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1773, 02
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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU RO Ι .
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES!
FÉVRIER , 1773 .
Mobilitate viget . VIRGILE
Beugne
A PARIS ,
د Chez LACOMBE , Libraire
Chriſtine , près la rue Dauphine .
Rue
Avec Approbation & Privilége du Roi.
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C'E'ESSTT au Sieur LACOMBE libraire, à Paris, rue
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tout ce qu'on veut faire connoître au
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BH FCC 23-195
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MERCURE
DE FRANCE.
FÉVRIER , 1773 .
PIÉCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE JEU DU REVERSIS .
L'AFFREUX 'AFFREUX jeu que le Reverſis !
Non , je n'en connois point dans la machine
ronde ,
Qui par la malice profonde ,
De ſes perfides tours , de ſes revers maudits ,
M'enfiamme plus le ſang , m'aigriffe plus la
bile,
Que ce jeu qu'inventa le plus noir des eſprits .
Du ténébreux Piquet plus d'un joueur habile
Aiij
6 MERCURE DE FRANCE.
A mes dépens , mille fois m'afait voir ,
Les coups d'arrière - main qui , pareils au tonnerre
,
Renverfent , & mettent par terre ,
Du jeu le mieux rangé , le plus flatteur eſpoir.
S'unifſant au brutal repique ,
Cent fois l'humiliant capot
M'a ſu déconcerter par une marche oblique
Et fait fubir un double aflaut .
J'aurois plutôt compté mes vives incartades ,
Les fureurs où mejette un ſort capricieux ,
Queje ne compterois les ſéances mauſſades
Qu'eſfuya ma jeuneſſe au bon homme ennuyeux.
Du Tri , n'en parlons pas , c'est mon antipathie :
Eft - il deſtin pareil à celui d'un joueur ,
Qui pendant tout le cours d'une triſte partie ,
Nevoitpas une carte , un ſeuljeu qui lui rie ,
Et prêt à s'endormir , voit Madame ou Monfieur
L'éveiller ſans pitié pour payer leur bonheur ?
Tout cela n'eſt que bagatelle ,
Auprès du jeu maudit qui me met en cervelle ,
Et dont mon Apollon , en ſes juſtes fureurs ,
Va peindre routes les horreurs .
Du moment qu'une main poliment afſaſline ,
Enm'offrant le cartel, m'invite àma ruine ,
Poutlé par un fecret démon ,
Qui d'un perfide eſpoir enivre ma raiſon ,
J'accepte , je prends place , &, prévoyant l'orage,
FEVRIER. 1773 . 7
Contre les coups du ſort d'abord je m'encourage.
D'abord d'allez beaux jeux s'arrangent dans ma
main:
Je ſouris , je me livre à mon heureux deſtin .
L'aimable Quinola ne vient que ſous l'eſcorte
D'un bon nombre d'atoux qui lui prêtent main
forte;
J'entre en lice ;tout cède à mes premiers efforts ,
De fiches , de contrats je groffis mes tréfors.
Aux dépens des voiſins monjeu fe débarrafle,
Je charge l'un de points , à l'autre je fais grace
Et, maîtredu combat , ſans mollir un inſtant ,
Je pare tous les coups de chaque conmbattant.
Me voilàbeaujoueur , moi-mêmeje m'admire ;
Mais crac , la chance tourne , & je tombe en dé
lire.
Un malheureux panier de contrats engraiflé,
Qu'enfle de ſes tributs le Quinola forcé ,
Devient le trifte écueil où ma fortune échoue :
Renforcé de trois coeurs , je le porte & je joue ;
Je n'ai que deux bas pics pour ſortir d'embarras ,
On me les fait lauter , j'entre & je ne fors pas .
D'as à la bonne mis , fur moi tombe un orage ,
Je perds partie , & tout , mais non pas le courage.
Le traître revenant dans un plus haut éclat
Avec quatre eftafiers me rengage au combat.
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
Je triompbe , je frappe & d'eſtoc & de taille ,
Sûr , par un tel renfort , de gagner la bataille :
Point de tout , j'apperçois que cinq coeurs ennemis
Dans une ſeule main ſe ſont tous réunis .
De pareils champions la rencontre eft mauſſade ,
Il faut , avec adreſſe , eſquiver l'accolade ,
Je me retourne en pic , j'attaque par carreau :
Je ne puis échapper la main de mon bourreau.
Il relève ma carte , & fait , ſans réſiſtance ,
Tomber inon Quinola , mon orgueil & ma chance .
De ce coup aflommant je ne puis revenir.
Le flegme des Catons y pourroit- il tenir ?
Que je ſuis un grand fot ! eſt- il fou dans la
lune? ..
Vous riez , beaux joueurs , mignons de la fortune,
Vous , qu'en tous vos plaiſirs , reſpecte le haſard ,
Vous , qui d'un air ſucré , m'enfoncez le poignard
:
Quand on gagne les gens , il eſt aiſé de rire.
Le trait eſt généreux , ma foi je vous admire ,.
Puis - je , quand on m'écraſe , étouffer mon courroux
?
Suis - je donc un ſabot pour dormir ſous les coups ?
Qu'un malheureux joueur joue un role bien
triſte!
En proie à ſon guignon , perſonne ne l'aſſiſte ,
Chacun s'épanoüit la rate à ſes dépens ,
Les rieurs font toujours du côté des gagnans ;
Unhomme ſur le gril , un homme qu'on tenaille
FEVRIER . 1773 .
Souffre moins qu'un perdant qui ſe fâche & qu'on
raille :
On diroitque fur lui , le ſort injurieux
Rafſemble tous ſes traits pour le tourmentes
mieux.
L'un lui donne un conſeil qui le conduit au piége,
L'autre , d'un air malin , inceſſamment l'affiége ;
Affecte quand il joue un certain embarras ,
Et condamne tout haut ce qu'il diſoit tout bas.
Chacun, au tour de lui , pour ſa perte conſpire ,
Plus il peſte en perdant , plus on s'obſtine à rire.
Il eſt des ſpectateurs le jouet malheureux ,
Le fiel dont on l'abreuve eſt un nectar pour eux ;
Qu'on s'étouffe de rire , alors que d'une gaule
Le plaintıf arlequin ſent frotter ſon épaule ,
Je n'en ſuis pas ſurpris , ſes maux ne ſont pas
vrais ,
Ainſi que le bâton , ſes cris ſont contrefaits ;
D'un joueur , que le fort outrage ſans meſure ,
Le ſupplice eſt- il donc un fupplice en peinture ?
Mais à prêcher des fourds on avance fort peu.
Je reviens à mon texte , &je reprends monjeu.
Le malheur eſt , dit- on , un être chimérique :
Je n'en crois rien. Voyons. Quel début magnifique
!
As , roi , dame , valet , le ſept & trois de coeur ,
Toute la cour des pics , je crois, ſur mon honneur,
Qu'avec moi la fortune enfin le rapatrie ,
A
10 MERCURE DE FRANCE.
Pour le coup , à mon tour , j'aurai la galerie,
Je ſuis tenté d'abattre ; hé ! mon jeu n'eſt- il pas?...
Non : je veux , pourjouir de tout leur embarras ,
Carte à carte fur eux diftiller ma vengeance ,
C'eſt un plaiſir de plus , c'eſt un trait de prudence ;
Tombez, coeurs. Mais que vois- je ? un feul fournit
la main !
Qu'ai- je fait ? malheureux ! un mouvement foudain
,
Demon ſeul endroit foible a trahi le myſtère.
Qu'un front trop ingénu , qu'une ame trop fine
cère
Eſt pour le Reverfis un meuble dangereux !
Je jette tous mes pics , & mes coeurs après eux ;
Quinola , tout chagrin , veut que je le renvoie ,
Le neufattendmon ſept comme un lion fa proie.
Il l'arrête au paſlage , & rompt mon reverfis .
Est-ce ainfi , fort cruel , que tu te radoucis ?
Et toi , jeu ſéducteur , dont l'infernale adreſſe
Afurpris trop long-tems ma crédule tendreſle ,
Ai- je aflez bien payé tes funeſtes leçons ?
Ma conſtance à ſouffrir tes noires trahiſons ;
Monzèle pour tes loix , mes nombreux facrifices
,
Rien n'a donc pu fixer le cours de tes caprices !
Et tandis que moi leul j'épuilois tes rigueurs ,
Aux coeurs les plus glacés tu portois tes faveurs.
Va , mon amour , fais place à la plus forte haine,
Je renonce à ton culte& je briſc ta chaîne,
FEVRIER. 1773 . 11
Puiffé-je voir ton nom abhorré des mortels ,
Et la vile Triomphe ufurper tes autels !
Alte- là , medit-on , dans votre humeur chagtine,
Songez-vous que cejeu qui fait votre tourment ,
De la plus charmante Dauphine ,
Fait le plus doux amulement ?
Que ſes deſtins font différens des nôtres !
Par un afcendant fouverain ,
On fait qu'à ce jeu , comme aux autres,
Tous les coeurs vontdans ſa main.
Voyez ſa vivejeuneſle ,
Ses graces , ſa gentillefle ,
Son air plein de dignité ,
Sa douce affabilité ,
Tout l'annonce pour Déeſſe;
C'eſt la fille de nos Dieux .
Née au ſéjour du tonnerre ,
Vient-elle frapper nos yeux ,
Elle touche à peine à terre.
C'eſt un trait , c'eſt un éclair ,
C'eſt la brillante courière
Qui glifle au milieu de l'air
Surun rayon de lumière :
C'eſt l'aſtre de la gaîté ,
Qui dans les cieux& fur notre hémisphère,
Répand le calme & la ſérénité.
Sans doute que les dieux t'avoient fait pour lui
plaire ,
Reverſis; d'un tel ſort tu dois être flatté.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Ojeu charmant quand tu veux l'être !
Du ſombre Wisk , rival plaiſant & fin ,
Plus varié , plus vıf& plus malin ,
Non moins favant fans le paroître ,
Qu'aiſément avec toi j'oublierois mes malheurs,
Si tu n'étois pas un peu traître !
Sous des aufpices bien flatteurs ,
Voilà donc dans ſes droits ta gloire rétablie.
Pourrois tu placer tes faveurs
Dans de plus belles mains que celles d'Emilie ?
De l'amuſer n'es - tu pas trop heureux ?
Fais voltiger les ris au tour de ſa couronne ,
Ses graces ſauront bien les fixer à ſa cour.
Senfible à ſes bontés , par un juſte retour ,
Rends- lui tout le plaifir que ſon aſpect nous
donne ,
Mon coeur conſent d'oublier à ce prix
Les tours cruels que tu lui fis.
HYLAS , ou la Préſomption punie.
VENEZ , me dit le vieil Hylas , en me
prenant la main , & me faiſant affeoir
auprès de lui : vous apprendrez par l'hiftoire
de ma vie juſqu'on peut nous conduire
le délire de la préſomption , & combien
de chagrins nous prépare une vanité
extravagante.
1
FEVRIER. 1773 . 13
,
Lorſque j'avois votre âge aimable
Sylvandre , la nature ne m'avoit refuſé
aucuns de ces agrémens qui forment un
joli homme. Ma taille , ſans être abfolument
avantageuſe , étoit bien priſe &
bien deſſinée ; mes traits étoient aſſez réguliers
, & tout cela étoit foutenu par une
démarche ſvelte , une attitude fière , &
des manières aiſées , petits avantages que
je devois à mon amour propre , & qui
ne me paroiſſoient pas peu capables de
faire valoir ceux que j'avois reçus de la
nature .
Je n'avois pas lieu de me plaindre de la
manière dont me traitoit cette aveugle
Déeſſe ; auffi pouſſois-je ma reconnoifſance
à l'extrême . Matâtre pour les autres
hommes , elle ſembloit n'être que pour
moi mère tendre & prodigue de ſa bienveillance
&de ſes faveurs. J'entrois dans
ma quinzième année ; je me plaifois peu
en la compagnie des jeunes bergers de
mon âge , je cultivois peu leur amitié ,
&de leur côté ils ne s'empreſfoient pas
beaucoup de cultiver la mienne ; je recherchois
au contraire la ſociété des bergères
qui me fouffroient parmi elles plus
volontiers que tout autre. Ma gaieté, mon
enjouement les amufoient beaucoup; mon
14 MERCURE DE FRANCE.
air hardi , mon ton libre & aifé les divertiffoit
, fans leur déplaire. La foibleſſe
de mon âge me mettant à l'abri de tout
foupçon , on me mettoit de toutes les fêtes
, j'étois l'ame de toutes les parties.
Préſomptueux comme je l'étois , je
ne manquai pas d'attribuer à inon mérite
des diſtinctions que je ne devois qu'au
hafard, & peut-être à mon effronterie. Je
n'étois pas aufli peu inſtruit que les imprudentes
begères ſe plaifoient à l'imaginer
: leur ſociété devança chez moi les
effets de l'âge ; bientôt je me perſuadai
qu'elles étoient toutes amoureuſes de
moi , que toutes attendoient que je me
déclaraſſe , & qu'il n'en étoit pas une qui
n'eût envié le bonheur de voir tomber
fur elle mon choix. La belle & fageChlo .
ris parut fur tout defirer cette préférence
il me ſembloit qu'elle faifoit des prévevances
ſenſibles,& qu'elle avoit reçu plus
profondément que les autres la puiffante
impreffionde mon mérite.
L
Je ne me trompois pas abſolument
dans mes dernières conjectures ; Chloris,
la prudente Chloris ne s'étoit pas affez
miſe en garde contre mes graces ſéduifantes.
Chloris avoit environ dix-huit ans ;
FEVRIER. 1773 . 15
elle étoit d'une médiocre ftature , mais
très bien faite , & les traits de ſon viſage
étoient parfaiteinent réguliers. Je ne fais
même s'il n'auroit point été à defirer que
cette régularité de traits ne fût point fi
abfolue; il me ſemble qu'elle ôtoit à fa
figure ces graces d'expreſtion, ces traits de
caractère , qui me paroiffent l'ame de
la phiſionomie. Quant aux qualités de
l'efprit&du coeur , Chloris poſſédoit les
plus eſtimables : gaie , ſans être folâtre ,
ſa converfationintéreſſoitle coeur & amufoir
l'eſprit ; fon parler doux , mais un
peu lent , ſembloit fait pour pénétrer
juſqu'au fonddes ames ; un aimable fourire
animoit ſes lèvres. Chloris étoit extrêmement
ſenſible, mais perſonne n'avoit
jamais eu plus d'empire ſur ſon coeur , &
ne ſavoitmieux qu'elle en régler les mouvemens;
elle jugeoit avant de choifir &
d'aimer; ſa prudence ſe trouva cependant
en défaut à mon égard Chloris
m'aima fur mes feules qualités extérieu
res ; c'eſt que Chloris ne s'étoit point miſe
en défenſe: elle avoit laiſſé faire un progrès
inſenſible à une paſſion dont elle ne foupçonnoit
point l'existence , & n'étant plus
maîtrefle de la bannir de ſon coeur , elle
cédoit à fon penchant. Mais j'éprouvai
د
16 MERCURE DE FRANCE.
bientôt qu'appelant ſa raiſon à ſon ſecours
, Chloris ſauroit , finon éteindre ,
du moins couvrir & diminuer des feux
indignes d'elle.
Je voulus , fans néanmoins me priver
du plaiſir de faire la cour à toutes les bergères
, je voulus , dis-je , à l'exemple de
nos bergers , paroître m'attacher particulièrement
à l'une d'elles. Ce fut Chloris
que je choiſis , je lui rendis ouvertement
mes ſoins ; comme nos fortunes étoient
fortables , & nos parens fort unis entr'eux ,
ils virent avec plaiſir la naiſſance de cette
inclination , & l'aimable Chloris , aſſurée
de leur conſentement , parut fatisfaite de
mon amour .
Cependant Chloris étoit aimée depuis
long- temps de Therſandre. Ce berger
étoit d'une figure peu agréable , mais il
compenfoit bien ce déſavantage du côté
des qualités de l'eſprit. C'étoit un de ces
caractères ſouples & infinuans , faits pour
pénétrer les replis les plus cachés du coeur,
endécouvrir les foibleſſes & les mettre à
profit.
Therſandre s'apperçut aiſément que je
lui avois enlevé le coeur de Chloris ; il
aimoit éperdûment cette bergère ; & fans
perdre le temps en plaintes inutiles , il
FEVRIER. 1773 . 17
conçut le deſſein de détruire par adreſſe
un amour qui le chagrinoit.
Il rechercha mon amitié, il étudia mon
caractère ; il apprit le ſecret de captiver
mes bonnes graces ,&, en flattant mapréſomption
, il ſcut tellement ſe rendre
maître de mon eſprit & de mon coeur ,
que je ne faifois rien fans le confulter ,
& que je lui découvrois mes ſecrets les
plus cachés.
Vous pouvez croire que je ne tardai
pas à lui parler de Chloris ; je l'inftruifis
des progrès que faifoit tous les jours
l'amour de cette bergère. Le diffimulé
Therſandre approuva d'abord mon choix ,
m'applaudit de la promptitude de ma
victoire. Peu de temps après , il m'en
parla d'une manière plus froide & plus
dédaigneuſe. Le triomphe n'étoit pas fi
éclatant , puiſqu'il s'étoit rendu ſans combat
; d'ailleurs , quelles armes pouvoit
m'oppoſer Chloris ? Elle auroit été bien
ennemie d'elle- même , pour ne pas faifir
avidement une conquête auſſi précieuſe
pour elle , & qui auroit pu lui échapper.
Chloris n'étoit pas riche , ſes parens
p'étoient pas des plus diftingués de nos
hameaux , mais je n'avois de ce côté aucun
avantage ſur la bergère. C'eſt ce que
18 MERCURE DE FRANCE .
Therſandre me fit adroitement valoir.
Ale croire, j'étois fait pour prétendre aux
partis les plus diftingués; il n'en connoifſoit
pas qui ne ſe cruffent honorés de ma
recherche . Que vous dirai-je ? La voix de
l'infidieux berger étoit trop d'accord avec
celle que ma fotte vanité me faifoit entendre
; comment n'aurois -je pas été
perfuadé ? Chaque inſtant que je paffois
avec lui me refroidiſſoit pour Chloris ;
l'adroit berger voyoit avec plaifir fe confirmer
tous les jours le ſuccès de fon artifice.
Pour couronner fon ouvrage , & bannir
abfolument Chloris de mon ſouvenir,
Therſandre me conſeilla de porter ailleurs
mon hommage ; je fus long temps à
fixer mon choix ; il fit paffer en revue
toutes les beautés du canton , il n'en étoit
pas une qui n'eût quelques imperfections
qui la rendoient indigne de mon amour.
Enfin nous nous arrêtâmes à Thémire.
Cette fille étoit extrêmement belle , mais
d'un orgueil infupportable.Son père étoit
le plus riche Laboureur de la contrée ; il
avoit quitté la profeſion des armes , dans
laquelle il s'étoit attiré beaucoup de conſidération
, pour venir cultiver les héritagesde
ſes pères. Thémire entêtée de la
FEVRIER. 1773. 19
1
nobleſſede ſa race , & des diſtinctions militaires
dont fon père avoit été décoré , ſe
trouvoit abſolument déplacée dans nos
hameaux. Elle avoit rejeté bien loin d'elle
les hommages de nos principaux bergers ,
& leur avoir clairement fait entendre
qu'aucun d'eux n'étoit digne d'aſpirer à
elle.
D'après le caractère que je viens de
tracer , vous concevez , mon cher Syl .
vandre , qu'il ne falloit rien moins que
les dédainsde la fièreThémire pour abattre
ces fumées de vaine gloire , qui me
faifoient perdre la tête. Je goûtai le projetdeTherſandre
,& dès lors je cherchai
avec ſoin les occafions de l'exécuter.
Je me trouvois toujours ſur les pas de
Thémire , je lui prodiguois des foins
qui n'auroient pas manqué de lui découvrir
mes vues , fi l'orgueilleuſe bergère
avoit pu concevoir que je fuſſe capable
d'une pareille témérité. Elle recevoit donc
ces foins avec indifférence , comme un
hommagequi lui étoit naturellement dû.
Enfin enhardi par ſa complaifance , je fis
une déclaration d'amour ; je la bruſquai
même avec cet air aisé , ce ton de confiance
qui caractériſent la plus parfaite ſécurité.
Mais , Dieux! quelle fut ma fur-
2
20 MERCURE DE FRANCE.
,
priſe ? Une rougeur fubite monte au viſage
de Thémire ; elle jette ſur moi un
regard fier & dédaigneux. Juſte Ciel
s'écriet elle , à quoi ſuis - je expofée !
Cette vive exclamation me pétrifia. J'étois
immobile d'étonnement ; je reſtai
dans l'attitude que j'avois priſe aux pieds
de Thémire , la bouche béante , la rougeur
au front . Mon anéantiſſement & ma
confufion réjouirent un peu la bergère ;
elle ſe reprocha d'avoir traité ſérieuſement
une témérité qui devoit exciter ſes
mépris , & non pas ſa colère. Hylas , me
dit elle , en éclatant de rire , vous avez
perdu le fens. Oubliez vous que vous êtes
dans les chaînes de l'incomparable Chloris
? En vérité , vous m'honorez beaucoup;
mais , croyez -moi , vous perdriez trop
au change. Le ton moqueur dont elle prononçoit
ces mots , ranima mon courage ,
je recouvrai la parole pour lui faire de
nouveau mille proteſtations ; j'abjurai
l'amour de Chloris , je rabaiſſai fon mérite
& ſes attraits ; enfin je débitai mille
extravagances . L'altière Thémire , que
cette fène fatiguoit beaucoup , m'impoſa
ſilence , me congédia pour jamais ,
&quitta elle- même la partie , en cachant
pardes éclats de riſe ſimulés , l'excès de
ſa mortification .
FEVRIER . 1773 . 21
Que je fus humilié du malheureux fuccès
de cette entrevue ! Que de coups de
poignard les cris inſultans de la bergère
portèrent à mon foible coeur ! Je pleurai
de dépit & de rage : il faut l'avouer , le
malheur le plus affreux , la catastrophe la
plus fanglante ne m'auroient point arraché
de larmes plus amères. J'allas rettouvor
Therfandre. Le croiriez- vous , mon
ami , m'écriai - je , auflitôt que je l'apperçus
? je ſuis infulté , rejeté avec mépris.
La fuperbe Thémire dédaigne mes voeux;
que dis -je ? elle les repoufle avec aigreur
comme une témérité répréhenſible. Elle
me renvoie fièrement aux pieds de Chlo.
ris . Qui , je retournerai , ajoutai-je avec
amertume , je punirai la trop orgueilleuſe
Thémire , je la priverai pour jamais ,
puiſqu'elle le defire , de l'amant le plus
tendre & le plus digne d'elle. Que vous
avez peu d'expérience , mon cher Hylas ,
interrompit, en fouriant , Therſandre !
croyez vous que vous trouverez par tout
la même facilité qu'auprès de Chloris ?
Les victoires aisées font celles dont on
retire le moins d'avantages. Qu'auriez,
vous penſé de Themire', fi elle eût ré
pondu favorablement à vos voeux , furs
tout lorſqu'elle ne pouvoit ignorer
1
22 MERCURE DE FRANCE.
,
votre
que vous aviez aimé publiquement
Chloris ? Ailez croyez - en
ami , Thémire vous aime ; fans cela
auroit-elle reçu vos ſoins avec tant de
complaiſance ? mais elle craint Chloris ,
elle ſçait que vous l'aimez ; pouvez- vous
ne pas approuver la noble fierté qui lui
fait appréhender de ſe voir un jour facrifiée
à ſa rivale ? Je ne répondis rien à ce
ſéduisant difcours , je me laiſſai facilement
convaincre ; je regardai Therfandre
d'un air riant , d'un viſage aſſuré , je
l'accablai d'amitiés & de careſſes; je lui
devois mon bonheur. Auſfitôt nous concertâmes
enſemble la manière de renouer
avec Thémire. L'adroit Therſandre , qui
ne perdoit point ſon objet de vue , m'inſinua
qu'il falloit commencer par congédier
Chloris avec éclat , & d'une manière
qui lui ôrât toute eſpérance de retour.
J'écrivis à l'inſtant même une lettre
à Chloris , fous la dictée de Therfandre.
Je ne rappellerai point ici les termes
de cette odieuſe lettre ; j'efois lui dire
avec imprudence que je ne l'avois jamais
aimée, que les ſoins que je lui avois rendus
n'étoient l'effet que de ma complaifance
, & de la politeſſe avec laquelle je
ne pouvois me diſpenſer de recevoir les
FEVRIER. 1773 . 23
avances qu'elle m'avoit faites ; en un
mot cette outrageante lettre étoit marquée
par tout au coin du mépris & de
l'infulte. Aveugle que j'étois ! C'étoit ainſi
que me livrant à la difcrétion de mon tival
, je courois à ma perte , & je me
préparois moi -même les plus juſtes chagrins.
Le haſard voulut que Chloris fût en la
compagnie de pluſieurs bergères , & que
Thémire en fût du nombre , lorſqu'elle
reçut ma lettre. Il ſeroit difficile de vous
peindre la ſituation de Chloris, lorſqu'elle
eut parcouru cette impertinente épître.
Elle fut néanmoins affez maîtreſſe d'ellemême
pour ne point laiſſer éclater fes
tranſports dans toute leur violence ; cependant
comme en lifant il avoit paru
quelque altération ſur ſon viſage , ellene
put s'empêcher d'en communiquer la
cauſe à ſes compagnes. Ma lettre fut lue
àhaute voix. Un cri général d'indignation
ſuivit cette lecture. La fière Themire
fut celle dont l'emportement ſe manifeſta
davantage. Elle excita Chloris à ſe venger
, & voulut elle-même dicter la réponſe.
Dieu fait quels termes piquans ,
quelles expreſſions inſultantes employa
la bergère , pour accabler mon amourpropre
, & punir mon inſolence.
24 MERCURE DE FRANCE.
Je ne pus medéfendre d'émotion , lorfque
je reçus la lettre de Chloris . J'avois
beau me flatter & m'applaudir dans le
délire de ma paffion , je ne pouvois éviter
les vifs reproches que je me faifois
intérieurement. Cependant le ſouvenir
de Thémire étouffoit en moi cette voix
de l'honneur & de la probité . J'oubliai
bientôt Chloris pour ne fonger qu'à ma
nouvelle maîtreffe.
Mon amour propre avoit été trop mor .
tifié pour tenter une nouvelle déclaration .
Je pris le parti d'écrire à Thémire ; Therfandre
ſe chargea de ma lettre ; il fit
plus , il s'engagea de m'apporter une
réponſe.
J'attendois avec impatience le retour
de mon cher confident ; je l'apperçois de
loin , les fignes de la joie fur le front ,
élevant les bras avec toutes les démonſtrations
du plus parfait contentement , pour
me faire voir un papier que je jugeai être
la réponſe ſi deſirée.
Je ne me trompois pas.Hé bien , mon
cher Hylas , me dit- il , en m'embraflant
étroitement , que penfez vous de votre
ami ? En croirez - vous déformais fon ami.
tié& fon expérience ? Sans répondre à ce
granſport , je prends , ou plutôt j'arrache
la
FEVRIER. 1773. 25
la lettre des mains de Therſandre , j'en
déchire le cachet : Dieux ! que devinsje
? la lettre fatale me tombe des mains :
voici ce que j'y lus.
J'avois excuſeſur votre extrême jeunesse,
Hylas , votre imprudente témérité ; maisje
m'apperçois que vous la pouſſez avec réflexion
jusqu'à l'inſolence & à l'infulte. Ne
vous avisez plus de me choifir pour l'objet
de votre impertinent amour ,jeferoisforcée
de vous en punir ; & croyez que je n'ai
pour vous que lesſentimens de mépris que
méritent vos odieux procédés .
THEMIRE.
La colère qui m'anima à la lecture de
cette lettre fat ſi vive que je ne pus parler.
Je me promenai à grands pas dans ma
chambre , les yeux fixés en terre , les bras
entrelaſſes ſur le fein. Quelquefois je les
développois avec vivacité , je portois ma
main à mon front avec fureur , & je ſemblois
menacer l'auteur de mes peines.
Therſandre , aſſis tranquillement dans un
coin de la chambre , me regardoit en
fouriant d'un air fin & moqueur. Cette
ſcène muette dura quelque tems ; enfin
recouvrant la parole & une apparente
tranquillité : je ferois bien inſenſé de me
B
26 MERCURE DE FRANCE.
déſeſpérer , mon cher ami , dis-je à Thefſandre
; abandonnons l'altière Thémire ,
je ne prétends pas pouffer long tems à ſes
pieds des ſoupirs inutiles. L'ingrate !
J'abandonnois pour elle l'amante la plus
fidèle . Ah ! Chloris ſeule fait aimer. Je
veux retourner à elle , je ſuis fûre d'en
obtenir facilement le pardon de mon im.
prudence. A ces mots je vis Therſandre
changer de couleur ; il prit bientôt la
parole pour me faire abandonner mon
nouveau projet : mais à ce coup ſes follicitations
furent inutiles. Therſandre déſeſpéré
fortit le rire ſur les lèvres & le
déſeſpoir dans le coeur.
Je me confirmai de plus en plus dans la
réſolution que je venois de prendre. Cependant
qu'il en coûtoit à mon coeur ! ce
n'eſt pas que je n'aimaſſe ſincèrement
Chloris; je ne ſentois même de l'amour
que pour elle ſeule; ma ſotte préſomption
étoit l'unique lien qui m'attachoit à Thémire.
Mais , que ce coeur ſuperbe & vain
étoit cruellement déchiré ! que les traits
dont les dédains de Thémire l'avoient
percé, lui faifoient de profondes & douloureuſes
bleſſures ! Je ne crus pouvoir
mieux me venger de,lorgueilleuſe bergère,
qu'en rapportant à Chloris un coeur
FEVRIER. 1773 . 27
plus tendre & plus fidèle que jamais. Le
dépit encore plus que l'amour dirigea cette
nouvelle démarche.
J'entre auprès de Chloris , je me jette
à ſes pieds. Là , verſant des tarmes que
m'arrachoit la confuſion plutôt que le
repentir , je balbutiai quelques excuſes.
La tendre Chloris me releva avec bonté;
elle ne put foutenir un auſſi attendriffant
ſpectacle , elle mêla ſes larmes aux miennes.
Hélas ! qu'elle étoit éloignée de ſoupçonner
la véritable cauſe de ces odieuſes
larmes ! Elle ſe remitun peu de fon émotion
& s'afleyant auprès de moi: Si vous
ne m'êtes effectivement point infidèle ,
Hylas , me dit la bergère , je vous rends
mon coeur & je ſuis fatisfaite ; mais fi
vous m'avez trompée , ſi vous avez porté
ailleurs vos hommages ; je vous le dis ,
Hylas , ma tranquillité exige que je ne
vous voye jamais & que je vous banniſſe
ſans retour de mon ſouvenir. J'allois répondre
, lorſque la porte de la chambre
s'ouvre & je vois ; qui ? Thémire ellemême
qui , ma lettre à la main , venoit
chez ſon amie pour la lui faire lire & s'en
affurer. Hé! c'eſt vous Hylas , me dit en
entrantThemire ! Oui , c'eſt Hylas repric
-alors Chloris ; je ſuis charmée que vous
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
qui avez été témoin de ſa faute , le ſoyez
auffi de fon repentir. Ah vraiment , j'ai
biend'autres choſes à vous apprendre , interrompit
Thémire avec un éclat de rire
qime glaça d'effroi ; reftez , ajouta-t- elle
voyant que je voulois fortir , vous êtes
intéreſſé dans tout ceci , & fur le champ
elle préſenta àChloris , la lettre qu'elle
tenoit : la honte , la colère , le dépit &
la rage ſe ſuccédoient tour à tour dans
mon coeur& ſe peignoient ſucceſſivement
fur mon viſage. La froideur mépriſante
de Chlotis , les infultantes railleries de
Thémire , achevèrent de m'accabler. Je
voulus articuler quelques mots ; mais ils
expirèrent fur mes lèvres. Je voulus fortir,
je m'égarai . La cruelle Thémire avec
le perfifflage le plus ſanglant , conduifit
elle-même mes pas incertains juſqu'à la
porte , & me laiſſa dans la rue comme
anéanti ſous le poids de ma confufion.
-Je ne faurois vous dire combien je
reſtai de temps dans ce cruel état. J'errois
à l'aventure. Mille idées déſeſpérantes ſe.
préſentoient à l'envi. La honte me faiſoit
chercher les endroits écartés ; j'aurois
voulu me dérober à moi même & aux
autres. Je rencontre Therſandre qui me
sire de ma rêverie; mais il n'eut pas plu
FEVRIE R. 1773 . 25
tôt appris ma déſagréable aventure, qu'après
m'avoir donné quelques froides confolations
qu'il interrompoit mille fois par
des éclats de rire , qui lui échappoient
malgré lui & qui me perçoient l'ame , il
me laiſſa plus déſeſpéré que jamais .
Ce n'eſt pas tout : le bruit de mon hif
toire ſe répandit dans nos hameaux ; je
me l'entendois reprocher chaque jour
avec des ris infultans & des railleries
amères : en un mot j'étois devenu la fable
du canton. Mon malheur m'accabloit;
j'étois abſorbé dans la douleur : tous ceux
queje voyois ne faifoient qu'aggraver mes
peines ; enfin ne pouvant fupporter un
pareil genre de vie , je confiai le ſoin de
ina maifon à Therſandre que ſon bon
coeur avoit rapproché de moi , & , m'étant
muni de tout ce qui étoit néceſſaire pour
un voyage de longue durée ,je partis fans
prendre congé de perſonne.
Après avoir marché environ deux heu
res ,je metrouvai ſur les bords de la mer;
je vis un vaiſſeau prêt de mettre à la
voile , & je m'embarquai.
A meſure que je m'éloignois de ma
patrie , mes foucis ſe diſſipoient , ma
gaieté reprenoit le deſſus. Je cherchai à
charmer més ennuis en liant ſociété avec
A
:
B iij
30
MERCURE DE FRANCE .
les différens paſſagers.Quoique les mortifications
qu'avoit eſſuyées mon amour
propre en euffent un peu corrigé l'excès ,
je n'avois pas cependant perdu le goût de
faire ma cour aux belles , & je croyois
encore que j'en rencontrerois difficilement
de cruelles .
,
Il y avoit ſur le vaiſſeau une petite perſonne
, qui ſans être belle , me plaifoit
beaucoup. Sa phiſionomie étoit vive& fpirituelle
; ſes yeux , quoique petits , étoient
vifs & pleins de feu; ſa bouche un peu
grande paraiſſoit toujours ſourire avec malignité
; ſon nez un peu plat & écrafé
ſembloit enchérir ſur le tout pour animer
fa figure & lui donnoit un petit air
lutin , auſſi capable de ſubjuguer le coeur
que la beauté la plus accomplie. Dorothée
( c'étoit fon nom ) me plut au premier
abord , & je méditai auſſi - tôt ſa
conquête : l'entrepriſe étoit difficile; Dorothée
étoit eſcortée de ſa mère , femme
fort févère & fort avancée en âge , qui
ne la quittoit pas de vue. Déſeſpéré de
ce contre-temps , je pris le parti de faire
ma cour à la vieille & de m'attirer ſes
bonnes graces : je n'y réuſſis que trop bien ;
la vieille ſe perfuada que j'étois véritablement
amoureux d'elle , & je vous laille
FEVRIER. 1773 . 31
à penſer les comiques efforts qu'elle fit
pour conſerver ſa conquête. Elle étoit
vieille & amourenſe , elle ne pouvoit
manquer de devenir jalouſe : ainfi , bien
loinque ſon amitié me procurât la facilité
d'entretenir Dorothée de mon amour ,
elle y formoit aucontraire un obſtacle invincible.
