces de hauteur , &
de 11 de largeur , gravées par Antoine
Hemery , d'après les tableaux de même
grandeur de Netscher , tirés du Cabinet
de M. le Comte de Baudouin ,
Brigadier des Armées du Roi , Capitaine
aux Gardes Françoiſes. A Paris ,
chez la veuve Jardinier , maiſon de
feu M. Cars rue S. Jacques , visà-
vis le Collége du Pleſſis .
د
V.
Tableau chronologique de l'histoire de France.
Prix 1 liv. 4fols.
Ce tableau gravé préſente ſous la divifion
de pluſieurs colonnes les trois Races ,
& la ſuite chronologique des Rois de
France.
V I.
T
Tableau des Affinités chymiques par
M. Fourcy , apothicaire ; ouvrage utile ,
gravé en une feuille ; prix , 4 liv. A Paris
, chez Collard , graveur , quai de la
Mégiſſerie .
AVRI L. 1773. 177
:
MUSIQUE.
I.
Six Sonates pour la harpe , avec accompagnement
de violon ad libitum , compofées
par Jacques- Philippe Meyer , Op .
VII ; prix 6 liv. A Pris , au Bureau d'Abonnement
muſical , cour de l'ancien
Grand- Cerf , rues Saint Denis & des
Deux- Portes S. Sauveur ; & aux adreſſes
ordinaires de Muſique. A Lyon , chez
Caſtaud , place de la Comédie.
11.
Premier Recueild'Ariettes, avec accompagnementde
clavecin , ou de piano forté
obligé , &de violon , par M. Audiffren ,
Organiſte de l'Abbaye Royale de Saint-
Victor de Marseille; prix 7 liv. 4 fols.A
Paris aux adreſſes ordinaires de Muſique.
,
III.
OEuvres VI , VII & VIII de IV Sonates
par OEuvre pour la Harpe , dont deux
avec un accompagnement chantant pour
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
e
le clavecin ou le forté piano , & deux
avec un accompagnement de violon ad
libitum , compoſées par M. Baur père ;
prix 7 liv. 14 ſols chaque Euvre , chez
l'Auteur , rue ſainte Anne , au coin de
celle de Clos Georgeot , chez Madame
Baur , Marchande Bourſiere , rue fainte
Marguerite , Fauxbourg S. Germain ; &
aux adreſſes ordinaires. A Lyon , chez
Caſtaud.
IV.
Avis concernant la nouvelle methode de
muſique , connuesous le nom de Solfsges
Italiens.
Cet ouvrage a été annoncé par un prospectus
inféré dans le ſecond volume du
mercure d'Avril 1772 , dans lequel les
Editeurs expoſoient , qu'en cherchant à
fe procurer les folfèges ou leçons de muſique
des plus célèbres maîtres d'Italie ;
ils n'avoient d'abord eu en vue que l'avancement
des Pages de la muſique du
Roi dont l'éducation leur eſt confiée , &
que les progrès rapides que ces jeunes
Elèves ont fait dans la muſique , depuis
qu'ils font enfeignés avec ces ſçavantes
leçons , leur avoient fait naître l'idée de
lesdonner au public.
AVRIL. 1773. 179
{
L'ordre & la gradation qu'il eſt indispenſable
de ſuivre dans un ouvrage de
ce genre , joints à l'étendue des leçons
qui ont toutes des baſles chiffrées , n'ont
pas laiſſé la liberté de réduire cette méthode
a aufli pen de pages quetoutes celles
qui l'ont précédé.
Le Livre étant plus volumineux , exige
plus de frais , & par conséquent n'a pu
fe donner au prix des autres.
Mais fur les repréſentations faites par
les Editeurs , que la plupart de ceux qui
ſe deſtinent à la muſique , regrettoient
que le prix de 24 liv. les mit hors d'état
de ſe procurer un Livre auſſi utile ; on a
bien voulu par le dédommagementd'une
partie des frais , mettre leſdits Editeurs à
portée de donner les ſolfèges Italiens
pendant tout le cours de cette année
1773 au prix de 12 liv. , paſſe lequel
tems il ne ſera plus donné à un prix auffe
médiocre.
>
• Pluſieurs maîtres de muſique attachés
à des Cathédrales , ont jugé ce Livre trèsnéceſſaire
pour enfeigner les enfans de
choeur ; n'ayant pas toujours le tems de
faire des leçons avec accompagnement ,
vû les ouvrages qu'i's font obligés de
compofer pour leurs Eglifes.
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
Ceux qui apprennent l'accompagnement
ſur le clavecin & qui s'adonnent à
la compoſition , ne doivent pas négliger
de ſe procurer ces ſçavantes leçons.
Elles ont été compoſées par Durante ,
Scarlatti , Leo , Porpora , Haffe , David
Perez , & c , &c . tous grands Maîtres dont
la célébrité eſt généralement reconnue.
On en trouve des exemplaires , à Paris,
chez les ſieurs Couſineau , Marchand Luthier
, rue des Poulies , vis-à-vis la colonade
du Louvre ; de la Chevardiere,Marchande
de muſique , rue du Roule , à la
Croix d'or .
Les perſonnes de Province qui defireront
avoir cette méthode , peuvent écrire
à Verſailles à M. Leveſque , ordinaire
de la muſique du Roi ; il leur fera parvenir
les Exemplaires qu'elles demanderont
, ayant ſoin d'affranchir le port de
l'argent.
De Constantinople , le 18 Janvier 1773 .
SUR LE TOMBEAU D'HOMÈRE.
MONSIEUR ,
La découverte du tombeau d'Homere , paroifſoit
devoir décider la queſtion ſi ſouvent agitéc
AVRIL. 1773 . 181
ſur la véritable patrie de ce Poëte. Mais l'événement
n'a point confirmé les eſpérances. Letombeau
de ce grand homme vient d'être découvert ;
une inſcription trouvée ſur un marbre détaché,
abeaucoup fait raiſonner , mais rien encore n'a
diffipé les doutes. La vérité ſe trouve toujours en
butte aux chocs de l'opinion &des préjugés.
Je prends la liberté de vous adreſſer la relation
Italienne , telle qu'elle m'a été envoyée. Comme
cet écrit eſt confus , quoiqu'il paroifle exact ,
pluſieurs n'oſent encore rien prononcer ſur ce monument:
j'y joins mes réflexions.
Réflexionsfur le Tombeau d'Homère , par
M. Paris , docteur en médecine de l'Univerſité
de Montpellier.
La deſtruction de l'Empire des Grecs ayant
ſuivi de près le départ des ſciences , les peuples
qui reſtèrent ſous le nouveau gouvernement , ne
pensèrent plus & n'agirent plus qu'en eſclaves . Ce
germe de génie,que leurs pères leur avoient tranfmis,
fut enfoui ; & par ledéfaut de culture ilne
produifit plusrien.
Malgré le joug de la ſervitude , cette nation a
toujours confervé un ſentiment d'orgueil qui la
diftinguedes autres. Dans les premiers temps elle
ſe reſſouvenoitde ſon ancienne ſplendeur , & ce
défaut pouvoit être excuſé. Mais aujourd'hui ce
peuple eſt tombé dans l'ignorance la plus profonde
Le temps lui a fait perdre de vue ce qu'il étoit ;
&l'orgueil, l'ignorance & la ſervitude ſont devenus
ſes ſeuls caractères .
Preſque tous les anciens monumens ont été
senverſés par levainqueur , & les Grecs ont perdu
182 MERCURE DE FRANCE:
avec eux , le ſouvenir de leur ancienne gloire. Si
la terre en renferme encore quelques-uns dans
fon ſein , ceux qui l'habitent ignorent même qu'ils
foulent aux pieds les cendres de leurs ayeux.
Les Savans qui ont fait des recherches ſur les
heux , n'ont jamais été aſſez heureux pour y
trouver des ſecours. Nul homme éclairé , nulle
tradition ſur laquelle on pût établir quelque certitude
, n'a ſecondé le zèle du voyageur. De- là les
fentimens n'ont ſouvent été que les effets de l'opinion.
