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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI .
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES!
MARS , 1773 .
Mobilitate viget. VIRGILE.
Beugnci
A PARIS ,
, Chez LACOMBE , Libraire
Chriſtine , près la rue Dauphine.
Rue
Avec Approbation & Privilège du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'EESSTT auSieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriſtine,que l'on pried'adreſfer , francs de port,
les paquets & lettres , ainſi que les livres , les eftampes
, les piéces de vers ou de proſe , la mufique
, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
toutce qu'on veut faire connoître au
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Lecteur. On prie auffi de marquer le prix des livres
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Lettres d'Elle & de Lui , in 8 °. b. 14 .
que , in - 89 . br.
LePhasma ou l'Apparition , hiſtoire grec-
LesMuſes Grecques , in- 8 ° . br.
Les Nuits Parifiennes , 2 parties in . 8 °.
nouv. édition , broch.
-broche ,
Les Odes pythiques de Pindare , in - 8 ° .
3 liv.
5 liv.
Le Philoſopheſérieux , hift. comique ,br. 1 1.4 1.
11.101.
11.161,
DuLuxe, broché , 12 f.
Traité fur l'Equitation , in-8 °.br. 11.10 1,
Monumens érigés en France à la gloire de
Louis XV, &c. in fol. avec planches ,
rel, en carton , 241.
Mémoires fur les objets lesplus importans de
l'Architecture , in 4. avec figures, rel . en
carton , 121.
Les Caractères modernes , 2vol. br.. 31.
Maximesdeguerre du C. de Kevenhuller , 11. 101.
Airs choisis de Maîtres Italiens avec des
paroles françoises , 11,166,
MERCURE
DE FRANCE.
MARS , 1773 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LA CHASSE AU MIROIR.
Conte à Mile L*** , R ***.
COMME l'alouette , au miroir
Une fille ſe prend ; mon conte le fait voir.
Lucas eſt le héros , l'héroïne , Laurette.
Ils s'aimoient tous les deux à la mode des champs,
C'eſt-à-dire d'amour parfaite.
Hélas ! rien n'eſt ſujet à plus de contretems,
L'ornement du hameau , l'honneur de ſa famille,
Aiij
6 MERCURE DE FRANCE.
Auſſi fraîche qu'un lys , Laurette étoit gentille,
Mais avec un bon coeur , c'étoit un vrai lutin
Qui faiſoit bien du mal , un petit monde enfin.
Ainſi la déſignoit le Seigneur du village ,
Qui vouloit exprimer les graces qu'au bel âge ,
Ungeſte , un mot , un rien ſemblent multiplier.
Il eût voulu la marier ;
Mais pour elle Lucas avoit peu d'avantage.
C'étoit un beauMonfieur qu'elle avoit enflammé.
Laurette de changer eut quelque fantaisie ;
Car toute fille en a. Gonflé de jaloufie
Lucas ne dormoit plus , lui , qui fier d'être aimé ,
Dormoitjadis d'un fi bon ſomme.
Onlui trouvoit du ſens , même il étoit malin.
De la chaſſe au miroir il lui parle un matin.
Laurette l'y ſuivit. Au fonds , c'étoit ſon homme .
Lucas le ſentoitbien , & , malgré ſon chagrin ,
Au coeur de ſa maîtreſle il pénétroit mieux
qu'elle:
Volontiers au Seigneur il eût cherché querelle.
Les voilà donc partis à la chafle au miroir.
Lucas pourdes raiſons , Laurette pour la voir.
Pour elle les manteaux étoient choſes nouvelles ,
Chemin faifant la friponne jaſoit ,
Du château , du Seigneur en contoit des plus
belles.
Admiroit tout , &de joie en ſautoit.
Venoient les beaux Meſſieurs , leur pompeux éta-
: lage ,
MARS. 1773 . 7
Leurs airs qu'on imitoit , ainſi que leur langage.
Lucas rongeoit ſon frein & détournoit les yeux .
Lorsqu'on arrive dans la plaine ,
Le ſoleil ſansnuage y darde tous ſes feux.
L'air retentit du chant de l'alouette vaine.
Je vous ferai chanter , dit Lucas aux oiſeaux.
Il dreſſe les piquets , il étend les manteaux.
Le miroir qu'il agite à terre
Tourné vers le ſoleil , réfléchit ſes rayons.
L'alouette qui voit de loin briller deverre ,
Pour s'y mirer, du ciel quitte les régions,
Et préfère au flambeau qui donne à tout la vie ,
Le brillant emprunté d'un verre ſans chaleur
:
Qui ne luit que pour ſon malheur.
Laurette , des oiſeaux admire la folie.
Lucas eſt attentif; lorſque , près du manteau ,
Il voit mes imprudens donner dans le panneau;
Sous les lacs rabattus il enferme ſa proie.
>>Mettons en liberté ces pauvres innocens ,
>>Dit Laurette à Lucas quis'élance avec joic.
>>-Je veux t'en regaler... Ils me paieront mon,
tems .
>>Tuons - les -Ah ! pour eux je te demande
grace.
>>-Laurette , dit Lucas , d'un ton plus ſérieux :
>>Tu voudrois faire grace à ces ambitieux ?
>>>Et crois - tu qu'au château toi-même on te la
>> fafle?
3
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
>>Toi , qui comme eux , préfère un éclat impof-
20teur
2.A ton ami Lucas dont tu fais le malheur..
Laurette , en rougiſſant , écoute la ſemonce;
Le repentir ne tarde pas.
Elle ſaute au cou de Lucas ,
Et le plus doux baiſer eſt toute la réponſe.
Les oiſeaux cependant avoient repris l'eflor.
Un coeur content veut bien qu'on partage ſon
fort.
Rendue à ſon état , à ſon ami fidelſe ,
Laurette crût encore en mérite , en beauté.
En beauté , je le crois , car la ſagefle est belle.
Et l'hymen mit le comble à leur félicité.
Ovous , pour qui ce conte eſt un trop foible.
hommage ,
L** , de Lucas que n'ai-je le bonheur !
Vous avez de Lauretie & l'éclat & le coeur ;
Mais on ne penſe pas chez nous comme au village.
ParM.Girard-Raigné.
MARS. 1773. 9
LE BRELAN.
A l'Auteur de la pièce intitulée le Wisck,
qui a paru dans le premier volume du
Mercure de Janvier de cette année.
VOUouSs renoncez au Wisck ,&moi c'eſt au Brelan;
Ecoutez , s'il vous plaît , le coup le plus piquant.
Je veux être damné ſi , de toute ma vie ,
On m'y voit faire encore une ſente partie.
Je perdois l'impoſſible & maudiffois le fort ,
C'étoit le dernier tour , je me cave au plus fort.
Il m'arrive trois rois ; j'étois premier , je paſſe.
Céphile va du jeu . -Permettez que je faile
Uue fiche de plus , répondis-je auſſi- tôt.
Une fiche !. un contrat. -Je la prends vite au
mot ,
Etje fais mon va-tout, defirant qu'elle tienne ;
Elle tient , moi d'abord j'annonce mon antienne ,
Etjemontre trois rois , en avançant la main
Pour m'emparerdujeu , me croyant ſûr du gain ;
Mais un moment , Monfieur ! me dit alors Céphiſe
,
Les Dames vont devant , les miennes ſont de
mife ,
A
10 MERCURE DE FRANCE,
Cellede coeur retourne , &j'en ai trois ici ;
Pour leur manquer , Monfieur , je vous crois trop
poli;
Comment donc m'écrié - je, un Brelan quatrième !
Je me reconnois là , peut- on jouer de même !
Quatre dames encor qui viennent m'égorger !
Iln'en faut qu'une , hélas , pour nous faire enrager!
Enfin , après avoir lâché cette ſottiſe ,
Je donne, ſans ſouffler, mon argent à Céphiſe ;
Mais, piqué juſqu'au vif, je me recave encor ,
Et je mets devant moi douze ou quinze louis d'or,
Comptant demon côté voir revenir la chance ,
Et me refaire un peu par un coup d'importance.
Chacun s'examinoit , n'oſant ouvrir lejeu.
Eraſte étoit ſecond; maisil n'avoit pas lieu
De faire fon argent avec un Aux en pique.
Moi , j'avois trente & un , & d'abord je mepique
En faiſant vingt écus pour l'avant dernier- coup.
Eraſte qui perdoit , héſite , & fait va-cout ;
Monhomme , dis-je alors , voudroit bien que je
brûle;
Mais qu'importe ,je tiens : jamaisje ne recule.
Je baifle trente & un que j'avois en carreau ;
Céphiſeavoitledix , peut- on un jeu plus beau!
Deux piques lui reſtoient , Erafte s'en empare .
Il gagne avec ſon flux,&, fans me dire gare,
Il tire tout l'argent que j'avois devant moi.
MARS. ir
1773 .
Uncoup reſtoit encor , c'étoit le coup du roi ;
Comment dans un ſeul coup veut- on qu'on ſe racroche?
J'étois anéanti : je fouille dans ma poche ;
J'en retire ma bourſe , & la mets ſur le jeu ;
J'emprunte encor dix louis : allons , voyons un
peu
Si la fortune enfin voudra me faire grace.
Erafte étoit premier : d'abord Erafte pafle ,
Céphiſe & moi de même ; on pafle quatre fois .
Je me diſois tout bas : s'il me revient trois rois ,
Je ne peſterai plus autant contre les femmes .
J'ouvre mon jeu , j'y trouve,au lieu de rois, trois
dames.
Je crois qu'on va tenir ; mais ils paſſent tous deux .
Je ne pouvois paſſer , & j'étois furieux.
Ces dames , qui d'abord m'ont été ſi cruelles ,
Ne me fervent à rien , ou bien je perds contre
elles;
Enfin le jeu finit , je me lève & promets
D'oublier le Brelan pour n'y jouer jamais.
ParM. Leclerc de la Motte , capitaine
au régiment d'Orléans infanterie.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
JUPITER JUSTIFIĖ ,
Conte moral.
JUPITER , à ce que raconte un ancien
écrivain , las des plaintes continuelles du
genre humain , réſolut de mettre fin à ces
clameurs inſenſées. Les prières que les
mortels lui adreſſoient étoient toujours
mêlées de murmures ; jamais Mercure ,
en les lui préſentant , n'avoit manqué à
lui rendre compte des reproches dont on
l'accabloit , des imprécations qu'on faiſoit
contre ſa bonté , ſa juſtice& ſa puiſſance.
Le peuple ne murmuroit pas feul ; les
grands,&fur- tout ceux qui ſe qualifioient
du nom de ſages, étoient ſes plus mortels
ennemis. Les preuves de ſa bonté,de fon
pouvoir étoient appelées preſtiges par ces
impies. Quel bien n'auroient- ils pas fait
à l'Univers , fi chacun d'eux eût été Jupiter
! leur témérité alloit juſqu'à nier fon
exiſtence , rejeter toutes les preuves qu'ils
en avoient , & s'emporter contre le culte
qu'un petit nombre de mortels lui rendoient
encore . Ils cherchoient à lui ravir
ſon identité. Ils perfuaderent bientôt au
peuple crédule , & parvinrent à lui faire
-
MARS. 1773 . 13
accroire que toute la force de Jupiter ne
provenoitque de ſon aveugle & coupable
Toumiſſion. Dès lors , chacun empreſſé de
ſe ſignaler , chercha à l'envi à découvrir
quelque défaut dans Jupiter. Les effets
les plus ſignalés de l'amour que ce tendre
père portoit à ſes enfans ingrats, paſsèrent
pour une tyrannie révoltante , dont il étoit
honteux de n'ofer ſecouer le joug. Apprenonsà
ces vils mortels , à ces étresfipetits
à mes yeux , dit Jupiter d'une voix
courroucée , apprenons-leur que s'ilsfont
malheureux , ils ne doivent l'imputer qu'à
euxfeuls . Il dit , & Mercure , concevant
le deſſein de ſon père ,defcendit ſur la
terre & annonça au peuple qu'il eût à s'afſembler
le lendemain au pied du mont
Ida ; que dans ce lieu Jupiter daigneroit
ſe manifeſter à eux. Il leur fut permis de
choiſir des orateurs aſſez éloquens , affez
hardis pour diſputer contre le ſouverain
des dieux , Zeus leur promettant d'écouter
tout ce dont ils voudroient l'accuſer ,
& leur affurant l'impunité.
La condeſcendance de Jupiter étonna
les mortels audacieux ; ſes ennemis en furent
conſternés. Si ce dieu leur accordoit
leurs demandes , s'il ſe juſtifioit des crimes
qu'ils lui imputoient , ils n'auroient plus
14
MERCURE DE FRANCE.
de prétexte pour le calomnier; &, ſansprétexte
apparent, comment parviendroient
ils à le rendre odieux? L'irréſolution dans
laquelle ils ſe trouvoient ne futpas moindre
que celle du genre humain pour favoir
ce qu'il demanderoit à Jupiter. Tous
formoient des ſouhaits différens ; on fe
cantonnoit, on ſe parloit , on s'échauffoit
&rien ne ſe concluoit. Les deux ſexes ne
pouvoient s'accorder. Les hommes vouloient
demander l'immortalité , eſpérant
que chacun pourroit , par ce moyen, contenter
la paffion qui le dominoit. Le guerrier
farouche penſoit avec plaifir qu'il
pourroit ſe baigner à loiſir dans le fang
des ennemis. L'avare: comptoit les fommes
qu'il gagneroit dans chaque fiècle , &
le voluptueux ſe réjouiffoit de jouir toujours
fans que le moment lui échappât, &
diſparut.
Lesfemmesytrouvoient aſſez bien leur
compte. Erre éternellement adorées tranf
portoit les coquettes; mais une choſe efſentielle
les embarraſſoit. Le defir de fixer
leurs amans les occupoit tout entières , &
l'immortalité n'obvioit pas à la frivolité
qu'elles leur reprochoient.Pour cet effet el.
lesdemandèrentd'être inſtruites des ſecrets
du deſtin , afin que prévoyant ce qui de
MARS. 1773. I
voit arriver , elles puſſent ſe les attacher
pour toujours . Perſonne n'oſa contredire
undeſir ſi raifonnable; il fut décidé qu'on
prieroit Jupiter d'accorder aux hommes
ledonde ladivination.
Lejour ſuivant fut attendu avec impatience;
il parut enfin. Tout le pied du
mont Ida fut rempli d'une foule innombrable
de perſonnes de tout âge& de tout
ſexe. Crito , ennemi juré de la divinité ,
s'étoit chargé de porter la parole au Maître
du monde. Cet homme étoit hypocrite
, & cachoit, ſous un extérieur dé
vot&compofé , le venin dont ſon ame
étoit remplie. Il avoit l'art de ſemer ,
fans affectation , des doutes ſur les principaux
points du culte qu'on rend à la
Divinité.
Tout-à-coup une nuë épaiſſe s'étend
&couvre le ſommet du mont Ida ; le
tonnerre gronde , les ténèbres ſe répandent
fur la terre , & les éclairs redoublés
annoncent la préſence de Zeus. Ce dieu
étoitmonté ſur ſon aigle , une nuë de feu
l'environnoit ; la foudre étoit dans ſes
mains redoutables. Il fit un ſigne , la terre
&les cieux s'ébranlèrent. Crito même
tomba ſur ſes genoux , ſaiſi d'un mortel
effroi. Jupiter eut pitié des humains : il
16 MERCURE DE FRANCE.
vouloit les effrayer & non les perdre. II
ſourit , une lumière céleſte qui ſe répan
dit par toute la contrée , diffipa les ténèbres&
bannit la crainte qui s'étoit emparée
de tous les coeurs. La rage de Crito ,
à chaque fourire du maître du tonnerre ,
ne peut ſe comparer qu'à elle-même. Il
raſſembla toute ſa témérité pour faire à
Jupiter les reproches& les plaintes que ſa
méchanceté & la folie des hommes lui
avoient fuggérées . Il conclut ce diſcours
par exiger la choſe la plus ridicule dont
on ait jamais faitmention.
" Mais , ô grand Jupiter, continua-t il,
>> fi , par une fatalité inévitable , ta vo-
>>lonté eſt de joindre au peude jours que
>> tu nous accordes, un malheur conſtant ,
>> fita ſageſſe trouve néceſſaire d'abandon-
>> ner des créatures à l'aveuglement où
>>elles font réduites; enfin ſi tu trouves
>> des charmes dans les maladies , lesdou-
>> leurs , les infirmités qui affiégent le
>>corps humain , &que toutes tes faveurs
>> ſoient deſtinées à cette ame qu'on nous
>> dit être portion de toi-même, que nous
>>poſſédons parce que tu l'as voulu , don-
>>ne-nous ce qui ſeul peut nous rendre ce
>> fardeau ſupportable. Accorde- nous la
> grace de connoître , par nous-mêmes ,
-
ر
MARS. 1773. 17
> le ſort qui nous eſt réſervé. Ce n'eſt pas
» l'intérêt qui nous met cette prière à la
>>>bouche ; c'eſt , ô grand Jupiter , le deſir
>> de nous rendre dignes de t'adorer & de
>>te ſervir. Ne pouvons nous pas , nous
>> qui ſemblables aux aveugles , errons en
» vain de tous côtés pour trouver le ſen-
>>tier qui mène à la félicité , ne pouvons-
>> nous pas , dis- je , t'accufer d'injustice ,
>>lorſque nous tombons dans des précipi-
>> ces qu'il nous eft impoſſible d'éviter
>>puiſque nous ne les appercevons pas ?
>>Devons- nous être punis , fi nous jouif-
>> fons du préſent , puiſque nous ignorons
>> quelle ſera la durée de notre joie &de
>> notre bonheur ? Diſſipe , ô Dieu tout-
>>puiſſant ! diffipe cet aveuglement dont
>> ta main nous frappe en naiſſant , & qui
>>>nous empêchede connoître toute l'éten-
>>due de tes perfections. Quelle admira-
» tion ne nous inſpirera pas les moyens
>dont tu te ſers pour gouverner & la
>>terre& les cieux ! avec quelle patience,
> quelle réſignation n'attendrons - nous
>>pas l'effet de tes promeſſes , nous , qui
>> depuis le lever de l'aurore juſqu'à fon
>> coucher , fouhaitons avec ardeur de
>> voir diſparoître les ténèbres qui cauſent
>>notre déſeſpoir ! Le ſage ſoutiendra les
18 MERCURE DE FRANCE.
» revers , parce qu'il fera für qu'il ne
pourra lui en arriver plus qu'il n'en at-
>> tend. Quelles actions de graces ne ren-
>>>drons nous pas à ta juſtice , à ta bonté?
>>Notre vénération augmentera lorſque
>>nos yeux feront ouverts. Pourrois -tu
>>rejerer notre humble prière ? ô Jupi-
>> ter ! Nous ne cherchons qu'à connoître ,
>>qu'à fentir l'amour , la ſageſſe , la juſti-
>> ce& la munificence qui font la baſe de
>> tes actions.12.
Ainſi parla Crito , & Jupiter ne répondit
à ces louanges captieuſes que par un
fourire dédaigneux. Je confens , mortels ,
leur répondit-il , à ce que vous exigez de
moi ; mais, fi au lieu de la féticité que
vous vous promettez, vous ne trouvezqu'une
augmentation de disgraces , fouvenez- vous
alors que vous l'avez voulu ; que votre fatale
curiofité , & non Jupiter , est la cause
de vos peines. Il dit , & ordonna à Mercure
de donner à ces infenſés une eſpèce
de lunette à deux verres qui avoit la propriété
de repréſenter tout ce qui devoit
arriver dans le cours de la vie. L'un de
ces verres repréſentoit le bonheur, & l'autre
, qui étoit plus petit, découvroit les
peines & les.chagrins auxquels on devoit
s'attendre. Jupiter diſparut, retourna dans
-
MARS. 1773 . 19
l'Olympe', peu content de voir les hommes
, ces êtres qu'il avoit pris plaiſir à
former , de les voir, dis je, ſe perdre par
leur obſtination. Descris confus ſe firent
eutendre , on distinguoit les mots de reconnoiſſance,
d'action de grace. Si Jupiter
leur avoit fait leur bonheur effectif , ils
auroient murmuré contre lui ; mais il
contentoit leurs fantaisies , ils le béniffoient.
Mercure n'eut pas peu de peine à
ſe tirer d'entre cette foule d'imbécilles ,
chacun ſe preſſoit , ſe culbutoit à l'envi
pour tâcher d'être le premier à ſavoir fa
deſtinée. Les jeunes perſonnes du ſexe le
ménagoient encore moins. Il feroit impoſſible
de raconter combien eſſayèrent la
lunette , & quel effet cet aſpect fit fur
eux. Nousnousbornerons àquelques traits
finguliers.
Elmire , jeune beauté , âgée de quatorze
ans , fut la première qui en fit l'épreuve.
Elle s'approcha de Mercure , &
lui arrachant la lunette, elle s'empreſſade
fatisfaire ſon deſir curieux. Cette jeune
perſonne étoit ennemie de tout ce qui
s'appelle douleur. Elle évitoit avec le plus
grand foin tout ce qui pouvoit bleſſer ſes
yeux ; elle en pritun ſingulier de cacher
avec la main le côté de la lunette , où l'on
20 MERCURE DE FRANCE.
voyoit les infortunes. Elmire étoit am
bitieuſe & coquette. Quoi de plus ravifſant
pour elle d'appercevoir des biens
immenſesà ſa diſpoſition ; des amans fans
nombre , ſe diſputer l'honneur de ſa pofſeſſion
! Jupiter lui-même defcendu de
l'Olympe pour rendre hommage à ſes
attraits ; & Junon , les yeux étincelans de
courroux , la menaçoit d'une vengeance
éclatante. Enivrée d'une proſpérité qui
furpaffoit fon attente , elle ſe crut affez
fûre d'elle , de ſon bonheur , pour enviſager
tranquillement l'adverſité que le deſtin
lui préparoit. Elle tourna la lunette ; mais
dieux! quel fut fon effroi ! l'avenir ne lui
promettoit que deux mois pour jouir de
ce qu'elle defiroit avec ardeur ; une cruelle
maladie lui enlevoit ſa beauté , le ſeul
avantage qu'elle eût reçu de la nature. Sa
vie devoit être très- longue , mais il falloit
la paſſer dans une triſte ſolitude; mépriſée
de ſes amans , qui ne trouvoient rien
en elle qui pût les dédommager de cette
beauté qu'ils adoroient ; raillée de ſes rivales
qui triomphoient avec impunité ,
la triſte Elmire mouroit mille fois ſans
pouvoir mourir une. Les deux mois s'écoulèrent
ſans qu'elle pût goûter aucun
plaifir. L'avenir la mettoit hors d'état de
MARS. 1773. 21
jouir da préſent. Lui tenoit on unlangage
flateur ? elle n'y répondoit que par des
larmes ; ſe regardoit-elle dans ſes glaces?
c'étoit pour déplorer la perte prochaine
de ſes attraits. Elmire fut malheureuſe
par fa curiofité ; ſans elle , cette jeune
perſonne auroit joui paiſiblement des
biens paflagers , & n'auroit pas anticipé
fon infortune .
Phocis , que Lacédémone comptoit au
nombre de ſes héros , prit la dangereuſe
lunette des mains de la déſolée Elmire .
H dirigea le fatal préſent avec l'air de la
fuffiſance , parce qu'aſſuré de ſon courage
, de ſes rares qualités , il ne pouvoir
imaginer que le fort ne lui fût pas favorable.
Phocis attacha ſes regards ſur le
côté du bonheur ; il vit la Victoire enchaînée
à fon char ; des villes ſoumiſes ,
des peuples vaincus implorer ſa protection;
des poëtes empreſſés à recueillir ſes
hauts faits pour les tranſmettre à la poſtérité.
Sa vie entière n'étoit qu'un tiſſu de
bonheur fans le moindre mêlange . Phocis
feroit mort auſſi glorieusement qu'il
avoit vécu , s'il n'eût pas voulu réitérer
l'épreuve. Il fixa les yeux d'un air triomphant
fur le verre du malheur, & vit avec
déſeſpoir qu'un tyran fait reſpecter fes
22 MERCURE DE FRANCE.
loix par la crainte qu'il inſpire; mais
qu'après ſa mort , ceux même qu'il a comblés
de faveurs , le déchirent à l'envi &
détestent ſa mémoire. Son trouble augmenta
lorſqu'il vit les ſtatues , que la
vile adulation lui avoit érigées , abattues ,
les inſcriptions déchirées , & qu'au lieu
des noms de père de la patrie , de héros
, de fage , on y ſubſtituoit avec juftice
ceux de tyran , d'ambitieux & d'injuſte.
Il vit la poſtécité l'oublier , ou ne
s'en ſouvenir que pour abhorrer ſa mémoire.
Quel tourment pour un homme
qui avoit tout fait , tout hafardé pour acquérir
une gloire immortelle ! quel tourment
de ſavoir que , peu de jours après ſa
mort , tous ces peuples qui lui rendoient
hommage,béniſſoientàjamais l'inſtant de
fon trépas. Phocis ne pat goûter un moment
de repos dans toute ſa vie ; le ſouvenir
de ce qu'il avoit vu le tenoit dans
une perpétuelle agitation. Au milieu des
victoires qu'il remportoit , entouré de ſes
flatteurs , il croyoit toujours qu'on alloit
le charger d'opprobres , il s'imaginoit entendre
les imprécations qu'il méritoit.
Combien de fois il maudit l'inſtant où il
avoit deſiré de voir cet avenir qui le rempliſſoit
de terreur !
MARS. 177.3 . 23
La jeune Baucis parut enſuite; elle s'approcha
avec une timidité , une crainte
qu'il étoit aifé de remarquer. Toute la
ville de Corinthe , où elle avoit pris naifſance
, connoiffoit la cauſe de ſon inquié.
tude. Elle étoit adorée du jeune & tendre
Philemon ; fon coeur partageoit l'ardeur
qu'elle inſpiroit à ſon amant; & ſon père,
vieillard intéreſſé , avoit refufé de conſen.
tir à leur union ; il l'avoit forcée d'époufer
un vieux homme dont tout le mérite
conſiſtoitdans les immenfes ticheſſesqu'il
poſſédoit. Baucis reçut avec crainte la lunette
prophétique ; elle reſta un moment
incertainede ce qu'elle avoità faire. Enfin
l'amour , l'eſpoir l'encouragèrent; elle y
porta lesyeux& s'écria , ô grand Jupiter ,
que vous êtes bon ! l'époux de Baucisdevoit
mourir dans peu d'années ; maîtreſſe
d'elle-même , elle couronnoit ſes voeux ,
la conſtance de ſon amant ,& paffoit de
la douleur au plus grand de tous les tranfports.
Baucis attendit avec impatience le
jour qui devoit combler ſes ſouhaits.
Chaque inſtant lui rappeloit l'image de
ſon bien aimé Philémon , & l'approchoit
du moment où elle ſe jeteroit dans ſes
bras. L'idée qu'elle ſe formoitde fa félicitéfut
ſi vive,qu'elle repondit aux carelles
24 MERCURE DE FRANCE.
)
de ſon époux avec la même ardeur que ſi
ç'eût été Philémon. Le vieillard étoit
d'autant plus ſurpris du changement qu'il
remarquoit dans les manières de Beaucis,
qu'il ne l'avoit jamais vue que noyée dans
ſes pleurs. Il imagina qu'elle feignoit afin
de lemieux tromper. Cette penſée redou.
bla ſa jalouſie , & le martyre qu'il faifoit
ſouffrir à la jeune Baucis. Premier fruit
de ſa curiofité , elle dévoroit ſes peines
préſentes , & ne s'occupoit que del'avenir
fortuné qui lui étoit promis. Le vieil
époux mourut enfin , & ces deux amans
s'unirent. Baucis , au milieu de ſes tranfports
, dans les bras même de Philémon ,
ſentit que quelque choſe lui manquoit ;
c'étoit le charme de la nouveauté. Ac
coutumée depuis dix ans à ſe former mille
images riantes , elle ne trouva pas dans la
réalité , ce qu'elle avoit imaginée dans la
fiction. Ce fut l'ouvrage de ſa téméraire
curioſité ; l'attente la tranſporta , fit fon
bonheur pendant dix années , & la jouifſance
ne lui fit pas éprouver dix inſtans de
plaifir.
Epimenide , jeune homme qui poſlé
doitde grandes qualités , que ſa patrie regardoit
déjà comme ſon défenſeur , les
terniffoit toutes par une inclination malheureuſe
MARS. 1773 . 25
heureuſe à ſuivre les inſenſés , croyant
par- là courir à la célébrité. Son coeur étoit
bon ; il penſoit noblement, & auroit été
capable des plus grandes affaires , s'il eût
pris la peine de s'en occuper. Epimenide
feroit devenu raisonnable , ſi la unanie
commune ne l'eût fait courir à la lunette.
Il ne ſavoitpas qu'un regard , un ſeul regard,
lui coûteroit toute ſa félicité. Epiménide
apprit qu'il feroit grand , qu'il
obtiendroit des titres , qu'il feroit confidéré
dans ſa patrie. Quelqu'ambitieux
que foit un jeune homme , il ne peut rien
ſouhaiter de plus. Le deſtin lui promettoit
des tréſors immenfes , & la belle
Cléone pour épouſe. Epimenide charmé
tourna la lunette , & ſa joie fut modérée
en apprenant qu'il deviendroit malheureux
par ſa faute. Surpris au-delà ce ce
qu'on peut s'imaginer , il voulut ſavoir
comment le malheur dont il étoit menacé
, ſe concilieroit avec les faveurs de la
fortune. Il ne vit plus rien. Enchanté ,
ravi des biens qui lui étoient promis , il
s'abandonna plus que jamais à toutes les
folies, à tous les plaiſirs qui l'avoienttoujoursoccupé.
Il épouſa Cléone , & la ren .
dit l'eſclavede tous ſes caprices. La fierté
d'Epimenide lui fit autantd'ennemis qu'il
B
26 MERCURE DE FRANCE.
y avoit de gens ſenſés;Cléone ne le flattoit
plus que par intérêt. Les promeſſes
desdieux s'accompliſſoient par degrés.Son
triomphe étoit complet. Les richeſſes , les
honneurs , une épouſe aimable , tout con .
couroit à faire ſa félicité. Cet imprudent
oublia que les biens , les honneurs dont
il jouiffoit , pouvoient lui être ravis auſſi
facilement qu'il les avoit acquis. Il recon.
nut , mais trop tard , le cas qu'on doit
faire de toutes ces choſes . Ses ennemis
travaillèrent fourdement à ſa perte ; perſonne
ne lui étoit affez attaché pour l'en
avertir ; ainſi il ſe vit tout-à-coup précipiré
du faîte de la félicité dans l'abyme
de l'indigence. Cléone ſe vengea de la
captivité qu'elle avoit eſſuyée, en prenant
pour amant le plus cruel de ſes ennemis.
Ses biens furent la proie de ſes délateurs;
il ne lui reſta de tout ce qu'il poffédoit
que cette inſupportable fierté qui lui rendit
encore fon malheur plus ſenſible. Il
ne fut plaint de perſonne , tout le monde
ſe réjouit de ſon abaiſſement. Cet homme
qui ſe croyoit en droit de mépriſer
ſes concitoyens , ſe vit délaiſſé du genrehumain
. Il vieillit dans la pauvreté , ſe
trouva obligé de flatter ceux qu'il dédaignoit
, afin de foutenir le reſte d'une vie
1
MARS. 1773 . 27
4
languiffante. Il mourut enfin , pauvre ,
dénué de tout fecours ; ſa mort n'affecta
qui que ce fut ; on regretta ſeulement de
ne pouvoir le tourmenter encore , & on
lui refuſa un tombeau : c'étoit le dernier
outrage qu'on pouvoit lui faire .
Quelle fut la cauſe des malheurs d'Epiménide
? ſon imprudente curioſité. Son
coeur ſe gonfla lorſqu'il fut aſſuré de devenirgrand
; la fierté s'empara de ſon ame,
& ne lui lailla craindre aucun revers .
Avant ce fatal moment , il ſe ſervoit de
ſon eſprit , de ſa raiſon pour ſe faireun
fort; mais dès qu'il ſut ſon deſtin , il ne
daigna plus appotter aucun foin à devenir
heureux , n'imaginant pas que les dieux
mêmes puſſent renverſer leur ouvrage.
Combien d'Epimenides ſe trouvent dans
le même cas !
-
L'aveugle Miope , que la nature avoit
douée de très peu d'eſprit , & encore
moins de raiſon , fut affez folle pour
chercher à connoître quel ſeroit fon forr.
Elle prit la lunerte d'un air aſſuré ; elle
eut beau la tourner , l'ajuſter , elle ne vit
rien . Elle s'en prità Mercure , l'injuria ,
prétendant que c'étoit un tour qu'il lui
jouoit. Tout le monde s'aſſembla au tour
d'elle , on rioit ; inſenſée , lui diſoit- on ,
1
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
toi , qui ne peux voirle ſoleil , tu veux ,
tu oſes pénétrer dans le ſecret des dieux !
Ces gens là oublioient qu'ils n'étoient ni
plusprudens, ni plus taiſonnables que celle
dontils blâmoient la folie.
Irus , appuyé fur une canne qui ſoutenoit
fon corps défaillant , attendoit impatiemmentque
la foule qui entouroit Mercure
fût diſſipée. Ses vêtemens déchirés ,
ſon air abattu , ſa poſture humiliée , dénotoient
aſſez qu'il n'étoit pas des favoris
de Plutus. Il s'approcha enfin du fils de
Jupiter , mais ce fut avec une crainte,un
ſaiſiſlement qui le rendoit digne de pitié.
Toute ſa vie n'avoit été qu'un tiflu
d'infortunes. L'eſpérance ſeule l'avoit
empêché de ſuccomber. Itus paſſoit les
nuits à ſe plaindre , à ſoupirer ; s'il fommeilloit
, ſes fonges le rempliſſoientd'une
terreur nouvelle. Le jour paroifloit , fes
malheurs redoubloient ; il attendoit toujours
le lendemain , & ce lendemain tant
attendu n'étoit pour lui qu'un redoublement
de peines. Le tremblant Irus-s'adreſſa
à Mercure , & lui dit : « Fils du
>>puiſſant Jupiter , ne me laiſſe pas plus
>> long tems languir dans la cruelle incer-
> titude qui me dévore. Tous mes mal-
- heurs ne font rien au prix de l'ignoran.
MARS. 1773 29
ce dans laquelle je vis. Jupiter eſt dieu ,
>> par conféquent il eſt juſte , bon ; il ſe
Leiffera toucher par mes continuels fou-
>> pirs. L'eſpérance n'est qu'une chimère
>> à mes yeux , la certitude eſt le vrai bon-
>> heur. Hélas ! je n'en connois point d'au-
>> tres. Permets que je ſache juſqu'à quand
>>je ferai malheureux ; quelqu'éloignée
>> que foit ma félicité , loin d'en murmu-
>> rer , je ſupporterai mes peines avec
>>>conſtance , & bénirai les dieux de l'é-
>> preuve qu'ils me font ſubir. Oui , Irus
>> fera au comble de ſes voeux , s'il fait ce
>> qu'ordonnent les deſtins à ſon égard. >>>
Mercure n'oublia rien pour lui faire
perdre cette fantaiſie ; toutes ſes repréſentations
furent inutiles , Irus perſiſta , &
Mercure , quoiqu'à regret , lui donna la
lunette fatale. Hélas ! que vois-je ? s'écria
douloureuſement Irus. Quelles chaînes
de malheurs ! quioi ! mes triſtes jours s'écouleront
dans la misère ? pas un inſtant
de félicité ! ô fortune , cruelle fortune !
eſt- ce ainſi que tu te joues des frêles humains
? Irus étoit deſtiné à être toujours
miférable. 11 perdit, par fon indifcrete
curioſité , il perdit l'eſpoir d'un changement
avantageux. Aſſuré que le jour qui
ſuivtoit n'amélioreroit pas fon état , qu'il
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
redoubleroit ſes tourmens , il craignoit
de le voir paroître , & maudiſſoit lejour,
la nuit , le ſoleil , les ténèbres & juſqu'à
ſa propre existence. La mort , qu'il deſiroit
avec ardeur , arriva enfin & combla
le ſeul deſir qu'il n'avoit pas formé en
vain.
Les hommes , laſſes de n'appercevoir
que des malheurs , rebutés d'entendre
leurs plaintes mutuelles , furent affez injuſtes
pour accuſer de nouveau Jupiter.
Eh , quoi ! s'écrièrent- ils , devoit il nous
découvrir l'avenir pour augmenter nos
peines ? falloit- il accroître nos tourmens?
n'étoit- ce pas affez de nous laiſſer entrevoir
le peu de momens heureux que fa
cruauté nous deſtine ? ſans lui , fans fon
fatal préſent , nous aurions joui du moment
fans nous inquiéter des malheurs
qui nous attendent. Oui ! Jupiter n'eſt
qu'un tyran , qui ſous l'ombre d'un bien.
fait , cache une cruauté effective , incom.
patible avec la qualité de dieu , qu'il oſe
ufurper. Jupiter les entendit; leurs reproches
, leurs murmures ne le touchèrent
plus. Il les plaignit , mais il ne changea
pas leur deſtin : il connoiſſoit trop bien
l'impoſſibilité d'améliorer ces êtres farou.
ches. Il ſe borna à redoubler ſes bienMARS.
1773 . 3..1
faits , à fecourir les moins coupables ; &
leur ôta pour toujours le don de divination
qui leur avoit été ſi funeſte .
Traduit de l'allemand , par Mlle Matné
deMorville.
VERS envoyés à M. Gaillard de l'Académie
Françoise , qui a paru regretter
quelques noyers à l'ombre desquels il a
Souvent travailléfon histoire de la Ri .
valité , & que l'auteur a fuit abattre .
A MES NOYERS .
ANTIQUES enfans de la terre ,
Quand vous pouviez encor compter ſoixante
hivers ,
Vos fronts , qui fièrement s'élevoient dans les
airs ,
Par mes ordres cruels rampent fur la pouſſière :
Ah! j'aurois reſpecté vos feuillages épais ,
Vous braveriez encore & les vents & l'orage,
Si j'avois vu le Tacite Français
Se repoſer ſous votre ombrage.
Quoi ! c'étoit près de vous qu'il défendoit les
droits
De l'humanité gémiflante ;
C'eſt là qu'il méditoit cette hiſtoire éloquente ,
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
Leçon terrible pour les Rois ;
C'eſt à vos pieds que , d'un pinceau rapide,
Il peignoit , en verſant des pleurs ,
Ce fléau , ce monſtre homicide,
La guerre & ſes horreurs.
Lieux qu'il a conſacrés ! terre queje révère ,
Aton ſein je vais confier
L'arbriſſeau de Vénus & le ſouple olivier ,
Pour coutonner un jour un tête fi chère.
Et toi , bienfaiteur des mortels ,
Fournis ta brillante carrière ,
Fais rentrer aux enfers la diſcorde&la guerre,
Etla poſtérité te devra des autels.
ParM. Bazin , à Vierzon.
EPITRE A MON FEU.
COMPAGNON de ma folitude ,
Cher foyer , pour moi plein d'attraits
Ami , qu'une douce habitude
Me rend plur cher par tes bienfaits,
Aujourd'hui je fais mon étude
De célébrer les biens que tu m'as faits.
Sois mon Apollon , ma Minerve :
Pénètre- nioi de ta douce chaleur :
Que , ranimant & mes ſens & ina verve ,
Elle pafle juſqu'en mon coeur.
MARS. 1773 . 33
:
:
Tandis que l'hiver en furie ,
Dominant par ſes noirs friſſons ,
Répand ſur toute la prairie
Et ſes brouillards & ſes glaçons ;
Le corps aifé , l'ame contente ,
Dansmon appartement bien clos ,
Que j'aime à voir ta flamme pétillante, [
Par des mouvemens inégaux ,
Enmedonnant ſon ardeur bienfaiſante ,
Me prodiguer le bonheur du repos !
Rien ne tourmente , rien n'altère
Ma langoureuſe oifiveté :
Mais ſi quelque peine légère
Vient troubler ma tranquillité ;
Si par fois la douleur amère
Empoiſonne la volupté ;
O mon feu ! ton ſein ſalutaire
L'abſorbe avec rapidité :
{
Près de toi , les peines cruelles
S'envolent en mille étincelles :
Il ne reſte que la gaîté. T
L'amour ſeul , dont les traits de flamine
Nuit & jour embraſent mon ame ,
Trouble mon paiſible loiſir. :
Eh! bien , je te conte mes peines
Tu ſembles amollir mes chaînes ;
Et je me parais moins ſouffrir.
J'aime le feu qui me dévore :
Demes maux je fais mes plaiſirs ,
Bv
34
MERCURE DE FRANCE.
Ma flamme échauffe mes defirs
La tienne les échauffe encore :
J'en ſuis quitte pour des ſoupirs.
Mais , ni la ſombre jalouſie ,
Nı la haine & les noirs tranſports ,
La vengeance & la calomnie ,
Et tous les infâmes refforts : 2
Que fait jouer la perfidie ,
Ne peuvent troubler les accords
De notre touchante harmonie .
Par fois une aimable langueur ,
Une douce mélancolie
Vient , par ſa mourante douceur ,
Affaifler mon ame afloupie :
Je m'endors : un calme ſommeil:
Me préſente mille heureux fonges ;
Et je regrette , à mon réveil ,
De ſi voluptueux menfonges.
Ils viennent encor m'éblouir :
Je pleute des erreurs 4 chères .
Je te retrouve; & ces chimères
Ne font rien que s'évanouir.
Ce font ces peines paflagères
Qui renouvellent le plaifit .
Quelque fois mon ame agrandie
S'étend ſur le vaſte avenir ;
Etma ſage philofophie ,
Quand je te vois prêt à finir,
M'offrant l'image de la vie ,
:
いい
T
T
MARS. 1773- 35
Lit, dans ta flamme anéantie ,
Ce qu'unjour je dois devenir.
Omon foyer ! va , que ta cendre
Se ranime tous les inſtans ;
Et que notre union ſi tendre
Ne cefle d'être qu'au printems.
J'uſerai , dans un doux délire ,
Les plus longs jours auprès de toi...
Que dis-je ? hélas ! & quel martyre ,
Si Louiſen'eſt près de moi !
Par M. de la J.
ancien Elève d'artillerie .
VERS à M. le Chevalier de P..... Page
de S. A. S. Mgr le Prince de Condé ,
nommé à uneſous-lieutenance & auteur
depluſieurs morceaux de poësie.
V.OTRE Apollon, dès ſon aurore ,
Promet les jours les plus brillans ,
Et votre Muſe , jeune encore ,
Sait pourtant déjà faire éclore
Les plus douces fleurs du printems .
Aux tons bruyans de la fière Bellone
Vous préludez par les plus tendres fons,
Et fur une lyre mignonne
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
Votre naiſlante voix fredonne
Les plus agréables chansons ;
Mais bientôt la trompette ſonne ,
:
EtMars va vous compter parmi ſes nourriſſons
Suivez , ſuivez toujours cette double carrière ,
Joignez dans tous les tems les myrtes aux lauriers,
Et franchiffez une barrière
Qui n'arrête plus nos guerriers :
On les voit dépoſer leurs armes
Pour porter les Héros à l'immortalité,
Pour chanter des vertus , pour célébrer des charmes.
Leurs vers ont pour ſujets la Gloire & la Beauté:
La lyre des amours eſt ſouvent à côté
De la trompette des alarmes .
Croyez- moi , pour vous faire unnom
Qui vive au temple de mémoire,,, .
Volez avec ardeur aux champs de la victoire ,
Mais nequittez point Apollon ;
Et , pour être fûr de la gloire ,
Suivez Condé , chantez Bourbon.
Par le Chevalier de Bs. , capitaine aidemajor
au 35. régiment.
MARS. 1773 . 37
L'AMOUR vaincu par LA VERTU ,
Drame en un acte.
ACTEURS :
LA COMTESSE .
VALÈRE , petit maître , amant de la
Comteffe.
ERASTE , philoſophe , amant de la
Comteffe.
JUSTINE , fuivante de la Comteffe .
FRONTIN , laquais de Valère.
Un Domeſtique d'Eraſte.
La Scène est à Paris , chez la Comteffe.
SCÈNE PREMIÈRE.
LA COMTESSE , JUSTINE.
La COMTESSE.
Tu
u as beau , Juſtine , me parler en faveur
d'Eraſte ; je rends juſtice aux qualités
que je lui découvre chaque jour :l'eſtime,
l'amitié me lient à lui pour la vie ; mais
ſes ſentimens peuvent- ils ſuffire à mon
âge ? non : il faut de l'amour. Hélas ! je
n'éprouveque trop combien il m'aveugle,
38 MERCURE DE FRANCE.
en me faiſant préférer Valère ; mais peutêtre
le pourrai-je corriger.
JUSTINE. Ne vous en flattez pas , Madame.
Valère joint un mauvais coeur à
ſon étourderie , & vous pourrez un jour
en être la victime. Vous n'avez point ,
dites - vous , d'amour pour Eraste. Hé !
Madame , s'il falloit être amoureuſe pour
ſe marier , on ne verroit que des célibataires.
LA COMTESSE . Hélas ! tu parles bien
comme n'ayant jamais aimé. Si tu ſavois
tout ce que j'ai fait pour vaincre mon
penchant ; combien j'ai prêté de défauts
à Valère ; fon manque même de fortune ;
ſes grandes dépenſes me font venues à
l'idée ; hé ! bien , Juſtine , le fruit de mes
réflexions a été le plaiſir de faire la fortune
de mon amant , de le mettre à portée
de fatisfaire ſes deſirs , de lui prouver
mon amour , enfin de le rendre raiſonnable
à force debienfaits.
JUSTINE. Je doute que ce moyen vous
réuſſiſſe ; il vous ruinera. Riche pour un
homme qui auroit quelque bien , l'êtesvous
affez pour quelqu'un qui n'a que
l'envie de s'amuser , & qui peut-être ?
LA COMTESSE . Ah ! n'augmente pas
mes tourmens par tes craintes; fais-moi
MAR'S. 1773 . 39
C
naître au contraire des idées plus agréables
; avoue que Valère réunit toutes les
graces faites pour ſubjuguer une femme.
Les grands biens d'Eraſte , ſa philofophie
valent- ils? Mais je l'apperçois ; ſa
préſence dansce moment me déplaît , &
je me retire.
... •
SCÈNE II.
LA COMTESSE , ERASTE , JUSTINE .
ERASTE.
Arrêtez , de grace , un moment , Madame;
& dites - moi , avant de me fuir ,
ce qui peut m'attirer ce mépris.
LA COMTESSE. Moi , vous mépriſer ,
Erafte! Ah ! mon coeur est bien loin de
mériter ce ſoupçon. Je vous plains : votre
vue eſt un reproche de ne pouvoir donner
ma main & ma tendreſſe , à l'homme le
:plus digne de les poſſéder ; voilà le motif
de ma retraite .
ERASTE. Non , Madame , Eraſte ne les
mérite pas , puiſqu'il ne peut les obtenir.
Peu accoutumé à faire ma cour , n'ayant
jamais appris cet art de féduire un coeur,
le mépriſant même ; fuyantjuſqu'aunom
d'une paſſion, qui en ôtant la raiſon, trouble
le bonheurde la vie , je coulois des
40 MERCURE DE FRANCE.
jours heureux . Le haſard vous offre à ma
vue , m'inſpire le deſir de vous connoître.
Je trouve un eſprit orné ; de la vertu ſans
hypocrifie ; votre ame , chaque jour , me
découvroit de ces traits heureux que la
nature ſemble avoir pris plaiſir de vous
prodiguer , tout cela me ſéduiſoit plus
que vos graces mêmes. Est- il étonnant
Madame , que l'amour ait pris tant d'empire
ſur moi ? pouvois-je ne pas fuccomber
? malgré cela je rends juſtice à mon
rival ; j'avoue qu'il a des qualités plus
faites pour plaire que ma franchiſe & ma
ſincérité . Soyez heureuſe , Madame ; ce
fera déſormais tous mes voeux.
,
JUSTINE . Allez , Madame , il faut que
vous ayez le coeur bien dur pour réſiſter à
un pareil diſcours , & préférer un étourdi
àun amant ſi eſtimable.
LACOMTESSA . Juſtine , vous vous onbliez.
( à Erafte ) Adieu, Eraſte ; ſouffrez
que je me retire.
ERASTE. Eh ! bien , Juſtine , connoistu
un être auſſi malheureux que moi ?
JUSTINE. Ne vous déſeſpérez pas,Monſieur
; j'enrage des erreurs de ma naîtreffe,
&vais tout tenter pour l'en faire revenir ;
mais voici Frontin : retirez vous.
MARS. 1773 . 4
C
SCÈNE ΙΙΙ.
JUSTINE , FRONTIN.
FRONTIN.
Bon jour , ma chère Juſtine : eh bien ,
comment va l'amour de la Comteſſe pour
monmaître ?
JUSTINE . Mieux que ſi on ſuivoit mes
conſeils.
FRONTIN. Il me paroît, labelle , que
vous ne nous protégez pas. Je réclame
pourtant vos bontés ; car j'ai fix années
de gages qui me feront payés au mariage
de Valère.
JUSTINE. Ma foi , mon pauvre Frontin
, ils me paroiſlent bien aventurés .
FRONTIN. Pas tant que tu le penfes ,
peut être; mais va t'en dire àta maîtreſſe
que ſon amant va arriver.
SCÈNE IV.
LA COMTESSE , VALÈRE , JUSTINE.
La Comteffe & Valère entrent ensemble.
VALÈRE. Bon jour , ma belle Comteſſe
; jamais je ne vous vis rant de charmes.
L'amour ſemble avoir préſidé à vo
42 MERCURE DE FRANCE .
tre toilette , & je ſuis un homme perdu
ivons ne daignez bientôt combler mes
defirs. Qui peut vous faire reculer notre
bonheur ?
LA COMTESSE. Votre jeuneſſe , Valère
, qui m'effraie ; je crains qu'en vous
rendant heureux ,je ne faſſe un inconftant;
& j'en mourrois.
VALÈRE. Et qui a pu vous donner ces
idées ? votre beauté devroit vous affurer
du contraire ; mais, à propos, il faut que
je vous conte une hiſtoire tout- à - fair
plaiſante qui vient de m'arriver. Vous
connoiffez Doris ?
LA COMTESSE . Oui : nous ſommes
mêmes un peu parentes. :
VALÈRE. Cette femme a bien voulu
avoirdesbontés pour moi , il y a quelques
années ; cela s'eſt ſu ; elle prétend aujourd'hui
que je les ai divulguées,& que je lui
dois une réparation ... Une réparation !
cela ne vous fait-il pas rire, tandis qu'elle
devroit me ſavoir gré de mes ſoins qui
lui ont renduune foule d'amans qui commençoient
à l'abandonner ? Ne trouvezvous
pas ce procédé affreux ?
JUSTINE , à la Comtefte. Le joli homme!
MARS. 1773 . 43
LA COMTESSE . Il eſt vrai que c'eſt
manquer de reconnoiffance.
A propos,Comteſſe
, j'ai commandé la plus jolie voiture
pour notre mariage. ToutParis la va voir.
Les livrées ſont ſuperbes ,& je n'attends
plus que vos ordres pour faire dreffer les
articles.
:
LA COMTESSE, J'ai beſoin de faire
encore quelques réflexions ; tantôt vous
ſaurez ma réponſe .
VALÈRE. Adieu , ma chère Comteffe ;
je vais en attendant m'occuper du bonheur
dont je jouirai dans peu. Adieu ,
Juſtine , tu as l'air d'avoir de l'humeur ;
mais ton mariage avec Frontin la diffipera.
SCÈNE V.
LA COMTESSE , JUSTINE .
JUSTINE.
Il faudroit donc que j'euſſe perdu auſſi
la tête. Cela pourroit m'arriver , fi je reftois
plus long-tems dans cette maifon .
Madame , je vous prierai de me donner
mon compte.
LA COMTESSE . Et pourquoi me quittez-
vous?
44 MERCURE DE FRANCE.
JUSTINE. Madame , je vous ſuis trop
attachée pour vivre avec vvoouuss,, vous fa
chant malheureun , ventequr va vous
arriver dans le mariage que vous faites
avec Valère. Rien ne peut vous ouvrir les
yeux ſur ſon compte ; ſon air léger , fon
mauvais caractère , tout vous plaît : vous
ne voyez pas que ſans votre bien il vous
facrifieroit comme Doris , & tant d'autres
victimes de ſes ſéductions .
LA COMTESSE. Hélas ! tu me déchires
le coeur par tes propos ; mais que veut ce
laquais?
JUSTINE . C'eſt celui d'Eraſte .
Un Laquais , à la Comteffe. Madame ,
mon maître m'a chargé de vous remettre
ce paquet.
LA COMTESSE. C'eſt bon. ( ilfort )
Que peut il m'écrire ? ( elle lit )
ERASTE , à la Comteſſe. « Je pars ,
Madame , le coeur déchiré de douleur &
»de regrets ; mais j'ai cru mon abſence
>>utile à votre bonheur. Que ne lui facri-
>> fierois- je pas ! Penſez quelque fois à un
→ homme qui gémira toute ſa vie de n'a-
>> voir pu vous toucher; une dernière grace
>> me reſte à vous demander , c'eſt de dai-
>> gner recevoir ce que l'amitié la plus
MARS. 1773 . 45
>> pure vous offre : je ſais que Valère n'eſt
>> pas riche ; qu'il a beaucoup de dettes ;
» une belle terre , que je poſſede auprès
> de Paris , peut réparer ce dommage , &
>>je lui en fais don ; n'attribuez point ma
>> conduite à l'orgueil;dans mon malheur,
>> c'eſt une conſolation d'avoir pu contri-
>> buer à votre félicité. »
JUSTINE. Hé ! bien , Madame , quelle
réponſe ferez vous ?
LA COMTESSE. Ah ! Juſtine , je ne peux
revenir de ce trait. Quel homme ! ..
Mais je vois Valère avec Frontin : entrons
dans ce cabinet , je ne puis lui parler.
SCÈNE VI .
VALÈRE , FRONTIN.
FRONTIN .
Vous avez beau dire , Monfieur , je
vous le répète : vous n'avez pas allez de
ménagement pour la Comteſſe ; elle a
auprès d'elle une fille qui ne vous aime
pas , & . ..
VALÈRE. Ne t'inquiète pas : la Comtefle
a trop d'amour; je vais tâcher ſeulement
de finir au plus vite , de peur qu'elle
46 MERCURE DE FRANCE.
n'apprenne mes dettes & mon intrigue
avec Julie, qui commence à faire éclat.
FRONTIN. Est- ce que vous ne comptez
pas la quitter ?
...
VALÈRE . Tu te moques : Julie eſt jeune
, aimable ; d'ailleurs , elle me préfère
au Duc , & tu veux que j'aille m'ennuyer
éternellement avec la Comteffe ,
qui ne parle que ſentimens ! Il faudroit
que j'eulle perdu la tête , mon cher Frontun
.
SCÈNE VI . & DERNIERE.
VALÈRE , LA COMTESSE , JUSTINE ,
FRONTIN .
LA COMTESSE .
Raffurez - vous , Valère : les ſentimens
de la Comteſſe ne vous ennuyeront plus ,
&elle rougit de les avoir prodigués pour
un ingrat qui en étoit ſi peu digne. Sortez
, & ne vous préſentez jamais devant
moi . ( Il fort. )
FRONTIN , en s'en allant , à Juſtine.
Adieu donc , Juſtine ; voilà mes gages au
diable.
LA COMTESSE. Voilà , qui eſt fait ,
Juſtine : mon coeur eſt revenu de ſes er-
1
1
1
4
MARS. 1773 . 47
reurs . Va trouver Eraſte , & s'il metrouve
encore mériter ſon amour , offre- lui ma
main & mon coeur.
JUSTINE . Ah ! ma maîtreſſe , quel plaifir
je reffens ! vous triomphez d'une paffion
qui auroit fait le malheur de vos
jours. Vous allez faire votre bonheur ,
celui d'un homme , qui par fa tendreſſe ,
ſa reconnoiffance , ſes vertus , vous fera
oublier le ſacrifice que vous faites de votre
amour ; & mes jours feront trop heureux
d'avoir contribué à la tranquillité des
vôtres .
Par Madame de ...
Epitre à Mile H. de Watelin de Rieux ,
auteur du logogryphe fur l'aiguille ,
inféré dans le Mercure de Novembre
1772 .
L'HEUREUX talent de charmer & de plaire
N'eſt pas , Iris , de ſéduire les coeurs :
Ne ſaurions- nous triompher qu'à Cythère ?
Il eſt pournous des lauriers plus flatteurs.....
Oſonsentrer dans la noble carrière ,
Qui ſeule mène à l'immortalité ;
Oſons franchir la honteuſe barrière
:
:
,
48- MERCURE DE FRANCE.
Que nous preſcrit notre timidité.
Dans le printems de cet age qu'on donne
Aux vains plaifirs , à des riens amuſans ,
Ceignons nos fronts d'une verte couronne ;
Son bel éclat efface nos clinquans.
Que l'honneur ſoit le dieu qui nous inſpire;
Raviſſons tout par des accords parfaits.
Que nos rivaux reſpectent notre lyre.....
Leurs plus beaux airs vaudroient- ils nos eſſais ?
Qui nous retient ? ofons entrer en lice ,
Er les lauriers vont croître ſous nos pas;
Sans Apollon ma muſe encor novice ,
J'en fais l'aveu , ne ſe haſardoit pas.
Faire des vers ! .... Ah ! diſois -je , àmon âge ,
• Il me ſied bien d'oſer en bégayer !
>>De la raiſon à peine ai-je l'uſage.
Cent ont blanchi dans ce triſte métier ,
→Qu'on voit languir ſans le doux avantage
De voir leurs noms ſur un noble papier.
Ami des arts * , dont la voix éloquente
→ Sait à ton gré maîtriſer tous les coeurs ,
Les doux accens de ta muſe attrayante
Faifoient éclore une muſe naiflante ;
>Mais des eſſlais méritent- ils vos fleurs ?
*M. de Senaur , dans l'éloge que cet illuftre
académicien a fait deClémence Ilaure , encourage
particulièrement le ſexe & l'invite à travailler
pourles JeuxAoraux.
•Micux
MARS.. 1773 . 49
>> Mieux vaut couler ſes jours dans la molefle ,
>>Et des plaiſirs goûter la douce ivreſle :
>> L'ambition , ce tyran des auteurs ,
>>D>ut- il jamais réveiller ma pareſle ?
>>Nou , rien ne peut compenſer ſes douceurs . »
Or , un matin que la brillante aurore
tendre,
Doroit des cieux le palais éclatant ,
Dans le ſommeil un ſonge bienfaiſant
Me déſabuſe ; il m'en souvient encore....
Certaine muſe, au reint frais & charmant ,
Au doux ſouris , telle qu'on peint Ifaure ,
Soffre à mes yeux : la main tenoit des fleurs
Que ſon haleine avoit faites éclore ;
Leur vif éclat leur méritoit nos coeurs .
« Vois- tu ces fleurs , me dit , d'une VOIX
>>> Cette beauté s'abaiſſant juſqu'à moi?
>>>Je les fais naître , &je veux bien t'apprendre
>> A les cueillir ; car elles ſont à toi.
>>>Ofe me ſuivre. >> Une main inconnue
Conduit mes pas dans un double vallon .
Dieux ! quel objet ! .. l'immortel Apollon
Frappe mes yeux ; j'en ſuis encore émue :
Je me raflure , & je porte ma vue
Sur un détour habité par les ris.
Pourrai - je peindre , hélas ! ce que je vis ?
Aimable Muſe , alors ma protectrice ,
Viens , prête- moi ces aimables couleurs
Que tu me fis remarquer ſur tes fleurs ,
C
50 MERCURE DE FRANCE,
Viens embellir cette légère eſquifle.
Sur un côteau , l'aſyle de l'amour ,
Je vis dreflés , de ſa main , mille trônes ;
Je vis des prix , je vis mille couronnes.
La Muſe alors me mène en ce ſéjour .
Hélas ! que vois-je ? un eſlain de bergères ,
Telles qu'on peint la reine de Cypris ;
Ou les Amours , ou les Graces légères ,
Viennent s'offrir à mes regards ſurpris.
Leurs mains tenoient les lauriers de la gloire ,
Le digne prix de ces écrits fameux ,
Qui conſacrés au temple de mémoire ,
Leur ſurvivront chez nos derniers neveux.
« Vois les ſuccès de ces rares merveilles ,
>>Me dit la Mule ; imite leurs efforts ,
Je réglerai moi-même tes eflors.
>>Vois cette fleur * , le prix des doctes veilles ,
>> Sur ton beau front mes mains vont l'attacher.
Saifis la lyre , enchante l'hypocrène ,
>> Et tes rivaux n'oferont t'approcher.
Ils ont pâli... la couronne eſt certaine.
La Muſe dit , & Morpliée à mes yeux
Vient dérober ſon voile gracieux :
Ainſi finit ce délectable ſonge.
Mais quelle ardeur en mon coeur je reſſens ?
*Une Violette. Cette fleur est le prix deſtiné
au poëme ou à l'épître des jeux floraux de Tou-
Loufe.
MARS . 17730 S
Je neſuis plus maîtreſſe de mes ſens.
J'oſe chanter : ce n'eſt plus un menlonge;
Et j'entendis les échos répéter
Ce que ma voix vient de vous raconter.
Par MadameLartigue de Policard
deBordeaux.
Mon maître étoit l'Amour : j'en vais fervir un
autre.
LAFONTAINE.
ODE A BARINE , 8 liv. 2.
J
Ulla fi juris , &c.
E compterois ſur vos fermens
Si , quand votre coeur les oublie ,
Barine , pour tout châtiment ,
Le ciel vous rendoit moins jolie ;
Mais par le parjure embellie,
Vous n'avez que plus d'agrémens;
Il ſemble ajouter à vos graces ,
Et plus vous trahiſſez d'amans ,
Plusnous en voyons ſur vos traces.
Sans péril & ſans nuls regrets ,
Vous bravez tout ce qu'on revère ,
Les mânes ſacrés d'une mère ,
Lesdieux , témoins de vos forfaits,
Cij
52
MERCURE DE FRANCE.
Vous ſavez , charmante infidelle ,
Quedes faux ſermens d'une belle ,
Les dieux ne ſe vengent jamais.
Vénus rit de votre inconſtance ;
Le plaifir malin qu'elley prend
Charme l'impitoyable enfant
Qui , ſur un caillou teint de ſang ,
Aiguiſe les traits qu'il nous lance.
Vos regards ſavent enchanter
Graves vieillards & jeunes têtes ;
L'enfance croît pour augmenter
Plus que pour changer vos conquêtes :
Car , à votre air trompeur & doux ,
Qui ſe laiſſe une fois féduire ,
Peut bien s'indigner contre vous ,
Mais non pas quitter votre empire,
Ainſi tout redoute vos coups ;
L'air qu'on reſpire à vos genoux
Alarme les mères prudentes ;
Et d'un oeil confus & jaloux ,
Les jeunes épouſes tremblantes ,
Liſent dans vos graces brillantes
L'inconſtance de leurs époux.
Par M. L. R.
:
MARS. 1773 . 53
:
L'ARGENIS MODERNE.
Livres , Chapitre 1 .
ROME OME ne connoiſſoit pas encore la
grandeur ni l'abaiſſement ; le Tibre rouloit
paiſiblement ſes ondes de l'Apennin
vers Oſtie ; la Sicile ſe gouvernoit par
des loix douces &des Rois ignorés ; riche
de ſes vertus , cette ifle ne recevoit dans
ſon ſein ni moeurs ni coutumes étrangères
; ſes voiſins même ne lui étoient
pas connus.
: Ce fut un de ces jours oùle ſoleil & la
verdure font oublier les rigueurs d'un
long hiver ; ce fut au lieu même où le
fleuve Gélas ſe ſprécipite dans la mer,que
vint aborder un navire impoſant, qui ſoudain
jette l'alarme dans toute la contrée.
De ce vaiſſeau , dont la conſtruction paroiſſoit
africaine , on voit fortir un jeune
homme , qui par ſa beauté , ſa taille & fes
graces , fait l'admiration de tous les ſpectateurs;
mais comme le peuple ne défère
jamais qu'à ce qui brille & l'offuſque , l'é
tranger , pour n'avoir pas une ſuite nombreuſe&
inutile ,n'eſt plus qu'un homme
Ciij
54
MERCURE DE FRANCE .
ordinaire : en effet, il n'étoit accompagné
que d'un écuyer& de deux domeſtiques ;
& tandis que les matelots leur aident à
décharger ſon modeſte équipage , qu'ils
fufpendent ſes chevaux immobiles pour
les deſcendre ſur la grêve , Archombrote,
accablé d'une douleur de tête , effet de la
mer & de l'agitation , ne reſpire que
l'ombre &le repos : il porte de tous côtés
ſes regards appeſantis ; il apperçoit , non
loin du rivage , une forêt déjà vaſte qui
lui promet ce qu'il defire. Qu'il lui tarde
de l'aller reconnoître! que dis -je ? après
avoir laiffé des ordres à ſon écuyer , il y
vole, &ſes voeux ſont remplis. Là , des arbresaffezroatfus
pour fermer lepaffage aux
rayons du foleil, &toutefois affez élevés
pour lepermettre aux zephyrs ; des arbrifſeaux
que la nature prit plaifir à former
enberceaux , une odeur agréable qui s'exhale
au loin , des lits de gaſon dont le
bétail voiſin a reſpecté l'émail , des fontaines
délicieuſes , des ruiſſeaux qui ferpentent&
fe croiſent , des oiſeaux d'un
plumage rare & d'un chant voluptueux ,
quel ſpectacle pour des yeux accoutumés
àne voir que des tritons&des baleines !
Le raviſſement où se trouve Archombrote
ne fauroit s'exprimer ; mais le beſoin de
MARS. 1773. 55
la nature l'emporte , & le héros s'endort.
Apeineſes paupières ſe touchent,qu'un
bruit fourd& confus ſe répanddans toute
la forêt , ſans aller juſqu'à lui : le bruit
redouble , des cris effrayans y ſuccèdent ,
rien ne l'éveille. Soitque le ſommeil impérieux
l'ait privé de ſes organes , ſoit que
des fonges terreſtres détournent ſon imagination
trop vive & l'affectent délicieuſement
, il demeure immobile : cependant
un cheval dans ſa courſe rapide paſſe à
*ſes pieds , le couvre d'un ſable graveleux
&le tire de ſon anéantiſſement : une
femme affez belle monte ce courſier intrépide
; c'eſt à la vue d'Archombrote
qu'elle eſſaie de l'arrêter , mais il ſe cabre
&penſe la renverſer : ſa fougue enfin ſe
rallentit ,& la Dame le ramenant fur fes
pas , aborde l'inconnu : elle veut lui parler
, la reſpiration lui manque : un teint
pâle , des yeux troublés , des cheveux
épars , tout annonce le danger qui lamenace.
Archombrote , né ſenſible & réſolu
d'ailleurs de venger par-tout l'honneur
d'un ſexe qu'il idolâtre&ne connoît pas
encore , n'oublie rien pour la raſſurer .-
Parlez , Madame , quels font les ravifſeurs
, les ſcélerats qui vous pourſuivent?
qu'exigez - vous de ce bras ? -Ah ! Sei
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
gneur , qui que vous ſoiez , ſi la vertu a
des droits fur votre ame , i le fort des
malheureux vous touche , ſi l'occaſion de
vous ſignaler peut enflammer votre va-
Jeur naiſſante , ſecourez la Sicile que des
lâches , que des monſtres outragent en la
perſonne du Seigneur le plus accompli
qu'elle eut jamais. Le tems preffe , &
pour ne pas m'épuiſer en prières inutiles ,
c'eſt Poliarque qu'on aſſaſſine . Heureuſement
, je vous rencontre auffi à - propos
pour votre gloire que pour ſa défenſe;
faites- vous fuivre ſeulement de ces trois
hommes qui viennent à vous , & paroiffent
vous appartenir ; bientôt cette troupe
de brigands ſera diſſipée. Aces mots
Archombrote prend ſon caſque & fes
armes , & ſon écuyer ne l'abandonne
plus . Je ne ſais , dit- il à Timoclée , quel
eſt ce Poliarque ; fon nom ne m'eſt pas
plus connu que ſon pays : au reſte , la
fortune m'aura ſervi généreuſement , fi
elle permet qu'un ſi brave homme que
vous dites , reçoive quelque ſecours de
mon arrivée. Timoclée , tant la frayeur
ôte la mémoire aux femmes , ne ſe ſouvient
plus par où elle a paſſé : Archombrote
, qui une heure avant trouvoit ce
ſéjour admirable , n'y voit plus qu'un re
MARS 1773 . 57
paire de voleurs , que des buiſlons plantés
çà& là pour favoriſer les embuches ,
que des ferpens &des venins mortels ca.
chés ſous ces gaſons fleuris , que des ruifſeaux
teints de ſang , des oiſeaux d'un
ſiniſtre préſage .... Ce ſexe qu'il adore ,
il craint déjà d'en être la victime ; il en
eft , dis - je , à ces réflexions triſtes & funeſtes
, lorſqu'un bruit d'armes & de chevaux
tout- à coup les diſſipe , & lui rend
ſon courage . Un tourbillon de pouſſière
déſigne le lieu du combat ; il y vole : déjà
trois hommes , également bien montés ,
ſemblent fondre ſur lui ; foudain il porte
la main à l'attache de ſon javelot , & fe
préſente avec une intrépidité victorieuſe ;
mais deux l'évitent , & la tête du troiſième
tombe à ſes pieds : ſon cheval , de
frayeur, ſe jette dans le taillis : quel ſpectacle
pour Archombrote ! c'eſt Poliarque
lui-même qui vient d'atteindre ce fuyard,
&lui porter ce coup terrible ; plus loin
deux de leurs camarades avoient mordu
la pouſſière & couvert les halliers de leur
fang : fans doute c'en étoit fait des autres
, fi le courfier du vainqueur ne s'étoit
abattu. Archombrote , avec ſon écuyer ,
court à Poliarque pour le relever ; mais
-celui- ci , qui n'eſt ni bleſſé de ſa chûte, ni
Cv
38 MERCURE DE FRANCE.
épuiſe de ſes bleſſures , reparoît avec une
légèreté ſurprenante , & les remercie de
leur zèle. D'après ce que lui dit Timoclée
de la rencontre dujeune homme , il
ne dédaigne pas de difcourir aveclui .Gé
néreux Chevalier, lui dit Archombrote ,
fi votre valeur m'avoit été connue , j'aurois
blâmé les alarmes de cette Dame, &
je n'aurois pas eu la vanité de croire que
je puffe être utile à un guerrier ſi redoutable.
Quand je vois trois hommes fuirdevant
vous comme vis - à-vis un corps d'armée
, j'ai honte de leur lâcheté; mais
quand je vois les coups dont vous terraffez
le dernier , j'y trouve leur excuſe.
Brave inconnu , reprend Poliarque , nous
ne ſommes forts ſouvent que de la foibleſſe
de nos ennemis : un honnête homme
qui défend ſa vie , a pour lui les dieux
&le crime de ſes adverſaires; & , dans
cetteocafion-ci ,je dois plutôt mon triomphe
à des meſures mal priſes , qu'à cette
bravoure , qui peut-être leur eſt départie
comme à moi à ce trait de modeſtie
Archombrote lui demande ſon amitié :
Poliarque la lui offre toute entière pour
prix de la fienne. Ce ne font , des deux
côtés , que tranſports & fermens de s'aimer
; cependant la curioſité les aiguillon-
,
MARS. رو . 1773
ne ,& ils ſe conſidèrent avec une attention
ſcrupuleuſe : ce que l'un admire en
l'autre , l'autre également le remarque en
lui : ils étoientde même âge , &un air de
majeſté préſidoit à toutes leurs actions.
Timoclée , dans l'ame , s'applaudit fort
d'avoir aſſemblé un couple ſi charmant ,
&pour en conſacrer l'événement , elle
propoſe d'en préſenter le tableau au temple
d'Ericine : cette idée leureſt,on ne peut
plus agréable ; & au bas de la peinture
qu'on exécuta peu de tems après , on lit
ces vers :
Egaux de ſentimens , de valeur &d'attraits ,
Ils font plus beaux cent fois que leurs divins
portraits:
Non , Mars , ſoit du combat , ſoit des feux de
Cyprine ,
Quand tu reviens vainqueur , tu n'as point cette
mine.
Poliarque , dans l'inſtant même, oublie
ſes périls paffés: il tenoit unpeu de cette
nation gaie, brave & ſenſible , qui d'abord
s'affecte violemment d'un accident facheux
, & finit paren plaiſanter. Ledélabrementde
Timoclée fur- tout, le fait rentrer
dans ſon caractère. -Convenez,Madame
, que nous l'avons échappé belle ;
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
que votre frayeur n'a pas été médiocre ,
&que la compagnie d'un homme qui ne
préſente point ſa tête de bonne grace au
fer de ſes aſſaffins , eſt on ne peut plus
dangereuſe. Comment donc ! il faut courir
çà & là dans une forêt ténébreuſe , ſe
voir à la merci d'un courſier fougueux ,
& s'enrouer juſqu'à extinction pour fonner
l'alarme & réveiller tout le monde ?