Je ne voyois plus Dorothée que
rarement & toujours en la préſence de ſa
mère. Quant à cette dernière , elle m'obſédoit
continuellement : j'avois beau lui
marquer de la froideur ; le mot avoit été
dit , il avoit allumé en elle des feux que
mon indifférence & mes rebuts ne purent
parvenir à éteindre.
J'étois furieux : je ne pouvois me débarraſſer
de la vicille qu'en l'éconduiſant
avec éclat ; & pour lors je perdois pour
jamais l'eſpérance de voir Dorothée . Laffé
cependant d'une perſécution auſſi inſupportable
, j'aimai mieux renoncer à la
fille que d'être contraint à ſouffrir les fatigantes
careſſes de la mère ; je m'éloignai
del'une &de l'autre, &pour me diſtraire,
je cherchai à faire de nouvelles connoiffances.
Je m'étois trouvé pluſieurs fois en ſociété
avec une jeune veuve qui avoit paru
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
me diftinguer ; cette femme étoit trèsbelle;
& le trainqui l'eſcortoit dans le vaif.
ſeau me fit augurer qu'elle étoit très riche.
Elle retournoit en Eſpagne , lieu de ſa
naiſſance , pour mener une vie tranquille.
au milieu de ſes poſſeſſions qui étoient ,
difoit-on , confidérables ; elle avoit épouſéun
jeuneSeigneur de la Cour de France,
qui l'avoit laitée veuve au bout de quelques
mois. Cette conquête m'étoit d'autant
plus avantageuſe , qu'elle me mettoit
à portée de me paſſer des biens de mes
pères & me diſpenſoit de revenir dans ma
patrie , qui m'étoit devenue odieuſe . J'avois
penſé pluſieurs fois à tenter l'aventure;
mais la figure froide & altière de la
Dame Eſpagnole , m'avoit retenu : j'avois
toujours devant les yeux les mépriſans
refus de Thémire , & je ſentois que je
ferois mort de honte ſi j'en avois éprouvé
de pareils de la belle Eſpagnole ; de plus
l'amour de Dorothée m'occupoit ailleurs .
Lors donc que j'eus réſolu de me ſouftraire
entièrement aux empreſſemens de
la mère de Dorothée , je m'introduiſis
chez Eléonore ; c'eſt le nom de l'Eſpagnole.
J'y fus bien reçu ; & quoique mes viſites
devinſſent très-fréquentes , on ne s'en
plaignoit point. Peu à-peu je pris coura
FEVRIER .
1773 . 33
ge;les careſſesde la Dame& cette bonne
opinion de moi même , qui ne m'abandonnoit
point , m'enhardirent. Je hafardai
la déclaration. Eléonore la reçut d'abord
avec une colère apparente ; inſenſiblement
elle s'appaiſa ; enfin la belle Efpagnole
répondit à mes feux ; elle n'attendoit
que fon retour dans ſa patrie pour
affurer mon bonheur.
Eléonore étoit maîtreſſe d'elle-même ;
elle m'aimoit dès l'inſtant de mon entrée
dans le vaiſſeau ; il eſt donc peu étonnant
qu'elle ait fait une réſiſtance auſſi foible .
Elle avoit le coeur naturellement tendre
, & les romans de ſa nation , dont
elle faifoit continuellement ſa lecture ,
n'avoient pas peu contribué à entretenir
en elle ces diſpoſitions à l'amour . Eléonore
étoitune vraie héroïne de roman; elle
en avoit l'ardeur & les beaux ſentimens .
Mariée malgré elle à un homme qu'elle
n'aimoit point , elle avoit décidé de laiffer
faire àfon coeur le choix d'un ſecond
époux ; & j'avois été aſſez fortuné pour
voir tomber ſur moi cette préférence .
Heureux ! ſi j'euſſe ſu mettre à profit ces
faveursde la fortune & fi ma préſomption
& ma légéreté n'avoient obſcurci pour
jamais les jours fereinsqui commençoient
àluire fur ma tête.
By
34 MERCURE DE FRANCE.
J'étois preſque toujours avec Eléonore.
Nous nous entretenions des merveilleux
faits d'armes des Chevaliers de ſa nation &
deleur conſtance plus merveilleuſe encore.
Eléonore vouloit que je priſſe le parti des
armes & que je me fitſe recevoir Chevalier.
Elle devoit être la Dame de mes
penſées,&comme elle ne doutoit pas que
je n'imitaſſe leur courage & leurbravoure
, elle devoit partager ma gloire & cein .
dre ma tête de lauriers. Mais ce que je
devois encore plus imiter , c'étoit leur
inébranlable fidélité . Eléonore ne ceſſoit
de me faire enviſager cette qualité comme
la première vertu d'un Chevalier ; elle
en étoit auſſi inſéparable que l'intrépidité.
J'écoutois Eléonore avec complaifance
, j'applaudiſfois à ſes projets ; mais intérieurement
je riois des jeux de fon
imagination , & je ne les regardois rien
moins que comme des viſions extravagantes.
Il y avoit déjà plus d'un mois que nous
tenions mer , & l'eau étant venue à manquer
, nous fumes obligés de relâcher à
une petite ifle dont j'ai oublié le nom .
Hélas ! Puiffé je également oublier la
malheureuſe aventure qui m'y a fait perdre
les bonnes graces d'Eléonore , & m'a
replongé dans l'état d'humiliation & de
FEVRIER. 17730 35
mépris dont je ne faifois que de fortir!
Apeine eus-je quitté le vaiſſeau , que
joyeux de marcher ſur la terre , je me
promenai avec complaiſance. Je m'éloignai
du rivage juſqu'à le perdre de vue , &
je penſois à m'enfoncer dans un boſquet
pour prendre quelque repos , lorſque j'apperçus
à quelque diſtance de moi , Dorothée
ſeule , affiſe au bord d'une fontaine .
Tranſporté de joie , je vole à ſa rencontre
; j'avois encore le coeur tout plein de
la tendreſſe romaneſque de l'Eſpagnole ;
jedébutai fur ceton auprès de Dorothée .
La petite perſonne ſe leve &fans me répondre
, ſe met à me conſidérer d'un air
grave & tranquille. Une réception auſſi
fingulière m'interdit; je ne pus continuer
ma froide harangue. Alors la folâtre Dorothée
me paſſant la main ſur le viſage , ſe
mit à fuir en riant de toutes ſes forces;
je m'apperçus à qui j'avois affaire , je la
pourſuivis ; je l'atteignis à l'entrée du bof
quet , & la ferrant entre mesbras , je lui
donnai un baifer paſſionné. Un bruitque
j'entendis à quelques pas de moi , me fir
tourner la tête . Peignez vous ma ſurpriſe
& ma conſternation : c'étoit Eléonore .
Elle ſe retiroit à grands pas du côté du
B vj
36. MERCURE DE FRANCE.
vailſeau ; elle couvroit ſon viſage de ſes
mains& poufloitde longs ſoupirs.Je quittai
bruſquement Dorothée que je laitfai
vivement irritée de ma déſertion , & je
ſuivis les pas d'Eléonore. Je ne l'abordai
pas , je voulus laiſſer au temps , le ſoin
d'adoucir ſa colère ; je remontai ſur le
vaiſſeau .
J'avois eſpéré vainement que mon
amour & mes foins me rameneroient
Eléonore ; elle devint inflexible , elle refuſa
conſtamment de me voir: je la ſuivis
enEſpagne ; mais, toujours inébranlable,
elle me fit interdire l'entrée de ſon château.
Enfin ayant perdu toute eſpérance ,
jeme retirai le coeur dévoré de chagrin&
d'ennui d'avoir ainſi perdu par ma légéreté
la fortune la plus brillante. J'avois
perdu de vue Dorothée , je la déteſtois
depuis la malheureuſe aventure dont elle
avoit été la cauſe.Je parcourus toute l'Eſpa .
gne ſans qu'il m'arrivât rien de remarquable
; enfin ayant épuiſé toutes mes refſources
, je m'approchai inſenſiblement
de ma patrie .
J'y rentrai lorſque je me trouvai abfolument
dénué de tout ſecours ; il y avoit
près de cinq ans que j'étois abfent : on
FEVRIER. 1773 . 37
avoit preſqu'oublié ma malheureuſe hiftoire.
Je trouvai Chloris unie à Therſandre;
ils faifoient le bonheur l'un de l'autre.
Ils me reçurent à bras ouverts. Chloris
changea toute ſa tendreſſe pour moi
en amitié. Therſandre, après s'être excufé
ſur la violence de ſon amour des chagrins
qu'il m'avoit caufés , me rendit compte
de mes biens. Il les avoit conſidérablement
augmentés pendant mon abſence ;
il me les reſtitua généreuſement. J'embraſſai
ce digne ami avec tranſport. Les
douceurs de l'amitié me conſolèrent des
diſgraces de l'amour ; je me livrai tout
entier au premier ſentiment. Je comptois
n'y trouver que des charmes. Hélas ! que
je me trompois ! je fermai les yeux du
fidèle Therſandre & de ma chère Chloris .
Quelle fut ma déſolation ! toutes mes
plaies ſe rouvrirent. Chaque jour, je vais
payer ſur le tombeau de mes fidèles amis ,
le tribut de mes larmes. Mais pourquoi
rappeler ce cruel ſouvenir ? Je n'ai
retracé à vos yeux , mon cher Sylvandre ,
l'hiſtoire de mes chagrins, que pour vous
mettre en garde contre cette fotte préfomption
qui ſéduit ſi communément à
votre âge. Souvenez - vous que les plus
heureuses qualités du coeur & de l'esprit
38 MERCURE DE FRANCE .
difparoiſſent & s'éclipſent, lorſqu'on lesfait
accompagner d'une vanité extravagante.
Par Mlle Raigner de Malfontaine.
EPITRE A MILORD ,
Comtede Warwich.
QUAUANNDD votre fameux conquérant ,
Dégoûté de la Normandie ,
Conçut la généreuſe envie
De paſſer le noite élément ,
Et d'afſervir votre patrie ;
Son grand cooeur , pour ce beau projet ,
Eût été peut- être inutile ,
S'il n'eût pris avec lui Graville,
Son chevalier le plus parfait.
Pourquoi donc , ô Warwich , dans la brillante
hiſtoire
Des héros de votre Maiſon
A t'on omis un ſi beau nom ,
Si propre à rehauffer leur gloire ?
Que le fang des Sydnei , des Pembrock , des Beauchamps
Soit précieux à l'Angleterre;
Qu'on les ait vûs l'appui de leurs Rois chancelans
,
Et que , pour des faits éclatans ,
6
FEVRIER. 1773 . 39
:
La ſuperbe Albion les aime & les révère ;
C'eſt un juſte tribut , un légitime encens
Qu'on devoit à leur ame altière ,
Et que le coeur , l'amour ſincère ,
Ont déjà conſacré par de beaux monumens.
Mais , croyez- vous que cette foute illuftre
Des héros & des demi - dieux
Ne s'honoreroit point du luſtre
Des Gravilles , vos vrais ayeux ?
Ces ayeux , qui jadis dn Nord fondant les glaces ,
Et de Rolſon ſuivant les traces ,
Avoient leurs noms gravés dans les foſlésdu tems,
Et plus d'une fois , de nos Francs
Dompté l'intrépide courage ,
Qu'à peine , de leur marécage ,
Votre iſle avoit purgé ſes champs ;
Mais , pardonnez ma généreuſe audace ,
Mon zèle eſt ſans doute indifcret.
Après tout , quel eſt mon objet ?
Qu'aux Gravilles François de votre illuſtre race ,
Milord , vous donniez une place
Près de Beauchamps , Sydnei , Pembrok , Plantagenet
;
Souvenez - vous que notre France
Fut votre berceau glorieux
Que la tige y produit des rejetons heureux ,
Toujouts dignes de leur naiſſance :
Des Gravilles humains , bienfailans , généreux ,
49 MERCURE DE FRANCE.
1
Qui ne font , comme vous , jaloux de leur puiffance
Que par le doux attrait de faire des heureux ;
Mais j'abuſe un peu trop de votre complaiſance.
Ma muſe , pour vous rendre un hommage flatteur
,
Sans penſer à ſon indigence ,
Se livre trop à ſon ardeur ;
Son zèle mérite indulgence ,
Et vous la devez à mon corur.
ParM. Smich , procureurdu Roi
au Vegan.
IMITATION de l'Elégie de Tibulle.
Dîmelioraferant !
ECARTEZ , Dieux puiſlans ,
lage!
Fuyez , fonge trompeur !
ce funeſte pré-
Non , je ne puis le croire; il t'offenſe , il m'outrage
,
Il accuſe ton ceoeur.
Quel est donc , ma Cloris , d'un amant qui t'a-
L
dore
L'étrange égarement ?
... Je veille , & toutefois je le redoute encore
Ce vain preſſentiment !
FEVRIER . 1773 . 41
Les voiles de la nuit, les pavots de Morphée
Couvroient tout l'Univers ,
Lorſqu'unDieu tout-à-coup,du haut de l'Empirée,
Embrafe & fend les airs .
Il approche , &je vois briller ſur ſon viſage
Lajeuneſle& les ris ,
Commedans un boſquet éclate l'aſſemblage
Dés roſes & des lis,
L'or de ſes blonds cheveux , & fa robe légère
Flotte au gré du zéphyrı
Sa lyre eſt dans ſes mains, il prélude, il préfère
Les accens du plaiſir.
Mais,laifiant auſſi-tô: la lyre& latendrefle ,
Il me tient ce diſcours ,
Foible amant , dans les fers d'une ingrate maf
trefle
Languiras-tu toujours ?
LesDieux t'aiment encore , &jedaigne t'apprendre
Ce qu'on peut révéler :
Ecoute; mais , hélas ! pourras-tu bienentendre
Ton deſtin ſans trembler ?
Cettejeune beauté que tu crois ſi fidèle ,
Tes amours , ta Cloris ,
Des feux chaſtes & purs dont tu brûles pour elle ,
Méconnoît tout le prix .
:
42 MERCURE DE FRANCE.
Epoux infortuné , de l'erreur qui t'abuſe
Arrache le bandeau ;
Et crains de retrouver ta Cloris & fa rufe
Dans un objet nouveau.
D'un ſexe dangereux connois enfin l'adreſſe
Et les cruels détours :
Flatte pourtant Cloris ; ton extrême tendreſſe
:
T'offre un puiſlant ſecours .
La douceur amollit le coeur le moins ſenſible ,
Et les plus durs mépris.
Tavolage Beauté ne peut être inflexible ;
Preſſe , pleure , attendris .
Il dit , & diſparoît... Mais Cloris de Mégère
N'a point reçu le jour ;
Elle n'eſt point le fruit de l'odieux Cerbère ,
Elle inſpire l'amour !
Tu ne m'as point trahi ! de ton aimable mère
... N'as tu pas la douceur ?
N'as-tu pas , maCloris , la candeur de ton père ?
Fuyez, longe trompeur !
FEVRIER . 1773 . 43
LETTRE fur la critique des ouvrages
& des auteurs .
La critique , art fi néceſſaire & fi difficile
, a pour principe ou pour fondement
l'amour des lettres , & le goût du vrai.
Elle doit tout rapporter à ces deux objets :
tout autre motif eſt indigne d'elle , & la
dégrade ou la dénature. Ainſi rien de plus
ſérieux, qu'un art qui n'a pour but que
l'utilité. L'enjouement ne lui eſt pourtant
pas défendu , mais il eſt ſubordonné à
l'inſtruction ; & lorſqu'un bon critique
répand quelques gaietés dans certaines
matières , il les ſeme légèrement ; il ne
va jamais les chercher hors de la nature
des choses ; il ne les cherche pas , il les
trouve. La critique n'eſt donc point l'att
de faire tire & d'amuſer la malignité ,
travail frivole , aifé , mépriſable , & pour
lequel il ſuffit d'avoir quelque penchant
à la fatyre , beaucoup de confiance & un
peu d'eſprit , j'entends de cet eſprit factice
qui coûre toujours plus qu'il ne vaut.
La rareté des bons critiques prouve bien
la difficulté du genre ; & que de parties
en effet il faut raſſembler pour y réuſſir!
44 MERCURE DE FRANCE.
Jugement ſolide & profond ; logique
fûre &bien exercée ; ſagacité , goût , préciſion
; eſprit facile , mais de cette trempe
qui n'eſt que la Aeur du bon ſens ; imagination
fouple , mais réglée ; variété de
connoiſſances , érudition étendue , amour
du travail , &c . voilà les principaux élémens
dont l'heureuſe combinaiſon forme
le génie de la critique ; & quiconque ,
ſans ce génie , veut exercer l'art , fait un
métier très- périlleux. Cat , ne vous y
trompez pas ,Monfieur ,lorſqu'unouvrage
eſt critiqué , ce n'eſt pas l'auteurqui fubit
l'épreuve la plus délicate. Le public intelligent
ſe réſerve le droitde juger le cene
feur ; & fi la critique eſt injuſte ou fauſſe ,
le mépris dont elle eſt payée ſe meſure
à l'idée de ſupériorité que tout cenfear
fait préſumer avoir voulu donner de ſoi.
De ces conſidérations générales je pafle
au portrait du vrai critique. Si je paroîs
tracer ici l'idée de l'homme qui ne ſe
trouve point , le contraſte au moins fera
voir l'idée de l'homme qui ſe trouve .
Le critique qui fait reſpecter ſes lecteurs
, ne ſe pare point des apparences de
la modération que preſcrivent les loix de
la ſociété pour mieux ſe livrer à ſa fougue .
Il ne prend point juſqu'à une deviſe pour
FEVRIER. 1773 . 45
la mépriſer plus ouvertement ; mais fans
annoncer avec faſte ſon impartialité , il
la fait paſſer dans ſes écrits. Au lieu de
chercher à en impofer par ces préambules
pompeux , où la charlatanerie ſe déploie
par cette vaine montrede richeſſesqu'étale
la fauſſe opulence , il réaliſe ſeulement
ce que les petits écrivains ne ſe laſſent
pas de promettre. Chez lui tous ces noms
ſpécieux de liberté , d'amour du vrai, d'indépendancephiloſophique
, ne ſerventpoint.
à colorer un pur brigandage , un vrai
cyniſme littéraire. Attaché à la ſimplicité
didactique , moins faſtidieuſe & moins
monotone que le luxe faux des déclamateurs
, il ne coud point à tous ſes extraits
de froides préfaces , d'ennuieuſes amplifications
, des tirades vuides & ſoufflées ,
des lieux communs cent fois rebatus qui
n'apprennent rien, de petites ſatyres dé
guiſées mal- adroitement en préceptes de
goût : il laiſſe aux demi- littérateurs l'affectation
de ces ornemens dont leur érudition
ſecompoſe. Exactement impartial ,
on ne le voitpoint s'occuper de la perſonne
d'un auteur beaucoup plus que de fon
ouvrage. Il ne lit point tout un livre dans
la ſeule tabledes matières pour n'en donner
que des lambeaux triés au haſard , ou
46 MERCURE DE FRANCE.
curieuſement recherchés dans le deſſein
de montrer l'ouvrage du côté le moins
favorable. Il ne proſtitue point ſa plume
pour accréditer des productions viles ou
dangereuſes ; & ni l'intérêt du libraire
qui eſt toujours ſéparé du ſien , ni celui
d'un mauvais écrivain qu'il pourroit affectionner
ſans l'en eſtimer davantage , ou de
lâches ménagemens pour d'autres qu'il
craindroit ſans les aimer, ne lui fontjamais
compromettre ou trahir ſon difcernement.
Il ne manque point aux égards dûs aux
talens ſupérieurs , aux hommes de génie :
il fait remarquer leurs fautes , parce qu'il
eft attentif & clairvoyant ; mais par une
jalouſie baſſe , il ne diſſimule point les
belles choſes qui rachètent leurs négligences
, & en nous éclairant de bonne foi
fur les défauts d'un ouvrage , il paie aux
talens de l'auteurle tributd'eſtime qu'exige
la ſincérité. Il ne ſe paſſionne point avec
un acharnement ridicule contre d'illuſtres
écrivains qui pourroient d'un ſeul trait de
plume écrafer mille inſectes ſatyriques
s'ils pouvoient ſentir leurs piquûres. Audeſſus
de la haîne &de la vengeance , qui
ſont les paſſions des foibles & la ſource
des petiteſſes , il ne pourſuit point à outrance
&avec une fureur puérile ceux qui
FEVRIER. 1773 . 47
auroient pu lui déplaire. Il ne s'attache
point conftamment à nous préoccuper
pour certains auteurs & à en déprimer
d'autres qui donnent au moins les mêmes
eſpérances. Le jugement d'un bon critique
ſe remarque juſque dans le choix des
ouvrages qui font l'objet de ſa cenſure.
Il n'affecte point de déprécier des écrits
dont le plus grand défaut ſeroit de n'avoir
point ſon attache , & d'en prôner de médiocres
dont ſa protection feroit tout le
mérite. Toujours fortdeſes propres forces,
&non de la foibleſſe d'autrui , il n'ira
point , pour ſe faire redouter , dérerrer de
mauvais romans ou des livres obſcurs qui
ne font lus de perſonne , & que le plus
mince lecteur eſt en état d'apprécier par
lui même. Par le même principe encore
il ne s'appeſantit point ſur les choſes dont
le ridicule eſt palpable & faute aux yeux
de tout le monde ; ſa pénétration ſe réſerve
pour des remarques moins triviales . Il ne
prend point pour le fond de l'art la chicane
de l'art ; auſſi ne va t-il pas éplucher
les petites fautes d'un ouvrage , compter
les que , lesfi , les mais , & négliger ce
qu'il y a de bon ; mais il a toujours foin
de faire une compenfation équitable , &
qui honore autant le goût que le bon
48 MERCURE DE FRANCE.
eſprit du cenſeur. Il s'arrête encore bien
plus à l'eſſence qu'à la ſurface des choſes ,
&ne juge pas tous les écrits ſuivant les
règles d'un froid puriſme porté juſqu'à la
pédantetie. Fidèle juſqu'au ſcrupule , ainſi
que doit l'être tout homme qui s'érige en
juge , il cite avec exactitude & ne déguiſe
ou n'altère rien . Lorſqu'il a lieu de cenfurer
un auteur , il produit littéralement
ſes expreſſions ſans les affoiblir en les
mutilant , ou par quelque changement
dans les termes. Il ne ſe pare point non
plus de penſées d'autrui : il ſe garde bien
de rapporter de longs textes, fans les diftinguer
par aucune marque,de la ſuite de
ſondifcours, ſans avertir qu'un autre parle.
Toutes ces petites ruſes de guerre , quoiqu'apperçues
ordinairement de peu de
lecteurs , font indignes d'un vrai critique;
il rougiroit de les employer. Quand il
parle d'un bon ouvrage , ou d'un écrivain
de mérite , il ne s'abandonne point à l'enthouſiaſme
, à des exagérations , à des
louanges outrées que leur ſeul excès rendroit
fauſſes & par conféquent ſans effer.
D'un autre côté lorſqu'il cenfure , ſes
expreſſions ne font jamais dures , chargées
, abſolues , mais réfléchies & me.
furées. Il fait fur-tout ſe préſerver des
airs
3
FEVRIER . 1773. 49
airs & des tons decitifs que prennent les
petits critiques , parce que le ſavoir eſt
timide , & que ſa modeſtie le rend circonfpect
par tout où l'ignorant tranche
avec hardieſſe. Dans cet eſprit , jamais il
ne donne pour règles de ſes jugemens , ni
fon goût particulier , ni ſes idées propres.
Il rappelle tout aux principes , aux règles
de proportion établies ou par les grands
maîtres , ou par la nature même des chofes;
& comme il eſt comptable au public qui
doit le juger à ſon tour , il ne condamne
rien ſans motifs , ſans rendre raiſon de ſa
cenfure. Il fait de plus caractériſer par des
traits propres & distinctifs même une production
médiocre, ſans laiffer échapperrien
de perſonnel ou d'offenfant contre l'auteur.
Il eſt des railleries inrocentes qui
ne fauroient bleſfer perfonne , & que
le ſérieux de l'art n'interdit point à un
bon critique ; mais il ne s'en permet aucune
qui ne s'offre , pour ainſi dire , d'elle
même. Il ne ſe bat jaunais les flancs pour
produire du ridicule où il n'y en a point ;
il ne ſonge même à le montrer où il eſt,
que quand l'intérêt du goût ou de la raiſon
l'exige néceſſairement. Il rejette ſévérement
tous ces quolibets infipides , ces
miférables pointes & ces prétendues épi
C
50 MERCURE DE FRANCE.
grammes dont la recherche puérile&pourtant
pénible ſe découvre par la façon dont
les place un mauvais critique , parce qu'il
eſt en même tems mauvais écrivain, quoiqu'il
en puiſſe dire lui - même & quiconque
eſt aſlez bon pour le croire. C'eſt ſous
cette qualité d'écrivain qu'il me reſte à
confidérer le critique dont j'ébauche
Fimage.
Pour mériter le nom de bon écrivain ,
il faut écrire purement , élégamment ,
naturellement. Le beau naturel n'exclut
point la nobleſſe & les graces du ſtyle ;
mais il faut ſavoir diftinguer les graces
de l'affeterie & la nobleſſe de l'enflure .
Le critique qui fait écrire & qui connoît
par conséquent toutes les propriétés du
ſtyle , n'en confondra jamais les vices avec
les agrémens réels. Son ſtyle eſt toujours
fimple & uni , parce que c'eſt le ſtyle du
genre , & qu'il ne veut rien dénaturer. Il
écrit avec pureté , mais fans étude & fans
roideur , ſans rien d'affecté ni de pédanteſque
, parce qu'il manie aisément ſa
langue. Il écrit encore noblement ; mais
la nobleſſe de ſon ſtyle ne conſiſte point
dans une vaine pompe d'expreſſions bourfoufflée's&
ſouvent oiſives. Enfin il écrit
avec force , élégamment , agréablement ;
42
FEVRIER. 1773 . SI
mais il n'affecte point de parler comme
l'Eumolpe de Pétrone , fæpiùs poeticè quàm
humand. Son style n'eſt point heriffé
d'images poétiques , de métaphores éternelles
, laborieuſement amenées , d'épithètes
entaffées par-tout avec une profufion
ribble . Il fait le varier à propos , fans
faire fans ceſſe revenir dans des phrases
uſées , les Muſes, Apollon , le Parnaffe ,
la double colline & tous les lauriers du
Pinde. Il ne crie point à tout propos à
l'emphaſe , au néologiſme pour les confondre
très- ſouvent lui- même avec l'énergie
, & en donner de fréquens exemples .
Enfin il fait louer ſans fadeur , & avec
eſprit , quoique ſans effort , parce qu'un
long uſage des cauſtiques n'a point tourà-
fait émouffé ſon goût pour les vérités
obligeantes dont il connoît l'affaifonnement.
Vous aimez trop les métaphores
pour ne point me paſſer celle-là .
Je ne dois pas oublier un trait qui ſeul
doit donner bien du luſtre au portrait que
j'ai crayonné. Que tout écrivain , quel
qu'il ſoit , c'est-à dire , quelque ſupériorité
qu'il ait réellement , ou qu'il croie
avoir ( ce qui est pour lui la même choſe )
doive avoir de la modeſtie , on en ſent la
néceſſité. Pour acquérir cette vertu a dif-
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
ficile & partant fi rare , il ne fandroit de
tems en tems que quelque retour for foimême
, ſur les bornes de notre eſprit &
fur celles de nos connoiffances , ou , pour
tout comprendre en deux mots , fur notre
ignorance& fur notre foibleſſe. Combien
donc celui qui prétend juger les autres
fur ces deux points , ou autrement marquer
les bornes de la capacité d'autrui , doit il
être infiniment plus modeſte,pour ne point
donner de priſe ſur ſoi ! Ce principe bien
imprimé dans l'eſprit de notre critique le
préſervera de bien des travers. Il ne par-
Jera point de lui même , il ne ſe citera
point continuellement. S'il eſt aidé dans
ſes travaux , il ne ramènera point tout à
lui ſeul ; il n'identifiera point dix perſonnes
en une : il bannira principalemenr
cet orgueilleux & très faux moi , qui révolteroit
les lecteurs inſtruits . Il nommera
ſes coopérateurs pour les faire entrer
en partage de l'honneur que lui produira
leur travail ; ou s'il veut toujours les traiter
comme des artiſans qu'il emploie à
l'édifice de fa gloire , il évitera du moins
de ſe faire des ennemis trop clairvoyans ,
& en état de renverſer l'édifice,
:
FEVRIER. 1773 . 13
LES COLOMBES DE VENUS.
A Madamela Comteffe d'H.. qui
depuis quelques jours , négligeoit deux
Pigeons que l'auteur aimoit ; par Mile
B... , née au village d'Albefchwiller ,
au pied des Vosges.
:
L'ENFANT qui dans les Cours , comme
ble chaumière ,
,comme en l'hum
Des mortels règle le deſtin ,
Chez les dieux , & même à ſa mère
Ajoué plus d'un tour malin.
L'autre jour Vénus à Cythère ,
Laſſe des voeux & de l'encens
De la foule des ſoupirans ,
Daris un aſyle folitaire
Sur le gazon verd repoſoit,
Ou le ſommeil ſur ſa paupière
Doucement s'appeſantifloit.
Les guides de fon char , couple tendre & fidèle ,
Ses pigeons étoient auprèsd'elle.
Les plaifirs , les ris enchanteurs ,
Lesjeux & les Graces , leurs foeurs ,
Répétoient tout bas , qu'elle eſt belle !
L'Amour feignant de dormir ſur ſon ſein,
Attendoit que fur l'immortelte
Ciij
$4 MERCURE DE FRANCE.
:
, Morphée cût fecoué de l'aîle
De ſes pavots le charme ſouverain .
Sûrde ſon fait, il prend cet air vif, enfantin
Qui plaît , qui ſéduit & qui touche ,
Voit de Vénus le char voiſin ,
Y monte , & , mettant ſur ſa bouche
Le doigt : Motus , vous voyez mon deſlein ,
Dit- il au téduisant ellain
Dont la déeſſe eſt entourée ;
Afon réveil elle ſe fâchera ;
Mais , à la fin de ma tournée ,
Un ſeul baiſer l'appaiſera.
Je connois bien ma Cytherée.
Ildit , fait le fignal : promptes comme l'éclair ,
Les deux colombes fendent l'air.
La main d'Amour qui les caretle
Leur a fait oublier leur infidélité ,
Leur devoir , juſqu'à leur maîtreſſe.
Le petit Dicu plein d'alegreſſe ,
En triomphe conduit le char de laBeauté.
Sa courfe étoit plus d'à moitié finie
Lorſque paflant près d'un château ,
Que l'Ambre * arroſe de ſon eau ,
Il vit dans une métairie ,
En déshabillé de linon ,
1
:
* Rivière de Bavière ſur le bord de laquelle eft
le château de Madame d'H....
FEVRIER. 1773 . 53
Vénus , mais Vénus embellie ,
Qui dirigeant ſa laiterie ,
Liſoit avec émotion
Voltaire, le dieu du génie ;
Puis , au milieu d'une troupe choifie ,
Differtoit avec goût , avec préciſion ,
Sur un point de philoſophie ,
De cet air aisé , de ce ton
:
Dont elle auroit jugé ſi le beurre étoit bon.
La voyant ainſi traveſtie ,
L'Amour ne la crut là que pour mieux le guetter.
Fuyons , dit-il ; ſa fantaifie
Eſt ſûrement de m'attraper.
Les Colombes ont vu Thérèſe ,
Elles n'écoutent plus l'Amour.
Il part à tire d'aîle , achève ſeul ſon tour :
C'étoit- elle , ne vous déplaiſe ,
Qu'ils prenoient tous pour la divinité ,
Qu'elle furpafloit en beauté.
Les deux oiſeaux de céleſte origine ,
A ſes pieds viennent ſe ranger ,
Puis inquiets , mais charmésde fa mine,
Sur ſonbeau ſein vont ſe loger ,
L'effleurent d'une aîle badine ,
Veulent , n'oſent la becqueter ,
Et l'invitent à pardonner.
Leur tendrefle naïve& pure
Eut pour ſalaire , hélas ! un triſte prix...
Civ
56
MERCURE DE FRANCE.
Thérèſe ignorant l'aventure
Qui lui vaut le char de Cypris ,
Soupçonne un piége de ſon fils ,
Etfait retomber ſa colère
Sur nos voyageurs careſſans.
Ils lui paroiſſent les agens
Du dieu qui , pour perdre , aime àplaire.
Dans une mauvaiſe volière
Hier , au point du jour , je les vis .
Là tous deux je les entendis ,
Triftes , regretter leur foibleſſe
Pour le dieu des jeux &des ris ,
Bien plus ſouvent , à leur avis ,
Le dieu des regrets & des larmes ;
Puis dire... à ſon air , à ſes charmes
Qui ne l'auroit pris pour Cypris ?
Ah ! que nous nous ſommes mépris !
Quelle est donc la beauté ſévère
Qui nous tient dans cette volière ?
Seroit - ce Minerve en courroux ?
Ce n'eſt pas elle ; elle est trop belle.
Dans ſon regard quelque choſe de doux
Annonce l'amitié vive , tendre & fidèle .
Mais qu'auroit - elle contre nous ?
Seroit- ce ? .. A l'inſtant je m'avance
Et j'interromps par ma préſence
Leur entretien. Ah ! de tous deux
Que je partageois la triſteſſe !
FEVRIER. 1773 . 57
Pour tout deux ma vive tendrefle
Se peignoit , brilloit dans mes yeux.
Votte recherche , dis-je , eft vaine,
Charmans oiſeaux ; l'objet qui cauſe votre peine
N'eſt pas encore au rang des dieux ,
Quoiqu'elle exerce ſur la terre
Des vertus bien dignes des cieux.
Qui la connoît , & l'aime & la révère.
Beauté , fourire , attraits charmans ,
Science , talens , agrémens ,
Elle a tout& n'en eſt pas plus fière.
Son coeur eſt tendre & généreux ,
Son eſprit eſt plein de lumière ;
C'eſt un éclair , qui frappant la paupière ,
Sans la bleſſer , la remplit de ſes feux.
Sa ſageſle n'eſt point auſtère ;
-C'eſt la raiſon ſous le dehors riant
De la gaîté , filledu ſentiment.
Bref, philoſophe , épouſe ou mère ,
L'amour du vrai toujours l'éclaire,
Et fixe ſon choix fur le mieux.