La vérité eſt malheureuſement reſtée dans
les ténèbres , & nous ignorons encore bien des
choſes qui fatisferoient notre curioſité , & qui
pourroient nous inſtruire.
Pendant les derniers temps de la Grèce , trois
Villes ſe diſputoient encore la gloire d'être la
patrie du célèbre Homere. La découverte de ſon
tombeau auroit dû, ce me ſemble , nous inſtruire
fur ce point , mais il ne paroît pas qu'elle nous ait
apporté des lumières ſatisfaiſantes.
Suivant la relation , l'inſcription n'étoit point
fur le tombeau comme elle devroit l'être ſuivant
l'uſage de tous les temps ; mais dans le Sarcophage
, ſur un marbre détaché , ce qui paroît
hors de toute vraiſemblance . M. de Peyflonet ,
Conſul de France à Smyrne , connu dans la République
des lettres , & qui joint à une vaſte érudi
tion, un difcernement für & un jugement toujours
exempt de préjugé , me fit l'honneur de
m'écrire qu'il penſoit , que cemarbre n'estqu'une
infcription honorable à Homere , placée à Nio ,
lieudefa mort, aprèsfon decès, par ordre duSénat
de Smyrne , qui a voulu pofer un monument de
vénération pourla mémoire de ce Prince des Poë
ses,enterrédanscette ifle.
AVRIL. 1773. 183
Pluſieurs perſonnes ont traduit l'inſcription.
Ceux qui veulent qu'Homere ſoit né à Smyrne,
prétendent que le mot ΣΜΥΡΝΕΟΥ ſe rapporte
Homere , & non pas à Boulos : & voici quelle eſt
leur traduction ;
Le Poëte Boulos a fait ces vers
pour Homere de Smirne.
:
La terre couvre ici la tête ſacrée du divin Homere
qui eſt l'ornement des hommes héros .
Le poëteBoulos fait ces vers pourHomere qui est né
près dufleuve Mélite.
Si le mot ΣΜΥΡΝEOY ſe rapportoit à Homere,
ne ſeroit-il point dans le nombre des mots qui
compoſent les deux vers de l'épitaphe ?
ΒΟΥΛΟΣ ΕΠΟΙΕΙ .
ΣΜΥΡΝΕ , ΟΥ
ΕΝΘΑΔΕ ΤΗΝ ΙΕΡΑΝ ΚΕΦΑΛΗΝ
ΚΑΤΑΤΑΙΑ ΚΑΛΥΠΤΕΕΙ ΑΝΔΡΩΝ
ΗΡΩΩΝ ΚΟΣΜΗΤΟΡΑ , ΘΕΙΟΝ
ΟΜΗΡΟΝ
ΒΟΥΛΟΣ ΕΠΟΙΕΙ
ΜΕΛΙΤΑΣ,
Ces deux vers ſont dans le même genre que
ceux de ce célèbre Poëte. La meſure eſt la même.
Peut- être que l'Auteur en rendant un hommage à
Homere , a voulu ſauver fon nomdu naufrage de
l'oubli ; ou peut - être qu'en chantant ce Poëte
immortel , il a voulu tranſmettre à la poſtérité
Lon zèle& la vénération.
184 MERCURE DE FRANCE.
Mais quelque motif que Boulos ait eû pour
mettre fon nom au commencement & à la fin des
deux vers , il paroît évident que la meſure & la
conſtruction s'oppoſent à aucune application du
mot Smyrne à Homere.
UnGrec de mes amis , fort verſé dans le Grec
littéral , & qui par les voyages a acquis de grandes
connoiffances , a fait la conſtruction & la
traduction de l'Epitaphe ainſi que moi. Peut- être
n'est-ce point la meilleure manière de traduire ,
mais il eſt probable qu'elle paroît ſatisfaiſante&
dans l'ordre.
L'opinion affez vraiſemblable où l'on eſt que
Smyrne ſoit la patrie d'Homere , a d'abord fait
regarder le mot Smyrney, comme déſignant le
lieu de la naiſſance ; mais le ſens complet ,
meſure exacte qui ſe trouvent dans les deux vers ,
ne permettent point que le nomde Smyrne ait aucune
connexion avec le nom d'Homere.
Voici quelle eſt l'autre traduction .
Ces vers ſont écrits par Boulos de Smyrne.
La terre couvre ici la tête ſacrée .
la
Ledivin Homere qui a illuſtré les hommes héros.
Boulos Melite a écrit ces vers .
Il n'eſt point queſtion ici de Smyrne comme
de la patrie du chantre de la Grèce , ni du fleuve
Mélite.MMééllite eft un nom propre de Boulos , &
c'eſt à la fin qu'il l'a mis comme fa fignature.
Si le tombeau découvert eſt véritablement celui
*d'Homere notre ſiècle doit par ſentiment de
reconnoiffance , placer ſes cendres honorablement.
Quelle qu'ait été ſa patrie , elle étoit
fans contredit l'aſyle des arts & des ſciences.
১
AVRIL. 1773 . 185
L'Europe peat donc s'approprier ce monument , &
placer dans ſon ſein les précieux reſtes du plus
grand des Poëtes.
BIENFAISANCE.
Moyen mis en usage par le Curé d'une petite
Paroiffe en Gascogne , pour y encourager
l'agriculture.
La mifère dans laquelle la plupart des
laboureurs languiffent , eſt ſans doute un
grand obſtacle au progrès de l'agriculture;
elle cauſe un préjudice infini aux Rentiers
, & fur - tout à l'état. Ce Curé qui
par ſes économies étoitparvenu à ſe procurer
juſqu'à fix cent piſtoles en argent ,
ayant fait attention que la misère augmentoit
chaque année dans ſa paroiffe ,
en chercha les cauſes , & en trouva deux
des plus effentielles.
L'une venoit , de ce que les Laboureurs
n'ayant pas dequoi payer en argent
chaque année les impoſitions , les Collecteurs
leur faisoient ſaiſir , en hiver ,
les meubles , & vendre à l'encan ; le produit
n'en étant pas fuffiſant , la récolte
étoit pareillement ſaiſie , & vendue à
l'enchère à un taux au- deſſous de ſa juſte
136 MERCURE DE FRANCE.
H
valeur ; d'ailleurs les frais qui en réſul
toient , retomboient encore fur ces pauvres
Laboureurs . De tout cela il devoit
néceſſairement émaner un découragement
difficile à vaincre.
Seconde cauſe. Ces Laboureurs qui
avoient beſoin indiſpenſablement d'une
paire de boeufs pour leurs travaux , n'étant
pas en état d'en acheter pour leur
compte , & les Propriétaires des biens
ne voulant , ou ne pouvant leur en fournir
, étoient obligés de recourir à des
gens qui fontune eſpèce de commerce d
prêter des boeufs ( c'eſt ce qu'on appelle
en Gascogne , mettre des boeufs à la
grière ) : ils payoient par an , pour chaque
paire , cinq facs de grain pour le
le moins ( ce qui fait vingt meſures ).On
fent combien un pareil expédient devoit
être onéreux au Laboureur, puiſqu'il étoit
entièrement à ſa charge. Ce commerce
paroît d'abord uſuraire , mais comme le
Payſan ne répond point de la mort des
boeufs , & qu'il peut , ſi les premiers
viennent à périr dans le courant de l'année
, en exiger d'autres pour continuer
fon travail ; cela fait qu'on le tolère.