Voilà , par exemple , un habit dans le
plus granddéſaſtre ; un tête échevelée qui
porteroit envie aux bacchantes : je gage
que cellede vos femmes qui en a le département
me maudira mille fois avant d'y
rétablir l'ordre : auſſi , ſi nous rencontrons
quelque Glicère avec des couronnes , je
vous en dois une & la plus belle. Pardon ,
Madame , ſi je vous arrête en ces lieux :
j'ai peine à croire qu'un champ de bataille
de cette eſpèce puiſſe être de votre
goût : les Dames toute fois aiment affez
les guerriers , & le titre de vainqueur eſt
un attrait pour elles ; mais ceci ne vous
regarde en aucune façon ; vous êtes, vous ,
je le ſais , une des plus décidées veuves de
la cour ; la fidélité que vous avez jurée à
votre époux eſt un chef- d'oeuvre de ſtyle
qui ira loin; je fais auſſi , pour mon malheur
, que toute entrepriſe échoueroit
MARS. 1773 . στ
contre vos charmes , & qu'il me ſeroit
plus aiſé de détruire , cinq par cinq , tous
les voleurs de la Sicile, que de vous arracher
le moindre ſoupir.
Archombrote , qui avec beaucoup d'efprit
manquoit d'expérience , interrompt
Poliarque , & lui dit : Croyez-vous , mon
ami,que ce foient là des voleurs? Ils m'ont
paru bien mis , bien équipés ; j'ai cru même
appercevoir des nuances de cordons
&des marques de dignités : ſe peut - il ,
que ſous des dehors ſi beaux , on cache
des coeurs fi bas & des projets ſi noirs ?
Quoi ! ce ſont là des bigands ? Cher étranger
, lui replique Poliarque , depuis que
la pauvreté eſt un vice en Sicile , le vol&
le brigandage y ſont de tous les états : on
ſe paſſe moins d'or que d'honneur : une
eſcroquerie bien ourdie attire beaucoup
d'éloges à ſon auteur , ſi l'objet en vaut la
peine ; elle prouve du moins un grand
fonds d'eſprit & de ſagacité : au lieu que
la pauvre dupe ne peut manquer d'être
interdite , fur-tout s'il ne lui reſte rien .
Unguet- appens devient différent ; il n'eſt
pas honnête de tuer un homme pour lui
voler ſa bourſe ; on ne fouille pas non
plus dans les poches ; mais on dévaſte un
magaſin , & l'on fait punir le marchand
62 MERCURE DE FRANCE .
comme ufurier & impertinent , le tout
pour gagner du tems ou abſorber la dette.
Se voir dépouiller dans un grand chemin
n'eſt ici qu'une aventure plaiſante :
c'eſt à qui des voyageurs ſe fera voler
gros ; il en eſt même , qui la veille d'un
départ , empruntent au denier dix , pour
ne pas tomber dans la confufion d'un vol
bourgeois : ce qu'il y a de plus étonnant ,
c'eſt que la plupart de nos Seigneurs ſe
piquent d'élever & de dreſſer par euxmêmes
d'excellens courſiers qu'ils vendent
. ... non pas aux archers , mais à ces
mêmes voleurs qui , tôt ou tard , ſe font
rembourſer largement du prix fou qu'ils
y mettent. Il est vrai que la politique de
ces coquins eſt admirable , en ce qu'ils
n'aſſaſſinent qu'à leur corps défendant ou
à l'aſpect d'un mauvais porte-feuille : en
effet , que deviendroit leur commerce ,
s'ils ne dévaliſoient qu'une fois en la vie
la même perſonne ? Ce qui ſe trouve de
ſupérieur en eux , c'eſt un tact ſi fubtil ,
qu'ils définiffent un homme au premier
coup d'oeil. Celui ci eſt un publicain qui
n'a point manié les deniers du Roi , ſans
retenir ſa groſſe part. Celui-là eſt un guer .
rier qui a dévaſté cent provinces , & qui ,
pour étendre ſes contributions , ou bien
MARS. 1773 . 63
=
pour vaincre feul & mal - à- propos , a facrifié
vingt mille de ſes compatriotes .
Celui ci eſt un charlatan qui n'a qu'un
mérite d'affiches , dont les remèdes n'ont
jamais guéri que lui de la faim , &qui fe
choiſt impudemment des malades dans
tous les quartiers de Syracufe , qui ont
plus beſoin d'honneur que de guérifon .
Tous ces gens - là , ſuivant la morale
des grands chemins , méritent allez qu'on
les rançonne , &de voleur à voleur , c'eſt
toujours le plus brave &le mieux monté
qui l'emporte. Cependant , ajoute Atchombrote
, ceux - ci en vouloient bien
autant à votre vie qu'à votre bourſe.
Cela est vrai ; peut être m'ont- ils cru plus
intéreſfé&moins philoſophe : c'eſt àdire
faiſant affez de cas de ce métal où tant
d'hommes attachent leur bonheur fuprême
, pour le défendre juſqu'au dernier
foupir: hélas ! ils n'avoient qu'à parler.
Allons , interrompt Timoclée , c'eſt affez
s'entretenir d'aventures finiſtres ; je ne
fuis pas loin de chez moi , parlez dem'y
fuivre : ma vieille fervante , à qui la peur
aura fait prendre les devans , panſera vos
bleſſures : au reſte , vous avez beſoin de
nourriture & de repos; ne fût ce au moins,
Poliarque , que pour y converſer avec vo
64 MERCURE DE FRANCE.
tre nouvel ami . Les deux cavaliers ſe
rendent à cette invitation ſimple & prefſante
, & , après avoir raſſemblé ce qu'ils
avoient de gens épars dans la forêt , ils
marchent vers le château de la Dame.
Poliarque , chemin faiſant , raconte à Archombrote
, comme quoi étant parti au
point du jour de l'armée royale pour aller
à Gergente , il avoit rencontré cette Dame
des plus qualifiées de la cour , qui ſe
retire auprès de la fille du Roi ; que leurs
gens, par étourderie, s'étoient égarés dans
la forêt ; que Timoclée ſeule l'accompagnant
dans un défilé difficile , eing hommes
, armés de toutes pièces , piquèrent
leurs chevaux contre lui : alors , dit - il ,
la Dame s'enfuit , & vous ramène. Au
reſte , les dieux ont permis que la méchanceté
de ces brigands ait été vaine ,
puiſque j'ai commencé par en mettre deux
hors de combat , & qu'en votre préſence
j'ai fait fauter la tête au troiſième. Je ne
ſais trop à qui j'avois affaire , à moins que
ce ne fût un parti de l'armée de Lycogène
qui vouloit me faire payer de mon fang
l'amitié dont le Roi m'honore.
MARS. 1773 . 65
A M. DE LARIVE , furfon départ
de Bruxelle.
Tu pars done , cher Larive , & bientôt Melpomène
Avec toi pour jamais abandonne ces lieux !
Nous ne les verrons plus , ces héros ſi fameux ,
Au charmedeton art , renaiſſans ſur la ſcène ,
Se reproduire en toi , plus grands , plus vertueux.
Le traître Montaigu , dans ſa noire furie ,
Ne ſaura plus forcer notre ame anéantie ,
Alui donner des pleurs au nom deſes enfans.
De Ninias vengé les terribles accens :
Du triſte époux de Zenobie
Les jalouſes fureurs , les regrets ſi touchans ,
Brillans d'un nouveau charme au feu de ton génie,
Ne ſe tranſmettront plus de ton ame attendrie
Au fond de nos coeurs gémiſſans.
L'impoſteur Mahomet , le fier vengeur d'Alzire ,
Le généreux Baïard & l'amant de Zaïre ,
Dépouillés déſormais des preſtiges vainqueuts
De ton talent inimitable,
Vont être transformés en vains déclamateurs ,
Qui du ſpectateur équitable
Etourdiront l'oreille , & glaceront les coeurs.
Dans notre première ignorance
(
66 MERCURE DE FRANCE.
.
Ilcût peut-être , hélas ! mieux valu nous laiſſer.
Le bon p*** , le fougueux Ch *** ,
Pourroient encor charmer notre indolence ,
Si de ton art , à qui tout doit céder ,
La victoricuſe puiflance
N'étoit venu les terrafler.
Mais non : pars , cher Larive ; une gloire nouvelle
T'attend dans les mursde Lyon.
La carrière où tu cours eſt trop vaſte & trop
belle
Pourborner aux honneurs qu'on te rendà Bruxelle,
Tajuſte & noble ambition.
Souviens-toi cependant qu'ici l'on t'admira :
Que tu nous dois quelque reconnoillance ,
Et laiſſe nous , dumoins , la flatteuſe eſpérance
Qu'un deſtin plus propice ànos voeux te rendra.
L'INCENDIE DE L'HOTEL- DIEU.
Cantate.
Dans l'horreur ANS de la nuit quels cris ſe font
entendre ? ...
OCiel! à ce malheur devions-nous nous atten .
dre?
MARS. 1773 . 67
Ut cruel élément va donc détruire encor *
Cesmurs où chaque jour la ſenſible opulence
Offre un aſyle à l'indigence
Contre la douleur & la mort .
Venez dompter ce fléau redoutable ,
Braves ſoldats , citoyens généreux:
Courez , volez &, d'un bras ſecourable,
Préſervez-nous d'un deſtin rigoureux.
Prêts d'expirer ſous ces voûtes brûlantes,
• Des malheureux implorent du ſecours :
Qui franchira ces barrières fumantes ?
D'un fort affreux qui ſauvera leurs jours?
Venezdompter ce fléau redoutable ,
Braves ſoldats , citoyens généreux:
Courez , volez & , d'un bras lecourable,
Préſervez - nous d'un deſtin rigoureux.
Armé d'un courage intrépide ,
Les yeux de zèle étincelans ,
Déjà le fier pompier , d'une courſe rapide ,
Se tranſporte au travers de ces feux dévorans.
Sa main , avec intelligence ,
Dirige ces fouples canaux ,
Où l'onde , comprimant ſes flots ,
* En 1737 l'Hôtel-Dieu de Paris efluya un accident
pareil à celui qui fait le ſujet de cettecantate.
68 MERCURE DE FRANCE.
Se ſoulève , monte , s'élance ,
Tombe ſur des plafonds briſés ,
Etde ces gouffres embraſés
Suſpend enfin la violence.
Vains ſecours ! efforts impuiſſans !
Miniſtre du courroux céleste ,
L'aquilon , d'un ſouffle funeſte ,
Ranime ces feux expirans.
Leur rage indomptable
De cent lieux divers
Lance dans les airs
Un jour effroyable.
L'aſtre de la nuit
Pâlit d'épouvante ;
La Seine tremblante
Recule & s'enfuit.
Telle la tremblante Arérhuſe
Recule & s'enfuit de frayeur ,
Quand aux plaines de Syracuſe
L'Etna s'entr'ouve & vomit ſa fureur.
Aux élans redoublés de la flamme ondoyante
On voit tomber ces vaſtes bâtimens ,
Dont la vertu poſa les premiers fondemens ,
Et qu'elle ſoutenoitde ſa main bienfaiſante.
Mais que vois -je ? ... Le Ciel , inſenſible à nos
pleurs ,
Se plaît- il donc à combler nos douleurs ?
Le ſpectre de la mort , avide de nos larmes ,
Par fon aſpect , redouble nos alarmes ,
MARS. 1773 . 69
Et ranime à ces feux ſes funèbres flambeaux .
D'un regard menaçant il compte ſes victimes ,
Et fa tranchante faulx
Les précipite au fond de ces abîmes ,
Où des braſiers leur ſervent de tombeaux.
GrandDieu , déſarme ta vengeance ,
Entends nos gémiſſantes voix ,
Et, fansbleſſer tes juſtes loix ,
Fais - nous adorer ta clémence.
Qui peut réſiſter à tes coups ,
Dieu tout- puiſſant , Juge ſévère ,
Lorſque , dans ta ſainte colère ,
Ton bras s'appeſantit ſur nous ?
GrandDieu , déſarme ta vengeance ,
Entends nos gémiſſantes voix ,
Et , ſans bleſſer tes juſtes loix ,
Fais-nous adorer ta clémence.
Par M. de la Croix , Chanoine
Régulier Prémontré.
L'EXPLICATION du mot de la première
énigme du volume du mois de Février
1773 , eſt Epée; celui de la ſeconde eſt
Puce; celui de la troiſième eſt une Dame;
celui de la quatrième eſt Enigme. Le mot
70 MERCURE DE FRANCE.
du premier logogryphe eſt Papier , dans
lequel on trouve Pie ( oiseau ) , Ré ( ille )
Péra, juper , pipe , Priape , Pape ; celui
de la feconde eſt Cierge , où ſe trouve cire;
celui du troiſième eſt Cheminée , dans
lequel ſe trouvent cime ( des forêts ou des
montagnes) Chimène , menée , mine, chemin,
miche , niche , méche , chêne , échine.
ÉNIGME.
COMPOSÉ de trois pieds , je ſuis un quadrupède,
Célèbre avantCélar , Alexandre , Archimede:
J'étois avec Jeſus quand on l'appeloit Roi :
Devine-moi , lecteur: fi nonprends garde àtoi.
Par M. Fillette , vicaire de Ste Madeleine
de Verneuil au Perche.
J
AUTRE.
Efuis un tout denature bizarre ,
Je fais trembler les grands& les petits ,
Les héros & les beaux eſprits.
MARS.
1773 . 71
Tous briguent mes faveurs dont je ſuis trèsavare
,
D'un rienje ris comme un enfant ;
Sans en ſavoir au vrai la cauſe ,
Je m'arrête à la moindre choſe .
Je ſuis très- fol & très-prudent ,
S'il s'agit de juger quelqu'oeuvre degénie,
Perſonne , mieux que moi , n'en connoît la valeur
:
Je prononce ; & ma voix eſt toujours applaudie,
Quoique ſouvent je donne dans l'erreur ,
Je ne ſuis qu'un , &je ſuis plus de mille ,
L'on me trouve à Paris , à Rome , au Canada ,
Je ſuis un vieux barbon , unjeune Candida ,
Homme , femme à la fois , infolent &fervile.
ParM. Dupuis deBanfière,
AUTRE.
..
N dit qu'à tout on s'accoutume;
Je le crois : mais quel triſte fort
Que celui de ſe voir pouſſer avec effort ;
Repouſler : puis par fois reſter ſans une plume !
A dire vrai , leplus ſouvent ,
Tout ceci n'eſt que jeu d'enfant.
ParMa Houllier de St Remi,
de Sezanne.
72
MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRYPHΕ.
MOBILE bâtiment élevé dans la plaine,
Et changé bien ſouvent pluſieurs fois la ſemaine ,
Je ſers plus la nuit que le jour ;
Sans tête l'on me voit dans les mains de l'Amour.
-Par le même.
AUTRE.
CHAQUE Seigneur ſe plaît à m'avoir ſur ſa
terre ;
Ma ſeconde moitié ſe met dans la première.
Par le même.
JE
AUTRE.
fuis le dernier de ſept frères
Dont chacun doit naiſſance àDieu.
Coupez mon corps en deux : j'expoſe en premier
licu
Un des mortels ſoumis à mes loix peu ſévères ;
Ma ſeconde & dernière part ,
Du verd adoleſcent diſtingue le vieillard.
Par M. G. D. R. Vicaire d'Eſſay.
AUTRE .
Pag.75.
Mars
ArietteA
Amorozo.
1773. P
L'amour a SCO
rigueurs,
De même il a ses charmes S'ilfait
ver - ser
+
des pleursIlsçait tarır
M +
nos lar - mes D'aimer tout vous
+
engagel'amour n'estpascruchNe soy:
ezpoint volageIlvous serafi:del.
MARS. 1773 . 73
QUATRE
AUTRE.
fois par ſaiſon je venois à Paris :
Empreflé d'amuler , d'égayer les eſprits;
En habit de couleur , & toujours des plus minces ,
Sans fuir mon lieu natal , je parcours les provin
ces.
C'eſt, diras tu , tomber en contradiction .
Eh ! point du tout , lecteur : avec toi je parie
Que tu vas convenir de mon aſſertion ;
De mes ſept pieds en deux fais la divifion
Trois couvrent de la terre une grande partie ;
D'un Eſculape habile à conſerver la vie ,
Le reſte accroît , ſoutient la réputation .
Par le même.
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
Lettres édifiantes & curieuses , écrites des
Miffions étrangères , par quelques Mifſionnaires
de la C. de J. XXIX . recueil
in- 12 . A Paris , chez Ruault , libraire
, rue de la Harpe , près la rue
Serpente. :
CES lettres , dont le premier recueil a été
publié en 1702 , n'ont pas peu contribué
D
(
74
MERGURE DE FRANCE .
1
ànous faire connoître les uſages , les
moeurs , le caractère & les loix d'un peuple
ſupérieur à toutes les Nations de l'Afie
pat ſon ancienneté , ſes progrès dans les
arts, ſa ſageſſe , ſa politique , ſon goût
pour la philofophie. Mais le vaſte empire
de la Chine n'a pas été le feul théâtre des
travaux des Miſſionnaires de la C. de J.
Ces hommes apoftoliques ont parcouru
les différentes régions de l'Aſie , de l'Afrique
& de l'Amérique ; & fans perdre
de vue le premier objet de leurs travaux,
ils n'ont pas laiſſé ignorer à l'Europe favante
les connoiſſances qu'ils ſe ſont procurées
ſur les moeurs des Nations qu'ils
ont viſitées , fur leur gouvernement, leurs
coutumes , leurs richeſſes naturelles , &
enfin ſurle commerce que nous pourrions
faireavecces peuples. Les perſonnespieuſes
peuvent donc efpérer de trouver dans
ces recueils de lettres de quoi nourrir leur
piété, &les ſavans desinſtructions fur les
différens objets de leurs études. Le vingt.
neuvième recueil qui vient de paroître
contient une lettre du P. de St Eſtevan ,
originaire d'une illuſtre famille d'Eſpagne
, nommé agent du Clergé de France
à l'âge de vingt-deux ans , & aujourd'hui
Supérieur général des miſſions de l'Inde ,
১
MARS. 1773 75
Sa lettre eſt datée de Pondicheri,du 7Décembre
1754. Elle contient une eſpèce
dejournal de l'embarquement de ce mifſionnaite
pour l'Inde. Elle eſt ſuivie d'une
lettre du P. Laureati , homme d'un rare
mérite , au rapport de tous les voyageurs
qui l'ont connu à la Chine où il eſt mort
depuis pluſieurs années. Sa lettre eſt écrite
de Fokien , le 26 Juillet 1714. L'éditeur
l'a traduite de l'italien , & quoiqu'elle
foit un peu ancienne, il a cru devoir
la placer dans ce recueil à cauſe de
pluſieurs notions particulières qu'elle
donne fur l'hiſtoire naturelle de la Chine.
Le P. Laureati fait mention de pluſieurs
animaux rares & curieux , & entre autres
d'une eſpèce de tigre ſans queue , & qui
a le corps d'un chien. C'eſt de tous les
animaux le plus féroce & le plus léger à
lacourſe. Si l'on en rencontre quelqu'un ,
&que , pour ſe dérober à ſa fureur , on
monte ſur un arbre , l'animal pouſſe un
certain cri , & à l'inſtant on en voit artiver
pluſieurs autres qui , tous enſemble ,
creuſent la terre au tour de l'arbre , le déracinent&
le font tomber. Mais les Chinois
ont trouvé depuis peu le moyen de
s'en défaire ; ils s'affemblent vers le foir
enun certain nombre , & fotment une
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
forte påliffade dans laquelle ils ſe renfer.
ment ; enfuite imitant le cri de l'animal ,
ils attirent tous ceux des environs , &
tandis que ces bêtes féroces travaillent à
fouir la terre pour abattre les pieux de la
paliſfade , les Chinois s'arment de flèches
&les tuent , fans courir aucun danger.
On voit auffi des couleuvres & des vipères
dont le venin eſt très - violent. Il y
en a dont on n'eſt pas plutôt mordu , que
le corps s'enfle extraordinairement , &
que le fang fott par tous les membres , par
les yeux , par les oreilles , la bouche , les
narines & même par les ongles. Mais
comme l'humeur peftilente s'évapore avec
le ſang , leurs morſures ne font pas mortelles.
Il y en a d'autres dont le venin eſt
beaucoup plus dangereux : n'en eût - on
été mordu qu'au bout du pied , à l'inſtant
le poifon monte à la tête, &ſe répandant
foudain dans toutes les veines , il cauſe
des défaillances , enfuite le délire& puis
la mort. On n'a pu trouver juſqu'ici aucun
remède qui fût efficace contre leur
morfure.
Trois lettres du P. Bourgeois , miffion .
naire actuellement à Pekin , où il jouit de
la plus haute conſidération , contiennent
aufli des inſtructions ſur la Chine , & les
MARS.
1773 . 77
moeurs des Chinois principalement. Le
P. Bourgeois a trouvé le Chinois à Canton
à peu près tel qu'on ſe le figure en
Europe. Ce miſſionnaire avoue cependant
qu'on peut dire des Chinois ce qu'on dit
des particuliers , qu'ils perdent à être vus
de trop près ; il ajoute qu'on exagère dans
les tableaux la petiteſſede leurs yeux ,& la
façon dont ils font taillés. Sur cent on en
trouvera au moins une vingtaine qu'on
déguiſeroit fort bien en Européens ; & il
le faut bien, ſans quoi il ſeroit impoffible
aux miffionnairesd'entrer dans les terres ,
parce qu'à tous momens ,, pour paffer , ils
font obligés de ſe préſenter àà des douaniers
qui ont bonne vue. Ce qui trahit le
plus un Européen, ce font des yeux bleus.
Le P. Bourgeois confirme la peintureque
les voyageurs nous ont faitede la prodi .
gieuſe population de laChine. Dans Canton,&
fur la rivière il y a un million d'ames.
Il y en a autant dans un village qu'on
peut dire voiſin , puiſqu'il n'eſt éloigné
quede cinq ou fix lieues ; il s'appelle Fon .
kaw. Pour être une grande ville , il ne lui
manque que des murs. Pouſſa eſt la grande
divinité des Chinois ; ils l'adorent ſans
ſavoir ce que c'eſt . Ils l'adorent , comme
ils le diſent eux- mêmes , parce que leurs
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
pères l'ont adorée: ils la repréſentent ſous
mille formes différentes ,&preſque toutes
avec un ventre monstrueux . Il y a auffi
des femmes Pouffa. Le nombre de ces
idoles augmente tous lesjours , parce que
l'Empereur change en Pouffa les hommes
&les femmes qu'il veut diftinguer après
leur mort.
Le P. Bourgeois fait mentionde ces fameufes
tours qui font diſpoſéesde façon
qu'en vingt-quatre heures l'Empereurpeut
favoir ce qui ſe paſſe à Canton, quoiqu'il
enfoit éloigné de plusde fix cens lieues.
Cestours fontde huit étages. Les dehors
qui fontde porcelaine ſont ornés de di
verſes figures. Elles ſont revêtues au dedans
de marbres très-polis de différentes
couleurs . On a pratiqué dans l'epailleur
du mur un eſcalier par lequel on monte d
tous les étages , & delà ſur debelles galeriesde
marbre qui embelliſſent les ſaillies
dont la tour est environnée. On voit au
coin de chaque galeriede petites cloches
fufpendues , qui agitées par le vent , rendent
un ſon affez agréable.
Le même miſſionnaire annonce dans
une de ſes lettres que le P. Collas , auffi
miſſionnaire à Pekin, ſe propoſe de don.
ner la ſolution du problêmeſuivant. Pour. i
MARS. 1773 . 79
quoi Pekin étant au quarantième degré
de latitude à- peu-près,y fait- il ſi froid en
hiver , qu'on est obligé de coucher ſur un
four qu'on chauffe toute la nuit ? & pour
quoi y fait il fi chaud en été , que les an
nées dernières il y mouruthuit mille hom
mes , brûlés par les ardeurs du ſoleil ?
Une lettre du P. Horta , jéſuite Italien,
nous donne des détails curieux fur les cour
tumes & uſages des habitansdu Tonquin,
où ce miſſionnaire a été arrêté & jeré
dans les fers en 1766. Quand un Tonqui
nois rend viſite à un autre , il s'arrête à la
porte & donne au portier un cahier de
huit à dix pages , dans lequel il a écrit en
gros caractères fon nom , ſes titres & le
motifde ſa viſite. Ce cahier eſtde papier
blanc & couvert de papier rouge. Les
Tonquinois en ont de pluſieurs fortes ,
ſelon le rangdes perſonnes qu'ils viſitent.
Si celui qu'on veut viſiter eſt abſent de la
maiſon , on laiſſe & on recommande le
cahier au portier , & la vifte eſt cenſée
faite& reçue. Un magiſtrat , dans les vis
fites qu'il fait , doit être vêtu de la robe
de cérémonie , qui eſt affectée à ſon emploi.
Ceux qui n'ont aucune charge pu
blique , mais qui ſont en quelque confidération
parmi le peuple , our auſſides ha
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
1
bits deſtinés aux viſites , & ne peuvent ſe
diſpenſer de les mettre ſans manquer à la
civilité. Celui qui eſt viſité va recevoir
à la porte celui qui rend la viſite. Ils joignent
tous les deux les mains en s'abordant
, &fe font pluſieurs politeſſes muertes.
Le maître de la maiſon invite l'autré
àentrer, en lui montrant la porte. S'il y a
pluſieurs perſonnes, celle qui eſt la plus
diftinguée ou par ſon âge , ou par fa dignité
, occupe la place d'honneur , mais
elle la cède toujours à l'étranger ; la pre
mière place eſt celle qui ſe trouve la plus
voifine de la porte , ce qui eſt directement
oppofé à nos uſages. Après que chacun eſt
affis , celui qui viſite expoſe de nouveau
le motifde ſa viſite. Le maître de la maifon
l'écoute gravement , & s'incline de
tems en tems , ſelon qu'il eſt marqué dans
le cérémonial. Enſuite les premiers ſerviteurs
de la maiſon , vêtus d'un habit de
cérémonie , apportent une table triangulaire
, fur laquelle il y a deux fois autant
de taſſes de thé qu'il y a de perſonnes ; au
milieu ſe trouvent deux boîtes de bethel ,
des pipes & du tabac. Lorſque la vifite
eſt finie , le maître de la maifon reconduit
ſon hôte juſqu'au milieu de la rue ,
& là recommencent les révérences , les
MARS. 1773 . 81
inclinations , les élévations de mains &
les complimens. Enfin , lorſque l'étranger
eſt parti , & qu'il eſt déja un peu loin ,
le maître de la maiſon lui envoie un valet
pour lui faire un nouveau compliment de
ſa part , & quelque tems après celui cien
envoie un à fon tour pour le remercier ;
ainſi finit la viſite. Ce n'eſt pas ſeulement
dans leurs viſites que l'on remarque cette
politeffe gênante & biſarre ; elle a encore
lieu dans toutes les actions qui ont quelque
rapport à la fociété. Les Tonquinois
mangent ſouvent enſemble ,& c'eſt pendant
leurs repas qu'ils traitent ordinairement
de leurs affaires . Ils ſe ſervent au
lieu de fourchettes de certains petits batons
d'ivoire ou d'ébène dont les extrémités
ſont d'or ou d'argent. Ils ne touchent
jamais rien avec les doigts ; delà
vient qu'ils ne ſe lavent jamais les mains,
ni avant , ni après le repas. On peut comparer
lesTonquinois à table aux muficiens
d'un orchestre. Ils ſemblent qu'ils mangent
en cadence & par meſure , & que le
mouvement de leurs mains & de leurs
machoires dépend de quelques règles particulières
. Leurs tables ſont nues & fans
ſerviettes; elles ſont ſeulement entourées
de longs tapis brodés qui pendent juſqu'à
Dy
82 MERCURE DE FRANCE .
terre. Chacun a ſa table , à moins que le
grand nombredes convives ne les oblige
de s'aſſeoir deux à la même. On les ſert
toutes également & en même tems, & on
les couvre de pluſieurs petits plats, les
Tonquinois préférant la variété à une
abondance fuperflue. Celui qui veut inviter
quelqu'un à un repas , lui envoie la
veille un petit cahier d'invitation où fe
trouve l'ordonnance du repas. Cette invitation
eſt à peu près conçue en ces termes
: " Chao - ting a préparé un repas de
>>quelques herbes , a nettoyé ſes verres ,
» & rendu ſa maiſon propre , afin que Se-
>>tong vienne le récréer par les charmesde
>>ſa converfation & par l'éloquence de fa
>>doctrine ; & il le prie de lui accorder
>> cette divine fatisfaction . » Sur la première
feuille du cahier on écrit en forme
d'adreſſe , le nom le plus honorable de
celui qu'on invite,&on lui donne lestitres
convenables au rang qu'il occupe. On
obſerve les mêmes formalités avec tous
les convives qu'on a deſſein d'inviter. Le
jour deſtiné pour le feſtin , le maître de
la maifon envoie dès le matinun cahier
ſemblable au premier , pour rappeler aux
convives la prière qu'il leur a faite. Vers
l'heure du repas il leur envoie un-troifième
cahier & un ferviteur pour les
MARS. 1773 83
accompagner & pour leur marquer
l'impatience qu'il a de les voir. Lorfque
les convives font arrivés & qu'on eft
ſur le point de ſe mettre à table , le maîtrede
la maiſon prend une coupe d'orcu
d'argent,& l'élevant avec les deux mains,
il ſalue celui des convives qui tient le
premier rang par ſon emploi : enfuite , il
fort de la ſalle & va dans la cour,où après
s'être tourné vers le midi , & après avoir
offert le vin aux dieux tutélaires de ſa
maiſon , il le verſe en forme de ſacrifice .
Après cette cérémonie chacun s'approce
dela table qui lui eſt deſtinée. Les convives
avant de s'affeoir font plus d'une
heure à ſe faire des complimens , &' e
maître de la maiſon n'a pas plutôt fint
avec l'un qu'il recommence avec l'autre .
Lorſqu'il s'agit de boire on redouble les
complimens ; le convive le plus diſtingué
boit le premier ; les autres boivent enfuite&
tous ſaluent le maître de la maifon.
Quoique leurs taſſes ſoient fort pe.
tires , & qu'elles n'aient pas plus de profondeur
que la coquille d'une noix , copendant
ils boivent lentement & à plufieurs
repriſes , & lorſque leurs fronts.
font déridés , ils agitent pluſieurs queſtions
plaifantes , & ils ont de petits jeux où ce-
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
lui qui perd eſt condamné à boire. IIarrive
ſouvent que l'on joue la comédie
pendant le repas. C'eſt un divertiflement
mêlé de la plus eftroyable muſique que
l'on puiffe jamais entendre. Les inftrumens
font des baſſins d'airain ou d'acier ,
dont le fon eſt aigu ou perçant ; un tambour
fait de peaux de bufles qu'ils battent
tantôt avec le pied , tantôr avec des
bâtons dont ſe ſervent les trivelins d'Italie
, & enfin des flûtes dont le ſon eſt plus
lugubre que touchant . Les voix des muficiens
ont à-peu- près la même harmonie.
Les acteurs de ces comédies ſont de jeunes
garçons depuis l'âge de douze ans jufqu'à
quinze. Des conducteurs les menent
de province en province. Leurs pièces
de theâtre font ordinairement tragiques à
en juger du moins par les pleurs continuels
des acteurs & par les meurtres feints
quis'y commettent. La mémoire des acteurs
a de quoi ſurprendre. Ils ſavent par
coeur juſqu'à quarante & cinquante comédies
, dont la plus courte dure ordinairement
cinq heures. Ils traînent par - tout
leur theatre , & quand ils font appelés ,
ils préfentent le volume de leurs comédies
, & fitôt qu'on a choiſi la pièce qu'on
veut voir , ils la jouent ſur le champ fans
MARS. 1773 . 85
autre préparation. Vers le milien du repas
un des comédiens fait le tour des tables ,
*&demande à chacun quelque petite récompenſe
. Les valets de la maiſon font la
même choſe , & portent au maître l'argent
qu'ils ont recu. On étale enfuite aux
yeux des conviés un nouveau repas , qui
eſt deſtiné pour leurs domeſtiques . La fin
du repas répond au commencement. Les
convives louent en détail l'excellence des
mêts , la politeſſe & la généroſité de leur
hôte : celui- ci s'humilie & leur demande
pardon en s'inclinant profondément, de ne
les avoir pas traités ſelon leur mérite .
Cette lettre renferme auſſi pluſieurs
détails fur la religion des Tonquinois ,
fur leurs moeurs , leur caractère , l'hiſtoire
naturelle de leur pays. Les Tonquinois ,
ſuivant le portrait que le P. Horta nous
en fait, font affez francs , quoique parmi
eux une tromperie faite avec adreſſe paſſe
ordinairement pour un traitde prudence .
Ils font généreux , mais leur générofité ne
ſe règle que ſur leur intérêt , & quand
ils n'ont rien à eſpérer , ils ne ſe déterminent
que difficilement à donner , &
dans ces fortes d'occaſions , ils ont grand
ſoin de cacher ce qu'ils ont pour n'être
-pas importunés. En général , ils font bra
86 MERCURE DE FRANCE.
ves , laborieux , adroits & prodigues dans
leurs dépenſes d'éclat , comme leurs mariages
, leurs enterremens , leurs fêtes&
leurs alliances. Ils n'aiment point les Européens
, & leur plus grand plaiſir eſt d'en
faire des dupes .
Ce XXIX recueil de lettres édifiantes
& curieuſes eft précédé d'un avertiſlement
où l'éditeur nous prévient que les
deux recueils ſuivans ſont ſous preſſe. La
ſuite paroîtra ſucceſſivement. Il prie les
perſonnes qui font dépoſitaires de quelques
lettres des Miſſionnaires , de vouloir
bien lui en donner communication .
Anecdotes arabes & muſulmanes , depuis
l'an de Jeſus - Chriſt 614 , époque de
l'établiſſement du Mahométiſme en
Arabie , par le faux prophète Mahomet
, juſqu'à l'extinction totale du Califat
en 1538 ; vol, in - 8 °. petit format.
A Paris , chez Vincent , imprimeurlibraire
, rue des Mathurins , hôtel de
Clugny.
Des différentes hiſtoires qui ont déjà
paru four le titre d'Anecdotes , celle ci
n'eſt pas la moins féconde en événemens
&la moins curieuſe. Les principaux traits
qui caractériſent le faux prophète MahoMARS.
1773 . 87
met& les Califes , ſes ſucceſſeurs , y font
rapportés . Quelques - uns de ces Souverains
ont relevé l'éclat de leur diadême
par des vertus pacifiques , par leur amour
pour la justice & la protection qu'ils ont
accordée aux ſavans. Mais la plupart ont
ignoré le plaifir fi doux pour un monarque
qui penſe, de commander à des hommeslibres.
La forme que l'auteur a adoptée pour
nous tranſmettre les principaux traits de
cette hiſtoire,lui a donné la liberté d'y inférer
pluſieurs petits faits que l'on ſe plaît
àretenir. Le docteur Aboulaina étoit trèspauvre
; & pour acquérir des richeſſes, il
faifoit tous les jours la cour au Viſir
d'Abdalmelec : mais ce miniſtre n'étoit
point libéral. La fille du docteur , aufli
aimable que ſpirituelle , fatiguée de voir
ramper inutilement ſon père , lui dit :
• Vous allez ſans ceſſe chez le Viſir ; ne
>>lui parlez vous pas de vos beſoins ?
>>>Sans doute ; mais il feint de ne pas
>> m'entendre. --Ne voit il pas votre ex-
> trême indigence ? -Hélas ! comment
>> la verroit- il ? il ne daigne pas ſeule-
>> ment m'honorer d'un regard. -Mon
>>père , reprit alors la jeune fille , ne fer-
> vez point ces idoles qui n'entendent
88 MERCURE DE FRANCE.
- point , qui ne voient point , qui n'accor.
>> dent rien aux prières des mortels . >>>
Hégiage , miniftre & général ſous le
calife Valid , s'étoit rendu redoutable par
ſes cruautés ; l'hiſtoire rapporte cependant
de ce Général ce trait de clémence. Un
jour qu'il ſe promenoit à la campagne , il
rencontra un Arabe du défert , qui ne le
connoiſſoit point , & il lui demanda quel
homme étoit cet Hégiage dont on parloit
tant. « C'eſt un monſtre qui s'abreuve
>> de ſang , répondit l'Arabe. - Ne me
>> connois tu point , reprit le miniſtre ?-
>> Non , dit le payſan . -Hé bien ! ap- .
>>prends que je fuis cet Hégiage , dont tu
» parles ſi bien. » L'Arabe étoit perdu :
une ſaillie d'eſprit lui ſauva la vie . « Et
>> vous , dit-il fans s'étonner au terrible
miniſtre , ſavez vous qui je ſuis ?
>> Non. -Je ſuis de la famille de Zobéir,
> dont tous les deſcendans deviennent
>> fous trois jours de l'année , & ce jour-
>> ci eſt l'un des trois. Hégiage ſourit &
pardonna.
رد
-
Dans le douzième ſiècle pluſieurs aſtrologues
s'étoient érigés en devins , & mettoientà
contribution la crédulité des Egyp .
tiens . Une femme, trompée par la réputation
que s'étoit acquiſe un de ces charla-
1
MARS.
1773 .
tans , vint le trouver & le fupplia de tirer
fon horoscope. L'empirique dreſſe auffitôt
pluſieurs figures ; mais il refuſe de
patler juſqu'à ce qu'on ait payé ſon ſavoir.
La Dame lui donne un petite pièce d'argent
; & l'aftrologue mécontent d'avoir
reçu ſi peu : « Madame , lui dit- il , les
>> aftres m'apprennent qu'il y a dans vos
>> coffres une grande diſette d'argent. -
» Jamais ils n'ont dit ſi vrai , répond la
>> confultante. -Mais , ajoute l'oracle ,
» n'auriez - vous point perdu quelque
>> choſe ? - Vous l'avez dit : ce que je
>> viens de vous donner . »
Le volume qui doit ſuivre immédiatement
celui ci, fous le titre d'Anecdotes
orientales , première partie , fervira tout àla
fois d'introduction & de ſuite à l'hiftoire
des Califes .
Histoire d'une jeune Angloise , précédée
de quelques circonstances concernant
l'enfant hydroſcope , & de beaucoup
d'autres traits & phénomènes les plus
finguliers en ce genre : ſuivie d'un parallèle
des rapports que ces phénomènes
paroiſſent avoir entr'eux , de quelques
vues patriotiques à ce ſujet , &
d'une manière rien moins que phyſi90
MERCURE DE FRANCE .
que , d'enviſager ces miracles de la nature;
ouvrage ſoumis aux lumières des
ſavans Naturaliſtes , Phyſiologiſtes ,
chymiſtes , à celles des ſociétés & académies
des ſciences ; enfin , aux obfervations
des curieux & amateurs d'hiftoire
naturelle , avec les autorités &
pièces juſtificatives.
Felixqui potuit rerum cognofcere causas !
VIRG. Georg. 11 , V. 489.
brochure in- 12 . de 92 pages ; nouvelle
édition très- augmentée ; imprimée à
Phyſicopolis ; & fe trouve à Paris, chez
Lottin le jeune , rue St Jacques , visà-
vis celle de la Parcheminerie .
Cette nouvelle édition eſt principalement
augmentée d'une lettre philoſophi.
que adreſſée à l'auteur de l'Histoire de la
jeuneAngloise. Cette parodie enjouée de
tous les écrits publiés juſqu'à préſent ſur
les introſcopes , hydroſcopes & autres
phénomènes pareils , a produit l'effet que
l'on pouvoit en attendre. Il y avoit lieu
d'eſpérer que les traits du ridicule rameneroient
plus promptement les partiſans
des obfervations hydroſcopiques à
une fage défiance contre le charlataniſme
MARS. 1773 . 91
des hydroſcopes , que des raiſons, qu'une
prévention aveugle les empêche ſouvent
d'écouter. Au reſte , cette prévention paroît
aujourd'hui entièrement diſſipée. Un
Marſeillois mande dans une de ſes lettres
qu'après avoir inutilement cherché
de l'eau dans un endroit où Jean- Jofeph
Paranque (& non Jean - Jacques Parangue)
en avoit vu, il vient d'en trouver
heureuſement dans un endroit où l'hy
droſcope n'en avoit point vu.
Théorie& pratique des Longitudes en mer,
publiées par ordre du Roi. AParis , de
l'imprimerie royale ; & ſe diſtribue à
: Paris , chez Panckoucke , libraire , ruc
des Poitevins , hôtel de Thou ; vol.
in 8°.
:
Cebon ouvrage eſt de M. de Charnières,
lieutenant des vaiſſeaux du Roi . Il a été
préſenté à l'Académie royale des Sciences
de Paris ; & les Commiſſaires nommés
pour l'examiner en ont rendu le compre
ſuivant. Cette Théorie &pratique deslongitudes
en mer eſt diviſée en trois parties ,
&précédée d'un diſcours préliminaire
où l'auteur rappelle ſucceſſivement les efforts
que l'on a fairs pour perfectionner
l'octant de réflexion& le mégamètre. L'a92
MERCURE DE FRANCE.
vantage de celui- ci eſt ſi ſenſible , que M.
de Charnières ne s'attache guère à répon
dre aux objections de ceux qui ont voulu
lui préférer l'octant. Celui- ci , préſenté à
la Société de Londres en 1731 , n'a acquis
de la confiance pour les diſtances
meſurées à la mer , qu'avec le ſecours des
arts , fur tout depuis qu'on a vu naître le
mégamètre : on n'eſt pas même d'accord
en Angleterre ſur la préciſion des minutes
que l'on accorde aux diſtances meſarées
avec l'octant. En effet , par des obfer.
vations faites à terre à Cambridge parM.
Ludlam en 1767 & 1768 , & publiées à
Londres , on voit que les erreurs des diftances
de la lune àB du Capricorne , ont
produit 2 à 3 degrés d'incertitude dans la
longitude du lieu. M. de Charnières obſerve
, avec raiſon , que le moindre défaut
de paralléliſme dans les ſurfaces des
miroirs des octans , cauſe de grandes
aberrations , relativement aux arcs meſurés
. Or ces défauts ſont preſque inévitables
de la part des artiſtes , quelque choix
qu'ils faſſent de ces miroirs ; ainſi lesmarins
doivent en ce cas ſe méfier de la diftance
obſervée & principalement des
grandes diſtances meſurées avec l'octant.
Acette occafion, M. de Charnières a foin
,
MARS. 1773 . 93
d'averir auſſi que le mégamètre ne doit
pas s'étendre à de trop grands arcs. Dans
l'état actuel où il préſente cet inſtrument,
il peut meſurer à terre des arcs juſqu'à 12
degrés ; mais il feroit néceſſaire pour les
uſages de la mer de ſe réduire aux limites
du Zodiaque , c'eſt à-dire , à environ
$ degrés. La raiſon en eſt fondée , felon
l'auteur , aurant ſur les principes de la
dioptrique , que ſur les expériences continuelles
qu'il a faites de fon inſtrument :
telle eſt la ſubſtance du diſcours préliminaire
.
La première partie de l'ouvrage contient
une deſcription bien détaillée &
bien néceſſaire aux artiſtes pour conſtruire
le mégamètre dans l'état de perfection
où il vient d'être porté , fur tout depuis
1769 , que les demi - objectifs décrivant
des arcs de cercle , ont par ce moyen acquis
à chaque angle un foyer conſtant ,
comme il étoit néceſſaire pour ſimplifier
les calculs des diſtances ; & à plus forte
raiſon quand on ſe ſert de verres achromatiques
, dont les foyers font moins vagues
qu'aux lunettes aſtronomiques.
La deuxième partie préſente une aſtronomie
élémentaire , dont M. de Charniè.
res ne propoſe guère que ce qui a un rap
94 MERCURE DE FRANCE.
port immédiat à la ſciencedes longitudes,
Il offre ici aux jeunes navigateurs des élémens
, qui répandus dans pluſieurs traités
d'aſtronomie , ne peuvent ſe raſſembler
dans les voyages ſans beaucoup d'embatras
: il donne auſſi une nouvelle formule
pour la parallaxe de latitude , qui remplit
plus promptement ſon objet,
La troiſième & dernière partie contient
dans un exemple , qui renferme des cas
compliqués , l'application des méthodes à
la Théorie des longitudes ; il donne auffi
pluſieurs tables pour abréger les calculs
enfin un modèle ou forme générale pour
s'y diſpoſer & y mettre l'ordre néceſſaire,
Tel eſt le but général de l'auteur , en perfectionnant
fon ancien ouvrage , & pofant
pour baſe la collection entière des
principes néceſſaires à la ſcience des longitudes.
Ce nouveau traité a été en conféquence
jugé par les commiſſaires digne
des éloges de l'Académie , & très- utile à
la marine , ſoit par les nouveautés qu'il
préſente à l'occaſion du mégamètre , foit
pour l'ordre & la clarté qui règnent dans
les trois parties qu'il renferme .
Les Annales de la Bienfaisance , ou les
hommes rappelés àla bienfaiſance ,
MARS. 1775. 95
par les exemples des Peuples anciens
&modernes , qui ont donné , ſoit en
public, foit en particulier , des exemples
d'humanité , de vertu , de généroſité
; 3 yol . in- 8º. br, Prix , 6 liv. A
Lauſanne ; & ſe trouve à Paris , chez
Lacombe , libraire , rue Chriſtine .
د
Il ſeroit trifte , fans doute , pour l'humanité
, que les annales de la bienfai.
fance puffent être renfermées en trois
volumes ; mais l'auteur de ce recueil eftimable
nous prévient que fon objet a été
de raſſembler des exemples de générolité,
'de grandeur d'ame & de bienfaiſance en
alfez grand nombre pour confondre
ces eſprits miſanttopes qui ne croient
point à la vertu qui en vantant fans
ceſſe la leur , ſe récrient contre la mé
chanceté des hommes & calomnient la
nature humaine. On verra que tous les
fiècles , tous les pays ont été diftingués
par des vertus ; que ſi elles paroiſſent
moins nombreuſes &moins fréquentes
que les crimes , c'eſt que ceux - ci font
plus de bruit , & que les autres ſe pratiquent
en filence. On connoît la plupart
des fléaux du genre humain ; preſque tous
ſes bienfaiteurs font ignorés , leur modeſtie
a impoſé le filence à la reconnoif
96 MERCURE DE FRANCE .
fance , la haine & les horreurs ont éternifé
les noms des ſcélerats .
Ces annales font principalement offer.
tes à la jeunetfe . L'auteur eſpère que les
inftituteurs lui fauront quelque gré de ce
travail ; ils pofront le mettre avec fruit
entre les mains de leurs élèves qui y apprendront
à connoître les noms chers à
l'humanité , à les préférer aux noms des
héros qui l'ont affligée , & à apprécier ces
derniers ; ils y puiferont en même tems
une idée générale de l'hiſtoire des peuples
qui ont fait le plus de bruit fur la
terre , & de celle des nations qui exiſtent
'actuellement . Ces notions préliminaires
leur faciliteront une étude plus étendue ,
&ils feront encore prémunis contre les
préjugés que donnent la plupart des hiftoriens
, & contre les faux jugemens qui
ne contribuent que trop à éblouir.
L'auteur des annales fait ici une réflexion
qui ne peut- être remiſe trop fouvent
ſous les yeux du lecteur. « On a
» conſacré , dit- il, dans les faſtes de l'hiſ-
» toire , les triomphes des conquérans ,
» les révolutions des empires & les noms
و د
des hommes illuſtres ; on s'eſt princi-
>> palement empreſſé de tranſmettre à la
» poſtérité les monumens brillans , mais
>> affreux ,
MARS. 177.3 . 97
» aftreux , de l'ambition & de la perver-
" fité humaine. Les annales du monde
>>ne ſemblent être en effet que le tableau
>> de ſes malheurs &de ſes crimes .Avoir
>> les peintures impoſantes que l'on nous
>> a tracées du bouleverſement du globe
» & de la cruauté de ſes tyrans , il ſem-
>>bleroit que la majeſté de l'hiſtoire ne
>> peut ſe ſoutenir qu'en ſe promenant fur
» les ruines des nations. Les éloges pom-
>> peux qu'on prodigue aux Cyrus , aux
»Alexandre , aux César , les font ad-
>> mirer lors même qu'ils ſe baignent dans
>> le ſang de leurs proches , de leurs amis
» & de leurs concitoyens ; on diroit que
> la véritable grandeur conſiſte à détruire.
La bienfaiſance eſt la vertu qui nous
rapproche le plus de la Divinité,qui ayant
créé les hommes pour qu'ils foient heureux
, veut leur bonheur. Les Scythes ,
pourſuivis par Alexandre juſqu'au milieu,
des bois & des rochers qu'ils habitoient ,
dirent à ce conquérant qui vouloit paſſer
pour le fils de Jupiter Ammon : Tu n'es
pas un Dieu , puiſque tu fais du mal aux
hommes.
Léopold , Duc ſouverain de Lorraine,
méritoit bien une place dans ces annales
E
)
98 MERCURE DE FRANCE.
par fon caractère bienfaiſant. On faiſoit
àce Prince le récit de quelques avantages
qu'un Souverain venoit de faire à ſes
peuples. Il le devoit , répondit le Duc;je
quitterois demain ma souveraineté , fije
ne pouvoisfaire du bien. Un Gentilhomme
, qui ne lui avoit jamais rien demandé
, quoiqu'il fût dans le beſoin , jouoit
avec fon maître & gagnoit beaucoup :
Vous jouez bien malheureusement , dit- il
au Prince. Jamais , repartit Léopold , la
fortune ne m'a mieuxfervi ; maisjedevoisfeul
m'en appercevoir.
L'auteur des annales , en nous rappelant
à l'article de Turenne, les principaux
traits de la vie de ce grand Général,n'oublie
point celui qui lui mérita le glorieux
ritre de Père des Soldats. L'armée de
France faifoit une pénible retraite pendant
laquelle Turenne étoit jour & nuit
en action , pour mettre les troupes à couvert
des infultes des Impériaux. Dans le
cours de cette marche , le vicomte de Turenne
retourne ſur ſes pas , pour voir fi
tout eſt en ordre ; il apperçoit un foldat
qui n'ayant plus la force de ſe foutenir
s'étoit jeté au pié d'un arbre pour y attendre
la finde ſes maux : le général auſſitôt
defcend de cheval , aide le ſoldat à ſe
,
MARS. 1773. 99
relever , lui donne ſa monture , &l'accompagne
lui - même à pied , juſqu'à ce
qu'il eut pu joindre les chariots , où il le
fit placer. Cette bienfaiſance du général ,
&ſes vertus militaires , lui avoient mérité
la confiance de ſon armée,& lui avoient
en quelque forte attaché tous ſes ſoldats
par les liens de la reconnoiſſance. Un
jour , qu'épuiſé de veilles &de fatigues ,
il s'étoit couché derrière un buiſſon , des
Fantaſfins qui voyoient en paſſant que la
neige tomboit fur lui, coupèrent des bran.
ches d'arbres, & lui en firent un abri . Des
Cavaliers arrivèrent qui le couvrirent de
leurs manteaux. Turenne s'éveille dans
cet inſtant , & demande à quoi on s'amu
fe. « Nous voulons , répondirent les fol-
>> dats , conſerver notre père ; c'eſt notre
>> plus grande affaire. Si nous venions à
>> le perdre , qui nous rameneroit dans
>> notre pays ? »
L'hiſtorien , après nous avoir rappelé
les vertus des grands hommes , nous entretient
de quelques traits particuliers de
courage , de générofité , de dévouement ,
d'autant plus dignes de notre admiration
qu'ils ſe ſont paſſés en ſilence . Le Prince
Mauricede Naſſau voulant ſe rendre maître
de Breda , ville des Pays - Bas , qui
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
avoit appartenu à ſa Maiſon & enſuite à
la République des Provinces . Unies , la
furprit par ce ſtratagême : Il y envoya, en
1599 , un bateau chargé de tourbes , ſous
leſquelles il avoit fait cacher environ
ſoixante ſoldats qui s'emparèrent du château.
Pendant cette expédition un foldat
ne pouvant s'empêcher de touſſer , pria
unde ſes camarades de le tuer , de peur
que cette toux incommode ne découvrit
l'entrepriſe à ceux de la ville; mais les
bateliers , en tirant ſouvent la pompe ,
empêchèrent qu'on ne l'entendît. Un pareil
dévouement à la gloire de fon Général
& de ſa patrie , méritoit que l'hiſtoire
nous conſervât le nom de ce généreux
foldat. :
Dictionnaire historique des ſaints Perfonnages
, où l'on peutprendre une notion
exacte & fuffiſante de la vie & des
actions mémorables des Héros du
Chriſtianiſme : des Apôtres , desPontifes
, des Patriarches , des Evêques ,
des Solitaires fameux de l'Orient &
de l'Occident , des Vierges , des Martyrs
, des Confeſſeurs , de tous ceux
dont les Eglifes grecque & latine ont
confervé les noms dans leurs faſtes , ou
MARS. 1773. Ior
conſacré la mémoire par un culte public
; 2 vol . in - 8 ° . petit format. A
Paris , chez Vincent , imprimeur - libraire
, rue des Mathurins , hôtel de
Clugny.
L'auteur de ce dictionnaire rappelle à
notre mémoire bien des exemples capables
de nourrir la piété & d'animer notre
zèle pour le maintien de la foi que
nos pères nous ont tranſmiſe. Il s'eſt contenté
de puiſer dans les meilleures fources,
ſans ſe permettre aucune difcuffion
fur pluſieurs faits qui en étoient fufceptibles,
mais qu'une pieuſe crédulité ſemble
avoir aujourd'hui conſacrés parmi
nous.
Guide du Commerce
د contenant quatre
parties , ſavoir ; la première comprend
le commerce de la Chine , celui du
Perou , celui de l'Amérique , avec des
modèles d'achat & de vente, & c. La
ſeconde eſt la manière de tenir les livres
de compte en parties ſimples &
en parties doubles , tant en particulier
qu'en ſociété , avec inſtructions &
modèles d'iceux , & de billets , de lettres
de change , de reſcriptions , d'avals
, & c. La troiſième contient la gef
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
tion d'une cargaiſon de navire à l'Amérique
, utile , tant aux navigateurs ,
aux géreurs de cargaiſon ou de pacotilles
, qu'aux négocians & aux habitans
des Ifles , &c. La quatrième eſt la
manière de traiter , de troquer ou d'acheter
les Noirs en Afrique , ou vulgairement
dit à la côtede Guinée ; &
d'acheter les retours en Amérique ,
auſſi vulgairement dit , aux Iſles , pour
France ,& c . avec des tableaux de traite
de Nègres , & d'achat en retour , trèsbien
gravés en taille- douce ,& trèsexpéditifs
pour ceux qui ne veulent
pas en former , parce qu'il y en a qui
font prêts à remplir. Par C. F. Gaignat
de Laulnais , ancien négociantde Nantes
, ci- devant profeſſeur de la grande
Ecole deCommerce à Paris , & acquellement
bourgeois à Sceaux du Maine ,
&procureur fiſcal de S. A. S. Mgr le
Comre d'Ea , en ſa baronnie de Sceaux,
&dépendances ; vol . in fol. A Paris ,
chez Deſpilly, libraire, rue St Jacques ;
Durand neveu , libraire , rue Galande ;
Valade , libraire , rue St Jacques .
Les dérails que l'auteur a mis en tête
de ceGuideduCommerce,indiquent aſſez
les objets qu'il renferme. C'eſt un de ces
MARS. 1773. 103
livres qui font plutôt connoître les inftrumens
de la ſcience que la ſcience même,
& où l'on cherche moins une diction
pure& foignée que des inſtructions utiles
&pratiques.
Dictionnaire abrégé d'Antiquités , pour
ſervir à l'intelligence de l'hiſtoire ancienne
, tant facrée que profane , & à
celledes auteurs grecs & latins,
Magis offendit nimium quam parum .
Cic.
vol . in- 12. petit format ; nouvelle édition.
Prix , 3 liv. relié. A Paris , chez
Saillant & Nyon , rue St Jean - de-
Beauvais , vis-à vis le collége , & la V.
Deſaint , rue du Foin.
Il eſt peu d'abrégés plus exacts , plus
précis , plus ſoignés que celui- ci. La première
édition en a été publiée en 1760;
& il auroit été facile à M. Monchablon ,
qui en eſt l'auteur , de rendre cette feconde
édition beaucoup plus volumineuſe
: mais cet écrivain eſtimable penſe avec
Cicéron que le trop choque toujours plus
que le trop peu. On doit fur- tout ſe rappeler
cette maxime lorſque l'on écrit.
pour les jeunes gens toujours trop dif
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
traits , trop diſſipés pour goûter des explications
en difcours , & qui leur préſentent
plus de mots que de choſes. M. Monchablon
n'adonc fait entrer dans cette nouvelle
édition que des explications indifpenſables
& des additions abſolument
néceſſaires à l'objet de ce dictionnaire qui
eſt de fervir d'introduction à l'étude de
l'antiquité , & de faciliter la lecture des
hiſtoriens & des auteurs claſſiques.
Elémens de la Langue Angloise , ouMéthode-
pratique pour apprendre facilement
cette langue ; par M. Siret ; vol.
in- 8°. de 111 pages. A Paris , chez
Ruault , libraire , rue de la Harpe près
• de la rue Serpente.
Ces élémens que l'auteur a eu ſoin de
rendre clairs & méthodiques ſont diviſés,
en trois parties. Il nous donne d'abord l'analyſe
des mots& range ces mots dans les
claſſes qui leur font propres. Il emploie
la méthode que les grammairiens appellent
déclinaiſon pour expliquer toutes les
variationsque ces mots éprovent. A l'égard
des verbes il les a réduits à un petit
nombre de pages , dans lesquelles on
trouvera non ſeulement tous les accidens
dont leur conjugaiſon eſt ſuſceptible ,
MARS. 1773. τος
mais encore tout ce qui concerne l'uſage
& la conſtruction de leurs tems &de leurs
modes. La ſeconde partie de ces élémens
contient la ſyntaxe. L'auteur démontre
, par des règles très - ſimples , la
place que chaque mot doit occuper dans
le diſcours. Des exemples viennent à
l'appui des règles. L'auteur a de plus
ajouté à chaque chapitre , des exercices
particuliers où les mots font accompagnés
de chiffres qui indiquent la règle
qui y a rapport. Cette méthode luia paru
néceſſaire pour que le lecteur fit marcher
la pratique de pair avec la théorie. Dans
la troiſième & dernière partie de ces élémens
l'auteur examine les principaux
idiomes françois & anglois . Il a détaillé
autant qu'il lui a été poſſible les différens
effets que les mêmes mots peuvent produire
dans le diſcours. Cette partie a été
trop négligée par les grammairiens. Elle
eſt néanmoins très néceſſaire. Il ne fuffic
pas en effet de ſavoir par coeur tous les
mots d'une langue , & la manière de les
arranger dans la conſtruction des phraſes .
Ces mêmes mots font ſuſceptibles de tant
de ſignifications oppoſées , qu'à moins
d'avoir une connoiſſance particulière du
génie de cette langue , il eſt moralement
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
impoſſible de pénétrer le ſens des auteurs
qu'on lit.
Cette grammaire n'eſt point groſſie
par des recueils de mots ; mais l'auteur a
remplacé ces fortes de vocabulaires, toujours
infuffifans , par une collection des
principaux noms, verbes & adjectifs, qui,
foit par leur terminaiſon , ſoit par les
particules qui les accompagnent , font , à
notre égard , partie des idiomes anglois.
Comme cet ouvrage eſt moins ſpéculatif
que pratique , l'auteur a cru devoir ſe
diſpenſer d'entrer dans des détails ſouvent
inintelligibles , & preſque toujours
inutiles fur la prononciation . Pronunciatio
enim nec fcribitur , nec pingitur , nec
eam hauririfas eft nifi vivâ voce.
Francifci - Mariæ Muſcettule , Archiepifcopi
Roffanenfis , differtatio Theologicolegalis
, deſponfalibus & matrimoniis ,
&c. Traité Théologico - légal des engagemens
& mariages contractés par
les enfans de famille à l'inſçu de leurs
pére & mère , ou contre leurs juſtes
oppoſitions ; par François- Marie Mufcettula
, Archevêque de Roſſano, avec
les remarques d'Alexis Symmaque
Mazochi , & des additions qui font
MARS. 1773. 107
ſuivies d'un nouvel appendix de quelques
déciſions de la Rote Romaine
qui , ſur le refus bien fondé du confentement
des père & mère s'oppoſent à
l'exécution des fiançailles ou des promeſſes
de mariage faites par les enfans
de famille ; & la réponſe pour la vérité
des principes fur cette matière , du P.
Virginio Valſechi , religieux du Ment
Caffin; vol . in- 4º. de près de soo pag.
conforme à l'exemplaire imprimé à
Rome en 1766 ; prix , 11 livres relié.
A Bruxelles , chez Emanuel Flon , libraire
, près de la Monnoye ; & à Paris
, chez Valade , rue St Jacques , près
celle des Mathurins .
La differtation de l'Archevêque de
Roſſano eſtici préſentée ſous le titre
modeſte de doutes. Mais l'auteur y rappelle
les grands principes du droit canonique
& civil qui confirment ou modifient
le pouvoir que le droit naturel & le
droit des gens accordent aux pères & mè
res ſur leurs enfans. Les décisions du
Tribunal de la Rote & les réponſes des
Jurifconfultes rapportées dans ce même
volume , jettent un nouveau jour ſur la
matière qui eſt ici traitée , & que l'on
peut regarder comme une des plus im
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
portantes du bareau par les queſtions délicates
qu'elle préſente , &dont pluſieurs
tiennent au maintien des bonnes moeurs
&àla paix des familles.
Statuts & Réglemens généraux pour les
Maîtres en chirurgie des provinces du
royaume , donnés à Marly le 24 Février
1730 ; cinquième édition ; vol .
in 4° . A Paris , chez P. Fr. Didot , le
jeune , libraire de la Faculté de Médecine
, quai des Auguſtins.
Cette nouvelle édition eſt augmentée
des édits , arrêts & déclarations qui y ont
rapport , de différentes notes& éclairciffemens
, de modèles pour les lettres de
maîtriſe , &c . Elle est dédiée à M. de la
Martinière , conſeiller d'état , premier
chirurgien du Roi , par M. le Blond
d'Olblen , avocat en parlement , ſecrétaire
de M. le premier chirurgien du Roi .
* Eloges des Académiciens de l'Académie
royale des Sciences , morts depuis 1666
juſqu'en 1699 ; par M. le Marquis de
Condorcet , de la même académie &
* Cet Article & les deux fuivant font de M.
delaHarpe.
MARS. 1773 . 109
de la Société royale de Turin . A Paris ,
hôtel de Thou , rue des Poitevins.
Tout le monde ſait que la liſte des
Académiciens loués par le célèbre Fontenelle
ne commence qu'à l'année 1699 ,
époque où l'Academie des Sciences commençait
à fortir de l'état de langueur où
elle étoit reſtée depuis la mort de Colbert
, & reprenait une nouvelle vie ſous
les auſpices de l'Abbé Bignon. Fontenelle
pouffa ſon travail juſqu'à l'année 1740 .
« Ce recueil ( dit le nouveau panégyriſte)
>> eſt un des livres qu'on retit le plus ; &
» on ne le relit jamais ſans y découvrir
>> de nouveaux charmes , ſans admirer ce
*" talent fi rare d'être clair dans les chofes
>> les plus difficiles , de dire les plus com-
« munes avec fineſſe , & les plus fines
» avec cette ſimplicité qui les rend plus
>> piquantes. »
:
Les Académiciens morts depuis l'année
1666 , tems de l'établiſſement de
l'Académie , juſqu'en 1699 , n'avoient
point encore eu d'éloges ; & cet ouvrage
manquait à l'hiſtoire des ſciences. C'eft
ce vuide que M. le Marquis de Condorcet
a eſſayé de remplir ; & perſonne n'en
était plus capable que lui. Avec une tête
auſſi philofophique que M. de Fontenelle ,
110 MERCURE DE FRANCE.
il paroît avoir un goût plus für. Il a beau
coup d'eſprit , &n'en abuſe jamais. Son
ouvrage eſt précédé d'un avertiſſement
qui contient quelques détails hiſtoriques
fur l'Académie des ſciences . Le Duc
d'Orléans Régent avait projeté de lui
donner un Préſident perpétuel ; il jeta les
yeux fur Fontenelle . « Jamais peut- être
>>perſonne ne fut plus digne d'une telle
>>place. On fait avec combien de clarté,
» & même d'agrément , il parlait la lan-
>> gue des ſeiences les plus abſtraites ; il
>> connaiſſait & leur utilité directe &
> cette autre utilité cachée aux yeux du
> vulgaire , qui conſiſte à produire dans
>> les opinions une révolution inſenſible.
>> Embraſſant d'un même coup-d'oeil l'é-
>> conomie de toutes les ſciences , leurs
>>>liaiſons & leur influence réciproque ,
>>il ſavoit également admirer le génie
>> qui crée , & eſtimer les talens inférieurs,
» qui deſtinés à éclaircir les détails des
>> ſciences , ſont peut-être auſſi néceſſai-
>>res à leurs progrès que le génie même .
>>Ami de l'ordre , comme d'un moyen
> de conſerver la paix ; aimant la paix
>>comme ſon premier beſoin , ne pou-
>>vant exciter la jalouſie dans une com-
>>pagnie où la réputation acquiſe par les
» ſciences a le premier rang; chériſſant
MARS. 1773. im
>> trop ſon repos pour abuſer de l'autori-
» té ; convaincu que la liberté eſt de tous
>>les encouragemens le plus utile aux
>> ſciences ; également incapable enfin
» d'être égaré , foit par l'amitié , ſoit par
>>la haine , il convenoit à cette place par
>> ſon caractère , encore plus que par ſon
» eſprit.
>>Cependant lorſque M. le Régent lui
>>parla de ce projet : Monſeigneur , ré-
>> pondit il , ne m'ôtez pas la douceur de
>> vivre avec mes égaux.
>>Cette réponſe noble& touchante eſt
>>bien digne d'un philoſophe , qui dans
>> une ſi longue vie , a montré conſtam-
>> ment un eſprit fage & une ame élevée.
>> Newton a été Préſident de la Société
> royale , dans un tems , il est vrai , où
>> elle n'était compoſée que de ſes diſci-
» ples. Léibnitz a accepté le titre de Chef
>>perpétuel de l'Académie de Berlin,qu'il
>> avoit fondée. Nous avons vu un Sage
>> plus généreux , ( M. d'Alembert ) refu-
>> fer cette même place ,& dédaigner dans
>> les ſociétés littéraires toute autre ſupé-
>>riorité que celle de ſon génie .»
Le premier ſavant , dont l'ouvrage de
M. de Condorcet faſſe mention , eſt Marin
Cureau de la Chambre , médecin du
Roi. Ses connaiſſances ne ſe bornaient
112 MERCURE DE FRANCE.
pas à lamédecine. Le Cardinal de Richelieu
le choiſit pour répondre au livre
qu'avait fait Herſant en faveur des prétentions
de la Cour de Rome. L'auteur
des éloges rapporte , à - propos de ce livre,
une anecdote affez remarquable . «Il fat
>> regardé en France comme ſéditieux , &
» l'on ordonna des recherches contre l'au-
>> teur qui chercha un aſyle auprès de ceux
>> dont il avait défendu la cauſe ; mais , à
>> Rome même ,,il fut pourſuivi par l'In-
>> quiſition comme Janſéniſte, & excom-
>> munié pour n'avoir pas comparu. »
i
La Chambre , que le Cardinal avait
fait recevoir dans l'Académie Françaiſe
lors de fon établiſſement en 1635 , ne put
lui refuſer ſa plume pour réfuter le livre
de Herſant. On a oublié l'ouvrage & la
réponſe, ainſi que ſes livres de phyſique.
On a de lui un autre ouvrage intitulé le
ſyſtème de l'ame. « L'auteur y parle de
» l'extenfion de l'ame , de ſes parties , de
> ſa grandeur, de ſafigure. Son extenſion
>> eſt réelle, dit il, comme celle des corps ,
>& elle n'en diffère que parce qu'elle
» n'eſt pas impénétrable. Il croirait pref-
>> que blafphemer , s'il ne lui ſuppoſait
>pas cette extenfion ; car alors elle ferait
>>fans limites & immenfe comme Dieu.
>> L'ame de l'homme eſt plus grande que
MARS. 1773 . 113
» celle de l'éléphant , de la baleine, &des
>>plus grands arbres. Si elle eſt indiviſi-
>> ble , ce n'eſt pas qu'elle ſoit ſimple ;
>> c'eſt que , comme les atômes , elle ré-
>>ſiſte à la diviſion..
>>Ces étranges aſſertions ſe trouvent
>> dans un livre dédié à Louis XIV , &
» non - ſeulement l'auteur ne fut point
» perſécuté ; mais il n'en eut pas moins
» la réputation d'un philofophe religieux
(voyez Moréri , & l'hiſtoire de l'Aca-
>> mie. ) On pardonna donc à la Chambre
>> ſes opinions en faveur de ſa piété ; ou
> peut être dut- il au peu de ſuccès de ſon
>> ouvrage , le bonheur d'échapper à l'en-
ود vie. Elle avait pour lors deplusgrands
>> objets ; Paſcal & la mémoire récente de
» Deſcartes. »
Le ſecond éloge eſt celui de Roberval :
le nomde ce ſavant eſt cité par Boileau
dans la fatyre contre les Femmes.
:
Bon. C'eſt cette ſavante
Qu'eſtime Roberval & que Sauveur fréquente.
Ce vers prouve ſa réputation. Ilſe diſtingua
parmi les géomètres ; mais on lui reproche
avec raiſon de n'avoir pas fenti le
mérite de Dſcartes , qui même en géométrie
, était fort au- deſſus de lui,comme
114 MERCURE DE FRANCE.
il était au-deſſus de ſon ſiècle par ſon gé
nie philoſophique. Roberval écrivit contre
Deſcartes avec ce ton d'inimitié qui
nedevraitjamais entrer dans les combats
de l'eſprit. Il voulut tirer des principes
de Deſcartes des conféquences ridicules ,
& ne s'apperçut pas que le ridicule était
tout entier de ſon côté. Cette vanité
>> mal entendue ( dit le Philoſophe auteur
>> de ſon éloge) nuitit à la réputation & au
>> repos de Roberval. S'il avait étudié la
>>géométrie de Deſcartes au lieu de la
>>combattre, il aurait été le premier parmi
>>ſes diſciples , & cette gloire eût mieux
> valu , ſans doute , que le triſte honneur
• d'avoir été ſon ennemi plutôt que ſon
» rival. »
Vient enſuite Nicolas Frénicle de Beſſi ,
conſeiller à la cour des monnoies , l'un
des premiers académiciens , géomètre&
naturaliſte . On trouve un grand nom
>>bre de magiſtrats dans la liſte des ſa-
>>vans de cet âge. La gravité de leur état
>>ne leur permettait ni les divertiſſemens
>> bruyans de la nobleſſe militaire , ni la
» ſociéré des femmes. Ils n'étaient point
>> forcés à ces longues diſtractions qu'en-
>> traînent les petits devoirs impoſés aux
>> gens qui vivent dans le monde ; ainſi
> ceux des magiſtrats qui avoient trop
MARS. 1773. IIS
» d'activité pour que les douceurs de la
» vie domeſtique puſſent leur ſuffire, n'a-
>> vaient alors d'autre délaſſement que
» l'étude , & ils oſaient publier le fruit
» de leurs travaux , ſans craindre de pa-
>> raître avoir des momens de loiſir . L'im-
» portance , ce moyen de remplacer le
>> crédit ou le mérite , n'a pu devenit une
>> charlatanetie commune , que depuis le
> tems où tous les oififs d'une capitale
>>font venus à ne former qu'une grande
> ſociété , ſi étendue & fi frivole , qu'on
> peut eſpérer de n'être jamais connu de
» ceux même avec qui on paſſe ſa vie. »
Al'éloge de Frénicle ſuccède celui de
l'Abbé Picard , à qui l'on eſt redevable
de l'ouvrage intitulé la connaiſſance des
tems , qu'on a tant perfectionné depuis.
Nous n'entrerons dans aucun détail fur
les travaux mathématiques de ce ſavant ,
non plus que ſur les opérations phyſiques
de M. Mariotte & de M. Duclos. Cette
diſcuſſion eſt du reffort d'un trop petit
nombre de lecteurs. Paſſons à l'éloge de
l'architecte Blondel , donc l'arc-de-triomphe
nommé aujourd'hui la porte St Denis,
a immortaliſé le nom . Il fut lecteur au
Collége Royal , directeur de l'académie
d'architecture inſtituée par Colbert , con-
:
116 MERCURE DE FRANCE.
ſeiller d'état & maréchal de camp. Ce
dernier grade fut la récompenſe d'un ouvrage
ſur l'art de tirer les bombes & fur
les fortifications. « De plus grands ma-
>>thématiciens , ( dit M. de Condorcet )
>> ont eu moins d'honneurs & de places ;
>>Mais Blondel a eu le mérite d'appliquer
>>les mathématiques à deux arts bien chers
>>à l'orgueil des grands , l'art d'élever des
>> maffes éternelles ,& fur tout celuide
>> détruire les hommes .