Ne redoutez plus ſa colère ,
Elle eſt l'appui des malheureux.
f
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
ENVOI
Comtefle , de tes priſonnières
N'auras- tu pas quelque pitié ?
A ces deux céleſtes courrières
En promettant mon amitié
J'ai promis tous mes bons offices.
Hélas ! dans le malheur novices ,
Ta rigueur les fera mourir
Si tu les fais long- tems ſouffrir.
Au pied de leur triſte volière ,
Ma main trace leurs déplaiſirs.
A leurs voeux jejoins ma prière ;
Tu vas te rendre à leurs defirs .
Oui , je réponds de ta tendreſſe.
Tu n'envieras pas à mon coeur
Ledoux plaifir de voir fans ceffe
Mon ouvrage dans leur bonheur.
Hélas ! il eſt facileà faire .
Elles n'aſpirent qu'à te plaire.
Comtefle, par un ſeul baifer ,
Vénus , & l'Amour , & Cythère
Tu leur feras tout oublierf
1
FEVRIER. 1773 . 59
ILeft
ODE A LYDIE , 13 liv . Ι .
Cùm tu Lydia , Telephi , &c.
Leſt trop vrai , quand je vous vois , Lydic,
Louer Téléphe , admirer ſa fraîcheur ,
D'une fecrette & fombre jalouſie
L'affreux poiſon fermente dans mon coeur.
Trop agité pour cacher mes alarmes ,
Mon front pâlit & rougit tour- à-tour ,
Et je trahis , par de furtives larmes ,
Tout le dépit que reſſent mon amour.
Quoi ! vous ſouffrez la féroce tendrefle
D'un jeune fou barbare entre vos bras ,
Qui , dans l'excès d'une honteuſe ivrefle
Mord ce qu'il aime , & meurtrit vos appas ?
Lèvres de Roſe , aujourd'hui profanées ,
Bouche où Vénus mit un parfum fi doux ,
Ah ! par l'amour vous étiez deſtinées
Ades baiſers moins indignes de vous .
Heureux deux coeurs toujours d'intelligence,
Toujours conſtans , plus amoureux toujours ,
Dont le defir croît par la jouiſſance ,
Et ne s'éteint qu'an dernierde leurs jours !
Par M. L. R.
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
L'EXPLICATION du mot de la première
énigme du ſecond volume du mois de
Janvier 1773 , eſt le Bouquet ; celui de la
ſeconde eſt Page ; celui de la troiſième eſt
OEuf. Le mot du premier logogryphe eſt
Boulet , où se trouve boule; celui du fecond
eſt Vafe , où l'on trouve Efaiü ; celui
du troiſième eft Seringue , où se trouvent
ver , génie , vin , géne , fuïe , neige , ris 2
Reine , Négre ,Seing , rufe ,ſigne , Sirène .
ÉNIGME.
Je ſuis plus brillante & E plusbelle ,
Lorſque je parois au grand jour ;
Chez bien des gens je ſuis pucelle ,
Sans inſpirer jamais d'amour .
De cent malheurs je ſuis ſuivie ,
Même dans le plus heureux fort ;
Lorſque je conſerve la vie ,
Je donne bien ſouvent la mort ...
Par M. le Bret.

Paye.bo. CHANSONNOUVELLE
LesParoles etla musique sont deM.Fabre de Marseille,
Amoroso.
Fewrier,
1773
me
Lamour meditqu'ilfautquej'aime,Larais on
deffond d'aimer Et dans cet embaras ex-treme ,
Je crains deme laisser charmer;Mais helas!charmante
Isabelle,Moncoeursoupirepmaatt etyour: Peut-on en
Dous voyantsi belleBraver lepouvoir de l'amour ? Mineur
Pour calmermonin qui- e-tude, Enpain, privé de
vos beauxyelias, Voudroisje dans la so - li- tu- de
Chercher un remede amesfeux,Lamour sçauroit bien
tôt lúa mêmeVers vous reconduire mespas, Car,
unepeine
+ spas, Carj'aurois
extremeAvivre où vous ne serierpas.
4
FEVRIER. 1773 . 61
AUTRE.
Je ſuis d'un naturel farouche ,
Et plus légère que le vent :
Je ne veux point que l'on me touche ,
Et , ſi je m'approche ſouvent ,
Je prends fouvent quelque licence ,
Sans que l'on m'en puifle empêcher :
Lorſqu'on veut punir mon offenſe ,
Aufſi-tôt je vais me cacher 5
J'ai mille charmantes retraites
Qui pourroient enchanter des Rois ;
Et l'amour n'a pas quelquefois
Deplus agréables cachettes .
Par le même.
AUTRE.
Tous les climats de l'Univers
Conviennent à mon exiſtence ;
Mais le plus heureux eſt la France :
C'eſt- là qu'au milieu des hivers ,
62 MERCURE DE FRANCE.
De leur rigueur bravant l'outrage ,
Du doux printems j'offre l'image .
Sur moi l'on voit des plus brillantes fleurs
Eclater les vives couleurs ;
Etje jouis encor de l'avantage ,
Sans attendre le tems des fertiles moiſlons,
Deproduire des fruits en toutes les ſaiſons.
Tel qui penſe à fond me connoître
Eſt toujours le jouet de ſa prévention ;
L'on ne peut que gémir de ſon illufion.
C'eſt une énigme que mon être.
MON
AUTRE.
ON père faitdema naiffance
Unmiſtère pour plus d'une bonne raiſon ,
Et ce géniteur , par prudence ,
Au lieu du fien , me donne un autre nom .
Suis je donc un bâtard ? j'en aurois l'apparence
avec cette précaution !
Mais comme un rêve fit mon être ,
Un rêve auſſi me fait connoître ,
Et détruit cette opinion.
FEVRIER . 1773 . 63
LOGOGRYPΗ Ε.
JE ſuis , ami lecteur , de toutes les provinces ,
Utile au riche , au pauvre , ainſi qu'aux Ducs &
Princes ,
Je dois mon exiſtence au rebut des humains ,
A leur attention , au travail , à leurs foins.
Six pieds , bien calculés , compoſent ma ſtructure:
Si de mon foible corps tu fais la découpure ,
Je t'offrirai d'abord certain oiſeau des bois ,
Dont l'art de rapiner a furpris maint bourgeois;
Une iſte en l'Océan du royaume de France ;
Du Sultan le fauxbourg d'un beau lieu de plai
fance;
Ce que le naturel inſpire au chien baſſet
Quand il fent ce quil cherche au milieu d'un bofquet;
Unmeuble de marin , ſouvent de fantaiſie ;
Un Dieu jadis célèbre en certain lieu d'Afie;
Un Potentat révéré des Chrétiens ,
Dont les décrets font des ordres divins.
Si je pouvois parler , j'en dirois davantage ;
Mais ce recit , lecteur , ſuffit pour ton uſage.
ParM. Loubert , dans les
finances à Paris.
64 MERCURE DE FRANCE..
AUTRE.
Je ſuis grand ou petit , mais toujours fait au
moule.
Je ne ſuis pas peſant , aifément on me roule.
J'étois préſent quand on t'a marié ;
Si toutefois tu l'as été.
Ketranche , cher lecteur , afin de me connoître ,
Demes fix pieds
Les deux derniers ,
Tu verras , en mon corps , ce qui me donne l'être.
L
AUTRE.
E coeur que l'on m'a fait eſt fait pour la noirceur
;
Tu recherches pourtant très- ſouvent mon eſpèce ,
Non ſans quelque raiſon ; car jamais ta maîtreſſe
N'a reſſenti pour toi de ſi brûlante ardeur .
Pour ſavoir qui je fuis , lecteur , j'offre à ta vue
Un tout dont les huit pieds s'élèvent à la nue ;
Mais décompoſe moi , tu pourras deviner
FEVRIER. 1773 . 69
Ceque le plus ſouvent la foudre vient frapper ,
D'un jeune conquérant la princeſſe adorée ,
Une ruſe à la cour ſûrement employée;
Un jeu dont les effets ſont des plus effrayans ,
Ce que font les eſprits les plus entreprenans
Tourne& retourne-moi , je te ferai paroître
Unmot dont tous les jours tu ſuſtentes ton être ;
Un lieu , qui de l'encens prend au moins la moitié
,
Quand le Prêtre l'adreſſe à la Divinité ;
Un fil entrelaçant un papillon funefte ;
Un arbre dont la tête , à la voûte céleſte ,
Ole atteindre. Eſt - ce tout? lecteur , encore us
mot ,
Qu'en combinant un peu tu trouveras bientôt.
Pourte le déſigner, il faut que je te diſe
Que ce mot eſt celui dont le pieux Anchiſe
Eprouva la rigueur , quand ſon fils , ſur ſon dos,
Loind'Ilion en feu , tranſporta ce héros.
Par un Officier d'artillerie du
régiment de Grenoble
66 MERCURE DE FRANCE .
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Les Bibliothèques françoiſes de la Croix
du Maine& de du Verdierfieur de Vauprivas
, nouvelle édition , dédiée au
Roi , revue , corrigée & augmentée
d'un diſcours ſur le progrès des lettres
en France , & des remarques hiſtoriques
, critiques &littéraires de M. de
la Monnoye & de M. le Préſident
Bouhier , de l'académie françoiſe , de
M. Falconnet , de l'académie des belles
- lettres , par M. Rigoley de Juvigny,
conſeiller honoraire au parlement
de Metz ; tome troiſième in-4°. A Paris
, chez Saillant & Nyon , libraires ,
rue St Jean de Beauvais , & Michel
Lambert , imprimeur , rue de la Harpe
près St Côme.
La Bibliothèque de la Croix du Maine
que nous avons annoncée précedemment
eſt en deux volumes in-4°.; & ce troiſième
volume forme le premier de la bibliothèque
d'Antoine du Verdier. Cette
bibliothèque eſt d'autant plus curieuſe
que le bibliographe a ſouvent ajouté aux
FEVRIER. 1773 . 67
notices qu'il donne ſur les auteurs , des extraits
de leurs ouvrages. Mais on peut reprocher
à du Verdier de n'avoit point mis
affez de critique & aſſez d'exactitude dans
ſes recherches . L'éditeur a ſuppléé à ces
défauts par des notes utiles de différens
littérateurs , & par les ſiennes propres qui
ſe ſont multipliées en raiſon de la richeſſe
&de l'abondance des matières qu'offie du
Verdier. 1
On nous annonce , à l'article d'Alcuin ,
précepteur de l'Empereur Charlemagne ,
une nouvelle édition de ſes oeuvres ,
recueillies en 1617 , en un volume in-fol.
Il s'en faut beaucoup que ce recueil foit
complet ; mais nous jouirons bientôt de
la collection de tous les ouvrages qui
nous reſtentde ce ſavant. M. Frobénius ,
abbé , prieur de S. Emeran , à Ratisbonne ,
les a vaſſemblés avec le plus grand ſoin ,
& l'impreffion en eſt déjà fort avancée.
On y trouvera , entre autres écrits- anecdotes
d'Alcuin , près de cent lettres que
M. de Bréquigny , de l'Académie Françoiſe
& de celle des Belles- Lettres , a
copiées à Londres , ſur un manufcrit du
neuvième ſiècle ,& qu'il a communiquées
à ce ſavant prélar. Ces lettres , ajoute
l'éditeur , méritoient de voir le jour ,
68 MERCURE DE FRANCE .
4
il paroît par des notes de la main du
célèbre Ufferius , fur le manufcrit d'où
elles ont été tirées , que le docte archevêque
d'Armach avoit eu intention de les
publier.
,
Du Verdier cite dans ſa Bibliothèque
le roman d'Apollonius. Pluſieurs bibliographes
ſe ſont trompés fur ce roman .
L'éditeur pour ne pas multiplier les
mépriſes , en parlant ſur la foi d'autrui ,
rapporte ce qu'il a vu par lui même. Cette
hiſtoire ſe trouve dans le livre intitulé :
Gefta Romanorum , cum applicationibus
moralifatis & myfticis , publié plufieurs
fois dans le quinzième ſiècle avec quelque
différence dans le titre. Un exemplaire
de cet ouvrage , qui appartient à
M. de Bréquigny , eſt ſans nom d'imprimeur
& fans date , & paroît à l'édi
teur être de la première édition. Velfer
ayant trouvé cette même hiſtoire parmi
les manufcrits de la bibliothèque d'Aufbourg
, formant un ouvrage ſéparé , le
publia en 1595 , & crut le publier pour
la première fois . Cela étoit vrai à quelques
égards , car elle diffère infiniment ,
quant au ſtyle , de celle qu'on a inférée
dans le Gesta Romanorum. Celle ci eſt
abfolument barbare. Celle que Velfer pu-
1
FEVRIER . 1773 . 69
blia eſt plus élégante . Elles paroiffent
l'une & l'autre être des traductions de
deux mains très- différentes d'un ouvrage
écrit originairement en grec .
Du Verdier fast anili mentiond'une hiftoire
de Barlaam & Josaphat que l'on
attribue à Jean Damafcène. Quoi qu'il
ſoit viſible que l'ouvrage entier n'eſt
qu'une fiction pieuſe , nos légendaires
ont fait commémoration de Barlaam &
de Jofaphat comme de deux ſaints Confeffeurs
. Le conte des oies de Frère Philippe
, dans le prologue de la quatrième
journée du Décameron , eſt extrait d'un
endroit de l'histoire de Barlaam , où il eſt
dit " qu'un Roi ayant fait élever ſon fils
>> unique , juſqu'à l'âge de raiſon , dans
>>une falle obfcure , où il prit grand foin
>>de ne laiſſer entrer aucune lumière , il
>> le tira enſuite de là , & lui ayant mon-
>>tré tout ce qui étoit le plus capable de
>>plaire aux yeux , or , argent , perles ,
>>pierres précieuſes , habits ſuperbes ,
>>chars dorés , chevaux couverts de riches
>>houffes , enfin de jeunes demoiſelles ,
belles , gracieuſes , bien faites & bien
>> miſes , lorſqu'il vint à lui demander
>> laquelle de toutes ces chofes lui agréoit
le plus , l'enfant répondit que de tour
70 MERCURE DE FRANCE.
>> ce qu'on lui avoit montré , rien ne lui
>> plaiſoit tant que ces diables quiféduisent
les hommes. C'eſt ainſi qu'on avoit
trouvéà propos de lui nommer les demoiſelles
qu'il avoit vues.
Bertrand de Allamanon « fut , dit
>> duVerdier , bon poëte provençal , agréa-
>> ble à tout le monde pour ſon doux &
modeſte parler & façon d'écrire. Il a
» fait de belles rimes en langue proven-
» çale ; fut amoureux de Stéphanette de
» Romanin , de la maiſon de Gantelmes ,
» qui tenoit de ſon tems cour d'amour
>> ouverte & plénière en ſon château de
>> Romanin , près la ville de S. Remi ,
>> en provence , &c. Une anecdote rapportée
dans une note ajoutée à l'article de
ce poëte , peut fervir à nous peindre la
galanterie du treizième ſiècle , tems où
vivoit Bertrand. Geoffroy Rudel , autre
poëte provençal , étant devenu éperduement
amoureux de la Comteſſe de Tripoli
, ſur le récit merveilleux que les
pélerins de Jérusalem lui avoient fait de
ſa beauté , lui écrivoit les choſes les plus
tendres & les plus paſſionnées. Mais
comme il n'en recevoit aucune réponſe ,
il réſolut de s'embarquer pour aller la
trouver , la voir & mourir de douleur,s'il
1
1
FEVRIER . 1773 . 71
étoit aſſez malheureux pour n'éprouver
que des refus ou des cruautés de la part
de la Comteſſe. Il ne confia ſon ſecret
qu'à Bertrand de Allamanon , & tous
deux , ſous le prétexte de faire le voyage
de la terre ſainte , chargèrent l'écharpe &
le Bourdon , & s'embarquèrent. Geofroi
Rudel , dans la traverſée , tomba fi dangereuſement
malade , que les matelots ,
le croyant déjà mort , furent au moment
de le jeter à la mer. Enfin ils abordèrent
à Tripoli , Rudel étant toujours en danger.
Bertrand courut donner avis de leur
arrivée à la Comteſſe , « laquelle tout
>> auffi tôt ſe tranſporta vers la nef, où
» ayant pris la main de ce pauvre gentil-
>> homme allengouri , foudain qu'il eut
>> entendu que c'étoit la Comteſſe , les
> eſprits commencèrent à lui revenir , &
> penſoit on que cette préſence lui ſervis
roit de médecine , mais la joie en fut,
>> courte ; car , comme tout foible , il ſe
>> voulut mettre dans ſon beau parler pour
» la remercier de l'honneur qu'il recevoit
>> d'elle ſans l'avoir mérité , à peine eut-il
>> ouvert la bouche que la parole lui
>> meurt , & rend l'âme à l'autre monde.
>> Vrai martyr certes d'amour , & qui au
>> paradis imaginaire des amans , méritoit
72 MERCURE DE FRANCE.
>> de trouver ſa place. La Dame , toute
» éplorée , lui fit ériger un tombeau de
>> porphyre , ſur lequel fut miſe une épi-
>> taphe en langue arabesque , & depuis
>> ne fit jamais démonstration de bonne
>> chère . Toutefois pour la conſoler Alla-
» manon lui donna le reſte des poélies
» du défunt , dans lesquelles elle voyoit
>> ſes perfections être tout au long en-
>>chaffées . » Il eſt à croire que le confident
revint chez lui en bonne ſanté , car
on doit ſuppoſer qu'il étoit jeune lorſque
Geoffroi Rudel le prit pour ſon ſecond
dans ſon expédition amoureuſe. L'hiftoire
ne dit pas ſi la Comteſſe de Tripoli.
témoigna quelque reconnoiſſance à Bertrand
de Allamanon . Il eſt certain , c'eſt
la réflexion de l'éditeur , que ſi la Comteſſe
eût véçu dans le ſiècle préſent , elle
en auroit ſuivi l'uſage ; & qu'Allamanon ,
à fon retour dans ſon pays , en exagérant
les charmes & les beautés de la Dame ,
enauroit auſſi peut être exagéré les boutés..
Les articles négligés ou paflés fous.
filence par de la Monnoye n'ont point
échappé à l'éditeur dès qu'il les a trouvés
dignes de fixer l'attention du lecteur,
Pluſieurs de ſes notes offrent des diſcuſhons
qui annoncent beaucoup de recher ,
ches
FEVRIER. 1773 . 73
ches & de lectures. On lira avec intérêt .
à l'article de Flavius Joseph , une obſervation
miſe en note ſur le fameux paſlage
qui ſe trouve dans l'hiſtoire de ce ſavant
Juif au ſujet de Jésus-Chriſt .
Les volumes qui doivent ſuivre celui
que nous venons d'annoncer ne tarderont
pas à être publiés ; & cette Bibliothèque
de du Verdier ſera terminée, comme celle
de laCroix du Maine , par deux tables
générales , l'une alphabétique de tous les
auteurs par leurs noms propres , l'autre
de tous les ouvrages cités & détaillés ,
ſoit dans les articles dont parle duVerdier
, ſoit dans les remarques qui les
accompagnent.
Histoire abrégée des Philofophes & des
Femmes célèbres , par M. de Bury ; deux
vol. in 12. A Paris , chez Monory ,
libraire , tue & vis-à-vis la Comédie
Françoiſe. :
<<Lorſque j'ai compofé cet ouvrage ,
>>nous dit l'auteur dans ſa préface , je n'ai
» pas prétendu faire des philoſophes de
>tous ceux qui le liront. Les connoif-
» ſances que le philofophe peut nous
>> procurer font affez inutiles à la plupart
D
74 MERCURE DE FRANCE.
» des hommes. » Cette réflexion indique
aſſez que l'auteur a fait peu de recherches
pour rendre cette hiſtoire de la philoſophie
complette. Son but a été ſimplement
de montrer par une ſuite de faits hiſtoriques
, dans quels égaremens tombe l'efprit
humain , lorſque n'étant pas éclairé
par les lumières de la vérité & de la raifon
, il veut pénétrer dans des fecrets
dont la Providence n'a pas voulu qu'il
fût inſtruir. Cette hiſtoire des philoſophes
elt particulièrement destinée à l'éducation
de la jeuneſſe ; elle eſt ſuivie d'une hiftoire
abrégée des femmes célèbres écrite
d'un ſtyle ſimple & uni . Cette ſimplicité
cependant auroit pu être relevée quelquefois
par des tours plus vifs , plus concis,
pardes traits plus faillans & plus propres
àcaractériſer les femmes illuſtres que l'on
rappelle à notre ſouvenir.
3
Cornélie, fille du grand Scipion,& femme
du conful Sempronius Gracchus, étoit
dansune compagnie de DamesRomaines
qui étaloient leurs pierreries, leurs bijoux,
leurs ajuſtemens. On demanda à Cornélie
devoir les ſiens. Cette ſage Romaine fit
auſſi- tôt approcher ſes enfans qu'elle avoit
élevés avec ſoin pour la gloire de la patrie,
&dit , en les montrant : voici ma parure ,
FEVRIER . 1773 . 75
voici mes ornemens . L'hiſtorien a affoibli
ce trait en nous le rapportant. Un jour ,
>> nous dit il , une Dame de la Campanie,
>>amie de Cornélie , étant venue à Rome
>>pour des affaires , & étant logée chez
>> elle , affecta de lui faire voir & d'étaler
» à ſes yeux les joyaux & les ornemens qui
>>lui ſervoient de parure , & pria Cornélie
>> de lui, faire voir ſes richeſſes . Cornélie
>>lui préſenta ſes enfans , en lui diſant
>>qu'elle les regardoit comme ſon unique
»& le plus précieux de tous les tréſors ,
» & qu'elle avoit donné tous ſes ſoins
>>pour leur procurer une éducation qui en
>>fit des hommes capables de rendre à
>>leur patrie les plus grands ſervices. »
Analyse des Conciles généraux & particu
liers , contenant leurs canons fur le
dogme , la morale & la difcipline tant
ancienne que moderne , expliqués par
des notes , conférés avec le droit nouveau
, notamment avec le droit particulier
de la France , & précédés d'un
traité des conciles en général pour ſervir
d'introduction : ouvrage utile au clergé
féculier & régulier , ainſi qu'aux jurif
confultes ; par le R. P. Charles Louis
Richard , Profeſſeur en Théologie , de
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
l'ordre & du noviciat général des Frères
Prêcheurs , auteur du Dictionnaire univerſeldesſciences
eccléſiaſtiques.Tome
fecond , in 4°. A Paris , chez Vincent ,
imprimeur- libraire, rue des Mathurins,
hôtel de Clugny .
Le premier volume de cet ouvrage ,
publié l'année dernière , a déjà fait affez
connoître ſon importance & ſon utilité.
L'auteur ne borne point ſon travail à nous
donnerune connoiffance claire & métho- ,
dique des dogmes , de la morale & de la
diſcipline fixés par les canons ; il a foin
auffi de conférer ces canons avec les loixa
françoifes , & de rapporter les pragmatiques
, les concordats , les ordonnances ,
édits & déclarations de nos Rois , les
arrêts des Parlemens & du Grand Confeil
, les délibérations des affemblées
générales du Clergé de France , enfin
les loix , lesuſages & les libertésde l'égliſe
gallicane , afin que les théologiens & les
jurifconfultes puiflent prendre une connoiſſance
exacte des canons ſuivis en entier
&les diftinguer de ceux que le droit nouveau
a abrogés ou modifiés en partie.
Ce ſecond volume eſt terminé par une
table alphabétique & chronologique tout
L
FEVRIER. 1773. 77
enſemble des conciles renfermés dans les
deux premiers .
Élémens du Droit , ou traduction du premier
livre du Digeste , avec des notes
hiſtoriques ſur le droit romain & fut
le droit françois ; par M. Trouffel ,
avocat au Parlement de Toulouſe:
deux parties in - 12 ; à Paris , chet
Dehanſy , le jeune , libraire , rue S
Jacques , près celle des Mathurins . :
Les jeunes gens qui ſe deſtinent au
bareau , trouveront dans cet ouvrage , une.
inſtruction à leur portée. L'auteur s'eit
propoſé d'extraire , en leur faveur , les
loix les plus utiles , de choiſir dans chaque
livre du Digeſte , celles qui ſont les plus
relatives à nos uſages , de les traduire en
françois , & d'accompagner cette traduction
de notes hiſtoriques. S'il eſt utile
d'éclairer l'hiſtoire par les loix , il ne
l'eſt peut-être pas moins d'éclairer les
loix par l'hiſtoire. Ces Élémens ſont précé
lés d'un abrégé de l'hiſtoire du droit ,
&d'un difcours dont le but eſt de faire
voir que les états ne peuvent fubfifter
fans loix , que les loix ont pour objet la
tranquillité publique , & le bonheur des
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
particuliers ; enfin , que la ſcience des
loix , miſe en comparaiſon avec les autres
ſciences , préſente quelque choſe de plus
noble , de plus grand &de plus utile.
Ce diſcours contient des réflexions
ſages mais peu approfondies . L'orateur
fait l'élogedes loix romaines & leur attribuela
ſplendeurdela république. Mais les
moeurs auſtères des citoyens contribuèrent
encore plus que leur légiflation à cimenter
leur puiſſlance. Les loix que la république
avoit empruntées des Grecs &des
autres peuples paroiſfoient même contraires
à l'eſprit de cette république . Ces
loix d'ailleurs ouvroient la porte à l'uſure ,
compromettoient les fortunes en opprimant
les débiteurs, favoriſoientledivorce
& ſemblaient encourager l'abus de la
puiſſance paternelle ; mais les bonnes
moeurs ſuppléèrent à l'inſuffiſance de ces
loix & corrigèrent les mauvaiſes. La
république étoit ſi convaincue de l'efficacité
des bonnes moeurs , que quand elle
ſe trouvoit dans un péril éminent , elle
faifoit taire les loix & s'abandonnoit à
la ſeule conduite d'un citoyen vertueux .
M. Trouffel , dans ce même diſcours ,
obſerve que les plus belles loix romaines
parurent lorſque l'empire étoit dans ſa
FEVRIER. 1773 . 79
décadence. « Tel , continue l'auteur , un
» vieux arbre dont les fibres ſont mieux
>>diſpoſées à recevoir la sève , produit ſur
>>fon déclin des fruits plus délicieux que
>> dans le tems de ſa première vigueur. »
Nous n'examinerons point ſi cette comparaiſon
eſt juſte & bien placée ; mais il
nous ſemble qu'il auroit été plus fatiffaiſant
pour le lecteur , qu'aulieu de cette
comparaiſon qui ne lui apprend rien , on
lui eût développé cet axiome de politique,
qu'à meſure que les moeurs d'un peuple ſe
corrompent, il eſt néceſſaire d'y ſuppléer
par une légiflation plus parfaite.
Histoire naturelle de Pline , traduite en
françois avec le texte latin , rétablie
d'après les meilleures leçons manufcrites
accompagnées de notes critiques
pour l'éclairciſſement du texte, &d'obſervations
ſur les connoiſſances des
Anciens comparées avec les découvertes
des Modernes ; tome sº. in 4°. А
Paris , chez la Ve, Deſaint , libraire ,
rue du Foin près la rue St Jacques.
:
Ce grand ouvrage , le plus grand peutêtre
en ce genre qu'un homme ſeul ait ofé
entreprendre , ſe continue avec rapidité
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
&avec ſuccès. M. Poinfinet de Sivry ap .
porte la même critique , la même ſagacité
,les mêmes ſoins pour épurer le texte
original des fautes & des altérations des
copiſtes , pour donner une traduction
élégante du Naturaliſte latin , &pour expliquer
dans des notes ſavantes les difficultés
du texte. Ce cinquième volume
eſt très- intéreſfant. On y reconnoît toajours
le génie de Pline qui fait embellir
les moindres détails ; ce volume renferme
les livres 13 , 14 , 15 & 16. Nous
nous attacherons à citer préférablement
les chofes inſtructives .
Dans le treizième livre il eſt queſtion
des parfums & de pluſieurs eſpèces d'ar
bres. Les parfums ſont compoſés de deux
choſes ; ſçavoir , des odeurs qui en font
le corps , & des huiles qui en font l'affai.
fonnement. Il y entre un troiſième élément
qui eſt la couleur , mais dont pluſieurs
ſe mettent peu en peine.
A Les plus exacts Naturaliſtes diſent que
dans toutes forres d'arbres, ou plutôt dans
toutes fortes de plantes , & même dans
les herbes il y a ſexe mafculin & ſexe féminin.
Mais il n'y a point d'arbre où la
différence des ſexes ſoit plus ſenſible
que dans les palmiers, Le mâle produit .
:
FEVRIER. 1773. 81
ſes fleurs dans des enveloppes ; la fémelle
ne produit point de fleurs , mais feulement
des bourgeons qui reſſemblent à des
épis.
Pline traite dans ce même livre des
différentes fortes de papiers. Les bandes
les plus proches du coeur de l'arbriffeau ,
c'eſt à dire les plus intérieures , font auffi
les meilleures ; enfuite les autres diminuent
de bonté, à meſure qu'elles approchentdavantage
de l'écorce extérieure .
Toutes les différentes fortes de papier
fe font ſur une table que l'on a ſoin de
mouiller auparavant avec de l'eau du Nil ,
car comme cette eau eſt trouble , elle tient
lieu de colle. On prend des bandes de
papiers auſſi longues qu'on a pu les avoir ,
&les ayant rognées par les deux bouts ,
on les étend exactement ſur la table l'une
à côté de l'autre. Sur ces premières bandes
on en étend d'autres tranſverſale .
ment , ce qui forme un double rang de
bandes duquel eſt compoſée chaque feuil.
le de papier. On met enſuire les feuilles
à la preffe : & après les avoir fait fécher
au foleil , on les aſſemble l'une fur l'autre
pour en former ce qu'on appelle la main
de papier.
Lorſque le papier eſt rude on le polit
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
4
avec une dent ou avec une coquille : mais
alors l'écriture n'y dure pas ſi long- tems ;
car ce papier liflé ne prend pas ſi bien
l'encre , il eſt ſeulement plus luifant. Souvent
auſſi il arrive que le papier reſſorte
quand on écrit , parce qu'on lui a donné
mal-à-propos ou en trop grande quantité
l'eau qui lui fert de colle.
On ſe ſert auſſi d'une autre manière
de faire le papier. Elle conſiſte à employer
de la colle ordinaire qui eſt préparée avec
la fleur de farine bouillie dans l'eau & un
peude vinaigre , car la colle forte & celle
qui ſe faitde gomme ne ſont pas de longue
durée. Ceux qui veulent avoir un papier
encore meilleur , font bouillir dans de
l'eau une certaine quantité de pain levé
qui ſoit tendre & ils coulent cette eau .
Ils obtiennent par ce moyen une colle
très - légère qui occupe très peu de
place entre les deux couches de bandes
dont le papier eſt compoſé ,& celui qu'on
fait de cette manière , eſt plus uni qu'une
toile de lin. Le papier étant collé , on
l'amincit en le battant avec le marteau :
enfuite on le colle de nouveau , & après
l'avoir mis à la preſſe pour le dérider
on le bat de rechef avec le marteau pour
l'étendre & le rendre plus uni.
د
FEVRIER. 1773 . 83
Le cytiſe eſt un arbriſſeau. Ariſtomaque
d'Athènes en fait les plus grands éloges ,
le recommandant ſingulièrement pour la
nourriture des brebis & auſſi pour celle
des porcs quand il eſt ſec. Il dit qu'un
arpent de terre planté de cytiſe , encore
que le fonds ne ſoit pas des meilleurs ,
rendra bien chaque année mille ſeſterces
à ſon maître. Il n'y a point de pâture qui
faſſe avoir plus de lait ni de meilleur
lait. En outre cette plante , de quelque
manière qu'on l'emploie , eſt un très-bon
remède pour les maladies du bétail. Le
même Ariſtomaque recommande aux
nourrices qui n'ont pas de lait de prendre
du cytiſe ſec , de le faire bouillir dans
l'eau & boire cette décoction avec du vin .
Il ajoute que les enfans en feront plus
grands & plus forts. Il veut qu'on donne
du cytiſe verd aux poules , & s'il n'y en
a que de ſec , qu'on le faſſe tremper dans
l'eau . Le même auteur & Démocrite
affurent que par-tout où il y a du cytiſe
jamais les abeilles ne manqueront. Outre
ces excellentes propriétés , il eſt à obferver
que rien au monde n'eſt de moindre
dépenſe qué le cytiſe .
Il eſt queſtion , dans le quatorzième
livre , des vignes & des différens vins.
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE,
Voici une partie de l'exorde de ce
livre.
Qui ne croiroitque l'étendue de l'empire
romain ayantproduit , entre les différentes
parties de l'univers à la ſuite d'une heureuſe
paix , une communication , un commerce
, une ſociété plus étendue , les
hommes ont profité de ces avantages
commed'un précieux moyen de s'inſtruire,
&que toutes les choſes qui auparavant
étoient inconnues , ſont par- là devenues
d'un uſage commun & ordinaire ? Cependant
beaucoup de ces nations ont péri
malgré l'attention des anciens à nous les
tranſmettre , ce qui montre combien
ceux- ci ont été plus laborieux que nous ,
ou plus heureux dans leurs recherches.
Aufſi il y a déjà plus de mille ans qu'Héſiode
, qui vivoit vers l'époque de la naiffance
même des lettres , donna des précepres
d'agriculture en grec ; pluſieurs
autres l'ont imité dans la fuite: ce qui nous
a produit une augmentation de travail ;
car il faut que nous recherchions nonſeulementles
dernières découvertes , mais
encore celles qu'ont fait les anciens , &,
dont la négligence des hommes a fait
perdre le ſouvenir. On ne fauroit alléguer
d'autres cauſes de cette indolence
FEVRIER . 1773 . 85
que les cauſes générales des révolutions
qui arrivent dans l'univers. En effet ,
d'autres coutumes ſont établies , d'autres
objets occupent maintenant les eſprits
des hommes , & l'on ne s'applique plus
guèrequ'aux moyensd'amaſſerdu bien&c.
La culture des vignes eſt traitée avec
beaucoup d'étendue & d'attention dans
Pline &dans les notes de fon traducteur
& commentateur : ainſi l'art ancien &
l'art moderne font rapprochés & comparés
dans cet ouvrage : & la nature antique
y eſt rajeunie par l'expérience & les
travaux de notre induſtrie .
Pline parle des arbres fruitiers dans le
quinzième livre , & des arbres foreſtiers
dans le ſeizième. Le début de ce dernier
livre eſt remarquable .
Chez les peuples appelés grands &
petits Cauques , dans le nord , l'océan franchiflant
fes bords deux fois chaque jour ,
ſe répand avec une impétuoſité ſurpre.
nante , & couvre de ſes eaux une immenfe
étenduede pays , en forte qu'on ne fauroit
dire fi cette contrée eſt terre ou mer. Les
peuples infortunés qui l'habirent placent.
leurs cabanes ſur des hauteurs naturelles
ou ſurdes éminences artificielles juſqu'au
fommet defquelles ils ont reconnu que
86 MERCURE DE FRANCE.
les plus hautes marées ne parvenoient
jamais. Lorſque tout le plat pays eſt
inondé , on prendroit les chétives habitations
des Cauques pour des vaiſſeaux
qui voguent en pleine mer ; & quand le
flux eſt retiré , on les prendroit pour des
navires qui ont échoué ſur quelque écueil.