Le Curé propoſa à ſes Paroiſſiens que
s'ils vouloient ſouſcrire & fe conformer
à ce qu'il exigeroit d'eux , il les mettroit
AVRIL. 1773 . 187
chaque année dans le cas de payer les
ſubſides. Tous le lui ayant promis , il
leur dit de lui remettre tous les rôles
des impoſitions , à meſure qu'ils ſeroient
vérifiés & portés dans la Paroiffe , & qu'il
les acquitteroit tout de ſuite , ſous condition
qu'à la récolte , chacun d'eux porteroitdans
ſon grenier , du bled au prix
courant, juſqu'à la concurrence de ce qu'il
devoit. En effet après la moiſſon , les
Payſans remplirent leurs engagemens , &
leCuré en rayant les articles , mettoit
vis-à-vis , le nombre des meſures de bled
qu'il avoit reçues , & leur prix; le mois
deMai étant ordinairement dans ce payslà
, le tems le plus favorable à la vente ,
il ne vendoit ſes denrées que pour lors ,
& y joignoit le grain pris en payement
des Payſans ; enforte que fi , à la récolte
, il avoit reçu d'uu Payſan vingt
meſures à vingt ſols chaque , & qu'il
les vendît au mois de Mai ſuivant à
raiſon de quarante ſols , il remettoit au
Laboureur les vingt livres de profit. Par
cet arrangement , ce dernier avoit le bé
néficede fon bled , fans aucuns frais .
Ceux qui vouloient des boeufs à l'emprunt
, comme il eſt dit ci- deſſus , en
prenoient chez le Curé & le payoient
188 MERCURE DE FRANCE .
exactement à la récolte. Quand le pro
duit annuel de ces prêts accumulés s'élevoit
à la valeur du capital des boeufs , &
que le Laboureur revenoit pour lui porter
un nouveau payement , il le renvoyoit
avec ſon argent , & lui diſoit que les
boeufs lui appartenoient. Inſenſiblement
tous ſes Paroiffiens ſe trouvèrent à leut
aiſe , redoublèrent d'activité pour la culture
, doublerent leurs productions , les
rentes de leurs maîtres , & par conſéquent
la dîme ; enforte que le Curé
en les enrichiſſant s'enrichit lui- même.
Il mit ſa paroiſſe en état de ſupporter de
plus grandes taxes.
ANECDOTES.
I.
Anecdote littéraire en l'honneur de
M. de Rozoy.
La ville de Toulouſe , toujours attentive à
conſerver le titre de Palladienne qu'elle a mérité
depuis fi long temps , vient de donner une preuve
bien frappante de ſon amour pour les arts. M. de
Rozoi ayant déjà donné trois volumes des Annales
de Toulouſe , le Conſeil de Ville s'étant
aſſemblé le 22 Janvier de cette année, délibéra
AVRIL. 1773 . 189
par un fuffrage unanime de lui accorder le droit
de Citoyen , afin que cette adoption rendit en quelqueforte
propre à la ville de Toulouſe un Auteur
distingué parſongénie &parses talens littéraires.
Tel eſt l'énoncédu Brevet qui lui en fur expédié
ledouze Févier ſuivant.
Outre cela , le 30 Janvier , l'Académie Royale
de Peinture-Sculpture & Architecture , le nomma
par acclamation , ſon afſfocié correspondant
historiographe. Le nouvel Académicien ayant lu
lejour de la réception un diſcours ſur l'origine ,
Pétabliſſement, & les artiſtes célèbres de cette
Académie , Meſſieurs les Capitouls qui préſidqient
à cette affemblée , demandèrent à l'Auteur que
ce diſcours leur fût donné pour être imprimé aux
dépens de la Ville , & il vient de l'être
M. de Rozoi crut ne pouvoir mieux témoigner
ſa reconnoiſlance à la ville de Toulouſe , qu'en lui
faiſant hommage d'une tragédie à laquelle il
venoit de mettre la dernière main: elle eſt intitulée
Richard III Le ſuccès de cette pièce fut
auſſi brillant que peu conteſté. Une anecdote ,
peut-être unique en ce genre, y mit un nouveau
prix. Meſſieurs les Etudians en l'Univerſité de
Toulouſe , avoient député une douzaine des leurs
vers la Demoiſelle Valville , première actrice
deToulouſe. Ils lui avoient remis une couronne
de laurier pour la donner à l'auteur , en ſuppoſant
que la pièce eûr un ſuccès décidé. Auſſi lorfque
le parterre cria l'auteur avec enthouſiaſme ,
on cria la Couronne , & ce mot qui étoit une
énigme pour l'auteur lui -même , devint le ſujet
d'une ſcène intéreſlante. A peine M. de Rozoi
eut reçu la couronne qu'il la plaça ſur la tête de
la Demoiſelle Valville : auſſi cette actrice avoitelle
joué d'une manière vraiment énergique. Peu
190 MERCURE DE FRANCE.
de talens font auſſi réfléchis , auſſi variés , auffi
intéreſſans que les ſiens . Richard III a été joué
depuis , & l'Auteur encore redemandé.
Enfin le jeudi 18 de ce mois , l'Académie des
ſciences , inſcriptions , & belles lettres , a donné à
M. de Rozoi le titre de ſon correſpondant. Toute
l'Europe littéraire ſait que ce corps , eſt un de
ceux dont les membres réuniſſent le plus tous les
genres de mérite & de connoiſſances qui condui-
Tenttàà l'immortalité.
Ces détails ſur la manière dont la ville de
Toulouſe a récompensé les travaux d'un littérateur
eftimable , m'ont paru Meſſieurs , dignes
d'être intérés dans votrejournal.
J'écris au nom de mes Concitoyens ; & il n'eſt
pas indifférent pour les ames ſenſibles de prouver
aux détracteurs de ce ſiècle , que l'on y honore
encore les lettres & ceux qui les cultivent , ſurtout
lorſqu'ils joignent , comme M. de Rozoi, les
talens del'eſprit aux qualités du coeur.
Je ſuis , &c.
PAVANE , Greffier.
1
;
I L
C'eſt par la frugalité & par l'éloignement
du luxe que la République de Hollande
s'eſt accrue & s'eſt rendue puiſſante,
Le Chevalier Temple dit dans ſes Remarques
ſur la Hollande , que de ſontems
un Bourguemeftre d'Amſterdam invita a
un feſtin trente- fix Magiſtrats de la ville
avec leurs femmes & leurs enfans, Le
AVRIL. 1773. 191
premier ſervice n'étoit que de beure , de
ſtockfisch & de harengs ; quand on le
leva , les convives trouvèrent ſous la première
nape un billet qui marquoit que
'c'étoit en uſant de ces mêts que leurs
pères s'étoient enrichis : le ſecond ſervice
étoit de viandes groſſières , & lorſqu'il
fut levé , on trouva encore un billet qui
marquoit que c'étoit par cette forte de
nourriture que leurs ancêtres avoient fu
conſerver ce qu'ils avoient acquis . Enfin
le troiſième ſervice fut très - délicat , ce
n'étoient que volailles , gibier & ragouts
recherchés ; mais voici un billet bien différent
: on y liſoit que cette nouvelle
nourriture , introduite depuis peu dans la
République , ruineroit infailliblement la
ſanté& la fortune des particuliers,
ΙΙΙ .
Ceux qui ne vouloient pas ſe marier
étoient odieux chez les Lacédémoniens.
Darcillidas,un des plus vaillants Capitainesde
ſon tems , étant entré en une compagnie
, il y eut jeune homme qui ne
daigna pas ſe lever pour lui faire honneur,
parce que , lui dit-il , tu n'a pas fait d'enfans
qui me puiſſent faire cet honneur
dans la fuite,
192 MERCURE DE FRANCE.
I V.
Charles Vavoit excepté quelques particuliers
de l'amniſtie qu'il avoit accordée
aux Villes de Caſtille qui s'étoient
révoltées . Un homme lui donna avis du
lieu où s'étoit retiré un Gentilhomme excepté
de cette amniſtie. Charles fit une
belle réponſe à ce donneur d'avis : vous
feriez mieux , lui dit-il , d'avertir ce gentilhomme
quejesuis ici , que de m'appren.
dre où il eſt.
V.
Après la mort de Paul II les Cardinaux
avoient élu Pape le Cardinal Beffarion.