C'eſt dans l'éloge de Claude Perrault ,
architecte encore plus célèbre que Blondel
, que l'auteur a répandu plus de ré-
Aexions &d'idées. Il obſerve que beaucoup
de gens ne le connaiſſent que par
les fatyres & les épigrammes de Boileau ,
lorſqu'il ne devrait l'être que par la fameuſe
colonnade du Louvre.
" Il y a peu d'homines qui ſoient en
» état de juger par eux- mêmes ; un plus
>> petit nombre encore juge d'après ſon
>> avis. Ainſi un ſatyrique eſt toujours fûr
>> de nuire , lors même qu'il parle de ce
>>qu'il entend le moins ; & c'eſt en par-
>> tie ce qui rend ce métier ſi facile & fi
>> mépriſable.
>>La Faculté de Médecine , meilleur
» juge du mérite de Perrault , a vengé ſa ۱
MARS. 1773 .
117
>>mémoire , en plaçant ſon portrait avec
>>celuide ſes plus illuſtres membres. Les
>>Corps , naturellement oppoſés à tout ce
» qui fort des règles ordinaires , ne ſe
>>portent qu'avec une forte de répugnan-
» ce à décerner des honneurs éclatans ; &
» puiſque la Faculté a accordé cette dif-
» tinction à Perrault , c'eſt une preuve
» qu'il en était bien digne ,& que Boileau
» a été bien injuſte .
>>Peut-être verra - ton , avec plaiſir ,
» quelles cauſes rendirent ennemis deux
» hommes , qui auraient dû reſter unis
>>puiſque tous deux avaient un mérite
» réel. D'abord ils ne pouvaient avoir
>> l'un pour l'autre une eſtime ſentie.
>>Boileau , qui n'eſtimait que les vers ,
>> Port Royal & les Anciens , ne pouvait
>> ſentir le prix de l'eſprit philoſophique
» & des talens de Perrault ; Perrault re-
>> gardoit Boileau avec la ſupériorité que
>> les hommes qui ont des idées à eux ,af-
>> fectent quelquefois ſur ceux en qui ils
>> ne voient d'autre mérite que celui de
>> donner aux idées des autres une expreſ
>>fion plus heureuſe.
: >>Cet orgueil feroit peut- être fondé , ſi
>> les hommes n'étaient que raiſonnables:
mais ils ſont ſenſibles ; il ne ſuffit pas
118 MERCURE DE FRANCE.
»de leur prouver une vérité pour qu'ils
>> la croient , il faut la leur faire aimer ,
>> flatter leurs ſens & parler à leurs paf-
> ſions. Ainsi , on doit regarder la poëſie
>> comme un moyen d'éclairer les hom.
mes & de les rendre meilleurs. Mais
alors auſſi , il faudra placer au premier
>> rang des poëtes l'homme ſupérieur ,
>> qui ſachant ſe rendre maître de nos
>> opinions & de nos paffions , joindra au
>>génie de la poëſie, ledon peut- être plus
>> rare encore , d'avoir de grandes pen-
> ſées.
>>Le philoſophe Perrault aurait donc
>> eu tortde ne pas eſtimer un grand poë-
» te; mais Boileau , qui eſt un grand
>>poëte pour les gens de goût & les ama-
>> teurs de la poësie , n'eſt preſque qu'un
» verſificateur pour ceux qui ne font que
>> philoſophes.
:
>D'ailleurs lorſque Deſpréaux & Per-
> rault commencèrentà ſe connaître , le
>> poëte n'avait donné que des ſatyres; &
>> Perrault , occupé ſans relâche à chercher
» ou développer des vérités nouvelles ,
> ne pouvait ni concevoir qu'on paſſat ſa
> vie à tourmenter celle de Cottin & de
» l'Abbé de Pure , ni attacher aſſez de
>> prix au bon goût pour croire que BoiMARS.
1773. 119
» leau eût le droit d'affliger ceux qui en
>>manquaient.
>>Ainfi Perrault parla des ſatyres avec
» un mépris bien offenfant , celui d'une
>> ame ſenſible & honnête , qui ne peut
>> regarder comme innocentes des plai-
>> fanteries , cruelles pour ceux qui en font
>> l'objet& inutiles aux autres.
>>Enfin , comme Perrault était plus
>> frappé des erreurs des Anciens dans la
>>phyſique , que ſenſible à leurs beautés
» poëtiques , il voyait le culte rendu par
>> Deſpréaux à Homère ou à Pindare , du
» même oeil que le reſpect des Scholafti-
>> ques pour les erreurs d'Ariftote.
>> Roileau , qu'offenſaient également
>> les opinions&les diſcours de Perrault ,
>> devait donc le haïr. Cette haine le ren-
>> dit injuſte. On a oublié ſes injustices
>> contre des gens obfcurs , qu'il a eu la
>> faibleſſe d'attaquer; mais le ſouvenir
>> de ſon injustice envers Perrault fera
» éternel , comme la colonnade du Lou-
>> vre , dont il a voulu lui dérober la
> gloire.
>>Il manquait à la capitale de la France
>> un palais qui répondit à la grandeur de
>> Louis XIV , & à la puiſſance de la Na-
>tion Françaiſe. Louis Quatorze voulut
» qu'il fût élevé par l'architecte le plus
120 MERCURE DE FRANCE.
>> célèbre de l'Europe ; & il appela de
>>Rome le Cavalier Bernin , qui chargé
» de décorer la Baſilique de St Pierre ,
> avait ofé , avec ſuccès , mêler ſes tra-
» vaux à ceux de Michel Ange , & qui
>> réuniſſait comme lui des talens rares
» pour tous les arts dépendans du deſſin.
» Jamais , depuis les beaux ſiècles de la
>>Grèce , aucun artiſte n'avoit reçu des
>>honneurs comparables à ceux que le
>> Roi prodigua au Bernin.
>>Son voyagé n'eut pas le ſuccès qu'on
>> en avait attendu. Ce grand artiſte avait
» vieilli ; ſon génie avait perdu de ſes
>> forces , & il ne pouvait ſe le cacher.
» Dela vinrent , & l'impatience avec la-
» quelle il ſouffrait les contraditions , &
» ſa répugnance à prolonger ſon ſéjour ,
" & les louanges ridicules qu'il ſe don-
» naità lui - même. C'eſt parce que fon
» génie ne l'inſpirait plus ,qu'il diſait que
>> c'était la Vierge qui lui avait inſpiré le
» deſſin du Louvre. On jeta , avec beau-
» coup de pompe , les fondemens de cet
» édifice; mais quoique le deſſin du Bernin
eût de grandes beautés , il était bien
» loin de cette majeſté que devait avoir le
>> palais de Louis XIV.
» Après le départ du Bernin, on voulut
> comparer de nouveau ſon deſſin avec
« ceux
MARS. 1773 . 121
>> ceux des Architectes Français. Perrauit,
>> qui n'était point connu comme archi-
>> tecte , en avait donné un avant l'arrivée
>> du Bernin ; il fut mis en concurrence
→ avec celui de l'Architecte italien , ainfi
>> qu'un troiſième , dont Dorbay , élève
>> de le Vau , était l'auteur. Heureuſe-
>> ment pour la gloire de notre architec-
» ture , Louis XIV , qui dans les arts
>> avait fur tout le fentiment de la gran-
>> deur , préféra le deſſin de Perrault , &
>> ce périftile ſi majestueux & fi fimple
>> fut élevé ſur ſes deſſins , & avec des
>> machines de ſon invention . »
Voilàle langagede laraiſon la plus éclairée&
la plus impartiale. Ily ades fanatiques
de toute eſpèce : les uns croiraient
déshonorer la muſe de Boileau s'ils pouvaient
avouer qu'il ait eu quelques torts ,
les autres croiraientne pas fentir affez le
mérite de Perrault , s'ils ne traitaient pas
avec un mépris déclaré le verfificateur
Boileau. L'écrivain élevé au - deſſus des
préjugés , reconnaît les travers & les faibleſſesde
ces deux hommes,& les explique
fans calomnier leur nom ni leur gloire,&
fans injurier ni le génie de la poëfie
ni celui des arts , qui tous deux peuvent
ſe tromper dans leurs préventions en produiſantdes
chefs-d'oeuvre.
F
122 MERCURE DE FRANCE .
L'auteur rappelle les obligationsqu'ont
eues les gens de lettres à la famille Perrault.
L'on fait qu'ils étaient quatre frères,
celui dont nous venons de parler , un autre
, docteur en théologie , exclus de la
Sorbonne en même tems que le fameux
Arnaud ; un troiſième , receveur- général
des finances de Paris , auteur d'un traité
fur l'origine des fontaines,&de la traduction
de la Secchia rapita ; le dernier enfin
premier commis de la ſurintendance des
bâtimens , connu par la querelle des Anciens
& des Modernes ,
Ce ſont eux principalement qui ont
» inſpiré à Colbert de protéger les ſcien-
>> ces d'une manière ſi flatteuſe pour les
» ſavans , & fi honorable pour lui-mê-
» me. Le Cardinal de Richelieu n'avait
» vu , dans les gens de lettres , que des
>> hommes utiles à ſa gloire . Colbert, di-
>> rigé par Perrault , les traita comme des
>> hommes utiles à l'humanité , dont la
> gloire honore leur pays & leur ſiècle .
>>Cette juſtice , rendue aux talens par
» la puiflance , a rappelé les gens de let-
» tres à la dignité de leur état , qu'ils
» avaient oubliée. S'il règne maintenant
>> une concorde reſpectable entre tous ceux
>> qui ont des talens , s'ils ont obtenu l'eſ
>> time&leshommages des Nations étran
MARS. 1773 .
123
>> gères ; s'ils ont l'honneur d'être haïs des
>> hommes mépriſables , ils le doivent à
>>l'eſprit qu'a répandu dans la littérature
>> le prix que Colbert attachait aux tra-
» vaux littéraires ; ils le doivent peut- être
» à Perrault .
Les éloges de Huygens , de Charas ,
de Roëmer terminent ce petit volume.
Nous citerons encore un trait affez curieux
de la vie de Charas. Il était profeſſeurde
chymie au Collége royal , & fes leçons
ont été imprimées ſous le titre de Pharmacopée
royale , gallénique & chymique.
Cet ouvrage fut traduit en toutes les langues
de l'Europe , & même en Chinois ;
mais l'auteur , qui était proteſtant , fut
obligé de fortir de France en 1680 , & fe
retira en Angleterre où l'avait appelé
Charles Second. Il quitta ce pays après la
mort de ſon protecteur , &alla exercer la
médecine en Hollande. C'eſt delà qu'il
fut mandé auprès du Roi d'Eſpagne Charles
II , pour rétablir ſa ſanté.
<<Une fable s'était répandue aux envi-
>> rons de Tolède : on y croyait qu'unAr-
>>chevêque de cette ville avait obtenu du
» Ciel que les vipères n'auraient point de
» venin à douze lieues au tour de Tolède .
»Ce préjugé pouvait être funeſte. Charas
:
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
>>>prouva, par des expériences ſur les ani-
>> maux , que la morſure des vipères était
>> auffi mortelle dans la Caſtille que dans
>> tout autre pays. Il déſabuſa même quel.
>>>ques grands Seigneurs ; mais les méde
→ cins,jalouxde ſa faveur à laCour,déférè-
>>rent ſes expériences au Saint Office , &
>> Charas fut traîné , à ſoixante - douze
>> ans , dans les cachots de l'Inquifition ,
>>pour avoir mal parlé des vipères. Il en
>>fortit au bout de quatre mois , en abju-
>> rant la Religion Proteſtante. Dès-lors
>> les obſtacles qui l'avaient éloigné de ſa
>> patrie ne ſubſiſtèrent plus : il y revint ,
>>&y retrouva fon fils , devenu Catholi-
>>que comme lui , mais fans avoir eu
>>beſoin d'une épreuve auſſi cruelle. Ce
>> fut alors que le Roi le nomma de l'A-
>> cadémie des Sciences. Il était encore
>>robufte& capable de travail : il fit pour
>>l'académiede nouvelles expériences fur
>> lesvipères , dont heureuſement il était
>> permis à Paris de dire tout ce qu'on
>> voulait. >>
Cet ouvrage doit faire honneur aux
connaiſſances & aux talens de M. le Mar
quis de Condorcet. Ily règne une philofophie
douce & mêlée de ſenſibilité, fans
prétention & ſans verbiage. Le ſtyle en
MARS. 1773 125
eſt ſage& précis , & convenable au ſujet ,
fans écart& fans lieux communs . Ce mérite
devient ſi prodigieuſement rare qu'on
ne ſaurait trop le louer quand on en rencontredes
modèles .
La Voix des Pauvres , Epitre au Roi fur
l'incendie de l'Hôtel - Dieu , par M.
Marmontel , hiſtoriographe de France,
de l'Académie Françaiſe ; vendue au
profit des Pauvres , à Paris , chez Valade
, libraire , rue St Jacques , vis-àvis
celledes Mathurins .
Cet ouvrage , inſpiré par cette philoſophie
bienfaiſante qui s'occupe dubonheur
deshommes , eſt precédé d'une excellente
préface dont le but eſt d'expliquer & de
juſtifier le voeu général pour la construction
de l'Hôtel-Dieu dans un nouvel emplacement.
L'auteur citoyen expoſe avec
autant de vérité que d'énergie l'état déplorable
où ſont réduits les malades dans
un hôpital beaucoup trop étroit pour leur
nombre, où la contagion &le mauvais air
rendent ſouvent tous les ſecours inutiles.
• Il n'eſt perſonne qui ne frémiſſe d'hor-
» reur & de pitié , en voyant au milieu
>> d'une ville opulente , un hopital où les
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
> malades font quatre dans un même lit.
>> La ſeule idée de l'incommodité que les
angoiſſes , les cris , les plaintes de ces
>>>malheureux , leur caufent réciproque-
>> ment ; de l'impoſſibilité de repoſer un
>> ſeul inftant , l'un à côté de l'autre ; du
>> tourment de cette infomnie , dans un
>>>état où la nature accablée & fouffrante
> appelle le ſommeil ; cette feule idée eſt
>>épouvantable . L'homme robuſte & fain
>> ne réſiſterait pas à une épreuve ſi vio-
>> lente : auffi voit- on les femmes , qui en
>> pleine ſanté , vont faire leurs couches à
>> l'Hôtel - Dieu , par la ſeule incommo-
>> dité d'être fix dans un lit , y tomber
» dans une langueur ſouvent mortelle
» pour elles- mêmes , plus ſouvent encore
>> pour leur fruit.
>>M>ais combienplus effrayantdoit être
» le tableau de ce mêlange d'infirmités
> & de ſouffrances où ſe raſſemblent la
>> frayeur , le dégoût , la compaffion mu-
>> tuelle , & l'image toujours préſente de
>> l'agonie & de la mort ! Les Pauvres de
>> Paris font tous perfuadés qu'on ne les
>>porte à l'Hôtel- Dieu que pour fouffrir
» & pour mourir : auſſi les a- t'on vuscent
>> fois , privés de tous ſecours dans leur
» miférable demeure , frémir au nom de
>> ce refuge , & conjurer ceux qui le leur
MARS. 1773. 127
E
>> propoſaient , de les laiſſer expirer en
>>paix . Mais lorſque la néceſſité force le
« malade à s'y rendre , ſa femme, ſes en-
>> fans jettent les mêmes cris que ſi on le
>> portait au tombeau .
>>Ce n'eſt pas que tous les ſecours n'y
>> ſoient prodigués aux malades. Les re-
>> mèdes , la nourriture , y font excellens ,
>> & en abondance; toutes les reſſources
>> de l'art y font employées ; des femmes
>>dont la piété anime le zèle & ſoutient
>>le courage , ces femmes vraiment for-
> tes , veillent ſans ceſſe pour le ſervice
» & le ſoulagement de ces malheureux
» pour lesquels rien n'eſt épargné. Le
» manque d'eſpace , le mauvais air , le
>> trop petit nombre de lits , font les ſeuls
>> vices d'un établiſſement ſi précieux à
>> l'humanité , & qu'ils ont rendu ſi fu-
>> neſte .
,
» Il ne faut pas croire que l'habitude
>> ait endurci le coeur des hommes reſpec-
>> tables , auxquels l'adminiſtration de
» l'Hôtel - Dieu eſt confiée : témoins des
>> maux dont nous gémiſſons , ils en gé-
» miſſent comme nous ; mais quand il
>> s'agit d'y remédier , les difficultés ſe
>> multiplient , l'opinion les exagère , la
>>prétendue impoſſibilité de les vaincre
1
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
>>produit le découragement. Cependant
» à quoi ſe réduiſent ces difficultés ef-
> frayantes ? »
Nous croyons devoir tranſcrire ici la
pièce toute entière ; elle n'eſt pas longue ,
&il n'y a point de lecteur pour qui elle
ne foit intéreſſante.
Tu te ſouviens , grand Roi , de ce jour d'alégrefle
,
Où tu vis de ton peuple éclater la tendreſſe ,
Quand du bord du tombeau par nos voeux rappelé,
Tu rendis l'eſpérance à l'état déſolé ,
Et qu'à la douleur ſombre où tombait cet empire ,
Succéda de l'amour le plus touchant délire ;
Tu t'en souviens : jamais peut-il être oublié,
Ce beau jour qu'à Louis Titus eût envié ?
Hé bien, dans ces tranſpors où l'ame ſe déploie
,
Aumilieu des éclats de la publique joie ,
Entraverſant ces murs étincelans de feux ,
D'oùs'élevoient au Ciel notre encens & nos voeur,
Qui t'attendrit le plus ? ou l'élite brillante
Des citoyens heureux d'une ville opulente ;
Ou ce peuple accourant à flots amoncelés
Au-devant des courſiers à ton char attelés ?
Ah! de ce peuple obſcur , qui n'a rien à prétene
dre,
MARS. 1773. 129
L'amour bien plus naïf, eſt auſſi bien plus tendret
Et de cet amour pur les gages folennels ,
Firent couler des pleurs de tes yeux paternels.
C'eſt au nom de ces pleurs que ce peuple t'implore.
Son aſyle eſt détruit ; la cendre en fume encore;
Mais , s'il oſe à tes pieds l'avouer en fecret ,
Ill'a vu conſumer , &l'a vu ſans regret.
Quoi ! de la piété ce monument célèbre ! ..
Ce monument n'étoit qu'une priſon funèbre ,
Du pauvre languiſſant ſépulcre anticipé ,
Des voiles de la mort toujours enveloppé.
Permets que l'indigence , à ſouffrir destinée ,
T'apprenne àquel ſupplice elle étoit condamnée.
Otoi qui fus bon , même envers tes ennemis ,
Regarde tes ſujets , tes enfans , & frémis.
Dans un lit de douleur , où leurs cris fe répond
dent ,
7
Où d'un ſouffle mortel les vapeurs ſe confondent,
Viens les voir entaſſés , les mourans ſur les morts,
L'un , d'un affreux délire éprouvant les tranf
ports ,
L'autre , qu'un feu plus lent auprèsde lui conſume
,
Ceux dont lecoeur ſeglace , ou dont le ſang s'allume,
Tous refpirant un air , qui chargé de poilon ,
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
Eſt d'un gouffre empeſté l'horrible exhalaiſon.
Sur ſon lit, près de lui ,dans ſes bras, à toute heure,
Chacun d'eux voit mourir , en attendant qu'il
meure ,
Cherche en vain dans les maux un pénible ſommeil,
Oune dort qu'en rêvant aux horreurs du réveil .
Tel eſt , grand Roi , tel eſt ce refuge effroyable.
De nos calamités , c'eſt la plus incroyable ;
Mais Paris , qui la voit , l'atteſte en gémiſſant.
Tu l'ignorais . Jamais ton coeur compatiſſant
N'eût ſouffert ces horreurs dont frémit la nature
Et dont ce n'eſt ici qu'une faible peinture.
LeCiel enfin permet que ces murs ténébreux
Tombent , pour nous venger , dévorés par les
feux ;
Et le pauvre échappé de cet affreux repaire ,
Du milieu des débris tend les bras vers fon père.
Accordeà nos douleurs un aſyle , où du moins
Ton ſujet , en mourant , puiſſe bénir tes ſoins.
Un Roi juſte ſuffit à l'opulent paiſible ;
Mais le pauvre a beſoin d'un Roi tendre & fenfible.
Tul'es; nous le ſavons. Fais-nous donc reſpirer.
Que fans horreur du moins nous puiſſions expirer.
Nous chérirons le règne où le Ciel nous fit naître ;
Ernos derniers ſoupirs ſeront pour notre maître .
MARS . 131 1773 .
Hélas ! un bruit affreux ſe répand: on nous dit
Que de l'opinion le funeſte crédit
Nous condamne à rentrer dans ces priſons infectes
;
)
Que ſa voix à la cour rend nos plaintes ſuſpectes;
Qu'à prolonger nos maux le faux zèle attaché ,
Craint , s'ils font moins cruels , qu'on en ſoit peu
touché, f
Etdit qu'en nous voyant dans un plus doux aſyle,
Onn'aurait plus pour nous qu'une pitié ſtérile.
Charité meurtrière , à quel prix , juſte Dieu !
Tu nous vendrais tes dons dans ce funeſte lieu !
Non , Français : loin de nous cette crainte odieuſe.
Pour vous , pour la nature , elle eſt injurieuſe.
La piété publique aujourd'hui la dément.
Ne vois-tu pas , grand Roi , Paris , dans ce moment
,
Apleines mains ſur nous répandre ſes largetles ?
Mais quand nous périrons au milieu des richeſſes ,
Qu'aura ſervi le zèle ? & d'un air infecté
L'opulent Citoyen ſera -t'il reſpecté ?
Et la contagion de nos murs exhalée ,
Et dans l'eau ſalutaire une peſte mêlée ,
Et d'un impur limon tout un peuple abreuvé ,
Et tout ce peuple enfin juſtement ſoulevé
Du danger volontaire où ſans ceſſe on l'expoſe ,
Ne font- ils pas trembler la voix qui t'en impoſe
?
21.0 C
Cruels ! de la nature épargnez les bienfaits.
ア
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
Uneeau ſaine,unair pur , ſontdes dons qu'ellea
faits
Au riche , à l'indigent , àtout ce qui refpire.
Rends-nous ces biens ,grand Roi Que ton auguſte
: empire
Par cet excèsde maux celle d'être fouillé.
De défenſe & d'appui le pauvre estdépouillé :
Ses larmes , & ton coeur font ſa ſeule eſpérance.
Entends nos faibles voix , céde aux voeux de la
France,
Etproſcris cet abus , pire que les fléaux ,
D'entafler les vivans dans de vaſtes tombeaux.
Voyage de l'Ifle de France , à l'Isle de
Bourbon, au Cap de Bonne Espérance,
avec des obſervations nouvelles fur la
nature & fur les hommes ; par un Officier
du Roi. A Amſterdam ; & fe
trouve à Paris , chez Merlin , libraire ,
rue de la Harpe , à St Joſeph .
Un Militaire de beaucoup d'eſprit, littérateur
& philofophe , voyage en obfervant
, écrit tout ce qu'il obſerve & paraît
ſentir tout ce qu'il écrit. Il n'omet aucuns
détails ,& porte chaque jour ſur ſon journal
de mer les oiſeaux qu'il a vus, les poiffons
qu'on a pris & le tems qu'il a fait.
Arrivé ſucceſſivement à l'Ile de France &
à l'Ile de Bourbon , revenu à l'Iſle de
!
4
MARS. 1773. 133
l'Afcenfion & au Cap , il en décrit les
moeurs , les plantes & les animaux. Il y a
fansdoute dans cet ouvrage beaucoup de
choſes déjà connues , pluſieurs d'inutiles
oude minutieuſes , quelque fois peut-être
de la recherche dansles idées & de l'affectation
dans le ſtyle; mais en général il
attache& plaît parccee qu'il y ade l'imagination
dans ſa manière de décrire &
que l'amour de l'humanité anime toutes
ſes réflexions. On trouvera peut - être
>>(dit-il dans l'avant propos ) que j'ai fait
>> une fatyre. Je puis proteſter qu'en par-
>> lant des hommes j'ai dit le bien avec
>> facilité & le mal avec indulgence. >>
:
il
La finde cet avant propos annonce les
ſentimens du bon citoyen. « Pour aimer
"ſa patrie , ilfaut la quitter. Je ſuis atta-
>> ché à la mienne , quoique je n'ytienne
>> ni par ma fortune , ni par mon état :
>> mais j'aime les lieux où pour la premiè-
> re fois j'ai vu la lumière , j'ai ſenti , j'ai
>> aimé , j'ai parlé.
» J'aime ce fol que tant d'étrangers
» adoptent , où tous les biens néceſſaires
abondent,& qui eſt préférable auxdeux
» Indes par fa température , par la bonté
>> de fes végétaux & par l'induſtrie de fon
> peuple.
»Enfin j'aime cette nation où les re-
1
134 MERCURE DE FRANCE.
>> lations font plus nombreuſes , où l'eſti-
» me eſt plus éclairée , l'amitié plus inti-
» me , & la vertu même plus aimable .
» Je fais bien qu'on trouve en France ,
> ainſi qu'autre fois à Athènes , ce qu'il y
>> a de meilleur & de plus dépravé. Mais
>> enfin c'eſt la nation qui a produit Hen-
>> ri IV , Turenne & Fénelon. Ces grands
> hommes qui l'ont gouvernée, défendue
>> & inſtruite , l'ont auſſi aimée »
Le lecteur a remarqué ſans doute , pour
aimerſa patrie , il faut la quitter. En outrant
une penſée,on la tend fauſſe. L'auteur
a voulu dire que ſouvent pour aimer
mieux ſon pays, il ſuffir d'en voir d'autres,
ce qui a été exprimé très- heureuſement
dans ce vers de M. de Belloy..
Plus je vis d'étrangers , plus j'aimai ma patrie.
Siège de Calais.
Mais il n'eſt pas vrai que pour aimer
ſon pays, il faille le quitter. Il ne faut pas
en cherchant la préciſion & le trait , blefſer
la vérité qui eſt avant tout.
Si l'on veut d'abord avoir une idée de
la manière de peindre de l'auteur , il n'y
a qu'à lire ce qu'il dit de ſon ſéjour à l'Orient
& fon embarquement : on ſe croit
tranſporté dans un port de mer. « Ilya
<
MARS. 1773 . 135
>> trois vaiſſeaux prêts à appareiller pour
>> l'Iſle de France ; la Digue , le Condé &
>>le Marquis de Caſtries. Il y en a d'au-
» tres en armement & quelques - uns en
>> conſtruction. Le bruit des charpentiers,
>> le tintamare des calefas , l'affluence des
>> étrangers , le mouvement perpétuel des
> chaloupes en rade , inſpirent je ne ſais
» qu'elle ivreſſe maritime. L'idée de for-
>> tune qui ſemble accompagner l'idée des
>> Indes , ajoute encore à cette illuſion.
>> Vous croiriez être à mille lieues de Pa-
» ris. Le peuple de la campagne ne parle
>>plus français ; celui de la ville ne con-
>> naît d'autre maître que la Compagnie.
» Les honnêtes gens s'entretiennent de
>> l'Iſle de France &de Pondichery, com-
» me s'ils étaient dans le voiſinage. Vous
>> penſez bien que les tracaſſeries de com.
>> ptoir arrivent ici avec les pacotilles de
>> l'Inde; car l'intérêt diviſe encore mieux
> les hommes qu'il ne les rapproche ....
>>En traverſant l'Orient , nous avons vu
>> toute la place couverte de poiffons : des
>> raies blanches , violettes , d'autres tou-
>> tes hériſſées d'épines , des chiens de
» mer , des congres monstrueux qui fer-
>>pentaient fur le pavé , de grands paniers
>> pleins de crables & de homars , des
136 MERCURE DE FRANCE.
>> monceaux d'huitres , de moules , de
>>petoncles , des merlus,des folles , des
❤turbots, ... enfinune pêche miracu-
>> leuſe comme celle des Apôtres .
>>Ces bonnes gens en ont la bonne foi
» & la piété ; quand on pêche la ſardine ,
» un prêtre va avec la première barque ,
» & bénit les eaux. C'eſt l'amour conju--
» gal des vieux tems ; à meſure qu'ils ar-
>> rivaient , leurs femmes & leurs enfans
>> ſe pendaient à leurs cous. C'eſt donc
» parmi les gens de peine que l'on trouve
>> encore quelques vertus , comme fi
>>l'homme ne conſervaitdes moeurs qu'en
» vivant toujours entre l'eſpérance & la
>> crainte.
Nous ne ſuivrons point l'auteur dans
fonjournal maritime; mais nous nous arrêterons
avec plaisir à ſes obfervations fur
les moeurs des gens de mer. « Je ne vous
>> parlerai que de l'influence de la mer ſur
>> les Marins , afin d'inſpirer quelque in-
>>dulgence fur des défauts qui tiennent à
>> leur état.
>> La promptitude qu'exige la manoeu-
> vre les rend grofliers dans leurs expreffions.
Comme ils vivent loinde la terre
, ils ſe regardent comme indépen-
>>dans : ils parlent ſouvent des Princes,
MARS. 1773 . 137
» des loix & de la Religion , avec une
>> liberté égale à leur ignorance. Ce n'eſt
> pas que , ſuivant les circonstances , ils
>> ne ſoient dévots , même ſuperſtitieux .
>>J'en ai connu plus d'un , qui n'aurait pas
>>voulu appareiller un dimanche ou un
>>vendredi. En général leur religion dé-
>> pend du temps qu'il fait.
» L'oiſiveté où ils vivent leur fait ai-
>> mer la médiſance & les contes. Le banc
> de quart eſt le lieu où les officiers débi
>> tent les fables & les merveilles .
>> L'habitude de faire ſans ceſſe de nou-
» velles connaiſſances , les rend inconftans
>> dans leur fociété &dans leur goût . Sur
» mer ils defirent la terre , à terre ils re-
>> grettent la mer .
>>Dans une longue traverſée il eſt pru-
>> dent de ſe livrer peu &de ne diſputer
>> jamais. La mer aigrit naturellement
>>l'humeur. La plus légère conteſtation y
» dégénère en querelle. Jen ai vu naître
>>pourdes queſtions de philoſophie. Ileſt
>>vrai que ces queſtions ont quelque fois
>>brouillé des philoſophes àterre.
>>En général ils font taciturnes & ſom
>> bres. Peut - on être gai au milieu des
>>dangers , & privé des premiers beſoins
» de la vie?
> Il ne faut pas oublier leurs bonnes
138 MERCURE DE FRANCE.
» qualités. Ils font francs , généreux , bra.
>> ves,& fur- tout bons maris. Un homme
» de mer ſe regarde comme étranger à
>> terre, & fur tout dans ſa propre maifon .
>> Etonné de la nouveauté des meubles ,
» du logement , des uſages , il laiſſe à ſa
>> femme le pouvoirde le gouverner dans
>> un monde qu'il connaît peu .
• Les matelots ajoutent à ces bonnes &
✔mauvaiſes qualités les vices de leur édu-
> cation. Ils font adonnés à l'ivrognerie.
» On leur diſtribue chaque jour une ra-
>> tion de vin oud'eau-de vie. Ils ſont ſept
>> hommes à chaque plat ; j'en ai vu s'ar-
>> ranger entre eux pour boire alternative.
>ment la portion des ſept. Quelques - uns
>> font adonnés au vol. Il y en a d'aſſez
>>habiles pour dépouiller leurs camara-
>> des pendant le ſommeil. Dans cette
>> claſſe d'hommes fi malheureux , il s'en
>> trouve d'une probité rare. Ordinaire-
>> ment le maître & le canonier ſont des
>>>hommesde confiance ſur leſquels roule
>>toute la police de l'équipage. On peut
> y joindre le premier pilote , dont l'état
> chez nous'eſt déchu, je ne ſais pourquoi,
>> de la distinction qu'il mérite ; ce n'eſt
que le premier officier marinier. De ces
> trois hommesdépend la bonté de l'équiMARS.
1773 .
139
» page , & ſouvent le ſuccès de la naviga-
» tion .
>>Vous conclurez de tout ceci qu'un
*>> vaiſſeau eſt un lieu de diſſenſion, qu'un
>> couvent&un ifle , qui ſont des eſpè-
>>> ces de vaiſſeaux , doivent être remplis
>> de diſcorde.
La peinture de l'eſclavage des Noirs
faitfrémir. Nousne la citerons point parce
qu'elle ſe trouve dans plufieurs autres livres.
Ce ſont des faits malheureuſement
trop connus ; mais l'auteur n'en eſt pas
moins louable de l'avoir remiſe ſous nos
yeux: il faut avertir long-tems les hommes
avant de les corriger. « Je ne ſais pas
(dit l'auteur ) fi le café & le fucre font
néceſſaires au bonheur de l'Europe ;
maisje ſais bien que ces deux végétaux
> ont fait le malheur de deux parties du
>> monde. On a dépeuplé l'Amérique afin
» d'avoir une terre pour les planter ; on
>> dépeuple l'Afrique afin d'avoir une na-
>>tion pour les cultiver. » Cette réflexion
eſt un bien beau trait; mais l'auteur n'at'il
pas quelque tort d'ajouter que les philoſophes
qui combattent les abus avec
tant de courage n'ont guère parlé de l'efclavage
des Noirs que pour en plaifarmer ?
Ils en ont parlé très férieuſement. Mon
140 MERCURE DE FRANCE.
tesquieu, il eſt vrai, emploie ſur cette ma
tière cette ironie amère & accablante dont
il ſe ſert fi heureuſement contre l'Inquifition;
mais cela même prouve qu'il ne
voulait pas plaiſanter,ſur les atrocités.
Quard laraiſon combat des préjugés trop
abſurdes pour être réfutés & trop puiſſans
pour être mépriſés , l'ironie peut valoir
mieux que l'emportement & appartient
même à l'indignation. L'auteur a-t'il ou
blié ce mot de M. Helvetius , qu'il n'arrive
point en Europe de barriques de fucre
qui nesoient teintes du fang humain ! Ne
connaît-il point un morceau * ſupérieument
écrit où l'imagination vient à l'appuide
la vérité& où l'auteur des ſaiſons
trace avec tant d'énergie les droits & les
malheurs des Negres? Si notre voyageur
lettré ne le connaît pas , il nous ſaura gré
de lui citer ce fragment qui le termine.
« O Peuples d'Europe ! les principes du
>> droit naturel feront ils toujours ſans
> force parmi vous ? Vos Grecs , vos Ro
>> mains ne les ont pas connus. Avant le
>> gouvernement civil de Locke , le livre
>> de Burlamaqui & l'Eſprit des loix , vous
-
* Zimco , conte philoſophique de M. de St
Lambert .
MARS . 1773. 141
>>>les ignoriez encore ; que dis - je ? dans
>> ces livres mêmes ſont - ils affez nette-
>>>ment poſés ſur la baſe de l'intérêt com-
>> mun à toutes les Nations & à tous les
>>>hommes ? Les Hobbes , les Machiavels
>>&autres , n'ont- ils pas encore des par-
>> tifans ? Dans quel pays de l'Europe les
>> loix conſtitutives , criminelles , ecclé-
>> ſiaſtiques & civiles , ſont-elles confor-
>>mes à l'intérêt général & particulier ?
>>Peuples polis , peuples ſavans , pre-
>> nez y garde ; vous n'aurez une morale ,
>> de bons gouvernemens,&des moeurs ,
>> que lorſque les principesdu droit natu,
>>relferont connus de tout les hommes;
»&que vous & vos législateurs , vous en
>> ferez une application conſtante à votre
>> conduite & à vos loix . C'eſt alors que
> vous ferez meilleurs,plus puiſſans , plus
>> tranquilles : c'eſt alors que vous ne ferez
>pas les tyrans & les bourreaux du reſte
>> de la terre : vous faurez qu'il n'eſt pas
> permis aux Africains de vous vendre
>> des priſonniers de guerre ; vous faurez
>> que les Seigneurs des grands fiefs de
► Guinée ne peuvent vous vendre leurs
»vaſſaux; vous faurez que votre argent
>> ne peut vous donner le droit de tenir
nun ſeul homme dans l'eſclavage. »
142 MERCURE DE FRANCE.
En détournant les yeux de ces horreurs:
qui affligent & humilient l'humanité , on
s'arrête avec plaiſir ſur le tableau que l'auteur
nous préſente d'une petite habitation
où il fut reçu lorſqu'il parcourait les côtes
de l'iſle de France. Toute l'habitation
>> conſiſtait en huit Noirs , & la famille en
>> neuf perſonnes : le maître & la maî-
>> trefle , cinq enfans , une jeune parente
» & un ami. Le mari était abſent : voilà
>>ce que j'appris avant d'entrer .
« Je ne vis , dans toute la maiſon ,
» qu'une ſeule piece ; au milieu , la cuiſi-
>> ne ; à une extrémité , les magaſins &
>> les logemens des domeſtiques ; à l'au-
>>tre bout , le lit conjugal , couvert d'une
>> toile ſur laquelle une poule couvait ſes
» oeufs; ſous le lit , des canards ; des pi-
>> geons ſous la feuillée , & trois gros
>> chiens à la porte. Aux parois étaient
accrochés tous les meubles qui ſervent
>> au ménage ou au travail des champs . Je
>> fus ſurpris de trouver dans ce mauvais
>>logement une Dame très - jolie. Elle
>> était françaiſe , née d'une famille hon-
» nête , ainſi que fon mari. Ils étaient
>> venus il y avait pluſieurs années, cher-
>> cher fortune : ils avaient quitté leurs
>>parens , leurs amis , leur patrie pour
"
MARS. 1773 . 143
>> paſſer leurs jours dans un lieu ſauvage ,
>> où l'on ne voyait que la mer , & les ef-
>> carpemens affreux du morne Brabant ;
>> mais l'air de contentement & de bonté
>> de cette jeune mère de famille , ſem-
>> blait rendre heureux tout ce qui l'ap-
>> prochait. Elle allaitait un de ſes enfans;
>> les quatre autres étaient rangés au tour
>> d'elle , gais & contens.
>> La nuit venue , on ſervit avec pro-
>> preté tout ce que l'habitation fournif-
>> fait. Ce fouper me parut fort agréable.
>> Je ne pouvais me laſſer de voir ces pi-
>> geons voler autour de la table , ces chè-
>> vres qui jouaient avec les enfans , &
>> tant d'animaux réunis dans cette famille
>> charmante. Leurs jeux paiſibles , la ſo-
>> litude du lieu , le bruit de la mer , me
>> donnaient une image de ces premiers
>> tems où les filles de Noé , deſcendues
>> ſur une terre nouvelle, firent encore part
>> aux eſpèces douces & familières du toît,
>>de la table &du lit.
4
:
>> Le maître de la maiſon étant revenu
» pendant la nuit , il m'engagea à diffé-
>> rer mon départ juſqu'à l'après midi : il
> voulait m'accompagner une partie du
>> chemin. Il n'y avait que trois petites
lieues de- là à Belle - ombre , dernière
144 MERCURE DE FRANCE.
>> habitation où je devais coucher. Com-
>> me mon Noir était bleſſé , la jeune
» Dame voulut elle - même lui préparer
» un remède pour ſon mal. Elle fit ſur le
>> feu une eſpèce de baume ſamaritain ,
» avec de la térébenthine , du ſucre , du
>> vin &de l'huile. Après l'avoir fait pan-
» ſer , je le fis partir d'avance avec mon
>> camarade. A trois heures après dîner je
>>pris congé de cette demeure hofpita-
>> lière , & de cette femme aimable &
>>vertueuſe ; nous nous mimes en route
>> fon mari & moi. C'étoit un homme
>>très- robuſte ; il avaitle viſage,les bras,
» & les jambes brûlées du ſoleil. Lui-mê-
> me travaillait à la terre , à abattre les
>> arbres , à les charrier ; mais il ne ſouf-
>> frait, diſait- il , que du mal que ſe don-
> nait ſa femme pour élever ſa famille :
•elle s'était encore , depuis peu , chargée
>> d'un orphelin. Il ne me conta que ſes
> peines; car il vit bien que je ſentaisfon
> bonheur. »
Avant de paſſer à la deſcriptiondu Cap
deBonne Eſpérance , & des moeurs &des
avantages de cette heureuſe contrée , il
fautdireun motde la promenade de l'auteur
ſur la montagne la plus haute& la
plus fameuſede ce pays nomméeTableberg
MARS. 1773 . 145
berg. " Après trois heures & demie de
>>fatigue , nous parvinmes fur la table.
>> Le ſoleil ſe levait de deſſus la mer , &
> ſes rayonsblanchiſſaient,à notre droite,
>> les ſommets eſcarpés du Tigre & de
>>quatre autres chaînes de montagnes ,
>> dont la plus éloignée paraît la plus éle-
» vée. A gauche , un peu derrière nous ,
>> nous voyions, comme ſur un plan, l'iſle
>> des Pingouins , enſuite Conſtance , la
»Baye de Folſe & la montagne du Lion :
>> devant nous l'iſle Roben. La ville était
» à nos pieds. Nous en distinguions juf-
» qu'aux plus petites rues. Les vaſtes quar-
>> résdu jardin de la Compagnie , avec ſes
> avenues de chênes & de hautes char-
>> milles , ne paraiſſaient que des plattes-
>> bandes avec leurs bordures en bois ; la
>> citadelle,un petit pentagone grand com-
» me la main , & les vaiſſeaux des Indes
>> des coques d'amande. Je ſentais déjà
>> quelque orgueil de mon élévation,lorf-
>> queje visdes aigles qui planaient à perte
>de vue au-deſſus de ma tête. »
Le tableau ſuivant des moeurs du Cap
eſt plein de graces & d'intérêt. On ne
>> donne point à jouer au Cap : on n'y fait
>> point des viſites. Les femmes veillent
>> ſur leurs domeſtiques & ſur leurs mai-
> fons , dont les meubles ſont d'une pro-
G
146 MERCURE DE FRANCE.
>>preté extrême. Le mari s'occupe des
>>>affaires du dehors. Le ſoir toute la fa-
» mille réunie ſe promène & reſpire le
>> frais , lorſque la biſe eſt tombée. Cha-
>> que jour ramène les mêmes plaiſirs &
» les mêmes affaires .
>>L'union la plus tendre règne entre les
» parens. Le frère de mon hôteſſe étaitun
>> payſan du Cap , venu de 70 lieues de-
» là. Cet homme ne diſait mot , & était
>> preſque toujours aſſis à fumer ſa pipe.
» Il avait avec lui un fils âgé de dix ans
* qui ſe tenait conſtamment auprès de lui.
» Le père mettant la maincontre ſa joue
»& le careſſant ſans lui parler ; l'enfant
» auſſi Glentieux que le père , ſerrait ſes
>>groſſes mains dans les ſiennes , en le
» regardant avec des yeux pleins de la ten-
>> dreſſe filiale . Ce petit garçon était vêtu
» comme on l'eſt à la compagne. Il avait
»dans la maiſon un parent de ſon âge
» habillé proprement ; ces deux enfans
» allaient ſe promener enſemble avec la
>> plus grande intimité. Le bourgeois ne
» mépriſait pas le payſan ; c'était ſon coufin.
J'ai vu Mlle Berg , âgée de ſeize ans,
» diriger ſeule une maiſon très-confidé-
>> rable. Elle recevait les étrangers , veil-
>> lait ſur les domeſtiques , & maintenait
MARS. 1773 . 147
>> l'ordre dans une famille nombreuſe ,
>>d'un air toujours fatisfait. Sa jeuneſſe ,
>> ſa beauté , ſes graces , ſon caractère
n réuniſſaient en ſa faveur tous les ſuffra-
» ges ; cependant je n'ai jamais remarqué
>>qu'elle y fit attention. Je lui diſais un
>> jour qu'elle avait beaucoup d'amis : j'en
>> ai un grand , medit- elle : c'eſt mon
❤père.
->Le plaiſir de ce conſeiller était de
» s'affeoir , au retour de ſes affaires , au
milieu de ſes enfans. Ils ſe jetaient à
>> ſon cou , les plus petits lui embrallaient
>>les genoux ; ils le prenaient pour juge
>> de leurs querelles oude leurs plaiſirs ,
>> tandis que la fille aînée excufant les
> uns , approuvant les autres , ſouriant à
>> tous , redoublait la joie de ce coeur pa-
>> ternel. Il me ſemblait voir l'Antiope
nd'Idoménée.
Ce peuple , content du bonheur do-
» meſtique que donne la vertu , ne l'a pas
>>encore mis dans des romans & fur le
» théâtre. Il n'y a pas de ſpectacles au
» Cap , &on ne les deſire pas. Chacun en
>> voit dans ſa maiſon de fort touchans ;
>> des domeſtiques heureux , des enfans
>> bien élevés, des femmes fidèles. Voilà
» des plaiſirs que la fiction ne donne pas.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
>> Ces objets ne fourniſſent guère à la con.
>> verſation; auſſi ony parle peu. Ce font
> des gens mélancoliques qui aiment
>> mieux ſentir que raiſonner. Peut- être
>> auffi, faute d'événemens, n'a- t'on rien à
>> dire ; mais qu'importe que l'eſprit ſoit
>> vide ſi le coeur eſt plein , & fi les dou-
>>ces émotions de la nature peuvent l'a-
>> giter , ſans être excitées par l'artifice ,
*ou contraintes par de fauſſes bienféan-
»ces ?
>>Lorſque les filles du Cap deviennent
>> ſenſibles , elles l'avouent naïvement,
>> Elles diſent que l'amour est un ſenti-
>> ment naturel , une paffion douce , qui
>>> doit faire le charme de leur vie , & les
>> dédommager du danger d'être mères :
>> mais elles veulent choiſir l'objet qu'el.
>> les doivent toujours aimer. Elles ref-
>> pecteront , diſent-elles , étant femmes ,
>>les liens qu'elles ſe font préparés étant
>>filles.
>>Elles ne font point un myſtère de
l'amour : elles l'expriment comme elles
» le fentent. Etes - vous aimé ? vous êtes
>>accepté , diftingué , fêté , chéri publi-
>> quement. J'ai vu Mlle Nedling pleurer
> le départde ſon amant. Je l'ai vue pré-
> pater en ſoupirant les préſens qui de
MARS. 1773 . 149
>> vaient être lesgagesdeſa tendreſſe. Elle
>> n'en cherchait pasde témoins, mais elle
>>ne les fuyait pas.
>>Cette bonne foi eſt ordinairement
> ſuivie d'un mariage heureux . Les gar-
>> çons portent la même franchiſe dans
>>leurs procédés. Ils reviennent d'Europe
>>pour remplir leurs promeſſes; il repa-
>> raiffent avec le mérite du danger&d'un
>> ſentiment qui a triomphe de l'abſence :
>> l'eſtime ſe joint à l'amour , & nourric
>> toute la vie , dans ces ames conſtantes ,
>> le defir de plaire , qu'ailleurs on porte
>> chez ſes voiſins .
>>Quelque heureuſe que foit leur vie ,
» avec des moeurs ſi ſimples & fur une
>> terre ſi abondante , tout ce quivient de
>>>la Hollandeleur est toujours cher. Leurs
>>>maiſons font tapiſſées des vues d'Amf-
>>terdam , de fes places publiques & de
>> ſes environs. Ils n'appellent la Hollan-
>> de que la patrie; des étrangers même
> àleur ſervice , n'en parlent jamais au-
> tremenr. Je demandais à un Suédois ,
>>officier de la Compagnie , combien la
» Aotte mettrait de tems à retourner en
رد Hollande : il nous faut , dit - il , trois
>> mois pour nous rendre dans la patrie.
>>Ils ont une Eglife fort propre , où le
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
- Servicedivin s'y fait avec la plus grande
>>décence. Je ne fais pas ſi la Religion
> ajoute à leur félicité ; mais on voit par-
» mi eux des hommes dont les pères lui
>> ont ſacrifié ce qu'ils avaient de plas
>>cher. Ce font les refugiés Français. Ils
>>ont , à quelques lieues du Cap , un éta-
> bliſſement appelé la petite Rochelle.
>> Ils font tranſportés de joie quand ils
>> voient un compatriote; ils l'amènent
» dans leurs maiſons , ilsle préſentent à
- leurs femmes& à leurs enfans , comme
> unhomme heureux qui a vu le pays de
>> leurs ancêtres , & qui doit y retourner.
» Sans ceffe ils parlent de la France , ils
>>>l'admirent , ils la louent , & ils s'en
>>plaignent comme d'une mère qui leur
>> fut trop févère. Ils troublent ainſi le
>> bonheur du pays où ils vivent , par le
• regret de celui où ils n'ont jamais été.
>>On porte au Cap un grand reſpect
> aux magiſtrats , & fur- tout au gouver
>> neur. Sa maiſon n'eſt diftinguée des au-
» tres que par un ſentinelle , & par l'u-
>> ſage de ſonner de la trompette lorſqu'il
>> dîne. Cet honneur eſt attaché à ſa place;
>> d'ailleurs aucun fafte n'accompagne fa
>> perfonne. Il ſort ſans ſuite ; on l'aborde
>> fans difficulté. Sa maiſon eſt ſituée ſur
MARS. 1773. 151
> le bordd'un canal ombragé par des chê-
>> nes plantés devant ſa porte. On y voit
>> des portraits de Ruiter , de Tromp , ou
>> de quelques hommes illuſtres de la
» Hollande. Elle eſt petite & fimple , &
>> convient au petit nombre de ſolliciteurs
» qui y font appelés par leurs affaires ;
>> mais celui qui l'habite eſt ſi aimé & fi
>>reſpecté,que les gens du pays ne paſſent
> point devant elle ſans la ſaluer.
>> Il ne donne point de fêtes publiques ;
>> mais il aide de ſa bourſe des familles
>> honnêtes qui ſont dans l'indigence . On
>>ne lui fait point la cour. Si on demande
>> juſtice , on l'obtient du Conſeil ; fi ce
• ſont des ſecours , ce ſont des devoirs
>> pour lui : on n'auraità ſolliciter que des
> injuſtices.
>> Il eſt preſque toujours maître de fon
» tems , & il en diſpoſe pour maintenir
>> l'union & la paix , perfuadé que ce ſont
» elles qui font leurir les ſociétés. Il ne
>> croit pas que l'autorité du chef dépende
>> de la diviſion des membres .Je lui ai oui
dire que la meilleure politique était
>> d'être droit& juste .
>>>Il invite ſouvent à ſa table les Etran-
> gers. Quoique âgé de 80 ans,ſa conver-
>>ſation eſt fort gaie ; il connaît nos ou
Giv
I152 MERCURE DE FRANCE.
>> vrages d'eſprit & les aime. De tous les
>>Français qu'il a vus , celui qu'il regrette
>>davantage était l'Abbé de la Caille. II
>> lui avait fait bâtir un obſervatoire. Il
>> eſtimait ſes lumières , ſa modeſtie , fon
>>déſintéreſſement , ſes qualités ſociales.
>>Je n'ai connu que les ouvrages de ce ſa.
>> vant ; mais en rapportant le tribut que
>> des Etrangers rendent à ſa cendre , je
>> me félicite de finir le portrait de ces
» hommes eſtimables par l'éloge d'un
>> homme de ma nation. »
Cet extrait deviendrait beaucoup trop
long ſi nous citions tout ce qu'il y a d'intéreſſant
dans l'ouvrage. Terminons par
un morceau plein du patriotiſme le plus
tendre, écritdans l'effuſion de l'ame. Nous
ne pouvons mieux finir pour l'auteur
& pour le lecteur. «Je préfererais Paris
>>à toutes les villes , non pas à cauſe de
>> ſes fêtes , mais parce que le peuple y eſt
>>bon , & qu'on y vit en liberté. Que
>> m'importent ſes carroſſes , ſes hôtels ,
>>fon bruit , ſa foule , ſes jeux , ſes repas ,
>> ſes viſites , ſes amitiés ſi promptes & i
>> vaines ? Des plaiſirs ſi nombreux met-
>> tent le bonheur en ſurface , & la jouif-
>> fance en obſervation. La vie ne doit
>> pas être un ſpectacle. Ce n'est qu'à la
MARS. 1773 . 153
> campagne qu'on jouitdes biensdu coeur,
>> de ſoi-même , de ſa femme,de ſes en-
>>fans , de ſes amis. En tout la campagne
>>me ſemble préférable aux villes: l'airy
» eſt pur, la vue riante , le marcher doux ,
>> le vivre facile ,les moeurs ſimples & les
>> hommes meilleurs. Les paffions s'y dé-
>>veloppent ſans nuire à perſonne. Celui
>>qui aime la liberté n'y dépend qué du
>> Ciel ; l'avare en reçoitdes préſens tou-
>>jours renouvelés , le guerrier s'y livre
» à la chaſſe , le voluptueux y place ſes
>> jardins , &le philoſophe y trouve à mé-
>> diter fans fortir de chez lui . Où trou-
>> vera-t'il un animal plus utile que le
>> boeuf, plus noble que le cheval & plus
>>aimable que le chien ? Apporte- t'on des
>>Indes une plante plus néceſſaire que
>>bled & auffi gracieuſe que la vigne??
» Je préférerais de toutes les campa
>>gnes celle de mon pays , non pas parce
» qu'elle est belle, mais parce que j'y ai été
» élevé. Il eſt dans le lieu natal un attrair
» caché , je ne ſais quoi d'attendriſſant
>> qu'aucune fortune ne ſaurait donner ,
» & qu'aucun pays ne peut rendre. Où
>> ſont ces jeux du premier âge , ces jours
>> ſi pleins,fans prévoyance & fans amer
>> tume ? La priſe d'un oiſeau me com-
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
>> blait de joie. Que j'avais de plaifica
>> careſſer une perdrix , à recevoir ſes
> coups de bec , à fentir dans mes mains
>> palpiter ſon coeur & friffonner ſes plu-
> ines ! .. Heureux qui revoit les lieux où
>> tout fut aimé , où tout parut aimable ,
»& la prairie où il courut , & le verger
> qu'il ravagea ! plus heureux qui ne vous
» a jamais quitté , toît paternel , aſyle
>> faint ! Que de voyageurs reviennent
ſans trouver de retraite ! de leurs amis,
>>les uns font morts , les autres éloignés ,
>> une famille eſt diſperſée , des protec-
>>teurs.... Mais la vie n'eſt qu'un petit
>> voyage , & l'âge de l'homme un jour
>> rapide. J'en veux oublier les orages
» pour ne me refſouvenir que des ſervices
des vertus & de la conſtance de
*mes amis. Peut- être ces lettres conferveront
leurs noms , & les feront ſurvivre
à ma reconnaiſſance ! Peut-être iront-
>> elles juſqu'à vous , bons Hollandais du
>>Cap ! Pour toi , Nègre infortuné qui
>>pleures ſur les rochers de Maurice ,
ma main , qui ne peut eſſuyer tes lar-
>>>mes , en fait verſer de regret & de repentit
à tes tyrans , je n'ai plus rien à
» demander aux Indes , j'y ai fait for
tune..130
MARS. 1773. 155
Le Bonfils , Comedie en un Acte & en
profe , mêlée d'ariettes , par M. de
Vaux ; la muſique de M. Philidor ,
repréſenté pour la première fois par les
Comédiens Italiens , ordinaires du
Roi , le lundi 11 Janvier 1773 .
Projicit ampullas &sesquipedalia verba.
HORAT.
à Paris , chez la Veuve Ducheſne ,
Libraire , rue S. Jacques , au Temple
du goût . 1773. Voici l'avertiſſement.
Il y a dans cette pièce une ſcène
preſque ſemblable à celle de Silvain .
Le Public n'a pas vu avec plaiſir une
fituation qu'il connoiſſoit déjà. On ne
prétend point juftifier l'Auteur à cet
égard. C'eſt à l'accuſation de plagiat qu'on
veut répondre . La réponſe eſt ſimple.Cette
Pièce faite dans ſon origine pourun Théâtre
de Société , avoit été lue à ceux qui
devoient la jouer & à quelques Gens de
Lettres , plus d'un an avant la repréſentation
de Silvain. C'eſt donc le hafard
qui a fait naître la même idée à deux
Poëtes qui ne fe connoiſloient pas .
Celui qui paroît le dernier devoit fupprimer
une fituation qui appartenoit au
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
-premier occupant. Il l'auroit defiré , mais
il ne l'a pas pu . Sa Pièce y tenoit. Tout
ce qu'il pouvoit faire , c'étoit d'affoiblit
la reſſemblance. Il l'a fait. Il a abrégé
la Scène des Gardes , & n'a pas voulu
qu'ils tinffenten joue le prétendu Braconnier
, &c .
On reproche aufſſi à cette Pièce la ſimplicité
du ſtyle . On ne répondra point à
ce reproche , parce qu'il n'eſt pas général .
Si les uns trouvent cette ſimplicité baſſe
& rampante , les autres jugent qu'elle eſt
convenable aux perſonnages , & difent
avec Horace :
Intererit multùm , davuſne loquatur , an heros.
Le lecteur trouvera ſans doute que le
titre de cette Pièce promet plus qu'elle
ne donne. Il dira qu'Antoine fait à la
vérité , l'action du bon fils ; qu'il eſt ,
ſi l'on veut , un bon fils ; mais qu'il n'eſt
pas le Bon fils , le modèle des fils . Le
lecteur aura raifon .
Si l'on mettoit au Théâtre le Bon Fils
dans toute l'étendue du mot , il faudroit
lui donner un père dur , injuſte , cruel ,
vicieux , peut- être criminel ; le fils ſacrifieroit
pour lui , richeſſes , dignités , réa
putation , tout, hors la vertu .
Aufſſi cette petite Pièce avoit- elle d'a
MARS. 1773 . 157
bord été nommée Antoine Maſſon. Mais
le Public , après la ſeconde repréſentation
, prévint l'acteur qui l'annonçoit &
prononça le Bon Fils. C'eſt donc au
Public qu'il faut s'en prendre ſi le titre
n'eſt pas affez modeſte . :
Al'égard des autres critiques qu'on
pourra faire de ce foible ouvrage , ( fuppoſé
qu'il foit digne de la critique ) on y
ſouſcrit d'avance. Il péche ſans doute
contre les règles du théâtre ; mais il ne
péche pas contre les bonnes moeurs.
Déclaration de M. de Voltaire.
1
Celui qui a vendu la tragédie des Loix
deMinos au libraire Valade , rue St Jacques
, n'a pas fait une action honnête ,
quoiqu'elle foit aſſez commune. Ila volé
des Comédiens à qui l'auteur avait abandonné
, ſelon ſa coutume , le petit honoraire
qui peut revenir des repréſentations
&de l'édition de ces ouvrages pallagers.
C'eſt aujourd'hui un des plus petits inconvéniens
de la littérature. Mais l'éditeur
des Loix de Minos ayant entièrement
défiguré cette pièce qui n'eſt pas reconnaiſſable
, l'auteur est obligé d'en avertic
le petitnombre de lecteurs qui pourraient
l'acheter.
Y158 MERCURE DE FRANCE.
Il avertit auſſi ceux qui lui écrivent des
lettes anonymes , qu'il renvoie au rebut
toutes les lettres des perſonnes qu'il n'a
pas l'honneur de connaître.
Poësie del Signor AbbateMetaſtafio,tomo
decimo , in- 8 °. bl .
Idem. papier d'Hollande , ..
41.
61 .
Ce volume fait la ſuite de l'édition de
Paris 1755 , en neuf volumes in- 8 °. donnée
par la V. Quillau . Il contient huit
pièces de théâtre & une ſavante differtation
de M. Baretti , ſecrétaire de l'Académie
royale de peinture de Londres. On
mettra en vente , à Pâques prochain , une
nouvelle édition complette des poëfies
de M. l'Abbé Metaſtafio , en fix volumes
in- 12 . petit format ,dont le prix fera de
18 liv . en blanc. Elle fera fuite aux auteurs
italiens publiés par Prault.
Il faudra s'adreſſer à M. Durand neveu,
libraire , rue Galande , pour ſe procurer
ces deux articles . On avertit le Public
que l'année 1773 révolue , on augmentera
le prix du Xº. volume in 8°. de Metaſtaſio
, ainſi qu'il a été annoncé par le
libraire.
MARS.1775 . 152
:
La Parifeide , ou Pâris dans les Gaules ,
2 vol. in- 8°. A Paris , chez Piſfor , quai
de Conti , 1773 .
Nous ferons connoître plus particulièrement
dans le Mercure prochain cet ou
vrage intéreſlant.
LETTRE de M. l'Abbé Sabatier de Caftres
qui a bien voulu choisir le Mercure dont
iladit tant de mal , pour y faire fes
plaintes contre de prétendus ennemis
qu'il fuppose très - gratuitement . Eh !
commentpourroit - il en avoir? Il est fi
honnête &fijuſte ! témoins les trois Siè.
cles dont il veut absolument avoir tout
l'honneur.
En attendant , Monfieur , que je confonde des
impoſtures , &que je réponde à des gentilleſſes ,
je crois devoir défabuler le Public ſur un bruit
qu'on a fait courir au fujet des trois Siècles de
notre Littérature. On a répandu que MM. Fréron
, Palifſot , la Beaumelle , Clément , Rigoley
de Juvigny , &c. avoient fourni pluſieurs articles
à cet ouvrage. J'ai cru d'abord qu'un peu de réflexion
(uffiroit pour détruire une idée auffy folle ,
démentie par l'uniformité de ſtyle & par mille
autres raiſons ; mais rien n'eſt plus ordinaire ,
dans un certain monde,que de tout avancer &
160 MERCURE DE FRANCE .
detout faire croire , au mépris de l'évidence , &
c'eſt ce monde qu'on nous aflure bonnement être
le ſeul en état de penſer &de raiſonner. Apréſent
qu'il ne in'eſt plus permis de douter que ce
bruit ne ſoit une ruſe philofophique imaginée
pour décréditer des cenſures & des jugemens
avoués par la plus ſaine partie de la nation , en
les attribuant à des motifs étrangers , je déclare
qu'aucun des écrivains que je viens de nommer
n'a eu part à mon travail : je défie de plus tout
littérateur d'oler avancer qu'il m'ait communiqué,
je ne dis pas des obſervations , mais même
une idée. *
Que ces Meſſieurs , dont j'eſtime les talens ,
aient attaqué les Philoſophes , ils ont fait connoître
qu'ils étoient capables de les combattre
avec ſuccès; pour moi , je n'ai eu beſoin ni d'être
décidépar leurs ſuggeſtions , ni aidé de leurs ſecours
pour m'élever contre une morgue révoltante,
des ſyſtêmes abſurdes &des manéges odieux.
J'ai vu , j'ai lu , j'ai écouté , j'ai réfléchi ; c'eſt
plus qu'il n'en faut pour exciter & ſeconder le
zèle que tout homme doit à la Religion , à la raiſon
, à la littérature & à l'équité. Qu'on attaque
mes jugemens par des critiques honnêtes , je tâ
cherai d'y répondre; mais employer de petits dé
tours pour affoiblir le bon effet d'un ouvrage
dont les demi - philoſophes même ont été forcés
de reconnoître la droiture & l'utilité ; c'eſt , en ſe
décriant ſoi - même , l'accréditer davantage , &
* Voyez les critiques de M. Linguet , deM.
Fréron, de M. Paliffot , de M. Clement que M.
l'Abbé Sabatier paroît au moins avoir confultées
avecfuccès. ८
MARS. 1773. 161
confirmer , s'il en étoit beſoin , ce que j'ai avancé
contre la philoſophie. Je n'ai écrit ni pour les
furieux , ni pour les ſots , ni pour les gens de
mauvaiſe foi ; je n'ai ambitionné que le fuffrage
des aimes honnêtes , &j'ai eu le bonheur de l'ob
tenir. Content de leur approbation , j'aurois mé
priſé encore quelque tems ces pitoyables reffources
d'un amour - propre déconcerté , fi des amis
auffi reſpectablesparleur mérite que par leur rang,
ne m'euffent fait ſentir la néceſſité de détromper
le Public qu'on abuſe depuis ſi long-tems , & de
tant de manières. Il faut efpérer , Monfieur, que
ce Public ouvrira enfin les yeux ſur ſes prétendus
maîtres , & que des lumières plus ſaines le forceront
de reconnoître cette vérité, que jamais no
tre ſiècle n'a eu plus beſoin d'ètre éclairé, que depuis
que ces Meſſieurs nous éclairent.
J'ai l'honneur d'être , &c .
ACADÉMIES.
LYON .
M. P. ADAMOLI , citoyen de Lyon ,
ancien maître des ports , ponts & paffages
de cette ville , y décéda le 3 Juin ,
1769. Il avoit conſacré ſa vie à pratiquer
la vertu & à cultiver les ſciences ; il vou
lutleur laiſſer, après lui , les preuves d'un
zèle éclairé. Par ſon teſtament, du 23 Octobre
1763 , il fonda , à perpétuté,un prix
162 MERCURE DE FRANCE.
dont l'objet eſt l'avancement de l'hiſtoire
naturelle & de l'agriculture , & légua les
fonds néceſſaires pour diſtribuer , de deux
en deux années , deux médailles , la première
en or , de la valeur de 300 livres,
l'autre en argent , du prix de 25 liv. aux
auteurs qui , au jugement de l'Académie
de Lyon , auront le mieux traité le ſujet
qu'elle aura propoſé ſur l'une de ces matières.
L'Académie s'eſt vue , à regret , forcée
pardes conſidérations eſſentielles, de différer
la publication de ce prix & de fa
reconnoillance. Pour fe conformer aux
vues reſpectables du fondateur , elle doit
préférer des queſtions d'une utilité prochaine
, à celles qui ſeroient moins utiles
ou de pure curioſité ; en conféquence ,
elle propoſe, pour l'année 1774 , le ſujet
fuivant:
Trouver des Plantes indigènes qui puiſſent
remplacer exactement l'Ipecacuanha , le
Quinquina & le Séné.
L'Académie ne demande point de ſyltême
, mais des obſervations , qui établiſſent
ces découvertes par des faits très-détaillés&
conſtatés d'une manière authentique.
Le prix ne ſera adjugé qu'aprèsavoit
répété les expériences , avec les précauMARS.
1773 . 163
tions qu'exigent la prudence & l'amour
de l'humanité.
Celui qui rempliroit les trois parties
du programme ſeroit ſans contredit couronné
; inais comme il eſt difficile de pouvoir
ſe flatter du ſuccès , lorſqu'il s'agit
dedécouvertes à faire, l'Académie déclare
qu'elle décernera le prix , à celui qui aura
répondu àſes vues , au moins fur l'un des
trois objets.
Conditions.
Toutes perſonnes pourront concourir
pour ces prix , excepté les académiciens
ticulaires & les vétérans; les affociés y feront
admis. Les mémoires ſeront écrits
en françois ou en latin. Les auteurs ne ſe
feront connoître ni directement ni indirectement;
ils mettront une deviſe à la
tête de l'ouvrage , &yjoindront un billet
cacheté , qui contiendra la înême deviſe,
leurs noms , & le lieu de leur réſidence.
Les paquets feront adreſſés, francsde port,
à Lyon :
A M. de la Tourrette , ancien conſeiller
à la cour des Monnoies , ſecrétaire perpétuel
pour la claſſe des ſciences , rue
Boiffac ;
Ou à M. Bollioud Mermet , ſecrétaire
164 MERCURE DE FRANCE.
perpétuel pour la claſſe des belles- lettres ,
rue du Plat ;
Ou chez Aiméde la Roche, imprimeurlibraire
de l'Académie , aux halles de la
Grenette. 1
Aucun ouvrage ne ſera reçu au concours ,
paſſé le premier Avril 1774. L'Académie
proclamera ceux qui auront mérité les fuf,
frages , dans la première aſſemblée publi.
que qu'elle tiendra après la fête de ſaint
Pierre. Les médailles ne ſeront délivrées
qu'aux auteurs ou à leurs fondés de procuration.
Sujets des Prix fondés par M. Christin
La même Académie avoit propoſé ,
pour le prix de mathématiques de l'année
1772 , le ſujet qui fuit :
1
Quelsfont les moyens les plus faciles &
les moins difpendieux , de procurer à la ville
de Lyon, la meilleure Eau , & d'en diftri.
buer une quantité ſuffisante dans tous fes
quartiers.
La ſolution du problême exigeant des
obſervations locales , le nombre des concurrens
étoit néceſſairement reſtreint ;
l'Académie a néanmoins reçu des mémoi
res intéreſfans . Elle a lieu d'eſpérer qu'en
continuant le même ſujet, àl'année 1775 ,
MARS. 1773 . 165
les auteurs , qui ont concouru , ferontde
nouveaux efforts pour remplir toutes les
vues du programme.
On demande de déterminer la quantité
d'eau néceſſaire , & de joindre aux projets
, les plans des machines , les calculs
du produit &de l'entretien , & un devis
général .
Le prix fera double , conſiſtant en deux
médailles d'or , du prix chacune , de 3001.
Les mémoires ne feront admis que juſ
qu'au premier Avril 1775 .
Le prix ſera diſtribué dans une ſéance
publique , après la fête de St Louis. Les
autres conditions conformes à celles cideffus.
L'Académie demande , pour le prixdes
arts , qui fera diſtribué en 1774 , quels
font les moyens lesplusfimples & le moins,
ſujets à inconvéniens , d'occuper, dans les
arts méchaniques ou de quelqu'autre ma- .
nière , les ouvriers d'une manufacture d'étoffe
, dans les tems où elle éprouve une cefſation
de travail; l'expérience ayant appris
que la plupartde ces artiſansfont peupropres
aux travaux de la campagne?
Le prix eſt une médaille d'or , de la
valeur de 300 liv. On n'admettia aucun
166 MERCURE DE FRANCE.
mémoire après le premier Avril 1774. La
diſtribution ſe fera , la même année , après
la fête de St Louis. Les autres conditions
comme ci-deſlus .
Le prix de Phyſique , fondé par M.
Chriſtin , ſera décerné , en l'année 1773 ,
au meilleur mémoire fur le ſujet , précédemment
propoſé pour l'année 1770 :
Déterminer quels sont les principes qui
constituent la lymphe; quel est le véritable
organequi la prépare ; fi les vaiſſeaux qui
la portent dans toutes les parties du corps
font une continuation des dernières divifions
des artèresfanguines , oufi ceſont des
canaux totalement differens & particuliers:
enfin quel est fon usage dans l'économie
animale.
L'Académie invite ceux qui voudront
traiter ce ſujet , à déterminer , pardes expériences
, la nature de la Lymphe, comparée
aux autres humeurs ; & à décrire fon
cours dans toute l'habitude du corps.
Le prix eſt double , & conſiſte en deux
médailles d'or , de 300 livres chacune,
L'Académie a conſervé , au concours , les
mémoires qui y ont été ci-devant admis;
elle n'en recevra aucun , paffé le dernier
Janvier 1773. Les autres conditions come
!
MARS. 1773 . 167
me cellesdupremier programme, La diftribution
ſe fera après la fête de St Louis.
L'Académie a réſervé , pour l'année
1773 , un autre prix ,&demande , de nouveau
, des recherchesfur les causes du Vice
cancéreux , qui conduisent à déterminerfa
nature ,ses effets , & les meilleurs moyens
dele combatire.
Il importe que les auteurs , après avoir
défini ce qu'on entend par Cancer , développent
les progrès que la médecine a
faitsjuſqu'a nos joursdans la connoiffance
desmaladies cancéreuses ; qu'ils analyſent
les obſervations, les expériences&les opi
nions des auteurs les plus célèbres , en
raſſemblant les moyens diététiques , chi
rurgicaux & pharmaceutiques , employés
juſqu'à préſent pour attaquer ces formidables
maladies ; qu'ils lesdécrivent, rapportent
leurs obſervations pratiques &
leurs expériences ; qu'ils apprécient les
ſymptomes, qui précèdent, accompagnent
& ſuivent le Cancer ; qu'ils en fixent le
pronoſtic & établiſfent les indications
dans ſes différents ſiéges , ſes diverſes efpèces
& ſes divers états ; qu'ils remontent
aux principes qui y donnent lieu ; qu'ils
déterminent la manière de les connoître
, & en donnent une théorie ſatis
168 MERCURE DE FRANCE.
faiſante ; qu'ils indiquent les meilleurs
ſpécifiques connus , dans tous les cas , en
démontrant leur pouvoir ou leur infuffiſance
; qu'ils donnentenfin , s'il eſt poſſible
, de nouvelles vues ſur les decouvertes
à faire & fur les moyens d'y parvenir.
L'Académie invite les auteurs à
dreſſer des tables raiſonnées , qui contiennent
l'extrait de ce qu'ils auront dit
deplus eſſentiel.