Au reſte ces malheureux s'appliquent à
pécher à l'entour de leurs cabanes & à
tendre des embûches aux poiſſons qui ſe
retirent avec la marée baiſſant , car ils
n'ont ni bétail ni lait pour ſe nourrir
comme en ont leurs voiſins , & ils ne
peuvent pas même chaſſer aux bêtes fauvages
, puiſque dans toute cette contrée
on ne trouveroit pas un ſeul arbriffeau.
Les filets dont ils prennent les poiſſons ne
font faits qu'avec les herbes & les joncs
des marais. Ils façonnent à la main des
mottes de terre qu'ils font ſécher au vent
plutôt qu'au ſoleil ; & avec cette terre
ainſi ſéchée ils cuiſent leur nourriture &
ſe dégélent ou plutôt ſe rotiſſent les entrailles
ſaiſies & priſes en glaçons par
l'âpreté de la biſe. Ils n'ont pour toute
boiſſonquede l'eau de pluie qu'ils gardent
dans des mares à l'entrée de leurs maifons.
Ces peuples cependant, s'il leur arrive
d'être ſubjugués par les Romains , ne
FEVRIER . 1773 . 87
manquent pas de crier à la ſervitude .
Paſſons leur cette manière de penſer.
Croyons avec eux qu'en les dérobant à
notre domination la fortune les épargne ,
mais convenons qu'elle les épargne à leur
grand détriment .
Pline entre dans les plus grands détails
des objets qui appartiennent au règne végétal
, & par- tout on trouve le naturaliſte
ſavant & le philoſophe profond. S'il
donne quelquefois dans des erreurs , elles
ne font pas de lui , mais de ſon tems ; &
ſon traducteur attentif a ſoin de lui op.
poſer les vérités découvertes de nos jours.
Compotizioni Theatrali Moderne , tradotte
da Elisabetta Caminer , tomo 1 & 2 .
Venezia 1772 .
La célèbre Elifabeth Caminer a reçu
de la nature les graces qui plaiſent , &
les qualités de l'eſprit & du coeur qui font
aimer. Elle eſt jeune , belle , très-fpirituelle
, & fort ſtudieuſe . Elle eſt fille d'un
libraire de Venise ; elle vient d'époufer
un docteur renommé à Padoue qui aime
les lettres , & qui la ſoutiendra dans ſon
goût pour la littérature. On publie à
Veniſe deux volumes in 8 °. des traduc
88 MERCURE DE FRANCE.
tions qu'elle a faites en italien de pluſieurs
drames françois modernes.
Elle a mis dans une proſe italienne ,
qui paſſe pour être élégante , exacte &
facile , Olinde & Sophronie , drame en
cinq actes de M. Mercier. Euphémie ou
le Triomphe de la Religion , drame de
M. d'Arnaud. Le Mariage Interrompu ,
comédie en trois actes en vers de M. Cailhava.
Le Fabriquant de Londres , drame
en cinq actes en proſe de M. Fenouillot
de Falbaire . Le Bourru Bienfaisant , comédie
en trois actes en proſe de M.Goldoni
. L'Amour Filial , drame en cinq
actes en vers de M. Fenouillot de Falbaire .
Gabriellede Vergy, tragédie en cinq actes
& en vers de M. de Belloy .
Lettres d'Elle & de Lui , par une Dame
de la Cour ,&qui n'eſt pas d'une académie
, in- 12 . Prix , 24 f. A Paris , chez
Lacombe , libraire , rue Chriſtine.
Une femme qui de fon mari parvient
à faire un amant,&de ſon amant un ami
fincère && vertueux , eſt un phénomène
moral que l'on aura de la peine à croire ,
mais qui cependant a exifté , ſi l'on s'en
rapporte aux lettres que nous venons d'annoncer.
Ces lettres font écrites avecbeau
FEVRIER. 1773 . 89
coup de graces&de légereté. On pourra
d'ailleurs prendre plaifir à voir une jolie
femme emprunter le jargon du jour pour
mieux harceler la fatuité d'un jeune Marquis
( au fort duquel elle s'intéreſſe ,) qui
ne manque pas de bon fens , & n'adopte
que par air le ton de ceux que l'on appelle
aujourd'hui dans le monde des hommes
aimables, parce qu'ils diſentagréablement
des riens , ſe permettent une volubilité
de propos qui font rire les foux& déconcertent
les gens honnêtes ou timides , &
s'inquiétent peu s'ils nuiſent,pourvu qu'ils
amuſent.
LeComtede * * feconde ici ſafemme
dans le deſſein qu'elle a formé de convertir
l'amour du Marquis en une bonne
& fincère amitié. On aura peut-être de
la peine à concevoir qu'un mari puiſſe
être exempt de jalouſie , & partager de
bonne foi le tendre ſentiment qu'on a
pour ſa femme. Mais un ſentiment honnête
eſt il capable de cauſer une mauvaiſe
honte ? Pour mettre le lecteur plus à
portée de juger du ton qui règne dans
ces lettres & lui faire connoître le but
moral de ce roman , nous rapporterons ,
d'après la lettre même de l'amant , l'entretien
que le mari eut avec lui. Vous
وه MERCURE DE FRANCE.
diffimulez , Marquis. Que fert , dires-
>> moi , de jouer un rôle quand je vous
> donne ſi bien l'exemple de la franchiſe ?
» Ce n'eſt point avec cette froideur-là
» qu'on partage les alarmes de ſon ami ;
» vous devez en reſſentir de perſonnelles ,
>> hélas ! Vous en coûteroit- il davantage
fur tout étant ود d'entrer dans ma peine ,
911
» de la même nature que la vôtre ? Soyez
>> plus vrai , mon cher Marquis , la Com-
>> teſſe ne mérite pas qu'on dégrade les
>> ſentimens qu'on a pour elle au point
>> de les déguifer. Je l'avouerai pourtant
» à ma confufion , je ne lui ai point tou-
>> jours rendu la justice qu'elle méritoit à
» cet égard comme à tant d'autres. Je
>>prétends que ma ſincérité m'attire votre
>> confiance. Enivré des erreurs du ſiècle ,
> eſclave timide de ſes travers , comme
>> la plupart des grands , il m'a fallu être
>> la victime du mauvais ton régnant ;
>>>oui , j'aurois cru déroger en accordant
>> à une femme aimable , devenue la
>> mienne , le ſentiment dont elle étoit
> digne & que je jettois à la tête de celles
qui faifoient l'opprobre de ſon ſexe .
C'étoit ma femme en un mot.... II
>> falloit ſacrifier au préjugé à la mode.
>> La Comteſſe , vous le préſumez bien ,
FEVRIER . 1773 . 91
>> ne cherchoit pas à me guérir d'une ma-
>>nie qu'un million d'exemples devoit lui
>>faire enviſager comme incurable. La
>> dignité de ſes ſentimens , les reſſources
>>de ſon eſprit , lui faifoient dédaigner ,
>> mépriſer même ces petits équivalens ,
>> les dédommagemens fubalternes qui
>> viennent s'offrir en foule aux jolies
femmes iſolées. Elle s'amuſoit d'un
>> tourbillon d'adorateurs qui venoient
>>bourdonner à ſes oreilles & les appré-
>> cioit tout ce qu'ils valoient. Vous ſeul
fûtes diftingué , elle vous entreprit , ce
>>ſont ſes propres termes dans lesquels
» je vais pourſuivre. Le bon ſens furna-
>>geoit de tems en tems dans votre eſprit
»& balançoit les extravagances du bon
>>ton ; c'eſt ce qu'elle ſçut démêler à
>> travers l'entortillage dujargon dujour ;
>> en un mot , vous n'étiez fat que par
» air , tout comme j'étois mauvais
» mari par mode. Il falloit entrer dans
>> vos ridicules , flatter vos erreurs ,
>> parler votre jargon , pour vous amener
>>par une gradation ſenſible où elle vous
>>>attendoit. Vous ne vous en êtes pas
» méfié , auſſi y êtes-vous enfin arrivé ,
>> du moins c'eſt ce dont nous nous Aar-
>>tonstous. Mais une choſe inconcevable,
92
MERCURE DE FRANCE.
> c'eſt qu'elle prétendoit faire de vous un
> être par excellence pour me donner un
>> exemple fublime dont je ſerois moi-
» même frappé ; je vous fais juge ſi elle
n y a réufli. Une catastrophe imprévue a
>> précipité l'heureux dénouement préparé
» & concerté avec tant d'art. L'objet de
>>ſon voyage , le danger où ſes jours ont
» été expoſés , mon entrevue avec elle
>> dans ces momens où l'éloquence du
> coeur tonne avec tant de ſuccès , voilà
> ce qui m'a ouvert les yeux fur un mé-
>>rite dont je n'avois pas même d'idée.
» Pour la première fois de ma vie ,
>>en formant des voeux pour elle , j'en
>>faifois pour ma félicité , auffi n'ai-je
>>pas été long-tems à en fentir tout le
>> prix. Son premier aveu fut celui des
>>fentimens que vous lui avez inſpirés;
>>elle me força , que dis je ? je me fis
>>une gloire de les admirer , d'y applau
'« dir , trop heureux de me fentir digne
>> de les partager ; je m'en priſois davan-
>>tage .... Enfin dès cet inſtant j'ai éprouvé
» le beſoin d'un digne ami , & ce bon-
>> heur c'eſt de ſa main que je letiens.Ne
» démentez donc point un eſpoir auffi
>> doux, fondé avec tantdedifcernement .»
LeMarquis accepta cette touchante &
FEVRIER . 1773 . 93
délicieuſe amitié qui lui étoit ſi généreuſement
offerte , & qui eſt bien plus capable
de faire notre bonheur que cette faillie
des ſens qu'on nomme amour .
On prétend , ſuivant une note placée
à la fin de ces lettres , que nos deux phénomènes
en amitié brilièrent encore quelques
mois dans une ſphère un peu retirée
du fracas de la Cour ; mais l'on ajoute
que la Comteſle même maria le Marquis ,
& qu'à fon tour il fut un très bon mari .
De mauvais plaifans concluent de- là que
la Comteffe la première ſe ſentit la plus
foible , & qu'elle ne trouva pas de meil
leur moyen pour ſe tirer d'embarras .
L'éditeur, de qui eſt cette note,avoue que
cela peut être.
Discoursfur lesMoeurs , prononcé au Parlement
de Grenoble , en 1769 , parM.
Servan , ancien avocat - général de ce
parlement ; in-8°. avec figures. Prix ,
1 liv. 4 f. A Lyon , chez Grabit ; & à
Paris , chez Durand neveu , tue Ga
lande.
:
2
«Les loix humaines &pofitives ne rè
glent de l'homme que les actions principales
, qui portent de grandes atteintes à
l'ordre politique & civil. Vous avez re
24 MERCURE DE FRANCE .
connu des ſupérieurs & vous refuſez d'obéir;
les loix politiques vont fixer les règlesdu
commandement &de l'obéiffance:
vous croyez un Dieu , & vous refuſez
d'obéir ; les loix religieuſes vous preſcriront
un culte : vous avez des concitoyens,
&vous attaquez leur fortune & leur repos;
les loix civiles vous forceront d'être
paiſibles&juftes .Ces actions eſſentielles ,
ces ſaillies des paſſions qui s'élèvent du
fondde la vie commune ſontde l'empire
des loix , le reſte eſt de celui des moeurs :
les loix enregiſtrent nos actions publiques
pour en rendre témoignage au Public ;
elles conduiſent l'homme au temple , au
ſénat , dans les places , dans les palais ,
dans les camps; mais elles le laiſſent à
la porte de ſa maiſon; & c'eſt-là qu'il
rentre ſous le règne des moeurs; c'eſt-là
que la nature l'attend pour le dépouiller
des inſtitutions ſociales; c'eſt-là que le
citoyen , le magiſtrat , le monarque n'eſt
plus enfin qu'un homme. Le monarque
eſt un pere qui commande à ſes enfans ,
&les ſujets font des enfans qui l'aiment
&lui obéiſſent ; les concitoyens font des
freres , des époux qui ſe chériſſent ; la patrie
, c'eſt la famille ; c'eſt-là qu'au tumulte
civil ſuccède tout-à-coup le filence
20
FEVRIER . 1773 . 95
domeſtique ; le coeur humain ceffe d'être.
agité de ces mouvemens impétueux qui
donnent à la vertu même le caractère de
la paſſion ; rendu à lui même , il laiſſe
couler ſes ſentimens doux & paiſibles fur
le penchant uniforme de la nature. ». !
«C'est dans l'obicurité des maiſons
que ſe forment ces grands caractères , ces
fublimes vertus qui font l'éclat & la
félicité des empires . C'eſt à force d'obéir
comme enfant qu'on apprend à obéir
comme ſujet ; c'eſt à force de commander
comme père qu'on apprend à commander
comme magiftrat ; c'eſt à force d'aimer
ſes proches qu'on apprend à aimer ſes
concitoyens ; c'eſt là que le coeur s'allouplit
, il ne lui reſte plus qu'à s'étendre.
Non ce n'eſt pas ſur le taux des finances
& le nombre des ſoldats , ce n'est pas fur
les traités& les alliances qu'il faut eſtimer
la force d'un état & le bonheur des hommes
: qu'est- il beſoin de fonder tant de
profondeur ? Cette connoiffance eſt bien
plus ſimple , mettons la main fur les
coeurs , & cherchons ſeulement s'il y a
des moeurs. Les moeurs , voilà les nerfs
du corps politique , le reſte n'en fait que
le volume & le poids ; les pères & les
enfans , les maris & les femmes , les
1
96 MERCURE DE FRANCE.
maîtres & les ferviteurs , voilà les vrais
& grands rapports de la politique : la
plusbelleallianced'un empire c'eſt l'union
des citoyens ; fi les familles font heureuſes
l'état eft heureux comme elles ; fi nous
voulons connoître les hommes qui gouvernent
les états , & juger de la félicité
publique par les miniftres , ne les cherchons
point ailleurs que dans les moeurs :
non , je n'irai point obſerver un Roi fur
un thrône où lui-même s'obſerve , mais
parmi ſes confidens où l'homme livre le
Roi. Ce n'eſt point dans une conférence
de politique que je voudrois voit un
miniſtre , mais dans la liberté du commerce,
dansces momens où l'aime marque
les actions d'un coin plus libre & plus
vif: ungrand caractère ſe déploie mieux
dans les murs domeſtiques que dans les
affemblées publiques ; & ces mouvemens
extraordinaires d'une ame fofte , dont
tous les refforts font tendus par la paſſion ,
m'inſtruiſent moins que la démarche aiſée
&naturelle qu'elle prend fans contrainte
dans la paix domeſtique. Caton au ſénat
inculpantCéfar & terrible à Catilina , me
paroît bien plus grand quandj'ai vu Caton
fage économe dans ſa maiſon. La patience
deSocrate avecXantipe m'annonce bien
fon
FEVRIER. 1773 . 97
fon courage devant l'aréopage ; & quand
Scipion fort de jouer avec Lælius , fon
dédain magnanime pour un peuple ingrat
qui l'accuſe , me frappe davantage. Ecoutez
Epaminondas après la bataille de
Leuctres ; ce qu'il aime le mieux , dit- il ,
de ſa victoire , c'eſt de l'avoir remportée
du vivant de ſon père & de ſa mère :
combien ce motde l'homme élève le héros!
ou plutôt le tendre fils de Polymnis ,
eſt bien plus grand que le vainqueur
Epaminondas . Une grande ame n'eſt pas
une ame toujours haute ; c'eſt celle qui ſe
proportionne à tous les objets , & fi je
puis ainſi dire , la grande ame eſt une
ame à tous les biais. Où connoiſſez vous,
mieux le grand Henri, dans le vainqueur
de Coutras & d'Ivri , ou dans le coeur
fublime & tendre qui relève Sulli avec
générofité,pour l'embraſſer avec tendreſſe?
Le plus grand Turenne n'eſt pas dans les
camps , il eſt dans ſa maiſon ; L'hopital
eſt à Vignai , & Dagueſſeau à Fresnes ;
c'eſt là que leur vie privée eſt le plus beau
témoignage de leur vie publique. Les
moeurs de Sulli font la vive image de
fes grands talens & de ſes vertus encore
plusgrandes>.>>>

:
«Combien nous nous trompons dans
E
98 MERCURE'DE FRANCE.
tueux
nos vaines recherches ! Pénibles volupnous
faiſons du bonheur une
grande machine , & le bonheur n'eſt
qu'un ſentinent : nous nous fuyons dans
nos vaſtes cités , dans nos places publi.
ques , dans nos ſpectacles , & nous courons
en inſenſés implorer par - tout du
fecours contre nous-mêmes ; nous nous
demandons avec impatience le plaiſir les
uns aux autres , comme ſi nous en étions
les mutuels taviſſeurs. L'animal le plus
féroce revient le ſoir à ſa caverne d'un
pas paiſible & gai ,& nous , fugitifs malheureux
, nous pâliffons à la vue de notre
maiſon , comme un homme égaré à l'afpect
imprévu d'une ville ennemie. Ah!
nous ne connoiffons pas les vrais plaiſirs ,
les plaifirs des moeurs ; nous n'avons
point d'idée de la révolution délicieuſe
qui ſe paſſedans le coeurd'unbon citoyen,
d'un homine vertueux , toutes les fois
qu'il rentre dans ſa maiſon , lorſqu'il ſe
dit à lui- même : « Il eſt nuit , & j'ai
> travaillé tout le jour pour ma patrie &
>> pour mes devoirs ; mais voici le mo-
» ment où je vais être payé de tout : je
» vais retrouver ma femme , mes enfans ,
» ma famille. A ces noms chers & facrés
❤je ſens treffaillir tout mon coeurr , mes
FEVRIER. 1773. 99
» pieds m'entraînent où mon âme eſt
» déjà ; je vais me réunir à moi même ;
>>tous m'aiment , tous m'attendent , &
" je ſuis fûr que déjà vingt fois mes en-
"
fans ont interrompu leurs jeux innocens
> pour demander à leur mère avec inquié.
» tude ſi leur père tarderoit encore long.
» tems : à peine ils me verront que je
» n'entendrai qu'un cri de joie ; tous
>>leurs regards, toutes leurs careſſes feront
>> pour moi , & je leur prodiguerai toutes
» les miennes ; je les ferrerai dans mes
»bras tous enſemble , tous l'un après
■ l'autre : affis à la même table,ſans doute
» ils me demanderont compte de ma
journée , & tout mon coeur leur fera
>> ouvert : qu'ai je à leur cacher ? Je leur
»dirai ma joie & mes chagrins : quel
>>plaiſir de les voir ſuſpendre leur repas ,
» les yeux attachés ſur les miens , m'é-
> couter avidement , pâlir à ma moindre
>> peine , & s'entreregarder en ſouriant à
>> mes moindres plaiſirs , quelquefois
>>m'interrompre par tendreſſe , & fe
>>retenir auſſi - tôt par reſpect , m'écouter
>> encore quand je me fuis tu, attendant ,
>>dans un long filence , & je n'ai plus rien
» à leur apprendre de moi : un de mes
>>fignes, un coup-d'oeil , un ſouris fera le
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
>> ſignal de quelques jeux où je ſerai pris
>>pour témoin , pour confeil , pour arbi-
>> tre , & toujours pour leur père ; & que
>> manquera- t- il enfin à mon bonheur s'il
>> m'eſt permis de terminer dans les bras
>> de l'amour une journée toute conſacrée
» à la vertu ? »
L'orateur dans ce diſcours dont nous
venons d'extraire ces différens morceaux ,
après nous avoir , par la peinture la plus
vraie & la plus touchante des bonnes
moeurs , fait regretter de ne plus vivre
ſous leur empire , développe un des
moyens les plus efficaces pour rendre à
un peuple les bonnes moeurs qu'il a perdues.
Ce moyen , ſi notre luxe , notre
goût pour la diffipation & les plaiſirs
bruyans , notre attachement à mille petites
commodités que notre molleſſe a transformées
en beſoins, ne le rendoit impraticable
, feroit d'obliger tous les propriétaires
à vivre dans leurs terres. Ces propriétaires
rendroient alors à la terre la
ſubſiſtance qu'ils dévorent dans la capitale.
Ils changeroient en moiſſon précieuſe
dans nos campagnes ce qui n'eſt
pour elles qu'un poiſon funeſte dans nos
villes. Ces arts frivoles , qui employent
leur fatal génie à créer de faux goûts &
FEVRIER . 1773 . ΙΟΙ
,
de nouveaux deſirs , ſe rangeroient vers
Pusite, vada moins ils tourneroient leurs
offres ſéduiſantes du côté de nos ennemis
étrangers. La Cour , ſurchargée de ces
témoins oiſifs qui viennent la conſidérer
ſans l'orner , de ces ſolliciteurs dangereux,
qui viennent fatiguer la Juſtice par l'importunité
; cette Cour où tout doit reffentir
& imiter la majeſté du Prince
ſeroit purgée de tout ce qui l'obſcurcit
&lagêne. Elle ne verroit que des hommes
utiles aux beſoins du Monarque , à fon
éclat , à ſes fonctions auguſtes . Ce flux
continuel , qui depuis pluſieurs ſiècles ,
roule ſans ceſſe nos provinces vers la
capitale , ſeroit enfin ſuivi d'un reflux
heureux qui ramèneroit tout à ſa place.
Quand les hommes feront ainſi remis &
diſpoſés ſur le terrein , ils ne formeront
plus ces maſſes informes jetées çà & là, à
de grandes diſtances voides dans l'état ,
fans union entre elles ni dans leurs propres
parties . L'état au contraire ne ſerait
plus qu'un tout , où tous les mouvemens ,
toutes les forces ſe répondroient pour un
ſeul but. Les grands propriétaires attachés
à leur patrimoine , en feraient l'objet de
leurs foins & peut-être de leur paſſion .
L'avarice même deviendrait utile , parce
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
qu'elle n'exerceroit plus fon uſure que
fur la terre ; ufure , la ſeule légitima &
la moins trompée , car jamais la terre n'a
fruſtré le créancier qui a ſu lui prêter
un peu pour en exiger beaucoup. Si les
propriétaires follicitoient les bras en faveur
de l'agriculture ,l'heureufe concurrence
rehaufferoit les ſalaires , ranimeroit
les forces & le courage du travailleur indigent
; du moment qu'il ſe verroit recherché
, il ſe ſentiroit homme , & ne
feroit plus à l'Etat l'affront de lui demandu
pain la bêche à la main. Des propriétaires
plus abondants dédommageroient
bientôt ceux qui auroient avancé
leurs peines ou leur fortune , & ces riches
•ſuccès enflammeroient pour de nouveaux .
La vigueur des arts néceſſaires ſerepandroit
inſenſiblement ſur les arts de l'aifance , &
deceux- ci ſur les arts d'agrémens. C'eſt
alors que le laboureur , après avoir rempli
de ſa nouvelle fortune toute l'étendue de la
néceſſité , la laiſſeroit un peu déborder
fur la commodité. On vetroit peut être
réaliſer l'eſpérance de cet aimable , de
ce divin Henri , de cet homme Roi , qui
vouloit voir ſur la table du laboureur les
alimens aujourd'hui refervés pour celui
du riche; combien ce voeu fublime étoit
FEVRIER . 1773 . 103
juſte? Ah ! s'il faut accorder aux hommes
desboillons fortifiantes&des nourritures
agréables , eſt - ce à ceux en qui l'oiſiveté
les change en poifon , ou bien à ceux
dont le robufle exercice les tourne en
forces utiles ?
*Almanach des Muses , 1773 , in 12. br .
24 fols . A Paris , chez Delalain , libraire
, rue de la Comédie Françoiſe.
C'eſt le neuvième volume de cette collection.
Le libraire vend le recueil
complet br. 10 liv. 16 f. & imprinté
fur papier de Hollande , 27 1 .
Le ſuccès de cette collection annuelle
ſemble aſſuré. Il eſt également commode
& agréable de réunir à peu de frais dans
un petit volume un certain nombre de
pièces fugitives qui ne font pas toutes
légères , mais qu'on lit légérement , en
s'arrêtant à celles qui méritent d'être diftinguées.
Ce n'eſt point la faute du rédacteur
, 6 tout ce qu'il recueille n'eſt
pas bon. Une année ne peut pas fournir
un bon volume de poëfies de ce genre :
d'ailleurs s'il recherche avec empreffe-
* Article de M. de la Harpe.
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
ment ce qui échappe à la plume des
écrivains , dont le nom fait honneur à
l'Almanach des Muſes , d'un autre côté
il accueille avec complaiſance ceux qui
ſe tiennent honorés d'y avoir une place.
Il ne peut guère en refuſer une à ſes
amis , ni furtout à lui-même , & ni lui
ni ſes amis ne font obligés de ſavoir
écrire.
Il eſt vrai qu'un journaliſte a dit de ce
recueil qu'il n'y avoit pasune ſeule pièce
qui ne fût au moins paffable. Mais il eſt
vrai auſſi qu'il y en avoit de ſa compofition
, une , par exemple, fur la nature&
l'art , où il n'y avoit ni art ni nature , &
où se trouvoient ces deux vers qui méritent
d'être cités.
Qui fuit la nature à la piſte ,
Ne ſera jamais qu'un copiſte.
Ces vers qui reſſemblent parfaitement
àces deviſes qu'on trouve dans des boëtes
de paille ou fur des écrans, prouvent ce
qu'a dit depuis leur auteur , que s'il
vouloit s'en donner la peine , il ferait des
vers beaucoup mieux que ceux qu'il critique.
Nous pourrions citer auſſi , comme
une preuve du bon goût & du jugement
fûr , dont l'entrepreneur de l'Almanach
FEVRIER. 1773. 105
des Muſes s'eſt ſouvent félicité , ces vers
remarquables que des curieux ont retenus
.
Mais depuis que mon cerveaufume ,
Frappé de tragiques vapeurs ,
Depuis qu'agité de fureurs
Comme la Sybille de Cume ,
Laplus pleureuſe des neuf ſoeurs
De ſon poignard taille ma plume , &c.
i
On ne trouve dans l'Almanach de
cette année aucuns vers de cette force , &
les gens qui aiment à rire feront bien
trompés , car il n'y a plus de notes. Nous
avions conſeillé le plus doucement du
monde au ſecrétaire des Muſes de retrancher
ſes petites remarques , quelque plaifantes
qu'elles fuſſent. Il a répondu à cet
avis par dix pages de groſſes injures , &
a fini par fupprimer ſes notes. On n'en
eſpérait pas tant.
,
C'eſt toujours M. de Voltaire qui tient
la première place dans tous les recueils
& les jeux charmans de ſon génie facile ,
ſe font remarquer davantage à côté de ce s
grands efforts d'eſprit pour faire de petites
piéces.
L'Art dit un jour à la nature :
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
:
Vous n'égalez jamais les oeuvres demes mains.
Vous agiſlez fans choix , vous marchez ſans defſeins;
Que feriez- vous fans ma parure ?
Un teint flétri par vous s'embellit par mon fard.
C'eſt moi quí d'une prude arrange la ſageſle.
Aux coquettes beautés j'inſpire la fineſſe.
Je conduis ſous mon étendart
Et les beaux eſprits & les belles.
J'ai ſeul dicté ſans vous les vers de Fontenelles ,
Et les fables du ſieur Houdart .
Ainfi , belle Duffé , l'Art ſe croyait le maître ,
Et le monde à fon char paroiſſait s'attacher;
Mais la nature vous fit naître ,
Et l'art confus s'alla cacher.
Voilà le modèle & la perfection de
ce genre. Il eſt impoſſible de réunir plus
d'eſprit , de grace &d'imagination .
On trouve des traits d'une ironie fine
& piquante dans la piéce intituléee mon
réveil, adreſſée par M. Dorat à celui qui
a pris le nom de Boileau , mais non pas
ſon ſtyle , pour donner de ſi belles leçons
à M. de Voltaire .
Tenez , foyons vrais ; moi je pente,
Quoiqu'exprès vous n'en difiez rien ,
Que Voltaire pourrait fort bien
FEVRIER . 1773. 107
Etre un auteur plein d'éloquence.
Brutus ſurvit à trente hivers ;
Un tel argument perfuade.
Même après avoir lû vos vers ,
On goûte encor la Henriade.
Modérez - vous ; car je fuis prêt ,
Ponr peu que l'on me contrarie ,
D'adorer Agnès en ſecret ,
D'aimer Zaïre à la folie ,
Et de ſoupçonner du génie
Dans vingt ſcènes de Mahomet.
Faut il tout riſquer & tout dire ?
J'en ſuis confus , mais , entre nous ,
Je trouve que l'auteur d'Alzire
Répand même dans la ſatyre
Plus de grace &de ſel que vous.
De très- jolis vers de M. l'Abbé Porquet
à un homme qui a la manie de ſe
plaindre de ſon fort , paraîtront encore
plus heureux à ceux qui connaîtront l'otiginal
du portrait.
Tous les malheurs des gens heureux ,
J'en conviens , affiégent ta vie.
Cependant ſouffre qu'on t'envie ,
Et plains- toi , puiſque tu le veux.
Le Ciel te prodigua tous les défauts qu'on aime;
Tu n'as que les vertus qu'on pardonne aifément.
Evj
10S MERCURE DE FRANCE .
Ta gaîté, tes bons mots , tes ridicules même
Nous charment preſque également.
Bel eſprit à la cour & commère à la ville ,
Qui comme toi d'un air agréable & facile
Sait occuper autrui de ſon oiſiveté,
Minauder , diſcuter , compoſer vers ou proſe ,
Et néceflaire enfin par la frivolité ,
Par des riens valoir quelque choſe ?.
Supprime donc des pleurs qu'on eſluie en riants
D'un homme tout entier oſe montrer l'étoffe .
Atout l'eſprit d'un philoſophe
Nejoins plus le coeur d'un enfant.
Voici un couplet de M. de Pezai ,
d'une expreffion douce & intéreſſante..
Sur le fable de ces rives
Nos chiffres par toi tracés ,
Par les ondes fugitives.
Furent bientôt effacés .
Mais cet amoureux emblême ,
Malgré la fragilité ,
Dura plus que l'amour même ,
Qu'il avoit repréſenté.
:
On diftinguera dans ce recueil une
épître de M. Thomas à Madame **. Le
fujet en eſt touchant & digne de ſa plume;
c'eſt à lui qu'il convenait de chanter
la vertus
2.
FEVRIER. 1773. 109
Lorſque le Ciel , pour la feconde fois ,
Vous amenait vers ces ruſtiques toits ;
Lorſqu'à travers les rocs & la bruyère ,
Vos deux chevaux graviſſantdans les monts ,
Apas tardifs traînaient votre litière
Et deſcendoient dans ces affreux vallons ;
Au premier bruit ſemé dans le village ,
Vous avez vû tout ce peuple attendri ,
Par vos bienfaits tout ce peuple nourri ,
Courir , voler ſur votre heureux paflage ,
Femmes , enfans , fortis de leurs foyers ,
Border de loin la cime des rochers ,
Et ſuſpendus au bord du précipice ,
De routes parts l'oeil attaché ſur vous ,
Levant les mains , tombant à deux genoux ,
Se proſterner devant leur bienfaitrice.
Princes & Rois , ah ! foiez-en jaloux .
En vous voyant fi touchante & fi belle ,
Tout ce bon peuple errant au tour de vous ,
Diſait , quoi donc ! n'est - ce qu'une mortelle 2
Un ange , un ange eſt venu parmi nous .
Ils diſaient vrai , &c.
Avant ce tableau pathétique , on trouve
une deſcription du mont d'or qui appartenait
aux pinceaux énergiques de M.
Thomas. Nous devons citer ces beaux
vers.
110 MERCURE DE FRANCE.
Dieu quel aſpect ! cette ſombre verdure ,
D'un deuil affreux attriſtant la nature ,
Ces noirs rochers ſuſpendus dans les airs ,
Ces troncs hideux blanchis par cent hivers ,
Ces longs débris de roches fracaſſées ,
Confulément ſur la terre entaſlées ,
Trente torrens , qui du ſommet des monts ,
Avec fracas précipitant leur onde ,
Sur les rochers tombent à gros bouillons ,
Et dans l'abyme ouvert à longs fillons ,
Preſſent au loin leur courſe vagabonde ,
Cesbois , ces rocs & leur difformité ,
Des monts altiers l'horrible majeſté ,
Tout ce cahos à l'oeil épouvanté
Paraît offrir les ruines d'un monde.
Cemonde hélas ! eſt encore habité.
Il y a de l'eſprit , du naturel & de la
délicateſſe dans la piéce inſtitulée les fou
venirs. Il ſerait à ſouhaiter que l'auteur
n'eût pas entre- mêlé quelques vers d'inégale
meſure au rythme des vers de quatre
pieds , dont l'heureuſe & rapide uniformité
plaît beaucoup à l'oreille dans les
ſujets gracieux.
Lorſque la vieilleſſe peſante
Eft enfin prête à nous ſaiſir ,
Au moment où ſa main tremblante
En nous touchant , a flétri le plaifir ,
FEVRIER. 1773. 11
Dans une erreur qui nous enchante
On veut encor s'entretenir ,
On en parle , l'ame eſt contente ,
On jouit par le ſouvenir.
Le ſouvenir nous récompenfe
Des maux qu'amour nous fait souffrir ;
Il nous conſole dans l'abſence ;
Il embellit par ſa préſence
L'objet qui fait nous attendrir ;
C'eſt l'enfant chéri du plaiſir ,
Et le père de l'eſpérance.
L'aigle & le moucheron , fable de M.
Dorat , eſt à peu près la même pour l'idée
& la morale , que celle de Bocalini fur
les cigales. Mais il y a de très jolis détails
dans la narration .
Sur les hauteurs de l'Apennin
Un vieux Aigle , oiſeau vénérable ,
Goûtait un calme inaltérable ,
Et ſans rivaux & ſans voisin .
A la ſource du jour il puiſait la lumière ;
Il fixait d'un oeil enflammé
Les brillans fillons du tonnerre ,
Dans les nuages comprimé,
Ou rêvait gravement dans ſon nid ſolitaire.
Hélas ! à quoi tient le bonheur !
UnMoucheron naît & bourdonne ,
112 MERCURE DE FRANCE.
Et fon bourdonnement étourdit Monſeigneur.
Il maudit la gent noucheronne
Qui ne fait rien de rien & nargue la grandeur.
Allant , venant , fifflant , l'écervelé s'en donne ;
Agé d'une minute , il eſt déjà barbon ,
Il brave le qu'en dira- t on ,
Et près de ſon alteſſe à tû- tête il fredonne :
Qui ne vit qu'un moment ne peut nuire à per
fonne ,
Et doit vivre du moins comme il lui ſemble bon.