Trois d'entre eux étant allés chez lui
pour lui en porter la nouvelle , Nicolas
Perrot , ſon Camerier , ne voulut jamais
leur ouvrir la porte du cabinet où il travailloit
: piqués de ce refus , ils ſe retirerent
& élurent Sixte IV. Le Cardinal
Beſſarion ayant appris depuis ce qui s'étoit
paffé dit , à Perrot : Nicolas,ton incivilité
me coûte la Thiare & tefaitperdre un
chapeau de Cardinal.
VI.
Lorſque la Reine d'Angleterre ſe retira
en
AVRIL . 1773 . 193
en France , le Roi Louis XIV alla audevant
d'Elle & lui dit en l'abordant :
je ſuis faché , Madame , de vous rendre
de ſi triſtes offices ;mais j'eſpère vous en
rendre un jour de plus agréables. Cette
Princeſſe , après avoir remercié Sa Majeſté
, lui préſenta le Prince de Galles fon
fils , encore enfant , en lui diſant : Je l'estimerois
heureux de ne pas connoître fes
malheurs ; mais à préſentje l'eſtime bien
moins heureux de ne pas connoître vos
bontés.
AVIS.
I.
Cartes de la Marine.
LesCartes de laMarine qui ſe trouvoient chez
feu M. Bellin , ſe trouvent actuellement chez M.
Merigot l'ainé , Libraire , quai de Conti , ſeul
chargé de l'entrepriſe & du débit deſdites Cartes ,
tant pour Paris que pour toutes les Provinces du
Royaume , ainſi que pour les pays étrangers .
Ces cartes , plans & journaux de la Marine ,
raſſemblent toutes les connoiſſances qu'il eſt poſfible
de ſe procurer ſur la navigation dans les
différentes parties de la terre , & les obſervations
aſtronomiques & neceſſaires aux navigateurs.
II. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE,
II .
Prospectus du Clavecin accoustique &
céleste du fieur de Virbés.
Cen'eſt point ici un projet qui n'exiſte que dans
la tête d'un Machiniſte qu'on propoſe aux amateurs,
c'eſt une découverte précieuſe & unique ,
c'eſt un inſtrument ,, qui même avant qu'il fût au
point de perfection , où l'auteur l'a pouflé depuis.
3 mois , a mérité les éloges de l'Académie Royale
des Sciences , les fuffrages des connoiffeurs & l'admiration
des amateurs. On ne s'arrêtera pas à
détailler les avantages qu'a ce Clavecin ſur tous
les inſtrumens de quelle que nature qu'ils ſoient en
Europe. Ils font généralement reconnus des perſonnes
qui ont fait au ſieur de Virbés l'honneur de
l'entendie depuis peu. Quant à ceux qui ne le
connoiſſent point , de même que ceux qui l'ont
entendu précédemment , ne pouvant pas en juger ,
il nous ſuffira de leur dire que ce Clavecin avec
ſes ſimples & mêmes cordes , imite 18 fortes
d'inftrumens différens, entr'autres , pluſieurs inftrumens
à bouche , & notamment le fon d'une belle
voix ; qu'il rend toujours dans toutes les productions
des différens inftrumens, les effets du
Piano forté creſcendo : enfin tout ce qu'exige la
belle peinture en muſique ; & cela , ſans les ſecours
communs & ordinaires , comme tuyaux , foufflets,
archets & marteaux .
Cla-
Les Princes & une partie des principaux du concert
des amateurs , ayant remarqué que le Cl
vecin n'avoit rien quant à l'extérieur qui ledilsinguât
des autres , demandèrent à l'auteur s'il
étoit poſſible d'adapter la même méchanique à
AVRIL. 1773 .
d'autreClavecin , & ſur la réponſe qu'il leur fit ,
que cela ſe pouvoit parfaitement , ils ſollicitèrent
l'auteur de faire une ſouſcription , pour rendre un
ſervice important aux amateurs , en leur procurant
un inſtrument auſſi extraordinaire. Ce ſont
ces motifs qui ont déterminé le ſieur de Virbés
àfaire faire une ſoufcription ſous les conditions
ſuivantes .
Conditions de la Souſcription .
Le ſieur Virbés s'engage de faire placer le ſecret
de la méchanique ſur chaque Clavecin qui lui
ſera fourni par les ſouſcripteurs , qu'il fera rendre
pour lemoins, aufli parfait& auſſi varié dans ſes
effets que le ſien , qui n'est qu'un modèle d'épreuve.
Pour faciliter les perſonnes qui ſe décideront à
ſouſcrire,l'auteur attendra juſqu'à la fin de Mai ,
pendant lequel tems , les curieux connoiffeurs
pourront venir l'entendre chez l'auteur , ( pourvu
qu'ils aient labonté de le faire prévenir la veille )
afin qu'ils ſçachent en quoi conſiſte les avantages
de jouir d'un ſemblable inſtrument , & la facilité
des'en ſervir au bout de 24 heures , même avec
un talent ordinaire.
Cen'eſt pas ſeulement la qualité de la muſique
qui fait paroître cet inſtrument , c'eſt au contraire
l'inſtrument qui donne des beautés à la mufique
ja plus ſimple , relativement à ſes effets .
L'auteur prendra les précautions néceflaires
pour que perſonne ne puifle copier le ſecret
avec lequel font préparées les matières qui produiſent
les fons les plus rares , pas même ceux qui
pourroient le voir chez les perſonnes qui auroient
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
ſouſcrit , afin qu'il n'y ait que les ſouſcripteurs
qui jouiflent de cet avantage. Les ouvriers qui y
travailleront ignoreront le ſecret .
Il est bon de faire part aux amateurs curieux ,
que cette même méchanique rend un Clavecin
beaucoup plus fort d'harmonie & plus agréable ,
au moins du double , qui ne sçauroit être ſans
ces effets mathématiques du corps ſonore, comme
leClavecin ſeulement ; & ladite méchanique ſera
faite avec tant de folidité & préciſion , qu'il ſera
moins ſujet à l'entretien qu'un autre , & le clavier
tout auffi ailé à toucher.
Le prix de la ſouſcription eſt de 1500 liv. *
pour chaque perſonne qui fournita ſon Clavecin ,
ou 2400 liv. avec un bon Clavecin fourni par le
fieur Virbés .
On payera le tiers en ſouſcrivant , & 1000 liv.
en retirant leClavecin qu'on aura fourni .
à8 mois
La ſouſcription faite , le tems que l'auteur demande
pour remplir fon objet , ſera de 7
tout au plus.
Le moins que peut exiger l'auteur , pour remplir
la ſouſcription , ſera de 10 à 12 perſonnes.
Les ſouſcripteurs feront les maîtres de dépoſer
entre les mains du ſieur Virbés le tiers demandé
d'avance , ou entre les mains de notaires ou autres
* Cette ſomme étant bien différente de celle
qui a été offerte à Londres par le ſieur Bach, Maître
de Muſiquede la Reine , au ſieur Virbés , montant
à 1000 liv. ſterling , les amateurs trouveront un
avantage réel , d'autant qu'ils ſe le procureront
pour un ſeiziéme de ce qu'il vaut.
On ne peut pas juger de cet inſtrument par oui
dire; il faut l'entendre,
AVRIL. 1773 . 197
perſonnes publiques à leur choix , juſqu'à ce qu'on
commence le travail à faire aux Clavecins.
Le ſieur Virbés , ( auteur de cette découverte , )
Organiſte & Maître de Clavecin , demeure rue du
Four S. Honoré , en face du Pavillon Royal , au
premier au fond de la cour.
: ΙΙΙ.
Clavecins perfectionnés.
Le Chevalier de la Pleigniere , Ecuyer du Roi ,
tenant ſon Académie à Caen , nous a fait part qu'il
a trouvé une façon très facile d'arranger tous les
Clavecins ordinaires , pour qu'ils puiſſent enfier
&diminuer les ſons par le moyen de cinq nuances
différentes qu'on leur procure & qu'on fait changer
àvolonté fans ôter les mainsde deſſus le grand
clavier; comme il ne cache pas ſes découvertes ,
il nous a permis d'annoncer celle qu'il vient de
faire , & d'affurer les curieux qu'il les inſtruira
avec plaiſir , moyennant qu'ils affranchiront leurs
lettres.