Le prix étoit de 600 livres , ſomme
déposée par M. Pouteau , académicien or.
dinaire , pour être adjugée , par l'académie
, àl'auteur du meilleur ouvrage fur
ce ſujet , quelle a continué en conſervant
les mémoires admis au concours, en 1770 .
Un citoyenplein de zele pour l'humanité,
fans vouloir être connu , a doublé la ſomme
propoſée ; de forte que le prix eſt actuellementde
1200 livres.
Les mémoires ne ſeront admis quejufqu'audernier
Janvier 1773. La diſtribution
ſera faite dans la même ſéance que
celle du prix précédent. Les conditions
font lesmêmes.
SPECTACLES.
MARS. 1773. 169
SPECTACLE S.
OPÉRA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique a donné
, le mardi 26 Janvier , la première repréſentation
de la repriſe de Caſtor & Pollux
, tragédie en cinq actes , poëme de
M. Bernard , muſique de Rameau .
د
Nous avons rendu compte , l'année
dernière des beautés de ce magnifique
opéra , un des premiers ouvrages du théâ
tre lyrique , que le Public a revu avec la
même admiration , & ſuivi avec le même
empreſſement. Nous devons cependant
rendre ici la juſtice due aux talens diſtingués
des acteurs , qui ont tous concouru à
la perfection de l'exécution , & qui ont fi
heureuſement ſecondé les ſoins de l'adminiſtration
de l'Académie.
Les changemens les plus ſenſibles , à
cette repriſe, ont été indiqués par le Public
éclairé , & portent ſur la partie du
ſpectacle,des décorations,deshabillemens
&du costume .
Le rôle de Pollux a été rendu parM.
Gelin; celui de Caſtor , par M. le Gros ;
Telaire , par Mile Arnould ; Phebé , par
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Mile Duplant ; Jupiter , par M. Durand ;
Mercure , par M. Muguet ; Cléone , par
Mile Châteauneuf ; le grand Prêtre de Jupiter
, par M. Beauvalet , une Suivante
d'Hébé & une Ombre heureuse , par Mde
Larrivée. M. Muguet & M. Caffaigniade
ont chanté dans les divertiſſemens.
M. Gelin & M. le Gros ne laiſſent rien
à deſirer dans la manière dont ils jouent
&chantent les beaux rôles de Caſtor
de Pollux . Mlle Arnould ajoute encore
par la ſenſibilité de fon jeu&de fon organe
à l'intérêt de la tendre Telaïre. Le
plaiſir que l'on a de la voir &de l'entendre
fontdefirer ſeulement que ſa ſanté lui
permette de ſe rendre moins rarement
aux applaudiſſemens des amateurs. On
ne peut trop louer le zèle de Mde Larrivée
, qui a bien voulu chanter dans les
divertiſſemens , & ajouter par le charme
de fon chant& de ſon organe,à l'effet général
du ſpectacle.
Mlle Beaumeſnil a remplacé ſouvent
Mile Arnould , & a toujours été bien accueillie.
M. Durand a été applaudi dans
le rôle de M. Gelin , M. Muguet dans celui
de M. le Gros & Mile Durancy , dans
celui de Phebé ; Mlle Roſalie a chanté
avec ſuccès les petits airs en l'absence de
Mde Larrivée.
MARS. 1773. 171
Le ballet du premier acte eſt de la
compofition de M. d'Auberval , qui a repréſenté
avec beaucoup de vérité les dif
férentes évolutions des combats ; il a pareillement
compoſé le ballet des Enfers
au quatrième acte , où il a encore ajouté
à l'horreur& au terrible de ces grouppes
menaçants des démons déchaînés .
Nous ne répéterons pas ici les éloges
que nous avons déjà donnés aux ballets
des Lutteurs du ſecond acte , à la peinture
voluptueuſe des plaiſirs de l'Olympe au
troiſième acte , & aux danſes des Ames
fortunées au quatrième acte , de la compoſition
de M. Veſtris , qui a exécuté luimême
, avec Mlle Guimard , un pas de
deux du genre le plus agréable. M. Gardel
a compoſé avec ſuccès le ballet du
cinquième acte. Les premiers talens ont
tous concouru avec zèle à la belle exécution
de ce grand&fuperbe ſpectacle.
L'Académie royale de Muſique a don
né , le lundi 22 Février , la repriſe d'Eglé,
ballet héroïque en un acte ,paroles deM.
Laujon , muſique de M. de la Garde , &
desAmoursde Ragonde , comédie ballet
en trois actes , poëme de Nericault Deftouches
, muſique de Mouret. Le rôle
d'Eglé eſt rendu à cette repriſe par Mde
Latrivée , dont l'organe flatteur & le
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
jeu naïf augmentent l'agrément. Celui
de Miſis eſt joué avec intelligence &
chanté avec goût par M. Durand. Mile
Duplant chante avec beaucoup d'expreffion
le rôle de la Fortune. Le ballet charmant
& très- varié de l'acte d'Eglé eſt de
la compoſition de M. Veſtris, Mile Dervieux
y danſe avec applaudiſſement.
Mlle Roſalie joue Colin dans les
Amours de Ragonde , & M. Durand repréſente
Ragonde. Ils mettent dans leut
jeu & dans leur chant l'expreſſion & le
comique convenables. Les autres rôles
font très - bien remplis par MM. Thiror
& Beauvalet , par Miles d'Avantois &
Châteauneuf. Les ballets font très agréables.
MM. Malter & Deſpréaux , Miles
Affelin , Julie & Compain en exécutent
les entrées avec beaucoup de gaîté& de
talent.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François ordinaires du
Roi ont célébré l'année ſéculaire du célèbre
Molière par deux pièces nouvelles.
L'une , l'Affemblée, comédie en un acte
& en vers , deM. de Schoſne , aété jouée
MARS. 1773. 173
au
le mercredi 17 Février. M. Lekain , en
annonçant cette pièce , a témoigné ,
nom des Comédiens , leurs ſentimens
d'admiration , de reconnoiſſance & de
piété filiale envers leur père , leur bienfaiteur
& l'homme de génie qui a illuftré
la ſcène françoife. Il a déclaré en mêmetems
que le produit de la repréſentation
de cette pièce étoit deſtiné par les Comédiens
à l'érection de la ſtatue de Molière.
Lethéâtre repréſente une ſalle d'aſſemblée
. M. Dalinval eſt le Semainier ; il
s'impatiente d'attendre , il appelle Robert
, garçon de la comédie , ( repréſenté
par M. Auge ) qui lui dit que la cauſe du
retard des Comédiens vient de ce qu'ils
ont éré voir la ftatue de M. de Voltaire.
Il lui recommande l'auteur qui doit venir
lire une pièce , d'autant qu'il l'a ſervi autrefois
, & qu'il en a reçu des inſtructions
pour récompenſe de ſes ſervices. Ce Rod
bert raconte auſſi le détail de tous les
métiers qu'il a faits. La concierge de la
comédie (Mde Bognoly ) vient enfuite
&fait une fortie contre les réformes ado
ptées par les Comédiens ; elle fe plaint
de la fuppreffion des bancs ſur le théâtre ,
de celle des paniers & des chapeaux furmontés
de plumets , &c. Les acteurs &
1
1
Hij
174 MERCURE DE FRANCE.
3
actrices s'aſſemblent ; ils écoutent ſans
être apperçus & rient de leur concierge.
On demande le ſujetde l'aſſemblée, c'eſt
la lecture d'une pièce ; auffitôt on annonce
l'auteur. ( M. Dugazon). On ſe lève ,
on le complimente , ongloſe ſur ſa figure
, on ſe le renvoie de l'un à l'autre.
Mile Dumeſnil veut le faire aſſeoir dans
le fauteuil où tantd'hommes illuſtres ont
paffé avant que de fe faire un nom immortel
; mais le modeſte acteur répond
que ce n'eſt pas à la foible colombe à entrerdans
le nidde l'aigle , dont il ne peut
imiter l'eſſor. Enfin il prend place & expoſe
le plan de ſa pièce. Il n'ofe compter
ſur la beauté du ſtyle; mais il eſt ſûr que
lechoixdu ſujet ſera agréable. Il s'agit de
célébrer le jour ſéculaire de la mort de
Molière. L'aſſemblée témoigne ſa joie&
fon approbation . Sa pièce eft reçue d'une
voix unanime ſans avoir encore été entendue
; mais lorſqu'il dit que ce n'eſt
qu'un canevas dont les rôles doivent être
remplis à l'improviſte les comédiens
n'ofent l'entreprendre. L'auteur pourſuit
l'expofition de ſa pièce; il veut faire revivre
Molière ; il veut que ſa préſence
infpire de nouvean les počtes , & qu'il
leur apprenne l'art qu'il avoit d'obferver
&de peindre les caractères comiques . Il
د
MARS. 1773 . 175
doit recourir à une Magicienne pour évoquet
l'ombre de ce grand homine. Eh !
qui fera ce rôle ? (dit Mlle Fannier) Vous .
même , répond le poëte. La jeuneſſe & la
beauté donneront des charmes à la vieil'-
leſſe. Il décrit l'opération magique qui
doit faire renaître Molière ; c'eſt lui-même
, on le voit ; auſſi tôt un changement
de décoration laiſſe appercevoir ſon buſte
élevé au milieu du panthéon . M. Portheuil
repréſente Apollon. Thalie (Mle
Belcourt ) & Melpomène ( Mlle de Raucourt
) debitent des vers à la louange de
Molière , & font la cérémonie de fon
apothéoſe qui eſt ſuivie d'un ballet héroïque.
On auroit deſiré que l'auteur n'eût pas
mis dans ſa pièce tant de ſcènes épiſodiques
, étrangères à l'éloge de Molière , &
qu'il eût rappelé plus particulièrement les
chefs -d'oeuvre & les traits de ce génie de
la comédie. Au reſte il y a de la facilité ,
de la gaîté &du talent dans cette produc.
tion.
Les Comédiens ont donné , le jeudi 18
Février , la repréſentation de la Centenai.
re , ſuivie de l'Apothéoſe de Molière par
M. Artaud . Le Poëte a bien ſenti que
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
le plus bel élogede Molière étoit dans ſes
ouvrages , & que pour célébrer dignement
ce grand homme , il falloit faire
revivre les principaux caractères de ſes
Comédies , & rappeler quelques- uns des
traits ſaillans de cet heureux génie. C'eſt
ce qu'il a fait dans ſa Comédie , très-bien
conçue , & parfaitement exécutée. Il y
annonce lui- même beaucoup de talent
pour le genre comique devenu ſi rare ,
&nous l'invitons à parcourir une cartière
où l'étude qu'il a fait du premier
des Comiques , & l'art de voir le ridicule
ſous le maſque des perſonnages agiffant
dans la ſociété , pourront lui fournir
de nouveaux ſujets d'une Comédie
gaie & inſtructive. Tel eſt le plan de la
Centenaire , autant que nous l'avons pu
faiſir à la repréſentation. Thalie ( Mde
Belcour , ) en habit de Veuve , & Momus
, (M. Dugazon , ) en Médecin empirique
, viennent par ordre de Jupiter ,
pour découvrir s'il y a ſur terre un nouveau
caractère comique à préſenter à
Molière après la centiéme année de ſa
mort. Momus a pris l'habillement d'un
Empirique , pour tromper les hommes;
c'eſt le déguiſement , dit- il , qui les abuſe
dans tous les tems ; il a répandu de
tous côtés des avis ,& afin d'attirer plus
MARS. 1773 .. 177
fûrement à lui tous les différens étais de
la vie , il a mis dans ſes annonces le mot
effenriel : il donnera fes confultations
gratis. H ſe retire. Arrive Sofie , ( repréſenté
par M. Préville ,) Thalie ſe couvre
de fon voile. Sofie la prend pour la
Nuit , & ſe reſſouvient des coups de bâton
qu'elle lui a valus. Thalie ſe réjouit
de la frayeur , & Sofie lui demande
elle croit encore
Que les coups de bâton d'un Dieu
Font honneur à qui les endure.
La Déeſle défabule Sofie , en lui apprenant
qu'elle eſt veuve de Molière ; vous
êtes donc , dit- il , Thalie ? Elle en convient.
Je ne croyois pas , reprend Sofie ,
que les Déeſſes devinſfent veuves. Bon !
lui dit Thalie , Melpomene eſt à fon
quatrième époux. Mais , reprend Sofie
comment avez vous pu foutenir un fi
long veuvage ? J'avoue reprend Thalie ,
que j'ai eu quelques amans , entre autres
un Joueur , un Philosophe , & furtout
M. l'Empirée. Enfin elle communique
à Sofie fon projet ; & le charge d'introduire
l'es perſonnages qui ſe préſenteront.
Arrive Lélie , ( repréſenté par M.
Mole ,) qui fait des étourderies , l'Avare
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
(très-bien rendu par M.Deſſeſfart,) ajoute
encore aux traits & au caractère que lui a
donnés Molière. Le Tartuffe , repréſenté
par M. Augé ; le Miſantrope par M.
Belcourt ; Triflotin , par M. Dauberval ;
M. Jourdain , par M. Feulhie ; George-
Dandin , par M. Bourette ; Angélique ,
femme de George Dandin,jouée par Mile
Hus; Georgette par Mlle Fannier ; Madame
Pernelle , par Madame Drouin.....
Tous ces perſonnages mis en ſcène , &
beaucoup d'autres figurés , rapellent les
caractères employés dans les Comédies
de Molière , & les principaux traits co--
miques avec leſquels ils font peints. Le
Miſantrope fait une fortie contre les
moeurs , les travers , les vices du ſiècle ;
Triſſotin veut s'unir à lui ,& promet de
le flatter , & de faire des ſatyres contre
leurs ennemis ; mais le Miſantrope rejette
loin de lui ce vil métier de ſatyrique
, & s'indigne de la lâcheté d'un écrivain
qui veut Hétrir les talens qui le font
vivre. Le Public a beaucoup applaudi à ce
ſentiment énergique contre les libelles
littéraires. Eſt- il quelqu'homine de lettres
, ou plutôt quelqu'écrivain qui oſe
jamais ſe reconnoître dans ces vers ? Cette
excellente Comédie dont nous voudrions
pouvoir citer les ſaillies ,les traits
MARS. 1773. 179
ingénieux & comiques , a le plus grand
ſuccès. Elle eſt ſuivie de la cérémonie
de l'apothéoſe. Etfi Thalie & Momus
n'ont point trouvé un nouveau caractère
pour fêter le génie de Molière , ils
croyent dumoins ne pouvoir mieux honorer
un bon père , qu'en lui préſentant
ſes enfans. Les Comédiens s'empreſſent
autour de ſa ſtatue. Ils la couronnent de
lauriers. La ſuite de Thalie & celle de
Melpomène forment des marches & des
divertiſſemens imités des Comédies mêmes
de Molière. Ce ſpectacle agréable
eſt terminé par des couplets ingénieux
à la gloire de l'homme immottel qu'il
falloit célébrer .
Obfervations fur la Statue destinée à
Molière.
Les Comédiens Français qui ſe ſont
fait tant d'honneur il y a quelques années
en rendant hommage au grand
Corneille dans ſa poſtérité ; après avoir
payé ce tribut fi nobie & fi légitime au
père de la Tragédie , viennent de faire
éclater leur reconnoiſſance envers le
créateur & le modèle de la bonne Comédie.
On fait qu'ils ont réſervé le profit
de lapremière repréſentation de l'AG
H vj
180 MERCURE DE FRANCE .
femblée pour faire élever une ſtatue à
Molière. Mais il s'en faut de beaucoup
que cette faible ſomme ſoit fuffiſante
pour les frais de ce monument. Il y a
lieu de croire qu'ils feronr ſecondés par
une Nation ſenſible &généreuſe , qui
ne permettra pas qu'un projet qui l'honore
, ait été comme tant d'autres , vainement
conçu. Si les Comédiens chérif
fent dans Molière leur fondateur & leur
bienfaiteur , la France doit chérir en lui
l'homme de génie qui le premier a combattu
fur la ſcène les vices , les ridicules
&le faux bel-efſprit , & qui a été le premier
législateur de la fociété & du goût.
Si les perſonnes les plus conſidérables ,
fi les amateurs des lettres & des arts ſe
réuniſſaient pour faire achever ce monument
de la gloire de Molière , cet exemple
ferait peut être ſuivi en faveur des
grands hommes qui ont illuſtré la ſcène
les ſtatues de Corneille , de Racine , de
Voltaire orneraient le périſtile de la nouvelle
Salle que l'on projette de bâtir ;
&la France , depuis long - temps la plus
heureufe rivale d'Athènes dans les beaих
atts , le ferait auſſi dans les honneurs
rendus à ceux qui les cultivent. C'eſt
ce voeu que l'on oſait énoncer il y a
quelque temps , & qu'on ne rappelle
MARS. 1773 . 18
point ici par la frivole vanité de citer
des vers , mais pour exprimet des ſentimens
communs à tous les bons citoyens.
Et vous , Français , & vous , ô Nation brillante !
Sile faste& l'éclat vous flatte & vous enchante ,
Ah ! rougiflez au moins d'un luxe infortuné ,
Dans l'ombre de vos toîts obſcurément borné.
Pour les ſiècles futurs montrez-vous magnifiques..
Que vos murs , vos jardins , vos places , vos portiques,
Des Pigal ,des le Moine illuftrant les ciſeaux ,
Soient ornés par la gloire & pleins de vos héros
CeCorneille ſi cher à votre ame agrandie ,
Manque àla ſcène auguſte où règne ſon génie.
Turenne mort pour vous , laiſſant un nomfibeau
Attend une ſtatue & n'a rien qu'un tombeau.
Voilà les monumens d'un luxe légitime.
Qu'à leur touchant afpect le jeune homme s'ani
me;
Par ces prixglorieux qu'il ſe ſente exciter;
Qu'il pleure en les voyant ; it va les mériter
Eft il vraie l'on m'exauce... O fortuné préſage!
Eft il vrai qu'un grand homme , idole de notre
âge
Adéjà fait un pas dans la poſtérité ,
Et voit avant ſa mort ſon immortalité ?
Parais , élève- toi , noble & brillant trophée !
L'irconſolable envie , àtes pieds étouffée ,
Va faire entendreenfin fes derniers fifflemens :
182 MERCURE DE FRANCE.
Parais , préviens les coups de la mort & du tems.
N'offre point au génie une attente frivole ,
Et que le Taſſe vive & monte au capitole.
Fragment d'une Epitreſur le Luxe , par M. de
laHarpe.
Début de Mlle SAINVAL Cadette.
Mlle Sainval Cadette a repris& continué
ſon début , dans Ariane , dans
le Cid , dans Inès , dans Iphigénie
en Aulide dans Alzire. Cette Jeune
Actrice a le don des larmes & une
ſenſibilité touchante ; perſonne n'exprime
mieux les gémiſſemens de la douleur,
les ſoupirs de l'amour , le cri de la
nature ; elle joue avec beaucoup d'ame ,
de vérité & d'intérêt. Peut être pourtoiton
deſirer qu'elle mit plus d'économie
& de ménagement dans l'expreffion de
la douleur. C'eſt en l'épanchant par dégré
qu'elle parviendra à faire plus fûrement
une impreſſion profonde dans les
coeurs , & à les pénétrer à ſongré de ſes
propres douleurs.
MARS. 1773 . 183
VERS adreffés à Mlle Sainval la cadette.
Aux ſuccès de Raucour ne porte point d'envie ,
Jeune Sainval ! les tiens ne ſont pas moins brik
lans.
Des fortes paſſions elle rend l'énergie ,
Et tu peins la douceur des tendres ſentimens.
J'admire en elle Pulchérie ,
Et la vengeance d'Emilie ,
Amon ame étonnée inſpire la terreur.
Je reflens dans Inès ta crainte & tes alarmes.
Tu meurs , & je verſe des larmes.
Raucour entraîne , émeut : tu pénètres le coeur ,
Dont ta voix touchante eſt l'organe ,
Et la belle Didon & la tendre Ariane
Me font également partager leur douleur.
COMÉDIE ITALIENNE.
ONN a donné à ce théâtre quelques re.
préſentations de Julie , Comédie en trois
actes mêlée d'ariettes , dont les paroles
font de M. Montvel , acteur français ,
& la muſique de M. Deſaides. Cette
Comédie a été reçue & entendue avec
un nouveau plaifir. Le Public y rit , &
y chante même , des airs naïts & très134
MERCURE DE FRANCE.
piquans. Nous ne répéterons pas les juſtes
éloges que nous avons donnés d'après
les ſpectateurs , aux auteurs des paroles&
de la musique , & aux acteurs & actrices .
DEBUT.
Le. Geur Soligni, a débuté dans les
roles amoureux d'Isabelle & Gertrude ,
d'On ne s'aviſe jamais de tout , de la
Fée Urgel,de Rofe & Colas; Il a du ta
lent , & de l'uſage du théâtre ; mais ur
organe foible & ingrat .
On doit jouer dans les premiers jours
de Mars le Magnifique , comédie en trois
actes en proſe mêlée d'ariettes ; paroles de
M. Sédaine ; muſique de M. Grétry.
Cours de Phifique expérimentale.
M. Briffon , de l'Académie royale des
Sciences , Maître de Phyſique & d'haf
toire naturelle des Enfans de France ,
Profeffeur royal de phyſique expérimen
rale , au Collège Royal de Navarre , commencera
le Mercredi dix Mars , à onze
heures du matin , ſon cours de phyſique
expérimentale , dans fon cabinet de ma
chines , rue du Jardinet F. S. G. Les per.
fonnes qui voudront fuivre ce cours , ſe
feront infcrire chez lui avant ce terme..
MARS. 1773 . 185
ARTS.
GRAVURES.
I.
L'Enlevement de Proferpine , eſtampe de
22 pouces de largeur ſur 16 de hauteur
,gravée d'après le tableau origi
ginal dede Troy par J. Ch. le Vaffeur,
graveur du Roi. A Paris , chez l'auteur,
rue des Mathurins , vis- à- vis celle des
Maçons. Prix , 6 liv .
PROSERPINE eſt dans les bras de Neptune
qui l'a enlevée du milieu de ſes compagnes
lorſqu'elle cueilloit des fleurs dans
les belles prairies d'Enna. Le Dieu des
Enfers, fier de fa proie, tientd'une main
fon fceptre qui eſt une eſpèce de fourcheàdeux
pointes. Il eſt aſſis fur fon char
siré par quatre courſiers & précédé de
l'Hymen& de l'Amour qui planent dans
les airs & réuniſſent lears Aambeaux. Les
Nymphes & les Sitenes qui accompagnoient
Proferpine, expriment , par leurs
différens mouvemens , leur ſurpriſe &
leurs reſpects de ſe voir enlever la plus
186 MERCURE DE FRANCE.
belle & la plus chérie de leurs compagnes.
Cette riche compoſition , d'un ſtyle
noble& poëtique , méritoit bien les honneurs
de la gravure. L'eſtampe eſt harmonieuſe
, & produit un très-bon effet par
la variété & l'heureuſe oppoſition des travaux
de la pointe & du burin.
I I.
Six nouvelles Eftampes dans la manière
du deſſin lavé au biſtre , par M. le Prince
, de l'académie royale de peinture&
de ſculpture. A Paris , chez l'auteur au
vieux Louvre , porte de la colonnade ,
& chez les Marchands ordinaires d'eftampes.
Ces fix eſtampes ſont de format in 4 .
Il y en a deux en hauteur : l'une nous repréſente
une halte de Calmouks & l'autre
unMarchand de gâteaux. Les quatre autres
qui ſonten large,font intitulées laCafcade
, la Ferme , le Cabaret ambulant&
les Filets. Ces compoſitions ſont dans le
coſtume Ruſſe que M. le Prince a étudié
fur les lieux . Elles font gravées ſuivant le
procédé particulier à cet artiſte , procédé
qui rend les fineſſes de la plume , le large
&le moëlleux du pinceau. On peut donc
regarder ces nouvelles eſtampes comme
MARS. 187 1773 .
des deſſins. L'effet en eſt pétillant. Elles
ſont d'autant plus dignes du porte- feuille
de l'amateur Français , que les ſcènes en
font variées & la plupart neuves pour
lui.
LETTRE de Madame Vanloo , fur un
article du Journal Politique , ausujet
de deux tableaux.
Je viens de lire , Monfieur , dans le Journal
politiquedecemois, un article qui me concerne
&dans lequel il n'y a pas un ſeul mot de vrai .
Comme le fait dont il s'agit eſt un de ceux ſur la
vérité ou la fauſleté duquel iln'est pas indifférent
pour moi que le Public foit partagé , je n'ai pas
cru devoir l'accréditer davantage par un filence
que beaucoup de gens , tonjours preflés de juger ,
ontdéjà pris pour un aveu de ma part .
Il eſt dit à la page 56 & 57 de ce Journal , « que
>> l'Impératrice de Ruffie ayant offert à Madame
>>Geoffria 36000 liv. de deux tableaux que mon
" mari avoit faits pour elle , Madame Geoffrin
>>>avoit conſenti à les lui céder pour cette lomme,
>>quoiqu'ils ne lui euffent coûté que 4000 liv. ,
*& qu'elle m'avoit envoyé ſur le champ les
* 32000 liv. qui faisoient l'excédent du prix que
>>ces deux tableaux avoient été payés. »
J'ignore ce qui a pu donner lieu à de pareilles
ſuppoſitions , & fi Madame Geoffrin a vendu ou
non à l'Impératrice de Ruſſie les deux tableaux
enqueſtion ; mais ce que je fais un peu mieux
188 MERCURE DE FRANCE.
que l'auteur du Journal politique , c'eſt que Mde
Geoffrin a payé ces deux tableaux 12000 liv. &
que ſi elle les avendus 36000 liv. , comme on
l'aſſure poſitivement dans ce Journal , elle n'a
point fait ni dû faire pour moi ce qu'on lui attri
bue ſans aucune preuve , & vraiſemblablement à
fon inſu. Ladouce habitude que Mde Geoffrin a
contractée depuis long-tems de faire le bien ,&
les bonnes actions de toute eſpèce dont ſa vie
femble n'être qu'un enchainementcontinuel , ont
donné lieu de croire à pluſieurs perſonnes qu'elle
pouvoit bien en avoir fait une de plus ; &bientôt
cette pollibilité eſt devenue un fait dont perſonne
ne doute aujourd'hui , excepté Mde Geoffrin&
moi. Mais elle est trop honnêtepour vouloir
qu'on lui ſachegré d'une action qu'elle n'a point
faire, parce qu'elle n'a pas dû la faire , &je ſuis
perfuadée qu'elle verra avec plaiſir une proteſtation
qu'elle auroit été la première àrendre publique,
fi elle avoit eu connoiſſancede l'articledu
Journal politique auquel cette lesure doit fervir
de réponte. Dors-je craindre , en effet , que Mde
Geoffrin , qui ne permet jamais à ſes amis de
parlerdes ſervices qu'elle leur rend , & qui les
diſpenſe même de la reconnoiſlance , me blâme,
aujourd'hui de nier un bienfait que je n'ai pas
reçu ? Quand on eſt aſlez défintéreſlé pour laiffer.
ignorer le bien qu'on fait , on ne peut être ſoupçonné
de vouloir s'honorer de celui qu'on ne
fait pas.
• J'ai l'honneur d'être ,&c.
MARS. 1773 . 189
ANECDOTES.
I.
BELA III , Roi de Hongrie , étant mort,
Eméric fon fils lui fuccéda par le confentement
général de la nation qui eut la
confolation , bien douce pour un peuple
qui aime ſes Princes , de voir ſon nouveau
Roi répondre parfaitement à l'eſpérance
qu'elle avoit conçue de ſon mérite
& de ſes rares qualités . L'ambition
porta fon frère André à cabaler , & , aide
de quelques factieux , il oſa aſpirer au
trône & en dépouiller Eméric. Celui- ci
n'oppoſa que ſa fermeté &fon courage
contre les rebelles , devant leſquels il ſe
préſenta avec cette noble hardieſſe que
donne l'autorité légitime. Ayant mis la
couronne ſur ſa tête & pris pour toutes
armes ſon ſceptre , il s'avança vers le
camp des Ligueurs , après leur avoir fait
dire qu'il paroiſſoit en leur préſence ,
muni de la ſeule majeſté des Souverains
reſpectables chez tous les peuples , & fans
autres armes que celles de la juſtice de ſa
cauſe. Ce trait ſi héroïque & ſi ſingulier
と
190 MERCURE DE FRANCE.
déſarma auſſi tôt les rebelles dont André
ſe vit abandonné ; les troupes étrangères
rappelées à ſon ſecours ſe diſſipèrent , &
cet ambitieux confus , étonné , n'eut plus
d'autre reſſource que d'implorer la clémence
de ſon frère qui , en lui accordant
ſa grace , lui rendit auſſi ſon amitié.
1 1.
M. Je ne puis laiſſer oublier à la Nation un trait
dans desSauvages dont j'ai été le témoin oculaire,
&qui fut admiré de tous les habitans de l'Iſle dans
laquelle une ſcène ſi tragique ſe paſſa .
Vous avez fans doute , Monfieur , entendu parler
de l'ouragan affreux qui déſola l'iſle St Chriftophe
dernièrement. J'étois ſur mes habitations
dans un moment auſſi critique. Le vent, les éclairs,
le tonnerre ne permettoient à aucun habitant de
fortir de chez lui ; j'avois même expreſſément défendu
à mes eſclaves de fortir de peur que , pendant
un tel déſaſtre , ils ne portaflent la déſolation
dans toute la colonie . Les élémens déchaînés
ſur la terre déracinoient les arbres , ravageoient
les plantations , ébranloient les habitations de
toute part, &les cabanes des eſclaves n'étant pas
aſſez ſolides pour réſiſter à un déchaînement auffi
impétueux , ne laiſſoient à ces malheureux que
l'attente de ſe voir tôtoutard écrasésſous les débris
de leurs toîts . Ily en avoit un plus vieux que les
autres ; il s'appeloit Honoré,dont la femine &cinq
enfans n'avoient pris , de quatre jours,de nourriture
Ce vieillard languiſlant a la douleur de voir
tomber d'inanition , à ſes côtés , deux de ſes ens
MARS. 1773 . 191
fans. La faim le preſſe , il ſe ſaiſit d'un large couteau
qui ſe trouve ſous ſa main , ouvre le ventre
deces cadavres , en arrache le coeur , & après s'en
être raſlaſié , préſente , pour nourriture à ſa famille
déſolée , des corps qui leur étoient auſſi
chers; tandis qu'ils étoient à dévorer un mêts auſſi
dégoûtant, le toît de leur cabane , par une dernière
ſecoufle , s'ébranle : le vieillard ſe ſent encore
affez de forces pour retenir les poutres chancelantes
, & invite ſes enfans à ſe ſouſtraire à une
mort inévitable. Ceux ci refuſent d'abandonner
leur père , ſe cranponnent à ſon corps & le ſerrent
de leurs bras. Le vieillard veut les embraſler,
le toît tombe& engloutit ſous ſes ruines le père ,
la femmes & les enfans. J'ai fu cette aventure de
la femme , qu'on retrouva n'étant pas encore morte
, & qui vécut dix-huit heures après un pareil
événement.
Etant venu à Paris pour affaires , je n'ai eu rien
deplus preflé que de vous faire part de ce trait , &
vous prie de l'inférer dans votre Mercure ſuivant,
Je ſuis , &c .
Le Chev. DE MARJEANCY,
Réclamation .
La Lettre fur la critique des ouvrages & des
auteurs , imprimée dans le dernier volume , eft
extraite d'un écrit publié par M. de Querlon en
1755 , ſous ce titre : Lettre d'un Licentié en droit
à l'Auteurde l'Année Littéraire. C'eſt lui même
qui veut bien ſe faire reconnoître pour l'auteur
de ce morceau intéreſſant , repris& confervé dans
leMercure.
192 MERCURE DE FRANCE.
AVIS.
I.
Nouvelle méthode du Sieur Chaumont ,
perruquier.
Les Commiſſaires nommés par l'Académie
royale des Sciences , pour examiner une nouvelle
manière de travailler le toupet des perruques
propoſée par le Sieur Chaumont , perruquier , en
ayant fait leur rapport & fait voir pluſieurs deſſins
de têtes toutes coëffées de diverſes manières ,
faits de ſa main avec toute l'entente & toute la
correction poſſible , l'Académie a jugé que la pratique
du ſieur Chaumont , par laquelle il parvient
àdiminuer l'épaiſſeur des perruques , à en faire
rapprocher les bords très-près de la peau & à y
placer les cheveux ſur le front d'une inanière affez
ſemblable à celle dont ils fortent naturellement
de la tête , ne pouvoit que tendre à la perfection
de ſon art ; qu'elle marquoit en lui du talent &
de l'intelligence , & qu'en attendant que des expériences
maltipliées cuffent juftifié ſes eflais &
apprécié ſon invention , elle ne pouvoit lui refuſer
ſon approbation & les encouragemens qu'elle
a contume d'accorder à toutes les tentatives raifonnées
qui ont pour but la perfection des arts
utiles.
Le ſieur Chaumont demeure rue des Poulies St
Honoré , à Paris.
г.
MARS. 1773 . 193
:
1 1.
Rouge végétal à l'usage des Dames.
Le ſieur Collin a l'honneur de préſenter aux
Dames un Rouge végétal , dont l'uſage ne peut
cauſer aucun inconvénient préjudiciableà la ſanté
, ainſi qu'il eſt atteſté par les Commiſſaires de
l'Académie royale des Sciences .
Ce Rouge , diſent - ils , eſt fort doux au toucher
, & a le même maniement que l'amidon ; il
n'a point de ſaveur ſenſible , & ne laiſſe appercevoir
ſous les dents aucune partie dure ; il ſe délaie
entièrement dans la ſalive.
L'alkali fixe en liqueur , lui fait prendre une
nuance de rouge tirant ſur le violet , les acides
affoiblis au contraire exaltent un peu ſa couleur ,
&lorſqu'ils font forts , ils la détruiſent entièrement
, propriétés qui caractériſent un rouge tiré
de matières végétales ou animales.
L'eau pure appliquée au rouge de M. Collin en
fépare la partie colorante , & nous nous sommes
aflurés pardes lavages réitérés que la partie blanchequi
reſte ne contient aucune matière peſante ,
terreuſe ou métallique.
Ce rouge délayé dans l'eau , & enfuite chauf
fée à-peu-près juſqu'à l'ébullition , forme une
colle ſemblable à celle de la farine ou plutôt une
eſpèce d'empois .
Nous l'avons fait entièrement deflécher & enfuite
brûler ; il s'eſt noirci , a répandu une fumée
de même odeur que celle de la farine , & a brûlé
avec une flamme ſenſible . La matière charbonneuſe
qui eſt reſtée, a continué à brûler auſſi com-
I
194 MERCURE DE FRANCE.
me un charbon végéral ; elle s'eſt réduite àune
fort petite quantité d'une cendre blanche trèslégère
, un peu alkaline & entièrement diſſoluble
dans les acides .
M. Collin nous ayant confié la compofitionde
fon rouge ,&cette recette ſe trouvant d'accord
avec les épreuves que nous venons d'expofer , il
en réſulte qu'il ne contient aucune matière minérale
terreuſe , métallique ou ſaline , qui puifle
nuire à la ſanté ou offenſer la peau; avantage
que n'ont pas toutes les compoſitions qu'on a faites
juſqu'à préſent pour la toiletre des Dames ;
car , dans le grand nombre de ces rouges , il eſt
certain qu'il s'en trouve pluſieurs qui contiennent
du blanc de plomb ou de biſmuth , du minium ,
du cinabre broyé ou vermillon , & autres drogues
malfaiſantes ou du moins très ſuſpectes.
:
Nous penſons que le rouge préſenté par M.
Collin vaut mieux que tous ceux dont nous venons
de parler , & que l'auteur eſt louable d'avoir
cherché à en compoſer un dans lequel il n'entrât
quedes ſubſtances végétales ou animales , quoiqu'on
en puifle peut- être trouver chez les marchands
qui ne contiennent rien de nuiſible de même
que celui de M. Collin.
Signé, BOURDELIN & MACQUER.
Le ſeul bureau pour la diſtribution du Rouge
végétal , ſous toutes fortes de nuances , eſt établi
Chez Mile Heran , qui demeure porte cochère près
les Gobelins. On la trouve tous les jours & à toute
heure: le tableau eſt ſur la porte. Elle ſe tranfportera
chez lesDames,à leur réquifition. Le prix
des pots eft fixéà 6 livres. Les Dames qui feront
l'honneur d'écrire à ladite Dlie Héran , aurontla
bontéd'affranchir les lettres.
MARS. 1773. 195
1
ΙΙΙ .
Secrets pour les Cheveux.
Le ſieur Delac donne avis au Public qu'il peint
les cheveux , ſourcils & paupières de la couleur
qu'on defire; il en arrête la chûte en 24 heures ,
indique les moyens de les conſerver , en fait ve
nirà ceux qui en manquent , & donnent la façon
de le faire à ceux qui veulent eux mêmes en faire
T'expérience. Pluſieurs perſonnes lui ayant propoſé
de vendre ſon ſecret , il l'offre maintenant
avecplaiſir.
Il guérit les cors aux pieds & le mal de dents ,
&diftribue une eau qui prévient ce dernier mal ,
&une poudre qui facilire aux perſonnes le moyen
de s'arracher les dents elles-mêmes.
Sa demeure est à Paris , rue de Bourbon , à la
Ville- neuve , chez le Sr Quinſon , perruquier.
I V.
Chaffes de Lunettes.
Cordier , qui a déjà été annoncé dans les papiers
publics , continue avec la plus grande affiduité
à perfectionner les nouvelles Chaſles de
Lunetres qu'il a imaginées pour les rendre commodes
à toute forte de beſoins. Chez lui on trouvera
des chafles ou montures de lunettes à pointes
, à tempe , à anneau , &c. , toutes très utiles
dans leur genre; il a réuni la délicatefle & la (olidité
, enfin l'utile & l'agréable. Pour les perſonnes
de province qui voudront qu'on les leur fourpifle
toutes montées en verre , ils auront la
bontéd'indiquer leur numéro ou leur âge ; il ticat
.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
:
auſſi des gardes vues de toute eſpèce & invention.
Il demeure à Paris , rue Saint- Jacques, cloître St
Etienne des Grecs.
V.
Remède balsamique.
Par lettres - patentes du 21 Juin 1769 , enregiſtrées
au Parlement le 9 Juillet 1770, il a plû
au Roi d'accorder au Sr Agirony , botaniſte , un
privilège excluſif pour vendre & diftribuer dans
tout le royaume ſon Remède Antivénérien , afin
deprocurer , eſt- il dit dans leſdites lettres - patentes
, àſes Sujets lesſecours dont ils ont besoin ,
&qu'ils doivent attendre de ce reméde vu& reconnu
auffi utile.
Sa Majesté a confirmé leſdites lettres - patentes
par ſonbrevetdu 7 Décembre 1772 .
Ce remède , doux , balsamique , purifie toutes
les âcretés de la maſſe du ſang , eſt ailé à prendre,
ſans qu'on ſoit obligé de ſe déranger de ſes affaires
ni de garder la chambre ; & comme il eſt
agréable au goût , pluſieurs perſonnes de l'un&
l'autre ſexe peuvent même en faire uſage ſans être
attaquées du mal vénérien , mais fimplement pour
ſe purifier le ſang& ſe conſerver en bonne ſanté.
Le ſieur Agirony continue de faire des envois
en province , en lui écrivant en ſa demeure àParis
, rue du Four Saint - Honoré, la porte cochère
attenant celle de l'hôtel Saint- Pierre , vis-à- vis
le numéro 5. Il faut affranchir les lettres ſi l'on
veut avoir réponſe.
Ontrouve chez lui un livre quienſeigne la ma-
* nière de ſe ſervir de ſon remède , lequel eſt impri-
2. mé avec permiffion & privilège du Roi.
MARS. 1773. 197
On le trouve le matin depuis neuf heures jufqu'à
une heure , & le ſoir depuis fix juſqu'à neuf.
Traduction d'une Lettre écrite par les Chefs
des corps & communautés , des arts &
métiers de Bastia , à M. du Treffan ,
Premier Président de l'Iſle de Corse.
Du 8 Janvier 1773 .
MONSEIGNEUR ,
Vous êtes notre père , nous ſommes vos enfans.
Tous les ſoins que vous vous êtes donnés pour
nous rendre heureux , pour nous faire oublier
quarante années de douleurs & d'infortunes , votre
équité , votre justice , votre génie ſublime ,
votre ſageſle incomparable , toutes vos vertus
enfin vous ont acquis des droits fi conftans fur
nos coeurs , que votre abſence eſt pour la Corſe
une calamité publique.
Inquiets avec juſte raiſon d'une abſence auſſi
longue , nous adreſſons depuis quelques jours au
Ciel des Prières publiques pour vous voir rendre
ànotre patrie avec de nouveaux moyens de la rendre
heureuſe .
Nous verſons des larmes; & elles ne cefleront
de couler qu'à votre retour.
Serions - nous aſſlez malheureux pour vous perdre?
nous en ſerions àjamais inconfolab'es. La
ſupériorité de votre mérite vous appelle , ſans
doute , à des places plus importantes ; mais en
quel lieu de la France trouverez- vous autant d'inortunés
qu'ici ?
I iij
و MERCURE DE FRANCE.
Notre amour , notre vénération pour vous , &
votre attachement pour notre Nation ne vous engageront-
ils pas à venir pendant quelque tems au
moins adoucir nos maux. Nous vous en conjurons
donc par vous même qui nous êtes ſi cher. Nos
malheurs font nos ſeuls titres pour obtenir cette
grace de vous.
NOUVELLES POLITIQUES.
DePetersbourg , le s Janvier 1773 .
LEE Sieur Falconet vient de mettre la dernière
main à la ſtatue de Pierre le Grand , que l'Impératrice
l'avoir chargé de faire. Cet habile artifte
François a animé , du feu de la poëfie , ce ſujet ſi
propre à échauffer l'imagination. Il a repréſenté
leHéros Ruffe , arrivantaugalop ſur leLommet
d'une montagne efcarpée , arrêtant d'une main
fon cheval , & de l'autre paroiffant donner des
ordres. L'attitude du cavalier , l'expreffion& le
caractère de la tête , & ſa main droite étendue ,
peignent à l'eſprit les réflexions profondes du
Fondateur &du Légiſſateur d'an Empire. Les
obſtacles que Pierre le Grand a rencontrés dans
l'exécution de ſes projets , ſont déſignés avec
beaucoup de juſteſte par le roc eſcarpé fur lequel
il gravit & qui ſert de baſe à l'ouvrage. Le ſieur
Falconet, par une adrefle ingénieuſe , s'eft écarté
des règles minutieuſes du coſtume ; car le piédeſtal
qu'on traite ordinairement commeun horsd'oeuvre
, qui ne dit rien & ne doit rien dire , fait
ici corps avec la figure principale. Il tient à l'action
que le ſculpteur a exprimée , & en devient
une partie néceflaire.
MARS. 177 ;. 199
Legoût pour les jeux de haſard eſt parvenu à
éluder , à Moſcou , les ordonnances qui ont profcrit
ceux qui ſont connus On en a introduit , récemment
dans cette ville , un d'une eſpèce fingulière.
Il conſiſte à cafler , en morceaux pairs ou
impairs , des affiettes de fayance. Les pertes faites
en très-peu de tems à ce jeu bizarre, vont au delà
dequatre vingt mille roubles , environ 400,000
liv.
De Warsovie , le 19 Janvier 1773 .
Les troupes Rufles qui occupoient la province
de Valachie ſe ſont miſes en marche pour Riga .
Le général Krezetchetnikow , gouverneur des
provinces dont les Rufles ſe ſont emparés , a
nommé pour chefs de la Nobleſle , le ſieur Onufre
Halsko , dans la province de Polosk , le ſieur
Luchin , dans celle de Witepsk , & le ſieur Fellierzau
, dans celle de Drwinska. Ces chefs ont
choiſi de leur côté des députés dans leurs provinces
reſpectives , pour fixer un prix aux grains &
aux vivres , & ce prix a été rendu public d'après
leur avis. Le Prince Galitzin , venant de Petrikow,
a paflé par Rawa avec les troupes qui font
fous ſes ordres & avec ſon artillerie. Il dirige ſa
marche vers la Viſtule. La Légion Rufle qui eſt
icidoit en partir inceſſamment,
On prétend que dix-huit mille Pruſſiens qui
étoient fur les frontières de la Siléſie, ont reçu
ordre de ſe rendre , avec vingt - quatre canons ,
dans le voiſinage de cette capitale. On écrit en
même tems de la Warmie qu'outre les deux cens
mille florins de contribution que les Prufſieas
ont déjà exigés , ils en demandent encore quarre
cens mille; qu'ils ont ordonné aux habitans de
la Pologne Prufſfienne , de tranſporter leurs effets,
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
foit à Konigsberg , foit à Berlin , & que cet ordre
comprend même les habitans des provinces qui
ſe trouvent enfermées dans le cordon Pruffien.
On mande de Kaminieck , en Podolie , qu'on
croit que les Autrichiens ont ordre de s'emparer
de cette forterefle , ainſi que de celles de Brodi &
de Luck. Les Rufſſes cependant occupent ces deux
dernières places , & ne paroiſſent pas diſpoſés à
en fortir.
De Vienne , le 23 Janvier 1773 .
La déſertion augmente toujours dans l'armée
Autrichienne en Pologne. Elle a été fi forte dans
le régiment de Léopold - Palfy , que toutes les
compagnies ſe trouvent réduites à quarante hommes
, de cent treize dont elles étoient compoſées.
Les autres régimens ont ſouffert à proportion de
la facilité que les foldats ont pu trouver de s'échapperdans
un pays ouvert de toutes parts.
De Berlin , le 23 Janvier 1773 ..
Le Roi a établi à Rothenbourg , ſur la Saale ,
une direction des mines. L'adminiſtration & la
jurisdiction de ce nouveau tribunal s'étendront
fur le duché de Magdebourg , fur la principauté
de Halberstadt & fur toutes les ſeigneuries an- .
nexées à ces deux provinces . Sa Majeſté a fait publier
enmême tems un code particulier des mines,
uniquement rédigé pour ce diſtrict.
De Coppenhague , le 12 Janvier 1772 .
On vient d'établir une Commiſſion pour examiner
, rectifier & perfectionner la conſtitution
militaire du Danemarck . Cette commiſion , à laquelle
préſide le Prince de Brunswick- Bevern , eſt
compoſée de onze membres.
MARS.17738 201
DeStockolm,, le 22 Janvier 1773 .
Dès qu'on fut informé ici des dernières faillites
d'Amſterdam , le Roi manda le corps des Négociansde
cette ville , & , après les avoir engagés à
ſe ſoulager mutuellement , dans ces circonftances
, Sa Majesté leur dit avec bonté qu'elle contribueroit
, de tout ſon pouvoir , àdéfendre leurs
intérêts & à ſoutenir le crédit de la Nation. Depuis
ce tems , elle continue à donner audience , à
des heures marquées pour cet effet, dans la ſemaine
, àtous ceux de ſes ſujets qui viennent réclamer
ſa juſtice ou ſes bontés.
Le Roi , voulant encourager les talens de tous
les genres , & donner à ſes peuples un noble délaſſement
, a permis qu'il ſe formât ici une troupe
de Comédiens. Ils ont débuté , le 18 , en préſence
de la Cour , par l'opéra de Thétis & Pelée ,
traduit en Suédois. Cette pièce a eu un grand fuccès.
De la Haye , le 12 Janvier 1773 .
Les lettres arrivées du Brandebourg confirment
quetout est en mouvement dans les Etats du Roi
de Prufle. Les officiers ſe pourvoient de chevaux ,
de bagages , & l'on fait livrer aux payſans les
chevaux qui doivent conduire l'artillerie. Tout
ſemble annoncer une marche prochaine , qu'on
ſuppoſe relative au Senatus Confilium , convoqué
à Warſovie pour le 8 Février prochain. On
porte , d'un autre côté , à cinquante mille hommes
le nombre des Autrichiens entrés en Pologne.
Suivant les mêmes avis , la ville de Dantzick
a fait garnir de canons ſes remparts & fes
ouvrages avancés , comme ſi elle craignoit un
fiége prochain.
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
Le Vicomte de la Herreria remit aux Etats-
Généraux , le 18 du mois dernier , un mémoire
dans lequel il portoit des plaintes , par ordre de
la Cour d'Eſpagne , contre l'abus qu'ont pu faire
quelques officiers des vaiſſeaux Hollandois , de la
liberté que leur donne l'art. XX du traité d'Utrecht
, d'entrer & de léjourner dans le port de
Cadix. Ce mémoire a pour objet l'extraction
qu'on a faite des piaſtres en fraudant les droits
établis par Sa Majesté Catholique : les Etats Généraux
ont fait une réponſe par laquelle ils promettent
que les officiers de leur marine militaire
obſerveront à l'avenir les réglemens que Leurs
Hautes Puiflances ont formés elles - mêmes ſur
cet objet , & qui ſont conformes aux intentions de
la Cour d'Eſpagne.
De Londres, le 12 Janvier 1773 .
On écrit de Bombay qu'un grand nombre de
Pirates , dont la plupart des équipages étoient
compofés de Portugais, couvroit & infeſtoit les
Mers des Indes ; que ces corſaires enlevoient or
pilloient tous les bâtimens du pays , & ſe refugioient
dans une anſe de l'ifle Caronjon , lieu
preſque inhabité , où ils cachoient leur butin au
fond de quelques cavernes ; mais que des bâtimens
armés , envoyés contre eux , avoient décou
vert leur retraite , les avoient chaffés de cette iſle
&s'étoient emparés de leurs rapines.
Nous apprenons que les troubles élevés depuis
peu dans quelques-uns des établiſtemens Portugais
fur la côte d'Afrique , particulièrement à
Arverri , à Magador & à Arebo , viennent d'être
entierement appaifés par le général Portugais
commandant à Hunin. Avec ſept cens Européens
&huit mille Négres , il a défait une armée de
MARS. 1773 . 203
trente à quarante mille Négres , commandée par
le Roi de Whidas .
La petite vérole qui s'eſt manifeſtée à Plymouth
y a fait périr beaucoup de perſonnes. Le capitaine
Barrington , effrayé des ravages caufés par
cette maladie , a pris le parti de faire inoculer
tout fon équipage , à bord même de l'Albion qu'il
commande , & il n'a perdu aucun homme.
Il y a actuellement dans les magaſins de la
Compagnie des Indes ſeize millions de livres de
thé , dont on peut eſpérer ſeulement de vendre un
tiers dans tous les marchés étrangers , où les directeurs
tâcherontde les faire pafler. Il faut donc
que la Compagnie ſe dérermine à faire brûler la
moitié de cette quantité de thé , c'est-à-dire , huit
millions de livres , ou qu'elle cefle d'en umporter
pendant l'eſpace de fix ans; ce qui feroit beaucoup
de tort , non- ſeulement à fon commerce &
à la navigation , mais encore à un nombre infini
de familles qui vivent de la vente de cette denrée.
Les Magiſtrats de la province de Cornouaille
éprouvent des alarmes continuelles à l'occaſion
de la révolte des gens de la campagne & fur tout
des mineurs d'étain qui commettent les plus grandes
violences Ces ſoulevemens font occaſionnés
par le prix exorbitant du pain & de toutes les efpèces
de denrées. Une compagnie du 7º régiment ,
infanterie , eſt partie , le 2 de ce mois , ainſi qu'un
détachement de fufiliers Gallois , pour marcher
contre ces mutins.
On apprend que plus de cinq cens émigrans du
Nordde l'Irlande font arrivés , le 2 Décembre dernier
, à Charles- Town , dans la Caroline Méridionale.
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
De Cadix , le 26 Janvier 1773 .
La trève que ce Prince a accordée aux Etats-
Généraux , étant ſur le point d'expirer , on a vu
fur cette côte &dans le détroit , des frégates hollandoiſes
; & l'Empereur a ordonné de ſon côté
qu'on armât quelques galiotes qui ſe trouvent à
Tanger. Dans le même tems , le conful général
de Hollande a apporté à Maroc la réponſe ultémeure
des Etats Généraux , qui doit décider de la
paix ou de la guerre .
De Gênes , le premier Février 1772 .
Le 26 du mois dernier , le Grand Conſeil s'étant
aflemblé , on élut pour Doge Pierre - François
Grimaldi , qui reçut d'abord les complimens des
Dames & de toute la Nobleſſe , & enfuite ceux
des Miniſtres des Cours Etrangères & de l'Archevêque.
La cérémonie de ſon couronnement a été
fixée au 6 de ce mois par un nouveau réglement
fait à ce ſujer. Elle étoit autrefois différée à fix
nmois après l'élection , pour donner au Doge le
tems de faire des préparatifs pour la rendre plus
brillante.
De Rome , le 23 Janvier 1773 .
Le Prince Doria Pamphili a fait préſent à Sa
Saintetéde deux belles ſtatues antiques. L'une repréſente
Diane & l'autre un Valet de Comédie. Sa
Sainteté a auſſi acheté , du ſieur Gavino Hamilton
, pluſieurs morceaux d'antiquité très-rares ,
qu'Elle a fait placer , ainſi que les ſtatues , dans
fon nouveau Mufaum .
On mande de Milan que le Marquis Carpani a
préſenté à Son Alteſſe Royale un projet pour la
MARS.17738 205
conſtruction d'un canal qui établiroit une communication
de la rivière d'Olio à l'Adda ; ce qui
deviendroit très-avantageux au commerce de cette
ville.
De Venise , le 10 Janvier 1773 .
Le 24 de ce mois dernier , cinquante perſonnes,
en paſſant le Frioul , auprès de Saint-Daniel , le
torrent appellé Tagliamento , curent le malheur
de périr. La barque qui les portoit , étant trop
chargée , coula à fond au milieu du torrent.
De Paris , le 15 Février 1773 .
On mande de Saint-Paul-Trois-Châteaux , en
Dauphiné , que depuis le 18 du mois dernier , on
a éprouvé ,dans tous les environs , de fréquentes
&violentes ſecouſſes de tremblement de terre ;
que le 24 , il y en eut une ſi forte à Clanſayes ,
que les habitans effrayés abandonnèrent précipitamment
leurs maiſons , pour ſe refugier à Saint-
Paul - Trois - Châteaux . On attend de nouveaux
détails ſur cet événement qui ne paroît pas avoir
cu de ſuites fâcheuſes.
NOMINATIONS.
:
LeRoi a nommé à la place de premier Gentilhomme
de la Chambre de Monſeigneur le Comte
de Provence , le Marquis de Noailles , ſon Ambafladeur
auprès des Etats-Généraux des Provinces-
Unies.
La Marquile de Talaru , Dame pour accompagner
Madame la Comtefle de Provence , ayant
demandé au Roi la permiffion de ſe démettre de
cette place , Sa Majesté en a diſpoté en faveur de
la Comtefle de Damas , qui a eu l'honneur de tui
206 MERCURE DE FRANCE.
être préſentée , en cette qualité , le 14 Février ,
parMadame la Comreſſe de Provence.
Le Roi a nommé le fieur d'Anville , de l'Académie
royale des inſcriptions & belles- lettres , à
la placede fon premier géographe , vacante par
la mort du ſieur Buache.
PRESENTATIONS .
Mademoiselle de Rohan , fille du Prince de
Guémené , capitaine - lieutenant des Gendarmes
de la Garde du Roi , en ſurvivance , a eu l'honneur
d'être préſentée à Sa Majesté , ainſi qu'à la
Famille Royale , le 24 Janvier , par la Princeffe
dcRohan. Elle a pris le tabouret le même jour.
Le Prince de Chio a eu l'honneur d'être préſenté
au Roi par le Maréchal Duc de Richelieu ,
premier Gentilhomme de la Chambre de Sa Majeſté
, ainſi qu'à la Famille Royale. Le Prince
Juftiniani , ſon père , qui avoit eu l'honneur d'être
préſenté précédemment à Sa Majefté, defcend en
ligne directe de Vincent - Juftiniani , Prince Souverain
de Chio , qui après la priſe de cette iffe ,
fut attiré en France par le Roi Charles IX.
Le 31 Janvier , la Comreſſe Charlotte de Polignac
a eu l'honneur d'être préſentée à Sa Majefté
, ainſi qu'à la Famille Royale , par la Duchefle
de Bourbon , en qualité de Dame pour accompagner
cette Princefle. Le même jour , la Vicomtefle
de la Blache a eu l'honneur d'être également
préſentée au Roi & à la Famille Royale
par la Marquiſe de la Blache.
Le Chevalier du Tillet , brigadier des armées
du Roi , a cu l'honneur de prendre congé de Sa
MARS. 1773 . 207
Majesté &de la Famille Royale , pour ſe rendre à
Malte.
Le 14 Février, la Comtefle de Damas eut l'honneur
d'être preſentée au Roi & à la FamilleRoyale,
par la Comtefle de Damas d'Anlezy.
Le 9 Février,le Comte de Saint-Agnan-Deflon,
officier au régiment d'Artois cavalerie , eut l'honneur
d'être préſenté au Roi & à la Famille Royale
par le Maréchal Duc de Richelieu , premier Gentilhommede
la Chambre de Sa Majesté.
MARIAGES.
Antoine- François de Mintier , Chevalier Seigneurde
la Mothe - Bafle en Bretagne , chef du
nom & armes de la maiſon , âgé de ſoixantequinze
ans , a renouvelé , le 4 Février , la cérémonie
de fon mariage avec Dile Renée- Jeanne
de laMothe-Wauvert , âgée de ſoixante-dix ans .
Ils ont eude leur mariage , dix- ſept enfans ,dont
neuf exiſtent ; & pluſieurs petits- enfans , qui prefque
tous ont aſſiſté à cette cérémonie à la paroiffe
du château de la Mothe- Bafle , diocèſe de Bricu.
LaMaiſon de Mintier eſt une des plus anciennes
&des plus noblesde Bretagne.
De Berlin , le 16 Février 1773 .
Dimanche , 10 de Février , jour fixé pour le
mariage du Landgrave de Hefle -Caſtel avec la
Princeſſe Philippine , nièce du Roi , la bénédiction
nuptiale leur fut donnée , à midi , dans l'intérieur
de l'appartement de cette Princefle , par
l'Abbé Baſtiani , chanoine de Breflau. La cérémonie
proteftante ſe fit publiquement , le même
jour, à ſept heures du ſoir , dans les grands ap
208 MERCURE DE FRANCE.
partemens du Roi , & fut ſuivie d'un ſouper auquel
toutes les perſonnes de la Cour furent admiſes.
Il y cut des fêtes les jours ſuivans.
De Versailles.
Le Roi & la Famille Royale ont ſigné , le 6
Février , le contrat de mariage du Comte de Ville
- neuve - Cillard , colonel d'infanterie , Gentilhomme
de la Manche de Mgr le Comte d'Artois,
avec Demoiſelle du Buq de Bellefond.
Sa Majesté , ainſi que la Famille Royale, ſigna
le 14 Février , le contrat de mariage du Vicomte
de Faudoas , meſtre de camp de cavalerie , avec
Demoisellede Boullainvillers ; & celui du Comte
de Chavigné , colonel du régiment provincial de
Senlis , avec la Marquiſe de Bragelongne.
NAISSANCES .
LaReined'Angleterre eſt heureuſement accouchée
d'un Prince, le 27 Janvier.
La femme de Pierre Gloiſian , tifflerand à Aize
nay , en Bas Poitou , eſt accouchée , le 13 Janvier
, de trois enfans mâles qui ont éré baptisés.
La Comteſſe de Lowendal eſt accouchée d'un
garçon le 30 Janvier.
MORTS.
Anne Perette , veuve du ſieur Bonvoiſin , eſt
morte à Pierre-fur-Dive , en Normandie , dans la
cent unième année de fon âge.
William Dykes , marchand , & Jacques Neunham
font morts à Londres , le premier , âgé de
MARS. 1773 . 209
cent trois ans , & le ſecond, de cent deux. Ce
dernier avoit été lieutenant dans le régiment du
Duc de Marlborough , & avoit eu , à la bataille
de Blenheim , la cuifle traverſée par une balle de
fufil.
Il eſt mort à Amſterdam , une femme âgée de
centquatre ans, & à Lille entre Harlem & Leyde,
unhomme âgé de cent deux ans
Bertrand Nompar de Caumont , Marquis de la
Force &de Caumont , premier Gentilhomme de
laChambre de Mgr le Comte de Provence , en
exercice , eſt mort à Versailles , le 22 Janvier ,
dans la quarante-huitième année de ſon âge. Il
laiſſe de ſon mariage avec Adelaïde - Luce de
Braſſac de Bearn , deux garçons & fix filles.
Jacques de Grille d'Eſtoublon , Prévôt de l'Egliſe
métropolitaine d'Arles , Abbé commendataire
de l'abbaye de la Grenetière , diocèſe de
Luçon , eſt mort à Arles , le 19 Décembre , dans
la foixante- quinzième année de ſon âge.
Elifabeth Jagoux de la Croix eſt morte
Saine Germain - Laval , en Forez , âgée de plus
de cent ans. Catherine Smith , veuve de François
Caulin , eſt morte à Thionville , à l'âge de cent
troisans.
Le Duc Ernest- Jean de Biron ou Biren , père
du Duc Regnant de Courlande , mourut à Mittau
, le 28 Décembre 1772 , à l'âge de quatrevingt-
deux ans .
2
Alexis Piron , auteur de la Metromanie & de
pluſieurs autres ouvrages , eſt mort à Paris, le 22
Janvier , dans la quatre-vingt- quatrième année
de ſon âge.
Louis de Chevry , Marquis de Chevry , ancien
210 MERCURE DE FRANCE.
capitaine d'infanterie , chevalier de l'Ordre toyat
&militaire de St Louis , eſt mort, dans le courant
de Janvier , en ſon château du Pleſſis , en
Brie, dans la quatre - vingt- ſeptième année de
fon âge.
Marie-Angelique- Philippe le Veneur , épouſe
de Jean-Louis-Nicolas le Baſele, Marquis d'Argenteuil
, licutenant-général pour le Roi des provinces
de Champagne & Brie , gouverneur de la
ville de Troyes , eſt morte au château de Ville-
Maréchal en Gâtinois , le 27 Janvier , dans la
cinquante- troiſième année de ſon âge.
François- Louis- Leonard de Prie , Marquis de
Prie , ancien capitaine de cavalerie , chevalier de
justice des Ordres royaux militaires & hofpita-
Hers de Notre Dame du Mont Carmel &de Saint
Lazare de Jérufſalem , eſt mort dans ſes Terres ,
en Normandie , le 9 Novembre 1772 , dans la
quatre-vingt-dixième année de ſon âge. Il étoit
frère cadet du Marquis de Prie , parrein de Sa
Majefté.
Paule Durazzo , épouſe de Chriſtophe-Vincent
Marquis de Spinola , miniſtre plénipotentiairede
la République de Gênes auprès de Sa Majesté, eſt
morte à Paris , le 26 Janvier.
Magdeleine leMoine , veuve depuis cinquante
ans de Charles Souchaud , eſt morte à Maltot ,
près de Caën , dans la cent quatrième année de
fon âge. Leonard Bourifier , laboureur de la paroifle
de Montignac , près de Bordeaux, eſt mort
à l'âge de cent dix ans. Il s'étoit marié , pour la
ſeconde fois , à quatre - vingt - douze ans , avec
une fille de dix-huit. Pierre-Grégoire eſt mort ,
près deMontpont , également près de Bordeaux ,
MARS. 1773 . 211
2
agéde cent neuf ans. Il tenoit cabaret & étoit
barbier. Il exerçoit encore cette dernière profeſſion
la veille de fa mort.
Angelique -Marie Surirey de Saint -Remy,
épouse de Louis Robert-Charles Mallet de Graville
, Marquis de Graville , chevalier de l'Ordre
royal & militaire de St Louis , ancien chef de
brigade de Gendarmerie , eſt morte à Paris , le 17
Février.
Marie Peyrenc , Comteſſe de Blet , veuve d'Alexandrede
Saint- Quintin , Comte de Blet , maréchal
des camps & armées du Roi , commandant
pour Sa Majefté des ville& citadelle de Bergopzoom,
eft morte le mêmejour
Marie Haye , veuve Prevoſt , eſt morte à l'hô
pital duHavre , âgée de cent quatre ans ;& Jean
Mercier , menuifier de Nonancourt , eſt mort à
F'âgede cent ans.
François Comte de Bearn-Beon mourut , le z
Février , dans ſon château de la Palu , en Guïenne
, dans la ſoixante- fixième année de ſon âge.
Marc- Antoine de Latre , brigadier des armées
du Roi , lieutenant colonel du régiment Royal-
Navarre , cavalerie , eſt mort , le 6 Février , à St
Germain-en-Laye.
N. de Pleuvre , fille du Marquis de Pleuvre ,
épouſe de Louis - Anne - Alexandre de Biandos
marquis de Caſteja , gouverneur pour le Roi de la
villede Saint Dizier, eſt morte , le 7 Février , au
châteaude Demange enBarrois.
Dom Emmanuel Pinto , Grand Maître de l'Ordre
de Malte , eſt mort à Malte , le 24 Janvier
1773 , à quatre heures après midi, dans la quatre212
MERCURE DE FRANCE.
vingt-douzième année de ſon âge , étant né à Lamego
, ville de Portugal , en la province de Beira,
le 13 Mars 1681. Il réſidoit à Malte depuis 72
ans , & il a gouverné ſon Ordre 32 ans 6 jours.
Le premier Février , Henri Junkerman mourut
àl'âge de cent huit ans , à Alpen , près de Rheinberg
, où il auroit pû voir Louis XIV , en 1672 ,
lorſque cette ville ſe rendit à ce Monarque.
Jean Baptifte Maximilien Gon , Vicomted'Argenlieu
, chevalier du l'Ordre royal & militaire
de St Louis , colonel d'infanterie , ancien capitaine
au régiment des Gardes , eſt mort à Paris , le
19 Février.
Louis-Robert-Hypolite de Chamiſſat de Bon
court , ancien lieutenant- colonel du régiment
Royal-Etranger , cavalerie , brigadier des armées
du Roi , eſt mort , le 8 Février, en ſa terre deBoncourt,
dans la quatre - vingtième année de fon
âge.
Frère Charles de Caſtelanne , Religieux profès
de l'Ordre de St Jean de Jerufalem, au grand prieuré
d'Aquitaine , commandeur de la Ville . Dieu ,
anciencapitaine au régiment Royal des Vaiſleaux ,
neveu de Pierre-Jofeph de Caſtelane , ancien Evêque
de Fréjus , & frère d'André de Castelanne ,
ancien Evêque de Glandèves, eſt mort à Poitiers ,
le 17 Février , dans la ſoixante - quinzième année
de ſon âge.
Gabriel- Jeanne de Monteſquiou d'Artaignan ,
Prieure de l'Abbaye noble d'Eſtrun , dans le diocèſe
d'Arras , eſt morte , le 12 Février , dans la
quatre- vingt- dix-huitième année de ſon âge. Elle
étoitune des premières Elèves de St Cyr.
MARS. 1773 . 213
Marie de Choiſeul-Buſſierre , épouſe de Charles
Marquis de Clugny - Theniffey , eſt morte le 22
Février dans ſon château de Theniſſey en Bourgogne.
Elle laifle (ept enfans ; François- Victor de
Clugny , capitaine de cavalerie , chevalier de l'Ordre
royal&militaire de St Louis, marié à Jacquere
de Choiſeul ; Charles de Clugny , chevalier de
Malte , meſtre de camp officier des Grenadiers à
cheval ; François de Clugny , Evêque de Riez ,
comte de Lyon , ci - devant aumônier du Roi ;
Charles-François de Clugny , Chevalier de Malte,
brigadier des armées du Roi , colonel du régiment
deBeauvoiſis ; Louis de Blugny , Comte de Lyon,
prévôt de l'Egliſe de Lyon ; Marie - Anne de Clugny
, mariée au comte de Teſlut-Verrey ; & Marie-
Françoile deClugny, Abbeſle du chapitre noble
deLéigneux.
7
LOTERIES.
Lecentquarante-cinquième tirage de la Loterie
de l'hôtel-de- ville s'est fait , le 25 Janvier , en
la manière accoutumée. Le lot de cinquante mille
livres eſt échu au No. 57319. Celui de vingt mille
livres au No. 42088 , & les deux de dix mille
aux numéros 52843 & 54479 .
Le tiragede la loterie de l'école royale militaire
s'eſt fait les Février. Les numéros ſortis de la
roue de fortune , ſont , 61,80 , 52 , 15. 71. Le
prochain tirage le fera le sMars.
214 MERCURE DE FRANCE.
PIECES
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers& en proſe, page
La Chafſſe au miroir ,
Le Brelan ,
Jupiter juftifié , conte moral ,
Vers envoyés à M. Gaillard de l'Académie
Françoiſe , qui a paru regretter quelques
Noyers , à l'ombre deſquels il a ſouvent
travaillé ſon hiſtoire de la Rivalité , & que
l'auteur a fait abattre ,
Epitre à mon feu ,
Vers à M. le Chevalierde P... Page de S. A.
S. Mgr le Prince de Condé , nomnié à une
ſous-lieutenance , &c .
L'Amour vaincu par la vertu , drame en un
acte ,
Epître à Mlle H. de Watelin de Rieux , auteur
du logogryphe fur l'Aiguille , inféré
dans le Mercure de Novembre 1772 ,
Ode à Barine ,
L'Argenis moderne ,
ibid.
9
12
32
32
35
37
47
53
AM. de Larive , ſur ſon départ de Bruxelle, 65
L'Incendie de l'Hôtel- Dieu , cantate,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Lettres édifiantes & curieuſes ,
Anecdotes arabes & muſulmanes ,
Hiſtoire d'une jeune Angloiſe ,
Théorie & pratique des longitudes en mer ,
66
69
70
72
73
ibid.
86
89
91
MARS. 1773 . 215
Les Annales de la Bienfaiſance ,
Dictionnaire hiſtorique des ſaints Perfonnages
,
Guide du Commerce ,
Dictionnaire abrégé d'antiquités ,
Elémens de la Langue Angloite ,
24
100
101
103
104
Francifci Mariæ Mutcettulæ , Archiepifcopi,
Roſlanenfis , differtatio theologico lega
lis , de fponfalibus & matrimoniis , Traité
théologico- légal des mariages contractés
par les enfansde familles a l'ınſçu de leur
père& mère ,
Statuts & réglemens généraux pour le Maîtres
enchirurgie des provinces du royaume ,
Eloges des Académiciens de l'Académie royale
des Sciences , morts depuis 1666 julqu'en
1699 ,
La voix des Pauvres ,
Voyage de l'Iſle de France à l'Iſſe de Bourbon
, au Cap de Bonne Eſpérance ,
LeBon Fils , comédie en un acte & en profe,
par M. de Vaux ,
Déclaration de M. de Voltaire ,
Poësie del Signor Abbate Metaſtaſio ,
Lettre de M. l'Abbé Sabatier de Caftres , où
il fart fes plaintes contre de prétendus ennemis
qu'il ſuppoſe très gratuitement ,
f
106
108
ibid
125
132
155
157
158
159
ACADÉMIE de Lyon , 161
SPECTACLES , Opéra , 169
Comédie françoife , 172
Obſervations fur la Statue deſtinéeà Molière, 179
Début de Mlle Sainval , cadette , 182
Vers adreflés à Mlle Sainval , caderte , 183
Comédie italienne , ibid,
Cours de phyſique expérimentale, 184
ARTS , Gravures , 185
216 MERCURE DE FRANCE.
Lettre de Madame Vanloo , ſur un article du
Journal politique , au ſujet de deux tableaux
,
Anecdotes ,
AVIS , <
Traduction d'une lettre écrite par les Chefs
des corps & communautés , des arts & métiers
de Baſtia , à M. du Treſlan , premier
préſident de l'Iſle de Corſe ,
Nouvelles politiques ,
Nominations ,
Préſentations ,
Mariages,
Naiſlances ,
Morts ,
Loteries ,
187
889
191
197
198
205
206
207
208
ibid.
гээд
213
<
APPROBATION.
J'AAII lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le
volume du Mercure du mois de Mars 1773 ,
&jen'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en
empêcher l'impreffion.
AParis, le 28 Février 1772.
LOUVEL.
Del'Imp. de M. LAMBERT, rue de la Harpe
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI .
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES!
MARS , 1773 .
Mobilitate viget. VIRGILE.
Beugnci
A PARIS ,
, Chez LACOMBE , Libraire
Chriſtine , près la rue Dauphine.
Rue
Avec Approbation & Privilège du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'EESSTT auSieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriſtine,que l'on pried'adreſfer , francs de port,
les paquets & lettres , ainſi que les livres , les eftampes
, les piéces de vers ou de proſe , la mufique
, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
toutce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auffi de marquer le prix des livres
, eſtampes & pièces de muſique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourir à ſa perfection
; on recevra avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
uriles au Journal , deviendront meine un titre de
préférence pour obtenir des récompenſes ſur le
produitdu Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eft de 24 liv.
que l'on paierad'avance pour ſeize volumes rendus
francs de port .