Auſſi fait - il ; il caracolle
Sur le bec du Roi des oiſeaux ,
Le pique à l'oeil &gaîment le déſole ,
Puis orgueilleuſement ſe perche ſur ſondos.
L'Aigle, au lieu de battre de l'aîle ,
Et de prendre ſon vol vers la voûte éternelle ,
Se courrouce mal- à -propos;
Il attaque l'inſecte , il oſe le poursuivre ,
Ouvre ſa large ferre , & , perdant la raifon ,
Atoute ſa rage il ſe livre
Pour étouffer un moucheron
Qui n'avoir plus que deux inſtans à vivre.
Mais la piéce la plus curieuſe du vo-
Inme, eſt unquatrain pour le portrait de
M. Fréron.
Dumauvais goût cenſeur inexorable ,
Del'impoſture il dédaigne les cris,
FEVRIER . 1773 . 113
Sa plume aux écrivains l'a rendu redoutable ,
Et fon coeur cher à ſes amis.
L'auteur de ces quatre vers ne s'eſt
point nommé. Cet excès de modeſtie eſt
fort extraordinaire. Aſſurément quand
on a fait ce quatrain , il faut y mettre
fon nom.
,
Le Secrétaire des Muſes en retranchant
ſes notes , n'a pas pouſſé la docilité
juſqu'à fupprimer les notices de tous
les ouvrages de poëfies qui ont paru dans
l'année. Il faut obſerver que ce mot de
notices est très impropre. Une notice doit
donner une idée ſuccinte du plan & de
l'exécution d'un ouvrage. Les prétendues
notices de l'Almanach des Muſes ſont des
arrêts définitifs énoncés du ton le plus
tranchant , & qui ſe bornent à nous apprendre
l'avis du rédacteur de l'Almanach
fur le mérite des différens ouvrages qu'il
cite , ce qui ne peut manquer d'être trèsinſtructif
& très important.
Il prétend que ces notices ont trouvé
moins de cenfeurs que ſes notes. Le fait
eſt qu'on n'a pas fait beaucoup plus d'attention
auxunes qu'aux autres , & qu'on
s'eſt permis d'en rire également. Mais il
ne faut pas s'attendre qu'elles ſoient fup
114 MERCURE DE FRANCE.
primées. L'Auteur a déjà fait un affez
grand effort en renonçant à ſes notes . On
veut abſolument être quelque choſe. Il
a déjà ſacrifié la moitié de ſon eſprit. Il
défendra l'autre juſqu'à la dernière extrémité.
Effai de Phyfiqueſur leſyſtème du monde ,
dédié à Mgr le Duc de la Vrillière ,
Miniſtre & Secrétaire d'Etat , &c . par
P. B. Deshayes , docteur en médecine ,
médecin de la Maiſon du Roi en furvivance
;
Inventio eft ingenii ;indagatio , phyfica ; ordo ,
Mathesis.
brochure in- 12. A Paris , chez F. Amb .
Didot , aîné , libraire & imprimeur ,
rue Pavée , près du quai des Auguftins.
« Je travaillois ſur la médecine , nous
dit l'auteur dans ſon introduction : des
penſées étrangères vinrent me traverſer ,
» & fufpendirent mon application. J'en
» étois à la diffolution des corps lorſque
» l'imagination me conduiſit à la diviſi-
>>bilité de la matière , au mouvement ,
» &de celui ci dans le ſyſtême du monde.
>>Quoi qu'étonné de l'aberration de mes
FEVRIER. 1773. 115
penſées , je ne voulois point cependant
-les abandonner , & je pris plaifir à les
» fuivre. Comme je me suis autrefois
>>livré à la phyſique , je crus d'abord
>>devoir mes idées aux auteurs que j'avois
» lus dans ce tems là : je les ai parcourus
>> pour m'en aſſurer ; n'y ayant rien trouvé
>> de reſſemblant, j'en fais part au public.
Cet ouvrage eſt diviſé en trois parties.
Dans la première , l'auteur imagine la
construction du monde. Dans la feconde ,
il donne des idées générales de phyſique ,
pour appuyer celles de la conſtruction , &
mener à la troiſième partie , qui expoſe
le ſyſtème du monde , tel que l'auteur
conçoit qu'il peut avoir lieu. Il avoue
qu'il n'a point eu d'autre but , dans cet
ouvrage , que de chercher la cauſe des
mouvemensde la terre . S'il a fait quelques
découvertes , c'a été en travaillant à la
première ; & il y a été conduit par les
raiſonnemens ſuivans : 1º. il n'y a point
de mouvement ſans corps : 2º. il n'y a
point de corps en mouvement ſans cauſe :
3º. il n'y a point de cauſe de mouvement
fans principe : 4º. il n'y a point de principe
de cauſe du mouvement ſans élasticité
: 5º. il n'y a point d'élaſticité ſans
réſiſtance & fans vuide : 6º, il n'y a point
116 MERCURE DE FRANCE.
de réſiſtance ni de vuide ſans corps : 70.
les corps ſont dans le vuide , & le vuide
parmi les cuips. D'après ces principes
l'auteur penſe que , d'une quantité de
vuide répandu & diſtribué dans l'atmofphère
ſolaire , ſuffiſant pour donner lieu
au choc des corps , & le choc à leur élafticité
, il réſulte que le choc , l'élaſticité
des corps & le vuide font principes du
mouvement. " Tout le monde convient ,
>> dit l'auteur , que la terre eſt par- tout
>> environnée d'air. L'expérience nous ap-
>> prend qu'un corps ne ſe meut que par -
>>une cauſe phyſique interne ou externe ,
>> voiſine ou éloignée , mais qui touche
» médiatement ou immédiatement. La
>> cauſe des mouvemens de la terre ne
>> faiſant point partie de la conſtitution
>> propre , en eſt donc diſtinguée . L'air
>> éprouve tant de modifications contra-
>> dictoires dans ſes qualités ſenſibles ,
>> que ſes variations paroiſſent être auffi
>> l'effet d'une cauſe indépendante de ſa
» nature. Où trouver donc ces cauſes ?
>> Dans le ſoleil. » Pour les faire connoître
&les rendre plus frappantes , l'auteur de
cet Eſſai a cru ne pouvoir mieux faire
qued'imaginer la conſtruction du monde.
Par cette invention ou ſuppoſition , il a
FEVRIER. 1773. 117
démontré en quelque forte la nature du
foleil ; la ſtabilité de ſa poſition ; l'impoſſibilité
de diſſipation de ſes parties ;
fon analogie avec l'air ; ſon action intrinſéque
& extrinféque , générale & particulière
; le mouvement de la terre & des
planettes ; la poſition , la perpétuité & la
folidité des parties qui compoſent l'univers
, &c .
Le ſyſtême de l'auteur a droit de plaire
par ſa ſimplicité , la liaiſon & l'enchaînement
de ſes différentes parties , & par la
facilité avec laquelle celui qui l'a adopté
peut rendre raiſon des différens phénomènes
de la nature. Si l'on demande par
exemple à l'auteur la cauſe du Aux &
reflux de la mer , il dira : " Le feu fait
> bouillirl'eau , c'est - à-dire que par degrés
>> l'eau friſſonne , devient ondulante à ſa
>> ſurface , & cherche à s'étendre ; mais ,
>>arrêtée par des bornes , elle s'élève &
>>ſurmonte les bords du vaſe dans lequel
>> elle eſt contenue. Les effets de la cha
» leur ou du fen ſontdonc de la dilater ,
» comme la fraîcheur ou diminution de
>>mouvementdans ſes partieslesrapproche
>> ou occaſionne leurreſſerrement.Je regar-
>> de le ſoleil lancer ſes rayons ſur la furfa-
>> ce des eaux depuis un tropique juſqu'à
118 MERCURE DE FRANCE.
>> l'autre : la matière ſolaire , différem-
» ment du feu ſous un pot ou ſous l'éo-
» lipile , les pénètre par leur ſuperficie ,
>>fait écartement à meſure qu'elle s'y
>> introduit , & foule les eaux vers les
>>poles & en tous ſens. Ce grand phé
>>nomène , qui ne pourroit produire toute
>>la force imaginable , peut être l'effer
>> de la matière ſolaire qui attaque les
>> eaux partie par partie. » On avouera
que cette explication eſt beaucoup plus
ſimple que celles qu'on nous a données
juſqu'à préſent du même phénomène.
Mais comme cette explication , & plufieurs
autres contenues dans cet Eſſai ,
choquent les principes reçus , &qu'elles
font trop générales pour réfoudre toutes
les difficultés qui ſe préſentent , les phyficiens
attendront vraiſemblablement ,
pour porter leur jugement , que l'auteur
de cet Effai ait développé ſon ſyſtème &
en ait donné des preuves plus étendues ,
plusmultipliées. Nous penſons cependant
avec ce phyſicien que lorſque la démonſtration
eſt impraticable ,&que les preuves
manquent à la conviction , l'imagination
peut venir au ſecours , & qu'elle a droit
d'exiger des réflexions avant que de ſe
voir condamner. Les arts & les ſciences
FEVRIER . 1773 . 119
auroient fait peu de chemin vers la vérité
fans l'invention. L'invention n'eſt donc
pas toujours à rejeter , ſur tout lorſque
des connoillances certaines ceffent de nous
éclairer.
Recherches critiques & topographiques fur
la ville de Paris , depuis ſes commencemens
connus juſqu'à préſent , avec
le plan de chaque quartier ; par le ſieur
Jaillot , géographe ordinaire du Roi .
A Paris , chez l'auteur , quai & à côté
des grands Auguſtins ; & chez Aug.
Mart. Lottin aîné , imprimeur libraire,
rue St Jacques ; in 8 ° .
Il a déjà paru cinq cahiers de ces re
cherches : celui que nous annonçons
comprend le quartier du Palais royal ,
borné à l'orient par les rues Froi - manrean
& des bons Enfans exclusivement ;
au ſeptentrion , par la rue Neuve des Petits
Champs auſſi excluſivement; à l'occi .
dent , par les extrémités des fauxbourgs
Saint Honoré & du Roule incluſivement;
& au midi , par les quais depuis le
premier guichet du cô é,de la place de
l'Ecole , auſſi inclstvement : on compte
dans ce quartier quarante fix rues , quatre
culs de- facs , trois places , deux palais ,
-
120 MERCURE DE FRANCE.
1
:
un hôpital , un chapitre , trois égliſes paroiſſiales
, deux couvens d'hommes, trois
couvens & une communauté de filles .
Comme l'auteur cite ſoigneuſement
les ſources où il a puiſé & rectifié beaucoup
d'erreurs qui ſe ſont gliffées dans
les plans de Paris , on doit regarder ſon
ouvrage comme un guide néceffaire à
ceux qui veulent parcourir ces différens
plans & prendre une connoiſſance exacte
de la topographie de Paris. Ce cinquième
cahier eſt précédé d'un plan très étendu ,
très détaillé & très-net où l'on a eu foin
de marquer le plan de la nouvelle
égliſe de la Magdeleine , de la place
de Louis XV , des Champs Eliſées ,
du Colifée , &c.
Tablettes de la Loterie de l'Ecole royale
militaire , ou les comptes-faits, juſqu'à
25 nombres , des ſept façons de s'y intéreſſer
, & des lots qui y correſpondent
; avec une explication détaillée à
laquelle on a joint la deſcription & le
tableau des tirages , & une table qui
indique combien de fois & à quelle
époque chacun des 90 nombres eſt
ſorti; diviſées en rept parties, enſuite
deſquelles on a mis le tableau progreff
FEVRIER . 1773. 121
:
fif des ambes & des ternes , & un exemple
de décompoſition ; vol. in- 12 . petit
format. Prix , I liv. 16 f. broché .
A Paris , chez Quillau , imprimeurlibraire
, rue du Fouare , & Defnos ,
libraire , rue St Jacques , auGlobe & à
la ſphère.
Ces tablettes facilitent les calculs de
ceux qui veulent riſquer des miſes à la
loterie de l'Ecole royale militaire. Elles
préſentent différentes combinaiſons , &
pour ne rien laiſſer à deſirer , indiquent
une méthode pour trouver , ſans poſer
aucun chiffre , le prix d'un billet quelconque
par extrait & ambe ou par ambe
&terne.
On distribue auſſi chez Deſnos l'Onirofcopie
, ou application des ſonges aux
numéros de la loterie de l'Ecole royale
militaire ; tirée de la cabale italienne &
de la ſympathie des nombres , ornée de
jolies figures analogues au ſujet , & de tablettes
de papier compoſé,très-eſſentielles
à cet ouvrage.
Almanach hiſtorique de Marseille , contenant
les éphémerides , calculées ſur fon
méridien& l'état raiſonné de l'Eglife ;
F
122 MERCURE DE FRANCE.
du gouvernement civil &militaire ;
de la marine ; des tribunaux de juſtice ;
de la municipalité ; des académies &
des colléges , & de tout ce qui peut fervir
à donner une notice exacte de ce
qui ſe trouve en cette ville; avec les
noms& les adreſſes des perſonnes conftituées
en dignités , & qui poffédent
des charges , &c . augmenté de pluſieurs
articles nouveaux , pour l'an de grace
1773 .
Maffilia famâ rerum gestarum & abundantia
:
opum & virium gloria virente.
JUSTIN. lib. XLIII.
vol. in- 16 . de 312 pages. AMarſeille,
chez Jean Molly , imprimeur & libraire
au Parc,
Quoique cet almanach regarde particulièrement
les Marſeillois , cependant
comme Marſeille tient un des premiers
rangs parmi les plus grandes villes du
royaume , on pourra être curieux d'avoir
quelques détails fur cette ville,non moins
célèbre par l'étendue & la diverſité de fon
commerce , que par ſon ancienneté , ſes
édifices , les établiſſemens , & les hommes
illuftres qu'elle a produits.
FEVRIER. 1773. 123
Mandement & Instruction Pastorale de
Monseigneur de Montazet , Archevêque
& Comte de Lyon , portant condamnation
d'un Libelle intitulé : Critique
du Catéchiſme du Diocèse de Lyon , en
forme de dialogue , imprimé fans nom
d'Auteur , & fans aucune déſignation
du lieu de l'impreſſion . A Lyon , chez
la Roche , & ſe trouve à Paris , chez la
Veuve Hériſſant , rue S. Jacques in 4°.
137 pages.
Les matières qui font traitées dans cer
excellent ouvrage, ſont étrangères à l'objet
de ce Journal. M. l'Archevêque de
Lyon juſtifie l'enſeignement de fon Catéchiſme
ſur l'obligation de rapporter à
Dieu toutes nos actions , fur les vertus
chrétiennes , ſur la néceſſité d'un commencement
d'amour dans le ſacrement de
pénitence, ſur la différence de deux alliances
& des caracteres qui les diftinguent ,
ſur la grace qui nous fait faire le bien, ſur
ſon efficacité , ſa gratuité , ſa néceſſité ,
fur le facrifice de la Meſſe , ſur la fête de
la Conception de la ſainte Vierge , &
enfin ſur la définition des hérétiques.
Le ſavant & éloquent Prélat diſcute
ces différens objets avec une vigueur &
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
une érudition qui terraſſent ſon adverſaire
, & démontrent juſqu'à l'évidence
l'orthodoxie de ſon Cathéchifme ; il faifit
la méthode que Cicéron employoit fi
heureuſement dans ſes plaidoyers , &
qu'on regarde avec raiſon comme la règle
la plus importante du gente polémique ,
en réduifant le téméraire anonyme qu'il
combat à ne pouvoir ſe défendre que par
les plus groffières abſurdités ; & il traite
les queſtions les plus abſtraites de la Théologie
avec une clarté & une facilité qui
ſuppoſent le génie le plus élevé & les
connoiſſances les plus étendues. Cette
Inſtruction Paſtorale eſt déjà comptée parmi
les plus beaux ouvrages qui foient fortis
de la plume du Clergé de France ; &
elle mérite d'autant plus d'y occuper une
place diftinguée , qu'elle peut opérerune
grande& utile révolution dans les études
théologiques . Nous y avons remarqué
fur-tout un ſtyle piein , harmonieux , éloquent&
rapide , un mêlange heureux d'élégance
& de force , de préciſion & d'abondance
, d'élévation & de ſimplicité.
Le génie de l'illuſtre Académicien éclate
principalement dans la péroraiſon ; nous
voudrions pouvoir la tranſcrire ici toure
entière , mais nous nous contenterons
FEVRIER. 1773. 123
d'en extraire un morceau dont le grand
Boffuet ſe ſeroit fait honneur.
« Toutes les vérités ne ſont ni égale-
>>ment claires ni également importantes ,
>>& elles ne nous impoſent pas nonplus
>>les mêmes obligations. Suivons la règle
>>que faint Auguſtin nous propoſe , fi
>>>nous ne voulons pécher ni par excès ni
>>par défaut. Sur tous les points claire.
»ment enſeignés dans l'écriture &dans
>>les monumens de la tradition , tels que
>>ceux dont nous venons de prendre la
» défenſe , il ne ſçauroit y avoir entre
>> nous trop de concert & d'uniformité :
» In neceffariis unitas. La moindre héſi-
>>tation feroit une foibleſſe,le partage un
>> ſcandale , l'indifférence un crime. Ces
>> vérités n'ont rien perdu ni de leur prix ni
de leur certitude,depuis quedes hommes
>> ignorans ou préſomptueux ont ofé les
>> conteſter. Quand même l'eſprit de ſé-
>>duction en auroit multiplié lenombre,
» leur multitude ne devroit ni nous abat-
>> tre ni nous intimider. Ce ſeroit le cas
>>de remonter au moment qui précéda
>>les diſpures & en conſidérant avant
>>cette époque , la vérité gravée dans tous
>>les eſprits &dans tous les coeurs , en-
د
>>ſeignée publiquement & univerſelle-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
1
>> ment , de concevoir pour elle un amour
>> ſans bornes , un attachement ferme &
>> inébranlable , &de meſurer fur ces dis-
>>poſitions le zèle qu'on doit avoir pour
>> repouffer la nouveauté. La différence
>> des tems peut bien lui ôter ce qu'elle
" a de honteux devant les homines , &
>> nous obliger même quelquefois de tolé.
>> rer ceux qui la ſoutiennent ; mais elle
>> ne sçauroit jamais ni en couvrir la dif.
formité aux yeux de Dieu , ni la juſti-
>> fier à ceux de l'Eglife , ni lui affûrer
>> une poffeffion tranquille , ni lui donner
>> les droits qui n'appartiennent qu'à la
>> vérité. Il y a d'autres queſtions ou trop
>>profondes ou ſur leſquelles l'écriture &
>>les ſaints Docteurs ne s'expliquent pas
>> d'une manière aſſez déciſive pour réunir
>> tous les eſprits ;& c'eſt à l'égard de ces
>> points obfcurs qu'il eſt permis à chacun
» d'abonder dans ſon ſens , parce que la
>> doctrine de la foi & la règle des moeurs
>> font en ſûreté : in dubiis libertas .......
>> mais de toutes les obligations la plus
>> eſſentielle , celle qui s'étend à tous les
>> tems & à toutes les circonstances , eſt
>> de conſerver inviolablement la charité :
» in omnibus charitas. Tout zèle qui ne
>> coule point de cette ſource divine , de र
1
Σ
/
FÉVRIER. 1773. 127
» quelque nom qu'on le colore, ne peut-
>>être qu'une ſaillie de l'amour propre ,
» ou emportement humain.Or il eſt aiſé
>>de reconnoître ſi c'eſt la charité qui
> nous anime.
>> La charité , dit l'Apôtre , ne pense
» point le mal ; elle ne forme , elle n'a-
>>dopte point de ſoupçons vagues & in-
>> jurieux : elle n'eſt ni téméraire ni préci-
» pitée ; elle apprend à douter , à ſe dé-
>>fier de ſa ſageſſe , à réprimer une fierté
» qui veut tout décider& tout foumettre
>>à ſes pensées ; elle n'eſt ni contentieu-
> ſe ni turbulente ; elle ne ſe paſſionne
>> point pour une vérité au préjudice des
>> autres vérités; elle évite avec foin tou-
>> tes les diſputes d'où l'on ne peut ſe pro-
>> mettre ni la gloire de Dieu ni le falut
» de ſes frères ; elle n'eſt ni jalouſe ni
» envieuſe ; elle ne travaille point à obf-
>> curcir , à étouffer , à rendre ſuſpect le
>> mérite d'autrui; comme elle ne cher-
>>che dans le bien que le bienmême ,
>>elle ſerejouit également du bien qu'elle
>> fait& de celui que font les autres ;
>> elle a toujours devant les yeux ce pré-
>> cepte de S. Paul : Qu'il n'y ait point de
»Schisme & de diviſion dans le corps , mais
» que tous les membres conſpirent mutuel-
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
→ lement à s'entr'aider les uns les autres ;
>> elle ne voit dans cette multitude de
>>paſteurs & de fidèles répandus par- tour
>>>l'univers,qu'une ſeule & même famille
> où les biens &les maux ſont communs,
>>où l'on partage les ſouffrances de ſes
>>frères , le ſoin de leur pauvreté , la
>>crainte de leurs périls , l'inquiétude
>>de leurs combats , la reconnoiffance de
>> leurs victoires , la douleur & l'humi-
>>liation de leurs chûtes , la joie de leur
>> retour .
:
>>Voilà ce qu'eſt l'Egliſe aux yeux de la
>>charité , voilà ce qu'elle a été pendant
>> pluſieurs ſiècles , & ce qu'elle doit être
>> toujours dans le plan de ſon divin fon-
>> dateur. Si ce font là vos idées & vos
>>diſpoſitions , nous vous diſons avec le
>> Sauveur du monde, que vous êtes dou-
>> blement heureux , parce que vous avez
n le coeur pur , & que vous êtes pacifi-
» ques ; & avec le Prophète que vous
>> ferez bénis de Dieu , parce que vous
n avezfait uneſainte alliance de l'amour
» de la paix avec l'amour de la vérité » .
L'ouvrage entier de M. l'Archevêque de
Lyon eſt écrit avec la même ſupériorité ;
& il faut le lire d'un bout à l'autre pour
en connoître tout le mérite. Lorsque le
i
FEVRIER. 1773. 120
i
ſavant Prélat combat ſon adverſaire , il
eſt preffant & ferre ; mais quand il le
laiſſe reſpirer un moment pour ſe livrer
à divers épiſodes qui intéreſſent le culte
ou la morale , il déploie toutes les richesſes
de ſon imagination ; & le lecteur
fatigué des queſtions de controverſe , ſe
repoſe avec plaiſir ſur ces brillans tableaux .
Cicéron avoit remarqué cette différence
qui règne entre l'éloquence & la dialec.
tique ; il diſoit que l'une s'étend , & que
l'autre ſe reſſerre . Hac latior, hæc contractior.
Zénon rendoit cette idée plus ſenſible
encore , par une image fublime , en
comparant l'éloquence à la main qui s'ouvrepour
étaler ſa beauté , & la dialectique
au poing qui ſe ferme pour ramaſſer
ſa vigueur.
Etat actuel de la Muſique du Roi & des
trois ſpectacles de Paris ; chez Vente,
Libraire , au bas de la montagne de
ſainte Geneviève .
Cet Almanach est très - ſoigné por
l'impreſſion , & orné de gravures. On y
trouve les détails les plus intéreſſans concernant
la muſique de la Chapelle du
Roi , & les ſpectacles de Paris. Il y a
Fv
130 MERCURE DE FRANCE .
une notice des Muſiciens qui ont travaillé
àdes motets pour la Meſſe du Roi .
Les Egarémens réparés , ou hiſtoire de
Miff Louiſe Mildmay. Traduction libre
de l'Anglois , par Mademoiſelle Matné
de Morville. A Londres , & fe trouve à
Paris , chez J. B. G. Muſier fils , Libraire,
quai des Auguſtins , au coin de la rue
Gît-le-Coeur , à S. Etienne. 1773 .
Lottin le jeune , Libraire , rue ſaint
Jacques , vis- à - vis la rue de la Parcheminerie
, vient d'acquérir du fonds de
M. Ganneau :
Hiftoire de Martinus Scriblerus ( excellente
plaiſanterie du Docteur Swift ) Vol.
in- 12.
Effaifur les Lanternes ( autre plaiſanterie
ſervant de ſuite au chef - d'oeuvre
d'un inconnu', aux Manteaux , à l'Encyclopédie
Perruquiere ,&autres écrits de
ce genre ) hiftorique ,critique, philologique,
politique moral, littéraire & galant ;
fur leur origine , leur forme , leur utilité
&c. avec quelques notes de l'Editeur , &
une table très- ample des matières ; par
une ſociété degens de Lettres , in- 12 .
Les Amusemens de l'amitié ( c'eſt un
,
FEVRIER. 1773 . 131.
choix de Lettres ) rendus utiles & intéreffans
: nouvelle édition augmentée ,
in. 12 .
Lettresfur l'Electricité , par le P. Bесса-
ria ; traduites de l'Italien , in- 12 .
Effaifur le Sénat Romain , traduit de
l'Anglois , de Chapmann , Principal du
College de la Magdelaine de Cambrydge
, vol . in- 12 .
Bibliothèque historique & critique du
Poitou ; par M. Dreux Duradiers vol.
in- 12.
Histoire générale du douzième siècle ,
contenant toutes les Monarchies de l'Eu .
rope , d'Aſie , d'Afrique ; les Héréſies ,
les Conciles , les Papes , & les Savans.
Par M. de Matigni , 5 vol. in- 12.
La vie ( édifiante ) de dona Camille ,
Princeſſe des Urfius Borghese , par le P.
de Courbeville , vol . in- 12.
La Religieuse en folitude , nouvelle
édition , par le même , vol. in 12 .
La Différence du tems & de l'éternité ,
traduit de l'Eſpagnol , du P. Eufebe de
Nuremberg , petit vol. in 12 .
Etrennes à M. Clément , par un ami
de M. de Voltaire , ou dénonciation de
l'Ombre de Boileau , à l'Auteur des ob-
?
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
ſervations , avec une courte digreffion
fur quelques écrits en vers contre M. de
Voltaire , in 8º de so pages br . A Paris ,
chez Valade , Libraire , rue S. Jacques.
Les Loix de Minos ou Aſtérie , Tragédie
ens actes , par M. de Voltaire.
Prix I liv. 10 fols 1773. A Paris , chez
Valade , Libraire , rue S. Jacques.
Cours d'Architecture ou Traité de la décoration
, diſtribution & conſtruction
des bâtimens , contenant les leçons
données en 1750 & les années ſuivantes
, par J. F. Blondel , architecte dans
ſon école des arts ; publié, de l'aveu de
l'auteur , par M. R *** ; tom. 3. &
4. avec figures raſſemblées en un vol.
AParis , chez la V. Deſaint , libraire ,
rue du Foin St Jacques ; avec approbation&
privilège du Roi , 1772 .
:
Nousdonnerons, dans le prochain Mer.
cure , un extrait détaillé de cet ouvrage
utile & néceſſaire aux jeunes gens qui ſe
deſtinent à l'étude de l'architecture ,& aux
amateurs qui veulent diriger leur jugement&
leurs connoiſſances d'après des
principes fûrs & fondés ſur une longue .
expérience. A
FEVRIER. 1773. 133
LETTRE fur la traduction du dystique
de Didon .
M. En lifant votre Mercure de ce mois , j'ai
vu que vous attribuez à Martial l'Epigramme Latine
Infelix Dido , &c. J'avois cru juſqu'à préſent
qu'elle étoitd'Auſonne ; mais craignant de m'être
trompé , je viens de feuilleter Martial , lans pouvoir
l'y trouver , ce qui me confirme dans la perluaſion
où j'étois qu'il n'en eſt point l'Auteur.
Après avoir cité , M. la traduction fi connue
de cette Epigramme , Pauvre Didon , où t'a réduite
, &c. qui péche effectivement contre les
principes de la Grammaire , vous ydonnez comme
de vous une traduction en deux vers beaucoup
meilleure ; mais il y a plusds trente ans que
je la connois ; elle fut faite pour lors par un
M. Dauvis , qui avoit du talent pour la Poësie.
Je fais qu'il peut très-bien arriver , que , fans
être plagiaires , deuxAuteurs ſe rencontrentdans
une Traduction auſſi courte & je vous crois
très capable d'ouvrages de plus grande conféquence;
auſſi , M. en revendiquant cette Traduction
pour M. Bauvis, j'ai cru vous faire plaiſirde
vous mettre en concurrence avec lui.
Je ſuis , &c.
,
RÉPONSE.
Jene connoiſlois pas &je ne connois pas encore
la Traduction de M. Bauvis; mais gloire lui ſoit
rendue , puiſqu'il m'a prévenu.
Onm'a cité auffi pluſieurs autorités pour dé
134 MERCURE DE FRANCE.
fendre , ou pour rendre problématique la faute
Grammaticale,
Pauvre Didon , où t'a réduite
De tes maris le triſte ſort.
Il paroît en effet que l'uſage tolère cette faute
, car c'en eſt une ſuivant la loi de la Grammaite.
LACOMBE .
L
LETTRE de M. de St Lambert à l'Auteur
du Mercure.
Je viens de lire , Monfieur , dans le livre des
Trois Siècles de la Littérature, l'article qui eſt ſous
mon nom . L'auteur s'y permet d'étranges ſuppofitions
.
Il prétendque mon crédit a fait mettre M.Clément
en priſon , parce qu'il avoit pris la liberté
de critiquer mes vers .
Voici l'hiſtoire fidèle du petit démêlé qu'il y a
cu entre M. Clément & moi , & dans lequel il
n'eſt point queſtion de vers,
J'appris , il y a deux ou trois ans , qu'il alloit
paroître un livre dans lequel l'auteur s'étoit permis
contre moi des perſonnalités qui n'étoient
point du genre de la critique littéraire ; je cherchaiàme
procurer un exemplaire de ce livre , &
je vis qu'on ne m'avoit pas trompé. Je trouvai
quelques traits qui tendoient à répandre des
foupçons odieux fur mes opinions, mes fentimens&
mes moeurs .
Je portai le livre chez M. de Sartine ; je lui.
montrai les endroits dont j'avois à me plaindre ,
1
FEVRIER. 1773 . 135
&il eut la bonté de me promettre qu'ils ſeroient
ſupprimés ; on mit en effer quelques cartons au
livre de M. Clément: je ne ſouhaitois tien de
plus, & je ne penſai pas un moment à demander
que le livre ne parût point.
J'avois oublié cette affaire & M. Clément ,
lorſque je reçus de lui une lettre très-outrageante
; je l'envoyai à M. de Sartine , &je m'en rapportai
à ceMagiſtrat reſpectable ſur la réparation
quej'étois en droit d'exiger.
M. de Sartine fit voir la lettre à M. le Duc de
la Vrillière , & ce Miniſtre ordonna que M. Clément
feroit mis en priſon. Dès que je fus informé
qu'il y étoit entré , je demandai qu'il en fortît .
Voilà , Monfieur , dans l'exacte vérité , l'hiſtoire
de ma conduite envers M. Clément .
M. le Duc de la Vrilliere & M. de Sartine trouvent
bon que je publie la lettre que j'ai l'honneur
de vous écrire , & je vous prie de l'inférer dans
le Mercure du mois prochain.
J'ai l'honneur d'être , &c .
SPECTACLES.
OPERA. :
L'ACADÉMIE royale de muſique a donné
le Mardi 26 Janvier , la première repréſentation
de Caftor & Pollux , tragé.
die en cinq actes , dont le ſuccès eſt af
136 MERCURE DE FRANCE.
furé par la muſique , & par la beauté du
ſpectacle . Nous rendrons compte de cette
repriſe dans le Mercure prochain .
COMÉDIE FRANÇOISE.
ON ſe diſpoſe à donner inceſſamment
fur ce Théâtre Alcidonis , Drame nouveau
, en cinq actes , dans lequel on s'eſt
attaché à peindre le contraſte des moeurs
de Sparte & d'Athènes.
Mile de Raucour continue ſon début,
& reçoit les mêmes applaudiſſemens .
Elle a joué Hermione dans Andromaque
, avec l'energie & la paſſion de ce
rôle ſublime . Elle a été ſecondée par M.
Molé , qui rend avec beaucoup d'ame le
rôle de Pyrrhus ; & par M. Lekain dans
Orefte , dont il exprime ſi fortement l'amour
violent , & les fureurs. Mile Sainval
l'aînée a joué avec ſenſibilité le rôle
intéreſſant d'Andromaque .
Mile Saintval la Cadette doit reprendre
inceſſammentſon début , que la maladie
avoit interrompu au milieu de ſes ſuccès.
FEVRIER. 1773 . 137
COMPLIMENT prononcépar M. Brifar ,
enannonçant ledébut de Mlle de Raucoure.
Accueilli par vous dès long-tems avec
indulgence , guidé par vos leçons , redevable
ainſi à vous-mêmes de mes propres'
efforts , & loin de m'enorgueillir
des fuffrages dont vous n'avez quelquefois
honoré , vous les rapportant comme
un nouvel hommage , je n'ai compté que
fur vos bontés , en vous préſentant une
jeune Eleve dont j'ai eſperé que les talents
naiſſans pourroient enrichir un jour
ce Théâtre ; je ne haſarderai point , Mefſieurs
, de vous prévenir ſur les qualités
que j'ai cru reconnoître en elle : je refpecte
trop vos jugemens , pour ofer les
anticiper. La Nature m'a paru lui avoir
donné des diſpoſitions heureuſes ; l'exercice
les développe, le goût ne les mûrit
que ſous vos yeux. Différents des autres
maîtres devant qui l'Eleve ſe tait pour
les entendre , c'eſt au contraire en nous
écoutant que vous nous inſtruiſez. Vous
êtes le Public le plus éclairé. Que de
motifs de crainte , Meſſieurs! Combien
vous devez vous la peindre agitée en
ce moment où je ſollicite votte indul
138 MERCURE DE FRANCE.
gence pour elle ! Combien dans l'incertitude
de vosjugemens elle devance votre
ſévérité ! mais ſes efforts joints à fon
extrême jeuneſſe , me laiſſent de votre
part quelque eſpérance de faveur . Daignez
, Meſſieurs , moins voir ce qu'elle
eft , que ce qu'elle peut devenir. Soutenue
par vos encouragemens,elle vous de
vra fes progrès , ſes ſuccès peut - être ;
elle n'eſt que mon élève , elle ſera votre
ouvrage.
AMonfieur BRISAR.
Tes coups d'eflai , Briſar , annonçent un grand
maître:
De Raucour , en huit mois , tu fis un nouvel
être.
Conſerve-lui tes ſoins , double- les , fitu peux':
Etvous ferez , je crois , fans exemple tous deur.
L'ouvrage commencé veut que tu le couronne ,
Le Public t'en conjure & l'honneur te l'ordonne.
:
!
FEVRIER. 17730 139
Mile DE RAUCOUR , jouant le rôle
d'Idame dans l'Orphelin de la Chine.
JEUNE & brillante Melpomene
Qui nous retraces ſur la ſcène
La ſenſible Gauſſin , la ſublime Clairon ,
Tu poffèdes le rare don
D'étonner , d'attendrir les coeurs les moins fenfi
bles;
Que tous tes mouvemens font tendres & terri-
:
bles;
Que tes regards ſont beaux ! que tes geſtes ſont
vrais !