I V.
Penſion de Pantin , banlieue de Paris ;
lenuepar M. Audet , maître- ès - arts en
l'Univerſité , ancien profeffeur de belleslettres
au collège de Châlons-fur Marne,
& membre de l'académie de cette ville.
1º. Réglemens de la maison en général.
On reçoit des enfans en cette penſion depuis
l'âge de cinq ou fix ans juſqu'à douze ; mais ra
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
rement au-deſſus de cet âge , à moins qu'on ne
connoifle bien l'innocence de leurs moeurs , ainfi
que leur caractère.
Il y a en conféquence , ſuivant les vues des
parens, pour la lecture , l'écriture , le calcul & la
partiedes études ,des claſſes en règle , ſéparées ,
avec autant de maîtres particuliers , tous ſédentaires
à la mailon .
La journée , à l'exception des fêtes , des dimanches
ou des jours de promenade , qui ont néceffairement
des loix différentes , eſt partagée en
quatre études & autant de récréations intermédiaires
, qui raniment au progrès ,&font utiles à
laſanté.
Les enfans , tous les jours fous les yeux de la
maîtrefle &de ſes ſuppléantes , font peignés à
fonds , poudrés , ſoignés & ajustés avec la plus
grande exactitude& la dernière propreté.
Indépendamment , pour ce qui est du local, de
la ſituation la plus riante & du bon air , on peut
voir dans les claſſes , dans les dortoirs &tous les
lieux qu'ils habitent , la décence & le bon ordre
qu'on y maintient en tout genre.
,
On tâche auſſi , en inſtruiſant , d'uſer d'une
diſcipline , qui ſans molle indulgence , prévienne
le dégoût , & rende autant qu'il eſt poflible ,
l'érude aimable. On emploie pour cet effet les
Récompenfes & l'Honneur , comme les moyens
favoris: & l'on s'applique , en écartant les coups ,
les mauvaiſes façons & les tons durs , à infinuer
ou faire éclore dans les jeunes gens les Sentimens
& la Vertu , qui ſont l'empreinte & comme la
trempedes amesbien nées.
Quand ils font ſuffisamment inſtruits , & qu'ils
AVRIL. 1773 . 199
paroiſſent d'ailleurs d'une conduite louable,on les
diſpoſe avec plaisir à faire dignement & avec fruit
leur première Communion.
II°. Prix de la Penfion & Conditions
requiſes.
Le prix de la Penſion, y compris les maîtres
ci-deſſus , la nourriture & le blanchiſlage , le feu
&le luminaire , le papier , plumes & encre , poudre
&pommade , eſt de trois cent cinquante liv.
juſqu'a dix ans , & de quatre cent livres , y compris
les mêmes chofes , pour ceux d'un âge audeſſus.
Le premier quartier , comme c'eſt l'ufage
par- tout, ſe paie d'avance.
Il n'y a de mémoires pour les parens , qu'au.cas
que de leur accord, & pour les obliger , on ait
étéchargé par eux d'achats , de fournitures ou de
racommodages conſidérables. Les racommodages
qui font légers , en quelque eſpèce qu'ils foient ,
ſe font tous les jours à la maiſon d'une manière
gratuite.
Le perruquier , pour ceux qui l'ont , ainſi que
lemaîtrededanſe, maître en fait - d'armes , &c.
&les autres maîtres acceſſoires , ſont le ſeul objet
qui ſe paie à part.
Chacun , en arrivant , eſt obligé de fournit
fon lit complet , avec un pavillon , un goblet , un
couvertd'argent , deux affiettes d'étain , fix ferviettes,
au moins deux paires de draps & huit
chemiſes , fi les parens ne jugent à - propos d'en
donner un plus grand nombre.
On paye auffi en entrant neuf livres de bien
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
venue , tant pour les maîtres que pour les domeſtiques.
On ſe prête en général avec plaiſir pour le lit ,
l'entretien & même tout autre objet , aux arrangemens
les plus commodes pour les perſonnes de
province ou des pays étrangers .
Nota La petite Poſte de Paris vient à Pantin
deux fois par jour ; & l'on y trouve , outre la
proximité de la capitale , utile en bien des cas ,
en fait de chirurgien & d'autres ſecours , toutes
les choles néceflaires .
Il y a auſſi dans le même lieu , ce qui pourroit
être gracieux pour certains parens , une Penſion
nouvellement établie de jeunes Demoiſelles.
On peut s'adreſſer, pour la Penfion deM. Audet,
fur le lieu à lui-même ;
Et à Paris , à M. Marye , procureur au Chatelet
, rue St André dès-Arts,
AFayolle, ce 18 Mars 1773 .
J'ai vu avec ſurpriſe,Monfieur,que quelques- uns
vous avoient fait mettre dans votre Mercure qu'ils
étoient les ſeuls de la maiſon de Luſignan ;je vous
prie de mettre dans le premier , après la réception
de ma lettre , que fi vous l'avez fait , c'eſt
par ſurpriſe , que les maiſons de Couhé font
auſſi de la maiſon de Luſignan , dont vous
donnerez la généalogie au public telle qu'elle ſuit.
Cette maiſon a pour fondateur Amory , fils
puîné d'Hugue de Lufignan , quatrième du nom ,
& d'Elifabeth , Comteile d'Angoulême ; ce Sci
AVRIL. 1773 . 201
gneur eut pour appanage la terre & baronnie de
Couhé , retenant toute fois les armes de Lufiguan
, qu'il chargea de fix faucons de gueule pour
brifure , il s'allia en Ecofle dans la maiſon de
Douglas , & étant veuf, il ſe mit dans l'ordre
Eccleſiaſtique , & fut Evêque de Vinceſter en Angleterre.
Il eut , entre ſes enfans , Geoffroi de Lufignan
, qui commença à joindre le nom de
Couhé à celui de Luſignan, & porta pour armes
quatre merlettes écartelées d'or & d'afure , & une
mellufine pour cimier , qui ſe baigne dans une
cuve d'or.
Il épouſa Jeanne de Cogniac , par contrat de
l'an 1317, duquel mariage eſt iſſu, entre pluſieurs
enfans , Jean de Couhé de Luſignan , lequel par
contrat de l'an 1348 , épouſa Marie de Vantadour
, de laquelle il eut un fils & fuccefleur qui
fuit.
Guy de Couhé de Luſignan , Seigneur de la
Roche , Aguet , Maillie , la Buffiere & la Quetiere
; il épouſa Anne de Saluce , par contrat de
mariage de l'an 1395 ; & de ce mariage fortirent
Catherine deCouhé de Luſignan Abeſſe de Sainte
Croix de Poitiers , Jean & Guillaume de Couhé de
Lufignan. Jean a continué la branche de Maillie ,
qui eſt encore à Maillié en Poitou , & Guillaume
afait la branchedes Seigneurs de Letang en Baffe
Marche , ainſi qu'il fuit.
Ledit Guillaume épouſa Jeanne du Monard ,
par contrat de l'an 1427; de ce mariage eſt
iffu ,
Jean de Couhé de Luſignan , Seigneur de
Letang , qui épouſa Charlotte Dépraée , par com
trat de l'an 1466 ; de ce mariage eſt iſſu
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
François de Couhé de Lufignan , Seigneur de
Letang , qui épouſa Antoinette Anbamat , l'an
1506 ; de ce mariage eſt iffu ,
Autre François de Couhé de Lufignan , Seigneur
de Letang & Fayole , qui époufa Deniſe de la
Roche Beaucour , par contrat de l'an 153) ; de ce
mariage eft iflu ,
Autre François de Couhé de Luſignan , Seigneur
de Letang, Fayole , le Mat & Mefiere , Gentilhomme
de la Chambre du Roi Henti IV , ſuivant
la commiſſion donnée à Paris le 22 Janvier
1605 , fignée par le Roi Henri, & plus bas
Voliers.