L'abonnement pour la province eſt de 32 livres
pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
port par la poſte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eſt de 36 ſols pour
ceux qui n'ont pas ſouſcrit, au lieu de 30 fols pour
ceux qui font abonnés.
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d'avance le prix de leur abonnement franc de port
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de chaque ſemaine. L'abonnement , foitàParis
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L'OBSERVATEUR FRANÇOIS ALONDRES , 24 vol.
par an , à Paris ,
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JOURNAL ENCYCLOPÉDIQUE , 24 vol. 33
JOURNAL politique de Bouillon &
ment;
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àParis , 9 liv.
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françoiſes ,batle chifrée & accompagnement ,
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in-8°. br. 61.
Lettres du Roi de Pruffe , in- 18 . br. 11. 166.
Eloge de Racine avec des notes , par M. de
la Harpe , in- 8 ° . br. 11.101.
Réponse d'Horace en vers , 121.
Fables orientales , par M. Bret , 3 vol. in-
8 ° . brochés , 3 liv.
La Henriade de M. de Voltaire , en vers latins
&françois , 1772 , in- 8 °. br. 21.10 1.
Traité du Rakitis , ou l'art de redreſſer les
enfans contrefaits , in 8°. br. avec fig. 41.
Lettres d'Elle & de Lui , in 8 °. b. 14 .
que , in - 89 . br.
LePhasma ou l'Apparition , hiſtoire grec-
LesMuſes Grecques , in- 8 ° . br.
Les Nuits Parifiennes , 2 parties in . 8 °.
nouv. édition , broch.
-broche ,
Les Odes pythiques de Pindare , in - 8 ° .
3 liv.
5 liv.
Le Philoſopheſérieux , hift. comique ,br. 1 1.4 1.
11.101.
11.161,
DuLuxe, broché , 12 f.
Traité fur l'Equitation , in-8 °.br. 11.10 1,
Monumens érigés en France à la gloire de
Louis XV, &c. in fol. avec planches ,
rel, en carton , 241.
Mémoires fur les objets lesplus importans de
l'Architecture , in 4. avec figures, rel . en
carton , 121.
Les Caractères modernes , 2vol. br.. 31.
Maximesdeguerre du C. de Kevenhuller , 11. 101.
Airs choisis de Maîtres Italiens avec des
paroles françoises , 11,166,
MERCURE
DE FRANCE.
MARS , 1773 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LA CHASSE AU MIROIR.
Conte à Mile L*** , R ***.
COMME l'alouette , au miroir
Une fille ſe prend ; mon conte le fait voir.
Lucas eſt le héros , l'héroïne , Laurette.
Ils s'aimoient tous les deux à la mode des champs,
C'eſt-à-dire d'amour parfaite.
Hélas ! rien n'eſt ſujet à plus de contretems,
L'ornement du hameau , l'honneur de ſa famille,
Aiij
6 MERCURE DE FRANCE.
Auſſi fraîche qu'un lys , Laurette étoit gentille,
Mais avec un bon coeur , c'étoit un vrai lutin
Qui faiſoit bien du mal , un petit monde enfin.
Ainſi la déſignoit le Seigneur du village ,
Qui vouloit exprimer les graces qu'au bel âge ,
Ungeſte , un mot , un rien ſemblent multiplier.
Il eût voulu la marier ;
Mais pour elle Lucas avoit peu d'avantage.
C'étoit un beauMonfieur qu'elle avoit enflammé.
Laurette de changer eut quelque fantaisie ;
Car toute fille en a. Gonflé de jaloufie
Lucas ne dormoit plus , lui , qui fier d'être aimé ,
Dormoitjadis d'un fi bon ſomme.
Onlui trouvoit du ſens , même il étoit malin.
De la chaſſe au miroir il lui parle un matin.
Laurette l'y ſuivit. Au fonds , c'étoit ſon homme .
Lucas le ſentoitbien , & , malgré ſon chagrin ,
Au coeur de ſa maîtreſle il pénétroit mieux
qu'elle:
Volontiers au Seigneur il eût cherché querelle.
Les voilà donc partis à la chafle au miroir.
Lucas pourdes raiſons , Laurette pour la voir.
Pour elle les manteaux étoient choſes nouvelles ,
Chemin faifant la friponne jaſoit ,
Du château , du Seigneur en contoit des plus
belles.
Admiroit tout , &de joie en ſautoit.
Venoient les beaux Meſſieurs , leur pompeux éta-
: lage ,
MARS. 1773 . 7
Leurs airs qu'on imitoit , ainſi que leur langage.
Lucas rongeoit ſon frein & détournoit les yeux .
Lorsqu'on arrive dans la plaine ,
Le ſoleil ſansnuage y darde tous ſes feux.
L'air retentit du chant de l'alouette vaine.
Je vous ferai chanter , dit Lucas aux oiſeaux.
Il dreſſe les piquets , il étend les manteaux.
Le miroir qu'il agite à terre
Tourné vers le ſoleil , réfléchit ſes rayons.
L'alouette qui voit de loin briller deverre ,
Pour s'y mirer, du ciel quitte les régions,
Et préfère au flambeau qui donne à tout la vie ,
Le brillant emprunté d'un verre ſans chaleur
:
Qui ne luit que pour ſon malheur.
Laurette , des oiſeaux admire la folie.
Lucas eſt attentif; lorſque , près du manteau ,
Il voit mes imprudens donner dans le panneau;
Sous les lacs rabattus il enferme ſa proie.
>>Mettons en liberté ces pauvres innocens ,
>>Dit Laurette à Lucas quis'élance avec joic.
>>-Je veux t'en regaler... Ils me paieront mon,
tems .
>>Tuons - les -Ah ! pour eux je te demande
grace.
>>-Laurette , dit Lucas , d'un ton plus ſérieux :
>>Tu voudrois faire grace à ces ambitieux ?
>>>Et crois - tu qu'au château toi-même on te la
>> fafle?
3
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
>>Toi , qui comme eux , préfère un éclat impof-
20teur
2.A ton ami Lucas dont tu fais le malheur..
Laurette , en rougiſſant , écoute la ſemonce;
Le repentir ne tarde pas.
Elle ſaute au cou de Lucas ,
Et le plus doux baiſer eſt toute la réponſe.
Les oiſeaux cependant avoient repris l'eflor.
Un coeur content veut bien qu'on partage ſon
fort.
Rendue à ſon état , à ſon ami fidelſe ,
Laurette crût encore en mérite , en beauté.
En beauté , je le crois , car la ſagefle est belle.
Et l'hymen mit le comble à leur félicité.
Ovous , pour qui ce conte eſt un trop foible.
hommage ,
L** , de Lucas que n'ai-je le bonheur !
Vous avez de Lauretie & l'éclat & le coeur ;
Mais on ne penſe pas chez nous comme au village.
ParM.Girard-Raigné.
MARS. 1773. 9
LE BRELAN.
A l'Auteur de la pièce intitulée le Wisck,
qui a paru dans le premier volume du
Mercure de Janvier de cette année.
VOUouSs renoncez au Wisck ,&moi c'eſt au Brelan;
Ecoutez , s'il vous plaît , le coup le plus piquant.
Je veux être damné ſi , de toute ma vie ,
On m'y voit faire encore une ſente partie.
Je perdois l'impoſſible & maudiffois le fort ,
C'étoit le dernier tour , je me cave au plus fort.
Il m'arrive trois rois ; j'étois premier , je paſſe.
Céphile va du jeu . -Permettez que je faile
Uue fiche de plus , répondis-je auſſi- tôt.
Une fiche !. un contrat. -Je la prends vite au
mot ,
Etje fais mon va-tout, defirant qu'elle tienne ;
Elle tient , moi d'abord j'annonce mon antienne ,
Etjemontre trois rois , en avançant la main
Pour m'emparerdujeu , me croyant ſûr du gain ;
Mais un moment , Monfieur ! me dit alors Céphiſe
,
Les Dames vont devant , les miennes ſont de
mife ,
A
10 MERCURE DE FRANCE,
Cellede coeur retourne , &j'en ai trois ici ;
Pour leur manquer , Monfieur , je vous crois trop
poli;
Comment donc m'écrié - je, un Brelan quatrième !
Je me reconnois là , peut- on jouer de même !
Quatre dames encor qui viennent m'égorger !
Iln'en faut qu'une , hélas , pour nous faire enrager!
Enfin , après avoir lâché cette ſottiſe ,
Je donne, ſans ſouffler, mon argent à Céphiſe ;
Mais, piqué juſqu'au vif, je me recave encor ,
Et je mets devant moi douze ou quinze louis d'or,
Comptant demon côté voir revenir la chance ,
Et me refaire un peu par un coup d'importance.
Chacun s'examinoit , n'oſant ouvrir lejeu.
Eraſte étoit ſecond; maisil n'avoit pas lieu
De faire fon argent avec un Aux en pique.
Moi , j'avois trente & un , & d'abord je mepique
En faiſant vingt écus pour l'avant dernier- coup.
Eraſte qui perdoit , héſite , & fait va-cout ;
Monhomme , dis-je alors , voudroit bien que je
brûle;
Mais qu'importe ,je tiens : jamaisje ne recule.
Je baifle trente & un que j'avois en carreau ;
Céphiſeavoitledix , peut- on un jeu plus beau!
Deux piques lui reſtoient , Erafte s'en empare .
Il gagne avec ſon flux,&, fans me dire gare,
Il tire tout l'argent que j'avois devant moi.
MARS. ir
1773 .
Uncoup reſtoit encor , c'étoit le coup du roi ;
Comment dans un ſeul coup veut- on qu'on ſe racroche?
J'étois anéanti : je fouille dans ma poche ;
J'en retire ma bourſe , & la mets ſur le jeu ;
J'emprunte encor dix louis : allons , voyons un
peu
Si la fortune enfin voudra me faire grace.
Erafte étoit premier : d'abord Erafte pafle ,
Céphiſe & moi de même ; on pafle quatre fois .
Je me diſois tout bas : s'il me revient trois rois ,
Je ne peſterai plus autant contre les femmes .
J'ouvre mon jeu , j'y trouve,au lieu de rois, trois
dames.
Je crois qu'on va tenir ; mais ils paſſent tous deux .
Je ne pouvois paſſer , & j'étois furieux.
Ces dames , qui d'abord m'ont été ſi cruelles ,
Ne me fervent à rien , ou bien je perds contre
elles;
Enfin le jeu finit , je me lève & promets
D'oublier le Brelan pour n'y jouer jamais.
ParM. Leclerc de la Motte , capitaine
au régiment d'Orléans infanterie.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
JUPITER JUSTIFIĖ ,
Conte moral.
JUPITER , à ce que raconte un ancien
écrivain , las des plaintes continuelles du
genre humain , réſolut de mettre fin à ces
clameurs inſenſées. Les prières que les
mortels lui adreſſoient étoient toujours
mêlées de murmures ; jamais Mercure ,
en les lui préſentant , n'avoit manqué à
lui rendre compte des reproches dont on
l'accabloit , des imprécations qu'on faiſoit
contre ſa bonté , ſa juſtice& ſa puiſſance.
Le peuple ne murmuroit pas feul ; les
grands,&fur- tout ceux qui ſe qualifioient
du nom de ſages, étoient ſes plus mortels
ennemis. Les preuves de ſa bonté,de fon
pouvoir étoient appelées preſtiges par ces
impies. Quel bien n'auroient- ils pas fait
à l'Univers , fi chacun d'eux eût été Jupiter
! leur témérité alloit juſqu'à nier fon
exiſtence , rejeter toutes les preuves qu'ils
en avoient , & s'emporter contre le culte
qu'un petit nombre de mortels lui rendoient
encore . Ils cherchoient à lui ravir
ſon identité. Ils perfuaderent bientôt au
peuple crédule , & parvinrent à lui faire
-
MARS. 1773 . 13
accroire que toute la force de Jupiter ne
provenoitque de ſon aveugle & coupable
Toumiſſion. Dès lors , chacun empreſſé de
ſe ſignaler , chercha à l'envi à découvrir
quelque défaut dans Jupiter. Les effets
les plus ſignalés de l'amour que ce tendre
père portoit à ſes enfans ingrats, paſsèrent
pour une tyrannie révoltante , dont il étoit
honteux de n'ofer ſecouer le joug. Apprenonsà
ces vils mortels , à ces étresfipetits
à mes yeux , dit Jupiter d'une voix
courroucée , apprenons-leur que s'ilsfont
malheureux , ils ne doivent l'imputer qu'à
euxfeuls . Il dit , & Mercure , concevant
le deſſein de ſon père ,defcendit ſur la
terre & annonça au peuple qu'il eût à s'afſembler
le lendemain au pied du mont
Ida ; que dans ce lieu Jupiter daigneroit
ſe manifeſter à eux. Il leur fut permis de
choiſir des orateurs aſſez éloquens , affez
hardis pour diſputer contre le ſouverain
des dieux , Zeus leur promettant d'écouter
tout ce dont ils voudroient l'accuſer ,
& leur affurant l'impunité.
La condeſcendance de Jupiter étonna
les mortels audacieux ; ſes ennemis en furent
conſternés. Si ce dieu leur accordoit
leurs demandes , s'il ſe juſtifioit des crimes
qu'ils lui imputoient , ils n'auroient plus
14
MERCURE DE FRANCE.
de prétexte pour le calomnier; &, ſansprétexte
apparent, comment parviendroient
ils à le rendre odieux? L'irréſolution dans
laquelle ils ſe trouvoient ne futpas moindre
que celle du genre humain pour favoir
ce qu'il demanderoit à Jupiter. Tous
formoient des ſouhaits différens ; on fe
cantonnoit, on ſe parloit , on s'échauffoit
&rien ne ſe concluoit. Les deux ſexes ne
pouvoient s'accorder. Les hommes vouloient
demander l'immortalité , eſpérant
que chacun pourroit , par ce moyen, contenter
la paffion qui le dominoit. Le guerrier
farouche penſoit avec plaifir qu'il
pourroit ſe baigner à loiſir dans le fang
des ennemis. L'avare: comptoit les fommes
qu'il gagneroit dans chaque fiècle , &
le voluptueux ſe réjouiffoit de jouir toujours
fans que le moment lui échappât, &
diſparut.
Lesfemmesytrouvoient aſſez bien leur
compte. Erre éternellement adorées tranf
portoit les coquettes; mais une choſe efſentielle
les embarraſſoit. Le defir de fixer
leurs amans les occupoit tout entières , &
l'immortalité n'obvioit pas à la frivolité
qu'elles leur reprochoient.Pour cet effet el.
lesdemandèrentd'être inſtruites des ſecrets
du deſtin , afin que prévoyant ce qui de
MARS. 1773. I
voit arriver , elles puſſent ſe les attacher
pour toujours . Perſonne n'oſa contredire
undeſir ſi raifonnable; il fut décidé qu'on
prieroit Jupiter d'accorder aux hommes
ledonde ladivination.
Lejour ſuivant fut attendu avec impatience;
il parut enfin. Tout le pied du
mont Ida fut rempli d'une foule innombrable
de perſonnes de tout âge& de tout
ſexe. Crito , ennemi juré de la divinité ,
s'étoit chargé de porter la parole au Maître
du monde. Cet homme étoit hypocrite
, & cachoit, ſous un extérieur dé
vot&compofé , le venin dont ſon ame
étoit remplie. Il avoit l'art de ſemer ,
fans affectation , des doutes ſur les principaux
points du culte qu'on rend à la
Divinité.
Tout-à-coup une nuë épaiſſe s'étend
&couvre le ſommet du mont Ida ; le
tonnerre gronde , les ténèbres ſe répandent
fur la terre , & les éclairs redoublés
annoncent la préſence de Zeus. Ce dieu
étoitmonté ſur ſon aigle , une nuë de feu
l'environnoit ; la foudre étoit dans ſes
mains redoutables. Il fit un ſigne , la terre
&les cieux s'ébranlèrent. Crito même
tomba ſur ſes genoux , ſaiſi d'un mortel
effroi. Jupiter eut pitié des humains : il
16 MERCURE DE FRANCE.
vouloit les effrayer & non les perdre. II
ſourit , une lumière céleſte qui ſe répan
dit par toute la contrée , diffipa les ténèbres&
bannit la crainte qui s'étoit emparée
de tous les coeurs. La rage de Crito ,
à chaque fourire du maître du tonnerre ,
ne peut ſe comparer qu'à elle-même. Il
raſſembla toute ſa témérité pour faire à
Jupiter les reproches& les plaintes que ſa
méchanceté & la folie des hommes lui
avoient fuggérées . Il conclut ce diſcours
par exiger la choſe la plus ridicule dont
on ait jamais faitmention.
" Mais , ô grand Jupiter, continua-t il,
>> fi , par une fatalité inévitable , ta vo-
>>lonté eſt de joindre au peude jours que
>> tu nous accordes, un malheur conſtant ,
>> fita ſageſſe trouve néceſſaire d'abandon-
>> ner des créatures à l'aveuglement où
>>elles font réduites; enfin ſi tu trouves
>> des charmes dans les maladies , lesdou-
>> leurs , les infirmités qui affiégent le
>>corps humain , &que toutes tes faveurs
>> ſoient deſtinées à cette ame qu'on nous
>> dit être portion de toi-même, que nous
>>poſſédons parce que tu l'as voulu , don-
>>ne-nous ce qui ſeul peut nous rendre ce
>> fardeau ſupportable. Accorde- nous la
> grace de connoître , par nous-mêmes ,
-
ر
MARS. 1773. 17
> le ſort qui nous eſt réſervé. Ce n'eſt pas
» l'intérêt qui nous met cette prière à la
>>>bouche ; c'eſt , ô grand Jupiter , le deſir
>> de nous rendre dignes de t'adorer & de
>>te ſervir. Ne pouvons nous pas , nous
>> qui ſemblables aux aveugles , errons en
» vain de tous côtés pour trouver le ſen-
>>tier qui mène à la félicité , ne pouvons-
>> nous pas , dis- je , t'accufer d'injustice ,
>>lorſque nous tombons dans des précipi-
>> ces qu'il nous eft impoſſible d'éviter
>>puiſque nous ne les appercevons pas ?
>>Devons- nous être punis , fi nous jouif-
>> fons du préſent , puiſque nous ignorons
>> quelle ſera la durée de notre joie &de
>> notre bonheur ? Diſſipe , ô Dieu tout-
>>puiſſant ! diffipe cet aveuglement dont
>> ta main nous frappe en naiſſant , & qui
>>>nous empêchede connoître toute l'éten-
>>due de tes perfections. Quelle admira-
» tion ne nous inſpirera pas les moyens
>dont tu te ſers pour gouverner & la
>>terre& les cieux ! avec quelle patience,
> quelle réſignation n'attendrons - nous
>>pas l'effet de tes promeſſes , nous , qui
>> depuis le lever de l'aurore juſqu'à fon
>> coucher , fouhaitons avec ardeur de
>> voir diſparoître les ténèbres qui cauſent
>>notre déſeſpoir ! Le ſage ſoutiendra les
18 MERCURE DE FRANCE.
» revers , parce qu'il fera für qu'il ne
pourra lui en arriver plus qu'il n'en at-
>> tend. Quelles actions de graces ne ren-
>>>drons nous pas à ta juſtice , à ta bonté?
>>Notre vénération augmentera lorſque
>>nos yeux feront ouverts. Pourrois -tu
>>rejerer notre humble prière ? ô Jupi-
>> ter ! Nous ne cherchons qu'à connoître ,
>>qu'à fentir l'amour , la ſageſſe , la juſti-
>> ce& la munificence qui font la baſe de
>> tes actions.12.
Ainſi parla Crito , & Jupiter ne répondit
à ces louanges captieuſes que par un
fourire dédaigneux. Je confens , mortels ,
leur répondit-il , à ce que vous exigez de
moi ; mais, fi au lieu de la féticité que
vous vous promettez, vous ne trouvezqu'une
augmentation de disgraces , fouvenez- vous
alors que vous l'avez voulu ; que votre fatale
curiofité , & non Jupiter , est la cause
de vos peines. Il dit , & ordonna à Mercure
de donner à ces infenſés une eſpèce
de lunette à deux verres qui avoit la propriété
de repréſenter tout ce qui devoit
arriver dans le cours de la vie. L'un de
ces verres repréſentoit le bonheur, & l'autre
, qui étoit plus petit, découvroit les
peines & les.chagrins auxquels on devoit
s'attendre. Jupiter diſparut, retourna dans
-
MARS. 1773 . 19
l'Olympe', peu content de voir les hommes
, ces êtres qu'il avoit pris plaiſir à
former , de les voir, dis je, ſe perdre par
leur obſtination. Descris confus ſe firent
eutendre , on distinguoit les mots de reconnoiſſance,
d'action de grace. Si Jupiter
leur avoit fait leur bonheur effectif , ils
auroient murmuré contre lui ; mais il
contentoit leurs fantaisies , ils le béniffoient.
Mercure n'eut pas peu de peine à
ſe tirer d'entre cette foule d'imbécilles ,
chacun ſe preſſoit , ſe culbutoit à l'envi
pour tâcher d'être le premier à ſavoir fa
deſtinée. Les jeunes perſonnes du ſexe le
ménagoient encore moins. Il feroit impoſſible
de raconter combien eſſayèrent la
lunette , & quel effet cet aſpect fit fur
eux. Nousnousbornerons àquelques traits
finguliers.
Elmire , jeune beauté , âgée de quatorze
ans , fut la première qui en fit l'épreuve.
Elle s'approcha de Mercure , &
lui arrachant la lunette, elle s'empreſſade
fatisfaire ſon deſir curieux. Cette jeune
perſonne étoit ennemie de tout ce qui
s'appelle douleur. Elle évitoit avec le plus
grand foin tout ce qui pouvoit bleſſer ſes
yeux ; elle en pritun ſingulier de cacher
avec la main le côté de la lunette , où l'on
20 MERCURE DE FRANCE.
voyoit les infortunes. Elmire étoit am
bitieuſe & coquette. Quoi de plus ravifſant
pour elle d'appercevoir des biens
immenſesà ſa diſpoſition ; des amans fans
nombre , ſe diſputer l'honneur de ſa pofſeſſion
! Jupiter lui-même defcendu de
l'Olympe pour rendre hommage à ſes
attraits ; & Junon , les yeux étincelans de
courroux , la menaçoit d'une vengeance
éclatante. Enivrée d'une proſpérité qui
furpaffoit fon attente , elle ſe crut affez
fûre d'elle , de ſon bonheur , pour enviſager
tranquillement l'adverſité que le deſtin
lui préparoit. Elle tourna la lunette ; mais
dieux! quel fut fon effroi ! l'avenir ne lui
promettoit que deux mois pour jouir de
ce qu'elle defiroit avec ardeur ; une cruelle
maladie lui enlevoit ſa beauté , le ſeul
avantage qu'elle eût reçu de la nature. Sa
vie devoit être très- longue , mais il falloit
la paſſer dans une triſte ſolitude; mépriſée
de ſes amans , qui ne trouvoient rien
en elle qui pût les dédommager de cette
beauté qu'ils adoroient ; raillée de ſes rivales
qui triomphoient avec impunité ,
la triſte Elmire mouroit mille fois ſans
pouvoir mourir une. Les deux mois s'écoulèrent
ſans qu'elle pût goûter aucun
plaifir. L'avenir la mettoit hors d'état de
MARS. 1773. 21
jouir da préſent. Lui tenoit on unlangage
flateur ? elle n'y répondoit que par des
larmes ; ſe regardoit-elle dans ſes glaces?
c'étoit pour déplorer la perte prochaine
de ſes attraits. Elmire fut malheureuſe
par fa curiofité ; ſans elle , cette jeune
perſonne auroit joui paiſiblement des
biens paflagers , & n'auroit pas anticipé
fon infortune .
Phocis , que Lacédémone comptoit au
nombre de ſes héros , prit la dangereuſe
lunette des mains de la déſolée Elmire .
H dirigea le fatal préſent avec l'air de la
fuffiſance , parce qu'aſſuré de ſon courage
, de ſes rares qualités , il ne pouvoir
imaginer que le fort ne lui fût pas favorable.
Phocis attacha ſes regards ſur le
côté du bonheur ; il vit la Victoire enchaînée
à fon char ; des villes ſoumiſes ,
des peuples vaincus implorer ſa protection;
des poëtes empreſſés à recueillir ſes
hauts faits pour les tranſmettre à la poſtérité.
Sa vie entière n'étoit qu'un tiſſu de
bonheur fans le moindre mêlange . Phocis
feroit mort auſſi glorieusement qu'il
avoit vécu , s'il n'eût pas voulu réitérer
l'épreuve. Il fixa les yeux d'un air triomphant
fur le verre du malheur, & vit avec
déſeſpoir qu'un tyran fait reſpecter fes
22 MERCURE DE FRANCE.
loix par la crainte qu'il inſpire; mais
qu'après ſa mort , ceux même qu'il a comblés
de faveurs , le déchirent à l'envi &
détestent ſa mémoire. Son trouble augmenta
lorſqu'il vit les ſtatues , que la
vile adulation lui avoit érigées , abattues ,
les inſcriptions déchirées , & qu'au lieu
des noms de père de la patrie , de héros
, de fage , on y ſubſtituoit avec juftice
ceux de tyran , d'ambitieux & d'injuſte.
Il vit la poſtécité l'oublier , ou ne
s'en ſouvenir que pour abhorrer ſa mémoire.
Quel tourment pour un homme
qui avoit tout fait , tout hafardé pour acquérir
une gloire immortelle ! quel tourment
de ſavoir que , peu de jours après ſa
mort , tous ces peuples qui lui rendoient
hommage,béniſſoientàjamais l'inſtant de
fon trépas. Phocis ne pat goûter un moment
de repos dans toute ſa vie ; le ſouvenir
de ce qu'il avoit vu le tenoit dans
une perpétuelle agitation. Au milieu des
victoires qu'il remportoit , entouré de ſes
flatteurs , il croyoit toujours qu'on alloit
le charger d'opprobres , il s'imaginoit entendre
les imprécations qu'il méritoit.
Combien de fois il maudit l'inſtant où il
avoit deſiré de voir cet avenir qui le rempliſſoit
de terreur !
MARS. 177.3 . 23
La jeune Baucis parut enſuite; elle s'approcha
avec une timidité , une crainte
qu'il étoit aifé de remarquer. Toute la
ville de Corinthe , où elle avoit pris naifſance
, connoiffoit la cauſe de ſon inquié.
tude. Elle étoit adorée du jeune & tendre
Philemon ; fon coeur partageoit l'ardeur
qu'elle inſpiroit à ſon amant; & ſon père,
vieillard intéreſſé , avoit refufé de conſen.
tir à leur union ; il l'avoit forcée d'époufer
un vieux homme dont tout le mérite
conſiſtoitdans les immenfes ticheſſesqu'il
poſſédoit. Baucis reçut avec crainte la lunette
prophétique ; elle reſta un moment
incertainede ce qu'elle avoità faire. Enfin
l'amour , l'eſpoir l'encouragèrent; elle y
porta lesyeux& s'écria , ô grand Jupiter ,
que vous êtes bon ! l'époux de Baucisdevoit
mourir dans peu d'années ; maîtreſſe
d'elle-même , elle couronnoit ſes voeux ,
la conſtance de ſon amant ,& paffoit de
la douleur au plus grand de tous les tranfports.
Baucis attendit avec impatience le
jour qui devoit combler ſes ſouhaits.
Chaque inſtant lui rappeloit l'image de
ſon bien aimé Philémon , & l'approchoit
du moment où elle ſe jeteroit dans ſes
bras. L'idée qu'elle ſe formoitde fa félicitéfut
ſi vive,qu'elle repondit aux carelles
24 MERCURE DE FRANCE.
)
de ſon époux avec la même ardeur que ſi
ç'eût été Philémon. Le vieillard étoit
d'autant plus ſurpris du changement qu'il
remarquoit dans les manières de Beaucis,
qu'il ne l'avoit jamais vue que noyée dans
ſes pleurs. Il imagina qu'elle feignoit afin
de lemieux tromper. Cette penſée redou.
bla ſa jalouſie , & le martyre qu'il faifoit
ſouffrir à la jeune Baucis. Premier fruit
de ſa curiofité , elle dévoroit ſes peines
préſentes , & ne s'occupoit que del'avenir
fortuné qui lui étoit promis. Le vieil
époux mourut enfin , & ces deux amans
s'unirent. Baucis , au milieu de ſes tranfports
, dans les bras même de Philémon ,
ſentit que quelque choſe lui manquoit ;
c'étoit le charme de la nouveauté. Ac
coutumée depuis dix ans à ſe former mille
images riantes , elle ne trouva pas dans la
réalité , ce qu'elle avoit imaginée dans la
fiction. Ce fut l'ouvrage de ſa téméraire
curioſité ; l'attente la tranſporta , fit fon
bonheur pendant dix années , & la jouifſance
ne lui fit pas éprouver dix inſtans de
plaifir.
Epimenide , jeune homme qui poſlé
doitde grandes qualités , que ſa patrie regardoit
déjà comme ſon défenſeur , les
terniffoit toutes par une inclination malheureuſe
MARS. 1773 . 25
heureuſe à ſuivre les inſenſés , croyant
par- là courir à la célébrité. Son coeur étoit
bon ; il penſoit noblement, & auroit été
capable des plus grandes affaires , s'il eût
pris la peine de s'en occuper. Epimenide
feroit devenu raisonnable , ſi la unanie
commune ne l'eût fait courir à la lunette.
Il ne ſavoitpas qu'un regard , un ſeul regard,
lui coûteroit toute ſa félicité. Epiménide
apprit qu'il feroit grand , qu'il
obtiendroit des titres , qu'il feroit confidéré
dans ſa patrie. Quelqu'ambitieux
que foit un jeune homme , il ne peut rien
ſouhaiter de plus. Le deſtin lui promettoit
des tréſors immenfes , & la belle
Cléone pour épouſe. Epimenide charmé
tourna la lunette , & ſa joie fut modérée
en apprenant qu'il deviendroit malheureux
par ſa faute. Surpris au-delà ce ce
qu'on peut s'imaginer , il voulut ſavoir
comment le malheur dont il étoit menacé
, ſe concilieroit avec les faveurs de la
fortune. Il ne vit plus rien. Enchanté ,
ravi des biens qui lui étoient promis , il
s'abandonna plus que jamais à toutes les
folies, à tous les plaiſirs qui l'avoienttoujoursoccupé.
Il épouſa Cléone , & la ren .
dit l'eſclavede tous ſes caprices. La fierté
d'Epimenide lui fit autantd'ennemis qu'il
B
26 MERCURE DE FRANCE.
y avoit de gens ſenſés;Cléone ne le flattoit
plus que par intérêt. Les promeſſes
desdieux s'accompliſſoient par degrés.Son
triomphe étoit complet. Les richeſſes , les
honneurs , une épouſe aimable , tout con .
couroit à faire ſa félicité. Cet imprudent
oublia que les biens , les honneurs dont
il jouiffoit , pouvoient lui être ravis auſſi
facilement qu'il les avoit acquis. Il recon.
nut , mais trop tard , le cas qu'on doit
faire de toutes ces choſes . Ses ennemis
travaillèrent fourdement à ſa perte ; perſonne
ne lui étoit affez attaché pour l'en
avertir ; ainſi il ſe vit tout-à-coup précipiré
du faîte de la félicité dans l'abyme
de l'indigence. Cléone ſe vengea de la
captivité qu'elle avoit eſſuyée, en prenant
pour amant le plus cruel de ſes ennemis.
Ses biens furent la proie de ſes délateurs;
il ne lui reſta de tout ce qu'il poffédoit
que cette inſupportable fierté qui lui rendit
encore fon malheur plus ſenſible. Il
ne fut plaint de perſonne , tout le monde
ſe réjouit de ſon abaiſſement. Cet homme
qui ſe croyoit en droit de mépriſer
ſes concitoyens , ſe vit délaiſſé du genrehumain
. Il vieillit dans la pauvreté , ſe
trouva obligé de flatter ceux qu'il dédaignoit
, afin de foutenir le reſte d'une vie
1
MARS. 1773 . 27
4
languiffante. Il mourut enfin , pauvre ,
dénué de tout fecours ; ſa mort n'affecta
qui que ce fut ; on regretta ſeulement de
ne pouvoir le tourmenter encore , & on
lui refuſa un tombeau : c'étoit le dernier
outrage qu'on pouvoit lui faire .
Quelle fut la cauſe des malheurs d'Epiménide
? ſon imprudente curioſité. Son
coeur ſe gonfla lorſqu'il fut aſſuré de devenirgrand
; la fierté s'empara de ſon ame,
& ne lui lailla craindre aucun revers .
Avant ce fatal moment , il ſe ſervoit de
ſon eſprit , de ſa raiſon pour ſe faireun
fort; mais dès qu'il ſut ſon deſtin , il ne
daigna plus appotter aucun foin à devenir
heureux , n'imaginant pas que les dieux
mêmes puſſent renverſer leur ouvrage.
Combien d'Epimenides ſe trouvent dans
le même cas !
-
L'aveugle Miope , que la nature avoit
douée de très peu d'eſprit , & encore
moins de raiſon , fut affez folle pour
chercher à connoître quel ſeroit fon forr.
Elle prit la lunerte d'un air aſſuré ; elle
eut beau la tourner , l'ajuſter , elle ne vit
rien . Elle s'en prità Mercure , l'injuria ,
prétendant que c'étoit un tour qu'il lui
jouoit. Tout le monde s'aſſembla au tour
d'elle , on rioit ; inſenſée , lui diſoit- on ,
1
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
toi , qui ne peux voirle ſoleil , tu veux ,
tu oſes pénétrer dans le ſecret des dieux !
Ces gens là oublioient qu'ils n'étoient ni
plusprudens, ni plus taiſonnables que celle
dontils blâmoient la folie.
Irus , appuyé fur une canne qui ſoutenoit
fon corps défaillant , attendoit impatiemmentque
la foule qui entouroit Mercure
fût diſſipée. Ses vêtemens déchirés ,
ſon air abattu , ſa poſture humiliée , dénotoient
aſſez qu'il n'étoit pas des favoris
de Plutus. Il s'approcha enfin du fils de
Jupiter , mais ce fut avec une crainte,un
ſaiſiſlement qui le rendoit digne de pitié.
Toute ſa vie n'avoit été qu'un tiflu
d'infortunes. L'eſpérance ſeule l'avoit
empêché de ſuccomber. Itus paſſoit les
nuits à ſe plaindre , à ſoupirer ; s'il fommeilloit
, ſes fonges le rempliſſoientd'une
terreur nouvelle. Le jour paroifloit , fes
malheurs redoubloient ; il attendoit toujours
le lendemain , & ce lendemain tant
attendu n'étoit pour lui qu'un redoublement
de peines. Le tremblant Irus-s'adreſſa
à Mercure , & lui dit : « Fils du
>>puiſſant Jupiter , ne me laiſſe pas plus
>> long tems languir dans la cruelle incer-
> titude qui me dévore. Tous mes mal-
- heurs ne font rien au prix de l'ignoran.
MARS. 1773 29
ce dans laquelle je vis. Jupiter eſt dieu ,
>> par conféquent il eſt juſte , bon ; il ſe
Leiffera toucher par mes continuels fou-
>> pirs. L'eſpérance n'est qu'une chimère
>> à mes yeux , la certitude eſt le vrai bon-
>> heur. Hélas ! je n'en connois point d'au-
>> tres. Permets que je ſache juſqu'à quand
>>je ferai malheureux ; quelqu'éloignée
>> que foit ma félicité , loin d'en murmu-
>> rer , je ſupporterai mes peines avec
>>>conſtance , & bénirai les dieux de l'é-
>> preuve qu'ils me font ſubir. Oui , Irus
>> fera au comble de ſes voeux , s'il fait ce
>> qu'ordonnent les deſtins à ſon égard. >>>
Mercure n'oublia rien pour lui faire
perdre cette fantaiſie ; toutes ſes repréſentations
furent inutiles , Irus perſiſta , &
Mercure , quoiqu'à regret , lui donna la
lunette fatale. Hélas ! que vois-je ? s'écria
douloureuſement Irus. Quelles chaînes
de malheurs ! quioi ! mes triſtes jours s'écouleront
dans la misère ? pas un inſtant
de félicité ! ô fortune , cruelle fortune !
eſt- ce ainſi que tu te joues des frêles humains
? Irus étoit deſtiné à être toujours
miférable. 11 perdit, par fon indifcrete
curioſité , il perdit l'eſpoir d'un changement
avantageux. Aſſuré que le jour qui
ſuivtoit n'amélioreroit pas fon état , qu'il
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
redoubleroit ſes tourmens , il craignoit
de le voir paroître , & maudiſſoit lejour,
la nuit , le ſoleil , les ténèbres & juſqu'à
ſa propre existence. La mort , qu'il deſiroit
avec ardeur , arriva enfin & combla
le ſeul deſir qu'il n'avoit pas formé en
vain.
Les hommes , laſſes de n'appercevoir
que des malheurs , rebutés d'entendre
leurs plaintes mutuelles , furent affez injuſtes
pour accuſer de nouveau Jupiter.
Eh , quoi ! s'écrièrent- ils , devoit il nous
découvrir l'avenir pour augmenter nos
peines ? falloit- il accroître nos tourmens?
n'étoit- ce pas affez de nous laiſſer entrevoir
le peu de momens heureux que fa
cruauté nous deſtine ? ſans lui , fans fon
fatal préſent , nous aurions joui du moment
fans nous inquiéter des malheurs
qui nous attendent. Oui ! Jupiter n'eſt
qu'un tyran , qui ſous l'ombre d'un bien.
fait , cache une cruauté effective , incom.
patible avec la qualité de dieu , qu'il oſe
ufurper. Jupiter les entendit; leurs reproches
, leurs murmures ne le touchèrent
plus. Il les plaignit , mais il ne changea
pas leur deſtin : il connoiſſoit trop bien
l'impoſſibilité d'améliorer ces êtres farou.
ches. Il ſe borna à redoubler ſes bienMARS.
1773 . 3..1
faits , à fecourir les moins coupables ; &
leur ôta pour toujours le don de divination
qui leur avoit été ſi funeſte .
Traduit de l'allemand , par Mlle Matné
deMorville.
VERS envoyés à M. Gaillard de l'Académie
Françoise , qui a paru regretter
quelques noyers à l'ombre desquels il a
Souvent travailléfon histoire de la Ri .
valité , & que l'auteur a fuit abattre .
A MES NOYERS .
ANTIQUES enfans de la terre ,
Quand vous pouviez encor compter ſoixante
hivers ,
Vos fronts , qui fièrement s'élevoient dans les
airs ,
Par mes ordres cruels rampent fur la pouſſière :
Ah! j'aurois reſpecté vos feuillages épais ,
Vous braveriez encore & les vents & l'orage,
Si j'avois vu le Tacite Français
Se repoſer ſous votre ombrage.
Quoi ! c'étoit près de vous qu'il défendoit les
droits
De l'humanité gémiflante ;
C'eſt là qu'il méditoit cette hiſtoire éloquente ,
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
Leçon terrible pour les Rois ;
C'eſt à vos pieds que , d'un pinceau rapide,
Il peignoit , en verſant des pleurs ,
Ce fléau , ce monſtre homicide,
La guerre & ſes horreurs.
Lieux qu'il a conſacrés ! terre queje révère ,
Aton ſein je vais confier
L'arbriſſeau de Vénus & le ſouple olivier ,
Pour coutonner un jour un tête fi chère.
Et toi , bienfaiteur des mortels ,
Fournis ta brillante carrière ,
Fais rentrer aux enfers la diſcorde&la guerre,
Etla poſtérité te devra des autels.
ParM. Bazin , à Vierzon.
EPITRE A MON FEU.
COMPAGNON de ma folitude ,
Cher foyer , pour moi plein d'attraits
Ami , qu'une douce habitude
Me rend plur cher par tes bienfaits,
Aujourd'hui je fais mon étude
De célébrer les biens que tu m'as faits.
Sois mon Apollon , ma Minerve :
Pénètre- nioi de ta douce chaleur :
Que , ranimant & mes ſens & ina verve ,
Elle pafle juſqu'en mon coeur.
MARS. 1773 . 33
:
:
Tandis que l'hiver en furie ,
Dominant par ſes noirs friſſons ,
Répand ſur toute la prairie
Et ſes brouillards & ſes glaçons ;
Le corps aifé , l'ame contente ,
Dansmon appartement bien clos ,
Que j'aime à voir ta flamme pétillante, [
Par des mouvemens inégaux ,
Enmedonnant ſon ardeur bienfaiſante ,
Me prodiguer le bonheur du repos !
Rien ne tourmente , rien n'altère
Ma langoureuſe oifiveté :
Mais ſi quelque peine légère
Vient troubler ma tranquillité ;
Si par fois la douleur amère
Empoiſonne la volupté ;
O mon feu ! ton ſein ſalutaire
L'abſorbe avec rapidité :
{
Près de toi , les peines cruelles
S'envolent en mille étincelles :
Il ne reſte que la gaîté. T
L'amour ſeul , dont les traits de flamine
Nuit & jour embraſent mon ame ,
Trouble mon paiſible loiſir. :
Eh! bien , je te conte mes peines
Tu ſembles amollir mes chaînes ;
Et je me parais moins ſouffrir.
J'aime le feu qui me dévore :
Demes maux je fais mes plaiſirs ,
Bv
34
MERCURE DE FRANCE.
Ma flamme échauffe mes defirs
La tienne les échauffe encore :
J'en ſuis quitte pour des ſoupirs.
Mais , ni la ſombre jalouſie ,
Nı la haine & les noirs tranſports ,
La vengeance & la calomnie ,
Et tous les infâmes refforts : 2
Que fait jouer la perfidie ,
Ne peuvent troubler les accords
De notre touchante harmonie .
Par fois une aimable langueur ,
Une douce mélancolie
Vient , par ſa mourante douceur ,
Affaifler mon ame afloupie :
Je m'endors : un calme ſommeil:
Me préſente mille heureux fonges ;
Et je regrette , à mon réveil ,
De ſi voluptueux menfonges.
Ils viennent encor m'éblouir :
Je pleute des erreurs 4 chères .
Je te retrouve; & ces chimères
Ne font rien que s'évanouir.
Ce font ces peines paflagères
Qui renouvellent le plaifit .
Quelque fois mon ame agrandie
S'étend ſur le vaſte avenir ;
Etma ſage philofophie ,
Quand je te vois prêt à finir,
M'offrant l'image de la vie ,
:
いい
T
T
MARS. 1773- 35
Lit, dans ta flamme anéantie ,
Ce qu'unjour je dois devenir.
Omon foyer ! va , que ta cendre
Se ranime tous les inſtans ;
Et que notre union ſi tendre
Ne cefle d'être qu'au printems.
J'uſerai , dans un doux délire ,
Les plus longs jours auprès de toi...
Que dis-je ? hélas ! & quel martyre ,
Si Louiſen'eſt près de moi !
Par M. de la J.
ancien Elève d'artillerie .
VERS à M. le Chevalier de P..... Page
de S. A. S. Mgr le Prince de Condé ,
nommé à uneſous-lieutenance & auteur
depluſieurs morceaux de poësie.
V.OTRE Apollon, dès ſon aurore ,
Promet les jours les plus brillans ,
Et votre Muſe , jeune encore ,
Sait pourtant déjà faire éclore
Les plus douces fleurs du printems .
Aux tons bruyans de la fière Bellone
Vous préludez par les plus tendres fons,
Et fur une lyre mignonne
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
Votre naiſlante voix fredonne
Les plus agréables chansons ;
Mais bientôt la trompette ſonne ,
:
EtMars va vous compter parmi ſes nourriſſons
Suivez , ſuivez toujours cette double carrière ,
Joignez dans tous les tems les myrtes aux lauriers,
Et franchiffez une barrière
Qui n'arrête plus nos guerriers :
On les voit dépoſer leurs armes
Pour porter les Héros à l'immortalité,
Pour chanter des vertus , pour célébrer des charmes.
Leurs vers ont pour ſujets la Gloire & la Beauté:
La lyre des amours eſt ſouvent à côté
De la trompette des alarmes .
Croyez- moi , pour vous faire unnom
Qui vive au temple de mémoire,,, .
Volez avec ardeur aux champs de la victoire ,
Mais nequittez point Apollon ;
Et , pour être fûr de la gloire ,
Suivez Condé , chantez Bourbon.
Par le Chevalier de Bs. , capitaine aidemajor
au 35. régiment.
MARS. 1773 . 37
L'AMOUR vaincu par LA VERTU ,
Drame en un acte.
ACTEURS :
LA COMTESSE .
VALÈRE , petit maître , amant de la
Comteffe.
ERASTE , philoſophe , amant de la
Comteffe.
JUSTINE , fuivante de la Comteffe .
FRONTIN , laquais de Valère.
Un Domeſtique d'Eraſte.
La Scène est à Paris , chez la Comteffe.
SCÈNE PREMIÈRE.
LA COMTESSE , JUSTINE.
La COMTESSE.
Tu
u as beau , Juſtine , me parler en faveur
d'Eraſte ; je rends juſtice aux qualités
que je lui découvre chaque jour :l'eſtime,
l'amitié me lient à lui pour la vie ; mais
ſes ſentimens peuvent- ils ſuffire à mon
âge ? non : il faut de l'amour. Hélas ! je
n'éprouveque trop combien il m'aveugle,
38 MERCURE DE FRANCE.
en me faiſant préférer Valère ; mais peutêtre
le pourrai-je corriger.
JUSTINE. Ne vous en flattez pas , Madame.
Valère joint un mauvais coeur à
ſon étourderie , & vous pourrez un jour
en être la victime. Vous n'avez point ,
dites - vous , d'amour pour Eraste. Hé !
Madame , s'il falloit être amoureuſe pour
ſe marier , on ne verroit que des célibataires.
LA COMTESSE . Hélas ! tu parles bien
comme n'ayant jamais aimé. Si tu ſavois
tout ce que j'ai fait pour vaincre mon
penchant ; combien j'ai prêté de défauts
à Valère ; fon manque même de fortune ;
ſes grandes dépenſes me font venues à
l'idée ; hé ! bien , Juſtine , le fruit de mes
réflexions a été le plaiſir de faire la fortune
de mon amant , de le mettre à portée
de fatisfaire ſes deſirs , de lui prouver
mon amour , enfin de le rendre raiſonnable
à force debienfaits.
JUSTINE. Je doute que ce moyen vous
réuſſiſſe ; il vous ruinera. Riche pour un
homme qui auroit quelque bien , l'êtesvous
affez pour quelqu'un qui n'a que
l'envie de s'amuser , & qui peut-être ?
LA COMTESSE . Ah ! n'augmente pas
mes tourmens par tes craintes; fais-moi
MAR'S. 1773 . 39
C
naître au contraire des idées plus agréables
; avoue que Valère réunit toutes les
graces faites pour ſubjuguer une femme.
Les grands biens d'Eraſte , ſa philofophie
valent- ils? Mais je l'apperçois ; ſa
préſence dansce moment me déplaît , &
je me retire.
... •
SCÈNE II.
LA COMTESSE , ERASTE , JUSTINE .
ERASTE.
Arrêtez , de grace , un moment , Madame;
& dites - moi , avant de me fuir ,
ce qui peut m'attirer ce mépris.
LA COMTESSE. Moi , vous mépriſer ,
Erafte! Ah ! mon coeur est bien loin de
mériter ce ſoupçon. Je vous plains : votre
vue eſt un reproche de ne pouvoir donner
ma main & ma tendreſſe , à l'homme le
:plus digne de les poſſéder ; voilà le motif
de ma retraite .
ERASTE. Non , Madame , Eraſte ne les
mérite pas , puiſqu'il ne peut les obtenir.
Peu accoutumé à faire ma cour , n'ayant
jamais appris cet art de féduire un coeur,
le mépriſant même ; fuyantjuſqu'aunom
d'une paſſion, qui en ôtant la raiſon, trouble
le bonheurde la vie , je coulois des
40 MERCURE DE FRANCE.
jours heureux . Le haſard vous offre à ma
vue , m'inſpire le deſir de vous connoître.
Je trouve un eſprit orné ; de la vertu ſans
hypocrifie ; votre ame , chaque jour , me
découvroit de ces traits heureux que la
nature ſemble avoir pris plaiſir de vous
prodiguer , tout cela me ſéduiſoit plus
que vos graces mêmes. Est- il étonnant
Madame , que l'amour ait pris tant d'empire
ſur moi ? pouvois-je ne pas fuccomber
? malgré cela je rends juſtice à mon
rival ; j'avoue qu'il a des qualités plus
faites pour plaire que ma franchiſe & ma
ſincérité . Soyez heureuſe , Madame ; ce
fera déſormais tous mes voeux.
,
JUSTINE . Allez , Madame , il faut que
vous ayez le coeur bien dur pour réſiſter à
un pareil diſcours , & préférer un étourdi
àun amant ſi eſtimable.
LACOMTESSA . Juſtine , vous vous onbliez.
( à Erafte ) Adieu, Eraſte ; ſouffrez
que je me retire.
ERASTE. Eh ! bien , Juſtine , connoistu
un être auſſi malheureux que moi ?
JUSTINE. Ne vous déſeſpérez pas,Monſieur
; j'enrage des erreurs de ma naîtreffe,
&vais tout tenter pour l'en faire revenir ;
mais voici Frontin : retirez vous.
MARS. 1773 . 4
C
SCÈNE ΙΙΙ.
JUSTINE , FRONTIN.
FRONTIN.
Bon jour , ma chère Juſtine : eh bien ,
comment va l'amour de la Comteſſe pour
monmaître ?
JUSTINE . Mieux que ſi on ſuivoit mes
conſeils.
FRONTIN. Il me paroît, labelle , que
vous ne nous protégez pas. Je réclame
pourtant vos bontés ; car j'ai fix années
de gages qui me feront payés au mariage
de Valère.
JUSTINE. Ma foi , mon pauvre Frontin
, ils me paroiſlent bien aventurés .
FRONTIN. Pas tant que tu le penfes ,
peut être; mais va t'en dire àta maîtreſſe
que ſon amant va arriver.
SCÈNE IV.
LA COMTESSE , VALÈRE , JUSTINE.
La Comteffe & Valère entrent ensemble.
VALÈRE. Bon jour , ma belle Comteſſe
; jamais je ne vous vis rant de charmes.
L'amour ſemble avoir préſidé à vo
42 MERCURE DE FRANCE .
tre toilette , & je ſuis un homme perdu
ivons ne daignez bientôt combler mes
defirs. Qui peut vous faire reculer notre
bonheur ?
LA COMTESSE. Votre jeuneſſe , Valère
, qui m'effraie ; je crains qu'en vous
rendant heureux ,je ne faſſe un inconftant;
& j'en mourrois.
VALÈRE. Et qui a pu vous donner ces
idées ? votre beauté devroit vous affurer
du contraire ; mais, à propos, il faut que
je vous conte une hiſtoire tout- à - fair
plaiſante qui vient de m'arriver. Vous
connoiffez Doris ?
LA COMTESSE . Oui : nous ſommes
mêmes un peu parentes. :
VALÈRE. Cette femme a bien voulu
avoirdesbontés pour moi , il y a quelques
années ; cela s'eſt ſu ; elle prétend aujourd'hui
que je les ai divulguées,& que je lui
dois une réparation ... Une réparation !
cela ne vous fait-il pas rire, tandis qu'elle
devroit me ſavoir gré de mes ſoins qui
lui ont renduune foule d'amans qui commençoient
à l'abandonner ? Ne trouvezvous
pas ce procédé affreux ?
JUSTINE , à la Comtefte. Le joli homme!
MARS. 1773 . 43
LA COMTESSE . Il eſt vrai que c'eſt
manquer de reconnoiffance.
A propos,Comteſſe
, j'ai commandé la plus jolie voiture
pour notre mariage. ToutParis la va voir.
Les livrées ſont ſuperbes ,& je n'attends
plus que vos ordres pour faire dreffer les
articles.
:
LA COMTESSE, J'ai beſoin de faire
encore quelques réflexions ; tantôt vous
ſaurez ma réponſe .
VALÈRE. Adieu , ma chère Comteffe ;
je vais en attendant m'occuper du bonheur
dont je jouirai dans peu. Adieu ,
Juſtine , tu as l'air d'avoir de l'humeur ;
mais ton mariage avec Frontin la diffipera.
SCÈNE V.
LA COMTESSE , JUSTINE .
JUSTINE.
Il faudroit donc que j'euſſe perdu auſſi
la tête. Cela pourroit m'arriver , fi je reftois
plus long-tems dans cette maifon .
Madame , je vous prierai de me donner
mon compte.
LA COMTESSE . Et pourquoi me quittez-
vous?
44 MERCURE DE FRANCE.
JUSTINE. Madame , je vous ſuis trop
attachée pour vivre avec vvoouuss,, vous fa
chant malheureun , ventequr va vous
arriver dans le mariage que vous faites
avec Valère. Rien ne peut vous ouvrir les
yeux ſur ſon compte ; ſon air léger , fon
mauvais caractère , tout vous plaît : vous
ne voyez pas que ſans votre bien il vous
facrifieroit comme Doris , & tant d'autres
victimes de ſes ſéductions .
LA COMTESSE. Hélas ! tu me déchires
le coeur par tes propos ; mais que veut ce
laquais?
JUSTINE . C'eſt celui d'Eraſte .
Un Laquais , à la Comteffe. Madame ,
mon maître m'a chargé de vous remettre
ce paquet.
LA COMTESSE. C'eſt bon. ( ilfort )
Que peut il m'écrire ? ( elle lit )
ERASTE , à la Comteſſe. « Je pars ,
Madame , le coeur déchiré de douleur &
»de regrets ; mais j'ai cru mon abſence
>>utile à votre bonheur. Que ne lui facri-
>> fierois- je pas ! Penſez quelque fois à un
→ homme qui gémira toute ſa vie de n'a-
>> voir pu vous toucher; une dernière grace
>> me reſte à vous demander , c'eſt de dai-
>> gner recevoir ce que l'amitié la plus
MARS. 1773 . 45
>> pure vous offre : je ſais que Valère n'eſt
>> pas riche ; qu'il a beaucoup de dettes ;
» une belle terre , que je poſſede auprès
> de Paris , peut réparer ce dommage , &
>>je lui en fais don ; n'attribuez point ma
>> conduite à l'orgueil;dans mon malheur,
>> c'eſt une conſolation d'avoir pu contri-
>> buer à votre félicité. »
JUSTINE. Hé ! bien , Madame , quelle
réponſe ferez vous ?
LA COMTESSE. Ah ! Juſtine , je ne peux
revenir de ce trait. Quel homme ! ..
Mais je vois Valère avec Frontin : entrons
dans ce cabinet , je ne puis lui parler.
SCÈNE VI .
VALÈRE , FRONTIN.
FRONTIN .
Vous avez beau dire , Monfieur , je
vous le répète : vous n'avez pas allez de
ménagement pour la Comteſſe ; elle a
auprès d'elle une fille qui ne vous aime
pas , & . ..
VALÈRE. Ne t'inquiète pas : la Comtefle
a trop d'amour; je vais tâcher ſeulement
de finir au plus vite , de peur qu'elle
46 MERCURE DE FRANCE.
n'apprenne mes dettes & mon intrigue
avec Julie, qui commence à faire éclat.
FRONTIN. Est- ce que vous ne comptez
pas la quitter ?
...
VALÈRE . Tu te moques : Julie eſt jeune
, aimable ; d'ailleurs , elle me préfère
au Duc , & tu veux que j'aille m'ennuyer
éternellement avec la Comteffe ,
qui ne parle que ſentimens ! Il faudroit
que j'eulle perdu la tête , mon cher Frontun
.
SCÈNE VI . & DERNIERE.
VALÈRE , LA COMTESSE , JUSTINE ,
FRONTIN .
LA COMTESSE .
Raffurez - vous , Valère : les ſentimens
de la Comteſſe ne vous ennuyeront plus ,
&elle rougit de les avoir prodigués pour
un ingrat qui en étoit ſi peu digne. Sortez
, & ne vous préſentez jamais devant
moi . ( Il fort. )
FRONTIN , en s'en allant , à Juſtine.
Adieu donc , Juſtine ; voilà mes gages au
diable.
LA COMTESSE. Voilà , qui eſt fait ,
Juſtine : mon coeur eſt revenu de ſes er-
1
1
1
4
MARS. 1773 . 47
reurs . Va trouver Eraſte , & s'il metrouve
encore mériter ſon amour , offre- lui ma
main & mon coeur.
JUSTINE . Ah ! ma maîtreſſe , quel plaifir
je reffens ! vous triomphez d'une paffion
qui auroit fait le malheur de vos
jours. Vous allez faire votre bonheur ,
celui d'un homme , qui par fa tendreſſe ,
ſa reconnoiffance , ſes vertus , vous fera
oublier le ſacrifice que vous faites de votre
amour ; & mes jours feront trop heureux
d'avoir contribué à la tranquillité des
vôtres .
Par Madame de ...
Epitre à Mile H. de Watelin de Rieux ,
auteur du logogryphe fur l'aiguille ,
inféré dans le Mercure de Novembre
1772 .
L'HEUREUX talent de charmer & de plaire
N'eſt pas , Iris , de ſéduire les coeurs :
Ne ſaurions- nous triompher qu'à Cythère ?
Il eſt pournous des lauriers plus flatteurs.....
Oſonsentrer dans la noble carrière ,
Qui ſeule mène à l'immortalité ;
Oſons franchir la honteuſe barrière
:
:
,
48- MERCURE DE FRANCE.
Que nous preſcrit notre timidité.
Dans le printems de cet age qu'on donne
Aux vains plaifirs , à des riens amuſans ,
Ceignons nos fronts d'une verte couronne ;
Son bel éclat efface nos clinquans.
Que l'honneur ſoit le dieu qui nous inſpire;
Raviſſons tout par des accords parfaits.
Que nos rivaux reſpectent notre lyre.....
Leurs plus beaux airs vaudroient- ils nos eſſais ?
Qui nous retient ? ofons entrer en lice ,
Er les lauriers vont croître ſous nos pas;
Sans Apollon ma muſe encor novice ,
J'en fais l'aveu , ne ſe haſardoit pas.
Faire des vers ! .... Ah ! diſois -je , àmon âge ,
• Il me ſied bien d'oſer en bégayer !
>>De la raiſon à peine ai-je l'uſage.
Cent ont blanchi dans ce triſte métier ,
→Qu'on voit languir ſans le doux avantage
De voir leurs noms ſur un noble papier.
Ami des arts * , dont la voix éloquente
→ Sait à ton gré maîtriſer tous les coeurs ,
Les doux accens de ta muſe attrayante
Faifoient éclore une muſe naiflante ;
>Mais des eſſlais méritent- ils vos fleurs ?
*M. de Senaur , dans l'éloge que cet illuftre
académicien a fait deClémence Ilaure , encourage
particulièrement le ſexe & l'invite à travailler
pourles JeuxAoraux.
•Micux
MARS.. 1773 . 49
>> Mieux vaut couler ſes jours dans la molefle ,
>>Et des plaiſirs goûter la douce ivreſle :
>> L'ambition , ce tyran des auteurs ,
>>D>ut- il jamais réveiller ma pareſle ?
>>Nou , rien ne peut compenſer ſes douceurs . »
Or , un matin que la brillante aurore
tendre,
Doroit des cieux le palais éclatant ,
Dans le ſommeil un ſonge bienfaiſant
Me déſabuſe ; il m'en souvient encore....
Certaine muſe, au reint frais & charmant ,
Au doux ſouris , telle qu'on peint Ifaure ,
Soffre à mes yeux : la main tenoit des fleurs
Que ſon haleine avoit faites éclore ;
Leur vif éclat leur méritoit nos coeurs .
« Vois- tu ces fleurs , me dit , d'une VOIX
>>> Cette beauté s'abaiſſant juſqu'à moi?
>>>Je les fais naître , &je veux bien t'apprendre
>> A les cueillir ; car elles ſont à toi.
>>>Ofe me ſuivre. >> Une main inconnue
Conduit mes pas dans un double vallon .
Dieux ! quel objet ! .. l'immortel Apollon
Frappe mes yeux ; j'en ſuis encore émue :
Je me raflure , & je porte ma vue
Sur un détour habité par les ris.
Pourrai - je peindre , hélas ! ce que je vis ?
Aimable Muſe , alors ma protectrice ,
Viens , prête- moi ces aimables couleurs
Que tu me fis remarquer ſur tes fleurs ,
C
50 MERCURE DE FRANCE,
Viens embellir cette légère eſquifle.
Sur un côteau , l'aſyle de l'amour ,
Je vis dreflés , de ſa main , mille trônes ;
Je vis des prix , je vis mille couronnes.
La Muſe alors me mène en ce ſéjour .
Hélas ! que vois-je ? un eſlain de bergères ,
Telles qu'on peint la reine de Cypris ;
Ou les Amours , ou les Graces légères ,
Viennent s'offrir à mes regards ſurpris.
Leurs mains tenoient les lauriers de la gloire ,
Le digne prix de ces écrits fameux ,
Qui conſacrés au temple de mémoire ,
Leur ſurvivront chez nos derniers neveux.
« Vois les ſuccès de ces rares merveilles ,
>>Me dit la Mule ; imite leurs efforts ,
Je réglerai moi-même tes eflors.
>>Vois cette fleur * , le prix des doctes veilles ,
>> Sur ton beau front mes mains vont l'attacher.
Saifis la lyre , enchante l'hypocrène ,
>> Et tes rivaux n'oferont t'approcher.
Ils ont pâli... la couronne eſt certaine.
La Muſe dit , & Morpliée à mes yeux
Vient dérober ſon voile gracieux :
Ainſi finit ce délectable ſonge.
Mais quelle ardeur en mon coeur je reſſens ?
*Une Violette. Cette fleur est le prix deſtiné
au poëme ou à l'épître des jeux floraux de Tou-
Loufe.
MARS . 17730 S
Je neſuis plus maîtreſſe de mes ſens.
J'oſe chanter : ce n'eſt plus un menlonge;
Et j'entendis les échos répéter
Ce que ma voix vient de vous raconter.
Par MadameLartigue de Policard
deBordeaux.
Mon maître étoit l'Amour : j'en vais fervir un
autre.
LAFONTAINE.
ODE A BARINE , 8 liv. 2.
J
Ulla fi juris , &c.
E compterois ſur vos fermens
Si , quand votre coeur les oublie ,
Barine , pour tout châtiment ,
Le ciel vous rendoit moins jolie ;
Mais par le parjure embellie,
Vous n'avez que plus d'agrémens;
Il ſemble ajouter à vos graces ,
Et plus vous trahiſſez d'amans ,
Plusnous en voyons ſur vos traces.
Sans péril & ſans nuls regrets ,
Vous bravez tout ce qu'on revère ,
Les mânes ſacrés d'une mère ,
Lesdieux , témoins de vos forfaits,
Cij
52
MERCURE DE FRANCE.
Vous ſavez , charmante infidelle ,
Quedes faux ſermens d'une belle ,
Les dieux ne ſe vengent jamais.
Vénus rit de votre inconſtance ;
Le plaifir malin qu'elley prend
Charme l'impitoyable enfant
Qui , ſur un caillou teint de ſang ,
Aiguiſe les traits qu'il nous lance.
Vos regards ſavent enchanter
Graves vieillards & jeunes têtes ;
L'enfance croît pour augmenter
Plus que pour changer vos conquêtes :
Car , à votre air trompeur & doux ,
Qui ſe laiſſe une fois féduire ,
Peut bien s'indigner contre vous ,
Mais non pas quitter votre empire,
Ainſi tout redoute vos coups ;
L'air qu'on reſpire à vos genoux
Alarme les mères prudentes ;
Et d'un oeil confus & jaloux ,
Les jeunes épouſes tremblantes ,
Liſent dans vos graces brillantes
L'inconſtance de leurs époux.
Par M. L. R.
:
MARS. 1773 . 53
:
L'ARGENIS MODERNE.
Livres , Chapitre 1 .
ROME OME ne connoiſſoit pas encore la
grandeur ni l'abaiſſement ; le Tibre rouloit
paiſiblement ſes ondes de l'Apennin
vers Oſtie ; la Sicile ſe gouvernoit par
des loix douces &des Rois ignorés ; riche
de ſes vertus , cette ifle ne recevoit dans
ſon ſein ni moeurs ni coutumes étrangères
; ſes voiſins même ne lui étoient
pas connus.
: Ce fut un de ces jours oùle ſoleil & la
verdure font oublier les rigueurs d'un
long hiver ; ce fut au lieu même où le
fleuve Gélas ſe ſprécipite dans la mer,que
vint aborder un navire impoſant, qui ſoudain
jette l'alarme dans toute la contrée.
De ce vaiſſeau , dont la conſtruction paroiſſoit
africaine , on voit fortir un jeune
homme , qui par ſa beauté , ſa taille & fes
graces , fait l'admiration de tous les ſpectateurs;
mais comme le peuple ne défère
jamais qu'à ce qui brille & l'offuſque , l'é
tranger , pour n'avoir pas une ſuite nombreuſe&
inutile ,n'eſt plus qu'un homme
Ciij
54
MERCURE DE FRANCE .
ordinaire : en effet, il n'étoit accompagné
que d'un écuyer& de deux domeſtiques ;
& tandis que les matelots leur aident à
décharger ſon modeſte équipage , qu'ils
fufpendent ſes chevaux immobiles pour
les deſcendre ſur la grêve , Archombrote,
accablé d'une douleur de tête , effet de la
mer & de l'agitation , ne reſpire que
l'ombre &le repos : il porte de tous côtés
ſes regards appeſantis ; il apperçoit , non
loin du rivage , une forêt déjà vaſte qui
lui promet ce qu'il defire. Qu'il lui tarde
de l'aller reconnoître! que dis -je ? après
avoir laiffé des ordres à ſon écuyer , il y
vole, &ſes voeux ſont remplis. Là , des arbresaffezroatfus
pour fermer lepaffage aux
rayons du foleil, &toutefois affez élevés
pour lepermettre aux zephyrs ; des arbrifſeaux
que la nature prit plaifir à former
enberceaux , une odeur agréable qui s'exhale
au loin , des lits de gaſon dont le
bétail voiſin a reſpecté l'émail , des fontaines
délicieuſes , des ruiſſeaux qui ferpentent&
fe croiſent , des oiſeaux d'un
plumage rare & d'un chant voluptueux ,
quel ſpectacle pour des yeux accoutumés
àne voir que des tritons&des baleines !
Le raviſſement où se trouve Archombrote
ne fauroit s'exprimer ; mais le beſoin de
MARS. 1773. 55
la nature l'emporte , & le héros s'endort.
Apeineſes paupières ſe touchent,qu'un
bruit fourd& confus ſe répanddans toute
la forêt , ſans aller juſqu'à lui : le bruit
redouble , des cris effrayans y ſuccèdent ,
rien ne l'éveille. Soitque le ſommeil impérieux
l'ait privé de ſes organes , ſoit que
des fonges terreſtres détournent ſon imagination
trop vive & l'affectent délicieuſement
, il demeure immobile : cependant
un cheval dans ſa courſe rapide paſſe à
*ſes pieds , le couvre d'un ſable graveleux
&le tire de ſon anéantiſſement : une
femme affez belle monte ce courſier intrépide
; c'eſt à la vue d'Archombrote
qu'elle eſſaie de l'arrêter , mais il ſe cabre
&penſe la renverſer : ſa fougue enfin ſe
rallentit ,& la Dame le ramenant fur fes
pas , aborde l'inconnu : elle veut lui parler
, la reſpiration lui manque : un teint
pâle , des yeux troublés , des cheveux
épars , tout annonce le danger qui lamenace.
Archombrote , né ſenſible & réſolu
d'ailleurs de venger par-tout l'honneur
d'un ſexe qu'il idolâtre&ne connoît pas
encore , n'oublie rien pour la raſſurer .-
Parlez , Madame , quels font les ravifſeurs
, les ſcélerats qui vous pourſuivent?
qu'exigez - vous de ce bras ? -Ah ! Sei
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
gneur , qui que vous ſoiez , ſi la vertu a
des droits fur votre ame , i le fort des
malheureux vous touche , ſi l'occaſion de
vous ſignaler peut enflammer votre va-
Jeur naiſſante , ſecourez la Sicile que des
lâches , que des monſtres outragent en la
perſonne du Seigneur le plus accompli
qu'elle eut jamais. Le tems preffe , &
pour ne pas m'épuiſer en prières inutiles ,
c'eſt Poliarque qu'on aſſaſſine . Heureuſement
, je vous rencontre auffi à - propos
pour votre gloire que pour ſa défenſe;
faites- vous fuivre ſeulement de ces trois
hommes qui viennent à vous , & paroiffent
vous appartenir ; bientôt cette troupe
de brigands ſera diſſipée. Aces mots
Archombrote prend ſon caſque & fes
armes , & ſon écuyer ne l'abandonne
plus . Je ne ſais , dit- il à Timoclée , quel
eſt ce Poliarque ; fon nom ne m'eſt pas
plus connu que ſon pays : au reſte , la
fortune m'aura ſervi généreuſement , fi
elle permet qu'un ſi brave homme que
vous dites , reçoive quelque ſecours de
mon arrivée. Timoclée , tant la frayeur
ôte la mémoire aux femmes , ne ſe ſouvient
plus par où elle a paſſé : Archombrote
, qui une heure avant trouvoit ce
ſéjour admirable , n'y voit plus qu'un re
MARS 1773 . 57
paire de voleurs , que des buiſlons plantés
çà& là pour favoriſer les embuches ,
que des ferpens &des venins mortels ca.
chés ſous ces gaſons fleuris , que des ruifſeaux
teints de ſang , des oiſeaux d'un
ſiniſtre préſage .... Ce ſexe qu'il adore ,
il craint déjà d'en être la victime ; il en
eft , dis - je , à ces réflexions triſtes & funeſtes
, lorſqu'un bruit d'armes & de chevaux
tout- à coup les diſſipe , & lui rend
ſon courage . Un tourbillon de pouſſière
déſigne le lieu du combat ; il y vole : déjà
trois hommes , également bien montés ,
ſemblent fondre ſur lui ; foudain il porte
la main à l'attache de ſon javelot , & fe
préſente avec une intrépidité victorieuſe ;
mais deux l'évitent , & la tête du troiſième
tombe à ſes pieds : ſon cheval , de
frayeur, ſe jette dans le taillis : quel ſpectacle
pour Archombrote ! c'eſt Poliarque
lui-même qui vient d'atteindre ce fuyard,
&lui porter ce coup terrible ; plus loin
deux de leurs camarades avoient mordu
la pouſſière & couvert les halliers de leur
fang : fans doute c'en étoit fait des autres
, fi le courfier du vainqueur ne s'étoit
abattu. Archombrote , avec ſon écuyer ,
court à Poliarque pour le relever ; mais
-celui- ci , qui n'eſt ni bleſſé de ſa chûte, ni
Cv
38 MERCURE DE FRANCE.
épuiſe de ſes bleſſures , reparoît avec une
légèreté ſurprenante , & les remercie de
leur zèle. D'après ce que lui dit Timoclée
de la rencontre dujeune homme , il
ne dédaigne pas de difcourir aveclui .Gé
néreux Chevalier, lui dit Archombrote ,
fi votre valeur m'avoit été connue , j'aurois
blâmé les alarmes de cette Dame, &
je n'aurois pas eu la vanité de croire que
je puffe être utile à un guerrier ſi redoutable.
Quand je vois trois hommes fuirdevant
vous comme vis - à-vis un corps d'armée
, j'ai honte de leur lâcheté; mais
quand je vois les coups dont vous terraffez
le dernier , j'y trouve leur excuſe.
Brave inconnu , reprend Poliarque , nous
ne ſommes forts ſouvent que de la foibleſſe
de nos ennemis : un honnête homme
qui défend ſa vie , a pour lui les dieux
&le crime de ſes adverſaires; & , dans
cetteocafion-ci ,je dois plutôt mon triomphe
à des meſures mal priſes , qu'à cette
bravoure , qui peut-être leur eſt départie
comme à moi à ce trait de modeſtie
Archombrote lui demande ſon amitié :
Poliarque la lui offre toute entière pour
prix de la fienne. Ce ne font , des deux
côtés , que tranſports & fermens de s'aimer
; cependant la curioſité les aiguillon-
,
MARS. رو . 1773
ne ,& ils ſe conſidèrent avec une attention
ſcrupuleuſe : ce que l'un admire en
l'autre , l'autre également le remarque en
lui : ils étoientde même âge , &un air de
majeſté préſidoit à toutes leurs actions.
Timoclée , dans l'ame , s'applaudit fort
d'avoir aſſemblé un couple ſi charmant ,
&pour en conſacrer l'événement , elle
propoſe d'en préſenter le tableau au temple
d'Ericine : cette idée leureſt,on ne peut
plus agréable ; & au bas de la peinture
qu'on exécuta peu de tems après , on lit
ces vers :
Egaux de ſentimens , de valeur &d'attraits ,
Ils font plus beaux cent fois que leurs divins
portraits:
Non , Mars , ſoit du combat , ſoit des feux de
Cyprine ,
Quand tu reviens vainqueur , tu n'as point cette
mine.