Quel ſentiment s'élève alors que tu parais.
Non , ton talent n'eſt pas un talent ordinaire.
On peut exprimer la colère ,
On peut peindre aisément la terreur & l'effroi ;
Mais où prends - tu ces entrailles de mère ?
Eh! je n'en connois point d'auſſi tendre que toi.
Par M. Fl. , capitaine au régiment
de la Reine - Dragon.
149 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens n'ont rien donné
de nouveau depuis la Comédie d'An.
toine Maſſon ou le Bon Fils , qu'ils continuent
de repréſenter. On attend quetques
débuts , & le retour de Mde Trial,
dont l'abſence s'eſt fait ſentir aux amateurs
de ce ſpectacle .
Extrait d'une Lettre de M. de Voltaire ,
du 13 Novembre 1772 .
Je me trouve d'accord avec M. ****
dans ſon eſtime pour M. le Comte d'Hefſenſtein.
J'admire Gustave 111 , & j'aime
fur tout paffionément ſa renonciation folennelle
au pouvoir arbitraire. Je n'eſtime
pas moins la conduite noble & les
ſentimensde M. le Comte d'Heſſenſtein.
Le Roi de Suède lui a rendu juſtice , & la
bonne compagnie de Paris la lui rendra.
Pour moi je commence par la lui rendre
rès- hardiment. 1
FEVRIER . 141 1773 .
LETTRE à M. Le V. fur l'éducation de
,
fonfils.
Depuis long- tems , Monfieur , j'avois entendu
parler avec trop de ſurpriſe & d'admiration des
vaſtes connoiſlances que poffede votre fils, quoique
dans l'âge le plus tendre , pour ne pas deſiret
avec empreflement d'être à portée de les apprécier
, en m'entretenant avec lui. Le hafard
m'ayant fourni cette occafion , j'en ai profiré
pour lui faire des queſtions ſur l'Hiſtoire, la Phyfique
, l'Anatomie , la Géométrie , laBotanique,
l'Aſtronomie & les Mathématiques. La ſolidité
des réponſes qu'il me fit fur toutes ces matières ,
la folidité avec laquelle il leva les doutes que je
lui propoſai me ravirent , je vous affure , au
point de me rendre enthouſiaſte : mais en même
tems je fus diſtrait par d'autres idées , auxquelles
donna lieu le coup d'oeil rapide que je jetai
ſur la ſtructure de ſon corps. Conſidérant la longueur
de ſes cheveux , & l'expreffion des muſcles
de ſon viſage , je n'eus pas de peine à comprendre
que l'agacement & l'irritation qu'on avoit fait aux
fibres du cerveau , avoient déterminé un abord
fucceffif des ſucs nourriciers vers la tête ; mais
s'il eſt de la dernière importance que ces fucs ſe
diftribuent également dans toutes les parties pour
leur développement , comme tous les Phyſiologiſtes
en conviennent , n'eſt- il pas évident que ſi
le contraire arrive , l'économie animale en ſera
dérangée à la longue ? Or, vous devez vous atten
dre à ces viciffitudes , Monfieur , ſi vous ne ditcontinuez
, au moins pour quelques années , les
142 MERCURE DE FRANCE.
peines que vous vous donnez , pour faire pafler à
votre fils les connoiſſances que vous réuniſſez .
C'eſt un ſoin mal entendu que d'appliquer l'efprit
à des choles abſtraites ,dès qu'il commence
aparoître ; on uſe ainſi l'entendement avant qu'il
ſoit formé ; on defléche les fibres du cerveau , qui
n'eſt encore qu'ébranché ; on met.ces fibres dans
un état de tenfion qui les gêne ; on les empêche
par-là de ſe développer &de ſe fortifier. La Nature
qui ne devroit être occupée qu'à cet ouvrage,
en eſt détournée par la perte des eſprits animaux
qu'on lui fait faire : il ſuit de- là que les
enfans font foibles & délicats pendant toute leur
vie ; ils ne jouiffent pas toujours d'ailleurs pendant
long- tems des connoiſſances qu'on s'eſt efforcé
de leur inculquer dans la jeuneſle ; j'en ai
vu pluſieurs , qui , après avoir fait l'étonnement
des gens d'eſprit dans leur bas âge , étoient devenus
ſtupides & hébétés pat la ſuite. Pendant
l'enfance, il faut laiſſer en quelque façon fommeiller
l'ame : fa veille ne peut que préjudicier au
développement du corps. Il faut laiſſer la nature
fe donner toute entière à la fortifier , & attendre
que les refforts du cerveau ſoient achevés ,
& en état de réſiſter , pour les appliquer. Tels
font , M. les principes que la connoiſſance du
Mécanisme des fonctions du corps humain m'a
toujours luggérés comme incontestables. Je fouhaite
qu'ils vous paroiſſent aufli évidens qu'àmoi,
&que vous en faffiez l'application. C'eſt le defir
d'éclairer ceux qui , animés du même zèle que
vous , M. pour l'éducation de leurs enfans , tom
bent dans les mêmes inconvéniens , qui m'a engagé
à rendre cette lettre publique. J'ai l'honpeur
d'être avec beaucoup de conſidération , &c.
G. T.D.D. Médecin de la Faculté deParis.
FEVRIER. 1773. 143
ACADÉMIES.
I.
Prix de Médecine.
LaFaculté, chargée de la diſtribution
d'un prix fondé par le ſieur Cuviliers
de Champoyaux , Médecin de Mefle en
Poitou , avoit propoſé, pour l'année 1771 ,
la queſtion ſuivante : Savoir s'il eſt poſſible
de prévoir les maladies épidémiques , &
quels feroient les moyens de les prévenir ?
La Compagnie a trouvé , dans pluſieurs
des Mémoires qui lui ont été
adreſſés , des vues ſages , des réflexions
utiles , & des recherches précieuſes ; ce
qui lui fait eſpérer que cet établiſſement
deviendra de plus en plus avantageux au
progrès de l'Art , & au bien de l'Humanité,
Le prix a été adjugé au Mémoire qui
porte pour deviſe cette fentence , Spes
incerta futuri. L'auteur de ce Mémoire
eſt M. Lebrun , Docteur en Médecine à
Meaux en Brie , S'il eſt Batteur pour un
Médecin de voir fon travail couronné ,
dans une occaſion auffi brillante , il ne
144 MERCURE DE FRANCE.
l'eſt pas moins pour les citoyens qui peu-
Vent recueillir le fruitde ſes talens.
La Faculté n'ayant qu'un prix à diſtribuer
, a cru devoir donner publiquement
des éloges à l'ouvrage qui porte la deviſe
ſuivante.
Cùm quifque noftrûm ita vivit , ut se ad
voluptatum illecebras natum non exiftimet,
tunc brutorum more , non negligit
quid antè pedes fit , quid à tergo , quid deniquefequens
diesfit allatura ; fed pruden.
ter temporum anteceffiones animadvertit ,
&futuris , quoad poteft , præfentia anečtic.
Baillou , Avis au Lecteur , placé à la tête
du Livre des Epidémies .
:
On a donc adjugé l'Acceffit à ce Mémoire,
dont l'auteur a demandé par une
lettre anonyme , que fon nom ne fût
point tendu public.
Comme les maladies épidémiques ſont
le fléau le plus redoutable, celui qui ,
pourl'ordinaire, enlève unplusgrand nombre
de citoyens , la Faculté , toujours occupée
du ſoin de leur conſervation , pour
augmenter les lumières , & multiplier les
fecours contre un mal ſi ſuneſte , propoſe
pour ſujet du prix qui ſera proclamé en
1774 , la queſtion ſuivante : ſavoir , Si
la peste est une maladie particulière , que
en
FEVRIER. 773 . 145
en est le caractère , quels sont les moyens
de la traiter , & de la prévenir ?
Toutes perfonnes , tant étrangères qui
régnicoles , feront admiſes à concourir ,
à l'exception des Docteurs de la Faculté
de Médecine de Paris , & même des
Bacheliers de ladite Faculté. On obſerve .
ra les conditions ſuivantes :
Les Mémoires feront écrits en fran-'
çois ou en latin indifféremment: il faudra
les envoyer avant le 1 du mois de
Juillet de l'année 1774 , paſſé lequel
tems ils ne feront point reçus; ils feront
adreſſés , par la poſte, à M. le Doyen,
francs de port , ou lui feront remis pat
une perſonne tierce.
2º. Les Auteurs éviteront de ſe faire
connoître , & pour cela ils auront foin
de ne point ſe nommer : ils écriront la
deviſe qu'ils mettront à la tête de leur
ouvrage ; leurs noms & furnoms , leur
qualités & leur adreſſe préciſe , ſur une
feuille ſéparée , attachée au Mémoire ,
qui fera pliée & cachetée ; àdéfaut de
ces conditions , les ouvrages feront rejétés.
30. De tous le cachets , on ne levera
que ceux desauteurs dont les mémoires
auront remporté le prix & l'acceffit :
G
1
:
4
146 MERCURE DE FRANCE.
les autres feront brûlés , à moins que la
Faculté n'ait une permiſſion expreſſe des
Auteurs d'en uſer autrement.
4°. Pour éviter les mépriſes , M. le
Doyen ne remettra le prix qu'à l'Auteur
même de l'ouvrage couronné , ou à quelqu'un
chargé par lui d'une procuration
en forme , & ſe fera repréſenter une
double copie de l'ouvrage. La valeur de
ce prix , qui eſt de deux cens livres , ſera
remiſe en eſpèces , ou en une bourſe
de cent jettons d'argent , portant l'empreinte
du Doyen en charge.
5º. La proclamation s'en ſera le jour
du Diſcours public prononcé pour la
rentrée des Ecoles de 1774 , après quoi
on rendra compte des différens mémoires
qui auront été préſentés , & particulièrement
de celui qui aura remporté
le prix.
I I.
Prix proposé par l'Académie Royale de
Chirurgie , pour l'année 1774.
L'Académie Royale de Chirurgie propoſe
de nouveau , pour leprix de l'année
1774 , le ſujet ſuivant :
Expofer les inconvéniens qui résultent
C
FEVRIER. 1773 . 147
i
de l'abus des Onguens & des Emplaires ;
& de quelle réforme la Pratique vulgaire
eftfusceptible , à cet égard , dansle Traitementdes
Ulcères .
On deſire que ceux qui traiteront
cette matière importante , s'etayent de
l'obſervation & de l'expérience , en ſuivant
l'hiſtoire de l'Art dans les variations
de la pratique en différens tems & en
différens lieux. Les avantages & les inconvéniens
, tant abſolus que relatifs , de
ces fortes de médicamens , ne doivent
pas être moins envisagés par les caufes
que par les effets, ſi l'on veut ſçavoir ,
par principes , quel a été leur uſage abuif
, & le réformer judicieuſement. Des
connoiſſances préciſes ſur le procédé de
la nature dans les cas les plus ſimples , &
fur les obſtacles qu'y oppoſe chaque eſpè.
ce d'ulcère , montreront comment les
Onguens & les Emplâtres peuvent la favorifer
ou lui nuire. Il n'eſt pas queſtion
de les profcrire , mais d'en faire voir l'abus
, & d'en fixer l'usage dans une pratique
raiſonnée.
Le prix ſera triple : on pourra ne recevoir
qu'une médaille d'or de la valeur
de cinq cens livres , fondée par M. de
la Peyronie , & cent piſtoles en argent.
Gij
14S MERCURE DE FRANCE.
Ceux qui enverront des Mémoires ,
font priés de les écrire en François ou en
Latin ,& d'avoir attention qu'ils foient
fort liſibles .
Les auteurs mettront ſimplement une
devise à leurs ouvrages ; ils y joindront
à part, dans un papier cacheté & écrit
de leur propre main, leurs nom , qualités
&demeure; & ce papier ne ſera ouvert
qu'en cas que la pièce ait mérité leprix.
4
Ils adreſſeront leurs ouvrages , francs
de port , à M. Louis , Secrétaire perpétuel
de l'Académie Royale de Chirurgie
, à Paris , on les lui feront temettre
entre les mains.
Les Etrangers ſont avertis qu'il ne
fuffit pas d'acquitter le port de leurs paquets
juſqu'aux frontières de la France ;
mais qu'ils doivent commettre quelqu'un
pour lesaffranchir depuis la frontière jufqu'à
Paris; fans quoi leurs mémoires ne
feront pas admis au concours.
- La médaille ſera délivrée à l'Auteur
même qui te ſera fait connoître , ou au
Porteur d'une procuration de ſa part ;
J'un ou l'autre repréſentant la marque diftinctive
, &une copie nette du Mémoire.
Les ouvrages feront reçus juſqu'au dernier
Décembre 1773 , incluſivement; &
1
FEVRIER. 1773 . 549
l'Académie , à ſon aſſemblée publique
de 1774, qui ſe tiendra le Jeudi après
la quinzaine de Pâques , proclamera celui
qui aura remporté le Prix .
L'Académie ayant établi qu'elle dondonneroit
tous les ans fur les fonds qui
lui ont été légués par M. de la Peyronie ,
une médaille d'or de deux cens livres ,
àcelui des Chirurgiens étrangers ou Régnicoles
, qui l'aura méritée par un Ouvragefur
quelque matière de Chirurgie que
ce soit , au choix de FAuteur ; Elle adjugera
ce Prix d'Emulation lejour de la
Séance publique , à celui qui aura envoyé
meilleur Ouvrage dans le courant de
l'année 1773 .
le
F2
Le même jour , elle diftribuera cinq mé.
dailles de cent francs chacune , à cing Chi.
rurgiens Régnicoles , qui auront fourni
dans le cours de l'année 1773 , un Mémoire
, ou trois Obfervations intereſſantes.
ر
Prix de l'Univerſité de Paris.
-L'Univerſité de Paris diſtribuera cette
année le prix d'éloquence latine , fondé
par Jean Baptiste Coignard , qu'elle avoit
réſervé & dont le ſujet étoit Laudatio
Gerfonii , Univerfitatis olim Cancellarii.
Giij
150 MERCURE DE FRANCE .
:
Elle propoſe pour le prix de cette année
le ſujet ſuivant : Non MAGIS Deo quàm
Regibus, infenſa eſt iſta quæ vocaturhodiè
philofophia.
I V.
EXTRAIT de la séance publique de
l'Académie des Sciences , Arts & Belles-
Lettres de Dijon , tenue le 16Août
1772 .
M. MARET , Secrétaire de l'Académie ,
a ouvert la ſéance par la proclamation du
prix.
Il a fait obſerver que pour connoître
les véritables moyens d'obtenir l'eſtime
de fes Contemporains & de la poftérité ,
il faut interroger l'hiſtoire ; mais que fouvent
notre foibleſſe nous fait mal interpréter
ſes leçons : qu'ainſi le plus fûr eft
de tirer de la maſſe des faits que raſlemble
l'hiſtoire , ceux qui ſont capables
de nous rendre ces moyens plus ſenfibles.
" Il eſt des hommes , a-t- il dit , dont
>> les vertus & les talens font faillir da-
>>vantage les traits . Leur vie forme dans
>>le grand tableau de l'hiſtoire des espèces
>> de grouppes pour les rapprocher de
»nous , & nous mettre à portée d'en
:
FEVRIER. 1773. 151
>mieux ſaiſir toutes les parties; c'eſt ren-
>>dre à la ſociété un ſervice eſſentiel .
>>Ifantiquité dut un pareil ſervice à
>>Plutarque. Cet Hiſtorien Philofophe a
» été imité de nos jours par Caſtre d'Au-
>>vrigni , & par l'abbé Perrault , ſon con-
>> tinuateur.
» Les mêmes vues philoſophiques ont
» engagé l'Académie Françoiſe à donner
>>pour ſujets de ſes prix les éloges des
> Grands Hommes dont la France peut
>>s'enorgueillir. Cette illuſtre Compagnie
> a fenti que c'étoit appeler les vertus de
>> nos ancêtres au ſecours des moeurs ex-
» pirantes ( a ) ; pouvoit-elle prendre un
>>parti plus honorable pour les lettres ?
>> Les Académies de Bordeaux & de
>>Rouen , & celle dont j'ai l'honneur
>>d'être aujourd'hui l'organe , frappées de
>> l'utilité & de l'importance d'un auffi
>>beau projet , ſe ſont empreſſées de
»l'imiter.
- Siles ames ſont néceſſairement émues
»& portées aux plus grands efforts par
-la peinture animée des ſages , quels
>> effets n'a-t on pas lieu d'attendre des
(a) Expreſſion de l'auteur du diſcours qui a cu
le premier acceffit du prix propoſé à l'éloge du
ChevalierBayard.
Giv
852 MERCURE DE FRANCE.
> portraits des François illuftres , ſurtout
>> de ceux qui ont en naiſſant reſpiré le
>>même air que nous , qui ont puiſé l'é-
>ducation dans les mêmes ſources , &
>> qui , pour ſe rendre célèbres , ont eu
>> les mêmes obſtacles à ſurmonter ? L'a-
>> mour- propre n'a plus alors aucun ſube
>>terfuge; la gloire des grands Hommes ,
>> lorsqu'on la partage en quelque forte ,
>>impoſe l'obligation de mériter l'hon-
>> neur de leur appartenir.
>>Aufſi les Compagnies Littéraires qui
> ſe ſont fait un devoir de ſuivre l'exem.
> ple de l'Académie Françoiſe , mais qui
> font concentrées dans des ſpheres plus
>> étroites , ſe ſont-elles bornées à choiſir
>>parmi leurs concitoyens des modèles à
>> propofer à leurs concitoyens.
>> Naif& profond Montagne , fublime
>>Corneille , vous avez reçu , dans les
>>villes qui vous ont vu naître , la palme
» due à vos talens . La patrie de Boffuet
» va poſer aujourd'hui fur le front de ce
>> grand homme un laurier que ſes cone
>>citoyens lui décernèrent ,& que la pos-
>> térité n'en arrachera jamais.
>> A la voix de l'Académie , une foule
» d'Orateurs de toutes les parties de la
France font descendus dans la lice que
>>cette Compagnie a ouverte. On a vu
FEVRIER . 1773 . 153
même un habitant des Pirenées , ve-
>> nir disputer le prix propoſé aux meil-
>>leurs panégyriſtes de Boſſuet. Et fi tous
» n'ont pas fourni avec ſuccès la carrière
» dans laquelle ils ſont entrés, leurs ef-
>> forts font l'éloge de leurs coeurs & celui
de notre fiècle .
>>Quatre des discours envoyés au con-
>> cours ont plus particulièrement fixé
>> l'attention de l'Académie ; mais elle n'a
→ crudevoir endiftinguer quedeux par ſes
>>ſuffrages. L'un de ces discours porte
>> pour Epigraphe : O pietas ! o prisca
>>fides! 4
>> L'exorde en eſt beau ; le plan très-
>>>>ingénieux. Une imagination brillante
>> répand ſur la plupart des détails de ce
>>discours, un coloris qui flatte ; mais à
>côtédepluſieurs morceaux d'une grande
beauté , on trouve des tirades écrites
>> d'un ſtyle peu convenable au ſujet ,
» & le goût n'a pas toujours préſidé au
>> choix des images que prodigue l'Ora-
» teur.
: L'autre discours que l'Académie a ho
noré de ſes ſuffrages , & auquel cette
Compagnie a adjugé le prix , a pour Epigraphe
un paſſage du discours fait par la
Bruyere, lors de ſa réception à l'Acadé
mie Françoiſe.
G
154 MERCURE DE FRANCE.
Orateur , Historien , Théologien , Philosophe
d'une rare érudition , d'une plus
rare éloquence , parlant d'avance le langage
de la postérité , un Père de l'Eglise,
que n'est-ilpoint ? nommer une vertu qui
-nefoit pas lafienne .
« C'eſt ainſi , a dit M. Maret , que le
→→Philofophe de nos jours , qui connut
>>> le mieux les hommes , peignoit notre
illuftre compatriote ; & le discours que
>> l'Académie a couronné eſt le dévelop-
>>pement le plus heureux de ce beau portrait.
:
>> L'auteur de ce discours eſt M. Tal-
>> bert , Chanoine de l'Egliſe de Befançon
, Membre de l'Académie de la
>>même ville , déjà couronné par diffé..
>> rentes Sociétés Littéraires. C'eſt pour
la feconde fois que cet Orateur l'eſt
dans celle-ci. It remporta en 1754 le
>> prix qui avoit pour ſujet la ſource de
>> l'inégalité des conditions parmi les
hommes »
M. Maret a lu enſuite l'extrait du dis
cours couronné qu'on ne donnera point
ici , vu que cet ouvrage eft actuellement
fous preffe , & paroîtra inceſſamment.
Mais comme dans le tems même od
fe tenoit la féance , l'on s'aſſembloit dans
ane Egliſe voiſine , où la ville alloit faire
FEVRIE R. 1773 . ISS
chanter un Te Deum en action de graces
de la naiſſance de Monſeigneur le Duc
d'Anguien , M. Maret a ſaiſi cette occafion
pour faire connoître l'impreffion que
cet événement a faite ſur l'Académie .
Nos Compatriotes , a- t-il dit , vont ſe
raſſembler pour le célébrer ; cette Compagnie
partage les ſentimens qui les animent.
Mais elle a encore un motif bien
puiſſant pour enviſager cet événement
comme un des plus heureux.
" Savoir défendre l'État contre les en-
>> trepriſes téméraires de ſes ennemis ,
>>aimer les Bourguignons avec tendreffe ,
>> ne ſont pas les ſeules qualités qui don-
» nent aux Condés des droits à notre
>> amour reſpectueux. Tous ont aimé &
>cultivé les lettres. Si la naiſſance de
•Monſeigneur le Duc d'Anguien affure
>>>aux races futures le bonheur dont la
>>génération préſente jouit ſous le gou-
>vernement de S. A. S. Monſeigneur le
>>Prince de Condé , elle donne lieu à
> l'Académie d'espérer qu'elle pourra
>> cultiver à perpétuité les ſciences & les
>>lettres , ſous la protection de ſon auguſte
->Majfon ».
e
La lecture de l'extrait du discours cor
ronné a été ſuivie de celle d'un mémoire
C
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
fur la peine de mort , par M. Gueneatu
deMontbelliard.
L'auteur dans le début de ſon mémoire
déclare " que perſonne ne reſpecte
>>plus que lui les loix établies , qu'il en
>> regarde l'obſervation comme un devoir
>>indispensable & facré , lors même qu'il
> croit en appercevoir les inconvéniens ,

& que s'il ofe foumettre à ſon examen
>> les loix pénales , ce n'est que relative-
>>ment àun état qui n'auroit point encore
>> de Code criminel , ou qui fongeroit à
>> réformer le ſien. J'ajouté , continue
M. Guenean , que je ne me flatte point
>> d'avoir rien dit dans ce Mémoire qui
» n'ait été dit ou penſé par ceux qui ont
>> réfléchi ſur le même ſujet; mais il eſt
>des vérités qu'il ne faut point ſe laſſer
>> de préfenter aux hommes , qu'il faut
>> au contraire non ſeulement leur répé
ter , mais leur peindre ſous toutes les
> formes poffibles , dans tous les points
de vue imaginables & que l'on doit,
>> pour ainſi dire , ſemer fans ceffe &
>> par-tout jusqu'à ce qu'elles tombent
enfin dans un fol favorable où elles
> puiſſent germer , ſe développer & produire
d'heureux fruits ».
1
Après cette espèce d'Exorde , M. Gue
FEVRIER . 1773 . 157
neau poſe un principe incontestable pour
baſe de tous ſes raiſonnemens : le droit
qu'a la Société de réprimer tout infracteur
des loix , dérive , dit cet Académicien
, de celui qu'a tout particulier d'asfurer
ſon exiſtence. Mais ce droit doit
être limité , & toute punition qui iroit
au-delà de ce qu'exige l'intérêt public ,
feroit un acte de violence & une véritable
injustice , par cela même qu'elle ne
ſeroit pas néceſſaire.
Il réduit , par ce moyen, la queſtion à
examiner «quels font , relativement à
>> l'intérêt du corps Social , les effets de
>>différentes peines infligées par la loi ,
>> ſoit les peines de mort, foit les peines
>> plus douces qu'on pourroit y ſubſti-
>>> tuer 5.
"
ne
L'indignation qu'excite le crime , & la
vengeance de l'injure faite aux loix
lui paroiffent pas des motifs ſuffifans
pour infliger une peine légale, Le vé-
❤ritable & légitime objet de cette peine
> eft , premièrement , d'ôter aux coupables
les moyens de commettre un ſe-
>> cond crime ; ſecondement , de retenir
>> par la terreur de la peine ceux qui
> pourroient être tentés de l'imiter ; troi-
>> fièmement , de réparer autant qu'il eſt
158 MERCURE DE FRANCE.
>poffible le dommage caufé par leurs
>> crimes ».
M. Gueneau prouve qu'il n'eſt pas néceſſaire
de recourir à la peine de mort ,
s'il eſt poſſible , par un autre moyen ,
d'empêcher le coupable de ſe rendre une
ſeconde fois criminel ; ſi cette peine eft
infuffiſante pour inſpirer la terreur que
l'on defire , & qu'on puiſſe la faire naitre
réellement par des peines plus durables ;
enfin ſi la mort d'un coupable ne réparant
point le dommage cauſé à la ſociété,
on peut trouver dans la vie de ce coupable
, miſe à profit , un avantage qui compenſe
, en quelque forte , le tort que fon
crime a fait au corps ſocial.
4
Chacun de ces articles eſt rempli de
détails concluants. Des faits authentiques
tirés de l'hiſtoire des différens ſiècles &
*de différentes nations , des raiſonnemens
qui annoncent une connoiſſance intime
du coeur de l'homme , conduiſent l'Auteur
à fon but. Il prévoit & réſout toutes
les objections qu'on pourroit faire contre
ſon ſyſtême , il fait fentir que la dureté
des loix qui condamnent à la mort , néceffite
les plus grands erimes , & fouvent
y enhardit par l'espérance de l'imptinité
,&que ces loix privent de l'avantage
FEVRIE1R. 1773 . 159
:
ineſtimable de pouvoir réparer l'injuftice
qu'on auroit commiſe en puniſſant un
innocent .
" Les Juges les plus éclairés & les plus
intègres fontdes hommes , & par con-
>> féquent ſujets à l'erreur. Il eſt des mo-
*>> mens malheureux où les preuves les
>> plus plaufibles , & des circonstances
>> fingulières ſe réuniſſent contre l'inno-
>> cence& rendent ſa condamnation iné-
*>> vitable. Et ſi l'innocent à été condam-
>>né à mort , fi fon fang a rougi le glai-
>>ve de la juſtice fait pour le défendre ;
>> Juges infortunés , quel fera votre défes-
>> poir, lorsqu'une lumière affreuſe vien-
>> dra vous deſfiller les yeux fur une fu-
>> neſte mépriſe , & combien l'impoffibi-
>> lité de la réparer , n'ajoutera t- elle pas
» à votre déſolation ? mais au contraire ,
>> fi une loi moins rigoureuſe & plus
>> ſage vous a permis de laiſſer vivre cet
>> innocent condamné , avec quel em-
>> preſſement n'irez vous pas le redemann-
>>der à l'aſyle du crime , faire tomber
>> de ſes mains des fers injurieux , baifer ,
mouiller de vos larmes les marques
>> douloureuſes qu'ils y auront imprimées ,
>>l'enlever en triomphe , jouir du bon-
>> heur de réhabiliter , non ſa mémoire ,
160 MERCURE DE FRANCE.
>mais ſa perfonne , & lui prodiguant
> tous les dédommagemens , toutes les
>> fatisfactions qui lui font dues , prouver
à tous les hommes que lorsque vous
> puniffez , c'eſt pour obéir à la néceſlité
>> de l'inflexible devoir ; mais que lors .
>>que vous rendez juſtice à l'innocence ,
>> vous ne faites que ſuivre les mouve-
>>mens généreux d'une ame juſte , fen-
>> fible & bienfaiſante. C'eſt par ces ré-
>> flexions qui reſpirent l'humanité , que
>> finit le Mémoire de M. Gueneau .
La ſéance a été terminée par M. Maret
, Secrétaire , qui a la un Mémoire fur
la population de la Bourgogne.
Parmi les tableaux que M. Expilli a
donnés de la population de différens
Royaumes & de différentes Provinces ,
il en eſt un qui a pour objet la Bourgogne.
Pluſieurs opérations faites fur des
dénombremens exacts des habitans de
différens pays , avoient perfuadé cet Auteur
qu'il pouvoit arriver à la connoisſance
de la population réelle de la Bourgogne
& des pays adjacents , tels que la
Breſſe , le Bugey , &c. en multipliant
l'année commune des naiſſances par 25 ,
ou par 25 ; & comme un relevé des
Regiſtres de baptême lui avoit donné
***
FEVRIER. 1773 . 161
pour cette année commune la ſomme de
39610. 5. il trouvoit que le nombre des
habitans devoit être ou 990 , 262 , cu
101.0,079 . Mais aucun dénombrement
complet n'autoriſoit le calcul de M. Expilli
,& cet Académicien avoit prié l'Académie
de chercher à l'apprécier par ce
moyen.
La difficulté de ſe procurer ce dénombrement
avoit engagé la Compagnie à
diſtribuer des lettres circulaires à un grand
nombre de Curés , dans la perfuafion que
leurs réponſes pourroient fournir des détails
fuftiſans pour tenir lieu de ce dé-
-nombrement. Quarante-huit de ces lettres
ont produit l'effet que l'Académie
'en attendoit , & c'eſt d'après les éclairciſſemens
qu'on en a tirés , fur 52 Villages
& une petite Ville , que M. Maret
a trouvé que M. Expilli s'étoit peu écarté
de la vérité , & qu'en multipliant le
nombre des naiſſances , année commune,
par 25, 1. on auroit probablement le nombre
des habitans . Qu'ainſi il étoit à préſumer
que ce nombre dans la Bourgogne
& les Provinces adjacentes étoit de
994223 .
M. Expilly , par le travail qu'il avoit
fait ſur le relevé des regiſtres , avoit re162
MERCURE DE FRANCE.
connu qu'il naît plus de mâles que de femelles
, & dans le rapportde 13 , 12. mais
cependant que le nombre des premiers
eſt moins grand que celui des ſecondes ,
&comme 10 , 11 .
Ces lettres circulaires avoient auſſi pour
objet d'obtenir des détails capables d'éclairer
ſur la réalité de ces faits , & elles
ont prouvé qu'il naiſſoit en Bourgogne
42 de mâles plus que de fémelles , &
qu'il exiſtoit 14 de celles-ci plus que de
ceux-là.
Une autre remarque de M. Expilly ,
que les réponſes circulaires ont encore
juſtifiée , eft que la disproportion déſavantageuſe
au ſexe masculin s'établit dès la
ſeconde année. Mais cet Académicien
donne pour conſtant que cette disproportion
ſe ſoutient dans tous les âges , &
M. Maret a trouvé que de 10 à is elle
étoit à l'avantage des mâles Quiconque
réfléchit à la révolution qui s'opère chez
les fémelles à cette époque , ſaiſit aifément
la cauſe de ce changement. Mais
pourquoi meurt- il avant cet âge beaucoup
plus de mâles que de femelles ? eſt- ce à
l'éducation qu'ilfaut s'en prendre ? M. Expilli
demandoit que l'Académie voulût
bien s'occuper de ce problème. Cette
FEVRIER. 1773. 163
:
Compagnie , qui ſent toute l'importance
de ſa ſolution , a d'abord travaillé à conſtater
le fait ſur lequel il eſt appuyé. Et
comme il paroît par le travail de M. Maret
que ce fait eſt réel , cet Académicien
, en terminant ſon Mémoire , a annoncé
qu'il alloit s'occuper de la folution
du problême indiqué ; mais en même-
tems comme l'obſervation ſeule peut
donner les lumières néceſſaires pour le
réſoudre , il a invité tous ceux qui prennent
intérêt au bonheur de la Société , à
lui faire part de ce qu'ils auront obſervé
de relatif à cet objet,
:
LETTRE retrouvée de Henri IV, Roi de
France , ou Réponſefaite dans Amiens
le 22 Août 1594 , par Henri IV aux
Députés de la Ville de Beauvais , dont
aucun hiſtorien n'a encore fait mention.
MM. Puiſqu'il a plu à Dieu, m'appeler
en cette dignité royale que je tiens
aujourd'hui , & m'établir en icelle , fon
lieutenant pour régir & gouverner fon
peuple François , je veux en tout & par
tout l'imiter; &comme iln'eſt pas Dieu
164 MERCURE DE FRANCE.
de vengeance , & oublie les offenſes d
lui faites par nous autres , en ſe réconci
liant à lui , auffi veux- je , mes amis ,
oublier tout ce qui a été fait par vous ,
&autres mes ſujets , fait à l'encontre
de moi , combien qu'ils n'ayent tous
offenſé , que de vouloir attenter à ma
propre perfonne , & s'allier des Princes
étrangers , & ruiner moi & mon état ;
vous remettant tout ce qui pourroit avoir
été dit à l'encontre de moi & de mon
état, fans que jamais, il me souvienne
de vos délits pallés , & prie Dieu de vous
pardonner , comme moi je vous pardonne,
&de ne me jamais aider , ſi jamais je
m'en fouviens autrement , & que j'en
prenne vengeance générale ou particulière.
Je vous prie , mes amis , confiderez
ma douceur & clémence qui ouvre
ſes bras pour vous recevoir , comme mes
ſujets & ferviteurs. Reconnoiffez votre
Roi légitime & non bâtard que Dieuvous
a donné , afin qu'il vous gouverne
avec telle douceur , qu'à jamais , Dieu
foit beni & loué , que vous & nous ne
retombions en ces mifères paſſées , où il
eſt journellement blafphêmé, &ſa crainte
miſe ſous pieds , ſon honneur offenſé par
Jes violemens ,brûlemens & autres cruau
FEVRIER . 1773 . 165
tés & méchancetés, leſquelles la guerre
a amenées. Et ſi elle duroit encore longtems
, vous verriez le pauvre peuple
François en telle ignorance, qu'il perdroit
du tout la connoitſance de Dien , & la
mémoire de le ſervir & l'honorer , au
lieu qu'autrefois on a vu de tous tems ,
les François paſſer les autres nations, foit
en vertu , foit en armes , par les bonnes
inſtructions que mes ancêtres , rois de
France , leur ont fait donner ; j'établirai
de ſi bons précepteurs à toute la jeuneſſe
Françoiſe , que l'honneur en volera jufqu'aux
confins de l'Inde. Je n'ai d'autre
detir que votre grandeur , & pouvez vous
affurer que mon travail fera pour vous
agrandir , & vous faire fleurir ſous mon
règne. J'ai vu ce matin les articles de
votre traité , leſquels j'ai ſignés , & vous
prie de les recevoir , ſelon ma volonté
déclarée en marge de chacun d'iceux ,
ſans vous arrêter , que je n'ai limité qu'à
trois lieues à l'entour de vous , où j'ai
défendu l'exercice de la Religion prétendue
réformée ,& que vous ne deviez vous
formaliſer , eu égard que vous ſavez bien
que j'ai à faire à beaucoup de perſonnes ,
& qu'il faut que je contente un chacun.