>
;
Ce Seigneur époufa Françoiſe Iſoré, des Marquisde
Plumartin & Derveau , l'an 1572; de ce
mariage eſt iſſu ,
Autre François qui a continue la branche du
Mat , qui exifte actuellement près Bellac , &
Jacques de Couhé de Luſignan , qui fait la branche
de Fayole; ledit Jacques épouſa Marie de Puguineau,
par contrat de l'an 1621 ; de ce mariage
eftiffa.
Gilbert de Couhé de Luſignan , Seigneur de
Fayole , qui épouſa Diane Begeaud , par contrat
de l'an 1660; de ce mariage eſt iſlu ,
Jean de Couhé de Luſignan , qui épouſa Marie-
Philippe de Chaſeau , par contrat de l'an 1693 ;
de ce mariage eſt iſlu ,
Pierre de Couhé de Luſignan , Seigneur de
Fayole; ledit Jean de Couhé de Lufignan épouſa
en ſecondes nôces Mariede Chamborant , duquel
mariage eſt iffa Pierre ,Capitaine dans le Régiment
de laMarche , tué à la bataille de Leaufeld;
mort fans hoirs .
Elifabeth , mariée à Louis de Saint-George ,
Seigneur de Veignier & Periflé , par contrat de
AVRII. 1773 . 203
l'an 1728; duquel mariage font iflus Joſeph de
Saint-George .... de Saint-George , Chevalier ,
Capitaine de Dragon dans le régiment de Lannant
; François Olivier de Saint George , Comte
de Lyon , & deux filles Religieufes à l'Abbaye
Royale de Fontevrault; Pierre de Couhé de Lufignan,
Seigneur de Fayole , & fils de Jean & de
Marie-Philippe de Chafaud , a continué la branchede
Fayole , & a épousé Marie-Anne Thiſon
par contrat de l'an 1715 ; duquel mariage eſt
illu ,
François de Couhé de Luſignan , Seigneur de
Fayole , Commerfcat & Marcilhac , a épousé
Marie-Charlotte Gracieux , par contrat de l'an
1749 ; duquel mariage font iffus ,
François-Louis de Couhé de Luſignan , Officier
dans le régiment de Normandie ; Marie-Jeanne ,
mariée à François de Couhé de Lufignan , Seigneur
de la Bagge , & deux filles Religieufes à l'Abbaye
Royale de Fonteverault.
Je ſuis , &c.
1
DE FAYOLLE.
NOUVELLES POLITIQUES.
I
De Hambourg , le 23 Mars 1773 .
E Maréchal Comte de Romanzow a fait revehit
plufieurs régimens qu'il avoit détachés de fon
armée, dans l'eſpérance d'une paix prochaine.
Cestroupes , en paſſant par la Podolie, y ont répandula
peſte.
L'impératrice de Ruſſie ſe propoſe d'envoyer
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
encore un renfort dans la Méditerranée , compoſé
de huit vaiſleaux & de pluſieurs bâtimens de tranſport.
Cette Souveraine a fait remettre au Sénat
un Ukaſe en faveur du Prince Orlow. Cette pièce
eſt remarquable en ce qu'elle porte , entr'autres
articles , que ce Prince ne ſera jamais tenu de
rendre compte de ſa conduite ni à Sa Majesté
Impériale , ni à ſes ſucceſſeurs.
De Coppenhague , le 15 Mars 1773 .
On avoit cru que l'équipement de la grande
flottedont il a été parlé , ſeroit ſuſpendu; mais
depuis que les quatre premiers vaifleaux font en
rade , on travaille , avec la plus grande activité ,
à l'armement des autres , & l'on aſſure que les
matelots qui doivent s'embarquer ont déjà reçu
la paye de campagne qu'on ne leur donne ordinairement
que forſqu'ils entrent à bord. L'Amiral
qui la commandera n'eſt pas encore nommé. Les
uns déſignent l'Amiral Kaas , d'autres l'Amiral
Hooglan .
De Constantinople , le premier Mars 1773 .
Le Major Beloz a paſlé ici avec des dépêches
du Général Comte de Romanzow pour le Comte
Orlow. Le bruit s'eſt répandu qu'il portoit la
nouvelle de la prolongation de l'armiſtice ; peu
de tems après , il arriva un exprès de l'armée du
Grand Vifir , & l'on aſſembla tour de ſuite le Divan.
On ne fait quel a été l'objet de ce conſeil ;
mais il a tranſpiré dans le public que le Muphti
s'étoit oppofé fortementà toute propoſition qui
tendroit ou à démembrer l'Empire ou à porter atteinte
à la jurifdiction ſur les pays de la Crimée &
que les autres miniſtres avoient adhéré à cet avis,
AVRIL. 1773. 205
auquel le peuple paroît applaudir. Si cette conjecture
eſt vraie , la paix paroît plus éloignée que
jamais.
De Larneca , en Chypre, lepremier Janvier 1773 .
La petite vérole fait , depuis cinq mois , les
plus grands ravages dans cette ifle. Les Papas
(prêtres ) Grecs & les Turcs y ont proſcrit l'inoculation.
Cette méthode y eſt cependant connue
de tems immémorial. On la pratique de deux manières.
La première eſt conforme à celle qui eſt a
préſent en uſage en Europe; la ſeconde s'appelle
dans le pays Comeſture ( de comedere. ) Onfait
manger à ceux à qui on veut communiquer cette
maladie , des grains de petite vérole bénigne , en
nature ou en poudre , dans de la ſoupe , & pour
les petits enfans , dans du lait.
De Vienne , le 23 Mars 1773 .
Le Général Baron de Loudon 'avoit envoyé à
Ja Cour la démiſſion de tous ſes emplois ; mais
ayant été appelé dans cette capitale par Leurs
Majeſtés Impériales , il en a été traité avec tant
debonté &de distinction , qu'il s'eft rendu à leurs
defirs & a promis de reſter à leur ſervice. L'Enpereur
l'a nommé, fur le champ, pour l'accompagner
dans les voyages qu'il ſe propoſe de faire . Le Public
aappris avec plaifir cet événement qui conſerve à
la Monarchie Autrichienne un Officier Général
eſtimé de toute l'armée , & dont les talens ont
paru avec tant d'éclat dans la dernière guerre. Sa
Majesté Imperiale partira le 6du mois prochain.
Elle a renoncé au projet de paffer en Pologne.
Elle ſe propoſe ſeulement d'aller dans le Bannat
de Temeswar , pour examiner les nouveaux éta:
206 MERCURE DE FRANCE .
bliſſemens qu'on y a'fairs , & dans la Tranſylvanie
, pour connoître cetre partie intéreſſante de
ſesEtats; Elle ſe rendra enſuite au camp de Peſt ,
où Elle doit arriver le 26 Juillet.
Des Frontières de la Pologne , le 4 Mars .
1773-
On dit que , loin de fortir des frontières de la
République , luivant la réquiſitiondu Conſeil du
Sénat , pour que la Nation pût délibérer en liberté&
légalement far fa poſition préfente , les
armées des trois Puiflances camperont autour de
Warſovie , de manière à bloquer entièrement
cette capitale pendant la diète prochaine. Celle
d'Autriche s'étendra juſqu'à Jaſdou, & celle des
Rufles occupera les bords de laViſtule , depuis
Sroleck juſqu'au fauxbourg de Prague.
Les lettres de Ruffie portent que les armées
Ruſſes , qui alloient à Riga , ont fuſpendu leur
marche,&qu'elles ſe ſont mêmes retirées juſqu'au
Dniefter.
DeWarfovie , le 10 Mars 1773 .
On écrit de Samogitie que le Roi de Pruffe
farme des prétentions fur ce Duché ; mais que les
Rulles , prévenus de ſon projet , ont tiré un cordon
vers ce côté. On ajoute que ce Prince doit
faire avancer un corps de troupes ſur les frontières
de la Ruffie ou de la Suéde. Le régiment de
Schack eſt arrivé à Czenſtochow , & la garniſon
Rufle , pour ne pas expoſer cette place à l'invafion
des Pruffiens , n'eſt ſortie de la forterefle
qu'après l'arrivée de ce régiment ; mais elle a emporté
toutes les munitions de guerre & de bou
ché.