Poliarque , dans l'inſtant même, oublie
ſes périls paffés: il tenoit unpeu de cette
nation gaie, brave & ſenſible , qui d'abord
s'affecte violemment d'un accident facheux
, & finit paren plaiſanter. Ledélabrementde
Timoclée fur- tout, le fait rentrer
dans ſon caractère. -Convenez,Madame
, que nous l'avons échappé belle ;
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
que votre frayeur n'a pas été médiocre ,
&que la compagnie d'un homme qui ne
préſente point ſa tête de bonne grace au
fer de ſes aſſaffins , eſt on ne peut plus
dangereuſe. Comment donc ! il faut courir
çà & là dans une forêt ténébreuſe , ſe
voir à la merci d'un courſier fougueux ,
& s'enrouer juſqu'à extinction pour fonner
l'alarme & réveiller tout le monde ?
Voilà , par exemple , un habit dans le
plus granddéſaſtre ; un tête échevelée qui
porteroit envie aux bacchantes : je gage
que cellede vos femmes qui en a le département
me maudira mille fois avant d'y
rétablir l'ordre : auſſi , ſi nous rencontrons
quelque Glicère avec des couronnes , je
vous en dois une & la plus belle. Pardon ,
Madame , ſi je vous arrête en ces lieux :
j'ai peine à croire qu'un champ de bataille
de cette eſpèce puiſſe être de votre
goût : les Dames toute fois aiment affez
les guerriers , & le titre de vainqueur eſt
un attrait pour elles ; mais ceci ne vous
regarde en aucune façon ; vous êtes, vous ,
je le ſais , une des plus décidées veuves de
la cour ; la fidélité que vous avez jurée à
votre époux eſt un chef- d'oeuvre de ſtyle
qui ira loin; je fais auſſi , pour mon malheur
, que toute entrepriſe échoueroit
MARS. 1773 . στ
contre vos charmes , & qu'il me ſeroit
plus aiſé de détruire , cinq par cinq , tous
les voleurs de la Sicile, que de vous arracher
le moindre ſoupir.
Archombrote , qui avec beaucoup d'efprit
manquoit d'expérience , interrompt
Poliarque , & lui dit : Croyez-vous , mon
ami,que ce foient là des voleurs? Ils m'ont
paru bien mis , bien équipés ; j'ai cru même
appercevoir des nuances de cordons
&des marques de dignités : ſe peut - il ,
que ſous des dehors ſi beaux , on cache
des coeurs fi bas & des projets ſi noirs ?
Quoi ! ce ſont là des bigands ? Cher étranger
, lui replique Poliarque , depuis que
la pauvreté eſt un vice en Sicile , le vol&
le brigandage y ſont de tous les états : on
ſe paſſe moins d'or que d'honneur : une
eſcroquerie bien ourdie attire beaucoup
d'éloges à ſon auteur , ſi l'objet en vaut la
peine ; elle prouve du moins un grand
fonds d'eſprit & de ſagacité : au lieu que
la pauvre dupe ne peut manquer d'être
interdite , fur-tout s'il ne lui reſte rien .
Unguet- appens devient différent ; il n'eſt
pas honnête de tuer un homme pour lui
voler ſa bourſe ; on ne fouille pas non
plus dans les poches ; mais on dévaſte un
magaſin , & l'on fait punir le marchand
62 MERCURE DE FRANCE .
comme ufurier & impertinent , le tout
pour gagner du tems ou abſorber la dette.
Se voir dépouiller dans un grand chemin
n'eſt ici qu'une aventure plaiſante :
c'eſt à qui des voyageurs ſe fera voler
gros ; il en eſt même , qui la veille d'un
départ , empruntent au denier dix , pour
ne pas tomber dans la confufion d'un vol
bourgeois : ce qu'il y a de plus étonnant ,
c'eſt que la plupart de nos Seigneurs ſe
piquent d'élever & de dreſſer par euxmêmes
d'excellens courſiers qu'ils vendent
. ... non pas aux archers , mais à ces
mêmes voleurs qui , tôt ou tard , ſe font
rembourſer largement du prix fou qu'ils
y mettent. Il est vrai que la politique de
ces coquins eſt admirable , en ce qu'ils
n'aſſaſſinent qu'à leur corps défendant ou
à l'aſpect d'un mauvais porte-feuille : en
effet , que deviendroit leur commerce ,
s'ils ne dévaliſoient qu'une fois en la vie
la même perſonne ? Ce qui ſe trouve de
ſupérieur en eux , c'eſt un tact ſi fubtil ,
qu'ils définiffent un homme au premier
coup d'oeil. Celui ci eſt un publicain qui
n'a point manié les deniers du Roi , ſans
retenir ſa groſſe part. Celui-là eſt un guer .
rier qui a dévaſté cent provinces , & qui ,
pour étendre ſes contributions , ou bien
MARS. 1773 . 63
=
pour vaincre feul & mal - à- propos , a facrifié
vingt mille de ſes compatriotes .
Celui ci eſt un charlatan qui n'a qu'un
mérite d'affiches , dont les remèdes n'ont
jamais guéri que lui de la faim , &qui fe
choiſt impudemment des malades dans
tous les quartiers de Syracufe , qui ont
plus beſoin d'honneur que de guérifon .
Tous ces gens - là , ſuivant la morale
des grands chemins , méritent allez qu'on
les rançonne , &de voleur à voleur , c'eſt
toujours le plus brave &le mieux monté
qui l'emporte. Cependant , ajoute Atchombrote
, ceux - ci en vouloient bien
autant à votre vie qu'à votre bourſe.
Cela est vrai ; peut être m'ont- ils cru plus
intéreſfé&moins philoſophe : c'eſt àdire
faiſant affez de cas de ce métal où tant
d'hommes attachent leur bonheur fuprême
, pour le défendre juſqu'au dernier
foupir: hélas ! ils n'avoient qu'à parler.
Allons , interrompt Timoclée , c'eſt affez
s'entretenir d'aventures finiſtres ; je ne
fuis pas loin de chez moi , parlez dem'y
fuivre : ma vieille fervante , à qui la peur
aura fait prendre les devans , panſera vos
bleſſures : au reſte , vous avez beſoin de
nourriture & de repos; ne fût ce au moins,
Poliarque , que pour y converſer avec vo
64 MERCURE DE FRANCE.
tre nouvel ami . Les deux cavaliers ſe
rendent à cette invitation ſimple & prefſante
, & , après avoir raſſemblé ce qu'ils
avoient de gens épars dans la forêt , ils
marchent vers le château de la Dame.
Poliarque , chemin faiſant , raconte à Archombrote
, comme quoi étant parti au
point du jour de l'armée royale pour aller
à Gergente , il avoit rencontré cette Dame
des plus qualifiées de la cour , qui ſe
retire auprès de la fille du Roi ; que leurs
gens, par étourderie, s'étoient égarés dans
la forêt ; que Timoclée ſeule l'accompagnant
dans un défilé difficile , eing hommes
, armés de toutes pièces , piquèrent
leurs chevaux contre lui : alors , dit - il ,
la Dame s'enfuit , & vous ramène. Au
reſte , les dieux ont permis que la méchanceté
de ces brigands ait été vaine ,
puiſque j'ai commencé par en mettre deux
hors de combat , & qu'en votre préſence
j'ai fait fauter la tête au troiſième. Je ne
ſais trop à qui j'avois affaire , à moins que
ce ne fût un parti de l'armée de Lycogène
qui vouloit me faire payer de mon fang
l'amitié dont le Roi m'honore.
MARS. 1773 . 65
A M. DE LARIVE , furfon départ
de Bruxelle.
Tu pars done , cher Larive , & bientôt Melpomène
Avec toi pour jamais abandonne ces lieux !
Nous ne les verrons plus , ces héros ſi fameux ,
Au charmedeton art , renaiſſans ſur la ſcène ,
Se reproduire en toi , plus grands , plus vertueux.
Le traître Montaigu , dans ſa noire furie ,
Ne ſaura plus forcer notre ame anéantie ,
Alui donner des pleurs au nom deſes enfans.
De Ninias vengé les terribles accens :
Du triſte époux de Zenobie
Les jalouſes fureurs , les regrets ſi touchans ,
Brillans d'un nouveau charme au feu de ton génie,
Ne ſe tranſmettront plus de ton ame attendrie
Au fond de nos coeurs gémiſſans.
L'impoſteur Mahomet , le fier vengeur d'Alzire ,
Le généreux Baïard & l'amant de Zaïre ,
Dépouillés déſormais des preſtiges vainqueuts
De ton talent inimitable,
Vont être transformés en vains déclamateurs ,
Qui du ſpectateur équitable
Etourdiront l'oreille , & glaceront les coeurs.
Dans notre première ignorance
(
66 MERCURE DE FRANCE.
.
Ilcût peut-être , hélas ! mieux valu nous laiſſer.
Le bon p*** , le fougueux Ch *** ,
Pourroient encor charmer notre indolence ,
Si de ton art , à qui tout doit céder ,
La victoricuſe puiflance
N'étoit venu les terrafler.
Mais non : pars , cher Larive ; une gloire nouvelle
T'attend dans les mursde Lyon.
La carrière où tu cours eſt trop vaſte & trop
belle
Pourborner aux honneurs qu'on te rendà Bruxelle,
Tajuſte & noble ambition.
Souviens-toi cependant qu'ici l'on t'admira :
Que tu nous dois quelque reconnoillance ,
Et laiſſe nous , dumoins , la flatteuſe eſpérance
Qu'un deſtin plus propice ànos voeux te rendra.
L'INCENDIE DE L'HOTEL- DIEU.
Cantate.
Dans l'horreur ANS de la nuit quels cris ſe font
entendre ? ...
OCiel! à ce malheur devions-nous nous atten .
dre?
MARS. 1773 . 67
Ut cruel élément va donc détruire encor *
Cesmurs où chaque jour la ſenſible opulence
Offre un aſyle à l'indigence
Contre la douleur & la mort .
Venez dompter ce fléau redoutable ,
Braves ſoldats , citoyens généreux:
Courez , volez &, d'un bras ſecourable,
Préſervez-nous d'un deſtin rigoureux.
Prêts d'expirer ſous ces voûtes brûlantes,
• Des malheureux implorent du ſecours :
Qui franchira ces barrières fumantes ?
D'un fort affreux qui ſauvera leurs jours?
Venezdompter ce fléau redoutable ,
Braves ſoldats , citoyens généreux:
Courez , volez & , d'un bras lecourable,
Préſervez - nous d'un deſtin rigoureux.
Armé d'un courage intrépide ,
Les yeux de zèle étincelans ,
Déjà le fier pompier , d'une courſe rapide ,
Se tranſporte au travers de ces feux dévorans.
Sa main , avec intelligence ,
Dirige ces fouples canaux ,
Où l'onde , comprimant ſes flots ,
* En 1737 l'Hôtel-Dieu de Paris efluya un accident
pareil à celui qui fait le ſujet de cettecantate.
68 MERCURE DE FRANCE.
Se ſoulève , monte , s'élance ,
Tombe ſur des plafonds briſés ,
Etde ces gouffres embraſés
Suſpend enfin la violence.
Vains ſecours ! efforts impuiſſans !
Miniſtre du courroux céleste ,
L'aquilon , d'un ſouffle funeſte ,
Ranime ces feux expirans.
Leur rage indomptable
De cent lieux divers
Lance dans les airs
Un jour effroyable.
L'aſtre de la nuit
Pâlit d'épouvante ;
La Seine tremblante
Recule & s'enfuit.
Telle la tremblante Arérhuſe
Recule & s'enfuit de frayeur ,
Quand aux plaines de Syracuſe
L'Etna s'entr'ouve & vomit ſa fureur.
Aux élans redoublés de la flamme ondoyante
On voit tomber ces vaſtes bâtimens ,
Dont la vertu poſa les premiers fondemens ,
Et qu'elle ſoutenoitde ſa main bienfaiſante.
Mais que vois -je ? ... Le Ciel , inſenſible à nos
pleurs ,
Se plaît- il donc à combler nos douleurs ?
Le ſpectre de la mort , avide de nos larmes ,
Par fon aſpect , redouble nos alarmes ,
MARS. 1773 . 69
Et ranime à ces feux ſes funèbres flambeaux .
D'un regard menaçant il compte ſes victimes ,
Et fa tranchante faulx
Les précipite au fond de ces abîmes ,
Où des braſiers leur ſervent de tombeaux.
GrandDieu , déſarme ta vengeance ,
Entends nos gémiſſantes voix ,
Et, fansbleſſer tes juſtes loix ,
Fais - nous adorer ta clémence.
Qui peut réſiſter à tes coups ,
Dieu tout- puiſſant , Juge ſévère ,
Lorſque , dans ta ſainte colère ,
Ton bras s'appeſantit ſur nous ?
GrandDieu , déſarme ta vengeance ,
Entends nos gémiſſantes voix ,
Et , ſans bleſſer tes juſtes loix ,
Fais-nous adorer ta clémence.
Par M. de la Croix , Chanoine
Régulier Prémontré.
L'EXPLICATION du mot de la première
énigme du volume du mois de Février
1773 , eſt Epée; celui de la ſeconde eſt
Puce; celui de la troiſième eſt une Dame;
celui de la quatrième eſt Enigme. Le mot
70 MERCURE DE FRANCE.
du premier logogryphe eſt Papier , dans
lequel on trouve Pie ( oiseau ) , Ré ( ille )
Péra, juper , pipe , Priape , Pape ; celui
de la feconde eſt Cierge , où ſe trouve cire;
celui du troiſième eſt Cheminée , dans
lequel ſe trouvent cime ( des forêts ou des
montagnes) Chimène , menée , mine, chemin,
miche , niche , méche , chêne , échine.
ÉNIGME.
COMPOSÉ de trois pieds , je ſuis un quadrupède,
Célèbre avantCélar , Alexandre , Archimede:
J'étois avec Jeſus quand on l'appeloit Roi :
Devine-moi , lecteur: fi nonprends garde àtoi.
Par M. Fillette , vicaire de Ste Madeleine
de Verneuil au Perche.
J
AUTRE.
Efuis un tout denature bizarre ,
Je fais trembler les grands& les petits ,
Les héros & les beaux eſprits.
MARS.
1773 . 71
Tous briguent mes faveurs dont je ſuis trèsavare
,
D'un rienje ris comme un enfant ;
Sans en ſavoir au vrai la cauſe ,
Je m'arrête à la moindre choſe .
Je ſuis très- fol & très-prudent ,
S'il s'agit de juger quelqu'oeuvre degénie,
Perſonne , mieux que moi , n'en connoît la valeur
:
Je prononce ; & ma voix eſt toujours applaudie,
Quoique ſouvent je donne dans l'erreur ,
Je ne ſuis qu'un , &je ſuis plus de mille ,
L'on me trouve à Paris , à Rome , au Canada ,
Je ſuis un vieux barbon , unjeune Candida ,
Homme , femme à la fois , infolent &fervile.
ParM. Dupuis deBanfière,
AUTRE.
..
N dit qu'à tout on s'accoutume;
Je le crois : mais quel triſte fort
Que celui de ſe voir pouſſer avec effort ;
Repouſler : puis par fois reſter ſans une plume !
A dire vrai , leplus ſouvent ,
Tout ceci n'eſt que jeu d'enfant.
ParMa Houllier de St Remi,
de Sezanne.
72
MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRYPHΕ.
MOBILE bâtiment élevé dans la plaine,
Et changé bien ſouvent pluſieurs fois la ſemaine ,
Je ſers plus la nuit que le jour ;
Sans tête l'on me voit dans les mains de l'Amour.
-Par le même.
AUTRE.
CHAQUE Seigneur ſe plaît à m'avoir ſur ſa
terre ;
Ma ſeconde moitié ſe met dans la première.
Par le même.
JE
AUTRE.
fuis le dernier de ſept frères
Dont chacun doit naiſſance àDieu.
Coupez mon corps en deux : j'expoſe en premier
licu
Un des mortels ſoumis à mes loix peu ſévères ;
Ma ſeconde & dernière part ,
Du verd adoleſcent diſtingue le vieillard.
Par M. G. D. R. Vicaire d'Eſſay.
AUTRE .
Pag.75.
Mars
ArietteA
Amorozo.
1773. P
L'amour a SCO
rigueurs,
De même il a ses charmes S'ilfait
ver - ser
+
des pleursIlsçait tarır
M +
nos lar - mes D'aimer tout vous
+
engagel'amour n'estpascruchNe soy:
ezpoint volageIlvous serafi:del.
MARS. 1773 . 73
QUATRE
AUTRE.
fois par ſaiſon je venois à Paris :
Empreflé d'amuler , d'égayer les eſprits;
En habit de couleur , & toujours des plus minces ,
Sans fuir mon lieu natal , je parcours les provin
ces.
C'eſt, diras tu , tomber en contradiction .
Eh ! point du tout , lecteur : avec toi je parie
Que tu vas convenir de mon aſſertion ;
De mes ſept pieds en deux fais la divifion
Trois couvrent de la terre une grande partie ;
D'un Eſculape habile à conſerver la vie ,
Le reſte accroît , ſoutient la réputation .
Par le même.
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
Lettres édifiantes & curieuses , écrites des
Miffions étrangères , par quelques Mifſionnaires
de la C. de J. XXIX . recueil
in- 12 . A Paris , chez Ruault , libraire
, rue de la Harpe , près la rue
Serpente. :
CES lettres , dont le premier recueil a été
publié en 1702 , n'ont pas peu contribué
D
(
74
MERGURE DE FRANCE .
1
ànous faire connoître les uſages , les
moeurs , le caractère & les loix d'un peuple
ſupérieur à toutes les Nations de l'Afie
pat ſon ancienneté , ſes progrès dans les
arts, ſa ſageſſe , ſa politique , ſon goût
pour la philofophie. Mais le vaſte empire
de la Chine n'a pas été le feul théâtre des
travaux des Miſſionnaires de la C. de J.
Ces hommes apoftoliques ont parcouru
les différentes régions de l'Aſie , de l'Afrique
& de l'Amérique ; & fans perdre
de vue le premier objet de leurs travaux,
ils n'ont pas laiſſé ignorer à l'Europe favante
les connoiſſances qu'ils ſe ſont procurées
ſur les moeurs des Nations qu'ils
ont viſitées , fur leur gouvernement, leurs
coutumes , leurs richeſſes naturelles , &
enfin ſurle commerce que nous pourrions
faireavecces peuples. Les perſonnespieuſes
peuvent donc efpérer de trouver dans
ces recueils de lettres de quoi nourrir leur
piété, &les ſavans desinſtructions fur les
différens objets de leurs études. Le vingt.
neuvième recueil qui vient de paroître
contient une lettre du P. de St Eſtevan ,
originaire d'une illuſtre famille d'Eſpagne
, nommé agent du Clergé de France
à l'âge de vingt-deux ans , & aujourd'hui
Supérieur général des miſſions de l'Inde ,
১
MARS. 1773 75
Sa lettre eſt datée de Pondicheri,du 7Décembre
1754. Elle contient une eſpèce
dejournal de l'embarquement de ce mifſionnaite
pour l'Inde. Elle eſt ſuivie d'une
lettre du P. Laureati , homme d'un rare
mérite , au rapport de tous les voyageurs
qui l'ont connu à la Chine où il eſt mort
depuis pluſieurs années. Sa lettre eſt écrite
de Fokien , le 26 Juillet 1714. L'éditeur
l'a traduite de l'italien , & quoiqu'elle
foit un peu ancienne, il a cru devoir
la placer dans ce recueil à cauſe de
pluſieurs notions particulières qu'elle
donne fur l'hiſtoire naturelle de la Chine.
Le P. Laureati fait mention de pluſieurs
animaux rares & curieux , & entre autres
d'une eſpèce de tigre ſans queue , & qui
a le corps d'un chien. C'eſt de tous les
animaux le plus féroce & le plus léger à
lacourſe. Si l'on en rencontre quelqu'un ,
&que , pour ſe dérober à ſa fureur , on
monte ſur un arbre , l'animal pouſſe un
certain cri , & à l'inſtant on en voit artiver
pluſieurs autres qui , tous enſemble ,
creuſent la terre au tour de l'arbre , le déracinent&
le font tomber. Mais les Chinois
ont trouvé depuis peu le moyen de
s'en défaire ; ils s'affemblent vers le foir
enun certain nombre , & fotment une
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
forte påliffade dans laquelle ils ſe renfer.
ment ; enfuite imitant le cri de l'animal ,
ils attirent tous ceux des environs , &
tandis que ces bêtes féroces travaillent à
fouir la terre pour abattre les pieux de la
paliſfade , les Chinois s'arment de flèches
&les tuent , fans courir aucun danger.
On voit auffi des couleuvres & des vipères
dont le venin eſt très - violent. Il y
en a dont on n'eſt pas plutôt mordu , que
le corps s'enfle extraordinairement , &
que le fang fott par tous les membres , par
les yeux , par les oreilles , la bouche , les
narines & même par les ongles. Mais
comme l'humeur peftilente s'évapore avec
le ſang , leurs morſures ne font pas mortelles.
Il y en a d'autres dont le venin eſt
beaucoup plus dangereux : n'en eût - on
été mordu qu'au bout du pied , à l'inſtant
le poifon monte à la tête, &ſe répandant
foudain dans toutes les veines , il cauſe
des défaillances , enfuite le délire& puis
la mort. On n'a pu trouver juſqu'ici aucun
remède qui fût efficace contre leur
morfure.
Trois lettres du P. Bourgeois , miffion .
naire actuellement à Pekin , où il jouit de
la plus haute conſidération , contiennent
aufli des inſtructions ſur la Chine , & les
MARS.
1773 . 77
moeurs des Chinois principalement. Le
P. Bourgeois a trouvé le Chinois à Canton
à peu près tel qu'on ſe le figure en
Europe. Ce miſſionnaire avoue cependant
qu'on peut dire des Chinois ce qu'on dit
des particuliers , qu'ils perdent à être vus
de trop près ; il ajoute qu'on exagère dans
les tableaux la petiteſſede leurs yeux ,& la
façon dont ils font taillés. Sur cent on en
trouvera au moins une vingtaine qu'on
déguiſeroit fort bien en Européens ; & il
le faut bien, ſans quoi il ſeroit impoffible
aux miffionnairesd'entrer dans les terres ,
parce qu'à tous momens ,, pour paffer , ils
font obligés de ſe préſenter àà des douaniers
qui ont bonne vue. Ce qui trahit le
plus un Européen, ce font des yeux bleus.
Le P. Bourgeois confirme la peintureque
les voyageurs nous ont faitede la prodi .
gieuſe population de laChine. Dans Canton,&
fur la rivière il y a un million d'ames.
Il y en a autant dans un village qu'on
peut dire voiſin , puiſqu'il n'eſt éloigné
quede cinq ou fix lieues ; il s'appelle Fon .
kaw. Pour être une grande ville , il ne lui
manque que des murs. Pouſſa eſt la grande
divinité des Chinois ; ils l'adorent ſans
ſavoir ce que c'eſt . Ils l'adorent , comme
ils le diſent eux- mêmes , parce que leurs
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
pères l'ont adorée: ils la repréſentent ſous
mille formes différentes ,&preſque toutes
avec un ventre monstrueux . Il y a auffi
des femmes Pouffa. Le nombre de ces
idoles augmente tous lesjours , parce que
l'Empereur change en Pouffa les hommes
&les femmes qu'il veut diftinguer après
leur mort.
Le P. Bourgeois fait mentionde ces fameufes
tours qui font diſpoſéesde façon
qu'en vingt-quatre heures l'Empereurpeut
favoir ce qui ſe paſſe à Canton, quoiqu'il
enfoit éloigné de plusde fix cens lieues.
Cestours fontde huit étages. Les dehors
qui fontde porcelaine ſont ornés de di
verſes figures. Elles ſont revêtues au dedans
de marbres très-polis de différentes
couleurs . On a pratiqué dans l'epailleur
du mur un eſcalier par lequel on monte d
tous les étages , & delà ſur debelles galeriesde
marbre qui embelliſſent les ſaillies
dont la tour est environnée. On voit au
coin de chaque galeriede petites cloches
fufpendues , qui agitées par le vent , rendent
un ſon affez agréable.
Le même miſſionnaire annonce dans
une de ſes lettres que le P. Collas , auffi
miſſionnaire à Pekin, ſe propoſe de don.
ner la ſolution du problêmeſuivant. Pour. i
MARS. 1773 . 79
quoi Pekin étant au quarantième degré
de latitude à- peu-près,y fait- il ſi froid en
hiver , qu'on est obligé de coucher ſur un
four qu'on chauffe toute la nuit ? & pour
quoi y fait il fi chaud en été , que les an
nées dernières il y mouruthuit mille hom
mes , brûlés par les ardeurs du ſoleil ?
Une lettre du P. Horta , jéſuite Italien,
nous donne des détails curieux fur les cour
tumes & uſages des habitansdu Tonquin,
où ce miſſionnaire a été arrêté & jeré
dans les fers en 1766. Quand un Tonqui
nois rend viſite à un autre , il s'arrête à la
porte & donne au portier un cahier de
huit à dix pages , dans lequel il a écrit en
gros caractères fon nom , ſes titres & le
motifde ſa viſite. Ce cahier eſtde papier
blanc & couvert de papier rouge. Les
Tonquinois en ont de pluſieurs fortes ,
ſelon le rangdes perſonnes qu'ils viſitent.
Si celui qu'on veut viſiter eſt abſent de la
maiſon , on laiſſe & on recommande le
cahier au portier , & la vifte eſt cenſée
faite& reçue. Un magiſtrat , dans les vis
fites qu'il fait , doit être vêtu de la robe
de cérémonie , qui eſt affectée à ſon emploi.
Ceux qui n'ont aucune charge pu
blique , mais qui ſont en quelque confidération
parmi le peuple , our auſſides ha
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
1
bits deſtinés aux viſites , & ne peuvent ſe
diſpenſer de les mettre ſans manquer à la
civilité. Celui qui eſt viſité va recevoir
à la porte celui qui rend la viſite. Ils joignent
tous les deux les mains en s'abordant
, &fe font pluſieurs politeſſes muertes.
Le maître de la maiſon invite l'autré
àentrer, en lui montrant la porte. S'il y a
pluſieurs perſonnes, celle qui eſt la plus
diftinguée ou par ſon âge , ou par fa dignité
, occupe la place d'honneur , mais
elle la cède toujours à l'étranger ; la pre
mière place eſt celle qui ſe trouve la plus
voifine de la porte , ce qui eſt directement
oppofé à nos uſages. Après que chacun eſt
affis , celui qui viſite expoſe de nouveau
le motifde ſa viſite. Le maître de la maifon
l'écoute gravement , & s'incline de
tems en tems , ſelon qu'il eſt marqué dans
le cérémonial. Enſuite les premiers ſerviteurs
de la maiſon , vêtus d'un habit de
cérémonie , apportent une table triangulaire
, fur laquelle il y a deux fois autant
de taſſes de thé qu'il y a de perſonnes ; au
milieu ſe trouvent deux boîtes de bethel ,
des pipes & du tabac. Lorſque la vifite
eſt finie , le maître de la maifon reconduit
ſon hôte juſqu'au milieu de la rue ,
& là recommencent les révérences , les
MARS. 1773 . 81
inclinations , les élévations de mains &
les complimens. Enfin , lorſque l'étranger
eſt parti , & qu'il eſt déja un peu loin ,
le maître de la maiſon lui envoie un valet
pour lui faire un nouveau compliment de
ſa part , & quelque tems après celui cien
envoie un à fon tour pour le remercier ;
ainſi finit la viſite. Ce n'eſt pas ſeulement
dans leurs viſites que l'on remarque cette
politeffe gênante & biſarre ; elle a encore
lieu dans toutes les actions qui ont quelque
rapport à la fociété. Les Tonquinois
mangent ſouvent enſemble ,& c'eſt pendant
leurs repas qu'ils traitent ordinairement
de leurs affaires . Ils ſe ſervent au
lieu de fourchettes de certains petits batons
d'ivoire ou d'ébène dont les extrémités
ſont d'or ou d'argent. Ils ne touchent
jamais rien avec les doigts ; delà
vient qu'ils ne ſe lavent jamais les mains,
ni avant , ni après le repas. On peut comparer
lesTonquinois à table aux muficiens
d'un orchestre. Ils ſemblent qu'ils mangent
en cadence & par meſure , & que le
mouvement de leurs mains & de leurs
machoires dépend de quelques règles particulières
. Leurs tables ſont nues & fans
ſerviettes; elles ſont ſeulement entourées
de longs tapis brodés qui pendent juſqu'à
Dy
82 MERCURE DE FRANCE .
terre. Chacun a ſa table , à moins que le
grand nombredes convives ne les oblige
de s'aſſeoir deux à la même. On les ſert
toutes également & en même tems, & on
les couvre de pluſieurs petits plats, les
Tonquinois préférant la variété à une
abondance fuperflue. Celui qui veut inviter
quelqu'un à un repas , lui envoie la
veille un petit cahier d'invitation où fe
trouve l'ordonnance du repas. Cette invitation
eſt à peu près conçue en ces termes
: " Chao - ting a préparé un repas de
>>quelques herbes , a nettoyé ſes verres ,
» & rendu ſa maiſon propre , afin que Se-
>>tong vienne le récréer par les charmesde
>>ſa converfation & par l'éloquence de fa
>>doctrine ; & il le prie de lui accorder
>> cette divine fatisfaction . » Sur la première
feuille du cahier on écrit en forme
d'adreſſe , le nom le plus honorable de
celui qu'on invite,&on lui donne lestitres
convenables au rang qu'il occupe. On
obſerve les mêmes formalités avec tous
les convives qu'on a deſſein d'inviter. Le
jour deſtiné pour le feſtin , le maître de
la maifon envoie dès le matinun cahier
ſemblable au premier , pour rappeler aux
convives la prière qu'il leur a faite. Vers
l'heure du repas il leur envoie un-troifième
cahier & un ferviteur pour les
MARS. 1773 83
accompagner & pour leur marquer
l'impatience qu'il a de les voir. Lorfque
les convives font arrivés & qu'on eft
ſur le point de ſe mettre à table , le maîtrede
la maiſon prend une coupe d'orcu
d'argent,& l'élevant avec les deux mains,
il ſalue celui des convives qui tient le
premier rang par ſon emploi : enfuite , il
fort de la ſalle & va dans la cour,où après
s'être tourné vers le midi , & après avoir
offert le vin aux dieux tutélaires de ſa
maiſon , il le verſe en forme de ſacrifice .
Après cette cérémonie chacun s'approce
dela table qui lui eſt deſtinée. Les convives
avant de s'affeoir font plus d'une
heure à ſe faire des complimens , &' e
maître de la maiſon n'a pas plutôt fint
avec l'un qu'il recommence avec l'autre .
Lorſqu'il s'agit de boire on redouble les
complimens ; le convive le plus diſtingué
boit le premier ; les autres boivent enfuite&
tous ſaluent le maître de la maifon.
Quoique leurs taſſes ſoient fort pe.
tires , & qu'elles n'aient pas plus de profondeur
que la coquille d'une noix , copendant
ils boivent lentement & à plufieurs
repriſes , & lorſque leurs fronts.
font déridés , ils agitent pluſieurs queſtions
plaifantes , & ils ont de petits jeux où ce-
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
lui qui perd eſt condamné à boire. IIarrive
ſouvent que l'on joue la comédie
pendant le repas. C'eſt un divertiflement
mêlé de la plus eftroyable muſique que
l'on puiffe jamais entendre. Les inftrumens
font des baſſins d'airain ou d'acier ,
dont le fon eſt aigu ou perçant ; un tambour
fait de peaux de bufles qu'ils battent
tantôt avec le pied , tantôr avec des
bâtons dont ſe ſervent les trivelins d'Italie
, & enfin des flûtes dont le ſon eſt plus
lugubre que touchant . Les voix des muficiens
ont à-peu- près la même harmonie.
Les acteurs de ces comédies ſont de jeunes
garçons depuis l'âge de douze ans jufqu'à
quinze. Des conducteurs les menent
de province en province. Leurs pièces
de theâtre font ordinairement tragiques à
en juger du moins par les pleurs continuels
des acteurs & par les meurtres feints
quis'y commettent. La mémoire des acteurs
a de quoi ſurprendre. Ils ſavent par
coeur juſqu'à quarante & cinquante comédies
, dont la plus courte dure ordinairement
cinq heures. Ils traînent par - tout
leur theatre , & quand ils font appelés ,
ils préfentent le volume de leurs comédies
, & fitôt qu'on a choiſi la pièce qu'on
veut voir , ils la jouent ſur le champ fans
MARS. 1773 . 85
autre préparation. Vers le milien du repas
un des comédiens fait le tour des tables ,
*&demande à chacun quelque petite récompenſe
. Les valets de la maiſon font la
même choſe , & portent au maître l'argent
qu'ils ont recu. On étale enfuite aux
yeux des conviés un nouveau repas , qui
eſt deſtiné pour leurs domeſtiques . La fin
du repas répond au commencement. Les
convives louent en détail l'excellence des
mêts , la politeſſe & la généroſité de leur
hôte : celui- ci s'humilie & leur demande
pardon en s'inclinant profondément, de ne
les avoir pas traités ſelon leur mérite .
Cette lettre renferme auſſi pluſieurs
détails fur la religion des Tonquinois ,
fur leurs moeurs , leur caractère , l'hiſtoire
naturelle de leur pays. Les Tonquinois ,
ſuivant le portrait que le P. Horta nous
en fait, font affez francs , quoique parmi
eux une tromperie faite avec adreſſe paſſe
ordinairement pour un traitde prudence .
Ils font généreux , mais leur générofité ne
ſe règle que ſur leur intérêt , & quand
ils n'ont rien à eſpérer , ils ne ſe déterminent
que difficilement à donner , &
dans ces fortes d'occaſions , ils ont grand
ſoin de cacher ce qu'ils ont pour n'être
-pas importunés. En général , ils font bra
86 MERCURE DE FRANCE.
ves , laborieux , adroits & prodigues dans
leurs dépenſes d'éclat , comme leurs mariages
, leurs enterremens , leurs fêtes&
leurs alliances. Ils n'aiment point les Européens
, & leur plus grand plaiſir eſt d'en
faire des dupes .
Ce XXIX recueil de lettres édifiantes
& curieuſes eft précédé d'un avertiſlement
où l'éditeur nous prévient que les
deux recueils ſuivans ſont ſous preſſe. La
ſuite paroîtra ſucceſſivement. Il prie les
perſonnes qui font dépoſitaires de quelques
lettres des Miſſionnaires , de vouloir
bien lui en donner communication .
Anecdotes arabes & muſulmanes , depuis
l'an de Jeſus - Chriſt 614 , époque de
l'établiſſement du Mahométiſme en
Arabie , par le faux prophète Mahomet
, juſqu'à l'extinction totale du Califat
en 1538 ; vol, in - 8 °. petit format.
A Paris , chez Vincent , imprimeurlibraire
, rue des Mathurins , hôtel de
Clugny.
Des différentes hiſtoires qui ont déjà
paru four le titre d'Anecdotes , celle ci
n'eſt pas la moins féconde en événemens
&la moins curieuſe. Les principaux traits
qui caractériſent le faux prophète MahoMARS.
1773 . 87
met& les Califes , ſes ſucceſſeurs , y font
rapportés . Quelques - uns de ces Souverains
ont relevé l'éclat de leur diadême
par des vertus pacifiques , par leur amour
pour la justice & la protection qu'ils ont
accordée aux ſavans. Mais la plupart ont
ignoré le plaifir fi doux pour un monarque
qui penſe, de commander à des hommeslibres.
La forme que l'auteur a adoptée pour
nous tranſmettre les principaux traits de
cette hiſtoire,lui a donné la liberté d'y inférer
pluſieurs petits faits que l'on ſe plaît
àretenir. Le docteur Aboulaina étoit trèspauvre
; & pour acquérir des richeſſes, il
faifoit tous les jours la cour au Viſir
d'Abdalmelec : mais ce miniſtre n'étoit
point libéral. La fille du docteur , aufli
aimable que ſpirituelle , fatiguée de voir
ramper inutilement ſon père , lui dit :
• Vous allez ſans ceſſe chez le Viſir ; ne
>>lui parlez vous pas de vos beſoins ?
>>>Sans doute ; mais il feint de ne pas
>> m'entendre. --Ne voit il pas votre ex-
> trême indigence ? -Hélas ! comment
>> la verroit- il ? il ne daigne pas ſeule-
>> ment m'honorer d'un regard. -Mon
>>père , reprit alors la jeune fille , ne fer-
> vez point ces idoles qui n'entendent
88 MERCURE DE FRANCE.
- point , qui ne voient point , qui n'accor.
>> dent rien aux prières des mortels . >>>
Hégiage , miniftre & général ſous le
calife Valid , s'étoit rendu redoutable par
ſes cruautés ; l'hiſtoire rapporte cependant
de ce Général ce trait de clémence. Un
jour qu'il ſe promenoit à la campagne , il
rencontra un Arabe du défert , qui ne le
connoiſſoit point , & il lui demanda quel
homme étoit cet Hégiage dont on parloit
tant. « C'eſt un monſtre qui s'abreuve
>> de ſang , répondit l'Arabe. - Ne me
>> connois tu point , reprit le miniſtre ?-
>> Non , dit le payſan . -Hé bien ! ap- .
>>prends que je fuis cet Hégiage , dont tu
» parles ſi bien. » L'Arabe étoit perdu :
une ſaillie d'eſprit lui ſauva la vie . « Et
>> vous , dit-il fans s'étonner au terrible
miniſtre , ſavez vous qui je ſuis ?
>> Non. -Je ſuis de la famille de Zobéir,
> dont tous les deſcendans deviennent
>> fous trois jours de l'année , & ce jour-
>> ci eſt l'un des trois. Hégiage ſourit &
pardonna.
رد
-
Dans le douzième ſiècle pluſieurs aſtrologues
s'étoient érigés en devins , & mettoientà
contribution la crédulité des Egyp .
tiens . Une femme, trompée par la réputation
que s'étoit acquiſe un de ces charla-
1
MARS.
1773 .
tans , vint le trouver & le fupplia de tirer
fon horoscope. L'empirique dreſſe auffitôt
pluſieurs figures ; mais il refuſe de
patler juſqu'à ce qu'on ait payé ſon ſavoir.
La Dame lui donne un petite pièce d'argent
; & l'aftrologue mécontent d'avoir
reçu ſi peu : « Madame , lui dit- il , les
>> aftres m'apprennent qu'il y a dans vos
>> coffres une grande diſette d'argent. -
» Jamais ils n'ont dit ſi vrai , répond la
>> confultante. -Mais , ajoute l'oracle ,
» n'auriez - vous point perdu quelque
>> choſe ? - Vous l'avez dit : ce que je
>> viens de vous donner . »
Le volume qui doit ſuivre immédiatement
celui ci, fous le titre d'Anecdotes
orientales , première partie , fervira tout àla
fois d'introduction & de ſuite à l'hiftoire
des Califes .
Histoire d'une jeune Angloise , précédée
de quelques circonstances concernant
l'enfant hydroſcope , & de beaucoup
d'autres traits & phénomènes les plus
finguliers en ce genre : ſuivie d'un parallèle
des rapports que ces phénomènes
paroiſſent avoir entr'eux , de quelques
vues patriotiques à ce ſujet , &
d'une manière rien moins que phyſi90
MERCURE DE FRANCE .
que , d'enviſager ces miracles de la nature;
ouvrage ſoumis aux lumières des
ſavans Naturaliſtes , Phyſiologiſtes ,
chymiſtes , à celles des ſociétés & académies
des ſciences ; enfin , aux obfervations
des curieux & amateurs d'hiftoire
naturelle , avec les autorités &
pièces juſtificatives.
Felixqui potuit rerum cognofcere causas !
VIRG. Georg. 11 , V. 489.
brochure in- 12 . de 92 pages ; nouvelle
édition très- augmentée ; imprimée à
Phyſicopolis ; & fe trouve à Paris, chez
Lottin le jeune , rue St Jacques , visà-
vis celle de la Parcheminerie .
Cette nouvelle édition eſt principalement
augmentée d'une lettre philoſophi.
que adreſſée à l'auteur de l'Histoire de la
jeuneAngloise. Cette parodie enjouée de
tous les écrits publiés juſqu'à préſent ſur
les introſcopes , hydroſcopes & autres
phénomènes pareils , a produit l'effet que
l'on pouvoit en attendre. Il y avoit lieu
d'eſpérer que les traits du ridicule rameneroient
plus promptement les partiſans
des obfervations hydroſcopiques à
une fage défiance contre le charlataniſme
MARS. 1773 . 91
des hydroſcopes , que des raiſons, qu'une
prévention aveugle les empêche ſouvent
d'écouter. Au reſte , cette prévention paroît
aujourd'hui entièrement diſſipée. Un
Marſeillois mande dans une de ſes lettres
qu'après avoir inutilement cherché
de l'eau dans un endroit où Jean- Jofeph
Paranque (& non Jean - Jacques Parangue)
en avoit vu, il vient d'en trouver
heureuſement dans un endroit où l'hy
droſcope n'en avoit point vu.
Théorie& pratique des Longitudes en mer,
publiées par ordre du Roi. AParis , de
l'imprimerie royale ; & ſe diſtribue à
: Paris , chez Panckoucke , libraire , ruc
des Poitevins , hôtel de Thou ; vol.
in 8°.
:
Cebon ouvrage eſt de M. de Charnières,
lieutenant des vaiſſeaux du Roi . Il a été
préſenté à l'Académie royale des Sciences
de Paris ; & les Commiſſaires nommés
pour l'examiner en ont rendu le compre
ſuivant. Cette Théorie &pratique deslongitudes
en mer eſt diviſée en trois parties ,
&précédée d'un diſcours préliminaire
où l'auteur rappelle ſucceſſivement les efforts
que l'on a fairs pour perfectionner
l'octant de réflexion& le mégamètre. L'a92
MERCURE DE FRANCE.
vantage de celui- ci eſt ſi ſenſible , que M.
de Charnières ne s'attache guère à répon
dre aux objections de ceux qui ont voulu
lui préférer l'octant. Celui- ci , préſenté à
la Société de Londres en 1731 , n'a acquis
de la confiance pour les diſtances
meſurées à la mer , qu'avec le ſecours des
arts , fur tout depuis qu'on a vu naître le
mégamètre : on n'eſt pas même d'accord
en Angleterre ſur la préciſion des minutes
que l'on accorde aux diſtances meſarées
avec l'octant. En effet , par des obfer.
vations faites à terre à Cambridge parM.
Ludlam en 1767 & 1768 , & publiées à
Londres , on voit que les erreurs des diftances
de la lune àB du Capricorne , ont
produit 2 à 3 degrés d'incertitude dans la
longitude du lieu. M. de Charnières obſerve
, avec raiſon , que le moindre défaut
de paralléliſme dans les ſurfaces des
miroirs des octans , cauſe de grandes
aberrations , relativement aux arcs meſurés
. Or ces défauts ſont preſque inévitables
de la part des artiſtes , quelque choix
qu'ils faſſent de ces miroirs ; ainſi lesmarins
doivent en ce cas ſe méfier de la diftance
obſervée & principalement des
grandes diſtances meſurées avec l'octant.
Acette occafion, M. de Charnières a foin
,
MARS. 1773 . 93
d'averir auſſi que le mégamètre ne doit
pas s'étendre à de trop grands arcs. Dans
l'état actuel où il préſente cet inſtrument,
il peut meſurer à terre des arcs juſqu'à 12
degrés ; mais il feroit néceſſaire pour les
uſages de la mer de ſe réduire aux limites
du Zodiaque , c'eſt à-dire , à environ
$ degrés. La raiſon en eſt fondée , felon
l'auteur , aurant ſur les principes de la
dioptrique , que ſur les expériences continuelles
qu'il a faites de fon inſtrument :
telle eſt la ſubſtance du diſcours préliminaire
.
La première partie de l'ouvrage contient
une deſcription bien détaillée &
bien néceſſaire aux artiſtes pour conſtruire
le mégamètre dans l'état de perfection
où il vient d'être porté , fur tout depuis
1769 , que les demi - objectifs décrivant
des arcs de cercle , ont par ce moyen acquis
à chaque angle un foyer conſtant ,
comme il étoit néceſſaire pour ſimplifier
les calculs des diſtances ; & à plus forte
raiſon quand on ſe ſert de verres achromatiques
, dont les foyers font moins vagues
qu'aux lunettes aſtronomiques.
La deuxième partie préſente une aſtronomie
élémentaire , dont M. de Charniè.
res ne propoſe guère que ce qui a un rap
94 MERCURE DE FRANCE.
port immédiat à la ſciencedes longitudes,
Il offre ici aux jeunes navigateurs des élémens
, qui répandus dans pluſieurs traités
d'aſtronomie , ne peuvent ſe raſſembler
dans les voyages ſans beaucoup d'embatras
: il donne auſſi une nouvelle formule
pour la parallaxe de latitude , qui remplit
plus promptement ſon objet,
La troiſième & dernière partie contient
dans un exemple , qui renferme des cas
compliqués , l'application des méthodes à
la Théorie des longitudes ; il donne auffi
pluſieurs tables pour abréger les calculs
enfin un modèle ou forme générale pour
s'y diſpoſer & y mettre l'ordre néceſſaire,
Tel eſt le but général de l'auteur , en perfectionnant
fon ancien ouvrage , & pofant
pour baſe la collection entière des
principes néceſſaires à la ſcience des longitudes.
Ce nouveau traité a été en conféquence
jugé par les commiſſaires digne
des éloges de l'Académie , & très- utile à
la marine , ſoit par les nouveautés qu'il
préſente à l'occaſion du mégamètre , foit
pour l'ordre & la clarté qui règnent dans
les trois parties qu'il renferme .
Les Annales de la Bienfaisance , ou les
hommes rappelés àla bienfaiſance ,
MARS. 1775. 95
par les exemples des Peuples anciens
&modernes , qui ont donné , ſoit en
public, foit en particulier , des exemples
d'humanité , de vertu , de généroſité
; 3 yol . in- 8º. br, Prix , 6 liv. A
Lauſanne ; & ſe trouve à Paris , chez
Lacombe , libraire , rue Chriſtine .
د
Il ſeroit trifte , fans doute , pour l'humanité
, que les annales de la bienfai.
fance puffent être renfermées en trois
volumes ; mais l'auteur de ce recueil eftimable
nous prévient que fon objet a été
de raſſembler des exemples de générolité,
'de grandeur d'ame & de bienfaiſance en
alfez grand nombre pour confondre
ces eſprits miſanttopes qui ne croient
point à la vertu qui en vantant fans
ceſſe la leur , ſe récrient contre la mé
chanceté des hommes & calomnient la
nature humaine. On verra que tous les
fiècles , tous les pays ont été diftingués
par des vertus ; que ſi elles paroiſſent
moins nombreuſes &moins fréquentes
que les crimes , c'eſt que ceux - ci font
plus de bruit , & que les autres ſe pratiquent
en filence. On connoît la plupart
des fléaux du genre humain ; preſque tous
ſes bienfaiteurs font ignorés , leur modeſtie
a impoſé le filence à la reconnoif
96 MERCURE DE FRANCE .
fance , la haine & les horreurs ont éternifé
les noms des ſcélerats .
Ces annales font principalement offer.
tes à la jeunetfe . L'auteur eſpère que les
inftituteurs lui fauront quelque gré de ce
travail ; ils pofront le mettre avec fruit
entre les mains de leurs élèves qui y apprendront
à connoître les noms chers à
l'humanité , à les préférer aux noms des
héros qui l'ont affligée , & à apprécier ces
derniers ; ils y puiferont en même tems
une idée générale de l'hiſtoire des peuples
qui ont fait le plus de bruit fur la
terre , & de celle des nations qui exiſtent
'actuellement . Ces notions préliminaires
leur faciliteront une étude plus étendue ,
&ils feront encore prémunis contre les
préjugés que donnent la plupart des hiftoriens
, & contre les faux jugemens qui
ne contribuent que trop à éblouir.
L'auteur des annales fait ici une réflexion
qui ne peut- être remiſe trop fouvent
ſous les yeux du lecteur. « On a
» conſacré , dit- il, dans les faſtes de l'hiſ-
» toire , les triomphes des conquérans ,
» les révolutions des empires & les noms
و د
des hommes illuſtres ; on s'eſt princi-
>> palement empreſſé de tranſmettre à la
» poſtérité les monumens brillans , mais
>> affreux ,
MARS. 177.3 . 97
» aftreux , de l'ambition & de la perver-
" fité humaine. Les annales du monde
>>ne ſemblent être en effet que le tableau
>> de ſes malheurs &de ſes crimes .Avoir
>> les peintures impoſantes que l'on nous
>> a tracées du bouleverſement du globe
» & de la cruauté de ſes tyrans , il ſem-
>>bleroit que la majeſté de l'hiſtoire ne
>> peut ſe ſoutenir qu'en ſe promenant fur
» les ruines des nations. Les éloges pom-
>> peux qu'on prodigue aux Cyrus , aux
»Alexandre , aux César , les font ad-
>> mirer lors même qu'ils ſe baignent dans
>> le ſang de leurs proches , de leurs amis
» & de leurs concitoyens ; on diroit que
> la véritable grandeur conſiſte à détruire.
La bienfaiſance eſt la vertu qui nous
rapproche le plus de la Divinité,qui ayant
créé les hommes pour qu'ils foient heureux
, veut leur bonheur. Les Scythes ,
pourſuivis par Alexandre juſqu'au milieu,
des bois & des rochers qu'ils habitoient ,
dirent à ce conquérant qui vouloit paſſer
pour le fils de Jupiter Ammon : Tu n'es
pas un Dieu , puiſque tu fais du mal aux
hommes.
Léopold , Duc ſouverain de Lorraine,
méritoit bien une place dans ces annales
E
)
98 MERCURE DE FRANCE.
par fon caractère bienfaiſant. On faiſoit
àce Prince le récit de quelques avantages
qu'un Souverain venoit de faire à ſes
peuples. Il le devoit , répondit le Duc;je
quitterois demain ma souveraineté , fije
ne pouvoisfaire du bien. Un Gentilhomme
, qui ne lui avoit jamais rien demandé
, quoiqu'il fût dans le beſoin , jouoit
avec fon maître & gagnoit beaucoup :
Vous jouez bien malheureusement , dit- il
au Prince. Jamais , repartit Léopold , la
fortune ne m'a mieuxfervi ; maisjedevoisfeul
m'en appercevoir.
L'auteur des annales , en nous rappelant
à l'article de Turenne, les principaux
traits de la vie de ce grand Général,n'oublie
point celui qui lui mérita le glorieux
ritre de Père des Soldats. L'armée de
France faifoit une pénible retraite pendant
laquelle Turenne étoit jour & nuit
en action , pour mettre les troupes à couvert
des infultes des Impériaux. Dans le
cours de cette marche , le vicomte de Turenne
retourne ſur ſes pas , pour voir fi
tout eſt en ordre ; il apperçoit un foldat
qui n'ayant plus la force de ſe foutenir
s'étoit jeté au pié d'un arbre pour y attendre
la finde ſes maux : le général auſſitôt
defcend de cheval , aide le ſoldat à ſe
,
MARS. 1773. 99
relever , lui donne ſa monture , &l'accompagne
lui - même à pied , juſqu'à ce
qu'il eut pu joindre les chariots , où il le
fit placer. Cette bienfaiſance du général ,
&ſes vertus militaires , lui avoient mérité
la confiance de ſon armée,& lui avoient
en quelque forte attaché tous ſes ſoldats
par les liens de la reconnoiſſance. Un
jour , qu'épuiſé de veilles &de fatigues ,
il s'étoit couché derrière un buiſſon , des
Fantaſfins qui voyoient en paſſant que la
neige tomboit fur lui, coupèrent des bran.
ches d'arbres, & lui en firent un abri . Des
Cavaliers arrivèrent qui le couvrirent de
leurs manteaux. Turenne s'éveille dans
cet inſtant , & demande à quoi on s'amu
fe. « Nous voulons , répondirent les fol-
>> dats , conſerver notre père ; c'eſt notre
>> plus grande affaire. Si nous venions à
>> le perdre , qui nous rameneroit dans
>> notre pays ? »
L'hiſtorien , après nous avoir rappelé
les vertus des grands hommes , nous entretient
de quelques traits particuliers de
courage , de générofité , de dévouement ,
d'autant plus dignes de notre admiration
qu'ils ſe ſont paſſés en ſilence . Le Prince
Mauricede Naſſau voulant ſe rendre maître
de Breda , ville des Pays - Bas , qui
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
avoit appartenu à ſa Maiſon & enſuite à
la République des Provinces . Unies , la
furprit par ce ſtratagême : Il y envoya, en
1599 , un bateau chargé de tourbes , ſous
leſquelles il avoit fait cacher environ
ſoixante ſoldats qui s'emparèrent du château.
Pendant cette expédition un foldat
ne pouvant s'empêcher de touſſer , pria
unde ſes camarades de le tuer , de peur
que cette toux incommode ne découvrit
l'entrepriſe à ceux de la ville; mais les
bateliers , en tirant ſouvent la pompe ,
empêchèrent qu'on ne l'entendît. Un pareil
dévouement à la gloire de fon Général
& de ſa patrie , méritoit que l'hiſtoire
nous conſervât le nom de ce généreux
foldat. :
Dictionnaire historique des ſaints Perfonnages
, où l'on peutprendre une notion
exacte & fuffiſante de la vie & des
actions mémorables des Héros du
Chriſtianiſme : des Apôtres , desPontifes
, des Patriarches , des Evêques ,
des Solitaires fameux de l'Orient &
de l'Occident , des Vierges , des Martyrs
, des Confeſſeurs , de tous ceux
dont les Eglifes grecque & latine ont
confervé les noms dans leurs faſtes , ou
MARS. 1773. Ior
conſacré la mémoire par un culte public
; 2 vol . in - 8 ° . petit format. A
Paris , chez Vincent , imprimeur - libraire
, rue des Mathurins , hôtel de
Clugny.
L'auteur de ce dictionnaire rappelle à
notre mémoire bien des exemples capables
de nourrir la piété & d'animer notre
zèle pour le maintien de la foi que
nos pères nous ont tranſmiſe. Il s'eſt contenté
de puiſer dans les meilleures fources,
ſans ſe permettre aucune difcuffion
fur pluſieurs faits qui en étoient fufceptibles,
mais qu'une pieuſe crédulité ſemble
avoir aujourd'hui conſacrés parmi
nous.
Guide du Commerce
د contenant quatre
parties , ſavoir ; la première comprend
le commerce de la Chine , celui du
Perou , celui de l'Amérique , avec des
modèles d'achat & de vente, & c. La
ſeconde eſt la manière de tenir les livres
de compte en parties ſimples &
en parties doubles , tant en particulier
qu'en ſociété , avec inſtructions &
modèles d'iceux , & de billets , de lettres
de change , de reſcriptions , d'avals
, & c. La troiſième contient la gef
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
tion d'une cargaiſon de navire à l'Amérique
, utile , tant aux navigateurs ,
aux géreurs de cargaiſon ou de pacotilles
, qu'aux négocians & aux habitans
des Ifles , &c. La quatrième eſt la
manière de traiter , de troquer ou d'acheter
les Noirs en Afrique , ou vulgairement
dit à la côtede Guinée ; &
d'acheter les retours en Amérique ,
auſſi vulgairement dit , aux Iſles , pour
France ,& c . avec des tableaux de traite
de Nègres , & d'achat en retour , trèsbien
gravés en taille- douce ,& trèsexpéditifs
pour ceux qui ne veulent
pas en former , parce qu'il y en a qui
font prêts à remplir. Par C. F. Gaignat
de Laulnais , ancien négociantde Nantes
, ci- devant profeſſeur de la grande
Ecole deCommerce à Paris , & acquellement
bourgeois à Sceaux du Maine ,
&procureur fiſcal de S. A. S. Mgr le
Comre d'Ea , en ſa baronnie de Sceaux,
&dépendances ; vol . in fol. A Paris ,
chez Deſpilly, libraire, rue St Jacques ;
Durand neveu , libraire , rue Galande ;
Valade , libraire , rue St Jacques .
Les dérails que l'auteur a mis en tête
de ceGuideduCommerce,indiquent aſſez
les objets qu'il renferme. C'eſt un de ces
MARS. 1773. 103
livres qui font plutôt connoître les inftrumens
de la ſcience que la ſcience même,
& où l'on cherche moins une diction
pure& foignée que des inſtructions utiles
&pratiques.
Dictionnaire abrégé d'Antiquités , pour
ſervir à l'intelligence de l'hiſtoire ancienne
, tant facrée que profane , & à
celledes auteurs grecs & latins,
Magis offendit nimium quam parum .
Cic.
vol . in- 12. petit format ; nouvelle édition.
Prix , 3 liv. relié. A Paris , chez
Saillant & Nyon , rue St Jean - de-
Beauvais , vis-à vis le collége , & la V.
Deſaint , rue du Foin.
Il eſt peu d'abrégés plus exacts , plus
précis , plus ſoignés que celui- ci. La première
édition en a été publiée en 1760;
& il auroit été facile à M. Monchablon ,
qui en eſt l'auteur , de rendre cette feconde
édition beaucoup plus volumineuſe
: mais cet écrivain eſtimable penſe avec
Cicéron que le trop choque toujours plus
que le trop peu. On doit fur- tout ſe rappeler
cette maxime lorſque l'on écrit.
pour les jeunes gens toujours trop dif
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
traits , trop diſſipés pour goûter des explications
en difcours , & qui leur préſentent
plus de mots que de choſes. M. Monchablon
n'adonc fait entrer dans cette nouvelle
édition que des explications indifpenſables
& des additions abſolument
néceſſaires à l'objet de ce dictionnaire qui
eſt de fervir d'introduction à l'étude de
l'antiquité , & de faciliter la lecture des
hiſtoriens & des auteurs claſſiques.
Elémens de la Langue Angloise , ouMéthode-
pratique pour apprendre facilement
cette langue ; par M. Siret ; vol.
in- 8°. de 111 pages. A Paris , chez
Ruault , libraire , rue de la Harpe près
• de la rue Serpente.
Ces élémens que l'auteur a eu ſoin de
rendre clairs & méthodiques ſont diviſés,
en trois parties. Il nous donne d'abord l'analyſe
des mots& range ces mots dans les
claſſes qui leur font propres. Il emploie
la méthode que les grammairiens appellent
déclinaiſon pour expliquer toutes les
variationsque ces mots éprovent. A l'égard
des verbes il les a réduits à un petit
nombre de pages , dans lesquelles on
trouvera non ſeulement tous les accidens
dont leur conjugaiſon eſt ſuſceptible ,
MARS. 1773. τος
mais encore tout ce qui concerne l'uſage
& la conſtruction de leurs tems &de leurs
modes. La ſeconde partie de ces élémens
contient la ſyntaxe. L'auteur démontre
, par des règles très - ſimples , la
place que chaque mot doit occuper dans
le diſcours. Des exemples viennent à
l'appui des règles. L'auteur a de plus
ajouté à chaque chapitre , des exercices
particuliers où les mots font accompagnés
de chiffres qui indiquent la règle
qui y a rapport. Cette méthode luia paru
néceſſaire pour que le lecteur fit marcher
la pratique de pair avec la théorie. Dans
la troiſième & dernière partie de ces élémens
l'auteur examine les principaux
idiomes françois & anglois . Il a détaillé
autant qu'il lui a été poſſible les différens
effets que les mêmes mots peuvent produire
dans le diſcours. Cette partie a été
trop négligée par les grammairiens. Elle
eſt néanmoins très néceſſaire. Il ne fuffic
pas en effet de ſavoir par coeur tous les
mots d'une langue , & la manière de les
arranger dans la conſtruction des phraſes .
Ces mêmes mots font ſuſceptibles de tant
de ſignifications oppoſées , qu'à moins
d'avoir une connoiſſance particulière du
génie de cette langue , il eſt moralement
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
impoſſible de pénétrer le ſens des auteurs
qu'on lit.
Cette grammaire n'eſt point groſſie
par des recueils de mots ; mais l'auteur a
remplacé ces fortes de vocabulaires, toujours
infuffifans , par une collection des
principaux noms, verbes & adjectifs, qui,
foit par leur terminaiſon , ſoit par les
particules qui les accompagnent , font , à
notre égard , partie des idiomes anglois.
Comme cet ouvrage eſt moins ſpéculatif
que pratique , l'auteur a cru devoir ſe
diſpenſer d'entrer dans des détails ſouvent
inintelligibles , & preſque toujours
inutiles fur la prononciation . Pronunciatio
enim nec fcribitur , nec pingitur , nec
eam hauririfas eft nifi vivâ voce.
Francifci - Mariæ Muſcettule , Archiepifcopi
Roffanenfis , differtatio Theologicolegalis
, deſponfalibus & matrimoniis ,
&c. Traité Théologico - légal des engagemens
& mariages contractés par
les enfans de famille à l'inſçu de leurs
pére & mère , ou contre leurs juſtes
oppoſitions ; par François- Marie Mufcettula
, Archevêque de Roſſano, avec
les remarques d'Alexis Symmaque
Mazochi , & des additions qui font
MARS. 1773. 107
ſuivies d'un nouvel appendix de quelques
déciſions de la Rote Romaine
qui , ſur le refus bien fondé du confentement
des père & mère s'oppoſent à
l'exécution des fiançailles ou des promeſſes
de mariage faites par les enfans
de famille ; & la réponſe pour la vérité
des principes fur cette matière , du P.
Virginio Valſechi , religieux du Ment
Caffin; vol . in- 4º. de près de soo pag.
conforme à l'exemplaire imprimé à
Rome en 1766 ; prix , 11 livres relié.
A Bruxelles , chez Emanuel Flon , libraire
, près de la Monnoye ; & à Paris
, chez Valade , rue St Jacques , près
celle des Mathurins .
La differtation de l'Archevêque de
Roſſano eſtici préſentée ſous le titre
modeſte de doutes. Mais l'auteur y rappelle
les grands principes du droit canonique
& civil qui confirment ou modifient
le pouvoir que le droit naturel & le
droit des gens accordent aux pères & mè
res ſur leurs enfans. Les décisions du
Tribunal de la Rote & les réponſes des
Jurifconfultes rapportées dans ce même
volume , jettent un nouveau jour ſur la
matière qui eſt ici traitée , & que l'on
peut regarder comme une des plus im
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
portantes du bareau par les queſtions délicates
qu'elle préſente , &dont pluſieurs
tiennent au maintien des bonnes moeurs
&àla paix des familles.
Statuts & Réglemens généraux pour les
Maîtres en chirurgie des provinces du
royaume , donnés à Marly le 24 Février
1730 ; cinquième édition ; vol .
in 4° . A Paris , chez P. Fr. Didot , le
jeune , libraire de la Faculté de Médecine
, quai des Auguſtins.
Cette nouvelle édition eſt augmentée
des édits , arrêts & déclarations qui y ont
rapport , de différentes notes& éclairciffemens
, de modèles pour les lettres de
maîtriſe , &c . Elle est dédiée à M. de la
Martinière , conſeiller d'état , premier
chirurgien du Roi , par M. le Blond
d'Olblen , avocat en parlement , ſecrétaire
de M. le premier chirurgien du Roi .
* Eloges des Académiciens de l'Académie
royale des Sciences , morts depuis 1666
juſqu'en 1699 ; par M. le Marquis de
Condorcet , de la même académie &
* Cet Article & les deux fuivant font de M.
delaHarpe.
MARS. 1773 . 109
de la Société royale de Turin . A Paris ,
hôtel de Thou , rue des Poitevins.
Tout le monde ſait que la liſte des
Académiciens loués par le célèbre Fontenelle
ne commence qu'à l'année 1699 ,
époque où l'Academie des Sciences commençait
à fortir de l'état de langueur où
elle étoit reſtée depuis la mort de Colbert
, & reprenait une nouvelle vie ſous
les auſpices de l'Abbé Bignon. Fontenelle
pouffa ſon travail juſqu'à l'année 1740 .
« Ce recueil ( dit le nouveau panégyriſte)
>> eſt un des livres qu'on retit le plus ; &
» on ne le relit jamais ſans y découvrir
>> de nouveaux charmes , ſans admirer ce
*" talent fi rare d'être clair dans les chofes
>> les plus difficiles , de dire les plus com-
« munes avec fineſſe , & les plus fines
» avec cette ſimplicité qui les rend plus
>> piquantes. »
:
Les Académiciens morts depuis l'année
1666 , tems de l'établiſſement de
l'Académie , juſqu'en 1699 , n'avoient
point encore eu d'éloges ; & cet ouvrage
manquait à l'hiſtoire des ſciences. C'eft
ce vuide que M. le Marquis de Condorcet
a eſſayé de remplir ; & perſonne n'en
était plus capable que lui. Avec une tête
auſſi philofophique que M. de Fontenelle ,
110 MERCURE DE FRANCE.
il paroît avoir un goût plus für. Il a beau
coup d'eſprit , &n'en abuſe jamais. Son
ouvrage eſt précédé d'un avertiſſement
qui contient quelques détails hiſtoriques
fur l'Académie des ſciences . Le Duc
d'Orléans Régent avait projeté de lui
donner un Préſident perpétuel ; il jeta les
yeux fur Fontenelle . « Jamais peut- être
>>perſonne ne fut plus digne d'une telle
>>place. On fait avec combien de clarté,
» & même d'agrément , il parlait la lan-
>> gue des ſeiences les plus abſtraites ; il
>> connaiſſait & leur utilité directe &
> cette autre utilité cachée aux yeux du
> vulgaire , qui conſiſte à produire dans
>> les opinions une révolution inſenſible.
>> Embraſſant d'un même coup-d'oeil l'é-
>> conomie de toutes les ſciences , leurs
>>>liaiſons & leur influence réciproque ,
>>il ſavoit également admirer le génie
>> qui crée , & eſtimer les talens inférieurs,
» qui deſtinés à éclaircir les détails des
>> ſciences , ſont peut-être auſſi néceſſai-
>>res à leurs progrès que le génie même .
>>Ami de l'ordre , comme d'un moyen
> de conſerver la paix ; aimant la paix
>>comme ſon premier beſoin , ne pou-
>>vant exciter la jalouſie dans une com-
>>pagnie où la réputation acquiſe par les
» ſciences a le premier rang; chériſſant
MARS. 1773. im
>> trop ſon repos pour abuſer de l'autori-
» té ; convaincu que la liberté eſt de tous
>>les encouragemens le plus utile aux
>> ſciences ; également incapable enfin
» d'être égaré , foit par l'amitié , ſoit par
>>la haine , il convenoit à cette place par
>> ſon caractère , encore plus que par ſon
» eſprit.
>>Cependant lorſque M. le Régent lui
>>parla de ce projet : Monſeigneur , ré-
>> pondit il , ne m'ôtez pas la douceur de
>> vivre avec mes égaux.
>>Cette réponſe noble& touchante eſt
>>bien digne d'un philoſophe , qui dans
>> une ſi longue vie , a montré conſtam-
>> ment un eſprit fage & une ame élevée.
>> Newton a été Préſident de la Société
> royale , dans un tems , il est vrai , où
>> elle n'était compoſée que de ſes diſci-
» ples. Léibnitz a accepté le titre de Chef
>>perpétuel de l'Académie de Berlin,qu'il
>> avoit fondée. Nous avons vu un Sage
>> plus généreux , ( M. d'Alembert ) refu-
>> fer cette même place ,& dédaigner dans
>> les ſociétés littéraires toute autre ſupé-
>>riorité que celle de ſon génie .»
Le premier ſavant , dont l'ouvrage de
M. de Condorcet faſſe mention , eſt Marin
Cureau de la Chambre , médecin du
Roi. Ses connaiſſances ne ſe bornaient
112 MERCURE DE FRANCE.
pas à lamédecine. Le Cardinal de Richelieu
le choiſit pour répondre au livre
qu'avait fait Herſant en faveur des prétentions
de la Cour de Rome. L'auteur
des éloges rapporte , à - propos de ce livre,
une anecdote affez remarquable . «Il fat
>> regardé en France comme ſéditieux , &
» l'on ordonna des recherches contre l'au-
>> teur qui chercha un aſyle auprès de ceux
>> dont il avait défendu la cauſe ; mais , à
>> Rome même ,,il fut pourſuivi par l'In-
>> quiſition comme Janſéniſte, & excom-
>> munié pour n'avoir pas comparu. »
i
La Chambre , que le Cardinal avait
fait recevoir dans l'Académie Françaiſe
lors de fon établiſſement en 1635 , ne put
lui refuſer ſa plume pour réfuter le livre
de Herſant. On a oublié l'ouvrage & la
réponſe, ainſi que ſes livres de phyſique.
On a de lui un autre ouvrage intitulé le
ſyſtème de l'ame. « L'auteur y parle de
» l'extenfion de l'ame , de ſes parties , de
> ſa grandeur, de ſafigure. Son extenſion
>> eſt réelle, dit il, comme celle des corps ,
>& elle n'en diffère que parce qu'elle
» n'eſt pas impénétrable. Il croirait pref-
>> que blafphemer , s'il ne lui ſuppoſait
>pas cette extenfion ; car alors elle ferait
>>fans limites & immenfe comme Dieu.
>> L'ame de l'homme eſt plus grande que
MARS. 1773 . 113
» celle de l'éléphant , de la baleine, &des
>>plus grands arbres. Si elle eſt indiviſi-
>> ble , ce n'eſt pas qu'elle ſoit ſimple ;
>> c'eſt que , comme les atômes , elle ré-
>>ſiſte à la diviſion..
>>Ces étranges aſſertions ſe trouvent
>> dans un livre dédié à Louis XIV , &
» non - ſeulement l'auteur ne fut point
» perſécuté ; mais il n'en eut pas moins
» la réputation d'un philofophe religieux
(voyez Moréri , & l'hiſtoire de l'Aca-
>> mie. ) On pardonna donc à la Chambre
>> ſes opinions en faveur de ſa piété ; ou
> peut être dut- il au peu de ſuccès de ſon
>> ouvrage , le bonheur d'échapper à l'en-
ود vie. Elle avait pour lors deplusgrands
>> objets ; Paſcal & la mémoire récente de
» Deſcartes. »
Le ſecond éloge eſt celui de Roberval :
le nomde ce ſavant eſt cité par Boileau
dans la fatyre contre les Femmes.
:
Bon. C'eſt cette ſavante
Qu'eſtime Roberval & que Sauveur fréquente.
Ce vers prouve ſa réputation. Ilſe diſtingua
parmi les géomètres ; mais on lui reproche
avec raiſon de n'avoir pas fenti le
mérite de Dſcartes , qui même en géométrie
, était fort au- deſſus de lui,comme
114 MERCURE DE FRANCE.
il était au-deſſus de ſon ſiècle par ſon gé
nie philoſophique. Roberval écrivit contre
Deſcartes avec ce ton d'inimitié qui
nedevraitjamais entrer dans les combats
de l'eſprit. Il voulut tirer des principes
de Deſcartes des conféquences ridicules ,
& ne s'apperçut pas que le ridicule était
tout entier de ſon côté. Cette vanité
>> mal entendue ( dit le Philoſophe auteur
>> de ſon éloge) nuitit à la réputation & au
>> repos de Roberval. S'il avait étudié la
>>géométrie de Deſcartes au lieu de la
>>combattre, il aurait été le premier parmi
>>ſes diſciples , & cette gloire eût mieux
> valu , ſans doute , que le triſte honneur
• d'avoir été ſon ennemi plutôt que ſon
» rival. »
Vient enſuite Nicolas Frénicle de Beſſi ,
conſeiller à la cour des monnoies , l'un
des premiers académiciens , géomètre&
naturaliſte . On trouve un grand nom
>>bre de magiſtrats dans la liſte des ſa-
>>vans de cet âge. La gravité de leur état
>>ne leur permettait ni les divertiſſemens
>> bruyans de la nobleſſe militaire , ni la
» ſociéré des femmes. Ils n'étaient point
>> forcés à ces longues diſtractions qu'en-
>> traînent les petits devoirs impoſés aux
>> gens qui vivent dans le monde ; ainſi
> ceux des magiſtrats qui avoient trop
MARS. 1773. IIS
» d'activité pour que les douceurs de la
» vie domeſtique puſſent leur ſuffire, n'a-
>> vaient alors d'autre délaſſement que
» l'étude , & ils oſaient publier le fruit
» de leurs travaux , ſans craindre de pa-
>> raître avoir des momens de loiſir . L'im-
» portance , ce moyen de remplacer le
>> crédit ou le mérite , n'a pu devenit une
>> charlatanetie commune , que depuis le
> tems où tous les oififs d'une capitale
>>font venus à ne former qu'une grande
> ſociété , ſi étendue & fi frivole , qu'on
> peut eſpérer de n'être jamais connu de
» ceux même avec qui on paſſe ſa vie. »
Al'éloge de Frénicle ſuccède celui de
l'Abbé Picard , à qui l'on eſt redevable
de l'ouvrage intitulé la connaiſſance des
tems , qu'on a tant perfectionné depuis.