Mais vous pouvez vous affurer , & vous
166 MERCURE DE FRANCE.
promets par mon Dieu , qu'avant qu'il
foit deux ans , moyennant ſa grace , vous
verrez tous ceux de mes royaumes , fous
une ſeule Egliſe catholique , apostolique
& romaine ; & que je ſçaurai bien manier
les Huguenots , dont j'ai été 22 ans
chef , avec telle douceur , que je les réduirai
tous au giron de la vraie Eglife ,
remerciantmonDieude m'en avoir donné
la connoillance ,& vous tous devez le remercier
, & prier , de vous donner la
grace d'effectuer ce que deſſus : fi d'un
plein faut avec les armes , je voulois
abattre la religion , ce ſeroit remettre
mes états en plus grands troubles . J'ai en
mon royaume de Béarn , deux Provinces
joignant l'une à l'autre , ſéparées d'une
forte rivière en l'une deſquelles , ne s'eſt
jamais fait pendant mon règne aucune
prêche , & dans l'autre ne s'y eſt jamais
dit aucune meſſe , ſans que pour cela , les
habitans de l'une & de l'autre , ne ſe
fuſſent jamais fait tort d'un fol à l'autre .
Et fi ai telle juſtice en mes armées que
j'ai menées , que jamais mes foldats n'ont
pillé un homme , & les peuples paſſent
en telle fûreté qu'ils ont porté leur argent
à la main; & quand j'aurai tout
réduit , vous verrez mes deux royaumes
FEVRIER. 1773 . 167
vivre en toute concorde ; la justice ſi bien
réglée qu'on ne fera durer les procès éternellement.
En mon Pays de Bearn , j'ai fi
bien réglé les juges , que les plus longs
procès ne durent que trois mois au plus ,
& ne ſont ſi hardis de prendre épices
qu'à la plus juſte raiſon poffible , ce qui
eſt choſe bien agréable au peuple . Et
quand mon état ſera paiſible , ce ſera la
première chote où je mettrai la main ,
connoiſſant bien que le plus grand foulagement
en tems de paix , eſt la justice
bien établie ſur vous. Quant au fcrupule
que vous dites que notre Saint Père le
Pape ne m'a donné Fabſolution , je vou
drois que vous fuſſiez certains de tout ce
qui s'eſt pallé entre ſa Sainteté & moi ,
& ceux qui font auprès de moi , & ceux
que j'ai envoyés auprès de lui, je m'aſſure
que vous vous mettriez hors de doute.
Vous pouvez affurer que j'ai part en ſes
prières & bénédictions , tel qu'il appartient
à ſon fils aîné , comme je ſuis; & fi
mon état étoit bien aſſure , & que j'eufle
le moyen d'aller vers lui , pour le ſauver
des menaces du Roi d'Eſpagne , (j'en ai
bonne envie ) & vous connoîtrez qu'il n'a
tenu , & ne tient à lui , ainſi qu'il l'a fait
entendre au Cardinal de Gondy. Si Dieu
168 MERCURE DE FRANCE.
me prête vie dix ans , vous verrez comme
je ſçais bien foutenir l'Egliſe , & planter:
ſa Sainteté à Rome avec mon épée , &
non à la façon de l'Eſpagnol qui le met
avec de l'argent . J'accuſe mes Prédécefſeurs
d'une grande lâcheté , d'avoir laiſſe
perdre ce beau titre , d'être le pillier du
chefde l'Eglife , & la première nomination
qu'ils avoient anciennementdu Saint
Père à Rome . Mais j'ai bonne envie de
le recouvrer , & de ne rien laiſſer perdre
de votre autorité françoiſe. Depuis mon
avénement à la couronne , l'Eſpagnol a
ſçu dépêcher deux Papes en quinze jours
qui n'étoient pointde ſon appétit : pourquoi
n'auroit il ps eu cette hardielle vers
ſa Sainteté , puiſqu'il a commis telle
exécrable méchanceté en ſa femme, ( fille
de France) fous prétexte de quelque
jaloufie ? L'on vous a fait entendre queje
faifois venir des Turcs; j'ai toujours eu
la crainte de Dieu devant les yeux ; fi
j'avois mandé des infidèles , je vous le
confeſſerois , & ſi je n'avois la crainte
de Dieu , par la haine que j'ai de l'Eſpagnol
, attendu le mal qu'il m'a fait , je
prendrois une armée de Diables pour le
défaire. Au regard des bénéfices de votre
Diocèſe , croyez que je n'en donnerois
pas
1
FEVRIER . 1773. 169
,
pas à mignons, baladins , & autres de qui
la Cour de mon frère étoit bâtie , mais à
gens qui en feront dignes , & mettrai
telle réformation , que ſoit Evêque ou
quelque Prélat que ce ſoit , fera la charge
de ſa vacation en réſidence actuelle, pour
vous inſtruire en l'amour & crainte de
Dieu ; & vous puis aſſurer que je n'aurai
jamais mignons , & n'aurez la peine de
venir vous plaindre de telles gens. Pour
l'exemption de tailles , que vous me
demandez , & que je ne vous charge
point à l'avenir d'impôts , ſubſides
emprunts & autres levées , je ne ſuis
point Roi pour ruiner mon peuple . Vous
ferez remis & maintenus en tous vos anciens
priviléges , vous qui affectionnez
de ſervir vers moi , & votre roi , & vous
promets que je ne ferai autre levée , ni
emprunt; car vous ruiner , eſt ma ruine
même , nais s'il advient que je fois
preffé de mes ennemis , je recourerai à
vous, & me jetterai en vos bras. Vous
demandez que n'ayez aucun Gouverneur,
ni garniſon , & qu'il ne ſoit bâti en
votre ville & fauxbourg , château , citadelle
on fortereſſe. Je vous promets , que
vous n'aurez autre gouverneur que votre
Capitaine , ſelon que vous avez eu de
H
170 MERCURE DE FRANCE.
tous tems , & n'aurez autre garniſonque
celle que vous voudrez vous mêmes , &
ne veux autre château , citadelle ou fortereſſe
que le coeur de vous autres , lefquels
étant bien remis à mon ſervice ,
j'eſtime qu'il ſera impoſſible à mes ennemis
de l'ébranler ; mais , amis , je ſuis
marri qu'il faut qu'il vous ſoit reproché ,
que vous avez mis ma ville de Beauvais
entre les mains de l'Eſpagnol , mon capital
ennemi . Ne deviez vous pas connoître
qu'il faut qu'il ſoit chaffé de France ? Et
cette belle couronne de préférence que
vous avez perdue , il faut que d'autres
l'ayent gagnée ſur vous , qui de tous
tems avez été renommés d'être ſi fidèles
à vos rois : je déplore pour vous ce reproche
, & fuis marri , ſi vous n'avez emporté
cette gloire. Toutes fois , je vous
prie de la regagner par bons ſervices ;
ayez ſouvenance de ma clémence & mifericorde
, & que je n'aye occaſion de vous
haïr. Mes amis , acceptez ce que je vous
offre , car je ſçais bien reconnoître les
bons & les méchans. Ceux qui m'ont
eſſayé, vous le témoigneront.Je ſuis bon
roi , & ne me laiſſe commander par mes
ſujets , comme mes prédéceſſeurs , ains
leur commande , & veux qu'ils m'obéif
FEVRIER.
1773 . 171
ſent; le feu roi craignoit les fiens , & en
avoit peur , moi je ne les crains ni redoute
, & n'ai peur d'eux ni de mes ennemis
, & c'eſt la maladie dont j'ai été
guéri dès l'origine. L'on vous a fait entendre
qu'ès villes qui ſe ſont rendues
ſous mon obéiſſance , j'ai chaffé tous les
habitans , & ruiné tous leurs moyens.
Tant s'en faut : je n'ai mis autre perſonne
dehors que celle que les habitans m'ont
importuné de faire , faiſant entendre en
leur préſence , que s'il demeuroient , ils
feroient toujours en trouble & fédition ;
toutes fois ce n'a été que pour trois mois;
après leſquels paſſés , ils pourront retourner
avec leurs femmes & leurs biens , &
les ai pris en ma ſauve-garde. La preuve
en eſt entr'autres dans la ville de Mantes.
Lorſque j'entrai à Paris , vous favez
que je pardonnois à tous les ſujets , &
leur permis de demeurer , s'ils le vouloient,
ou de ſe retirer ès lieux de mon
obéiſſance. Je tenois ce coutelier qui avoit
fait le couteau pour une tuer , lequel le
reconnut,& m'avoua que c'eſt qu'il n'avoit
pas eu occaſion de s'en ſervir. Toutes fois
ayant plutôt la clémence devant mesyeux,
que la rigueur& juſtice , je lui pardonnai,
pareillement aux autres qui confeffèrent
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
tous les faits , & leur remis à tous , ſous
la fidélité qu'ils me jurèrent , & n'a été
tenu un petit , que Boucher , prédicateur
que l'argent Eſpagnol pouffoit ; vous me
demandez que je ne falle ſortir perſonne
de Beauvais : je vous le promets , & pardonne
à ceux qui m'ont offenſé , & fi
Gaudin ( il avoit été Maire de Beauvais )
veut me connoître pour ſon roi , je le reconnoîtrai
pour mon ferviteur , & fous
ſa fidélité , je l'embraſſerai , & recevrai
en ma protection ,
ARTS.
GRAVURES,
I.
Vues de Suiffe , par M. Aberli,
Si les tableaux d'hiſtoire & les portraits
intéreſſent plus que les ſujets d'imagination&
les têtes de fantaiſie , il ſemble
auſſi qu'un payſage deſſiné d'après quelque
endroit connu & remarquable par luimême
, dont le ſite eſt d'ailleurs bien
choiſi , doit attacher davantage qu'un
payſage de pure invention. Le StAberli ,
A
1
FEVRIER. 1773. 173
Peintre Suifle , établi à Berne depuis
vingt- cinq ou trente ans , né avec un talent
décidé pour le payſage , a étudié avec
ſoin la belle nature , & la variété dont la
Suiſſe offre le ſpectacle aux yeux d'un artiſte
éclairé . Il n'eſt peut être aucun pays
qui préfente un ſi grand nombre de contraſtes
& d'oppoſitions pittoreſques de
tout ce que la nature a d'effrayant & d'agréable
, de fombre & de riant. On ne
pouvoit imaginer un projet plus heureux
que celui de donner au public une ſuite de
vues & de ſites intéreſſans , deſſinés ,
d'après nature , dans un goût auſſi neuf.
Ily a long- tems que les Anglois &lesAllemands
connoiffent les ouvrages du ſieur
Aberli , & les enlèvent avec empreſſemens
. Nous les jugeons dignes d'être con
nus en France . Ces vues ont été deſſinées
fur les lieux par l'auteur , gravées ſous
ſes yeux , & enluminées par lui même ,
avec un ſoin qui réunit l'agrément du
coloris avec la préciſiondu burin.
Première vue . La Ville de Berne du
côté du nord. La riviere de l'Aar baigne
les pieds de la colline fur laquelle cette
Ville eſt ſituée , & en fait une preſqu'iſle .
Dans le lointain on découvre au midi
une partie de la chaîne de hautes mon
Hij
174 MERCURE DE FRANCE.
tagnes , connues fous le nomde Gletscher,
ouglacieres,& qui ſe préſentent ici en amphithéâtre.
Leur prodigieuſe hauteur
trompe ſur leur diſtance , qui eſt de 20
lieues environ depuis leur pied juſqu'à
la Ville de Berne. Ce payſage eſt long de
13 pouces , haut de huit.
Deuxième vue. La ville de Berne ſous
un autre aſpect , qui n'en préſente qu'ané
petite partie. On voit la rivière de l'Aar
qui baigne les pieds de la ville au midi .
Même grandeur.
Troifiéme vue. Le château de Nidau ,
à l'embouchure de la Ticle, petite rivière
par laquelle le lac de Bienne ſe dégorge ,
&qui va fe réunir à l'Aar à une lieu de là.
Ce payfage riant & varié préſente le ſingulier
ſpectacle de quatre ſouverainetés ,
réunies fous ce point de vue , celle de
Berne , de l'Evêque de Baſle , Seigneur
de Bienne , de la Comté de Neufchatel
&du Canton de Fribourg, dont on découvre
une partie. Du milieu des eaux
on voit fortir une petite iſle , ſituée dans
la partie ſupérieure du lac , & qu'on découvre
à peine dans ce payſage. La fituation
en eſt charmante , & la nature l'a
rendue digne d'être comparée aux ifles
boromées. Elle nous rappelle les chagrins
1
FEVRIER . 1773 . 175
du célèbre Rouſſeau , qui , chaſſe de ſon
aſyle dans les montagnes de Neufchâtel ,
ſe refugia en ce lieu , où il cherchoit en
vain le repos & la tolérance. Singulière
deſtinée , qui après lui avoir fait courir
des vallons & des iſles écartées , finit par
lui faire enfin trouver ce repos tant defiré ,
où ? à Paris!
Ce tableau n'a que 2 pouces de long
fur 7 de large .
Quatriéme vue. Une partie de la ville
&du lac de Thoun. On voit la rivière
de l'Aar , qui après avoir pris naiſſance
dans un gletſcher ou glacière , voiſine des
ſources du Rhône , traverſe les lacs de
Brienz & celui de Thoun , baigne les
murs de cette ville , & continuant ſa
courſe rapide , conduit les barques en
deux heures de tems à la ville de Berne ,
par un eſpace de 7 lieues . Le tableau des
montagnes commence ici à ſe rapprocher
conſidérablement. Même grandeur que
le précédent.
Cinquiéme vue. Le village & le lac
de Brienz. Nous approchons toujours
davantage des grandes montagnes , dont
les ſommers ſont couverts d'une glace perpétuelle.
Dans le lointain on découvre
l'entrée du vallon hafle , traverſé dans
Η iv
176 MERCURE DE FRANCE.
toute fa longueur par la rivière de l'Aar.
Largeur 13 pouces , hauteur 8 .
Sixiéme vue. Une partie du pays de
Hafle. Le devant du tableau préſente une
-haute montagne , qui fait la ſéparation de
ce vallon d'avec celui du Grindelwald où
font les glacières que les voyageurs vont
voir ordinairement. Derrière cette montagne
on découvre les ſommets de quelques
gletschers , qui méritent d'être vus ,
& qui le font de peu de voyageurs . Ceux
qui ont la curiofité de paſſer cette montagne
, jouiſſent ordinairement dans les
beaux jours d'été , d'un ſpectacle dont il
eſt difficile d'exprimer la majeſté. Vers le
milieu du jour , quand le ſoleil donne
fes rayons fur les glaces , qui ſe préſentent
à une lieue de distance vis à-vis du
voyageur , la chaleur venant à fondre une
partie des glaçons mêlés de neige durcie ,
en détache des maſles énormes , qui ſe
précipitant de rocher en rocher , & faifant
des bonds prodigieux , forment enfin
une caſcade que la réflexion des rayons
du foleil fait paroître ſemblable à un
ruiſſeau de métal en fonte. Ce ſpectacle
eſt annoncé quelques inſtans à l'avance ,
& fuivi d'un roulement ſemblable à celui
d'un tonnerre , qui font que les échos
FEVRIER. 17730 177.
des environs répètent & augmentent de
tout côté. Le voyageur étonné s'arrête, admire&
penſe en lui-même que ce ſpectacle
eft bien au-deſſus du plus beau feu
d'artifice & de la plus brillante machine
d'opéra. Même grandeur.
Septiéme vue. Une partie des glacières
du Grindelwald. Ce pays eſt déjà connu
par ſes eſtampes qui accompagnent la
deſcription des glacières de M. Grounes ,
ouvrage ſavant , traduit par M. de Keralio,
& dont les deſſeins font en partie
de M. Aberli . Hauteur 10 pouces to lignes
, largeur 8
Huitiéme vue. Les glacières du Lauterbrunen
avec la caſcade appelée Staubbach
, ou ruiſſeau en pouſſere. C'eſt ici
que l'art du Peintre eſt en défaut. Comment
rendre l'eau réduite en pouſſiere à
peine viſible , qui va ſe réunir en écumant
fur la plaine , & former de nouveau un
torrent rapide ? Même grandeur .
Nous ne pouvons qu'applaudir à l'heureux
crayon de M. Aberli , qui par un
artifice agréable a ſu inultiplier des payſages
intéreſſans pour tous les amateurs ,
non ſeulement de la peinture
auſſi ceux de l'hiſtoire naturelle ?
د
mais
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
Il continue cette ſuite ,& va nous donner
des vues des environs du lac de Genève.
L
I I.
Les Payfans du Mordyck , eſtampe
d'environ douze pouces de hauteur & de
16 de largeur , gravée , de înême grandeur
que le tableau original de Brauer
par Maleuvre , & ſe vend chez lui 2 liv .
8 ſols , rue des Mathutins , au coin de
celle des Maçons.
III.
LaBergère prévoyante, eftampe d'environ
dix- ſept pouces de hauteur , gravée par
M. Aliamet , d'après un tableau de M.
Boucher.
C'eſt une Bergère qui enchaîne avec
des fleurs fon Berger endormi ; fujet
d'une compoſition galante , & ſupérieurement
gravé . A Paris , chez Aliamet
Graveur du Roi , & de L. M. Impériale
& Royale , rue des Mathurins , vis- à- vis
celle des Maçons .
,
FEVRIER. 1773. 17
I V.
Les Baisers , deux ſujets en pendant , &
gravés en médaillon , par M. Marchand,
d'après deux paſtels de M. Fragonard
, Peintre du Roi.
Ces deux eſtampes ſont gravées avec
beaucoup de talent par le jeune artiſte ,
qui débute dans la gravure. Ils ſe vendent
chez lui , rue Grenier S. Lazare , maifon
d'un Marchand de Tabac.
V.
Portrait de Michel de Montagne , Auteur
des Eſſais de Morale , gravé en médaillon
, par Ficquet , d'après le tableau
de Dumouſtier , peint en 1558 .
Ce portrait , de la grandeur de celui
de Molière , gravé également par Ficquet
, eſt d'un burin précieux , comme
toutes les autres gravures du même artiſte .
La bordure très-élégante a été deffinée &
gravée pat M. Choffard. Ce portrait ſe
trouve chez tous les Marchands d'eſtampes
, & chez la veuve Duchefne , Libraire
, rue S. Jacques ; prix 3 liv . On
publie , aux mêmes adreſſes , les portraits
Hvj
I180 MERCURE DE FRANCE.
de Lafontaine , Voltaire , Defcartes , J.
B. Rouſſeau , Corneille , Molière , Crébillon
, tous gravés par le même artiſte.
MUSIQUE.
I.
III SINFONIE a piu ſtromenti , compoſte
dal Sigr Carlo Diters , compoſitor di
Muſica à la Corte di Vienna , Opéra
XII ; nuovamente ſtampata a ſpeſe di
Gr. B. Venier ; prix 7 liv. 4 f. Le parti
d'Obboe & corni da caccia ſono ad libisum.
A Paris chez Vernier , Editeur de
pluſieurs ouvrages de muſique , rue S.
Thomas du Louvre , vis à vis le Châteaud'Eau
; & aux adreſſes ordinaires. A Lyon
aux adreſſes de Muſique.
ΙΙ.
IV. Sonates pour le clavecin , ou leforte
piano , première ſonate en quatuor , la
deuxième en trio , la troiſième en ſymphonie
, la quatrième ſans accompagnement;
dédiées à M. le Comte de la Bitlatdrie
d'Angiviler , par M. Tapray , Maîwe
de clavecin , Organiſte de l'Ecole
FEVRIER . 1773. 181
Royale Militaire ; Tome IV , prix 7 liv .
4fols. AParis chez l'Auteur , rue Gît-le-
Coeur , la première porte cochère à droite
par le quai , & aux adreſſes ordinaires .
A Lyon chez Caſteau , place de la Comédie.
III.
L'Harmonie , Ariette à voix ſeule &
ſymphonie , dédiée à Madame du Cluzel ,
Intendante de Tours , & compoſée par
M. Joubert l'aîné , maître de violon &
de guitarre . ATours i liv. 16 f. avec les
parties féparées . A Paris chez M. Moria
& Mademoiselle Vendôme , Editeur ,
rue & vis- à- vis la Comédie Françoiſe ;
& aux adreſſes ordinaires de muſique.
I V.
La Muse Lyrique Italienne avec les
paroles Françoiſes , ou choix d'ariettes &
airs Italiens des plus habiles compofiteurs
avec une baſſe chifrée & un accompagnement
de violon. Le prix de l'abonnement
, port franc par la poſte en province
, 24 liv . A Paris 18 liv. chez Lacombe
, Libraire , rue Chriſtine , & Jolivet
, marchand de muſique , rue Françoiſe
près la Comédie Italienne .
182 MERCURE DE FRANCE .
LETTRE de M. le Chevalier Gluck ,
fur la Musique.
M.
On auroit de juſtes reproches à me faire , & je
m'en ferois moi - même de très - graves , ſi, après
avoir lu la lettre écrite d'ici , à un des directeurs
de l'Académie royale de muſique , que vous avez
inférée dans le Mercure d'Octobre dernier , &
dont l'Iphigénie opéra eſt l'objet ; ſi , dis-je , après
avoir témoigné ma reconnoiſſance à l'auteur de
cette lettre , des louanges qu'il lui a plû de me
prodiguer , je ne m'empreſſois pas de déclarer que
ſon amitié & une prévention trop favorable , ſans
doute, l'ont entraîné , & que je ſuis bien loin de
me flatter de mériter les éloges qu'il me donne.
Je me ferois un reproche encore plus ſenſible aje
conſentois à me laiſſer attribuer l'invention du
nouveau genre d'opéra italien dont le ſuccès a
juſtifié la tentative : c'eſt à M. de Calzabigi qu'en
appartient le principal mérite ; & fi ma muſique
a eu quelqu'éclat , je crois devoir reconnoître
que c'eſt à lui que j'en ſuis redevable , puiſque
c'eſt lui qui m'a mis à portée de développer les
reflources de mon art. Cet auteur , plein de génie
&de talent , a ſuivi une route peu connue des
Italiens dans ſes poëmes d'Orphée , d'Alceſte &
de Pâris. Ces ouvrages ſont remplis dé ces fituations
heureuſes , de ces traits terribles & pathétiques
qui fourniffent au compofiteur le moyen
d'exprimer de grandes paſſions , & de créerune
FEVRIER . 1773 . 183
muſique énergique & touchante. Quelque talent
qu'ait le compoſiteur , il ne fera jamais quede la
muſique médiocre , ſi le poëte n'excite pas en lui
cet enthouſiaſine, ſans lequel les productions de
tous les arts font foibles & languiſlantes ; l'imitation
de la nature eſt le but reconnu qu'ils doiventtous
ſe propoſer. C'eſt celui auquel je tâche
d'atteindre : toujours ſimple & naturel , autant
qu'il m'eſt poſſible , ma muſique ne tend qu'à la
plus grande expreſſion & au renforcement de la
déclamation de la poësie. C'eſt la raiſon pour
laquelle je n'emploie point les trilles , les paffages
ni les cadences que prodiguent les Italiens.
Leur langue , qui s'y prête avec facilité , n'a donc
àcet égard aucun avantage pour moi; elle en a
fans doute beaucoup d'autres : mais , né en Allemagne
, quelqu'étude que j'aie pu faire de la
langue italienne , ainſi que de la langue françoiſe,
je ne crois pas qu'il me ſoit permis d'apprécier
les nuances délicates qui peuvent faire donner la
préférence à l'une des deux , &je pense que tout
etranger doit s'abſtenir de juger entr'elles ; mais
ce que je crois qu'il m'eſt permis de dire , c'eſt
que celle qui me conviendra toujours le mieux,
ſera celle où le poëte me fournira le plus de
moyens variés d'exprimer les paſſions : c'eſt l'avantage
que j'ai cru trouver dans les paroles de
l'opéra d'Iphigénie , dont la poëſie m'a paru avoir
toute l'énergie propre à m'inſpirer de la bonne
muſique. Qnoique je n'aie jamais été dans le cas
d'offrir mes ouvrages à aucun théâtre , je ne peux
ſavoir mauvais gré à l'auteur de la lettre à un des
Directeurs , d'avoir propoſé mon Iphigénie à votre
Académie de muſique. J'avoue que je l'aurois
produite avec plaifir à Paris , parce que par fon
184 MERCURE DE FRANCE.
effet & avec l'aide du fameux M. Rouficau de
Genève , que je me propoſois de conſulter , nous
aurions peut- être enſemble , en cherchant une
mélodie noble , ſenſible & naturelle , avec une
déclamation exacte ſelon la proſodie de chaque
langue& le caractère de chaque peuple , pû fixer
le moyen que j'enviſage de produire une muſique
propre à toutes les Nations , &de faire diſparoître
la ridicule diſtinction des muſiques nationales.
L'étude que j'ai faite des ouvrages de ce
grand homme ſur la muſique , la lettre entr'autres
dans laquelle il fait l'analyſe du monologue
de l'Armide de Lully , prouvent la ſublimité
de ſes connoiſſances&la fûreté de ton goût , &
m'ont pénétré d'admiration. Il m'en eſt demeuré
la perfuafion intime que s'il avoit voulu donner
ſon application à l'exercice de cet art , il aureit
pu réaliſer les effets prodigieux que l'antiquité
attribue à la muſique. Je ſuis charmé de trouver
ici l'occaſion de lui rendre publiquement ce tribut
d'éloges que je crois qu'il mérite.
Je vous prie , Monfieur , de vouloir bien inférer
cette lettre dans votre prochain Mercure.
J'ai l'honneur d'être , &c .
Chevalier GLUCK.
FEVRIER . 1773. 185
E
ACTE DE COURAGE
& D'HUMANITÉ.
L 12 Novembre dernier, ſur les deux
heures après- midi , le nommé Claude
Ceſtin , marinier de la ville de Beaucaire ,
conduiſoit ſa charrête , attelée d'un cheval ,
fur le quai de ladite ville. Il y avoit dan's
ſa voiture deux de ſes enfans mâles aflis
fur une poignée de foin , âgés de fix à neuf
ans.
Le cheval n'obéiſſant point à ſa voix ,
il y courut parce qu'il s'approchoit trop
du Rhône. Il eut peur ; recula ; & malgré
les efforts qu'il faifoit pour le retenir , il
fut obligé de l'abandonner. La charrête
tombade huit pieds de haut dans la rivière
avec les deux enfans . Les roues & l'effieu
s'en ſéparèrent & furent au fond. Il ya à
cet endroit plus de trente pieds d'eau.
L'aîné des deux reſta cramponné à la charrette
, qui , dégagée de ſes roues , de fon
effieu , & foutenue par les efforts du cheval
qui nageoit , revint ſur l'eau : l'autre
fut emporté par le courant.
Le père , qui voyoit ſes deux enfans ſe
;
186 MERCURE DE FRANCE.
noyer ſans ofer ni pouvoir leur donnerde
ſecours , jetoit de hauts cris ; le monde
s'amaſſe , on fait des veux inutiles à la vue
d'un fi grand malheur : deux enfans qui
ſe noyent ſous les yeux de leur père & de
quatre cens perſonnes ſans qu'il paroifle
poſſible de les ſauver.
Eneffet, ils étoientperdus ſansle fecours
dedeux hommes généreux , hardis , témé.
raires , qui , au péril de leurs vies , ofent
entreprendre de les ſauver.
Les nommés Guillaume & Charles
Vidal , frères , de vingt - quatre & de
trente ans , mariniers de ladite ville , fe
jettent tout habillés ; on connoît la rapidité
du Rhône , ils n'auroient pas eu le
temps dequitter leurs vêtemens, ils ſe précipitentdehuitpieds
de haut du quai dans
le Rhône.
L'ainé nage au plus jeune des enfans à
plusde trente pas du bord; il flottoit entre
deux eaux, le Rhône l'emmenoit;il le ſaiſit
d'une main, le prend ſous ſon bras , nage
de l'autre& le porte à terre à plus de deux
cens pas plus bas : la hauteur du quai &
le courant ne lui permettant pas d'aborder
plus haut.
L'autrenage à la charrette foutenue par
le cheval , qui , en nageant , luttoit contre
FEVRIER. 1773 . 187
la rapidité de l'eau, le retient , encourage
l'enfant qui étoit dedans de ne la pas quitter.
Un quart-d'heure après arrive un bateau
qui les conduit à terre .
Un voiſin ,M. .. rempli de ſentimens
d'humanité, les reçoit chez- lui , leur
fait donner du feu,du linge, des vêtemens ,
tout ce que leur état d'épuiſement demandoit.
Ils avoient reſté long - tems dans
leau ; quelques minutes de plus , le plus
jeunedes enfans étoit mort : quand il en
fortit , le plus jeune étoit noir comme du
charbon , & fans connoiffance.
Quatre à cinq cens perſonnes qui ſe
déſoloient d'abord de voir deux enfans ſe
noyer ſans aucune apparence de ſecours ,
furent ſaiſies de joie de la hardieſſe incroyable
& preſque ſans exemple de ces deux
jeunes hommes , qui , au péril de leurs
vies , les avoient ſauvés. Un événement ſi
heureux changea les larmes de douleur en
larmes de joie.
ACTE DE BIENFAISANCE .
Un trait de bienfaiſance , accompagné
de tout ce que la veitu peut y mettre de
188 MERCURE DE FRANCE.
4
douceur , de prudence & de grandeur , eft
tonjours une inſtruction qui ne fauroit être
trop préſentée. Ce fait eſt extrait des affiches
de Bordeaux .
Un jeune homme eſt dernièrement arrêté
dansunepetite rue auprès d'une place marchande:
on lui demande labourſe ou la vie.
Un coeur courageux & ſenſible diftingue
bien la voix du malheureux que la mifère
entraîne au crime , de celle du ſcélérat que
la méchanceté yporte. Le jeune homme
fent qu'il infortuné à fauver : Que
demandes- tu , miſérable , que demandestu
? dit-il d'un ton impoſant à ſon agrefſeur
:- Rien , Monfieur, lui répond une
voix ſanglotante , je ne vous demande
rien. Je -
a un
Qui es-tu ? Que fais-tu ?
-
fuis un pauvre garçon cordonnier , hors
d'état de nourrir ma femme & quatre
enfans ; je ne ſais ... -Mais dis-tu vrai !
( il fentoit bien que ce malheureux diſoit
vrai :) Où demeures- tu ? Dans une
telle rue, chez un boulanger.-Voyons ,
allons. Ils vont : le cordonnier , ſubjugué
parunafcendant impérieux , mène le jeune
homme à fa demeure , comme il l'auroit
conduit juſqu'au fond d'un cachot. On
arrive chez le boulanger ; il n'y avoit
qu'une femme dans la boutique : -Madame
, connoiffez-vous cet homme ? -
FEVRIER . 1773 . 189
- Le
Oui , Monfieur: c'eſt un garçon cordonnier
qui demeure au cinquième , & qui a
bien de la peine à foutenir ſa nombreuſe
famille-Comment le laiſſez vous manquer
de pain ? - Monfieur , nous sommes
desjeunes gens nouvellement établis ; nous
ne pouvons pas faire de grofles avances ,
&mon mari ne veut pas que je faſſe à cet
homme plus de vingt quatre fous de crédit.
Donnez-lui deux pains : - Prends
ces pains , & montons chez toi.
cordonnier obéit , auſſi agité que quand il
alloit commettre un crime , mais d'un
trouble bien différent. Ils entrent ; la
femme & les enfans te jettent ſur la fubſiſtance,
qui leur eſt offerte. Le jeune
homme en a trop vu , il fort & laiſſe deux
louis à la boulangère , avec ordre de fournit
du pain à cette famille ſelon ſesbeſoins.
Quelques jours après il revient voir les
enfans auxquels il a donné une ſeconde
vie , &dit à leur père de le ſuivre. Il conduit
fon pauvre client dans une boutique
montée & bien aſſortie des meubles , des
outils & des matières néceſſaires pour
exercer ſa profeſſion. Scrois-tu content
& honnête homme ſi cette boutique étoit
à toi ? Ah Monfieur ! Mais hélas ! ...
-Quoi ? - Je n'ai pas la maîtriſe , &&
190 MERCURE DE FRANCE.
elle coûte .
Syndics . -
- Mene-moi chez les Jurés-
La maîtriſe eit achetée & le
cordonnier inſtallé dans ſa boutique.
L'auteur d'un ſi beau trait de bienfaifance
eſt unjeune homme d'environ vingtſept
ans. On compte que l'établiſſement
de cet artifan lui a coûté trois à quatre
mille livres. Il ne s'eſt point fait connoître ,
& l'on a fait d'inutiles recherches pour le
découvrir.
La Politique a beaucoup applaudi à la
révolution de Suède qui a mis le pouvoir
d'un Monarque bienfaiſant à la place de
l'anarchie d'un Sénat deſpote. La Poësie a
dû auffi célébrer ce grand événement , &
les Miniſtres qui y ont contribué avec
tant de bonheur pour le Souverain , pour
leGouvernement& pour le Peuple. Nous
nous empreſſons par ce motif de publier
cette Epître à la Poëfic , avec un Envoià
Monfieur le Duc d'Aiguillon .
FILLE du Ciel , auguſte Poësie ,
Tu dois chanter les Dieux & les Héros ,
Et les hauts faits & les nobles travaux ;
Le Créateur de ta mâle harmonie
Brûlant des feux de la Divinité,
FEVRIER . 1773. 191
A la vertu conſacra ton génie ,
Et tes accords à la félicité.
D'un Pôle à l'autre on adora tes charmes ,
Avant le règne & des arts & des loix ,
Le premier voeu s'exprima par ta voix.
Du ſein des jeux , de celui des alarmes ,
Dans les combats , les fêtes , les banquets ,
Le citoyen des champs ou des forêts
Chantoit l'amour , la nature & les armes
En ſtyle agreſte , énergique , ingénu ,
Et de nos jours trop ſouvent méconnu.
Bientôt le tems enrichit ton langage ,
Et le plaifir vint embellir tes ſons ;
L'eſprit alors en étendit l'uſage ,
Et quelquefois abuſa de tes dons.
Mais, quandle crime eut produit l'eſclavage ,
L'homme avili fit ramper ſes talens ,
Chanta ſes fers & flatta ſes tyrans .
Je ne veux point calomnier ta gloire ,
Ni t'imputer la honte des mortels ;
Plus d'un génie , au temple de mémoire ,
Eſt digne encor de parer tes autels.
Chéri de toi , céleste Poësie ,
De l'Univers il ſera le flambeau.
Sur ſes talens tu verſes l'ambroiſie ,
Qui les dérobe à la nuit du tombeau ,
Qu'avec tranſport m'élevant ſur tes traces,
J'irois au trône où luit la vérité !
:
192 MERCURE DE FRANCE.
De les rayons , ſous le voile des graces ,
J'adoucirois l'effrayante clarté ;
Je chanterois l'amour de la patrie ,
L'honneur Gaulois , les tréſors de la paix ,
Er l'amitié qui fait chérir la vie
Et l'équité qui prévient les forfaits .