AVRIL. 1773 . 207
Il court ici des bruits qui le détruiſent d'un
moment à l'autre. Ilya des perſonnes qui prétendent
que la dière prochaine n'aura pas lieu , ou
du moins qu'elle ſera de peu de durée ; d'autres
ajoutent que , même avant la diète , la Pologne
deviendra le théâtre de la guerre.
De Dantrick, le 20 Mars 1773 .
On travaille toujours , avec la plus grande ac
tivité , aux différens dépôts de l'artillerie , on y
conftruit ſur tout des charriots & des affuts. Le
7de ce mois , trois régimens fortirent de Koenifberg,
fans qu'on fache leur deſtination. Ils furent
remplacés , le lendemain , par un régiment de recrues.
Les Pruffiens ne ceſſent de faire des enrôlemens
forcés . Il y'a , ſeulement en Courlande ,
deuxcent-vingt enrôleurs de cette Nation.
On doute que la Grande Pologne ait des Repréſentans
à ladiète ; car la plupart des Palatinats
de cette province font occupés par les Pruffiens ;
le fieur de Brinkenof vient même d'appoſer les
fcellés à tous les Grods du Palatinat de Cujavie.
Sa Majefté Prufſienne a établi la gabelle dans ſes
nouveaux Etats ; mais la Compagnie chargée de
cette régie n'a pas le ſel néceſſaire pour fournir
àla conſommation. Elle y a fuppléé en forçant
leshabitans d'accepter des tonneaux qui font cenfésrenfermer
cinq meſures de cette denrée& qui
n'en contiennent pas même trois.
De la Haye, le 19 Mars 1773 .
Le fieur Bancks , célèbre par ſes voyages , &fe
fieur Charles Greeville , fils du Comte de Warwick
, font arrivés à Rotterdam & ont affiſté à
J'affemblée de la Société Batave qui leur a donné
208 MERCURE DE FRANCE.
letitre de Correſpondans. Le premier le propoſe
d'entreprendre un voyage vers le Pole Arctique
pour y faire des découvertes . Il en a prévenu tous
les Négocians & les Navigateurs des Provinces-
Unies , & les a priés de lui donner les éclairciſſemens
& les obſervations qu'ils pourroient ſe procurer
touchant les navires qui ont été par les 84
degrés de latitude ſeptentrionale. Il promet de
ſon côté de leur communiquer , à fon retour , les
découvertes qu'il aura faites .
De Londres , le 20 Mars 1772 .
Les dernieres lettres de Madagascar nous apprennent
qu'on a découvert , à douze lieues de la
côte Orientale d'Afrique , un courant fi rapide ,
qu'il fait faire huit mille dans l'eſpace d'une heure.
Il s'étend depuis le 17. degré de latitude méridionale
juſqu'au 3. degré de latitude ſeptentrionale
. Cette nouvelle route va donner une
grande facilité pour le commerce & la navigation
entre cette Iſle & le Continent.
Le Conſul Anglois à la Cour de Maroc ayant
demandé , d'après les ordres de Sa Majesté Britannique
, une ſeconde fois à l'Empereur , la permifſion
de faire la réſidence à Tetuan , ce Prince lui
a fait fignifier qu'il la lui refuſoit abſolument ;
ceConful eft retourné , en conféquence , àGibraltar
pour y attendre des ordres ultérieurs.
De Paris , le 9 Avril 1773 .
On éprouve tous les jours l'utilité de l'établiſſement
formé par la Ville , pour ſecourir les noyés.
Le 2 de ce mois , la nommée Eliſabeth Bourdin ,
veuve de Jacques Brillon , couvreur , retirée
AVRIL. 1773 . 209
l'Hôpital , s'étant préſentée trop tard pour rentrer
dans cette maiſon , fut obligée de revenir à Paris.
En paſſant par la barrière du quai Saint Bernard,
à minuit & demi , elle tomba dans la rivière . Un
foldat de la garde du port , s'en étant apperçu , en
donna avis au corps de garde. Les fergens & les
foldats allèrent au ſecours de cette femme , &
parvinrent à la retirer de l'eau; mais elle étoit
ſans connoiſlance , & ne conſervoit aucun ſigne
de vie. On lui adminiſtra les ſecours , ſans interruption
& fans ſuccès , pendant près de cinq heures;
mais, après les avoir encore répétés pluſieurs
fois, on cut le bonheur de la rappeller à la vie.
Elle a été reconduite à l'Hôpital , où elle jouit aetuellement
d'une bonne ſanté.
NOMINATIONS.
LeRoi vientd'accorder le régimentdeDragons,
vacantpar ladémiſſiondu Prince de Beauftemont,
au Prince de Lorraine , grand Ecuyer de France ,
capitaine dans le régiment de Meſtre-de-Camp-
Général de Cavalerie , quia eu l'honneur de faire
à cette occaſion ſes remercimens à Sa Majesté.
Le Marquis de la Rivière ayant donné ſa démiſſion
de la charge de Cornette dans la ſeconde
compagnie des Mouſquetaires de la Garde du Roi,
Sa Majesté a nonimé pour le remplacer le Comte
de Gallifet , capitaine de Dragons.
Le Roi a chargé du Commandement du Portde
Toulon le Marquis de Saint-Aignan , lieutenantgénéral
des armées navales. Sa Majesté a , en
même- tems , diſpoſé de la dignité de Grand Croix
de l'Ordre de St Louis , en faveur du Comre d'Aubigny
, autre lieutenant - général , commandeur
1
210 MERCURE DE FRANCE.
:
de ſes Ordres , & a accordé celle de Comman
deur, qu'il laiſſe vacante, au ſieur deRochemore,
Chefd'Efendre.
Le Roi ayant jugé à propos de recréer la charge
de premier Ecuyer en la grande Ecurie , ſupprimée
en 1764 , Sa Majesté en adiſpoſé en faveur
du ſieur de Malbec de Monjoc , Marquis de
Briges.
PRÉSENTATIONS.
LaVicomtelle de Beaumonteut l'honneur d'être
préſentée , le 20 Mars , à Sa Majefté , ainſi qu'à la
Famille Royale , par la Comteffe de Beaumont.
Le 4 Avril , le Marquis de Verac , Meftre de
camp de Dragons & Miniſtre plénipotentiaire de
Sa Majesté auprès du Landgrave de Hefle Caffel ,
prit congé du Roi &de la Famille Royale pour
fe rendre à ſa destination. Il eut Thonneur d'être
préſenté à Sa Majesté par le Duc d'Aiguillon ,
miniſtre& fecrétaire d'état ayant le département
des affaires étrangères .
MARIAGES.
SaMajeſté, ainſi que la Famille Royale , ſigna;
le 21 Mars , le contrat de mariage d'André -Berhard,
Vicomte du Hamel , lieutenantde maire de
la ville de Bordeaux , avec Demoiselle Guione-
Emilie le Gentil de Paroy , Chanoineffe de Montigny,
fille deGui-le-Gentil, Marquis de Paroy ,
lieutenant de Roi au gouvernement de Champagne
& de Brie , grand bailly héréditaire des villes&
comtédeProvins & de Montereau , chevalier
de St Louis, ancien lieutenant du régiment
AVRIL. 1773 . 211
desGardes - Françoiſes , & de Dame Louiſe-ElifabetRigaudde
Vaudreuil.
Le Roi , ainſi que la Famille Royale , figna , le
28Mars , le contrat de mariage du Comte de St
Simon, brigadier des armées de Sa Majesté& colonel
du régiment provincial de Poitiers , avec
Demoisellede Pange.
Le Roi & la Famille Royale ont ſigné le contrat
de mariage du Comte de Montmorency-Laval
, capitaine au régiment Daupliin , cavalerie ,
avec Demoiſelle de Genfac , & celui du Vicomte
de Bourdeilles , capitaine au même régiment ,
avec Demoiselle d'Eſtampes.
NAISSANCES .