Nous n'entrerons dans aucun détail fur
les travaux mathématiques de ce ſavant ,
non plus que ſur les opérations phyſiques
de M. Mariotte & de M. Duclos. Cette
diſcuſſion eſt du reffort d'un trop petit
nombre de lecteurs. Paſſons à l'éloge de
l'architecte Blondel , donc l'arc-de-triomphe
nommé aujourd'hui la porte St Denis,
a immortaliſé le nom . Il fut lecteur au
Collége Royal , directeur de l'académie
d'architecture inſtituée par Colbert , con-
:
116 MERCURE DE FRANCE.
ſeiller d'état & maréchal de camp. Ce
dernier grade fut la récompenſe d'un ouvrage
ſur l'art de tirer les bombes & fur
les fortifications. « De plus grands ma-
>>thématiciens , ( dit M. de Condorcet )
>> ont eu moins d'honneurs & de places ;
>>Mais Blondel a eu le mérite d'appliquer
>>les mathématiques à deux arts bien chers
>>à l'orgueil des grands , l'art d'élever des
>> maffes éternelles ,& fur tout celuide
>> détruire les hommes .
C'eſt dans l'éloge de Claude Perrault ,
architecte encore plus célèbre que Blondel
, que l'auteur a répandu plus de ré-
Aexions &d'idées. Il obſerve que beaucoup
de gens ne le connaiſſent que par
les fatyres & les épigrammes de Boileau ,
lorſqu'il ne devrait l'être que par la fameuſe
colonnade du Louvre.
" Il y a peu d'homines qui ſoient en
» état de juger par eux- mêmes ; un plus
>> petit nombre encore juge d'après ſon
>> avis. Ainſi un ſatyrique eſt toujours fûr
>> de nuire , lors même qu'il parle de ce
>>qu'il entend le moins ; & c'eſt en par-
>> tie ce qui rend ce métier ſi facile & fi
>> mépriſable.
>>La Faculté de Médecine , meilleur
» juge du mérite de Perrault , a vengé ſa ۱
MARS. 1773 .
117
>>mémoire , en plaçant ſon portrait avec
>>celuide ſes plus illuſtres membres. Les
>>Corps , naturellement oppoſés à tout ce
» qui fort des règles ordinaires , ne ſe
>>portent qu'avec une forte de répugnan-
» ce à décerner des honneurs éclatans ; &
» puiſque la Faculté a accordé cette dif-
» tinction à Perrault , c'eſt une preuve
» qu'il en était bien digne ,& que Boileau
» a été bien injuſte .
>>Peut-être verra - ton , avec plaiſir ,
» quelles cauſes rendirent ennemis deux
» hommes , qui auraient dû reſter unis
>>puiſque tous deux avaient un mérite
» réel. D'abord ils ne pouvaient avoir
>> l'un pour l'autre une eſtime ſentie.
>>Boileau , qui n'eſtimait que les vers ,
>> Port Royal & les Anciens , ne pouvait
>> ſentir le prix de l'eſprit philoſophique
» & des talens de Perrault ; Perrault re-
>> gardoit Boileau avec la ſupériorité que
>> les hommes qui ont des idées à eux ,af-
>> fectent quelquefois ſur ceux en qui ils
>> ne voient d'autre mérite que celui de
>> donner aux idées des autres une expreſ
>>fion plus heureuſe.
: >>Cet orgueil feroit peut- être fondé , ſi
>> les hommes n'étaient que raiſonnables:
mais ils ſont ſenſibles ; il ne ſuffit pas
118 MERCURE DE FRANCE.
»de leur prouver une vérité pour qu'ils
>> la croient , il faut la leur faire aimer ,
>> flatter leurs ſens & parler à leurs paf-
> ſions. Ainsi , on doit regarder la poëſie
>> comme un moyen d'éclairer les hom.
mes & de les rendre meilleurs. Mais
alors auſſi , il faudra placer au premier
>> rang des poëtes l'homme ſupérieur ,
>> qui ſachant ſe rendre maître de nos
>> opinions & de nos paffions , joindra au
>>génie de la poëſie, ledon peut- être plus
>> rare encore , d'avoir de grandes pen-
> ſées.
>>Le philoſophe Perrault aurait donc
>> eu tortde ne pas eſtimer un grand poë-
» te; mais Boileau , qui eſt un grand
>>poëte pour les gens de goût & les ama-
>> teurs de la poësie , n'eſt preſque qu'un
» verſificateur pour ceux qui ne font que
>> philoſophes.
:
>D'ailleurs lorſque Deſpréaux & Per-
> rault commencèrentà ſe connaître , le
>> poëte n'avait donné que des ſatyres; &
>> Perrault , occupé ſans relâche à chercher
» ou développer des vérités nouvelles ,
> ne pouvait ni concevoir qu'on paſſat ſa
> vie à tourmenter celle de Cottin & de
» l'Abbé de Pure , ni attacher aſſez de
>> prix au bon goût pour croire que BoiMARS.
1773. 119
» leau eût le droit d'affliger ceux qui en
>>manquaient.
>>Ainfi Perrault parla des ſatyres avec
» un mépris bien offenfant , celui d'une
>> ame ſenſible & honnête , qui ne peut
>> regarder comme innocentes des plai-
>> fanteries , cruelles pour ceux qui en font
>> l'objet& inutiles aux autres.
>>Enfin , comme Perrault était plus
>> frappé des erreurs des Anciens dans la
>>phyſique , que ſenſible à leurs beautés
» poëtiques , il voyait le culte rendu par
>> Deſpréaux à Homère ou à Pindare , du
» même oeil que le reſpect des Scholafti-
>> ques pour les erreurs d'Ariftote.
>> Roileau , qu'offenſaient également
>> les opinions&les diſcours de Perrault ,
>> devait donc le haïr. Cette haine le ren-
>> dit injuſte. On a oublié ſes injustices
>> contre des gens obfcurs , qu'il a eu la
>> faibleſſe d'attaquer; mais le ſouvenir
>> de ſon injustice envers Perrault fera
» éternel , comme la colonnade du Lou-
>> vre , dont il a voulu lui dérober la
> gloire.
>>Il manquait à la capitale de la France
>> un palais qui répondit à la grandeur de
>> Louis XIV , & à la puiſſance de la Na-
>tion Françaiſe. Louis Quatorze voulut
» qu'il fût élevé par l'architecte le plus
120 MERCURE DE FRANCE.
>> célèbre de l'Europe ; & il appela de
>>Rome le Cavalier Bernin , qui chargé
» de décorer la Baſilique de St Pierre ,
> avait ofé , avec ſuccès , mêler ſes tra-
» vaux à ceux de Michel Ange , & qui
>> réuniſſait comme lui des talens rares
» pour tous les arts dépendans du deſſin.
» Jamais , depuis les beaux ſiècles de la
>>Grèce , aucun artiſte n'avoit reçu des
>>honneurs comparables à ceux que le
>> Roi prodigua au Bernin.
>>Son voyagé n'eut pas le ſuccès qu'on
>> en avait attendu. Ce grand artiſte avait
» vieilli ; ſon génie avait perdu de ſes
>> forces , & il ne pouvait ſe le cacher.
» Dela vinrent , & l'impatience avec la-
» quelle il ſouffrait les contraditions , &
» ſa répugnance à prolonger ſon ſéjour ,
" & les louanges ridicules qu'il ſe don-
» naità lui - même. C'eſt parce que fon
» génie ne l'inſpirait plus ,qu'il diſait que
>> c'était la Vierge qui lui avait inſpiré le
» deſſin du Louvre. On jeta , avec beau-
» coup de pompe , les fondemens de cet
» édifice; mais quoique le deſſin du Bernin
eût de grandes beautés , il était bien
» loin de cette majeſté que devait avoir le
>> palais de Louis XIV.
» Après le départ du Bernin, on voulut
> comparer de nouveau ſon deſſin avec
« ceux
MARS. 1773 . 121
>> ceux des Architectes Français. Perrauit,
>> qui n'était point connu comme archi-
>> tecte , en avait donné un avant l'arrivée
>> du Bernin ; il fut mis en concurrence
→ avec celui de l'Architecte italien , ainfi
>> qu'un troiſième , dont Dorbay , élève
>> de le Vau , était l'auteur. Heureuſe-
>> ment pour la gloire de notre architec-
» ture , Louis XIV , qui dans les arts
>> avait fur tout le fentiment de la gran-
>> deur , préféra le deſſin de Perrault , &
>> ce périftile ſi majestueux & fi fimple
>> fut élevé ſur ſes deſſins , & avec des
>> machines de ſon invention . »
Voilàle langagede laraiſon la plus éclairée&
la plus impartiale. Ily ades fanatiques
de toute eſpèce : les uns croiraient
déshonorer la muſe de Boileau s'ils pouvaient
avouer qu'il ait eu quelques torts ,
les autres croiraientne pas fentir affez le
mérite de Perrault , s'ils ne traitaient pas
avec un mépris déclaré le verfificateur
Boileau. L'écrivain élevé au - deſſus des
préjugés , reconnaît les travers & les faibleſſesde
ces deux hommes,& les explique
fans calomnier leur nom ni leur gloire,&
fans injurier ni le génie de la poëfie
ni celui des arts , qui tous deux peuvent
ſe tromper dans leurs préventions en produiſantdes
chefs-d'oeuvre.
F
122 MERCURE DE FRANCE .
L'auteur rappelle les obligationsqu'ont
eues les gens de lettres à la famille Perrault.
L'on fait qu'ils étaient quatre frères,
celui dont nous venons de parler , un autre
, docteur en théologie , exclus de la
Sorbonne en même tems que le fameux
Arnaud ; un troiſième , receveur- général
des finances de Paris , auteur d'un traité
fur l'origine des fontaines,&de la traduction
de la Secchia rapita ; le dernier enfin
premier commis de la ſurintendance des
bâtimens , connu par la querelle des Anciens
& des Modernes ,
Ce ſont eux principalement qui ont
» inſpiré à Colbert de protéger les ſcien-
>> ces d'une manière ſi flatteuſe pour les
» ſavans , & fi honorable pour lui-mê-
» me. Le Cardinal de Richelieu n'avait
» vu , dans les gens de lettres , que des
>> hommes utiles à ſa gloire . Colbert, di-
>> rigé par Perrault , les traita comme des
>> hommes utiles à l'humanité , dont la
> gloire honore leur pays & leur ſiècle .
>>Cette juſtice , rendue aux talens par
» la puiflance , a rappelé les gens de let-
» tres à la dignité de leur état , qu'ils
» avaient oubliée. S'il règne maintenant
>> une concorde reſpectable entre tous ceux
>> qui ont des talens , s'ils ont obtenu l'eſ
>> time&leshommages des Nations étran
MARS. 1773 .
123
>> gères ; s'ils ont l'honneur d'être haïs des
>> hommes mépriſables , ils le doivent à
>>l'eſprit qu'a répandu dans la littérature
>> le prix que Colbert attachait aux tra-
» vaux littéraires ; ils le doivent peut- être
» à Perrault .
Les éloges de Huygens , de Charas ,
de Roëmer terminent ce petit volume.
Nous citerons encore un trait affez curieux
de la vie de Charas. Il était profeſſeurde
chymie au Collége royal , & fes leçons
ont été imprimées ſous le titre de Pharmacopée
royale , gallénique & chymique.
Cet ouvrage fut traduit en toutes les langues
de l'Europe , & même en Chinois ;
mais l'auteur , qui était proteſtant , fut
obligé de fortir de France en 1680 , & fe
retira en Angleterre où l'avait appelé
Charles Second. Il quitta ce pays après la
mort de ſon protecteur , &alla exercer la
médecine en Hollande. C'eſt delà qu'il
fut mandé auprès du Roi d'Eſpagne Charles
II , pour rétablir ſa ſanté.
<<Une fable s'était répandue aux envi-
>> rons de Tolède : on y croyait qu'unAr-
>>chevêque de cette ville avait obtenu du
» Ciel que les vipères n'auraient point de
» venin à douze lieues au tour de Tolède .
»Ce préjugé pouvait être funeſte. Charas
:
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
>>>prouva, par des expériences ſur les ani-
>> maux , que la morſure des vipères était
>> auffi mortelle dans la Caſtille que dans
>> tout autre pays. Il déſabuſa même quel.
>>>ques grands Seigneurs ; mais les méde
→ cins,jalouxde ſa faveur à laCour,déférè-
>>rent ſes expériences au Saint Office , &
>> Charas fut traîné , à ſoixante - douze
>> ans , dans les cachots de l'Inquifition ,
>>pour avoir mal parlé des vipères. Il en
>>fortit au bout de quatre mois , en abju-
>> rant la Religion Proteſtante. Dès-lors
>> les obſtacles qui l'avaient éloigné de ſa
>> patrie ne ſubſiſtèrent plus : il y revint ,
>>&y retrouva fon fils , devenu Catholi-
>>que comme lui , mais fans avoir eu
>>beſoin d'une épreuve auſſi cruelle. Ce
>> fut alors que le Roi le nomma de l'A-
>> cadémie des Sciences. Il était encore
>>robufte& capable de travail : il fit pour
>>l'académiede nouvelles expériences fur
>> lesvipères , dont heureuſement il était
>> permis à Paris de dire tout ce qu'on
>> voulait. >>
Cet ouvrage doit faire honneur aux
connaiſſances & aux talens de M. le Mar
quis de Condorcet. Ily règne une philofophie
douce & mêlée de ſenſibilité, fans
prétention & ſans verbiage. Le ſtyle en
MARS. 1773 125
eſt ſage& précis , & convenable au ſujet ,
fans écart& fans lieux communs . Ce mérite
devient ſi prodigieuſement rare qu'on
ne ſaurait trop le louer quand on en rencontredes
modèles .
La Voix des Pauvres , Epitre au Roi fur
l'incendie de l'Hôtel - Dieu , par M.
Marmontel , hiſtoriographe de France,
de l'Académie Françaiſe ; vendue au
profit des Pauvres , à Paris , chez Valade
, libraire , rue St Jacques , vis-àvis
celledes Mathurins .
Cet ouvrage , inſpiré par cette philoſophie
bienfaiſante qui s'occupe dubonheur
deshommes , eſt precédé d'une excellente
préface dont le but eſt d'expliquer & de
juſtifier le voeu général pour la construction
de l'Hôtel-Dieu dans un nouvel emplacement.
L'auteur citoyen expoſe avec
autant de vérité que d'énergie l'état déplorable
où ſont réduits les malades dans
un hôpital beaucoup trop étroit pour leur
nombre, où la contagion &le mauvais air
rendent ſouvent tous les ſecours inutiles.
• Il n'eſt perſonne qui ne frémiſſe d'hor-
» reur & de pitié , en voyant au milieu
>> d'une ville opulente , un hopital où les
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
> malades font quatre dans un même lit.
>> La ſeule idée de l'incommodité que les
angoiſſes , les cris , les plaintes de ces
>>>malheureux , leur caufent réciproque-
>> ment ; de l'impoſſibilité de repoſer un
>> ſeul inftant , l'un à côté de l'autre ; du
>> tourment de cette infomnie , dans un
>>>état où la nature accablée & fouffrante
> appelle le ſommeil ; cette feule idée eſt
>>épouvantable . L'homme robuſte & fain
>> ne réſiſterait pas à une épreuve ſi vio-
>> lente : auffi voit- on les femmes , qui en
>> pleine ſanté , vont faire leurs couches à
>> l'Hôtel - Dieu , par la ſeule incommo-
>> dité d'être fix dans un lit , y tomber
» dans une langueur ſouvent mortelle
» pour elles- mêmes , plus ſouvent encore
>> pour leur fruit.
>>M>ais combienplus effrayantdoit être
» le tableau de ce mêlange d'infirmités
> & de ſouffrances où ſe raſſemblent la
>> frayeur , le dégoût , la compaffion mu-
>> tuelle , & l'image toujours préſente de
>> l'agonie & de la mort ! Les Pauvres de
>> Paris font tous perfuadés qu'on ne les
>>porte à l'Hôtel- Dieu que pour fouffrir
» & pour mourir : auſſi les a- t'on vuscent
>> fois , privés de tous ſecours dans leur
» miférable demeure , frémir au nom de
>> ce refuge , & conjurer ceux qui le leur
MARS. 1773. 127
E
>> propoſaient , de les laiſſer expirer en
>>paix . Mais lorſque la néceſſité force le
« malade à s'y rendre , ſa femme, ſes en-
>> fans jettent les mêmes cris que ſi on le
>> portait au tombeau .
>>Ce n'eſt pas que tous les ſecours n'y
>> ſoient prodigués aux malades. Les re-
>> mèdes , la nourriture , y font excellens ,
>> & en abondance; toutes les reſſources
>> de l'art y font employées ; des femmes
>>dont la piété anime le zèle & ſoutient
>>le courage , ces femmes vraiment for-
> tes , veillent ſans ceſſe pour le ſervice
» & le ſoulagement de ces malheureux
» pour lesquels rien n'eſt épargné. Le
» manque d'eſpace , le mauvais air , le
>> trop petit nombre de lits , font les ſeuls
>> vices d'un établiſſement ſi précieux à
>> l'humanité , & qu'ils ont rendu ſi fu-
>> neſte .
,
» Il ne faut pas croire que l'habitude
>> ait endurci le coeur des hommes reſpec-
>> tables , auxquels l'adminiſtration de
» l'Hôtel - Dieu eſt confiée : témoins des
>> maux dont nous gémiſſons , ils en gé-
» miſſent comme nous ; mais quand il
>> s'agit d'y remédier , les difficultés ſe
>> multiplient , l'opinion les exagère , la
>>prétendue impoſſibilité de les vaincre
1
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
>>produit le découragement. Cependant
» à quoi ſe réduiſent ces difficultés ef-
> frayantes ? »
Nous croyons devoir tranſcrire ici la
pièce toute entière ; elle n'eſt pas longue ,
&il n'y a point de lecteur pour qui elle
ne foit intéreſſante.
Tu te ſouviens , grand Roi , de ce jour d'alégrefle
,
Où tu vis de ton peuple éclater la tendreſſe ,
Quand du bord du tombeau par nos voeux rappelé,
Tu rendis l'eſpérance à l'état déſolé ,
Et qu'à la douleur ſombre où tombait cet empire ,
Succéda de l'amour le plus touchant délire ;
Tu t'en souviens : jamais peut-il être oublié,
Ce beau jour qu'à Louis Titus eût envié ?
Hé bien, dans ces tranſpors où l'ame ſe déploie
,
Aumilieu des éclats de la publique joie ,
Entraverſant ces murs étincelans de feux ,
D'oùs'élevoient au Ciel notre encens & nos voeur,
Qui t'attendrit le plus ? ou l'élite brillante
Des citoyens heureux d'une ville opulente ;
Ou ce peuple accourant à flots amoncelés
Au-devant des courſiers à ton char attelés ?
Ah! de ce peuple obſcur , qui n'a rien à prétene
dre,
MARS. 1773. 129
L'amour bien plus naïf, eſt auſſi bien plus tendret
Et de cet amour pur les gages folennels ,
Firent couler des pleurs de tes yeux paternels.
C'eſt au nom de ces pleurs que ce peuple t'implore.
Son aſyle eſt détruit ; la cendre en fume encore;
Mais , s'il oſe à tes pieds l'avouer en fecret ,
Ill'a vu conſumer , &l'a vu ſans regret.
Quoi ! de la piété ce monument célèbre ! ..
Ce monument n'étoit qu'une priſon funèbre ,
Du pauvre languiſſant ſépulcre anticipé ,
Des voiles de la mort toujours enveloppé.
Permets que l'indigence , à ſouffrir destinée ,
T'apprenne àquel ſupplice elle étoit condamnée.
Otoi qui fus bon , même envers tes ennemis ,
Regarde tes ſujets , tes enfans , & frémis.
Dans un lit de douleur , où leurs cris fe répond
dent ,
7
Où d'un ſouffle mortel les vapeurs ſe confondent,
Viens les voir entaſſés , les mourans ſur les morts,
L'un , d'un affreux délire éprouvant les tranf
ports ,
L'autre , qu'un feu plus lent auprèsde lui conſume
,
Ceux dont lecoeur ſeglace , ou dont le ſang s'allume,
Tous refpirant un air , qui chargé de poilon ,
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
Eſt d'un gouffre empeſté l'horrible exhalaiſon.
Sur ſon lit, près de lui ,dans ſes bras, à toute heure,
Chacun d'eux voit mourir , en attendant qu'il
meure ,
Cherche en vain dans les maux un pénible ſommeil,
Oune dort qu'en rêvant aux horreurs du réveil .
Tel eſt , grand Roi , tel eſt ce refuge effroyable.
De nos calamités , c'eſt la plus incroyable ;
Mais Paris , qui la voit , l'atteſte en gémiſſant.
Tu l'ignorais . Jamais ton coeur compatiſſant
N'eût ſouffert ces horreurs dont frémit la nature
Et dont ce n'eſt ici qu'une faible peinture.
LeCiel enfin permet que ces murs ténébreux
Tombent , pour nous venger , dévorés par les
feux ;
Et le pauvre échappé de cet affreux repaire ,
Du milieu des débris tend les bras vers fon père.
Accordeà nos douleurs un aſyle , où du moins
Ton ſujet , en mourant , puiſſe bénir tes ſoins.
Un Roi juſte ſuffit à l'opulent paiſible ;
Mais le pauvre a beſoin d'un Roi tendre & fenfible.
Tul'es; nous le ſavons. Fais-nous donc reſpirer.
Que fans horreur du moins nous puiſſions expirer.
Nous chérirons le règne où le Ciel nous fit naître ;
Ernos derniers ſoupirs ſeront pour notre maître .
MARS . 131 1773 .
Hélas ! un bruit affreux ſe répand: on nous dit
Que de l'opinion le funeſte crédit
Nous condamne à rentrer dans ces priſons infectes
;
)
Que ſa voix à la cour rend nos plaintes ſuſpectes;
Qu'à prolonger nos maux le faux zèle attaché ,
Craint , s'ils font moins cruels , qu'on en ſoit peu
touché, f
Etdit qu'en nous voyant dans un plus doux aſyle,
Onn'aurait plus pour nous qu'une pitié ſtérile.
Charité meurtrière , à quel prix , juſte Dieu !
Tu nous vendrais tes dons dans ce funeſte lieu !
Non , Français : loin de nous cette crainte odieuſe.
Pour vous , pour la nature , elle eſt injurieuſe.
La piété publique aujourd'hui la dément.
Ne vois-tu pas , grand Roi , Paris , dans ce moment
,
Apleines mains ſur nous répandre ſes largetles ?
Mais quand nous périrons au milieu des richeſſes ,
Qu'aura ſervi le zèle ? & d'un air infecté
L'opulent Citoyen ſera -t'il reſpecté ?
Et la contagion de nos murs exhalée ,
Et dans l'eau ſalutaire une peſte mêlée ,
Et d'un impur limon tout un peuple abreuvé ,
Et tout ce peuple enfin juſtement ſoulevé
Du danger volontaire où ſans ceſſe on l'expoſe ,
Ne font- ils pas trembler la voix qui t'en impoſe
?
21.0 C
Cruels ! de la nature épargnez les bienfaits.
ア
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
Uneeau ſaine,unair pur , ſontdes dons qu'ellea
faits
Au riche , à l'indigent , àtout ce qui refpire.
Rends-nous ces biens ,grand Roi Que ton auguſte
: empire
Par cet excèsde maux celle d'être fouillé.
De défenſe & d'appui le pauvre estdépouillé :
Ses larmes , & ton coeur font ſa ſeule eſpérance.
Entends nos faibles voix , céde aux voeux de la
France,
Etproſcris cet abus , pire que les fléaux ,
D'entafler les vivans dans de vaſtes tombeaux.
Voyage de l'Ifle de France , à l'Isle de
Bourbon, au Cap de Bonne Espérance,
avec des obſervations nouvelles fur la
nature & fur les hommes ; par un Officier
du Roi. A Amſterdam ; & fe
trouve à Paris , chez Merlin , libraire ,
rue de la Harpe , à St Joſeph .
Un Militaire de beaucoup d'eſprit, littérateur
& philofophe , voyage en obfervant
, écrit tout ce qu'il obſerve & paraît
ſentir tout ce qu'il écrit. Il n'omet aucuns
détails ,& porte chaque jour ſur ſon journal
de mer les oiſeaux qu'il a vus, les poiffons
qu'on a pris & le tems qu'il a fait.
Arrivé ſucceſſivement à l'Ile de France &
à l'Ile de Bourbon , revenu à l'Iſle de
!
4
MARS. 1773. 133
l'Afcenfion & au Cap , il en décrit les
moeurs , les plantes & les animaux. Il y a
fansdoute dans cet ouvrage beaucoup de
choſes déjà connues , pluſieurs d'inutiles
oude minutieuſes , quelque fois peut-être
de la recherche dansles idées & de l'affectation
dans le ſtyle; mais en général il
attache& plaît parccee qu'il y ade l'imagination
dans ſa manière de décrire &
que l'amour de l'humanité anime toutes
ſes réflexions. On trouvera peut - être
>>(dit-il dans l'avant propos ) que j'ai fait
>> une fatyre. Je puis proteſter qu'en par-
>> lant des hommes j'ai dit le bien avec
>> facilité & le mal avec indulgence. >>
:
il
La finde cet avant propos annonce les
ſentimens du bon citoyen. « Pour aimer
"ſa patrie , ilfaut la quitter. Je ſuis atta-
>> ché à la mienne , quoique je n'ytienne
>> ni par ma fortune , ni par mon état :
>> mais j'aime les lieux où pour la premiè-
> re fois j'ai vu la lumière , j'ai ſenti , j'ai
>> aimé , j'ai parlé.
» J'aime ce fol que tant d'étrangers
» adoptent , où tous les biens néceſſaires
abondent,& qui eſt préférable auxdeux
» Indes par fa température , par la bonté
>> de fes végétaux & par l'induſtrie de fon
> peuple.
»Enfin j'aime cette nation où les re-
1
134 MERCURE DE FRANCE.
>> lations font plus nombreuſes , où l'eſti-
» me eſt plus éclairée , l'amitié plus inti-
» me , & la vertu même plus aimable .
» Je fais bien qu'on trouve en France ,
> ainſi qu'autre fois à Athènes , ce qu'il y
>> a de meilleur & de plus dépravé. Mais
>> enfin c'eſt la nation qui a produit Hen-
>> ri IV , Turenne & Fénelon. Ces grands
> hommes qui l'ont gouvernée, défendue
>> & inſtruite , l'ont auſſi aimée »
Le lecteur a remarqué ſans doute , pour
aimerſa patrie , il faut la quitter. En outrant
une penſée,on la tend fauſſe. L'auteur
a voulu dire que ſouvent pour aimer
mieux ſon pays, il ſuffir d'en voir d'autres,
ce qui a été exprimé très- heureuſement
dans ce vers de M. de Belloy..
Plus je vis d'étrangers , plus j'aimai ma patrie.
Siège de Calais.
Mais il n'eſt pas vrai que pour aimer
ſon pays, il faille le quitter. Il ne faut pas
en cherchant la préciſion & le trait , blefſer
la vérité qui eſt avant tout.
Si l'on veut d'abord avoir une idée de
la manière de peindre de l'auteur , il n'y
a qu'à lire ce qu'il dit de ſon ſéjour à l'Orient
& fon embarquement : on ſe croit
tranſporté dans un port de mer. « Ilya
<
MARS. 1773 . 135
>> trois vaiſſeaux prêts à appareiller pour
>> l'Iſle de France ; la Digue , le Condé &
>>le Marquis de Caſtries. Il y en a d'au-
» tres en armement & quelques - uns en
>> conſtruction. Le bruit des charpentiers,
>> le tintamare des calefas , l'affluence des
>> étrangers , le mouvement perpétuel des
> chaloupes en rade , inſpirent je ne ſais
» qu'elle ivreſſe maritime. L'idée de for-
>> tune qui ſemble accompagner l'idée des
>> Indes , ajoute encore à cette illuſion.
>> Vous croiriez être à mille lieues de Pa-
» ris. Le peuple de la campagne ne parle
>>plus français ; celui de la ville ne con-
>> naît d'autre maître que la Compagnie.
» Les honnêtes gens s'entretiennent de
>> l'Iſle de France &de Pondichery, com-
» me s'ils étaient dans le voiſinage. Vous
>> penſez bien que les tracaſſeries de com.
>> ptoir arrivent ici avec les pacotilles de
>> l'Inde; car l'intérêt diviſe encore mieux
> les hommes qu'il ne les rapproche ....
>>En traverſant l'Orient , nous avons vu
>> toute la place couverte de poiffons : des
>> raies blanches , violettes , d'autres tou-
>> tes hériſſées d'épines , des chiens de
» mer , des congres monstrueux qui fer-
>>pentaient fur le pavé , de grands paniers
>> pleins de crables & de homars , des
136 MERCURE DE FRANCE.
>> monceaux d'huitres , de moules , de
>>petoncles , des merlus,des folles , des
❤turbots, ... enfinune pêche miracu-
>> leuſe comme celle des Apôtres .
>>Ces bonnes gens en ont la bonne foi
» & la piété ; quand on pêche la ſardine ,
» un prêtre va avec la première barque ,
» & bénit les eaux. C'eſt l'amour conju--
» gal des vieux tems ; à meſure qu'ils ar-
>> rivaient , leurs femmes & leurs enfans
>> ſe pendaient à leurs cous. C'eſt donc
» parmi les gens de peine que l'on trouve
>> encore quelques vertus , comme fi
>>l'homme ne conſervaitdes moeurs qu'en
» vivant toujours entre l'eſpérance & la
>> crainte.
Nous ne ſuivrons point l'auteur dans
fonjournal maritime; mais nous nous arrêterons
avec plaisir à ſes obfervations fur
les moeurs des gens de mer. « Je ne vous
>> parlerai que de l'influence de la mer ſur
>> les Marins , afin d'inſpirer quelque in-
>>dulgence fur des défauts qui tiennent à
>> leur état.
>> La promptitude qu'exige la manoeu-
> vre les rend grofliers dans leurs expreffions.
Comme ils vivent loinde la terre
, ils ſe regardent comme indépen-
>>dans : ils parlent ſouvent des Princes,
MARS. 1773 . 137
» des loix & de la Religion , avec une
>> liberté égale à leur ignorance. Ce n'eſt
> pas que , ſuivant les circonstances , ils
>> ne ſoient dévots , même ſuperſtitieux .
>>J'en ai connu plus d'un , qui n'aurait pas
>>voulu appareiller un dimanche ou un
>>vendredi. En général leur religion dé-
>> pend du temps qu'il fait.
» L'oiſiveté où ils vivent leur fait ai-
>> mer la médiſance & les contes. Le banc
> de quart eſt le lieu où les officiers débi
>> tent les fables & les merveilles .
>> L'habitude de faire ſans ceſſe de nou-
» velles connaiſſances , les rend inconftans
>> dans leur fociété &dans leur goût . Sur
» mer ils defirent la terre , à terre ils re-
>> grettent la mer .
>>Dans une longue traverſée il eſt pru-
>> dent de ſe livrer peu &de ne diſputer
>> jamais. La mer aigrit naturellement
>>l'humeur. La plus légère conteſtation y
» dégénère en querelle. Jen ai vu naître
>>pourdes queſtions de philoſophie. Ileſt
>>vrai que ces queſtions ont quelque fois
>>brouillé des philoſophes àterre.
>>En général ils font taciturnes & ſom
>> bres. Peut - on être gai au milieu des
>>dangers , & privé des premiers beſoins
» de la vie?
> Il ne faut pas oublier leurs bonnes
138 MERCURE DE FRANCE.
» qualités. Ils font francs , généreux , bra.
>> ves,& fur- tout bons maris. Un homme
» de mer ſe regarde comme étranger à
>> terre, & fur tout dans ſa propre maifon .
>> Etonné de la nouveauté des meubles ,
» du logement , des uſages , il laiſſe à ſa
>> femme le pouvoirde le gouverner dans
>> un monde qu'il connaît peu .
• Les matelots ajoutent à ces bonnes &
✔mauvaiſes qualités les vices de leur édu-
> cation. Ils font adonnés à l'ivrognerie.
» On leur diſtribue chaque jour une ra-
>> tion de vin oud'eau-de vie. Ils ſont ſept
>> hommes à chaque plat ; j'en ai vu s'ar-
>> ranger entre eux pour boire alternative.
>ment la portion des ſept. Quelques - uns
>> font adonnés au vol. Il y en a d'aſſez
>>habiles pour dépouiller leurs camara-
>> des pendant le ſommeil. Dans cette
>> claſſe d'hommes fi malheureux , il s'en
>> trouve d'une probité rare. Ordinaire-
>> ment le maître & le canonier ſont des
>>>hommesde confiance ſur leſquels roule
>>toute la police de l'équipage. On peut
> y joindre le premier pilote , dont l'état
> chez nous'eſt déchu, je ne ſais pourquoi,
>> de la distinction qu'il mérite ; ce n'eſt
que le premier officier marinier. De ces
> trois hommesdépend la bonté de l'équiMARS.
1773 .
139
» page , & ſouvent le ſuccès de la naviga-
» tion .
>>Vous conclurez de tout ceci qu'un
*>> vaiſſeau eſt un lieu de diſſenſion, qu'un
>> couvent&un ifle , qui ſont des eſpè-
>>> ces de vaiſſeaux , doivent être remplis
>> de diſcorde.
La peinture de l'eſclavage des Noirs
faitfrémir. Nousne la citerons point parce
qu'elle ſe trouve dans plufieurs autres livres.
Ce ſont des faits malheureuſement
trop connus ; mais l'auteur n'en eſt pas
moins louable de l'avoir remiſe ſous nos
yeux: il faut avertir long-tems les hommes
avant de les corriger. « Je ne ſais pas
(dit l'auteur ) fi le café & le fucre font
néceſſaires au bonheur de l'Europe ;
maisje ſais bien que ces deux végétaux
> ont fait le malheur de deux parties du
>> monde. On a dépeuplé l'Amérique afin
» d'avoir une terre pour les planter ; on
>> dépeuple l'Afrique afin d'avoir une na-
>>tion pour les cultiver. » Cette réflexion
eſt un bien beau trait; mais l'auteur n'at'il
pas quelque tort d'ajouter que les philoſophes
qui combattent les abus avec
tant de courage n'ont guère parlé de l'efclavage
des Noirs que pour en plaifarmer ?
Ils en ont parlé très férieuſement. Mon
140 MERCURE DE FRANCE.
tesquieu, il eſt vrai, emploie ſur cette ma
tière cette ironie amère & accablante dont
il ſe ſert fi heureuſement contre l'Inquifition;
mais cela même prouve qu'il ne
voulait pas plaiſanter,ſur les atrocités.
Quard laraiſon combat des préjugés trop
abſurdes pour être réfutés & trop puiſſans
pour être mépriſés , l'ironie peut valoir
mieux que l'emportement & appartient
même à l'indignation. L'auteur a-t'il ou
blié ce mot de M. Helvetius , qu'il n'arrive
point en Europe de barriques de fucre
qui nesoient teintes du fang humain ! Ne
connaît-il point un morceau * ſupérieument
écrit où l'imagination vient à l'appuide
la vérité& où l'auteur des ſaiſons
trace avec tant d'énergie les droits & les
malheurs des Negres? Si notre voyageur
lettré ne le connaît pas , il nous ſaura gré
de lui citer ce fragment qui le termine.
« O Peuples d'Europe ! les principes du
>> droit naturel feront ils toujours ſans
> force parmi vous ? Vos Grecs , vos Ro
>> mains ne les ont pas connus. Avant le
>> gouvernement civil de Locke , le livre
>> de Burlamaqui & l'Eſprit des loix , vous
-
* Zimco , conte philoſophique de M. de St
Lambert .
MARS . 1773. 141
>>>les ignoriez encore ; que dis - je ? dans
>> ces livres mêmes ſont - ils affez nette-
>>>ment poſés ſur la baſe de l'intérêt com-
>> mun à toutes les Nations & à tous les
>>>hommes ? Les Hobbes , les Machiavels
>>&autres , n'ont- ils pas encore des par-
>> tifans ? Dans quel pays de l'Europe les
>> loix conſtitutives , criminelles , ecclé-
>> ſiaſtiques & civiles , ſont-elles confor-
>>mes à l'intérêt général & particulier ?
>>Peuples polis , peuples ſavans , pre-
>> nez y garde ; vous n'aurez une morale ,
>> de bons gouvernemens,&des moeurs ,
>> que lorſque les principesdu droit natu,
>>relferont connus de tout les hommes;
»&que vous & vos législateurs , vous en
>> ferez une application conſtante à votre
>> conduite & à vos loix . C'eſt alors que
> vous ferez meilleurs,plus puiſſans , plus
>> tranquilles : c'eſt alors que vous ne ferez
>pas les tyrans & les bourreaux du reſte
>> de la terre : vous faurez qu'il n'eſt pas
> permis aux Africains de vous vendre
>> des priſonniers de guerre ; vous faurez
>> que les Seigneurs des grands fiefs de
► Guinée ne peuvent vous vendre leurs
»vaſſaux; vous faurez que votre argent
>> ne peut vous donner le droit de tenir
nun ſeul homme dans l'eſclavage. »
142 MERCURE DE FRANCE.
En détournant les yeux de ces horreurs:
qui affligent & humilient l'humanité , on
s'arrête avec plaiſir ſur le tableau que l'auteur
nous préſente d'une petite habitation
où il fut reçu lorſqu'il parcourait les côtes
de l'iſle de France. Toute l'habitation
>> conſiſtait en huit Noirs , & la famille en
>> neuf perſonnes : le maître & la maî-
>> trefle , cinq enfans , une jeune parente
» & un ami. Le mari était abſent : voilà
>>ce que j'appris avant d'entrer .
« Je ne vis , dans toute la maiſon ,
» qu'une ſeule piece ; au milieu , la cuiſi-
>> ne ; à une extrémité , les magaſins &
>> les logemens des domeſtiques ; à l'au-
>>tre bout , le lit conjugal , couvert d'une
>> toile ſur laquelle une poule couvait ſes
» oeufs; ſous le lit , des canards ; des pi-
>> geons ſous la feuillée , & trois gros
>> chiens à la porte. Aux parois étaient
accrochés tous les meubles qui ſervent
>> au ménage ou au travail des champs . Je
>> fus ſurpris de trouver dans ce mauvais
>>logement une Dame très - jolie. Elle
>> était françaiſe , née d'une famille hon-
» nête , ainſi que fon mari. Ils étaient
>> venus il y avait pluſieurs années, cher-
>> cher fortune : ils avaient quitté leurs
>>parens , leurs amis , leur patrie pour
"
MARS. 1773 . 143
>> paſſer leurs jours dans un lieu ſauvage ,
>> où l'on ne voyait que la mer , & les ef-
>> carpemens affreux du morne Brabant ;
>> mais l'air de contentement & de bonté
>> de cette jeune mère de famille , ſem-
>> blait rendre heureux tout ce qui l'ap-
>> prochait. Elle allaitait un de ſes enfans;
>> les quatre autres étaient rangés au tour
>> d'elle , gais & contens.
>> La nuit venue , on ſervit avec pro-
>> preté tout ce que l'habitation fournif-
>> fait. Ce fouper me parut fort agréable.
>> Je ne pouvais me laſſer de voir ces pi-
>> geons voler autour de la table , ces chè-
>> vres qui jouaient avec les enfans , &
>> tant d'animaux réunis dans cette famille
>> charmante. Leurs jeux paiſibles , la ſo-
>> litude du lieu , le bruit de la mer , me
>> donnaient une image de ces premiers
>> tems où les filles de Noé , deſcendues
>> ſur une terre nouvelle, firent encore part
>> aux eſpèces douces & familières du toît,
>>de la table &du lit.
4
:
>> Le maître de la maiſon étant revenu
» pendant la nuit , il m'engagea à diffé-
>> rer mon départ juſqu'à l'après midi : il
> voulait m'accompagner une partie du
>> chemin. Il n'y avait que trois petites
lieues de- là à Belle - ombre , dernière
144 MERCURE DE FRANCE.
>> habitation où je devais coucher. Com-
>> me mon Noir était bleſſé , la jeune
» Dame voulut elle - même lui préparer
» un remède pour ſon mal. Elle fit ſur le
>> feu une eſpèce de baume ſamaritain ,
» avec de la térébenthine , du ſucre , du
>> vin &de l'huile. Après l'avoir fait pan-
» ſer , je le fis partir d'avance avec mon
>> camarade. A trois heures après dîner je
>>pris congé de cette demeure hofpita-
>> lière , & de cette femme aimable &
>>vertueuſe ; nous nous mimes en route
>> fon mari & moi. C'étoit un homme
>>très- robuſte ; il avaitle viſage,les bras,
» & les jambes brûlées du ſoleil. Lui-mê-
> me travaillait à la terre , à abattre les
>> arbres , à les charrier ; mais il ne ſouf-
>> frait, diſait- il , que du mal que ſe don-
> nait ſa femme pour élever ſa famille :
•elle s'était encore , depuis peu , chargée
>> d'un orphelin. Il ne me conta que ſes
> peines; car il vit bien que je ſentaisfon
> bonheur. »
Avant de paſſer à la deſcriptiondu Cap
deBonne Eſpérance , & des moeurs &des
avantages de cette heureuſe contrée , il
fautdireun motde la promenade de l'auteur
ſur la montagne la plus haute& la
plus fameuſede ce pays nomméeTableberg
MARS. 1773 . 145
berg. " Après trois heures & demie de
>>fatigue , nous parvinmes fur la table.
>> Le ſoleil ſe levait de deſſus la mer , &
> ſes rayonsblanchiſſaient,à notre droite,
>> les ſommets eſcarpés du Tigre & de
>>quatre autres chaînes de montagnes ,
>> dont la plus éloignée paraît la plus éle-
» vée. A gauche , un peu derrière nous ,
>> nous voyions, comme ſur un plan, l'iſle
>> des Pingouins , enſuite Conſtance , la
»Baye de Folſe & la montagne du Lion :
>> devant nous l'iſle Roben. La ville était
» à nos pieds. Nous en distinguions juf-
» qu'aux plus petites rues. Les vaſtes quar-
>> résdu jardin de la Compagnie , avec ſes
> avenues de chênes & de hautes char-
>> milles , ne paraiſſaient que des plattes-
>> bandes avec leurs bordures en bois ; la
>> citadelle,un petit pentagone grand com-
» me la main , & les vaiſſeaux des Indes
>> des coques d'amande. Je ſentais déjà
>> quelque orgueil de mon élévation,lorf-
>> queje visdes aigles qui planaient à perte
>de vue au-deſſus de ma tête. »
Le tableau ſuivant des moeurs du Cap
eſt plein de graces & d'intérêt. On ne
>> donne point à jouer au Cap : on n'y fait
>> point des viſites. Les femmes veillent
>> ſur leurs domeſtiques & ſur leurs mai-
> fons , dont les meubles ſont d'une pro-
G
146 MERCURE DE FRANCE.
>>preté extrême. Le mari s'occupe des
>>>affaires du dehors. Le ſoir toute la fa-
» mille réunie ſe promène & reſpire le
>> frais , lorſque la biſe eſt tombée. Cha-
>> que jour ramène les mêmes plaiſirs &
» les mêmes affaires .
>>L'union la plus tendre règne entre les
» parens. Le frère de mon hôteſſe étaitun
>> payſan du Cap , venu de 70 lieues de-
» là. Cet homme ne diſait mot , & était
>> preſque toujours aſſis à fumer ſa pipe.
» Il avait avec lui un fils âgé de dix ans
* qui ſe tenait conſtamment auprès de lui.
» Le père mettant la maincontre ſa joue
»& le careſſant ſans lui parler ; l'enfant
» auſſi Glentieux que le père , ſerrait ſes
>>groſſes mains dans les ſiennes , en le
» regardant avec des yeux pleins de la ten-
>> dreſſe filiale . Ce petit garçon était vêtu
» comme on l'eſt à la compagne. Il avait
»dans la maiſon un parent de ſon âge
» habillé proprement ; ces deux enfans
» allaient ſe promener enſemble avec la
>> plus grande intimité. Le bourgeois ne
» mépriſait pas le payſan ; c'était ſon coufin.
J'ai vu Mlle Berg , âgée de ſeize ans,
» diriger ſeule une maiſon très-confidé-
>> rable. Elle recevait les étrangers , veil-
>> lait ſur les domeſtiques , & maintenait
MARS. 1773 . 147
>> l'ordre dans une famille nombreuſe ,
>>d'un air toujours fatisfait. Sa jeuneſſe ,
>> ſa beauté , ſes graces , ſon caractère
n réuniſſaient en ſa faveur tous les ſuffra-
» ges ; cependant je n'ai jamais remarqué
>>qu'elle y fit attention. Je lui diſais un
>> jour qu'elle avait beaucoup d'amis : j'en
>> ai un grand , medit- elle : c'eſt mon
❤père.
->Le plaiſir de ce conſeiller était de
» s'affeoir , au retour de ſes affaires , au
milieu de ſes enfans. Ils ſe jetaient à
>> ſon cou , les plus petits lui embrallaient
>>les genoux ; ils le prenaient pour juge
>> de leurs querelles oude leurs plaiſirs ,
>> tandis que la fille aînée excufant les
> uns , approuvant les autres , ſouriant à
>> tous , redoublait la joie de ce coeur pa-
>> ternel. Il me ſemblait voir l'Antiope
nd'Idoménée.
Ce peuple , content du bonheur do-
» meſtique que donne la vertu , ne l'a pas
>>encore mis dans des romans & fur le
» théâtre. Il n'y a pas de ſpectacles au
» Cap , &on ne les deſire pas. Chacun en
>> voit dans ſa maiſon de fort touchans ;
>> des domeſtiques heureux , des enfans
>> bien élevés, des femmes fidèles. Voilà
» des plaiſirs que la fiction ne donne pas.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
>> Ces objets ne fourniſſent guère à la con.
>> verſation; auſſi ony parle peu. Ce font
> des gens mélancoliques qui aiment
>> mieux ſentir que raiſonner. Peut- être
>> auffi, faute d'événemens, n'a- t'on rien à
>> dire ; mais qu'importe que l'eſprit ſoit
>> vide ſi le coeur eſt plein , & fi les dou-
>>ces émotions de la nature peuvent l'a-
>> giter , ſans être excitées par l'artifice ,
*ou contraintes par de fauſſes bienféan-
»ces ?
>>Lorſque les filles du Cap deviennent
>> ſenſibles , elles l'avouent naïvement,
>> Elles diſent que l'amour est un ſenti-
>> ment naturel , une paffion douce , qui
>>> doit faire le charme de leur vie , & les
>> dédommager du danger d'être mères :
>> mais elles veulent choiſir l'objet qu'el.
>> les doivent toujours aimer. Elles ref-
>> pecteront , diſent-elles , étant femmes ,
>>les liens qu'elles ſe font préparés étant
>>filles.
>>Elles ne font point un myſtère de
l'amour : elles l'expriment comme elles
» le fentent. Etes - vous aimé ? vous êtes
>>accepté , diftingué , fêté , chéri publi-
>> quement. J'ai vu Mlle Nedling pleurer
> le départde ſon amant. Je l'ai vue pré-
> pater en ſoupirant les préſens qui de
MARS. 1773 . 149
>> vaient être lesgagesdeſa tendreſſe. Elle
>> n'en cherchait pasde témoins, mais elle
>>ne les fuyait pas.
>>Cette bonne foi eſt ordinairement
> ſuivie d'un mariage heureux . Les gar-
>> çons portent la même franchiſe dans
>>leurs procédés. Ils reviennent d'Europe
>>pour remplir leurs promeſſes; il repa-
>> raiffent avec le mérite du danger&d'un
>> ſentiment qui a triomphe de l'abſence :
>> l'eſtime ſe joint à l'amour , & nourric
>> toute la vie , dans ces ames conſtantes ,
>> le defir de plaire , qu'ailleurs on porte
>> chez ſes voiſins .
>>Quelque heureuſe que foit leur vie ,
» avec des moeurs ſi ſimples & fur une
>> terre ſi abondante , tout ce quivient de
>>>la Hollandeleur est toujours cher. Leurs
>>>maiſons font tapiſſées des vues d'Amf-
>>terdam , de fes places publiques & de
>> ſes environs. Ils n'appellent la Hollan-
>> de que la patrie; des étrangers même
> àleur ſervice , n'en parlent jamais au-
> tremenr. Je demandais à un Suédois ,
>>officier de la Compagnie , combien la
» Aotte mettrait de tems à retourner en
رد Hollande : il nous faut , dit - il , trois
>> mois pour nous rendre dans la patrie.
>>Ils ont une Eglife fort propre , où le
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
- Servicedivin s'y fait avec la plus grande
>>décence. Je ne fais pas ſi la Religion
> ajoute à leur félicité ; mais on voit par-
» mi eux des hommes dont les pères lui
>> ont ſacrifié ce qu'ils avaient de plas
>>cher. Ce font les refugiés Français. Ils
>>ont , à quelques lieues du Cap , un éta-
> bliſſement appelé la petite Rochelle.
>> Ils font tranſportés de joie quand ils
>> voient un compatriote; ils l'amènent
» dans leurs maiſons , ilsle préſentent à
- leurs femmes& à leurs enfans , comme
> unhomme heureux qui a vu le pays de
>> leurs ancêtres , & qui doit y retourner.
» Sans ceffe ils parlent de la France , ils
>>>l'admirent , ils la louent , & ils s'en
>>plaignent comme d'une mère qui leur
>> fut trop févère. Ils troublent ainſi le
>> bonheur du pays où ils vivent , par le
• regret de celui où ils n'ont jamais été.
>>On porte au Cap un grand reſpect
> aux magiſtrats , & fur- tout au gouver
>> neur. Sa maiſon n'eſt diftinguée des au-
» tres que par un ſentinelle , & par l'u-
>> ſage de ſonner de la trompette lorſqu'il
>> dîne. Cet honneur eſt attaché à ſa place;
>> d'ailleurs aucun fafte n'accompagne fa
>> perfonne. Il ſort ſans ſuite ; on l'aborde
>> fans difficulté. Sa maiſon eſt ſituée ſur
MARS. 1773. 151
> le bordd'un canal ombragé par des chê-
>> nes plantés devant ſa porte. On y voit
>> des portraits de Ruiter , de Tromp , ou
>> de quelques hommes illuſtres de la
» Hollande. Elle eſt petite & fimple , &
>> convient au petit nombre de ſolliciteurs
» qui y font appelés par leurs affaires ;
>> mais celui qui l'habite eſt ſi aimé & fi
>>reſpecté,que les gens du pays ne paſſent
> point devant elle ſans la ſaluer.
>> Il ne donne point de fêtes publiques ;
>> mais il aide de ſa bourſe des familles
>> honnêtes qui ſont dans l'indigence . On
>>ne lui fait point la cour. Si on demande
>> juſtice , on l'obtient du Conſeil ; fi ce
• ſont des ſecours , ce ſont des devoirs
>> pour lui : on n'auraità ſolliciter que des
> injuſtices.
>> Il eſt preſque toujours maître de fon
» tems , & il en diſpoſe pour maintenir
>> l'union & la paix , perfuadé que ce ſont
» elles qui font leurir les ſociétés. Il ne
>> croit pas que l'autorité du chef dépende
>> de la diviſion des membres .Je lui ai oui
dire que la meilleure politique était
>> d'être droit& juste .
>>>Il invite ſouvent à ſa table les Etran-
> gers. Quoique âgé de 80 ans,ſa conver-
>>ſation eſt fort gaie ; il connaît nos ou
Giv
I152 MERCURE DE FRANCE.
>> vrages d'eſprit & les aime. De tous les
>>Français qu'il a vus , celui qu'il regrette
>>davantage était l'Abbé de la Caille. II
>> lui avait fait bâtir un obſervatoire. Il
>> eſtimait ſes lumières , ſa modeſtie , fon
>>déſintéreſſement , ſes qualités ſociales.
>>Je n'ai connu que les ouvrages de ce ſa.
>> vant ; mais en rapportant le tribut que
>> des Etrangers rendent à ſa cendre , je
>> me félicite de finir le portrait de ces
» hommes eſtimables par l'éloge d'un
>> homme de ma nation. »
Cet extrait deviendrait beaucoup trop
long ſi nous citions tout ce qu'il y a d'intéreſſant
dans l'ouvrage. Terminons par
un morceau plein du patriotiſme le plus
tendre, écritdans l'effuſion de l'ame. Nous
ne pouvons mieux finir pour l'auteur
& pour le lecteur. «Je préfererais Paris
>>à toutes les villes , non pas à cauſe de
>> ſes fêtes , mais parce que le peuple y eſt
>>bon , & qu'on y vit en liberté. Que
>> m'importent ſes carroſſes , ſes hôtels ,
>>fon bruit , ſa foule , ſes jeux , ſes repas ,
>> ſes viſites , ſes amitiés ſi promptes & i
>> vaines ? Des plaiſirs ſi nombreux met-
>> tent le bonheur en ſurface , & la jouif-
>> fance en obſervation. La vie ne doit
>> pas être un ſpectacle. Ce n'est qu'à la
MARS. 1773 . 153
> campagne qu'on jouitdes biensdu coeur,
>> de ſoi-même , de ſa femme,de ſes en-
>>fans , de ſes amis. En tout la campagne
>>me ſemble préférable aux villes: l'airy
» eſt pur, la vue riante , le marcher doux ,
>> le vivre facile ,les moeurs ſimples & les
>> hommes meilleurs. Les paffions s'y dé-
>>veloppent ſans nuire à perſonne. Celui
>>qui aime la liberté n'y dépend qué du
>> Ciel ; l'avare en reçoitdes préſens tou-
>>jours renouvelés , le guerrier s'y livre
» à la chaſſe , le voluptueux y place ſes
>> jardins , &le philoſophe y trouve à mé-
>> diter fans fortir de chez lui . Où trou-
>> vera-t'il un animal plus utile que le
>> boeuf, plus noble que le cheval & plus
>>aimable que le chien ? Apporte- t'on des
>>Indes une plante plus néceſſaire que
>>bled & auffi gracieuſe que la vigne??
» Je préférerais de toutes les campa
>>gnes celle de mon pays , non pas parce
» qu'elle est belle, mais parce que j'y ai été
» élevé. Il eſt dans le lieu natal un attrair
» caché , je ne ſais quoi d'attendriſſant
>> qu'aucune fortune ne ſaurait donner ,
» & qu'aucun pays ne peut rendre. Où
>> ſont ces jeux du premier âge , ces jours
>> ſi pleins,fans prévoyance & fans amer
>> tume ? La priſe d'un oiſeau me com-
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
>> blait de joie. Que j'avais de plaifica
>> careſſer une perdrix , à recevoir ſes
> coups de bec , à fentir dans mes mains
>> palpiter ſon coeur & friffonner ſes plu-
> ines ! .. Heureux qui revoit les lieux où
>> tout fut aimé , où tout parut aimable ,
»& la prairie où il courut , & le verger
> qu'il ravagea ! plus heureux qui ne vous
» a jamais quitté , toît paternel , aſyle
>> faint ! Que de voyageurs reviennent
ſans trouver de retraite ! de leurs amis,
>>les uns font morts , les autres éloignés ,
>> une famille eſt diſperſée , des protec-
>>teurs.... Mais la vie n'eſt qu'un petit
>> voyage , & l'âge de l'homme un jour
>> rapide. J'en veux oublier les orages
» pour ne me refſouvenir que des ſervices
des vertus & de la conſtance de
*mes amis. Peut- être ces lettres conferveront
leurs noms , & les feront ſurvivre
à ma reconnaiſſance ! Peut-être iront-
>> elles juſqu'à vous , bons Hollandais du
>>Cap ! Pour toi , Nègre infortuné qui
>>pleures ſur les rochers de Maurice ,
ma main , qui ne peut eſſuyer tes lar-
>>>mes , en fait verſer de regret & de repentit
à tes tyrans , je n'ai plus rien à
» demander aux Indes , j'y ai fait for
tune..130
MARS. 1773. 155
Le Bonfils , Comedie en un Acte & en
profe , mêlée d'ariettes , par M. de
Vaux ; la muſique de M. Philidor ,
repréſenté pour la première fois par les
Comédiens Italiens , ordinaires du
Roi , le lundi 11 Janvier 1773 .
Projicit ampullas &sesquipedalia verba.
HORAT.
à Paris , chez la Veuve Ducheſne ,
Libraire , rue S. Jacques , au Temple
du goût . 1773. Voici l'avertiſſement.
Il y a dans cette pièce une ſcène
preſque ſemblable à celle de Silvain .
Le Public n'a pas vu avec plaiſir une
fituation qu'il connoiſſoit déjà. On ne
prétend point juftifier l'Auteur à cet
égard. C'eſt à l'accuſation de plagiat qu'on
veut répondre . La réponſe eſt ſimple.Cette
Pièce faite dans ſon origine pourun Théâtre
de Société , avoit été lue à ceux qui
devoient la jouer & à quelques Gens de
Lettres , plus d'un an avant la repréſentation
de Silvain. C'eſt donc le hafard
qui a fait naître la même idée à deux
Poëtes qui ne fe connoiſloient pas .
Celui qui paroît le dernier devoit fupprimer
une fituation qui appartenoit au
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
-premier occupant. Il l'auroit defiré , mais
il ne l'a pas pu . Sa Pièce y tenoit. Tout
ce qu'il pouvoit faire , c'étoit d'affoiblit
la reſſemblance. Il l'a fait. Il a abrégé
la Scène des Gardes , & n'a pas voulu
qu'ils tinffenten joue le prétendu Braconnier
, &c .
On reproche aufſſi à cette Pièce la ſimplicité
du ſtyle . On ne répondra point à
ce reproche , parce qu'il n'eſt pas général .
Si les uns trouvent cette ſimplicité baſſe
& rampante , les autres jugent qu'elle eſt
convenable aux perſonnages , & difent
avec Horace :
Intererit multùm , davuſne loquatur , an heros.
Le lecteur trouvera ſans doute que le
titre de cette Pièce promet plus qu'elle
ne donne. Il dira qu'Antoine fait à la
vérité , l'action du bon fils ; qu'il eſt ,
ſi l'on veut , un bon fils ; mais qu'il n'eſt
pas le Bon fils , le modèle des fils . Le
lecteur aura raifon .
Si l'on mettoit au Théâtre le Bon Fils
dans toute l'étendue du mot , il faudroit
lui donner un père dur , injuſte , cruel ,
vicieux , peut- être criminel ; le fils ſacrifieroit
pour lui , richeſſes , dignités , réa
putation , tout, hors la vertu .
Aufſſi cette petite Pièce avoit- elle d'a
MARS. 1773 . 157
bord été nommée Antoine Maſſon. Mais
le Public , après la ſeconde repréſentation
, prévint l'acteur qui l'annonçoit &
prononça le Bon Fils. C'eſt donc au
Public qu'il faut s'en prendre ſi le titre
n'eſt pas affez modeſte . :
Al'égard des autres critiques qu'on
pourra faire de ce foible ouvrage , ( fuppoſé
qu'il foit digne de la critique ) on y
ſouſcrit d'avance. Il péche ſans doute
contre les règles du théâtre ; mais il ne
péche pas contre les bonnes moeurs.
Déclaration de M. de Voltaire.
1
Celui qui a vendu la tragédie des Loix
deMinos au libraire Valade , rue St Jacques
, n'a pas fait une action honnête ,
quoiqu'elle foit aſſez commune. Ila volé
des Comédiens à qui l'auteur avait abandonné
, ſelon ſa coutume , le petit honoraire
qui peut revenir des repréſentations
&de l'édition de ces ouvrages pallagers.
C'eſt aujourd'hui un des plus petits inconvéniens
de la littérature. Mais l'éditeur
des Loix de Minos ayant entièrement
défiguré cette pièce qui n'eſt pas reconnaiſſable
, l'auteur est obligé d'en avertic
le petitnombre de lecteurs qui pourraient
l'acheter.
Y158 MERCURE DE FRANCE.
Il avertit auſſi ceux qui lui écrivent des
lettes anonymes , qu'il renvoie au rebut
toutes les lettres des perſonnes qu'il n'a
pas l'honneur de connaître.
Poësie del Signor AbbateMetaſtafio,tomo
decimo , in- 8 °. bl .
Idem. papier d'Hollande , ..
41.
61 .
Ce volume fait la ſuite de l'édition de
Paris 1755 , en neuf volumes in- 8 °. donnée
par la V. Quillau . Il contient huit
pièces de théâtre & une ſavante differtation
de M. Baretti , ſecrétaire de l'Académie
royale de peinture de Londres. On
mettra en vente , à Pâques prochain , une
nouvelle édition complette des poëfies
de M. l'Abbé Metaſtafio , en fix volumes
in- 12 . petit format ,dont le prix fera de
18 liv . en blanc. Elle fera fuite aux auteurs
italiens publiés par Prault.
Il faudra s'adreſſer à M. Durand neveu,
libraire , rue Galande , pour ſe procurer
ces deux articles . On avertit le Public
que l'année 1773 révolue , on augmentera
le prix du Xº. volume in 8°. de Metaſtaſio
, ainſi qu'il a été annoncé par le
libraire.
MARS.1775 . 152
:
La Parifeide , ou Pâris dans les Gaules ,
2 vol. in- 8°. A Paris , chez Piſfor , quai
de Conti , 1773 .
Nous ferons connoître plus particulièrement
dans le Mercure prochain cet ou
vrage intéreſlant.
LETTRE de M. l'Abbé Sabatier de Caftres
qui a bien voulu choisir le Mercure dont
iladit tant de mal , pour y faire fes
plaintes contre de prétendus ennemis
qu'il fuppose très - gratuitement . Eh !
commentpourroit - il en avoir? Il est fi
honnête &fijuſte ! témoins les trois Siè.
cles dont il veut absolument avoir tout
l'honneur.
En attendant , Monfieur , que je confonde des
impoſtures , &que je réponde à des gentilleſſes ,
je crois devoir défabuler le Public ſur un bruit
qu'on a fait courir au fujet des trois Siècles de
notre Littérature. On a répandu que MM. Fréron
, Palifſot , la Beaumelle , Clément , Rigoley
de Juvigny , &c. avoient fourni pluſieurs articles
à cet ouvrage. J'ai cru d'abord qu'un peu de réflexion
(uffiroit pour détruire une idée auffy folle ,
démentie par l'uniformité de ſtyle & par mille
autres raiſons ; mais rien n'eſt plus ordinaire ,
dans un certain monde,que de tout avancer &
160 MERCURE DE FRANCE .
detout faire croire , au mépris de l'évidence , &
c'eſt ce monde qu'on nous aflure bonnement être
le ſeul en état de penſer &de raiſonner. Apréſent
qu'il ne in'eſt plus permis de douter que ce
bruit ne ſoit une ruſe philofophique imaginée
pour décréditer des cenſures & des jugemens
avoués par la plus ſaine partie de la nation , en
les attribuant à des motifs étrangers , je déclare
qu'aucun des écrivains que je viens de nommer
n'a eu part à mon travail : je défie de plus tout
littérateur d'oler avancer qu'il m'ait communiqué,
je ne dis pas des obſervations , mais même
une idée. *
Que ces Meſſieurs , dont j'eſtime les talens ,
aient attaqué les Philoſophes , ils ont fait connoître
qu'ils étoient capables de les combattre
avec ſuccès; pour moi , je n'ai eu beſoin ni d'être
décidépar leurs ſuggeſtions , ni aidé de leurs ſecours
pour m'élever contre une morgue révoltante,
des ſyſtêmes abſurdes &des manéges odieux.
J'ai vu , j'ai lu , j'ai écouté , j'ai réfléchi ; c'eſt
plus qu'il n'en faut pour exciter & ſeconder le
zèle que tout homme doit à la Religion , à la raiſon
, à la littérature & à l'équité. Qu'on attaque
mes jugemens par des critiques honnêtes , je tâ
cherai d'y répondre; mais employer de petits dé
tours pour affoiblir le bon effet d'un ouvrage
dont les demi - philoſophes même ont été forcés
de reconnoître la droiture & l'utilité ; c'eſt , en ſe
décriant ſoi - même , l'accréditer davantage , &
* Voyez les critiques de M. Linguet , deM.
Fréron, de M. Paliffot , de M. Clement que M.
l'Abbé Sabatier paroît au moins avoir confultées
avecfuccès. ८
MARS. 1773. 161
confirmer , s'il en étoit beſoin , ce que j'ai avancé
contre la philoſophie. Je n'ai écrit ni pour les
furieux , ni pour les ſots , ni pour les gens de
mauvaiſe foi ; je n'ai ambitionné que le fuffrage
des aimes honnêtes , &j'ai eu le bonheur de l'ob
tenir. Content de leur approbation , j'aurois mé
priſé encore quelque tems ces pitoyables reffources
d'un amour - propre déconcerté , fi des amis
auffi reſpectablesparleur mérite que par leur rang,
ne m'euffent fait ſentir la néceſſité de détromper
le Public qu'on abuſe depuis ſi long-tems , & de
tant de manières. Il faut efpérer , Monfieur, que
ce Public ouvrira enfin les yeux ſur ſes prétendus
maîtres , & que des lumières plus ſaines le forceront
de reconnoître cette vérité, que jamais no
tre ſiècle n'a eu plus beſoin d'ètre éclairé, que depuis
que ces Meſſieurs nous éclairent.
J'ai l'honneur d'être , &c .
ACADÉMIES.
LYON .
M. P. ADAMOLI , citoyen de Lyon ,
ancien maître des ports , ponts & paffages
de cette ville , y décéda le 3 Juin ,
1769. Il avoit conſacré ſa vie à pratiquer
la vertu & à cultiver les ſciences ; il vou
lutleur laiſſer, après lui , les preuves d'un
zèle éclairé. Par ſon teſtament, du 23 Octobre
1763 , il fonda , à perpétuté,un prix
162 MERCURE DE FRANCE.
dont l'objet eſt l'avancement de l'hiſtoire
naturelle & de l'agriculture , & légua les
fonds néceſſaires pour diſtribuer , de deux
en deux années , deux médailles , la première
en or , de la valeur de 300 livres,
l'autre en argent , du prix de 25 liv. aux
auteurs qui , au jugement de l'Académie
de Lyon , auront le mieux traité le ſujet
qu'elle aura propoſé ſur l'une de ces matières.
L'Académie s'eſt vue , à regret , forcée
pardes conſidérations eſſentielles, de différer
la publication de ce prix & de fa
reconnoillance. Pour fe conformer aux
vues reſpectables du fondateur , elle doit
préférer des queſtions d'une utilité prochaine
, à celles qui ſeroient moins utiles
ou de pure curioſité ; en conféquence ,
elle propoſe, pour l'année 1774 , le ſujet
fuivant:
Trouver des Plantes indigènes qui puiſſent
remplacer exactement l'Ipecacuanha , le
Quinquina & le Séné.
L'Académie ne demande point de ſyltême
, mais des obſervations , qui établiſſent
ces découvertes par des faits très-détaillés&
conſtatés d'une manière authentique.
Le prix ne ſera adjugé qu'aprèsavoit
répété les expériences , avec les précauMARS.
1773 . 163
tions qu'exigent la prudence & l'amour
de l'humanité.
Celui qui rempliroit les trois parties
du programme ſeroit ſans contredit couronné
; inais comme il eſt difficile de pouvoir
ſe flatter du ſuccès , lorſqu'il s'agit
dedécouvertes à faire, l'Académie déclare
qu'elle décernera le prix , à celui qui aura
répondu àſes vues , au moins fur l'un des
trois objets.
Conditions.
Toutes perſonnes pourront concourir
pour ces prix , excepté les académiciens
ticulaires & les vétérans; les affociés y feront
admis. Les mémoires ſeront écrits
en françois ou en latin. Les auteurs ne ſe
feront connoître ni directement ni indirectement;
ils mettront une deviſe à la
tête de l'ouvrage , &yjoindront un billet
cacheté , qui contiendra la înême deviſe,
leurs noms , & le lieu de leur réſidence.
Les paquets feront adreſſés, francsde port,
à Lyon :
A M. de la Tourrette , ancien conſeiller
à la cour des Monnoies , ſecrétaire perpétuel
pour la claſſe des ſciences , rue
Boiffac ;
Ou à M. Bollioud Mermet , ſecrétaire
164 MERCURE DE FRANCE.
perpétuel pour la claſſe des belles- lettres ,
rue du Plat ;
Ou chez Aiméde la Roche, imprimeurlibraire
de l'Académie , aux halles de la
Grenette. 1
Aucun ouvrage ne ſera reçu au concours ,
paſſé le premier Avril 1774. L'Académie
proclamera ceux qui auront mérité les fuf,
frages , dans la première aſſemblée publi.
que qu'elle tiendra après la fête de ſaint
Pierre. Les médailles ne ſeront délivrées
qu'aux auteurs ou à leurs fondés de procuration.
Sujets des Prix fondés par M. Christin
La même Académie avoit propoſé ,
pour le prix de mathématiques de l'année
1772 , le ſujet qui fuit :
1
Quelsfont les moyens les plus faciles &
les moins difpendieux , de procurer à la ville
de Lyon, la meilleure Eau , & d'en diftri.
buer une quantité ſuffisante dans tous fes
quartiers.
La ſolution du problême exigeant des
obſervations locales , le nombre des concurrens
étoit néceſſairement reſtreint ;
l'Académie a néanmoins reçu des mémoi
res intéreſfans . Elle a lieu d'eſpérer qu'en
continuant le même ſujet, àl'année 1775 ,
MARS. 1773 . 165
les auteurs , qui ont concouru , ferontde
nouveaux efforts pour remplir toutes les
vues du programme.
On demande de déterminer la quantité
d'eau néceſſaire , & de joindre aux projets
, les plans des machines , les calculs
du produit &de l'entretien , & un devis
général .
Le prix fera double , conſiſtant en deux
médailles d'or , du prix chacune , de 3001.
Les mémoires ne feront admis que juſ
qu'au premier Avril 1775 .
Le prix ſera diſtribué dans une ſéance
publique , après la fête de St Louis. Les
autres conditions conformes à celles cideffus.
L'Académie demande , pour le prixdes
arts , qui fera diſtribué en 1774 , quels
font les moyens lesplusfimples & le moins,
ſujets à inconvéniens , d'occuper, dans les
arts méchaniques ou de quelqu'autre ma- .
nière , les ouvriers d'une manufacture d'étoffe
, dans les tems où elle éprouve une cefſation
de travail; l'expérience ayant appris
que la plupartde ces artiſansfont peupropres
aux travaux de la campagne?
Le prix eſt une médaille d'or , de la
valeur de 300 liv. On n'admettia aucun
166 MERCURE DE FRANCE.
mémoire après le premier Avril 1774. La
diſtribution ſe fera , la même année , après
la fête de St Louis. Les autres conditions
comme ci-deſlus .
Le prix de Phyſique , fondé par M.
Chriſtin , ſera décerné , en l'année 1773 ,
au meilleur mémoire fur le ſujet , précédemment
propoſé pour l'année 1770 :
Déterminer quels sont les principes qui
constituent la lymphe; quel est le véritable
organequi la prépare ; fi les vaiſſeaux qui
la portent dans toutes les parties du corps
font une continuation des dernières divifions
des artèresfanguines , oufi ceſont des
canaux totalement differens & particuliers:
enfin quel est fon usage dans l'économie
animale.
L'Académie invite ceux qui voudront
traiter ce ſujet , à déterminer , pardes expériences
, la nature de la Lymphe, comparée
aux autres humeurs ; & à décrire fon
cours dans toute l'habitude du corps.
Le prix eſt double , & conſiſte en deux
médailles d'or , de 300 livres chacune,
L'Académie a conſervé , au concours , les
mémoires qui y ont été ci-devant admis;
elle n'en recevra aucun , paffé le dernier
Janvier 1773. Les autres conditions come
!
MARS. 1773 . 167
me cellesdupremier programme, La diftribution
ſe fera après la fête de St Louis.
L'Académie a réſervé , pour l'année
1773 , un autre prix ,&demande , de nouveau
, des recherchesfur les causes du Vice
cancéreux , qui conduisent à déterminerfa
nature ,ses effets , & les meilleurs moyens
dele combatire.
Il importe que les auteurs , après avoir
défini ce qu'on entend par Cancer , développent
les progrès que la médecine a
faitsjuſqu'a nos joursdans la connoiffance
desmaladies cancéreuses ; qu'ils analyſent
les obſervations, les expériences&les opi
nions des auteurs les plus célèbres , en
raſſemblant les moyens diététiques , chi
rurgicaux & pharmaceutiques , employés
juſqu'à préſent pour attaquer ces formidables
maladies ; qu'ils lesdécrivent, rapportent
leurs obſervations pratiques &
leurs expériences ; qu'ils apprécient les
ſymptomes, qui précèdent, accompagnent
& ſuivent le Cancer ; qu'ils en fixent le
pronoſtic & établiſfent les indications
dans ſes différents ſiéges , ſes diverſes efpèces
& ſes divers états ; qu'ils remontent
aux principes qui y donnent lieu ; qu'ils
déterminent la manière de les connoître
, & en donnent une théorie ſatis
168 MERCURE DE FRANCE.
faiſante ; qu'ils indiquent les meilleurs
ſpécifiques connus , dans tous les cas , en
démontrant leur pouvoir ou leur infuffiſance
; qu'ils donnentenfin , s'il eſt poſſible
, de nouvelles vues ſur les decouvertes
à faire & fur les moyens d'y parvenir.