Je couvrirois de palmes le génie
Dont les travaux ont ſervi les humains ;
Et vous auſſi , Miniſtres , Souverains ,
Vous , du bonheur qui poſlédez les ſources ,
Si l'indigent partagea vos reſſources ,
Si le pouvoir déposé dans vos mams ,
Du laboureur protégéa l'appanage ,
Sa liberté , ſa cabane , ſon ſang ,
Du monde entier vous méritez l'hommage.
Je placerois dans votre auguſte rang
Cejeune Roi que la gloire environne
• Qui fut venger les droits de ſa couronne
Sans avilir fes rebelles Sujets ;
Il écraſa du poids du diadême ,
,
De noirs complots , de criminels projets ,
Et reconquit l'Autorité Suprême
Pour la foumettre à l'empire des loix .
J'entends gronder ſous ſes pas le tonnerre,
Je vois briller la majeſté des Rois ,
Déjà Bellone & le dieu de la guerre
Ont arbore ſesdrapaux triomphans :
La terreur vole & frappe les tyrans.
1
A
FEVRIER. 1773. 193
A ſes côtés la piété ſincère,
De ſes enfans lui montre le retour.
Ils font ſoumis , & le tendre Monarque
Les a revus dans les bras de l'amour.
Fermons , dit - il , le ciſeau de la Parque :
Le repentir a briſé tous les coeurs.
Reparoiſſez , flatteuſeConfiance ,
Doux ſentiment; & vous , ſéchez vos pleurs.
Omes Sujets ! cimentons l'alliance
Qui doit remplir le plus cher de mes voeux.
Voyez le Fils des Vazas , des Guſtaves ,
Aflis au rang que tenoient ſes ayeux ;
Ce n'étoit point à des troupeaux d'eſclaves
Qu'ils commandoient ; je regnerai comine eux.
Non , mes amis , vous n'avez point d'entraves ;
Auprès de moi ſiégeront à jamais
La liberté , l'abondance & la paix .
Raſſemblez - vous , Etats de mes provinces ,
Réglez vos droits , bornez ceux de vos Princes ,
Conciliez au pouvoir ſouverain
Vos intérêts , la juſtice & ma gloire ,
De ce traité conſacrez la mémoire ,
Et que l'Amour le grave ſur l'airain .
A ce diſcours , à ce port magnanime ,
Les cris de joie éclatent dans les airs ,
Chacun bénit le Héros qu'il eſtime :
On redoutoit , on veut porter les fers ;
Mais c'eſt l'amour aujourd'hui qui les donne.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
Liens charmans , tiflus d'or & de fleurs ,
Peuple chéri , goûtez- en les douceurs ;
Et toi Déeſſe , à qui la Gloire ordonne
D'éternifer les ſuccès éclatans ,
Inſpire une ame & forte & vigoureuſe ,
Un eſprit fier qui trace dans ſes chants ,
Le grand tableau de cette époque heureuſe.
Peins- lui d'abord mon Héros deſtiné
A foutenir un jour le diadême ,
Se pénétrant de la vertu qu'il aime ,
Sous les leçons d'un Père couronné ;
Marchant enſuite , ainſi que Pitagore ,
Ala ſageſſe en de nouveaux climats ;
Et la Largefle accompagnait ſes pas :
Au coeur du Prince elle avoit fait éclore ,
Avant le tems , & mûrir de les mains ,
Ces fruits ſi doux qu'au bel âge de Flore
Ne voit jamais le commun des humains;
Qu'avec plaiſir il contemple la France ,
Ses champs féconds , ſes ſuperbes chemins
Tracés , plantés par la magnificence ,
Riches abords de cette ville immenfe
Qui dans les murs raſſemblant tous les goûts ,
Et les tréſors & les arts des deux Mondes ,
De l'Univers ſemble le rendez -vous !
Telle jadis dans ces plaines fécondes ,
Près du Pirée où règnoit ſur les ondes ,
Un Peuple fier , indépendant , jaloux ,
FEVRIER . 1773. 195
On vit Minerve & la ſuperbe Athènes ,
Des Nations captiver les regards.
Paris a ſçu , par de plus douces chaînes ,
Fixer l'Olympe en ſes vaſtes remparts.
Achaque pas le voyageur admire ,
Et des palais & des chars éclatans :
La volupté , les graces , les talens ,
Tout du bonheur lui préſente l'empire ,
Et l'habitant l'invite à partager
4
Le doux parfum du plaifir qu'il inſpire ;
Mais le repos y paroît étranger :
Un bruit , pareil au fracas du tonnerre ,
Agite l'air & le jour & la nuit ;
Moins vivement , l'éclair qui brille & fuit
Etonne l'oeil ou fait trembler la terre.
Le ſage , ſeul inſenſible à ce bruit ,
De la nature obſervateur tranquile ,
N'interrompt point le cours de ſes travaux ,
Brave les cris , les cabales , les ſots ,
Et n'eſt ému que du ſoin d'être utile.
Tel un vaiſſeau , qui vogue ſur les mers ,
Briſe les flots agités par Eole ,
Et d'un pas für , guidé par la bouſſole ,
Malgré le choc & des feux & des airs ,
Va de la courſe enrichir l'Univers .
Aux yeux du Prince enfin je vois paraître
D'autres tableaux , des eſprits plus profonds ,
Des coeurs moins vrais , moins aiſés à connaître ,
:
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
Et la ſageſſe , à la Cour d'un bon maître ,
Va lui donner les plus grandes leçons .
Elle habitoit au coeur de ce génie ,
Miniſtre fait pour foutenir les lys ,
Qui triompha ſous les yeux de Louis ,
Et de la haine & de la calomnie.
On le crut né pour ſervir les amours ,
Graces , nobleffe , eſprit , doux badinage ,
Il avoit tout au printems de ſes jours ;
Il eut encor la valeur en partage ,
Un coeur fublime & fier dans les combats :
Il commandait , & vainquit à Saint-Caſt .
L'envie , outrée aux cris de la victoire ,
Sur les lauriers fit fiffler ſes ſerpens ;
Pour écrater ces infectes rampans ,
Un mot ſuffir augrand homme ; ſa gloire.
Louis la voit & l'expoſe au grand jour :
Traitez , dit - il , avec l'Europe entière ,
Ses intérêts & celui de ma Cour ;
Que l'Etranger , frappé de la lumière
Se félicite avec vous de mon choix ,
Et que l'envie expirant à ma voix ,
Vos ennemis rentrent dans la pouſſière.
Louis ſe tut , & l'honneur applaudit.
Jeune héros , le voilà votre guide ,
Marchez , voguez couvert de fon égide ,
Et profitez du moment qui s'enfuit...
Le jour s'avance où le deuil & les larmes
FEVRIER. 1773 . 197
Vous placeront au rang que vous craignez ,
J'entends la voix qui vous dira : regnez ;
Mais le démon qui préſide aux alarmes ,
Déjà s'apprête à vous envelopper.
L'enfer ſourit à ſes complots finiſtres ,
Dans le filence , &, pour mieux vous tromper ,
Je vois agir ſes ténébreux Miniſtres ;
Prenez ici des mains de l'amitié ,
Le télescope & l'oeil de la ſageſſe ;
Le Peuple illuſtre , à vos ſoins confié ,
De tous les tems aux lys eſt allié.
Afon bonheur la France s'intéreſſe ,
Louis vous aime & vous offre un appui ,
Que votre nom ſera grand dans l'hiſtoire !
Et cependant préparez aujourd'hui
L'heureux deſtin que vous promet la gloire.
Examinez les forces , les refforts
Qui font mouvoir & durer cet empire ,
Ledoux concett & du Chef & du Corps ,
La liberté , la valeur qu'elle inſpire.
Prince , voilà ſes remparts les plus forts ;
Plus d'un volcany cauſa des ravages ,
Les fiers Autans ſoulèvent les orages ,
L'éclat du Ciel doit en être obſcurci ;
Le jour renaît plus pur , plus éclairci ,
Quand le ſoleil a vaincu les nuages .
Que de tréſors dans l'ame des Sujets !
L'amour fonda le pouvoir des Capets ,
Et cet amour antique , inviolable ,
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Aſſis au trône , & plus fort que la loi ,
Tient dans dans ſa main la chaîne inébranlable
Qui lie enſemble & le Peuple & ſon Roi.
ENVOI
àMonfieur le Duc d'Aiguillon.
Vous qui tenez la balance
Où Louis peſe les droits
De l'Europe & de la France ,
D'où me vient la confiance
De vous adreſſer ma voix ?
Tandis même qu'au Parnaſſe
Mon nom végère inconnu ,
J'aime l'hommage ingénu
Qui cauſe ici mon audace.
Je fais qu'aux yeux du cenſeur
Une lyre ſans valeur
Ne doit jamais trouver grace ;
Mais le grand homme , indulgent
Pour la Muſe qu'il inſpire ,
Daigne accorder un ſourire
Au tribut du ſentiment.
FEVRIER . 1773 199
ANECDOTES.
4
:
I.
FRANÇOIS IT , Duc de Bretagne, tomba
malade en 1450. Près de mourir , il ſe
tourna du côté de ſes officiers , & leur dit:
" Mes amis , que l'état où je ſuis vous
>> ſerve d'exemple ; j'étois votre Prince ,
» & maintenant je ne ſuis plusrien .
I I.
Alexandre le Grand , après la priſe de
Thèbes , revint en Macédoine & voulut
connoître l'état des affaires de ſes amis ;
Perdiccas , l'un d'eux , à la vue des largeſfes
confidérables que faiſoit Alexandre ,
lui demanda : Seigneur , que réſervez-vous
donc pour vous ? l'efpérance , repartit
le Prince ; Eh ! bien , reprit Perdiccas , la
*même eſpérance doit nous fuffire ; il refuſagénéreuſement
lespréſens dont leRei
l'avoit comblé,& les autres favoris ſuivirent
cet exemple.
...
I iy
200 MERCURE DE FRANCE.
III.
M. de la Fare étoit amoureux de Mde
de la Sablière , il y avoit long- tems ; un
jour il alla la voir , & en l'approchant , il
lui dit , mon Dieu ! Madame , qu'avezvous
dans l'oeil ? Ah ! la Fare , réponditelle
, vous ne m'aimez plus ,j'en fuis fûre ;
j'ai eu toute ma vie ce défaut , & vous ne
le voyez que d'aujourd'hui.
IV.
L'illufion est un effet néceſſaire des
paffions dont la force fe meſure preſque
toujours fur le degré d'aveuglement où
elles nous plongent. C'eſt ce qu'avoit trèsbien
fenti jene ſais quelle femme , qui
furpriſe par ſon amant entre les bras de
fon rival, oſa lui nier le fait dont il étoit
témoin. Quoi ! lui dit-il , vous pouffez à
ce point l'impudence ? ... Ah ! perfide ,
s'écria- t- elle , je le vois , tu ne m'aimes
plus , tu crois plus ce que tu vois que ce
que je te dis.
FEVRIER. 1773. 201
AVIS.
I.
Penfions.
"
MLLE RAFFY, qui s'eſt pendant long-tems ,
dans des maiſons publiques & refpectables , con
facrée à l'éducation de la jeuneſſe , a élevé depuis
peu à Pantin , banlieue de Paris , une penſion de
jeunes demoiſellcs , où elle s'applique à faire valoir
, en leur faveur , les talens & l'expérience
qu'elle a été juſqu'ici à portée d'acquérir. Indépendamment
de la lecture , des leçons de calcul
& d'écriture qu'elle donne à ſes élèves , la géographie
, l'hiſtoire , &c. tout ce qui compoſe enfin
une éducation ſolide & honnête , y compris le
travail des mains , eſt dans le cas d'y être enſeigné.
Elle ſe prête , avec plaiſir , aux arrangemens les
plus commodes pour les peres &meres de famille,
ayant pour but principalement d'être uti'e au Public
&de mériter ſa confiance,
Il y a auſſi à Pantin , ce qui pourroit être gra
cieux pour bien du monde , une penfion de jeunes
Meſſieurs , avec différens Maîtres , tenue , depuis
quelque tems , par M. Auder , maître ès-aris en
l'Univerſité de Paris , ancien profeſſeur de belleslettres
& membre de l'académie de Châlons - fur-
Marne.
On peut s'adreſſer , pour celle de Mlle Raffy ,
fur le lieu , à elle- même ; & pour celle de M. Audet
, ou à lui même ſur les lieux, ou à Paris , àM.
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
Marye , Procureur au Châtelet , rue Saint AndrédesArcs.
r
I I.
Eau de Cologne.
Excellente eau de Cologne , de la meilleure
compoſition , de l'odeur la plus agréable & de
l'uſage le plus falutaire pour les maux de tête ,
pour les mauvaiſes digestions , pour l'eſtomac ,
pour les évanouiſſemens, &c. Prix 30 f. labouteille
, chez M. Borgnis Desbordes , rue du Teme
ple , proche celle des Gravilliers , maiſon du ſieur
Martin.
ILL
Préparation'antimoniale de Jacquet.
Cette préparation , approuvée par la Facultéde
Médecine de Paris , eſt un des meilleurs fondans
qu'on puifle employer en médecine.
Elle eſt ſouveraine dans toutes les maladies qui
proviennent de l'épaiſliſlement de la lymphe ,
comme ( crophules , lait répandu , maladies de la
peau ,& particulierement les dartres , qui ſe trouvant
repercutées , occaſionnent les plus grands
ravages ; la cruelle maladie des négres , vulgairement
appelée pian , ne réſiſte pas à fon efficacité,
& c'eſt d'après les cures les mieux conftatées
qu'elle a été envoyée dans les îles pour le compte
du koi , & que MM. les Directeurs de la Compagnie
des Indes en ont fait paſſer dans leurs étatabliſlemens.
FEVRIER. 1773 . 203
On trouve ce remède chez le ſieur Jacquer ,
ancien Chirurgien de Mgr le Prince de Wittemberg
, rue de Vaugirard , vis-à- vis l'ancienne
académie de la Guériniere .
IV.
Spécifique contre lesfièvres.
Le fieur Feuillade , Maitre en Chirurgie , ayant
par fes recherches trouvé un ſpécifique pour les
fièvres intermittentes , qu'ileniploye avec ſuccès
depuis plus de vingt ans , eut ordre de ſe rendre
àParis pour enconftarer les effets par des expériences
réitérées pendant fix mois ; en conféquence
le Miniſtre , toujours zélé pour le bien de
Phumanité , nomma M. de Lomde Laſſaigne ,
Médecin du Roi & de Mgr le Comte de Provence ,
pour être témoin des effers dudit remède , lequel ,
après avoir examiné pluſieurs fois les malades
guéris ſous les yeux avant , pendant & après
l'opération dudit remède , a rendu un témoignage
aurhentique de la bonté , d'apres ce témoignage ,
ainſi que de cenx de beaucoup d'autres , sa Majeſté
a bien voulu accorder audit ſieur Feuillade
des lettres parentes pour qu'il lui ſoit permis d'établir
dans ſon Royaume des bureaux généraux pour
la diftribution du ſuſdit remède , & des bureaux
particuliers pour que les campagnes les plus ifolées
puiflent profiter de ce ſecours . L'ordonnance
dudir remède fera délivrée avec la maniere de s'en
fervir ; & pour que le remède ne foit point altéré ,
il fera cacheré , ſigné & paraphé par le ſieur Fenillade.
On peut s'adreffer avec confiance aux bureaux
généraux qui font établis à Lyon ,Mar
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
ſeille , Bourdeaux , Strasbourg , Vienne & Paris.
Ceux qui voudront s'adreſſer au ſieur Feuillade ,
il demeure rue Guénégaud , chez M. Franque ,
Architecte du Roi. Il a établi un petit bureau ,
pour la commodité du Public , chez le fieur Navau
, portier des Tuilleries , au bout du pontroyal.
Ledit remède eſt incorruptible & peut ſe
tranſporter par-tout.
V.
Pommade pour le teint.
Le ſieur Duval , Marchand Parfumeur , auVerd-
Pré , rue Saint Denis , vis-à- vis le Sépulchre , fuccefleur
du ſieur Levauché pere , a perfectionné
une pommade dont il lui doit la découverte , &
de laquelle il n'a tiré aucune utilité , faute d'affiduité.
Il nomme cette pominade du Verd-Pré pour le
teint. Sa propriété eſt de conſerver , malgré l'uſagedu
rouge& du blanc , le teint dans cette fraîcheur
naturelle qui fait l'ambition des deux ſexes ,
d'adoucir la peau , & de faire tenir un rouge fu
perfin de fa compoſtion , qu'il nomme ſuperfin
parfait ,& qui lui eſt analogue,
Les dames qui ſe ſeront ſervide cette pommade
n'ont point à craindre que la propriété deſſficative
du blanc , occaſionne des rides à la peau. Elles
peuvent abandonner le rouge & le blanc, quand
elles lejugerontconvenable ,& elles peuvent être
aſſurées que ,fi elles ſe ſont ſervi de cette pommade,
leur teint ne ſera pas plus altéré , que fi
eiles n'euflent jamais fait ulage de ces couleurs .
FEVRIER. 1773 . 205
Les pots de cette pommade, dite du Verd-Pré
pour le teint , porte ſon nom , ſademeure , & font
cachheettééss de fon chiffre ,& ſevendent
e


31.
Et les pots de rouge ſuperfin ſe vendent 61.
Ils feront cachetés de même .
Quoique cette pommade ne rache point le linge,
il vend , pour la commodité des Dames qui
defireront s'en ſervir , un papier propre pour s'ef
fuyer.
-Le Sr Duval a l'honneur de prévenir le beau ſexe,
que pour empêcher toute contrefaction , il débitera
ſeul &chez lui , fadite pommade du Verd-
Pré pour le teint , & fon rouge pour le teint ,
deſorte que les perſonnes quidefireront s'en pourvoir
, font priées de s'adrefler directement à lui ,
en affranchiſlant toutefois leurs lettres .
V I.
Parfums , Savons , &c. à l'hôtel desAméricains
, rue St Honoré, entre la rue des
Poulies & le cul defac de l'Oratoire.
:
Le Sieur Dardelié , Marchand Epicier-Diſtila
teur , gendre & ſucceſſeur du célèbre Lafaveur
de Montpellier, nouvellement établi à Paris , à
Hôtel des Américains , rue St Honoré , entre la
rue des Poulies & le cul-de-ſac de l'Oratoire , tient
Magaſin de toutes fortes d'Eaux de fenteur , de
Parfums très-agréables, de Syrops très- falutaires,
&de toute eſpèce de Liqueurs très- fines & propres
àflarter les goûts les plus délicats , de Savonnettes
de différentes odeurs , de Pomades de routeeſpèce ,
206 MERCURE DE FRANCE.
de Pomades pour adoucir la peau &entretenir le
teint, telle , entre autres,celle de limaçon , dont il
eſt l'inventeur ; des Eſtences ſavonnenſes , de toute
elpèce de Savons , de corps de Poudre , & Poudres
àpoudrer. Il débite auſſi deux nouvelles quinteſſences
ſavonneuſes, l'une pour les blanchiſlages
quelconques , & l'autre pour la barbe.
La première de ces deux eſpèces de quintefliences
a la propriété de blanchir très-promptement ,
foit dans l'eau froide , ſoit dans l'eau chaude ;
elleest très -utile pour les Teinturiers , Dégraifſeurs
de draps & autres étoffes , ainſi que pour
les blanchiſſeuſes de dentelles , qui ont reconnu
comme lui , que les ſels y ſont plus actifs que dans
les autres Savons.
Cette quinteflence eſt encore propre à tous les
particuliers qui defirent faire faire leur petit blan
chiſſage dans leur maiſon. Le ſavonneux en eſt
doux & moëlleux , & l'effet en eſt admirable ,
pourvu qu'on employe de l'eau de rivière. Le
prix modique auquel le Sicur Dardelié a fixé cette
quinteſſence , & les eſſais qui en ont été faits , doivent,
ſansdoute , engager le Public à en vérifier
les avantages. Les épreuves ne ſeront pas coû
teuſes; il oſe ſe flatter qu'elles lui obriendront la
préférence ſur tous les autres Savons.
La ſeconde eſpèce eſt parfumée à différentes
odeurs; elle est faite avec toutes les précautions
de l'art; elle eſt excellente pour décraſſer la peau
& pour faire la barbe; elle eſt enfin très propre
pour les bainsdepropreté : une demie taupere eft
fuffiſante.
Le Sueur Dardelié fabriq encore un Savon
roux , exempt de toutes odeurs, & très- propte
FEVRIER. 1773 . 207
pour les favonnages; on s'en ſert de la même
manière que du Savon noir. Le ſavonnage en eft
plus parfait , & le linge ne conſerve pas la mauvaife
odeur que laiſlent ordinairement les Savons
noirs& verts ,
Il compoſe auſſi une graifle économique trèsonctueuſe
, propre pour les roues de cartofles ,
&c , exempte d'inconvéniens : il garantit qu'elle
ne tachera aucune voiture ; l'eau ſeule redonnera
aux parties qui en feront atteintes toute leur couleur.
Le Sieur Dardelić vendra à juſte prix , en gros
&en détail , & fera des envois aux Marchands
qui s'adreſſeront à lui.
; VII.
Poudre d'Ailhaud.
M. de Mestre du Rival , chargé de fentrepot
général des Poudres d'Ailhand , rue des Prêtres St
Germain- l'Auxerrois , à Paris , donne avis à MM.
ſes Cotreſpondans & autres perſonnes qui auront
à lui écrire ou à lui parler , que les du mois
d'Avril de cette année 1773 , la nouvelle demeure
ſera au coinde la rue & place du Chevalier da
Guet, près la Port-Paris. AParis.
208 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Sour ( Tyr ) le 31 Octobre 1772 .
LEs troupes Ottomanes n'ont point encore
formé le ſiége de Seyde. Elles n'ont pas paflé le
fleuve d'Amour , & ſe tiennent à quatre lieues de
diftance de cette Place. Deli Kallic Pacha a fait
une incurſion ſur les terres des Mutualis , d'où il
a été repouffé. On penſe dans ce pays que ces
différens Généraux ne ſe ſont mis en campagne
que pour avoir un prétexte de s'approprier les
ſommes énormes que le Grand Seigneur leur a envoyées
pour cette expédition , &que cette armée
ſe diffipera comme les précédentes . Ils ont reçu
cinq mille bourſes , c'eſt- à dire , 7,500,000
liv.
De Vienne , le 6 Janvier 1773 .
,
Il eſt mort , l'année dernière , dans cette Ville
& ſes Fauxbourgs 12 , 102 perſonnes , dont
3598 hommes , 2783 femmes ou filles , 3025 enfans
mâles , 2696 filles . Il est né 7225 enfans. Le
nombre des morts eſt plus conſidérable que l'année
précédente de 1215 , & il ſurpaſſe celui des
naiſſances de 4877 .
De Hambourg , le 30 Décembre 1772 .
On commence à craindre que le Traité conclu,
en 1767, entre la Ruſſie & le Dannemarck, qu'on
ſuppoſe avoir été relatifau Holſtein Ducal,ne ſoit
point ratifié par le Grand Duc de Ruſſie . Suivant
l'opinion publique , ce Traité devoit détruire en
FEVRIER . 1773. 209
fin lesdifficultés & les conteſtations qui ſubſiſtent
depuis plus d'un ſiècle entre les deux branches de
la Maiſon de Holſtein .
De Dantrick , le 26 Décembre 1772 .
Les troupes réparties dans la Nouvelle- Prufle
vont être renforcées par deux Régimens d'Infanterie
, deux de Dragons &un de Houſlards , tirés
de la Marche Electorale. Celles de la diviſion de
la Pomeranie ſont prêtes à entrer en campagne ,
& vont paſſer en revue devant le Prince de Bévern
, Général & Inſpecteur de cette diviſion.
:
Des Frontières de la Hongrie , le 27 Décembre.
1772 .
Toutes les lettres reçues de la Turquie confirment
la nouvelle de la révolte de la Crimée. On
a remarqué que le Kan actuel l'exécutoit , dans
letems même que le Kalga Sultan , retiré à Pe
tersbourg , y négocioit le Traité concernant la
ceffion de Kargs & de Genikalé à la Ruffie , &
l'indépendance abſolue de cette Preſqu'Iſle relativement
à la Porte.
De Coppenhague , le 29 Décembre 1772 .
,
Le Danemarck & la Suede s'étant donné réciproquement
les aſſurances les plus poſitives du defirmutuel
de vivre enſemble dans la plus parfaite
intelligence on eſt ici entièrement raffuré fur
les bruits de guerre qu'on avoit répandus précédemment
& qui font totalement diſſipés. Le
Lieutenant Hauch , qui étoit allé complimenter,
de la part de Sa Majesté , le Roi de Suede à ſon
paſlage fur les frontières de la Norwege , eft de
retour depuis quelques jours. Il a été très-bičn
210 MERCURE DE FRANCE.
accueilli de Sa Majesté Suédoiſe , qui lui a fait
préſent d'une tabatière avec ſon portrait enrichi
de diamans .
De la Haye , le 5 Janvier 1773 .
LeConſeil de l'Amirauté d'Amſterdam a publié
un Régleinent , dont l'objet eſt de préſerver ſes
chantiers & ſes magaſins des entrepriſes des ennemis
de la Marine de la nation. On n'y laiffera
plus entrer les étrangers & les gens inconnus
qu'avec des précautions.
De Londres , le 2 Janvier 1773 .
Le Capitaine Taylor , commandant La Reine-
Marie , arrivé de Ténériffe , a rapporté que des
Corfaires Algériens ſe ſont emparésde ſept bâtimens
Portugais , & que les Commerçans Anglois,
auxquels ils ont occaſionné de grofles pertes , ne
font tranquilles ſur leur commerce que depuis l'arrivée
de deux vaiſſeaux de leur Nation , qui croiſent
actuellement dans ces parages .
On aſſure que notre Ministère a fait demander
à notre Dey d'Alger la reſtitution de quelques
vaiſſeaux anglois pris par les corſaires de cette
Puiflance.
De Paris , le 18 Janvier 1773 .
On mande de Calais que , la ſemaine dernière,
le bateau Lamaneur ( bateau de pilotes côtiers )
deftiné au transport de la malle aux lettres , a eu
lemalheurde périr avec ſept paſſagers & l'équipage
, ſans qu'on ait pu leur donner aucun ſecours.
La nuit du 25 au 26 du mois dernier , à onze
heures&demie, on reſſentitàPrades, Viguerie de
FEVRIER . 1773. 211
Conflans dans le Rouſſillon , une ſecouſſe de tremblement
de terre qui dura environ deux ſecondes
& ne produifit aucun dommage. Elle avoit été
précédée d'un bruit fourd qui paroiſſoit venir du
côté de l'Occident .
Le to du mois dernier , les Etats de Bretagne
ont accordé une gratification annuelle de 300 liv .
en faveur de Jean Cauſeur , né au village de Ploumouguer
, diocèle de Léon , en Baile - Bretagne ,
âgéde plus de cent trente - un ans.
NOMINATIONS.
Le Roi vient d'accorder au Duc de Bourbon
les grandes entrées.
Le Roi a accordé , ſur la repréſentation du Duc
d'Orléans , la furvivance du Marquis de Barbançon
, & l'adjonction au ſervice de la charge de
premier Veneur de ce Prince , au Vicomte de la
Tour-Dupin , & la charge de Gentilhomme de la
Chambre, vacante par la démiſſion de ce dernier,
au Marquis de Barbançon.
Le Comte de Puyſegur , Maréchal des Camps
& Armées du Roi , Commandeur de l'Ordre Royal
&Militaire de S. Louis , premier Gentilhomme
de la Chambre du Duc de Bourbon , vient d'obtenir
les entrées de la chambre de Sa Majesté.
PRÉSENTATIONS .
La Comteffe Charlotte de Polignac , Dame
pour accompagner la Ducheſſe de Bourbon , &
la Marquife. de Rigaud de Vaudreuil , ont eu
l'honneur d'être préſentées au Roi & à la Famille
Royale , la première , par la Comteſle de Poli
212 MERCURE DE FRANCE.
guac ; la ſeconde , par la Comtefle de Noailles ,
Dame d'honneur de Madame la Dauphine.
MARIAGES.
Le Roi , ainſi que la Famille Royale , ſigna , le
10 Janvier , le Contrat de mariage du Comte de
Bombelles avec Demoiselle Gaudion de la Vannerie.
Le Roi , ainſi que la Famille Royale , figna ,
le 17 Janvier , le Contrat de mariage du Prince
d'Aremberg avec Demoiselle de I auraguais ; &
celui du Comte de Damas-Crux , Brigadier des
Armées de Sa Majefté , Colonel du Régiment de
Limoſin , Infanterie , & Meninde Monfeigneur
le Dauphin , avec Demoiselle de Talard,
MORT S..
Brigitte Bengt(dotter eſt morte le 18 Octobre
1772 , dans la paroiſle de Skara , en Suede , à
l'âge de cent neuf ans. Quatorze jours avant ſa
elle erroit dans les bois en demandant
l'aumône. Sa mère eſt morte à l'âge de cent dix
ans , & fon frère à celui de cent neuf.
mort
Claude- Mariede Feillens , Marquis de Feillens,
Colonel d'Infanterie , Chevalier de l'Ordre Royal
&Militaire de S. Louis , ancien Sindic de la Nobleſlede
Breffe , eſt mort à Paris , les Décembre ,
dans la cinquante- quatrième année de ſon âge. II
ne laiſſe qu'une fille .
Le Comte de Narbonne Pelet eſt mort le premier
Janvier , en Languedoc , dans la quatrevingt-
treizième année de ſon âge.
FEVRIER. 1773. 213
Le 7 Janvier , mourut au Havre-de-Grace , à
l'âge de ſoixante - onze ans , Jean - Jacques du
Portal , Lieutenant-Général des Armées du Roi ,
Directeur des Fortifications de la Haute & Moyenne
Normandie , ci -devant Directeur général de
celles des Colonies Françoiſes de l'Amérique.
Pierre-Paul Puget, petit-fils du célèbre Peintre
& Sculpteur de ce nom , eſt mort à Marſeille
, dans la quatre-vingt-quatorzième année
de ſon âge.
Marie-Anne de Jacques de la Borde , épouſe
du Marquis de la Galıfloniere , eſt morte à l'aris ,
le 11 Janvier , dans la ſoixante- unième année de
Ionâge.
Adelaide-Catherine- Renée de Berulle , épouſe
d'Alexandre - Conrard Bochard , Marquis de
Champigny, eſt morte le 14 Janvier , dans la
vingt-quatrième année de ſon âge .
Jacques Noguez , Maître en Chirurgie , eſt
mort le 30 Décembre dernier , dans la ville de
Sauveterre , en Béarn , à l'âge de cent neuf ans.
Il avoit toujours joui d'une bonne ſanté , qu'il
n'avoit point ménagée. Le jour de ſa mort, il
avoit été à la Mefle , avoit dîné avec appétit ,
& s'étoit occupé l'après- midi à des ouvrages ruftiques.
Cuſtelle-Thereſe de la Roche- Courbon , veuve
de Louis-Charles , Comte de la Mothe-Houdan.
court , Maréchal de France , Grand d'Eſpagne de
la première claſſe , Chevalier des Ordres du Roi ,
Chevalier d'honneur de la Reine , Gouverneur
des Ville , Châteaux & Forts de Gravelines , eſt
morte à Paris le 11 Janvier.
4
214 MERCURE DE FRANCE.
PIECES
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & enproſe , pages
Le Jeu du Reverſis ,
Hylas , ou la préſomption punie ,
Epîrre à Milord , Comte de Warwich ,
Imitation de l'Elegie de Tibulle ,
Lettre ſur la critique des ouvrages & des
ibid.
12
39
40
43
53
auteurs ,
Les Colombes de Vénus ,
Ode à Lidie ,
رو
Explication des Enigmes & Logogryphes , 60
ENIGMES , ibid.
LOGOGRYPHES , 63
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 66
Les Bibliothèque de la Croix du Maine & de
du Verdier , ibid.
Hiſtoire abrégée des Philoſophes & des
Femmes célèbres , par M. de Bury , 73
Analyſe des Conciles généraux & particuliers
, 75
Elémens du Droit , ou traduction du premier
livredu Digeſte ,
Hiſtoire naturelle de Pline ,
Compotizioni Théâtrali moderne , tradotte
da Elifabeth Caminer , tom. 1 & 2 , Venezia
, 1772 ,
Lettre d'Elle & de Lui ,
Diſcours ſur les Moeurs , prononcé au parlement
de Grenoble en 1769 , par M. Servan
, ancien avocat de ce parlement ,
Almanach des Mules ,
77
79
87
88
93
103
FEVRIER. 1773 . 215
Eſſai de phyſique fur le Syſtême du Monde ,
par M. P. B. Deshoïes ,
Recherches critiques & topographiques fur
la ville de Paris , par le ſieur Jaillot ,
Tablettes de la Loterie de l'Ecole royale
militaire ,
Almanach hiſtorique de Marſeille ,
Mandement & Inſtruction pastorale de Monſeigneur
de Montazet , Archevêque &
Comte de Lyon , portant condamnation
fur un libelle intitulé : Critique du Catéchisme
du diocèse de Lyon ,
Etat actuel de la muſique du Roi & des trois
Spectacle de Paris ,
114
120
121
123
129
Lettre fur la traduction du Diſtique de Didon , 133
Réponſe à la lettre ci-deſſus ,
Lettre de M. de St Lambert à l'auteur du
ibid.
مل Mercure, 134
SPECTACLES , Opéra , 135
Comédie françoiſe , 1136
Compliment prononcé par M, Briſart , en
annonçant le début de Mile de Raucour , 137
A M. Brifart ,
, 138
AMlle de Raucour , jouant le rôle d'Idamé
dans l'Orphelin de la Chine , 139
Comédie italienne , 140
Extrait d'une lettre de M. de Voltaire , du 13
Novembre 1772 , ibid.
Lettre à M. le V. fur l'éducation de ſon fils , 141
ACADÉMIES , 143
Prix de Médecine , ibid.
-De Chirurgie , 146
-De l'Univerſité de Paris , 149
Extrait de la ſéance publique de l'Académie
des ſciences , arts & belles - lettres de
Dijon , &c, 150
216 MERCURE DE FRANCE .
Lettre retrouvée de Henri IV , ou Réponle
faite dans Amiens le 22 Août 1594 par
Henri IV aux Députés de la Ville de Beauvais
,
:
163
ARTS , Gravures , 171
Muſique , 180
Lettre de M. le Chevalier Gluck , ſur la
muſique , 182
Acte de courage &d'humanité , 185
-De bienfaiſance , 187
Epître à la Poësie avec un envoi à M. le Duc
d'Aiguillon , 190
Anecdotes , 199
AVIS, 201
Nouvelles politiques , 208
Nominations , 211
Préſentations , ibid
Mariages , Morts , 212
APPROBATION.
J''AAII lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le
volume du Mercure du mois de Février 1773 ,
&je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en
empêcher l'impreſſion .
AParis , le 30 Janvier 1772 .
t
LOUVEL.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le