Onmande de Zoffen que la femme du nommé
Fischer , meûnier à Chriftindorf, eſt accouchée ,
le 18 Février , de trois enfans , dont deux garçons&
une fille , qui ont reçu le baptême & qui
le portent bien , ainſique leur mère.
La Ducheffe de Montmorency eſt accouchée
d'ungarçon.
f
MORTS .
Le nommé Witt eſt mort à Rotterdam dans la
cent-unièmeannée de ſon âge.
André Baron de Basquiat de la Houze , père da
Baron de la Houze , ci devant miniſtre plénipozentiaire
auprès de l'Infant Duc de Parme , & qui
réfide préſentement avec le même titre , auprès
des Princes & Etats des Cercles de la Bafle Saxe ,
212 MERCURE DE FRANCE.
eſt mort , le 13 Février , à Saint- Sever , en Guien
ne , dans la quatre-vingt ſeptième année de ſon
âge.
Jacques Réné de Croismare , Chevalier grand' .
croix de l'Ordre royal & militaire de St Louis ,
lieutenant- général des armées du Roi , & gouverneur
de l'hôtel de l'Ecole royale militaire , eſt
mort à Paris , le 22 Mars , âgé de foixante - quatorze
ans .
Jacques Fitz - Gerald , maréchal des camps &
armées du Roi , eſt mort à Brive - la- Gaillarde ,
le 19 Février , dans la cinquante- troiſième année
de ſon âge.
Marie-Magdeleine Mazade , épouſe de Charles
de Maſlo , marquis de la Ferrière , ſénéchal de
Lyon , lieutenant-général des armées du Roi , eſt
morte en cette ville , le 23 Mars , dans la cinquante-
ſeptième année de ſon âge.
Alexandre- Ferdinand Prince de la Tour &Taxis,
furintendant- général des poſtes impériales , principal
commiſſaire de l'Empereur à la dière générale
de l'Empire , chevalier de l'Ordre de la Toifond'Or
, &c. eſt mort à Ratisbonne , le 17 Mars,
dans la ſoixante-neuvième année de ſon âge.
André Marquis de Finety , maréchal des camps
& armées du Roi , ci-devant fous - gouverneur de
Mgr le Dauphin , de Mgr le Conte de Provence ,
&deMgr le Comte d'Artois , premier maître d'hôtel
deMgr le Comte de Provence , eſt mort à Verfailles
, le 29 Mars , dans la ſoixantième année
de ſon âge.
Jean Baptiste Grondel , ancien lieutenant - colonel
, ci - devant commandant à l'iſle de Groix ,
eſt mort à Baud , dans l'évêché de Vannes , dans
lacent ſeptième année de ſon âge.
BertrandGlaize eſt mort dans le bourg du Mas
AVRIL.
1773 . 213
d'Agenois , en Guienne , dans la cent deuxième
année de ſon âge ; & Etiennette Fleurot , veuve
de François Berthaud , eſt morte à Souflei , paroifle
du bailliage de Semur , en Auxois , dans le
diocèle d'Autun , à l'âge de cent ans & quelques
mois.
Charles - François de Warans , Marquis de
Boursin , eſt mort à Paris , le 29 Mars , dans la
foixante feizième année de ſon âge.
Le Sieur de Bompar , lieutenant- général des
armées navales , grand'croix de l'Ordre royal &
militaire de St Louis , & commandant la Marine
au Port de Toulon , eſt mort à Toulon , le 23
Mars.
LOTERIES.
Le cent quarante- ſeptième tirage de la Loterie
de l'hôtel - de - ville s'eſt fait , le 26 Mars , en la
manière accoutumée. Le lot de cinquante mille
livres eſt échu au No. 89732. Celuide vingt mille
livres au Nº. 86421 , & les deux de dix mille ,
aux numéros 86814 & 96987 .
Le tiragede la loterie de l'Ecole royale militaire
s'est fait les Avril. Les numéros ſortis de la roue
de fortune , font 57,83 , 11 , 64 , 38. Le prochain
tirage le fera les Mai.
NB. Dans le compte que l'on a rendu du Tema
ple de Cnide de M. Collardeau , on a mis , en citant
un vers de ce poëme ,
On pourrair être mieux... elte eſt mieux comme
elle eft.
214 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt une faute échappée en tranſcrivant. Ily a
dans l'ouvrage:
Elle peut être mieux.... elle eſt mieux comme
elle eft.
Quoique ce changement très- involontaire
n'entre pour rien dans la critique qu'on a faite dei
ce vers , on a cru cependant devoir en avertir pour
prévenir tout reproche d'inexactitude même indifférente.
PIECES
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers& en preſe , pages
Senèque mourant àNeron , héroïde ,
Idylle de M. Geſner , traduite par M. Meilrer
,
Fpître àM. leComte de Couturelle ,
Madrigal ,
Impromptu à Madame Veftris , jouant à
Rouen le rôle d'Emilie ,
Vers pour mettre au bas d'un Portrait de
ibid.
10
16
20
22.
Henri IV , 23
La Vertu récompensée , conte, ibid.
Epître à Monfieur *** , 32.
Vers pour mettre au bas de la Statue deM.
deVoltaire, 38
Lettre deM. de Voltaire à M. Pigal , ibid.
Péroraiſon du diſcours de Cicéron pour
-Milon, 40
Vers envoyés à Madame Trial , SI
La Pie&le Souriceau ,fable , 53
Odeà la Diſcorde , traduite du Hollandois , ss
AVRIL. 1773 . 215
Ode à Mécène,
Ode à Pirra ,
58
رو
Explication des Enigmes & Logogryphes , 69
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES,
Lettres édifiantes & curieuſes ,
61
64
67
ibid.
Eflai ſur le Barreau Grec , Romain & François
, 81
Etrennes d'un Père à ſes enfans , 83
Obſervations ſur le Canon , ibid.
Aëdonologie ou Traité du Roſſignol , 84
Elémens de l'hiſtoire générale , par M. l'Abbé
Milot, 86
Avis aux Gens de la campagne , par M. Didelot
,
Calendrier hiſtorique de l'Orléanois ,
Ordre général des jours & heures du départ
des Couriers ,
La Louiſéïde ou le Héros Chrétien ,
Lettre à M. de la Harpe en réponſe à la lettre
de M. Linguet , ſur l'Inſcription de la Statue
de Louis XV ,
Réponſe de M. de laHarpe,
92
88
89
१०
ΙΟΙ
108
Fables par M Boiſard , 117
Les Malheurs de l'Inconſtance , 131
Dictionnaire raiſonné univerſel des Arts &
Métiers , 136
L'Artdes Combinateurs , par M. Graff, 143
Hiſtoire générale des Philoſophes modernes
par M. Savérien , 144
Le Luxe , poëme en fix chants ,
148
Lettre de M. de Voltaire à M. le Chevalier
de Coudrai, 149
Réponſe au vieux Malade de Ferney , 159
Addition à l'ouvrage intitulé : les Trois Siç
216 MERCURE DE FRANCE :
cles de notre Littérature ,
Lettre de M. Fleury à M. l'Abbé Sabatier de
Caftres ,
ACADÉMIES de Béſiers ,
De Pau ,
SPECTACLES , Concert ſpirituel ,
A Mile de Raucourt ,
Lettre de M. de Voltaire à M. de la Croix ,
avocat ,
ARTS , Gravures ,
Muſique ,
Sur le Tombeau d'Homère ,
Bienfaiſance ,
Anecdotes ,
AVIS ,
Nouvelles politiques ,
Nominations ,
Préſentations ,
Mariages ,
Naiſlances,
Morts ,
Loteries ,
15
152
156
163
164
171
173
174
177
180
185
188
193.
203
209
IIQ
ibid.
ibid.
213
APPROBATION.
Tat lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le
ſecond volume du Mercure du mois d'Avril 1773 ,
&je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en
empêcher l'impreffion .
AParis , le 14 Avril 1773 .
LOUVIL.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue11. Harpe
Qualité de la reconnaissance optique de caractères