L'Académie invite les auteurs à
dreſſer des tables raiſonnées , qui contiennent
l'extrait de ce qu'ils auront dit
deplus eſſentiel.
Le prix étoit de 600 livres , ſomme
déposée par M. Pouteau , académicien or.
dinaire , pour être adjugée , par l'académie
, àl'auteur du meilleur ouvrage fur
ce ſujet , quelle a continué en conſervant
les mémoires admis au concours, en 1770 .
Un citoyenplein de zele pour l'humanité,
fans vouloir être connu , a doublé la ſomme
propoſée ; de forte que le prix eſt actuellementde
1200 livres.
Les mémoires ne ſeront admis quejufqu'audernier
Janvier 1773. La diſtribution
ſera faite dans la même ſéance que
celle du prix précédent. Les conditions
font lesmêmes.
SPECTACLES.
MARS. 1773. 169
SPECTACLE S.
OPÉRA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique a donné
, le mardi 26 Janvier , la première repréſentation
de la repriſe de Caſtor & Pollux
, tragédie en cinq actes , poëme de
M. Bernard , muſique de Rameau .
د
Nous avons rendu compte , l'année
dernière des beautés de ce magnifique
opéra , un des premiers ouvrages du théâ
tre lyrique , que le Public a revu avec la
même admiration , & ſuivi avec le même
empreſſement. Nous devons cependant
rendre ici la juſtice due aux talens diſtingués
des acteurs , qui ont tous concouru à
la perfection de l'exécution , & qui ont fi
heureuſement ſecondé les ſoins de l'adminiſtration
de l'Académie.
Les changemens les plus ſenſibles , à
cette repriſe, ont été indiqués par le Public
éclairé , & portent ſur la partie du
ſpectacle,des décorations,deshabillemens
&du costume .
Le rôle de Pollux a été rendu parM.
Gelin; celui de Caſtor , par M. le Gros ;
Telaire , par Mile Arnould ; Phebé , par
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Mile Duplant ; Jupiter , par M. Durand ;
Mercure , par M. Muguet ; Cléone , par
Mile Châteauneuf ; le grand Prêtre de Jupiter
, par M. Beauvalet , une Suivante
d'Hébé & une Ombre heureuse , par Mde
Larrivée. M. Muguet & M. Caffaigniade
ont chanté dans les divertiſſemens.
M. Gelin & M. le Gros ne laiſſent rien
à deſirer dans la manière dont ils jouent
&chantent les beaux rôles de Caſtor
de Pollux . Mlle Arnould ajoute encore
par la ſenſibilité de fon jeu&de fon organe
à l'intérêt de la tendre Telaïre. Le
plaiſir que l'on a de la voir &de l'entendre
fontdefirer ſeulement que ſa ſanté lui
permette de ſe rendre moins rarement
aux applaudiſſemens des amateurs. On
ne peut trop louer le zèle de Mde Larrivée
, qui a bien voulu chanter dans les
divertiſſemens , & ajouter par le charme
de fon chant& de ſon organe,à l'effet général
du ſpectacle.
Mlle Beaumeſnil a remplacé ſouvent
Mile Arnould , & a toujours été bien accueillie.
M. Durand a été applaudi dans
le rôle de M. Gelin , M. Muguet dans celui
de M. le Gros & Mile Durancy , dans
celui de Phebé ; Mlle Roſalie a chanté
avec ſuccès les petits airs en l'absence de
Mde Larrivée.
MARS. 1773. 171
Le ballet du premier acte eſt de la
compofition de M. d'Auberval , qui a repréſenté
avec beaucoup de vérité les dif
férentes évolutions des combats ; il a pareillement
compoſé le ballet des Enfers
au quatrième acte , où il a encore ajouté
à l'horreur& au terrible de ces grouppes
menaçants des démons déchaînés .
Nous ne répéterons pas ici les éloges
que nous avons déjà donnés aux ballets
des Lutteurs du ſecond acte , à la peinture
voluptueuſe des plaiſirs de l'Olympe au
troiſième acte , & aux danſes des Ames
fortunées au quatrième acte , de la compoſition
de M. Veſtris , qui a exécuté luimême
, avec Mlle Guimard , un pas de
deux du genre le plus agréable. M. Gardel
a compoſé avec ſuccès le ballet du
cinquième acte. Les premiers talens ont
tous concouru avec zèle à la belle exécution
de ce grand&fuperbe ſpectacle.
L'Académie royale de Muſique a don
né , le lundi 22 Février , la repriſe d'Eglé,
ballet héroïque en un acte ,paroles deM.
Laujon , muſique de M. de la Garde , &
desAmoursde Ragonde , comédie ballet
en trois actes , poëme de Nericault Deftouches
, muſique de Mouret. Le rôle
d'Eglé eſt rendu à cette repriſe par Mde
Latrivée , dont l'organe flatteur & le
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
jeu naïf augmentent l'agrément. Celui
de Miſis eſt joué avec intelligence &
chanté avec goût par M. Durand. Mile
Duplant chante avec beaucoup d'expreffion
le rôle de la Fortune. Le ballet charmant
& très- varié de l'acte d'Eglé eſt de
la compoſition de M. Veſtris, Mile Dervieux
y danſe avec applaudiſſement.
Mlle Roſalie joue Colin dans les
Amours de Ragonde , & M. Durand repréſente
Ragonde. Ils mettent dans leut
jeu & dans leur chant l'expreſſion & le
comique convenables. Les autres rôles
font très - bien remplis par MM. Thiror
& Beauvalet , par Miles d'Avantois &
Châteauneuf. Les ballets font très agréables.
MM. Malter & Deſpréaux , Miles
Affelin , Julie & Compain en exécutent
les entrées avec beaucoup de gaîté& de
talent.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François ordinaires du
Roi ont célébré l'année ſéculaire du célèbre
Molière par deux pièces nouvelles.
L'une , l'Affemblée, comédie en un acte
& en vers , deM. de Schoſne , aété jouée
MARS. 1773. 173
au
le mercredi 17 Février. M. Lekain , en
annonçant cette pièce , a témoigné ,
nom des Comédiens , leurs ſentimens
d'admiration , de reconnoiſſance & de
piété filiale envers leur père , leur bienfaiteur
& l'homme de génie qui a illuftré
la ſcène françoife. Il a déclaré en mêmetems
que le produit de la repréſentation
de cette pièce étoit deſtiné par les Comédiens
à l'érection de la ſtatue de Molière.
Lethéâtre repréſente une ſalle d'aſſemblée
. M. Dalinval eſt le Semainier ; il
s'impatiente d'attendre , il appelle Robert
, garçon de la comédie , ( repréſenté
par M. Auge ) qui lui dit que la cauſe du
retard des Comédiens vient de ce qu'ils
ont éré voir la ftatue de M. de Voltaire.
Il lui recommande l'auteur qui doit venir
lire une pièce , d'autant qu'il l'a ſervi autrefois
, & qu'il en a reçu des inſtructions
pour récompenſe de ſes ſervices. Ce Rod
bert raconte auſſi le détail de tous les
métiers qu'il a faits. La concierge de la
comédie (Mde Bognoly ) vient enfuite
&fait une fortie contre les réformes ado
ptées par les Comédiens ; elle fe plaint
de la fuppreffion des bancs ſur le théâtre ,
de celle des paniers & des chapeaux furmontés
de plumets , &c. Les acteurs &
1
1
Hij
174 MERCURE DE FRANCE.
3
actrices s'aſſemblent ; ils écoutent ſans
être apperçus & rient de leur concierge.
On demande le ſujetde l'aſſemblée, c'eſt
la lecture d'une pièce ; auffitôt on annonce
l'auteur. ( M. Dugazon). On ſe lève ,
on le complimente , ongloſe ſur ſa figure
, on ſe le renvoie de l'un à l'autre.
Mile Dumeſnil veut le faire aſſeoir dans
le fauteuil où tantd'hommes illuſtres ont
paffé avant que de fe faire un nom immortel
; mais le modeſte acteur répond
que ce n'eſt pas à la foible colombe à entrerdans
le nidde l'aigle , dont il ne peut
imiter l'eſſor. Enfin il prend place & expoſe
le plan de ſa pièce. Il n'ofe compter
ſur la beauté du ſtyle; mais il eſt ſûr que
lechoixdu ſujet ſera agréable. Il s'agit de
célébrer le jour ſéculaire de la mort de
Molière. L'aſſemblée témoigne ſa joie&
fon approbation . Sa pièce eft reçue d'une
voix unanime ſans avoir encore été entendue
; mais lorſqu'il dit que ce n'eſt
qu'un canevas dont les rôles doivent être
remplis à l'improviſte les comédiens
n'ofent l'entreprendre. L'auteur pourſuit
l'expofition de ſa pièce; il veut faire revivre
Molière ; il veut que ſa préſence
infpire de nouvean les počtes , & qu'il
leur apprenne l'art qu'il avoit d'obferver
&de peindre les caractères comiques . Il
د
MARS. 1773 . 175
doit recourir à une Magicienne pour évoquet
l'ombre de ce grand homine. Eh !
qui fera ce rôle ? (dit Mlle Fannier) Vous .
même , répond le poëte. La jeuneſſe & la
beauté donneront des charmes à la vieil'-
leſſe. Il décrit l'opération magique qui
doit faire renaître Molière ; c'eſt lui-même
, on le voit ; auſſi tôt un changement
de décoration laiſſe appercevoir ſon buſte
élevé au milieu du panthéon . M. Portheuil
repréſente Apollon. Thalie (Mle
Belcourt ) & Melpomène ( Mlle de Raucourt
) debitent des vers à la louange de
Molière , & font la cérémonie de fon
apothéoſe qui eſt ſuivie d'un ballet héroïque.
On auroit deſiré que l'auteur n'eût pas
mis dans ſa pièce tant de ſcènes épiſodiques
, étrangères à l'éloge de Molière , &
qu'il eût rappelé plus particulièrement les
chefs -d'oeuvre & les traits de ce génie de
la comédie. Au reſte il y a de la facilité ,
de la gaîté &du talent dans cette produc.
tion.
Les Comédiens ont donné , le jeudi 18
Février , la repréſentation de la Centenai.
re , ſuivie de l'Apothéoſe de Molière par
M. Artaud . Le Poëte a bien ſenti que
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
le plus bel élogede Molière étoit dans ſes
ouvrages , & que pour célébrer dignement
ce grand homme , il falloit faire
revivre les principaux caractères de ſes
Comédies , & rappeler quelques- uns des
traits ſaillans de cet heureux génie. C'eſt
ce qu'il a fait dans ſa Comédie , très-bien
conçue , & parfaitement exécutée. Il y
annonce lui- même beaucoup de talent
pour le genre comique devenu ſi rare ,
&nous l'invitons à parcourir une cartière
où l'étude qu'il a fait du premier
des Comiques , & l'art de voir le ridicule
ſous le maſque des perſonnages agiffant
dans la ſociété , pourront lui fournir
de nouveaux ſujets d'une Comédie
gaie & inſtructive. Tel eſt le plan de la
Centenaire , autant que nous l'avons pu
faiſir à la repréſentation. Thalie ( Mde
Belcour , ) en habit de Veuve , & Momus
, (M. Dugazon , ) en Médecin empirique
, viennent par ordre de Jupiter ,
pour découvrir s'il y a ſur terre un nouveau
caractère comique à préſenter à
Molière après la centiéme année de ſa
mort. Momus a pris l'habillement d'un
Empirique , pour tromper les hommes;
c'eſt le déguiſement , dit- il , qui les abuſe
dans tous les tems ; il a répandu de
tous côtés des avis ,& afin d'attirer plus
MARS. 1773 .. 177
fûrement à lui tous les différens étais de
la vie , il a mis dans ſes annonces le mot
effenriel : il donnera fes confultations
gratis. H ſe retire. Arrive Sofie , ( repréſenté
par M. Préville ,) Thalie ſe couvre
de fon voile. Sofie la prend pour la
Nuit , & ſe reſſouvient des coups de bâton
qu'elle lui a valus. Thalie ſe réjouit
de la frayeur , & Sofie lui demande
elle croit encore
Que les coups de bâton d'un Dieu
Font honneur à qui les endure.
La Déeſle défabule Sofie , en lui apprenant
qu'elle eſt veuve de Molière ; vous
êtes donc , dit- il , Thalie ? Elle en convient.
Je ne croyois pas , reprend Sofie ,
que les Déeſſes devinſfent veuves. Bon !
lui dit Thalie , Melpomene eſt à fon
quatrième époux. Mais , reprend Sofie
comment avez vous pu foutenir un fi
long veuvage ? J'avoue reprend Thalie ,
que j'ai eu quelques amans , entre autres
un Joueur , un Philosophe , & furtout
M. l'Empirée. Enfin elle communique
à Sofie fon projet ; & le charge d'introduire
l'es perſonnages qui ſe préſenteront.
Arrive Lélie , ( repréſenté par M.
Mole ,) qui fait des étourderies , l'Avare
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
(très-bien rendu par M.Deſſeſfart,) ajoute
encore aux traits & au caractère que lui a
donnés Molière. Le Tartuffe , repréſenté
par M. Augé ; le Miſantrope par M.
Belcourt ; Triflotin , par M. Dauberval ;
M. Jourdain , par M. Feulhie ; George-
Dandin , par M. Bourette ; Angélique ,
femme de George Dandin,jouée par Mile
Hus; Georgette par Mlle Fannier ; Madame
Pernelle , par Madame Drouin.....
Tous ces perſonnages mis en ſcène , &
beaucoup d'autres figurés , rapellent les
caractères employés dans les Comédies
de Molière , & les principaux traits co--
miques avec leſquels ils font peints. Le
Miſantrope fait une fortie contre les
moeurs , les travers , les vices du ſiècle ;
Triſſotin veut s'unir à lui ,& promet de
le flatter , & de faire des ſatyres contre
leurs ennemis ; mais le Miſantrope rejette
loin de lui ce vil métier de ſatyrique
, & s'indigne de la lâcheté d'un écrivain
qui veut Hétrir les talens qui le font
vivre. Le Public a beaucoup applaudi à ce
ſentiment énergique contre les libelles
littéraires. Eſt- il quelqu'homine de lettres
, ou plutôt quelqu'écrivain qui oſe
jamais ſe reconnoître dans ces vers ? Cette
excellente Comédie dont nous voudrions
pouvoir citer les ſaillies ,les traits
MARS. 1773. 179
ingénieux & comiques , a le plus grand
ſuccès. Elle eſt ſuivie de la cérémonie
de l'apothéoſe. Etfi Thalie & Momus
n'ont point trouvé un nouveau caractère
pour fêter le génie de Molière , ils
croyent dumoins ne pouvoir mieux honorer
un bon père , qu'en lui préſentant
ſes enfans. Les Comédiens s'empreſſent
autour de ſa ſtatue. Ils la couronnent de
lauriers. La ſuite de Thalie & celle de
Melpomène forment des marches & des
divertiſſemens imités des Comédies mêmes
de Molière. Ce ſpectacle agréable
eſt terminé par des couplets ingénieux
à la gloire de l'homme immottel qu'il
falloit célébrer .
Obfervations fur la Statue destinée à
Molière.
Les Comédiens Français qui ſe ſont
fait tant d'honneur il y a quelques années
en rendant hommage au grand
Corneille dans ſa poſtérité ; après avoir
payé ce tribut fi nobie & fi légitime au
père de la Tragédie , viennent de faire
éclater leur reconnoiſſance envers le
créateur & le modèle de la bonne Comédie.
On fait qu'ils ont réſervé le profit
de lapremière repréſentation de l'AG
H vj
180 MERCURE DE FRANCE .
femblée pour faire élever une ſtatue à
Molière. Mais il s'en faut de beaucoup
que cette faible ſomme ſoit fuffiſante
pour les frais de ce monument. Il y a
lieu de croire qu'ils feronr ſecondés par
une Nation ſenſible &généreuſe , qui
ne permettra pas qu'un projet qui l'honore
, ait été comme tant d'autres , vainement
conçu. Si les Comédiens chérif
fent dans Molière leur fondateur & leur
bienfaiteur , la France doit chérir en lui
l'homme de génie qui le premier a combattu
fur la ſcène les vices , les ridicules
&le faux bel-efſprit , & qui a été le premier
législateur de la fociété & du goût.
Si les perſonnes les plus conſidérables ,
fi les amateurs des lettres & des arts ſe
réuniſſaient pour faire achever ce monument
de la gloire de Molière , cet exemple
ferait peut être ſuivi en faveur des
grands hommes qui ont illuſtré la ſcène
les ſtatues de Corneille , de Racine , de
Voltaire orneraient le périſtile de la nouvelle
Salle que l'on projette de bâtir ;
&la France , depuis long - temps la plus
heureufe rivale d'Athènes dans les beaих
atts , le ferait auſſi dans les honneurs
rendus à ceux qui les cultivent. C'eſt
ce voeu que l'on oſait énoncer il y a
quelque temps , & qu'on ne rappelle
MARS. 1773 . 18
point ici par la frivole vanité de citer
des vers , mais pour exprimet des ſentimens
communs à tous les bons citoyens.
Et vous , Français , & vous , ô Nation brillante !
Sile faste& l'éclat vous flatte & vous enchante ,
Ah ! rougiflez au moins d'un luxe infortuné ,
Dans l'ombre de vos toîts obſcurément borné.
Pour les ſiècles futurs montrez-vous magnifiques..
Que vos murs , vos jardins , vos places , vos portiques,
Des Pigal ,des le Moine illuftrant les ciſeaux ,
Soient ornés par la gloire & pleins de vos héros
CeCorneille ſi cher à votre ame agrandie ,
Manque àla ſcène auguſte où règne ſon génie.
Turenne mort pour vous , laiſſant un nomfibeau
Attend une ſtatue & n'a rien qu'un tombeau.
Voilà les monumens d'un luxe légitime.
Qu'à leur touchant afpect le jeune homme s'ani
me;
Par ces prixglorieux qu'il ſe ſente exciter;
Qu'il pleure en les voyant ; it va les mériter
Eft il vraie l'on m'exauce... O fortuné préſage!
Eft il vrai qu'un grand homme , idole de notre
âge
Adéjà fait un pas dans la poſtérité ,
Et voit avant ſa mort ſon immortalité ?
Parais , élève- toi , noble & brillant trophée !
L'irconſolable envie , àtes pieds étouffée ,
Va faire entendreenfin fes derniers fifflemens :
182 MERCURE DE FRANCE.
Parais , préviens les coups de la mort & du tems.
N'offre point au génie une attente frivole ,
Et que le Taſſe vive & monte au capitole.
Fragment d'une Epitreſur le Luxe , par M. de
laHarpe.
Début de Mlle SAINVAL Cadette.
Mlle Sainval Cadette a repris& continué
ſon début , dans Ariane , dans
le Cid , dans Inès , dans Iphigénie
en Aulide dans Alzire. Cette Jeune
Actrice a le don des larmes & une
ſenſibilité touchante ; perſonne n'exprime
mieux les gémiſſemens de la douleur,
les ſoupirs de l'amour , le cri de la
nature ; elle joue avec beaucoup d'ame ,
de vérité & d'intérêt. Peut être pourtoiton
deſirer qu'elle mit plus d'économie
& de ménagement dans l'expreffion de
la douleur. C'eſt en l'épanchant par dégré
qu'elle parviendra à faire plus fûrement
une impreſſion profonde dans les
coeurs , & à les pénétrer à ſongré de ſes
propres douleurs.
MARS. 1773 . 183
VERS adreffés à Mlle Sainval la cadette.
Aux ſuccès de Raucour ne porte point d'envie ,
Jeune Sainval ! les tiens ne ſont pas moins brik
lans.
Des fortes paſſions elle rend l'énergie ,
Et tu peins la douceur des tendres ſentimens.
J'admire en elle Pulchérie ,
Et la vengeance d'Emilie ,
Amon ame étonnée inſpire la terreur.
Je reflens dans Inès ta crainte & tes alarmes.
Tu meurs , & je verſe des larmes.
Raucour entraîne , émeut : tu pénètres le coeur ,
Dont ta voix touchante eſt l'organe ,
Et la belle Didon & la tendre Ariane
Me font également partager leur douleur.
COMÉDIE ITALIENNE.
ONN a donné à ce théâtre quelques re.
préſentations de Julie , Comédie en trois
actes mêlée d'ariettes , dont les paroles
font de M. Montvel , acteur français ,
& la muſique de M. Deſaides. Cette
Comédie a été reçue & entendue avec
un nouveau plaifir. Le Public y rit , &
y chante même , des airs naïts & très134
MERCURE DE FRANCE.
piquans. Nous ne répéterons pas les juſtes
éloges que nous avons donnés d'après
les ſpectateurs , aux auteurs des paroles&
de la musique , & aux acteurs & actrices .
DEBUT.
Le. Geur Soligni, a débuté dans les
roles amoureux d'Isabelle & Gertrude ,
d'On ne s'aviſe jamais de tout , de la
Fée Urgel,de Rofe & Colas; Il a du ta
lent , & de l'uſage du théâtre ; mais ur
organe foible & ingrat .
On doit jouer dans les premiers jours
de Mars le Magnifique , comédie en trois
actes en proſe mêlée d'ariettes ; paroles de
M. Sédaine ; muſique de M. Grétry.
Cours de Phifique expérimentale.
M. Briffon , de l'Académie royale des
Sciences , Maître de Phyſique & d'haf
toire naturelle des Enfans de France ,
Profeffeur royal de phyſique expérimen
rale , au Collège Royal de Navarre , commencera
le Mercredi dix Mars , à onze
heures du matin , ſon cours de phyſique
expérimentale , dans fon cabinet de ma
chines , rue du Jardinet F. S. G. Les per.
fonnes qui voudront fuivre ce cours , ſe
feront infcrire chez lui avant ce terme..
MARS. 1773 . 185
ARTS.
GRAVURES.
I.
L'Enlevement de Proferpine , eſtampe de
22 pouces de largeur ſur 16 de hauteur
,gravée d'après le tableau origi
ginal dede Troy par J. Ch. le Vaffeur,
graveur du Roi. A Paris , chez l'auteur,
rue des Mathurins , vis- à- vis celle des
Maçons. Prix , 6 liv .
PROSERPINE eſt dans les bras de Neptune
qui l'a enlevée du milieu de ſes compagnes
lorſqu'elle cueilloit des fleurs dans
les belles prairies d'Enna. Le Dieu des
Enfers, fier de fa proie, tientd'une main
fon fceptre qui eſt une eſpèce de fourcheàdeux
pointes. Il eſt aſſis fur fon char
siré par quatre courſiers & précédé de
l'Hymen& de l'Amour qui planent dans
les airs & réuniſſent lears Aambeaux. Les
Nymphes & les Sitenes qui accompagnoient
Proferpine, expriment , par leurs
différens mouvemens , leur ſurpriſe &
leurs reſpects de ſe voir enlever la plus
186 MERCURE DE FRANCE.
belle & la plus chérie de leurs compagnes.
Cette riche compoſition , d'un ſtyle
noble& poëtique , méritoit bien les honneurs
de la gravure. L'eſtampe eſt harmonieuſe
, & produit un très-bon effet par
la variété & l'heureuſe oppoſition des travaux
de la pointe & du burin.
I I.
Six nouvelles Eftampes dans la manière
du deſſin lavé au biſtre , par M. le Prince
, de l'académie royale de peinture&
de ſculpture. A Paris , chez l'auteur au
vieux Louvre , porte de la colonnade ,
& chez les Marchands ordinaires d'eftampes.
Ces fix eſtampes ſont de format in 4 .
Il y en a deux en hauteur : l'une nous repréſente
une halte de Calmouks & l'autre
unMarchand de gâteaux. Les quatre autres
qui ſonten large,font intitulées laCafcade
, la Ferme , le Cabaret ambulant&
les Filets. Ces compoſitions ſont dans le
coſtume Ruſſe que M. le Prince a étudié
fur les lieux . Elles font gravées ſuivant le
procédé particulier à cet artiſte , procédé
qui rend les fineſſes de la plume , le large
&le moëlleux du pinceau. On peut donc
regarder ces nouvelles eſtampes comme
MARS. 187 1773 .
des deſſins. L'effet en eſt pétillant. Elles
ſont d'autant plus dignes du porte- feuille
de l'amateur Français , que les ſcènes en
font variées & la plupart neuves pour
lui.
LETTRE de Madame Vanloo , fur un
article du Journal Politique , ausujet
de deux tableaux.
Je viens de lire , Monfieur , dans le Journal
politiquedecemois, un article qui me concerne
&dans lequel il n'y a pas un ſeul mot de vrai .
Comme le fait dont il s'agit eſt un de ceux ſur la
vérité ou la fauſleté duquel iln'est pas indifférent
pour moi que le Public foit partagé , je n'ai pas
cru devoir l'accréditer davantage par un filence
que beaucoup de gens , tonjours preflés de juger ,
ontdéjà pris pour un aveu de ma part .
Il eſt dit à la page 56 & 57 de ce Journal , « que
>> l'Impératrice de Ruffie ayant offert à Madame
>>Geoffria 36000 liv. de deux tableaux que mon
" mari avoit faits pour elle , Madame Geoffrin
>>>avoit conſenti à les lui céder pour cette lomme,
>>quoiqu'ils ne lui euffent coûté que 4000 liv. ,
*& qu'elle m'avoit envoyé ſur le champ les
* 32000 liv. qui faisoient l'excédent du prix que
>>ces deux tableaux avoient été payés. »
J'ignore ce qui a pu donner lieu à de pareilles
ſuppoſitions , & fi Madame Geoffrin a vendu ou
non à l'Impératrice de Ruſſie les deux tableaux
enqueſtion ; mais ce que je fais un peu mieux
188 MERCURE DE FRANCE.
que l'auteur du Journal politique , c'eſt que Mde
Geoffrin a payé ces deux tableaux 12000 liv. &
que ſi elle les avendus 36000 liv. , comme on
l'aſſure poſitivement dans ce Journal , elle n'a
point fait ni dû faire pour moi ce qu'on lui attri
bue ſans aucune preuve , & vraiſemblablement à
fon inſu. Ladouce habitude que Mde Geoffrin a
contractée depuis long-tems de faire le bien ,&
les bonnes actions de toute eſpèce dont ſa vie
femble n'être qu'un enchainementcontinuel , ont
donné lieu de croire à pluſieurs perſonnes qu'elle
pouvoit bien en avoir fait une de plus ; &bientôt
cette pollibilité eſt devenue un fait dont perſonne
ne doute aujourd'hui , excepté Mde Geoffrin&
moi. Mais elle est trop honnêtepour vouloir
qu'on lui ſachegré d'une action qu'elle n'a point
faire, parce qu'elle n'a pas dû la faire , &je ſuis
perfuadée qu'elle verra avec plaiſir une proteſtation
qu'elle auroit été la première àrendre publique,
fi elle avoit eu connoiſſancede l'articledu
Journal politique auquel cette lesure doit fervir
de réponte. Dors-je craindre , en effet , que Mde
Geoffrin , qui ne permet jamais à ſes amis de
parlerdes ſervices qu'elle leur rend , & qui les
diſpenſe même de la reconnoiſlance , me blâme,
aujourd'hui de nier un bienfait que je n'ai pas
reçu ? Quand on eſt aſlez défintéreſlé pour laiffer.
ignorer le bien qu'on fait , on ne peut être ſoupçonné
de vouloir s'honorer de celui qu'on ne
fait pas.
• J'ai l'honneur d'être ,&c.
MARS. 1773 . 189
ANECDOTES.
I.
BELA III , Roi de Hongrie , étant mort,
Eméric fon fils lui fuccéda par le confentement
général de la nation qui eut la
confolation , bien douce pour un peuple
qui aime ſes Princes , de voir ſon nouveau
Roi répondre parfaitement à l'eſpérance
qu'elle avoit conçue de ſon mérite
& de ſes rares qualités . L'ambition
porta fon frère André à cabaler , & , aide
de quelques factieux , il oſa aſpirer au
trône & en dépouiller Eméric. Celui- ci
n'oppoſa que ſa fermeté &fon courage
contre les rebelles , devant leſquels il ſe
préſenta avec cette noble hardieſſe que
donne l'autorité légitime. Ayant mis la
couronne ſur ſa tête & pris pour toutes
armes ſon ſceptre , il s'avança vers le
camp des Ligueurs , après leur avoir fait
dire qu'il paroiſſoit en leur préſence ,
muni de la ſeule majeſté des Souverains
reſpectables chez tous les peuples , & fans
autres armes que celles de la juſtice de ſa
cauſe. Ce trait ſi héroïque & ſi ſingulier
と
190 MERCURE DE FRANCE.
déſarma auſſi tôt les rebelles dont André
ſe vit abandonné ; les troupes étrangères
rappelées à ſon ſecours ſe diſſipèrent , &
cet ambitieux confus , étonné , n'eut plus
d'autre reſſource que d'implorer la clémence
de ſon frère qui , en lui accordant
ſa grace , lui rendit auſſi ſon amitié.
1 1.
M. Je ne puis laiſſer oublier à la Nation un trait
dans desSauvages dont j'ai été le témoin oculaire,
&qui fut admiré de tous les habitans de l'Iſle dans
laquelle une ſcène ſi tragique ſe paſſa .
Vous avez fans doute , Monfieur , entendu parler
de l'ouragan affreux qui déſola l'iſle St Chriftophe
dernièrement. J'étois ſur mes habitations
dans un moment auſſi critique. Le vent, les éclairs,
le tonnerre ne permettoient à aucun habitant de
fortir de chez lui ; j'avois même expreſſément défendu
à mes eſclaves de fortir de peur que , pendant
un tel déſaſtre , ils ne portaflent la déſolation
dans toute la colonie . Les élémens déchaînés
ſur la terre déracinoient les arbres , ravageoient
les plantations , ébranloient les habitations de
toute part, &les cabanes des eſclaves n'étant pas
aſſez ſolides pour réſiſter à un déchaînement auffi
impétueux , ne laiſſoient à ces malheureux que
l'attente de ſe voir tôtoutard écrasésſous les débris
de leurs toîts . Ily en avoit un plus vieux que les
autres ; il s'appeloit Honoré,dont la femine &cinq
enfans n'avoient pris , de quatre jours,de nourriture
Ce vieillard languiſlant a la douleur de voir
tomber d'inanition , à ſes côtés , deux de ſes ens
MARS. 1773 . 191
fans. La faim le preſſe , il ſe ſaiſit d'un large couteau
qui ſe trouve ſous ſa main , ouvre le ventre
deces cadavres , en arrache le coeur , & après s'en
être raſlaſié , préſente , pour nourriture à ſa famille
déſolée , des corps qui leur étoient auſſi
chers; tandis qu'ils étoient à dévorer un mêts auſſi
dégoûtant, le toît de leur cabane , par une dernière
ſecoufle , s'ébranle : le vieillard ſe ſent encore
affez de forces pour retenir les poutres chancelantes
, & invite ſes enfans à ſe ſouſtraire à une
mort inévitable. Ceux ci refuſent d'abandonner
leur père , ſe cranponnent à ſon corps & le ſerrent
de leurs bras. Le vieillard veut les embraſler,
le toît tombe& engloutit ſous ſes ruines le père ,
la femmes & les enfans. J'ai fu cette aventure de
la femme , qu'on retrouva n'étant pas encore morte
, & qui vécut dix-huit heures après un pareil
événement.
Etant venu à Paris pour affaires , je n'ai eu rien
deplus preflé que de vous faire part de ce trait , &
vous prie de l'inférer dans votre Mercure ſuivant,
Je ſuis , &c .
Le Chev. DE MARJEANCY,
Réclamation .
La Lettre fur la critique des ouvrages & des
auteurs , imprimée dans le dernier volume , eft
extraite d'un écrit publié par M. de Querlon en
1755 , ſous ce titre : Lettre d'un Licentié en droit
à l'Auteurde l'Année Littéraire. C'eſt lui même
qui veut bien ſe faire reconnoître pour l'auteur
de ce morceau intéreſſant , repris& confervé dans
leMercure.
192 MERCURE DE FRANCE.
AVIS.
I.
Nouvelle méthode du Sieur Chaumont ,
perruquier.
Les Commiſſaires nommés par l'Académie
royale des Sciences , pour examiner une nouvelle
manière de travailler le toupet des perruques
propoſée par le Sieur Chaumont , perruquier , en
ayant fait leur rapport & fait voir pluſieurs deſſins
de têtes toutes coëffées de diverſes manières ,
faits de ſa main avec toute l'entente & toute la
correction poſſible , l'Académie a jugé que la pratique
du ſieur Chaumont , par laquelle il parvient
àdiminuer l'épaiſſeur des perruques , à en faire
rapprocher les bords très-près de la peau & à y
placer les cheveux ſur le front d'une inanière affez
ſemblable à celle dont ils fortent naturellement
de la tête , ne pouvoit que tendre à la perfection
de ſon art ; qu'elle marquoit en lui du talent &
de l'intelligence , & qu'en attendant que des expériences
maltipliées cuffent juftifié ſes eflais &
apprécié ſon invention , elle ne pouvoit lui refuſer
ſon approbation & les encouragemens qu'elle
a contume d'accorder à toutes les tentatives raifonnées
qui ont pour but la perfection des arts
utiles.
Le ſieur Chaumont demeure rue des Poulies St
Honoré , à Paris.
г.
MARS. 1773 . 193
:
1 1.
Rouge végétal à l'usage des Dames.
Le ſieur Collin a l'honneur de préſenter aux
Dames un Rouge végétal , dont l'uſage ne peut
cauſer aucun inconvénient préjudiciableà la ſanté
, ainſi qu'il eſt atteſté par les Commiſſaires de
l'Académie royale des Sciences .
Ce Rouge , diſent - ils , eſt fort doux au toucher
, & a le même maniement que l'amidon ; il
n'a point de ſaveur ſenſible , & ne laiſſe appercevoir
ſous les dents aucune partie dure ; il ſe délaie
entièrement dans la ſalive.
L'alkali fixe en liqueur , lui fait prendre une
nuance de rouge tirant ſur le violet , les acides
affoiblis au contraire exaltent un peu ſa couleur ,
&lorſqu'ils font forts , ils la détruiſent entièrement
, propriétés qui caractériſent un rouge tiré
de matières végétales ou animales.
L'eau pure appliquée au rouge de M. Collin en
fépare la partie colorante , & nous nous sommes
aflurés pardes lavages réitérés que la partie blanchequi
reſte ne contient aucune matière peſante ,
terreuſe ou métallique.
Ce rouge délayé dans l'eau , & enfuite chauf
fée à-peu-près juſqu'à l'ébullition , forme une
colle ſemblable à celle de la farine ou plutôt une
eſpèce d'empois .
Nous l'avons fait entièrement deflécher & enfuite
brûler ; il s'eſt noirci , a répandu une fumée
de même odeur que celle de la farine , & a brûlé
avec une flamme ſenſible . La matière charbonneuſe
qui eſt reſtée, a continué à brûler auſſi com-
I
194 MERCURE DE FRANCE.
me un charbon végéral ; elle s'eſt réduite àune
fort petite quantité d'une cendre blanche trèslégère
, un peu alkaline & entièrement diſſoluble
dans les acides .
M. Collin nous ayant confié la compofitionde
fon rouge ,&cette recette ſe trouvant d'accord
avec les épreuves que nous venons d'expofer , il
en réſulte qu'il ne contient aucune matière minérale
terreuſe , métallique ou ſaline , qui puifle
nuire à la ſanté ou offenſer la peau; avantage
que n'ont pas toutes les compoſitions qu'on a faites
juſqu'à préſent pour la toiletre des Dames ;
car , dans le grand nombre de ces rouges , il eſt
certain qu'il s'en trouve pluſieurs qui contiennent
du blanc de plomb ou de biſmuth , du minium ,
du cinabre broyé ou vermillon , & autres drogues
malfaiſantes ou du moins très ſuſpectes.
:
Nous penſons que le rouge préſenté par M.
Collin vaut mieux que tous ceux dont nous venons
de parler , & que l'auteur eſt louable d'avoir
cherché à en compoſer un dans lequel il n'entrât
quedes ſubſtances végétales ou animales , quoiqu'on
en puifle peut- être trouver chez les marchands
qui ne contiennent rien de nuiſible de même
que celui de M. Collin.
Signé, BOURDELIN & MACQUER.
Le ſeul bureau pour la diſtribution du Rouge
végétal , ſous toutes fortes de nuances , eſt établi
Chez Mile Heran , qui demeure porte cochère près
les Gobelins. On la trouve tous les jours & à toute
heure: le tableau eſt ſur la porte. Elle ſe tranfportera
chez lesDames,à leur réquifition. Le prix
des pots eft fixéà 6 livres. Les Dames qui feront
l'honneur d'écrire à ladite Dlie Héran , aurontla
bontéd'affranchir les lettres.
MARS. 1773. 195
1
ΙΙΙ .
Secrets pour les Cheveux.
Le ſieur Delac donne avis au Public qu'il peint
les cheveux , ſourcils & paupières de la couleur
qu'on defire; il en arrête la chûte en 24 heures ,
indique les moyens de les conſerver , en fait ve
nirà ceux qui en manquent , & donnent la façon
de le faire à ceux qui veulent eux mêmes en faire
T'expérience. Pluſieurs perſonnes lui ayant propoſé
de vendre ſon ſecret , il l'offre maintenant
avecplaiſir.
Il guérit les cors aux pieds & le mal de dents ,
&diftribue une eau qui prévient ce dernier mal ,
&une poudre qui facilire aux perſonnes le moyen
de s'arracher les dents elles-mêmes.
Sa demeure est à Paris , rue de Bourbon , à la
Ville- neuve , chez le Sr Quinſon , perruquier.
I V.
Chaffes de Lunettes.
Cordier , qui a déjà été annoncé dans les papiers
publics , continue avec la plus grande affiduité
à perfectionner les nouvelles Chaſles de
Lunetres qu'il a imaginées pour les rendre commodes
à toute forte de beſoins. Chez lui on trouvera
des chafles ou montures de lunettes à pointes
, à tempe , à anneau , &c. , toutes très utiles
dans leur genre; il a réuni la délicatefle & la (olidité
, enfin l'utile & l'agréable. Pour les perſonnes
de province qui voudront qu'on les leur fourpifle
toutes montées en verre , ils auront la
bontéd'indiquer leur numéro ou leur âge ; il ticat
.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
:
auſſi des gardes vues de toute eſpèce & invention.
Il demeure à Paris , rue Saint- Jacques, cloître St
Etienne des Grecs.
V.
Remède balsamique.
Par lettres - patentes du 21 Juin 1769 , enregiſtrées
au Parlement le 9 Juillet 1770, il a plû
au Roi d'accorder au Sr Agirony , botaniſte , un
privilège excluſif pour vendre & diftribuer dans
tout le royaume ſon Remède Antivénérien , afin
deprocurer , eſt- il dit dans leſdites lettres - patentes
, àſes Sujets lesſecours dont ils ont besoin ,
&qu'ils doivent attendre de ce reméde vu& reconnu
auffi utile.
Sa Majesté a confirmé leſdites lettres - patentes
par ſonbrevetdu 7 Décembre 1772 .
Ce remède , doux , balsamique , purifie toutes
les âcretés de la maſſe du ſang , eſt ailé à prendre,
ſans qu'on ſoit obligé de ſe déranger de ſes affaires
ni de garder la chambre ; & comme il eſt
agréable au goût , pluſieurs perſonnes de l'un&
l'autre ſexe peuvent même en faire uſage ſans être
attaquées du mal vénérien , mais fimplement pour
ſe purifier le ſang& ſe conſerver en bonne ſanté.
Le ſieur Agirony continue de faire des envois
en province , en lui écrivant en ſa demeure àParis
, rue du Four Saint - Honoré, la porte cochère
attenant celle de l'hôtel Saint- Pierre , vis-à- vis
le numéro 5. Il faut affranchir les lettres ſi l'on
veut avoir réponſe.
Ontrouve chez lui un livre quienſeigne la ma-
* nière de ſe ſervir de ſon remède , lequel eſt impri-
2. mé avec permiffion & privilège du Roi.
MARS. 1773. 197
On le trouve le matin depuis neuf heures jufqu'à
une heure , & le ſoir depuis fix juſqu'à neuf.
Traduction d'une Lettre écrite par les Chefs
des corps & communautés , des arts &
métiers de Bastia , à M. du Treffan ,
Premier Président de l'Iſle de Corse.
Du 8 Janvier 1773 .
MONSEIGNEUR ,
Vous êtes notre père , nous ſommes vos enfans.
Tous les ſoins que vous vous êtes donnés pour
nous rendre heureux , pour nous faire oublier
quarante années de douleurs & d'infortunes , votre
équité , votre justice , votre génie ſublime ,
votre ſageſle incomparable , toutes vos vertus
enfin vous ont acquis des droits fi conftans fur
nos coeurs , que votre abſence eſt pour la Corſe
une calamité publique.
Inquiets avec juſte raiſon d'une abſence auſſi
longue , nous adreſſons depuis quelques jours au
Ciel des Prières publiques pour vous voir rendre
ànotre patrie avec de nouveaux moyens de la rendre
heureuſe .
Nous verſons des larmes; & elles ne cefleront
de couler qu'à votre retour.
Serions - nous aſſlez malheureux pour vous perdre?
nous en ſerions àjamais inconfolab'es. La
ſupériorité de votre mérite vous appelle , ſans
doute , à des places plus importantes ; mais en
quel lieu de la France trouverez- vous autant d'inortunés
qu'ici ?
I iij
و MERCURE DE FRANCE.
Notre amour , notre vénération pour vous , &
votre attachement pour notre Nation ne vous engageront-
ils pas à venir pendant quelque tems au
moins adoucir nos maux. Nous vous en conjurons
donc par vous même qui nous êtes ſi cher. Nos
malheurs font nos ſeuls titres pour obtenir cette
grace de vous.
NOUVELLES POLITIQUES.
DePetersbourg , le s Janvier 1773 .
LEE Sieur Falconet vient de mettre la dernière
main à la ſtatue de Pierre le Grand , que l'Impératrice
l'avoir chargé de faire. Cet habile artifte
François a animé , du feu de la poëfie , ce ſujet ſi
propre à échauffer l'imagination. Il a repréſenté
leHéros Ruffe , arrivantaugalop ſur leLommet
d'une montagne efcarpée , arrêtant d'une main
fon cheval , & de l'autre paroiffant donner des
ordres. L'attitude du cavalier , l'expreffion& le
caractère de la tête , & ſa main droite étendue ,
peignent à l'eſprit les réflexions profondes du
Fondateur &du Légiſſateur d'an Empire. Les
obſtacles que Pierre le Grand a rencontrés dans
l'exécution de ſes projets , ſont déſignés avec
beaucoup de juſteſte par le roc eſcarpé fur lequel
il gravit & qui ſert de baſe à l'ouvrage. Le ſieur
Falconet, par une adrefle ingénieuſe , s'eft écarté
des règles minutieuſes du coſtume ; car le piédeſtal
qu'on traite ordinairement commeun horsd'oeuvre
, qui ne dit rien & ne doit rien dire , fait
ici corps avec la figure principale. Il tient à l'action
que le ſculpteur a exprimée , & en devient
une partie néceflaire.
MARS. 177 ;. 199
Legoût pour les jeux de haſard eſt parvenu à
éluder , à Moſcou , les ordonnances qui ont profcrit
ceux qui ſont connus On en a introduit , récemment
dans cette ville , un d'une eſpèce fingulière.
Il conſiſte à cafler , en morceaux pairs ou
impairs , des affiettes de fayance. Les pertes faites
en très-peu de tems à ce jeu bizarre, vont au delà
dequatre vingt mille roubles , environ 400,000
liv.
De Warsovie , le 19 Janvier 1773 .
Les troupes Rufles qui occupoient la province
de Valachie ſe ſont miſes en marche pour Riga .
Le général Krezetchetnikow , gouverneur des
provinces dont les Rufles ſe ſont emparés , a
nommé pour chefs de la Nobleſle , le ſieur Onufre
Halsko , dans la province de Polosk , le ſieur
Luchin , dans celle de Witepsk , & le ſieur Fellierzau
, dans celle de Drwinska. Ces chefs ont
choiſi de leur côté des députés dans leurs provinces
reſpectives , pour fixer un prix aux grains &
aux vivres , & ce prix a été rendu public d'après
leur avis. Le Prince Galitzin , venant de Petrikow,
a paflé par Rawa avec les troupes qui font
fous ſes ordres & avec ſon artillerie. Il dirige ſa
marche vers la Viſtule. La Légion Rufle qui eſt
icidoit en partir inceſſamment,
On prétend que dix-huit mille Pruſſiens qui
étoient fur les frontières de la Siléſie, ont reçu
ordre de ſe rendre , avec vingt - quatre canons ,
dans le voiſinage de cette capitale. On écrit en
même tems de la Warmie qu'outre les deux cens
mille florins de contribution que les Prufſieas
ont déjà exigés , ils en demandent encore quarre
cens mille; qu'ils ont ordonné aux habitans de
la Pologne Prufſfienne , de tranſporter leurs effets,
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
foit à Konigsberg , foit à Berlin , & que cet ordre
comprend même les habitans des provinces qui
ſe trouvent enfermées dans le cordon Pruffien.
On mande de Kaminieck , en Podolie , qu'on
croit que les Autrichiens ont ordre de s'emparer
de cette forterefle , ainſi que de celles de Brodi &
de Luck. Les Rufſſes cependant occupent ces deux
dernières places , & ne paroiſſent pas diſpoſés à
en fortir.
De Vienne , le 23 Janvier 1773 .
La déſertion augmente toujours dans l'armée
Autrichienne en Pologne. Elle a été fi forte dans
le régiment de Léopold - Palfy , que toutes les
compagnies ſe trouvent réduites à quarante hommes
, de cent treize dont elles étoient compoſées.
Les autres régimens ont ſouffert à proportion de
la facilité que les foldats ont pu trouver de s'échapperdans
un pays ouvert de toutes parts.
De Berlin , le 23 Janvier 1773 ..
Le Roi a établi à Rothenbourg , ſur la Saale ,
une direction des mines. L'adminiſtration & la
jurisdiction de ce nouveau tribunal s'étendront
fur le duché de Magdebourg , fur la principauté
de Halberstadt & fur toutes les ſeigneuries an- .
nexées à ces deux provinces . Sa Majeſté a fait publier
enmême tems un code particulier des mines,
uniquement rédigé pour ce diſtrict.
De Coppenhague , le 12 Janvier 1772 .
On vient d'établir une Commiſſion pour examiner
, rectifier & perfectionner la conſtitution
militaire du Danemarck . Cette commiſion , à laquelle
préſide le Prince de Brunswick- Bevern , eſt
compoſée de onze membres.
MARS.17738 201
DeStockolm,, le 22 Janvier 1773 .
Dès qu'on fut informé ici des dernières faillites
d'Amſterdam , le Roi manda le corps des Négociansde
cette ville , & , après les avoir engagés à
ſe ſoulager mutuellement , dans ces circonftances
, Sa Majesté leur dit avec bonté qu'elle contribueroit
, de tout ſon pouvoir , àdéfendre leurs
intérêts & à ſoutenir le crédit de la Nation. Depuis
ce tems , elle continue à donner audience , à
des heures marquées pour cet effet, dans la ſemaine
, àtous ceux de ſes ſujets qui viennent réclamer
ſa juſtice ou ſes bontés.
Le Roi , voulant encourager les talens de tous
les genres , & donner à ſes peuples un noble délaſſement
, a permis qu'il ſe formât ici une troupe
de Comédiens. Ils ont débuté , le 18 , en préſence
de la Cour , par l'opéra de Thétis & Pelée ,
traduit en Suédois. Cette pièce a eu un grand fuccès.
De la Haye , le 12 Janvier 1773 .
Les lettres arrivées du Brandebourg confirment
quetout est en mouvement dans les Etats du Roi
de Prufle. Les officiers ſe pourvoient de chevaux ,
de bagages , & l'on fait livrer aux payſans les
chevaux qui doivent conduire l'artillerie. Tout
ſemble annoncer une marche prochaine , qu'on
ſuppoſe relative au Senatus Confilium , convoqué
à Warſovie pour le 8 Février prochain. On
porte , d'un autre côté , à cinquante mille hommes
le nombre des Autrichiens entrés en Pologne.
Suivant les mêmes avis , la ville de Dantzick
a fait garnir de canons ſes remparts & fes
ouvrages avancés , comme ſi elle craignoit un
fiége prochain.
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
Le Vicomte de la Herreria remit aux Etats-
Généraux , le 18 du mois dernier , un mémoire
dans lequel il portoit des plaintes , par ordre de
la Cour d'Eſpagne , contre l'abus qu'ont pu faire
quelques officiers des vaiſſeaux Hollandois , de la
liberté que leur donne l'art. XX du traité d'Utrecht
, d'entrer & de léjourner dans le port de
Cadix. Ce mémoire a pour objet l'extraction
qu'on a faite des piaſtres en fraudant les droits
établis par Sa Majesté Catholique : les Etats Généraux
ont fait une réponſe par laquelle ils promettent
que les officiers de leur marine militaire
obſerveront à l'avenir les réglemens que Leurs
Hautes Puiflances ont formés elles - mêmes ſur
cet objet , & qui ſont conformes aux intentions de
la Cour d'Eſpagne.
De Londres, le 12 Janvier 1773 .
On écrit de Bombay qu'un grand nombre de
Pirates , dont la plupart des équipages étoient
compofés de Portugais, couvroit & infeſtoit les
Mers des Indes ; que ces corſaires enlevoient or
pilloient tous les bâtimens du pays , & ſe refugioient
dans une anſe de l'ifle Caronjon , lieu
preſque inhabité , où ils cachoient leur butin au
fond de quelques cavernes ; mais que des bâtimens
armés , envoyés contre eux , avoient décou
vert leur retraite , les avoient chaffés de cette iſle
&s'étoient emparés de leurs rapines.
Nous apprenons que les troubles élevés depuis
peu dans quelques-uns des établiſtemens Portugais
fur la côte d'Afrique , particulièrement à
Arverri , à Magador & à Arebo , viennent d'être
entierement appaifés par le général Portugais
commandant à Hunin. Avec ſept cens Européens
&huit mille Négres , il a défait une armée de
MARS. 1773 . 203
trente à quarante mille Négres , commandée par
le Roi de Whidas .
La petite vérole qui s'eſt manifeſtée à Plymouth
y a fait périr beaucoup de perſonnes. Le capitaine
Barrington , effrayé des ravages caufés par
cette maladie , a pris le parti de faire inoculer
tout fon équipage , à bord même de l'Albion qu'il
commande , & il n'a perdu aucun homme.
Il y a actuellement dans les magaſins de la
Compagnie des Indes ſeize millions de livres de
thé , dont on peut eſpérer ſeulement de vendre un
tiers dans tous les marchés étrangers , où les directeurs
tâcherontde les faire pafler. Il faut donc
que la Compagnie ſe dérermine à faire brûler la
moitié de cette quantité de thé , c'est-à-dire , huit
millions de livres , ou qu'elle cefle d'en umporter
pendant l'eſpace de fix ans; ce qui feroit beaucoup
de tort , non- ſeulement à fon commerce &
à la navigation , mais encore à un nombre infini
de familles qui vivent de la vente de cette denrée.
Les Magiſtrats de la province de Cornouaille
éprouvent des alarmes continuelles à l'occaſion
de la révolte des gens de la campagne & fur tout
des mineurs d'étain qui commettent les plus grandes
violences Ces ſoulevemens font occaſionnés
par le prix exorbitant du pain & de toutes les efpèces
de denrées. Une compagnie du 7º régiment ,
infanterie , eſt partie , le 2 de ce mois , ainſi qu'un
détachement de fufiliers Gallois , pour marcher
contre ces mutins.
On apprend que plus de cinq cens émigrans du
Nordde l'Irlande font arrivés , le 2 Décembre dernier
, à Charles- Town , dans la Caroline Méridionale.
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
De Cadix , le 26 Janvier 1773 .
La trève que ce Prince a accordée aux Etats-
Généraux , étant ſur le point d'expirer , on a vu
fur cette côte &dans le détroit , des frégates hollandoiſes
; & l'Empereur a ordonné de ſon côté
qu'on armât quelques galiotes qui ſe trouvent à
Tanger. Dans le même tems , le conful général
de Hollande a apporté à Maroc la réponſe ultémeure
des Etats Généraux , qui doit décider de la
paix ou de la guerre .
De Gênes , le premier Février 1772 .
Le 26 du mois dernier , le Grand Conſeil s'étant
aflemblé , on élut pour Doge Pierre - François
Grimaldi , qui reçut d'abord les complimens des
Dames & de toute la Nobleſſe , & enfuite ceux
des Miniſtres des Cours Etrangères & de l'Archevêque.
La cérémonie de ſon couronnement a été
fixée au 6 de ce mois par un nouveau réglement
fait à ce ſujer. Elle étoit autrefois différée à fix
nmois après l'élection , pour donner au Doge le
tems de faire des préparatifs pour la rendre plus
brillante.
De Rome , le 23 Janvier 1773 .
Le Prince Doria Pamphili a fait préſent à Sa
Saintetéde deux belles ſtatues antiques. L'une repréſente
Diane & l'autre un Valet de Comédie. Sa
Sainteté a auſſi acheté , du ſieur Gavino Hamilton
, pluſieurs morceaux d'antiquité très-rares ,
qu'Elle a fait placer , ainſi que les ſtatues , dans
fon nouveau Mufaum .
On mande de Milan que le Marquis Carpani a
préſenté à Son Alteſſe Royale un projet pour la
MARS.17738 205
conſtruction d'un canal qui établiroit une communication
de la rivière d'Olio à l'Adda ; ce qui
deviendroit très-avantageux au commerce de cette
ville.
De Venise , le 10 Janvier 1773 .
Le 24 de ce mois dernier , cinquante perſonnes,
en paſſant le Frioul , auprès de Saint-Daniel , le
torrent appellé Tagliamento , curent le malheur
de périr. La barque qui les portoit , étant trop
chargée , coula à fond au milieu du torrent.
De Paris , le 15 Février 1773 .
On mande de Saint-Paul-Trois-Châteaux , en
Dauphiné , que depuis le 18 du mois dernier , on
a éprouvé ,dans tous les environs , de fréquentes
&violentes ſecouſſes de tremblement de terre ;
que le 24 , il y en eut une ſi forte à Clanſayes ,
que les habitans effrayés abandonnèrent précipitamment
leurs maiſons , pour ſe refugier à Saint-
Paul - Trois - Châteaux . On attend de nouveaux
détails ſur cet événement qui ne paroît pas avoir
cu de ſuites fâcheuſes.
NOMINATIONS.
:
LeRoi a nommé à la place de premier Gentilhomme
de la Chambre de Monſeigneur le Comte
de Provence , le Marquis de Noailles , ſon Ambafladeur
auprès des Etats-Généraux des Provinces-
Unies.
La Marquile de Talaru , Dame pour accompagner
Madame la Comtefle de Provence , ayant
demandé au Roi la permiffion de ſe démettre de
cette place , Sa Majesté en a diſpoté en faveur de
la Comtefle de Damas , qui a eu l'honneur de tui
206 MERCURE DE FRANCE.
être préſentée , en cette qualité , le 14 Février ,
parMadame la Comreſſe de Provence.
Le Roi a nommé le fieur d'Anville , de l'Académie
royale des inſcriptions & belles- lettres , à
la placede fon premier géographe , vacante par
la mort du ſieur Buache.
PRESENTATIONS .
Mademoiselle de Rohan , fille du Prince de
Guémené , capitaine - lieutenant des Gendarmes
de la Garde du Roi , en ſurvivance , a eu l'honneur
d'être préſentée à Sa Majesté , ainſi qu'à la
Famille Royale , le 24 Janvier , par la Princeffe
dcRohan. Elle a pris le tabouret le même jour.
Le Prince de Chio a eu l'honneur d'être préſenté
au Roi par le Maréchal Duc de Richelieu ,
premier Gentilhomme de la Chambre de Sa Majeſté
, ainſi qu'à la Famille Royale. Le Prince
Juftiniani , ſon père , qui avoit eu l'honneur d'être
préſenté précédemment à Sa Majefté, defcend en
ligne directe de Vincent - Juftiniani , Prince Souverain
de Chio , qui après la priſe de cette iffe ,
fut attiré en France par le Roi Charles IX.
Le 31 Janvier , la Comreſſe Charlotte de Polignac
a eu l'honneur d'être préſentée à Sa Majefté
, ainſi qu'à la Famille Royale , par la Duchefle
de Bourbon , en qualité de Dame pour accompagner
cette Princefle. Le même jour , la Vicomtefle
de la Blache a eu l'honneur d'être également
préſentée au Roi & à la Famille Royale
par la Marquiſe de la Blache.
Le Chevalier du Tillet , brigadier des armées
du Roi , a cu l'honneur de prendre congé de Sa
MARS. 1773 . 207
Majesté &de la Famille Royale , pour ſe rendre à
Malte.
Le 14 Février, la Comtefle de Damas eut l'honneur
d'être preſentée au Roi & à la FamilleRoyale,
par la Comtefle de Damas d'Anlezy.
Le 9 Février,le Comte de Saint-Agnan-Deflon,
officier au régiment d'Artois cavalerie , eut l'honneur
d'être préſenté au Roi & à la Famille Royale
par le Maréchal Duc de Richelieu , premier Gentilhommede
la Chambre de Sa Majesté.
MARIAGES.
Antoine- François de Mintier , Chevalier Seigneurde
la Mothe - Bafle en Bretagne , chef du
nom & armes de la maiſon , âgé de ſoixantequinze
ans , a renouvelé , le 4 Février , la cérémonie
de fon mariage avec Dile Renée- Jeanne
de laMothe-Wauvert , âgée de ſoixante-dix ans .
Ils ont eude leur mariage , dix- ſept enfans ,dont
neuf exiſtent ; & pluſieurs petits- enfans , qui prefque
tous ont aſſiſté à cette cérémonie à la paroiffe
du château de la Mothe- Bafle , diocèſe de Bricu.
LaMaiſon de Mintier eſt une des plus anciennes
&des plus noblesde Bretagne.
De Berlin , le 16 Février 1773 .
Dimanche , 10 de Février , jour fixé pour le
mariage du Landgrave de Hefle -Caſtel avec la
Princeſſe Philippine , nièce du Roi , la bénédiction
nuptiale leur fut donnée , à midi , dans l'intérieur
de l'appartement de cette Princefle , par
l'Abbé Baſtiani , chanoine de Breflau. La cérémonie
proteftante ſe fit publiquement , le même
jour, à ſept heures du ſoir , dans les grands ap
208 MERCURE DE FRANCE.
partemens du Roi , & fut ſuivie d'un ſouper auquel
toutes les perſonnes de la Cour furent admiſes.
Il y cut des fêtes les jours ſuivans.
De Versailles.
Le Roi & la Famille Royale ont ſigné , le 6
Février , le contrat de mariage du Comte de Ville
- neuve - Cillard , colonel d'infanterie , Gentilhomme
de la Manche de Mgr le Comte d'Artois,
avec Demoiſelle du Buq de Bellefond.
Sa Majesté , ainſi que la Famille Royale, ſigna
le 14 Février , le contrat de mariage du Vicomte
de Faudoas , meſtre de camp de cavalerie , avec
Demoisellede Boullainvillers ; & celui du Comte
de Chavigné , colonel du régiment provincial de
Senlis , avec la Marquiſe de Bragelongne.
NAISSANCES .
LaReined'Angleterre eſt heureuſement accouchée
d'un Prince, le 27 Janvier.
La femme de Pierre Gloiſian , tifflerand à Aize
nay , en Bas Poitou , eſt accouchée , le 13 Janvier
, de trois enfans mâles qui ont éré baptisés.
La Comteſſe de Lowendal eſt accouchée d'un
garçon le 30 Janvier.
MORTS.
Anne Perette , veuve du ſieur Bonvoiſin , eſt
morte à Pierre-fur-Dive , en Normandie , dans la
cent unième année de fon âge.
William Dykes , marchand , & Jacques Neunham
font morts à Londres , le premier , âgé de
MARS. 1773 . 209
cent trois ans , & le ſecond, de cent deux. Ce
dernier avoit été lieutenant dans le régiment du
Duc de Marlborough , & avoit eu , à la bataille
de Blenheim , la cuifle traverſée par une balle de
fufil.
Il eſt mort à Amſterdam , une femme âgée de
centquatre ans, & à Lille entre Harlem & Leyde,
unhomme âgé de cent deux ans
Bertrand Nompar de Caumont , Marquis de la
Force &de Caumont , premier Gentilhomme de
laChambre de Mgr le Comte de Provence , en
exercice , eſt mort à Versailles , le 22 Janvier ,
dans la quarante-huitième année de ſon âge. Il
laiſſe de ſon mariage avec Adelaïde - Luce de
Braſſac de Bearn , deux garçons & fix filles.
Jacques de Grille d'Eſtoublon , Prévôt de l'Egliſe
métropolitaine d'Arles , Abbé commendataire
de l'abbaye de la Grenetière , diocèſe de
Luçon , eſt mort à Arles , le 19 Décembre , dans
la foixante- quinzième année de ſon âge.
Elifabeth Jagoux de la Croix eſt morte
Saine Germain - Laval , en Forez , âgée de plus
de cent ans. Catherine Smith , veuve de François
Caulin , eſt morte à Thionville , à l'âge de cent
troisans.
Le Duc Ernest- Jean de Biron ou Biren , père
du Duc Regnant de Courlande , mourut à Mittau
, le 28 Décembre 1772 , à l'âge de quatrevingt-
deux ans .
2
Alexis Piron , auteur de la Metromanie & de
pluſieurs autres ouvrages , eſt mort à Paris, le 22
Janvier , dans la quatre-vingt- quatrième année
de ſon âge.
Louis de Chevry , Marquis de Chevry , ancien
210 MERCURE DE FRANCE.
capitaine d'infanterie , chevalier de l'Ordre toyat
&militaire de St Louis , eſt mort, dans le courant
de Janvier , en ſon château du Pleſſis , en
Brie, dans la quatre - vingt- ſeptième année de
fon âge.
Marie-Angelique- Philippe le Veneur , épouſe
de Jean-Louis-Nicolas le Baſele, Marquis d'Argenteuil
, licutenant-général pour le Roi des provinces
de Champagne & Brie , gouverneur de la
ville de Troyes , eſt morte au château de Ville-
Maréchal en Gâtinois , le 27 Janvier , dans la
cinquante- troiſième année de ſon âge.
François- Louis- Leonard de Prie , Marquis de
Prie , ancien capitaine de cavalerie , chevalier de
justice des Ordres royaux militaires & hofpita-
Hers de Notre Dame du Mont Carmel &de Saint
Lazare de Jérufſalem , eſt mort dans ſes Terres ,
en Normandie , le 9 Novembre 1772 , dans la
quatre-vingt-dixième année de ſon âge. Il étoit
frère cadet du Marquis de Prie , parrein de Sa
Majefté.
Paule Durazzo , épouſe de Chriſtophe-Vincent
Marquis de Spinola , miniſtre plénipotentiairede
la République de Gênes auprès de Sa Majesté, eſt
morte à Paris , le 26 Janvier.
Magdeleine leMoine , veuve depuis cinquante
ans de Charles Souchaud , eſt morte à Maltot ,
près de Caën , dans la cent quatrième année de
fon âge. Leonard Bourifier , laboureur de la paroifle
de Montignac , près de Bordeaux, eſt mort
à l'âge de cent dix ans. Il s'étoit marié , pour la
ſeconde fois , à quatre - vingt - douze ans , avec
une fille de dix-huit. Pierre-Grégoire eſt mort ,
près deMontpont , également près de Bordeaux ,
MARS. 1773 . 211
2
agéde cent neuf ans. Il tenoit cabaret & étoit
barbier. Il exerçoit encore cette dernière profeſſion
la veille de fa mort.
Angelique -Marie Surirey de Saint -Remy,
épouse de Louis Robert-Charles Mallet de Graville
, Marquis de Graville , chevalier de l'Ordre
royal & militaire de St Louis , ancien chef de
brigade de Gendarmerie , eſt morte à Paris , le 17
Février.
Marie Peyrenc , Comteſſe de Blet , veuve d'Alexandrede
Saint- Quintin , Comte de Blet , maréchal
des camps & armées du Roi , commandant
pour Sa Majefté des ville& citadelle de Bergopzoom,
eft morte le mêmejour
Marie Haye , veuve Prevoſt , eſt morte à l'hô
pital duHavre , âgée de cent quatre ans ;& Jean
Mercier , menuifier de Nonancourt , eſt mort à
F'âgede cent ans.
François Comte de Bearn-Beon mourut , le z
Février , dans ſon château de la Palu , en Guïenne
, dans la ſoixante- fixième année de ſon âge.
Marc- Antoine de Latre , brigadier des armées
du Roi , lieutenant colonel du régiment Royal-
Navarre , cavalerie , eſt mort , le 6 Février , à St
Germain-en-Laye.
N. de Pleuvre , fille du Marquis de Pleuvre ,
épouſe de Louis - Anne - Alexandre de Biandos
marquis de Caſteja , gouverneur pour le Roi de la
villede Saint Dizier, eſt morte , le 7 Février , au
châteaude Demange enBarrois.
Dom Emmanuel Pinto , Grand Maître de l'Ordre
de Malte , eſt mort à Malte , le 24 Janvier
1773 , à quatre heures après midi, dans la quatre212
MERCURE DE FRANCE.
vingt-douzième année de ſon âge , étant né à Lamego
, ville de Portugal , en la province de Beira,
le 13 Mars 1681. Il réſidoit à Malte depuis 72
ans , & il a gouverné ſon Ordre 32 ans 6 jours.
Le premier Février , Henri Junkerman mourut
àl'âge de cent huit ans , à Alpen , près de Rheinberg
, où il auroit pû voir Louis XIV , en 1672 ,
lorſque cette ville ſe rendit à ce Monarque.
Jean Baptifte Maximilien Gon , Vicomted'Argenlieu
, chevalier du l'Ordre royal & militaire
de St Louis , colonel d'infanterie , ancien capitaine
au régiment des Gardes , eſt mort à Paris , le
19 Février.
Louis-Robert-Hypolite de Chamiſſat de Bon
court , ancien lieutenant- colonel du régiment
Royal-Etranger , cavalerie , brigadier des armées
du Roi , eſt mort , le 8 Février, en ſa terre deBoncourt,
dans la quatre - vingtième année de fon
âge.
Frère Charles de Caſtelanne , Religieux profès
de l'Ordre de St Jean de Jerufalem, au grand prieuré
d'Aquitaine , commandeur de la Ville . Dieu ,
anciencapitaine au régiment Royal des Vaiſleaux ,
neveu de Pierre-Jofeph de Caſtelane , ancien Evêque
de Fréjus , & frère d'André de Castelanne ,
ancien Evêque de Glandèves, eſt mort à Poitiers ,
le 17 Février , dans la ſoixante - quinzième année
de ſon âge.
Gabriel- Jeanne de Monteſquiou d'Artaignan ,
Prieure de l'Abbaye noble d'Eſtrun , dans le diocèſe
d'Arras , eſt morte , le 12 Février , dans la
quatre- vingt- dix-huitième année de ſon âge. Elle
étoitune des premières Elèves de St Cyr.
MARS. 1773 . 213
Marie de Choiſeul-Buſſierre , épouſe de Charles
Marquis de Clugny - Theniffey , eſt morte le 22
Février dans ſon château de Theniſſey en Bourgogne.
Elle laifle (ept enfans ; François- Victor de
Clugny , capitaine de cavalerie , chevalier de l'Ordre
royal&militaire de St Louis, marié à Jacquere
de Choiſeul ; Charles de Clugny , chevalier de
Malte , meſtre de camp officier des Grenadiers à
cheval ; François de Clugny , Evêque de Riez ,
comte de Lyon , ci - devant aumônier du Roi ;
Charles-François de Clugny , Chevalier de Malte,
brigadier des armées du Roi , colonel du régiment
deBeauvoiſis ; Louis de Blugny , Comte de Lyon,
prévôt de l'Egliſe de Lyon ; Marie - Anne de Clugny
, mariée au comte de Teſlut-Verrey ; & Marie-
Françoile deClugny, Abbeſle du chapitre noble
deLéigneux.
7
LOTERIES.
Lecentquarante-cinquième tirage de la Loterie
de l'hôtel-de- ville s'est fait , le 25 Janvier , en
la manière accoutumée. Le lot de cinquante mille
livres eſt échu au No. 57319. Celui de vingt mille
livres au No. 42088 , & les deux de dix mille
aux numéros 52843 & 54479 .
Le tiragede la loterie de l'école royale militaire
s'eſt fait les Février. Les numéros ſortis de la
roue de fortune , ſont , 61,80 , 52 , 15. 71. Le
prochain tirage le fera le sMars.
214 MERCURE DE FRANCE.
PIECES
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers& en proſe, page
La Chafſſe au miroir ,
Le Brelan ,
Jupiter juftifié , conte moral ,
Vers envoyés à M. Gaillard de l'Académie
Françoiſe , qui a paru regretter quelques
Noyers , à l'ombre deſquels il a ſouvent
travaillé ſon hiſtoire de la Rivalité , & que
l'auteur a fait abattre ,
Epitre à mon feu ,
Vers à M. le Chevalierde P... Page de S. A.
S. Mgr le Prince de Condé , nomnié à une
ſous-lieutenance , &c .
L'Amour vaincu par la vertu , drame en un
acte ,
Epître à Mlle H. de Watelin de Rieux , auteur
du logogryphe fur l'Aiguille , inféré
dans le Mercure de Novembre 1772 ,
Ode à Barine ,
L'Argenis moderne ,
ibid.
9
12
32
32
35
37
47
53
AM. de Larive , ſur ſon départ de Bruxelle, 65
L'Incendie de l'Hôtel- Dieu , cantate,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Lettres édifiantes & curieuſes ,
Anecdotes arabes & muſulmanes ,
Hiſtoire d'une jeune Angloiſe ,
Théorie & pratique des longitudes en mer ,
66
69
70
72
73
ibid.
86
89
91
MARS. 1773 . 215
Les Annales de la Bienfaiſance ,
Dictionnaire hiſtorique des ſaints Perfonnages
,
Guide du Commerce ,
Dictionnaire abrégé d'antiquités ,
Elémens de la Langue Angloite ,
24
100
101
103
104
Francifci Mariæ Mutcettulæ , Archiepifcopi,
Roſlanenfis , differtatio theologico lega
lis , de fponfalibus & matrimoniis , Traité
théologico- légal des mariages contractés
par les enfansde familles a l'ınſçu de leur
père& mère ,
Statuts & réglemens généraux pour le Maîtres
enchirurgie des provinces du royaume ,
Eloges des Académiciens de l'Académie royale
des Sciences , morts depuis 1666 julqu'en
1699 ,
La voix des Pauvres ,
Voyage de l'Iſle de France à l'Iſſe de Bourbon
, au Cap de Bonne Eſpérance ,
LeBon Fils , comédie en un acte & en profe,
par M. de Vaux ,
Déclaration de M. de Voltaire ,
Poësie del Signor Abbate Metaſtaſio ,
Lettre de M. l'Abbé Sabatier de Caftres , où
il fart fes plaintes contre de prétendus ennemis
qu'il ſuppoſe très gratuitement ,
f
106
108
ibid
125
132
155
157
158
159
ACADÉMIE de Lyon , 161
SPECTACLES , Opéra , 169
Comédie françoife , 172
Obſervations fur la Statue deſtinéeà Molière, 179
Début de Mlle Sainval , cadette , 182
Vers adreflés à Mlle Sainval , caderte , 183
Comédie italienne , ibid,
Cours de phyſique expérimentale, 184
ARTS , Gravures , 185
216 MERCURE DE FRANCE.
Lettre de Madame Vanloo , ſur un article du
Journal politique , au ſujet de deux tableaux
,
Anecdotes ,
AVIS , <
Traduction d'une lettre écrite par les Chefs
des corps & communautés , des arts & métiers
de Baſtia , à M. du Treſlan , premier
préſident de l'Iſle de Corſe ,
Nouvelles politiques ,
Nominations ,
Préſentations ,
Mariages,
Naiſlances ,
Morts ,
Loteries ,
187
889
191
197
198
205
206
207
208
ibid.
гээд
213
<
APPROBATION.
J'AAII lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le
volume du Mercure du mois de Mars 1773 ,
&jen'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en
empêcher l'impreffion.
AParis, le 28 Février 1772.
LOUVEL.
Del'Imp. de M. LAMBERT, rue de la Harpe
Qualité de la reconnaissance optique de caractères